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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:51:15 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les misérables Tome II + Cosette + +Author: Victor Hugo + +Release Date: January 11, 2006 [EBook #17493] +[Date last updated: December 25, 2018] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME II *** + + + + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + + + + +Victor Hugo + +Tome II--COSETTE + +(1862) + + +Livre premier--Waterloo + +Chapitre I Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles +Chapitre II Hougomont +Chapitre III Le 18 juin 1815 +Chapitre IV A +Chapitre V Le _quid obscurum_ des batailles +Chapitre VI Quatre heures de l'après-midi +Chapitre VII Napoléon de belle humeur +Chapitre VIII L'empereur fait une question au guide Lacoste +Chapitre IX L'inattendu +Chapitre X Le plateau de Mont Saint-Jean +Chapitre XI Mauvais guide à Napoléon, bon guide à Bülow +Chapitre XII La garde +Chapitre XIII La catastrophe +Chapitre XIV Le dernier carré +Chapitre XV Cambronne +Chapitre XVI _Quot libras in duce?_ +Chapitre XVII Faut-il trouver bon Waterloo? +Chapitre XVIII Recrudescence du droit divin +Chapitre XIX Le champ de bataille la nuit + + +Livre deuxième--Le vaisseau _L'Orion_ + +Chapitre I Le numéro 24601 devient le numéro 9430 +Chapitre II Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable +Chapitre III Qu'il fallait que la chaîne de la manille eut subit +un certain travail préparatoire pour être ainsi brisée d'un coup +de marteau + + +Livre troisième--Accomplissement de la promesse faite à la morte + +Chapitre I La question de l'eau à Montfermeil +Chapitre II Deux portraits complétés +Chapitre III Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux +Chapitre IV Entrée en scène d'une poupée +Chapitre V La petite toute seule +Chapitre VI Qui peut-être prouve l'intelligence de Boulatruelle +Chapitre VII Cosette côte à côte dans l'ombre avec l'inconnu +Chapitre VIII Désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui est +peut-être un riche +Chapitre IX Thénardier à la manoeuvre +Chapitre X Qui cherche le mieux peut trouver le pire +Chapitre XI Le numéro 9430 reparaît et Cosette le gagne à la +loterie + + +Livre quatrième--La masure Gorbeau + +Chapitre I Maître Gorbeau +Chapitre II Nid pour hibou et fauvette +Chapitre III Deux malheurs mêlés font du bonheur +Chapitre IV Les remarques de la principale locataire +Chapitre V Une pièce de cinq francs qui tombe à terre fait du bruit + + +Livre cinquième--À chasse noire, meute muette + +Chapitre I Les zigzags de la stratégie +Chapitre II Il est heureux que le pont d'Austerlitz porte voitures +Chapitre III Voir le plan de Paris de 1727 +Chapitre IV Les tâtonnements de l'évasion +Chapitre V Qui serait impossible avec l'éclairage au gaz +Chapitre VI Commencement d'une énigme +Chapitre VII Suite de l'énigme +Chapitre VIII L'énigme redouble +Chapitre IX L'homme au grelot +Chapitre X Où il est expliqué comment Javert a fait buisson creux + + +Livre sixième--Le Petit-Picpus + +Chapitre I Petite rue Picpus, numéro 62 +Chapitre II L'obédience de Martin Verga +Chapitre III Sévérités +Chapitre IV Gaîtés +Chapitre V Distractions +Chapitre VI Le petit couvent +Chapitre VII Quelques silhouettes de cette ombre +Chapitre VIII _Post corda lapides_ +Chapitre IX Un siècle sous une guimpe +Chapitre X Origine de l'Adoration Perpétuelle +Chapitre XI Fin du Petit-Picpus + + +Livre septième--Parenthèse + +Chapitre I Le couvent, idée abstraite +Chapitre II Le couvent, fait historique +Chapitre III À quelle condition on peut respecter le passé +Chapitre IV Le couvent au point de vue des principes +Chapitre V La prière +Chapitre VI Bonté absolue de la prière +Chapitre VII Précautions à prendre dans le blâme +Chapitre VIII Foi, loi + + +Livre huitième--Les cimetières prennent ce qu'on leur donne + +Chapitre I Où il est traité de la manière d'entrer au couvent +Chapitre II Fauchelevent en présence de la difficulté +Chapitre III Mère Innocente +Chapitre IV Où Jean Valjean a tout à fait l'air d'avoir lu Austin Castillejo +Chapitre V Il ne suffit pas d'être ivrogne pour être immortel +Chapitre VI Entre quatre planches +Chapitre VII Où l'on trouvera l'origine du mot: ne pas perdre la carte +Chapitre VIII Interrogatoire réussi +Chapitre IX Clôture + + + + +Livre premier--Waterloo + + + + +Chapitre I + +Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles + + +L'an dernier (1861), par une belle matinée de mai, un passant, celui qui +raconte cette histoire, arrivait de Nivelles et se dirigeait vers La +Hulpe. Il allait à pied. Il suivait, entre deux rangées d'arbres, une +large chaussée pavée ondulant sur des collines qui viennent l'une après +l'autre, soulèvent la route et la laissent retomber, et font là comme +des vagues énormes. Il avait dépassé Lillois et Bois-Seigneur-Isaac. Il +apercevait, à l'ouest, le clocher d'ardoise de Braine-l'Alleud qui a la +forme d'un vase renversé. Il venait de laisser derrière lui un bois sur +une hauteur, et, à l'angle d'un chemin de traverse, à côté d'une espèce +de potence vermoulue portant l'inscription: _Ancienne barrière no 4_, un +cabaret ayant sur sa façade cet écriteau: _Au quatre vents. Échabeau, +café de particulier_. + +Un demi-quart de lieue plus loin que ce cabaret, il arriva au fond d'un +petit vallon où il y a de l'eau qui passe sous une arche pratiquée dans +le remblai de la route. Le bouquet d'arbres, clairsemé mais très vert, +qui emplit le vallon d'un côté de la chaussée, s'éparpille de l'autre +dans les prairies et s'en va avec grâce et comme en désordre vers +Braine-l'Alleud. + +Il y avait là, à droite, au bord de la route, une auberge, une charrette +à quatre roues devant la porte, un grand faisceau de perches à houblon, +une charrue, un tas de broussailles sèches près d'une haie vive, de la +chaux qui fumait dans un trou carré, une échelle le long d'un vieux +hangar à cloisons de paille. Une jeune fille sarclait dans un champ où +une grande affiche jaune, probablement du spectacle forain de quelque +kermesse, volait au vent. À l'angle de l'auberge, à côté d'une mare où +naviguait une flottille de canards, un sentier mal pavé s'enfonçait dans +les broussailles. Ce passant y entra. + +Au bout d'une centaine de pas, après avoir longé un mur du quinzième +siècle surmonté d'un pignon aigu à briques contrariées, il se trouva en +présence d'une grande porte de pierre cintrée, avec imposte rectiligne, +dans le grave style de Louis XIV, accostée de deux médaillons planes. +Une façade sévère dominait cette porte; un mur perpendiculaire à la +façade venait presque toucher la porte et la flanquait d'un brusque +angle droit. Sur le pré devant la porte gisaient trois herses à travers +lesquelles poussaient pêle-mêle toutes les fleurs de mai. La porte était +fermée. Elle avait pour clôture deux battants décrépits ornés d'un vieux +marteau rouillé. + +Le soleil était charmant; les branches avaient ce doux frémissement de +mai qui semble venir des nids plus encore que du vent. Un brave petit +oiseau, probablement amoureux, vocalisait éperdument dans un grand +arbre. + +Le passant se courba et considéra dans la pierre à gauche, au bas du +pied-droit de la porte, une assez large excavation circulaire +ressemblant à l'alvéole d'une sphère. En ce moment les battants +s'écartèrent et une paysanne sortit. + +Elle vit le passant et aperçut ce qu'il regardait. + +--C'est un boulet français qui a fait ça, lui dit-elle. Et elle ajouta: + +--Ce que vous voyez là, plus haut, dans la porte, près d'un clou, c'est +le trou d'un gros biscayen. Le biscayen n'a pas traversé le bois. + +--Comment s'appelle cet endroit-ci? demanda le passant. + +--Hougomont, dit la paysanne. + +Le passant se redressa. Il fit quelques pas et s'en alla regarder +au-dessus des haies. Il aperçut à l'horizon à travers les arbres une +espèce de monticule et sur ce monticule quelque chose qui, de loin, +ressemblait à un lion. + +Il était dans le champ de bataille de Waterloo. + + + + +Chapitre II + +Hougomont + + +Hougomont, ce fut là un lieu funèbre, le commencement de l'obstacle, la +première résistance que rencontra à Waterloo ce grand bûcheron de +l'Europe qu'on appelait Napoléon; le premier noeud sous le coup de +hache. + +C'était un château, ce n'est plus qu'une ferme. Hougomont, pour +l'antiquaire, c'est _Hugomons_. Ce manoir fut bâti par Hugo, sire de +Somerel, le même qui dota la sixième chapellenie de l'abbaye de Villers. + +Le passant poussa la porte, coudoya sous un porche une vieille calèche, +et entra dans la cour. + +La première chose qui le frappa dans ce préau, ce fut une porte du +seizième siècle qui y simule une arcade, tout étant tombé autour d'elle. +L'aspect monumental naît souvent de la ruine. Auprès de l'arcade s'ouvre +dans un mur une autre porte avec claveaux du temps de Henri IV, laissant +voir les arbres d'un verger. À côté de cette porte un trou à fumier, des +pioches et des pelles, quelques charrettes, un vieux puits avec sa dalle +et son tourniquet de fer, un poulain qui saute, un dindon qui fait la +roue, une chapelle que surmonte un petit clocher, un poirier en fleur en +espalier sur le mur de la chapelle, voilà cette cour dont la conquête +fut un rêve de Napoléon. Ce coin de terre, s'il eût pu le prendre, lui +eût peut-être donné le monde. Des poules y éparpillent du bec la +poussière. On entend un grondement; c'est un gros chien qui montre les +dents et qui remplace les Anglais. + +Les Anglais là ont été admirables. Les quatre compagnies des gardes de +Cooke y ont tenu tête pendant sept heures à l'acharnement d'une armée. + +Hougomont, vu sur la carte, en plan géométral, bâtiments et enclos +compris, présente une espèce de rectangle irrégulier dont un angle +aurait été entaillé. C'est à cet angle qu'est la porte méridionale, +gardée par ce mur qui la fusille à bout portant. Hougomont a deux +portes: la porte méridionale, celle du château, et la porte +septentrionale, celle de la ferme. Napoléon envoya contre Hougomont son +frère Jérôme; les divisions Guilleminot, Foy et Bachelu s'y heurtèrent, +presque tout le corps de Reille y fut employé et y échoua, les boulets +de Kellermann s'épuisèrent sur cet héroïque pan de mur. Ce ne fut pas +trop de la brigade Bauduin pour forcer Hougomont au nord, et la brigade +Soye ne put que l'entamer au sud, sans le prendre. + +Les bâtiments de la ferme bordent la cour au sud. Un morceau de la porte +nord, brisée par les Français, pend accroché au mur. Ce sont quatre +planches clouées sur deux traverses, et où l'on distingue les balafres +de l'attaque. + +La porte septentrionale, enfoncée par les Français, et à laquelle on a +mis une pièce pour remplacer le panneau suspendu à la muraille, +s'entre-bâille au fond du préau; elle est coupée carrément dans un mur, +de pierre en bas, de brique en haut, qui ferme la cour au nord. C'est +une simple porte charretière comme il y en a dans toutes les métairies, +deux larges battants faits de planches rustiques; au delà, des prairies. +La dispute de cette entrée a été furieuse. On a longtemps vu sur le +montant de la porte toutes sortes d'empreintes de mains sanglantes. +C'est là que Bauduin fut tué. + +L'orage du combat est encore dans cette cour; l'horreur y est visible; +le bouleversement de la mêlée s'y est pétrifié; cela vit, cela meurt; +c'était hier. Les murs agonisent, les pierres tombent, les brèches +crient; les trous sont des plaies; les arbres penchés et frissonnants +semblent faire effort pour s'enfuir. + +Cette cour, en 1815, était plus bâtie qu'elle ne l'est aujourd'hui. Des +constructions qu'on a depuis jetées bas y faisaient des redans, des +angles et des coudes d'équerre. + +Les Anglais s'y étaient barricadés; les Français y pénétrèrent, mais ne +purent s'y maintenir. À côté de la chapelle, une aile du château, le +seul débris qui reste du manoir d'Hougomont, se dresse écroulée, on +pourrait dire éventrée. Le château servit de donjon, la chapelle servit +de blockhaus. On s'y extermina. Les Français, arquebuses de toutes +parts, de derrière les murailles, du haut des greniers, du fond des +caves, par toutes les croisées, par tous les soupiraux, par toutes les +fentes des pierres, apportèrent des fascines et mirent le feu aux murs +et aux hommes; la mitraille eut pour réplique l'incendie. + +On entrevoit dans l'aile ruinée, à travers des fenêtres garnies de +barreaux de fer, les chambres démantelées d'un corps de logis en brique; +les gardes anglaises étaient embusquées dans ces chambres; la spirale de +l'escalier, crevassé du rez-de-chaussée jusqu'au toit, apparaît comme +l'intérieur d'un coquillage brisé. L'escalier a deux étages; les +Anglais, assiégés dans l'escalier, et massés sur les marches +supérieures, avaient coupé les marches inférieures. Ce sont de larges +dalles de pierre bleue qui font un monceau dans les orties. Une dizaine +de marches tiennent encore au mur; sur la première est entaillée l'image +d'un trident. Ces degrés inaccessibles sont solides dans leurs alvéoles. +Tout le reste ressemble à une mâchoire édentée. Deux vieux arbres sont +là; l'un est mort, l'autre est blessé au pied, et reverdit en avril. +Depuis 1815, il s'est mis à pousser à travers l'escalier. + +On s'est massacré dans la chapelle. Le dedans, redevenu calme, est +étrange. On n'y a plus dit la messe depuis le carnage. Pourtant l'autel +y est resté, un autel de bois grossier adossé à un fond de pierre brute. +Quatre murs lavés au lait de chaux, une porte vis-à-vis l'autel, deux +petites fenêtres cintrées, sur la porte un grand crucifix de bois, +au-dessus du crucifix un soupirail carré bouché d'une botte de foin, +dans un coin, à terre, un vieux châssis vitré tout cassé, telle est +cette chapelle. Près de l'autel est clouée une statue en bois de sainte +Anne, du quinzième siècle; la tête de l'enfant Jésus a été emportée par +un biscayen. Les Français, maîtres un moment de la chapelle, puis +délogés, l'ont incendiée. Les flammes ont rempli cette masure; elle a +été fournaise; la porte a brûlé, le plancher a brûlé, le Christ en bois +n'a pas brûlé. Le feu lui a rongé les pieds dont on ne voit plus que les +moignons noircis, puis s'est arrêté. Miracle, au dire des gens du pays. +L'enfant Jésus, décapité, n'a pas été aussi heureux que le Christ. + +Les murs sont couverts d'inscriptions. Près des pieds du Christ on lit +ce nom: _Henquinez_. Puis ces autres: _Conde de Rio Maïor. Marques y +Marquesa de Almagro (Habana)_. Il y a des noms français avec des points +d'exclamation, signes de colère. On a reblanchi le mur en 1849. Les +nations s'y insultaient. + +C'est à la porte de cette chapelle qu'a été ramassé un cadavre qui +tenait une hache à la main. Ce cadavre était le sous-lieutenant Legros. + +On sort de la chapelle, et à gauche, on voit un puits. Il y en a deux +dans cette cour. On demande: pourquoi n'y a-t-il pas de seau et de +poulie à celui-ci? C'est qu'on n'y puise plus d'eau. Pourquoi n'y +puise-t-on plus d'eau? Parce qu'il est plein de squelettes. + +Le dernier qui ait tiré de l'eau de ce puits se nommait Guillaume Van +Kylsom. C'était un paysan qui habitait Hougomont et y était jardinier. +Le 18 juin 1815, sa famille prit la fuite et s'alla cacher dans les +bois. + +La forêt autour de l'abbaye de Villers abrita pendant plusieurs jours et +plusieurs nuits toutes ces malheureuses populations dispersées. +Aujourd'hui encore de certains vestiges reconnaissables, tels que de +vieux troncs d'arbres brûlés, mar-quent la place de ces pauvres bivouacs +tremblants au fond des halliers. + +Guillaume Van Kylsom demeura à Hougomont «pour garder le château» et se +blottit dans une cave. Les Anglais l'y découvrirent. On l'arracha de sa +cachette, et, à coups de plat de sabre, les combattants se firent servir +par cet homme effrayé. Ils avaient soif; ce Guillaume leur portait à +boire. C'est à ce puits qu'il puisait l'eau. Beaucoup burent là leur +dernière gorgée. Ce puits, où burent tant de morts, devait mourir lui +aussi. + +Après l'action, on eut une hâte, enterrer les cadavres. La mort a une +façon à elle de harceler la victoire, et elle fait suivre la gloire par +la peste. Le typhus est une annexe du triomphe. Ce puits était profond, +on en fit un sépulcre. On y jeta trois cents morts. Peut-être avec trop +d'empressement. Tous étaient-ils morts? la légende dit non. Il parait +que, la nuit qui suivit l'ensevelissement, on entendit sortir du puits +des voix faibles qui appelaient. + +Ce puits est isolé au milieu de la cour. Trois murs mi-partis pierre et +brique, repliés comme les feuilles d'un paravent et simulant une +tourelle carrée, l'entourent de trois côtés. Le quatrième côté est +ouvert. C'est par là qu'on puisait l'eau. Le mur du fond a une façon +d'oeil-de-boeuf informe, peut-être un trou d'obus. Cette tourelle avait +un plafond dont il ne reste que les poutres. La ferrure de soutènement +du mur de droite dessine une croix. On se penche, et l'oeil se perd dans +un profond cylindre de brique qu'emplit un entassement de ténèbres. Tout +autour du puits, le bas des murs disparaît dans les orties. + +Ce puits n'a point pour devanture la large dalle bleue qui sert de +tablier à tous les puits de Belgique. La dalle bleue y est remplacée par +une traverse à laquelle s'appuient cinq ou six difformes tronçons de +bois noueux et ankylosés qui ressemblent à de grands ossements. Il n'a +plus ni seau, ni chaîne, ni poulie; mais il a encore la cuvette de +pierre qui servait de déversoir. L'eau des pluies s'y amasse, et de +temps en temps un oiseau des forêts voisines vient y boire et s'envole. + +Une maison dans cette ruine, la maison de la ferme, est encore habitée. +La porte de cette maison donne sur la cour. À côté d'une jolie plaque de +serrure gothique il y a sur cette porte une poignée de fer à trèfles, +posée de biais. Au moment où le lieutenant hanovrien Wilda saisissait +cette poignée pour se réfugier dans la ferme, un sapeur français lui +abattit la main d'un coup de hache. + +La famille qui occupe la maison a pour grand-père l'ancien jardinier Van +Kylsom, mort depuis longtemps. Une femme en cheveux gris vous dit: +«J'étais là. J'avais trois ans. Ma soeur, plus grande, avait peur et +pleurait. On nous a emportées dans les bois. J'étais dans les bras de ma +mère. On se collait l'oreille à terre pour écouter. Moi, j'imitais le +canon, et je faisais _boum, boum_.» + +Une porte de la cour, à gauche, nous l'avons dit, donne dans le verger. + +Le verger est terrible. + +Il est en trois parties, on pourrait presque dire en trois actes. La +première partie est un jardin, la deuxième est le verger, la troisième +est un bois. Ces trois parties ont une enceinte commune, du côté de +l'entrée les bâtiments du château et de la ferme, à gauche une haie, à +droite un mur, au fond un mur. Le mur de droite est en brique, le mur du +fond est en pierre. On entre dans le jardin d'abord. Il est en +contrebas, planté de groseilliers, encombré de végétations sauvages, +fermé d'un terrassement monumental en pierre de taille avec balustres à +double renflement. C'était un jardin seigneurial dans ce premier style +français qui a précédé Lenôtre; ruine et ronce aujourd'hui. Les +pilastres sont surmontés de globes qui semblent des boulets de pierre. +On compte encore quarante-trois balustres sur leurs dés; les autres sont +couchés dans l'herbe. Presque tous ont des éraflures de mousqueterie. Un +balustre brisé est posé sur l'étrave comme une jambe cassée. + +C'est dans ce jardin, plus bas que le verger, que six voltigeurs du 1er +léger, ayant pénétré là et n'en pouvant plus sortir, pris et traqués +comme des ours dans leur fosse, acceptèrent le combat avec deux +compagnies hanovriennes, dont une était armée de carabines. Les +hanovriens bordaient ces balustres et tiraient d'en haut. Ces +voltigeurs, ripostant d'en bas, six contre deux cents, intrépides, +n'ayant pour abri que les groseilliers, mirent un quart d'heure à +mourir. + +On monte quelques marches, et du jardin on passe dans le verger +proprement dit. Là, dans ces quelques toises carrées, quinze cents +hommes tombèrent en moins d'une heure. Le mur semble prêt à recommencer +le combat. Les trente-huit meurtrières percées par les Anglais à des +hauteurs irrégulières, y sont encore. Devant la seizième sont couchées +deux tombes anglaises en granit. Il n'y a de meurtrières qu'au mur sud; +l'attaque principale venait de là. Ce mur est caché au dehors par une +grande haie vive; les Français arrivèrent, croyant n'avoir affaire qu'à +la haie, la franchirent, et trouvèrent ce mur, obstacle et embuscade, +les gardes anglaises derrière, les trente-huit meurtrières faisant feu à +la fois, un orage de mitraille et de balles; et la brigade Soye s'y +brisa. Waterloo commença ainsi. + +Le verger pourtant fut pris. On n'avait pas d'échelles, les Français +grimpèrent avec les ongles. On se battit corps à corps sous les arbres. +Toute cette herbe a été mouillée de sang. Un bataillon de Nassau, sept +cents hommes, fut foudroyé là. Au dehors le mur, contre lequel furent +braquées les deux batteries de Kellermann, est rongé par la mitraille. + +Ce verger est sensible comme un autre au mois de mai. Il a ses boutons +d'or et ses pâquerettes, l'herbe y est haute, des chevaux de charrue y +paissent, des cordes de crin où sèche du linge traversent les +intervalles des arbres et font baisser la tête aux passants, on marche +dans cette friche et le pied enfonce dans les trous de taupes. Au milieu +de l'herbe on remarque un tronc déraciné, gisant, verdissant. Le major +Blackman s'y est adossé pour expirer. Sous un grand arbre voisin est +tombé le général allemand Duplat, d'une famille française réfugiée à la +révocation de l'édit de Nantes. Tout à côté se penche un vieux pommier +malade pansé avec un bandage de paille et de terre glaise. Presque tous +les pommiers tombent de vieillesse. Il n'y en a pas un qui n'ait sa +balle ou son biscaïen. Les squelettes d'arbres morts abondent dans ce +verger. Les corbeaux volent dans les branches, au fond il y a un bois +plein de violettes. + +Bauduin tué, Foy blessé, l'incendie, le massacre, le carnage, un +ruisseau fait de sang anglais, de sang allemand et de sang français, +furieusement mêlés, un puits comblé de cadavres, le régiment de Nassau +et le régiment de Brunswick détruits, Duplat tué, Blackman tué, les +gardes anglaises mutilées, vingt bataillons français, sur les quarante +du corps de Reille, décimés, trois mille hommes, dans cette seule masure +de Hougomont, sabrés, écharpés, égorgés, fusillés, brûlés; et tout cela +pour qu'aujourd'hui un paysan dise à un voyageur: _Monsieur, donnez-moi +trois francs; si vous aimez, je vous expliquerai la chose de Waterloo!_ + + + + +Chapitre III + +Le 18 juin 1815 + + +Retournons en arrière, c'est un des droits du narrateur, et +replaçons-nous en l'année 1815, et même un peu avant l'époque où +commence l'action racontée dans la première partie de ce livre. + +S'il n'avait pas plu dans la nuit du 17 au 18 juin 1815, l'avenir de +l'Europe était changé. Quelques gouttes d'eau de plus ou de moins ont +fait pencher Napoléon. Pour que Waterloo fût la fin d'Austerlitz, la +providence n'a eu besoin que d'un peu de pluie, et un nuage traversant +le ciel à contre-sens de la saison a suffi pour l'écroulement d'un +monde. + +La bataille de Waterloo, et ceci a donné à Blücher le temps d'arriver, +n'a pu commencer qu'à onze heures et demie. Pourquoi? Parce que la terre +était mouillée. Il a fallu attendre un peu de raffermissement pour que +l'artillerie pût manoeuvrer. + +Napoléon était officier d'artillerie, et il s'en ressentait. Le fond de +ce prodigieux capitaine, c'était l'homme qui, dans le rapport au +Directoire sur Aboukir, disait: _Tel de nos boulets a tué six hommes_. +Tous ses plans de bataille sont faits pour le projectile. Faire +converger l'artillerie sur un point donné, c'était là sa clef de +victoire. Il traitait la stratégie du général ennemi comme une +citadelle, et il la battait en brèche. Il accablait le point faible de +mitraille; il nouait et dénouait les batailles avec le canon. Il y avait +du tir dans son génie. Enfoncer les carrés, pulvériser les régiments, +rompre les lignes, broyer et disperser les masses, tout pour lui était +là, frapper, frapper, frapper sans cesse, et il confiait cette besogne +au boulet. Méthode redoutable, et qui, jointe au génie, a fait +invincible pendant quinze ans ce sombre athlète du pugilat de la guerre. + +Le 18 juin 1815, il comptait d'autant plus sur l'artillerie qu'il avait +pour lui le nombre. Wellington n'avait que cent cinquante-neuf bouches à +feu; Napoléon en avait deux cent quarante. + +Supposez la terre sèche, l'artillerie pouvant rouler, l'action +commençait à six heures du matin. La bataille était gagnée et finie à +deux heures, trois heures avant la péripétie prussienne. + +Quelle quantité de faute y a-t-il de la part de Napoléon dans la perte +de cette bataille? le naufrage est-il imputable au pilote? + +Le déclin physique évident de Napoléon se compliquait-il à cette époque +d'une certaine diminution intérieure? les vingt ans de guerre +avaient-ils usé la lame comme le fourreau, l'âme comme le corps? le +vétéran se faisait-il fâcheusement sentir dans le capitaine? en un mot, +ce génie, comme beaucoup d'historiens considérables l'ont cru, +s'éclipsait-il? entrait-il en frénésie pour se déguiser à lui-même son +affaiblissement? commençait-il à osciller sous l'égarement d'un souffle +d'aventure? devenait-il, chose grave dans un général, inconscient du +péril? dans cette classe de grands hommes matériels qu'on peut appeler +les géants de l'action, y a-t-il un âge pour la myopie du génie? La +vieillesse n'a pas de prise sur les génies de l'idéal; pour les Dantes +et les Michel-Anges, vieillir, c'est croître; pour les Annibals et les +Bonapartes, est-ce décroître? Napoléon avait-il perdu le sens direct de +la victoire? en était-il à ne plus reconnaître l'écueil, à ne plus +deviner le piège, à ne plus discerner le bord croulant des abîmes? +manquait-il du flair des catastrophes? lui qui jadis savait toutes les +routes du triomphe et qui, du haut de son char d'éclairs, les indiquait +d'un doigt souverain, avait-il maintenant cet ahurissement sinistre de +mener aux précipices son tumultueux attelage de légions? était-il pris, +à quarante-six ans, d'une folie suprême? ce cocher titanique du destin +n'était-il plus qu'un immense casse-cou? + +Nous ne le pensons point. Son plan de bataille était, de l'aveu de tous, +un chef-d'oeuvre. Aller droit au centre de la ligne alliée, faire un +trou dans l'ennemi, le couper en deux, pousser la moitié britannique sur +Hal et la moitié prussienne sur Tongres, faire de Wellington et de +Blücher deux tronçons; enlever Mont-Saint-Jean, saisir Bruxelles, jeter +l'Allemand dans le Rhin et l'Anglais dans la mer. Tout cela, pour +Napoléon, était dans cette bataille. Ensuite on verrait. + +Il va sans dire que nous ne prétendons pas faire ici l'histoire de +Waterloo; une des scènes génératrices du drame que nous racontons se +rattache à cette bataille; mais cette histoire n'est pas notre sujet; +cette histoire d'ailleurs est faite, et faite magistralement, à un point +de vue par Napoléon, à l'autre point de vue par toute une pléiade +d'historiens. Quant à nous, nous laissons les historiens aux prises, +nous ne sommes qu'un témoin à distance, un passant dans la plaine, un +chercheur penché sur cette terre pétrie de chair humaine, prenant +peut-être des apparences pour des réalités; nous n'avons pas le droit de +tenir tête, au nom de la science, à un ensemble de faits où il y a sans +doute du mirage, nous n'avons ni la pratique militaire ni la compétence +stratégique qui autorisent un système; selon nous, un enchaînement de +hasards domine à Waterloo les deux capitaines; et quand il s'agit du +destin, ce mystérieux accusé, nous jugeons comme le peuple, ce juge +naïf. + + + + +Chapitre IV + +A + + +Ceux qui veulent se figurer nettement la bataille de Waterloo n'ont qu'à +coucher sur le sol par la pensée un A majuscule. Le jambage gauche de +l'A est la route de Nivelles, le jambage droit est la route de Genappe, +la corde de l'A est le chemin creux d'Ohain à Braine-l'Alleud. Le sommet +de l'A est Mont-Saint-Jean, là est Wellington; la pointe gauche +inférieure est Hougomont, là est Reille avec Jérôme Bonaparte; la pointe +droite inférieure est la Belle-Alliance, là est Napoléon. Un peu +au-dessous du point où la corde de l'A rencontre et coupe le jambage +droit est la Haie-Sainte. Au milieu de cette corde est le point précis +où s'est dit le mot final de la bataille. C'est là qu'on a placé le +lion, symbole involontaire du suprême héroïsme de la garde impériale. + +Le triangle compris au sommet de l'A, entre les deux jambages et la +corde, est le plateau de Mont-Saint-Jean. La dispute de ce plateau fut +toute la bataille. + +Les ailes des deux armées s'étendent à droite et à gauche des deux +routes de Genappe et de Nivelles; d'Erlon faisant face à Picton, Reille +faisant face à Hill. + +Derrière la pointe de l'A, derrière le plateau de Mont-Saint-Jean, est +la forêt de Soignes. + +Quant à la plaine en elle-même, qu'on se représente un vaste terrain +ondulant; chaque pli domine le pli suivant, et toutes les ondulations +montent vers Mont-Saint-Jean, et y aboutissent à la forêt. + +Deux troupes ennemies sur un champ de bataille sont deux lutteurs. C'est +un bras-le-corps. L'une cherche à faire glisser l'autre. On se cramponne +à tout; un buisson est un point d'appui; un angle de mur est un +épaulement; faute d'une bicoque où s'adosser, un régiment lâche pied; un +ravalement de la plaine, un mouvement de terrain, un sentier transversal +à propos, un bois, un ravin, peuvent arrêter le talon de ce colosse +qu'on appelle une armée et l'empêcher de reculer. Qui sort du champ est +battu. De là, pour le chef responsable, la nécessité d'examiner la +moindre touffe d'arbres, et d'approfondir le moindre relief. + +Les deux généraux avaient attentivement étudié la plaine de +Mont-Saint-Jean, dite aujourd'hui plaine de Waterloo. Dès l'année +précédente, Wellington, avec une sagacité prévoyante, l'avait examinée +comme un en-cas de grande bataille. Sur ce terrain et pour ce duel, le +18 juin, Wellington avait le bon côté, Napoléon le mauvais. L'armée +anglaise était en haut, l'armée française en bas. + +Esquisser ici l'aspect de Napoléon, à cheval, sa lunette à la main, sur +la hauteur de Rossomme, à l'aube du 18 juin 1815, cela est presque de +trop. Avant qu'on le montre, tout le monde l'a vu. Ce profil calme sous +le petit chapeau de l'école de Brienne, cet uniforme vert, le revers +blanc cachant la plaque, la redingote grise cachant les épaulettes, +l'angle du cordon rouge sous le gilet, la culotte de peau, le cheval +blanc avec sa housse de velours pourpre ayant aux coins des N couronnées +et des aigles, les bottes à l'écuyère sur des bas de soie, les éperons +d'argent, l'épée de Marengo, toute cette figure du dernier césar est +debout dans les imaginations, acclamée des uns, sévèrement regardée par +les autres. + +Cette figure a été longtemps toute dans la lumière; cela tenait à un +certain obscurcissement légendaire que la plupart des héros dégagent et +qui voile toujours plus ou moins longtemps la vérité; mais aujourd'hui +l'histoire et le jour se font. + +Cette clarté, l'histoire, est impitoyable; elle a cela d'étrange et de +divin que, toute lumière qu'elle est, et précisément parce qu'elle est +lumière, elle met souvent de l'ombre là où l'on voyait des rayons; du +même homme elle fait deux fantômes différents, et l'un attaque l'autre, +et en fait justice, et les ténèbres du despote luttent avec +l'éblouissement du capitaine. De là une mesure plus vraie dans +l'appréciation définitive des peuples. Babylone violée diminue +Alexandre; Rome enchaînée diminue César; Jérusalem tuée diminue Titus. +La tyrannie suit le tyran. C'est un malheur pour un homme de laisser +derrière lui de la nuit qui a sa forme. + + + + +Chapitre V + +Le _quid obscurum_ des batailles + + +Tout le monde connaît la première phase de cette bataille; début +trouble, incertain, hésitant, menaçant pour les deux armées, mais pour +les Anglais plus encore que pour les Français. + +Il avait plu toute la nuit; la terre était défoncée par l'averse; l'eau +s'était çà et là amassée dans les creux de la plaine comme dans des +cuvettes; sur de certains points les équipages du train en avaient +jusqu'à l'essieu; les sous-ventrières des attelages dégouttaient de boue +liquide; si les blés et les seigles couchés par cette cohue de charrois +en masse n'eussent comblé les ornières et fait litière sous les roues, +tout mouvement, particulièrement dans les vallons du côté de Papelotte, +eût été impossible. + +L'affaire commença tard; Napoléon, nous l'avons expliqué, avait +l'habitude de tenir toute l'artillerie dans sa main comme un pistolet, +visant tantôt tel point, tantôt tel autre de la bataille, et il avait +voulu attendre que les batteries attelées pussent rouler et galoper +librement; il fallait pour cela que le soleil parût et séchât le sol. +Mais le soleil ne parut pas. Ce n'était plus le rendez-vous +d'Austerlitz. Quand le premier coup de canon fut tiré, le général +anglais Colville regarda à sa montre et constata qu'il était onze heures +trente-cinq minutes. + +L'action s'engagea avec furie, plus de furie peut-être que l'empereur +n'eût voulu, par l'aile gauche française sur Hougomont. En même temps +Napoléon attaqua le centre en précipitant la brigade Quiot sur la +Haie-Sainte, et Ney poussa l'aile droite française contre l'aile gauche +anglaise qui s'appuyait sur Papelotte. + +L'attaque sur Hougomont avait quelque simulation: attirer là Wellington, +le faire pencher à gauche, tel était le plan. Ce plan eût réussi, si les +quatre compagnies des gardes anglaises et les braves Belges de la +division Perponcher n'eussent solidement gardé la position, et +Wellington, au lieu de s'y masser, put se borner à y envoyer pour tout +renfort quatre autres compagnies de gardes et un bataillon de Brunswick. + +L'attaque de l'aile droite française sur Papelotte était à fond; +culbuter la gauche anglaise, couper la route de Bruxelles, barrer le +passage aux Prussiens possibles, forcer Mont-Saint-Jean, refouler +Wellington sur Hougomont, de là sur Braine-l'Alleud, de là sur Hal, rien +de plus net. À part quelques incidents, cette attaque réussit. Papelotte +fut pris; la Haie-Sainte fut enlevée. + +Détail à noter. Il y avait dans l'infanterie anglaise, particulièrement +dans la brigade de Kempt, force recrues. Ces jeunes soldats, devant nos +redoutables fantassins, furent vaillants; leur inexpérience se tira +intrépidement d'affaire; ils firent surtout un excellent service de +tirailleurs; le soldat en tirailleur, un peu livré à lui-même, devient +pour ainsi dire son propre général; ces recrues montrèrent quelque chose +de l'invention et de la furie françaises. Cette infanterie novice eut de +la verve. Ceci déplut à Wellington. + +Après la prise de la Haie-Sainte, la bataille vacilla. + +Il y a dans cette journée, de midi à quatre heures, un intervalle +obscur; le milieu de cette bataille est presque indistinct et participe +du sombre de la mêlée. Le crépuscule s'y fait. On aperçoit de vastes +fluctuations dans cette brume, un mirage vertigineux, l'attirail de +guerre d'alors presque inconnu aujourd'hui, les colbacks à flamme, les +sabretaches flottantes, les buffleteries croisées, les gibernes à +grenade, les dolmans des hussards, les bottes rouges à mille plis, les +lourds shakos enguirlandés de torsades, l'infanterie presque noire de +Brunswick mêlée à l'infanterie écarlate d'Angleterre, les soldats +anglais ayant aux entournures pour épaulettes de gros bourrelets blancs +circulaires, les chevau-légers hanovriens avec leur casque de cuir +oblong à bandes de cuivre et à crinières de crins rouges, les Écossais +aux genoux nus et aux plaids quadrillés, les grandes guêtres blanches de +nos grenadiers, des tableaux, non des lignes stratégiques, ce qu'il faut +à Salvator Rosa, non ce qu'il faut à Gribeauval. + +Une certaine quantité de tempête se mêle toujours à une bataille. _Quid +obscurum, quid divinum_. Chaque historien trace un peu le linéament qui +lui plaît dans ces pêle-mêle. Quelle que soit la combinaison des +généraux, le choc des masses armées a d'incalculables reflux; dans +l'action, les deux plans des deux chefs entrent l'un dans l'autre et se +déforment l'un par l'autre. Tel point du champ de bataille dévore plus +de combattants que tel autre, comme ces sols plus ou moins spongieux qui +boivent plus ou moins vite l'eau qu'on y jette. On est obligé de +reverser là plus de soldats qu'on ne voudrait. Dépenses qui sont +l'imprévu. La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les +traînées de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armées +ondoient, les régiments entrant ou sortant font des caps ou des golfes, +tous ces écueils remuent continuellement les uns devant les autres; où +était l'infanterie, l'artillerie arrive; où était l'artillerie, accourt +la cavalerie; les bataillons sont des fumées. Il y avait là quelque +chose, cherchez, c'est disparu; les éclaircies se déplacent; les plis +sombres avancent et reculent; une sorte de vent du sépulcre pousse, +refoule, enfle et disperse ces multitudes tragiques. Qu'est-ce qu'une +mêlée? une oscillation. L'immobilité d'un plan mathématique exprime une +minute et non une journée. Pour peindre une bataille, il faut de ces +puissants peintres qui aient du chaos dans le pinceau; Rembrandt vaut +mieux que Van Der Meulen. Van der Meulen, exact à midi, ment à trois +heures. La géométrie trompe; l'ouragan seul est vrai. C'est ce qui donne +à Folard le droit de contredire Polybe. Ajoutons qu'il y a toujours un +certain instant où la bataille dégénère en combat, se particularise, et +s'éparpille en d'innombrables faits de détails qui, pour emprunter +l'expression de Napoléon lui-même, «appartiennent plutôt à la biographie +des régiments qu'à l'histoire de l'armée». L'historien, en ce cas, a le +droit évident de résumé. Il ne peut que saisir les contours principaux +de la lutte, et il n'est donné à aucun narrateur, si consciencieux +qu'il soit, de fixer absolument la forme de ce nuage horrible, qu'on +appelle une bataille. + +Ceci, qui est vrai de tous les grands chocs armés, est particulièrement +applicable à Waterloo. + +Toutefois, dans l'après-midi, à un certain moment, la bataille se +précisa. + + + + +Chapitre VI + +Quatre heures de l'après-midi + + +Vers quatre heures, la situation de l'armée anglaise était grave. Le +prince d'Orange commandait le centre, Hill l'aile droite, Picton l'aile +gauche. Le prince d'Orange, éperdu et intrépide, criait aux +Hollando-Belges: _Nassau! Brunswick! jamais en arrière!_ Hill, affaibli, +venait s'adosser à Wellington, Picton était mort. Dans la même minute où +les Anglais avaient enlevé aux Français le drapeau du 105ème de ligne, +les Français avaient tué aux Anglais le général Picton, d'une balle à +travers la tête. La bataille, pour Wellington, avait deux points +d'appui, Hougomont et la Hale-Sainte; Hougomont tenait encore, mais +brûlait; la Haie-Sainte était prise. Du bataillon allemand qui la +défendait, quarante-deux hommes seulement survivaient; tous les +officiers, moins cinq, étaient morts ou pris. Trois mille combattants +s'étaient massacrés dans cette grange. Un sergent des gardes anglaises, +le premier boxeur de l'Angleterre, réputé par ses compagnons +invulnérable, y avait été tué par un petit tambour français. Baring +était délogé. Alten était sabré. Plusieurs drapeaux étaient perdus, dont +un de la division Alten, et un du bataillon de Lunebourg porté par un +prince de la famille de Deux-Ponts. Les Écossais gris n'existaient plus; +les gros dragons de Ponsonby étaient hachés. Cette vaillante cavalerie +avait plié sous les lanciers de Bro et sous les cuirassiers de Travers; +de douze cents chevaux il en restait six cents; des trois +lieutenants-colonels, deux étaient à terre, Hamilton blessé, Mater tué. +Ponsonby était tombé, troué de sept coups de lance. Gordon était mort, +Marsh était mort. Deux divisions, la cinquième et la sixième, étaient +détruites. + +Hougomont entamé, la Haie-Sainte prise, il n'y avait plus qu'un noeud, +le centre. Ce noeud-là tenait toujours. Wellington le renforça. Il y +appela Hill qui était à Merbe-Braine, il y appela Chassé qui était à +Braine-l'Alleud. + +Le centre de l'armée anglaise, un peu concave, très dense et très +compact, était fortement situé. Il occupait le plateau de +Mont-Saint-Jean, ayant derrière lui le village et devant lui la pente, +assez âpre alors. Il s'adossait à cette forte maison de pierre, qui +était à cette époque un bien domanial de Nivelles et qui marque +l'intersection des routes, masse du seizième siècle si robuste que les +boulets y ricochaient sans l'entamer. Tout autour du plateau, les +Anglais avaient taillé çà et là les haies, fait des embrasures dans les +aubépines, mis une gueule de canon entre deux branches, crénelé les +buissons. Leur artillerie était en embuscade sous les broussailles. Ce +travail punique, incontestablement autorisé par la guerre qui admet le +piège, était si bien fait que Haxo, envoyé par l'empereur à neuf heures +du matin pour reconnaître les batteries ennemies, n'en avait rien vu, et +était revenu dire à Napoléon qu'il n'y avait pas d'obstacle, hors les +deux barricades barrant les routes de Nivelles et de Genappe. C'était le +moment où la moisson est haute; sur la lisière du plateau, un bataillon +de la brigade de Kempt, le 951, armé de carabines, était couché dans les +grands blés. + +Ainsi assuré et contre-buté, le centre de l'armée anglo-hollandaise +était en bonne posture. + +Le péril de cette position était la forêt de Soignes, alors contiguë au +champ de bataille et coupée par les étangs de Groenendael et de +Boitsfort. Une armée n'eût pu y reculer sans se dissoudre; les régiments +s'y fussent tout de suite désagrégés. L'artillerie s'y fût perdue dans +les marais. La retraite, selon l'opinion de plusieurs hommes du métier, +contestée par d'autres, il est vrai, eût été là un sauve-qui-peut. + +Wellington ajouta à ce centre une brigade de Chassé, ôtée à l'aile +droite, et une brigade de Wincke, ôtée à l'aile gauche, plus la division +Clinton. À ses Anglais, aux régiments de Halkett, à la brigade de +Mitchell, aux gardes de Maitland, il donna comme épaulements et +contreforts l'infanterie de Brunswick, le contingent de Nassau, les +Hanovriens de Kielmansegge et les Allemands d'Ompteda. Cela lui mit sous +la main vingt-six bataillons. _L'aile droite_, comme dit Charras, _fut +rabattue derrière le centre_. Une batterie énorme était masquée par des +sacs à terre à l'endroit où est aujourd'hui ce qu'on appelle «le musée +de Waterloo». Wellington avait en outre dans un pli de terrain les +dragons-gardes de Somerset, quatorze cents chevaux. C'était l'autre +moitié de cette cavalerie anglaise, si justement célèbre. Ponsonby +détruit, restait Somerset. + +La batterie, qui, achevée, eût été presque une redoute, était disposée +derrière un mur de jardin très bas, revêtu à la hâte d'une chemise de +sacs de sable et d'un large talus de terre. Cet ouvrage n'était pas +fini; on n'avait pas eu le temps de le palissader. + +Wellington, inquiet, mais impassible, était à cheval, et y demeura toute +la journée dans la même attitude, un peu en avant du vieux moulin de +Mont-Saint-Jean, qui existe encore, sous un orme qu'un Anglais, depuis, +vandale enthousiaste, a acheté deux cents francs, scié et emporté. +Wellington fut là froidement héroïque. Les boulets pleuvaient. L'aide de +camp Gordon venait de tomber à côté de lui. Lord Hill, lui montrant un +obus qui éclatait, lui dit:--Mylord, quelles sont vos instructions, et +quels ordres nous laissez-vous si vous vous faites tuer?--_De faire +comme moi_, répondit Wellington. À Clinton, il dit +laconiquement:--_Tenir ici jusqu'au dernier homme_.--La journée +visiblement tournait mal. Wellington criait à ses anciens compagnons de +Talavera, de Vitoria et de Salamanque:--_Boys_ (garçons)! _est-ce qu'on +peut songer à lâcher pied? pensez à la vieille Angleterre!_ + +Vers quatre heures, la ligne anglaise s'ébranla en arrière. Tout à coup +on ne vit plus sur la crête du plateau que l'artillerie et les +tirailleurs, le reste disparut; les régiments, chassés par les obus et +les boulets français, se replièrent dans le fond que coupe encore +aujourd'hui le sentier de service de la ferme de Mont-Saint-Jean, un +mouvement rétrograde se fit, le front de bataille anglais se déroba, +Wellington recula.--Commencement de retraite! cria Napoléon. + + + + +Chapitre VII + +Napoléon de belle humeur + + +L'empereur, quoique malade et gêné à cheval par une souffrance locale, +n'avait jamais été de si bonne humeur que ce jour-là. Depuis le matin, +son impénétrabilité souriait. Le 18 juin 1815, cette âme profonde, +masquée de marbre, rayonnait aveuglément. L'homme qui avait été sombre à +Austerlitz fut gai à Waterloo. Les plus grands prédestinés font de ces +contre-sens. Nos joies sont de l'ombre. Le suprême sourire est à Dieu. + +_Ridet Caesar, Pompeius flebit_, disaient les légionnaires de la légion +Fulminatrix. Pompée cette fois ne devait pas pleurer, mais il est +certain que César riait. + +Dès la veille, la nuit, à une heure, explorant à cheval, sous l'orage et +sous la pluie, avec Bertrand, les collines qui avoisinent Rossomme, +satisfait de voir la longue ligne des feux anglais illuminant tout +l'horizon de Frischemont à Braine-l'Alleud, il lui avait semblé que le +destin, assigné par lui à jour fixe sur ce champ de Waterloo, était +exact; il avait arrêté son cheval, et était demeuré quelque temps +immobile, regardant les éclairs, écoutant le tonnerre, et on avait +entendu ce fataliste jeter dans l'ombre cette parole mystérieuse: «Nous +sommes d'accord.» Napoléon se trompait. Ils n'étaient plus d'accord. + +Il n'avait pas pris une minute de sommeil, tous les instants de cette +nuit-là avaient été marqués pour lui par une joie. Il avait parcouru +toute la ligne des grand'gardes, en s'arrêtent çà et là pour parler aux +vedettes. À deux heures et demie, près du bois d'Hougomont, il avait +entendu le pas d'une colonne en marche; il avait cru un moment à la +reculade de Wellington. Il avait dit à Bertrand: _C'est l'arrière-garde +anglaise qui s'ébranle pour décamper. Je ferai prisonniers les six mille +Anglais qui viennent d'arriver à Ostende_. Il causait avec expansion; il +avait retrouvé cette verve du débarquement du 1er mars, quand il +montrait au grand-maréchal le paysan enthousiaste du golfe Juan, en +s'écriant:--_Eh bien, Bertrand, voilà déjà du renfort!_ La nuit du 17 +au 18 juin, il raillait Wellington.--_Ce petit Anglais a besoin d'une +leçon_, disait Napoléon. La pluie redoublait, il tonnait pendant que +l'empereur parlait. + +À trois heures et demie du matin, il avait perdu une illusion; des +officiers envoyés en reconnaissance lui avaient annoncé que l'ennemi ne +faisait aucun mouvement. Rien ne bougeait; pas un feu de bivouac n'était +éteint. L'armée anglaise dormait. Le silence était profond sur la terre; +il n'y avait de bruit que dans le ciel. À quatre heures, un paysan lui +avait été amené par les coureurs; ce paysan avait servi de guide à une +brigade de cavalerie anglaise, probablement la brigade Vivian, qui +allait prendre position au village d'Ohain, à l'extrême gauche. À cinq +heures, deux déserteurs belges lui avaient rapporté qu'ils venaient de +quitter leur régiment, et que l'armée anglaise attendait la bataille. +_Tant mieux!_ s'était écrié Napoléon. _J'aime encore mieux les culbuter +que les refouler_. + +Le matin, sur la berge qui fait l'angle du chemin de Plancenoit, il +avait mis pied à terre dans la boue, s'était fait apporter de la ferme +de Rossomme une table de cuisine et une chaise de paysan, s'était assis, +avec une botte de paille pour tapis, et avait déployé sur la table la +carte du champ de bataille, en disant à Soult: _Joli échiquier_! + +Par suite des pluies de la nuit, les convois de vivres, empêtrés dans +des routes défoncées, n'avaient pu arriver le matin, le soldat n'avait +pas dormi, était mouillé, et était à jeun; cela n'avait pas empêché +Napoléon de crier allégrement à Ney: _Nous avons quatre-vingt-dix +chances sur cent_. À huit heures, on avait apporté le déjeuner de +l'empereur. Il y avait invité plusieurs généraux. Tout en déjeunant, on +avait raconté que Wellington était l'avant-veille au bal à Bruxelles, +chez la duchesse de Richmond, et Soult, rude homme de guerre avec une +figure d'archevêque, avait dit: _Le bal, c'est aujourd'hui_. L'empereur +avait plaisanté Ney qui disait: _Wellington ne sera pas assez simple +pour attendre Votre Majesté_. C'était là d'ailleurs sa manière. Il +badinait volontiers, dit Fleury de Chaboulon. _Le fond de son caractère +était une humeur enjouée_, dit Gourgaud. _Il abondait en plaisanteries, +plutôt bizarres que spirituelles_, dit Benjamin Constant. Ces gaîtés de +géant valent la peine qu'on y insiste. C'est lui qui avait appelé ses +grenadiers «les grognards»; il leur pinçait l'oreille, il leur tirait la +moustache. _L'empereur ne faisait que nous faire des niches;_ ceci est +un mot de l'un d'eux. Pendant le mystérieux trajet de l'île d'Elbe en +France, le 27 février, en pleine mer, le brick de guerre français le +_Zéphir_ ayant rencontré le brick l'_Inconstant_ où Napoléon était caché +et ayant demandé à l'_Inconstant_ des nouvelles de Napoléon, l'empereur, +qui avait encore en ce moment-là à son chapeau la cocarde blanche et +amarante semée d'abeilles, adoptée par lui à l'île d'Elbe, avait pris en +riant le porte-voix et avait répondu lui-même: _L'empereur se porte +bien_. Qui rit de la sorte est en familiarité avec les événements. +Napoléon avait eu plusieurs accès de ce rire pendant le déjeuner de +Waterloo. Après le déjeuner il s'était recueilli un quart d'heure, puis +deux généraux s'étaient assis sur la botte de paille, une plume à la +main, une feuille de papier sur le genou, et l'empereur leur avait dicté +l'ordre de bataille. + +À neuf heures, à l'instant où l'armée française, échelonnée et mise en +mouvement sur cinq colonnes, s'était déployée, les divisions sur deux +lignes, l'artillerie entre les brigades, musique en tête, battant aux +champs, avec les roulements des tambours et les sonneries des +trompettes, puissante, vaste, joyeuse, mer de casques, de sabres et de +bayonnettes sur l'horizon, l'empereur, ému, s'était écrié à deux +reprises: _Magnifique! magnifique!_ + +De neuf heures à dix heures et demie, toute l'armée, ce qui semble +incroyable, avait pris position et s'était rangée sur six lignes, +formant, pour répéter l'expression de l'empereur, «la figure de six V». +Quelques instants après la formation du front de bataille, au milieu de +ce profond silence de commencement d'orage qui précède les mêlées, +voyant défiler les trois batteries de douze, détachées sur son ordre des +trois corps de d'Erlon, de Reille et de Lobau, et destinées à commencer +l'action en battant Mont-Saint-Jean où est l'intersection des routes de +Nivelles et de Genappe, l'empereur avait frappé sur l'épaule de Haxo en +lui disant: _Voilà vingt-quatre belles filles, général_. + +Sûr de l'issue, il avait encouragé d'un sourire, à son passage devant +lui, la compagnie de sapeurs du premier corps, désignée par lui pour se +barricader dans Mont-Saint-Jean, sitôt le village enlevé. Toute cette +sérénité n'avait été traversée que par un mot de pitié hautaine; en +voyant à sa gauche, à un endroit où il y a aujourd'hui une grande tombe, +se masser avec leurs chevaux superbes ces admirables Écossais gris, il +avait dit: _C'est dommage_. + +Puis il était monté à cheval, s'était porté en avant de Rossomme, et +avait choisi pour observatoire une étroite croupe de gazon à droite de +la route de Genappe à Bruxelles, qui fut sa seconde station pendant la +bataille. La troisième station, celle de sept heures du soir, entre la +Belle-Alliance et la Haie-Sainte, est redoutable; c'est un tertre assez +élevé qui existe encore et derrière lequel la garde était massée dans +une déclivité de la plaine. Autour de ce tertre, les boulets ricochaient +sur le pavé de la chaussée jusqu'à Napoléon. Comme à Brienne, il avait +sur sa tête le sifflement des balles et des biscayens. On a ramassé, +presque à l'endroit où étaient les pieds de son cheval, des boulets +vermoulus, de vieilles lames de sabre et des projectiles informes, +mangés de rouille. _Scabra rubigine_. Il y a quelques années, on y a +déterré un obus de soixante, encore chargé, dont la fusée s'était brisée +au ras de la bombe. C'est à cette dernière station que l'empereur disait +à son guide Lacoste, paysan hostile, effaré, attaché à la selle d'un +hussard, se retournant à chaque paquet de mitraille, et tâchant de se +cacher derrière lui:--_Imbécile! c'est honteux, tu vas te faire tuer +dans le dos_. Celui qui écrit ces lignes, a trouvé lui-même dans le +talus friable de ce tertre, en creusant le sable, les restes du col +d'une bombe désagrégés par l'oxyde de quarante-six années, et de vieux +tronçons de fer qui cassaient comme des bâtons de sureau entre ses +doigts. + +Les ondulations des plaines diversement inclinées où eut lieu la +rencontre de Napoléon et de Wellington ne sont plus, personne ne +l'ignore, ce qu'elles étaient le 18 juin 1815. En prenant à ce champ +funèbre de quoi lui faire un monument, on lui a ôté son relief réel, et +l'histoire, déconcertée, ne s'y reconnaît plus. Pour le glorifier, on +l'a défiguré. Wellington, deux ans après, revoyant Waterloo, s'est +écrié: _On m'a changé mon champ de bataille_. Là où est aujourd'hui la +grosse pyramide de terre surmontée du lion, il y avait une crête qui, +vers la route de Nivelles, s'abaissait en rampe praticable, mais qui, du +côté de la chaussée de Genappe, était presque un escarpement. +L'élévation de cet escarpement peut encore être mesurée aujourd'hui par +la hauteur des deux tertres des deux grandes sépultures qui encaissent +la route de Genappe à Bruxelles; l'une, le tombeau anglais, à gauche; +l'autre, le tombeau allemand, à droite. Il n'y a point de tombeau +français. Pour la France, toute cette plaine est sépulcre. Grâce aux +mille et mille charretées de terre employées à la butte de cent +cinquante pieds de haut et d'un demi-mille de circuit, le plateau de +Mont-Saint-Jean est aujourd'hui accessible en pente douce; le jour de la +bataille, surtout du côté de la Haie-Sainte, il était d'un abord âpre et +abrupt. Le versant là était si incliné que les canons anglais ne +voyaient pas au-dessous d'eux la ferme située au fond du vallon, centre +du combat. Le 18 juin 1815, les pluies avaient encore raviné cette +roideur, la fange compliquait la montée, et non seulement on gravissait, +mais on s'embourbait. Le long de la crête du plateau courait une sorte +de fossé impossible à deviner pour un observateur lointain. + +Qu'était-ce que ce fossé? Disons-le. Braine-l'Alleud est un village de +Belgique, Ohain en est un autre. Ces villages, cachés tous les deux dans +des courbes de terrain, sont joints par un chemin d'une lieue et demie +environ qui traverse une plaine à niveau ondulant, et souvent entre et +s'enfonce dans des collines comme un sillon, ce qui fait que sur divers +points cette route est un ravin. En 1815, comme aujourd'hui, cette route +coupait la crête du plateau de Mont-Saint-Jean entre les deux chaussées +de Genappe et de Nivelles; seulement, elle est aujourd'hui de plain-pied +avec la plaine; elle était alors chemin creux. On lui a pris ses deux +talus pour la butte-monument. Cette route était et est encore une +tranchée dans la plus grande partie de son parcours; tranchée creuse +quelquefois d'une douzaine de pieds et dont les talus trop escarpés +s'écroulaient çà et là, surtout en hiver, sous les averses. Des +accidents y arrivaient. La route était si étroite à l'entrée de +Braine-l'Alleud qu'un passant y avait été broyé par un chariot, comme le +constate une croix de pierre debout près du cimetière qui donne le nom +du mort, _Monsieur Bernard Debrye, marchand à Bruxelles_, et la date de +l'accident, _février 1637 _. Elle était si profonde sur le plateau du +Mont-Saint-Jean qu'un paysan, Mathieu Nicaise, y avait été écrasé en +1783 par un éboulement du talus, comme le constatait une autre croix de +pierre dont le faîte a disparu dans les défrichements, mais dont le +piédestal renversé est encore visible aujourd'hui sur la pente du gazon +à gauche de la chaussée entre la Haie-Sainte et la ferme de +Mont-Saint-Jean. + +Un jour de bataille, ce chemin creux dont rien n'avertissait, bordant la +crête de Mont-Saint-Jean, fossé au sommet de l'es-carpement, ornière +cachée dans les terres, était invisible, c'est-à-dire terrible. + + + + +Chapitre VIII + +L'empereur fait une question au guide Lacoste + + +Donc, le matin de Waterloo, Napoléon était content. + +Il avait raison; le plan de bataille conçu par lui, nous l'avons +constaté, était en effet admirable. + +Une fois la bataille engagée, ses péripéties très diverses, la +résistance d'Hougomont, la ténacité de la Haie-Sainte, Bauduin tué, Foy +mis hors de combat, la muraille inattendue où s'était brisée la brigade +Soye, l'étourderie fatale de Guilleminot n'ayant ni pétards ni sacs à +poudre, l'embourbement des batteries, les quinze pièces sans escorte +culbutées par Uxbridge dans un chemin creux, le peu d'effet des bombes +tombant dans les lignes anglaises, s'y enfouissant dans le sol détrempé +par les pluies et ne réussissant qu'à y faire des volcans de boue, de +sorte que la mitraille se changeait en éclaboussure, l'inutilité de la +démonstration de Piré sur Braine-l'Alleud, toute cette cavalerie, quinze +escadrons, à peu près annulée, l'aile droite anglaise mal inquiétée, +l'aile gauche mal entamée, l'étrange malentendu de Ney massant, au lieu +de les échelonner, les quatre divisions du premier corps, des épaisseurs +de vingt-sept rangs et des fronts de deux cents hommes livrés de la +sorte à la mitraille, l'effrayante trouée des boulets dans ces masses, +les colonnes d'attaque désunies, la batterie d'écharpe brusquement +démasquée sur leur flanc Bourgeois, Donzelot et Durutte compromis, Quiot +repoussé, le lieutenant Vieux, cet hercule sorti de l'école +polytechnique, blessé au moment où il enfonçait à coups de hache la +porte de la Haie-Sainte sous le feu plongeant de la barricade anglaise +barrant le coude de la route de Genappe à Bruxelles, la division +Marcognet, prise entre l'infanterie et la cavalerie, fusillée à bout +portant dans les blés par Best et Pack, sabrée par Ponsonby, sa batterie +de sept pièces enclouée, le prince de Saxe-Weimar tenant et gardant, +malgré le comte d'Erlon, Frischemont et Smohain, le drapeau du 105ème +pris, le drapeau du 45ème pris, ce hussard noir prussien arrêté par les +coureurs de la colonne volante de trois cents chasseurs battant +l'estrade entre Wavre et Plancenoit, les choses inquiétantes que ce +prisonnier avait dites, le retard de Grouchy, les quinze cents hommes +tués en moins d'une heure dans le verger d'Hougomont, les dix-huit cents +hommes couchés en moins de temps encore autour de la Haie-Sainte, tous +ces incidents orageux, passant comme les nuées de la bataille devant +Napoléon, avaient à peine troublé son regard et n'avaient point assombri +cette face impériale de la certitude. Napoléon était habitué à regarder +la guerre fixement; il ne faisait jamais chiffre à chiffre l'addition +poignante du détail; les chiffres lui importaient peu, pourvu qu'ils +donnassent ce total: victoire; que les commencements s'égarassent, il ne +s'en alarmait point, lui qui se croyait maître et possesseur de la fin; +il savait attendre, se supposant hors de question, et il traitait le +destin d'égal à égal. Il paraissait dire au sort: _tu n'oserais pas_. + +Mi-parti lumière et ombre, Napoléon se sentait protégé dans le bien et +toléré dans le mal. Il avait, ou croyait avoir pour lui, une connivence, +on pourrait presque dire une complicité des événements, équivalente à +l'antique invulnérabilité. + +Pourtant, quand on a derrière soi la Bérésina, Leipsick et +Fontainebleau, il semble qu'on pourrait se défier de Waterloo. Un +mystérieux froncement de sourcil devient visible au fond du ciel. + +Au moment où Wellington rétrograda, Napoléon tressaillit. Il vit +subitement le plateau de Mont-Saint-Jean se dégarnir et le front de +l'armée anglaise disparaître. Elle se ralliait, mais se dérobait. +L'empereur se souleva à demi sur ses étriers. L'éclair de la victoire +passa dans ses yeux. + +Wellington acculé à la forêt de Soignes et détruit, c'était le +terrassement définitif de l'Angleterre par la France; c'était Crécy, +Poitiers, Malplaquet et Ramillies vengés. L'homme de Marengo raturait +Azincourt. + +L'empereur alors, méditant la péripétie terrible, promena une dernière +fois sa lunette sur tous les points du champ de bataille. Sa garde, +l'arme au pied derrière lui, l'observait d'en bas avec une sorte de +religion. Il songeait; il examinait les versants, notait les pentes, +scrutait le bouquet d'arbres, le carré de seigles, le sentier; il +semblait compter chaque buisson. Il regarda avec quelque fixité les +barricades anglaises des deux chaussées, deux larges abatis d'arbres, +celle de la chaussée de Genappe au-dessus de la Haie-Sainte, armée de +deux canons, les seuls de toute l'artillerie anglaise qui vissent le +fond du champ de bataille, et celle de la chaussée de Nivelles où +étincelaient les bayonnettes hollandaises de la brigade Chassé. Il +remarqua près de cette barricade la vieille chapelle de Saint-Nicolas +peinte en blanc qui est à l'angle de la traverse vers Braine-l'Alleud. +Il se pencha et parla à demi-voix au guide Lacoste. Le guide fit un +signe de tête négatif, probablement perfide. + +L'empereur se redressa et se recueillit. + +Wellington avait reculé. Il ne restait plus qu'à achever ce recul par un +écrasement. Napoléon, se retournant brusquement, expédia une estafette à +franc étrier à Paris pour y annoncer que la bataille était gagnée. + +Napoléon était un de ces génies d'où sort le tonnerre. + +Il venait de trouver son coup de foudre. + +Il donna l'ordre aux cuirassiers de Milhaud d'enlever le plateau de +Mont-Saint-Jean. + + + + +Chapitre IX + +L'inattendu + + +Ils étaient trois mille cinq cents. Ils faisaient un front d'un quart de +lieue. C'étaient des hommes géants sur des chevaux colosses. Ils étaient +vingt-six escadrons; et ils avaient derrière eux, pour les appuyer, la +division de Lefebvre-Desnouettes, les cent six gendarmes d'élite, les +chasseurs de la garde, onze cent quatre-vingt-dix-sept hommes, et les +lanciers de la garde, huit cent quatre-vingts lances. Ils portaient le +casque sans crins et la cuirasse de fer battu, avec les pistolets +d'arçon dans les fontes et le long sabre-épée. Le matin toute l'armée +les avait admirés quand, à neuf heures, les clairons sonnant, toutes les +musiques chantant _Veillons au salut de l'empire_, ils étaient venus, +colonne épaisse, une de leurs batteries à leur flanc, l'autre à leur +centre, se déployer sur deux rangs entre la chaussée de Genappe et +Frischemont, et prendre leur place de bataille dans cette puissante +deuxième ligne, si savamment composée par Napoléon, laquelle, ayant à +son extrémité de gauche les cuirassiers de Kellermann et à son extrémité +de droite les cuirassiers de Milhaud, avait, pour ainsi dire, deux ailes +de fer. + +L'aide de camp Bernard leur porta l'ordre de l'empereur. Ney tira son +épée et prit la tête. Les escadrons énormes s'ébranlèrent. + +Alors on vit un spectacle formidable. + +Toute cette cavalerie, sabres levés, étendards et trompettes au vent, +formée en colonne par division, descendit, d'un même mouvement et comme +un seul homme, avec la précision d'un bélier de bronze qui ouvre une +brèche, la colline de la Belle-Alliance, s'enfonça dans le fond +redoutable où tant d'hommes déjà étaient tombés, y disparut dans la +fumée, puis, sortant de cette ombre, reparut de l'autre côté du vallon, +toujours compacte et serrée, montant au grand trot, à travers un nuage +de mitraille crevant sur elle, l'épouvantable pente de boue du plateau +de Mont-Saint-Jean. Ils montaient, graves, menaçants, imperturbables; +dans les intervalles de la mousqueterie et de l'artillerie, on entendait +ce piétinement colossal. Étant deux divisions, ils étaient deux +colonnes; la division Wathier avait la droite, la division Delord avait +la gauche. On croyait voir de loin s'allonger vers la crête du plateau +deux immenses couleuvres d'acier. Cela traversa la bataille comme un +prodige. + +Rien de semblable ne s'était vu depuis la prise de la grande redoute de +la Moskowa par la grosse cavalerie; Murat y manquait, mais Ney s'y +retrouvait. Il semblait que cette masse était devenue monstre et n'eût +qu'une âme. Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un anneau du +polype. On les apercevait à travers une vaste fumée déchirée çà et là. +Pêle-mêle de casques, de cris, de sabres, bondissement orageux des +croupes des chevaux dans le canon et la fanfare, tumulte discipliné et +terrible; là-dessus les cuirasses, comme les écailles sur l'hydre. + +Ces récits semblent d'un autre âge. Quelque chose de pareil à cette +vision apparaissait sans doute dans les vieilles épopées orphiques +racontant les hommes-chevaux, les antiques hippanthropes, ces titans à +face humaine et à poitrail équestre dont le galop escalada l'Olympe, +horribles, invulnérables, sublimes; dieux et bêtes. + +Bizarre coïncidence numérique, vingt-six bataillons allaient recevoir +ces vingt-six escadrons. Derrière la crête du plateau, à l'ombre de la +batterie masquée, l'infanterie anglaise, formée en treize carrés, deux +bataillons par carré, et sur deux lignes, sept sur la première, six sur +la seconde, la crosse à l'épaule, couchant en joue ce qui allait venir, +calme, muette, immobile, attendait. Elle ne voyait pas les cuirassiers +et les cuirassiers ne la voyaient pas. Elle écoutait monter cette marée +d'hommes. Elle entendait le grossissement du bruit des trois mille +chevaux, le frappement alternatif et symétrique des sabots au grand +trot, le froissement des cuirasses, le cliquetis des sabres, et une +sorte de grand souffle farouche. Il y eut un silence redoutable, puis, +subitement, une longue file de bras levés brandissant des sabres apparut +au-dessus de la crête, et les casques, et les trompettes, et les +étendards, et trois mille têtes à moustaches grises criant: _vive +l'empereur_! toute cette cavalerie déboucha sur le plateau, et ce fut +comme l'entrée d'un tremblement de terre. + +Tout à coup, chose tragique, à la gauche des Anglais, à notre droite, la +tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable. +Parvenus au point culminant de la crête, effrénés, tout à leur furie et +à leur course d'extermination sur les carrés et les canons, les +cuirassiers venaient d'apercevoir entre eux et les Anglais un fossé, une +fosse. C'était le chemin creux d'Ohain. + +L'instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à pic +sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son double +talus; le second rang y poussa le premier, et le troisième y poussa le +second; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arrière, tombaient +sur la croupe, glissaient les quatre pieds en l'air, pilant et +bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer, toute la colonne +n'était plus qu'un projectile, la force acquise pour écraser les Anglais +écrasa les Français, le ravin inexorable ne pouvait se rendre que +comblé, cavaliers et chevaux y roulèrent pêle-mêle se broyant les uns +sur les autres, ne faisant qu'une chair dans ce gouffre, et, quand cette +fosse fut pleine d'hommes vivants, on marcha dessus et le reste passa. +Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abîme. + +Ceci commença la perte de la bataille. + +Une tradition locale, qui exagère évidemment, dit que deux mille chevaux +et quinze cents hommes furent ensevelis dans le chemin creux d'Ohain. Ce +chiffre vraisemblablement comprend tous les autres cadavres qu'on jeta +dans ce ravin le lendemain du combat. + +Notons en passant que c'était cette brigade Dubois, si funestement +éprouvée, qui, une heure auparavant, chargeant à part, avait enlevé le +drapeau du bataillon de Lunebourg. + +Napoléon, avant d'ordonner cette charge des cuirassiers de Milhaud, +avait scruté le terrain, mais n'avait pu voir ce chemin creux qui ne +faisait pas même une ride à la surface du plateau. Averti pourtant et +mis en éveil par la petite chapelle blanche qui en marque l'angle sur la +chaussée de Nivelles, il avait fait, probablement sur l'éventualité d'un +obstacle, une question au guide Lacoste. Le guide avait répondu non. On +pourrait presque dire que de ce signe de tête d'un paysan est sortie la +catastrophe de Napoléon. + +D'autres fatalités encore devaient surgir. + +Était-il possible que Napoléon gagnât cette bataille? Nous répondons +non. Pourquoi? À cause de Wellington? à cause de Blücher? Non. À cause +de Dieu. + +Bonaparte vainqueur à Waterloo, ceci n'était plus dans la loi du +dix-neuvième siècle. Une autre série de faits se préparait, où Napoléon +n'avait plus de place. La mauvaise volonté des événements s'était +annoncée de longue date. + +Il était temps que cet homme vaste tombât. + +L'excessive pesanteur de cet homme dans la destinée humaine troublait +l'équilibre. Cet individu comptait à lui seul plus que le groupe +universel. Ces pléthores de toute la vitalité humaine concentrée dans +une seule tête, le monde montant au cerveau d'un homme, cela serait +mortel à la civilisation si cela durait. Le moment était venu pour +l'incorruptible équité suprême d'aviser. Probablement les principes et +les éléments, d'où dépendent les gravitations régulières dans l'ordre +moral comme dans l'ordre matériel, se plaignaient. Le sang qui fume, le +trop-plein des cimetières, les mères en larmes, ce sont des plaidoyers +redoutables. Il y a, quand la terre souffre d'une surcharge, de +mystérieux gémissements de l'ombre, que l'abîme entend. + +Napoléon avait été dénoncé dans l'infini, et sa chute était décidée. + +Il gênait Dieu. + +Waterloo n'est point une bataille; c'est le changement de front de +l'univers. + + + + +Chapitre X + +Le plateau de Mont Saint-Jean + + +En même temps que le ravin, la batterie s'était démasquée. + +Soixante canons et les treize carrés foudroyèrent les cuirassiers à bout +portant. L'intrépide général Delord fit le salut militaire à la batterie +anglaise. + +Toute l'artillerie volante anglaise était rentrée au galop dans les +carrés. Les cuirassiers n'eurent pas même un temps d'arrêt. Le désastre +du chemin creux les avait décimés, mais non découragés. C'étaient de ces +hommes qui, diminués de nombre, grandissent de coeur. + +La colonne Wathier seule avait souffert du désastre; la colonne Delord, +que Ney avait fait obliquer à gauche, comme s'il pressentait l'embûche, +était arrivée entière. + +Les cuirassiers se ruèrent sur les carrés anglais. + +Ventre à terre, brides lâchées, sabre aux dents, pistolets au poing, +telle fut l'attaque. + +Il y a des moments dans les batailles où l'âme durcit l'homme jusqu'à +changer le soldat en statue, et où toute cette chair se fait granit. Les +bataillons anglais, éperdument assaillis, ne bougèrent pas. + +Alors ce fut effrayant. + +Toutes les faces des carrés anglais furent attaquées à la fois. Un +tournoiement frénétique les enveloppa. Cette froide infanterie demeura +impassible. Le premier rang, genou en terre, recevait les cuirassiers +sur les bayonnettes, le second rang les fusillait; derrière le second +rang les canonniers chargeaient les pièces, le front du carré s'ouvrait, +laissait passer une éruption de mitraille et se refermait. Les +cuirassiers répondaient par l'écrasement. Leurs grands chevaux se +cabraient, enjambaient les rangs, sautaient par-dessus les bayonnettes +et tombaient, gigantesques, au milieu de ces quatre murs vivants. Les +boulets faisaient des trouées dans les cuirassiers, les cuirassiers +faisaient des brèches dans les carrés. Des files d'hommes +disparaissaient broyées sous les chevaux. Les bayonnettes s'enfonçaient +dans les ventres de ces centaures. De là une difformité de blessures +qu'on n'a pas vue peut-être ailleurs. Les carrés, rongés par cette +cavalerie forcenée, se rétrécissaient sans broncher. Inépuisables en +mitraille, ils faisaient explosion au milieu des assaillants. La figure +de ce combat était monstrueuse. Ces carrés n'étaient plus des +bataillons, c'étaient des cratères; ces cuirassiers n'étaient plus une +cavalerie, c'était une tempête. Chaque carré était un volcan attaqué par +un nuage; la lave combattait la foudre. + +Le carré extrême de droite, le plus exposé de tous, étant en l'air, fut +presque anéanti dès les premiers chocs. Il était formé du 75ème régiment +de highlanders. Le joueur de cornemuse au centre, pendant qu'on +s'exterminait autour de lui, baissant dans une inattention profonde son +oeil mélancolique plein du reflet des forêts et des lacs, assis sur un +tambour, son _pibroch_ sous le bras, jouait les airs de la montagne. Ces +Écossais mouraient en pensant au Ben Lothian, comme les Grecs en se +souvenant d'Argos. Le sabre d'un cuirassier, abattant le _pibroch_ et le +bras qui le portait, fit cesser le chant en tuant le chanteur. + +Les cuirassiers, relativement peu nombreux, amoindris par la catastrophe +du ravin, avaient là contre eux presque toute l'armée anglaise, mais ils +se multipliaient, chaque homme valant dix. Cependant quelques bataillons +hanovriens plièrent. Wellington le vit, et songea à sa cavalerie. Si +Napoléon, en ce moment-là même, eût songé à son infanterie, il eût gagné +la bataille. Cet oubli fut sa grande faute fatale. Tout à coup les +cuirassiers, assaillants, se sentirent assaillis. La cavalerie anglaise +était sur leur dos. Devant eux les carrés, derrière eux Somerset; +Somerset, c'étaient les quatorze cents dragons-gardes. Somerset avait à +sa droite Dornberg avec les chevau-légers allemands, et à sa gauche Trip +avec les carabiniers belges; les cuirassiers, attaqués en flanc et en +tête, en avant et en arrière, par l'infanterie et par la cavalerie, +durent faire face de tous les côtés. Que leur importait? ils étaient +tourbillon. La bravoure devint inexprimable. + +En outre, ils avaient derrière eux la batterie toujours tonnante. Il +fallait cela pour que ces hommes fussent blessés dans le dos. Une de +leurs cuirasses, trouée à l'omoplate gauche d'un biscayen, est dans la +collection dite musée de Waterloo. + +Pour de tels Français, il ne fallait pas moins que de tels Anglais. + +Ce ne fut plus une mêlée, ce fut une ombre, une furie, un vertigineux +emportement d'âmes et de courages, un ouragan d'épées éclairs. En un +instant les quatorze cents dragons-gardes ne furent plus que huit cents; +Fuller, leur lieutenant-colonel, tomba mort. Ney accourut avec les +lanciers et les chasseurs de Lefebvre-Desnouettes. Le plateau de +Mont-Saint-Jean fut pris, repris, pris encore. Les cuirassiers +quittaient la cavalerie pour retourner à l'infanterie, ou, pour mieux +dire, toute cette cohue formidable se colletait sans que l'un lâchât +l'autre. Les carrés tenaient toujours. Il y eut douze assauts. Ney eut +quatre chevaux tués sous lui. La moitié des cuirassiers resta sur le +plateau. Cette lutte dura deux heures. + +L'armée anglaise en fut profondément ébranlée. Nul doute que, s'ils +n'eussent été affaiblis dans leur premier choc par le désastre du chemin +creux, les cuirassiers n'eussent culbuté le centre et décidé la +victoire. Cette cavalerie extraordinaire pétrifia Clinton qui avait vu +Talavera et Badajoz. Wellington, aux trois quarts vaincu, admirait +héroïquement. Il disait à demi-voix: _sublime_! + +Les cuirassiers anéantirent sept carrés sur treize, prirent ou +enclouèrent soixante pièces de canon, et enlevèrent aux régiments +anglais six drapeaux, que trois cuirassiers et trois chasseurs de la +garde allèrent porter à l'empereur devant la ferme de la Belle-Alliance. + +La situation de Wellington avait empiré. Cette étrange bataille était +comme un duel entre deux blessés acharnés qui, chacun de leur côté, tout +en combattant et en se résistant toujours, perdent tout leur sang. +Lequel des deux tombera le premier? + +La lutte du plateau continuait. + +Jusqu'où sont allés les cuirassiers? personne ne saurait le dire. Ce qui +est certain, c'est que, le lendemain de la bataille, un cuirassier et +son cheval furent trouvés morts dans la charpente de la bascule du +pesage des voitures à Mont-Saint-Jean, au point même où s'entrecoupent +et se rencontrent les quatre routes de Nivelles, de Genappe, de La Hulpe +et de Bruxelles. Ce cavalier avait percé les lignes anglaises. Un des +hommes qui ont relevé ce cadavre vit encore à Mont-Saint-Jean. Il se +nomme Dehaze. Il avait alors dix-huit ans. + +Wellington se sentait pencher. La crise était proche. + +Les cuirassiers n'avaient point réussi, en ce sens que le centre n'était +pas enfoncé. Tout le monde ayant le plateau, personne ne l'avait, et en +somme il restait pour la plus grande part aux Anglais. Wellington avait +le village et la plaine culminante; Ney n'avait que la crête et la +pente. Des deux côtés on semblait enraciné dans ce sol funèbre. + +Mais l'affaiblissement des Anglais paraissait irrémédiable. L'hémorragie +de cette armée était horrible. Kempt, à l'aile gauche, réclamait du +renfort.--_Il n'y en a pas_, répondait Wellington, _qu'il se fasse +tuer_!--Presque à la même minute, rapprochement singulier qui peint +l'épuisement des deux armées, Ney demandait de l'infanterie à Napoléon, +et Napoléon s'écriait: _De l'infanterie! où veut-il que j'en prenne? +Veut-il que j'en fasse?_ + +Pourtant l'armée anglaise était la plus malade. Les poussées furieuses +de ces grands escadrons à cuirasses de fer et à poitrines d'acier +avaient broyé l'infanterie. Quelques hommes autour d'un drapeau +marquaient la place d'un régiment, tel bataillon n'était plus commandé +que par un capitaine ou par un lieutenant; la division Alten, déjà si +maltraitée à la Haie-Sainte, était presque détruite; les intrépides +Belges de la brigade Van Kluze jonchaient les seigles le long de la +route de Nivelles; il ne restait presque rien de ces grenadiers +hollandais qui, en 1811, mêlés en Espagne à nos rangs, combattaient +Wellington, et qui, en 1815, ralliés aux Anglais, combattaient Napoléon. +La perte en officiers était considérable. Lord Uxbridge, qui le +lendemain fit enterrer sa jambe, avait le genou fracassé. Si, du côté +des Français, dans cette lutte des cuirassiers, Delord, Lhéritier, +Colbert, Dnop, Travers et Blancard étaient hors de combat, du côté des +Anglais, Alten était blessé, Barne était blessé, Delancey était tué, Van +Merlen était tué, Ompteda était tué, tout l'état-major de Wellington +était décimé, et l'Angleterre avait le pire partage dans ce sanglant +équilibre. Le 2ème régiment des gardes à pied avait perdu cinq +lieutenants-colonels, quatre capitaines et trois enseignes; le premier +bataillon du 30ème d'infanterie avait perdu vingt-quatre officiers et +cent douze soldats; le 79ème montagnards avait vingt-quatre officiers +blessés, dix-huit officiers morts, quatre cent cinquante soldats tués. +Les hussards hanovriens de Cumberland, un régiment tout entier, ayant à +sa tête son colonel Hacke, qui devait plus tard être jugé et cassé, +avaient tourné bride devant la mêlée et étaient en fuite dans la forêt +de Soignes, semant la déroute jusqu'à Bruxelles. Les charrois, les +prolonges, les bagages, les fourgons pleins de blessés, voyant les +Français gagner du terrain et s'approcher de la forêt, s'y +précipitaient; les Hollandais, sabrés par la cavalerie française, +criaient: _alarme_! De Vert-Coucou jusqu'à Groenendael, sur une longueur +de près de deux lieues dans la direction de Bruxelles, il y avait, au +dire des témoins qui existent encore, un encombrement de fuyards. Cette +panique fut telle qu'elle gagna le prince de Condé à Malines et Louis +XVIII à Gand. À l'exception de la faible réserve échelonnée derrière +l'ambulance établie dans la ferme de Mont-Saint-Jean et des brigades +Vivian et Vandeleur qui flanquaient l'aile gauche, Wellington n'avait +plus de cavalerie. Nombre de batteries gisaient démontées. Ces faits +sont avoués par Siborne; et Pringle, exagérant le désastre, va jusqu'à +dire que l'armée anglo-hollandaise était réduite à trente-quatre mille +hommes. Le duc-de-fer demeurait calme, mais ses lèvres avaient blêmi. Le +commissaire autrichien Vincent, le commissaire espagnol Alava, présents +à la bataille dans l'état-major anglais, croyaient le duc perdu. À cinq +heures, Wellington tira sa montre, et on l'entendit murmurer ce mot +sombre: _Blücher, ou la nuit!_ + +Ce fut vers ce moment-là qu'une ligne lointaine de bayonnettes étincela +sur les hauteurs du côté de Frischemont. + +Ici est la péripétie de ce drame géant. + + + + +Chapitre XI + +Mauvais guide à Napoléon, bon guide à Bülow + + +On connaît la poignante méprise de Napoléon: Grouchy espéré, Blücher +survenant, la mort au lieu de la vie. + +La destinée a de ces tournants; on s'attendait au trône du monde; on +aperçoit Sainte-Hélène. Si le petit pâtre, qui servait de guide à Bülow, +lieutenant de Blücher, lui eût conseillé de déboucher de la forêt +au-dessus de Frischemont plutôt qu'au dessous de Plancenoit, la forme du +dix-neuvième siècle eût peut-être été différente. Napoléon eût gagné la +bataille de Waterloo. Par tout autre chemin qu'au-dessous de Plancenoit, +l'armée prussienne aboutissait à un ravin infranchissable à +l'artillerie, et Bülow n'arrivait pas. + +Or, une heure de retard, c'est le général prussien Muffling qui le +déclare, et Blücher n'aurait plus trouvé Wellington debout; «la bataille +était perdue». + +Il était temps, on le voit, que Bülow arrivât. Il avait du reste été +fort retardé. Il avait bivouaqué à Dion-le-Mont et était parti dès +l'aube. Mais les chemins étaient impraticables et ses divisions +s'étaient embourbées. Les ornières venaient au moyeu des canons. En +outre, il avait fallu passer la Dyle sur l'étroit pont de Wavre; la rue +menant au pont avait été incendiée par les Français; les caissons et les +fourgons de l'artillerie, ne pouvant passer entre deux rangs de maisons +en feu, avaient dû attendre que l'incendie fût éteint. Il était midi que +l'avant-garde de Bülow n'avait pu encore atteindre +Chapelle-Saint-Lambert. + +L'action, commencée deux heures plus tôt, eût été finie à quatre heures, +et Blücher serait tombé sur la bataille gagnée par Napoléon. Tels sont +ces immenses hasards, proportionnés à un infini qui nous échappe. Dès +midi, l'empereur, le premier, avec sa longue-vue, avait aperçu à +l'extrême horizon quelque chose qui avait fixé son attention. Il avait +dit:--Je vois là-bas un nuage qui me paraît être des troupes. Puis il +avait demandé au duc de Dalmatie:--Soult, que voyez-vous vers +Chapelle-Saint-Lambert?--Le maréchal braquant sa lunette avait +répondu:--Quatre ou cinq mille hommes, sire. Évidemment +Grouchy.--Cependant cela restait immobile dans la brume. Toutes les +lunettes de l'état-major avaient étudié «le nuage» signalé par +l'empereur. Quelques-uns avaient dit: _Ce sont des colonnes qui font +halte_. La plupart avaient dit: _Ce sont des arbres_. La vérité est que +le nuage ne remuait pas. L'empereur avait détaché en reconnaissance vers +ce point obscur la division de cavalerie légère de Domon. + +Bülow en effet n'avait pas bougé. Son avant-garde était très faible, et +ne pouvait rien. Il devait attendre le gros du corps d'armée, et il +avait l'ordre de se concentrer avant d'entrer en ligne; mais à cinq +heures, voyant le péril de Wellington, Blücher ordonna à Bülow +d'attaquer et dit ce mot remarquable: «Il faut donner de l'air à l'armée +anglaise.» + +Peu après, les divisions Losthin, Hiller, Hacke et Ryssel se déployaient +devant le corps de Lobau, la cavalerie du prince Guillaume de Prusse +débouchait du bois de Paris, Plancenoit était en flammes, et les boulets +prussiens commençaient à pleuvoir jusque dans les rangs de la garde en +réserve derrière Napoléon. + + + + +Chapitre XII + +La garde + + +On sait le reste: l'irruption d'une troisième armée, la bataille +disloquée, quatre-vingt-six bouches à feu tonnant tout à coup, Pirch Ier +survenant avec Bülow, la cavalerie de Zieten menée par Blücher en +personne, les Français refoulés, Marcognet balayé du plateau d'Ohain, +Durutte délogé de Papelotte, Donzelot et Quiot reculant, Lobau pris en +écharpe, une nouvelle bataille se précipitant à la nuit tombante sur nos +régiments démantelés, toute la ligne anglaise reprenant l'offensive et +poussée en avant, la gigantesque trouée faite dans l'armée française, la +mitraille anglaise et la mitraille prussienne s'entr'aidant, +l'extermination, le désastre de front, le désastre en flanc, la garde +entrant en ligne sous cet épouvantable écroulement. + +Comme elle sentait qu'elle allait mourir, elle cria: _vive l'empereur_! +L'histoire n'a rien de plus émouvant que cette agonie éclatant en +acclamations. + +Le ciel avait été couvert toute la journée. Tout à coup, en ce moment-là +même, il était huit heures du soir, les nuages de l'horizon s'écartèrent +et laissèrent passer, à travers les ormes de la route de Nivelles, la +grande rougeur sinistre du soleil qui se couchait. On l'avait vu se +lever à Austerlitz. + +Chaque bataillon de la garde, pour ce dénouement, était commandé par un +général. Friant, Michel, Roguet, Harlet, Mallet, Poret de Morvan, +étaient là. Quand les hauts bonnets des grenadiers de la garde avec la +large plaque à l'aigle apparurent, symétriques, alignés, tranquilles, +superbes, dans la brume de cette mêlée, l'ennemi sentit le respect de la +France; on crut voir vingt victoires entrer sur le champ de bataille, +ailes déployées, et ceux qui étaient vainqueurs, s'estimant vaincus, +reculèrent; mais Wellington cria: _Debout, gardes, et visez juste!_ le +régiment rouge des gardes anglaises, couché derrière les haies, se leva, +une nuée de mitraille cribla le drapeau tricolore frissonnant autour de +nos aigles, tous se ruèrent, et le suprême carnage commença. La garde +impériale sentit dans l'ombre l'armée lâchant pied autour d'elle, et le +vaste ébranlement de la déroute, elle entendit le _sauve-qui-peut_! qui +avait remplacé le _vive l'empereur_! et, avec la fuite derrière elle, +elle continua d'avancer, de plus en plus foudroyée et mourant davantage +à chaque pas qu'elle faisait. Il n'y eut point d'hésitants ni de +timides. Le soldat dans cette troupe était aussi héros que le général. +Pas un homme ne manqua au suicide. + +Ney, éperdu, grand de toute la hauteur de la mort acceptée, s'offrait à +tous les coups dans cette tourmente. Il eut là son cinquième cheval tué +sous lui. En sueur, la flamme aux yeux, l'écume aux lèvres, l'uniforme +déboutonné, une de ses épaulettes à demi coupée par le coup de sabre +d'un horse-guard, sa plaque de grand-aigle bosselée par une balle, +sanglant, fangeux, magnifique, une épée cassée à la main, il disait: +_Venez voir comment meurt un maréchal de France sur le champ de +bataille!_ Mais en vain; il ne mourut pas. Il était hagard et indigné. +Il jetait à Drouet d'Erlon cette question: _Est-ce que tu ne te fais pas +tuer, toi?_ Il criait au milieu de toute cette artillerie écrasant une +poignée d'hommes:--_Il n'y a donc rien pour moi! Oh! je voudrais que +tous ces boulets anglais m'entrassent dans le ventre!_ Tu étais réservé +à des balles françaises, infortuné! + + + + +Chapitre XIII + +La catastrophe + + +La déroute derrière la garde fut lugubre. + +L'armée plia brusquement de tous les côtés à la fois, de Hougomont, de +la Haie-Sainte, de Papelotte, de Plancenoit. Le cri _Trahison_! fut +suivi du cri _Sauve-qui-peut_! Une armée qui se débande, c'est un dégel. +Tout fléchit, se fêle, craque, flotte, roule, tombe, se heurte, se hâte, +se précipite. Désagrégation inouïe. Ney emprunte un cheval, saute +dessus, et, sans chapeau, sans cravate, sans épée, se met en travers de +la chaussée de Bruxelles, arrêtant à la fois les Anglais et les +Français. Il tâche de retenir l'armée, il la rappelle, il l'insulte, il +se cramponne à la déroute. Il est débordé. Les soldats le fuient, en +criant: _Vive le maréchal Ney!_ Deux régiments de Durutte vont et +viennent effarés et comme ballottés entre le sabre des uhlans et la +fusillade des brigades de Kempt, de Best, de Pack et de Rylandt; la pire +des mêlées, c'est la déroute, les amis s'entre-tuent pour fuir; les +escadrons et les bataillons se brisent et se dispersent les uns contre +les autres, énorme écume de la bataille. Lobau à une extrémité comme +Reille à l'autre sont roulés dans le flot. En vain Napoléon fait des +murailles avec ce qui lui reste de la garde; en vain il dépense à un +dernier effort ses escadrons de service. Quiot recule devant Vivian, +Kellermann devant Vandeleur, Lobau devant Bülow, Morand devant Pirch, +Domon et Subervic devant le prince Guillaume de Prusse. Guyot, qui a +mené à la charge les escadrons de l'empereur, tombe sous les pieds des +dragons anglais. Napoléon court au galop le long des fuyards, les +harangue, presse, menace, supplie. Toutes ces bouches qui criaient le +matin _vive l'empereur_, restent béantes; c'est à peine si on le +connaît. La cavalerie prussienne, fraîche venue, s'élance, vole, sabre, +taille, hache, tue, extermine. Les attelages se ruent, les canons se +sauvent; les soldats du train détellent les caissons et en prennent les +chevaux pour s'échapper; des fourgons culbutés les quatre roues en l'air +entravent la route et sont des occasions de massacre. On s'écrase, on se +foule, on marche sur les morts et sur les vivants. Les bras sont +éperdus. Une multitude vertigineuse emplit les routes, les sentiers, les +ponts, les plaines, les collines, les vallées, les bois, encombrés par +cette évasion de quarante mille hommes. Cris, désespoir, sacs et fusils +jetés dans les seigles, passages frayés à coups d'épée, plus de +camarades, plus d'officiers, plus de généraux, une inexprimable +épouvante. Zieten sabrant la France à son aise. Les lions devenus +chevreuils. Telle fut cette fuite. + +À Genappe, on essaya de se retourner, de faire front, d'enrayer. Lobau +rallia trois cents hommes. On barricada l'entrée du village; mais à la +première volée de la mitraille prussienne, tout se remit à fuir, et +Lobau fut pris. On voit encore aujourd'hui cette volée de mitraille +empreinte sur le vieux pignon d'une masure en brique à droite de la +route, quelques minutes avant d'entrer à Genappe. Les Prussiens +s'élancèrent dans Genappe, furieux sans doute d'être si peu vainqueurs. +La poursuite fut monstrueuse. Blücher ordonna l'extermination. Roguet +avait donné ce lugubre exemple de menacer de mort tout grenadier +français qui lui amènerait un prisonnier prussien. Blücher dépassa +Roguet. Le général de la jeune garde, Ducesme, acculé sur la porte d'une +auberge de Genappe, rendit son épée à un hussard de la mort qui prit +l'épée et tua le prisonnier. La victoire s'acheva par l'assassinat des +vaincus. Punissons, puisque nous sommes l'histoire: le vieux Blücher se +déshonora. Cette férocité mit le comble au désastre. La déroute +désespérée traversa Genappe, traversa les Quatre-Bras, traversa +Gosselies, traversa Frasnes, traversa Charleroi, traversa Thuin, et ne +s'arrêta qu'à la frontière. Hélas! et qui donc fuyait de la sorte? la +grande armée. + +Ce vertige, cette terreur, cette chute en ruine de la plus haute +bravoure qui ait jamais étonné l'histoire, est-ce que cela est sans +cause? Non. L'ombre d'une droite énorme se projette sur Waterloo. C'est +la journée du destin. La force au-dessus de l'homme a donné ce jour-là. +De là le pli épouvanté des têtes; de là toutes ces grandes âmes rendant +leur épée. Ceux qui avaient vaincu l'Europe sont tombés terrassés, +n'ayant plus rien à dire ni à faire, sentant dans l'ombre une présence +terrible. _Hoc erat in fatis_. Ce jour-là, la perspective du genre +humain a changé. Waterloo, c'est le gond du dix-neuvième siècle. La +disparition du grand homme était nécessaire à l'avènement du grand +siècle. Quelqu'un à qui on ne réplique pas s'en est chargé. La panique +des héros s'explique. Dans la bataille de Waterloo, il y a plus du +nuage, il y a du météore. Dieu a passé. + +À la nuit tombante, dans un champ près de Genappe, Bernard et Bertrand +saisirent par un pan de sa redingote et arrêtèrent un homme hagard, +pensif, sinistre, qui, entraîné jusque-là par le courant de la déroute, +venait de mettre pied à terre, avait passé sous son bras la bride de son +cheval, et, l'oeil égaré, s'en retournait seul vers Waterloo. C'était +Napoléon essayant encore d'aller en avant, immense somnambule de ce rêve +écroulé. + + + + +Chapitre XIV + +Le dernier carré + + +Quelques carrés de la garde, immobiles dans le ruissellement de la +déroute comme des rochers dans de l'eau qui coule, tinrent jusqu'à la +nuit. La nuit venant, la mort aussi, ils attendirent cette ombre double, +et, inébranlables, s'en laissèrent envelopper. Chaque régiment, isolé +des autres et n'ayant plus de lien avec l'armée rompue de toutes parts, +mourait pour son compte. Ils avaient pris position, pour faire cette +dernière action, les uns sur les hauteurs de Rossomme, les autres dans +la plaine de Mont-Saint-Jean. Là, abandonnés, vaincus, terribles, ces +carrés sombres agonisaient formidablement. Ulm, Wagram, Iéna, Friedland, +mouraient en eux. + +Au crépuscule, vers neuf heures du soir, au bas du plateau de +Mont-Saint-Jean, il en restait un. Dans ce vallon funeste, au pied de +cette pente gravie par les cuirassiers, inondée maintenant par les +masses anglaises, sous les feux convergents de l'artillerie ennemie +victorieuse, sous une effroyable densité de projectiles, ce carré +luttait. Il était commandé par un officier obscur nommé Cambronne. À +chaque décharge, le carré diminuait, et ripostait. Il répliquait à la +mitraille par la fusillade, rétrécissant continuellement ses quatre +murs. De loin les fuyards s'arrêtaient par moment, essoufflés, écoutant +dans les ténèbres ce sombre tonnerre décroissant. + +Quand cette légion ne fut plus qu'une poignée, quand leur drapeau ne fut +plus qu'une loque, quand leurs fusils épuisés de balles ne furent plus +que des bâtons, quand le tas de cadavres fut plus grand que le groupe +vivant, il y eut parmi les vainqueurs une sorte de terreur sacrée autour +de ces mourants sublimes, et l'artillerie anglaise, reprenant haleine, +fit silence. Ce fut une espèce de répit. Ces combattants avaient autour +d'eux comme un fourmillement de spectres, des silhouettes d'hommes à +cheval, le profil noir des canons, le ciel blanc aperçu à travers les +roues et les affûts; la colossale tête de mort que les héros entrevoient +toujours dans la fumée au fond de la bataille, s'avançait sur eux et les +regardait. Ils purent entendre dans l'ombre crépusculaire qu'on +chargeait les pièces, les mèches allumées pareilles à des yeux de tigre +dans la nuit firent un cercle autour de leurs têtes, tous les boute-feu +des batteries anglaises s'approchèrent des canons, et alors, ému, tenant +la minute suprême suspendue au-dessus de ces hommes, un général anglais, +Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria: _Braves +Français, rendez-vous!_ Cambronne répondit: _Merde!_ + + + + +Chapitre XV + +Cambronne + + +Le lecteur français voulant être respecté, le plus beau mot peut-être +qu'un Français ait jamais dit ne peut lui être répété. Défense de +déposer du sublime dans l'histoire. + +À nos risques et périls, nous enfreignons cette défense. + +Donc, parmi tous ces géants, il y eut un titan, Cambronne. + +Dire ce mot, et mourir ensuite. Quoi de plus grand! car c'est mourir que +de le vouloir, et ce n'est pas la faute de cet homme, si, mitraillé, il +a survécu. + +L'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, ce n'est pas Napoléon en +déroute, ce n'est pas Wellington pliant à quatre heures, désespéré à +cinq, ce n'est pas Blücher qui ne s'est point battu; l'homme qui a gagné +la bataille de Waterloo, c'est Cambronne. + +Foudroyer d'un tel mot le tonnerre qui vous tue, c'est vaincre. + +Faire cette réponse à la catastrophe, dire cela au destin, donner cette +base au lion futur, jeter cette réplique à la pluie de la nuit, au mur +traître de Hougomont, au chemin creux d'Ohain, au retard de Grouchy, à +l'arrivée de Blücher, être l'ironie dans le sépulcre, faire en sorte de +rester debout après qu'on sera tombé, noyer dans deux syllabes la +coalition européenne, offrir aux rois ces latrines déjà connues des +césars, faire du dernier des mots le premier en y mêlant l'éclair de la +France, clore insolemment Waterloo par le mardi gras, compléter Léonidas +par Rabelais, résumer cette victoire dans une parole suprême impossible +à prononcer, perdre le terrain et garder l'histoire, après ce carnage +avoir pour soi les rieurs, c'est immense. C'est l'insulte à la foudre. +Cela atteint la grandeur eschylienne. + +Le mot de Cambronne fait l'effet d'une fracture. C'est la fracture d'une +poitrine par le dédain; c'est le trop plein de l'agonie qui fait +explosion. Qui a vaincu? Est-ce Wellington? Non. Sans Blücher il était +perdu. Est-ce Blücher? Non. Si Wellington n'eût pas commencé, Blücher +n'aurait pu finir. Ce Cambronne, ce passant de la dernière heure, ce +soldat ignoré, cet infiniment petit de la guerre, sent qu'il y a là un +mensonge, un mensonge dans une catastrophe, redoublement poignant, et, +au moment où il en éclate de rage, on lui offre cette dérision, la vie! +Comment ne pas bondir? Ils sont là, tous les rois de l'Europe, les +généraux heureux, les Jupiters tonnants, ils ont cent mille soldats +victorieux, et derrière les cent mille, un million, leurs canons, mèche +allumée, sont béants, ils ont sous leurs talons la garde impériale et la +grande armée, ils viennent d'écraser Napoléon, et il ne reste plus que +Cambronne; il n'y a plus pour protester que ce ver de terre. Il +protestera. Alors il cherche un mot comme on cherche une épée. Il lui +vient de l'écume, et cette écume, c'est le mot. Devant cette victoire +prodigieuse et médiocre, devant cette victoire sans victorieux, ce +désespéré se redresse; il en subit l'énormité, mais il en constate le +néant; et il fait plus que cracher sur elle; et sous l'accablement du +nombre, de la force et de la matière, il trouve à l'âme une expression, +l'excrément. Nous le répétons. Dire cela, faire cela, trouver cela, +c'est être le vainqueur. + +L'esprit des grands jours entra dans cet homme inconnu à cette minute +fatale. Cambronne trouve le mot de Waterloo comme Rouget de l'Isle +trouve la Marseillaise, par visitation du souffle d'en haut. Un effluve +de l'ouragan divin se détache et vient passer à travers ces hommes, et +ils tressaillent, et l'un chante le chant suprême et l'autre pousse le +cri terrible. Cette parole du dédain titanique, Cambronne ne la jette +pas seulement à l'Europe au nom de l'empire, ce serait peu; il la jette +au passé au nom de la révolution. On l'entend, et l'on reconnaît dans +Cambronne la vieille âme des géants. Il semble que c'est Danton qui +parle ou Kléber qui rugit. + +Au mot de Cambronne, la voix anglaise répondit: _feu!_ les batteries +flamboyèrent, la colline trembla, de toutes ces bouches d'airain sortit +un dernier vomissement de mitraille, épouvantable, une vaste fumée, +vaguement blanchie du lever de la lune, roula, et quand la fumée se +dissipa, il n'y avait plus rien. Ce reste formidable était anéanti; la +garde était morte. Les quatre murs de la redoute vivante gisaient, à +peine distinguait-on çà et là un tressaillement parmi les cadavres; et +c'est ainsi que les légions françaises, plus grandes que les légions +romaines, expirèrent à Mont-Saint-Jean sur la terre mouillée de pluie et +de sang, dans les blés sombres, à l'endroit où passe maintenant, à +quatre heures du matin, en sifflant et en fouettant gaîment son cheval, +Joseph, qui fait le service de la malle-poste de Nivelles. + + + + +Chapitre XVI + +_Quot libras in duce?_ + + +La bataille de Waterloo est une énigme. Elle est aussi obscure pour ceux +qui l'ont gagnée que pour celui qui l'a perdue. Pour Napoléon, c'est une +panique. Blücher n'y voit que du feu; Wellington n'y comprend rien. +Voyez les rapports. Les bulletins sont confus, les commentaires sont +embrouillés. Ceux-ci balbutient, ceux-là bégayent. Jomini partage la +bataille de Waterloo en quatre moments; Muffling la coupe en trois +péripéties; Charras, quoique sur quelques points nous ayons une autre +appréciation que lui, a seul saisi de son fier coup d'oeil les +linéaments caractéristiques de cette catastrophe du génie humain aux +prises avec le hasard divin. Tous les autres historiens ont un certain +éblouissement, et dans cet éblouissement ils tâtonnent. Journée +fulgurante, en effet, écroulement de la monarchie militaire qui, à la +grande stupeur des rois, a entraîné tous les royaumes, chute de la +force, déroute de la guerre. + +Dans cet événement, empreint de nécessité surhumaine, la part des hommes +n'est rien. + +Retirer Waterloo à Wellington et à Blücher, est-ce ôter quelque chose à +l'Angleterre et à l'Allemagne? Non. Ni cette illustre Angleterre ni +cette auguste Allemagne ne sont en question dans le problème de +Waterloo. Grâce au ciel, les peuples sont grands en dehors des lugubres +aventures de l'épée. Ni l'Allemagne, ni l'Angleterre, ni la France, ne +tiennent dans un fourreau. Dans cette époque où Waterloo n'est qu'un +cliquetis de sabres, au-dessus de Blücher l'Allemagne à Goethe et +au-dessus de Wellington l'Angleterre à Byron. Un vaste lever d'idées est +propre à notre siècle, et dans cette aurore l'Angleterre et l'Allemagne +ont leur lueur magnifique. Elles sont majestueuses par ce qu'elles +pensent. L'élévation de niveau qu'elles apportent à la civilisation leur +est intrinsèque; il vient d'elles-mêmes, et non d'un accident. Ce +qu'elles ont d'agrandissement au dix-neuvième siècle n'a point Waterloo +pour source. Il n'y a que les peuples barbares qui aient des crues +subites après une victoire. C'est la vanité passagère des torrents +enflés d'un orage. Les peuples civilisés, surtout au temps où nous +sommes, ne se haussent ni ne s'abaissent par la bonne ou mauvaise +fortune d'un capitaine. Leur poids spécifique dans le genre humain +résulte de quelque chose de plus qu'un combat. Leur honneur, Dieu merci, +leur dignité, leur lumière, leur génie, ne sont pas des numéros que les +héros et les conquérants, ces joueurs, peuvent mettre à la loterie des +batailles. Souvent bataille perdue, progrès conquis. Moins de gloire, +plus de liberté. Le tambour se tait, la raison prend la parole. C'est le +jeu à qui perd gagne. Parlons donc de Waterloo froidement des deux +côtés. Rendons au hasard ce qui est au hasard et à Dieu ce qui est à +Dieu. Qu'est-ce que Waterloo? Une victoire? Non. Un quine. + +Quine gagné par l'Europe, payé par la France. + +Ce n'était pas beaucoup la peine de mettre là un lion. + +Waterloo du reste est la plus étrange rencontre qui soit dans +l'histoire. Napoléon et Wellington. Ce ne sont pas des ennemis, ce sont +des contraires. Jamais Dieu, qui se plaît aux antithèses, n'a fait un +plus saisissant contraste et une confrontation plus extraordinaire. D'un +côté, la précision, la prévision, la géométrie, la prudence, la retraite +assurée, les réserves ménagées, un sang-froid opiniâtre, une méthode +imperturbable, la stratégie qui profite du terrain, la tactique qui +équilibre les bataillons, le carnage tiré au cordeau, la guerre réglée +montre en main, rien laissé volontairement au hasard, le vieux courage +classique, la correction absolue; de l'autre l'intuition, la divination, +l'étrangeté militaire, l'instinct surhumain, le coup d'oeil flamboyant, +on ne sait quoi qui regarde comme l'aigle et qui frappe comme la foudre, +un art prodigieux dans une impétuosité dédaigneuse, tous les mystères +d'une âme profonde, l'association avec le destin, le fleuve, la plaine, +la forêt, la colline, sommés et en quelque sorte forcés d'obéir, le +despote allant jusqu'à tyranniser le champ de bataille, la foi à +l'étoile mêlée à la science stratégique, la grandissant, mais la +troublant. Wellington était le _Barème_ de la guerre, Napoléon en était +le _Michel-Ange_; et cette fois le génie fut vaincu par le calcul. + +Des deux côtés on attendait quelqu'un. Ce fut le calculateur exact qui +réussit. Napoléon attendait Grouchy; il ne vint pas. Wellington +attendait Blücher; il vint. + +Wellington, c'est la guerre classique qui prend sa revanche. Bonaparte, +à son aurore, l'avait rencontrée en Italie, et superbement battue. La +vieille chouette avait fui devant le jeune vautour. L'ancienne tactique +avait été non seulement foudroyée, mais scandalisée. Qu'était-ce que ce +Corse de vingt-six ans, que signifiait cet ignorant splendide qui, ayant +tout contre lui, rien pour lui, sans vivres, sans munitions, sans +canons, sans souliers, presque sans armée, avec une poignée d'hommes +contre des masses, se ruait sur l'Europe coalisée, et gagnait +absurdement des victoires dans l'impossible? D'où sortait ce forcené +foudroyant qui, presque sans reprendre haleine, et avec le même jeu de +combattants dans la main, pulvérisait l'une après l'autre les cinq +armées de l'empereur d'Allemagne, culbutant Beaulieu sur Alvinzi, +Wurmser sur Beaulieu, Mélas sur Wurmser, Mack sur Mélas? Qu'était-ce que +ce nouveau venu de la guerre ayant l'effronterie d'un astre? L'école +académique militaire l'excommuniait en lâchant pied. De là une +implacable rancune du vieux césarisme contre le nouveau, du sabre +correct contre l'épée flamboyante, et de l'échiquier contre le génie. Le +18 juin 1815, cette rancune eut le dernier mot, et au-dessous de Lodi, +de Montebello, de Montenotte, de Mantoue, de Marengo, d'Arcole, elle +écrivit: Waterloo. Triomphe des médiocres, doux aux majorités. Le destin +consentit à cette ironie. À son déclin, Napoléon retrouva devant lui +Wurmser jeune. + +Pour avoir Wurmser en effet, il suffît de blanchir les cheveux de +Wellington. + +Waterloo est une bataille du premier ordre gagnée par un capitaine du +second. + +Ce qu'il faut admirer dans la bataille de Waterloo, c'est l'Angleterre, +c'est la fermeté anglaise, c'est la résolution anglaise, c'est le sang +anglais; ce que l'Angleterre a eu là de superbe, ne lui en déplaise, +c'est elle-même. Ce n'est pas son capitaine, c'est son armée. + +Wellington, bizarrement ingrat, déclare dans une lettre à lord Bathurst +que son armée, l'armée qui a combattu le 18 juin 1815, était une +«détestable armée». Qu'en pense cette sombre mêlée d'ossements enfouis +sous les sillons de Waterloo? + +L'Angleterre a été trop modeste vis-à-vis de Wellington. Faire +Wellington si grand, c'est faire l'Angleterre petite. Wellington n'est +qu'un héros comme un autre. Ces Écossais gris, ces horse-guards, ces +régiments de Maitland et de Mitchell, cette infanterie de Pack et de +Kempt, cette cavalerie de Ponsonby et de Somerset, ces highlanders +jouant du _pibroch_ sous la mitraille, ces bataillons de Rylandt, ces +recrues toutes fraîches qui savaient à peine manier le mousquet tenant +tête aux vieilles bandes d'Essling et de Rivoli, voilà ce qui est grand. +Wellington a été tenace, ce fut là son mérite, et nous ne le lui +marchandons pas, mais le moindre de ses fantassins et de ses cavaliers a +été tout aussi solide que lui. _L'iron-soldier_ vaut _l'iron-duke_. +Quant à nous, toute notre glorification va au soldat anglais, à l'armée +anglaise, au peuple anglais. Si trophée il y a, c'est à l'Angleterre que +le trophée est dû. La colonne de Waterloo serait plus juste si au lieu +de la figure d'un homme, elle élevait dans la nue la statue d'un peuple. +Mais cette grande Angleterre s'irritera de ce que nous disons ici. Elle +a encore, après son 1688 et notre 1789, l'illusion féodale. Elle croit à +l'hérédité et à la hiérarchie. Ce peuple, qu'aucun ne dépasse en +puissance et en gloire, s'estime comme nation, non comme peuple. En tant +que peuple, il se subordonne volontiers et prend un lord pour une tête. +Workman, il se laisse dédaigner; soldat, il se laisse bâtonner. On se +souvient qu'à la bataille d'Inkermann un sergent qui, à ce qu'il paraît, +avait sauvé l'armée, ne put être mentionné par lord Raglan, la +hiérarchie militaire anglaise ne permettant de citer dans un rapport +aucun héros au-dessous du grade d'officier. + +Ce que nous admirons par-dessus tout, dans une rencontre du genre de +celle de Waterloo, c'est la prodigieuse habileté du hasard. Pluie +nocturne, mur de Hougomont, chemin creux d'Ohain, Grouchy sourd au +canon, guide de Napoléon qui le trompe, guide de Bülow qui l'éclaire; +tout ce cataclysme est merveilleusement conduit. + +Au total, disons-le, il y eut à Waterloo plus de massacre que de +bataille. + +Waterloo est de toutes les batailles rangées celle qui a le plus petit +front sur un tel nombre de combattants. Napoléon, trois quarts de lieue, +Wellington, une demi-lieue; soixante-douze mille combattants de chaque +côté. De cette épaisseur vint le carnage. + +On a fait ce calcul et établi cette proportion: Perte d'hommes: à +Austerlitz, Français, quatorze pour cent; Russes, trente pour cent, +Autrichiens, quarante-quatre pour cent. À Wagram, Français, treize pour +cent; Autrichiens, quatorze. À la Moskowa, Français, trente-sept pour +cent; Russes, quarante-quatre. À Bautzen, Français, treize pour cent; +Russes et Prussiens, quatorze. À Waterloo, Français, cinquante-six pour +cent; Alliés, trente et un. Total pour Waterloo, quarante et un pour +cent. Cent quarante-quatre mille combattants; soixante mille morts. Le +champ de Waterloo aujourd'hui a le calme qui appartient à la terre, +support impassible de l'homme, et il ressemble à toutes les plaines. + +La nuit pourtant une espèce de brume visionnaire s'en dégage, et si +quelque voyageur s'y promène, s'il regarde, s'il écoute, s'il rêve comme +Virgile devant les funestes plaines de Philippes, l'hallucination de la +catastrophe le saisit. L'effrayant 18 juin revit; la fausse colline +monument s'efface, ce lion quelconque se dissipe, le champ de bataille +reprend sa réalité; des lignes d'infanterie ondulent dans la plaine, des +galops furieux traversent l'horizon! le songeur effaré voit l'éclair des +sabres, l'étincelle des bayonnettes, le flamboiement des bombes, +l'entre-croisement monstrueux des tonnerres; il entend, comme un râle au +fond d'une tombe, la clameur vague de la bataille fantôme; ces ombres, +ce sont les grenadiers; ces lueurs, ce sont les cuirassiers; ce +squelette, c'est Napoléon; ce squelette, c'est Wellington; tout cela +n'est plus et se heurte et combat encore; et les ravins s'empourprent, +et les arbres frissonnent, et il y a de la furie jusque dans les nuées, +et, dans les ténèbres, toutes ces hauteurs farouches, Mont-Saint-Jean, +Hougomont, Frischemont, Papelotte, Plancenoit, apparaissent confusément +couronnées de tourbillons de spectres s'exterminant. + + + + +Chapitre XVII + +Faut-il trouver bon Waterloo? + + +Il existe une école libérale très respectable qui ne hait point +Waterloo. Nous n'en sommes pas. Pour nous, Waterloo n'est que la date +stupéfaite de la liberté. Qu'un tel aigle sorte d'un tel oeuf, c'est à +coup sûr l'inattendu. + +Waterloo, si l'on se place au point de vue culminant de la question, est +intentionnellement une victoire contre-révolutionnaire. C'est l'Europe +contre la France, c'est Pétersbourg, Berlin et Vienne contre Paris, +c'est le _statu quo_ contre l'initiative, c'est le 14 juillet 1789 +attaqué à travers le 20 mars 1815, c'est le branle-bas des monarchies +contre l'indomptable émeute française. Éteindre enfin ce vaste peuple en +éruption depuis vingt-six ans, tel était le rêve. Solidarité des +Brunswick, des Nassau, des Romanoff, des Hohenzollern, des Habsbourg, +avec les Bourbons. Waterloo porte en croupe le droit divin. Il est vrai +que, l'empire ayant été despotique, la royauté, par la réaction +naturelle des choses, devait forcément être libérale, et qu'un ordre +constitutionnel à contre-coeur est sorti de Waterloo, au grand regret +des vainqueurs. C'est que la révolution ne peut être vraiment vaincue, +et qu'étant providentielle et absolument fatale, elle reparaît toujours, +avant Waterloo, dans Bonaparte jetant bas les vieux trônes, après +Waterloo, dans Louis XVIII octroyant et subissant la Charte. Bonaparte +met un postillon sur le trône de Naples et un sergent sur le trône de +Suède, employant l'inégalité à démontrer l'égalité; Louis XVIII à +Saint-Ouen contresigne la déclaration des droits de l'homme. Voulez-vous +vous rendre compte de ce que c'est que la révolution, appelez-la +_Progrès_; et voulez-vous vous rendre compte de ce que c'est que le +progrès, appelez-le _Demain_. Demain fait irrésistiblement son oeuvre, +et il la fait dès aujourd'hui. Il arrive toujours à son but, +étrangement. Il emploie Wellington à faire de Foy, qui n'était qu'un +soldat, un orateur. Foy tombe à Hougomont et se relève à la tribune. +Ainsi procède le progrès. Pas de mauvais outil pour cet ouvrier-là. Il +ajuste à son travail divin, sans se déconcerter, l'homme qui a enjambé +les Alpes, et le bon vieux malade chancelant du père Élysée. Il se sert +du podagre comme du conquérant; du conquérant au dehors, du podagre au +dedans. Waterloo, en coupant court à la démolition des trônes européens +par l'épée, n'a eu d'autre effet que de faire continuer le travail +révolutionnaire d'un autre côté. Les sabreurs ont fini, c'est le tour +des penseurs. Le siècle que Waterloo voulait arrêter a marché dessus et +a poursuivi sa route. Cette victoire sinistre a été vaincue par la +liberté. + +En somme, et incontestablement, ce qui triomphait à Waterloo, ce qui +souriait derrière Wellington, ce qui lui apportait tous les bâtons de +maréchal de l'Europe, y compris, dit-on, le bâton de maréchal de France, +ce qui roulait joyeusement les brouettées de terre pleine d'ossements +pour élever la butte du lion, ce qui a triomphalement écrit sur ce +piédestal cette date: _18 juin 1815_, ce qui encourageait Blücher +sabrant la déroute, ce qui du haut du plateau de Mont-Saint-Jean se +penchait sur la France comme sur une proie, c'était la +contre-révolution. C'est la contre-révolution qui murmurait ce mot +infâme: démembrement. Arrivée à Paris, elle a vu le cratère de près, +elle a senti que cette cendre lui brûlait les pieds, et elle s'est +ravisée. Elle est revenue au bégayement d'une charte. + +Ne voyons dans Waterloo que ce qui est dans Waterloo. De liberté +intentionnelle, point. La contre-révolution était involontairement +libérale, de même que, par un phénomène correspondant, Napoléon était +involontairement révolutionnaire. Le 18 juin 1815, Robespierre à cheval +fut désarçonné. + + + + +Chapitre XVIII + +Recrudescence du droit divin + + +Fin de la dictature. Tout un système d'Europe croula. + +L'empire s'affaissa dans une ombre qui ressembla à celle du monde romain +expirant. On revit de l'abîme comme au temps des barbares. Seulement la +barbarie de 1815, qu'il faut nommer de son petit nom, la +contre-révolution, avait peu d'haleine, s'essouffla vite, et resta +court. L'empire, avouons-le, fut pleuré, et pleuré par des yeux +héroïques. Si la gloire est dans le glaive fait sceptre, l'empire avait +été la gloire même. Il avait répandu sur la terre toute la lumière que +la tyrannie peut donner; lumière sombre. Disons plus: lumière obscure. +Comparée au vrai jour, c'est de la nuit. Cette disparition de la nuit +fit l'effet d'une éclipse. + +Louis XVIII rentra dans Paris. Les danses en rond du 8 juillet +effacèrent les enthousiasmes du 20 mars. Le Corse devint l'antithèse du +Béarnais. Le drapeau du dôme des Tuileries fut blanc. L'exil trôna. La +table de sapin de Hartwell prit place devant le fauteuil fleurdelysé de +Louis XIV. On parla de Bouvines et de Fontenoy comme d'hier, Austerlitz +ayant vieilli. L'autel et le trône fraternisèrent majestueusement. Une +des formes les plus incontestées du salut de la société au dix-neuvième +siècle s'établit sur la France et sur le continent. L'Europe prit la +cocarde blanche. Trestaillon fut célèbre. La devise _non pluribus impar_ +reparut dans des rayons de pierre figurant un soleil sur la façade de la +caserne du quai d'Orsay. Où il y avait eu une garde impériale, il y eut +une maison rouge. L'arc du carrousel, tout chargé de victoires mal +portées, dépaysé dans ces nouveautés, un peu honteux peut-être de +Marengo et d'Arcole, se tira d'affaire avec la statue du duc +d'Angoulême. Le cimetière de la Madeleine, redoutable fosse commune de +93, se couvrit de marbre et de jaspe, les os de Louis XVI et de +Marie-Antoinette étant dans cette poussière. Dans le fossé de Vincennes, +un cippe sépulcral sortit de terre, rappelant que le duc d'Enghien était +mort dans le mois même où Napoléon avait été couronné. Le pape Pie VII, +qui avait fait ce sacre très près de cette mort, bénit tranquillement la +chute comme il avait béni l'élévation. Il y eut à Schoenbrunn une petite +ombre âgée de quatre ans qu'il fut séditieux d'appeler le roi de Rome. +Et ces choses se sont faites, et ces rois ont repris leurs trônes, et le +maître de l'Europe a été mis dans une cage, et l'ancien régime est +devenu le nouveau, et toute l'ombre et toute la lumière de la terre ont +changé de place, parce que, dans l'après-midi d'un jour d'été, un pâtre +a dit à un Prussien dans un bois: passez par ici et non par là! + +Ce 1815 fut une sorte d'avril lugubre. Les vieilles réalités malsaines +et vénéneuses se couvrirent d'apparences neuves. Le mensonge épousa +1789, le droit divin se masqua d'une charte, les fictions se firent +constitutionnelles, les préjugés, les superstitions et les +arrière-pensées, avec l'article 14 au coeur, se vernirent de +libéralisme. Changement de peau des serpents. + +L'homme avait été à la fois agrandi et amoindri par Napoléon. L'idéal, +sous ce règne de la matière splendide, avait reçu le nom étrange +d'idéologie. Grave imprudence d'un grand homme, tourner en dérision +l'avenir. Les peuples cependant, cette chair à canon si amoureuse du +canonnier, le cherchaient des yeux. Où est-il? Que fait-il? _Napoléon +est mort_, disait un passant à un invalide de Marengo et de +Waterloo.--_Lui mort!_ s'écria ce soldat, _vous le connaissez bien!_ Les +imaginations déifiaient cet homme terrassé. Le fond de l'Europe, après +Waterloo, fut ténébreux. Quelque chose d'énorme resta longtemps vide par +l'évanouissement de Napoléon. + +Les rois se mirent dans ce vide. La vieille Europe en profita pour se +reformer. Il y eut une Sainte-Alliance. Belle-Alliance, avait dit +d'avance le champ fatal de Waterloo. + +En présence et en face de cette antique Europe refaite, les linéaments +d'une France nouvelle s'ébauchèrent. L'avenir, raillé par l'empereur, +fit son entrée. Il avait sur le front cette étoile, Liberté. Les yeux +ardents des jeunes générations se tournèrent vers lui. Chose singulière, +on s'éprit en même temps de cet avenir, Liberté, et de ce passé, +Napoléon. La défaite avait grandi le vaincu. Bonaparte tombé semblait +plus haut que Napoléon debout. Ceux qui avaient triomphé eurent peur. +L'Angleterre le fit garder par Hudson Lowe et la France le fit guetter +par Montchenu. Ses bras croisés devinrent l'inquiétude des trônes. +Alexandre le nommait: mon insomnie. Cet effroi venait de la quantité de +révolution qu'il avait en lui. C'est ce qui explique et excuse le +libéralisme bonapartiste. Ce fantôme donnait le tremblement au vieux +monde. Les rois régnèrent mal à leur aise, avec le rocher de +Sainte-Hélène à l'horizon. + +Pendant que Napoléon agonisait à Longwood, les soixante mille hommes +tombés dans le champ de Waterloo pourrirent tranquillement, et quelque +chose de leur paix se répandit dans le monde. Le congrès de Vienne en +fit les traités de 1815, et l'Europe nomma cela la restauration. + +Voilà ce que c'est que Waterloo. + +Mais qu'importe à l'infini? Toute cette tempête, tout ce nuage, cette +guerre, puis cette paix, toute cette ombre, ne troubla pas un moment la +lueur de l'oeil immense devant lequel un puceron sautant d'un brin +d'herbe à l'autre égale l'aigle volant de clocher en clocher aux tours +de Notre-Dame. + + + + +Chapitre XIX + +Le champ de bataille la nuit + + +Revenons, c'est une nécessité de ce livre, sur ce fatal champ de +bataille. + +Le 18 juin 1815, c'était pleine lune. Cette clarté favorisa la poursuite +féroce de Blücher, dénonça les traces des fuyards, livra cette masse +désastreuse à la cavalerie prussienne acharnée, et aida au massacre. Il +y a parfois dans les catastrophes de ces tragiques complaisances de la +nuit. + +Après le dernier coup de canon tiré, la plaine de Mont-Saint-Jean resta +déserte. + +Les Anglais occupèrent le campement des Français, c'est la constatation +habituelle de la victoire; coucher dans le lit du vaincu. Ils établirent +leur bivouac au delà de Rossomme. Les Prussiens, lâchés sur la déroute, +poussèrent en avant. Wellington alla au village de Waterloo rédiger son +rapport à lord Bathurst. + +Si jamais le _sic vos non vobis_ a été applicable, c'est à coup sûr à ce +village de Waterloo. Waterloo n'a rien fait, et est resté à une +demi-lieue de l'action. Mont-Saint-Jean a été canonné, Hougomont a été +brûlé, Papelotte a été brûlé, Plancenoit a été brûlé, la Haie-Sainte a +été prise d'assaut, la Belle-Alliance a vu l'embrasement des deux +vainqueurs; on sait à peine ces noms, et Waterloo qui n'a point +travaillé dans la bataille en a tout l'honneur. + +Nous ne sommes pas de ceux qui flattent la guerre; quand l'occasion s'en +présente, nous lui disons ses vérités. La guerre a d'affreuses beautés +que nous n'avons point cachées; elle a aussi, convenons-en, quelques +laideurs. Une des plus surprenantes, c'est le prompt dépouillement des +morts après la victoire. L'aube qui suit une bataille se lève toujours +sur des cadavres nus. + +Qui fait cela? Qui souille ainsi le triomphe? Quelle est cette hideuse +main furtive qui se glisse dans la poche de la victoire? Quels sont ces +filous faisant leur coup derrière la gloire? Quelques philosophes, +Voltaire entre autres, affirment que ce sont précisément ceux-là qui ont +fait la gloire. _Ce sont les mêmes_, disent-ils, _il n'y a pas de +rechange, ceux qui sont debout pillent ceux qui sont à terre_. _Le héros +du jour est le vampire de la nuit._ On a bien le droit, après tout, de +détrousser un peu un cadavre dont on est l'auteur. Quant à nous, nous ne +le croyons pas. Cueillir des lauriers et voler les souliers d'un mort, +cela nous semble impossible à la même main. + +Ce qui est certain, c'est que, d'ordinaire, après les vainqueurs +viennent les voleurs. Mais mettons le soldat, surtout le soldat +contemporain, hors de cause. + +Toute armée a une queue, et c'est là ce qu'il faut accuser. Des êtres +chauves-souris, mi-partis brigands et valets, toutes les espèces de +_vespertilio_ qu'engendre ce crépuscule qu'on appelle la guerre, des +porteurs d'uniformes qui ne combattent pas, de faux malades, des éclopés +redoutables, des cantiniers interlopes trottant, quelquefois avec leurs +femmes, sur de petites charrettes et volant ce qu'ils revendent, des +mendiants s'offrant pour guides aux officiers, des goujats, des +maraudeurs, les armées en marche autrefois,--nous ne parlons pas du +temps présent,--traînaient tout cela, si bien que, dans la langue +spéciale, cela s'appelait «les traînards». Aucune armée ni aucune nation +n'étaient responsables de ces êtres; ils parlaient italien et suivaient +les Allemands; ils parlaient français et suivaient les Anglais. C'est +par un de ces misérables, traînard espagnol qui parlait français, que le +marquis de Fervacques, trompé par son baragouin picard, et le prenant +pour un des nôtres, fut tué en traître et volé sur le champ de bataille +même, dans la nuit qui suivit la victoire de Cerisoles. De la maraude +naissait le maraud. La détestable maxime: _vivre sur l'ennemi_, +produisait cette lèpre, qu'une forte discipline pouvait seule guérir. Il +y a des renommées qui trompent; on ne sait pas toujours pourquoi de +certains généraux, grands d'ailleurs, ont été si populaires. Turenne +était adoré de ses soldats parce qu'il tolérait le pillage; le mal +permis fait partie de la bonté; Turenne était si bon qu'il a laissé +mettre à feu et à sang le Palatinat. On voyait à la suite des armées +moins ou plus de maraudeurs selon que le chef était plus ou moins +sévère. Hoche et Marceau n'avaient point de traînards; Wellington, nous +lui rendons volontiers cette justice, en avait peu. + +Pourtant, dans la nuit du 18 au 19 juin, on dépouilla les morts. +Wellington fut rigide; ordre de passer par les armes quiconque serait +pris en flagrant délit; mais la rapine est tenace. Les maraudeurs +volaient dans un coin du champ de bataille pendant qu'on les fusillait +dans l'autre. + +La lune était sinistre sur cette plaine. + +Vers minuit, un homme rôdait, ou plutôt rampait, du côté du chemin creux +d'Ohain. C'était, selon toute apparence, un de ceux que nous venons de +caractériser, ni Anglais, ni Français, ni paysan, ni soldat, moins homme +que goule, attiré par le flair des morts, ayant pour victoire le vol, +venant dévaliser Waterloo. Il était vêtu d'une blouse qui était un peu +une capote, il était inquiet et audacieux, il allait devant lui et +regardait derrière lui. Qu'était-ce que cet homme? La nuit probablement +en savait plus sur son compte que le jour. Il n'avait point de sac, mais +évidemment de larges poches sous sa capote. De temps en temps, il +s'arrêtait, examinait la plaine autour de lui comme pour voir s'il +n'était pas observé, se penchait brusquement, dérangeait à terre quelque +chose de silencieux et d'immobile, puis se redressait et s'esquivait. +Son glissement, ses attitudes, son geste rapide et mystérieux le +faisaient ressembler à ces larves crépusculaires qui hantent les ruines +et que les anciennes légendes normandes appellent les Alleurs. + +De certains échassiers nocturnes font de ces silhouettes dans les +marécages. + +Un regard qui eût sondé attentivement toute cette brume eût pu +remarquer, à quelque distance, arrêté et comme caché derrière la masure +qui borde sur la chaussée de Nivelles l'angle de la route de +Mont-Saint-Jean à Braine-l'Alleud, une façon de petit fourgon de +vivandier à coiffe d'osier goudronnée, attelé d'une haridelle affamée +broutant l'ortie à travers son mors, et dans ce fourgon une espèce de +femme assise sur des coffres et des paquets. Peut-être y avait-il un +lien entre ce fourgon et ce rôdeur. + +L'obscurité était sereine. Pas un nuage au zénith. Qu'importe que la +terre soit rouge, la lune reste blanche. Ce sont là les indifférences du +ciel. Dans les prairies, des branches d'arbre cassées par la mitraille +mais non tombées et retenues par l'écorce se balançaient doucement au +vent de la nuit. Une haleine, presque une respiration, remuait les +broussailles. Il y avait dans l'herbe des frissons qui ressemblaient à +des départs d'âmes. + +On entendait vaguement au loin aller et venir les patrouilles et les +rondes-major du campement anglais. + +Hougomont et la Haie-Sainte continuaient de brûler, faisant, l'un à +l'ouest, l'autre à l'est, deux grosses flammes auxquelles venait se +rattacher, comme un collier de rubis dénoué ayant à ses extrémités deux +escarboucles, le cordon de feux du bivouac anglais étalé en demi-cercle +immense sur les collines de l'horizon. + +Nous avons dit la catastrophe du chemin d'Ohain. Ce qu'avait été cette +mort pour tant de braves, le coeur s'épouvante d'y songer. + +Si quelque chose est effroyable, s'il existe une réalité qui dépasse le +rêve, c'est ceci: vivre, voir le soleil, être en pleine possession de la +force virile, avoir la santé et la joie, rire vaillamment, courir vers +une gloire qu'on a devant soi, éblouissante, se sentir dans la poitrine +un poumon qui respire, un coeur qui bat, une volonté qui raisonne, +parler, penser, espérer, aimer, avoir une mère, avoir une femme, avoir +des enfants, avoir la lumière, et tout à coup, le temps d'un cri, en +moins d'une minute, s'effondrer dans un abîme, tomber, rouler, écraser, +être écrasé, voir des épis de blé, des fleurs, des feuilles, des +branches, ne pouvoir se retenir à rien, sentir son sabre inutile, des +hommes sous soi, des chevaux sur soi, se débattre en vain, les os brisés +par quelque ruade dans les ténèbres, sentir un talon qui vous fait +jaillir les yeux, mordre avec rage des fers de chevaux, étouffer, +hurler, se tordre, être là-dessous, et se dire: _tout à l'heure j'étais +un vivant!_ + +Là où avait râlé ce lamentable désastre, tout faisait silence +maintenant. L'encaissement du chemin creux était comble de chevaux et de +cavaliers inextricablement amoncelés. Enchevêtrement terrible. Il n'y +avait plus de talus. Les cadavres nivelaient la route avec la plaine et +venaient au ras du bord comme un boisseau d'orge bien mesuré. Un tas de +morts dans la partie haute, une rivière de sang dans la partie basse; +telle était cette route le soir du 18 juin 1815. Le sang coulait jusque +sur la chaussée de Nivelles et s'y extravasait en une large mare devant +l'abatis d'arbres qui barrait la chaussée, à un endroit qu'on montre +encore. C'est, on s'en souvient, au point opposé, vers la chaussée de +Genappe, qu'avait eu lieu l'effondrement des cuirassiers. L'épaisseur +des cadavres se proportionnait à la profondeur du chemin creux. Vers le +milieu, à l'endroit où il devenait plein, là où avait passé la division +Delord, la couche des morts s'amincissait. + +Le rôdeur nocturne, que nous venons de faire entrevoir au lecteur, +allait de ce côté. Il furetait cette immense tombe. Il regardait. Il +passait on ne sait quelle hideuse revue des morts. Il marchait les pieds +dans le sang. + +Tout à coup il s'arrêta. À quelques pas devant lui, dans le chemin +creux, au point où finissait le monceau des morts, de dessous cet amas +d'hommes et de chevaux, sortait une main ouverte, éclairée par la lune. + +Cette main avait au doigt quelque chose qui brillait, et qui était un +anneau d'or. + +L'homme se courba, demeura un moment accroupi, et quand il se releva, il +n'y avait plus d'anneau à cette main. + +Il ne se releva pas précisément; il resta dans une attitude fauve et +effarouchée, tournant le dos au tas de morts, scrutant l'horizon, à +genoux, tout l'avant du corps portant sur ses deux index appuyés à +terre, la tête guettant par-dessus le bord du chemin creux. Les quatre +pattes du chacal conviennent à de certaines actions. + +Puis, prenant son parti, il se dressa. + +En ce moment il eut un soubresaut. Il sentit que par derrière on le +tenait. + +Il se retourna; c'était la main ouverte qui s'était refermée et qui +avait saisi le pan de sa capote. + +Un honnête homme eût eu peur. Celui-ci se mit à rire. + +--Tiens, dit-il, ce n'est que le mort. J'aime mieux un revenant qu'un +gendarme. + +Cependant la main défaillit et le lâcha. L'effort s'épuise vite dans la +tombe. + +--Ah çà! reprit le rôdeur, est-il vivant ce mort? Voyons donc. Il se +pencha de nouveau, fouilla le tas, écarta ce qui faisait obstacle, +saisit la main, empoigna le bras, dégagea la tête, tira le corps, et +quelques instants après il traînait dans l'ombre du chemin creux un +homme inanimé, au moins évanoui. C'était un cuirassier, un officier, un +officier même d'un certain rang; une grosse épaulette d'or sortait de +dessous la cuirasse; cet officier n'avait plus de casque. Un furieux +coup de sabre balafrait son visage où l'on ne voyait que du sang. Du +reste, il ne semblait pas qu'il eût de membre cassé, et par quelque +hasard heureux, si ce mot est possible ici, les morts s'étaient +arc-boutés au-dessus de lui de façon à le garantir de l'écrasement. Ses +yeux étaient fermés. + +Il avait sur sa cuirasse la croix d'argent de la Légion d'honneur. + +Le rôdeur arracha cette croix qui disparut dans un des gouffres qu'il +avait sous sa capote. + +Après quoi, il tâta le gousset de l'officier, y sentit une montre et la +prit. Puis il fouilla le gilet, y trouva une bourse et l'empocha. + +Comme il en était à cette phase des secours qu'il portait à ce mourant, +l'officier ouvrit les yeux. + +--Merci, dit-il faiblement. + +La brusquerie des mouvements de l'homme qui le maniait, la fraîcheur de +la nuit, l'air respiré librement, l'avaient tiré de sa léthargie. + +Le rôdeur ne répondit point. Il leva la tête. On entendait un bruit de +pas dans la plaine; probablement quelque patrouille qui approchait. + +L'officier murmura, car il y avait encore de l'agonie dans sa voix: + +--Qui a gagné la bataille? + +--Les Anglais, répondit le rôdeur. + +L'officier reprit: + +--Cherchez dans mes poches. Vous y trouverez une bourse et une montre. +Prenez-les. + +C'était déjà fait. + +Le rôdeur exécuta le semblant demandé, et dit: + +--Il n'y a rien. + +--On m'a volé, reprit l'officier; j'en suis fâché. C'eût été pour vous. + +Les pas de la patrouille devenaient de plus en plus distincts. + +--Voici qu'on vient, dit le rôdeur, faisant le mouvement d'un homme qui +s'en va. + +L'officier, soulevant péniblement le bras, le retint: + +--Vous m'avez sauvé la vie. Qui êtes-vous? + +Le rôdeur répondit vite et bas: + +--J'étais comme vous de l'armée française. Il faut que je vous quitte. +Si l'on me prenait, on me fusillerait. Je vous ai sauvé la vie. +Tirez-vous d'affaire maintenant. + +--Quel est votre grade? + +--Sergent. + +--Comment vous appelez-vous? + +--Thénardier. + +--Je n'oublierai pas ce nom, dit l'officier. Et vous, retenez le mien. +Je me nomme Pontmercy. + + + + +Livre deuxième--Le vaisseau _L'Orion_ + + + + +Chapitre I + +Le numéro 24601 devient le numéro 9430 + + +Jean Valjean avait été repris. + +On nous saura gré de passer rapidement sur des détails douloureux. Nous +nous bornons à transcrire deux entrefilets publiés par les journaux du +temps, quelques mois après les événements surprenants accomplis à +Montreuil-sur-Mer. + +Ces articles sont un peu sommaires. On se souvient qu'il n'existait pas +encore à cette époque de _Gazette des Tribunaux_. + +Nous empruntons le premier au _Drapeau blanc_. Il est daté du 25 juillet +1823: + +«Un arrondissement du Pas-de-Calais vient d'être le théâtre d'un +événement peu ordinaire. Un homme étranger au département et nommé Mr +Madeleine avait relevé depuis quelques années, grâce à des procédés +nouveaux, une ancienne industrie locale, la fabrication des jais et des +verroteries noires. Il y avait fait sa fortune, et, disons-le, celle de +l'arrondissement. En reconnaissance de ses services, on l'avait nommé +maire. La police a découvert que ce Mr Madeleine n'était autre qu'un +ancien forçat en rupture de ban, condamné en 1796 pour vol, et nommé +Jean Valjean. Jean Valjean a été réintégré au bagne. Il paraît qu'avant +son arrestation il avait réussi à retirer de chez Mr Laffitte une somme +de plus d'un demi-million qu'il y avait placée, et qu'il avait, du +reste, très légitimement, dit-on, gagnée dans son commerce. On n'a pu +savoir où Jean Valjean avait caché cette somme depuis sa rentrée au +bagne de Toulon.» + +Le deuxième article, un peu plus détaillé, est extrait du _Journal de +Paris_, même date. + +«Un ancien forçat libéré, nommé Jean Valjean, vient de comparaître +devant la cour d'assises du Var dans des circonstances faites pour +appeler l'attention. Ce scélérat était parvenu à tromper la vigilance de +la police; il avait changé de nom et avait réussi à se faire nommer +maire d'une de nos petites villes du Nord. Il avait établi dans cette +ville un commerce assez considérable. Il a été enfin démasqué et arrêté, +grâce au zèle infatigable du ministère public. Il avait pour concubine +une fille publique qui est morte de saisissement au moment de son +arrestation. Ce misérable, qui est doué d'une force herculéenne, avait +trouvé moyen de s'évader; mais, trois ou quatre jours après son évasion, +la police mit de nouveau la main sur lui, à Paris même, au moment où il +montait dans une de ces petites voitures qui font le trajet de la +capitale au village de Montfermeil (Seine-et-Oise). On dit qu'il avait +profité de l'intervalle de ces trois ou quatre jours de liberté pour +rentrer en possession d'une somme considérable placée par lui chez un de +nos principaux banquiers. On évalue cette somme à six ou sept cent mille +francs. À en croire l'acte d'accusation, il l'aurait enfouie en un lieu +connu de lui seul et l'on n'a pas pu la saisir. Quoi qu'il en soit, le +nommé Jean Valjean vient d'être traduit aux assises du département du +Var comme accusé d'un vol de grand chemin commis à main armée, il y a +huit ans environ, sur la personne d'un de ces honnêtes enfants qui, +comme l'a dit le patriarche de Ferney en vers immortels: + +_...De Savoie arrivent tous les ans_ +_Et dont la main légèrement essuie_ +_Ces longs canaux engorgés par la suie._ + +«Ce bandit a renoncé à se défendre. Il a été établi, par l'habile et +éloquent organe du ministère public, que le vol avait été commis de +complicité, et que Jean Valjean faisait partie d'une bande de voleurs +dans le Midi. En conséquence Jean Valjean, déclaré coupable, a été +condamné à la peine de mort. Ce criminel avait refusé de se pourvoir en +cassation. Le roi, dans son inépuisable clémence, a daigné commuer sa +peine en celle des travaux forcés à perpétuité. Jean Valjean a été +immédiatement dirigé sur le bagne de Toulon.» + +On n'a pas oublié que Jean Valjean avait à Montreuil-sur-Mer des +habitudes religieuses. Quelques journaux, entre autres le +_Constitutionnel_, présentèrent cette commutation comme un triomphe du +parti prêtre. + +Jean Valjean changea de chiffre au bagne. Il s'appela 9430. + +Du reste, disons-le pour n'y plus revenir, avec Mr Madeleine la +prospérité de Montreuil-sur-Mer disparut; tout ce qu'il avait prévu dans +sa nuit de fièvre et d'hésitation se réalisa; lui de moins, ce fut en +effet l'âme de moins. Après sa chute, il se fit à Montreuil-sur-Mer ce +partage égoïste des grandes existences tombées, ce fatal dépècement des +choses florissantes qui s'accomplit tous les jours obscurément dans la +communauté humaine et que l'histoire n'a remarqué qu'une fois, parce +qu'il s'est fait après la mort d'Alexandre. Les lieutenants se +couronnent rois; les contre-maîtres s'improvisèrent fabricants. Les +rivalités envieuses surgirent. Les vastes ateliers de Mr Madeleine +furent fermés; les bâtiments tombèrent en ruine, les ouvriers se +dispersèrent. Les uns quittèrent le pays, les autres quittèrent le +métier. Tout se fit désormais en petit, au lieu de se faire en grand; +pour le lucre, au lieu de se faire pour le bien. Plus de centre; la +concurrence partout, et l'acharnement. Mr Madeleine dominait tout, et +dirigeait. Lui tombé, chacun tira à soi; l'esprit de lutte succéda à +l'esprit d'organisation, l'âpreté à la cordialité, la haine de l'un +contre l'autre à la bienveillance du fondateur pour tous; les fils noués +par Mr Madeleine se brouillèrent et se rompirent; on falsifia les +procédés, on avilit les produits, on tua la confiance; les débouchés +diminuèrent, moins de commandes; le salaire baissa, les ateliers +chômèrent, la faillite vint. Et puis plus rien pour les pauvres. Tout +s'évanouit. + +L'état lui-même s'aperçut que quelqu'un avait été écrasé quelque part. +Moins de quatre ans après l'arrêt de la cour d'assises constatant au +profit du bagne l'identité de Mr Madeleine et de Jean Valjean, les frais +de perception de l'impôt étaient doublés dans l'arrondissement de +Montreuil-sur-Mer, et Mr de Villèle en faisait l'observation à la +tribune au mois de février 1827. + + + + +Chapitre II + +Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable + + +Avant d'aller plus loin, il est à propos de raconter avec quelque détail +un fait singulier qui se passa vers la même époque à Montfermeil et qui +n'est peut-être pas sans coïncidence avec certaines conjectures du +ministère public. + +Il y a dans le pays de Montfermeil une superstition très ancienne, +d'autant plus curieuse et d'autant plus précieuse qu'une superstition +populaire dans le voisinage de Paris est comme un aloès en Sibérie. Nous +sommes de ceux qui respectent tout ce qui est à l'état de plante rare. +Voici donc la superstition de Montfermeil. On croit que le diable a, de +temps immémorial, choisi la forêt pour y cacher ses trésors. Les bonnes +femmes affirment qu'il n'est pas rare de rencontrer, à la chute du jour, +dans les endroits écartés du bois, un homme noir, ayant la mine d'un +charretier ou d'un bûcheron, chaussé de sabots, vêtu d'un pantalon et +d'un sarrau de toile, et reconnaissable en ce qu'au lieu de bonnet ou de +chapeau il a deux immenses cornes sur la tête. Ceci doit le rendre +reconnaissable en effet. Cet homme est habituellement occupé à creuser +un trou. Il y a trois manières de tirer parti de cette rencontre. La +première, c'est d'aborder l'homme et de lui parler. Alors on s'aperçoit +que cet homme est tout bonnement un paysan, qu'il paraît noir parce +qu'on est au crépuscule, qu'il ne creuse pas le moindre trou, mais qu'il +coupe de l'herbe pour ses vaches, et que ce qu'on avait pris pour des +cornes n'est autre chose qu'une fourche à fumier qu'il porte sur son dos +et dont les dents, grâce à la perspective du soir, semblaient lui sortir +de la tête. On rentre chez soi, et l'on meurt dans la semaine. La +seconde manière, c'est de l'observer, d'attendre qu'il ait creusé son +trou, qu'il l'ait refermé et qu'il s'en soit allé; puis de courir bien +vite à la fosse, de la rouvrir et d'y prendre le «trésor» que l'homme +noir y a nécessairement déposé. En ce cas, on meurt dans le mois. Enfin +la troisième manière, c'est de ne point parler à l'homme noir, de ne +point le regarder, et de s'enfuir à toutes jambes. On meurt dans +l'année. Comme les trois manières ont leurs inconvénients, la seconde, +qui offre du moins quelques avantages, entre autres celui de posséder un +trésor, ne fût-ce qu'un mois, est la plus généralement adoptée. Les +hommes hardis, que toutes les chances tentent, ont donc, assez souvent, +à ce qu'on assure, rouvert les trous creusés par l'homme noir et essayé +de voler le diable. Il paraît que l'opération est médiocre. Du moins, +s'il faut en croire la tradition et en particulier les deux vers +énigmatiques en latin barbare qu'a laissés sur ce sujet un mauvais moine +normand, un peu sorcier, appelé Tryphon. Ce Tryphon est enterré à +l'abbaye de Saint-Georges de Bocherville près Rouen, et il naît des +crapauds sur sa tombe. + +On fait donc des efforts énormes, ces fosses-là sont ordinairement très +creuses, on sue, on fouille, on travaille toute une nuit, car c'est la +nuit que cela se fait, on mouille sa chemise, on brûle sa chandelle, on +ébrèche sa pioche, et lorsqu'on est arrivé enfin au fond du trou, +lorsqu'on met la main sur «le trésor», que trouve-t-on? qu'est-ce que +c'est que le trésor du diable? Un sou, parfois un écu, une pierre, un +squelette, un cadavre saignant, quelquefois un spectre plié en quatre +comme une feuille de papier dans un portefeuille, quelquefois rien. +C'est ce que semblent annoncer aux curieux indiscrets les vers de +Tryphon: + +_Fodit, et in fossa thesauros condit opaca,_ +_As, nummos, lapides, cadaver, simulacre, nihilque._ + +Il paraît que de nos jours on y trouve aussi, tantôt une poire à poudre +avec des balles, tantôt un vieux jeu de cartes gras et roussi qui a +évidemment servi aux diables. Tryphon n'enregistre point ces deux +dernières trouvailles, attendu que Tryphon vivait au douzième siècle et +qu'il ne semble point que le diable ait eu l'esprit d'inventer la poudre +avant Roger Bacon et les cartes avant Charles VI. + +Du reste, si l'on joue avec ces cartes, on est sûr de perdre tout ce +qu'on possède; et quant à la poudre qui est dans la poire, elle a la +propriété de vous faire éclater votre fusil à la figure. + +Or, fort peu de temps après l'époque où il sembla au ministère public +que le forçat libéré Jean Valjean, pendant son évasion de quelques +jours, avait rôdé autour de Montfermeil, on remarqua dans ce même +village qu'un certain vieux cantonnier appelé Boulatruelle avait «des +allures» dans le bois. On croyait savoir dans le pays que ce +Boulatruelle avait été au bagne; il était soumis à de certaines +surveillances de police, et, comme il ne trouvait d'ouvrage nulle part, +l'administration l'employait au rabais comme cantonnier sur le chemin de +traverse de Gagny à Lagny. + +Ce Boulatruelle était un homme vu de travers par les gens de l'endroit, +trop respectueux, trop humble, prompt à ôter son bonnet à tout le monde, +tremblant et souriant devant les gendarmes, probablement affilié à des +bandes, disait-on, suspect d'embuscade au coin des taillis à la nuit +tombante. Il n'avait que cela pour lui qu'il était ivrogne. + +Voici ce qu'on croyait avoir remarqué: + +Depuis quelque temps, Boulatruelle quittait de fort bonne heure sa +besogne d'empierrement et d'entretien de la route et s'en allait dans la +forêt avec sa pioche. On le rencontrait vers le soir dans les clairières +les plus désertes, dans les fourrés les plus sauvages, ayant l'air de +chercher quelque chose, quelquefois creusant des trous. Les bonnes +femmes qui passaient le prenaient d'abord pour Belzébuth, puis elles +reconnaissaient Boulatruelle, et n'étaient guère plus rassurées. Ces +rencontres paraissaient contrarier vivement Boulatruelle. Il était +visible qu'il cherchait à se cacher, et qu'il y avait un mystère dans ce +qu'il faisait. + +On disait dans le village:--C'est clair que le diable a fait quelque +apparition. Boulatruelle l'a vu, et cherche. Au fait, il est fichu pour +empoigner le magot de Lucifer. Les voltairiens ajoutaient:--Sera-ce +Boulatruelle qui attrapera le diable, ou le diable qui attrapera +Boulatruelle? Les vieilles femmes faisaient beaucoup de signes de croix. + +Cependant les manèges de Boulatruelle dans le bois cessèrent, et il +reprit régulièrement son travail de cantonnier. On parla d'autre chose. + +Quelques personnes toutefois étaient restées curieuses, pensant qu'il y +avait probablement dans ceci, non point les fabuleux trésors de la +légende, mais quelque bonne aubaine, plus sérieuse et plus palpable que +les billets de banque du diable, et dont le cantonnier avait sans doute +surpris à moitié le secret. Les plus «intrigués» étaient le maître +d'école et le gargotier Thénardier, lequel était l'ami de tout le monde +et n'avait point dédaigné de se lier avec Boulatruelle. + +--Il a été aux galères? disait Thénardier. Eh! mon Dieu! on ne sait ni +qui y est, ni qui y sera. + +Un soir le maître d'école affirmait qu'autrefois la justice se serait +enquise de ce que Boulatruelle allait faire dans le bois, et qu'il +aurait bien fallu qu'il parlât, et qu'on l'aurait mis à la torture au +besoin, et que Boulatruelle n'aurait point résisté, par exemple, à la +question de l'eau. + +--Donnons-lui la question du vin, dit Thénardier. + +On se mit à quatre et l'on fît boire le vieux cantonnier. Boulatruelle +but énormément, et parla peu. Il combina, avec un art admirable et dans +une proportion magistrale, la soif d'un goinfre avec la discrétion d'un +juge. Cependant, à force de revenir à la charge, et de rapprocher et de +presser les quelques paroles obscures qui lui échappaient, voici ce que +le Thénardier et le maître d'école crurent comprendre: + +Boulatruelle, un matin, en se rendant au point du jour à son ouvrage, +aurait été surpris de voir dans un coin du bois, sous une broussaille, +une pelle et une pioche, _comme qui dirait cachées_. Cependant, il +aurait pensé que c'étaient probablement la pelle et la pioche du père +Six-Fours, le porteur d'eau, et il n'y aurait plus songé. Mais le soir +du même jour, il aurait vu, sans pouvoir être vu lui-même, étant masqué +par un gros arbre, se diriger de la route vers le plus épais du bois «un +particulier qui n'était pas du tout du pays, et que lui, Boulatruelle, +connaissait très bien». Traduction par Thénardier: _un camarade du +bagne_. Boulatruelle s'était obstinément refusé à dire le nom. Ce +particulier portait un paquet, quelque chose de carré, comme une grande +boîte ou un petit coffre. Surprise de Boulatruelle. Ce ne serait +pourtant qu'au bout de sept ou huit minutes que l'idée de suivre «le +particulier» lui serait venue. Mais il était trop tard, le particulier +était déjà dans le fourré, la nuit s'était faite, et Boulatruelle +n'avait pu le rejoindre. Alors il avait pris le parti d'observer la +lisière du bois. «Il faisait lune.» Deux ou trois heures après, +Boulatruelle avait vu ressortir du taillis son particulier portant +maintenant, non plus le petit coffre-malle, mais une pioche et une +pelle. Boulatruelle avait laissé passer le particulier et n'avait pas eu +l'idée de l'aborder, parce qu'il s'était dit que l'autre était trois +fois plus fort que lui, et armé d'une pioche, et l'assommerait +probablement en le reconnaissant et en se voyant reconnu. Touchante +effusion de deux vieux camarades qui se retrouvent. Mais la pelle et la +pioche avaient été un trait de lumière pour Boulatruelle; il avait couru +à la broussaille du matin, et n'y avait plus trouvé ni pelle ni pioche. +Il en avait conclu que son particulier, entré dans le bois, y avait +creusé un trou avec la pioche, avait enfoui le coffre, et avait refermé +le trou avec la pelle. Or, le coffre était trop petit pour contenir un +cadavre, donc il contenait de l'argent. De là ses recherches. +Boulatruelle avait exploré, sondé et fureté toute la forêt, et fouillé +partout où la terre lui avait paru fraîchement remuée. En vain. + +Il n'avait rien «déniché». Personne n'y pensa plus dans Montfermeil. Il +y eut seulement quelques braves commères qui dirent: _Tenez pour certain +que le cantonnier de Gagny n'a pas fait tout ce triquemaque pour rien; +il est sûr que le diable est venu._ + + + + +Chapitre III + +Qu'il fallait que la chaîne de la manille eut subit un certain travail +préparatoire pour être ainsi brisée d'un coup de marteau + + +Vers la fin d'octobre de cette même année 1823, les habitants de Toulon +virent rentrer dans leur port, à la suite d'un gros temps et pour +réparer quelques avaries, le vaisseau l' _Orion_ qui a été plus tard +employé à Brest comme vaisseau-école et qui faisait alors partie de +l'escadre de la Méditerranée. + +Ce bâtiment, tout éclopé qu'il était, car la mer l'avait malmené, fit de +l'effet en entrant dans la rade. Il portait je ne sais plus quel +pavillon qui lui valut un salut réglementaire de onze coups de canon, +rendus par lui coup pour coup; total: vingt-deux. On a calculé qu'en +salves, politesses royales et militaires, échanges de tapages courtois, +signaux d'étiquette, formalités de rades et de citadelles, levers et +couchers de soleil salués tous les jours par toutes les forteresses et +tous les navires de guerre, ouvertures et fermetures de portes, etc., +etc., le monde civilisé tirait à poudre par toute la terre, toutes les +vingt-quatre heures, cent cinquante mille coups de canon inutiles. À six +francs le coup de canon, cela fait neuf cent mille francs par jour, +trois cents millions par an, qui s'en vont en fumée. Ceci n'est qu'un +détail. Pendant ce temps-là les pauvres meurent de faim. + +L'année 1823 était ce que la restauration a appelé «l'époque de la +guerre d'Espagne.» + +Cette guerre contenait beaucoup d'événements dans un seul, et force +singularités. Une grosse affaire de famille pour la maison de Bourbon; +la branche de France secourant et protégeant la branche de Madrid, +c'est-à-dire faisant acte d'aînesse; un retour apparent à nos traditions +nationales compliqué de servitude et de sujétion aux cabinets du nord; +Mr le duc d'Angoulême, surnommé par les feuilles libérales _le héros +d'Andujar_, comprimant, dans une attitude triomphale un peu contrariée +par son air paisible, le vieux terrorisme fort réel du saint-office aux +prises avec le terrorisme chimérique des libéraux; les sans-culottes +ressuscités au grand effroi des douairières sous le nom de +_descamisados;_ le monarchisme faisant obstacle au progrès qualifié +anarchie; les théories de 89 brusquement interrompues dans la sape; un +holà européen intimé à l'idée française faisant son tour du monde; à +côté du fils de France généralissime, le prince de Carignan, depuis +Charles-Albert, s'enrôlant dans cette croisade des rois contre les +peuples comme volontaire avec des épaulettes de grenadier en laine +rouge; les soldats de l'empire se remettant en campagne, mais après huit +années de repos, vieillis, tristes, et sous la cocarde blanche; le +drapeau tricolore agité à l'étranger par une héroïque poignée de +Français comme le drapeau blanc l'avait été à Coblentz trente ans +auparavant; les moines mêlés à nos troupiers; l'esprit de liberté et de +nouveauté mis à la raison par les bayonnettes; les principes matés à +coups de canon; la France défaisant par ses armes ce qu'elle avait fait +par son esprit; du reste, les chefs ennemis vendus, les soldats +hésitants, les villes assiégées par des millions; point de périls +militaires et pourtant des explosions possibles, comme dans toute mine +surprise et envahie; peu de sang versé, peu d'honneur conquis, de la +honte pour quelques-uns, de la gloire pour personne; telle fut cette +guerre, faite par des princes qui descendaient de Louis XIV et conduite +par des généraux qui sortaient de Napoléon. Elle eut ce triste sort de +ne rappeler ni la grande guerre ni la grande politique. + +Quelques faits d'armes furent sérieux; la prise du Trocadéro, entre +autres, fut une belle action militaire; mais en somme, nous le répétons, +les trompettes de cette guerre rendent un son fêlé, l'ensemble fut +suspect, l'histoire approuve la France dans sa difficulté d'acceptation +de ce faux triomphe. Il parut évident que certains officiers espagnols +chargés de la résistance cédèrent trop aisément, l'idée de corruption se +dégagea de la victoire; il sembla qu'on avait plutôt gagné les généraux +que les batailles, et le soldat vainqueur rentra humilié. Guerre +diminuante en effet où l'on put lire _Banque de France_ dans les plis du +drapeau. Des soldats de la guerre de 1808, sur lesquels s'était +formidablement écroulée Saragosse, fronçaient le sourcil en 1823 devant +l'ouverture facile des citadelles, et se prenaient à regretter Palafox. +C'est l'humeur de la France d'aimer encore mieux avoir devant elle +Rostopchine que Ballesteros. + +À un point de vue plus grave encore, et sur lequel il convient +d'insister aussi, cette guerre, qui froissait en France l'esprit +militaire, indignait l'esprit démocratique. C'était une entreprise +d'asservissement. Dans cette campagne, le but du soldat français, fils +de la démocratie, était la conquête d'un joug pour autrui. Contresens +hideux. La France est faite pour réveiller l'âme des peuples, non pour +l'étouffer. Depuis 1792, toutes les révolutions de l'Europe sont la +révolution française; la liberté rayonne de France. C'est là un fait +solaire. Aveugle qui ne le voit pas! c'est Bonaparte qui l'a dit. + +La guerre de 1823, attentat à la généreuse nation espagnole, était donc +en même temps un attentat à la révolution française. Cette voie de fait +monstrueuse, c'était la France qui la commettait; de force; car, en +dehors des guerres libératrices, tout ce que font les armées, elles le +font de force. Le mot _obéissance passive_ l'indique. Une armée est un +étrange chef-d'oeuvre de combinaison où la force résulte d'une somme +énorme d'impuissance. Ainsi s'explique la guerre, faite par l'humanité +contre l'humanité malgré l'humanité. + +Quant aux Bourbons, la guerre de 1823 leur fut fatale. Ils la prirent +pour un succès. Ils ne virent point quel danger il y a à faire tuer une +idée par une consigne. Ils se méprirent dans leur naïveté au point +d'introduire dans leur établissement comme élément de force l'immense +affaiblissement d'un crime. L'esprit de guet-apens entra dans leur +politique. 1830 germa dans 1823. La campagne d'Espagne devint dans leurs +conseils un argument pour les coups de force et pour les aventures de +droit divin. La France, ayant rétabli _el rey neto_ en Espagne, pouvait +bien rétablir le roi absolu chez elle. Ils tombèrent dans cette +redoutable erreur de prendre l'obéissance du soldat pour le consentement +de la nation. Cette confiance-là perd les trônes. Il ne faut s'endormir, +ni à l'ombre d'un mancenillier ni à l'ombre d'une armée. + +Revenons au navire l' _Orion_. + +Pendant les opérations de l'armée commandée par le prince-généralissime, +une escadre croisait dans la Méditerranée. Nous venons de dire que +l'_Orion_ était de cette escadre et qu'il fut ramené par des événements +de mer dans le port de Toulon. + +La présence d'un vaisseau de guerre dans un port a je ne sais quoi qui +appelle et qui occupe la foule. C'est que cela est grand, et que la +foule aime ce qui est grand. + +Un vaisseau de ligne est une des plus magnifiques rencontres qu'ait le +génie de l'homme avec la puissance de la nature. + +Un vaisseau de ligne est composé à la fois de ce qu'il y a de plus lourd +et de ce qu'il y a de plus léger, parce qu'il a affaire en même temps +aux trois formes de la substance, au solide, au liquide, au fluide, et +qu'il doit lutter contre toutes les trois. Il a onze griffes de fer pour +saisir le granit au fond de la mer, et plus d'ailes et plus d'antennes +que la bigaille pour prendre le vent dans les nuées. Son haleine sort +par ses cent vingt canons comme par des clairons énormes, et répond +fièrement à la foudre. L'océan cherche à l'égarer dans l'effrayante +similitude de ses vagues, mais le vaisseau a son âme, sa boussole, qui +le conseille et lui montre toujours le nord. Dans les nuits noires ses +fanaux suppléent aux étoiles. Ainsi, contre le vent il a la corde et la +toile, contre l'eau le bois, contre le rocher le fer, le cuivre et le +plomb, contre l'ombre la lumière, contre l'immensité une aiguille. + +Si l'on veut se faire une idée de toutes ces proportions gigantesques +dont l'ensemble constitue le vaisseau de ligne, on n'a qu'à entrer sous +une des cales couvertes, à six étages, des ports de Brest ou de Toulon. +Les vaisseaux en construction sont là sous cloche, pour ainsi dire. +Cette poutre colossale, c'est une vergue; cette grosse colonne de bois +couchée à terre à perte de vue, c'est le grand mât. À le prendre de sa +racine dans la cale à sa cime dans la nuée, il est long de soixante +toises, et il a trois pieds de diamètre à sa base. Le grand mât anglais +s'élève à deux cent dix-sept pieds au-dessus de la ligne de flottaison. +La marine de nos pères employait des câbles, la nôtre emploie des +chaînes. Le simple tas de chaînes d'un vaisseau de cent canons a quatre +pieds de haut, vingt pieds de large, huit pieds de profondeur. Et pour +faire ce vaisseau, combien faut-il de bois? Trois mille stères. C'est +une forêt qui flotte. + +Et encore, qu'on le remarque bien, il ne s'agit ici que du bâtiment +militaire d'il y a quarante ans, du simple navire à voiles; la vapeur, +alors dans l'enfance, a depuis ajouté de nouveaux miracles à ce prodige +qu'on appelle le vaisseau de guerre. À l'heure qu'il est, par exemple, +le navire mixte à hélice est une machine surprenante traînée par une +voilure de trois mille mètres carrés de surface et par une chaudière de +la force de deux mille cinq cents chevaux. + +Sans parler de ces merveilles nouvelles, l'ancien navire de Christophe +Colomb et de Ruyter est un des grands chefs-d'oeuvre de l'homme. Il est +inépuisable en force comme l'infini en souffles, il emmagasine le vent +dans sa voile, il est précis dans l'immense diffusion des vagues, il +flotte et il règne. + +Il vient une heure pourtant où la rafale brise comme une paille cette +vergue de soixante pieds de long, où le vent ploie comme un jonc ce mât +de quatre cents pieds de haut, où cette ancre qui pèse dix milliers se +tord dans la gueule de la vague comme l'hameçon d'un pêcheur dans la +mâchoire d'un brochet, où ces canons monstrueux poussent des +rugissements plaintifs et inutiles que l'ouragan emporte dans le vide et +dans la nuit, où toute cette puissance et toute cette majesté s'abîment +dans une puissance et dans une majesté supérieures. Toutes les fois +qu'une force immense se déploie pour aboutir à une immense faiblesse, +cela fait rêver les hommes. De là, dans les ports, les curieux qui +abondent, sans qu'ils s'expliquent eux-mêmes parfaitement pourquoi, +autour de ces merveilleuses machines de guerre et de navigation. + +Tous les jours donc, du matin au soir, les quais, les musoirs et les +jetées du port de Toulon étaient couverts d'une quantité d'oisifs et de +badauds, comme on dit à Paris, ayant pour affaire de regarder l'_Orion_. + +L'_Orion_ était un navire malade depuis longtemps. Dans ses navigations +antérieures, des couches épaisses de coquillages s'étaient amoncelées +sur sa carène au point de lui faire perdre la moitié de sa marche; on +l'avait mis à sec l'année précédente pour gratter ces coquillages, puis +il avait repris la mer. Mais ce grattage avait altéré les boulonnages de +la carène. À la hauteur des Baléares, le bordé s'était fatigué et +ouvert, et, comme le vaigrage ne se faisait pas alors en tôle, le navire +avait fait de l'eau. Un violent coup d'équinoxe était survenu, qui avait +défoncé à bâbord la poulaine et un sabord et endommagé le porte-haubans +de misaine. À la suite de ces avaries, l' _Orion_ avait regagné Toulon. + +Il était mouillé près de l'Arsenal. Il était en armement et on le +réparait. La coque n'avait pas été endommagée à tribord, mais quelques +bordages y étaient décloués çà et là, selon l'usage, pour laisser +pénétrer de l'air dans la carcasse. + +Un matin la foule qui le contemplait fut témoin d'un accident. + +L'équipage était occupé à enverguer les voiles. Le gabier chargé de +prendre l'empointure du grand hunier tribord perdit l'équilibre. On le +vit chanceler, la multitude amassée sur le quai de l'Arsenal jeta un +cri, la tête emporta le corps, l'homme tourna autour de la vergue, les +mains étendues vers l'abîme; il saisit, au passage, le faux marchepied +d'une main d'abord, puis de l'autre, et il y resta suspendu. La mer +était au-dessous de lui à une profondeur vertigineuse. La secousse de sa +chute avait imprimé au faux marchepied un violent mouvement +d'escarpolette. L'homme allait et venait au bout de cette corde comme la +pierre d'une fronde. + +Aller à son secours, c'était courir un risque effrayant. Aucun des +matelots, tous pêcheurs de la côte nouvellement levés pour le service, +n'osait s'y aventurer. Cependant le malheureux gabier se fatiguait; on +ne pouvait voir son angoisse sur son visage, mais on distinguait dans +tous ses membres son épuisement. Ses bras se tendaient dans un +tiraillement horrible. Chaque effort qu'il faisait pour remonter ne +servait qu'à augmenter les oscillations du faux marchepied. Il ne criait +pas de peur de perdre de la force. On n'attendait plus que la minute où +il lâcherait la corde et par instants toutes les têtes se détournaient +afin de ne pas le voir passer. Il y a des moments où un bout de corde, +une perche, une branche d'arbre, c'est la vie même, et c'est une chose +affreuse de voir un être vivant s'en détacher et tomber comme un fruit +mûr. + +Tout à coup, on aperçut un homme qui grimpait dans le gréement avec +l'agilité d'un chat-tigre. Cet homme était vêtu de rouge, c'était un +forçat; il avait un bonnet vert, c'était un forçat à vie. Arrivé à la +hauteur de la hune, un coup de vent emporta son bonnet et laissa voir +une tête toute blanche, ce n'était pas un jeune homme. + +Un forçat en effet, employé à bord avec une corvée du bagne, avait dès +le premier moment couru à l'officier de quart et au milieu du trouble et +de l'hésitation de l'équipage, pendant que tous les matelots tremblaient +et reculaient, il avait demandé à l'officier la permission de risquer sa +vie pour sauver le gabier. Sur un signe affirmatif de l'officier, il +avait rompu d'un coup de marteau la chaîne rivée à la manille de son +pied, puis il avait pris une corde, et il s'était élancé dans les +haubans. Personne ne remarqua en cet instant-là avec quelle facilité +cette chaîne fut brisée. Ce ne fut que plus tard qu'on s'en souvint. En +un clin d'oeil il fut sur la vergue. Il s'arrêta quelques secondes et +parut la mesurer du regard. Ces secondes, pendant lesquelles le vent +balançait le gabier à l'extrémité d'un fil, semblèrent des siècles à +ceux qui regardaient. Enfin le forçat leva les yeux au ciel, et fit un +pas en avant. La foule respira. On le vit parcourir la vergue en +courant. Parvenu à la pointe, il y attacha un bout de la corde qu'il +avait apportée, et laissa pendre l'autre bout, puis il se mit à +descendre avec les mains le long de cette corde, et alors ce fut une +inexplicable angoisse, au lieu d'un homme suspendu sur le gouffre, on en +vit deux. + +On eût dit une araignée venant saisir une mouche; seulement ici +l'araignée apportait la vie et non la mort. Dix mille regards étaient +fixés sur ce groupe. Pas un cri, pas une parole, le même frémissement +fronçait tous les sourcils. Toutes les bouches retenaient leur haleine, +comme si elles eussent craint d'ajouter le moindre souffle au vent qui +secouait les deux misérables. + +Cependant le forçat était parvenu à s'affaler près du matelot. Il était +temps; une minute de plus, l'homme, épuisé et désespéré, se laissait +tomber dans l'abîme; le forçat l'avait amarré solidement avec la corde à +laquelle il se tenait d'une main pendant qu'il travaillait de l'autre. +Enfin on le vit remonter sur la vergue et y haler le matelot; il le +soutint là un instant pour lui laisser reprendre des forces, puis il le +saisit dans ses bras et le porta, en marchant sur la vergue jusqu'au +chouquet, et de là dans la hune où il le laissa dans les mains de ses +camarades. + +À cet instant la foule applaudit; il y eut de vieux argousins de +chiourme qui pleurèrent, les femmes s'embrassaient sur le quai, et l'on +entendit toutes les voix crier avec une sorte de fureur attendrie: «La +grâce de cet homme!» + +Lui, cependant, s'était mis en devoir de redescendre immédiatement pour +rejoindre sa corvée. Pour être plus promptement arrivé, il se laissa +glisser dans le gréement et se mit à courir sur une basse vergue. Tous +les yeux le suivaient. À un certain moment, on eut peur; soit qu'il fût +fatigué, soit que la tête lui tournât, on crut le voir hésiter et +chanceler. Tout à coup la foule poussa un grand cri, le forçat venait de +tomber à la mer. + +La chute était périlleuse. La frégate l' _Algésiras_ était mouillée +auprès de l' _Orion_, et le pauvre galérien était tombé entre les deux +navires. Il était à craindre qu'il ne glissât sous l'un ou sous l'autre. +Quatre hommes se jetèrent en hâte dans une embarcation. La foule les +encourageait, l'anxiété était de nouveau dans toutes les âmes. L'homme +n'était pas remonté à la surface. Il avait disparu dans la mer sans y +faire un pli, comme s'il fût tombé dans une tonne d'huile. On sonda, on +plongea. Ce fut en vain. On chercha jusqu'au soir; on ne retrouva pas +même le corps. + +Le lendemain, le journal de Toulon imprimait ces quelques livres:--«17 +novembre 1823.--Hier, un forçat, de corvée à bord de l'_Orion_, en +revenant de porter secours à un matelot, est tombé à la mer et s'est +noyé. On n'a pu retrouver son cadavre. On présume qu'il se sera engagé +sous le pilotis de la pointe de l'Arsenal. Cet homme était écroué sous +le nº 9430 et se nommait Jean Valjean.» + + + + +Livre troisième--Accomplissement de la promesse faite à la morte + + + + +Chapitre I + +La question de l'eau à Montfermeil + + +Montfermeil est situé entre Livry et Chelles, sur la lisière méridionale +de ce haut plateau qui sépare l'Ourcq de la Marne. Aujourd'hui c'est un +assez gros bourg orné, toute l'année, de villas en plâtre, et, le +dimanche, de bourgeois épanouis. En 1823, il n'y avait à Montfermeil ni +tant de maisons blanches ni tant de bourgeois satisfaits. Ce n'était +qu'un village dans les bois. On y rencontrait bien çà et là quelques +maisons de plaisance du dernier siècle, reconnaissables à leur grand +air, à leurs balcons en fer tordu et à ces longues fenêtres dont les +petits carreaux font sur le blanc des volets fermés toutes sortes de +verts différents. Mais Montfermeil n'en était pas moins un village. Les +marchands de drap retirés et les agréés en villégiature ne l'avaient pas +encore découvert. C'était un endroit paisible et charmant, qui n'était +sur la route de rien; on y vivait à bon marché de cette vie paysanne si +abondante et si facile. Seulement l'eau y était rare à cause de +l'élévation du plateau. + +Il fallait aller la chercher assez loin. Le bout du village qui est du +côté de Gagny puisait son eau aux magnifiques étangs qu'il y a là dans +les bois; l'autre bout, qui entoure l'église et qui est du côté de +Chelles, ne trouvait d'eau potable qu'à une petite source à mi-côte, +près de la route de Chelles, à environ un quart d'heure de Montfermeil. + +C'était donc une assez rude besogne pour chaque ménage que cet +approvisionnement de l'eau. Les grosses maisons, l'aristocratie, la +gargote Thénardier en faisait partie, payaient un liard par seau d'eau à +un bonhomme dont c'était l'état et qui gagnait à cette entreprise des +eaux de Montfermeil environ huit sous par jour; mais ce bonhomme ne +travaillait que jusqu'à sept heures du soir l'été et jusqu'à cinq heures +l'hiver, et une fois la nuit venue, une fois les volets des +rez-de-chaussée clos, qui n'avait pas d'eau à boire en allait chercher +ou s'en passait. + +C'était là la terreur de ce pauvre être que le lecteur n'a peut-être pas +oublié, de la petite Cosette. On se souvient que Cosette était utile aux +Thénardier de deux manières, ils se faisaient payer par la mère et ils +se faisaient servir par l'enfant. Aussi quand la mère cessa tout à fait +de payer, on vient de lire pourquoi dans les chapitres précédents, les +Thénardier gardèrent Cosette. Elle leur remplaçait une servante. En +cette qualité, c'était elle qui courait chercher de l'eau quand il en +fallait. Aussi l'enfant, fort épouvantée de l'idée d'aller à la source +la nuit, avait-elle grand soin que l'eau ne manquât jamais à la maison. + +La Noël de l'année 1823 fut particulièrement brillante à Montfermeil. Le +commencement de l'hiver avait été doux; il n'avait encore ni gelé ni +neigé. Des bateleurs venus de Paris avaient obtenu de Mr le maire la +permission de dresser leurs baraques dans la grande rue du village, et +une bande de marchands ambulants avait, sous la même tolérance, +construit ses échoppes sur la place de l'église et jusque dans la ruelle +du Boulanger, où était située, on s'en souvient peut-être, la gargote +des Thénardier. Cela emplissait les auberges et les cabarets, et donnait +à ce petit pays tranquille une vie bruyante et joyeuse. Nous devons même +dire, pour être fidèle historien, que parmi les curiosités étalées sur +la place, il y avait une ménagerie dans laquelle d'affreux paillasses, +vêtus de loques et venus on ne sait d'où, montraient en 1823 aux paysans +de Montfermeil un de ces effrayants vautours du Brésil que notre Muséum +royal ne possède que depuis 1845, et qui ont pour oeil une cocarde +tricolore. Les naturalistes appellent, je crois, cet oiseau _Caracara +Polyborus_: il est de l'ordre des apicides et de la famille des +vautouriens. Quelques bons vieux soldats bonapartistes retirés dans le +village allaient voir cette bête avec dévotion. Les bateleurs donnaient +la cocarde tricolore comme un phénomène unique et fait exprès par le bon +Dieu pour leur ménagerie. + +Dans la soirée même de Noël, plusieurs hommes, rouliers et colporteurs, +étaient attablés et buvaient autour de quatre ou cinq chandelles dans la +salle basse de l'auberge Thénardier. Cette salle ressemblait à toutes +les salles de cabaret; des tables, des brocs d'étain, des bouteilles, +des buveurs, des fumeurs; peu de lumière, beaucoup de bruit. La date de +l'année 1823 était pourtant indiquée par les deux objets à la mode alors +dans la classe bourgeoise qui étaient sur une table, savoir un +kaléidoscope et une lampe de fer-blanc moiré. La Thénardier surveillait +le souper qui rôtissait devant un bon feu clair; le mari Thénardier +buvait avec ses hôtes et parlait politique. + +Outre les causeries politiques, qui avaient pour objets principaux la +guerre d'Espagne et Mr le duc d'Angoulême, on entendait dans le brouhaha +des parenthèses toutes locales comme celles-ci: + +--Du côté de Nanterre et de Suresnes le vin a beaucoup donné. Où l'on +comptait sur dix pièces on en a eu douze. Cela a beaucoup juté sous le +pressoir.--Mais le raisin ne devait pas être mûr?--Dans ces pays-là il +ne faut pas qu'on vendange mûr. Si l'on vendange mûr, le vin tourne au +gras sitôt le printemps.--C'est donc tout petit vin?--C'est des vins +encore plus petits que par ici. Il faut qu'on vendange vert. + +Etc.... + +Ou bien, c'était un meunier qui s'écriait: + +--Est-ce que nous sommes responsables de ce qu'il y a dans les sacs? +Nous y trouvons un tas de petites graines que nous ne pouvons pas nous +amuser à éplucher, et qu'il faut bien laisser passer sous les meules; +c'est l'ivraie, c'est la luzette, la nielle, la vesce, le chènevis, la +gaverolle, la queue-de-renard, et une foule d'autres drogues, sans +compter les cailloux qui abondent dans de certains blés, surtout dans +les blés bretons. Je n'ai pas l'amour de moudre du blé breton, pas plus +que les scieurs de long de scier des poutres où il y a des clous. Jugez +de la mauvaise poussière que tout cela fait dans le rendement. Après +quoi on se plaint de la farine. On a tort. La farine n'est pas notre +faute. + +Dans un entre-deux de fenêtres, un faucheur, attablé avec un +propriétaire qui faisait prix pour un travail de prairie à faire au +printemps, disait: + +--Il n'y a point de mal que l'herbe soit mouillée. Elle se coupe mieux. +La rousée est bonne, monsieur. C'est égal, cette herbe-là, votre herbe, +est jeune et bien difficile encore. Que voilà qui est si tendre, que +voilà qui plie devant la planche de fer. + +Etc.... + +Cosette était à sa place ordinaire, assise sur la traverse de la table +de cuisine près de la cheminée. Elle était en haillons, elle avait ses +pieds nus dans des sabots, et elle tricotait à la lueur du feu des bas +de laine destinés aux petites Thénardier. Un tout jeune chat jouait sous +les chaises. On entendait rire et jaser dans pièce voisine deux fraîches +voix d'enfants; c'était Éponine et Azelma. + +Au coin de la cheminée, un martinet était suspendu à un clou. + +Par intervalles, le cri d'un très jeune enfant, qui était quelque part +dans la maison, perçait au milieu du bruit du cabaret. C'était un petit +garçon que la Thénardier avait eu un des hivers précédents,--«sans +savoir pourquoi, disait-elle, effet du froid,»--et qui était âgé d'un +peu plus de trois ans. La mère l'avait nourri, mais ne l'aimait pas. +Quand la clameur acharnée du mioche devenait trop importune:--Ton fils +piaille, disait Thénardier, va donc voir ce qu'il veut.--Bah! répondait +la mère, il m'ennuie.--Et le petit abandonné continuait de crier dans +les ténèbres. + + + + +Chapitre II + +Deux portraits complétés + + +On n'a encore aperçu dans ce livre les Thénardier que de profil; le +moment est venu de tourner autour de ce couple et de le regarder sous +toutes ses faces. + +Thénardier venait de dépasser ses cinquante ans; madame Thénardier +touchait à la quarantaine, qui est la cinquantaine de la femme; de façon +qu'il y avait équilibre d'âge entre la femme et le mari. + +Les lecteurs ont peut-être, dès sa première apparition, conservé quelque +souvenir de cette Thénardier grande, blonde, rouge, grasse, charnue, +carrée, énorme et agile; elle tenait, nous l'avons dit, de la race de +ces sauvagesses colosses qui se cambrent dans les foires avec des pavés +pendus à leur chevelure. Elle faisait tout dans le logis, les lits, les +chambres, la lessive, la cuisine, la pluie, le beau temps, le diable. +Elle avait pour tout domestique Cosette; une souris au service d'un +éléphant. Tout tremblait au son de sa voix, les vitres, les meubles et +les gens. Son large visage, criblé de taches de rousseur, avait l'aspect +d'une écumoire. Elle avait de la barbe. C'était l'idéal d'un fort de la +halle habillé en fille. Elle jurait splendidement; elle se vantait de +casser une noix d'un coup de poing. Sans les romans qu'elle avait lus, +et qui, par moments, faisaient bizarrement reparaître la mijaurée sous +l'ogresse, jamais l'idée ne fût venue à personne de dire d'elle: _c'est +une femme_. Cette Thénardier était comme le produit de la greffe d'une +donzelle sur une poissarde. Quand on l'entendait parler, on disait: +_C'est un gendarme_; quand on la regardait boire, on disait: _C'est un +charretier_; quand on la voyait manier Cosette, on disait: _C'est le +bourreau_. Au repos, il lui sortait de la bouche une dent. + +Le Thénardier était un homme petit, maigre, blême, anguleux, osseux, +chétif, qui avait l'air malade et qui se portait à merveille; sa +fourberie commençait là. Il souriait habituellement par précaution, et +était poli à peu près avec tout le monde, même avec le mendiant auquel +il refusait un liard. Il avait le regard d'une fouine et la mine d'un +homme de lettres. Il ressemblait beaucoup aux portraits de l'abbé +Delille. Sa coquetterie consistait à boire avec les rouliers. Personne +n'avait jamais pu le griser. Il fumait dans une grosse pipe. Il portait +une blouse et sous sa blouse un vieil habit noir. Il avait des +prétentions à la littérature et au matérialisme. Il y avait des noms +qu'il prononçait souvent, pour appuyer les choses quelconques qu'il +disait, Voltaire, Raynal, Pamy, et, chose bizarre, saint Augustin. Il +affirmait avoir «un système». Du reste fort escroc. Un filousophe. Cette +nuance existe. On se souvient qu'il prétendait avoir servi; il contait +avec quelque luxe qu'à Waterloo, étant sergent dans un 6ème ou un 9ème +léger quelconque, il avait, seul contre un escadron de hussards de la +Mort, couvert de son corps et sauvé à travers la mitraille «un général +dangereusement blessé». De là, venait, pour son mur, sa flamboyante +enseigne, et, pour son auberge, dans le pays, le nom de «cabaret du +sergent de Waterloo». Il était libéral, classique et bonapartiste. Il +avait souscrit pour le champ d'Asile. On disait dans le village qu'il +avait étudié pour être prêtre. + +Nous croyons qu'il avait simplement étudié en Hollande pour être +aubergiste. Ce gredin de l'ordre composite était, selon les +probabilités, quelque Flamand de Lille en Flandre, Français à Paris, +Belge à Bruxelles, commodément à cheval sur deux frontières. Sa prouesse +à Waterloo, on la connaît. Comme on voit, il l'exagérait un peu. Le flux +et le reflux, le méandre, l'aventure, était l'élément de son existence; +conscience déchirée entraîne vie décousue; et vraisemblablement, à +l'orageuse époque du 18 juin 1815, Thénardier appartenait à cette +variété de cantiniers maraudeurs dont nous avons parlé, battant +l'estrade, vendant à ceux-ci, volant ceux-là, et roulant en famille, +homme, femme et enfants, dans quelque carriole boiteuse, à la suite des +troupes en marche, avec l'instinct de se rattacher toujours à l'armée +victorieuse. Cette campagne faite, ayant, comme il disait, «du quibus», +il était venu ouvrir gargote à Montfermeil. Ce _quibus_, composé des +bourses et des montres, des bagues d'or et des croix d'argent récoltées +au temps de la moisson dans les sillons ensemencés de cadavres, ne +faisait pas un gros total et n'avait pas mené bien loin ce vivandier +passé gargotier. + +Thénardier avait ce je ne sais quoi de rectiligne dans le geste qui, +avec un juron, rappelle la caserne et, avec un signe de croix, le +séminaire. Il était beau parleur. Il se laissait croire savant. +Néanmoins, le maître d'école avait remarqué qu'il faisait--«des cuirs». +Il composait la carte à payer des voyageurs avec supériorité, mais des +yeux exercés y trouvaient parfois des fautes d'orthographe. Thénardier +était sournois, gourmand, flâneur et habile. Il ne dédaignait pas ses +servantes, ce qui faisait que sa femme n'en avait plus. Cette géante +était jalouse. Il lui semblait que ce petit homme maigre et jaune devait +être l'objet de la convoitise universelle. + +Thénardier, par-dessus tout, homme d'astuce et d'équilibre, était un +coquin du genre tempéré. Cette espèce est la pire; l'hypocrisie s'y +mêle. + +Ce n'est pas que Thénardier ne fût dans l'occasion capable de colère au +moins autant que sa femme; mais cela était très rare, et dans ces +moments-là, comme il en voulait au genre humain tout entier, comme il +avait en lui une profonde fournaise de haine, comme il était de ces gens +qui se vengent perpétuellement, qui accusent tout ce qui passe devant +eux de tout ce qui est tombé sur eux, et qui sont toujours prêts à jeter +sur le premier venu, comme légitime grief, le total des déceptions, des +banqueroutes et des calamités de leur vie, comme tout ce levain se +soulevait en lui et lui bouillonnait dans la bouche et dans les yeux, il +était épouvantable. Malheur à qui passait sous sa fureur alors! + +Outre toutes ses autres qualités, Thénardier était attentif et +pénétrant, silencieux ou bavard à l'occasion, et toujours avec une haute +intelligence. Il avait quelque chose du regard des marins accoutumés à +cligner des yeux dans les lunettes d'approche. Thénardier était un homme +d'État. + +Tout nouveau venu qui entrait dans la gargote disait en voyant la +Thénardier: _Voilà le maître de la maison_. Erreur. Elle n'était même +pas la maîtresse. Le maître et la maîtresse, c'était le mari. Elle +faisait, il créait. Il dirigeait tout par une sorte d'action magnétique +invisible et continuelle. Un mot lui suffisait, quelquefois un signe; le +mastodonte obéissait. Le Thénardier était pour la Thénardier, sans +qu'elle s'en rendit trop compte, une espèce d'être particulier et +souverain. Elle avait les vertus de sa façon d'être; jamais, eût-elle +été en dissentiment sur un détail avec «monsieur Thénardier», hypothèse +du reste inadmissible, elle n'eût donné publiquement tort à son mari, +sur quoi que ce soit. Jamais elle n'eût commis «devant des étrangers» +cette faute que font si souvent les femmes, et qu'on appelle, en langage +parlementaire, découvrir la couronne. Quoique leur accord n'eût pour +résultat que le mal, il y avait de la contemplation dans la soumission +de la Thénardier à son mari. Cette montagne de bruit et de chair se +mouvait sous le petit doigt de ce despote frêle. C'était, vu par son +côté nain et grotesque, cette grande chose universelle: l'adoration de +la matière pour l'esprit; car de certaines laideurs ont leur raison +d'être dans les profondeurs mêmes de la beauté éternelle. Il y avait de +l'inconnu dans Thénardier; de là l'empire absolu de cet homme sur cette +femme. À de certains moments, elle le voyait comme une chandelle +allumée; dans d'autres, elle le sentait comme une griffe. + +Cette femme était une créature formidable qui n'aimait que ses enfants +et ne craignait que son mari. Elle était mère parce qu'elle était +mammifère. Du reste, sa maternité s'arrêtait à ses filles, et, comme on +le verra, ne s'étendait pas jusqu'aux garçons. Lui, l'homme, n'avait +qu'une pensée: s'enrichir. + +Il n'y réussissait point. Un digne théâtre manquait à ce grand talent. +Thénardier à Montfermeil se ruinait, si la ruine est possible à zéro; en +Suisse ou dans les Pyrénées, ce sans-le-sou serait devenu millionnaire. +Mais où le sort attache l'aubergiste, il faut qu'il broute. + +On comprend que le mot _aubergiste_ est employé ici dans un sens +restreint, et qui ne s'étend pas à une classe entière. En cette même +année 1823, Thénardier était endetté d'environ quinze cents francs de +dettes criardes, ce qui le rendait soucieux. + +Quelle que fût envers lui l'injustice opiniâtre de la destinée, le +Thénardier était un des hommes qui comprenaient le mieux, avec le plus +de profondeur et de la façon la plus moderne, cette chose qui est une +vertu chez les peuples barbares et une marchandise chez les peuples +civilisés, l'hospitalité. Du reste braconnier admirable et cité pour son +coup de fusil. Il avait un certain rire froid et paisible qui était +particulièrement dangereux. + +Ses théories d'aubergiste jaillissaient quelquefois de lui par éclairs. +Il avait des aphorismes professionnels qu'il insérait dans l'esprit de +sa femme.--«Le devoir de l'aubergiste, lui disait-il un jour violemment +et à voix basse, c'est de vendre au premier venu du fricot, du repos, de +la lumière, du feu, des draps sales, de la bonne, des puces, du sourire; +d'arrêter les passants, de vider les petites bourses et d'alléger +honnêtement les grosses, d'abriter avec respect les familles en route, +de râper l'homme, de plumer la femme, d'éplucher l'enfant; de coter la +fenêtre ouverte, la fenêtre fermée, le coin de la cheminée, le fauteuil, +la chaise, le tabouret, l'escabeau, le lit de plume, le matelas et la +botte de paille; de savoir de combien l'ombre use le miroir et de +tarifer cela, et, par les cinq cent mille diables, de faire tout payer +au voyageur, jusqu'aux mouches que son chien mange!» + +Cet homme et cette femme, c'était ruse et rage mariés ensemble, attelage +hideux et terrible. + +Pendant que le mari ruminait et combinait, la Thénardier, elle, ne +pensait pas aux créanciers absents, n'avait souci d'hier ni de demain, +et vivait avec emportement, toute dans la minute. + +Tels étaient ces deux êtres. Cosette était entre eux, subissant leur +double pression, comme une créature qui serait à la fois broyée par une +meule et déchiquetée par une tenaille. L'homme et la femme avaient +chacun une manière différente; Cosette était rouée de coups, cela venait +de la femme; elle allait pieds nus l'hiver, cela venait du mari. + +Cosette montait, descendait, lavait, brossait, frottait, balayait, +courait, trimait, haletait, remuait des choses lourdes, et, toute +chétive, faisait les grosses besognes. Nulle pitié; une maîtresse +farouche, un maître venimeux. La gargote Thénardier était comme une +toile où Cosette était prise et tremblait. L'idéal de l'oppression était +réalisé par cette domesticité sinistre. C'était quelque chose comme la +mouche servante des araignées. + +La pauvre enfant, passive, se taisait. + +Quand elles se trouvent ainsi, dès l'aube, toutes petites, toutes nues, +parmi les hommes, que se passe-t-il dans ces âmes qui viennent de +quitter Dieu? + + + + +Chapitre III + +Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux + + +Il était arrivé quatre nouveaux voyageurs. + +Cosette songeait tristement; car, quoiqu'elle n'eût que huit ans, elle +avait déjà tant souffert qu'elle rêvait avec l'air lugubre d'une vieille +femme. + +Elle avait la paupière noire d'un coup de poing que la Thénardier lui +avait donné, ce qui faisait dire de temps en temps à la +Thénardier:--Est-elle laide avec son pochon sur l'oeil! + +Cosette pensait donc qu'il était nuit, très nuit, qu'il avait fallu +remplir à l'improviste les pots et les carafes dans les chambres des +voyageurs survenus, et qu'il n'y avait plus d'eau dans la fontaine. + +Ce qui la rassurait un peu, c'est qu'on ne buvait pas beaucoup d'eau +dans la maison Thénardier. Il ne manquait pas là de gens qui avaient +soif; mais c'était de cette soif qui s'adresse plus volontiers au broc +qu'à la cruche. Qui eût demandé un verre d'eau parmi ces verres de vin +eût semblé un sauvage à tous ces hommes. Il y eut pourtant un moment où +l'enfant trembla: la Thénardier souleva le couvercle d'une casserole qui +bouillait sur le fourneau, puis saisit un verre et s'approcha vivement +de la fontaine. Elle tourna le robinet, l'enfant avait levé la tête et +suivait tous ses mouvements. Un maigre filet d'eau coula du robinet et +remplit le verre à moitié. + +--Tiens, dit-elle, il n'y a plus d'eau! puis elle eut un moment de +silence. + +L'enfant ne respirait pas. + +--Bah, reprit la Thénardier en examinant le verre à demi plein, il y en +aura assez comme cela. + +Cosette se remit à son travail, mais pendant plus d'un quart d'heure +elle sentit son coeur sauter comme un gros flocon dans sa poitrine. + +Elle comptait les minutes qui s'écoulaient ainsi, et eût bien voulu être +au lendemain matin. + +De temps en temps, un des buveurs regardait dans la rue et +s'exclamait:--Il fait noir comme dans un four!--Ou:--Il faut être chat +pour aller dans la rue sans lanterne à cette heure-ci!--Et Cosette +tressaillait. + +Tout à coup, un des marchands colporteurs logés dans l'auberge entra, et +dit d'une voix dure: + +--On n'a pas donné à boire à mon cheval. + +--Si fait vraiment, dit la Thénardier. + +--Je vous dis que non, la mère, reprit le marchand. + +Cosette était sortie de dessous la table. + +--Oh! si! monsieur! dit-elle, le cheval a bu, il a bu dans le seau, +plein le seau, et même que c'est moi qui lui ai porté à boire, et je lui +ai parlé. + +Cela n'était pas vrai. Cosette mentait. + +--En voilà une qui est grosse comme le poing et qui ment gros comme la +maison, s'écria le marchand. Je te dis qu'il n'a pas bu, petite +drôlesse! Il a une manière de souffler quand il n'a pas bu que je +connais bien. + +Cosette persista, et ajouta d'une voix enrouée par l'angoisse et qu'on +entendait à peine: + +--Et même qu'il a bien bu! + +--Allons, reprit le marchand avec colère, ce n'est pas tout ça, qu'on +donne à boire à mon cheval et que cela finisse! + +Cosette rentra sous la table. + +--Au fait, c'est juste, dit la Thénardier, si cette bête n'a pas bu, il +faut qu'elle boive. + +Puis, regardant autour d'elle: + +--Eh bien, où est donc cette autre? + +Elle se pencha et découvrit Cosette blottie à l'autre bout de la table, +presque sous les pieds des buveurs. + +--Vas-tu venir? cria la Thénardier. + +Cosette sortit de l'espèce de trou où elle s'était cachée. La Thénardier +reprit: + +--Mademoiselle Chien-faute-de-nom, va porter à boire à ce cheval. + +--Mais, madame, dit Cosette faiblement, c'est qu'il n'y a pas d'eau. + +La Thénardier ouvrit toute grande la porte de la rue. + +--Eh bien, va en chercher! + +Cosette baissa la tête, et alla prendre un seau vide qui était au coin +de la cheminée. + +Ce seau était plus grand qu'elle, et l'enfant aurait pu s'asseoir dedans +et y tenir à l'aise. + +La Thénardier se remit à son fourneau, et goûta avec une cuillère de +bois ce qui était dans la casserole, tout en grommelant: + +--Il y en a à la source. Ce n'est pas plus malin que ça. Je crois que +j'aurais mieux fait de passer mes oignons. + +Puis elle fouilla dans un tiroir où il y avait des sous, du poivre et +des échalotes. + +--Tiens, mamzelle Crapaud, ajouta-t-elle, en revenant tu prendras un +gros pain chez le boulanger. Voilà une pièce de quinze sous. + +Cosette avait une petite poche de côté à son tablier; elle prit la pièce +sans dire un mot, et la mit dans cette poche. + +Puis elle resta immobile, le seau à la main, la porte ouverte devant +elle. Elle semblait attendre qu'on vînt à son secours. + +--Va donc! cria la Thénardier. + +Cosette sortit. La porte se referma. + + + + +Chapitre IV + +Entrée en scène d'une poupée + + +La file de boutiques en plein vent qui partait de l'église se +développait, on s'en souvient, jusqu'à l'auberge Thénardier. Ces +boutiques, à cause du passage prochain des bourgeois allant à la messe +de minuit, étaient toutes illuminées de chandelles brûlant dans des +entonnoirs de papier, ce qui, comme le disait le maître d'école de +Montfermeil attablé en ce moment chez Thénardier, faisait «un effet +magique». En revanche, on ne voyait pas une étoile au ciel. + +La dernière de ces baraques, établie précisément en face de la porte des +Thénardier, était une boutique de bimbeloterie, toute reluisante de +clinquants, de verroteries et de choses magnifiques en fer-blanc. Au +premier rang, et en avant, le marchand avait placé, sur un fond de +serviettes blanches, une immense poupée haute de près de deux pieds qui +était vêtue d'une robe de crêpe rose avec des épis d'or sur la tête et +qui avait de vrais cheveux et des yeux en émail. Tout le jour, cette +merveille avait été étalée à l'ébahissement des passants de moins de dix +ans, sans qu'il se fût trouvé à Montfermeil une mère assez riche, ou +assez prodigue, pour la donner à son enfant. Éponine et Azelma avaient +passé des heures à la contempler, et Cosette elle-même, furtivement, il +est vrai, avait osé la regarder. + +Au moment où Cosette sortit, son seau à la main, si morne et si accablée +qu'elle fût, elle ne put s'empêcher de lever les yeux sur cette +prodigieuse poupée, vers la dame, comme elle l'appelait. La pauvre +enfant s'arrêta pétrifiée. Elle n'avait pas encore vu cette poupée de +près. Toute cette boutique lui semblait un palais; cette poupée n'était +pas une poupée, c'était une vision. C'étaient la joie, la splendeur, la +richesse, le bonheur, qui apparaissaient dans une sorte de rayonnement +chimérique à ce malheureux petit être englouti si profondément dans une +misère funèbre et froide. Cosette mesurait avec cette sagacité naïve et +triste de l'enfance l'abîme qui la séparait de cette poupée. Elle se +disait qu'il fallait être reine ou au moins princesse pour avoir une +«chose» comme cela. Elle considérait cette belle robe rose, ces beaux +cheveux lisses, et elle pensait: _Comme elle doit être heureuse, cette +poupée-là_! Ses yeux ne pouvaient se détacher de cette boutique +fantastique. Plus elle regardait, plus elle s'éblouissait. Elle croyait +voir le paradis. Il y avait d'autres poupées derrière la grande qui lui +paraissaient des fées et des génies. Le marchand qui allait et venait au +fond de sa baraque lui faisait un peu l'effet d'être le Père éternel. + +Dans cette adoration, elle oubliait tout, même la commission dont elle +était chargée. Tout à coup, la voix rude de la Thénardier la rappela à +la réalité:--Comment, péronnelle, tu n'es pas partie! Attends! je vais à +toi! Je vous demande un peu ce qu'elle fait là! Petit monstre, va! + +La Thénardier avait jeté un coup d'oeil dans la rue et aperçu Cosette en +extase. + +Cosette s'enfuit emportant son seau et faisant les plus grands pas +qu'elle pouvait. + + + + +Chapitre V + +La petite toute seule + + +Comme l'auberge Thénardier était dans cette partie du village qui est +près de l'église, c'était à la source du bois du côté de Chelles que +Cosette devait aller puiser de l'eau. + +Elle ne regarda plus un seul étalage de marchand. Tant qu'elle fut dans +la ruelle du Boulanger et dans les environs de l'église, les boutiques +illuminées éclairaient le chemin, mais bientôt la dernière lueur de la +dernière baraque disparut. La pauvre enfant se trouva dans l'obscurité. +Elle s'y enfonça. Seulement, comme une certaine émotion la gagnait, tout +en marchant elle agitait le plus qu'elle pouvait l'anse du seau. Cela +faisait un bruit qui lui tenait compagnie. + +Plus elle cheminait, plus les ténèbres devenaient épaisses. Il n'y avait +plus personne dans les rues. Pourtant, elle rencontra une femme qui se +retourna en la voyant passer, et qui resta immobile, marmottant entre +ses lèvres: «Mais où peut donc aller cet enfant? Est-ce que c'est un +enfant-garou?» Puis la femme reconnut Cosette. «Tiens, dit-elle, c'est +l'Alouette!» + +Cosette traversa ainsi le labyrinthe de rues tortueuses et désertes qui +termine du côté de Chelles le village de Montfermeil. Tant qu'elle eut +des maisons et même seulement des murs des deux côtés de son chemin, +elle alla assez hardiment. De temps en temps, elle voyait le rayonnement +d'une chandelle à travers la fente d'un volet, c'était de la lumière et +de la vie, il y avait là des gens, cela la rassurait. Cependant, à +mesure qu'elle avançait, sa marche se ralentissait comme machinalement. +Quand elle eut passé l'angle de la dernière maison, Cosette s'arrêta. +Aller au delà de la dernière boutique, cela avait été difficile; aller +plus loin que la dernière maison, cela devenait impossible. Elle posa le +seau à terre, plongea sa main dans ses cheveux et se mit à se gratter +lentement la tête, geste propre aux enfants terrifiés et indécis. Ce +n'était plus Montfermeil, c'étaient les champs. L'espace noir et désert +était devant elle. Elle regarda avec désespoir cette obscurité où il n'y +avait plus personne, où il y avait des bêtes, où il y avait peut-être +des revenants. Elle regarda bien, et elle entendit les bêtes qui +marchaient dans l'herbe, et elle vit distinctement les revenants qui +remuaient dans les arbres. Alors elle ressaisit le seau, la peur lui +donna de l'audace. + +--Bah! dit-elle, je lui dirai qu'il n'y avait plus d'eau! + +Et elle rentra résolument dans Montfermeil. + +À peine eut-elle fait cent pas qu'elle s'arrêta encore, et se remit à se +gratter la tête. Maintenant, c'était la Thénardier qui lui apparaissait; +la Thénardier hideuse avec sa bouche d'hyène et la colère flamboyante +dans les yeux. L'enfant jeta un regard lamentable en avant et en +arrière. Que faire? que devenir? où aller? Devant elle le spectre de la +Thénardier; derrière elle tous les fantômes de la nuit et des bois. Ce +fut devant la Thénardier qu'elle recula. Elle reprit le chemin de la +source et se mit à courir. Elle sortit du village en courant, elle entra +dans le bois en courant, ne regardant plus rien, n'écoutant plus rien. +Elle n'arrêta sa course que lorsque la respiration lui manqua, mais elle +n'interrompit point sa marche. Elle allait devant elle, éperdue. + +Tout en courant, elle avait envie de pleurer. + +Le frémissement nocturne de la forêt l'enveloppait tout entière. Elle ne +pensait plus, elle ne voyait plus. L'immense nuit faisait face à ce +petit être. D'un côté, toute l'ombre; de l'autre, un atome. + +Il n'y avait que sept ou huit minutes de la lisière du bois à la source. +Cosette connaissait le chemin pour l'avoir fait bien souvent le jour. +Chose étrange, elle ne se perdit pas. Un reste d'instinct la conduisait +vaguement. Elle ne jetait cependant les yeux ni à droite ni à gauche, de +crainte de voir des choses dans les branches et dans les broussailles. +Elle arriva ainsi à la source. + +C'était une étroite cuve naturelle creusée par l'eau dans un sol +glaiseux, profonde d'environ deux pieds, entourée de mousses et de ces +grandes herbes gaufrées qu'on appelle collerettes de Henri IV, et pavée +de quelques grosses pierres. Un ruisseau s'en échappait avec un petit +bruit tranquille. + +Cosette ne prit pas le temps de respirer. Il faisait très noir, mais +elle avait l'habitude de venir à cette fontaine. Elle chercha de la main +gauche dans l'obscurité un jeune chêne incliné sur la source qui lui +servait ordinairement de point d'appui, rencontra une branche, s'y +suspendit, se pencha et plongea le seau dans l'eau. Elle était dans un +moment si violent que ses forces étaient triplées. Pendant qu'elle était +ainsi penchée, elle ne fît pas attention que la poche de son tablier se +vidait dans la source. La pièce de quinze sous tomba dans l'eau. Cosette +ne la vit ni ne l'entendit tomber. Elle retira le seau presque plein et +le posa sur l'herbe. + +Cela fait, elle s'aperçut qu'elle était épuisée de lassitude. Elle eût +bien voulu repartir tout de suite; mais l'effort de remplir le seau +avait été tel qu'il lui fut impossible de faire un pas. Elle fut bien +forcée de s'asseoir. Elle se laissa tomber sur l'herbe et y demeura +accroupie. + +Elle ferma les yeux, puis elle les rouvrit, sans savoir pourquoi, mais +ne pouvant faire autrement. + +À côté d'elle l'eau agitée dans le seau faisait des cercles qui +ressemblaient à des serpents de feu blanc. + +Au-dessus de sa tête, le ciel était couvert de vastes nuages noirs qui +étaient comme des pans de fumée. Le tragique masque de l'ombre semblait +se pencher vaguement sur cet enfant. Jupiter se couchait dans les +profondeurs. L'enfant regardait d'un oeil égaré cette grosse étoile +qu'elle ne connaissait pas et qui lui faisait peur. La planète, en +effet, était en ce moment très près de l'horizon et traversait une +épaisse couche de brume qui lui donnait une rougeur horrible. La brume, +lugubrement empourprée, élargissait l'astre. On eût dit une plaie +lumineuse. + +Un vent froid soufflait de la plaine. Le bois était ténébreux, sans +aucun froissement de feuilles, sans aucune de ces vagues et fraîches +lueurs de l'été. De grands branchages s'y dressaient affreusement. Des +buissons chétifs et difformes sifflaient dans les clairières. Les hautes +herbes fourmillaient sous la bise comme des anguilles. Les ronces se +tordaient comme de longs bras armés de griffes cherchant à prendre des +proies; quelques bruyères sèches, chassées par le vent, passaient +rapidement et avaient l'air de s'enfuir avec épouvante devant quelque +chose qui arrivait. De tous les côtés il y avait des étendues lugubres. + +L'obscurité est vertigineuse. Il faut à l'homme de la clarté. Quiconque +s'enfonce dans le contraire du jour se sent le coeur serré. Quand l'oeil +voit noir, l'esprit voit trouble. Dans l'éclipse, dans la nuit, dans +l'opacité fuligineuse, il y a de l'anxiété, même pour les plus forts. +Nul ne marche seul la nuit dans la forêt sans tremblement. Ombres et +arbres, deux épaisseurs redoutables. Une réalité chimérique apparaît +dans la profondeur indistincte. L'inconcevable s'ébauche à quelques pas +de vous avec une netteté spectrale. On voit flotter, dans l'espace ou +dans son propre cerveau, on ne sait quoi de vague et d'insaisissable +comme les rêves des fleurs endormies. Il y a des attitudes farouches sur +l'horizon. On aspire les effluves du grand vide noir. On a peur et envie +de regarder derrière soi. Les cavités de la nuit, les choses devenues +hagardes, des profils taciturnes qui se dissipent quand on avance, des +échevellements obscurs, des touffes irritées, des flaques livides, le +lugubre reflété dans le funèbre, l'immensité sépulcrale du silence, les +êtres inconnus possibles, des penchements de branches mystérieux, +d'effrayants torses d'arbres, de longues poignées d'herbes frémissantes, +on est sans défense contre tout cela. Pas de hardiesse qui ne tressaille +et qui ne sente le voisinage de l'angoisse. On éprouve quelque chose de +hideux comme si l'âme s'amalgamait à l'ombre. Cette pénétration des +ténèbres est inexprimablement sinistre dans un enfant. + +Les forêts sont des apocalypses; et le battement d'ailes d'une petite +âme fait un bruit d'agonie sous leur voûte monstrueuse. + +Sans se rendre compte de ce qu'elle éprouvait, Cosette se sentait saisir +par cette énormité noire de la nature. Ce n'était plus seulement de la +terreur qui la gagnait, c'était quelque chose de plus terrible même que +la terreur. Elle frissonnait. Les expressions manquent pour dire ce +qu'avait d'étrange ce frisson qui la glaçait jusqu'au fond du coeur. Son +oeil était devenu farouche. Elle croyait sentir qu'elle ne pourrait +peut-être pas s'empêcher de revenir là à la même heure le lendemain. + +Alors, par une sorte d'instinct, pour sortir de cet état singulier +qu'elle ne comprenait pas, mais qui l'effrayait, elle se mit à compter à +haute voix un, deux, trois, quatre, jusqu'à dix, et, quand elle eut +fini, elle recommença. Cela lui rendit la perception vraie des choses +qui l'entouraient. Elle sentit le froid à ses mains qu'elle avait +mouillées en puisant de l'eau. Elle se leva. La peur lui était revenue, +une peur naturelle et insurmontable. Elle n'eut plus qu'une pensée, +s'enfuir; s'enfuir à toutes jambes, à travers bois, à travers champs, +jusqu'aux maisons, jusqu'aux fenêtres, jusqu'aux chandelles allumées. +Son regard tomba sur le seau qui était devant elle. Tel était l'effroi +que lui inspirait la Thénardier qu'elle n'osa pas s'enfuir sans le seau +d'eau. Elle saisit l'anse à deux mains. Elle eut de la peine à soulever +le seau. + +Elle fit ainsi une douzaine de pas, mais le seau était plein, il était +lourd, elle fut forcée de le reposer à terre. Elle respira un instant, +puis elle enleva l'anse de nouveau, et se remit à marcher, cette fois un +peu plus longtemps. Mais il fallut s'arrêter encore. Après quelques +secondes de repos, elle repartit. Elle marchait penchée en avant, la +tête baissée, comme une vieille; le poids du seau tendait et raidissait +ses bras maigres; l'anse de fer achevait d'engourdir et de geler ses +petites mains mouillées; de temps en temps elle était forcée de +s'arrêter, et chaque fois qu'elle s'arrêtait l'eau froide qui débordait +du seau tombait sur ses jambes nues. Cela se passait au fond d'un bois, +la nuit, en hiver, loin de tout regard humain; c'était un enfant de huit +ans. Il n'y avait que Dieu en ce moment qui voyait cette chose triste. + +Et sans doute sa mère, hélas! + +Car il est des choses qui font ouvrir les yeux aux mortes dans leur +tombeau. + +Elle soufflait avec une sorte de râlement douloureux; des sanglots lui +serraient la gorge, mais elle n'osait pas pleurer, tant elle avait peur +de la Thénardier, même loin. C'était son habitude de se figurer toujours +que la Thénardier était là. + +Cependant elle ne pouvait pas faire beaucoup de chemin de la sorte, et +elle allait bien lentement. Elle avait beau diminuer la durée des +stations et marcher entre chaque le plus longtemps possible, elle +pensait avec angoisse qu'il lui faudrait plus d'une heure pour retourner +ainsi à Montfermeil et que la Thénardier la battrait. Cette angoisse se +mêlait à son épouvante d'être seule dans le bois la nuit. Elle était +harassée de fatigue et n'était pas encore sortie de la forêt. Parvenue +près d'un vieux châtaignier qu'elle connaissait, elle fit une dernière +halte plus longue que les autres pour se bien reposer, puis elle +rassembla toutes ses forces, reprit le seau et se remit à marcher +courageusement. Cependant le pauvre petit être désespéré ne put +s'empêcher de s'écrier: Ô mon Dieu! mon Dieu! + +En ce moment, elle sentit tout à coup que le seau ne pesait plus rien. +Une main, qui lui parut énorme, venait de saisir l'anse et la soulevait +vigoureusement. Elle leva la tête. Une grande forme noire, droite et +debout, marchait auprès d'elle dans l'obscurité. C'était un homme qui +était arrivé derrière elle et qu'elle n'avait pas entendu venir. Cet +homme, sans dire un mot, avait empoigné l'anse du seau qu'elle portait. + +Il y a des instincts pour toutes les rencontres de la vie. L'enfant +n'eut pas peur. + + + + +Chapitre VI + +Qui peut-être prouve l'intelligence de Boulatruelle + + +Dans l'après-midi de cette même journée de Noël 1823, un homme se +promena assez longtemps dans la partie la plus déserte du boulevard de +l'Hôpital à Paris. Cet homme avait l'air de quelqu'un qui cherche un +logement, et semblait s'arrêter de préférence aux plus modestes maisons +de cette lisière délabrée du faubourg Saint-Marceau. + +On verra plus loin que cet homme avait en effet loué une chambre dans ce +quartier isolé. + +Cet homme, dans son vêtement comme dans toute sa personne, réalisait le +type de ce qu'on pourrait nommer le mendiant de bonne compagnie, +l'extrême misère combinée avec l'extrême propreté. C'est là un mélange +assez rare qui inspire aux coeurs intelligents ce double respect qu'on +éprouve pour celui qui est très pauvre et pour celui qui est très digne. +Il avait un chapeau rond fort vieux et fort brossé, une redingote râpée +jusqu'à la corde en gros drap jaune d'ocre, couleur qui n'avait rien de +trop bizarre à cette époque, un grand gilet à poches de forme séculaire, +des culottes noires devenues grises aux genoux, des bas de laine noire +et d'épais souliers à boucles de cuivre. On eût dit un ancien précepteur +de bonne maison revenu de l'émigration. À ses cheveux tout blancs, à son +front ridé, à ses lèvres livides, à son visage où tout respirait +l'accablement et la lassitude de la vie, on lui eût supposé beaucoup +plus de soixante ans. À sa démarche ferme, quoique lente, à la vigueur +singulière empreinte dans tous ses mouvements, on lui en eût donné à +peine cinquante. Les rides de son front étaient bien placées, et eussent +prévenu en sa faveur quelqu'un qui l'eût observé avec attention. Sa +lèvre se contractait avec un pli étrange, qui semblait sévère et qui +était humble. Il y avait au fond de son regard on ne sait quelle +sérénité lugubre. Il portait de la main gauche un petit paquet noué dans +un mouchoir; de la droite il s'appuyait sur une espèce de bâton coupé +dans une haie. Ce bâton avait été travaillé avec quelque soin, et +n'avait pas trop méchant air; on avait tiré parti des noeuds, et on lui +avait figuré un pommeau de corail avec de la cire rouge; c'était un +gourdin, et cela semblait une canne. + +Il y a peu de passants sur ce boulevard, surtout l'hiver. Cet homme, +sans affectation pourtant, paraissait les éviter plutôt que les +chercher. + +À cette époque le roi Louis XVIII allait presque tous les jours à +Choisy-le-Roi. C'était une de ses promenades favorites. Vers deux +heures, presque invariablement, on voyait la voiture et la cavalcade +royale passer ventre à terre sur le boulevard de l'Hôpital. + +Cela tenait lieu de montre et d'horloge aux pauvresses du quartier qui +disaient:--Il est deux heures, le voilà qui s'en retourne aux Tuileries. + +Et les uns accouraient, et les autres se rangeaient; car un roi qui +passe, c'est toujours un tumulte. Du reste l'apparition et la +disparition de Louis XVIII faisaient un certain effet dans les rues de +Paris. Cela était rapide, mais majestueux. Ce roi impotent avait le goût +du grand galop; ne pouvant marcher, il voulait courir; ce cul-de-jatte +se fût fait volontiers traîner par l'éclair. Il passait, pacifique et +sévère, au milieu des sabres nus. Sa berline massive, toute dorée, avec +de grosses branches de lys peintes sur les panneaux, roulait bruyamment. +À peine avait-on le temps d'y jeter un coup d'oeil. On voyait dans +l'angle du fond à droite, sur des coussins capitonnés de satin blanc, +une face large, ferme et vermeille, un front frais poudré à l'oiseau +royal, un oeil fier, dur et fin, un sourire de lettré, deux grosses +épaulettes à torsades flottantes sur un habit bourgeois, la Toison d'or, +la croix de Saint-Louis, la croix de la Légion d'honneur, la plaque +d'argent du Saint-Esprit, un gros ventre et un large cordon bleu; +c'était le roi. Hors de Paris, il tenait son chapeau à plumes blanches +sur ses genoux emmaillotés de hautes guêtres anglaises; quand il +rentrait dans la ville, il mettait son chapeau sur sa tête, saluant peu. +Il regardait froidement le peuple, qui le lui rendait. Quand il parut +pour la première fois dans le quartier Saint-Marceau, tout son succès +fut ce mot d'un faubourien à son camarade: «C'est ce gros-là qui est le +gouvernement.» + +Cet infaillible passage du roi à la même heure était donc l'événement +quotidien du boulevard de l'Hôpital. + +Le promeneur à la redingote jaune n'était évidemment pas du quartier, et +probablement pas de Paris, car il ignorait ce détail. Lorsqu'à deux +heures la voiture royale, entourée d'un escadron de gardes du corps +galonnés d'argent, déboucha sur le boulevard, après avoir tourné la +Salpêtrière, il parut surpris et presque effrayé. Il n'y avait que lui +dans la contre-allée, il se rangea vivement derrière un angle de mur +d'enceinte, ce qui n'empêcha pas Mr le duc d'Havré de l'apercevoir. Mr +le duc d'Havré, comme capitaine des gardes de service ce jour-là, était +assis dans la voiture vis-à-vis du roi. Il dit à Sa Majesté: «Voilà un +homme d'assez mauvaise mine.» Des gens de police, qui éclairaient le +passage du roi, le remarquèrent également, et l'un d'eux reçut l'ordre +de le suivre. Mais l'homme s'enfonça dans les petites rues solitaires du +faubourg, et comme le jour commençait à baisser, l'agent perdit sa +trace, ainsi que cela est constaté par un rapport adressé le soir même à +Mr le comte Anglès, ministre d'État, préfet de police. + +Quand l'homme à la redingote jaune eut dépisté l'agent, il doubla le +pas, non sans s'être retourné bien des fois pour s'assurer qu'il n'était +pas suivi. À quatre heures un quart, c'est-à-dire à la nuit close, il +passait devant le théâtre de la Porte-Saint-Martin où l'on donnait ce +jour-là les _Deux Forçats_. Cette affiche, éclairée par les réverbères +du théâtre, le frappa, car, quoiqu'il marchât vite, il s'arrêta pour la +lire. Un instant après, il était dans le cul-de-sac de la Planchette, et +il entrait au _Plat d'étain_, où était alors le bureau de la voiture de +Lagny. Cette voiture partait à quatre heures et demie. Les chevaux +étaient attelés, et les voyageurs, appelés par le cocher, escaladaient +en hâte le haut escalier de fer du coucou. + +L'homme demanda: + +--Avez-vous une place? + +--Une seule, à côté de moi, sur le siège, dit le cocher. + +--Je la prends. + +--Montez. + +Cependant, avant de partir, le cocher jeta un coup d'oeil sur le costume +médiocre du voyageur, sur la petitesse de son paquet, et se fit payer. + +--Allez-vous jusqu'à Lagny? demanda le cocher. + +--Oui, dit l'homme. + +Le voyageur paya jusqu'à Lagny. + +On partit. Quand on eut passé la barrière, le cocher essaya de nouer la +conversation, mais le voyageur ne répondait que par monosyllabes. Le +cocher prit le parti de siffler et de jurer après ses chevaux. + +Le cocher s'enveloppa dans son manteau. Il faisait froid. L'homme ne +paraissait pas y songer. On traversa ainsi Gournay et Neuilly-sur-Marne. + +Vers six heures du soir on était à Chelles. Le cocher s'arrêta pour +laisser souffler ses chevaux, devant l'auberge à rouliers installée dans +les vieux bâtiments de l'abbaye royale. + +--Je descends ici, dit l'homme. + +Il prit son paquet et son bâton, et sauta à bas de la voiture. + +Un instant après, il avait disparu. + +Il n'était pas entré dans l'auberge. + +Quand, au bout de quelques minutes, la voiture repartit pour Lagny, elle +ne le rencontra pas dans la grande rue de Chelles. + +Le cocher se tourna vers les voyageurs de l'intérieur. + +--Voilà, dit-il, un homme qui n'est pas d'ici, car je ne le connais pas. +Il a l'air de n'avoir pas le sou; cependant il ne tient pas à l'argent; +il paye pour Lagny, et il ne va que jusqu'à Chelles. Il est nuit, toutes +les maisons sont fermées, il n'entre pas à l'auberge, et on ne le +retrouve plus. Il s'est donc enfoncé dans la terre. + +L'homme ne s'était pas enfoncé dans la terre, mais il avait arpenté en +hâte dans l'obscurité la grande rue de Chelles; puis il avait pris à +gauche avant d'arriver à l'église le chemin vicinal qui mène à +Montfermeil, comme quelqu'un qui eût connu le pays et qui y fût déjà +venu. + +Il suivit ce chemin rapidement. À l'endroit où il est coupé par +l'ancienne route bordée d'arbres qui va de Gagny à Lagny, il entendit +venir des passants. Il se cacha précipitamment dans un fossé, et y +attendit que les gens qui passaient se fussent éloignés. La précaution +était d'ailleurs presque superflue, car, comme nous l'avons déjà dit, +c'était une nuit de décembre très noire. On voyait à peine deux ou trois +étoiles au ciel. + +C'est à ce point-là que commence la montée de la colline. L'homme ne +rentra pas dans le chemin de Montfermeil; il prit à droite, à travers +champs, et gagna à grands pas le bois. + +Quand il fut dans le bois, il ralentit sa marche, et se mit à regarder +soigneusement tous les arbres, avançant pas à pas, comme s'il cherchait +et suivait une route mystérieuse connue de lui seul. Il y eut un moment +où il parut se perdre et où il s'arrêta indécis. Enfin il arriva, de +tâtonnements en tâtonnements, à une clairière où il y avait un monceau +de grosses pierres blanchâtres. Il se dirigea vivement vers ces pierres +et les examina avec attention à travers la brume de la nuit, comme s'il +les passait en revue. Un gros arbre, couvert de ces excroissances qui +sont les verrues de la végétation, était à quelques pas du tas de +pierres. Il alla à cet arbre, et promena sa main sur l'écorce du tronc, +comme s'il cherchait à reconnaître et à compter toutes les verrues. + +Vis-à-vis de cet arbre, qui était un frêne, il y avait un châtaignier +malade d'une décortication, auquel on avait mis pour pansement une bande +de zinc clouée. Il se haussa sur la pointe des pieds et toucha cette +bande de zinc. + +Puis il piétina pendant quelque temps sur le sol dans l'espace compris +entre l'arbre et les pierres, comme quelqu'un qui s'assure que la terre +n'a pas été fraîchement remuée. + +Cela fait, il s'orienta et reprit sa marche à travers le bois. + +C'était cet homme qui venait de rencontrer Cosette. + +En cheminant par le taillis dans la direction de Montfermeil, il avait +aperçu cette petite ombre qui se mouvait avec un gémissement, qui +déposait un fardeau à terre, puis le reprenait, et se remettait à +marcher. Il s'était approché et avait reconnu que c'était un tout jeune +enfant chargé d'un énorme seau d'eau. Alors il était allé à l'enfant, et +avait pris silencieusement l'anse du seau. + + + + +Chapitre VII + +Cosette côte à côte dans l'ombre avec l'inconnu + + +Cosette, nous l'avons dit, n'avait pas eu peur. + +L'homme lui adressa la parole. Il parlait d'une voix grave et presque +basse. + +--Mon enfant, c'est bien lourd pour vous ce que vous portez là. + +Cosette leva la tête et répondit: + +--Oui, monsieur. + +--Donnez, reprit l'homme. Je vais vous le porter. + +Cosette lâcha le seau. L'homme se mit à cheminer près d'elle. + +--C'est très lourd en effet, dit-il entre ses dents. + +Puis il ajouta: + +--Petite, quel âge as-tu? + +--Huit ans, monsieur. + +--Et viens-tu de loin comme cela? + +--De la source qui est dans le bois. + +--Et est-ce loin où tu vas?--À un bon quart d'heure d'ici. + +L'homme resta un moment sans parler, puis il dit brusquement: + +--Tu n'as donc pas de mère? + +--Je ne sais pas, répondit l'enfant. + +Avant que l'homme eût eu le temps de reprendre la parole, elle ajouta: + +--Je ne crois pas. Les autres en ont. Moi, je n'en ai pas. + +Et après un silence, elle reprit: + +--Je crois que je n'en ai jamais eu. + +L'homme s'arrêta, il posa le seau à terre, se pencha et mit ses deux +mains sur les deux épaules de l'enfant, faisant effort pour la regarder +et voir son visage dans l'obscurité. + +La figure maigre et chétive de Cosette se dessinait vaguement à la lueur +livide du ciel. + +--Comment t'appelles-tu? dit l'homme. + +--Cosette. + +L'homme eut comme une secousse électrique. Il la regarda encore, puis il +ôta ses mains de dessus les épaules de Cosette, saisit le seau, et se +remit à marcher. + +Au bout d'un instant il demanda: + +--Petite, où demeures-tu? + +--À Montfermeil, si vous connaissez. + +--C'est là que nous allons? + +--Oui, monsieur. + +Il fit encore une pause, puis recommença: + +--Qui est-ce donc qui t'a envoyée à cette heure chercher de l'eau dans +le bois? + +--C'est madame Thénardier. + +L'homme repartit d'un son de voix qu'il voulait s'efforcer de rendre +indifférent, mais où il y avait pourtant un tremblement singulier: + +--Qu'est-ce qu'elle fait, ta madame Thénardier? + +--C'est ma bourgeoise, dit l'enfant. Elle tient l'auberge. + +--L'auberge? dit l'homme. Eh bien, je vais aller y loger cette nuit. +Conduis-moi. + +--Nous y allons, dit l'enfant. + +L'homme marchait assez vite. Cosette le suivait sans peine. Elle ne +sentait plus la fatigue. De temps en temps, elle levait les yeux vers +cet homme avec une sorte de tranquillité et d'abandon inexprimables. +Jamais on ne lui avait appris à se tourner vers la providence et à +prier. Cependant elle sentait en elle quelque chose qui ressemblait à de +l'espérance et à de la joie et qui s'en allait vers le ciel. + +Quelques minutes s'écoulèrent. L'homme reprit: + +--Est-ce qu'il n'y a pas de servante chez madame Thénardier? + +--Non, monsieur. + +--Est-ce que tu es seule? + +--Oui, monsieur. + +Il y eut encore une interruption. Cosette éleva la voix: + +--C'est-à-dire il y a deux petites filles. + +--Quelles petites filles? + +--Ponine et Zelma. + +L'enfant simplifiait de la sorte les noms romanesques chers à la +Thénardier. + +--Qu'est-ce que c'est que Ponine et Zelma? + +--Ce sont les demoiselles de madame Thénardier. Comme qui dirait ses +filles. + +--Et que font-elles, celles-là?--Oh! dit l'enfant, elles ont de belles +poupées, des choses où il y a de l'or, tout plein d'affaires. Elles +jouent, elles s'amusent. + +--Toute la journée? + +--Oui, monsieur. + +--Et toi? + +--Moi, je travaille. + +--Toute la journée? + +L'enfant leva ses grands yeux où il y avait une larme qu'on ne voyait +pas à cause de la nuit, et répondit doucement: + +--Oui, monsieur. + +Elle poursuivit après un intervalle de silence: + +--Des fois, quand j'ai fini l'ouvrage et qu'on veut bien, je m'amuse +aussi. + +--Comment t'amuses-tu? + +--Comme je peux. On me laisse. Mais je n'ai pas beaucoup de joujoux. +Ponine et Zelma ne veulent pas que je joue avec leurs poupées. Je n'ai +qu'un petit sabre en plomb, pas plus long que ça. + +L'enfant montrait son petit doigt. + +--Et qui ne coupe pas?--Si, monsieur, dit l'enfant, ça coupe la salade +et les têtes de mouches. + +Ils atteignirent le village; Cosette guida l'étranger dans les rues. Ils +passèrent devant la boulangerie; mais Cosette ne songea pas au pain +qu'elle devait rapporter. L'homme avait cessé de lui faire des questions +et gardait maintenant un silence morne. Quand ils eurent laissé l'église +derrière eux, l'homme, voyant toutes ces boutiques en plein vent, +demanda à Cosette: + +--C'est donc la foire ici? + +--Non, monsieur, c'est Noël. + +Comme ils approchaient de l'auberge, Cosette lui toucha le bras +timidement. + +--Monsieur? + +--Quoi, mon enfant? + +--Nous voilà tout près de la maison. + +--Eh bien? + +--Voulez-vous me laisser reprendre le seau à présent? + +--Pourquoi? + +--C'est que, si madame voit qu'on me l'a porté, elle me battra. + +L'homme lui remit le seau. Un instant après, ils étaient à la porte de +la gargote. + + + + +Chapitre VIII + +Désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui est peut-être un riche + + +Cosette ne put s'empêcher de jeter un regard de côté à la grande poupée +toujours étalée chez le bimbelotier, puis elle frappa. La porte +s'ouvrit. La Thénardier parut une chandelle à la main. + +--Ah! c'est toi, petite gueuse! Dieu merci, tu y as mis le temps! elle +se sera amusée, la drôlesse! + +--Madame, dit Cosette toute tremblante, voilà un monsieur qui vient +loger. + +La Thénardier remplaça bien vite sa mine bourrue par sa grimace aimable, +changement à vue propre aux aubergistes, et chercha avidement des yeux +le nouveau venu. + +--C'est monsieur? dit-elle. + +--Oui, madame, répondit l'homme en portant la main à son chapeau. + +Les voyageurs riches ne sont pas si polis. Ce geste et l'inspection du +costume et du bagage de l'étranger que la Thénardier passa en revue d'un +coup d'oeil firent évanouir la grimace aimable et reparaître la mine +bourrue. Elle reprit sèchement: + +--Entrez, bonhomme. + +Le «bonhomme» entra. La Thénardier lui jeta un second coup d'oeil, +examina particulièrement sa redingote qui était absolument râpée et son +chapeau qui était un peu défoncé, et consulta d'un hochement de tête, +d'un froncement de nez et d'un clignement d'yeux, son mari, lequel +buvait toujours avec les rouliers. Le mari répondit par cette +imperceptible agitation de l'index qui, appuyée du gonflement des +lèvres, signifie en pareil cas: débine complète. Sur ce, la Thénardier +s'écria: + +--Ah! çà, brave homme, je suis bien fâchée, mais c'est que je n'ai plus +de place. + +--Mettez-moi où vous voudrez, dit l'homme, au grenier, à l'écurie. Je +payerai comme si j'avais une chambre. + +--Quarante sous. + +--Quarante sous. Soit. + +--À la bonne heure. + +--Quarante sous! dit un routier bas à la Thénardier, mais ce n'est que +vingt sous. + +--C'est quarante sous pour lui, répliqua la Thénardier du même ton. Je +ne loge pas des pauvres à moins. + +--C'est vrai, ajouta le mari avec douceur, ça gâte une maison d'y avoir +de ce monde-là. + +Cependant l'homme, après avoir laissé sur un banc son paquet et son +bâton, s'était assis à une table où Cosette s'était empressée de poser +une bouteille de vin et un verre. Le marchand qui avait demandé le seau +d'eau était allé lui-même le porter à son cheval. Cosette avait repris +sa place sous la table de cuisine et son tricot. L'homme, qui avait à +peine trempé ses lèvres dans le verre de vin qu'il s'était versé, +considérait l'enfant avec une attention étrange. + +Cosette était laide. Heureuse, elle eût peut-être été jolie. Nous avons +déjà esquissé cette petite figure sombre. Cosette était maigre et blême. +Elle avait près de huit ans, on lui en eût donné à peine six. Ses grands +yeux enfoncés dans une sorte d'ombre profonde étaient presque éteints à +force d'avoir pleuré. Les coins de sa bouche avaient cette courbe de +l'angoisse habituelle, qu'on observe chez les condamnés et chez les +malades désespérés. Ses mains étaient, comme sa mère l'avait deviné, +«perdues d'engelures.» Le feu qui l'éclairait en ce moment faisait +saillir les angles de ses os et rendait sa maigreur affreusement +visible. Comme elle grelottait toujours, elle avait pris l'habitude de +serrer ses deux genoux l'un contre l'autre. Tout son vêtement n'était +qu'un haillon qui eût fait pitié l'été et qui faisait horreur l'hiver. +Elle n'avait sur elle que de la toile trouée; pas un chiffon de laine. +On voyait sa peau çà et là, et l'on y distinguait partout des taches +bleues ou noires qui indiquaient les endroits où la Thénardier l'avait +touchée. Ses jambes nues étaient rouges et grêles. Le creux de ses +clavicules était à faire pleurer. Toute la personne de cette enfant, son +allure, son attitude, le son de sa voix, ses intervalles entre un mot et +l'autre, son regard, son silence, son moindre geste, exprimaient et +traduisaient une seule idée: la crainte. + +La crainte était répandue sur elle; elle en était pour ainsi dire +couverte; la crainte ramenait ses coudes contre ses hanches, retirait +ses talons sous ses jupes, lui faisait tenir le moins de place possible, +ne lui laissait de souffle que le nécessaire, et était devenue ce qu'on +pourrait appeler son habitude de corps, sans variation possible que +d'augmenter. Il y avait au fond de sa prunelle un coin étonné où était +la terreur. + +Cette crainte était telle qu'en arrivant, toute mouillée comme elle +était, Cosette n'avait pas osé s'aller sécher au feu et s'était remise +silencieusement à son travail. L'expression du regard de cette enfant de +huit ans était habituellement si morne et parfois si tragique qu'il +semblait, à de certains moments, qu'elle fût en train de devenir une +idiote ou un démon. + +Jamais, nous l'avons dit, elle n'avait su ce que c'est que prier, jamais +elle n'avait mis le pied dans une église. + +«Est-ce que j'ai le temps?» disait la Thénardier. + +L'homme à la redingote jaune ne quittait pas Cosette des yeux. + +Tout à coup la Thénardier s'écria: + +--À propos! et ce pain? + +Cosette, selon sa coutume toutes les fois que la Thénardier élevait la +voix, sortit bien vite de dessous la table. + +Elle avait complètement oublié ce pain. Elle eut recours à l'expédient +des enfants toujours effrayés. Elle mentit. + +--Madame, le boulanger était fermé. + +--Il fallait cogner. + +--J'ai cogné, madame. + +--Eh bien? + +--Il n'a pas ouvert. + +--Je saurai demain si c'est vrai, dit la Thénardier, et si tu mens, tu +auras une fière danse. En attendant, rends-moi la pièce-quinze-sous. + +Cosette plongea sa main dans la poche de son tablier, et devint verte. +La pièce de quinze sous n'y était plus. + +--Ah çà! dit la Thénardier, m'as-tu entendue? + +Cosette retourna la poche, il n'y avait rien. Qu'est-ce que cet argent +pouvait être devenu? La malheureuse petite ne trouva pas une parole. +Elle était pétrifiée. + +--Est-ce que tu l'as perdue, la pièce-quinze-sous? râla la Thénardier, +ou bien est-ce que tu veux me la voler? + +En même temps elle allongea le bras vers le martinet suspendu à la +cheminée. + +Ce geste redoutable rendit à Cosette la force de crier: + +--Grâce! madame! madame! je ne le ferai plus. + +La Thénardier détacha le martinet. + +Cependant l'homme à la redingote jaune avait fouillé dans le gousset de +son gilet, sans qu'on eût remarqué ce mouvement. D'ailleurs les autres +voyageurs buvaient ou jouaient aux cartes et ne faisaient attention à +rien. + +Cosette se pelotonnait avec angoisse dans l'angle de la cheminée, +tâchant de ramasser et de dérober ses pauvres membres demi-nus. La +Thénardier leva le bras. + +--Pardon, madame, dit l'homme, mais tout à l'heure j'ai vu quelque chose +qui est tombé de la poche du tablier de cette petite et qui a roulé. +C'est peut-être cela. + +En même temps il se baissa et parut chercher à terre un instant. + +--Justement. Voici, reprit-il en se relevant. + +Et il tendit une pièce d'argent à la Thénardier. + +--Oui, c'est cela, dit-elle. + +Ce n'était pas cela, car c'était une pièce de vingt sous, mais la +Thénardier y trouvait du bénéfice. Elle mit la pièce dans sa poche, et +se borna à jeter un regard farouche à l'enfant en disant: + +--Que cela ne t'arrive plus, toujours! + +Cosette rentra dans ce que la Thénardier appelait «sa niche», et son +grand oeil, fixé sur le voyageur inconnu, commença à prendre une +expression qu'il n'avait jamais eue. Ce n'était encore qu'un naïf +étonnement, mais une sorte de confiance stupéfaite s'y mêlait. + +--À propos, voulez-vous souper? demanda la Thénardier au voyageur. + +Il ne répondit pas. Il semblait songer profondément. + +--Qu'est-ce que c'est que cet homme-là? dit-elle entre ses dents. C'est +quelque affreux pauvre. Cela n'a pas le sou pour souper. Me payera-t-il +mon logement seulement? Il est bien heureux tout de même qu'il n'ait pas +eu l'idée de voler l'argent qui était à terre. + +Cependant une porte s'était ouverte et Éponine et Azelma étaient +entrées. + +C'étaient vraiment deux jolies petites filles, plutôt bourgeoises que +paysannes, très charmantes, l'une avec ses tresses châtaines bien +lustrées, l'autre avec ses longues nattes noires tombant derrière le +dos, toutes deux vives, propres, grasses, fraîches et saines à réjouir +le regard. Elles étaient chaudement vêtues, mais avec un tel art +maternel, que l'épaisseur des étoffes n'ôtait rien à la coquetterie de +l'ajustement. L'hiver était prévu sans que le printemps fût effacé. Ces +deux petites dégageaient de la lumière. En outre, elles étaient +régnantes. Dans leur toilette, dans leur gaîté, dans le bruit qu'elles +faisaient, il y avait de la souveraineté. Quand elles entrèrent, la +Thénardier leur dit d'un ton grondeur, qui était plein d'adoration: + +--Ah! vous voilà donc, vous autres! + +Puis, les attirant dans ses genoux l'une après l'autre, lissant leurs +cheveux, renouant leurs rubans, et les lâchant ensuite avec cette douce +façon de secouer qui est propre aux mères, elle s'écria: + +--Sont-elles fagotées! + +Elles vinrent s'asseoir au coin du feu. Elles avaient une poupée +qu'elles tournaient et retournaient sur leurs genoux avec toutes sortes +de gazouillements joyeux. De temps en temps, Cosette levait les yeux de +son tricot, et les regardait jouer d'un air lugubre. + +Éponine et Azelma ne regardaient pas Cosette. C'était pour elles comme +le chien. Ces trois petites filles n'avaient pas vingt-quatre ans à +elles trois, et elles représentaient déjà toute la société des hommes; +d'un côté l'envie, de l'autre le dédain. + +La poupée des soeurs Thénardier était très fanée et très vieille et +toute cassée, mais elle n'en paraissait pas moins admirable à Cosette, +qui de sa vie n'avait eu une poupée, _une vraie poupée_, pour nous +servir d'une expression que tous les enfants comprendront. + +Tout à coup la Thénardier, qui continuait d'aller et de venir dans la +salle, s'aperçut que Cosette avait des distractions et qu'au lieu de +travailler elle s'occupait des petites qui jouaient. + +--Ah! je t'y prends! cria-t-elle. C'est comme cela que tu travailles! Je +vais te faire travailler à coups de martinet, moi. + +L'étranger, sans quitter sa chaise, se tourna vers la Thénardier. + +--Madame, dit-il en souriant d'un air presque craintif, bah! laissez-la +jouer! + +De la part de tout voyageur qui eût mangé une tranche de gigot et bu +deux bouteilles de vin à son souper et qui n'eût pas eu l'air d'_un +affreux pauvre_, un pareil souhait eût été un ordre. Mais qu'un homme +qui avait ce chapeau se permît d'avoir un désir et qu'un homme qui avait +cette redingote se permît d'avoir une volonté, c'est ce que la +Thénardier ne crut pas devoir tolérer. Elle repartit aigrement: + +--Il faut qu'elle travaille, puisqu'elle mange. Je ne la nourris pas à +rien faire. + +--Qu'est-ce qu'elle fait donc? reprit l'étranger de cette voix douce qui +contrastait si étrangement avec ses habits de mendiant et ses épaules de +portefaix. + +La Thénardier daigna répondre: + +--Des bas, s'il vous plaît. Des bas pour mes petites filles qui n'en ont +pas, autant dire, et qui vont tout à l'heure pieds nus. + +L'homme regarda les pauvres pieds rouges de Cosette, et continua: + +--Quand aura-t-elle fini cette paire de bas? + +--Elle en a encore au moins pour trois ou quatre grands jours, la +paresseuse. + +--Et combien peut valoir cette paire de bas, quand elle sera faite? + +La Thénardier lui jeta un coup d'oeil méprisant. + +--Au moins trente sous. + +--La donneriez-vous pour cinq francs? reprit l'homme. + +--Pardieu! s'écria avec un gros rire un routier qui écoutait, cinq +francs? je crois fichtre bien! cinq balles! + +Le Thénardier crut devoir prendre la parole. + +--Oui, monsieur, si c'est votre fantaisie, on vous donnera cette paire +de bas pour cinq francs. Nous ne savons rien refuser aux voyageurs. + +--Il faudrait payer tout de suite, dit la Thénardier avec sa façon brève +et péremptoire. + +--J'achète cette paire de bas, répondit l'homme, et, ajouta-t-il en +tirant de sa poche une pièce de cinq francs qu'il posa sur la table,--je +la paye. + +Puis il se tourna vers Cosette. + +--Maintenant ton travail est à moi. Joue, mon enfant. + +Le routier fut si ému de la pièce de cinq francs, qu'il laissa là son +verre et accourut. + +--C'est pourtant vrai! cria-t-il en l'examinant. Une vraie roue de +derrière! et pas fausse! + +Le Thénardier approcha et mit silencieusement la pièce dans son gousset. + +La Thénardier n'avait rien à répliquer. Elle se mordit les lèvres, et +son visage prit une expression de haine. + +Cependant Cosette tremblait. Elle se risqua à demander: + +--Madame, est-ce que c'est vrai? est-ce que je peux jouer? + +--Joue! dit la Thénardier d'une voix terrible. + +--Merci, madame, dit Cosette. + +Et pendant que sa bouche remerciait la Thénardier, toute sa petite âme +remerciait le voyageur. + +Le Thénardier s'était remis à boire. Sa femme lui dit à l'oreille: + +--Qu'est-ce que ça peut être que cet homme jaune? + +--J'ai vu, répondit souverainement Thénardier, des millionnaires qui +avaient des redingotes comme cela. + +Cosette avait laissé là son tricot, mais elle n'était pas sortie de sa +place. Cosette bougeait toujours le moins possible. Elle avait pris dans +une boîte derrière elle quelques vieux chiffons et son petit sabre de +plomb. + +Éponine et Azelma ne faisaient aucune attention à ce qui se passait. +Elles venaient d'exécuter une opération fort importante; elles s'étaient +emparées du chat. Elles avaient jeté la poupée à terre, et Éponine, qui +était l'aînée, emmaillotait le petit chat, malgré ses miaulements et ses +contorsions, avec une foule de nippes et de guenilles rouges et bleues. +Tout en faisant ce grave et difficile travail, elle disait à sa soeur +dans ce doux et adorable langage des enfants dont la grâce, pareille à +la splendeur de l'aile des papillons, s'en va quand on veut la fixer: + +--Vois-tu, ma soeur, cette poupée-là est plus amusante que l'autre. Elle +remue, elle crie, elle est chaude. Vois-tu, ma soeur, jouons avec. Ce +serait ma petite fille. Je serais une dame. Je viendrais te voir et tu +la regarderais. Peu à peu tu verrais ses moustaches, et cela +t'étonnerait. Et puis tu verrais ses oreilles, et puis tu verrais sa +queue, et cela t'étonnerait. Et tu me dirais: _Ah! mon Dieu_! et je te +dirais: _Oui, madame, c'est une petite fille que j'ai comme ça. Les +petites filles sont comme ça à présent_. + +Azelma écoutait Éponine avec admiration. + +Cependant, les buveurs s'étaient mis à chanter une chanson obscène dont +ils riaient à faire trembler le plafond. Le Thénardier les encourageait +et les accompagnait. + +Comme les oiseaux font un nid avec tout, les enfants font une poupée +avec n'importe quoi. Pendant qu'Éponine et Azelma emmaillotaient le +chat, Cosette de son côté avait emmailloté le sabre. Cela fait, elle +l'avait couché sur ses bras, et elle chantait doucement pour l'endormir. + +La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus +charmants instincts de l'enfance féminine. Soigner, vêtir, parer, +habiller, déshabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, bercer, +dorloter, endormir, se figurer que quelque chose est quelqu'un, tout +l'avenir de la femme est là. Tout en rêvant et tout en jasant, tout en +faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de +petites robes, de petits corsages et de petites brassières, l'enfant +devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande +fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée. + +Une petite fille sans poupée est à peu près aussi malheureuse et tout à +fait aussi impossible qu'une femme sans enfant. + +Cosette s'était donc fait une poupée avec le sabre. + +La Thénardier, elle, s'était rapprochée de l' _homme jaune_. + +--Mon mari a raison, pensait-elle, c'est peut-être monsieur Laffitte. Il +y a des riches si farces! Elle vint s'accouder à sa table. + +--Monsieur... dit-elle. + +À ce mot _monsieur_, l'homme se retourna. La Thénardier ne l'avait +encore appelé que _brave homme_ ou _bonhomme_. + +--Voyez-vous, monsieur, poursuivit-elle en prenant son air douceâtre qui +était encore plus fâcheux à voir que son air féroce, je veux bien que +l'enfant joue, je ne m'y oppose pas, mais c'est bon pour une fois, parce +que vous êtes généreux. Voyez-vous, cela n'a rien. Il faut que cela +travaille. + +--Elle n'est donc pas à vous, cette enfant? demanda l'homme. + +--Oh mon Dieu non, monsieur! c'est une petite pauvre que nous avons +recueillie comme cela, par charité. Une espèce d'enfant imbécile. Elle +doit avoir de l'eau dans la tête. Elle a la tête grosse, comme vous +voyez. Nous faisons pour elle ce que nous pouvons, car nous ne sommes +pas riches. Nous avons beau écrire à son pays, voilà six mois qu'on ne +nous répond plus. Il faut croire que sa mère est morte. + +--Ah! dit l'homme, et il retomba dans sa rêverie. + +--C'était une pas grand'chose que cette mère, ajouta la Thénardier. Elle +abandonnait son enfant. + +Pendant toute cette conversation, Cosette, comme si un instinct l'eût +avertie qu'on parlait d'elle, n'avait pas quitté des yeux la Thénardier. +Elle écoutait vaguement. Elle entendait çà et là quelques mots. + +Cependant les buveurs, tous ivres aux trois quarts, répétaient leur +refrain immonde avec un redoublement de gaîté. C'était une gaillardise +de haut goût où étaient mêlés la Vierge et l'enfant Jésus. La Thénardier +était allée prendre sa part des éclats de rire. Cosette, sous la table, +regardait le feu qui se réverbérait dans son oeil fixe; elle s'était +remise à bercer l'espèce de maillot qu'elle avait fait, et, tout en le +berçant, elle chantait à voix basse: «Ma mère est morte! ma mère est +morte! ma mère est morte!» + +Sur de nouvelles insistances de l'hôtesse, l'homme jaune, «le +millionnaire», consentit enfin à souper. + +--Que veut monsieur? + +--Du pain et du fromage, dit l'homme. + +--Décidément c'est un gueux, pensa la Thénardier. + +Les ivrognes chantaient toujours leur chanson, et l'enfant, sous la +table, chantait aussi la sienne. + +Tout à coup Cosette s'interrompit. Elle venait de se retourner et +d'apercevoir la poupée des petites Thénardier qu'elles avaient quittée +pour le chat et laissée à terre à quelques pas de la table de cuisine. + +Alors elle laissa tomber le sabre emmailloté qui ne lui suffisait qu'à +demi, puis elle promena lentement ses yeux autour de la salle. La +Thénardier parlait bas à son mari, et comptait de la monnaie, Ponine et +Zelma jouaient avec le chat, les voyageurs mangeaient, ou buvaient, ou +chantaient, aucun regard n'était fixé sur elle. Elle n'avait pas un +moment à perdre. Elle sortit de dessous la table en rampant sur ses +genoux et sur ses mains, s'assura encore une fois qu'on ne la guettait +pas, puis se glissa vivement jusqu'à la poupée, et la saisit. Un instant +après elle était à sa place, assise, immobile, tournée seulement de +manière à faire de l'ombre sur la poupée qu'elle tenait dans ses bras. +Ce bonheur de jouer avec une poupée était tellement rare pour elle qu'il +avait toute la violence d'une volupté. + +Personne ne l'avait vue, excepté le voyageur, qui mangeait lentement son +maigre souper. + +Cette joie dura près d'un quart d'heure. + +Mais, quelque précaution que prit Cosette, elle ne s'apercevait pas +qu'un des pieds de la poupée--_passait_,--et que le feu de la cheminée +l'éclairait très vivement. Ce pied rose et lumineux qui sortait de +l'ombre frappa subitement le regard d'Azelma qui dit à Éponine:--Tiens! +ma soeur! + +Les deux petites filles s'arrêtèrent, stupéfaites. Cosette avait osé +prendre la poupée! + +Éponine se leva, et, sans lâcher le chat, alla vers sa mère et se mit à +la tirer par sa jupe. + +--Mais laisse-moi donc! dit la mère. Qu'est-ce que tu me veux? + +--Mère, dit l'enfant, regarde donc! + +Et elle désignait du doigt Cosette. + +Cosette, elle, tout entière aux extases de la possession, ne voyait et +n'entendait plus rien. + +Le visage de la Thénardier prit cette expression particulière qui se +compose du terrible mêlé aux riens de la vie et qui a fait nommer ces +sortes de femmes: mégères. + +Cette fois, l'orgueil blessé exaspérait encore sa colère. Cosette avait +franchi tous les intervalles, Cosette avait attenté à la poupée de «ces +demoiselles». + +Une czarine qui verrait un moujik essayer le grand cordon bleu de son +impérial fils n'aurait pas une autre figure. + +Elle cria d'une voix que l'indignation enrouait. + +--Cosette! + +Cosette tressaillit comme si la terre eût tremblé sous elle. Elle se +retourna. + +--Cosette, répéta la Thénardier. + +Cosette prit la poupée et la posa doucement à terre avec une sorte de +vénération mêlée de désespoir. Alors, sans la quitter des yeux, elle +joignit les mains, et, ce qui est effrayant à dire dans un enfant de cet +âge, elle se les tordit; puis, ce que n'avait pu lui arracher aucune des +émotions de la journée, ni la course dans le bois, ni la pesanteur du +seau d'eau, ni la perte de l'argent, ni la vue du martinet, ni même la +sombre parole qu'elle avait entendu dire à la Thénardier,--elle pleura. +Elle éclata en sanglots. + +Cependant le voyageur s'était levé. + +--Qu'est-ce donc? dit-il à la Thénardier. + +--Vous ne voyez pas? dit la Thénardier en montrant du doigt le corps du +délit qui gisait aux pieds de Cosette. + +--Hé bien, quoi? reprit l'homme. + +--Cette gueuse, répondit la Thénardier, s'est permis de toucher à la +poupée des enfants! + +--Tout ce bruit pour cela! dit l'homme. Eh bien, quand elle jouerait +avec cette poupée? + +--Elle y a touché avec ses mains sales! poursuivit la Thénardier, avec +ses affreuses mains! + +Ici Cosette redoubla ses sanglots. + +--Te tairas-tu? cria la Thénardier. + +L'homme alla droit à la porte de la rue, l'ouvrit et sortit. + +Dès qu'il fut sorti, la Thénardier profita de son absence pour allonger +sous la table à Cosette un grand coup de pied qui fit jeter à l'enfant +les hauts cris. + +La porte se rouvrit, l'homme reparut, il portait dans ses deux mains la +poupée fabuleuse dont nous avons parlé, et que tous les marmots du +village contemplaient depuis le matin, et il la posa debout devant +Cosette en disant: + +--Tiens, c'est pour toi. + +Il faut croire que, depuis plus d'une heure qu'il était là, au milieu de +sa rêverie, il avait confusément remarqué cette boutique de bimbeloterie +éclairée de lampions et de chandelles si splendidement qu'on +l'apercevait à travers la vitre du cabaret comme une illumination. + +Cosette leva les yeux, elle avait vu venir l'homme à elle avec cette +poupée comme elle eût vu venir le soleil, elle entendit ces paroles +inouïes: _c'est pour toi_, elle le regarda, elle regarda la poupée, puis +elle recula lentement, et s'alla cacher tout au fond sous la table dans +le coin du mur. + +Elle ne pleurait plus, elle ne criait plus, elle avait l'air de ne plus +oser respirer. + +La Thénardier, Éponine, Azelma étaient autant de statues. Les buveurs +eux-mêmes s'étaient arrêtés. Il s'était fait un silence solennel dans +tout le cabaret. + +La Thénardier, pétrifiée et muette, recommençait ses conjectures: +--Qu'est-ce que c'est que ce vieux? est-ce un pauvre? est-ce un +millionnaire? C'est peut-être les deux, c'est-à-dire un voleur. + +La face du mari Thénardier offrit cette ride expressive qui accentue la +figure humaine chaque fois que l'instinct dominant y apparent avec toute +sa puissance bestiale. Le gargotier considérait tour à tour la poupée et +le voyageur; il semblait flairer cet homme comme il eût flairé un sac +d'argent. Cela ne dura que le temps d'un éclair. Il s'approcha de sa +femme et lui dit bas: + +--Cette machine coûte au moins trente francs. Pas de bêtises. À plat +ventre devant l'homme. + +Les natures grossières ont cela de commun avec les natures naïves +qu'elles n'ont pas de transitions.--Eh bien, Cosette, dit la Thénardier +d'une voix qui voulait être douce et qui était toute composée de ce miel +aigre des méchantes femmes, est-ce que tu ne prends pas ta poupée? + +Cosette se hasarda à sortir de son trou. + +--Ma petite Cosette, reprit la Thénardier d'un air caressant, monsieur +te donne une poupée. Prends-la. Elle est à toi. + +Cosette considérait la poupée merveilleuse avec une sorte de terreur. +Son visage était encore inondé de larmes, mais ses yeux commençaient à +s'emplir, comme le ciel au crépuscule du matin, des rayonnements +étranges de la joie. Ce qu'elle éprouvait en ce moment-là était un peu +pareil à ce qu'elle eût ressenti si on lui eût dit brusquement: _Petite, +vous êtes la reine de France_. + +Il lui semblait que si elle touchait à cette poupée, le tonnerre en +sortirait. + +Ce qui était vrai jusqu'à un certain point, car elle se disait que la +Thénardier gronderait, et la battrait. + +Pourtant l'attraction l'emporta. Elle finit par s'approcher, et murmura +timidement en se tournant vers la Thénardier: + +--Est-ce que je peux, madame? + +Aucune expression ne saurait rendre cet air à la fois désespéré, +épouvanté et ravi. + +--Pardi! fit la Thénardier, c'est à toi. Puisque monsieur te la donne. + +--Vrai, monsieur? reprit Cosette, est-ce que c'est vrai? c'est à moi, la +dame? + +L'étranger paraissait avoir les yeux pleins de larmes. Il semblait être +à ce point d'émotion où l'on ne parle pas pour ne pas pleurer. Il fit un +signe de tête à Cosette, et mit la main de «la dame» dans sa petite +main. + +Cosette retira vivement sa main, comme si celle de _la dame_ la brûlait, +et se mit à regarder le pavé. Nous sommes forcé d'ajouter qu'en cet +instant-là elle tirait la langue d'une façon démesurée. Tout à coup elle +se retourna et saisit la poupée avec emportement. + +--Je l'appellerai Catherine, dit-elle. + +Ce fut un moment bizarre que celui où les haillons de Cosette +rencontrèrent et étreignirent les rubans et les fraîches mousselines +roses de la poupée. + +--Madame, reprit-elle, est-ce que je peux la mettre sur une chaise? + +--Oui, mon enfant, répondit la Thénardier. + +Maintenant c'étaient Éponine et Azelma qui regardaient Cosette avec +envie. + +Cosette posa Catherine sur une chaise, puis s'assit à terre devant elle, +et demeura immobile, sans dire un mot dans l'attitude de la +contemplation. + +--Joue donc, Cosette, dit l'étranger. + +--Oh! je joue, répondit l'enfant. Cet étranger, cet inconnu qui avait +l'air d'une visite que la providence faisait à Cosette, était en ce +moment-là ce que la Thénardier haïssait le plus au monde. Pourtant il +fallait se contraindre. C'était plus d'émotions qu'elle n'en pouvait +supporter, si habituée qu'elle fût à la dissimulation par la copie +qu'elle tâchait de faire de son mari dans toutes ses actions. Elle se +hâta d'envoyer ses filles coucher, puis elle demanda à l'homme jaune _la +permission_ d'y envoyer aussi Cosette, _qui a bien fatigué aujourd'hui_, +ajouta-t-elle d'un air maternel. Cosette s'alla coucher emportant +Catherine entre ses bras. + +La Thénardier allait de temps en temps à l'autre bout de la salle où +était son homme, _pour se soulager l'âme_, disait-elle. Elle échangeait +avec son mari quelques paroles d'autant plus furieuses qu'elle n'osait +les dire haut: + +--Vieille bête! qu'est-ce qu'il a donc dans le ventre? Venir nous +déranger ici! vouloir que ce petit monstre joue! lui donner des poupées! +donner des poupées de quarante francs à une chienne que je donnerais moi +pour quarante sous! Encore un peu il lui dirait votre majesté comme à la +duchesse de Berry! Y a-t-il du bon sens? il est donc enragé, ce vieux +mystérieux-là? + +--Pourquoi? C'est tout simple, répliquait le Thénardier. Si ça l'amuse! +Toi, ça t'amuse que la petite travaille, lui, ça l'amuse qu'elle joue. +Il est dans son droit. Un voyageur, ça fait ce que ça veut quand ça +paye. Si ce vieux est un philanthrope, qu'est-ce que ça te fait? Si +c'est un imbécile, ça ne te regarde pas. De quoi te mêles-tu, puisqu'il +a de l'argent? + +Langage de maître et raisonnement d'aubergiste qui n'admettaient ni l'un +ni l'autre la réplique. + +L'homme s'était accoudé sur la table et avait repris son attitude de +rêverie. Tous les autres voyageurs, marchands et rouliers, s'étaient un +peu éloignés et ne chantaient plus. Ils le considéraient à distance avec +une sorte de crainte respectueuse. Ce particulier si pauvrement vêtu, +qui tirait de sa poche les roues de derrière avec tant d'aisance et qui +prodiguait des poupées gigantesques à de petites souillons en sabots, +était certainement un bonhomme magnifique et redoutable. + +Plusieurs heures s'écoulèrent. La messe de minuit était dite, le +réveillon était fini, les buveurs s'en étaient allés, le cabaret était +fermé, la salle basse était déserte, le feu s'était éteint, l'étranger +était toujours à la même place et dans la même posture. De temps en +temps il changeait le coude sur lequel il s'appuyait. Voilà tout. Mais +il n'avait pas dit un mot depuis que Cosette n'était plus là. + +Les Thénardier seuls, par convenance et par curiosité, étaient restés +dans la salle.--Est-ce qu'il va passer la nuit comme ça? grommelait la +Thénardier. Comme deux heures du matin sonnaient, elle se déclara +vaincue et dit à son mari:--Je vais me coucher. Fais-en ce que tu +voudras.--Le mari s'assit à une table dans un coin, alluma une chandelle +et se mit à lire le _Courrier français_. + +Une bonne heure se passa ainsi. Le digne aubergiste avait lu au moins +trois fois le _Courrier français_, depuis la date du numéro jusqu'au nom +de l'imprimeur. L'étranger ne bougeait pas. + +Le Thénardier remua, toussa, cracha, se moucha, fit craquer sa chaise. +Aucun mouvement de l'homme.--Est-ce qu'il dort? pensa +Thénardier.--L'homme ne dormait pas, mais rien ne pouvait l'éveiller. + +Enfin Thénardier ôta son bonnet, s'approcha doucement, et s'aventura à +dire: + +--Est-ce que monsieur ne va pas reposer? + +_Ne va pas se coucher_ lui eût semblé excessif et familier. _Reposer_ +sentait le luxe et était du respect. Ces mots-là ont la propriété +mystérieuse et admirable de gonfler le lendemain matin le chiffre de la +carte à payer. Une chambre où l'on _couche_ coûte vingt sous; une +chambre où l'on _repose_ coûte vingt francs. + +--Tiens! dit l'étranger, vous avez raison. Où est votre écurie? + +--Monsieur, fit le Thénardier avec un sourire, je vais conduire +monsieur. + +Il prit la chandelle, l'homme prit son paquet et son bâton, et +Thénardier le mena dans une chambre au premier qui était d'une rare +splendeur, toute meublée en acajou avec un lit-bateau et des rideaux de +calicot rouge. + +--Qu'est-ce que c'est que cela? dit le voyageur. + +--C'est notre propre chambre de noce, dit l'aubergiste. Nous en habitons +une autre, mon épouse et moi. On n'entre ici que trois ou quatre fois +dans l'année. + +--J'aurais autant aimé l'écurie, dit l'homme brusquement. + +Le Thénardier n'eut pas l'air d'entendre cette réflexion peu obligeante. + +Il alluma deux bougies de cire toutes neuves qui figuraient sur la +cheminée. Un assez bon feu flambait dans l'âtre. + +Il y avait sur cette cheminée, sous un bocal, une coiffure de femme en +fils d'argent et en fleurs d'oranger. + +--Et ceci, qu'est-ce que c'est? reprit l'étranger.--Monsieur, dit le +Thénardier, c'est le chapeau de mariée de ma femme. + +Le voyageur regarda l'objet d'un regard qui semblait dire: _il y a donc +eu un moment où ce monstre a été une vierge_! + +Du reste le Thénardier mentait. Quand il avait pris à bail cette bicoque +pour en faire une gargote, il avait trouvé cette chambre ainsi garnie, +et avait acheté ces meubles et brocanté ces fleurs d'oranger, jugeant +que cela ferait une ombre gracieuse sur «son épouse», et qu'il en +résulterait pour sa maison ce que les Anglais appellent de la +respectabilité. + +Quand le voyageur se retourna, l'hôte avait disparu. Le Thénardier +s'était éclipsé discrètement, sans oser dire bonsoir, ne voulant pas +traiter avec une cordialité irrespectueuse un homme qu'il se proposait +d'écorcher royalement le lendemain matin. + +L'aubergiste se retira dans sa chambre. Sa femme était couchée, mais +elle ne dormait pas. Quand elle entendit le pas de son mari, elle se +tourna et lui dit: + +--Tu sais que je flanque demain Cosette à la porte. + +Le Thénardier répondit froidement: + +--Comme tu y vas! + +Ils n'échangèrent pas d'autres paroles, et quelques minutes après leur +chandelle était éteinte. + +De son côté le voyageur avait déposé dans un coin son bâton et son +paquet. L'hôte parti, il s'assit sur un fauteuil et resta quelque temps +pensif. Puis il ôta ses souliers, prit une des deux bougies, souffla +l'autre, poussa la porte et sortit de la chambre, regardant autour de +lui comme quelqu'un qui cherche. Il traversa un corridor et parvint à +l'escalier. Là il entendit un petit bruit très doux qui ressemblait à +une respiration d'enfant. Il se laissa conduire par ce bruit et arriva à +une espèce d'enfoncement triangulaire pratiqué sous l'escalier ou pour +mieux dire formé par l'escalier même. Cet enfoncement n'était autre +chose que le dessous des marches. Là, parmi toutes sortes de vieux +paniers et de vieux tessons, dans la poussière et dans les toiles +d'araignées, il y avait un lit; si l'on peut appeler lit une paillasse +trouée jusqu'à montrer la paille et une couverture trouée jusqu'à +laisser voir la paillasse. Point de draps. Cela était posé à terre sur +le carreau. Dans ce lit Cosette dormait. + +L'homme s'approcha, et la considéra. + +Cosette dormait profondément. Elle était toute habillée. L'hiver elle ne +se déshabillait pas pour avoir moins froid. + +Elle tenait serrée contre elle la poupée dont les grands yeux ouverts +brillaient dans l'obscurité. De temps en temps elle poussait un grand +soupir comme si elle allait se réveiller, et elle étreignait la poupée +dans ses bras presque convulsivement. Il n'y avait à côté de son lit +qu'un de ses sabots. + +Une porte ouverte près du galetas de Cosette laissait voir une assez +grande chambre sombre. L'étranger y pénétra. Au fond, à travers une +porte vitrée, on apercevait deux petits lits jumeaux très blancs. +C'étaient ceux d'Azelma et d'Éponine. Derrière ces lits disparaissait à +demi un berceau d'osier sans rideaux où dormait le petit garçon qui +avait crié toute la soirée. + +L'étranger conjectura que cette chambre communiquait avec celle des +époux Thénardier. Il allait se retirer quand son regard rencontra la +cheminée; une de ces vastes cheminées d'auberge où il y a toujours un si +petit feu, quand il y a du feu, et qui sont si froides à voir. Dans +celle-là il n'y avait pas de feu, il n'y avait pas même de cendre; ce +qui y était attira pourtant l'attention du voyageur. C'étaient deux +petits souliers d'enfant de forme coquette et de grandeur inégale; le +voyageur se rappela la gracieuse et immémoriale coutume des enfants qui +déposent leur chaussure dans la cheminée le jour de Noël pour y attendre +dans les ténèbres quelque étincelant cadeau de leur bonne fée. Éponine +et Azelma n'avaient eu garde d'y manquer, et elles avaient mis chacune +un de leurs souliers dans la cheminée. + +Le voyageur se pencha. + +La fée, c'est-à-dire la mère, avait déjà fait sa visite, et l'on voyait +reluire dans chaque soulier une belle pièce de dix sous toute neuve. + +L'homme se relevait et allait s'en aller lorsqu'il aperçut au fond, à +l'écart, dans le coin le plus obscur de l'âtre, un autre objet. Il +regarda, et reconnut un sabot, un affreux sabot du bois le plus +grossier, à demi brisé, et tout couvert de cendre et de boue desséchée. +C'était le sabot de Cosette. Cosette, avec cette touchante confiance des +enfants qui peut être trompée toujours sans se décourager jamais, avait +mis, elle aussi, son sabot dans la cheminée. + +C'est une chose sublime et douce que l'espérance dans un enfant qui n'a +jamais connu que le désespoir. + +Il n'y avait rien dans ce sabot. + +L'étranger fouilla dans son gilet, se courba, et mit dans le sabot de +Cosette un louis d'or. + +Puis il regagna sa chambre à pas de loup. + + + + +Chapitre IX + +Thénardier à la manoeuvre + + +Le lendemain matin, deux heures au moins avant le jour, le mari +Thénardier, attablé près d'une chandelle dans la salle basse du cabaret, +une plume à la main, composait la carte du voyageur à la redingote +jaune. + +La femme debout, à demi courbée sur lui, le suivait des yeux. Ils +n'échangeaient pas une parole. C'était, d'un côté, une méditation +profonde, de l'autre, cette admiration religieuse avec laquelle on +regarde naître et s'épanouir une merveille de l'esprit humain. On +entendait un bruit dans la maison; c'était l'Alouette qui balayait +l'escalier. + +Après un bon quart d'heure et quelques ratures, le Thénardier produisit +ce chef-d'oeuvre. + +Note du Monsieur du No 1. + +Souper Fr. 3 +Chambre Fr. 10 +Bougie Fr. 5 +Feu Fr. 4 +Service Fr. 1 +---------------- +Total Fr. 23 + +Service était écrit _servisse_. + +--Vingt-trois francs! s'écria la femme avec un enthousiasme mêlé de +quelque hésitation. + +Comme tous les grands artistes, le Thénardier n'était pas content. +--Peuh! fit-il. + +C'était l'accent de Castlereagh rédigeant au congrès de Vienne la carte +à payer de la France. + +--Monsieur Thénardier, tu as raison, il doit bien cela, murmura la femme +qui songeait à la poupée donnée à Cosette en présence de ses filles, +c'est juste, mais c'est trop. Il ne voudra pas payer. + +Le Thénardier fit son rire froid, et dit: + +--Il payera. + +Ce rire était la signification suprême de la certitude et de l'autorité. +Ce qui était dit ainsi devait être. La femme n'insista point. Elle se +mit à ranger les tables; le mari marchait de long en large dans la +salle. Un moment après il ajouta: + +--Je dois bien quinze cents francs, moi! + +Il alla s'asseoir au coin de la cheminée, méditant, les pieds sur les +cendres chaudes. + +--Ah çà! reprit la femme, tu n'oublies pas que je flanque Cosette à la +porte aujourd'hui? Ce monstre! elle me mange le coeur avec sa poupée! +J'aimerais mieux épouser Louis XVIII que de la garder un jour de plus à +la maison. + +Le Thénardier alluma sa pipe et répondit entre deux bouffées. + +--Tu remettras la carte à l'homme. + +Puis il sortit. + +Il était à peine hors de la salle que le voyageur y entra. + +Le Thénardier reparut sur-le-champ derrière lui et demeura immobile dans +la porte entre-bâillée, visible seulement pour sa femme. + +L'homme jaune portait à la main son bâton et son paquet. + +--Levé si tôt! dit la Thénardier, est-ce que monsieur nous quitte déjà? + +Tout en parlant ainsi, elle tournait d'un air embarrassé la carte dans +ses mains et y faisait des plis avec ses ongles. Son visage dur offrait +une nuance qui ne lui était pas habituelle, la timidité et le scrupule. + +Présenter une pareille note à un homme qui avait si parfaitement l'air +d'«un pauvre», cela lui paraissait malaisé. + +Le voyageur semblait préoccupé et distrait. Il répondit: + +--Oui, madame. Je m'en vais. + +--Monsieur, reprit-elle, n'avait donc pas d'affaires à Montfermeil? + +--Non. Je passe par ici. Voilà tout. Madame, ajouta-t-il, qu'est-ce que +je dois? + +La Thénardier, sans répondre, lui tendit la carte pliée. + +L'homme déplia le papier, le regarda, mais son attention était +visiblement ailleurs. + +--Madame, reprit-il, faites-vous de bonnes affaires dans ce Montfermeil? + +--Comme cela, monsieur, répondit la Thénardier stupéfaite de ne point +voir d'autre explosion. + +Elle poursuivit d'un accent élégiaque et lamentable: + +--Oh! monsieur, les temps sont bien durs! et puis nous avons si peu de +bourgeois dans nos endroits! C'est tout petit monde, voyez-vous. Si nous +n'avions pas par-ci par-là des voyageurs généreux et riches comme +monsieur! Nous avons tant de charges. Tenez, cette petite nous coûte les +yeux de la tête. + +--Quelle petite? + +--Eh bien, la petite, vous savez! Cosette! l'Alouette, comme on dit dans +le pays! + +--Ah! dit l'homme. + +Elle continua: + +--Sont-ils bêtes, ces paysans, avec leurs sobriquets! elle a plutôt +l'air d'une chauve-souris que d'une alouette. Voyez-vous, monsieur, nous +ne demandons pas la charité, mais nous ne pouvons pas la faire. Nous ne +gagnons rien, et nous avons gros à payer. La patente, les impositions, +les portes et fenêtres, les centimes! Monsieur sait que le gouvernement +demande un argent terrible! Et puis j'ai mes filles, moi. Je n'ai pas +besoin de nourrir l'enfant des autres. L'homme reprit, de cette voix +qu'il s'efforçait de rendre indifférente et dans laquelle il y avait un +tremblement: + +--Et si l'on vous en débarrassait? + +--De qui? de la Cosette? + +--Oui. + +La face rouge et violente de la gargotière s'illumina d'un +épanouissement hideux. + +--Ah, monsieur! mon bon monsieur! prenez-la, gardez-la, emmenez-la, +emportez-la, sucrez-la, truffez-la, buvez-la, mangez-la, et soyez béni +de la bonne sainte Vierge et de tous les saints du paradis! + +--C'est dit. + +--Vrai? vous l'emmenez? + +--Je l'emmène. + +--Tout de suite? + +--Tout de suite. Appelez l'enfant. + +--Cosette! cria la Thénardier. + +--En attendant, poursuivit l'homme, je vais toujours vous payer ma +dépense. Combien est-ce? + +Il jeta un coup d'oeil sur la carte et ne put réprimer un mouvement de +surprise: + +--Vingt-trois francs! + +Il regarda la gargotière et répéta: + +--Vingt-trois francs? + +Il y avait dans la prononciation de ces deux mots ainsi répétés l'accent +qui sépare le point d'exclamation du point d'interrogation. + +La Thénardier avait eu le temps de se préparer au choc. Elle répondit +avec assurance: + +--Dame oui, monsieur! c'est vingt-trois francs. + +L'étranger posa cinq pièces de cinq francs sur la table. + +--Allez chercher la petite, dit-il. + +En ce moment, le Thénardier s'avança au milieu de la salle et dit: + +--Monsieur doit vingt-six sous. + +--Vingt-six sous! s'écria la femme. + +--Vingt sous pour la chambre, reprit le Thénardier froidement, et six +sous pour le souper. Quant à la petite, j'ai besoin d'en causer un peu +avec monsieur. Laisse-nous, ma femme. La Thénardier eut un de ces +éblouissements que donnent les éclairs imprévus du talent. Elle sentit +que le grand acteur entrait en scène, ne répliqua pas un mot, et sortit. + +Dès qu'ils furent seuls, le Thénardier offrit une chaise au voyageur. Le +voyageur s'assit; le Thénardier resta debout, et son visage prit une +singulière expression de bonhomie et de simplicité. + +--Monsieur, dit-il, tenez, je vais vous dire. C'est que je l'adore, moi, +cette enfant. + +L'étranger le regarda fixement. + +--Quelle enfant? + +Thénardier continua: + +--Comme c'est drôle! on s'attache. Qu'est-ce que c'est que tout cet +argent-là? reprenez donc vos pièces de cent sous. C'est une enfant que +j'adore. + +--Qui ça? demanda l'étranger. + +--Hé, notre petite Cosette! ne voulez-vous pas nous l'emmener? Eh bien, +je parle franchement, vrai comme vous êtes un honnête homme, je ne peux +pas y consentir. Elle me ferait faute, cette enfant. J'ai vu ça tout +petit. C'est vrai qu'elle nous coûte de l'argent, c'est vrai qu'elle a +des défauts, c'est vrai que nous ne sommes pas riches, c'est vrai que +j'ai payé plus de quatre cents francs en drogues rien que pour une de +ses maladies! Mais il faut bien faire quelque chose pour le bon Dieu. Ça +n'a ni père ni mère, je l'ai élevée. J'ai du pain pour elle et pour moi. +Au fait j'y tiens, à cette enfant. Vous comprenez, on se prend +d'affection; je suis une bonne bête, moi; je ne raisonne pas; je l'aime, +cette petite; ma femme est vive, mais elle l'aime aussi. Voyez-vous, +c'est comme notre enfant. J'ai besoin que ça babille dans la maison. + +L'étranger le regardait toujours fixement. Il continua: + +--Pardon, excuse, monsieur, mais on ne donne point son enfant comme ça à +un passant. Pas vrai que j'ai raison? Après cela, je ne dis pas, vous +êtes riche, vous avez l'air d'un bien brave homme, si c'était pour son +bonheur? Mais il faudrait savoir. Vous comprenez? Une supposition que je +la laisserais aller et que je me sacrifierais, je voudrais savoir où +elle va, je ne voudrais pas la perdre de vue, je voudrais savoir chez +qui elle est, pour l'aller voir de temps en temps, qu'elle sache que son +bon père nourricier est là, qu'il veille sur elle. Enfin il y a des +choses qui ne sont pas possibles. Je ne sais seulement pas votre nom? +Vous l'emmèneriez, je dirais: _eh bien, l'Alouette? Où donc a-t-elle +passé_? Il faudrait au moins voir quelque méchant chiffon de papier, un +petit bout de passeport, quoi! + +L'étranger, sans cesser de le regarder de ce regard qui va, pour ainsi +dire, jusqu'au fond de la conscience, lui répondit d'un accent grave et +ferme: + +--Monsieur Thénardier, on n'a pas de passeport pour venir à cinq lieues +de Paris. Si j'emmène Cosette, je l'emmènerai, voilà tout. Vous ne +saurez pas mon nom, vous ne saurez pas ma demeure, vous ne saurez pas où +elle sera, et mon intention est qu'elle ne vous revoie de sa vie. Je +casse le fil qu'elle a au pied, et elle s'en va. Cela vous convient-il? +Oui ou non. + +De même que les démons et les génies reconnaissaient à de certains +signes la présence d'un dieu supérieur, le Thénardier comprit qu'il +avait affaire à quelqu'un de très fort. Ce fut comme une intuition; il +comprit cela avec sa promptitude nette et sagace. La veille, tout en +buvant avec les rouliers, tout en fumant, tout en chantant des +gaudrioles, il avait passé la soirée à observer l'étranger, le guettant +comme un chat et l'étudiant comme un mathématicien. Il l'avait à la fois +épié pour son propre compte, pour le plaisir et par instinct, et +espionné comme s'il eût été payé pour cela. Pas un geste, pas un +mouvement de l'homme à la capote jaune ne lui était échappé. Avant même +que l'inconnu manifestât si clairement son intérêt pour Cosette, le +Thénardier l'avait deviné. Il avait surpris les regards profonds de ce +vieux qui revenaient toujours à l'enfant. Pourquoi cet intérêt? +Qu'était-ce que cet homme? Pourquoi, avec tant d'argent dans sa bourse, +ce costume si misérable? Questions qu'il se posait sans pouvoir les +résoudre et qui l'irritaient. Il y avait songé toute la nuit. Ce ne +pouvait être le père de Cosette. Était-ce quelque grand-père? Alors +pourquoi ne pas se faire connaître tout de suite? Quand on a un droit, +on le montre. Cet homme évidemment n'avait pas de droit sur Cosette. +Alors qu'était-ce? Le Thénardier se perdait en suppositions. Il +entrevoyait tout, et ne voyait rien. Quoi qu'il en fût, en entamant la +conversation avec l'homme, sûr qu'il y avait un secret dans tout cela, +sûr que l'homme était intéressé à rester dans l'ombre, il se sentait +fort; à la réponse nette et ferme de l'étranger, quand il vit que ce +personnage mystérieux était mystérieux si simplement, il se sentit +faible. Il ne s'attendait à rien de pareil. Ce fut la déroute de ses +conjectures. Il rallia ses idées. Il pesa tout cela en une seconde. Le +Thénardier était un de ces hommes qui jugent d'un coup d'oeil une +situation. Il estima que c'était le moment de marcher droit et vite. Il +fit comme les grands capitaines à cet instant décisif qu'ils savent +seuls reconnaître, il démasqua brusquement sa batterie. + +--Monsieur, dit-il, il me faut quinze cents francs. + +L'étranger prit dans sa poche de côté un vieux portefeuille en cuir +noir, l'ouvrit et en tira trois billets de banque qu'il posa sur la +table. Puis il appuya son large pouce sur ces billets, et dit au +gargotier: + +--Faites venir Cosette. Pendant que ceci se passait, que faisait +Cosette? + +Cosette, en s'éveillant, avait couru à son sabot. Elle y avait trouvé la +pièce d'or. Ce n'était pas un napoléon, c'était une de ces pièces de +vingt francs toutes neuves de la restauration sur l'effigie desquelles +la petite queue prussienne avait remplacé la couronne de laurier. +Cosette fut éblouie. Sa destinée commençait à l'enivrer. Elle ne savait +pas ce que c'était qu'une pièce d'or, elle n'en avait jamais vu, elle la +cacha bien vite dans sa poche comme si elle l'avait volée. Cependant +elle sentait que cela était bien à elle, elle devinait d'où ce don lui +venait, mais elle éprouvait une sorte de joie pleine de peur. Elle était +contente; elle était surtout stupéfaite. Ces choses si magnifiques et si +jolies ne lui paraissaient pas réelles. La poupée lui faisait peur, la +pièce d'or lui faisait peur. Elle tremblait vaguement devant ces +magnificences. L'étranger seul ne lui faisait pas peur. Au contraire, il +la rassurait. Depuis la veille, à travers ses étonnements, à travers son +sommeil, elle songeait dans son petit esprit d'enfant à cet homme qui +avait l'air vieux et pauvre et si triste, et qui était si riche et si +bon. Depuis qu'elle avait rencontré ce bonhomme dans le bois, tout était +comme changé pour elle. Cosette, moins heureuse que la moindre +hirondelle du ciel, n'avait jamais su ce que c'est que de se réfugier à +l'ombre de sa mère et sous une aile. Depuis cinq ans, c'est-à-dire aussi +loin que pouvaient remonter ses souvenirs, la pauvre enfant frissonnait +et grelottait. Elle avait toujours été toute nue sous la bise aigre du +malheur, maintenant il lui semblait qu'elle était vêtue. Autrefois son +âme avait froid, maintenant elle avait chaud. Elle n'avait plus autant +de crainte de la Thénardier. Elle n'était plus seule; il y avait +quelqu'un là. + +Elle s'était mise bien vite à sa besogne de tous les matins. Ce louis, +qu'elle avait sur elle, dans ce même gousset de son tablier d'où la +pièce de quinze sous était tombée la veille, lui donnait des +distractions. Elle n'osait pas y toucher, mais elle passait des cinq +minutes à le contempler, il faut le dire, en tirant la langue. Tout en +balayant l'escalier, elle s'arrêtait, et restait là, immobile, oubliant +le balai et l'univers entier, occupée à regarder cette étoile briller au +fond de sa poche. + +Ce fut dans une de ces contemplations que la Thénardier la rejoignit. + +Sur l'ordre de son mari, elle l'était allée chercher. Chose inouïe, elle +ne lui donna pas une tape et ne lui dit pas une injure. + +--Cosette, dit-elle presque doucement, viens tout de suite. + +Un instant après, Cosette entrait dans la salle basse. + +L'étranger prit le paquet qu'il avait apporté et le dénoua. Ce paquet +contenait une petite robe de laine, un tablier, une brassière de +futaine, un jupon, un fichu, des bas de laine, des souliers, un vêtement +complet pour une fille de huit ans. Tout cela était noir. + +--Mon enfant, dit l'homme, prends ceci et va t'habiller bien vite. + +Le jour paraissait lorsque ceux des habitants de Montfermeil qui +commençaient à ouvrir leurs portes virent passer dans la rue de Paris un +bonhomme pauvrement vêtu donnant la main à une petite fille tout en +deuil qui portait une grande poupée rose dans ses bras. Ils se +dirigeaient du côté de Livry. + +C'étaient notre homme et Cosette. + +Personne ne connaissait l'homme; comme Cosette n'était plus en +guenilles, beaucoup ne la reconnurent pas. + +Cosette s'en allait. Avec qui? elle l'ignorait. Où? elle ne savait. Tout +ce qu'elle comprenait, c'est qu'elle laissait derrière elle la gargote +Thénardier. Personne n'avait songé à lui dire adieu, ni elle à dire +adieu à personne. Elle sortait de cette maison haïe et haïssant. + +Pauvre doux être dont le coeur n'avait jusqu'à cette heure été que +comprimé! + +Cosette marchait gravement, ouvrant ses grands yeux et considérant le +ciel. Elle avait mis son louis dans la poche de son tablier neuf. De +temps en temps elle se penchait et lui jetait un coup d'oeil, puis elle +regardait le bonhomme. Elle sentait quelque chose comme si elle était +près du bon Dieu. + + + + +Chapitre X + +Qui cherche le mieux peut trouver le pire + + +La Thénardier, selon son habitude, avait laissé faire son mari. Elle +s'attendait à de grands événements. Quand l'homme et Cosette furent +partis, le Thénardier laissa s'écouler un grand quart d'heure, puis il +la prit à part et lui montra les quinze cents francs. + +--Que ça! dit-elle. + +C'était la première fois, depuis le commencement de leur ménage, qu'elle +osait critiquer un acte du maître. + +Le coup porta. + +--Au fait, tu as raison, dit-il, je suis un imbécile. Donne-moi mon +chapeau. + +Il plia les trois billets de banque, les enfonça dans sa poche et sortit +en toute hâte, mais il se trompa et prit d'abord à droite. Quelques +voisines auxquelles il s'informa le remirent sur la trace, l'Alouette et +l'homme avaient été vus allant dans la direction de Livry. Il suivit +cette indication, marchant à grands pas et monologuant. + +--Cet homme est évidemment un million habillé en jaune, et moi je suis +un animal. Il a d'abord donné vingt sous, puis cinq francs, puis +cinquante francs, puis quinze cents francs, toujours aussi facilement. +Il aurait donné quinze mille francs. Mais je vais le rattraper. + +Et puis ce paquet d'habits préparés d'avance pour la petite, tout cela +était singulier; il y avait bien des mystères là-dessous. On ne lâche +pas des mystères quand on les tient. Les secrets des riches sont des +éponges pleines d'or; il faut savoir les presser. Toutes ces pensées lui +tourbillonnaient dans le cerveau. + +--Je suis un animal, disait-il. + +Quand on est sorti de Montfermeil et qu'on a atteint le coude que fait +la route qui va à Livry, on la voit se développer devant soi très loin +sur le plateau. Parvenu là, il calcula qu'il devait apercevoir l'homme +et la petite. Il regarda aussi loin que sa vue put s'étendre, et ne vit +rien. Il s'informa encore. Cependant il perdait du temps. Des passants +lui dirent que l'homme et l'enfant qu'il cherchait s'étaient acheminés +vers les bois du côté de Gagny. Il se hâta dans cette direction. + +Ils avaient de l'avance sur lui, mais un enfant marche lentement, et lui +il allait vite. Et puis le pays lui était bien connu. + +Tout à coup il s'arrêta et se frappa le front comme un homme qui a +oublié l'essentiel, et qui est prêt à revenir sur ses pas. + +--J'aurais dû prendre mon fusil! se dit-il. + +Thénardier était une de ces natures doubles qui passent quelquefois au +milieu de nous à notre insu et qui disparaissent sans qu'on les ait +connues parce que la destinée n'en a montré qu'un côté. Le sort de +beaucoup d'hommes est de vivre ainsi à demi submergés. Dans une +situation calme et plate, Thénardier avait tout ce qu'il fallait pour +faire--nous ne disons pas pour être--ce qu'on est convenu d'appeler un +honnête commerçant, un bon bourgeois. En même temps, certaines +circonstances étant données, certaines secousses venant à soulever sa +nature de dessous, il avait tout ce qu'il fallait pour être un scélérat. +C'était un boutiquier dans lequel il y avait du monstre. Satan devait +par moments s'accroupir dans quelque coin du bouge où vivait Thénardier +et rêver devant ce chef-d'oeuvre hideux. Après une hésitation d'un +instant: + +--Bah! pensa-t-il, ils auraient le temps d'échapper! + +Et il continua son chemin, allant devant lui rapidement, et presque d'un +air de certitude, avec la sagacité du renard flairant une compagnie de +perdrix. + +En effet, quand il eut dépassé les étangs et traversé obliquement la +grande clairière qui est à droite de l'avenue de Bellevue, comme il +arrivait à cette allée de gazon qui fait presque le tour de la colline +et qui recouvre la voûte de l'ancien canal des eaux de l'abbaye de +Chelles, il aperçut au-dessus d'une broussaille un chapeau sur lequel il +avait déjà échafaudé bien des conjectures. C'était le chapeau de +l'homme. La broussaille était basse. Le Thénardier reconnut que l'homme +et Cosette étaient assis là. On ne voyait pas l'enfant à cause de sa +petitesse, mais on apercevait la tête de la poupée. + +Le Thénardier ne se trompait pas. L'homme s'était assis là pour laisser +un peu reposer Cosette. Le gargotier tourna la broussaille et apparut +brusquement aux regards de ceux qu'il cherchait. + +--Pardon excuse, monsieur, dit-il tout essoufflé, mais voici vos quinze +cents francs. + +En parlant ainsi, il tendait à l'étranger les trois billets de banque. + +L'homme leva les yeux. + +--Qu'est-ce que cela signifie? + +Le Thénardier répondit respectueusement: + +--Monsieur, cela signifie que je reprends Cosette. + +Cosette frissonna et se serra contre le bonhomme. + +Lui, il répondit en regardant le Thénardier dans le fond des yeux et en +espaçant toutes les syllabes. + +--Vous re-pre-nez Cosette? + +--Oui, monsieur, je la reprends. Je vais vous dire. J'ai réfléchi. Au +fait, je n'ai pas le droit de vous la donner. Je suis un honnête homme, +voyez-vous. Cette petite n'est pas à moi, elle est à sa mère. C'est sa +mère qui me l'a confiée, je ne puis la remettre qu'à sa mère. Vous me +direz: _Mais la mère est morte_. Bon. En ce cas je ne puis rendre +l'enfant qu'à une personne qui m'apporterait un écrit signé de la mère +comme quoi je dois remettre l'enfant à cette personne-là. Cela est +clair. + +L'homme, sans répondre, fouilla dans sa poche et le Thénardier vit +reparaître le portefeuille aux billets de banque. + +Le gargotier eut un frémissement de joie. + +--Bon! pensa-t-il, tenons-nous. Il va me corrompre! + +Avant d'ouvrir le portefeuille, le voyageur jeta un coup d'oeil autour +de lui. Le lieu était absolument désert. Il n'y avait pas une âme dans +le bois ni dans la vallée. L'homme ouvrit le portefeuille et en tira, +non la poignée de billets de banque qu'attendait Thénardier, mais un +simple petit papier qu'il développa et présenta tout ouvert à +l'aubergiste en disant: + +--Vous avez raison. Lisez. + +Le Thénardier prit le papier, et lut: + + _«Montreuil-sur-Mer, le 25 mars 1823_ + +«Monsieur Thénardier, Vous remettrez Cosette à la personne. On vous +payera toutes les petites choses. J'ai l'honneur de vous saluer avec +considération. + + «Fantine.» + +--Vous connaissez cette signature? reprit l'homme. + +C'était bien la signature de Fantine. Le Thénardier la reconnut. + +Il n'y avait rien à répliquer. Il sentit deux violents dépits, le dépit +de renoncer à la corruption qu'il espérait, et le dépit d'être battu. +L'homme ajouta: + +--Vous pouvez garder ce papier pour votre décharge. + +Le Thénardier se replia en bon ordre. + +--Cette signature est assez bien imitée, grommela-t-il entre ses dents. +Enfin, soit! + +Puis il essaya un effort désespéré. + +--Monsieur, dit-il, c'est bon. Puisque vous êtes la personne. Mais il +faut me payer «toutes les petites choses». On me doit gros. L'homme se +dressa debout, et dit en époussetant avec des chiquenaudes sa manche +râpée où il y avait de la poussière. + +--Monsieur Thénardier, en janvier la mère comptait qu'elle vous devait +cent vingt francs; vous lui avez envoyé en février un mémoire de cinq +cents francs; vous avez reçu trois cents francs fin février et trois +cents francs au commencement de mars. Il s'est écoulé depuis lors neuf +mois à quinze francs, prix convenu, cela fait cent trente-cinq francs. +Vous aviez reçu cent francs de trop. Reste trente-cinq francs qu'on vous +doit. Je viens de vous donner quinze cents francs. + +Le Thénardier éprouva ce qu'éprouve le loup au moment où il se sent +mordu et saisi par la mâchoire d'acier du piège. + +--Quel est ce diable d'homme? pensa-t-il. + +Il fit ce que fait le loup. Il donna une secousse. L'audace lui avait +déjà réussi une fois. + +--Monsieur-dont-je-ne-sais-pas-le-nom, dit-il résolument et mettant +cette fois les façons respectueuses de côté, je reprendrai Cosette ou +vous me donnerez mille écus. + +L'étranger dit tranquillement. + +--Viens, Cosette. + +Il prit Cosette de la main gauche, et de la droite il ramassa son bâton +qui était à terre. + +Le Thénardier remarqua l'énormité de la trique et la solitude du lieu. + +L'homme s'enfonça dans le bois avec l'enfant, laissant le gargotier +immobile et interdit. + +Pendant qu'ils s'éloignaient, le Thénardier considérait ses larges +épaules un peu voûtées et ses gros poings. + +Puis ses yeux, revenant à lui-même, retombaient sur ses bras chétifs et +sur ses mains maigres. + +--Il faut que je sois vraiment bien bête, pensait-il, de n'avoir pas +pris mon fusil, puisque j'allais à la chasse! + +Cependant l'aubergiste ne lâcha pas prise. + +--Je veux savoir où il ira, dit-il. + +Et il se mit à les suivre à distance. Il lui restait deux choses dans +les mains, une ironie, le chiffon de papier signé _Fantine_, et une +consolation, les quinze cents francs. + +L'homme emmenait Cosette dans la direction de Livry et de Bondy. Il +marchait lentement, la tête baissée, dans une attitude de réflexion et +de tristesse. L'hiver avait fait le bois à claire-voie, si bien que le +Thénardier ne les perdait pas de vue, tout en restant assez loin. De +temps en temps l'homme se retournait et regardait si on ne le suivait +pas. Tout à coup il aperçut Thénardier. Il entra brusquement avec +Cosette dans un taillis où ils pouvaient tous deux disparaître. + +--Diantre! dit le Thénardier. + +Et il doubla le pas. + +L'épaisseur du fourré l'avait forcé de se rapprocher d'eux. Quand +l'homme fut au plus épais, il se retourna. Thénardier eut beau se cacher +dans les branches; il ne put faire que l'homme ne le vît pas. L'homme +lui jeta un coup d'oeil inquiet, puis hocha la tête et reprit sa route. +L'aubergiste se remit à le suivre. Ils firent ainsi deux ou trois cents +pas. Tout à coup l'homme se retourna encore. Il aperçut l'aubergiste. +Cette fois il le regarda d'un air si sombre que le Thénardier jugea +«inutile» d'aller plus loin. Thénardier rebroussa chemin. + + + + +Chapitre XI + +Le numéro 9430 reparaît et Cosette le gagne à la loterie + + +Jean Valjean n'était pas mort. + +En tombant à la mer, ou plutôt en s'y jetant, il était, comme on l'a vu, +sans fers. Il nagea entre deux eaux jusque sous un navire au mouillage, +auquel était amarrée une embarcation. Il trouva moyen de se cacher dans +cette embarcation jusqu'au soir. À la nuit, il se jeta de nouveau à la +nage, et atteignit la côte à peu de distance du cap Brun. Là, comme ce +n'était pas l'argent qui lui manquait, il put se procurer des vêtements. +Une guinguette aux environs de Balaguier était alors le vestiaire des +forçats évadés, spécialité lucrative. Puis, Jean Valjean, comme tous ces +tristes fugitifs qui tâchent de dépister le guet de la loi et la +fatalité sociale, suivit un itinéraire obscur et ondulant. Il trouva un +premier asile aux Pradeaux, près Beausset. Ensuite il se dirigea vers le +Grand-Villard, près Briançon, dans les Hautes-Alpes. Fuite tâtonnante et +inquiète, chemin de taupe dont les embranchements sont inconnus. On a +pu, plus tard, retrouver quelque trace de son passage dans l'Ain sur le +territoire de Civrieux, dans les Pyrénées, à Accons au lieu dit la +Grange-de-Doumecq, près du hameau de Chavailles, et dans les environs de +Périgueux, à Brunies, canton de la Chapelle-Gonaguet. Il gagna Paris. On +vient de le voir à Montfermeil. + +Son premier soin, en arrivant à Paris, avait été d'acheter des habits de +deuil pour une petite fille de sept à huit ans, puis de se procurer un +logement. Cela fait, il s'était rendu à Montfermeil. + +On se souvient que déjà, lors de sa précédente évasion, il y avait fait, +ou dans les environs, un voyage mystérieux dont la justice avait eu +quelque lueur. + +Du reste on le croyait mort, et cela épaississait l'obscurité qui +s'était faite sur lui. À Paris, il lui tomba sous la main un des +journaux qui enregistraient le fait. Il se sentit rassuré et presque en +paix comme s'il était réellement mort. + +Le soir même du jour où Jean Valjean avait tiré Cosette des griffes des +Thénardier, il rentrait dans Paris. Il y rentrait à la nuit tombante, +avec l'enfant, par la barrière de Monceaux. Là il monta dans un +cabriolet qui le conduisit à l'esplanade de l'Observatoire. Il y +descendit, paya le cocher, prit Cosette par la main, et tous deux, dans +la nuit noire, par les rues désertes qui avoisinent l'Ourcine et la +Glacière, se dirigèrent vers le boulevard de l'Hôpital. + +La journée avait été étrange et remplie d'émotions pour Cosette; on +avait mangé derrière des haies du pain et du fromage achetés dans des +gargotes isolées, on avait souvent changé de voiture, on avait fait des +bouts de chemin à pied, elle ne se plaignait pas, mais elle était +fatiguée, et Jean Valjean s'en aperçut à sa main qu'elle tirait +davantage en marchant. Il la prit sur son dos; Cosette, sans lâcher +Catherine, posa sa tête sur l'épaule de Jean Valjean, et s'y endormit. + + + + +Livre quatrième--La masure Gorbeau + + + + +Chapitre I + +Maître Gorbeau + + +Il y a quarante ans, le promeneur solitaire qui s'aventurait dans les +pays perdus de la Salpêtrière, et qui montait par le boulevard jusque +vers la barrière d'Italie, arrivait à des endroits où l'on eût pu dire +que Paris disparaissait. Ce n'était pas la solitude, il y avait des +passants; ce n'était pas la campagne, il y avait des maisons et des +rues; ce n'était pas une ville, les rues avaient des ornières comme les +grandes routes et l'herbe y poussait; ce n'était pas un village, les +maisons étaient trop hautes. Qu'était-ce donc? C'était un lieu habité où +il n'y avait personne, c'était un lieu désert où il y avait quelqu'un; +c'était un boulevard de la grande ville, une rue de Paris, plus farouche +la nuit qu'une forêt, plus morne le jour qu'un cimetière. + +C'était le vieux quartier du Marché-aux-Chevaux. + +Ce promeneur, s'il se risquait au delà des quatre murs caducs de ce +Marché-aux-Chevaux, s'il consentait même à dépasser la rue du +Petit-Banquier, après avoir laissé à sa droite un courtil gardé par de +hautes murailles, puis un pré où se dressaient des meules de tan +pareilles à des huttes de castors gigantesques, puis un enclos encombré +de bois de charpente avec des tas de souches, de sciures et de copeaux +en haut desquels aboyait un gros chien, puis un long mur bas tout en +ruine, avec une petite porte noire et en deuil, chargé de mousses qui +s'emplissaient de fleurs au printemps, puis, au plus désert, une +affreuse bâtisse décrépite sur laquelle on lisait en grosses lettres: +DEFENSE D'AFFICHER, ce promeneur hasardeux atteignait l'angle de la rue +des Vignes-Saint-Marcel, latitudes peu connues. Là, près d'une usine et +entre deux murs de jardins, on voyait en ce temps-là une masure qui, au +premier coup d'oeil, semblait petite comme une chaumière et qui en +réalité était grande comme une cathédrale. Elle se présentait sur la +voie publique de côté, par le pignon; de là son exiguïté apparente. +Presque toute la maison était cachée. On n'en apercevait que la porte et +une fenêtre. + +Cette masure n'avait qu'un étage. + +En l'examinant, le détail qui frappait d'abord, c'est que cette porte +n'avait jamais pu être que la porte d'un bouge, tandis que cette +croisée, si elle eût été coupée dans la pierre de taille au lieu de +l'être dans le moellon, aurait pu être la croisée d'un hôtel. + +La porte n'était autre chose qu'un assemblage de planches vermoulues +grossièrement reliées par des traverses pareilles à des bûches mal +équarries. Elle s'ouvrait immédiatement sur un roide escalier à hautes +marches, boueux, plâtreux, poudreux, de la même largeur qu'elle, qu'on +voyait de la rue monter droit comme une échelle et disparaître dans +l'ombre entre deux murs. Le haut de la baie informe que battait cette +porte était masqué d'une volige étroite au milieu de laquelle on avait +scié un jour triangulaire, tout ensemble lucarne et vasistas quand la +porte était fermée. Sur le dedans de la porte un pinceau trempé dans +l'encre avait tracé en deux coups de poing le chiffre 52, et au-dessus +de la volige le même pinceau avait barbouillé le numéro 50; de sorte +qu'on hésitait. Où est-on? Le dessus de la porte dit: au numéro 50; le +dedans réplique: non, au numéro 52. On ne sait quels chiffons couleur de +poussière pendaient comme des draperies au vasistas triangulaire. + +La fenêtre était large, suffisamment élevée, garnie de persiennes et de +châssis à grands carreaux; seulement ces grands carreaux avaient des +blessures variées, à la fois cachées et trahies par un ingénieux bandage +en papier, et les persiennes, disloquées et descellées, menaçaient +plutôt les passants qu'elles ne gardaient les habitants. Les abat-jour +horizontaux y manquaient çà et là et étaient naïvement remplacés par des +planches clouées perpendiculairement; si bien que la chose commençait en +persienne et finissait en volet. + +Cette porte qui avait l'air immonde et cette fenêtre qui avait l'air +honnête, quoique délabrée, ainsi vues sur la même maison, faisaient +l'effet de deux mendiants dépareillés qui iraient ensemble et +marcheraient côte à côte avec deux mines différentes sous les mêmes +haillons, l'un ayant toujours été un gueux, l'autre ayant été un +gentilhomme. + +L'escalier menait à un corps de bâtiment très vaste qui ressemblait à un +hangar dont on aurait fait une maison. Ce bâtiment avait pour tube +intestinal un long corridor sur lequel s'ouvraient, à droite et à +gauche, des espèces de compartiments de dimensions variées, à la rigueur +logeables et plutôt semblables à des échoppes qu'à des cellules. Ces +chambres prenaient jour sur des terrains vagues des environs. Tout cela +était obscur, fâcheux, blafard, mélancolique, sépulcral; traversé, selon +que les fentes étaient dans le toit ou dans la porte, par des rayons +froids ou par des bises glacées. Une particularité intéressante et +pittoresque de ce genre d'habitation, c'est l'énormité des araignées. + +À gauche de la porte d'entrée, sur le boulevard, à hauteur d'homme, une +lucarne qu'on avait murée faisait une niche carrée pleine de pierres que +les enfants y jetaient en passant. + +Une partie de ce bâtiment a été dernièrement démolie. Ce qui en reste +aujourd'hui peut encore faire juger de ce qu'il a été. Le tout, dans son +ensemble, n'a guère plus d'une centaine d'années. Cent ans, c'est la +jeunesse d'une église et la vieillesse d'une maison. Il semble que le +logis de l'homme participe de sa brièveté et le logis de Dieu de son +éternité. + +Les facteurs de la poste appelaient cette masure le numéro 50-52; mais +elle était connue dans le quartier sous le nom de maison Gorbeau. Disons +d'où lui venait cette appellation. + +Les collecteurs de petits faits, qui se font des herbiers d'anecdotes et +qui piquent dans leur mémoire les dates fugaces avec une épingle, savent +qu'il y avait à Paris, au siècle dernier, vers 1770, deux procureurs au +Châtelet, appelés, l'un Corbeau, l'autre Renard. Deux noms prévus par La +Fontaine. L'occasion était trop belle pour que la basoche n'en fît point +gorge chaude. Tout de suite la parodie courut, en vers quelque peu +boiteux, les galeries du Palais: + + _Maître Corbeau, sur un dossier perché,_ + _Tenait dans son bec une saisie exécutoire;_ + _Maître Renard, par l'odeur alléché,_ + _Lui fit à peu près cette histoire:_ + _Hé bonjour! etc._ + +Les deux honnêtes praticiens, gênés par les quolibets et contrariés dans +leur port de tête par les éclats de rire qui les suivaient, résolurent +de se débarrasser de leurs noms et prirent le parti de s'adresser au +roi. La requête fut présentée à Louis XV le jour même où le nonce du +pape, d'un côté, et le cardinal de La Roche-Aymon, de l'autre, +dévotement agenouillés tous les deux, chaussèrent, en présence de sa +majesté, chacun d'une pantoufle les deux pieds nus de madame Du Barry +sortant du lit. Le roi, qui riait, continua de rire, passa gaîment des +deux évêques aux deux procureurs, et fit à ces robins grâce de leurs +noms, ou à peu près. Il fut permis, de par le roi, à maître Corbeau +d'ajouter une queue à son initiale et de se nommer Gorbeau; maître +Renard fut moins heureux, il ne put obtenir que de mettre un P devant +son R et de s'appeler Prenard; si bien que le deuxième nom n'était guère +moins ressemblant que le premier. + +Or, selon la tradition locale, ce maître Gorbeau avait été propriétaire +de la bâtisse numérotée 50-52 boulevard de l'Hôpital. Il était même +l'auteur de la fenêtre monumentale. De là à cette masure le nom de +maison Gorbeau. + +Vis-à-vis le numéro 50-52 se dresse, parmi les plantations du boulevard, +un grand orme aux trois quarts mort; presque en face s'ouvre la rue de +la barrière des Gobelins, rue alors sans maisons, non pavée, plantée +d'arbres mal venus, verte ou fangeuse selon la saison, qui allait +aboutir carrément au mur d'enceinte de Paris. Une odeur de couperose +sort par bouffées des toits d'une fabrique voisine. + +La barrière était tout près. En 1823, le mur d'enceinte existait encore. + +Cette barrière elle-même jetait dans l'esprit des figures funestes. +C'était le chemin de Bicêtre. C'est par là que, sous l'Empire et la +Restauration, rentraient à Paris les condamnés à mort le jour de leur +exécution. C'est là que fut commis vers 1829 ce mystérieux assassinat +dit «de la barrière de Fontainebleau» dont la justice n'a pu découvrir +les auteurs, problème funèbre qui n'a pas été éclairci, énigme +effroyable qui n'a pas été ouverte. Faites quelques pas, vous trouvez +cette fatale rue Croulebarbe où Ulbach poignarda la chevrière d'Ivry au +bruit du tonnerre, comme dans un mélodrame. Quelques pas encore, et vous +arrivez aux abominables ormes étêtés de la barrière Saint-Jacques, cet +expédient des philanthropes cachant l'échafaud, cette mesquine et +honteuse place de Grève d'une société boutiquière et bourgeoise, qui a +reculé devant la peine de mort, n'osant ni l'abolir avec grandeur, ni la +maintenir avec autorité. + +Il y a trente-sept ans, en laissant à part cette place Saint-Jacques qui +était comme prédestinée et qui a toujours été horrible, le point le plus +morne peut-être de tout ce morne boulevard était l'endroit, si peu +attrayant encore aujourd'hui, où l'on rencontrait la masure 50-52. + +Les maisons bourgeoises n'ont commencé à poindre là que vingt-cinq ans +plus tard. Le lieu était morose. Aux idées funèbres qui vous y +saisissaient, on se sentait entre la Salpêtrière dont on entrevoyait le +dôme et Bicêtre dont on touchait la barrière; c'est-à-dire entre la +folie de la femme et la folie de l'homme. Si loin que la vue pût +s'étendre, on n'apercevait que les abattoirs, le mur d'enceinte et +quelques rares façades d'usines, pareilles à des casernes ou à des +monastères; partout des baraques et des plâtras, de vieux murs noirs +comme des linceuls, des murs neufs blancs comme des suaires; partout des +rangées d'arbres parallèles, des bâtisses tirées au cordeau, des +constructions plates, de longues lignes froides, et la tristesse lugubre +des angles droits. Pas un accident de terrain, pas un caprice +d'architecture, pas un pli. C'était un ensemble glacial, régulier, +hideux. Rien ne serre le coeur comme la symétrie. C'est que la symétrie, +c'est l'ennui, et l'ennui est le fond même du deuil. Le désespoir +bâille. On peut rêver quelque chose de plus terrible qu'un enfer où l'on +souffre, c'est un enfer où l'on s'ennuierait. Si cet enfer existait, ce +morceau du boulevard de l'Hôpital en eût pu être l'avenue. + +Cependant, à la nuit tombante, au moment où la clarté s'en va, l'hiver +surtout, à l'heure où la bise crépusculaire arrache aux ormes leurs +dernières feuilles rousses, quand l'ombre est profonde et sans étoiles, +ou quand la lune et le vent font des trous dans les nuages, ce boulevard +devenait tout à coup effrayant. Les lignes droites s'enfonçaient et se +perdaient dans les ténèbres comme des tronçons de l'infini. Le passant +ne pouvait s'empêcher de songer aux innombrables traditions patibulaires +du lieu. La solitude de cet endroit où il s'était commis tant de crimes +avait quelque chose d'affreux. On croyait pressentir des pièges dans +cette obscurité, toutes les formes confuses de l'ombre paraissaient +suspectes, et les longs creux carrés qu'on apercevait entre chaque arbre +semblaient des fosses. Le jour, c'était laid; le soir, c'était lugubre; +la nuit, c'était sinistre. + +L'été, au crépuscule, on voyait çà et là quelques vieilles femmes, +assises au pied des ormes sur des bancs moisis par les pluies. Ces +bonnes vieilles mendiaient volontiers. + +Du reste ce quartier, qui avait plutôt l'air suranné qu'antique, tendait +dès lors à se transformer. Dès cette époque, qui voulait le voir devait +se hâter. Chaque jour quelque détail de cet ensemble s'en allait. +Aujourd'hui, et depuis vingt ans, l'embarcadère du chemin de fer +d'Orléans est là, à côté du vieux faubourg, et le travaille. Partout où +l'on place, sur la lisière d'une capitale, l'embarcadère d'un chemin de +fer, c'est la mort d'un faubourg et la naissance d'une ville. Il semble +qu'autour de ces grands centres du mouvement des peuples, au roulement +de ces puissantes machines, au souffle de ces monstrueux chevaux de la +civilisation qui mangent du charbon et vomissent du feu, la terre pleine +de germes tremble et s'ouvre pour engloutir les anciennes demeures des +hommes et laisser sortir les nouvelles. Les vieilles maisons croulent, +les maisons neuves montent. + +Depuis que la gare du railway d'Orléans a envahi les terrains de la +Salpêtrière, les antiques rues étroites qui avoisinent les fossés +Saint-Victor et le Jardin des Plantes s'ébranlent, violemment traversées +trois ou quatre fois chaque jour par ces courants de diligences, de +fiacres et d'omnibus qui, dans un temps donné, refoulent les maisons à +droite et à gauche; car il y a des choses bizarres à énoncer qui sont +rigoureusement exactes, et de même qu'il est vrai de dire que dans les +grandes villes le soleil fait végéter et croître les façades des maisons +au midi, il est certain que le passage fréquent des voitures élargit les +rues. Les symptômes d'une vie nouvelle sont évidents. Dans ce vieux +quartier provincial, aux recoins les plus sauvages, le pavé se montre, +les trottoirs commencent à ramper et à s'allonger, même là où il n'y a +pas encore de passants. Un matin, matin mémorable, en juillet 1845, on y +vit tout à coup fumer les marmites noires du bitume; ce jour-là on put +dire que la civilisation était arrivée rue de Lourcine et que Paris +était entré dans le faubourg Saint-Marceau. + + + + +Chapitre II + +Nid pour hibou et fauvette + + +Ce fut devant cette masure Gorbeau que Jean Valjean s'arrêta. Comme les +oiseaux fauves, il avait choisi le lieu le plus désert pour y faire son +nid. + +Il fouilla dans son gilet, y prit une sorte de passe-partout, ouvrit la +porte, entra, puis la referma avec soin, et monta l'escalier, portant +toujours Cosette. + +Au haut de l'escalier, il tira de sa poche une autre clef avec laquelle +il ouvrit une autre porte. La chambre où il entra et qu'il referma +sur-le-champ était une espèce de galetas assez spacieux meublé d'un +matelas posé à terre, d'une table et de quelques chaises. Un poêle +allumé et dont on voyait la braise était dans un coin. Le réverbère du +boulevard éclairait vaguement cet intérieur pauvre. Au fond il y avait +un cabinet avec un lit de sangle. Jean Valjean porta l'enfant sur ce lit +et l'y déposa sans qu'elle s'éveillât. + +Il battit le briquet, et alluma une chandelle; tout cela était préparé +d'avance sur la table; et, comme il l'avait fait la veille, il se mit à +considérer Cosette d'un regard plein d'extase où l'expression de la +bonté et de l'attendrissement allait presque jusqu'à l'égarement. La +petite fille, avec cette confiance tranquille qui n'appartient qu'à +l'extrême force et qu'à l'extrême faiblesse, s'était endormie sans +savoir avec qui elle était, et continuait de dormir sans savoir où elle +était. + +Jean Valjean se courba et baisa la main de cette enfant. + +Neuf mois auparavant il baisait la main de la mère qui, elle aussi, +venait de s'endormir. + +Le même sentiment douloureux, religieux, poignant, lui remplissait le +coeur. + +Il s'agenouilla près du lit de Cosette. + +Il faisait grand jour que l'enfant dormait encore. Un rayon pâle du +soleil de décembre traversait la croisée du galetas et traînait sur le +plafond de longs filandres d'ombre et de lumière. Tout à coup une +charrette de cartier, lourdement chargée, qui passait sur la chaussée du +boulevard, ébranla la baraque comme un roulement d'orage et la fit +trembler du haut en bas. + +--Oui, madame! cria Cosette réveillée en sursaut, voilà! voilà! + +Et elle se jeta à bas du lit, les paupières encore à demi fermées par la +pesanteur du sommeil, étendant le bras vers l'angle du mur. + +--Ah! mon Dieu! mon balai! dit-elle. + +Elle ouvrit tout à fait les yeux, et vit le visage souriant de Jean +Valjean. + +--Ah! tiens, c'est vrai! dit l'enfant. Bonjour, monsieur. + +Les enfants acceptent tout de suite et familièrement la joie et le +bonheur, étant eux-mêmes naturellement bonheur et joie. + +Cosette aperçut Catherine au pied de son lit, et s'en empara, et, tout +en jouant, elle faisait cent questions à Jean Valjean.--Où elle était? +Si c'était grand, Paris? Si madame Thénardier était bien loin? Si elle +ne reviendrait pas? etc., etc. Tout à coup elle s'écria:--Comme c'est +joli ici! C'était un affreux taudis; mais elle se sentait libre. + +--Faut-il que je balaye? reprit-elle enfin. + +--Joue, dit Jean Valjean. + +La journée se passa ainsi. Cosette, sans s'inquiéter de rien comprendre, +était inexprimablement heureuse entre cette poupée et ce bonhomme. + + + + +Chapitre III + +Deux malheurs mêlés font du bonheur + + +Le lendemain au point du jour, Jean Valjean était encore près du lit de +Cosette. Il attendit là, immobile, et il la regarda se réveiller. + +Quelque chose de nouveau lui entrait dans l'âme. + +Jean Valjean n'avait jamais rien aimé. Depuis vingt-cinq ans il était +seul au monde. Il n'avait jamais été père, amant, mari, ami. Au bagne il +était mauvais, sombre, chaste, ignorant et farouche. Le coeur de ce +vieux forçat était plein de virginités. Sa soeur et les enfants de sa +soeur ne lui avaient laissé qu'un souvenir vague et lointain qui avait +fini par s'évanouir presque entièrement. Il avait fait tous ses efforts +pour les retrouver, et, n'ayant pu les retrouver, il les avait oubliés. +La nature humaine est ainsi faite. Les autres émotions tendres de sa +jeunesse, s'il en avait, étaient tombées dans un abîme. + +Quand il vit Cosette, quand il l'eut prise, emportée et délivrée, il +sentit se remuer ses entrailles. Tout ce qu'il y avait de passionné et +d'affectueux en lui s'éveilla et se précipita vers cet enfant. Il allait +près du lit où elle dormait, et il y tremblait de joie; il éprouvait des +épreintes comme une mère et il ne savait ce que c'était; car c'est une +chose bien obscure et bien douce que ce grand et étrange mouvement d'un +coeur qui se met à aimer. + +Pauvre vieux coeur tout neuf! + +Seulement, comme il avait cinquante-cinq ans et que Cosette en avait +huit, tout ce qu'il aurait pu avoir d'amour dans toute sa vie se fondit +en une sorte de lueur ineffable. + +C'était la deuxième apparition blanche qu'il rencontrait. L'évêque avait +fait lever à son horizon l'aube de la vertu; Cosette y faisait lever +l'aube de l'amour. + +Les premiers jours s'écoulèrent dans cet éblouissement. + +De son côté, Cosette, elle aussi, devenait autre, à son insu, pauvre +petit être! Elle était si petite quand sa mère l'avait quittée qu'elle +ne s'en souvenait plus. Comme tous les enfants, pareils aux jeunes +pousses de la vigne qui s'accrochent à tout, elle avait essayé d'aimer. +Elle n'y avait pu réussir. Tous l'avaient repoussée, les Thénardier, +leurs enfants, d'autres enfants. Elle avait aimé le chien, qui était +mort. Après quoi, rien n'avait voulu d'elle, ni personne. Chose lugubre +à dire, et que nous avons déjà indiquée, à huit ans elle avait le coeur +froid. Ce n'était pas sa faute, ce n'était point la faculté d'aimer qui +lui manquait; hélas! c'était la possibilité. Aussi, dès le premier jour, +tout ce qui sentait et songeait en elle se mit à aimer ce bonhomme. Elle +éprouvait ce qu'elle n'avait jamais ressenti, une sensation +d'épanouissement. + +Le bonhomme ne lui faisait même plus l'effet d'être vieux, ni d'être +pauvre. Elle trouvait Jean Valjean beau, de même qu'elle trouvait le +taudis joli. + +Ce sont là des effets d'aurore, d'enfance, de jeunesse, de joie. La +nouveauté de la terre et de la vie y est pour quelque chose. Rien n'est +charmant comme le reflet colorant du bonheur sur le grenier. Nous avons +tous ainsi dans notre passé un galetas bleu. + +La nature, cinquante ans d'intervalle, avaient mis une séparation +profonde entre Jean Valjean et Cosette; cette séparation, la destinée la +combla. La destinée unit brusquement et fiança avec son irrésistible +puissance ces deux existences déracinées, différentes par l'âge, +semblables par le deuil. L'une en effet complétait l'autre. L'instinct +de Cosette cherchait un père comme l'instinct de Jean Valjean cherchait +un enfant. Se rencontrer, ce fut se trouver. Au moment mystérieux où +leurs deux mains se touchèrent, elles se soudèrent. Quand ces deux âmes +s'aperçurent, elles se reconnurent comme étant le besoin l'une de +l'autre et s'embrassèrent étroitement. + +En prenant les mots dans leur sens le plus compréhensif et le plus +absolu, on pourrait dire que, séparés de tout par des murs de tombe, +Jean Valjean était le Veuf comme Cosette était l'Orpheline. Cette +situation fit que Jean Valjean devint d'une façon céleste le père de +Cosette. + +Et, en vérité, l'impression mystérieuse produite à Cosette, au fond du +bois de Chelles, par la main de Jean Valjean saisissant la sienne dans +l'obscurité, n'était pas une illusion, mais une réalité. L'entrée de cet +homme dans la destinée de cet enfant avait été l'arrivée de Dieu. + +Du reste, Jean Valjean avait bien choisi son asile. Il était là dans une +sécurité qui pouvait sembler entière. + +La chambre à cabinet qu'il occupait avec Cosette était celle dont la +fenêtre donnait sur le boulevard. Cette fenêtre étant unique dans la +maison, aucun regard de voisin n'était à craindre, pas plus de côté +qu'en face. + +Le rez-de-chaussée du numéro 50-52, espèce d'appentis délabré, servait +de remise à des maraîchers, et n'avait aucune communication avec le +premier. Il en était séparé par le plancher qui n'avait ni trappe ni +escalier et qui était comme le diaphragme de la masure. Le premier étage +contenait, comme nous l'avons dit, plusieurs chambres et quelques +greniers, dont un seulement était occupé par une vieille femme qui +faisait le ménage de Jean Valjean. Tout le reste était inhabité. + +C'était cette vieille femme, ornée du nom de principale locataire et en +réalité chargée des fonctions de portière, qui lui avait loué ce logis +dans la journée de Noël. Il s'était donné à elle pour un rentier ruiné +par les bons d'Espagne, qui allait venir demeurer là avec sa +petite-fille. Il avait payé six mois d'avance et chargé la vieille de +meubler la chambre et le cabinet comme on a vu. C'était cette bonne +femme qui avait allumé le poêle et tout préparé le soir de leur arrivée. + +Les semaines se succédèrent. Ces deux êtres menaient dans ce taudis +misérable une existence heureuse. + +Dès l'aube Cosette riait, jasait, chantait. Les enfants ont leur chant +du matin comme les oiseaux. + +Il arrivait quelquefois que Jean Valjean lui prenait sa petite main +rouge et crevassée d'engelures et la baisait. La pauvre enfant, +accoutumée à être battue, ne savait ce que cela voulait dire, et s'en +allait toute honteuse. + +Par moments elle devenait sérieuse et elle considérait sa petite robe +noire. Cosette n'était plus en guenilles, elle était en deuil. Elle +sortait de la misère et elle entrait dans la vie. + +Jean Valjean s'était mis à lui enseigner à lire. Parfois, tout en +faisant épeler l'enfant, il songeait que c'était avec l'idée de faire le +mal qu'il avait appris à lire au bagne. Cette idée avait tourné à +montrer à lire à un enfant. Alors le vieux galérien souriait du sourire +pensif des anges. + +Il sentait là une préméditation d'en haut, une volonté de quelqu'un qui +n'est pas l'homme, et il se perdait dans la rêverie. Les bonnes pensées +ont leurs abîmes comme les mauvaises. + +Apprendre à lire à Cosette, et la laisser jouer, c'était à peu près là +toute la vie de Jean Valjean. Et puis il lui parlait de sa mère et il la +faisait prier. Elle l'appelait: père, et ne lui savait pas d'autre nom. + +Il passait des heures à la contempler, habillant et déshabillant sa +poupée, et à l'écouter gazouiller. La vie lui paraissait désormais +pleine d'intérêt, les hommes lui semblaient bons et justes, il ne +reprochait dans sa pensée plus rien à personne, il n'apercevait aucune +raison de ne pas vieillir très vieux maintenant que cette enfant +l'aimait. Il se voyait tout un avenir éclairé par Cosette comme par une +charmante lumière. Les meilleurs ne sont pas exempts d'une pensée +égoïste. Par moments il songeait avec une sorte de joie qu'elle serait +laide. + +Ceci n'est qu'une opinion personnelle; mais pour dire notre pensée tout +entière, au point où en était Jean Valjean quand il se mit à aimer +Cosette, il ne nous est pas prouvé qu'il n'ait pas eu besoin de ce +ravitaillement pour persévérer dans le bien. Il venait de voir sous de +nouveaux aspects la méchanceté des hommes et la misère de la société, +aspects incomplets et qui ne montraient fatalement qu'un côté du vrai, +le sort de la femme résumé dans Fantine, l'autorité publique +personnifiée dans Javert; il était retourné au bagne, cette fois pour +avoir bien fait; de nouvelles amertumes l'avaient abreuvé; le dégoût et +la lassitude le reprenaient; le souvenir même de l'évêque touchait +peut-être à quelque moment d'éclipse, sauf à reparaître plus tard +lumineux et triomphant; mais enfin ce souvenir sacré s'affaiblissait. +Qui sait si Jean Valjean n'était pas à la veille de se décourager et de +retomber? Il aima, et il redevint fort. Hélas! il n'était guère moins +chancelant que Cosette. Il la protégea et elle l'affermit. Grâce à lui, +elle put marcher dans la vie; grâce à elle, il put continuer dans la +vertu. Il fut le soutien de cet enfant et cet enfant fut son point +d'appui. O mystère insondable et divin des équilibres de la destinée! + + + + +Chapitre IV + +Les remarques de la principale locataire + + +Jean Valjean avait la prudence de ne sortir jamais le jour. Tous les +soirs, au crépuscule, il se promenait une heure ou deux, quelquefois +seul, souvent avec Cosette, cherchant les contre-allées du boulevard les +plus solitaires, ou entrant dans les églises à la tombée de la nuit. Il +allait volontiers à Saint-Médard qui est l'église la plus proche. Quand +il n'emmenait pas Cosette, elle restait avec la vieille femme; mais +c'était la joie de l'enfant de sortir avec le bonhomme. Elle préférait +une heure avec lui même aux tête-à-tête ravissants de Catherine. Il +marchait en la tenant par la main et en lui disant des choses douces. + +Il se trouva que Cosette était très gaie. + +La vieille faisait le ménage et la cuisine et allait aux provisions. + +Ils vivaient sobrement, ayant toujours un peu de feu, mais comme des +gens très gênés. Jean Valjean n'avait rien changé au mobilier du premier +jour; seulement il avait fait remplacer par une porte pleine la porte +vitrée du cabinet de Cosette. + +Il avait toujours sa redingote jaune, sa culotte noire et son vieux +chapeau. Dans la rue on le prenait pour un pauvre. Il arrivait +quelquefois que des bonnes femmes se retournaient et lui donnaient un +sou. Jean Valjean recevait le sou et saluait profondément. Il arrivait +aussi parfois qu'il rencontrait quelque misérable demandant la charité, +alors il regardait derrière lui si personne ne le voyait, s'approchait +furtivement du malheureux, lui mettait dans la main une pièce de +monnaie, souvent une pièce d'argent, et s'éloignait rapidement. Cela +avait ses inconvénients. On commençait à le connaître dans le quartier +sous le nom du _mendiant qui fait l'aumône_. La vieille _principale +locataire_, créature rechignée, toute pétrie vis-à-vis du prochain de +l'attention des envieux, examinait beaucoup Jean Valjean, sans qu'il +s'en doutât. Elle était un peu sourde, ce qui la rendait bavarde. Il lui +restait de son passé deux dents, l'une en haut, l'autre en bas, qu'elle +cognait toujours l'une contre l'autre. Elle avait fait des questions à +Cosette qui, ne sachant rien, n'avait pu rien dire, sinon qu'elle venait +de Montfermeil. Un matin, cette guetteuse aperçut Jean Valjean qui +entrait, d'un air qui sembla à la commère particulier, dans un des +compartiments inhabités de la masure. Elle le suivit du pas d'une +vieille chatte, et put l'observer, sans en être vue, par la fente de la +porte qui était tout contre. Jean Valjean, pour plus de précaution sans +doute, tournait le dos à cette porte. La vieille le vit fouiller dans sa +poche et y prendre un étui, des ciseaux et du fil, puis il se mit à +découdre la doublure d'un pan de sa redingote et il tira de l'ouverture +un morceau de papier jaunâtre qu'il déplia. La vieille reconnut avec +épouvante que c'était un billet de mille francs. C'était le second ou le +troisième qu'elle voyait depuis qu'elle était au monde. Elle s'enfuit +très effrayée. + +Un moment après, Jean Valjean l'aborda et la pria d'aller lui changer ce +billet de mille francs, ajoutant que c'était le semestre de sa rente +qu'il avait touché la veille.--Où? pensa la vieille. Il n'est sorti qu'à +six heures du soir, et la caisse du gouvernement n'est certainement pas +ouverte à cette heure-là. La vieille alla changer le billet et fit ses +conjectures. Ce billet de mille francs, commenté et multiplié, produisit +une foule de conversations effarées parmi les commères de la rue des +Vignes-Saint-Marcel. + +Les jours suivants, il arriva que Jean Valjean, en manches de veste, +scia du bois dans le corridor. La vieille était dans la chambre et +faisait le ménage. Elle était seule, Cosette étant occupée à admirer le +bois qu'on sciait, la vieille vit la redingote accrochée à un clou, et +la scruta: la doublure avait été recousue. La bonne femme la palpa +attentivement, et crut sentir dans les pans et dans les entournures des +épaisseurs de papier. D'autres billets de mille francs sans doute! Elle +remarqua en outre qu'il y avait toutes sortes de choses dans les poches, +non seulement les aiguilles, les ciseaux et le fil qu'elle avait vus, +mais un gros portefeuille, un très grand couteau, et, détail suspect, +plusieurs perruques de couleurs variées. Chaque poche de cette redingote +avait l'air d'être une façon d'en-cas pour des événements imprévus. + +Les habitants de la masure atteignirent ainsi les derniers jours de +l'hiver. + + + + +Chapitre V + +Une pièce de cinq francs qui tombe à terre fait du bruit + + +Il y avait près de Saint-Médard un pauvre qui s'accroupissait sur la +margelle d'un puits banal condamné, et auquel Jean Valjean faisait +volontiers la charité. Il ne passait guère devant cet homme sans lui +donner quelques sous. Parfois il lui parlait. Les envieux de ce mendiant +disaient qu'il était _de la police_. C'était un vieux bedeau de +soixante-quinze ans qui marmottait continuellement des oraisons. + +Un soir que Jean Valjean passait par là, il n'avait pas Cosette avec +lui, il aperçut le mendiant à sa place ordinaire sous le réverbère qu'on +venait d'allumer. Cet homme, selon son habitude, semblait prier et était +tout courbé. Jean Valjean alla à lui et lui mit dans la main son aumône +accoutumée. Le mendiant leva brusquement les yeux, regarda fixement Jean +Valjean, puis baissa rapidement la tête. Ce mouvement fut comme un +éclair, Jean Valjean eut un tressaillement. Il lui sembla qu'il venait +d'entrevoir, à la lueur du réverbère, non le visage placide et béat du +vieux bedeau, mais une figure effrayante et connue. Il eut l'impression +qu'on aurait en se trouvant tout à coup dans l'ombre face à face avec un +tigre. Il recula terrifié et pétrifié, n'osant ni respirer, ni parler, +ni rester, ni fuir, considérant le mendiant qui avait baissé sa tête +couverte d'une loque et paraissait ne plus savoir qu'il était là. Dans +ce moment étrange, un instinct, peut-être l'instinct mystérieux de la +conservation, fit que Jean Valjean ne prononça pas une parole. Le +mendiant avait la même taille, les mêmes guenilles, la même apparence +que tous les jours.--Bah!... dit Jean Valjean, je suis fou! je rêve! +impossible!--Et il rentra profondément troublé. + +C'est à peine s'il osait s'avouer à lui-même que cette figure qu'il +avait cru voir était la figure de Javert. + +La nuit, en y réfléchissant, il regretta de n'avoir pas questionné +l'homme pour le forcer à lever la tête une seconde fois. + +Le lendemain à la nuit tombante il y retourna. Le mendiant était à sa +place.--Bonjour, bonhomme, dit résolument Jean Valjean en lui donnant un +sou. Le mendiant leva la tête, et répondit d'une voix dolente:--Merci, +mon bon monsieur.--C'était bien le vieux bedeau. Jean Valjean se sentit +pleinement rassuré. Il se mit à rire.--Où diable ai-je été voir là +Javert? pensa-t-il. Ah çà, est-ce que je vais avoir la berlue à +présent?--Il n'y songea plus. + +Quelques jours après, il pouvait être huit heures du soir, il était dans +sa chambre et il faisait épeler Cosette à haute voix, il entendit +ouvrir, puis refermer la porte de la masure. Cela lui parut singulier. +La vieille, qui seule habitait avec lui la maison, se couchait toujours +à la nuit pour ne point user de chandelle. Jean Valjean fit signe à +Cosette de se taire. Il entendit qu'on montait l'escalier. À la rigueur +ce pouvait être la vieille qui avait pu se trouver malade et aller chez +l'apothicaire. Jean Valjean écouta. Le pas était lourd et sonnait comme +le pas d'un homme; mais la vieille portait de gros souliers et rien ne +ressemble au pas d'un homme comme le pas d'une vieille femme. Cependant +Jean Valjean souffla sa chandelle. + +Il avait envoyé Cosette au lit en lui disant tout bas:--Couche-toi bien +doucement; et, pendant qu'il la baisait au front, les pas s'étaient +arrêtés. Jean Valjean demeura en silence, immobile, le dos tourné à la +porte, assis sur sa chaise dont il n'avait pas bougé, retenant son +souffle dans l'obscurité. Au bout d'un temps assez long, n'entendant +plus rien, il se retourna sans faire de bruit, et, comme il levait les +yeux vers la porte de sa chambre, il vit une lumière par le trou de la +serrure. Cette lumière faisait une sorte d'étoile sinistre dans le noir +de la porte et du mur. Il y avait évidemment là quelqu'un qui tenait une +chandelle à la main, et qui écoutait. Quelques minutes s'écoulèrent, et +la lumière s'en alla. Seulement il n'entendit plus aucun bruit de pas, +ce qui semblait indiquer que celui qui était venu écouter à la porte +avait ôté ses souliers. + +Jean Valjean se jeta tout habillé sur son lit et ne put fermer l'oeil de +la nuit. + +Au point du jour, comme il s'assoupissait de fatigue, il fut réveillé +par le grincement d'une porte qui s'ouvrait à quelque mansarde du fond +du corridor, puis il entendit le même pas d'homme qui avait monté +l'escalier la veille. Le pas s'approchait. Il se jeta à bas du lit et +appliqua son oeil au trou de sa serrure, lequel était assez grand, +espérant voir au passage l'être quelconque qui s'était introduit la nuit +dans la masure et qui avait écouté à sa porte. C'était un homme en effet +qui passa, cette fois sans s'arrêter, devant la chambre de Jean Valjean. +Le corridor était encore trop obscur pour qu'on pût distinguer son +visage; mais quand l'homme arriva à l'escalier, un rayon de la lumière +du dehors le fit saillir comme une silhouette, et Jean Valjean le vit de +dos complètement. L'homme était de haute taille, vêtu d'une redingote +longue, avec un gourdin sous son bras. C'était l'encolure formidable de +Javert. + +Jean Valjean aurait pu essayer de le revoir par sa fenêtre sur le +boulevard. Mais il eût fallu ouvrir cette fenêtre, il n'osa pas. + +Il était évident que cet homme était entré avec une clef, et comme chez +lui. Qui lui avait donné cette clef? qu'est-ce que cela voulait dire? + +À sept heures du matin, quand la vieille vint faire le ménage, Jean +Valjean lui jeta un coup d'oeil pénétrant, mais il ne l'interrogea pas. +La bonne femme était comme à l'ordinaire. + +Tout en balayant, elle lui dit:--Monsieur a peut-être entendu quelqu'un +qui entrait cette nuit? + +À cet âge et sur ce boulevard, huit heures du soir, c'est la nuit la +plus noire. + +--À propos, c'est vrai, répondit-il de l'accent le plus naturel. Qui +était-ce donc? + +--C'est un nouveau locataire, dit la vieille, qu'il y a dans la maison. + +--Et qui s'appelle? + +--Je ne sais plus trop. Monsieur Dumont ou Daumont. Un nom comme cela. + +--Et qu'est-ce qu'il est, ce monsieur Dumont. + +La vieille le considéra avec ses petits yeux de fouine, et répondit: + +--Un rentier, comme vous. + +Elle n'avait peut-être aucune intention. Jean Valjean crut lui en +démêler une. + +Quant la vieille fut partie, il fit un rouleau d'une centaine de francs +qu'il avait dans une armoire et le mit dans sa poche. Quelque précaution +qu'il prit dans cette opération pour qu'on ne l'entendît pas remuer de +l'argent, une pièce de cent sous lui échappa des mains et roula +bruyamment sur le carreau. + +À la brune, il descendit et regarda avec attention de tous les côtés sur +le boulevard. Il n'y vit personne. Le boulevard semblait absolument +désert. Il est vrai qu'on peut s'y cacher derrière les arbres. + +Il remonta. + +--Viens, dit-il à Cosette. + +Il la prit par la main, et ils sortirent tous deux. + + + + +Livre cinquième--À chasse noire, meute muette + + + + +Chapitre I + +Les zigzags de la stratégie + + +Ici, pour les pages qu'on va lire et pour d'autres encore qu'on +rencontrera plus tard, une observation est nécessaire. + +Voilà bien des années déjà que l'auteur de ce livre, forcé, à regret, de +parler de lui, est absent de Paris. Depuis qu'il l'a quitté, Paris s'est +transformé. Une ville nouvelle a surgi qui lui est en quelque sorte +inconnue. Il n'a pas besoin de dire qu'il aime Paris; Paris est la ville +natale de son esprit. Par suite des démolitions et des reconstructions, +le Paris de sa jeunesse, ce Paris qu'il a religieusement emporté dans sa +mémoire, est à cette heure un Paris d'autrefois. Qu'on lui permette de +parler de ce Paris-là comme s'il existait encore. Il est possible que là +où l'auteur va conduire les lecteurs en disant: «Dans telle rue il y a +telle maison», il n'y ait plus aujourd'hui ni maison ni rue. Les +lecteurs vérifieront, s'ils veulent en prendre la peine. Quant à lui, il +ignore le Paris nouveau, et il écrit avec le Paris ancien devant les +yeux dans une illusion qui lui est précieuse. C'est une douceur pour lui +de rêver qu'il reste derrière lui quelque chose de ce qu'il voyait quand +il était dans son pays, et que tout ne s'est pas évanoui. Tant qu'on va +et vient dans le pays natal, on s'imagine que ces rues vous sont +indifférentes, que ces fenêtres, ces toits et ces portes ne vous sont de +rien, que ces murs vous sont étrangers, que ces arbres sont les premiers +arbres venus, que ces maisons où l'on n'entre pas vous sont inutiles, +que ces pavés où l'on marche sont des pierres. Plus tard, quand on n'y +est plus, on s'aperçoit que ces rues vous sont chères, que ces toits, +ces fenêtres et ces portes vous manquent, que ces murailles vous sont +nécessaires, que ces arbres sont vos bien-aimés, que ces maisons où l'on +n'entrait pas on y entrait tous les jours, et qu'on a laissé de ses +entrailles, de son sang et de son coeur dans ces pavés. Tous ces lieux +qu'on ne voit plus, qu'on ne reverra jamais peut-être, et dont on a +gardé l'image, prennent un charme douloureux, vous reviennent avec la +mélancolie d'une apparition, vous font la terre sainte visible, et sont, +pour ainsi dire, la forme même de la France; et on les aime et on les +invoque tels qu'ils sont, tels qu'ils étaient, et l'on s'y obstine, et +l'on n'y veut rien changer, car on tient à la figure de la patrie comme +au visage de sa mère. + +Qu'il nous soit donc permis de parler du passé au présent. Cela dit, +nous prions le lecteur d'en tenir note, et nous continuons. + +Jean Valjean avait tout de suite quitté le boulevard et s'était engagé +dans les rues, faisant le plus de lignes brisées qu'il pouvait, revenant +quelquefois brusquement sur ses pas pour s'assurer qu'il n'était point +suivi. + +Cette manoeuvre est propre au cerf traqué. Sur les terrains où la trace +peut s'imprimer, cette manoeuvre a, entre autres avantages, celui de +tromper les chasseurs et les chiens par le contre-pied. C'est ce qu'en +vénerie on appelle _faux rembuchement_. + +C'était une nuit de pleine lune. Jean Valjean n'en fut pas fâché. La +lune, encore très près de l'horizon, coupait dans les rues de grands +pans d'ombre et de lumière. Jean Valjean pouvait se glisser le long des +maisons et des murs dans le côté sombre et observer le côté clair. Il ne +réfléchissait peut-être pas assez que le côté obscur lui échappait. +Pourtant, dans toutes les ruelles désertes qui avoisinent la rue de +Poliveau, il crut être certain que personne ne venait derrière lui. + +Cosette marchait sans faire de questions. Les souffrances des six +premières années de sa vie avaient introduit quelque chose de passif +dans sa nature. D'ailleurs, et c'est là une remarque sur laquelle nous +aurons plus d'une occasion de revenir, elle était habituée, sans trop +s'en rendre compte, aux singularités du bonhomme et aux bizarreries de +la destinée. Et puis elle se sentait en sûreté, étant avec lui. + +Jean Valjean, pas plus que Cosette, ne savait où il allait. Il se +confiait à Dieu comme elle se confiait à lui. Il lui semblait qu'il +tenait, lui aussi, quelqu'un de plus grand que lui par la main; il +croyait sentir un être qui le menait, invisible. Du reste il n'avait +aucune idée arrêtée, aucun plan, aucun projet. Il n'était même pas +absolument sûr que ce fût Javert, et puis ce pouvait être Javert sans +que Javert sût que c'était lui Jean Valjean. N'était-il pas déguisé? ne +le croyait-on pas mort? Cependant depuis quelques jours il se passait +des choses qui devenaient singulières. Il ne lui en fallait pas +davantage. Il était déterminé à ne plus rentrer dans la maison Gorbeau. +Comme l'animal chassé du gîte, il cherchait un trou où se cacher, en +attendant qu'il en trouvât un où se loger. + +Jean Valjean décrivit plusieurs labyrinthes variés dans le quartier +Mouffetard, déjà endormi comme s'il avait encore la discipline du moyen +âge et le joug du couvre-feu; il combina de diverses façons, dans des +stratégies savantes, la rue Censier et la rue Copeau, la rue du +Battoir-Saint-Victor et la rue du Puits-l'Ermite. Il y a par là des +logeurs, mais il n'y entrait même pas, ne trouvant point ce qui lui +convenait. Par exemple, il ne doutait pas que, si, par hasard, on avait +cherché sa piste, on ne l'eût perdue. + +Comme onze heures sonnaient à Saint-Etienne-du-Mont, il traversait la +rue de Pontoise devant le bureau du commissaire de police qui est au no +14. Quelques instants après, l'instinct dont nous parlions plus haut fit +qu'il se retourna. En ce moment, il vit distinctement, grâce à la +lanterne du commissaire qui les trahissait, trois hommes qui le +suivaient d'assez près passer successivement sous cette lanterne dans le +côté ténébreux de la rue. L'un de ces trois hommes entra dans l'allée de +la maison du commissaire. Celui qui marchait en tête lui parut +décidément suspect.--Viens, enfant, dit-il à Cosette, et il se hâta de +quitter la rue de Pontoise. + +Il fit un circuit, tourna le passage des Patriarches qui était fermé à +cause de l'heure, arpenta la rue de l'Épée-de-Bois et la rue de +l'Arbalète et s'enfonça dans la rue des Postes. + +Il y a là un carrefour, où est aujourd'hui le collège Rollin et où vient +s'embrancher la rue Neuve-Sainte-Geneviève. + +(Il va sans dire que la rue Neuve-Sainte-Geneviève est une vieille rue, +et qu'il ne passe pas une chaise de poste tous les dix ans rue des +Postes. Cette rue des Postes était au treizième siècle habitée par des +potiers et son vrai nom est rue des Pots.) + +La lune jetait une vive lumière dans ce carrefour. Jean Valjean +s'embusqua sous une porte, calculant que si ces hommes le suivaient +encore, il ne pourrait manquer de les très bien voir lorsqu'ils +traverseraient cette clarté. + +En effet, il ne s'était pas écoulé trois minutes que les hommes +parurent. Ils étaient maintenant quatre; tous de haute taille, vêtus de +longues redingotes brunes, avec des chapeaux ronds, et de gros bâtons à +la main. Ils n'étaient pas moins inquiétants par leur grande stature et +leurs vastes poings que par leur marche sinistre dans les ténèbres. On +eût dit quatre spectres déguisés en bourgeois. + +Ils s'arrêtèrent au milieu du carrefour et firent groupe, comme des gens +qui se consultent. Ils avaient l'air indécis. Celui qui paraissait les +conduire se tourna et désigna vivement de la main droite la direction où +s'était engagé Jean Valjean; un autre semblait indiquer avec une +certaine obstination la direction contraire. À l'instant où le premier +se retourna, la lune éclaira en plein son visage. Jean Valjean reconnut +parfaitement Javert. + + + + +Chapitre II + +Il est heureux que le pont d'Austerlitz porte voitures + + +L'incertitude cessait pour Jean Valjean; heureusement elle durait encore +pour ces hommes. Il profita de leur hésitation; c'était du temps perdu +pour eux, gagné pour lui. Il sortit de dessous la porte où il s'était +tapi, et poussa dans la rue des Postes vers la région du Jardin des +Plantes. Cosette commençait à se fatiguer, il la prit dans ses bras, et +la porta. Il n'y avait point un passant, et l'on n'avait pas allumé les +réverbères à cause de la lune. + +Il doubla le pas. + +En quelques enjambées, il atteignit la poterie Goblet sur la façade de +laquelle le clair de lune faisait très distinctement lisible la vieille +inscription: + + _De Goblet fils c'est ici la fabrique;_ + _Venez choisir des cruches et des brocs,_ + _Des pots à fleurs, des tuyaux, de la brique._ + _À tout venant le Coeur vend des Carreaux._ + +Il laissa derrière lui la rue de la Clef, puis la fontaine Saint-Victor, +longea le Jardin des Plantes par les rues basses, et arriva au quai. Là +il se retourna. Le quai était désert. Les rues étaient désertes. +Personne derrière lui. Il respira. + +Il gagna le pont d'Austerlitz. + +Le péage y existait encore à cette époque. + +Il se présenta au bureau du péager, et donna un sou.--C'est deux sous, +dit l'invalide du pont. Vous portez là un enfant qui peut marcher. Payez +pour deux. + +Il paya, contrarié que son passage eût donné lieu à une observation. +Toute fuite doit être un glissement. + +Une grosse charrette passait la Seine en même temps que lui et allait +comme lui sur la rive droite. Cela lui fut utile. Il put traverser tout +le pont dans l'ombre de cette charrette. + +Vers le milieu du pont, Cosette, ayant les pieds engourdis, désira +marcher. Il la posa à terre et la reprit par la main. + +Le pont franchi, il aperçut un peu à droite des chantiers devant lui; il +y marcha. Pour y arriver, il fallait s'aventurer dans un assez large +espace découvert et éclairé. Il n'hésita pas. Ceux qui le traquaient +étaient évidemment dépistés et Jean Valjean se croyait hors de danger. +Cherché, oui; suivi, non. + +Une petite rue, la rue du Chemin-Vert-Saint-Antoine, s'ouvrait entre +deux chantiers enclos de murs. Cette rue était étroite, obscure, et +comme faite exprès pour lui. Avant d'y entrer, il regarda en arrière. + +Du point où il était, il voyait dans toute sa longueur le pont +d'Austerlitz. + +Quatre ombres venaient d'entrer sur le pont. + +Ces ombres tournaient le dos au Jardin des Plantes et se dirigeaient +vers la rive droite. + +Ces quatre ombres, c'étaient les quatre hommes. + +Jean Valjean eut le frémissement de la bête reprise. + +Il lui restait une espérance; c'est que ces hommes peut-être n'étaient +pas encore entrés sur le pont et ne l'avaient pas aperçu au moment où il +avait traversé, tenant Cosette par la main, la grande place éclairée. + +En ce cas-là, en s'enfonçant dans la petite rue qui était devant lui, +s'il parvenait à atteindre les chantiers, les marais, les cultures, les +terrains non bâtis, il pouvait échapper. + +Il lui sembla qu'on pouvait se confier à cette petite rue silencieuse. +Il y entra. + + + + +Chapitre III + +Voir le plan de Paris de 1727 + + +Au bout de trois cents pas, il arriva à un point où la rue se +bifurquait. Elle se partageait en deux rues, obliquant l'une à gauche, +l'autre à droite. Jean Valjean avait devant lui comme les deux branches +d'un Y. Laquelle choisir? + +Il ne balança point, il prit la droite. + +Pourquoi? + +C'est que la branche gauche allait vers le faubourg, c'est-à-dire vers +les lieux habités, et la branche droite vers la campagne, c'est-à-dire +vers les lieux déserts. + +Cependant ils ne marchaient plus très rapidement. Le pas de Cosette +ralentissait le pas de Jean Valjean. + +Il se remit à la porter. Cosette appuyait sa tête sur l'épaule du +bonhomme et ne disait pas un mot. + +Il se retournait de temps en temps et regardait. Il avait soin de se +tenir toujours du côté obscur de la rue. La rue était droite derrière +lui. Les deux ou trois premières fois qu'il se retourna, il ne vit rien, +le silence était profond, il continua sa marche un peu rassuré. Tout à +coup, à un certain instant, s'étant retourné, il lui sembla voir dans la +partie de la rue où il venait de passer, loin dans l'obscurité, quelque +chose qui bougeait. + +Il se précipita en avant, plutôt qu'il ne marcha, espérant trouver +quelque ruelle latérale, s'évader par là, et rompre encore une fois sa +piste. + +Il arriva à un mur. + +Ce mur pourtant n'était point une impossibilité d'aller plus loin; +c'était une muraille bordant une ruelle transversale à laquelle +aboutissait la rue où s'était engagé Jean Valjean. + +Ici encore il fallait se décider; prendre à droite ou à gauche. + +Il regarda à droite. La ruelle se prolongeait en tronçon entre des +constructions qui étaient des hangars ou des granges, puis se terminait +en impasse. On voyait distinctement le fond du cul-de-sac; un grand mur +blanc. + +Il regarda à gauche. La ruelle de ce côté était ouverte, et, au bout de +deux cents pas environ, tombait dans une rue dont elle était l'affluent. +C'était de ce côté-là qu'était le salut. + +Au moment où Jean Valjean songeait à tourner à gauche, pour tâcher de +gagner la rue qu'il entrevoyait au bout de la ruelle, il aperçut, à +l'angle de la ruelle et de cette rue vers laquelle il allait se diriger, +une espèce de statue noire, immobile. + +C'était quelqu'un, un homme, qui venait d'être posté là évidemment, et +qui, barrant le passage, attendait. + +Jean Valjean recula. + +Le point de Paris où se trouvait Jean Valjean, situé entre le faubourg +Saint-Antoine et la Râpée, est un de ceux qu'ont transformés de fond en +comble les travaux récents, enlaidissements selon les uns, +transfiguration selon les autres. Les cultures, les chantiers et les +vieilles bâtisses se sont effacés. Il y a là aujourd'hui de grandes rues +toutes neuves, des arènes, des cirques, des hippodromes, des +embarcadères de chemin de fer, une prison, Mazas; le progrès, comme on +voit, avec son correctif. Il y a un demi-siècle, dans cette langue +usuelle populaire, toute faite de traditions, qui s'obstine à appeler +l'Institut _les Quatre-Nations_ et l'Opéra-Comique _Feydeau_, l'endroit +précis où était parvenu Jean Valjean se nommait _le Petit-Picpus_. La +porte Saint-Jacques, la porte Paris, la barrière des Sergents, les +Porcherons, la Galiote, les Célestins, les Capucins, le Mail, la Bourbe, +l'Arbre-de-Cracovie, la Petite-Pologne, le Petit-Picpus, ce sont les +noms du vieux Paris surnageant dans le nouveau. La mémoire du peuple +flotte sur ces épaves du passé. + +Le Petit-Picpus, qui du reste a existé à peine et n'a jamais été qu'une +ébauche de quartier, avait presque l'aspect monacal d'une ville +espagnole. Les chemins étaient peu pavés, les rues étaient peu bâties. +Excepté les deux ou trois rues dont nous allons parler, tout y était +muraille et solitude. Pas une boutique, pas une voiture; à peine çà et +là une chandelle allumée aux fenêtres; toute lumière éteinte après dix +heures. Des jardins, des couvents, des chantiers, des marais; de rares +maisons basses, et de grands murs aussi hauts que les maisons. + +Tel était ce quartier au dernier siècle. La révolution l'avait déjà fort +rabroué. L'édilité républicaine l'avait démoli, percé, troué. Des dépôts +de gravats y avaient été établis. Il y a trente ans, ce quartier +disparaissait sous la rature des constructions nouvelles. Aujourd'hui il +est biffé tout à fait. Le Petit-Picpus, dont aucun plan actuel n'a gardé +trace, est assez clairement indiqué dans le plan de 1727, publié à Paris +chez Denis Thierry, rue Saint-Jacques, vis-à-vis la rue du Plâtre, et à +Lyon chez Jean Girin rue Mercière, à la Prudence. Le Petit-Picpus avait +ce que nous venons d'appeler un Y de rues, formé par la rue du +Chemin-Vert-Saint-Antoine s'écartant en deux branches et prenant à +gauche le nom de petite rue Picpus et à droite le nom de rue Polonceau. +Les deux branches de l'Y étaient réunies à leur sommet comme par une +barre. Cette barre se nommait rue Droit-Mur. La rue Polonceau y +aboutissait; la petite rue Picpus passait outre, et montait vers le +marché Lenoir. Celui qui, venant de la Seine, arrivait à l'extrémité de +la rue Polonceau, avait à sa gauche la rue Droit-Mur, tournant +brusquement à angle droit, devant lui la muraille de cette rue, et à sa +droite un prolongement tronqué de la rue Droit-Mur, sans issue, appelé +le cul-de-sac Genrot. + +C'est là qu'était Jean Valjean. + +Comme nous venons de le dire, en apercevant la silhouette noire, en +vedette à l'angle de la rue Droit-Mur et de la petite rue Picpus, il +recula. Nul doute. Il était guetté par ce fantôme. + +Que faire? + +Il n'était plus temps de rétrograder. Ce qu'il avait vu remuer dans +l'ombre à quelque distance derrière lui le moment d'auparavant, c'était +sans doute Javert et son escouade. Javert était probablement déjà au +commencement de la rue à la fin de laquelle était Jean Valjean. Javert, +selon toute apparence, connaissait ce petit dédale, et avait pris ses +précautions en envoyant un de ses hommes garder l'issue. Ces +conjectures, si ressemblantes à des évidences, tourbillonnèrent tout de +suite, comme une poignée de poussière qui s'envole à un vent subit, dans +le cerveau douloureux de Jean Valjean. Il examina le cul-de-sac Genrot; +là, barrage. Il examina la petite rue Picpus; là, une sentinelle. Il +voyait cette figure sombre se détacher en noir sur le pavé blanc inondé +de lune. Avancer, c'était tomber sur cet homme. Reculer, c'était se +jeter dans Javert. Jean Valjean se sentait pris comme dans un filet qui +se resserrait lentement. Il regarda le ciel avec désespoir. + + + + +Chapitre IV + +Les tâtonnements de l'évasion + + +Pour comprendre ce qui va suivre, il faut se figurer d'une manière +exacte la ruelle Droit-Mur, et en particulier l'angle qu'on laissait à +gauche quand on sortait de la rue Polonceau pour entrer dans cette +ruelle. La ruelle Droit-Mur était à peu près entièrement bordée à droite +jusqu'à la petite rue Picpus par des maisons de pauvre apparence; à +gauche par un seul bâtiment d'une ligne sévère composé de plusieurs +corps de logis qui allaient se haussant graduellement d'un étage ou deux +à mesure qu'ils approchaient de la petite rue Picpus; de sorte que ce +bâtiment, très élevé du côté de la petite rue Picpus, était assez bas du +côté de la rue Polonceau. Là, à l'angle dont nous avons parlé, il +s'abaissait au point de n'avoir plus qu'une muraille. Cette muraille +n'allait pas aboutir carrément à la rue; elle dessinait un pan coupé +fort en retraite, dérobé par ses deux angles à deux observateurs qui +eussent été l'un rue Polonceau, l'autre rue Droit-Mur. + +À partir des deux angles du pan coupé, la muraille se prolongeait sur la +rue Polonceau jusqu'à une maison qui portait le no 49 et sur la rue +Droit-Mur, où son tronçon était beaucoup plus court, jusqu'au bâtiment +sombre dont nous avons parlé et dont elle coupait le pignon, faisant +ainsi dans la rue un nouvel angle rentrant. Ce pignon était d'un aspect +morne; on n'y voyait qu'une seule fenêtre, ou, pour mieux dire, deux +volets revêtus d'une feuille de zinc, et toujours fermés. + +L'état de lieux que nous dressons ici est d'une rigoureuse exactitude et +éveillera certainement un souvenir très précis dans l'esprit des anciens +habitants du quartier. + +Le pan coupé était entièrement rempli par une chose qui ressemblait à +une porte colossale et misérable. C'était un vaste assemblage informe de +planches perpendiculaires, celles d'en haut plus larges que celles d'en +bas, reliées par de longues lanières de fer transversales. À côté il y +avait une porte cochère de dimension ordinaire et dont le percement ne +remontait évidemment pas à plus d'une cinquantaine d'années. + +Un tilleul montrait son branchage au-dessus du pan coupé, et le mur +était couvert de lierre du côté de la rue Polonceau. + +Dans l'imminent péril où se trouvait Jean Valjean, ce bâtiment sombre +avait quelque chose d'inhabité et de solitaire qui le tentait. Il le +parcourut rapidement des yeux. Il se disait que s'il parvenait à y +pénétrer, il était peut-être sauvé. Il eut d'abord une idée et une +espérance. + +Dans la partie moyenne de la devanture de ce bâtiment sur la rue +Droit-Mur, il y avait à toutes les fenêtres des divers étages de +vieilles cuvettes-entonnoirs en plomb. Les embranchements variés des +conduits qui allaient d'un conduit central aboutir à toutes ces cuvettes +dessinaient sur la façade une espèce d'arbre. Ces ramifications de +tuyaux avec leurs cent coudes imitaient ces vieux ceps de vigne +dépouillés qui se tordent sur les devantures des anciennes fermes. + +Ce bizarre espalier aux branches de tôle et de fer fut le premier objet +qui frappa le regard de Jean Valjean. Il assit Cosette le dos contre une +borne en lui recommandant le silence et courut à l'endroit où le conduit +venait toucher le pavé. Peut-être y avait-il moyen d'escalader par là et +d'entrer dans la maison. Mais le conduit était délabré et hors de +service et tenait à peine à son scellement. D'ailleurs toutes les +fenêtres de ce logis silencieux étaient grillées d'épaisses barres de +fer, même les mansardes du toit. Et puis la lune éclairait pleinement +cette façade, et l'homme qui l'observait du bout de la rue aurait vu +Jean Valjean faire l'escalade. Enfin que faire de Cosette? comment la +hisser au haut d'une maison à trois étages? + +Il renonça à grimper par le conduit et rampa le long du mur pour rentrer +dans la rue Polonceau. + +Quand il fut au pan coupé où il avait laissé Cosette, il remarqua que, +là, personne ne pouvait le voir. Il échappait, comme nous venons de +l'expliquer, à tous les regards, de quelque côté qu'ils vinssent. En +outre il était dans l'ombre. Enfin il y avait deux portes. Peut-être +pourrait-on les forcer. Le mur au-dessus duquel il voyait le tilleul et +le lierre donnait évidemment dans un jardin où il pourrait tout au moins +se cacher, quoiqu'il n'y eût pas encore de feuilles aux arbres, et +passer le reste de la nuit. + +Le temps s'écoulait. Il fallait faire vite. + +Il tâta la porte cochère et reconnut tout de suite quelle était +condamnée au dedans et au dehors. Il s'approcha de l'autre grande porte +avec plus d'espoir. Elle était affreusement décrépite, son immensité +même la rendait moins solide, les planches étaient pourries, les +ligatures de fer, il n'y en avait que trois, étaient rouillées. Il +semblait possible de percer cette clôture vermoulue. + +En l'examinant, il vit que cette porte n'était pas une porte. Elle +n'avait ni gonds, ni pentures, ni serrure, ni fente au milieu. Les +bandes de fer la traversaient de part en part sans solution de +continuité. Par les crevasses des planches il entrevit des moellons et +des pierres grossièrement cimentés que les passants pouvaient y voir +encore il y a dix ans. Il fut forcé de s'avouer avec consternation que +cette apparence de porte était simplement le parement en bois d'une +bâtisse à laquelle elle était adossée. Il était facile d'arracher une +planche, mais on se trouvait face à face avec un mur. + + + + +Chapitre V + +Qui serait impossible avec l'éclairage au gaz + + +En ce moment un bruit sourd et cadencé commença à se faire entendre à +quelque distance. Jean Valjean risqua un peu son regard en dehors du +coin de la rue. Sept ou huit soldats disposés en peloton venaient de +déboucher dans la rue Polonceau. Il voyait briller les bayonnettes. Cela +venait vers lui. + +Ces soldats, en tête desquels il distinguait la haute stature de Javert, +s'avançaient lentement et avec précaution. Ils s'arrêtaient fréquemment. +Il était visible qu'ils exploraient tous les recoins des murs et toutes +les embrasures de portes et d'allées. + +C'était, et ici la conjecture ne pouvait se tromper, quelque patrouille +que Javert avait rencontrée et qu'il avait requise. + +Les deux acolytes de Javert marchaient dans leurs rangs. + +Du pas dont ils marchaient, et avec les stations qu'ils faisaient, il +leur fallait environ un quart d'heure pour arriver à l'endroit où se +trouvait Jean Valjean. Ce fut un instant affreux. Quelques minutes +séparaient Jean Valjean de cet épouvantable précipice qui s'ouvrait +devant lui pour la troisième fois. Et le bagne maintenant n'était plus +seulement le bagne, c'était Cosette perdue à jamais; c'est-à-dire une +vie qui ressemblait au dedans d'une tombe. + +Il n'y avait plus qu'une chose possible. + +Jean Valjean avait cela de particulier qu'on pouvait dire qu'il portait +deux besaces; dans l'une il avait les pensées d'un saint, dans l'autre +les redoutables talents d'un forçat. Il fouillait dans l'une ou dans +l'autre, selon l'occasion. + +Entre autres ressources, grâce à ses nombreuses évasions du bagne de +Toulon, il était, on s'en souvient, passé maître dans cet art incroyable +de s'élever, sans échelles, sans crampons, par la seule force +musculaire, en s'appuyant de la nuque, des épaules, des hanches et des +genoux, en s'aidant à peine des rares reliefs de la pierre, dans l'angle +droit d'un mur, au besoin jusqu'à la hauteur d'un sixième étage; art qui +a rendu si effrayant et si célèbre le coin de la cour de la Conciergerie +de Paris par où s'échappa, il y a une vingtaine d'années, le condamné +Battemolle. + +Jean Valjean mesura des yeux la muraille au-dessus de laquelle il voyait +le tilleul. Elle avait environ dix-huit pieds de haut. L'angle qu'elle +faisait avec le pignon du grand bâtiment était rempli, dans sa partie +inférieure, d'un massif de maçonnerie de forme triangulaire, +probablement destiné à préserver ce trop commode recoin des stations de +ces stercoraires qu'on appelle les passants. Ce remplissage préventif +des coins de mur est fort usité à Paris. + +Ce massif avait environ cinq pieds de haut. Du sommet de ce massif +l'espace à franchir pour arriver sur le mur n'était guère que de +quatorze pieds. + +Le mur était surmonté d'une pierre plate sans chevron. + +La difficulté était Cosette. Cosette elle, ne savait pas escalader un +mur. L'abandonner? Jean Valjean n'y songeait pas. L'emporter était +impossible. Toutes les forces d'un homme lui sont nécessaires pour mener +à bien ces étranges ascensions. Le moindre fardeau dérangerait son +centre de gravité et le précipiterait. + +Il aurait fallu une corde. Jean Valjean n'en avait pas. Où trouver une +corde à minuit, rue Polonceau? Certes, en cet instant-là, si Jean +Valjean avait eu un royaume, il l'eût donné pour une corde. Toutes les +situations extrêmes ont leurs éclairs qui tantôt nous aveuglent, tantôt +nous illuminent. + +Le regard désespéré de Jean Valjean rencontra la potence du réverbère du +cul-de-sac Genrot. + +À cette époque il n'y avait point de becs de gaz dans les rues de Paris. +À la nuit tombante on y allumait des réverbères placés de distance en +distance, lesquels montaient et descendaient au moyen d'une corde qui +traversait la rue de part en part et qui s'ajustait dans la rainure +d'une potence. Le tourniquet où se dévidait cette corde était scellé +au-dessous de la lanterne dans une petite armoire de fer dont l'allumeur +avait la clef, et la corde elle-même était protégée jusqu'à une certaine +hauteur par un étui de métal. + +Jean Valjean, avec l'énergie d'une lutte suprême, franchit la rue d'un +bond, entra dans le cul-de-sac, fit sauter le pêne de la petite armoire +avec la pointe de son couteau, et un instant après il était revenu près +de Cosette. Il avait une corde. Ils vont vite en besogne, ces sombres +trouveurs d'expédients, aux prises avec la fatalité. + +Nous avons expliqué que les réverbères n'avaient pas été allumés cette +nuit-là. La lanterne du cul-de-sac Genrot se trouvait donc naturellement +éteinte comme les autres, et l'on pouvait passer à côté sans même +remarquer qu'elle n'était plus à sa place. + +Cependant l'heure, le lieu, l'obscurité, la préoccupation de Jean +Valjean, ses gestes singuliers, ses allées et venues, tout cela +commençait à inquiéter Cosette. Tout autre enfant qu'elle aurait depuis +longtemps jeté les hauts cris. Elle se borna à tirer Jean Valjean par le +pan de sa redingote. On entendait toujours de plus en plus distinctement +le bruit de la patrouille qui approchait. + +--Père, dit-elle tout bas, j'ai peur. Qu'est-ce qui vient donc là? + +--Chut! répondit le malheureux homme. C'est la Thénardier. + +Cosette tressaillit. Il ajouta: + +--Ne dis rien. Laisse-moi faire. Si tu cries, si tu pleures, la +Thénardier te guette. Elle vient pour te ravoir. + +Alors, sans se hâter, mais sans s'y reprendre à deux fois pour rien, +avec une précision ferme et brève, d'autant plus remarquable en un +pareil moment que la patrouille et Javert pouvaient survenir d'un +instant à l'autre, il défit sa cravate, la passa autour du corps de +Cosette sous les aisselles en ayant soin qu'elle ne pût blesser +l'enfant, rattacha cette cravate à un bout de la corde au moyen de ce +noeud que les gens de mer appellent noeud d'hirondelle, prit l'autre +bout de cette corde dans ses dents, ôta ses souliers et ses bas qu'il +jeta par-dessus la muraille, monta sur le massif de maçonnerie, et +commença à s'élever dans l'angle du mur et du pignon avec autant de +solidité et de certitude que s'il eût eu des échelons sous les talons et +sous les coudes. Une demi-minute ne s'était pas écoulée qu'il était à +genoux sur le mur. + +Cosette le considérait avec stupeur, sans dire une parole. La +recommandation de Jean Valjean et le nom de la Thénardier l'avaient +glacée. + +Tout à coup elle entendit la voix de Jean Valjean qui lui criait, tout +en restant très basse: + +--Adosse-toi au mur. + +Elle obéit. + +--Ne dis pas un mot et n'aie pas peur, reprit Jean Valjean. + +Et elle se sentit enlever de terre. + +Avant qu'elle eût eu le temps de se reconnaître, elle était au haut de +la muraille. + +Jean Valjean la saisit, la mit sur son dos, lui prit ses deux petites +mains dans sa main gauche, se coucha à plat ventre et rampa sur le haut +du mur jusqu'au pan coupé. Comme il l'avait deviné, il y avait là une +bâtisse dont le toit partait du haut de la clôture en bois et descendait +fort près de terre, selon un plan assez doucement incliné, en effleurant +le tilleul. + +Circonstance heureuse, car la muraille était beaucoup plus haute de ce +côté que du côté de la rue. Jean Valjean n'apercevait le sol au-dessous +de lui que très profondément. + +Il venait d'arriver au plan incliné du toit et n'avait pas encore lâché +la crête de la muraille lorsqu'un hourvari violent annonça l'arrivée de +la patrouille. On entendit la voix tonnante de Javert: + +--Fouillez le cul-de-sac! La rue Droit-Mur est gardée, la petite rue +Picpus aussi. Je réponds qu'il est dans le cul-de-sac! + +Les soldats se précipitèrent dans le cul-de-sac Genrot. + +Jean Valjean se laissa glisser le long du toit, tout en soutenant +Cosette, atteignit le tilleul et sauta à terre. Soit terreur, soit +courage, Cosette n'avait pas soufflé. Elle avait les mains un peu +écorchées. + + + + +Chapitre VI + +Commencement d'une énigme + + +Jean Valjean se trouvait dans une espèce de jardin fort vaste et d'un +aspect singulier; un de ces jardins tristes qui semblent faits pour être +regardés l'hiver et la nuit. Ce jardin était d'une forme oblongue, avec +une allée de grands peupliers au fond, des futaies assez hautes dans les +coins, et un espace sans ombre au milieu, où l'on distinguait un très +grand arbre isolé, puis quelques arbres fruitiers tordus et hérissés +comme de grosses broussailles, des carrés de légumes, une melonnière +dont les cloches brillaient à la lune, et un vieux puisard. Il y avait +çà et là des bancs de pierre qui semblaient noirs de mousse. Les allées +étaient bordées de petits arbustes sombres, et toutes droites. L'herbe +en envahissait la moitié et une moisissure verte couvrait le reste. + +Jean Valjean avait à côté de lui la bâtisse dont le toit lui avait servi +pour descendre, un tas de fagots, et derrière les fagots, tout contre le +mur, une statue de pierre dont la face mutilée n'était plus qu'un masque +informe qui apparaissait vaguement dans l'obscurité. + +La bâtisse était une sorte de ruine où l'on distinguait des chambres +démantelées dont une, tout encombrée, semblait servir de hangar. + +Le grand bâtiment de la rue Droit-Mur qui faisait retour sur la petite +rue Picpus développait sur ce jardin deux façades en équerre. Ces +façades du dedans étaient plus tragiques encore que celles du dehors. +Toutes les fenêtres étaient grillées. On n'y entrevoyait aucune lumière. +Aux étages supérieurs il y avait des hottes comme aux prisons. L'une de +ces façades projetait sur l'autre son ombre qui retombait sur le jardin +comme un immense drap noir. + +On n'apercevait pas d'autre maison. Le fond du jardin se perdait dans la +brume et dans la nuit. Cependant on y distinguait confusément des +murailles qui s'entrecoupaient comme s'il y avait d'autres cultures au +delà, et les toits bas de la rue Polonceau. + +On ne pouvait rien se figurer de plus farouche et de plus solitaire que +ce jardin. Il n'y avait personne, ce qui était tout simple à cause de +l'heure; mais il ne semblait pas que cet endroit fût fait pour que +quelqu'un y marchât, même en plein midi. + +Le premier soin de Jean Valjean avait été de retrouver ses souliers et +de se rechausser, puis d'entrer dans le hangar avec Cosette. Celui qui +s'évade ne se croit jamais assez caché. L'enfant, songeant toujours à la +Thénardier, partageait son instinct de se blottir le plus possible. + +Cosette tremblait et se serrait contre lui. On entendait le bruit +tumultueux de la patrouille qui fouillait le cul-de-sac et la rue, les +coups de crosse contre les pierres, les appels de Javert aux mouchards +qu'il avait postés, et ses imprécations mêlées de paroles qu'on ne +distinguait point. + +Au bout d'un quart d'heure, il sembla que cette espèce de grondement +orageux commençait à s'éloigner. Jean Valjean ne respirait pas. + +Il avait posé doucement sa main sur la bouche de Cosette. + +Au reste la solitude où il se trouvait était si étrangement calme que +cet effroyable tapage, si furieux et si proche, n'y jetait même pas +l'ombre d'un trouble. Il semblait que ces murs fussent bâtis avec ces +pierres sourdes dont parle l'Écriture. + +Tout à coup, au milieu de ce calme profond, un nouveau bruit s'éleva; un +bruit céleste, divin, ineffable, aussi ravissant que l'autre était +horrible. C'était un hymne qui sortait des ténèbres, un éblouissement de +prière et d'harmonie dans l'obscur et effrayant silence de la nuit; des +voix de femmes, mais des voix composées à la fois de l'accent pur des +vierges et de l'accent naïf des enfants, de ces voix qui ne sont pas de +la terre et qui ressemblent à celles que les nouveau-nés entendent +encore et que les moribonds entendent déjà. Ce chant venait du sombre +édifice qui dominait le jardin. Au moment où le vacarme des démons +s'éloignait, on eût dit un choeur d'anges qui s'approchait dans l'ombre. + +Cosette et Jean Valjean tombèrent à genoux. + +Ils ne savaient pas ce que c'était, ils ne savaient pas où ils étaient, +mais ils sentaient tous deux, l'homme et l'enfant, le pénitent et +l'innocent, qu'il fallait qu'ils fussent à genoux. + +Ces voix avaient cela d'étrange qu'elles n'empêchaient pas que le +bâtiment ne parût désert. C'était comme un chant surnaturel dans une +demeure inhabitée. + +Pendant que ces voix chantaient, Jean Valjean ne songeait plus à rien. +Il ne voyait plus la nuit, il voyait un ciel bleu. Il lui semblait +sentir s'ouvrir ces ailes que nous avons tous au dedans de nous. + +Le chant s'éteignit. Il avait peut-être duré longtemps. Jean Valjean +n'aurait pu le dire. Les heures de l'extase ne sont jamais qu'une +minute. + +Tout était retombé dans le silence. Plus rien dans la rue, plus rien +dans le jardin. Ce qui menaçait, ce qui rassurait, tout s'était évanoui. +Le vent froissait dans la crête du mur quelques herbes sèches qui +faisaient un petit bruit doux et lugubre. + + + + +Chapitre VII + +Suite de l'énigme + + +La bise de nuit s'était levée, ce qui indiquait qu'il devait être entre +une et deux heures du matin. La pauvre Cosette ne disait rien. Comme +elle s'était assise à terre à son côté et qu'elle avait penché sa tête +sur lui, Jean Valjean pensa quelle s'était endormie. Il se baissa et la +regarda. Cosette avait les yeux tout grands ouverts et un air pensif qui +fit mal à Jean Valjean. + +Elle tremblait toujours. + +--As-tu envie de dormir? dit Jean Valjean. + +--J'ai bien froid, répondit-elle. + +Un moment après elle reprit: + +--Est-ce qu'elle est toujours là? + +--Qui? dit Jean Valjean. + +--Madame Thénardier. + +Jean Valjean avait déjà oublié le moyen dont il s'était servi pour faire +garder le silence à Cosette. + +--Ah! dit-il, elle est partie. Ne crains plus rien. + +L'enfant soupira comme si un poids se soulevait de dessus sa poitrine. + +La terre était humide, le hangar ouvert de toute part, la bise plus +fraîche à chaque instant. Le bonhomme ôta sa redingote et en enveloppa +Cosette. + +--As-tu moins froid ainsi? dit-il. + +--Oh oui, père! + +--Eh bien, attends-moi un instant. Je vais revenir. + +Il sortit de la ruine, et se mit à longer le grand bâtiment, cherchant +quelque abri meilleur. Il rencontra des portes, mais elles étaient +fermées. Il y avait des barreaux à toutes les croisées du +rez-de-chaussée. + +Comme il venait de dépasser l'angle intérieur de l'édifice, il remarqua +qu'il arrivait à des fenêtres cintrées, et il y aperçut quelque clarté. +Il se haussa sur la pointe du pied et regarda par l'une de ces fenêtres. +Elles donnaient toutes dans une salle assez vaste, pavée de larges +dalles, coupée d'arcades et de piliers, où l'on ne distinguait rien +qu'une petite lueur et de grandes ombres. La lueur venait d'une +veilleuse allumée dans un coin. Cette salle était déserte et rien n'y +bougeait. Cependant, à force de regarder, il crut voir à terre, sur le +pavé, quelque chose qui paraissait couvert d'un linceul et qui +ressemblait à une forme humaine. Cela était étendu à plat ventre, la +face contre la pierre, les bras en croix, dans l'immobilité de la mort. +On eût dit, à une sorte de serpent qui traînait sur le pavé, que cette +forme sinistre avait la corde au cou. + +Toute la salle baignait dans cette brume des lieux à peine éclairés qui +ajoute à l'horreur. + +Jean Valjean a souvent dit depuis que, quoique bien des spectacles +funèbres eussent traversé sa vie, jamais il n'avait rien vu de plus +glaçant et de plus terrible que cette figure énigmatique accomplissant +on ne sait quel mystère inconnu dans ce lieu sombre et ainsi entrevue +dans la nuit. Il était effrayant de supposer que cela était peut-être +mort, et plus effrayant encore de songer que cela était peut-être +vivant. + +Il eut le courage de coller son front à la vitre et d'épier si cette +chose remuerait. Il eut beau rester un temps qui lui parut très long, la +forme étendue ne faisait aucun mouvement. Tout à coup il se sentit pris +d'une épouvante inexprimable, et il s'enfuit. Il se mit à courir vers le +hangar sans oser regarder en arrière. Il lui semblait que s'il tournait +la tête il verrait la figure marcher derrière lui à grands pas en +agitant les bras. + +Il arriva à la ruine haletant. Ses genoux pliaient; la sueur lui coulait +dans les reins. + +Où était-il? qui aurait jamais pu s'imaginer quelque chose de pareil à +cette espèce de sépulcre au milieu de Paris? qu'était-ce que cette +étrange maison? Édifice plein de mystères nocturnes, appelant les âmes +dans l'ombre avec la voix des anges et, lorsqu'elles viennent, leur +offrant brusquement cette vision épouvantable, promettant d'ouvrir la +porte radieuse du ciel et ouvrant la porte horrible du tombeau! Et cela +était bien en effet un édifice, une maison qui avait son numéro dans une +rue! Ce n'était pas un rêve! Il avait besoin d'en toucher les pierres +pour y croire. + +Le froid, l'anxiété, l'inquiétude, les émotions de la soirée, lui +donnaient une véritable fièvre, et toutes ces idées s'entre-heurtaient +dans son cerveau. + +Il s'approcha de Cosette. Elle dormait. + + + + +Chapitre VIII + +L'énigme redouble + + +L'enfant avait posé sa tête sur une pierre et s'était endormie. + +Il s'assit auprès d'elle et se mit à la considérer. Peu à peu, à mesure +qu'il la regardait, il se calmait, et il reprenait possession de sa +liberté d'esprit. + +Il percevait clairement cette vérité, le fond de sa vie désormais, que +tant qu'elle serait là, tant qu'il l'aurait près de lui, il n'aurait +besoin de rien que pour elle, ni peur de rien qu'à cause d'elle. Il ne +sentait même pas qu'il avait très froid, ayant quitté sa redingote pour +l'en couvrir. + +Cependant, à travers la rêverie où il était tombé, il entendait depuis +quelque temps un bruit singulier. C'était comme un grelot qu'on agitait. +Ce bruit était dans le jardin. On l'entendait distinctement, quoique +faiblement. Cela ressemblait à la petite musique vague que font les +clarines des bestiaux la nuit dans les pâturages. + +Ce bruit fit retourner Jean Valjean. + +Il regarda, et vit qu'il y avait quelqu'un dans le jardin. + +Un être qui ressemblait à un homme marchait au milieu des cloches de la +melonnière, se levant, se baissant, s'arrêtant, avec des mouvements +réguliers, comme s'il traînait ou étendait quelque chose à terre. Cet +être paraissait boiter. + +Jean Valjean tressaillit avec ce tremblement continuel des malheureux. +Tout leur est hostile et suspect. Ils se défient du jour parce qu'il +aide à les voir et de la nuit parce qu'elle aide à les surprendre. Tout +à l'heure il frissonnait de ce que le jardin était désert, maintenant il +frissonnait de ce qu'il y avait quelqu'un. + +Il retomba des terreurs chimériques aux terreurs réelles. Il se dit que +Javert et les mouchards n'étaient peut-être pas partis, que sans doute +ils avaient laissé dans la rue des gens en observation, que, si cet +homme le découvrait dans ce jardin, il crierait au voleur, et le +livrerait. Il prit doucement Cosette endormie dans ses bras et la porta +derrière un tas de vieux meubles hors d'usage, dans le coin le plus +reculé du hangar. Cosette ne remua pas. + +De là il observa les allures de l'être qui était dans la melonnière. Ce +qui était bizarre, c'est que le bruit du grelot suivait tous les +mouvements de cet homme. Quand l'homme s'approchait, le bruit +s'approchait; quand il s'éloignait, le bruit s'éloignait; s'il faisait +quelque geste précipité, un trémolo accompagnait ce geste; quand il +s'arrêtait, le bruit cessait. Il paraissait évident que le grelot était +attaché à cet homme; mais alors qu'est-ce que cela pouvait signifier? +qu'était-ce que cet homme auquel une clochette était suspendue comme à +un bélier ou à un boeuf? + +Tout en se faisant ces questions, il toucha les mains de Cosette. Elles +étaient glacées. + +--Ah mon Dieu! dit-il. + +Il appela à voix basse: + +--Cosette! + +Elle n'ouvrit pas les yeux. + +Il la secoua vivement. + +Elle ne s'éveilla pas. + +--Serait-elle morte! dit-il, et il se dressa debout, frémissant de la +tête aux pieds. + +Les idées les plus affreuses lui traversèrent l'esprit pêle-mêle. Il y a +des moments où les suppositions hideuses nous assiègent comme une cohue +de furies et forcent violemment les cloisons de notre cerveau. Quand il +s'agit de ceux que nous aimons, notre prudence invente toutes les +folies. Il se souvint que le sommeil peut être mortel en plein air dans +une nuit froide. + +Cosette, pâle, était retombée étendue à terre à ses pieds sans faire un +mouvement. + +Il écouta son souffle; elle respirait; mais d'une respiration qui lui +paraissait faible et prête à s'éteindre. + +Comment la réchauffer? comment la réveiller? Tout ce qui n'était pas +ceci s'effaça de sa pensée. Il s'élança éperdu hors de la ruine. + +Il fallait absolument qu'avant un quart d'heure Cosette fût devant un +feu et dans un lit. + + + + +Chapitre IX + +L'homme au grelot + + +Il marcha droit à l'homme qu'il apercevait dans le jardin. Il avait pris +à sa main le rouleau d'argent qui était dans la poche de son gilet. + +Cet homme baissait la tête et ne le voyait pas venir. En quelques +enjambées, Jean Valjean fut à lui. + +Jean Valjean l'aborda en criant: + +--Cent francs! + +L'homme fit un soubresaut et leva les yeux. + +--Cent francs à gagner, reprit Jean Valjean, si vous me donnez asile +pour cette nuit! + +La lune éclairait en plein le visage effaré de Jean Valjean. + +--Tiens, c'est vous, père Madeleine! dit l'homme. + +Ce nom, ainsi prononcé, à cette heure obscure, dans ce lieu inconnu, par +cet homme inconnu, fit reculer Jean Valjean. + +Il s'attendait à tout, excepté à cela. Celui qui lui parlait était un +vieillard courbé et boiteux, vêtu à peu près comme un paysan, qui avait +au genou gauche une genouillère de cuir où pendait une assez grosse +clochette. On ne distinguait pas son visage qui était dans l'ombre. + +Cependant ce bonhomme avait ôté son bonnet, et s'écriait tout tremblant: + +--Ah mon Dieu! comment êtes-vous ici, père Madeleine? Par où êtes-vous +entré, Dieu Jésus? Vous tombez donc du ciel! Ce n'est pas l'embarras, si +vous tombez jamais, c'est de là que vous tomberez. Et comme vous voilà +fait! Vous n'avez pas de cravate, vous n'avez pas de chapeau, vous +n'avez pas d'habit! Savez-vous que vous auriez fait peur à quelqu'un qui +ne vous aurait pas connu? Mon Dieu Seigneur, est-ce que les saints +deviennent fous à présent? Mais comment donc êtes-vous entré ici? + +Un mot n'attendait pas l'autre. Le vieux homme parlait avec une +volubilité campagnarde où il n'y avait rien d'inquiétant. Tout cela +était dit avec un mélange de stupéfaction et de bonhomie naïve. + +--Qui êtes-vous? et qu'est-ce que c'est que cette maison-ci? demanda +Jean Valjean. + +--Ah, pardieu, voilà qui est fort! s'écria le vieillard, je suis celui +que vous avez fait placer ici, et cette maison est celle où vous m'avez +fait placer. Comment! vous ne me reconnaissez pas? + +--Non, dit Jean Valjean. Et comment se fait-il que vous me connaissiez, +vous? + +--Vous m'avez sauvé la vie, dit l'homme. + +Il se tourna, un rayon de lune lui dessina le profil, et Jean Valjean +reconnut le vieux Fauchelevent. + +--Ah.! dit Jean Valjean, c'est vous? oui, je vous reconnais. + +--C'est bien heureux! fit le vieux d'un ton de reproche. + +--Et que faites-vous ici? reprit Jean Valjean. + +--Tiens! je couvre mes melons donc! + +Le vieux Fauchelevent tenait en effet à la main, au moment où Jean +Valjean l'avait accosté, le bout d'un paillasson qu'il était occupé à +étendre sur la melonnière. Il en avait déjà ainsi posé un certain nombre +depuis une heure environ qu'il était dans le jardin. C'était cette +opération qui lui faisait faire les mouvements particuliers observés du +hangar par Jean Valjean. + +Il continua: + +--Je me suis dit: la lune est claire, il va geler. Si je mettais à mes +melons leurs carricks? Et, ajouta-t-il en regardant Jean Valjean avec un +gros rire, vous auriez pardieu bien dû en faire autant! Mais comment +donc êtes-vous ici? + +Jean Valjean, se sentant connu par cet homme, du moins sous son nom de +Madeleine, n'avançait plus qu'avec précaution. Il multipliait les +questions. Chose bizarre, les rôles semblaient intervertis. C'était lui, +intrus, qui interrogeait. + +--Et qu'est-ce que c'est que cette sonnette que vous avez au genou? + +--Ça? répondit Fauchelevent, c'est pour qu'on m'évite. + +--Comment! pour qu'on vous évite? + +Le vieux Fauchelevent cligna de l'oeil d'un air inexprimable. + +--Ah dame! il n'y a que des femmes dans cette maison-ci; beaucoup de +jeunes filles. Il paraît que je serais dangereux à rencontrer. La +sonnette les avertit. Quand je viens, elles s'en vont. + +--Qu'est-ce que c'est que cette maison-ci? + +--Tiens! vous savez bien. + +--Mais non, je ne sais pas. + +--Puisque vous m'y avez fait placer jardinier! + +--Répondez-moi comme si je ne savais rien. + +--Eh bien, c'est le couvent du Petit-Picpus donc! + +Les souvenirs revenaient à Jean Valjean. Le hasard, c'est-à-dire la +providence, l'avait jeté précisément dans ce couvent du quartier +Saint-Antoine où le vieux Fauchelevent, estropié par la chute de sa +charrette, avait été admis sur sa recommandation, il y avait deux ans de +cela. Il répéta comme se parlant à lui-même: + +--Le couvent du Petit-Picpus! + +--Ah çà mais, au fait, reprit Fauchelevent, comment diable avez-vous +fait pour y entrer, vous, père Madeleine? Vous avez beau être un saint, +vous êtes un homme, et il n'entre pas d'hommes ici. + +--Vous y êtes bien. + +--Il n'y a que moi. + +--Cependant, reprit Jean Valjean, il faut que j'y reste. + +--Ah mon Dieu! s'écria Fauchelevent. + +Jean Valjean s'approcha du vieillard et lui dit d'une voix grave: + +--Père Fauchelevent, je vous ai sauvé la vie. + +--C'est moi qui m'en suis souvenu le premier, répondit Fauchelevent. + +--Eh bien, vous pouvez faire aujourd'hui pour moi ce que j'ai fait +autrefois pour vous. + +Fauchelevent prit dans ses vieilles mains ridées et tremblantes les deux +robustes mains de Jean Valjean, et fut quelques secondes comme s'il ne +pouvait parler. Enfin il s'écria: + +--Oh! ce serait une bénédiction du bon Dieu si je pouvais vous rendre un +peu cela! Moi! vous sauver la vie! Monsieur le maire, disposez du vieux +bonhomme! + +Une joie admirable avait comme transfiguré ce vieillard. Un rayon +semblait lui sortir du visage. + +--Que voulez-vous que je fasse? reprit-il. + +--Je vous expliquerai cela. Vous avez une chambre? + +--J'ai une baraque isolée, là, derrière la ruine du vieux couvent, dans +un recoin que personne ne voit. Il y a trois chambres. La baraque était +en effet si bien cachée derrière la ruine et si bien disposée pour que +personne ne la vît, que Jean Valjean ne l'avait pas vue. + +--Bien, dit Jean Valjean. Maintenant je vous demande deux choses. + +--Lesquelles, monsieur le maire? + +--Premièrement, vous ne direz à personne ce que vous savez de moi. +Deuxièmement, vous ne chercherez pas à en savoir davantage. + +--Comme vous voudrez. Je sais que vous ne pouvez rien faire que +d'honnête et que vous avez toujours été un homme du bon Dieu. Et puis +d'ailleurs, c'est vous qui m'avez mis ici. Ça vous regarde. Je suis à +vous. + +--C'est dit. À présent, venez avec moi. Nous allons chercher l'enfant. + +--Ah! dit Fauchelevent. Il y a un enfant! + +Il n'ajouta pas une parole et suivit Jean Valjean comme un chien suit +son maître. + +Moins d'une demi-heure après, Cosette, redevenue rose à la flamme d'un +bon feu, dormait dans le lit du vieux jardinier. Jean Valjean avait +remis sa cravate et sa redingote; le chapeau lancé par-dessus le mur +avait été retrouvé et ramassé; pendant que Jean Valjean endossait sa +redingote, Fauchelevent avait ôté sa genouillère à clochette, qui +maintenant, accrochée à un clou près d'une hotte, ornait le mur. Les +deux hommes se chauffaient accoudés sur une table où Fauchelevent avait +posé un morceau de fromage, du pain bis, une bouteille de vin et deux +verres, et le vieux disait à Jean Valjean en lui posant la main sur le +genou: + +--Ah! père Madeleine! vous ne m'avez pas reconnu tout de suite! Vous +sauvez la vie aux gens, et après vous les oubliez! Oh! c'est mal! eux +ils se souviennent de vous! vous êtes un ingrat! + + + + +Chapitre X + +Où il est expliqué comment Javert a fait buisson creux + + +Les événements dont nous venons de voir, pour ainsi dire, l'envers, +s'étaient accomplis dans les conditions les plus simples. + +Lorsque Jean Valjean, dans la nuit même du jour où Javert l'arrêta près +du lit de mort de Fantine, s'échappa de la prison municipale de +Montreuil-sur-Mer, la police supposa que le forçat évadé avait dû se +diriger vers Paris. Paris est un maelström où tout se perd, et tout +disparaît dans ce nombril du monde comme dans le nombril de la mer. +Aucune forêt ne cache un homme comme cette foule. Les fugitifs de toute +espèce le savent. Ils vont à Paris comme à un engloutissement; il y a +des engloutissements qui sauvent. La police aussi le sait, et c'est à +Paris qu'elle cherche ce qu'elle a perdu ailleurs. Elle y chercha +l'ex-maire de Montreuil-sur-Mer. Javert fut appelé à Paris afin +d'éclairer les perquisitions. Javert en effet aida puissamment à +reprendre Jean Valjean. Le zèle et l'intelligence de Javert en cette +occasion furent remarqués de Mr Chabouillet, secrétaire de la préfecture +sous le comte Anglès. Mr Chabouillet, qui du reste avait déjà protégé +Javert, fit attacher l'inspecteur de Montreuil-sur-Mer à la police de +Paris. Là Javert se rendit diversement et, disons-le, quoique le mot +semble inattendu pour de pareils services, honorablement utile. + +Il ne songeait plus à Jean Valjean,--à ces chiens toujours en chasse, le +loup d'aujourd'hui fait oublier le loup d'hier,--lorsqu'en décembre 1823 +il lut un journal, lui qui ne lisait jamais de journaux; mais Javert, +homme monarchique, avait tenu à savoir les détails de l'entrée +triomphale du «prince généralissime» à Bayonne. Comme il achevait +l'article qui l'intéressait, un nom, le nom de Jean Valjean, au bas +d'une page, appela son attention. Le journal annonçait que le forçat +Jean Valjean était mort, et publiait le fait en termes si formels que +Javert n'en douta pas. Il se borna à dire: _c'est là le bon écrou_. Puis +il jeta le journal, et n'y pensa plus. + +Quelque temps après il arriva qu'une note de police fut transmise par la +préfecture de Seine-et-Oise à la préfecture de police de Paris sur +l'enlèvement d'un enfant, qui avait eu lieu, disait-on, avec des +circonstances particulières, dans la commune de Montfermeil. Une petite +fille de sept à huit ans, disait la note, qui avait été confiée par sa +mère à un aubergiste du pays, avait été volée par un inconnu; cette +petite répondait au nom de Cosette et était l'enfant d'une fille nommée +Fantine, morte à l'hôpital, on ne savait quand ni où. Cette note passa +sous les yeux de Javert, et le rendit rêveur. + +Le nom de Fantine lui était bien connu. Il se souvenait que Jean Valjean +l'avait fait éclater de rire, lui Javert, en lui demandant un répit de +trois jours pour aller chercher l'enfant de cette créature. Il se +rappela que Jean Valjean avait été arrêté à Paris au moment où il +montait dans la voiture de Montfermeil. Quelques indications avaient +même fait songer à cette époque que c'était la seconde fois qu'il +montait dans cette voiture, et qu'il avait déjà, la veille, fait une +première excursion aux environs de ce village, car on ne l'avait point +vu dans le village même. Qu'allait-il faire dans ce pays de Montfermeil? +on ne l'avait pu deviner. Javert le comprenait maintenant. La fille de +Fantine s'y trouvait. Jean Valjean l'allait chercher. Or, cette enfant +venait d'être volée par un inconnu. Quel pouvait être cet inconnu? +Serait-ce Jean Valjean? mais Jean Valjean était mort. Javert, sans rien +dire à personne, prit le coucou du _Plat d'étain_, cul-de-sac de la +Planchette, et fit le voyage de Montfermeil. + +Il s'attendait à trouver là un grand éclaircissement; il y trouva une +grande obscurité. + +Dans les premiers jours, les Thénardier, dépités, avaient jasé. La +disparition de l'Alouette avait fait bruit dans le village. Il y avait +eu tout de suite plusieurs versions de l'histoire qui avait fini par +être un vol d'enfant. De là, la note de police. Cependant, la première +humeur passée, le Thénardier, avec son admirable instinct, avait très +vite compris qu'il n'est jamais utile d'émouvoir monsieur le procureur +du roi, et que ses plaintes à propos de l'_enlèvement_ de Cosette +auraient pour premier résultat de fixer sur lui, Thénardier, et sur +beaucoup d'affaires troubles qu'il avait, l'étincelante prunelle de la +justice. La première chose que les hiboux ne veulent pas, c'est qu'on +leur apporte une chandelle. Et d'abord, comment se tirerait-il des +quinze cents francs qu'il avait reçus? Il tourna court, mit un bâillon à +sa femme, et fit l'étonné quand on lui parlait de l'_enfant volé_. Il +n'y comprenait rien; sans doute il s'était plaint dans le moment de ce +qu'on lui «enlevait» si vite cette chère petite; il eût voulu par +tendresse la garder encore deux ou trois jours; mais c'était son +«grand-père» qui était venu la chercher le plus naturellement du monde. +Il avait ajouté le grand-père, qui faisait bien. Ce fut sur cette +histoire que Javert tomba en arrivant à Montfermeil. Le grand-père +faisait évanouir Jean Valjean. + +Javert pourtant enfonça quelques questions, comme des sondes, dans +l'histoire de Thénardier.--Qu'était-ce que ce grand-père, et comment +s'appelait-il?--Thénardier répondit avec simplicité:--C'est un riche +cultivateur. J'ai vu son passeport. Je crois qu'il s'appelle Mr +Guillaume Lambert. + +Lambert est un nom bonhomme et très rassurant. Javert s'en revint à +Paris. + +--Le Jean Valjean est bien mort, se dit-il, et je suis un jobard. + +Il recommençait à oublier toute cette histoire, lorsque, dans le courant +de mars 1824, il entendit parler d'un personnage bizarre qui habitait +sur la paroisse de Saint-Médard et qu'on surnommait «le mendiant qui +fait l'aumône». Ce personnage était, disait-on, un rentier dont personne +ne savait au juste le nom et qui vivait seul avec une petite fille de +huit ans, laquelle ne savait rien elle-même sinon qu'elle venait de +Montfermeil. Montfermeil! ce nom revenait toujours, et fit dresser +l'oreille à Javert. Un vieux mendiant mouchard, ancien bedeau, auquel ce +personnage faisait la charité, ajoutait quelques autres détails.--Ce +rentier était un être très farouche,--ne sortant jamais que le soir,--ne +parlant à personne,--qu'aux pauvres quelquefois,--et ne se laissant pas +approcher. Il portait une horrible vieille redingote jaune qui valait +plusieurs millions, étant toute cousue de billets de banque.--Ceci piqua +décidément la curiosité de Javert. Afin de voir ce rentier fantastique +de très près sans l'effaroucher, il emprunta un jour au bedeau sa +défroque et la place où le vieux mouchard s'accroupissait tous les soirs +en nasillant des oraisons et en espionnant à travers la prière. + +«L'individu suspect» vint en effet à Javert ainsi travesti, et lui fit +l'aumône. En ce moment Javert leva la tête, et la secousse que reçut +Jean Valjean en croyant reconnaître Javert, Javert la reçut en croyant +reconnaître Jean Valjean. + +Cependant l'obscurité avait pu le tromper; la mort de Jean Valjean était +officielle; il restait à Javert des doutes, et des doutes graves; et +dans le doute Javert, l'homme du scrupule, ne mettait la main au collet +de personne. + +Il suivit son homme jusqu'à la masure Gorbeau, et fit parler «la +vieille», ce qui n'était pas malaisé. La vieille lui confirma le fait de +la redingote doublée de millions, et lui conta l'épisode du billet de +mille francs. Elle avait vu! elle avait touché! Javert loua une chambre. +Le soir même il s'y installa. Il vint écouter à la porte du locataire +mystérieux, espérant entendre le son de sa voix, mais Jean Valjean +aperçut sa chandelle à travers la serrure et déjoua l'espion en gardant +le silence. + +Le lendemain Jean Valjean décampait. Mais le bruit de la pièce de cinq +francs qu'il laissa tomber fut remarqué de la vieille qui, entendant +remuer de l'argent, songea qu'on allait déménager et se hâta de prévenir +Javert. À la nuit, lorsque Jean Valjean sortit, Javert l'attendait +derrière les arbres du boulevard avec deux hommes. + +Javert avait réclamé main-forte à la préfecture, mais il n'avait pas dit +le nom de l'individu qu'il espérait saisir. C'était son secret; et il +l'avait gardé pour trois raisons: d'abord, parce que la moindre +indiscrétion pouvait donner l'éveil à Jean Valjean; ensuite, parce que +mettre la main sur un vieux forçat évadé et réputé mort, sur un condamné +que les notes de justice avaient jadis classé à jamais _parmi les +malfaiteurs de l'espèce la plus dangereuse_, c'était un magnifique +succès que les anciens de la police parisienne ne laisseraient +certainement pas à un nouveau venu comme Javert, et qu'il craignait +qu'on ne lui prît son galérien; enfin, parce que Javert, étant un +artiste, avait le goût de l'imprévu. Il haïssait ces succès annoncés +qu'on déflore en en parlant longtemps d'avance. Il tenait à élaborer ses +chefs-d'oeuvre dans l'ombre et à les dévoiler ensuite brusquement. + +Javert avait suivi Jean Valjean d'arbre en arbre, puis de coin de rue en +coin de rue, et ne l'avait pas perdu de vue un seul instant. Même dans +les moments où Jean Valjean se croyait le plus en sûreté, l'oeil de +Javert était sur lui. + +Pourquoi Javert n'arrêtait-il pas Jean Valjean? c'est qu'il doutait +encore. + +Il faut se souvenir qu'à cette époque la police n'était pas précisément +à son aise; la presse libre la gênait. Quelques arrestations +arbitraires, dénoncées par les journaux, avaient retenti jusqu'aux +chambres, et rendu la préfecture timide. Attenter à la liberté +individuelle était un fait grave. Les agents craignaient de se tromper; +le préfet s'en prenait à eux; une erreur, c'était la destitution. Se +figure-t-on l'effet qu'eût fait dans Paris ce bref entrefilet reproduit +par vingt journaux:--Hier, un vieux grand-père en cheveux blancs, +rentier respectable, qui se promenait avec sa petite-fille âgée de huit +ans, a été arrêté et conduit au Dépôt de la Préfecture comme forçat +évadé! Répétons en outre que Javert avait ses scrupules à lui; les +recommandations de sa conscience s'ajoutaient aux recommandations du +préfet. Il doutait réellement. + +Jean Valjean tournait le dos et marchait dans l'obscurité. + +La tristesse, l'inquiétude, l'anxiété, l'accablement, ce nouveau malheur +d'être obligé de s'enfuir la nuit et de chercher un asile au hasard dans +Paris pour Cosette et pour lui, la nécessité de régler son pas sur le +pas d'un enfant, tout cela, à son insu même, avait changé la démarche de +Jean Valjean et imprimé à son habitude de corps une telle sénilité que +la police elle-même, incarnée dans Javert, pouvait s'y tromper, et s'y +trompa. L'impossibilité d'approcher de trop près, son costume de vieux +précepteur émigré, la déclaration de Thénardier qui le faisait +grand-père, enfin la croyance de sa mort au bagne, ajoutaient encore aux +incertitudes qui s'épaississaient dans l'esprit de Javert. + +Il eut un moment l'idée de lui demander brusquement ses papiers. Mais si +cet homme n'était pas Jean Valjean, et si cet homme n'était pas un bon +vieux rentier honnête, c'était probablement quelque gaillard +profondément et savamment mêlé à la trame obscure des méfaits parisiens, +quelque chef de bande dangereux, faisant l'aumône pour cacher ses autres +talents, vieille rubrique. Il avait des affidés, des complices, des +logis en-cas où il allait se réfugier sans doute. Tous ces détours qu'il +faisait dans les rues semblaient indiquer que ce n'était pas un simple +bonhomme. L'arrêter trop vite, c'était «tuer la poule aux oeufs d'or». +Où était l'inconvénient d'attendre? Javert était bien sûr qu'il +n'échapperait pas. + +Il cheminait donc assez perplexe, en se posant cent questions sur ce +personnage énigmatique. + +Ce ne fut qu'assez tard, rue de Pontoise, que, grâce à la vive clarté +que jetait un cabaret, il reconnut décidément Jean Valjean. Il y a dans +ce monde deux êtres qui tressaillent profondément: la mère qui retrouve +son enfant, et le tigre qui retrouve sa proie. Javert eut ce +tressaillement profond. + +Dès qu'il eut positivement reconnu Jean Valjean, le forçat redoutable, +il s'aperçut qu'ils n'étaient que trois, et il fit demander du renfort +au commissaire de police de la rue de Pontoise. Avant d'empoigner un +bâton d'épines, on met des gants. + +Ce retard et la station au carrefour Rollin pour se concerter avec ses +agents faillirent lui faire perdre la piste. Cependant, il eut bien vite +deviné que Jean Valjean voudrait placer la rivière entre ses chasseurs +et lui. Il pencha la tête et réfléchit comme un limier qui met le nez à +terre pour être juste à la voie. Javert, avec sa puissante rectitude +d'instinct, alla droit au pont d'Austerlitz. Un mot au péager le mit au +fait:--Avez-vous vu un homme avec une petite fille?--Je lui ai fait +payer deux sous, répondit le péager. Javert arriva sur le pont à temps +pour voir de l'autre côté de l'eau Jean Valjean traverser avec Cosette à +la main l'espace éclairé par la lune. Il le vit s'engager dans la rue du +Chemin-Vert-Saint-Antoine; il songea au cul-de-sac Genrot disposé là +comme une trappe et à l'issue unique de la rue Droit-Mur sur la petite +rue Picpus. Il _assura les grands devants_, comme parlent les chasseurs; +il envoya en hâte par un détour un de ses agents garder cette issue. Une +patrouille, qui rentrait au poste de l'Arsenal, ayant passé, il la +requit et s'en fit accompagner. Dans ces parties-là, les soldats sont +des atouts. D'ailleurs, c'est le principe que, pour venir à bout d'un +sanglier, il faut faire science de veneur et force de chiens. Ces +dispositions combinées, sentant Jean Valjean saisi entre l'impasse +Genrot à droite, son agent à gauche, et lui Javert derrière, il prit une +prise de tabac. + +Puis il se mit à jouer. Il eut un moment ravissant et infernal; il +laissa aller son homme devant lui, sachant qu'il le tenait, mais +désirant reculer le plus possible le moment de l'arrêter, heureux de le +sentir pris et de le voir libre, le couvant du regard avec cette volupté +de l'araignée qui laisse voleter la mouche et du chat qui laisse courir +la souris. La griffe et la serre ont une sensualité monstrueuse; c'est +le mouvement obscur de la bête emprisonnée dans leur tenaille. Quel +délice que cet étouffement! + +Javert jouissait. Les mailles de son filet étaient solidement attachées. +Il était sûr du succès; il n'avait plus maintenant qu'à fermer la main. + +Accompagné comme il l'était, l'idée même de la résistance était +impossible, si énergique, si vigoureux, et si désespéré que fût Jean +Valjean. + +Javert avança lentement, sondant et fouillant sur son passage tous les +recoins de la rue comme les poches d'un voleur. + +Quand il arriva au centre de sa toile, il n'y trouva plus la mouche. + +On imagine son exaspération. + +Il interrogea sa vedette des rues Droit-Mur et Picpus; cet agent, resté +imperturbable à son poste, n'avait point vu passer l'homme. + +Il arrive quelquefois qu'un cerf est brisé la tête couverte, +c'est-à-dire s'échappe, quoique ayant la meute sur le corps, et alors +les plus vieux chasseurs ne savent que dire. Duvivier, Ligniville et +Desprez restent court. Dans une déconvenue de ce genre, Artonge s'écria: +_Ce n'est pas un cerf, c'est un sorcier_. + +Javert eût volontiers jeté le même cri. + +Son désappointement tint un moment du désespoir et de la fureur. Il est +certain que Napoléon fit des fautes dans la guerre de Russie, +qu'Alexandre fit des fautes dans la guerre de l'Inde, que César fit des +fautes dans la guerre d'Afrique, que Cyrus fit des fautes dans la guerre +de Scythie, et que Javert fit des fautes dans cette campagne contre Jean +Valjean. Il eut tort peut-être d'hésiter à reconnaître l'ancien +galérien. Le premier coup d'oeil aurait dû lui suffire. Il eut tort de +ne pas l'appréhender purement et simplement dans la masure. Il eut tort +de ne pas l'arrêter quand il le reconnut positivement rue de Pontoise. +Il eut tort de se concerter avec ses auxiliaires en plein clair de lune +dans le carrefour Rollin; certes, les avis sont utiles, et il est bon de +connaître et d'interroger ceux des chiens qui méritent créance. Mais le +chasseur ne saurait prendre trop de précautions quand il chasse des +animaux inquiets, comme le loup et le forçat. Javert, en se préoccupant +trop de mettre les limiers de meute sur la voie, alarma la bête en lui +donnant vent du trait et la fit partir. Il eut tort surtout, dès qu'il +eut retrouvé la piste au pont d'Austerlitz, de jouer ce jeu formidable +et puéril de tenir un pareil homme au bout d'un fil. Il s'estima plus +fort qu'il n'était, et crut pouvoir jouer à la souris avec un lion. En +même temps, il s'estima trop faible quand il jugea nécessaire de +s'adjoindre du renfort. Précaution fatale, perte d'un temps précieux. +Javert commit toutes ces fautes, et n'en était pas moins un des espions +les plus savants et les plus corrects qui aient existé. Il était, dans +toute la force du terme, ce qu'en vénerie on appelle _un chien sage_. +Mais qui est-ce qui est parfait? + +Les grands stratégistes ont leurs éclipses. + +Les fortes sottises sont souvent faites, comme les grosses cordes, d'une +multitude de brins. Prenez le câble fil à fil, prenez séparément tous +les petits motifs déterminants, vous les cassez l'un après l'autre, et +vous dites: _Ce n'est que cela_! Tressez-les et tordez-les ensemble, +c'est une énormité; c'est Attila qui hésite entre Marcien à l'Orient et +Valentinien à l'Occident; c'est Annibal qui s'attarde à Capoue; c'est +Danton qui s'endort à Arcis-sur-Aube. Quoi qu'il en soit, au moment même +où il s'aperçut que Jean Valjean lui échappait, Javert ne perdit pas la +tête. Sûr que le forçat en rupture de ban ne pouvait être bien loin, il +établit des guets, il organisa des souricières et des embuscades et +battit le quartier toute la nuit. La première chose qu'il vit, ce fut le +désordre du réverbère, dont la corde était coupée. Indice précieux, qui +l'égara pourtant en ce qu'il fit dévier toutes ses recherches vers le +cul-de-sac Genrot. Il y a dans ce cul-de-sac des murs assez bas qui +donnent sur des jardins dont les enceintes touchent à d'immenses +terrains en friche. Jean Valjean avait dû évidemment s'enfuir par là. Le +fait est que, s'il eût pénétré un peu plus avant dans le cul-de-sac +Genrot, il l'eût fait probablement, et il était perdu. Javert explora +ces jardins et ces terrains comme s'il y eût cherché une aiguille. + +Au point du jour, il laissa deux hommes intelligents en observation et +il regagna la préfecture de police, honteux comme un mouchard qu'un +voleur aurait pris. + + + + +Livre sixième--Le Petit-Picpus + + + + +Chapitre I + +Petite rue Picpus, numéro 62 + + +Rien ne ressemblait plus, il y a un demi-siècle, à la première porte +cochère venue que la porte cochère du numéro 62 de la petite rue Picpus. +Cette porte, habituellement entrouverte de la façon la plus engageante, +laissait voir deux choses qui n'ont rien de très funèbre, une cour +entourée de murs tapissés de vigne et la face d'un portier qui flâne. +Au-dessus du mur du fond on apercevait de grands arbres. Quand un rayon +de soleil égayait la cour, quand un verre de vin égayait le portier, il +était difficile de passer devant le numéro 62 de la petite rue Picpus +sans en emporter une idée riante. C'était pourtant un lieu sombre qu'on +avait entrevu. + +Le seuil souriait; la maison priait et pleurait. + +Si l'on parvenait, ce qui n'était point facile, à franchir le +portier,--ce qui même pour presque tous était impossible, car il y avait +un _sésame, ouvre-toi!_ qu'il fallait savoir;--si, le portier franchi, +on entrait à droite dans un petit vestibule où donnait un escalier +resserré entre deux murs et si étroit qu'il n'y pouvait passer qu'une +personne à la fois, si l'on ne se laissait pas effrayer par le +badigeonnage jaune serin avec soubassement chocolat qui enduisait cet +escalier, si l'on s'aventurait à monter, on dépassait un premier palier, +puis un deuxième, et l'on arrivait au premier étage dans un corridor où +la détrempe jaune et la plinthe chocolat vous suivaient avec un +acharnement paisible. Escalier et corridor étaient éclairés par deux +belles fenêtres. Le corridor faisait un coude et devenait obscur. Si +l'on doublait ce cap, on parvenait après quelques pas devant une porte +d'autant plus mystérieuse qu'elle n'était pas fermée. On la poussait, et +l'on se trouvait dans une petite chambre d'environ six pieds carrés, +carrelée, lavée, propre, froide, tendue de papier nankin à fleurettes +vertes, à quinze sous le rouleau. Un jour blanc et mat venait d'une +grande fenêtre à petits carreaux qui était à gauche et qui tenait toute +la largeur de la chambre. On regardait, on ne voyait personne; on +écoutait, on n'entendait ni un pas ni un murmure humain. La muraille +était nue; la chambre n'était point meublée; pas une chaise. + +On regardait encore, et l'on voyait au mur en face de la porte un trou +quadrangulaire d'environ un pied carré, grillé d'une grille en fer à +barreaux entre-croisés, noirs, noueux, solides, lesquels formaient des +carreaux, j'ai presque dit des mailles, de moins d'un pouce et demi de +diagonale. Les petites fleurettes vertes du papier nankin arrivaient +avec calme et en ordre jusqu'à ces barreaux de fer, sans que ce contact +funèbre les effarouchât et les fît tourbillonner. En supposant qu'un +être vivant eût été assez admirablement maigre pour essayer d'entrer ou +de sortir par le trou carré, cette grille l'en eût empêché. Elle ne +laissait point passer le corps, mais elle laissait passer les yeux, +c'est-à-dire l'esprit. Il semblait qu'on eût songé à cela, car on +l'avait doublée d'une lame de fer-blanc sertie dans la muraille un peu +en arrière et piquée de mille trous plus microscopiques que les trous +d'une écumoire. Au bas de cette plaque était percée une ouverture tout à +fait pareille à la bouche d'une boîte aux lettres. Un ruban de fil +attaché à un mouvement de sonnette pendait à droite du trou grillé. + +Si l'on agitait ce ruban, une clochette tintait et l'on entendait une +voix, tout près de soi, ce qui faisait tressaillir. + +--Qui est là? demandait la voix. + +C'était une voix de femme, une voix douce, si douce qu'elle en était +lugubre. + +Ici encore il y avait un mot magique qu'il fallait savoir. Si on ne le +savait pas, la voix se taisait, et le mur redevenait silencieux comme si +l'obscurité effarée du sépulcre eût été de l'autre côté. + +Si l'on savait le mot, la voix reprenait: + +--Entrez à droite. + +On remarquait alors à sa droite, en face de la fenêtre, une porte vitrée +surmontée d'un châssis vitré et peinte en gris. On soulevait le loquet, +on franchissait la porte, et l'on éprouvait absolument la même +impression que lorsqu'on entre au spectacle dans une baignoire grillée +avant que la grille soit baissée et que le lustre soit allumé. On était +en effet dans une espèce de loge de théâtre, à peine éclairée par le +jour vague de la porte vitrée, étroite, meublée de deux vieilles chaises +et d'un paillasson tout démaillé, véritable loge avec sa devanture à +hauteur d'appui qui portait une tablette en bois noir. Cette loge était +grillée, seulement ce n'était pas une grille de bois doré comme à +l'Opéra, c'était un monstrueux treillis de barres de fer affreusement +enchevêtrées et scellées au mur par des scellements énormes qui +ressemblaient à des poings fermés. + +Les premières minutes passées, quand le regard commençait à se faire à +ce demi-jour de cave, il essayait de franchir la grille, mais il +n'allait pas plus loin que six pouces au delà. Là il rencontrait une +barrière de volets noirs, assurés et fortifiés de traverses de bois +peintes en jaune pain d'épice. Ces volets étaient à jointures, divisés +en longues lames minces, et masquaient toute la longueur de la grille. +Ils étaient toujours clos. + +Au bout de quelques instants, on entendait une voix qui vous appelait de +derrière ces volets et qui vous disait: + +--Je suis là. Que me voulez-vous? + +C'était une voix aimée, quelquefois une voix adorée. On ne voyait +personne. On entendait à peine le bruit d'un souffle. Il semblait que ce +fût une évocation qui vous parlait à travers la cloison de la tombe. + +Si l'on était dans de certaines conditions voulues, bien rares, +l'étroite lame d'un des volets s'ouvrait en face de vous, et l'évocation +devenait une apparition. Derrière la grille, derrière le volet, on +apercevait, autant que la grille permettait d'apercevoir, une tête dont +on ne voyait que la bouche et le menton; le reste était couvert d'un +voile noir. On entrevoyait une guimpe noire et une forme à peine +distincte couverte d'un suaire noir. Cette tête vous parlait, mais ne +vous regardait pas et ne vous souriait jamais. + +Le jour qui venait de derrière vous était disposé de telle façon que +vous la voyiez blanche et qu'elle vous voyait noir. Ce jour était un +symbole. + +Cependant les yeux plongeaient avidement par cette ouverture qui s'était +faite dans ce lieu clos à tous les regards. Un vague profond enveloppait +cette forme vêtue de deuil. Les yeux fouillaient ce vague et cherchaient +à démêler ce qui était autour de l'apparition. Au bout de très peu de +temps on s'apercevait qu'on ne voyait rien. Ce qu'on voyait, c'était la +nuit, le vide, les ténèbres, une brume de l'hiver mêlée à une vapeur du +tombeau, une sorte de paix effrayante, un silence où l'on ne recueillait +rien, pas même des soupirs, une ombre où l'on ne distinguait rien, pas +même des fantômes. + +Ce qu'on voyait, c'était l'intérieur d'un cloître. + +C'était l'intérieur de cette maison morne et sévère qu'on appelait le +couvent des bernardines de l'Adoration Perpétuelle. Cette loge où l'on +était, c'était le parloir. Cette voix, la première qui vous avait parlé, +c'était la voix de la tourière qui était toujours assise, immobile et +silencieuse, de l'autre côté du mur, près de l'ouverture carrée, +défendue par la grille de fer et par la plaque à mille trous comme par +une double visière. + +L'obscurité où plongeait la loge grillée venait de ce que le parloir qui +avait une fenêtre du côté du monde n'en avait aucune du côté du couvent. +Les yeux profanes ne devaient rien voir de ce lieu sacré. + +Pourtant il y avait quelque chose au delà de cette ombre, il y avait une +lumière; il y avait une vie dans cette mort. Quoique ce couvent fût le +plus muré de tous, nous allons essayer d'y pénétrer et d'y faire +pénétrer le lecteur, et de dire, sans oublier la mesure, des choses que +les raconteurs n'ont jamais vues et par conséquent jamais dites. + + + + +Chapitre II + +L'obédience de Martin Verga + + +Ce couvent, qui en 1824 existait depuis longues années déjà petite rue +Picpus, était une communauté de bernardines de l'obédience de Martin +Verga. + +Ces bernardines, par conséquent, se rattachaient non à Clairvaux, comme +les bernardins, mais à Cîteaux, comme les bénédictins. En d'autres +termes, elles étaient sujettes, non de saint Bernard, mais de saint +Benoît. + +Quiconque a un peu remué des in-folio sait que Martin Verga fonda en +1425 une congrégation de bernardines-bénédictines, ayant pour chef +d'ordre Salamanque et pour succursale Alcala. + +Cette congrégation avait poussé des rameaux dans tous les pays +catholiques de l'Europe. + +Ces greffes d'un ordre sur l'autre n'ont rien d'inusité dans l'église +latine. Pour ne parler que du seul ordre de saint Benoît dont il est ici +question, à cet ordre se rattachent, sans compter l'obédience de Martin +Verga, quatre congrégations: deux en Italie, le Mont-Cassin et +Sainte-Justine de Padoue, deux en France, Cluny et Saint-Maur; et neuf +ordres, Valombrosa, Grammont, les célestins, les camaldules, les +chartreux, les humiliés, les olivateurs, et les silvestrins, enfin +Cîteaux; car Cîteaux lui-même, tronc pour d'autres ordres, n'est qu'un +rejeton pour saint Benoît. Cîteaux date de saint Robert, abbé de Molesme +dans le diocèse de Langres en 1098. Or c'est en 529 que le diable, +retiré au désert de Subiaco (il était vieux; s'était-il fait ermite?), +fut chassé de l'ancien temple d'Apollon où il demeurait, par saint +Benoît, âgé de dix-sept ans. + +Après la règle des carmélites, lesquelles vont pieds nus, portent une +pièce d'osier sur la gorge et ne s'asseyent jamais, la règle la plus +dure est celle des bernardines-bénédictines de Martin Verga. Elles sont +vêtues de noir avec une guimpe qui, selon la prescription expresse de +saint Benoît, monte jusqu'au menton. Une robe de serge à manches larges, +un grand voile de laine, la guimpe qui monte jusqu'au menton coupée +carrément sur la poitrine, le bandeau qui descend jusqu'aux yeux, voilà +leur habit. Tout est noir, excepté le bandeau qui est blanc. Les novices +portent le même habit, tout blanc. Les professes ont en outre un rosaire +au côté. + +Les bernardines-bénédictines de Martin Verga pratiquent l'Adoration +Perpétuelle, comme les bénédictines dites dames du Saint-Sacrement, +lesquelles, au commencement de ce siècle, avaient à Paris deux maisons, +l'une au Temple, l'autre rue Neuve-Sainte-Geneviève. Du reste les +bernardines-bénédictines du Petit-Picpus, dont nous parlons, étaient un +ordre absolument autre que les dames du Saint-Sacrement cloîtrées rue +Neuve-Sainte-Geneviève et au Temple. Il y avait de nombreuses +différences dans la règle; il y en avait dans le costume. Les +bernardines-bénédictines du Petit-Picpus portaient la guimpe noire, et +les bénédictines du Saint-Sacrement et de la rue Neuve-Sainte-Geneviève +la portaient blanche, et avaient de plus sur la poitrine un +Saint-Sacrement d'environ trois pouces de haut en vermeil ou en cuivre +doré. Les religieuses du Petit-Picpus ne portaient point ce +Saint-Sacrement. L'Adoration Perpétuelle, commune à la maison du +Petit-Picpus et à la maison du Temple, laisse les deux ordres +parfaitement distincts. Il y a seulement ressemblance pour cette +pratique entre les dames du Saint-Sacrement et les bernardines de Martin +Verga, de même qu'il y avait similitude, pour l'étude et la +glorification de tous les mystères relatifs à l'enfance, à la vie et à +la mort de Jésus-Christ, et à la Vierge, entre deux ordres pourtant fort +séparés et dans l'occasion ennemis, l'oratoire d'Italie, établi à +Florence par Philippe de Néri, et l'oratoire de France, établi à Paris +par Pierre de Bérulle. L'oratoire de Paris prétendait le pas, Philippe +de Néri n'étant que saint, et Bérulle étant cardinal. + +Revenons à la dure règle espagnole de Martin Verga. + +Les bernardines-bénédictines de cette obédience font maigre toute +l'année, jeûnent le carême et beaucoup d'autres jours qui leur sont +spéciaux, se relèvent dans leur premier sommeil depuis une heure du +matin jusqu'à trois pour lire le bréviaire et chanter matines, couchent +dans des draps de serge en toute saison et sur la paille, n'usent point +de bains, n'allument jamais de feu, se donnent la discipline tous les +vendredis, observent la règle du silence, ne se parlent qu'aux +récréations, lesquelles sont très courtes, et portent des chemises de +bure pendant six mois, du 14 septembre, qui est l'exaltation de la +sainte-croix, jusqu'à Pâques. Ces six mois sont une modération, la règle +dit toute l'année; mais cette chemise de bure, insupportable dans les +chaleurs de l'été, produisait des fièvres et des spasmes nerveux. Il a +fallu en restreindre l'usage. Même avec cet adoucissement, le 14 +septembre, quand les religieuses mettent cette chemise, elles ont trois +ou quatre jours de fièvre. Obéissance, pauvreté, chasteté, stabilité +sous clôture; voilà leurs voeux, fort aggravés par la règle. + +La prieure est élue pour trois ans par les mères, qu'on appelle _mères +vocales_ parce qu'elles ont voix au chapitre. Une prieure ne peut être +réélue que deux fois, ce qui fixe à neuf ans le plus long règne possible +d'une prieure. + +Elles ne voient jamais le prêtre officiant, qui leur est toujours caché +par une serge tendue à neuf pieds de haut. Au sermon, quand le +prédicateur est dans la chapelle, elles baissent leur voile sur leur +visage. Elles doivent toujours parler bas, marcher les yeux à terre et +la tête inclinée. Un seul homme peut entrer dans le couvent, +l'archevêque diocésain. + +Il y en a bien un autre, qui est le jardinier; mais c'est toujours un +vieillard, et afin qu'il soit perpétuellement seul dans le jardin et que +les religieuses soient averties de l'éviter, on lui attache une +clochette au genou. + +Elles sont soumises à la prieure d'une soumission absolue et passive. +C'est la sujétion canonique dans toute son abnégation. Comme à la voix +du Christ, _ut voci Christi_, au geste, au premier signe, _ad nutum, ad +primum signum_, tout de suite, avec bonheur, avec persévérance, avec une +certaine obéissance aveugle, _prompte, hilariter perseveranter et caeca +quadam obedientia_, comme la lime dans la main de l'ouvrier, _quasi +limam in manibus fabri_, ne pouvant lire ni écrire quoi que ce soit sans +permission expresse, _legere vel scribere non addiscerit sine expressa +superioris licentia_. + +À tour de rôle chacune d'elles fait ce qu'elles appellent _la +réparation_. La réparation, c'est la prière pour tous les péchés, pour +toutes les fautes, pour tous les désordres, pour toutes les violations, +pour toutes les iniquités, pour tous les crimes qui se commettent sur la +terre. Pendant douze heures consécutives, de quatre heures du soir à +quatre heures du matin, ou de quatre heures du matin à quatre heures du +soir, la soeur qui fait _la réparation_ reste à genoux sur la pierre +devant le Saint-Sacrement, les mains jointes, la corde au cou. Quand la +fatigue devient insupportable, elle se prosterne à plat ventre, la face +contre terre, les bras en croix; c'est là tout son soulagement. Dans +cette attitude, elle prie pour tous les coupables de l'univers. Ceci est +grand jusqu'au sublime. + +Comme cet acte s'accomplit devant un poteau au haut duquel brûle un +cierge, on dit indistinctement _faire la réparation_ ou _être au +poteau_. Les religieuses préfèrent même, par humilité, cette dernière +expression qui contient une idée de supplice et d'abaissement. + +_Faire la réparation_ est une fonction où toute l'âme s'absorbe. La +soeur au poteau ne se retournerait pas pour le tonnerre tombant derrière +elle. + +En outre, il y a toujours une religieuse à genoux devant le +Saint-Sacrement. Cette station dure une heure. Elles se relèvent comme +des soldats en faction. C'est là l'Adoration Perpétuelle. + +Les prieures et les mères portent presque toujours des noms empreints +d'une gravité particulière, rappelant, non des saintes et des martyres, +mais des moments de la vie de Jésus-Christ, comme la mère Nativité, la +mère Conception, la mère Présentation, la mère Passion. Cependant les +noms de saintes ne sont pas interdits. + +Quand on les voit, on ne voit jamais que leur bouche. Toutes ont les +dents jaunes. Jamais une brosse à dents n'est entrée dans le couvent. Se +brosser les dents, est au haut d'une échelle au bas de laquelle il y a: +perdre son âme. + +Elles ne disent de rien _ma_ ni _mon_. Elles n'ont rien à elles et ne +doivent tenir à rien. Elles disent de toute chose _notre;_ ainsi: notre +voile, notre chapelet; si elles parlaient de leur chemise, elles +diraient _notre chemise_. Quelquefois elles s'attachent à quelque petit +objet, à un livre d'heures, à une relique, à une médaille bénite. Dès +qu'elles s'aperçoivent qu'elles commencent à tenir à cet objet, elles +doivent le donner. Elles se rappellent le mot de sainte Thérèse à +laquelle une grande dame, au moment d'entrer dans son ordre, disait: +Permettez, ma mère, que j'envoie chercher une sainte bible à laquelle je +tiens beaucoup.--_Ah! vous tenez à quelque chose! En ce cas, n'entrez +pas chez nous_. + +Défense à qui que ce soit de s'enfermer, et d'avoir un _chez-soi_, une +_chambre_. Elles vivent cellules ouvertes. Quand elles s'abordent, l'une +dit: _Loué soit et adoré le très Saint-Sacrement de l'autel_! L'autre +répond: _À jamais_. Même cérémonie quand l'une frappe à la porte de +l'autre. À peine la porte a-t-elle été touchée qu'on entend de l'autre +côté une voix douce dire précipitamment: À jamais! Comme toutes les +pratiques, cela devient machinal par l'habitude; et l'une dit +quelquefois _à jamais_ avant que l'autre ait eu le temps de dire, ce qui +est assez long d'ailleurs: _Loué soit et adoré le très Saint-Sacrement +de l'autel_! Chez les visitandines, celle qui entre dit: _Ave Maria_, et +celle chez laquelle on entre dit: _Gratiâ plena_. C'est leur bonjour, +qui est «plein de grâce» en effet. + +À chaque heure du jour, trois coups supplémentaires sonnent à la cloche +de l'église du couvent. À ce signal, prieure, mères vocales, professes, +converses, novices, postulantes, interrompent ce qu'elles disent, ce +qu'elles font ou ce qu'elles pensent, et toutes disent à la fois, s'il +est cinq heures, par exemple:--_À cinq heures et à toute heure, loué +soit et adoré le très Saint-Sacrement de l'autel_! S'il est huit +heures:--_À huit heures et à toute heure_, etc., et ainsi de suite, +selon l'heure qu'il est. + +Cette coutume, qui a pour but de rompre la pensée et de la ramener +toujours à Dieu, existe dans beaucoup de communautés; seulement la +formule varie. Ainsi, à l'Enfant-Jésus, on dit:--_À l'heure qu'il est et +à toute heure que l'amour de Jésus enflamme mon coeur!_ + +Les bénédictines-bernardines de Martin Verga, cloîtrées il y a cinquante +ans au Petit-Picpus, chantent les offices sur une psalmodie grave, +plain-chant pur, et toujours à pleine voix toute la durée de l'office. +Partout où il y a un astérisque dans le missel, elles font une pause et +disent à voix basse: _Jésus-Marie-Joseph_. Pour l'office des morts, +elles prennent le ton si bas, que c'est à peine si des voix de femmes +peuvent descendre jusque-là. Il en résulte un effet saisissant et +tragique. + +Celles du Petit-Picpus avaient fait faire un caveau sous leur +maître-autel pour la sépulture de leur communauté. _Le gouvernement_, +comme elles disent, ne permit pas que ce caveau reçût les cercueils. +Elles sortaient donc du couvent quand elles étaient mortes. Ceci les +affligeait et les consternait comme une infraction. + +Elles avaient obtenu, consolation médiocre, d'être enterrées à une heure +spéciale et en un coin spécial dans l'ancien cimetière Vaugirard, qui +était fait d'une terre appartenant jadis à leur communauté. + +Le jeudi ces religieuses entendent la grand'messe, vêpres et tous les +offices comme le dimanche. Elles observent en outre scrupuleusement +toutes les petites fêtes, inconnues aux gens du monde, que l'église +prodiguait autrefois en France et prodigue encore en Espagne et en +Italie. Leurs stations à la chapelle sont interminables. Quant au nombre +et à la durée de leurs prières, nous ne pouvons en donner une meilleure +idée qu'en citant le mot naïf de l'une d'elles: _Les prières des +postulantes sont effrayantes, les prières des novices encore pires, et +les prières des professes encore pires_. + +Une fois par semaine, on assemble le chapitre; la prieure préside, les +mères vocales assistent. Chaque soeur vient à son tour s'agenouiller sur +la pierre, et confesser à haute voix, devant toutes, les fautes et les +péchés qu'elle a commis dans la semaine. Les mères vocales se consultent +après chaque confession, et infligent tout haut les pénitences. + +Outre la confession à haute voix, pour laquelle on réserve toutes les +fautes un peu graves, elles ont pour les fautes vénielles ce qu'elles +appellent _la coulpe_. Faire sa coulpe, c'est se prosterner à plat +ventre durant l'office devant la prieure jusqu'à ce que celle-ci, qu'on +ne nomme jamais que _notre mère_, avertisse la patiente par un petit +coup frappé sur le bois de sa stalle qu'elle peut se relever. On fait sa +coulpe pour très peu de chose, un verre cassé, un voile déchiré, un +retard involontaire de quelques secondes à un office, une fausse note à +l'église, etc., cela suffit, on fait sa coulpe. La coulpe est toute +spontanée; c'est _la coupable_ elle-même (ce mot est ici +étymologiquement à sa place) qui se juge et qui se l'inflige. Les jours +de fêtes et les dimanches il y a quatre mères chantres qui psalmodient +les offices devant un grand lutrin à quatre pupitres. Un jour une mère +chantre entonna un psaume qui commençait par _Ecce_, et, au lieu de +_Ecce_, dit à haute voix ces trois notes: _ut, si, sol;_ elle subit pour +cette distraction une coulpe qui dura tout l'office. Ce qui rendait la +faute énorme, c'est que le chapitre avait ri. + +Lorsqu'une religieuse est appelée au parloir, fût-ce la prieure, elle +baisse son voile de façon, l'on s'en souvient, à ne laisser voir que sa +bouche. + +La prieure seule peut communiquer avec des étrangers. Les autres ne +peuvent voir que leur famille étroite, et très rarement. Si par hasard +une personne du dehors se présente pour voir une religieuse qu'elle a +connue ou aimée dans le monde, il faut toute une négociation. Si c'est +une femme, l'autorisation peut être quelquefois accordée, la religieuse +vient et on lui parle à travers les volets, lesquels ne s'ouvrent que +pour une mère ou une soeur. Il va sans dire que la permission est +toujours refusée aux hommes. + +Telle est la règle de saint Benoît, aggravée par Martin Verga. + +Ces religieuses ne sont point gaies, roses et fraîches comme le sont +souvent les filles des autres ordres. Elles sont pâles et graves. De +1825 à 1830 trois sont devenues folles. + + + + +Chapitre III + +Sévérités + + +On est au moins deux ans postulante, souvent quatre; quatre ans novice. +Il est rare que les voeux définitifs puissent être prononcés avant +vingt-trois ou vingt-quatre ans. Les bernardines-bénédictines de Martin +Verga n'admettent point de veuves dans leur ordre. + +Elles se livrent dans leurs cellules à beaucoup de macérations inconnues +dont elles ne doivent jamais parler. + +Le jour où une novice fait profession, on l'habille de ses plus beaux +atours, on la coiffe de roses blanches, on lustre et on boucle ses +cheveux, puis elle se prosterne; on étend sur elle un grand voile noir +et l'on chante l'office des morts. Alors les religieuses se divisent en +deux files, une file passe près d'elle en disant d'un accent plaintif: +_notre soeur est morte_, et l'autre file répond d'une voix éclatante: +_vivante en Jésus-Christ!_ + +À l'époque où se passe cette histoire, un pensionnat était joint au +couvent. Pensionnat de jeunes filles nobles, la plupart riches, parmi +lesquelles on remarquait mesdemoiselles de Sainte-Aulaire et de Bélissen +et une anglaise portant l'illustre nom catholique de Talbot. Ces jeunes +filles, élevées par ces religieuses entre quatre murs, grandissaient +dans l'horreur du monde et du siècle. Une d'elles nous disait un jour: +_Voir le pavé de la rue me faisait frissonner de la tête aux pieds_. +Elles étaient vêtues de bleu avec un bonnet blanc et un Saint-Esprit de +vermeil ou de cuivre fixé sur la poitrine. À de certains jours de grande +fête, particulièrement à la Sainte-Marthe, on leur accordait, comme +haute faveur et bonheur suprême, de s'habiller en religieuses et de +faire les offices et les pratiques de saint Benoît pendant toute une +journée. Dans les premiers temps, les religieuses leur prêtaient leurs +vêtements noirs. Cela parut profane, et la prieure le défendit. Ce prêt +ne fut permis qu'aux novices. Il est remarquable que ces +représentations, tolérées sans doute et encouragées dans le couvent par +un secret esprit de prosélytisme, et pour donner à ces enfants quelque +avant-goût du saint habit, étaient un bonheur réel et une vraie +récréation pour les pensionnaires. Elles s'en amusaient tout simplement. +_C'était nouveau, cela les changeait_. Candides raisons de l'enfance qui +ne réussissent pas d'ailleurs à faire comprendre à nous mondains cette +félicité de tenir en main un goupillon et de rester debout des heures +entières chantant à quatre devant un lutrin. + +Les élèves, aux austérités près, se conformaient à toutes les pratiques +du couvent. Il est telle jeune femme qui, entrée dans le monde et après +plusieurs années de mariage, n'était pas encore parvenue à se +déshabituer de dire en toute hâte chaque fois qu'on frappait à sa porte: +_à jamais!_ Comme les religieuses, les pensionnaires ne voyaient leurs +parents qu'au parloir. Leurs mères elles-mêmes n'obtenaient pas de les +embrasser. Voici jusqu'où allait la sévérité sur ce point. Un jour une +jeune fille fut visitée par sa mère accompagnée d'une petite soeur de +trois ans. La jeune fille pleurait, car elle eût bien voulu embrasser sa +soeur. Impossible. Elle supplia du moins qu'il fût permis à l'enfant de +passer à travers les barreaux sa petite main pour qu'elle pût la baiser. +Ceci fut refusé presque avec scandale. + + + + +Chapitre IV + +Gaîtés + + +Ces jeunes filles n'en ont pas moins rempli cette grave maison de +souvenirs charmants. + +À de certaines heures, l'enfance étincelait dans ce cloître. La +récréation sonnait. Une porte tournait sur ses gonds. Les oiseaux +disaient: Bon! voilà les enfants! Une irruption de jeunesse inondait ce +jardin coupé d'une croix comme un linceul. Des visages radieux, des +fronts blancs, des yeux ingénus pleins de gaie lumière, toutes sortes +d'aurores, s'éparpillaient dans ces ténèbres. Après les psalmodies, les +cloches, les sonneries, les glas, les offices, tout à coup éclatait ce +bruit des petites filles, plus doux qu'un bruit d'abeilles. La ruche de +la joie s'ouvrait, et chacune apportait son miel. On jouait, on +s'appelait, on se groupait, on courait; de jolies petites dents blanches +jasaient dans des coins; les voiles, de loin, surveillaient les rires, +les ombres guettaient les rayons, mais qu'importe! on rayonnait et on +riait. Ces quatre murs lugubres avaient leur minute d'éblouissement. Ils +assistaient, vaguement blanchis du reflet de tant de joie, à ce doux +tourbillonnement d'essaims. C'était comme une pluie de roses traversant +ce deuil. Les jeunes filles folâtraient sous l'oeil des religieuses; le +regard de l'impeccabilité ne gêne pas l'innocence. Grâce à ces enfants, +parmi tant d'heures austères, il y avait l'heure naïve. Les petites +sautaient, les grandes dansaient. Dans ce cloître, le jeu était mêlé de +ciel. Rien n'était ravissant et auguste comme toutes ces fraîches âmes +épanouies. Homère fût venu rire là avec Perrault, et il y avait, dans ce +jardin noir, de la jeunesse, de la santé, du bruit, des cris, de +l'étourdissement, du plaisir, du bonheur, à dérider toutes les aïeules, +celles de l'épopée comme celles du conte, celles du trône comme celles +du chaume, depuis Hécube jusqu'à la Mère-Grand. + +Il s'est dit dans cette maison, plus que partout ailleurs peut-être, de +ces _mots d'enfants_ qui ont tant de grâce et qui font rire d'un rire +plein de rêverie. C'est entre ces quatre murs funèbres qu'une enfant de +cinq ans s'écria un jour:--_Ma mère! une grande vient de me dire que je +n'ai plus que neuf ans et dix mois à rester ici. Quel bonheur!_ + +C'est encore là qu'eut lieu ce dialogue mémorable: + +Une mère vocale.--Pourquoi pleurez-vous, mon enfant? + +L'enfant: (_six ans_), sanglotant:--J'ai dit à Alix que je savais mon +histoire de France. Elle me dit que je ne la sais pas, et je la sais. + +Alix (_la grande, neuf ans_).--Non. Elle ne la sait pas. + +La mère.--Comment cela, mon enfant? + +Alix.--Elle m'a dit d'ouvrir le livre au hasard et de lui faire une +question qu'il y a dans le livre, et qu'elle répondrait. + +--Eh bien? + +--Elle n'a pas répondu. + +--Voyons. Que lui avez-vous demandé? + +--J'ai ouvert le livre au hasard comme elle disait, et je lui ai demandé +la première demande que j'ai trouvée. + +--Et qu'est-ce que c'était que cette demande? + +--C'était: _Qu'arriva-t-il ensuite?_ + +C'est là qu'a été faite cette observation profonde sur une perruche un +peu gourmande qui appartenait à une dame pensionnaire: + +--_Est-elle gentille! elle mange le dessus de sa tartine, comme une +personne!_ + +C'est sur une des dalles de ce cloître qu'a été ramassée cette +confession, écrite d'avance, pour ne pas l'oublier, par une pécheresse +âgée de sept ans: + +«--Mon père, je m'accuse d'avoir été avarice. + +«--Mon père, je m'accuse d'avoir été adultère. + +«--Mon père, je m'accuse d'avoir élevé mes regards vers les monsieurs.» + +C'est sur un des bancs de gazon de ce jardin qu'a été improvisé par une +bouche rose de six ans ce conte écouté par des yeux bleus de quatre à +cinq ans: + +«--Il y avait trois petits coqs qui avaient un pays où il y avait +beaucoup de fleurs. Ils ont cueilli les fleurs, et ils les ont mises +dans leur poche. Après ça, ils ont cueilli les feuilles, et ils les ont +mises dans leurs joujoux. Il y avait un loup dans le pays, et il y avait +beaucoup de bois; et le loup était dans le bois; et il a mangé les +petits coqs.» + +Et encore cet autre poème: + +«--Il est arrivé un coup de bâton. + +«C'est Polichinelle qui l'a donné au chat. + +«Ça ne lui a pas fait de bien, ça lui a fait du mal. + +«Alors une dame a mis Polichinelle en prison.» + +C'est là qu'a été dit, par une petite abandonnée, enfant trouvé que le +couvent élevait par charité, ce mot doux et navrant. Elle entendait les +autres parler de leurs mères, et elle murmura dans son coin: + +--_Moi, ma mère n'était pas là quand je suis née!_ + +Il y avait une grosse tourière qu'on voyait toujours se hâter dans les +corridors avec son trousseau de clefs et qui se nommait soeur Agathe. +Les _grandes grandes_, au-dessus de dix ans,--l'appelaient _Agathoclès_. + +Le réfectoire, grande pièce oblongue et carrée, qui ne recevait de jour +que par un cloître à archivoltes de plain-pied avec le jardin, était +obscur et humide, et, comme disent les enfants,--plein de bêtes. Tous +les lieux circonvoisins y fournissaient leur contingent d'insectes. +Chacun des quatre coins en avait reçu, dans le langage des +pensionnaires, un nom particulier et expressif. Il y avait le coin des +Araignées, le coin des Chenilles, le coin des Cloportes et le coin des +Cricris. Le coin des Cricris était voisin de la cuisine et fort estimé. +On y avait moins froid qu'ailleurs. Du réfectoire les noms avaient passé +au pensionnat et servaient à y distinguer comme à l'ancien collège +Mazarin quatre nations. Toute élève était de l'une de ces quatre nations +selon le coin du réfectoire où elle s'asseyait aux heures des repas. Un +jour, Mr l'archevêque, faisant la visite pastorale, vit entrer dans la +classe où il passait une jolie petite fille toute vermeille avec +d'admirables cheveux blonds, il demanda à une autre pensionnaire, +charmante brune aux joues fraîches qui était près de lui: + +--Qu'est-ce que c'est que celle-ci? + +--C'est une araignée, monseigneur. + +--Bah! et cette autre? + +--C'est un cricri. + +--Et celle-là? + +--C'est une chenille. + +--En vérité! et vous-même? + +--Je suis un cloporte, monseigneur. + +Chaque maison de ce genre a ses particularités. Au commencement de ce +siècle, Écouen était un de ces lieux gracieux et sévères où grandit, +dans une ombre presque auguste, l'enfance des jeunes filles. À Écouen, +pour prendre rang dans la procession du Saint-Sacrement, on distinguait +entre les vierges et les fleuristes. Il y avait aussi «les dais» et «les +encensoirs», les unes portant les cordons du dais, les autres encensant +le Saint-Sacrement. Les fleurs revenaient de droit aux fleuristes. +Quatre "vierges" marchaient en avant. Le matin de ce grand jour, il +n'était pas rare d'entendre demander dans le dortoir: + +--Qui est-ce qui est vierge? + +Madame Campan citait ce mot d'une «petite» de sept ans à une «grande» de +seize, qui prenait la tête de la procession pendant qu'elle, la petite, +restait à la queue: + +--Tu es vierge, toi; moi, je ne le suis pas. + + + + +Chapitre V + +Distractions + + +Au-dessus de la porte du réfectoire était écrite en grosses lettres +noires cette prière qu'on appelait la _Patenôtre blanche_, et qui avait +pour vertu de mener les gens droit en paradis: + +«Petite patenôtre blanche, que Dieu fit, que Dieu dit, que Dieu mit en +paradis. Au soir, m'allant coucher, je trouvis (_sic_) trois anges à mon +lit couchés, un aux pieds, deux au chevet, la bonne vierge Marie au +milieu, qui me dit que je m'y couchis, que rien ne doutis. Le bon Dieu +est mon père, la bonne Vierge est ma mère, les trois apôtres sont mes +frères, les trois vierges sont mes soeurs. La chemise où Dieu fut né, +mon corps en est enveloppé; la croix Sainte-Marguerite à ma poitrine est +écrite; madame la Vierge s'en va sur les champs, Dieu pleurant, +rencontrit Mr saint Jean. Monsieur saint Jean, d'où venez-vous? Je viens +d'_Ave Salus_. Vous n'avez pas vu le bon Dieu, si est? Il est dans +l'arbre de la croix, les pieds pendants, les mains clouants, un petit +chapeau d'épine blanche sur la tête. Qui la dira trois fois au soir, +trois fois au matin, gagnera le paradis à la fin.» + +En 1827, cette oraison caractéristique avait disparu du mur sous une +triple couche de badigeon. Elle achève à cette heure de s'effacer dans +la mémoire de quelques jeunes filles d'alors, vieilles femmes +aujourd'hui. + +Un grand crucifix accroché au mur complétait la décoration de ce +réfectoire, dont la porte unique, nous croyons l'avoir dit, s'ouvrait +sur le jardin. Deux tables étroites, côtoyées chacune de deux bancs de +bois, faisaient deux longues lignes parallèles d'un bout à l'autre du +réfectoire. Les murs étaient blancs, les tables étaient noires; ces deux +couleurs du deuil sont le seul rechange des couvents. Les repas étaient +revêches et la nourriture des enfants eux-mêmes sévère. Un seul plat, +viande et légumes mêlés, ou poisson salé, tel était le luxe. Ce bref +ordinaire, réservé aux pensionnaires seules, était pourtant une +exception. Les enfants mangeaient et se taisaient sous le guet de la +mère semainière qui, de temps en temps, si une mouche s'avisait de voler +et de bourdonner contre la règle, ouvrait et fermait bruyamment un livre +de bois. Ce silence était assaisonné de la vie des saints, lue à haute +voix dans une petite chaire à pupitre située au pied du crucifix. La +lectrice était une grande élève, de semaine. Il y avait de distance en +distance sur la table nue des terrines vernies où les élèves lavaient +elles-mêmes leur timbale et leur couvert, et quelquefois jetaient +quelque morceau de rebut, viande dure ou poisson gâté; ceci était puni. +On appelait ces terrines _ronds d'eau_. + +L'enfant qui rompait le silence faisait une «croix de langue». Où? à +terre. Elle léchait le pavé. La poussière, cette fin de toutes les +joies, était chargée de châtier ces pauvres petites feuilles de rose, +coupables de gazouillement. + +Il y avait dans le couvent un livre qui n'a jamais été imprimé qu'_à +exemplaire unique_, et qu'il est défendu de lire. C'est la règle de +saint Benoît. Arcane où nul oeil profane ne doit pénétrer. _Nemo +regulas, seu constitutiones nostras, externis communicabit_. + +Les pensionnaires parvinrent un jour à dérober ce livre, et se mirent à +le lire avidement, lecture souvent interrompue par des terreurs d'être +surprises qui leur faisaient refermer le volume précipitamment. Elles ne +tirèrent de ce grand danger couru qu'un plaisir médiocre. Quelques pages +inintelligibles sur les péchés des jeunes garçons, voilà ce qu'elles +eurent de «plus intéressant». + +Elles jouaient dans une allée du jardin, bordée de quelques maigres +arbres fruitiers. Malgré l'extrême surveillance et la sévérité des +punitions, quand le vent avait secoué les arbres, elles réussissaient +quelquefois à ramasser furtivement une pomme verte, ou un abricot gâté, +ou une poire habitée. Maintenant je laisse parler une lettre que j'ai +sous les yeux, lettre écrite il y a vingt-cinq ans par une ancienne +pensionnaire, aujourd'hui madame la duchesse de--, une des plus +élégantes femmes de Paris. Je cite textuellement: «On cache sa poire ou +sa pomme, comme on peut. Lorsqu'on monte mettre le voile sur le lit en +attendant le souper, on les fourre sous son oreiller et le soir on les +mange dans son lit, et lorsqu'on ne peut pas, on les mange dans les +commodités.» C'était là une de leurs voluptés les plus vives. + +Une fois, c'était encore à l'époque d'une visite de Mr l'archevêque au +couvent, une des jeunes filles, mademoiselle Bouchard, qui était un peu +Montmorency, gagea qu'elle lui demanderait un jour de congé, énormité +dans une communauté si austère. La gageure fut acceptée, mais aucune de +celles qui tenaient le pari n'y croyait. Au moment venu, comme +l'archevêque passait devant les pensionnaires, mademoiselle Bouchard, à +l'indescriptible épouvante de ses compagnes, sortit des rangs, et dit: +«Monseigneur, un jour de congé.» Mademoiselle Bouchard était fraîche et +grande, avec la plus jolie petite mine rose du monde. Mr de Quélen +sourit et dit: _Comment donc, ma chère enfant, un jour de congé! Trois +jours, s'il vous plaît. J'accorde trois jours._ La prieure n'y pouvait +rien, l'archevêque avait parlé. Scandale pour le couvent, mais joie pour +le pensionnat. Qu'on juge de l'effet. + +Ce cloître bourru n'était pourtant pas si bien muré que la vie des +passions du dehors, que le drame, que le roman même, n'y pénétrassent. +Pour le prouver, nous nous bornerons à constater ici et à indiquer +brièvement un fait réel et incontestable, qui d'ailleurs n'a en lui-même +aucun rapport et ne tient par aucun fil à l'histoire que nous racontons. +Nous mentionnons ce fait pour compléter dans l'esprit du lecteur la +physionomie du couvent. + +Vers cette époque donc, il y avait dans le couvent une personne +mystérieuse qui n'était pas religieuse, qu'on traitait avec grand +respect, et qu'on nommait _madame Albertine_. On ne savait rien d'elle +sinon qu'elle était folle, et que dans le monde elle passait pour morte. +Il y avait sous cette histoire, disait-on, des arrangements de fortune +nécessaires pour un grand mariage. + +Cette femme, de trente ans à peine, brune, assez belle, regardait +vaguement avec de grands yeux noirs. Voyait-elle? On en doutait. Elle +glissait plutôt qu'elle ne marchait; elle ne parlait jamais; on n'était +pas bien sûr qu'elle respirât. Ses narines étaient pincées et livides +comme après le dernier soupir. Toucher sa main, c'était toucher de la +neige. Elle avait une étrange grâce spectrale. Là où elle entrait, on +avait froid. Un jour une soeur, la voyant passer, dit à une autre: Elle +passe pour morte.--Elle l'est peut-être, répondit l'autre. + +On faisait sur madame Albertine cent récits. C'était l'éternelle +curiosité des pensionnaires. Il y avait dans la chapelle une tribune +qu'on appelait _l'OEil-de-Boeuf_. C'est dans cette tribune qui n'avait +qu'une baie circulaire, un _oeil-de-boeuf_, que madame Albertine +assistait aux offices. Elle y était habituellement seule, parce que de +cette tribune, placée au premier étage, on pouvait voir le prédicateur +ou l'officiant; ce qui était interdit aux religieuses. Un jour la chaire +était occupée par un jeune prêtre de haut rang, Mr le duc de Rohan, pair +de France, officier des mousquetaires rouges en 1815 lorsqu'il était +prince de Léon, mort après 1830 cardinal et archevêque de Besançon. +C'était la première fois que Mr de Rohan prêchait au couvent du +Petit-Picpus. Madame Albertine assistait ordinairement aux sermons et +aux offices dans un calme parfait et dans une immobilité complète. Ce +jour-là, dès qu'elle aperçut Mr de Rohan, elle se dressa à demi, et dit +à haute voix dans le silence de la chapelle: _Tiens! Auguste!_ Toute la +communauté stupéfaite tourna la tête, le prédicateur leva les yeux, mais +madame Albertine était retombée dans son immobilité. Un souffle du monde +extérieur, une lueur de vie avait passé un moment sur cette figure +éteinte et glacée, puis tout s'était évanoui, et la folle était +redevenue cadavre. + +Ces deux mots cependant firent jaser tout ce qui pouvait parler dans le +couvent. Que de choses dans ce _tiens_! _Auguste!_ que de révélations! +Mr de Rohan s'appelait en effet Auguste. Il était évident que madame +Albertine sortait du plus grand monde, puisqu'elle connaissait Mr de +Rohan, qu'elle y était elle-même haut placée, puisqu'elle parlait d'un +si grand seigneur si familièrement, et qu'elle avait avec lui une +relation, de parenté peut-être, mais à coup sûr bien étroite, +puisqu'elle savait son «petit nom». + +Deux duchesses très sévères, mesdames de Choiseul et de Sérent, +visitaient souvent la communauté, où elles pénétraient sans doute en +vertu du privilège _Magnates mulieres_, et faisaient grand'peur au +pensionnat. Quand les deux vieilles dames passaient, toutes les pauvres +jeunes filles tremblaient et baissaient les yeux. + +M. de Rohan était du reste, à son insu, l'objet de l'attention des +pensionnaires. Il venait à cette époque d'être fait, en attendant +l'épiscopat, grand vicaire de l'archevêque de Paris. C'était une de ses +habitudes de venir assez souvent chanter aux offices de la chapelle des +religieuses du Petit-Picpus. Aucune des jeunes recluses ne pouvait +l'apercevoir, à cause du rideau de serge, mais il avait une voix douce +et un peu grêle, qu'elles étaient parvenues à reconnaître et à +distinguer. Il avait été mousquetaire; et puis on le disait fort coquet, +fort bien coiffé avec de beaux cheveux châtains arrangés en rouleau +autour de la tête, et qu'il avait une large ceinture moire magnifique, +et que sa soutane noire était coupée le plus élégamment du monde. Il +occupait fort toutes ces imaginations de seize ans. + +Aucun bruit du dehors ne pénétrait dans le couvent. Cependant il y eut +une année où le son d'une flûte y parvint. Ce fut un événement, et les +pensionnaires d'alors s'en souviennent encore. + +C'était une flûte dont quelqu'un jouait dans le voisinage. Cette flûte +jouait toujours le même air, un air aujourd'hui bien lointain: _Ma +Zétulbé, viens régner sur mon âme_, et on l'entendait deux ou trois fois +dans la journée. Les jeunes filles passaient des heures à écouter, les +mères vocales étaient bouleversées, les cervelles travaillaient, les +punitions pleuvaient. Cela dura plusieurs mois. Les pensionnaires +étaient toutes plus ou moins amoureuses du musicien inconnu. Chacune se +rêvait Zétulbé. Le bruit de flûte venait du côté de la rue Droit-Mur; +elles auraient tout donné, tout compromis, tout tenté, pour voir, ne +fût-ce qu'une seconde, pour entrevoir, pour apercevoir, le «jeune homme» +qui jouait si délicieusement de cette flûte et qui, sans s'en douter, +jouait en même temps de toutes ces âmes. Il y en eut qui s'échappèrent +par une porte de service et qui montèrent au troisième sur la rue +Droit-Mur, afin d'essayer de voir par les jours de souffrance. +Impossible. Une alla jusqu'à passer son bras au-dessus de sa tête par la +grille et agita son mouchoir blanc. Deux furent plus hardies encore. +Elles trouvèrent moyen de grimper jusque sur un toit et s'y risquèrent +et réussirent enfin à voir «le jeune homme». C'était un vieux +gentilhomme émigré, aveugle et ruiné, qui jouait de la flûte dans son +grenier pour se désennuyer. + + + + +Chapitre VI + +Le petit couvent + + +Il y avait dans cette enceinte du Petit-Picpus trois bâtiments +parfaitement distincts, le grand couvent qu'habitaient les religieuses, +le pensionnat où logeaient les élèves, et enfin ce qu'on appelait le +petit couvent. C'était un corps de logis avec jardin où demeuraient en +commun toutes sortes de vieilles religieuses de divers ordres, restes +des cloîtres détruits par la révolution; une réunion de toutes les +bigarrures noires, grises et blanches, de toutes les communautés et de +toutes les variétés possibles; ce qu'on pourrait appeler, si un pareil +accouplement de mots était permis, une sorte de couvent-arlequin. + +Dès l'Empire, il avait été accordé à toutes ces pauvres filles +dispersées et dépaysées de venir s'abriter là sous les ailes des +bénédictines-bernardines. Le gouvernement leur payait une petite +pension; les dames du Petit-Picpus les avaient reçues avec empressement. +C'était un pêle-mêle bizarre. Chacune suivait sa règle. On permettait +quelquefois aux élèves pensionnaires, comme grande récréation, de leur +rendre visite; ce qui fait que ces jeunes mémoires ont gardé entre +autres le souvenir de la mère Saint-Basile, de la mère +Sainte-Scolastique et de la mère Jacob. + +Une de ces réfugiées se retrouvait presque chez elle. C'était une +religieuse de Sainte-Aure, la seule de son ordre qui eût survécu. +L'ancien couvent des dames de Sainte-Aure occupait dès le commencement +du XVIIIème siècle précisément cette même maison du Petit-Picpus qui +appartint plus tard aux bénédictines de Martin Verga. Cette sainte +fille, trop pauvre pour porter le magnifique habit de son ordre, qui +était une robe blanche avec le scapulaire écarlate, en avait revêtu +pieusement un petit mannequin qu'elle montrait avec complaisance et qu'à +sa mort elle a légué à la maison. En 1824, il ne restait de cet ordre +qu'une religieuse; aujourd'hui il n'en reste qu'une poupée. + +Outre ces dignes mères, quelques vieilles femmes du monde avaient obtenu +de la prieure, comme madame Albertine, la permission de se retirer dans +le petit couvent. De ce nombre étaient madame de Beaufort d'Hautpoul et +madame la marquise Dufresne. Une autre n'a jamais été connue dans le +couvent que par le bruit formidable qu'elle faisait en se mouchant. Les +élèves l'appelaient madame Vacarmini. + +Vers 1820 ou 1821, madame de Genlis, qui rédigeait à cette époque un +petit recueil périodique intitulé _l'Intrépide_, demanda à entrer dame +en chambre au couvent du Petit-Picpus. Mr le duc d'Orléans la +recommandait. Rumeur dans la ruche; les mères vocales étaient toutes +tremblantes. Madame de Genlis avait fait des romans. Mais elle déclara +qu'elle était la première à les détester, et puis elle était arrivée à +sa phase de dévotion farouche. Dieu aidant, et le prince aussi, elle +entra. Elle s'en alla au bout de six ou huit mois, donnant pour raison +que le jardin n'avait pas d'ombre. Les religieuses en furent ravies. +Quoique très vieille, elle jouait encore de la harpe, et fort bien. + +En s'en allant, elle laissa sa marque à sa cellule. Madame de Genlis +était superstitieuse et latiniste. Ces deux mots donnent d'elle un assez +bon profil. On voyait encore, il y a quelques années, collés dans +l'intérieur d'une petite armoire de sa cellule où elle serrait son +argent et ses bijoux, ces cinq vers latins écrits de sa main à l'encre +rouge sur papier jaune, et qui, dans son opinion, avaient la vertu +d'effaroucher les voleurs: + + _Imparibus meritis pendent tria corpora ramis:_ + _Dismas et Gesmas, media est divina potestas;_ + _Alta petit Dismas, infelix, infima, Gesmas._ + _Nos et res nostras conservet summa potestas._ + _Hos versus dicas, ne tu furto tua perdas._ + +Ces vers, en latin du sixième siècle, soulèvent la question de savoir si +les deux larrons du calvaire s'appelaient, comme on le croit +communément, Dimas et Gestas, ou Dismas et Gesmas. Cette orthographe eût +pu contrarier les prétentions qu'avait, au siècle dernier, le vicomte de +Gestas à descendre du mauvais larron. Du reste, la vertu utile attachée +à ces vers fait article de foi dans l'ordre des hospitalières. + +L'église de la maison, construite de manière à séparer, comme une +véritable coupure, le grand couvent du pensionnat, était, bien entendu, +commune au pensionnat, au grand couvent et au petit couvent. On y +admettait même le public par une sorte d'entrée de lazaret ménagée sur +la rue. Mais tout était disposé de façon qu'aucune des habitantes du +cloître ne pût voir un visage du dehors. Supposez une église dont le +choeur serait saisi par une main gigantesque, et plié de manière à +former, non plus, comme dans les églises ordinaires un prolongement +derrière l'autel, mais une sorte de salle ou de caverne obscure à la +droite de l'officiant; supposez cette salle fermée par le rideau de sept +pieds de haut dont nous avons déjà parlé; entassez dans l'ombre de ce +rideau, sur des stalles de bois, les religieuses de choeur à gauche, les +pensionnaires à droite, les converses et les novices au fond, et vous +aurez quelque idée des religieuses du Petit-Picpus, assistant au service +divin. Cette caverne, qu'on appelait le choeur, communiquait avec le +cloître par un couloir. L'église prenait jour sur le jardin. Quand les +religieuses assistaient à des offices où leur règle leur commandait le +silence, le public n'était averti de leur présence que par le choc des +miséricordes des stalles se levant ou s'abaissant avec bruit. + + + + +Chapitre VII + +Quelques silhouettes de cette ombre + + +Pendant les six années qui séparent 1819 de 1825, la prieure du +Petit-Picpus était mademoiselle de Blemeur qui en religion s'appelait +mère Innocente. Elle était de la famille de la Marguerite de Blemeur, +auteur de _la Vie des saints de l'ordre de Saint-Benoît_. Elle avait été +réélue. C'était une femme d'une soixantaine d'années, courte, grosse, +«chantant comme un pot fêlé», dit la lettre que nous avons déjà citée; +du reste excellente, la seule gaie dans tout le couvent, et pour cela +adorée. + +Mère Innocente tenait de son ascendante Marguerite, la Dacier de +l'Ordre. Elle était lettrée, érudite, savante, compétente, curieusement +historienne, farcie de latin, bourrée de grec, pleine d'hébreu, et +plutôt bénédictin que bénédictine. + +La sous-prieure était une vieille religieuse espagnole presque aveugle, +la mère Cineres. + +Les plus comptées parmi les _vocales_ étaient la mère Sainte-Honorine, +trésorière, la mère Sainte-Gertrude, première maîtresse des novices, la +mère Sainte-Ange, deuxième maîtresse, la mère Annonciation, sacristaine, +la mère Saint-Augustin, infirmière, la seule dans tout le couvent qui +fût méchante; puis mère Sainte-Mechtilde (Mlle Gauvain), toute jeune, +ayant une admirable voix; mère des Anges (Mlle Drouet), qui avait été au +couvent des Filles-Dieu et au couvent du Trésor entre Gisors et Magny; +mère Saint-Joseph (Mlle de Cogolludo); mère Sainte-Adélaïde (Mlle +d'Auverney); mère Miséricorde (Mlle de Cifuentes, qui ne put résister +aux austérités); mère Compassion (Mlle de la Miltière, reçue à soixante +ans, malgré la règle, très riche); mère Providence (Mlle de Laudinière); +mère Présentation (Mlle de Siguenza), qui fut prieure en 1847; enfin, +mère Sainte-Céligne (la soeur du sculpteur Ceracchi), devenue folle; +mère Sainte-Chantal (Mlle de Suzon), devenue folle. + +Il y avait encore parmi les plus jolies une charmante fille de +vingt-trois ans, qui était de l'île Bourbon et descendante du chevalier +Roze, qui se fût appelée dans le monde mademoiselle Roze et qui +s'appelait mère Assomption. + +La mère Sainte-Mechtilde, chargée du chant et du choeur, y employait +volontiers les pensionnaires. Elle en prenait ordinairement une gamme +complète, c'est-à-dire sept, de dix ans à seize inclusivement, voix et +tailles assorties, qu'elle faisait chanter debout, alignées côte à côte +par rang d'âge de la plus petite à la plus grande. Cela offrait aux +regards quelque chose comme un pipeau de jeunes filles, une sorte de +flûte de Pan vivante faite avec des anges. + +Celles des soeurs converses que les pensionnaires aimaient le mieux, +c'étaient la soeur Sainte-Euphrasie, la soeur Sainte-Marguerite, la +soeur Sainte-Marthe, qui était en enfance, et la soeur Saint-Michel, +dont le long nez les faisait rire. + +Toutes ces femmes étaient douces pour tous ces enfants. Les religieuses +n'étaient sévères que pour elles-mêmes. On ne faisait de feu qu'au +pensionnat, et la nourriture, comparée à celle du couvent, y était +recherchée. Avec cela mille soins. Seulement, quand un enfant passait +près d'une religieuse et lui parlait, la religieuse ne répondait jamais. + +Cette règle du silence avait engendré ceci que, dans tout le couvent, la +parole était retirée aux créatures humaines et donnée aux objets +inanimés. Tantôt c'était la cloche de l'église qui parlait, tantôt le +grelot du jardinier. Un timbre très sonore, placé à côté de la tourière +et qu'on entendait de toute la maison, indiquait par des sonneries +variées, qui étaient une façon de télégraphe acoustique, toutes les +actions de la vie matérielle à accomplir, et appelait au parloir, si +besoin était, telle ou telle habitante de la maison. Chaque personne et +chaque chose avait sa sonnerie. La prieure avait un et un; la +sous-prieure un et deux. Six-cinq annonçait la classe, de telle sorte +que les élèves ne disaient jamais rentrer en classe, mais aller à +six-cinq. Quatre-quatre était le timbre de madame de Genlis. On +l'entendait très souvent. _C'est le diable à quatre_, disaient celles +qui n'étaient point charitables. Dix-neuf coups annonçaient un grand +événement. C'était l'ouverture de la _porte de clôture_, effroyable +planche de fer hérissée de verrous qui ne tournait sur ses gonds que +devant l'archevêque. + +Lui et le jardinier exceptés, nous l'avons dit, aucun homme n'entrait +dans le couvent. Les pensionnaires en voyaient deux autres; l'aumônier, +l'abbé Banès, vieux et laid, qu'il leur était donné de contempler au +choeur à travers une grille; l'autre, le maître de dessin, Mr Ansiaux, +que la lettre dont on a déjà lu quelques lignes appelle Mr _Anciot_, et +qualifie _vieux affreux bossu_. + +On voit que tous les hommes étaient choisis. + +Telle était cette curieuse maison. + + + + +Chapitre VIII + +_Post corda lapides_ + + +Après en avoir esquissé la figure morale, il n'est pas inutile d'en +indiquer en quelques mots la configuration matérielle. Le lecteur en a +déjà quelque idée. + +Le couvent du Petit-Picpus-Saint-Antoine emplissait presque entièrement +le vaste trapèze qui résultait des intersections de la rue Polonceau, de +la rue Droit-Mur, de la petite rue Picpus et de la ruelle condamnée +nommée dans les vieux plans rue Aumarais. Ces quatre rues entouraient ce +trapèze comme ferait un fossé. Le couvent se composait de plusieurs +bâtiments et d'un jardin. Le bâtiment principal, pris dans son entier, +était une juxtaposition de constructions hybrides qui, vues à vol +d'oiseau, dessinaient assez exactement une potence posée sur le sol. Le +grand bras de la potence occupait tout le tronçon de la rue Droit-Mur +compris entre la petite rue Picpus et la rue Polonceau; le petit bras +était une haute, grise et sévère façade grillée qui regardait la petite +rue Picpus; la porte cochère nº 62 en marquait l'extrémité. Vers le +milieu de cette façade, la poussière et la cendre blanchissaient une +vieille porte basse cintrée où les araignées faisaient leur toile et qui +ne s'ouvrait qu'une heure ou deux le dimanche et aux rares occasions où +le cercueil d'une religieuse sortait du couvent. C'était l'entrée +publique de l'église. Le coude de la potence était une salle carrée qui +servait d'office et que les religieuses nommaient _la dépense_. Dans le +grand bras étaient les cellules des mères et des soeurs et le noviciat. +Dans le petit bras les cuisines, le réfectoire, doublé du cloître, et +l'église. Entre la porte nº 62 et le coin de la ruelle fermée Aumarais +était le pensionnat, qu'on ne voyait pas du dehors. Le reste du trapèze +formait le jardin qui était beaucoup plus bas que le niveau de la rue +Polonceau; ce qui faisait les murailles bien plus élevées encore au +dedans qu'à l'extérieur. Le jardin, légèrement bombé, avait à son +milieu, au sommet d'une butte, un beau sapin aigu et conique duquel +partaient, comme du rond-point à pique d'un bouclier, quatre grandes +allées, et, disposées deux par deux dans les embranchements des grandes, +huit petites, de façon que, si l'enclos eût été circulaire, le plan +géométral des allées eût ressemblé à une croix posée sur une roue. Les +allées, venant toutes aboutir aux murs très irréguliers du jardin, +étaient de longueurs inégales. Elles étaient bordées de groseilliers. Au +fond une allée de grands peupliers allait des ruines du vieux couvent, +qui était à l'angle de la rue Droit-Mur, à la maison du petit couvent, +qui était à l'angle de la ruelle Aumarais. En avant du petit couvent, il +y avait ce qu'on intitulait le petit jardin. Qu'on ajoute à cet ensemble +une cour, toutes sortes d'angles variés que faisaient les corps de logis +intérieurs, des murailles de prison, pour toute perspective et pour tout +voisinage la longue ligne noire de toits qui bordait l'autre côté de la +rue Polonceau, et l'on pourra se faire une image complète de ce +qu'était, il y a quarante-cinq ans, la maison des bernardines du +Petit-Picpus. Cette sainte maison avait été bâtie précisément sur +l'emplacement d'un jeu de paume fameux du quatorzième au seizième siècle +qu'on appelait le _tripot des onze mille diables_. + +Toutes ces rues du reste étaient des plus anciennes de Paris. Ces noms, +Droit-Mur et Aumarais, sont bien vieux; les rues qui les portent sont +beaucoup plus vieilles encore. La ruelle Aumarais s'est appelée la +ruelle Maugout; la rue Droit-Mur s'est appelée la rue des Églantiers, +car Dieu ouvrait les fleurs avant que l'homme taillât les pierres. + + + + +Chapitre IX + +Un siècle sous une guimpe + + +Puisque nous sommes en train de détails sur ce qu'était autrefois le +couvent du Petit-Picpus et que nous avons osé ouvrir une fenêtre sur ce +discret asile, que le lecteur nous permette encore une petite +digression, étrangère au fond de ce livre, mais caractéristique et utile +en ce qu'elle fait comprendre que le cloître lui-même a ses figures +originales. + +Il y avait dans le petit couvent une centenaire qui venait de l'abbaye +de Fontevrault. Avant la révolution elle avait même été du monde. Elle +parlait beaucoup de Mr de Miromesnil, garde des sceaux sous Louis XVI, +et d'une présidente Duplat qu'elle avait beaucoup connue. C'était son +plaisir et sa vanité de ramener ces deux noms à tout propos. Elle disait +merveilles de l'abbaye de Fontevrault, que c'était comme une ville, et +qu'il y avait des rues dans le monastère. + +Elle parlait avec un parler picard qui égayait les pensionnaires. Tous +les ans, elle renouvelait solennellement ses voeux, et, au moment de +faire serment, elle disait au prêtre: Monseigneur saint François l'a +baillé à monseigneur saint Julien, monseigneur saint Julien l'a baillé à +monseigneur saint Eusèbe, monseigneur saint Eusèbe l'a baillé à +monseigneur saint Procope, etc., etc.; ainsi je vous le baille, mon +père.--Et les pensionnaires de rire, non sous cape, mais sous voile; +charmants petits rires étouffés qui faisaient froncer le sourcil aux +mères vocales. + +Une autre fois, la centenaire racontait des histoires. Elle disait que +_dans sa jeunesse les bernardins ne le cédaient pas aux mousquetaires_. +C'était un siècle qui parlait, mais c'était le dix-huitième siècle. Elle +contait la coutume champenoise et bourguignonne des quatre vins avant la +révolution. Quand un grand personnage, un maréchal de France, un prince, +un duc et pair, traversait une ville de Bourgogne ou de Champagne, le +corps de ville venait le haranguer et lui présentait quatre gondoles +d'argent dans lesquelles on avait versé de quatre vins différents. Sur +le premier gobelet on lisait cette inscription: _vin de singe_, sur le +deuxième: _vin de lion_, sur le troisième: _vin de mouton_, sur le +quatrième: _vin de cochon_. Ces quatre légendes exprimaient les quatre +degrés que descend l'ivrogne; la première ivresse, celle qui égaye; la +deuxième, celle qui irrite; la troisième, celle qui hébète; la dernière +enfin, celle qui abrutit. + +Elle avait dans une armoire, sous clef, un objet mystérieux auquel elle +tenait fort. La règle de Fontevrault ne le lui défendait pas. Elle ne +voulait montrer cet objet à personne. Elle s'enfermait, ce que sa règle +lui permettait, et se cachait chaque fois qu'elle voulait le contempler. +Si elle entendait marcher dans le corridor, elle refermait l'armoire +aussi précipitamment qu'elle le pouvait avec ses vieilles mains. Dès +qu'on lui parlait de cela, elle se taisait, elle qui parlait si +volontiers. Les plus curieuses échouèrent devant son silence et les plus +tenaces devant son obstination. C'était aussi là un sujet de +commentaires pour tout ce qui était désoeuvré ou ennuyé dans le couvent. +Que pouvait donc être cette chose si précieuse et si secrète qui était +le trésor de la centenaire? Sans doute quelque saint livre? quelque +chapelet unique? quelque relique prouvée? On se perdait en conjectures. +À la mort de la pauvre vieille, on courut à l'armoire plus vite +peut-être qu'il n'eût convenu, et on l'ouvrit. On trouva l'objet sous un +triple linge comme une patène bénite. C'était un plat de Faënza +représentant des amours qui s'envolent poursuivis par des garçons +apothicaires armés d'énormes seringues. La poursuite abonde en grimaces +et en postures comiques. Un des charmants petits amours est déjà tout +embroché. Il se débat, agite ses petites ailes et essaye encore de +voler, mais le matassin rit d'un rire satanique. Moralité: l'amour +vaincu par la colique. Ce plat, fort curieux d'ailleurs, et qui a +peut-être eu l'honneur de donner une idée à Molière, existait encore en +septembre 1845; il était à vendre chez un marchand de bric-à-brac du +boulevard Beaumarchais. + +Cette bonne vieille ne voulait recevoir aucune visite du dehors, _à +cause_, disait-elle, _que le parloir est trop triste_. + + + + +Chapitre X + +Origine de l'Adoration Perpétuelle + + +Du reste, ce parloir presque sépulcral dont nous avons essayé de donner +une idée est un fait tout local qui ne se reproduit pas avec la même +sévérité dans d'autres couvents. Au couvent de la rue du Temple en +particulier qui, à la vérité, était d'un autre ordre, les volets noirs +étaient remplacés par des rideaux bruns, et le parloir lui-même était un +salon parqueté dont les fenêtres s'encadraient de bonnes-grâces en +mousseline blanche et dont les murailles admettaient toutes sortes de +cadres, un portrait d'une bénédictine à visage découvert, des bouquets +en peinture, et jusqu'à une tête de turc. + +C'est dans le jardin du couvent de la rue du Temple que se trouvait ce +marronnier d'Inde qui passait pour le plus beau et le plus grand de +France et qui avait parmi le bon peuple du dix-huitième siècle la +renommée d'être _le père de tous les marronniers du royaume_. + +Nous l'avons dit, ce couvent du Temple était occupé par des bénédictines +de l'Adoration Perpétuelle, bénédictines tout autres que celles qui +relevaient de Cîteaux. Cet ordre de l'Adoration Perpétuelle n'est pas +très ancien et ne remonte pas à plus de deux cents ans. En 1649, le +Saint-Sacrement fut profané deux fois, à quelques jours de distance, +dans deux églises de Paris, à Saint-Sulpice et à Saint-Jean en Grève, +sacrilège effrayant et rare qui émut toute la ville. Mr le prieur grand +vicaire de Saint-Germain-des-Prés ordonna une procession solennelle de +tout son clergé où officia le nonce du pape. Mais l'expiation ne suffit +pas à deux dignes femmes, madame Courtin, marquise de Boucs, et la +comtesse de Châteauvieux. Cet outrage, fait au «très auguste sacrement +de l'autel», quoique passager, ne sortait pas de ces deux saintes âmes, +et leur parut ne pouvoir être réparé que par une «Adoration Perpétuelle» +dans quelque monastère de filles. Toutes deux, l'une en 1652, l'autre en +1653, firent donation de sommes notables à la mère Catherine de Bar, +dite du Saint-Sacrement, religieuse bénédictine, pour fonder, dans ce +but pieux, un monastère de l'ordre de Saint-Benoît; la première +permission pour cette fondation fut donnée à la mère Catherine de Bar +par Mr de Metz, abbé de Saint-Germain, «à la charge qu'aucune fille ne +pourrait être reçue, qu'elle n'apportât trois cents livres de pension, +qui font six mille livres au principal». Après l'abbé de Saint-Germain, +le roi accorda des lettres patentes, et le tout, charte abbatiale et +lettres royales, fut homologué en 1654 à la chambre des comptes et au +parlement. + +Telle est l'origine et la consécration légale de l'établissement des +bénédictines de l'Adoration Perpétuelle du Saint-Sacrement à Paris. Leur +premier couvent fut «bâti à neuf», rue Cassette, des deniers de mesdames +de Boucs et de Châteauvieux. + +Cet ordre, comme on voit, ne se confondait point avec les bénédictines +dites de Cîteaux. Il relevait de l'abbé de Saint-Germain des Prés, de la +même manière que les dames du Sacré-Coeur relèvent du général des +jésuites et les soeurs de charité du général des lazaristes. + +Il était également tout à fait différent des bernardines du Petit-Picpus +dont nous venons de montrer l'intérieur. En 1657, le pape Alexandre VII +avait autorisé, par bref spécial, les bernardines du Petit-Picpus à +pratiquer l'Adoration Perpétuelle comme les bénédictines du +Saint-Sacrement. Mais les deux ordres n'en étaient pas moins restés +distincts. + + + + +Chapitre XI + +Fin du Petit-Picpus + + +Dès le commencement de la Restauration, le couvent du Petit-Picpus +dépérissait; ce qui fait partie de la mort générale de l'ordre, lequel, +après le dix-huitième siècle, s'en va comme tous les ordres religieux. +La contemplation est, ainsi que la prière, un besoin de l'humanité; +mais, comme tout ce que la Révolution a touché, elle se transformera, +et, d'hostile au progrès social, lui deviendra favorable. + +La maison du Petit-Picpus se dépeuplait rapidement. En 1840, le petit +couvent avait disparu, le pensionnat avait disparu. Il n'y avait plus ni +les vieilles femmes, ni les jeunes filles; les unes étaient mortes, les +autres s'en étaient allées. _Volaverunt_. + +La règle de l'Adoration Perpétuelle est d'une telle rigidité qu'elle +épouvante; les vocations reculent, l'ordre ne se recrute pas. En 1845, +il se faisait encore çà et là quelques soeurs converses; mais de +religieuses de choeur, point. Il y a quarante ans, les religieuses +étaient près de cent; il y a quinze ans, elles n'étaient plus que +vingt-huit. Combien sont-elles aujourd'hui? En 1847, la prieure était +jeune, signe que le cercle du choix se restreint. Elle n'avait pas +quarante ans. À mesure que le nombre diminue, la fatigue augmente; le +service de chacune devient plus pénible; on voyait dès lors approcher le +moment où elles ne seraient plus qu'une douzaine d'épaules douloureuses +et courbées pour porter la lourde règle de saint Benoît. Le fardeau est +implacable et reste le même à peu comme à beaucoup. Il pesait, il +écrase. Aussi elles meurent. Du temps que l'auteur de ce livre habitait +encore Paris, deux sont mortes. L'une avait vingt-cinq ans, l'autre +vingt-trois. Celle-ci peut dire comme Julia Alpinula: _Hic jaceo. Vvixi +annos viginti et tres_. C'est à cause de cette décadence que le couvent +a renoncé à l'éducation des filles. + +Nous n'avons pu passer devant cette maison extraordinaire, inconnue, +obscure, sans y entrer et sans y faire entrer les esprits qui nous +accompagnent et qui nous écoutent raconter, pour l'utilité de +quelques-uns peut-être, l'histoire mélancolique de Jean Valjean. Nous +avons pénétré dans cette communauté toute pleine de ces vieilles +pratiques qui semblent si nouvelles aujourd'hui. C'est le jardin fermé. +_Hortus conclusus_. Nous avons parlé de ce lieu singulier avec détail, +mais avec respect, autant du moins que le respect et le détail sont +conciliables. Nous ne comprenons pas tout, mais nous n'insultons rien. +Nous sommes à égale distance de l'hosanna de Joseph de Maistre qui +aboutit à sacrer le bourreau et du ricanement de Voltaire qui va jusqu'à +railler le crucifix. + +Illogisme de Voltaire, soit dit en passant; car Voltaire eût défendu +Jésus comme il défendait Calas; et, pour ceux-là mêmes qui nient les +incarnations surhumaines, que représente le crucifix? Le sage assassiné. + +Au dix-neuvième siècle, l'idée religieuse subit une crise. On désapprend +de certaines choses, et l'on fait bien, pourvu qu'en désapprenant ceci, +on apprenne cela. Pas de vide dans le coeur humain. De certaines +démolitions se font, et il est bon qu'elles se fassent, mais à la +condition d'être suivies de reconstructions. + +En attendant, étudions les choses qui ne sont plus. Il est nécessaire de +les connaître, ne fût-ce que pour les éviter. Les contrefaçons du passé +prennent de faux noms et s'appellent volontiers l'avenir. Ce revenant, +le passé, est sujet à falsifier son passeport. Mettons-nous au fait du +piège. Défions-nous. Le passé a un visage, la superstition, et un +masque, l'hypocrisie. Dénonçons le visage et arrachons le masque. + +Quant aux couvents, ils offrent une question complexe. Question de +civilisation, qui les condamne; question de liberté, qui les protège. + + + + +Livre septième--Parenthèse + + + + +Chapitre I + +Le couvent, idée abstraite + + +Ce livre est un drame dont le premier personnage est l'infini. + +L'homme est le second. + +Cela étant, comme un couvent s'est trouvé sur notre chemin, nous avons +dû y pénétrer. Pourquoi? C'est que le couvent, qui est propre à l'orient +comme à l'occident, à l'antiquité comme aux temps modernes, au +paganisme, au bouddhisme, au mahométisme, comme au christianisme, est un +des appareils d'optique appliqués par l'homme sur l'infini. + +Ce n'est point ici le lieu de développer hors de mesure de certaines +idées; cependant, tout en maintenant absolument nos réserves, nos +restrictions, et même nos indignations, nous devons le dire, toutes les +fois que nous rencontrons dans l'homme l'infini, bien ou mal compris, +nous nous sentons pris de respect. Il y a dans la synagogue, dans la +mosquée, dans la pagode, dans le wigwam, un côté hideux que nous +exécrons et un côté sublime que nous adorons. Quelle contemplation pour +l'esprit et quelle rêverie sans fond! la réverbération de Dieu sur le +mur humain. + + + + +Chapitre II + +Le couvent, fait historique + + +Au point de vue de l'histoire, de la raison et de la vérité, le +monachisme est condamné. + +Les monastères, quand ils abondent chez une nation, sont des noeuds à la +circulation, des établissements encombrants, des centres de paresse là +où il faut des centres de travail. Les communautés monastiques sont à la +grande communauté sociale ce que le gui est au chêne, ce que la verrue +est au corps humain. Leur prospérité et leur embonpoint sont +l'appauvrissement du pays. Le régime monacal, bon au début des +civilisations, utile à produire la réduction de la brutalité par le +spirituel, est mauvais à la virilité des peuples. En outre, lorsqu'il se +relâche, et qu'il entre dans sa période de dérèglement, comme il +continue à donner l'exemple il devient mauvais par toutes les raisons +qui le faisaient salutaire dans sa période de pureté. + +Les claustrations ont fait leur temps. Les cloîtres, utiles à la +première éducation de la civilisation moderne, ont été gênants pour sa +croissance et sont nuisibles à son développement. En tant qu'institution +et que mode de formation pour l'homme, les monastères, bons au dixième +siècle, discutables au quinzième, sont détestables au dix-neuvième. La +lèpre monacale a presque rongé jusqu'au squelette deux admirables +nations, l'Italie et l'Espagne, l'une la lumière, l'autre la splendeur +de l'Europe pendant des siècles, et, à l'époque où nous sommes, ces deux +illustres peuples ne commencent à guérir que grâce à la saine et +vigoureuse hygiène de 1789. + +Le couvent, l'antique couvent de femmes particulièrement, tel qu'il +apparaît encore au seuil de ce siècle en Italie, en Autriche, en +Espagne, est une des plus sombres concrétions du Moyen Age. Le cloître, +ce cloître-là, est le point d'intersection des terreurs. Le cloître +catholique proprement dit est tout rempli du rayonnement noir de la +mort. + +Le couvent espagnol surtout est funèbre. Là montent dans l'obscurité, +sous des voûtes pleines de brume, sous des dômes vagues à force d'ombre, +de massifs autels babéliques, hauts comme des cathédrales; là pendent à +des chaînes dans les ténèbres d'immenses crucifix blancs; là s'étalent, +nus sur l'ébène, de grands Christs d'ivoire; plus que sanglants, +saignants; hideux et magnifiques, les coudes montrant les os, les +rotules montrant les téguments, les plaies montrant les chairs, +couronnés d'épines d'argent, cloués de clous d'or, avec des gouttes de +sang en rubis sur le front et des larmes en diamants dans les yeux. Les +diamants et les rubis semblent mouillés, et font pleurer en bas dans +l'ombre des êtres voilés qui ont les flancs meurtris par le cilice et +par le fouet aux pointes de fer, les seins écrasés par des claies +d'osier, les genoux écorchés par la prière; des femmes qui se croient +des épouses; des spectres qui se croient des séraphins. Ces femmes +pensent-elles? non. Veulent-elles? non. Aiment-elles? non. Vivent-elles? +non. Leurs nerfs sont devenus des os; leurs os sont devenus des pierres. +Leur voile est de la nuit tissue. Leur souffle sous le voile ressemble à +on ne sait quelle tragique respiration de la mort. L'abbesse, une larve, +les sanctifie et les terrifie. L'immaculé est là, farouche. Tels sont +les vieux monastères d'Espagne. Repaires de la dévotion terrible; antres +de vierges; lieux féroces. + +L'Espagne catholique était plus romaine que Rome même. Le couvent +espagnol était par excellence le couvent catholique. On y sentait +l'orient. L'archevêque, kislar-aga du ciel, verrouillait et espionnait +ce sérail d'âmes réservé à Dieu. La nonne était l'odalisque, le prêtre +était l'eunuque. Les ferventes étaient choisies en songe et possédaient +Christ. La nuit, le beau jeune homme nu descendait de la croix et +devenait l'extase de la cellule. De hautes murailles gardaient de toute +distraction vivante la sultane mystique qui avait le crucifié pour +sultan. Un regard dehors était une infidélité. L' _in-pace_ remplaçait +le sac de cuir. Ce qu'on jetait à la mer en orient, on le jetait à la +terre en occident. Des deux côtés, des femmes se tordaient les bras; la +vague aux unes, la fosse aux autres; ici les noyées, là les enterrées. +Parallélisme monstrueux. + +Aujourd'hui les souteneurs du passé, ne pouvant nier ces choses, ont +pris le parti d'en sourire. On a mis à la mode une façon commode et +étrange de supprimer les révélations de l'histoire, d'infirmer les +commentaires de la philosophie, et d'élider tous les faits gênants et +toutes les questions sombres. _Matière à déclamations_, disent les +habiles. Déclamations, répètent les niais. Jean-Jacques, déclamateur; +Diderot, déclamateur; Voltaire sur Calas, Labarre et Sirven, +déclamateur. Je ne sais qui a trouvé dernièrement que Tacite était un +déclamateur, que Néron était une victime, et que décidément il fallait +s'apitoyer «sur ce pauvre Holopherne». + +Les faits pourtant sont malaisés à déconcerter, et s'obstinent. L'auteur +de ce livre a vu, de ses yeux, à huit lieues de Bruxelles, c'est là du +Moyen Age que tout le monde a sous la main, à l'abbaye de Villers, le +trou des oubliettes au milieu du pré qui a été la cour du cloître et, au +bord de la Dyle, quatre cachots de pierre, moitié sous terre, moitié +sous l'eau. C'étaient des _in-pace_. Chacun de ces cachots a un reste de +porte de fer, une latrine, et une lucarne grillée qui, dehors, est à +deux pieds au-dessus de la rivière, et, dedans, à six pieds au-dessus du +sol. Quatre pieds de rivière coulent extérieurement le long du mur. Le +sol est toujours mouillé. L'habitant de l' _in-pace_ avait pour lit +cette terre mouillée. Dans l'un des cachots, il y a un tronçon de carcan +scellé au mur; dans un autre on voit une espèce de boîte carrée faite de +quatre lames de granit, trop courte pour qu'on s'y couche, trop basse +pour qu'on s'y dresse. On mettait là dedans un être avec un couvercle de +pierre par-dessus. Cela est. On le voit. On le touche. Ces _in-pace_, +ces cachots, ces gonds de fer, ces carcans, cette haute lucarne au ras +de laquelle coule la rivière, cette boîte de pierre fermée d'un +couvercle de granit comme une tombe, avec cette différence qu'ici le +mort était un vivant, ce sol qui est de la boue, ce trou de latrines, +ces murs qui suintent, quels déclamateurs! + + + + +Chapitre III + +À quelle condition on peut respecter le passé + + +Le monachisme, tel qu'il existait en Espagne et tel qu'il existe au +Thibet, est pour la civilisation une sorte de phtisie. Il arrête net la +vie. Il dépeuple, tout simplement. Claustration, castration. Il a été +fléau en Europe. Ajoutez à cela la violence si souvent faite à la +conscience, les vocations forcées, la féodalité s'appuyant au cloître, +l'aînesse versant dans le monachisme le trop-plein de la famille, les +férocités dont nous venons de parler, les _in-pace_, les bouches closes, +les cerveaux murés, tant d'intelligences infortunées mises au cachot des +voeux éternels, la prise d'habit, enterrement des âmes toutes vives. +Ajoutez les supplices individuels aux dégradations nationales, et, qui +que vous soyez, vous vous sentirez tressaillir devant le froc et le +voile, ces deux suaires d'invention humaine. + +Pourtant, sur certains points et en certains lieux, en dépit de la +philosophie, en dépit du progrès, l'esprit claustral persiste en plein +dix-neuvième siècle, et une bizarre recrudescence ascétique étonne en ce +moment le monde civilisé. L'entêtement des institutions vieillies à se +perpétuer ressemble à l'obstination du parfum ranci qui réclamerait +notre chevelure, à la prétention du poisson gâté qui voudrait être +mangé, à la persécution du vêtement d'enfant qui voudrait habiller +l'homme, et à la tendresse des cadavres qui reviendraient embrasser les +vivants. + +Ingrats! dit le vêtement, je vous ai protégés dans le mauvais temps, +pourquoi ne voulez-vous plus de moi? Je viens de la pleine mer, dit le +poisson. J'ai été la rose, dit le parfum. Je vous ai aimés, dit le +cadavre. Je vous ai civilisés, dit le couvent. + +À cela une seule réponse: Jadis. + +Rêver la prolongation indéfinie des choses défuntes et le gouvernement +des hommes par embaumement, restaurer les dogmes en mauvais état, +redorer les châsses, recrépir les cloîtres, rebénir les reliquaires, +remeubler les superstitions, ravitailler les fanatismes, remmancher les +goupillons et les sabres, reconstituer le monachisme et le militarisme, +croire au salut de la société par la multiplication des parasites, +imposer le passé au présent, cela semble étrange. Il y a cependant des +théoriciens pour ces théories-là. Ces théoriciens, gens d'esprit +d'ailleurs, ont un procédé bien simple, ils appliquent sur le passé un +enduit qu'ils appellent ordre social, droit divin, morale, famille, +respect des aïeux, autorité antique, tradition sainte, légitimité, +religion; et ils vont criant:--Voyez! prenez ceci, honnêtes gens.--Cette +logique était connue des anciens. Les aruspices la pratiquaient. Ils +frottaient de craie une génisse noire, et disaient: Elle est blanche. +_Bos cretatus_. + +Quant à nous, nous respectons çà et là et nous épargnons partout le +passé, pourvu qu'il consente à être mort. S'il veut être vivant, nous +l'attaquons, et nous tâchons de le tuer. + +Superstitions, bigotismes, cagotismes, préjugés, ces larves, toutes +larves qu'elles sont, sont tenaces à la vie, elles ont des dents et des +ongles dans leur fumée, et il faut les étreindre corps à corps, et leur +faire la guerre, et la leur faire sans trêve, car c'est une des +fatalités de l'humanité d'être condamnée à l'éternel combat des +fantômes. L'ombre est difficile à prendre à la gorge et à terrasser. + +Un couvent en France, en plein midi du dix-neuvième siècle, c'est un +collège de hiboux faisant face au jour. Un cloître, en flagrant délit +d'ascétisme au beau milieu de la cité de 89, de 1830 et de 1848, Rome +s'épanouissant dans Paris, c'est un anachronisme. En temps ordinaire, +pour dissoudre un anachronisme et le faire évanouir, on n'a qu'à lui +faire épeler le millésime. Mais nous ne sommes point en temps ordinaire. + +Combattons. + +Combattons, mais distinguons. Le propre de la vérité, c'est de n'être +jamais excessive. Quel besoin a-t-elle d'exagérer? Il y a ce qu'il faut +détruire, et il y a ce qu'il faut simplement éclairer et regarder. +L'examen bienveillant et grave, quelle force! N'apportons point la +flamme là où la lumière suffit. + +Donc, le dix-neuvième siècle étant donné, nous sommes contraire, en +thèse générale, et chez tous les peuples, en Asie comme en Europe, dans +l'Inde comme en Turquie, aux claustrations ascétiques. Qui dit couvent +dit marais. Leur putrescibilité est évidente, leur stagnation est +malsaine, leur fermentation enfièvre les peuples et les étiole; leur +multiplication devient plaie d'Égypte. Nous ne pouvons penser sans +effroi à ces pays où les fakirs, les bonzes, les santons, les caloyers, +les marabouts, les talapoins et les derviches pullulent jusqu'au +fourmillement vermineux. + +Cela dit, la question religieuse subsiste. Cette question a de certains +côtés mystérieux, presque redoutables; qu'il nous soit permis de la +regarder fixement. + + + + +Chapitre IV + +Le couvent au point de vue des principes + + +Des hommes se réunissent et habitent en commun. En vertu de quel droit? +en vertu du droit d'association. + +Ils s'enferment chez eux. En vertu de quel droit? en vertu du droit qu'a +tout homme d'ouvrir ou de fermer sa porte. + +Ils ne sortent pas. En vertu de quel droit? en vertu du droit d'aller et +de venir, qui implique le droit de rester chez soi. + +Là, chez eux, que font-ils? + +Ils parlent bas; ils baissent les yeux; ils travaillent. Ils renoncent +au monde, aux villes, aux sensualités, aux plaisirs, aux vanités, aux +orgueils, aux intérêts. Ils sont vêtus de grosse laine ou de grosse +toile. Pas un d'eux ne possède en propriété quoi que ce soit. En entrant +là, celui qui était riche se fait pauvre. Ce qu'il a, il le donne à +tous. Celui qui était ce qu'on appelle noble, gentilhomme et seigneur, +est l'égal de celui qui était paysan. La cellule est identique pour +tous. Tous subissent la même tonsure, portent le même froc, mangent le +même pain noir, dorment sur la même paille, meurent sur la même cendre. +Le même sac sur le dos, la même corde autour des reins. Si le parti pris +est d'aller pieds nus, tous vont pieds nus. Il peut y avoir là un +prince, ce prince est la même ombre que les autres. Plus de titres. Les +noms de famille même ont disparu. Ils ne portent que des prénoms. Tous +sont courbés sous l'égalité des noms de baptême. Ils ont dissous la +famille charnelle et constitué dans leur communauté la famille +spirituelle. Ils n'ont plus d'autres parents que tous les hommes. Ils +secourent les pauvres, ils soignent les malades. Ils élisent ceux +auxquels ils obéissent. Ils se disent l'un à l'autre: mon frère. Vous +m'arrêtez, et vous vous écriez:--Mais c'est là le couvent idéal! + +Il suffit que ce soit le couvent possible, pour que j'en doive tenir +compte. + +De là vient que, dans le livre précédent, j'ai parlé d'un couvent avec +un accent respectueux. Le moyen-âge écarté, l'Asie écartée, la question +historique et politique réservée, au point de vue philosophique pur, en +dehors des nécessités de la politique militante, à la condition que le +monastère soit absolument volontaire et ne renferme que des +consentements, je considérerai toujours la communauté claustrale avec +une certaine gravité attentive et, à quelques égards, déférente. Là où +il y a la communauté, il y a la commune; là où il y a la commune, il y a +le droit. Le monastère est le produit de la formule: Égalité, +Fraternité. Oh! que la Liberté est grande! et quelle transfiguration +splendide! la Liberté suffit à transformer le monastère en république. + +Continuons. + +Mais ces hommes, ou ces femmes, qui sont derrière ces quatre murs, ils +s'habillent de bure, ils sont égaux, ils s'appellent frères; c'est bien; +mais ils font encore autre chose? + +Oui. + +Quoi? + +Ils regardent l'ombre, ils se mettent à genoux, et ils joignent les +mains. + +Qu'est-ce que cela signifie? + + + + +Chapitre V + +La prière + + +Ils prient. + +Qui? + +Dieu. + +Prier Dieu, que veut dire ce mot? + +Y a-t-il un infini hors de nous? Cet infini est-il un, immanent, +permanent; nécessairement substantiel, puisqu'il est infini, et que, si +la matière lui manquait, il serait borné là, nécessairement intelligent, +puisqu'il est infini, et que, si l'intelligence lui manquait, il serait +fini là? Cet infini éveille-t-il en nous l'idée d'essence, tandis que +nous ne pouvons nous attribuer à nous-mêmes que l'idée d'existence? En +d'autres termes, n'est-il pas l'absolu dont nous sommes le relatif? + +En même temps qu'il y a un infini hors de nous, n'y a-t-il pas un infini +en nous? Ces deux infinis (quel pluriel effrayant!) ne se +superposent-ils pas l'un à l'autre? Le second infini n'est-il pas pour +ainsi dire sous-jacent au premier? n'en est-il pas le miroir, le reflet, +l'écho, abîme concentrique à un autre abîme? Ce second infini est-il +intelligent lui aussi? Pense-t-il? aime-t-il? veut-il? Si les deux +infinis sont intelligents, chacun d'eux a un principe voulant, et il y a +un moi dans l'infini d'en haut comme il y a un moi dans l'infini d'en +bas. Le moi d'en bas, c'est l'âme; le moi d'en haut, c'est Dieu. + +Mettre par la pensée l'infini d'en bas en contact avec l'infini d'en +haut, cela s'appelle prier. + +Ne retirons rien à l'esprit humain; supprimer est mauvais. Il faut +réformer et transformer. Certaines facultés de l'homme sont dirigées +vers l'Inconnu; la pensée, la rêverie, la prière. L'Inconnu est un +océan. Qu'est-ce que la conscience? C'est la boussole de l'Inconnu. +Pensée, rêverie, prière, ce sont là de grands rayonnements mystérieux. +Respectons-les. Où vont ces irradiations majestueuses de l'âme? à +l'ombre; c'est-à-dire à la lumière. + +La grandeur de la démocratie, c'est de ne rien nier et de ne rien renier +de l'humanité. Près du droit de l'Homme, au moins à côté, il y a le +droit de l'Âme. + +Écraser les fanatismes et vénérer l'infini, telle est la loi. Ne nous +bornons pas à nous prosterner sous l'arbre Création, et à contempler ses +immenses branchages pleins d'astres. Nous avons un devoir: travailler à +l'âme humaine, défendre le mystère contre le miracle, adorer +l'incompréhensible et rejeter l'absurde, n'admettre, en fait +d'inexplicable, que le nécessaire, assainir la croyance, ôter les +superstitions de dessus la religion; écheniller Dieu. + + + + +Chapitre VI + +Bonté absolue de la prière + + +Quant au mode de prier, tous sont bons, pourvu qu'ils soient sincères. +Tournez votre livre à l'envers, et soyez dans l'infini. + +Il y a, nous le savons, une philosophie qui nie l'infini. Il y a aussi +une philosophie, classée pathologiquement, qui nie le soleil; cette +philosophie s'appelle cécité. + +Ériger un sens qui nous manque en source de vérité, c'est un bel aplomb +d'aveugle. + +Le curieux, ce sont les airs hautains, supérieurs et compatissants que +prend, vis-à-vis de la philosophie qui voit Dieu, cette philosophie à +tâtons. On croit entendre une taupe s'écrier: Ils me font pitié avec +leur soleil! + +Il y a, nous le savons, d'illustres et puissants athées. Ceux-là, au +fond, ramenés au vrai par leur puissance même, ne sont pas bien sûrs +d'être athées, ce n'est guère avec eux qu'une affaire de définition, et, +dans tous les cas, s'ils ne croient pas Dieu, étant de grands esprits, +ils prouvent Dieu. + +Nous saluons en eux les philosophes, tout en qualifiant inexorablement +leur philosophie. + +Continuons. + +L'admirable aussi, c'est la facilité à se payer de mots. Une école +métaphysique du nord, un peu imprégnée de brouillard, a cru faire une +révolution dans l'entendement humain en remplaçant le mot Force par le +mot Volonté. + +Dire: la plante veut; au lieu de: la plante croît; cela serait fécond, +en effet, si l'on ajoutait: l'univers veut. Pourquoi? C'est qu'il en +sortirait ceci: la plante veut, donc elle a un moi; l'univers veut, donc +il a un Dieu. + +Quant à nous, qui pourtant, au rebours de cette école, ne rejetons rien +à priori, une volonté dans la plante, acceptée par cette école, nous +paraît plus difficile à admettre qu'une volonté dans l'univers, niée par +elle. + +Nier la volonté de l'infini, c'est-à-dire Dieu, cela ne se peut qu'à la +condition de nier l'infini. Nous l'avons démontré. + +La négation de l'infini mène droit au nihilisme. Tout devient «une +conception de l'esprit». + +Avec le nihilisme pas de discussion possible. Car le nihilisme logique +doute que son interlocuteur existe, et n'est pas bien sûr d'exister +lui-même. + +À son point de vue, il est possible qu'il ne soit lui-même pour lui-même +qu'une «conception de son esprit». + +Seulement, il ne s'aperçoit point que tout ce qu'il a nié, il l'admet en +bloc, rien qu'en prononçant ce mot: Esprit. + +En somme, aucune voie n'est ouverte pour la pensée par une philosophie +qui fait tout aboutir au monosyllabe Non. + +À: Non, il n'y a qu'une réponse: Oui. + +Le nihilisme est sans portée. + +Il n'y a pas de néant. Zéro n'existe pas. Tout est quelque chose. Rien +n'est rien. + +L'homme vit d'affirmation plus encore que de pain. + +Voir et montrer, cela même ne suffit pas. La philosophie doit être une +énergie; elle doit avoir pour effort et pour effet d'améliorer l'homme. +Socrate doit entrer dans Adam et produire Marc-Aurèle; en d'autres +termes, faire sortir de l'homme de la félicité l'homme de la sagesse. +Changer l'Eden en Lycée. La science doit être un cordial. Jouir, quel +triste but et quelle ambition chétive! La brute jouit. Penser, voilà le +triomphe vrai de l'âme. Tendre la pensée à la soif des hommes, leur +donner à tous en élixir la notion de Dieu, faire fraterniser en eux la +conscience et la science, les rendre justes par cette confrontation +mystérieuse, telle est la fonction de la philosophie réelle. La morale +est un épanouissement de vérités. Contempler mène à agir. L'absolu doit +être pratique. Il faut que l'idéal soit respirable, potable et mangeable +à l'esprit humain. C'est l'idéal qui a le droit de dire: _Prenez, ceci +est ma chair, ceci est mon sang_. La sagesse est une communion sacrée. +C'est à cette condition qu'elle cesse d'être un stérile amour de la +science pour devenir le mode un et souverain du ralliement humain, et +que de philosophie elle est promue religion. + +La philosophie ne doit pas être un encorbellement bâti sur le mystère +pour le regarder à son aise, sans autre résultat que d'être commode à la +curiosité. + +Pour nous, en ajournant le développement de notre pensée à une autre +occasion, nous nous bornons à dire que nous ne comprenons ni l'homme +comme point de départ, ni le progrès comme but, sans ces deux forces qui +sont les deux moteurs: croire et aimer. + +Le progrès est le but, l'idéal est le type. + +Qu'est-ce que l'idéal? C'est Dieu. + +Idéal, absolu, perfection, infini; mots identiques. + + + + +Chapitre VII + +Précautions à prendre dans le blâme + + +L'histoire et la philosophie ont d'éternels devoirs qui sont en même +temps des devoirs simples; combattre Caïphe évêque, Dracon juge, +Trimalcion législateur, Tibère empereur, cela est clair, direct et +limpide, et n'offre aucune obscurité. Mais le droit de vivre à part, +même avec ses inconvénients et ses abus, veut être constaté et ménagé. +Le cénobitisme est un problème humain. + +Lorsqu'on parle des couvents, ces lieux d'erreur, mais d'innocence, +d'égarement, mais de bonne volonté, d'ignorance, mais de dévouement, de +supplice, mais de martyre, il faut presque toujours dire oui et non. + +Un couvent, c'est une contradiction. Pour but, le salut; pour moyen, le +sacrifice. Le couvent, c'est le suprême égoïsme ayant pour résultante la +suprême abnégation. + +Abdiquer pour régner, semble être la devise du monachisme. + +Au cloître, on souffre pour jouir. On tire une lettre de change sur la +mort. On escompte en nuit terrestre la lumière céleste. Au cloître, +l'enfer est accepté en avance d'hoirie sur le paradis. + +La prise de voile ou de froc est un suicide payé d'éternité. + +Il ne nous parait pas qu'en un pareil sujet la moquerie soit de mise. +Tout y est sérieux, le bien comme le mal. + +L'homme juste fronce le sourcil, mais ne sourit jamais du mauvais +sourire. Nous comprenons la colère, non la malignité. + + + + +Chapitre VIII + +Foi, loi + + +Encore quelques mots. + +Nous blâmons l'Église quand elle est saturée d'intrigue, nous méprisons +le spirituel âpre au temporel; mais nous honorons partout l'homme +pensif. + +Nous saluons qui s'agenouille. + +Une foi; c'est là pour l'homme le nécessaire. Malheur à qui ne croit +rien! + +On n'est pas inoccupé parce qu'on est absorbé. Il y a le labeur visible +et le labeur invisible. + +Contempler, c'est labourer; penser, c'est agir. Les bras croisés +travaillent, les mains jointes font. Le regard au ciel est une oeuvre. + +Thalès resta quatre ans immobile. Il fonda la philosophie. + +Pour nous les cénobites ne sont pas des oisifs, et les solitaires ne +sont pas des fainéants. + +Songer à l'Ombre est une chose sérieuse. + +Sans rien infirmer de ce que nous venons de dire, nous croyons qu'un +perpétuel souvenir du tombeau convient aux vivants. Sur ce point le +prêtre et le philosophe sont d'accord. _Il faut mourir_. L'abbé de La +Trappe donne la réplique à Horace. + +Mêler à sa vie une certaine présence du sépulcre, c'est la loi du sage; +et c'est la loi de l'ascète. Sous ce rapport l'ascète et le sage +convergent. + +Il y a la croissance matérielle; nous la voulons. Il y a aussi la +grandeur morale; nous y tenons. + +Les esprits irréfléchis et rapides disent: + +--À quoi bon ces figures immobiles du côté du mystère? À quoi +servent-elles? qu'est-ce qu'elles font? + +Hélas! en présence de l'obscurité qui nous environne et qui nous attend, +ne sachant pas ce que la dispersion immense fera de nous, nous +répondons: Il n'y a pas d'oeuvre plus sublime peut-être que celle que +font ces âmes. Et nous ajoutons: Il n'y a peut-être pas de travail plus +utile. + +Il faut bien ceux qui prient toujours pour ceux qui ne prient jamais. + +Pour nous, toute la question est dans la quantité de pensée qui se mêle +à la prière. + +Leibniz priant, cela est grand; Voltaire adorant, cela est beau. _Deo +erexit Voltaire_. + +Nous sommes pour la religion contre les religions. + +Nous sommes de ceux qui croient à la misère des oraisons et à la +sublimité de la prière. + +Du reste, dans cette minute que nous traversons, minute qui heureusement +ne laissera pas au dix-neuvième siècle sa figure, à cette heure où tant +d'hommes ont le front bas et l'âme peu haute, parmi tant de vivants +ayant pour morale de jouir, et occupés des choses courtes et difformes +de la matière, quiconque s'exile nous semble vénérable. Le monastère est +un renoncement. Le sacrifice qui porte à faux est encore le sacrifice. +Prendre pour devoir une erreur sévère, cela a sa grandeur. + +Pris en soi, et idéalement, et pour tourner autour de la vérité jusqu'à +épuisement impartial de tous les aspects, le monastère, le couvent de +femmes surtout, car dans notre société c'est la femme qui souffre le +plus, et dans cet exil du cloître il y a de la protestation, le couvent +de femmes a incontestablement une certaine majesté. + +Cette existence claustrale si austère et si morne, dont nous venons +d'indiquer quelques linéaments, ce n'est pas la vie, car ce n'est pas la +liberté; ce n'est pas la tombe, car ce n'est pas la plénitude; c'est le +lieu étrange d'où l'on aperçoit, comme de la crête d'une haute montagne, +d'un côté l'abîme où nous sommes, de l'autre l'abîme où nous serons; +c'est une frontière étroite et brumeuse séparant deux mondes, éclairée +et obscurcie par les deux à la fois, où le rayon affaibli de la vie se +mêle au rayon vague de la mort; c'est la pénombre du tombeau. + +Quant à nous, qui ne croyons pas ce que ces femmes croient, mais qui +vivons comme elles par la foi, nous n'avons jamais pu considérer sans +une espèce de terreur religieuse et tendre, sans une sorte de pitié +pleine d'envie, ces créatures dévouées, tremblantes et confiantes, ces +âmes humbles et augustes qui osent vivre au bord même du mystère, +attendant, entre le monde qui est fermé et le ciel qui n'est pas ouvert, +tournées vers la clarté qu'on ne voit pas, ayant seulement le bonheur de +penser qu'elles savent où elle est, aspirant au gouffre et à l'inconnu, +l'oeil fixé sur l'obscurité immobile, agenouillées, éperdues, +stupéfaites, frissonnantes, à demi soulevées à de certaines heures par +les souffles profonds de l'éternité. + + + + +Livre huitième--Les cimetières prennent ce qu'on leur donne + + + + +Chapitre I + +Où il est traité de la manière d'entrer au couvent + + +C'est dans cette maison que Jean Valjean était, comme avait dit +Fauchelevent, «tombé du ciel». + +Il avait franchi le mur du jardin qui faisait l'angle de la rue +Polonceau. Cet hymne des anges qu'il avait entendu au milieu de la nuit, +c'étaient les religieuses chantant matines; cette salle qu'il avait +entrevue dans l'obscurité, c'était la chapelle; ce fantôme qu'il avait +vu étendu à terre, c'était la soeur faisant la réparation; ce grelot +dont le bruit l'avait si étrangement surpris, c'était le grelot du +jardinier attaché au genou du père Fauchelevent. + +Une fois Cosette couchée, Jean Valjean et Fauchelevent avaient, comme on +l'a vu, soupé d'un verre de vin et d'un morceau de fromage devant un bon +fagot flambant; puis, le seul lit qu'il y eût dans la baraque étant +occupé par Cosette, ils s'étaient jetés chacun sur une botte de paille. +Avant de fermer les yeux, Jean Valjean avait dit:--Il faut désormais que +je reste ici.--Cette parole avait trotté toute la nuit dans la tête de +Fauchelevent. + +À vrai dire, ni l'un ni l'autre n'avaient dormi. + +Jean Valjean, se sentant découvert et Javert sur sa piste, comprenait +que lui et Cosette étaient perdus s'ils rentraient dans Paris. Puisque +le nouveau coup de vent qui venait de souffler sur lui l'avait échoué +dans ce cloître, Jean Valjean n'avait plus qu'une pensée, y rester. Or, +pour un malheureux dans sa position, ce couvent était à la fois le lieu +le plus dangereux et le plus sûr; le plus dangereux, car, aucun homme ne +pouvant y pénétrer, si on l'y découvrait, c'était un flagrant délit, et +Jean Valjean ne faisait qu'un pas du couvent à la prison; le plus sûr, +car si l'on parvenait à s'y faire accepter et à y demeurer, qui +viendrait vous chercher là? Habiter un lieu impossible, c'était le +salut. + +De son côté, Fauchelevent se creusait la cervelle. Il commençait par se +déclarer qu'il n'y comprenait rien. Comment Mr Madeleine se trouvait-il +là, avec les murs qu'il y avait? Des murs de cloître ne s'enjambent pas. +Comment s'y trouvait-il avec un enfant? On n'escalade pas une muraille à +pic avec un enfant dans ses bras. Qu'était-ce que cet enfant? D'où +venaient-ils tous les deux? Depuis que Fauchelevent était dans le +couvent, il n'avait plus entendu parler de Montreuil-sur-Mer, et il ne +savait rien de ce qui s'était passé. Le père Madeleine avait cet air qui +décourage les questions; et d'ailleurs Fauchelevent se disait: On ne +questionne pas un saint. Mr Madeleine avait conservé pour lui tout son +prestige. Seulement, de quelques mots échappés à Jean Valjean, le +jardinier crut pouvoir conclure que Mr Madeleine avait probablement fait +faillite par la dureté des temps, et qu'il était poursuivi par ses +créanciers; ou bien qu'il était compromis dans une affaire politique et +qu'il se cachait; ce qui ne déplut point à Fauchelevent, lequel, comme +beaucoup de nos paysans du nord, avait un vieux fond bonapartiste. Se +cachant, Mr Madeleine avait pris le couvent pour asile, et il était +simple qu'il voulût y rester. Mais l'inexplicable, où Fauchelevent +revenait toujours et où il se cassait la tête, c'était que Mr Madeleine +fût là, et qu'il y fût avec cette petite. Fauchelevent les voyait, les +touchait, leur parlait, et n'y croyait pas. L'incompréhensible venait de +faire son entrée dans la cahute de Fauchelevent. Fauchelevent était à +tâtons dans les conjectures, et ne voyait plus rien de clair sinon ceci: +Mr Madeleine m'a sauvé la vie. Cette certitude unique suffisait, et le +détermina. Il se dit à part lui: C'est mon tour. Il ajouta dans sa +conscience: Mr Madeleine n'a pas tant délibéré quand il s'est agi de se +fourrer sous la voiture pour m'en tirer. Il décida qu'il sauverait Mr +Madeleine. + +Il se fit pourtant diverses questions et diverses réponses:--Après ce +qu'il a été pour moi, si c'était un voleur, le sauverais-je? Tout de +même. Si c'était un assassin, le sauverais-je? Tout de même. Puisque +c'est un saint, le sauverai-je? Tout de même. + +Mais le faire rester dans le couvent, quel problème! Devant cette +tentative presque chimérique, Fauchelevent ne recula point; ce pauvre +paysan picard, sans autre échelle que son dévouement, sa bonne volonté, +et un peu de cette vieille finesse campagnarde mise cette fois au +service d'une intention généreuse, entreprit d'escalader les +impossibilités du cloître et les rudes escarpements de la règle de saint +Benoît. Le père Fauchelevent était un vieux qui toute sa vie avait été +égoïste, et qui, à la fin de ses jours, boiteux, infirme, n'ayant plus +aucun intérêt au monde, trouva doux d'être reconnaissant, et, voyant une +vertueuse action à faire, se jeta dessus comme un homme qui, au moment +de mourir, rencontrerait sous sa main un verre d'un bon vin dont il +n'aurait jamais goûté et le boirait avidement. On peut ajouter que l'air +qu'il respirait depuis plusieurs années déjà dans ce couvent avait +détruit la personnalité en lui, et avait fini par lui rendre nécessaire +une bonne action quelconque. + +Il prit donc sa résolution: se dévouer à Mr Madeleine. + +Nous venons de le qualifier _pauvre paysan picard_. La qualification est +juste, mais incomplète. Au point de cette histoire où nous sommes, un +peu de physiologie du père Fauchelevent devient utile. Il était paysan, +mais il avait été tabellion, ce qui ajoutait de la chicane à sa finesse, +et de la pénétration à sa naïveté. Ayant, pour des causes diverses, +échoué dans ses affaires, de tabellion il était tombé charretier et +manoeuvre. Mais, en dépit des jurons et des coups de fouet, nécessaires +aux chevaux, à ce qu'il paraît, il était resté du tabellion en lui. Il +avait quelque esprit naturel; il ne disait ni j'ons ni j'avons; il +causait, chose rare au village; et les autres paysans disaient de lui: +Il parle quasiment comme un monsieur à chapeau. Fauchelevent était en +effet de cette espèce que le vocabulaire impertinent et léger du dernier +siècle qualifiait: _demi-bourgeois, demi-manant;_ et que les métaphores +tombant du château sur la chaumière étiquetaient dans le casier de la +roture: _un peu rustre, un peu citadin; poivre et sel_. Fauchelevent, +quoique fort éprouvé et fort usé par le sort, espèce de pauvre vieille +âme montrant la corde, était pourtant homme de premier mouvement, et +très spontané; qualité précieuse qui empêche qu'on soit jamais mauvais. +Ses défauts et ses vices, car il en avait eu, étaient de surface; en +somme, sa physionomie était de celles qui réussissent près de +l'observateur. Ce vieux visage n'avait aucune de ces fâcheuses rides du +haut du front qui signifient méchanceté ou bêtise. + +Au point du jour, ayant énormément songé, le père Fauchelevent ouvrit +les yeux et vit Mr Madeleine qui, assis sur sa botte de paille, +regardait Cosette dormir. Fauchelevent se dressa sur son séant et dit: + +--Maintenant que vous êtes ici, comment allez-vous faire pour y entrer? + +Ce mot résumait la situation, et réveilla Jean Valjean de sa rêverie. + +Les deux bonshommes tinrent conseil. + +--D'abord, dit Fauchelevent, vous allez commencer par ne pas mettre les +pieds hors de cette chambre. La petite ni vous. Un pas dans le jardin, +nous sommes flambés. + +--C'est juste. + +--Monsieur Madeleine, reprit Fauchelevent, vous êtes arrivé dans un +moment très bon, je veux dire très mauvais, il y a une de ces dames fort +malade. Cela fait qu'on ne regardera pas beaucoup de notre côté. Il +paraît qu'elle se meurt. On dit les prières de quarante heures. Toute la +communauté est en l'air. Ça les occupe. Celle qui est en train de s'en +aller est une sainte. Au fait, nous sommes tous des saints ici. Toute la +différence entre elles et moi, c'est qu'elles disent: notre cellule, et +que je dis: ma _piolle_. Il va y avoir l'oraison pour les agonisants, et +puis l'oraison pour les morts. Pour aujourd'hui nous serons tranquilles +ici; mais je ne réponds pas de demain. + +--Pourtant, observa Jean Valjean, cette baraque est dans le rentrant du +mur, elle est cachée par une espèce de ruine, il y a des arbres, on ne +la voit pas du couvent. + +--Et j'ajoute que les religieuses n'en approchent jamais. + +--Eh bien? fit Jean Valjean. + +Le point d'interrogation qui accentuait cet: eh bien, signifiait: il me +semble qu'on peut y demeurer caché. C'est à ce point d'interrogation que +Fauchelevent répondit: + +--Il y a les petites. + +--Quelles petites? demanda Jean Valjean. + +Comme Fauchelevent ouvrait la bouche pour expliquer le mot qu'il venait +de prononcer, une cloche sonna un coup. + +--La religieuse est morte, dit-il. Voici le glas. + +Et il fit signe à Jean Valjean d'écouter. + +La cloche sonna un second coup. + +--C'est le glas, monsieur Madeleine. La cloche va continuer de minute en +minute pendant vingt-quatre heures jusqu'à la sortie du corps de +l'église. Voyez-vous, ça joue. Aux récréations, il suffit qu'une balle +roule pour qu'elles s'en viennent, malgré les défenses, chercher et +fourbanser partout par ici. C'est des diables, ces chérubins-là. + +--Qui? demanda Jean Valjean. + +--Les petites. Vous seriez bien vite découvert, allez. Elles crieraient: +Tiens! un homme! Mais il n'y a pas de danger aujourd'hui. Il n'y aura +pas de récréation. La journée va être tout prières. Vous entendez la +cloche. Comme je vous le disais, un coup par minute. C'est le glas. + +--Je comprends, père Fauchelevent. Il y a des pensionnaires. + +Et Jean Valjean pensa à part lui: + +--Ce serait l'éducation de Cosette toute trouvée. + +Fauchelevent s'exclama: + +--Pardine! s'il y a des petites filles! Et qui piailleraient autour de +vous! et qui se sauveraient! Ici, être homme, c'est avoir la peste. Vous +voyez bien qu'on m'attache un grelot à la patte comme à une bête féroce. + +Jean Valjean songeait de plus en plus profondément. + +--Ce couvent nous sauverait, murmurait-il. Puis il éleva la voix: + +--Oui, le difficile, c'est de rester. + +--Non, dit Fauchelevent, c'est de sortir. + +Jean Valjean sentit le sang lui refluer au coeur. + +--Sortir! + +--Oui, monsieur Madeleine, pour rentrer, il faut que vous sortiez. + +Et, après avoir laissé passer un coup de cloche du glas, Fauchelevent +poursuivit: + +--On ne peut pas vous trouver ici comme ça. D'où venez-vous? Pour moi +vous tombez du ciel, parce que je vous connais; mais des religieuses, ça +a besoin qu'on entre par la porte. + +Tout à coup on entendit une sonnerie assez compliquée d'une autre +cloche. + +--Ah! dit Fauchelevent, on sonne les mères vocales. Elles vont au +chapitre. On tient toujours chapitre quand quelqu'un est mort. Elle est +morte au point du jour. C'est ordinairement au point du jour qu'on +meurt. Mais est-ce que vous ne pourriez pas sortir par où vous êtes +entré? Voyons, ce n'est pas pour vous faire une question, par où +êtes-vous entré? + +Jean Valjean devint pâle. La seule idée de redescendre dans cette rue +formidable le faisait frissonner. Sortez d'une forêt pleine de tigres, +et, une fois dehors, imaginez-vous un conseil d'ami qui vous engage à y +rentrer. Jean Valjean se figurait toute la police encore grouillante +dans le quartier, des agents en observation, des vedettes partout, +d'affreux poings tendus vers son collet, Javert peut-être au coin du +carrefour. + +--Impossible! dit-il. Père Fauchelevent, mettez que je suis tombé de +là-haut. + +--Mais je le crois, je le crois, reprit Fauchelevent. Vous n'avez pas +besoin de me le dire. Le bon Dieu vous aura pris dans sa main pour vous +regarder de près, et puis vous aura lâché. Seulement il voulait vous +mettre dans un couvent d'hommes; il s'est trompé. Allons, encore une +sonnerie. Celle-ci est pour avertir le portier d'aller prévenir la +municipalité pour qu'elle aille prévenir le médecin des morts pour qu'il +vienne voir qu'il y a une morte. Tout ça, c'est la cérémonie de mourir. +Elles n'aiment pas beaucoup cette visite-là, ces bonnes dames. Un +médecin, ça ne croit à rien. Il lève le voile. Il lève même quelquefois +autre chose. Comme elles ont vite fait avertir le médecin, cette +fois-ci! Qu'est-ce qu'il y a donc? Votre petite dort toujours. Comment +se nomme-t-elle? + +--Cosette. + +--C'est votre fille? comme qui dirait: vous seriez son grand-père? + +--Oui. + +--Pour elle, sortir d'ici, ce sera facile. J'ai ma porte de service qui +donne sur la cour. Je cogne. Le portier ouvre. J'ai ma hotte sur le dos, +la petite est dedans. Je sors. Le père Fauchelevent sort avec sa hotte, +c'est tout simple. Vous direz à la petite de se tenir bien tranquille. +Elle sera sous la bâche. Je la déposerai le temps qu'il faudra chez une +vieille bonne amie de fruitière que j'ai rue du Chemin-Vert, qui est +sourde et où il y a un petit lit. Je crierai dans l'oreille à la +fruitière que c'est une nièce à moi, et de me la garder jusqu'à demain. +Puis la petite rentrera avec vous. Car je vous ferai rentrer. Il le +faudra bien. Mais vous, comment ferez-vous pour sortir? Jean Valjean +hocha la tête. + +--Que personne ne me voie. Tout est là, père Fauchelevent. Trouvez moyen +de me faire sortir comme Cosette dans une hotte et sous une bâche. + +Fauchelevent se grattait le bas de l'oreille avec le médium de la main +gauche, signe de sérieux embarras. + +Une troisième sonnerie fit diversion. + +--Voici le médecin des morts qui s'en va, dit Fauchelevent. Il a +regardé, et dit: elle est morte, c'est bon. Quand le médecin a visé le +passeport pour le paradis, les pompes funèbres envoient une bière. Si +c'est une mère, les mères l'ensevelissent; si c'est une soeur, les +soeurs l'ensevelissent. Après quoi, je cloue. Cela fait partie de mon +jardinage. Un jardinier est un peu un fossoyeur. On la met dans une +salle basse de l'église qui communique à la rue et où pas un homme ne +peut entrer que le médecin des morts. Je ne compte pas pour des hommes +les croque-morts et moi. C'est dans cette salle que je cloue la bière. +Les croque-morts viennent la prendre, et fouette cocher! c'est comme +cela qu'on s'en va au ciel. On apporte une boîte où il n'y a rien, on la +remporte avec quelque chose dedans. Voilà ce que c'est qu'un +enterrement. _De profundis_. + +Un rayon de soleil horizontal effleurait le visage de Cosette endormie +qui entrouvrait vaguement la bouche, et avait l'air d'un ange buvant de +la lumière. Jean Valjean s'était mis à la regarder. Il n'écoutait plus +Fauchelevent. + +N'être pas écouté, ce n'est pas une raison pour se taire. Le brave vieux +jardinier continuait paisiblement son rabâchage: + +--On fait la fosse au cimetière Vaugirard. On prétend qu'on va le +supprimer, ce cimetière Vaugirard. C'est un ancien cimetière qui est en +dehors des règlements, qui n'a pas l'uniforme, et qui va prendre sa +retraite. C'est dommage, car il est commode. J'ai là un ami, le père +Mestienne, le fossoyeur. Les religieuses d'ici ont un privilège, c'est +d'être portées à ce cimetière-là à la tombée de la nuit. Il y a un +arrêté de la préfecture exprès pour elles. Mais que d'événements depuis +hier! la mère Crucifixion est morte, et le père Madeleine.... + +--Est enterré, dit Jean Valjean souriant tristement. + +Fauchelevent fit ricocher le mot. + +--Dame! si vous étiez ici tout à fait, ce serait un véritable +enterrement. + +Une quatrième sonnerie éclata. Fauchelevent détacha vivement du clou la +genouillère à grelot et la reboucla à son genou. + +--Cette fois, c'est moi. La mère prieure me demande. Bon, je me pique à +l'ardillon de ma boucle. Monsieur Madeleine, ne bougez pas, et +attendez-moi. Il y a du nouveau. Si vous avez faim, il y a là le vin, le +pain et le fromage. + +Et il sortit de la cahute en disant: On y va! on y va! + +Jean Valjean le vit se hâter à travers le jardin, aussi vite que sa +jambe torse le lui permettait, tout en regardant de côté ses +melonnières. + +Moins de dix minutes après, le père Fauchelevent, dont le grelot mettait +sur son passage les religieuses en déroute, frappait un petit coup à une +porte, et une voix douce répondait: _À jamais. À jamais_, c'est-à-dire: +_Entrez_. + +Cette porte était celle du parloir réservé au jardinier pour les besoins +du service. Ce parloir était contigu à la salle du chapitre. La prieure, +assise sur l'unique chaise du parloir, attendait Fauchelevent. + + + + +Chapitre II + +Fauchelevent en présence de la difficulté + + +Avoir l'air agité et grave, cela est particulier, dans les occasions +critiques, à de certains caractères et à de certaines professions, +notamment aux prêtres et aux religieux. Au moment où Fauchelevent entra, +cette double forme de la préoccupation était empreinte sur la +physionomie de la prieure, qui était cette charmante et savante Mlle de +Blemeur, mère Innocente, ordinairement gaie. + +Le jardinier fit un salut craintif, et resta sur le seuil de la cellule. +La prieure, qui égrenait son rosaire, leva les yeux et dit: + +--Ah! c'est vous, père Fauvent. + +Cette abréviation avait été adoptée dans le couvent. + +Fauchelevent recommença son salut. + +--Père Fauvent, je vous ai fait appeler. + +--Me voici, révérende mère. + +--J'ai à vous parler. + +--Et moi, de mon côté, dit Fauchelevent avec une hardiesse dont il avait +peur intérieurement, j'ai quelque chose à dire à la très révérende mère. + +La prieure le regarda. + +--Ah! vous avez une communication à me faire. + +--Une prière. + +--Eh bien, parlez. + +Le bonhomme Fauchelevent, ex-tabellion, appartenait à la catégorie des +paysans qui ont de l'aplomb. Une certaine ignorance habile est une +force; on ne s'en défie pas et cela vous prend. Depuis un peu plus de +deux ans qu'il habitait le couvent, Fauchelevent avait réussi dans la +communauté. Toujours solitaire, et tout en vaquant à son jardinage, il +n'avait guère autre chose à faire que d'être curieux. À distance comme +il était de toutes ces femmes voilées allant et venant, il ne voyait +guère devant lui qu'une agitation d'ombres. À force d'attention et de +pénétration, il était parvenu à remettre de la chair dans tous ces +fantômes, et ces mortes vivaient pour lui. Il était comme un sourd dont +la vue s'allonge et comme un aveugle dont l'ouïe s'aiguise. Il s'était +appliqué à démêler le sens des diverses sonneries, et il y était arrivé, +de sorte que ce cloître énigmatique et taciturne n'avait rien de caché +pour lui; ce sphinx lui bavardait tous ses secrets à l'oreille. +Fauchelevent, sachant tout, cachait tout. C'était là son art. Tout le +couvent le croyait stupide. Grand mérite en religion. Les mères vocales +faisaient cas de Fauchelevent. C'était un curieux muet. Il inspirait la +confiance. En outre, il était régulier, et ne sortait que pour les +nécessités démontrées du verger et du potager. Cette discrétion +d'allures lui était comptée. Il n'en avait pas moins fait jaser deux +hommes; au couvent, le portier, et il savait les particularités du +parloir; et, au cimetière, le fossoyeur, et il savait les singularités +de la sépulture; de la sorte, il avait, à l'endroit de ces religieuses, +une double lumière, l'une sur la vie, l'autre sur la mort. Mais il +n'abusait de rien. La congrégation tenait à lui. Vieux, boiteux, n'y +voyant goutte, probablement un peu sourd, que de qualités! On l'eût +difficilement remplacé. + +Le bonhomme, avec l'assurance de celui qui se sent apprécié, entama, +vis-à-vis de la révérende prieure, une harangue campagnarde assez +diffuse et très profonde. Il parla longuement de son âge, de ses +infirmités, de la surcharge des années comptant double désormais pour +lui, des exigences croissantes du travail, de la grandeur du jardin, des +nuits à passer, comme la dernière, par exemple, où il avait fallu mettre +des paillassons sur les melonnières à cause de la lune, et il finit par +aboutir à ceci: qu'il avait un frère,--(la prieure fit un mouvement)--un +frère point jeune,--(second mouvement de la prieure, mais mouvement +rassuré)--que, si on le voulait bien, ce frère pourrait venir loger avec +lui et l'aider, qu'il était excellent jardinier, que la communauté en +tirerait de bons services, meilleurs que les siens à lui;--que, +autrement, si l'on n'admettait point son frère, comme, lui, l'aîné, il +se sentait cassé, et insuffisant à la besogne, il serait, avec bien du +regret, obligé de s'en aller;--et que son frère avait une petite fille +qu'il amènerait avec lui, qui s'élèverait en Dieu dans la maison, et qui +peut-être, qui sait? ferait une religieuse un jour. + +Quand il eut fini de parler, la prieure interrompit le glissement de son +rosaire entre ses doigts, et lui dit: + +--Pourriez-vous, d'ici à ce soir, vous procurer une forte barre de fer? + +--Pourquoi faire? + +--Pour servir de levier. + +--Oui, révérende mère, répondit Fauchelevent. + +La prieure, sans ajouter une parole, se leva, et entra dans la chambre +voisine, qui était la salle du chapitre et où les mères vocales étaient +probablement assemblées. Fauchelevent demeura seul. + + + + +Chapitre III + +Mère Innocente + + +Un quart d'heure environ s'écoula. La prieure rentra et revint s'asseoir +sur la chaise. + +Les deux interlocuteurs semblaient préoccupés. Nous sténographions de +notre mieux le dialogue qui s'engagea. + +--Père Fauvent? + +--Révérende mère? + +--Vous connaissez la chapelle? + +--J'y ai une petite cage pour entendre la messe et les offices. + +--Et vous êtes entré dans le choeur pour votre ouvrage? + +--Deux ou trois fois. + +--Il s'agit de soulever une pierre. + +--Lourde? + +--La dalle du pavé qui est à côté de l'autel. + +--La pierre qui ferme le caveau? + +--Oui. + +--C'est là une occasion où il serait bon d'être deux hommes. + +--La mère Ascension, qui est forte comme un homme, vous aidera. + +--Une femme n'est jamais un homme. + +--Nous n'avons qu'une femme pour vous aider. Chacun fait ce qu'il peut. +Parce que dom Mabillon donne quatre cent dix-sept épîtres de saint +Bernard et que Merlonus Horstius n'en donne que trois cent +soixante-sept, je ne méprise point Merlonus Horstius. + +--Ni moi non plus. + +--Le mérite est de travailler selon ses forces. Un cloître n'est pas un +chantier. + +--Et une femme n'est pas un homme. C'est mon frère qui est fort! + +--Et puis vous aurez un levier. + +--C'est la seule espèce de clef qui aille à ces espèces de portes. + +--Il y a un anneau à la pierre. + +--J'y passerai le levier. + +--Et la pierre est arrangée de façon à pivoter. + +--C'est bien, révérende mère. J'ouvrirai le caveau. + +--Et les quatre mères chantres vous assisteront. + +--Et quand le caveau sera ouvert? + +--Il faudra le refermer. + +--Sera-ce tout? + +--Non. + +--Donnez-moi vos ordres, très révérende mère. + +--Fauvent, nous avons confiance en vous. + +--Je suis ici pour tout faire. + +--Et pour tout taire. + +--Oui, révérende mère. + +--Quand le caveau sera ouvert.... + +--Je le refermerai. + +--Mais auparavant.... + +--Quoi, révérende mère? + +--Il faudra y descendre quelque chose. + +Il y eut un silence. La prieure, après une moue de la lèvre inférieure +qui ressemblait à de l'hésitation, le rompit. + +--Père Fauvent? + +--Révérende mère? + +--Vous savez qu'une mère est morte ce matin. + +--Non. + +--Vous n'avez donc pas entendu la cloche? + +--On n'entend rien au fond du jardin. + +--En vérité? + +--C'est à peine si je distingue ma sonnerie. + +--Elle est morte à la pointe du jour. + +--Et puis, ce matin, le vent ne portait pas de mon côté. + +--C'est la mère Crucifixion. Une bienheureuse. + +La prieure se tut, remua un moment les lèvres, comme pour une oraison +mentale, et reprit: + +--Il y a trois ans, rien que pour avoir vu prier la mère Crucifixion, +une janséniste, madame de Béthune, s'est faite orthodoxe. + +--Ah oui, j'entends le glas maintenant, révérende mère. + +--Les mères l'ont portée dans la chambre des mortes qui donne dans +l'église. + +--Je sais. + +--Aucun autre homme que vous ne peut et ne doit entrer dans cette +chambre-là. Veillez-y bien. Il ferait beau voir qu'un homme entrât dans +la chambre des mortes! + +--Plus souvent! + +--Hein? + +--Plus souvent! + +--Qu'est-ce que vous dites? + +--Je dis plus souvent. + +--Plus souvent que quoi? + +--Révérende mère, je ne dis pas plus souvent que quoi, je dis plus +souvent. + +--Je ne vous comprends pas. Pourquoi dites-vous plus souvent? + +--Pour dire comme vous, révérende mère. + +--Mais je n'ai pas dit plus souvent. + +--Vous ne l'avez pas dit, mais je l'ai dit pour dire comme vous. + +En ce moment neuf heures sonnèrent. + +--À neuf heures du matin et à toute heure loué soit et adoré le très +Saint-Sacrement de l'autel, dit la prieure. + +--Amen, dit Fauchelevent. + +L'heure sonna à propos. Elle coupa court à Plus Souvent. Il est probable +que sans elle la prieure et Fauchelevent ne se fussent jamais tirés de +cet écheveau. + +Fauchelevent s'essuya le front. + +La prieure fit un nouveau petit murmure intérieur, probablement sacré, +puis haussa la voix. + +--De son vivant, mère Crucifixion faisait des conversions; après sa +mort, elle fera des miracles. + +--Elle en fera! répondit Fauchelevent emboîtant le pas, et faisant +effort pour ne plus broncher désormais. + +--Père Fauvent, la communauté a été bénie en la mère Crucifixion. Sans +doute il n'est point donné à tout le monde de mourir comme le cardinal +de Bérulle en disant la sainte messe, et d'exhaler son âme vers Dieu en +prononçant ces paroles: _Hanc igitur oblationem_. Mais, sans atteindre à +tant de bonheur, la mère Crucifixion a eu une mort très précieuse. Elle +a eu sa connaissance jusqu'au dernier instant. Elle nous parlait, puis +elle parlait aux anges. Elle nous a fait ses derniers commandements. Si +vous aviez un peu plus de foi, et si vous aviez pu être dans sa cellule, +elle vous aurait guéri votre jambe en y touchant. Elle souriait. On +sentait qu'elle ressuscitait en Dieu. Il y a eu du paradis dans cette +mort-là. + +Fauchelevent crut que c'était une oraison qui finissait. + +--Amen, dit-il. + +--Père Fauvent, il faut faire ce que veulent les morts. + +La prieure dévida quelques grains de son chapelet. Fauchelevent se +taisait. Elle poursuivit. + +--J'ai consulté sur cette question plusieurs ecclésiastiques travaillant +en Notre-Seigneur qui s'occupent dans l'exercice de la vie cléricale et +qui font un fruit admirable. + +--Révérende mère, on entend bien mieux le glas d'ici que dans le jardin. + +--D'ailleurs, c'est plus qu'une morte, c'est une sainte. + +--Comme vous, révérende mère. + +--Elle couchait dans son cercueil depuis vingt ans, par permission +expresse de notre saint-père Pie VII. + +--Celui qui a couronné l'emp.... Buonaparte. + +Pour un habile homme comme Fauchelevent, le souvenir était +malencontreux. Heureusement la prieure, toute à sa pensée, ne l'entendit +pas. Elle continua: + +--Père Fauvent? + +--Révérende mère? + +--Saint Diodore, archevêque de Cappadoce, voulut qu'on écrivît sur sa +sépulture ce seul mot: _Acarus_, qui signifie ver de terre; cela fut +fait. Est-ce vrai? + +--Oui, révérende mère. + +--Le bienheureux Mezzocane, abbé d'Aquila, voulut être inhumé sous la +potence; cela fut fait. + +--C'est vrai. + +--Saint Térence, évêque de Port sur l'embouchure du Tibre dans la mer, +demanda qu'on gravât sur sa pierre le signe qu'on mettait sur la fosse +des parricides, dans l'espoir que les passants cracheraient sur son +tombeau. Cela fut fait. Il faut obéir aux morts. + +--Ainsi soit-il. + +--Le corps de Bernard Guidonis, né en France près de Roche-Abeille, fut, +comme il l'avait ordonné et malgré le roi de Castille, porté en l'église +des Dominicains de Limoges, quoique Bernard Guidonis fût évêque de Tuy +en Espagne. Peut-on dire le contraire? + +--Pour ça non, révérende mère. + +--Le fait est attesté par Plantavit de la Fosse. + +Quelques grains du chapelet s'égrenèrent encore silencieusement. La +prieure reprit: + +--Père Fauvent, la mère Crucifixion sera ensevelie dans le cercueil où +elle a couché depuis vingt ans. + +--C'est juste. + +--C'est une continuation de sommeil. + +--J'aurai donc à la clouer dans ce cercueil-là? + +--Oui. + +--Et nous laisserons de côté la bière des pompes? + +--Précisément. + +--Je suis aux ordres de la très révérende communauté. + +--Les quatre mères chantres vous aideront. + +--À clouer le cercueil? Je n'ai pas besoin d'elles. + +--Non. À le descendre. + +--Où? + +--Dans le caveau. + +--Quel caveau? + +--Sous l'autel. + +Fauchelevent fit un soubresaut. + +--Le caveau sous l'autel! + +--Sous l'autel. + +--Mais.... + +--Vous aurez une barre de fer. + +--Oui, mais.... + +--Vous lèverez la pierre avec la barre au moyen de l'anneau. + +--Mais.... + +--Il faut obéir aux morts. Être enterrée dans le caveau sous l'autel de +la chapelle, ne point aller en sol profane, rester morte là où elle a +prié vivante; ç'a été le voeu suprême de la mère Crucifixion. Elle nous +l'a demandé, c'est-à-dire commandé. + +--Mais c'est défendu. + +--Défendu par les hommes, ordonné par Dieu. + +--Si cela venait à se savoir? + +--Nous avons confiance en vous. + +--Oh, moi, je suis une pierre de votre mur. + +--Le chapitre s'est assemblé. Les mères vocales, que je viens de +consulter encore et qui sont en délibération, ont décidé que la mère +Crucifixion serait, selon son voeu, enterrée dans son cercueil sous +notre autel. Jugez, père Fauvent, s'il allait se faire des miracles ici! +quelle gloire en Dieu pour la communauté! Les miracles sortent des +tombeaux. + +--Mais, révérende mère, si l'agent de la commission de salubrité.... + +--Saint Benoît II, en matière de sépulture, a résisté à Constantin +Pogonat. + +--Pourtant le commissaire de police.... + +--Chonodemaire, un des sept rois allemands qui entrèrent dans les Gaules +sous l'empire de Constance, a reconnu expressément le droit des +religieux d'être inhumés en religion, c'est-à-dire sous l'autel. + +--Mais l'inspecteur de la préfecture.... + +--Le monde n'est rien devant la croix. Martin, onzième général des +chartreux, a donné cette devise à son ordre: _Stat crux dum volvitur +orbis_. + +--Amen, dit Fauchelevent, imperturbable dans cette façon de se tirer +d'affaire toutes les fois qu'il entendait du latin. + +Un auditoire quelconque suffit à qui s'est tu trop longtemps. Le jour où +le rhéteur Gymnastoras sortit de prison, ayant dans le corps beaucoup de +dilemmes et de syllogismes rentrés, il s'arrêta devant le premier arbre +qu'il rencontra, le harangua, et fit de très grands efforts pour le +convaincre. La prieure, habituellement sujette au barrage du silence, et +ayant du trop-plein dans son réservoir, se leva et s'écria avec une +loquacité d'écluse lâchée: + +--J'ai à ma droite Benoît et à ma gauche Bernard. Qu'est-ce que Bernard? +c'est le premier abbé de Clairvaux. Fontaines en Bourgogne est un pays +béni pour l'avoir vu naître. Son père s'appelait Técelin et sa mère +Alèthe. Il a commencé par Cîteaux pour aboutir à Clairvaux; il a été +ordonné abbé par l'évêque de Châlon-sur-Saône, Guillaume de Champeaux; +il a eu sept cents novices et fondé cent soixante monastères; il a +terrassé Abeilard au concile de Sens, en 1140, et Pierre de Bruys et +Henry son disciple, et une autre sorte de dévoyés qu'on nommait les +Apostoliques; il a confondu Arnaud de Bresce, foudroyé le moine Raoul, +le tueur de juifs, dominé en 1148 le concile de Reims, fait condamner +Gilbert de la Porée, évêque de Poitiers, fait condamner Eon de l'Étoile, +arrangé les différends des princes, éclairé le roi Louis le Jeune, +conseillé le pape Eugène III, réglé le Temple, prêché la croisade, fait +deux cent cinquante miracles dans sa vie, et jusqu'à trente-neuf en un +jour. Qu'est-ce que Benoît? c'est le patriarche de Mont-Cassin; c'est le +deuxième fondateur de la sainteté claustrale, c'est le Basile de +l'occident. Son ordre a produit quarante papes, deux cents cardinaux, +cinquante patriarches, seize cents archevêques, quatre mille six cents +évêques, quatre empereurs, douze impératrices, quarante-six rois, +quarante et une reines, trois mille six cents saints canonisés, et +subsiste depuis quatorze cents ans. D'un côté saint Bernard; de l'autre +l'agent de la salubrité! D'un côté saint Benoît; de l'autre l'inspecteur +de la voirie! L'état, la voirie, les pompes funèbres, les règlements, +l'administration, est-ce que nous connaissons cela? Aucuns passants +seraient indignés de voir comme on nous traite. Nous n'avons même pas le +droit de donner notre poussière à Jésus-Christ! Votre salubrité est une +invention révolutionnaire. Dieu subordonné au commissaire de police; tel +est le siècle. Silence, Fauvent! + +Fauchelevent, sous cette douche, n'était pas fort à son aise. La prieure +continua. + +--Le droit du monastère à la sépulture ne fait doute pour personne. Il +n'y a pour le nier que les fanatiques et les errants. Nous vivons dans +des temps de confusion terrible. On ignore ce qu'il faut savoir, et l'on +sait ce qu'il faut ignorer. On est crasse et impie. Il y a dans cette +époque des gens qui ne distinguent pas entre le grandissime saint +Bernard et le Bernard dit des Pauvres Catholiques, certain bon +ecclésiastique qui vivait dans le treizième siècle. D'autres blasphèment +jusqu'à rapprocher l'échafaud de Louis XVI de la croix de Jésus-Christ. +Louis XVI n'était qu'un roi. Prenons donc garde à Dieu! Il n'y a plus ni +juste ni injuste. On sait le nom de Voltaire et l'on ne sait pas le nom +de César de Bus. Pourtant César de Bus est un bienheureux et Voltaire +est un malheureux. Le dernier archevêque, le cardinal de Périgord, ne +savait même pas que Charles de Gondren a succédé à Bérulle, et François +Bourgoin à Gondren, et Jean-François Senault à Bourgoin, et le père de +Sainte-Marthe à Jean-François Senault. On connaît le nom du père Coton, +non parce qu'il a été un des trois qui ont poussé à la fondation de +l'Oratoire, mais parce qu'il a été matière à juron pour le roi huguenot +Henri IV. Ce qui fait saint François de Sales aimable aux gens du monde, +c'est qu'il trichait au jeu. Et puis on attaque la religion. Pourquoi? +Parce qu'il y a eu de mauvais prêtres, parce que Sagittaire, évêque de +Gap, était frère de Salone, évêque d'Embrun, et que tous les deux ont +suivi Mommol. Qu'est-ce que cela fait? Cela empêche-t-il Martin de Tours +d'être un saint et d'avoir donné la moitié de son manteau à un pauvre? +On persécute les saints. On ferme les yeux aux vérités. Les ténèbres +sont l'habitude. Les plus féroces bêtes sont les bêtes aveugles. +Personne ne pense à l'enfer pour de bon. Oh! le méchant peuple! De par +le Roi signifie aujourd'hui de par la Révolution. On ne sait plus ce +qu'on doit, ni aux vivants, ni aux morts. Il est défendu de mourir +saintement. Le sépulcre est une affaire civile. Ceci fait horreur. Saint +Léon II a écrit deux lettres exprès, l'une à Pierre Notaire, l'autre au +roi des Visigoths, pour combattre et rejeter, dans les questions qui +touchent aux morts, l'autorité de l'exarque et la suprématie de +l'empereur. Gautier, évêque de Châlons, tenait tête en cette matière à +Othon, duc de Bourgogne. L'ancienne magistrature en tombait d'accord. +Autrefois nous avions voix au chapitre même dans les choses du siècle. +L'abbé de Cîteaux, général de l'ordre, était conseiller-né au parlement +de Bourgogne. Nous faisons de nos morts ce que nous voulons. Est-ce que +le corps de saint Benoît lui-même n'est pas en France dans l'abbaye de +Fleury, dite Saint-Benoît-sur-Loire, quoiqu'il soit mort en Italie au +Mont-Cassin, un samedi 21 du mois de mars de l'an 543? Tout ceci est +incontestable. J'abhorre les psallants, je hais les prieurs, j'exècre +les hérétiques, mais je détesterais plus encore quiconque me +soutiendrait le contraire. On n'a qu'à lire Arnoul Wion, Gabriel +Bucelin, Trithème, Maurolicus et dom Luc d'Achery. + +La prieure respira, puis se tourna vers Fauchelevent: + +--Père Fauvent, est-ce dit? + +--C'est dit, révérende mère. + +--Peut-on compter sur vous? + +--J'obéirai. + +--C'est bien. + +--Je suis tout dévoué au couvent. + +--C'est entendu. Vous fermerez le cercueil. Les soeurs le porteront dans +la chapelle. On dira l'office des morts. Puis on rentrera dans le +cloître. Entre onze heures et minuit, vous viendrez avec votre barre de +fer. Tout se passera dans le plus grand secret. Il n'y aura dans la +chapelle que les quatre mères chantres, la mère Ascension, et vous. + +--Et la soeur qui sera au poteau? + +--Elle ne se retournera pas. + +--Mais elle entendra. + +--Elle n'écoutera pas. D'ailleurs, ce que le cloître sait, le monde +l'ignore. + +Il y eut encore une pause. La prieure poursuivit: + +--Vous ôterez votre grelot. Il est inutile que la soeur au poteau +s'aperçoive que vous êtes là. + +--Révérende mère? + +--Quoi, père Fauvent? + +--Le médecin des morts a-t-il fait sa visite? + +--Il va la faire aujourd'hui à quatre heures. On a sonné la sonnerie qui +fait venir le médecin des morts. Mais vous n'entendez donc aucune +sonnerie? + +--Je ne fais attention qu'à la mienne. + +--Cela est bien, père Fauvent. + +--Révérende mère, il faudra un levier d'au moins six pieds. + +--Où le prendrez-vous? + +--Où il ne manque pas de grilles, il ne manque pas de barres de fer. +J'ai mon tas de ferrailles au fond du jardin. + +--Trois quarts d'heure environ avant minuit; n'oubliez pas. + +--Révérende mère? + +--Quoi? + +--Si jamais vous aviez d'autres ouvrages comme ça, c'est mon frère qui +est fort. Un Turc! + +--Vous ferez le plus vite possible. + +--Je ne vais pas hardi vite. Je suis infirme; c'est pour cela qu'il me +faudrait un aide. Je boite. + +--Boiter n'est pas un tort, et peut être une bénédiction. L'empereur +Henri II, qui combattit l'antipape Grégoire et rétablit Benoît VIII, a +deux surnoms: le Saint et le Boiteux. + +--C'est bien bon, deux surtout, murmura Fauchelevent, qui, en réalité, +avait l'oreille un peu dure. + +--Père Fauvent, j'y pense, prenons une heure entière. Ce n'est pas trop. +Soyez près du maître-autel avec votre barre de fer à onze heures. +L'office commence à minuit. Il faut que tout soit fini un bon quart +d'heure auparavant. + +--Je ferai tout pour prouver mon zèle à la communauté. Voilà qui est +dit. Je clouerai le cercueil. À onze heures précises je serai dans la +chapelle. Les mères chantres y seront, la mère Ascension y sera. Deux +hommes, cela vaudrait mieux. Enfin, n'importe! J'aurai mon levier. Nous +ouvrirons le caveau, nous descendrons le cercueil, et nous refermerons +le caveau. Après quoi, plus trace de rien. Le gouvernement ne s'en +doutera pas. Révérende mère, tout est arrangé ainsi? + +--Non. + +--Qu'y a-t-il donc encore? + +--Il reste la bière vide. + +Ceci fit un temps d'arrêt. Fauchelevent songeait. La prieure songeait. + +--Père Fauvent, que fera-t-on de la bière? + +--On la portera en terre. + +--Vide? + +Autre silence. Fauchelevent fit de la main gauche cette espèce de geste +qui donne congé à une question inquiétante. + +--Révérende mère, c'est moi qui cloue la bière dans la chambre basse de +l'église, et personne n'y peut entrer que moi, et je couvrirai la bière +du drap mortuaire. + +--Oui, mais les porteurs, en la mettant dans le corbillard et en la +descendant dans la fosse, sentiront bien qu'il n'y a rien dedans. + +--Ah! di...! s'écria Fauchelevent. + +La prieure commença un signe de croix, et regarda fixement le jardinier. +_Able_ lui resta dans le gosier. + +Il se hâta d'improviser un expédient pour faire oublier le juron. + +--Révérende mère, je mettrai de la terre dans la bière. Cela fera +l'effet de quelqu'un. + +--Vous avez raison. La terre, c'est la même chose que l'homme. Ainsi +vous arrangerez la bière vide? + +--J'en fais mon affaire. + +Le visage de la prieure, jusqu'alors trouble et obscur, se rasséréna. +Elle lui fit le signe du supérieur congédiant l'inférieur. Fauchelevent +se dirigea vers la porte. Comme il allait sortir, la prieure éleva +doucement la voix: + +--Père Fauvent, je suis contente de vous; demain, après l'enterrement, +amenez-moi votre frère, et dites-lui qu'il m'amène sa fille. + + + + +Chapitre IV + +Où Jean Valjean a tout à fait l'air d'avoir lu Austin Castillejo + + +Des enjambées de boiteux sont comme des oeillades de borgne; elles +n'arrivent pas vite au but. En outre, Fauchelevent était perplexe. Il +mit près d'un quart d'heure à revenir dans la baraque du jardin. Cosette +était éveillée. Jean Valjean l'avait assise près du feu. Au moment où +Fauchelevent entra, Jean Valjean lui montrait la hotte du jardinier +accrochée au mur et lui disait: + +--Écoute-moi bien, ma petite Cosette. Il faudra nous en aller de cette +maison, mais nous y reviendrons et nous y serons très bien. Le bonhomme +d'ici t'emportera sur son dos là-dedans. Tu m'attendras chez une dame. +J'irai te retrouver. Surtout, si tu ne veux pas que la Thénardier te +reprenne, obéis et ne dis rien! + +Cosette fit un signe de tête d'un air grave. + +Au bruit de Fauchelevent poussant la porte, Jean Valjean se retourna. + +--Eh bien? + +--Tout est arrangé, et rien ne l'est, dit Fauchelevent. J'ai permission +de vous faire entrer; mais avant de vous faire entrer, il faut vous +faire sortir. C'est là qu'est l'embarras de charrettes. Pour la petite, +c'est aisé. + +--Vous l'emporterez? + +--Et elle se taira? + +--J'en réponds. + +--Mais vous, père Madeleine? + +Et, après un silence où il y avait de l'anxiété, Fauchelevent s'écria: + +--Mais sortez donc par où vous êtes entré! + +Jean Valjean, comme la première fois, se borna à répondre: + +--Impossible. + +Fauchelevent, se parlant plus à lui-même qu'à Jean Valjean, grommela: + +--Il y a une autre chose qui me tourmente. J'ai dit que j'y mettrais de +la terre. C'est que je pense que de la terre là-dedans, au lieu d'un +corps, ça ne sera pas ressemblant, ça n'ira pas, ça se déplacera, ça +remuera. Les hommes le sentiront. Vous comprenez, père Madeleine, le +gouvernement s'en apercevra. + +Jean Valjean le considéra entre les deux yeux, et crut qu'il délirait. + +Fauchelevent reprit: + +--Comment di--antre allez-vous sortir? C'est qu'il faut que tout cela +soit fait demain! C'est demain que je vous amène. La prieure vous +attend. + +Alors il expliqua à Jean Valjean que c'était une récompense pour un +service que lui, Fauchelevent, rendait à la communauté. Qu'il entrait +dans ses attributions de participer aux sépultures, qu'il clouait les +bières et assistait le fossoyeur au cimetière. Que la religieuse morte +le matin avait demandé d'être ensevelie dans le cercueil qui lui servait +de lit et enterrée dans le caveau sous l'autel de la chapelle. Que cela +était défendu par les règlements de police, mais que c'était une de ces +mortes à qui l'on ne refuse rien. Que la prieure et les mères vocales +entendaient exécuter le voeu de la défunte. Que tant pis pour le +gouvernement. Que lui Fauchelevent clouerait le cercueil dans la +cellule, lèverait la pierre dans la chapelle, et descendrait la morte +dans le caveau. Et que, pour le remercier, la prieure admettait dans la +maison son frère comme jardinier et sa nièce comme pensionnaire. Que son +frère, c'était Mr Madeleine, et que sa nièce, c'était Cosette. Que la +prieure lui avait dit d'amener son frère le lendemain soir, après +l'enterrement postiche au cimetière. Mais qu'il ne pouvait pas amener du +dehors Mr Madeleine, si Mr Madeleine n'était pas dehors. Que c'était là +le premier embarras. Et puis qu'il avait encore un embarras, la bière +vide. + +--Qu'est-ce que c'est que la bière vide? demanda Jean Valjean. + +Fauchelevent répondit: + +--La bière de l'administration. + +--Quelle bière? et quelle administration? + +--Une religieuse meurt. Le médecin de la municipalité vient et dit: il y +a une religieuse morte. Le gouvernement envoie une bière. Le lendemain +il envoie un corbillard et des croque-morts pour reprendre la bière et +la porter au cimetière. Les croque-morts viendront et soulèveront la +bière; il n'y aura rien dedans. + +--Mettez-y quelque chose. + +--Un mort? je n'en ai pas. + +--Non. + +--Quoi donc? + +--Un vivant. + +--Quel vivant? + +--Moi, dit Jean Valjean. + +Fauchelevent, qui s'était assis, se leva comme si un pétard fût parti +sous sa chaise. + +--Vous! + +--Pourquoi pas? + +Jean Valjean eut un de ces rares sourires qui lui venaient comme une +lueur dans un ciel d'hiver. + +--Vous savez, Fauchelevent, que vous avez dit: La mère Crucifixion est +morte, et j'ai ajouté: Et le père Madeleine est enterré. Ce sera cela. + +--Ah, bon, vous riez. Vous ne parlez pas sérieusement. + +--Très sérieusement. Il faut sortir d'ici? + +--Sans doute. + +--Je vous ai dit de me trouver pour moi aussi une hotte et une bâche. + +--Eh bien? + +--La hotte sera en sapin, et la bâche sera un drap noir. + +--D'abord, un drap blanc. On enterre les religieuses en blanc. + +--Va pour le drap blanc. + +--Vous n'êtes pas un homme comme les autres, père Madeleine. + +Voir de telles imaginations, qui ne sont pas autre chose que les +sauvages et téméraires inventions du bagne, sortir des choses paisibles +qui l'entouraient et se mêler à ce qu'il appelait le «petit train-train +du couvent», c'était pour Fauchelevent une stupeur comparable à celle +d'un passant qui verrait un goéland pêcher dans le ruisseau de la rue +Saint-Denis. + +Jean Valjean poursuivit: + +--Il s'agit de sortir d'ici sans être vu. C'est un moyen. Mais d'abord +renseignez-moi. Comment cela se passe-t-il? Où est cette bière? + +--Celle qui est vide? + +--Oui. + +--En bas, dans ce qu'on appelle la salle des mortes. Elle est sur deux +tréteaux et sous le drap mortuaire. + +--Quelle est la longueur de la bière? + +--Six pieds. + +--Qu'est-ce que c'est que la salle des mortes? + +--C'est une chambre du rez-de-chaussée qui a une fenêtre grillée sur le +jardin qu'on ferme du dehors avec un volet, et deux portes; l'une qui va +au couvent, l'autre qui va à l'église. + +--Quelle église? + +--L'église de la rue, l'église de tout le monde. + +--Avez-vous les clefs de ces deux portes? + +--Non. J'ai la clef de la porte qui communique au couvent; le concierge +a la clef de la porte qui communique à l'église. + +--Quand le concierge ouvre-t-il cette porte-là? + +--Uniquement pour laisser entrer les croque-morts qui viennent chercher +la bière. La bière sortie, la porte se referme. + +--Qui est-ce qui cloue la bière? + +--C'est moi. + +--Qui est-ce qui met le drap dessus? + +--C'est moi. + +--Êtes-vous seul? + +--Pas un autre homme, excepté le médecin de la police, ne peut entrer +dans la salle des mortes. C'est même écrit sur le mur. + +--Pourriez-vous, cette nuit, quand tout dormira dans le couvent, me +cacher dans cette salle? + +--Non. Mais je puis vous cacher dans un petit réduit noir qui donne dans +la salle des mortes, où je mets mes outils d'enterrement, et dont j'ai +la garde et la clef. + +--À quelle heure le corbillard viendra-t-il chercher la bière demain? + +--Vers trois heures du soir. L'enterrement se fait au cimetière +Vaugirard, un peu avant la nuit. Ce n'est pas tout près. + +--Je resterai caché dans votre réduit à outils toute la nuit et toute la +matinée. Et à manger? J'aurai faim. + +--Je vous porterai de quoi. + +--Vous pourriez venir me clouer dans la bière à deux heures. + +Fauchelevent recula et se fît craquer les os des doigts. + +--Mais c'est impossible! + +--Bah! prendre un marteau et clouer des clous dans une planche! + +Ce qui semblait inouï à Fauchelevent était, nous le répétons, simple +pour Jean Valjean. Jean Valjean avait traversé de pires détroits. +Quiconque a été prisonnier sait l'art de se rapetisser selon le diamètre +des évasions. Le prisonnier est sujet à la fuite comme le malade à la +crise qui le sauve ou qui le perd. Une évasion, c'est une guérison. Que +n'accepte-t-on pas pour guérir? Se faire clouer et emporter dans une +caisse comme un colis, vivre longtemps dans une boîte, trouver de l'air +où il n'y en a pas, économiser sa respiration des heures entières, +savoir étouffer sans mourir, c'était là un des sombres talents de Jean +Valjean. + +Du reste, une bière dans laquelle il y a un être vivant, cet expédient +de forçat, est aussi un expédient d'empereur. S'il faut en croire le +moine Austin Castillejo, ce fut le moyen que Charles-Quint, voulant +après son abdication revoir une dernière fois la Plombes, employa pour +la faire entrer dans le monastère de Saint-Just et pour l'en faire +sortir. + +Fauchelevent, un peu revenu à lui, s'écria: + +--Mais comment ferez-vous pour respirer? + +--Je respirerai. + +--Dans cette boîte! Moi, seulement d'y penser, je suffoque. + +--Vous avez bien une vrille, vous ferez quelques petits trous autour de +la bouche çà et là, et vous clouerez sans serrer la planche de dessus. + +--Bon! Et s'il vous arrive de tousser ou d'éternuer? + +--Celui qui s'évade ne tousse pas et n'éternue pas. + +Et Jean Valjean ajouta: + +--Père Fauchelevent, il faut se décider: ou être pris ici, ou accepter +la sortie par le corbillard. + +Tout le monde a remarqué le goût qu'ont les chats de s'arrêter et de +flâner entre les deux battants d'une porte entre-bâillée. Qui n'a dit à +un chat: Mais entre donc! Il y a des hommes qui, dans un incident +entr'ouvert devant eux, ont aussi une tendance à rester indécis entre +deux résolutions, au risque de se faire écraser par le destin fermant +brusquement l'aventure. Les trop prudents, tout chats qu'ils sont, et +parce qu'ils sont chats, courent quelquefois plus de danger que les +audacieux. Fauchelevent était de cette nature hésitante. Pourtant le +sang-froid de Jean Valjean le gagnait malgré lui. Il grommela: + +--Au fait, c'est qu'il n'y a pas d'autre moyen. + +Jean Valjean reprit: + +--La seule chose qui m'inquiète, c'est ce qui se passera au cimetière. + +--C'est justement cela qui ne m'embarrasse pas, s'écria Fauchelevent. Si +vous êtes sûr de vous tirer de la bière, moi je suis sûr de vous tirer +de la fosse. Le fossoyeur est un ivrogne de mes amis. C'est le père +Mestienne. Un vieux de la vieille vigne. Le fossoyeur met les morts dans +la fosse, et moi je mets le fossoyeur dans ma poche. Ce qui se passera +je vais vous le dire. On arrivera un peu avant la brune, trois quarts +d'heure avant la fermeture des grilles du cimetière. Le corbillard +roulera jusqu'à la fosse. Je suivrai; c'est ma besogne. J'aurai un +marteau, un ciseau et des tenailles dans ma poche. Le corbillard +s'arrête, les croque-morts vous nouent une corde autour de votre bière +et vous descendent. Le prêtre dit les prières, fait le signe de croix, +jette l'eau bénite, et file. Je reste seul avec le père Mestienne. C'est +mon ami, je vous dis. De deux choses l'une, ou il sera soûl, ou il ne +sera pas soûl. S'il n'est pas soûl, je lui dis: Viens boire un coup +pendant que le _Bon Coing_ est encore ouvert. Je l'emmène, je le grise, +le père Mestienne n'est pas long à griser, il est toujours commencé, je +te le couche sous la table, je lui prends sa carte pour rentrer au +cimetière, et je reviens sans lui. Vous n'avez plus affaire qu'à moi. +S'il est soûl, je lui dis: Va-t'en, je vais faire ta besogne. Il s'en +va, et je vous tire du trou. + +Jean Valjean lui tendit sa main sur laquelle Fauchelevent se précipita +avec une touchante effusion paysanne. + +--C'est convenu, père Fauchelevent. Tout ira bien. + +--Pourvu que rien ne se dérange, pensa Fauchelevent. Si cela allait +devenir terrible! + + + + +Chapitre V + +Il ne suffit pas d'être ivrogne pour être immortel + + +Le lendemain, comme le soleil déclinait, les allants et venants fort +clairsemés du boulevard du Maine ôtaient leur chapeau au passage d'un +corbillard vieux modèle, orné de têtes de mort, de tibias et de larmes. +Dans ce corbillard il y avait un cercueil couvert d'un drap blanc sur +lequel s'étalait une vaste croix noire, pareille à une grande morte dont +les bras pendent. Un carrosse drapé, où l'on apercevait un prêtre en +surplis et un enfant de choeur en calotte rouge, suivait. Deux +croque-morts en uniforme gris à parements noirs marchaient à droite et à +gauche du corbillard. Derrière venait un vieux homme en habits +d'ouvrier, qui boitait. Ce cortège se dirigeait vers le cimetière +Vaugirard. + +On voyait passer de la poche de l'homme le manche d'un marteau, la lame +d'un ciseau à froid et la double antenne d'une paire de tenailles. + +Le cimetière Vaugirard faisait exception parmi les cimetières de Paris. +Il avait ses usages particuliers, de même qu'il avait sa porte cochère +et sa porte bâtarde que, dans le quartier, les vieilles gens, tenaces +aux vieux mots, appelaient la porte cavalière et la porte piétonne. Les +bernardines-bénédictines du Petit-Picpus avaient obtenu, nous l'avons +dit, d'y être enterrées dans un coin à part et le soir, ce terrain ayant +jadis appartenu à leur communauté. Les fossoyeurs, ayant de cette façon +dans le cimetière un service du soir l'été et de nuit l'hiver, y étaient +astreints à une discipline particulière. Les portes des cimetières de +Paris se fermaient à cette époque au coucher du soleil, et, ceci étant +une mesure d'ordre municipal, le cimetière Vaugirard y était soumis +comme les autres. La porte cavalière et la porte piétonne étaient deux +grilles contiguës, accostées d'un pavillon bâti par l'architecte +Perronet et habité par le portier du cimetière. Ces grilles tournaient +donc inexorablement sur leurs gonds à l'instant où le soleil +disparaissait derrière le dôme des Invalides. Si quelque fossoyeur, à ce +moment-là, était attardé dans le cimetière, il n'avait qu'une ressource +pour sortir, sa carte de fossoyeur délivrée par l'administration des +pompes funèbres. Une espèce de boîte aux lettres était pratiquée dans le +volet de la fenêtre du concierge. Le fossoyeur jetait sa carte dans +cette boîte, le concierge l'entendait tomber, tirait le cordon, et la +porte piétonne s'ouvrait. Si le fossoyeur n'avait pas sa carte, il se +nommait, le concierge, parfois couché et endormi, se levait, allait +reconnaître le fossoyeur, et ouvrait la porte avec la clef; le fossoyeur +sortait, mais payait quinze francs d'amende. + +Ce cimetière, avec ses originalités en dehors de la règle, gênait la +symétrie administrative. On l'a supprimé peu après 1830. Le cimetière +Montparnasse, dit cimetière de l'Est, lui a succédé, et a hérité de ce +fameux cabaret mitoyen au cimetière Vaugirard qui était surmonté d'un +coing peint sur une planche, et qui faisait angle, d'un côté sur les +tables des buveurs, de l'autre sur les tombeaux, avec cette enseigne: +_Au Bon Coing_. + +Le cimetière Vaugirard était ce qu'on pourrait appeler un cimetière +fané. Il tombait en désuétude. La moisissure l'envahissait, les fleurs +le quittaient. Les bourgeois se souciaient peu d'être enterrés à +Vaugirard; cela sentait le pauvre. Le Père-Lachaise, à la bonne heure! +Être enterré au Père-Lachaise, c'est comme avoir des meubles en acajou. +L'élégance se reconnaît là. Le cimetière Vaugirard était un enclos +vénérable, planté en ancien jardin français. Des allées droites, des +buis, des thuias, des houx, de vieilles tombes sous de vieux ifs, +l'herbe très haute. Le soir y était tragique. Il y avait là des lignes +très lugubres. + +Le soleil n'était pas encore couché quand le corbillard au drap blanc et +à la croix noire entra dans l'avenue du cimetière Vaugirard. L'homme +boiteux qui le suivait n'était autre que Fauchelevent. + +L'enterrement de la mère Crucifixion dans le caveau sous l'autel, la +sortie de Cosette, l'introduction de Jean Valjean dans la salle des +mortes, tout s'était exécuté sans encombre, et rien n'avait accroché. + +Disons-le en passant, l'inhumation de la mère Crucifixion sous l'autel +du couvent est pour nous chose parfaitement vénielle. C'est une de ces +fautes qui ressemblent à un devoir. Les religieuses l'avaient accomplie, +non seulement sans trouble, mais avec l'applaudissement de leur +conscience. Au cloître, ce qu'on appelle «le gouvernement» n'est qu'une +immixtion dans l'autorité, immixtion toujours discutable. D'abord la +règle; quant au code, on verra. Hommes, faites des lois tant qu'il vous +plaira, mais gardez-les pour vous. Le péage à César n'est jamais que le +reste du péage à Dieu. Un prince n'est rien près d'un principe. + +Fauchelevent boitait derrière le corbillard, très content. Ses deux +complots jumeaux, l'un avec les religieuses, l'autre avec Mr Madeleine, +l'un pour le couvent, l'autre contre, avaient réussi de front. Le calme +de Jean Valjean était de ces tranquillités puissantes qui se +communiquent. Fauchelevent ne doutait plus du succès. Ce qui restait à +faire n'était rien. Depuis deux ans, il avait grisé dix fois le +fossoyeur, le brave père Mestienne, un bonhomme joufflu. Il en jouait, +du père Mestienne. Il en faisait ce qu'il voulait. Il le coiffait de sa +volonté et de sa fantaisie. La tête de Mestienne s'ajustait au bonnet de +Fauchelevent. La sécurité de Fauchelevent était complète. + +Au moment où le convoi entra dans l'avenue menant au cimetière, +Fauchelevent, heureux, regarda le corbillard et se frotta ses grosses +mains en disant à demi-voix: + +--En voilà une farce! + +Tout à coup le corbillard s'arrêta; on était à la grille. Il fallait +exhiber le permis d'inhumer. L'homme des pompes funèbres s'aboucha avec +le portier du cimetière. Pendant ce colloque, qui produit toujours un +temps d'arrêt d'une ou deux minutes, quelqu'un, un inconnu, vint se +placer derrière le corbillard à côté de Fauchelevent. C'était une espèce +d'ouvrier qui avait une veste aux larges poches, et une pioche sous le +bras. + +Fauchelevent regarda cet inconnu. + +--Qui êtes-vous? demanda-t-il. + +L'homme répondit: + +--Le fossoyeur. + +Si l'on survivait à un boulet de canon en pleine poitrine, on ferait la +figure que fit Fauchelevent. + +--Le fossoyeur! + +--Oui. + +--Vous? + +--Moi. + +--Le fossoyeur, c'est le père Mestienne. + +--C'était. + +--Comment! c'était? + +--Il est mort. + +Fauchelevent s'était attendu à tout, excepté à ceci, qu'un fossoyeur pût +mourir. C'est pourtant vrai; les fossoyeurs eux-mêmes meurent. + +À force de creuser la fosse des autres, on ouvre la sienne. + +Fauchelevent demeura béant. Il eut à peine la force de bégayer: + +--Mais ce n'est pas possible! + +--Cela est. + +--Mais, reprit-il faiblement, le fossoyeur, c'est le père Mestienne. + +--Après Napoléon, Louis XVIII. Après Mestienne, Gribier. Paysan, je +m'appelle Gribier. + +Fauchelevent, tout pâle, considéra ce Gribier. + +C'était un homme long, maigre, livide, parfaitement funèbre. Il avait +l'air d'un médecin manqué tourné fossoyeur. + +Fauchelevent éclata de rire. + +--Ah! comme il arrive de drôles de choses! le père Mestienne est mort. +Le petit père Mestienne est mort, mais vive le petit père Lenoir! Vous +savez ce que c'est que le petit père Lenoir? C'est le cruchon du rouge à +six sur le plomb. C'est le cruchon du Suresne, morbigou! du vrai Suresne +de Paris! Ah! il est mort, le vieux Mestienne! J'en suis fâché; c'était +un bon vivant. Mais vous aussi, vous êtes un bon vivant. Pas vrai, +camarade? Nous allons aller boire ensemble un coup, tout à l'heure. + +L'homme répondit:--J'ai étudié. J'ai fait ma quatrième. Je ne bois +jamais. + +Le corbillard s'était remis en marche et roulait dans la grande allée du +cimetière. + +Fauchelevent avait ralenti son pas. Il boitait, plus encore d'anxiété +que d'infirmité. + +Le fossoyeur marchait devant lui. + +Fauchelevent passa encore une fois l'examen du Gribier inattendu. + +C'était un de ces hommes qui, jeunes, ont l'air vieux, et qui, maigres, +sont très forts. + +--Camarade! cria Fauchelevent. + +L'homme se retourna. + +--Je suis le fossoyeur du couvent. + +--Mon collègue, dit l'homme. + +Fauchelevent, illettré, mais très fin, comprit qu'il avait affaire à une +espèce redoutable, à un beau parleur. + +Il grommela: + +--Comme ça, le père Mestienne est mort. + +L'homme répondit: + +--Complètement. Le bon Dieu a consulté son carnet d'échéances. C'était +le tour du père Mestienne. Le père Mestienne est mort. + +Fauchelevent répéta machinalement: + +--Le bon Dieu.... + +--Le bon Dieu, fit l'homme avec autorité. Pour les philosophes, le Père +éternel; pour les jacobins, l'Être suprême. + +--Est-ce que nous ne ferons pas connaissance? balbutia Fauchelevent. + +--Elle est faite. Vous êtes paysan, je suis parisien. + +--On ne se connaît pas tant qu'on n'a pas bu ensemble. Qui vide son +verre vide son coeur. Vous allez venir boire avec moi. Ça ne se refuse +pas. + +--D'abord la besogne. + +Fauchelevent pensa: je suis perdu. + +On n'était plus qu'à quelques tours de roue de la petite allée qui +menait au coin des religieuses. Le fossoyeur reprit: + +--Paysan, j'ai sept mioches qu'il faut nourrir. Comme il faut qu'ils +mangent, il ne faut pas que je boive. + +Et il ajouta avec la satisfaction d'un être sérieux qui fait une phrase: + +--Leur faim est ennemie de ma soif. + +Le corbillard tourna un massif de cyprès, quitta la grande allée, en +prit une petite, entra dans les terres et s'enfonça dans un fourré. Ceci +indiquait la proximité immédiate de la sépulture. Fauchelevent +ralentissait son pas, mais ne pouvait ralentir le corbillard. +Heureusement la terre meuble, et mouillée par les pluies d'hiver, +engluait les roues et alourdissait la marche. + +Il se rapprocha du fossoyeur. + +--Il y a un si bon petit vin d'Argenteuil, murmura Fauchelevent. + +--Villageois, reprit l'homme, cela ne devrait pas être que je sois +fossoyeur. Mon père était portier au Prytanée. Il me destinait à la +littérature. Mais il a eu des malheurs. Il a fait des pertes à la +Bourse. J'ai dû renoncer à l'état d'auteur. Pourtant je suis encore +écrivain public. + +--Mais vous n'êtes donc pas fossoyeur? repartit Fauchelevent, se +raccrochant à cette branche, bien faible. + +--L'un n'empêche pas l'autre. Je cumule. + +Fauchelevent ne comprit pas ce dernier mot. + +--Venons boire, dit-il. + +Ici une observation est nécessaire. Fauchelevent, quelle que fût son +angoisse, offrait à boire, mais ne s'expliquait pas sur un point: qui +payera? D'ordinaire Fauchelevent offrait, et le père Mestienne payait. +Une offre à boire résultait évidemment de la situation nouvelle créée +par le fossoyeur nouveau, et cette offre il fallait la faire, mais le +vieux jardinier laissait, non sans intention, le proverbial quart +d'heure, dit de Rabelais, dans l'ombre. Quant à lui, Fauchelevent, si +ému qu'il fût, il ne se souciait point de payer. + +Le fossoyeur poursuivit, avec un sourire supérieur: + +--Il faut manger. J'ai accepté la survivance du père Mestienne. Quand on +a fait presque ses classes, on est philosophe. Au travail de la main, +j'ai ajouté le travail du bras. J'ai mon échoppe d'écrivain au marché de +la rue de Sèvres. Vous savez? le marché aux Parapluies. Toutes les +cuisinières de la Croix-Rouge s'adressent à moi. Je leur bâcle leurs +déclarations aux tourlourous. Le matin j'écris des billets doux, le soir +je creuse des fosses. Telle est la vie, campagnard. + +Le corbillard avançait. Fauchelevent, au comble de l'inquiétude, +regardait de tous les côtés autour de lui. De grosses larmes de sueur +lui tombaient du front. + +--Pourtant, continua le fossoyeur, on ne peut pas servir deux +maîtresses. Il faudra que je choisisse de la plume ou de la pioche. La +pioche me gâte la main. + +Le corbillard s'arrêta. + +L'enfant de choeur descendit de la voiture drapée, puis le prêtre. + +Une des petites roues de devant du corbillard montait un peu sur un tas +de terre au delà duquel on voyait une fosse ouverte. + +--En voilà une farce! répéta Fauchelevent consterné. + + + + +Chapitre VI + +Entre quatre planches + + +Qui était dans la bière? on le sait. Jean Valjean. + +Jean Valjean s'était arrangé pour vivre là dedans, et il respirait à peu +près. + +C'est une chose étrange à quel point la sécurité de la conscience donne +la sécurité du reste. Toute la combinaison préméditée par Jean Valjean +marchait, et marchait bien, depuis la veille. Il comptait, comme +Fauchelevent, sur le père Mestienne. Il ne doutait pas de la fin. Jamais +situation plus critique, jamais calme plus complet. + +Les quatre planches du cercueil dégagent une sorte de paix terrible. Il +semblait que quelque chose du repos des morts entrât dans la +tranquillité de Jean Valjean. + +Du fond de cette bière, il avait pu suivre et il suivait toutes les +phases du drame redoutable qu'il jouait avec la mort. + +Peu après que Fauchelevent eut achevé de clouer la planche de dessus, +Jean Valjean s'était senti emporter, puis rouler. À moins de secousses, +il avait senti qu'on passait du pavé à la terre battue, c'est-à-dire +qu'on quittait les rues et qu'on arrivait aux boulevards. À un bruit +sourd, il avait deviné qu'on traversait le pont d'Austerlitz. Au premier +temps d'arrêt, il avait compris qu'on entrait dans le cimetière; au +second temps d'arrêt, il s'était dit: voici la fosse. + +Brusquement il sentit que des mains saisissaient la bière, puis un +frottement rauque sur les planches; il se rendit compte que c'était une +corde qu'on nouait autour du cercueil pour le descendre dans +l'excavation. + +Puis il eut une espèce d'étourdissement. + +Probablement les croque-morts et le fossoyeur avaient laissé basculer le +cercueil et descendu la tête avant les pieds. Il revint pleinement à lui +en se sentant horizontal et immobile. Il venait de toucher le fond. + +Il sentit un certain froid. + +Une voix s'éleva au-dessus de lui, glaciale et solennelle. Il entendit +passer, si lentement qu'il pouvait les saisir l'un après l'autre, des +mots latins qu'il ne comprenait pas: + +--_Qui dormiunt in terrae pulvere, evigilabunt; alii in vitam aeternam, +et alii in opprobrium, ut videant semper_. + +Une voix d'enfant dit: + +--_De profundis_. + +La voix grave recommença: + +--_Requiem aeternam dona ei, Domine_. + +La voix d'enfant répondit: + +--_Et lux perpetua luceat ei_. + +Il entendit sur la planche qui le recouvrait quelque chose comme le +frappement doux de quelques gouttes de pluie. C'était probablement l'eau +bénite. + +Il songea: Cela va être fini. Encore un peu de patience. Le prêtre va +s'en aller. Fauchelevent emmènera Mestienne boire. On me laissera. Puis +Fauchelevent reviendra seul, et je sortirai. Ce sera l'affaire d'une +bonne heure. + +La voix grave reprit: + +--_Requiescat in pace_. + +Et la voix d'enfant dit: + +--_Amen_. + +Jean Valjean, l'oreille tendue, perçut quelque chose comme des pas qui +s'éloignaient. + +--Les voilà qui s'en vont, pensa-t-il. Je suis seul. + +Tout à coup il entendit sur sa tête un bruit qui lui sembla la chute du +tonnerre. + +C'était une pelletée de terre qui tombait sur le cercueil. + +Une seconde pelletée de terre tomba. + +Un des trous par où il respirait venait de se boucher. + +Une troisième pelletée de terre tomba. + +Puis une quatrième. + +Il est des choses plus fortes que l'homme le plus fort. Jean Valjean +perdit connaissance. + + + + +Chapitre VII + +Où l'on trouvera l'origine du mot: +ne pas perdre la carte + + +Voici ce qui se passait au-dessus de la bière où était Jean Valjean. + +Quand le corbillard se fut éloigné, quand le prêtre et l'enfant de +choeur furent remontés en voiture et partis, Fauchelevent, qui ne +quittait pas des yeux le fossoyeur, le vit se pencher et empoigner sa +pelle, qui était enfoncée droite dans le tas de terre. + +Alors Fauchelevent prit une résolution suprême. + +Il se plaça entre la fosse et le fossoyeur, croisa les bras, et dit: + +--C'est moi qui paye! + +Le fossoyeur le regarda avec étonnement, et répondit: + +--Quoi, paysan? + +Fauchelevent répéta: + +--C'est moi qui paye! + +--Quoi? + +--Le vin. + +--Quel vin? + +--L'Argenteuil. + +--Où ça l'Argenteuil? + +--Au Bon Coing. + +--Va-t'en au diable! dit le fossoyeur. + +Et il jeta une pelletée de terre sur le cercueil. + +La bière rendit un son creux. Fauchelevent se sentit chanceler et prêt à +tomber lui-même dans la fosse. Il cria, d'une voix où commençait à se +mêler l'étranglement du râle: + +--Camarade, avant que le Bon Coing soit fermé! + +Le fossoyeur reprit de la terre dans la pelle. Fauchelevent continua: + +--Je paye! + +Et il saisit le bras du fossoyeur. + +--Écoutez-moi, camarade. Je suis le fossoyeur du couvent. Je viens pour +vous aider. C'est une besogne qui peut se faire la nuit. Commençons donc +par aller boire un coup. + +Et tout en parlant, tout en se cramponnant à cette insistance +désespérée, il faisait cette réflexion lugubre: + +--Et quand il boirait! se griserait-il? + +--Provincial, dit le fossoyeur, si vous le voulez absolument, j'y +consens. Nous boirons. Après l'ouvrage, jamais avant. + +Et il donna le branle à sa pelle. Fauchelevent le retint. + +--C'est de l'Argenteuil à six! + +--Ah çà, dit le fossoyeur, vous êtes sonneur de cloches. Din don, din +don; vous ne savez dire que ça. Allez vous faire lanlaire. + +Et il lança la seconde pelletée. + +Fauchelevent arrivait à ce moment où l'on ne sait plus ce qu'on dit. + +--Mais venez donc boire, cria-t-il, puisque c'est moi qui paye! + +--Quand nous aurons couché l'enfant, dit le fossoyeur. + +Il jeta la troisième pelletée. + +Puis il enfonça la pelle dans la terre et ajouta: + +--Voyez-vous, il va faire froid cette nuit, et la morte crierait +derrière nous si nous la plantions là sans couverture. + +En ce moment, tout en chargeant sa pelle, le fossoyeur se courbait et la +poche de sa veste bâillait. + +Le regard effaré de Fauchelevent tomba machinalement dans cette poche, +et s'y arrêta. + +Le soleil n'était pas encore caché par l'horizon; il faisait assez jour +pour qu'on pût distinguer quelque chose de blanc au fond de cette poche +béante. + +Toute la quantité d'éclair que peut avoir l'oeil d'un paysan picard +traversa la prunelle de Fauchelevent. Il venait de lui venir une idée. + +Sans que le fossoyeur, tout à sa pelletée de terre, s'en aperçût, il lui +plongea par derrière la main dans la poche, et il retira de cette poche +la chose blanche qui était au fond. + +Le fossoyeur envoya dans la fosse la quatrième pelletée. + +Au moment où il se retournait pour prendre la cinquième, Fauchelevent le +regarda avec un profond calme et lui dit: + +--À propos, nouveau, avez-vous votre carte? + +Le fossoyeur s'interrompit. + +--Quelle carte? + +--Le soleil va se coucher. + +--C'est bon, qu'il mette son bonnet de nuit. + +--La grille du cimetière va se fermer. + +--Eh bien, après? + +--Avez-vous votre carte? + +--Ah, ma carte! dit le fossoyeur. + +Et il fouilla dans sa poche. + +Une poche fouillée, il fouilla l'autre. Il passa aux goussets, explora +le premier, retourna le second. + +--Mais non, dit-il, je n'ai pas ma carte. Je l'aurai oubliée. + +--Quinze francs d'amende, dit Fauchelevent. + +Le fossoyeur devint vert. Le vert est la pâleur des gens livides. + +--Ah Jésus-mon-Dieu-bancroche-à-bas-la-lune! s'écria-t-il. Quinze francs +d'amende! + +--Trois pièces-cent-sous, dit Fauchelevent. + +Le fossoyeur laissa tomber sa pelle. + +Le tour de Fauchelevent était venu. + +--Ah çà, dit Fauchelevent, conscrit, pas de désespoir. Il ne s'agit pas +de se suicider, et de profiter de la fosse. Quinze francs, c'est quinze +francs, et d'ailleurs vous pouvez ne pas les payer. Je suis vieux, vous +êtes nouveau. Je connais les trucs, les trocs, les trics et les tracs. +Je vas vous donner un conseil d'ami. Une chose est claire, c'est que le +soleil se couche, il touche au dôme, le cimetière va fermer dans cinq +minutes. + +--C'est vrai, répondit le fossoyeur. + +--D'ici à cinq minutes, vous n'avez pas le temps de remplir la fosse, +elle est creuse comme le diable, cette fosse, et d'arriver à temps pour +sortir avant que la grille soit fermée. + +--C'est juste. + +--En ce cas quinze francs d'amende. + +--Quinze francs. + +--Mais vous avez le temps...--Où demeurez-vous? + +--À deux pas de la barrière. À un quart d'heure d'ici. Rue de Vaugirard, +numéro 87. + +--Vous avez le temps, en pendant vos guiboles à votre cou, de sortir +tout de suite. + +--C'est exact. + +--Une fois hors de la grille, vous galopez chez vous, vous prenez votre +carte, vous revenez, le portier du cimetière vous ouvre. Ayant votre +carte, rien à payer. Et vous enterrez votre mort. Moi, je vas vous le +garder en attendant pour qu'il ne se sauve pas. + +--Je vous dois la vie, paysan. + +--Fichez-moi le camp, dit Fauchelevent. + +Le fossoyeur, éperdu de reconnaissance, lui secoua la main, et partit en +courant. + +Quand le fossoyeur eut disparu dans le fourré, Fauchelevent écouta +jusqu'à ce qu'il eût entendu le pas se perdre, puis il se pencha vers la +fosse et dit à demi-voix: + +--Père Madeleine! + +Rien ne répondit. Fauchelevent eut un frémissement. Il se laissa rouler +dans la fosse plutôt qu'il n'y descendit, se jeta sur la tête du +cercueil et cria: + +--Êtes-vous là? + +Silence dans la bière. + +Fauchelevent, ne respirant plus à force de tremblement, prit son ciseau +à froid et son marteau, et fit sauter la planche de dessus. La face de +Jean Valjean apparut dans le crépuscule, les yeux fermés, pâle. + +Les cheveux de Fauchelevent se hérissèrent, il se leva debout, puis +tomba adossé à la paroi de la fosse, prêt à s'affaisser sur la bière. Il +regarda Jean Valjean. + +Jean Valjean gisait, blême et immobile. + +Fauchelevent murmura d'une voix basse comme un souffle: + +--Il est mort! + +Et se redressant, croisant les bras si violemment que ses deux poings +fermés vinrent frapper ses deux épaules, il cria: + +--Voilà comme je le sauve, moi! + +Alors le pauvre bonhomme se mit à sangloter. Monologuant, car c'est une +erreur de croire que le monologue n'est pas dans la nature. Les fortes +agitations parlent souvent à haute voix. + +--C'est la faute au père Mestienne. Pourquoi est-il mort, cet +imbécile-là? qu'est-ce qu'il avait besoin de crever au moment où on ne +s'y attend pas? c'est lui qui fait mourir monsieur Madeleine. Père +Madeleine! Il est dans la bière. Il est tout porté. C'est fini. + +--Aussi, ces choses-là, est-ce que ça a du bon sens? Ah! mon Dieu! il +est mort! Eh bien, et sa petite, qu'est-ce que je vas en faire? +qu'est-ce que la fruitière va dire? Qu'un homme comme çà meure comme ça, +si c'est Dieu possible! Quand je pense qu'il s'était mis sous ma +charrette! Père Madeleine! père Madeleine! Pardine, il a étouffé, je +disais bien. Il n'a pas voulu me croire. Eh bien, voilà une jolie +polissonnerie de faite! Il est mort, ce brave homme, le plus bon homme +qu'il y eût dans les bonnes gens du bon Dieu! Et sa petite Ah! d'abord +je ne rentre pas là-bas, moi. Je reste ici. Avoir fait un coup comme çà! +C'est bien la peine d'être deux vieux pour être deux vieux fous. Mais +d'abord comment avait-il fait pour entrer dans le couvent? c'était déjà +le commencement. On ne doit pas faire de ces choses-là. Père Madeleine! +père Madeleine! Madeleine! monsieur Madeleine! monsieur le maire! Il ne +m'entend pas. Tirez-vous donc de là à présent! + +Et il s'arracha les cheveux. + +On entendit au loin dans les arbres un grincement aigu. C'était la +grille du cimetière qui se fermait. + +Fauchelevent se pencha sur Jean Valjean, et tout à coup eut une sorte de +rebondissement et tout le recul qu'on peut avoir dans une fosse. Jean +Valjean avait les yeux ouverts, et le regardait. + +Voir une mort est effrayant, voir une résurrection l'est presque autant. +Fauchelevent devint comme de pierre, pâle, hagard, bouleversé par tous +ces excès d'émotions, ne sachant s'il avait affaire à un vivant ou à un +mort, regardant Jean Valjean qui le regardait. + +--Je m'endormais, dit Jean Valjean. + +Et il se mit sur son séant. + +Fauchelevent tomba à genoux. + +--Juste bonne Vierge! m'avez-vous fait peur! + +Puis il se releva et cria: + +--Merci, père Madeleine! + +Jean Valjean n'était qu'évanoui. Le grand air l'avait réveillé. + +La joie est le reflux de la terreur. Fauchelevent avait presque autant à +faire que Jean Valjean pour revenir à lui. + +--Vous n'êtes donc pas mort! Oh! comme vous avez de l'esprit, vous! Je +vous ai tant appelé que vous êtes revenu. Quand j'ai vu vos yeux fermés, +j'ai dit: bon! le voilà étouffé. Je serais devenu fou furieux, vrai fou +à camisole. On m'aurait mis à Bicêtre. Qu'est-ce que vous voulez que je +fasse si vous étiez mort? Et votre petite! c'est la fruitière qui n'y +aurait rien compris! On lui campe l'enfant sur les bras, et le +grand-père est mort! Quelle histoire! mes bons saints du paradis, quelle +histoire! Ah! vous êtes vivant, voilà le bouquet. + +--J'ai froid, dit Jean Valjean. + +Ce mot rappela complètement Fauchelevent à la réalité, qui était +urgente. Ces deux hommes, même revenus à eux, avaient, sans s'en rendre +compte, l'âme trouble, et en eux quelque chose d'étrange qui était +l'égarement sinistre du lieu. + +--Sortons vite d'ici, s'écria Fauchelevent. + +Il fouilla dans sa poche, et en tira une gourde dont il s'était pourvu. + +--Mais d'abord la goutte! dit-il. + +La gourde acheva ce que le grand air avait commencé. Jean Valjean but +une gorgée d'eau-de-vie et reprit pleine possession de lui-même. + +Il sortit de la bière, et aida Fauchelevent à en reclouer le couvercle. + +Trois minutes après, ils étaient hors de la fosse. + +Du reste Fauchelevent était tranquille. Il prit son temps. Le cimetière +était fermé. La survenue du fossoyeur Gribier n'était pas à craindre. Ce +«conscrit» était chez lui, occupé à chercher sa carte, et bien empêché +de la trouver dans son logis puisqu'elle était dans la poche de +Fauchelevent. Sans carte, il ne pouvait rentrer au cimetière. + +Fauchelevent prit la pelle et Jean Valjean la pioche, et tous deux +firent l'enterrement de la bière vide. + +Quand la fosse fut comblée, Fauchelevent dit à Jean Valjean: + +--Venons-nous-en. Je garde la pelle; emportez la pioche. + +La nuit tombait. + +Jean Valjean eut quelque peine à se remuer et à marcher. Dans cette +bière, il s'était roidi et était devenu un peu cadavre. L'ankylose de la +mort l'avait saisi entre ces quatre planches. Il fallut, en quelque +sorte, qu'il se dégelât du sépulcre. + +--Vous êtes gourd, dit Fauchelevent. C'est dommage que je sois bancal, +nous battrions la semelle. + +--Bah! répondit Jean Valjean, quatre pas me mettront la marche dans les +jambes. + +Ils s'en allèrent par les allées où le corbillard avait passé. Arrivés +devant la grille fermée et le pavillon du portier, Fauchelevent, qui +tenait à sa main la carte du fossoyeur, la jeta dans la boîte, le +portier tira le cordon, la porte s'ouvrit, ils sortirent. + +--Comme tout cela va bien! dit Fauchelevent; quelle bonne idée vous avez +eue, père Madeleine! + +Ils franchirent la barrière Vaugirard de la façon la plus simple du +monde. Aux alentours d'un cimetière, une pelle et une pioche sont deux +passeports. + +La rue de Vaugirard était déserte. + +--Père Madeleine, dit Fauchelevent tout en cheminant et en levant les +yeux vers les maisons, vous avez de meilleurs yeux que moi. Indiquez-moi +donc le numéro 87. + +--Le voici justement, dit Jean Valjean. + +--Il n'y a personne dans la rue, reprit Fauchelevent. Donnez-moi la +pioche, et attendez-moi deux minutes. + +Fauchelevent entra au numéro 87, monta tout en haut, guidé par +l'instinct qui mène toujours le pauvre au grenier, et frappa dans +l'ombre à la porte d'une mansarde. Une voix répondit: + +--Entrez. + +C'était la voix de Gribier. + +Fauchelevent poussa la porte. Le logis du fossoyeur était, comme toutes +ces infortunées demeures, un galetas démeublé et encombré. Une caisse +d'emballage,--une bière peut-être,--y tenait lieu de commode, un pot à +beurre y tenait lieu de fontaine, une paillasse y tenait lieu de lit, le +carreau y tenait lieu de chaises et de table. Il y avait dans un coin, +sur une loque qui était un vieux lambeau de tapis, une femme maigre et +force enfants, faisant un tas. Tout ce pauvre intérieur portait les +traces d'un bouleversement. On eût dit qu'il y avait eu là un +tremblement de terre «pour un». Les couvercles étaient déplacés, les +haillons étaient épars, la cruche était cassée, la mère avait pleuré, +les enfants probablement avaient été battus; traces d'une perquisition +acharnée et bourrue. Il était visible que le fossoyeur avait éperdument +cherché sa carte, et fait tout responsable de cette perte dans le +galetas, depuis sa cruche jusqu'à sa femme. Il avait l'air désespéré. + +Mais Fauchelevent se hâtait trop vers le dénouement de l'aventure pour +remarquer ce côté triste de son succès. + +Il entra et dit: + +--Je vous rapporte votre pioche et votre pelle. + +Gribier le regarda stupéfait. + +--C'est vous, paysan? + +--Et demain matin chez le concierge du cimetière vous trouverez votre +carte. + +Et il posa la pelle et la pioche sur le carreau. + +--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Gribier. + +--Cela veut dire que vous aviez laissé tomber votre carte de votre +poche, que je l'ai trouvée à terre quand vous avez été parti, que j'ai +enterré le mort, que j'ai rempli la fosse, que j'ai fait votre besogne, +que le portier vous rendra votre carte, et que vous ne payerez pas +quinze francs. Voilà, conscrit. + +--Merci, villageois! s'écria Gribier ébloui. La prochaine fois, c'est +moi qui paye à boire. + + + + +Chapitre VIII + +Interrogatoire réussi + + +Une heure après, par la nuit noire, deux hommes et un enfant se +présentaient au numéro 62 de la petite rue Picpus. Le plus vieux de ces +hommes levait le marteau et frappait. + +C'étaient Fauchelevent, Jean Valjean et Cosette. + +Les deux bonshommes étaient allés chercher Cosette chez la fruitière de +la rue du Chemin-Vert où Fauchelevent l'avait déposée la veille. Cosette +avait passé ces vingt-quatre heures à ne rien comprendre et à trembler +silencieusement. Elle tremblait tant qu'elle n'avait pas pleuré. Elle +n'avait pas mangé non plus, ni dormi. La digne fruitière lui avait fait +cent questions, sans obtenir d'autre réponse qu'un regard morne, +toujours le même. Cosette n'avait rien laissé transpirer de tout ce +qu'elle avait entendu et vu depuis deux jours. Elle devinait qu'on +traversait une crise. Elle sentait profondément qu'il fallait «être +sage». Qui n'a éprouvé la souveraine puissance de ces trois mots +prononcés avec un certain accent dans l'oreille d'un petit être effrayé: +_Ne dis rien_! La peur est une muette. D'ailleurs, personne ne garde un +secret comme un enfant. + +Seulement, quand, après ces lugubres vingt-quatre heures, elle avait +revu Jean Valjean, elle avait poussé un tel cri de joie, que quelqu'un +de pensif qui l'eût entendu eût deviné dans ce cri la sortie d'un abîme. + +Fauchelevent était du couvent et savait les mots de passe. Toutes les +portes s'ouvrirent. + +Ainsi fut résolu le double et effrayant problème: sortir, et entrer. + +Le portier, qui avait ses instructions, ouvrit la petite porte de +service qui communiquait de la cour au jardin, et qu'il y a vingt ans on +voyait encore de la rue, dans le mur du fond de la cour, faisant face à +la porte cochère. Le portier les introduisit tous les trois par cette +porte, et de là, ils gagnèrent ce parloir intérieur réservé où +Fauchelevent, la veille, avait pris les ordres de la prieure. + +La prieure, son rosaire à la main, les attendait. Une mère vocale, le +voile bas, était debout près d'elle. Une chandelle discrète éclairait, +on pourrait presque dire faisait semblant d'éclairer le parloir. + +La prieure passa en revue Jean Valjean. Rien n'examine comme un oeil +baissé. + +Puis elle le questionna: + +--C'est vous le frère? + +--Oui, révérende mère, répondit Fauchelevent. + +--Comment vous appelez-vous? + +Fauchelevent répondit: + +--Ultime Fauchelevent. + +Il avait eu en effet un frère nommé Ultime qui était mort. + +--De quel pays êtes-vous? + +Fauchelevent répondit: + +--De Picquigny, près Amiens. + +--Quel âge avez-vous? + +Fauchelevent répondit: + +--Cinquante ans. + +--Quel est votre état? + +Fauchelevent répondit: + +--Jardinier. + +--Êtes-vous bon chrétien? + +Fauchelevent répondit: + +--Tout le monde l'est dans la famille. + +--Cette petite est à vous? + +Fauchelevent répondit: + +--Oui, révérende mère. + +--Vous êtes son père? + +Fauchelevent répondit: + +--Son grand-père. + +La mère vocale dit à la prieure à demi-voix: + +--Il répond bien. + +Jean Valjean n'avait pas prononcé un mot. + +La prieure regarda Cosette avec attention, et dit à demi-voix à la mère +vocale: + +--Elle sera laide. + +Les deux mères causèrent quelques minutes très bas dans l'angle du +parloir, puis la prieure se retourna et dit: + +--Père Fauvent, vous aurez une autre genouillère avec grelot. Il en faut +deux maintenant. + +Le lendemain en effet on entendait deux grelots dans le jardin, et les +religieuses ne résistaient pas à soulever un coin de leur voile. On +voyait au fond sous les arbres deux hommes bêcher côte à côte, Fauvent +et un autre. Événement énorme. Le silence fut rompu jusqu'à +s'entre-dire: C'est un aide-jardinier. + +Les mères vocales ajoutaient: C'est un frère au père Fauvent. + +Jean Valjean en effet était régulièrement installé; il avait la +genouillère de cuir, et le grelot; il était désormais officiel. Il +s'appelait Ultime Fauchelevent. + +La plus forte cause déterminante de l'admission avait été l'observation +de la prieure sur Cosette: _Elle sera laide_. + +La prieure, ce pronostic prononcé, prit immédiatement Cosette en amitié, +et lui donna place au pensionnat comme élève de charité. + +Ceci n'a rien que de très logique. On a beau n'avoir point de miroir au +couvent, les femmes ont une conscience pour leur figure; or, les filles +qui se sentent jolies se laissent malaisément faire religieuses; la +vocation étant assez volontiers en proportion inverse de la beauté, on +espère plus des laides que des belles. De là un goût vif pour les +laiderons. + +Toute cette aventure grandit le bon vieux Fauchelevent; il eut un triple +succès; auprès de Jean Valjean qu'il sauva et abrita; auprès du +fossoyeur Gribier qui se disait: il m'a épargné l'amende; auprès du +couvent qui, grâce à lui, en gardant le cercueil de la mère Crucifixion +sous l'autel, éluda César et satisfit Dieu. Il y eut une bière avec +cadavre au Petit-Picpus et une bière sans cadavre au cimetière +Vaugirard; l'ordre public en fut sans doute profondément troublé, mais +ne s'en aperçut pas. Quant au couvent, sa reconnaissance pour +Fauchelevent fut grande. Fauchelevent devint le meilleur des serviteurs +et le plus précieux des jardiniers. À la plus prochaine visite de +l'archevêque, la prieure conta la chose à Sa Grandeur, en s'en +confessant un peu et en s'en vantant aussi. L'archevêque, au sortir du +couvent, en parla, avec applaudissement et tout bas, à Mr de Latil, +confesseur de Monsieur, plus tard archevêque de Reims et cardinal. +L'admiration pour Fauchelevent fit du chemin, car elle alla à Rome. Nous +avons eu sous les yeux un billet adressé par le pape régnant alors, Léon +XII, à un de ses parents, monsignor dans la nonciature de Paris, et +nommé comme lui Della Genga; on y lit ces lignes: «Il paraît qu'il y a +dans un couvent de Paris un jardinier excellent, qui est un saint homme, +appelé Fauvent.» Rien de tout ce triomphe ne parvint jusqu'à +Fauchelevent dans sa baraque; il continua de greffer, de sarcler, et de +couvrir ses melonnières, sans être au fait de son excellence et de sa +sainteté. Il ne se douta pas plus de sa gloire que ne s'en doute un +boeuf de Durham ou de Surrey dont le portrait est publié dans l' +_Illustrated London News_ avec cette inscription: _Boeuf qui a remporté +le prix au concours des bêtes à cornes_. + + + + +Chapitre IX + +Clôture + + +Cosette au couvent continua de se taire. + +Cosette se croyait tout naturellement la fille de Jean Valjean. Du +reste, ne sachant rien, elle ne pouvait rien dire, et puis, dans tous +les cas, elle n'aurait rien dit. Nous venons de le faire remarquer, rien +ne dresse les enfants au silence comme le malheur. Cosette avait tant +souffert qu'elle craignait tout, même de parler, même de respirer. Une +parole avait si souvent fait crouler sur elle une avalanche! À peine +commençait-elle à se rassurer depuis qu'elle était à Jean Valjean. Elle +s'habitua assez vite au couvent. Seulement elle regrettait Catherine, +mais elle n'osait pas le dire. Une fois pourtant elle dit à Jean +Valjean: + +--Père, si j'avais su, je l'aurais emmenée. + +Cosette, en devenant pensionnaire du couvent, dut prendre l'habit des +élèves de la maison. Jean Valjean obtint qu'on lui remît les vêtements +qu'elle dépouillait. C'était ce même habillement de deuil qu'il lui +avait fait revêtir lorsqu'elle avait quitté la gargote Thénardier. Il +n'était pas encore très usé. Jean Valjean enferma ces nippes, plus les +bas de laine et les souliers, avec force camphre et tous les aromates +dont abondent les couvents, dans une petite valise qu'il trouva moyen de +se procurer. Il mit cette valise sur une chaise près de son lit, et il +en avait toujours la clef sur lui.--Père, lui demanda un jour Cosette, +qu'est-ce que c'est donc que cette boîte-là qui sent si bon? + +Le père Fauchelevent, outre cette gloire que nous venons de raconter et +qu'il ignora, fut récompensé de sa bonne action; d'abord il en fut +heureux; puis il eut beaucoup moins de besogne, la partageant. Enfin, +comme il aimait beaucoup le tabac, il trouvait à la présence de Mr +Madeleine cet avantage qu'il prenait trois fois plus de tabac que par le +passé, et d'une manière infiniment plus voluptueuse, attendu que Mr +Madeleine le lui payait. + +Les religieuses n'adoptèrent point ce nom d'Ultime; elles appelèrent +Jean Valjean _l'autre Fauvent_. + +Si ces saintes filles avaient eu quelque chose du regard de Javert, +elles auraient pu finir par remarquer que, lorsqu'il y avait quelque +course à faire au dehors pour l'entretien du jardin, c'était toujours +l'aîné Fauchelevent, le vieux, l'infirme, le bancal, qui sortait, et +jamais l'autre; mais, soit que les yeux toujours fixés sur Dieu ne +sachent pas espionner, soit qu'elles fussent, de préférence, occupées à +se guetter entre elles, elles n'y firent point attention. + +Du reste bien en prit à Jean Valjean de se tenir coi et de ne pas +bouger. Javert observa le quartier plus d'un grand mois. + +Ce couvent était pour Jean Valjean comme une île entourée de gouffres. +Ces quatre murs étaient désormais le monde pour lui. Il y voyait le ciel +assez pour être serein et Cosette assez pour être heureux. + +Une vie très douce recommença pour lui. + +Il habitait avec le vieux Fauchelevent la baraque du fond du jardin. +Cette bicoque, bâtie en plâtras, qui existait encore en 1845, était +composée, comme on sait, de trois chambres, lesquelles étaient toutes +nues et n'avaient que les murailles. La principale avait été cédée de +force, car Jean Valjean avait résisté en vain, par le père Fauchelevent +à Mr Madeleine. Le mur de cette chambre, outre les deux clous destinés à +l'accrochement de la genouillère et de la hotte, avait pour ornement un +papier-monnaie royaliste de 93 appliqué à la muraille au-dessus de la +cheminée et dont voici le fac-similé exact: + + + +Cet assignat vendéen avait été cloué au mur par le précédent jardinier, +ancien chouan qui était mort dans le couvent et que Fauchelevent avait +remplacé. + +Jean Valjean travaillait tous les jours dans le jardin et y était très +utile. Il avait été jadis émondeur et se retrouvait volontiers +jardinier. On se rappelle qu'il avait toutes sortes de recettes et de +secrets de culture. Il en tira parti. Presque tous les arbres du verger +étaient des sauvageons; il les écussonna et leur fit donner d'excellents +fruits. + +Cosette avait permission de venir tous les jours passer une heure près +de lui. Comme les soeurs étaient tristes et qu'il était bon, l'enfant le +comparait et l'adorait. À l'heure fixée, elle accourait vers la baraque. +Quand elle entrait dans la masure, elle l'emplissait de paradis. Jean +Valjean s'épanouissait, et sentait son bonheur s'accroître du bonheur +qu'il donnait à Cosette. La joie que nous inspirons a cela de charmant +que, loin de s'affaiblir comme tout reflet, elle nous revient plus +rayonnante. Aux heures des récréations, Jean Valjean regardait de loin +Cosette jouer et courir, et il distinguait son rire du rire des autres. + +Car maintenant Cosette riait. + +La figure de Cosette en était même jusqu'à un certain point changée. Le +sombre en avait disparu. Le rire, c'est le soleil; il chasse l'hiver du +visage humain. + +La récréation finie, quand Cosette rentrait, Jean Valjean regardait les +fenêtres de sa classe, et la nuit il se relevait pour regarder les +fenêtres de son dortoir. + +Du reste Dieu a ses voies; le couvent contribua, comme Cosette, à +maintenir et à compléter dans Jean Valjean l'oeuvre de l'évêque. Il est +certain qu'un des côtés de la vertu aboutit à l'orgueil. Il y a là un +pont bâti par le diable. Jean Valjean était peut-être à son insu assez +près de ce côté-là et de ce pont-là, lorsque la providence le jeta dans +le couvent du Petit-Picpus. Tant qu'il ne s'était comparé qu'à l'évêque, +il s'était trouvé indigne et il avait été humble; mais depuis quelque +temps il commençait à se comparer aux hommes, et l'orgueil naissait. Qui +sait? il aurait peut-être fini par revenir tout doucement à la haine. + +Le couvent l'arrêta sur cette pente. + +C'était le deuxième lieu de captivité qu'il voyait. Dans sa jeunesse, +dans ce qui avait été pour lui le commencement de la vie, et plus tard, +tout récemment encore, il en avait vu un autre, lieu affreux, lieu +terrible, et dont les sévérités lui avaient toujours paru être +l'iniquité de la justice et le crime de la loi. Aujourd'hui après le +bagne il voyait le cloître; et songeant qu'il avait fait partie du bagne +et qu'il était maintenant, pour ainsi dire, spectateur du cloître, il +les confrontait dans sa pensée avec anxiété. + +Quelquefois il s'accoudait sur sa bêche et descendait lentement dans les +spirales sans fond de la rêverie. + +Il se rappelait ses anciens compagnons; comme ils étaient misérables; +ils se levaient dès l'aube et travaillaient jusqu'à la nuit; à peine +leur laissait-on le sommeil; ils couchaient sur des lits de camp, où +l'on ne leur tolérait que des matelas de deux pouces d'épaisseur, dans +des salles qui n'étaient chauffées qu'aux mois les plus rudes de +l'année; ils étaient vêtus d'affreuses casaques rouges; on leur +permettait, par grâce, un pantalon de toile dans les grandes chaleurs et +une roulière de laine sur le dos dans les grands froids; ils ne buvaient +de vin et ne mangeaient de viande que lorsqu'ils allaient «à la +fatigue». Ils vivaient, n'ayant plus de noms, désignés seulement par des +numéros et en quelque sorte faits chiffres, baissant les yeux, baissant +la voix, les cheveux coupés, sous le bâton, dans la honte. + +Puis son esprit retombait sur les êtres qu'il avait devant les yeux. + +Ces êtres vivaient, eux aussi, les cheveux coupés, les yeux baissés, la +voix basse, non dans la honte, mais au milieu des railleries du monde, +non le dos meurtri par le bâton, mais les épaules déchirées par la +discipline. À eux aussi, leur nom parmi les hommes s'était évanoui; ils +n'existaient plus que sous des appellations austères. Ils ne mangeaient +jamais de viande et ne buvaient jamais de vin; ils restaient souvent +jusqu'au soir sans nourriture; ils étaient vêtus, non d'une veste rouge, +mais d'un suaire noir, en laine, pesant l'été, léger l'hiver, sans +pouvoir y rien retrancher ni y rien ajouter; sans même avoir, selon la +saison, la ressource du vêtement de toile ou du surtout de laine; et ils +portaient six mois de l'année des chemises de serge qui leur donnaient +la fièvre. Ils habitaient, non des salles chauffées seulement dans les +froids rigoureux, mais des cellules où l'on n'allumait jamais de feu; +ils couchaient, non sur des matelas épais de deux pouces, mais sur la +paille. Enfin on ne leur laissait pas même le sommeil; toutes les nuits, +après une journée de labeur, il fallait, dans l'accablement du premier +repos, au moment où l'on s'endormait et où l'on se réchauffait à peine, +se réveiller, se lever, et s'en aller prier dans une chapelle glacée et +sombre, les deux genoux sur la pierre. + +À de certains jours, il fallait que chacun de ces êtres, à tour de rôle, +restât douze heures de suite agenouillé sur la dalle ou prosterné la +face contre terre et les bras en croix. + +Les autres étaient des hommes; ceux-ci étaient des femmes. + +Qu'avaient fait ces hommes? Ils avaient volé, violé, pillé, tué, +assassiné. C'étaient des bandits, des faussaires, des empoisonneurs, des +incendiaires, des meurtriers, des parricides. Qu'avaient fait ces +femmes? Elles n'avaient rien fait. + +D'un côté le brigandage, la fraude, le dol, la violence, la lubricité, +l'homicide, toutes les espèces du sacrilège, toutes les variétés de +l'attentat; de l'autre une seule chose, l'innocence. + +L'innocence parfaite, presque enlevée dans une mystérieuse assomption, +tenant encore à la terre par la vertu, tenant déjà au ciel par la +sainteté. + +D'un côté des confidences de crimes qu'on se fait à voix basse. De +l'autre la confession des fautes qui se fait à voix haute. Et quels +crimes! et quelles fautes! + +D'un côté des miasmes, de l'autre un ineffable parfum. D'un côté une +peste morale, gardée à vue, parquée sous le canon, et dévorant lentement +ses pestiférés; de l'autre un chaste embrasement de toutes les âmes dans +le même foyer. Là les ténèbres; ici l'ombre; mais une ombre pleine de +clartés, et des clartés pleines de rayonnements. + +Deux lieux d'esclavage; mais dans le premier la délivrance possible, une +limite légale toujours entrevue, et puis l'évasion. Dans le second, la +perpétuité; pour toute espérance, à l'extrémité lointaine de l'avenir, +cette lueur de liberté que les hommes appellent la mort. + +Dans le premier, on n'était enchaîné que par des chaînes; dans l'autre, +on était enchaîné par sa foi. + +Que se dégageait-il du premier? Une immense malédiction, le grincement +de dents, la haine, la méchanceté désespérée, un cri de rage contre +l'association humaine, un sarcasme au ciel. + +Que sortait-il du second? La bénédiction et l'amour. + +Et dans ces deux endroits si semblables et si divers, ces deux espèces +d'êtres si différents accomplissaient la même oeuvre, l'expiation. + +Jean Valjean comprenait bien l'expiation des premiers; l'expiation +personnelle, l'expiation pour soi-même. Mais il ne comprenait pas celle +des autres, celle de ces créatures sans reproche et sans souillure, et +il se demandait avec un tremblement: Expiation de quoi? quelle +expiation? + +Une voix répondait dans sa conscience: La plus divine des générosités +humaines, l'expiation pour autrui. + +Ici toute théorie personnelle est réservée, nous ne sommes que +narrateur; c'est au point de vue de Jean Valjean que nous nous plaçons, +et nous traduisons ses impressions. + +Il avait sous les yeux le sommet sublime de l'abnégation, la plus haute +cime de la vertu possible; l'innocence qui pardonne aux hommes leurs +fautes et qui les expie à leur place; la servitude subie, la torture +acceptée, le supplice réclamé par les âmes qui n'ont pas péché pour en +dispenser les âmes qui ont failli; l'amour de l'humanité s'abîmant dans +l'amour de Dieu, mais y demeurant distinct, et suppliant; de doux êtres +faibles ayant la misère de ceux qui sont punis et le sourire de ceux qui +sont récompensés. + +Et il se rappelait qu'il avait osé se plaindre! + +Souvent, au milieu de la nuit, il se relevait pour écouter le chant +reconnaissant de ces créatures innocentes et accablées de sévérités, et +il se sentait froid dans les veines en songeant que ceux qui étaient +châtiés justement n'élevaient la voix vers le ciel que pour blasphémer, +et que lui, misérable, il avait montré le poing à Dieu. + +Chose frappante et qui le faisait rêver profondément comme un +avertissement à voix basse de la providence même, l'escalade, les +clôtures franchies, l'aventure acceptée jusqu'à la mort, l'ascension +difficile et dure, tous ces mêmes efforts qu'il avait faits pour sortir +de l'autre lieu d'expiation, il les avait faits pour entrer dans +celui-ci. Était-ce un symbole de sa destinée? + +Cette maison était une prison aussi, et ressemblait lugubrement à +l'autre demeure dont il s'était enfui, et pourtant il n'avait jamais eu +l'idée de rien de pareil. + +Il revoyait des grilles, des verrous, des barreaux de fer, pour garder +qui? Des anges. + +Ces hautes murailles qu'il avait vues autour des tigres, il les revoyait +autour des brebis. + +C'était un lieu d'expiation, et non de châtiment; et pourtant il était +plus austère encore, plus morne et plus impitoyable que l'autre. Ces +vierges étaient plus durement courbées que les forçats. Un vent froid et +rude, ce vent qui avait glacé sa jeunesse, traversait la fosse grillée +et cadenassée des vautours; une bise plus âpre et plus douloureuse +encore soufflait dans la cage des colombes. Pourquoi? + +Quand il pensait à ces choses, tout ce qui était en lui s'abîmait devant +ce mystère de sublimité. + +Dans ces méditations l'orgueil s'évanouit. Il fit toutes sortes de +retours sur lui-même; il se sentit chétif et pleura bien des fois. Tout +ce qui était entré dans sa vie depuis six mois le ramenait vers les +saintes injonctions de l'évêque, Cosette par l'amour, le couvent par +l'humilité. + +Quelquefois, le soir, au crépuscule, à l'heure où le jardin était +désert, on le voyait à genoux au milieu de l'allée qui côtoyait la +chapelle, devant la fenêtre où il avait regardé la nuit de son arrivée, +tourné vers l'endroit où il savait que la soeur qui faisait la +réparation était prosternée et en prière. Il priait, ainsi agenouillé +devant cette soeur. + +Il semblait qu'il n'osait s'agenouiller directement devant Dieu. + +Tout ce qui l'entourait, ce jardin paisible, ces fleurs embaumées, ces +enfants poussant des cris joyeux, ces femmes graves et simples, ce +cloître silencieux, le pénétraient lentement, et peu à peu son âme se +composait de silence comme ce cloître, de parfum comme ces fleurs, de +paix comme ce jardin, de simplicité comme ces femmes, de joie comme ces +enfants. Et puis il songeait que c'étaient deux maisons de Dieu qui +l'avaient successivement recueilli aux deux instants critiques de sa +vie, la première lorsque toutes les portes se fermaient et que la +société humaine le repoussait, la deuxième au moment où la société +humaine se remettait à sa poursuite et où le bagne se rouvrait; et que +sans la première il serait retombé dans le crime et sans la seconde dans +le supplice. + +Tout son coeur se fondait en reconnaissance et il aimait de plus en +plus. + +Plusieurs années s'écoulèrent ainsi; Cosette grandissait. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome II, by Victor Hugo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME II *** + +***** This file should be named 17493-8.txt or 17493-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/4/9/17493/ + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les misérables Tome II + Cosette + +Author: Victor Hugo + +Release Date: January 11, 2006 [EBook #17493] +[Date last updated: December 25, 2018] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME II *** + + + + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + + + + + +</pre> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h1>Les Misérables</h1> +<h1>Victor Hugo</h1> + +<h2>Tome II—Cosette</h2> + +<h3>(1862)</h3> +<hr style="width: 65%;" /> +<p><a name="premiere" id="premiere"></a></p> +<table summary="table"><tr><td> +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> +<p class="dent"> +<a href="#Livre_premier_Waterloo"><b>Livre premier—Waterloo</b></a><br /><br /></p> +<a href="#Chapitre_I"><b>Chapitre I--Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_II"><b>Chapitre II--Hougomont</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_III"><b>Chapitre III--Le 18 juin 1815</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IV"><b>Chapitre IV--A</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_V"><b>Chapitre V--Le <i>quid obscurum</i> des batailles</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VI"><b>Chapitre VI--Quatre heures de l'après-midi</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VII"><b>Chapitre VII--Napoléon de belle humeur</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIII"><b>Chapitre VIII--L'empereur fait une question au guide Lacoste</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IX"><b>Chapitre IX--L'inattendu</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_X"><b>Chapitre X--Le plateau de Mont Saint-Jean</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XI"><b>Chapitre XI--Mauvais guide à Napoléon, bon guide à Bülow</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XII"><b>Chapitre XII--La garde</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIII"><b>Chapitre XIII--La catastrophe</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIV"><b>Chapitre XIV--Le dernier carré</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XV"><b>Chapitre XV--Cambronne</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XVI"><b>Chapitre XVI--<i>Quot libras in duce?</i></b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XVII"><b>Chapitre XVII--Faut-il trouver bon Waterloo?</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XVIII"><b>Chapitre XVIII--Recrudescence du droit divin</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIX"><b>Chapitre XIX--Le champ de bataille la nuit</b></a><br /> +<br /> +<p><a name="deuxieme" id="deuxieme"></a></p> +<p class="dent"> +<a href="#Livre_deuxieme_Le_vaisseau_LOrion"><b>Livre deuxième—Le vaisseau <i>L'Orion</i></b></a><br /> +<br /></p> +<a href="#Chapitre_Ib"><b>Chapitre I--Le numéro 24601 devient le numéro 9430</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIb"><b>Chapitre II--Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIIb"><b>Chapitre III--Qu'il fallait que la chaîne de la manille eut subit<br /> +un certain travail préparatoire pour être ainsi brisée d'un coup<br /> +de marteau</b></a><br /> +<br /> + +<p class="dent"> +<a href="#Livre_troisieme_Accomplissement_de_la_promesse_faite_a_la_morte"><b> +Livre troisième—Accomplissement de la promesse faite à la morte</b></a><br /></p> +<br /><a name="troisieme" id="troisieme"></a> +<a href="#Chapitre_Ic"><b>Chapitre I--La question de l'eau à Montfermeil</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIc"><b>Chapitre II--Deux portraits complétés</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIIc"><b>Chapitre III--Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IVc"><b>Chapitre IV--Entrée en scène d'une poupée</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Vc"><b>Chapitre V--La petite toute seule</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIc"><b>Chapitre VI--Qui peut-être prouve l'intelligence de Boulatruelle</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIc"><b>Chapitre VII--Cosette côte à côte dans l'ombre avec l'inconnu</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIIc"><b>Chapitre VIII--Désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui est peut-être un riche</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IXc"><b>Chapitre IX--Thénardier à la manœuvre</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Xc"><b>Chapitre X--Qui cherche le mieux peut trouver le pire</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIc"><b>Chapitre XI--Le numéro 9430 reparaît et Cosette le gagne à la loterie</b></a><br /> +<br /> +<p><a name="quatrieme" id="quatrieme"></a></p> +<p class="dent"> +<a href="#Livre_quatrieme_La_masure_Gorbeau"><b> +Livre quatrième—La masure Gorbeau</b></a><br /><br /></p> +<a href="#Chapitre_Id"><b>Chapitre I--Maître Gorbeau</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IId"><b>Chapitre II--Nid pour hibou et fauvette</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIId"><b>Chapitre III--Deux malheurs mêlés font du bonheur</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IVd"><b>Chapitre IV--Les remarques de la principale locataire</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Vd"><b>Chapitre V--Une pièce de cinq francs qui tombe à terre fait du bruit</b></a><br /> +<br /> +<p><a name="cinquieme" id="cinquieme"></a></p> +<p class="dent"> +<a href="#Livre_cinquieme_A_chasse_noire_meute_muette"><b> +Livre cinquième—À chasse noire, meute muette</b></a><br /><br /></p> +<a href="#Chapitre_Ie"><b>Chapitre I--Les zigzags de la stratégie</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIe"><b>Chapitre II--Il est heureux que le pont d'Austerlitz porte voitures</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIIe"><b>Chapitre III--Voir le plan de Paris de 1727</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IVe"><b>Chapitre IV--Les tâtonnements de l'évasion</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Ve"><b>Chapitre V--Qui serait impossible avec l'éclairage au gaz</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIe"><b>Chapitre VI--Commencement d'une énigme</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIe"><b>Chapitre VII--Suite de l'énigme</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIIe"><b>Chapitre VIII--L'énigme redouble</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IXe"><b>Chapitre IX--L'homme au grelot</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Xe"><b>Chapitre X--Où il est expliqué comment Javert a fait buisson creux</b></a><br /> +<br /> +<p><a name="sixieme" id="sixieme"></a></p> +<p class="dent"> +<a href="#Livre_sixieme_Le_Petit-Picpus"><b> +Livre sixième—Le Petit-Picpus</b></a><br /><br /></p> +<a href="#Chapitre_If"><b>Chapitre I--Petite rue Picpus, numéro 62</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIf"><b>Chapitre II--L'obédience de Martin Verga</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIIf"><b>Chapitre III--Sévérités</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IVf"><b>Chapitre IV--Gaîtés</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Vf"><b>Chapitre V--Distractions</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIf"><b>Chapitre VI--Le petit couvent</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIf"><b>Chapitre VII--Quelques silhouettes de cette ombre</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIIf"><b>Chapitre VIII--<i>Post corda lapides</i></b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IXf"><b>Chapitre IX--Un siècle sous une guimpe</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Xf"><b>Chapitre X--Origine de l'Adoration Perpétuelle</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIf"><b>Chapitre XI--Fin du Petit-Picpus</b></a><br /> +<br /> +<p><a name="septieme" id="septieme"></a></p> +<p class="dent"> +<a href="#Livre_septieme_Parenthese"><b>Livre septième—Parenthèse</b></a><br /><br /></p> +<a href="#Chapitre_Ig"><b>Chapitre I--Le couvent, idée abstraite</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIg"><b>Chapitre II--Le couvent, fait historique</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIIg"><b>Chapitre III--À quelle condition on peut respecter le passé</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IVg"><b>Chapitre IV--Le couvent au point de vue des principes</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Vg"><b>Chapitre V--La prière</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIg"><b>Chapitre VI--Bonté absolue de la prière</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIg"><b>Chapitre VII--Précautions à prendre dans le blâme</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIIg"><b>Chapitre VIII--Foi, loi</b></a><br /> +<br /> +<p><a name="huitieme" id="huitieme"></a></p> +<p class="dent"> +<a href="#Livre_huitieme_Les_cimetieres_prennent_ce_quon_leur_donne"><b> +Livre huitième—Les cimetières prennent ce qu'on leur donne</b></a><br /><br /></p> +<a href="#Chapitre_Ih"><b>Chapitre I--Où il est traité de la manière d'entrer au couvent</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIh"><b>Chapitre II--Fauchelevent en présence de la difficulté</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIIh"><b>Chapitre III--Mère Innocente</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IVh"><b>Chapitre IV--Où Jean Valjean a tout à fait l'air d'avoir lu Austin Castillejo</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Vh"><b>Chapitre V--Il ne suffit pas d'être ivrogne pour être immortel</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIh"><b>Chapitre VI--Entre quatre planches</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIh"><b>Chapitre VII--Où l'on trouvera l'origine du mot: ne pas perdre la carte</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIIh"><b>Chapitre VIII--Interrogatoire réussi</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IXh"><b>Chapitre IX--Clôture</b></a><br /></td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_premier_Waterloo" id="Livre_premier_Waterloo"></a>Livre premier—Waterloo</h2> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_I" id="Chapitre_I"></a><a href="#premiere">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles</h3> + + +<p>L'an dernier (1861), par une belle matinée de mai, un passant, celui qui +raconte cette histoire, arrivait de Nivelles et se dirigeait vers La +Hulpe. Il allait à pied. Il suivait, entre deux rangées d'arbres, une +large chaussée pavée ondulant sur des collines qui viennent l'une après +l'autre, soulèvent la route et la laissent retomber, et font là comme +des vagues énormes. Il avait dépassé Lillois et Bois-Seigneur-Isaac. Il +apercevait, à l'ouest, le clocher d'ardoise de Braine-l'Alleud qui a la +forme d'un vase renversé. Il venait de laisser derrière lui un bois sur +une hauteur, et, à l'angle d'un chemin de traverse, à côté d'une espèce +de potence vermoulue portant l'inscription: <i>Ancienne barrière no 4</i>, un +cabaret ayant sur sa façade cet écriteau: <i>Au quatre vents. Échabeau, +café de particulier</i>.</p> + +<p>Un demi-quart de lieue plus loin que ce cabaret, il arriva au fond d'un +petit vallon où il y a de l'eau qui passe sous une arche pratiquée dans +le remblai de la route. Le bouquet d'arbres, clairsemé mais très vert, +qui emplit le vallon d'un côté de la chaussée, s'éparpille de l'autre +dans les prairies et s'en va avec grâce et comme en désordre vers +Braine-l'Alleud.</p> + +<p>Il y avait là, à droite, au bord de la route, une auberge, une charrette +à quatre roues devant la porte, un grand faisceau de perches à houblon, +une charrue, un tas de broussailles sèches près d'une haie vive, de la +chaux qui fumait dans un trou carré, une échelle le long d'un vieux +hangar à cloisons de paille. Une jeune fille sarclait dans un champ où +une grande affiche jaune, probablement du spectacle forain de quelque +kermesse, volait au vent. À l'angle de l'auberge, à côté d'une mare où +naviguait une flottille de canards, un sentier mal pavé s'enfonçait dans +les broussailles. Ce passant y entra.</p> + +<p>Au bout d'une centaine de pas, après avoir longé un mur du quinzième +siècle surmonté d'un pignon aigu à briques contrariées, il se trouva en +présence d'une grande porte de pierre cintrée, avec imposte rectiligne, +dans le grave style de Louis XIV, accostée de deux médaillons planes. +Une façade sévère dominait cette porte; un mur perpendiculaire à la +façade venait presque toucher la porte et la flanquait d'un brusque +angle droit. Sur le pré devant la porte gisaient trois herses à travers +lesquelles poussaient pêle-mêle toutes les fleurs de mai. La porte était +fermée. Elle avait pour clôture deux battants décrépits ornés d'un vieux +marteau rouillé.</p> + +<p>Le soleil était charmant; les branches avaient ce doux frémissement de +mai qui semble venir des nids plus encore que du vent. Un brave petit +oiseau, probablement amoureux, vocalisait éperdument dans un grand +arbre.</p> + +<p>Le passant se courba et considéra dans la pierre à gauche, au bas du +pied-droit de la porte, une assez large excavation circulaire +ressemblant à l'alvéole d'une sphère. En ce moment les battants +s'écartèrent et une paysanne sortit.</p> + +<p>Elle vit le passant et aperçut ce qu'il regardait.</p> + +<p>—C'est un boulet français qui a fait ça, lui dit-elle. Et elle ajouta:</p> + +<p>—Ce que vous voyez là, plus haut, dans la porte, près d'un clou, c'est +le trou d'un gros biscayen. Le biscayen n'a pas traversé le bois.</p> + +<p>—Comment s'appelle cet endroit-ci? demanda le passant.</p> + +<p>—Hougomont, dit la paysanne.</p> + +<p>Le passant se redressa. Il fit quelques pas et s'en alla regarder +au-dessus des haies. Il aperçut à l'horizon à travers les arbres une +espèce de monticule et sur ce monticule quelque chose qui, de loin, +ressemblait à un lion.</p> + +<p>Il était dans le champ de bataille de Waterloo.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_II" id="Chapitre_II"></a><a href="#premiere">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Hougomont</h3> + + +<p>Hougomont, ce fut là un lieu funèbre, le commencement de l'obstacle, la +première résistance que rencontra à Waterloo ce grand bûcheron de +l'Europe qu'on appelait Napoléon; le premier nœud sous le coup de +hache.</p> + +<p>C'était un château, ce n'est plus qu'une ferme. Hougomont, pour +l'antiquaire, c'est <i>Hugomons</i>. Ce manoir fut bâti par Hugo, sire de +Somerel, le même qui dota la sixième chapellenie de l'abbaye de Villers.</p> + +<p>Le passant poussa la porte, coudoya sous un porche une vieille calèche, +et entra dans la cour.</p> + +<p>La première chose qui le frappa dans ce préau, ce fut une porte du +seizième siècle qui y simule une arcade, tout étant tombé autour d'elle. +L'aspect monumental naît souvent de la ruine. Auprès de l'arcade s'ouvre +dans un mur une autre porte avec claveaux du temps de Henri IV, laissant +voir les arbres d'un verger. À côté de cette porte un trou à fumier, des +pioches et des pelles, quelques charrettes, un vieux puits avec sa dalle +et son tourniquet de fer, un poulain qui saute, un dindon qui fait la +roue, une chapelle que surmonte un petit clocher, un poirier en fleur en +espalier sur le mur de la chapelle, voilà cette cour dont la conquête +fut un rêve de Napoléon. Ce coin de terre, s'il eût pu le prendre, lui +eût peut-être donné le monde. Des poules y éparpillent du bec la +poussière. On entend un grondement; c'est un gros chien qui montre les +dents et qui remplace les Anglais.</p> + +<p>Les Anglais là ont été admirables. Les quatre compagnies des gardes de +Cooke y ont tenu tête pendant sept heures à l'acharnement d'une armée.</p> + +<p>Hougomont, vu sur la carte, en plan géométral, bâtiments et enclos +compris, présente une espèce de rectangle irrégulier dont un angle +aurait été entaillé. C'est à cet angle qu'est la porte méridionale, +gardée par ce mur qui la fusille à bout portant. Hougomont a deux +portes: la porte méridionale, celle du château, et la porte +septentrionale, celle de la ferme. Napoléon envoya contre Hougomont son +frère Jérôme; les divisions Guilleminot, Foy et Bachelu s'y heurtèrent, +presque tout le corps de Reille y fut employé et y échoua, les boulets +de Kellermann s'épuisèrent sur cet héroïque pan de mur. Ce ne fut pas +trop de la brigade Bauduin pour forcer Hougomont au nord, et la brigade +Soye ne put que l'entamer au sud, sans le prendre.</p> + +<p>Les bâtiments de la ferme bordent la cour au sud. Un morceau de la porte +nord, brisée par les Français, pend accroché au mur. Ce sont quatre +planches clouées sur deux traverses, et où l'on distingue les balafres +de l'attaque.</p> + +<p>La porte septentrionale, enfoncée par les Français, et à laquelle on a +mis une pièce pour remplacer le panneau suspendu à la muraille, +s'entre-bâille au fond du préau; elle est coupée carrément dans un mur, +de pierre en bas, de brique en haut, qui ferme la cour au nord. C'est +une simple porte charretière comme il y en a dans toutes les métairies, +deux larges battants faits de planches rustiques; au delà, des prairies. +La dispute de cette entrée a été furieuse. On a longtemps vu sur le +montant de la porte toutes sortes d'empreintes de mains sanglantes. +C'est là que Bauduin fut tué.</p> + +<p>L'orage du combat est encore dans cette cour; l'horreur y est visible; +le bouleversement de la mêlée s'y est pétrifié; cela vit, cela meurt; +c'était hier. Les murs agonisent, les pierres tombent, les brèches +crient; les trous sont des plaies; les arbres penchés et frissonnants +semblent faire effort pour s'enfuir.</p> + +<p>Cette cour, en 1815, était plus bâtie qu'elle ne l'est aujourd'hui. Des +constructions qu'on a depuis jetées bas y faisaient des redans, des +angles et des coudes d'équerre.</p> + +<p>Les Anglais s'y étaient barricadés; les Français y pénétrèrent, mais ne +purent s'y maintenir. À côté de la chapelle, une aile du château, le +seul débris qui reste du manoir d'Hougomont, se dresse écroulée, on +pourrait dire éventrée. Le château servit de donjon, la chapelle servit +de blockhaus. On s'y extermina. Les Français, arquebuses de toutes +parts, de derrière les murailles, du haut des greniers, du fond des +caves, par toutes les croisées, par tous les soupiraux, par toutes les +fentes des pierres, apportèrent des fascines et mirent le feu aux murs +et aux hommes; la mitraille eut pour réplique l'incendie.</p> + +<p>On entrevoit dans l'aile ruinée, à travers des fenêtres garnies de +barreaux de fer, les chambres démantelées d'un corps de logis en brique; +les gardes anglaises étaient embusquées dans ces chambres; la spirale de +l'escalier, crevassé du rez-de-chaussée jusqu'au toit, apparaît comme +l'intérieur d'un coquillage brisé. L'escalier a deux étages; les +Anglais, assiégés dans l'escalier, et massés sur les marches +supérieures, avaient coupé les marches inférieures. Ce sont de larges +dalles de pierre bleue qui font un monceau dans les orties. Une dizaine +de marches tiennent encore au mur; sur la première est entaillée l'image +d'un trident. Ces degrés inaccessibles sont solides dans leurs alvéoles. +Tout le reste ressemble à une mâchoire édentée. Deux vieux arbres sont +là; l'un est mort, l'autre est blessé au pied, et reverdit en avril. +Depuis 1815, il s'est mis à pousser à travers l'escalier.</p> + +<p>On s'est massacré dans la chapelle. Le dedans, redevenu calme, est +étrange. On n'y a plus dit la messe depuis le carnage. Pourtant l'autel +y est resté, un autel de bois grossier adossé à un fond de pierre brute. +Quatre murs lavés au lait de chaux, une porte vis-à-vis l'autel, deux +petites fenêtres cintrées, sur la porte un grand crucifix de bois, +au-dessus du crucifix un soupirail carré bouché d'une botte de foin, +dans un coin, à terre, un vieux châssis vitré tout cassé, telle est +cette chapelle. Près de l'autel est clouée une statue en bois de sainte +Anne, du quinzième siècle; la tête de l'enfant Jésus a été emportée par +un biscayen. Les Français, maîtres un moment de la chapelle, puis +délogés, l'ont incendiée. Les flammes ont rempli cette masure; elle a +été fournaise; la porte a brûlé, le plancher a brûlé, le Christ en bois +n'a pas brûlé. Le feu lui a rongé les pieds dont on ne voit plus que les +moignons noircis, puis s'est arrêté. Miracle, au dire des gens du pays. +L'enfant Jésus, décapité, n'a pas été aussi heureux que le Christ.</p> + +<p>Les murs sont couverts d'inscriptions. Près des pieds du Christ on lit +ce nom: <i>Henquinez</i>. Puis ces autres: <i>Conde de Rio Maïor. Marques y +Marquesa de Almagro (Habana)</i>. Il y a des noms français avec des points +d'exclamation, signes de colère. On a reblanchi le mur en 1849. Les +nations s'y insultaient.</p> + +<p>C'est à la porte de cette chapelle qu'a été ramassé un cadavre qui +tenait une hache à la main. Ce cadavre était le sous-lieutenant Legros.</p> + +<p>On sort de la chapelle, et à gauche, on voit un puits. Il y en a deux +dans cette cour. On demande: pourquoi n'y a-t-il pas de seau et de +poulie à celui-ci? C'est qu'on n'y puise plus d'eau. Pourquoi n'y +puise-t-on plus d'eau? Parce qu'il est plein de squelettes.</p> + +<p>Le dernier qui ait tiré de l'eau de ce puits se nommait Guillaume Van +Kylsom. C'était un paysan qui habitait Hougomont et y était jardinier. +Le 18 juin 1815, sa famille prit la fuite et s'alla cacher dans les +bois.</p> + +<p>La forêt autour de l'abbaye de Villers abrita pendant plusieurs jours et +plusieurs nuits toutes ces malheureuses populations dispersées. +Aujourd'hui encore de certains vestiges reconnaissables, tels que de +vieux troncs d'arbres brûlés, mar-quent la place de ces pauvres bivouacs +tremblants au fond des halliers.</p> + +<p>Guillaume Van Kylsom demeura à Hougomont «pour garder le château» et se +blottit dans une cave. Les Anglais l'y découvrirent. On l'arracha de sa +cachette, et, à coups de plat de sabre, les combattants se firent servir +par cet homme effrayé. Ils avaient soif; ce Guillaume leur portait à +boire. C'est à ce puits qu'il puisait l'eau. Beaucoup burent là leur +dernière gorgée. Ce puits, où burent tant de morts, devait mourir lui +aussi.</p> + +<p>Après l'action, on eut une hâte, enterrer les cadavres. La mort a une +façon à elle de harceler la victoire, et elle fait suivre la gloire par +la peste. Le typhus est une annexe du triomphe. Ce puits était profond, +on en fit un sépulcre. On y jeta trois cents morts. Peut-être avec trop +d'empressement. Tous étaient-ils morts? la légende dit non. Il parait +que, la nuit qui suivit l'ensevelissement, on entendit sortir du puits +des voix faibles qui appelaient.</p> + +<p>Ce puits est isolé au milieu de la cour. Trois murs mi-partis pierre et +brique, repliés comme les feuilles d'un paravent et simulant une +tourelle carrée, l'entourent de trois côtés. Le quatrième côté est +ouvert. C'est par là qu'on puisait l'eau. Le mur du fond a une façon +d'œil-de-bœuf informe, peut-être un trou d'obus. Cette tourelle avait +un plafond dont il ne reste que les poutres. La ferrure de soutènement +du mur de droite dessine une croix. On se penche, et l'œil se perd dans +un profond cylindre de brique qu'emplit un entassement de ténèbres. Tout +autour du puits, le bas des murs disparaît dans les orties.</p> + +<p>Ce puits n'a point pour devanture la large dalle bleue qui sert de +tablier à tous les puits de Belgique. La dalle bleue y est remplacée par +une traverse à laquelle s'appuient cinq ou six difformes tronçons de +bois noueux et ankylosés qui ressemblent à de grands ossements. Il n'a +plus ni seau, ni chaîne, ni poulie; mais il a encore la cuvette de +pierre qui servait de déversoir. L'eau des pluies s'y amasse, et de +temps en temps un oiseau des forêts voisines vient y boire et s'envole.</p> + +<p>Une maison dans cette ruine, la maison de la ferme, est encore habitée. +La porte de cette maison donne sur la cour. À côté d'une jolie plaque de +serrure gothique il y a sur cette porte une poignée de fer à trèfles, +posée de biais. Au moment où le lieutenant hanovrien Wilda saisissait +cette poignée pour se réfugier dans la ferme, un sapeur français lui +abattit la main d'un coup de hache.</p> + +<p>La famille qui occupe la maison a pour grand-père l'ancien jardinier Van +Kylsom, mort depuis longtemps. Une femme en cheveux gris vous dit: +«J'étais là. J'avais trois ans. Ma sœur, plus grande, avait peur et +pleurait. On nous a emportées dans les bois. J'étais dans les bras de ma +mère. On se collait l'oreille à terre pour écouter. Moi, j'imitais le +canon, et je faisais <i>boum, boum</i>.»</p> + +<p>Une porte de la cour, à gauche, nous l'avons dit, donne dans le verger.</p> + +<p>Le verger est terrible.</p> + +<p>Il est en trois parties, on pourrait presque dire en trois actes. La +première partie est un jardin, la deuxième est le verger, la troisième +est un bois. Ces trois parties ont une enceinte commune, du côté de +l'entrée les bâtiments du château et de la ferme, à gauche une haie, à +droite un mur, au fond un mur. Le mur de droite est en brique, le mur du +fond est en pierre. On entre dans le jardin d'abord. Il est en +contrebas, planté de groseilliers, encombré de végétations sauvages, +fermé d'un terrassement monumental en pierre de taille avec balustres à +double renflement. C'était un jardin seigneurial dans ce premier style +français qui a précédé Lenôtre; ruine et ronce aujourd'hui. Les +pilastres sont surmontés de globes qui semblent des boulets de pierre. +On compte encore quarante-trois balustres sur leurs dés; les autres sont +couchés dans l'herbe. Presque tous ont des éraflures de mousqueterie. Un +balustre brisé est posé sur l'étrave comme une jambe cassée.</p> + +<p>C'est dans ce jardin, plus bas que le verger, que six voltigeurs du 1er +léger, ayant pénétré là et n'en pouvant plus sortir, pris et traqués +comme des ours dans leur fosse, acceptèrent le combat avec deux +compagnies hanovriennes, dont une était armée de carabines. Les +hanovriens bordaient ces balustres et tiraient d'en haut. Ces +voltigeurs, ripostant d'en bas, six contre deux cents, intrépides, +n'ayant pour abri que les groseilliers, mirent un quart d'heure à +mourir.</p> + +<p>On monte quelques marches, et du jardin on passe dans le verger +proprement dit. Là, dans ces quelques toises carrées, quinze cents +hommes tombèrent en moins d'une heure. Le mur semble prêt à recommencer +le combat. Les trente-huit meurtrières percées par les Anglais à des +hauteurs irrégulières, y sont encore. Devant la seizième sont couchées +deux tombes anglaises en granit. Il n'y a de meurtrières qu'au mur sud; +l'attaque principale venait de là. Ce mur est caché au dehors par une +grande haie vive; les Français arrivèrent, croyant n'avoir affaire qu'à +la haie, la franchirent, et trouvèrent ce mur, obstacle et embuscade, +les gardes anglaises derrière, les trente-huit meurtrières faisant feu à +la fois, un orage de mitraille et de balles; et la brigade Soye s'y +brisa. Waterloo commença ainsi.</p> + +<p>Le verger pourtant fut pris. On n'avait pas d'échelles, les Français +grimpèrent avec les ongles. On se battit corps à corps sous les arbres. +Toute cette herbe a été mouillée de sang. Un bataillon de Nassau, sept +cents hommes, fut foudroyé là. Au dehors le mur, contre lequel furent +braquées les deux batteries de Kellermann, est rongé par la mitraille.</p> + +<p>Ce verger est sensible comme un autre au mois de mai. Il a ses boutons +d'or et ses pâquerettes, l'herbe y est haute, des chevaux de charrue y +paissent, des cordes de crin où sèche du linge traversent les +intervalles des arbres et font baisser la tête aux passants, on marche +dans cette friche et le pied enfonce dans les trous de taupes. Au milieu +de l'herbe on remarque un tronc déraciné, gisant, verdissant. Le major +Blackman s'y est adossé pour expirer. Sous un grand arbre voisin est +tombé le général allemand Duplat, d'une famille française réfugiée à la +révocation de l'édit de Nantes. Tout à côté se penche un vieux pommier +malade pansé avec un bandage de paille et de terre glaise. Presque tous +les pommiers tombent de vieillesse. Il n'y en a pas un qui n'ait sa +balle ou son biscaïen. Les squelettes d'arbres morts abondent dans ce +verger. Les corbeaux volent dans les branches, au fond il y a un bois +plein de violettes.</p> + +<p>Bauduin tué, Foy blessé, l'incendie, le massacre, le carnage, un +ruisseau fait de sang anglais, de sang allemand et de sang français, +furieusement mêlés, un puits comblé de cadavres, le régiment de Nassau +et le régiment de Brunswick détruits, Duplat tué, Blackman tué, les +gardes anglaises mutilées, vingt bataillons français, sur les quarante +du corps de Reille, décimés, trois mille hommes, dans cette seule masure +de Hougomont, sabrés, écharpés, égorgés, fusillés, brûlés; et tout cela +pour qu'aujourd'hui un paysan dise à un voyageur: <i>Monsieur, donnez-moi +trois francs; si vous aimez, je vous expliquerai la chose de Waterloo!</i></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_III" id="Chapitre_III"></a><a href="#premiere">Chapitre III</a></h2> + +<h3>Le 18 juin 1815</h3> + + +<p>Retournons en arrière, c'est un des droits du narrateur, et +replaçons-nous en l'année 1815, et même un peu avant l'époque où +commence l'action racontée dans la première partie de ce livre.</p> + +<p>S'il n'avait pas plu dans la nuit du 17 au 18 juin 1815, l'avenir de +l'Europe était changé. Quelques gouttes d'eau de plus ou de moins ont +fait pencher Napoléon. Pour que Waterloo fût la fin d'Austerlitz, la +providence n'a eu besoin que d'un peu de pluie, et un nuage traversant +le ciel à contre-sens de la saison a suffi pour l'écroulement d'un +monde.</p> + +<p>La bataille de Waterloo, et ceci a donné à Blücher le temps d'arriver, +n'a pu commencer qu'à onze heures et demie. Pourquoi? Parce que la terre +était mouillée. Il a fallu attendre un peu de raffermissement pour que +l'artillerie pût manœuvrer.</p> + +<p>Napoléon était officier d'artillerie, et il s'en ressentait. Le fond de +ce prodigieux capitaine, c'était l'homme qui, dans le rapport au +Directoire sur Aboukir, disait: <i>Tel de nos boulets a tué six hommes</i>. +Tous ses plans de bataille sont faits pour le projectile. Faire +converger l'artillerie sur un point donné, c'était là sa clef de +victoire. Il traitait la stratégie du général ennemi comme une +citadelle, et il la battait en brèche. Il accablait le point faible de +mitraille; il nouait et dénouait les batailles avec le canon. Il y avait +du tir dans son génie. Enfoncer les carrés, pulvériser les régiments, +rompre les lignes, broyer et disperser les masses, tout pour lui était +là, frapper, frapper, frapper sans cesse, et il confiait cette besogne +au boulet. Méthode redoutable, et qui, jointe au génie, a fait +invincible pendant quinze ans ce sombre athlète du pugilat de la guerre.</p> + +<p>Le 18 juin 1815, il comptait d'autant plus sur l'artillerie qu'il avait +pour lui le nombre. Wellington n'avait que cent cinquante-neuf bouches à +feu; Napoléon en avait deux cent quarante.</p> + +<p>Supposez la terre sèche, l'artillerie pouvant rouler, l'action +commençait à six heures du matin. La bataille était gagnée et finie à +deux heures, trois heures avant la péripétie prussienne.</p> + +<p>Quelle quantité de faute y a-t-il de la part de Napoléon dans la perte +de cette bataille? le naufrage est-il imputable au pilote?</p> + +<p>Le déclin physique évident de Napoléon se compliquait-il à cette époque +d'une certaine diminution intérieure? les vingt ans de guerre +avaient-ils usé la lame comme le fourreau, l'âme comme le corps? le +vétéran se faisait-il fâcheusement sentir dans le capitaine? en un mot, +ce génie, comme beaucoup d'historiens considérables l'ont cru, +s'éclipsait-il? entrait-il en frénésie pour se déguiser à lui-même son +affaiblissement? commençait-il à osciller sous l'égarement d'un souffle +d'aventure? devenait-il, chose grave dans un général, inconscient du +péril? dans cette classe de grands hommes matériels qu'on peut appeler +les géants de l'action, y a-t-il un âge pour la myopie du génie? La +vieillesse n'a pas de prise sur les génies de l'idéal; pour les Dantes +et les Michel-Anges, vieillir, c'est croître; pour les Annibals et les +Bonapartes, est-ce décroître? Napoléon avait-il perdu le sens direct de +la victoire? en était-il à ne plus reconnaître l'écueil, à ne plus +deviner le piège, à ne plus discerner le bord croulant des abîmes? +manquait-il du flair des catastrophes? lui qui jadis savait toutes les +routes du triomphe et qui, du haut de son char d'éclairs, les indiquait +d'un doigt souverain, avait-il maintenant cet ahurissement sinistre de +mener aux précipices son tumultueux attelage de légions? était-il pris, +à quarante-six ans, d'une folie suprême? ce cocher titanique du destin +n'était-il plus qu'un immense casse-cou?</p> + +<p>Nous ne le pensons point. Son plan de bataille était, de l'aveu de tous, +un chef-d'œuvre. Aller droit au centre de la ligne alliée, faire un +trou dans l'ennemi, le couper en deux, pousser la moitié britannique sur +Hal et la moitié prussienne sur Tongres, faire de Wellington et de +Blücher deux tronçons; enlever Mont-Saint-Jean, saisir Bruxelles, jeter +l'Allemand dans le Rhin et l'Anglais dans la mer. Tout cela, pour +Napoléon, était dans cette bataille. Ensuite on verrait.</p> + +<p>Il va sans dire que nous ne prétendons pas faire ici l'histoire de +Waterloo; une des scènes génératrices du drame que nous racontons se +rattache à cette bataille; mais cette histoire n'est pas notre sujet; +cette histoire d'ailleurs est faite, et faite magistralement, à un point +de vue par Napoléon, à l'autre point de vue par toute une pléiade +d'historiens. Quant à nous, nous laissons les historiens aux prises, +nous ne sommes qu'un témoin à distance, un passant dans la plaine, un +chercheur penché sur cette terre pétrie de chair humaine, prenant +peut-être des apparences pour des réalités; nous n'avons pas le droit de +tenir tête, au nom de la science, à un ensemble de faits où il y a sans +doute du mirage, nous n'avons ni la pratique militaire ni la compétence +stratégique qui autorisent un système; selon nous, un enchaînement de +hasards domine à Waterloo les deux capitaines; et quand il s'agit du +destin, ce mystérieux accusé, nous jugeons comme le peuple, ce juge +naïf.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IV" id="Chapitre_IV"></a><a href="#premiere">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>A</h3> + + +<p>Ceux qui veulent se figurer nettement la bataille de Waterloo n'ont qu'à +coucher sur le sol par la pensée un A majuscule. Le jambage gauche de +l'A est la route de Nivelles, le jambage droit est la route de Genappe, +la corde de l'A est le chemin creux d'Ohain à Braine-l'Alleud. Le sommet +de l'A est Mont-Saint-Jean, là est Wellington; la pointe gauche +inférieure est Hougomont, là est Reille avec Jérôme Bonaparte; la pointe +droite inférieure est la Belle-Alliance, là est Napoléon. Un peu +au-dessous du point où la corde de l'A rencontre et coupe le jambage +droit est la Haie-Sainte. Au milieu de cette corde est le point précis +où s'est dit le mot final de la bataille. C'est là qu'on a placé le +lion, symbole involontaire du suprême héroïsme de la garde impériale.</p> + +<p>Le triangle compris au sommet de l'A, entre les deux jambages et la +corde, est le plateau de Mont-Saint-Jean. La dispute de ce plateau fut +toute la bataille.</p> + +<p>Les ailes des deux armées s'étendent à droite et à gauche des deux +routes de Genappe et de Nivelles; d'Erlon faisant face à Picton, Reille +faisant face à Hill.</p> + +<p>Derrière la pointe de l'A, derrière le plateau de Mont-Saint-Jean, est +la forêt de Soignes.</p> + +<p>Quant à la plaine en elle-même, qu'on se représente un vaste terrain +ondulant; chaque pli domine le pli suivant, et toutes les ondulations +montent vers Mont-Saint-Jean, et y aboutissent à la forêt.</p> + +<p>Deux troupes ennemies sur un champ de bataille sont deux lutteurs. C'est +un bras-le-corps. L'une cherche à faire glisser l'autre. On se cramponne +à tout; un buisson est un point d'appui; un angle de mur est un +épaulement; faute d'une bicoque où s'adosser, un régiment lâche pied; un +ravalement de la plaine, un mouvement de terrain, un sentier transversal +à propos, un bois, un ravin, peuvent arrêter le talon de ce colosse +qu'on appelle une armée et l'empêcher de reculer. Qui sort du champ est +battu. De là, pour le chef responsable, la nécessité d'examiner la +moindre touffe d'arbres, et d'approfondir le moindre relief.</p> + +<p>Les deux généraux avaient attentivement étudié la plaine de +Mont-Saint-Jean, dite aujourd'hui plaine de Waterloo. Dès l'année +précédente, Wellington, avec une sagacité prévoyante, l'avait examinée +comme un en-cas de grande bataille. Sur ce terrain et pour ce duel, le +18 juin, Wellington avait le bon côté, Napoléon le mauvais. L'armée +anglaise était en haut, l'armée française en bas.</p> + +<p>Esquisser ici l'aspect de Napoléon, à cheval, sa lunette à la main, sur +la hauteur de Rossomme, à l'aube du 18 juin 1815, cela est presque de +trop. Avant qu'on le montre, tout le monde l'a vu. Ce profil calme sous +le petit chapeau de l'école de Brienne, cet uniforme vert, le revers +blanc cachant la plaque, la redingote grise cachant les épaulettes, +l'angle du cordon rouge sous le gilet, la culotte de peau, le cheval +blanc avec sa housse de velours pourpre ayant aux coins des N couronnées +et des aigles, les bottes à l'écuyère sur des bas de soie, les éperons +d'argent, l'épée de Marengo, toute cette figure du dernier césar est +debout dans les imaginations, acclamée des uns, sévèrement regardée par +les autres.</p> + +<p>Cette figure a été longtemps toute dans la lumière; cela tenait à un +certain obscurcissement légendaire que la plupart des héros dégagent et +qui voile toujours plus ou moins longtemps la vérité; mais aujourd'hui +l'histoire et le jour se font.</p> + +<p>Cette clarté, l'histoire, est impitoyable; elle a cela d'étrange et de +divin que, toute lumière qu'elle est, et précisément parce qu'elle est +lumière, elle met souvent de l'ombre là où l'on voyait des rayons; du +même homme elle fait deux fantômes différents, et l'un attaque l'autre, +et en fait justice, et les ténèbres du despote luttent avec +l'éblouissement du capitaine. De là une mesure plus vraie dans +l'appréciation définitive des peuples. Babylone violée diminue +Alexandre; Rome enchaînée diminue César; Jérusalem tuée diminue Titus. +La tyrannie suit le tyran. C'est un malheur pour un homme de laisser +derrière lui de la nuit qui a sa forme.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_V" id="Chapitre_V"></a><a href="#premiere">Chapitre V</a></h2> + +<h3>Le <i>quid obscurum</i> des batailles</h3> + + +<p>Tout le monde connaît la première phase de cette bataille; début +trouble, incertain, hésitant, menaçant pour les deux armées, mais pour +les Anglais plus encore que pour les Français.</p> + +<p>Il avait plu toute la nuit; la terre était défoncée par l'averse; l'eau +s'était çà et là amassée dans les creux de la plaine comme dans des +cuvettes; sur de certains points les équipages du train en avaient +jusqu'à l'essieu; les sous-ventrières des attelages dégouttaient de boue +liquide; si les blés et les seigles couchés par cette cohue de charrois +en masse n'eussent comblé les ornières et fait litière sous les roues, +tout mouvement, particulièrement dans les vallons du côté de Papelotte, +eût été impossible.</p> + +<p>L'affaire commença tard; Napoléon, nous l'avons expliqué, avait +l'habitude de tenir toute l'artillerie dans sa main comme un pistolet, +visant tantôt tel point, tantôt tel autre de la bataille, et il avait +voulu attendre que les batteries attelées pussent rouler et galoper +librement; il fallait pour cela que le soleil parût et séchât le sol. +Mais le soleil ne parut pas. Ce n'était plus le rendez-vous +d'Austerlitz. Quand le premier coup de canon fut tiré, le général +anglais Colville regarda à sa montre et constata qu'il était onze heures +trente-cinq minutes.</p> + +<p>L'action s'engagea avec furie, plus de furie peut-être que l'empereur +n'eût voulu, par l'aile gauche française sur Hougomont. En même temps +Napoléon attaqua le centre en précipitant la brigade Quiot sur la +Haie-Sainte, et Ney poussa l'aile droite française contre l'aile gauche +anglaise qui s'appuyait sur Papelotte.</p> + +<p>L'attaque sur Hougomont avait quelque simulation: attirer là Wellington, +le faire pencher à gauche, tel était le plan. Ce plan eût réussi, si les +quatre compagnies des gardes anglaises et les braves Belges de la +division Perponcher n'eussent solidement gardé la position, et +Wellington, au lieu de s'y masser, put se borner à y envoyer pour tout +renfort quatre autres compagnies de gardes et un bataillon de Brunswick.</p> + +<p>L'attaque de l'aile droite française sur Papelotte était à fond; +culbuter la gauche anglaise, couper la route de Bruxelles, barrer le +passage aux Prussiens possibles, forcer Mont-Saint-Jean, refouler +Wellington sur Hougomont, de là sur Braine-l'Alleud, de là sur Hal, rien +de plus net. À part quelques incidents, cette attaque réussit. Papelotte +fut pris; la Haie-Sainte fut enlevée.</p> + +<p>Détail à noter. Il y avait dans l'infanterie anglaise, particulièrement +dans la brigade de Kempt, force recrues. Ces jeunes soldats, devant nos +redoutables fantassins, furent vaillants; leur inexpérience se tira +intrépidement d'affaire; ils firent surtout un excellent service de +tirailleurs; le soldat en tirailleur, un peu livré à lui-même, devient +pour ainsi dire son propre général; ces recrues montrèrent quelque chose +de l'invention et de la furie françaises. Cette infanterie novice eut de +la verve. Ceci déplut à Wellington.</p> + +<p>Après la prise de la Haie-Sainte, la bataille vacilla.</p> + +<p>Il y a dans cette journée, de midi à quatre heures, un intervalle +obscur; le milieu de cette bataille est presque indistinct et participe +du sombre de la mêlée. Le crépuscule s'y fait. On aperçoit de vastes +fluctuations dans cette brume, un mirage vertigineux, l'attirail de +guerre d'alors presque inconnu aujourd'hui, les colbacks à flamme, les +sabretaches flottantes, les buffleteries croisées, les gibernes à +grenade, les dolmans des hussards, les bottes rouges à mille plis, les +lourds shakos enguirlandés de torsades, l'infanterie presque noire de +Brunswick mêlée à l'infanterie écarlate d'Angleterre, les soldats +anglais ayant aux entournures pour épaulettes de gros bourrelets blancs +circulaires, les chevau-légers hanovriens avec leur casque de cuir +oblong à bandes de cuivre et à crinières de crins rouges, les Écossais +aux genoux nus et aux plaids quadrillés, les grandes guêtres blanches de +nos grenadiers, des tableaux, non des lignes stratégiques, ce qu'il faut +à Salvator Rosa, non ce qu'il faut à Gribeauval.</p> + +<p>Une certaine quantité de tempête se mêle toujours à une bataille. <i>Quid +obscurum, quid divinum</i>. Chaque historien trace un peu le linéament qui +lui plaît dans ces pêle-mêle. Quelle que soit la combinaison des +généraux, le choc des masses armées a d'incalculables reflux; dans +l'action, les deux plans des deux chefs entrent l'un dans l'autre et se +déforment l'un par l'autre. Tel point du champ de bataille dévore plus +de combattants que tel autre, comme ces sols plus ou moins spongieux qui +boivent plus ou moins vite l'eau qu'on y jette. On est obligé de +reverser là plus de soldats qu'on ne voudrait. Dépenses qui sont +l'imprévu. La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les +traînées de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armées +ondoient, les régiments entrant ou sortant font des caps ou des golfes, +tous ces écueils remuent continuellement les uns devant les autres; où +était l'infanterie, l'artillerie arrive; où était l'artillerie, accourt +la cavalerie; les bataillons sont des fumées. Il y avait là quelque +chose, cherchez, c'est disparu; les éclaircies se déplacent; les plis +sombres avancent et reculent; une sorte de vent du sépulcre pousse, +refoule, enfle et disperse ces multitudes tragiques. Qu'est-ce qu'une +mêlée? une oscillation. L'immobilité d'un plan mathématique exprime une +minute et non une journée. Pour peindre une bataille, il faut de ces +puissants peintres qui aient du chaos dans le pinceau; Rembrandt vaut +mieux que Van Der Meulen. Van der Meulen, exact à midi, ment à trois +heures. La géométrie trompe; l'ouragan seul est vrai. C'est ce qui donne +à Folard le droit de contredire Polybe. Ajoutons qu'il y a toujours un +certain instant où la bataille dégénère en combat, se particularise, et +s'éparpille en d'innombrables faits de détails qui, pour emprunter +l'expression de Napoléon lui-même, «appartiennent plutôt à la biographie +des régiments qu'à l'histoire de l'armée». L'historien, en ce cas, a le +droit évident de résumé. Il ne peut que saisir les contours principaux +de la lutte, et il n'est donné à aucun narrateur, si consciencieux +qu'il soit, de fixer absolument la forme de ce nuage horrible, qu'on +appelle une bataille.</p> + +<p>Ceci, qui est vrai de tous les grands chocs armés, est particulièrement +applicable à Waterloo.</p> + +<p>Toutefois, dans l'après-midi, à un certain moment, la bataille se +précisa.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VI" id="Chapitre_VI"></a><a href="#premiere">Chapitre VI</a></h2> + +<h3>Quatre heures de l'après-midi</h3> + + +<p>Vers quatre heures, la situation de l'armée anglaise était grave. Le +prince d'Orange commandait le centre, Hill l'aile droite, Picton l'aile +gauche. Le prince d'Orange, éperdu et intrépide, criait aux +Hollando-Belges: <i>Nassau! Brunswick! jamais en arrière!</i> Hill, affaibli, +venait s'adosser à Wellington, Picton était mort. Dans la même minute où +les Anglais avaient enlevé aux Français le drapeau du 105ème de ligne, +les Français avaient tué aux Anglais le général Picton, d'une balle à +travers la tête. La bataille, pour Wellington, avait deux points +d'appui, Hougomont et la Hale-Sainte; Hougomont tenait encore, mais +brûlait; la Haie-Sainte était prise. Du bataillon allemand qui la +défendait, quarante-deux hommes seulement survivaient; tous les +officiers, moins cinq, étaient morts ou pris. Trois mille combattants +s'étaient massacrés dans cette grange. Un sergent des gardes anglaises, +le premier boxeur de l'Angleterre, réputé par ses compagnons +invulnérable, y avait été tué par un petit tambour français. Baring +était délogé. Alten était sabré. Plusieurs drapeaux étaient perdus, dont +un de la division Alten, et un du bataillon de Lunebourg porté par un +prince de la famille de Deux-Ponts. Les Écossais gris n'existaient plus; +les gros dragons de Ponsonby étaient hachés. Cette vaillante cavalerie +avait plié sous les lanciers de Bro et sous les cuirassiers de Travers; +de douze cents chevaux il en restait six cents; des trois +lieutenants-colonels, deux étaient à terre, Hamilton blessé, Mater tué. +Ponsonby était tombé, troué de sept coups de lance. Gordon était mort, +Marsh était mort. Deux divisions, la cinquième et la sixième, étaient +détruites.</p> + +<p>Hougomont entamé, la Haie-Sainte prise, il n'y avait plus qu'un nœud, +le centre. Ce nœud-là tenait toujours. Wellington le renforça. Il y +appela Hill qui était à Merbe-Braine, il y appela Chassé qui était à +Braine-l'Alleud.</p> + +<p>Le centre de l'armée anglaise, un peu concave, très dense et très +compact, était fortement situé. Il occupait le plateau de +Mont-Saint-Jean, ayant derrière lui le village et devant lui la pente, +assez âpre alors. Il s'adossait à cette forte maison de pierre, qui +était à cette époque un bien domanial de Nivelles et qui marque +l'intersection des routes, masse du seizième siècle si robuste que les +boulets y ricochaient sans l'entamer. Tout autour du plateau, les +Anglais avaient taillé çà et là les haies, fait des embrasures dans les +aubépines, mis une gueule de canon entre deux branches, crénelé les +buissons. Leur artillerie était en embuscade sous les broussailles. Ce +travail punique, incontestablement autorisé par la guerre qui admet le +piège, était si bien fait que Haxo, envoyé par l'empereur à neuf heures +du matin pour reconnaître les batteries ennemies, n'en avait rien vu, et +était revenu dire à Napoléon qu'il n'y avait pas d'obstacle, hors les +deux barricades barrant les routes de Nivelles et de Genappe. C'était le +moment où la moisson est haute; sur la lisière du plateau, un bataillon +de la brigade de Kempt, le 951, armé de carabines, était couché dans les +grands blés.</p> + +<p>Ainsi assuré et contre-buté, le centre de l'armée anglo-hollandaise +était en bonne posture.</p> + +<p>Le péril de cette position était la forêt de Soignes, alors contiguë au +champ de bataille et coupée par les étangs de Groenendael et de +Boitsfort. Une armée n'eût pu y reculer sans se dissoudre; les régiments +s'y fussent tout de suite désagrégés. L'artillerie s'y fût perdue dans +les marais. La retraite, selon l'opinion de plusieurs hommes du métier, +contestée par d'autres, il est vrai, eût été là un sauve-qui-peut.</p> + +<p>Wellington ajouta à ce centre une brigade de Chassé, ôtée à l'aile +droite, et une brigade de Wincke, ôtée à l'aile gauche, plus la division +Clinton. À ses Anglais, aux régiments de Halkett, à la brigade de +Mitchell, aux gardes de Maitland, il donna comme épaulements et +contreforts l'infanterie de Brunswick, le contingent de Nassau, les +Hanovriens de Kielmansegge et les Allemands d'Ompteda. Cela lui mit sous +la main vingt-six bataillons. <i>L'aile droite</i>, comme dit Charras, <i>fut +rabattue derrière le centre</i>. Une batterie énorme était masquée par des +sacs à terre à l'endroit où est aujourd'hui ce qu'on appelle «le musée +de Waterloo». Wellington avait en outre dans un pli de terrain les +dragons-gardes de Somerset, quatorze cents chevaux. C'était l'autre +moitié de cette cavalerie anglaise, si justement célèbre. Ponsonby +détruit, restait Somerset.</p> + +<p>La batterie, qui, achevée, eût été presque une redoute, était disposée +derrière un mur de jardin très bas, revêtu à la hâte d'une chemise de +sacs de sable et d'un large talus de terre. Cet ouvrage n'était pas +fini; on n'avait pas eu le temps de le palissader.</p> + +<p>Wellington, inquiet, mais impassible, était à cheval, et y demeura toute +la journée dans la même attitude, un peu en avant du vieux moulin de +Mont-Saint-Jean, qui existe encore, sous un orme qu'un Anglais, depuis, +vandale enthousiaste, a acheté deux cents francs, scié et emporté. +Wellington fut là froidement héroïque. Les boulets pleuvaient. L'aide de +camp Gordon venait de tomber à côté de lui. Lord Hill, lui montrant un +obus qui éclatait, lui dit:—Mylord, quelles sont vos instructions, et +quels ordres nous laissez-vous si vous vous faites tuer?—<i>De faire +comme moi</i>, répondit Wellington. À Clinton, il dit +laconiquement:—<i>Tenir ici jusqu'au dernier homme</i>.—La journée +visiblement tournait mal. Wellington criait à ses anciens compagnons de +Talavera, de Vitoria et de Salamanque:—<i>Boys</i> (garçons)! <i>est-ce qu'on +peut songer à lâcher pied? pensez à la vieille Angleterre!</i></p> + +<p>Vers quatre heures, la ligne anglaise s'ébranla en arrière. Tout à coup +on ne vit plus sur la crête du plateau que l'artillerie et les +tirailleurs, le reste disparut; les régiments, chassés par les obus et +les boulets français, se replièrent dans le fond que coupe encore +aujourd'hui le sentier de service de la ferme de Mont-Saint-Jean, un +mouvement rétrograde se fit, le front de bataille anglais se déroba, +Wellington recula.—Commencement de retraite! cria Napoléon.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VII" id="Chapitre_VII"></a><a href="#premiere">Chapitre VII</a></h2> + +<h3>Napoléon de belle humeur</h3> + + +<p>L'empereur, quoique malade et gêné à cheval par une souffrance locale, +n'avait jamais été de si bonne humeur que ce jour-là. Depuis le matin, +son impénétrabilité souriait. Le 18 juin 1815, cette âme profonde, +masquée de marbre, rayonnait aveuglément. L'homme qui avait été sombre à +Austerlitz fut gai à Waterloo. Les plus grands prédestinés font de ces +contre-sens. Nos joies sont de l'ombre. Le suprême sourire est à Dieu.</p> + +<p><i>Ridet Caesar, Pompeius flebit</i>, disaient les légionnaires de la légion +Fulminatrix. Pompée cette fois ne devait pas pleurer, mais il est +certain que César riait.</p> + +<p>Dès la veille, la nuit, à une heure, explorant à cheval, sous l'orage et +sous la pluie, avec Bertrand, les collines qui avoisinent Rossomme, +satisfait de voir la longue ligne des feux anglais illuminant tout +l'horizon de Frischemont à Braine-l'Alleud, il lui avait semblé que le +destin, assigné par lui à jour fixe sur ce champ de Waterloo, était +exact; il avait arrêté son cheval, et était demeuré quelque temps +immobile, regardant les éclairs, écoutant le tonnerre, et on avait +entendu ce fataliste jeter dans l'ombre cette parole mystérieuse: «Nous +sommes d'accord.» Napoléon se trompait. Ils n'étaient plus d'accord.</p> + +<p>Il n'avait pas pris une minute de sommeil, tous les instants de cette +nuit-là avaient été marqués pour lui par une joie. Il avait parcouru +toute la ligne des grand'gardes, en s'arrêtent çà et là pour parler aux +vedettes. À deux heures et demie, près du bois d'Hougomont, il avait +entendu le pas d'une colonne en marche; il avait cru un moment à la +reculade de Wellington. Il avait dit à Bertrand: <i>C'est l'arrière-garde +anglaise qui s'ébranle pour décamper. Je ferai prisonniers les six mille +Anglais qui viennent d'arriver à Ostende</i>. Il causait avec expansion; il +avait retrouvé cette verve du débarquement du 1er mars, quand il +montrait au grand-maréchal le paysan enthousiaste du golfe Juan, en +s'écriant:—<i>Eh bien, Bertrand, voilà déjà du renfort!</i> La nuit du 17 +au 18 juin, il raillait Wellington.—<i>Ce petit Anglais a besoin d'une +leçon</i>, disait Napoléon. La pluie redoublait, il tonnait pendant que +l'empereur parlait.</p> + +<p>À trois heures et demie du matin, il avait perdu une illusion; des +officiers envoyés en reconnaissance lui avaient annoncé que l'ennemi ne +faisait aucun mouvement. Rien ne bougeait; pas un feu de bivouac n'était +éteint. L'armée anglaise dormait. Le silence était profond sur la terre; +il n'y avait de bruit que dans le ciel. À quatre heures, un paysan lui +avait été amené par les coureurs; ce paysan avait servi de guide à une +brigade de cavalerie anglaise, probablement la brigade Vivian, qui +allait prendre position au village d'Ohain, à l'extrême gauche. À cinq +heures, deux déserteurs belges lui avaient rapporté qu'ils venaient de +quitter leur régiment, et que l'armée anglaise attendait la bataille. +<i>Tant mieux!</i> s'était écrié Napoléon. <i>J'aime encore mieux les culbuter +que les refouler</i>.</p> + +<p>Le matin, sur la berge qui fait l'angle du chemin de Plancenoit, il +avait mis pied à terre dans la boue, s'était fait apporter de la ferme +de Rossomme une table de cuisine et une chaise de paysan, s'était assis, +avec une botte de paille pour tapis, et avait déployé sur la table la +carte du champ de bataille, en disant à Soult: <i>Joli échiquier</i>!</p> + +<p>Par suite des pluies de la nuit, les convois de vivres, empêtrés dans +des routes défoncées, n'avaient pu arriver le matin, le soldat n'avait +pas dormi, était mouillé, et était à jeun; cela n'avait pas empêché +Napoléon de crier allégrement à Ney: <i>Nous avons quatre-vingt-dix +chances sur cent</i>. À huit heures, on avait apporté le déjeuner de +l'empereur. Il y avait invité plusieurs généraux. Tout en déjeunant, on +avait raconté que Wellington était l'avant-veille au bal à Bruxelles, +chez la duchesse de Richmond, et Soult, rude homme de guerre avec une +figure d'archevêque, avait dit: <i>Le bal, c'est aujourd'hui</i>. L'empereur +avait plaisanté Ney qui disait: <i>Wellington ne sera pas assez simple +pour attendre Votre Majesté</i>. C'était là d'ailleurs sa manière. Il +badinait volontiers, dit Fleury de Chaboulon. <i>Le fond de son caractère +était une humeur enjouée</i>, dit Gourgaud. <i>Il abondait en plaisanteries, +plutôt bizarres que spirituelles</i>, dit Benjamin Constant. Ces gaîtés de +géant valent la peine qu'on y insiste. C'est lui qui avait appelé ses +grenadiers «les grognards»; il leur pinçait l'oreille, il leur tirait la +moustache. <i>L'empereur ne faisait que nous faire des niches;</i> ceci est +un mot de l'un d'eux. Pendant le mystérieux trajet de l'île d'Elbe en +France, le 27 février, en pleine mer, le brick de guerre français le +<i>Zéphir</i> ayant rencontré le brick l'<i>Inconstant</i> où Napoléon était caché +et ayant demandé à l'<i>Inconstant</i> des nouvelles de Napoléon, l'empereur, +qui avait encore en ce moment-là à son chapeau la cocarde blanche et +amarante semée d'abeilles, adoptée par lui à l'île d'Elbe, avait pris en +riant le porte-voix et avait répondu lui-même: <i>L'empereur se porte +bien</i>. Qui rit de la sorte est en familiarité avec les événements. +Napoléon avait eu plusieurs accès de ce rire pendant le déjeuner de +Waterloo. Après le déjeuner il s'était recueilli un quart d'heure, puis +deux généraux s'étaient assis sur la botte de paille, une plume à la +main, une feuille de papier sur le genou, et l'empereur leur avait dicté +l'ordre de bataille.</p> + +<p>À neuf heures, à l'instant où l'armée française, échelonnée et mise en +mouvement sur cinq colonnes, s'était déployée, les divisions sur deux +lignes, l'artillerie entre les brigades, musique en tête, battant aux +champs, avec les roulements des tambours et les sonneries des +trompettes, puissante, vaste, joyeuse, mer de casques, de sabres et de +bayonnettes sur l'horizon, l'empereur, ému, s'était écrié à deux +reprises: <i>Magnifique! magnifique!</i></p> + +<p>De neuf heures à dix heures et demie, toute l'armée, ce qui semble +incroyable, avait pris position et s'était rangée sur six lignes, +formant, pour répéter l'expression de l'empereur, «la figure de six V». +Quelques instants après la formation du front de bataille, au milieu de +ce profond silence de commencement d'orage qui précède les mêlées, +voyant défiler les trois batteries de douze, détachées sur son ordre des +trois corps de d'Erlon, de Reille et de Lobau, et destinées à commencer +l'action en battant Mont-Saint-Jean où est l'intersection des routes de +Nivelles et de Genappe, l'empereur avait frappé sur l'épaule de Haxo en +lui disant: <i>Voilà vingt-quatre belles filles, général</i>.</p> + +<p>Sûr de l'issue, il avait encouragé d'un sourire, à son passage devant +lui, la compagnie de sapeurs du premier corps, désignée par lui pour se +barricader dans Mont-Saint-Jean, sitôt le village enlevé. Toute cette +sérénité n'avait été traversée que par un mot de pitié hautaine; en +voyant à sa gauche, à un endroit où il y a aujourd'hui une grande tombe, +se masser avec leurs chevaux superbes ces admirables Écossais gris, il +avait dit: <i>C'est dommage</i>.</p> + +<p>Puis il était monté à cheval, s'était porté en avant de Rossomme, et +avait choisi pour observatoire une étroite croupe de gazon à droite de +la route de Genappe à Bruxelles, qui fut sa seconde station pendant la +bataille. La troisième station, celle de sept heures du soir, entre la +Belle-Alliance et la Haie-Sainte, est redoutable; c'est un tertre assez +élevé qui existe encore et derrière lequel la garde était massée dans +une déclivité de la plaine. Autour de ce tertre, les boulets ricochaient +sur le pavé de la chaussée jusqu'à Napoléon. Comme à Brienne, il avait +sur sa tête le sifflement des balles et des biscayens. On a ramassé, +presque à l'endroit où étaient les pieds de son cheval, des boulets +vermoulus, de vieilles lames de sabre et des projectiles informes, +mangés de rouille. <i>Scabra rubigine</i>. Il y a quelques années, on y a +déterré un obus de soixante, encore chargé, dont la fusée s'était brisée +au ras de la bombe. C'est à cette dernière station que l'empereur disait +à son guide Lacoste, paysan hostile, effaré, attaché à la selle d'un +hussard, se retournant à chaque paquet de mitraille, et tâchant de se +cacher derrière lui:—<i>Imbécile! c'est honteux, tu vas te faire tuer +dans le dos</i>. Celui qui écrit ces lignes, a trouvé lui-même dans le +talus friable de ce tertre, en creusant le sable, les restes du col +d'une bombe désagrégés par l'oxyde de quarante-six années, et de vieux +tronçons de fer qui cassaient comme des bâtons de sureau entre ses +doigts.</p> + +<p>Les ondulations des plaines diversement inclinées où eut lieu la +rencontre de Napoléon et de Wellington ne sont plus, personne ne +l'ignore, ce qu'elles étaient le 18 juin 1815. En prenant à ce champ +funèbre de quoi lui faire un monument, on lui a ôté son relief réel, et +l'histoire, déconcertée, ne s'y reconnaît plus. Pour le glorifier, on +l'a défiguré. Wellington, deux ans après, revoyant Waterloo, s'est +écrié: <i>On m'a changé mon champ de bataille</i>. Là où est aujourd'hui la +grosse pyramide de terre surmontée du lion, il y avait une crête qui, +vers la route de Nivelles, s'abaissait en rampe praticable, mais qui, du +côté de la chaussée de Genappe, était presque un escarpement. +L'élévation de cet escarpement peut encore être mesurée aujourd'hui par +la hauteur des deux tertres des deux grandes sépultures qui encaissent +la route de Genappe à Bruxelles; l'une, le tombeau anglais, à gauche; +l'autre, le tombeau allemand, à droite. Il n'y a point de tombeau +français. Pour la France, toute cette plaine est sépulcre. Grâce aux +mille et mille charretées de terre employées à la butte de cent +cinquante pieds de haut et d'un demi-mille de circuit, le plateau de +Mont-Saint-Jean est aujourd'hui accessible en pente douce; le jour de la +bataille, surtout du côté de la Haie-Sainte, il était d'un abord âpre et +abrupt. Le versant là était si incliné que les canons anglais ne +voyaient pas au-dessous d'eux la ferme située au fond du vallon, centre +du combat. Le 18 juin 1815, les pluies avaient encore raviné cette +roideur, la fange compliquait la montée, et non seulement on gravissait, +mais on s'embourbait. Le long de la crête du plateau courait une sorte +de fossé impossible à deviner pour un observateur lointain.</p> + +<p>Qu'était-ce que ce fossé? Disons-le. Braine-l'Alleud est un village de +Belgique, Ohain en est un autre. Ces villages, cachés tous les deux dans +des courbes de terrain, sont joints par un chemin d'une lieue et demie +environ qui traverse une plaine à niveau ondulant, et souvent entre et +s'enfonce dans des collines comme un sillon, ce qui fait que sur divers +points cette route est un ravin. En 1815, comme aujourd'hui, cette route +coupait la crête du plateau de Mont-Saint-Jean entre les deux chaussées +de Genappe et de Nivelles; seulement, elle est aujourd'hui de plain-pied +avec la plaine; elle était alors chemin creux. On lui a pris ses deux +talus pour la butte-monument. Cette route était et est encore une +tranchée dans la plus grande partie de son parcours; tranchée creuse +quelquefois d'une douzaine de pieds et dont les talus trop escarpés +s'écroulaient çà et là, surtout en hiver, sous les averses. Des +accidents y arrivaient. La route était si étroite à l'entrée de +Braine-l'Alleud qu'un passant y avait été broyé par un chariot, comme le +constate une croix de pierre debout près du cimetière qui donne le nom +du mort, <i>Monsieur Bernard Debrye, marchand à Bruxelles</i>, et la date de +l'accident, <i>février 1637 </i>. Elle était si profonde sur le plateau du +Mont-Saint-Jean qu'un paysan, Mathieu Nicaise, y avait été écrasé en +1783 par un éboulement du talus, comme le constatait une autre croix de +pierre dont le faîte a disparu dans les défrichements, mais dont le +piédestal renversé est encore visible aujourd'hui sur la pente du gazon +à gauche de la chaussée entre la Haie-Sainte et la ferme de +Mont-Saint-Jean.</p> + +<p>Un jour de bataille, ce chemin creux dont rien n'avertissait, bordant la +crête de Mont-Saint-Jean, fossé au sommet de l'es-carpement, ornière +cachée dans les terres, était invisible, c'est-à-dire terrible.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIII" id="Chapitre_VIII"></a><a href="#premiere">Chapitre VIII</a></h2> + +<h3>L'empereur fait une question au guide Lacoste</h3> + + +<p>Donc, le matin de Waterloo, Napoléon était content.</p> + +<p>Il avait raison; le plan de bataille conçu par lui, nous l'avons +constaté, était en effet admirable.</p> + +<p>Une fois la bataille engagée, ses péripéties très diverses, la +résistance d'Hougomont, la ténacité de la Haie-Sainte, Bauduin tué, Foy +mis hors de combat, la muraille inattendue où s'était brisée la brigade +Soye, l'étourderie fatale de Guilleminot n'ayant ni pétards ni sacs à +poudre, l'embourbement des batteries, les quinze pièces sans escorte +culbutées par Uxbridge dans un chemin creux, le peu d'effet des bombes +tombant dans les lignes anglaises, s'y enfouissant dans le sol détrempé +par les pluies et ne réussissant qu'à y faire des volcans de boue, de +sorte que la mitraille se changeait en éclaboussure, l'inutilité de la +démonstration de Piré sur Braine-l'Alleud, toute cette cavalerie, quinze +escadrons, à peu près annulée, l'aile droite anglaise mal inquiétée, +l'aile gauche mal entamée, l'étrange malentendu de Ney massant, au lieu +de les échelonner, les quatre divisions du premier corps, des épaisseurs +de vingt-sept rangs et des fronts de deux cents hommes livrés de la +sorte à la mitraille, l'effrayante trouée des boulets dans ces masses, +les colonnes d'attaque désunies, la batterie d'écharpe brusquement +démasquée sur leur flanc Bourgeois, Donzelot et Durutte compromis, Quiot +repoussé, le lieutenant Vieux, cet hercule sorti de l'école +polytechnique, blessé au moment où il enfonçait à coups de hache la +porte de la Haie-Sainte sous le feu plongeant de la barricade anglaise +barrant le coude de la route de Genappe à Bruxelles, la division +Marcognet, prise entre l'infanterie et la cavalerie, fusillée à bout +portant dans les blés par Best et Pack, sabrée par Ponsonby, sa batterie +de sept pièces enclouée, le prince de Saxe-Weimar tenant et gardant, +malgré le comte d'Erlon, Frischemont et Smohain, le drapeau du 105ème +pris, le drapeau du 45ème pris, ce hussard noir prussien arrêté par les +coureurs de la colonne volante de trois cents chasseurs battant +l'estrade entre Wavre et Plancenoit, les choses inquiétantes que ce +prisonnier avait dites, le retard de Grouchy, les quinze cents hommes +tués en moins d'une heure dans le verger d'Hougomont, les dix-huit cents +hommes couchés en moins de temps encore autour de la Haie-Sainte, tous +ces incidents orageux, passant comme les nuées de la bataille devant +Napoléon, avaient à peine troublé son regard et n'avaient point assombri +cette face impériale de la certitude. Napoléon était habitué à regarder +la guerre fixement; il ne faisait jamais chiffre à chiffre l'addition +poignante du détail; les chiffres lui importaient peu, pourvu qu'ils +donnassent ce total: victoire; que les commencements s'égarassent, il ne +s'en alarmait point, lui qui se croyait maître et possesseur de la fin; +il savait attendre, se supposant hors de question, et il traitait le +destin d'égal à égal. Il paraissait dire au sort: <i>tu n'oserais pas</i>.</p> + +<p>Mi-parti lumière et ombre, Napoléon se sentait protégé dans le bien et +toléré dans le mal. Il avait, ou croyait avoir pour lui, une connivence, +on pourrait presque dire une complicité des événements, équivalente à +l'antique invulnérabilité.</p> + +<p>Pourtant, quand on a derrière soi la Bérésina, Leipsick et +Fontainebleau, il semble qu'on pourrait se défier de Waterloo. Un +mystérieux froncement de sourcil devient visible au fond du ciel.</p> + +<p>Au moment où Wellington rétrograda, Napoléon tressaillit. Il vit +subitement le plateau de Mont-Saint-Jean se dégarnir et le front de +l'armée anglaise disparaître. Elle se ralliait, mais se dérobait. +L'empereur se souleva à demi sur ses étriers. L'éclair de la victoire +passa dans ses yeux.</p> + +<p>Wellington acculé à la forêt de Soignes et détruit, c'était le +terrassement définitif de l'Angleterre par la France; c'était Crécy, +Poitiers, Malplaquet et Ramillies vengés. L'homme de Marengo raturait +Azincourt.</p> + +<p>L'empereur alors, méditant la péripétie terrible, promena une dernière +fois sa lunette sur tous les points du champ de bataille. Sa garde, +l'arme au pied derrière lui, l'observait d'en bas avec une sorte de +religion. Il songeait; il examinait les versants, notait les pentes, +scrutait le bouquet d'arbres, le carré de seigles, le sentier; il +semblait compter chaque buisson. Il regarda avec quelque fixité les +barricades anglaises des deux chaussées, deux larges abatis d'arbres, +celle de la chaussée de Genappe au-dessus de la Haie-Sainte, armée de +deux canons, les seuls de toute l'artillerie anglaise qui vissent le +fond du champ de bataille, et celle de la chaussée de Nivelles où +étincelaient les bayonnettes hollandaises de la brigade Chassé. Il +remarqua près de cette barricade la vieille chapelle de Saint-Nicolas +peinte en blanc qui est à l'angle de la traverse vers Braine-l'Alleud. +Il se pencha et parla à demi-voix au guide Lacoste. Le guide fit un +signe de tête négatif, probablement perfide.</p> + +<p>L'empereur se redressa et se recueillit.</p> + +<p>Wellington avait reculé. Il ne restait plus qu'à achever ce recul par un +écrasement. Napoléon, se retournant brusquement, expédia une estafette à +franc étrier à Paris pour y annoncer que la bataille était gagnée.</p> + +<p>Napoléon était un de ces génies d'où sort le tonnerre.</p> + +<p>Il venait de trouver son coup de foudre.</p> + +<p>Il donna l'ordre aux cuirassiers de Milhaud d'enlever le plateau de +Mont-Saint-Jean.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IX" id="Chapitre_IX"></a><a href="#premiere">Chapitre IX</a></h2> + +<h3>L'inattendu</h3> + + +<p>Ils étaient trois mille cinq cents. Ils faisaient un front d'un quart de +lieue. C'étaient des hommes géants sur des chevaux colosses. Ils étaient +vingt-six escadrons; et ils avaient derrière eux, pour les appuyer, la +division de Lefebvre-Desnouettes, les cent six gendarmes d'élite, les +chasseurs de la garde, onze cent quatre-vingt-dix-sept hommes, et les +lanciers de la garde, huit cent quatre-vingts lances. Ils portaient le +casque sans crins et la cuirasse de fer battu, avec les pistolets +d'arçon dans les fontes et le long sabre-épée. Le matin toute l'armée +les avait admirés quand, à neuf heures, les clairons sonnant, toutes les +musiques chantant <i>Veillons au salut de l'empire</i>, ils étaient venus, +colonne épaisse, une de leurs batteries à leur flanc, l'autre à leur +centre, se déployer sur deux rangs entre la chaussée de Genappe et +Frischemont, et prendre leur place de bataille dans cette puissante +deuxième ligne, si savamment composée par Napoléon, laquelle, ayant à +son extrémité de gauche les cuirassiers de Kellermann et à son extrémité +de droite les cuirassiers de Milhaud, avait, pour ainsi dire, deux ailes +de fer.</p> + +<p>L'aide de camp Bernard leur porta l'ordre de l'empereur. Ney tira son +épée et prit la tête. Les escadrons énormes s'ébranlèrent.</p> + +<p>Alors on vit un spectacle formidable.</p> + +<p>Toute cette cavalerie, sabres levés, étendards et trompettes au vent, +formée en colonne par division, descendit, d'un même mouvement et comme +un seul homme, avec la précision d'un bélier de bronze qui ouvre une +brèche, la colline de la Belle-Alliance, s'enfonça dans le fond +redoutable où tant d'hommes déjà étaient tombés, y disparut dans la +fumée, puis, sortant de cette ombre, reparut de l'autre côté du vallon, +toujours compacte et serrée, montant au grand trot, à travers un nuage +de mitraille crevant sur elle, l'épouvantable pente de boue du plateau +de Mont-Saint-Jean. Ils montaient, graves, menaçants, imperturbables; +dans les intervalles de la mousqueterie et de l'artillerie, on entendait +ce piétinement colossal. Étant deux divisions, ils étaient deux +colonnes; la division Wathier avait la droite, la division Delord avait +la gauche. On croyait voir de loin s'allonger vers la crête du plateau +deux immenses couleuvres d'acier. Cela traversa la bataille comme un +prodige.</p> + +<p>Rien de semblable ne s'était vu depuis la prise de la grande redoute de +la Moskowa par la grosse cavalerie; Murat y manquait, mais Ney s'y +retrouvait. Il semblait que cette masse était devenue monstre et n'eût +qu'une âme. Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un anneau du +polype. On les apercevait à travers une vaste fumée déchirée çà et là. +Pêle-mêle de casques, de cris, de sabres, bondissement orageux des +croupes des chevaux dans le canon et la fanfare, tumulte discipliné et +terrible; là-dessus les cuirasses, comme les écailles sur l'hydre.</p> + +<p>Ces récits semblent d'un autre âge. Quelque chose de pareil à cette +vision apparaissait sans doute dans les vieilles épopées orphiques +racontant les hommes-chevaux, les antiques hippanthropes, ces titans à +face humaine et à poitrail équestre dont le galop escalada l'Olympe, +horribles, invulnérables, sublimes; dieux et bêtes.</p> + +<p>Bizarre coïncidence numérique, vingt-six bataillons allaient recevoir +ces vingt-six escadrons. Derrière la crête du plateau, à l'ombre de la +batterie masquée, l'infanterie anglaise, formée en treize carrés, deux +bataillons par carré, et sur deux lignes, sept sur la première, six sur +la seconde, la crosse à l'épaule, couchant en joue ce qui allait venir, +calme, muette, immobile, attendait. Elle ne voyait pas les cuirassiers +et les cuirassiers ne la voyaient pas. Elle écoutait monter cette marée +d'hommes. Elle entendait le grossissement du bruit des trois mille +chevaux, le frappement alternatif et symétrique des sabots au grand +trot, le froissement des cuirasses, le cliquetis des sabres, et une +sorte de grand souffle farouche. Il y eut un silence redoutable, puis, +subitement, une longue file de bras levés brandissant des sabres apparut +au-dessus de la crête, et les casques, et les trompettes, et les +étendards, et trois mille têtes à moustaches grises criant: <i>vive +l'empereur</i>! toute cette cavalerie déboucha sur le plateau, et ce fut +comme l'entrée d'un tremblement de terre.</p> + +<p>Tout à coup, chose tragique, à la gauche des Anglais, à notre droite, la +tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable. +Parvenus au point culminant de la crête, effrénés, tout à leur furie et +à leur course d'extermination sur les carrés et les canons, les +cuirassiers venaient d'apercevoir entre eux et les Anglais un fossé, une +fosse. C'était le chemin creux d'Ohain.</p> + +<p>L'instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à pic +sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son double +talus; le second rang y poussa le premier, et le troisième y poussa le +second; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arrière, tombaient +sur la croupe, glissaient les quatre pieds en l'air, pilant et +bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer, toute la colonne +n'était plus qu'un projectile, la force acquise pour écraser les Anglais +écrasa les Français, le ravin inexorable ne pouvait se rendre que +comblé, cavaliers et chevaux y roulèrent pêle-mêle se broyant les uns +sur les autres, ne faisant qu'une chair dans ce gouffre, et, quand cette +fosse fut pleine d'hommes vivants, on marcha dessus et le reste passa. +Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abîme.</p> + +<p>Ceci commença la perte de la bataille.</p> + +<p>Une tradition locale, qui exagère évidemment, dit que deux mille chevaux +et quinze cents hommes furent ensevelis dans le chemin creux d'Ohain. Ce +chiffre vraisemblablement comprend tous les autres cadavres qu'on jeta +dans ce ravin le lendemain du combat.</p> + +<p>Notons en passant que c'était cette brigade Dubois, si funestement +éprouvée, qui, une heure auparavant, chargeant à part, avait enlevé le +drapeau du bataillon de Lunebourg.</p> + +<p>Napoléon, avant d'ordonner cette charge des cuirassiers de Milhaud, +avait scruté le terrain, mais n'avait pu voir ce chemin creux qui ne +faisait pas même une ride à la surface du plateau. Averti pourtant et +mis en éveil par la petite chapelle blanche qui en marque l'angle sur la +chaussée de Nivelles, il avait fait, probablement sur l'éventualité d'un +obstacle, une question au guide Lacoste. Le guide avait répondu non. On +pourrait presque dire que de ce signe de tête d'un paysan est sortie la +catastrophe de Napoléon.</p> + +<p>D'autres fatalités encore devaient surgir.</p> + +<p>Était-il possible que Napoléon gagnât cette bataille? Nous répondons +non. Pourquoi? À cause de Wellington? à cause de Blü-cher? Non. À cause +de Dieu.</p> + +<p>Bonaparte vainqueur à Waterloo, ceci n'était plus dans la loi du +dix-neuvième siècle. Une autre série de faits se préparait, où Napoléon +n'avait plus de place. La mauvaise volonté des événements s'était +annoncée de longue date.</p> + +<p>Il était temps que cet homme vaste tombât.</p> + +<p>L'excessive pesanteur de cet homme dans la destinée humaine troublait +l'équilibre. Cet individu comptait à lui seul plus que le groupe +universel. Ces pléthores de toute la vitalité humaine concentrée dans +une seule tête, le monde montant au cerveau d'un homme, cela serait +mortel à la civilisation si cela durait. Le moment était venu pour +l'incorruptible équité suprême d'aviser. Probablement les principes et +les éléments, d'où dépendent les gravitations régulières dans l'ordre +moral comme dans l'ordre matériel, se plaignaient. Le sang qui fume, le +trop-plein des cimetières, les mères en larmes, ce sont des plaidoyers +redoutables. Il y a, quand la terre souffre d'une surcharge, de +mystérieux gémissements de l'ombre, que l'abîme entend.</p> + +<p>Napoléon avait été dénoncé dans l'infini, et sa chute était décidée.</p> + +<p>Il gênait Dieu.</p> + +<p>Waterloo n'est point une bataille; c'est le changement de front de +l'univers.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_X" id="Chapitre_X"></a><a href="#premiere">Chapitre X</a></h2> + +<h3>Le plateau de Mont Saint-Jean</h3> + + +<p>En même temps que le ravin, la batterie s'était démasquée.</p> + +<p>Soixante canons et les treize carrés foudroyèrent les cuirassiers à bout +portant. L'intrépide général Delord fit le salut militaire à la batterie +anglaise.</p> + +<p>Toute l'artillerie volante anglaise était rentrée au galop dans les +carrés. Les cuirassiers n'eurent pas même un temps d'arrêt. Le désastre +du chemin creux les avait décimés, mais non découragés. C'étaient de ces +hommes qui, diminués de nombre, grandissent de cœur.</p> + +<p>La colonne Wathier seule avait souffert du désastre; la colonne Delord, +que Ney avait fait obliquer à gauche, comme s'il pressentait l'embûche, +était arrivée entière.</p> + +<p>Les cuirassiers se ruèrent sur les carrés anglais.</p> + +<p>Ventre à terre, brides lâchées, sabre aux dents, pistolets au poing, +telle fut l'attaque.</p> + +<p>Il y a des moments dans les batailles où l'âme durcit l'homme jusqu'à +changer le soldat en statue, et où toute cette chair se fait granit. Les +bataillons anglais, éperdument assaillis, ne bougèrent pas.</p> + +<p>Alors ce fut effrayant.</p> + +<p>Toutes les faces des carrés anglais furent attaquées à la fois. Un +tournoiement frénétique les enveloppa. Cette froide infanterie demeura +impassible. Le premier rang, genou en terre, recevait les cuirassiers +sur les bayonnettes, le second rang les fusillait; derrière le second +rang les canonniers chargeaient les pièces, le front du carré s'ouvrait, +laissait passer une éruption de mitraille et se refermait. Les +cuirassiers répondaient par l'écrasement. Leurs grands chevaux se +cabraient, enjambaient les rangs, sautaient par-dessus les bayonnettes +et tombaient, gigantesques, au milieu de ces quatre murs vivants. Les +boulets faisaient des trouées dans les cuirassiers, les cuirassiers +faisaient des brèches dans les carrés. Des files d'hommes +disparaissaient broyées sous les chevaux. Les bayonnettes s'enfonçaient +dans les ventres de ces centaures. De là une difformité de blessures +qu'on n'a pas vue peut-être ailleurs. Les carrés, rongés par cette +cavalerie forcenée, se rétrécissaient sans broncher. Inépuisables en +mitraille, ils faisaient explosion au milieu des assaillants. La figure +de ce combat était monstrueuse. Ces carrés n'étaient plus des +bataillons, c'étaient des cratères; ces cuirassiers n'étaient plus une +cavalerie, c'était une tempête. Chaque carré était un volcan attaqué par +un nuage; la lave combattait la foudre.</p> + +<p>Le carré extrême de droite, le plus exposé de tous, étant en l'air, fut +presque anéanti dès les premiers chocs. Il était formé du 75ème régiment +de highlanders. Le joueur de cornemuse au centre, pendant qu'on +s'exterminait autour de lui, baissant dans une inattention profonde son +œil mélancolique plein du reflet des forêts et des lacs, assis sur un +tambour, son <i>pibroch</i> sous le bras, jouait les airs de la montagne. Ces +Écossais mouraient en pensant au Ben Lothian, comme les Grecs en se +souvenant d'Argos. Le sabre d'un cuirassier, abattant le <i>pibroch</i> et le +bras qui le portait, fit cesser le chant en tuant le chanteur.</p> + +<p>Les cuirassiers, relativement peu nombreux, amoindris par la catastrophe +du ravin, avaient là contre eux presque toute l'armée anglaise, mais ils +se multipliaient, chaque homme valant dix. Cependant quelques bataillons +hanovriens plièrent. Wellington le vit, et songea à sa cavalerie. Si +Napoléon, en ce moment-là même, eût songé à son infanterie, il eût gagné +la bataille. Cet oubli fut sa grande faute fatale. Tout à coup les +cuirassiers, assaillants, se sentirent assaillis. La cavalerie anglaise +était sur leur dos. Devant eux les carrés, derrière eux Somerset; +Somerset, c'étaient les quatorze cents dragons-gardes. Somerset avait à +sa droite Dornberg avec les chevau-légers allemands, et à sa gauche Trip +avec les carabiniers belges; les cuirassiers, attaqués en flanc et en +tête, en avant et en arrière, par l'infanterie et par la cavalerie, +durent faire face de tous les côtés. Que leur importait? ils étaient +tourbillon. La bravoure devint inexprimable.</p> + +<p>En outre, ils avaient derrière eux la batterie toujours tonnante. Il +fallait cela pour que ces hommes fussent blessés dans le dos. Une de +leurs cuirasses, trouée à l'omoplate gauche d'un biscayen, est dans la +collection dite musée de Waterloo.</p> + +<p>Pour de tels Français, il ne fallait pas moins que de tels Anglais.</p> + +<p>Ce ne fut plus une mêlée, ce fut une ombre, une furie, un vertigineux +emportement d'âmes et de courages, un ouragan d'épées éclairs. En un +instant les quatorze cents dragons-gardes ne furent plus que huit cents; +Fuller, leur lieutenant-colonel, tomba mort. Ney accourut avec les +lanciers et les chasseurs de Lefebvre-Desnouettes. Le plateau de +Mont-Saint-Jean fut pris, repris, pris encore. Les cuirassiers +quittaient la cavalerie pour retourner à l'infanterie, ou, pour mieux +dire, toute cette cohue formidable se colletait sans que l'un lâchât +l'autre. Les carrés tenaient toujours. Il y eut douze assauts. Ney eut +quatre chevaux tués sous lui. La moitié des cuirassiers resta sur le +plateau. Cette lutte dura deux heures.</p> + +<p>L'armée anglaise en fut profondément ébranlée. Nul doute que, s'ils +n'eussent été affaiblis dans leur premier choc par le désastre du chemin +creux, les cuirassiers n'eussent culbuté le centre et décidé la +victoire. Cette cavalerie extraordinaire pétrifia Clinton qui avait vu +Talavera et Badajoz. Wellington, aux trois quarts vaincu, admirait +héroïquement. Il disait à demi-voix: <i>sublime</i>!</p> + +<p>Les cuirassiers anéantirent sept carrés sur treize, prirent ou +enclouèrent soixante pièces de canon, et enlevèrent aux régiments +anglais six drapeaux, que trois cuirassiers et trois chasseurs de la +garde allèrent porter à l'empereur devant la ferme de la Belle-Alliance.</p> + +<p>La situation de Wellington avait empiré. Cette étrange bataille était +comme un duel entre deux blessés acharnés qui, chacun de leur côté, tout +en combattant et en se résistant toujours, perdent tout leur sang. +Lequel des deux tombera le premier?</p> + +<p>La lutte du plateau continuait.</p> + +<p>Jusqu'où sont allés les cuirassiers? personne ne saurait le dire. Ce qui +est certain, c'est que, le lendemain de la bataille, un cuirassier et +son cheval furent trouvés morts dans la charpente de la bascule du +pesage des voitures à Mont-Saint-Jean, au point même où s'entrecoupent +et se rencontrent les quatre routes de Nivelles, de Genappe, de La Hulpe +et de Bruxelles. Ce cavalier avait percé les lignes anglaises. Un des +hommes qui ont relevé ce cadavre vit encore à Mont-Saint-Jean. Il se +nomme Dehaze. Il avait alors dix-huit ans.</p> + +<p>Wellington se sentait pencher. La crise était proche.</p> + +<p>Les cuirassiers n'avaient point réussi, en ce sens que le centre n'était +pas enfoncé. Tout le monde ayant le plateau, personne ne l'avait, et en +somme il restait pour la plus grande part aux Anglais. Wellington avait +le village et la plaine culminante; Ney n'avait que la crête et la +pente. Des deux côtés on semblait enraciné dans ce sol funèbre.</p> + +<p>Mais l'affaiblissement des Anglais paraissait irrémédiable. L'hémorragie +de cette armée était horrible. Kempt, à l'aile gauche, réclamait du +renfort.—<i>Il n'y en a pas</i>, répondait Wellington, <i>qu'il se fasse +tuer</i>!—Presque à la même minute, rapprochement singulier qui peint +l'épuisement des deux armées, Ney demandait de l'infanterie à Napoléon, +et Napoléon s'écriait: <i>De l'infanterie! où veut-il que j'en prenne? +Veut-il que j'en fasse?</i></p> + +<p>Pourtant l'armée anglaise était la plus malade. Les poussées furieuses +de ces grands escadrons à cuirasses de fer et à poitrines d'acier +avaient broyé l'infanterie. Quelques hommes autour d'un drapeau +marquaient la place d'un régiment, tel bataillon n'était plus commandé +que par un capitaine ou par un lieutenant; la division Alten, déjà si +maltraitée à la Haie-Sainte, était presque détruite; les intrépides +Belges de la brigade Van Kluze jonchaient les seigles le long de la +route de Nivelles; il ne restait presque rien de ces grenadiers +hollandais qui, en 1811, mêlés en Espagne à nos rangs, combattaient +Wellington, et qui, en 1815, ralliés aux Anglais, combattaient Napoléon. +La perte en officiers était considérable. Lord Uxbridge, qui le +lendemain fit enterrer sa jambe, avait le genou fracassé. Si, du côté +des Français, dans cette lutte des cuirassiers, Delord, Lhéritier, +Colbert, Dnop, Travers et Blancard étaient hors de combat, du côté des +Anglais, Alten était blessé, Barne était blessé, Delancey était tué, Van +Merlen était tué, Ompteda était tué, tout l'état-major de Wellington +était décimé, et l'Angleterre avait le pire partage dans ce sanglant +équilibre. Le 2ème régiment des gardes à pied avait perdu cinq +lieutenants-colonels, quatre capitaines et trois enseignes; le premier +bataillon du 30ème d'infanterie avait perdu vingt-quatre officiers et +cent douze soldats; le 79ème montagnards avait vingt-quatre officiers +blessés, dix-huit officiers morts, quatre cent cinquante soldats tués. +Les hussards hanovriens de Cumberland, un régiment tout entier, ayant à +sa tête son colonel Hacke, qui devait plus tard être jugé et cassé, +avaient tourné bride devant la mêlée et étaient en fuite dans la forêt +de Soignes, semant la déroute jusqu'à Bruxelles. Les charrois, les +prolonges, les bagages, les fourgons pleins de blessés, voyant les +Français gagner du terrain et s'approcher de la forêt, s'y +précipitaient; les Hollandais, sabrés par la cavalerie française, +criaient: <i>alarme</i>! De Vert-Coucou jusqu'à Groenendael, sur une longueur +de près de deux lieues dans la direction de Bruxelles, il y avait, au +dire des témoins qui existent encore, un encombrement de fuyards. Cette +panique fut telle qu'elle gagna le prince de Condé à Malines et Louis +XVIII à Gand. À l'exception de la faible réserve échelonnée derrière +l'ambulance établie dans la ferme de Mont-Saint-Jean et des brigades +Vivian et Vandeleur qui flanquaient l'aile gauche, Wellington n'avait +plus de cavalerie. Nombre de batteries gisaient démontées. Ces faits +sont avoués par Siborne; et Pringle, exagérant le désastre, va jusqu'à +dire que l'armée anglo-hollandaise était réduite à trente-quatre mille +hommes. Le duc-de-fer demeurait calme, mais ses lèvres avaient blêmi. Le +commissaire autrichien Vincent, le commissaire espagnol Alava, présents +à la bataille dans l'état-major anglais, croyaient le duc perdu. À cinq +heures, Wellington tira sa montre, et on l'entendit murmurer ce mot +sombre: <i>Blücher, ou la nuit!</i></p> + +<p>Ce fut vers ce moment-là qu'une ligne lointaine de bayonnettes étincela +sur les hauteurs du côté de Frischemont.</p> + +<p>Ici est la péripétie de ce drame géant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XI" id="Chapitre_XI"></a><a href="#premiere">Chapitre XI</a></h2> + +<h3>Mauvais guide à Napoléon, bon guide à Bülow</h3> + + +<p>On connaît la poignante méprise de Napoléon: Grouchy espéré, Blücher +survenant, la mort au lieu de la vie.</p> + +<p>La destinée a de ces tournants; on s'attendait au trône du monde; on +aperçoit Sainte-Hélène. Si le petit pâtre, qui servait de guide à Bülow, +lieutenant de Blücher, lui eût conseillé de déboucher de la forêt +au-dessus de Frischemont plutôt qu'au dessous de Plancenoit, la forme du +dix-neuvième siècle eût peut-être été différente. Napoléon eût gagné la +bataille de Waterloo. Par tout autre chemin qu'au-dessous de Plancenoit, +l'armée prussienne aboutissait à un ravin infranchissable à +l'artillerie, et Bülow n'arrivait pas.</p> + +<p>Or, une heure de retard, c'est le général prussien Muffling qui le +déclare, et Blücher n'aurait plus trouvé Wellington debout; «la bataille +était perdue».</p> + +<p>Il était temps, on le voit, que Bülow arrivât. Il avait du reste été +fort retardé. Il avait bivouaqué à Dion-le-Mont et était parti dès +l'aube. Mais les chemins étaient impraticables et ses divisions +s'étaient embourbées. Les ornières venaient au moyeu des canons. En +outre, il avait fallu passer la Dyle sur l'étroit pont de Wavre; la rue +menant au pont avait été incendiée par les Français; les caissons et les +fourgons de l'artillerie, ne pouvant passer entre deux rangs de maisons +en feu, avaient dû attendre que l'incendie fût éteint. Il était midi que +l'avant-garde de Bülow n'avait pu encore atteindre +Chapelle-Saint-Lambert.</p> + +<p>L'action, commencée deux heures plus tôt, eût été finie à quatre heures, +et Blücher serait tombé sur la bataille gagnée par Napoléon. Tels sont +ces immenses hasards, proportionnés à un infini qui nous échappe. Dès +midi, l'empereur, le premier, avec sa longue-vue, avait aperçu à +l'extrême horizon quelque chose qui avait fixé son attention. Il avait +dit:—Je vois là-bas un nuage qui me paraît être des troupes. Puis il +avait demandé au duc de Dalmatie:—Soult, que voyez-vous vers +Chapelle-Saint-Lambert?—Le maréchal braquant sa lunette avait +répondu:—Quatre ou cinq mille hommes, sire. Évidemment +Grouchy.—Cependant cela restait immobile dans la brume. Toutes les +lunettes de l'état-major avaient étudié «le nuage» signalé par +l'empereur. Quelques-uns avaient dit: <i>Ce sont des colonnes qui font +halte</i>. La plupart avaient dit: <i>Ce sont des arbres</i>. La vérité est que +le nuage ne remuait pas. L'empereur avait détaché en reconnaissance vers +ce point obscur la division de cavalerie légère de Domon.</p> + +<p>Bülow en effet n'avait pas bougé. Son avant-garde était très faible, et +ne pouvait rien. Il devait attendre le gros du corps d'armée, et il +avait l'ordre de se concentrer avant d'entrer en ligne; mais à cinq +heures, voyant le péril de Wellington, Blücher ordonna à Bülow +d'attaquer et dit ce mot remarquable: «Il faut donner de l'air à l'armée +anglaise.»</p> + +<p>Peu après, les divisions Losthin, Hiller, Hacke et Ryssel se déployaient +devant le corps de Lobau, la cavalerie du prince Guillaume de Prusse +débouchait du bois de Paris, Plancenoit était en flammes, et les boulets +prussiens commençaient à pleuvoir jusque dans les rangs de la garde en +réserve derrière Napoléon.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XII" id="Chapitre_XII"></a><a href="#premiere">Chapitre XII</a></h2> + +<h3>La garde</h3> + + +<p>On sait le reste: l'irruption d'une troisième armée, la bataille +disloquée, quatre-vingt-six bouches à feu tonnant tout à coup, Pirch Ier +survenant avec Bülow, la cavalerie de Zieten menée par Blücher en +personne, les Français refoulés, Marcognet balayé du plateau d'Ohain, +Durutte délogé de Papelotte, Donzelot et Quiot reculant, Lobau pris en +écharpe, une nouvelle bataille se précipitant à la nuit tombante sur nos +régiments démantelés, toute la ligne anglaise reprenant l'offensive et +poussée en avant, la gigantesque trouée faite dans l'armée française, la +mitraille anglaise et la mitraille prussienne s'entr'aidant, +l'extermination, le désastre de front, le désastre en flanc, la garde +entrant en ligne sous cet épouvantable écroulement.</p> + +<p>Comme elle sentait qu'elle allait mourir, elle cria: <i>vive l'empereur</i>! +L'histoire n'a rien de plus émouvant que cette agonie éclatant en +acclamations.</p> + +<p>Le ciel avait été couvert toute la journée. Tout à coup, en ce moment-là +même, il était huit heures du soir, les nuages de l'horizon s'écartèrent +et laissèrent passer, à travers les ormes de la route de Nivelles, la +grande rougeur sinistre du soleil qui se couchait. On l'avait vu se +lever à Austerlitz.</p> + +<p>Chaque bataillon de la garde, pour ce dénouement, était commandé par un +général. Friant, Michel, Roguet, Harlet, Mallet, Poret de Morvan, +étaient là. Quand les hauts bonnets des grenadiers de la garde avec la +large plaque à l'aigle apparurent, symétriques, alignés, tranquilles, +superbes, dans la brume de cette mêlée, l'ennemi sentit le respect de la +France; on crut voir vingt victoires entrer sur le champ de bataille, +ailes déployées, et ceux qui étaient vainqueurs, s'estimant vaincus, +reculèrent; mais Wellington cria: <i>Debout, gardes, et visez juste!</i> le +régiment rouge des gardes anglaises, couché derrière les haies, se leva, +une nuée de mitraille cribla le drapeau tricolore frissonnant autour de +nos aigles, tous se ruèrent, et le suprême carnage commença. La garde +impériale sentit dans l'ombre l'armée lâchant pied autour d'elle, et le +vaste ébranlement de la déroute, elle entendit le <i>sauve-qui-peut</i>! qui +avait remplacé le <i>vive l'empereur</i>! et, avec la fuite derrière elle, +elle continua d'avancer, de plus en plus foudroyée et mourant davantage +à chaque pas qu'elle faisait. Il n'y eut point d'hésitants ni de +timides. Le soldat dans cette troupe était aussi héros que le général. +Pas un homme ne manqua au suicide.</p> + +<p>Ney, éperdu, grand de toute la hauteur de la mort acceptée, s'offrait à +tous les coups dans cette tourmente. Il eut là son cinquième cheval tué +sous lui. En sueur, la flamme aux yeux, l'écume aux lèvres, l'uniforme +déboutonné, une de ses épaulettes à demi coupée par le coup de sabre +d'un horse-guard, sa plaque de grand-aigle bosselée par une balle, +sanglant, fangeux, magnifique, une épée cassée à la main, il disait: +<i>Venez voir comment meurt un maréchal de France sur le champ de +bataille!</i> Mais en vain; il ne mourut pas. Il était hagard et indigné. +Il jetait à Drouet d'Erlon cette question: <i>Est-ce que tu ne te fais pas +tuer, toi?</i> Il criait au milieu de toute cette artillerie écrasant une +poignée d'hommes:—<i>Il n'y a donc rien pour moi! Oh! je voudrais que +tous ces boulets anglais m'entrassent dans le ventre!</i> Tu étais réservé +à des balles françaises, infortuné!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIII" id="Chapitre_XIII"></a><a href="#premiere">Chapitre XIII</a></h2> + +<h3>La catastrophe</h3> + + +<p>La déroute derrière la garde fut lugubre.</p> + +<p>L'armée plia brusquement de tous les côtés à la fois, de Hougomont, de +la Haie-Sainte, de Papelotte, de Plancenoit. Le cri <i>Trahison</i>! fut +suivi du cri <i>Sauve-qui-peut</i>! Une armée qui se débande, c'est un dégel. +Tout fléchit, se fêle, craque, flotte, roule, tombe, se heurte, se hâte, +se précipite. Désagrégation inouïe. Ney emprunte un cheval, saute +dessus, et, sans chapeau, sans cravate, sans épée, se met en travers de +la chaussée de Bruxelles, arrêtant à la fois les Anglais et les +Français. Il tâche de retenir l'armée, il la rappelle, il l'insulte, il +se cramponne à la déroute. Il est débordé. Les soldats le fuient, en +criant: <i>Vive le maréchal Ney!</i> Deux régiments de Durutte vont et +viennent effarés et comme ballottés entre le sabre des uhlans et la +fusillade des brigades de Kempt, de Best, de Pack et de Rylandt; la pire +des mêlées, c'est la déroute, les amis s'entre-tuent pour fuir; les +escadrons et les bataillons se brisent et se dispersent les uns contre +les autres, énorme écume de la bataille. Lobau à une extrémité comme +Reille à l'autre sont roulés dans le flot. En vain Napoléon fait des +murailles avec ce qui lui reste de la garde; en vain il dépense à un +dernier effort ses escadrons de service. Quiot recule devant Vivian, +Kellermann devant Vandeleur, Lobau devant Bülow, Morand devant Pirch, +Domon et Subervic devant le prince Guillaume de Prusse. Guyot, qui a +mené à la charge les escadrons de l'empereur, tombe sous les pieds des +dragons anglais. Napoléon court au galop le long des fuyards, les +harangue, presse, menace, supplie. Toutes ces bouches qui criaient le +matin <i>vive l'empereur</i>, restent béantes; c'est à peine si on le +connaît. La cavalerie prussienne, fraîche venue, s'élance, vole, sabre, +taille, hache, tue, extermine. Les attelages se ruent, les canons se +sauvent; les soldats du train détellent les caissons et en prennent les +chevaux pour s'échapper; des fourgons culbutés les quatre roues en l'air +entravent la route et sont des occasions de massacre. On s'écrase, on se +foule, on marche sur les morts et sur les vivants. Les bras sont +éperdus. Une multitude vertigineuse emplit les routes, les sentiers, les +ponts, les plaines, les collines, les vallées, les bois, encombrés par +cette évasion de quarante mille hommes. Cris, désespoir, sacs et fusils +jetés dans les seigles, passages frayés à coups d'épée, plus de +camarades, plus d'officiers, plus de généraux, une inexprimable +épouvante. Zieten sabrant la France à son aise. Les lions devenus +chevreuils. Telle fut cette fuite.</p> + +<p>À Genappe, on essaya de se retourner, de faire front, d'enrayer. Lobau +rallia trois cents hommes. On barricada l'entrée du village; mais à la +première volée de la mitraille prussienne, tout se remit à fuir, et +Lobau fut pris. On voit encore aujourd'hui cette volée de mitraille +empreinte sur le vieux pignon d'une masure en brique à droite de la +route, quelques minutes avant d'entrer à Genappe. Les Prussiens +s'élancèrent dans Genappe, furieux sans doute d'être si peu vainqueurs. +La poursuite fut monstrueuse. Blücher ordonna l'extermination. Roguet +avait donné ce lugubre exemple de menacer de mort tout grenadier +français qui lui amènerait un prisonnier prussien. Blücher dépassa +Roguet. Le général de la jeune garde, Ducesme, acculé sur la porte d'une +auberge de Genappe, rendit son épée à un hussard de la mort qui prit +l'épée et tua le prisonnier. La victoire s'acheva par l'assassinat des +vaincus. Punissons, puisque nous sommes l'histoire: le vieux Blücher se +déshonora. Cette férocité mit le comble au désastre. La déroute +désespérée traversa Genappe, traversa les Quatre-Bras, traversa +Gosselies, traversa Frasnes, traversa Charleroi, traversa Thuin, et ne +s'arrêta qu'à la frontière. Hélas! et qui donc fuyait de la sorte? la +grande armée.</p> + +<p>Ce vertige, cette terreur, cette chute en ruine de la plus haute +bravoure qui ait jamais étonné l'histoire, est-ce que cela est sans +cause? Non. L'ombre d'une droite énorme se projette sur Waterloo. C'est +la journée du destin. La force au-dessus de l'homme a donné ce jour-là. +De là le pli épouvanté des têtes; de là toutes ces grandes âmes rendant +leur épée. Ceux qui avaient vaincu l'Europe sont tombés terrassés, +n'ayant plus rien à dire ni à faire, sentant dans l'ombre une présence +terrible. <i>Hoc erat in fatis</i>. Ce jour-là, la perspective du genre +humain a changé. Waterloo, c'est le gond du dix-neuvième siècle. La +disparition du grand homme était nécessaire à l'avènement du grand +siècle. Quelqu'un à qui on ne réplique pas s'en est chargé. La panique +des héros s'explique. Dans la bataille de Waterloo, il y a plus du +nuage, il y a du météore. Dieu a passé.</p> + +<p>À la nuit tombante, dans un champ près de Genappe, Bernard et Bertrand +saisirent par un pan de sa redingote et arrêtèrent un homme hagard, +pensif, sinistre, qui, entraîné jusque-là par le courant de la déroute, +venait de mettre pied à terre, avait passé sous son bras la bride de son +cheval, et, l'œil égaré, s'en retournait seul vers Waterloo. C'était +Napoléon essayant encore d'aller en avant, immense somnambule de ce rêve +écroulé.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIV" id="Chapitre_XIV"></a><a href="#premiere">Chapitre XIV</a></h2> + +<h3>Le dernier carré</h3> + + +<p>Quelques carrés de la garde, immobiles dans le ruissellement de la +déroute comme des rochers dans de l'eau qui coule, tinrent jusqu'à la +nuit. La nuit venant, la mort aussi, ils attendirent cette ombre double, +et, inébranlables, s'en laissèrent envelopper. Chaque régiment, isolé +des autres et n'ayant plus de lien avec l'armée rompue de toutes parts, +mourait pour son compte. Ils avaient pris position, pour faire cette +dernière action, les uns sur les hauteurs de Rossomme, les autres dans +la plaine de Mont-Saint-Jean. Là, abandonnés, vaincus, terribles, ces +carrés sombres agonisaient formidablement. Ulm, Wagram, Iéna, Friedland, +mouraient en eux.</p> + +<p>Au crépuscule, vers neuf heures du soir, au bas du plateau de +Mont-Saint-Jean, il en restait un. Dans ce vallon funeste, au pied de +cette pente gravie par les cuirassiers, inondée maintenant par les +masses anglaises, sous les feux convergents de l'artillerie ennemie +victorieuse, sous une effroyable densité de projectiles, ce carré +luttait. Il était commandé par un officier obscur nommé Cambronne. À +chaque décharge, le carré diminuait, et ripostait. Il répliquait à la +mitraille par la fusillade, rétrécissant continuellement ses quatre +murs. De loin les fuyards s'arrêtaient par moment, essoufflés, écoutant +dans les ténèbres ce sombre tonnerre décroissant.</p> + +<p>Quand cette légion ne fut plus qu'une poignée, quand leur drapeau ne fut +plus qu'une loque, quand leurs fusils épuisés de balles ne furent plus +que des bâtons, quand le tas de cadavres fut plus grand que le groupe +vivant, il y eut parmi les vainqueurs une sorte de terreur sacrée autour +de ces mourants sublimes, et l'artillerie anglaise, reprenant haleine, +fit silence. Ce fut une espèce de répit. Ces combattants avaient autour +d'eux comme un fourmillement de spectres, des silhouettes d'hommes à +cheval, le profil noir des canons, le ciel blanc aperçu à travers les +roues et les affûts; la colossale tête de mort que les héros entrevoient +toujours dans la fumée au fond de la bataille, s'avançait sur eux et les +regardait. Ils purent entendre dans l'ombre crépusculaire qu'on +chargeait les pièces, les mèches allumées pareilles à des yeux de tigre +dans la nuit firent un cercle autour de leurs têtes, tous les boute-feu +des batteries anglaises s'approchèrent des canons, et alors, ému, tenant +la minute suprême suspendue au-dessus de ces hommes, un général anglais, +Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria: <i>Braves +Français, rendez-vous!</i> Cambronne répondit: <i>Merde!</i></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XV" id="Chapitre_XV"></a><a href="#premiere">Chapitre XV</a></h2> + +<h3>Cambronne</h3> + + +<p>Le lecteur français voulant être respecté, le plus beau mot peut-être +qu'un Français ait jamais dit ne peut lui être répété. Défense de +déposer du sublime dans l'histoire.</p> + +<p>À nos risques et périls, nous enfreignons cette défense.</p> + +<p>Donc, parmi tous ces géants, il y eut un titan, Cambronne.</p> + +<p>Dire ce mot, et mourir ensuite. Quoi de plus grand! car c'est mourir que +de le vouloir, et ce n'est pas la faute de cet homme, si, mitraillé, il +a survécu.</p> + +<p>L'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, ce n'est pas Napoléon en +déroute, ce n'est pas Wellington pliant à quatre heures, désespéré à +cinq, ce n'est pas Blücher qui ne s'est point battu; l'homme qui a gagné +la bataille de Waterloo, c'est Cambronne.</p> + +<p>Foudroyer d'un tel mot le tonnerre qui vous tue, c'est vaincre.</p> + +<p>Faire cette réponse à la catastrophe, dire cela au destin, donner cette +base au lion futur, jeter cette réplique à la pluie de la nuit, au mur +traître de Hougomont, au chemin creux d'Ohain, au retard de Grouchy, à +l'arrivée de Blücher, être l'ironie dans le sépulcre, faire en sorte de +rester debout après qu'on sera tombé, noyer dans deux syllabes la +coalition européenne, offrir aux rois ces latrines déjà connues des +césars, faire du dernier des mots le premier en y mêlant l'éclair de la +France, clore insolemment Waterloo par le mardi gras, compléter Léonidas +par Rabelais, résumer cette victoire dans une parole suprême impossible +à prononcer, perdre le terrain et garder l'histoire, après ce carnage +avoir pour soi les rieurs, c'est immense. C'est l'insulte à la foudre. +Cela atteint la grandeur eschylienne.</p> + +<p>Le mot de Cambronne fait l'effet d'une fracture. C'est la fracture d'une +poitrine par le dédain; c'est le trop plein de l'agonie qui fait +explosion. Qui a vaincu? Est-ce Wellington? Non. Sans Blücher il était +perdu. Est-ce Blücher? Non. Si Wellington n'eût pas commencé, Blücher +n'aurait pu finir. Ce Cambronne, ce passant de la dernière heure, ce +soldat ignoré, cet infiniment petit de la guerre, sent qu'il y a là un +mensonge, un mensonge dans une catastrophe, redoublement poignant, et, +au moment où il en éclate de rage, on lui offre cette dérision, la vie! +Comment ne pas bondir? Ils sont là, tous les rois de l'Europe, les +généraux heureux, les Jupiters tonnants, ils ont cent mille soldats +victorieux, et derrière les cent mille, un million, leurs canons, mèche +allumée, sont béants, ils ont sous leurs talons la garde impériale et la +grande armée, ils viennent d'écraser Napoléon, et il ne reste plus que +Cambronne; il n'y a plus pour protester que ce ver de terre. Il +protestera. Alors il cherche un mot comme on cherche une épée. Il lui +vient de l'écume, et cette écume, c'est le mot. Devant cette victoire +prodigieuse et médiocre, devant cette victoire sans victorieux, ce +désespéré se redresse; il en subit l'énormité, mais il en constate le +néant; et il fait plus que cracher sur elle; et sous l'accablement du +nombre, de la force et de la matière, il trouve à l'âme une expression, +l'excrément. Nous le répétons. Dire cela, faire cela, trouver cela, +c'est être le vainqueur.</p> + +<p>L'esprit des grands jours entra dans cet homme inconnu à cette minute +fatale. Cambronne trouve le mot de Waterloo comme Rouget de l'Isle +trouve la Marseillaise, par visitation du souffle d'en haut. Un effluve +de l'ouragan divin se détache et vient passer à travers ces hommes, et +ils tressaillent, et l'un chante le chant suprême et l'autre pousse le +cri terrible. Cette parole du dédain titanique, Cambronne ne la jette +pas seulement à l'Europe au nom de l'empire, ce serait peu; il la jette +au passé au nom de la révolution. On l'entend, et l'on reconnaît dans +Cambronne la vieille âme des géants. Il semble que c'est Danton qui +parle ou Kléber qui rugit.</p> + +<p>Au mot de Cambronne, la voix anglaise répondit: <i>feu!</i> les batteries +flamboyèrent, la colline trembla, de toutes ces bouches d'airain sortit +un dernier vomissement de mitraille, épouvantable, une vaste fumée, +vaguement blanchie du lever de la lune, roula, et quand la fumée se +dissipa, il n'y avait plus rien. Ce reste formidable était anéanti; la +garde était morte. Les quatre murs de la redoute vivante gisaient, à +peine distinguait-on çà et là un tressaillement parmi les cadavres; et +c'est ainsi que les légions françaises, plus grandes que les légions +romaines, expirèrent à Mont-Saint-Jean sur la terre mouillée de pluie et +de sang, dans les blés sombres, à l'endroit où passe maintenant, à +quatre heures du matin, en sifflant et en fouettant gaîment son cheval, +Joseph, qui fait le service de la malle-poste de Nivelles.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XVI" id="Chapitre_XVI"></a><a href="#premiere">Chapitre XVI</a></h2> + +<h3><i>Quot libras in duce?</i></h3> + + +<p>La bataille de Waterloo est une énigme. Elle est aussi obscure pour ceux +qui l'ont gagnée que pour celui qui l'a perdue. Pour Napoléon, c'est une +panique. Blücher n'y voit que du feu; Wellington n'y comprend rien. +Voyez les rapports. Les bulletins sont confus, les commentaires sont +embrouillés. Ceux-ci balbutient, ceux-là bégayent. Jomini partage la +bataille de Waterloo en quatre moments; Muffling la coupe en trois +péripéties; Charras, quoique sur quelques points nous ayons une autre +appréciation que lui, a seul saisi de son fier coup d'œil les +linéaments caractéristiques de cette catastrophe du génie humain aux +prises avec le hasard divin. Tous les autres historiens ont un certain +éblouissement, et dans cet éblouissement ils tâtonnent. Journée +fulgurante, en effet, écroulement de la monarchie militaire qui, à la +grande stupeur des rois, a entraîné tous les royaumes, chute de la +force, déroute de la guerre.</p> + +<p>Dans cet événement, empreint de nécessité surhumaine, la part des hommes +n'est rien.</p> + +<p>Retirer Waterloo à Wellington et à Blücher, est-ce ôter quelque chose à +l'Angleterre et à l'Allemagne? Non. Ni cette illustre Angleterre ni +cette auguste Allemagne ne sont en question dans le problème de +Waterloo. Grâce au ciel, les peuples sont grands en dehors des lugubres +aventures de l'épée. Ni l'Allemagne, ni l'Angleterre, ni la France, ne +tiennent dans un fourreau. Dans cette époque où Waterloo n'est qu'un +cliquetis de sabres, au-dessus de Blücher l'Allemagne à Goethe et +au-dessus de Wellington l'Angleterre à Byron. Un vaste lever d'idées est +propre à notre siècle, et dans cette aurore l'Angleterre et l'Allemagne +ont leur lueur magnifique. Elles sont majestueuses par ce qu'elles +pensent. L'élévation de niveau qu'elles apportent à la civilisation leur +est intrinsèque; il vient d'elles-mêmes, et non d'un accident. Ce +qu'elles ont d'agrandissement au dix-neuvième siècle n'a point Waterloo +pour source. Il n'y a que les peuples barbares qui aient des crues +subites après une victoire. C'est la vanité passagère des torrents +enflés d'un orage. Les peuples civilisés, surtout au temps où nous +sommes, ne se haussent ni ne s'abaissent par la bonne ou mauvaise +fortune d'un capitaine. Leur poids spécifique dans le genre humain +résulte de quelque chose de plus qu'un combat. Leur honneur, Dieu merci, +leur dignité, leur lumière, leur génie, ne sont pas des numéros que les +héros et les conquérants, ces joueurs, peuvent mettre à la loterie des +batailles. Souvent bataille perdue, progrès conquis. Moins de gloire, +plus de liberté. Le tambour se tait, la raison prend la parole. C'est le +jeu à qui perd gagne. Parlons donc de Waterloo froidement des deux +côtés. Rendons au hasard ce qui est au hasard et à Dieu ce qui est à +Dieu. Qu'est-ce que Waterloo? Une victoire? Non. Un quine.</p> + +<p>Quine gagné par l'Europe, payé par la France.</p> + +<p>Ce n'était pas beaucoup la peine de mettre là un lion.</p> + +<p>Waterloo du reste est la plus étrange rencontre qui soit dans +l'histoire. Napoléon et Wellington. Ce ne sont pas des ennemis, ce sont +des contraires. Jamais Dieu, qui se plaît aux antithèses, n'a fait un +plus saisissant contraste et une confrontation plus extraordinaire. D'un +côté, la précision, la prévision, la géométrie, la prudence, la retraite +assurée, les réserves ménagées, un sang-froid opiniâtre, une méthode +imperturbable, la stratégie qui profite du terrain, la tactique qui +équilibre les bataillons, le carnage tiré au cordeau, la guerre réglée +montre en main, rien laissé volontairement au hasard, le vieux courage +classique, la correction absolue; de l'autre l'intuition, la divination, +l'étrangeté militaire, l'instinct surhumain, le coup d'œil flamboyant, +on ne sait quoi qui regarde comme l'aigle et qui frappe comme la foudre, +un art prodigieux dans une impétuosité dédaigneuse, tous les mystères +d'une âme profonde, l'association avec le destin, le fleuve, la plaine, +la forêt, la colline, sommés et en quelque sorte forcés d'obéir, le +despote allant jusqu'à tyranniser le champ de bataille, la foi à +l'étoile mêlée à la science stratégique, la grandissant, mais la +troublant. Wellington était le <i>Barème</i> de la guerre, Napoléon en était +le <i>Michel-Ange</i>; et cette fois le génie fut vaincu par le calcul.</p> + +<p>Des deux côtés on attendait quelqu'un. Ce fut le calculateur exact qui +réussit. Napoléon attendait Grouchy; il ne vint pas. Wellington +attendait Blücher; il vint.</p> + +<p>Wellington, c'est la guerre classique qui prend sa revanche. Bonaparte, +à son aurore, l'avait rencontrée en Italie, et superbement battue. La +vieille chouette avait fui devant le jeune vautour. L'ancienne tactique +avait été non seulement foudroyée, mais scandalisée. Qu'était-ce que ce +Corse de vingt-six ans, que signifiait cet ignorant splendide qui, ayant +tout contre lui, rien pour lui, sans vivres, sans munitions, sans +canons, sans souliers, presque sans armée, avec une poignée d'hommes +contre des masses, se ruait sur l'Europe coalisée, et gagnait +absurdement des victoires dans l'impossible? D'où sortait ce forcené +foudroyant qui, presque sans reprendre haleine, et avec le même jeu de +combattants dans la main, pulvérisait l'une après l'autre les cinq +armées de l'empereur d'Allemagne, culbutant Beaulieu sur Alvinzi, +Wurmser sur Beaulieu, Mélas sur Wurmser, Mack sur Mélas? Qu'était-ce que +ce nouveau venu de la guerre ayant l'effronterie d'un astre? L'école +académique militaire l'excommuniait en lâchant pied. De là une +implacable rancune du vieux césarisme contre le nouveau, du sabre +correct contre l'épée flamboyante, et de l'échiquier contre le génie. Le +18 juin 1815, cette rancune eut le dernier mot, et au-dessous de Lodi, +de Montebello, de Montenotte, de Mantoue, de Marengo, d'Arcole, elle +écrivit: Waterloo. Triomphe des médiocres, doux aux majorités. Le destin +consentit à cette ironie. À son déclin, Napoléon retrouva devant lui +Wurmser jeune.</p> + +<p>Pour avoir Wurmser en effet, il suffît de blanchir les cheveux de +Wellington.</p> + +<p>Waterloo est une bataille du premier ordre gagnée par un capitaine du +second.</p> + +<p>Ce qu'il faut admirer dans la bataille de Waterloo, c'est l'Angleterre, +c'est la fermeté anglaise, c'est la résolution anglaise, c'est le sang +anglais; ce que l'Angleterre a eu là de superbe, ne lui en déplaise, +c'est elle-même. Ce n'est pas son capitaine, c'est son armée.</p> + +<p>Wellington, bizarrement ingrat, déclare dans une lettre à lord Bathurst +que son armée, l'armée qui a combattu le 18 juin 1815, était une +«détestable armée». Qu'en pense cette sombre mêlée d'ossements enfouis +sous les sillons de Waterloo?</p> + +<p>L'Angleterre a été trop modeste vis-à-vis de Wellington. Faire +Wellington si grand, c'est faire l'Angleterre petite. Wellington n'est +qu'un héros comme un autre. Ces Écossais gris, ces horse-guards, ces +régiments de Maitland et de Mitchell, cette infanterie de Pack et de +Kempt, cette cavalerie de Ponsonby et de Somerset, ces highlanders +jouant du <i>pibroch</i> sous la mitraille, ces bataillons de Rylandt, ces +recrues toutes fraîches qui savaient à peine manier le mousquet tenant +tête aux vieilles bandes d'Essling et de Rivoli, voilà ce qui est grand. +Wellington a été tenace, ce fut là son mérite, et nous ne le lui +marchandons pas, mais le moindre de ses fantassins et de ses cavaliers a +été tout aussi solide que lui. <i>L'iron-soldier</i> vaut <i>l'iron-duke</i>. +Quant à nous, toute notre glorification va au soldat anglais, à l'armée +anglaise, au peuple anglais. Si trophée il y a, c'est à l'Angleterre que +le trophée est dû. La colonne de Waterloo serait plus juste si au lieu +de la figure d'un homme, elle élevait dans la nue la statue d'un peuple. +Mais cette grande Angleterre s'irritera de ce que nous disons ici. Elle +a encore, après son 1688 et notre 1789, l'illusion féodale. Elle croit à +l'hérédité et à la hiérarchie. Ce peuple, qu'aucun ne dépasse en +puissance et en gloire, s'estime comme nation, non comme peuple. En tant +que peuple, il se subordonne volontiers et prend un lord pour une tête. +Workman, il se laisse dédaigner; soldat, il se laisse bâtonner. On se +souvient qu'à la bataille d'Inkermann un sergent qui, à ce qu'il paraît, +avait sauvé l'armée, ne put être mentionné par lord Raglan, la +hiérarchie militaire anglaise ne permettant de citer dans un rapport +aucun héros au-dessous du grade d'officier.</p> + +<p>Ce que nous admirons par-dessus tout, dans une rencontre du genre de +celle de Waterloo, c'est la prodigieuse habileté du hasard. Pluie +nocturne, mur de Hougomont, chemin creux d'Ohain, Grouchy sourd au +canon, guide de Napoléon qui le trompe, guide de Bülow qui l'éclaire; +tout ce cataclysme est merveilleusement conduit.</p> + +<p>Au total, disons-le, il y eut à Waterloo plus de massacre que de +bataille.</p> + +<p>Waterloo est de toutes les batailles rangées celle qui a le plus petit +front sur un tel nombre de combattants. Napoléon, trois quarts de lieue, +Wellington, une demi-lieue; soixante-douze mille combattants de chaque +côté. De cette épaisseur vint le carnage.</p> + +<p>On a fait ce calcul et établi cette proportion: Perte d'hommes: à +Austerlitz, Français, quatorze pour cent; Russes, trente pour cent, +Autrichiens, quarante-quatre pour cent. À Wagram, Français, treize pour +cent; Autrichiens, quatorze. À la Moskowa, Français, trente-sept pour +cent; Russes, quarante-quatre. À Bautzen, Français, treize pour cent; +Russes et Prussiens, quatorze. À Waterloo, Français, cinquante-six pour +cent; Alliés, trente et un. Total pour Waterloo, quarante et un pour +cent. Cent quarante-quatre mille combattants; soixante mille morts. Le +champ de Waterloo aujourd'hui a le calme qui appartient à la terre, +support impassible de l'homme, et il ressemble à toutes les plaines.</p> + +<p>La nuit pourtant une espèce de brume visionnaire s'en dégage, et si +quelque voyageur s'y promène, s'il regarde, s'il écoute, s'il rêve comme +Virgile devant les funestes plaines de Philippes, l'hallucination de la +catastrophe le saisit. L'effrayant 18 juin revit; la fausse colline +monument s'efface, ce lion quelconque se dissipe, le champ de bataille +reprend sa réalité; des lignes d'infanterie ondulent dans la plaine, des +galops furieux traversent l'horizon! le songeur effaré voit l'éclair des +sabres, l'étincelle des bayonnettes, le flamboiement des bombes, +l'entre-croisement monstrueux des tonnerres; il entend, comme un râle au +fond d'une tombe, la clameur vague de la bataille fantôme; ces ombres, +ce sont les grenadiers; ces lueurs, ce sont les cuirassiers; ce +squelette, c'est Napoléon; ce squelette, c'est Wellington; tout cela +n'est plus et se heurte et combat encore; et les ravins s'empourprent, +et les arbres frissonnent, et il y a de la furie jusque dans les nuées, +et, dans les ténèbres, toutes ces hauteurs farouches, Mont-Saint-Jean, +Hougomont, Frischemont, Papelotte, Plancenoit, apparaissent confusément +couronnées de tourbillons de spectres s'exterminant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XVII" id="Chapitre_XVII"></a><a href="#premiere">Chapitre XVII</a></h2> + +<h3>Faut-il trouver bon Waterloo?</h3> + + +<p>Il existe une école libérale très respectable qui ne hait point +Waterloo. Nous n'en sommes pas. Pour nous, Waterloo n'est que la date +stupéfaite de la liberté. Qu'un tel aigle sorte d'un tel œuf, c'est à +coup sûr l'inattendu.</p> + +<p>Waterloo, si l'on se place au point de vue culminant de la question, est +intentionnellement une victoire contre-révolutionnaire. C'est l'Europe +contre la France, c'est Pétersbourg, Berlin et Vienne contre Paris, +c'est le <i>statu quo</i> contre l'initiative, c'est le 14 juillet 1789 +attaqué à travers le 20 mars 1815, c'est le branle-bas des monarchies +contre l'indomptable émeute française. Éteindre enfin ce vaste peuple en +éruption depuis vingt-six ans, tel était le rêve. Solidarité des +Brunswick, des Nassau, des Romanoff, des Hohenzollern, des Habsbourg, +avec les Bourbons. Waterloo porte en croupe le droit divin. Il est vrai +que, l'empire ayant été despotique, la royauté, par la réaction +naturelle des choses, devait forcément être libérale, et qu'un ordre +constitutionnel à contre-cœur est sorti de Waterloo, au grand regret +des vainqueurs. C'est que la révolution ne peut être vraiment vaincue, +et qu'étant providentielle et absolument fatale, elle reparaît toujours, +avant Waterloo, dans Bonaparte jetant bas les vieux trônes, après +Waterloo, dans Louis XVIII octroyant et subissant la Charte. Bonaparte +met un postillon sur le trône de Naples et un sergent sur le trône de +Suède, employant l'inégalité à démontrer l'égalité; Louis XVIII à +Saint-Ouen contresigne la déclaration des droits de l'homme. Voulez-vous +vous rendre compte de ce que c'est que la révolution, appelez-la +<i>Progrès</i>; et voulez-vous vous rendre compte de ce que c'est que le +progrès, appelez-le <i>Demain</i>. Demain fait irrésistiblement son œuvre, +et il la fait dès aujourd'hui. Il arrive toujours à son but, +étrangement. Il emploie Wellington à faire de Foy, qui n'était qu'un +soldat, un orateur. Foy tombe à Hougomont et se relève à la tribune. +Ainsi procède le progrès. Pas de mauvais outil pour cet ouvrier-là. Il +ajuste à son travail divin, sans se déconcerter, l'homme qui a enjambé +les Alpes, et le bon vieux malade chancelant du père Élysée. Il se sert +du podagre comme du conquérant; du conquérant au dehors, du podagre au +dedans. Waterloo, en coupant court à la démolition des trônes européens +par l'épée, n'a eu d'autre effet que de faire continuer le travail +révolutionnaire d'un autre côté. Les sabreurs ont fini, c'est le tour +des penseurs. Le siècle que Waterloo voulait arrêter a marché dessus et +a poursuivi sa route. Cette victoire sinistre a été vaincue par la +liberté.</p> + +<p>En somme, et incontestablement, ce qui triomphait à Waterloo, ce qui +souriait derrière Wellington, ce qui lui apportait tous les bâtons de +maréchal de l'Europe, y compris, dit-on, le bâton de maréchal de France, +ce qui roulait joyeusement les brouettées de terre pleine d'ossements +pour élever la butte du lion, ce qui a triomphalement écrit sur ce +piédestal cette date: <i>18 juin 1815</i>, ce qui encourageait Blücher +sabrant la déroute, ce qui du haut du plateau de Mont-Saint-Jean se +penchait sur la France comme sur une proie, c'était la +contre-révolution. C'est la contre-révolution qui murmurait ce mot +infâme: démembrement. Arrivée à Paris, elle a vu le cratère de près, +elle a senti que cette cendre lui brûlait les pieds, et elle s'est +ravisée. Elle est revenue au bégayement d'une charte.</p> + +<p>Ne voyons dans Waterloo que ce qui est dans Waterloo. De liberté +intentionnelle, point. La contre-révolution était involontairement +libérale, de même que, par un phénomène correspondant, Napoléon était +involontairement révolutionnaire. Le 18 juin 1815, Robespierre à cheval +fut désarçonné.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XVIII" id="Chapitre_XVIII"></a><a href="#premiere">Chapitre XVIII</a></h2> + +<h3>Recrudescence du droit divin</h3> + + +<p>Fin de la dictature. Tout un système d'Europe croula.</p> + +<p>L'empire s'affaissa dans une ombre qui ressembla à celle du monde romain +expirant. On revit de l'abîme comme au temps des barbares. Seulement la +barbarie de 1815, qu'il faut nommer de son petit nom, la +contre-révolution, avait peu d'haleine, s'essouffla vite, et resta +court. L'empire, avouons-le, fut pleuré, et pleuré par des yeux +héroïques. Si la gloire est dans le glaive fait sceptre, l'empire avait +été la gloire même. Il avait répandu sur la terre toute la lumière que +la tyrannie peut donner; lumière sombre. Disons plus: lumière obscure. +Comparée au vrai jour, c'est de la nuit. Cette disparition de la nuit +fit l'effet d'une éclipse.</p> + +<p>Louis XVIII rentra dans Paris. Les danses en rond du 8 juillet +effacèrent les enthousiasmes du 20 mars. Le Corse devint l'antithèse du +Béarnais. Le drapeau du dôme des Tuileries fut blanc. L'exil trôna. La +table de sapin de Hartwell prit place devant le fauteuil fleurdelysé de +Louis XIV. On parla de Bouvines et de Fontenoy comme d'hier, Austerlitz +ayant vieilli. L'autel et le trône fraternisèrent majestueusement. Une +des formes les plus incontestées du salut de la société au dix-neuvième +siècle s'établit sur la France et sur le continent. L'Europe prit la +cocarde blanche. Trestaillon fut célèbre. La devise <i>non pluribus impar</i> +reparut dans des rayons de pierre figurant un soleil sur la façade de la +caserne du quai d'Orsay. Où il y avait eu une garde impériale, il y eut +une maison rouge. L'arc du carrousel, tout chargé de victoires mal +portées, dépaysé dans ces nouveautés, un peu honteux peut-être de +Marengo et d'Arcole, se tira d'affaire avec la statue du duc +d'Angoulême. Le cimetière de la Madeleine, redoutable fosse commune de +93, se couvrit de marbre et de jaspe, les os de Louis XVI et de +Marie-Antoinette étant dans cette poussière. Dans le fossé de Vincennes, +un cippe sépulcral sortit de terre, rappelant que le duc d'Enghien était +mort dans le mois même où Napoléon avait été couronné. Le pape Pie VII, +qui avait fait ce sacre très près de cette mort, bénit tranquillement la +chute comme il avait béni l'élévation. Il y eut à Schoenbrunn une petite +ombre âgée de quatre ans qu'il fut séditieux d'appeler le roi de Rome. +Et ces choses se sont faites, et ces rois ont repris leurs trônes, et le +maître de l'Europe a été mis dans une cage, et l'ancien régime est +devenu le nouveau, et toute l'ombre et toute la lumière de la terre ont +changé de place, parce que, dans l'après-midi d'un jour d'été, un pâtre +a dit à un Prussien dans un bois: passez par ici et non par là!</p> + +<p>Ce 1815 fut une sorte d'avril lugubre. Les vieilles réalités malsaines +et vénéneuses se couvrirent d'apparences neuves. Le mensonge épousa +1789, le droit divin se masqua d'une charte, les fictions se firent +constitutionnelles, les préjugés, les superstitions et les +arrière-pensées, avec l'article 14 au cœur, se vernirent de +libéralisme. Changement de peau des serpents.</p> + +<p>L'homme avait été à la fois agrandi et amoindri par Napoléon. L'idéal, +sous ce règne de la matière splendide, avait reçu le nom étrange +d'idéologie. Grave imprudence d'un grand homme, tourner en dérision +l'avenir. Les peuples cependant, cette chair à canon si amoureuse du +canonnier, le cherchaient des yeux. Où est-il? Que fait-il? <i>Napoléon +est mort</i>, disait un passant à un invalide de Marengo et de +Waterloo.—<i>Lui mort!</i> s'écria ce soldat, <i>vous le connaissez bien!</i> Les +imaginations déifiaient cet homme terrassé. Le fond de l'Europe, après +Waterloo, fut ténébreux. Quelque chose d'énorme resta longtemps vide par +l'évanouissement de Napoléon.</p> + +<p>Les rois se mirent dans ce vide. La vieille Europe en profita pour se +reformer. Il y eut une Sainte-Alliance. Belle-Alliance, avait dit +d'avance le champ fatal de Waterloo.</p> + +<p>En présence et en face de cette antique Europe refaite, les linéaments +d'une France nouvelle s'ébauchèrent. L'avenir, raillé par l'empereur, +fit son entrée. Il avait sur le front cette étoile, Liberté. Les yeux +ardents des jeunes générations se tournèrent vers lui. Chose singulière, +on s'éprit en même temps de cet avenir, Liberté, et de ce passé, +Napoléon. La défaite avait grandi le vaincu. Bonaparte tombé semblait +plus haut que Napoléon debout. Ceux qui avaient triomphé eurent peur. +L'Angleterre le fit garder par Hudson Lowe et la France le fit guetter +par Montchenu. Ses bras croisés devinrent l'inquiétude des trônes. +Alexandre le nommait: mon insomnie. Cet effroi venait de la quantité de +révolution qu'il avait en lui. C'est ce qui explique et excuse le +libéralisme bonapartiste. Ce fantôme donnait le tremblement au vieux +monde. Les rois régnèrent mal à leur aise, avec le rocher de +Sainte-Hélène à l'horizon.</p> + +<p>Pendant que Napoléon agonisait à Longwood, les soixante mille hommes +tombés dans le champ de Waterloo pourrirent tranquillement, et quelque +chose de leur paix se répandit dans le monde. Le congrès de Vienne en +fit les traités de 1815, et l'Europe nomma cela la restauration.</p> + +<p>Voilà ce que c'est que Waterloo.</p> + +<p>Mais qu'importe à l'infini? Toute cette tempête, tout ce nuage, cette +guerre, puis cette paix, toute cette ombre, ne troubla pas un moment la +lueur de l'œil immense devant lequel un puceron sautant d'un brin +d'herbe à l'autre égale l'aigle volant de clocher en clocher aux tours +de Notre-Dame.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIX" id="Chapitre_XIX"></a><a href="#premiere">Chapitre XIX</a></h2> + +<h3>Le champ de bataille la nuit</h3> + + +<p>Revenons, c'est une nécessité de ce livre, sur ce fatal champ de +bataille.</p> + +<p>Le 18 juin 1815, c'était pleine lune. Cette clarté favorisa la poursuite +féroce de Blücher, dénonça les traces des fuyards, livra cette masse +désastreuse à la cavalerie prussienne acharnée, et aida au massacre. Il +y a parfois dans les catastrophes de ces tragiques complaisances de la +nuit.</p> + +<p>Après le dernier coup de canon tiré, la plaine de Mont-Saint-Jean resta +déserte.</p> + +<p>Les Anglais occupèrent le campement des Français, c'est la constatation +habituelle de la victoire; coucher dans le lit du vaincu. Ils établirent +leur bivouac au delà de Rossomme. Les Prussiens, lâchés sur la déroute, +poussèrent en avant. Wellington alla au village de Waterloo rédiger son +rapport à lord Bathurst.</p> + +<p>Si jamais le <i>sic vos non vobis</i> a été applicable, c'est à coup sûr à ce +village de Waterloo. Waterloo n'a rien fait, et est resté à une +demi-lieue de l'action. Mont-Saint-Jean a été canonné, Hougomont a été +brûlé, Papelotte a été brûlé, Plancenoit a été brûlé, la Haie-Sainte a +été prise d'assaut, la Belle-Alliance a vu l'embrasement des deux +vainqueurs; on sait à peine ces noms, et Waterloo qui n'a point +travaillé dans la bataille en a tout l'honneur.</p> + +<p>Nous ne sommes pas de ceux qui flattent la guerre; quand l'occasion s'en +présente, nous lui disons ses vérités. La guerre a d'affreuses beautés +que nous n'avons point cachées; elle a aussi, convenons-en, quelques +laideurs. Une des plus surprenantes, c'est le prompt dépouillement des +morts après la victoire. L'aube qui suit une bataille se lève toujours +sur des cadavres nus.</p> + +<p>Qui fait cela? Qui souille ainsi le triomphe? Quelle est cette hideuse +main furtive qui se glisse dans la poche de la victoire? Quels sont ces +filous faisant leur coup derrière la gloire? Quelques philosophes, +Voltaire entre autres, affirment que ce sont précisément ceux-là qui ont +fait la gloire. <i>Ce sont les mêmes</i>, disent-ils, <i>il n'y a pas de +rechange, ceux qui sont debout pillent ceux qui sont à terre</i>. <i>Le héros +du jour est le vampire de la nuit.</i> On a bien le droit, après tout, de +détrousser un peu un cadavre dont on est l'auteur. Quant à nous, nous ne +le croyons pas. Cueillir des lauriers et voler les souliers d'un mort, +cela nous semble impossible à la même main.</p> + +<p>Ce qui est certain, c'est que, d'ordinaire, après les vainqueurs +viennent les voleurs. Mais mettons le soldat, surtout le soldat +contemporain, hors de cause.</p> + +<p>Toute armée a une queue, et c'est là ce qu'il faut accuser. Des êtres +chauves-souris, mi-partis brigands et valets, toutes les espèces de +<i>vespertilio</i> qu'engendre ce crépuscule qu'on appelle la guerre, des +porteurs d'uniformes qui ne combattent pas, de faux malades, des éclopés +redoutables, des cantiniers interlopes trottant, quelquefois avec leurs +femmes, sur de petites charrettes et volant ce qu'ils revendent, des +mendiants s'offrant pour guides aux officiers, des goujats, des +maraudeurs, les armées en marche autrefois,—nous ne parlons pas du +temps présent,—traînaient tout cela, si bien que, dans la langue +spéciale, cela s'appelait «les traînards». Aucune armée ni aucune nation +n'étaient responsables de ces êtres; ils parlaient italien et suivaient +les Allemands; ils parlaient français et suivaient les Anglais. C'est +par un de ces misérables, traînard espagnol qui parlait français, que le +marquis de Fervacques, trompé par son baragouin picard, et le prenant +pour un des nôtres, fut tué en traître et volé sur le champ de bataille +même, dans la nuit qui suivit la victoire de Cerisoles. De la maraude +naissait le maraud. La détestable maxime: <i>vivre sur l'ennemi</i>, +produisait cette lèpre, qu'une forte discipline pouvait seule guérir. Il +y a des renommées qui trompent; on ne sait pas toujours pourquoi de +certains généraux, grands d'ailleurs, ont été si populaires. Turenne +était adoré de ses soldats parce qu'il tolérait le pillage; le mal +permis fait partie de la bonté; Turenne était si bon qu'il a laissé +mettre à feu et à sang le Palatinat. On voyait à la suite des armées +moins ou plus de maraudeurs selon que le chef était plus ou moins +sévère. Hoche et Marceau n'avaient point de traînards; Wellington, nous +lui rendons volontiers cette justice, en avait peu.</p> + +<p>Pourtant, dans la nuit du 18 au 19 juin, on dépouilla les morts. +Wellington fut rigide; ordre de passer par les armes quiconque serait +pris en flagrant délit; mais la rapine est tenace. Les maraudeurs +volaient dans un coin du champ de bataille pendant qu'on les fusillait +dans l'autre.</p> + +<p>La lune était sinistre sur cette plaine.</p> + +<p>Vers minuit, un homme rôdait, ou plutôt rampait, du côté du chemin creux +d'Ohain. C'était, selon toute apparence, un de ceux que nous venons de +caractériser, ni Anglais, ni Français, ni paysan, ni soldat, moins homme +que goule, attiré par le flair des morts, ayant pour victoire le vol, +venant dévaliser Waterloo. Il était vêtu d'une blouse qui était un peu +une capote, il était inquiet et audacieux, il allait devant lui et +regardait derrière lui. Qu'était-ce que cet homme? La nuit probablement +en savait plus sur son compte que le jour. Il n'avait point de sac, mais +évidemment de larges poches sous sa capote. De temps en temps, il +s'arrêtait, examinait la plaine autour de lui comme pour voir s'il +n'était pas observé, se penchait brusquement, dérangeait à terre quelque +chose de silencieux et d'immobile, puis se redressait et s'esquivait. +Son glissement, ses attitudes, son geste rapide et mystérieux le +faisaient ressembler à ces larves crépusculaires qui hantent les ruines +et que les anciennes légendes normandes appellent les Alleurs.</p> + +<p>De certains échassiers nocturnes font de ces silhouettes dans les +marécages.</p> + +<p>Un regard qui eût sondé attentivement toute cette brume eût pu +remarquer, à quelque distance, arrêté et comme caché derrière la masure +qui borde sur la chaussée de Nivelles l'angle de la route de +Mont-Saint-Jean à Braine-l'Alleud, une façon de petit fourgon de +vivandier à coiffe d'osier goudronnée, attelé d'une haridelle affamée +broutant l'ortie à travers son mors, et dans ce fourgon une espèce de +femme assise sur des coffres et des paquets. Peut-être y avait-il un +lien entre ce fourgon et ce rôdeur.</p> + +<p>L'obscurité était sereine. Pas un nuage au zénith. Qu'importe que la +terre soit rouge, la lune reste blanche. Ce sont là les indifférences du +ciel. Dans les prairies, des branches d'arbre cassées par la mitraille +mais non tombées et retenues par l'écorce se balançaient doucement au +vent de la nuit. Une haleine, presque une respiration, remuait les +broussailles. Il y avait dans l'herbe des frissons qui ressemblaient à +des départs d'âmes.</p> + +<p>On entendait vaguement au loin aller et venir les patrouilles et les +rondes-major du campement anglais.</p> + +<p>Hougomont et la Haie-Sainte continuaient de brûler, faisant, l'un à +l'ouest, l'autre à l'est, deux grosses flammes auxquelles venait se +rattacher, comme un collier de rubis dénoué ayant à ses extrémités deux +escarboucles, le cordon de feux du bivouac anglais étalé en demi-cercle +immense sur les collines de l'horizon.</p> + +<p>Nous avons dit la catastrophe du chemin d'Ohain. Ce qu'avait été cette +mort pour tant de braves, le cœur s'épouvante d'y songer.</p> + +<p>Si quelque chose est effroyable, s'il existe une réalité qui dépasse le +rêve, c'est ceci: vivre, voir le soleil, être en pleine possession de la +force virile, avoir la santé et la joie, rire vaillamment, courir vers +une gloire qu'on a devant soi, éblouissante, se sentir dans la poitrine +un poumon qui respire, un cœur qui bat, une volonté qui raisonne, +parler, penser, espérer, aimer, avoir une mère, avoir une femme, avoir +des enfants, avoir la lumière, et tout à coup, le temps d'un cri, en +moins d'une minute, s'effondrer dans un abîme, tomber, rouler, écraser, +être écrasé, voir des épis de blé, des fleurs, des feuilles, des +branches, ne pouvoir se retenir à rien, sentir son sabre inutile, des +hommes sous soi, des chevaux sur soi, se débattre en vain, les os brisés +par quelque ruade dans les ténèbres, sentir un talon qui vous fait +jaillir les yeux, mordre avec rage des fers de chevaux, étouffer, +hurler, se tordre, être là-dessous, et se dire: <i>tout à l'heure j'étais +un vivant!</i></p> + +<p>Là où avait râlé ce lamentable désastre, tout faisait silence +maintenant. L'encaissement du chemin creux était comble de chevaux et de +cavaliers inextricablement amoncelés. Enchevêtrement terrible. Il n'y +avait plus de talus. Les cadavres nivelaient la route avec la plaine et +venaient au ras du bord comme un boisseau d'orge bien mesuré. Un tas de +morts dans la partie haute, une rivière de sang dans la partie basse; +telle était cette route le soir du 18 juin 1815. Le sang coulait jusque +sur la chaussée de Nivelles et s'y extravasait en une large mare devant +l'abatis d'arbres qui barrait la chaussée, à un endroit qu'on montre +encore. C'est, on s'en souvient, au point opposé, vers la chaussée de +Genappe, qu'avait eu lieu l'effondrement des cuirassiers. L'épaisseur +des cadavres se proportionnait à la profondeur du chemin creux. Vers le +milieu, à l'endroit où il devenait plein, là où avait passé la division +Delord, la couche des morts s'amincissait.</p> + +<p>Le rôdeur nocturne, que nous venons de faire entrevoir au lecteur, +allait de ce côté. Il furetait cette immense tombe. Il regardait. Il +passait on ne sait quelle hideuse revue des morts. Il marchait les pieds +dans le sang.</p> + +<p>Tout à coup il s'arrêta. À quelques pas devant lui, dans le chemin +creux, au point où finissait le monceau des morts, de dessous cet amas +d'hommes et de chevaux, sortait une main ouverte, éclairée par la lune.</p> + +<p>Cette main avait au doigt quelque chose qui brillait, et qui était un +anneau d'or.</p> + +<p>L'homme se courba, demeura un moment accroupi, et quand il se releva, il +n'y avait plus d'anneau à cette main.</p> + +<p>Il ne se releva pas précisément; il resta dans une attitude fauve et +effarouchée, tournant le dos au tas de morts, scrutant l'horizon, à +genoux, tout l'avant du corps portant sur ses deux index appuyés à +terre, la tête guettant par-dessus le bord du chemin creux. Les quatre +pattes du chacal conviennent à de certaines actions.</p> + +<p>Puis, prenant son parti, il se dressa.</p> + +<p>En ce moment il eut un soubresaut. Il sentit que par derrière on le +tenait.</p> + +<p>Il se retourna; c'était la main ouverte qui s'était refermée et qui +avait saisi le pan de sa capote.</p> + +<p>Un honnête homme eût eu peur. Celui-ci se mit à rire.</p> + +<p>—Tiens, dit-il, ce n'est que le mort. J'aime mieux un revenant qu'un +gendarme.</p> + +<p>Cependant la main défaillit et le lâcha. L'effort s'épuise vite dans la +tombe.</p> + +<p>—Ah çà! reprit le rôdeur, est-il vivant ce mort? Voyons donc. Il se +pencha de nouveau, fouilla le tas, écarta ce qui faisait obstacle, +saisit la main, empoigna le bras, dégagea la tête, tira le corps, et +quelques instants après il traînait dans l'ombre du chemin creux un +homme inanimé, au moins évanoui. C'était un cuirassier, un officier, un +officier même d'un certain rang; une grosse épaulette d'or sortait de +dessous la cuirasse; cet officier n'avait plus de casque. Un furieux +coup de sabre balafrait son visage où l'on ne voyait que du sang. Du +reste, il ne semblait pas qu'il eût de membre cassé, et par quelque +hasard heureux, si ce mot est possible ici, les morts s'étaient +arc-boutés au-dessus de lui de façon à le garantir de l'écrasement. Ses +yeux étaient fermés.</p> + +<p>Il avait sur sa cuirasse la croix d'argent de la Légion d'honneur.</p> + +<p>Le rôdeur arracha cette croix qui disparut dans un des gouffres qu'il +avait sous sa capote.</p> + +<p>Après quoi, il tâta le gousset de l'officier, y sentit une montre et la +prit. Puis il fouilla le gilet, y trouva une bourse et l'empocha.</p> + +<p>Comme il en était à cette phase des secours qu'il portait à ce mourant, +l'officier ouvrit les yeux.</p> + +<p>—Merci, dit-il faiblement.</p> + +<p>La brusquerie des mouvements de l'homme qui le maniait, la fraîcheur de +la nuit, l'air respiré librement, l'avaient tiré de sa léthargie.</p> + +<p>Le rôdeur ne répondit point. Il leva la tête. On entendait un bruit de +pas dans la plaine; probablement quelque patrouille qui approchait.</p> + +<p>L'officier murmura, car il y avait encore de l'agonie dans sa voix:</p> + +<p>—Qui a gagné la bataille?</p> + +<p>—Les Anglais, répondit le rôdeur.</p> + +<p>L'officier reprit:</p> + +<p>—Cherchez dans mes poches. Vous y trouverez une bourse et une montre. +Prenez-les.</p> + +<p>C'était déjà fait.</p> + +<p>Le rôdeur exécuta le semblant demandé, et dit:</p> + +<p>—Il n'y a rien.</p> + +<p>—On m'a volé, reprit l'officier; j'en suis fâché. C'eût été pour vous.</p> + +<p>Les pas de la patrouille devenaient de plus en plus distincts.</p> + +<p>—Voici qu'on vient, dit le rôdeur, faisant le mouvement d'un homme qui +s'en va.</p> + +<p>L'officier, soulevant péniblement le bras, le retint:</p> + +<p>—Vous m'avez sauvé la vie. Qui êtes-vous?</p> + +<p>Le rôdeur répondit vite et bas:</p> + +<p>—J'étais comme vous de l'armée française. Il faut que je vous quitte. +Si l'on me prenait, on me fusillerait. Je vous ai sauvé la vie. +Tirez-vous d'affaire maintenant.</p> + +<p>—Quel est votre grade?</p> + +<p>—Sergent.</p> + +<p>—Comment vous appelez-vous?</p> + +<p>—Thénardier.</p> + +<p>—Je n'oublierai pas ce nom, dit l'officier. Et vous, retenez le mien. +Je me nomme Pontmercy.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_deuxieme_Le_vaisseau_LOrion" id="Livre_deuxieme_Le_vaisseau_LOrion"></a>Livre deuxième—Le vaisseau <i>L'Orion</i></h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ib" id="Chapitre_Ib"></a><a href="#deuxieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Le numéro 24601 devient le numéro 9430</h3> + + +<p>Jean Valjean avait été repris.</p> + +<p>On nous saura gré de passer rapidement sur des détails douloureux. Nous +nous bornons à transcrire deux entrefilets publiés par les journaux du +temps, quelques mois après les événements surprenants accomplis à +Montreuil-sur-Mer.</p> + +<p>Ces articles sont un peu sommaires. On se souvient qu'il n'existait pas +encore à cette époque de <i>Gazette des Tribunaux</i>.</p> + +<p>Nous empruntons le premier au <i>Drapeau blanc</i>. Il est daté du 25 juillet +1823:</p> + +<p>«Un arrondissement du Pas-de-Calais vient d'être le théâtre d'un +événement peu ordinaire. Un homme étranger au département et nommé Mr +Madeleine avait relevé depuis quelques années, grâce à des procédés +nouveaux, une ancienne industrie locale, la fabrication des jais et des +verroteries noires. Il y avait fait sa fortune, et, disons-le, celle de +l'arrondissement. En reconnaissance de ses services, on l'avait nommé +maire. La police a découvert que ce Mr Madeleine n'était autre qu'un +ancien forçat en rupture de ban, condamné en 1796 pour vol, et nommé +Jean Valjean. Jean Valjean a été réintégré au bagne. Il paraît qu'avant +son arrestation il avait réussi à retirer de chez Mr Laffitte une somme +de plus d'un demi-million qu'il y avait placée, et qu'il avait, du +reste, très légitimement, dit-on, gagnée dans son commerce. On n'a pu +savoir où Jean Valjean avait caché cette somme depuis sa rentrée au +bagne de Toulon.»</p> + +<p>Le deuxième article, un peu plus détaillé, est extrait du <i>Journal de +Paris</i>, même date.</p> + +<p>«Un ancien forçat libéré, nommé Jean Valjean, vient de comparaître +devant la cour d'assises du Var dans des circonstances faites pour +appeler l'attention. Ce scélérat était parvenu à tromper la vigilance de +la police; il avait changé de nom et avait réussi à se faire nommer +maire d'une de nos petites villes du Nord. Il avait établi dans cette +ville un commerce assez considérable. Il a été enfin démasqué et arrêté, +grâce au zèle infatigable du ministère public. Il avait pour concubine +une fille publique qui est morte de saisissement au moment de son +arrestation. Ce misérable, qui est doué d'une force herculéenne, avait +trouvé moyen de s'évader; mais, trois ou quatre jours après son évasion, +la police mit de nouveau la main sur lui, à Paris même, au moment où il +montait dans une de ces petites voitures qui font le trajet de la +capitale au village de Montfermeil (Seine-et-Oise). On dit qu'il avait +profité de l'intervalle de ces trois ou quatre jours de liberté pour +rentrer en possession d'une somme considérable placée par lui chez un de +nos principaux banquiers. On évalue cette somme à six ou sept cent mille +francs. À en croire l'acte d'accusation, il l'aurait enfouie en un lieu +connu de lui seul et l'on n'a pas pu la saisir. Quoi qu'il en soit, le +nommé Jean Valjean vient d'être traduit aux assises du département du +Var comme accusé d'un vol de grand chemin commis à main armée, il y a +huit ans environ, sur la personne d'un de ces honnêtes enfants qui, +comme l'a dit le patriarche de Ferney en vers immortels:</p> + +<p><i>...De Savoie arrivent tous les ans</i><br /> +<i>Et dont la main légèrement essuie</i><br /> +<i>Ces longs canaux engorgés par la suie.</i></p> + +<p>«Ce bandit a renoncé à se défendre. Il a été établi, par l'habile et +éloquent organe du ministère public, que le vol avait été commis de +complicité, et que Jean Valjean faisait partie d'une bande de voleurs +dans le Midi. En conséquence Jean Valjean, déclaré coupable, a été +condamné à la peine de mort. Ce criminel avait refusé de se pourvoir en +cassation. Le roi, dans son inépuisable clémence, a daigné commuer sa +peine en celle des travaux forcés à perpétuité. Jean Valjean a été +immédiatement dirigé sur le bagne de Toulon.»</p> + +<p>On n'a pas oublié que Jean Valjean avait à Montreuil-sur-Mer des +habitudes religieuses. Quelques journaux, entre autres le +<i>Constitutionnel</i>, présentèrent cette commutation comme un triomphe du +parti prêtre.</p> + +<p>Jean Valjean changea de chiffre au bagne. Il s'appela 9430.</p> + +<p>Du reste, disons-le pour n'y plus revenir, avec Mr Madeleine la +prospérité de Montreuil-sur-Mer disparut; tout ce qu'il avait prévu dans +sa nuit de fièvre et d'hésitation se réalisa; lui de moins, ce fut en +effet l'âme de moins. Après sa chute, il se fit à Montreuil-sur-Mer ce +partage égoïste des grandes existences tombées, ce fatal dépècement des +choses florissantes qui s'accomplit tous les jours obscurément dans la +communauté humaine et que l'histoire n'a remarqué qu'une fois, parce +qu'il s'est fait après la mort d'Alexandre. Les lieutenants se +couronnent rois; les contre-maîtres s'improvisèrent fabricants. Les +rivalités envieuses surgirent. Les vastes ateliers de Mr Madeleine +furent fermés; les bâtiments tombèrent en ruine, les ouvriers se +dispersèrent. Les uns quittèrent le pays, les autres quittèrent le +métier. Tout se fit désormais en petit, au lieu de se faire en grand; +pour le lucre, au lieu de se faire pour le bien. Plus de centre; la +concurrence partout, et l'acharnement. Mr Madeleine dominait tout, et +dirigeait. Lui tombé, chacun tira à soi; l'esprit de lutte succéda à +l'esprit d'organisation, l'âpreté à la cordialité, la haine de l'un +contre l'autre à la bienveillance du fondateur pour tous; les fils noués +par Mr Madeleine se brouillèrent et se rompirent; on falsifia les +procédés, on avilit les produits, on tua la confiance; les débouchés +diminuèrent, moins de commandes; le salaire baissa, les ateliers +chômèrent, la faillite vint. Et puis plus rien pour les pauvres. Tout +s'évanouit.</p> + +<p>L'état lui-même s'aperçut que quelqu'un avait été écrasé quelque part. +Moins de quatre ans après l'arrêt de la cour d'assises constatant au +profit du bagne l'identité de Mr Madeleine et de Jean Valjean, les frais +de perception de l'impôt étaient doublés dans l'arrondissement de +Montreuil-sur-Mer, et Mr de Villèle en faisait l'observation à la +tribune au mois de février 1827.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIb" id="Chapitre_IIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable</h3> + + +<p>Avant d'aller plus loin, il est à propos de raconter avec quelque détail +un fait singulier qui se passa vers la même époque à Montfermeil et qui +n'est peut-être pas sans coïncidence avec certaines conjectures du +ministère public.</p> + +<p>Il y a dans le pays de Montfermeil une superstition très ancienne, +d'autant plus curieuse et d'autant plus précieuse qu'une superstition +populaire dans le voisinage de Paris est comme un aloès en Sibérie. Nous +sommes de ceux qui respectent tout ce qui est à l'état de plante rare. +Voici donc la superstition de Montfermeil. On croit que le diable a, de +temps immémorial, choisi la forêt pour y cacher ses trésors. Les bonnes +femmes affirment qu'il n'est pas rare de rencontrer, à la chute du jour, +dans les endroits écartés du bois, un homme noir, ayant la mine d'un +charretier ou d'un bûcheron, chaussé de sabots, vêtu d'un pantalon et +d'un sarrau de toile, et reconnaissable en ce qu'au lieu de bonnet ou de +chapeau il a deux immenses cornes sur la tête. Ceci doit le rendre +reconnaissable en effet. Cet homme est habituellement occupé à creuser +un trou. Il y a trois manières de tirer parti de cette rencontre. La +première, c'est d'aborder l'homme et de lui parler. Alors on s'aperçoit +que cet homme est tout bonnement un paysan, qu'il paraît noir parce +qu'on est au crépuscule, qu'il ne creuse pas le moindre trou, mais qu'il +coupe de l'herbe pour ses vaches, et que ce qu'on avait pris pour des +cornes n'est autre chose qu'une fourche à fumier qu'il porte sur son dos +et dont les dents, grâce à la perspective du soir, semblaient lui sortir +de la tête. On rentre chez soi, et l'on meurt dans la semaine. La +seconde manière, c'est de l'observer, d'attendre qu'il ait creusé son +trou, qu'il l'ait refermé et qu'il s'en soit allé; puis de courir bien +vite à la fosse, de la rouvrir et d'y prendre le «trésor» que l'homme +noir y a nécessairement déposé. En ce cas, on meurt dans le mois. Enfin +la troisième manière, c'est de ne point parler à l'homme noir, de ne +point le regarder, et de s'enfuir à toutes jambes. On meurt dans +l'année. Comme les trois manières ont leurs inconvénients, la seconde, +qui offre du moins quelques avantages, entre autres celui de posséder un +trésor, ne fût-ce qu'un mois, est la plus généralement adoptée. Les +hommes hardis, que toutes les chances tentent, ont donc, assez souvent, +à ce qu'on assure, rouvert les trous creusés par l'homme noir et essayé +de voler le diable. Il paraît que l'opération est médiocre. Du moins, +s'il faut en croire la tradition et en particulier les deux vers +énigmatiques en latin barbare qu'a laissés sur ce sujet un mauvais moine +normand, un peu sorcier, appelé Tryphon. Ce Tryphon est enterré à +l'abbaye de Saint-Georges de Bocherville près Rouen, et il naît des +crapauds sur sa tombe.</p> + +<p>On fait donc des efforts énormes, ces fosses-là sont ordinairement très +creuses, on sue, on fouille, on travaille toute une nuit, car c'est la +nuit que cela se fait, on mouille sa chemise, on brûle sa chandelle, on +ébrèche sa pioche, et lorsqu'on est arrivé enfin au fond du trou, +lorsqu'on met la main sur «le trésor», que trouve-t-on? qu'est-ce que +c'est que le trésor du diable? Un sou, parfois un écu, une pierre, un +squelette, un cadavre saignant, quelquefois un spectre plié en quatre +comme une feuille de papier dans un portefeuille, quelquefois rien. +C'est ce que semblent annoncer aux curieux indiscrets les vers de +Tryphon:</p> + +<p> +<i>Fodit, et in fossa thesauros condit opaca,</i><br /> +<i>As, nummos, lapides, cadaver, simulacre, nihilque.</i><br /> +</p> + +<p>Il paraît que de nos jours on y trouve aussi, tantôt une poire à poudre +avec des balles, tantôt un vieux jeu de cartes gras et roussi qui a +évidemment servi aux diables. Tryphon n'enregistre point ces deux +dernières trouvailles, attendu que Tryphon vivait au douzième siècle et +qu'il ne semble point que le diable ait eu l'esprit d'inventer la poudre +avant Roger Bacon et les cartes avant Charles VI.</p> + +<p>Du reste, si l'on joue avec ces cartes, on est sûr de perdre tout ce +qu'on possède; et quant à la poudre qui est dans la poire, elle a la +propriété de vous faire éclater votre fusil à la figure.</p> + +<p>Or, fort peu de temps après l'époque où il sembla au ministère public +que le forçat libéré Jean Valjean, pendant son évasion de quelques +jours, avait rôdé autour de Montfermeil, on remarqua dans ce même +village qu'un certain vieux cantonnier appelé Boulatruelle avait «des +allures» dans le bois. On croyait savoir dans le pays que ce +Boulatruelle avait été au bagne; il était soumis à de certaines +surveillances de police, et, comme il ne trouvait d'ouvrage nulle part, +l'administration l'employait au rabais comme cantonnier sur le chemin de +traverse de Gagny à Lagny.</p> + +<p>Ce Boulatruelle était un homme vu de travers par les gens de l'endroit, +trop respectueux, trop humble, prompt à ôter son bonnet à tout le monde, +tremblant et souriant devant les gendarmes, probablement affilié à des +bandes, disait-on, suspect d'embuscade au coin des taillis à la nuit +tombante. Il n'avait que cela pour lui qu'il était ivrogne.</p> + +<p>Voici ce qu'on croyait avoir remarqué:</p> + +<p>Depuis quelque temps, Boulatruelle quittait de fort bonne heure sa +besogne d'empierrement et d'entretien de la route et s'en allait dans la +forêt avec sa pioche. On le rencontrait vers le soir dans les clairières +les plus désertes, dans les fourrés les plus sauvages, ayant l'air de +chercher quelque chose, quelquefois creusant des trous. Les bonnes +femmes qui passaient le prenaient d'abord pour Belzébuth, puis elles +reconnaissaient Boulatruelle, et n'étaient guère plus rassurées. Ces +rencontres paraissaient contrarier vivement Boulatruelle. Il était +visible qu'il cherchait à se cacher, et qu'il y avait un mystère dans ce +qu'il faisait.</p> + +<p>On disait dans le village:—C'est clair que le diable a fait quelque +apparition. Boulatruelle l'a vu, et cherche. Au fait, il est fichu pour +empoigner le magot de Lucifer. Les voltairiens ajoutaient:—Sera-ce +Boulatruelle qui attrapera le diable, ou le diable qui attrapera +Boulatruelle? Les vieilles femmes faisaient beaucoup de signes de croix.</p> + +<p>Cependant les manèges de Boulatruelle dans le bois cessèrent, et il +reprit régulièrement son travail de cantonnier. On parla d'autre chose.</p> + +<p>Quelques personnes toutefois étaient restées curieuses, pensant qu'il y +avait probablement dans ceci, non point les fabuleux trésors de la +légende, mais quelque bonne aubaine, plus sérieuse et plus palpable que +les billets de banque du diable, et dont le cantonnier avait sans doute +surpris à moitié le secret. Les plus «intrigués» étaient le maître +d'école et le gargotier Thénardier, lequel était l'ami de tout le monde +et n'avait point dédaigné de se lier avec Boulatruelle.</p> + +<p>—Il a été aux galères? disait Thénardier. Eh! mon Dieu! on ne sait ni +qui y est, ni qui y sera.</p> + +<p>Un soir le maître d'école affirmait qu'autrefois la justice se serait +enquise de ce que Boulatruelle allait faire dans le bois, et qu'il +aurait bien fallu qu'il parlât, et qu'on l'aurait mis à la torture au +besoin, et que Boulatruelle n'aurait point résisté, par exemple, à la +question de l'eau.</p> + +<p>—Donnons-lui la question du vin, dit Thénardier.</p> + +<p>On se mit à quatre et l'on fît boire le vieux cantonnier. Boulatruelle +but énormément, et parla peu. Il combina, avec un art admirable et dans +une proportion magistrale, la soif d'un goinfre avec la discrétion d'un +juge. Cependant, à force de revenir à la charge, et de rapprocher et de +presser les quelques paroles obscures qui lui échappaient, voici ce que +le Thénardier et le maître d'école crurent comprendre:</p> + +<p>Boulatruelle, un matin, en se rendant au point du jour à son ouvrage, +aurait été surpris de voir dans un coin du bois, sous une broussaille, +une pelle et une pioche, <i>comme qui dirait cachées</i>. Cependant, il +aurait pensé que c'étaient probablement la pelle et la pioche du père +Six-Fours, le porteur d'eau, et il n'y aurait plus songé. Mais le soir +du même jour, il aurait vu, sans pouvoir être vu lui-même, étant masqué +par un gros arbre, se diriger de la route vers le plus épais du bois «un +particulier qui n'était pas du tout du pays, et que lui, Boulatruelle, +connaissait très bien». Traduction par Thénardier: <i>un camarade du +bagne</i>. Boulatruelle s'était obstinément refusé à dire le nom. Ce +particulier portait un paquet, quelque chose de carré, comme une grande +boîte ou un petit coffre. Surprise de Boulatruelle. Ce ne serait +pourtant qu'au bout de sept ou huit minutes que l'idée de suivre «le +particulier» lui serait venue. Mais il était trop tard, le particulier +était déjà dans le fourré, la nuit s'était faite, et Boulatruelle +n'avait pu le rejoindre. Alors il avait pris le parti d'observer la +lisière du bois. «Il faisait lune.» Deux ou trois heures après, +Boulatruelle avait vu ressortir du taillis son particulier portant +maintenant, non plus le petit coffre-malle, mais une pioche et une +pelle. Boulatruelle avait laissé passer le particulier et n'avait pas eu +l'idée de l'aborder, parce qu'il s'était dit que l'autre était trois +fois plus fort que lui, et armé d'une pioche, et l'assommerait +probablement en le reconnaissant et en se voyant reconnu. Touchante +effusion de deux vieux camarades qui se retrouvent. Mais la pelle et la +pioche avaient été un trait de lumière pour Boulatruelle; il avait couru +à la broussaille du matin, et n'y avait plus trouvé ni pelle ni pioche. +Il en avait conclu que son particulier, entré dans le bois, y avait +creusé un trou avec la pioche, avait enfoui le coffre, et avait refermé +le trou avec la pelle. Or, le coffre était trop petit pour contenir un +cadavre, donc il contenait de l'argent. De là ses recherches. +Boulatruelle avait exploré, sondé et fureté toute la forêt, et fouillé +partout où la terre lui avait paru fraîchement remuée. En vain.</p> + +<p>Il n'avait rien «déniché». Personne n'y pensa plus dans Montfermeil. Il +y eut seulement quelques braves commères qui dirent: <i>Tenez pour certain +que le cantonnier de Gagny n'a pas fait tout ce triquemaque pour rien; +il est sûr que le diable est venu.</i></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIIb" id="Chapitre_IIIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>Qu'il fallait que la chaîne de la manille eut subit un certain travail +préparatoire pour être ainsi brisée d'un coup de marteau</h3> + + +<p>Vers la fin d'octobre de cette même année 1823, les habitants de Toulon +virent rentrer dans leur port, à la suite d'un gros temps et pour +réparer quelques avaries, le vaisseau l' <i>Orion</i> qui a été plus tard +employé à Brest comme vaisseau-école et qui faisait alors partie de +l'escadre de la Méditerranée.</p> + +<p>Ce bâtiment, tout éclopé qu'il était, car la mer l'avait malmené, fit de +l'effet en entrant dans la rade. Il portait je ne sais plus quel +pavillon qui lui valut un salut réglementaire de onze coups de canon, +rendus par lui coup pour coup; total: vingt-deux. On a calculé qu'en +salves, politesses royales et militaires, échanges de tapages courtois, +signaux d'étiquette, formalités de rades et de citadelles, levers et +couchers de soleil salués tous les jours par toutes les forteresses et +tous les navires de guerre, ouvertures et fermetures de portes, etc., +etc., le monde civilisé tirait à poudre par toute la terre, toutes les +vingt-quatre heures, cent cinquante mille coups de canon inutiles. À six +francs le coup de canon, cela fait neuf cent mille francs par jour, +trois cents millions par an, qui s'en vont en fumée. Ceci n'est qu'un +détail. Pendant ce temps-là les pauvres meurent de faim.</p> + +<p>L'année 1823 était ce que la restauration a appelé «l'époque de la +guerre d'Espagne.»</p> + +<p>Cette guerre contenait beaucoup d'événements dans un seul, et force +singularités. Une grosse affaire de famille pour la maison de Bourbon; +la branche de France secourant et protégeant la branche de Madrid, +c'est-à-dire faisant acte d'aînesse; un retour apparent à nos traditions +nationales compliqué de servitude et de sujétion aux cabinets du nord; +Mr le duc d'Angoulême, surnommé par les feuilles libérales <i>le héros +d'Andujar</i>, comprimant, dans une attitude triomphale un peu contrariée +par son air paisible, le vieux terrorisme fort réel du saint-office aux +prises avec le terrorisme chimérique des libéraux; les sans-culottes +ressuscités au grand effroi des douairières sous le nom de +<i>descamisados;</i> le monarchisme faisant obstacle au progrès qualifié +anarchie; les théories de 89 brusquement interrompues dans la sape; un +holà européen intimé à l'idée française faisant son tour du monde; à +côté du fils de France généralissime, le prince de Carignan, depuis +Charles-Albert, s'enrôlant dans cette croisade des rois contre les +peuples comme volontaire avec des épaulettes de grenadier en laine +rouge; les soldats de l'empire se remettant en campagne, mais après huit +années de repos, vieillis, tristes, et sous la cocarde blanche; le +drapeau tricolore agité à l'étranger par une héroïque poignée de +Français comme le drapeau blanc l'avait été à Coblentz trente ans +auparavant; les moines mêlés à nos troupiers; l'esprit de liberté et de +nouveauté mis à la raison par les bayonnettes; les principes matés à +coups de canon; la France défaisant par ses armes ce qu'elle avait fait +par son esprit; du reste, les chefs ennemis vendus, les soldats +hésitants, les villes assiégées par des millions; point de périls +militaires et pourtant des explosions possibles, comme dans toute mine +surprise et envahie; peu de sang versé, peu d'honneur conquis, de la +honte pour quelques-uns, de la gloire pour personne; telle fut cette +guerre, faite par des princes qui descendaient de Louis XIV et conduite +par des généraux qui sortaient de Napoléon. Elle eut ce triste sort de +ne rappeler ni la grande guerre ni la grande politique.</p> + +<p>Quelques faits d'armes furent sérieux; la prise du Trocadéro, entre +autres, fut une belle action militaire; mais en somme, nous le répétons, +les trompettes de cette guerre rendent un son fêlé, l'ensemble fut +suspect, l'histoire approuve la France dans sa difficulté d'acceptation +de ce faux triomphe. Il parut évident que certains officiers espagnols +chargés de la résistance cédèrent trop aisément, l'idée de corruption se +dégagea de la victoire; il sembla qu'on avait plutôt gagné les généraux +que les batailles, et le soldat vainqueur rentra humilié. Guerre +diminuante en effet où l'on put lire <i>Banque de France</i> dans les plis du +drapeau. Des soldats de la guerre de 1808, sur lesquels s'était +formidablement écroulée Saragosse, fronçaient le sourcil en 1823 devant +l'ouverture facile des citadelles, et se prenaient à regretter Palafox. +C'est l'humeur de la France d'aimer encore mieux avoir devant elle +Rostopchine que Ballesteros.</p> + +<p>À un point de vue plus grave encore, et sur lequel il convient +d'insister aussi, cette guerre, qui froissait en France l'esprit +militaire, indignait l'esprit démocratique. C'était une entreprise +d'asservissement. Dans cette campagne, le but du soldat français, fils +de la démocratie, était la conquête d'un joug pour autrui. Contresens +hideux. La France est faite pour réveiller l'âme des peuples, non pour +l'étouffer. Depuis 1792, toutes les révolutions de l'Europe sont la +révolution française; la liberté rayonne de France. C'est là un fait +solaire. Aveugle qui ne le voit pas! c'est Bonaparte qui l'a dit.</p> + +<p>La guerre de 1823, attentat à la généreuse nation espagnole, était donc +en même temps un attentat à la révolution française. Cette voie de fait +monstrueuse, c'était la France qui la commettait; de force; car, en +dehors des guerres libératrices, tout ce que font les armées, elles le +font de force. Le mot <i>obéissance passive</i> l'indique. Une armée est un +étrange chef-d'œuvre de combinaison où la force résulte d'une somme +énorme d'impuissance. Ainsi s'explique la guerre, faite par l'humanité +contre l'humanité malgré l'humanité.</p> + +<p>Quant aux Bourbons, la guerre de 1823 leur fut fatale. Ils la prirent +pour un succès. Ils ne virent point quel danger il y a à faire tuer une +idée par une consigne. Ils se méprirent dans leur naïveté au point +d'introduire dans leur établissement comme élément de force l'immense +affaiblissement d'un crime. L'esprit de guet-apens entra dans leur +politique. 1830 germa dans 1823. La campagne d'Espagne devint dans leurs +conseils un argument pour les coups de force et pour les aventures de +droit divin. La France, ayant rétabli <i>el rey neto</i> en Espagne, pouvait +bien rétablir le roi absolu chez elle. Ils tombèrent dans cette +redoutable erreur de prendre l'obéissance du soldat pour le consentement +de la nation. Cette confiance-là perd les trônes. Il ne faut s'endormir, +ni à l'ombre d'un mancenillier ni à l'ombre d'une armée.</p> + +<p>Revenons au navire l' <i>Orion</i>.</p> + +<p>Pendant les opérations de l'armée commandée par le prince-généralissime, +une escadre croisait dans la Méditerranée. Nous venons de dire que +l'<i>Orion</i> était de cette escadre et qu'il fut ramené par des événements +de mer dans le port de Toulon.</p> + +<p>La présence d'un vaisseau de guerre dans un port a je ne sais quoi qui +appelle et qui occupe la foule. C'est que cela est grand, et que la +foule aime ce qui est grand.</p> + +<p>Un vaisseau de ligne est une des plus magnifiques rencontres qu'ait le +génie de l'homme avec la puissance de la nature.</p> + +<p>Un vaisseau de ligne est composé à la fois de ce qu'il y a de plus lourd +et de ce qu'il y a de plus léger, parce qu'il a affaire en même temps +aux trois formes de la substance, au solide, au liquide, au fluide, et +qu'il doit lutter contre toutes les trois. Il a onze griffes de fer pour +saisir le granit au fond de la mer, et plus d'ailes et plus d'antennes +que la bigaille pour prendre le vent dans les nuées. Son haleine sort +par ses cent vingt canons comme par des clairons énormes, et répond +fièrement à la foudre. L'océan cherche à l'égarer dans l'effrayante +similitude de ses vagues, mais le vaisseau a son âme, sa boussole, qui +le conseille et lui montre toujours le nord. Dans les nuits noires ses +fanaux suppléent aux étoiles. Ainsi, contre le vent il a la corde et la +toile, contre l'eau le bois, contre le rocher le fer, le cuivre et le +plomb, contre l'ombre la lumière, contre l'immensité une aiguille.</p> + +<p>Si l'on veut se faire une idée de toutes ces proportions gigantesques +dont l'ensemble constitue le vaisseau de ligne, on n'a qu'à entrer sous +une des cales couvertes, à six étages, des ports de Brest ou de Toulon. +Les vaisseaux en construction sont là sous cloche, pour ainsi dire. +Cette poutre colossale, c'est une vergue; cette grosse colonne de bois +couchée à terre à perte de vue, c'est le grand mât. À le prendre de sa +racine dans la cale à sa cime dans la nuée, il est long de soixante +toises, et il a trois pieds de diamètre à sa base. Le grand mât anglais +s'élève à deux cent dix-sept pieds au-dessus de la ligne de flottaison. +La marine de nos pères employait des câbles, la nôtre emploie des +chaînes. Le simple tas de chaînes d'un vaisseau de cent canons a quatre +pieds de haut, vingt pieds de large, huit pieds de profondeur. Et pour +faire ce vaisseau, combien faut-il de bois? Trois mille stères. C'est +une forêt qui flotte.</p> + +<p>Et encore, qu'on le remarque bien, il ne s'agit ici que du bâtiment +militaire d'il y a quarante ans, du simple navire à voiles; la vapeur, +alors dans l'enfance, a depuis ajouté de nouveaux miracles à ce prodige +qu'on appelle le vaisseau de guerre. À l'heure qu'il est, par exemple, +le navire mixte à hélice est une machine surprenante traînée par une +voilure de trois mille mètres carrés de surface et par une chaudière de +la force de deux mille cinq cents chevaux.</p> + +<p>Sans parler de ces merveilles nouvelles, l'ancien navire de Christophe +Colomb et de Ruyter est un des grands chefs-d'œuvre de l'homme. Il est +inépuisable en force comme l'infini en souffles, il emmagasine le vent +dans sa voile, il est précis dans l'immense diffusion des vagues, il +flotte et il règne.</p> + +<p>Il vient une heure pourtant où la rafale brise comme une paille cette +vergue de soixante pieds de long, où le vent ploie comme un jonc ce mât +de quatre cents pieds de haut, où cette ancre qui pèse dix milliers se +tord dans la gueule de la vague comme l'hameçon d'un pêcheur dans la +mâchoire d'un brochet, où ces canons monstrueux poussent des +rugissements plaintifs et inutiles que l'ouragan emporte dans le vide et +dans la nuit, où toute cette puissance et toute cette majesté s'abîment +dans une puissance et dans une majesté supérieures. Toutes les fois +qu'une force immense se déploie pour aboutir à une immense faiblesse, +cela fait rêver les hommes. De là, dans les ports, les curieux qui +abondent, sans qu'ils s'expliquent eux-mêmes parfaitement pourquoi, +autour de ces merveilleuses machines de guerre et de navigation.</p> + +<p>Tous les jours donc, du matin au soir, les quais, les musoirs et les +jetées du port de Toulon étaient couverts d'une quantité d'oisifs et de +badauds, comme on dit à Paris, ayant pour affaire de regarder l'<i>Orion</i>.</p> + +<p>L'<i>Orion</i> était un navire malade depuis longtemps. Dans ses navigations +antérieures, des couches épaisses de coquillages s'étaient amoncelées +sur sa carène au point de lui faire perdre la moitié de sa marche; on +l'avait mis à sec l'année précédente pour gratter ces coquillages, puis +il avait repris la mer. Mais ce grattage avait altéré les boulonnages de +la carène. À la hauteur des Baléares, le bordé s'était fatigué et +ouvert, et, comme le vaigrage ne se faisait pas alors en tôle, le navire +avait fait de l'eau. Un violent coup d'équinoxe était survenu, qui avait +défoncé à bâbord la poulaine et un sabord et endommagé le porte-haubans +de misaine. À la suite de ces avaries, l' <i>Orion</i> avait regagné Toulon.</p> + +<p>Il était mouillé près de l'Arsenal. Il était en armement et on le +réparait. La coque n'avait pas été endommagée à tribord, mais quelques +bordages y étaient décloués çà et là, selon l'usage, pour laisser +pénétrer de l'air dans la carcasse.</p> + +<p>Un matin la foule qui le contemplait fut témoin d'un accident.</p> + +<p>L'équipage était occupé à enverguer les voiles. Le gabier chargé de +prendre l'empointure du grand hunier tribord perdit l'équilibre. On le +vit chanceler, la multitude amassée sur le quai de l'Arsenal jeta un +cri, la tête emporta le corps, l'homme tourna autour de la vergue, les +mains étendues vers l'abîme; il saisit, au passage, le faux marchepied +d'une main d'abord, puis de l'autre, et il y resta suspendu. La mer +était au-dessous de lui à une profondeur vertigineuse. La secousse de sa +chute avait imprimé au faux marchepied un violent mouvement +d'escarpolette. L'homme allait et venait au bout de cette corde comme la +pierre d'une fronde.</p> + +<p>Aller à son secours, c'était courir un risque effrayant. Aucun des +matelots, tous pêcheurs de la côte nouvellement levés pour le service, +n'osait s'y aventurer. Cependant le malheureux gabier se fatiguait; on +ne pouvait voir son angoisse sur son visage, mais on distinguait dans +tous ses membres son épuisement. Ses bras se tendaient dans un +tiraillement horrible. Chaque effort qu'il faisait pour remonter ne +servait qu'à augmenter les oscillations du faux marchepied. Il ne criait +pas de peur de perdre de la force. On n'attendait plus que la minute où +il lâcherait la corde et par instants toutes les têtes se détournaient +afin de ne pas le voir passer. Il y a des moments où un bout de corde, +une perche, une branche d'arbre, c'est la vie même, et c'est une chose +affreuse de voir un être vivant s'en détacher et tomber comme un fruit +mûr.</p> + +<p>Tout à coup, on aperçut un homme qui grimpait dans le gréement avec +l'agilité d'un chat-tigre. Cet homme était vêtu de rouge, c'était un +forçat; il avait un bonnet vert, c'était un forçat à vie. Arrivé à la +hauteur de la hune, un coup de vent emporta son bonnet et laissa voir +une tête toute blanche, ce n'était pas un jeune homme.</p> + +<p>Un forçat en effet, employé à bord avec une corvée du bagne, avait dès +le premier moment couru à l'officier de quart et au milieu du trouble et +de l'hésitation de l'équipage, pendant que tous les matelots tremblaient +et reculaient, il avait demandé à l'officier la permission de risquer sa +vie pour sauver le gabier. Sur un signe affirmatif de l'officier, il +avait rompu d'un coup de marteau la chaîne rivée à la manille de son +pied, puis il avait pris une corde, et il s'était élancé dans les +haubans. Personne ne remarqua en cet instant-là avec quelle facilité +cette chaîne fut brisée. Ce ne fut que plus tard qu'on s'en souvint. En +un clin d'œil il fut sur la vergue. Il s'arrêta quelques secondes et +parut la mesurer du regard. Ces secondes, pendant lesquelles le vent +balançait le gabier à l'extrémité d'un fil, semblèrent des siècles à +ceux qui regardaient. Enfin le forçat leva les yeux au ciel, et fit un +pas en avant. La foule respira. On le vit parcourir la vergue en +courant. Parvenu à la pointe, il y attacha un bout de la corde qu'il +avait apportée, et laissa pendre l'autre bout, puis il se mit à +descendre avec les mains le long de cette corde, et alors ce fut une +inexplicable angoisse, au lieu d'un homme suspendu sur le gouffre, on en +vit deux.</p> + +<p>On eût dit une araignée venant saisir une mouche; seulement ici +l'araignée apportait la vie et non la mort. Dix mille regards étaient +fixés sur ce groupe. Pas un cri, pas une parole, le même frémissement +fronçait tous les sourcils. Toutes les bouches retenaient leur haleine, +comme si elles eussent craint d'ajouter le moindre souffle au vent qui +secouait les deux misérables.</p> + +<p>Cependant le forçat était parvenu à s'affaler près du matelot. Il était +temps; une minute de plus, l'homme, épuisé et désespéré, se laissait +tomber dans l'abîme; le forçat l'avait amarré solidement avec la corde à +laquelle il se tenait d'une main pendant qu'il travaillait de l'autre. +Enfin on le vit remonter sur la vergue et y haler le matelot; il le +soutint là un instant pour lui laisser reprendre des forces, puis il le +saisit dans ses bras et le porta, en marchant sur la vergue jusqu'au +chouquet, et de là dans la hune où il le laissa dans les mains de ses +camarades.</p> + +<p>À cet instant la foule applaudit; il y eut de vieux argousins de +chiourme qui pleurèrent, les femmes s'embrassaient sur le quai, et l'on +entendit toutes les voix crier avec une sorte de fureur attendrie: «La +grâce de cet homme!»</p> + +<p>Lui, cependant, s'était mis en devoir de redescendre immédiatement pour +rejoindre sa corvée. Pour être plus promptement arrivé, il se laissa +glisser dans le gréement et se mit à courir sur une basse vergue. Tous +les yeux le suivaient. À un certain moment, on eut peur; soit qu'il fût +fatigué, soit que la tête lui tournât, on crut le voir hésiter et +chanceler. Tout à coup la foule poussa un grand cri, le forçat venait de +tomber à la mer.</p> + +<p>La chute était périlleuse. La frégate l' <i>Algésiras</i> était mouillée +auprès de l' <i>Orion</i>, et le pauvre galérien était tombé entre les deux +navires. Il était à craindre qu'il ne glissât sous l'un ou sous l'autre. +Quatre hommes se jetèrent en hâte dans une embarcation. La foule les +encourageait, l'anxiété était de nouveau dans toutes les âmes. L'homme +n'était pas remonté à la surface. Il avait disparu dans la mer sans y +faire un pli, comme s'il fût tombé dans une tonne d'huile. On sonda, on +plongea. Ce fut en vain. On chercha jusqu'au soir; on ne retrouva pas +même le corps.</p> + +<p>Le lendemain, le journal de Toulon imprimait ces quelques livres:—«17 +novembre 1823.—Hier, un forçat, de corvée à bord de l'<i>Orion</i>, en +revenant de porter secours à un matelot, est tombé à la mer et s'est +noyé. On n'a pu retrouver son cadavre. On présume qu'il se sera engagé +sous le pilotis de la pointe de l'Arsenal. Cet homme était écroué sous +le nº 9430 et se nommait Jean Valjean.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_troisieme_Accomplissement_de_la_promesse_faite_a_la_morte" id="Livre_troisieme_Accomplissement_de_la_promesse_faite_a_la_morte"></a>Livre troisième—Accomplissement de la promesse faite à la morte</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ic" id="Chapitre_Ic"></a><a href="#troisieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>La question de l'eau à Montfermeil</h3> + + +<p>Montfermeil est situé entre Livry et Chelles, sur la lisière méridionale +de ce haut plateau qui sépare l'Ourcq de la Marne. Aujourd'hui c'est un +assez gros bourg orné, toute l'année, de villas en plâtre, et, le +dimanche, de bourgeois épanouis. En 1823, il n'y avait à Montfermeil ni +tant de maisons blanches ni tant de bourgeois satisfaits. Ce n'était +qu'un village dans les bois. On y rencontrait bien çà et là quelques +maisons de plaisance du dernier siècle, reconnaissables à leur grand +air, à leurs balcons en fer tordu et à ces longues fenêtres dont les +petits carreaux font sur le blanc des volets fermés toutes sortes de +verts différents. Mais Montfermeil n'en était pas moins un village. Les +marchands de drap retirés et les agréés en villégiature ne l'avaient pas +encore découvert. C'était un endroit paisible et charmant, qui n'était +sur la route de rien; on y vivait à bon marché de cette vie paysanne si +abondante et si facile. Seulement l'eau y était rare à cause de +l'élévation du plateau.</p> + +<p>Il fallait aller la chercher assez loin. Le bout du village qui est du +côté de Gagny puisait son eau aux magnifiques étangs qu'il y a là dans +les bois; l'autre bout, qui entoure l'église et qui est du côté de +Chelles, ne trouvait d'eau potable qu'à une petite source à mi-côte, +près de la route de Chelles, à environ un quart d'heure de Montfermeil.</p> + +<p>C'était donc une assez rude besogne pour chaque ménage que cet +approvisionnement de l'eau. Les grosses maisons, l'aristocratie, la +gargote Thénardier en faisait partie, payaient un liard par seau d'eau à +un bonhomme dont c'était l'état et qui gagnait à cette entreprise des +eaux de Montfermeil environ huit sous par jour; mais ce bonhomme ne +travaillait que jusqu'à sept heures du soir l'été et jusqu'à cinq heures +l'hiver, et une fois la nuit venue, une fois les volets des +rez-de-chaussée clos, qui n'avait pas d'eau à boire en allait chercher +ou s'en passait.</p> + +<p>C'était là la terreur de ce pauvre être que le lecteur n'a peut-être pas +oublié, de la petite Cosette. On se souvient que Cosette était utile aux +Thénardier de deux manières, ils se faisaient payer par la mère et ils +se faisaient servir par l'enfant. Aussi quand la mère cessa tout à fait +de payer, on vient de lire pourquoi dans les chapitres précédents, les +Thénardier gardèrent Cosette. Elle leur remplaçait une servante. En +cette qualité, c'était elle qui courait chercher de l'eau quand il en +fallait. Aussi l'enfant, fort épouvantée de l'idée d'aller à la source +la nuit, avait-elle grand soin que l'eau ne manquât jamais à la maison.</p> + +<p>La Noël de l'année 1823 fut particulièrement brillante à Montfermeil. Le +commencement de l'hiver avait été doux; il n'avait encore ni gelé ni +neigé. Des bateleurs venus de Paris avaient obtenu de Mr le maire la +permission de dresser leurs baraques dans la grande rue du village, et +une bande de marchands ambulants avait, sous la même tolérance, +construit ses échoppes sur la place de l'église et jusque dans la ruelle +du Boulanger, où était située, on s'en souvient peut-être, la gargote +des Thénardier. Cela emplissait les auberges et les cabarets, et donnait +à ce petit pays tranquille une vie bruyante et joyeuse. Nous devons même +dire, pour être fidèle historien, que parmi les curiosités étalées sur +la place, il y avait une ménagerie dans laquelle d'affreux paillasses, +vêtus de loques et venus on ne sait d'où, montraient en 1823 aux paysans +de Montfermeil un de ces effrayants vautours du Brésil que notre Muséum +royal ne possède que depuis 1845, et qui ont pour œil une cocarde +tricolore. Les naturalistes appellent, je crois, cet oiseau <i>Caracara +Polyborus</i>: il est de l'ordre des apicides et de la famille des +vautouriens. Quelques bons vieux soldats bonapartistes retirés dans le +village allaient voir cette bête avec dévotion. Les bateleurs donnaient +la cocarde tricolore comme un phénomène unique et fait exprès par le bon +Dieu pour leur ménagerie.</p> + +<p>Dans la soirée même de Noël, plusieurs hommes, rouliers et colporteurs, +étaient attablés et buvaient autour de quatre ou cinq chandelles dans la +salle basse de l'auberge Thénardier. Cette salle ressemblait à toutes +les salles de cabaret; des tables, des brocs d'étain, des bouteilles, +des buveurs, des fumeurs; peu de lumière, beaucoup de bruit. La date de +l'année 1823 était pourtant indiquée par les deux objets à la mode alors +dans la classe bourgeoise qui étaient sur une table, savoir un +kaléidoscope et une lampe de fer-blanc moiré. La Thénardier surveillait +le souper qui rôtissait devant un bon feu clair; le mari Thénardier +buvait avec ses hôtes et parlait politique.</p> + +<p>Outre les causeries politiques, qui avaient pour objets principaux la +guerre d'Espagne et Mr le duc d'Angoulême, on entendait dans le brouhaha +des parenthèses toutes locales comme celles-ci:</p> + +<p>—Du côté de Nanterre et de Suresnes le vin a beaucoup donné. Où l'on +comptait sur dix pièces on en a eu douze. Cela a beaucoup juté sous le +pressoir.—Mais le raisin ne devait pas être mûr?—Dans ces pays-là il +ne faut pas qu'on vendange mûr. Si l'on vendange mûr, le vin tourne au +gras sitôt le printemps.—C'est donc tout petit vin?—C'est des vins +encore plus petits que par ici. Il faut qu'on vendange vert.</p> + +<p>Etc....</p> + +<p>Ou bien, c'était un meunier qui s'écriait:</p> + +<p>—Est-ce que nous sommes responsables de ce qu'il y a dans les sacs? +Nous y trouvons un tas de petites graines que nous ne pouvons pas nous +amuser à éplucher, et qu'il faut bien laisser passer sous les meules; +c'est l'ivraie, c'est la luzette, la nielle, la vesce, le chènevis, la +gaverolle, la queue-de-renard, et une foule d'autres drogues, sans +compter les cailloux qui abondent dans de certains blés, surtout dans +les blés bretons. Je n'ai pas l'amour de moudre du blé breton, pas plus +que les scieurs de long de scier des poutres où il y a des clous. Jugez +de la mauvaise poussière que tout cela fait dans le rendement. Après +quoi on se plaint de la farine. On a tort. La farine n'est pas notre +faute.</p> + +<p>Dans un entre-deux de fenêtres, un faucheur, attablé avec un +propriétaire qui faisait prix pour un travail de prairie à faire au +printemps, disait:</p> + +<p>—Il n'y a point de mal que l'herbe soit mouillée. Elle se coupe mieux. +La rousée est bonne, monsieur. C'est égal, cette herbe-là, votre herbe, +est jeune et bien difficile encore. Que voilà qui est si tendre, que +voilà qui plie devant la planche de fer.</p> + +<p>Etc....</p> + +<p>Cosette était à sa place ordinaire, assise sur la traverse de la table +de cuisine près de la cheminée. Elle était en haillons, elle avait ses +pieds nus dans des sabots, et elle tricotait à la lueur du feu des bas +de laine destinés aux petites Thénardier. Un tout jeune chat jouait sous +les chaises. On entendait rire et jaser dans pièce voisine deux fraîches +voix d'enfants; c'était Éponine et Azelma.</p> + +<p>Au coin de la cheminée, un martinet était suspendu à un clou.</p> + +<p>Par intervalles, le cri d'un très jeune enfant, qui était quelque part +dans la maison, perçait au milieu du bruit du cabaret. C'était un petit +garçon que la Thénardier avait eu un des hivers précédents,—«sans +savoir pourquoi, disait-elle, effet du froid,»—et qui était âgé d'un +peu plus de trois ans. La mère l'avait nourri, mais ne l'aimait pas. +Quand la clameur acharnée du mioche devenait trop importune:—Ton fils +piaille, disait Thénardier, va donc voir ce qu'il veut.—Bah! répondait +la mère, il m'ennuie.—Et le petit abandonné continuait de crier dans +les ténèbres.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIc" id="Chapitre_IIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Deux portraits complétés</h3> + + +<p>On n'a encore aperçu dans ce livre les Thénardier que de profil; le +moment est venu de tourner autour de ce couple et de le regarder sous +toutes ses faces.</p> + +<p>Thénardier venait de dépasser ses cinquante ans; madame Thénardier +touchait à la quarantaine, qui est la cinquantaine de la femme; de façon +qu'il y avait équilibre d'âge entre la femme et le mari.</p> + +<p>Les lecteurs ont peut-être, dès sa première apparition, conservé quelque +souvenir de cette Thénardier grande, blonde, rouge, grasse, charnue, +carrée, énorme et agile; elle tenait, nous l'avons dit, de la race de +ces sauvagesses colosses qui se cambrent dans les foires avec des pavés +pendus à leur chevelure. Elle faisait tout dans le logis, les lits, les +chambres, la lessive, la cuisine, la pluie, le beau temps, le diable. +Elle avait pour tout domestique Cosette; une souris au service d'un +éléphant. Tout tremblait au son de sa voix, les vitres, les meubles et +les gens. Son large visage, criblé de taches de rousseur, avait l'aspect +d'une écumoire. Elle avait de la barbe. C'était l'idéal d'un fort de la +halle habillé en fille. Elle jurait splendidement; elle se vantait de +casser une noix d'un coup de poing. Sans les romans qu'elle avait lus, +et qui, par moments, faisaient bizarrement reparaître la mijaurée sous +l'ogresse, jamais l'idée ne fût venue à personne de dire d'elle: <i>c'est +une femme</i>. Cette Thénardier était comme le produit de la greffe d'une +donzelle sur une poissarde. Quand on l'entendait parler, on disait: +<i>C'est un gendarme</i>; quand on la regardait boire, on disait: <i>C'est un +charretier</i>; quand on la voyait manier Cosette, on disait: <i>C'est le +bourreau</i>. Au repos, il lui sortait de la bouche une dent.</p> + +<p>Le Thénardier était un homme petit, maigre, blême, anguleux, osseux, +chétif, qui avait l'air malade et qui se portait à merveille; sa +fourberie commençait là. Il souriait habituellement par précaution, et +était poli à peu près avec tout le monde, même avec le mendiant auquel +il refusait un liard. Il avait le regard d'une fouine et la mine d'un +homme de lettres. Il ressemblait beaucoup aux portraits de l'abbé +Delille. Sa coquetterie consistait à boire avec les rouliers. Personne +n'avait jamais pu le griser. Il fumait dans une grosse pipe. Il portait +une blouse et sous sa blouse un vieil habit noir. Il avait des +prétentions à la littérature et au matérialisme. Il y avait des noms +qu'il prononçait souvent, pour appuyer les choses quelconques qu'il +disait, Voltaire, Raynal, Pamy, et, chose bizarre, saint Augustin. Il +affirmait avoir «un système». Du reste fort escroc. Un filousophe. Cette +nuance existe. On se souvient qu'il prétendait avoir servi; il contait +avec quelque luxe qu'à Waterloo, étant sergent dans un 6ème ou un 9ème +léger quelconque, il avait, seul contre un escadron de hussards de la +Mort, couvert de son corps et sauvé à travers la mitraille «un général +dangereusement blessé». De là, venait, pour son mur, sa flamboyante +enseigne, et, pour son auberge, dans le pays, le nom de «cabaret du +sergent de Waterloo». Il était libéral, classique et bonapartiste. Il +avait souscrit pour le champ d'Asile. On disait dans le village qu'il +avait étudié pour être prêtre.</p> + +<p>Nous croyons qu'il avait simplement étudié en Hollande pour être +aubergiste. Ce gredin de l'ordre composite était, selon les +probabilités, quelque Flamand de Lille en Flandre, Français à Paris, +Belge à Bruxelles, commodément à cheval sur deux frontières. Sa prouesse +à Waterloo, on la connaît. Comme on voit, il l'exagérait un peu. Le flux +et le reflux, le méandre, l'aventure, était l'élément de son existence; +conscience déchirée entraîne vie décousue; et vraisemblablement, à +l'orageuse époque du 18 juin 1815, Thénardier appartenait à cette +variété de cantiniers maraudeurs dont nous avons parlé, battant +l'estrade, vendant à ceux-ci, volant ceux-là, et roulant en famille, +homme, femme et enfants, dans quelque carriole boiteuse, à la suite des +troupes en marche, avec l'instinct de se rattacher toujours à l'armée +victorieuse. Cette campagne faite, ayant, comme il disait, «du quibus», +il était venu ouvrir gargote à Montfermeil. Ce <i>quibus</i>, composé des +bourses et des montres, des bagues d'or et des croix d'argent récoltées +au temps de la moisson dans les sillons ensemencés de cadavres, ne +faisait pas un gros total et n'avait pas mené bien loin ce vivandier +passé gargotier.</p> + +<p>Thénardier avait ce je ne sais quoi de rectiligne dans le geste qui, +avec un juron, rappelle la caserne et, avec un signe de croix, le +séminaire. Il était beau parleur. Il se laissait croire savant. +Néanmoins, le maître d'école avait remarqué qu'il faisait—«des cuirs». +Il composait la carte à payer des voyageurs avec supériorité, mais des +yeux exercés y trouvaient parfois des fautes d'orthographe. Thénardier +était sournois, gourmand, flâneur et habile. Il ne dédaignait pas ses +servantes, ce qui faisait que sa femme n'en avait plus. Cette géante +était jalouse. Il lui semblait que ce petit homme maigre et jaune devait +être l'objet de la convoitise universelle.</p> + +<p>Thénardier, par-dessus tout, homme d'astuce et d'équilibre, était un +coquin du genre tempéré. Cette espèce est la pire; l'hypocrisie s'y +mêle.</p> + +<p>Ce n'est pas que Thénardier ne fût dans l'occasion capable de colère au +moins autant que sa femme; mais cela était très rare, et dans ces +moments-là, comme il en voulait au genre humain tout entier, comme il +avait en lui une profonde fournaise de haine, comme il était de ces gens +qui se vengent perpétuellement, qui accusent tout ce qui passe devant +eux de tout ce qui est tombé sur eux, et qui sont toujours prêts à jeter +sur le premier venu, comme légitime grief, le total des déceptions, des +banqueroutes et des calamités de leur vie, comme tout ce levain se +soulevait en lui et lui bouillonnait dans la bouche et dans les yeux, il +était épouvantable. Malheur à qui passait sous sa fureur alors!</p> + +<p>Outre toutes ses autres qualités, Thénardier était attentif et +pénétrant, silencieux ou bavard à l'occasion, et toujours avec une haute +intelligence. Il avait quelque chose du regard des marins accoutumés à +cligner des yeux dans les lunettes d'approche. Thénardier était un homme +d'État.</p> + +<p>Tout nouveau venu qui entrait dans la gargote disait en voyant la +Thénardier: <i>Voilà le maître de la maison</i>. Erreur. Elle n'était même +pas la maîtresse. Le maître et la maîtresse, c'était le mari. Elle +faisait, il créait. Il dirigeait tout par une sorte d'action magnétique +invisible et continuelle. Un mot lui suffisait, quelquefois un signe; le +mastodonte obéissait. Le Thénardier était pour la Thénardier, sans +qu'elle s'en rendit trop compte, une espèce d'être particulier et +souverain. Elle avait les vertus de sa façon d'être; jamais, eût-elle +été en dissentiment sur un détail avec «monsieur Thénardier», hypothèse +du reste inadmissible, elle n'eût donné publiquement tort à son mari, +sur quoi que ce soit. Jamais elle n'eût commis «devant des étrangers» +cette faute que font si souvent les femmes, et qu'on appelle, en langage +parlementaire, découvrir la couronne. Quoique leur accord n'eût pour +résultat que le mal, il y avait de la contemplation dans la soumission +de la Thénardier à son mari. Cette montagne de bruit et de chair se +mouvait sous le petit doigt de ce despote frêle. C'était, vu par son +côté nain et grotesque, cette grande chose universelle: l'adoration de +la matière pour l'esprit; car de certaines laideurs ont leur raison +d'être dans les profondeurs mêmes de la beauté éternelle. Il y avait de +l'inconnu dans Thénardier; de là l'empire absolu de cet homme sur cette +femme. À de certains moments, elle le voyait comme une chandelle +allumée; dans d'autres, elle le sentait comme une griffe.</p> + +<p>Cette femme était une créature formidable qui n'aimait que ses enfants +et ne craignait que son mari. Elle était mère parce qu'elle était +mammifère. Du reste, sa maternité s'arrêtait à ses filles, et, comme on +le verra, ne s'étendait pas jusqu'aux garçons. Lui, l'homme, n'avait +qu'une pensée: s'enrichir.</p> + +<p>Il n'y réussissait point. Un digne théâtre manquait à ce grand talent. +Thénardier à Montfermeil se ruinait, si la ruine est possible à zéro; en +Suisse ou dans les Pyrénées, ce sans-le-sou serait devenu millionnaire. +Mais où le sort attache l'aubergiste, il faut qu'il broute.</p> + +<p>On comprend que le mot <i>aubergiste</i> est employé ici dans un sens +restreint, et qui ne s'étend pas à une classe entière. En cette même +année 1823, Thénardier était endetté d'environ quinze cents francs de +dettes criardes, ce qui le rendait soucieux.</p> + +<p>Quelle que fût envers lui l'injustice opiniâtre de la destinée, le +Thénardier était un des hommes qui comprenaient le mieux, avec le plus +de profondeur et de la façon la plus moderne, cette chose qui est une +vertu chez les peuples barbares et une marchandise chez les peuples +civilisés, l'hospitalité. Du reste braconnier admirable et cité pour son +coup de fusil. Il avait un certain rire froid et paisible qui était +particulièrement dangereux.</p> + +<p>Ses théories d'aubergiste jaillissaient quelquefois de lui par éclairs. +Il avait des aphorismes professionnels qu'il insérait dans l'esprit de +sa femme.—«Le devoir de l'aubergiste, lui disait-il un jour violemment +et à voix basse, c'est de vendre au premier venu du fricot, du repos, de +la lumière, du feu, des draps sales, de la bonne, des puces, du sourire; +d'arrêter les passants, de vider les petites bourses et d'alléger +honnêtement les grosses, d'abriter avec respect les familles en route, +de râper l'homme, de plumer la femme, d'éplucher l'enfant; de coter la +fenêtre ouverte, la fenêtre fermée, le coin de la cheminée, le fauteuil, +la chaise, le tabouret, l'escabeau, le lit de plume, le matelas et la +botte de paille; de savoir de combien l'ombre use le miroir et de +tarifer cela, et, par les cinq cent mille diables, de faire tout payer +au voyageur, jusqu'aux mouches que son chien mange!»</p> + +<p>Cet homme et cette femme, c'était ruse et rage mariés ensemble, attelage +hideux et terrible.</p> + +<p>Pendant que le mari ruminait et combinait, la Thénardier, elle, ne +pensait pas aux créanciers absents, n'avait souci d'hier ni de demain, +et vivait avec emportement, toute dans la minute.</p> + +<p>Tels étaient ces deux êtres. Cosette était entre eux, subissant leur +double pression, comme une créature qui serait à la fois broyée par une +meule et déchiquetée par une tenaille. L'homme et la femme avaient +chacun une manière différente; Cosette était rouée de coups, cela venait +de la femme; elle allait pieds nus l'hiver, cela venait du mari.</p> + +<p>Cosette montait, descendait, lavait, brossait, frottait, balayait, +courait, trimait, haletait, remuait des choses lourdes, et, toute +chétive, faisait les grosses besognes. Nulle pitié; une maîtresse +farouche, un maître venimeux. La gargote Thénardier était comme une +toile où Cosette était prise et tremblait. L'idéal de l'oppression était +réalisé par cette domesticité sinistre. C'était quelque chose comme la +mouche servante des araignées.</p> + +<p>La pauvre enfant, passive, se taisait.</p> + +<p>Quand elles se trouvent ainsi, dès l'aube, toutes petites, toutes nues, +parmi les hommes, que se passe-t-il dans ces âmes qui viennent de +quitter Dieu?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIIc" id="Chapitre_IIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux</h3> + + +<p>Il était arrivé quatre nouveaux voyageurs.</p> + +<p>Cosette songeait tristement; car, quoiqu'elle n'eût que huit ans, elle +avait déjà tant souffert qu'elle rêvait avec l'air lugubre d'une vieille +femme.</p> + +<p>Elle avait la paupière noire d'un coup de poing que la Thénardier lui +avait donné, ce qui faisait dire de temps en temps à la +Thénardier:—Est-elle laide avec son pochon sur l'œil!</p> + +<p>Cosette pensait donc qu'il était nuit, très nuit, qu'il avait fallu +remplir à l'improviste les pots et les carafes dans les chambres des +voyageurs survenus, et qu'il n'y avait plus d'eau dans la fontaine.</p> + +<p>Ce qui la rassurait un peu, c'est qu'on ne buvait pas beaucoup d'eau +dans la maison Thénardier. Il ne manquait pas là de gens qui avaient +soif; mais c'était de cette soif qui s'adresse plus volontiers au broc +qu'à la cruche. Qui eût demandé un verre d'eau parmi ces verres de vin +eût semblé un sauvage à tous ces hommes. Il y eut pourtant un moment où +l'enfant trembla: la Thénardier souleva le couvercle d'une casserole qui +bouillait sur le fourneau, puis saisit un verre et s'approcha vivement +de la fontaine. Elle tourna le robinet, l'enfant avait levé la tête et +suivait tous ses mouvements. Un maigre filet d'eau coula du robinet et +remplit le verre à moitié.</p> + +<p>—Tiens, dit-elle, il n'y a plus d'eau! puis elle eut un moment de +silence.</p> + +<p>L'enfant ne respirait pas.</p> + +<p>—Bah, reprit la Thénardier en examinant le verre à demi plein, il y en +aura assez comme cela.</p> + +<p>Cosette se remit à son travail, mais pendant plus d'un quart d'heure +elle sentit son cœur sauter comme un gros flocon dans sa poitrine.</p> + +<p>Elle comptait les minutes qui s'écoulaient ainsi, et eût bien voulu être +au lendemain matin.</p> + +<p>De temps en temps, un des buveurs regardait dans la rue et +s'exclamait:—Il fait noir comme dans un four!—Ou:—Il faut être chat +pour aller dans la rue sans lanterne à cette heure-ci!—Et Cosette +tressaillait.</p> + +<p>Tout à coup, un des marchands colporteurs logés dans l'auberge entra, et +dit d'une voix dure:</p> + +<p>—On n'a pas donné à boire à mon cheval.</p> + +<p>—Si fait vraiment, dit la Thénardier.</p> + +<p>—Je vous dis que non, la mère, reprit le marchand.</p> + +<p>Cosette était sortie de dessous la table.</p> + +<p>—Oh! si! monsieur! dit-elle, le cheval a bu, il a bu dans le seau, +plein le seau, et même que c'est moi qui lui ai porté à boire, et je lui +ai parlé.</p> + +<p>Cela n'était pas vrai. Cosette mentait.</p> + +<p>—En voilà une qui est grosse comme le poing et qui ment gros comme la +maison, s'écria le marchand. Je te dis qu'il n'a pas bu, petite +drôlesse! Il a une manière de souffler quand il n'a pas bu que je +connais bien.</p> + +<p>Cosette persista, et ajouta d'une voix enrouée par l'angoisse et qu'on +entendait à peine:</p> + +<p>—Et même qu'il a bien bu!</p> + +<p>—Allons, reprit le marchand avec colère, ce n'est pas tout ça, qu'on +donne à boire à mon cheval et que cela finisse!</p> + +<p>Cosette rentra sous la table.</p> + +<p>—Au fait, c'est juste, dit la Thénardier, si cette bête n'a pas bu, il +faut qu'elle boive.</p> + +<p>Puis, regardant autour d'elle:</p> + +<p>—Eh bien, où est donc cette autre?</p> + +<p>Elle se pencha et découvrit Cosette blottie à l'autre bout de la table, +presque sous les pieds des buveurs.</p> + +<p>—Vas-tu venir? cria la Thénardier.</p> + +<p>Cosette sortit de l'espèce de trou où elle s'était cachée. La Thénardier +reprit:</p> + +<p>—Mademoiselle Chien-faute-de-nom, va porter à boire à ce cheval.</p> + +<p>—Mais, madame, dit Cosette faiblement, c'est qu'il n'y a pas d'eau.</p> + +<p>La Thénardier ouvrit toute grande la porte de la rue.</p> + +<p>—Eh bien, va en chercher!</p> + +<p>Cosette baissa la tête, et alla prendre un seau vide qui était au coin +de la cheminée.</p> + +<p>Ce seau était plus grand qu'elle, et l'enfant aurait pu s'asseoir dedans +et y tenir à l'aise.</p> + +<p>La Thénardier se remit à son fourneau, et goûta avec une cuillère de +bois ce qui était dans la casserole, tout en grommelant:</p> + +<p>—Il y en a à la source. Ce n'est pas plus malin que ça. Je crois que +j'aurais mieux fait de passer mes oignons.</p> + +<p>Puis elle fouilla dans un tiroir où il y avait des sous, du poivre et +des échalotes.</p> + +<p>—Tiens, mamzelle Crapaud, ajouta-t-elle, en revenant tu prendras un +gros pain chez le boulanger. Voilà une pièce de quinze sous.</p> + +<p>Cosette avait une petite poche de côté à son tablier; elle prit la pièce +sans dire un mot, et la mit dans cette poche.</p> + +<p>Puis elle resta immobile, le seau à la main, la porte ouverte devant +elle. Elle semblait attendre qu'on vînt à son secours.</p> + +<p>—Va donc! cria la Thénardier.</p> + +<p>Cosette sortit. La porte se referma.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IVc" id="Chapitre_IVc"></a><a href="#troisieme">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>Entrée en scène d'une poupée</h3> + + +<p>La file de boutiques en plein vent qui partait de l'église se +développait, on s'en souvient, jusqu'à l'auberge Thénardier. Ces +boutiques, à cause du passage prochain des bourgeois allant à la messe +de minuit, étaient toutes illuminées de chandelles brûlant dans des +entonnoirs de papier, ce qui, comme le disait le maître d'école de +Montfermeil attablé en ce moment chez Thénardier, faisait «un effet +magique». En revanche, on ne voyait pas une étoile au ciel.</p> + +<p>La dernière de ces baraques, établie précisément en face de la porte des +Thénardier, était une boutique de bimbeloterie, toute reluisante de +clinquants, de verroteries et de choses magnifiques en fer-blanc. Au +premier rang, et en avant, le marchand avait placé, sur un fond de +serviettes blanches, une immense poupée haute de près de deux pieds qui +était vêtue d'une robe de crêpe rose avec des épis d'or sur la tête et +qui avait de vrais cheveux et des yeux en émail. Tout le jour, cette +merveille avait été étalée à l'ébahissement des passants de moins de dix +ans, sans qu'il se fût trouvé à Montfermeil une mère assez riche, ou +assez prodigue, pour la donner à son enfant. Éponine et Azelma avaient +passé des heures à la contempler, et Cosette elle-même, furtivement, il +est vrai, avait osé la regarder.</p> + +<p>Au moment où Cosette sortit, son seau à la main, si morne et si accablée +qu'elle fût, elle ne put s'empêcher de lever les yeux sur cette +prodigieuse poupée, vers la dame, comme elle l'appelait. La pauvre +enfant s'arrêta pétrifiée. Elle n'avait pas encore vu cette poupée de +près. Toute cette boutique lui semblait un palais; cette poupée n'était +pas une poupée, c'était une vision. C'étaient la joie, la splendeur, la +richesse, le bonheur, qui apparaissaient dans une sorte de rayonnement +chimérique à ce malheureux petit être englouti si profondément dans une +misère funèbre et froide. Cosette mesurait avec cette sagacité naïve et +triste de l'enfance l'abîme qui la séparait de cette poupée. Elle se +disait qu'il fallait être reine ou au moins princesse pour avoir une +«chose» comme cela. Elle considérait cette belle robe rose, ces beaux +cheveux lisses, et elle pensait: <i>Comme elle doit être heureuse, cette +poupée-là</i>! Ses yeux ne pouvaient se détacher de cette boutique +fantastique. Plus elle regardait, plus elle s'éblouissait. Elle croyait +voir le paradis. Il y avait d'autres poupées derrière la grande qui lui +paraissaient des fées et des génies. Le marchand qui allait et venait au +fond de sa baraque lui faisait un peu l'effet d'être le Père éternel.</p> + +<p>Dans cette adoration, elle oubliait tout, même la commission dont elle +était chargée. Tout à coup, la voix rude de la Thénardier la rappela à +la réalité:—Comment, péronnelle, tu n'es pas partie! Attends! je vais à +toi! Je vous demande un peu ce qu'elle fait là! Petit monstre, va!</p> + +<p>La Thénardier avait jeté un coup d'œil dans la rue et aperçu Cosette en +extase.</p> + +<p>Cosette s'enfuit emportant son seau et faisant les plus grands pas +qu'elle pouvait.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Vc" id="Chapitre_Vc"></a><a href="#troisieme">Chapitre V</a></h2> + +<h3>La petite toute seule</h3> + + +<p>Comme l'auberge Thénardier était dans cette partie du village qui est +près de l'église, c'était à la source du bois du côté de Chelles que +Cosette devait aller puiser de l'eau.</p> + +<p>Elle ne regarda plus un seul étalage de marchand. Tant qu'elle fut dans +la ruelle du Boulanger et dans les environs de l'église, les boutiques +illuminées éclairaient le chemin, mais bientôt la dernière lueur de la +dernière baraque disparut. La pauvre enfant se trouva dans l'obscurité. +Elle s'y enfonça. Seulement, comme une certaine émotion la gagnait, tout +en marchant elle agitait le plus qu'elle pouvait l'anse du seau. Cela +faisait un bruit qui lui tenait compagnie.</p> + +<p>Plus elle cheminait, plus les ténèbres devenaient épaisses. Il n'y avait +plus personne dans les rues. Pourtant, elle rencontra une femme qui se +retourna en la voyant passer, et qui resta immobile, marmottant entre +ses lèvres: «Mais où peut donc aller cet enfant? Est-ce que c'est un +enfant-garou?» Puis la femme reconnut Cosette. «Tiens, dit-elle, c'est +l'Alouette!»</p> + +<p>Cosette traversa ainsi le labyrinthe de rues tortueuses et désertes qui +termine du côté de Chelles le village de Montfermeil. Tant qu'elle eut +des maisons et même seulement des murs des deux côtés de son chemin, +elle alla assez hardiment. De temps en temps, elle voyait le rayonnement +d'une chandelle à travers la fente d'un volet, c'était de la lumière et +de la vie, il y avait là des gens, cela la rassurait. Cependant, à +mesure qu'elle avançait, sa marche se ralentissait comme machinalement. +Quand elle eut passé l'angle de la dernière maison, Cosette s'arrêta. +Aller au delà de la dernière boutique, cela avait été difficile; aller +plus loin que la dernière maison, cela devenait impossible. Elle posa le +seau à terre, plongea sa main dans ses cheveux et se mit à se gratter +lentement la tête, geste propre aux enfants terrifiés et indécis. Ce +n'était plus Montfermeil, c'étaient les champs. L'espace noir et désert +était devant elle. Elle regarda avec désespoir cette obscurité où il n'y +avait plus personne, où il y avait des bêtes, où il y avait peut-être +des revenants. Elle regarda bien, et elle entendit les bêtes qui +marchaient dans l'herbe, et elle vit distinctement les revenants qui +remuaient dans les arbres. Alors elle ressaisit le seau, la peur lui +donna de l'audace.</p> + +<p>—Bah! dit-elle, je lui dirai qu'il n'y avait plus d'eau!</p> + +<p>Et elle rentra résolument dans Montfermeil.</p> + +<p>À peine eut-elle fait cent pas qu'elle s'arrêta encore, et se remit à se +gratter la tête. Maintenant, c'était la Thénardier qui lui apparaissait; +la Thénardier hideuse avec sa bouche d'hyène et la colère flamboyante +dans les yeux. L'enfant jeta un regard lamentable en avant et en +arrière. Que faire? que devenir? où aller? Devant elle le spectre de la +Thénardier; derrière elle tous les fantômes de la nuit et des bois. Ce +fut devant la Thénardier qu'elle recula. Elle reprit le chemin de la +source et se mit à courir. Elle sortit du village en courant, elle entra +dans le bois en courant, ne regardant plus rien, n'écoutant plus rien. +Elle n'arrêta sa course que lorsque la respiration lui manqua, mais elle +n'interrompit point sa marche. Elle allait devant elle, éperdue.</p> + +<p>Tout en courant, elle avait envie de pleurer.</p> + +<p>Le frémissement nocturne de la forêt l'enveloppait tout entière. Elle ne +pensait plus, elle ne voyait plus. L'immense nuit faisait face à ce +petit être. D'un côté, toute l'ombre; de l'autre, un atome.</p> + +<p>Il n'y avait que sept ou huit minutes de la lisière du bois à la source. +Cosette connaissait le chemin pour l'avoir fait bien souvent le jour. +Chose étrange, elle ne se perdit pas. Un reste d'instinct la conduisait +vaguement. Elle ne jetait cependant les yeux ni à droite ni à gauche, de +crainte de voir des choses dans les branches et dans les broussailles. +Elle arriva ainsi à la source.</p> + +<p>C'était une étroite cuve naturelle creusée par l'eau dans un sol +glaiseux, profonde d'environ deux pieds, entourée de mousses et de ces +grandes herbes gaufrées qu'on appelle collerettes de Henri IV, et pavée +de quelques grosses pierres. Un ruisseau s'en échappait avec un petit +bruit tranquille.</p> + +<p>Cosette ne prit pas le temps de respirer. Il faisait très noir, mais +elle avait l'habitude de venir à cette fontaine. Elle chercha de la main +gauche dans l'obscurité un jeune chêne incliné sur la source qui lui +servait ordinairement de point d'appui, rencontra une branche, s'y +suspendit, se pencha et plongea le seau dans l'eau. Elle était dans un +moment si violent que ses forces étaient triplées. Pendant qu'elle était +ainsi penchée, elle ne fît pas attention que la poche de son tablier se +vidait dans la source. La pièce de quinze sous tomba dans l'eau. Cosette +ne la vit ni ne l'entendit tomber. Elle retira le seau presque plein et +le posa sur l'herbe.</p> + +<p>Cela fait, elle s'aperçut qu'elle était épuisée de lassitude. Elle eût +bien voulu repartir tout de suite; mais l'effort de remplir le seau +avait été tel qu'il lui fut impossible de faire un pas. Elle fut bien +forcée de s'asseoir. Elle se laissa tomber sur l'herbe et y demeura +accroupie.</p> + +<p>Elle ferma les yeux, puis elle les rouvrit, sans savoir pourquoi, mais +ne pouvant faire autrement.</p> + +<p>À côté d'elle l'eau agitée dans le seau faisait des cercles qui +ressemblaient à des serpents de feu blanc.</p> + +<p>Au-dessus de sa tête, le ciel était couvert de vastes nuages noirs qui +étaient comme des pans de fumée. Le tragique masque de l'ombre semblait +se pencher vaguement sur cet enfant. Jupiter se couchait dans les +profondeurs. L'enfant regardait d'un œil égaré cette grosse étoile +qu'elle ne connaissait pas et qui lui faisait peur. La planète, en +effet, était en ce moment très près de l'horizon et traversait une +épaisse couche de brume qui lui donnait une rougeur horrible. La brume, +lugubrement empourprée, élargissait l'astre. On eût dit une plaie +lumineuse.</p> + +<p>Un vent froid soufflait de la plaine. Le bois était ténébreux, sans +aucun froissement de feuilles, sans aucune de ces vagues et fraîches +lueurs de l'été. De grands branchages s'y dressaient affreusement. Des +buissons chétifs et difformes sifflaient dans les clairières. Les hautes +herbes fourmillaient sous la bise comme des anguilles. Les ronces se +tordaient comme de longs bras armés de griffes cherchant à prendre des +proies; quelques bruyères sèches, chassées par le vent, passaient +rapidement et avaient l'air de s'enfuir avec épouvante devant quelque +chose qui arrivait. De tous les côtés il y avait des étendues lugubres.</p> + +<p>L'obscurité est vertigineuse. Il faut à l'homme de la clarté. Quiconque +s'enfonce dans le contraire du jour se sent le cœur serré. Quand l'œil +voit noir, l'esprit voit trouble. Dans l'éclipse, dans la nuit, dans +l'opacité fuligineuse, il y a de l'anxiété, même pour les plus forts. +Nul ne marche seul la nuit dans la forêt sans tremblement. Ombres et +arbres, deux épaisseurs redoutables. Une réalité chimérique apparaît +dans la profondeur indistincte. L'inconcevable s'ébauche à quelques pas +de vous avec une netteté spectrale. On voit flotter, dans l'espace ou +dans son propre cerveau, on ne sait quoi de vague et d'insaisissable +comme les rêves des fleurs endormies. Il y a des attitudes farouches sur +l'horizon. On aspire les effluves du grand vide noir. On a peur et envie +de regarder derrière soi. Les cavités de la nuit, les choses devenues +hagardes, des profils taciturnes qui se dissipent quand on avance, des +échevellements obscurs, des touffes irritées, des flaques livides, le +lugubre reflété dans le funèbre, l'immensité sépulcrale du silence, les +êtres inconnus possibles, des penchements de branches mystérieux, +d'effrayants torses d'arbres, de longues poignées d'herbes frémissantes, +on est sans défense contre tout cela. Pas de hardiesse qui ne tressaille +et qui ne sente le voisinage de l'angoisse. On éprouve quelque chose de +hideux comme si l'âme s'amalgamait à l'ombre. Cette pénétration des +ténèbres est inexprimablement sinistre dans un enfant.</p> + +<p>Les forêts sont des apocalypses; et le battement d'ailes d'une petite +âme fait un bruit d'agonie sous leur voûte monstrueuse.</p> + +<p>Sans se rendre compte de ce qu'elle éprouvait, Cosette se sentait saisir +par cette énormité noire de la nature. Ce n'était plus seulement de la +terreur qui la gagnait, c'était quelque chose de plus terrible même que +la terreur. Elle frissonnait. Les expressions manquent pour dire ce +qu'avait d'étrange ce frisson qui la glaçait jusqu'au fond du cœur. Son +œil était devenu farouche. Elle croyait sentir qu'elle ne pourrait +peut-être pas s'empêcher de revenir là à la même heure le lendemain.</p> + +<p>Alors, par une sorte d'instinct, pour sortir de cet état singulier +qu'elle ne comprenait pas, mais qui l'effrayait, elle se mit à compter à +haute voix un, deux, trois, quatre, jusqu'à dix, et, quand elle eut +fini, elle recommença. Cela lui rendit la perception vraie des choses +qui l'entouraient. Elle sentit le froid à ses mains qu'elle avait +mouillées en puisant de l'eau. Elle se leva. La peur lui était revenue, +une peur naturelle et insurmontable. Elle n'eut plus qu'une pensée, +s'enfuir; s'enfuir à toutes jambes, à travers bois, à travers champs, +jusqu'aux maisons, jusqu'aux fenêtres, jusqu'aux chandelles allumées. +Son regard tomba sur le seau qui était devant elle. Tel était l'effroi +que lui inspirait la Thénardier qu'elle n'osa pas s'enfuir sans le seau +d'eau. Elle saisit l'anse à deux mains. Elle eut de la peine à soulever +le seau.</p> + +<p>Elle fit ainsi une douzaine de pas, mais le seau était plein, il était +lourd, elle fut forcée de le reposer à terre. Elle respira un instant, +puis elle enleva l'anse de nouveau, et se remit à marcher, cette fois un +peu plus longtemps. Mais il fallut s'arrêter encore. Après quelques +secondes de repos, elle repartit. Elle marchait penchée en avant, la +tête baissée, comme une vieille; le poids du seau tendait et raidissait +ses bras maigres; l'anse de fer achevait d'engourdir et de geler ses +petites mains mouillées; de temps en temps elle était forcée de +s'arrêter, et chaque fois qu'elle s'arrêtait l'eau froide qui débordait +du seau tombait sur ses jambes nues. Cela se passait au fond d'un bois, +la nuit, en hiver, loin de tout regard humain; c'était un enfant de huit +ans. Il n'y avait que Dieu en ce moment qui voyait cette chose triste.</p> + +<p>Et sans doute sa mère, hélas!</p> + +<p>Car il est des choses qui font ouvrir les yeux aux mortes dans leur +tombeau.</p> + +<p>Elle soufflait avec une sorte de râlement douloureux; des sanglots lui +serraient la gorge, mais elle n'osait pas pleurer, tant elle avait peur +de la Thénardier, même loin. C'était son habitude de se figurer toujours +que la Thénardier était là.</p> + +<p>Cependant elle ne pouvait pas faire beaucoup de chemin de la sorte, et +elle allait bien lentement. Elle avait beau diminuer la durée des +stations et marcher entre chaque le plus longtemps possible, elle +pensait avec angoisse qu'il lui faudrait plus d'une heure pour retourner +ainsi à Montfermeil et que la Thénardier la battrait. Cette angoisse se +mêlait à son épouvante d'être seule dans le bois la nuit. Elle était +harassée de fatigue et n'était pas encore sortie de la forêt. Parvenue +près d'un vieux châtaignier qu'elle connaissait, elle fit une dernière +halte plus longue que les autres pour se bien reposer, puis elle +rassembla toutes ses forces, reprit le seau et se remit à marcher +courageusement. Cependant le pauvre petit être désespéré ne put +s'empêcher de s'écrier: Ô mon Dieu! mon Dieu!</p> + +<p>En ce moment, elle sentit tout à coup que le seau ne pesait plus rien. +Une main, qui lui parut énorme, venait de saisir l'anse et la soulevait +vigoureusement. Elle leva la tête. Une grande forme noire, droite et +debout, marchait auprès d'elle dans l'obscurité. C'était un homme qui +était arrivé derrière elle et qu'elle n'avait pas entendu venir. Cet +homme, sans dire un mot, avait empoigné l'anse du seau qu'elle portait.</p> + +<p>Il y a des instincts pour toutes les rencontres de la vie. L'enfant +n'eut pas peur.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIc" id="Chapitre_VIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VI</a></h2> + +<h3>Qui peut-être prouve l'intelligence de Boulatruelle</h3> + + +<p>Dans l'après-midi de cette même journée de Noël 1823, un homme se +promena assez longtemps dans la partie la plus déserte du boulevard de +l'Hôpital à Paris. Cet homme avait l'air de quelqu'un qui cherche un +logement, et semblait s'arrêter de préférence aux plus modestes maisons +de cette lisière délabrée du faubourg Saint-Marceau.</p> + +<p>On verra plus loin que cet homme avait en effet loué une chambre dans ce +quartier isolé.</p> + +<p>Cet homme, dans son vêtement comme dans toute sa personne, réalisait le +type de ce qu'on pourrait nommer le mendiant de bonne compagnie, +l'extrême misère combinée avec l'extrême propreté. C'est là un mélange +assez rare qui inspire aux cœurs intelligents ce double respect qu'on +éprouve pour celui qui est très pauvre et pour celui qui est très digne. +Il avait un chapeau rond fort vieux et fort brossé, une redingote râpée +jusqu'à la corde en gros drap jaune d'ocre, couleur qui n'avait rien de +trop bizarre à cette époque, un grand gilet à poches de forme séculaire, +des culottes noires devenues grises aux genoux, des bas de laine noire +et d'épais souliers à boucles de cuivre. On eût dit un ancien précepteur +de bonne maison revenu de l'émigration. À ses cheveux tout blancs, à son +front ridé, à ses lèvres livides, à son visage où tout respirait +l'accablement et la lassitude de la vie, on lui eût supposé beaucoup +plus de soixante ans. À sa démarche ferme, quoique lente, à la vigueur +singulière empreinte dans tous ses mouvements, on lui en eût donné à +peine cinquante. Les rides de son front étaient bien placées, et eussent +prévenu en sa faveur quelqu'un qui l'eût observé avec attention. Sa +lèvre se contractait avec un pli étrange, qui semblait sévère et qui +était humble. Il y avait au fond de son regard on ne sait quelle +sérénité lugubre. Il portait de la main gauche un petit paquet noué dans +un mouchoir; de la droite il s'appuyait sur une espèce de bâton coupé +dans une haie. Ce bâton avait été travaillé avec quelque soin, et +n'avait pas trop méchant air; on avait tiré parti des nœuds, et on lui +avait figuré un pommeau de corail avec de la cire rouge; c'était un +gourdin, et cela semblait une canne.</p> + +<p>Il y a peu de passants sur ce boulevard, surtout l'hiver. Cet homme, +sans affectation pourtant, paraissait les éviter plutôt que les +chercher.</p> + +<p>À cette époque le roi Louis XVIII allait presque tous les jours à +Choisy-le-Roi. C'était une de ses promenades favorites. Vers deux +heures, presque invariablement, on voyait la voiture et la cavalcade +royale passer ventre à terre sur le boulevard de l'Hôpital.</p> + +<p>Cela tenait lieu de montre et d'horloge aux pauvresses du quartier qui +disaient:—Il est deux heures, le voilà qui s'en retourne aux Tuileries.</p> + +<p>Et les uns accouraient, et les autres se rangeaient; car un roi qui +passe, c'est toujours un tumulte. Du reste l'apparition et la +disparition de Louis XVIII faisaient un certain effet dans les rues de +Paris. Cela était rapide, mais majestueux. Ce roi impotent avait le goût +du grand galop; ne pouvant marcher, il voulait courir; ce cul-de-jatte +se fût fait volontiers traîner par l'éclair. Il passait, pacifique et +sévère, au milieu des sabres nus. Sa berline massive, toute dorée, avec +de grosses branches de lys peintes sur les panneaux, roulait bruyamment. +À peine avait-on le temps d'y jeter un coup d'œil. On voyait dans +l'angle du fond à droite, sur des coussins capitonnés de satin blanc, +une face large, ferme et vermeille, un front frais poudré à l'oiseau +royal, un œil fier, dur et fin, un sourire de lettré, deux grosses +épaulettes à torsades flottantes sur un habit bourgeois, la Toison d'or, +la croix de Saint-Louis, la croix de la Légion d'honneur, la plaque +d'argent du Saint-Esprit, un gros ventre et un large cordon bleu; +c'était le roi. Hors de Paris, il tenait son chapeau à plumes blanches +sur ses genoux emmaillotés de hautes guêtres anglaises; quand il +rentrait dans la ville, il mettait son chapeau sur sa tête, saluant peu. +Il regardait froidement le peuple, qui le lui rendait. Quand il parut +pour la première fois dans le quartier Saint-Marceau, tout son succès +fut ce mot d'un faubourien à son camarade: «C'est ce gros-là qui est le +gouvernement.»</p> + +<p>Cet infaillible passage du roi à la même heure était donc l'événement +quotidien du boulevard de l'Hôpital.</p> + +<p>Le promeneur à la redingote jaune n'était évidemment pas du quartier, et +probablement pas de Paris, car il ignorait ce détail. Lorsqu'à deux +heures la voiture royale, entourée d'un escadron de gardes du corps +galonnés d'argent, déboucha sur le boulevard, après avoir tourné la +Salpêtrière, il parut surpris et presque effrayé. Il n'y avait que lui +dans la contre-allée, il se rangea vivement derrière un angle de mur +d'enceinte, ce qui n'empêcha pas Mr le duc d'Havré de l'apercevoir. Mr +le duc d'Havré, comme capitaine des gardes de service ce jour-là, était +assis dans la voiture vis-à-vis du roi. Il dit à Sa Majesté: «Voilà un +homme d'assez mauvaise mine.» Des gens de police, qui éclairaient le +passage du roi, le remarquèrent également, et l'un d'eux reçut l'ordre +de le suivre. Mais l'homme s'enfonça dans les petites rues solitaires du +faubourg, et comme le jour commençait à baisser, l'agent perdit sa +trace, ainsi que cela est constaté par un rapport adressé le soir même à +Mr le comte Anglès, ministre d'État, préfet de police.</p> + +<p>Quand l'homme à la redingote jaune eut dépisté l'agent, il doubla le +pas, non sans s'être retourné bien des fois pour s'assurer qu'il n'était +pas suivi. À quatre heures un quart, c'est-à-dire à la nuit close, il +passait devant le théâtre de la Porte-Saint-Martin où l'on donnait ce +jour-là les <i>Deux Forçats</i>. Cette affiche, éclairée par les réverbères +du théâtre, le frappa, car, quoiqu'il marchât vite, il s'arrêta pour la +lire. Un instant après, il était dans le cul-de-sac de la Planchette, et +il entrait au <i>Plat d'étain</i>, où était alors le bureau de la voiture de +Lagny. Cette voiture partait à quatre heures et demie. Les chevaux +étaient attelés, et les voyageurs, appelés par le cocher, escaladaient +en hâte le haut escalier de fer du coucou.</p> + +<p>L'homme demanda:</p> + +<p>—Avez-vous une place?</p> + +<p>—Une seule, à côté de moi, sur le siège, dit le cocher.</p> + +<p>—Je la prends.</p> + +<p>—Montez.</p> + +<p>Cependant, avant de partir, le cocher jeta un coup d'œil sur le costume +médiocre du voyageur, sur la petitesse de son paquet, et se fit payer.</p> + +<p>—Allez-vous jusqu'à Lagny? demanda le cocher.</p> + +<p>—Oui, dit l'homme.</p> + +<p>Le voyageur paya jusqu'à Lagny.</p> + +<p>On partit. Quand on eut passé la barrière, le cocher essaya de nouer la +conversation, mais le voyageur ne répondait que par monosyllabes. Le +cocher prit le parti de siffler et de jurer après ses chevaux.</p> + +<p>Le cocher s'enveloppa dans son manteau. Il faisait froid. L'homme ne +paraissait pas y songer. On traversa ainsi Gournay et Neuilly-sur-Marne.</p> + +<p>Vers six heures du soir on était à Chelles. Le cocher s'arrêta pour +laisser souffler ses chevaux, devant l'auberge à rouliers installée dans +les vieux bâtiments de l'abbaye royale.</p> + +<p>—Je descends ici, dit l'homme.</p> + +<p>Il prit son paquet et son bâton, et sauta à bas de la voiture.</p> + +<p>Un instant après, il avait disparu.</p> + +<p>Il n'était pas entré dans l'auberge.</p> + +<p>Quand, au bout de quelques minutes, la voiture repartit pour Lagny, elle +ne le rencontra pas dans la grande rue de Chelles.</p> + +<p>Le cocher se tourna vers les voyageurs de l'intérieur.</p> + +<p>—Voilà, dit-il, un homme qui n'est pas d'ici, car je ne le connais pas. +Il a l'air de n'avoir pas le sou; cependant il ne tient pas à l'argent; +il paye pour Lagny, et il ne va que jusqu'à Chelles. Il est nuit, toutes +les maisons sont fermées, il n'entre pas à l'auberge, et on ne le +retrouve plus. Il s'est donc enfoncé dans la terre.</p> + +<p>L'homme ne s'était pas enfoncé dans la terre, mais il avait arpenté en +hâte dans l'obscurité la grande rue de Chelles; puis il avait pris à +gauche avant d'arriver à l'église le chemin vicinal qui mène à +Montfermeil, comme quelqu'un qui eût connu le pays et qui y fût déjà +venu.</p> + +<p>Il suivit ce chemin rapidement. À l'endroit où il est coupé par +l'ancienne route bordée d'arbres qui va de Gagny à Lagny, il entendit +venir des passants. Il se cacha précipitamment dans un fossé, et y +attendit que les gens qui passaient se fussent éloignés. La précaution +était d'ailleurs presque superflue, car, comme nous l'avons déjà dit, +c'était une nuit de décembre très noire. On voyait à peine deux ou trois +étoiles au ciel.</p> + +<p>C'est à ce point-là que commence la montée de la colline. L'homme ne +rentra pas dans le chemin de Montfermeil; il prit à droite, à travers +champs, et gagna à grands pas le bois.</p> + +<p>Quand il fut dans le bois, il ralentit sa marche, et se mit à regarder +soigneusement tous les arbres, avançant pas à pas, comme s'il cherchait +et suivait une route mystérieuse connue de lui seul. Il y eut un moment +où il parut se perdre et où il s'arrêta indécis. Enfin il arriva, de +tâtonnements en tâtonnements, à une clairière où il y avait un monceau +de grosses pierres blanchâtres. Il se dirigea vivement vers ces pierres +et les examina avec attention à travers la brume de la nuit, comme s'il +les passait en revue. Un gros arbre, couvert de ces excroissances qui +sont les verrues de la végétation, était à quelques pas du tas de +pierres. Il alla à cet arbre, et promena sa main sur l'écorce du tronc, +comme s'il cherchait à reconnaître et à compter toutes les verrues.</p> + +<p>Vis-à-vis de cet arbre, qui était un frêne, il y avait un châtaignier +malade d'une décortication, auquel on avait mis pour pansement une bande +de zinc clouée. Il se haussa sur la pointe des pieds et toucha cette +bande de zinc.</p> + +<p>Puis il piétina pendant quelque temps sur le sol dans l'espace compris +entre l'arbre et les pierres, comme quelqu'un qui s'assure que la terre +n'a pas été fraîchement remuée.</p> + +<p>Cela fait, il s'orienta et reprit sa marche à travers le bois.</p> + +<p>C'était cet homme qui venait de rencontrer Cosette.</p> + +<p>En cheminant par le taillis dans la direction de Montfermeil, il avait +aperçu cette petite ombre qui se mouvait avec un gémissement, qui +déposait un fardeau à terre, puis le reprenait, et se remettait à +marcher. Il s'était approché et avait reconnu que c'était un tout jeune +enfant chargé d'un énorme seau d'eau. Alors il était allé à l'enfant, et +avait pris silencieusement l'anse du seau.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIc" id="Chapitre_VIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VII</a></h2> + +<h3>Cosette côte à côte dans l'ombre avec l'inconnu</h3> + + +<p>Cosette, nous l'avons dit, n'avait pas eu peur.</p> + +<p>L'homme lui adressa la parole. Il parlait d'une voix grave et presque +basse.</p> + +<p>—Mon enfant, c'est bien lourd pour vous ce que vous portez là.</p> + +<p>Cosette leva la tête et répondit:</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Donnez, reprit l'homme. Je vais vous le porter.</p> + +<p>Cosette lâcha le seau. L'homme se mit à cheminer près d'elle.</p> + +<p>—C'est très lourd en effet, dit-il entre ses dents.</p> + +<p>Puis il ajouta:</p> + +<p>—Petite, quel âge as-tu?</p> + +<p>—Huit ans, monsieur.</p> + +<p>—Et viens-tu de loin comme cela?</p> + +<p>—De la source qui est dans le bois.</p> + +<p>—Et est-ce loin où tu vas?—À un bon quart d'heure d'ici.</p> + +<p>L'homme resta un moment sans parler, puis il dit brusquement:</p> + +<p>—Tu n'as donc pas de mère?</p> + +<p>—Je ne sais pas, répondit l'enfant.</p> + +<p>Avant que l'homme eût eu le temps de reprendre la parole, elle ajouta:</p> + +<p>—Je ne crois pas. Les autres en ont. Moi, je n'en ai pas.</p> + +<p>Et après un silence, elle reprit:</p> + +<p>—Je crois que je n'en ai jamais eu.</p> + +<p>L'homme s'arrêta, il posa le seau à terre, se pencha et mit ses deux +mains sur les deux épaules de l'enfant, faisant effort pour la regarder +et voir son visage dans l'obscurité.</p> + +<p>La figure maigre et chétive de Cosette se dessinait vaguement à la lueur +livide du ciel.</p> + +<p>—Comment t'appelles-tu? dit l'homme.</p> + +<p>—Cosette.</p> + +<p>L'homme eut comme une secousse électrique. Il la regarda encore, puis il +ôta ses mains de dessus les épaules de Cosette, saisit le seau, et se +remit à marcher.</p> + +<p>Au bout d'un instant il demanda:</p> + +<p>—Petite, où demeures-tu?</p> + +<p>—À Montfermeil, si vous connaissez.</p> + +<p>—C'est là que nous allons?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>Il fit encore une pause, puis recommença:</p> + +<p>—Qui est-ce donc qui t'a envoyée à cette heure chercher de l'eau dans +le bois?</p> + +<p>—C'est madame Thénardier.</p> + +<p>L'homme repartit d'un son de voix qu'il voulait s'efforcer de rendre +indifférent, mais où il y avait pourtant un tremblement singulier:</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'elle fait, ta madame Thénardier?</p> + +<p>—C'est ma bourgeoise, dit l'enfant. Elle tient l'auberge.</p> + +<p>—L'auberge? dit l'homme. Eh bien, je vais aller y loger cette nuit. +Conduis-moi.</p> + +<p>—Nous y allons, dit l'enfant.</p> + +<p>L'homme marchait assez vite. Cosette le suivait sans peine. Elle ne +sentait plus la fatigue. De temps en temps, elle levait les yeux vers +cet homme avec une sorte de tranquillité et d'abandon inexprimables. +Jamais on ne lui avait appris à se tourner vers la providence et à +prier. Cependant elle sentait en elle quelque chose qui ressemblait à de +l'espérance et à de la joie et qui s'en allait vers le ciel.</p> + +<p>Quelques minutes s'écoulèrent. L'homme reprit:</p> + +<p>—Est-ce qu'il n'y a pas de servante chez madame Thénardier?</p> + +<p>—Non, monsieur.</p> + +<p>—Est-ce que tu es seule?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>Il y eut encore une interruption. Cosette éleva la voix:</p> + +<p>—C'est-à-dire il y a deux petites filles.</p> + +<p>—Quelles petites filles?</p> + +<p>—Ponine et Zelma.</p> + +<p>L'enfant simplifiait de la sorte les noms romanesques chers à la +Thénardier.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que Ponine et Zelma?</p> + +<p>—Ce sont les demoiselles de madame Thénardier. Comme qui dirait ses +filles.</p> + +<p>—Et que font-elles, celles-là?—Oh! dit l'enfant, elles ont de belles +poupées, des choses où il y a de l'or, tout plein d'affaires. Elles +jouent, elles s'amusent.</p> + +<p>—Toute la journée?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Et toi?</p> + +<p>—Moi, je travaille.</p> + +<p>—Toute la journée?</p> + +<p>L'enfant leva ses grands yeux où il y avait une larme qu'on ne voyait +pas à cause de la nuit, et répondit doucement:</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>Elle poursuivit après un intervalle de silence:</p> + +<p>—Des fois, quand j'ai fini l'ouvrage et qu'on veut bien, je m'amuse +aussi.</p> + +<p>—Comment t'amuses-tu?</p> + +<p>—Comme je peux. On me laisse. Mais je n'ai pas beaucoup de joujoux. +Ponine et Zelma ne veulent pas que je joue avec leurs poupées. Je n'ai +qu'un petit sabre en plomb, pas plus long que ça.</p> + +<p>L'enfant montrait son petit doigt.</p> + +<p>—Et qui ne coupe pas?—Si, monsieur, dit l'enfant, ça coupe la salade +et les têtes de mouches.</p> + +<p>Ils atteignirent le village; Cosette guida l'étranger dans les rues. Ils +passèrent devant la boulangerie; mais Cosette ne songea pas au pain +qu'elle devait rapporter. L'homme avait cessé de lui faire des questions +et gardait maintenant un silence morne. Quand ils eurent laissé l'église +derrière eux, l'homme, voyant toutes ces boutiques en plein vent, +demanda à Cosette:</p> + +<p>—C'est donc la foire ici?</p> + +<p>—Non, monsieur, c'est Noël.</p> + +<p>Comme ils approchaient de l'auberge, Cosette lui toucha le bras +timidement.</p> + +<p>—Monsieur?</p> + +<p>—Quoi, mon enfant?</p> + +<p>—Nous voilà tout près de la maison.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Voulez-vous me laisser reprendre le seau à présent?</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—C'est que, si madame voit qu'on me l'a porté, elle me battra.</p> + +<p>L'homme lui remit le seau. Un instant après, ils étaient à la porte de +la gargote.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIIc" id="Chapitre_VIIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VIII</a></h2> + +<h3>Désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui est peut-être un riche</h3> + + +<p>Cosette ne put s'empêcher de jeter un regard de côté à la grande poupée +toujours étalée chez le bimbelotier, puis elle frappa. La porte +s'ouvrit. La Thénardier parut une chandelle à la main.</p> + +<p>—Ah! c'est toi, petite gueuse! Dieu merci, tu y as mis le temps! elle +se sera amusée, la drôlesse!</p> + +<p>—Madame, dit Cosette toute tremblante, voilà un monsieur qui vient +loger.</p> + +<p>La Thénardier remplaça bien vite sa mine bourrue par sa grimace aimable, +changement à vue propre aux aubergistes, et chercha avidement des yeux +le nouveau venu.</p> + +<p>—C'est monsieur? dit-elle.</p> + +<p>—Oui, madame, répondit l'homme en portant la main à son chapeau.</p> + +<p>Les voyageurs riches ne sont pas si polis. Ce geste et l'inspection du +costume et du bagage de l'étranger que la Thénardier passa en revue d'un +coup d'œil firent évanouir la grimace aimable et reparaître la mine +bourrue. Elle reprit sèchement:</p> + +<p>—Entrez, bonhomme.</p> + +<p>Le «bonhomme» entra. La Thénardier lui jeta un second coup d'œil, +examina particulièrement sa redingote qui était absolument râpée et son +chapeau qui était un peu défoncé, et consulta d'un hochement de tête, +d'un froncement de nez et d'un clignement d'yeux, son mari, lequel +buvait toujours avec les rouliers. Le mari répondit par cette +imperceptible agitation de l'index qui, appuyée du gonflement des +lèvres, signifie en pareil cas: débine complète. Sur ce, la Thénardier +s'écria:</p> + +<p>—Ah! çà, brave homme, je suis bien fâchée, mais c'est que je n'ai plus +de place.</p> + +<p>—Mettez-moi où vous voudrez, dit l'homme, au grenier, à l'écurie. Je +payerai comme si j'avais une chambre.</p> + +<p>—Quarante sous.</p> + +<p>—Quarante sous. Soit.</p> + +<p>—À la bonne heure.</p> + +<p>—Quarante sous! dit un routier bas à la Thénardier, mais ce n'est que +vingt sous.</p> + +<p>—C'est quarante sous pour lui, répliqua la Thénardier du même ton. Je +ne loge pas des pauvres à moins.</p> + +<p>—C'est vrai, ajouta le mari avec douceur, ça gâte une maison d'y avoir +de ce monde-là.</p> + +<p>Cependant l'homme, après avoir laissé sur un banc son paquet et son +bâton, s'était assis à une table où Cosette s'était empressée de poser +une bouteille de vin et un verre. Le marchand qui avait demandé le seau +d'eau était allé lui-même le porter à son cheval. Cosette avait repris +sa place sous la table de cuisine et son tricot. L'homme, qui avait à +peine trempé ses lèvres dans le verre de vin qu'il s'était versé, +considérait l'enfant avec une attention étrange.</p> + +<p>Cosette était laide. Heureuse, elle eût peut-être été jolie. Nous avons +déjà esquissé cette petite figure sombre. Cosette était maigre et blême. +Elle avait près de huit ans, on lui en eût donné à peine six. Ses grands +yeux enfoncés dans une sorte d'ombre profonde étaient presque éteints à +force d'avoir pleuré. Les coins de sa bouche avaient cette courbe de +l'angoisse habituelle, qu'on observe chez les condamnés et chez les +malades désespérés. Ses mains étaient, comme sa mère l'avait deviné, +«perdues d'engelures.» Le feu qui l'éclairait en ce moment faisait +saillir les angles de ses os et rendait sa maigreur affreusement +visible. Comme elle grelottait toujours, elle avait pris l'habitude de +serrer ses deux genoux l'un contre l'autre. Tout son vêtement n'était +qu'un haillon qui eût fait pitié l'été et qui faisait horreur l'hiver. +Elle n'avait sur elle que de la toile trouée; pas un chiffon de laine. +On voyait sa peau çà et là, et l'on y distinguait partout des taches +bleues ou noires qui indiquaient les endroits où la Thénardier l'avait +touchée. Ses jambes nues étaient rouges et grêles. Le creux de ses +clavicules était à faire pleurer. Toute la personne de cette enfant, son +allure, son attitude, le son de sa voix, ses intervalles entre un mot et +l'autre, son regard, son silence, son moindre geste, exprimaient et +traduisaient une seule idée: la crainte.</p> + +<p>La crainte était répandue sur elle; elle en était pour ainsi dire +couverte; la crainte ramenait ses coudes contre ses hanches, retirait +ses talons sous ses jupes, lui faisait tenir le moins de place possible, +ne lui laissait de souffle que le nécessaire, et était devenue ce qu'on +pourrait appeler son habitude de corps, sans variation possible que +d'augmenter. Il y avait au fond de sa prunelle un coin étonné où était +la terreur.</p> + +<p>Cette crainte était telle qu'en arrivant, toute mouillée comme elle +était, Cosette n'avait pas osé s'aller sécher au feu et s'était remise +silencieusement à son travail. L'expression du regard de cette enfant de +huit ans était habituellement si morne et parfois si tragique qu'il +semblait, à de certains moments, qu'elle fût en train de devenir une +idiote ou un démon.</p> + +<p>Jamais, nous l'avons dit, elle n'avait su ce que c'est que prier, jamais +elle n'avait mis le pied dans une église.</p> + +<p>«Est-ce que j'ai le temps?» disait la Thénardier.</p> + +<p>L'homme à la redingote jaune ne quittait pas Cosette des yeux.</p> + +<p>Tout à coup la Thénardier s'écria:</p> + +<p>—À propos! et ce pain?</p> + +<p>Cosette, selon sa coutume toutes les fois que la Thénardier élevait la +voix, sortit bien vite de dessous la table.</p> + +<p>Elle avait complètement oublié ce pain. Elle eut recours à l'expédient +des enfants toujours effrayés. Elle mentit.</p> + +<p>—Madame, le boulanger était fermé.</p> + +<p>—Il fallait cogner.</p> + +<p>—J'ai cogné, madame.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Il n'a pas ouvert.</p> + +<p>—Je saurai demain si c'est vrai, dit la Thénardier, et si tu mens, tu +auras une fière danse. En attendant, rends-moi la pièce-quinze-sous.</p> + +<p>Cosette plongea sa main dans la poche de son tablier, et devint verte. +La pièce de quinze sous n'y était plus.</p> + +<p>—Ah çà! dit la Thénardier, m'as-tu entendue?</p> + +<p>Cosette retourna la poche, il n'y avait rien. Qu'est-ce que cet argent +pouvait être devenu? La malheureuse petite ne trouva pas une parole. +Elle était pétrifiée.</p> + +<p>—Est-ce que tu l'as perdue, la pièce-quinze-sous? râla la Thénardier, +ou bien est-ce que tu veux me la voler?</p> + +<p>En même temps elle allongea le bras vers le martinet suspendu à la +cheminée.</p> + +<p>Ce geste redoutable rendit à Cosette la force de crier:</p> + +<p>—Grâce! madame! madame! je ne le ferai plus.</p> + +<p>La Thénardier détacha le martinet.</p> + +<p>Cependant l'homme à la redingote jaune avait fouillé dans le gousset de +son gilet, sans qu'on eût remarqué ce mouvement. D'ailleurs les autres +voyageurs buvaient ou jouaient aux cartes et ne faisaient attention à +rien.</p> + +<p>Cosette se pelotonnait avec angoisse dans l'angle de la cheminée, +tâchant de ramasser et de dérober ses pauvres membres demi-nus. La +Thénardier leva le bras.</p> + +<p>—Pardon, madame, dit l'homme, mais tout à l'heure j'ai vu quelque chose +qui est tombé de la poche du tablier de cette petite et qui a roulé. +C'est peut-être cela.</p> + +<p>En même temps il se baissa et parut chercher à terre un instant.</p> + +<p>—Justement. Voici, reprit-il en se relevant.</p> + +<p>Et il tendit une pièce d'argent à la Thénardier.</p> + +<p>—Oui, c'est cela, dit-elle.</p> + +<p>Ce n'était pas cela, car c'était une pièce de vingt sous, mais la +Thénardier y trouvait du bénéfice. Elle mit la pièce dans sa poche, et +se borna à jeter un regard farouche à l'enfant en disant:</p> + +<p>—Que cela ne t'arrive plus, toujours!</p> + +<p>Cosette rentra dans ce que la Thénardier appelait «sa niche», et son +grand œil, fixé sur le voyageur inconnu, commença à prendre une +expression qu'il n'avait jamais eue. Ce n'était encore qu'un naïf +étonnement, mais une sorte de confiance stupéfaite s'y mêlait.</p> + +<p>—À propos, voulez-vous souper? demanda la Thénardier au voyageur.</p> + +<p>Il ne répondit pas. Il semblait songer profondément.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cet homme-là? dit-elle entre ses dents. C'est +quelque affreux pauvre. Cela n'a pas le sou pour souper. Me payera-t-il +mon logement seulement? Il est bien heureux tout de même qu'il n'ait pas +eu l'idée de voler l'argent qui était à terre.</p> + +<p>Cependant une porte s'était ouverte et Éponine et Azelma étaient +entrées.</p> + +<p>C'étaient vraiment deux jolies petites filles, plutôt bourgeoises que +paysannes, très charmantes, l'une avec ses tresses châtaines bien +lustrées, l'autre avec ses longues nattes noires tombant derrière le +dos, toutes deux vives, propres, grasses, fraîches et saines à réjouir +le regard. Elles étaient chaudement vêtues, mais avec un tel art +maternel, que l'épaisseur des étoffes n'ôtait rien à la coquetterie de +l'ajustement. L'hiver était prévu sans que le printemps fût effacé. Ces +deux petites dégageaient de la lumière. En outre, elles étaient +régnantes. Dans leur toilette, dans leur gaîté, dans le bruit qu'elles +faisaient, il y avait de la souveraineté. Quand elles entrèrent, la +Thénardier leur dit d'un ton grondeur, qui était plein d'adoration:</p> + +<p>—Ah! vous voilà donc, vous autres!</p> + +<p>Puis, les attirant dans ses genoux l'une après l'autre, lissant leurs +cheveux, renouant leurs rubans, et les lâchant ensuite avec cette douce +façon de secouer qui est propre aux mères, elle s'écria:</p> + +<p>—Sont-elles fagotées!</p> + +<p>Elles vinrent s'asseoir au coin du feu. Elles avaient une poupée +qu'elles tournaient et retournaient sur leurs genoux avec toutes sortes +de gazouillements joyeux. De temps en temps, Cosette levait les yeux de +son tricot, et les regardait jouer d'un air lugubre.</p> + +<p>Éponine et Azelma ne regardaient pas Cosette. C'était pour elles comme +le chien. Ces trois petites filles n'avaient pas vingt-quatre ans à +elles trois, et elles représentaient déjà toute la société des hommes; +d'un côté l'envie, de l'autre le dédain.</p> + +<p>La poupée des sœurs Thénardier était très fanée et très vieille et +toute cassée, mais elle n'en paraissait pas moins admirable à Cosette, +qui de sa vie n'avait eu une poupée, <i>une vraie poupée</i>, pour nous +servir d'une expression que tous les enfants comprendront.</p> + +<p>Tout à coup la Thénardier, qui continuait d'aller et de venir dans la +salle, s'aperçut que Cosette avait des distractions et qu'au lieu de +travailler elle s'occupait des petites qui jouaient.</p> + +<p>—Ah! je t'y prends! cria-t-elle. C'est comme cela que tu travailles! Je +vais te faire travailler à coups de martinet, moi.</p> + +<p>L'étranger, sans quitter sa chaise, se tourna vers la Thénardier.</p> + +<p>—Madame, dit-il en souriant d'un air presque craintif, bah! laissez-la +jouer!</p> + +<p>De la part de tout voyageur qui eût mangé une tranche de gigot et bu +deux bouteilles de vin à son souper et qui n'eût pas eu l'air d'<i>un +affreux pauvre</i>, un pareil souhait eût été un ordre. Mais qu'un homme +qui avait ce chapeau se permît d'avoir un désir et qu'un homme qui avait +cette redingote se permît d'avoir une volonté, c'est ce que la +Thénardier ne crut pas devoir tolérer. Elle repartit aigrement:</p> + +<p>—Il faut qu'elle travaille, puisqu'elle mange. Je ne la nourris pas à +rien faire.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'elle fait donc? reprit l'étranger de cette voix douce qui +contrastait si étrangement avec ses habits de mendiant et ses épaules de +portefaix.</p> + +<p>La Thénardier daigna répondre:</p> + +<p>—Des bas, s'il vous plaît. Des bas pour mes petites filles qui n'en ont +pas, autant dire, et qui vont tout à l'heure pieds nus.</p> + +<p>L'homme regarda les pauvres pieds rouges de Cosette, et continua:</p> + +<p>—Quand aura-t-elle fini cette paire de bas?</p> + +<p>—Elle en a encore au moins pour trois ou quatre grands jours, la +paresseuse.</p> + +<p>—Et combien peut valoir cette paire de bas, quand elle sera faite?</p> + +<p>La Thénardier lui jeta un coup d'œil méprisant.</p> + +<p>—Au moins trente sous.</p> + +<p>—La donneriez-vous pour cinq francs? reprit l'homme.</p> + +<p>—Pardieu! s'écria avec un gros rire un routier qui écoutait, cinq +francs? je crois fichtre bien! cinq balles!</p> + +<p>Le Thénardier crut devoir prendre la parole.</p> + +<p>—Oui, monsieur, si c'est votre fantaisie, on vous donnera cette paire +de bas pour cinq francs. Nous ne savons rien refuser aux voyageurs.</p> + +<p>—Il faudrait payer tout de suite, dit la Thénardier avec sa façon brève +et péremptoire.</p> + +<p>—J'achète cette paire de bas, répondit l'homme, et, ajouta-t-il en +tirant de sa poche une pièce de cinq francs qu'il posa sur la table,—je +la paye.</p> + +<p>Puis il se tourna vers Cosette.</p> + +<p>—Maintenant ton travail est à moi. Joue, mon enfant.</p> + +<p>Le routier fut si ému de la pièce de cinq francs, qu'il laissa là son +verre et accourut.</p> + +<p>—C'est pourtant vrai! cria-t-il en l'examinant. Une vraie roue de +derrière! et pas fausse!</p> + +<p>Le Thénardier approcha et mit silencieusement la pièce dans son gousset.</p> + +<p>La Thénardier n'avait rien à répliquer. Elle se mordit les lèvres, et +son visage prit une expression de haine.</p> + +<p>Cependant Cosette tremblait. Elle se risqua à demander:</p> + +<p>—Madame, est-ce que c'est vrai? est-ce que je peux jouer?</p> + +<p>—Joue! dit la Thénardier d'une voix terrible.</p> + +<p>—Merci, madame, dit Cosette.</p> + +<p>Et pendant que sa bouche remerciait la Thénardier, toute sa petite âme +remerciait le voyageur.</p> + +<p>Le Thénardier s'était remis à boire. Sa femme lui dit à l'oreille:</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça peut être que cet homme jaune?</p> + +<p>—J'ai vu, répondit souverainement Thénardier, des millionnaires qui +avaient des redingotes comme cela.</p> + +<p>Cosette avait laissé là son tricot, mais elle n'était pas sortie de sa +place. Cosette bougeait toujours le moins possible. Elle avait pris dans +une boîte derrière elle quelques vieux chiffons et son petit sabre de +plomb.</p> + +<p>Éponine et Azelma ne faisaient aucune attention à ce qui se passait. +Elles venaient d'exécuter une opération fort importante; elles s'étaient +emparées du chat. Elles avaient jeté la poupée à terre, et Éponine, qui +était l'aînée, emmaillotait le petit chat, malgré ses miaulements et ses +contorsions, avec une foule de nippes et de guenilles rouges et bleues. +Tout en faisant ce grave et difficile travail, elle disait à sa sœur +dans ce doux et adorable langage des enfants dont la grâce, pareille à +la splendeur de l'aile des papillons, s'en va quand on veut la fixer:</p> + +<p>—Vois-tu, ma sœur, cette poupée-là est plus amusante que l'autre. Elle +remue, elle crie, elle est chaude. Vois-tu, ma sœur, jouons avec. Ce +serait ma petite fille. Je serais une dame. Je viendrais te voir et tu +la regarderais. Peu à peu tu verrais ses moustaches, et cela +t'étonnerait. Et puis tu verrais ses oreilles, et puis tu verrais sa +queue, et cela t'étonnerait. Et tu me dirais: <i>Ah! mon Dieu</i>! et je te +dirais: <i>Oui, madame, c'est une petite fille que j'ai comme ça. Les +petites filles sont comme ça à présent</i>.</p> + +<p>Azelma écoutait Éponine avec admiration.</p> + +<p>Cependant, les buveurs s'étaient mis à chanter une chanson obscène dont +ils riaient à faire trembler le plafond. Le Thénardier les encourageait +et les accompagnait.</p> + +<p>Comme les oiseaux font un nid avec tout, les enfants font une poupée +avec n'importe quoi. Pendant qu'Éponine et Azelma emmaillotaient le +chat, Cosette de son côté avait emmailloté le sabre. Cela fait, elle +l'avait couché sur ses bras, et elle chantait doucement pour l'endormir.</p> + +<p>La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus +charmants instincts de l'enfance féminine. Soigner, vêtir, parer, +habiller, déshabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, bercer, +dorloter, endormir, se figurer que quelque chose est quelqu'un, tout +l'avenir de la femme est là. Tout en rêvant et tout en jasant, tout en +faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de +petites robes, de petits corsages et de petites brassières, l'enfant +devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande +fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée.</p> + +<p>Une petite fille sans poupée est à peu près aussi malheureuse et tout à +fait aussi impossible qu'une femme sans enfant.</p> + +<p>Cosette s'était donc fait une poupée avec le sabre.</p> + +<p>La Thénardier, elle, s'était rapprochée de l' <i>homme jaune</i>.</p> + +<p>—Mon mari a raison, pensait-elle, c'est peut-être monsieur Laffitte. Il +y a des riches si farces! Elle vint s'accouder à sa table.</p> + +<p>—Monsieur... dit-elle.</p> + +<p>À ce mot <i>monsieur</i>, l'homme se retourna. La Thénardier ne l'avait +encore appelé que <i>brave homme</i> ou <i>bonhomme</i>.</p> + +<p>—Voyez-vous, monsieur, poursuivit-elle en prenant son air douceâtre qui +était encore plus fâcheux à voir que son air féroce, je veux bien que +l'enfant joue, je ne m'y oppose pas, mais c'est bon pour une fois, parce +que vous êtes généreux. Voyez-vous, cela n'a rien. Il faut que cela +travaille.</p> + +<p>—Elle n'est donc pas à vous, cette enfant? demanda l'homme.</p> + +<p>—Oh mon Dieu non, monsieur! c'est une petite pauvre que nous avons +recueillie comme cela, par charité. Une espèce d'enfant imbécile. Elle +doit avoir de l'eau dans la tête. Elle a la tête grosse, comme vous +voyez. Nous faisons pour elle ce que nous pouvons, car nous ne sommes +pas riches. Nous avons beau écrire à son pays, voilà six mois qu'on ne +nous répond plus. Il faut croire que sa mère est morte.</p> + +<p>—Ah! dit l'homme, et il retomba dans sa rêverie.</p> + +<p>—C'était une pas grand'chose que cette mère, ajouta la Thénardier. Elle +abandonnait son enfant.</p> + +<p>Pendant toute cette conversation, Cosette, comme si un instinct l'eût +avertie qu'on parlait d'elle, n'avait pas quitté des yeux la Thénardier. +Elle écoutait vaguement. Elle entendait çà et là quelques mots.</p> + +<p>Cependant les buveurs, tous ivres aux trois quarts, répétaient leur +refrain immonde avec un redoublement de gaîté. C'était une gaillardise +de haut goût où étaient mêlés la Vierge et l'enfant Jésus. La Thénardier +était allée prendre sa part des éclats de rire. Cosette, sous la table, +regardait le feu qui se réverbérait dans son œil fixe; elle s'était +remise à bercer l'espèce de maillot qu'elle avait fait, et, tout en le +berçant, elle chantait à voix basse: «Ma mère est morte! ma mère est +morte! ma mère est morte!»</p> + +<p>Sur de nouvelles insistances de l'hôtesse, l'homme jaune, «le +millionnaire», consentit enfin à souper.</p> + +<p>—Que veut monsieur?</p> + +<p>—Du pain et du fromage, dit l'homme.</p> + +<p>—Décidément c'est un gueux, pensa la Thénardier.</p> + +<p>Les ivrognes chantaient toujours leur chanson, et l'enfant, sous la +table, chantait aussi la sienne.</p> + +<p>Tout à coup Cosette s'interrompit. Elle venait de se retourner et +d'apercevoir la poupée des petites Thénardier qu'elles avaient quittée +pour le chat et laissée à terre à quelques pas de la table de cuisine.</p> + +<p>Alors elle laissa tomber le sabre emmailloté qui ne lui suffisait qu'à +demi, puis elle promena lentement ses yeux autour de la salle. La +Thénardier parlait bas à son mari, et comptait de la monnaie, Ponine et +Zelma jouaient avec le chat, les voyageurs mangeaient, ou buvaient, ou +chantaient, aucun regard n'était fixé sur elle. Elle n'avait pas un +moment à perdre. Elle sortit de dessous la table en rampant sur ses +genoux et sur ses mains, s'assura encore une fois qu'on ne la guettait +pas, puis se glissa vivement jusqu'à la poupée, et la saisit. Un instant +après elle était à sa place, assise, immobile, tournée seulement de +manière à faire de l'ombre sur la poupée qu'elle tenait dans ses bras. +Ce bonheur de jouer avec une poupée était tellement rare pour elle qu'il +avait toute la violence d'une volupté.</p> + +<p>Personne ne l'avait vue, excepté le voyageur, qui mangeait lentement son +maigre souper.</p> + +<p>Cette joie dura près d'un quart d'heure.</p> + +<p>Mais, quelque précaution que prit Cosette, elle ne s'apercevait pas +qu'un des pieds de la poupée—<i>passait</i>,—et que le feu de la cheminée +l'éclairait très vivement. Ce pied rose et lumineux qui sortait de +l'ombre frappa subitement le regard d'Azelma qui dit à Éponine:—Tiens! +ma sœur!</p> + +<p>Les deux petites filles s'arrêtèrent, stupéfaites. Cosette avait osé +prendre la poupée!</p> + +<p>Éponine se leva, et, sans lâcher le chat, alla vers sa mère et se mit à +la tirer par sa jupe.</p> + +<p>—Mais laisse-moi donc! dit la mère. Qu'est-ce que tu me veux?</p> + +<p>—Mère, dit l'enfant, regarde donc!</p> + +<p>Et elle désignait du doigt Cosette.</p> + +<p>Cosette, elle, tout entière aux extases de la possession, ne voyait et +n'entendait plus rien.</p> + +<p>Le visage de la Thénardier prit cette expression particulière qui se +compose du terrible mêlé aux riens de la vie et qui a fait nommer ces +sortes de femmes: mégères.</p> + +<p>Cette fois, l'orgueil blessé exaspérait encore sa colère. Cosette avait +franchi tous les intervalles, Cosette avait attenté à la poupée de «ces +demoiselles».</p> + +<p>Une czarine qui verrait un moujik essayer le grand cordon bleu de son +impérial fils n'aurait pas une autre figure.</p> + +<p>Elle cria d'une voix que l'indignation enrouait.</p> + +<p>—Cosette!</p> + +<p>Cosette tressaillit comme si la terre eût tremblé sous elle. Elle se +retourna.</p> + +<p>—Cosette, répéta la Thénardier.</p> + +<p>Cosette prit la poupée et la posa doucement à terre avec une sorte de +vénération mêlée de désespoir. Alors, sans la quitter des yeux, elle +joignit les mains, et, ce qui est effrayant à dire dans un enfant de cet +âge, elle se les tordit; puis, ce que n'avait pu lui arracher aucune des +émotions de la journée, ni la course dans le bois, ni la pesanteur du +seau d'eau, ni la perte de l'argent, ni la vue du martinet, ni même la +sombre parole qu'elle avait entendu dire à la Thénardier,—elle pleura. +Elle éclata en sanglots.</p> + +<p>Cependant le voyageur s'était levé.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc? dit-il à la Thénardier.</p> + +<p>—Vous ne voyez pas? dit la Thénardier en montrant du doigt le corps du +délit qui gisait aux pieds de Cosette.</p> + +<p>—Hé bien, quoi? reprit l'homme.</p> + +<p>—Cette gueuse, répondit la Thénardier, s'est permis de toucher à la +poupée des enfants!</p> + +<p>—Tout ce bruit pour cela! dit l'homme. Eh bien, quand elle jouerait +avec cette poupée?</p> + +<p>—Elle y a touché avec ses mains sales! poursuivit la Thénardier, avec +ses affreuses mains!</p> + +<p>Ici Cosette redoubla ses sanglots.</p> + +<p>—Te tairas-tu? cria la Thénardier.</p> + +<p>L'homme alla droit à la porte de la rue, l'ouvrit et sortit.</p> + +<p>Dès qu'il fut sorti, la Thénardier profita de son absence pour allonger +sous la table à Cosette un grand coup de pied qui fit jeter à l'enfant +les hauts cris.</p> + +<p>La porte se rouvrit, l'homme reparut, il portait dans ses deux mains la +poupée fabuleuse dont nous avons parlé, et que tous les marmots du +village contemplaient depuis le matin, et il la posa debout devant +Cosette en disant:</p> + +<p>—Tiens, c'est pour toi.</p> + +<p>Il faut croire que, depuis plus d'une heure qu'il était là, au milieu de +sa rêverie, il avait confusément remarqué cette boutique de bimbeloterie +éclairée de lampions et de chandelles si splendidement qu'on +l'apercevait à travers la vitre du cabaret comme une illumination.</p> + +<p>Cosette leva les yeux, elle avait vu venir l'homme à elle avec cette +poupée comme elle eût vu venir le soleil, elle entendit ces paroles +inouïes: <i>c'est pour toi</i>, elle le regarda, elle regarda la poupée, puis +elle recula lentement, et s'alla cacher tout au fond sous la table dans +le coin du mur.</p> + +<p>Elle ne pleurait plus, elle ne criait plus, elle avait l'air de ne plus +oser respirer.</p> + +<p>La Thénardier, Éponine, Azelma étaient autant de statues. Les buveurs +eux-mêmes s'étaient arrêtés. Il s'était fait un silence solennel dans +tout le cabaret.</p> + +<p>La Thénardier, pétrifiée et muette, recommençait ses conjectures: +—Qu'est-ce que c'est que ce vieux? est-ce un pauvre? est-ce un +millionnaire? C'est peut-être les deux, c'est-à-dire un voleur.</p> + +<p>La face du mari Thénardier offrit cette ride expressive qui accentue la +figure humaine chaque fois que l'instinct dominant y apparent avec toute +sa puissance bestiale. Le gargotier considérait tour à tour la poupée et +le voyageur; il semblait flairer cet homme comme il eût flairé un sac +d'argent. Cela ne dura que le temps d'un éclair. Il s'approcha de sa +femme et lui dit bas:</p> + +<p>—Cette machine coûte au moins trente francs. Pas de bêtises. À plat +ventre devant l'homme.</p> + +<p>Les natures grossières ont cela de commun avec les natures naïves +qu'elles n'ont pas de transitions.—Eh bien, Cosette, dit la Thénardier +d'une voix qui voulait être douce et qui était toute composée de ce miel +aigre des méchantes femmes, est-ce que tu ne prends pas ta poupée?</p> + +<p>Cosette se hasarda à sortir de son trou.</p> + +<p>—Ma petite Cosette, reprit la Thénardier d'un air caressant, monsieur +te donne une poupée. Prends-la. Elle est à toi.</p> + +<p>Cosette considérait la poupée merveilleuse avec une sorte de terreur. +Son visage était encore inondé de larmes, mais ses yeux commençaient à +s'emplir, comme le ciel au crépuscule du matin, des rayonnements +étranges de la joie. Ce qu'elle éprouvait en ce moment-là était un peu +pareil à ce qu'elle eût ressenti si on lui eût dit brusquement: <i>Petite, +vous êtes la reine de France</i>.</p> + +<p>Il lui semblait que si elle touchait à cette poupée, le tonnerre en +sortirait.</p> + +<p>Ce qui était vrai jusqu'à un certain point, car elle se disait que la +Thénardier gronderait, et la battrait.</p> + +<p>Pourtant l'attraction l'emporta. Elle finit par s'approcher, et murmura +timidement en se tournant vers la Thénardier:</p> + +<p>—Est-ce que je peux, madame?</p> + +<p>Aucune expression ne saurait rendre cet air à la fois désespéré, +épouvanté et ravi.</p> + +<p>—Pardi! fit la Thénardier, c'est à toi. Puisque monsieur te la donne.</p> + +<p>—Vrai, monsieur? reprit Cosette, est-ce que c'est vrai? c'est à moi, la +dame?</p> + +<p>L'étranger paraissait avoir les yeux pleins de larmes. Il semblait être +à ce point d'émotion où l'on ne parle pas pour ne pas pleurer. Il fit un +signe de tête à Cosette, et mit la main de «la dame» dans sa petite +main.</p> + +<p>Cosette retira vivement sa main, comme si celle de <i>la dame</i> la brûlait, +et se mit à regarder le pavé. Nous sommes forcé d'ajouter qu'en cet +instant-là elle tirait la langue d'une façon démesurée. Tout à coup elle +se retourna et saisit la poupée avec emportement.</p> + +<p>—Je l'appellerai Catherine, dit-elle.</p> + +<p>Ce fut un moment bizarre que celui où les haillons de Cosette +rencontrèrent et étreignirent les rubans et les fraîches mousselines +roses de la poupée.</p> + +<p>—Madame, reprit-elle, est-ce que je peux la mettre sur une chaise?</p> + +<p>—Oui, mon enfant, répondit la Thénardier.</p> + +<p>Maintenant c'étaient Éponine et Azelma qui regardaient Cosette avec +envie.</p> + +<p>Cosette posa Catherine sur une chaise, puis s'assit à terre devant elle, +et demeura immobile, sans dire un mot dans l'attitude de la +contemplation.</p> + +<p>—Joue donc, Cosette, dit l'étranger.</p> + +<p>—Oh! je joue, répondit l'enfant. Cet étranger, cet inconnu qui avait +l'air d'une visite que la providence faisait à Cosette, était en ce +moment-là ce que la Thénardier haïssait le plus au monde. Pourtant il +fallait se contraindre. C'était plus d'émotions qu'elle n'en pouvait +supporter, si habituée qu'elle fût à la dissimulation par la copie +qu'elle tâchait de faire de son mari dans toutes ses actions. Elle se +hâta d'envoyer ses filles coucher, puis elle demanda à l'homme jaune <i>la +permission</i> d'y envoyer aussi Cosette, <i>qui a bien fatigué aujourd'hui</i>, +ajouta-t-elle d'un air maternel. Cosette s'alla coucher emportant +Catherine entre ses bras.</p> + +<p>La Thénardier allait de temps en temps à l'autre bout de la salle où +était son homme, <i>pour se soulager l'âme</i>, disait-elle. Elle échangeait +avec son mari quelques paroles d'autant plus furieuses qu'elle n'osait +les dire haut:</p> + +<p>—Vieille bête! qu'est-ce qu'il a donc dans le ventre? Venir nous +déranger ici! vouloir que ce petit monstre joue! lui donner des poupées! +donner des poupées de quarante francs à une chienne que je donnerais moi +pour quarante sous! Encore un peu il lui dirait votre majesté comme à la +duchesse de Berry! Y a-t-il du bon sens? il est donc enragé, ce vieux +mystérieux-là?</p> + +<p>—Pourquoi? C'est tout simple, répliquait le Thénardier. Si ça l'amuse! +Toi, ça t'amuse que la petite travaille, lui, ça l'amuse qu'elle joue. +Il est dans son droit. Un voyageur, ça fait ce que ça veut quand ça +paye. Si ce vieux est un philanthrope, qu'est-ce que ça te fait? Si +c'est un imbécile, ça ne te regarde pas. De quoi te mêles-tu, puisqu'il +a de l'argent?</p> + +<p>Langage de maître et raisonnement d'aubergiste qui n'admettaient ni l'un +ni l'autre la réplique.</p> + +<p>L'homme s'était accoudé sur la table et avait repris son attitude de +rêverie. Tous les autres voyageurs, marchands et rouliers, s'étaient un +peu éloignés et ne chantaient plus. Ils le considéraient à distance avec +une sorte de crainte respectueuse. Ce particulier si pauvrement vêtu, +qui tirait de sa poche les roues de derrière avec tant d'aisance et qui +prodiguait des poupées gigantesques à de petites souillons en sabots, +était certainement un bonhomme magnifique et redoutable.</p> + +<p>Plusieurs heures s'écoulèrent. La messe de minuit était dite, le +réveillon était fini, les buveurs s'en étaient allés, le cabaret était +fermé, la salle basse était déserte, le feu s'était éteint, l'étranger +était toujours à la même place et dans la même posture. De temps en +temps il changeait le coude sur lequel il s'appuyait. Voilà tout. Mais +il n'avait pas dit un mot depuis que Cosette n'était plus là.</p> + +<p>Les Thénardier seuls, par convenance et par curiosité, étaient restés +dans la salle.—Est-ce qu'il va passer la nuit comme ça? grommelait la +Thénardier. Comme deux heures du matin sonnaient, elle se déclara +vaincue et dit à son mari:—Je vais me coucher. Fais-en ce que tu +voudras.—Le mari s'assit à une table dans un coin, alluma une chandelle +et se mit à lire le <i>Courrier français</i>.</p> + +<p>Une bonne heure se passa ainsi. Le digne aubergiste avait lu au moins +trois fois le <i>Courrier français</i>, depuis la date du numéro jusqu'au nom +de l'imprimeur. L'étranger ne bougeait pas.</p> + +<p>Le Thénardier remua, toussa, cracha, se moucha, fit craquer sa chaise. +Aucun mouvement de l'homme.—Est-ce qu'il dort? pensa +Thénardier.—L'homme ne dormait pas, mais rien ne pouvait l'éveiller.</p> + +<p>Enfin Thénardier ôta son bonnet, s'approcha doucement, et s'aventura à +dire:</p> + +<p>—Est-ce que monsieur ne va pas reposer?</p> + +<p><i>Ne va pas se coucher</i> lui eût semblé excessif et familier. <i>Reposer</i> +sentait le luxe et était du respect. Ces mots-là ont la propriété +mystérieuse et admirable de gonfler le lendemain matin le chiffre de la +carte à payer. Une chambre où l'on <i>couche</i> coûte vingt sous; une +chambre où l'on <i>repose</i> coûte vingt francs.</p> + +<p>—Tiens! dit l'étranger, vous avez raison. Où est votre écurie?</p> + +<p>—Monsieur, fit le Thénardier avec un sourire, je vais conduire +monsieur.</p> + +<p>Il prit la chandelle, l'homme prit son paquet et son bâton, et +Thénardier le mena dans une chambre au premier qui était d'une rare +splendeur, toute meublée en acajou avec un lit-bateau et des rideaux de +calicot rouge.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cela? dit le voyageur.</p> + +<p>—C'est notre propre chambre de noce, dit l'aubergiste. Nous en habitons +une autre, mon épouse et moi. On n'entre ici que trois ou quatre fois +dans l'année.</p> + +<p>—J'aurais autant aimé l'écurie, dit l'homme brusquement.</p> + +<p>Le Thénardier n'eut pas l'air d'entendre cette réflexion peu obligeante.</p> + +<p>Il alluma deux bougies de cire toutes neuves qui figuraient sur la +cheminée. Un assez bon feu flambait dans l'âtre.</p> + +<p>Il y avait sur cette cheminée, sous un bocal, une coiffure de femme en +fils d'argent et en fleurs d'oranger.</p> + +<p>—Et ceci, qu'est-ce que c'est? reprit l'étranger.—Monsieur, dit le +Thénardier, c'est le chapeau de mariée de ma femme.</p> + +<p>Le voyageur regarda l'objet d'un regard qui semblait dire: <i>il y a donc +eu un moment où ce monstre a été une vierge</i>!</p> + +<p>Du reste le Thénardier mentait. Quand il avait pris à bail cette bicoque +pour en faire une gargote, il avait trouvé cette chambre ainsi garnie, +et avait acheté ces meubles et brocanté ces fleurs d'oranger, jugeant +que cela ferait une ombre gracieuse sur «son épouse», et qu'il en +résulterait pour sa maison ce que les Anglais appellent de la +respectabilité.</p> + +<p>Quand le voyageur se retourna, l'hôte avait disparu. Le Thénardier +s'était éclipsé discrètement, sans oser dire bonsoir, ne voulant pas +traiter avec une cordialité irrespectueuse un homme qu'il se proposait +d'écorcher royalement le lendemain matin.</p> + +<p>L'aubergiste se retira dans sa chambre. Sa femme était couchée, mais +elle ne dormait pas. Quand elle entendit le pas de son mari, elle se +tourna et lui dit:</p> + +<p>—Tu sais que je flanque demain Cosette à la porte.</p> + +<p>Le Thénardier répondit froidement:</p> + +<p>—Comme tu y vas!</p> + +<p>Ils n'échangèrent pas d'autres paroles, et quelques minutes après leur +chandelle était éteinte.</p> + +<p>De son côté le voyageur avait déposé dans un coin son bâton et son +paquet. L'hôte parti, il s'assit sur un fauteuil et resta quelque temps +pensif. Puis il ôta ses souliers, prit une des deux bougies, souffla +l'autre, poussa la porte et sortit de la chambre, regardant autour de +lui comme quelqu'un qui cherche. Il traversa un corridor et parvint à +l'escalier. Là il entendit un petit bruit très doux qui ressemblait à +une respiration d'enfant. Il se laissa conduire par ce bruit et arriva à +une espèce d'enfoncement triangulaire pratiqué sous l'escalier ou pour +mieux dire formé par l'escalier même. Cet enfoncement n'était autre +chose que le dessous des marches. Là, parmi toutes sortes de vieux +paniers et de vieux tessons, dans la poussière et dans les toiles +d'araignées, il y avait un lit; si l'on peut appeler lit une paillasse +trouée jusqu'à montrer la paille et une couverture trouée jusqu'à +laisser voir la paillasse. Point de draps. Cela était posé à terre sur +le carreau. Dans ce lit Cosette dormait.</p> + +<p>L'homme s'approcha, et la considéra.</p> + +<p>Cosette dormait profondément. Elle était toute habillée. L'hiver elle ne +se déshabillait pas pour avoir moins froid.</p> + +<p>Elle tenait serrée contre elle la poupée dont les grands yeux ouverts +brillaient dans l'obscurité. De temps en temps elle poussait un grand +soupir comme si elle allait se réveiller, et elle étreignait la poupée +dans ses bras presque convulsivement. Il n'y avait à côté de son lit +qu'un de ses sabots.</p> + +<p>Une porte ouverte près du galetas de Cosette laissait voir une assez +grande chambre sombre. L'étranger y pénétra. Au fond, à travers une +porte vitrée, on apercevait deux petits lits jumeaux très blancs. +C'étaient ceux d'Azelma et d'Éponine. Derrière ces lits disparaissait à +demi un berceau d'osier sans rideaux où dormait le petit garçon qui +avait crié toute la soirée.</p> + +<p>L'étranger conjectura que cette chambre communiquait avec celle des +époux Thénardier. Il allait se retirer quand son regard rencontra la +cheminée; une de ces vastes cheminées d'auberge où il y a toujours un si +petit feu, quand il y a du feu, et qui sont si froides à voir. Dans +celle-là il n'y avait pas de feu, il n'y avait pas même de cendre; ce +qui y était attira pourtant l'attention du voyageur. C'étaient deux +petits souliers d'enfant de forme coquette et de grandeur inégale; le +voyageur se rappela la gracieuse et immémoriale coutume des enfants qui +déposent leur chaussure dans la cheminée le jour de Noël pour y attendre +dans les ténèbres quelque étincelant cadeau de leur bonne fée. Éponine +et Azelma n'avaient eu garde d'y manquer, et elles avaient mis chacune +un de leurs souliers dans la cheminée.</p> + +<p>Le voyageur se pencha.</p> + +<p>La fée, c'est-à-dire la mère, avait déjà fait sa visite, et l'on voyait +reluire dans chaque soulier une belle pièce de dix sous toute neuve.</p> + +<p>L'homme se relevait et allait s'en aller lorsqu'il aperçut au fond, à +l'écart, dans le coin le plus obscur de l'âtre, un autre objet. Il +regarda, et reconnut un sabot, un affreux sabot du bois le plus +grossier, à demi brisé, et tout couvert de cendre et de boue desséchée. +C'était le sabot de Cosette. Cosette, avec cette touchante confiance des +enfants qui peut être trompée toujours sans se décourager jamais, avait +mis, elle aussi, son sabot dans la cheminée.</p> + +<p>C'est une chose sublime et douce que l'espérance dans un enfant qui n'a +jamais connu que le désespoir.</p> + +<p>Il n'y avait rien dans ce sabot.</p> + +<p>L'étranger fouilla dans son gilet, se courba, et mit dans le sabot de +Cosette un louis d'or.</p> + +<p>Puis il regagna sa chambre à pas de loup.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IXc" id="Chapitre_IXc"></a><a href="#troisieme">Chapitre IX</a></h2> + +<h3>Thénardier à la manœuvre</h3> + + +<p>Le lendemain matin, deux heures au moins avant le jour, le mari +Thénardier, attablé près d'une chandelle dans la salle basse du cabaret, +une plume à la main, composait la carte du voyageur à la redingote +jaune.</p> + +<p>La femme debout, à demi courbée sur lui, le suivait des yeux. Ils +n'échangeaient pas une parole. C'était, d'un côté, une méditation +profonde, de l'autre, cette admiration religieuse avec laquelle on +regarde naître et s'épanouir une merveille de l'esprit humain. On +entendait un bruit dans la maison; c'était l'Alouette qui balayait +l'escalier.</p> + +<p>Après un bon quart d'heure et quelques ratures, le Thénardier produisit +ce chef-d'œuvre.</p> + +<p>Note du Monsieur du No 1.</p> + +<p> +Souper Fr. 3<br /> +Chambre Fr. 10<br /> +Bougie Fr. 5<br /> +Feu Fr. 4<br /> +Service Fr. 1<br /> +----------------<br /> +Total Fr. 23<br /> +</p> + +<p>Service était écrit <i>servisse</i>.</p> + +<p>—Vingt-trois francs! s'écria la femme avec un enthousiasme mêlé de +quelque hésitation.</p> + +<p>Comme tous les grands artistes, le Thénardier n'était pas content. +—Peuh! fit-il.</p> + +<p>C'était l'accent de Castlereagh rédigeant au congrès de Vienne la carte +à payer de la France.</p> + +<p>—Monsieur Thénardier, tu as raison, il doit bien cela, murmura la femme +qui songeait à la poupée donnée à Cosette en présence de ses filles, +c'est juste, mais c'est trop. Il ne voudra pas payer.</p> + +<p>Le Thénardier fit son rire froid, et dit:</p> + +<p>—Il payera.</p> + +<p>Ce rire était la signification suprême de la certitude et de l'autorité. +Ce qui était dit ainsi devait être. La femme n'insista point. Elle se +mit à ranger les tables; le mari marchait de long en large dans la +salle. Un moment après il ajouta:</p> + +<p>—Je dois bien quinze cents francs, moi!</p> + +<p>Il alla s'asseoir au coin de la cheminée, méditant, les pieds sur les +cendres chaudes.</p> + +<p>—Ah çà! reprit la femme, tu n'oublies pas que je flanque Cosette à la +porte aujourd'hui? Ce monstre! elle me mange le cœur avec sa poupée! +J'aimerais mieux épouser Louis XVIII que de la garder un jour de plus à +la maison.</p> + +<p>Le Thénardier alluma sa pipe et répondit entre deux bouffées.</p> + +<p>—Tu remettras la carte à l'homme.</p> + +<p>Puis il sortit.</p> + +<p>Il était à peine hors de la salle que le voyageur y entra.</p> + +<p>Le Thénardier reparut sur-le-champ derrière lui et demeura immobile dans +la porte entre-bâillée, visible seulement pour sa femme.</p> + +<p>L'homme jaune portait à la main son bâton et son paquet.</p> + +<p>—Levé si tôt! dit la Thénardier, est-ce que monsieur nous quitte déjà?</p> + +<p>Tout en parlant ainsi, elle tournait d'un air embarrassé la carte dans +ses mains et y faisait des plis avec ses ongles. Son visage dur offrait +une nuance qui ne lui était pas habituelle, la timidité et le scrupule.</p> + +<p>Présenter une pareille note à un homme qui avait si parfaitement l'air +d'«un pauvre», cela lui paraissait malaisé.</p> + +<p>Le voyageur semblait préoccupé et distrait. Il répondit:</p> + +<p>—Oui, madame. Je m'en vais.</p> + +<p>—Monsieur, reprit-elle, n'avait donc pas d'affaires à Montfermeil?</p> + +<p>—Non. Je passe par ici. Voilà tout. Madame, ajouta-t-il, qu'est-ce que +je dois?</p> + +<p>La Thénardier, sans répondre, lui tendit la carte pliée.</p> + +<p>L'homme déplia le papier, le regarda, mais son attention était +visiblement ailleurs.</p> + +<p>—Madame, reprit-il, faites-vous de bonnes affaires dans ce Montfermeil?</p> + +<p>—Comme cela, monsieur, répondit la Thénardier stupéfaite de ne point +voir d'autre explosion.</p> + +<p>Elle poursuivit d'un accent élégiaque et lamentable:</p> + +<p>—Oh! monsieur, les temps sont bien durs! et puis nous avons si peu de +bourgeois dans nos endroits! C'est tout petit monde, voyez-vous. Si nous +n'avions pas par-ci par-là des voyageurs généreux et riches comme +monsieur! Nous avons tant de charges. Tenez, cette petite nous coûte les +yeux de la tête.</p> + +<p>—Quelle petite?</p> + +<p>—Eh bien, la petite, vous savez! Cosette! l'Alouette, comme on dit dans +le pays!</p> + +<p>—Ah! dit l'homme.</p> + +<p>Elle continua:</p> + +<p>—Sont-ils bêtes, ces paysans, avec leurs sobriquets! elle a plutôt +l'air d'une chauve-souris que d'une alouette. Voyez-vous, monsieur, nous +ne demandons pas la charité, mais nous ne pouvons pas la faire. Nous ne +gagnons rien, et nous avons gros à payer. La patente, les impositions, +les portes et fenêtres, les centimes! Monsieur sait que le gouvernement +demande un argent terrible! Et puis j'ai mes filles, moi. Je n'ai pas +besoin de nourrir l'enfant des autres. L'homme reprit, de cette voix +qu'il s'efforçait de rendre indifférente et dans laquelle il y avait un +tremblement:</p> + +<p>—Et si l'on vous en débarrassait?</p> + +<p>—De qui? de la Cosette?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>La face rouge et violente de la gargotière s'illumina d'un +épanouissement hideux.</p> + +<p>—Ah, monsieur! mon bon monsieur! prenez-la, gardez-la, emmenez-la, +emportez-la, sucrez-la, truffez-la, buvez-la, mangez-la, et soyez béni +de la bonne sainte Vierge et de tous les saints du paradis!</p> + +<p>—C'est dit.</p> + +<p>—Vrai? vous l'emmenez?</p> + +<p>—Je l'emmène.</p> + +<p>—Tout de suite?</p> + +<p>—Tout de suite. Appelez l'enfant.</p> + +<p>—Cosette! cria la Thénardier.</p> + +<p>—En attendant, poursuivit l'homme, je vais toujours vous payer ma +dépense. Combien est-ce?</p> + +<p>Il jeta un coup d'œil sur la carte et ne put réprimer un mouvement de +surprise:</p> + +<p>—Vingt-trois francs!</p> + +<p>Il regarda la gargotière et répéta:</p> + +<p>—Vingt-trois francs?</p> + +<p>Il y avait dans la prononciation de ces deux mots ainsi répétés l'accent +qui sépare le point d'exclamation du point d'interrogation.</p> + +<p>La Thénardier avait eu le temps de se préparer au choc. Elle répondit +avec assurance:</p> + +<p>—Dame oui, monsieur! c'est vingt-trois francs.</p> + +<p>L'étranger posa cinq pièces de cinq francs sur la table.</p> + +<p>—Allez chercher la petite, dit-il.</p> + +<p>En ce moment, le Thénardier s'avança au milieu de la salle et dit:</p> + +<p>—Monsieur doit vingt-six sous.</p> + +<p>—Vingt-six sous! s'écria la femme.</p> + +<p>—Vingt sous pour la chambre, reprit le Thénardier froidement, et six +sous pour le souper. Quant à la petite, j'ai besoin d'en causer un peu +avec monsieur. Laisse-nous, ma femme. La Thénardier eut un de ces +éblouissements que donnent les éclairs imprévus du talent. Elle sentit +que le grand acteur entrait en scène, ne répliqua pas un mot, et sortit.</p> + +<p>Dès qu'ils furent seuls, le Thénardier offrit une chaise au voyageur. Le +voyageur s'assit; le Thénardier resta debout, et son visage prit une +singulière expression de bonhomie et de simplicité.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, tenez, je vais vous dire. C'est que je l'adore, moi, +cette enfant.</p> + +<p>L'étranger le regarda fixement.</p> + +<p>—Quelle enfant?</p> + +<p>Thénardier continua:</p> + +<p>—Comme c'est drôle! on s'attache. Qu'est-ce que c'est que tout cet +argent-là? reprenez donc vos pièces de cent sous. C'est une enfant que +j'adore.</p> + +<p>—Qui ça? demanda l'étranger.</p> + +<p>—Hé, notre petite Cosette! ne voulez-vous pas nous l'emmener? Eh bien, +je parle franchement, vrai comme vous êtes un honnête homme, je ne peux +pas y consentir. Elle me ferait faute, cette enfant. J'ai vu ça tout +petit. C'est vrai qu'elle nous coûte de l'argent, c'est vrai qu'elle a +des défauts, c'est vrai que nous ne sommes pas riches, c'est vrai que +j'ai payé plus de quatre cents francs en drogues rien que pour une de +ses maladies! Mais il faut bien faire quelque chose pour le bon Dieu. Ça +n'a ni père ni mère, je l'ai élevée. J'ai du pain pour elle et pour moi. +Au fait j'y tiens, à cette enfant. Vous comprenez, on se prend +d'affection; je suis une bonne bête, moi; je ne raisonne pas; je l'aime, +cette petite; ma femme est vive, mais elle l'aime aussi. Voyez-vous, +c'est comme notre enfant. J'ai besoin que ça babille dans la maison.</p> + +<p>L'étranger le regardait toujours fixement. Il continua:</p> + +<p>—Pardon, excuse, monsieur, mais on ne donne point son enfant comme ça à +un passant. Pas vrai que j'ai raison? Après cela, je ne dis pas, vous +êtes riche, vous avez l'air d'un bien brave homme, si c'était pour son +bonheur? Mais il faudrait savoir. Vous comprenez? Une supposition que je +la laisserais aller et que je me sacrifierais, je voudrais savoir où +elle va, je ne voudrais pas la perdre de vue, je voudrais savoir chez +qui elle est, pour l'aller voir de temps en temps, qu'elle sache que son +bon père nourricier est là, qu'il veille sur elle. Enfin il y a des +choses qui ne sont pas possibles. Je ne sais seulement pas votre nom? +Vous l'emmèneriez, je dirais: <i>eh bien, l'Alouette? Où donc a-t-elle +passé</i>? Il faudrait au moins voir quelque méchant chiffon de papier, un +petit bout de passeport, quoi!</p> + +<p>L'étranger, sans cesser de le regarder de ce regard qui va, pour ainsi +dire, jusqu'au fond de la conscience, lui répondit d'un accent grave et +ferme:</p> + +<p>—Monsieur Thénardier, on n'a pas de passeport pour venir à cinq lieues +de Paris. Si j'emmène Cosette, je l'emmènerai, voilà tout. Vous ne +saurez pas mon nom, vous ne saurez pas ma demeure, vous ne saurez pas où +elle sera, et mon intention est qu'elle ne vous revoie de sa vie. Je +casse le fil qu'elle a au pied, et elle s'en va. Cela vous convient-il? +Oui ou non.</p> + +<p>De même que les démons et les génies reconnaissaient à de certains +signes la présence d'un dieu supérieur, le Thénardier comprit qu'il +avait affaire à quelqu'un de très fort. Ce fut comme une intuition; il +comprit cela avec sa promptitude nette et sagace. La veille, tout en +buvant avec les rouliers, tout en fumant, tout en chantant des +gaudrioles, il avait passé la soirée à observer l'étranger, le guettant +comme un chat et l'étudiant comme un mathématicien. Il l'avait à la fois +épié pour son propre compte, pour le plaisir et par instinct, et +espionné comme s'il eût été payé pour cela. Pas un geste, pas un +mouvement de l'homme à la capote jaune ne lui était échappé. Avant même +que l'inconnu manifestât si clairement son intérêt pour Cosette, le +Thénardier l'avait deviné. Il avait surpris les regards profonds de ce +vieux qui revenaient toujours à l'enfant. Pourquoi cet intérêt? +Qu'était-ce que cet homme? Pourquoi, avec tant d'argent dans sa bourse, +ce costume si misérable? Questions qu'il se posait sans pouvoir les +résoudre et qui l'irritaient. Il y avait songé toute la nuit. Ce ne +pouvait être le père de Cosette. Était-ce quelque grand-père? Alors +pourquoi ne pas se faire connaître tout de suite? Quand on a un droit, +on le montre. Cet homme évidemment n'avait pas de droit sur Cosette. +Alors qu'était-ce? Le Thénardier se perdait en suppositions. Il +entrevoyait tout, et ne voyait rien. Quoi qu'il en fût, en entamant la +conversation avec l'homme, sûr qu'il y avait un secret dans tout cela, +sûr que l'homme était intéressé à rester dans l'ombre, il se sentait +fort; à la réponse nette et ferme de l'étranger, quand il vit que ce +personnage mystérieux était mystérieux si simplement, il se sentit +faible. Il ne s'attendait à rien de pareil. Ce fut la déroute de ses +conjectures. Il rallia ses idées. Il pesa tout cela en une seconde. Le +Thénardier était un de ces hommes qui jugent d'un coup d'œil une +situation. Il estima que c'était le moment de marcher droit et vite. Il +fit comme les grands capitaines à cet instant décisif qu'ils savent +seuls reconnaître, il démasqua brusquement sa batterie.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, il me faut quinze cents francs.</p> + +<p>L'étranger prit dans sa poche de côté un vieux portefeuille en cuir +noir, l'ouvrit et en tira trois billets de banque qu'il posa sur la +table. Puis il appuya son large pouce sur ces billets, et dit au +gargotier:</p> + +<p>—Faites venir Cosette. Pendant que ceci se passait, que faisait +Cosette?</p> + +<p>Cosette, en s'éveillant, avait couru à son sabot. Elle y avait trouvé la +pièce d'or. Ce n'était pas un napoléon, c'était une de ces pièces de +vingt francs toutes neuves de la restauration sur l'effigie desquelles +la petite queue prussienne avait remplacé la couronne de laurier. +Cosette fut éblouie. Sa destinée commençait à l'enivrer. Elle ne savait +pas ce que c'était qu'une pièce d'or, elle n'en avait jamais vu, elle la +cacha bien vite dans sa poche comme si elle l'avait volée. Cependant +elle sentait que cela était bien à elle, elle devinait d'où ce don lui +venait, mais elle éprouvait une sorte de joie pleine de peur. Elle était +contente; elle était surtout stupéfaite. Ces choses si magnifiques et si +jolies ne lui paraissaient pas réelles. La poupée lui faisait peur, la +pièce d'or lui faisait peur. Elle tremblait vaguement devant ces +magnificences. L'étranger seul ne lui faisait pas peur. Au contraire, il +la rassurait. Depuis la veille, à travers ses étonnements, à travers son +sommeil, elle songeait dans son petit esprit d'enfant à cet homme qui +avait l'air vieux et pauvre et si triste, et qui était si riche et si +bon. Depuis qu'elle avait rencontré ce bonhomme dans le bois, tout était +comme changé pour elle. Cosette, moins heureuse que la moindre +hirondelle du ciel, n'avait jamais su ce que c'est que de se réfugier à +l'ombre de sa mère et sous une aile. Depuis cinq ans, c'est-à-dire aussi +loin que pouvaient remonter ses souvenirs, la pauvre enfant frissonnait +et grelottait. Elle avait toujours été toute nue sous la bise aigre du +malheur, maintenant il lui semblait qu'elle était vêtue. Autrefois son +âme avait froid, maintenant elle avait chaud. Elle n'avait plus autant +de crainte de la Thénardier. Elle n'était plus seule; il y avait +quelqu'un là.</p> + +<p>Elle s'était mise bien vite à sa besogne de tous les matins. Ce louis, +qu'elle avait sur elle, dans ce même gousset de son tablier d'où la +pièce de quinze sous était tombée la veille, lui donnait des +distractions. Elle n'osait pas y toucher, mais elle passait des cinq +minutes à le contempler, il faut le dire, en tirant la langue. Tout en +balayant l'escalier, elle s'arrêtait, et restait là, immobile, oubliant +le balai et l'univers entier, occupée à regarder cette étoile briller au +fond de sa poche.</p> + +<p>Ce fut dans une de ces contemplations que la Thénardier la rejoignit.</p> + +<p>Sur l'ordre de son mari, elle l'était allée chercher. Chose inouïe, elle +ne lui donna pas une tape et ne lui dit pas une injure.</p> + +<p>—Cosette, dit-elle presque doucement, viens tout de suite.</p> + +<p>Un instant après, Cosette entrait dans la salle basse.</p> + +<p>L'étranger prit le paquet qu'il avait apporté et le dénoua. Ce paquet +contenait une petite robe de laine, un tablier, une brassière de +futaine, un jupon, un fichu, des bas de laine, des souliers, un vêtement +complet pour une fille de huit ans. Tout cela était noir.</p> + +<p>—Mon enfant, dit l'homme, prends ceci et va t'habiller bien vite.</p> + +<p>Le jour paraissait lorsque ceux des habitants de Montfermeil qui +commençaient à ouvrir leurs portes virent passer dans la rue de Paris un +bonhomme pauvrement vêtu donnant la main à une petite fille tout en +deuil qui portait une grande poupée rose dans ses bras. Ils se +dirigeaient du côté de Livry.</p> + +<p>C'étaient notre homme et Cosette.</p> + +<p>Personne ne connaissait l'homme; comme Cosette n'était plus en +guenilles, beaucoup ne la reconnurent pas.</p> + +<p>Cosette s'en allait. Avec qui? elle l'ignorait. Où? elle ne savait. Tout +ce qu'elle comprenait, c'est qu'elle laissait derrière elle la gargote +Thénardier. Personne n'avait songé à lui dire adieu, ni elle à dire +adieu à personne. Elle sortait de cette maison haïe et haïssant.</p> + +<p>Pauvre doux être dont le cœur n'avait jusqu'à cette heure été que +comprimé!</p> + +<p>Cosette marchait gravement, ouvrant ses grands yeux et considérant le +ciel. Elle avait mis son louis dans la poche de son tablier neuf. De +temps en temps elle se penchait et lui jetait un coup d'œil, puis elle +regardait le bonhomme. Elle sentait quelque chose comme si elle était +près du bon Dieu.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Xc" id="Chapitre_Xc"></a><a href="#troisieme">Chapitre X</a></h2> + +<h3>Qui cherche le mieux peut trouver le pire</h3> + + +<p>La Thénardier, selon son habitude, avait laissé faire son mari. Elle +s'attendait à de grands événements. Quand l'homme et Cosette furent +partis, le Thénardier laissa s'écouler un grand quart d'heure, puis il +la prit à part et lui montra les quinze cents francs.</p> + +<p>—Que ça! dit-elle.</p> + +<p>C'était la première fois, depuis le commencement de leur ménage, qu'elle +osait critiquer un acte du maître.</p> + +<p>Le coup porta.</p> + +<p>—Au fait, tu as raison, dit-il, je suis un imbécile. Donne-moi mon +chapeau.</p> + +<p>Il plia les trois billets de banque, les enfonça dans sa poche et sortit +en toute hâte, mais il se trompa et prit d'abord à droite. Quelques +voisines auxquelles il s'informa le remirent sur la trace, l'Alouette et +l'homme avaient été vus allant dans la direction de Livry. Il suivit +cette indication, marchant à grands pas et monologuant.</p> + +<p>—Cet homme est évidemment un million habillé en jaune, et moi je suis +un animal. Il a d'abord donné vingt sous, puis cinq francs, puis +cinquante francs, puis quinze cents francs, toujours aussi facilement. +Il aurait donné quinze mille francs. Mais je vais le rattraper.</p> + +<p>Et puis ce paquet d'habits préparés d'avance pour la petite, tout cela +était singulier; il y avait bien des mystères là-dessous. On ne lâche +pas des mystères quand on les tient. Les secrets des riches sont des +éponges pleines d'or; il faut savoir les presser. Toutes ces pensées lui +tourbillonnaient dans le cerveau.</p> + +<p>—Je suis un animal, disait-il.</p> + +<p>Quand on est sorti de Montfermeil et qu'on a atteint le coude que fait +la route qui va à Livry, on la voit se développer devant soi très loin +sur le plateau. Parvenu là, il calcula qu'il devait apercevoir l'homme +et la petite. Il regarda aussi loin que sa vue put s'étendre, et ne vit +rien. Il s'informa encore. Cependant il perdait du temps. Des passants +lui dirent que l'homme et l'enfant qu'il cherchait s'étaient acheminés +vers les bois du côté de Gagny. Il se hâta dans cette direction.</p> + +<p>Ils avaient de l'avance sur lui, mais un enfant marche lentement, et lui +il allait vite. Et puis le pays lui était bien connu.</p> + +<p>Tout à coup il s'arrêta et se frappa le front comme un homme qui a +oublié l'essentiel, et qui est prêt à revenir sur ses pas.</p> + +<p>—J'aurais dû prendre mon fusil! se dit-il.</p> + +<p>Thénardier était une de ces natures doubles qui passent quelquefois au +milieu de nous à notre insu et qui disparaissent sans qu'on les ait +connues parce que la destinée n'en a montré qu'un côté. Le sort de +beaucoup d'hommes est de vivre ainsi à demi submergés. Dans une +situation calme et plate, Thénardier avait tout ce qu'il fallait pour +faire—nous ne disons pas pour être—ce qu'on est convenu d'appeler un +honnête commerçant, un bon bourgeois. En même temps, certaines +circonstances étant données, certaines secousses venant à soulever sa +nature de dessous, il avait tout ce qu'il fallait pour être un scélérat. +C'était un boutiquier dans lequel il y avait du monstre. Satan devait +par moments s'accroupir dans quelque coin du bouge où vivait Thénardier +et rêver devant ce chef-d'œuvre hideux. Après une hésitation d'un +instant:</p> + +<p>—Bah! pensa-t-il, ils auraient le temps d'échapper!</p> + +<p>Et il continua son chemin, allant devant lui rapidement, et presque d'un +air de certitude, avec la sagacité du renard flairant une compagnie de +perdrix.</p> + +<p>En effet, quand il eut dépassé les étangs et traversé obliquement la +grande clairière qui est à droite de l'avenue de Bellevue, comme il +arrivait à cette allée de gazon qui fait presque le tour de la colline +et qui recouvre la voûte de l'ancien canal des eaux de l'abbaye de +Chelles, il aperçut au-dessus d'une broussaille un chapeau sur lequel il +avait déjà échafaudé bien des conjectures. C'était le chapeau de +l'homme. La broussaille était basse. Le Thénardier reconnut que l'homme +et Cosette étaient assis là. On ne voyait pas l'enfant à cause de sa +petitesse, mais on apercevait la tête de la poupée.</p> + +<p>Le Thénardier ne se trompait pas. L'homme s'était assis là pour laisser +un peu reposer Cosette. Le gargotier tourna la broussaille et apparut +brusquement aux regards de ceux qu'il cherchait.</p> + +<p>—Pardon excuse, monsieur, dit-il tout essoufflé, mais voici vos quinze +cents francs.</p> + +<p>En parlant ainsi, il tendait à l'étranger les trois billets de banque.</p> + +<p>L'homme leva les yeux.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela signifie?</p> + +<p>Le Thénardier répondit respectueusement:</p> + +<p>—Monsieur, cela signifie que je reprends Cosette.</p> + +<p>Cosette frissonna et se serra contre le bonhomme.</p> + +<p>Lui, il répondit en regardant le Thénardier dans le fond des yeux et en +espaçant toutes les syllabes.</p> + +<p>—Vous re-pre-nez Cosette?</p> + +<p>—Oui, monsieur, je la reprends. Je vais vous dire. J'ai réfléchi. Au +fait, je n'ai pas le droit de vous la donner. Je suis un honnête homme, +voyez-vous. Cette petite n'est pas à moi, elle est à sa mère. C'est sa +mère qui me l'a confiée, je ne puis la remettre qu'à sa mère. Vous me +direz: <i>Mais la mère est morte</i>. Bon. En ce cas je ne puis rendre +l'enfant qu'à une personne qui m'apporterait un écrit signé de la mère +comme quoi je dois remettre l'enfant à cette personne-là. Cela est +clair.</p> + +<p>L'homme, sans répondre, fouilla dans sa poche et le Thénardier vit +reparaître le portefeuille aux billets de banque.</p> + +<p>Le gargotier eut un frémissement de joie.</p> + +<p>—Bon! pensa-t-il, tenons-nous. Il va me corrompre!</p> + +<p>Avant d'ouvrir le portefeuille, le voyageur jeta un coup d'œil autour +de lui. Le lieu était absolument désert. Il n'y avait pas une âme dans +le bois ni dans la vallée. L'homme ouvrit le portefeuille et en tira, +non la poignée de billets de banque qu'attendait Thénardier, mais un +simple petit papier qu'il développa et présenta tout ouvert à +l'aubergiste en disant:</p> + +<p>—Vous avez raison. Lisez.</p> + +<p>Le Thénardier prit le papier, et lut:</p> + +<p class="droit"> +<i>«Montreuil-sur-Mer, le 25 mars 1823</i><br /> +</p> +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 15em;">«Monsieur Thénardier,</span><br /> +<span style="margin-left: 15em;">Vous remettrez Cosette à la personne.</span><br /> +<span style="margin-left: 15em;">On vous payera toutes les petites choses.</span><br /> +<span style="margin-left: 15em;">J'ai l'honneur de vous saluer avec considération.</span><br /> +<br /> +</p> +<p class="droit"> +«Fantine.»<br /> +</p> + +<p>—Vous connaissez cette signature? reprit l'homme.</p> + +<p>C'était bien la signature de Fantine. Le Thénardier la reconnut.</p> + +<p>Il n'y avait rien à répliquer. Il sentit deux violents dépits, le dépit +de renoncer à la corruption qu'il espérait, et le dépit d'être battu. +L'homme ajouta:</p> + +<p>—Vous pouvez garder ce papier pour votre décharge.</p> + +<p>Le Thénardier se replia en bon ordre.</p> + +<p>—Cette signature est assez bien imitée, grommela-t-il entre ses dents. +Enfin, soit!</p> + +<p>Puis il essaya un effort désespéré.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, c'est bon. Puisque vous êtes la personne. Mais il +faut me payer «toutes les petites choses». On me doit gros. L'homme se +dressa debout, et dit en époussetant avec des chiquenaudes sa manche +râpée où il y avait de la poussière.</p> + +<p>—Monsieur Thénardier, en janvier la mère comptait qu'elle vous devait +cent vingt francs; vous lui avez envoyé en février un mémoire de cinq +cents francs; vous avez reçu trois cents francs fin février et trois +cents francs au commencement de mars. Il s'est écoulé depuis lors neuf +mois à quinze francs, prix convenu, cela fait cent trente-cinq francs. +Vous aviez reçu cent francs de trop. Reste trente-cinq francs qu'on vous +doit. Je viens de vous donner quinze cents francs.</p> + +<p>Le Thénardier éprouva ce qu'éprouve le loup au moment où il se sent +mordu et saisi par la mâchoire d'acier du piège.</p> + +<p>—Quel est ce diable d'homme? pensa-t-il.</p> + +<p>Il fit ce que fait le loup. Il donna une secousse. L'audace lui avait +déjà réussi une fois.</p> + +<p>—Monsieur-dont-je-ne-sais-pas-le-nom, dit-il résolument et mettant +cette fois les façons respectueuses de côté, je reprendrai Cosette ou +vous me donnerez mille écus.</p> + +<p>L'étranger dit tranquillement.</p> + +<p>—Viens, Cosette.</p> + +<p>Il prit Cosette de la main gauche, et de la droite il ramassa son bâton +qui était à terre.</p> + +<p>Le Thénardier remarqua l'énormité de la trique et la solitude du lieu.</p> + +<p>L'homme s'enfonça dans le bois avec l'enfant, laissant le gargotier +immobile et interdit.</p> + +<p>Pendant qu'ils s'éloignaient, le Thénardier considérait ses larges +épaules un peu voûtées et ses gros poings.</p> + +<p>Puis ses yeux, revenant à lui-même, retombaient sur ses bras chétifs et +sur ses mains maigres.</p> + +<p>—Il faut que je sois vraiment bien bête, pensait-il, de n'avoir pas +pris mon fusil, puisque j'allais à la chasse!</p> + +<p>Cependant l'aubergiste ne lâcha pas prise.</p> + +<p>—Je veux savoir où il ira, dit-il.</p> + +<p>Et il se mit à les suivre à distance. Il lui restait deux choses dans +les mains, une ironie, le chiffon de papier signé <i>Fantine</i>, et une +consolation, les quinze cents francs.</p> + +<p>L'homme emmenait Cosette dans la direction de Livry et de Bondy. Il +marchait lentement, la tête baissée, dans une attitude de réflexion et +de tristesse. L'hiver avait fait le bois à claire-voie, si bien que le +Thénardier ne les perdait pas de vue, tout en restant assez loin. De +temps en temps l'homme se retournait et regardait si on ne le suivait +pas. Tout à coup il aperçut Thénardier. Il entra brusquement avec +Cosette dans un taillis où ils pouvaient tous deux disparaître.</p> + +<p>—Diantre! dit le Thénardier.</p> + +<p>Et il doubla le pas.</p> + +<p>L'épaisseur du fourré l'avait forcé de se rapprocher d'eux. Quand +l'homme fut au plus épais, il se retourna. Thénardier eut beau se cacher +dans les branches; il ne put faire que l'homme ne le vît pas. L'homme +lui jeta un coup d'œil inquiet, puis hocha la tête et reprit sa route. +L'aubergiste se remit à le suivre. Ils firent ainsi deux ou trois cents +pas. Tout à coup l'homme se retourna encore. Il aperçut l'aubergiste. +Cette fois il le regarda d'un air si sombre que le Thénardier jugea +«inutile» d'aller plus loin. Thénardier rebroussa chemin.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIc" id="Chapitre_XIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre XI</a></h2> + +<h3>Le numéro 9430 reparaît et Cosette le gagne à la loterie</h3> + + +<p>Jean Valjean n'était pas mort.</p> + +<p>En tombant à la mer, ou plutôt en s'y jetant, il était, comme on l'a vu, +sans fers. Il nagea entre deux eaux jusque sous un navire au mouillage, +auquel était amarrée une embarcation. Il trouva moyen de se cacher dans +cette embarcation jusqu'au soir. À la nuit, il se jeta de nouveau à la +nage, et atteignit la côte à peu de distance du cap Brun. Là, comme ce +n'était pas l'argent qui lui manquait, il put se procurer des vêtements. +Une guinguette aux environs de Balaguier était alors le vestiaire des +forçats évadés, spécialité lucrative. Puis, Jean Valjean, comme tous ces +tristes fugitifs qui tâchent de dépister le guet de la loi et la +fatalité sociale, suivit un itinéraire obscur et ondulant. Il trouva un +premier asile aux Pradeaux, près Beausset. Ensuite il se dirigea vers le +Grand-Villard, près Briançon, dans les Hautes-Alpes. Fuite tâtonnante et +inquiète, chemin de taupe dont les embranchements sont inconnus. On a +pu, plus tard, retrouver quelque trace de son passage dans l'Ain sur le +territoire de Civrieux, dans les Pyrénées, à Accons au lieu dit la +Grange-de-Doumecq, près du hameau de Chavailles, et dans les environs de +Périgueux, à Brunies, canton de la Chapelle-Gonaguet. Il gagna Paris. On +vient de le voir à Montfermeil.</p> + +<p>Son premier soin, en arrivant à Paris, avait été d'acheter des habits de +deuil pour une petite fille de sept à huit ans, puis de se procurer un +logement. Cela fait, il s'était rendu à Montfermeil.</p> + +<p>On se souvient que déjà, lors de sa précédente évasion, il y avait fait, +ou dans les environs, un voyage mystérieux dont la justice avait eu +quelque lueur.</p> + +<p>Du reste on le croyait mort, et cela épaississait l'obscurité qui +s'était faite sur lui. À Paris, il lui tomba sous la main un des +journaux qui enregistraient le fait. Il se sentit rassuré et presque en +paix comme s'il était réellement mort.</p> + +<p>Le soir même du jour où Jean Valjean avait tiré Cosette des griffes des +Thénardier, il rentrait dans Paris. Il y rentrait à la nuit tombante, +avec l'enfant, par la barrière de Monceaux. Là il monta dans un +cabriolet qui le conduisit à l'esplanade de l'Observatoire. Il y +descendit, paya le cocher, prit Cosette par la main, et tous deux, dans +la nuit noire, par les rues désertes qui avoisinent l'Ourcine et la +Glacière, se dirigèrent vers le boulevard de l'Hôpital.</p> + +<p>La journée avait été étrange et remplie d'émotions pour Cosette; on +avait mangé derrière des haies du pain et du fromage achetés dans des +gargotes isolées, on avait souvent changé de voiture, on avait fait des +bouts de chemin à pied, elle ne se plaignait pas, mais elle était +fatiguée, et Jean Valjean s'en aperçut à sa main qu'elle tirait +davantage en marchant. Il la prit sur son dos; Cosette, sans lâcher +Catherine, posa sa tête sur l'épaule de Jean Valjean, et s'y endormit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_quatrieme_La_masure_Gorbeau" id="Livre_quatrieme_La_masure_Gorbeau"></a>Livre quatrième—La masure Gorbeau</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Id" id="Chapitre_Id"></a><a href="#quatrieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Maître Gorbeau</h3> + + +<p>Il y a quarante ans, le promeneur solitaire qui s'aventurait dans les +pays perdus de la Salpêtrière, et qui montait par le boulevard jusque +vers la barrière d'Italie, arrivait à des endroits où l'on eût pu dire +que Paris disparaissait. Ce n'était pas la solitude, il y avait des +passants; ce n'était pas la campagne, il y avait des maisons et des +rues; ce n'était pas une ville, les rues avaient des ornières comme les +grandes routes et l'herbe y poussait; ce n'était pas un village, les +maisons étaient trop hautes. Qu'était-ce donc? C'était un lieu habité où +il n'y avait personne, c'était un lieu désert où il y avait quelqu'un; +c'était un boulevard de la grande ville, une rue de Paris, plus farouche +la nuit qu'une forêt, plus morne le jour qu'un cimetière.</p> + +<p>C'était le vieux quartier du Marché-aux-Chevaux.</p> + +<p>Ce promeneur, s'il se risquait au delà des quatre murs caducs de ce +Marché-aux-Chevaux, s'il consentait même à dépasser la rue du +Petit-Banquier, après avoir laissé à sa droite un courtil gardé par de +hautes murailles, puis un pré où se dressaient des meules de tan +pareilles à des huttes de castors gigantesques, puis un enclos encombré +de bois de charpente avec des tas de souches, de sciures et de copeaux +en haut desquels aboyait un gros chien, puis un long mur bas tout en +ruine, avec une petite porte noire et en deuil, chargé de mousses qui +s'emplissaient de fleurs au printemps, puis, au plus désert, une +affreuse bâtisse décrépite sur laquelle on lisait en grosses lettres: +DEFENSE D'AFFICHER, ce promeneur hasardeux atteignait l'angle de la rue +des Vignes-Saint-Marcel, latitudes peu connues. Là, près d'une usine et +entre deux murs de jardins, on voyait en ce temps-là une masure qui, au +premier coup d'œil, semblait petite comme une chaumière et qui en +réalité était grande comme une cathédrale. Elle se présentait sur la +voie publique de côté, par le pignon; de là son exiguïté apparente. +Presque toute la maison était cachée. On n'en apercevait que la porte et +une fenêtre.</p> + +<p>Cette masure n'avait qu'un étage.</p> + +<p>En l'examinant, le détail qui frappait d'abord, c'est que cette porte +n'avait jamais pu être que la porte d'un bouge, tandis que cette +croisée, si elle eût été coupée dans la pierre de taille au lieu de +l'être dans le moellon, aurait pu être la croisée d'un hôtel.</p> + +<p>La porte n'était autre chose qu'un assemblage de planches vermoulues +grossièrement reliées par des traverses pareilles à des bûches mal +équarries. Elle s'ouvrait immédiatement sur un roide escalier à hautes +marches, boueux, plâtreux, poudreux, de la même largeur qu'elle, qu'on +voyait de la rue monter droit comme une échelle et disparaître dans +l'ombre entre deux murs. Le haut de la baie informe que battait cette +porte était masqué d'une volige étroite au milieu de laquelle on avait +scié un jour triangulaire, tout ensemble lucarne et vasistas quand la +porte était fermée. Sur le dedans de la porte un pinceau trempé dans +l'encre avait tracé en deux coups de poing le chiffre 52, et au-dessus +de la volige le même pinceau avait barbouillé le numéro 50; de sorte +qu'on hésitait. Où est-on? Le dessus de la porte dit: au numéro 50; le +dedans réplique: non, au numéro 52. On ne sait quels chiffons couleur de +poussière pendaient comme des draperies au vasistas triangulaire.</p> + +<p>La fenêtre était large, suffisamment élevée, garnie de persiennes et de +châssis à grands carreaux; seulement ces grands carreaux avaient des +blessures variées, à la fois cachées et trahies par un ingénieux bandage +en papier, et les persiennes, disloquées et descellées, menaçaient +plutôt les passants qu'elles ne gardaient les habitants. Les abat-jour +horizontaux y manquaient çà et là et étaient naïvement remplacés par des +planches clouées perpendiculairement; si bien que la chose commençait en +persienne et finissait en volet.</p> + +<p>Cette porte qui avait l'air immonde et cette fenêtre qui avait l'air +honnête, quoique délabrée, ainsi vues sur la même maison, faisaient +l'effet de deux mendiants dépareillés qui iraient ensemble et +marcheraient côte à côte avec deux mines différentes sous les mêmes +haillons, l'un ayant toujours été un gueux, l'autre ayant été un +gentilhomme.</p> + +<p>L'escalier menait à un corps de bâtiment très vaste qui ressemblait à un +hangar dont on aurait fait une maison. Ce bâtiment avait pour tube +intestinal un long corridor sur lequel s'ouvraient, à droite et à +gauche, des espèces de compartiments de dimensions variées, à la rigueur +logeables et plutôt semblables à des échoppes qu'à des cellules. Ces +chambres prenaient jour sur des terrains vagues des environs. Tout cela +était obscur, fâcheux, blafard, mélancolique, sépulcral; traversé, selon +que les fentes étaient dans le toit ou dans la porte, par des rayons +froids ou par des bises glacées. Une particularité intéressante et +pittoresque de ce genre d'habitation, c'est l'énormité des araignées.</p> + +<p>À gauche de la porte d'entrée, sur le boulevard, à hauteur d'homme, une +lucarne qu'on avait murée faisait une niche carrée pleine de pierres que +les enfants y jetaient en passant.</p> + +<p>Une partie de ce bâtiment a été dernièrement démolie. Ce qui en reste +aujourd'hui peut encore faire juger de ce qu'il a été. Le tout, dans son +ensemble, n'a guère plus d'une centaine d'années. Cent ans, c'est la +jeunesse d'une église et la vieillesse d'une maison. Il semble que le +logis de l'homme participe de sa brièveté et le logis de Dieu de son +éternité.</p> + +<p>Les facteurs de la poste appelaient cette masure le numéro 50-52; mais +elle était connue dans le quartier sous le nom de maison Gorbeau. Disons +d'où lui venait cette appellation.</p> + +<p>Les collecteurs de petits faits, qui se font des herbiers d'anecdotes et +qui piquent dans leur mémoire les dates fugaces avec une épingle, savent +qu'il y avait à Paris, au siècle dernier, vers 1770, deux procureurs au +Châtelet, appelés, l'un Corbeau, l'autre Renard. Deux noms prévus par La +Fontaine. L'occasion était trop belle pour que la basoche n'en fît point +gorge chaude. Tout de suite la parodie courut, en vers quelque peu +boiteux, les galeries du Palais:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5.5em;"><i>Maître Corbeau, sur un dossier perché,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Tenait dans son bec une saisie exécutoire;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;"><i>Maître Renard, par l'odeur alléché,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;"><i>Lui fit à peu près cette histoire:</i></span><br /> +<span style="margin-left: 10em;"><i>Hé bonjour! etc.</i></span><br /> +</p> + +<p>Les deux honnêtes praticiens, gênés par les quolibets et contrariés dans +leur port de tête par les éclats de rire qui les suivaient, résolurent +de se débarrasser de leurs noms et prirent le parti de s'adresser au +roi. La requête fut présentée à Louis XV le jour même où le nonce du +pape, d'un côté, et le cardinal de La Roche-Aymon, de l'autre, +dévotement agenouillés tous les deux, chaussèrent, en présence de sa +majesté, chacun d'une pantoufle les deux pieds nus de madame Du Barry +sortant du lit. Le roi, qui riait, continua de rire, passa gaîment des +deux évêques aux deux procureurs, et fit à ces robins grâce de leurs +noms, ou à peu près. Il fut permis, de par le roi, à maître Corbeau +d'ajouter une queue à son initiale et de se nommer Gorbeau; maître +Renard fut moins heureux, il ne put obtenir que de mettre un P devant +son R et de s'appeler Prenard; si bien que le deuxième nom n'était guère +moins ressemblant que le premier.</p> + +<p>Or, selon la tradition locale, ce maître Gorbeau avait été propriétaire +de la bâtisse numérotée 50-52 boulevard de l'Hôpital. Il était même +l'auteur de la fenêtre monumentale. De là à cette masure le nom de +maison Gorbeau.</p> + +<p>Vis-à-vis le numéro 50-52 se dresse, parmi les plantations du boulevard, +un grand orme aux trois quarts mort; presque en face s'ouvre la rue de +la barrière des Gobelins, rue alors sans maisons, non pavée, plantée +d'arbres mal venus, verte ou fangeuse selon la saison, qui allait +aboutir carrément au mur d'enceinte de Paris. Une odeur de couperose +sort par bouffées des toits d'une fabrique voisine.</p> + +<p>La barrière était tout près. En 1823, le mur d'enceinte existait encore.</p> + +<p>Cette barrière elle-même jetait dans l'esprit des figures funestes. +C'était le chemin de Bicêtre. C'est par là que, sous l'Empire et la +Restauration, rentraient à Paris les condamnés à mort le jour de leur +exécution. C'est là que fut commis vers 1829 ce mystérieux assassinat +dit «de la barrière de Fontainebleau» dont la justice n'a pu découvrir +les auteurs, problème funèbre qui n'a pas été éclairci, énigme +effroyable qui n'a pas été ouverte. Faites quelques pas, vous trouvez +cette fatale rue Croulebarbe où Ulbach poignarda la chevrière d'Ivry au +bruit du tonnerre, comme dans un mélodrame. Quelques pas encore, et vous +arrivez aux abominables ormes étêtés de la barrière Saint-Jacques, cet +expédient des philanthropes cachant l'échafaud, cette mesquine et +honteuse place de Grève d'une société boutiquière et bourgeoise, qui a +reculé devant la peine de mort, n'osant ni l'abolir avec grandeur, ni la +maintenir avec autorité.</p> + +<p>Il y a trente-sept ans, en laissant à part cette place Saint-Jacques qui +était comme prédestinée et qui a toujours été horrible, le point le plus +morne peut-être de tout ce morne boulevard était l'endroit, si peu +attrayant encore aujourd'hui, où l'on rencontrait la masure 50-52.</p> + +<p>Les maisons bourgeoises n'ont commencé à poindre là que vingt-cinq ans +plus tard. Le lieu était morose. Aux idées funèbres qui vous y +saisissaient, on se sentait entre la Salpêtrière dont on entrevoyait le +dôme et Bicêtre dont on touchait la barrière; c'est-à-dire entre la +folie de la femme et la folie de l'homme. Si loin que la vue pût +s'étendre, on n'apercevait que les abattoirs, le mur d'enceinte et +quelques rares façades d'usines, pareilles à des casernes ou à des +monastères; partout des baraques et des plâtras, de vieux murs noirs +comme des linceuls, des murs neufs blancs comme des suaires; partout des +rangées d'arbres parallèles, des bâtisses tirées au cordeau, des +constructions plates, de longues lignes froides, et la tristesse lugubre +des angles droits. Pas un accident de terrain, pas un caprice +d'architecture, pas un pli. C'était un ensemble glacial, régulier, +hideux. Rien ne serre le cœur comme la symétrie. C'est que la symétrie, +c'est l'ennui, et l'ennui est le fond même du deuil. Le désespoir +bâille. On peut rêver quelque chose de plus terrible qu'un enfer où l'on +souffre, c'est un enfer où l'on s'ennuierait. Si cet enfer existait, ce +morceau du boulevard de l'Hôpital en eût pu être l'avenue.</p> + +<p>Cependant, à la nuit tombante, au moment où la clarté s'en va, l'hiver +surtout, à l'heure où la bise crépusculaire arrache aux ormes leurs +dernières feuilles rousses, quand l'ombre est profonde et sans étoiles, +ou quand la lune et le vent font des trous dans les nuages, ce boulevard +devenait tout à coup effrayant. Les lignes droites s'enfonçaient et se +perdaient dans les ténèbres comme des tronçons de l'infini. Le passant +ne pouvait s'empêcher de songer aux innombrables traditions patibulaires +du lieu. La solitude de cet endroit où il s'était commis tant de crimes +avait quelque chose d'affreux. On croyait pressentir des pièges dans +cette obscurité, toutes les formes confuses de l'ombre paraissaient +suspectes, et les longs creux carrés qu'on apercevait entre chaque arbre +semblaient des fosses. Le jour, c'était laid; le soir, c'était lugubre; +la nuit, c'était sinistre.</p> + +<p>L'été, au crépuscule, on voyait çà et là quelques vieilles femmes, +assises au pied des ormes sur des bancs moisis par les pluies. Ces +bonnes vieilles mendiaient volontiers.</p> + +<p>Du reste ce quartier, qui avait plutôt l'air suranné qu'antique, tendait +dès lors à se transformer. Dès cette époque, qui voulait le voir devait +se hâter. Chaque jour quelque détail de cet ensemble s'en allait. +Aujourd'hui, et depuis vingt ans, l'embarcadère du chemin de fer +d'Orléans est là, à côté du vieux faubourg, et le travaille. Partout où +l'on place, sur la lisière d'une capitale, l'embarcadère d'un chemin de +fer, c'est la mort d'un faubourg et la naissance d'une ville. Il semble +qu'autour de ces grands centres du mouvement des peuples, au roulement +de ces puissantes machines, au souffle de ces monstrueux chevaux de la +civilisation qui mangent du charbon et vomissent du feu, la terre pleine +de germes tremble et s'ouvre pour engloutir les anciennes demeures des +hommes et laisser sortir les nouvelles. Les vieilles maisons croulent, +les maisons neuves montent.</p> + +<p>Depuis que la gare du railway d'Orléans a envahi les terrains de la +Salpêtrière, les antiques rues étroites qui avoisinent les fossés +Saint-Victor et le Jardin des Plantes s'ébranlent, violemment traversées +trois ou quatre fois chaque jour par ces courants de diligences, de +fiacres et d'omnibus qui, dans un temps donné, refoulent les maisons à +droite et à gauche; car il y a des choses bizarres à énoncer qui sont +rigoureusement exactes, et de même qu'il est vrai de dire que dans les +grandes villes le soleil fait végéter et croître les façades des maisons +au midi, il est certain que le passage fréquent des voitures élargit les +rues. Les symptômes d'une vie nouvelle sont évidents. Dans ce vieux +quartier provincial, aux recoins les plus sauvages, le pavé se montre, +les trottoirs commencent à ramper et à s'allonger, même là où il n'y a +pas encore de passants. Un matin, matin mémorable, en juillet 1845, on y +vit tout à coup fumer les marmites noires du bitume; ce jour-là on put +dire que la civilisation était arrivée rue de Lourcine et que Paris +était entré dans le faubourg Saint-Marceau.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IId" id="Chapitre_IId"></a><a href="#quatrieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Nid pour hibou et fauvette</h3> + + +<p>Ce fut devant cette masure Gorbeau que Jean Valjean s'arrêta. Comme les +oiseaux fauves, il avait choisi le lieu le plus désert pour y faire son +nid.</p> + +<p>Il fouilla dans son gilet, y prit une sorte de passe-partout, ouvrit la +porte, entra, puis la referma avec soin, et monta l'escalier, portant +toujours Cosette.</p> + +<p>Au haut de l'escalier, il tira de sa poche une autre clef avec laquelle +il ouvrit une autre porte. La chambre où il entra et qu'il referma +sur-le-champ était une espèce de galetas assez spacieux meublé d'un +matelas posé à terre, d'une table et de quelques chaises. Un poêle +allumé et dont on voyait la braise était dans un coin. Le réverbère du +boulevard éclairait vaguement cet intérieur pauvre. Au fond il y avait +un cabinet avec un lit de sangle. Jean Valjean porta l'enfant sur ce lit +et l'y déposa sans qu'elle s'éveillât.</p> + +<p>Il battit le briquet, et alluma une chandelle; tout cela était préparé +d'avance sur la table; et, comme il l'avait fait la veille, il se mit à +considérer Cosette d'un regard plein d'extase où l'expression de la +bonté et de l'attendrissement allait presque jusqu'à l'égarement. La +petite fille, avec cette confiance tranquille qui n'appartient qu'à +l'extrême force et qu'à l'extrême faiblesse, s'était endormie sans +savoir avec qui elle était, et continuait de dormir sans savoir où elle +était.</p> + +<p>Jean Valjean se courba et baisa la main de cette enfant.</p> + +<p>Neuf mois auparavant il baisait la main de la mère qui, elle aussi, +venait de s'endormir.</p> + +<p>Le même sentiment douloureux, religieux, poignant, lui remplissait le +cœur.</p> + +<p>Il s'agenouilla près du lit de Cosette.</p> + +<p>Il faisait grand jour que l'enfant dormait encore. Un rayon pâle du +soleil de décembre traversait la croisée du galetas et traînait sur le +plafond de longs filandres d'ombre et de lumière. Tout à coup une +charrette de cartier, lourdement chargée, qui passait sur la chaussée du +boulevard, ébranla la baraque comme un roulement d'orage et la fit +trembler du haut en bas.</p> + +<p>—Oui, madame! cria Cosette réveillée en sursaut, voilà! voilà!</p> + +<p>Et elle se jeta à bas du lit, les paupières encore à demi fermées par la +pesanteur du sommeil, étendant le bras vers l'angle du mur.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! mon balai! dit-elle.</p> + +<p>Elle ouvrit tout à fait les yeux, et vit le visage souriant de Jean +Valjean.</p> + +<p>—Ah! tiens, c'est vrai! dit l'enfant. Bonjour, monsieur.</p> + +<p>Les enfants acceptent tout de suite et familièrement la joie et le +bonheur, étant eux-mêmes naturellement bonheur et joie.</p> + +<p>Cosette aperçut Catherine au pied de son lit, et s'en empara, et, tout +en jouant, elle faisait cent questions à Jean Valjean.—Où elle était? +Si c'était grand, Paris? Si madame Thénardier était bien loin? Si elle +ne reviendrait pas? etc., etc. Tout à coup elle s'écria:—Comme c'est +joli ici! C'était un affreux taudis; mais elle se sentait libre.</p> + +<p>—Faut-il que je balaye? reprit-elle enfin.</p> + +<p>—Joue, dit Jean Valjean.</p> + +<p>La journée se passa ainsi. Cosette, sans s'inquiéter de rien comprendre, +était inexprimablement heureuse entre cette poupée et ce bonhomme.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIId" id="Chapitre_IIId"></a><a href="#quatrieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>Deux malheurs mêlés font du bonheur</h3> + + +<p>Le lendemain au point du jour, Jean Valjean était encore près du lit de +Cosette. Il attendit là, immobile, et il la regarda se réveiller.</p> + +<p>Quelque chose de nouveau lui entrait dans l'âme.</p> + +<p>Jean Valjean n'avait jamais rien aimé. Depuis vingt-cinq ans il était +seul au monde. Il n'avait jamais été père, amant, mari, ami. Au bagne il +était mauvais, sombre, chaste, ignorant et farouche. Le cœur de ce +vieux forçat était plein de virginités. Sa sœur et les enfants de sa +sœur ne lui avaient laissé qu'un souvenir vague et lointain qui avait +fini par s'évanouir presque entièrement. Il avait fait tous ses efforts +pour les retrouver, et, n'ayant pu les retrouver, il les avait oubliés. +La nature humaine est ainsi faite. Les autres émotions tendres de sa +jeunesse, s'il en avait, étaient tombées dans un abîme.</p> + +<p>Quand il vit Cosette, quand il l'eut prise, emportée et délivrée, il +sentit se remuer ses entrailles. Tout ce qu'il y avait de passionné et +d'affectueux en lui s'éveilla et se précipita vers cet enfant. Il allait +près du lit où elle dormait, et il y tremblait de joie; il éprouvait des +épreintes comme une mère et il ne savait ce que c'était; car c'est une +chose bien obscure et bien douce que ce grand et étrange mouvement d'un +cœur qui se met à aimer.</p> + +<p>Pauvre vieux cœur tout neuf!</p> + +<p>Seulement, comme il avait cinquante-cinq ans et que Cosette en avait +huit, tout ce qu'il aurait pu avoir d'amour dans toute sa vie se fondit +en une sorte de lueur ineffable.</p> + +<p>C'était la deuxième apparition blanche qu'il rencontrait. L'évêque avait +fait lever à son horizon l'aube de la vertu; Cosette y faisait lever +l'aube de l'amour.</p> + +<p>Les premiers jours s'écoulèrent dans cet éblouissement.</p> + +<p>De son côté, Cosette, elle aussi, devenait autre, à son insu, pauvre +petit être! Elle était si petite quand sa mère l'avait quittée qu'elle +ne s'en souvenait plus. Comme tous les enfants, pareils aux jeunes +pousses de la vigne qui s'accrochent à tout, elle avait essayé d'aimer. +Elle n'y avait pu réussir. Tous l'avaient repoussée, les Thénardier, +leurs enfants, d'autres enfants. Elle avait aimé le chien, qui était +mort. Après quoi, rien n'avait voulu d'elle, ni personne. Chose lugubre +à dire, et que nous avons déjà indiquée, à huit ans elle avait le cœur +froid. Ce n'était pas sa faute, ce n'était point la faculté d'aimer qui +lui manquait; hélas! c'était la possibilité. Aussi, dès le premier jour, +tout ce qui sentait et songeait en elle se mit à aimer ce bonhomme. Elle +éprouvait ce qu'elle n'avait jamais ressenti, une sensation +d'épanouissement.</p> + +<p>Le bonhomme ne lui faisait même plus l'effet d'être vieux, ni d'être +pauvre. Elle trouvait Jean Valjean beau, de même qu'elle trouvait le +taudis joli.</p> + +<p>Ce sont là des effets d'aurore, d'enfance, de jeunesse, de joie. La +nouveauté de la terre et de la vie y est pour quelque chose. Rien n'est +charmant comme le reflet colorant du bonheur sur le grenier. Nous avons +tous ainsi dans notre passé un galetas bleu.</p> + +<p>La nature, cinquante ans d'intervalle, avaient mis une séparation +profonde entre Jean Valjean et Cosette; cette séparation, la destinée la +combla. La destinée unit brusquement et fiança avec son irrésistible +puissance ces deux existences déracinées, différentes par l'âge, +semblables par le deuil. L'une en effet complétait l'autre. L'instinct +de Cosette cherchait un père comme l'instinct de Jean Valjean cherchait +un enfant. Se rencontrer, ce fut se trouver. Au moment mystérieux où +leurs deux mains se touchèrent, elles se soudèrent. Quand ces deux âmes +s'aperçurent, elles se reconnurent comme étant le besoin l'une de +l'autre et s'embrassèrent étroitement.</p> + +<p>En prenant les mots dans leur sens le plus compréhensif et le plus +absolu, on pourrait dire que, séparés de tout par des murs de tombe, +Jean Valjean était le Veuf comme Cosette était l'Orpheline. Cette +situation fit que Jean Valjean devint d'une façon céleste le père de +Cosette.</p> + +<p>Et, en vérité, l'impression mystérieuse produite à Cosette, au fond du +bois de Chelles, par la main de Jean Valjean saisissant la sienne dans +l'obscurité, n'était pas une illusion, mais une réalité. L'entrée de cet +homme dans la destinée de cet enfant avait été l'arrivée de Dieu.</p> + +<p>Du reste, Jean Valjean avait bien choisi son asile. Il était là dans une +sécurité qui pouvait sembler entière.</p> + +<p>La chambre à cabinet qu'il occupait avec Cosette était celle dont la +fenêtre donnait sur le boulevard. Cette fenêtre étant unique dans la +maison, aucun regard de voisin n'était à craindre, pas plus de côté +qu'en face.</p> + +<p>Le rez-de-chaussée du numéro 50-52, espèce d'appentis délabré, servait +de remise à des maraîchers, et n'avait aucune communication avec le +premier. Il en était séparé par le plancher qui n'avait ni trappe ni +escalier et qui était comme le diaphragme de la masure. Le premier étage +contenait, comme nous l'avons dit, plusieurs chambres et quelques +greniers, dont un seulement était occupé par une vieille femme qui +faisait le ménage de Jean Valjean. Tout le reste était inhabité.</p> + +<p>C'était cette vieille femme, ornée du nom de principale locataire et en +réalité chargée des fonctions de portière, qui lui avait loué ce logis +dans la journée de Noël. Il s'était donné à elle pour un rentier ruiné +par les bons d'Espagne, qui allait venir demeurer là avec sa +petite-fille. Il avait payé six mois d'avance et chargé la vieille de +meubler la chambre et le cabinet comme on a vu. C'était cette bonne +femme qui avait allumé le poêle et tout préparé le soir de leur arrivée.</p> + +<p>Les semaines se succédèrent. Ces deux êtres menaient dans ce taudis +misérable une existence heureuse.</p> + +<p>Dès l'aube Cosette riait, jasait, chantait. Les enfants ont leur chant +du matin comme les oiseaux.</p> + +<p>Il arrivait quelquefois que Jean Valjean lui prenait sa petite main +rouge et crevassée d'engelures et la baisait. La pauvre enfant, +accoutumée à être battue, ne savait ce que cela voulait dire, et s'en +allait toute honteuse.</p> + +<p>Par moments elle devenait sérieuse et elle considérait sa petite robe +noire. Cosette n'était plus en guenilles, elle était en deuil. Elle +sortait de la misère et elle entrait dans la vie.</p> + +<p>Jean Valjean s'était mis à lui enseigner à lire. Parfois, tout en +faisant épeler l'enfant, il songeait que c'était avec l'idée de faire le +mal qu'il avait appris à lire au bagne. Cette idée avait tourné à +montrer à lire à un enfant. Alors le vieux galérien souriait du sourire +pensif des anges.</p> + +<p>Il sentait là une préméditation d'en haut, une volonté de quelqu'un qui +n'est pas l'homme, et il se perdait dans la rêverie. Les bonnes pensées +ont leurs abîmes comme les mauvaises.</p> + +<p>Apprendre à lire à Cosette, et la laisser jouer, c'était à peu près là +toute la vie de Jean Valjean. Et puis il lui parlait de sa mère et il la +faisait prier. Elle l'appelait: père, et ne lui savait pas d'autre nom.</p> + +<p>Il passait des heures à la contempler, habillant et déshabillant sa +poupée, et à l'écouter gazouiller. La vie lui paraissait désormais +pleine d'intérêt, les hommes lui semblaient bons et justes, il ne +reprochait dans sa pensée plus rien à personne, il n'apercevait aucune +raison de ne pas vieillir très vieux maintenant que cette enfant +l'aimait. Il se voyait tout un avenir éclairé par Cosette comme par une +charmante lumière. Les meilleurs ne sont pas exempts d'une pensée +égoïste. Par moments il songeait avec une sorte de joie qu'elle serait +laide.</p> + +<p>Ceci n'est qu'une opinion personnelle; mais pour dire notre pensée tout +entière, au point où en était Jean Valjean quand il se mit à aimer +Cosette, il ne nous est pas prouvé qu'il n'ait pas eu besoin de ce +ravitaillement pour persévérer dans le bien. Il venait de voir sous de +nouveaux aspects la méchanceté des hommes et la misère de la société, +aspects incomplets et qui ne montraient fatalement qu'un côté du vrai, +le sort de la femme résumé dans Fantine, l'autorité publique +personnifiée dans Javert; il était retourné au bagne, cette fois pour +avoir bien fait; de nouvelles amertumes l'avaient abreuvé; le dégoût et +la lassitude le reprenaient; le souvenir même de l'évêque touchait +peut-être à quelque moment d'éclipse, sauf à reparaître plus tard +lumineux et triomphant; mais enfin ce souvenir sacré s'affaiblissait. +Qui sait si Jean Valjean n'était pas à la veille de se décourager et de +retomber? Il aima, et il redevint fort. Hélas! il n'était guère moins +chancelant que Cosette. Il la protégea et elle l'affermit. Grâce à lui, +elle put marcher dans la vie; grâce à elle, il put continuer dans la +vertu. Il fut le soutien de cet enfant et cet enfant fut son point +d'appui. O mystère insondable et divin des équilibres de la destinée!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IVd" id="Chapitre_IVd"></a><a href="#quatrieme">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>Les remarques de la principale locataire</h3> + + +<p>Jean Valjean avait la prudence de ne sortir jamais le jour. Tous les +soirs, au crépuscule, il se promenait une heure ou deux, quelquefois +seul, souvent avec Cosette, cherchant les contre-allées du boulevard les +plus solitaires, ou entrant dans les églises à la tombée de la nuit. Il +allait volontiers à Saint-Médard qui est l'église la plus proche. Quand +il n'emmenait pas Cosette, elle restait avec la vieille femme; mais +c'était la joie de l'enfant de sortir avec le bonhomme. Elle préférait +une heure avec lui même aux tête-à-tête ravissants de Catherine. Il +marchait en la tenant par la main et en lui disant des choses douces.</p> + +<p>Il se trouva que Cosette était très gaie.</p> + +<p>La vieille faisait le ménage et la cuisine et allait aux provisions.</p> + +<p>Ils vivaient sobrement, ayant toujours un peu de feu, mais comme des +gens très gênés. Jean Valjean n'avait rien changé au mobilier du premier +jour; seulement il avait fait remplacer par une porte pleine la porte +vitrée du cabinet de Cosette.</p> + +<p>Il avait toujours sa redingote jaune, sa culotte noire et son vieux +chapeau. Dans la rue on le prenait pour un pauvre. Il arrivait +quelquefois que des bonnes femmes se retournaient et lui donnaient un +sou. Jean Valjean recevait le sou et saluait profondément. Il arrivait +aussi parfois qu'il rencontrait quelque misérable demandant la charité, +alors il regardait derrière lui si personne ne le voyait, s'approchait +furtivement du malheureux, lui mettait dans la main une pièce de +monnaie, souvent une pièce d'argent, et s'éloignait rapidement. Cela +avait ses inconvénients. On commençait à le connaître dans le quartier +sous le nom du <i>mendiant qui fait l'aumône</i>. La vieille <i>principale +locataire</i>, créature rechignée, toute pétrie vis-à-vis du prochain de +l'attention des envieux, examinait beaucoup Jean Valjean, sans qu'il +s'en doutât. Elle était un peu sourde, ce qui la rendait bavarde. Il lui +restait de son passé deux dents, l'une en haut, l'autre en bas, qu'elle +cognait toujours l'une contre l'autre. Elle avait fait des questions à +Cosette qui, ne sachant rien, n'avait pu rien dire, sinon qu'elle venait +de Montfermeil. Un matin, cette guetteuse aperçut Jean Valjean qui +entrait, d'un air qui sembla à la commère particulier, dans un des +compartiments inhabités de la masure. Elle le suivit du pas d'une +vieille chatte, et put l'observer, sans en être vue, par la fente de la +porte qui était tout contre. Jean Valjean, pour plus de précaution sans +doute, tournait le dos à cette porte. La vieille le vit fouiller dans sa +poche et y prendre un étui, des ciseaux et du fil, puis il se mit à +découdre la doublure d'un pan de sa redingote et il tira de l'ouverture +un morceau de papier jaunâtre qu'il déplia. La vieille reconnut avec +épouvante que c'était un billet de mille francs. C'était le second ou le +troisième qu'elle voyait depuis qu'elle était au monde. Elle s'enfuit +très effrayée.</p> + +<p>Un moment après, Jean Valjean l'aborda et la pria d'aller lui changer ce +billet de mille francs, ajoutant que c'était le semestre de sa rente +qu'il avait touché la veille.—Où? pensa la vieille. Il n'est sorti qu'à +six heures du soir, et la caisse du gouvernement n'est certainement pas +ouverte à cette heure-là. La vieille alla changer le billet et fit ses +conjectures. Ce billet de mille francs, commenté et multiplié, produisit +une foule de conversations effarées parmi les commères de la rue des +Vignes-Saint-Marcel.</p> + +<p>Les jours suivants, il arriva que Jean Valjean, en manches de veste, +scia du bois dans le corridor. La vieille était dans la chambre et +faisait le ménage. Elle était seule, Cosette étant occupée à admirer le +bois qu'on sciait, la vieille vit la redingote accrochée à un clou, et +la scruta: la doublure avait été recousue. La bonne femme la palpa +attentivement, et crut sentir dans les pans et dans les entournures des +épaisseurs de papier. D'autres billets de mille francs sans doute! Elle +remarqua en outre qu'il y avait toutes sortes de choses dans les poches, +non seulement les aiguilles, les ciseaux et le fil qu'elle avait vus, +mais un gros portefeuille, un très grand couteau, et, détail suspect, +plusieurs perruques de couleurs variées. Chaque poche de cette redingote +avait l'air d'être une façon d'en-cas pour des événements imprévus.</p> + +<p>Les habitants de la masure atteignirent ainsi les derniers jours de +l'hiver.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Vd" id="Chapitre_Vd"></a><a href="#quatrieme">Chapitre V</a></h2> + +<h3>Une pièce de cinq francs qui tombe à terre fait du bruit</h3> + + +<p>Il y avait près de Saint-Médard un pauvre qui s'accroupissait sur la +margelle d'un puits banal condamné, et auquel Jean Valjean faisait +volontiers la charité. Il ne passait guère devant cet homme sans lui +donner quelques sous. Parfois il lui parlait. Les envieux de ce mendiant +disaient qu'il était <i>de la police</i>. C'était un vieux bedeau de +soixante-quinze ans qui marmottait continuellement des oraisons.</p> + +<p>Un soir que Jean Valjean passait par là, il n'avait pas Cosette avec +lui, il aperçut le mendiant à sa place ordinaire sous le réverbère qu'on +venait d'allumer. Cet homme, selon son habitude, semblait prier et était +tout courbé. Jean Valjean alla à lui et lui mit dans la main son aumône +accoutumée. Le mendiant leva brusquement les yeux, regarda fixement Jean +Valjean, puis baissa rapidement la tête. Ce mouvement fut comme un +éclair, Jean Valjean eut un tressaillement. Il lui sembla qu'il venait +d'entrevoir, à la lueur du réverbère, non le visage placide et béat du +vieux bedeau, mais une figure effrayante et connue. Il eut l'impression +qu'on aurait en se trouvant tout à coup dans l'ombre face à face avec un +tigre. Il recula terrifié et pétrifié, n'osant ni respirer, ni parler, +ni rester, ni fuir, considérant le mendiant qui avait baissé sa tête +couverte d'une loque et paraissait ne plus savoir qu'il était là. Dans +ce moment étrange, un instinct, peut-être l'instinct mystérieux de la +conservation, fit que Jean Valjean ne prononça pas une parole. Le +mendiant avait la même taille, les mêmes guenilles, la même apparence +que tous les jours.—Bah!... dit Jean Valjean, je suis fou! je rêve! +impossible!—Et il rentra profondément troublé.</p> + +<p>C'est à peine s'il osait s'avouer à lui-même que cette figure qu'il +avait cru voir était la figure de Javert.</p> + +<p>La nuit, en y réfléchissant, il regretta de n'avoir pas questionné +l'homme pour le forcer à lever la tête une seconde fois.</p> + +<p>Le lendemain à la nuit tombante il y retourna. Le mendiant était à sa +place.—Bonjour, bonhomme, dit résolument Jean Valjean en lui donnant un +sou. Le mendiant leva la tête, et répondit d'une voix dolente:—Merci, +mon bon monsieur.—C'était bien le vieux bedeau. Jean Valjean se sentit +pleinement rassuré. Il se mit à rire.—Où diable ai-je été voir là +Javert? pensa-t-il. Ah çà, est-ce que je vais avoir la berlue à +présent?—Il n'y songea plus.</p> + +<p>Quelques jours après, il pouvait être huit heures du soir, il était dans +sa chambre et il faisait épeler Cosette à haute voix, il entendit +ouvrir, puis refermer la porte de la masure. Cela lui parut singulier. +La vieille, qui seule habitait avec lui la maison, se couchait toujours +à la nuit pour ne point user de chandelle. Jean Valjean fit signe à +Cosette de se taire. Il entendit qu'on montait l'escalier. À la rigueur +ce pouvait être la vieille qui avait pu se trouver malade et aller chez +l'apothicaire. Jean Valjean écouta. Le pas était lourd et sonnait comme +le pas d'un homme; mais la vieille portait de gros souliers et rien ne +ressemble au pas d'un homme comme le pas d'une vieille femme. Cependant +Jean Valjean souffla sa chandelle.</p> + +<p>Il avait envoyé Cosette au lit en lui disant tout bas:—Couche-toi bien +doucement; et, pendant qu'il la baisait au front, les pas s'étaient +arrêtés. Jean Valjean demeura en silence, immobile, le dos tourné à la +porte, assis sur sa chaise dont il n'avait pas bougé, retenant son +souffle dans l'obscurité. Au bout d'un temps assez long, n'entendant +plus rien, il se retourna sans faire de bruit, et, comme il levait les +yeux vers la porte de sa chambre, il vit une lumière par le trou de la +serrure. Cette lumière faisait une sorte d'étoile sinistre dans le noir +de la porte et du mur. Il y avait évidemment là quelqu'un qui tenait une +chandelle à la main, et qui écoutait. Quelques minutes s'écoulèrent, et +la lumière s'en alla. Seulement il n'entendit plus aucun bruit de pas, +ce qui semblait indiquer que celui qui était venu écouter à la porte +avait ôté ses souliers.</p> + +<p>Jean Valjean se jeta tout habillé sur son lit et ne put fermer l'œil de +la nuit.</p> + +<p>Au point du jour, comme il s'assoupissait de fatigue, il fut réveillé +par le grincement d'une porte qui s'ouvrait à quelque mansarde du fond +du corridor, puis il entendit le même pas d'homme qui avait monté +l'escalier la veille. Le pas s'approchait. Il se jeta à bas du lit et +appliqua son œil au trou de sa serrure, lequel était assez grand, +espérant voir au passage l'être quelconque qui s'était introduit la nuit +dans la masure et qui avait écouté à sa porte. C'était un homme en effet +qui passa, cette fois sans s'arrêter, devant la chambre de Jean Valjean. +Le corridor était encore trop obscur pour qu'on pût distinguer son +visage; mais quand l'homme arriva à l'escalier, un rayon de la lumière +du dehors le fit saillir comme une silhouette, et Jean Valjean le vit de +dos complètement. L'homme était de haute taille, vêtu d'une redingote +longue, avec un gourdin sous son bras. C'était l'encolure formidable de +Javert.</p> + +<p>Jean Valjean aurait pu essayer de le revoir par sa fenêtre sur le +boulevard. Mais il eût fallu ouvrir cette fenêtre, il n'osa pas.</p> + +<p>Il était évident que cet homme était entré avec une clef, et comme chez +lui. Qui lui avait donné cette clef? qu'est-ce que cela voulait dire?</p> + +<p>À sept heures du matin, quand la vieille vint faire le ménage, Jean +Valjean lui jeta un coup d'œil pénétrant, mais il ne l'interrogea pas. +La bonne femme était comme à l'ordinaire.</p> + +<p>Tout en balayant, elle lui dit:—Monsieur a peut-être entendu quelqu'un +qui entrait cette nuit?</p> + +<p>À cet âge et sur ce boulevard, huit heures du soir, c'est la nuit la +plus noire.</p> + +<p>—À propos, c'est vrai, répondit-il de l'accent le plus naturel. Qui +était-ce donc?</p> + +<p>—C'est un nouveau locataire, dit la vieille, qu'il y a dans la maison.</p> + +<p>—Et qui s'appelle?</p> + +<p>—Je ne sais plus trop. Monsieur Dumont ou Daumont. Un nom comme cela.</p> + +<p>—Et qu'est-ce qu'il est, ce monsieur Dumont.</p> + +<p>La vieille le considéra avec ses petits yeux de fouine, et répondit:</p> + +<p>—Un rentier, comme vous.</p> + +<p>Elle n'avait peut-être aucune intention. Jean Valjean crut lui en +démêler une.</p> + +<p>Quant la vieille fut partie, il fit un rouleau d'une centaine de francs +qu'il avait dans une armoire et le mit dans sa poche. Quelque précaution +qu'il prit dans cette opération pour qu'on ne l'entendît pas remuer de +l'argent, une pièce de cent sous lui échappa des mains et roula +bruyamment sur le carreau.</p> + +<p>À la brune, il descendit et regarda avec attention de tous les côtés sur +le boulevard. Il n'y vit personne. Le boulevard semblait absolument +désert. Il est vrai qu'on peut s'y cacher derrière les arbres.</p> + +<p>Il remonta.</p> + +<p>—Viens, dit-il à Cosette.</p> + +<p>Il la prit par la main, et ils sortirent tous deux.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_cinquieme_A_chasse_noire_meute_muette" id="Livre_cinquieme_A_chasse_noire_meute_muette"></a>Livre cinquième—À chasse noire, meute muette</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ie" id="Chapitre_Ie"></a><a href="#cinquieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Les zigzags de la stratégie</h3> + + +<p>Ici, pour les pages qu'on va lire et pour d'autres encore qu'on +rencontrera plus tard, une observation est nécessaire.</p> + +<p>Voilà bien des années déjà que l'auteur de ce livre, forcé, à regret, de +parler de lui, est absent de Paris. Depuis qu'il l'a quitté, Paris s'est +transformé. Une ville nouvelle a surgi qui lui est en quelque sorte +inconnue. Il n'a pas besoin de dire qu'il aime Paris; Paris est la ville +natale de son esprit. Par suite des démolitions et des reconstructions, +le Paris de sa jeunesse, ce Paris qu'il a religieusement emporté dans sa +mémoire, est à cette heure un Paris d'autrefois. Qu'on lui permette de +parler de ce Paris-là comme s'il existait encore. Il est possible que là +où l'auteur va conduire les lecteurs en disant: «Dans telle rue il y a +telle maison», il n'y ait plus aujourd'hui ni maison ni rue. Les +lecteurs vérifieront, s'ils veulent en prendre la peine. Quant à lui, il +ignore le Paris nouveau, et il écrit avec le Paris ancien devant les +yeux dans une illusion qui lui est précieuse. C'est une douceur pour lui +de rêver qu'il reste derrière lui quelque chose de ce qu'il voyait quand +il était dans son pays, et que tout ne s'est pas évanoui. Tant qu'on va +et vient dans le pays natal, on s'imagine que ces rues vous sont +indifférentes, que ces fenêtres, ces toits et ces portes ne vous sont de +rien, que ces murs vous sont étrangers, que ces arbres sont les premiers +arbres venus, que ces maisons où l'on n'entre pas vous sont inutiles, +que ces pavés où l'on marche sont des pierres. Plus tard, quand on n'y +est plus, on s'aperçoit que ces rues vous sont chères, que ces toits, +ces fenêtres et ces portes vous manquent, que ces murailles vous sont +nécessaires, que ces arbres sont vos bien-aimés, que ces maisons où l'on +n'entrait pas on y entrait tous les jours, et qu'on a laissé de ses +entrailles, de son sang et de son cœur dans ces pavés. Tous ces lieux +qu'on ne voit plus, qu'on ne reverra jamais peut-être, et dont on a +gardé l'image, prennent un charme douloureux, vous reviennent avec la +mélancolie d'une apparition, vous font la terre sainte visible, et sont, +pour ainsi dire, la forme même de la France; et on les aime et on les +invoque tels qu'ils sont, tels qu'ils étaient, et l'on s'y obstine, et +l'on n'y veut rien changer, car on tient à la figure de la patrie comme +au visage de sa mère.</p> + +<p>Qu'il nous soit donc permis de parler du passé au présent. Cela dit, +nous prions le lecteur d'en tenir note, et nous continuons.</p> + +<p>Jean Valjean avait tout de suite quitté le boulevard et s'était engagé +dans les rues, faisant le plus de lignes brisées qu'il pouvait, revenant +quelquefois brusquement sur ses pas pour s'assurer qu'il n'était point +suivi.</p> + +<p>Cette manœuvre est propre au cerf traqué. Sur les terrains où la trace +peut s'imprimer, cette manœuvre a, entre autres avantages, celui de +tromper les chasseurs et les chiens par le contre-pied. C'est ce qu'en +vénerie on appelle <i>faux rembuchement</i>.</p> + +<p>C'était une nuit de pleine lune. Jean Valjean n'en fut pas fâché. La +lune, encore très près de l'horizon, coupait dans les rues de grands +pans d'ombre et de lumière. Jean Valjean pouvait se glisser le long des +maisons et des murs dans le côté sombre et observer le côté clair. Il ne +réfléchissait peut-être pas assez que le côté obscur lui échappait. +Pourtant, dans toutes les ruelles désertes qui avoisinent la rue de +Poliveau, il crut être certain que personne ne venait derrière lui.</p> + +<p>Cosette marchait sans faire de questions. Les souffrances des six +premières années de sa vie avaient introduit quelque chose de passif +dans sa nature. D'ailleurs, et c'est là une remarque sur laquelle nous +aurons plus d'une occasion de revenir, elle était habituée, sans trop +s'en rendre compte, aux singularités du bonhomme et aux bizarreries de +la destinée. Et puis elle se sentait en sûreté, étant avec lui.</p> + +<p>Jean Valjean, pas plus que Cosette, ne savait où il allait. Il se +confiait à Dieu comme elle se confiait à lui. Il lui semblait qu'il +tenait, lui aussi, quelqu'un de plus grand que lui par la main; il +croyait sentir un être qui le menait, invisible. Du reste il n'avait +aucune idée arrêtée, aucun plan, aucun projet. Il n'était même pas +absolument sûr que ce fût Javert, et puis ce pouvait être Javert sans +que Javert sût que c'était lui Jean Valjean. N'était-il pas déguisé? ne +le croyait-on pas mort? Cependant depuis quelques jours il se passait +des choses qui devenaient singulières. Il ne lui en fallait pas +davantage. Il était déterminé à ne plus rentrer dans la maison Gorbeau. +Comme l'animal chassé du gîte, il cherchait un trou où se cacher, en +attendant qu'il en trouvât un où se loger.</p> + +<p>Jean Valjean décrivit plusieurs labyrinthes variés dans le quartier +Mouffetard, déjà endormi comme s'il avait encore la discipline du moyen +âge et le joug du couvre-feu; il combina de diverses façons, dans des +stratégies savantes, la rue Censier et la rue Copeau, la rue du +Battoir-Saint-Victor et la rue du Puits-l'Ermite. Il y a par là des +logeurs, mais il n'y entrait même pas, ne trouvant point ce qui lui +convenait. Par exemple, il ne doutait pas que, si, par hasard, on avait +cherché sa piste, on ne l'eût perdue.</p> + +<p>Comme onze heures sonnaient à Saint-Etienne-du-Mont, il traversait la +rue de Pontoise devant le bureau du commissaire de police qui est au no +14. Quelques instants après, l'instinct dont nous parlions plus haut fit +qu'il se retourna. En ce moment, il vit distinctement, grâce à la +lanterne du commissaire qui les trahissait, trois hommes qui le +suivaient d'assez près passer successivement sous cette lanterne dans le +côté ténébreux de la rue. L'un de ces trois hommes entra dans l'allée de +la maison du commissaire. Celui qui marchait en tête lui parut +décidément suspect.—Viens, enfant, dit-il à Cosette, et il se hâta de +quitter la rue de Pontoise.</p> + +<p>Il fit un circuit, tourna le passage des Patriarches qui était fermé à +cause de l'heure, arpenta la rue de l'Épée-de-Bois et la rue de +l'Arbalète et s'enfonça dans la rue des Postes.</p> + +<p>Il y a là un carrefour, où est aujourd'hui le collège Rollin et où vient +s'embrancher la rue Neuve-Sainte-Geneviève.</p> + +<p>(Il va sans dire que la rue Neuve-Sainte-Geneviève est une vieille rue, +et qu'il ne passe pas une chaise de poste tous les dix ans rue des +Postes. Cette rue des Postes était au treizième siècle habitée par des +potiers et son vrai nom est rue des Pots.)</p> + +<p>La lune jetait une vive lumière dans ce carrefour. Jean Valjean +s'embusqua sous une porte, calculant que si ces hommes le suivaient +encore, il ne pourrait manquer de les très bien voir lorsqu'ils +traverseraient cette clarté.</p> + +<p>En effet, il ne s'était pas écoulé trois minutes que les hommes +parurent. Ils étaient maintenant quatre; tous de haute taille, vêtus de +longues redingotes brunes, avec des chapeaux ronds, et de gros bâtons à +la main. Ils n'étaient pas moins inquiétants par leur grande stature et +leurs vastes poings que par leur marche sinistre dans les ténèbres. On +eût dit quatre spectres déguisés en bourgeois.</p> + +<p>Ils s'arrêtèrent au milieu du carrefour et firent groupe, comme des gens +qui se consultent. Ils avaient l'air indécis. Celui qui paraissait les +conduire se tourna et désigna vivement de la main droite la direction où +s'était engagé Jean Valjean; un autre semblait indiquer avec une +certaine obstination la direction contraire. À l'instant où le premier +se retourna, la lune éclaira en plein son visage. Jean Valjean reconnut +parfaitement Javert.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIe" id="Chapitre_IIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Il est heureux que le pont d'Austerlitz porte voitures</h3> + + +<p>L'incertitude cessait pour Jean Valjean; heureusement elle durait encore +pour ces hommes. Il profita de leur hésitation; c'était du temps perdu +pour eux, gagné pour lui. Il sortit de dessous la porte où il s'était +tapi, et poussa dans la rue des Postes vers la région du Jardin des +Plantes. Cosette commençait à se fatiguer, il la prit dans ses bras, et +la porta. Il n'y avait point un passant, et l'on n'avait pas allumé les +réverbères à cause de la lune.</p> + +<p>Il doubla le pas.</p> + +<p>En quelques enjambées, il atteignit la poterie Goblet sur la façade de +laquelle le clair de lune faisait très distinctement lisible la vieille +inscription:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 6.5em;"><i>De Goblet fils c'est ici la fabrique;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 6em;"><i>Venez choisir des cruches et des brocs,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Des pots à fleurs, des tuyaux, de la brique.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5.5em;"><i>À tout venant le Cœur vend des Carreaux.</i></span><br /> +</p> + +<p>Il laissa derrière lui la rue de la Clef, puis la fontaine Saint-Victor, +longea le Jardin des Plantes par les rues basses, et arriva au quai. Là +il se retourna. Le quai était désert. Les rues étaient désertes. +Personne derrière lui. Il respira.</p> + +<p>Il gagna le pont d'Austerlitz.</p> + +<p>Le péage y existait encore à cette époque.</p> + +<p>Il se présenta au bureau du péager, et donna un sou.—C'est deux sous, +dit l'invalide du pont. Vous portez là un enfant qui peut marcher. Payez +pour deux.</p> + +<p>Il paya, contrarié que son passage eût donné lieu à une observation. +Toute fuite doit être un glissement.</p> + +<p>Une grosse charrette passait la Seine en même temps que lui et allait +comme lui sur la rive droite. Cela lui fut utile. Il put traverser tout +le pont dans l'ombre de cette charrette.</p> + +<p>Vers le milieu du pont, Cosette, ayant les pieds engourdis, désira +marcher. Il la posa à terre et la reprit par la main.</p> + +<p>Le pont franchi, il aperçut un peu à droite des chantiers devant lui; il +y marcha. Pour y arriver, il fallait s'aventurer dans un assez large +espace découvert et éclairé. Il n'hésita pas. Ceux qui le traquaient +étaient évidemment dépistés et Jean Valjean se croyait hors de danger. +Cherché, oui; suivi, non.</p> + +<p>Une petite rue, la rue du Chemin-Vert-Saint-Antoine, s'ouvrait entre +deux chantiers enclos de murs. Cette rue était étroite, obscure, et +comme faite exprès pour lui. Avant d'y entrer, il regarda en arrière.</p> + +<p>Du point où il était, il voyait dans toute sa longueur le pont +d'Austerlitz.</p> + +<p>Quatre ombres venaient d'entrer sur le pont.</p> + +<p>Ces ombres tournaient le dos au Jardin des Plantes et se dirigeaient +vers la rive droite.</p> + +<p>Ces quatre ombres, c'étaient les quatre hommes.</p> + +<p>Jean Valjean eut le frémissement de la bête reprise.</p> + +<p>Il lui restait une espérance; c'est que ces hommes peut-être n'étaient +pas encore entrés sur le pont et ne l'avaient pas aperçu au moment où il +avait traversé, tenant Cosette par la main, la grande place éclairée.</p> + +<p>En ce cas-là, en s'enfonçant dans la petite rue qui était devant lui, +s'il parvenait à atteindre les chantiers, les marais, les cultures, les +terrains non bâtis, il pouvait échapper.</p> + +<p>Il lui sembla qu'on pouvait se confier à cette petite rue silencieuse. +Il y entra.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIIe" id="Chapitre_IIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>Voir le plan de Paris de 1727</h3> + + +<p>Au bout de trois cents pas, il arriva à un point où la rue se +bifurquait. Elle se partageait en deux rues, obliquant l'une à gauche, +l'autre à droite. Jean Valjean avait devant lui comme les deux branches +d'un Y. Laquelle choisir?</p> + +<p>Il ne balança point, il prit la droite.</p> + +<p>Pourquoi?</p> + +<p>C'est que la branche gauche allait vers le faubourg, c'est-à-dire vers +les lieux habités, et la branche droite vers la campagne, c'est-à-dire +vers les lieux déserts.</p> + +<p>Cependant ils ne marchaient plus très rapidement. Le pas de Cosette +ralentissait le pas de Jean Valjean.</p> + +<p>Il se remit à la porter. Cosette appuyait sa tête sur l'épaule du +bonhomme et ne disait pas un mot.</p> + +<p>Il se retournait de temps en temps et regardait. Il avait soin de se +tenir toujours du côté obscur de la rue. La rue était droite derrière +lui. Les deux ou trois premières fois qu'il se retourna, il ne vit rien, +le silence était profond, il continua sa marche un peu rassuré. Tout à +coup, à un certain instant, s'étant retourné, il lui sembla voir dans la +partie de la rue où il venait de passer, loin dans l'obscurité, quelque +chose qui bougeait.</p> + +<p>Il se précipita en avant, plutôt qu'il ne marcha, espérant trouver +quelque ruelle latérale, s'évader par là, et rompre encore une fois sa +piste.</p> + +<p>Il arriva à un mur.</p> + +<p>Ce mur pourtant n'était point une impossibilité d'aller plus loin; +c'était une muraille bordant une ruelle transversale à laquelle +aboutissait la rue où s'était engagé Jean Valjean.</p> + +<p>Ici encore il fallait se décider; prendre à droite ou à gauche.</p> + +<p>Il regarda à droite. La ruelle se prolongeait en tronçon entre des +constructions qui étaient des hangars ou des granges, puis se terminait +en impasse. On voyait distinctement le fond du cul-de-sac; un grand mur +blanc.</p> + +<p>Il regarda à gauche. La ruelle de ce côté était ouverte, et, au bout de +deux cents pas environ, tombait dans une rue dont elle était l'affluent. +C'était de ce côté-là qu'était le salut.</p> + +<p>Au moment où Jean Valjean songeait à tourner à gauche, pour tâcher de +gagner la rue qu'il entrevoyait au bout de la ruelle, il aperçut, à +l'angle de la ruelle et de cette rue vers laquelle il allait se diriger, +une espèce de statue noire, immobile.</p> + +<p>C'était quelqu'un, un homme, qui venait d'être posté là évidemment, et +qui, barrant le passage, attendait.</p> + +<p>Jean Valjean recula.</p> + +<p>Le point de Paris où se trouvait Jean Valjean, situé entre le faubourg +Saint-Antoine et la Râpée, est un de ceux qu'ont transformés de fond en +comble les travaux récents, enlaidissements selon les uns, +transfiguration selon les autres. Les cultures, les chantiers et les +vieilles bâtisses se sont effacés. Il y a là aujourd'hui de grandes rues +toutes neuves, des arènes, des cirques, des hippodromes, des +embarcadères de chemin de fer, une prison, Mazas; le progrès, comme on +voit, avec son correctif. Il y a un demi-siècle, dans cette langue +usuelle populaire, toute faite de traditions, qui s'obstine à appeler +l'Institut <i>les Quatre-Nations</i> et l'Opéra-Comique <i>Feydeau</i>, l'endroit +précis où était parvenu Jean Valjean se nommait <i>le Petit-Picpus</i>. La +porte Saint-Jacques, la porte Paris, la barrière des Sergents, les +Porcherons, la Galiote, les Célestins, les Capucins, le Mail, la Bourbe, +l'Arbre-de-Cracovie, la Petite-Pologne, le Petit-Picpus, ce sont les +noms du vieux Paris surnageant dans le nouveau. La mémoire du peuple +flotte sur ces épaves du passé.</p> + +<p>Le Petit-Picpus, qui du reste a existé à peine et n'a jamais été qu'une +ébauche de quartier, avait presque l'aspect monacal d'une ville +espagnole. Les chemins étaient peu pavés, les rues étaient peu bâties. +Excepté les deux ou trois rues dont nous allons parler, tout y était +muraille et solitude. Pas une boutique, pas une voiture; à peine çà et +là une chandelle allumée aux fenêtres; toute lumière éteinte après dix +heures. Des jardins, des couvents, des chantiers, des marais; de rares +maisons basses, et de grands murs aussi hauts que les maisons.</p> + +<p>Tel était ce quartier au dernier siècle. La révolution l'avait déjà fort +rabroué. L'édilité républicaine l'avait démoli, percé, troué. Des dépôts +de gravats y avaient été établis. Il y a trente ans, ce quartier +disparaissait sous la rature des constructions nouvelles. Aujourd'hui il +est biffé tout à fait. Le Petit-Picpus, dont aucun plan actuel n'a gardé +trace, est assez clairement indiqué dans le plan de 1727, publié à Paris +chez Denis Thierry, rue Saint-Jacques, vis-à-vis la rue du Plâtre, et à +Lyon chez Jean Girin rue Mercière, à la Prudence. Le Petit-Picpus avait +ce que nous venons d'appeler un Y de rues, formé par la rue du +Chemin-Vert-Saint-Antoine s'écartant en deux branches et prenant à +gauche le nom de petite rue Picpus et à droite le nom de rue Polonceau. +Les deux branches de l'Y étaient réunies à leur sommet comme par une +barre. Cette barre se nommait rue Droit-Mur. La rue Polonceau y +aboutissait; la petite rue Picpus passait outre, et montait vers le +marché Lenoir. Celui qui, venant de la Seine, arrivait à l'extrémité de +la rue Polonceau, avait à sa gauche la rue Droit-Mur, tournant +brusquement à angle droit, devant lui la muraille de cette rue, et à sa +droite un prolongement tronqué de la rue Droit-Mur, sans issue, appelé +le cul-de-sac Genrot.</p> + +<p>C'est là qu'était Jean Valjean.</p> + +<p>Comme nous venons de le dire, en apercevant la silhouette noire, en +vedette à l'angle de la rue Droit-Mur et de la petite rue Picpus, il +recula. Nul doute. Il était guetté par ce fantôme.</p> + +<p>Que faire?</p> + +<p>Il n'était plus temps de rétrograder. Ce qu'il avait vu remuer dans +l'ombre à quelque distance derrière lui le moment d'auparavant, c'était +sans doute Javert et son escouade. Javert était probablement déjà au +commencement de la rue à la fin de laquelle était Jean Valjean. Javert, +selon toute apparence, connaissait ce petit dédale, et avait pris ses +précautions en envoyant un de ses hommes garder l'issue. Ces +conjectures, si ressemblantes à des évidences, tourbillonnèrent tout de +suite, comme une poignée de poussière qui s'envole à un vent subit, dans +le cerveau douloureux de Jean Valjean. Il examina le cul-de-sac Genrot; +là, barrage. Il examina la petite rue Picpus; là, une sentinelle. Il +voyait cette figure sombre se détacher en noir sur le pavé blanc inondé +de lune. Avancer, c'était tomber sur cet homme. Reculer, c'était se +jeter dans Javert. Jean Valjean se sentait pris comme dans un filet qui +se resserrait lentement. Il regarda le ciel avec désespoir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IVe" id="Chapitre_IVe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>Les tâtonnements de l'évasion</h3> + + +<p>Pour comprendre ce qui va suivre, il faut se figurer d'une manière +exacte la ruelle Droit-Mur, et en particulier l'angle qu'on laissait à +gauche quand on sortait de la rue Polonceau pour entrer dans cette +ruelle. La ruelle Droit-Mur était à peu près entièrement bordée à droite +jusqu'à la petite rue Picpus par des maisons de pauvre apparence; à +gauche par un seul bâtiment d'une ligne sévère composé de plusieurs +corps de logis qui allaient se haussant graduellement d'un étage ou deux +à mesure qu'ils approchaient de la petite rue Picpus; de sorte que ce +bâtiment, très élevé du côté de la petite rue Picpus, était assez bas du +côté de la rue Polonceau. Là, à l'angle dont nous avons parlé, il +s'abaissait au point de n'avoir plus qu'une muraille. Cette muraille +n'allait pas aboutir carrément à la rue; elle dessinait un pan coupé +fort en retraite, dérobé par ses deux angles à deux observateurs qui +eussent été l'un rue Polonceau, l'autre rue Droit-Mur.</p> + +<p>À partir des deux angles du pan coupé, la muraille se prolongeait sur la +rue Polonceau jusqu'à une maison qui portait le no 49 et sur la rue +Droit-Mur, où son tronçon était beaucoup plus court, jusqu'au bâtiment +sombre dont nous avons parlé et dont elle coupait le pignon, faisant +ainsi dans la rue un nouvel angle rentrant. Ce pignon était d'un aspect +morne; on n'y voyait qu'une seule fenêtre, ou, pour mieux dire, deux +volets revêtus d'une feuille de zinc, et toujours fermés.</p> + +<p>L'état de lieux que nous dressons ici est d'une rigoureuse exactitude et +éveillera certainement un souvenir très précis dans l'esprit des anciens +habitants du quartier.</p> + +<p>Le pan coupé était entièrement rempli par une chose qui ressemblait à +une porte colossale et misérable. C'était un vaste assemblage informe de +planches perpendiculaires, celles d'en haut plus larges que celles d'en +bas, reliées par de longues lanières de fer transversales. À côté il y +avait une porte cochère de dimension ordinaire et dont le percement ne +remontait évidemment pas à plus d'une cinquantaine d'années.</p> + +<p>Un tilleul montrait son branchage au-dessus du pan coupé, et le mur +était couvert de lierre du côté de la rue Polonceau.</p> + +<p>Dans l'imminent péril où se trouvait Jean Valjean, ce bâtiment sombre +avait quelque chose d'inhabité et de solitaire qui le tentait. Il le +parcourut rapidement des yeux. Il se disait que s'il parvenait à y +pénétrer, il était peut-être sauvé. Il eut d'abord une idée et une +espérance.</p> + +<p>Dans la partie moyenne de la devanture de ce bâtiment sur la rue +Droit-Mur, il y avait à toutes les fenêtres des divers étages de +vieilles cuvettes-entonnoirs en plomb. Les embranchements variés des +conduits qui allaient d'un conduit central aboutir à toutes ces cuvettes +dessinaient sur la façade une espèce d'arbre. Ces ramifications de +tuyaux avec leurs cent coudes imitaient ces vieux ceps de vigne +dépouillés qui se tordent sur les devantures des anciennes fermes.</p> + +<p>Ce bizarre espalier aux branches de tôle et de fer fut le premier objet +qui frappa le regard de Jean Valjean. Il assit Cosette le dos contre une +borne en lui recommandant le silence et courut à l'endroit où le conduit +venait toucher le pavé. Peut-être y avait-il moyen d'escalader par là et +d'entrer dans la maison. Mais le conduit était délabré et hors de +service et tenait à peine à son scellement. D'ailleurs toutes les +fenêtres de ce logis silencieux étaient grillées d'épaisses barres de +fer, même les mansardes du toit. Et puis la lune éclairait pleinement +cette façade, et l'homme qui l'observait du bout de la rue aurait vu +Jean Valjean faire l'escalade. Enfin que faire de Cosette? comment la +hisser au haut d'une maison à trois étages?</p> + +<p>Il renonça à grimper par le conduit et rampa le long du mur pour rentrer +dans la rue Polonceau.</p> + +<p>Quand il fut au pan coupé où il avait laissé Cosette, il remarqua que, +là, personne ne pouvait le voir. Il échappait, comme nous venons de +l'expliquer, à tous les regards, de quelque côté qu'ils vinssent. En +outre il était dans l'ombre. Enfin il y avait deux portes. Peut-être +pourrait-on les forcer. Le mur au-dessus duquel il voyait le tilleul et +le lierre donnait évidemment dans un jardin où il pourrait tout au moins +se cacher, quoiqu'il n'y eût pas encore de feuilles aux arbres, et +passer le reste de la nuit.</p> + +<p>Le temps s'écoulait. Il fallait faire vite.</p> + +<p>Il tâta la porte cochère et reconnut tout de suite quelle était +condamnée au dedans et au dehors. Il s'approcha de l'autre grande porte +avec plus d'espoir. Elle était affreusement décrépite, son immensité +même la rendait moins solide, les planches étaient pourries, les +ligatures de fer, il n'y en avait que trois, étaient rouillées. Il +semblait possible de percer cette clôture vermoulue.</p> + +<p>En l'examinant, il vit que cette porte n'était pas une porte. Elle +n'avait ni gonds, ni pentures, ni serrure, ni fente au milieu. Les +bandes de fer la traversaient de part en part sans solution de +continuité. Par les crevasses des planches il entrevit des moellons et +des pierres grossièrement cimentés que les passants pouvaient y voir +encore il y a dix ans. Il fut forcé de s'avouer avec consternation que +cette apparence de porte était simplement le parement en bois d'une +bâtisse à laquelle elle était adossée. Il était facile d'arracher une +planche, mais on se trouvait face à face avec un mur.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ve" id="Chapitre_Ve"></a><a href="#cinquieme">Chapitre V</a></h2> + +<h3>Qui serait impossible avec l'éclairage au gaz</h3> + + +<p>En ce moment un bruit sourd et cadencé commença à se faire entendre à +quelque distance. Jean Valjean risqua un peu son regard en dehors du +coin de la rue. Sept ou huit soldats disposés en peloton venaient de +déboucher dans la rue Polonceau. Il voyait briller les bayonnettes. Cela +venait vers lui.</p> + +<p>Ces soldats, en tête desquels il distinguait la haute stature de Javert, +s'avançaient lentement et avec précaution. Ils s'arrêtaient fréquemment. +Il était visible qu'ils exploraient tous les recoins des murs et toutes +les embrasures de portes et d'allées.</p> + +<p>C'était, et ici la conjecture ne pouvait se tromper, quelque patrouille +que Javert avait rencontrée et qu'il avait requise.</p> + +<p>Les deux acolytes de Javert marchaient dans leurs rangs.</p> + +<p>Du pas dont ils marchaient, et avec les stations qu'ils faisaient, il +leur fallait environ un quart d'heure pour arriver à l'endroit où se +trouvait Jean Valjean. Ce fut un instant affreux. Quelques minutes +séparaient Jean Valjean de cet épouvantable précipice qui s'ouvrait +devant lui pour la troisième fois. Et le bagne maintenant n'était plus +seulement le bagne, c'était Cosette perdue à jamais; c'est-à-dire une +vie qui ressemblait au dedans d'une tombe.</p> + +<p>Il n'y avait plus qu'une chose possible.</p> + +<p>Jean Valjean avait cela de particulier qu'on pouvait dire qu'il portait +deux besaces; dans l'une il avait les pensées d'un saint, dans l'autre +les redoutables talents d'un forçat. Il fouillait dans l'une ou dans +l'autre, selon l'occasion.</p> + +<p>Entre autres ressources, grâce à ses nombreuses évasions du bagne de +Toulon, il était, on s'en souvient, passé maître dans cet art incroyable +de s'élever, sans échelles, sans crampons, par la seule force +musculaire, en s'appuyant de la nuque, des épaules, des hanches et des +genoux, en s'aidant à peine des rares reliefs de la pierre, dans l'angle +droit d'un mur, au besoin jusqu'à la hauteur d'un sixième étage; art qui +a rendu si effrayant et si célèbre le coin de la cour de la Conciergerie +de Paris par où s'échappa, il y a une vingtaine d'années, le condamné +Battemolle.</p> + +<p>Jean Valjean mesura des yeux la muraille au-dessus de laquelle il voyait +le tilleul. Elle avait environ dix-huit pieds de haut. L'angle qu'elle +faisait avec le pignon du grand bâtiment était rempli, dans sa partie +inférieure, d'un massif de maçonnerie de forme triangulaire, +probablement destiné à préserver ce trop commode recoin des stations de +ces stercoraires qu'on appelle les passants. Ce remplissage préventif +des coins de mur est fort usité à Paris.</p> + +<p>Ce massif avait environ cinq pieds de haut. Du sommet de ce massif +l'espace à franchir pour arriver sur le mur n'était guère que de +quatorze pieds.</p> + +<p>Le mur était surmonté d'une pierre plate sans chevron.</p> + +<p>La difficulté était Cosette. Cosette elle, ne savait pas escalader un +mur. L'abandonner? Jean Valjean n'y songeait pas. L'emporter était +impossible. Toutes les forces d'un homme lui sont nécessaires pour mener +à bien ces étranges ascensions. Le moindre fardeau dérangerait son +centre de gravité et le précipiterait.</p> + +<p>Il aurait fallu une corde. Jean Valjean n'en avait pas. Où trouver une +corde à minuit, rue Polonceau? Certes, en cet instant-là, si Jean +Valjean avait eu un royaume, il l'eût donné pour une corde. Toutes les +situations extrêmes ont leurs éclairs qui tantôt nous aveuglent, tantôt +nous illuminent.</p> + +<p>Le regard désespéré de Jean Valjean rencontra la potence du réverbère du +cul-de-sac Genrot.</p> + +<p>À cette époque il n'y avait point de becs de gaz dans les rues de Paris. +À la nuit tombante on y allumait des réverbères placés de distance en +distance, lesquels montaient et descendaient au moyen d'une corde qui +traversait la rue de part en part et qui s'ajustait dans la rainure +d'une potence. Le tourniquet où se dévidait cette corde était scellé +au-dessous de la lanterne dans une petite armoire de fer dont l'allumeur +avait la clef, et la corde elle-même était protégée jusqu'à une certaine +hauteur par un étui de métal.</p> + +<p>Jean Valjean, avec l'énergie d'une lutte suprême, franchit la rue d'un +bond, entra dans le cul-de-sac, fit sauter le pêne de la petite armoire +avec la pointe de son couteau, et un instant après il était revenu près +de Cosette. Il avait une corde. Ils vont vite en besogne, ces sombres +trouveurs d'expédients, aux prises avec la fatalité.</p> + +<p>Nous avons expliqué que les réverbères n'avaient pas été allumés cette +nuit-là. La lanterne du cul-de-sac Genrot se trouvait donc naturellement +éteinte comme les autres, et l'on pouvait passer à côté sans même +remarquer qu'elle n'était plus à sa place.</p> + +<p>Cependant l'heure, le lieu, l'obscurité, la préoccupation de Jean +Valjean, ses gestes singuliers, ses allées et venues, tout cela +commençait à inquiéter Cosette. Tout autre enfant qu'elle aurait depuis +longtemps jeté les hauts cris. Elle se borna à tirer Jean Valjean par le +pan de sa redingote. On entendait toujours de plus en plus distinctement +le bruit de la patrouille qui approchait.</p> + +<p>—Père, dit-elle tout bas, j'ai peur. Qu'est-ce qui vient donc là?</p> + +<p>—Chut! répondit le malheureux homme. C'est la Thénardier.</p> + +<p>Cosette tressaillit. Il ajouta:</p> + +<p>—Ne dis rien. Laisse-moi faire. Si tu cries, si tu pleures, la +Thénardier te guette. Elle vient pour te ravoir.</p> + +<p>Alors, sans se hâter, mais sans s'y reprendre à deux fois pour rien, +avec une précision ferme et brève, d'autant plus remarquable en un +pareil moment que la patrouille et Javert pouvaient survenir d'un +instant à l'autre, il défit sa cravate, la passa autour du corps de +Cosette sous les aisselles en ayant soin qu'elle ne pût blesser +l'enfant, rattacha cette cravate à un bout de la corde au moyen de ce +nœud que les gens de mer appellent nœud d'hirondelle, prit l'autre +bout de cette corde dans ses dents, ôta ses souliers et ses bas qu'il +jeta par-dessus la muraille, monta sur le massif de maçonnerie, et +commença à s'élever dans l'angle du mur et du pignon avec autant de +solidité et de certitude que s'il eût eu des échelons sous les talons et +sous les coudes. Une demi-minute ne s'était pas écoulée qu'il était à +genoux sur le mur.</p> + +<p>Cosette le considérait avec stupeur, sans dire une parole. La +recommandation de Jean Valjean et le nom de la Thénardier l'avaient +glacée.</p> + +<p>Tout à coup elle entendit la voix de Jean Valjean qui lui criait, tout +en restant très basse:</p> + +<p>—Adosse-toi au mur.</p> + +<p>Elle obéit.</p> + +<p>—Ne dis pas un mot et n'aie pas peur, reprit Jean Valjean.</p> + +<p>Et elle se sentit enlever de terre.</p> + +<p>Avant qu'elle eût eu le temps de se reconnaître, elle était au haut de +la muraille.</p> + +<p>Jean Valjean la saisit, la mit sur son dos, lui prit ses deux petites +mains dans sa main gauche, se coucha à plat ventre et rampa sur le haut +du mur jusqu'au pan coupé. Comme il l'avait deviné, il y avait là une +bâtisse dont le toit partait du haut de la clôture en bois et descendait +fort près de terre, selon un plan assez doucement incliné, en effleurant +le tilleul.</p> + +<p>Circonstance heureuse, car la muraille était beaucoup plus haute de ce +côté que du côté de la rue. Jean Valjean n'apercevait le sol au-dessous +de lui que très profondément.</p> + +<p>Il venait d'arriver au plan incliné du toit et n'avait pas encore lâché +la crête de la muraille lorsqu'un hourvari violent annonça l'arrivée de +la patrouille. On entendit la voix tonnante de Javert:</p> + +<p>—Fouillez le cul-de-sac! La rue Droit-Mur est gardée, la petite rue +Picpus aussi. Je réponds qu'il est dans le cul-de-sac!</p> + +<p>Les soldats se précipitèrent dans le cul-de-sac Genrot.</p> + +<p>Jean Valjean se laissa glisser le long du toit, tout en soutenant +Cosette, atteignit le tilleul et sauta à terre. Soit terreur, soit +courage, Cosette n'avait pas soufflé. Elle avait les mains un peu +écorchées.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIe" id="Chapitre_VIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre VI</a></h2> + +<h3>Commencement d'une énigme</h3> + + +<p>Jean Valjean se trouvait dans une espèce de jardin fort vaste et d'un +aspect singulier; un de ces jardins tristes qui semblent faits pour être +regardés l'hiver et la nuit. Ce jardin était d'une forme oblongue, avec +une allée de grands peupliers au fond, des futaies assez hautes dans les +coins, et un espace sans ombre au milieu, où l'on distinguait un très +grand arbre isolé, puis quelques arbres fruitiers tordus et hérissés +comme de grosses broussailles, des carrés de légumes, une melonnière +dont les cloches brillaient à la lune, et un vieux puisard. Il y avait +çà et là des bancs de pierre qui semblaient noirs de mousse. Les allées +étaient bordées de petits arbustes sombres, et toutes droites. L'herbe +en envahissait la moitié et une moisissure verte couvrait le reste.</p> + +<p>Jean Valjean avait à côté de lui la bâtisse dont le toit lui avait servi +pour descendre, un tas de fagots, et derrière les fagots, tout contre le +mur, une statue de pierre dont la face mutilée n'était plus qu'un masque +informe qui apparaissait vaguement dans l'obscurité.</p> + +<p>La bâtisse était une sorte de ruine où l'on distinguait des chambres +démantelées dont une, tout encombrée, semblait servir de hangar.</p> + +<p>Le grand bâtiment de la rue Droit-Mur qui faisait retour sur la petite +rue Picpus développait sur ce jardin deux façades en équerre. Ces +façades du dedans étaient plus tragiques encore que celles du dehors. +Toutes les fenêtres étaient grillées. On n'y entrevoyait aucune lumière. +Aux étages supérieurs il y avait des hottes comme aux prisons. L'une de +ces façades projetait sur l'autre son ombre qui retombait sur le jardin +comme un immense drap noir.</p> + +<p>On n'apercevait pas d'autre maison. Le fond du jardin se perdait dans la +brume et dans la nuit. Cependant on y distinguait confusément des +murailles qui s'entrecoupaient comme s'il y avait d'autres cultures au +delà, et les toits bas de la rue Polonceau.</p> + +<p>On ne pouvait rien se figurer de plus farouche et de plus solitaire que +ce jardin. Il n'y avait personne, ce qui était tout simple à cause de +l'heure; mais il ne semblait pas que cet endroit fût fait pour que +quelqu'un y marchât, même en plein midi.</p> + +<p>Le premier soin de Jean Valjean avait été de retrouver ses souliers et +de se rechausser, puis d'entrer dans le hangar avec Cosette. Celui qui +s'évade ne se croit jamais assez caché. L'enfant, songeant toujours à la +Thénardier, partageait son instinct de se blottir le plus possible.</p> + +<p>Cosette tremblait et se serrait contre lui. On entendait le bruit +tumultueux de la patrouille qui fouillait le cul-de-sac et la rue, les +coups de crosse contre les pierres, les appels de Javert aux mouchards +qu'il avait postés, et ses imprécations mêlées de paroles qu'on ne +distinguait point.</p> + +<p>Au bout d'un quart d'heure, il sembla que cette espèce de grondement +orageux commençait à s'éloigner. Jean Valjean ne respirait pas.</p> + +<p>Il avait posé doucement sa main sur la bouche de Cosette.</p> + +<p>Au reste la solitude où il se trouvait était si étrangement calme que +cet effroyable tapage, si furieux et si proche, n'y jetait même pas +l'ombre d'un trouble. Il semblait que ces murs fussent bâtis avec ces +pierres sourdes dont parle l'Écriture.</p> + +<p>Tout à coup, au milieu de ce calme profond, un nouveau bruit s'éleva; un +bruit céleste, divin, ineffable, aussi ravissant que l'autre était +horrible. C'était un hymne qui sortait des ténèbres, un éblouissement de +prière et d'harmonie dans l'obscur et effrayant silence de la nuit; des +voix de femmes, mais des voix composées à la fois de l'accent pur des +vierges et de l'accent naïf des enfants, de ces voix qui ne sont pas de +la terre et qui ressemblent à celles que les nouveau-nés entendent +encore et que les moribonds entendent déjà. Ce chant venait du sombre +édifice qui dominait le jardin. Au moment où le vacarme des démons +s'éloignait, on eût dit un chœur d'anges qui s'approchait dans l'ombre.</p> + +<p>Cosette et Jean Valjean tombèrent à genoux.</p> + +<p>Ils ne savaient pas ce que c'était, ils ne savaient pas où ils étaient, +mais ils sentaient tous deux, l'homme et l'enfant, le pénitent et +l'innocent, qu'il fallait qu'ils fussent à genoux.</p> + +<p>Ces voix avaient cela d'étrange qu'elles n'empêchaient pas que le +bâtiment ne parût désert. C'était comme un chant surnaturel dans une +demeure inhabitée.</p> + +<p>Pendant que ces voix chantaient, Jean Valjean ne songeait plus à rien. +Il ne voyait plus la nuit, il voyait un ciel bleu. Il lui semblait +sentir s'ouvrir ces ailes que nous avons tous au dedans de nous.</p> + +<p>Le chant s'éteignit. Il avait peut-être duré longtemps. Jean Valjean +n'aurait pu le dire. Les heures de l'extase ne sont jamais qu'une +minute.</p> + +<p>Tout était retombé dans le silence. Plus rien dans la rue, plus rien +dans le jardin. Ce qui menaçait, ce qui rassurait, tout s'était évanoui. +Le vent froissait dans la crête du mur quelques herbes sèches qui +faisaient un petit bruit doux et lugubre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIe" id="Chapitre_VIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre VII</a></h2> + +<h3>Suite de l'énigme</h3> + + +<p>La bise de nuit s'était levée, ce qui indiquait qu'il devait être entre +une et deux heures du matin. La pauvre Cosette ne disait rien. Comme +elle s'était assise à terre à son côté et qu'elle avait penché sa tête +sur lui, Jean Valjean pensa quelle s'était endormie. Il se baissa et la +regarda. Cosette avait les yeux tout grands ouverts et un air pensif qui +fit mal à Jean Valjean.</p> + +<p>Elle tremblait toujours.</p> + +<p>—As-tu envie de dormir? dit Jean Valjean.</p> + +<p>—J'ai bien froid, répondit-elle.</p> + +<p>Un moment après elle reprit:</p> + +<p>—Est-ce qu'elle est toujours là?</p> + +<p>—Qui? dit Jean Valjean.</p> + +<p>—Madame Thénardier.</p> + +<p>Jean Valjean avait déjà oublié le moyen dont il s'était servi pour faire +garder le silence à Cosette.</p> + +<p>—Ah! dit-il, elle est partie. Ne crains plus rien.</p> + +<p>L'enfant soupira comme si un poids se soulevait de dessus sa poitrine.</p> + +<p>La terre était humide, le hangar ouvert de toute part, la bise plus +fraîche à chaque instant. Le bonhomme ôta sa redingote et en enveloppa +Cosette.</p> + +<p>—As-tu moins froid ainsi? dit-il.</p> + +<p>—Oh oui, père!</p> + +<p>—Eh bien, attends-moi un instant. Je vais revenir.</p> + +<p>Il sortit de la ruine, et se mit à longer le grand bâtiment, cherchant +quelque abri meilleur. Il rencontra des portes, mais elles étaient +fermées. Il y avait des barreaux à toutes les croisées du +rez-de-chaussée.</p> + +<p>Comme il venait de dépasser l'angle intérieur de l'édifice, il remarqua +qu'il arrivait à des fenêtres cintrées, et il y aperçut quelque clarté. +Il se haussa sur la pointe du pied et regarda par l'une de ces fenêtres. +Elles donnaient toutes dans une salle assez vaste, pavée de larges +dalles, coupée d'arcades et de piliers, où l'on ne distinguait rien +qu'une petite lueur et de grandes ombres. La lueur venait d'une +veilleuse allumée dans un coin. Cette salle était déserte et rien n'y +bougeait. Cependant, à force de regarder, il crut voir à terre, sur le +pavé, quelque chose qui paraissait couvert d'un linceul et qui +ressemblait à une forme humaine. Cela était étendu à plat ventre, la +face contre la pierre, les bras en croix, dans l'immobilité de la mort. +On eût dit, à une sorte de serpent qui traînait sur le pavé, que cette +forme sinistre avait la corde au cou.</p> + +<p>Toute la salle baignait dans cette brume des lieux à peine éclairés qui +ajoute à l'horreur.</p> + +<p>Jean Valjean a souvent dit depuis que, quoique bien des spectacles +funèbres eussent traversé sa vie, jamais il n'avait rien vu de plus +glaçant et de plus terrible que cette figure énigmatique accomplissant +on ne sait quel mystère inconnu dans ce lieu sombre et ainsi entrevue +dans la nuit. Il était effrayant de supposer que cela était peut-être +mort, et plus effrayant encore de songer que cela était peut-être +vivant.</p> + +<p>Il eut le courage de coller son front à la vitre et d'épier si cette +chose remuerait. Il eut beau rester un temps qui lui parut très long, la +forme étendue ne faisait aucun mouvement. Tout à coup il se sentit pris +d'une épouvante inexprimable, et il s'enfuit. Il se mit à courir vers le +hangar sans oser regarder en arrière. Il lui semblait que s'il tournait +la tête il verrait la figure marcher derrière lui à grands pas en +agitant les bras.</p> + +<p>Il arriva à la ruine haletant. Ses genoux pliaient; la sueur lui coulait +dans les reins.</p> + +<p>Où était-il? qui aurait jamais pu s'imaginer quelque chose de pareil à +cette espèce de sépulcre au milieu de Paris? qu'était-ce que cette +étrange maison? Édifice plein de mystères nocturnes, appelant les âmes +dans l'ombre avec la voix des anges et, lorsqu'elles viennent, leur +offrant brusquement cette vision épouvantable, promettant d'ouvrir la +porte radieuse du ciel et ouvrant la porte horrible du tombeau! Et cela +était bien en effet un édifice, une maison qui avait son numéro dans une +rue! Ce n'était pas un rêve! Il avait besoin d'en toucher les pierres +pour y croire.</p> + +<p>Le froid, l'anxiété, l'inquiétude, les émotions de la soirée, lui +donnaient une véritable fièvre, et toutes ces idées s'entre-heurtaient +dans son cerveau.</p> + +<p>Il s'approcha de Cosette. Elle dormait.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIIe" id="Chapitre_VIIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre VIII</a></h2> + +<h3>L'énigme redouble</h3> + + +<p>L'enfant avait posé sa tête sur une pierre et s'était endormie.</p> + +<p>Il s'assit auprès d'elle et se mit à la considérer. Peu à peu, à mesure +qu'il la regardait, il se calmait, et il reprenait possession de sa +liberté d'esprit.</p> + +<p>Il percevait clairement cette vérité, le fond de sa vie désormais, que +tant qu'elle serait là, tant qu'il l'aurait près de lui, il n'aurait +besoin de rien que pour elle, ni peur de rien qu'à cause d'elle. Il ne +sentait même pas qu'il avait très froid, ayant quitté sa redingote pour +l'en couvrir.</p> + +<p>Cependant, à travers la rêverie où il était tombé, il entendait depuis +quelque temps un bruit singulier. C'était comme un grelot qu'on agitait. +Ce bruit était dans le jardin. On l'entendait distinctement, quoique +faiblement. Cela ressemblait à la petite musique vague que font les +clarines des bestiaux la nuit dans les pâturages.</p> + +<p>Ce bruit fit retourner Jean Valjean.</p> + +<p>Il regarda, et vit qu'il y avait quelqu'un dans le jardin.</p> + +<p>Un être qui ressemblait à un homme marchait au milieu des cloches de la +melonnière, se levant, se baissant, s'arrêtant, avec des mouvements +réguliers, comme s'il traînait ou étendait quelque chose à terre. Cet +être paraissait boiter.</p> + +<p>Jean Valjean tressaillit avec ce tremblement continuel des malheureux. +Tout leur est hostile et suspect. Ils se défient du jour parce qu'il +aide à les voir et de la nuit parce qu'elle aide à les surprendre. Tout +à l'heure il frissonnait de ce que le jardin était désert, maintenant il +frissonnait de ce qu'il y avait quelqu'un.</p> + +<p>Il retomba des terreurs chimériques aux terreurs réelles. Il se dit que +Javert et les mouchards n'étaient peut-être pas partis, que sans doute +ils avaient laissé dans la rue des gens en observation, que, si cet +homme le découvrait dans ce jardin, il crierait au voleur, et le +livrerait. Il prit doucement Cosette endormie dans ses bras et la porta +derrière un tas de vieux meubles hors d'usage, dans le coin le plus +reculé du hangar. Cosette ne remua pas.</p> + +<p>De là il observa les allures de l'être qui était dans la melonnière. Ce +qui était bizarre, c'est que le bruit du grelot suivait tous les +mouvements de cet homme. Quand l'homme s'approchait, le bruit +s'approchait; quand il s'éloignait, le bruit s'éloignait; s'il faisait +quelque geste précipité, un trémolo accompagnait ce geste; quand il +s'arrêtait, le bruit cessait. Il paraissait évident que le grelot était +attaché à cet homme; mais alors qu'est-ce que cela pouvait signifier? +qu'était-ce que cet homme auquel une clochette était suspendue comme à +un bélier ou à un bœuf?</p> + +<p>Tout en se faisant ces questions, il toucha les mains de Cosette. Elles +étaient glacées.</p> + +<p>—Ah mon Dieu! dit-il.</p> + +<p>Il appela à voix basse:</p> + +<p>—Cosette!</p> + +<p>Elle n'ouvrit pas les yeux.</p> + +<p>Il la secoua vivement.</p> + +<p>Elle ne s'éveilla pas.</p> + +<p>—Serait-elle morte! dit-il, et il se dressa debout, frémissant de la +tête aux pieds.</p> + +<p>Les idées les plus affreuses lui traversèrent l'esprit pêle-mêle. Il y a +des moments où les suppositions hideuses nous assiègent comme une cohue +de furies et forcent violemment les cloisons de notre cerveau. Quand il +s'agit de ceux que nous aimons, notre prudence invente toutes les +folies. Il se souvint que le sommeil peut être mortel en plein air dans +une nuit froide.</p> + +<p>Cosette, pâle, était retombée étendue à terre à ses pieds sans faire un +mouvement.</p> + +<p>Il écouta son souffle; elle respirait; mais d'une respiration qui lui +paraissait faible et prête à s'éteindre.</p> + +<p>Comment la réchauffer? comment la réveiller? Tout ce qui n'était pas +ceci s'effaça de sa pensée. Il s'élança éperdu hors de la ruine.</p> + +<p>Il fallait absolument qu'avant un quart d'heure Cosette fût devant un +feu et dans un lit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IXe" id="Chapitre_IXe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre IX</a></h2> + +<h3>L'homme au grelot</h3> + + +<p>Il marcha droit à l'homme qu'il apercevait dans le jardin. Il avait pris +à sa main le rouleau d'argent qui était dans la poche de son gilet.</p> + +<p>Cet homme baissait la tête et ne le voyait pas venir. En quelques +enjambées, Jean Valjean fut à lui.</p> + +<p>Jean Valjean l'aborda en criant:</p> + +<p>—Cent francs!</p> + +<p>L'homme fit un soubresaut et leva les yeux.</p> + +<p>—Cent francs à gagner, reprit Jean Valjean, si vous me donnez asile +pour cette nuit!</p> + +<p>La lune éclairait en plein le visage effaré de Jean Valjean.</p> + +<p>—Tiens, c'est vous, père Madeleine! dit l'homme.</p> + +<p>Ce nom, ainsi prononcé, à cette heure obscure, dans ce lieu inconnu, par +cet homme inconnu, fit reculer Jean Valjean.</p> + +<p>Il s'attendait à tout, excepté à cela. Celui qui lui parlait était un +vieillard courbé et boiteux, vêtu à peu près comme un paysan, qui avait +au genou gauche une genouillère de cuir où pendait une assez grosse +clochette. On ne distinguait pas son visage qui était dans l'ombre.</p> + +<p>Cependant ce bonhomme avait ôté son bonnet, et s'écriait tout tremblant:</p> + +<p>—Ah mon Dieu! comment êtes-vous ici, père Madeleine? Par où êtes-vous +entré, Dieu Jésus? Vous tombez donc du ciel! Ce n'est pas l'embarras, si +vous tombez jamais, c'est de là que vous tomberez. Et comme vous voilà +fait! Vous n'avez pas de cravate, vous n'avez pas de chapeau, vous +n'avez pas d'habit! Savez-vous que vous auriez fait peur à quelqu'un qui +ne vous aurait pas connu? Mon Dieu Seigneur, est-ce que les saints +deviennent fous à présent? Mais comment donc êtes-vous entré ici?</p> + +<p>Un mot n'attendait pas l'autre. Le vieux homme parlait avec une +volubilité campagnarde où il n'y avait rien d'inquiétant. Tout cela +était dit avec un mélange de stupéfaction et de bonhomie naïve.</p> + +<p>—Qui êtes-vous? et qu'est-ce que c'est que cette maison-ci? demanda +Jean Valjean.</p> + +<p>—Ah, pardieu, voilà qui est fort! s'écria le vieillard, je suis celui +que vous avez fait placer ici, et cette maison est celle où vous m'avez +fait placer. Comment! vous ne me reconnaissez pas?</p> + +<p>—Non, dit Jean Valjean. Et comment se fait-il que vous me connaissiez, +vous?</p> + +<p>—Vous m'avez sauvé la vie, dit l'homme.</p> + +<p>Il se tourna, un rayon de lune lui dessina le profil, et Jean Valjean +reconnut le vieux Fauchelevent.</p> + +<p>—Ah.! dit Jean Valjean, c'est vous? oui, je vous reconnais.</p> + +<p>—C'est bien heureux! fit le vieux d'un ton de reproche.</p> + +<p>—Et que faites-vous ici? reprit Jean Valjean.</p> + +<p>—Tiens! je couvre mes melons donc!</p> + +<p>Le vieux Fauchelevent tenait en effet à la main, au moment où Jean +Valjean l'avait accosté, le bout d'un paillasson qu'il était occupé à +étendre sur la melonnière. Il en avait déjà ainsi posé un certain nombre +depuis une heure environ qu'il était dans le jardin. C'était cette +opération qui lui faisait faire les mouvements particuliers observés du +hangar par Jean Valjean.</p> + +<p>Il continua:</p> + +<p>—Je me suis dit: la lune est claire, il va geler. Si je mettais à mes +melons leurs carricks? Et, ajouta-t-il en regardant Jean Valjean avec un +gros rire, vous auriez pardieu bien dû en faire autant! Mais comment +donc êtes-vous ici?</p> + +<p>Jean Valjean, se sentant connu par cet homme, du moins sous son nom de +Madeleine, n'avançait plus qu'avec précaution. Il multipliait les +questions. Chose bizarre, les rôles semblaient intervertis. C'était lui, +intrus, qui interrogeait.</p> + +<p>—Et qu'est-ce que c'est que cette sonnette que vous avez au genou?</p> + +<p>—Ça? répondit Fauchelevent, c'est pour qu'on m'évite.</p> + +<p>—Comment! pour qu'on vous évite?</p> + +<p>Le vieux Fauchelevent cligna de l'œil d'un air inexprimable.</p> + +<p>—Ah dame! il n'y a que des femmes dans cette maison-ci; beaucoup de +jeunes filles. Il paraît que je serais dangereux à rencontrer. La +sonnette les avertit. Quand je viens, elles s'en vont.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cette maison-ci?</p> + +<p>—Tiens! vous savez bien.</p> + +<p>—Mais non, je ne sais pas.</p> + +<p>—Puisque vous m'y avez fait placer jardinier!</p> + +<p>—Répondez-moi comme si je ne savais rien.</p> + +<p>—Eh bien, c'est le couvent du Petit-Picpus donc!</p> + +<p>Les souvenirs revenaient à Jean Valjean. Le hasard, c'est-à-dire la +providence, l'avait jeté précisément dans ce couvent du quartier +Saint-Antoine où le vieux Fauchelevent, estropié par la chute de sa +charrette, avait été admis sur sa recommandation, il y avait deux ans de +cela. Il répéta comme se parlant à lui-même:</p> + +<p>—Le couvent du Petit-Picpus!</p> + +<p>—Ah çà mais, au fait, reprit Fauchelevent, comment diable avez-vous +fait pour y entrer, vous, père Madeleine? Vous avez beau être un saint, +vous êtes un homme, et il n'entre pas d'hommes ici.</p> + +<p>—Vous y êtes bien.</p> + +<p>—Il n'y a que moi.</p> + +<p>—Cependant, reprit Jean Valjean, il faut que j'y reste.</p> + +<p>—Ah mon Dieu! s'écria Fauchelevent.</p> + +<p>Jean Valjean s'approcha du vieillard et lui dit d'une voix grave:</p> + +<p>—Père Fauchelevent, je vous ai sauvé la vie.</p> + +<p>—C'est moi qui m'en suis souvenu le premier, répondit Fauchelevent.</p> + +<p>—Eh bien, vous pouvez faire aujourd'hui pour moi ce que j'ai fait +autrefois pour vous.</p> + +<p>Fauchelevent prit dans ses vieilles mains ridées et tremblantes les deux +robustes mains de Jean Valjean, et fut quelques secondes comme s'il ne +pouvait parler. Enfin il s'écria:</p> + +<p>—Oh! ce serait une bénédiction du bon Dieu si je pouvais vous rendre un +peu cela! Moi! vous sauver la vie! Monsieur le maire, disposez du vieux +bonhomme!</p> + +<p>Une joie admirable avait comme transfiguré ce vieillard. Un rayon +semblait lui sortir du visage.</p> + +<p>—Que voulez-vous que je fasse? reprit-il.</p> + +<p>—Je vous expliquerai cela. Vous avez une chambre?</p> + +<p>—J'ai une baraque isolée, là, derrière la ruine du vieux couvent, dans +un recoin que personne ne voit. Il y a trois chambres. La baraque était +en effet si bien cachée derrière la ruine et si bien disposée pour que +personne ne la vît, que Jean Valjean ne l'avait pas vue.</p> + +<p>—Bien, dit Jean Valjean. Maintenant je vous demande deux choses.</p> + +<p>—Lesquelles, monsieur le maire?</p> + +<p>—Premièrement, vous ne direz à personne ce que vous savez de moi. +Deuxièmement, vous ne chercherez pas à en savoir davantage.</p> + +<p>—Comme vous voudrez. Je sais que vous ne pouvez rien faire que +d'honnête et que vous avez toujours été un homme du bon Dieu. Et puis +d'ailleurs, c'est vous qui m'avez mis ici. Ça vous regarde. Je suis à +vous.</p> + +<p>—C'est dit. À présent, venez avec moi. Nous allons chercher l'enfant.</p> + +<p>—Ah! dit Fauchelevent. Il y a un enfant!</p> + +<p>Il n'ajouta pas une parole et suivit Jean Valjean comme un chien suit +son maître.</p> + +<p>Moins d'une demi-heure après, Cosette, redevenue rose à la flamme d'un +bon feu, dormait dans le lit du vieux jardinier. Jean Valjean avait +remis sa cravate et sa redingote; le chapeau lancé par-dessus le mur +avait été retrouvé et ramassé; pendant que Jean Valjean endossait sa +redingote, Fauchelevent avait ôté sa genouillère à clochette, qui +maintenant, accrochée à un clou près d'une hotte, ornait le mur. Les +deux hommes se chauffaient accoudés sur une table où Fauchelevent avait +posé un morceau de fromage, du pain bis, une bouteille de vin et deux +verres, et le vieux disait à Jean Valjean en lui posant la main sur le +genou:</p> + +<p>—Ah! père Madeleine! vous ne m'avez pas reconnu tout de suite! Vous +sauvez la vie aux gens, et après vous les oubliez! Oh! c'est mal! eux +ils se souviennent de vous! vous êtes un ingrat!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Xe" id="Chapitre_Xe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre X</a></h2> + +<h3>Où il est expliqué comment Javert a fait buisson creux</h3> + + +<p>Les événements dont nous venons de voir, pour ainsi dire, l'envers, +s'étaient accomplis dans les conditions les plus simples.</p> + +<p>Lorsque Jean Valjean, dans la nuit même du jour où Javert l'arrêta près +du lit de mort de Fantine, s'échappa de la prison municipale de +Montreuil-sur-Mer, la police supposa que le forçat évadé avait dû se +diriger vers Paris. Paris est un maelström où tout se perd, et tout +disparaît dans ce nombril du monde comme dans le nombril de la mer. +Aucune forêt ne cache un homme comme cette foule. Les fugitifs de toute +espèce le savent. Ils vont à Paris comme à un engloutissement; il y a +des engloutissements qui sauvent. La police aussi le sait, et c'est à +Paris qu'elle cherche ce qu'elle a perdu ailleurs. Elle y chercha +l'ex-maire de Montreuil-sur-Mer. Javert fut appelé à Paris afin +d'éclairer les perquisitions. Javert en effet aida puissamment à +reprendre Jean Valjean. Le zèle et l'intelligence de Javert en cette +occasion furent remarqués de Mr Chabouillet, secrétaire de la préfecture +sous le comte Anglès. Mr Chabouillet, qui du reste avait déjà protégé +Javert, fit attacher l'inspecteur de Montreuil-sur-Mer à la police de +Paris. Là Javert se rendit diversement et, disons-le, quoique le mot +semble inattendu pour de pareils services, honorablement utile.</p> + +<p>Il ne songeait plus à Jean Valjean,—à ces chiens toujours en chasse, le +loup d'aujourd'hui fait oublier le loup d'hier,—lorsqu'en décembre 1823 +il lut un journal, lui qui ne lisait jamais de journaux; mais Javert, +homme monarchique, avait tenu à savoir les détails de l'entrée +triomphale du «prince généralissime» à Bayonne. Comme il achevait +l'article qui l'intéressait, un nom, le nom de Jean Valjean, au bas +d'une page, appela son attention. Le journal annonçait que le forçat +Jean Valjean était mort, et publiait le fait en termes si formels que +Javert n'en douta pas. Il se borna à dire: <i>c'est là le bon écrou</i>. Puis +il jeta le journal, et n'y pensa plus.</p> + +<p>Quelque temps après il arriva qu'une note de police fut transmise par la +préfecture de Seine-et-Oise à la préfecture de police de Paris sur +l'enlèvement d'un enfant, qui avait eu lieu, disait-on, avec des +circonstances particulières, dans la commune de Montfermeil. Une petite +fille de sept à huit ans, disait la note, qui avait été confiée par sa +mère à un aubergiste du pays, avait été volée par un inconnu; cette +petite répondait au nom de Cosette et était l'enfant d'une fille nommée +Fantine, morte à l'hôpital, on ne savait quand ni où. Cette note passa +sous les yeux de Javert, et le rendit rêveur.</p> + +<p>Le nom de Fantine lui était bien connu. Il se souvenait que Jean Valjean +l'avait fait éclater de rire, lui Javert, en lui demandant un répit de +trois jours pour aller chercher l'enfant de cette créature. Il se +rappela que Jean Valjean avait été arrêté à Paris au moment où il +montait dans la voiture de Montfermeil. Quelques indications avaient +même fait songer à cette époque que c'était la seconde fois qu'il +montait dans cette voiture, et qu'il avait déjà, la veille, fait une +première excursion aux environs de ce village, car on ne l'avait point +vu dans le village même. Qu'allait-il faire dans ce pays de Montfermeil? +on ne l'avait pu deviner. Javert le comprenait maintenant. La fille de +Fantine s'y trouvait. Jean Valjean l'allait chercher. Or, cette enfant +venait d'être volée par un inconnu. Quel pouvait être cet inconnu? +Serait-ce Jean Valjean? mais Jean Valjean était mort. Javert, sans rien +dire à personne, prit le coucou du <i>Plat d'étain</i>, cul-de-sac de la +Planchette, et fit le voyage de Montfermeil.</p> + +<p>Il s'attendait à trouver là un grand éclaircissement; il y trouva une +grande obscurité.</p> + +<p>Dans les premiers jours, les Thénardier, dépités, avaient jasé. La +disparition de l'Alouette avait fait bruit dans le village. Il y avait +eu tout de suite plusieurs versions de l'histoire qui avait fini par +être un vol d'enfant. De là, la note de police. Cependant, la première +humeur passée, le Thénardier, avec son admirable instinct, avait très +vite compris qu'il n'est jamais utile d'émouvoir monsieur le procureur +du roi, et que ses plaintes à propos de l'<i>enlèvement</i> de Cosette +auraient pour premier résultat de fixer sur lui, Thénardier, et sur +beaucoup d'affaires troubles qu'il avait, l'étincelante prunelle de la +justice. La première chose que les hiboux ne veulent pas, c'est qu'on +leur apporte une chandelle. Et d'abord, comment se tirerait-il des +quinze cents francs qu'il avait reçus? Il tourna court, mit un bâillon à +sa femme, et fit l'étonné quand on lui parlait de l'<i>enfant volé</i>. Il +n'y comprenait rien; sans doute il s'était plaint dans le moment de ce +qu'on lui «enlevait» si vite cette chère petite; il eût voulu par +tendresse la garder encore deux ou trois jours; mais c'était son +«grand-père» qui était venu la chercher le plus naturellement du monde. +Il avait ajouté le grand-père, qui faisait bien. Ce fut sur cette +histoire que Javert tomba en arrivant à Montfermeil. Le grand-père +faisait évanouir Jean Valjean.</p> + +<p>Javert pourtant enfonça quelques questions, comme des sondes, dans +l'histoire de Thénardier.—Qu'était-ce que ce grand-père, et comment +s'appelait-il?—Thénardier répondit avec simplicité:—C'est un riche +cultivateur. J'ai vu son passeport. Je crois qu'il s'appelle Mr +Guillaume Lambert.</p> + +<p>Lambert est un nom bonhomme et très rassurant. Javert s'en revint à +Paris.</p> + +<p>—Le Jean Valjean est bien mort, se dit-il, et je suis un jobard.</p> + +<p>Il recommençait à oublier toute cette histoire, lorsque, dans le courant +de mars 1824, il entendit parler d'un personnage bizarre qui habitait +sur la paroisse de Saint-Médard et qu'on surnommait «le mendiant qui +fait l'aumône». Ce personnage était, disait-on, un rentier dont personne +ne savait au juste le nom et qui vivait seul avec une petite fille de +huit ans, laquelle ne savait rien elle-même sinon qu'elle venait de +Montfermeil. Montfermeil! ce nom revenait toujours, et fit dresser +l'oreille à Javert. Un vieux mendiant mouchard, ancien bedeau, auquel ce +personnage faisait la charité, ajoutait quelques autres détails.—Ce +rentier était un être très farouche,—ne sortant jamais que le soir,—ne +parlant à personne,—qu'aux pauvres quelquefois,—et ne se laissant pas +approcher. Il portait une horrible vieille redingote jaune qui valait +plusieurs millions, étant toute cousue de billets de banque.—Ceci piqua +décidément la curiosité de Javert. Afin de voir ce rentier fantastique +de très près sans l'effaroucher, il emprunta un jour au bedeau sa +défroque et la place où le vieux mouchard s'accroupissait tous les soirs +en nasillant des oraisons et en espionnant à travers la prière.</p> + +<p>«L'individu suspect» vint en effet à Javert ainsi travesti, et lui fit +l'aumône. En ce moment Javert leva la tête, et la secousse que reçut +Jean Valjean en croyant reconnaître Javert, Javert la reçut en croyant +reconnaître Jean Valjean.</p> + +<p>Cependant l'obscurité avait pu le tromper; la mort de Jean Valjean était +officielle; il restait à Javert des doutes, et des doutes graves; et +dans le doute Javert, l'homme du scrupule, ne mettait la main au collet +de personne.</p> + +<p>Il suivit son homme jusqu'à la masure Gorbeau, et fit parler «la +vieille», ce qui n'était pas malaisé. La vieille lui confirma le fait de +la redingote doublée de millions, et lui conta l'épisode du billet de +mille francs. Elle avait vu! elle avait touché! Javert loua une chambre. +Le soir même il s'y installa. Il vint écouter à la porte du locataire +mystérieux, espérant entendre le son de sa voix, mais Jean Valjean +aperçut sa chandelle à travers la serrure et déjoua l'espion en gardant +le silence.</p> + +<p>Le lendemain Jean Valjean décampait. Mais le bruit de la pièce de cinq +francs qu'il laissa tomber fut remarqué de la vieille qui, entendant +remuer de l'argent, songea qu'on allait déménager et se hâta de prévenir +Javert. À la nuit, lorsque Jean Valjean sortit, Javert l'attendait +derrière les arbres du boulevard avec deux hommes.</p> + +<p>Javert avait réclamé main-forte à la préfecture, mais il n'avait pas dit +le nom de l'individu qu'il espérait saisir. C'était son secret; et il +l'avait gardé pour trois raisons: d'abord, parce que la moindre +indiscrétion pouvait donner l'éveil à Jean Valjean; ensuite, parce que +mettre la main sur un vieux forçat évadé et réputé mort, sur un condamné +que les notes de justice avaient jadis classé à jamais <i>parmi les +malfaiteurs de l'espèce la plus dangereuse</i>, c'était un magnifique +succès que les anciens de la police parisienne ne laisseraient +certainement pas à un nouveau venu comme Javert, et qu'il craignait +qu'on ne lui prît son galérien; enfin, parce que Javert, étant un +artiste, avait le goût de l'imprévu. Il haïssait ces succès annoncés +qu'on déflore en en parlant longtemps d'avance. Il tenait à élaborer ses +chefs-d'œuvre dans l'ombre et à les dévoiler ensuite brusquement.</p> + +<p>Javert avait suivi Jean Valjean d'arbre en arbre, puis de coin de rue en +coin de rue, et ne l'avait pas perdu de vue un seul instant. Même dans +les moments où Jean Valjean se croyait le plus en sûreté, l'œil de +Javert était sur lui.</p> + +<p>Pourquoi Javert n'arrêtait-il pas Jean Valjean? c'est qu'il doutait +encore.</p> + +<p>Il faut se souvenir qu'à cette époque la police n'était pas précisément +à son aise; la presse libre la gênait. Quelques arrestations +arbitraires, dénoncées par les journaux, avaient retenti jusqu'aux +chambres, et rendu la préfecture timide. Attenter à la liberté +individuelle était un fait grave. Les agents craignaient de se tromper; +le préfet s'en prenait à eux; une erreur, c'était la destitution. Se +figure-t-on l'effet qu'eût fait dans Paris ce bref entrefilet reproduit +par vingt journaux:—Hier, un vieux grand-père en cheveux blancs, +rentier respectable, qui se promenait avec sa petite-fille âgée de huit +ans, a été arrêté et conduit au Dépôt de la Préfecture comme forçat +évadé! Répétons en outre que Javert avait ses scrupules à lui; les +recommandations de sa conscience s'ajoutaient aux recommandations du +préfet. Il doutait réellement.</p> + +<p>Jean Valjean tournait le dos et marchait dans l'obscurité.</p> + +<p>La tristesse, l'inquiétude, l'anxiété, l'accablement, ce nouveau malheur +d'être obligé de s'enfuir la nuit et de chercher un asile au hasard dans +Paris pour Cosette et pour lui, la nécessité de régler son pas sur le +pas d'un enfant, tout cela, à son insu même, avait changé la démarche de +Jean Valjean et imprimé à son habitude de corps une telle sénilité que +la police elle-même, incarnée dans Javert, pouvait s'y tromper, et s'y +trompa. L'impossibilité d'approcher de trop près, son costume de vieux +précepteur émigré, la déclaration de Thénardier qui le faisait +grand-père, enfin la croyance de sa mort au bagne, ajoutaient encore aux +incertitudes qui s'épaississaient dans l'esprit de Javert.</p> + +<p>Il eut un moment l'idée de lui demander brusquement ses papiers. Mais si +cet homme n'était pas Jean Valjean, et si cet homme n'était pas un bon +vieux rentier honnête, c'était probablement quelque gaillard +profondément et savamment mêlé à la trame obscure des méfaits parisiens, +quelque chef de bande dangereux, faisant l'aumône pour cacher ses autres +talents, vieille rubrique. Il avait des affidés, des complices, des +logis en-cas où il allait se réfugier sans doute. Tous ces détours qu'il +faisait dans les rues semblaient indiquer que ce n'était pas un simple +bonhomme. L'arrêter trop vite, c'était «tuer la poule aux œufs d'or». +Où était l'inconvénient d'attendre? Javert était bien sûr qu'il +n'échapperait pas.</p> + +<p>Il cheminait donc assez perplexe, en se posant cent questions sur ce +personnage énigmatique.</p> + +<p>Ce ne fut qu'assez tard, rue de Pontoise, que, grâce à la vive clarté +que jetait un cabaret, il reconnut décidément Jean Valjean. Il y a dans +ce monde deux êtres qui tressaillent profondément: la mère qui retrouve +son enfant, et le tigre qui retrouve sa proie. Javert eut ce +tressaillement profond.</p> + +<p>Dès qu'il eut positivement reconnu Jean Valjean, le forçat redoutable, +il s'aperçut qu'ils n'étaient que trois, et il fit demander du renfort +au commissaire de police de la rue de Pontoise. Avant d'empoigner un +bâton d'épines, on met des gants.</p> + +<p>Ce retard et la station au carrefour Rollin pour se concerter avec ses +agents faillirent lui faire perdre la piste. Cependant, il eut bien vite +deviné que Jean Valjean voudrait placer la rivière entre ses chasseurs +et lui. Il pencha la tête et réfléchit comme un limier qui met le nez à +terre pour être juste à la voie. Javert, avec sa puissante rectitude +d'instinct, alla droit au pont d'Austerlitz. Un mot au péager le mit au +fait:—Avez-vous vu un homme avec une petite fille?—Je lui ai fait +payer deux sous, répondit le péager. Javert arriva sur le pont à temps +pour voir de l'autre côté de l'eau Jean Valjean traverser avec Cosette à +la main l'espace éclairé par la lune. Il le vit s'engager dans la rue du +Chemin-Vert-Saint-Antoine; il songea au cul-de-sac Genrot disposé là +comme une trappe et à l'issue unique de la rue Droit-Mur sur la petite +rue Picpus. Il <i>assura les grands devants</i>, comme parlent les chasseurs; +il envoya en hâte par un détour un de ses agents garder cette issue. Une +patrouille, qui rentrait au poste de l'Arsenal, ayant passé, il la +requit et s'en fit accompagner. Dans ces parties-là, les soldats sont +des atouts. D'ailleurs, c'est le principe que, pour venir à bout d'un +sanglier, il faut faire science de veneur et force de chiens. Ces +dispositions combinées, sentant Jean Valjean saisi entre l'impasse +Genrot à droite, son agent à gauche, et lui Javert derrière, il prit une +prise de tabac.</p> + +<p>Puis il se mit à jouer. Il eut un moment ravissant et infernal; il +laissa aller son homme devant lui, sachant qu'il le tenait, mais +désirant reculer le plus possible le moment de l'arrêter, heureux de le +sentir pris et de le voir libre, le couvant du regard avec cette volupté +de l'araignée qui laisse voleter la mouche et du chat qui laisse courir +la souris. La griffe et la serre ont une sensualité monstrueuse; c'est +le mouvement obscur de la bête emprisonnée dans leur tenaille. Quel +délice que cet étouffement!</p> + +<p>Javert jouissait. Les mailles de son filet étaient solidement attachées. +Il était sûr du succès; il n'avait plus maintenant qu'à fermer la main.</p> + +<p>Accompagné comme il l'était, l'idée même de la résistance était +impossible, si énergique, si vigoureux, et si désespéré que fût Jean +Valjean.</p> + +<p>Javert avança lentement, sondant et fouillant sur son passage tous les +recoins de la rue comme les poches d'un voleur.</p> + +<p>Quand il arriva au centre de sa toile, il n'y trouva plus la mouche.</p> + +<p>On imagine son exaspération.</p> + +<p>Il interrogea sa vedette des rues Droit-Mur et Picpus; cet agent, resté +imperturbable à son poste, n'avait point vu passer l'homme.</p> + +<p>Il arrive quelquefois qu'un cerf est brisé la tête couverte, +c'est-à-dire s'échappe, quoique ayant la meute sur le corps, et alors +les plus vieux chasseurs ne savent que dire. Duvivier, Ligniville et +Desprez restent court. Dans une déconvenue de ce genre, Artonge s'écria: +<i>Ce n'est pas un cerf, c'est un sorcier</i>.</p> + +<p>Javert eût volontiers jeté le même cri.</p> + +<p>Son désappointement tint un moment du désespoir et de la fureur. Il est +certain que Napoléon fit des fautes dans la guerre de Russie, +qu'Alexandre fit des fautes dans la guerre de l'Inde, que César fit des +fautes dans la guerre d'Afrique, que Cyrus fit des fautes dans la guerre +de Scythie, et que Javert fit des fautes dans cette campagne contre Jean +Valjean. Il eut tort peut-être d'hésiter à reconnaître l'ancien +galérien. Le premier coup d'œil aurait dû lui suffire. Il eut tort de +ne pas l'appréhender purement et simplement dans la masure. Il eut tort +de ne pas l'arrêter quand il le reconnut positivement rue de Pontoise. +Il eut tort de se concerter avec ses auxiliaires en plein clair de lune +dans le carrefour Rollin; certes, les avis sont utiles, et il est bon de +connaître et d'interroger ceux des chiens qui méritent créance. Mais le +chasseur ne saurait prendre trop de précautions quand il chasse des +animaux inquiets, comme le loup et le forçat. Javert, en se préoccupant +trop de mettre les limiers de meute sur la voie, alarma la bête en lui +donnant vent du trait et la fit partir. Il eut tort surtout, dès qu'il +eut retrouvé la piste au pont d'Austerlitz, de jouer ce jeu formidable +et puéril de tenir un pareil homme au bout d'un fil. Il s'estima plus +fort qu'il n'était, et crut pouvoir jouer à la souris avec un lion. En +même temps, il s'estima trop faible quand il jugea nécessaire de +s'adjoindre du renfort. Précaution fatale, perte d'un temps précieux. +Javert commit toutes ces fautes, et n'en était pas moins un des espions +les plus savants et les plus corrects qui aient existé. Il était, dans +toute la force du terme, ce qu'en vénerie on appelle <i>un chien sage</i>. +Mais qui est-ce qui est parfait?</p> + +<p>Les grands stratégistes ont leurs éclipses.</p> + +<p>Les fortes sottises sont souvent faites, comme les grosses cordes, d'une +multitude de brins. Prenez le câble fil à fil, prenez séparément tous +les petits motifs déterminants, vous les cassez l'un après l'autre, et +vous dites: <i>Ce n'est que cela</i>! Tressez-les et tordez-les ensemble, +c'est une énormité; c'est Attila qui hésite entre Marcien à l'Orient et +Valentinien à l'Occident; c'est Annibal qui s'attarde à Capoue; c'est +Danton qui s'endort à Arcis-sur-Aube. Quoi qu'il en soit, au moment même +où il s'aperçut que Jean Valjean lui échappait, Javert ne perdit pas la +tête. Sûr que le forçat en rupture de ban ne pouvait être bien loin, il +établit des guets, il organisa des souricières et des embuscades et +battit le quartier toute la nuit. La première chose qu'il vit, ce fut le +désordre du réverbère, dont la corde était coupée. Indice précieux, qui +l'égara pourtant en ce qu'il fit dévier toutes ses recherches vers le +cul-de-sac Genrot. Il y a dans ce cul-de-sac des murs assez bas qui +donnent sur des jardins dont les enceintes touchent à d'immenses +terrains en friche. Jean Valjean avait dû évidemment s'enfuir par là. Le +fait est que, s'il eût pénétré un peu plus avant dans le cul-de-sac +Genrot, il l'eût fait probablement, et il était perdu. Javert explora +ces jardins et ces terrains comme s'il y eût cherché une aiguille.</p> + +<p>Au point du jour, il laissa deux hommes intelligents en observation et +il regagna la préfecture de police, honteux comme un mouchard qu'un +voleur aurait pris.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_sixieme_Le_Petit-Picpus" id="Livre_sixieme_Le_Petit-Picpus"></a>Livre sixième—Le Petit-Picpus</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_If" id="Chapitre_If"></a><a href="#sixieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Petite rue Picpus, numéro 62</h3> + + +<p>Rien ne ressemblait plus, il y a un demi-siècle, à la première porte +cochère venue que la porte cochère du numéro 62 de la petite rue Picpus. +Cette porte, habituellement entrouverte de la façon la plus engageante, +laissait voir deux choses qui n'ont rien de très funèbre, une cour +entourée de murs tapissés de vigne et la face d'un portier qui flâne. +Au-dessus du mur du fond on apercevait de grands arbres. Quand un rayon +de soleil égayait la cour, quand un verre de vin égayait le portier, il +était difficile de passer devant le numéro 62 de la petite rue Picpus +sans en emporter une idée riante. C'était pourtant un lieu sombre qu'on +avait entrevu.</p> + +<p>Le seuil souriait; la maison priait et pleurait.</p> + +<p>Si l'on parvenait, ce qui n'était point facile, à franchir le +portier,—ce qui même pour presque tous était impossible, car il y avait +un <i>sésame, ouvre-toi!</i> qu'il fallait savoir;—si, le portier franchi, +on entrait à droite dans un petit vestibule où donnait un escalier +resserré entre deux murs et si étroit qu'il n'y pouvait passer qu'une +personne à la fois, si l'on ne se laissait pas effrayer par le +badigeonnage jaune serin avec soubassement chocolat qui enduisait cet +escalier, si l'on s'aventurait à monter, on dépassait un premier palier, +puis un deuxième, et l'on arrivait au premier étage dans un corridor où +la détrempe jaune et la plinthe chocolat vous suivaient avec un +acharnement paisible. Escalier et corridor étaient éclairés par deux +belles fenêtres. Le corridor faisait un coude et devenait obscur. Si +l'on doublait ce cap, on parvenait après quelques pas devant une porte +d'autant plus mystérieuse qu'elle n'était pas fermée. On la poussait, et +l'on se trouvait dans une petite chambre d'environ six pieds carrés, +carrelée, lavée, propre, froide, tendue de papier nankin à fleurettes +vertes, à quinze sous le rouleau. Un jour blanc et mat venait d'une +grande fenêtre à petits carreaux qui était à gauche et qui tenait toute +la largeur de la chambre. On regardait, on ne voyait personne; on +écoutait, on n'entendait ni un pas ni un murmure humain. La muraille +était nue; la chambre n'était point meublée; pas une chaise.</p> + +<p>On regardait encore, et l'on voyait au mur en face de la porte un trou +quadrangulaire d'environ un pied carré, grillé d'une grille en fer à +barreaux entre-croisés, noirs, noueux, solides, lesquels formaient des +carreaux, j'ai presque dit des mailles, de moins d'un pouce et demi de +diagonale. Les petites fleurettes vertes du papier nankin arrivaient +avec calme et en ordre jusqu'à ces barreaux de fer, sans que ce contact +funèbre les effarouchât et les fît tourbillonner. En supposant qu'un +être vivant eût été assez admirablement maigre pour essayer d'entrer ou +de sortir par le trou carré, cette grille l'en eût empêché. Elle ne +laissait point passer le corps, mais elle laissait passer les yeux, +c'est-à-dire l'esprit. Il semblait qu'on eût songé à cela, car on +l'avait doublée d'une lame de fer-blanc sertie dans la muraille un peu +en arrière et piquée de mille trous plus microscopiques que les trous +d'une écumoire. Au bas de cette plaque était percée une ouverture tout à +fait pareille à la bouche d'une boîte aux lettres. Un ruban de fil +attaché à un mouvement de sonnette pendait à droite du trou grillé.</p> + +<p>Si l'on agitait ce ruban, une clochette tintait et l'on entendait une +voix, tout près de soi, ce qui faisait tressaillir.</p> + +<p>—Qui est là? demandait la voix.</p> + +<p>C'était une voix de femme, une voix douce, si douce qu'elle en était +lugubre.</p> + +<p>Ici encore il y avait un mot magique qu'il fallait savoir. Si on ne le +savait pas, la voix se taisait, et le mur redevenait silencieux comme si +l'obscurité effarée du sépulcre eût été de l'autre côté.</p> + +<p>Si l'on savait le mot, la voix reprenait:</p> + +<p>—Entrez à droite.</p> + +<p>On remarquait alors à sa droite, en face de la fenêtre, une porte vitrée +surmontée d'un châssis vitré et peinte en gris. On soulevait le loquet, +on franchissait la porte, et l'on éprouvait absolument la même +impression que lorsqu'on entre au spectacle dans une baignoire grillée +avant que la grille soit baissée et que le lustre soit allumé. On était +en effet dans une espèce de loge de théâtre, à peine éclairée par le +jour vague de la porte vitrée, étroite, meublée de deux vieilles chaises +et d'un paillasson tout démaillé, véritable loge avec sa devanture à +hauteur d'appui qui portait une tablette en bois noir. Cette loge était +grillée, seulement ce n'était pas une grille de bois doré comme à +l'Opéra, c'était un monstrueux treillis de barres de fer affreusement +enchevêtrées et scellées au mur par des scellements énormes qui +ressemblaient à des poings fermés.</p> + +<p>Les premières minutes passées, quand le regard commençait à se faire à +ce demi-jour de cave, il essayait de franchir la grille, mais il +n'allait pas plus loin que six pouces au delà. Là il rencontrait une +barrière de volets noirs, assurés et fortifiés de traverses de bois +peintes en jaune pain d'épice. Ces volets étaient à jointures, divisés +en longues lames minces, et masquaient toute la longueur de la grille. +Ils étaient toujours clos.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, on entendait une voix qui vous appelait de +derrière ces volets et qui vous disait:</p> + +<p>—Je suis là. Que me voulez-vous?</p> + +<p>C'était une voix aimée, quelquefois une voix adorée. On ne voyait +personne. On entendait à peine le bruit d'un souffle. Il semblait que ce +fût une évocation qui vous parlait à travers la cloison de la tombe.</p> + +<p>Si l'on était dans de certaines conditions voulues, bien rares, +l'étroite lame d'un des volets s'ouvrait en face de vous, et l'évocation +devenait une apparition. Derrière la grille, derrière le volet, on +apercevait, autant que la grille permettait d'apercevoir, une tête dont +on ne voyait que la bouche et le menton; le reste était couvert d'un +voile noir. On entrevoyait une guimpe noire et une forme à peine +distincte couverte d'un suaire noir. Cette tête vous parlait, mais ne +vous regardait pas et ne vous souriait jamais.</p> + +<p>Le jour qui venait de derrière vous était disposé de telle façon que +vous la voyiez blanche et qu'elle vous voyait noir. Ce jour était un +symbole.</p> + +<p>Cependant les yeux plongeaient avidement par cette ouverture qui s'était +faite dans ce lieu clos à tous les regards. Un vague profond enveloppait +cette forme vêtue de deuil. Les yeux fouillaient ce vague et cherchaient +à démêler ce qui était autour de l'apparition. Au bout de très peu de +temps on s'apercevait qu'on ne voyait rien. Ce qu'on voyait, c'était la +nuit, le vide, les ténèbres, une brume de l'hiver mêlée à une vapeur du +tombeau, une sorte de paix effrayante, un silence où l'on ne recueillait +rien, pas même des soupirs, une ombre où l'on ne distinguait rien, pas +même des fantômes.</p> + +<p>Ce qu'on voyait, c'était l'intérieur d'un cloître.</p> + +<p>C'était l'intérieur de cette maison morne et sévère qu'on appelait le +couvent des bernardines de l'Adoration Perpétuelle. Cette loge où l'on +était, c'était le parloir. Cette voix, la première qui vous avait parlé, +c'était la voix de la tourière qui était toujours assise, immobile et +silencieuse, de l'autre côté du mur, près de l'ouverture carrée, +défendue par la grille de fer et par la plaque à mille trous comme par +une double visière.</p> + +<p>L'obscurité où plongeait la loge grillée venait de ce que le parloir qui +avait une fenêtre du côté du monde n'en avait aucune du côté du couvent. +Les yeux profanes ne devaient rien voir de ce lieu sacré.</p> + +<p>Pourtant il y avait quelque chose au delà de cette ombre, il y avait une +lumière; il y avait une vie dans cette mort. Quoique ce couvent fût le +plus muré de tous, nous allons essayer d'y pénétrer et d'y faire +pénétrer le lecteur, et de dire, sans oublier la mesure, des choses que +les raconteurs n'ont jamais vues et par conséquent jamais dites.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIf" id="Chapitre_IIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>L'obédience de Martin Verga</h3> + + +<p>Ce couvent, qui en 1824 existait depuis longues années déjà petite rue +Picpus, était une communauté de bernardines de l'obédience de Martin +Verga.</p> + +<p>Ces bernardines, par conséquent, se rattachaient non à Clairvaux, comme +les bernardins, mais à Cîteaux, comme les bénédictins. En d'autres +termes, elles étaient sujettes, non de saint Bernard, mais de saint +Benoît.</p> + +<p>Quiconque a un peu remué des in-folio sait que Martin Verga fonda en +1425 une congrégation de bernardines-bénédictines, ayant pour chef +d'ordre Salamanque et pour succursale Alcala.</p> + +<p>Cette congrégation avait poussé des rameaux dans tous les pays +catholiques de l'Europe.</p> + +<p>Ces greffes d'un ordre sur l'autre n'ont rien d'inusité dans l'église +latine. Pour ne parler que du seul ordre de saint Benoît dont il est ici +question, à cet ordre se rattachent, sans compter l'obédience de Martin +Verga, quatre congrégations: deux en Italie, le Mont-Cassin et +Sainte-Justine de Padoue, deux en France, Cluny et Saint-Maur; et neuf +ordres, Valombrosa, Grammont, les célestins, les camaldules, les +chartreux, les humiliés, les olivateurs, et les silvestrins, enfin +Cîteaux; car Cîteaux lui-même, tronc pour d'autres ordres, n'est qu'un +rejeton pour saint Benoît. Cîteaux date de saint Robert, abbé de Molesme +dans le diocèse de Langres en 1098. Or c'est en 529 que le diable, +retiré au désert de Subiaco (il était vieux; s'était-il fait ermite?), +fut chassé de l'ancien temple d'Apollon où il demeurait, par saint +Benoît, âgé de dix-sept ans.</p> + +<p>Après la règle des carmélites, lesquelles vont pieds nus, portent une +pièce d'osier sur la gorge et ne s'asseyent jamais, la règle la plus +dure est celle des bernardines-bénédictines de Martin Verga. Elles sont +vêtues de noir avec une guimpe qui, selon la prescription expresse de +saint Benoît, monte jusqu'au menton. Une robe de serge à manches larges, +un grand voile de laine, la guimpe qui monte jusqu'au menton coupée +carrément sur la poitrine, le bandeau qui descend jusqu'aux yeux, voilà +leur habit. Tout est noir, excepté le bandeau qui est blanc. Les novices +portent le même habit, tout blanc. Les professes ont en outre un rosaire +au côté.</p> + +<p>Les bernardines-bénédictines de Martin Verga pratiquent l'Adoration +Perpétuelle, comme les bénédictines dites dames du Saint-Sacrement, +lesquelles, au commencement de ce siècle, avaient à Paris deux maisons, +l'une au Temple, l'autre rue Neuve-Sainte-Geneviève. Du reste les +bernardines-bénédictines du Petit-Picpus, dont nous parlons, étaient un +ordre absolument autre que les dames du Saint-Sacrement cloîtrées rue +Neuve-Sainte-Geneviève et au Temple. Il y avait de nombreuses +différences dans la règle; il y en avait dans le costume. Les +bernardines-bénédictines du Petit-Picpus portaient la guimpe noire, et +les bénédictines du Saint-Sacrement et de la rue Neuve-Sainte-Geneviève +la portaient blanche, et avaient de plus sur la poitrine un +Saint-Sacrement d'environ trois pouces de haut en vermeil ou en cuivre +doré. Les religieuses du Petit-Picpus ne portaient point ce +Saint-Sacrement. L'Adoration Perpétuelle, commune à la maison du +Petit-Picpus et à la maison du Temple, laisse les deux ordres +parfaitement distincts. Il y a seulement ressemblance pour cette +pratique entre les dames du Saint-Sacrement et les bernardines de Martin +Verga, de même qu'il y avait similitude, pour l'étude et la +glorification de tous les mystères relatifs à l'enfance, à la vie et à +la mort de Jésus-Christ, et à la Vierge, entre deux ordres pourtant fort +séparés et dans l'occasion ennemis, l'oratoire d'Italie, établi à +Florence par Philippe de Néri, et l'oratoire de France, établi à Paris +par Pierre de Bérulle. L'oratoire de Paris prétendait le pas, Philippe +de Néri n'étant que saint, et Bérulle étant cardinal.</p> + +<p>Revenons à la dure règle espagnole de Martin Verga.</p> + +<p>Les bernardines-bénédictines de cette obédience font maigre toute +l'année, jeûnent le carême et beaucoup d'autres jours qui leur sont +spéciaux, se relèvent dans leur premier sommeil depuis une heure du +matin jusqu'à trois pour lire le bréviaire et chanter matines, couchent +dans des draps de serge en toute saison et sur la paille, n'usent point +de bains, n'allument jamais de feu, se donnent la discipline tous les +vendredis, observent la règle du silence, ne se parlent qu'aux +récréations, lesquelles sont très courtes, et portent des chemises de +bure pendant six mois, du 14 septembre, qui est l'exaltation de la +sainte-croix, jusqu'à Pâques. Ces six mois sont une modération, la règle +dit toute l'année; mais cette chemise de bure, insupportable dans les +chaleurs de l'été, produisait des fièvres et des spasmes nerveux. Il a +fallu en restreindre l'usage. Même avec cet adoucissement, le 14 +septembre, quand les religieuses mettent cette chemise, elles ont trois +ou quatre jours de fièvre. Obéissance, pauvreté, chasteté, stabilité +sous clôture; voilà leurs vœux, fort aggravés par la règle.</p> + +<p>La prieure est élue pour trois ans par les mères, qu'on appelle <i>mères +vocales</i> parce qu'elles ont voix au chapitre. Une prieure ne peut être +réélue que deux fois, ce qui fixe à neuf ans le plus long règne possible +d'une prieure.</p> + +<p>Elles ne voient jamais le prêtre officiant, qui leur est toujours caché +par une serge tendue à neuf pieds de haut. Au sermon, quand le +prédicateur est dans la chapelle, elles baissent leur voile sur leur +visage. Elles doivent toujours parler bas, marcher les yeux à terre et +la tête inclinée. Un seul homme peut entrer dans le couvent, +l'archevêque diocésain.</p> + +<p>Il y en a bien un autre, qui est le jardinier; mais c'est toujours un +vieillard, et afin qu'il soit perpétuellement seul dans le jardin et que +les religieuses soient averties de l'éviter, on lui attache une +clochette au genou.</p> + +<p>Elles sont soumises à la prieure d'une soumission absolue et passive. +C'est la sujétion canonique dans toute son abnégation. Comme à la voix +du Christ, <i>ut voci Christi</i>, au geste, au premier signe, <i>ad nutum, ad +primum signum</i>, tout de suite, avec bonheur, avec persévérance, avec une +certaine obéissance aveugle, <i>prompte, hilariter perseveranter et caeca +quadam obedientia</i>, comme la lime dans la main de l'ouvrier, <i>quasi +limam in manibus fabri</i>, ne pouvant lire ni écrire quoi que ce soit sans +permission expresse, <i>legere vel scribere non addiscerit sine expressa +superioris licentia</i>.</p> + +<p>À tour de rôle chacune d'elles fait ce qu'elles appellent <i>la +réparation</i>. La réparation, c'est la prière pour tous les péchés, pour +toutes les fautes, pour tous les désordres, pour toutes les violations, +pour toutes les iniquités, pour tous les crimes qui se commettent sur la +terre. Pendant douze heures consécutives, de quatre heures du soir à +quatre heures du matin, ou de quatre heures du matin à quatre heures du +soir, la sœur qui fait <i>la réparation</i> reste à genoux sur la pierre +devant le Saint-Sacrement, les mains jointes, la corde au cou. Quand la +fatigue devient insupportable, elle se prosterne à plat ventre, la face +contre terre, les bras en croix; c'est là tout son soulagement. Dans +cette attitude, elle prie pour tous les coupables de l'univers. Ceci est +grand jusqu'au sublime.</p> + +<p>Comme cet acte s'accomplit devant un poteau au haut duquel brûle un +cierge, on dit indistinctement <i>faire la réparation</i> ou <i>être au +poteau</i>. Les religieuses préfèrent même, par humilité, cette dernière +expression qui contient une idée de supplice et d'abaissement.</p> + +<p><i>Faire la réparation</i> est une fonction où toute l'âme s'absorbe. La +sœur au poteau ne se retournerait pas pour le tonnerre tombant derrière +elle.</p> + +<p>En outre, il y a toujours une religieuse à genoux devant le +Saint-Sacrement. Cette station dure une heure. Elles se relèvent comme +des soldats en faction. C'est là l'Adoration Perpétuelle.</p> + +<p>Les prieures et les mères portent presque toujours des noms empreints +d'une gravité particulière, rappelant, non des saintes et des martyres, +mais des moments de la vie de Jésus-Christ, comme la mère Nativité, la +mère Conception, la mère Présentation, la mère Passion. Cependant les +noms de saintes ne sont pas interdits.</p> + +<p>Quand on les voit, on ne voit jamais que leur bouche. Toutes ont les +dents jaunes. Jamais une brosse à dents n'est entrée dans le couvent. Se +brosser les dents, est au haut d'une échelle au bas de laquelle il y a: +perdre son âme.</p> + +<p>Elles ne disent de rien <i>ma</i> ni <i>mon</i>. Elles n'ont rien à elles et ne +doivent tenir à rien. Elles disent de toute chose <i>notre;</i> ainsi: notre +voile, notre chapelet; si elles parlaient de leur chemise, elles +diraient <i>notre chemise</i>. Quelquefois elles s'attachent à quelque petit +objet, à un livre d'heures, à une relique, à une médaille bénite. Dès +qu'elles s'aperçoivent qu'elles commencent à tenir à cet objet, elles +doivent le donner. Elles se rappellent le mot de sainte Thérèse à +laquelle une grande dame, au moment d'entrer dans son ordre, disait: +Permettez, ma mère, que j'envoie chercher une sainte bible à laquelle je +tiens beaucoup.—<i>Ah! vous tenez à quelque chose! En ce cas, n'entrez +pas chez nous</i>.</p> + +<p>Défense à qui que ce soit de s'enfermer, et d'avoir un <i>chez-soi</i>, une +<i>chambre</i>. Elles vivent cellules ouvertes. Quand elles s'abordent, l'une +dit: <i>Loué soit et adoré le très Saint-Sacrement de l'autel</i>! L'autre +répond: <i>À jamais</i>. Même cérémonie quand l'une frappe à la porte de +l'autre. À peine la porte a-t-elle été touchée qu'on entend de l'autre +côté une voix douce dire précipitamment: À jamais! Comme toutes les +pratiques, cela devient machinal par l'habitude; et l'une dit +quelquefois <i>à jamais</i> avant que l'autre ait eu le temps de dire, ce qui +est assez long d'ailleurs: <i>Loué soit et adoré le très Saint-Sacrement +de l'autel</i>! Chez les visitandines, celle qui entre dit: <i>Ave Maria</i>, et +celle chez laquelle on entre dit: <i>Gratiâ plena</i>. C'est leur bonjour, +qui est «plein de grâce» en effet.</p> + +<p>À chaque heure du jour, trois coups supplémentaires sonnent à la cloche +de l'église du couvent. À ce signal, prieure, mères vocales, professes, +converses, novices, postulantes, interrompent ce qu'elles disent, ce +qu'elles font ou ce qu'elles pensent, et toutes disent à la fois, s'il +est cinq heures, par exemple:—<i>À cinq heures et à toute heure, loué +soit et adoré le très Saint-Sacrement de l'autel</i>! S'il est huit +heures:—<i>À huit heures et à toute heure</i>, etc., et ainsi de suite, +selon l'heure qu'il est.</p> + +<p>Cette coutume, qui a pour but de rompre la pensée et de la ramener +toujours à Dieu, existe dans beaucoup de communautés; seulement la +formule varie. Ainsi, à l'Enfant-Jésus, on dit:—<i>À l'heure qu'il est et +à toute heure que l'amour de Jésus enflamme mon cœur!</i></p> + +<p>Les bénédictines-bernardines de Martin Verga, cloîtrées il y a cinquante +ans au Petit-Picpus, chantent les offices sur une psalmodie grave, +plain-chant pur, et toujours à pleine voix toute la durée de l'office. +Partout où il y a un astérisque dans le missel, elles font une pause et +disent à voix basse: <i>Jésus-Marie-Joseph</i>. Pour l'office des morts, +elles prennent le ton si bas, que c'est à peine si des voix de femmes +peuvent descendre jusque-là. Il en résulte un effet saisissant et +tragique.</p> + +<p>Celles du Petit-Picpus avaient fait faire un caveau sous leur +maître-autel pour la sépulture de leur communauté. <i>Le gouvernement</i>, +comme elles disent, ne permit pas que ce caveau reçût les cercueils. +Elles sortaient donc du couvent quand elles étaient mortes. Ceci les +affligeait et les consternait comme une infraction.</p> + +<p>Elles avaient obtenu, consolation médiocre, d'être enterrées à une heure +spéciale et en un coin spécial dans l'ancien cimetière Vaugirard, qui +était fait d'une terre appartenant jadis à leur communauté.</p> + +<p>Le jeudi ces religieuses entendent la grand'messe, vêpres et tous les +offices comme le dimanche. Elles observent en outre scrupuleusement +toutes les petites fêtes, inconnues aux gens du monde, que l'église +prodiguait autrefois en France et prodigue encore en Espagne et en +Italie. Leurs stations à la chapelle sont interminables. Quant au nombre +et à la durée de leurs prières, nous ne pouvons en donner une meilleure +idée qu'en citant le mot naïf de l'une d'elles: <i>Les prières des +postulantes sont effrayantes, les prières des novices encore pires, et +les prières des professes encore pires</i>.</p> + +<p>Une fois par semaine, on assemble le chapitre; la prieure préside, les +mères vocales assistent. Chaque sœur vient à son tour s'agenouiller sur +la pierre, et confesser à haute voix, devant toutes, les fautes et les +péchés qu'elle a commis dans la semaine. Les mères vocales se consultent +après chaque confession, et infligent tout haut les pénitences.</p> + +<p>Outre la confession à haute voix, pour laquelle on réserve toutes les +fautes un peu graves, elles ont pour les fautes vénielles ce qu'elles +appellent <i>la coulpe</i>. Faire sa coulpe, c'est se prosterner à plat +ventre durant l'office devant la prieure jusqu'à ce que celle-ci, qu'on +ne nomme jamais que <i>notre mère</i>, avertisse la patiente par un petit +coup frappé sur le bois de sa stalle qu'elle peut se relever. On fait sa +coulpe pour très peu de chose, un verre cassé, un voile déchiré, un +retard involontaire de quelques secondes à un office, une fausse note à +l'église, etc., cela suffit, on fait sa coulpe. La coulpe est toute +spontanée; c'est <i>la coupable</i> elle-même (ce mot est ici +étymologiquement à sa place) qui se juge et qui se l'inflige. Les jours +de fêtes et les dimanches il y a quatre mères chantres qui psalmodient +les offices devant un grand lutrin à quatre pupitres. Un jour une mère +chantre entonna un psaume qui commençait par <i>Ecce</i>, et, au lieu de +<i>Ecce</i>, dit à haute voix ces trois notes: <i>ut, si, sol;</i> elle subit pour +cette distraction une coulpe qui dura tout l'office. Ce qui rendait la +faute énorme, c'est que le chapitre avait ri.</p> + +<p>Lorsqu'une religieuse est appelée au parloir, fût-ce la prieure, elle +baisse son voile de façon, l'on s'en souvient, à ne laisser voir que sa +bouche.</p> + +<p>La prieure seule peut communiquer avec des étrangers. Les autres ne +peuvent voir que leur famille étroite, et très rarement. Si par hasard +une personne du dehors se présente pour voir une religieuse qu'elle a +connue ou aimée dans le monde, il faut toute une négociation. Si c'est +une femme, l'autorisation peut être quelquefois accordée, la religieuse +vient et on lui parle à travers les volets, lesquels ne s'ouvrent que +pour une mère ou une sœur. Il va sans dire que la permission est +toujours refusée aux hommes.</p> + +<p>Telle est la règle de saint Benoît, aggravée par Martin Verga.</p> + +<p>Ces religieuses ne sont point gaies, roses et fraîches comme le sont +souvent les filles des autres ordres. Elles sont pâles et graves. De +1825 à 1830 trois sont devenues folles.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIIf" id="Chapitre_IIIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>Sévérités</h3> + + +<p>On est au moins deux ans postulante, souvent quatre; quatre ans novice. +Il est rare que les vœux définitifs puissent être prononcés avant +vingt-trois ou vingt-quatre ans. Les bernardines-bénédictines de Martin +Verga n'admettent point de veuves dans leur ordre.</p> + +<p>Elles se livrent dans leurs cellules à beaucoup de macérations inconnues +dont elles ne doivent jamais parler.</p> + +<p>Le jour où une novice fait profession, on l'habille de ses plus beaux +atours, on la coiffe de roses blanches, on lustre et on boucle ses +cheveux, puis elle se prosterne; on étend sur elle un grand voile noir +et l'on chante l'office des morts. Alors les religieuses se divisent en +deux files, une file passe près d'elle en disant d'un accent plaintif: +<i>notre sœur est morte</i>, et l'autre file répond d'une voix éclatante: +<i>vivante en Jésus-Christ!</i></p> + +<p>À l'époque où se passe cette histoire, un pensionnat était joint au +couvent. Pensionnat de jeunes filles nobles, la plupart riches, parmi +lesquelles on remarquait mesdemoiselles de Sainte-Aulaire et de Bélissen +et une anglaise portant l'illustre nom catholique de Talbot. Ces jeunes +filles, élevées par ces religieuses entre quatre murs, grandissaient +dans l'horreur du monde et du siècle. Une d'elles nous disait un jour: +<i>Voir le pavé de la rue me faisait frissonner de la tête aux pieds</i>. +Elles étaient vêtues de bleu avec un bonnet blanc et un Saint-Esprit de +vermeil ou de cuivre fixé sur la poitrine. À de certains jours de grande +fête, particulièrement à la Sainte-Marthe, on leur accordait, comme +haute faveur et bonheur suprême, de s'habiller en religieuses et de +faire les offices et les pratiques de saint Benoît pendant toute une +journée. Dans les premiers temps, les religieuses leur prêtaient leurs +vêtements noirs. Cela parut profane, et la prieure le défendit. Ce prêt +ne fut permis qu'aux novices. Il est remarquable que ces +représentations, tolérées sans doute et encouragées dans le couvent par +un secret esprit de prosélytisme, et pour donner à ces enfants quelque +avant-goût du saint habit, étaient un bonheur réel et une vraie +récréation pour les pensionnaires. Elles s'en amusaient tout simplement. +<i>C'était nouveau, cela les changeait</i>. Candides raisons de l'enfance qui +ne réussissent pas d'ailleurs à faire comprendre à nous mondains cette +félicité de tenir en main un goupillon et de rester debout des heures +entières chantant à quatre devant un lutrin.</p> + +<p>Les élèves, aux austérités près, se conformaient à toutes les pratiques +du couvent. Il est telle jeune femme qui, entrée dans le monde et après +plusieurs années de mariage, n'était pas encore parvenue à se +déshabituer de dire en toute hâte chaque fois qu'on frappait à sa porte: +<i>à jamais!</i> Comme les religieuses, les pensionnaires ne voyaient leurs +parents qu'au parloir. Leurs mères elles-mêmes n'obtenaient pas de les +embrasser. Voici jusqu'où allait la sévérité sur ce point. Un jour une +jeune fille fut visitée par sa mère accompagnée d'une petite sœur de +trois ans. La jeune fille pleurait, car elle eût bien voulu embrasser sa +sœur. Impossible. Elle supplia du moins qu'il fût permis à l'enfant de +passer à travers les barreaux sa petite main pour qu'elle pût la baiser. +Ceci fut refusé presque avec scandale.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IVf" id="Chapitre_IVf"></a><a href="#sixieme">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>Gaîtés</h3> + + +<p>Ces jeunes filles n'en ont pas moins rempli cette grave maison de +souvenirs charmants.</p> + +<p>À de certaines heures, l'enfance étincelait dans ce cloître. La +récréation sonnait. Une porte tournait sur ses gonds. Les oiseaux +disaient: Bon! voilà les enfants! Une irruption de jeunesse inondait ce +jardin coupé d'une croix comme un linceul. Des visages radieux, des +fronts blancs, des yeux ingénus pleins de gaie lumière, toutes sortes +d'aurores, s'éparpillaient dans ces ténèbres. Après les psalmodies, les +cloches, les sonneries, les glas, les offices, tout à coup éclatait ce +bruit des petites filles, plus doux qu'un bruit d'abeilles. La ruche de +la joie s'ouvrait, et chacune apportait son miel. On jouait, on +s'appelait, on se groupait, on courait; de jolies petites dents blanches +jasaient dans des coins; les voiles, de loin, surveillaient les rires, +les ombres guettaient les rayons, mais qu'importe! on rayonnait et on +riait. Ces quatre murs lugubres avaient leur minute d'éblouissement. Ils +assistaient, vaguement blanchis du reflet de tant de joie, à ce doux +tourbillonnement d'essaims. C'était comme une pluie de roses traversant +ce deuil. Les jeunes filles folâtraient sous l'œil des religieuses; le +regard de l'impeccabilité ne gêne pas l'innocence. Grâce à ces enfants, +parmi tant d'heures austères, il y avait l'heure naïve. Les petites +sautaient, les grandes dansaient. Dans ce cloître, le jeu était mêlé de +ciel. Rien n'était ravissant et auguste comme toutes ces fraîches âmes +épanouies. Homère fût venu rire là avec Perrault, et il y avait, dans ce +jardin noir, de la jeunesse, de la santé, du bruit, des cris, de +l'étourdissement, du plaisir, du bonheur, à dérider toutes les aïeules, +celles de l'épopée comme celles du conte, celles du trône comme celles +du chaume, depuis Hécube jusqu'à la Mère-Grand.</p> + +<p>Il s'est dit dans cette maison, plus que partout ailleurs peut-être, de +ces <i>mots d'enfants</i> qui ont tant de grâce et qui font rire d'un rire +plein de rêverie. C'est entre ces quatre murs funèbres qu'une enfant de +cinq ans s'écria un jour:—<i>Ma mère! une grande vient de me dire que je +n'ai plus que neuf ans et dix mois à rester ici. Quel bonheur!</i></p> + +<p>C'est encore là qu'eut lieu ce dialogue mémorable:</p> + +<p>Une mère vocale.—Pourquoi pleurez-vous, mon enfant?</p> + +<p>L'enfant: (<i>six ans</i>), sanglotant:—J'ai dit à Alix que je savais mon +histoire de France. Elle me dit que je ne la sais pas, et je la sais.</p> + +<p>Alix (<i>la grande, neuf ans</i>).—Non. Elle ne la sait pas.</p> + +<p>La mère.—Comment cela, mon enfant?</p> + +<p>Alix.—Elle m'a dit d'ouvrir le livre au hasard et de lui faire une +question qu'il y a dans le livre, et qu'elle répondrait.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Elle n'a pas répondu.</p> + +<p>—Voyons. Que lui avez-vous demandé?</p> + +<p>—J'ai ouvert le livre au hasard comme elle disait, et je lui ai demandé +la première demande que j'ai trouvée.</p> + +<p>—Et qu'est-ce que c'était que cette demande?</p> + +<p>—C'était: <i>Qu'arriva-t-il ensuite?</i></p> + +<p>C'est là qu'a été faite cette observation profonde sur une perruche un +peu gourmande qui appartenait à une dame pensionnaire:</p> + +<p>—<i>Est-elle gentille! elle mange le dessus de sa tartine, comme une +personne!</i></p> + +<p>C'est sur une des dalles de ce cloître qu'a été ramassée cette +confession, écrite d'avance, pour ne pas l'oublier, par une pécheresse +âgée de sept ans:</p> + +<p>«—Mon père, je m'accuse d'avoir été avarice.</p> + +<p>«—Mon père, je m'accuse d'avoir été adultère.</p> + +<p>«—Mon père, je m'accuse d'avoir élevé mes regards vers les monsieurs.»</p> + +<p>C'est sur un des bancs de gazon de ce jardin qu'a été improvisé par une +bouche rose de six ans ce conte écouté par des yeux bleus de quatre à +cinq ans:</p> + +<p>«—Il y avait trois petits coqs qui avaient un pays où il y avait +beaucoup de fleurs. Ils ont cueilli les fleurs, et ils les ont mises +dans leur poche. Après ça, ils ont cueilli les feuilles, et ils les ont +mises dans leurs joujoux. Il y avait un loup dans le pays, et il y avait +beaucoup de bois; et le loup était dans le bois; et il a mangé les +petits coqs.»</p> + +<p>Et encore cet autre poème:</p> + +<p>«—Il est arrivé un coup de bâton.</p> + +<p>«C'est Polichinelle qui l'a donné au chat.</p> + +<p>«Ça ne lui a pas fait de bien, ça lui a fait du mal.</p> + +<p>«Alors une dame a mis Polichinelle en prison.»</p> + +<p>C'est là qu'a été dit, par une petite abandonnée, enfant trouvé que le +couvent élevait par charité, ce mot doux et navrant. Elle entendait les +autres parler de leurs mères, et elle murmura dans son coin:</p> + +<p>—<i>Moi, ma mère n'était pas là quand je suis née!</i></p> + +<p>Il y avait une grosse tourière qu'on voyait toujours se hâter dans les +corridors avec son trousseau de clefs et qui se nommait sœur Agathe. +Les <i>grandes grandes</i>, au-dessus de dix ans,—l'appelaient <i>Agathoclès</i>.</p> + +<p>Le réfectoire, grande pièce oblongue et carrée, qui ne recevait de jour +que par un cloître à archivoltes de plain-pied avec le jardin, était +obscur et humide, et, comme disent les enfants,—plein de bêtes. Tous +les lieux circonvoisins y fournissaient leur contingent d'insectes. +Chacun des quatre coins en avait reçu, dans le langage des +pensionnaires, un nom particulier et expressif. Il y avait le coin des +Araignées, le coin des Chenilles, le coin des Cloportes et le coin des +Cricris. Le coin des Cricris était voisin de la cuisine et fort estimé. +On y avait moins froid qu'ailleurs. Du réfectoire les noms avaient passé +au pensionnat et servaient à y distinguer comme à l'ancien collège +Mazarin quatre nations. Toute élève était de l'une de ces quatre nations +selon le coin du réfectoire où elle s'asseyait aux heures des repas. Un +jour, Mr l'archevêque, faisant la visite pastorale, vit entrer dans la +classe où il passait une jolie petite fille toute vermeille avec +d'admirables cheveux blonds, il demanda à une autre pensionnaire, +charmante brune aux joues fraîches qui était près de lui:</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que celle-ci?</p> + +<p>—C'est une araignée, monseigneur.</p> + +<p>—Bah! et cette autre?</p> + +<p>—C'est un cricri.</p> + +<p>—Et celle-là?</p> + +<p>—C'est une chenille.</p> + +<p>—En vérité! et vous-même?</p> + +<p>—Je suis un cloporte, monseigneur.</p> + +<p>Chaque maison de ce genre a ses particularités. Au commencement de ce +siècle, Écouen était un de ces lieux gracieux et sévères où grandit, +dans une ombre presque auguste, l'enfance des jeunes filles. À Écouen, +pour prendre rang dans la procession du Saint-Sacrement, on distinguait +entre les vierges et les fleuristes. Il y avait aussi «les dais» et «les +encensoirs», les unes portant les cordons du dais, les autres encensant +le Saint-Sacrement. Les fleurs revenaient de droit aux fleuristes. +Quatre "vierges" marchaient en avant. Le matin de ce grand jour, il +n'était pas rare d'entendre demander dans le dortoir:</p> + +<p>—Qui est-ce qui est vierge?</p> + +<p>Madame Campan citait ce mot d'une «petite» de sept ans à une «grande» de +seize, qui prenait la tête de la procession pendant qu'elle, la petite, +restait à la queue:</p> + +<p>—Tu es vierge, toi; moi, je ne le suis pas.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Vf" id="Chapitre_Vf"></a><a href="#sixieme">Chapitre V</a></h2> + +<h3>Distractions</h3> + + +<p>Au-dessus de la porte du réfectoire était écrite en grosses lettres +noires cette prière qu'on appelait la <i>Patenôtre blanche</i>, et qui avait +pour vertu de mener les gens droit en paradis:</p> + +<p>«Petite patenôtre blanche, que Dieu fit, que Dieu dit, que Dieu mit en +paradis. Au soir, m'allant coucher, je trouvis (<i>sic</i>) trois anges à mon +lit couchés, un aux pieds, deux au chevet, la bonne vierge Marie au +milieu, qui me dit que je m'y couchis, que rien ne doutis. Le bon Dieu +est mon père, la bonne Vierge est ma mère, les trois apôtres sont mes +frères, les trois vierges sont mes sœurs. La chemise où Dieu fut né, +mon corps en est enveloppé; la croix Sainte-Marguerite à ma poitrine est +écrite; madame la Vierge s'en va sur les champs, Dieu pleurant, +rencontrit Mr saint Jean. Monsieur saint Jean, d'où venez-vous? Je viens +d'<i>Ave Salus</i>. Vous n'avez pas vu le bon Dieu, si est? Il est dans +l'arbre de la croix, les pieds pendants, les mains clouants, un petit +chapeau d'épine blanche sur la tête. Qui la dira trois fois au soir, +trois fois au matin, gagnera le paradis à la fin.»</p> + +<p>En 1827, cette oraison caractéristique avait disparu du mur sous une +triple couche de badigeon. Elle achève à cette heure de s'effacer dans +la mémoire de quelques jeunes filles d'alors, vieilles femmes +aujourd'hui.</p> + +<p>Un grand crucifix accroché au mur complétait la décoration de ce +réfectoire, dont la porte unique, nous croyons l'avoir dit, s'ouvrait +sur le jardin. Deux tables étroites, côtoyées chacune de deux bancs de +bois, faisaient deux longues lignes parallèles d'un bout à l'autre du +réfectoire. Les murs étaient blancs, les tables étaient noires; ces deux +couleurs du deuil sont le seul rechange des couvents. Les repas étaient +revêches et la nourriture des enfants eux-mêmes sévère. Un seul plat, +viande et légumes mêlés, ou poisson salé, tel était le luxe. Ce bref +ordinaire, réservé aux pensionnaires seules, était pourtant une +exception. Les enfants mangeaient et se taisaient sous le guet de la +mère semainière qui, de temps en temps, si une mouche s'avisait de voler +et de bourdonner contre la règle, ouvrait et fermait bruyamment un livre +de bois. Ce silence était assaisonné de la vie des saints, lue à haute +voix dans une petite chaire à pupitre située au pied du crucifix. La +lectrice était une grande élève, de semaine. Il y avait de distance en +distance sur la table nue des terrines vernies où les élèves lavaient +elles-mêmes leur timbale et leur couvert, et quelquefois jetaient +quelque morceau de rebut, viande dure ou poisson gâté; ceci était puni. +On appelait ces terrines <i>ronds d'eau</i>.</p> + +<p>L'enfant qui rompait le silence faisait une «croix de langue». Où? à +terre. Elle léchait le pavé. La poussière, cette fin de toutes les +joies, était chargée de châtier ces pauvres petites feuilles de rose, +coupables de gazouillement.</p> + +<p>Il y avait dans le couvent un livre qui n'a jamais été imprimé qu'<i>à +exemplaire unique</i>, et qu'il est défendu de lire. C'est la règle de +saint Benoît. Arcane où nul œil profane ne doit pénétrer. <i>Nemo +regulas, seu constitutiones nostras, externis communicabit</i>.</p> + +<p>Les pensionnaires parvinrent un jour à dérober ce livre, et se mirent à +le lire avidement, lecture souvent interrompue par des terreurs d'être +surprises qui leur faisaient refermer le volume précipitamment. Elles ne +tirèrent de ce grand danger couru qu'un plaisir médiocre. Quelques pages +inintelligibles sur les péchés des jeunes garçons, voilà ce qu'elles +eurent de «plus intéressant».</p> + +<p>Elles jouaient dans une allée du jardin, bordée de quelques maigres +arbres fruitiers. Malgré l'extrême surveillance et la sévérité des +punitions, quand le vent avait secoué les arbres, elles réussissaient +quelquefois à ramasser furtivement une pomme verte, ou un abricot gâté, +ou une poire habitée. Maintenant je laisse parler une lettre que j'ai +sous les yeux, lettre écrite il y a vingt-cinq ans par une ancienne +pensionnaire, aujourd'hui madame la duchesse de—, une des plus +élégantes femmes de Paris. Je cite textuellement: «On cache sa poire ou +sa pomme, comme on peut. Lorsqu'on monte mettre le voile sur le lit en +attendant le souper, on les fourre sous son oreiller et le soir on les +mange dans son lit, et lorsqu'on ne peut pas, on les mange dans les +commodités.» C'était là une de leurs voluptés les plus vives.</p> + +<p>Une fois, c'était encore à l'époque d'une visite de Mr l'archevêque au +couvent, une des jeunes filles, mademoiselle Bouchard, qui était un peu +Montmorency, gagea qu'elle lui demanderait un jour de congé, énormité +dans une communauté si austère. La gageure fut acceptée, mais aucune de +celles qui tenaient le pari n'y croyait. Au moment venu, comme +l'archevêque passait devant les pensionnaires, mademoiselle Bouchard, à +l'indescriptible épouvante de ses compagnes, sortit des rangs, et dit: +«Monseigneur, un jour de congé.» Mademoiselle Bouchard était fraîche et +grande, avec la plus jolie petite mine rose du monde. Mr de Quélen +sourit et dit: <i>Comment donc, ma chère enfant, un jour de congé! Trois +jours, s'il vous plaît. J'accorde trois jours.</i> La prieure n'y pouvait +rien, l'archevêque avait parlé. Scandale pour le couvent, mais joie pour +le pensionnat. Qu'on juge de l'effet.</p> + +<p>Ce cloître bourru n'était pourtant pas si bien muré que la vie des +passions du dehors, que le drame, que le roman même, n'y pénétrassent. +Pour le prouver, nous nous bornerons à constater ici et à indiquer +brièvement un fait réel et incontestable, qui d'ailleurs n'a en lui-même +aucun rapport et ne tient par aucun fil à l'histoire que nous racontons. +Nous mentionnons ce fait pour compléter dans l'esprit du lecteur la +physionomie du couvent.</p> + +<p>Vers cette époque donc, il y avait dans le couvent une personne +mystérieuse qui n'était pas religieuse, qu'on traitait avec grand +respect, et qu'on nommait <i>madame Albertine</i>. On ne savait rien d'elle +sinon qu'elle était folle, et que dans le monde elle passait pour morte. +Il y avait sous cette histoire, disait-on, des arrangements de fortune +nécessaires pour un grand mariage.</p> + +<p>Cette femme, de trente ans à peine, brune, assez belle, regardait +vaguement avec de grands yeux noirs. Voyait-elle? On en doutait. Elle +glissait plutôt qu'elle ne marchait; elle ne parlait jamais; on n'était +pas bien sûr qu'elle respirât. Ses narines étaient pincées et livides +comme après le dernier soupir. Toucher sa main, c'était toucher de la +neige. Elle avait une étrange grâce spectrale. Là où elle entrait, on +avait froid. Un jour une sœur, la voyant passer, dit à une autre: Elle +passe pour morte.—Elle l'est peut-être, répondit l'autre.</p> + +<p>On faisait sur madame Albertine cent récits. C'était l'éternelle +curiosité des pensionnaires. Il y avait dans la chapelle une tribune +qu'on appelait <i>l'Œiil-de-Bœuf</i>. C'est dans cette tribune qui n'avait +qu'une baie circulaire, un <i>œil-de-bœuf</i>, que madame Albertine +assistait aux offices. Elle y était habituellement seule, parce que de +cette tribune, placée au premier étage, on pouvait voir le prédicateur +ou l'officiant; ce qui était interdit aux religieuses. Un jour la chaire +était occupée par un jeune prêtre de haut rang, Mr le duc de Rohan, pair +de France, officier des mousquetaires rouges en 1815 lorsqu'il était +prince de Léon, mort après 1830 cardinal et archevêque de Besançon. +C'était la première fois que Mr de Rohan prêchait au couvent du +Petit-Picpus. Madame Albertine assistait ordinairement aux sermons et +aux offices dans un calme parfait et dans une immobilité complète. Ce +jour-là, dès qu'elle aperçut Mr de Rohan, elle se dressa à demi, et dit +à haute voix dans le silence de la chapelle: <i>Tiens! Auguste!</i> Toute la +communauté stupéfaite tourna la tête, le prédicateur leva les yeux, mais +madame Albertine était retombée dans son immobilité. Un souffle du monde +extérieur, une lueur de vie avait passé un moment sur cette figure +éteinte et glacée, puis tout s'était évanoui, et la folle était +redevenue cadavre.</p> + +<p>Ces deux mots cependant firent jaser tout ce qui pouvait parler dans le +couvent. Que de choses dans ce <i>tiens</i>! <i>Auguste!</i> que de révélations! +Mr de Rohan s'appelait en effet Auguste. Il était évident que madame +Albertine sortait du plus grand monde, puisqu'elle connaissait Mr de +Rohan, qu'elle y était elle-même haut placée, puisqu'elle parlait d'un +si grand seigneur si familièrement, et qu'elle avait avec lui une +relation, de parenté peut-être, mais à coup sûr bien étroite, +puisqu'elle savait son «petit nom».</p> + +<p>Deux duchesses très sévères, mesdames de Choiseul et de Sérent, +visitaient souvent la communauté, où elles pénétraient sans doute en +vertu du privilège <i>Magnates mulieres</i>, et faisaient grand'peur au +pensionnat. Quand les deux vieilles dames passaient, toutes les pauvres +jeunes filles tremblaient et baissaient les yeux.</p> + +<p>M. de Rohan était du reste, à son insu, l'objet de l'attention des +pensionnaires. Il venait à cette époque d'être fait, en attendant +l'épiscopat, grand vicaire de l'archevêque de Paris. C'était une de ses +habitudes de venir assez souvent chanter aux offices de la chapelle des +religieuses du Petit-Picpus. Aucune des jeunes recluses ne pouvait +l'apercevoir, à cause du rideau de serge, mais il avait une voix douce +et un peu grêle, qu'elles étaient parvenues à reconnaître et à +distinguer. Il avait été mousquetaire; et puis on le disait fort coquet, +fort bien coiffé avec de beaux cheveux châtains arrangés en rouleau +autour de la tête, et qu'il avait une large ceinture moire magnifique, +et que sa soutane noire était coupée le plus élégamment du monde. Il +occupait fort toutes ces imaginations de seize ans.</p> + +<p>Aucun bruit du dehors ne pénétrait dans le couvent. Cependant il y eut +une année où le son d'une flûte y parvint. Ce fut un événement, et les +pensionnaires d'alors s'en souviennent encore.</p> + +<p>C'était une flûte dont quelqu'un jouait dans le voisinage. Cette flûte +jouait toujours le même air, un air aujourd'hui bien lointain: <i>Ma +Zétulbé, viens régner sur mon âme</i>, et on l'entendait deux ou trois fois +dans la journée. Les jeunes filles passaient des heures à écouter, les +mères vocales étaient bouleversées, les cervelles travaillaient, les +punitions pleuvaient. Cela dura plusieurs mois. Les pensionnaires +étaient toutes plus ou moins amoureuses du musicien inconnu. Chacune se +rêvait Zétulbé. Le bruit de flûte venait du côté de la rue Droit-Mur; +elles auraient tout donné, tout compromis, tout tenté, pour voir, ne +fût-ce qu'une seconde, pour entrevoir, pour apercevoir, le «jeune homme» +qui jouait si délicieusement de cette flûte et qui, sans s'en douter, +jouait en même temps de toutes ces âmes. Il y en eut qui s'échappèrent +par une porte de service et qui montèrent au troisième sur la rue +Droit-Mur, afin d'essayer de voir par les jours de souffrance. +Impossible. Une alla jusqu'à passer son bras au-dessus de sa tête par la +grille et agita son mouchoir blanc. Deux furent plus hardies encore. +Elles trouvèrent moyen de grimper jusque sur un toit et s'y risquèrent +et réussirent enfin à voir «le jeune homme». C'était un vieux +gentilhomme émigré, aveugle et ruiné, qui jouait de la flûte dans son +grenier pour se désennuyer.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIf" id="Chapitre_VIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre VI</a></h2> + +<h3>Le petit couvent</h3> + + +<p>Il y avait dans cette enceinte du Petit-Picpus trois bâtiments +parfaitement distincts, le grand couvent qu'habitaient les religieuses, +le pensionnat où logeaient les élèves, et enfin ce qu'on appelait le +petit couvent. C'était un corps de logis avec jardin où demeuraient en +commun toutes sortes de vieilles religieuses de divers ordres, restes +des cloîtres détruits par la révolution; une réunion de toutes les +bigarrures noires, grises et blanches, de toutes les communautés et de +toutes les variétés possibles; ce qu'on pourrait appeler, si un pareil +accouplement de mots était permis, une sorte de couvent-arlequin.</p> + +<p>Dès l'Empire, il avait été accordé à toutes ces pauvres filles +dispersées et dépaysées de venir s'abriter là sous les ailes des +bénédictines-bernardines. Le gouvernement leur payait une petite +pension; les dames du Petit-Picpus les avaient reçues avec empressement. +C'était un pêle-mêle bizarre. Chacune suivait sa règle. On permettait +quelquefois aux élèves pensionnaires, comme grande récréation, de leur +rendre visite; ce qui fait que ces jeunes mémoires ont gardé entre +autres le souvenir de la mère Saint-Basile, de la mère +Sainte-Scolastique et de la mère Jacob.</p> + +<p>Une de ces réfugiées se retrouvait presque chez elle. C'était une +religieuse de Sainte-Aure, la seule de son ordre qui eût survécu. +L'ancien couvent des dames de Sainte-Aure occupait dès le commencement +du XVIIIème siècle précisément cette même maison du Petit-Picpus qui +appartint plus tard aux bénédictines de Martin Verga. Cette sainte +fille, trop pauvre pour porter le magnifique habit de son ordre, qui +était une robe blanche avec le scapulaire écarlate, en avait revêtu +pieusement un petit mannequin qu'elle montrait avec complaisance et qu'à +sa mort elle a légué à la maison. En 1824, il ne restait de cet ordre +qu'une religieuse; aujourd'hui il n'en reste qu'une poupée.</p> + +<p>Outre ces dignes mères, quelques vieilles femmes du monde avaient obtenu +de la prieure, comme madame Albertine, la permission de se retirer dans +le petit couvent. De ce nombre étaient madame de Beaufort d'Hautpoul et +madame la marquise Dufresne. Une autre n'a jamais été connue dans le +couvent que par le bruit formidable qu'elle faisait en se mouchant. Les +élèves l'appelaient madame Vacarmini.</p> + +<p>Vers 1820 ou 1821, madame de Genlis, qui rédigeait à cette époque un +petit recueil périodique intitulé <i>l'Intrépide</i>, demanda à entrer dame +en chambre au couvent du Petit-Picpus. Mr le duc d'Orléans la +recommandait. Rumeur dans la ruche; les mères vocales étaient toutes +tremblantes. Madame de Genlis avait fait des romans. Mais elle déclara +qu'elle était la première à les détester, et puis elle était arrivée à +sa phase de dévotion farouche. Dieu aidant, et le prince aussi, elle +entra. Elle s'en alla au bout de six ou huit mois, donnant pour raison +que le jardin n'avait pas d'ombre. Les religieuses en furent ravies. +Quoique très vieille, elle jouait encore de la harpe, et fort bien.</p> + +<p>En s'en allant, elle laissa sa marque à sa cellule. Madame de Genlis +était superstitieuse et latiniste. Ces deux mots donnent d'elle un assez +bon profil. On voyait encore, il y a quelques années, collés dans +l'intérieur d'une petite armoire de sa cellule où elle serrait son +argent et ses bijoux, ces cinq vers latins écrits de sa main à l'encre +rouge sur papier jaune, et qui, dans son opinion, avaient la vertu +d'effaroucher les voleurs:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Imparibus meritis pendent tria corpora ramis:</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5.5em;"><i>Dismas et Gesmas, media est divina potestas;</i></span><br /> +<span style="margin-left: 6em;"><i>Alta petit Dismas, infelix, infima, Gesmas.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5.5em;"><i>Nos et res nostras conservet summa potestas.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;"><i>Hos versus dicas, ne tu furto tua perdas.</i></span><br /> +</p> + +<p>Ces vers, en latin du sixième siècle, soulèvent la question de savoir si +les deux larrons du calvaire s'appelaient, comme on le croit +communément, Dimas et Gestas, ou Dismas et Gesmas. Cette orthographe eût +pu contrarier les prétentions qu'avait, au siècle dernier, le vicomte de +Gestas à descendre du mauvais larron. Du reste, la vertu utile attachée +à ces vers fait article de foi dans l'ordre des hospitalières.</p> + +<p>L'église de la maison, construite de manière à séparer, comme une +véritable coupure, le grand couvent du pensionnat, était, bien entendu, +commune au pensionnat, au grand couvent et au petit couvent. On y +admettait même le public par une sorte d'entrée de lazaret ménagée sur +la rue. Mais tout était disposé de façon qu'aucune des habitantes du +cloître ne pût voir un visage du dehors. Supposez une église dont le +chœur serait saisi par une main gigantesque, et plié de manière à +former, non plus, comme dans les églises ordinaires un prolongement +derrière l'autel, mais une sorte de salle ou de caverne obscure à la +droite de l'officiant; supposez cette salle fermée par le rideau de sept +pieds de haut dont nous avons déjà parlé; entassez dans l'ombre de ce +rideau, sur des stalles de bois, les religieuses de chœur à gauche, les +pensionnaires à droite, les converses et les novices au fond, et vous +aurez quelque idée des religieuses du Petit-Picpus, assistant au service +divin. Cette caverne, qu'on appelait le chœur, communiquait avec le +cloître par un couloir. L'église prenait jour sur le jardin. Quand les +religieuses assistaient à des offices où leur règle leur commandait le +silence, le public n'était averti de leur présence que par le choc des +miséricordes des stalles se levant ou s'abaissant avec bruit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIf" id="Chapitre_VIIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre VII</a></h2> + +<h3>Quelques silhouettes de cette ombre</h3> + + +<p>Pendant les six années qui séparent 1819 de 1825, la prieure du +Petit-Picpus était mademoiselle de Blemeur qui en religion s'appelait +mère Innocente. Elle était de la famille de la Marguerite de Blemeur, +auteur de <i>la Vie des saints de l'ordre de Saint-Benoît</i>. Elle avait été +réélue. C'était une femme d'une soixantaine d'années, courte, grosse, +«chantant comme un pot fêlé», dit la lettre que nous avons déjà citée; +du reste excellente, la seule gaie dans tout le couvent, et pour cela +adorée.</p> + +<p>Mère Innocente tenait de son ascendante Marguerite, la Dacier de +l'Ordre. Elle était lettrée, érudite, savante, compétente, curieusement +historienne, farcie de latin, bourrée de grec, pleine d'hébreu, et +plutôt bénédictin que bénédictine.</p> + +<p>La sous-prieure était une vieille religieuse espagnole presque aveugle, +la mère Cineres.</p> + +<p>Les plus comptées parmi les <i>vocales</i> étaient la mère Sainte-Honorine, +trésorière, la mère Sainte-Gertrude, première maîtresse des novices, la +mère Sainte-Ange, deuxième maîtresse, la mère Annonciation, sacristaine, +la mère Saint-Augustin, infirmière, la seule dans tout le couvent qui +fût méchante; puis mère Sainte-Mechtilde (Mlle Gauvain), toute jeune, +ayant une admirable voix; mère des Anges (Mlle Drouet), qui avait été au +couvent des Filles-Dieu et au couvent du Trésor entre Gisors et Magny; +mère Saint-Joseph (Mlle de Cogolludo); mère Sainte-Adélaïde (Mlle +d'Auverney); mère Miséricorde (Mlle de Cifuentes, qui ne put résister +aux austérités); mère Compassion (Mlle de la Miltière, reçue à soixante +ans, malgré la règle, très riche); mère Providence (Mlle de Laudinière); +mère Présentation (Mlle de Siguenza), qui fut prieure en 1847; enfin, +mère Sainte-Céligne (la sœur du sculpteur Ceracchi), devenue folle; +mère Sainte-Chantal (Mlle de Suzon), devenue folle.</p> + +<p>Il y avait encore parmi les plus jolies une charmante fille de +vingt-trois ans, qui était de l'île Bourbon et descendante du chevalier +Roze, qui se fût appelée dans le monde mademoiselle Roze et qui +s'appelait mère Assomption.</p> + +<p>La mère Sainte-Mechtilde, chargée du chant et du chœur, y employait +volontiers les pensionnaires. Elle en prenait ordinairement une gamme +complète, c'est-à-dire sept, de dix ans à seize inclusivement, voix et +tailles assorties, qu'elle faisait chanter debout, alignées côte à côte +par rang d'âge de la plus petite à la plus grande. Cela offrait aux +regards quelque chose comme un pipeau de jeunes filles, une sorte de +flûte de Pan vivante faite avec des anges.</p> + +<p>Celles des sœurs converses que les pensionnaires aimaient le mieux, +c'étaient la sœur Sainte-Euphrasie, la sœur Sainte-Marguerite, la +sœur Sainte-Marthe, qui était en enfance, et la sœur Saint-Michel, +dont le long nez les faisait rire.</p> + +<p>Toutes ces femmes étaient douces pour tous ces enfants. Les religieuses +n'étaient sévères que pour elles-mêmes. On ne faisait de feu qu'au +pensionnat, et la nourriture, comparée à celle du couvent, y était +recherchée. Avec cela mille soins. Seulement, quand un enfant passait +près d'une religieuse et lui parlait, la religieuse ne répondait jamais.</p> + +<p>Cette règle du silence avait engendré ceci que, dans tout le couvent, la +parole était retirée aux créatures humaines et donnée aux objets +inanimés. Tantôt c'était la cloche de l'église qui parlait, tantôt le +grelot du jardinier. Un timbre très sonore, placé à côté de la tourière +et qu'on entendait de toute la maison, indiquait par des sonneries +variées, qui étaient une façon de télégraphe acoustique, toutes les +actions de la vie matérielle à accomplir, et appelait au parloir, si +besoin était, telle ou telle habitante de la maison. Chaque personne et +chaque chose avait sa sonnerie. La prieure avait un et un; la +sous-prieure un et deux. Six-cinq annonçait la classe, de telle sorte +que les élèves ne disaient jamais rentrer en classe, mais aller à +six-cinq. Quatre-quatre était le timbre de madame de Genlis. On +l'entendait très souvent. <i>C'est le diable à quatre</i>, disaient celles +qui n'étaient point charitables. Dix-neuf coups annonçaient un grand +événement. C'était l'ouverture de la <i>porte de clôture</i>, effroyable +planche de fer hérissée de verrous qui ne tournait sur ses gonds que +devant l'archevêque.</p> + +<p>Lui et le jardinier exceptés, nous l'avons dit, aucun homme n'entrait +dans le couvent. Les pensionnaires en voyaient deux autres; l'aumônier, +l'abbé Banès, vieux et laid, qu'il leur était donné de contempler au +chœur à travers une grille; l'autre, le maître de dessin, Mr Ansiaux, +que la lettre dont on a déjà lu quelques lignes appelle Mr <i>Anciot</i>, et +qualifie <i>vieux affreux bossu</i>.</p> + +<p>On voit que tous les hommes étaient choisis.</p> + +<p>Telle était cette curieuse maison.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIIf" id="Chapitre_VIIIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre VIII</a></h2> + +<h3><i>Post corda lapides</i></h3> + + +<p>Après en avoir esquissé la figure morale, il n'est pas inutile d'en +indiquer en quelques mots la configuration matérielle. Le lecteur en a +déjà quelque idée.</p> + +<p>Le couvent du Petit-Picpus-Saint-Antoine emplissait presque entièrement +le vaste trapèze qui résultait des intersections de la rue Polonceau, de +la rue Droit-Mur, de la petite rue Picpus et de la ruelle condamnée +nommée dans les vieux plans rue Aumarais. Ces quatre rues entouraient ce +trapèze comme ferait un fossé. Le couvent se composait de plusieurs +bâtiments et d'un jardin. Le bâtiment principal, pris dans son entier, +était une juxtaposition de constructions hybrides qui, vues à vol +d'oiseau, dessinaient assez exactement une potence posée sur le sol. Le +grand bras de la potence occupait tout le tronçon de la rue Droit-Mur +compris entre la petite rue Picpus et la rue Polonceau; le petit bras +était une haute, grise et sévère façade grillée qui regardait la petite +rue Picpus; la porte cochère nº 62 en marquait l'extrémité. Vers le +milieu de cette façade, la poussière et la cendre blanchissaient une +vieille porte basse cintrée où les araignées faisaient leur toile et qui +ne s'ouvrait qu'une heure ou deux le dimanche et aux rares occasions où +le cercueil d'une religieuse sortait du couvent. C'était l'entrée +publique de l'église. Le coude de la potence était une salle carrée qui +servait d'office et que les religieuses nommaient <i>la dépense</i>. Dans le +grand bras étaient les cellules des mères et des sœurs et le noviciat. +Dans le petit bras les cuisines, le réfectoire, doublé du cloître, et +l'église. Entre la porte nº 62 et le coin de la ruelle fermée Aumarais +était le pensionnat, qu'on ne voyait pas du dehors. Le reste du trapèze +formait le jardin qui était beaucoup plus bas que le niveau de la rue +Polonceau; ce qui faisait les murailles bien plus élevées encore au +dedans qu'à l'extérieur. Le jardin, légèrement bombé, avait à son +milieu, au sommet d'une butte, un beau sapin aigu et conique duquel +partaient, comme du rond-point à pique d'un bouclier, quatre grandes +allées, et, disposées deux par deux dans les embranchements des grandes, +huit petites, de façon que, si l'enclos eût été circulaire, le plan +géométral des allées eût ressemblé à une croix posée sur une roue. Les +allées, venant toutes aboutir aux murs très irréguliers du jardin, +étaient de longueurs inégales. Elles étaient bordées de groseilliers. Au +fond une allée de grands peupliers allait des ruines du vieux couvent, +qui était à l'angle de la rue Droit-Mur, à la maison du petit couvent, +qui était à l'angle de la ruelle Aumarais. En avant du petit couvent, il +y avait ce qu'on intitulait le petit jardin. Qu'on ajoute à cet ensemble +une cour, toutes sortes d'angles variés que faisaient les corps de logis +intérieurs, des murailles de prison, pour toute perspective et pour tout +voisinage la longue ligne noire de toits qui bordait l'autre côté de la +rue Polonceau, et l'on pourra se faire une image complète de ce +qu'était, il y a quarante-cinq ans, la maison des bernardines du +Petit-Picpus. Cette sainte maison avait été bâtie précisément sur +l'emplacement d'un jeu de paume fameux du quatorzième au seizième siècle +qu'on appelait le <i>tripot des onze mille diables</i>.</p> + +<p>Toutes ces rues du reste étaient des plus anciennes de Paris. Ces noms, +Droit-Mur et Aumarais, sont bien vieux; les rues qui les portent sont +beaucoup plus vieilles encore. La ruelle Aumarais s'est appelée la +ruelle Maugout; la rue Droit-Mur s'est appelée la rue des Églantiers, +car Dieu ouvrait les fleurs avant que l'homme taillât les pierres.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IXf" id="Chapitre_IXf"></a><a href="#sixieme">Chapitre IX</a></h2> + +<h3>Un siècle sous une guimpe</h3> + + +<p>Puisque nous sommes en train de détails sur ce qu'était autrefois le +couvent du Petit-Picpus et que nous avons osé ouvrir une fenêtre sur ce +discret asile, que le lecteur nous permette encore une petite +digression, étrangère au fond de ce livre, mais caractéristique et utile +en ce qu'elle fait comprendre que le cloître lui-même a ses figures +originales.</p> + +<p>Il y avait dans le petit couvent une centenaire qui venait de l'abbaye +de Fontevrault. Avant la révolution elle avait même été du monde. Elle +parlait beaucoup de Mr de Miromesnil, garde des sceaux sous Louis XVI, +et d'une présidente Duplat qu'elle avait beaucoup connue. C'était son +plaisir et sa vanité de ramener ces deux noms à tout propos. Elle disait +merveilles de l'abbaye de Fontevrault, que c'était comme une ville, et +qu'il y avait des rues dans le monastère.</p> + +<p>Elle parlait avec un parler picard qui égayait les pensionnaires. Tous +les ans, elle renouvelait solennellement ses vœux, et, au moment de +faire serment, elle disait au prêtre: Monseigneur saint François l'a +baillé à monseigneur saint Julien, monseigneur saint Julien l'a baillé à +monseigneur saint Eusèbe, monseigneur saint Eusèbe l'a baillé à +monseigneur saint Procope, etc., etc.; ainsi je vous le baille, mon +père.—Et les pensionnaires de rire, non sous cape, mais sous voile; +charmants petits rires étouffés qui faisaient froncer le sourcil aux +mères vocales.</p> + +<p>Une autre fois, la centenaire racontait des histoires. Elle disait que +<i>dans sa jeunesse les bernardins ne le cédaient pas aux mousquetaires</i>. +C'était un siècle qui parlait, mais c'était le dix-huitième siècle. Elle +contait la coutume champenoise et bourguignonne des quatre vins avant la +révolution. Quand un grand personnage, un maréchal de France, un prince, +un duc et pair, traversait une ville de Bourgogne ou de Champagne, le +corps de ville venait le haranguer et lui présentait quatre gondoles +d'argent dans lesquelles on avait versé de quatre vins différents. Sur +le premier gobelet on lisait cette inscription: <i>vin de singe</i>, sur le +deuxième: <i>vin de lion</i>, sur le troisième: <i>vin de mouton</i>, sur le +quatrième: <i>vin de cochon</i>. Ces quatre légendes exprimaient les quatre +degrés que descend l'ivrogne; la première ivresse, celle qui égaye; la +deuxième, celle qui irrite; la troisième, celle qui hébète; la dernière +enfin, celle qui abrutit.</p> + +<p>Elle avait dans une armoire, sous clef, un objet mystérieux auquel elle +tenait fort. La règle de Fontevrault ne le lui défendait pas. Elle ne +voulait montrer cet objet à personne. Elle s'enfermait, ce que sa règle +lui permettait, et se cachait chaque fois qu'elle voulait le contempler. +Si elle entendait marcher dans le corridor, elle refermait l'armoire +aussi précipitamment qu'elle le pouvait avec ses vieilles mains. Dès +qu'on lui parlait de cela, elle se taisait, elle qui parlait si +volontiers. Les plus curieuses échouèrent devant son silence et les plus +tenaces devant son obstination. C'était aussi là un sujet de +commentaires pour tout ce qui était désœuvré ou ennuyé dans le couvent. +Que pouvait donc être cette chose si précieuse et si secrète qui était +le trésor de la centenaire? Sans doute quelque saint livre? quelque +chapelet unique? quelque relique prouvée? On se perdait en conjectures. +À la mort de la pauvre vieille, on courut à l'armoire plus vite +peut-être qu'il n'eût convenu, et on l'ouvrit. On trouva l'objet sous un +triple linge comme une patène bénite. C'était un plat de Faënza +représentant des amours qui s'envolent poursuivis par des garçons +apothicaires armés d'énormes seringues. La poursuite abonde en grimaces +et en postures comiques. Un des charmants petits amours est déjà tout +embroché. Il se débat, agite ses petites ailes et essaye encore de +voler, mais le matassin rit d'un rire satanique. Moralité: l'amour +vaincu par la colique. Ce plat, fort curieux d'ailleurs, et qui a +peut-être eu l'honneur de donner une idée à Molière, existait encore en +septembre 1845; il était à vendre chez un marchand de bric-à-brac du +boulevard Beaumarchais.</p> + +<p>Cette bonne vieille ne voulait recevoir aucune visite du dehors, <i>à +cause</i>, disait-elle, <i>que le parloir est trop triste</i>.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Xf" id="Chapitre_Xf"></a><a href="#sixieme">Chapitre X</a></h2> + +<h3>Origine de l'Adoration Perpétuelle</h3> + + +<p>Du reste, ce parloir presque sépulcral dont nous avons essayé de donner +une idée est un fait tout local qui ne se reproduit pas avec la même +sévérité dans d'autres couvents. Au couvent de la rue du Temple en +particulier qui, à la vérité, était d'un autre ordre, les volets noirs +étaient remplacés par des rideaux bruns, et le parloir lui-même était un +salon parqueté dont les fenêtres s'encadraient de bonnes-grâces en +mousseline blanche et dont les murailles admettaient toutes sortes de +cadres, un portrait d'une bénédictine à visage découvert, des bouquets +en peinture, et jusqu'à une tête de turc.</p> + +<p>C'est dans le jardin du couvent de la rue du Temple que se trouvait ce +marronnier d'Inde qui passait pour le plus beau et le plus grand de +France et qui avait parmi le bon peuple du dix-huitième siècle la +renommée d'être <i>le père de tous les marronniers du royaume</i>.</p> + +<p>Nous l'avons dit, ce couvent du Temple était occupé par des bénédictines +de l'Adoration Perpétuelle, bénédictines tout autres que celles qui +relevaient de Cîteaux. Cet ordre de l'Adoration Perpétuelle n'est pas +très ancien et ne remonte pas à plus de deux cents ans. En 1649, le +Saint-Sacrement fut profané deux fois, à quelques jours de distance, +dans deux églises de Paris, à Saint-Sulpice et à Saint-Jean en Grève, +sacrilège effrayant et rare qui émut toute la ville. Mr le prieur grand +vicaire de Saint-Germain-des-Prés ordonna une procession solennelle de +tout son clergé où officia le nonce du pape. Mais l'expiation ne suffit +pas à deux dignes femmes, madame Courtin, marquise de Boucs, et la +comtesse de Châteauvieux. Cet outrage, fait au «très auguste sacrement +de l'autel», quoique passager, ne sortait pas de ces deux saintes âmes, +et leur parut ne pouvoir être réparé que par une «Adoration Perpétuelle» +dans quelque monastère de filles. Toutes deux, l'une en 1652, l'autre en +1653, firent donation de sommes notables à la mère Catherine de Bar, +dite du Saint-Sacrement, religieuse bénédictine, pour fonder, dans ce +but pieux, un monastère de l'ordre de Saint-Benoît; la première +permission pour cette fondation fut donnée à la mère Catherine de Bar +par Mr de Metz, abbé de Saint-Germain, «à la charge qu'aucune fille ne +pourrait être reçue, qu'elle n'apportât trois cents livres de pension, +qui font six mille livres au principal». Après l'abbé de Saint-Germain, +le roi accorda des lettres patentes, et le tout, charte abbatiale et +lettres royales, fut homologué en 1654 à la chambre des comptes et au +parlement.</p> + +<p>Telle est l'origine et la consécration légale de l'établissement des +bénédictines de l'Adoration Perpétuelle du Saint-Sacrement à Paris. Leur +premier couvent fut «bâti à neuf», rue Cassette, des deniers de mesdames +de Boucs et de Châteauvieux.</p> + +<p>Cet ordre, comme on voit, ne se confondait point avec les bénédictines +dites de Cîteaux. Il relevait de l'abbé de Saint-Germain des Prés, de la +même manière que les dames du Sacré-Cœur relèvent du général des +jésuites et les sœurs de charité du général des lazaristes.</p> + +<p>Il était également tout à fait différent des bernardines du Petit-Picpus +dont nous venons de montrer l'intérieur. En 1657, le pape Alexandre VII +avait autorisé, par bref spécial, les bernardines du Petit-Picpus à +pratiquer l'Adoration Perpétuelle comme les bénédictines du +Saint-Sacrement. Mais les deux ordres n'en étaient pas moins restés +distincts.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIf" id="Chapitre_XIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre XI</a></h2> + +<h3>Fin du Petit-Picpus</h3> + + +<p>Dès le commencement de la Restauration, le couvent du Petit-Picpus +dépérissait; ce qui fait partie de la mort générale de l'ordre, lequel, +après le dix-huitième siècle, s'en va comme tous les ordres religieux. +La contemplation est, ainsi que la prière, un besoin de l'humanité; +mais, comme tout ce que la Révolution a touché, elle se transformera, +et, d'hostile au progrès social, lui deviendra favorable.</p> + +<p>La maison du Petit-Picpus se dépeuplait rapidement. En 1840, le petit +couvent avait disparu, le pensionnat avait disparu. Il n'y avait plus ni +les vieilles femmes, ni les jeunes filles; les unes étaient mortes, les +autres s'en étaient allées. <i>Volaverunt</i>.</p> + +<p>La règle de l'Adoration Perpétuelle est d'une telle rigidité qu'elle +épouvante; les vocations reculent, l'ordre ne se recrute pas. En 1845, +il se faisait encore çà et là quelques sœurs converses; mais de +religieuses de chœur, point. Il y a quarante ans, les religieuses +étaient près de cent; il y a quinze ans, elles n'étaient plus que +vingt-huit. Combien sont-elles aujourd'hui? En 1847, la prieure était +jeune, signe que le cercle du choix se restreint. Elle n'avait pas +quarante ans. À mesure que le nombre diminue, la fatigue augmente; le +service de chacune devient plus pénible; on voyait dès lors approcher le +moment où elles ne seraient plus qu'une douzaine d'épaules douloureuses +et courbées pour porter la lourde règle de saint Benoît. Le fardeau est +implacable et reste le même à peu comme à beaucoup. Il pesait, il +écrase. Aussi elles meurent. Du temps que l'auteur de ce livre habitait +encore Paris, deux sont mortes. L'une avait vingt-cinq ans, l'autre +vingt-trois. Celle-ci peut dire comme Julia Alpinula: <i>Hic jaceo. Vvixi +annos viginti et tres</i>. C'est à cause de cette décadence que le couvent +a renoncé à l'éducation des filles.</p> + +<p>Nous n'avons pu passer devant cette maison extraordinaire, inconnue, +obscure, sans y entrer et sans y faire entrer les esprits qui nous +accompagnent et qui nous écoutent raconter, pour l'utilité de +quelques-uns peut-être, l'histoire mélancolique de Jean Valjean. Nous +avons pénétré dans cette communauté toute pleine de ces vieilles +pratiques qui semblent si nouvelles aujourd'hui. C'est le jardin fermé. +<i>Hortus conclusus</i>. Nous avons parlé de ce lieu singulier avec détail, +mais avec respect, autant du moins que le respect et le détail sont +conciliables. Nous ne comprenons pas tout, mais nous n'insultons rien. +Nous sommes à égale distance de l'hosanna de Joseph de Maistre qui +aboutit à sacrer le bourreau et du ricanement de Voltaire qui va jusqu'à +railler le crucifix.</p> + +<p>Illogisme de Voltaire, soit dit en passant; car Voltaire eût défendu +Jésus comme il défendait Calas; et, pour ceux-là mêmes qui nient les +incarnations surhumaines, que représente le crucifix? Le sage assassiné.</p> + +<p>Au dix-neuvième siècle, l'idée religieuse subit une crise. On désapprend +de certaines choses, et l'on fait bien, pourvu qu'en désapprenant ceci, +on apprenne cela. Pas de vide dans le cœur humain. De certaines +démolitions se font, et il est bon qu'elles se fassent, mais à la +condition d'être suivies de reconstructions.</p> + +<p>En attendant, étudions les choses qui ne sont plus. Il est nécessaire de +les connaître, ne fût-ce que pour les éviter. Les contrefaçons du passé +prennent de faux noms et s'appellent volontiers l'avenir. Ce revenant, +le passé, est sujet à falsifier son passeport. Mettons-nous au fait du +piège. Défions-nous. Le passé a un visage, la superstition, et un +masque, l'hypocrisie. Dénonçons le visage et arrachons le masque.</p> + +<p>Quant aux couvents, ils offrent une question complexe. Question de +civilisation, qui les condamne; question de liberté, qui les protège.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_septieme_Parenthese" id="Livre_septieme_Parenthese"></a>Livre septième—Parenthèse</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ig" id="Chapitre_Ig"></a><a href="#septieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Le couvent, idée abstraite</h3> + + +<p>Ce livre est un drame dont le premier personnage est l'infini.</p> + +<p>L'homme est le second.</p> + +<p>Cela étant, comme un couvent s'est trouvé sur notre chemin, nous avons +dû y pénétrer. Pourquoi? C'est que le couvent, qui est propre à l'orient +comme à l'occident, à l'antiquité comme aux temps modernes, au +paganisme, au bouddhisme, au mahométisme, comme au christianisme, est un +des appareils d'optique appliqués par l'homme sur l'infini.</p> + +<p>Ce n'est point ici le lieu de développer hors de mesure de certaines +idées; cependant, tout en maintenant absolument nos réserves, nos +restrictions, et même nos indignations, nous devons le dire, toutes les +fois que nous rencontrons dans l'homme l'infini, bien ou mal compris, +nous nous sentons pris de respect. Il y a dans la synagogue, dans la +mosquée, dans la pagode, dans le wigwam, un côté hideux que nous +exécrons et un côté sublime que nous adorons. Quelle contemplation pour +l'esprit et quelle rêverie sans fond! la réverbération de Dieu sur le +mur humain.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIg" id="Chapitre_IIg"></a><a href="#septieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Le couvent, fait historique</h3> + + +<p>Au point de vue de l'histoire, de la raison et de la vérité, le +monachisme est condamné.</p> + +<p>Les monastères, quand ils abondent chez une nation, sont des nœuds à la +circulation, des établissements encombrants, des centres de paresse là +où il faut des centres de travail. Les communautés monastiques sont à la +grande communauté sociale ce que le gui est au chêne, ce que la verrue +est au corps humain. Leur prospérité et leur embonpoint sont +l'appauvrissement du pays. Le régime monacal, bon au début des +civilisations, utile à produire la réduction de la brutalité par le +spirituel, est mauvais à la virilité des peuples. En outre, lorsqu'il se +relâche, et qu'il entre dans sa période de dérèglement, comme il +continue à donner l'exemple il devient mauvais par toutes les raisons +qui le faisaient salutaire dans sa période de pureté.</p> + +<p>Les claustrations ont fait leur temps. Les cloîtres, utiles à la +première éducation de la civilisation moderne, ont été gênants pour sa +croissance et sont nuisibles à son développement. En tant qu'institution +et que mode de formation pour l'homme, les monastères, bons au dixième +siècle, discutables au quinzième, sont détestables au dix-neuvième. La +lèpre monacale a presque rongé jusqu'au squelette deux admirables +nations, l'Italie et l'Espagne, l'une la lumière, l'autre la splendeur +de l'Europe pendant des siècles, et, à l'époque où nous sommes, ces deux +illustres peuples ne commencent à guérir que grâce à la saine et +vigoureuse hygiène de 1789.</p> + +<p>Le couvent, l'antique couvent de femmes particulièrement, tel qu'il +apparaît encore au seuil de ce siècle en Italie, en Autriche, en +Espagne, est une des plus sombres concrétions du Moyen Age. Le cloître, +ce cloître-là, est le point d'intersection des terreurs. Le cloître +catholique proprement dit est tout rempli du rayonnement noir de la +mort.</p> + +<p>Le couvent espagnol surtout est funèbre. Là montent dans l'obscurité, +sous des voûtes pleines de brume, sous des dômes vagues à force d'ombre, +de massifs autels babéliques, hauts comme des cathédrales; là pendent à +des chaînes dans les ténèbres d'immenses crucifix blancs; là s'étalent, +nus sur l'ébène, de grands Christs d'ivoire; plus que sanglants, +saignants; hideux et magnifiques, les coudes montrant les os, les +rotules montrant les téguments, les plaies montrant les chairs, +couronnés d'épines d'argent, cloués de clous d'or, avec des gouttes de +sang en rubis sur le front et des larmes en diamants dans les yeux. Les +diamants et les rubis semblent mouillés, et font pleurer en bas dans +l'ombre des êtres voilés qui ont les flancs meurtris par le cilice et +par le fouet aux pointes de fer, les seins écrasés par des claies +d'osier, les genoux écorchés par la prière; des femmes qui se croient +des épouses; des spectres qui se croient des séraphins. Ces femmes +pensent-elles? non. Veulent-elles? non. Aiment-elles? non. Vivent-elles? +non. Leurs nerfs sont devenus des os; leurs os sont devenus des pierres. +Leur voile est de la nuit tissue. Leur souffle sous le voile ressemble à +on ne sait quelle tragique respiration de la mort. L'abbesse, une larve, +les sanctifie et les terrifie. L'immaculé est là, farouche. Tels sont +les vieux monastères d'Espagne. Repaires de la dévotion terrible; antres +de vierges; lieux féroces.</p> + +<p>L'Espagne catholique était plus romaine que Rome même. Le couvent +espagnol était par excellence le couvent catholique. On y sentait +l'orient. L'archevêque, kislar-aga du ciel, verrouillait et espionnait +ce sérail d'âmes réservé à Dieu. La nonne était l'odalisque, le prêtre +était l'eunuque. Les ferventes étaient choisies en songe et possédaient +Christ. La nuit, le beau jeune homme nu descendait de la croix et +devenait l'extase de la cellule. De hautes murailles gardaient de toute +distraction vivante la sultane mystique qui avait le crucifié pour +sultan. Un regard dehors était une infidélité. L' <i>in-pace</i> remplaçait +le sac de cuir. Ce qu'on jetait à la mer en orient, on le jetait à la +terre en occident. Des deux côtés, des femmes se tordaient les bras; la +vague aux unes, la fosse aux autres; ici les noyées, là les enterrées. +Parallélisme monstrueux.</p> + +<p>Aujourd'hui les souteneurs du passé, ne pouvant nier ces choses, ont +pris le parti d'en sourire. On a mis à la mode une façon commode et +étrange de supprimer les révélations de l'histoire, d'infirmer les +commentaires de la philosophie, et d'élider tous les faits gênants et +toutes les questions sombres. <i>Matière à déclamations</i>, disent les +habiles. Déclamations, répètent les niais. Jean-Jacques, déclamateur; +Diderot, déclamateur; Voltaire sur Calas, Labarre et Sirven, +déclamateur. Je ne sais qui a trouvé dernièrement que Tacite était un +déclamateur, que Néron était une victime, et que décidément il fallait +s'apitoyer «sur ce pauvre Holopherne».</p> + +<p>Les faits pourtant sont malaisés à déconcerter, et s'obstinent. L'auteur +de ce livre a vu, de ses yeux, à huit lieues de Bruxelles, c'est là du +Moyen Age que tout le monde a sous la main, à l'abbaye de Villers, le +trou des oubliettes au milieu du pré qui a été la cour du cloître et, au +bord de la Dyle, quatre cachots de pierre, moitié sous terre, moitié +sous l'eau. C'étaient des <i>in-pace</i>. Chacun de ces cachots a un reste de +porte de fer, une latrine, et une lucarne grillée qui, dehors, est à +deux pieds au-dessus de la rivière, et, dedans, à six pieds au-dessus du +sol. Quatre pieds de rivière coulent extérieurement le long du mur. Le +sol est toujours mouillé. L'habitant de l' <i>in-pace</i> avait pour lit +cette terre mouillée. Dans l'un des cachots, il y a un tronçon de carcan +scellé au mur; dans un autre on voit une espèce de boîte carrée faite de +quatre lames de granit, trop courte pour qu'on s'y couche, trop basse +pour qu'on s'y dresse. On mettait là dedans un être avec un couvercle de +pierre par-dessus. Cela est. On le voit. On le touche. Ces <i>in-pace</i>, +ces cachots, ces gonds de fer, ces carcans, cette haute lucarne au ras +de laquelle coule la rivière, cette boîte de pierre fermée d'un +couvercle de granit comme une tombe, avec cette différence qu'ici le +mort était un vivant, ce sol qui est de la boue, ce trou de latrines, +ces murs qui suintent, quels déclamateurs!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIIg" id="Chapitre_IIIg"></a><a href="#septieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>À quelle condition on peut respecter le passé</h3> + + +<p>Le monachisme, tel qu'il existait en Espagne et tel qu'il existe au +Thibet, est pour la civilisation une sorte de phtisie. Il arrête net la +vie. Il dépeuple, tout simplement. Claustration, castration. Il a été +fléau en Europe. Ajoutez à cela la violence si souvent faite à la +conscience, les vocations forcées, la féodalité s'appuyant au cloître, +l'aînesse versant dans le monachisme le trop-plein de la famille, les +férocités dont nous venons de parler, les <i>in-pace</i>, les bouches closes, +les cerveaux murés, tant d'intelligences infortunées mises au cachot des +vœux éternels, la prise d'habit, enterrement des âmes toutes vives. +Ajoutez les supplices individuels aux dégradations nationales, et, qui +que vous soyez, vous vous sentirez tressaillir devant le froc et le +voile, ces deux suaires d'invention humaine.</p> + +<p>Pourtant, sur certains points et en certains lieux, en dépit de la +philosophie, en dépit du progrès, l'esprit claustral persiste en plein +dix-neuvième siècle, et une bizarre recrudescence ascétique étonne en ce +moment le monde civilisé. L'entêtement des institutions vieillies à se +perpétuer ressemble à l'obstination du parfum ranci qui réclamerait +notre chevelure, à la prétention du poisson gâté qui voudrait être +mangé, à la persécution du vêtement d'enfant qui voudrait habiller +l'homme, et à la tendresse des cadavres qui reviendraient embrasser les +vivants.</p> + +<p>Ingrats! dit le vêtement, je vous ai protégés dans le mauvais temps, +pourquoi ne voulez-vous plus de moi? Je viens de la pleine mer, dit le +poisson. J'ai été la rose, dit le parfum. Je vous ai aimés, dit le +cadavre. Je vous ai civilisés, dit le couvent.</p> + +<p>À cela une seule réponse: Jadis.</p> + +<p>Rêver la prolongation indéfinie des choses défuntes et le gouvernement +des hommes par embaumement, restaurer les dogmes en mauvais état, +redorer les châsses, recrépir les cloîtres, rebénir les reliquaires, +remeubler les superstitions, ravitailler les fanatismes, remmancher les +goupillons et les sabres, reconstituer le monachisme et le militarisme, +croire au salut de la société par la multiplication des parasites, +imposer le passé au présent, cela semble étrange. Il y a cependant des +théoriciens pour ces théories-là. Ces théoriciens, gens d'esprit +d'ailleurs, ont un procédé bien simple, ils appliquent sur le passé un +enduit qu'ils appellent ordre social, droit divin, morale, famille, +respect des aïeux, autorité antique, tradition sainte, légitimité, +religion; et ils vont criant:—Voyez! prenez ceci, honnêtes gens.—Cette +logique était connue des anciens. Les aruspices la pratiquaient. Ils +frottaient de craie une génisse noire, et disaient: Elle est blanche. +<i>Bos cretatus</i>.</p> + +<p>Quant à nous, nous respectons çà et là et nous épargnons partout le +passé, pourvu qu'il consente à être mort. S'il veut être vivant, nous +l'attaquons, et nous tâchons de le tuer.</p> + +<p>Superstitions, bigotismes, cagotismes, préjugés, ces larves, toutes +larves qu'elles sont, sont tenaces à la vie, elles ont des dents et des +ongles dans leur fumée, et il faut les étreindre corps à corps, et leur +faire la guerre, et la leur faire sans trêve, car c'est une des +fatalités de l'humanité d'être condamnée à l'éternel combat des +fantômes. L'ombre est difficile à prendre à la gorge et à terrasser.</p> + +<p>Un couvent en France, en plein midi du dix-neuvième siècle, c'est un +collège de hiboux faisant face au jour. Un cloître, en flagrant délit +d'ascétisme au beau milieu de la cité de 89, de 1830 et de 1848, Rome +s'épanouissant dans Paris, c'est un anachronisme. En temps ordinaire, +pour dissoudre un anachronisme et le faire évanouir, on n'a qu'à lui +faire épeler le millésime. Mais nous ne sommes point en temps ordinaire.</p> + +<p>Combattons.</p> + +<p>Combattons, mais distinguons. Le propre de la vérité, c'est de n'être +jamais excessive. Quel besoin a-t-elle d'exagérer? Il y a ce qu'il faut +détruire, et il y a ce qu'il faut simplement éclairer et regarder. +L'examen bienveillant et grave, quelle force! N'apportons point la +flamme là où la lumière suffit.</p> + +<p>Donc, le dix-neuvième siècle étant donné, nous sommes contraire, en +thèse générale, et chez tous les peuples, en Asie comme en Europe, dans +l'Inde comme en Turquie, aux claustrations ascétiques. Qui dit couvent +dit marais. Leur putrescibilité est évidente, leur stagnation est +malsaine, leur fermentation enfièvre les peuples et les étiole; leur +multiplication devient plaie d'Égypte. Nous ne pouvons penser sans +effroi à ces pays où les fakirs, les bonzes, les santons, les caloyers, +les marabouts, les talapoins et les derviches pullulent jusqu'au +fourmillement vermineux.</p> + +<p>Cela dit, la question religieuse subsiste. Cette question a de certains +côtés mystérieux, presque redoutables; qu'il nous soit permis de la +regarder fixement.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IVg" id="Chapitre_IVg"></a><a href="#septieme">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>Le couvent au point de vue des principes</h3> + + +<p>Des hommes se réunissent et habitent en commun. En vertu de quel droit? +en vertu du droit d'association.</p> + +<p>Ils s'enferment chez eux. En vertu de quel droit? en vertu du droit qu'a +tout homme d'ouvrir ou de fermer sa porte.</p> + +<p>Ils ne sortent pas. En vertu de quel droit? en vertu du droit d'aller et +de venir, qui implique le droit de rester chez soi.</p> + +<p>Là, chez eux, que font-ils?</p> + +<p>Ils parlent bas; ils baissent les yeux; ils travaillent. Ils renoncent +au monde, aux villes, aux sensualités, aux plaisirs, aux vanités, aux +orgueils, aux intérêts. Ils sont vêtus de grosse laine ou de grosse +toile. Pas un d'eux ne possède en propriété quoi que ce soit. En entrant +là, celui qui était riche se fait pauvre. Ce qu'il a, il le donne à +tous. Celui qui était ce qu'on appelle noble, gentilhomme et seigneur, +est l'égal de celui qui était paysan. La cellule est identique pour +tous. Tous subissent la même tonsure, portent le même froc, mangent le +même pain noir, dorment sur la même paille, meurent sur la même cendre. +Le même sac sur le dos, la même corde autour des reins. Si le parti pris +est d'aller pieds nus, tous vont pieds nus. Il peut y avoir là un +prince, ce prince est la même ombre que les autres. Plus de titres. Les +noms de famille même ont disparu. Ils ne portent que des prénoms. Tous +sont courbés sous l'égalité des noms de baptême. Ils ont dissous la +famille charnelle et constitué dans leur communauté la famille +spirituelle. Ils n'ont plus d'autres parents que tous les hommes. Ils +secourent les pauvres, ils soignent les malades. Ils élisent ceux +auxquels ils obéissent. Ils se disent l'un à l'autre: mon frère. Vous +m'arrêtez, et vous vous écriez:—Mais c'est là le couvent idéal!</p> + +<p>Il suffit que ce soit le couvent possible, pour que j'en doive tenir +compte.</p> + +<p>De là vient que, dans le livre précédent, j'ai parlé d'un couvent avec +un accent respectueux. Le moyen-âge écarté, l'Asie écartée, la question +historique et politique réservée, au point de vue philosophique pur, en +dehors des nécessités de la politique militante, à la condition que le +monastère soit absolument volontaire et ne renferme que des +consentements, je considérerai toujours la communauté claustrale avec +une certaine gravité attentive et, à quelques égards, déférente. Là où +il y a la communauté, il y a la commune; là où il y a la commune, il y a +le droit. Le monastère est le produit de la formule: Égalité, +Fraternité. Oh! que la Liberté est grande! et quelle transfiguration +splendide! la Liberté suffit à transformer le monastère en république.</p> + +<p>Continuons.</p> + +<p>Mais ces hommes, ou ces femmes, qui sont derrière ces quatre murs, ils +s'habillent de bure, ils sont égaux, ils s'appellent frères; c'est bien; +mais ils font encore autre chose?</p> + +<p>Oui.</p> + +<p>Quoi?</p> + +<p>Ils regardent l'ombre, ils se mettent à genoux, et ils joignent les +mains.</p> + +<p>Qu'est-ce que cela signifie?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Vg" id="Chapitre_Vg"></a><a href="#septieme">Chapitre V</a></h2> + +<h3>La prière</h3> + + +<p>Ils prient.</p> + +<p>Qui?</p> + +<p>Dieu.</p> + +<p>Prier Dieu, que veut dire ce mot?</p> + +<p>Y a-t-il un infini hors de nous? Cet infini est-il un, immanent, +permanent; nécessairement substantiel, puisqu'il est infini, et que, si +la matière lui manquait, il serait borné là, nécessairement intelligent, +puisqu'il est infini, et que, si l'intelligence lui manquait, il serait +fini là? Cet infini éveille-t-il en nous l'idée d'essence, tandis que +nous ne pouvons nous attribuer à nous-mêmes que l'idée d'existence? En +d'autres termes, n'est-il pas l'absolu dont nous sommes le relatif?</p> + +<p>En même temps qu'il y a un infini hors de nous, n'y a-t-il pas un infini +en nous? Ces deux infinis (quel pluriel effrayant!) ne se +superposent-ils pas l'un à l'autre? Le second infini n'est-il pas pour +ainsi dire sous-jacent au premier? n'en est-il pas le miroir, le reflet, +l'écho, abîme concentrique à un autre abîme? Ce second infini est-il +intelligent lui aussi? Pense-t-il? aime-t-il? veut-il? Si les deux +infinis sont intelligents, chacun d'eux a un principe voulant, et il y a +un moi dans l'infini d'en haut comme il y a un moi dans l'infini d'en +bas. Le moi d'en bas, c'est l'âme; le moi d'en haut, c'est Dieu.</p> + +<p>Mettre par la pensée l'infini d'en bas en contact avec l'infini d'en +haut, cela s'appelle prier.</p> + +<p>Ne retirons rien à l'esprit humain; supprimer est mauvais. Il faut +réformer et transformer. Certaines facultés de l'homme sont dirigées +vers l'Inconnu; la pensée, la rêverie, la prière. L'Inconnu est un +océan. Qu'est-ce que la conscience? C'est la boussole de l'Inconnu. +Pensée, rêverie, prière, ce sont là de grands rayonnements mystérieux. +Respectons-les. Où vont ces irradiations majestueuses de l'âme? à +l'ombre; c'est-à-dire à la lumière.</p> + +<p>La grandeur de la démocratie, c'est de ne rien nier et de ne rien renier +de l'humanité. Près du droit de l'Homme, au moins à côté, il y a le +droit de l'Âme.</p> + +<p>Écraser les fanatismes et vénérer l'infini, telle est la loi. Ne nous +bornons pas à nous prosterner sous l'arbre Création, et à contempler ses +immenses branchages pleins d'astres. Nous avons un devoir: travailler à +l'âme humaine, défendre le mystère contre le miracle, adorer +l'incompréhensible et rejeter l'absurde, n'admettre, en fait +d'inexplicable, que le nécessaire, assainir la croyance, ôter les +superstitions de dessus la religion; écheniller Dieu.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIg" id="Chapitre_VIg"></a><a href="#septieme">Chapitre VI</a></h2> + +<h3>Bonté absolue de la prière</h3> + + +<p>Quant au mode de prier, tous sont bons, pourvu qu'ils soient sincères. +Tournez votre livre à l'envers, et soyez dans l'infini.</p> + +<p>Il y a, nous le savons, une philosophie qui nie l'infini. Il y a aussi +une philosophie, classée pathologiquement, qui nie le soleil; cette +philosophie s'appelle cécité.</p> + +<p>Ériger un sens qui nous manque en source de vérité, c'est un bel aplomb +d'aveugle.</p> + +<p>Le curieux, ce sont les airs hautains, supérieurs et compatissants que +prend, vis-à-vis de la philosophie qui voit Dieu, cette philosophie à +tâtons. On croit entendre une taupe s'écrier: Ils me font pitié avec +leur soleil!</p> + +<p>Il y a, nous le savons, d'illustres et puissants athées. Ceux-là, au +fond, ramenés au vrai par leur puissance même, ne sont pas bien sûrs +d'être athées, ce n'est guère avec eux qu'une affaire de définition, et, +dans tous les cas, s'ils ne croient pas Dieu, étant de grands esprits, +ils prouvent Dieu.</p> + +<p>Nous saluons en eux les philosophes, tout en qualifiant inexorablement +leur philosophie.</p> + +<p>Continuons.</p> + +<p>L'admirable aussi, c'est la facilité à se payer de mots. Une école +métaphysique du nord, un peu imprégnée de brouillard, a cru faire une +révolution dans l'entendement humain en remplaçant le mot Force par le +mot Volonté.</p> + +<p>Dire: la plante veut; au lieu de: la plante croît; cela serait fécond, +en effet, si l'on ajoutait: l'univers veut. Pourquoi? C'est qu'il en +sortirait ceci: la plante veut, donc elle a un moi; l'univers veut, donc +il a un Dieu.</p> + +<p>Quant à nous, qui pourtant, au rebours de cette école, ne rejetons rien +à priori, une volonté dans la plante, acceptée par cette école, nous +paraît plus difficile à admettre qu'une volonté dans l'univers, niée par +elle.</p> + +<p>Nier la volonté de l'infini, c'est-à-dire Dieu, cela ne se peut qu'à la +condition de nier l'infini. Nous l'avons démontré.</p> + +<p>La négation de l'infini mène droit au nihilisme. Tout devient «une +conception de l'esprit».</p> + +<p>Avec le nihilisme pas de discussion possible. Car le nihilisme logique +doute que son interlocuteur existe, et n'est pas bien sûr d'exister +lui-même.</p> + +<p>À son point de vue, il est possible qu'il ne soit lui-même pour lui-même +qu'une «conception de son esprit».</p> + +<p>Seulement, il ne s'aperçoit point que tout ce qu'il a nié, il l'admet en +bloc, rien qu'en prononçant ce mot: Esprit.</p> + +<p>En somme, aucune voie n'est ouverte pour la pensée par une philosophie +qui fait tout aboutir au monosyllabe Non.</p> + +<p>À: Non, il n'y a qu'une réponse: Oui.</p> + +<p>Le nihilisme est sans portée.</p> + +<p>Il n'y a pas de néant. Zéro n'existe pas. Tout est quelque chose. Rien +n'est rien.</p> + +<p>L'homme vit d'affirmation plus encore que de pain.</p> + +<p>Voir et montrer, cela même ne suffit pas. La philosophie doit être une +énergie; elle doit avoir pour effort et pour effet d'améliorer l'homme. +Socrate doit entrer dans Adam et produire Marc-Aurèle; en d'autres +termes, faire sortir de l'homme de la félicité l'homme de la sagesse. +Changer l'Eden en Lycée. La science doit être un cordial. Jouir, quel +triste but et quelle ambition chétive! La brute jouit. Penser, voilà le +triomphe vrai de l'âme. Tendre la pensée à la soif des hommes, leur +donner à tous en élixir la notion de Dieu, faire fraterniser en eux la +conscience et la science, les rendre justes par cette confrontation +mystérieuse, telle est la fonction de la philosophie réelle. La morale +est un épanouissement de vérités. Contempler mène à agir. L'absolu doit +être pratique. Il faut que l'idéal soit respirable, potable et mangeable +à l'esprit humain. C'est l'idéal qui a le droit de dire: <i>Prenez, ceci +est ma chair, ceci est mon sang</i>. La sagesse est une communion sacrée. +C'est à cette condition qu'elle cesse d'être un stérile amour de la +science pour devenir le mode un et souverain du ralliement humain, et +que de philosophie elle est promue religion.</p> + +<p>La philosophie ne doit pas être un encorbellement bâti sur le mystère +pour le regarder à son aise, sans autre résultat que d'être commode à la +curiosité.</p> + +<p>Pour nous, en ajournant le développement de notre pensée à une autre +occasion, nous nous bornons à dire que nous ne comprenons ni l'homme +comme point de départ, ni le progrès comme but, sans ces deux forces qui +sont les deux moteurs: croire et aimer.</p> + +<p>Le progrès est le but, l'idéal est le type.</p> + +<p>Qu'est-ce que l'idéal? C'est Dieu.</p> + +<p>Idéal, absolu, perfection, infini; mots identiques.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIg" id="Chapitre_VIIg"></a><a href="#septieme">Chapitre VII</a></h2> + +<h3>Précautions à prendre dans le blâme</h3> + + +<p>L'histoire et la philosophie ont d'éternels devoirs qui sont en même +temps des devoirs simples; combattre Caïphe évêque, Dracon juge, +Trimalcion législateur, Tibère empereur, cela est clair, direct et +limpide, et n'offre aucune obscurité. Mais le droit de vivre à part, +même avec ses inconvénients et ses abus, veut être constaté et ménagé. +Le cénobitisme est un problème humain.</p> + +<p>Lorsqu'on parle des couvents, ces lieux d'erreur, mais d'innocence, +d'égarement, mais de bonne volonté, d'ignorance, mais de dévouement, de +supplice, mais de martyre, il faut presque toujours dire oui et non.</p> + +<p>Un couvent, c'est une contradiction. Pour but, le salut; pour moyen, le +sacrifice. Le couvent, c'est le suprême égoïsme ayant pour résultante la +suprême abnégation.</p> + +<p>Abdiquer pour régner, semble être la devise du monachisme.</p> + +<p>Au cloître, on souffre pour jouir. On tire une lettre de change sur la +mort. On escompte en nuit terrestre la lumière céleste. Au cloître, +l'enfer est accepté en avance d'hoirie sur le paradis.</p> + +<p>La prise de voile ou de froc est un suicide payé d'éternité.</p> + +<p>Il ne nous parait pas qu'en un pareil sujet la moquerie soit de mise. +Tout y est sérieux, le bien comme le mal.</p> + +<p>L'homme juste fronce le sourcil, mais ne sourit jamais du mauvais +sourire. Nous comprenons la colère, non la malignité.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIIg" id="Chapitre_VIIIg"></a><a href="#septieme">Chapitre VIII</a></h2> + +<h3>Foi, loi</h3> + + +<p>Encore quelques mots.</p> + +<p>Nous blâmons l'Église quand elle est saturée d'intrigue, nous méprisons +le spirituel âpre au temporel; mais nous honorons partout l'homme +pensif.</p> + +<p>Nous saluons qui s'agenouille.</p> + +<p>Une foi; c'est là pour l'homme le nécessaire. Malheur à qui ne croit +rien!</p> + +<p>On n'est pas inoccupé parce qu'on est absorbé. Il y a le labeur visible +et le labeur invisible.</p> + +<p>Contempler, c'est labourer; penser, c'est agir. Les bras croisés +travaillent, les mains jointes font. Le regard au ciel est une œuvre.</p> + +<p>Thalès resta quatre ans immobile. Il fonda la philosophie.</p> + +<p>Pour nous les cénobites ne sont pas des oisifs, et les solitaires ne +sont pas des fainéants.</p> + +<p>Songer à l'Ombre est une chose sérieuse.</p> + +<p>Sans rien infirmer de ce que nous venons de dire, nous croyons qu'un +perpétuel souvenir du tombeau convient aux vivants. Sur ce point le +prêtre et le philosophe sont d'accord. <i>Il faut mourir</i>. L'abbé de La +Trappe donne la réplique à Horace.</p> + +<p>Mêler à sa vie une certaine présence du sépulcre, c'est la loi du sage; +et c'est la loi de l'ascète. Sous ce rapport l'ascète et le sage +convergent.</p> + +<p>Il y a la croissance matérielle; nous la voulons. Il y a aussi la +grandeur morale; nous y tenons.</p> + +<p>Les esprits irréfléchis et rapides disent:</p> + +<p>—À quoi bon ces figures immobiles du côté du mystère? À quoi +servent-elles? qu'est-ce qu'elles font?</p> + +<p>Hélas! en présence de l'obscurité qui nous environne et qui nous attend, +ne sachant pas ce que la dispersion immense fera de nous, nous +répondons: Il n'y a pas d'œuvre plus sublime peut-être que celle que +font ces âmes. Et nous ajoutons: Il n'y a peut-être pas de travail plus +utile.</p> + +<p>Il faut bien ceux qui prient toujours pour ceux qui ne prient jamais.</p> + +<p>Pour nous, toute la question est dans la quantité de pensée qui se mêle +à la prière.</p> + +<p>Leibniz priant, cela est grand; Voltaire adorant, cela est beau. <i>Deo +erexit Voltaire</i>.</p> + +<p>Nous sommes pour la religion contre les religions.</p> + +<p>Nous sommes de ceux qui croient à la misère des oraisons et à la +sublimité de la prière.</p> + +<p>Du reste, dans cette minute que nous traversons, minute qui heureusement +ne laissera pas au dix-neuvième siècle sa figure, à cette heure où tant +d'hommes ont le front bas et l'âme peu haute, parmi tant de vivants +ayant pour morale de jouir, et occupés des choses courtes et difformes +de la matière, quiconque s'exile nous semble vénérable. Le monastère est +un renoncement. Le sacrifice qui porte à faux est encore le sacrifice. +Prendre pour devoir une erreur sévère, cela a sa grandeur.</p> + +<p>Pris en soi, et idéalement, et pour tourner autour de la vérité jusqu'à +épuisement impartial de tous les aspects, le monastère, le couvent de +femmes surtout, car dans notre société c'est la femme qui souffre le +plus, et dans cet exil du cloître il y a de la protestation, le couvent +de femmes a incontestablement une certaine majesté.</p> + +<p>Cette existence claustrale si austère et si morne, dont nous venons +d'indiquer quelques linéaments, ce n'est pas la vie, car ce n'est pas la +liberté; ce n'est pas la tombe, car ce n'est pas la plénitude; c'est le +lieu étrange d'où l'on aperçoit, comme de la crête d'une haute montagne, +d'un côté l'abîme où nous sommes, de l'autre l'abîme où nous serons; +c'est une frontière étroite et brumeuse séparant deux mondes, éclairée +et obscurcie par les deux à la fois, où le rayon affaibli de la vie se +mêle au rayon vague de la mort; c'est la pénombre du tombeau.</p> + +<p>Quant à nous, qui ne croyons pas ce que ces femmes croient, mais qui +vivons comme elles par la foi, nous n'avons jamais pu considérer sans +une espèce de terreur religieuse et tendre, sans une sorte de pitié +pleine d'envie, ces créatures dévouées, tremblantes et confiantes, ces +âmes humbles et augustes qui osent vivre au bord même du mystère, +attendant, entre le monde qui est fermé et le ciel qui n'est pas ouvert, +tournées vers la clarté qu'on ne voit pas, ayant seulement le bonheur de +penser qu'elles savent où elle est, aspirant au gouffre et à l'inconnu, +l'œil fixé sur l'obscurité immobile, agenouillées, éperdues, +stupéfaites, frissonnantes, à demi soulevées à de certaines heures par +les souffles profonds de l'éternité.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_huitieme_Les_cimetieres_prennent_ce_quon_leur_donne" id="Livre_huitieme_Les_cimetieres_prennent_ce_quon_leur_donne"></a>Livre huitième—Les cimetières prennent ce qu'on leur donne</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ih" id="Chapitre_Ih"></a><a href="#huitieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Où il est traité de la manière d'entrer au couvent</h3> + + +<p>C'est dans cette maison que Jean Valjean était, comme avait dit +Fauchelevent, «tombé du ciel».</p> + +<p>Il avait franchi le mur du jardin qui faisait l'angle de la rue +Polonceau. Cet hymne des anges qu'il avait entendu au milieu de la nuit, +c'étaient les religieuses chantant matines; cette salle qu'il avait +entrevue dans l'obscurité, c'était la chapelle; ce fantôme qu'il avait +vu étendu à terre, c'était la sœur faisant la réparation; ce grelot +dont le bruit l'avait si étrangement surpris, c'était le grelot du +jardinier attaché au genou du père Fauchelevent.</p> + +<p>Une fois Cosette couchée, Jean Valjean et Fauchelevent avaient, comme on +l'a vu, soupé d'un verre de vin et d'un morceau de fromage devant un bon +fagot flambant; puis, le seul lit qu'il y eût dans la baraque étant +occupé par Cosette, ils s'étaient jetés chacun sur une botte de paille. +Avant de fermer les yeux, Jean Valjean avait dit:—Il faut désormais que +je reste ici.—Cette parole avait trotté toute la nuit dans la tête de +Fauchelevent.</p> + +<p>À vrai dire, ni l'un ni l'autre n'avaient dormi.</p> + +<p>Jean Valjean, se sentant découvert et Javert sur sa piste, comprenait +que lui et Cosette étaient perdus s'ils rentraient dans Paris. Puisque +le nouveau coup de vent qui venait de souffler sur lui l'avait échoué +dans ce cloître, Jean Valjean n'avait plus qu'une pensée, y rester. Or, +pour un malheureux dans sa position, ce couvent était à la fois le lieu +le plus dangereux et le plus sûr; le plus dangereux, car, aucun homme ne +pouvant y pénétrer, si on l'y découvrait, c'était un flagrant délit, et +Jean Valjean ne faisait qu'un pas du couvent à la prison; le plus sûr, +car si l'on parvenait à s'y faire accepter et à y demeurer, qui +viendrait vous chercher là? Habiter un lieu impossible, c'était le +salut.</p> + +<p>De son côté, Fauchelevent se creusait la cervelle. Il commençait par se +déclarer qu'il n'y comprenait rien. Comment Mr Madeleine se trouvait-il +là, avec les murs qu'il y avait? Des murs de cloître ne s'enjambent pas. +Comment s'y trouvait-il avec un enfant? On n'escalade pas une muraille à +pic avec un enfant dans ses bras. Qu'était-ce que cet enfant? D'où +venaient-ils tous les deux? Depuis que Fauchelevent était dans le +couvent, il n'avait plus entendu parler de Montreuil-sur-Mer, et il ne +savait rien de ce qui s'était passé. Le père Madeleine avait cet air qui +décourage les questions; et d'ailleurs Fauchelevent se disait: On ne +questionne pas un saint. Mr Madeleine avait conservé pour lui tout son +prestige. Seulement, de quelques mots échappés à Jean Valjean, le +jardinier crut pouvoir conclure que Mr Madeleine avait probablement fait +faillite par la dureté des temps, et qu'il était poursuivi par ses +créanciers; ou bien qu'il était compromis dans une affaire politique et +qu'il se cachait; ce qui ne déplut point à Fauchelevent, lequel, comme +beaucoup de nos paysans du nord, avait un vieux fond bonapartiste. Se +cachant, Mr Madeleine avait pris le couvent pour asile, et il était +simple qu'il voulût y rester. Mais l'inexplicable, où Fauchelevent +revenait toujours et où il se cassait la tête, c'était que Mr Madeleine +fût là, et qu'il y fût avec cette petite. Fauchelevent les voyait, les +touchait, leur parlait, et n'y croyait pas. L'incompréhensible venait de +faire son entrée dans la cahute de Fauchelevent. Fauchelevent était à +tâtons dans les conjectures, et ne voyait plus rien de clair sinon ceci: +Mr Madeleine m'a sauvé la vie. Cette certitude unique suffisait, et le +détermina. Il se dit à part lui: C'est mon tour. Il ajouta dans sa +conscience: Mr Madeleine n'a pas tant délibéré quand il s'est agi de se +fourrer sous la voiture pour m'en tirer. Il décida qu'il sauverait Mr +Madeleine.</p> + +<p>Il se fit pourtant diverses questions et diverses réponses:—Après ce +qu'il a été pour moi, si c'était un voleur, le sauverais-je? Tout de +même. Si c'était un assassin, le sauverais-je? Tout de même. Puisque +c'est un saint, le sauverai-je? Tout de même.</p> + +<p>Mais le faire rester dans le couvent, quel problème! Devant cette +tentative presque chimérique, Fauchelevent ne recula point; ce pauvre +paysan picard, sans autre échelle que son dévouement, sa bonne volonté, +et un peu de cette vieille finesse campagnarde mise cette fois au +service d'une intention généreuse, entreprit d'escalader les +impossibilités du cloître et les rudes escarpements de la règle de saint +Benoît. Le père Fauchelevent était un vieux qui toute sa vie avait été +égoïste, et qui, à la fin de ses jours, boiteux, infirme, n'ayant plus +aucun intérêt au monde, trouva doux d'être reconnaissant, et, voyant une +vertueuse action à faire, se jeta dessus comme un homme qui, au moment +de mourir, rencontrerait sous sa main un verre d'un bon vin dont il +n'aurait jamais goûté et le boirait avidement. On peut ajouter que l'air +qu'il respirait depuis plusieurs années déjà dans ce couvent avait +détruit la personnalité en lui, et avait fini par lui rendre nécessaire +une bonne action quelconque.</p> + +<p>Il prit donc sa résolution: se dévouer à Mr Madeleine.</p> + +<p>Nous venons de le qualifier <i>pauvre paysan picard</i>. La qualification est +juste, mais incomplète. Au point de cette histoire où nous sommes, un +peu de physiologie du père Fauchelevent devient utile. Il était paysan, +mais il avait été tabellion, ce qui ajoutait de la chicane à sa finesse, +et de la pénétration à sa naïveté. Ayant, pour des causes diverses, +échoué dans ses affaires, de tabellion il était tombé charretier et +manœuvre. Mais, en dépit des jurons et des coups de fouet, nécessaires +aux chevaux, à ce qu'il paraît, il était resté du tabellion en lui. Il +avait quelque esprit naturel; il ne disait ni j'ons ni j'avons; il +causait, chose rare au village; et les autres paysans disaient de lui: +Il parle quasiment comme un monsieur à chapeau. Fauchelevent était en +effet de cette espèce que le vocabulaire impertinent et léger du dernier +siècle qualifiait: <i>demi-bourgeois, demi-manant;</i> et que les métaphores +tombant du château sur la chaumière étiquetaient dans le casier de la +roture: <i>un peu rustre, un peu citadin; poivre et sel</i>. Fauchelevent, +quoique fort éprouvé et fort usé par le sort, espèce de pauvre vieille +âme montrant la corde, était pourtant homme de premier mouvement, et +très spontané; qualité précieuse qui empêche qu'on soit jamais mauvais. +Ses défauts et ses vices, car il en avait eu, étaient de surface; en +somme, sa physionomie était de celles qui réussissent près de +l'observateur. Ce vieux visage n'avait aucune de ces fâcheuses rides du +haut du front qui signifient méchanceté ou bêtise.</p> + +<p>Au point du jour, ayant énormément songé, le père Fauchelevent ouvrit +les yeux et vit Mr Madeleine qui, assis sur sa botte de paille, +regardait Cosette dormir. Fauchelevent se dressa sur son séant et dit:</p> + +<p>—Maintenant que vous êtes ici, comment allez-vous faire pour y entrer?</p> + +<p>Ce mot résumait la situation, et réveilla Jean Valjean de sa rêverie.</p> + +<p>Les deux bonshommes tinrent conseil.</p> + +<p>—D'abord, dit Fauchelevent, vous allez commencer par ne pas mettre les +pieds hors de cette chambre. La petite ni vous. Un pas dans le jardin, +nous sommes flambés.</p> + +<p>—C'est juste.</p> + +<p>—Monsieur Madeleine, reprit Fauchelevent, vous êtes arrivé dans un +moment très bon, je veux dire très mauvais, il y a une de ces dames fort +malade. Cela fait qu'on ne regardera pas beaucoup de notre côté. Il +paraît qu'elle se meurt. On dit les prières de quarante heures. Toute la +communauté est en l'air. Ça les occupe. Celle qui est en train de s'en +aller est une sainte. Au fait, nous sommes tous des saints ici. Toute la +différence entre elles et moi, c'est qu'elles disent: notre cellule, et +que je dis: ma <i>piolle</i>. Il va y avoir l'oraison pour les agonisants, et +puis l'oraison pour les morts. Pour aujourd'hui nous serons tranquilles +ici; mais je ne réponds pas de demain.</p> + +<p>—Pourtant, observa Jean Valjean, cette baraque est dans le rentrant du +mur, elle est cachée par une espèce de ruine, il y a des arbres, on ne +la voit pas du couvent.</p> + +<p>—Et j'ajoute que les religieuses n'en approchent jamais.</p> + +<p>—Eh bien? fit Jean Valjean.</p> + +<p>Le point d'interrogation qui accentuait cet: eh bien, signifiait: il me +semble qu'on peut y demeurer caché. C'est à ce point d'interrogation que +Fauchelevent répondit:</p> + +<p>—Il y a les petites.</p> + +<p>—Quelles petites? demanda Jean Valjean.</p> + +<p>Comme Fauchelevent ouvrait la bouche pour expliquer le mot qu'il venait +de prononcer, une cloche sonna un coup.</p> + +<p>—La religieuse est morte, dit-il. Voici le glas.</p> + +<p>Et il fit signe à Jean Valjean d'écouter.</p> + +<p>La cloche sonna un second coup.</p> + +<p>—C'est le glas, monsieur Madeleine. La cloche va continuer de minute en +minute pendant vingt-quatre heures jusqu'à la sortie du corps de +l'église. Voyez-vous, ça joue. Aux récréations, il suffit qu'une balle +roule pour qu'elles s'en viennent, malgré les défenses, chercher et +fourbanser partout par ici. C'est des diables, ces chérubins-là.</p> + +<p>—Qui? demanda Jean Valjean.</p> + +<p>—Les petites. Vous seriez bien vite découvert, allez. Elles crieraient: +Tiens! un homme! Mais il n'y a pas de danger aujourd'hui. Il n'y aura +pas de récréation. La journée va être tout prières. Vous entendez la +cloche. Comme je vous le disais, un coup par minute. C'est le glas.</p> + +<p>—Je comprends, père Fauchelevent. Il y a des pensionnaires.</p> + +<p>Et Jean Valjean pensa à part lui:</p> + +<p>—Ce serait l'éducation de Cosette toute trouvée.</p> + +<p>Fauchelevent s'exclama:</p> + +<p>—Pardine! s'il y a des petites filles! Et qui piailleraient autour de +vous! et qui se sauveraient! Ici, être homme, c'est avoir la peste. Vous +voyez bien qu'on m'attache un grelot à la patte comme à une bête féroce.</p> + +<p>Jean Valjean songeait de plus en plus profondément.</p> + +<p>—Ce couvent nous sauverait, murmurait-il. Puis il éleva la voix:</p> + +<p>—Oui, le difficile, c'est de rester.</p> + +<p>—Non, dit Fauchelevent, c'est de sortir.</p> + +<p>Jean Valjean sentit le sang lui refluer au cœur.</p> + +<p>—Sortir!</p> + +<p>—Oui, monsieur Madeleine, pour rentrer, il faut que vous sortiez.</p> + +<p>Et, après avoir laissé passer un coup de cloche du glas, Fauchelevent +poursuivit:</p> + +<p>—On ne peut pas vous trouver ici comme ça. D'où venez-vous? Pour moi +vous tombez du ciel, parce que je vous connais; mais des religieuses, ça +a besoin qu'on entre par la porte.</p> + +<p>Tout à coup on entendit une sonnerie assez compliquée d'une autre +cloche.</p> + +<p>—Ah! dit Fauchelevent, on sonne les mères vocales. Elles vont au +chapitre. On tient toujours chapitre quand quelqu'un est mort. Elle est +morte au point du jour. C'est ordinairement au point du jour qu'on +meurt. Mais est-ce que vous ne pourriez pas sortir par où vous êtes +entré? Voyons, ce n'est pas pour vous faire une question, par où +êtes-vous entré?</p> + +<p>Jean Valjean devint pâle. La seule idée de redescendre dans cette rue +formidable le faisait frissonner. Sortez d'une forêt pleine de tigres, +et, une fois dehors, imaginez-vous un conseil d'ami qui vous engage à y +rentrer. Jean Valjean se figurait toute la police encore grouillante +dans le quartier, des agents en observation, des vedettes partout, +d'affreux poings tendus vers son collet, Javert peut-être au coin du +carrefour.</p> + +<p>—Impossible! dit-il. Père Fauchelevent, mettez que je suis tombé de +là-haut.</p> + +<p>—Mais je le crois, je le crois, reprit Fauchelevent. Vous n'avez pas +besoin de me le dire. Le bon Dieu vous aura pris dans sa main pour vous +regarder de près, et puis vous aura lâché. Seulement il voulait vous +mettre dans un couvent d'hommes; il s'est trompé. Allons, encore une +sonnerie. Celle-ci est pour avertir le portier d'aller prévenir la +municipalité pour qu'elle aille prévenir le médecin des morts pour qu'il +vienne voir qu'il y a une morte. Tout ça, c'est la cérémonie de mourir. +Elles n'aiment pas beaucoup cette visite-là, ces bonnes dames. Un +médecin, ça ne croit à rien. Il lève le voile. Il lève même quelquefois +autre chose. Comme elles ont vite fait avertir le médecin, cette +fois-ci! Qu'est-ce qu'il y a donc? Votre petite dort toujours. Comment +se nomme-t-elle?</p> + +<p>—Cosette.</p> + +<p>—C'est votre fille? comme qui dirait: vous seriez son grand-père?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Pour elle, sortir d'ici, ce sera facile. J'ai ma porte de service qui +donne sur la cour. Je cogne. Le portier ouvre. J'ai ma hotte sur le dos, +la petite est dedans. Je sors. Le père Fauchelevent sort avec sa hotte, +c'est tout simple. Vous direz à la petite de se tenir bien tranquille. +Elle sera sous la bâche. Je la déposerai le temps qu'il faudra chez une +vieille bonne amie de fruitière que j'ai rue du Chemin-Vert, qui est +sourde et où il y a un petit lit. Je crierai dans l'oreille à la +fruitière que c'est une nièce à moi, et de me la garder jusqu'à demain. +Puis la petite rentrera avec vous. Car je vous ferai rentrer. Il le +faudra bien. Mais vous, comment ferez-vous pour sortir? Jean Valjean +hocha la tête.</p> + +<p>—Que personne ne me voie. Tout est là, père Fauchelevent. Trouvez moyen +de me faire sortir comme Cosette dans une hotte et sous une bâche.</p> + +<p>Fauchelevent se grattait le bas de l'oreille avec le médium de la main +gauche, signe de sérieux embarras.</p> + +<p>Une troisième sonnerie fit diversion.</p> + +<p>—Voici le médecin des morts qui s'en va, dit Fauchelevent. Il a +regardé, et dit: elle est morte, c'est bon. Quand le médecin a visé le +passeport pour le paradis, les pompes funèbres envoient une bière. Si +c'est une mère, les mères l'ensevelissent; si c'est une sœur, les +sœurs l'ensevelissent. Après quoi, je cloue. Cela fait partie de mon +jardinage. Un jardinier est un peu un fossoyeur. On la met dans une +salle basse de l'église qui communique à la rue et où pas un homme ne +peut entrer que le médecin des morts. Je ne compte pas pour des hommes +les croque-morts et moi. C'est dans cette salle que je cloue la bière. +Les croque-morts viennent la prendre, et fouette cocher! c'est comme +cela qu'on s'en va au ciel. On apporte une boîte où il n'y a rien, on la +remporte avec quelque chose dedans. Voilà ce que c'est qu'un +enterrement. <i>De profundis</i>.</p> + +<p>Un rayon de soleil horizontal effleurait le visage de Cosette endormie +qui entrouvrait vaguement la bouche, et avait l'air d'un ange buvant de +la lumière. Jean Valjean s'était mis à la regarder. Il n'écoutait plus +Fauchelevent.</p> + +<p>N'être pas écouté, ce n'est pas une raison pour se taire. Le brave vieux +jardinier continuait paisiblement son rabâchage:</p> + +<p>—On fait la fosse au cimetière Vaugirard. On prétend qu'on va le +supprimer, ce cimetière Vaugirard. C'est un ancien cimetière qui est en +dehors des règlements, qui n'a pas l'uniforme, et qui va prendre sa +retraite. C'est dommage, car il est commode. J'ai là un ami, le père +Mestienne, le fossoyeur. Les religieuses d'ici ont un privilège, c'est +d'être portées à ce cimetière-là à la tombée de la nuit. Il y a un +arrêté de la préfecture exprès pour elles. Mais que d'événements depuis +hier! la mère Crucifixion est morte, et le père Madeleine....</p> + +<p>—Est enterré, dit Jean Valjean souriant tristement.</p> + +<p>Fauchelevent fit ricocher le mot.</p> + +<p>—Dame! si vous étiez ici tout à fait, ce serait un véritable +enterrement.</p> + +<p>Une quatrième sonnerie éclata. Fauchelevent détacha vivement du clou la +genouillère à grelot et la reboucla à son genou.</p> + +<p>—Cette fois, c'est moi. La mère prieure me demande. Bon, je me pique à +l'ardillon de ma boucle. Monsieur Madeleine, ne bougez pas, et +attendez-moi. Il y a du nouveau. Si vous avez faim, il y a là le vin, le +pain et le fromage.</p> + +<p>Et il sortit de la cahute en disant: On y va! on y va!</p> + +<p>Jean Valjean le vit se hâter à travers le jardin, aussi vite que sa +jambe torse le lui permettait, tout en regardant de côté ses +melonnières.</p> + +<p>Moins de dix minutes après, le père Fauchelevent, dont le grelot mettait +sur son passage les religieuses en déroute, frappait un petit coup à une +porte, et une voix douce répondait: <i>À jamais. À jamais</i>, c'est-à-dire: +<i>Entrez</i>.</p> + +<p>Cette porte était celle du parloir réservé au jardinier pour les besoins +du service. Ce parloir était contigu à la salle du chapitre. La prieure, +assise sur l'unique chaise du parloir, attendait Fauchelevent.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIh" id="Chapitre_IIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Fauchelevent en présence de la difficulté</h3> + + +<p>Avoir l'air agité et grave, cela est particulier, dans les occasions +critiques, à de certains caractères et à de certaines professions, +notamment aux prêtres et aux religieux. Au moment où Fauchelevent entra, +cette double forme de la préoccupation était empreinte sur la +physionomie de la prieure, qui était cette charmante et savante Mlle de +Blemeur, mère Innocente, ordinairement gaie.</p> + +<p>Le jardinier fit un salut craintif, et resta sur le seuil de la cellule. +La prieure, qui égrenait son rosaire, leva les yeux et dit:</p> + +<p>—Ah! c'est vous, père Fauvent.</p> + +<p>Cette abréviation avait été adoptée dans le couvent.</p> + +<p>Fauchelevent recommença son salut.</p> + +<p>—Père Fauvent, je vous ai fait appeler.</p> + +<p>—Me voici, révérende mère.</p> + +<p>—J'ai à vous parler.</p> + +<p>—Et moi, de mon côté, dit Fauchelevent avec une hardiesse dont il avait +peur intérieurement, j'ai quelque chose à dire à la très révérende mère.</p> + +<p>La prieure le regarda.</p> + +<p>—Ah! vous avez une communication à me faire.</p> + +<p>—Une prière.</p> + +<p>—Eh bien, parlez.</p> + +<p>Le bonhomme Fauchelevent, ex-tabellion, appartenait à la catégorie des +paysans qui ont de l'aplomb. Une certaine ignorance habile est une +force; on ne s'en défie pas et cela vous prend. Depuis un peu plus de +deux ans qu'il habitait le couvent, Fauchelevent avait réussi dans la +communauté. Toujours solitaire, et tout en vaquant à son jardinage, il +n'avait guère autre chose à faire que d'être curieux. À distance comme +il était de toutes ces femmes voilées allant et venant, il ne voyait +guère devant lui qu'une agitation d'ombres. À force d'attention et de +pénétration, il était parvenu à remettre de la chair dans tous ces +fantômes, et ces mortes vivaient pour lui. Il était comme un sourd dont +la vue s'allonge et comme un aveugle dont l'ouïe s'aiguise. Il s'était +appliqué à démêler le sens des diverses sonneries, et il y était arrivé, +de sorte que ce cloître énigmatique et taciturne n'avait rien de caché +pour lui; ce sphinx lui bavardait tous ses secrets à l'oreille. +Fauchelevent, sachant tout, cachait tout. C'était là son art. Tout le +couvent le croyait stupide. Grand mérite en religion. Les mères vocales +faisaient cas de Fauchelevent. C'était un curieux muet. Il inspirait la +confiance. En outre, il était régulier, et ne sortait que pour les +nécessités démontrées du verger et du potager. Cette discrétion +d'allures lui était comptée. Il n'en avait pas moins fait jaser deux +hommes; au couvent, le portier, et il savait les particularités du +parloir; et, au cimetière, le fossoyeur, et il savait les singularités +de la sépulture; de la sorte, il avait, à l'endroit de ces religieuses, +une double lumière, l'une sur la vie, l'autre sur la mort. Mais il +n'abusait de rien. La congrégation tenait à lui. Vieux, boiteux, n'y +voyant goutte, probablement un peu sourd, que de qualités! On l'eût +difficilement remplacé.</p> + +<p>Le bonhomme, avec l'assurance de celui qui se sent apprécié, entama, +vis-à-vis de la révérende prieure, une harangue campagnarde assez +diffuse et très profonde. Il parla longuement de son âge, de ses +infirmités, de la surcharge des années comptant double désormais pour +lui, des exigences croissantes du travail, de la grandeur du jardin, des +nuits à passer, comme la dernière, par exemple, où il avait fallu mettre +des paillassons sur les melonnières à cause de la lune, et il finit par +aboutir à ceci: qu'il avait un frère,—(la prieure fit un mouvement)—un +frère point jeune,—(second mouvement de la prieure, mais mouvement +rassuré)—que, si on le voulait bien, ce frère pourrait venir loger avec +lui et l'aider, qu'il était excellent jardinier, que la communauté en +tirerait de bons services, meilleurs que les siens à lui;—que, +autrement, si l'on n'admettait point son frère, comme, lui, l'aîné, il +se sentait cassé, et insuffisant à la besogne, il serait, avec bien du +regret, obligé de s'en aller;—et que son frère avait une petite fille +qu'il amènerait avec lui, qui s'élèverait en Dieu dans la maison, et qui +peut-être, qui sait? ferait une religieuse un jour.</p> + +<p>Quand il eut fini de parler, la prieure interrompit le glissement de son +rosaire entre ses doigts, et lui dit:</p> + +<p>—Pourriez-vous, d'ici à ce soir, vous procurer une forte barre de fer?</p> + +<p>—Pourquoi faire?</p> + +<p>—Pour servir de levier.</p> + +<p>—Oui, révérende mère, répondit Fauchelevent.</p> + +<p>La prieure, sans ajouter une parole, se leva, et entra dans la chambre +voisine, qui était la salle du chapitre et où les mères vocales étaient +probablement assemblées. Fauchelevent demeura seul.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIIh" id="Chapitre_IIIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>Mère Innocente</h3> + + +<p>Un quart d'heure environ s'écoula. La prieure rentra et revint s'asseoir +sur la chaise.</p> + +<p>Les deux interlocuteurs semblaient préoccupés. Nous sténographions de +notre mieux le dialogue qui s'engagea.</p> + +<p>—Père Fauvent?</p> + +<p>—Révérende mère?</p> + +<p>—Vous connaissez la chapelle?</p> + +<p>—J'y ai une petite cage pour entendre la messe et les offices.</p> + +<p>—Et vous êtes entré dans le chœur pour votre ouvrage?</p> + +<p>—Deux ou trois fois.</p> + +<p>—Il s'agit de soulever une pierre.</p> + +<p>—Lourde?</p> + +<p>—La dalle du pavé qui est à côté de l'autel.</p> + +<p>—La pierre qui ferme le caveau?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est là une occasion où il serait bon d'être deux hommes.</p> + +<p>—La mère Ascension, qui est forte comme un homme, vous aidera.</p> + +<p>—Une femme n'est jamais un homme.</p> + +<p>—Nous n'avons qu'une femme pour vous aider. Chacun fait ce qu'il peut. +Parce que dom Mabillon donne quatre cent dix-sept épîtres de saint +Bernard et que Merlonus Horstius n'en donne que trois cent +soixante-sept, je ne méprise point Merlonus Horstius.</p> + +<p>—Ni moi non plus.</p> + +<p>—Le mérite est de travailler selon ses forces. Un cloître n'est pas un +chantier.</p> + +<p>—Et une femme n'est pas un homme. C'est mon frère qui est fort!</p> + +<p>—Et puis vous aurez un levier.</p> + +<p>—C'est la seule espèce de clef qui aille à ces espèces de portes.</p> + +<p>—Il y a un anneau à la pierre.</p> + +<p>—J'y passerai le levier.</p> + +<p>—Et la pierre est arrangée de façon à pivoter.</p> + +<p>—C'est bien, révérende mère. J'ouvrirai le caveau.</p> + +<p>—Et les quatre mères chantres vous assisteront.</p> + +<p>—Et quand le caveau sera ouvert?</p> + +<p>—Il faudra le refermer.</p> + +<p>—Sera-ce tout?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Donnez-moi vos ordres, très révérende mère.</p> + +<p>—Fauvent, nous avons confiance en vous.</p> + +<p>—Je suis ici pour tout faire.</p> + +<p>—Et pour tout taire.</p> + +<p>—Oui, révérende mère.</p> + +<p>—Quand le caveau sera ouvert....</p> + +<p>—Je le refermerai.</p> + +<p>—Mais auparavant....</p> + +<p>—Quoi, révérende mère?</p> + +<p>—Il faudra y descendre quelque chose.</p> + +<p>Il y eut un silence. La prieure, après une moue de la lèvre inférieure +qui ressemblait à de l'hésitation, le rompit.</p> + +<p>—Père Fauvent?</p> + +<p>—Révérende mère?</p> + +<p>—Vous savez qu'une mère est morte ce matin.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Vous n'avez donc pas entendu la cloche?</p> + +<p>—On n'entend rien au fond du jardin.</p> + +<p>—En vérité?</p> + +<p>—C'est à peine si je distingue ma sonnerie.</p> + +<p>—Elle est morte à la pointe du jour.</p> + +<p>—Et puis, ce matin, le vent ne portait pas de mon côté.</p> + +<p>—C'est la mère Crucifixion. Une bienheureuse.</p> + +<p>La prieure se tut, remua un moment les lèvres, comme pour une oraison +mentale, et reprit:</p> + +<p>—Il y a trois ans, rien que pour avoir vu prier la mère Crucifixion, +une janséniste, madame de Béthune, s'est faite orthodoxe.</p> + +<p>—Ah oui, j'entends le glas maintenant, révérende mère.</p> + +<p>—Les mères l'ont portée dans la chambre des mortes qui donne dans +l'église.</p> + +<p>—Je sais.</p> + +<p>—Aucun autre homme que vous ne peut et ne doit entrer dans cette +chambre-là. Veillez-y bien. Il ferait beau voir qu'un homme entrât dans +la chambre des mortes!</p> + +<p>—Plus souvent!</p> + +<p>—Hein?</p> + +<p>—Plus souvent!</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous dites?</p> + +<p>—Je dis plus souvent.</p> + +<p>—Plus souvent que quoi?</p> + +<p>—Révérende mère, je ne dis pas plus souvent que quoi, je dis plus +souvent.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas. Pourquoi dites-vous plus souvent?</p> + +<p>—Pour dire comme vous, révérende mère.</p> + +<p>—Mais je n'ai pas dit plus souvent.</p> + +<p>—Vous ne l'avez pas dit, mais je l'ai dit pour dire comme vous.</p> + +<p>En ce moment neuf heures sonnèrent.</p> + +<p>—À neuf heures du matin et à toute heure loué soit et adoré le très +Saint-Sacrement de l'autel, dit la prieure.</p> + +<p>—Amen, dit Fauchelevent.</p> + +<p>L'heure sonna à propos. Elle coupa court à Plus Souvent. Il est probable +que sans elle la prieure et Fauchelevent ne se fussent jamais tirés de +cet écheveau.</p> + +<p>Fauchelevent s'essuya le front.</p> + +<p>La prieure fit un nouveau petit murmure intérieur, probablement sacré, +puis haussa la voix.</p> + +<p>—De son vivant, mère Crucifixion faisait des conversions; après sa +mort, elle fera des miracles.</p> + +<p>—Elle en fera! répondit Fauchelevent emboîtant le pas, et faisant +effort pour ne plus broncher désormais.</p> + +<p>—Père Fauvent, la communauté a été bénie en la mère Crucifixion. Sans +doute il n'est point donné à tout le monde de mourir comme le cardinal +de Bérulle en disant la sainte messe, et d'exhaler son âme vers Dieu en +prononçant ces paroles: <i>Hanc igitur oblationem</i>. Mais, sans atteindre à +tant de bonheur, la mère Crucifixion a eu une mort très précieuse. Elle +a eu sa connaissance jusqu'au dernier instant. Elle nous parlait, puis +elle parlait aux anges. Elle nous a fait ses derniers commandements. Si +vous aviez un peu plus de foi, et si vous aviez pu être dans sa cellule, +elle vous aurait guéri votre jambe en y touchant. Elle souriait. On +sentait qu'elle ressuscitait en Dieu. Il y a eu du paradis dans cette +mort-là.</p> + +<p>Fauchelevent crut que c'était une oraison qui finissait.</p> + +<p>—Amen, dit-il.</p> + +<p>—Père Fauvent, il faut faire ce que veulent les morts.</p> + +<p>La prieure dévida quelques grains de son chapelet. Fauchelevent se +taisait. Elle poursuivit.</p> + +<p>—J'ai consulté sur cette question plusieurs ecclésiastiques travaillant +en Notre-Seigneur qui s'occupent dans l'exercice de la vie cléricale et +qui font un fruit admirable.</p> + +<p>—Révérende mère, on entend bien mieux le glas d'ici que dans le jardin.</p> + +<p>—D'ailleurs, c'est plus qu'une morte, c'est une sainte.</p> + +<p>—Comme vous, révérende mère.</p> + +<p>—Elle couchait dans son cercueil depuis vingt ans, par permission +expresse de notre saint-père Pie VII.</p> + +<p>—Celui qui a couronné l'emp.... Buonaparte.</p> + +<p>Pour un habile homme comme Fauchelevent, le souvenir était +malencontreux. Heureusement la prieure, toute à sa pensée, ne l'entendit +pas. Elle continua:</p> + +<p>—Père Fauvent?</p> + +<p>—Révérende mère?</p> + +<p>—Saint Diodore, archevêque de Cappadoce, voulut qu'on écrivît sur sa +sépulture ce seul mot: <i>Acarus</i>, qui signifie ver de terre; cela fut +fait. Est-ce vrai?</p> + +<p>—Oui, révérende mère.</p> + +<p>—Le bienheureux Mezzocane, abbé d'Aquila, voulut être inhumé sous la +potence; cela fut fait.</p> + +<p>—C'est vrai.</p> + +<p>—Saint Térence, évêque de Port sur l'embouchure du Tibre dans la mer, +demanda qu'on gravât sur sa pierre le signe qu'on mettait sur la fosse +des parricides, dans l'espoir que les passants cracheraient sur son +tombeau. Cela fut fait. Il faut obéir aux morts.</p> + +<p>—Ainsi soit-il.</p> + +<p>—Le corps de Bernard Guidonis, né en France près de Roche-Abeille, fut, +comme il l'avait ordonné et malgré le roi de Castille, porté en l'église +des Dominicains de Limoges, quoique Bernard Guidonis fût évêque de Tuy +en Espagne. Peut-on dire le contraire?</p> + +<p>—Pour ça non, révérende mère.</p> + +<p>—Le fait est attesté par Plantavit de la Fosse.</p> + +<p>Quelques grains du chapelet s'égrenèrent encore silencieusement. La +prieure reprit:</p> + +<p>—Père Fauvent, la mère Crucifixion sera ensevelie dans le cercueil où +elle a couché depuis vingt ans.</p> + +<p>—C'est juste.</p> + +<p>—C'est une continuation de sommeil.</p> + +<p>—J'aurai donc à la clouer dans ce cercueil-là?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et nous laisserons de côté la bière des pompes?</p> + +<p>—Précisément.</p> + +<p>—Je suis aux ordres de la très révérende communauté.</p> + +<p>—Les quatre mères chantres vous aideront.</p> + +<p>—À clouer le cercueil? Je n'ai pas besoin d'elles.</p> + +<p>—Non. À le descendre.</p> + +<p>—Où?</p> + +<p>—Dans le caveau.</p> + +<p>—Quel caveau?</p> + +<p>—Sous l'autel.</p> + +<p>Fauchelevent fit un soubresaut.</p> + +<p>—Le caveau sous l'autel!</p> + +<p>—Sous l'autel.</p> + +<p>—Mais....</p> + +<p>—Vous aurez une barre de fer.</p> + +<p>—Oui, mais....</p> + +<p>—Vous lèverez la pierre avec la barre au moyen de l'anneau.</p> + +<p>—Mais....</p> + +<p>—Il faut obéir aux morts. Être enterrée dans le caveau sous l'autel de +la chapelle, ne point aller en sol profane, rester morte là où elle a +prié vivante; ç'a été le vœu suprême de la mère Crucifixion. Elle nous +l'a demandé, c'est-à-dire commandé.</p> + +<p>—Mais c'est défendu.</p> + +<p>—Défendu par les hommes, ordonné par Dieu.</p> + +<p>—Si cela venait à se savoir?</p> + +<p>—Nous avons confiance en vous.</p> + +<p>—Oh, moi, je suis une pierre de votre mur.</p> + +<p>—Le chapitre s'est assemblé. Les mères vocales, que je viens de +consulter encore et qui sont en délibération, ont décidé que la mère +Crucifixion serait, selon son vœu, enterrée dans son cercueil sous +notre autel. Jugez, père Fauvent, s'il allait se faire des miracles ici! +quelle gloire en Dieu pour la communauté! Les miracles sortent des +tombeaux.</p> + +<p>—Mais, révérende mère, si l'agent de la commission de salubrité....</p> + +<p>—Saint Benoît II, en matière de sépulture, a résisté à Constantin +Pogonat.</p> + +<p>—Pourtant le commissaire de police....</p> + +<p>—Chonodemaire, un des sept rois allemands qui entrèrent dans les Gaules +sous l'empire de Constance, a reconnu expressément le droit des +religieux d'être inhumés en religion, c'est-à-dire sous l'autel.</p> + +<p>—Mais l'inspecteur de la préfecture....</p> + +<p>—Le monde n'est rien devant la croix. Martin, onzième général des +chartreux, a donné cette devise à son ordre: <i>Stat crux dum volvitur +orbis</i>.</p> + +<p>—Amen, dit Fauchelevent, imperturbable dans cette façon de se tirer +d'affaire toutes les fois qu'il entendait du latin.</p> + +<p>Un auditoire quelconque suffit à qui s'est tu trop longtemps. Le jour où +le rhéteur Gymnastoras sortit de prison, ayant dans le corps beaucoup de +dilemmes et de syllogismes rentrés, il s'arrêta devant le premier arbre +qu'il rencontra, le harangua, et fit de très grands efforts pour le +convaincre. La prieure, habituellement sujette au barrage du silence, et +ayant du trop-plein dans son réservoir, se leva et s'écria avec une +loquacité d'écluse lâchée:</p> + +<p>—J'ai à ma droite Benoît et à ma gauche Bernard. Qu'est-ce que Bernard? +c'est le premier abbé de Clairvaux. Fontaines en Bourgogne est un pays +béni pour l'avoir vu naître. Son père s'appelait Técelin et sa mère +Alèthe. Il a commencé par Cîteaux pour aboutir à Clairvaux; il a été +ordonné abbé par l'évêque de Châlon-sur-Saône, Guillaume de Champeaux; +il a eu sept cents novices et fondé cent soixante monastères; il a +terrassé Abeilard au concile de Sens, en 1140, et Pierre de Bruys et +Henry son disciple, et une autre sorte de dévoyés qu'on nommait les +Apostoliques; il a confondu Arnaud de Bresce, foudroyé le moine Raoul, +le tueur de juifs, dominé en 1148 le concile de Reims, fait condamner +Gilbert de la Porée, évêque de Poitiers, fait condamner Eon de l'Étoile, +arrangé les différends des princes, éclairé le roi Louis le Jeune, +conseillé le pape Eugène III, réglé le Temple, prêché la croisade, fait +deux cent cinquante miracles dans sa vie, et jusqu'à trente-neuf en un +jour. Qu'est-ce que Benoît? c'est le patriarche de Mont-Cassin; c'est le +deuxième fondateur de la sainteté claustrale, c'est le Basile de +l'occident. Son ordre a produit quarante papes, deux cents cardinaux, +cinquante patriarches, seize cents archevêques, quatre mille six cents +évêques, quatre empereurs, douze impératrices, quarante-six rois, +quarante et une reines, trois mille six cents saints canonisés, et +subsiste depuis quatorze cents ans. D'un côté saint Bernard; de l'autre +l'agent de la salubrité! D'un côté saint Benoît; de l'autre l'inspecteur +de la voirie! L'état, la voirie, les pompes funèbres, les règlements, +l'administration, est-ce que nous connaissons cela? Aucuns passants +seraient indignés de voir comme on nous traite. Nous n'avons même pas le +droit de donner notre poussière à Jésus-Christ! Votre salubrité est une +invention révolutionnaire. Dieu subordonné au commissaire de police; tel +est le siècle. Silence, Fauvent!</p> + +<p>Fauchelevent, sous cette douche, n'était pas fort à son aise. La prieure +continua.</p> + +<p>—Le droit du monastère à la sépulture ne fait doute pour personne. Il +n'y a pour le nier que les fanatiques et les errants. Nous vivons dans +des temps de confusion terrible. On ignore ce qu'il faut savoir, et l'on +sait ce qu'il faut ignorer. On est crasse et impie. Il y a dans cette +époque des gens qui ne distinguent pas entre le grandissime saint +Bernard et le Bernard dit des Pauvres Catholiques, certain bon +ecclésiastique qui vivait dans le treizième siècle. D'autres blasphèment +jusqu'à rapprocher l'échafaud de Louis XVI de la croix de Jésus-Christ. +Louis XVI n'était qu'un roi. Prenons donc garde à Dieu! Il n'y a plus ni +juste ni injuste. On sait le nom de Voltaire et l'on ne sait pas le nom +de César de Bus. Pourtant César de Bus est un bienheureux et Voltaire +est un malheureux. Le dernier archevêque, le cardinal de Périgord, ne +savait même pas que Charles de Gondren a succédé à Bérulle, et François +Bourgoin à Gondren, et Jean-François Senault à Bourgoin, et le père de +Sainte-Marthe à Jean-François Senault. On connaît le nom du père Coton, +non parce qu'il a été un des trois qui ont poussé à la fondation de +l'Oratoire, mais parce qu'il a été matière à juron pour le roi huguenot +Henri IV. Ce qui fait saint François de Sales aimable aux gens du monde, +c'est qu'il trichait au jeu. Et puis on attaque la religion. Pourquoi? +Parce qu'il y a eu de mauvais prêtres, parce que Sagittaire, évêque de +Gap, était frère de Salone, évêque d'Embrun, et que tous les deux ont +suivi Mommol. Qu'est-ce que cela fait? Cela empêche-t-il Martin de Tours +d'être un saint et d'avoir donné la moitié de son manteau à un pauvre? +On persécute les saints. On ferme les yeux aux vérités. Les ténèbres +sont l'habitude. Les plus féroces bêtes sont les bêtes aveugles. +Personne ne pense à l'enfer pour de bon. Oh! le méchant peuple! De par +le Roi signifie aujourd'hui de par la Révolution. On ne sait plus ce +qu'on doit, ni aux vivants, ni aux morts. Il est défendu de mourir +saintement. Le sépulcre est une affaire civile. Ceci fait horreur. Saint +Léon II a écrit deux lettres exprès, l'une à Pierre Notaire, l'autre au +roi des Visigoths, pour combattre et rejeter, dans les questions qui +touchent aux morts, l'autorité de l'exarque et la suprématie de +l'empereur. Gautier, évêque de Châlons, tenait tête en cette matière à +Othon, duc de Bourgogne. L'ancienne magistrature en tombait d'accord. +Autrefois nous avions voix au chapitre même dans les choses du siècle. +L'abbé de Cîteaux, général de l'ordre, était conseiller-né au parlement +de Bourgogne. Nous faisons de nos morts ce que nous voulons. Est-ce que +le corps de saint Benoît lui-même n'est pas en France dans l'abbaye de +Fleury, dite Saint-Benoît-sur-Loire, quoiqu'il soit mort en Italie au +Mont-Cassin, un samedi 21 du mois de mars de l'an 543? Tout ceci est +incontestable. J'abhorre les psallants, je hais les prieurs, j'exècre +les hérétiques, mais je détesterais plus encore quiconque me +soutiendrait le contraire. On n'a qu'à lire Arnoul Wion, Gabriel +Bucelin, Trithème, Maurolicus et dom Luc d'Achery.</p> + +<p>La prieure respira, puis se tourna vers Fauchelevent:</p> + +<p>—Père Fauvent, est-ce dit?</p> + +<p>—C'est dit, révérende mère.</p> + +<p>—Peut-on compter sur vous?</p> + +<p>—J'obéirai.</p> + +<p>—C'est bien.</p> + +<p>—Je suis tout dévoué au couvent.</p> + +<p>—C'est entendu. Vous fermerez le cercueil. Les sœurs le porteront dans +la chapelle. On dira l'office des morts. Puis on rentrera dans le +cloître. Entre onze heures et minuit, vous viendrez avec votre barre de +fer. Tout se passera dans le plus grand secret. Il n'y aura dans la +chapelle que les quatre mères chantres, la mère Ascension, et vous.</p> + +<p>—Et la sœur qui sera au poteau?</p> + +<p>—Elle ne se retournera pas.</p> + +<p>—Mais elle entendra.</p> + +<p>—Elle n'écoutera pas. D'ailleurs, ce que le cloître sait, le monde +l'ignore.</p> + +<p>Il y eut encore une pause. La prieure poursuivit:</p> + +<p>—Vous ôterez votre grelot. Il est inutile que la sœur au poteau +s'aperçoive que vous êtes là.</p> + +<p>—Révérende mère?</p> + +<p>—Quoi, père Fauvent?</p> + +<p>—Le médecin des morts a-t-il fait sa visite?</p> + +<p>—Il va la faire aujourd'hui à quatre heures. On a sonné la sonnerie qui +fait venir le médecin des morts. Mais vous n'entendez donc aucune +sonnerie?</p> + +<p>—Je ne fais attention qu'à la mienne.</p> + +<p>—Cela est bien, père Fauvent.</p> + +<p>—Révérende mère, il faudra un levier d'au moins six pieds.</p> + +<p>—Où le prendrez-vous?</p> + +<p>—Où il ne manque pas de grilles, il ne manque pas de barres de fer. +J'ai mon tas de ferrailles au fond du jardin.</p> + +<p>—Trois quarts d'heure environ avant minuit; n'oubliez pas.</p> + +<p>—Révérende mère?</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Si jamais vous aviez d'autres ouvrages comme ça, c'est mon frère qui +est fort. Un Turc!</p> + +<p>—Vous ferez le plus vite possible.</p> + +<p>—Je ne vais pas hardi vite. Je suis infirme; c'est pour cela qu'il me +faudrait un aide. Je boite.</p> + +<p>—Boiter n'est pas un tort, et peut être une bénédiction. L'empereur +Henri II, qui combattit l'antipape Grégoire et rétablit Benoît VIII, a +deux surnoms: le Saint et le Boiteux.</p> + +<p>—C'est bien bon, deux surtout, murmura Fauchelevent, qui, en réalité, +avait l'oreille un peu dure.</p> + +<p>—Père Fauvent, j'y pense, prenons une heure entière. Ce n'est pas trop. +Soyez près du maître-autel avec votre barre de fer à onze heures. +L'office commence à minuit. Il faut que tout soit fini un bon quart +d'heure auparavant.</p> + +<p>—Je ferai tout pour prouver mon zèle à la communauté. Voilà qui est +dit. Je clouerai le cercueil. À onze heures précises je serai dans la +chapelle. Les mères chantres y seront, la mère Ascension y sera. Deux +hommes, cela vaudrait mieux. Enfin, n'importe! J'aurai mon levier. Nous +ouvrirons le caveau, nous descendrons le cercueil, et nous refermerons +le caveau. Après quoi, plus trace de rien. Le gouvernement ne s'en +doutera pas. Révérende mère, tout est arrangé ainsi?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Qu'y a-t-il donc encore?</p> + +<p>—Il reste la bière vide.</p> + +<p>Ceci fit un temps d'arrêt. Fauchelevent songeait. La prieure songeait.</p> + +<p>—Père Fauvent, que fera-t-on de la bière?</p> + +<p>—On la portera en terre.</p> + +<p>—Vide?</p> + +<p>Autre silence. Fauchelevent fit de la main gauche cette espèce de geste +qui donne congé à une question inquiétante.</p> + +<p>—Révérende mère, c'est moi qui cloue la bière dans la chambre basse de +l'église, et personne n'y peut entrer que moi, et je couvrirai la bière +du drap mortuaire.</p> + +<p>—Oui, mais les porteurs, en la mettant dans le corbillard et en la +descendant dans la fosse, sentiront bien qu'il n'y a rien dedans.</p> + +<p>—Ah! di...! s'écria Fauchelevent.</p> + +<p>La prieure commença un signe de croix, et regarda fixement le jardinier. +<i>Able</i> lui resta dans le gosier.</p> + +<p>Il se hâta d'improviser un expédient pour faire oublier le juron.</p> + +<p>—Révérende mère, je mettrai de la terre dans la bière. Cela fera +l'effet de quelqu'un.</p> + +<p>—Vous avez raison. La terre, c'est la même chose que l'homme. Ainsi +vous arrangerez la bière vide?</p> + +<p>—J'en fais mon affaire.</p> + +<p>Le visage de la prieure, jusqu'alors trouble et obscur, se rasséréna. +Elle lui fit le signe du supérieur congédiant l'inférieur. Fauchelevent +se dirigea vers la porte. Comme il allait sortir, la prieure éleva +doucement la voix:</p> + +<p>—Père Fauvent, je suis contente de vous; demain, après l'enterrement, +amenez-moi votre frère, et dites-lui qu'il m'amène sa fille.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IVh" id="Chapitre_IVh"></a><a href="#huitieme">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>Où Jean Valjean a tout à fait l'air d'avoir lu Austin Castillejo</h3> + + +<p>Des enjambées de boiteux sont comme des œillades de borgne; elles +n'arrivent pas vite au but. En outre, Fauchelevent était perplexe. Il +mit près d'un quart d'heure à revenir dans la baraque du jardin. Cosette +était éveillée. Jean Valjean l'avait assise près du feu. Au moment où +Fauchelevent entra, Jean Valjean lui montrait la hotte du jardinier +accrochée au mur et lui disait:</p> + +<p>—Écoute-moi bien, ma petite Cosette. Il faudra nous en aller de cette +maison, mais nous y reviendrons et nous y serons très bien. Le bonhomme +d'ici t'emportera sur son dos là-dedans. Tu m'attendras chez une dame. +J'irai te retrouver. Surtout, si tu ne veux pas que la Thénardier te +reprenne, obéis et ne dis rien!</p> + +<p>Cosette fit un signe de tête d'un air grave.</p> + +<p>Au bruit de Fauchelevent poussant la porte, Jean Valjean se retourna.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Tout est arrangé, et rien ne l'est, dit Fauchelevent. J'ai permission +de vous faire entrer; mais avant de vous faire entrer, il faut vous +faire sortir. C'est là qu'est l'embarras de charrettes. Pour la petite, +c'est aisé.</p> + +<p>—Vous l'emporterez?</p> + +<p>—Et elle se taira?</p> + +<p>—J'en réponds.</p> + +<p>—Mais vous, père Madeleine?</p> + +<p>Et, après un silence où il y avait de l'anxiété, Fauchelevent s'écria:</p> + +<p>—Mais sortez donc par où vous êtes entré!</p> + +<p>Jean Valjean, comme la première fois, se borna à répondre:</p> + +<p>—Impossible.</p> + +<p>Fauchelevent, se parlant plus à lui-même qu'à Jean Valjean, grommela:</p> + +<p>—Il y a une autre chose qui me tourmente. J'ai dit que j'y mettrais de +la terre. C'est que je pense que de la terre là-dedans, au lieu d'un +corps, ça ne sera pas ressemblant, ça n'ira pas, ça se déplacera, ça +remuera. Les hommes le sentiront. Vous comprenez, père Madeleine, le +gouvernement s'en apercevra.</p> + +<p>Jean Valjean le considéra entre les deux yeux, et crut qu'il délirait.</p> + +<p>Fauchelevent reprit:</p> + +<p>—Comment di—antre allez-vous sortir? C'est qu'il faut que tout cela +soit fait demain! C'est demain que je vous amène. La prieure vous +attend.</p> + +<p>Alors il expliqua à Jean Valjean que c'était une récompense pour un +service que lui, Fauchelevent, rendait à la communauté. Qu'il entrait +dans ses attributions de participer aux sépultures, qu'il clouait les +bières et assistait le fossoyeur au cimetière. Que la religieuse morte +le matin avait demandé d'être ensevelie dans le cercueil qui lui servait +de lit et enterrée dans le caveau sous l'autel de la chapelle. Que cela +était défendu par les règlements de police, mais que c'était une de ces +mortes à qui l'on ne refuse rien. Que la prieure et les mères vocales +entendaient exécuter le vœu de la défunte. Que tant pis pour le +gouvernement. Que lui Fauchelevent clouerait le cercueil dans la +cellule, lèverait la pierre dans la chapelle, et descendrait la morte +dans le caveau. Et que, pour le remercier, la prieure admettait dans la +maison son frère comme jardinier et sa nièce comme pensionnaire. Que son +frère, c'était Mr Madeleine, et que sa nièce, c'était Cosette. Que la +prieure lui avait dit d'amener son frère le lendemain soir, après +l'enterrement postiche au cimetière. Mais qu'il ne pouvait pas amener du +dehors Mr Madeleine, si Mr Madeleine n'était pas dehors. Que c'était là +le premier embarras. Et puis qu'il avait encore un embarras, la bière +vide.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que la bière vide? demanda Jean Valjean.</p> + +<p>Fauchelevent répondit:</p> + +<p>—La bière de l'administration.</p> + +<p>—Quelle bière? et quelle administration?</p> + +<p>—Une religieuse meurt. Le médecin de la municipalité vient et dit: il y +a une religieuse morte. Le gouvernement envoie une bière. Le lendemain +il envoie un corbillard et des croque-morts pour reprendre la bière et +la porter au cimetière. Les croque-morts viendront et soulèveront la +bière; il n'y aura rien dedans.</p> + +<p>—Mettez-y quelque chose.</p> + +<p>—Un mort? je n'en ai pas.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Un vivant.</p> + +<p>—Quel vivant?</p> + +<p>—Moi, dit Jean Valjean.</p> + +<p>Fauchelevent, qui s'était assis, se leva comme si un pétard fût parti +sous sa chaise.</p> + +<p>—Vous!</p> + +<p>—Pourquoi pas?</p> + +<p>Jean Valjean eut un de ces rares sourires qui lui venaient comme une +lueur dans un ciel d'hiver.</p> + +<p>—Vous savez, Fauchelevent, que vous avez dit: La mère Crucifixion est +morte, et j'ai ajouté: Et le père Madeleine est enterré. Ce sera cela.</p> + +<p>—Ah, bon, vous riez. Vous ne parlez pas sérieusement.</p> + +<p>—Très sérieusement. Il faut sortir d'ici?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Je vous ai dit de me trouver pour moi aussi une hotte et une bâche.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—La hotte sera en sapin, et la bâche sera un drap noir.</p> + +<p>—D'abord, un drap blanc. On enterre les religieuses en blanc.</p> + +<p>—Va pour le drap blanc.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas un homme comme les autres, père Madeleine.</p> + +<p>Voir de telles imaginations, qui ne sont pas autre chose que les +sauvages et téméraires inventions du bagne, sortir des choses paisibles +qui l'entouraient et se mêler à ce qu'il appelait le «petit train-train +du couvent», c'était pour Fauchelevent une stupeur comparable à celle +d'un passant qui verrait un goéland pêcher dans le ruisseau de la rue +Saint-Denis.</p> + +<p>Jean Valjean poursuivit:</p> + +<p>—Il s'agit de sortir d'ici sans être vu. C'est un moyen. Mais d'abord +renseignez-moi. Comment cela se passe-t-il? Où est cette bière?</p> + +<p>—Celle qui est vide?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—En bas, dans ce qu'on appelle la salle des mortes. Elle est sur deux +tréteaux et sous le drap mortuaire.</p> + +<p>—Quelle est la longueur de la bière?</p> + +<p>—Six pieds.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que la salle des mortes?</p> + +<p>—C'est une chambre du rez-de-chaussée qui a une fenêtre grillée sur le +jardin qu'on ferme du dehors avec un volet, et deux portes; l'une qui va +au couvent, l'autre qui va à l'église.</p> + +<p>—Quelle église?</p> + +<p>—L'église de la rue, l'église de tout le monde.</p> + +<p>—Avez-vous les clefs de ces deux portes?</p> + +<p>—Non. J'ai la clef de la porte qui communique au couvent; le concierge +a la clef de la porte qui communique à l'église.</p> + +<p>—Quand le concierge ouvre-t-il cette porte-là?</p> + +<p>—Uniquement pour laisser entrer les croque-morts qui viennent chercher +la bière. La bière sortie, la porte se referme.</p> + +<p>—Qui est-ce qui cloue la bière?</p> + +<p>—C'est moi.</p> + +<p>—Qui est-ce qui met le drap dessus?</p> + +<p>—C'est moi.</p> + +<p>—Êtes-vous seul?</p> + +<p>—Pas un autre homme, excepté le médecin de la police, ne peut entrer +dans la salle des mortes. C'est même écrit sur le mur.</p> + +<p>—Pourriez-vous, cette nuit, quand tout dormira dans le couvent, me +cacher dans cette salle?</p> + +<p>—Non. Mais je puis vous cacher dans un petit réduit noir qui donne dans +la salle des mortes, où je mets mes outils d'enterrement, et dont j'ai +la garde et la clef.</p> + +<p>—À quelle heure le corbillard viendra-t-il chercher la bière demain?</p> + +<p>—Vers trois heures du soir. L'enterrement se fait au cimetière +Vaugirard, un peu avant la nuit. Ce n'est pas tout près.</p> + +<p>—Je resterai caché dans votre réduit à outils toute la nuit et toute la +matinée. Et à manger? J'aurai faim.</p> + +<p>—Je vous porterai de quoi.</p> + +<p>—Vous pourriez venir me clouer dans la bière à deux heures.</p> + +<p>Fauchelevent recula et se fît craquer les os des doigts.</p> + +<p>—Mais c'est impossible!</p> + +<p>—Bah! prendre un marteau et clouer des clous dans une planche!</p> + +<p>Ce qui semblait inouï à Fauchelevent était, nous le répétons, simple +pour Jean Valjean. Jean Valjean avait traversé de pires détroits. +Quiconque a été prisonnier sait l'art de se rapetisser selon le diamètre +des évasions. Le prisonnier est sujet à la fuite comme le malade à la +crise qui le sauve ou qui le perd. Une évasion, c'est une guérison. Que +n'accepte-t-on pas pour guérir? Se faire clouer et emporter dans une +caisse comme un colis, vivre longtemps dans une boîte, trouver de l'air +où il n'y en a pas, économiser sa respiration des heures entières, +savoir étouffer sans mourir, c'était là un des sombres talents de Jean +Valjean.</p> + +<p>Du reste, une bière dans laquelle il y a un être vivant, cet expédient +de forçat, est aussi un expédient d'empereur. S'il faut en croire le +moine Austin Castillejo, ce fut le moyen que Charles-Quint, voulant +après son abdication revoir une dernière fois la Plombes, employa pour +la faire entrer dans le monastère de Saint-Just et pour l'en faire +sortir.</p> + +<p>Fauchelevent, un peu revenu à lui, s'écria:</p> + +<p>—Mais comment ferez-vous pour respirer?</p> + +<p>—Je respirerai.</p> + +<p>—Dans cette boîte! Moi, seulement d'y penser, je suffoque.</p> + +<p>—Vous avez bien une vrille, vous ferez quelques petits trous autour de +la bouche çà et là, et vous clouerez sans serrer la planche de dessus.</p> + +<p>—Bon! Et s'il vous arrive de tousser ou d'éternuer?</p> + +<p>—Celui qui s'évade ne tousse pas et n'éternue pas.</p> + +<p>Et Jean Valjean ajouta:</p> + +<p>—Père Fauchelevent, il faut se décider: ou être pris ici, ou accepter +la sortie par le corbillard.</p> + +<p>Tout le monde a remarqué le goût qu'ont les chats de s'arrêter et de +flâner entre les deux battants d'une porte entre-bâillée. Qui n'a dit à +un chat: Mais entre donc! Il y a des hommes qui, dans un incident +entr'ouvert devant eux, ont aussi une tendance à rester indécis entre +deux résolutions, au risque de se faire écraser par le destin fermant +brusquement l'aventure. Les trop prudents, tout chats qu'ils sont, et +parce qu'ils sont chats, courent quelquefois plus de danger que les +audacieux. Fauchelevent était de cette nature hésitante. Pourtant le +sang-froid de Jean Valjean le gagnait malgré lui. Il grommela:</p> + +<p>—Au fait, c'est qu'il n'y a pas d'autre moyen.</p> + +<p>Jean Valjean reprit:</p> + +<p>—La seule chose qui m'inquiète, c'est ce qui se passera au cimetière.</p> + +<p>—C'est justement cela qui ne m'embarrasse pas, s'écria Fauchelevent. Si +vous êtes sûr de vous tirer de la bière, moi je suis sûr de vous tirer +de la fosse. Le fossoyeur est un ivrogne de mes amis. C'est le père +Mestienne. Un vieux de la vieille vigne. Le fossoyeur met les morts dans +la fosse, et moi je mets le fossoyeur dans ma poche. Ce qui se passera +je vais vous le dire. On arrivera un peu avant la brune, trois quarts +d'heure avant la fermeture des grilles du cimetière. Le corbillard +roulera jusqu'à la fosse. Je suivrai; c'est ma besogne. J'aurai un +marteau, un ciseau et des tenailles dans ma poche. Le corbillard +s'arrête, les croque-morts vous nouent une corde autour de votre bière +et vous descendent. Le prêtre dit les prières, fait le signe de croix, +jette l'eau bénite, et file. Je reste seul avec le père Mestienne. C'est +mon ami, je vous dis. De deux choses l'une, ou il sera soûl, ou il ne +sera pas soûl. S'il n'est pas soûl, je lui dis: Viens boire un coup +pendant que le <i>Bon Coing</i> est encore ouvert. Je l'emmène, je le grise, +le père Mestienne n'est pas long à griser, il est toujours commencé, je +te le couche sous la table, je lui prends sa carte pour rentrer au +cimetière, et je reviens sans lui. Vous n'avez plus affaire qu'à moi. +S'il est soûl, je lui dis: Va-t'en, je vais faire ta besogne. Il s'en +va, et je vous tire du trou.</p> + +<p>Jean Valjean lui tendit sa main sur laquelle Fauchelevent se précipita +avec une touchante effusion paysanne.</p> + +<p>—C'est convenu, père Fauchelevent. Tout ira bien.</p> + +<p>—Pourvu que rien ne se dérange, pensa Fauchelevent. Si cela allait +devenir terrible!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Vh" id="Chapitre_Vh"></a><a href="#huitieme">Chapitre V</a></h2> + +<h3>Il ne suffit pas d'être ivrogne pour être immortel</h3> + + +<p>Le lendemain, comme le soleil déclinait, les allants et venants fort +clairsemés du boulevard du Maine ôtaient leur chapeau au passage d'un +corbillard vieux modèle, orné de têtes de mort, de tibias et de larmes. +Dans ce corbillard il y avait un cercueil couvert d'un drap blanc sur +lequel s'étalait une vaste croix noire, pareille à une grande morte dont +les bras pendent. Un carrosse drapé, où l'on apercevait un prêtre en +surplis et un enfant de chœur en calotte rouge, suivait. Deux +croque-morts en uniforme gris à parements noirs marchaient à droite et à +gauche du corbillard. Derrière venait un vieux homme en habits +d'ouvrier, qui boitait. Ce cortège se dirigeait vers le cimetière +Vaugirard.</p> + +<p>On voyait passer de la poche de l'homme le manche d'un marteau, la lame +d'un ciseau à froid et la double antenne d'une paire de tenailles.</p> + +<p>Le cimetière Vaugirard faisait exception parmi les cimetières de Paris. +Il avait ses usages particuliers, de même qu'il avait sa porte cochère +et sa porte bâtarde que, dans le quartier, les vieilles gens, tenaces +aux vieux mots, appelaient la porte cavalière et la porte piétonne. Les +bernardines-bénédictines du Petit-Picpus avaient obtenu, nous l'avons +dit, d'y être enterrées dans un coin à part et le soir, ce terrain ayant +jadis appartenu à leur communauté. Les fossoyeurs, ayant de cette façon +dans le cimetière un service du soir l'été et de nuit l'hiver, y étaient +astreints à une discipline particulière. Les portes des cimetières de +Paris se fermaient à cette époque au coucher du soleil, et, ceci étant +une mesure d'ordre municipal, le cimetière Vaugirard y était soumis +comme les autres. La porte cavalière et la porte piétonne étaient deux +grilles contiguës, accostées d'un pavillon bâti par l'architecte +Perronet et habité par le portier du cimetière. Ces grilles tournaient +donc inexorablement sur leurs gonds à l'instant où le soleil +disparaissait derrière le dôme des Invalides. Si quelque fossoyeur, à ce +moment-là, était attardé dans le cimetière, il n'avait qu'une ressource +pour sortir, sa carte de fossoyeur délivrée par l'administration des +pompes funèbres. Une espèce de boîte aux lettres était pratiquée dans le +volet de la fenêtre du concierge. Le fossoyeur jetait sa carte dans +cette boîte, le concierge l'entendait tomber, tirait le cordon, et la +porte piétonne s'ouvrait. Si le fossoyeur n'avait pas sa carte, il se +nommait, le concierge, parfois couché et endormi, se levait, allait +reconnaître le fossoyeur, et ouvrait la porte avec la clef; le fossoyeur +sortait, mais payait quinze francs d'amende.</p> + +<p>Ce cimetière, avec ses originalités en dehors de la règle, gênait la +symétrie administrative. On l'a supprimé peu après 1830. Le cimetière +Montparnasse, dit cimetière de l'Est, lui a succédé, et a hérité de ce +fameux cabaret mitoyen au cimetière Vaugirard qui était surmonté d'un +coing peint sur une planche, et qui faisait angle, d'un côté sur les +tables des buveurs, de l'autre sur les tombeaux, avec cette enseigne: +<i>Au Bon Coing</i>.</p> + +<p>Le cimetière Vaugirard était ce qu'on pourrait appeler un cimetière +fané. Il tombait en désuétude. La moisissure l'envahissait, les fleurs +le quittaient. Les bourgeois se souciaient peu d'être enterrés à +Vaugirard; cela sentait le pauvre. Le Père-Lachaise, à la bonne heure! +Être enterré au Père-Lachaise, c'est comme avoir des meubles en acajou. +L'élégance se reconnaît là. Le cimetière Vaugirard était un enclos +vénérable, planté en ancien jardin français. Des allées droites, des +buis, des thuias, des houx, de vieilles tombes sous de vieux ifs, +l'herbe très haute. Le soir y était tragique. Il y avait là des lignes +très lugubres.</p> + +<p>Le soleil n'était pas encore couché quand le corbillard au drap blanc et +à la croix noire entra dans l'avenue du cimetière Vaugirard. L'homme +boiteux qui le suivait n'était autre que Fauchelevent.</p> + +<p>L'enterrement de la mère Crucifixion dans le caveau sous l'autel, la +sortie de Cosette, l'introduction de Jean Valjean dans la salle des +mortes, tout s'était exécuté sans encombre, et rien n'avait accroché.</p> + +<p>Disons-le en passant, l'inhumation de la mère Crucifixion sous l'autel +du couvent est pour nous chose parfaitement vénielle. C'est une de ces +fautes qui ressemblent à un devoir. Les religieuses l'avaient accomplie, +non seulement sans trouble, mais avec l'applaudissement de leur +conscience. Au cloître, ce qu'on appelle «le gouvernement» n'est qu'une +immixtion dans l'autorité, immixtion toujours discutable. D'abord la +règle; quant au code, on verra. Hommes, faites des lois tant qu'il vous +plaira, mais gardez-les pour vous. Le péage à César n'est jamais que le +reste du péage à Dieu. Un prince n'est rien près d'un principe.</p> + +<p>Fauchelevent boitait derrière le corbillard, très content. Ses deux +complots jumeaux, l'un avec les religieuses, l'autre avec Mr Madeleine, +l'un pour le couvent, l'autre contre, avaient réussi de front. Le calme +de Jean Valjean était de ces tranquillités puissantes qui se +communiquent. Fauchelevent ne doutait plus du succès. Ce qui restait à +faire n'était rien. Depuis deux ans, il avait grisé dix fois le +fossoyeur, le brave père Mestienne, un bonhomme joufflu. Il en jouait, +du père Mestienne. Il en faisait ce qu'il voulait. Il le coiffait de sa +volonté et de sa fantaisie. La tête de Mestienne s'ajustait au bonnet de +Fauchelevent. La sécurité de Fauchelevent était complète.</p> + +<p>Au moment où le convoi entra dans l'avenue menant au cimetière, +Fauchelevent, heureux, regarda le corbillard et se frotta ses grosses +mains en disant à demi-voix:</p> + +<p>—En voilà une farce!</p> + +<p>Tout à coup le corbillard s'arrêta; on était à la grille. Il fallait +exhiber le permis d'inhumer. L'homme des pompes funèbres s'aboucha avec +le portier du cimetière. Pendant ce colloque, qui produit toujours un +temps d'arrêt d'une ou deux minutes, quelqu'un, un inconnu, vint se +placer derrière le corbillard à côté de Fauchelevent. C'était une espèce +d'ouvrier qui avait une veste aux larges poches, et une pioche sous le +bras.</p> + +<p>Fauchelevent regarda cet inconnu.</p> + +<p>—Qui êtes-vous? demanda-t-il.</p> + +<p>L'homme répondit:</p> + +<p>—Le fossoyeur.</p> + +<p>Si l'on survivait à un boulet de canon en pleine poitrine, on ferait la +figure que fit Fauchelevent.</p> + +<p>—Le fossoyeur!</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Vous?</p> + +<p>—Moi.</p> + +<p>—Le fossoyeur, c'est le père Mestienne.</p> + +<p>—C'était.</p> + +<p>—Comment! c'était?</p> + +<p>—Il est mort.</p> + +<p>Fauchelevent s'était attendu à tout, excepté à ceci, qu'un fossoyeur pût +mourir. C'est pourtant vrai; les fossoyeurs eux-mêmes meurent.</p> + +<p>À force de creuser la fosse des autres, on ouvre la sienne.</p> + +<p>Fauchelevent demeura béant. Il eut à peine la force de bégayer:</p> + +<p>—Mais ce n'est pas possible!</p> + +<p>—Cela est.</p> + +<p>—Mais, reprit-il faiblement, le fossoyeur, c'est le père Mestienne.</p> + +<p>—Après Napoléon, Louis XVIII. Après Mestienne, Gribier. Paysan, je +m'appelle Gribier.</p> + +<p>Fauchelevent, tout pâle, considéra ce Gribier.</p> + +<p>C'était un homme long, maigre, livide, parfaitement funèbre. Il avait +l'air d'un médecin manqué tourné fossoyeur.</p> + +<p>Fauchelevent éclata de rire.</p> + +<p>—Ah! comme il arrive de drôles de choses! le père Mestienne est mort. +Le petit père Mestienne est mort, mais vive le petit père Lenoir! Vous +savez ce que c'est que le petit père Lenoir? C'est le cruchon du rouge à +six sur le plomb. C'est le cruchon du Suresne, morbigou! du vrai Suresne +de Paris! Ah! il est mort, le vieux Mestienne! J'en suis fâché; c'était +un bon vivant. Mais vous aussi, vous êtes un bon vivant. Pas vrai, +camarade? Nous allons aller boire ensemble un coup, tout à l'heure.</p> + +<p>L'homme répondit:—J'ai étudié. J'ai fait ma quatrième. Je ne bois +jamais.</p> + +<p>Le corbillard s'était remis en marche et roulait dans la grande allée du +cimetière.</p> + +<p>Fauchelevent avait ralenti son pas. Il boitait, plus encore d'anxiété +que d'infirmité.</p> + +<p>Le fossoyeur marchait devant lui.</p> + +<p>Fauchelevent passa encore une fois l'examen du Gribier inattendu.</p> + +<p>C'était un de ces hommes qui, jeunes, ont l'air vieux, et qui, maigres, +sont très forts.</p> + +<p>—Camarade! cria Fauchelevent.</p> + +<p>L'homme se retourna.</p> + +<p>—Je suis le fossoyeur du couvent.</p> + +<p>—Mon collègue, dit l'homme.</p> + +<p>Fauchelevent, illettré, mais très fin, comprit qu'il avait affaire à une +espèce redoutable, à un beau parleur.</p> + +<p>Il grommela:</p> + +<p>—Comme ça, le père Mestienne est mort.</p> + +<p>L'homme répondit:</p> + +<p>—Complètement. Le bon Dieu a consulté son carnet d'échéances. C'était +le tour du père Mestienne. Le père Mestienne est mort.</p> + +<p>Fauchelevent répéta machinalement:</p> + +<p>—Le bon Dieu....</p> + +<p>—Le bon Dieu, fit l'homme avec autorité. Pour les philosophes, le Père +éternel; pour les jacobins, l'Être suprême.</p> + +<p>—Est-ce que nous ne ferons pas connaissance? balbutia Fauchelevent.</p> + +<p>—Elle est faite. Vous êtes paysan, je suis parisien.</p> + +<p>—On ne se connaît pas tant qu'on n'a pas bu ensemble. Qui vide son +verre vide son cœur. Vous allez venir boire avec moi. Ça ne se refuse +pas.</p> + +<p>—D'abord la besogne.</p> + +<p>Fauchelevent pensa: je suis perdu.</p> + +<p>On n'était plus qu'à quelques tours de roue de la petite allée qui +menait au coin des religieuses. Le fossoyeur reprit:</p> + +<p>—Paysan, j'ai sept mioches qu'il faut nourrir. Comme il faut qu'ils +mangent, il ne faut pas que je boive.</p> + +<p>Et il ajouta avec la satisfaction d'un être sérieux qui fait une phrase:</p> + +<p>—Leur faim est ennemie de ma soif.</p> + +<p>Le corbillard tourna un massif de cyprès, quitta la grande allée, en +prit une petite, entra dans les terres et s'enfonça dans un fourré. Ceci +indiquait la proximité immédiate de la sépulture. Fauchelevent +ralentissait son pas, mais ne pouvait ralentir le corbillard. +Heureusement la terre meuble, et mouillée par les pluies d'hiver, +engluait les roues et alourdissait la marche.</p> + +<p>Il se rapprocha du fossoyeur.</p> + +<p>—Il y a un si bon petit vin d'Argenteuil, murmura Fauchelevent.</p> + +<p>—Villageois, reprit l'homme, cela ne devrait pas être que je sois +fossoyeur. Mon père était portier au Prytanée. Il me destinait à la +littérature. Mais il a eu des malheurs. Il a fait des pertes à la +Bourse. J'ai dû renoncer à l'état d'auteur. Pourtant je suis encore +écrivain public.</p> + +<p>—Mais vous n'êtes donc pas fossoyeur? repartit Fauchelevent, se +raccrochant à cette branche, bien faible.</p> + +<p>—L'un n'empêche pas l'autre. Je cumule.</p> + +<p>Fauchelevent ne comprit pas ce dernier mot.</p> + +<p>—Venons boire, dit-il.</p> + +<p>Ici une observation est nécessaire. Fauchelevent, quelle que fût son +angoisse, offrait à boire, mais ne s'expliquait pas sur un point: qui +payera? D'ordinaire Fauchelevent offrait, et le père Mestienne payait. +Une offre à boire résultait évidemment de la situation nouvelle créée +par le fossoyeur nouveau, et cette offre il fallait la faire, mais le +vieux jardinier laissait, non sans intention, le proverbial quart +d'heure, dit de Rabelais, dans l'ombre. Quant à lui, Fauchelevent, si +ému qu'il fût, il ne se souciait point de payer.</p> + +<p>Le fossoyeur poursuivit, avec un sourire supérieur:</p> + +<p>—Il faut manger. J'ai accepté la survivance du père Mestienne. Quand on +a fait presque ses classes, on est philosophe. Au travail de la main, +j'ai ajouté le travail du bras. J'ai mon échoppe d'écrivain au marché de +la rue de Sèvres. Vous savez? le marché aux Parapluies. Toutes les +cuisinières de la Croix-Rouge s'adressent à moi. Je leur bâcle leurs +déclarations aux tourlourous. Le matin j'écris des billets doux, le soir +je creuse des fosses. Telle est la vie, campagnard.</p> + +<p>Le corbillard avançait. Fauchelevent, au comble de l'inquiétude, +regardait de tous les côtés autour de lui. De grosses larmes de sueur +lui tombaient du front.</p> + +<p>—Pourtant, continua le fossoyeur, on ne peut pas servir deux +maîtresses. Il faudra que je choisisse de la plume ou de la pioche. La +pioche me gâte la main.</p> + +<p>Le corbillard s'arrêta.</p> + +<p>L'enfant de chœur descendit de la voiture drapée, puis le prêtre.</p> + +<p>Une des petites roues de devant du corbillard montait un peu sur un tas +de terre au delà duquel on voyait une fosse ouverte.</p> + +<p>—En voilà une farce! répéta Fauchelevent consterné.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIh" id="Chapitre_VIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre VI</a></h2> + +<h3>Entre quatre planches</h3> + + +<p>Qui était dans la bière? on le sait. Jean Valjean.</p> + +<p>Jean Valjean s'était arrangé pour vivre là dedans, et il respirait à peu +près.</p> + +<p>C'est une chose étrange à quel point la sécurité de la conscience donne +la sécurité du reste. Toute la combinaison préméditée par Jean Valjean +marchait, et marchait bien, depuis la veille. Il comptait, comme +Fauchelevent, sur le père Mestienne. Il ne doutait pas de la fin. Jamais +situation plus critique, jamais calme plus complet.</p> + +<p>Les quatre planches du cercueil dégagent une sorte de paix terrible. Il +semblait que quelque chose du repos des morts entrât dans la +tranquillité de Jean Valjean.</p> + +<p>Du fond de cette bière, il avait pu suivre et il suivait toutes les +phases du drame redoutable qu'il jouait avec la mort.</p> + +<p>Peu après que Fauchelevent eut achevé de clouer la planche de dessus, +Jean Valjean s'était senti emporter, puis rouler. À moins de secousses, +il avait senti qu'on passait du pavé à la terre battue, c'est-à-dire +qu'on quittait les rues et qu'on arrivait aux boulevards. À un bruit +sourd, il avait deviné qu'on traversait le pont d'Austerlitz. Au premier +temps d'arrêt, il avait compris qu'on entrait dans le cimetière; au +second temps d'arrêt, il s'était dit: voici la fosse.</p> + +<p>Brusquement il sentit que des mains saisissaient la bière, puis un +frottement rauque sur les planches; il se rendit compte que c'était une +corde qu'on nouait autour du cercueil pour le descendre dans +l'excavation.</p> + +<p>Puis il eut une espèce d'étourdissement.</p> + +<p>Probablement les croque-morts et le fossoyeur avaient laissé basculer le +cercueil et descendu la tête avant les pieds. Il revint pleinement à lui +en se sentant horizontal et immobile. Il venait de toucher le fond.</p> + +<p>Il sentit un certain froid.</p> + +<p>Une voix s'éleva au-dessus de lui, glaciale et solennelle. Il entendit +passer, si lentement qu'il pouvait les saisir l'un après l'autre, des +mots latins qu'il ne comprenait pas:</p> + +<p>—<i>Qui dormiunt in terrae pulvere, evigilabunt; alii in vitam aeternam, +et alii in opprobrium, ut videant semper</i>.</p> + +<p>Une voix d'enfant dit:</p> + +<p>—<i>De profundis</i>.</p> + +<p>La voix grave recommença:</p> + +<p>—<i>Requiem aeternam dona ei, Domine</i>.</p> + +<p>La voix d'enfant répondit:</p> + +<p>—<i>Et lux perpetua luceat ei</i>.</p> + +<p>Il entendit sur la planche qui le recouvrait quelque chose comme le +frappement doux de quelques gouttes de pluie. C'était probablement l'eau +bénite.</p> + +<p>Il songea: Cela va être fini. Encore un peu de patience. Le prêtre va +s'en aller. Fauchelevent emmènera Mestienne boire. On me laissera. Puis +Fauchelevent reviendra seul, et je sortirai. Ce sera l'affaire d'une +bonne heure.</p> + +<p>La voix grave reprit:</p> + +<p>—<i>Requiescat in pace</i>.</p> + +<p>Et la voix d'enfant dit:</p> + +<p>—<i>Amen</i>.</p> + +<p>Jean Valjean, l'oreille tendue, perçut quelque chose comme des pas qui +s'éloignaient.</p> + +<p>—Les voilà qui s'en vont, pensa-t-il. Je suis seul.</p> + +<p>Tout à coup il entendit sur sa tête un bruit qui lui sembla la chute du +tonnerre.</p> + +<p>C'était une pelletée de terre qui tombait sur le cercueil.</p> + +<p>Une seconde pelletée de terre tomba.</p> + +<p>Un des trous par où il respirait venait de se boucher.</p> + +<p>Une troisième pelletée de terre tomba.</p> + +<p>Puis une quatrième.</p> + +<p>Il est des choses plus fortes que l'homme le plus fort. Jean Valjean +perdit connaissance.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIh" id="Chapitre_VIIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre VII</a></h2> + +<h3>Où l'on trouvera l'origine du mot: +ne pas perdre la carte</h3> + + +<p>Voici ce qui se passait au-dessus de la bière où était Jean Valjean.</p> + +<p>Quand le corbillard se fut éloigné, quand le prêtre et l'enfant de +chœur furent remontés en voiture et partis, Fauchelevent, qui ne +quittait pas des yeux le fossoyeur, le vit se pencher et empoigner sa +pelle, qui était enfoncée droite dans le tas de terre.</p> + +<p>Alors Fauchelevent prit une résolution suprême.</p> + +<p>Il se plaça entre la fosse et le fossoyeur, croisa les bras, et dit:</p> + +<p>—C'est moi qui paye!</p> + +<p>Le fossoyeur le regarda avec étonnement, et répondit:</p> + +<p>—Quoi, paysan?</p> + +<p>Fauchelevent répéta:</p> + +<p>—C'est moi qui paye!</p> + +<p>—Quoi?</p> + +<p>—Le vin.</p> + +<p>—Quel vin?</p> + +<p>—L'Argenteuil.</p> + +<p>—Où ça l'Argenteuil?</p> + +<p>—Au Bon Coing.</p> + +<p>—Va-t'en au diable! dit le fossoyeur.</p> + +<p>Et il jeta une pelletée de terre sur le cercueil.</p> + +<p>La bière rendit un son creux. Fauchelevent se sentit chanceler et prêt à +tomber lui-même dans la fosse. Il cria, d'une voix où commençait à se +mêler l'étranglement du râle:</p> + +<p>—Camarade, avant que le Bon Coing soit fermé!</p> + +<p>Le fossoyeur reprit de la terre dans la pelle. Fauchelevent continua:</p> + +<p>—Je paye!</p> + +<p>Et il saisit le bras du fossoyeur.</p> + +<p>—Écoutez-moi, camarade. Je suis le fossoyeur du couvent. Je viens pour +vous aider. C'est une besogne qui peut se faire la nuit. Commençons donc +par aller boire un coup.</p> + +<p>Et tout en parlant, tout en se cramponnant à cette insistance +désespérée, il faisait cette réflexion lugubre:</p> + +<p>—Et quand il boirait! se griserait-il?</p> + +<p>—Provincial, dit le fossoyeur, si vous le voulez absolument, j'y +consens. Nous boirons. Après l'ouvrage, jamais avant.</p> + +<p>Et il donna le branle à sa pelle. Fauchelevent le retint.</p> + +<p>—C'est de l'Argenteuil à six!</p> + +<p>—Ah çà, dit le fossoyeur, vous êtes sonneur de cloches. Din don, din +don; vous ne savez dire que ça. Allez vous faire lanlaire.</p> + +<p>Et il lança la seconde pelletée.</p> + +<p>Fauchelevent arrivait à ce moment où l'on ne sait plus ce qu'on dit.</p> + +<p>—Mais venez donc boire, cria-t-il, puisque c'est moi qui paye!</p> + +<p>—Quand nous aurons couché l'enfant, dit le fossoyeur.</p> + +<p>Il jeta la troisième pelletée.</p> + +<p>Puis il enfonça la pelle dans la terre et ajouta:</p> + +<p>—Voyez-vous, il va faire froid cette nuit, et la morte crierait +derrière nous si nous la plantions là sans couverture.</p> + +<p>En ce moment, tout en chargeant sa pelle, le fossoyeur se courbait et la +poche de sa veste bâillait.</p> + +<p>Le regard effaré de Fauchelevent tomba machinalement dans cette poche, +et s'y arrêta.</p> + +<p>Le soleil n'était pas encore caché par l'horizon; il faisait assez jour +pour qu'on pût distinguer quelque chose de blanc au fond de cette poche +béante.</p> + +<p>Toute la quantité d'éclair que peut avoir l'œil d'un paysan picard +traversa la prunelle de Fauchelevent. Il venait de lui venir une idée.</p> + +<p>Sans que le fossoyeur, tout à sa pelletée de terre, s'en aperçût, il lui +plongea par derrière la main dans la poche, et il retira de cette poche +la chose blanche qui était au fond.</p> + +<p>Le fossoyeur envoya dans la fosse la quatrième pelletée.</p> + +<p>Au moment où il se retournait pour prendre la cinquième, Fauchelevent le +regarda avec un profond calme et lui dit:</p> + +<p>—À propos, nouveau, avez-vous votre carte?</p> + +<p>Le fossoyeur s'interrompit.</p> + +<p>—Quelle carte?</p> + +<p>—Le soleil va se coucher.</p> + +<p>—C'est bon, qu'il mette son bonnet de nuit.</p> + +<p>—La grille du cimetière va se fermer.</p> + +<p>—Eh bien, après?</p> + +<p>—Avez-vous votre carte?</p> + +<p>—Ah, ma carte! dit le fossoyeur.</p> + +<p>Et il fouilla dans sa poche.</p> + +<p>Une poche fouillée, il fouilla l'autre. Il passa aux goussets, explora +le premier, retourna le second.</p> + +<p>—Mais non, dit-il, je n'ai pas ma carte. Je l'aurai oubliée.</p> + +<p>—Quinze francs d'amende, dit Fauchelevent.</p> + +<p>Le fossoyeur devint vert. Le vert est la pâleur des gens livides.</p> + +<p>—Ah Jésus-mon-Dieu-bancroche-à-bas-la-lune! s'écria-t-il. Quinze francs +d'amende!</p> + +<p>—Trois pièces-cent-sous, dit Fauchelevent.</p> + +<p>Le fossoyeur laissa tomber sa pelle.</p> + +<p>Le tour de Fauchelevent était venu.</p> + +<p>—Ah çà, dit Fauchelevent, conscrit, pas de désespoir. Il ne s'agit pas +de se suicider, et de profiter de la fosse. Quinze francs, c'est quinze +francs, et d'ailleurs vous pouvez ne pas les payer. Je suis vieux, vous +êtes nouveau. Je connais les trucs, les trocs, les trics et les tracs. +Je vas vous donner un conseil d'ami. Une chose est claire, c'est que le +soleil se couche, il touche au dôme, le cimetière va fermer dans cinq +minutes.</p> + +<p>—C'est vrai, répondit le fossoyeur.</p> + +<p>—D'ici à cinq minutes, vous n'avez pas le temps de remplir la fosse, +elle est creuse comme le diable, cette fosse, et d'arriver à temps pour +sortir avant que la grille soit fermée.</p> + +<p>—C'est juste.</p> + +<p>—En ce cas quinze francs d'amende.</p> + +<p>—Quinze francs.</p> + +<p>—Mais vous avez le temps...—Où demeurez-vous?</p> + +<p>—À deux pas de la barrière. À un quart d'heure d'ici. Rue de Vaugirard, +numéro 87.</p> + +<p>—Vous avez le temps, en pendant vos guiboles à votre cou, de sortir +tout de suite.</p> + +<p>—C'est exact.</p> + +<p>—Une fois hors de la grille, vous galopez chez vous, vous prenez votre +carte, vous revenez, le portier du cimetière vous ouvre. Ayant votre +carte, rien à payer. Et vous enterrez votre mort. Moi, je vas vous le +garder en attendant pour qu'il ne se sauve pas.</p> + +<p>—Je vous dois la vie, paysan.</p> + +<p>—Fichez-moi le camp, dit Fauchelevent.</p> + +<p>Le fossoyeur, éperdu de reconnaissance, lui secoua la main, et partit en +courant.</p> + +<p>Quand le fossoyeur eut disparu dans le fourré, Fauchelevent écouta +jusqu'à ce qu'il eût entendu le pas se perdre, puis il se pencha vers la +fosse et dit à demi-voix:</p> + +<p>—Père Madeleine!</p> + +<p>Rien ne répondit. Fauchelevent eut un frémissement. Il se laissa rouler +dans la fosse plutôt qu'il n'y descendit, se jeta sur la tête du +cercueil et cria:</p> + +<p>—Êtes-vous là?</p> + +<p>Silence dans la bière.</p> + +<p>Fauchelevent, ne respirant plus à force de tremblement, prit son ciseau +à froid et son marteau, et fit sauter la planche de dessus. La face de +Jean Valjean apparut dans le crépuscule, les yeux fermés, pâle.</p> + +<p>Les cheveux de Fauchelevent se hérissèrent, il se leva debout, puis +tomba adossé à la paroi de la fosse, prêt à s'affaisser sur la bière. Il +regarda Jean Valjean.</p> + +<p>Jean Valjean gisait, blême et immobile.</p> + +<p>Fauchelevent murmura d'une voix basse comme un souffle:</p> + +<p>—Il est mort!</p> + +<p>Et se redressant, croisant les bras si violemment que ses deux poings +fermés vinrent frapper ses deux épaules, il cria:</p> + +<p>—Voilà comme je le sauve, moi!</p> + +<p>Alors le pauvre bonhomme se mit à sangloter. Monologuant, car c'est une +erreur de croire que le monologue n'est pas dans la nature. Les fortes +agitations parlent souvent à haute voix.</p> + +<p>—C'est la faute au père Mestienne. Pourquoi est-il mort, cet +imbécile-là? qu'est-ce qu'il avait besoin de crever au moment où on ne +s'y attend pas? c'est lui qui fait mourir monsieur Madeleine. Père +Madeleine! Il est dans la bière. Il est tout porté. C'est fini.</p> + +<p>—Aussi, ces choses-là, est-ce que ça a du bon sens? Ah! mon Dieu! il +est mort! Eh bien, et sa petite, qu'est-ce que je vas en faire? +qu'est-ce que la fruitière va dire? Qu'un homme comme çà meure comme ça, +si c'est Dieu possible! Quand je pense qu'il s'était mis sous ma +charrette! Père Madeleine! père Madeleine! Pardine, il a étouffé, je +disais bien. Il n'a pas voulu me croire. Eh bien, voilà une jolie +polissonnerie de faite! Il est mort, ce brave homme, le plus bon homme +qu'il y eût dans les bonnes gens du bon Dieu! Et sa petite Ah! d'abord +je ne rentre pas là-bas, moi. Je reste ici. Avoir fait un coup comme çà! +C'est bien la peine d'être deux vieux pour être deux vieux fous. Mais +d'abord comment avait-il fait pour entrer dans le couvent? c'était déjà +le commencement. On ne doit pas faire de ces choses-là. Père Madeleine! +père Madeleine! Madeleine! monsieur Madeleine! monsieur le maire! Il ne +m'entend pas. Tirez-vous donc de là à présent!</p> + +<p>Et il s'arracha les cheveux.</p> + +<p>On entendit au loin dans les arbres un grincement aigu. C'était la +grille du cimetière qui se fermait.</p> + +<p>Fauchelevent se pencha sur Jean Valjean, et tout à coup eut une sorte de +rebondissement et tout le recul qu'on peut avoir dans une fosse. Jean +Valjean avait les yeux ouverts, et le regardait.</p> + +<p>Voir une mort est effrayant, voir une résurrection l'est presque autant. +Fauchelevent devint comme de pierre, pâle, hagard, bouleversé par tous +ces excès d'émotions, ne sachant s'il avait affaire à un vivant ou à un +mort, regardant Jean Valjean qui le regardait.</p> + +<p>—Je m'endormais, dit Jean Valjean.</p> + +<p>Et il se mit sur son séant.</p> + +<p>Fauchelevent tomba à genoux.</p> + +<p>—Juste bonne Vierge! m'avez-vous fait peur!</p> + +<p>Puis il se releva et cria:</p> + +<p>—Merci, père Madeleine!</p> + +<p>Jean Valjean n'était qu'évanoui. Le grand air l'avait réveillé.</p> + +<p>La joie est le reflux de la terreur. Fauchelevent avait presque autant à +faire que Jean Valjean pour revenir à lui.</p> + +<p>—Vous n'êtes donc pas mort! Oh! comme vous avez de l'esprit, vous! Je +vous ai tant appelé que vous êtes revenu. Quand j'ai vu vos yeux fermés, +j'ai dit: bon! le voilà étouffé. Je serais devenu fou furieux, vrai fou +à camisole. On m'aurait mis à Bicêtre. Qu'est-ce que vous voulez que je +fasse si vous étiez mort? Et votre petite! c'est la fruitière qui n'y +aurait rien compris! On lui campe l'enfant sur les bras, et le +grand-père est mort! Quelle histoire! mes bons saints du paradis, quelle +histoire! Ah! vous êtes vivant, voilà le bouquet.</p> + +<p>—J'ai froid, dit Jean Valjean.</p> + +<p>Ce mot rappela complètement Fauchelevent à la réalité, qui était +urgente. Ces deux hommes, même revenus à eux, avaient, sans s'en rendre +compte, l'âme trouble, et en eux quelque chose d'étrange qui était +l'égarement sinistre du lieu.</p> + +<p>—Sortons vite d'ici, s'écria Fauchelevent.</p> + +<p>Il fouilla dans sa poche, et en tira une gourde dont il s'était pourvu.</p> + +<p>—Mais d'abord la goutte! dit-il.</p> + +<p>La gourde acheva ce que le grand air avait commencé. Jean Valjean but +une gorgée d'eau-de-vie et reprit pleine possession de lui-même.</p> + +<p>Il sortit de la bière, et aida Fauchelevent à en reclouer le couvercle.</p> + +<p>Trois minutes après, ils étaient hors de la fosse.</p> + +<p>Du reste Fauchelevent était tranquille. Il prit son temps. Le cimetière +était fermé. La survenue du fossoyeur Gribier n'était pas à craindre. Ce +«conscrit» était chez lui, occupé à chercher sa carte, et bien empêché +de la trouver dans son logis puisqu'elle était dans la poche de +Fauchelevent. Sans carte, il ne pouvait rentrer au cimetière.</p> + +<p>Fauchelevent prit la pelle et Jean Valjean la pioche, et tous deux +firent l'enterrement de la bière vide.</p> + +<p>Quand la fosse fut comblée, Fauchelevent dit à Jean Valjean:</p> + +<p>—Venons-nous-en. Je garde la pelle; emportez la pioche.</p> + +<p>La nuit tombait.</p> + +<p>Jean Valjean eut quelque peine à se remuer et à marcher. Dans cette +bière, il s'était roidi et était devenu un peu cadavre. L'ankylose de la +mort l'avait saisi entre ces quatre planches. Il fallut, en quelque +sorte, qu'il se dégelât du sépulcre.</p> + +<p>—Vous êtes gourd, dit Fauchelevent. C'est dommage que je sois bancal, +nous battrions la semelle.</p> + +<p>—Bah! répondit Jean Valjean, quatre pas me mettront la marche dans les +jambes.</p> + +<p>Ils s'en allèrent par les allées où le corbillard avait passé. Arrivés +devant la grille fermée et le pavillon du portier, Fauchelevent, qui +tenait à sa main la carte du fossoyeur, la jeta dans la boîte, le +portier tira le cordon, la porte s'ouvrit, ils sortirent.</p> + +<p>—Comme tout cela va bien! dit Fauchelevent; quelle bonne idée vous avez +eue, père Madeleine!</p> + +<p>Ils franchirent la barrière Vaugirard de la façon la plus simple du +monde. Aux alentours d'un cimetière, une pelle et une pioche sont deux +passeports.</p> + +<p>La rue de Vaugirard était déserte.</p> + +<p>—Père Madeleine, dit Fauchelevent tout en cheminant et en levant les +yeux vers les maisons, vous avez de meilleurs yeux que moi. Indiquez-moi +donc le numéro 87.</p> + +<p>—Le voici justement, dit Jean Valjean.</p> + +<p>—Il n'y a personne dans la rue, reprit Fauchelevent. Donnez-moi la +pioche, et attendez-moi deux minutes.</p> + +<p>Fauchelevent entra au numéro 87, monta tout en haut, guidé par +l'instinct qui mène toujours le pauvre au grenier, et frappa dans +l'ombre à la porte d'une mansarde. Une voix répondit:</p> + +<p>—Entrez.</p> + +<p>C'était la voix de Gribier.</p> + +<p>Fauchelevent poussa la porte. Le logis du fossoyeur était, comme toutes +ces infortunées demeures, un galetas démeublé et encombré. Une caisse +d'emballage,—une bière peut-être,—y tenait lieu de commode, un pot à +beurre y tenait lieu de fontaine, une paillasse y tenait lieu de lit, le +carreau y tenait lieu de chaises et de table. Il y avait dans un coin, +sur une loque qui était un vieux lambeau de tapis, une femme maigre et +force enfants, faisant un tas. Tout ce pauvre intérieur portait les +traces d'un bouleversement. On eût dit qu'il y avait eu là un +tremblement de terre «pour un». Les couvercles étaient déplacés, les +haillons étaient épars, la cruche était cassée, la mère avait pleuré, +les enfants probablement avaient été battus; traces d'une perquisition +acharnée et bourrue. Il était visible que le fossoyeur avait éperdument +cherché sa carte, et fait tout responsable de cette perte dans le +galetas, depuis sa cruche jusqu'à sa femme. Il avait l'air désespéré.</p> + +<p>Mais Fauchelevent se hâtait trop vers le dénouement de l'aventure pour +remarquer ce côté triste de son succès.</p> + +<p>Il entra et dit:</p> + +<p>—Je vous rapporte votre pioche et votre pelle.</p> + +<p>Gribier le regarda stupéfait.</p> + +<p>—C'est vous, paysan?</p> + +<p>—Et demain matin chez le concierge du cimetière vous trouverez votre +carte.</p> + +<p>Et il posa la pelle et la pioche sur le carreau.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Gribier.</p> + +<p>—Cela veut dire que vous aviez laissé tomber votre carte de votre +poche, que je l'ai trouvée à terre quand vous avez été parti, que j'ai +enterré le mort, que j'ai rempli la fosse, que j'ai fait votre besogne, +que le portier vous rendra votre carte, et que vous ne payerez pas +quinze francs. Voilà, conscrit.</p> + +<p>—Merci, villageois! s'écria Gribier ébloui. La prochaine fois, c'est +moi qui paye à boire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIIh" id="Chapitre_VIIIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre VIII</a></h2> + +<h3>Interrogatoire réussi</h3> + + +<p>Une heure après, par la nuit noire, deux hommes et un enfant se +présentaient au numéro 62 de la petite rue Picpus. Le plus vieux de ces +hommes levait le marteau et frappait.</p> + +<p>C'étaient Fauchelevent, Jean Valjean et Cosette.</p> + +<p>Les deux bonshommes étaient allés chercher Cosette chez la fruitière de +la rue du Chemin-Vert où Fauchelevent l'avait déposée la veille. Cosette +avait passé ces vingt-quatre heures à ne rien comprendre et à trembler +silencieusement. Elle tremblait tant qu'elle n'avait pas pleuré. Elle +n'avait pas mangé non plus, ni dormi. La digne fruitière lui avait fait +cent questions, sans obtenir d'autre réponse qu'un regard morne, +toujours le même. Cosette n'avait rien laissé transpirer de tout ce +qu'elle avait entendu et vu depuis deux jours. Elle devinait qu'on +traversait une crise. Elle sentait profondément qu'il fallait «être +sage». Qui n'a éprouvé la souveraine puissance de ces trois mots +prononcés avec un certain accent dans l'oreille d'un petit être effrayé: +<i>Ne dis rien</i>! La peur est une muette. D'ailleurs, personne ne garde un +secret comme un enfant.</p> + +<p>Seulement, quand, après ces lugubres vingt-quatre heures, elle avait +revu Jean Valjean, elle avait poussé un tel cri de joie, que quelqu'un +de pensif qui l'eût entendu eût deviné dans ce cri la sortie d'un abîme.</p> + +<p>Fauchelevent était du couvent et savait les mots de passe. Toutes les +portes s'ouvrirent.</p> + +<p>Ainsi fut résolu le double et effrayant problème: sortir, et entrer.</p> + +<p>Le portier, qui avait ses instructions, ouvrit la petite porte de +service qui communiquait de la cour au jardin, et qu'il y a vingt ans on +voyait encore de la rue, dans le mur du fond de la cour, faisant face à +la porte cochère. Le portier les introduisit tous les trois par cette +porte, et de là, ils gagnèrent ce parloir intérieur réservé où +Fauchelevent, la veille, avait pris les ordres de la prieure.</p> + +<p>La prieure, son rosaire à la main, les attendait. Une mère vocale, le +voile bas, était debout près d'elle. Une chandelle discrète éclairait, +on pourrait presque dire faisait semblant d'éclairer le parloir.</p> + +<p>La prieure passa en revue Jean Valjean. Rien n'examine comme un œil +baissé.</p> + +<p>Puis elle le questionna:</p> + +<p>—C'est vous le frère?</p> + +<p>—Oui, révérende mère, répondit Fauchelevent.</p> + +<p>—Comment vous appelez-vous?</p> + +<p>Fauchelevent répondit:</p> + +<p>—Ultime Fauchelevent.</p> + +<p>Il avait eu en effet un frère nommé Ultime qui était mort.</p> + +<p>—De quel pays êtes-vous?</p> + +<p>Fauchelevent répondit:</p> + +<p>—De Picquigny, près Amiens.</p> + +<p>—Quel âge avez-vous?</p> + +<p>Fauchelevent répondit:</p> + +<p>—Cinquante ans.</p> + +<p>—Quel est votre état?</p> + +<p>Fauchelevent répondit:</p> + +<p>—Jardinier.</p> + +<p>—Êtes-vous bon chrétien?</p> + +<p>Fauchelevent répondit:</p> + +<p>—Tout le monde l'est dans la famille.</p> + +<p>—Cette petite est à vous?</p> + +<p>Fauchelevent répondit:</p> + +<p>—Oui, révérende mère.</p> + +<p>—Vous êtes son père?</p> + +<p>Fauchelevent répondit:</p> + +<p>—Son grand-père.</p> + +<p>La mère vocale dit à la prieure à demi-voix:</p> + +<p>—Il répond bien.</p> + +<p>Jean Valjean n'avait pas prononcé un mot.</p> + +<p>La prieure regarda Cosette avec attention, et dit à demi-voix à la mère +vocale:</p> + +<p>—Elle sera laide.</p> + +<p>Les deux mères causèrent quelques minutes très bas dans l'angle du +parloir, puis la prieure se retourna et dit:</p> + +<p>—Père Fauvent, vous aurez une autre genouillère avec grelot. Il en faut +deux maintenant.</p> + +<p>Le lendemain en effet on entendait deux grelots dans le jardin, et les +religieuses ne résistaient pas à soulever un coin de leur voile. On +voyait au fond sous les arbres deux hommes bêcher côte à côte, Fauvent +et un autre. Événement énorme. Le silence fut rompu jusqu'à +s'entre-dire: C'est un aide-jardinier.</p> + +<p>Les mères vocales ajoutaient: C'est un frère au père Fauvent.</p> + +<p>Jean Valjean en effet était régulièrement installé; il avait la +genouillère de cuir, et le grelot; il était désormais officiel. Il +s'appelait Ultime Fauchelevent.</p> + +<p>La plus forte cause déterminante de l'admission avait été l'observation +de la prieure sur Cosette: <i>Elle sera laide</i>.</p> + +<p>La prieure, ce pronostic prononcé, prit immédiatement Cosette en amitié, +et lui donna place au pensionnat comme élève de charité.</p> + +<p>Ceci n'a rien que de très logique. On a beau n'avoir point de miroir au +couvent, les femmes ont une conscience pour leur figure; or, les filles +qui se sentent jolies se laissent malaisément faire religieuses; la +vocation étant assez volontiers en proportion inverse de la beauté, on +espère plus des laides que des belles. De là un goût vif pour les +laiderons.</p> + +<p>Toute cette aventure grandit le bon vieux Fauchelevent; il eut un triple +succès; auprès de Jean Valjean qu'il sauva et abrita; auprès du +fossoyeur Gribier qui se disait: il m'a épargné l'amende; auprès du +couvent qui, grâce à lui, en gardant le cercueil de la mère Crucifixion +sous l'autel, éluda César et satisfit Dieu. Il y eut une bière avec +cadavre au Petit-Picpus et une bière sans cadavre au cimetière +Vaugirard; l'ordre public en fut sans doute profondément troublé, mais +ne s'en aperçut pas. Quant au couvent, sa reconnaissance pour +Fauchelevent fut grande. Fauchelevent devint le meilleur des serviteurs +et le plus précieux des jardiniers. À la plus prochaine visite de +l'archevêque, la prieure conta la chose à Sa Grandeur, en s'en +confessant un peu et en s'en vantant aussi. L'archevêque, au sortir du +couvent, en parla, avec applaudissement et tout bas, à Mr de Latil, +confesseur de Monsieur, plus tard archevêque de Reims et cardinal. +L'admiration pour Fauchelevent fit du chemin, car elle alla à Rome. Nous +avons eu sous les yeux un billet adressé par le pape régnant alors, Léon +XII, à un de ses parents, monsignor dans la nonciature de Paris, et +nommé comme lui Della Genga; on y lit ces lignes: «Il paraît qu'il y a +dans un couvent de Paris un jardinier excellent, qui est un saint homme, +appelé Fauvent.» Rien de tout ce triomphe ne parvint jusqu'à +Fauchelevent dans sa baraque; il continua de greffer, de sarcler, et de +couvrir ses melonnières, sans être au fait de son excellence et de sa +sainteté. Il ne se douta pas plus de sa gloire que ne s'en doute un +bœuf de Durham ou de Surrey dont le portrait est publié dans l' +<i>Illustrated London News</i> avec cette inscription: <i>Bœuf qui a remporté +le prix au concours des bêtes à cornes</i>.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IXh" id="Chapitre_IXh"></a><a href="#huitieme">Chapitre IX</a></h2> + +<h3>Clôture</h3> + + +<p>Cosette au couvent continua de se taire.</p> + +<p>Cosette se croyait tout naturellement la fille de Jean Valjean. Du +reste, ne sachant rien, elle ne pouvait rien dire, et puis, dans tous +les cas, elle n'aurait rien dit. Nous venons de le faire remarquer, rien +ne dresse les enfants au silence comme le malheur. Cosette avait tant +souffert qu'elle craignait tout, même de parler, même de respirer. Une +parole avait si souvent fait crouler sur elle une avalanche! À peine +commençait-elle à se rassurer depuis qu'elle était à Jean Valjean. Elle +s'habitua assez vite au couvent. Seulement elle regrettait Catherine, +mais elle n'osait pas le dire. Une fois pourtant elle dit à Jean +Valjean:</p> + +<p>—Père, si j'avais su, je l'aurais emmenée.</p> + +<p>Cosette, en devenant pensionnaire du couvent, dut prendre l'habit des +élèves de la maison. Jean Valjean obtint qu'on lui remît les vêtements +qu'elle dépouillait. C'était ce même habillement de deuil qu'il lui +avait fait revêtir lorsqu'elle avait quitté la gargote Thénardier. Il +n'était pas encore très usé. Jean Valjean enferma ces nippes, plus les +bas de laine et les souliers, avec force camphre et tous les aromates +dont abondent les couvents, dans une petite valise qu'il trouva moyen de +se procurer. Il mit cette valise sur une chaise près de son lit, et il +en avait toujours la clef sur lui.—Père, lui demanda un jour Cosette, +qu'est-ce que c'est donc que cette boîte-là qui sent si bon?</p> + +<p>Le père Fauchelevent, outre cette gloire que nous venons de raconter et +qu'il ignora, fut récompensé de sa bonne action; d'abord il en fut +heureux; puis il eut beaucoup moins de besogne, la partageant. Enfin, +comme il aimait beaucoup le tabac, il trouvait à la présence de Mr +Madeleine cet avantage qu'il prenait trois fois plus de tabac que par le +passé, et d'une manière infiniment plus voluptueuse, attendu que Mr +Madeleine le lui payait.</p> + +<p>Les religieuses n'adoptèrent point ce nom d'Ultime; elles appelèrent +Jean Valjean <i>l'autre Fauvent</i>.</p> + +<p>Si ces saintes filles avaient eu quelque chose du regard de Javert, +elles auraient pu finir par remarquer que, lorsqu'il y avait quelque +course à faire au dehors pour l'entretien du jardin, c'était toujours +l'aîné Fauchelevent, le vieux, l'infirme, le bancal, qui sortait, et +jamais l'autre; mais, soit que les yeux toujours fixés sur Dieu ne +sachent pas espionner, soit qu'elles fussent, de préférence, occupées à +se guetter entre elles, elles n'y firent point attention.</p> + +<p>Du reste bien en prit à Jean Valjean de se tenir coi et de ne pas +bouger. Javert observa le quartier plus d'un grand mois.</p> + +<p>Ce couvent était pour Jean Valjean comme une île entourée de gouffres. +Ces quatre murs étaient désormais le monde pour lui. Il y voyait le ciel +assez pour être serein et Cosette assez pour être heureux.</p> + +<p>Une vie très douce recommença pour lui.</p> + +<p>Il habitait avec le vieux Fauchelevent la baraque du fond du jardin. +Cette bicoque, bâtie en plâtras, qui existait encore en 1845, était +composée, comme on sait, de trois chambres, lesquelles étaient toutes +nues et n'avaient que les murailles. La principale avait été cédée de +force, car Jean Valjean avait résisté en vain, par le père Fauchelevent +à Mr Madeleine. Le mur de cette chambre, outre les deux clous destinés à +l'accrochement de la genouillère et de la hotte, avait pour ornement un +papier-monnaie royaliste de 93 appliqué à la muraille au-dessus de la +cheminée et dont voici le fac-similé exact:</p> + + + +<p>Cet assignat vendéen avait été cloué au mur par le précédent jardinier, +ancien chouan qui était mort dans le couvent et que Fauchelevent avait +remplacé.</p> + +<p>Jean Valjean travaillait tous les jours dans le jardin et y était très +utile. Il avait été jadis émondeur et se retrouvait volontiers +jardinier. On se rappelle qu'il avait toutes sortes de recettes et de +secrets de culture. Il en tira parti. Presque tous les arbres du verger +étaient des sauvageons; il les écussonna et leur fit donner d'excellents +fruits.</p> + +<p>Cosette avait permission de venir tous les jours passer une heure près +de lui. Comme les sœurs étaient tristes et qu'il était bon, l'enfant le +comparait et l'adorait. À l'heure fixée, elle accourait vers la baraque. +Quand elle entrait dans la masure, elle l'emplissait de paradis. Jean +Valjean s'épanouissait, et sentait son bonheur s'accroître du bonheur +qu'il donnait à Cosette. La joie que nous inspirons a cela de charmant +que, loin de s'affaiblir comme tout reflet, elle nous revient plus +rayonnante. Aux heures des récréations, Jean Valjean regardait de loin +Cosette jouer et courir, et il distinguait son rire du rire des autres.</p> + +<p>Car maintenant Cosette riait.</p> + +<p>La figure de Cosette en était même jusqu'à un certain point changée. Le +sombre en avait disparu. Le rire, c'est le soleil; il chasse l'hiver du +visage humain.</p> + +<p>La récréation finie, quand Cosette rentrait, Jean Valjean regardait les +fenêtres de sa classe, et la nuit il se relevait pour regarder les +fenêtres de son dortoir.</p> + +<p>Du reste Dieu a ses voies; le couvent contribua, comme Cosette, à +maintenir et à compléter dans Jean Valjean l'œuvre de l'évêque. Il est +certain qu'un des côtés de la vertu aboutit à l'orgueil. Il y a là un +pont bâti par le diable. Jean Valjean était peut-être à son insu assez +près de ce côté-là et de ce pont-là, lorsque la providence le jeta dans +le couvent du Petit-Picpus. Tant qu'il ne s'était comparé qu'à l'évêque, +il s'était trouvé indigne et il avait été humble; mais depuis quelque +temps il commençait à se comparer aux hommes, et l'orgueil naissait. Qui +sait? il aurait peut-être fini par revenir tout doucement à la haine.</p> + +<p>Le couvent l'arrêta sur cette pente.</p> + +<p>C'était le deuxième lieu de captivité qu'il voyait. Dans sa jeunesse, +dans ce qui avait été pour lui le commencement de la vie, et plus tard, +tout récemment encore, il en avait vu un autre, lieu affreux, lieu +terrible, et dont les sévérités lui avaient toujours paru être +l'iniquité de la justice et le crime de la loi. Aujourd'hui après le +bagne il voyait le cloître; et songeant qu'il avait fait partie du bagne +et qu'il était maintenant, pour ainsi dire, spectateur du cloître, il +les confrontait dans sa pensée avec anxiété.</p> + +<p>Quelquefois il s'accoudait sur sa bêche et descendait lentement dans les +spirales sans fond de la rêverie.</p> + +<p>Il se rappelait ses anciens compagnons; comme ils étaient misérables; +ils se levaient dès l'aube et travaillaient jusqu'à la nuit; à peine +leur laissait-on le sommeil; ils couchaient sur des lits de camp, où +l'on ne leur tolérait que des matelas de deux pouces d'épaisseur, dans +des salles qui n'étaient chauffées qu'aux mois les plus rudes de +l'année; ils étaient vêtus d'affreuses casaques rouges; on leur +permettait, par grâce, un pantalon de toile dans les grandes chaleurs et +une roulière de laine sur le dos dans les grands froids; ils ne buvaient +de vin et ne mangeaient de viande que lorsqu'ils allaient «à la +fatigue». Ils vivaient, n'ayant plus de noms, désignés seulement par des +numéros et en quelque sorte faits chiffres, baissant les yeux, baissant +la voix, les cheveux coupés, sous le bâton, dans la honte.</p> + +<p>Puis son esprit retombait sur les êtres qu'il avait devant les yeux.</p> + +<p>Ces êtres vivaient, eux aussi, les cheveux coupés, les yeux baissés, la +voix basse, non dans la honte, mais au milieu des railleries du monde, +non le dos meurtri par le bâton, mais les épaules déchirées par la +discipline. À eux aussi, leur nom parmi les hommes s'était évanoui; ils +n'existaient plus que sous des appellations austères. Ils ne mangeaient +jamais de viande et ne buvaient jamais de vin; ils restaient souvent +jusqu'au soir sans nourriture; ils étaient vêtus, non d'une veste rouge, +mais d'un suaire noir, en laine, pesant l'été, léger l'hiver, sans +pouvoir y rien retrancher ni y rien ajouter; sans même avoir, selon la +saison, la ressource du vêtement de toile ou du surtout de laine; et ils +portaient six mois de l'année des chemises de serge qui leur donnaient +la fièvre. Ils habitaient, non des salles chauffées seulement dans les +froids rigoureux, mais des cellules où l'on n'allumait jamais de feu; +ils couchaient, non sur des matelas épais de deux pouces, mais sur la +paille. Enfin on ne leur laissait pas même le sommeil; toutes les nuits, +après une journée de labeur, il fallait, dans l'accablement du premier +repos, au moment où l'on s'endormait et où l'on se réchauffait à peine, +se réveiller, se lever, et s'en aller prier dans une chapelle glacée et +sombre, les deux genoux sur la pierre.</p> + +<p>À de certains jours, il fallait que chacun de ces êtres, à tour de rôle, +restât douze heures de suite agenouillé sur la dalle ou prosterné la +face contre terre et les bras en croix.</p> + +<p>Les autres étaient des hommes; ceux-ci étaient des femmes.</p> + +<p>Qu'avaient fait ces hommes? Ils avaient volé, violé, pillé, tué, +assassiné. C'étaient des bandits, des faussaires, des empoisonneurs, des +incendiaires, des meurtriers, des parricides. Qu'avaient fait ces +femmes? Elles n'avaient rien fait.</p> + +<p>D'un côté le brigandage, la fraude, le dol, la violence, la lubricité, +l'homicide, toutes les espèces du sacrilège, toutes les variétés de +l'attentat; de l'autre une seule chose, l'innocence.</p> + +<p>L'innocence parfaite, presque enlevée dans une mystérieuse assomption, +tenant encore à la terre par la vertu, tenant déjà au ciel par la +sainteté.</p> + +<p>D'un côté des confidences de crimes qu'on se fait à voix basse. De +l'autre la confession des fautes qui se fait à voix haute. Et quels +crimes! et quelles fautes!</p> + +<p>D'un côté des miasmes, de l'autre un ineffable parfum. D'un côté une +peste morale, gardée à vue, parquée sous le canon, et dévorant lentement +ses pestiférés; de l'autre un chaste embrasement de toutes les âmes dans +le même foyer. Là les ténèbres; ici l'ombre; mais une ombre pleine de +clartés, et des clartés pleines de rayonnements.</p> + +<p>Deux lieux d'esclavage; mais dans le premier la délivrance possible, une +limite légale toujours entrevue, et puis l'évasion. Dans le second, la +perpétuité; pour toute espérance, à l'extrémité lointaine de l'avenir, +cette lueur de liberté que les hommes appellent la mort.</p> + +<p>Dans le premier, on n'était enchaîné que par des chaînes; dans l'autre, +on était enchaîné par sa foi.</p> + +<p>Que se dégageait-il du premier? Une immense malédiction, le grincement +de dents, la haine, la méchanceté désespérée, un cri de rage contre +l'association humaine, un sarcasme au ciel.</p> + +<p>Que sortait-il du second? La bénédiction et l'amour.</p> + +<p>Et dans ces deux endroits si semblables et si divers, ces deux espèces +d'êtres si différents accomplissaient la même œuvre, l'expiation.</p> + +<p>Jean Valjean comprenait bien l'expiation des premiers; l'expiation +personnelle, l'expiation pour soi-même. Mais il ne comprenait pas celle +des autres, celle de ces créatures sans reproche et sans souillure, et +il se demandait avec un tremblement: Expiation de quoi? quelle +expiation?</p> + +<p>Une voix répondait dans sa conscience: La plus divine des générosités +humaines, l'expiation pour autrui.</p> + +<p>Ici toute théorie personnelle est réservée, nous ne sommes que +narrateur; c'est au point de vue de Jean Valjean que nous nous plaçons, +et nous traduisons ses impressions.</p> + +<p>Il avait sous les yeux le sommet sublime de l'abnégation, la plus haute +cime de la vertu possible; l'innocence qui pardonne aux hommes leurs +fautes et qui les expie à leur place; la servitude subie, la torture +acceptée, le supplice réclamé par les âmes qui n'ont pas péché pour en +dispenser les âmes qui ont failli; l'amour de l'humanité s'abîmant dans +l'amour de Dieu, mais y demeurant distinct, et suppliant; de doux êtres +faibles ayant la misère de ceux qui sont punis et le sourire de ceux qui +sont récompensés.</p> + +<p>Et il se rappelait qu'il avait osé se plaindre!</p> + +<p>Souvent, au milieu de la nuit, il se relevait pour écouter le chant +reconnaissant de ces créatures innocentes et accablées de sévérités, et +il se sentait froid dans les veines en songeant que ceux qui étaient +châtiés justement n'élevaient la voix vers le ciel que pour blasphémer, +et que lui, misérable, il avait montré le poing à Dieu.</p> + +<p>Chose frappante et qui le faisait rêver profondément comme un +avertissement à voix basse de la providence même, l'escalade, les +clôtures franchies, l'aventure acceptée jusqu'à la mort, l'ascension +difficile et dure, tous ces mêmes efforts qu'il avait faits pour sortir +de l'autre lieu d'expiation, il les avait faits pour entrer dans +celui-ci. Était-ce un symbole de sa destinée?</p> + +<p>Cette maison était une prison aussi, et ressemblait lugubrement à +l'autre demeure dont il s'était enfui, et pourtant il n'avait jamais eu +l'idée de rien de pareil.</p> + +<p>Il revoyait des grilles, des verrous, des barreaux de fer, pour garder +qui? Des anges.</p> + +<p>Ces hautes murailles qu'il avait vues autour des tigres, il les revoyait +autour des brebis.</p> + +<p>C'était un lieu d'expiation, et non de châtiment; et pourtant il était +plus austère encore, plus morne et plus impitoyable que l'autre. Ces +vierges étaient plus durement courbées que les forçats. Un vent froid et +rude, ce vent qui avait glacé sa jeunesse, traversait la fosse grillée +et cadenassée des vautours; une bise plus âpre et plus douloureuse +encore soufflait dans la cage des colombes. Pourquoi?</p> + +<p>Quand il pensait à ces choses, tout ce qui était en lui s'abîmait devant +ce mystère de sublimité.</p> + +<p>Dans ces méditations l'orgueil s'évanouit. Il fit toutes sortes de +retours sur lui-même; il se sentit chétif et pleura bien des fois. Tout +ce qui était entré dans sa vie depuis six mois le ramenait vers les +saintes injonctions de l'évêque, Cosette par l'amour, le couvent par +l'humilité.</p> + +<p>Quelquefois, le soir, au crépuscule, à l'heure où le jardin était +désert, on le voyait à genoux au milieu de l'allée qui côtoyait la +chapelle, devant la fenêtre où il avait regardé la nuit de son arrivée, +tourné vers l'endroit où il savait que la sœur qui faisait la +réparation était prosternée et en prière. Il priait, ainsi agenouillé +devant cette sœur.</p> + +<p>Il semblait qu'il n'osait s'agenouiller directement devant Dieu.</p> + +<p>Tout ce qui l'entourait, ce jardin paisible, ces fleurs embaumées, ces +enfants poussant des cris joyeux, ces femmes graves et simples, ce +cloître silencieux, le pénétraient lentement, et peu à peu son âme se +composait de silence comme ce cloître, de parfum comme ces fleurs, de +paix comme ce jardin, de simplicité comme ces femmes, de joie comme ces +enfants. Et puis il songeait que c'étaient deux maisons de Dieu qui +l'avaient successivement recueilli aux deux instants critiques de sa +vie, la première lorsque toutes les portes se fermaient et que la +société humaine le repoussait, la deuxième au moment où la société +humaine se remettait à sa poursuite et où le bagne se rouvrait; et que +sans la première il serait retombé dans le crime et sans la seconde dans +le supplice.</p> + +<p>Tout son cœur se fondait en reconnaissance et il aimait de plus en +plus.</p> + +<p>Plusieurs années s'écoulèrent ainsi; Cosette grandissait.</p> +<hr style="width: 65%;" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome II, by Victor Hugo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME II *** + +***** This file should be named 17493-h.htm or 17493-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/4/9/17493/ + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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