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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:51:15 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome II, by Victor Hugo
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les misérables Tome II
+ Cosette
+
+Author: Victor Hugo
+
+Release Date: January 11, 2006 [EBook #17493]
+[Date last updated: December 25, 2018]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME II ***
+
+
+
+
+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
+
+
+
+
+Victor Hugo
+
+Tome II--COSETTE
+
+(1862)
+
+
+Livre premier--Waterloo
+
+Chapitre I Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles
+Chapitre II Hougomont
+Chapitre III Le 18 juin 1815
+Chapitre IV A
+Chapitre V Le _quid obscurum_ des batailles
+Chapitre VI Quatre heures de l'après-midi
+Chapitre VII Napoléon de belle humeur
+Chapitre VIII L'empereur fait une question au guide Lacoste
+Chapitre IX L'inattendu
+Chapitre X Le plateau de Mont Saint-Jean
+Chapitre XI Mauvais guide à Napoléon, bon guide à Bülow
+Chapitre XII La garde
+Chapitre XIII La catastrophe
+Chapitre XIV Le dernier carré
+Chapitre XV Cambronne
+Chapitre XVI _Quot libras in duce?_
+Chapitre XVII Faut-il trouver bon Waterloo?
+Chapitre XVIII Recrudescence du droit divin
+Chapitre XIX Le champ de bataille la nuit
+
+
+Livre deuxième--Le vaisseau _L'Orion_
+
+Chapitre I Le numéro 24601 devient le numéro 9430
+Chapitre II Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable
+Chapitre III Qu'il fallait que la chaîne de la manille eut subit
+un certain travail préparatoire pour être ainsi brisée d'un coup
+de marteau
+
+
+Livre troisième--Accomplissement de la promesse faite à la morte
+
+Chapitre I La question de l'eau à Montfermeil
+Chapitre II Deux portraits complétés
+Chapitre III Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux
+Chapitre IV Entrée en scène d'une poupée
+Chapitre V La petite toute seule
+Chapitre VI Qui peut-être prouve l'intelligence de Boulatruelle
+Chapitre VII Cosette côte à côte dans l'ombre avec l'inconnu
+Chapitre VIII Désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui est
+peut-être un riche
+Chapitre IX Thénardier à la manoeuvre
+Chapitre X Qui cherche le mieux peut trouver le pire
+Chapitre XI Le numéro 9430 reparaît et Cosette le gagne à la
+loterie
+
+
+Livre quatrième--La masure Gorbeau
+
+Chapitre I Maître Gorbeau
+Chapitre II Nid pour hibou et fauvette
+Chapitre III Deux malheurs mêlés font du bonheur
+Chapitre IV Les remarques de la principale locataire
+Chapitre V Une pièce de cinq francs qui tombe à terre fait du bruit
+
+
+Livre cinquième--À chasse noire, meute muette
+
+Chapitre I Les zigzags de la stratégie
+Chapitre II Il est heureux que le pont d'Austerlitz porte voitures
+Chapitre III Voir le plan de Paris de 1727
+Chapitre IV Les tâtonnements de l'évasion
+Chapitre V Qui serait impossible avec l'éclairage au gaz
+Chapitre VI Commencement d'une énigme
+Chapitre VII Suite de l'énigme
+Chapitre VIII L'énigme redouble
+Chapitre IX L'homme au grelot
+Chapitre X Où il est expliqué comment Javert a fait buisson creux
+
+
+Livre sixième--Le Petit-Picpus
+
+Chapitre I Petite rue Picpus, numéro 62
+Chapitre II L'obédience de Martin Verga
+Chapitre III Sévérités
+Chapitre IV Gaîtés
+Chapitre V Distractions
+Chapitre VI Le petit couvent
+Chapitre VII Quelques silhouettes de cette ombre
+Chapitre VIII _Post corda lapides_
+Chapitre IX Un siècle sous une guimpe
+Chapitre X Origine de l'Adoration Perpétuelle
+Chapitre XI Fin du Petit-Picpus
+
+
+Livre septième--Parenthèse
+
+Chapitre I Le couvent, idée abstraite
+Chapitre II Le couvent, fait historique
+Chapitre III À quelle condition on peut respecter le passé
+Chapitre IV Le couvent au point de vue des principes
+Chapitre V La prière
+Chapitre VI Bonté absolue de la prière
+Chapitre VII Précautions à prendre dans le blâme
+Chapitre VIII Foi, loi
+
+
+Livre huitième--Les cimetières prennent ce qu'on leur donne
+
+Chapitre I Où il est traité de la manière d'entrer au couvent
+Chapitre II Fauchelevent en présence de la difficulté
+Chapitre III Mère Innocente
+Chapitre IV Où Jean Valjean a tout à fait l'air d'avoir lu Austin Castillejo
+Chapitre V Il ne suffit pas d'être ivrogne pour être immortel
+Chapitre VI Entre quatre planches
+Chapitre VII Où l'on trouvera l'origine du mot: ne pas perdre la carte
+Chapitre VIII Interrogatoire réussi
+Chapitre IX Clôture
+
+
+
+
+Livre premier--Waterloo
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles
+
+
+L'an dernier (1861), par une belle matinée de mai, un passant, celui qui
+raconte cette histoire, arrivait de Nivelles et se dirigeait vers La
+Hulpe. Il allait à pied. Il suivait, entre deux rangées d'arbres, une
+large chaussée pavée ondulant sur des collines qui viennent l'une après
+l'autre, soulèvent la route et la laissent retomber, et font là comme
+des vagues énormes. Il avait dépassé Lillois et Bois-Seigneur-Isaac. Il
+apercevait, à l'ouest, le clocher d'ardoise de Braine-l'Alleud qui a la
+forme d'un vase renversé. Il venait de laisser derrière lui un bois sur
+une hauteur, et, à l'angle d'un chemin de traverse, à côté d'une espèce
+de potence vermoulue portant l'inscription: _Ancienne barrière no 4_, un
+cabaret ayant sur sa façade cet écriteau: _Au quatre vents. Échabeau,
+café de particulier_.
+
+Un demi-quart de lieue plus loin que ce cabaret, il arriva au fond d'un
+petit vallon où il y a de l'eau qui passe sous une arche pratiquée dans
+le remblai de la route. Le bouquet d'arbres, clairsemé mais très vert,
+qui emplit le vallon d'un côté de la chaussée, s'éparpille de l'autre
+dans les prairies et s'en va avec grâce et comme en désordre vers
+Braine-l'Alleud.
+
+Il y avait là, à droite, au bord de la route, une auberge, une charrette
+à quatre roues devant la porte, un grand faisceau de perches à houblon,
+une charrue, un tas de broussailles sèches près d'une haie vive, de la
+chaux qui fumait dans un trou carré, une échelle le long d'un vieux
+hangar à cloisons de paille. Une jeune fille sarclait dans un champ où
+une grande affiche jaune, probablement du spectacle forain de quelque
+kermesse, volait au vent. À l'angle de l'auberge, à côté d'une mare où
+naviguait une flottille de canards, un sentier mal pavé s'enfonçait dans
+les broussailles. Ce passant y entra.
+
+Au bout d'une centaine de pas, après avoir longé un mur du quinzième
+siècle surmonté d'un pignon aigu à briques contrariées, il se trouva en
+présence d'une grande porte de pierre cintrée, avec imposte rectiligne,
+dans le grave style de Louis XIV, accostée de deux médaillons planes.
+Une façade sévère dominait cette porte; un mur perpendiculaire à la
+façade venait presque toucher la porte et la flanquait d'un brusque
+angle droit. Sur le pré devant la porte gisaient trois herses à travers
+lesquelles poussaient pêle-mêle toutes les fleurs de mai. La porte était
+fermée. Elle avait pour clôture deux battants décrépits ornés d'un vieux
+marteau rouillé.
+
+Le soleil était charmant; les branches avaient ce doux frémissement de
+mai qui semble venir des nids plus encore que du vent. Un brave petit
+oiseau, probablement amoureux, vocalisait éperdument dans un grand
+arbre.
+
+Le passant se courba et considéra dans la pierre à gauche, au bas du
+pied-droit de la porte, une assez large excavation circulaire
+ressemblant à l'alvéole d'une sphère. En ce moment les battants
+s'écartèrent et une paysanne sortit.
+
+Elle vit le passant et aperçut ce qu'il regardait.
+
+--C'est un boulet français qui a fait ça, lui dit-elle. Et elle ajouta:
+
+--Ce que vous voyez là, plus haut, dans la porte, près d'un clou, c'est
+le trou d'un gros biscayen. Le biscayen n'a pas traversé le bois.
+
+--Comment s'appelle cet endroit-ci? demanda le passant.
+
+--Hougomont, dit la paysanne.
+
+Le passant se redressa. Il fit quelques pas et s'en alla regarder
+au-dessus des haies. Il aperçut à l'horizon à travers les arbres une
+espèce de monticule et sur ce monticule quelque chose qui, de loin,
+ressemblait à un lion.
+
+Il était dans le champ de bataille de Waterloo.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Hougomont
+
+
+Hougomont, ce fut là un lieu funèbre, le commencement de l'obstacle, la
+première résistance que rencontra à Waterloo ce grand bûcheron de
+l'Europe qu'on appelait Napoléon; le premier noeud sous le coup de
+hache.
+
+C'était un château, ce n'est plus qu'une ferme. Hougomont, pour
+l'antiquaire, c'est _Hugomons_. Ce manoir fut bâti par Hugo, sire de
+Somerel, le même qui dota la sixième chapellenie de l'abbaye de Villers.
+
+Le passant poussa la porte, coudoya sous un porche une vieille calèche,
+et entra dans la cour.
+
+La première chose qui le frappa dans ce préau, ce fut une porte du
+seizième siècle qui y simule une arcade, tout étant tombé autour d'elle.
+L'aspect monumental naît souvent de la ruine. Auprès de l'arcade s'ouvre
+dans un mur une autre porte avec claveaux du temps de Henri IV, laissant
+voir les arbres d'un verger. À côté de cette porte un trou à fumier, des
+pioches et des pelles, quelques charrettes, un vieux puits avec sa dalle
+et son tourniquet de fer, un poulain qui saute, un dindon qui fait la
+roue, une chapelle que surmonte un petit clocher, un poirier en fleur en
+espalier sur le mur de la chapelle, voilà cette cour dont la conquête
+fut un rêve de Napoléon. Ce coin de terre, s'il eût pu le prendre, lui
+eût peut-être donné le monde. Des poules y éparpillent du bec la
+poussière. On entend un grondement; c'est un gros chien qui montre les
+dents et qui remplace les Anglais.
+
+Les Anglais là ont été admirables. Les quatre compagnies des gardes de
+Cooke y ont tenu tête pendant sept heures à l'acharnement d'une armée.
+
+Hougomont, vu sur la carte, en plan géométral, bâtiments et enclos
+compris, présente une espèce de rectangle irrégulier dont un angle
+aurait été entaillé. C'est à cet angle qu'est la porte méridionale,
+gardée par ce mur qui la fusille à bout portant. Hougomont a deux
+portes: la porte méridionale, celle du château, et la porte
+septentrionale, celle de la ferme. Napoléon envoya contre Hougomont son
+frère Jérôme; les divisions Guilleminot, Foy et Bachelu s'y heurtèrent,
+presque tout le corps de Reille y fut employé et y échoua, les boulets
+de Kellermann s'épuisèrent sur cet héroïque pan de mur. Ce ne fut pas
+trop de la brigade Bauduin pour forcer Hougomont au nord, et la brigade
+Soye ne put que l'entamer au sud, sans le prendre.
+
+Les bâtiments de la ferme bordent la cour au sud. Un morceau de la porte
+nord, brisée par les Français, pend accroché au mur. Ce sont quatre
+planches clouées sur deux traverses, et où l'on distingue les balafres
+de l'attaque.
+
+La porte septentrionale, enfoncée par les Français, et à laquelle on a
+mis une pièce pour remplacer le panneau suspendu à la muraille,
+s'entre-bâille au fond du préau; elle est coupée carrément dans un mur,
+de pierre en bas, de brique en haut, qui ferme la cour au nord. C'est
+une simple porte charretière comme il y en a dans toutes les métairies,
+deux larges battants faits de planches rustiques; au delà, des prairies.
+La dispute de cette entrée a été furieuse. On a longtemps vu sur le
+montant de la porte toutes sortes d'empreintes de mains sanglantes.
+C'est là que Bauduin fut tué.
+
+L'orage du combat est encore dans cette cour; l'horreur y est visible;
+le bouleversement de la mêlée s'y est pétrifié; cela vit, cela meurt;
+c'était hier. Les murs agonisent, les pierres tombent, les brèches
+crient; les trous sont des plaies; les arbres penchés et frissonnants
+semblent faire effort pour s'enfuir.
+
+Cette cour, en 1815, était plus bâtie qu'elle ne l'est aujourd'hui. Des
+constructions qu'on a depuis jetées bas y faisaient des redans, des
+angles et des coudes d'équerre.
+
+Les Anglais s'y étaient barricadés; les Français y pénétrèrent, mais ne
+purent s'y maintenir. À côté de la chapelle, une aile du château, le
+seul débris qui reste du manoir d'Hougomont, se dresse écroulée, on
+pourrait dire éventrée. Le château servit de donjon, la chapelle servit
+de blockhaus. On s'y extermina. Les Français, arquebuses de toutes
+parts, de derrière les murailles, du haut des greniers, du fond des
+caves, par toutes les croisées, par tous les soupiraux, par toutes les
+fentes des pierres, apportèrent des fascines et mirent le feu aux murs
+et aux hommes; la mitraille eut pour réplique l'incendie.
+
+On entrevoit dans l'aile ruinée, à travers des fenêtres garnies de
+barreaux de fer, les chambres démantelées d'un corps de logis en brique;
+les gardes anglaises étaient embusquées dans ces chambres; la spirale de
+l'escalier, crevassé du rez-de-chaussée jusqu'au toit, apparaît comme
+l'intérieur d'un coquillage brisé. L'escalier a deux étages; les
+Anglais, assiégés dans l'escalier, et massés sur les marches
+supérieures, avaient coupé les marches inférieures. Ce sont de larges
+dalles de pierre bleue qui font un monceau dans les orties. Une dizaine
+de marches tiennent encore au mur; sur la première est entaillée l'image
+d'un trident. Ces degrés inaccessibles sont solides dans leurs alvéoles.
+Tout le reste ressemble à une mâchoire édentée. Deux vieux arbres sont
+là; l'un est mort, l'autre est blessé au pied, et reverdit en avril.
+Depuis 1815, il s'est mis à pousser à travers l'escalier.
+
+On s'est massacré dans la chapelle. Le dedans, redevenu calme, est
+étrange. On n'y a plus dit la messe depuis le carnage. Pourtant l'autel
+y est resté, un autel de bois grossier adossé à un fond de pierre brute.
+Quatre murs lavés au lait de chaux, une porte vis-à-vis l'autel, deux
+petites fenêtres cintrées, sur la porte un grand crucifix de bois,
+au-dessus du crucifix un soupirail carré bouché d'une botte de foin,
+dans un coin, à terre, un vieux châssis vitré tout cassé, telle est
+cette chapelle. Près de l'autel est clouée une statue en bois de sainte
+Anne, du quinzième siècle; la tête de l'enfant Jésus a été emportée par
+un biscayen. Les Français, maîtres un moment de la chapelle, puis
+délogés, l'ont incendiée. Les flammes ont rempli cette masure; elle a
+été fournaise; la porte a brûlé, le plancher a brûlé, le Christ en bois
+n'a pas brûlé. Le feu lui a rongé les pieds dont on ne voit plus que les
+moignons noircis, puis s'est arrêté. Miracle, au dire des gens du pays.
+L'enfant Jésus, décapité, n'a pas été aussi heureux que le Christ.
+
+Les murs sont couverts d'inscriptions. Près des pieds du Christ on lit
+ce nom: _Henquinez_. Puis ces autres: _Conde de Rio Maïor. Marques y
+Marquesa de Almagro (Habana)_. Il y a des noms français avec des points
+d'exclamation, signes de colère. On a reblanchi le mur en 1849. Les
+nations s'y insultaient.
+
+C'est à la porte de cette chapelle qu'a été ramassé un cadavre qui
+tenait une hache à la main. Ce cadavre était le sous-lieutenant Legros.
+
+On sort de la chapelle, et à gauche, on voit un puits. Il y en a deux
+dans cette cour. On demande: pourquoi n'y a-t-il pas de seau et de
+poulie à celui-ci? C'est qu'on n'y puise plus d'eau. Pourquoi n'y
+puise-t-on plus d'eau? Parce qu'il est plein de squelettes.
+
+Le dernier qui ait tiré de l'eau de ce puits se nommait Guillaume Van
+Kylsom. C'était un paysan qui habitait Hougomont et y était jardinier.
+Le 18 juin 1815, sa famille prit la fuite et s'alla cacher dans les
+bois.
+
+La forêt autour de l'abbaye de Villers abrita pendant plusieurs jours et
+plusieurs nuits toutes ces malheureuses populations dispersées.
+Aujourd'hui encore de certains vestiges reconnaissables, tels que de
+vieux troncs d'arbres brûlés, mar-quent la place de ces pauvres bivouacs
+tremblants au fond des halliers.
+
+Guillaume Van Kylsom demeura à Hougomont «pour garder le château» et se
+blottit dans une cave. Les Anglais l'y découvrirent. On l'arracha de sa
+cachette, et, à coups de plat de sabre, les combattants se firent servir
+par cet homme effrayé. Ils avaient soif; ce Guillaume leur portait à
+boire. C'est à ce puits qu'il puisait l'eau. Beaucoup burent là leur
+dernière gorgée. Ce puits, où burent tant de morts, devait mourir lui
+aussi.
+
+Après l'action, on eut une hâte, enterrer les cadavres. La mort a une
+façon à elle de harceler la victoire, et elle fait suivre la gloire par
+la peste. Le typhus est une annexe du triomphe. Ce puits était profond,
+on en fit un sépulcre. On y jeta trois cents morts. Peut-être avec trop
+d'empressement. Tous étaient-ils morts? la légende dit non. Il parait
+que, la nuit qui suivit l'ensevelissement, on entendit sortir du puits
+des voix faibles qui appelaient.
+
+Ce puits est isolé au milieu de la cour. Trois murs mi-partis pierre et
+brique, repliés comme les feuilles d'un paravent et simulant une
+tourelle carrée, l'entourent de trois côtés. Le quatrième côté est
+ouvert. C'est par là qu'on puisait l'eau. Le mur du fond a une façon
+d'oeil-de-boeuf informe, peut-être un trou d'obus. Cette tourelle avait
+un plafond dont il ne reste que les poutres. La ferrure de soutènement
+du mur de droite dessine une croix. On se penche, et l'oeil se perd dans
+un profond cylindre de brique qu'emplit un entassement de ténèbres. Tout
+autour du puits, le bas des murs disparaît dans les orties.
+
+Ce puits n'a point pour devanture la large dalle bleue qui sert de
+tablier à tous les puits de Belgique. La dalle bleue y est remplacée par
+une traverse à laquelle s'appuient cinq ou six difformes tronçons de
+bois noueux et ankylosés qui ressemblent à de grands ossements. Il n'a
+plus ni seau, ni chaîne, ni poulie; mais il a encore la cuvette de
+pierre qui servait de déversoir. L'eau des pluies s'y amasse, et de
+temps en temps un oiseau des forêts voisines vient y boire et s'envole.
+
+Une maison dans cette ruine, la maison de la ferme, est encore habitée.
+La porte de cette maison donne sur la cour. À côté d'une jolie plaque de
+serrure gothique il y a sur cette porte une poignée de fer à trèfles,
+posée de biais. Au moment où le lieutenant hanovrien Wilda saisissait
+cette poignée pour se réfugier dans la ferme, un sapeur français lui
+abattit la main d'un coup de hache.
+
+La famille qui occupe la maison a pour grand-père l'ancien jardinier Van
+Kylsom, mort depuis longtemps. Une femme en cheveux gris vous dit:
+«J'étais là. J'avais trois ans. Ma soeur, plus grande, avait peur et
+pleurait. On nous a emportées dans les bois. J'étais dans les bras de ma
+mère. On se collait l'oreille à terre pour écouter. Moi, j'imitais le
+canon, et je faisais _boum, boum_.»
+
+Une porte de la cour, à gauche, nous l'avons dit, donne dans le verger.
+
+Le verger est terrible.
+
+Il est en trois parties, on pourrait presque dire en trois actes. La
+première partie est un jardin, la deuxième est le verger, la troisième
+est un bois. Ces trois parties ont une enceinte commune, du côté de
+l'entrée les bâtiments du château et de la ferme, à gauche une haie, à
+droite un mur, au fond un mur. Le mur de droite est en brique, le mur du
+fond est en pierre. On entre dans le jardin d'abord. Il est en
+contrebas, planté de groseilliers, encombré de végétations sauvages,
+fermé d'un terrassement monumental en pierre de taille avec balustres à
+double renflement. C'était un jardin seigneurial dans ce premier style
+français qui a précédé Lenôtre; ruine et ronce aujourd'hui. Les
+pilastres sont surmontés de globes qui semblent des boulets de pierre.
+On compte encore quarante-trois balustres sur leurs dés; les autres sont
+couchés dans l'herbe. Presque tous ont des éraflures de mousqueterie. Un
+balustre brisé est posé sur l'étrave comme une jambe cassée.
+
+C'est dans ce jardin, plus bas que le verger, que six voltigeurs du 1er
+léger, ayant pénétré là et n'en pouvant plus sortir, pris et traqués
+comme des ours dans leur fosse, acceptèrent le combat avec deux
+compagnies hanovriennes, dont une était armée de carabines. Les
+hanovriens bordaient ces balustres et tiraient d'en haut. Ces
+voltigeurs, ripostant d'en bas, six contre deux cents, intrépides,
+n'ayant pour abri que les groseilliers, mirent un quart d'heure à
+mourir.
+
+On monte quelques marches, et du jardin on passe dans le verger
+proprement dit. Là, dans ces quelques toises carrées, quinze cents
+hommes tombèrent en moins d'une heure. Le mur semble prêt à recommencer
+le combat. Les trente-huit meurtrières percées par les Anglais à des
+hauteurs irrégulières, y sont encore. Devant la seizième sont couchées
+deux tombes anglaises en granit. Il n'y a de meurtrières qu'au mur sud;
+l'attaque principale venait de là. Ce mur est caché au dehors par une
+grande haie vive; les Français arrivèrent, croyant n'avoir affaire qu'à
+la haie, la franchirent, et trouvèrent ce mur, obstacle et embuscade,
+les gardes anglaises derrière, les trente-huit meurtrières faisant feu à
+la fois, un orage de mitraille et de balles; et la brigade Soye s'y
+brisa. Waterloo commença ainsi.
+
+Le verger pourtant fut pris. On n'avait pas d'échelles, les Français
+grimpèrent avec les ongles. On se battit corps à corps sous les arbres.
+Toute cette herbe a été mouillée de sang. Un bataillon de Nassau, sept
+cents hommes, fut foudroyé là. Au dehors le mur, contre lequel furent
+braquées les deux batteries de Kellermann, est rongé par la mitraille.
+
+Ce verger est sensible comme un autre au mois de mai. Il a ses boutons
+d'or et ses pâquerettes, l'herbe y est haute, des chevaux de charrue y
+paissent, des cordes de crin où sèche du linge traversent les
+intervalles des arbres et font baisser la tête aux passants, on marche
+dans cette friche et le pied enfonce dans les trous de taupes. Au milieu
+de l'herbe on remarque un tronc déraciné, gisant, verdissant. Le major
+Blackman s'y est adossé pour expirer. Sous un grand arbre voisin est
+tombé le général allemand Duplat, d'une famille française réfugiée à la
+révocation de l'édit de Nantes. Tout à côté se penche un vieux pommier
+malade pansé avec un bandage de paille et de terre glaise. Presque tous
+les pommiers tombent de vieillesse. Il n'y en a pas un qui n'ait sa
+balle ou son biscaïen. Les squelettes d'arbres morts abondent dans ce
+verger. Les corbeaux volent dans les branches, au fond il y a un bois
+plein de violettes.
+
+Bauduin tué, Foy blessé, l'incendie, le massacre, le carnage, un
+ruisseau fait de sang anglais, de sang allemand et de sang français,
+furieusement mêlés, un puits comblé de cadavres, le régiment de Nassau
+et le régiment de Brunswick détruits, Duplat tué, Blackman tué, les
+gardes anglaises mutilées, vingt bataillons français, sur les quarante
+du corps de Reille, décimés, trois mille hommes, dans cette seule masure
+de Hougomont, sabrés, écharpés, égorgés, fusillés, brûlés; et tout cela
+pour qu'aujourd'hui un paysan dise à un voyageur: _Monsieur, donnez-moi
+trois francs; si vous aimez, je vous expliquerai la chose de Waterloo!_
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Le 18 juin 1815
+
+
+Retournons en arrière, c'est un des droits du narrateur, et
+replaçons-nous en l'année 1815, et même un peu avant l'époque où
+commence l'action racontée dans la première partie de ce livre.
+
+S'il n'avait pas plu dans la nuit du 17 au 18 juin 1815, l'avenir de
+l'Europe était changé. Quelques gouttes d'eau de plus ou de moins ont
+fait pencher Napoléon. Pour que Waterloo fût la fin d'Austerlitz, la
+providence n'a eu besoin que d'un peu de pluie, et un nuage traversant
+le ciel à contre-sens de la saison a suffi pour l'écroulement d'un
+monde.
+
+La bataille de Waterloo, et ceci a donné à Blücher le temps d'arriver,
+n'a pu commencer qu'à onze heures et demie. Pourquoi? Parce que la terre
+était mouillée. Il a fallu attendre un peu de raffermissement pour que
+l'artillerie pût manoeuvrer.
+
+Napoléon était officier d'artillerie, et il s'en ressentait. Le fond de
+ce prodigieux capitaine, c'était l'homme qui, dans le rapport au
+Directoire sur Aboukir, disait: _Tel de nos boulets a tué six hommes_.
+Tous ses plans de bataille sont faits pour le projectile. Faire
+converger l'artillerie sur un point donné, c'était là sa clef de
+victoire. Il traitait la stratégie du général ennemi comme une
+citadelle, et il la battait en brèche. Il accablait le point faible de
+mitraille; il nouait et dénouait les batailles avec le canon. Il y avait
+du tir dans son génie. Enfoncer les carrés, pulvériser les régiments,
+rompre les lignes, broyer et disperser les masses, tout pour lui était
+là, frapper, frapper, frapper sans cesse, et il confiait cette besogne
+au boulet. Méthode redoutable, et qui, jointe au génie, a fait
+invincible pendant quinze ans ce sombre athlète du pugilat de la guerre.
+
+Le 18 juin 1815, il comptait d'autant plus sur l'artillerie qu'il avait
+pour lui le nombre. Wellington n'avait que cent cinquante-neuf bouches à
+feu; Napoléon en avait deux cent quarante.
+
+Supposez la terre sèche, l'artillerie pouvant rouler, l'action
+commençait à six heures du matin. La bataille était gagnée et finie à
+deux heures, trois heures avant la péripétie prussienne.
+
+Quelle quantité de faute y a-t-il de la part de Napoléon dans la perte
+de cette bataille? le naufrage est-il imputable au pilote?
+
+Le déclin physique évident de Napoléon se compliquait-il à cette époque
+d'une certaine diminution intérieure? les vingt ans de guerre
+avaient-ils usé la lame comme le fourreau, l'âme comme le corps? le
+vétéran se faisait-il fâcheusement sentir dans le capitaine? en un mot,
+ce génie, comme beaucoup d'historiens considérables l'ont cru,
+s'éclipsait-il? entrait-il en frénésie pour se déguiser à lui-même son
+affaiblissement? commençait-il à osciller sous l'égarement d'un souffle
+d'aventure? devenait-il, chose grave dans un général, inconscient du
+péril? dans cette classe de grands hommes matériels qu'on peut appeler
+les géants de l'action, y a-t-il un âge pour la myopie du génie? La
+vieillesse n'a pas de prise sur les génies de l'idéal; pour les Dantes
+et les Michel-Anges, vieillir, c'est croître; pour les Annibals et les
+Bonapartes, est-ce décroître? Napoléon avait-il perdu le sens direct de
+la victoire? en était-il à ne plus reconnaître l'écueil, à ne plus
+deviner le piège, à ne plus discerner le bord croulant des abîmes?
+manquait-il du flair des catastrophes? lui qui jadis savait toutes les
+routes du triomphe et qui, du haut de son char d'éclairs, les indiquait
+d'un doigt souverain, avait-il maintenant cet ahurissement sinistre de
+mener aux précipices son tumultueux attelage de légions? était-il pris,
+à quarante-six ans, d'une folie suprême? ce cocher titanique du destin
+n'était-il plus qu'un immense casse-cou?
+
+Nous ne le pensons point. Son plan de bataille était, de l'aveu de tous,
+un chef-d'oeuvre. Aller droit au centre de la ligne alliée, faire un
+trou dans l'ennemi, le couper en deux, pousser la moitié britannique sur
+Hal et la moitié prussienne sur Tongres, faire de Wellington et de
+Blücher deux tronçons; enlever Mont-Saint-Jean, saisir Bruxelles, jeter
+l'Allemand dans le Rhin et l'Anglais dans la mer. Tout cela, pour
+Napoléon, était dans cette bataille. Ensuite on verrait.
+
+Il va sans dire que nous ne prétendons pas faire ici l'histoire de
+Waterloo; une des scènes génératrices du drame que nous racontons se
+rattache à cette bataille; mais cette histoire n'est pas notre sujet;
+cette histoire d'ailleurs est faite, et faite magistralement, à un point
+de vue par Napoléon, à l'autre point de vue par toute une pléiade
+d'historiens. Quant à nous, nous laissons les historiens aux prises,
+nous ne sommes qu'un témoin à distance, un passant dans la plaine, un
+chercheur penché sur cette terre pétrie de chair humaine, prenant
+peut-être des apparences pour des réalités; nous n'avons pas le droit de
+tenir tête, au nom de la science, à un ensemble de faits où il y a sans
+doute du mirage, nous n'avons ni la pratique militaire ni la compétence
+stratégique qui autorisent un système; selon nous, un enchaînement de
+hasards domine à Waterloo les deux capitaines; et quand il s'agit du
+destin, ce mystérieux accusé, nous jugeons comme le peuple, ce juge
+naïf.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+A
+
+
+Ceux qui veulent se figurer nettement la bataille de Waterloo n'ont qu'à
+coucher sur le sol par la pensée un A majuscule. Le jambage gauche de
+l'A est la route de Nivelles, le jambage droit est la route de Genappe,
+la corde de l'A est le chemin creux d'Ohain à Braine-l'Alleud. Le sommet
+de l'A est Mont-Saint-Jean, là est Wellington; la pointe gauche
+inférieure est Hougomont, là est Reille avec Jérôme Bonaparte; la pointe
+droite inférieure est la Belle-Alliance, là est Napoléon. Un peu
+au-dessous du point où la corde de l'A rencontre et coupe le jambage
+droit est la Haie-Sainte. Au milieu de cette corde est le point précis
+où s'est dit le mot final de la bataille. C'est là qu'on a placé le
+lion, symbole involontaire du suprême héroïsme de la garde impériale.
+
+Le triangle compris au sommet de l'A, entre les deux jambages et la
+corde, est le plateau de Mont-Saint-Jean. La dispute de ce plateau fut
+toute la bataille.
+
+Les ailes des deux armées s'étendent à droite et à gauche des deux
+routes de Genappe et de Nivelles; d'Erlon faisant face à Picton, Reille
+faisant face à Hill.
+
+Derrière la pointe de l'A, derrière le plateau de Mont-Saint-Jean, est
+la forêt de Soignes.
+
+Quant à la plaine en elle-même, qu'on se représente un vaste terrain
+ondulant; chaque pli domine le pli suivant, et toutes les ondulations
+montent vers Mont-Saint-Jean, et y aboutissent à la forêt.
+
+Deux troupes ennemies sur un champ de bataille sont deux lutteurs. C'est
+un bras-le-corps. L'une cherche à faire glisser l'autre. On se cramponne
+à tout; un buisson est un point d'appui; un angle de mur est un
+épaulement; faute d'une bicoque où s'adosser, un régiment lâche pied; un
+ravalement de la plaine, un mouvement de terrain, un sentier transversal
+à propos, un bois, un ravin, peuvent arrêter le talon de ce colosse
+qu'on appelle une armée et l'empêcher de reculer. Qui sort du champ est
+battu. De là, pour le chef responsable, la nécessité d'examiner la
+moindre touffe d'arbres, et d'approfondir le moindre relief.
+
+Les deux généraux avaient attentivement étudié la plaine de
+Mont-Saint-Jean, dite aujourd'hui plaine de Waterloo. Dès l'année
+précédente, Wellington, avec une sagacité prévoyante, l'avait examinée
+comme un en-cas de grande bataille. Sur ce terrain et pour ce duel, le
+18 juin, Wellington avait le bon côté, Napoléon le mauvais. L'armée
+anglaise était en haut, l'armée française en bas.
+
+Esquisser ici l'aspect de Napoléon, à cheval, sa lunette à la main, sur
+la hauteur de Rossomme, à l'aube du 18 juin 1815, cela est presque de
+trop. Avant qu'on le montre, tout le monde l'a vu. Ce profil calme sous
+le petit chapeau de l'école de Brienne, cet uniforme vert, le revers
+blanc cachant la plaque, la redingote grise cachant les épaulettes,
+l'angle du cordon rouge sous le gilet, la culotte de peau, le cheval
+blanc avec sa housse de velours pourpre ayant aux coins des N couronnées
+et des aigles, les bottes à l'écuyère sur des bas de soie, les éperons
+d'argent, l'épée de Marengo, toute cette figure du dernier césar est
+debout dans les imaginations, acclamée des uns, sévèrement regardée par
+les autres.
+
+Cette figure a été longtemps toute dans la lumière; cela tenait à un
+certain obscurcissement légendaire que la plupart des héros dégagent et
+qui voile toujours plus ou moins longtemps la vérité; mais aujourd'hui
+l'histoire et le jour se font.
+
+Cette clarté, l'histoire, est impitoyable; elle a cela d'étrange et de
+divin que, toute lumière qu'elle est, et précisément parce qu'elle est
+lumière, elle met souvent de l'ombre là où l'on voyait des rayons; du
+même homme elle fait deux fantômes différents, et l'un attaque l'autre,
+et en fait justice, et les ténèbres du despote luttent avec
+l'éblouissement du capitaine. De là une mesure plus vraie dans
+l'appréciation définitive des peuples. Babylone violée diminue
+Alexandre; Rome enchaînée diminue César; Jérusalem tuée diminue Titus.
+La tyrannie suit le tyran. C'est un malheur pour un homme de laisser
+derrière lui de la nuit qui a sa forme.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Le _quid obscurum_ des batailles
+
+
+Tout le monde connaît la première phase de cette bataille; début
+trouble, incertain, hésitant, menaçant pour les deux armées, mais pour
+les Anglais plus encore que pour les Français.
+
+Il avait plu toute la nuit; la terre était défoncée par l'averse; l'eau
+s'était çà et là amassée dans les creux de la plaine comme dans des
+cuvettes; sur de certains points les équipages du train en avaient
+jusqu'à l'essieu; les sous-ventrières des attelages dégouttaient de boue
+liquide; si les blés et les seigles couchés par cette cohue de charrois
+en masse n'eussent comblé les ornières et fait litière sous les roues,
+tout mouvement, particulièrement dans les vallons du côté de Papelotte,
+eût été impossible.
+
+L'affaire commença tard; Napoléon, nous l'avons expliqué, avait
+l'habitude de tenir toute l'artillerie dans sa main comme un pistolet,
+visant tantôt tel point, tantôt tel autre de la bataille, et il avait
+voulu attendre que les batteries attelées pussent rouler et galoper
+librement; il fallait pour cela que le soleil parût et séchât le sol.
+Mais le soleil ne parut pas. Ce n'était plus le rendez-vous
+d'Austerlitz. Quand le premier coup de canon fut tiré, le général
+anglais Colville regarda à sa montre et constata qu'il était onze heures
+trente-cinq minutes.
+
+L'action s'engagea avec furie, plus de furie peut-être que l'empereur
+n'eût voulu, par l'aile gauche française sur Hougomont. En même temps
+Napoléon attaqua le centre en précipitant la brigade Quiot sur la
+Haie-Sainte, et Ney poussa l'aile droite française contre l'aile gauche
+anglaise qui s'appuyait sur Papelotte.
+
+L'attaque sur Hougomont avait quelque simulation: attirer là Wellington,
+le faire pencher à gauche, tel était le plan. Ce plan eût réussi, si les
+quatre compagnies des gardes anglaises et les braves Belges de la
+division Perponcher n'eussent solidement gardé la position, et
+Wellington, au lieu de s'y masser, put se borner à y envoyer pour tout
+renfort quatre autres compagnies de gardes et un bataillon de Brunswick.
+
+L'attaque de l'aile droite française sur Papelotte était à fond;
+culbuter la gauche anglaise, couper la route de Bruxelles, barrer le
+passage aux Prussiens possibles, forcer Mont-Saint-Jean, refouler
+Wellington sur Hougomont, de là sur Braine-l'Alleud, de là sur Hal, rien
+de plus net. À part quelques incidents, cette attaque réussit. Papelotte
+fut pris; la Haie-Sainte fut enlevée.
+
+Détail à noter. Il y avait dans l'infanterie anglaise, particulièrement
+dans la brigade de Kempt, force recrues. Ces jeunes soldats, devant nos
+redoutables fantassins, furent vaillants; leur inexpérience se tira
+intrépidement d'affaire; ils firent surtout un excellent service de
+tirailleurs; le soldat en tirailleur, un peu livré à lui-même, devient
+pour ainsi dire son propre général; ces recrues montrèrent quelque chose
+de l'invention et de la furie françaises. Cette infanterie novice eut de
+la verve. Ceci déplut à Wellington.
+
+Après la prise de la Haie-Sainte, la bataille vacilla.
+
+Il y a dans cette journée, de midi à quatre heures, un intervalle
+obscur; le milieu de cette bataille est presque indistinct et participe
+du sombre de la mêlée. Le crépuscule s'y fait. On aperçoit de vastes
+fluctuations dans cette brume, un mirage vertigineux, l'attirail de
+guerre d'alors presque inconnu aujourd'hui, les colbacks à flamme, les
+sabretaches flottantes, les buffleteries croisées, les gibernes à
+grenade, les dolmans des hussards, les bottes rouges à mille plis, les
+lourds shakos enguirlandés de torsades, l'infanterie presque noire de
+Brunswick mêlée à l'infanterie écarlate d'Angleterre, les soldats
+anglais ayant aux entournures pour épaulettes de gros bourrelets blancs
+circulaires, les chevau-légers hanovriens avec leur casque de cuir
+oblong à bandes de cuivre et à crinières de crins rouges, les Écossais
+aux genoux nus et aux plaids quadrillés, les grandes guêtres blanches de
+nos grenadiers, des tableaux, non des lignes stratégiques, ce qu'il faut
+à Salvator Rosa, non ce qu'il faut à Gribeauval.
+
+Une certaine quantité de tempête se mêle toujours à une bataille. _Quid
+obscurum, quid divinum_. Chaque historien trace un peu le linéament qui
+lui plaît dans ces pêle-mêle. Quelle que soit la combinaison des
+généraux, le choc des masses armées a d'incalculables reflux; dans
+l'action, les deux plans des deux chefs entrent l'un dans l'autre et se
+déforment l'un par l'autre. Tel point du champ de bataille dévore plus
+de combattants que tel autre, comme ces sols plus ou moins spongieux qui
+boivent plus ou moins vite l'eau qu'on y jette. On est obligé de
+reverser là plus de soldats qu'on ne voudrait. Dépenses qui sont
+l'imprévu. La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les
+traînées de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armées
+ondoient, les régiments entrant ou sortant font des caps ou des golfes,
+tous ces écueils remuent continuellement les uns devant les autres; où
+était l'infanterie, l'artillerie arrive; où était l'artillerie, accourt
+la cavalerie; les bataillons sont des fumées. Il y avait là quelque
+chose, cherchez, c'est disparu; les éclaircies se déplacent; les plis
+sombres avancent et reculent; une sorte de vent du sépulcre pousse,
+refoule, enfle et disperse ces multitudes tragiques. Qu'est-ce qu'une
+mêlée? une oscillation. L'immobilité d'un plan mathématique exprime une
+minute et non une journée. Pour peindre une bataille, il faut de ces
+puissants peintres qui aient du chaos dans le pinceau; Rembrandt vaut
+mieux que Van Der Meulen. Van der Meulen, exact à midi, ment à trois
+heures. La géométrie trompe; l'ouragan seul est vrai. C'est ce qui donne
+à Folard le droit de contredire Polybe. Ajoutons qu'il y a toujours un
+certain instant où la bataille dégénère en combat, se particularise, et
+s'éparpille en d'innombrables faits de détails qui, pour emprunter
+l'expression de Napoléon lui-même, «appartiennent plutôt à la biographie
+des régiments qu'à l'histoire de l'armée». L'historien, en ce cas, a le
+droit évident de résumé. Il ne peut que saisir les contours principaux
+de la lutte, et il n'est donné à aucun narrateur, si consciencieux
+qu'il soit, de fixer absolument la forme de ce nuage horrible, qu'on
+appelle une bataille.
+
+Ceci, qui est vrai de tous les grands chocs armés, est particulièrement
+applicable à Waterloo.
+
+Toutefois, dans l'après-midi, à un certain moment, la bataille se
+précisa.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Quatre heures de l'après-midi
+
+
+Vers quatre heures, la situation de l'armée anglaise était grave. Le
+prince d'Orange commandait le centre, Hill l'aile droite, Picton l'aile
+gauche. Le prince d'Orange, éperdu et intrépide, criait aux
+Hollando-Belges: _Nassau! Brunswick! jamais en arrière!_ Hill, affaibli,
+venait s'adosser à Wellington, Picton était mort. Dans la même minute où
+les Anglais avaient enlevé aux Français le drapeau du 105ème de ligne,
+les Français avaient tué aux Anglais le général Picton, d'une balle à
+travers la tête. La bataille, pour Wellington, avait deux points
+d'appui, Hougomont et la Hale-Sainte; Hougomont tenait encore, mais
+brûlait; la Haie-Sainte était prise. Du bataillon allemand qui la
+défendait, quarante-deux hommes seulement survivaient; tous les
+officiers, moins cinq, étaient morts ou pris. Trois mille combattants
+s'étaient massacrés dans cette grange. Un sergent des gardes anglaises,
+le premier boxeur de l'Angleterre, réputé par ses compagnons
+invulnérable, y avait été tué par un petit tambour français. Baring
+était délogé. Alten était sabré. Plusieurs drapeaux étaient perdus, dont
+un de la division Alten, et un du bataillon de Lunebourg porté par un
+prince de la famille de Deux-Ponts. Les Écossais gris n'existaient plus;
+les gros dragons de Ponsonby étaient hachés. Cette vaillante cavalerie
+avait plié sous les lanciers de Bro et sous les cuirassiers de Travers;
+de douze cents chevaux il en restait six cents; des trois
+lieutenants-colonels, deux étaient à terre, Hamilton blessé, Mater tué.
+Ponsonby était tombé, troué de sept coups de lance. Gordon était mort,
+Marsh était mort. Deux divisions, la cinquième et la sixième, étaient
+détruites.
+
+Hougomont entamé, la Haie-Sainte prise, il n'y avait plus qu'un noeud,
+le centre. Ce noeud-là tenait toujours. Wellington le renforça. Il y
+appela Hill qui était à Merbe-Braine, il y appela Chassé qui était à
+Braine-l'Alleud.
+
+Le centre de l'armée anglaise, un peu concave, très dense et très
+compact, était fortement situé. Il occupait le plateau de
+Mont-Saint-Jean, ayant derrière lui le village et devant lui la pente,
+assez âpre alors. Il s'adossait à cette forte maison de pierre, qui
+était à cette époque un bien domanial de Nivelles et qui marque
+l'intersection des routes, masse du seizième siècle si robuste que les
+boulets y ricochaient sans l'entamer. Tout autour du plateau, les
+Anglais avaient taillé çà et là les haies, fait des embrasures dans les
+aubépines, mis une gueule de canon entre deux branches, crénelé les
+buissons. Leur artillerie était en embuscade sous les broussailles. Ce
+travail punique, incontestablement autorisé par la guerre qui admet le
+piège, était si bien fait que Haxo, envoyé par l'empereur à neuf heures
+du matin pour reconnaître les batteries ennemies, n'en avait rien vu, et
+était revenu dire à Napoléon qu'il n'y avait pas d'obstacle, hors les
+deux barricades barrant les routes de Nivelles et de Genappe. C'était le
+moment où la moisson est haute; sur la lisière du plateau, un bataillon
+de la brigade de Kempt, le 951, armé de carabines, était couché dans les
+grands blés.
+
+Ainsi assuré et contre-buté, le centre de l'armée anglo-hollandaise
+était en bonne posture.
+
+Le péril de cette position était la forêt de Soignes, alors contiguë au
+champ de bataille et coupée par les étangs de Groenendael et de
+Boitsfort. Une armée n'eût pu y reculer sans se dissoudre; les régiments
+s'y fussent tout de suite désagrégés. L'artillerie s'y fût perdue dans
+les marais. La retraite, selon l'opinion de plusieurs hommes du métier,
+contestée par d'autres, il est vrai, eût été là un sauve-qui-peut.
+
+Wellington ajouta à ce centre une brigade de Chassé, ôtée à l'aile
+droite, et une brigade de Wincke, ôtée à l'aile gauche, plus la division
+Clinton. À ses Anglais, aux régiments de Halkett, à la brigade de
+Mitchell, aux gardes de Maitland, il donna comme épaulements et
+contreforts l'infanterie de Brunswick, le contingent de Nassau, les
+Hanovriens de Kielmansegge et les Allemands d'Ompteda. Cela lui mit sous
+la main vingt-six bataillons. _L'aile droite_, comme dit Charras, _fut
+rabattue derrière le centre_. Une batterie énorme était masquée par des
+sacs à terre à l'endroit où est aujourd'hui ce qu'on appelle «le musée
+de Waterloo». Wellington avait en outre dans un pli de terrain les
+dragons-gardes de Somerset, quatorze cents chevaux. C'était l'autre
+moitié de cette cavalerie anglaise, si justement célèbre. Ponsonby
+détruit, restait Somerset.
+
+La batterie, qui, achevée, eût été presque une redoute, était disposée
+derrière un mur de jardin très bas, revêtu à la hâte d'une chemise de
+sacs de sable et d'un large talus de terre. Cet ouvrage n'était pas
+fini; on n'avait pas eu le temps de le palissader.
+
+Wellington, inquiet, mais impassible, était à cheval, et y demeura toute
+la journée dans la même attitude, un peu en avant du vieux moulin de
+Mont-Saint-Jean, qui existe encore, sous un orme qu'un Anglais, depuis,
+vandale enthousiaste, a acheté deux cents francs, scié et emporté.
+Wellington fut là froidement héroïque. Les boulets pleuvaient. L'aide de
+camp Gordon venait de tomber à côté de lui. Lord Hill, lui montrant un
+obus qui éclatait, lui dit:--Mylord, quelles sont vos instructions, et
+quels ordres nous laissez-vous si vous vous faites tuer?--_De faire
+comme moi_, répondit Wellington. À Clinton, il dit
+laconiquement:--_Tenir ici jusqu'au dernier homme_.--La journée
+visiblement tournait mal. Wellington criait à ses anciens compagnons de
+Talavera, de Vitoria et de Salamanque:--_Boys_ (garçons)! _est-ce qu'on
+peut songer à lâcher pied? pensez à la vieille Angleterre!_
+
+Vers quatre heures, la ligne anglaise s'ébranla en arrière. Tout à coup
+on ne vit plus sur la crête du plateau que l'artillerie et les
+tirailleurs, le reste disparut; les régiments, chassés par les obus et
+les boulets français, se replièrent dans le fond que coupe encore
+aujourd'hui le sentier de service de la ferme de Mont-Saint-Jean, un
+mouvement rétrograde se fit, le front de bataille anglais se déroba,
+Wellington recula.--Commencement de retraite! cria Napoléon.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Napoléon de belle humeur
+
+
+L'empereur, quoique malade et gêné à cheval par une souffrance locale,
+n'avait jamais été de si bonne humeur que ce jour-là. Depuis le matin,
+son impénétrabilité souriait. Le 18 juin 1815, cette âme profonde,
+masquée de marbre, rayonnait aveuglément. L'homme qui avait été sombre à
+Austerlitz fut gai à Waterloo. Les plus grands prédestinés font de ces
+contre-sens. Nos joies sont de l'ombre. Le suprême sourire est à Dieu.
+
+_Ridet Caesar, Pompeius flebit_, disaient les légionnaires de la légion
+Fulminatrix. Pompée cette fois ne devait pas pleurer, mais il est
+certain que César riait.
+
+Dès la veille, la nuit, à une heure, explorant à cheval, sous l'orage et
+sous la pluie, avec Bertrand, les collines qui avoisinent Rossomme,
+satisfait de voir la longue ligne des feux anglais illuminant tout
+l'horizon de Frischemont à Braine-l'Alleud, il lui avait semblé que le
+destin, assigné par lui à jour fixe sur ce champ de Waterloo, était
+exact; il avait arrêté son cheval, et était demeuré quelque temps
+immobile, regardant les éclairs, écoutant le tonnerre, et on avait
+entendu ce fataliste jeter dans l'ombre cette parole mystérieuse: «Nous
+sommes d'accord.» Napoléon se trompait. Ils n'étaient plus d'accord.
+
+Il n'avait pas pris une minute de sommeil, tous les instants de cette
+nuit-là avaient été marqués pour lui par une joie. Il avait parcouru
+toute la ligne des grand'gardes, en s'arrêtent çà et là pour parler aux
+vedettes. À deux heures et demie, près du bois d'Hougomont, il avait
+entendu le pas d'une colonne en marche; il avait cru un moment à la
+reculade de Wellington. Il avait dit à Bertrand: _C'est l'arrière-garde
+anglaise qui s'ébranle pour décamper. Je ferai prisonniers les six mille
+Anglais qui viennent d'arriver à Ostende_. Il causait avec expansion; il
+avait retrouvé cette verve du débarquement du 1er mars, quand il
+montrait au grand-maréchal le paysan enthousiaste du golfe Juan, en
+s'écriant:--_Eh bien, Bertrand, voilà déjà du renfort!_ La nuit du 17
+au 18 juin, il raillait Wellington.--_Ce petit Anglais a besoin d'une
+leçon_, disait Napoléon. La pluie redoublait, il tonnait pendant que
+l'empereur parlait.
+
+À trois heures et demie du matin, il avait perdu une illusion; des
+officiers envoyés en reconnaissance lui avaient annoncé que l'ennemi ne
+faisait aucun mouvement. Rien ne bougeait; pas un feu de bivouac n'était
+éteint. L'armée anglaise dormait. Le silence était profond sur la terre;
+il n'y avait de bruit que dans le ciel. À quatre heures, un paysan lui
+avait été amené par les coureurs; ce paysan avait servi de guide à une
+brigade de cavalerie anglaise, probablement la brigade Vivian, qui
+allait prendre position au village d'Ohain, à l'extrême gauche. À cinq
+heures, deux déserteurs belges lui avaient rapporté qu'ils venaient de
+quitter leur régiment, et que l'armée anglaise attendait la bataille.
+_Tant mieux!_ s'était écrié Napoléon. _J'aime encore mieux les culbuter
+que les refouler_.
+
+Le matin, sur la berge qui fait l'angle du chemin de Plancenoit, il
+avait mis pied à terre dans la boue, s'était fait apporter de la ferme
+de Rossomme une table de cuisine et une chaise de paysan, s'était assis,
+avec une botte de paille pour tapis, et avait déployé sur la table la
+carte du champ de bataille, en disant à Soult: _Joli échiquier_!
+
+Par suite des pluies de la nuit, les convois de vivres, empêtrés dans
+des routes défoncées, n'avaient pu arriver le matin, le soldat n'avait
+pas dormi, était mouillé, et était à jeun; cela n'avait pas empêché
+Napoléon de crier allégrement à Ney: _Nous avons quatre-vingt-dix
+chances sur cent_. À huit heures, on avait apporté le déjeuner de
+l'empereur. Il y avait invité plusieurs généraux. Tout en déjeunant, on
+avait raconté que Wellington était l'avant-veille au bal à Bruxelles,
+chez la duchesse de Richmond, et Soult, rude homme de guerre avec une
+figure d'archevêque, avait dit: _Le bal, c'est aujourd'hui_. L'empereur
+avait plaisanté Ney qui disait: _Wellington ne sera pas assez simple
+pour attendre Votre Majesté_. C'était là d'ailleurs sa manière. Il
+badinait volontiers, dit Fleury de Chaboulon. _Le fond de son caractère
+était une humeur enjouée_, dit Gourgaud. _Il abondait en plaisanteries,
+plutôt bizarres que spirituelles_, dit Benjamin Constant. Ces gaîtés de
+géant valent la peine qu'on y insiste. C'est lui qui avait appelé ses
+grenadiers «les grognards»; il leur pinçait l'oreille, il leur tirait la
+moustache. _L'empereur ne faisait que nous faire des niches;_ ceci est
+un mot de l'un d'eux. Pendant le mystérieux trajet de l'île d'Elbe en
+France, le 27 février, en pleine mer, le brick de guerre français le
+_Zéphir_ ayant rencontré le brick l'_Inconstant_ où Napoléon était caché
+et ayant demandé à l'_Inconstant_ des nouvelles de Napoléon, l'empereur,
+qui avait encore en ce moment-là à son chapeau la cocarde blanche et
+amarante semée d'abeilles, adoptée par lui à l'île d'Elbe, avait pris en
+riant le porte-voix et avait répondu lui-même: _L'empereur se porte
+bien_. Qui rit de la sorte est en familiarité avec les événements.
+Napoléon avait eu plusieurs accès de ce rire pendant le déjeuner de
+Waterloo. Après le déjeuner il s'était recueilli un quart d'heure, puis
+deux généraux s'étaient assis sur la botte de paille, une plume à la
+main, une feuille de papier sur le genou, et l'empereur leur avait dicté
+l'ordre de bataille.
+
+À neuf heures, à l'instant où l'armée française, échelonnée et mise en
+mouvement sur cinq colonnes, s'était déployée, les divisions sur deux
+lignes, l'artillerie entre les brigades, musique en tête, battant aux
+champs, avec les roulements des tambours et les sonneries des
+trompettes, puissante, vaste, joyeuse, mer de casques, de sabres et de
+bayonnettes sur l'horizon, l'empereur, ému, s'était écrié à deux
+reprises: _Magnifique! magnifique!_
+
+De neuf heures à dix heures et demie, toute l'armée, ce qui semble
+incroyable, avait pris position et s'était rangée sur six lignes,
+formant, pour répéter l'expression de l'empereur, «la figure de six V».
+Quelques instants après la formation du front de bataille, au milieu de
+ce profond silence de commencement d'orage qui précède les mêlées,
+voyant défiler les trois batteries de douze, détachées sur son ordre des
+trois corps de d'Erlon, de Reille et de Lobau, et destinées à commencer
+l'action en battant Mont-Saint-Jean où est l'intersection des routes de
+Nivelles et de Genappe, l'empereur avait frappé sur l'épaule de Haxo en
+lui disant: _Voilà vingt-quatre belles filles, général_.
+
+Sûr de l'issue, il avait encouragé d'un sourire, à son passage devant
+lui, la compagnie de sapeurs du premier corps, désignée par lui pour se
+barricader dans Mont-Saint-Jean, sitôt le village enlevé. Toute cette
+sérénité n'avait été traversée que par un mot de pitié hautaine; en
+voyant à sa gauche, à un endroit où il y a aujourd'hui une grande tombe,
+se masser avec leurs chevaux superbes ces admirables Écossais gris, il
+avait dit: _C'est dommage_.
+
+Puis il était monté à cheval, s'était porté en avant de Rossomme, et
+avait choisi pour observatoire une étroite croupe de gazon à droite de
+la route de Genappe à Bruxelles, qui fut sa seconde station pendant la
+bataille. La troisième station, celle de sept heures du soir, entre la
+Belle-Alliance et la Haie-Sainte, est redoutable; c'est un tertre assez
+élevé qui existe encore et derrière lequel la garde était massée dans
+une déclivité de la plaine. Autour de ce tertre, les boulets ricochaient
+sur le pavé de la chaussée jusqu'à Napoléon. Comme à Brienne, il avait
+sur sa tête le sifflement des balles et des biscayens. On a ramassé,
+presque à l'endroit où étaient les pieds de son cheval, des boulets
+vermoulus, de vieilles lames de sabre et des projectiles informes,
+mangés de rouille. _Scabra rubigine_. Il y a quelques années, on y a
+déterré un obus de soixante, encore chargé, dont la fusée s'était brisée
+au ras de la bombe. C'est à cette dernière station que l'empereur disait
+à son guide Lacoste, paysan hostile, effaré, attaché à la selle d'un
+hussard, se retournant à chaque paquet de mitraille, et tâchant de se
+cacher derrière lui:--_Imbécile! c'est honteux, tu vas te faire tuer
+dans le dos_. Celui qui écrit ces lignes, a trouvé lui-même dans le
+talus friable de ce tertre, en creusant le sable, les restes du col
+d'une bombe désagrégés par l'oxyde de quarante-six années, et de vieux
+tronçons de fer qui cassaient comme des bâtons de sureau entre ses
+doigts.
+
+Les ondulations des plaines diversement inclinées où eut lieu la
+rencontre de Napoléon et de Wellington ne sont plus, personne ne
+l'ignore, ce qu'elles étaient le 18 juin 1815. En prenant à ce champ
+funèbre de quoi lui faire un monument, on lui a ôté son relief réel, et
+l'histoire, déconcertée, ne s'y reconnaît plus. Pour le glorifier, on
+l'a défiguré. Wellington, deux ans après, revoyant Waterloo, s'est
+écrié: _On m'a changé mon champ de bataille_. Là où est aujourd'hui la
+grosse pyramide de terre surmontée du lion, il y avait une crête qui,
+vers la route de Nivelles, s'abaissait en rampe praticable, mais qui, du
+côté de la chaussée de Genappe, était presque un escarpement.
+L'élévation de cet escarpement peut encore être mesurée aujourd'hui par
+la hauteur des deux tertres des deux grandes sépultures qui encaissent
+la route de Genappe à Bruxelles; l'une, le tombeau anglais, à gauche;
+l'autre, le tombeau allemand, à droite. Il n'y a point de tombeau
+français. Pour la France, toute cette plaine est sépulcre. Grâce aux
+mille et mille charretées de terre employées à la butte de cent
+cinquante pieds de haut et d'un demi-mille de circuit, le plateau de
+Mont-Saint-Jean est aujourd'hui accessible en pente douce; le jour de la
+bataille, surtout du côté de la Haie-Sainte, il était d'un abord âpre et
+abrupt. Le versant là était si incliné que les canons anglais ne
+voyaient pas au-dessous d'eux la ferme située au fond du vallon, centre
+du combat. Le 18 juin 1815, les pluies avaient encore raviné cette
+roideur, la fange compliquait la montée, et non seulement on gravissait,
+mais on s'embourbait. Le long de la crête du plateau courait une sorte
+de fossé impossible à deviner pour un observateur lointain.
+
+Qu'était-ce que ce fossé? Disons-le. Braine-l'Alleud est un village de
+Belgique, Ohain en est un autre. Ces villages, cachés tous les deux dans
+des courbes de terrain, sont joints par un chemin d'une lieue et demie
+environ qui traverse une plaine à niveau ondulant, et souvent entre et
+s'enfonce dans des collines comme un sillon, ce qui fait que sur divers
+points cette route est un ravin. En 1815, comme aujourd'hui, cette route
+coupait la crête du plateau de Mont-Saint-Jean entre les deux chaussées
+de Genappe et de Nivelles; seulement, elle est aujourd'hui de plain-pied
+avec la plaine; elle était alors chemin creux. On lui a pris ses deux
+talus pour la butte-monument. Cette route était et est encore une
+tranchée dans la plus grande partie de son parcours; tranchée creuse
+quelquefois d'une douzaine de pieds et dont les talus trop escarpés
+s'écroulaient çà et là, surtout en hiver, sous les averses. Des
+accidents y arrivaient. La route était si étroite à l'entrée de
+Braine-l'Alleud qu'un passant y avait été broyé par un chariot, comme le
+constate une croix de pierre debout près du cimetière qui donne le nom
+du mort, _Monsieur Bernard Debrye, marchand à Bruxelles_, et la date de
+l'accident, _février 1637 _. Elle était si profonde sur le plateau du
+Mont-Saint-Jean qu'un paysan, Mathieu Nicaise, y avait été écrasé en
+1783 par un éboulement du talus, comme le constatait une autre croix de
+pierre dont le faîte a disparu dans les défrichements, mais dont le
+piédestal renversé est encore visible aujourd'hui sur la pente du gazon
+à gauche de la chaussée entre la Haie-Sainte et la ferme de
+Mont-Saint-Jean.
+
+Un jour de bataille, ce chemin creux dont rien n'avertissait, bordant la
+crête de Mont-Saint-Jean, fossé au sommet de l'es-carpement, ornière
+cachée dans les terres, était invisible, c'est-à-dire terrible.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+L'empereur fait une question au guide Lacoste
+
+
+Donc, le matin de Waterloo, Napoléon était content.
+
+Il avait raison; le plan de bataille conçu par lui, nous l'avons
+constaté, était en effet admirable.
+
+Une fois la bataille engagée, ses péripéties très diverses, la
+résistance d'Hougomont, la ténacité de la Haie-Sainte, Bauduin tué, Foy
+mis hors de combat, la muraille inattendue où s'était brisée la brigade
+Soye, l'étourderie fatale de Guilleminot n'ayant ni pétards ni sacs à
+poudre, l'embourbement des batteries, les quinze pièces sans escorte
+culbutées par Uxbridge dans un chemin creux, le peu d'effet des bombes
+tombant dans les lignes anglaises, s'y enfouissant dans le sol détrempé
+par les pluies et ne réussissant qu'à y faire des volcans de boue, de
+sorte que la mitraille se changeait en éclaboussure, l'inutilité de la
+démonstration de Piré sur Braine-l'Alleud, toute cette cavalerie, quinze
+escadrons, à peu près annulée, l'aile droite anglaise mal inquiétée,
+l'aile gauche mal entamée, l'étrange malentendu de Ney massant, au lieu
+de les échelonner, les quatre divisions du premier corps, des épaisseurs
+de vingt-sept rangs et des fronts de deux cents hommes livrés de la
+sorte à la mitraille, l'effrayante trouée des boulets dans ces masses,
+les colonnes d'attaque désunies, la batterie d'écharpe brusquement
+démasquée sur leur flanc Bourgeois, Donzelot et Durutte compromis, Quiot
+repoussé, le lieutenant Vieux, cet hercule sorti de l'école
+polytechnique, blessé au moment où il enfonçait à coups de hache la
+porte de la Haie-Sainte sous le feu plongeant de la barricade anglaise
+barrant le coude de la route de Genappe à Bruxelles, la division
+Marcognet, prise entre l'infanterie et la cavalerie, fusillée à bout
+portant dans les blés par Best et Pack, sabrée par Ponsonby, sa batterie
+de sept pièces enclouée, le prince de Saxe-Weimar tenant et gardant,
+malgré le comte d'Erlon, Frischemont et Smohain, le drapeau du 105ème
+pris, le drapeau du 45ème pris, ce hussard noir prussien arrêté par les
+coureurs de la colonne volante de trois cents chasseurs battant
+l'estrade entre Wavre et Plancenoit, les choses inquiétantes que ce
+prisonnier avait dites, le retard de Grouchy, les quinze cents hommes
+tués en moins d'une heure dans le verger d'Hougomont, les dix-huit cents
+hommes couchés en moins de temps encore autour de la Haie-Sainte, tous
+ces incidents orageux, passant comme les nuées de la bataille devant
+Napoléon, avaient à peine troublé son regard et n'avaient point assombri
+cette face impériale de la certitude. Napoléon était habitué à regarder
+la guerre fixement; il ne faisait jamais chiffre à chiffre l'addition
+poignante du détail; les chiffres lui importaient peu, pourvu qu'ils
+donnassent ce total: victoire; que les commencements s'égarassent, il ne
+s'en alarmait point, lui qui se croyait maître et possesseur de la fin;
+il savait attendre, se supposant hors de question, et il traitait le
+destin d'égal à égal. Il paraissait dire au sort: _tu n'oserais pas_.
+
+Mi-parti lumière et ombre, Napoléon se sentait protégé dans le bien et
+toléré dans le mal. Il avait, ou croyait avoir pour lui, une connivence,
+on pourrait presque dire une complicité des événements, équivalente à
+l'antique invulnérabilité.
+
+Pourtant, quand on a derrière soi la Bérésina, Leipsick et
+Fontainebleau, il semble qu'on pourrait se défier de Waterloo. Un
+mystérieux froncement de sourcil devient visible au fond du ciel.
+
+Au moment où Wellington rétrograda, Napoléon tressaillit. Il vit
+subitement le plateau de Mont-Saint-Jean se dégarnir et le front de
+l'armée anglaise disparaître. Elle se ralliait, mais se dérobait.
+L'empereur se souleva à demi sur ses étriers. L'éclair de la victoire
+passa dans ses yeux.
+
+Wellington acculé à la forêt de Soignes et détruit, c'était le
+terrassement définitif de l'Angleterre par la France; c'était Crécy,
+Poitiers, Malplaquet et Ramillies vengés. L'homme de Marengo raturait
+Azincourt.
+
+L'empereur alors, méditant la péripétie terrible, promena une dernière
+fois sa lunette sur tous les points du champ de bataille. Sa garde,
+l'arme au pied derrière lui, l'observait d'en bas avec une sorte de
+religion. Il songeait; il examinait les versants, notait les pentes,
+scrutait le bouquet d'arbres, le carré de seigles, le sentier; il
+semblait compter chaque buisson. Il regarda avec quelque fixité les
+barricades anglaises des deux chaussées, deux larges abatis d'arbres,
+celle de la chaussée de Genappe au-dessus de la Haie-Sainte, armée de
+deux canons, les seuls de toute l'artillerie anglaise qui vissent le
+fond du champ de bataille, et celle de la chaussée de Nivelles où
+étincelaient les bayonnettes hollandaises de la brigade Chassé. Il
+remarqua près de cette barricade la vieille chapelle de Saint-Nicolas
+peinte en blanc qui est à l'angle de la traverse vers Braine-l'Alleud.
+Il se pencha et parla à demi-voix au guide Lacoste. Le guide fit un
+signe de tête négatif, probablement perfide.
+
+L'empereur se redressa et se recueillit.
+
+Wellington avait reculé. Il ne restait plus qu'à achever ce recul par un
+écrasement. Napoléon, se retournant brusquement, expédia une estafette à
+franc étrier à Paris pour y annoncer que la bataille était gagnée.
+
+Napoléon était un de ces génies d'où sort le tonnerre.
+
+Il venait de trouver son coup de foudre.
+
+Il donna l'ordre aux cuirassiers de Milhaud d'enlever le plateau de
+Mont-Saint-Jean.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+L'inattendu
+
+
+Ils étaient trois mille cinq cents. Ils faisaient un front d'un quart de
+lieue. C'étaient des hommes géants sur des chevaux colosses. Ils étaient
+vingt-six escadrons; et ils avaient derrière eux, pour les appuyer, la
+division de Lefebvre-Desnouettes, les cent six gendarmes d'élite, les
+chasseurs de la garde, onze cent quatre-vingt-dix-sept hommes, et les
+lanciers de la garde, huit cent quatre-vingts lances. Ils portaient le
+casque sans crins et la cuirasse de fer battu, avec les pistolets
+d'arçon dans les fontes et le long sabre-épée. Le matin toute l'armée
+les avait admirés quand, à neuf heures, les clairons sonnant, toutes les
+musiques chantant _Veillons au salut de l'empire_, ils étaient venus,
+colonne épaisse, une de leurs batteries à leur flanc, l'autre à leur
+centre, se déployer sur deux rangs entre la chaussée de Genappe et
+Frischemont, et prendre leur place de bataille dans cette puissante
+deuxième ligne, si savamment composée par Napoléon, laquelle, ayant à
+son extrémité de gauche les cuirassiers de Kellermann et à son extrémité
+de droite les cuirassiers de Milhaud, avait, pour ainsi dire, deux ailes
+de fer.
+
+L'aide de camp Bernard leur porta l'ordre de l'empereur. Ney tira son
+épée et prit la tête. Les escadrons énormes s'ébranlèrent.
+
+Alors on vit un spectacle formidable.
+
+Toute cette cavalerie, sabres levés, étendards et trompettes au vent,
+formée en colonne par division, descendit, d'un même mouvement et comme
+un seul homme, avec la précision d'un bélier de bronze qui ouvre une
+brèche, la colline de la Belle-Alliance, s'enfonça dans le fond
+redoutable où tant d'hommes déjà étaient tombés, y disparut dans la
+fumée, puis, sortant de cette ombre, reparut de l'autre côté du vallon,
+toujours compacte et serrée, montant au grand trot, à travers un nuage
+de mitraille crevant sur elle, l'épouvantable pente de boue du plateau
+de Mont-Saint-Jean. Ils montaient, graves, menaçants, imperturbables;
+dans les intervalles de la mousqueterie et de l'artillerie, on entendait
+ce piétinement colossal. Étant deux divisions, ils étaient deux
+colonnes; la division Wathier avait la droite, la division Delord avait
+la gauche. On croyait voir de loin s'allonger vers la crête du plateau
+deux immenses couleuvres d'acier. Cela traversa la bataille comme un
+prodige.
+
+Rien de semblable ne s'était vu depuis la prise de la grande redoute de
+la Moskowa par la grosse cavalerie; Murat y manquait, mais Ney s'y
+retrouvait. Il semblait que cette masse était devenue monstre et n'eût
+qu'une âme. Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un anneau du
+polype. On les apercevait à travers une vaste fumée déchirée çà et là.
+Pêle-mêle de casques, de cris, de sabres, bondissement orageux des
+croupes des chevaux dans le canon et la fanfare, tumulte discipliné et
+terrible; là-dessus les cuirasses, comme les écailles sur l'hydre.
+
+Ces récits semblent d'un autre âge. Quelque chose de pareil à cette
+vision apparaissait sans doute dans les vieilles épopées orphiques
+racontant les hommes-chevaux, les antiques hippanthropes, ces titans à
+face humaine et à poitrail équestre dont le galop escalada l'Olympe,
+horribles, invulnérables, sublimes; dieux et bêtes.
+
+Bizarre coïncidence numérique, vingt-six bataillons allaient recevoir
+ces vingt-six escadrons. Derrière la crête du plateau, à l'ombre de la
+batterie masquée, l'infanterie anglaise, formée en treize carrés, deux
+bataillons par carré, et sur deux lignes, sept sur la première, six sur
+la seconde, la crosse à l'épaule, couchant en joue ce qui allait venir,
+calme, muette, immobile, attendait. Elle ne voyait pas les cuirassiers
+et les cuirassiers ne la voyaient pas. Elle écoutait monter cette marée
+d'hommes. Elle entendait le grossissement du bruit des trois mille
+chevaux, le frappement alternatif et symétrique des sabots au grand
+trot, le froissement des cuirasses, le cliquetis des sabres, et une
+sorte de grand souffle farouche. Il y eut un silence redoutable, puis,
+subitement, une longue file de bras levés brandissant des sabres apparut
+au-dessus de la crête, et les casques, et les trompettes, et les
+étendards, et trois mille têtes à moustaches grises criant: _vive
+l'empereur_! toute cette cavalerie déboucha sur le plateau, et ce fut
+comme l'entrée d'un tremblement de terre.
+
+Tout à coup, chose tragique, à la gauche des Anglais, à notre droite, la
+tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable.
+Parvenus au point culminant de la crête, effrénés, tout à leur furie et
+à leur course d'extermination sur les carrés et les canons, les
+cuirassiers venaient d'apercevoir entre eux et les Anglais un fossé, une
+fosse. C'était le chemin creux d'Ohain.
+
+L'instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à pic
+sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son double
+talus; le second rang y poussa le premier, et le troisième y poussa le
+second; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arrière, tombaient
+sur la croupe, glissaient les quatre pieds en l'air, pilant et
+bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer, toute la colonne
+n'était plus qu'un projectile, la force acquise pour écraser les Anglais
+écrasa les Français, le ravin inexorable ne pouvait se rendre que
+comblé, cavaliers et chevaux y roulèrent pêle-mêle se broyant les uns
+sur les autres, ne faisant qu'une chair dans ce gouffre, et, quand cette
+fosse fut pleine d'hommes vivants, on marcha dessus et le reste passa.
+Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abîme.
+
+Ceci commença la perte de la bataille.
+
+Une tradition locale, qui exagère évidemment, dit que deux mille chevaux
+et quinze cents hommes furent ensevelis dans le chemin creux d'Ohain. Ce
+chiffre vraisemblablement comprend tous les autres cadavres qu'on jeta
+dans ce ravin le lendemain du combat.
+
+Notons en passant que c'était cette brigade Dubois, si funestement
+éprouvée, qui, une heure auparavant, chargeant à part, avait enlevé le
+drapeau du bataillon de Lunebourg.
+
+Napoléon, avant d'ordonner cette charge des cuirassiers de Milhaud,
+avait scruté le terrain, mais n'avait pu voir ce chemin creux qui ne
+faisait pas même une ride à la surface du plateau. Averti pourtant et
+mis en éveil par la petite chapelle blanche qui en marque l'angle sur la
+chaussée de Nivelles, il avait fait, probablement sur l'éventualité d'un
+obstacle, une question au guide Lacoste. Le guide avait répondu non. On
+pourrait presque dire que de ce signe de tête d'un paysan est sortie la
+catastrophe de Napoléon.
+
+D'autres fatalités encore devaient surgir.
+
+Était-il possible que Napoléon gagnât cette bataille? Nous répondons
+non. Pourquoi? À cause de Wellington? à cause de Blücher? Non. À cause
+de Dieu.
+
+Bonaparte vainqueur à Waterloo, ceci n'était plus dans la loi du
+dix-neuvième siècle. Une autre série de faits se préparait, où Napoléon
+n'avait plus de place. La mauvaise volonté des événements s'était
+annoncée de longue date.
+
+Il était temps que cet homme vaste tombât.
+
+L'excessive pesanteur de cet homme dans la destinée humaine troublait
+l'équilibre. Cet individu comptait à lui seul plus que le groupe
+universel. Ces pléthores de toute la vitalité humaine concentrée dans
+une seule tête, le monde montant au cerveau d'un homme, cela serait
+mortel à la civilisation si cela durait. Le moment était venu pour
+l'incorruptible équité suprême d'aviser. Probablement les principes et
+les éléments, d'où dépendent les gravitations régulières dans l'ordre
+moral comme dans l'ordre matériel, se plaignaient. Le sang qui fume, le
+trop-plein des cimetières, les mères en larmes, ce sont des plaidoyers
+redoutables. Il y a, quand la terre souffre d'une surcharge, de
+mystérieux gémissements de l'ombre, que l'abîme entend.
+
+Napoléon avait été dénoncé dans l'infini, et sa chute était décidée.
+
+Il gênait Dieu.
+
+Waterloo n'est point une bataille; c'est le changement de front de
+l'univers.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+Le plateau de Mont Saint-Jean
+
+
+En même temps que le ravin, la batterie s'était démasquée.
+
+Soixante canons et les treize carrés foudroyèrent les cuirassiers à bout
+portant. L'intrépide général Delord fit le salut militaire à la batterie
+anglaise.
+
+Toute l'artillerie volante anglaise était rentrée au galop dans les
+carrés. Les cuirassiers n'eurent pas même un temps d'arrêt. Le désastre
+du chemin creux les avait décimés, mais non découragés. C'étaient de ces
+hommes qui, diminués de nombre, grandissent de coeur.
+
+La colonne Wathier seule avait souffert du désastre; la colonne Delord,
+que Ney avait fait obliquer à gauche, comme s'il pressentait l'embûche,
+était arrivée entière.
+
+Les cuirassiers se ruèrent sur les carrés anglais.
+
+Ventre à terre, brides lâchées, sabre aux dents, pistolets au poing,
+telle fut l'attaque.
+
+Il y a des moments dans les batailles où l'âme durcit l'homme jusqu'à
+changer le soldat en statue, et où toute cette chair se fait granit. Les
+bataillons anglais, éperdument assaillis, ne bougèrent pas.
+
+Alors ce fut effrayant.
+
+Toutes les faces des carrés anglais furent attaquées à la fois. Un
+tournoiement frénétique les enveloppa. Cette froide infanterie demeura
+impassible. Le premier rang, genou en terre, recevait les cuirassiers
+sur les bayonnettes, le second rang les fusillait; derrière le second
+rang les canonniers chargeaient les pièces, le front du carré s'ouvrait,
+laissait passer une éruption de mitraille et se refermait. Les
+cuirassiers répondaient par l'écrasement. Leurs grands chevaux se
+cabraient, enjambaient les rangs, sautaient par-dessus les bayonnettes
+et tombaient, gigantesques, au milieu de ces quatre murs vivants. Les
+boulets faisaient des trouées dans les cuirassiers, les cuirassiers
+faisaient des brèches dans les carrés. Des files d'hommes
+disparaissaient broyées sous les chevaux. Les bayonnettes s'enfonçaient
+dans les ventres de ces centaures. De là une difformité de blessures
+qu'on n'a pas vue peut-être ailleurs. Les carrés, rongés par cette
+cavalerie forcenée, se rétrécissaient sans broncher. Inépuisables en
+mitraille, ils faisaient explosion au milieu des assaillants. La figure
+de ce combat était monstrueuse. Ces carrés n'étaient plus des
+bataillons, c'étaient des cratères; ces cuirassiers n'étaient plus une
+cavalerie, c'était une tempête. Chaque carré était un volcan attaqué par
+un nuage; la lave combattait la foudre.
+
+Le carré extrême de droite, le plus exposé de tous, étant en l'air, fut
+presque anéanti dès les premiers chocs. Il était formé du 75ème régiment
+de highlanders. Le joueur de cornemuse au centre, pendant qu'on
+s'exterminait autour de lui, baissant dans une inattention profonde son
+oeil mélancolique plein du reflet des forêts et des lacs, assis sur un
+tambour, son _pibroch_ sous le bras, jouait les airs de la montagne. Ces
+Écossais mouraient en pensant au Ben Lothian, comme les Grecs en se
+souvenant d'Argos. Le sabre d'un cuirassier, abattant le _pibroch_ et le
+bras qui le portait, fit cesser le chant en tuant le chanteur.
+
+Les cuirassiers, relativement peu nombreux, amoindris par la catastrophe
+du ravin, avaient là contre eux presque toute l'armée anglaise, mais ils
+se multipliaient, chaque homme valant dix. Cependant quelques bataillons
+hanovriens plièrent. Wellington le vit, et songea à sa cavalerie. Si
+Napoléon, en ce moment-là même, eût songé à son infanterie, il eût gagné
+la bataille. Cet oubli fut sa grande faute fatale. Tout à coup les
+cuirassiers, assaillants, se sentirent assaillis. La cavalerie anglaise
+était sur leur dos. Devant eux les carrés, derrière eux Somerset;
+Somerset, c'étaient les quatorze cents dragons-gardes. Somerset avait à
+sa droite Dornberg avec les chevau-légers allemands, et à sa gauche Trip
+avec les carabiniers belges; les cuirassiers, attaqués en flanc et en
+tête, en avant et en arrière, par l'infanterie et par la cavalerie,
+durent faire face de tous les côtés. Que leur importait? ils étaient
+tourbillon. La bravoure devint inexprimable.
+
+En outre, ils avaient derrière eux la batterie toujours tonnante. Il
+fallait cela pour que ces hommes fussent blessés dans le dos. Une de
+leurs cuirasses, trouée à l'omoplate gauche d'un biscayen, est dans la
+collection dite musée de Waterloo.
+
+Pour de tels Français, il ne fallait pas moins que de tels Anglais.
+
+Ce ne fut plus une mêlée, ce fut une ombre, une furie, un vertigineux
+emportement d'âmes et de courages, un ouragan d'épées éclairs. En un
+instant les quatorze cents dragons-gardes ne furent plus que huit cents;
+Fuller, leur lieutenant-colonel, tomba mort. Ney accourut avec les
+lanciers et les chasseurs de Lefebvre-Desnouettes. Le plateau de
+Mont-Saint-Jean fut pris, repris, pris encore. Les cuirassiers
+quittaient la cavalerie pour retourner à l'infanterie, ou, pour mieux
+dire, toute cette cohue formidable se colletait sans que l'un lâchât
+l'autre. Les carrés tenaient toujours. Il y eut douze assauts. Ney eut
+quatre chevaux tués sous lui. La moitié des cuirassiers resta sur le
+plateau. Cette lutte dura deux heures.
+
+L'armée anglaise en fut profondément ébranlée. Nul doute que, s'ils
+n'eussent été affaiblis dans leur premier choc par le désastre du chemin
+creux, les cuirassiers n'eussent culbuté le centre et décidé la
+victoire. Cette cavalerie extraordinaire pétrifia Clinton qui avait vu
+Talavera et Badajoz. Wellington, aux trois quarts vaincu, admirait
+héroïquement. Il disait à demi-voix: _sublime_!
+
+Les cuirassiers anéantirent sept carrés sur treize, prirent ou
+enclouèrent soixante pièces de canon, et enlevèrent aux régiments
+anglais six drapeaux, que trois cuirassiers et trois chasseurs de la
+garde allèrent porter à l'empereur devant la ferme de la Belle-Alliance.
+
+La situation de Wellington avait empiré. Cette étrange bataille était
+comme un duel entre deux blessés acharnés qui, chacun de leur côté, tout
+en combattant et en se résistant toujours, perdent tout leur sang.
+Lequel des deux tombera le premier?
+
+La lutte du plateau continuait.
+
+Jusqu'où sont allés les cuirassiers? personne ne saurait le dire. Ce qui
+est certain, c'est que, le lendemain de la bataille, un cuirassier et
+son cheval furent trouvés morts dans la charpente de la bascule du
+pesage des voitures à Mont-Saint-Jean, au point même où s'entrecoupent
+et se rencontrent les quatre routes de Nivelles, de Genappe, de La Hulpe
+et de Bruxelles. Ce cavalier avait percé les lignes anglaises. Un des
+hommes qui ont relevé ce cadavre vit encore à Mont-Saint-Jean. Il se
+nomme Dehaze. Il avait alors dix-huit ans.
+
+Wellington se sentait pencher. La crise était proche.
+
+Les cuirassiers n'avaient point réussi, en ce sens que le centre n'était
+pas enfoncé. Tout le monde ayant le plateau, personne ne l'avait, et en
+somme il restait pour la plus grande part aux Anglais. Wellington avait
+le village et la plaine culminante; Ney n'avait que la crête et la
+pente. Des deux côtés on semblait enraciné dans ce sol funèbre.
+
+Mais l'affaiblissement des Anglais paraissait irrémédiable. L'hémorragie
+de cette armée était horrible. Kempt, à l'aile gauche, réclamait du
+renfort.--_Il n'y en a pas_, répondait Wellington, _qu'il se fasse
+tuer_!--Presque à la même minute, rapprochement singulier qui peint
+l'épuisement des deux armées, Ney demandait de l'infanterie à Napoléon,
+et Napoléon s'écriait: _De l'infanterie! où veut-il que j'en prenne?
+Veut-il que j'en fasse?_
+
+Pourtant l'armée anglaise était la plus malade. Les poussées furieuses
+de ces grands escadrons à cuirasses de fer et à poitrines d'acier
+avaient broyé l'infanterie. Quelques hommes autour d'un drapeau
+marquaient la place d'un régiment, tel bataillon n'était plus commandé
+que par un capitaine ou par un lieutenant; la division Alten, déjà si
+maltraitée à la Haie-Sainte, était presque détruite; les intrépides
+Belges de la brigade Van Kluze jonchaient les seigles le long de la
+route de Nivelles; il ne restait presque rien de ces grenadiers
+hollandais qui, en 1811, mêlés en Espagne à nos rangs, combattaient
+Wellington, et qui, en 1815, ralliés aux Anglais, combattaient Napoléon.
+La perte en officiers était considérable. Lord Uxbridge, qui le
+lendemain fit enterrer sa jambe, avait le genou fracassé. Si, du côté
+des Français, dans cette lutte des cuirassiers, Delord, Lhéritier,
+Colbert, Dnop, Travers et Blancard étaient hors de combat, du côté des
+Anglais, Alten était blessé, Barne était blessé, Delancey était tué, Van
+Merlen était tué, Ompteda était tué, tout l'état-major de Wellington
+était décimé, et l'Angleterre avait le pire partage dans ce sanglant
+équilibre. Le 2ème régiment des gardes à pied avait perdu cinq
+lieutenants-colonels, quatre capitaines et trois enseignes; le premier
+bataillon du 30ème d'infanterie avait perdu vingt-quatre officiers et
+cent douze soldats; le 79ème montagnards avait vingt-quatre officiers
+blessés, dix-huit officiers morts, quatre cent cinquante soldats tués.
+Les hussards hanovriens de Cumberland, un régiment tout entier, ayant à
+sa tête son colonel Hacke, qui devait plus tard être jugé et cassé,
+avaient tourné bride devant la mêlée et étaient en fuite dans la forêt
+de Soignes, semant la déroute jusqu'à Bruxelles. Les charrois, les
+prolonges, les bagages, les fourgons pleins de blessés, voyant les
+Français gagner du terrain et s'approcher de la forêt, s'y
+précipitaient; les Hollandais, sabrés par la cavalerie française,
+criaient: _alarme_! De Vert-Coucou jusqu'à Groenendael, sur une longueur
+de près de deux lieues dans la direction de Bruxelles, il y avait, au
+dire des témoins qui existent encore, un encombrement de fuyards. Cette
+panique fut telle qu'elle gagna le prince de Condé à Malines et Louis
+XVIII à Gand. À l'exception de la faible réserve échelonnée derrière
+l'ambulance établie dans la ferme de Mont-Saint-Jean et des brigades
+Vivian et Vandeleur qui flanquaient l'aile gauche, Wellington n'avait
+plus de cavalerie. Nombre de batteries gisaient démontées. Ces faits
+sont avoués par Siborne; et Pringle, exagérant le désastre, va jusqu'à
+dire que l'armée anglo-hollandaise était réduite à trente-quatre mille
+hommes. Le duc-de-fer demeurait calme, mais ses lèvres avaient blêmi. Le
+commissaire autrichien Vincent, le commissaire espagnol Alava, présents
+à la bataille dans l'état-major anglais, croyaient le duc perdu. À cinq
+heures, Wellington tira sa montre, et on l'entendit murmurer ce mot
+sombre: _Blücher, ou la nuit!_
+
+Ce fut vers ce moment-là qu'une ligne lointaine de bayonnettes étincela
+sur les hauteurs du côté de Frischemont.
+
+Ici est la péripétie de ce drame géant.
+
+
+
+
+Chapitre XI
+
+Mauvais guide à Napoléon, bon guide à Bülow
+
+
+On connaît la poignante méprise de Napoléon: Grouchy espéré, Blücher
+survenant, la mort au lieu de la vie.
+
+La destinée a de ces tournants; on s'attendait au trône du monde; on
+aperçoit Sainte-Hélène. Si le petit pâtre, qui servait de guide à Bülow,
+lieutenant de Blücher, lui eût conseillé de déboucher de la forêt
+au-dessus de Frischemont plutôt qu'au dessous de Plancenoit, la forme du
+dix-neuvième siècle eût peut-être été différente. Napoléon eût gagné la
+bataille de Waterloo. Par tout autre chemin qu'au-dessous de Plancenoit,
+l'armée prussienne aboutissait à un ravin infranchissable à
+l'artillerie, et Bülow n'arrivait pas.
+
+Or, une heure de retard, c'est le général prussien Muffling qui le
+déclare, et Blücher n'aurait plus trouvé Wellington debout; «la bataille
+était perdue».
+
+Il était temps, on le voit, que Bülow arrivât. Il avait du reste été
+fort retardé. Il avait bivouaqué à Dion-le-Mont et était parti dès
+l'aube. Mais les chemins étaient impraticables et ses divisions
+s'étaient embourbées. Les ornières venaient au moyeu des canons. En
+outre, il avait fallu passer la Dyle sur l'étroit pont de Wavre; la rue
+menant au pont avait été incendiée par les Français; les caissons et les
+fourgons de l'artillerie, ne pouvant passer entre deux rangs de maisons
+en feu, avaient dû attendre que l'incendie fût éteint. Il était midi que
+l'avant-garde de Bülow n'avait pu encore atteindre
+Chapelle-Saint-Lambert.
+
+L'action, commencée deux heures plus tôt, eût été finie à quatre heures,
+et Blücher serait tombé sur la bataille gagnée par Napoléon. Tels sont
+ces immenses hasards, proportionnés à un infini qui nous échappe. Dès
+midi, l'empereur, le premier, avec sa longue-vue, avait aperçu à
+l'extrême horizon quelque chose qui avait fixé son attention. Il avait
+dit:--Je vois là-bas un nuage qui me paraît être des troupes. Puis il
+avait demandé au duc de Dalmatie:--Soult, que voyez-vous vers
+Chapelle-Saint-Lambert?--Le maréchal braquant sa lunette avait
+répondu:--Quatre ou cinq mille hommes, sire. Évidemment
+Grouchy.--Cependant cela restait immobile dans la brume. Toutes les
+lunettes de l'état-major avaient étudié «le nuage» signalé par
+l'empereur. Quelques-uns avaient dit: _Ce sont des colonnes qui font
+halte_. La plupart avaient dit: _Ce sont des arbres_. La vérité est que
+le nuage ne remuait pas. L'empereur avait détaché en reconnaissance vers
+ce point obscur la division de cavalerie légère de Domon.
+
+Bülow en effet n'avait pas bougé. Son avant-garde était très faible, et
+ne pouvait rien. Il devait attendre le gros du corps d'armée, et il
+avait l'ordre de se concentrer avant d'entrer en ligne; mais à cinq
+heures, voyant le péril de Wellington, Blücher ordonna à Bülow
+d'attaquer et dit ce mot remarquable: «Il faut donner de l'air à l'armée
+anglaise.»
+
+Peu après, les divisions Losthin, Hiller, Hacke et Ryssel se déployaient
+devant le corps de Lobau, la cavalerie du prince Guillaume de Prusse
+débouchait du bois de Paris, Plancenoit était en flammes, et les boulets
+prussiens commençaient à pleuvoir jusque dans les rangs de la garde en
+réserve derrière Napoléon.
+
+
+
+
+Chapitre XII
+
+La garde
+
+
+On sait le reste: l'irruption d'une troisième armée, la bataille
+disloquée, quatre-vingt-six bouches à feu tonnant tout à coup, Pirch Ier
+survenant avec Bülow, la cavalerie de Zieten menée par Blücher en
+personne, les Français refoulés, Marcognet balayé du plateau d'Ohain,
+Durutte délogé de Papelotte, Donzelot et Quiot reculant, Lobau pris en
+écharpe, une nouvelle bataille se précipitant à la nuit tombante sur nos
+régiments démantelés, toute la ligne anglaise reprenant l'offensive et
+poussée en avant, la gigantesque trouée faite dans l'armée française, la
+mitraille anglaise et la mitraille prussienne s'entr'aidant,
+l'extermination, le désastre de front, le désastre en flanc, la garde
+entrant en ligne sous cet épouvantable écroulement.
+
+Comme elle sentait qu'elle allait mourir, elle cria: _vive l'empereur_!
+L'histoire n'a rien de plus émouvant que cette agonie éclatant en
+acclamations.
+
+Le ciel avait été couvert toute la journée. Tout à coup, en ce moment-là
+même, il était huit heures du soir, les nuages de l'horizon s'écartèrent
+et laissèrent passer, à travers les ormes de la route de Nivelles, la
+grande rougeur sinistre du soleil qui se couchait. On l'avait vu se
+lever à Austerlitz.
+
+Chaque bataillon de la garde, pour ce dénouement, était commandé par un
+général. Friant, Michel, Roguet, Harlet, Mallet, Poret de Morvan,
+étaient là. Quand les hauts bonnets des grenadiers de la garde avec la
+large plaque à l'aigle apparurent, symétriques, alignés, tranquilles,
+superbes, dans la brume de cette mêlée, l'ennemi sentit le respect de la
+France; on crut voir vingt victoires entrer sur le champ de bataille,
+ailes déployées, et ceux qui étaient vainqueurs, s'estimant vaincus,
+reculèrent; mais Wellington cria: _Debout, gardes, et visez juste!_ le
+régiment rouge des gardes anglaises, couché derrière les haies, se leva,
+une nuée de mitraille cribla le drapeau tricolore frissonnant autour de
+nos aigles, tous se ruèrent, et le suprême carnage commença. La garde
+impériale sentit dans l'ombre l'armée lâchant pied autour d'elle, et le
+vaste ébranlement de la déroute, elle entendit le _sauve-qui-peut_! qui
+avait remplacé le _vive l'empereur_! et, avec la fuite derrière elle,
+elle continua d'avancer, de plus en plus foudroyée et mourant davantage
+à chaque pas qu'elle faisait. Il n'y eut point d'hésitants ni de
+timides. Le soldat dans cette troupe était aussi héros que le général.
+Pas un homme ne manqua au suicide.
+
+Ney, éperdu, grand de toute la hauteur de la mort acceptée, s'offrait à
+tous les coups dans cette tourmente. Il eut là son cinquième cheval tué
+sous lui. En sueur, la flamme aux yeux, l'écume aux lèvres, l'uniforme
+déboutonné, une de ses épaulettes à demi coupée par le coup de sabre
+d'un horse-guard, sa plaque de grand-aigle bosselée par une balle,
+sanglant, fangeux, magnifique, une épée cassée à la main, il disait:
+_Venez voir comment meurt un maréchal de France sur le champ de
+bataille!_ Mais en vain; il ne mourut pas. Il était hagard et indigné.
+Il jetait à Drouet d'Erlon cette question: _Est-ce que tu ne te fais pas
+tuer, toi?_ Il criait au milieu de toute cette artillerie écrasant une
+poignée d'hommes:--_Il n'y a donc rien pour moi! Oh! je voudrais que
+tous ces boulets anglais m'entrassent dans le ventre!_ Tu étais réservé
+à des balles françaises, infortuné!
+
+
+
+
+Chapitre XIII
+
+La catastrophe
+
+
+La déroute derrière la garde fut lugubre.
+
+L'armée plia brusquement de tous les côtés à la fois, de Hougomont, de
+la Haie-Sainte, de Papelotte, de Plancenoit. Le cri _Trahison_! fut
+suivi du cri _Sauve-qui-peut_! Une armée qui se débande, c'est un dégel.
+Tout fléchit, se fêle, craque, flotte, roule, tombe, se heurte, se hâte,
+se précipite. Désagrégation inouïe. Ney emprunte un cheval, saute
+dessus, et, sans chapeau, sans cravate, sans épée, se met en travers de
+la chaussée de Bruxelles, arrêtant à la fois les Anglais et les
+Français. Il tâche de retenir l'armée, il la rappelle, il l'insulte, il
+se cramponne à la déroute. Il est débordé. Les soldats le fuient, en
+criant: _Vive le maréchal Ney!_ Deux régiments de Durutte vont et
+viennent effarés et comme ballottés entre le sabre des uhlans et la
+fusillade des brigades de Kempt, de Best, de Pack et de Rylandt; la pire
+des mêlées, c'est la déroute, les amis s'entre-tuent pour fuir; les
+escadrons et les bataillons se brisent et se dispersent les uns contre
+les autres, énorme écume de la bataille. Lobau à une extrémité comme
+Reille à l'autre sont roulés dans le flot. En vain Napoléon fait des
+murailles avec ce qui lui reste de la garde; en vain il dépense à un
+dernier effort ses escadrons de service. Quiot recule devant Vivian,
+Kellermann devant Vandeleur, Lobau devant Bülow, Morand devant Pirch,
+Domon et Subervic devant le prince Guillaume de Prusse. Guyot, qui a
+mené à la charge les escadrons de l'empereur, tombe sous les pieds des
+dragons anglais. Napoléon court au galop le long des fuyards, les
+harangue, presse, menace, supplie. Toutes ces bouches qui criaient le
+matin _vive l'empereur_, restent béantes; c'est à peine si on le
+connaît. La cavalerie prussienne, fraîche venue, s'élance, vole, sabre,
+taille, hache, tue, extermine. Les attelages se ruent, les canons se
+sauvent; les soldats du train détellent les caissons et en prennent les
+chevaux pour s'échapper; des fourgons culbutés les quatre roues en l'air
+entravent la route et sont des occasions de massacre. On s'écrase, on se
+foule, on marche sur les morts et sur les vivants. Les bras sont
+éperdus. Une multitude vertigineuse emplit les routes, les sentiers, les
+ponts, les plaines, les collines, les vallées, les bois, encombrés par
+cette évasion de quarante mille hommes. Cris, désespoir, sacs et fusils
+jetés dans les seigles, passages frayés à coups d'épée, plus de
+camarades, plus d'officiers, plus de généraux, une inexprimable
+épouvante. Zieten sabrant la France à son aise. Les lions devenus
+chevreuils. Telle fut cette fuite.
+
+À Genappe, on essaya de se retourner, de faire front, d'enrayer. Lobau
+rallia trois cents hommes. On barricada l'entrée du village; mais à la
+première volée de la mitraille prussienne, tout se remit à fuir, et
+Lobau fut pris. On voit encore aujourd'hui cette volée de mitraille
+empreinte sur le vieux pignon d'une masure en brique à droite de la
+route, quelques minutes avant d'entrer à Genappe. Les Prussiens
+s'élancèrent dans Genappe, furieux sans doute d'être si peu vainqueurs.
+La poursuite fut monstrueuse. Blücher ordonna l'extermination. Roguet
+avait donné ce lugubre exemple de menacer de mort tout grenadier
+français qui lui amènerait un prisonnier prussien. Blücher dépassa
+Roguet. Le général de la jeune garde, Ducesme, acculé sur la porte d'une
+auberge de Genappe, rendit son épée à un hussard de la mort qui prit
+l'épée et tua le prisonnier. La victoire s'acheva par l'assassinat des
+vaincus. Punissons, puisque nous sommes l'histoire: le vieux Blücher se
+déshonora. Cette férocité mit le comble au désastre. La déroute
+désespérée traversa Genappe, traversa les Quatre-Bras, traversa
+Gosselies, traversa Frasnes, traversa Charleroi, traversa Thuin, et ne
+s'arrêta qu'à la frontière. Hélas! et qui donc fuyait de la sorte? la
+grande armée.
+
+Ce vertige, cette terreur, cette chute en ruine de la plus haute
+bravoure qui ait jamais étonné l'histoire, est-ce que cela est sans
+cause? Non. L'ombre d'une droite énorme se projette sur Waterloo. C'est
+la journée du destin. La force au-dessus de l'homme a donné ce jour-là.
+De là le pli épouvanté des têtes; de là toutes ces grandes âmes rendant
+leur épée. Ceux qui avaient vaincu l'Europe sont tombés terrassés,
+n'ayant plus rien à dire ni à faire, sentant dans l'ombre une présence
+terrible. _Hoc erat in fatis_. Ce jour-là, la perspective du genre
+humain a changé. Waterloo, c'est le gond du dix-neuvième siècle. La
+disparition du grand homme était nécessaire à l'avènement du grand
+siècle. Quelqu'un à qui on ne réplique pas s'en est chargé. La panique
+des héros s'explique. Dans la bataille de Waterloo, il y a plus du
+nuage, il y a du météore. Dieu a passé.
+
+À la nuit tombante, dans un champ près de Genappe, Bernard et Bertrand
+saisirent par un pan de sa redingote et arrêtèrent un homme hagard,
+pensif, sinistre, qui, entraîné jusque-là par le courant de la déroute,
+venait de mettre pied à terre, avait passé sous son bras la bride de son
+cheval, et, l'oeil égaré, s'en retournait seul vers Waterloo. C'était
+Napoléon essayant encore d'aller en avant, immense somnambule de ce rêve
+écroulé.
+
+
+
+
+Chapitre XIV
+
+Le dernier carré
+
+
+Quelques carrés de la garde, immobiles dans le ruissellement de la
+déroute comme des rochers dans de l'eau qui coule, tinrent jusqu'à la
+nuit. La nuit venant, la mort aussi, ils attendirent cette ombre double,
+et, inébranlables, s'en laissèrent envelopper. Chaque régiment, isolé
+des autres et n'ayant plus de lien avec l'armée rompue de toutes parts,
+mourait pour son compte. Ils avaient pris position, pour faire cette
+dernière action, les uns sur les hauteurs de Rossomme, les autres dans
+la plaine de Mont-Saint-Jean. Là, abandonnés, vaincus, terribles, ces
+carrés sombres agonisaient formidablement. Ulm, Wagram, Iéna, Friedland,
+mouraient en eux.
+
+Au crépuscule, vers neuf heures du soir, au bas du plateau de
+Mont-Saint-Jean, il en restait un. Dans ce vallon funeste, au pied de
+cette pente gravie par les cuirassiers, inondée maintenant par les
+masses anglaises, sous les feux convergents de l'artillerie ennemie
+victorieuse, sous une effroyable densité de projectiles, ce carré
+luttait. Il était commandé par un officier obscur nommé Cambronne. À
+chaque décharge, le carré diminuait, et ripostait. Il répliquait à la
+mitraille par la fusillade, rétrécissant continuellement ses quatre
+murs. De loin les fuyards s'arrêtaient par moment, essoufflés, écoutant
+dans les ténèbres ce sombre tonnerre décroissant.
+
+Quand cette légion ne fut plus qu'une poignée, quand leur drapeau ne fut
+plus qu'une loque, quand leurs fusils épuisés de balles ne furent plus
+que des bâtons, quand le tas de cadavres fut plus grand que le groupe
+vivant, il y eut parmi les vainqueurs une sorte de terreur sacrée autour
+de ces mourants sublimes, et l'artillerie anglaise, reprenant haleine,
+fit silence. Ce fut une espèce de répit. Ces combattants avaient autour
+d'eux comme un fourmillement de spectres, des silhouettes d'hommes à
+cheval, le profil noir des canons, le ciel blanc aperçu à travers les
+roues et les affûts; la colossale tête de mort que les héros entrevoient
+toujours dans la fumée au fond de la bataille, s'avançait sur eux et les
+regardait. Ils purent entendre dans l'ombre crépusculaire qu'on
+chargeait les pièces, les mèches allumées pareilles à des yeux de tigre
+dans la nuit firent un cercle autour de leurs têtes, tous les boute-feu
+des batteries anglaises s'approchèrent des canons, et alors, ému, tenant
+la minute suprême suspendue au-dessus de ces hommes, un général anglais,
+Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria: _Braves
+Français, rendez-vous!_ Cambronne répondit: _Merde!_
+
+
+
+
+Chapitre XV
+
+Cambronne
+
+
+Le lecteur français voulant être respecté, le plus beau mot peut-être
+qu'un Français ait jamais dit ne peut lui être répété. Défense de
+déposer du sublime dans l'histoire.
+
+À nos risques et périls, nous enfreignons cette défense.
+
+Donc, parmi tous ces géants, il y eut un titan, Cambronne.
+
+Dire ce mot, et mourir ensuite. Quoi de plus grand! car c'est mourir que
+de le vouloir, et ce n'est pas la faute de cet homme, si, mitraillé, il
+a survécu.
+
+L'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, ce n'est pas Napoléon en
+déroute, ce n'est pas Wellington pliant à quatre heures, désespéré à
+cinq, ce n'est pas Blücher qui ne s'est point battu; l'homme qui a gagné
+la bataille de Waterloo, c'est Cambronne.
+
+Foudroyer d'un tel mot le tonnerre qui vous tue, c'est vaincre.
+
+Faire cette réponse à la catastrophe, dire cela au destin, donner cette
+base au lion futur, jeter cette réplique à la pluie de la nuit, au mur
+traître de Hougomont, au chemin creux d'Ohain, au retard de Grouchy, à
+l'arrivée de Blücher, être l'ironie dans le sépulcre, faire en sorte de
+rester debout après qu'on sera tombé, noyer dans deux syllabes la
+coalition européenne, offrir aux rois ces latrines déjà connues des
+césars, faire du dernier des mots le premier en y mêlant l'éclair de la
+France, clore insolemment Waterloo par le mardi gras, compléter Léonidas
+par Rabelais, résumer cette victoire dans une parole suprême impossible
+à prononcer, perdre le terrain et garder l'histoire, après ce carnage
+avoir pour soi les rieurs, c'est immense. C'est l'insulte à la foudre.
+Cela atteint la grandeur eschylienne.
+
+Le mot de Cambronne fait l'effet d'une fracture. C'est la fracture d'une
+poitrine par le dédain; c'est le trop plein de l'agonie qui fait
+explosion. Qui a vaincu? Est-ce Wellington? Non. Sans Blücher il était
+perdu. Est-ce Blücher? Non. Si Wellington n'eût pas commencé, Blücher
+n'aurait pu finir. Ce Cambronne, ce passant de la dernière heure, ce
+soldat ignoré, cet infiniment petit de la guerre, sent qu'il y a là un
+mensonge, un mensonge dans une catastrophe, redoublement poignant, et,
+au moment où il en éclate de rage, on lui offre cette dérision, la vie!
+Comment ne pas bondir? Ils sont là, tous les rois de l'Europe, les
+généraux heureux, les Jupiters tonnants, ils ont cent mille soldats
+victorieux, et derrière les cent mille, un million, leurs canons, mèche
+allumée, sont béants, ils ont sous leurs talons la garde impériale et la
+grande armée, ils viennent d'écraser Napoléon, et il ne reste plus que
+Cambronne; il n'y a plus pour protester que ce ver de terre. Il
+protestera. Alors il cherche un mot comme on cherche une épée. Il lui
+vient de l'écume, et cette écume, c'est le mot. Devant cette victoire
+prodigieuse et médiocre, devant cette victoire sans victorieux, ce
+désespéré se redresse; il en subit l'énormité, mais il en constate le
+néant; et il fait plus que cracher sur elle; et sous l'accablement du
+nombre, de la force et de la matière, il trouve à l'âme une expression,
+l'excrément. Nous le répétons. Dire cela, faire cela, trouver cela,
+c'est être le vainqueur.
+
+L'esprit des grands jours entra dans cet homme inconnu à cette minute
+fatale. Cambronne trouve le mot de Waterloo comme Rouget de l'Isle
+trouve la Marseillaise, par visitation du souffle d'en haut. Un effluve
+de l'ouragan divin se détache et vient passer à travers ces hommes, et
+ils tressaillent, et l'un chante le chant suprême et l'autre pousse le
+cri terrible. Cette parole du dédain titanique, Cambronne ne la jette
+pas seulement à l'Europe au nom de l'empire, ce serait peu; il la jette
+au passé au nom de la révolution. On l'entend, et l'on reconnaît dans
+Cambronne la vieille âme des géants. Il semble que c'est Danton qui
+parle ou Kléber qui rugit.
+
+Au mot de Cambronne, la voix anglaise répondit: _feu!_ les batteries
+flamboyèrent, la colline trembla, de toutes ces bouches d'airain sortit
+un dernier vomissement de mitraille, épouvantable, une vaste fumée,
+vaguement blanchie du lever de la lune, roula, et quand la fumée se
+dissipa, il n'y avait plus rien. Ce reste formidable était anéanti; la
+garde était morte. Les quatre murs de la redoute vivante gisaient, à
+peine distinguait-on çà et là un tressaillement parmi les cadavres; et
+c'est ainsi que les légions françaises, plus grandes que les légions
+romaines, expirèrent à Mont-Saint-Jean sur la terre mouillée de pluie et
+de sang, dans les blés sombres, à l'endroit où passe maintenant, à
+quatre heures du matin, en sifflant et en fouettant gaîment son cheval,
+Joseph, qui fait le service de la malle-poste de Nivelles.
+
+
+
+
+Chapitre XVI
+
+_Quot libras in duce?_
+
+
+La bataille de Waterloo est une énigme. Elle est aussi obscure pour ceux
+qui l'ont gagnée que pour celui qui l'a perdue. Pour Napoléon, c'est une
+panique. Blücher n'y voit que du feu; Wellington n'y comprend rien.
+Voyez les rapports. Les bulletins sont confus, les commentaires sont
+embrouillés. Ceux-ci balbutient, ceux-là bégayent. Jomini partage la
+bataille de Waterloo en quatre moments; Muffling la coupe en trois
+péripéties; Charras, quoique sur quelques points nous ayons une autre
+appréciation que lui, a seul saisi de son fier coup d'oeil les
+linéaments caractéristiques de cette catastrophe du génie humain aux
+prises avec le hasard divin. Tous les autres historiens ont un certain
+éblouissement, et dans cet éblouissement ils tâtonnent. Journée
+fulgurante, en effet, écroulement de la monarchie militaire qui, à la
+grande stupeur des rois, a entraîné tous les royaumes, chute de la
+force, déroute de la guerre.
+
+Dans cet événement, empreint de nécessité surhumaine, la part des hommes
+n'est rien.
+
+Retirer Waterloo à Wellington et à Blücher, est-ce ôter quelque chose à
+l'Angleterre et à l'Allemagne? Non. Ni cette illustre Angleterre ni
+cette auguste Allemagne ne sont en question dans le problème de
+Waterloo. Grâce au ciel, les peuples sont grands en dehors des lugubres
+aventures de l'épée. Ni l'Allemagne, ni l'Angleterre, ni la France, ne
+tiennent dans un fourreau. Dans cette époque où Waterloo n'est qu'un
+cliquetis de sabres, au-dessus de Blücher l'Allemagne à Goethe et
+au-dessus de Wellington l'Angleterre à Byron. Un vaste lever d'idées est
+propre à notre siècle, et dans cette aurore l'Angleterre et l'Allemagne
+ont leur lueur magnifique. Elles sont majestueuses par ce qu'elles
+pensent. L'élévation de niveau qu'elles apportent à la civilisation leur
+est intrinsèque; il vient d'elles-mêmes, et non d'un accident. Ce
+qu'elles ont d'agrandissement au dix-neuvième siècle n'a point Waterloo
+pour source. Il n'y a que les peuples barbares qui aient des crues
+subites après une victoire. C'est la vanité passagère des torrents
+enflés d'un orage. Les peuples civilisés, surtout au temps où nous
+sommes, ne se haussent ni ne s'abaissent par la bonne ou mauvaise
+fortune d'un capitaine. Leur poids spécifique dans le genre humain
+résulte de quelque chose de plus qu'un combat. Leur honneur, Dieu merci,
+leur dignité, leur lumière, leur génie, ne sont pas des numéros que les
+héros et les conquérants, ces joueurs, peuvent mettre à la loterie des
+batailles. Souvent bataille perdue, progrès conquis. Moins de gloire,
+plus de liberté. Le tambour se tait, la raison prend la parole. C'est le
+jeu à qui perd gagne. Parlons donc de Waterloo froidement des deux
+côtés. Rendons au hasard ce qui est au hasard et à Dieu ce qui est à
+Dieu. Qu'est-ce que Waterloo? Une victoire? Non. Un quine.
+
+Quine gagné par l'Europe, payé par la France.
+
+Ce n'était pas beaucoup la peine de mettre là un lion.
+
+Waterloo du reste est la plus étrange rencontre qui soit dans
+l'histoire. Napoléon et Wellington. Ce ne sont pas des ennemis, ce sont
+des contraires. Jamais Dieu, qui se plaît aux antithèses, n'a fait un
+plus saisissant contraste et une confrontation plus extraordinaire. D'un
+côté, la précision, la prévision, la géométrie, la prudence, la retraite
+assurée, les réserves ménagées, un sang-froid opiniâtre, une méthode
+imperturbable, la stratégie qui profite du terrain, la tactique qui
+équilibre les bataillons, le carnage tiré au cordeau, la guerre réglée
+montre en main, rien laissé volontairement au hasard, le vieux courage
+classique, la correction absolue; de l'autre l'intuition, la divination,
+l'étrangeté militaire, l'instinct surhumain, le coup d'oeil flamboyant,
+on ne sait quoi qui regarde comme l'aigle et qui frappe comme la foudre,
+un art prodigieux dans une impétuosité dédaigneuse, tous les mystères
+d'une âme profonde, l'association avec le destin, le fleuve, la plaine,
+la forêt, la colline, sommés et en quelque sorte forcés d'obéir, le
+despote allant jusqu'à tyranniser le champ de bataille, la foi à
+l'étoile mêlée à la science stratégique, la grandissant, mais la
+troublant. Wellington était le _Barème_ de la guerre, Napoléon en était
+le _Michel-Ange_; et cette fois le génie fut vaincu par le calcul.
+
+Des deux côtés on attendait quelqu'un. Ce fut le calculateur exact qui
+réussit. Napoléon attendait Grouchy; il ne vint pas. Wellington
+attendait Blücher; il vint.
+
+Wellington, c'est la guerre classique qui prend sa revanche. Bonaparte,
+à son aurore, l'avait rencontrée en Italie, et superbement battue. La
+vieille chouette avait fui devant le jeune vautour. L'ancienne tactique
+avait été non seulement foudroyée, mais scandalisée. Qu'était-ce que ce
+Corse de vingt-six ans, que signifiait cet ignorant splendide qui, ayant
+tout contre lui, rien pour lui, sans vivres, sans munitions, sans
+canons, sans souliers, presque sans armée, avec une poignée d'hommes
+contre des masses, se ruait sur l'Europe coalisée, et gagnait
+absurdement des victoires dans l'impossible? D'où sortait ce forcené
+foudroyant qui, presque sans reprendre haleine, et avec le même jeu de
+combattants dans la main, pulvérisait l'une après l'autre les cinq
+armées de l'empereur d'Allemagne, culbutant Beaulieu sur Alvinzi,
+Wurmser sur Beaulieu, Mélas sur Wurmser, Mack sur Mélas? Qu'était-ce que
+ce nouveau venu de la guerre ayant l'effronterie d'un astre? L'école
+académique militaire l'excommuniait en lâchant pied. De là une
+implacable rancune du vieux césarisme contre le nouveau, du sabre
+correct contre l'épée flamboyante, et de l'échiquier contre le génie. Le
+18 juin 1815, cette rancune eut le dernier mot, et au-dessous de Lodi,
+de Montebello, de Montenotte, de Mantoue, de Marengo, d'Arcole, elle
+écrivit: Waterloo. Triomphe des médiocres, doux aux majorités. Le destin
+consentit à cette ironie. À son déclin, Napoléon retrouva devant lui
+Wurmser jeune.
+
+Pour avoir Wurmser en effet, il suffît de blanchir les cheveux de
+Wellington.
+
+Waterloo est une bataille du premier ordre gagnée par un capitaine du
+second.
+
+Ce qu'il faut admirer dans la bataille de Waterloo, c'est l'Angleterre,
+c'est la fermeté anglaise, c'est la résolution anglaise, c'est le sang
+anglais; ce que l'Angleterre a eu là de superbe, ne lui en déplaise,
+c'est elle-même. Ce n'est pas son capitaine, c'est son armée.
+
+Wellington, bizarrement ingrat, déclare dans une lettre à lord Bathurst
+que son armée, l'armée qui a combattu le 18 juin 1815, était une
+«détestable armée». Qu'en pense cette sombre mêlée d'ossements enfouis
+sous les sillons de Waterloo?
+
+L'Angleterre a été trop modeste vis-à-vis de Wellington. Faire
+Wellington si grand, c'est faire l'Angleterre petite. Wellington n'est
+qu'un héros comme un autre. Ces Écossais gris, ces horse-guards, ces
+régiments de Maitland et de Mitchell, cette infanterie de Pack et de
+Kempt, cette cavalerie de Ponsonby et de Somerset, ces highlanders
+jouant du _pibroch_ sous la mitraille, ces bataillons de Rylandt, ces
+recrues toutes fraîches qui savaient à peine manier le mousquet tenant
+tête aux vieilles bandes d'Essling et de Rivoli, voilà ce qui est grand.
+Wellington a été tenace, ce fut là son mérite, et nous ne le lui
+marchandons pas, mais le moindre de ses fantassins et de ses cavaliers a
+été tout aussi solide que lui. _L'iron-soldier_ vaut _l'iron-duke_.
+Quant à nous, toute notre glorification va au soldat anglais, à l'armée
+anglaise, au peuple anglais. Si trophée il y a, c'est à l'Angleterre que
+le trophée est dû. La colonne de Waterloo serait plus juste si au lieu
+de la figure d'un homme, elle élevait dans la nue la statue d'un peuple.
+Mais cette grande Angleterre s'irritera de ce que nous disons ici. Elle
+a encore, après son 1688 et notre 1789, l'illusion féodale. Elle croit à
+l'hérédité et à la hiérarchie. Ce peuple, qu'aucun ne dépasse en
+puissance et en gloire, s'estime comme nation, non comme peuple. En tant
+que peuple, il se subordonne volontiers et prend un lord pour une tête.
+Workman, il se laisse dédaigner; soldat, il se laisse bâtonner. On se
+souvient qu'à la bataille d'Inkermann un sergent qui, à ce qu'il paraît,
+avait sauvé l'armée, ne put être mentionné par lord Raglan, la
+hiérarchie militaire anglaise ne permettant de citer dans un rapport
+aucun héros au-dessous du grade d'officier.
+
+Ce que nous admirons par-dessus tout, dans une rencontre du genre de
+celle de Waterloo, c'est la prodigieuse habileté du hasard. Pluie
+nocturne, mur de Hougomont, chemin creux d'Ohain, Grouchy sourd au
+canon, guide de Napoléon qui le trompe, guide de Bülow qui l'éclaire;
+tout ce cataclysme est merveilleusement conduit.
+
+Au total, disons-le, il y eut à Waterloo plus de massacre que de
+bataille.
+
+Waterloo est de toutes les batailles rangées celle qui a le plus petit
+front sur un tel nombre de combattants. Napoléon, trois quarts de lieue,
+Wellington, une demi-lieue; soixante-douze mille combattants de chaque
+côté. De cette épaisseur vint le carnage.
+
+On a fait ce calcul et établi cette proportion: Perte d'hommes: à
+Austerlitz, Français, quatorze pour cent; Russes, trente pour cent,
+Autrichiens, quarante-quatre pour cent. À Wagram, Français, treize pour
+cent; Autrichiens, quatorze. À la Moskowa, Français, trente-sept pour
+cent; Russes, quarante-quatre. À Bautzen, Français, treize pour cent;
+Russes et Prussiens, quatorze. À Waterloo, Français, cinquante-six pour
+cent; Alliés, trente et un. Total pour Waterloo, quarante et un pour
+cent. Cent quarante-quatre mille combattants; soixante mille morts. Le
+champ de Waterloo aujourd'hui a le calme qui appartient à la terre,
+support impassible de l'homme, et il ressemble à toutes les plaines.
+
+La nuit pourtant une espèce de brume visionnaire s'en dégage, et si
+quelque voyageur s'y promène, s'il regarde, s'il écoute, s'il rêve comme
+Virgile devant les funestes plaines de Philippes, l'hallucination de la
+catastrophe le saisit. L'effrayant 18 juin revit; la fausse colline
+monument s'efface, ce lion quelconque se dissipe, le champ de bataille
+reprend sa réalité; des lignes d'infanterie ondulent dans la plaine, des
+galops furieux traversent l'horizon! le songeur effaré voit l'éclair des
+sabres, l'étincelle des bayonnettes, le flamboiement des bombes,
+l'entre-croisement monstrueux des tonnerres; il entend, comme un râle au
+fond d'une tombe, la clameur vague de la bataille fantôme; ces ombres,
+ce sont les grenadiers; ces lueurs, ce sont les cuirassiers; ce
+squelette, c'est Napoléon; ce squelette, c'est Wellington; tout cela
+n'est plus et se heurte et combat encore; et les ravins s'empourprent,
+et les arbres frissonnent, et il y a de la furie jusque dans les nuées,
+et, dans les ténèbres, toutes ces hauteurs farouches, Mont-Saint-Jean,
+Hougomont, Frischemont, Papelotte, Plancenoit, apparaissent confusément
+couronnées de tourbillons de spectres s'exterminant.
+
+
+
+
+Chapitre XVII
+
+Faut-il trouver bon Waterloo?
+
+
+Il existe une école libérale très respectable qui ne hait point
+Waterloo. Nous n'en sommes pas. Pour nous, Waterloo n'est que la date
+stupéfaite de la liberté. Qu'un tel aigle sorte d'un tel oeuf, c'est à
+coup sûr l'inattendu.
+
+Waterloo, si l'on se place au point de vue culminant de la question, est
+intentionnellement une victoire contre-révolutionnaire. C'est l'Europe
+contre la France, c'est Pétersbourg, Berlin et Vienne contre Paris,
+c'est le _statu quo_ contre l'initiative, c'est le 14 juillet 1789
+attaqué à travers le 20 mars 1815, c'est le branle-bas des monarchies
+contre l'indomptable émeute française. Éteindre enfin ce vaste peuple en
+éruption depuis vingt-six ans, tel était le rêve. Solidarité des
+Brunswick, des Nassau, des Romanoff, des Hohenzollern, des Habsbourg,
+avec les Bourbons. Waterloo porte en croupe le droit divin. Il est vrai
+que, l'empire ayant été despotique, la royauté, par la réaction
+naturelle des choses, devait forcément être libérale, et qu'un ordre
+constitutionnel à contre-coeur est sorti de Waterloo, au grand regret
+des vainqueurs. C'est que la révolution ne peut être vraiment vaincue,
+et qu'étant providentielle et absolument fatale, elle reparaît toujours,
+avant Waterloo, dans Bonaparte jetant bas les vieux trônes, après
+Waterloo, dans Louis XVIII octroyant et subissant la Charte. Bonaparte
+met un postillon sur le trône de Naples et un sergent sur le trône de
+Suède, employant l'inégalité à démontrer l'égalité; Louis XVIII à
+Saint-Ouen contresigne la déclaration des droits de l'homme. Voulez-vous
+vous rendre compte de ce que c'est que la révolution, appelez-la
+_Progrès_; et voulez-vous vous rendre compte de ce que c'est que le
+progrès, appelez-le _Demain_. Demain fait irrésistiblement son oeuvre,
+et il la fait dès aujourd'hui. Il arrive toujours à son but,
+étrangement. Il emploie Wellington à faire de Foy, qui n'était qu'un
+soldat, un orateur. Foy tombe à Hougomont et se relève à la tribune.
+Ainsi procède le progrès. Pas de mauvais outil pour cet ouvrier-là. Il
+ajuste à son travail divin, sans se déconcerter, l'homme qui a enjambé
+les Alpes, et le bon vieux malade chancelant du père Élysée. Il se sert
+du podagre comme du conquérant; du conquérant au dehors, du podagre au
+dedans. Waterloo, en coupant court à la démolition des trônes européens
+par l'épée, n'a eu d'autre effet que de faire continuer le travail
+révolutionnaire d'un autre côté. Les sabreurs ont fini, c'est le tour
+des penseurs. Le siècle que Waterloo voulait arrêter a marché dessus et
+a poursuivi sa route. Cette victoire sinistre a été vaincue par la
+liberté.
+
+En somme, et incontestablement, ce qui triomphait à Waterloo, ce qui
+souriait derrière Wellington, ce qui lui apportait tous les bâtons de
+maréchal de l'Europe, y compris, dit-on, le bâton de maréchal de France,
+ce qui roulait joyeusement les brouettées de terre pleine d'ossements
+pour élever la butte du lion, ce qui a triomphalement écrit sur ce
+piédestal cette date: _18 juin 1815_, ce qui encourageait Blücher
+sabrant la déroute, ce qui du haut du plateau de Mont-Saint-Jean se
+penchait sur la France comme sur une proie, c'était la
+contre-révolution. C'est la contre-révolution qui murmurait ce mot
+infâme: démembrement. Arrivée à Paris, elle a vu le cratère de près,
+elle a senti que cette cendre lui brûlait les pieds, et elle s'est
+ravisée. Elle est revenue au bégayement d'une charte.
+
+Ne voyons dans Waterloo que ce qui est dans Waterloo. De liberté
+intentionnelle, point. La contre-révolution était involontairement
+libérale, de même que, par un phénomène correspondant, Napoléon était
+involontairement révolutionnaire. Le 18 juin 1815, Robespierre à cheval
+fut désarçonné.
+
+
+
+
+Chapitre XVIII
+
+Recrudescence du droit divin
+
+
+Fin de la dictature. Tout un système d'Europe croula.
+
+L'empire s'affaissa dans une ombre qui ressembla à celle du monde romain
+expirant. On revit de l'abîme comme au temps des barbares. Seulement la
+barbarie de 1815, qu'il faut nommer de son petit nom, la
+contre-révolution, avait peu d'haleine, s'essouffla vite, et resta
+court. L'empire, avouons-le, fut pleuré, et pleuré par des yeux
+héroïques. Si la gloire est dans le glaive fait sceptre, l'empire avait
+été la gloire même. Il avait répandu sur la terre toute la lumière que
+la tyrannie peut donner; lumière sombre. Disons plus: lumière obscure.
+Comparée au vrai jour, c'est de la nuit. Cette disparition de la nuit
+fit l'effet d'une éclipse.
+
+Louis XVIII rentra dans Paris. Les danses en rond du 8 juillet
+effacèrent les enthousiasmes du 20 mars. Le Corse devint l'antithèse du
+Béarnais. Le drapeau du dôme des Tuileries fut blanc. L'exil trôna. La
+table de sapin de Hartwell prit place devant le fauteuil fleurdelysé de
+Louis XIV. On parla de Bouvines et de Fontenoy comme d'hier, Austerlitz
+ayant vieilli. L'autel et le trône fraternisèrent majestueusement. Une
+des formes les plus incontestées du salut de la société au dix-neuvième
+siècle s'établit sur la France et sur le continent. L'Europe prit la
+cocarde blanche. Trestaillon fut célèbre. La devise _non pluribus impar_
+reparut dans des rayons de pierre figurant un soleil sur la façade de la
+caserne du quai d'Orsay. Où il y avait eu une garde impériale, il y eut
+une maison rouge. L'arc du carrousel, tout chargé de victoires mal
+portées, dépaysé dans ces nouveautés, un peu honteux peut-être de
+Marengo et d'Arcole, se tira d'affaire avec la statue du duc
+d'Angoulême. Le cimetière de la Madeleine, redoutable fosse commune de
+93, se couvrit de marbre et de jaspe, les os de Louis XVI et de
+Marie-Antoinette étant dans cette poussière. Dans le fossé de Vincennes,
+un cippe sépulcral sortit de terre, rappelant que le duc d'Enghien était
+mort dans le mois même où Napoléon avait été couronné. Le pape Pie VII,
+qui avait fait ce sacre très près de cette mort, bénit tranquillement la
+chute comme il avait béni l'élévation. Il y eut à Schoenbrunn une petite
+ombre âgée de quatre ans qu'il fut séditieux d'appeler le roi de Rome.
+Et ces choses se sont faites, et ces rois ont repris leurs trônes, et le
+maître de l'Europe a été mis dans une cage, et l'ancien régime est
+devenu le nouveau, et toute l'ombre et toute la lumière de la terre ont
+changé de place, parce que, dans l'après-midi d'un jour d'été, un pâtre
+a dit à un Prussien dans un bois: passez par ici et non par là!
+
+Ce 1815 fut une sorte d'avril lugubre. Les vieilles réalités malsaines
+et vénéneuses se couvrirent d'apparences neuves. Le mensonge épousa
+1789, le droit divin se masqua d'une charte, les fictions se firent
+constitutionnelles, les préjugés, les superstitions et les
+arrière-pensées, avec l'article 14 au coeur, se vernirent de
+libéralisme. Changement de peau des serpents.
+
+L'homme avait été à la fois agrandi et amoindri par Napoléon. L'idéal,
+sous ce règne de la matière splendide, avait reçu le nom étrange
+d'idéologie. Grave imprudence d'un grand homme, tourner en dérision
+l'avenir. Les peuples cependant, cette chair à canon si amoureuse du
+canonnier, le cherchaient des yeux. Où est-il? Que fait-il? _Napoléon
+est mort_, disait un passant à un invalide de Marengo et de
+Waterloo.--_Lui mort!_ s'écria ce soldat, _vous le connaissez bien!_ Les
+imaginations déifiaient cet homme terrassé. Le fond de l'Europe, après
+Waterloo, fut ténébreux. Quelque chose d'énorme resta longtemps vide par
+l'évanouissement de Napoléon.
+
+Les rois se mirent dans ce vide. La vieille Europe en profita pour se
+reformer. Il y eut une Sainte-Alliance. Belle-Alliance, avait dit
+d'avance le champ fatal de Waterloo.
+
+En présence et en face de cette antique Europe refaite, les linéaments
+d'une France nouvelle s'ébauchèrent. L'avenir, raillé par l'empereur,
+fit son entrée. Il avait sur le front cette étoile, Liberté. Les yeux
+ardents des jeunes générations se tournèrent vers lui. Chose singulière,
+on s'éprit en même temps de cet avenir, Liberté, et de ce passé,
+Napoléon. La défaite avait grandi le vaincu. Bonaparte tombé semblait
+plus haut que Napoléon debout. Ceux qui avaient triomphé eurent peur.
+L'Angleterre le fit garder par Hudson Lowe et la France le fit guetter
+par Montchenu. Ses bras croisés devinrent l'inquiétude des trônes.
+Alexandre le nommait: mon insomnie. Cet effroi venait de la quantité de
+révolution qu'il avait en lui. C'est ce qui explique et excuse le
+libéralisme bonapartiste. Ce fantôme donnait le tremblement au vieux
+monde. Les rois régnèrent mal à leur aise, avec le rocher de
+Sainte-Hélène à l'horizon.
+
+Pendant que Napoléon agonisait à Longwood, les soixante mille hommes
+tombés dans le champ de Waterloo pourrirent tranquillement, et quelque
+chose de leur paix se répandit dans le monde. Le congrès de Vienne en
+fit les traités de 1815, et l'Europe nomma cela la restauration.
+
+Voilà ce que c'est que Waterloo.
+
+Mais qu'importe à l'infini? Toute cette tempête, tout ce nuage, cette
+guerre, puis cette paix, toute cette ombre, ne troubla pas un moment la
+lueur de l'oeil immense devant lequel un puceron sautant d'un brin
+d'herbe à l'autre égale l'aigle volant de clocher en clocher aux tours
+de Notre-Dame.
+
+
+
+
+Chapitre XIX
+
+Le champ de bataille la nuit
+
+
+Revenons, c'est une nécessité de ce livre, sur ce fatal champ de
+bataille.
+
+Le 18 juin 1815, c'était pleine lune. Cette clarté favorisa la poursuite
+féroce de Blücher, dénonça les traces des fuyards, livra cette masse
+désastreuse à la cavalerie prussienne acharnée, et aida au massacre. Il
+y a parfois dans les catastrophes de ces tragiques complaisances de la
+nuit.
+
+Après le dernier coup de canon tiré, la plaine de Mont-Saint-Jean resta
+déserte.
+
+Les Anglais occupèrent le campement des Français, c'est la constatation
+habituelle de la victoire; coucher dans le lit du vaincu. Ils établirent
+leur bivouac au delà de Rossomme. Les Prussiens, lâchés sur la déroute,
+poussèrent en avant. Wellington alla au village de Waterloo rédiger son
+rapport à lord Bathurst.
+
+Si jamais le _sic vos non vobis_ a été applicable, c'est à coup sûr à ce
+village de Waterloo. Waterloo n'a rien fait, et est resté à une
+demi-lieue de l'action. Mont-Saint-Jean a été canonné, Hougomont a été
+brûlé, Papelotte a été brûlé, Plancenoit a été brûlé, la Haie-Sainte a
+été prise d'assaut, la Belle-Alliance a vu l'embrasement des deux
+vainqueurs; on sait à peine ces noms, et Waterloo qui n'a point
+travaillé dans la bataille en a tout l'honneur.
+
+Nous ne sommes pas de ceux qui flattent la guerre; quand l'occasion s'en
+présente, nous lui disons ses vérités. La guerre a d'affreuses beautés
+que nous n'avons point cachées; elle a aussi, convenons-en, quelques
+laideurs. Une des plus surprenantes, c'est le prompt dépouillement des
+morts après la victoire. L'aube qui suit une bataille se lève toujours
+sur des cadavres nus.
+
+Qui fait cela? Qui souille ainsi le triomphe? Quelle est cette hideuse
+main furtive qui se glisse dans la poche de la victoire? Quels sont ces
+filous faisant leur coup derrière la gloire? Quelques philosophes,
+Voltaire entre autres, affirment que ce sont précisément ceux-là qui ont
+fait la gloire. _Ce sont les mêmes_, disent-ils, _il n'y a pas de
+rechange, ceux qui sont debout pillent ceux qui sont à terre_. _Le héros
+du jour est le vampire de la nuit._ On a bien le droit, après tout, de
+détrousser un peu un cadavre dont on est l'auteur. Quant à nous, nous ne
+le croyons pas. Cueillir des lauriers et voler les souliers d'un mort,
+cela nous semble impossible à la même main.
+
+Ce qui est certain, c'est que, d'ordinaire, après les vainqueurs
+viennent les voleurs. Mais mettons le soldat, surtout le soldat
+contemporain, hors de cause.
+
+Toute armée a une queue, et c'est là ce qu'il faut accuser. Des êtres
+chauves-souris, mi-partis brigands et valets, toutes les espèces de
+_vespertilio_ qu'engendre ce crépuscule qu'on appelle la guerre, des
+porteurs d'uniformes qui ne combattent pas, de faux malades, des éclopés
+redoutables, des cantiniers interlopes trottant, quelquefois avec leurs
+femmes, sur de petites charrettes et volant ce qu'ils revendent, des
+mendiants s'offrant pour guides aux officiers, des goujats, des
+maraudeurs, les armées en marche autrefois,--nous ne parlons pas du
+temps présent,--traînaient tout cela, si bien que, dans la langue
+spéciale, cela s'appelait «les traînards». Aucune armée ni aucune nation
+n'étaient responsables de ces êtres; ils parlaient italien et suivaient
+les Allemands; ils parlaient français et suivaient les Anglais. C'est
+par un de ces misérables, traînard espagnol qui parlait français, que le
+marquis de Fervacques, trompé par son baragouin picard, et le prenant
+pour un des nôtres, fut tué en traître et volé sur le champ de bataille
+même, dans la nuit qui suivit la victoire de Cerisoles. De la maraude
+naissait le maraud. La détestable maxime: _vivre sur l'ennemi_,
+produisait cette lèpre, qu'une forte discipline pouvait seule guérir. Il
+y a des renommées qui trompent; on ne sait pas toujours pourquoi de
+certains généraux, grands d'ailleurs, ont été si populaires. Turenne
+était adoré de ses soldats parce qu'il tolérait le pillage; le mal
+permis fait partie de la bonté; Turenne était si bon qu'il a laissé
+mettre à feu et à sang le Palatinat. On voyait à la suite des armées
+moins ou plus de maraudeurs selon que le chef était plus ou moins
+sévère. Hoche et Marceau n'avaient point de traînards; Wellington, nous
+lui rendons volontiers cette justice, en avait peu.
+
+Pourtant, dans la nuit du 18 au 19 juin, on dépouilla les morts.
+Wellington fut rigide; ordre de passer par les armes quiconque serait
+pris en flagrant délit; mais la rapine est tenace. Les maraudeurs
+volaient dans un coin du champ de bataille pendant qu'on les fusillait
+dans l'autre.
+
+La lune était sinistre sur cette plaine.
+
+Vers minuit, un homme rôdait, ou plutôt rampait, du côté du chemin creux
+d'Ohain. C'était, selon toute apparence, un de ceux que nous venons de
+caractériser, ni Anglais, ni Français, ni paysan, ni soldat, moins homme
+que goule, attiré par le flair des morts, ayant pour victoire le vol,
+venant dévaliser Waterloo. Il était vêtu d'une blouse qui était un peu
+une capote, il était inquiet et audacieux, il allait devant lui et
+regardait derrière lui. Qu'était-ce que cet homme? La nuit probablement
+en savait plus sur son compte que le jour. Il n'avait point de sac, mais
+évidemment de larges poches sous sa capote. De temps en temps, il
+s'arrêtait, examinait la plaine autour de lui comme pour voir s'il
+n'était pas observé, se penchait brusquement, dérangeait à terre quelque
+chose de silencieux et d'immobile, puis se redressait et s'esquivait.
+Son glissement, ses attitudes, son geste rapide et mystérieux le
+faisaient ressembler à ces larves crépusculaires qui hantent les ruines
+et que les anciennes légendes normandes appellent les Alleurs.
+
+De certains échassiers nocturnes font de ces silhouettes dans les
+marécages.
+
+Un regard qui eût sondé attentivement toute cette brume eût pu
+remarquer, à quelque distance, arrêté et comme caché derrière la masure
+qui borde sur la chaussée de Nivelles l'angle de la route de
+Mont-Saint-Jean à Braine-l'Alleud, une façon de petit fourgon de
+vivandier à coiffe d'osier goudronnée, attelé d'une haridelle affamée
+broutant l'ortie à travers son mors, et dans ce fourgon une espèce de
+femme assise sur des coffres et des paquets. Peut-être y avait-il un
+lien entre ce fourgon et ce rôdeur.
+
+L'obscurité était sereine. Pas un nuage au zénith. Qu'importe que la
+terre soit rouge, la lune reste blanche. Ce sont là les indifférences du
+ciel. Dans les prairies, des branches d'arbre cassées par la mitraille
+mais non tombées et retenues par l'écorce se balançaient doucement au
+vent de la nuit. Une haleine, presque une respiration, remuait les
+broussailles. Il y avait dans l'herbe des frissons qui ressemblaient à
+des départs d'âmes.
+
+On entendait vaguement au loin aller et venir les patrouilles et les
+rondes-major du campement anglais.
+
+Hougomont et la Haie-Sainte continuaient de brûler, faisant, l'un à
+l'ouest, l'autre à l'est, deux grosses flammes auxquelles venait se
+rattacher, comme un collier de rubis dénoué ayant à ses extrémités deux
+escarboucles, le cordon de feux du bivouac anglais étalé en demi-cercle
+immense sur les collines de l'horizon.
+
+Nous avons dit la catastrophe du chemin d'Ohain. Ce qu'avait été cette
+mort pour tant de braves, le coeur s'épouvante d'y songer.
+
+Si quelque chose est effroyable, s'il existe une réalité qui dépasse le
+rêve, c'est ceci: vivre, voir le soleil, être en pleine possession de la
+force virile, avoir la santé et la joie, rire vaillamment, courir vers
+une gloire qu'on a devant soi, éblouissante, se sentir dans la poitrine
+un poumon qui respire, un coeur qui bat, une volonté qui raisonne,
+parler, penser, espérer, aimer, avoir une mère, avoir une femme, avoir
+des enfants, avoir la lumière, et tout à coup, le temps d'un cri, en
+moins d'une minute, s'effondrer dans un abîme, tomber, rouler, écraser,
+être écrasé, voir des épis de blé, des fleurs, des feuilles, des
+branches, ne pouvoir se retenir à rien, sentir son sabre inutile, des
+hommes sous soi, des chevaux sur soi, se débattre en vain, les os brisés
+par quelque ruade dans les ténèbres, sentir un talon qui vous fait
+jaillir les yeux, mordre avec rage des fers de chevaux, étouffer,
+hurler, se tordre, être là-dessous, et se dire: _tout à l'heure j'étais
+un vivant!_
+
+Là où avait râlé ce lamentable désastre, tout faisait silence
+maintenant. L'encaissement du chemin creux était comble de chevaux et de
+cavaliers inextricablement amoncelés. Enchevêtrement terrible. Il n'y
+avait plus de talus. Les cadavres nivelaient la route avec la plaine et
+venaient au ras du bord comme un boisseau d'orge bien mesuré. Un tas de
+morts dans la partie haute, une rivière de sang dans la partie basse;
+telle était cette route le soir du 18 juin 1815. Le sang coulait jusque
+sur la chaussée de Nivelles et s'y extravasait en une large mare devant
+l'abatis d'arbres qui barrait la chaussée, à un endroit qu'on montre
+encore. C'est, on s'en souvient, au point opposé, vers la chaussée de
+Genappe, qu'avait eu lieu l'effondrement des cuirassiers. L'épaisseur
+des cadavres se proportionnait à la profondeur du chemin creux. Vers le
+milieu, à l'endroit où il devenait plein, là où avait passé la division
+Delord, la couche des morts s'amincissait.
+
+Le rôdeur nocturne, que nous venons de faire entrevoir au lecteur,
+allait de ce côté. Il furetait cette immense tombe. Il regardait. Il
+passait on ne sait quelle hideuse revue des morts. Il marchait les pieds
+dans le sang.
+
+Tout à coup il s'arrêta. À quelques pas devant lui, dans le chemin
+creux, au point où finissait le monceau des morts, de dessous cet amas
+d'hommes et de chevaux, sortait une main ouverte, éclairée par la lune.
+
+Cette main avait au doigt quelque chose qui brillait, et qui était un
+anneau d'or.
+
+L'homme se courba, demeura un moment accroupi, et quand il se releva, il
+n'y avait plus d'anneau à cette main.
+
+Il ne se releva pas précisément; il resta dans une attitude fauve et
+effarouchée, tournant le dos au tas de morts, scrutant l'horizon, à
+genoux, tout l'avant du corps portant sur ses deux index appuyés à
+terre, la tête guettant par-dessus le bord du chemin creux. Les quatre
+pattes du chacal conviennent à de certaines actions.
+
+Puis, prenant son parti, il se dressa.
+
+En ce moment il eut un soubresaut. Il sentit que par derrière on le
+tenait.
+
+Il se retourna; c'était la main ouverte qui s'était refermée et qui
+avait saisi le pan de sa capote.
+
+Un honnête homme eût eu peur. Celui-ci se mit à rire.
+
+--Tiens, dit-il, ce n'est que le mort. J'aime mieux un revenant qu'un
+gendarme.
+
+Cependant la main défaillit et le lâcha. L'effort s'épuise vite dans la
+tombe.
+
+--Ah çà! reprit le rôdeur, est-il vivant ce mort? Voyons donc. Il se
+pencha de nouveau, fouilla le tas, écarta ce qui faisait obstacle,
+saisit la main, empoigna le bras, dégagea la tête, tira le corps, et
+quelques instants après il traînait dans l'ombre du chemin creux un
+homme inanimé, au moins évanoui. C'était un cuirassier, un officier, un
+officier même d'un certain rang; une grosse épaulette d'or sortait de
+dessous la cuirasse; cet officier n'avait plus de casque. Un furieux
+coup de sabre balafrait son visage où l'on ne voyait que du sang. Du
+reste, il ne semblait pas qu'il eût de membre cassé, et par quelque
+hasard heureux, si ce mot est possible ici, les morts s'étaient
+arc-boutés au-dessus de lui de façon à le garantir de l'écrasement. Ses
+yeux étaient fermés.
+
+Il avait sur sa cuirasse la croix d'argent de la Légion d'honneur.
+
+Le rôdeur arracha cette croix qui disparut dans un des gouffres qu'il
+avait sous sa capote.
+
+Après quoi, il tâta le gousset de l'officier, y sentit une montre et la
+prit. Puis il fouilla le gilet, y trouva une bourse et l'empocha.
+
+Comme il en était à cette phase des secours qu'il portait à ce mourant,
+l'officier ouvrit les yeux.
+
+--Merci, dit-il faiblement.
+
+La brusquerie des mouvements de l'homme qui le maniait, la fraîcheur de
+la nuit, l'air respiré librement, l'avaient tiré de sa léthargie.
+
+Le rôdeur ne répondit point. Il leva la tête. On entendait un bruit de
+pas dans la plaine; probablement quelque patrouille qui approchait.
+
+L'officier murmura, car il y avait encore de l'agonie dans sa voix:
+
+--Qui a gagné la bataille?
+
+--Les Anglais, répondit le rôdeur.
+
+L'officier reprit:
+
+--Cherchez dans mes poches. Vous y trouverez une bourse et une montre.
+Prenez-les.
+
+C'était déjà fait.
+
+Le rôdeur exécuta le semblant demandé, et dit:
+
+--Il n'y a rien.
+
+--On m'a volé, reprit l'officier; j'en suis fâché. C'eût été pour vous.
+
+Les pas de la patrouille devenaient de plus en plus distincts.
+
+--Voici qu'on vient, dit le rôdeur, faisant le mouvement d'un homme qui
+s'en va.
+
+L'officier, soulevant péniblement le bras, le retint:
+
+--Vous m'avez sauvé la vie. Qui êtes-vous?
+
+Le rôdeur répondit vite et bas:
+
+--J'étais comme vous de l'armée française. Il faut que je vous quitte.
+Si l'on me prenait, on me fusillerait. Je vous ai sauvé la vie.
+Tirez-vous d'affaire maintenant.
+
+--Quel est votre grade?
+
+--Sergent.
+
+--Comment vous appelez-vous?
+
+--Thénardier.
+
+--Je n'oublierai pas ce nom, dit l'officier. Et vous, retenez le mien.
+Je me nomme Pontmercy.
+
+
+
+
+Livre deuxième--Le vaisseau _L'Orion_
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Le numéro 24601 devient le numéro 9430
+
+
+Jean Valjean avait été repris.
+
+On nous saura gré de passer rapidement sur des détails douloureux. Nous
+nous bornons à transcrire deux entrefilets publiés par les journaux du
+temps, quelques mois après les événements surprenants accomplis à
+Montreuil-sur-Mer.
+
+Ces articles sont un peu sommaires. On se souvient qu'il n'existait pas
+encore à cette époque de _Gazette des Tribunaux_.
+
+Nous empruntons le premier au _Drapeau blanc_. Il est daté du 25 juillet
+1823:
+
+«Un arrondissement du Pas-de-Calais vient d'être le théâtre d'un
+événement peu ordinaire. Un homme étranger au département et nommé Mr
+Madeleine avait relevé depuis quelques années, grâce à des procédés
+nouveaux, une ancienne industrie locale, la fabrication des jais et des
+verroteries noires. Il y avait fait sa fortune, et, disons-le, celle de
+l'arrondissement. En reconnaissance de ses services, on l'avait nommé
+maire. La police a découvert que ce Mr Madeleine n'était autre qu'un
+ancien forçat en rupture de ban, condamné en 1796 pour vol, et nommé
+Jean Valjean. Jean Valjean a été réintégré au bagne. Il paraît qu'avant
+son arrestation il avait réussi à retirer de chez Mr Laffitte une somme
+de plus d'un demi-million qu'il y avait placée, et qu'il avait, du
+reste, très légitimement, dit-on, gagnée dans son commerce. On n'a pu
+savoir où Jean Valjean avait caché cette somme depuis sa rentrée au
+bagne de Toulon.»
+
+Le deuxième article, un peu plus détaillé, est extrait du _Journal de
+Paris_, même date.
+
+«Un ancien forçat libéré, nommé Jean Valjean, vient de comparaître
+devant la cour d'assises du Var dans des circonstances faites pour
+appeler l'attention. Ce scélérat était parvenu à tromper la vigilance de
+la police; il avait changé de nom et avait réussi à se faire nommer
+maire d'une de nos petites villes du Nord. Il avait établi dans cette
+ville un commerce assez considérable. Il a été enfin démasqué et arrêté,
+grâce au zèle infatigable du ministère public. Il avait pour concubine
+une fille publique qui est morte de saisissement au moment de son
+arrestation. Ce misérable, qui est doué d'une force herculéenne, avait
+trouvé moyen de s'évader; mais, trois ou quatre jours après son évasion,
+la police mit de nouveau la main sur lui, à Paris même, au moment où il
+montait dans une de ces petites voitures qui font le trajet de la
+capitale au village de Montfermeil (Seine-et-Oise). On dit qu'il avait
+profité de l'intervalle de ces trois ou quatre jours de liberté pour
+rentrer en possession d'une somme considérable placée par lui chez un de
+nos principaux banquiers. On évalue cette somme à six ou sept cent mille
+francs. À en croire l'acte d'accusation, il l'aurait enfouie en un lieu
+connu de lui seul et l'on n'a pas pu la saisir. Quoi qu'il en soit, le
+nommé Jean Valjean vient d'être traduit aux assises du département du
+Var comme accusé d'un vol de grand chemin commis à main armée, il y a
+huit ans environ, sur la personne d'un de ces honnêtes enfants qui,
+comme l'a dit le patriarche de Ferney en vers immortels:
+
+_...De Savoie arrivent tous les ans_
+_Et dont la main légèrement essuie_
+_Ces longs canaux engorgés par la suie._
+
+«Ce bandit a renoncé à se défendre. Il a été établi, par l'habile et
+éloquent organe du ministère public, que le vol avait été commis de
+complicité, et que Jean Valjean faisait partie d'une bande de voleurs
+dans le Midi. En conséquence Jean Valjean, déclaré coupable, a été
+condamné à la peine de mort. Ce criminel avait refusé de se pourvoir en
+cassation. Le roi, dans son inépuisable clémence, a daigné commuer sa
+peine en celle des travaux forcés à perpétuité. Jean Valjean a été
+immédiatement dirigé sur le bagne de Toulon.»
+
+On n'a pas oublié que Jean Valjean avait à Montreuil-sur-Mer des
+habitudes religieuses. Quelques journaux, entre autres le
+_Constitutionnel_, présentèrent cette commutation comme un triomphe du
+parti prêtre.
+
+Jean Valjean changea de chiffre au bagne. Il s'appela 9430.
+
+Du reste, disons-le pour n'y plus revenir, avec Mr Madeleine la
+prospérité de Montreuil-sur-Mer disparut; tout ce qu'il avait prévu dans
+sa nuit de fièvre et d'hésitation se réalisa; lui de moins, ce fut en
+effet l'âme de moins. Après sa chute, il se fit à Montreuil-sur-Mer ce
+partage égoïste des grandes existences tombées, ce fatal dépècement des
+choses florissantes qui s'accomplit tous les jours obscurément dans la
+communauté humaine et que l'histoire n'a remarqué qu'une fois, parce
+qu'il s'est fait après la mort d'Alexandre. Les lieutenants se
+couronnent rois; les contre-maîtres s'improvisèrent fabricants. Les
+rivalités envieuses surgirent. Les vastes ateliers de Mr Madeleine
+furent fermés; les bâtiments tombèrent en ruine, les ouvriers se
+dispersèrent. Les uns quittèrent le pays, les autres quittèrent le
+métier. Tout se fit désormais en petit, au lieu de se faire en grand;
+pour le lucre, au lieu de se faire pour le bien. Plus de centre; la
+concurrence partout, et l'acharnement. Mr Madeleine dominait tout, et
+dirigeait. Lui tombé, chacun tira à soi; l'esprit de lutte succéda à
+l'esprit d'organisation, l'âpreté à la cordialité, la haine de l'un
+contre l'autre à la bienveillance du fondateur pour tous; les fils noués
+par Mr Madeleine se brouillèrent et se rompirent; on falsifia les
+procédés, on avilit les produits, on tua la confiance; les débouchés
+diminuèrent, moins de commandes; le salaire baissa, les ateliers
+chômèrent, la faillite vint. Et puis plus rien pour les pauvres. Tout
+s'évanouit.
+
+L'état lui-même s'aperçut que quelqu'un avait été écrasé quelque part.
+Moins de quatre ans après l'arrêt de la cour d'assises constatant au
+profit du bagne l'identité de Mr Madeleine et de Jean Valjean, les frais
+de perception de l'impôt étaient doublés dans l'arrondissement de
+Montreuil-sur-Mer, et Mr de Villèle en faisait l'observation à la
+tribune au mois de février 1827.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable
+
+
+Avant d'aller plus loin, il est à propos de raconter avec quelque détail
+un fait singulier qui se passa vers la même époque à Montfermeil et qui
+n'est peut-être pas sans coïncidence avec certaines conjectures du
+ministère public.
+
+Il y a dans le pays de Montfermeil une superstition très ancienne,
+d'autant plus curieuse et d'autant plus précieuse qu'une superstition
+populaire dans le voisinage de Paris est comme un aloès en Sibérie. Nous
+sommes de ceux qui respectent tout ce qui est à l'état de plante rare.
+Voici donc la superstition de Montfermeil. On croit que le diable a, de
+temps immémorial, choisi la forêt pour y cacher ses trésors. Les bonnes
+femmes affirment qu'il n'est pas rare de rencontrer, à la chute du jour,
+dans les endroits écartés du bois, un homme noir, ayant la mine d'un
+charretier ou d'un bûcheron, chaussé de sabots, vêtu d'un pantalon et
+d'un sarrau de toile, et reconnaissable en ce qu'au lieu de bonnet ou de
+chapeau il a deux immenses cornes sur la tête. Ceci doit le rendre
+reconnaissable en effet. Cet homme est habituellement occupé à creuser
+un trou. Il y a trois manières de tirer parti de cette rencontre. La
+première, c'est d'aborder l'homme et de lui parler. Alors on s'aperçoit
+que cet homme est tout bonnement un paysan, qu'il paraît noir parce
+qu'on est au crépuscule, qu'il ne creuse pas le moindre trou, mais qu'il
+coupe de l'herbe pour ses vaches, et que ce qu'on avait pris pour des
+cornes n'est autre chose qu'une fourche à fumier qu'il porte sur son dos
+et dont les dents, grâce à la perspective du soir, semblaient lui sortir
+de la tête. On rentre chez soi, et l'on meurt dans la semaine. La
+seconde manière, c'est de l'observer, d'attendre qu'il ait creusé son
+trou, qu'il l'ait refermé et qu'il s'en soit allé; puis de courir bien
+vite à la fosse, de la rouvrir et d'y prendre le «trésor» que l'homme
+noir y a nécessairement déposé. En ce cas, on meurt dans le mois. Enfin
+la troisième manière, c'est de ne point parler à l'homme noir, de ne
+point le regarder, et de s'enfuir à toutes jambes. On meurt dans
+l'année. Comme les trois manières ont leurs inconvénients, la seconde,
+qui offre du moins quelques avantages, entre autres celui de posséder un
+trésor, ne fût-ce qu'un mois, est la plus généralement adoptée. Les
+hommes hardis, que toutes les chances tentent, ont donc, assez souvent,
+à ce qu'on assure, rouvert les trous creusés par l'homme noir et essayé
+de voler le diable. Il paraît que l'opération est médiocre. Du moins,
+s'il faut en croire la tradition et en particulier les deux vers
+énigmatiques en latin barbare qu'a laissés sur ce sujet un mauvais moine
+normand, un peu sorcier, appelé Tryphon. Ce Tryphon est enterré à
+l'abbaye de Saint-Georges de Bocherville près Rouen, et il naît des
+crapauds sur sa tombe.
+
+On fait donc des efforts énormes, ces fosses-là sont ordinairement très
+creuses, on sue, on fouille, on travaille toute une nuit, car c'est la
+nuit que cela se fait, on mouille sa chemise, on brûle sa chandelle, on
+ébrèche sa pioche, et lorsqu'on est arrivé enfin au fond du trou,
+lorsqu'on met la main sur «le trésor», que trouve-t-on? qu'est-ce que
+c'est que le trésor du diable? Un sou, parfois un écu, une pierre, un
+squelette, un cadavre saignant, quelquefois un spectre plié en quatre
+comme une feuille de papier dans un portefeuille, quelquefois rien.
+C'est ce que semblent annoncer aux curieux indiscrets les vers de
+Tryphon:
+
+_Fodit, et in fossa thesauros condit opaca,_
+_As, nummos, lapides, cadaver, simulacre, nihilque._
+
+Il paraît que de nos jours on y trouve aussi, tantôt une poire à poudre
+avec des balles, tantôt un vieux jeu de cartes gras et roussi qui a
+évidemment servi aux diables. Tryphon n'enregistre point ces deux
+dernières trouvailles, attendu que Tryphon vivait au douzième siècle et
+qu'il ne semble point que le diable ait eu l'esprit d'inventer la poudre
+avant Roger Bacon et les cartes avant Charles VI.
+
+Du reste, si l'on joue avec ces cartes, on est sûr de perdre tout ce
+qu'on possède; et quant à la poudre qui est dans la poire, elle a la
+propriété de vous faire éclater votre fusil à la figure.
+
+Or, fort peu de temps après l'époque où il sembla au ministère public
+que le forçat libéré Jean Valjean, pendant son évasion de quelques
+jours, avait rôdé autour de Montfermeil, on remarqua dans ce même
+village qu'un certain vieux cantonnier appelé Boulatruelle avait «des
+allures» dans le bois. On croyait savoir dans le pays que ce
+Boulatruelle avait été au bagne; il était soumis à de certaines
+surveillances de police, et, comme il ne trouvait d'ouvrage nulle part,
+l'administration l'employait au rabais comme cantonnier sur le chemin de
+traverse de Gagny à Lagny.
+
+Ce Boulatruelle était un homme vu de travers par les gens de l'endroit,
+trop respectueux, trop humble, prompt à ôter son bonnet à tout le monde,
+tremblant et souriant devant les gendarmes, probablement affilié à des
+bandes, disait-on, suspect d'embuscade au coin des taillis à la nuit
+tombante. Il n'avait que cela pour lui qu'il était ivrogne.
+
+Voici ce qu'on croyait avoir remarqué:
+
+Depuis quelque temps, Boulatruelle quittait de fort bonne heure sa
+besogne d'empierrement et d'entretien de la route et s'en allait dans la
+forêt avec sa pioche. On le rencontrait vers le soir dans les clairières
+les plus désertes, dans les fourrés les plus sauvages, ayant l'air de
+chercher quelque chose, quelquefois creusant des trous. Les bonnes
+femmes qui passaient le prenaient d'abord pour Belzébuth, puis elles
+reconnaissaient Boulatruelle, et n'étaient guère plus rassurées. Ces
+rencontres paraissaient contrarier vivement Boulatruelle. Il était
+visible qu'il cherchait à se cacher, et qu'il y avait un mystère dans ce
+qu'il faisait.
+
+On disait dans le village:--C'est clair que le diable a fait quelque
+apparition. Boulatruelle l'a vu, et cherche. Au fait, il est fichu pour
+empoigner le magot de Lucifer. Les voltairiens ajoutaient:--Sera-ce
+Boulatruelle qui attrapera le diable, ou le diable qui attrapera
+Boulatruelle? Les vieilles femmes faisaient beaucoup de signes de croix.
+
+Cependant les manèges de Boulatruelle dans le bois cessèrent, et il
+reprit régulièrement son travail de cantonnier. On parla d'autre chose.
+
+Quelques personnes toutefois étaient restées curieuses, pensant qu'il y
+avait probablement dans ceci, non point les fabuleux trésors de la
+légende, mais quelque bonne aubaine, plus sérieuse et plus palpable que
+les billets de banque du diable, et dont le cantonnier avait sans doute
+surpris à moitié le secret. Les plus «intrigués» étaient le maître
+d'école et le gargotier Thénardier, lequel était l'ami de tout le monde
+et n'avait point dédaigné de se lier avec Boulatruelle.
+
+--Il a été aux galères? disait Thénardier. Eh! mon Dieu! on ne sait ni
+qui y est, ni qui y sera.
+
+Un soir le maître d'école affirmait qu'autrefois la justice se serait
+enquise de ce que Boulatruelle allait faire dans le bois, et qu'il
+aurait bien fallu qu'il parlât, et qu'on l'aurait mis à la torture au
+besoin, et que Boulatruelle n'aurait point résisté, par exemple, à la
+question de l'eau.
+
+--Donnons-lui la question du vin, dit Thénardier.
+
+On se mit à quatre et l'on fît boire le vieux cantonnier. Boulatruelle
+but énormément, et parla peu. Il combina, avec un art admirable et dans
+une proportion magistrale, la soif d'un goinfre avec la discrétion d'un
+juge. Cependant, à force de revenir à la charge, et de rapprocher et de
+presser les quelques paroles obscures qui lui échappaient, voici ce que
+le Thénardier et le maître d'école crurent comprendre:
+
+Boulatruelle, un matin, en se rendant au point du jour à son ouvrage,
+aurait été surpris de voir dans un coin du bois, sous une broussaille,
+une pelle et une pioche, _comme qui dirait cachées_. Cependant, il
+aurait pensé que c'étaient probablement la pelle et la pioche du père
+Six-Fours, le porteur d'eau, et il n'y aurait plus songé. Mais le soir
+du même jour, il aurait vu, sans pouvoir être vu lui-même, étant masqué
+par un gros arbre, se diriger de la route vers le plus épais du bois «un
+particulier qui n'était pas du tout du pays, et que lui, Boulatruelle,
+connaissait très bien». Traduction par Thénardier: _un camarade du
+bagne_. Boulatruelle s'était obstinément refusé à dire le nom. Ce
+particulier portait un paquet, quelque chose de carré, comme une grande
+boîte ou un petit coffre. Surprise de Boulatruelle. Ce ne serait
+pourtant qu'au bout de sept ou huit minutes que l'idée de suivre «le
+particulier» lui serait venue. Mais il était trop tard, le particulier
+était déjà dans le fourré, la nuit s'était faite, et Boulatruelle
+n'avait pu le rejoindre. Alors il avait pris le parti d'observer la
+lisière du bois. «Il faisait lune.» Deux ou trois heures après,
+Boulatruelle avait vu ressortir du taillis son particulier portant
+maintenant, non plus le petit coffre-malle, mais une pioche et une
+pelle. Boulatruelle avait laissé passer le particulier et n'avait pas eu
+l'idée de l'aborder, parce qu'il s'était dit que l'autre était trois
+fois plus fort que lui, et armé d'une pioche, et l'assommerait
+probablement en le reconnaissant et en se voyant reconnu. Touchante
+effusion de deux vieux camarades qui se retrouvent. Mais la pelle et la
+pioche avaient été un trait de lumière pour Boulatruelle; il avait couru
+à la broussaille du matin, et n'y avait plus trouvé ni pelle ni pioche.
+Il en avait conclu que son particulier, entré dans le bois, y avait
+creusé un trou avec la pioche, avait enfoui le coffre, et avait refermé
+le trou avec la pelle. Or, le coffre était trop petit pour contenir un
+cadavre, donc il contenait de l'argent. De là ses recherches.
+Boulatruelle avait exploré, sondé et fureté toute la forêt, et fouillé
+partout où la terre lui avait paru fraîchement remuée. En vain.
+
+Il n'avait rien «déniché». Personne n'y pensa plus dans Montfermeil. Il
+y eut seulement quelques braves commères qui dirent: _Tenez pour certain
+que le cantonnier de Gagny n'a pas fait tout ce triquemaque pour rien;
+il est sûr que le diable est venu._
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Qu'il fallait que la chaîne de la manille eut subit un certain travail
+préparatoire pour être ainsi brisée d'un coup de marteau
+
+
+Vers la fin d'octobre de cette même année 1823, les habitants de Toulon
+virent rentrer dans leur port, à la suite d'un gros temps et pour
+réparer quelques avaries, le vaisseau l' _Orion_ qui a été plus tard
+employé à Brest comme vaisseau-école et qui faisait alors partie de
+l'escadre de la Méditerranée.
+
+Ce bâtiment, tout éclopé qu'il était, car la mer l'avait malmené, fit de
+l'effet en entrant dans la rade. Il portait je ne sais plus quel
+pavillon qui lui valut un salut réglementaire de onze coups de canon,
+rendus par lui coup pour coup; total: vingt-deux. On a calculé qu'en
+salves, politesses royales et militaires, échanges de tapages courtois,
+signaux d'étiquette, formalités de rades et de citadelles, levers et
+couchers de soleil salués tous les jours par toutes les forteresses et
+tous les navires de guerre, ouvertures et fermetures de portes, etc.,
+etc., le monde civilisé tirait à poudre par toute la terre, toutes les
+vingt-quatre heures, cent cinquante mille coups de canon inutiles. À six
+francs le coup de canon, cela fait neuf cent mille francs par jour,
+trois cents millions par an, qui s'en vont en fumée. Ceci n'est qu'un
+détail. Pendant ce temps-là les pauvres meurent de faim.
+
+L'année 1823 était ce que la restauration a appelé «l'époque de la
+guerre d'Espagne.»
+
+Cette guerre contenait beaucoup d'événements dans un seul, et force
+singularités. Une grosse affaire de famille pour la maison de Bourbon;
+la branche de France secourant et protégeant la branche de Madrid,
+c'est-à-dire faisant acte d'aînesse; un retour apparent à nos traditions
+nationales compliqué de servitude et de sujétion aux cabinets du nord;
+Mr le duc d'Angoulême, surnommé par les feuilles libérales _le héros
+d'Andujar_, comprimant, dans une attitude triomphale un peu contrariée
+par son air paisible, le vieux terrorisme fort réel du saint-office aux
+prises avec le terrorisme chimérique des libéraux; les sans-culottes
+ressuscités au grand effroi des douairières sous le nom de
+_descamisados;_ le monarchisme faisant obstacle au progrès qualifié
+anarchie; les théories de 89 brusquement interrompues dans la sape; un
+holà européen intimé à l'idée française faisant son tour du monde; à
+côté du fils de France généralissime, le prince de Carignan, depuis
+Charles-Albert, s'enrôlant dans cette croisade des rois contre les
+peuples comme volontaire avec des épaulettes de grenadier en laine
+rouge; les soldats de l'empire se remettant en campagne, mais après huit
+années de repos, vieillis, tristes, et sous la cocarde blanche; le
+drapeau tricolore agité à l'étranger par une héroïque poignée de
+Français comme le drapeau blanc l'avait été à Coblentz trente ans
+auparavant; les moines mêlés à nos troupiers; l'esprit de liberté et de
+nouveauté mis à la raison par les bayonnettes; les principes matés à
+coups de canon; la France défaisant par ses armes ce qu'elle avait fait
+par son esprit; du reste, les chefs ennemis vendus, les soldats
+hésitants, les villes assiégées par des millions; point de périls
+militaires et pourtant des explosions possibles, comme dans toute mine
+surprise et envahie; peu de sang versé, peu d'honneur conquis, de la
+honte pour quelques-uns, de la gloire pour personne; telle fut cette
+guerre, faite par des princes qui descendaient de Louis XIV et conduite
+par des généraux qui sortaient de Napoléon. Elle eut ce triste sort de
+ne rappeler ni la grande guerre ni la grande politique.
+
+Quelques faits d'armes furent sérieux; la prise du Trocadéro, entre
+autres, fut une belle action militaire; mais en somme, nous le répétons,
+les trompettes de cette guerre rendent un son fêlé, l'ensemble fut
+suspect, l'histoire approuve la France dans sa difficulté d'acceptation
+de ce faux triomphe. Il parut évident que certains officiers espagnols
+chargés de la résistance cédèrent trop aisément, l'idée de corruption se
+dégagea de la victoire; il sembla qu'on avait plutôt gagné les généraux
+que les batailles, et le soldat vainqueur rentra humilié. Guerre
+diminuante en effet où l'on put lire _Banque de France_ dans les plis du
+drapeau. Des soldats de la guerre de 1808, sur lesquels s'était
+formidablement écroulée Saragosse, fronçaient le sourcil en 1823 devant
+l'ouverture facile des citadelles, et se prenaient à regretter Palafox.
+C'est l'humeur de la France d'aimer encore mieux avoir devant elle
+Rostopchine que Ballesteros.
+
+À un point de vue plus grave encore, et sur lequel il convient
+d'insister aussi, cette guerre, qui froissait en France l'esprit
+militaire, indignait l'esprit démocratique. C'était une entreprise
+d'asservissement. Dans cette campagne, le but du soldat français, fils
+de la démocratie, était la conquête d'un joug pour autrui. Contresens
+hideux. La France est faite pour réveiller l'âme des peuples, non pour
+l'étouffer. Depuis 1792, toutes les révolutions de l'Europe sont la
+révolution française; la liberté rayonne de France. C'est là un fait
+solaire. Aveugle qui ne le voit pas! c'est Bonaparte qui l'a dit.
+
+La guerre de 1823, attentat à la généreuse nation espagnole, était donc
+en même temps un attentat à la révolution française. Cette voie de fait
+monstrueuse, c'était la France qui la commettait; de force; car, en
+dehors des guerres libératrices, tout ce que font les armées, elles le
+font de force. Le mot _obéissance passive_ l'indique. Une armée est un
+étrange chef-d'oeuvre de combinaison où la force résulte d'une somme
+énorme d'impuissance. Ainsi s'explique la guerre, faite par l'humanité
+contre l'humanité malgré l'humanité.
+
+Quant aux Bourbons, la guerre de 1823 leur fut fatale. Ils la prirent
+pour un succès. Ils ne virent point quel danger il y a à faire tuer une
+idée par une consigne. Ils se méprirent dans leur naïveté au point
+d'introduire dans leur établissement comme élément de force l'immense
+affaiblissement d'un crime. L'esprit de guet-apens entra dans leur
+politique. 1830 germa dans 1823. La campagne d'Espagne devint dans leurs
+conseils un argument pour les coups de force et pour les aventures de
+droit divin. La France, ayant rétabli _el rey neto_ en Espagne, pouvait
+bien rétablir le roi absolu chez elle. Ils tombèrent dans cette
+redoutable erreur de prendre l'obéissance du soldat pour le consentement
+de la nation. Cette confiance-là perd les trônes. Il ne faut s'endormir,
+ni à l'ombre d'un mancenillier ni à l'ombre d'une armée.
+
+Revenons au navire l' _Orion_.
+
+Pendant les opérations de l'armée commandée par le prince-généralissime,
+une escadre croisait dans la Méditerranée. Nous venons de dire que
+l'_Orion_ était de cette escadre et qu'il fut ramené par des événements
+de mer dans le port de Toulon.
+
+La présence d'un vaisseau de guerre dans un port a je ne sais quoi qui
+appelle et qui occupe la foule. C'est que cela est grand, et que la
+foule aime ce qui est grand.
+
+Un vaisseau de ligne est une des plus magnifiques rencontres qu'ait le
+génie de l'homme avec la puissance de la nature.
+
+Un vaisseau de ligne est composé à la fois de ce qu'il y a de plus lourd
+et de ce qu'il y a de plus léger, parce qu'il a affaire en même temps
+aux trois formes de la substance, au solide, au liquide, au fluide, et
+qu'il doit lutter contre toutes les trois. Il a onze griffes de fer pour
+saisir le granit au fond de la mer, et plus d'ailes et plus d'antennes
+que la bigaille pour prendre le vent dans les nuées. Son haleine sort
+par ses cent vingt canons comme par des clairons énormes, et répond
+fièrement à la foudre. L'océan cherche à l'égarer dans l'effrayante
+similitude de ses vagues, mais le vaisseau a son âme, sa boussole, qui
+le conseille et lui montre toujours le nord. Dans les nuits noires ses
+fanaux suppléent aux étoiles. Ainsi, contre le vent il a la corde et la
+toile, contre l'eau le bois, contre le rocher le fer, le cuivre et le
+plomb, contre l'ombre la lumière, contre l'immensité une aiguille.
+
+Si l'on veut se faire une idée de toutes ces proportions gigantesques
+dont l'ensemble constitue le vaisseau de ligne, on n'a qu'à entrer sous
+une des cales couvertes, à six étages, des ports de Brest ou de Toulon.
+Les vaisseaux en construction sont là sous cloche, pour ainsi dire.
+Cette poutre colossale, c'est une vergue; cette grosse colonne de bois
+couchée à terre à perte de vue, c'est le grand mât. À le prendre de sa
+racine dans la cale à sa cime dans la nuée, il est long de soixante
+toises, et il a trois pieds de diamètre à sa base. Le grand mât anglais
+s'élève à deux cent dix-sept pieds au-dessus de la ligne de flottaison.
+La marine de nos pères employait des câbles, la nôtre emploie des
+chaînes. Le simple tas de chaînes d'un vaisseau de cent canons a quatre
+pieds de haut, vingt pieds de large, huit pieds de profondeur. Et pour
+faire ce vaisseau, combien faut-il de bois? Trois mille stères. C'est
+une forêt qui flotte.
+
+Et encore, qu'on le remarque bien, il ne s'agit ici que du bâtiment
+militaire d'il y a quarante ans, du simple navire à voiles; la vapeur,
+alors dans l'enfance, a depuis ajouté de nouveaux miracles à ce prodige
+qu'on appelle le vaisseau de guerre. À l'heure qu'il est, par exemple,
+le navire mixte à hélice est une machine surprenante traînée par une
+voilure de trois mille mètres carrés de surface et par une chaudière de
+la force de deux mille cinq cents chevaux.
+
+Sans parler de ces merveilles nouvelles, l'ancien navire de Christophe
+Colomb et de Ruyter est un des grands chefs-d'oeuvre de l'homme. Il est
+inépuisable en force comme l'infini en souffles, il emmagasine le vent
+dans sa voile, il est précis dans l'immense diffusion des vagues, il
+flotte et il règne.
+
+Il vient une heure pourtant où la rafale brise comme une paille cette
+vergue de soixante pieds de long, où le vent ploie comme un jonc ce mât
+de quatre cents pieds de haut, où cette ancre qui pèse dix milliers se
+tord dans la gueule de la vague comme l'hameçon d'un pêcheur dans la
+mâchoire d'un brochet, où ces canons monstrueux poussent des
+rugissements plaintifs et inutiles que l'ouragan emporte dans le vide et
+dans la nuit, où toute cette puissance et toute cette majesté s'abîment
+dans une puissance et dans une majesté supérieures. Toutes les fois
+qu'une force immense se déploie pour aboutir à une immense faiblesse,
+cela fait rêver les hommes. De là, dans les ports, les curieux qui
+abondent, sans qu'ils s'expliquent eux-mêmes parfaitement pourquoi,
+autour de ces merveilleuses machines de guerre et de navigation.
+
+Tous les jours donc, du matin au soir, les quais, les musoirs et les
+jetées du port de Toulon étaient couverts d'une quantité d'oisifs et de
+badauds, comme on dit à Paris, ayant pour affaire de regarder l'_Orion_.
+
+L'_Orion_ était un navire malade depuis longtemps. Dans ses navigations
+antérieures, des couches épaisses de coquillages s'étaient amoncelées
+sur sa carène au point de lui faire perdre la moitié de sa marche; on
+l'avait mis à sec l'année précédente pour gratter ces coquillages, puis
+il avait repris la mer. Mais ce grattage avait altéré les boulonnages de
+la carène. À la hauteur des Baléares, le bordé s'était fatigué et
+ouvert, et, comme le vaigrage ne se faisait pas alors en tôle, le navire
+avait fait de l'eau. Un violent coup d'équinoxe était survenu, qui avait
+défoncé à bâbord la poulaine et un sabord et endommagé le porte-haubans
+de misaine. À la suite de ces avaries, l' _Orion_ avait regagné Toulon.
+
+Il était mouillé près de l'Arsenal. Il était en armement et on le
+réparait. La coque n'avait pas été endommagée à tribord, mais quelques
+bordages y étaient décloués çà et là, selon l'usage, pour laisser
+pénétrer de l'air dans la carcasse.
+
+Un matin la foule qui le contemplait fut témoin d'un accident.
+
+L'équipage était occupé à enverguer les voiles. Le gabier chargé de
+prendre l'empointure du grand hunier tribord perdit l'équilibre. On le
+vit chanceler, la multitude amassée sur le quai de l'Arsenal jeta un
+cri, la tête emporta le corps, l'homme tourna autour de la vergue, les
+mains étendues vers l'abîme; il saisit, au passage, le faux marchepied
+d'une main d'abord, puis de l'autre, et il y resta suspendu. La mer
+était au-dessous de lui à une profondeur vertigineuse. La secousse de sa
+chute avait imprimé au faux marchepied un violent mouvement
+d'escarpolette. L'homme allait et venait au bout de cette corde comme la
+pierre d'une fronde.
+
+Aller à son secours, c'était courir un risque effrayant. Aucun des
+matelots, tous pêcheurs de la côte nouvellement levés pour le service,
+n'osait s'y aventurer. Cependant le malheureux gabier se fatiguait; on
+ne pouvait voir son angoisse sur son visage, mais on distinguait dans
+tous ses membres son épuisement. Ses bras se tendaient dans un
+tiraillement horrible. Chaque effort qu'il faisait pour remonter ne
+servait qu'à augmenter les oscillations du faux marchepied. Il ne criait
+pas de peur de perdre de la force. On n'attendait plus que la minute où
+il lâcherait la corde et par instants toutes les têtes se détournaient
+afin de ne pas le voir passer. Il y a des moments où un bout de corde,
+une perche, une branche d'arbre, c'est la vie même, et c'est une chose
+affreuse de voir un être vivant s'en détacher et tomber comme un fruit
+mûr.
+
+Tout à coup, on aperçut un homme qui grimpait dans le gréement avec
+l'agilité d'un chat-tigre. Cet homme était vêtu de rouge, c'était un
+forçat; il avait un bonnet vert, c'était un forçat à vie. Arrivé à la
+hauteur de la hune, un coup de vent emporta son bonnet et laissa voir
+une tête toute blanche, ce n'était pas un jeune homme.
+
+Un forçat en effet, employé à bord avec une corvée du bagne, avait dès
+le premier moment couru à l'officier de quart et au milieu du trouble et
+de l'hésitation de l'équipage, pendant que tous les matelots tremblaient
+et reculaient, il avait demandé à l'officier la permission de risquer sa
+vie pour sauver le gabier. Sur un signe affirmatif de l'officier, il
+avait rompu d'un coup de marteau la chaîne rivée à la manille de son
+pied, puis il avait pris une corde, et il s'était élancé dans les
+haubans. Personne ne remarqua en cet instant-là avec quelle facilité
+cette chaîne fut brisée. Ce ne fut que plus tard qu'on s'en souvint. En
+un clin d'oeil il fut sur la vergue. Il s'arrêta quelques secondes et
+parut la mesurer du regard. Ces secondes, pendant lesquelles le vent
+balançait le gabier à l'extrémité d'un fil, semblèrent des siècles à
+ceux qui regardaient. Enfin le forçat leva les yeux au ciel, et fit un
+pas en avant. La foule respira. On le vit parcourir la vergue en
+courant. Parvenu à la pointe, il y attacha un bout de la corde qu'il
+avait apportée, et laissa pendre l'autre bout, puis il se mit à
+descendre avec les mains le long de cette corde, et alors ce fut une
+inexplicable angoisse, au lieu d'un homme suspendu sur le gouffre, on en
+vit deux.
+
+On eût dit une araignée venant saisir une mouche; seulement ici
+l'araignée apportait la vie et non la mort. Dix mille regards étaient
+fixés sur ce groupe. Pas un cri, pas une parole, le même frémissement
+fronçait tous les sourcils. Toutes les bouches retenaient leur haleine,
+comme si elles eussent craint d'ajouter le moindre souffle au vent qui
+secouait les deux misérables.
+
+Cependant le forçat était parvenu à s'affaler près du matelot. Il était
+temps; une minute de plus, l'homme, épuisé et désespéré, se laissait
+tomber dans l'abîme; le forçat l'avait amarré solidement avec la corde à
+laquelle il se tenait d'une main pendant qu'il travaillait de l'autre.
+Enfin on le vit remonter sur la vergue et y haler le matelot; il le
+soutint là un instant pour lui laisser reprendre des forces, puis il le
+saisit dans ses bras et le porta, en marchant sur la vergue jusqu'au
+chouquet, et de là dans la hune où il le laissa dans les mains de ses
+camarades.
+
+À cet instant la foule applaudit; il y eut de vieux argousins de
+chiourme qui pleurèrent, les femmes s'embrassaient sur le quai, et l'on
+entendit toutes les voix crier avec une sorte de fureur attendrie: «La
+grâce de cet homme!»
+
+Lui, cependant, s'était mis en devoir de redescendre immédiatement pour
+rejoindre sa corvée. Pour être plus promptement arrivé, il se laissa
+glisser dans le gréement et se mit à courir sur une basse vergue. Tous
+les yeux le suivaient. À un certain moment, on eut peur; soit qu'il fût
+fatigué, soit que la tête lui tournât, on crut le voir hésiter et
+chanceler. Tout à coup la foule poussa un grand cri, le forçat venait de
+tomber à la mer.
+
+La chute était périlleuse. La frégate l' _Algésiras_ était mouillée
+auprès de l' _Orion_, et le pauvre galérien était tombé entre les deux
+navires. Il était à craindre qu'il ne glissât sous l'un ou sous l'autre.
+Quatre hommes se jetèrent en hâte dans une embarcation. La foule les
+encourageait, l'anxiété était de nouveau dans toutes les âmes. L'homme
+n'était pas remonté à la surface. Il avait disparu dans la mer sans y
+faire un pli, comme s'il fût tombé dans une tonne d'huile. On sonda, on
+plongea. Ce fut en vain. On chercha jusqu'au soir; on ne retrouva pas
+même le corps.
+
+Le lendemain, le journal de Toulon imprimait ces quelques livres:--«17
+novembre 1823.--Hier, un forçat, de corvée à bord de l'_Orion_, en
+revenant de porter secours à un matelot, est tombé à la mer et s'est
+noyé. On n'a pu retrouver son cadavre. On présume qu'il se sera engagé
+sous le pilotis de la pointe de l'Arsenal. Cet homme était écroué sous
+le nº 9430 et se nommait Jean Valjean.»
+
+
+
+
+Livre troisième--Accomplissement de la promesse faite à la morte
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+La question de l'eau à Montfermeil
+
+
+Montfermeil est situé entre Livry et Chelles, sur la lisière méridionale
+de ce haut plateau qui sépare l'Ourcq de la Marne. Aujourd'hui c'est un
+assez gros bourg orné, toute l'année, de villas en plâtre, et, le
+dimanche, de bourgeois épanouis. En 1823, il n'y avait à Montfermeil ni
+tant de maisons blanches ni tant de bourgeois satisfaits. Ce n'était
+qu'un village dans les bois. On y rencontrait bien çà et là quelques
+maisons de plaisance du dernier siècle, reconnaissables à leur grand
+air, à leurs balcons en fer tordu et à ces longues fenêtres dont les
+petits carreaux font sur le blanc des volets fermés toutes sortes de
+verts différents. Mais Montfermeil n'en était pas moins un village. Les
+marchands de drap retirés et les agréés en villégiature ne l'avaient pas
+encore découvert. C'était un endroit paisible et charmant, qui n'était
+sur la route de rien; on y vivait à bon marché de cette vie paysanne si
+abondante et si facile. Seulement l'eau y était rare à cause de
+l'élévation du plateau.
+
+Il fallait aller la chercher assez loin. Le bout du village qui est du
+côté de Gagny puisait son eau aux magnifiques étangs qu'il y a là dans
+les bois; l'autre bout, qui entoure l'église et qui est du côté de
+Chelles, ne trouvait d'eau potable qu'à une petite source à mi-côte,
+près de la route de Chelles, à environ un quart d'heure de Montfermeil.
+
+C'était donc une assez rude besogne pour chaque ménage que cet
+approvisionnement de l'eau. Les grosses maisons, l'aristocratie, la
+gargote Thénardier en faisait partie, payaient un liard par seau d'eau à
+un bonhomme dont c'était l'état et qui gagnait à cette entreprise des
+eaux de Montfermeil environ huit sous par jour; mais ce bonhomme ne
+travaillait que jusqu'à sept heures du soir l'été et jusqu'à cinq heures
+l'hiver, et une fois la nuit venue, une fois les volets des
+rez-de-chaussée clos, qui n'avait pas d'eau à boire en allait chercher
+ou s'en passait.
+
+C'était là la terreur de ce pauvre être que le lecteur n'a peut-être pas
+oublié, de la petite Cosette. On se souvient que Cosette était utile aux
+Thénardier de deux manières, ils se faisaient payer par la mère et ils
+se faisaient servir par l'enfant. Aussi quand la mère cessa tout à fait
+de payer, on vient de lire pourquoi dans les chapitres précédents, les
+Thénardier gardèrent Cosette. Elle leur remplaçait une servante. En
+cette qualité, c'était elle qui courait chercher de l'eau quand il en
+fallait. Aussi l'enfant, fort épouvantée de l'idée d'aller à la source
+la nuit, avait-elle grand soin que l'eau ne manquât jamais à la maison.
+
+La Noël de l'année 1823 fut particulièrement brillante à Montfermeil. Le
+commencement de l'hiver avait été doux; il n'avait encore ni gelé ni
+neigé. Des bateleurs venus de Paris avaient obtenu de Mr le maire la
+permission de dresser leurs baraques dans la grande rue du village, et
+une bande de marchands ambulants avait, sous la même tolérance,
+construit ses échoppes sur la place de l'église et jusque dans la ruelle
+du Boulanger, où était située, on s'en souvient peut-être, la gargote
+des Thénardier. Cela emplissait les auberges et les cabarets, et donnait
+à ce petit pays tranquille une vie bruyante et joyeuse. Nous devons même
+dire, pour être fidèle historien, que parmi les curiosités étalées sur
+la place, il y avait une ménagerie dans laquelle d'affreux paillasses,
+vêtus de loques et venus on ne sait d'où, montraient en 1823 aux paysans
+de Montfermeil un de ces effrayants vautours du Brésil que notre Muséum
+royal ne possède que depuis 1845, et qui ont pour oeil une cocarde
+tricolore. Les naturalistes appellent, je crois, cet oiseau _Caracara
+Polyborus_: il est de l'ordre des apicides et de la famille des
+vautouriens. Quelques bons vieux soldats bonapartistes retirés dans le
+village allaient voir cette bête avec dévotion. Les bateleurs donnaient
+la cocarde tricolore comme un phénomène unique et fait exprès par le bon
+Dieu pour leur ménagerie.
+
+Dans la soirée même de Noël, plusieurs hommes, rouliers et colporteurs,
+étaient attablés et buvaient autour de quatre ou cinq chandelles dans la
+salle basse de l'auberge Thénardier. Cette salle ressemblait à toutes
+les salles de cabaret; des tables, des brocs d'étain, des bouteilles,
+des buveurs, des fumeurs; peu de lumière, beaucoup de bruit. La date de
+l'année 1823 était pourtant indiquée par les deux objets à la mode alors
+dans la classe bourgeoise qui étaient sur une table, savoir un
+kaléidoscope et une lampe de fer-blanc moiré. La Thénardier surveillait
+le souper qui rôtissait devant un bon feu clair; le mari Thénardier
+buvait avec ses hôtes et parlait politique.
+
+Outre les causeries politiques, qui avaient pour objets principaux la
+guerre d'Espagne et Mr le duc d'Angoulême, on entendait dans le brouhaha
+des parenthèses toutes locales comme celles-ci:
+
+--Du côté de Nanterre et de Suresnes le vin a beaucoup donné. Où l'on
+comptait sur dix pièces on en a eu douze. Cela a beaucoup juté sous le
+pressoir.--Mais le raisin ne devait pas être mûr?--Dans ces pays-là il
+ne faut pas qu'on vendange mûr. Si l'on vendange mûr, le vin tourne au
+gras sitôt le printemps.--C'est donc tout petit vin?--C'est des vins
+encore plus petits que par ici. Il faut qu'on vendange vert.
+
+Etc....
+
+Ou bien, c'était un meunier qui s'écriait:
+
+--Est-ce que nous sommes responsables de ce qu'il y a dans les sacs?
+Nous y trouvons un tas de petites graines que nous ne pouvons pas nous
+amuser à éplucher, et qu'il faut bien laisser passer sous les meules;
+c'est l'ivraie, c'est la luzette, la nielle, la vesce, le chènevis, la
+gaverolle, la queue-de-renard, et une foule d'autres drogues, sans
+compter les cailloux qui abondent dans de certains blés, surtout dans
+les blés bretons. Je n'ai pas l'amour de moudre du blé breton, pas plus
+que les scieurs de long de scier des poutres où il y a des clous. Jugez
+de la mauvaise poussière que tout cela fait dans le rendement. Après
+quoi on se plaint de la farine. On a tort. La farine n'est pas notre
+faute.
+
+Dans un entre-deux de fenêtres, un faucheur, attablé avec un
+propriétaire qui faisait prix pour un travail de prairie à faire au
+printemps, disait:
+
+--Il n'y a point de mal que l'herbe soit mouillée. Elle se coupe mieux.
+La rousée est bonne, monsieur. C'est égal, cette herbe-là, votre herbe,
+est jeune et bien difficile encore. Que voilà qui est si tendre, que
+voilà qui plie devant la planche de fer.
+
+Etc....
+
+Cosette était à sa place ordinaire, assise sur la traverse de la table
+de cuisine près de la cheminée. Elle était en haillons, elle avait ses
+pieds nus dans des sabots, et elle tricotait à la lueur du feu des bas
+de laine destinés aux petites Thénardier. Un tout jeune chat jouait sous
+les chaises. On entendait rire et jaser dans pièce voisine deux fraîches
+voix d'enfants; c'était Éponine et Azelma.
+
+Au coin de la cheminée, un martinet était suspendu à un clou.
+
+Par intervalles, le cri d'un très jeune enfant, qui était quelque part
+dans la maison, perçait au milieu du bruit du cabaret. C'était un petit
+garçon que la Thénardier avait eu un des hivers précédents,--«sans
+savoir pourquoi, disait-elle, effet du froid,»--et qui était âgé d'un
+peu plus de trois ans. La mère l'avait nourri, mais ne l'aimait pas.
+Quand la clameur acharnée du mioche devenait trop importune:--Ton fils
+piaille, disait Thénardier, va donc voir ce qu'il veut.--Bah! répondait
+la mère, il m'ennuie.--Et le petit abandonné continuait de crier dans
+les ténèbres.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Deux portraits complétés
+
+
+On n'a encore aperçu dans ce livre les Thénardier que de profil; le
+moment est venu de tourner autour de ce couple et de le regarder sous
+toutes ses faces.
+
+Thénardier venait de dépasser ses cinquante ans; madame Thénardier
+touchait à la quarantaine, qui est la cinquantaine de la femme; de façon
+qu'il y avait équilibre d'âge entre la femme et le mari.
+
+Les lecteurs ont peut-être, dès sa première apparition, conservé quelque
+souvenir de cette Thénardier grande, blonde, rouge, grasse, charnue,
+carrée, énorme et agile; elle tenait, nous l'avons dit, de la race de
+ces sauvagesses colosses qui se cambrent dans les foires avec des pavés
+pendus à leur chevelure. Elle faisait tout dans le logis, les lits, les
+chambres, la lessive, la cuisine, la pluie, le beau temps, le diable.
+Elle avait pour tout domestique Cosette; une souris au service d'un
+éléphant. Tout tremblait au son de sa voix, les vitres, les meubles et
+les gens. Son large visage, criblé de taches de rousseur, avait l'aspect
+d'une écumoire. Elle avait de la barbe. C'était l'idéal d'un fort de la
+halle habillé en fille. Elle jurait splendidement; elle se vantait de
+casser une noix d'un coup de poing. Sans les romans qu'elle avait lus,
+et qui, par moments, faisaient bizarrement reparaître la mijaurée sous
+l'ogresse, jamais l'idée ne fût venue à personne de dire d'elle: _c'est
+une femme_. Cette Thénardier était comme le produit de la greffe d'une
+donzelle sur une poissarde. Quand on l'entendait parler, on disait:
+_C'est un gendarme_; quand on la regardait boire, on disait: _C'est un
+charretier_; quand on la voyait manier Cosette, on disait: _C'est le
+bourreau_. Au repos, il lui sortait de la bouche une dent.
+
+Le Thénardier était un homme petit, maigre, blême, anguleux, osseux,
+chétif, qui avait l'air malade et qui se portait à merveille; sa
+fourberie commençait là. Il souriait habituellement par précaution, et
+était poli à peu près avec tout le monde, même avec le mendiant auquel
+il refusait un liard. Il avait le regard d'une fouine et la mine d'un
+homme de lettres. Il ressemblait beaucoup aux portraits de l'abbé
+Delille. Sa coquetterie consistait à boire avec les rouliers. Personne
+n'avait jamais pu le griser. Il fumait dans une grosse pipe. Il portait
+une blouse et sous sa blouse un vieil habit noir. Il avait des
+prétentions à la littérature et au matérialisme. Il y avait des noms
+qu'il prononçait souvent, pour appuyer les choses quelconques qu'il
+disait, Voltaire, Raynal, Pamy, et, chose bizarre, saint Augustin. Il
+affirmait avoir «un système». Du reste fort escroc. Un filousophe. Cette
+nuance existe. On se souvient qu'il prétendait avoir servi; il contait
+avec quelque luxe qu'à Waterloo, étant sergent dans un 6ème ou un 9ème
+léger quelconque, il avait, seul contre un escadron de hussards de la
+Mort, couvert de son corps et sauvé à travers la mitraille «un général
+dangereusement blessé». De là, venait, pour son mur, sa flamboyante
+enseigne, et, pour son auberge, dans le pays, le nom de «cabaret du
+sergent de Waterloo». Il était libéral, classique et bonapartiste. Il
+avait souscrit pour le champ d'Asile. On disait dans le village qu'il
+avait étudié pour être prêtre.
+
+Nous croyons qu'il avait simplement étudié en Hollande pour être
+aubergiste. Ce gredin de l'ordre composite était, selon les
+probabilités, quelque Flamand de Lille en Flandre, Français à Paris,
+Belge à Bruxelles, commodément à cheval sur deux frontières. Sa prouesse
+à Waterloo, on la connaît. Comme on voit, il l'exagérait un peu. Le flux
+et le reflux, le méandre, l'aventure, était l'élément de son existence;
+conscience déchirée entraîne vie décousue; et vraisemblablement, à
+l'orageuse époque du 18 juin 1815, Thénardier appartenait à cette
+variété de cantiniers maraudeurs dont nous avons parlé, battant
+l'estrade, vendant à ceux-ci, volant ceux-là, et roulant en famille,
+homme, femme et enfants, dans quelque carriole boiteuse, à la suite des
+troupes en marche, avec l'instinct de se rattacher toujours à l'armée
+victorieuse. Cette campagne faite, ayant, comme il disait, «du quibus»,
+il était venu ouvrir gargote à Montfermeil. Ce _quibus_, composé des
+bourses et des montres, des bagues d'or et des croix d'argent récoltées
+au temps de la moisson dans les sillons ensemencés de cadavres, ne
+faisait pas un gros total et n'avait pas mené bien loin ce vivandier
+passé gargotier.
+
+Thénardier avait ce je ne sais quoi de rectiligne dans le geste qui,
+avec un juron, rappelle la caserne et, avec un signe de croix, le
+séminaire. Il était beau parleur. Il se laissait croire savant.
+Néanmoins, le maître d'école avait remarqué qu'il faisait--«des cuirs».
+Il composait la carte à payer des voyageurs avec supériorité, mais des
+yeux exercés y trouvaient parfois des fautes d'orthographe. Thénardier
+était sournois, gourmand, flâneur et habile. Il ne dédaignait pas ses
+servantes, ce qui faisait que sa femme n'en avait plus. Cette géante
+était jalouse. Il lui semblait que ce petit homme maigre et jaune devait
+être l'objet de la convoitise universelle.
+
+Thénardier, par-dessus tout, homme d'astuce et d'équilibre, était un
+coquin du genre tempéré. Cette espèce est la pire; l'hypocrisie s'y
+mêle.
+
+Ce n'est pas que Thénardier ne fût dans l'occasion capable de colère au
+moins autant que sa femme; mais cela était très rare, et dans ces
+moments-là, comme il en voulait au genre humain tout entier, comme il
+avait en lui une profonde fournaise de haine, comme il était de ces gens
+qui se vengent perpétuellement, qui accusent tout ce qui passe devant
+eux de tout ce qui est tombé sur eux, et qui sont toujours prêts à jeter
+sur le premier venu, comme légitime grief, le total des déceptions, des
+banqueroutes et des calamités de leur vie, comme tout ce levain se
+soulevait en lui et lui bouillonnait dans la bouche et dans les yeux, il
+était épouvantable. Malheur à qui passait sous sa fureur alors!
+
+Outre toutes ses autres qualités, Thénardier était attentif et
+pénétrant, silencieux ou bavard à l'occasion, et toujours avec une haute
+intelligence. Il avait quelque chose du regard des marins accoutumés à
+cligner des yeux dans les lunettes d'approche. Thénardier était un homme
+d'État.
+
+Tout nouveau venu qui entrait dans la gargote disait en voyant la
+Thénardier: _Voilà le maître de la maison_. Erreur. Elle n'était même
+pas la maîtresse. Le maître et la maîtresse, c'était le mari. Elle
+faisait, il créait. Il dirigeait tout par une sorte d'action magnétique
+invisible et continuelle. Un mot lui suffisait, quelquefois un signe; le
+mastodonte obéissait. Le Thénardier était pour la Thénardier, sans
+qu'elle s'en rendit trop compte, une espèce d'être particulier et
+souverain. Elle avait les vertus de sa façon d'être; jamais, eût-elle
+été en dissentiment sur un détail avec «monsieur Thénardier», hypothèse
+du reste inadmissible, elle n'eût donné publiquement tort à son mari,
+sur quoi que ce soit. Jamais elle n'eût commis «devant des étrangers»
+cette faute que font si souvent les femmes, et qu'on appelle, en langage
+parlementaire, découvrir la couronne. Quoique leur accord n'eût pour
+résultat que le mal, il y avait de la contemplation dans la soumission
+de la Thénardier à son mari. Cette montagne de bruit et de chair se
+mouvait sous le petit doigt de ce despote frêle. C'était, vu par son
+côté nain et grotesque, cette grande chose universelle: l'adoration de
+la matière pour l'esprit; car de certaines laideurs ont leur raison
+d'être dans les profondeurs mêmes de la beauté éternelle. Il y avait de
+l'inconnu dans Thénardier; de là l'empire absolu de cet homme sur cette
+femme. À de certains moments, elle le voyait comme une chandelle
+allumée; dans d'autres, elle le sentait comme une griffe.
+
+Cette femme était une créature formidable qui n'aimait que ses enfants
+et ne craignait que son mari. Elle était mère parce qu'elle était
+mammifère. Du reste, sa maternité s'arrêtait à ses filles, et, comme on
+le verra, ne s'étendait pas jusqu'aux garçons. Lui, l'homme, n'avait
+qu'une pensée: s'enrichir.
+
+Il n'y réussissait point. Un digne théâtre manquait à ce grand talent.
+Thénardier à Montfermeil se ruinait, si la ruine est possible à zéro; en
+Suisse ou dans les Pyrénées, ce sans-le-sou serait devenu millionnaire.
+Mais où le sort attache l'aubergiste, il faut qu'il broute.
+
+On comprend que le mot _aubergiste_ est employé ici dans un sens
+restreint, et qui ne s'étend pas à une classe entière. En cette même
+année 1823, Thénardier était endetté d'environ quinze cents francs de
+dettes criardes, ce qui le rendait soucieux.
+
+Quelle que fût envers lui l'injustice opiniâtre de la destinée, le
+Thénardier était un des hommes qui comprenaient le mieux, avec le plus
+de profondeur et de la façon la plus moderne, cette chose qui est une
+vertu chez les peuples barbares et une marchandise chez les peuples
+civilisés, l'hospitalité. Du reste braconnier admirable et cité pour son
+coup de fusil. Il avait un certain rire froid et paisible qui était
+particulièrement dangereux.
+
+Ses théories d'aubergiste jaillissaient quelquefois de lui par éclairs.
+Il avait des aphorismes professionnels qu'il insérait dans l'esprit de
+sa femme.--«Le devoir de l'aubergiste, lui disait-il un jour violemment
+et à voix basse, c'est de vendre au premier venu du fricot, du repos, de
+la lumière, du feu, des draps sales, de la bonne, des puces, du sourire;
+d'arrêter les passants, de vider les petites bourses et d'alléger
+honnêtement les grosses, d'abriter avec respect les familles en route,
+de râper l'homme, de plumer la femme, d'éplucher l'enfant; de coter la
+fenêtre ouverte, la fenêtre fermée, le coin de la cheminée, le fauteuil,
+la chaise, le tabouret, l'escabeau, le lit de plume, le matelas et la
+botte de paille; de savoir de combien l'ombre use le miroir et de
+tarifer cela, et, par les cinq cent mille diables, de faire tout payer
+au voyageur, jusqu'aux mouches que son chien mange!»
+
+Cet homme et cette femme, c'était ruse et rage mariés ensemble, attelage
+hideux et terrible.
+
+Pendant que le mari ruminait et combinait, la Thénardier, elle, ne
+pensait pas aux créanciers absents, n'avait souci d'hier ni de demain,
+et vivait avec emportement, toute dans la minute.
+
+Tels étaient ces deux êtres. Cosette était entre eux, subissant leur
+double pression, comme une créature qui serait à la fois broyée par une
+meule et déchiquetée par une tenaille. L'homme et la femme avaient
+chacun une manière différente; Cosette était rouée de coups, cela venait
+de la femme; elle allait pieds nus l'hiver, cela venait du mari.
+
+Cosette montait, descendait, lavait, brossait, frottait, balayait,
+courait, trimait, haletait, remuait des choses lourdes, et, toute
+chétive, faisait les grosses besognes. Nulle pitié; une maîtresse
+farouche, un maître venimeux. La gargote Thénardier était comme une
+toile où Cosette était prise et tremblait. L'idéal de l'oppression était
+réalisé par cette domesticité sinistre. C'était quelque chose comme la
+mouche servante des araignées.
+
+La pauvre enfant, passive, se taisait.
+
+Quand elles se trouvent ainsi, dès l'aube, toutes petites, toutes nues,
+parmi les hommes, que se passe-t-il dans ces âmes qui viennent de
+quitter Dieu?
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux
+
+
+Il était arrivé quatre nouveaux voyageurs.
+
+Cosette songeait tristement; car, quoiqu'elle n'eût que huit ans, elle
+avait déjà tant souffert qu'elle rêvait avec l'air lugubre d'une vieille
+femme.
+
+Elle avait la paupière noire d'un coup de poing que la Thénardier lui
+avait donné, ce qui faisait dire de temps en temps à la
+Thénardier:--Est-elle laide avec son pochon sur l'oeil!
+
+Cosette pensait donc qu'il était nuit, très nuit, qu'il avait fallu
+remplir à l'improviste les pots et les carafes dans les chambres des
+voyageurs survenus, et qu'il n'y avait plus d'eau dans la fontaine.
+
+Ce qui la rassurait un peu, c'est qu'on ne buvait pas beaucoup d'eau
+dans la maison Thénardier. Il ne manquait pas là de gens qui avaient
+soif; mais c'était de cette soif qui s'adresse plus volontiers au broc
+qu'à la cruche. Qui eût demandé un verre d'eau parmi ces verres de vin
+eût semblé un sauvage à tous ces hommes. Il y eut pourtant un moment où
+l'enfant trembla: la Thénardier souleva le couvercle d'une casserole qui
+bouillait sur le fourneau, puis saisit un verre et s'approcha vivement
+de la fontaine. Elle tourna le robinet, l'enfant avait levé la tête et
+suivait tous ses mouvements. Un maigre filet d'eau coula du robinet et
+remplit le verre à moitié.
+
+--Tiens, dit-elle, il n'y a plus d'eau! puis elle eut un moment de
+silence.
+
+L'enfant ne respirait pas.
+
+--Bah, reprit la Thénardier en examinant le verre à demi plein, il y en
+aura assez comme cela.
+
+Cosette se remit à son travail, mais pendant plus d'un quart d'heure
+elle sentit son coeur sauter comme un gros flocon dans sa poitrine.
+
+Elle comptait les minutes qui s'écoulaient ainsi, et eût bien voulu être
+au lendemain matin.
+
+De temps en temps, un des buveurs regardait dans la rue et
+s'exclamait:--Il fait noir comme dans un four!--Ou:--Il faut être chat
+pour aller dans la rue sans lanterne à cette heure-ci!--Et Cosette
+tressaillait.
+
+Tout à coup, un des marchands colporteurs logés dans l'auberge entra, et
+dit d'une voix dure:
+
+--On n'a pas donné à boire à mon cheval.
+
+--Si fait vraiment, dit la Thénardier.
+
+--Je vous dis que non, la mère, reprit le marchand.
+
+Cosette était sortie de dessous la table.
+
+--Oh! si! monsieur! dit-elle, le cheval a bu, il a bu dans le seau,
+plein le seau, et même que c'est moi qui lui ai porté à boire, et je lui
+ai parlé.
+
+Cela n'était pas vrai. Cosette mentait.
+
+--En voilà une qui est grosse comme le poing et qui ment gros comme la
+maison, s'écria le marchand. Je te dis qu'il n'a pas bu, petite
+drôlesse! Il a une manière de souffler quand il n'a pas bu que je
+connais bien.
+
+Cosette persista, et ajouta d'une voix enrouée par l'angoisse et qu'on
+entendait à peine:
+
+--Et même qu'il a bien bu!
+
+--Allons, reprit le marchand avec colère, ce n'est pas tout ça, qu'on
+donne à boire à mon cheval et que cela finisse!
+
+Cosette rentra sous la table.
+
+--Au fait, c'est juste, dit la Thénardier, si cette bête n'a pas bu, il
+faut qu'elle boive.
+
+Puis, regardant autour d'elle:
+
+--Eh bien, où est donc cette autre?
+
+Elle se pencha et découvrit Cosette blottie à l'autre bout de la table,
+presque sous les pieds des buveurs.
+
+--Vas-tu venir? cria la Thénardier.
+
+Cosette sortit de l'espèce de trou où elle s'était cachée. La Thénardier
+reprit:
+
+--Mademoiselle Chien-faute-de-nom, va porter à boire à ce cheval.
+
+--Mais, madame, dit Cosette faiblement, c'est qu'il n'y a pas d'eau.
+
+La Thénardier ouvrit toute grande la porte de la rue.
+
+--Eh bien, va en chercher!
+
+Cosette baissa la tête, et alla prendre un seau vide qui était au coin
+de la cheminée.
+
+Ce seau était plus grand qu'elle, et l'enfant aurait pu s'asseoir dedans
+et y tenir à l'aise.
+
+La Thénardier se remit à son fourneau, et goûta avec une cuillère de
+bois ce qui était dans la casserole, tout en grommelant:
+
+--Il y en a à la source. Ce n'est pas plus malin que ça. Je crois que
+j'aurais mieux fait de passer mes oignons.
+
+Puis elle fouilla dans un tiroir où il y avait des sous, du poivre et
+des échalotes.
+
+--Tiens, mamzelle Crapaud, ajouta-t-elle, en revenant tu prendras un
+gros pain chez le boulanger. Voilà une pièce de quinze sous.
+
+Cosette avait une petite poche de côté à son tablier; elle prit la pièce
+sans dire un mot, et la mit dans cette poche.
+
+Puis elle resta immobile, le seau à la main, la porte ouverte devant
+elle. Elle semblait attendre qu'on vînt à son secours.
+
+--Va donc! cria la Thénardier.
+
+Cosette sortit. La porte se referma.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Entrée en scène d'une poupée
+
+
+La file de boutiques en plein vent qui partait de l'église se
+développait, on s'en souvient, jusqu'à l'auberge Thénardier. Ces
+boutiques, à cause du passage prochain des bourgeois allant à la messe
+de minuit, étaient toutes illuminées de chandelles brûlant dans des
+entonnoirs de papier, ce qui, comme le disait le maître d'école de
+Montfermeil attablé en ce moment chez Thénardier, faisait «un effet
+magique». En revanche, on ne voyait pas une étoile au ciel.
+
+La dernière de ces baraques, établie précisément en face de la porte des
+Thénardier, était une boutique de bimbeloterie, toute reluisante de
+clinquants, de verroteries et de choses magnifiques en fer-blanc. Au
+premier rang, et en avant, le marchand avait placé, sur un fond de
+serviettes blanches, une immense poupée haute de près de deux pieds qui
+était vêtue d'une robe de crêpe rose avec des épis d'or sur la tête et
+qui avait de vrais cheveux et des yeux en émail. Tout le jour, cette
+merveille avait été étalée à l'ébahissement des passants de moins de dix
+ans, sans qu'il se fût trouvé à Montfermeil une mère assez riche, ou
+assez prodigue, pour la donner à son enfant. Éponine et Azelma avaient
+passé des heures à la contempler, et Cosette elle-même, furtivement, il
+est vrai, avait osé la regarder.
+
+Au moment où Cosette sortit, son seau à la main, si morne et si accablée
+qu'elle fût, elle ne put s'empêcher de lever les yeux sur cette
+prodigieuse poupée, vers la dame, comme elle l'appelait. La pauvre
+enfant s'arrêta pétrifiée. Elle n'avait pas encore vu cette poupée de
+près. Toute cette boutique lui semblait un palais; cette poupée n'était
+pas une poupée, c'était une vision. C'étaient la joie, la splendeur, la
+richesse, le bonheur, qui apparaissaient dans une sorte de rayonnement
+chimérique à ce malheureux petit être englouti si profondément dans une
+misère funèbre et froide. Cosette mesurait avec cette sagacité naïve et
+triste de l'enfance l'abîme qui la séparait de cette poupée. Elle se
+disait qu'il fallait être reine ou au moins princesse pour avoir une
+«chose» comme cela. Elle considérait cette belle robe rose, ces beaux
+cheveux lisses, et elle pensait: _Comme elle doit être heureuse, cette
+poupée-là_! Ses yeux ne pouvaient se détacher de cette boutique
+fantastique. Plus elle regardait, plus elle s'éblouissait. Elle croyait
+voir le paradis. Il y avait d'autres poupées derrière la grande qui lui
+paraissaient des fées et des génies. Le marchand qui allait et venait au
+fond de sa baraque lui faisait un peu l'effet d'être le Père éternel.
+
+Dans cette adoration, elle oubliait tout, même la commission dont elle
+était chargée. Tout à coup, la voix rude de la Thénardier la rappela à
+la réalité:--Comment, péronnelle, tu n'es pas partie! Attends! je vais à
+toi! Je vous demande un peu ce qu'elle fait là! Petit monstre, va!
+
+La Thénardier avait jeté un coup d'oeil dans la rue et aperçu Cosette en
+extase.
+
+Cosette s'enfuit emportant son seau et faisant les plus grands pas
+qu'elle pouvait.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+La petite toute seule
+
+
+Comme l'auberge Thénardier était dans cette partie du village qui est
+près de l'église, c'était à la source du bois du côté de Chelles que
+Cosette devait aller puiser de l'eau.
+
+Elle ne regarda plus un seul étalage de marchand. Tant qu'elle fut dans
+la ruelle du Boulanger et dans les environs de l'église, les boutiques
+illuminées éclairaient le chemin, mais bientôt la dernière lueur de la
+dernière baraque disparut. La pauvre enfant se trouva dans l'obscurité.
+Elle s'y enfonça. Seulement, comme une certaine émotion la gagnait, tout
+en marchant elle agitait le plus qu'elle pouvait l'anse du seau. Cela
+faisait un bruit qui lui tenait compagnie.
+
+Plus elle cheminait, plus les ténèbres devenaient épaisses. Il n'y avait
+plus personne dans les rues. Pourtant, elle rencontra une femme qui se
+retourna en la voyant passer, et qui resta immobile, marmottant entre
+ses lèvres: «Mais où peut donc aller cet enfant? Est-ce que c'est un
+enfant-garou?» Puis la femme reconnut Cosette. «Tiens, dit-elle, c'est
+l'Alouette!»
+
+Cosette traversa ainsi le labyrinthe de rues tortueuses et désertes qui
+termine du côté de Chelles le village de Montfermeil. Tant qu'elle eut
+des maisons et même seulement des murs des deux côtés de son chemin,
+elle alla assez hardiment. De temps en temps, elle voyait le rayonnement
+d'une chandelle à travers la fente d'un volet, c'était de la lumière et
+de la vie, il y avait là des gens, cela la rassurait. Cependant, à
+mesure qu'elle avançait, sa marche se ralentissait comme machinalement.
+Quand elle eut passé l'angle de la dernière maison, Cosette s'arrêta.
+Aller au delà de la dernière boutique, cela avait été difficile; aller
+plus loin que la dernière maison, cela devenait impossible. Elle posa le
+seau à terre, plongea sa main dans ses cheveux et se mit à se gratter
+lentement la tête, geste propre aux enfants terrifiés et indécis. Ce
+n'était plus Montfermeil, c'étaient les champs. L'espace noir et désert
+était devant elle. Elle regarda avec désespoir cette obscurité où il n'y
+avait plus personne, où il y avait des bêtes, où il y avait peut-être
+des revenants. Elle regarda bien, et elle entendit les bêtes qui
+marchaient dans l'herbe, et elle vit distinctement les revenants qui
+remuaient dans les arbres. Alors elle ressaisit le seau, la peur lui
+donna de l'audace.
+
+--Bah! dit-elle, je lui dirai qu'il n'y avait plus d'eau!
+
+Et elle rentra résolument dans Montfermeil.
+
+À peine eut-elle fait cent pas qu'elle s'arrêta encore, et se remit à se
+gratter la tête. Maintenant, c'était la Thénardier qui lui apparaissait;
+la Thénardier hideuse avec sa bouche d'hyène et la colère flamboyante
+dans les yeux. L'enfant jeta un regard lamentable en avant et en
+arrière. Que faire? que devenir? où aller? Devant elle le spectre de la
+Thénardier; derrière elle tous les fantômes de la nuit et des bois. Ce
+fut devant la Thénardier qu'elle recula. Elle reprit le chemin de la
+source et se mit à courir. Elle sortit du village en courant, elle entra
+dans le bois en courant, ne regardant plus rien, n'écoutant plus rien.
+Elle n'arrêta sa course que lorsque la respiration lui manqua, mais elle
+n'interrompit point sa marche. Elle allait devant elle, éperdue.
+
+Tout en courant, elle avait envie de pleurer.
+
+Le frémissement nocturne de la forêt l'enveloppait tout entière. Elle ne
+pensait plus, elle ne voyait plus. L'immense nuit faisait face à ce
+petit être. D'un côté, toute l'ombre; de l'autre, un atome.
+
+Il n'y avait que sept ou huit minutes de la lisière du bois à la source.
+Cosette connaissait le chemin pour l'avoir fait bien souvent le jour.
+Chose étrange, elle ne se perdit pas. Un reste d'instinct la conduisait
+vaguement. Elle ne jetait cependant les yeux ni à droite ni à gauche, de
+crainte de voir des choses dans les branches et dans les broussailles.
+Elle arriva ainsi à la source.
+
+C'était une étroite cuve naturelle creusée par l'eau dans un sol
+glaiseux, profonde d'environ deux pieds, entourée de mousses et de ces
+grandes herbes gaufrées qu'on appelle collerettes de Henri IV, et pavée
+de quelques grosses pierres. Un ruisseau s'en échappait avec un petit
+bruit tranquille.
+
+Cosette ne prit pas le temps de respirer. Il faisait très noir, mais
+elle avait l'habitude de venir à cette fontaine. Elle chercha de la main
+gauche dans l'obscurité un jeune chêne incliné sur la source qui lui
+servait ordinairement de point d'appui, rencontra une branche, s'y
+suspendit, se pencha et plongea le seau dans l'eau. Elle était dans un
+moment si violent que ses forces étaient triplées. Pendant qu'elle était
+ainsi penchée, elle ne fît pas attention que la poche de son tablier se
+vidait dans la source. La pièce de quinze sous tomba dans l'eau. Cosette
+ne la vit ni ne l'entendit tomber. Elle retira le seau presque plein et
+le posa sur l'herbe.
+
+Cela fait, elle s'aperçut qu'elle était épuisée de lassitude. Elle eût
+bien voulu repartir tout de suite; mais l'effort de remplir le seau
+avait été tel qu'il lui fut impossible de faire un pas. Elle fut bien
+forcée de s'asseoir. Elle se laissa tomber sur l'herbe et y demeura
+accroupie.
+
+Elle ferma les yeux, puis elle les rouvrit, sans savoir pourquoi, mais
+ne pouvant faire autrement.
+
+À côté d'elle l'eau agitée dans le seau faisait des cercles qui
+ressemblaient à des serpents de feu blanc.
+
+Au-dessus de sa tête, le ciel était couvert de vastes nuages noirs qui
+étaient comme des pans de fumée. Le tragique masque de l'ombre semblait
+se pencher vaguement sur cet enfant. Jupiter se couchait dans les
+profondeurs. L'enfant regardait d'un oeil égaré cette grosse étoile
+qu'elle ne connaissait pas et qui lui faisait peur. La planète, en
+effet, était en ce moment très près de l'horizon et traversait une
+épaisse couche de brume qui lui donnait une rougeur horrible. La brume,
+lugubrement empourprée, élargissait l'astre. On eût dit une plaie
+lumineuse.
+
+Un vent froid soufflait de la plaine. Le bois était ténébreux, sans
+aucun froissement de feuilles, sans aucune de ces vagues et fraîches
+lueurs de l'été. De grands branchages s'y dressaient affreusement. Des
+buissons chétifs et difformes sifflaient dans les clairières. Les hautes
+herbes fourmillaient sous la bise comme des anguilles. Les ronces se
+tordaient comme de longs bras armés de griffes cherchant à prendre des
+proies; quelques bruyères sèches, chassées par le vent, passaient
+rapidement et avaient l'air de s'enfuir avec épouvante devant quelque
+chose qui arrivait. De tous les côtés il y avait des étendues lugubres.
+
+L'obscurité est vertigineuse. Il faut à l'homme de la clarté. Quiconque
+s'enfonce dans le contraire du jour se sent le coeur serré. Quand l'oeil
+voit noir, l'esprit voit trouble. Dans l'éclipse, dans la nuit, dans
+l'opacité fuligineuse, il y a de l'anxiété, même pour les plus forts.
+Nul ne marche seul la nuit dans la forêt sans tremblement. Ombres et
+arbres, deux épaisseurs redoutables. Une réalité chimérique apparaît
+dans la profondeur indistincte. L'inconcevable s'ébauche à quelques pas
+de vous avec une netteté spectrale. On voit flotter, dans l'espace ou
+dans son propre cerveau, on ne sait quoi de vague et d'insaisissable
+comme les rêves des fleurs endormies. Il y a des attitudes farouches sur
+l'horizon. On aspire les effluves du grand vide noir. On a peur et envie
+de regarder derrière soi. Les cavités de la nuit, les choses devenues
+hagardes, des profils taciturnes qui se dissipent quand on avance, des
+échevellements obscurs, des touffes irritées, des flaques livides, le
+lugubre reflété dans le funèbre, l'immensité sépulcrale du silence, les
+êtres inconnus possibles, des penchements de branches mystérieux,
+d'effrayants torses d'arbres, de longues poignées d'herbes frémissantes,
+on est sans défense contre tout cela. Pas de hardiesse qui ne tressaille
+et qui ne sente le voisinage de l'angoisse. On éprouve quelque chose de
+hideux comme si l'âme s'amalgamait à l'ombre. Cette pénétration des
+ténèbres est inexprimablement sinistre dans un enfant.
+
+Les forêts sont des apocalypses; et le battement d'ailes d'une petite
+âme fait un bruit d'agonie sous leur voûte monstrueuse.
+
+Sans se rendre compte de ce qu'elle éprouvait, Cosette se sentait saisir
+par cette énormité noire de la nature. Ce n'était plus seulement de la
+terreur qui la gagnait, c'était quelque chose de plus terrible même que
+la terreur. Elle frissonnait. Les expressions manquent pour dire ce
+qu'avait d'étrange ce frisson qui la glaçait jusqu'au fond du coeur. Son
+oeil était devenu farouche. Elle croyait sentir qu'elle ne pourrait
+peut-être pas s'empêcher de revenir là à la même heure le lendemain.
+
+Alors, par une sorte d'instinct, pour sortir de cet état singulier
+qu'elle ne comprenait pas, mais qui l'effrayait, elle se mit à compter à
+haute voix un, deux, trois, quatre, jusqu'à dix, et, quand elle eut
+fini, elle recommença. Cela lui rendit la perception vraie des choses
+qui l'entouraient. Elle sentit le froid à ses mains qu'elle avait
+mouillées en puisant de l'eau. Elle se leva. La peur lui était revenue,
+une peur naturelle et insurmontable. Elle n'eut plus qu'une pensée,
+s'enfuir; s'enfuir à toutes jambes, à travers bois, à travers champs,
+jusqu'aux maisons, jusqu'aux fenêtres, jusqu'aux chandelles allumées.
+Son regard tomba sur le seau qui était devant elle. Tel était l'effroi
+que lui inspirait la Thénardier qu'elle n'osa pas s'enfuir sans le seau
+d'eau. Elle saisit l'anse à deux mains. Elle eut de la peine à soulever
+le seau.
+
+Elle fit ainsi une douzaine de pas, mais le seau était plein, il était
+lourd, elle fut forcée de le reposer à terre. Elle respira un instant,
+puis elle enleva l'anse de nouveau, et se remit à marcher, cette fois un
+peu plus longtemps. Mais il fallut s'arrêter encore. Après quelques
+secondes de repos, elle repartit. Elle marchait penchée en avant, la
+tête baissée, comme une vieille; le poids du seau tendait et raidissait
+ses bras maigres; l'anse de fer achevait d'engourdir et de geler ses
+petites mains mouillées; de temps en temps elle était forcée de
+s'arrêter, et chaque fois qu'elle s'arrêtait l'eau froide qui débordait
+du seau tombait sur ses jambes nues. Cela se passait au fond d'un bois,
+la nuit, en hiver, loin de tout regard humain; c'était un enfant de huit
+ans. Il n'y avait que Dieu en ce moment qui voyait cette chose triste.
+
+Et sans doute sa mère, hélas!
+
+Car il est des choses qui font ouvrir les yeux aux mortes dans leur
+tombeau.
+
+Elle soufflait avec une sorte de râlement douloureux; des sanglots lui
+serraient la gorge, mais elle n'osait pas pleurer, tant elle avait peur
+de la Thénardier, même loin. C'était son habitude de se figurer toujours
+que la Thénardier était là.
+
+Cependant elle ne pouvait pas faire beaucoup de chemin de la sorte, et
+elle allait bien lentement. Elle avait beau diminuer la durée des
+stations et marcher entre chaque le plus longtemps possible, elle
+pensait avec angoisse qu'il lui faudrait plus d'une heure pour retourner
+ainsi à Montfermeil et que la Thénardier la battrait. Cette angoisse se
+mêlait à son épouvante d'être seule dans le bois la nuit. Elle était
+harassée de fatigue et n'était pas encore sortie de la forêt. Parvenue
+près d'un vieux châtaignier qu'elle connaissait, elle fit une dernière
+halte plus longue que les autres pour se bien reposer, puis elle
+rassembla toutes ses forces, reprit le seau et se remit à marcher
+courageusement. Cependant le pauvre petit être désespéré ne put
+s'empêcher de s'écrier: Ô mon Dieu! mon Dieu!
+
+En ce moment, elle sentit tout à coup que le seau ne pesait plus rien.
+Une main, qui lui parut énorme, venait de saisir l'anse et la soulevait
+vigoureusement. Elle leva la tête. Une grande forme noire, droite et
+debout, marchait auprès d'elle dans l'obscurité. C'était un homme qui
+était arrivé derrière elle et qu'elle n'avait pas entendu venir. Cet
+homme, sans dire un mot, avait empoigné l'anse du seau qu'elle portait.
+
+Il y a des instincts pour toutes les rencontres de la vie. L'enfant
+n'eut pas peur.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Qui peut-être prouve l'intelligence de Boulatruelle
+
+
+Dans l'après-midi de cette même journée de Noël 1823, un homme se
+promena assez longtemps dans la partie la plus déserte du boulevard de
+l'Hôpital à Paris. Cet homme avait l'air de quelqu'un qui cherche un
+logement, et semblait s'arrêter de préférence aux plus modestes maisons
+de cette lisière délabrée du faubourg Saint-Marceau.
+
+On verra plus loin que cet homme avait en effet loué une chambre dans ce
+quartier isolé.
+
+Cet homme, dans son vêtement comme dans toute sa personne, réalisait le
+type de ce qu'on pourrait nommer le mendiant de bonne compagnie,
+l'extrême misère combinée avec l'extrême propreté. C'est là un mélange
+assez rare qui inspire aux coeurs intelligents ce double respect qu'on
+éprouve pour celui qui est très pauvre et pour celui qui est très digne.
+Il avait un chapeau rond fort vieux et fort brossé, une redingote râpée
+jusqu'à la corde en gros drap jaune d'ocre, couleur qui n'avait rien de
+trop bizarre à cette époque, un grand gilet à poches de forme séculaire,
+des culottes noires devenues grises aux genoux, des bas de laine noire
+et d'épais souliers à boucles de cuivre. On eût dit un ancien précepteur
+de bonne maison revenu de l'émigration. À ses cheveux tout blancs, à son
+front ridé, à ses lèvres livides, à son visage où tout respirait
+l'accablement et la lassitude de la vie, on lui eût supposé beaucoup
+plus de soixante ans. À sa démarche ferme, quoique lente, à la vigueur
+singulière empreinte dans tous ses mouvements, on lui en eût donné à
+peine cinquante. Les rides de son front étaient bien placées, et eussent
+prévenu en sa faveur quelqu'un qui l'eût observé avec attention. Sa
+lèvre se contractait avec un pli étrange, qui semblait sévère et qui
+était humble. Il y avait au fond de son regard on ne sait quelle
+sérénité lugubre. Il portait de la main gauche un petit paquet noué dans
+un mouchoir; de la droite il s'appuyait sur une espèce de bâton coupé
+dans une haie. Ce bâton avait été travaillé avec quelque soin, et
+n'avait pas trop méchant air; on avait tiré parti des noeuds, et on lui
+avait figuré un pommeau de corail avec de la cire rouge; c'était un
+gourdin, et cela semblait une canne.
+
+Il y a peu de passants sur ce boulevard, surtout l'hiver. Cet homme,
+sans affectation pourtant, paraissait les éviter plutôt que les
+chercher.
+
+À cette époque le roi Louis XVIII allait presque tous les jours à
+Choisy-le-Roi. C'était une de ses promenades favorites. Vers deux
+heures, presque invariablement, on voyait la voiture et la cavalcade
+royale passer ventre à terre sur le boulevard de l'Hôpital.
+
+Cela tenait lieu de montre et d'horloge aux pauvresses du quartier qui
+disaient:--Il est deux heures, le voilà qui s'en retourne aux Tuileries.
+
+Et les uns accouraient, et les autres se rangeaient; car un roi qui
+passe, c'est toujours un tumulte. Du reste l'apparition et la
+disparition de Louis XVIII faisaient un certain effet dans les rues de
+Paris. Cela était rapide, mais majestueux. Ce roi impotent avait le goût
+du grand galop; ne pouvant marcher, il voulait courir; ce cul-de-jatte
+se fût fait volontiers traîner par l'éclair. Il passait, pacifique et
+sévère, au milieu des sabres nus. Sa berline massive, toute dorée, avec
+de grosses branches de lys peintes sur les panneaux, roulait bruyamment.
+À peine avait-on le temps d'y jeter un coup d'oeil. On voyait dans
+l'angle du fond à droite, sur des coussins capitonnés de satin blanc,
+une face large, ferme et vermeille, un front frais poudré à l'oiseau
+royal, un oeil fier, dur et fin, un sourire de lettré, deux grosses
+épaulettes à torsades flottantes sur un habit bourgeois, la Toison d'or,
+la croix de Saint-Louis, la croix de la Légion d'honneur, la plaque
+d'argent du Saint-Esprit, un gros ventre et un large cordon bleu;
+c'était le roi. Hors de Paris, il tenait son chapeau à plumes blanches
+sur ses genoux emmaillotés de hautes guêtres anglaises; quand il
+rentrait dans la ville, il mettait son chapeau sur sa tête, saluant peu.
+Il regardait froidement le peuple, qui le lui rendait. Quand il parut
+pour la première fois dans le quartier Saint-Marceau, tout son succès
+fut ce mot d'un faubourien à son camarade: «C'est ce gros-là qui est le
+gouvernement.»
+
+Cet infaillible passage du roi à la même heure était donc l'événement
+quotidien du boulevard de l'Hôpital.
+
+Le promeneur à la redingote jaune n'était évidemment pas du quartier, et
+probablement pas de Paris, car il ignorait ce détail. Lorsqu'à deux
+heures la voiture royale, entourée d'un escadron de gardes du corps
+galonnés d'argent, déboucha sur le boulevard, après avoir tourné la
+Salpêtrière, il parut surpris et presque effrayé. Il n'y avait que lui
+dans la contre-allée, il se rangea vivement derrière un angle de mur
+d'enceinte, ce qui n'empêcha pas Mr le duc d'Havré de l'apercevoir. Mr
+le duc d'Havré, comme capitaine des gardes de service ce jour-là, était
+assis dans la voiture vis-à-vis du roi. Il dit à Sa Majesté: «Voilà un
+homme d'assez mauvaise mine.» Des gens de police, qui éclairaient le
+passage du roi, le remarquèrent également, et l'un d'eux reçut l'ordre
+de le suivre. Mais l'homme s'enfonça dans les petites rues solitaires du
+faubourg, et comme le jour commençait à baisser, l'agent perdit sa
+trace, ainsi que cela est constaté par un rapport adressé le soir même à
+Mr le comte Anglès, ministre d'État, préfet de police.
+
+Quand l'homme à la redingote jaune eut dépisté l'agent, il doubla le
+pas, non sans s'être retourné bien des fois pour s'assurer qu'il n'était
+pas suivi. À quatre heures un quart, c'est-à-dire à la nuit close, il
+passait devant le théâtre de la Porte-Saint-Martin où l'on donnait ce
+jour-là les _Deux Forçats_. Cette affiche, éclairée par les réverbères
+du théâtre, le frappa, car, quoiqu'il marchât vite, il s'arrêta pour la
+lire. Un instant après, il était dans le cul-de-sac de la Planchette, et
+il entrait au _Plat d'étain_, où était alors le bureau de la voiture de
+Lagny. Cette voiture partait à quatre heures et demie. Les chevaux
+étaient attelés, et les voyageurs, appelés par le cocher, escaladaient
+en hâte le haut escalier de fer du coucou.
+
+L'homme demanda:
+
+--Avez-vous une place?
+
+--Une seule, à côté de moi, sur le siège, dit le cocher.
+
+--Je la prends.
+
+--Montez.
+
+Cependant, avant de partir, le cocher jeta un coup d'oeil sur le costume
+médiocre du voyageur, sur la petitesse de son paquet, et se fit payer.
+
+--Allez-vous jusqu'à Lagny? demanda le cocher.
+
+--Oui, dit l'homme.
+
+Le voyageur paya jusqu'à Lagny.
+
+On partit. Quand on eut passé la barrière, le cocher essaya de nouer la
+conversation, mais le voyageur ne répondait que par monosyllabes. Le
+cocher prit le parti de siffler et de jurer après ses chevaux.
+
+Le cocher s'enveloppa dans son manteau. Il faisait froid. L'homme ne
+paraissait pas y songer. On traversa ainsi Gournay et Neuilly-sur-Marne.
+
+Vers six heures du soir on était à Chelles. Le cocher s'arrêta pour
+laisser souffler ses chevaux, devant l'auberge à rouliers installée dans
+les vieux bâtiments de l'abbaye royale.
+
+--Je descends ici, dit l'homme.
+
+Il prit son paquet et son bâton, et sauta à bas de la voiture.
+
+Un instant après, il avait disparu.
+
+Il n'était pas entré dans l'auberge.
+
+Quand, au bout de quelques minutes, la voiture repartit pour Lagny, elle
+ne le rencontra pas dans la grande rue de Chelles.
+
+Le cocher se tourna vers les voyageurs de l'intérieur.
+
+--Voilà, dit-il, un homme qui n'est pas d'ici, car je ne le connais pas.
+Il a l'air de n'avoir pas le sou; cependant il ne tient pas à l'argent;
+il paye pour Lagny, et il ne va que jusqu'à Chelles. Il est nuit, toutes
+les maisons sont fermées, il n'entre pas à l'auberge, et on ne le
+retrouve plus. Il s'est donc enfoncé dans la terre.
+
+L'homme ne s'était pas enfoncé dans la terre, mais il avait arpenté en
+hâte dans l'obscurité la grande rue de Chelles; puis il avait pris à
+gauche avant d'arriver à l'église le chemin vicinal qui mène à
+Montfermeil, comme quelqu'un qui eût connu le pays et qui y fût déjà
+venu.
+
+Il suivit ce chemin rapidement. À l'endroit où il est coupé par
+l'ancienne route bordée d'arbres qui va de Gagny à Lagny, il entendit
+venir des passants. Il se cacha précipitamment dans un fossé, et y
+attendit que les gens qui passaient se fussent éloignés. La précaution
+était d'ailleurs presque superflue, car, comme nous l'avons déjà dit,
+c'était une nuit de décembre très noire. On voyait à peine deux ou trois
+étoiles au ciel.
+
+C'est à ce point-là que commence la montée de la colline. L'homme ne
+rentra pas dans le chemin de Montfermeil; il prit à droite, à travers
+champs, et gagna à grands pas le bois.
+
+Quand il fut dans le bois, il ralentit sa marche, et se mit à regarder
+soigneusement tous les arbres, avançant pas à pas, comme s'il cherchait
+et suivait une route mystérieuse connue de lui seul. Il y eut un moment
+où il parut se perdre et où il s'arrêta indécis. Enfin il arriva, de
+tâtonnements en tâtonnements, à une clairière où il y avait un monceau
+de grosses pierres blanchâtres. Il se dirigea vivement vers ces pierres
+et les examina avec attention à travers la brume de la nuit, comme s'il
+les passait en revue. Un gros arbre, couvert de ces excroissances qui
+sont les verrues de la végétation, était à quelques pas du tas de
+pierres. Il alla à cet arbre, et promena sa main sur l'écorce du tronc,
+comme s'il cherchait à reconnaître et à compter toutes les verrues.
+
+Vis-à-vis de cet arbre, qui était un frêne, il y avait un châtaignier
+malade d'une décortication, auquel on avait mis pour pansement une bande
+de zinc clouée. Il se haussa sur la pointe des pieds et toucha cette
+bande de zinc.
+
+Puis il piétina pendant quelque temps sur le sol dans l'espace compris
+entre l'arbre et les pierres, comme quelqu'un qui s'assure que la terre
+n'a pas été fraîchement remuée.
+
+Cela fait, il s'orienta et reprit sa marche à travers le bois.
+
+C'était cet homme qui venait de rencontrer Cosette.
+
+En cheminant par le taillis dans la direction de Montfermeil, il avait
+aperçu cette petite ombre qui se mouvait avec un gémissement, qui
+déposait un fardeau à terre, puis le reprenait, et se remettait à
+marcher. Il s'était approché et avait reconnu que c'était un tout jeune
+enfant chargé d'un énorme seau d'eau. Alors il était allé à l'enfant, et
+avait pris silencieusement l'anse du seau.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Cosette côte à côte dans l'ombre avec l'inconnu
+
+
+Cosette, nous l'avons dit, n'avait pas eu peur.
+
+L'homme lui adressa la parole. Il parlait d'une voix grave et presque
+basse.
+
+--Mon enfant, c'est bien lourd pour vous ce que vous portez là.
+
+Cosette leva la tête et répondit:
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Donnez, reprit l'homme. Je vais vous le porter.
+
+Cosette lâcha le seau. L'homme se mit à cheminer près d'elle.
+
+--C'est très lourd en effet, dit-il entre ses dents.
+
+Puis il ajouta:
+
+--Petite, quel âge as-tu?
+
+--Huit ans, monsieur.
+
+--Et viens-tu de loin comme cela?
+
+--De la source qui est dans le bois.
+
+--Et est-ce loin où tu vas?--À un bon quart d'heure d'ici.
+
+L'homme resta un moment sans parler, puis il dit brusquement:
+
+--Tu n'as donc pas de mère?
+
+--Je ne sais pas, répondit l'enfant.
+
+Avant que l'homme eût eu le temps de reprendre la parole, elle ajouta:
+
+--Je ne crois pas. Les autres en ont. Moi, je n'en ai pas.
+
+Et après un silence, elle reprit:
+
+--Je crois que je n'en ai jamais eu.
+
+L'homme s'arrêta, il posa le seau à terre, se pencha et mit ses deux
+mains sur les deux épaules de l'enfant, faisant effort pour la regarder
+et voir son visage dans l'obscurité.
+
+La figure maigre et chétive de Cosette se dessinait vaguement à la lueur
+livide du ciel.
+
+--Comment t'appelles-tu? dit l'homme.
+
+--Cosette.
+
+L'homme eut comme une secousse électrique. Il la regarda encore, puis il
+ôta ses mains de dessus les épaules de Cosette, saisit le seau, et se
+remit à marcher.
+
+Au bout d'un instant il demanda:
+
+--Petite, où demeures-tu?
+
+--À Montfermeil, si vous connaissez.
+
+--C'est là que nous allons?
+
+--Oui, monsieur.
+
+Il fit encore une pause, puis recommença:
+
+--Qui est-ce donc qui t'a envoyée à cette heure chercher de l'eau dans
+le bois?
+
+--C'est madame Thénardier.
+
+L'homme repartit d'un son de voix qu'il voulait s'efforcer de rendre
+indifférent, mais où il y avait pourtant un tremblement singulier:
+
+--Qu'est-ce qu'elle fait, ta madame Thénardier?
+
+--C'est ma bourgeoise, dit l'enfant. Elle tient l'auberge.
+
+--L'auberge? dit l'homme. Eh bien, je vais aller y loger cette nuit.
+Conduis-moi.
+
+--Nous y allons, dit l'enfant.
+
+L'homme marchait assez vite. Cosette le suivait sans peine. Elle ne
+sentait plus la fatigue. De temps en temps, elle levait les yeux vers
+cet homme avec une sorte de tranquillité et d'abandon inexprimables.
+Jamais on ne lui avait appris à se tourner vers la providence et à
+prier. Cependant elle sentait en elle quelque chose qui ressemblait à de
+l'espérance et à de la joie et qui s'en allait vers le ciel.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent. L'homme reprit:
+
+--Est-ce qu'il n'y a pas de servante chez madame Thénardier?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Est-ce que tu es seule?
+
+--Oui, monsieur.
+
+Il y eut encore une interruption. Cosette éleva la voix:
+
+--C'est-à-dire il y a deux petites filles.
+
+--Quelles petites filles?
+
+--Ponine et Zelma.
+
+L'enfant simplifiait de la sorte les noms romanesques chers à la
+Thénardier.
+
+--Qu'est-ce que c'est que Ponine et Zelma?
+
+--Ce sont les demoiselles de madame Thénardier. Comme qui dirait ses
+filles.
+
+--Et que font-elles, celles-là?--Oh! dit l'enfant, elles ont de belles
+poupées, des choses où il y a de l'or, tout plein d'affaires. Elles
+jouent, elles s'amusent.
+
+--Toute la journée?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et toi?
+
+--Moi, je travaille.
+
+--Toute la journée?
+
+L'enfant leva ses grands yeux où il y avait une larme qu'on ne voyait
+pas à cause de la nuit, et répondit doucement:
+
+--Oui, monsieur.
+
+Elle poursuivit après un intervalle de silence:
+
+--Des fois, quand j'ai fini l'ouvrage et qu'on veut bien, je m'amuse
+aussi.
+
+--Comment t'amuses-tu?
+
+--Comme je peux. On me laisse. Mais je n'ai pas beaucoup de joujoux.
+Ponine et Zelma ne veulent pas que je joue avec leurs poupées. Je n'ai
+qu'un petit sabre en plomb, pas plus long que ça.
+
+L'enfant montrait son petit doigt.
+
+--Et qui ne coupe pas?--Si, monsieur, dit l'enfant, ça coupe la salade
+et les têtes de mouches.
+
+Ils atteignirent le village; Cosette guida l'étranger dans les rues. Ils
+passèrent devant la boulangerie; mais Cosette ne songea pas au pain
+qu'elle devait rapporter. L'homme avait cessé de lui faire des questions
+et gardait maintenant un silence morne. Quand ils eurent laissé l'église
+derrière eux, l'homme, voyant toutes ces boutiques en plein vent,
+demanda à Cosette:
+
+--C'est donc la foire ici?
+
+--Non, monsieur, c'est Noël.
+
+Comme ils approchaient de l'auberge, Cosette lui toucha le bras
+timidement.
+
+--Monsieur?
+
+--Quoi, mon enfant?
+
+--Nous voilà tout près de la maison.
+
+--Eh bien?
+
+--Voulez-vous me laisser reprendre le seau à présent?
+
+--Pourquoi?
+
+--C'est que, si madame voit qu'on me l'a porté, elle me battra.
+
+L'homme lui remit le seau. Un instant après, ils étaient à la porte de
+la gargote.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui est peut-être un riche
+
+
+Cosette ne put s'empêcher de jeter un regard de côté à la grande poupée
+toujours étalée chez le bimbelotier, puis elle frappa. La porte
+s'ouvrit. La Thénardier parut une chandelle à la main.
+
+--Ah! c'est toi, petite gueuse! Dieu merci, tu y as mis le temps! elle
+se sera amusée, la drôlesse!
+
+--Madame, dit Cosette toute tremblante, voilà un monsieur qui vient
+loger.
+
+La Thénardier remplaça bien vite sa mine bourrue par sa grimace aimable,
+changement à vue propre aux aubergistes, et chercha avidement des yeux
+le nouveau venu.
+
+--C'est monsieur? dit-elle.
+
+--Oui, madame, répondit l'homme en portant la main à son chapeau.
+
+Les voyageurs riches ne sont pas si polis. Ce geste et l'inspection du
+costume et du bagage de l'étranger que la Thénardier passa en revue d'un
+coup d'oeil firent évanouir la grimace aimable et reparaître la mine
+bourrue. Elle reprit sèchement:
+
+--Entrez, bonhomme.
+
+Le «bonhomme» entra. La Thénardier lui jeta un second coup d'oeil,
+examina particulièrement sa redingote qui était absolument râpée et son
+chapeau qui était un peu défoncé, et consulta d'un hochement de tête,
+d'un froncement de nez et d'un clignement d'yeux, son mari, lequel
+buvait toujours avec les rouliers. Le mari répondit par cette
+imperceptible agitation de l'index qui, appuyée du gonflement des
+lèvres, signifie en pareil cas: débine complète. Sur ce, la Thénardier
+s'écria:
+
+--Ah! çà, brave homme, je suis bien fâchée, mais c'est que je n'ai plus
+de place.
+
+--Mettez-moi où vous voudrez, dit l'homme, au grenier, à l'écurie. Je
+payerai comme si j'avais une chambre.
+
+--Quarante sous.
+
+--Quarante sous. Soit.
+
+--À la bonne heure.
+
+--Quarante sous! dit un routier bas à la Thénardier, mais ce n'est que
+vingt sous.
+
+--C'est quarante sous pour lui, répliqua la Thénardier du même ton. Je
+ne loge pas des pauvres à moins.
+
+--C'est vrai, ajouta le mari avec douceur, ça gâte une maison d'y avoir
+de ce monde-là.
+
+Cependant l'homme, après avoir laissé sur un banc son paquet et son
+bâton, s'était assis à une table où Cosette s'était empressée de poser
+une bouteille de vin et un verre. Le marchand qui avait demandé le seau
+d'eau était allé lui-même le porter à son cheval. Cosette avait repris
+sa place sous la table de cuisine et son tricot. L'homme, qui avait à
+peine trempé ses lèvres dans le verre de vin qu'il s'était versé,
+considérait l'enfant avec une attention étrange.
+
+Cosette était laide. Heureuse, elle eût peut-être été jolie. Nous avons
+déjà esquissé cette petite figure sombre. Cosette était maigre et blême.
+Elle avait près de huit ans, on lui en eût donné à peine six. Ses grands
+yeux enfoncés dans une sorte d'ombre profonde étaient presque éteints à
+force d'avoir pleuré. Les coins de sa bouche avaient cette courbe de
+l'angoisse habituelle, qu'on observe chez les condamnés et chez les
+malades désespérés. Ses mains étaient, comme sa mère l'avait deviné,
+«perdues d'engelures.» Le feu qui l'éclairait en ce moment faisait
+saillir les angles de ses os et rendait sa maigreur affreusement
+visible. Comme elle grelottait toujours, elle avait pris l'habitude de
+serrer ses deux genoux l'un contre l'autre. Tout son vêtement n'était
+qu'un haillon qui eût fait pitié l'été et qui faisait horreur l'hiver.
+Elle n'avait sur elle que de la toile trouée; pas un chiffon de laine.
+On voyait sa peau çà et là, et l'on y distinguait partout des taches
+bleues ou noires qui indiquaient les endroits où la Thénardier l'avait
+touchée. Ses jambes nues étaient rouges et grêles. Le creux de ses
+clavicules était à faire pleurer. Toute la personne de cette enfant, son
+allure, son attitude, le son de sa voix, ses intervalles entre un mot et
+l'autre, son regard, son silence, son moindre geste, exprimaient et
+traduisaient une seule idée: la crainte.
+
+La crainte était répandue sur elle; elle en était pour ainsi dire
+couverte; la crainte ramenait ses coudes contre ses hanches, retirait
+ses talons sous ses jupes, lui faisait tenir le moins de place possible,
+ne lui laissait de souffle que le nécessaire, et était devenue ce qu'on
+pourrait appeler son habitude de corps, sans variation possible que
+d'augmenter. Il y avait au fond de sa prunelle un coin étonné où était
+la terreur.
+
+Cette crainte était telle qu'en arrivant, toute mouillée comme elle
+était, Cosette n'avait pas osé s'aller sécher au feu et s'était remise
+silencieusement à son travail. L'expression du regard de cette enfant de
+huit ans était habituellement si morne et parfois si tragique qu'il
+semblait, à de certains moments, qu'elle fût en train de devenir une
+idiote ou un démon.
+
+Jamais, nous l'avons dit, elle n'avait su ce que c'est que prier, jamais
+elle n'avait mis le pied dans une église.
+
+«Est-ce que j'ai le temps?» disait la Thénardier.
+
+L'homme à la redingote jaune ne quittait pas Cosette des yeux.
+
+Tout à coup la Thénardier s'écria:
+
+--À propos! et ce pain?
+
+Cosette, selon sa coutume toutes les fois que la Thénardier élevait la
+voix, sortit bien vite de dessous la table.
+
+Elle avait complètement oublié ce pain. Elle eut recours à l'expédient
+des enfants toujours effrayés. Elle mentit.
+
+--Madame, le boulanger était fermé.
+
+--Il fallait cogner.
+
+--J'ai cogné, madame.
+
+--Eh bien?
+
+--Il n'a pas ouvert.
+
+--Je saurai demain si c'est vrai, dit la Thénardier, et si tu mens, tu
+auras une fière danse. En attendant, rends-moi la pièce-quinze-sous.
+
+Cosette plongea sa main dans la poche de son tablier, et devint verte.
+La pièce de quinze sous n'y était plus.
+
+--Ah çà! dit la Thénardier, m'as-tu entendue?
+
+Cosette retourna la poche, il n'y avait rien. Qu'est-ce que cet argent
+pouvait être devenu? La malheureuse petite ne trouva pas une parole.
+Elle était pétrifiée.
+
+--Est-ce que tu l'as perdue, la pièce-quinze-sous? râla la Thénardier,
+ou bien est-ce que tu veux me la voler?
+
+En même temps elle allongea le bras vers le martinet suspendu à la
+cheminée.
+
+Ce geste redoutable rendit à Cosette la force de crier:
+
+--Grâce! madame! madame! je ne le ferai plus.
+
+La Thénardier détacha le martinet.
+
+Cependant l'homme à la redingote jaune avait fouillé dans le gousset de
+son gilet, sans qu'on eût remarqué ce mouvement. D'ailleurs les autres
+voyageurs buvaient ou jouaient aux cartes et ne faisaient attention à
+rien.
+
+Cosette se pelotonnait avec angoisse dans l'angle de la cheminée,
+tâchant de ramasser et de dérober ses pauvres membres demi-nus. La
+Thénardier leva le bras.
+
+--Pardon, madame, dit l'homme, mais tout à l'heure j'ai vu quelque chose
+qui est tombé de la poche du tablier de cette petite et qui a roulé.
+C'est peut-être cela.
+
+En même temps il se baissa et parut chercher à terre un instant.
+
+--Justement. Voici, reprit-il en se relevant.
+
+Et il tendit une pièce d'argent à la Thénardier.
+
+--Oui, c'est cela, dit-elle.
+
+Ce n'était pas cela, car c'était une pièce de vingt sous, mais la
+Thénardier y trouvait du bénéfice. Elle mit la pièce dans sa poche, et
+se borna à jeter un regard farouche à l'enfant en disant:
+
+--Que cela ne t'arrive plus, toujours!
+
+Cosette rentra dans ce que la Thénardier appelait «sa niche», et son
+grand oeil, fixé sur le voyageur inconnu, commença à prendre une
+expression qu'il n'avait jamais eue. Ce n'était encore qu'un naïf
+étonnement, mais une sorte de confiance stupéfaite s'y mêlait.
+
+--À propos, voulez-vous souper? demanda la Thénardier au voyageur.
+
+Il ne répondit pas. Il semblait songer profondément.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cet homme-là? dit-elle entre ses dents. C'est
+quelque affreux pauvre. Cela n'a pas le sou pour souper. Me payera-t-il
+mon logement seulement? Il est bien heureux tout de même qu'il n'ait pas
+eu l'idée de voler l'argent qui était à terre.
+
+Cependant une porte s'était ouverte et Éponine et Azelma étaient
+entrées.
+
+C'étaient vraiment deux jolies petites filles, plutôt bourgeoises que
+paysannes, très charmantes, l'une avec ses tresses châtaines bien
+lustrées, l'autre avec ses longues nattes noires tombant derrière le
+dos, toutes deux vives, propres, grasses, fraîches et saines à réjouir
+le regard. Elles étaient chaudement vêtues, mais avec un tel art
+maternel, que l'épaisseur des étoffes n'ôtait rien à la coquetterie de
+l'ajustement. L'hiver était prévu sans que le printemps fût effacé. Ces
+deux petites dégageaient de la lumière. En outre, elles étaient
+régnantes. Dans leur toilette, dans leur gaîté, dans le bruit qu'elles
+faisaient, il y avait de la souveraineté. Quand elles entrèrent, la
+Thénardier leur dit d'un ton grondeur, qui était plein d'adoration:
+
+--Ah! vous voilà donc, vous autres!
+
+Puis, les attirant dans ses genoux l'une après l'autre, lissant leurs
+cheveux, renouant leurs rubans, et les lâchant ensuite avec cette douce
+façon de secouer qui est propre aux mères, elle s'écria:
+
+--Sont-elles fagotées!
+
+Elles vinrent s'asseoir au coin du feu. Elles avaient une poupée
+qu'elles tournaient et retournaient sur leurs genoux avec toutes sortes
+de gazouillements joyeux. De temps en temps, Cosette levait les yeux de
+son tricot, et les regardait jouer d'un air lugubre.
+
+Éponine et Azelma ne regardaient pas Cosette. C'était pour elles comme
+le chien. Ces trois petites filles n'avaient pas vingt-quatre ans à
+elles trois, et elles représentaient déjà toute la société des hommes;
+d'un côté l'envie, de l'autre le dédain.
+
+La poupée des soeurs Thénardier était très fanée et très vieille et
+toute cassée, mais elle n'en paraissait pas moins admirable à Cosette,
+qui de sa vie n'avait eu une poupée, _une vraie poupée_, pour nous
+servir d'une expression que tous les enfants comprendront.
+
+Tout à coup la Thénardier, qui continuait d'aller et de venir dans la
+salle, s'aperçut que Cosette avait des distractions et qu'au lieu de
+travailler elle s'occupait des petites qui jouaient.
+
+--Ah! je t'y prends! cria-t-elle. C'est comme cela que tu travailles! Je
+vais te faire travailler à coups de martinet, moi.
+
+L'étranger, sans quitter sa chaise, se tourna vers la Thénardier.
+
+--Madame, dit-il en souriant d'un air presque craintif, bah! laissez-la
+jouer!
+
+De la part de tout voyageur qui eût mangé une tranche de gigot et bu
+deux bouteilles de vin à son souper et qui n'eût pas eu l'air d'_un
+affreux pauvre_, un pareil souhait eût été un ordre. Mais qu'un homme
+qui avait ce chapeau se permît d'avoir un désir et qu'un homme qui avait
+cette redingote se permît d'avoir une volonté, c'est ce que la
+Thénardier ne crut pas devoir tolérer. Elle repartit aigrement:
+
+--Il faut qu'elle travaille, puisqu'elle mange. Je ne la nourris pas à
+rien faire.
+
+--Qu'est-ce qu'elle fait donc? reprit l'étranger de cette voix douce qui
+contrastait si étrangement avec ses habits de mendiant et ses épaules de
+portefaix.
+
+La Thénardier daigna répondre:
+
+--Des bas, s'il vous plaît. Des bas pour mes petites filles qui n'en ont
+pas, autant dire, et qui vont tout à l'heure pieds nus.
+
+L'homme regarda les pauvres pieds rouges de Cosette, et continua:
+
+--Quand aura-t-elle fini cette paire de bas?
+
+--Elle en a encore au moins pour trois ou quatre grands jours, la
+paresseuse.
+
+--Et combien peut valoir cette paire de bas, quand elle sera faite?
+
+La Thénardier lui jeta un coup d'oeil méprisant.
+
+--Au moins trente sous.
+
+--La donneriez-vous pour cinq francs? reprit l'homme.
+
+--Pardieu! s'écria avec un gros rire un routier qui écoutait, cinq
+francs? je crois fichtre bien! cinq balles!
+
+Le Thénardier crut devoir prendre la parole.
+
+--Oui, monsieur, si c'est votre fantaisie, on vous donnera cette paire
+de bas pour cinq francs. Nous ne savons rien refuser aux voyageurs.
+
+--Il faudrait payer tout de suite, dit la Thénardier avec sa façon brève
+et péremptoire.
+
+--J'achète cette paire de bas, répondit l'homme, et, ajouta-t-il en
+tirant de sa poche une pièce de cinq francs qu'il posa sur la table,--je
+la paye.
+
+Puis il se tourna vers Cosette.
+
+--Maintenant ton travail est à moi. Joue, mon enfant.
+
+Le routier fut si ému de la pièce de cinq francs, qu'il laissa là son
+verre et accourut.
+
+--C'est pourtant vrai! cria-t-il en l'examinant. Une vraie roue de
+derrière! et pas fausse!
+
+Le Thénardier approcha et mit silencieusement la pièce dans son gousset.
+
+La Thénardier n'avait rien à répliquer. Elle se mordit les lèvres, et
+son visage prit une expression de haine.
+
+Cependant Cosette tremblait. Elle se risqua à demander:
+
+--Madame, est-ce que c'est vrai? est-ce que je peux jouer?
+
+--Joue! dit la Thénardier d'une voix terrible.
+
+--Merci, madame, dit Cosette.
+
+Et pendant que sa bouche remerciait la Thénardier, toute sa petite âme
+remerciait le voyageur.
+
+Le Thénardier s'était remis à boire. Sa femme lui dit à l'oreille:
+
+--Qu'est-ce que ça peut être que cet homme jaune?
+
+--J'ai vu, répondit souverainement Thénardier, des millionnaires qui
+avaient des redingotes comme cela.
+
+Cosette avait laissé là son tricot, mais elle n'était pas sortie de sa
+place. Cosette bougeait toujours le moins possible. Elle avait pris dans
+une boîte derrière elle quelques vieux chiffons et son petit sabre de
+plomb.
+
+Éponine et Azelma ne faisaient aucune attention à ce qui se passait.
+Elles venaient d'exécuter une opération fort importante; elles s'étaient
+emparées du chat. Elles avaient jeté la poupée à terre, et Éponine, qui
+était l'aînée, emmaillotait le petit chat, malgré ses miaulements et ses
+contorsions, avec une foule de nippes et de guenilles rouges et bleues.
+Tout en faisant ce grave et difficile travail, elle disait à sa soeur
+dans ce doux et adorable langage des enfants dont la grâce, pareille à
+la splendeur de l'aile des papillons, s'en va quand on veut la fixer:
+
+--Vois-tu, ma soeur, cette poupée-là est plus amusante que l'autre. Elle
+remue, elle crie, elle est chaude. Vois-tu, ma soeur, jouons avec. Ce
+serait ma petite fille. Je serais une dame. Je viendrais te voir et tu
+la regarderais. Peu à peu tu verrais ses moustaches, et cela
+t'étonnerait. Et puis tu verrais ses oreilles, et puis tu verrais sa
+queue, et cela t'étonnerait. Et tu me dirais: _Ah! mon Dieu_! et je te
+dirais: _Oui, madame, c'est une petite fille que j'ai comme ça. Les
+petites filles sont comme ça à présent_.
+
+Azelma écoutait Éponine avec admiration.
+
+Cependant, les buveurs s'étaient mis à chanter une chanson obscène dont
+ils riaient à faire trembler le plafond. Le Thénardier les encourageait
+et les accompagnait.
+
+Comme les oiseaux font un nid avec tout, les enfants font une poupée
+avec n'importe quoi. Pendant qu'Éponine et Azelma emmaillotaient le
+chat, Cosette de son côté avait emmailloté le sabre. Cela fait, elle
+l'avait couché sur ses bras, et elle chantait doucement pour l'endormir.
+
+La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus
+charmants instincts de l'enfance féminine. Soigner, vêtir, parer,
+habiller, déshabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, bercer,
+dorloter, endormir, se figurer que quelque chose est quelqu'un, tout
+l'avenir de la femme est là. Tout en rêvant et tout en jasant, tout en
+faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de
+petites robes, de petits corsages et de petites brassières, l'enfant
+devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande
+fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée.
+
+Une petite fille sans poupée est à peu près aussi malheureuse et tout à
+fait aussi impossible qu'une femme sans enfant.
+
+Cosette s'était donc fait une poupée avec le sabre.
+
+La Thénardier, elle, s'était rapprochée de l' _homme jaune_.
+
+--Mon mari a raison, pensait-elle, c'est peut-être monsieur Laffitte. Il
+y a des riches si farces! Elle vint s'accouder à sa table.
+
+--Monsieur... dit-elle.
+
+À ce mot _monsieur_, l'homme se retourna. La Thénardier ne l'avait
+encore appelé que _brave homme_ ou _bonhomme_.
+
+--Voyez-vous, monsieur, poursuivit-elle en prenant son air douceâtre qui
+était encore plus fâcheux à voir que son air féroce, je veux bien que
+l'enfant joue, je ne m'y oppose pas, mais c'est bon pour une fois, parce
+que vous êtes généreux. Voyez-vous, cela n'a rien. Il faut que cela
+travaille.
+
+--Elle n'est donc pas à vous, cette enfant? demanda l'homme.
+
+--Oh mon Dieu non, monsieur! c'est une petite pauvre que nous avons
+recueillie comme cela, par charité. Une espèce d'enfant imbécile. Elle
+doit avoir de l'eau dans la tête. Elle a la tête grosse, comme vous
+voyez. Nous faisons pour elle ce que nous pouvons, car nous ne sommes
+pas riches. Nous avons beau écrire à son pays, voilà six mois qu'on ne
+nous répond plus. Il faut croire que sa mère est morte.
+
+--Ah! dit l'homme, et il retomba dans sa rêverie.
+
+--C'était une pas grand'chose que cette mère, ajouta la Thénardier. Elle
+abandonnait son enfant.
+
+Pendant toute cette conversation, Cosette, comme si un instinct l'eût
+avertie qu'on parlait d'elle, n'avait pas quitté des yeux la Thénardier.
+Elle écoutait vaguement. Elle entendait çà et là quelques mots.
+
+Cependant les buveurs, tous ivres aux trois quarts, répétaient leur
+refrain immonde avec un redoublement de gaîté. C'était une gaillardise
+de haut goût où étaient mêlés la Vierge et l'enfant Jésus. La Thénardier
+était allée prendre sa part des éclats de rire. Cosette, sous la table,
+regardait le feu qui se réverbérait dans son oeil fixe; elle s'était
+remise à bercer l'espèce de maillot qu'elle avait fait, et, tout en le
+berçant, elle chantait à voix basse: «Ma mère est morte! ma mère est
+morte! ma mère est morte!»
+
+Sur de nouvelles insistances de l'hôtesse, l'homme jaune, «le
+millionnaire», consentit enfin à souper.
+
+--Que veut monsieur?
+
+--Du pain et du fromage, dit l'homme.
+
+--Décidément c'est un gueux, pensa la Thénardier.
+
+Les ivrognes chantaient toujours leur chanson, et l'enfant, sous la
+table, chantait aussi la sienne.
+
+Tout à coup Cosette s'interrompit. Elle venait de se retourner et
+d'apercevoir la poupée des petites Thénardier qu'elles avaient quittée
+pour le chat et laissée à terre à quelques pas de la table de cuisine.
+
+Alors elle laissa tomber le sabre emmailloté qui ne lui suffisait qu'à
+demi, puis elle promena lentement ses yeux autour de la salle. La
+Thénardier parlait bas à son mari, et comptait de la monnaie, Ponine et
+Zelma jouaient avec le chat, les voyageurs mangeaient, ou buvaient, ou
+chantaient, aucun regard n'était fixé sur elle. Elle n'avait pas un
+moment à perdre. Elle sortit de dessous la table en rampant sur ses
+genoux et sur ses mains, s'assura encore une fois qu'on ne la guettait
+pas, puis se glissa vivement jusqu'à la poupée, et la saisit. Un instant
+après elle était à sa place, assise, immobile, tournée seulement de
+manière à faire de l'ombre sur la poupée qu'elle tenait dans ses bras.
+Ce bonheur de jouer avec une poupée était tellement rare pour elle qu'il
+avait toute la violence d'une volupté.
+
+Personne ne l'avait vue, excepté le voyageur, qui mangeait lentement son
+maigre souper.
+
+Cette joie dura près d'un quart d'heure.
+
+Mais, quelque précaution que prit Cosette, elle ne s'apercevait pas
+qu'un des pieds de la poupée--_passait_,--et que le feu de la cheminée
+l'éclairait très vivement. Ce pied rose et lumineux qui sortait de
+l'ombre frappa subitement le regard d'Azelma qui dit à Éponine:--Tiens!
+ma soeur!
+
+Les deux petites filles s'arrêtèrent, stupéfaites. Cosette avait osé
+prendre la poupée!
+
+Éponine se leva, et, sans lâcher le chat, alla vers sa mère et se mit à
+la tirer par sa jupe.
+
+--Mais laisse-moi donc! dit la mère. Qu'est-ce que tu me veux?
+
+--Mère, dit l'enfant, regarde donc!
+
+Et elle désignait du doigt Cosette.
+
+Cosette, elle, tout entière aux extases de la possession, ne voyait et
+n'entendait plus rien.
+
+Le visage de la Thénardier prit cette expression particulière qui se
+compose du terrible mêlé aux riens de la vie et qui a fait nommer ces
+sortes de femmes: mégères.
+
+Cette fois, l'orgueil blessé exaspérait encore sa colère. Cosette avait
+franchi tous les intervalles, Cosette avait attenté à la poupée de «ces
+demoiselles».
+
+Une czarine qui verrait un moujik essayer le grand cordon bleu de son
+impérial fils n'aurait pas une autre figure.
+
+Elle cria d'une voix que l'indignation enrouait.
+
+--Cosette!
+
+Cosette tressaillit comme si la terre eût tremblé sous elle. Elle se
+retourna.
+
+--Cosette, répéta la Thénardier.
+
+Cosette prit la poupée et la posa doucement à terre avec une sorte de
+vénération mêlée de désespoir. Alors, sans la quitter des yeux, elle
+joignit les mains, et, ce qui est effrayant à dire dans un enfant de cet
+âge, elle se les tordit; puis, ce que n'avait pu lui arracher aucune des
+émotions de la journée, ni la course dans le bois, ni la pesanteur du
+seau d'eau, ni la perte de l'argent, ni la vue du martinet, ni même la
+sombre parole qu'elle avait entendu dire à la Thénardier,--elle pleura.
+Elle éclata en sanglots.
+
+Cependant le voyageur s'était levé.
+
+--Qu'est-ce donc? dit-il à la Thénardier.
+
+--Vous ne voyez pas? dit la Thénardier en montrant du doigt le corps du
+délit qui gisait aux pieds de Cosette.
+
+--Hé bien, quoi? reprit l'homme.
+
+--Cette gueuse, répondit la Thénardier, s'est permis de toucher à la
+poupée des enfants!
+
+--Tout ce bruit pour cela! dit l'homme. Eh bien, quand elle jouerait
+avec cette poupée?
+
+--Elle y a touché avec ses mains sales! poursuivit la Thénardier, avec
+ses affreuses mains!
+
+Ici Cosette redoubla ses sanglots.
+
+--Te tairas-tu? cria la Thénardier.
+
+L'homme alla droit à la porte de la rue, l'ouvrit et sortit.
+
+Dès qu'il fut sorti, la Thénardier profita de son absence pour allonger
+sous la table à Cosette un grand coup de pied qui fit jeter à l'enfant
+les hauts cris.
+
+La porte se rouvrit, l'homme reparut, il portait dans ses deux mains la
+poupée fabuleuse dont nous avons parlé, et que tous les marmots du
+village contemplaient depuis le matin, et il la posa debout devant
+Cosette en disant:
+
+--Tiens, c'est pour toi.
+
+Il faut croire que, depuis plus d'une heure qu'il était là, au milieu de
+sa rêverie, il avait confusément remarqué cette boutique de bimbeloterie
+éclairée de lampions et de chandelles si splendidement qu'on
+l'apercevait à travers la vitre du cabaret comme une illumination.
+
+Cosette leva les yeux, elle avait vu venir l'homme à elle avec cette
+poupée comme elle eût vu venir le soleil, elle entendit ces paroles
+inouïes: _c'est pour toi_, elle le regarda, elle regarda la poupée, puis
+elle recula lentement, et s'alla cacher tout au fond sous la table dans
+le coin du mur.
+
+Elle ne pleurait plus, elle ne criait plus, elle avait l'air de ne plus
+oser respirer.
+
+La Thénardier, Éponine, Azelma étaient autant de statues. Les buveurs
+eux-mêmes s'étaient arrêtés. Il s'était fait un silence solennel dans
+tout le cabaret.
+
+La Thénardier, pétrifiée et muette, recommençait ses conjectures:
+--Qu'est-ce que c'est que ce vieux? est-ce un pauvre? est-ce un
+millionnaire? C'est peut-être les deux, c'est-à-dire un voleur.
+
+La face du mari Thénardier offrit cette ride expressive qui accentue la
+figure humaine chaque fois que l'instinct dominant y apparent avec toute
+sa puissance bestiale. Le gargotier considérait tour à tour la poupée et
+le voyageur; il semblait flairer cet homme comme il eût flairé un sac
+d'argent. Cela ne dura que le temps d'un éclair. Il s'approcha de sa
+femme et lui dit bas:
+
+--Cette machine coûte au moins trente francs. Pas de bêtises. À plat
+ventre devant l'homme.
+
+Les natures grossières ont cela de commun avec les natures naïves
+qu'elles n'ont pas de transitions.--Eh bien, Cosette, dit la Thénardier
+d'une voix qui voulait être douce et qui était toute composée de ce miel
+aigre des méchantes femmes, est-ce que tu ne prends pas ta poupée?
+
+Cosette se hasarda à sortir de son trou.
+
+--Ma petite Cosette, reprit la Thénardier d'un air caressant, monsieur
+te donne une poupée. Prends-la. Elle est à toi.
+
+Cosette considérait la poupée merveilleuse avec une sorte de terreur.
+Son visage était encore inondé de larmes, mais ses yeux commençaient à
+s'emplir, comme le ciel au crépuscule du matin, des rayonnements
+étranges de la joie. Ce qu'elle éprouvait en ce moment-là était un peu
+pareil à ce qu'elle eût ressenti si on lui eût dit brusquement: _Petite,
+vous êtes la reine de France_.
+
+Il lui semblait que si elle touchait à cette poupée, le tonnerre en
+sortirait.
+
+Ce qui était vrai jusqu'à un certain point, car elle se disait que la
+Thénardier gronderait, et la battrait.
+
+Pourtant l'attraction l'emporta. Elle finit par s'approcher, et murmura
+timidement en se tournant vers la Thénardier:
+
+--Est-ce que je peux, madame?
+
+Aucune expression ne saurait rendre cet air à la fois désespéré,
+épouvanté et ravi.
+
+--Pardi! fit la Thénardier, c'est à toi. Puisque monsieur te la donne.
+
+--Vrai, monsieur? reprit Cosette, est-ce que c'est vrai? c'est à moi, la
+dame?
+
+L'étranger paraissait avoir les yeux pleins de larmes. Il semblait être
+à ce point d'émotion où l'on ne parle pas pour ne pas pleurer. Il fit un
+signe de tête à Cosette, et mit la main de «la dame» dans sa petite
+main.
+
+Cosette retira vivement sa main, comme si celle de _la dame_ la brûlait,
+et se mit à regarder le pavé. Nous sommes forcé d'ajouter qu'en cet
+instant-là elle tirait la langue d'une façon démesurée. Tout à coup elle
+se retourna et saisit la poupée avec emportement.
+
+--Je l'appellerai Catherine, dit-elle.
+
+Ce fut un moment bizarre que celui où les haillons de Cosette
+rencontrèrent et étreignirent les rubans et les fraîches mousselines
+roses de la poupée.
+
+--Madame, reprit-elle, est-ce que je peux la mettre sur une chaise?
+
+--Oui, mon enfant, répondit la Thénardier.
+
+Maintenant c'étaient Éponine et Azelma qui regardaient Cosette avec
+envie.
+
+Cosette posa Catherine sur une chaise, puis s'assit à terre devant elle,
+et demeura immobile, sans dire un mot dans l'attitude de la
+contemplation.
+
+--Joue donc, Cosette, dit l'étranger.
+
+--Oh! je joue, répondit l'enfant. Cet étranger, cet inconnu qui avait
+l'air d'une visite que la providence faisait à Cosette, était en ce
+moment-là ce que la Thénardier haïssait le plus au monde. Pourtant il
+fallait se contraindre. C'était plus d'émotions qu'elle n'en pouvait
+supporter, si habituée qu'elle fût à la dissimulation par la copie
+qu'elle tâchait de faire de son mari dans toutes ses actions. Elle se
+hâta d'envoyer ses filles coucher, puis elle demanda à l'homme jaune _la
+permission_ d'y envoyer aussi Cosette, _qui a bien fatigué aujourd'hui_,
+ajouta-t-elle d'un air maternel. Cosette s'alla coucher emportant
+Catherine entre ses bras.
+
+La Thénardier allait de temps en temps à l'autre bout de la salle où
+était son homme, _pour se soulager l'âme_, disait-elle. Elle échangeait
+avec son mari quelques paroles d'autant plus furieuses qu'elle n'osait
+les dire haut:
+
+--Vieille bête! qu'est-ce qu'il a donc dans le ventre? Venir nous
+déranger ici! vouloir que ce petit monstre joue! lui donner des poupées!
+donner des poupées de quarante francs à une chienne que je donnerais moi
+pour quarante sous! Encore un peu il lui dirait votre majesté comme à la
+duchesse de Berry! Y a-t-il du bon sens? il est donc enragé, ce vieux
+mystérieux-là?
+
+--Pourquoi? C'est tout simple, répliquait le Thénardier. Si ça l'amuse!
+Toi, ça t'amuse que la petite travaille, lui, ça l'amuse qu'elle joue.
+Il est dans son droit. Un voyageur, ça fait ce que ça veut quand ça
+paye. Si ce vieux est un philanthrope, qu'est-ce que ça te fait? Si
+c'est un imbécile, ça ne te regarde pas. De quoi te mêles-tu, puisqu'il
+a de l'argent?
+
+Langage de maître et raisonnement d'aubergiste qui n'admettaient ni l'un
+ni l'autre la réplique.
+
+L'homme s'était accoudé sur la table et avait repris son attitude de
+rêverie. Tous les autres voyageurs, marchands et rouliers, s'étaient un
+peu éloignés et ne chantaient plus. Ils le considéraient à distance avec
+une sorte de crainte respectueuse. Ce particulier si pauvrement vêtu,
+qui tirait de sa poche les roues de derrière avec tant d'aisance et qui
+prodiguait des poupées gigantesques à de petites souillons en sabots,
+était certainement un bonhomme magnifique et redoutable.
+
+Plusieurs heures s'écoulèrent. La messe de minuit était dite, le
+réveillon était fini, les buveurs s'en étaient allés, le cabaret était
+fermé, la salle basse était déserte, le feu s'était éteint, l'étranger
+était toujours à la même place et dans la même posture. De temps en
+temps il changeait le coude sur lequel il s'appuyait. Voilà tout. Mais
+il n'avait pas dit un mot depuis que Cosette n'était plus là.
+
+Les Thénardier seuls, par convenance et par curiosité, étaient restés
+dans la salle.--Est-ce qu'il va passer la nuit comme ça? grommelait la
+Thénardier. Comme deux heures du matin sonnaient, elle se déclara
+vaincue et dit à son mari:--Je vais me coucher. Fais-en ce que tu
+voudras.--Le mari s'assit à une table dans un coin, alluma une chandelle
+et se mit à lire le _Courrier français_.
+
+Une bonne heure se passa ainsi. Le digne aubergiste avait lu au moins
+trois fois le _Courrier français_, depuis la date du numéro jusqu'au nom
+de l'imprimeur. L'étranger ne bougeait pas.
+
+Le Thénardier remua, toussa, cracha, se moucha, fit craquer sa chaise.
+Aucun mouvement de l'homme.--Est-ce qu'il dort? pensa
+Thénardier.--L'homme ne dormait pas, mais rien ne pouvait l'éveiller.
+
+Enfin Thénardier ôta son bonnet, s'approcha doucement, et s'aventura à
+dire:
+
+--Est-ce que monsieur ne va pas reposer?
+
+_Ne va pas se coucher_ lui eût semblé excessif et familier. _Reposer_
+sentait le luxe et était du respect. Ces mots-là ont la propriété
+mystérieuse et admirable de gonfler le lendemain matin le chiffre de la
+carte à payer. Une chambre où l'on _couche_ coûte vingt sous; une
+chambre où l'on _repose_ coûte vingt francs.
+
+--Tiens! dit l'étranger, vous avez raison. Où est votre écurie?
+
+--Monsieur, fit le Thénardier avec un sourire, je vais conduire
+monsieur.
+
+Il prit la chandelle, l'homme prit son paquet et son bâton, et
+Thénardier le mena dans une chambre au premier qui était d'une rare
+splendeur, toute meublée en acajou avec un lit-bateau et des rideaux de
+calicot rouge.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? dit le voyageur.
+
+--C'est notre propre chambre de noce, dit l'aubergiste. Nous en habitons
+une autre, mon épouse et moi. On n'entre ici que trois ou quatre fois
+dans l'année.
+
+--J'aurais autant aimé l'écurie, dit l'homme brusquement.
+
+Le Thénardier n'eut pas l'air d'entendre cette réflexion peu obligeante.
+
+Il alluma deux bougies de cire toutes neuves qui figuraient sur la
+cheminée. Un assez bon feu flambait dans l'âtre.
+
+Il y avait sur cette cheminée, sous un bocal, une coiffure de femme en
+fils d'argent et en fleurs d'oranger.
+
+--Et ceci, qu'est-ce que c'est? reprit l'étranger.--Monsieur, dit le
+Thénardier, c'est le chapeau de mariée de ma femme.
+
+Le voyageur regarda l'objet d'un regard qui semblait dire: _il y a donc
+eu un moment où ce monstre a été une vierge_!
+
+Du reste le Thénardier mentait. Quand il avait pris à bail cette bicoque
+pour en faire une gargote, il avait trouvé cette chambre ainsi garnie,
+et avait acheté ces meubles et brocanté ces fleurs d'oranger, jugeant
+que cela ferait une ombre gracieuse sur «son épouse», et qu'il en
+résulterait pour sa maison ce que les Anglais appellent de la
+respectabilité.
+
+Quand le voyageur se retourna, l'hôte avait disparu. Le Thénardier
+s'était éclipsé discrètement, sans oser dire bonsoir, ne voulant pas
+traiter avec une cordialité irrespectueuse un homme qu'il se proposait
+d'écorcher royalement le lendemain matin.
+
+L'aubergiste se retira dans sa chambre. Sa femme était couchée, mais
+elle ne dormait pas. Quand elle entendit le pas de son mari, elle se
+tourna et lui dit:
+
+--Tu sais que je flanque demain Cosette à la porte.
+
+Le Thénardier répondit froidement:
+
+--Comme tu y vas!
+
+Ils n'échangèrent pas d'autres paroles, et quelques minutes après leur
+chandelle était éteinte.
+
+De son côté le voyageur avait déposé dans un coin son bâton et son
+paquet. L'hôte parti, il s'assit sur un fauteuil et resta quelque temps
+pensif. Puis il ôta ses souliers, prit une des deux bougies, souffla
+l'autre, poussa la porte et sortit de la chambre, regardant autour de
+lui comme quelqu'un qui cherche. Il traversa un corridor et parvint à
+l'escalier. Là il entendit un petit bruit très doux qui ressemblait à
+une respiration d'enfant. Il se laissa conduire par ce bruit et arriva à
+une espèce d'enfoncement triangulaire pratiqué sous l'escalier ou pour
+mieux dire formé par l'escalier même. Cet enfoncement n'était autre
+chose que le dessous des marches. Là, parmi toutes sortes de vieux
+paniers et de vieux tessons, dans la poussière et dans les toiles
+d'araignées, il y avait un lit; si l'on peut appeler lit une paillasse
+trouée jusqu'à montrer la paille et une couverture trouée jusqu'à
+laisser voir la paillasse. Point de draps. Cela était posé à terre sur
+le carreau. Dans ce lit Cosette dormait.
+
+L'homme s'approcha, et la considéra.
+
+Cosette dormait profondément. Elle était toute habillée. L'hiver elle ne
+se déshabillait pas pour avoir moins froid.
+
+Elle tenait serrée contre elle la poupée dont les grands yeux ouverts
+brillaient dans l'obscurité. De temps en temps elle poussait un grand
+soupir comme si elle allait se réveiller, et elle étreignait la poupée
+dans ses bras presque convulsivement. Il n'y avait à côté de son lit
+qu'un de ses sabots.
+
+Une porte ouverte près du galetas de Cosette laissait voir une assez
+grande chambre sombre. L'étranger y pénétra. Au fond, à travers une
+porte vitrée, on apercevait deux petits lits jumeaux très blancs.
+C'étaient ceux d'Azelma et d'Éponine. Derrière ces lits disparaissait à
+demi un berceau d'osier sans rideaux où dormait le petit garçon qui
+avait crié toute la soirée.
+
+L'étranger conjectura que cette chambre communiquait avec celle des
+époux Thénardier. Il allait se retirer quand son regard rencontra la
+cheminée; une de ces vastes cheminées d'auberge où il y a toujours un si
+petit feu, quand il y a du feu, et qui sont si froides à voir. Dans
+celle-là il n'y avait pas de feu, il n'y avait pas même de cendre; ce
+qui y était attira pourtant l'attention du voyageur. C'étaient deux
+petits souliers d'enfant de forme coquette et de grandeur inégale; le
+voyageur se rappela la gracieuse et immémoriale coutume des enfants qui
+déposent leur chaussure dans la cheminée le jour de Noël pour y attendre
+dans les ténèbres quelque étincelant cadeau de leur bonne fée. Éponine
+et Azelma n'avaient eu garde d'y manquer, et elles avaient mis chacune
+un de leurs souliers dans la cheminée.
+
+Le voyageur se pencha.
+
+La fée, c'est-à-dire la mère, avait déjà fait sa visite, et l'on voyait
+reluire dans chaque soulier une belle pièce de dix sous toute neuve.
+
+L'homme se relevait et allait s'en aller lorsqu'il aperçut au fond, à
+l'écart, dans le coin le plus obscur de l'âtre, un autre objet. Il
+regarda, et reconnut un sabot, un affreux sabot du bois le plus
+grossier, à demi brisé, et tout couvert de cendre et de boue desséchée.
+C'était le sabot de Cosette. Cosette, avec cette touchante confiance des
+enfants qui peut être trompée toujours sans se décourager jamais, avait
+mis, elle aussi, son sabot dans la cheminée.
+
+C'est une chose sublime et douce que l'espérance dans un enfant qui n'a
+jamais connu que le désespoir.
+
+Il n'y avait rien dans ce sabot.
+
+L'étranger fouilla dans son gilet, se courba, et mit dans le sabot de
+Cosette un louis d'or.
+
+Puis il regagna sa chambre à pas de loup.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+Thénardier à la manoeuvre
+
+
+Le lendemain matin, deux heures au moins avant le jour, le mari
+Thénardier, attablé près d'une chandelle dans la salle basse du cabaret,
+une plume à la main, composait la carte du voyageur à la redingote
+jaune.
+
+La femme debout, à demi courbée sur lui, le suivait des yeux. Ils
+n'échangeaient pas une parole. C'était, d'un côté, une méditation
+profonde, de l'autre, cette admiration religieuse avec laquelle on
+regarde naître et s'épanouir une merveille de l'esprit humain. On
+entendait un bruit dans la maison; c'était l'Alouette qui balayait
+l'escalier.
+
+Après un bon quart d'heure et quelques ratures, le Thénardier produisit
+ce chef-d'oeuvre.
+
+Note du Monsieur du No 1.
+
+Souper Fr. 3
+Chambre Fr. 10
+Bougie Fr. 5
+Feu Fr. 4
+Service Fr. 1
+----------------
+Total Fr. 23
+
+Service était écrit _servisse_.
+
+--Vingt-trois francs! s'écria la femme avec un enthousiasme mêlé de
+quelque hésitation.
+
+Comme tous les grands artistes, le Thénardier n'était pas content.
+--Peuh! fit-il.
+
+C'était l'accent de Castlereagh rédigeant au congrès de Vienne la carte
+à payer de la France.
+
+--Monsieur Thénardier, tu as raison, il doit bien cela, murmura la femme
+qui songeait à la poupée donnée à Cosette en présence de ses filles,
+c'est juste, mais c'est trop. Il ne voudra pas payer.
+
+Le Thénardier fit son rire froid, et dit:
+
+--Il payera.
+
+Ce rire était la signification suprême de la certitude et de l'autorité.
+Ce qui était dit ainsi devait être. La femme n'insista point. Elle se
+mit à ranger les tables; le mari marchait de long en large dans la
+salle. Un moment après il ajouta:
+
+--Je dois bien quinze cents francs, moi!
+
+Il alla s'asseoir au coin de la cheminée, méditant, les pieds sur les
+cendres chaudes.
+
+--Ah çà! reprit la femme, tu n'oublies pas que je flanque Cosette à la
+porte aujourd'hui? Ce monstre! elle me mange le coeur avec sa poupée!
+J'aimerais mieux épouser Louis XVIII que de la garder un jour de plus à
+la maison.
+
+Le Thénardier alluma sa pipe et répondit entre deux bouffées.
+
+--Tu remettras la carte à l'homme.
+
+Puis il sortit.
+
+Il était à peine hors de la salle que le voyageur y entra.
+
+Le Thénardier reparut sur-le-champ derrière lui et demeura immobile dans
+la porte entre-bâillée, visible seulement pour sa femme.
+
+L'homme jaune portait à la main son bâton et son paquet.
+
+--Levé si tôt! dit la Thénardier, est-ce que monsieur nous quitte déjà?
+
+Tout en parlant ainsi, elle tournait d'un air embarrassé la carte dans
+ses mains et y faisait des plis avec ses ongles. Son visage dur offrait
+une nuance qui ne lui était pas habituelle, la timidité et le scrupule.
+
+Présenter une pareille note à un homme qui avait si parfaitement l'air
+d'«un pauvre», cela lui paraissait malaisé.
+
+Le voyageur semblait préoccupé et distrait. Il répondit:
+
+--Oui, madame. Je m'en vais.
+
+--Monsieur, reprit-elle, n'avait donc pas d'affaires à Montfermeil?
+
+--Non. Je passe par ici. Voilà tout. Madame, ajouta-t-il, qu'est-ce que
+je dois?
+
+La Thénardier, sans répondre, lui tendit la carte pliée.
+
+L'homme déplia le papier, le regarda, mais son attention était
+visiblement ailleurs.
+
+--Madame, reprit-il, faites-vous de bonnes affaires dans ce Montfermeil?
+
+--Comme cela, monsieur, répondit la Thénardier stupéfaite de ne point
+voir d'autre explosion.
+
+Elle poursuivit d'un accent élégiaque et lamentable:
+
+--Oh! monsieur, les temps sont bien durs! et puis nous avons si peu de
+bourgeois dans nos endroits! C'est tout petit monde, voyez-vous. Si nous
+n'avions pas par-ci par-là des voyageurs généreux et riches comme
+monsieur! Nous avons tant de charges. Tenez, cette petite nous coûte les
+yeux de la tête.
+
+--Quelle petite?
+
+--Eh bien, la petite, vous savez! Cosette! l'Alouette, comme on dit dans
+le pays!
+
+--Ah! dit l'homme.
+
+Elle continua:
+
+--Sont-ils bêtes, ces paysans, avec leurs sobriquets! elle a plutôt
+l'air d'une chauve-souris que d'une alouette. Voyez-vous, monsieur, nous
+ne demandons pas la charité, mais nous ne pouvons pas la faire. Nous ne
+gagnons rien, et nous avons gros à payer. La patente, les impositions,
+les portes et fenêtres, les centimes! Monsieur sait que le gouvernement
+demande un argent terrible! Et puis j'ai mes filles, moi. Je n'ai pas
+besoin de nourrir l'enfant des autres. L'homme reprit, de cette voix
+qu'il s'efforçait de rendre indifférente et dans laquelle il y avait un
+tremblement:
+
+--Et si l'on vous en débarrassait?
+
+--De qui? de la Cosette?
+
+--Oui.
+
+La face rouge et violente de la gargotière s'illumina d'un
+épanouissement hideux.
+
+--Ah, monsieur! mon bon monsieur! prenez-la, gardez-la, emmenez-la,
+emportez-la, sucrez-la, truffez-la, buvez-la, mangez-la, et soyez béni
+de la bonne sainte Vierge et de tous les saints du paradis!
+
+--C'est dit.
+
+--Vrai? vous l'emmenez?
+
+--Je l'emmène.
+
+--Tout de suite?
+
+--Tout de suite. Appelez l'enfant.
+
+--Cosette! cria la Thénardier.
+
+--En attendant, poursuivit l'homme, je vais toujours vous payer ma
+dépense. Combien est-ce?
+
+Il jeta un coup d'oeil sur la carte et ne put réprimer un mouvement de
+surprise:
+
+--Vingt-trois francs!
+
+Il regarda la gargotière et répéta:
+
+--Vingt-trois francs?
+
+Il y avait dans la prononciation de ces deux mots ainsi répétés l'accent
+qui sépare le point d'exclamation du point d'interrogation.
+
+La Thénardier avait eu le temps de se préparer au choc. Elle répondit
+avec assurance:
+
+--Dame oui, monsieur! c'est vingt-trois francs.
+
+L'étranger posa cinq pièces de cinq francs sur la table.
+
+--Allez chercher la petite, dit-il.
+
+En ce moment, le Thénardier s'avança au milieu de la salle et dit:
+
+--Monsieur doit vingt-six sous.
+
+--Vingt-six sous! s'écria la femme.
+
+--Vingt sous pour la chambre, reprit le Thénardier froidement, et six
+sous pour le souper. Quant à la petite, j'ai besoin d'en causer un peu
+avec monsieur. Laisse-nous, ma femme. La Thénardier eut un de ces
+éblouissements que donnent les éclairs imprévus du talent. Elle sentit
+que le grand acteur entrait en scène, ne répliqua pas un mot, et sortit.
+
+Dès qu'ils furent seuls, le Thénardier offrit une chaise au voyageur. Le
+voyageur s'assit; le Thénardier resta debout, et son visage prit une
+singulière expression de bonhomie et de simplicité.
+
+--Monsieur, dit-il, tenez, je vais vous dire. C'est que je l'adore, moi,
+cette enfant.
+
+L'étranger le regarda fixement.
+
+--Quelle enfant?
+
+Thénardier continua:
+
+--Comme c'est drôle! on s'attache. Qu'est-ce que c'est que tout cet
+argent-là? reprenez donc vos pièces de cent sous. C'est une enfant que
+j'adore.
+
+--Qui ça? demanda l'étranger.
+
+--Hé, notre petite Cosette! ne voulez-vous pas nous l'emmener? Eh bien,
+je parle franchement, vrai comme vous êtes un honnête homme, je ne peux
+pas y consentir. Elle me ferait faute, cette enfant. J'ai vu ça tout
+petit. C'est vrai qu'elle nous coûte de l'argent, c'est vrai qu'elle a
+des défauts, c'est vrai que nous ne sommes pas riches, c'est vrai que
+j'ai payé plus de quatre cents francs en drogues rien que pour une de
+ses maladies! Mais il faut bien faire quelque chose pour le bon Dieu. Ça
+n'a ni père ni mère, je l'ai élevée. J'ai du pain pour elle et pour moi.
+Au fait j'y tiens, à cette enfant. Vous comprenez, on se prend
+d'affection; je suis une bonne bête, moi; je ne raisonne pas; je l'aime,
+cette petite; ma femme est vive, mais elle l'aime aussi. Voyez-vous,
+c'est comme notre enfant. J'ai besoin que ça babille dans la maison.
+
+L'étranger le regardait toujours fixement. Il continua:
+
+--Pardon, excuse, monsieur, mais on ne donne point son enfant comme ça à
+un passant. Pas vrai que j'ai raison? Après cela, je ne dis pas, vous
+êtes riche, vous avez l'air d'un bien brave homme, si c'était pour son
+bonheur? Mais il faudrait savoir. Vous comprenez? Une supposition que je
+la laisserais aller et que je me sacrifierais, je voudrais savoir où
+elle va, je ne voudrais pas la perdre de vue, je voudrais savoir chez
+qui elle est, pour l'aller voir de temps en temps, qu'elle sache que son
+bon père nourricier est là, qu'il veille sur elle. Enfin il y a des
+choses qui ne sont pas possibles. Je ne sais seulement pas votre nom?
+Vous l'emmèneriez, je dirais: _eh bien, l'Alouette? Où donc a-t-elle
+passé_? Il faudrait au moins voir quelque méchant chiffon de papier, un
+petit bout de passeport, quoi!
+
+L'étranger, sans cesser de le regarder de ce regard qui va, pour ainsi
+dire, jusqu'au fond de la conscience, lui répondit d'un accent grave et
+ferme:
+
+--Monsieur Thénardier, on n'a pas de passeport pour venir à cinq lieues
+de Paris. Si j'emmène Cosette, je l'emmènerai, voilà tout. Vous ne
+saurez pas mon nom, vous ne saurez pas ma demeure, vous ne saurez pas où
+elle sera, et mon intention est qu'elle ne vous revoie de sa vie. Je
+casse le fil qu'elle a au pied, et elle s'en va. Cela vous convient-il?
+Oui ou non.
+
+De même que les démons et les génies reconnaissaient à de certains
+signes la présence d'un dieu supérieur, le Thénardier comprit qu'il
+avait affaire à quelqu'un de très fort. Ce fut comme une intuition; il
+comprit cela avec sa promptitude nette et sagace. La veille, tout en
+buvant avec les rouliers, tout en fumant, tout en chantant des
+gaudrioles, il avait passé la soirée à observer l'étranger, le guettant
+comme un chat et l'étudiant comme un mathématicien. Il l'avait à la fois
+épié pour son propre compte, pour le plaisir et par instinct, et
+espionné comme s'il eût été payé pour cela. Pas un geste, pas un
+mouvement de l'homme à la capote jaune ne lui était échappé. Avant même
+que l'inconnu manifestât si clairement son intérêt pour Cosette, le
+Thénardier l'avait deviné. Il avait surpris les regards profonds de ce
+vieux qui revenaient toujours à l'enfant. Pourquoi cet intérêt?
+Qu'était-ce que cet homme? Pourquoi, avec tant d'argent dans sa bourse,
+ce costume si misérable? Questions qu'il se posait sans pouvoir les
+résoudre et qui l'irritaient. Il y avait songé toute la nuit. Ce ne
+pouvait être le père de Cosette. Était-ce quelque grand-père? Alors
+pourquoi ne pas se faire connaître tout de suite? Quand on a un droit,
+on le montre. Cet homme évidemment n'avait pas de droit sur Cosette.
+Alors qu'était-ce? Le Thénardier se perdait en suppositions. Il
+entrevoyait tout, et ne voyait rien. Quoi qu'il en fût, en entamant la
+conversation avec l'homme, sûr qu'il y avait un secret dans tout cela,
+sûr que l'homme était intéressé à rester dans l'ombre, il se sentait
+fort; à la réponse nette et ferme de l'étranger, quand il vit que ce
+personnage mystérieux était mystérieux si simplement, il se sentit
+faible. Il ne s'attendait à rien de pareil. Ce fut la déroute de ses
+conjectures. Il rallia ses idées. Il pesa tout cela en une seconde. Le
+Thénardier était un de ces hommes qui jugent d'un coup d'oeil une
+situation. Il estima que c'était le moment de marcher droit et vite. Il
+fit comme les grands capitaines à cet instant décisif qu'ils savent
+seuls reconnaître, il démasqua brusquement sa batterie.
+
+--Monsieur, dit-il, il me faut quinze cents francs.
+
+L'étranger prit dans sa poche de côté un vieux portefeuille en cuir
+noir, l'ouvrit et en tira trois billets de banque qu'il posa sur la
+table. Puis il appuya son large pouce sur ces billets, et dit au
+gargotier:
+
+--Faites venir Cosette. Pendant que ceci se passait, que faisait
+Cosette?
+
+Cosette, en s'éveillant, avait couru à son sabot. Elle y avait trouvé la
+pièce d'or. Ce n'était pas un napoléon, c'était une de ces pièces de
+vingt francs toutes neuves de la restauration sur l'effigie desquelles
+la petite queue prussienne avait remplacé la couronne de laurier.
+Cosette fut éblouie. Sa destinée commençait à l'enivrer. Elle ne savait
+pas ce que c'était qu'une pièce d'or, elle n'en avait jamais vu, elle la
+cacha bien vite dans sa poche comme si elle l'avait volée. Cependant
+elle sentait que cela était bien à elle, elle devinait d'où ce don lui
+venait, mais elle éprouvait une sorte de joie pleine de peur. Elle était
+contente; elle était surtout stupéfaite. Ces choses si magnifiques et si
+jolies ne lui paraissaient pas réelles. La poupée lui faisait peur, la
+pièce d'or lui faisait peur. Elle tremblait vaguement devant ces
+magnificences. L'étranger seul ne lui faisait pas peur. Au contraire, il
+la rassurait. Depuis la veille, à travers ses étonnements, à travers son
+sommeil, elle songeait dans son petit esprit d'enfant à cet homme qui
+avait l'air vieux et pauvre et si triste, et qui était si riche et si
+bon. Depuis qu'elle avait rencontré ce bonhomme dans le bois, tout était
+comme changé pour elle. Cosette, moins heureuse que la moindre
+hirondelle du ciel, n'avait jamais su ce que c'est que de se réfugier à
+l'ombre de sa mère et sous une aile. Depuis cinq ans, c'est-à-dire aussi
+loin que pouvaient remonter ses souvenirs, la pauvre enfant frissonnait
+et grelottait. Elle avait toujours été toute nue sous la bise aigre du
+malheur, maintenant il lui semblait qu'elle était vêtue. Autrefois son
+âme avait froid, maintenant elle avait chaud. Elle n'avait plus autant
+de crainte de la Thénardier. Elle n'était plus seule; il y avait
+quelqu'un là.
+
+Elle s'était mise bien vite à sa besogne de tous les matins. Ce louis,
+qu'elle avait sur elle, dans ce même gousset de son tablier d'où la
+pièce de quinze sous était tombée la veille, lui donnait des
+distractions. Elle n'osait pas y toucher, mais elle passait des cinq
+minutes à le contempler, il faut le dire, en tirant la langue. Tout en
+balayant l'escalier, elle s'arrêtait, et restait là, immobile, oubliant
+le balai et l'univers entier, occupée à regarder cette étoile briller au
+fond de sa poche.
+
+Ce fut dans une de ces contemplations que la Thénardier la rejoignit.
+
+Sur l'ordre de son mari, elle l'était allée chercher. Chose inouïe, elle
+ne lui donna pas une tape et ne lui dit pas une injure.
+
+--Cosette, dit-elle presque doucement, viens tout de suite.
+
+Un instant après, Cosette entrait dans la salle basse.
+
+L'étranger prit le paquet qu'il avait apporté et le dénoua. Ce paquet
+contenait une petite robe de laine, un tablier, une brassière de
+futaine, un jupon, un fichu, des bas de laine, des souliers, un vêtement
+complet pour une fille de huit ans. Tout cela était noir.
+
+--Mon enfant, dit l'homme, prends ceci et va t'habiller bien vite.
+
+Le jour paraissait lorsque ceux des habitants de Montfermeil qui
+commençaient à ouvrir leurs portes virent passer dans la rue de Paris un
+bonhomme pauvrement vêtu donnant la main à une petite fille tout en
+deuil qui portait une grande poupée rose dans ses bras. Ils se
+dirigeaient du côté de Livry.
+
+C'étaient notre homme et Cosette.
+
+Personne ne connaissait l'homme; comme Cosette n'était plus en
+guenilles, beaucoup ne la reconnurent pas.
+
+Cosette s'en allait. Avec qui? elle l'ignorait. Où? elle ne savait. Tout
+ce qu'elle comprenait, c'est qu'elle laissait derrière elle la gargote
+Thénardier. Personne n'avait songé à lui dire adieu, ni elle à dire
+adieu à personne. Elle sortait de cette maison haïe et haïssant.
+
+Pauvre doux être dont le coeur n'avait jusqu'à cette heure été que
+comprimé!
+
+Cosette marchait gravement, ouvrant ses grands yeux et considérant le
+ciel. Elle avait mis son louis dans la poche de son tablier neuf. De
+temps en temps elle se penchait et lui jetait un coup d'oeil, puis elle
+regardait le bonhomme. Elle sentait quelque chose comme si elle était
+près du bon Dieu.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+Qui cherche le mieux peut trouver le pire
+
+
+La Thénardier, selon son habitude, avait laissé faire son mari. Elle
+s'attendait à de grands événements. Quand l'homme et Cosette furent
+partis, le Thénardier laissa s'écouler un grand quart d'heure, puis il
+la prit à part et lui montra les quinze cents francs.
+
+--Que ça! dit-elle.
+
+C'était la première fois, depuis le commencement de leur ménage, qu'elle
+osait critiquer un acte du maître.
+
+Le coup porta.
+
+--Au fait, tu as raison, dit-il, je suis un imbécile. Donne-moi mon
+chapeau.
+
+Il plia les trois billets de banque, les enfonça dans sa poche et sortit
+en toute hâte, mais il se trompa et prit d'abord à droite. Quelques
+voisines auxquelles il s'informa le remirent sur la trace, l'Alouette et
+l'homme avaient été vus allant dans la direction de Livry. Il suivit
+cette indication, marchant à grands pas et monologuant.
+
+--Cet homme est évidemment un million habillé en jaune, et moi je suis
+un animal. Il a d'abord donné vingt sous, puis cinq francs, puis
+cinquante francs, puis quinze cents francs, toujours aussi facilement.
+Il aurait donné quinze mille francs. Mais je vais le rattraper.
+
+Et puis ce paquet d'habits préparés d'avance pour la petite, tout cela
+était singulier; il y avait bien des mystères là-dessous. On ne lâche
+pas des mystères quand on les tient. Les secrets des riches sont des
+éponges pleines d'or; il faut savoir les presser. Toutes ces pensées lui
+tourbillonnaient dans le cerveau.
+
+--Je suis un animal, disait-il.
+
+Quand on est sorti de Montfermeil et qu'on a atteint le coude que fait
+la route qui va à Livry, on la voit se développer devant soi très loin
+sur le plateau. Parvenu là, il calcula qu'il devait apercevoir l'homme
+et la petite. Il regarda aussi loin que sa vue put s'étendre, et ne vit
+rien. Il s'informa encore. Cependant il perdait du temps. Des passants
+lui dirent que l'homme et l'enfant qu'il cherchait s'étaient acheminés
+vers les bois du côté de Gagny. Il se hâta dans cette direction.
+
+Ils avaient de l'avance sur lui, mais un enfant marche lentement, et lui
+il allait vite. Et puis le pays lui était bien connu.
+
+Tout à coup il s'arrêta et se frappa le front comme un homme qui a
+oublié l'essentiel, et qui est prêt à revenir sur ses pas.
+
+--J'aurais dû prendre mon fusil! se dit-il.
+
+Thénardier était une de ces natures doubles qui passent quelquefois au
+milieu de nous à notre insu et qui disparaissent sans qu'on les ait
+connues parce que la destinée n'en a montré qu'un côté. Le sort de
+beaucoup d'hommes est de vivre ainsi à demi submergés. Dans une
+situation calme et plate, Thénardier avait tout ce qu'il fallait pour
+faire--nous ne disons pas pour être--ce qu'on est convenu d'appeler un
+honnête commerçant, un bon bourgeois. En même temps, certaines
+circonstances étant données, certaines secousses venant à soulever sa
+nature de dessous, il avait tout ce qu'il fallait pour être un scélérat.
+C'était un boutiquier dans lequel il y avait du monstre. Satan devait
+par moments s'accroupir dans quelque coin du bouge où vivait Thénardier
+et rêver devant ce chef-d'oeuvre hideux. Après une hésitation d'un
+instant:
+
+--Bah! pensa-t-il, ils auraient le temps d'échapper!
+
+Et il continua son chemin, allant devant lui rapidement, et presque d'un
+air de certitude, avec la sagacité du renard flairant une compagnie de
+perdrix.
+
+En effet, quand il eut dépassé les étangs et traversé obliquement la
+grande clairière qui est à droite de l'avenue de Bellevue, comme il
+arrivait à cette allée de gazon qui fait presque le tour de la colline
+et qui recouvre la voûte de l'ancien canal des eaux de l'abbaye de
+Chelles, il aperçut au-dessus d'une broussaille un chapeau sur lequel il
+avait déjà échafaudé bien des conjectures. C'était le chapeau de
+l'homme. La broussaille était basse. Le Thénardier reconnut que l'homme
+et Cosette étaient assis là. On ne voyait pas l'enfant à cause de sa
+petitesse, mais on apercevait la tête de la poupée.
+
+Le Thénardier ne se trompait pas. L'homme s'était assis là pour laisser
+un peu reposer Cosette. Le gargotier tourna la broussaille et apparut
+brusquement aux regards de ceux qu'il cherchait.
+
+--Pardon excuse, monsieur, dit-il tout essoufflé, mais voici vos quinze
+cents francs.
+
+En parlant ainsi, il tendait à l'étranger les trois billets de banque.
+
+L'homme leva les yeux.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie?
+
+Le Thénardier répondit respectueusement:
+
+--Monsieur, cela signifie que je reprends Cosette.
+
+Cosette frissonna et se serra contre le bonhomme.
+
+Lui, il répondit en regardant le Thénardier dans le fond des yeux et en
+espaçant toutes les syllabes.
+
+--Vous re-pre-nez Cosette?
+
+--Oui, monsieur, je la reprends. Je vais vous dire. J'ai réfléchi. Au
+fait, je n'ai pas le droit de vous la donner. Je suis un honnête homme,
+voyez-vous. Cette petite n'est pas à moi, elle est à sa mère. C'est sa
+mère qui me l'a confiée, je ne puis la remettre qu'à sa mère. Vous me
+direz: _Mais la mère est morte_. Bon. En ce cas je ne puis rendre
+l'enfant qu'à une personne qui m'apporterait un écrit signé de la mère
+comme quoi je dois remettre l'enfant à cette personne-là. Cela est
+clair.
+
+L'homme, sans répondre, fouilla dans sa poche et le Thénardier vit
+reparaître le portefeuille aux billets de banque.
+
+Le gargotier eut un frémissement de joie.
+
+--Bon! pensa-t-il, tenons-nous. Il va me corrompre!
+
+Avant d'ouvrir le portefeuille, le voyageur jeta un coup d'oeil autour
+de lui. Le lieu était absolument désert. Il n'y avait pas une âme dans
+le bois ni dans la vallée. L'homme ouvrit le portefeuille et en tira,
+non la poignée de billets de banque qu'attendait Thénardier, mais un
+simple petit papier qu'il développa et présenta tout ouvert à
+l'aubergiste en disant:
+
+--Vous avez raison. Lisez.
+
+Le Thénardier prit le papier, et lut:
+
+ _«Montreuil-sur-Mer, le 25 mars 1823_
+
+«Monsieur Thénardier, Vous remettrez Cosette à la personne. On vous
+payera toutes les petites choses. J'ai l'honneur de vous saluer avec
+considération.
+
+ «Fantine.»
+
+--Vous connaissez cette signature? reprit l'homme.
+
+C'était bien la signature de Fantine. Le Thénardier la reconnut.
+
+Il n'y avait rien à répliquer. Il sentit deux violents dépits, le dépit
+de renoncer à la corruption qu'il espérait, et le dépit d'être battu.
+L'homme ajouta:
+
+--Vous pouvez garder ce papier pour votre décharge.
+
+Le Thénardier se replia en bon ordre.
+
+--Cette signature est assez bien imitée, grommela-t-il entre ses dents.
+Enfin, soit!
+
+Puis il essaya un effort désespéré.
+
+--Monsieur, dit-il, c'est bon. Puisque vous êtes la personne. Mais il
+faut me payer «toutes les petites choses». On me doit gros. L'homme se
+dressa debout, et dit en époussetant avec des chiquenaudes sa manche
+râpée où il y avait de la poussière.
+
+--Monsieur Thénardier, en janvier la mère comptait qu'elle vous devait
+cent vingt francs; vous lui avez envoyé en février un mémoire de cinq
+cents francs; vous avez reçu trois cents francs fin février et trois
+cents francs au commencement de mars. Il s'est écoulé depuis lors neuf
+mois à quinze francs, prix convenu, cela fait cent trente-cinq francs.
+Vous aviez reçu cent francs de trop. Reste trente-cinq francs qu'on vous
+doit. Je viens de vous donner quinze cents francs.
+
+Le Thénardier éprouva ce qu'éprouve le loup au moment où il se sent
+mordu et saisi par la mâchoire d'acier du piège.
+
+--Quel est ce diable d'homme? pensa-t-il.
+
+Il fit ce que fait le loup. Il donna une secousse. L'audace lui avait
+déjà réussi une fois.
+
+--Monsieur-dont-je-ne-sais-pas-le-nom, dit-il résolument et mettant
+cette fois les façons respectueuses de côté, je reprendrai Cosette ou
+vous me donnerez mille écus.
+
+L'étranger dit tranquillement.
+
+--Viens, Cosette.
+
+Il prit Cosette de la main gauche, et de la droite il ramassa son bâton
+qui était à terre.
+
+Le Thénardier remarqua l'énormité de la trique et la solitude du lieu.
+
+L'homme s'enfonça dans le bois avec l'enfant, laissant le gargotier
+immobile et interdit.
+
+Pendant qu'ils s'éloignaient, le Thénardier considérait ses larges
+épaules un peu voûtées et ses gros poings.
+
+Puis ses yeux, revenant à lui-même, retombaient sur ses bras chétifs et
+sur ses mains maigres.
+
+--Il faut que je sois vraiment bien bête, pensait-il, de n'avoir pas
+pris mon fusil, puisque j'allais à la chasse!
+
+Cependant l'aubergiste ne lâcha pas prise.
+
+--Je veux savoir où il ira, dit-il.
+
+Et il se mit à les suivre à distance. Il lui restait deux choses dans
+les mains, une ironie, le chiffon de papier signé _Fantine_, et une
+consolation, les quinze cents francs.
+
+L'homme emmenait Cosette dans la direction de Livry et de Bondy. Il
+marchait lentement, la tête baissée, dans une attitude de réflexion et
+de tristesse. L'hiver avait fait le bois à claire-voie, si bien que le
+Thénardier ne les perdait pas de vue, tout en restant assez loin. De
+temps en temps l'homme se retournait et regardait si on ne le suivait
+pas. Tout à coup il aperçut Thénardier. Il entra brusquement avec
+Cosette dans un taillis où ils pouvaient tous deux disparaître.
+
+--Diantre! dit le Thénardier.
+
+Et il doubla le pas.
+
+L'épaisseur du fourré l'avait forcé de se rapprocher d'eux. Quand
+l'homme fut au plus épais, il se retourna. Thénardier eut beau se cacher
+dans les branches; il ne put faire que l'homme ne le vît pas. L'homme
+lui jeta un coup d'oeil inquiet, puis hocha la tête et reprit sa route.
+L'aubergiste se remit à le suivre. Ils firent ainsi deux ou trois cents
+pas. Tout à coup l'homme se retourna encore. Il aperçut l'aubergiste.
+Cette fois il le regarda d'un air si sombre que le Thénardier jugea
+«inutile» d'aller plus loin. Thénardier rebroussa chemin.
+
+
+
+
+Chapitre XI
+
+Le numéro 9430 reparaît et Cosette le gagne à la loterie
+
+
+Jean Valjean n'était pas mort.
+
+En tombant à la mer, ou plutôt en s'y jetant, il était, comme on l'a vu,
+sans fers. Il nagea entre deux eaux jusque sous un navire au mouillage,
+auquel était amarrée une embarcation. Il trouva moyen de se cacher dans
+cette embarcation jusqu'au soir. À la nuit, il se jeta de nouveau à la
+nage, et atteignit la côte à peu de distance du cap Brun. Là, comme ce
+n'était pas l'argent qui lui manquait, il put se procurer des vêtements.
+Une guinguette aux environs de Balaguier était alors le vestiaire des
+forçats évadés, spécialité lucrative. Puis, Jean Valjean, comme tous ces
+tristes fugitifs qui tâchent de dépister le guet de la loi et la
+fatalité sociale, suivit un itinéraire obscur et ondulant. Il trouva un
+premier asile aux Pradeaux, près Beausset. Ensuite il se dirigea vers le
+Grand-Villard, près Briançon, dans les Hautes-Alpes. Fuite tâtonnante et
+inquiète, chemin de taupe dont les embranchements sont inconnus. On a
+pu, plus tard, retrouver quelque trace de son passage dans l'Ain sur le
+territoire de Civrieux, dans les Pyrénées, à Accons au lieu dit la
+Grange-de-Doumecq, près du hameau de Chavailles, et dans les environs de
+Périgueux, à Brunies, canton de la Chapelle-Gonaguet. Il gagna Paris. On
+vient de le voir à Montfermeil.
+
+Son premier soin, en arrivant à Paris, avait été d'acheter des habits de
+deuil pour une petite fille de sept à huit ans, puis de se procurer un
+logement. Cela fait, il s'était rendu à Montfermeil.
+
+On se souvient que déjà, lors de sa précédente évasion, il y avait fait,
+ou dans les environs, un voyage mystérieux dont la justice avait eu
+quelque lueur.
+
+Du reste on le croyait mort, et cela épaississait l'obscurité qui
+s'était faite sur lui. À Paris, il lui tomba sous la main un des
+journaux qui enregistraient le fait. Il se sentit rassuré et presque en
+paix comme s'il était réellement mort.
+
+Le soir même du jour où Jean Valjean avait tiré Cosette des griffes des
+Thénardier, il rentrait dans Paris. Il y rentrait à la nuit tombante,
+avec l'enfant, par la barrière de Monceaux. Là il monta dans un
+cabriolet qui le conduisit à l'esplanade de l'Observatoire. Il y
+descendit, paya le cocher, prit Cosette par la main, et tous deux, dans
+la nuit noire, par les rues désertes qui avoisinent l'Ourcine et la
+Glacière, se dirigèrent vers le boulevard de l'Hôpital.
+
+La journée avait été étrange et remplie d'émotions pour Cosette; on
+avait mangé derrière des haies du pain et du fromage achetés dans des
+gargotes isolées, on avait souvent changé de voiture, on avait fait des
+bouts de chemin à pied, elle ne se plaignait pas, mais elle était
+fatiguée, et Jean Valjean s'en aperçut à sa main qu'elle tirait
+davantage en marchant. Il la prit sur son dos; Cosette, sans lâcher
+Catherine, posa sa tête sur l'épaule de Jean Valjean, et s'y endormit.
+
+
+
+
+Livre quatrième--La masure Gorbeau
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Maître Gorbeau
+
+
+Il y a quarante ans, le promeneur solitaire qui s'aventurait dans les
+pays perdus de la Salpêtrière, et qui montait par le boulevard jusque
+vers la barrière d'Italie, arrivait à des endroits où l'on eût pu dire
+que Paris disparaissait. Ce n'était pas la solitude, il y avait des
+passants; ce n'était pas la campagne, il y avait des maisons et des
+rues; ce n'était pas une ville, les rues avaient des ornières comme les
+grandes routes et l'herbe y poussait; ce n'était pas un village, les
+maisons étaient trop hautes. Qu'était-ce donc? C'était un lieu habité où
+il n'y avait personne, c'était un lieu désert où il y avait quelqu'un;
+c'était un boulevard de la grande ville, une rue de Paris, plus farouche
+la nuit qu'une forêt, plus morne le jour qu'un cimetière.
+
+C'était le vieux quartier du Marché-aux-Chevaux.
+
+Ce promeneur, s'il se risquait au delà des quatre murs caducs de ce
+Marché-aux-Chevaux, s'il consentait même à dépasser la rue du
+Petit-Banquier, après avoir laissé à sa droite un courtil gardé par de
+hautes murailles, puis un pré où se dressaient des meules de tan
+pareilles à des huttes de castors gigantesques, puis un enclos encombré
+de bois de charpente avec des tas de souches, de sciures et de copeaux
+en haut desquels aboyait un gros chien, puis un long mur bas tout en
+ruine, avec une petite porte noire et en deuil, chargé de mousses qui
+s'emplissaient de fleurs au printemps, puis, au plus désert, une
+affreuse bâtisse décrépite sur laquelle on lisait en grosses lettres:
+DEFENSE D'AFFICHER, ce promeneur hasardeux atteignait l'angle de la rue
+des Vignes-Saint-Marcel, latitudes peu connues. Là, près d'une usine et
+entre deux murs de jardins, on voyait en ce temps-là une masure qui, au
+premier coup d'oeil, semblait petite comme une chaumière et qui en
+réalité était grande comme une cathédrale. Elle se présentait sur la
+voie publique de côté, par le pignon; de là son exiguïté apparente.
+Presque toute la maison était cachée. On n'en apercevait que la porte et
+une fenêtre.
+
+Cette masure n'avait qu'un étage.
+
+En l'examinant, le détail qui frappait d'abord, c'est que cette porte
+n'avait jamais pu être que la porte d'un bouge, tandis que cette
+croisée, si elle eût été coupée dans la pierre de taille au lieu de
+l'être dans le moellon, aurait pu être la croisée d'un hôtel.
+
+La porte n'était autre chose qu'un assemblage de planches vermoulues
+grossièrement reliées par des traverses pareilles à des bûches mal
+équarries. Elle s'ouvrait immédiatement sur un roide escalier à hautes
+marches, boueux, plâtreux, poudreux, de la même largeur qu'elle, qu'on
+voyait de la rue monter droit comme une échelle et disparaître dans
+l'ombre entre deux murs. Le haut de la baie informe que battait cette
+porte était masqué d'une volige étroite au milieu de laquelle on avait
+scié un jour triangulaire, tout ensemble lucarne et vasistas quand la
+porte était fermée. Sur le dedans de la porte un pinceau trempé dans
+l'encre avait tracé en deux coups de poing le chiffre 52, et au-dessus
+de la volige le même pinceau avait barbouillé le numéro 50; de sorte
+qu'on hésitait. Où est-on? Le dessus de la porte dit: au numéro 50; le
+dedans réplique: non, au numéro 52. On ne sait quels chiffons couleur de
+poussière pendaient comme des draperies au vasistas triangulaire.
+
+La fenêtre était large, suffisamment élevée, garnie de persiennes et de
+châssis à grands carreaux; seulement ces grands carreaux avaient des
+blessures variées, à la fois cachées et trahies par un ingénieux bandage
+en papier, et les persiennes, disloquées et descellées, menaçaient
+plutôt les passants qu'elles ne gardaient les habitants. Les abat-jour
+horizontaux y manquaient çà et là et étaient naïvement remplacés par des
+planches clouées perpendiculairement; si bien que la chose commençait en
+persienne et finissait en volet.
+
+Cette porte qui avait l'air immonde et cette fenêtre qui avait l'air
+honnête, quoique délabrée, ainsi vues sur la même maison, faisaient
+l'effet de deux mendiants dépareillés qui iraient ensemble et
+marcheraient côte à côte avec deux mines différentes sous les mêmes
+haillons, l'un ayant toujours été un gueux, l'autre ayant été un
+gentilhomme.
+
+L'escalier menait à un corps de bâtiment très vaste qui ressemblait à un
+hangar dont on aurait fait une maison. Ce bâtiment avait pour tube
+intestinal un long corridor sur lequel s'ouvraient, à droite et à
+gauche, des espèces de compartiments de dimensions variées, à la rigueur
+logeables et plutôt semblables à des échoppes qu'à des cellules. Ces
+chambres prenaient jour sur des terrains vagues des environs. Tout cela
+était obscur, fâcheux, blafard, mélancolique, sépulcral; traversé, selon
+que les fentes étaient dans le toit ou dans la porte, par des rayons
+froids ou par des bises glacées. Une particularité intéressante et
+pittoresque de ce genre d'habitation, c'est l'énormité des araignées.
+
+À gauche de la porte d'entrée, sur le boulevard, à hauteur d'homme, une
+lucarne qu'on avait murée faisait une niche carrée pleine de pierres que
+les enfants y jetaient en passant.
+
+Une partie de ce bâtiment a été dernièrement démolie. Ce qui en reste
+aujourd'hui peut encore faire juger de ce qu'il a été. Le tout, dans son
+ensemble, n'a guère plus d'une centaine d'années. Cent ans, c'est la
+jeunesse d'une église et la vieillesse d'une maison. Il semble que le
+logis de l'homme participe de sa brièveté et le logis de Dieu de son
+éternité.
+
+Les facteurs de la poste appelaient cette masure le numéro 50-52; mais
+elle était connue dans le quartier sous le nom de maison Gorbeau. Disons
+d'où lui venait cette appellation.
+
+Les collecteurs de petits faits, qui se font des herbiers d'anecdotes et
+qui piquent dans leur mémoire les dates fugaces avec une épingle, savent
+qu'il y avait à Paris, au siècle dernier, vers 1770, deux procureurs au
+Châtelet, appelés, l'un Corbeau, l'autre Renard. Deux noms prévus par La
+Fontaine. L'occasion était trop belle pour que la basoche n'en fît point
+gorge chaude. Tout de suite la parodie courut, en vers quelque peu
+boiteux, les galeries du Palais:
+
+ _Maître Corbeau, sur un dossier perché,_
+ _Tenait dans son bec une saisie exécutoire;_
+ _Maître Renard, par l'odeur alléché,_
+ _Lui fit à peu près cette histoire:_
+ _Hé bonjour! etc._
+
+Les deux honnêtes praticiens, gênés par les quolibets et contrariés dans
+leur port de tête par les éclats de rire qui les suivaient, résolurent
+de se débarrasser de leurs noms et prirent le parti de s'adresser au
+roi. La requête fut présentée à Louis XV le jour même où le nonce du
+pape, d'un côté, et le cardinal de La Roche-Aymon, de l'autre,
+dévotement agenouillés tous les deux, chaussèrent, en présence de sa
+majesté, chacun d'une pantoufle les deux pieds nus de madame Du Barry
+sortant du lit. Le roi, qui riait, continua de rire, passa gaîment des
+deux évêques aux deux procureurs, et fit à ces robins grâce de leurs
+noms, ou à peu près. Il fut permis, de par le roi, à maître Corbeau
+d'ajouter une queue à son initiale et de se nommer Gorbeau; maître
+Renard fut moins heureux, il ne put obtenir que de mettre un P devant
+son R et de s'appeler Prenard; si bien que le deuxième nom n'était guère
+moins ressemblant que le premier.
+
+Or, selon la tradition locale, ce maître Gorbeau avait été propriétaire
+de la bâtisse numérotée 50-52 boulevard de l'Hôpital. Il était même
+l'auteur de la fenêtre monumentale. De là à cette masure le nom de
+maison Gorbeau.
+
+Vis-à-vis le numéro 50-52 se dresse, parmi les plantations du boulevard,
+un grand orme aux trois quarts mort; presque en face s'ouvre la rue de
+la barrière des Gobelins, rue alors sans maisons, non pavée, plantée
+d'arbres mal venus, verte ou fangeuse selon la saison, qui allait
+aboutir carrément au mur d'enceinte de Paris. Une odeur de couperose
+sort par bouffées des toits d'une fabrique voisine.
+
+La barrière était tout près. En 1823, le mur d'enceinte existait encore.
+
+Cette barrière elle-même jetait dans l'esprit des figures funestes.
+C'était le chemin de Bicêtre. C'est par là que, sous l'Empire et la
+Restauration, rentraient à Paris les condamnés à mort le jour de leur
+exécution. C'est là que fut commis vers 1829 ce mystérieux assassinat
+dit «de la barrière de Fontainebleau» dont la justice n'a pu découvrir
+les auteurs, problème funèbre qui n'a pas été éclairci, énigme
+effroyable qui n'a pas été ouverte. Faites quelques pas, vous trouvez
+cette fatale rue Croulebarbe où Ulbach poignarda la chevrière d'Ivry au
+bruit du tonnerre, comme dans un mélodrame. Quelques pas encore, et vous
+arrivez aux abominables ormes étêtés de la barrière Saint-Jacques, cet
+expédient des philanthropes cachant l'échafaud, cette mesquine et
+honteuse place de Grève d'une société boutiquière et bourgeoise, qui a
+reculé devant la peine de mort, n'osant ni l'abolir avec grandeur, ni la
+maintenir avec autorité.
+
+Il y a trente-sept ans, en laissant à part cette place Saint-Jacques qui
+était comme prédestinée et qui a toujours été horrible, le point le plus
+morne peut-être de tout ce morne boulevard était l'endroit, si peu
+attrayant encore aujourd'hui, où l'on rencontrait la masure 50-52.
+
+Les maisons bourgeoises n'ont commencé à poindre là que vingt-cinq ans
+plus tard. Le lieu était morose. Aux idées funèbres qui vous y
+saisissaient, on se sentait entre la Salpêtrière dont on entrevoyait le
+dôme et Bicêtre dont on touchait la barrière; c'est-à-dire entre la
+folie de la femme et la folie de l'homme. Si loin que la vue pût
+s'étendre, on n'apercevait que les abattoirs, le mur d'enceinte et
+quelques rares façades d'usines, pareilles à des casernes ou à des
+monastères; partout des baraques et des plâtras, de vieux murs noirs
+comme des linceuls, des murs neufs blancs comme des suaires; partout des
+rangées d'arbres parallèles, des bâtisses tirées au cordeau, des
+constructions plates, de longues lignes froides, et la tristesse lugubre
+des angles droits. Pas un accident de terrain, pas un caprice
+d'architecture, pas un pli. C'était un ensemble glacial, régulier,
+hideux. Rien ne serre le coeur comme la symétrie. C'est que la symétrie,
+c'est l'ennui, et l'ennui est le fond même du deuil. Le désespoir
+bâille. On peut rêver quelque chose de plus terrible qu'un enfer où l'on
+souffre, c'est un enfer où l'on s'ennuierait. Si cet enfer existait, ce
+morceau du boulevard de l'Hôpital en eût pu être l'avenue.
+
+Cependant, à la nuit tombante, au moment où la clarté s'en va, l'hiver
+surtout, à l'heure où la bise crépusculaire arrache aux ormes leurs
+dernières feuilles rousses, quand l'ombre est profonde et sans étoiles,
+ou quand la lune et le vent font des trous dans les nuages, ce boulevard
+devenait tout à coup effrayant. Les lignes droites s'enfonçaient et se
+perdaient dans les ténèbres comme des tronçons de l'infini. Le passant
+ne pouvait s'empêcher de songer aux innombrables traditions patibulaires
+du lieu. La solitude de cet endroit où il s'était commis tant de crimes
+avait quelque chose d'affreux. On croyait pressentir des pièges dans
+cette obscurité, toutes les formes confuses de l'ombre paraissaient
+suspectes, et les longs creux carrés qu'on apercevait entre chaque arbre
+semblaient des fosses. Le jour, c'était laid; le soir, c'était lugubre;
+la nuit, c'était sinistre.
+
+L'été, au crépuscule, on voyait çà et là quelques vieilles femmes,
+assises au pied des ormes sur des bancs moisis par les pluies. Ces
+bonnes vieilles mendiaient volontiers.
+
+Du reste ce quartier, qui avait plutôt l'air suranné qu'antique, tendait
+dès lors à se transformer. Dès cette époque, qui voulait le voir devait
+se hâter. Chaque jour quelque détail de cet ensemble s'en allait.
+Aujourd'hui, et depuis vingt ans, l'embarcadère du chemin de fer
+d'Orléans est là, à côté du vieux faubourg, et le travaille. Partout où
+l'on place, sur la lisière d'une capitale, l'embarcadère d'un chemin de
+fer, c'est la mort d'un faubourg et la naissance d'une ville. Il semble
+qu'autour de ces grands centres du mouvement des peuples, au roulement
+de ces puissantes machines, au souffle de ces monstrueux chevaux de la
+civilisation qui mangent du charbon et vomissent du feu, la terre pleine
+de germes tremble et s'ouvre pour engloutir les anciennes demeures des
+hommes et laisser sortir les nouvelles. Les vieilles maisons croulent,
+les maisons neuves montent.
+
+Depuis que la gare du railway d'Orléans a envahi les terrains de la
+Salpêtrière, les antiques rues étroites qui avoisinent les fossés
+Saint-Victor et le Jardin des Plantes s'ébranlent, violemment traversées
+trois ou quatre fois chaque jour par ces courants de diligences, de
+fiacres et d'omnibus qui, dans un temps donné, refoulent les maisons à
+droite et à gauche; car il y a des choses bizarres à énoncer qui sont
+rigoureusement exactes, et de même qu'il est vrai de dire que dans les
+grandes villes le soleil fait végéter et croître les façades des maisons
+au midi, il est certain que le passage fréquent des voitures élargit les
+rues. Les symptômes d'une vie nouvelle sont évidents. Dans ce vieux
+quartier provincial, aux recoins les plus sauvages, le pavé se montre,
+les trottoirs commencent à ramper et à s'allonger, même là où il n'y a
+pas encore de passants. Un matin, matin mémorable, en juillet 1845, on y
+vit tout à coup fumer les marmites noires du bitume; ce jour-là on put
+dire que la civilisation était arrivée rue de Lourcine et que Paris
+était entré dans le faubourg Saint-Marceau.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Nid pour hibou et fauvette
+
+
+Ce fut devant cette masure Gorbeau que Jean Valjean s'arrêta. Comme les
+oiseaux fauves, il avait choisi le lieu le plus désert pour y faire son
+nid.
+
+Il fouilla dans son gilet, y prit une sorte de passe-partout, ouvrit la
+porte, entra, puis la referma avec soin, et monta l'escalier, portant
+toujours Cosette.
+
+Au haut de l'escalier, il tira de sa poche une autre clef avec laquelle
+il ouvrit une autre porte. La chambre où il entra et qu'il referma
+sur-le-champ était une espèce de galetas assez spacieux meublé d'un
+matelas posé à terre, d'une table et de quelques chaises. Un poêle
+allumé et dont on voyait la braise était dans un coin. Le réverbère du
+boulevard éclairait vaguement cet intérieur pauvre. Au fond il y avait
+un cabinet avec un lit de sangle. Jean Valjean porta l'enfant sur ce lit
+et l'y déposa sans qu'elle s'éveillât.
+
+Il battit le briquet, et alluma une chandelle; tout cela était préparé
+d'avance sur la table; et, comme il l'avait fait la veille, il se mit à
+considérer Cosette d'un regard plein d'extase où l'expression de la
+bonté et de l'attendrissement allait presque jusqu'à l'égarement. La
+petite fille, avec cette confiance tranquille qui n'appartient qu'à
+l'extrême force et qu'à l'extrême faiblesse, s'était endormie sans
+savoir avec qui elle était, et continuait de dormir sans savoir où elle
+était.
+
+Jean Valjean se courba et baisa la main de cette enfant.
+
+Neuf mois auparavant il baisait la main de la mère qui, elle aussi,
+venait de s'endormir.
+
+Le même sentiment douloureux, religieux, poignant, lui remplissait le
+coeur.
+
+Il s'agenouilla près du lit de Cosette.
+
+Il faisait grand jour que l'enfant dormait encore. Un rayon pâle du
+soleil de décembre traversait la croisée du galetas et traînait sur le
+plafond de longs filandres d'ombre et de lumière. Tout à coup une
+charrette de cartier, lourdement chargée, qui passait sur la chaussée du
+boulevard, ébranla la baraque comme un roulement d'orage et la fit
+trembler du haut en bas.
+
+--Oui, madame! cria Cosette réveillée en sursaut, voilà! voilà!
+
+Et elle se jeta à bas du lit, les paupières encore à demi fermées par la
+pesanteur du sommeil, étendant le bras vers l'angle du mur.
+
+--Ah! mon Dieu! mon balai! dit-elle.
+
+Elle ouvrit tout à fait les yeux, et vit le visage souriant de Jean
+Valjean.
+
+--Ah! tiens, c'est vrai! dit l'enfant. Bonjour, monsieur.
+
+Les enfants acceptent tout de suite et familièrement la joie et le
+bonheur, étant eux-mêmes naturellement bonheur et joie.
+
+Cosette aperçut Catherine au pied de son lit, et s'en empara, et, tout
+en jouant, elle faisait cent questions à Jean Valjean.--Où elle était?
+Si c'était grand, Paris? Si madame Thénardier était bien loin? Si elle
+ne reviendrait pas? etc., etc. Tout à coup elle s'écria:--Comme c'est
+joli ici! C'était un affreux taudis; mais elle se sentait libre.
+
+--Faut-il que je balaye? reprit-elle enfin.
+
+--Joue, dit Jean Valjean.
+
+La journée se passa ainsi. Cosette, sans s'inquiéter de rien comprendre,
+était inexprimablement heureuse entre cette poupée et ce bonhomme.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Deux malheurs mêlés font du bonheur
+
+
+Le lendemain au point du jour, Jean Valjean était encore près du lit de
+Cosette. Il attendit là, immobile, et il la regarda se réveiller.
+
+Quelque chose de nouveau lui entrait dans l'âme.
+
+Jean Valjean n'avait jamais rien aimé. Depuis vingt-cinq ans il était
+seul au monde. Il n'avait jamais été père, amant, mari, ami. Au bagne il
+était mauvais, sombre, chaste, ignorant et farouche. Le coeur de ce
+vieux forçat était plein de virginités. Sa soeur et les enfants de sa
+soeur ne lui avaient laissé qu'un souvenir vague et lointain qui avait
+fini par s'évanouir presque entièrement. Il avait fait tous ses efforts
+pour les retrouver, et, n'ayant pu les retrouver, il les avait oubliés.
+La nature humaine est ainsi faite. Les autres émotions tendres de sa
+jeunesse, s'il en avait, étaient tombées dans un abîme.
+
+Quand il vit Cosette, quand il l'eut prise, emportée et délivrée, il
+sentit se remuer ses entrailles. Tout ce qu'il y avait de passionné et
+d'affectueux en lui s'éveilla et se précipita vers cet enfant. Il allait
+près du lit où elle dormait, et il y tremblait de joie; il éprouvait des
+épreintes comme une mère et il ne savait ce que c'était; car c'est une
+chose bien obscure et bien douce que ce grand et étrange mouvement d'un
+coeur qui se met à aimer.
+
+Pauvre vieux coeur tout neuf!
+
+Seulement, comme il avait cinquante-cinq ans et que Cosette en avait
+huit, tout ce qu'il aurait pu avoir d'amour dans toute sa vie se fondit
+en une sorte de lueur ineffable.
+
+C'était la deuxième apparition blanche qu'il rencontrait. L'évêque avait
+fait lever à son horizon l'aube de la vertu; Cosette y faisait lever
+l'aube de l'amour.
+
+Les premiers jours s'écoulèrent dans cet éblouissement.
+
+De son côté, Cosette, elle aussi, devenait autre, à son insu, pauvre
+petit être! Elle était si petite quand sa mère l'avait quittée qu'elle
+ne s'en souvenait plus. Comme tous les enfants, pareils aux jeunes
+pousses de la vigne qui s'accrochent à tout, elle avait essayé d'aimer.
+Elle n'y avait pu réussir. Tous l'avaient repoussée, les Thénardier,
+leurs enfants, d'autres enfants. Elle avait aimé le chien, qui était
+mort. Après quoi, rien n'avait voulu d'elle, ni personne. Chose lugubre
+à dire, et que nous avons déjà indiquée, à huit ans elle avait le coeur
+froid. Ce n'était pas sa faute, ce n'était point la faculté d'aimer qui
+lui manquait; hélas! c'était la possibilité. Aussi, dès le premier jour,
+tout ce qui sentait et songeait en elle se mit à aimer ce bonhomme. Elle
+éprouvait ce qu'elle n'avait jamais ressenti, une sensation
+d'épanouissement.
+
+Le bonhomme ne lui faisait même plus l'effet d'être vieux, ni d'être
+pauvre. Elle trouvait Jean Valjean beau, de même qu'elle trouvait le
+taudis joli.
+
+Ce sont là des effets d'aurore, d'enfance, de jeunesse, de joie. La
+nouveauté de la terre et de la vie y est pour quelque chose. Rien n'est
+charmant comme le reflet colorant du bonheur sur le grenier. Nous avons
+tous ainsi dans notre passé un galetas bleu.
+
+La nature, cinquante ans d'intervalle, avaient mis une séparation
+profonde entre Jean Valjean et Cosette; cette séparation, la destinée la
+combla. La destinée unit brusquement et fiança avec son irrésistible
+puissance ces deux existences déracinées, différentes par l'âge,
+semblables par le deuil. L'une en effet complétait l'autre. L'instinct
+de Cosette cherchait un père comme l'instinct de Jean Valjean cherchait
+un enfant. Se rencontrer, ce fut se trouver. Au moment mystérieux où
+leurs deux mains se touchèrent, elles se soudèrent. Quand ces deux âmes
+s'aperçurent, elles se reconnurent comme étant le besoin l'une de
+l'autre et s'embrassèrent étroitement.
+
+En prenant les mots dans leur sens le plus compréhensif et le plus
+absolu, on pourrait dire que, séparés de tout par des murs de tombe,
+Jean Valjean était le Veuf comme Cosette était l'Orpheline. Cette
+situation fit que Jean Valjean devint d'une façon céleste le père de
+Cosette.
+
+Et, en vérité, l'impression mystérieuse produite à Cosette, au fond du
+bois de Chelles, par la main de Jean Valjean saisissant la sienne dans
+l'obscurité, n'était pas une illusion, mais une réalité. L'entrée de cet
+homme dans la destinée de cet enfant avait été l'arrivée de Dieu.
+
+Du reste, Jean Valjean avait bien choisi son asile. Il était là dans une
+sécurité qui pouvait sembler entière.
+
+La chambre à cabinet qu'il occupait avec Cosette était celle dont la
+fenêtre donnait sur le boulevard. Cette fenêtre étant unique dans la
+maison, aucun regard de voisin n'était à craindre, pas plus de côté
+qu'en face.
+
+Le rez-de-chaussée du numéro 50-52, espèce d'appentis délabré, servait
+de remise à des maraîchers, et n'avait aucune communication avec le
+premier. Il en était séparé par le plancher qui n'avait ni trappe ni
+escalier et qui était comme le diaphragme de la masure. Le premier étage
+contenait, comme nous l'avons dit, plusieurs chambres et quelques
+greniers, dont un seulement était occupé par une vieille femme qui
+faisait le ménage de Jean Valjean. Tout le reste était inhabité.
+
+C'était cette vieille femme, ornée du nom de principale locataire et en
+réalité chargée des fonctions de portière, qui lui avait loué ce logis
+dans la journée de Noël. Il s'était donné à elle pour un rentier ruiné
+par les bons d'Espagne, qui allait venir demeurer là avec sa
+petite-fille. Il avait payé six mois d'avance et chargé la vieille de
+meubler la chambre et le cabinet comme on a vu. C'était cette bonne
+femme qui avait allumé le poêle et tout préparé le soir de leur arrivée.
+
+Les semaines se succédèrent. Ces deux êtres menaient dans ce taudis
+misérable une existence heureuse.
+
+Dès l'aube Cosette riait, jasait, chantait. Les enfants ont leur chant
+du matin comme les oiseaux.
+
+Il arrivait quelquefois que Jean Valjean lui prenait sa petite main
+rouge et crevassée d'engelures et la baisait. La pauvre enfant,
+accoutumée à être battue, ne savait ce que cela voulait dire, et s'en
+allait toute honteuse.
+
+Par moments elle devenait sérieuse et elle considérait sa petite robe
+noire. Cosette n'était plus en guenilles, elle était en deuil. Elle
+sortait de la misère et elle entrait dans la vie.
+
+Jean Valjean s'était mis à lui enseigner à lire. Parfois, tout en
+faisant épeler l'enfant, il songeait que c'était avec l'idée de faire le
+mal qu'il avait appris à lire au bagne. Cette idée avait tourné à
+montrer à lire à un enfant. Alors le vieux galérien souriait du sourire
+pensif des anges.
+
+Il sentait là une préméditation d'en haut, une volonté de quelqu'un qui
+n'est pas l'homme, et il se perdait dans la rêverie. Les bonnes pensées
+ont leurs abîmes comme les mauvaises.
+
+Apprendre à lire à Cosette, et la laisser jouer, c'était à peu près là
+toute la vie de Jean Valjean. Et puis il lui parlait de sa mère et il la
+faisait prier. Elle l'appelait: père, et ne lui savait pas d'autre nom.
+
+Il passait des heures à la contempler, habillant et déshabillant sa
+poupée, et à l'écouter gazouiller. La vie lui paraissait désormais
+pleine d'intérêt, les hommes lui semblaient bons et justes, il ne
+reprochait dans sa pensée plus rien à personne, il n'apercevait aucune
+raison de ne pas vieillir très vieux maintenant que cette enfant
+l'aimait. Il se voyait tout un avenir éclairé par Cosette comme par une
+charmante lumière. Les meilleurs ne sont pas exempts d'une pensée
+égoïste. Par moments il songeait avec une sorte de joie qu'elle serait
+laide.
+
+Ceci n'est qu'une opinion personnelle; mais pour dire notre pensée tout
+entière, au point où en était Jean Valjean quand il se mit à aimer
+Cosette, il ne nous est pas prouvé qu'il n'ait pas eu besoin de ce
+ravitaillement pour persévérer dans le bien. Il venait de voir sous de
+nouveaux aspects la méchanceté des hommes et la misère de la société,
+aspects incomplets et qui ne montraient fatalement qu'un côté du vrai,
+le sort de la femme résumé dans Fantine, l'autorité publique
+personnifiée dans Javert; il était retourné au bagne, cette fois pour
+avoir bien fait; de nouvelles amertumes l'avaient abreuvé; le dégoût et
+la lassitude le reprenaient; le souvenir même de l'évêque touchait
+peut-être à quelque moment d'éclipse, sauf à reparaître plus tard
+lumineux et triomphant; mais enfin ce souvenir sacré s'affaiblissait.
+Qui sait si Jean Valjean n'était pas à la veille de se décourager et de
+retomber? Il aima, et il redevint fort. Hélas! il n'était guère moins
+chancelant que Cosette. Il la protégea et elle l'affermit. Grâce à lui,
+elle put marcher dans la vie; grâce à elle, il put continuer dans la
+vertu. Il fut le soutien de cet enfant et cet enfant fut son point
+d'appui. O mystère insondable et divin des équilibres de la destinée!
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Les remarques de la principale locataire
+
+
+Jean Valjean avait la prudence de ne sortir jamais le jour. Tous les
+soirs, au crépuscule, il se promenait une heure ou deux, quelquefois
+seul, souvent avec Cosette, cherchant les contre-allées du boulevard les
+plus solitaires, ou entrant dans les églises à la tombée de la nuit. Il
+allait volontiers à Saint-Médard qui est l'église la plus proche. Quand
+il n'emmenait pas Cosette, elle restait avec la vieille femme; mais
+c'était la joie de l'enfant de sortir avec le bonhomme. Elle préférait
+une heure avec lui même aux tête-à-tête ravissants de Catherine. Il
+marchait en la tenant par la main et en lui disant des choses douces.
+
+Il se trouva que Cosette était très gaie.
+
+La vieille faisait le ménage et la cuisine et allait aux provisions.
+
+Ils vivaient sobrement, ayant toujours un peu de feu, mais comme des
+gens très gênés. Jean Valjean n'avait rien changé au mobilier du premier
+jour; seulement il avait fait remplacer par une porte pleine la porte
+vitrée du cabinet de Cosette.
+
+Il avait toujours sa redingote jaune, sa culotte noire et son vieux
+chapeau. Dans la rue on le prenait pour un pauvre. Il arrivait
+quelquefois que des bonnes femmes se retournaient et lui donnaient un
+sou. Jean Valjean recevait le sou et saluait profondément. Il arrivait
+aussi parfois qu'il rencontrait quelque misérable demandant la charité,
+alors il regardait derrière lui si personne ne le voyait, s'approchait
+furtivement du malheureux, lui mettait dans la main une pièce de
+monnaie, souvent une pièce d'argent, et s'éloignait rapidement. Cela
+avait ses inconvénients. On commençait à le connaître dans le quartier
+sous le nom du _mendiant qui fait l'aumône_. La vieille _principale
+locataire_, créature rechignée, toute pétrie vis-à-vis du prochain de
+l'attention des envieux, examinait beaucoup Jean Valjean, sans qu'il
+s'en doutât. Elle était un peu sourde, ce qui la rendait bavarde. Il lui
+restait de son passé deux dents, l'une en haut, l'autre en bas, qu'elle
+cognait toujours l'une contre l'autre. Elle avait fait des questions à
+Cosette qui, ne sachant rien, n'avait pu rien dire, sinon qu'elle venait
+de Montfermeil. Un matin, cette guetteuse aperçut Jean Valjean qui
+entrait, d'un air qui sembla à la commère particulier, dans un des
+compartiments inhabités de la masure. Elle le suivit du pas d'une
+vieille chatte, et put l'observer, sans en être vue, par la fente de la
+porte qui était tout contre. Jean Valjean, pour plus de précaution sans
+doute, tournait le dos à cette porte. La vieille le vit fouiller dans sa
+poche et y prendre un étui, des ciseaux et du fil, puis il se mit à
+découdre la doublure d'un pan de sa redingote et il tira de l'ouverture
+un morceau de papier jaunâtre qu'il déplia. La vieille reconnut avec
+épouvante que c'était un billet de mille francs. C'était le second ou le
+troisième qu'elle voyait depuis qu'elle était au monde. Elle s'enfuit
+très effrayée.
+
+Un moment après, Jean Valjean l'aborda et la pria d'aller lui changer ce
+billet de mille francs, ajoutant que c'était le semestre de sa rente
+qu'il avait touché la veille.--Où? pensa la vieille. Il n'est sorti qu'à
+six heures du soir, et la caisse du gouvernement n'est certainement pas
+ouverte à cette heure-là. La vieille alla changer le billet et fit ses
+conjectures. Ce billet de mille francs, commenté et multiplié, produisit
+une foule de conversations effarées parmi les commères de la rue des
+Vignes-Saint-Marcel.
+
+Les jours suivants, il arriva que Jean Valjean, en manches de veste,
+scia du bois dans le corridor. La vieille était dans la chambre et
+faisait le ménage. Elle était seule, Cosette étant occupée à admirer le
+bois qu'on sciait, la vieille vit la redingote accrochée à un clou, et
+la scruta: la doublure avait été recousue. La bonne femme la palpa
+attentivement, et crut sentir dans les pans et dans les entournures des
+épaisseurs de papier. D'autres billets de mille francs sans doute! Elle
+remarqua en outre qu'il y avait toutes sortes de choses dans les poches,
+non seulement les aiguilles, les ciseaux et le fil qu'elle avait vus,
+mais un gros portefeuille, un très grand couteau, et, détail suspect,
+plusieurs perruques de couleurs variées. Chaque poche de cette redingote
+avait l'air d'être une façon d'en-cas pour des événements imprévus.
+
+Les habitants de la masure atteignirent ainsi les derniers jours de
+l'hiver.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Une pièce de cinq francs qui tombe à terre fait du bruit
+
+
+Il y avait près de Saint-Médard un pauvre qui s'accroupissait sur la
+margelle d'un puits banal condamné, et auquel Jean Valjean faisait
+volontiers la charité. Il ne passait guère devant cet homme sans lui
+donner quelques sous. Parfois il lui parlait. Les envieux de ce mendiant
+disaient qu'il était _de la police_. C'était un vieux bedeau de
+soixante-quinze ans qui marmottait continuellement des oraisons.
+
+Un soir que Jean Valjean passait par là, il n'avait pas Cosette avec
+lui, il aperçut le mendiant à sa place ordinaire sous le réverbère qu'on
+venait d'allumer. Cet homme, selon son habitude, semblait prier et était
+tout courbé. Jean Valjean alla à lui et lui mit dans la main son aumône
+accoutumée. Le mendiant leva brusquement les yeux, regarda fixement Jean
+Valjean, puis baissa rapidement la tête. Ce mouvement fut comme un
+éclair, Jean Valjean eut un tressaillement. Il lui sembla qu'il venait
+d'entrevoir, à la lueur du réverbère, non le visage placide et béat du
+vieux bedeau, mais une figure effrayante et connue. Il eut l'impression
+qu'on aurait en se trouvant tout à coup dans l'ombre face à face avec un
+tigre. Il recula terrifié et pétrifié, n'osant ni respirer, ni parler,
+ni rester, ni fuir, considérant le mendiant qui avait baissé sa tête
+couverte d'une loque et paraissait ne plus savoir qu'il était là. Dans
+ce moment étrange, un instinct, peut-être l'instinct mystérieux de la
+conservation, fit que Jean Valjean ne prononça pas une parole. Le
+mendiant avait la même taille, les mêmes guenilles, la même apparence
+que tous les jours.--Bah!... dit Jean Valjean, je suis fou! je rêve!
+impossible!--Et il rentra profondément troublé.
+
+C'est à peine s'il osait s'avouer à lui-même que cette figure qu'il
+avait cru voir était la figure de Javert.
+
+La nuit, en y réfléchissant, il regretta de n'avoir pas questionné
+l'homme pour le forcer à lever la tête une seconde fois.
+
+Le lendemain à la nuit tombante il y retourna. Le mendiant était à sa
+place.--Bonjour, bonhomme, dit résolument Jean Valjean en lui donnant un
+sou. Le mendiant leva la tête, et répondit d'une voix dolente:--Merci,
+mon bon monsieur.--C'était bien le vieux bedeau. Jean Valjean se sentit
+pleinement rassuré. Il se mit à rire.--Où diable ai-je été voir là
+Javert? pensa-t-il. Ah çà, est-ce que je vais avoir la berlue à
+présent?--Il n'y songea plus.
+
+Quelques jours après, il pouvait être huit heures du soir, il était dans
+sa chambre et il faisait épeler Cosette à haute voix, il entendit
+ouvrir, puis refermer la porte de la masure. Cela lui parut singulier.
+La vieille, qui seule habitait avec lui la maison, se couchait toujours
+à la nuit pour ne point user de chandelle. Jean Valjean fit signe à
+Cosette de se taire. Il entendit qu'on montait l'escalier. À la rigueur
+ce pouvait être la vieille qui avait pu se trouver malade et aller chez
+l'apothicaire. Jean Valjean écouta. Le pas était lourd et sonnait comme
+le pas d'un homme; mais la vieille portait de gros souliers et rien ne
+ressemble au pas d'un homme comme le pas d'une vieille femme. Cependant
+Jean Valjean souffla sa chandelle.
+
+Il avait envoyé Cosette au lit en lui disant tout bas:--Couche-toi bien
+doucement; et, pendant qu'il la baisait au front, les pas s'étaient
+arrêtés. Jean Valjean demeura en silence, immobile, le dos tourné à la
+porte, assis sur sa chaise dont il n'avait pas bougé, retenant son
+souffle dans l'obscurité. Au bout d'un temps assez long, n'entendant
+plus rien, il se retourna sans faire de bruit, et, comme il levait les
+yeux vers la porte de sa chambre, il vit une lumière par le trou de la
+serrure. Cette lumière faisait une sorte d'étoile sinistre dans le noir
+de la porte et du mur. Il y avait évidemment là quelqu'un qui tenait une
+chandelle à la main, et qui écoutait. Quelques minutes s'écoulèrent, et
+la lumière s'en alla. Seulement il n'entendit plus aucun bruit de pas,
+ce qui semblait indiquer que celui qui était venu écouter à la porte
+avait ôté ses souliers.
+
+Jean Valjean se jeta tout habillé sur son lit et ne put fermer l'oeil de
+la nuit.
+
+Au point du jour, comme il s'assoupissait de fatigue, il fut réveillé
+par le grincement d'une porte qui s'ouvrait à quelque mansarde du fond
+du corridor, puis il entendit le même pas d'homme qui avait monté
+l'escalier la veille. Le pas s'approchait. Il se jeta à bas du lit et
+appliqua son oeil au trou de sa serrure, lequel était assez grand,
+espérant voir au passage l'être quelconque qui s'était introduit la nuit
+dans la masure et qui avait écouté à sa porte. C'était un homme en effet
+qui passa, cette fois sans s'arrêter, devant la chambre de Jean Valjean.
+Le corridor était encore trop obscur pour qu'on pût distinguer son
+visage; mais quand l'homme arriva à l'escalier, un rayon de la lumière
+du dehors le fit saillir comme une silhouette, et Jean Valjean le vit de
+dos complètement. L'homme était de haute taille, vêtu d'une redingote
+longue, avec un gourdin sous son bras. C'était l'encolure formidable de
+Javert.
+
+Jean Valjean aurait pu essayer de le revoir par sa fenêtre sur le
+boulevard. Mais il eût fallu ouvrir cette fenêtre, il n'osa pas.
+
+Il était évident que cet homme était entré avec une clef, et comme chez
+lui. Qui lui avait donné cette clef? qu'est-ce que cela voulait dire?
+
+À sept heures du matin, quand la vieille vint faire le ménage, Jean
+Valjean lui jeta un coup d'oeil pénétrant, mais il ne l'interrogea pas.
+La bonne femme était comme à l'ordinaire.
+
+Tout en balayant, elle lui dit:--Monsieur a peut-être entendu quelqu'un
+qui entrait cette nuit?
+
+À cet âge et sur ce boulevard, huit heures du soir, c'est la nuit la
+plus noire.
+
+--À propos, c'est vrai, répondit-il de l'accent le plus naturel. Qui
+était-ce donc?
+
+--C'est un nouveau locataire, dit la vieille, qu'il y a dans la maison.
+
+--Et qui s'appelle?
+
+--Je ne sais plus trop. Monsieur Dumont ou Daumont. Un nom comme cela.
+
+--Et qu'est-ce qu'il est, ce monsieur Dumont.
+
+La vieille le considéra avec ses petits yeux de fouine, et répondit:
+
+--Un rentier, comme vous.
+
+Elle n'avait peut-être aucune intention. Jean Valjean crut lui en
+démêler une.
+
+Quant la vieille fut partie, il fit un rouleau d'une centaine de francs
+qu'il avait dans une armoire et le mit dans sa poche. Quelque précaution
+qu'il prit dans cette opération pour qu'on ne l'entendît pas remuer de
+l'argent, une pièce de cent sous lui échappa des mains et roula
+bruyamment sur le carreau.
+
+À la brune, il descendit et regarda avec attention de tous les côtés sur
+le boulevard. Il n'y vit personne. Le boulevard semblait absolument
+désert. Il est vrai qu'on peut s'y cacher derrière les arbres.
+
+Il remonta.
+
+--Viens, dit-il à Cosette.
+
+Il la prit par la main, et ils sortirent tous deux.
+
+
+
+
+Livre cinquième--À chasse noire, meute muette
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Les zigzags de la stratégie
+
+
+Ici, pour les pages qu'on va lire et pour d'autres encore qu'on
+rencontrera plus tard, une observation est nécessaire.
+
+Voilà bien des années déjà que l'auteur de ce livre, forcé, à regret, de
+parler de lui, est absent de Paris. Depuis qu'il l'a quitté, Paris s'est
+transformé. Une ville nouvelle a surgi qui lui est en quelque sorte
+inconnue. Il n'a pas besoin de dire qu'il aime Paris; Paris est la ville
+natale de son esprit. Par suite des démolitions et des reconstructions,
+le Paris de sa jeunesse, ce Paris qu'il a religieusement emporté dans sa
+mémoire, est à cette heure un Paris d'autrefois. Qu'on lui permette de
+parler de ce Paris-là comme s'il existait encore. Il est possible que là
+où l'auteur va conduire les lecteurs en disant: «Dans telle rue il y a
+telle maison», il n'y ait plus aujourd'hui ni maison ni rue. Les
+lecteurs vérifieront, s'ils veulent en prendre la peine. Quant à lui, il
+ignore le Paris nouveau, et il écrit avec le Paris ancien devant les
+yeux dans une illusion qui lui est précieuse. C'est une douceur pour lui
+de rêver qu'il reste derrière lui quelque chose de ce qu'il voyait quand
+il était dans son pays, et que tout ne s'est pas évanoui. Tant qu'on va
+et vient dans le pays natal, on s'imagine que ces rues vous sont
+indifférentes, que ces fenêtres, ces toits et ces portes ne vous sont de
+rien, que ces murs vous sont étrangers, que ces arbres sont les premiers
+arbres venus, que ces maisons où l'on n'entre pas vous sont inutiles,
+que ces pavés où l'on marche sont des pierres. Plus tard, quand on n'y
+est plus, on s'aperçoit que ces rues vous sont chères, que ces toits,
+ces fenêtres et ces portes vous manquent, que ces murailles vous sont
+nécessaires, que ces arbres sont vos bien-aimés, que ces maisons où l'on
+n'entrait pas on y entrait tous les jours, et qu'on a laissé de ses
+entrailles, de son sang et de son coeur dans ces pavés. Tous ces lieux
+qu'on ne voit plus, qu'on ne reverra jamais peut-être, et dont on a
+gardé l'image, prennent un charme douloureux, vous reviennent avec la
+mélancolie d'une apparition, vous font la terre sainte visible, et sont,
+pour ainsi dire, la forme même de la France; et on les aime et on les
+invoque tels qu'ils sont, tels qu'ils étaient, et l'on s'y obstine, et
+l'on n'y veut rien changer, car on tient à la figure de la patrie comme
+au visage de sa mère.
+
+Qu'il nous soit donc permis de parler du passé au présent. Cela dit,
+nous prions le lecteur d'en tenir note, et nous continuons.
+
+Jean Valjean avait tout de suite quitté le boulevard et s'était engagé
+dans les rues, faisant le plus de lignes brisées qu'il pouvait, revenant
+quelquefois brusquement sur ses pas pour s'assurer qu'il n'était point
+suivi.
+
+Cette manoeuvre est propre au cerf traqué. Sur les terrains où la trace
+peut s'imprimer, cette manoeuvre a, entre autres avantages, celui de
+tromper les chasseurs et les chiens par le contre-pied. C'est ce qu'en
+vénerie on appelle _faux rembuchement_.
+
+C'était une nuit de pleine lune. Jean Valjean n'en fut pas fâché. La
+lune, encore très près de l'horizon, coupait dans les rues de grands
+pans d'ombre et de lumière. Jean Valjean pouvait se glisser le long des
+maisons et des murs dans le côté sombre et observer le côté clair. Il ne
+réfléchissait peut-être pas assez que le côté obscur lui échappait.
+Pourtant, dans toutes les ruelles désertes qui avoisinent la rue de
+Poliveau, il crut être certain que personne ne venait derrière lui.
+
+Cosette marchait sans faire de questions. Les souffrances des six
+premières années de sa vie avaient introduit quelque chose de passif
+dans sa nature. D'ailleurs, et c'est là une remarque sur laquelle nous
+aurons plus d'une occasion de revenir, elle était habituée, sans trop
+s'en rendre compte, aux singularités du bonhomme et aux bizarreries de
+la destinée. Et puis elle se sentait en sûreté, étant avec lui.
+
+Jean Valjean, pas plus que Cosette, ne savait où il allait. Il se
+confiait à Dieu comme elle se confiait à lui. Il lui semblait qu'il
+tenait, lui aussi, quelqu'un de plus grand que lui par la main; il
+croyait sentir un être qui le menait, invisible. Du reste il n'avait
+aucune idée arrêtée, aucun plan, aucun projet. Il n'était même pas
+absolument sûr que ce fût Javert, et puis ce pouvait être Javert sans
+que Javert sût que c'était lui Jean Valjean. N'était-il pas déguisé? ne
+le croyait-on pas mort? Cependant depuis quelques jours il se passait
+des choses qui devenaient singulières. Il ne lui en fallait pas
+davantage. Il était déterminé à ne plus rentrer dans la maison Gorbeau.
+Comme l'animal chassé du gîte, il cherchait un trou où se cacher, en
+attendant qu'il en trouvât un où se loger.
+
+Jean Valjean décrivit plusieurs labyrinthes variés dans le quartier
+Mouffetard, déjà endormi comme s'il avait encore la discipline du moyen
+âge et le joug du couvre-feu; il combina de diverses façons, dans des
+stratégies savantes, la rue Censier et la rue Copeau, la rue du
+Battoir-Saint-Victor et la rue du Puits-l'Ermite. Il y a par là des
+logeurs, mais il n'y entrait même pas, ne trouvant point ce qui lui
+convenait. Par exemple, il ne doutait pas que, si, par hasard, on avait
+cherché sa piste, on ne l'eût perdue.
+
+Comme onze heures sonnaient à Saint-Etienne-du-Mont, il traversait la
+rue de Pontoise devant le bureau du commissaire de police qui est au no
+14. Quelques instants après, l'instinct dont nous parlions plus haut fit
+qu'il se retourna. En ce moment, il vit distinctement, grâce à la
+lanterne du commissaire qui les trahissait, trois hommes qui le
+suivaient d'assez près passer successivement sous cette lanterne dans le
+côté ténébreux de la rue. L'un de ces trois hommes entra dans l'allée de
+la maison du commissaire. Celui qui marchait en tête lui parut
+décidément suspect.--Viens, enfant, dit-il à Cosette, et il se hâta de
+quitter la rue de Pontoise.
+
+Il fit un circuit, tourna le passage des Patriarches qui était fermé à
+cause de l'heure, arpenta la rue de l'Épée-de-Bois et la rue de
+l'Arbalète et s'enfonça dans la rue des Postes.
+
+Il y a là un carrefour, où est aujourd'hui le collège Rollin et où vient
+s'embrancher la rue Neuve-Sainte-Geneviève.
+
+(Il va sans dire que la rue Neuve-Sainte-Geneviève est une vieille rue,
+et qu'il ne passe pas une chaise de poste tous les dix ans rue des
+Postes. Cette rue des Postes était au treizième siècle habitée par des
+potiers et son vrai nom est rue des Pots.)
+
+La lune jetait une vive lumière dans ce carrefour. Jean Valjean
+s'embusqua sous une porte, calculant que si ces hommes le suivaient
+encore, il ne pourrait manquer de les très bien voir lorsqu'ils
+traverseraient cette clarté.
+
+En effet, il ne s'était pas écoulé trois minutes que les hommes
+parurent. Ils étaient maintenant quatre; tous de haute taille, vêtus de
+longues redingotes brunes, avec des chapeaux ronds, et de gros bâtons à
+la main. Ils n'étaient pas moins inquiétants par leur grande stature et
+leurs vastes poings que par leur marche sinistre dans les ténèbres. On
+eût dit quatre spectres déguisés en bourgeois.
+
+Ils s'arrêtèrent au milieu du carrefour et firent groupe, comme des gens
+qui se consultent. Ils avaient l'air indécis. Celui qui paraissait les
+conduire se tourna et désigna vivement de la main droite la direction où
+s'était engagé Jean Valjean; un autre semblait indiquer avec une
+certaine obstination la direction contraire. À l'instant où le premier
+se retourna, la lune éclaira en plein son visage. Jean Valjean reconnut
+parfaitement Javert.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Il est heureux que le pont d'Austerlitz porte voitures
+
+
+L'incertitude cessait pour Jean Valjean; heureusement elle durait encore
+pour ces hommes. Il profita de leur hésitation; c'était du temps perdu
+pour eux, gagné pour lui. Il sortit de dessous la porte où il s'était
+tapi, et poussa dans la rue des Postes vers la région du Jardin des
+Plantes. Cosette commençait à se fatiguer, il la prit dans ses bras, et
+la porta. Il n'y avait point un passant, et l'on n'avait pas allumé les
+réverbères à cause de la lune.
+
+Il doubla le pas.
+
+En quelques enjambées, il atteignit la poterie Goblet sur la façade de
+laquelle le clair de lune faisait très distinctement lisible la vieille
+inscription:
+
+ _De Goblet fils c'est ici la fabrique;_
+ _Venez choisir des cruches et des brocs,_
+ _Des pots à fleurs, des tuyaux, de la brique._
+ _À tout venant le Coeur vend des Carreaux._
+
+Il laissa derrière lui la rue de la Clef, puis la fontaine Saint-Victor,
+longea le Jardin des Plantes par les rues basses, et arriva au quai. Là
+il se retourna. Le quai était désert. Les rues étaient désertes.
+Personne derrière lui. Il respira.
+
+Il gagna le pont d'Austerlitz.
+
+Le péage y existait encore à cette époque.
+
+Il se présenta au bureau du péager, et donna un sou.--C'est deux sous,
+dit l'invalide du pont. Vous portez là un enfant qui peut marcher. Payez
+pour deux.
+
+Il paya, contrarié que son passage eût donné lieu à une observation.
+Toute fuite doit être un glissement.
+
+Une grosse charrette passait la Seine en même temps que lui et allait
+comme lui sur la rive droite. Cela lui fut utile. Il put traverser tout
+le pont dans l'ombre de cette charrette.
+
+Vers le milieu du pont, Cosette, ayant les pieds engourdis, désira
+marcher. Il la posa à terre et la reprit par la main.
+
+Le pont franchi, il aperçut un peu à droite des chantiers devant lui; il
+y marcha. Pour y arriver, il fallait s'aventurer dans un assez large
+espace découvert et éclairé. Il n'hésita pas. Ceux qui le traquaient
+étaient évidemment dépistés et Jean Valjean se croyait hors de danger.
+Cherché, oui; suivi, non.
+
+Une petite rue, la rue du Chemin-Vert-Saint-Antoine, s'ouvrait entre
+deux chantiers enclos de murs. Cette rue était étroite, obscure, et
+comme faite exprès pour lui. Avant d'y entrer, il regarda en arrière.
+
+Du point où il était, il voyait dans toute sa longueur le pont
+d'Austerlitz.
+
+Quatre ombres venaient d'entrer sur le pont.
+
+Ces ombres tournaient le dos au Jardin des Plantes et se dirigeaient
+vers la rive droite.
+
+Ces quatre ombres, c'étaient les quatre hommes.
+
+Jean Valjean eut le frémissement de la bête reprise.
+
+Il lui restait une espérance; c'est que ces hommes peut-être n'étaient
+pas encore entrés sur le pont et ne l'avaient pas aperçu au moment où il
+avait traversé, tenant Cosette par la main, la grande place éclairée.
+
+En ce cas-là, en s'enfonçant dans la petite rue qui était devant lui,
+s'il parvenait à atteindre les chantiers, les marais, les cultures, les
+terrains non bâtis, il pouvait échapper.
+
+Il lui sembla qu'on pouvait se confier à cette petite rue silencieuse.
+Il y entra.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Voir le plan de Paris de 1727
+
+
+Au bout de trois cents pas, il arriva à un point où la rue se
+bifurquait. Elle se partageait en deux rues, obliquant l'une à gauche,
+l'autre à droite. Jean Valjean avait devant lui comme les deux branches
+d'un Y. Laquelle choisir?
+
+Il ne balança point, il prit la droite.
+
+Pourquoi?
+
+C'est que la branche gauche allait vers le faubourg, c'est-à-dire vers
+les lieux habités, et la branche droite vers la campagne, c'est-à-dire
+vers les lieux déserts.
+
+Cependant ils ne marchaient plus très rapidement. Le pas de Cosette
+ralentissait le pas de Jean Valjean.
+
+Il se remit à la porter. Cosette appuyait sa tête sur l'épaule du
+bonhomme et ne disait pas un mot.
+
+Il se retournait de temps en temps et regardait. Il avait soin de se
+tenir toujours du côté obscur de la rue. La rue était droite derrière
+lui. Les deux ou trois premières fois qu'il se retourna, il ne vit rien,
+le silence était profond, il continua sa marche un peu rassuré. Tout à
+coup, à un certain instant, s'étant retourné, il lui sembla voir dans la
+partie de la rue où il venait de passer, loin dans l'obscurité, quelque
+chose qui bougeait.
+
+Il se précipita en avant, plutôt qu'il ne marcha, espérant trouver
+quelque ruelle latérale, s'évader par là, et rompre encore une fois sa
+piste.
+
+Il arriva à un mur.
+
+Ce mur pourtant n'était point une impossibilité d'aller plus loin;
+c'était une muraille bordant une ruelle transversale à laquelle
+aboutissait la rue où s'était engagé Jean Valjean.
+
+Ici encore il fallait se décider; prendre à droite ou à gauche.
+
+Il regarda à droite. La ruelle se prolongeait en tronçon entre des
+constructions qui étaient des hangars ou des granges, puis se terminait
+en impasse. On voyait distinctement le fond du cul-de-sac; un grand mur
+blanc.
+
+Il regarda à gauche. La ruelle de ce côté était ouverte, et, au bout de
+deux cents pas environ, tombait dans une rue dont elle était l'affluent.
+C'était de ce côté-là qu'était le salut.
+
+Au moment où Jean Valjean songeait à tourner à gauche, pour tâcher de
+gagner la rue qu'il entrevoyait au bout de la ruelle, il aperçut, à
+l'angle de la ruelle et de cette rue vers laquelle il allait se diriger,
+une espèce de statue noire, immobile.
+
+C'était quelqu'un, un homme, qui venait d'être posté là évidemment, et
+qui, barrant le passage, attendait.
+
+Jean Valjean recula.
+
+Le point de Paris où se trouvait Jean Valjean, situé entre le faubourg
+Saint-Antoine et la Râpée, est un de ceux qu'ont transformés de fond en
+comble les travaux récents, enlaidissements selon les uns,
+transfiguration selon les autres. Les cultures, les chantiers et les
+vieilles bâtisses se sont effacés. Il y a là aujourd'hui de grandes rues
+toutes neuves, des arènes, des cirques, des hippodromes, des
+embarcadères de chemin de fer, une prison, Mazas; le progrès, comme on
+voit, avec son correctif. Il y a un demi-siècle, dans cette langue
+usuelle populaire, toute faite de traditions, qui s'obstine à appeler
+l'Institut _les Quatre-Nations_ et l'Opéra-Comique _Feydeau_, l'endroit
+précis où était parvenu Jean Valjean se nommait _le Petit-Picpus_. La
+porte Saint-Jacques, la porte Paris, la barrière des Sergents, les
+Porcherons, la Galiote, les Célestins, les Capucins, le Mail, la Bourbe,
+l'Arbre-de-Cracovie, la Petite-Pologne, le Petit-Picpus, ce sont les
+noms du vieux Paris surnageant dans le nouveau. La mémoire du peuple
+flotte sur ces épaves du passé.
+
+Le Petit-Picpus, qui du reste a existé à peine et n'a jamais été qu'une
+ébauche de quartier, avait presque l'aspect monacal d'une ville
+espagnole. Les chemins étaient peu pavés, les rues étaient peu bâties.
+Excepté les deux ou trois rues dont nous allons parler, tout y était
+muraille et solitude. Pas une boutique, pas une voiture; à peine çà et
+là une chandelle allumée aux fenêtres; toute lumière éteinte après dix
+heures. Des jardins, des couvents, des chantiers, des marais; de rares
+maisons basses, et de grands murs aussi hauts que les maisons.
+
+Tel était ce quartier au dernier siècle. La révolution l'avait déjà fort
+rabroué. L'édilité républicaine l'avait démoli, percé, troué. Des dépôts
+de gravats y avaient été établis. Il y a trente ans, ce quartier
+disparaissait sous la rature des constructions nouvelles. Aujourd'hui il
+est biffé tout à fait. Le Petit-Picpus, dont aucun plan actuel n'a gardé
+trace, est assez clairement indiqué dans le plan de 1727, publié à Paris
+chez Denis Thierry, rue Saint-Jacques, vis-à-vis la rue du Plâtre, et à
+Lyon chez Jean Girin rue Mercière, à la Prudence. Le Petit-Picpus avait
+ce que nous venons d'appeler un Y de rues, formé par la rue du
+Chemin-Vert-Saint-Antoine s'écartant en deux branches et prenant à
+gauche le nom de petite rue Picpus et à droite le nom de rue Polonceau.
+Les deux branches de l'Y étaient réunies à leur sommet comme par une
+barre. Cette barre se nommait rue Droit-Mur. La rue Polonceau y
+aboutissait; la petite rue Picpus passait outre, et montait vers le
+marché Lenoir. Celui qui, venant de la Seine, arrivait à l'extrémité de
+la rue Polonceau, avait à sa gauche la rue Droit-Mur, tournant
+brusquement à angle droit, devant lui la muraille de cette rue, et à sa
+droite un prolongement tronqué de la rue Droit-Mur, sans issue, appelé
+le cul-de-sac Genrot.
+
+C'est là qu'était Jean Valjean.
+
+Comme nous venons de le dire, en apercevant la silhouette noire, en
+vedette à l'angle de la rue Droit-Mur et de la petite rue Picpus, il
+recula. Nul doute. Il était guetté par ce fantôme.
+
+Que faire?
+
+Il n'était plus temps de rétrograder. Ce qu'il avait vu remuer dans
+l'ombre à quelque distance derrière lui le moment d'auparavant, c'était
+sans doute Javert et son escouade. Javert était probablement déjà au
+commencement de la rue à la fin de laquelle était Jean Valjean. Javert,
+selon toute apparence, connaissait ce petit dédale, et avait pris ses
+précautions en envoyant un de ses hommes garder l'issue. Ces
+conjectures, si ressemblantes à des évidences, tourbillonnèrent tout de
+suite, comme une poignée de poussière qui s'envole à un vent subit, dans
+le cerveau douloureux de Jean Valjean. Il examina le cul-de-sac Genrot;
+là, barrage. Il examina la petite rue Picpus; là, une sentinelle. Il
+voyait cette figure sombre se détacher en noir sur le pavé blanc inondé
+de lune. Avancer, c'était tomber sur cet homme. Reculer, c'était se
+jeter dans Javert. Jean Valjean se sentait pris comme dans un filet qui
+se resserrait lentement. Il regarda le ciel avec désespoir.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Les tâtonnements de l'évasion
+
+
+Pour comprendre ce qui va suivre, il faut se figurer d'une manière
+exacte la ruelle Droit-Mur, et en particulier l'angle qu'on laissait à
+gauche quand on sortait de la rue Polonceau pour entrer dans cette
+ruelle. La ruelle Droit-Mur était à peu près entièrement bordée à droite
+jusqu'à la petite rue Picpus par des maisons de pauvre apparence; à
+gauche par un seul bâtiment d'une ligne sévère composé de plusieurs
+corps de logis qui allaient se haussant graduellement d'un étage ou deux
+à mesure qu'ils approchaient de la petite rue Picpus; de sorte que ce
+bâtiment, très élevé du côté de la petite rue Picpus, était assez bas du
+côté de la rue Polonceau. Là, à l'angle dont nous avons parlé, il
+s'abaissait au point de n'avoir plus qu'une muraille. Cette muraille
+n'allait pas aboutir carrément à la rue; elle dessinait un pan coupé
+fort en retraite, dérobé par ses deux angles à deux observateurs qui
+eussent été l'un rue Polonceau, l'autre rue Droit-Mur.
+
+À partir des deux angles du pan coupé, la muraille se prolongeait sur la
+rue Polonceau jusqu'à une maison qui portait le no 49 et sur la rue
+Droit-Mur, où son tronçon était beaucoup plus court, jusqu'au bâtiment
+sombre dont nous avons parlé et dont elle coupait le pignon, faisant
+ainsi dans la rue un nouvel angle rentrant. Ce pignon était d'un aspect
+morne; on n'y voyait qu'une seule fenêtre, ou, pour mieux dire, deux
+volets revêtus d'une feuille de zinc, et toujours fermés.
+
+L'état de lieux que nous dressons ici est d'une rigoureuse exactitude et
+éveillera certainement un souvenir très précis dans l'esprit des anciens
+habitants du quartier.
+
+Le pan coupé était entièrement rempli par une chose qui ressemblait à
+une porte colossale et misérable. C'était un vaste assemblage informe de
+planches perpendiculaires, celles d'en haut plus larges que celles d'en
+bas, reliées par de longues lanières de fer transversales. À côté il y
+avait une porte cochère de dimension ordinaire et dont le percement ne
+remontait évidemment pas à plus d'une cinquantaine d'années.
+
+Un tilleul montrait son branchage au-dessus du pan coupé, et le mur
+était couvert de lierre du côté de la rue Polonceau.
+
+Dans l'imminent péril où se trouvait Jean Valjean, ce bâtiment sombre
+avait quelque chose d'inhabité et de solitaire qui le tentait. Il le
+parcourut rapidement des yeux. Il se disait que s'il parvenait à y
+pénétrer, il était peut-être sauvé. Il eut d'abord une idée et une
+espérance.
+
+Dans la partie moyenne de la devanture de ce bâtiment sur la rue
+Droit-Mur, il y avait à toutes les fenêtres des divers étages de
+vieilles cuvettes-entonnoirs en plomb. Les embranchements variés des
+conduits qui allaient d'un conduit central aboutir à toutes ces cuvettes
+dessinaient sur la façade une espèce d'arbre. Ces ramifications de
+tuyaux avec leurs cent coudes imitaient ces vieux ceps de vigne
+dépouillés qui se tordent sur les devantures des anciennes fermes.
+
+Ce bizarre espalier aux branches de tôle et de fer fut le premier objet
+qui frappa le regard de Jean Valjean. Il assit Cosette le dos contre une
+borne en lui recommandant le silence et courut à l'endroit où le conduit
+venait toucher le pavé. Peut-être y avait-il moyen d'escalader par là et
+d'entrer dans la maison. Mais le conduit était délabré et hors de
+service et tenait à peine à son scellement. D'ailleurs toutes les
+fenêtres de ce logis silencieux étaient grillées d'épaisses barres de
+fer, même les mansardes du toit. Et puis la lune éclairait pleinement
+cette façade, et l'homme qui l'observait du bout de la rue aurait vu
+Jean Valjean faire l'escalade. Enfin que faire de Cosette? comment la
+hisser au haut d'une maison à trois étages?
+
+Il renonça à grimper par le conduit et rampa le long du mur pour rentrer
+dans la rue Polonceau.
+
+Quand il fut au pan coupé où il avait laissé Cosette, il remarqua que,
+là, personne ne pouvait le voir. Il échappait, comme nous venons de
+l'expliquer, à tous les regards, de quelque côté qu'ils vinssent. En
+outre il était dans l'ombre. Enfin il y avait deux portes. Peut-être
+pourrait-on les forcer. Le mur au-dessus duquel il voyait le tilleul et
+le lierre donnait évidemment dans un jardin où il pourrait tout au moins
+se cacher, quoiqu'il n'y eût pas encore de feuilles aux arbres, et
+passer le reste de la nuit.
+
+Le temps s'écoulait. Il fallait faire vite.
+
+Il tâta la porte cochère et reconnut tout de suite quelle était
+condamnée au dedans et au dehors. Il s'approcha de l'autre grande porte
+avec plus d'espoir. Elle était affreusement décrépite, son immensité
+même la rendait moins solide, les planches étaient pourries, les
+ligatures de fer, il n'y en avait que trois, étaient rouillées. Il
+semblait possible de percer cette clôture vermoulue.
+
+En l'examinant, il vit que cette porte n'était pas une porte. Elle
+n'avait ni gonds, ni pentures, ni serrure, ni fente au milieu. Les
+bandes de fer la traversaient de part en part sans solution de
+continuité. Par les crevasses des planches il entrevit des moellons et
+des pierres grossièrement cimentés que les passants pouvaient y voir
+encore il y a dix ans. Il fut forcé de s'avouer avec consternation que
+cette apparence de porte était simplement le parement en bois d'une
+bâtisse à laquelle elle était adossée. Il était facile d'arracher une
+planche, mais on se trouvait face à face avec un mur.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Qui serait impossible avec l'éclairage au gaz
+
+
+En ce moment un bruit sourd et cadencé commença à se faire entendre à
+quelque distance. Jean Valjean risqua un peu son regard en dehors du
+coin de la rue. Sept ou huit soldats disposés en peloton venaient de
+déboucher dans la rue Polonceau. Il voyait briller les bayonnettes. Cela
+venait vers lui.
+
+Ces soldats, en tête desquels il distinguait la haute stature de Javert,
+s'avançaient lentement et avec précaution. Ils s'arrêtaient fréquemment.
+Il était visible qu'ils exploraient tous les recoins des murs et toutes
+les embrasures de portes et d'allées.
+
+C'était, et ici la conjecture ne pouvait se tromper, quelque patrouille
+que Javert avait rencontrée et qu'il avait requise.
+
+Les deux acolytes de Javert marchaient dans leurs rangs.
+
+Du pas dont ils marchaient, et avec les stations qu'ils faisaient, il
+leur fallait environ un quart d'heure pour arriver à l'endroit où se
+trouvait Jean Valjean. Ce fut un instant affreux. Quelques minutes
+séparaient Jean Valjean de cet épouvantable précipice qui s'ouvrait
+devant lui pour la troisième fois. Et le bagne maintenant n'était plus
+seulement le bagne, c'était Cosette perdue à jamais; c'est-à-dire une
+vie qui ressemblait au dedans d'une tombe.
+
+Il n'y avait plus qu'une chose possible.
+
+Jean Valjean avait cela de particulier qu'on pouvait dire qu'il portait
+deux besaces; dans l'une il avait les pensées d'un saint, dans l'autre
+les redoutables talents d'un forçat. Il fouillait dans l'une ou dans
+l'autre, selon l'occasion.
+
+Entre autres ressources, grâce à ses nombreuses évasions du bagne de
+Toulon, il était, on s'en souvient, passé maître dans cet art incroyable
+de s'élever, sans échelles, sans crampons, par la seule force
+musculaire, en s'appuyant de la nuque, des épaules, des hanches et des
+genoux, en s'aidant à peine des rares reliefs de la pierre, dans l'angle
+droit d'un mur, au besoin jusqu'à la hauteur d'un sixième étage; art qui
+a rendu si effrayant et si célèbre le coin de la cour de la Conciergerie
+de Paris par où s'échappa, il y a une vingtaine d'années, le condamné
+Battemolle.
+
+Jean Valjean mesura des yeux la muraille au-dessus de laquelle il voyait
+le tilleul. Elle avait environ dix-huit pieds de haut. L'angle qu'elle
+faisait avec le pignon du grand bâtiment était rempli, dans sa partie
+inférieure, d'un massif de maçonnerie de forme triangulaire,
+probablement destiné à préserver ce trop commode recoin des stations de
+ces stercoraires qu'on appelle les passants. Ce remplissage préventif
+des coins de mur est fort usité à Paris.
+
+Ce massif avait environ cinq pieds de haut. Du sommet de ce massif
+l'espace à franchir pour arriver sur le mur n'était guère que de
+quatorze pieds.
+
+Le mur était surmonté d'une pierre plate sans chevron.
+
+La difficulté était Cosette. Cosette elle, ne savait pas escalader un
+mur. L'abandonner? Jean Valjean n'y songeait pas. L'emporter était
+impossible. Toutes les forces d'un homme lui sont nécessaires pour mener
+à bien ces étranges ascensions. Le moindre fardeau dérangerait son
+centre de gravité et le précipiterait.
+
+Il aurait fallu une corde. Jean Valjean n'en avait pas. Où trouver une
+corde à minuit, rue Polonceau? Certes, en cet instant-là, si Jean
+Valjean avait eu un royaume, il l'eût donné pour une corde. Toutes les
+situations extrêmes ont leurs éclairs qui tantôt nous aveuglent, tantôt
+nous illuminent.
+
+Le regard désespéré de Jean Valjean rencontra la potence du réverbère du
+cul-de-sac Genrot.
+
+À cette époque il n'y avait point de becs de gaz dans les rues de Paris.
+À la nuit tombante on y allumait des réverbères placés de distance en
+distance, lesquels montaient et descendaient au moyen d'une corde qui
+traversait la rue de part en part et qui s'ajustait dans la rainure
+d'une potence. Le tourniquet où se dévidait cette corde était scellé
+au-dessous de la lanterne dans une petite armoire de fer dont l'allumeur
+avait la clef, et la corde elle-même était protégée jusqu'à une certaine
+hauteur par un étui de métal.
+
+Jean Valjean, avec l'énergie d'une lutte suprême, franchit la rue d'un
+bond, entra dans le cul-de-sac, fit sauter le pêne de la petite armoire
+avec la pointe de son couteau, et un instant après il était revenu près
+de Cosette. Il avait une corde. Ils vont vite en besogne, ces sombres
+trouveurs d'expédients, aux prises avec la fatalité.
+
+Nous avons expliqué que les réverbères n'avaient pas été allumés cette
+nuit-là. La lanterne du cul-de-sac Genrot se trouvait donc naturellement
+éteinte comme les autres, et l'on pouvait passer à côté sans même
+remarquer qu'elle n'était plus à sa place.
+
+Cependant l'heure, le lieu, l'obscurité, la préoccupation de Jean
+Valjean, ses gestes singuliers, ses allées et venues, tout cela
+commençait à inquiéter Cosette. Tout autre enfant qu'elle aurait depuis
+longtemps jeté les hauts cris. Elle se borna à tirer Jean Valjean par le
+pan de sa redingote. On entendait toujours de plus en plus distinctement
+le bruit de la patrouille qui approchait.
+
+--Père, dit-elle tout bas, j'ai peur. Qu'est-ce qui vient donc là?
+
+--Chut! répondit le malheureux homme. C'est la Thénardier.
+
+Cosette tressaillit. Il ajouta:
+
+--Ne dis rien. Laisse-moi faire. Si tu cries, si tu pleures, la
+Thénardier te guette. Elle vient pour te ravoir.
+
+Alors, sans se hâter, mais sans s'y reprendre à deux fois pour rien,
+avec une précision ferme et brève, d'autant plus remarquable en un
+pareil moment que la patrouille et Javert pouvaient survenir d'un
+instant à l'autre, il défit sa cravate, la passa autour du corps de
+Cosette sous les aisselles en ayant soin qu'elle ne pût blesser
+l'enfant, rattacha cette cravate à un bout de la corde au moyen de ce
+noeud que les gens de mer appellent noeud d'hirondelle, prit l'autre
+bout de cette corde dans ses dents, ôta ses souliers et ses bas qu'il
+jeta par-dessus la muraille, monta sur le massif de maçonnerie, et
+commença à s'élever dans l'angle du mur et du pignon avec autant de
+solidité et de certitude que s'il eût eu des échelons sous les talons et
+sous les coudes. Une demi-minute ne s'était pas écoulée qu'il était à
+genoux sur le mur.
+
+Cosette le considérait avec stupeur, sans dire une parole. La
+recommandation de Jean Valjean et le nom de la Thénardier l'avaient
+glacée.
+
+Tout à coup elle entendit la voix de Jean Valjean qui lui criait, tout
+en restant très basse:
+
+--Adosse-toi au mur.
+
+Elle obéit.
+
+--Ne dis pas un mot et n'aie pas peur, reprit Jean Valjean.
+
+Et elle se sentit enlever de terre.
+
+Avant qu'elle eût eu le temps de se reconnaître, elle était au haut de
+la muraille.
+
+Jean Valjean la saisit, la mit sur son dos, lui prit ses deux petites
+mains dans sa main gauche, se coucha à plat ventre et rampa sur le haut
+du mur jusqu'au pan coupé. Comme il l'avait deviné, il y avait là une
+bâtisse dont le toit partait du haut de la clôture en bois et descendait
+fort près de terre, selon un plan assez doucement incliné, en effleurant
+le tilleul.
+
+Circonstance heureuse, car la muraille était beaucoup plus haute de ce
+côté que du côté de la rue. Jean Valjean n'apercevait le sol au-dessous
+de lui que très profondément.
+
+Il venait d'arriver au plan incliné du toit et n'avait pas encore lâché
+la crête de la muraille lorsqu'un hourvari violent annonça l'arrivée de
+la patrouille. On entendit la voix tonnante de Javert:
+
+--Fouillez le cul-de-sac! La rue Droit-Mur est gardée, la petite rue
+Picpus aussi. Je réponds qu'il est dans le cul-de-sac!
+
+Les soldats se précipitèrent dans le cul-de-sac Genrot.
+
+Jean Valjean se laissa glisser le long du toit, tout en soutenant
+Cosette, atteignit le tilleul et sauta à terre. Soit terreur, soit
+courage, Cosette n'avait pas soufflé. Elle avait les mains un peu
+écorchées.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Commencement d'une énigme
+
+
+Jean Valjean se trouvait dans une espèce de jardin fort vaste et d'un
+aspect singulier; un de ces jardins tristes qui semblent faits pour être
+regardés l'hiver et la nuit. Ce jardin était d'une forme oblongue, avec
+une allée de grands peupliers au fond, des futaies assez hautes dans les
+coins, et un espace sans ombre au milieu, où l'on distinguait un très
+grand arbre isolé, puis quelques arbres fruitiers tordus et hérissés
+comme de grosses broussailles, des carrés de légumes, une melonnière
+dont les cloches brillaient à la lune, et un vieux puisard. Il y avait
+çà et là des bancs de pierre qui semblaient noirs de mousse. Les allées
+étaient bordées de petits arbustes sombres, et toutes droites. L'herbe
+en envahissait la moitié et une moisissure verte couvrait le reste.
+
+Jean Valjean avait à côté de lui la bâtisse dont le toit lui avait servi
+pour descendre, un tas de fagots, et derrière les fagots, tout contre le
+mur, une statue de pierre dont la face mutilée n'était plus qu'un masque
+informe qui apparaissait vaguement dans l'obscurité.
+
+La bâtisse était une sorte de ruine où l'on distinguait des chambres
+démantelées dont une, tout encombrée, semblait servir de hangar.
+
+Le grand bâtiment de la rue Droit-Mur qui faisait retour sur la petite
+rue Picpus développait sur ce jardin deux façades en équerre. Ces
+façades du dedans étaient plus tragiques encore que celles du dehors.
+Toutes les fenêtres étaient grillées. On n'y entrevoyait aucune lumière.
+Aux étages supérieurs il y avait des hottes comme aux prisons. L'une de
+ces façades projetait sur l'autre son ombre qui retombait sur le jardin
+comme un immense drap noir.
+
+On n'apercevait pas d'autre maison. Le fond du jardin se perdait dans la
+brume et dans la nuit. Cependant on y distinguait confusément des
+murailles qui s'entrecoupaient comme s'il y avait d'autres cultures au
+delà, et les toits bas de la rue Polonceau.
+
+On ne pouvait rien se figurer de plus farouche et de plus solitaire que
+ce jardin. Il n'y avait personne, ce qui était tout simple à cause de
+l'heure; mais il ne semblait pas que cet endroit fût fait pour que
+quelqu'un y marchât, même en plein midi.
+
+Le premier soin de Jean Valjean avait été de retrouver ses souliers et
+de se rechausser, puis d'entrer dans le hangar avec Cosette. Celui qui
+s'évade ne se croit jamais assez caché. L'enfant, songeant toujours à la
+Thénardier, partageait son instinct de se blottir le plus possible.
+
+Cosette tremblait et se serrait contre lui. On entendait le bruit
+tumultueux de la patrouille qui fouillait le cul-de-sac et la rue, les
+coups de crosse contre les pierres, les appels de Javert aux mouchards
+qu'il avait postés, et ses imprécations mêlées de paroles qu'on ne
+distinguait point.
+
+Au bout d'un quart d'heure, il sembla que cette espèce de grondement
+orageux commençait à s'éloigner. Jean Valjean ne respirait pas.
+
+Il avait posé doucement sa main sur la bouche de Cosette.
+
+Au reste la solitude où il se trouvait était si étrangement calme que
+cet effroyable tapage, si furieux et si proche, n'y jetait même pas
+l'ombre d'un trouble. Il semblait que ces murs fussent bâtis avec ces
+pierres sourdes dont parle l'Écriture.
+
+Tout à coup, au milieu de ce calme profond, un nouveau bruit s'éleva; un
+bruit céleste, divin, ineffable, aussi ravissant que l'autre était
+horrible. C'était un hymne qui sortait des ténèbres, un éblouissement de
+prière et d'harmonie dans l'obscur et effrayant silence de la nuit; des
+voix de femmes, mais des voix composées à la fois de l'accent pur des
+vierges et de l'accent naïf des enfants, de ces voix qui ne sont pas de
+la terre et qui ressemblent à celles que les nouveau-nés entendent
+encore et que les moribonds entendent déjà. Ce chant venait du sombre
+édifice qui dominait le jardin. Au moment où le vacarme des démons
+s'éloignait, on eût dit un choeur d'anges qui s'approchait dans l'ombre.
+
+Cosette et Jean Valjean tombèrent à genoux.
+
+Ils ne savaient pas ce que c'était, ils ne savaient pas où ils étaient,
+mais ils sentaient tous deux, l'homme et l'enfant, le pénitent et
+l'innocent, qu'il fallait qu'ils fussent à genoux.
+
+Ces voix avaient cela d'étrange qu'elles n'empêchaient pas que le
+bâtiment ne parût désert. C'était comme un chant surnaturel dans une
+demeure inhabitée.
+
+Pendant que ces voix chantaient, Jean Valjean ne songeait plus à rien.
+Il ne voyait plus la nuit, il voyait un ciel bleu. Il lui semblait
+sentir s'ouvrir ces ailes que nous avons tous au dedans de nous.
+
+Le chant s'éteignit. Il avait peut-être duré longtemps. Jean Valjean
+n'aurait pu le dire. Les heures de l'extase ne sont jamais qu'une
+minute.
+
+Tout était retombé dans le silence. Plus rien dans la rue, plus rien
+dans le jardin. Ce qui menaçait, ce qui rassurait, tout s'était évanoui.
+Le vent froissait dans la crête du mur quelques herbes sèches qui
+faisaient un petit bruit doux et lugubre.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Suite de l'énigme
+
+
+La bise de nuit s'était levée, ce qui indiquait qu'il devait être entre
+une et deux heures du matin. La pauvre Cosette ne disait rien. Comme
+elle s'était assise à terre à son côté et qu'elle avait penché sa tête
+sur lui, Jean Valjean pensa quelle s'était endormie. Il se baissa et la
+regarda. Cosette avait les yeux tout grands ouverts et un air pensif qui
+fit mal à Jean Valjean.
+
+Elle tremblait toujours.
+
+--As-tu envie de dormir? dit Jean Valjean.
+
+--J'ai bien froid, répondit-elle.
+
+Un moment après elle reprit:
+
+--Est-ce qu'elle est toujours là?
+
+--Qui? dit Jean Valjean.
+
+--Madame Thénardier.
+
+Jean Valjean avait déjà oublié le moyen dont il s'était servi pour faire
+garder le silence à Cosette.
+
+--Ah! dit-il, elle est partie. Ne crains plus rien.
+
+L'enfant soupira comme si un poids se soulevait de dessus sa poitrine.
+
+La terre était humide, le hangar ouvert de toute part, la bise plus
+fraîche à chaque instant. Le bonhomme ôta sa redingote et en enveloppa
+Cosette.
+
+--As-tu moins froid ainsi? dit-il.
+
+--Oh oui, père!
+
+--Eh bien, attends-moi un instant. Je vais revenir.
+
+Il sortit de la ruine, et se mit à longer le grand bâtiment, cherchant
+quelque abri meilleur. Il rencontra des portes, mais elles étaient
+fermées. Il y avait des barreaux à toutes les croisées du
+rez-de-chaussée.
+
+Comme il venait de dépasser l'angle intérieur de l'édifice, il remarqua
+qu'il arrivait à des fenêtres cintrées, et il y aperçut quelque clarté.
+Il se haussa sur la pointe du pied et regarda par l'une de ces fenêtres.
+Elles donnaient toutes dans une salle assez vaste, pavée de larges
+dalles, coupée d'arcades et de piliers, où l'on ne distinguait rien
+qu'une petite lueur et de grandes ombres. La lueur venait d'une
+veilleuse allumée dans un coin. Cette salle était déserte et rien n'y
+bougeait. Cependant, à force de regarder, il crut voir à terre, sur le
+pavé, quelque chose qui paraissait couvert d'un linceul et qui
+ressemblait à une forme humaine. Cela était étendu à plat ventre, la
+face contre la pierre, les bras en croix, dans l'immobilité de la mort.
+On eût dit, à une sorte de serpent qui traînait sur le pavé, que cette
+forme sinistre avait la corde au cou.
+
+Toute la salle baignait dans cette brume des lieux à peine éclairés qui
+ajoute à l'horreur.
+
+Jean Valjean a souvent dit depuis que, quoique bien des spectacles
+funèbres eussent traversé sa vie, jamais il n'avait rien vu de plus
+glaçant et de plus terrible que cette figure énigmatique accomplissant
+on ne sait quel mystère inconnu dans ce lieu sombre et ainsi entrevue
+dans la nuit. Il était effrayant de supposer que cela était peut-être
+mort, et plus effrayant encore de songer que cela était peut-être
+vivant.
+
+Il eut le courage de coller son front à la vitre et d'épier si cette
+chose remuerait. Il eut beau rester un temps qui lui parut très long, la
+forme étendue ne faisait aucun mouvement. Tout à coup il se sentit pris
+d'une épouvante inexprimable, et il s'enfuit. Il se mit à courir vers le
+hangar sans oser regarder en arrière. Il lui semblait que s'il tournait
+la tête il verrait la figure marcher derrière lui à grands pas en
+agitant les bras.
+
+Il arriva à la ruine haletant. Ses genoux pliaient; la sueur lui coulait
+dans les reins.
+
+Où était-il? qui aurait jamais pu s'imaginer quelque chose de pareil à
+cette espèce de sépulcre au milieu de Paris? qu'était-ce que cette
+étrange maison? Édifice plein de mystères nocturnes, appelant les âmes
+dans l'ombre avec la voix des anges et, lorsqu'elles viennent, leur
+offrant brusquement cette vision épouvantable, promettant d'ouvrir la
+porte radieuse du ciel et ouvrant la porte horrible du tombeau! Et cela
+était bien en effet un édifice, une maison qui avait son numéro dans une
+rue! Ce n'était pas un rêve! Il avait besoin d'en toucher les pierres
+pour y croire.
+
+Le froid, l'anxiété, l'inquiétude, les émotions de la soirée, lui
+donnaient une véritable fièvre, et toutes ces idées s'entre-heurtaient
+dans son cerveau.
+
+Il s'approcha de Cosette. Elle dormait.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+L'énigme redouble
+
+
+L'enfant avait posé sa tête sur une pierre et s'était endormie.
+
+Il s'assit auprès d'elle et se mit à la considérer. Peu à peu, à mesure
+qu'il la regardait, il se calmait, et il reprenait possession de sa
+liberté d'esprit.
+
+Il percevait clairement cette vérité, le fond de sa vie désormais, que
+tant qu'elle serait là, tant qu'il l'aurait près de lui, il n'aurait
+besoin de rien que pour elle, ni peur de rien qu'à cause d'elle. Il ne
+sentait même pas qu'il avait très froid, ayant quitté sa redingote pour
+l'en couvrir.
+
+Cependant, à travers la rêverie où il était tombé, il entendait depuis
+quelque temps un bruit singulier. C'était comme un grelot qu'on agitait.
+Ce bruit était dans le jardin. On l'entendait distinctement, quoique
+faiblement. Cela ressemblait à la petite musique vague que font les
+clarines des bestiaux la nuit dans les pâturages.
+
+Ce bruit fit retourner Jean Valjean.
+
+Il regarda, et vit qu'il y avait quelqu'un dans le jardin.
+
+Un être qui ressemblait à un homme marchait au milieu des cloches de la
+melonnière, se levant, se baissant, s'arrêtant, avec des mouvements
+réguliers, comme s'il traînait ou étendait quelque chose à terre. Cet
+être paraissait boiter.
+
+Jean Valjean tressaillit avec ce tremblement continuel des malheureux.
+Tout leur est hostile et suspect. Ils se défient du jour parce qu'il
+aide à les voir et de la nuit parce qu'elle aide à les surprendre. Tout
+à l'heure il frissonnait de ce que le jardin était désert, maintenant il
+frissonnait de ce qu'il y avait quelqu'un.
+
+Il retomba des terreurs chimériques aux terreurs réelles. Il se dit que
+Javert et les mouchards n'étaient peut-être pas partis, que sans doute
+ils avaient laissé dans la rue des gens en observation, que, si cet
+homme le découvrait dans ce jardin, il crierait au voleur, et le
+livrerait. Il prit doucement Cosette endormie dans ses bras et la porta
+derrière un tas de vieux meubles hors d'usage, dans le coin le plus
+reculé du hangar. Cosette ne remua pas.
+
+De là il observa les allures de l'être qui était dans la melonnière. Ce
+qui était bizarre, c'est que le bruit du grelot suivait tous les
+mouvements de cet homme. Quand l'homme s'approchait, le bruit
+s'approchait; quand il s'éloignait, le bruit s'éloignait; s'il faisait
+quelque geste précipité, un trémolo accompagnait ce geste; quand il
+s'arrêtait, le bruit cessait. Il paraissait évident que le grelot était
+attaché à cet homme; mais alors qu'est-ce que cela pouvait signifier?
+qu'était-ce que cet homme auquel une clochette était suspendue comme à
+un bélier ou à un boeuf?
+
+Tout en se faisant ces questions, il toucha les mains de Cosette. Elles
+étaient glacées.
+
+--Ah mon Dieu! dit-il.
+
+Il appela à voix basse:
+
+--Cosette!
+
+Elle n'ouvrit pas les yeux.
+
+Il la secoua vivement.
+
+Elle ne s'éveilla pas.
+
+--Serait-elle morte! dit-il, et il se dressa debout, frémissant de la
+tête aux pieds.
+
+Les idées les plus affreuses lui traversèrent l'esprit pêle-mêle. Il y a
+des moments où les suppositions hideuses nous assiègent comme une cohue
+de furies et forcent violemment les cloisons de notre cerveau. Quand il
+s'agit de ceux que nous aimons, notre prudence invente toutes les
+folies. Il se souvint que le sommeil peut être mortel en plein air dans
+une nuit froide.
+
+Cosette, pâle, était retombée étendue à terre à ses pieds sans faire un
+mouvement.
+
+Il écouta son souffle; elle respirait; mais d'une respiration qui lui
+paraissait faible et prête à s'éteindre.
+
+Comment la réchauffer? comment la réveiller? Tout ce qui n'était pas
+ceci s'effaça de sa pensée. Il s'élança éperdu hors de la ruine.
+
+Il fallait absolument qu'avant un quart d'heure Cosette fût devant un
+feu et dans un lit.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+L'homme au grelot
+
+
+Il marcha droit à l'homme qu'il apercevait dans le jardin. Il avait pris
+à sa main le rouleau d'argent qui était dans la poche de son gilet.
+
+Cet homme baissait la tête et ne le voyait pas venir. En quelques
+enjambées, Jean Valjean fut à lui.
+
+Jean Valjean l'aborda en criant:
+
+--Cent francs!
+
+L'homme fit un soubresaut et leva les yeux.
+
+--Cent francs à gagner, reprit Jean Valjean, si vous me donnez asile
+pour cette nuit!
+
+La lune éclairait en plein le visage effaré de Jean Valjean.
+
+--Tiens, c'est vous, père Madeleine! dit l'homme.
+
+Ce nom, ainsi prononcé, à cette heure obscure, dans ce lieu inconnu, par
+cet homme inconnu, fit reculer Jean Valjean.
+
+Il s'attendait à tout, excepté à cela. Celui qui lui parlait était un
+vieillard courbé et boiteux, vêtu à peu près comme un paysan, qui avait
+au genou gauche une genouillère de cuir où pendait une assez grosse
+clochette. On ne distinguait pas son visage qui était dans l'ombre.
+
+Cependant ce bonhomme avait ôté son bonnet, et s'écriait tout tremblant:
+
+--Ah mon Dieu! comment êtes-vous ici, père Madeleine? Par où êtes-vous
+entré, Dieu Jésus? Vous tombez donc du ciel! Ce n'est pas l'embarras, si
+vous tombez jamais, c'est de là que vous tomberez. Et comme vous voilà
+fait! Vous n'avez pas de cravate, vous n'avez pas de chapeau, vous
+n'avez pas d'habit! Savez-vous que vous auriez fait peur à quelqu'un qui
+ne vous aurait pas connu? Mon Dieu Seigneur, est-ce que les saints
+deviennent fous à présent? Mais comment donc êtes-vous entré ici?
+
+Un mot n'attendait pas l'autre. Le vieux homme parlait avec une
+volubilité campagnarde où il n'y avait rien d'inquiétant. Tout cela
+était dit avec un mélange de stupéfaction et de bonhomie naïve.
+
+--Qui êtes-vous? et qu'est-ce que c'est que cette maison-ci? demanda
+Jean Valjean.
+
+--Ah, pardieu, voilà qui est fort! s'écria le vieillard, je suis celui
+que vous avez fait placer ici, et cette maison est celle où vous m'avez
+fait placer. Comment! vous ne me reconnaissez pas?
+
+--Non, dit Jean Valjean. Et comment se fait-il que vous me connaissiez,
+vous?
+
+--Vous m'avez sauvé la vie, dit l'homme.
+
+Il se tourna, un rayon de lune lui dessina le profil, et Jean Valjean
+reconnut le vieux Fauchelevent.
+
+--Ah.! dit Jean Valjean, c'est vous? oui, je vous reconnais.
+
+--C'est bien heureux! fit le vieux d'un ton de reproche.
+
+--Et que faites-vous ici? reprit Jean Valjean.
+
+--Tiens! je couvre mes melons donc!
+
+Le vieux Fauchelevent tenait en effet à la main, au moment où Jean
+Valjean l'avait accosté, le bout d'un paillasson qu'il était occupé à
+étendre sur la melonnière. Il en avait déjà ainsi posé un certain nombre
+depuis une heure environ qu'il était dans le jardin. C'était cette
+opération qui lui faisait faire les mouvements particuliers observés du
+hangar par Jean Valjean.
+
+Il continua:
+
+--Je me suis dit: la lune est claire, il va geler. Si je mettais à mes
+melons leurs carricks? Et, ajouta-t-il en regardant Jean Valjean avec un
+gros rire, vous auriez pardieu bien dû en faire autant! Mais comment
+donc êtes-vous ici?
+
+Jean Valjean, se sentant connu par cet homme, du moins sous son nom de
+Madeleine, n'avançait plus qu'avec précaution. Il multipliait les
+questions. Chose bizarre, les rôles semblaient intervertis. C'était lui,
+intrus, qui interrogeait.
+
+--Et qu'est-ce que c'est que cette sonnette que vous avez au genou?
+
+--Ça? répondit Fauchelevent, c'est pour qu'on m'évite.
+
+--Comment! pour qu'on vous évite?
+
+Le vieux Fauchelevent cligna de l'oeil d'un air inexprimable.
+
+--Ah dame! il n'y a que des femmes dans cette maison-ci; beaucoup de
+jeunes filles. Il paraît que je serais dangereux à rencontrer. La
+sonnette les avertit. Quand je viens, elles s'en vont.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cette maison-ci?
+
+--Tiens! vous savez bien.
+
+--Mais non, je ne sais pas.
+
+--Puisque vous m'y avez fait placer jardinier!
+
+--Répondez-moi comme si je ne savais rien.
+
+--Eh bien, c'est le couvent du Petit-Picpus donc!
+
+Les souvenirs revenaient à Jean Valjean. Le hasard, c'est-à-dire la
+providence, l'avait jeté précisément dans ce couvent du quartier
+Saint-Antoine où le vieux Fauchelevent, estropié par la chute de sa
+charrette, avait été admis sur sa recommandation, il y avait deux ans de
+cela. Il répéta comme se parlant à lui-même:
+
+--Le couvent du Petit-Picpus!
+
+--Ah çà mais, au fait, reprit Fauchelevent, comment diable avez-vous
+fait pour y entrer, vous, père Madeleine? Vous avez beau être un saint,
+vous êtes un homme, et il n'entre pas d'hommes ici.
+
+--Vous y êtes bien.
+
+--Il n'y a que moi.
+
+--Cependant, reprit Jean Valjean, il faut que j'y reste.
+
+--Ah mon Dieu! s'écria Fauchelevent.
+
+Jean Valjean s'approcha du vieillard et lui dit d'une voix grave:
+
+--Père Fauchelevent, je vous ai sauvé la vie.
+
+--C'est moi qui m'en suis souvenu le premier, répondit Fauchelevent.
+
+--Eh bien, vous pouvez faire aujourd'hui pour moi ce que j'ai fait
+autrefois pour vous.
+
+Fauchelevent prit dans ses vieilles mains ridées et tremblantes les deux
+robustes mains de Jean Valjean, et fut quelques secondes comme s'il ne
+pouvait parler. Enfin il s'écria:
+
+--Oh! ce serait une bénédiction du bon Dieu si je pouvais vous rendre un
+peu cela! Moi! vous sauver la vie! Monsieur le maire, disposez du vieux
+bonhomme!
+
+Une joie admirable avait comme transfiguré ce vieillard. Un rayon
+semblait lui sortir du visage.
+
+--Que voulez-vous que je fasse? reprit-il.
+
+--Je vous expliquerai cela. Vous avez une chambre?
+
+--J'ai une baraque isolée, là, derrière la ruine du vieux couvent, dans
+un recoin que personne ne voit. Il y a trois chambres. La baraque était
+en effet si bien cachée derrière la ruine et si bien disposée pour que
+personne ne la vît, que Jean Valjean ne l'avait pas vue.
+
+--Bien, dit Jean Valjean. Maintenant je vous demande deux choses.
+
+--Lesquelles, monsieur le maire?
+
+--Premièrement, vous ne direz à personne ce que vous savez de moi.
+Deuxièmement, vous ne chercherez pas à en savoir davantage.
+
+--Comme vous voudrez. Je sais que vous ne pouvez rien faire que
+d'honnête et que vous avez toujours été un homme du bon Dieu. Et puis
+d'ailleurs, c'est vous qui m'avez mis ici. Ça vous regarde. Je suis à
+vous.
+
+--C'est dit. À présent, venez avec moi. Nous allons chercher l'enfant.
+
+--Ah! dit Fauchelevent. Il y a un enfant!
+
+Il n'ajouta pas une parole et suivit Jean Valjean comme un chien suit
+son maître.
+
+Moins d'une demi-heure après, Cosette, redevenue rose à la flamme d'un
+bon feu, dormait dans le lit du vieux jardinier. Jean Valjean avait
+remis sa cravate et sa redingote; le chapeau lancé par-dessus le mur
+avait été retrouvé et ramassé; pendant que Jean Valjean endossait sa
+redingote, Fauchelevent avait ôté sa genouillère à clochette, qui
+maintenant, accrochée à un clou près d'une hotte, ornait le mur. Les
+deux hommes se chauffaient accoudés sur une table où Fauchelevent avait
+posé un morceau de fromage, du pain bis, une bouteille de vin et deux
+verres, et le vieux disait à Jean Valjean en lui posant la main sur le
+genou:
+
+--Ah! père Madeleine! vous ne m'avez pas reconnu tout de suite! Vous
+sauvez la vie aux gens, et après vous les oubliez! Oh! c'est mal! eux
+ils se souviennent de vous! vous êtes un ingrat!
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+Où il est expliqué comment Javert a fait buisson creux
+
+
+Les événements dont nous venons de voir, pour ainsi dire, l'envers,
+s'étaient accomplis dans les conditions les plus simples.
+
+Lorsque Jean Valjean, dans la nuit même du jour où Javert l'arrêta près
+du lit de mort de Fantine, s'échappa de la prison municipale de
+Montreuil-sur-Mer, la police supposa que le forçat évadé avait dû se
+diriger vers Paris. Paris est un maelström où tout se perd, et tout
+disparaît dans ce nombril du monde comme dans le nombril de la mer.
+Aucune forêt ne cache un homme comme cette foule. Les fugitifs de toute
+espèce le savent. Ils vont à Paris comme à un engloutissement; il y a
+des engloutissements qui sauvent. La police aussi le sait, et c'est à
+Paris qu'elle cherche ce qu'elle a perdu ailleurs. Elle y chercha
+l'ex-maire de Montreuil-sur-Mer. Javert fut appelé à Paris afin
+d'éclairer les perquisitions. Javert en effet aida puissamment à
+reprendre Jean Valjean. Le zèle et l'intelligence de Javert en cette
+occasion furent remarqués de Mr Chabouillet, secrétaire de la préfecture
+sous le comte Anglès. Mr Chabouillet, qui du reste avait déjà protégé
+Javert, fit attacher l'inspecteur de Montreuil-sur-Mer à la police de
+Paris. Là Javert se rendit diversement et, disons-le, quoique le mot
+semble inattendu pour de pareils services, honorablement utile.
+
+Il ne songeait plus à Jean Valjean,--à ces chiens toujours en chasse, le
+loup d'aujourd'hui fait oublier le loup d'hier,--lorsqu'en décembre 1823
+il lut un journal, lui qui ne lisait jamais de journaux; mais Javert,
+homme monarchique, avait tenu à savoir les détails de l'entrée
+triomphale du «prince généralissime» à Bayonne. Comme il achevait
+l'article qui l'intéressait, un nom, le nom de Jean Valjean, au bas
+d'une page, appela son attention. Le journal annonçait que le forçat
+Jean Valjean était mort, et publiait le fait en termes si formels que
+Javert n'en douta pas. Il se borna à dire: _c'est là le bon écrou_. Puis
+il jeta le journal, et n'y pensa plus.
+
+Quelque temps après il arriva qu'une note de police fut transmise par la
+préfecture de Seine-et-Oise à la préfecture de police de Paris sur
+l'enlèvement d'un enfant, qui avait eu lieu, disait-on, avec des
+circonstances particulières, dans la commune de Montfermeil. Une petite
+fille de sept à huit ans, disait la note, qui avait été confiée par sa
+mère à un aubergiste du pays, avait été volée par un inconnu; cette
+petite répondait au nom de Cosette et était l'enfant d'une fille nommée
+Fantine, morte à l'hôpital, on ne savait quand ni où. Cette note passa
+sous les yeux de Javert, et le rendit rêveur.
+
+Le nom de Fantine lui était bien connu. Il se souvenait que Jean Valjean
+l'avait fait éclater de rire, lui Javert, en lui demandant un répit de
+trois jours pour aller chercher l'enfant de cette créature. Il se
+rappela que Jean Valjean avait été arrêté à Paris au moment où il
+montait dans la voiture de Montfermeil. Quelques indications avaient
+même fait songer à cette époque que c'était la seconde fois qu'il
+montait dans cette voiture, et qu'il avait déjà, la veille, fait une
+première excursion aux environs de ce village, car on ne l'avait point
+vu dans le village même. Qu'allait-il faire dans ce pays de Montfermeil?
+on ne l'avait pu deviner. Javert le comprenait maintenant. La fille de
+Fantine s'y trouvait. Jean Valjean l'allait chercher. Or, cette enfant
+venait d'être volée par un inconnu. Quel pouvait être cet inconnu?
+Serait-ce Jean Valjean? mais Jean Valjean était mort. Javert, sans rien
+dire à personne, prit le coucou du _Plat d'étain_, cul-de-sac de la
+Planchette, et fit le voyage de Montfermeil.
+
+Il s'attendait à trouver là un grand éclaircissement; il y trouva une
+grande obscurité.
+
+Dans les premiers jours, les Thénardier, dépités, avaient jasé. La
+disparition de l'Alouette avait fait bruit dans le village. Il y avait
+eu tout de suite plusieurs versions de l'histoire qui avait fini par
+être un vol d'enfant. De là, la note de police. Cependant, la première
+humeur passée, le Thénardier, avec son admirable instinct, avait très
+vite compris qu'il n'est jamais utile d'émouvoir monsieur le procureur
+du roi, et que ses plaintes à propos de l'_enlèvement_ de Cosette
+auraient pour premier résultat de fixer sur lui, Thénardier, et sur
+beaucoup d'affaires troubles qu'il avait, l'étincelante prunelle de la
+justice. La première chose que les hiboux ne veulent pas, c'est qu'on
+leur apporte une chandelle. Et d'abord, comment se tirerait-il des
+quinze cents francs qu'il avait reçus? Il tourna court, mit un bâillon à
+sa femme, et fit l'étonné quand on lui parlait de l'_enfant volé_. Il
+n'y comprenait rien; sans doute il s'était plaint dans le moment de ce
+qu'on lui «enlevait» si vite cette chère petite; il eût voulu par
+tendresse la garder encore deux ou trois jours; mais c'était son
+«grand-père» qui était venu la chercher le plus naturellement du monde.
+Il avait ajouté le grand-père, qui faisait bien. Ce fut sur cette
+histoire que Javert tomba en arrivant à Montfermeil. Le grand-père
+faisait évanouir Jean Valjean.
+
+Javert pourtant enfonça quelques questions, comme des sondes, dans
+l'histoire de Thénardier.--Qu'était-ce que ce grand-père, et comment
+s'appelait-il?--Thénardier répondit avec simplicité:--C'est un riche
+cultivateur. J'ai vu son passeport. Je crois qu'il s'appelle Mr
+Guillaume Lambert.
+
+Lambert est un nom bonhomme et très rassurant. Javert s'en revint à
+Paris.
+
+--Le Jean Valjean est bien mort, se dit-il, et je suis un jobard.
+
+Il recommençait à oublier toute cette histoire, lorsque, dans le courant
+de mars 1824, il entendit parler d'un personnage bizarre qui habitait
+sur la paroisse de Saint-Médard et qu'on surnommait «le mendiant qui
+fait l'aumône». Ce personnage était, disait-on, un rentier dont personne
+ne savait au juste le nom et qui vivait seul avec une petite fille de
+huit ans, laquelle ne savait rien elle-même sinon qu'elle venait de
+Montfermeil. Montfermeil! ce nom revenait toujours, et fit dresser
+l'oreille à Javert. Un vieux mendiant mouchard, ancien bedeau, auquel ce
+personnage faisait la charité, ajoutait quelques autres détails.--Ce
+rentier était un être très farouche,--ne sortant jamais que le soir,--ne
+parlant à personne,--qu'aux pauvres quelquefois,--et ne se laissant pas
+approcher. Il portait une horrible vieille redingote jaune qui valait
+plusieurs millions, étant toute cousue de billets de banque.--Ceci piqua
+décidément la curiosité de Javert. Afin de voir ce rentier fantastique
+de très près sans l'effaroucher, il emprunta un jour au bedeau sa
+défroque et la place où le vieux mouchard s'accroupissait tous les soirs
+en nasillant des oraisons et en espionnant à travers la prière.
+
+«L'individu suspect» vint en effet à Javert ainsi travesti, et lui fit
+l'aumône. En ce moment Javert leva la tête, et la secousse que reçut
+Jean Valjean en croyant reconnaître Javert, Javert la reçut en croyant
+reconnaître Jean Valjean.
+
+Cependant l'obscurité avait pu le tromper; la mort de Jean Valjean était
+officielle; il restait à Javert des doutes, et des doutes graves; et
+dans le doute Javert, l'homme du scrupule, ne mettait la main au collet
+de personne.
+
+Il suivit son homme jusqu'à la masure Gorbeau, et fit parler «la
+vieille», ce qui n'était pas malaisé. La vieille lui confirma le fait de
+la redingote doublée de millions, et lui conta l'épisode du billet de
+mille francs. Elle avait vu! elle avait touché! Javert loua une chambre.
+Le soir même il s'y installa. Il vint écouter à la porte du locataire
+mystérieux, espérant entendre le son de sa voix, mais Jean Valjean
+aperçut sa chandelle à travers la serrure et déjoua l'espion en gardant
+le silence.
+
+Le lendemain Jean Valjean décampait. Mais le bruit de la pièce de cinq
+francs qu'il laissa tomber fut remarqué de la vieille qui, entendant
+remuer de l'argent, songea qu'on allait déménager et se hâta de prévenir
+Javert. À la nuit, lorsque Jean Valjean sortit, Javert l'attendait
+derrière les arbres du boulevard avec deux hommes.
+
+Javert avait réclamé main-forte à la préfecture, mais il n'avait pas dit
+le nom de l'individu qu'il espérait saisir. C'était son secret; et il
+l'avait gardé pour trois raisons: d'abord, parce que la moindre
+indiscrétion pouvait donner l'éveil à Jean Valjean; ensuite, parce que
+mettre la main sur un vieux forçat évadé et réputé mort, sur un condamné
+que les notes de justice avaient jadis classé à jamais _parmi les
+malfaiteurs de l'espèce la plus dangereuse_, c'était un magnifique
+succès que les anciens de la police parisienne ne laisseraient
+certainement pas à un nouveau venu comme Javert, et qu'il craignait
+qu'on ne lui prît son galérien; enfin, parce que Javert, étant un
+artiste, avait le goût de l'imprévu. Il haïssait ces succès annoncés
+qu'on déflore en en parlant longtemps d'avance. Il tenait à élaborer ses
+chefs-d'oeuvre dans l'ombre et à les dévoiler ensuite brusquement.
+
+Javert avait suivi Jean Valjean d'arbre en arbre, puis de coin de rue en
+coin de rue, et ne l'avait pas perdu de vue un seul instant. Même dans
+les moments où Jean Valjean se croyait le plus en sûreté, l'oeil de
+Javert était sur lui.
+
+Pourquoi Javert n'arrêtait-il pas Jean Valjean? c'est qu'il doutait
+encore.
+
+Il faut se souvenir qu'à cette époque la police n'était pas précisément
+à son aise; la presse libre la gênait. Quelques arrestations
+arbitraires, dénoncées par les journaux, avaient retenti jusqu'aux
+chambres, et rendu la préfecture timide. Attenter à la liberté
+individuelle était un fait grave. Les agents craignaient de se tromper;
+le préfet s'en prenait à eux; une erreur, c'était la destitution. Se
+figure-t-on l'effet qu'eût fait dans Paris ce bref entrefilet reproduit
+par vingt journaux:--Hier, un vieux grand-père en cheveux blancs,
+rentier respectable, qui se promenait avec sa petite-fille âgée de huit
+ans, a été arrêté et conduit au Dépôt de la Préfecture comme forçat
+évadé! Répétons en outre que Javert avait ses scrupules à lui; les
+recommandations de sa conscience s'ajoutaient aux recommandations du
+préfet. Il doutait réellement.
+
+Jean Valjean tournait le dos et marchait dans l'obscurité.
+
+La tristesse, l'inquiétude, l'anxiété, l'accablement, ce nouveau malheur
+d'être obligé de s'enfuir la nuit et de chercher un asile au hasard dans
+Paris pour Cosette et pour lui, la nécessité de régler son pas sur le
+pas d'un enfant, tout cela, à son insu même, avait changé la démarche de
+Jean Valjean et imprimé à son habitude de corps une telle sénilité que
+la police elle-même, incarnée dans Javert, pouvait s'y tromper, et s'y
+trompa. L'impossibilité d'approcher de trop près, son costume de vieux
+précepteur émigré, la déclaration de Thénardier qui le faisait
+grand-père, enfin la croyance de sa mort au bagne, ajoutaient encore aux
+incertitudes qui s'épaississaient dans l'esprit de Javert.
+
+Il eut un moment l'idée de lui demander brusquement ses papiers. Mais si
+cet homme n'était pas Jean Valjean, et si cet homme n'était pas un bon
+vieux rentier honnête, c'était probablement quelque gaillard
+profondément et savamment mêlé à la trame obscure des méfaits parisiens,
+quelque chef de bande dangereux, faisant l'aumône pour cacher ses autres
+talents, vieille rubrique. Il avait des affidés, des complices, des
+logis en-cas où il allait se réfugier sans doute. Tous ces détours qu'il
+faisait dans les rues semblaient indiquer que ce n'était pas un simple
+bonhomme. L'arrêter trop vite, c'était «tuer la poule aux oeufs d'or».
+Où était l'inconvénient d'attendre? Javert était bien sûr qu'il
+n'échapperait pas.
+
+Il cheminait donc assez perplexe, en se posant cent questions sur ce
+personnage énigmatique.
+
+Ce ne fut qu'assez tard, rue de Pontoise, que, grâce à la vive clarté
+que jetait un cabaret, il reconnut décidément Jean Valjean. Il y a dans
+ce monde deux êtres qui tressaillent profondément: la mère qui retrouve
+son enfant, et le tigre qui retrouve sa proie. Javert eut ce
+tressaillement profond.
+
+Dès qu'il eut positivement reconnu Jean Valjean, le forçat redoutable,
+il s'aperçut qu'ils n'étaient que trois, et il fit demander du renfort
+au commissaire de police de la rue de Pontoise. Avant d'empoigner un
+bâton d'épines, on met des gants.
+
+Ce retard et la station au carrefour Rollin pour se concerter avec ses
+agents faillirent lui faire perdre la piste. Cependant, il eut bien vite
+deviné que Jean Valjean voudrait placer la rivière entre ses chasseurs
+et lui. Il pencha la tête et réfléchit comme un limier qui met le nez à
+terre pour être juste à la voie. Javert, avec sa puissante rectitude
+d'instinct, alla droit au pont d'Austerlitz. Un mot au péager le mit au
+fait:--Avez-vous vu un homme avec une petite fille?--Je lui ai fait
+payer deux sous, répondit le péager. Javert arriva sur le pont à temps
+pour voir de l'autre côté de l'eau Jean Valjean traverser avec Cosette à
+la main l'espace éclairé par la lune. Il le vit s'engager dans la rue du
+Chemin-Vert-Saint-Antoine; il songea au cul-de-sac Genrot disposé là
+comme une trappe et à l'issue unique de la rue Droit-Mur sur la petite
+rue Picpus. Il _assura les grands devants_, comme parlent les chasseurs;
+il envoya en hâte par un détour un de ses agents garder cette issue. Une
+patrouille, qui rentrait au poste de l'Arsenal, ayant passé, il la
+requit et s'en fit accompagner. Dans ces parties-là, les soldats sont
+des atouts. D'ailleurs, c'est le principe que, pour venir à bout d'un
+sanglier, il faut faire science de veneur et force de chiens. Ces
+dispositions combinées, sentant Jean Valjean saisi entre l'impasse
+Genrot à droite, son agent à gauche, et lui Javert derrière, il prit une
+prise de tabac.
+
+Puis il se mit à jouer. Il eut un moment ravissant et infernal; il
+laissa aller son homme devant lui, sachant qu'il le tenait, mais
+désirant reculer le plus possible le moment de l'arrêter, heureux de le
+sentir pris et de le voir libre, le couvant du regard avec cette volupté
+de l'araignée qui laisse voleter la mouche et du chat qui laisse courir
+la souris. La griffe et la serre ont une sensualité monstrueuse; c'est
+le mouvement obscur de la bête emprisonnée dans leur tenaille. Quel
+délice que cet étouffement!
+
+Javert jouissait. Les mailles de son filet étaient solidement attachées.
+Il était sûr du succès; il n'avait plus maintenant qu'à fermer la main.
+
+Accompagné comme il l'était, l'idée même de la résistance était
+impossible, si énergique, si vigoureux, et si désespéré que fût Jean
+Valjean.
+
+Javert avança lentement, sondant et fouillant sur son passage tous les
+recoins de la rue comme les poches d'un voleur.
+
+Quand il arriva au centre de sa toile, il n'y trouva plus la mouche.
+
+On imagine son exaspération.
+
+Il interrogea sa vedette des rues Droit-Mur et Picpus; cet agent, resté
+imperturbable à son poste, n'avait point vu passer l'homme.
+
+Il arrive quelquefois qu'un cerf est brisé la tête couverte,
+c'est-à-dire s'échappe, quoique ayant la meute sur le corps, et alors
+les plus vieux chasseurs ne savent que dire. Duvivier, Ligniville et
+Desprez restent court. Dans une déconvenue de ce genre, Artonge s'écria:
+_Ce n'est pas un cerf, c'est un sorcier_.
+
+Javert eût volontiers jeté le même cri.
+
+Son désappointement tint un moment du désespoir et de la fureur. Il est
+certain que Napoléon fit des fautes dans la guerre de Russie,
+qu'Alexandre fit des fautes dans la guerre de l'Inde, que César fit des
+fautes dans la guerre d'Afrique, que Cyrus fit des fautes dans la guerre
+de Scythie, et que Javert fit des fautes dans cette campagne contre Jean
+Valjean. Il eut tort peut-être d'hésiter à reconnaître l'ancien
+galérien. Le premier coup d'oeil aurait dû lui suffire. Il eut tort de
+ne pas l'appréhender purement et simplement dans la masure. Il eut tort
+de ne pas l'arrêter quand il le reconnut positivement rue de Pontoise.
+Il eut tort de se concerter avec ses auxiliaires en plein clair de lune
+dans le carrefour Rollin; certes, les avis sont utiles, et il est bon de
+connaître et d'interroger ceux des chiens qui méritent créance. Mais le
+chasseur ne saurait prendre trop de précautions quand il chasse des
+animaux inquiets, comme le loup et le forçat. Javert, en se préoccupant
+trop de mettre les limiers de meute sur la voie, alarma la bête en lui
+donnant vent du trait et la fit partir. Il eut tort surtout, dès qu'il
+eut retrouvé la piste au pont d'Austerlitz, de jouer ce jeu formidable
+et puéril de tenir un pareil homme au bout d'un fil. Il s'estima plus
+fort qu'il n'était, et crut pouvoir jouer à la souris avec un lion. En
+même temps, il s'estima trop faible quand il jugea nécessaire de
+s'adjoindre du renfort. Précaution fatale, perte d'un temps précieux.
+Javert commit toutes ces fautes, et n'en était pas moins un des espions
+les plus savants et les plus corrects qui aient existé. Il était, dans
+toute la force du terme, ce qu'en vénerie on appelle _un chien sage_.
+Mais qui est-ce qui est parfait?
+
+Les grands stratégistes ont leurs éclipses.
+
+Les fortes sottises sont souvent faites, comme les grosses cordes, d'une
+multitude de brins. Prenez le câble fil à fil, prenez séparément tous
+les petits motifs déterminants, vous les cassez l'un après l'autre, et
+vous dites: _Ce n'est que cela_! Tressez-les et tordez-les ensemble,
+c'est une énormité; c'est Attila qui hésite entre Marcien à l'Orient et
+Valentinien à l'Occident; c'est Annibal qui s'attarde à Capoue; c'est
+Danton qui s'endort à Arcis-sur-Aube. Quoi qu'il en soit, au moment même
+où il s'aperçut que Jean Valjean lui échappait, Javert ne perdit pas la
+tête. Sûr que le forçat en rupture de ban ne pouvait être bien loin, il
+établit des guets, il organisa des souricières et des embuscades et
+battit le quartier toute la nuit. La première chose qu'il vit, ce fut le
+désordre du réverbère, dont la corde était coupée. Indice précieux, qui
+l'égara pourtant en ce qu'il fit dévier toutes ses recherches vers le
+cul-de-sac Genrot. Il y a dans ce cul-de-sac des murs assez bas qui
+donnent sur des jardins dont les enceintes touchent à d'immenses
+terrains en friche. Jean Valjean avait dû évidemment s'enfuir par là. Le
+fait est que, s'il eût pénétré un peu plus avant dans le cul-de-sac
+Genrot, il l'eût fait probablement, et il était perdu. Javert explora
+ces jardins et ces terrains comme s'il y eût cherché une aiguille.
+
+Au point du jour, il laissa deux hommes intelligents en observation et
+il regagna la préfecture de police, honteux comme un mouchard qu'un
+voleur aurait pris.
+
+
+
+
+Livre sixième--Le Petit-Picpus
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Petite rue Picpus, numéro 62
+
+
+Rien ne ressemblait plus, il y a un demi-siècle, à la première porte
+cochère venue que la porte cochère du numéro 62 de la petite rue Picpus.
+Cette porte, habituellement entrouverte de la façon la plus engageante,
+laissait voir deux choses qui n'ont rien de très funèbre, une cour
+entourée de murs tapissés de vigne et la face d'un portier qui flâne.
+Au-dessus du mur du fond on apercevait de grands arbres. Quand un rayon
+de soleil égayait la cour, quand un verre de vin égayait le portier, il
+était difficile de passer devant le numéro 62 de la petite rue Picpus
+sans en emporter une idée riante. C'était pourtant un lieu sombre qu'on
+avait entrevu.
+
+Le seuil souriait; la maison priait et pleurait.
+
+Si l'on parvenait, ce qui n'était point facile, à franchir le
+portier,--ce qui même pour presque tous était impossible, car il y avait
+un _sésame, ouvre-toi!_ qu'il fallait savoir;--si, le portier franchi,
+on entrait à droite dans un petit vestibule où donnait un escalier
+resserré entre deux murs et si étroit qu'il n'y pouvait passer qu'une
+personne à la fois, si l'on ne se laissait pas effrayer par le
+badigeonnage jaune serin avec soubassement chocolat qui enduisait cet
+escalier, si l'on s'aventurait à monter, on dépassait un premier palier,
+puis un deuxième, et l'on arrivait au premier étage dans un corridor où
+la détrempe jaune et la plinthe chocolat vous suivaient avec un
+acharnement paisible. Escalier et corridor étaient éclairés par deux
+belles fenêtres. Le corridor faisait un coude et devenait obscur. Si
+l'on doublait ce cap, on parvenait après quelques pas devant une porte
+d'autant plus mystérieuse qu'elle n'était pas fermée. On la poussait, et
+l'on se trouvait dans une petite chambre d'environ six pieds carrés,
+carrelée, lavée, propre, froide, tendue de papier nankin à fleurettes
+vertes, à quinze sous le rouleau. Un jour blanc et mat venait d'une
+grande fenêtre à petits carreaux qui était à gauche et qui tenait toute
+la largeur de la chambre. On regardait, on ne voyait personne; on
+écoutait, on n'entendait ni un pas ni un murmure humain. La muraille
+était nue; la chambre n'était point meublée; pas une chaise.
+
+On regardait encore, et l'on voyait au mur en face de la porte un trou
+quadrangulaire d'environ un pied carré, grillé d'une grille en fer à
+barreaux entre-croisés, noirs, noueux, solides, lesquels formaient des
+carreaux, j'ai presque dit des mailles, de moins d'un pouce et demi de
+diagonale. Les petites fleurettes vertes du papier nankin arrivaient
+avec calme et en ordre jusqu'à ces barreaux de fer, sans que ce contact
+funèbre les effarouchât et les fît tourbillonner. En supposant qu'un
+être vivant eût été assez admirablement maigre pour essayer d'entrer ou
+de sortir par le trou carré, cette grille l'en eût empêché. Elle ne
+laissait point passer le corps, mais elle laissait passer les yeux,
+c'est-à-dire l'esprit. Il semblait qu'on eût songé à cela, car on
+l'avait doublée d'une lame de fer-blanc sertie dans la muraille un peu
+en arrière et piquée de mille trous plus microscopiques que les trous
+d'une écumoire. Au bas de cette plaque était percée une ouverture tout à
+fait pareille à la bouche d'une boîte aux lettres. Un ruban de fil
+attaché à un mouvement de sonnette pendait à droite du trou grillé.
+
+Si l'on agitait ce ruban, une clochette tintait et l'on entendait une
+voix, tout près de soi, ce qui faisait tressaillir.
+
+--Qui est là? demandait la voix.
+
+C'était une voix de femme, une voix douce, si douce qu'elle en était
+lugubre.
+
+Ici encore il y avait un mot magique qu'il fallait savoir. Si on ne le
+savait pas, la voix se taisait, et le mur redevenait silencieux comme si
+l'obscurité effarée du sépulcre eût été de l'autre côté.
+
+Si l'on savait le mot, la voix reprenait:
+
+--Entrez à droite.
+
+On remarquait alors à sa droite, en face de la fenêtre, une porte vitrée
+surmontée d'un châssis vitré et peinte en gris. On soulevait le loquet,
+on franchissait la porte, et l'on éprouvait absolument la même
+impression que lorsqu'on entre au spectacle dans une baignoire grillée
+avant que la grille soit baissée et que le lustre soit allumé. On était
+en effet dans une espèce de loge de théâtre, à peine éclairée par le
+jour vague de la porte vitrée, étroite, meublée de deux vieilles chaises
+et d'un paillasson tout démaillé, véritable loge avec sa devanture à
+hauteur d'appui qui portait une tablette en bois noir. Cette loge était
+grillée, seulement ce n'était pas une grille de bois doré comme à
+l'Opéra, c'était un monstrueux treillis de barres de fer affreusement
+enchevêtrées et scellées au mur par des scellements énormes qui
+ressemblaient à des poings fermés.
+
+Les premières minutes passées, quand le regard commençait à se faire à
+ce demi-jour de cave, il essayait de franchir la grille, mais il
+n'allait pas plus loin que six pouces au delà. Là il rencontrait une
+barrière de volets noirs, assurés et fortifiés de traverses de bois
+peintes en jaune pain d'épice. Ces volets étaient à jointures, divisés
+en longues lames minces, et masquaient toute la longueur de la grille.
+Ils étaient toujours clos.
+
+Au bout de quelques instants, on entendait une voix qui vous appelait de
+derrière ces volets et qui vous disait:
+
+--Je suis là. Que me voulez-vous?
+
+C'était une voix aimée, quelquefois une voix adorée. On ne voyait
+personne. On entendait à peine le bruit d'un souffle. Il semblait que ce
+fût une évocation qui vous parlait à travers la cloison de la tombe.
+
+Si l'on était dans de certaines conditions voulues, bien rares,
+l'étroite lame d'un des volets s'ouvrait en face de vous, et l'évocation
+devenait une apparition. Derrière la grille, derrière le volet, on
+apercevait, autant que la grille permettait d'apercevoir, une tête dont
+on ne voyait que la bouche et le menton; le reste était couvert d'un
+voile noir. On entrevoyait une guimpe noire et une forme à peine
+distincte couverte d'un suaire noir. Cette tête vous parlait, mais ne
+vous regardait pas et ne vous souriait jamais.
+
+Le jour qui venait de derrière vous était disposé de telle façon que
+vous la voyiez blanche et qu'elle vous voyait noir. Ce jour était un
+symbole.
+
+Cependant les yeux plongeaient avidement par cette ouverture qui s'était
+faite dans ce lieu clos à tous les regards. Un vague profond enveloppait
+cette forme vêtue de deuil. Les yeux fouillaient ce vague et cherchaient
+à démêler ce qui était autour de l'apparition. Au bout de très peu de
+temps on s'apercevait qu'on ne voyait rien. Ce qu'on voyait, c'était la
+nuit, le vide, les ténèbres, une brume de l'hiver mêlée à une vapeur du
+tombeau, une sorte de paix effrayante, un silence où l'on ne recueillait
+rien, pas même des soupirs, une ombre où l'on ne distinguait rien, pas
+même des fantômes.
+
+Ce qu'on voyait, c'était l'intérieur d'un cloître.
+
+C'était l'intérieur de cette maison morne et sévère qu'on appelait le
+couvent des bernardines de l'Adoration Perpétuelle. Cette loge où l'on
+était, c'était le parloir. Cette voix, la première qui vous avait parlé,
+c'était la voix de la tourière qui était toujours assise, immobile et
+silencieuse, de l'autre côté du mur, près de l'ouverture carrée,
+défendue par la grille de fer et par la plaque à mille trous comme par
+une double visière.
+
+L'obscurité où plongeait la loge grillée venait de ce que le parloir qui
+avait une fenêtre du côté du monde n'en avait aucune du côté du couvent.
+Les yeux profanes ne devaient rien voir de ce lieu sacré.
+
+Pourtant il y avait quelque chose au delà de cette ombre, il y avait une
+lumière; il y avait une vie dans cette mort. Quoique ce couvent fût le
+plus muré de tous, nous allons essayer d'y pénétrer et d'y faire
+pénétrer le lecteur, et de dire, sans oublier la mesure, des choses que
+les raconteurs n'ont jamais vues et par conséquent jamais dites.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+L'obédience de Martin Verga
+
+
+Ce couvent, qui en 1824 existait depuis longues années déjà petite rue
+Picpus, était une communauté de bernardines de l'obédience de Martin
+Verga.
+
+Ces bernardines, par conséquent, se rattachaient non à Clairvaux, comme
+les bernardins, mais à Cîteaux, comme les bénédictins. En d'autres
+termes, elles étaient sujettes, non de saint Bernard, mais de saint
+Benoît.
+
+Quiconque a un peu remué des in-folio sait que Martin Verga fonda en
+1425 une congrégation de bernardines-bénédictines, ayant pour chef
+d'ordre Salamanque et pour succursale Alcala.
+
+Cette congrégation avait poussé des rameaux dans tous les pays
+catholiques de l'Europe.
+
+Ces greffes d'un ordre sur l'autre n'ont rien d'inusité dans l'église
+latine. Pour ne parler que du seul ordre de saint Benoît dont il est ici
+question, à cet ordre se rattachent, sans compter l'obédience de Martin
+Verga, quatre congrégations: deux en Italie, le Mont-Cassin et
+Sainte-Justine de Padoue, deux en France, Cluny et Saint-Maur; et neuf
+ordres, Valombrosa, Grammont, les célestins, les camaldules, les
+chartreux, les humiliés, les olivateurs, et les silvestrins, enfin
+Cîteaux; car Cîteaux lui-même, tronc pour d'autres ordres, n'est qu'un
+rejeton pour saint Benoît. Cîteaux date de saint Robert, abbé de Molesme
+dans le diocèse de Langres en 1098. Or c'est en 529 que le diable,
+retiré au désert de Subiaco (il était vieux; s'était-il fait ermite?),
+fut chassé de l'ancien temple d'Apollon où il demeurait, par saint
+Benoît, âgé de dix-sept ans.
+
+Après la règle des carmélites, lesquelles vont pieds nus, portent une
+pièce d'osier sur la gorge et ne s'asseyent jamais, la règle la plus
+dure est celle des bernardines-bénédictines de Martin Verga. Elles sont
+vêtues de noir avec une guimpe qui, selon la prescription expresse de
+saint Benoît, monte jusqu'au menton. Une robe de serge à manches larges,
+un grand voile de laine, la guimpe qui monte jusqu'au menton coupée
+carrément sur la poitrine, le bandeau qui descend jusqu'aux yeux, voilà
+leur habit. Tout est noir, excepté le bandeau qui est blanc. Les novices
+portent le même habit, tout blanc. Les professes ont en outre un rosaire
+au côté.
+
+Les bernardines-bénédictines de Martin Verga pratiquent l'Adoration
+Perpétuelle, comme les bénédictines dites dames du Saint-Sacrement,
+lesquelles, au commencement de ce siècle, avaient à Paris deux maisons,
+l'une au Temple, l'autre rue Neuve-Sainte-Geneviève. Du reste les
+bernardines-bénédictines du Petit-Picpus, dont nous parlons, étaient un
+ordre absolument autre que les dames du Saint-Sacrement cloîtrées rue
+Neuve-Sainte-Geneviève et au Temple. Il y avait de nombreuses
+différences dans la règle; il y en avait dans le costume. Les
+bernardines-bénédictines du Petit-Picpus portaient la guimpe noire, et
+les bénédictines du Saint-Sacrement et de la rue Neuve-Sainte-Geneviève
+la portaient blanche, et avaient de plus sur la poitrine un
+Saint-Sacrement d'environ trois pouces de haut en vermeil ou en cuivre
+doré. Les religieuses du Petit-Picpus ne portaient point ce
+Saint-Sacrement. L'Adoration Perpétuelle, commune à la maison du
+Petit-Picpus et à la maison du Temple, laisse les deux ordres
+parfaitement distincts. Il y a seulement ressemblance pour cette
+pratique entre les dames du Saint-Sacrement et les bernardines de Martin
+Verga, de même qu'il y avait similitude, pour l'étude et la
+glorification de tous les mystères relatifs à l'enfance, à la vie et à
+la mort de Jésus-Christ, et à la Vierge, entre deux ordres pourtant fort
+séparés et dans l'occasion ennemis, l'oratoire d'Italie, établi à
+Florence par Philippe de Néri, et l'oratoire de France, établi à Paris
+par Pierre de Bérulle. L'oratoire de Paris prétendait le pas, Philippe
+de Néri n'étant que saint, et Bérulle étant cardinal.
+
+Revenons à la dure règle espagnole de Martin Verga.
+
+Les bernardines-bénédictines de cette obédience font maigre toute
+l'année, jeûnent le carême et beaucoup d'autres jours qui leur sont
+spéciaux, se relèvent dans leur premier sommeil depuis une heure du
+matin jusqu'à trois pour lire le bréviaire et chanter matines, couchent
+dans des draps de serge en toute saison et sur la paille, n'usent point
+de bains, n'allument jamais de feu, se donnent la discipline tous les
+vendredis, observent la règle du silence, ne se parlent qu'aux
+récréations, lesquelles sont très courtes, et portent des chemises de
+bure pendant six mois, du 14 septembre, qui est l'exaltation de la
+sainte-croix, jusqu'à Pâques. Ces six mois sont une modération, la règle
+dit toute l'année; mais cette chemise de bure, insupportable dans les
+chaleurs de l'été, produisait des fièvres et des spasmes nerveux. Il a
+fallu en restreindre l'usage. Même avec cet adoucissement, le 14
+septembre, quand les religieuses mettent cette chemise, elles ont trois
+ou quatre jours de fièvre. Obéissance, pauvreté, chasteté, stabilité
+sous clôture; voilà leurs voeux, fort aggravés par la règle.
+
+La prieure est élue pour trois ans par les mères, qu'on appelle _mères
+vocales_ parce qu'elles ont voix au chapitre. Une prieure ne peut être
+réélue que deux fois, ce qui fixe à neuf ans le plus long règne possible
+d'une prieure.
+
+Elles ne voient jamais le prêtre officiant, qui leur est toujours caché
+par une serge tendue à neuf pieds de haut. Au sermon, quand le
+prédicateur est dans la chapelle, elles baissent leur voile sur leur
+visage. Elles doivent toujours parler bas, marcher les yeux à terre et
+la tête inclinée. Un seul homme peut entrer dans le couvent,
+l'archevêque diocésain.
+
+Il y en a bien un autre, qui est le jardinier; mais c'est toujours un
+vieillard, et afin qu'il soit perpétuellement seul dans le jardin et que
+les religieuses soient averties de l'éviter, on lui attache une
+clochette au genou.
+
+Elles sont soumises à la prieure d'une soumission absolue et passive.
+C'est la sujétion canonique dans toute son abnégation. Comme à la voix
+du Christ, _ut voci Christi_, au geste, au premier signe, _ad nutum, ad
+primum signum_, tout de suite, avec bonheur, avec persévérance, avec une
+certaine obéissance aveugle, _prompte, hilariter perseveranter et caeca
+quadam obedientia_, comme la lime dans la main de l'ouvrier, _quasi
+limam in manibus fabri_, ne pouvant lire ni écrire quoi que ce soit sans
+permission expresse, _legere vel scribere non addiscerit sine expressa
+superioris licentia_.
+
+À tour de rôle chacune d'elles fait ce qu'elles appellent _la
+réparation_. La réparation, c'est la prière pour tous les péchés, pour
+toutes les fautes, pour tous les désordres, pour toutes les violations,
+pour toutes les iniquités, pour tous les crimes qui se commettent sur la
+terre. Pendant douze heures consécutives, de quatre heures du soir à
+quatre heures du matin, ou de quatre heures du matin à quatre heures du
+soir, la soeur qui fait _la réparation_ reste à genoux sur la pierre
+devant le Saint-Sacrement, les mains jointes, la corde au cou. Quand la
+fatigue devient insupportable, elle se prosterne à plat ventre, la face
+contre terre, les bras en croix; c'est là tout son soulagement. Dans
+cette attitude, elle prie pour tous les coupables de l'univers. Ceci est
+grand jusqu'au sublime.
+
+Comme cet acte s'accomplit devant un poteau au haut duquel brûle un
+cierge, on dit indistinctement _faire la réparation_ ou _être au
+poteau_. Les religieuses préfèrent même, par humilité, cette dernière
+expression qui contient une idée de supplice et d'abaissement.
+
+_Faire la réparation_ est une fonction où toute l'âme s'absorbe. La
+soeur au poteau ne se retournerait pas pour le tonnerre tombant derrière
+elle.
+
+En outre, il y a toujours une religieuse à genoux devant le
+Saint-Sacrement. Cette station dure une heure. Elles se relèvent comme
+des soldats en faction. C'est là l'Adoration Perpétuelle.
+
+Les prieures et les mères portent presque toujours des noms empreints
+d'une gravité particulière, rappelant, non des saintes et des martyres,
+mais des moments de la vie de Jésus-Christ, comme la mère Nativité, la
+mère Conception, la mère Présentation, la mère Passion. Cependant les
+noms de saintes ne sont pas interdits.
+
+Quand on les voit, on ne voit jamais que leur bouche. Toutes ont les
+dents jaunes. Jamais une brosse à dents n'est entrée dans le couvent. Se
+brosser les dents, est au haut d'une échelle au bas de laquelle il y a:
+perdre son âme.
+
+Elles ne disent de rien _ma_ ni _mon_. Elles n'ont rien à elles et ne
+doivent tenir à rien. Elles disent de toute chose _notre;_ ainsi: notre
+voile, notre chapelet; si elles parlaient de leur chemise, elles
+diraient _notre chemise_. Quelquefois elles s'attachent à quelque petit
+objet, à un livre d'heures, à une relique, à une médaille bénite. Dès
+qu'elles s'aperçoivent qu'elles commencent à tenir à cet objet, elles
+doivent le donner. Elles se rappellent le mot de sainte Thérèse à
+laquelle une grande dame, au moment d'entrer dans son ordre, disait:
+Permettez, ma mère, que j'envoie chercher une sainte bible à laquelle je
+tiens beaucoup.--_Ah! vous tenez à quelque chose! En ce cas, n'entrez
+pas chez nous_.
+
+Défense à qui que ce soit de s'enfermer, et d'avoir un _chez-soi_, une
+_chambre_. Elles vivent cellules ouvertes. Quand elles s'abordent, l'une
+dit: _Loué soit et adoré le très Saint-Sacrement de l'autel_! L'autre
+répond: _À jamais_. Même cérémonie quand l'une frappe à la porte de
+l'autre. À peine la porte a-t-elle été touchée qu'on entend de l'autre
+côté une voix douce dire précipitamment: À jamais! Comme toutes les
+pratiques, cela devient machinal par l'habitude; et l'une dit
+quelquefois _à jamais_ avant que l'autre ait eu le temps de dire, ce qui
+est assez long d'ailleurs: _Loué soit et adoré le très Saint-Sacrement
+de l'autel_! Chez les visitandines, celle qui entre dit: _Ave Maria_, et
+celle chez laquelle on entre dit: _Gratiâ plena_. C'est leur bonjour,
+qui est «plein de grâce» en effet.
+
+À chaque heure du jour, trois coups supplémentaires sonnent à la cloche
+de l'église du couvent. À ce signal, prieure, mères vocales, professes,
+converses, novices, postulantes, interrompent ce qu'elles disent, ce
+qu'elles font ou ce qu'elles pensent, et toutes disent à la fois, s'il
+est cinq heures, par exemple:--_À cinq heures et à toute heure, loué
+soit et adoré le très Saint-Sacrement de l'autel_! S'il est huit
+heures:--_À huit heures et à toute heure_, etc., et ainsi de suite,
+selon l'heure qu'il est.
+
+Cette coutume, qui a pour but de rompre la pensée et de la ramener
+toujours à Dieu, existe dans beaucoup de communautés; seulement la
+formule varie. Ainsi, à l'Enfant-Jésus, on dit:--_À l'heure qu'il est et
+à toute heure que l'amour de Jésus enflamme mon coeur!_
+
+Les bénédictines-bernardines de Martin Verga, cloîtrées il y a cinquante
+ans au Petit-Picpus, chantent les offices sur une psalmodie grave,
+plain-chant pur, et toujours à pleine voix toute la durée de l'office.
+Partout où il y a un astérisque dans le missel, elles font une pause et
+disent à voix basse: _Jésus-Marie-Joseph_. Pour l'office des morts,
+elles prennent le ton si bas, que c'est à peine si des voix de femmes
+peuvent descendre jusque-là. Il en résulte un effet saisissant et
+tragique.
+
+Celles du Petit-Picpus avaient fait faire un caveau sous leur
+maître-autel pour la sépulture de leur communauté. _Le gouvernement_,
+comme elles disent, ne permit pas que ce caveau reçût les cercueils.
+Elles sortaient donc du couvent quand elles étaient mortes. Ceci les
+affligeait et les consternait comme une infraction.
+
+Elles avaient obtenu, consolation médiocre, d'être enterrées à une heure
+spéciale et en un coin spécial dans l'ancien cimetière Vaugirard, qui
+était fait d'une terre appartenant jadis à leur communauté.
+
+Le jeudi ces religieuses entendent la grand'messe, vêpres et tous les
+offices comme le dimanche. Elles observent en outre scrupuleusement
+toutes les petites fêtes, inconnues aux gens du monde, que l'église
+prodiguait autrefois en France et prodigue encore en Espagne et en
+Italie. Leurs stations à la chapelle sont interminables. Quant au nombre
+et à la durée de leurs prières, nous ne pouvons en donner une meilleure
+idée qu'en citant le mot naïf de l'une d'elles: _Les prières des
+postulantes sont effrayantes, les prières des novices encore pires, et
+les prières des professes encore pires_.
+
+Une fois par semaine, on assemble le chapitre; la prieure préside, les
+mères vocales assistent. Chaque soeur vient à son tour s'agenouiller sur
+la pierre, et confesser à haute voix, devant toutes, les fautes et les
+péchés qu'elle a commis dans la semaine. Les mères vocales se consultent
+après chaque confession, et infligent tout haut les pénitences.
+
+Outre la confession à haute voix, pour laquelle on réserve toutes les
+fautes un peu graves, elles ont pour les fautes vénielles ce qu'elles
+appellent _la coulpe_. Faire sa coulpe, c'est se prosterner à plat
+ventre durant l'office devant la prieure jusqu'à ce que celle-ci, qu'on
+ne nomme jamais que _notre mère_, avertisse la patiente par un petit
+coup frappé sur le bois de sa stalle qu'elle peut se relever. On fait sa
+coulpe pour très peu de chose, un verre cassé, un voile déchiré, un
+retard involontaire de quelques secondes à un office, une fausse note à
+l'église, etc., cela suffit, on fait sa coulpe. La coulpe est toute
+spontanée; c'est _la coupable_ elle-même (ce mot est ici
+étymologiquement à sa place) qui se juge et qui se l'inflige. Les jours
+de fêtes et les dimanches il y a quatre mères chantres qui psalmodient
+les offices devant un grand lutrin à quatre pupitres. Un jour une mère
+chantre entonna un psaume qui commençait par _Ecce_, et, au lieu de
+_Ecce_, dit à haute voix ces trois notes: _ut, si, sol;_ elle subit pour
+cette distraction une coulpe qui dura tout l'office. Ce qui rendait la
+faute énorme, c'est que le chapitre avait ri.
+
+Lorsqu'une religieuse est appelée au parloir, fût-ce la prieure, elle
+baisse son voile de façon, l'on s'en souvient, à ne laisser voir que sa
+bouche.
+
+La prieure seule peut communiquer avec des étrangers. Les autres ne
+peuvent voir que leur famille étroite, et très rarement. Si par hasard
+une personne du dehors se présente pour voir une religieuse qu'elle a
+connue ou aimée dans le monde, il faut toute une négociation. Si c'est
+une femme, l'autorisation peut être quelquefois accordée, la religieuse
+vient et on lui parle à travers les volets, lesquels ne s'ouvrent que
+pour une mère ou une soeur. Il va sans dire que la permission est
+toujours refusée aux hommes.
+
+Telle est la règle de saint Benoît, aggravée par Martin Verga.
+
+Ces religieuses ne sont point gaies, roses et fraîches comme le sont
+souvent les filles des autres ordres. Elles sont pâles et graves. De
+1825 à 1830 trois sont devenues folles.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Sévérités
+
+
+On est au moins deux ans postulante, souvent quatre; quatre ans novice.
+Il est rare que les voeux définitifs puissent être prononcés avant
+vingt-trois ou vingt-quatre ans. Les bernardines-bénédictines de Martin
+Verga n'admettent point de veuves dans leur ordre.
+
+Elles se livrent dans leurs cellules à beaucoup de macérations inconnues
+dont elles ne doivent jamais parler.
+
+Le jour où une novice fait profession, on l'habille de ses plus beaux
+atours, on la coiffe de roses blanches, on lustre et on boucle ses
+cheveux, puis elle se prosterne; on étend sur elle un grand voile noir
+et l'on chante l'office des morts. Alors les religieuses se divisent en
+deux files, une file passe près d'elle en disant d'un accent plaintif:
+_notre soeur est morte_, et l'autre file répond d'une voix éclatante:
+_vivante en Jésus-Christ!_
+
+À l'époque où se passe cette histoire, un pensionnat était joint au
+couvent. Pensionnat de jeunes filles nobles, la plupart riches, parmi
+lesquelles on remarquait mesdemoiselles de Sainte-Aulaire et de Bélissen
+et une anglaise portant l'illustre nom catholique de Talbot. Ces jeunes
+filles, élevées par ces religieuses entre quatre murs, grandissaient
+dans l'horreur du monde et du siècle. Une d'elles nous disait un jour:
+_Voir le pavé de la rue me faisait frissonner de la tête aux pieds_.
+Elles étaient vêtues de bleu avec un bonnet blanc et un Saint-Esprit de
+vermeil ou de cuivre fixé sur la poitrine. À de certains jours de grande
+fête, particulièrement à la Sainte-Marthe, on leur accordait, comme
+haute faveur et bonheur suprême, de s'habiller en religieuses et de
+faire les offices et les pratiques de saint Benoît pendant toute une
+journée. Dans les premiers temps, les religieuses leur prêtaient leurs
+vêtements noirs. Cela parut profane, et la prieure le défendit. Ce prêt
+ne fut permis qu'aux novices. Il est remarquable que ces
+représentations, tolérées sans doute et encouragées dans le couvent par
+un secret esprit de prosélytisme, et pour donner à ces enfants quelque
+avant-goût du saint habit, étaient un bonheur réel et une vraie
+récréation pour les pensionnaires. Elles s'en amusaient tout simplement.
+_C'était nouveau, cela les changeait_. Candides raisons de l'enfance qui
+ne réussissent pas d'ailleurs à faire comprendre à nous mondains cette
+félicité de tenir en main un goupillon et de rester debout des heures
+entières chantant à quatre devant un lutrin.
+
+Les élèves, aux austérités près, se conformaient à toutes les pratiques
+du couvent. Il est telle jeune femme qui, entrée dans le monde et après
+plusieurs années de mariage, n'était pas encore parvenue à se
+déshabituer de dire en toute hâte chaque fois qu'on frappait à sa porte:
+_à jamais!_ Comme les religieuses, les pensionnaires ne voyaient leurs
+parents qu'au parloir. Leurs mères elles-mêmes n'obtenaient pas de les
+embrasser. Voici jusqu'où allait la sévérité sur ce point. Un jour une
+jeune fille fut visitée par sa mère accompagnée d'une petite soeur de
+trois ans. La jeune fille pleurait, car elle eût bien voulu embrasser sa
+soeur. Impossible. Elle supplia du moins qu'il fût permis à l'enfant de
+passer à travers les barreaux sa petite main pour qu'elle pût la baiser.
+Ceci fut refusé presque avec scandale.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Gaîtés
+
+
+Ces jeunes filles n'en ont pas moins rempli cette grave maison de
+souvenirs charmants.
+
+À de certaines heures, l'enfance étincelait dans ce cloître. La
+récréation sonnait. Une porte tournait sur ses gonds. Les oiseaux
+disaient: Bon! voilà les enfants! Une irruption de jeunesse inondait ce
+jardin coupé d'une croix comme un linceul. Des visages radieux, des
+fronts blancs, des yeux ingénus pleins de gaie lumière, toutes sortes
+d'aurores, s'éparpillaient dans ces ténèbres. Après les psalmodies, les
+cloches, les sonneries, les glas, les offices, tout à coup éclatait ce
+bruit des petites filles, plus doux qu'un bruit d'abeilles. La ruche de
+la joie s'ouvrait, et chacune apportait son miel. On jouait, on
+s'appelait, on se groupait, on courait; de jolies petites dents blanches
+jasaient dans des coins; les voiles, de loin, surveillaient les rires,
+les ombres guettaient les rayons, mais qu'importe! on rayonnait et on
+riait. Ces quatre murs lugubres avaient leur minute d'éblouissement. Ils
+assistaient, vaguement blanchis du reflet de tant de joie, à ce doux
+tourbillonnement d'essaims. C'était comme une pluie de roses traversant
+ce deuil. Les jeunes filles folâtraient sous l'oeil des religieuses; le
+regard de l'impeccabilité ne gêne pas l'innocence. Grâce à ces enfants,
+parmi tant d'heures austères, il y avait l'heure naïve. Les petites
+sautaient, les grandes dansaient. Dans ce cloître, le jeu était mêlé de
+ciel. Rien n'était ravissant et auguste comme toutes ces fraîches âmes
+épanouies. Homère fût venu rire là avec Perrault, et il y avait, dans ce
+jardin noir, de la jeunesse, de la santé, du bruit, des cris, de
+l'étourdissement, du plaisir, du bonheur, à dérider toutes les aïeules,
+celles de l'épopée comme celles du conte, celles du trône comme celles
+du chaume, depuis Hécube jusqu'à la Mère-Grand.
+
+Il s'est dit dans cette maison, plus que partout ailleurs peut-être, de
+ces _mots d'enfants_ qui ont tant de grâce et qui font rire d'un rire
+plein de rêverie. C'est entre ces quatre murs funèbres qu'une enfant de
+cinq ans s'écria un jour:--_Ma mère! une grande vient de me dire que je
+n'ai plus que neuf ans et dix mois à rester ici. Quel bonheur!_
+
+C'est encore là qu'eut lieu ce dialogue mémorable:
+
+Une mère vocale.--Pourquoi pleurez-vous, mon enfant?
+
+L'enfant: (_six ans_), sanglotant:--J'ai dit à Alix que je savais mon
+histoire de France. Elle me dit que je ne la sais pas, et je la sais.
+
+Alix (_la grande, neuf ans_).--Non. Elle ne la sait pas.
+
+La mère.--Comment cela, mon enfant?
+
+Alix.--Elle m'a dit d'ouvrir le livre au hasard et de lui faire une
+question qu'il y a dans le livre, et qu'elle répondrait.
+
+--Eh bien?
+
+--Elle n'a pas répondu.
+
+--Voyons. Que lui avez-vous demandé?
+
+--J'ai ouvert le livre au hasard comme elle disait, et je lui ai demandé
+la première demande que j'ai trouvée.
+
+--Et qu'est-ce que c'était que cette demande?
+
+--C'était: _Qu'arriva-t-il ensuite?_
+
+C'est là qu'a été faite cette observation profonde sur une perruche un
+peu gourmande qui appartenait à une dame pensionnaire:
+
+--_Est-elle gentille! elle mange le dessus de sa tartine, comme une
+personne!_
+
+C'est sur une des dalles de ce cloître qu'a été ramassée cette
+confession, écrite d'avance, pour ne pas l'oublier, par une pécheresse
+âgée de sept ans:
+
+«--Mon père, je m'accuse d'avoir été avarice.
+
+«--Mon père, je m'accuse d'avoir été adultère.
+
+«--Mon père, je m'accuse d'avoir élevé mes regards vers les monsieurs.»
+
+C'est sur un des bancs de gazon de ce jardin qu'a été improvisé par une
+bouche rose de six ans ce conte écouté par des yeux bleus de quatre à
+cinq ans:
+
+«--Il y avait trois petits coqs qui avaient un pays où il y avait
+beaucoup de fleurs. Ils ont cueilli les fleurs, et ils les ont mises
+dans leur poche. Après ça, ils ont cueilli les feuilles, et ils les ont
+mises dans leurs joujoux. Il y avait un loup dans le pays, et il y avait
+beaucoup de bois; et le loup était dans le bois; et il a mangé les
+petits coqs.»
+
+Et encore cet autre poème:
+
+«--Il est arrivé un coup de bâton.
+
+«C'est Polichinelle qui l'a donné au chat.
+
+«Ça ne lui a pas fait de bien, ça lui a fait du mal.
+
+«Alors une dame a mis Polichinelle en prison.»
+
+C'est là qu'a été dit, par une petite abandonnée, enfant trouvé que le
+couvent élevait par charité, ce mot doux et navrant. Elle entendait les
+autres parler de leurs mères, et elle murmura dans son coin:
+
+--_Moi, ma mère n'était pas là quand je suis née!_
+
+Il y avait une grosse tourière qu'on voyait toujours se hâter dans les
+corridors avec son trousseau de clefs et qui se nommait soeur Agathe.
+Les _grandes grandes_, au-dessus de dix ans,--l'appelaient _Agathoclès_.
+
+Le réfectoire, grande pièce oblongue et carrée, qui ne recevait de jour
+que par un cloître à archivoltes de plain-pied avec le jardin, était
+obscur et humide, et, comme disent les enfants,--plein de bêtes. Tous
+les lieux circonvoisins y fournissaient leur contingent d'insectes.
+Chacun des quatre coins en avait reçu, dans le langage des
+pensionnaires, un nom particulier et expressif. Il y avait le coin des
+Araignées, le coin des Chenilles, le coin des Cloportes et le coin des
+Cricris. Le coin des Cricris était voisin de la cuisine et fort estimé.
+On y avait moins froid qu'ailleurs. Du réfectoire les noms avaient passé
+au pensionnat et servaient à y distinguer comme à l'ancien collège
+Mazarin quatre nations. Toute élève était de l'une de ces quatre nations
+selon le coin du réfectoire où elle s'asseyait aux heures des repas. Un
+jour, Mr l'archevêque, faisant la visite pastorale, vit entrer dans la
+classe où il passait une jolie petite fille toute vermeille avec
+d'admirables cheveux blonds, il demanda à une autre pensionnaire,
+charmante brune aux joues fraîches qui était près de lui:
+
+--Qu'est-ce que c'est que celle-ci?
+
+--C'est une araignée, monseigneur.
+
+--Bah! et cette autre?
+
+--C'est un cricri.
+
+--Et celle-là?
+
+--C'est une chenille.
+
+--En vérité! et vous-même?
+
+--Je suis un cloporte, monseigneur.
+
+Chaque maison de ce genre a ses particularités. Au commencement de ce
+siècle, Écouen était un de ces lieux gracieux et sévères où grandit,
+dans une ombre presque auguste, l'enfance des jeunes filles. À Écouen,
+pour prendre rang dans la procession du Saint-Sacrement, on distinguait
+entre les vierges et les fleuristes. Il y avait aussi «les dais» et «les
+encensoirs», les unes portant les cordons du dais, les autres encensant
+le Saint-Sacrement. Les fleurs revenaient de droit aux fleuristes.
+Quatre "vierges" marchaient en avant. Le matin de ce grand jour, il
+n'était pas rare d'entendre demander dans le dortoir:
+
+--Qui est-ce qui est vierge?
+
+Madame Campan citait ce mot d'une «petite» de sept ans à une «grande» de
+seize, qui prenait la tête de la procession pendant qu'elle, la petite,
+restait à la queue:
+
+--Tu es vierge, toi; moi, je ne le suis pas.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Distractions
+
+
+Au-dessus de la porte du réfectoire était écrite en grosses lettres
+noires cette prière qu'on appelait la _Patenôtre blanche_, et qui avait
+pour vertu de mener les gens droit en paradis:
+
+«Petite patenôtre blanche, que Dieu fit, que Dieu dit, que Dieu mit en
+paradis. Au soir, m'allant coucher, je trouvis (_sic_) trois anges à mon
+lit couchés, un aux pieds, deux au chevet, la bonne vierge Marie au
+milieu, qui me dit que je m'y couchis, que rien ne doutis. Le bon Dieu
+est mon père, la bonne Vierge est ma mère, les trois apôtres sont mes
+frères, les trois vierges sont mes soeurs. La chemise où Dieu fut né,
+mon corps en est enveloppé; la croix Sainte-Marguerite à ma poitrine est
+écrite; madame la Vierge s'en va sur les champs, Dieu pleurant,
+rencontrit Mr saint Jean. Monsieur saint Jean, d'où venez-vous? Je viens
+d'_Ave Salus_. Vous n'avez pas vu le bon Dieu, si est? Il est dans
+l'arbre de la croix, les pieds pendants, les mains clouants, un petit
+chapeau d'épine blanche sur la tête. Qui la dira trois fois au soir,
+trois fois au matin, gagnera le paradis à la fin.»
+
+En 1827, cette oraison caractéristique avait disparu du mur sous une
+triple couche de badigeon. Elle achève à cette heure de s'effacer dans
+la mémoire de quelques jeunes filles d'alors, vieilles femmes
+aujourd'hui.
+
+Un grand crucifix accroché au mur complétait la décoration de ce
+réfectoire, dont la porte unique, nous croyons l'avoir dit, s'ouvrait
+sur le jardin. Deux tables étroites, côtoyées chacune de deux bancs de
+bois, faisaient deux longues lignes parallèles d'un bout à l'autre du
+réfectoire. Les murs étaient blancs, les tables étaient noires; ces deux
+couleurs du deuil sont le seul rechange des couvents. Les repas étaient
+revêches et la nourriture des enfants eux-mêmes sévère. Un seul plat,
+viande et légumes mêlés, ou poisson salé, tel était le luxe. Ce bref
+ordinaire, réservé aux pensionnaires seules, était pourtant une
+exception. Les enfants mangeaient et se taisaient sous le guet de la
+mère semainière qui, de temps en temps, si une mouche s'avisait de voler
+et de bourdonner contre la règle, ouvrait et fermait bruyamment un livre
+de bois. Ce silence était assaisonné de la vie des saints, lue à haute
+voix dans une petite chaire à pupitre située au pied du crucifix. La
+lectrice était une grande élève, de semaine. Il y avait de distance en
+distance sur la table nue des terrines vernies où les élèves lavaient
+elles-mêmes leur timbale et leur couvert, et quelquefois jetaient
+quelque morceau de rebut, viande dure ou poisson gâté; ceci était puni.
+On appelait ces terrines _ronds d'eau_.
+
+L'enfant qui rompait le silence faisait une «croix de langue». Où? à
+terre. Elle léchait le pavé. La poussière, cette fin de toutes les
+joies, était chargée de châtier ces pauvres petites feuilles de rose,
+coupables de gazouillement.
+
+Il y avait dans le couvent un livre qui n'a jamais été imprimé qu'_à
+exemplaire unique_, et qu'il est défendu de lire. C'est la règle de
+saint Benoît. Arcane où nul oeil profane ne doit pénétrer. _Nemo
+regulas, seu constitutiones nostras, externis communicabit_.
+
+Les pensionnaires parvinrent un jour à dérober ce livre, et se mirent à
+le lire avidement, lecture souvent interrompue par des terreurs d'être
+surprises qui leur faisaient refermer le volume précipitamment. Elles ne
+tirèrent de ce grand danger couru qu'un plaisir médiocre. Quelques pages
+inintelligibles sur les péchés des jeunes garçons, voilà ce qu'elles
+eurent de «plus intéressant».
+
+Elles jouaient dans une allée du jardin, bordée de quelques maigres
+arbres fruitiers. Malgré l'extrême surveillance et la sévérité des
+punitions, quand le vent avait secoué les arbres, elles réussissaient
+quelquefois à ramasser furtivement une pomme verte, ou un abricot gâté,
+ou une poire habitée. Maintenant je laisse parler une lettre que j'ai
+sous les yeux, lettre écrite il y a vingt-cinq ans par une ancienne
+pensionnaire, aujourd'hui madame la duchesse de--, une des plus
+élégantes femmes de Paris. Je cite textuellement: «On cache sa poire ou
+sa pomme, comme on peut. Lorsqu'on monte mettre le voile sur le lit en
+attendant le souper, on les fourre sous son oreiller et le soir on les
+mange dans son lit, et lorsqu'on ne peut pas, on les mange dans les
+commodités.» C'était là une de leurs voluptés les plus vives.
+
+Une fois, c'était encore à l'époque d'une visite de Mr l'archevêque au
+couvent, une des jeunes filles, mademoiselle Bouchard, qui était un peu
+Montmorency, gagea qu'elle lui demanderait un jour de congé, énormité
+dans une communauté si austère. La gageure fut acceptée, mais aucune de
+celles qui tenaient le pari n'y croyait. Au moment venu, comme
+l'archevêque passait devant les pensionnaires, mademoiselle Bouchard, à
+l'indescriptible épouvante de ses compagnes, sortit des rangs, et dit:
+«Monseigneur, un jour de congé.» Mademoiselle Bouchard était fraîche et
+grande, avec la plus jolie petite mine rose du monde. Mr de Quélen
+sourit et dit: _Comment donc, ma chère enfant, un jour de congé! Trois
+jours, s'il vous plaît. J'accorde trois jours._ La prieure n'y pouvait
+rien, l'archevêque avait parlé. Scandale pour le couvent, mais joie pour
+le pensionnat. Qu'on juge de l'effet.
+
+Ce cloître bourru n'était pourtant pas si bien muré que la vie des
+passions du dehors, que le drame, que le roman même, n'y pénétrassent.
+Pour le prouver, nous nous bornerons à constater ici et à indiquer
+brièvement un fait réel et incontestable, qui d'ailleurs n'a en lui-même
+aucun rapport et ne tient par aucun fil à l'histoire que nous racontons.
+Nous mentionnons ce fait pour compléter dans l'esprit du lecteur la
+physionomie du couvent.
+
+Vers cette époque donc, il y avait dans le couvent une personne
+mystérieuse qui n'était pas religieuse, qu'on traitait avec grand
+respect, et qu'on nommait _madame Albertine_. On ne savait rien d'elle
+sinon qu'elle était folle, et que dans le monde elle passait pour morte.
+Il y avait sous cette histoire, disait-on, des arrangements de fortune
+nécessaires pour un grand mariage.
+
+Cette femme, de trente ans à peine, brune, assez belle, regardait
+vaguement avec de grands yeux noirs. Voyait-elle? On en doutait. Elle
+glissait plutôt qu'elle ne marchait; elle ne parlait jamais; on n'était
+pas bien sûr qu'elle respirât. Ses narines étaient pincées et livides
+comme après le dernier soupir. Toucher sa main, c'était toucher de la
+neige. Elle avait une étrange grâce spectrale. Là où elle entrait, on
+avait froid. Un jour une soeur, la voyant passer, dit à une autre: Elle
+passe pour morte.--Elle l'est peut-être, répondit l'autre.
+
+On faisait sur madame Albertine cent récits. C'était l'éternelle
+curiosité des pensionnaires. Il y avait dans la chapelle une tribune
+qu'on appelait _l'OEil-de-Boeuf_. C'est dans cette tribune qui n'avait
+qu'une baie circulaire, un _oeil-de-boeuf_, que madame Albertine
+assistait aux offices. Elle y était habituellement seule, parce que de
+cette tribune, placée au premier étage, on pouvait voir le prédicateur
+ou l'officiant; ce qui était interdit aux religieuses. Un jour la chaire
+était occupée par un jeune prêtre de haut rang, Mr le duc de Rohan, pair
+de France, officier des mousquetaires rouges en 1815 lorsqu'il était
+prince de Léon, mort après 1830 cardinal et archevêque de Besançon.
+C'était la première fois que Mr de Rohan prêchait au couvent du
+Petit-Picpus. Madame Albertine assistait ordinairement aux sermons et
+aux offices dans un calme parfait et dans une immobilité complète. Ce
+jour-là, dès qu'elle aperçut Mr de Rohan, elle se dressa à demi, et dit
+à haute voix dans le silence de la chapelle: _Tiens! Auguste!_ Toute la
+communauté stupéfaite tourna la tête, le prédicateur leva les yeux, mais
+madame Albertine était retombée dans son immobilité. Un souffle du monde
+extérieur, une lueur de vie avait passé un moment sur cette figure
+éteinte et glacée, puis tout s'était évanoui, et la folle était
+redevenue cadavre.
+
+Ces deux mots cependant firent jaser tout ce qui pouvait parler dans le
+couvent. Que de choses dans ce _tiens_! _Auguste!_ que de révélations!
+Mr de Rohan s'appelait en effet Auguste. Il était évident que madame
+Albertine sortait du plus grand monde, puisqu'elle connaissait Mr de
+Rohan, qu'elle y était elle-même haut placée, puisqu'elle parlait d'un
+si grand seigneur si familièrement, et qu'elle avait avec lui une
+relation, de parenté peut-être, mais à coup sûr bien étroite,
+puisqu'elle savait son «petit nom».
+
+Deux duchesses très sévères, mesdames de Choiseul et de Sérent,
+visitaient souvent la communauté, où elles pénétraient sans doute en
+vertu du privilège _Magnates mulieres_, et faisaient grand'peur au
+pensionnat. Quand les deux vieilles dames passaient, toutes les pauvres
+jeunes filles tremblaient et baissaient les yeux.
+
+M. de Rohan était du reste, à son insu, l'objet de l'attention des
+pensionnaires. Il venait à cette époque d'être fait, en attendant
+l'épiscopat, grand vicaire de l'archevêque de Paris. C'était une de ses
+habitudes de venir assez souvent chanter aux offices de la chapelle des
+religieuses du Petit-Picpus. Aucune des jeunes recluses ne pouvait
+l'apercevoir, à cause du rideau de serge, mais il avait une voix douce
+et un peu grêle, qu'elles étaient parvenues à reconnaître et à
+distinguer. Il avait été mousquetaire; et puis on le disait fort coquet,
+fort bien coiffé avec de beaux cheveux châtains arrangés en rouleau
+autour de la tête, et qu'il avait une large ceinture moire magnifique,
+et que sa soutane noire était coupée le plus élégamment du monde. Il
+occupait fort toutes ces imaginations de seize ans.
+
+Aucun bruit du dehors ne pénétrait dans le couvent. Cependant il y eut
+une année où le son d'une flûte y parvint. Ce fut un événement, et les
+pensionnaires d'alors s'en souviennent encore.
+
+C'était une flûte dont quelqu'un jouait dans le voisinage. Cette flûte
+jouait toujours le même air, un air aujourd'hui bien lointain: _Ma
+Zétulbé, viens régner sur mon âme_, et on l'entendait deux ou trois fois
+dans la journée. Les jeunes filles passaient des heures à écouter, les
+mères vocales étaient bouleversées, les cervelles travaillaient, les
+punitions pleuvaient. Cela dura plusieurs mois. Les pensionnaires
+étaient toutes plus ou moins amoureuses du musicien inconnu. Chacune se
+rêvait Zétulbé. Le bruit de flûte venait du côté de la rue Droit-Mur;
+elles auraient tout donné, tout compromis, tout tenté, pour voir, ne
+fût-ce qu'une seconde, pour entrevoir, pour apercevoir, le «jeune homme»
+qui jouait si délicieusement de cette flûte et qui, sans s'en douter,
+jouait en même temps de toutes ces âmes. Il y en eut qui s'échappèrent
+par une porte de service et qui montèrent au troisième sur la rue
+Droit-Mur, afin d'essayer de voir par les jours de souffrance.
+Impossible. Une alla jusqu'à passer son bras au-dessus de sa tête par la
+grille et agita son mouchoir blanc. Deux furent plus hardies encore.
+Elles trouvèrent moyen de grimper jusque sur un toit et s'y risquèrent
+et réussirent enfin à voir «le jeune homme». C'était un vieux
+gentilhomme émigré, aveugle et ruiné, qui jouait de la flûte dans son
+grenier pour se désennuyer.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Le petit couvent
+
+
+Il y avait dans cette enceinte du Petit-Picpus trois bâtiments
+parfaitement distincts, le grand couvent qu'habitaient les religieuses,
+le pensionnat où logeaient les élèves, et enfin ce qu'on appelait le
+petit couvent. C'était un corps de logis avec jardin où demeuraient en
+commun toutes sortes de vieilles religieuses de divers ordres, restes
+des cloîtres détruits par la révolution; une réunion de toutes les
+bigarrures noires, grises et blanches, de toutes les communautés et de
+toutes les variétés possibles; ce qu'on pourrait appeler, si un pareil
+accouplement de mots était permis, une sorte de couvent-arlequin.
+
+Dès l'Empire, il avait été accordé à toutes ces pauvres filles
+dispersées et dépaysées de venir s'abriter là sous les ailes des
+bénédictines-bernardines. Le gouvernement leur payait une petite
+pension; les dames du Petit-Picpus les avaient reçues avec empressement.
+C'était un pêle-mêle bizarre. Chacune suivait sa règle. On permettait
+quelquefois aux élèves pensionnaires, comme grande récréation, de leur
+rendre visite; ce qui fait que ces jeunes mémoires ont gardé entre
+autres le souvenir de la mère Saint-Basile, de la mère
+Sainte-Scolastique et de la mère Jacob.
+
+Une de ces réfugiées se retrouvait presque chez elle. C'était une
+religieuse de Sainte-Aure, la seule de son ordre qui eût survécu.
+L'ancien couvent des dames de Sainte-Aure occupait dès le commencement
+du XVIIIème siècle précisément cette même maison du Petit-Picpus qui
+appartint plus tard aux bénédictines de Martin Verga. Cette sainte
+fille, trop pauvre pour porter le magnifique habit de son ordre, qui
+était une robe blanche avec le scapulaire écarlate, en avait revêtu
+pieusement un petit mannequin qu'elle montrait avec complaisance et qu'à
+sa mort elle a légué à la maison. En 1824, il ne restait de cet ordre
+qu'une religieuse; aujourd'hui il n'en reste qu'une poupée.
+
+Outre ces dignes mères, quelques vieilles femmes du monde avaient obtenu
+de la prieure, comme madame Albertine, la permission de se retirer dans
+le petit couvent. De ce nombre étaient madame de Beaufort d'Hautpoul et
+madame la marquise Dufresne. Une autre n'a jamais été connue dans le
+couvent que par le bruit formidable qu'elle faisait en se mouchant. Les
+élèves l'appelaient madame Vacarmini.
+
+Vers 1820 ou 1821, madame de Genlis, qui rédigeait à cette époque un
+petit recueil périodique intitulé _l'Intrépide_, demanda à entrer dame
+en chambre au couvent du Petit-Picpus. Mr le duc d'Orléans la
+recommandait. Rumeur dans la ruche; les mères vocales étaient toutes
+tremblantes. Madame de Genlis avait fait des romans. Mais elle déclara
+qu'elle était la première à les détester, et puis elle était arrivée à
+sa phase de dévotion farouche. Dieu aidant, et le prince aussi, elle
+entra. Elle s'en alla au bout de six ou huit mois, donnant pour raison
+que le jardin n'avait pas d'ombre. Les religieuses en furent ravies.
+Quoique très vieille, elle jouait encore de la harpe, et fort bien.
+
+En s'en allant, elle laissa sa marque à sa cellule. Madame de Genlis
+était superstitieuse et latiniste. Ces deux mots donnent d'elle un assez
+bon profil. On voyait encore, il y a quelques années, collés dans
+l'intérieur d'une petite armoire de sa cellule où elle serrait son
+argent et ses bijoux, ces cinq vers latins écrits de sa main à l'encre
+rouge sur papier jaune, et qui, dans son opinion, avaient la vertu
+d'effaroucher les voleurs:
+
+ _Imparibus meritis pendent tria corpora ramis:_
+ _Dismas et Gesmas, media est divina potestas;_
+ _Alta petit Dismas, infelix, infima, Gesmas._
+ _Nos et res nostras conservet summa potestas._
+ _Hos versus dicas, ne tu furto tua perdas._
+
+Ces vers, en latin du sixième siècle, soulèvent la question de savoir si
+les deux larrons du calvaire s'appelaient, comme on le croit
+communément, Dimas et Gestas, ou Dismas et Gesmas. Cette orthographe eût
+pu contrarier les prétentions qu'avait, au siècle dernier, le vicomte de
+Gestas à descendre du mauvais larron. Du reste, la vertu utile attachée
+à ces vers fait article de foi dans l'ordre des hospitalières.
+
+L'église de la maison, construite de manière à séparer, comme une
+véritable coupure, le grand couvent du pensionnat, était, bien entendu,
+commune au pensionnat, au grand couvent et au petit couvent. On y
+admettait même le public par une sorte d'entrée de lazaret ménagée sur
+la rue. Mais tout était disposé de façon qu'aucune des habitantes du
+cloître ne pût voir un visage du dehors. Supposez une église dont le
+choeur serait saisi par une main gigantesque, et plié de manière à
+former, non plus, comme dans les églises ordinaires un prolongement
+derrière l'autel, mais une sorte de salle ou de caverne obscure à la
+droite de l'officiant; supposez cette salle fermée par le rideau de sept
+pieds de haut dont nous avons déjà parlé; entassez dans l'ombre de ce
+rideau, sur des stalles de bois, les religieuses de choeur à gauche, les
+pensionnaires à droite, les converses et les novices au fond, et vous
+aurez quelque idée des religieuses du Petit-Picpus, assistant au service
+divin. Cette caverne, qu'on appelait le choeur, communiquait avec le
+cloître par un couloir. L'église prenait jour sur le jardin. Quand les
+religieuses assistaient à des offices où leur règle leur commandait le
+silence, le public n'était averti de leur présence que par le choc des
+miséricordes des stalles se levant ou s'abaissant avec bruit.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Quelques silhouettes de cette ombre
+
+
+Pendant les six années qui séparent 1819 de 1825, la prieure du
+Petit-Picpus était mademoiselle de Blemeur qui en religion s'appelait
+mère Innocente. Elle était de la famille de la Marguerite de Blemeur,
+auteur de _la Vie des saints de l'ordre de Saint-Benoît_. Elle avait été
+réélue. C'était une femme d'une soixantaine d'années, courte, grosse,
+«chantant comme un pot fêlé», dit la lettre que nous avons déjà citée;
+du reste excellente, la seule gaie dans tout le couvent, et pour cela
+adorée.
+
+Mère Innocente tenait de son ascendante Marguerite, la Dacier de
+l'Ordre. Elle était lettrée, érudite, savante, compétente, curieusement
+historienne, farcie de latin, bourrée de grec, pleine d'hébreu, et
+plutôt bénédictin que bénédictine.
+
+La sous-prieure était une vieille religieuse espagnole presque aveugle,
+la mère Cineres.
+
+Les plus comptées parmi les _vocales_ étaient la mère Sainte-Honorine,
+trésorière, la mère Sainte-Gertrude, première maîtresse des novices, la
+mère Sainte-Ange, deuxième maîtresse, la mère Annonciation, sacristaine,
+la mère Saint-Augustin, infirmière, la seule dans tout le couvent qui
+fût méchante; puis mère Sainte-Mechtilde (Mlle Gauvain), toute jeune,
+ayant une admirable voix; mère des Anges (Mlle Drouet), qui avait été au
+couvent des Filles-Dieu et au couvent du Trésor entre Gisors et Magny;
+mère Saint-Joseph (Mlle de Cogolludo); mère Sainte-Adélaïde (Mlle
+d'Auverney); mère Miséricorde (Mlle de Cifuentes, qui ne put résister
+aux austérités); mère Compassion (Mlle de la Miltière, reçue à soixante
+ans, malgré la règle, très riche); mère Providence (Mlle de Laudinière);
+mère Présentation (Mlle de Siguenza), qui fut prieure en 1847; enfin,
+mère Sainte-Céligne (la soeur du sculpteur Ceracchi), devenue folle;
+mère Sainte-Chantal (Mlle de Suzon), devenue folle.
+
+Il y avait encore parmi les plus jolies une charmante fille de
+vingt-trois ans, qui était de l'île Bourbon et descendante du chevalier
+Roze, qui se fût appelée dans le monde mademoiselle Roze et qui
+s'appelait mère Assomption.
+
+La mère Sainte-Mechtilde, chargée du chant et du choeur, y employait
+volontiers les pensionnaires. Elle en prenait ordinairement une gamme
+complète, c'est-à-dire sept, de dix ans à seize inclusivement, voix et
+tailles assorties, qu'elle faisait chanter debout, alignées côte à côte
+par rang d'âge de la plus petite à la plus grande. Cela offrait aux
+regards quelque chose comme un pipeau de jeunes filles, une sorte de
+flûte de Pan vivante faite avec des anges.
+
+Celles des soeurs converses que les pensionnaires aimaient le mieux,
+c'étaient la soeur Sainte-Euphrasie, la soeur Sainte-Marguerite, la
+soeur Sainte-Marthe, qui était en enfance, et la soeur Saint-Michel,
+dont le long nez les faisait rire.
+
+Toutes ces femmes étaient douces pour tous ces enfants. Les religieuses
+n'étaient sévères que pour elles-mêmes. On ne faisait de feu qu'au
+pensionnat, et la nourriture, comparée à celle du couvent, y était
+recherchée. Avec cela mille soins. Seulement, quand un enfant passait
+près d'une religieuse et lui parlait, la religieuse ne répondait jamais.
+
+Cette règle du silence avait engendré ceci que, dans tout le couvent, la
+parole était retirée aux créatures humaines et donnée aux objets
+inanimés. Tantôt c'était la cloche de l'église qui parlait, tantôt le
+grelot du jardinier. Un timbre très sonore, placé à côté de la tourière
+et qu'on entendait de toute la maison, indiquait par des sonneries
+variées, qui étaient une façon de télégraphe acoustique, toutes les
+actions de la vie matérielle à accomplir, et appelait au parloir, si
+besoin était, telle ou telle habitante de la maison. Chaque personne et
+chaque chose avait sa sonnerie. La prieure avait un et un; la
+sous-prieure un et deux. Six-cinq annonçait la classe, de telle sorte
+que les élèves ne disaient jamais rentrer en classe, mais aller à
+six-cinq. Quatre-quatre était le timbre de madame de Genlis. On
+l'entendait très souvent. _C'est le diable à quatre_, disaient celles
+qui n'étaient point charitables. Dix-neuf coups annonçaient un grand
+événement. C'était l'ouverture de la _porte de clôture_, effroyable
+planche de fer hérissée de verrous qui ne tournait sur ses gonds que
+devant l'archevêque.
+
+Lui et le jardinier exceptés, nous l'avons dit, aucun homme n'entrait
+dans le couvent. Les pensionnaires en voyaient deux autres; l'aumônier,
+l'abbé Banès, vieux et laid, qu'il leur était donné de contempler au
+choeur à travers une grille; l'autre, le maître de dessin, Mr Ansiaux,
+que la lettre dont on a déjà lu quelques lignes appelle Mr _Anciot_, et
+qualifie _vieux affreux bossu_.
+
+On voit que tous les hommes étaient choisis.
+
+Telle était cette curieuse maison.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+_Post corda lapides_
+
+
+Après en avoir esquissé la figure morale, il n'est pas inutile d'en
+indiquer en quelques mots la configuration matérielle. Le lecteur en a
+déjà quelque idée.
+
+Le couvent du Petit-Picpus-Saint-Antoine emplissait presque entièrement
+le vaste trapèze qui résultait des intersections de la rue Polonceau, de
+la rue Droit-Mur, de la petite rue Picpus et de la ruelle condamnée
+nommée dans les vieux plans rue Aumarais. Ces quatre rues entouraient ce
+trapèze comme ferait un fossé. Le couvent se composait de plusieurs
+bâtiments et d'un jardin. Le bâtiment principal, pris dans son entier,
+était une juxtaposition de constructions hybrides qui, vues à vol
+d'oiseau, dessinaient assez exactement une potence posée sur le sol. Le
+grand bras de la potence occupait tout le tronçon de la rue Droit-Mur
+compris entre la petite rue Picpus et la rue Polonceau; le petit bras
+était une haute, grise et sévère façade grillée qui regardait la petite
+rue Picpus; la porte cochère nº 62 en marquait l'extrémité. Vers le
+milieu de cette façade, la poussière et la cendre blanchissaient une
+vieille porte basse cintrée où les araignées faisaient leur toile et qui
+ne s'ouvrait qu'une heure ou deux le dimanche et aux rares occasions où
+le cercueil d'une religieuse sortait du couvent. C'était l'entrée
+publique de l'église. Le coude de la potence était une salle carrée qui
+servait d'office et que les religieuses nommaient _la dépense_. Dans le
+grand bras étaient les cellules des mères et des soeurs et le noviciat.
+Dans le petit bras les cuisines, le réfectoire, doublé du cloître, et
+l'église. Entre la porte nº 62 et le coin de la ruelle fermée Aumarais
+était le pensionnat, qu'on ne voyait pas du dehors. Le reste du trapèze
+formait le jardin qui était beaucoup plus bas que le niveau de la rue
+Polonceau; ce qui faisait les murailles bien plus élevées encore au
+dedans qu'à l'extérieur. Le jardin, légèrement bombé, avait à son
+milieu, au sommet d'une butte, un beau sapin aigu et conique duquel
+partaient, comme du rond-point à pique d'un bouclier, quatre grandes
+allées, et, disposées deux par deux dans les embranchements des grandes,
+huit petites, de façon que, si l'enclos eût été circulaire, le plan
+géométral des allées eût ressemblé à une croix posée sur une roue. Les
+allées, venant toutes aboutir aux murs très irréguliers du jardin,
+étaient de longueurs inégales. Elles étaient bordées de groseilliers. Au
+fond une allée de grands peupliers allait des ruines du vieux couvent,
+qui était à l'angle de la rue Droit-Mur, à la maison du petit couvent,
+qui était à l'angle de la ruelle Aumarais. En avant du petit couvent, il
+y avait ce qu'on intitulait le petit jardin. Qu'on ajoute à cet ensemble
+une cour, toutes sortes d'angles variés que faisaient les corps de logis
+intérieurs, des murailles de prison, pour toute perspective et pour tout
+voisinage la longue ligne noire de toits qui bordait l'autre côté de la
+rue Polonceau, et l'on pourra se faire une image complète de ce
+qu'était, il y a quarante-cinq ans, la maison des bernardines du
+Petit-Picpus. Cette sainte maison avait été bâtie précisément sur
+l'emplacement d'un jeu de paume fameux du quatorzième au seizième siècle
+qu'on appelait le _tripot des onze mille diables_.
+
+Toutes ces rues du reste étaient des plus anciennes de Paris. Ces noms,
+Droit-Mur et Aumarais, sont bien vieux; les rues qui les portent sont
+beaucoup plus vieilles encore. La ruelle Aumarais s'est appelée la
+ruelle Maugout; la rue Droit-Mur s'est appelée la rue des Églantiers,
+car Dieu ouvrait les fleurs avant que l'homme taillât les pierres.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+Un siècle sous une guimpe
+
+
+Puisque nous sommes en train de détails sur ce qu'était autrefois le
+couvent du Petit-Picpus et que nous avons osé ouvrir une fenêtre sur ce
+discret asile, que le lecteur nous permette encore une petite
+digression, étrangère au fond de ce livre, mais caractéristique et utile
+en ce qu'elle fait comprendre que le cloître lui-même a ses figures
+originales.
+
+Il y avait dans le petit couvent une centenaire qui venait de l'abbaye
+de Fontevrault. Avant la révolution elle avait même été du monde. Elle
+parlait beaucoup de Mr de Miromesnil, garde des sceaux sous Louis XVI,
+et d'une présidente Duplat qu'elle avait beaucoup connue. C'était son
+plaisir et sa vanité de ramener ces deux noms à tout propos. Elle disait
+merveilles de l'abbaye de Fontevrault, que c'était comme une ville, et
+qu'il y avait des rues dans le monastère.
+
+Elle parlait avec un parler picard qui égayait les pensionnaires. Tous
+les ans, elle renouvelait solennellement ses voeux, et, au moment de
+faire serment, elle disait au prêtre: Monseigneur saint François l'a
+baillé à monseigneur saint Julien, monseigneur saint Julien l'a baillé à
+monseigneur saint Eusèbe, monseigneur saint Eusèbe l'a baillé à
+monseigneur saint Procope, etc., etc.; ainsi je vous le baille, mon
+père.--Et les pensionnaires de rire, non sous cape, mais sous voile;
+charmants petits rires étouffés qui faisaient froncer le sourcil aux
+mères vocales.
+
+Une autre fois, la centenaire racontait des histoires. Elle disait que
+_dans sa jeunesse les bernardins ne le cédaient pas aux mousquetaires_.
+C'était un siècle qui parlait, mais c'était le dix-huitième siècle. Elle
+contait la coutume champenoise et bourguignonne des quatre vins avant la
+révolution. Quand un grand personnage, un maréchal de France, un prince,
+un duc et pair, traversait une ville de Bourgogne ou de Champagne, le
+corps de ville venait le haranguer et lui présentait quatre gondoles
+d'argent dans lesquelles on avait versé de quatre vins différents. Sur
+le premier gobelet on lisait cette inscription: _vin de singe_, sur le
+deuxième: _vin de lion_, sur le troisième: _vin de mouton_, sur le
+quatrième: _vin de cochon_. Ces quatre légendes exprimaient les quatre
+degrés que descend l'ivrogne; la première ivresse, celle qui égaye; la
+deuxième, celle qui irrite; la troisième, celle qui hébète; la dernière
+enfin, celle qui abrutit.
+
+Elle avait dans une armoire, sous clef, un objet mystérieux auquel elle
+tenait fort. La règle de Fontevrault ne le lui défendait pas. Elle ne
+voulait montrer cet objet à personne. Elle s'enfermait, ce que sa règle
+lui permettait, et se cachait chaque fois qu'elle voulait le contempler.
+Si elle entendait marcher dans le corridor, elle refermait l'armoire
+aussi précipitamment qu'elle le pouvait avec ses vieilles mains. Dès
+qu'on lui parlait de cela, elle se taisait, elle qui parlait si
+volontiers. Les plus curieuses échouèrent devant son silence et les plus
+tenaces devant son obstination. C'était aussi là un sujet de
+commentaires pour tout ce qui était désoeuvré ou ennuyé dans le couvent.
+Que pouvait donc être cette chose si précieuse et si secrète qui était
+le trésor de la centenaire? Sans doute quelque saint livre? quelque
+chapelet unique? quelque relique prouvée? On se perdait en conjectures.
+À la mort de la pauvre vieille, on courut à l'armoire plus vite
+peut-être qu'il n'eût convenu, et on l'ouvrit. On trouva l'objet sous un
+triple linge comme une patène bénite. C'était un plat de Faënza
+représentant des amours qui s'envolent poursuivis par des garçons
+apothicaires armés d'énormes seringues. La poursuite abonde en grimaces
+et en postures comiques. Un des charmants petits amours est déjà tout
+embroché. Il se débat, agite ses petites ailes et essaye encore de
+voler, mais le matassin rit d'un rire satanique. Moralité: l'amour
+vaincu par la colique. Ce plat, fort curieux d'ailleurs, et qui a
+peut-être eu l'honneur de donner une idée à Molière, existait encore en
+septembre 1845; il était à vendre chez un marchand de bric-à-brac du
+boulevard Beaumarchais.
+
+Cette bonne vieille ne voulait recevoir aucune visite du dehors, _à
+cause_, disait-elle, _que le parloir est trop triste_.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+Origine de l'Adoration Perpétuelle
+
+
+Du reste, ce parloir presque sépulcral dont nous avons essayé de donner
+une idée est un fait tout local qui ne se reproduit pas avec la même
+sévérité dans d'autres couvents. Au couvent de la rue du Temple en
+particulier qui, à la vérité, était d'un autre ordre, les volets noirs
+étaient remplacés par des rideaux bruns, et le parloir lui-même était un
+salon parqueté dont les fenêtres s'encadraient de bonnes-grâces en
+mousseline blanche et dont les murailles admettaient toutes sortes de
+cadres, un portrait d'une bénédictine à visage découvert, des bouquets
+en peinture, et jusqu'à une tête de turc.
+
+C'est dans le jardin du couvent de la rue du Temple que se trouvait ce
+marronnier d'Inde qui passait pour le plus beau et le plus grand de
+France et qui avait parmi le bon peuple du dix-huitième siècle la
+renommée d'être _le père de tous les marronniers du royaume_.
+
+Nous l'avons dit, ce couvent du Temple était occupé par des bénédictines
+de l'Adoration Perpétuelle, bénédictines tout autres que celles qui
+relevaient de Cîteaux. Cet ordre de l'Adoration Perpétuelle n'est pas
+très ancien et ne remonte pas à plus de deux cents ans. En 1649, le
+Saint-Sacrement fut profané deux fois, à quelques jours de distance,
+dans deux églises de Paris, à Saint-Sulpice et à Saint-Jean en Grève,
+sacrilège effrayant et rare qui émut toute la ville. Mr le prieur grand
+vicaire de Saint-Germain-des-Prés ordonna une procession solennelle de
+tout son clergé où officia le nonce du pape. Mais l'expiation ne suffit
+pas à deux dignes femmes, madame Courtin, marquise de Boucs, et la
+comtesse de Châteauvieux. Cet outrage, fait au «très auguste sacrement
+de l'autel», quoique passager, ne sortait pas de ces deux saintes âmes,
+et leur parut ne pouvoir être réparé que par une «Adoration Perpétuelle»
+dans quelque monastère de filles. Toutes deux, l'une en 1652, l'autre en
+1653, firent donation de sommes notables à la mère Catherine de Bar,
+dite du Saint-Sacrement, religieuse bénédictine, pour fonder, dans ce
+but pieux, un monastère de l'ordre de Saint-Benoît; la première
+permission pour cette fondation fut donnée à la mère Catherine de Bar
+par Mr de Metz, abbé de Saint-Germain, «à la charge qu'aucune fille ne
+pourrait être reçue, qu'elle n'apportât trois cents livres de pension,
+qui font six mille livres au principal». Après l'abbé de Saint-Germain,
+le roi accorda des lettres patentes, et le tout, charte abbatiale et
+lettres royales, fut homologué en 1654 à la chambre des comptes et au
+parlement.
+
+Telle est l'origine et la consécration légale de l'établissement des
+bénédictines de l'Adoration Perpétuelle du Saint-Sacrement à Paris. Leur
+premier couvent fut «bâti à neuf», rue Cassette, des deniers de mesdames
+de Boucs et de Châteauvieux.
+
+Cet ordre, comme on voit, ne se confondait point avec les bénédictines
+dites de Cîteaux. Il relevait de l'abbé de Saint-Germain des Prés, de la
+même manière que les dames du Sacré-Coeur relèvent du général des
+jésuites et les soeurs de charité du général des lazaristes.
+
+Il était également tout à fait différent des bernardines du Petit-Picpus
+dont nous venons de montrer l'intérieur. En 1657, le pape Alexandre VII
+avait autorisé, par bref spécial, les bernardines du Petit-Picpus à
+pratiquer l'Adoration Perpétuelle comme les bénédictines du
+Saint-Sacrement. Mais les deux ordres n'en étaient pas moins restés
+distincts.
+
+
+
+
+Chapitre XI
+
+Fin du Petit-Picpus
+
+
+Dès le commencement de la Restauration, le couvent du Petit-Picpus
+dépérissait; ce qui fait partie de la mort générale de l'ordre, lequel,
+après le dix-huitième siècle, s'en va comme tous les ordres religieux.
+La contemplation est, ainsi que la prière, un besoin de l'humanité;
+mais, comme tout ce que la Révolution a touché, elle se transformera,
+et, d'hostile au progrès social, lui deviendra favorable.
+
+La maison du Petit-Picpus se dépeuplait rapidement. En 1840, le petit
+couvent avait disparu, le pensionnat avait disparu. Il n'y avait plus ni
+les vieilles femmes, ni les jeunes filles; les unes étaient mortes, les
+autres s'en étaient allées. _Volaverunt_.
+
+La règle de l'Adoration Perpétuelle est d'une telle rigidité qu'elle
+épouvante; les vocations reculent, l'ordre ne se recrute pas. En 1845,
+il se faisait encore çà et là quelques soeurs converses; mais de
+religieuses de choeur, point. Il y a quarante ans, les religieuses
+étaient près de cent; il y a quinze ans, elles n'étaient plus que
+vingt-huit. Combien sont-elles aujourd'hui? En 1847, la prieure était
+jeune, signe que le cercle du choix se restreint. Elle n'avait pas
+quarante ans. À mesure que le nombre diminue, la fatigue augmente; le
+service de chacune devient plus pénible; on voyait dès lors approcher le
+moment où elles ne seraient plus qu'une douzaine d'épaules douloureuses
+et courbées pour porter la lourde règle de saint Benoît. Le fardeau est
+implacable et reste le même à peu comme à beaucoup. Il pesait, il
+écrase. Aussi elles meurent. Du temps que l'auteur de ce livre habitait
+encore Paris, deux sont mortes. L'une avait vingt-cinq ans, l'autre
+vingt-trois. Celle-ci peut dire comme Julia Alpinula: _Hic jaceo. Vvixi
+annos viginti et tres_. C'est à cause de cette décadence que le couvent
+a renoncé à l'éducation des filles.
+
+Nous n'avons pu passer devant cette maison extraordinaire, inconnue,
+obscure, sans y entrer et sans y faire entrer les esprits qui nous
+accompagnent et qui nous écoutent raconter, pour l'utilité de
+quelques-uns peut-être, l'histoire mélancolique de Jean Valjean. Nous
+avons pénétré dans cette communauté toute pleine de ces vieilles
+pratiques qui semblent si nouvelles aujourd'hui. C'est le jardin fermé.
+_Hortus conclusus_. Nous avons parlé de ce lieu singulier avec détail,
+mais avec respect, autant du moins que le respect et le détail sont
+conciliables. Nous ne comprenons pas tout, mais nous n'insultons rien.
+Nous sommes à égale distance de l'hosanna de Joseph de Maistre qui
+aboutit à sacrer le bourreau et du ricanement de Voltaire qui va jusqu'à
+railler le crucifix.
+
+Illogisme de Voltaire, soit dit en passant; car Voltaire eût défendu
+Jésus comme il défendait Calas; et, pour ceux-là mêmes qui nient les
+incarnations surhumaines, que représente le crucifix? Le sage assassiné.
+
+Au dix-neuvième siècle, l'idée religieuse subit une crise. On désapprend
+de certaines choses, et l'on fait bien, pourvu qu'en désapprenant ceci,
+on apprenne cela. Pas de vide dans le coeur humain. De certaines
+démolitions se font, et il est bon qu'elles se fassent, mais à la
+condition d'être suivies de reconstructions.
+
+En attendant, étudions les choses qui ne sont plus. Il est nécessaire de
+les connaître, ne fût-ce que pour les éviter. Les contrefaçons du passé
+prennent de faux noms et s'appellent volontiers l'avenir. Ce revenant,
+le passé, est sujet à falsifier son passeport. Mettons-nous au fait du
+piège. Défions-nous. Le passé a un visage, la superstition, et un
+masque, l'hypocrisie. Dénonçons le visage et arrachons le masque.
+
+Quant aux couvents, ils offrent une question complexe. Question de
+civilisation, qui les condamne; question de liberté, qui les protège.
+
+
+
+
+Livre septième--Parenthèse
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Le couvent, idée abstraite
+
+
+Ce livre est un drame dont le premier personnage est l'infini.
+
+L'homme est le second.
+
+Cela étant, comme un couvent s'est trouvé sur notre chemin, nous avons
+dû y pénétrer. Pourquoi? C'est que le couvent, qui est propre à l'orient
+comme à l'occident, à l'antiquité comme aux temps modernes, au
+paganisme, au bouddhisme, au mahométisme, comme au christianisme, est un
+des appareils d'optique appliqués par l'homme sur l'infini.
+
+Ce n'est point ici le lieu de développer hors de mesure de certaines
+idées; cependant, tout en maintenant absolument nos réserves, nos
+restrictions, et même nos indignations, nous devons le dire, toutes les
+fois que nous rencontrons dans l'homme l'infini, bien ou mal compris,
+nous nous sentons pris de respect. Il y a dans la synagogue, dans la
+mosquée, dans la pagode, dans le wigwam, un côté hideux que nous
+exécrons et un côté sublime que nous adorons. Quelle contemplation pour
+l'esprit et quelle rêverie sans fond! la réverbération de Dieu sur le
+mur humain.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Le couvent, fait historique
+
+
+Au point de vue de l'histoire, de la raison et de la vérité, le
+monachisme est condamné.
+
+Les monastères, quand ils abondent chez une nation, sont des noeuds à la
+circulation, des établissements encombrants, des centres de paresse là
+où il faut des centres de travail. Les communautés monastiques sont à la
+grande communauté sociale ce que le gui est au chêne, ce que la verrue
+est au corps humain. Leur prospérité et leur embonpoint sont
+l'appauvrissement du pays. Le régime monacal, bon au début des
+civilisations, utile à produire la réduction de la brutalité par le
+spirituel, est mauvais à la virilité des peuples. En outre, lorsqu'il se
+relâche, et qu'il entre dans sa période de dérèglement, comme il
+continue à donner l'exemple il devient mauvais par toutes les raisons
+qui le faisaient salutaire dans sa période de pureté.
+
+Les claustrations ont fait leur temps. Les cloîtres, utiles à la
+première éducation de la civilisation moderne, ont été gênants pour sa
+croissance et sont nuisibles à son développement. En tant qu'institution
+et que mode de formation pour l'homme, les monastères, bons au dixième
+siècle, discutables au quinzième, sont détestables au dix-neuvième. La
+lèpre monacale a presque rongé jusqu'au squelette deux admirables
+nations, l'Italie et l'Espagne, l'une la lumière, l'autre la splendeur
+de l'Europe pendant des siècles, et, à l'époque où nous sommes, ces deux
+illustres peuples ne commencent à guérir que grâce à la saine et
+vigoureuse hygiène de 1789.
+
+Le couvent, l'antique couvent de femmes particulièrement, tel qu'il
+apparaît encore au seuil de ce siècle en Italie, en Autriche, en
+Espagne, est une des plus sombres concrétions du Moyen Age. Le cloître,
+ce cloître-là, est le point d'intersection des terreurs. Le cloître
+catholique proprement dit est tout rempli du rayonnement noir de la
+mort.
+
+Le couvent espagnol surtout est funèbre. Là montent dans l'obscurité,
+sous des voûtes pleines de brume, sous des dômes vagues à force d'ombre,
+de massifs autels babéliques, hauts comme des cathédrales; là pendent à
+des chaînes dans les ténèbres d'immenses crucifix blancs; là s'étalent,
+nus sur l'ébène, de grands Christs d'ivoire; plus que sanglants,
+saignants; hideux et magnifiques, les coudes montrant les os, les
+rotules montrant les téguments, les plaies montrant les chairs,
+couronnés d'épines d'argent, cloués de clous d'or, avec des gouttes de
+sang en rubis sur le front et des larmes en diamants dans les yeux. Les
+diamants et les rubis semblent mouillés, et font pleurer en bas dans
+l'ombre des êtres voilés qui ont les flancs meurtris par le cilice et
+par le fouet aux pointes de fer, les seins écrasés par des claies
+d'osier, les genoux écorchés par la prière; des femmes qui se croient
+des épouses; des spectres qui se croient des séraphins. Ces femmes
+pensent-elles? non. Veulent-elles? non. Aiment-elles? non. Vivent-elles?
+non. Leurs nerfs sont devenus des os; leurs os sont devenus des pierres.
+Leur voile est de la nuit tissue. Leur souffle sous le voile ressemble à
+on ne sait quelle tragique respiration de la mort. L'abbesse, une larve,
+les sanctifie et les terrifie. L'immaculé est là, farouche. Tels sont
+les vieux monastères d'Espagne. Repaires de la dévotion terrible; antres
+de vierges; lieux féroces.
+
+L'Espagne catholique était plus romaine que Rome même. Le couvent
+espagnol était par excellence le couvent catholique. On y sentait
+l'orient. L'archevêque, kislar-aga du ciel, verrouillait et espionnait
+ce sérail d'âmes réservé à Dieu. La nonne était l'odalisque, le prêtre
+était l'eunuque. Les ferventes étaient choisies en songe et possédaient
+Christ. La nuit, le beau jeune homme nu descendait de la croix et
+devenait l'extase de la cellule. De hautes murailles gardaient de toute
+distraction vivante la sultane mystique qui avait le crucifié pour
+sultan. Un regard dehors était une infidélité. L' _in-pace_ remplaçait
+le sac de cuir. Ce qu'on jetait à la mer en orient, on le jetait à la
+terre en occident. Des deux côtés, des femmes se tordaient les bras; la
+vague aux unes, la fosse aux autres; ici les noyées, là les enterrées.
+Parallélisme monstrueux.
+
+Aujourd'hui les souteneurs du passé, ne pouvant nier ces choses, ont
+pris le parti d'en sourire. On a mis à la mode une façon commode et
+étrange de supprimer les révélations de l'histoire, d'infirmer les
+commentaires de la philosophie, et d'élider tous les faits gênants et
+toutes les questions sombres. _Matière à déclamations_, disent les
+habiles. Déclamations, répètent les niais. Jean-Jacques, déclamateur;
+Diderot, déclamateur; Voltaire sur Calas, Labarre et Sirven,
+déclamateur. Je ne sais qui a trouvé dernièrement que Tacite était un
+déclamateur, que Néron était une victime, et que décidément il fallait
+s'apitoyer «sur ce pauvre Holopherne».
+
+Les faits pourtant sont malaisés à déconcerter, et s'obstinent. L'auteur
+de ce livre a vu, de ses yeux, à huit lieues de Bruxelles, c'est là du
+Moyen Age que tout le monde a sous la main, à l'abbaye de Villers, le
+trou des oubliettes au milieu du pré qui a été la cour du cloître et, au
+bord de la Dyle, quatre cachots de pierre, moitié sous terre, moitié
+sous l'eau. C'étaient des _in-pace_. Chacun de ces cachots a un reste de
+porte de fer, une latrine, et une lucarne grillée qui, dehors, est à
+deux pieds au-dessus de la rivière, et, dedans, à six pieds au-dessus du
+sol. Quatre pieds de rivière coulent extérieurement le long du mur. Le
+sol est toujours mouillé. L'habitant de l' _in-pace_ avait pour lit
+cette terre mouillée. Dans l'un des cachots, il y a un tronçon de carcan
+scellé au mur; dans un autre on voit une espèce de boîte carrée faite de
+quatre lames de granit, trop courte pour qu'on s'y couche, trop basse
+pour qu'on s'y dresse. On mettait là dedans un être avec un couvercle de
+pierre par-dessus. Cela est. On le voit. On le touche. Ces _in-pace_,
+ces cachots, ces gonds de fer, ces carcans, cette haute lucarne au ras
+de laquelle coule la rivière, cette boîte de pierre fermée d'un
+couvercle de granit comme une tombe, avec cette différence qu'ici le
+mort était un vivant, ce sol qui est de la boue, ce trou de latrines,
+ces murs qui suintent, quels déclamateurs!
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+À quelle condition on peut respecter le passé
+
+
+Le monachisme, tel qu'il existait en Espagne et tel qu'il existe au
+Thibet, est pour la civilisation une sorte de phtisie. Il arrête net la
+vie. Il dépeuple, tout simplement. Claustration, castration. Il a été
+fléau en Europe. Ajoutez à cela la violence si souvent faite à la
+conscience, les vocations forcées, la féodalité s'appuyant au cloître,
+l'aînesse versant dans le monachisme le trop-plein de la famille, les
+férocités dont nous venons de parler, les _in-pace_, les bouches closes,
+les cerveaux murés, tant d'intelligences infortunées mises au cachot des
+voeux éternels, la prise d'habit, enterrement des âmes toutes vives.
+Ajoutez les supplices individuels aux dégradations nationales, et, qui
+que vous soyez, vous vous sentirez tressaillir devant le froc et le
+voile, ces deux suaires d'invention humaine.
+
+Pourtant, sur certains points et en certains lieux, en dépit de la
+philosophie, en dépit du progrès, l'esprit claustral persiste en plein
+dix-neuvième siècle, et une bizarre recrudescence ascétique étonne en ce
+moment le monde civilisé. L'entêtement des institutions vieillies à se
+perpétuer ressemble à l'obstination du parfum ranci qui réclamerait
+notre chevelure, à la prétention du poisson gâté qui voudrait être
+mangé, à la persécution du vêtement d'enfant qui voudrait habiller
+l'homme, et à la tendresse des cadavres qui reviendraient embrasser les
+vivants.
+
+Ingrats! dit le vêtement, je vous ai protégés dans le mauvais temps,
+pourquoi ne voulez-vous plus de moi? Je viens de la pleine mer, dit le
+poisson. J'ai été la rose, dit le parfum. Je vous ai aimés, dit le
+cadavre. Je vous ai civilisés, dit le couvent.
+
+À cela une seule réponse: Jadis.
+
+Rêver la prolongation indéfinie des choses défuntes et le gouvernement
+des hommes par embaumement, restaurer les dogmes en mauvais état,
+redorer les châsses, recrépir les cloîtres, rebénir les reliquaires,
+remeubler les superstitions, ravitailler les fanatismes, remmancher les
+goupillons et les sabres, reconstituer le monachisme et le militarisme,
+croire au salut de la société par la multiplication des parasites,
+imposer le passé au présent, cela semble étrange. Il y a cependant des
+théoriciens pour ces théories-là. Ces théoriciens, gens d'esprit
+d'ailleurs, ont un procédé bien simple, ils appliquent sur le passé un
+enduit qu'ils appellent ordre social, droit divin, morale, famille,
+respect des aïeux, autorité antique, tradition sainte, légitimité,
+religion; et ils vont criant:--Voyez! prenez ceci, honnêtes gens.--Cette
+logique était connue des anciens. Les aruspices la pratiquaient. Ils
+frottaient de craie une génisse noire, et disaient: Elle est blanche.
+_Bos cretatus_.
+
+Quant à nous, nous respectons çà et là et nous épargnons partout le
+passé, pourvu qu'il consente à être mort. S'il veut être vivant, nous
+l'attaquons, et nous tâchons de le tuer.
+
+Superstitions, bigotismes, cagotismes, préjugés, ces larves, toutes
+larves qu'elles sont, sont tenaces à la vie, elles ont des dents et des
+ongles dans leur fumée, et il faut les étreindre corps à corps, et leur
+faire la guerre, et la leur faire sans trêve, car c'est une des
+fatalités de l'humanité d'être condamnée à l'éternel combat des
+fantômes. L'ombre est difficile à prendre à la gorge et à terrasser.
+
+Un couvent en France, en plein midi du dix-neuvième siècle, c'est un
+collège de hiboux faisant face au jour. Un cloître, en flagrant délit
+d'ascétisme au beau milieu de la cité de 89, de 1830 et de 1848, Rome
+s'épanouissant dans Paris, c'est un anachronisme. En temps ordinaire,
+pour dissoudre un anachronisme et le faire évanouir, on n'a qu'à lui
+faire épeler le millésime. Mais nous ne sommes point en temps ordinaire.
+
+Combattons.
+
+Combattons, mais distinguons. Le propre de la vérité, c'est de n'être
+jamais excessive. Quel besoin a-t-elle d'exagérer? Il y a ce qu'il faut
+détruire, et il y a ce qu'il faut simplement éclairer et regarder.
+L'examen bienveillant et grave, quelle force! N'apportons point la
+flamme là où la lumière suffit.
+
+Donc, le dix-neuvième siècle étant donné, nous sommes contraire, en
+thèse générale, et chez tous les peuples, en Asie comme en Europe, dans
+l'Inde comme en Turquie, aux claustrations ascétiques. Qui dit couvent
+dit marais. Leur putrescibilité est évidente, leur stagnation est
+malsaine, leur fermentation enfièvre les peuples et les étiole; leur
+multiplication devient plaie d'Égypte. Nous ne pouvons penser sans
+effroi à ces pays où les fakirs, les bonzes, les santons, les caloyers,
+les marabouts, les talapoins et les derviches pullulent jusqu'au
+fourmillement vermineux.
+
+Cela dit, la question religieuse subsiste. Cette question a de certains
+côtés mystérieux, presque redoutables; qu'il nous soit permis de la
+regarder fixement.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Le couvent au point de vue des principes
+
+
+Des hommes se réunissent et habitent en commun. En vertu de quel droit?
+en vertu du droit d'association.
+
+Ils s'enferment chez eux. En vertu de quel droit? en vertu du droit qu'a
+tout homme d'ouvrir ou de fermer sa porte.
+
+Ils ne sortent pas. En vertu de quel droit? en vertu du droit d'aller et
+de venir, qui implique le droit de rester chez soi.
+
+Là, chez eux, que font-ils?
+
+Ils parlent bas; ils baissent les yeux; ils travaillent. Ils renoncent
+au monde, aux villes, aux sensualités, aux plaisirs, aux vanités, aux
+orgueils, aux intérêts. Ils sont vêtus de grosse laine ou de grosse
+toile. Pas un d'eux ne possède en propriété quoi que ce soit. En entrant
+là, celui qui était riche se fait pauvre. Ce qu'il a, il le donne à
+tous. Celui qui était ce qu'on appelle noble, gentilhomme et seigneur,
+est l'égal de celui qui était paysan. La cellule est identique pour
+tous. Tous subissent la même tonsure, portent le même froc, mangent le
+même pain noir, dorment sur la même paille, meurent sur la même cendre.
+Le même sac sur le dos, la même corde autour des reins. Si le parti pris
+est d'aller pieds nus, tous vont pieds nus. Il peut y avoir là un
+prince, ce prince est la même ombre que les autres. Plus de titres. Les
+noms de famille même ont disparu. Ils ne portent que des prénoms. Tous
+sont courbés sous l'égalité des noms de baptême. Ils ont dissous la
+famille charnelle et constitué dans leur communauté la famille
+spirituelle. Ils n'ont plus d'autres parents que tous les hommes. Ils
+secourent les pauvres, ils soignent les malades. Ils élisent ceux
+auxquels ils obéissent. Ils se disent l'un à l'autre: mon frère. Vous
+m'arrêtez, et vous vous écriez:--Mais c'est là le couvent idéal!
+
+Il suffit que ce soit le couvent possible, pour que j'en doive tenir
+compte.
+
+De là vient que, dans le livre précédent, j'ai parlé d'un couvent avec
+un accent respectueux. Le moyen-âge écarté, l'Asie écartée, la question
+historique et politique réservée, au point de vue philosophique pur, en
+dehors des nécessités de la politique militante, à la condition que le
+monastère soit absolument volontaire et ne renferme que des
+consentements, je considérerai toujours la communauté claustrale avec
+une certaine gravité attentive et, à quelques égards, déférente. Là où
+il y a la communauté, il y a la commune; là où il y a la commune, il y a
+le droit. Le monastère est le produit de la formule: Égalité,
+Fraternité. Oh! que la Liberté est grande! et quelle transfiguration
+splendide! la Liberté suffit à transformer le monastère en république.
+
+Continuons.
+
+Mais ces hommes, ou ces femmes, qui sont derrière ces quatre murs, ils
+s'habillent de bure, ils sont égaux, ils s'appellent frères; c'est bien;
+mais ils font encore autre chose?
+
+Oui.
+
+Quoi?
+
+Ils regardent l'ombre, ils se mettent à genoux, et ils joignent les
+mains.
+
+Qu'est-ce que cela signifie?
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+La prière
+
+
+Ils prient.
+
+Qui?
+
+Dieu.
+
+Prier Dieu, que veut dire ce mot?
+
+Y a-t-il un infini hors de nous? Cet infini est-il un, immanent,
+permanent; nécessairement substantiel, puisqu'il est infini, et que, si
+la matière lui manquait, il serait borné là, nécessairement intelligent,
+puisqu'il est infini, et que, si l'intelligence lui manquait, il serait
+fini là? Cet infini éveille-t-il en nous l'idée d'essence, tandis que
+nous ne pouvons nous attribuer à nous-mêmes que l'idée d'existence? En
+d'autres termes, n'est-il pas l'absolu dont nous sommes le relatif?
+
+En même temps qu'il y a un infini hors de nous, n'y a-t-il pas un infini
+en nous? Ces deux infinis (quel pluriel effrayant!) ne se
+superposent-ils pas l'un à l'autre? Le second infini n'est-il pas pour
+ainsi dire sous-jacent au premier? n'en est-il pas le miroir, le reflet,
+l'écho, abîme concentrique à un autre abîme? Ce second infini est-il
+intelligent lui aussi? Pense-t-il? aime-t-il? veut-il? Si les deux
+infinis sont intelligents, chacun d'eux a un principe voulant, et il y a
+un moi dans l'infini d'en haut comme il y a un moi dans l'infini d'en
+bas. Le moi d'en bas, c'est l'âme; le moi d'en haut, c'est Dieu.
+
+Mettre par la pensée l'infini d'en bas en contact avec l'infini d'en
+haut, cela s'appelle prier.
+
+Ne retirons rien à l'esprit humain; supprimer est mauvais. Il faut
+réformer et transformer. Certaines facultés de l'homme sont dirigées
+vers l'Inconnu; la pensée, la rêverie, la prière. L'Inconnu est un
+océan. Qu'est-ce que la conscience? C'est la boussole de l'Inconnu.
+Pensée, rêverie, prière, ce sont là de grands rayonnements mystérieux.
+Respectons-les. Où vont ces irradiations majestueuses de l'âme? à
+l'ombre; c'est-à-dire à la lumière.
+
+La grandeur de la démocratie, c'est de ne rien nier et de ne rien renier
+de l'humanité. Près du droit de l'Homme, au moins à côté, il y a le
+droit de l'Âme.
+
+Écraser les fanatismes et vénérer l'infini, telle est la loi. Ne nous
+bornons pas à nous prosterner sous l'arbre Création, et à contempler ses
+immenses branchages pleins d'astres. Nous avons un devoir: travailler à
+l'âme humaine, défendre le mystère contre le miracle, adorer
+l'incompréhensible et rejeter l'absurde, n'admettre, en fait
+d'inexplicable, que le nécessaire, assainir la croyance, ôter les
+superstitions de dessus la religion; écheniller Dieu.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Bonté absolue de la prière
+
+
+Quant au mode de prier, tous sont bons, pourvu qu'ils soient sincères.
+Tournez votre livre à l'envers, et soyez dans l'infini.
+
+Il y a, nous le savons, une philosophie qui nie l'infini. Il y a aussi
+une philosophie, classée pathologiquement, qui nie le soleil; cette
+philosophie s'appelle cécité.
+
+Ériger un sens qui nous manque en source de vérité, c'est un bel aplomb
+d'aveugle.
+
+Le curieux, ce sont les airs hautains, supérieurs et compatissants que
+prend, vis-à-vis de la philosophie qui voit Dieu, cette philosophie à
+tâtons. On croit entendre une taupe s'écrier: Ils me font pitié avec
+leur soleil!
+
+Il y a, nous le savons, d'illustres et puissants athées. Ceux-là, au
+fond, ramenés au vrai par leur puissance même, ne sont pas bien sûrs
+d'être athées, ce n'est guère avec eux qu'une affaire de définition, et,
+dans tous les cas, s'ils ne croient pas Dieu, étant de grands esprits,
+ils prouvent Dieu.
+
+Nous saluons en eux les philosophes, tout en qualifiant inexorablement
+leur philosophie.
+
+Continuons.
+
+L'admirable aussi, c'est la facilité à se payer de mots. Une école
+métaphysique du nord, un peu imprégnée de brouillard, a cru faire une
+révolution dans l'entendement humain en remplaçant le mot Force par le
+mot Volonté.
+
+Dire: la plante veut; au lieu de: la plante croît; cela serait fécond,
+en effet, si l'on ajoutait: l'univers veut. Pourquoi? C'est qu'il en
+sortirait ceci: la plante veut, donc elle a un moi; l'univers veut, donc
+il a un Dieu.
+
+Quant à nous, qui pourtant, au rebours de cette école, ne rejetons rien
+à priori, une volonté dans la plante, acceptée par cette école, nous
+paraît plus difficile à admettre qu'une volonté dans l'univers, niée par
+elle.
+
+Nier la volonté de l'infini, c'est-à-dire Dieu, cela ne se peut qu'à la
+condition de nier l'infini. Nous l'avons démontré.
+
+La négation de l'infini mène droit au nihilisme. Tout devient «une
+conception de l'esprit».
+
+Avec le nihilisme pas de discussion possible. Car le nihilisme logique
+doute que son interlocuteur existe, et n'est pas bien sûr d'exister
+lui-même.
+
+À son point de vue, il est possible qu'il ne soit lui-même pour lui-même
+qu'une «conception de son esprit».
+
+Seulement, il ne s'aperçoit point que tout ce qu'il a nié, il l'admet en
+bloc, rien qu'en prononçant ce mot: Esprit.
+
+En somme, aucune voie n'est ouverte pour la pensée par une philosophie
+qui fait tout aboutir au monosyllabe Non.
+
+À: Non, il n'y a qu'une réponse: Oui.
+
+Le nihilisme est sans portée.
+
+Il n'y a pas de néant. Zéro n'existe pas. Tout est quelque chose. Rien
+n'est rien.
+
+L'homme vit d'affirmation plus encore que de pain.
+
+Voir et montrer, cela même ne suffit pas. La philosophie doit être une
+énergie; elle doit avoir pour effort et pour effet d'améliorer l'homme.
+Socrate doit entrer dans Adam et produire Marc-Aurèle; en d'autres
+termes, faire sortir de l'homme de la félicité l'homme de la sagesse.
+Changer l'Eden en Lycée. La science doit être un cordial. Jouir, quel
+triste but et quelle ambition chétive! La brute jouit. Penser, voilà le
+triomphe vrai de l'âme. Tendre la pensée à la soif des hommes, leur
+donner à tous en élixir la notion de Dieu, faire fraterniser en eux la
+conscience et la science, les rendre justes par cette confrontation
+mystérieuse, telle est la fonction de la philosophie réelle. La morale
+est un épanouissement de vérités. Contempler mène à agir. L'absolu doit
+être pratique. Il faut que l'idéal soit respirable, potable et mangeable
+à l'esprit humain. C'est l'idéal qui a le droit de dire: _Prenez, ceci
+est ma chair, ceci est mon sang_. La sagesse est une communion sacrée.
+C'est à cette condition qu'elle cesse d'être un stérile amour de la
+science pour devenir le mode un et souverain du ralliement humain, et
+que de philosophie elle est promue religion.
+
+La philosophie ne doit pas être un encorbellement bâti sur le mystère
+pour le regarder à son aise, sans autre résultat que d'être commode à la
+curiosité.
+
+Pour nous, en ajournant le développement de notre pensée à une autre
+occasion, nous nous bornons à dire que nous ne comprenons ni l'homme
+comme point de départ, ni le progrès comme but, sans ces deux forces qui
+sont les deux moteurs: croire et aimer.
+
+Le progrès est le but, l'idéal est le type.
+
+Qu'est-ce que l'idéal? C'est Dieu.
+
+Idéal, absolu, perfection, infini; mots identiques.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Précautions à prendre dans le blâme
+
+
+L'histoire et la philosophie ont d'éternels devoirs qui sont en même
+temps des devoirs simples; combattre Caïphe évêque, Dracon juge,
+Trimalcion législateur, Tibère empereur, cela est clair, direct et
+limpide, et n'offre aucune obscurité. Mais le droit de vivre à part,
+même avec ses inconvénients et ses abus, veut être constaté et ménagé.
+Le cénobitisme est un problème humain.
+
+Lorsqu'on parle des couvents, ces lieux d'erreur, mais d'innocence,
+d'égarement, mais de bonne volonté, d'ignorance, mais de dévouement, de
+supplice, mais de martyre, il faut presque toujours dire oui et non.
+
+Un couvent, c'est une contradiction. Pour but, le salut; pour moyen, le
+sacrifice. Le couvent, c'est le suprême égoïsme ayant pour résultante la
+suprême abnégation.
+
+Abdiquer pour régner, semble être la devise du monachisme.
+
+Au cloître, on souffre pour jouir. On tire une lettre de change sur la
+mort. On escompte en nuit terrestre la lumière céleste. Au cloître,
+l'enfer est accepté en avance d'hoirie sur le paradis.
+
+La prise de voile ou de froc est un suicide payé d'éternité.
+
+Il ne nous parait pas qu'en un pareil sujet la moquerie soit de mise.
+Tout y est sérieux, le bien comme le mal.
+
+L'homme juste fronce le sourcil, mais ne sourit jamais du mauvais
+sourire. Nous comprenons la colère, non la malignité.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Foi, loi
+
+
+Encore quelques mots.
+
+Nous blâmons l'Église quand elle est saturée d'intrigue, nous méprisons
+le spirituel âpre au temporel; mais nous honorons partout l'homme
+pensif.
+
+Nous saluons qui s'agenouille.
+
+Une foi; c'est là pour l'homme le nécessaire. Malheur à qui ne croit
+rien!
+
+On n'est pas inoccupé parce qu'on est absorbé. Il y a le labeur visible
+et le labeur invisible.
+
+Contempler, c'est labourer; penser, c'est agir. Les bras croisés
+travaillent, les mains jointes font. Le regard au ciel est une oeuvre.
+
+Thalès resta quatre ans immobile. Il fonda la philosophie.
+
+Pour nous les cénobites ne sont pas des oisifs, et les solitaires ne
+sont pas des fainéants.
+
+Songer à l'Ombre est une chose sérieuse.
+
+Sans rien infirmer de ce que nous venons de dire, nous croyons qu'un
+perpétuel souvenir du tombeau convient aux vivants. Sur ce point le
+prêtre et le philosophe sont d'accord. _Il faut mourir_. L'abbé de La
+Trappe donne la réplique à Horace.
+
+Mêler à sa vie une certaine présence du sépulcre, c'est la loi du sage;
+et c'est la loi de l'ascète. Sous ce rapport l'ascète et le sage
+convergent.
+
+Il y a la croissance matérielle; nous la voulons. Il y a aussi la
+grandeur morale; nous y tenons.
+
+Les esprits irréfléchis et rapides disent:
+
+--À quoi bon ces figures immobiles du côté du mystère? À quoi
+servent-elles? qu'est-ce qu'elles font?
+
+Hélas! en présence de l'obscurité qui nous environne et qui nous attend,
+ne sachant pas ce que la dispersion immense fera de nous, nous
+répondons: Il n'y a pas d'oeuvre plus sublime peut-être que celle que
+font ces âmes. Et nous ajoutons: Il n'y a peut-être pas de travail plus
+utile.
+
+Il faut bien ceux qui prient toujours pour ceux qui ne prient jamais.
+
+Pour nous, toute la question est dans la quantité de pensée qui se mêle
+à la prière.
+
+Leibniz priant, cela est grand; Voltaire adorant, cela est beau. _Deo
+erexit Voltaire_.
+
+Nous sommes pour la religion contre les religions.
+
+Nous sommes de ceux qui croient à la misère des oraisons et à la
+sublimité de la prière.
+
+Du reste, dans cette minute que nous traversons, minute qui heureusement
+ne laissera pas au dix-neuvième siècle sa figure, à cette heure où tant
+d'hommes ont le front bas et l'âme peu haute, parmi tant de vivants
+ayant pour morale de jouir, et occupés des choses courtes et difformes
+de la matière, quiconque s'exile nous semble vénérable. Le monastère est
+un renoncement. Le sacrifice qui porte à faux est encore le sacrifice.
+Prendre pour devoir une erreur sévère, cela a sa grandeur.
+
+Pris en soi, et idéalement, et pour tourner autour de la vérité jusqu'à
+épuisement impartial de tous les aspects, le monastère, le couvent de
+femmes surtout, car dans notre société c'est la femme qui souffre le
+plus, et dans cet exil du cloître il y a de la protestation, le couvent
+de femmes a incontestablement une certaine majesté.
+
+Cette existence claustrale si austère et si morne, dont nous venons
+d'indiquer quelques linéaments, ce n'est pas la vie, car ce n'est pas la
+liberté; ce n'est pas la tombe, car ce n'est pas la plénitude; c'est le
+lieu étrange d'où l'on aperçoit, comme de la crête d'une haute montagne,
+d'un côté l'abîme où nous sommes, de l'autre l'abîme où nous serons;
+c'est une frontière étroite et brumeuse séparant deux mondes, éclairée
+et obscurcie par les deux à la fois, où le rayon affaibli de la vie se
+mêle au rayon vague de la mort; c'est la pénombre du tombeau.
+
+Quant à nous, qui ne croyons pas ce que ces femmes croient, mais qui
+vivons comme elles par la foi, nous n'avons jamais pu considérer sans
+une espèce de terreur religieuse et tendre, sans une sorte de pitié
+pleine d'envie, ces créatures dévouées, tremblantes et confiantes, ces
+âmes humbles et augustes qui osent vivre au bord même du mystère,
+attendant, entre le monde qui est fermé et le ciel qui n'est pas ouvert,
+tournées vers la clarté qu'on ne voit pas, ayant seulement le bonheur de
+penser qu'elles savent où elle est, aspirant au gouffre et à l'inconnu,
+l'oeil fixé sur l'obscurité immobile, agenouillées, éperdues,
+stupéfaites, frissonnantes, à demi soulevées à de certaines heures par
+les souffles profonds de l'éternité.
+
+
+
+
+Livre huitième--Les cimetières prennent ce qu'on leur donne
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Où il est traité de la manière d'entrer au couvent
+
+
+C'est dans cette maison que Jean Valjean était, comme avait dit
+Fauchelevent, «tombé du ciel».
+
+Il avait franchi le mur du jardin qui faisait l'angle de la rue
+Polonceau. Cet hymne des anges qu'il avait entendu au milieu de la nuit,
+c'étaient les religieuses chantant matines; cette salle qu'il avait
+entrevue dans l'obscurité, c'était la chapelle; ce fantôme qu'il avait
+vu étendu à terre, c'était la soeur faisant la réparation; ce grelot
+dont le bruit l'avait si étrangement surpris, c'était le grelot du
+jardinier attaché au genou du père Fauchelevent.
+
+Une fois Cosette couchée, Jean Valjean et Fauchelevent avaient, comme on
+l'a vu, soupé d'un verre de vin et d'un morceau de fromage devant un bon
+fagot flambant; puis, le seul lit qu'il y eût dans la baraque étant
+occupé par Cosette, ils s'étaient jetés chacun sur une botte de paille.
+Avant de fermer les yeux, Jean Valjean avait dit:--Il faut désormais que
+je reste ici.--Cette parole avait trotté toute la nuit dans la tête de
+Fauchelevent.
+
+À vrai dire, ni l'un ni l'autre n'avaient dormi.
+
+Jean Valjean, se sentant découvert et Javert sur sa piste, comprenait
+que lui et Cosette étaient perdus s'ils rentraient dans Paris. Puisque
+le nouveau coup de vent qui venait de souffler sur lui l'avait échoué
+dans ce cloître, Jean Valjean n'avait plus qu'une pensée, y rester. Or,
+pour un malheureux dans sa position, ce couvent était à la fois le lieu
+le plus dangereux et le plus sûr; le plus dangereux, car, aucun homme ne
+pouvant y pénétrer, si on l'y découvrait, c'était un flagrant délit, et
+Jean Valjean ne faisait qu'un pas du couvent à la prison; le plus sûr,
+car si l'on parvenait à s'y faire accepter et à y demeurer, qui
+viendrait vous chercher là? Habiter un lieu impossible, c'était le
+salut.
+
+De son côté, Fauchelevent se creusait la cervelle. Il commençait par se
+déclarer qu'il n'y comprenait rien. Comment Mr Madeleine se trouvait-il
+là, avec les murs qu'il y avait? Des murs de cloître ne s'enjambent pas.
+Comment s'y trouvait-il avec un enfant? On n'escalade pas une muraille à
+pic avec un enfant dans ses bras. Qu'était-ce que cet enfant? D'où
+venaient-ils tous les deux? Depuis que Fauchelevent était dans le
+couvent, il n'avait plus entendu parler de Montreuil-sur-Mer, et il ne
+savait rien de ce qui s'était passé. Le père Madeleine avait cet air qui
+décourage les questions; et d'ailleurs Fauchelevent se disait: On ne
+questionne pas un saint. Mr Madeleine avait conservé pour lui tout son
+prestige. Seulement, de quelques mots échappés à Jean Valjean, le
+jardinier crut pouvoir conclure que Mr Madeleine avait probablement fait
+faillite par la dureté des temps, et qu'il était poursuivi par ses
+créanciers; ou bien qu'il était compromis dans une affaire politique et
+qu'il se cachait; ce qui ne déplut point à Fauchelevent, lequel, comme
+beaucoup de nos paysans du nord, avait un vieux fond bonapartiste. Se
+cachant, Mr Madeleine avait pris le couvent pour asile, et il était
+simple qu'il voulût y rester. Mais l'inexplicable, où Fauchelevent
+revenait toujours et où il se cassait la tête, c'était que Mr Madeleine
+fût là, et qu'il y fût avec cette petite. Fauchelevent les voyait, les
+touchait, leur parlait, et n'y croyait pas. L'incompréhensible venait de
+faire son entrée dans la cahute de Fauchelevent. Fauchelevent était à
+tâtons dans les conjectures, et ne voyait plus rien de clair sinon ceci:
+Mr Madeleine m'a sauvé la vie. Cette certitude unique suffisait, et le
+détermina. Il se dit à part lui: C'est mon tour. Il ajouta dans sa
+conscience: Mr Madeleine n'a pas tant délibéré quand il s'est agi de se
+fourrer sous la voiture pour m'en tirer. Il décida qu'il sauverait Mr
+Madeleine.
+
+Il se fit pourtant diverses questions et diverses réponses:--Après ce
+qu'il a été pour moi, si c'était un voleur, le sauverais-je? Tout de
+même. Si c'était un assassin, le sauverais-je? Tout de même. Puisque
+c'est un saint, le sauverai-je? Tout de même.
+
+Mais le faire rester dans le couvent, quel problème! Devant cette
+tentative presque chimérique, Fauchelevent ne recula point; ce pauvre
+paysan picard, sans autre échelle que son dévouement, sa bonne volonté,
+et un peu de cette vieille finesse campagnarde mise cette fois au
+service d'une intention généreuse, entreprit d'escalader les
+impossibilités du cloître et les rudes escarpements de la règle de saint
+Benoît. Le père Fauchelevent était un vieux qui toute sa vie avait été
+égoïste, et qui, à la fin de ses jours, boiteux, infirme, n'ayant plus
+aucun intérêt au monde, trouva doux d'être reconnaissant, et, voyant une
+vertueuse action à faire, se jeta dessus comme un homme qui, au moment
+de mourir, rencontrerait sous sa main un verre d'un bon vin dont il
+n'aurait jamais goûté et le boirait avidement. On peut ajouter que l'air
+qu'il respirait depuis plusieurs années déjà dans ce couvent avait
+détruit la personnalité en lui, et avait fini par lui rendre nécessaire
+une bonne action quelconque.
+
+Il prit donc sa résolution: se dévouer à Mr Madeleine.
+
+Nous venons de le qualifier _pauvre paysan picard_. La qualification est
+juste, mais incomplète. Au point de cette histoire où nous sommes, un
+peu de physiologie du père Fauchelevent devient utile. Il était paysan,
+mais il avait été tabellion, ce qui ajoutait de la chicane à sa finesse,
+et de la pénétration à sa naïveté. Ayant, pour des causes diverses,
+échoué dans ses affaires, de tabellion il était tombé charretier et
+manoeuvre. Mais, en dépit des jurons et des coups de fouet, nécessaires
+aux chevaux, à ce qu'il paraît, il était resté du tabellion en lui. Il
+avait quelque esprit naturel; il ne disait ni j'ons ni j'avons; il
+causait, chose rare au village; et les autres paysans disaient de lui:
+Il parle quasiment comme un monsieur à chapeau. Fauchelevent était en
+effet de cette espèce que le vocabulaire impertinent et léger du dernier
+siècle qualifiait: _demi-bourgeois, demi-manant;_ et que les métaphores
+tombant du château sur la chaumière étiquetaient dans le casier de la
+roture: _un peu rustre, un peu citadin; poivre et sel_. Fauchelevent,
+quoique fort éprouvé et fort usé par le sort, espèce de pauvre vieille
+âme montrant la corde, était pourtant homme de premier mouvement, et
+très spontané; qualité précieuse qui empêche qu'on soit jamais mauvais.
+Ses défauts et ses vices, car il en avait eu, étaient de surface; en
+somme, sa physionomie était de celles qui réussissent près de
+l'observateur. Ce vieux visage n'avait aucune de ces fâcheuses rides du
+haut du front qui signifient méchanceté ou bêtise.
+
+Au point du jour, ayant énormément songé, le père Fauchelevent ouvrit
+les yeux et vit Mr Madeleine qui, assis sur sa botte de paille,
+regardait Cosette dormir. Fauchelevent se dressa sur son séant et dit:
+
+--Maintenant que vous êtes ici, comment allez-vous faire pour y entrer?
+
+Ce mot résumait la situation, et réveilla Jean Valjean de sa rêverie.
+
+Les deux bonshommes tinrent conseil.
+
+--D'abord, dit Fauchelevent, vous allez commencer par ne pas mettre les
+pieds hors de cette chambre. La petite ni vous. Un pas dans le jardin,
+nous sommes flambés.
+
+--C'est juste.
+
+--Monsieur Madeleine, reprit Fauchelevent, vous êtes arrivé dans un
+moment très bon, je veux dire très mauvais, il y a une de ces dames fort
+malade. Cela fait qu'on ne regardera pas beaucoup de notre côté. Il
+paraît qu'elle se meurt. On dit les prières de quarante heures. Toute la
+communauté est en l'air. Ça les occupe. Celle qui est en train de s'en
+aller est une sainte. Au fait, nous sommes tous des saints ici. Toute la
+différence entre elles et moi, c'est qu'elles disent: notre cellule, et
+que je dis: ma _piolle_. Il va y avoir l'oraison pour les agonisants, et
+puis l'oraison pour les morts. Pour aujourd'hui nous serons tranquilles
+ici; mais je ne réponds pas de demain.
+
+--Pourtant, observa Jean Valjean, cette baraque est dans le rentrant du
+mur, elle est cachée par une espèce de ruine, il y a des arbres, on ne
+la voit pas du couvent.
+
+--Et j'ajoute que les religieuses n'en approchent jamais.
+
+--Eh bien? fit Jean Valjean.
+
+Le point d'interrogation qui accentuait cet: eh bien, signifiait: il me
+semble qu'on peut y demeurer caché. C'est à ce point d'interrogation que
+Fauchelevent répondit:
+
+--Il y a les petites.
+
+--Quelles petites? demanda Jean Valjean.
+
+Comme Fauchelevent ouvrait la bouche pour expliquer le mot qu'il venait
+de prononcer, une cloche sonna un coup.
+
+--La religieuse est morte, dit-il. Voici le glas.
+
+Et il fit signe à Jean Valjean d'écouter.
+
+La cloche sonna un second coup.
+
+--C'est le glas, monsieur Madeleine. La cloche va continuer de minute en
+minute pendant vingt-quatre heures jusqu'à la sortie du corps de
+l'église. Voyez-vous, ça joue. Aux récréations, il suffit qu'une balle
+roule pour qu'elles s'en viennent, malgré les défenses, chercher et
+fourbanser partout par ici. C'est des diables, ces chérubins-là.
+
+--Qui? demanda Jean Valjean.
+
+--Les petites. Vous seriez bien vite découvert, allez. Elles crieraient:
+Tiens! un homme! Mais il n'y a pas de danger aujourd'hui. Il n'y aura
+pas de récréation. La journée va être tout prières. Vous entendez la
+cloche. Comme je vous le disais, un coup par minute. C'est le glas.
+
+--Je comprends, père Fauchelevent. Il y a des pensionnaires.
+
+Et Jean Valjean pensa à part lui:
+
+--Ce serait l'éducation de Cosette toute trouvée.
+
+Fauchelevent s'exclama:
+
+--Pardine! s'il y a des petites filles! Et qui piailleraient autour de
+vous! et qui se sauveraient! Ici, être homme, c'est avoir la peste. Vous
+voyez bien qu'on m'attache un grelot à la patte comme à une bête féroce.
+
+Jean Valjean songeait de plus en plus profondément.
+
+--Ce couvent nous sauverait, murmurait-il. Puis il éleva la voix:
+
+--Oui, le difficile, c'est de rester.
+
+--Non, dit Fauchelevent, c'est de sortir.
+
+Jean Valjean sentit le sang lui refluer au coeur.
+
+--Sortir!
+
+--Oui, monsieur Madeleine, pour rentrer, il faut que vous sortiez.
+
+Et, après avoir laissé passer un coup de cloche du glas, Fauchelevent
+poursuivit:
+
+--On ne peut pas vous trouver ici comme ça. D'où venez-vous? Pour moi
+vous tombez du ciel, parce que je vous connais; mais des religieuses, ça
+a besoin qu'on entre par la porte.
+
+Tout à coup on entendit une sonnerie assez compliquée d'une autre
+cloche.
+
+--Ah! dit Fauchelevent, on sonne les mères vocales. Elles vont au
+chapitre. On tient toujours chapitre quand quelqu'un est mort. Elle est
+morte au point du jour. C'est ordinairement au point du jour qu'on
+meurt. Mais est-ce que vous ne pourriez pas sortir par où vous êtes
+entré? Voyons, ce n'est pas pour vous faire une question, par où
+êtes-vous entré?
+
+Jean Valjean devint pâle. La seule idée de redescendre dans cette rue
+formidable le faisait frissonner. Sortez d'une forêt pleine de tigres,
+et, une fois dehors, imaginez-vous un conseil d'ami qui vous engage à y
+rentrer. Jean Valjean se figurait toute la police encore grouillante
+dans le quartier, des agents en observation, des vedettes partout,
+d'affreux poings tendus vers son collet, Javert peut-être au coin du
+carrefour.
+
+--Impossible! dit-il. Père Fauchelevent, mettez que je suis tombé de
+là-haut.
+
+--Mais je le crois, je le crois, reprit Fauchelevent. Vous n'avez pas
+besoin de me le dire. Le bon Dieu vous aura pris dans sa main pour vous
+regarder de près, et puis vous aura lâché. Seulement il voulait vous
+mettre dans un couvent d'hommes; il s'est trompé. Allons, encore une
+sonnerie. Celle-ci est pour avertir le portier d'aller prévenir la
+municipalité pour qu'elle aille prévenir le médecin des morts pour qu'il
+vienne voir qu'il y a une morte. Tout ça, c'est la cérémonie de mourir.
+Elles n'aiment pas beaucoup cette visite-là, ces bonnes dames. Un
+médecin, ça ne croit à rien. Il lève le voile. Il lève même quelquefois
+autre chose. Comme elles ont vite fait avertir le médecin, cette
+fois-ci! Qu'est-ce qu'il y a donc? Votre petite dort toujours. Comment
+se nomme-t-elle?
+
+--Cosette.
+
+--C'est votre fille? comme qui dirait: vous seriez son grand-père?
+
+--Oui.
+
+--Pour elle, sortir d'ici, ce sera facile. J'ai ma porte de service qui
+donne sur la cour. Je cogne. Le portier ouvre. J'ai ma hotte sur le dos,
+la petite est dedans. Je sors. Le père Fauchelevent sort avec sa hotte,
+c'est tout simple. Vous direz à la petite de se tenir bien tranquille.
+Elle sera sous la bâche. Je la déposerai le temps qu'il faudra chez une
+vieille bonne amie de fruitière que j'ai rue du Chemin-Vert, qui est
+sourde et où il y a un petit lit. Je crierai dans l'oreille à la
+fruitière que c'est une nièce à moi, et de me la garder jusqu'à demain.
+Puis la petite rentrera avec vous. Car je vous ferai rentrer. Il le
+faudra bien. Mais vous, comment ferez-vous pour sortir? Jean Valjean
+hocha la tête.
+
+--Que personne ne me voie. Tout est là, père Fauchelevent. Trouvez moyen
+de me faire sortir comme Cosette dans une hotte et sous une bâche.
+
+Fauchelevent se grattait le bas de l'oreille avec le médium de la main
+gauche, signe de sérieux embarras.
+
+Une troisième sonnerie fit diversion.
+
+--Voici le médecin des morts qui s'en va, dit Fauchelevent. Il a
+regardé, et dit: elle est morte, c'est bon. Quand le médecin a visé le
+passeport pour le paradis, les pompes funèbres envoient une bière. Si
+c'est une mère, les mères l'ensevelissent; si c'est une soeur, les
+soeurs l'ensevelissent. Après quoi, je cloue. Cela fait partie de mon
+jardinage. Un jardinier est un peu un fossoyeur. On la met dans une
+salle basse de l'église qui communique à la rue et où pas un homme ne
+peut entrer que le médecin des morts. Je ne compte pas pour des hommes
+les croque-morts et moi. C'est dans cette salle que je cloue la bière.
+Les croque-morts viennent la prendre, et fouette cocher! c'est comme
+cela qu'on s'en va au ciel. On apporte une boîte où il n'y a rien, on la
+remporte avec quelque chose dedans. Voilà ce que c'est qu'un
+enterrement. _De profundis_.
+
+Un rayon de soleil horizontal effleurait le visage de Cosette endormie
+qui entrouvrait vaguement la bouche, et avait l'air d'un ange buvant de
+la lumière. Jean Valjean s'était mis à la regarder. Il n'écoutait plus
+Fauchelevent.
+
+N'être pas écouté, ce n'est pas une raison pour se taire. Le brave vieux
+jardinier continuait paisiblement son rabâchage:
+
+--On fait la fosse au cimetière Vaugirard. On prétend qu'on va le
+supprimer, ce cimetière Vaugirard. C'est un ancien cimetière qui est en
+dehors des règlements, qui n'a pas l'uniforme, et qui va prendre sa
+retraite. C'est dommage, car il est commode. J'ai là un ami, le père
+Mestienne, le fossoyeur. Les religieuses d'ici ont un privilège, c'est
+d'être portées à ce cimetière-là à la tombée de la nuit. Il y a un
+arrêté de la préfecture exprès pour elles. Mais que d'événements depuis
+hier! la mère Crucifixion est morte, et le père Madeleine....
+
+--Est enterré, dit Jean Valjean souriant tristement.
+
+Fauchelevent fit ricocher le mot.
+
+--Dame! si vous étiez ici tout à fait, ce serait un véritable
+enterrement.
+
+Une quatrième sonnerie éclata. Fauchelevent détacha vivement du clou la
+genouillère à grelot et la reboucla à son genou.
+
+--Cette fois, c'est moi. La mère prieure me demande. Bon, je me pique à
+l'ardillon de ma boucle. Monsieur Madeleine, ne bougez pas, et
+attendez-moi. Il y a du nouveau. Si vous avez faim, il y a là le vin, le
+pain et le fromage.
+
+Et il sortit de la cahute en disant: On y va! on y va!
+
+Jean Valjean le vit se hâter à travers le jardin, aussi vite que sa
+jambe torse le lui permettait, tout en regardant de côté ses
+melonnières.
+
+Moins de dix minutes après, le père Fauchelevent, dont le grelot mettait
+sur son passage les religieuses en déroute, frappait un petit coup à une
+porte, et une voix douce répondait: _À jamais. À jamais_, c'est-à-dire:
+_Entrez_.
+
+Cette porte était celle du parloir réservé au jardinier pour les besoins
+du service. Ce parloir était contigu à la salle du chapitre. La prieure,
+assise sur l'unique chaise du parloir, attendait Fauchelevent.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Fauchelevent en présence de la difficulté
+
+
+Avoir l'air agité et grave, cela est particulier, dans les occasions
+critiques, à de certains caractères et à de certaines professions,
+notamment aux prêtres et aux religieux. Au moment où Fauchelevent entra,
+cette double forme de la préoccupation était empreinte sur la
+physionomie de la prieure, qui était cette charmante et savante Mlle de
+Blemeur, mère Innocente, ordinairement gaie.
+
+Le jardinier fit un salut craintif, et resta sur le seuil de la cellule.
+La prieure, qui égrenait son rosaire, leva les yeux et dit:
+
+--Ah! c'est vous, père Fauvent.
+
+Cette abréviation avait été adoptée dans le couvent.
+
+Fauchelevent recommença son salut.
+
+--Père Fauvent, je vous ai fait appeler.
+
+--Me voici, révérende mère.
+
+--J'ai à vous parler.
+
+--Et moi, de mon côté, dit Fauchelevent avec une hardiesse dont il avait
+peur intérieurement, j'ai quelque chose à dire à la très révérende mère.
+
+La prieure le regarda.
+
+--Ah! vous avez une communication à me faire.
+
+--Une prière.
+
+--Eh bien, parlez.
+
+Le bonhomme Fauchelevent, ex-tabellion, appartenait à la catégorie des
+paysans qui ont de l'aplomb. Une certaine ignorance habile est une
+force; on ne s'en défie pas et cela vous prend. Depuis un peu plus de
+deux ans qu'il habitait le couvent, Fauchelevent avait réussi dans la
+communauté. Toujours solitaire, et tout en vaquant à son jardinage, il
+n'avait guère autre chose à faire que d'être curieux. À distance comme
+il était de toutes ces femmes voilées allant et venant, il ne voyait
+guère devant lui qu'une agitation d'ombres. À force d'attention et de
+pénétration, il était parvenu à remettre de la chair dans tous ces
+fantômes, et ces mortes vivaient pour lui. Il était comme un sourd dont
+la vue s'allonge et comme un aveugle dont l'ouïe s'aiguise. Il s'était
+appliqué à démêler le sens des diverses sonneries, et il y était arrivé,
+de sorte que ce cloître énigmatique et taciturne n'avait rien de caché
+pour lui; ce sphinx lui bavardait tous ses secrets à l'oreille.
+Fauchelevent, sachant tout, cachait tout. C'était là son art. Tout le
+couvent le croyait stupide. Grand mérite en religion. Les mères vocales
+faisaient cas de Fauchelevent. C'était un curieux muet. Il inspirait la
+confiance. En outre, il était régulier, et ne sortait que pour les
+nécessités démontrées du verger et du potager. Cette discrétion
+d'allures lui était comptée. Il n'en avait pas moins fait jaser deux
+hommes; au couvent, le portier, et il savait les particularités du
+parloir; et, au cimetière, le fossoyeur, et il savait les singularités
+de la sépulture; de la sorte, il avait, à l'endroit de ces religieuses,
+une double lumière, l'une sur la vie, l'autre sur la mort. Mais il
+n'abusait de rien. La congrégation tenait à lui. Vieux, boiteux, n'y
+voyant goutte, probablement un peu sourd, que de qualités! On l'eût
+difficilement remplacé.
+
+Le bonhomme, avec l'assurance de celui qui se sent apprécié, entama,
+vis-à-vis de la révérende prieure, une harangue campagnarde assez
+diffuse et très profonde. Il parla longuement de son âge, de ses
+infirmités, de la surcharge des années comptant double désormais pour
+lui, des exigences croissantes du travail, de la grandeur du jardin, des
+nuits à passer, comme la dernière, par exemple, où il avait fallu mettre
+des paillassons sur les melonnières à cause de la lune, et il finit par
+aboutir à ceci: qu'il avait un frère,--(la prieure fit un mouvement)--un
+frère point jeune,--(second mouvement de la prieure, mais mouvement
+rassuré)--que, si on le voulait bien, ce frère pourrait venir loger avec
+lui et l'aider, qu'il était excellent jardinier, que la communauté en
+tirerait de bons services, meilleurs que les siens à lui;--que,
+autrement, si l'on n'admettait point son frère, comme, lui, l'aîné, il
+se sentait cassé, et insuffisant à la besogne, il serait, avec bien du
+regret, obligé de s'en aller;--et que son frère avait une petite fille
+qu'il amènerait avec lui, qui s'élèverait en Dieu dans la maison, et qui
+peut-être, qui sait? ferait une religieuse un jour.
+
+Quand il eut fini de parler, la prieure interrompit le glissement de son
+rosaire entre ses doigts, et lui dit:
+
+--Pourriez-vous, d'ici à ce soir, vous procurer une forte barre de fer?
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour servir de levier.
+
+--Oui, révérende mère, répondit Fauchelevent.
+
+La prieure, sans ajouter une parole, se leva, et entra dans la chambre
+voisine, qui était la salle du chapitre et où les mères vocales étaient
+probablement assemblées. Fauchelevent demeura seul.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Mère Innocente
+
+
+Un quart d'heure environ s'écoula. La prieure rentra et revint s'asseoir
+sur la chaise.
+
+Les deux interlocuteurs semblaient préoccupés. Nous sténographions de
+notre mieux le dialogue qui s'engagea.
+
+--Père Fauvent?
+
+--Révérende mère?
+
+--Vous connaissez la chapelle?
+
+--J'y ai une petite cage pour entendre la messe et les offices.
+
+--Et vous êtes entré dans le choeur pour votre ouvrage?
+
+--Deux ou trois fois.
+
+--Il s'agit de soulever une pierre.
+
+--Lourde?
+
+--La dalle du pavé qui est à côté de l'autel.
+
+--La pierre qui ferme le caveau?
+
+--Oui.
+
+--C'est là une occasion où il serait bon d'être deux hommes.
+
+--La mère Ascension, qui est forte comme un homme, vous aidera.
+
+--Une femme n'est jamais un homme.
+
+--Nous n'avons qu'une femme pour vous aider. Chacun fait ce qu'il peut.
+Parce que dom Mabillon donne quatre cent dix-sept épîtres de saint
+Bernard et que Merlonus Horstius n'en donne que trois cent
+soixante-sept, je ne méprise point Merlonus Horstius.
+
+--Ni moi non plus.
+
+--Le mérite est de travailler selon ses forces. Un cloître n'est pas un
+chantier.
+
+--Et une femme n'est pas un homme. C'est mon frère qui est fort!
+
+--Et puis vous aurez un levier.
+
+--C'est la seule espèce de clef qui aille à ces espèces de portes.
+
+--Il y a un anneau à la pierre.
+
+--J'y passerai le levier.
+
+--Et la pierre est arrangée de façon à pivoter.
+
+--C'est bien, révérende mère. J'ouvrirai le caveau.
+
+--Et les quatre mères chantres vous assisteront.
+
+--Et quand le caveau sera ouvert?
+
+--Il faudra le refermer.
+
+--Sera-ce tout?
+
+--Non.
+
+--Donnez-moi vos ordres, très révérende mère.
+
+--Fauvent, nous avons confiance en vous.
+
+--Je suis ici pour tout faire.
+
+--Et pour tout taire.
+
+--Oui, révérende mère.
+
+--Quand le caveau sera ouvert....
+
+--Je le refermerai.
+
+--Mais auparavant....
+
+--Quoi, révérende mère?
+
+--Il faudra y descendre quelque chose.
+
+Il y eut un silence. La prieure, après une moue de la lèvre inférieure
+qui ressemblait à de l'hésitation, le rompit.
+
+--Père Fauvent?
+
+--Révérende mère?
+
+--Vous savez qu'une mère est morte ce matin.
+
+--Non.
+
+--Vous n'avez donc pas entendu la cloche?
+
+--On n'entend rien au fond du jardin.
+
+--En vérité?
+
+--C'est à peine si je distingue ma sonnerie.
+
+--Elle est morte à la pointe du jour.
+
+--Et puis, ce matin, le vent ne portait pas de mon côté.
+
+--C'est la mère Crucifixion. Une bienheureuse.
+
+La prieure se tut, remua un moment les lèvres, comme pour une oraison
+mentale, et reprit:
+
+--Il y a trois ans, rien que pour avoir vu prier la mère Crucifixion,
+une janséniste, madame de Béthune, s'est faite orthodoxe.
+
+--Ah oui, j'entends le glas maintenant, révérende mère.
+
+--Les mères l'ont portée dans la chambre des mortes qui donne dans
+l'église.
+
+--Je sais.
+
+--Aucun autre homme que vous ne peut et ne doit entrer dans cette
+chambre-là. Veillez-y bien. Il ferait beau voir qu'un homme entrât dans
+la chambre des mortes!
+
+--Plus souvent!
+
+--Hein?
+
+--Plus souvent!
+
+--Qu'est-ce que vous dites?
+
+--Je dis plus souvent.
+
+--Plus souvent que quoi?
+
+--Révérende mère, je ne dis pas plus souvent que quoi, je dis plus
+souvent.
+
+--Je ne vous comprends pas. Pourquoi dites-vous plus souvent?
+
+--Pour dire comme vous, révérende mère.
+
+--Mais je n'ai pas dit plus souvent.
+
+--Vous ne l'avez pas dit, mais je l'ai dit pour dire comme vous.
+
+En ce moment neuf heures sonnèrent.
+
+--À neuf heures du matin et à toute heure loué soit et adoré le très
+Saint-Sacrement de l'autel, dit la prieure.
+
+--Amen, dit Fauchelevent.
+
+L'heure sonna à propos. Elle coupa court à Plus Souvent. Il est probable
+que sans elle la prieure et Fauchelevent ne se fussent jamais tirés de
+cet écheveau.
+
+Fauchelevent s'essuya le front.
+
+La prieure fit un nouveau petit murmure intérieur, probablement sacré,
+puis haussa la voix.
+
+--De son vivant, mère Crucifixion faisait des conversions; après sa
+mort, elle fera des miracles.
+
+--Elle en fera! répondit Fauchelevent emboîtant le pas, et faisant
+effort pour ne plus broncher désormais.
+
+--Père Fauvent, la communauté a été bénie en la mère Crucifixion. Sans
+doute il n'est point donné à tout le monde de mourir comme le cardinal
+de Bérulle en disant la sainte messe, et d'exhaler son âme vers Dieu en
+prononçant ces paroles: _Hanc igitur oblationem_. Mais, sans atteindre à
+tant de bonheur, la mère Crucifixion a eu une mort très précieuse. Elle
+a eu sa connaissance jusqu'au dernier instant. Elle nous parlait, puis
+elle parlait aux anges. Elle nous a fait ses derniers commandements. Si
+vous aviez un peu plus de foi, et si vous aviez pu être dans sa cellule,
+elle vous aurait guéri votre jambe en y touchant. Elle souriait. On
+sentait qu'elle ressuscitait en Dieu. Il y a eu du paradis dans cette
+mort-là.
+
+Fauchelevent crut que c'était une oraison qui finissait.
+
+--Amen, dit-il.
+
+--Père Fauvent, il faut faire ce que veulent les morts.
+
+La prieure dévida quelques grains de son chapelet. Fauchelevent se
+taisait. Elle poursuivit.
+
+--J'ai consulté sur cette question plusieurs ecclésiastiques travaillant
+en Notre-Seigneur qui s'occupent dans l'exercice de la vie cléricale et
+qui font un fruit admirable.
+
+--Révérende mère, on entend bien mieux le glas d'ici que dans le jardin.
+
+--D'ailleurs, c'est plus qu'une morte, c'est une sainte.
+
+--Comme vous, révérende mère.
+
+--Elle couchait dans son cercueil depuis vingt ans, par permission
+expresse de notre saint-père Pie VII.
+
+--Celui qui a couronné l'emp.... Buonaparte.
+
+Pour un habile homme comme Fauchelevent, le souvenir était
+malencontreux. Heureusement la prieure, toute à sa pensée, ne l'entendit
+pas. Elle continua:
+
+--Père Fauvent?
+
+--Révérende mère?
+
+--Saint Diodore, archevêque de Cappadoce, voulut qu'on écrivît sur sa
+sépulture ce seul mot: _Acarus_, qui signifie ver de terre; cela fut
+fait. Est-ce vrai?
+
+--Oui, révérende mère.
+
+--Le bienheureux Mezzocane, abbé d'Aquila, voulut être inhumé sous la
+potence; cela fut fait.
+
+--C'est vrai.
+
+--Saint Térence, évêque de Port sur l'embouchure du Tibre dans la mer,
+demanda qu'on gravât sur sa pierre le signe qu'on mettait sur la fosse
+des parricides, dans l'espoir que les passants cracheraient sur son
+tombeau. Cela fut fait. Il faut obéir aux morts.
+
+--Ainsi soit-il.
+
+--Le corps de Bernard Guidonis, né en France près de Roche-Abeille, fut,
+comme il l'avait ordonné et malgré le roi de Castille, porté en l'église
+des Dominicains de Limoges, quoique Bernard Guidonis fût évêque de Tuy
+en Espagne. Peut-on dire le contraire?
+
+--Pour ça non, révérende mère.
+
+--Le fait est attesté par Plantavit de la Fosse.
+
+Quelques grains du chapelet s'égrenèrent encore silencieusement. La
+prieure reprit:
+
+--Père Fauvent, la mère Crucifixion sera ensevelie dans le cercueil où
+elle a couché depuis vingt ans.
+
+--C'est juste.
+
+--C'est une continuation de sommeil.
+
+--J'aurai donc à la clouer dans ce cercueil-là?
+
+--Oui.
+
+--Et nous laisserons de côté la bière des pompes?
+
+--Précisément.
+
+--Je suis aux ordres de la très révérende communauté.
+
+--Les quatre mères chantres vous aideront.
+
+--À clouer le cercueil? Je n'ai pas besoin d'elles.
+
+--Non. À le descendre.
+
+--Où?
+
+--Dans le caveau.
+
+--Quel caveau?
+
+--Sous l'autel.
+
+Fauchelevent fit un soubresaut.
+
+--Le caveau sous l'autel!
+
+--Sous l'autel.
+
+--Mais....
+
+--Vous aurez une barre de fer.
+
+--Oui, mais....
+
+--Vous lèverez la pierre avec la barre au moyen de l'anneau.
+
+--Mais....
+
+--Il faut obéir aux morts. Être enterrée dans le caveau sous l'autel de
+la chapelle, ne point aller en sol profane, rester morte là où elle a
+prié vivante; ç'a été le voeu suprême de la mère Crucifixion. Elle nous
+l'a demandé, c'est-à-dire commandé.
+
+--Mais c'est défendu.
+
+--Défendu par les hommes, ordonné par Dieu.
+
+--Si cela venait à se savoir?
+
+--Nous avons confiance en vous.
+
+--Oh, moi, je suis une pierre de votre mur.
+
+--Le chapitre s'est assemblé. Les mères vocales, que je viens de
+consulter encore et qui sont en délibération, ont décidé que la mère
+Crucifixion serait, selon son voeu, enterrée dans son cercueil sous
+notre autel. Jugez, père Fauvent, s'il allait se faire des miracles ici!
+quelle gloire en Dieu pour la communauté! Les miracles sortent des
+tombeaux.
+
+--Mais, révérende mère, si l'agent de la commission de salubrité....
+
+--Saint Benoît II, en matière de sépulture, a résisté à Constantin
+Pogonat.
+
+--Pourtant le commissaire de police....
+
+--Chonodemaire, un des sept rois allemands qui entrèrent dans les Gaules
+sous l'empire de Constance, a reconnu expressément le droit des
+religieux d'être inhumés en religion, c'est-à-dire sous l'autel.
+
+--Mais l'inspecteur de la préfecture....
+
+--Le monde n'est rien devant la croix. Martin, onzième général des
+chartreux, a donné cette devise à son ordre: _Stat crux dum volvitur
+orbis_.
+
+--Amen, dit Fauchelevent, imperturbable dans cette façon de se tirer
+d'affaire toutes les fois qu'il entendait du latin.
+
+Un auditoire quelconque suffit à qui s'est tu trop longtemps. Le jour où
+le rhéteur Gymnastoras sortit de prison, ayant dans le corps beaucoup de
+dilemmes et de syllogismes rentrés, il s'arrêta devant le premier arbre
+qu'il rencontra, le harangua, et fit de très grands efforts pour le
+convaincre. La prieure, habituellement sujette au barrage du silence, et
+ayant du trop-plein dans son réservoir, se leva et s'écria avec une
+loquacité d'écluse lâchée:
+
+--J'ai à ma droite Benoît et à ma gauche Bernard. Qu'est-ce que Bernard?
+c'est le premier abbé de Clairvaux. Fontaines en Bourgogne est un pays
+béni pour l'avoir vu naître. Son père s'appelait Técelin et sa mère
+Alèthe. Il a commencé par Cîteaux pour aboutir à Clairvaux; il a été
+ordonné abbé par l'évêque de Châlon-sur-Saône, Guillaume de Champeaux;
+il a eu sept cents novices et fondé cent soixante monastères; il a
+terrassé Abeilard au concile de Sens, en 1140, et Pierre de Bruys et
+Henry son disciple, et une autre sorte de dévoyés qu'on nommait les
+Apostoliques; il a confondu Arnaud de Bresce, foudroyé le moine Raoul,
+le tueur de juifs, dominé en 1148 le concile de Reims, fait condamner
+Gilbert de la Porée, évêque de Poitiers, fait condamner Eon de l'Étoile,
+arrangé les différends des princes, éclairé le roi Louis le Jeune,
+conseillé le pape Eugène III, réglé le Temple, prêché la croisade, fait
+deux cent cinquante miracles dans sa vie, et jusqu'à trente-neuf en un
+jour. Qu'est-ce que Benoît? c'est le patriarche de Mont-Cassin; c'est le
+deuxième fondateur de la sainteté claustrale, c'est le Basile de
+l'occident. Son ordre a produit quarante papes, deux cents cardinaux,
+cinquante patriarches, seize cents archevêques, quatre mille six cents
+évêques, quatre empereurs, douze impératrices, quarante-six rois,
+quarante et une reines, trois mille six cents saints canonisés, et
+subsiste depuis quatorze cents ans. D'un côté saint Bernard; de l'autre
+l'agent de la salubrité! D'un côté saint Benoît; de l'autre l'inspecteur
+de la voirie! L'état, la voirie, les pompes funèbres, les règlements,
+l'administration, est-ce que nous connaissons cela? Aucuns passants
+seraient indignés de voir comme on nous traite. Nous n'avons même pas le
+droit de donner notre poussière à Jésus-Christ! Votre salubrité est une
+invention révolutionnaire. Dieu subordonné au commissaire de police; tel
+est le siècle. Silence, Fauvent!
+
+Fauchelevent, sous cette douche, n'était pas fort à son aise. La prieure
+continua.
+
+--Le droit du monastère à la sépulture ne fait doute pour personne. Il
+n'y a pour le nier que les fanatiques et les errants. Nous vivons dans
+des temps de confusion terrible. On ignore ce qu'il faut savoir, et l'on
+sait ce qu'il faut ignorer. On est crasse et impie. Il y a dans cette
+époque des gens qui ne distinguent pas entre le grandissime saint
+Bernard et le Bernard dit des Pauvres Catholiques, certain bon
+ecclésiastique qui vivait dans le treizième siècle. D'autres blasphèment
+jusqu'à rapprocher l'échafaud de Louis XVI de la croix de Jésus-Christ.
+Louis XVI n'était qu'un roi. Prenons donc garde à Dieu! Il n'y a plus ni
+juste ni injuste. On sait le nom de Voltaire et l'on ne sait pas le nom
+de César de Bus. Pourtant César de Bus est un bienheureux et Voltaire
+est un malheureux. Le dernier archevêque, le cardinal de Périgord, ne
+savait même pas que Charles de Gondren a succédé à Bérulle, et François
+Bourgoin à Gondren, et Jean-François Senault à Bourgoin, et le père de
+Sainte-Marthe à Jean-François Senault. On connaît le nom du père Coton,
+non parce qu'il a été un des trois qui ont poussé à la fondation de
+l'Oratoire, mais parce qu'il a été matière à juron pour le roi huguenot
+Henri IV. Ce qui fait saint François de Sales aimable aux gens du monde,
+c'est qu'il trichait au jeu. Et puis on attaque la religion. Pourquoi?
+Parce qu'il y a eu de mauvais prêtres, parce que Sagittaire, évêque de
+Gap, était frère de Salone, évêque d'Embrun, et que tous les deux ont
+suivi Mommol. Qu'est-ce que cela fait? Cela empêche-t-il Martin de Tours
+d'être un saint et d'avoir donné la moitié de son manteau à un pauvre?
+On persécute les saints. On ferme les yeux aux vérités. Les ténèbres
+sont l'habitude. Les plus féroces bêtes sont les bêtes aveugles.
+Personne ne pense à l'enfer pour de bon. Oh! le méchant peuple! De par
+le Roi signifie aujourd'hui de par la Révolution. On ne sait plus ce
+qu'on doit, ni aux vivants, ni aux morts. Il est défendu de mourir
+saintement. Le sépulcre est une affaire civile. Ceci fait horreur. Saint
+Léon II a écrit deux lettres exprès, l'une à Pierre Notaire, l'autre au
+roi des Visigoths, pour combattre et rejeter, dans les questions qui
+touchent aux morts, l'autorité de l'exarque et la suprématie de
+l'empereur. Gautier, évêque de Châlons, tenait tête en cette matière à
+Othon, duc de Bourgogne. L'ancienne magistrature en tombait d'accord.
+Autrefois nous avions voix au chapitre même dans les choses du siècle.
+L'abbé de Cîteaux, général de l'ordre, était conseiller-né au parlement
+de Bourgogne. Nous faisons de nos morts ce que nous voulons. Est-ce que
+le corps de saint Benoît lui-même n'est pas en France dans l'abbaye de
+Fleury, dite Saint-Benoît-sur-Loire, quoiqu'il soit mort en Italie au
+Mont-Cassin, un samedi 21 du mois de mars de l'an 543? Tout ceci est
+incontestable. J'abhorre les psallants, je hais les prieurs, j'exècre
+les hérétiques, mais je détesterais plus encore quiconque me
+soutiendrait le contraire. On n'a qu'à lire Arnoul Wion, Gabriel
+Bucelin, Trithème, Maurolicus et dom Luc d'Achery.
+
+La prieure respira, puis se tourna vers Fauchelevent:
+
+--Père Fauvent, est-ce dit?
+
+--C'est dit, révérende mère.
+
+--Peut-on compter sur vous?
+
+--J'obéirai.
+
+--C'est bien.
+
+--Je suis tout dévoué au couvent.
+
+--C'est entendu. Vous fermerez le cercueil. Les soeurs le porteront dans
+la chapelle. On dira l'office des morts. Puis on rentrera dans le
+cloître. Entre onze heures et minuit, vous viendrez avec votre barre de
+fer. Tout se passera dans le plus grand secret. Il n'y aura dans la
+chapelle que les quatre mères chantres, la mère Ascension, et vous.
+
+--Et la soeur qui sera au poteau?
+
+--Elle ne se retournera pas.
+
+--Mais elle entendra.
+
+--Elle n'écoutera pas. D'ailleurs, ce que le cloître sait, le monde
+l'ignore.
+
+Il y eut encore une pause. La prieure poursuivit:
+
+--Vous ôterez votre grelot. Il est inutile que la soeur au poteau
+s'aperçoive que vous êtes là.
+
+--Révérende mère?
+
+--Quoi, père Fauvent?
+
+--Le médecin des morts a-t-il fait sa visite?
+
+--Il va la faire aujourd'hui à quatre heures. On a sonné la sonnerie qui
+fait venir le médecin des morts. Mais vous n'entendez donc aucune
+sonnerie?
+
+--Je ne fais attention qu'à la mienne.
+
+--Cela est bien, père Fauvent.
+
+--Révérende mère, il faudra un levier d'au moins six pieds.
+
+--Où le prendrez-vous?
+
+--Où il ne manque pas de grilles, il ne manque pas de barres de fer.
+J'ai mon tas de ferrailles au fond du jardin.
+
+--Trois quarts d'heure environ avant minuit; n'oubliez pas.
+
+--Révérende mère?
+
+--Quoi?
+
+--Si jamais vous aviez d'autres ouvrages comme ça, c'est mon frère qui
+est fort. Un Turc!
+
+--Vous ferez le plus vite possible.
+
+--Je ne vais pas hardi vite. Je suis infirme; c'est pour cela qu'il me
+faudrait un aide. Je boite.
+
+--Boiter n'est pas un tort, et peut être une bénédiction. L'empereur
+Henri II, qui combattit l'antipape Grégoire et rétablit Benoît VIII, a
+deux surnoms: le Saint et le Boiteux.
+
+--C'est bien bon, deux surtout, murmura Fauchelevent, qui, en réalité,
+avait l'oreille un peu dure.
+
+--Père Fauvent, j'y pense, prenons une heure entière. Ce n'est pas trop.
+Soyez près du maître-autel avec votre barre de fer à onze heures.
+L'office commence à minuit. Il faut que tout soit fini un bon quart
+d'heure auparavant.
+
+--Je ferai tout pour prouver mon zèle à la communauté. Voilà qui est
+dit. Je clouerai le cercueil. À onze heures précises je serai dans la
+chapelle. Les mères chantres y seront, la mère Ascension y sera. Deux
+hommes, cela vaudrait mieux. Enfin, n'importe! J'aurai mon levier. Nous
+ouvrirons le caveau, nous descendrons le cercueil, et nous refermerons
+le caveau. Après quoi, plus trace de rien. Le gouvernement ne s'en
+doutera pas. Révérende mère, tout est arrangé ainsi?
+
+--Non.
+
+--Qu'y a-t-il donc encore?
+
+--Il reste la bière vide.
+
+Ceci fit un temps d'arrêt. Fauchelevent songeait. La prieure songeait.
+
+--Père Fauvent, que fera-t-on de la bière?
+
+--On la portera en terre.
+
+--Vide?
+
+Autre silence. Fauchelevent fit de la main gauche cette espèce de geste
+qui donne congé à une question inquiétante.
+
+--Révérende mère, c'est moi qui cloue la bière dans la chambre basse de
+l'église, et personne n'y peut entrer que moi, et je couvrirai la bière
+du drap mortuaire.
+
+--Oui, mais les porteurs, en la mettant dans le corbillard et en la
+descendant dans la fosse, sentiront bien qu'il n'y a rien dedans.
+
+--Ah! di...! s'écria Fauchelevent.
+
+La prieure commença un signe de croix, et regarda fixement le jardinier.
+_Able_ lui resta dans le gosier.
+
+Il se hâta d'improviser un expédient pour faire oublier le juron.
+
+--Révérende mère, je mettrai de la terre dans la bière. Cela fera
+l'effet de quelqu'un.
+
+--Vous avez raison. La terre, c'est la même chose que l'homme. Ainsi
+vous arrangerez la bière vide?
+
+--J'en fais mon affaire.
+
+Le visage de la prieure, jusqu'alors trouble et obscur, se rasséréna.
+Elle lui fit le signe du supérieur congédiant l'inférieur. Fauchelevent
+se dirigea vers la porte. Comme il allait sortir, la prieure éleva
+doucement la voix:
+
+--Père Fauvent, je suis contente de vous; demain, après l'enterrement,
+amenez-moi votre frère, et dites-lui qu'il m'amène sa fille.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Où Jean Valjean a tout à fait l'air d'avoir lu Austin Castillejo
+
+
+Des enjambées de boiteux sont comme des oeillades de borgne; elles
+n'arrivent pas vite au but. En outre, Fauchelevent était perplexe. Il
+mit près d'un quart d'heure à revenir dans la baraque du jardin. Cosette
+était éveillée. Jean Valjean l'avait assise près du feu. Au moment où
+Fauchelevent entra, Jean Valjean lui montrait la hotte du jardinier
+accrochée au mur et lui disait:
+
+--Écoute-moi bien, ma petite Cosette. Il faudra nous en aller de cette
+maison, mais nous y reviendrons et nous y serons très bien. Le bonhomme
+d'ici t'emportera sur son dos là-dedans. Tu m'attendras chez une dame.
+J'irai te retrouver. Surtout, si tu ne veux pas que la Thénardier te
+reprenne, obéis et ne dis rien!
+
+Cosette fit un signe de tête d'un air grave.
+
+Au bruit de Fauchelevent poussant la porte, Jean Valjean se retourna.
+
+--Eh bien?
+
+--Tout est arrangé, et rien ne l'est, dit Fauchelevent. J'ai permission
+de vous faire entrer; mais avant de vous faire entrer, il faut vous
+faire sortir. C'est là qu'est l'embarras de charrettes. Pour la petite,
+c'est aisé.
+
+--Vous l'emporterez?
+
+--Et elle se taira?
+
+--J'en réponds.
+
+--Mais vous, père Madeleine?
+
+Et, après un silence où il y avait de l'anxiété, Fauchelevent s'écria:
+
+--Mais sortez donc par où vous êtes entré!
+
+Jean Valjean, comme la première fois, se borna à répondre:
+
+--Impossible.
+
+Fauchelevent, se parlant plus à lui-même qu'à Jean Valjean, grommela:
+
+--Il y a une autre chose qui me tourmente. J'ai dit que j'y mettrais de
+la terre. C'est que je pense que de la terre là-dedans, au lieu d'un
+corps, ça ne sera pas ressemblant, ça n'ira pas, ça se déplacera, ça
+remuera. Les hommes le sentiront. Vous comprenez, père Madeleine, le
+gouvernement s'en apercevra.
+
+Jean Valjean le considéra entre les deux yeux, et crut qu'il délirait.
+
+Fauchelevent reprit:
+
+--Comment di--antre allez-vous sortir? C'est qu'il faut que tout cela
+soit fait demain! C'est demain que je vous amène. La prieure vous
+attend.
+
+Alors il expliqua à Jean Valjean que c'était une récompense pour un
+service que lui, Fauchelevent, rendait à la communauté. Qu'il entrait
+dans ses attributions de participer aux sépultures, qu'il clouait les
+bières et assistait le fossoyeur au cimetière. Que la religieuse morte
+le matin avait demandé d'être ensevelie dans le cercueil qui lui servait
+de lit et enterrée dans le caveau sous l'autel de la chapelle. Que cela
+était défendu par les règlements de police, mais que c'était une de ces
+mortes à qui l'on ne refuse rien. Que la prieure et les mères vocales
+entendaient exécuter le voeu de la défunte. Que tant pis pour le
+gouvernement. Que lui Fauchelevent clouerait le cercueil dans la
+cellule, lèverait la pierre dans la chapelle, et descendrait la morte
+dans le caveau. Et que, pour le remercier, la prieure admettait dans la
+maison son frère comme jardinier et sa nièce comme pensionnaire. Que son
+frère, c'était Mr Madeleine, et que sa nièce, c'était Cosette. Que la
+prieure lui avait dit d'amener son frère le lendemain soir, après
+l'enterrement postiche au cimetière. Mais qu'il ne pouvait pas amener du
+dehors Mr Madeleine, si Mr Madeleine n'était pas dehors. Que c'était là
+le premier embarras. Et puis qu'il avait encore un embarras, la bière
+vide.
+
+--Qu'est-ce que c'est que la bière vide? demanda Jean Valjean.
+
+Fauchelevent répondit:
+
+--La bière de l'administration.
+
+--Quelle bière? et quelle administration?
+
+--Une religieuse meurt. Le médecin de la municipalité vient et dit: il y
+a une religieuse morte. Le gouvernement envoie une bière. Le lendemain
+il envoie un corbillard et des croque-morts pour reprendre la bière et
+la porter au cimetière. Les croque-morts viendront et soulèveront la
+bière; il n'y aura rien dedans.
+
+--Mettez-y quelque chose.
+
+--Un mort? je n'en ai pas.
+
+--Non.
+
+--Quoi donc?
+
+--Un vivant.
+
+--Quel vivant?
+
+--Moi, dit Jean Valjean.
+
+Fauchelevent, qui s'était assis, se leva comme si un pétard fût parti
+sous sa chaise.
+
+--Vous!
+
+--Pourquoi pas?
+
+Jean Valjean eut un de ces rares sourires qui lui venaient comme une
+lueur dans un ciel d'hiver.
+
+--Vous savez, Fauchelevent, que vous avez dit: La mère Crucifixion est
+morte, et j'ai ajouté: Et le père Madeleine est enterré. Ce sera cela.
+
+--Ah, bon, vous riez. Vous ne parlez pas sérieusement.
+
+--Très sérieusement. Il faut sortir d'ici?
+
+--Sans doute.
+
+--Je vous ai dit de me trouver pour moi aussi une hotte et une bâche.
+
+--Eh bien?
+
+--La hotte sera en sapin, et la bâche sera un drap noir.
+
+--D'abord, un drap blanc. On enterre les religieuses en blanc.
+
+--Va pour le drap blanc.
+
+--Vous n'êtes pas un homme comme les autres, père Madeleine.
+
+Voir de telles imaginations, qui ne sont pas autre chose que les
+sauvages et téméraires inventions du bagne, sortir des choses paisibles
+qui l'entouraient et se mêler à ce qu'il appelait le «petit train-train
+du couvent», c'était pour Fauchelevent une stupeur comparable à celle
+d'un passant qui verrait un goéland pêcher dans le ruisseau de la rue
+Saint-Denis.
+
+Jean Valjean poursuivit:
+
+--Il s'agit de sortir d'ici sans être vu. C'est un moyen. Mais d'abord
+renseignez-moi. Comment cela se passe-t-il? Où est cette bière?
+
+--Celle qui est vide?
+
+--Oui.
+
+--En bas, dans ce qu'on appelle la salle des mortes. Elle est sur deux
+tréteaux et sous le drap mortuaire.
+
+--Quelle est la longueur de la bière?
+
+--Six pieds.
+
+--Qu'est-ce que c'est que la salle des mortes?
+
+--C'est une chambre du rez-de-chaussée qui a une fenêtre grillée sur le
+jardin qu'on ferme du dehors avec un volet, et deux portes; l'une qui va
+au couvent, l'autre qui va à l'église.
+
+--Quelle église?
+
+--L'église de la rue, l'église de tout le monde.
+
+--Avez-vous les clefs de ces deux portes?
+
+--Non. J'ai la clef de la porte qui communique au couvent; le concierge
+a la clef de la porte qui communique à l'église.
+
+--Quand le concierge ouvre-t-il cette porte-là?
+
+--Uniquement pour laisser entrer les croque-morts qui viennent chercher
+la bière. La bière sortie, la porte se referme.
+
+--Qui est-ce qui cloue la bière?
+
+--C'est moi.
+
+--Qui est-ce qui met le drap dessus?
+
+--C'est moi.
+
+--Êtes-vous seul?
+
+--Pas un autre homme, excepté le médecin de la police, ne peut entrer
+dans la salle des mortes. C'est même écrit sur le mur.
+
+--Pourriez-vous, cette nuit, quand tout dormira dans le couvent, me
+cacher dans cette salle?
+
+--Non. Mais je puis vous cacher dans un petit réduit noir qui donne dans
+la salle des mortes, où je mets mes outils d'enterrement, et dont j'ai
+la garde et la clef.
+
+--À quelle heure le corbillard viendra-t-il chercher la bière demain?
+
+--Vers trois heures du soir. L'enterrement se fait au cimetière
+Vaugirard, un peu avant la nuit. Ce n'est pas tout près.
+
+--Je resterai caché dans votre réduit à outils toute la nuit et toute la
+matinée. Et à manger? J'aurai faim.
+
+--Je vous porterai de quoi.
+
+--Vous pourriez venir me clouer dans la bière à deux heures.
+
+Fauchelevent recula et se fît craquer les os des doigts.
+
+--Mais c'est impossible!
+
+--Bah! prendre un marteau et clouer des clous dans une planche!
+
+Ce qui semblait inouï à Fauchelevent était, nous le répétons, simple
+pour Jean Valjean. Jean Valjean avait traversé de pires détroits.
+Quiconque a été prisonnier sait l'art de se rapetisser selon le diamètre
+des évasions. Le prisonnier est sujet à la fuite comme le malade à la
+crise qui le sauve ou qui le perd. Une évasion, c'est une guérison. Que
+n'accepte-t-on pas pour guérir? Se faire clouer et emporter dans une
+caisse comme un colis, vivre longtemps dans une boîte, trouver de l'air
+où il n'y en a pas, économiser sa respiration des heures entières,
+savoir étouffer sans mourir, c'était là un des sombres talents de Jean
+Valjean.
+
+Du reste, une bière dans laquelle il y a un être vivant, cet expédient
+de forçat, est aussi un expédient d'empereur. S'il faut en croire le
+moine Austin Castillejo, ce fut le moyen que Charles-Quint, voulant
+après son abdication revoir une dernière fois la Plombes, employa pour
+la faire entrer dans le monastère de Saint-Just et pour l'en faire
+sortir.
+
+Fauchelevent, un peu revenu à lui, s'écria:
+
+--Mais comment ferez-vous pour respirer?
+
+--Je respirerai.
+
+--Dans cette boîte! Moi, seulement d'y penser, je suffoque.
+
+--Vous avez bien une vrille, vous ferez quelques petits trous autour de
+la bouche çà et là, et vous clouerez sans serrer la planche de dessus.
+
+--Bon! Et s'il vous arrive de tousser ou d'éternuer?
+
+--Celui qui s'évade ne tousse pas et n'éternue pas.
+
+Et Jean Valjean ajouta:
+
+--Père Fauchelevent, il faut se décider: ou être pris ici, ou accepter
+la sortie par le corbillard.
+
+Tout le monde a remarqué le goût qu'ont les chats de s'arrêter et de
+flâner entre les deux battants d'une porte entre-bâillée. Qui n'a dit à
+un chat: Mais entre donc! Il y a des hommes qui, dans un incident
+entr'ouvert devant eux, ont aussi une tendance à rester indécis entre
+deux résolutions, au risque de se faire écraser par le destin fermant
+brusquement l'aventure. Les trop prudents, tout chats qu'ils sont, et
+parce qu'ils sont chats, courent quelquefois plus de danger que les
+audacieux. Fauchelevent était de cette nature hésitante. Pourtant le
+sang-froid de Jean Valjean le gagnait malgré lui. Il grommela:
+
+--Au fait, c'est qu'il n'y a pas d'autre moyen.
+
+Jean Valjean reprit:
+
+--La seule chose qui m'inquiète, c'est ce qui se passera au cimetière.
+
+--C'est justement cela qui ne m'embarrasse pas, s'écria Fauchelevent. Si
+vous êtes sûr de vous tirer de la bière, moi je suis sûr de vous tirer
+de la fosse. Le fossoyeur est un ivrogne de mes amis. C'est le père
+Mestienne. Un vieux de la vieille vigne. Le fossoyeur met les morts dans
+la fosse, et moi je mets le fossoyeur dans ma poche. Ce qui se passera
+je vais vous le dire. On arrivera un peu avant la brune, trois quarts
+d'heure avant la fermeture des grilles du cimetière. Le corbillard
+roulera jusqu'à la fosse. Je suivrai; c'est ma besogne. J'aurai un
+marteau, un ciseau et des tenailles dans ma poche. Le corbillard
+s'arrête, les croque-morts vous nouent une corde autour de votre bière
+et vous descendent. Le prêtre dit les prières, fait le signe de croix,
+jette l'eau bénite, et file. Je reste seul avec le père Mestienne. C'est
+mon ami, je vous dis. De deux choses l'une, ou il sera soûl, ou il ne
+sera pas soûl. S'il n'est pas soûl, je lui dis: Viens boire un coup
+pendant que le _Bon Coing_ est encore ouvert. Je l'emmène, je le grise,
+le père Mestienne n'est pas long à griser, il est toujours commencé, je
+te le couche sous la table, je lui prends sa carte pour rentrer au
+cimetière, et je reviens sans lui. Vous n'avez plus affaire qu'à moi.
+S'il est soûl, je lui dis: Va-t'en, je vais faire ta besogne. Il s'en
+va, et je vous tire du trou.
+
+Jean Valjean lui tendit sa main sur laquelle Fauchelevent se précipita
+avec une touchante effusion paysanne.
+
+--C'est convenu, père Fauchelevent. Tout ira bien.
+
+--Pourvu que rien ne se dérange, pensa Fauchelevent. Si cela allait
+devenir terrible!
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Il ne suffit pas d'être ivrogne pour être immortel
+
+
+Le lendemain, comme le soleil déclinait, les allants et venants fort
+clairsemés du boulevard du Maine ôtaient leur chapeau au passage d'un
+corbillard vieux modèle, orné de têtes de mort, de tibias et de larmes.
+Dans ce corbillard il y avait un cercueil couvert d'un drap blanc sur
+lequel s'étalait une vaste croix noire, pareille à une grande morte dont
+les bras pendent. Un carrosse drapé, où l'on apercevait un prêtre en
+surplis et un enfant de choeur en calotte rouge, suivait. Deux
+croque-morts en uniforme gris à parements noirs marchaient à droite et à
+gauche du corbillard. Derrière venait un vieux homme en habits
+d'ouvrier, qui boitait. Ce cortège se dirigeait vers le cimetière
+Vaugirard.
+
+On voyait passer de la poche de l'homme le manche d'un marteau, la lame
+d'un ciseau à froid et la double antenne d'une paire de tenailles.
+
+Le cimetière Vaugirard faisait exception parmi les cimetières de Paris.
+Il avait ses usages particuliers, de même qu'il avait sa porte cochère
+et sa porte bâtarde que, dans le quartier, les vieilles gens, tenaces
+aux vieux mots, appelaient la porte cavalière et la porte piétonne. Les
+bernardines-bénédictines du Petit-Picpus avaient obtenu, nous l'avons
+dit, d'y être enterrées dans un coin à part et le soir, ce terrain ayant
+jadis appartenu à leur communauté. Les fossoyeurs, ayant de cette façon
+dans le cimetière un service du soir l'été et de nuit l'hiver, y étaient
+astreints à une discipline particulière. Les portes des cimetières de
+Paris se fermaient à cette époque au coucher du soleil, et, ceci étant
+une mesure d'ordre municipal, le cimetière Vaugirard y était soumis
+comme les autres. La porte cavalière et la porte piétonne étaient deux
+grilles contiguës, accostées d'un pavillon bâti par l'architecte
+Perronet et habité par le portier du cimetière. Ces grilles tournaient
+donc inexorablement sur leurs gonds à l'instant où le soleil
+disparaissait derrière le dôme des Invalides. Si quelque fossoyeur, à ce
+moment-là, était attardé dans le cimetière, il n'avait qu'une ressource
+pour sortir, sa carte de fossoyeur délivrée par l'administration des
+pompes funèbres. Une espèce de boîte aux lettres était pratiquée dans le
+volet de la fenêtre du concierge. Le fossoyeur jetait sa carte dans
+cette boîte, le concierge l'entendait tomber, tirait le cordon, et la
+porte piétonne s'ouvrait. Si le fossoyeur n'avait pas sa carte, il se
+nommait, le concierge, parfois couché et endormi, se levait, allait
+reconnaître le fossoyeur, et ouvrait la porte avec la clef; le fossoyeur
+sortait, mais payait quinze francs d'amende.
+
+Ce cimetière, avec ses originalités en dehors de la règle, gênait la
+symétrie administrative. On l'a supprimé peu après 1830. Le cimetière
+Montparnasse, dit cimetière de l'Est, lui a succédé, et a hérité de ce
+fameux cabaret mitoyen au cimetière Vaugirard qui était surmonté d'un
+coing peint sur une planche, et qui faisait angle, d'un côté sur les
+tables des buveurs, de l'autre sur les tombeaux, avec cette enseigne:
+_Au Bon Coing_.
+
+Le cimetière Vaugirard était ce qu'on pourrait appeler un cimetière
+fané. Il tombait en désuétude. La moisissure l'envahissait, les fleurs
+le quittaient. Les bourgeois se souciaient peu d'être enterrés à
+Vaugirard; cela sentait le pauvre. Le Père-Lachaise, à la bonne heure!
+Être enterré au Père-Lachaise, c'est comme avoir des meubles en acajou.
+L'élégance se reconnaît là. Le cimetière Vaugirard était un enclos
+vénérable, planté en ancien jardin français. Des allées droites, des
+buis, des thuias, des houx, de vieilles tombes sous de vieux ifs,
+l'herbe très haute. Le soir y était tragique. Il y avait là des lignes
+très lugubres.
+
+Le soleil n'était pas encore couché quand le corbillard au drap blanc et
+à la croix noire entra dans l'avenue du cimetière Vaugirard. L'homme
+boiteux qui le suivait n'était autre que Fauchelevent.
+
+L'enterrement de la mère Crucifixion dans le caveau sous l'autel, la
+sortie de Cosette, l'introduction de Jean Valjean dans la salle des
+mortes, tout s'était exécuté sans encombre, et rien n'avait accroché.
+
+Disons-le en passant, l'inhumation de la mère Crucifixion sous l'autel
+du couvent est pour nous chose parfaitement vénielle. C'est une de ces
+fautes qui ressemblent à un devoir. Les religieuses l'avaient accomplie,
+non seulement sans trouble, mais avec l'applaudissement de leur
+conscience. Au cloître, ce qu'on appelle «le gouvernement» n'est qu'une
+immixtion dans l'autorité, immixtion toujours discutable. D'abord la
+règle; quant au code, on verra. Hommes, faites des lois tant qu'il vous
+plaira, mais gardez-les pour vous. Le péage à César n'est jamais que le
+reste du péage à Dieu. Un prince n'est rien près d'un principe.
+
+Fauchelevent boitait derrière le corbillard, très content. Ses deux
+complots jumeaux, l'un avec les religieuses, l'autre avec Mr Madeleine,
+l'un pour le couvent, l'autre contre, avaient réussi de front. Le calme
+de Jean Valjean était de ces tranquillités puissantes qui se
+communiquent. Fauchelevent ne doutait plus du succès. Ce qui restait à
+faire n'était rien. Depuis deux ans, il avait grisé dix fois le
+fossoyeur, le brave père Mestienne, un bonhomme joufflu. Il en jouait,
+du père Mestienne. Il en faisait ce qu'il voulait. Il le coiffait de sa
+volonté et de sa fantaisie. La tête de Mestienne s'ajustait au bonnet de
+Fauchelevent. La sécurité de Fauchelevent était complète.
+
+Au moment où le convoi entra dans l'avenue menant au cimetière,
+Fauchelevent, heureux, regarda le corbillard et se frotta ses grosses
+mains en disant à demi-voix:
+
+--En voilà une farce!
+
+Tout à coup le corbillard s'arrêta; on était à la grille. Il fallait
+exhiber le permis d'inhumer. L'homme des pompes funèbres s'aboucha avec
+le portier du cimetière. Pendant ce colloque, qui produit toujours un
+temps d'arrêt d'une ou deux minutes, quelqu'un, un inconnu, vint se
+placer derrière le corbillard à côté de Fauchelevent. C'était une espèce
+d'ouvrier qui avait une veste aux larges poches, et une pioche sous le
+bras.
+
+Fauchelevent regarda cet inconnu.
+
+--Qui êtes-vous? demanda-t-il.
+
+L'homme répondit:
+
+--Le fossoyeur.
+
+Si l'on survivait à un boulet de canon en pleine poitrine, on ferait la
+figure que fit Fauchelevent.
+
+--Le fossoyeur!
+
+--Oui.
+
+--Vous?
+
+--Moi.
+
+--Le fossoyeur, c'est le père Mestienne.
+
+--C'était.
+
+--Comment! c'était?
+
+--Il est mort.
+
+Fauchelevent s'était attendu à tout, excepté à ceci, qu'un fossoyeur pût
+mourir. C'est pourtant vrai; les fossoyeurs eux-mêmes meurent.
+
+À force de creuser la fosse des autres, on ouvre la sienne.
+
+Fauchelevent demeura béant. Il eut à peine la force de bégayer:
+
+--Mais ce n'est pas possible!
+
+--Cela est.
+
+--Mais, reprit-il faiblement, le fossoyeur, c'est le père Mestienne.
+
+--Après Napoléon, Louis XVIII. Après Mestienne, Gribier. Paysan, je
+m'appelle Gribier.
+
+Fauchelevent, tout pâle, considéra ce Gribier.
+
+C'était un homme long, maigre, livide, parfaitement funèbre. Il avait
+l'air d'un médecin manqué tourné fossoyeur.
+
+Fauchelevent éclata de rire.
+
+--Ah! comme il arrive de drôles de choses! le père Mestienne est mort.
+Le petit père Mestienne est mort, mais vive le petit père Lenoir! Vous
+savez ce que c'est que le petit père Lenoir? C'est le cruchon du rouge à
+six sur le plomb. C'est le cruchon du Suresne, morbigou! du vrai Suresne
+de Paris! Ah! il est mort, le vieux Mestienne! J'en suis fâché; c'était
+un bon vivant. Mais vous aussi, vous êtes un bon vivant. Pas vrai,
+camarade? Nous allons aller boire ensemble un coup, tout à l'heure.
+
+L'homme répondit:--J'ai étudié. J'ai fait ma quatrième. Je ne bois
+jamais.
+
+Le corbillard s'était remis en marche et roulait dans la grande allée du
+cimetière.
+
+Fauchelevent avait ralenti son pas. Il boitait, plus encore d'anxiété
+que d'infirmité.
+
+Le fossoyeur marchait devant lui.
+
+Fauchelevent passa encore une fois l'examen du Gribier inattendu.
+
+C'était un de ces hommes qui, jeunes, ont l'air vieux, et qui, maigres,
+sont très forts.
+
+--Camarade! cria Fauchelevent.
+
+L'homme se retourna.
+
+--Je suis le fossoyeur du couvent.
+
+--Mon collègue, dit l'homme.
+
+Fauchelevent, illettré, mais très fin, comprit qu'il avait affaire à une
+espèce redoutable, à un beau parleur.
+
+Il grommela:
+
+--Comme ça, le père Mestienne est mort.
+
+L'homme répondit:
+
+--Complètement. Le bon Dieu a consulté son carnet d'échéances. C'était
+le tour du père Mestienne. Le père Mestienne est mort.
+
+Fauchelevent répéta machinalement:
+
+--Le bon Dieu....
+
+--Le bon Dieu, fit l'homme avec autorité. Pour les philosophes, le Père
+éternel; pour les jacobins, l'Être suprême.
+
+--Est-ce que nous ne ferons pas connaissance? balbutia Fauchelevent.
+
+--Elle est faite. Vous êtes paysan, je suis parisien.
+
+--On ne se connaît pas tant qu'on n'a pas bu ensemble. Qui vide son
+verre vide son coeur. Vous allez venir boire avec moi. Ça ne se refuse
+pas.
+
+--D'abord la besogne.
+
+Fauchelevent pensa: je suis perdu.
+
+On n'était plus qu'à quelques tours de roue de la petite allée qui
+menait au coin des religieuses. Le fossoyeur reprit:
+
+--Paysan, j'ai sept mioches qu'il faut nourrir. Comme il faut qu'ils
+mangent, il ne faut pas que je boive.
+
+Et il ajouta avec la satisfaction d'un être sérieux qui fait une phrase:
+
+--Leur faim est ennemie de ma soif.
+
+Le corbillard tourna un massif de cyprès, quitta la grande allée, en
+prit une petite, entra dans les terres et s'enfonça dans un fourré. Ceci
+indiquait la proximité immédiate de la sépulture. Fauchelevent
+ralentissait son pas, mais ne pouvait ralentir le corbillard.
+Heureusement la terre meuble, et mouillée par les pluies d'hiver,
+engluait les roues et alourdissait la marche.
+
+Il se rapprocha du fossoyeur.
+
+--Il y a un si bon petit vin d'Argenteuil, murmura Fauchelevent.
+
+--Villageois, reprit l'homme, cela ne devrait pas être que je sois
+fossoyeur. Mon père était portier au Prytanée. Il me destinait à la
+littérature. Mais il a eu des malheurs. Il a fait des pertes à la
+Bourse. J'ai dû renoncer à l'état d'auteur. Pourtant je suis encore
+écrivain public.
+
+--Mais vous n'êtes donc pas fossoyeur? repartit Fauchelevent, se
+raccrochant à cette branche, bien faible.
+
+--L'un n'empêche pas l'autre. Je cumule.
+
+Fauchelevent ne comprit pas ce dernier mot.
+
+--Venons boire, dit-il.
+
+Ici une observation est nécessaire. Fauchelevent, quelle que fût son
+angoisse, offrait à boire, mais ne s'expliquait pas sur un point: qui
+payera? D'ordinaire Fauchelevent offrait, et le père Mestienne payait.
+Une offre à boire résultait évidemment de la situation nouvelle créée
+par le fossoyeur nouveau, et cette offre il fallait la faire, mais le
+vieux jardinier laissait, non sans intention, le proverbial quart
+d'heure, dit de Rabelais, dans l'ombre. Quant à lui, Fauchelevent, si
+ému qu'il fût, il ne se souciait point de payer.
+
+Le fossoyeur poursuivit, avec un sourire supérieur:
+
+--Il faut manger. J'ai accepté la survivance du père Mestienne. Quand on
+a fait presque ses classes, on est philosophe. Au travail de la main,
+j'ai ajouté le travail du bras. J'ai mon échoppe d'écrivain au marché de
+la rue de Sèvres. Vous savez? le marché aux Parapluies. Toutes les
+cuisinières de la Croix-Rouge s'adressent à moi. Je leur bâcle leurs
+déclarations aux tourlourous. Le matin j'écris des billets doux, le soir
+je creuse des fosses. Telle est la vie, campagnard.
+
+Le corbillard avançait. Fauchelevent, au comble de l'inquiétude,
+regardait de tous les côtés autour de lui. De grosses larmes de sueur
+lui tombaient du front.
+
+--Pourtant, continua le fossoyeur, on ne peut pas servir deux
+maîtresses. Il faudra que je choisisse de la plume ou de la pioche. La
+pioche me gâte la main.
+
+Le corbillard s'arrêta.
+
+L'enfant de choeur descendit de la voiture drapée, puis le prêtre.
+
+Une des petites roues de devant du corbillard montait un peu sur un tas
+de terre au delà duquel on voyait une fosse ouverte.
+
+--En voilà une farce! répéta Fauchelevent consterné.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Entre quatre planches
+
+
+Qui était dans la bière? on le sait. Jean Valjean.
+
+Jean Valjean s'était arrangé pour vivre là dedans, et il respirait à peu
+près.
+
+C'est une chose étrange à quel point la sécurité de la conscience donne
+la sécurité du reste. Toute la combinaison préméditée par Jean Valjean
+marchait, et marchait bien, depuis la veille. Il comptait, comme
+Fauchelevent, sur le père Mestienne. Il ne doutait pas de la fin. Jamais
+situation plus critique, jamais calme plus complet.
+
+Les quatre planches du cercueil dégagent une sorte de paix terrible. Il
+semblait que quelque chose du repos des morts entrât dans la
+tranquillité de Jean Valjean.
+
+Du fond de cette bière, il avait pu suivre et il suivait toutes les
+phases du drame redoutable qu'il jouait avec la mort.
+
+Peu après que Fauchelevent eut achevé de clouer la planche de dessus,
+Jean Valjean s'était senti emporter, puis rouler. À moins de secousses,
+il avait senti qu'on passait du pavé à la terre battue, c'est-à-dire
+qu'on quittait les rues et qu'on arrivait aux boulevards. À un bruit
+sourd, il avait deviné qu'on traversait le pont d'Austerlitz. Au premier
+temps d'arrêt, il avait compris qu'on entrait dans le cimetière; au
+second temps d'arrêt, il s'était dit: voici la fosse.
+
+Brusquement il sentit que des mains saisissaient la bière, puis un
+frottement rauque sur les planches; il se rendit compte que c'était une
+corde qu'on nouait autour du cercueil pour le descendre dans
+l'excavation.
+
+Puis il eut une espèce d'étourdissement.
+
+Probablement les croque-morts et le fossoyeur avaient laissé basculer le
+cercueil et descendu la tête avant les pieds. Il revint pleinement à lui
+en se sentant horizontal et immobile. Il venait de toucher le fond.
+
+Il sentit un certain froid.
+
+Une voix s'éleva au-dessus de lui, glaciale et solennelle. Il entendit
+passer, si lentement qu'il pouvait les saisir l'un après l'autre, des
+mots latins qu'il ne comprenait pas:
+
+--_Qui dormiunt in terrae pulvere, evigilabunt; alii in vitam aeternam,
+et alii in opprobrium, ut videant semper_.
+
+Une voix d'enfant dit:
+
+--_De profundis_.
+
+La voix grave recommença:
+
+--_Requiem aeternam dona ei, Domine_.
+
+La voix d'enfant répondit:
+
+--_Et lux perpetua luceat ei_.
+
+Il entendit sur la planche qui le recouvrait quelque chose comme le
+frappement doux de quelques gouttes de pluie. C'était probablement l'eau
+bénite.
+
+Il songea: Cela va être fini. Encore un peu de patience. Le prêtre va
+s'en aller. Fauchelevent emmènera Mestienne boire. On me laissera. Puis
+Fauchelevent reviendra seul, et je sortirai. Ce sera l'affaire d'une
+bonne heure.
+
+La voix grave reprit:
+
+--_Requiescat in pace_.
+
+Et la voix d'enfant dit:
+
+--_Amen_.
+
+Jean Valjean, l'oreille tendue, perçut quelque chose comme des pas qui
+s'éloignaient.
+
+--Les voilà qui s'en vont, pensa-t-il. Je suis seul.
+
+Tout à coup il entendit sur sa tête un bruit qui lui sembla la chute du
+tonnerre.
+
+C'était une pelletée de terre qui tombait sur le cercueil.
+
+Une seconde pelletée de terre tomba.
+
+Un des trous par où il respirait venait de se boucher.
+
+Une troisième pelletée de terre tomba.
+
+Puis une quatrième.
+
+Il est des choses plus fortes que l'homme le plus fort. Jean Valjean
+perdit connaissance.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Où l'on trouvera l'origine du mot:
+ne pas perdre la carte
+
+
+Voici ce qui se passait au-dessus de la bière où était Jean Valjean.
+
+Quand le corbillard se fut éloigné, quand le prêtre et l'enfant de
+choeur furent remontés en voiture et partis, Fauchelevent, qui ne
+quittait pas des yeux le fossoyeur, le vit se pencher et empoigner sa
+pelle, qui était enfoncée droite dans le tas de terre.
+
+Alors Fauchelevent prit une résolution suprême.
+
+Il se plaça entre la fosse et le fossoyeur, croisa les bras, et dit:
+
+--C'est moi qui paye!
+
+Le fossoyeur le regarda avec étonnement, et répondit:
+
+--Quoi, paysan?
+
+Fauchelevent répéta:
+
+--C'est moi qui paye!
+
+--Quoi?
+
+--Le vin.
+
+--Quel vin?
+
+--L'Argenteuil.
+
+--Où ça l'Argenteuil?
+
+--Au Bon Coing.
+
+--Va-t'en au diable! dit le fossoyeur.
+
+Et il jeta une pelletée de terre sur le cercueil.
+
+La bière rendit un son creux. Fauchelevent se sentit chanceler et prêt à
+tomber lui-même dans la fosse. Il cria, d'une voix où commençait à se
+mêler l'étranglement du râle:
+
+--Camarade, avant que le Bon Coing soit fermé!
+
+Le fossoyeur reprit de la terre dans la pelle. Fauchelevent continua:
+
+--Je paye!
+
+Et il saisit le bras du fossoyeur.
+
+--Écoutez-moi, camarade. Je suis le fossoyeur du couvent. Je viens pour
+vous aider. C'est une besogne qui peut se faire la nuit. Commençons donc
+par aller boire un coup.
+
+Et tout en parlant, tout en se cramponnant à cette insistance
+désespérée, il faisait cette réflexion lugubre:
+
+--Et quand il boirait! se griserait-il?
+
+--Provincial, dit le fossoyeur, si vous le voulez absolument, j'y
+consens. Nous boirons. Après l'ouvrage, jamais avant.
+
+Et il donna le branle à sa pelle. Fauchelevent le retint.
+
+--C'est de l'Argenteuil à six!
+
+--Ah çà, dit le fossoyeur, vous êtes sonneur de cloches. Din don, din
+don; vous ne savez dire que ça. Allez vous faire lanlaire.
+
+Et il lança la seconde pelletée.
+
+Fauchelevent arrivait à ce moment où l'on ne sait plus ce qu'on dit.
+
+--Mais venez donc boire, cria-t-il, puisque c'est moi qui paye!
+
+--Quand nous aurons couché l'enfant, dit le fossoyeur.
+
+Il jeta la troisième pelletée.
+
+Puis il enfonça la pelle dans la terre et ajouta:
+
+--Voyez-vous, il va faire froid cette nuit, et la morte crierait
+derrière nous si nous la plantions là sans couverture.
+
+En ce moment, tout en chargeant sa pelle, le fossoyeur se courbait et la
+poche de sa veste bâillait.
+
+Le regard effaré de Fauchelevent tomba machinalement dans cette poche,
+et s'y arrêta.
+
+Le soleil n'était pas encore caché par l'horizon; il faisait assez jour
+pour qu'on pût distinguer quelque chose de blanc au fond de cette poche
+béante.
+
+Toute la quantité d'éclair que peut avoir l'oeil d'un paysan picard
+traversa la prunelle de Fauchelevent. Il venait de lui venir une idée.
+
+Sans que le fossoyeur, tout à sa pelletée de terre, s'en aperçût, il lui
+plongea par derrière la main dans la poche, et il retira de cette poche
+la chose blanche qui était au fond.
+
+Le fossoyeur envoya dans la fosse la quatrième pelletée.
+
+Au moment où il se retournait pour prendre la cinquième, Fauchelevent le
+regarda avec un profond calme et lui dit:
+
+--À propos, nouveau, avez-vous votre carte?
+
+Le fossoyeur s'interrompit.
+
+--Quelle carte?
+
+--Le soleil va se coucher.
+
+--C'est bon, qu'il mette son bonnet de nuit.
+
+--La grille du cimetière va se fermer.
+
+--Eh bien, après?
+
+--Avez-vous votre carte?
+
+--Ah, ma carte! dit le fossoyeur.
+
+Et il fouilla dans sa poche.
+
+Une poche fouillée, il fouilla l'autre. Il passa aux goussets, explora
+le premier, retourna le second.
+
+--Mais non, dit-il, je n'ai pas ma carte. Je l'aurai oubliée.
+
+--Quinze francs d'amende, dit Fauchelevent.
+
+Le fossoyeur devint vert. Le vert est la pâleur des gens livides.
+
+--Ah Jésus-mon-Dieu-bancroche-à-bas-la-lune! s'écria-t-il. Quinze francs
+d'amende!
+
+--Trois pièces-cent-sous, dit Fauchelevent.
+
+Le fossoyeur laissa tomber sa pelle.
+
+Le tour de Fauchelevent était venu.
+
+--Ah çà, dit Fauchelevent, conscrit, pas de désespoir. Il ne s'agit pas
+de se suicider, et de profiter de la fosse. Quinze francs, c'est quinze
+francs, et d'ailleurs vous pouvez ne pas les payer. Je suis vieux, vous
+êtes nouveau. Je connais les trucs, les trocs, les trics et les tracs.
+Je vas vous donner un conseil d'ami. Une chose est claire, c'est que le
+soleil se couche, il touche au dôme, le cimetière va fermer dans cinq
+minutes.
+
+--C'est vrai, répondit le fossoyeur.
+
+--D'ici à cinq minutes, vous n'avez pas le temps de remplir la fosse,
+elle est creuse comme le diable, cette fosse, et d'arriver à temps pour
+sortir avant que la grille soit fermée.
+
+--C'est juste.
+
+--En ce cas quinze francs d'amende.
+
+--Quinze francs.
+
+--Mais vous avez le temps...--Où demeurez-vous?
+
+--À deux pas de la barrière. À un quart d'heure d'ici. Rue de Vaugirard,
+numéro 87.
+
+--Vous avez le temps, en pendant vos guiboles à votre cou, de sortir
+tout de suite.
+
+--C'est exact.
+
+--Une fois hors de la grille, vous galopez chez vous, vous prenez votre
+carte, vous revenez, le portier du cimetière vous ouvre. Ayant votre
+carte, rien à payer. Et vous enterrez votre mort. Moi, je vas vous le
+garder en attendant pour qu'il ne se sauve pas.
+
+--Je vous dois la vie, paysan.
+
+--Fichez-moi le camp, dit Fauchelevent.
+
+Le fossoyeur, éperdu de reconnaissance, lui secoua la main, et partit en
+courant.
+
+Quand le fossoyeur eut disparu dans le fourré, Fauchelevent écouta
+jusqu'à ce qu'il eût entendu le pas se perdre, puis il se pencha vers la
+fosse et dit à demi-voix:
+
+--Père Madeleine!
+
+Rien ne répondit. Fauchelevent eut un frémissement. Il se laissa rouler
+dans la fosse plutôt qu'il n'y descendit, se jeta sur la tête du
+cercueil et cria:
+
+--Êtes-vous là?
+
+Silence dans la bière.
+
+Fauchelevent, ne respirant plus à force de tremblement, prit son ciseau
+à froid et son marteau, et fit sauter la planche de dessus. La face de
+Jean Valjean apparut dans le crépuscule, les yeux fermés, pâle.
+
+Les cheveux de Fauchelevent se hérissèrent, il se leva debout, puis
+tomba adossé à la paroi de la fosse, prêt à s'affaisser sur la bière. Il
+regarda Jean Valjean.
+
+Jean Valjean gisait, blême et immobile.
+
+Fauchelevent murmura d'une voix basse comme un souffle:
+
+--Il est mort!
+
+Et se redressant, croisant les bras si violemment que ses deux poings
+fermés vinrent frapper ses deux épaules, il cria:
+
+--Voilà comme je le sauve, moi!
+
+Alors le pauvre bonhomme se mit à sangloter. Monologuant, car c'est une
+erreur de croire que le monologue n'est pas dans la nature. Les fortes
+agitations parlent souvent à haute voix.
+
+--C'est la faute au père Mestienne. Pourquoi est-il mort, cet
+imbécile-là? qu'est-ce qu'il avait besoin de crever au moment où on ne
+s'y attend pas? c'est lui qui fait mourir monsieur Madeleine. Père
+Madeleine! Il est dans la bière. Il est tout porté. C'est fini.
+
+--Aussi, ces choses-là, est-ce que ça a du bon sens? Ah! mon Dieu! il
+est mort! Eh bien, et sa petite, qu'est-ce que je vas en faire?
+qu'est-ce que la fruitière va dire? Qu'un homme comme çà meure comme ça,
+si c'est Dieu possible! Quand je pense qu'il s'était mis sous ma
+charrette! Père Madeleine! père Madeleine! Pardine, il a étouffé, je
+disais bien. Il n'a pas voulu me croire. Eh bien, voilà une jolie
+polissonnerie de faite! Il est mort, ce brave homme, le plus bon homme
+qu'il y eût dans les bonnes gens du bon Dieu! Et sa petite Ah! d'abord
+je ne rentre pas là-bas, moi. Je reste ici. Avoir fait un coup comme çà!
+C'est bien la peine d'être deux vieux pour être deux vieux fous. Mais
+d'abord comment avait-il fait pour entrer dans le couvent? c'était déjà
+le commencement. On ne doit pas faire de ces choses-là. Père Madeleine!
+père Madeleine! Madeleine! monsieur Madeleine! monsieur le maire! Il ne
+m'entend pas. Tirez-vous donc de là à présent!
+
+Et il s'arracha les cheveux.
+
+On entendit au loin dans les arbres un grincement aigu. C'était la
+grille du cimetière qui se fermait.
+
+Fauchelevent se pencha sur Jean Valjean, et tout à coup eut une sorte de
+rebondissement et tout le recul qu'on peut avoir dans une fosse. Jean
+Valjean avait les yeux ouverts, et le regardait.
+
+Voir une mort est effrayant, voir une résurrection l'est presque autant.
+Fauchelevent devint comme de pierre, pâle, hagard, bouleversé par tous
+ces excès d'émotions, ne sachant s'il avait affaire à un vivant ou à un
+mort, regardant Jean Valjean qui le regardait.
+
+--Je m'endormais, dit Jean Valjean.
+
+Et il se mit sur son séant.
+
+Fauchelevent tomba à genoux.
+
+--Juste bonne Vierge! m'avez-vous fait peur!
+
+Puis il se releva et cria:
+
+--Merci, père Madeleine!
+
+Jean Valjean n'était qu'évanoui. Le grand air l'avait réveillé.
+
+La joie est le reflux de la terreur. Fauchelevent avait presque autant à
+faire que Jean Valjean pour revenir à lui.
+
+--Vous n'êtes donc pas mort! Oh! comme vous avez de l'esprit, vous! Je
+vous ai tant appelé que vous êtes revenu. Quand j'ai vu vos yeux fermés,
+j'ai dit: bon! le voilà étouffé. Je serais devenu fou furieux, vrai fou
+à camisole. On m'aurait mis à Bicêtre. Qu'est-ce que vous voulez que je
+fasse si vous étiez mort? Et votre petite! c'est la fruitière qui n'y
+aurait rien compris! On lui campe l'enfant sur les bras, et le
+grand-père est mort! Quelle histoire! mes bons saints du paradis, quelle
+histoire! Ah! vous êtes vivant, voilà le bouquet.
+
+--J'ai froid, dit Jean Valjean.
+
+Ce mot rappela complètement Fauchelevent à la réalité, qui était
+urgente. Ces deux hommes, même revenus à eux, avaient, sans s'en rendre
+compte, l'âme trouble, et en eux quelque chose d'étrange qui était
+l'égarement sinistre du lieu.
+
+--Sortons vite d'ici, s'écria Fauchelevent.
+
+Il fouilla dans sa poche, et en tira une gourde dont il s'était pourvu.
+
+--Mais d'abord la goutte! dit-il.
+
+La gourde acheva ce que le grand air avait commencé. Jean Valjean but
+une gorgée d'eau-de-vie et reprit pleine possession de lui-même.
+
+Il sortit de la bière, et aida Fauchelevent à en reclouer le couvercle.
+
+Trois minutes après, ils étaient hors de la fosse.
+
+Du reste Fauchelevent était tranquille. Il prit son temps. Le cimetière
+était fermé. La survenue du fossoyeur Gribier n'était pas à craindre. Ce
+«conscrit» était chez lui, occupé à chercher sa carte, et bien empêché
+de la trouver dans son logis puisqu'elle était dans la poche de
+Fauchelevent. Sans carte, il ne pouvait rentrer au cimetière.
+
+Fauchelevent prit la pelle et Jean Valjean la pioche, et tous deux
+firent l'enterrement de la bière vide.
+
+Quand la fosse fut comblée, Fauchelevent dit à Jean Valjean:
+
+--Venons-nous-en. Je garde la pelle; emportez la pioche.
+
+La nuit tombait.
+
+Jean Valjean eut quelque peine à se remuer et à marcher. Dans cette
+bière, il s'était roidi et était devenu un peu cadavre. L'ankylose de la
+mort l'avait saisi entre ces quatre planches. Il fallut, en quelque
+sorte, qu'il se dégelât du sépulcre.
+
+--Vous êtes gourd, dit Fauchelevent. C'est dommage que je sois bancal,
+nous battrions la semelle.
+
+--Bah! répondit Jean Valjean, quatre pas me mettront la marche dans les
+jambes.
+
+Ils s'en allèrent par les allées où le corbillard avait passé. Arrivés
+devant la grille fermée et le pavillon du portier, Fauchelevent, qui
+tenait à sa main la carte du fossoyeur, la jeta dans la boîte, le
+portier tira le cordon, la porte s'ouvrit, ils sortirent.
+
+--Comme tout cela va bien! dit Fauchelevent; quelle bonne idée vous avez
+eue, père Madeleine!
+
+Ils franchirent la barrière Vaugirard de la façon la plus simple du
+monde. Aux alentours d'un cimetière, une pelle et une pioche sont deux
+passeports.
+
+La rue de Vaugirard était déserte.
+
+--Père Madeleine, dit Fauchelevent tout en cheminant et en levant les
+yeux vers les maisons, vous avez de meilleurs yeux que moi. Indiquez-moi
+donc le numéro 87.
+
+--Le voici justement, dit Jean Valjean.
+
+--Il n'y a personne dans la rue, reprit Fauchelevent. Donnez-moi la
+pioche, et attendez-moi deux minutes.
+
+Fauchelevent entra au numéro 87, monta tout en haut, guidé par
+l'instinct qui mène toujours le pauvre au grenier, et frappa dans
+l'ombre à la porte d'une mansarde. Une voix répondit:
+
+--Entrez.
+
+C'était la voix de Gribier.
+
+Fauchelevent poussa la porte. Le logis du fossoyeur était, comme toutes
+ces infortunées demeures, un galetas démeublé et encombré. Une caisse
+d'emballage,--une bière peut-être,--y tenait lieu de commode, un pot à
+beurre y tenait lieu de fontaine, une paillasse y tenait lieu de lit, le
+carreau y tenait lieu de chaises et de table. Il y avait dans un coin,
+sur une loque qui était un vieux lambeau de tapis, une femme maigre et
+force enfants, faisant un tas. Tout ce pauvre intérieur portait les
+traces d'un bouleversement. On eût dit qu'il y avait eu là un
+tremblement de terre «pour un». Les couvercles étaient déplacés, les
+haillons étaient épars, la cruche était cassée, la mère avait pleuré,
+les enfants probablement avaient été battus; traces d'une perquisition
+acharnée et bourrue. Il était visible que le fossoyeur avait éperdument
+cherché sa carte, et fait tout responsable de cette perte dans le
+galetas, depuis sa cruche jusqu'à sa femme. Il avait l'air désespéré.
+
+Mais Fauchelevent se hâtait trop vers le dénouement de l'aventure pour
+remarquer ce côté triste de son succès.
+
+Il entra et dit:
+
+--Je vous rapporte votre pioche et votre pelle.
+
+Gribier le regarda stupéfait.
+
+--C'est vous, paysan?
+
+--Et demain matin chez le concierge du cimetière vous trouverez votre
+carte.
+
+Et il posa la pelle et la pioche sur le carreau.
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Gribier.
+
+--Cela veut dire que vous aviez laissé tomber votre carte de votre
+poche, que je l'ai trouvée à terre quand vous avez été parti, que j'ai
+enterré le mort, que j'ai rempli la fosse, que j'ai fait votre besogne,
+que le portier vous rendra votre carte, et que vous ne payerez pas
+quinze francs. Voilà, conscrit.
+
+--Merci, villageois! s'écria Gribier ébloui. La prochaine fois, c'est
+moi qui paye à boire.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Interrogatoire réussi
+
+
+Une heure après, par la nuit noire, deux hommes et un enfant se
+présentaient au numéro 62 de la petite rue Picpus. Le plus vieux de ces
+hommes levait le marteau et frappait.
+
+C'étaient Fauchelevent, Jean Valjean et Cosette.
+
+Les deux bonshommes étaient allés chercher Cosette chez la fruitière de
+la rue du Chemin-Vert où Fauchelevent l'avait déposée la veille. Cosette
+avait passé ces vingt-quatre heures à ne rien comprendre et à trembler
+silencieusement. Elle tremblait tant qu'elle n'avait pas pleuré. Elle
+n'avait pas mangé non plus, ni dormi. La digne fruitière lui avait fait
+cent questions, sans obtenir d'autre réponse qu'un regard morne,
+toujours le même. Cosette n'avait rien laissé transpirer de tout ce
+qu'elle avait entendu et vu depuis deux jours. Elle devinait qu'on
+traversait une crise. Elle sentait profondément qu'il fallait «être
+sage». Qui n'a éprouvé la souveraine puissance de ces trois mots
+prononcés avec un certain accent dans l'oreille d'un petit être effrayé:
+_Ne dis rien_! La peur est une muette. D'ailleurs, personne ne garde un
+secret comme un enfant.
+
+Seulement, quand, après ces lugubres vingt-quatre heures, elle avait
+revu Jean Valjean, elle avait poussé un tel cri de joie, que quelqu'un
+de pensif qui l'eût entendu eût deviné dans ce cri la sortie d'un abîme.
+
+Fauchelevent était du couvent et savait les mots de passe. Toutes les
+portes s'ouvrirent.
+
+Ainsi fut résolu le double et effrayant problème: sortir, et entrer.
+
+Le portier, qui avait ses instructions, ouvrit la petite porte de
+service qui communiquait de la cour au jardin, et qu'il y a vingt ans on
+voyait encore de la rue, dans le mur du fond de la cour, faisant face à
+la porte cochère. Le portier les introduisit tous les trois par cette
+porte, et de là, ils gagnèrent ce parloir intérieur réservé où
+Fauchelevent, la veille, avait pris les ordres de la prieure.
+
+La prieure, son rosaire à la main, les attendait. Une mère vocale, le
+voile bas, était debout près d'elle. Une chandelle discrète éclairait,
+on pourrait presque dire faisait semblant d'éclairer le parloir.
+
+La prieure passa en revue Jean Valjean. Rien n'examine comme un oeil
+baissé.
+
+Puis elle le questionna:
+
+--C'est vous le frère?
+
+--Oui, révérende mère, répondit Fauchelevent.
+
+--Comment vous appelez-vous?
+
+Fauchelevent répondit:
+
+--Ultime Fauchelevent.
+
+Il avait eu en effet un frère nommé Ultime qui était mort.
+
+--De quel pays êtes-vous?
+
+Fauchelevent répondit:
+
+--De Picquigny, près Amiens.
+
+--Quel âge avez-vous?
+
+Fauchelevent répondit:
+
+--Cinquante ans.
+
+--Quel est votre état?
+
+Fauchelevent répondit:
+
+--Jardinier.
+
+--Êtes-vous bon chrétien?
+
+Fauchelevent répondit:
+
+--Tout le monde l'est dans la famille.
+
+--Cette petite est à vous?
+
+Fauchelevent répondit:
+
+--Oui, révérende mère.
+
+--Vous êtes son père?
+
+Fauchelevent répondit:
+
+--Son grand-père.
+
+La mère vocale dit à la prieure à demi-voix:
+
+--Il répond bien.
+
+Jean Valjean n'avait pas prononcé un mot.
+
+La prieure regarda Cosette avec attention, et dit à demi-voix à la mère
+vocale:
+
+--Elle sera laide.
+
+Les deux mères causèrent quelques minutes très bas dans l'angle du
+parloir, puis la prieure se retourna et dit:
+
+--Père Fauvent, vous aurez une autre genouillère avec grelot. Il en faut
+deux maintenant.
+
+Le lendemain en effet on entendait deux grelots dans le jardin, et les
+religieuses ne résistaient pas à soulever un coin de leur voile. On
+voyait au fond sous les arbres deux hommes bêcher côte à côte, Fauvent
+et un autre. Événement énorme. Le silence fut rompu jusqu'à
+s'entre-dire: C'est un aide-jardinier.
+
+Les mères vocales ajoutaient: C'est un frère au père Fauvent.
+
+Jean Valjean en effet était régulièrement installé; il avait la
+genouillère de cuir, et le grelot; il était désormais officiel. Il
+s'appelait Ultime Fauchelevent.
+
+La plus forte cause déterminante de l'admission avait été l'observation
+de la prieure sur Cosette: _Elle sera laide_.
+
+La prieure, ce pronostic prononcé, prit immédiatement Cosette en amitié,
+et lui donna place au pensionnat comme élève de charité.
+
+Ceci n'a rien que de très logique. On a beau n'avoir point de miroir au
+couvent, les femmes ont une conscience pour leur figure; or, les filles
+qui se sentent jolies se laissent malaisément faire religieuses; la
+vocation étant assez volontiers en proportion inverse de la beauté, on
+espère plus des laides que des belles. De là un goût vif pour les
+laiderons.
+
+Toute cette aventure grandit le bon vieux Fauchelevent; il eut un triple
+succès; auprès de Jean Valjean qu'il sauva et abrita; auprès du
+fossoyeur Gribier qui se disait: il m'a épargné l'amende; auprès du
+couvent qui, grâce à lui, en gardant le cercueil de la mère Crucifixion
+sous l'autel, éluda César et satisfit Dieu. Il y eut une bière avec
+cadavre au Petit-Picpus et une bière sans cadavre au cimetière
+Vaugirard; l'ordre public en fut sans doute profondément troublé, mais
+ne s'en aperçut pas. Quant au couvent, sa reconnaissance pour
+Fauchelevent fut grande. Fauchelevent devint le meilleur des serviteurs
+et le plus précieux des jardiniers. À la plus prochaine visite de
+l'archevêque, la prieure conta la chose à Sa Grandeur, en s'en
+confessant un peu et en s'en vantant aussi. L'archevêque, au sortir du
+couvent, en parla, avec applaudissement et tout bas, à Mr de Latil,
+confesseur de Monsieur, plus tard archevêque de Reims et cardinal.
+L'admiration pour Fauchelevent fit du chemin, car elle alla à Rome. Nous
+avons eu sous les yeux un billet adressé par le pape régnant alors, Léon
+XII, à un de ses parents, monsignor dans la nonciature de Paris, et
+nommé comme lui Della Genga; on y lit ces lignes: «Il paraît qu'il y a
+dans un couvent de Paris un jardinier excellent, qui est un saint homme,
+appelé Fauvent.» Rien de tout ce triomphe ne parvint jusqu'à
+Fauchelevent dans sa baraque; il continua de greffer, de sarcler, et de
+couvrir ses melonnières, sans être au fait de son excellence et de sa
+sainteté. Il ne se douta pas plus de sa gloire que ne s'en doute un
+boeuf de Durham ou de Surrey dont le portrait est publié dans l'
+_Illustrated London News_ avec cette inscription: _Boeuf qui a remporté
+le prix au concours des bêtes à cornes_.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+Clôture
+
+
+Cosette au couvent continua de se taire.
+
+Cosette se croyait tout naturellement la fille de Jean Valjean. Du
+reste, ne sachant rien, elle ne pouvait rien dire, et puis, dans tous
+les cas, elle n'aurait rien dit. Nous venons de le faire remarquer, rien
+ne dresse les enfants au silence comme le malheur. Cosette avait tant
+souffert qu'elle craignait tout, même de parler, même de respirer. Une
+parole avait si souvent fait crouler sur elle une avalanche! À peine
+commençait-elle à se rassurer depuis qu'elle était à Jean Valjean. Elle
+s'habitua assez vite au couvent. Seulement elle regrettait Catherine,
+mais elle n'osait pas le dire. Une fois pourtant elle dit à Jean
+Valjean:
+
+--Père, si j'avais su, je l'aurais emmenée.
+
+Cosette, en devenant pensionnaire du couvent, dut prendre l'habit des
+élèves de la maison. Jean Valjean obtint qu'on lui remît les vêtements
+qu'elle dépouillait. C'était ce même habillement de deuil qu'il lui
+avait fait revêtir lorsqu'elle avait quitté la gargote Thénardier. Il
+n'était pas encore très usé. Jean Valjean enferma ces nippes, plus les
+bas de laine et les souliers, avec force camphre et tous les aromates
+dont abondent les couvents, dans une petite valise qu'il trouva moyen de
+se procurer. Il mit cette valise sur une chaise près de son lit, et il
+en avait toujours la clef sur lui.--Père, lui demanda un jour Cosette,
+qu'est-ce que c'est donc que cette boîte-là qui sent si bon?
+
+Le père Fauchelevent, outre cette gloire que nous venons de raconter et
+qu'il ignora, fut récompensé de sa bonne action; d'abord il en fut
+heureux; puis il eut beaucoup moins de besogne, la partageant. Enfin,
+comme il aimait beaucoup le tabac, il trouvait à la présence de Mr
+Madeleine cet avantage qu'il prenait trois fois plus de tabac que par le
+passé, et d'une manière infiniment plus voluptueuse, attendu que Mr
+Madeleine le lui payait.
+
+Les religieuses n'adoptèrent point ce nom d'Ultime; elles appelèrent
+Jean Valjean _l'autre Fauvent_.
+
+Si ces saintes filles avaient eu quelque chose du regard de Javert,
+elles auraient pu finir par remarquer que, lorsqu'il y avait quelque
+course à faire au dehors pour l'entretien du jardin, c'était toujours
+l'aîné Fauchelevent, le vieux, l'infirme, le bancal, qui sortait, et
+jamais l'autre; mais, soit que les yeux toujours fixés sur Dieu ne
+sachent pas espionner, soit qu'elles fussent, de préférence, occupées à
+se guetter entre elles, elles n'y firent point attention.
+
+Du reste bien en prit à Jean Valjean de se tenir coi et de ne pas
+bouger. Javert observa le quartier plus d'un grand mois.
+
+Ce couvent était pour Jean Valjean comme une île entourée de gouffres.
+Ces quatre murs étaient désormais le monde pour lui. Il y voyait le ciel
+assez pour être serein et Cosette assez pour être heureux.
+
+Une vie très douce recommença pour lui.
+
+Il habitait avec le vieux Fauchelevent la baraque du fond du jardin.
+Cette bicoque, bâtie en plâtras, qui existait encore en 1845, était
+composée, comme on sait, de trois chambres, lesquelles étaient toutes
+nues et n'avaient que les murailles. La principale avait été cédée de
+force, car Jean Valjean avait résisté en vain, par le père Fauchelevent
+à Mr Madeleine. Le mur de cette chambre, outre les deux clous destinés à
+l'accrochement de la genouillère et de la hotte, avait pour ornement un
+papier-monnaie royaliste de 93 appliqué à la muraille au-dessus de la
+cheminée et dont voici le fac-similé exact:
+
+
+
+Cet assignat vendéen avait été cloué au mur par le précédent jardinier,
+ancien chouan qui était mort dans le couvent et que Fauchelevent avait
+remplacé.
+
+Jean Valjean travaillait tous les jours dans le jardin et y était très
+utile. Il avait été jadis émondeur et se retrouvait volontiers
+jardinier. On se rappelle qu'il avait toutes sortes de recettes et de
+secrets de culture. Il en tira parti. Presque tous les arbres du verger
+étaient des sauvageons; il les écussonna et leur fit donner d'excellents
+fruits.
+
+Cosette avait permission de venir tous les jours passer une heure près
+de lui. Comme les soeurs étaient tristes et qu'il était bon, l'enfant le
+comparait et l'adorait. À l'heure fixée, elle accourait vers la baraque.
+Quand elle entrait dans la masure, elle l'emplissait de paradis. Jean
+Valjean s'épanouissait, et sentait son bonheur s'accroître du bonheur
+qu'il donnait à Cosette. La joie que nous inspirons a cela de charmant
+que, loin de s'affaiblir comme tout reflet, elle nous revient plus
+rayonnante. Aux heures des récréations, Jean Valjean regardait de loin
+Cosette jouer et courir, et il distinguait son rire du rire des autres.
+
+Car maintenant Cosette riait.
+
+La figure de Cosette en était même jusqu'à un certain point changée. Le
+sombre en avait disparu. Le rire, c'est le soleil; il chasse l'hiver du
+visage humain.
+
+La récréation finie, quand Cosette rentrait, Jean Valjean regardait les
+fenêtres de sa classe, et la nuit il se relevait pour regarder les
+fenêtres de son dortoir.
+
+Du reste Dieu a ses voies; le couvent contribua, comme Cosette, à
+maintenir et à compléter dans Jean Valjean l'oeuvre de l'évêque. Il est
+certain qu'un des côtés de la vertu aboutit à l'orgueil. Il y a là un
+pont bâti par le diable. Jean Valjean était peut-être à son insu assez
+près de ce côté-là et de ce pont-là, lorsque la providence le jeta dans
+le couvent du Petit-Picpus. Tant qu'il ne s'était comparé qu'à l'évêque,
+il s'était trouvé indigne et il avait été humble; mais depuis quelque
+temps il commençait à se comparer aux hommes, et l'orgueil naissait. Qui
+sait? il aurait peut-être fini par revenir tout doucement à la haine.
+
+Le couvent l'arrêta sur cette pente.
+
+C'était le deuxième lieu de captivité qu'il voyait. Dans sa jeunesse,
+dans ce qui avait été pour lui le commencement de la vie, et plus tard,
+tout récemment encore, il en avait vu un autre, lieu affreux, lieu
+terrible, et dont les sévérités lui avaient toujours paru être
+l'iniquité de la justice et le crime de la loi. Aujourd'hui après le
+bagne il voyait le cloître; et songeant qu'il avait fait partie du bagne
+et qu'il était maintenant, pour ainsi dire, spectateur du cloître, il
+les confrontait dans sa pensée avec anxiété.
+
+Quelquefois il s'accoudait sur sa bêche et descendait lentement dans les
+spirales sans fond de la rêverie.
+
+Il se rappelait ses anciens compagnons; comme ils étaient misérables;
+ils se levaient dès l'aube et travaillaient jusqu'à la nuit; à peine
+leur laissait-on le sommeil; ils couchaient sur des lits de camp, où
+l'on ne leur tolérait que des matelas de deux pouces d'épaisseur, dans
+des salles qui n'étaient chauffées qu'aux mois les plus rudes de
+l'année; ils étaient vêtus d'affreuses casaques rouges; on leur
+permettait, par grâce, un pantalon de toile dans les grandes chaleurs et
+une roulière de laine sur le dos dans les grands froids; ils ne buvaient
+de vin et ne mangeaient de viande que lorsqu'ils allaient «à la
+fatigue». Ils vivaient, n'ayant plus de noms, désignés seulement par des
+numéros et en quelque sorte faits chiffres, baissant les yeux, baissant
+la voix, les cheveux coupés, sous le bâton, dans la honte.
+
+Puis son esprit retombait sur les êtres qu'il avait devant les yeux.
+
+Ces êtres vivaient, eux aussi, les cheveux coupés, les yeux baissés, la
+voix basse, non dans la honte, mais au milieu des railleries du monde,
+non le dos meurtri par le bâton, mais les épaules déchirées par la
+discipline. À eux aussi, leur nom parmi les hommes s'était évanoui; ils
+n'existaient plus que sous des appellations austères. Ils ne mangeaient
+jamais de viande et ne buvaient jamais de vin; ils restaient souvent
+jusqu'au soir sans nourriture; ils étaient vêtus, non d'une veste rouge,
+mais d'un suaire noir, en laine, pesant l'été, léger l'hiver, sans
+pouvoir y rien retrancher ni y rien ajouter; sans même avoir, selon la
+saison, la ressource du vêtement de toile ou du surtout de laine; et ils
+portaient six mois de l'année des chemises de serge qui leur donnaient
+la fièvre. Ils habitaient, non des salles chauffées seulement dans les
+froids rigoureux, mais des cellules où l'on n'allumait jamais de feu;
+ils couchaient, non sur des matelas épais de deux pouces, mais sur la
+paille. Enfin on ne leur laissait pas même le sommeil; toutes les nuits,
+après une journée de labeur, il fallait, dans l'accablement du premier
+repos, au moment où l'on s'endormait et où l'on se réchauffait à peine,
+se réveiller, se lever, et s'en aller prier dans une chapelle glacée et
+sombre, les deux genoux sur la pierre.
+
+À de certains jours, il fallait que chacun de ces êtres, à tour de rôle,
+restât douze heures de suite agenouillé sur la dalle ou prosterné la
+face contre terre et les bras en croix.
+
+Les autres étaient des hommes; ceux-ci étaient des femmes.
+
+Qu'avaient fait ces hommes? Ils avaient volé, violé, pillé, tué,
+assassiné. C'étaient des bandits, des faussaires, des empoisonneurs, des
+incendiaires, des meurtriers, des parricides. Qu'avaient fait ces
+femmes? Elles n'avaient rien fait.
+
+D'un côté le brigandage, la fraude, le dol, la violence, la lubricité,
+l'homicide, toutes les espèces du sacrilège, toutes les variétés de
+l'attentat; de l'autre une seule chose, l'innocence.
+
+L'innocence parfaite, presque enlevée dans une mystérieuse assomption,
+tenant encore à la terre par la vertu, tenant déjà au ciel par la
+sainteté.
+
+D'un côté des confidences de crimes qu'on se fait à voix basse. De
+l'autre la confession des fautes qui se fait à voix haute. Et quels
+crimes! et quelles fautes!
+
+D'un côté des miasmes, de l'autre un ineffable parfum. D'un côté une
+peste morale, gardée à vue, parquée sous le canon, et dévorant lentement
+ses pestiférés; de l'autre un chaste embrasement de toutes les âmes dans
+le même foyer. Là les ténèbres; ici l'ombre; mais une ombre pleine de
+clartés, et des clartés pleines de rayonnements.
+
+Deux lieux d'esclavage; mais dans le premier la délivrance possible, une
+limite légale toujours entrevue, et puis l'évasion. Dans le second, la
+perpétuité; pour toute espérance, à l'extrémité lointaine de l'avenir,
+cette lueur de liberté que les hommes appellent la mort.
+
+Dans le premier, on n'était enchaîné que par des chaînes; dans l'autre,
+on était enchaîné par sa foi.
+
+Que se dégageait-il du premier? Une immense malédiction, le grincement
+de dents, la haine, la méchanceté désespérée, un cri de rage contre
+l'association humaine, un sarcasme au ciel.
+
+Que sortait-il du second? La bénédiction et l'amour.
+
+Et dans ces deux endroits si semblables et si divers, ces deux espèces
+d'êtres si différents accomplissaient la même oeuvre, l'expiation.
+
+Jean Valjean comprenait bien l'expiation des premiers; l'expiation
+personnelle, l'expiation pour soi-même. Mais il ne comprenait pas celle
+des autres, celle de ces créatures sans reproche et sans souillure, et
+il se demandait avec un tremblement: Expiation de quoi? quelle
+expiation?
+
+Une voix répondait dans sa conscience: La plus divine des générosités
+humaines, l'expiation pour autrui.
+
+Ici toute théorie personnelle est réservée, nous ne sommes que
+narrateur; c'est au point de vue de Jean Valjean que nous nous plaçons,
+et nous traduisons ses impressions.
+
+Il avait sous les yeux le sommet sublime de l'abnégation, la plus haute
+cime de la vertu possible; l'innocence qui pardonne aux hommes leurs
+fautes et qui les expie à leur place; la servitude subie, la torture
+acceptée, le supplice réclamé par les âmes qui n'ont pas péché pour en
+dispenser les âmes qui ont failli; l'amour de l'humanité s'abîmant dans
+l'amour de Dieu, mais y demeurant distinct, et suppliant; de doux êtres
+faibles ayant la misère de ceux qui sont punis et le sourire de ceux qui
+sont récompensés.
+
+Et il se rappelait qu'il avait osé se plaindre!
+
+Souvent, au milieu de la nuit, il se relevait pour écouter le chant
+reconnaissant de ces créatures innocentes et accablées de sévérités, et
+il se sentait froid dans les veines en songeant que ceux qui étaient
+châtiés justement n'élevaient la voix vers le ciel que pour blasphémer,
+et que lui, misérable, il avait montré le poing à Dieu.
+
+Chose frappante et qui le faisait rêver profondément comme un
+avertissement à voix basse de la providence même, l'escalade, les
+clôtures franchies, l'aventure acceptée jusqu'à la mort, l'ascension
+difficile et dure, tous ces mêmes efforts qu'il avait faits pour sortir
+de l'autre lieu d'expiation, il les avait faits pour entrer dans
+celui-ci. Était-ce un symbole de sa destinée?
+
+Cette maison était une prison aussi, et ressemblait lugubrement à
+l'autre demeure dont il s'était enfui, et pourtant il n'avait jamais eu
+l'idée de rien de pareil.
+
+Il revoyait des grilles, des verrous, des barreaux de fer, pour garder
+qui? Des anges.
+
+Ces hautes murailles qu'il avait vues autour des tigres, il les revoyait
+autour des brebis.
+
+C'était un lieu d'expiation, et non de châtiment; et pourtant il était
+plus austère encore, plus morne et plus impitoyable que l'autre. Ces
+vierges étaient plus durement courbées que les forçats. Un vent froid et
+rude, ce vent qui avait glacé sa jeunesse, traversait la fosse grillée
+et cadenassée des vautours; une bise plus âpre et plus douloureuse
+encore soufflait dans la cage des colombes. Pourquoi?
+
+Quand il pensait à ces choses, tout ce qui était en lui s'abîmait devant
+ce mystère de sublimité.
+
+Dans ces méditations l'orgueil s'évanouit. Il fit toutes sortes de
+retours sur lui-même; il se sentit chétif et pleura bien des fois. Tout
+ce qui était entré dans sa vie depuis six mois le ramenait vers les
+saintes injonctions de l'évêque, Cosette par l'amour, le couvent par
+l'humilité.
+
+Quelquefois, le soir, au crépuscule, à l'heure où le jardin était
+désert, on le voyait à genoux au milieu de l'allée qui côtoyait la
+chapelle, devant la fenêtre où il avait regardé la nuit de son arrivée,
+tourné vers l'endroit où il savait que la soeur qui faisait la
+réparation était prosternée et en prière. Il priait, ainsi agenouillé
+devant cette soeur.
+
+Il semblait qu'il n'osait s'agenouiller directement devant Dieu.
+
+Tout ce qui l'entourait, ce jardin paisible, ces fleurs embaumées, ces
+enfants poussant des cris joyeux, ces femmes graves et simples, ce
+cloître silencieux, le pénétraient lentement, et peu à peu son âme se
+composait de silence comme ce cloître, de parfum comme ces fleurs, de
+paix comme ce jardin, de simplicité comme ces femmes, de joie comme ces
+enfants. Et puis il songeait que c'étaient deux maisons de Dieu qui
+l'avaient successivement recueilli aux deux instants critiques de sa
+vie, la première lorsque toutes les portes se fermaient et que la
+société humaine le repoussait, la deuxième au moment où la société
+humaine se remettait à sa poursuite et où le bagne se rouvrait; et que
+sans la première il serait retombé dans le crime et sans la seconde dans
+le supplice.
+
+Tout son coeur se fondait en reconnaissance et il aimait de plus en
+plus.
+
+Plusieurs années s'écoulèrent ainsi; Cosette grandissait.
+
+
+
+
+
+
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+
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+ The Project Gutenberg eBook of Les Misérables, par Victor Hugo.
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+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome II, by Victor Hugo
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les misérables Tome II
+ Cosette
+
+Author: Victor Hugo
+
+Release Date: January 11, 2006 [EBook #17493]
+[Date last updated: December 25, 2018]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME II ***
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+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
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+<hr style="width: 65%;" />
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+<h1>Les Mis&eacute;rables</h1>
+<h1>Victor Hugo</h1>
+
+<h2>Tome II&mdash;Cosette</h2>
+
+<h3>(1862)</h3>
+<hr style="width: 65%;" />
+<p><a name="premiere" id="premiere"></a></p>
+<table summary="table"><tr><td>
+<h3>TABLE DES MATI&Egrave;RES</h3>
+<p class="dent">
+<a href="#Livre_premier_Waterloo"><b>Livre premier&mdash;Waterloo</b></a><br /><br /></p>
+<a href="#Chapitre_I"><b>Chapitre I--Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_II"><b>Chapitre II--Hougomont</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_III"><b>Chapitre III--Le 18 juin 1815</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IV"><b>Chapitre IV--A</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_V"><b>Chapitre V--Le <i>quid obscurum</i> des batailles</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VI"><b>Chapitre VI--Quatre heures de l'apr&egrave;s-midi</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VII"><b>Chapitre VII--Napol&eacute;on de belle humeur</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIII"><b>Chapitre VIII--L'empereur fait une question au guide Lacoste</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IX"><b>Chapitre IX--L'inattendu</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_X"><b>Chapitre X--Le plateau de Mont Saint-Jean</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XI"><b>Chapitre XI--Mauvais guide &agrave; Napol&eacute;on, bon guide &agrave; B&uuml;low</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XII"><b>Chapitre XII--La garde</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XIII"><b>Chapitre XIII--La catastrophe</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XIV"><b>Chapitre XIV--Le dernier carr&eacute;</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XV"><b>Chapitre XV--Cambronne</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XVI"><b>Chapitre XVI--<i>Quot libras in duce?</i></b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XVII"><b>Chapitre XVII--Faut-il trouver bon Waterloo?</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XVIII"><b>Chapitre XVIII--Recrudescence du droit divin</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XIX"><b>Chapitre XIX--Le champ de bataille la nuit</b></a><br />
+<br />
+<p><a name="deuxieme" id="deuxieme"></a></p>
+<p class="dent">
+<a href="#Livre_deuxieme_Le_vaisseau_LOrion"><b>Livre deuxi&egrave;me&mdash;Le vaisseau <i>L'Orion</i></b></a><br />
+<br /></p>
+<a href="#Chapitre_Ib"><b>Chapitre I--Le num&eacute;ro 24601 devient le num&eacute;ro 9430</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIb"><b>Chapitre II--O&ugrave; on lira deux vers qui sont peut-&ecirc;tre du diable</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIb"><b>Chapitre III--Qu'il fallait que la cha&icirc;ne de la manille eut subit<br />
+un certain travail pr&eacute;paratoire pour &ecirc;tre ainsi bris&eacute;e d'un coup<br />
+de marteau</b></a><br />
+<br />
+
+<p class="dent">
+<a href="#Livre_troisieme_Accomplissement_de_la_promesse_faite_a_la_morte"><b>
+Livre troisi&egrave;me&mdash;Accomplissement de la promesse faite &agrave; la morte</b></a><br /></p>
+<br /><a name="troisieme" id="troisieme"></a>
+<a href="#Chapitre_Ic"><b>Chapitre I--La question de l'eau &agrave; Montfermeil</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIc"><b>Chapitre II--Deux portraits compl&eacute;t&eacute;s</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIc"><b>Chapitre III--Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVc"><b>Chapitre IV--Entr&eacute;e en sc&egrave;ne d'une poup&eacute;e</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Vc"><b>Chapitre V--La petite toute seule</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIc"><b>Chapitre VI--Qui peut-&ecirc;tre prouve l'intelligence de Boulatruelle</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIc"><b>Chapitre VII--Cosette c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te dans l'ombre avec l'inconnu</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIIc"><b>Chapitre VIII--D&eacute;sagr&eacute;ment de recevoir chez soi un pauvre qui est peut-&ecirc;tre un riche</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IXc"><b>Chapitre IX--Th&eacute;nardier &agrave; la man&oelig;uvre</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Xc"><b>Chapitre X--Qui cherche le mieux peut trouver le pire</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XIc"><b>Chapitre XI--Le num&eacute;ro 9430 repara&icirc;t et Cosette le gagne &agrave; la loterie</b></a><br />
+<br />
+<p><a name="quatrieme" id="quatrieme"></a></p>
+<p class="dent">
+<a href="#Livre_quatrieme_La_masure_Gorbeau"><b>
+Livre quatri&egrave;me&mdash;La masure Gorbeau</b></a><br /><br /></p>
+<a href="#Chapitre_Id"><b>Chapitre I--Ma&icirc;tre Gorbeau</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IId"><b>Chapitre II--Nid pour hibou et fauvette</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIId"><b>Chapitre III--Deux malheurs m&ecirc;l&eacute;s font du bonheur</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVd"><b>Chapitre IV--Les remarques de la principale locataire</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Vd"><b>Chapitre V--Une pi&egrave;ce de cinq francs qui tombe &agrave; terre fait du bruit</b></a><br />
+<br />
+<p><a name="cinquieme" id="cinquieme"></a></p>
+<p class="dent">
+<a href="#Livre_cinquieme_A_chasse_noire_meute_muette"><b>
+Livre cinqui&egrave;me&mdash;&Agrave; chasse noire, meute muette</b></a><br /><br /></p>
+<a href="#Chapitre_Ie"><b>Chapitre I--Les zigzags de la strat&eacute;gie</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIe"><b>Chapitre II--Il est heureux que le pont d'Austerlitz porte voitures</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIe"><b>Chapitre III--Voir le plan de Paris de 1727</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVe"><b>Chapitre IV--Les t&acirc;tonnements de l'&eacute;vasion</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Ve"><b>Chapitre V--Qui serait impossible avec l'&eacute;clairage au gaz</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIe"><b>Chapitre VI--Commencement d'une &eacute;nigme</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIe"><b>Chapitre VII--Suite de l'&eacute;nigme</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIIe"><b>Chapitre VIII--L'&eacute;nigme redouble</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IXe"><b>Chapitre IX--L'homme au grelot</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Xe"><b>Chapitre X--O&ugrave; il est expliqu&eacute; comment Javert a fait buisson creux</b></a><br />
+<br />
+<p><a name="sixieme" id="sixieme"></a></p>
+<p class="dent">
+<a href="#Livre_sixieme_Le_Petit-Picpus"><b>
+Livre sixi&egrave;me&mdash;Le Petit-Picpus</b></a><br /><br /></p>
+<a href="#Chapitre_If"><b>Chapitre I--Petite rue Picpus, num&eacute;ro 62</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIf"><b>Chapitre II--L'ob&eacute;dience de Martin Verga</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIf"><b>Chapitre III--S&eacute;v&eacute;rit&eacute;s</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVf"><b>Chapitre IV--Ga&icirc;t&eacute;s</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Vf"><b>Chapitre V--Distractions</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIf"><b>Chapitre VI--Le petit couvent</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIf"><b>Chapitre VII--Quelques silhouettes de cette ombre</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIIf"><b>Chapitre VIII--<i>Post corda lapides</i></b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IXf"><b>Chapitre IX--Un si&egrave;cle sous une guimpe</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Xf"><b>Chapitre X--Origine de l'Adoration Perp&eacute;tuelle</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_XIf"><b>Chapitre XI--Fin du Petit-Picpus</b></a><br />
+<br />
+<p><a name="septieme" id="septieme"></a></p>
+<p class="dent">
+<a href="#Livre_septieme_Parenthese"><b>Livre septi&egrave;me&mdash;Parenth&egrave;se</b></a><br /><br /></p>
+<a href="#Chapitre_Ig"><b>Chapitre I--Le couvent, id&eacute;e abstraite</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIg"><b>Chapitre II--Le couvent, fait historique</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIg"><b>Chapitre III--&Agrave; quelle condition on peut respecter le pass&eacute;</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVg"><b>Chapitre IV--Le couvent au point de vue des principes</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Vg"><b>Chapitre V--La pri&egrave;re</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIg"><b>Chapitre VI--Bont&eacute; absolue de la pri&egrave;re</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIg"><b>Chapitre VII--Pr&eacute;cautions &agrave; prendre dans le bl&acirc;me</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIIg"><b>Chapitre VIII--Foi, loi</b></a><br />
+<br />
+<p><a name="huitieme" id="huitieme"></a></p>
+<p class="dent">
+<a href="#Livre_huitieme_Les_cimetieres_prennent_ce_quon_leur_donne"><b>
+Livre huiti&egrave;me&mdash;Les cimeti&egrave;res prennent ce qu'on leur donne</b></a><br /><br /></p>
+<a href="#Chapitre_Ih"><b>Chapitre I--O&ugrave; il est trait&eacute; de la mani&egrave;re d'entrer au couvent</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIh"><b>Chapitre II--Fauchelevent en pr&eacute;sence de la difficult&eacute;</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IIIh"><b>Chapitre III--M&egrave;re Innocente</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IVh"><b>Chapitre IV--O&ugrave; Jean Valjean a tout &agrave; fait l'air d'avoir lu Austin Castillejo</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_Vh"><b>Chapitre V--Il ne suffit pas d'&ecirc;tre ivrogne pour &ecirc;tre immortel</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIh"><b>Chapitre VI--Entre quatre planches</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIh"><b>Chapitre VII--O&ugrave; l'on trouvera l'origine du mot: ne pas perdre la carte</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_VIIIh"><b>Chapitre VIII--Interrogatoire r&eacute;ussi</b></a><br />
+<a href="#Chapitre_IXh"><b>Chapitre IX--Cl&ocirc;ture</b></a><br /></td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_premier_Waterloo" id="Livre_premier_Waterloo"></a>Livre premier&mdash;Waterloo</h2>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_I" id="Chapitre_I"></a><a href="#premiere">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles</h3>
+
+
+<p>L'an dernier (1861), par une belle matin&eacute;e de mai, un passant, celui qui
+raconte cette histoire, arrivait de Nivelles et se dirigeait vers La
+Hulpe. Il allait &agrave; pied. Il suivait, entre deux rang&eacute;es d'arbres, une
+large chauss&eacute;e pav&eacute;e ondulant sur des collines qui viennent l'une apr&egrave;s
+l'autre, soul&egrave;vent la route et la laissent retomber, et font l&agrave; comme
+des vagues &eacute;normes. Il avait d&eacute;pass&eacute; Lillois et Bois-Seigneur-Isaac. Il
+apercevait, &agrave; l'ouest, le clocher d'ardoise de Braine-l'Alleud qui a la
+forme d'un vase renvers&eacute;. Il venait de laisser derri&egrave;re lui un bois sur
+une hauteur, et, &agrave; l'angle d'un chemin de traverse, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'une esp&egrave;ce
+de potence vermoulue portant l'inscription: <i>Ancienne barri&egrave;re no 4</i>, un
+cabaret ayant sur sa fa&ccedil;ade cet &eacute;criteau: <i>Au quatre vents. &Eacute;chabeau,
+caf&eacute; de particulier</i>.</p>
+
+<p>Un demi-quart de lieue plus loin que ce cabaret, il arriva au fond d'un
+petit vallon o&ugrave; il y a de l'eau qui passe sous une arche pratiqu&eacute;e dans
+le remblai de la route. Le bouquet d'arbres, clairsem&eacute; mais tr&egrave;s vert,
+qui emplit le vallon d'un c&ocirc;t&eacute; de la chauss&eacute;e, s'&eacute;parpille de l'autre
+dans les prairies et s'en va avec gr&acirc;ce et comme en d&eacute;sordre vers
+Braine-l'Alleud.</p>
+
+<p>Il y avait l&agrave;, &agrave; droite, au bord de la route, une auberge, une charrette
+&agrave; quatre roues devant la porte, un grand faisceau de perches &agrave; houblon,
+une charrue, un tas de broussailles s&egrave;ches pr&egrave;s d'une haie vive, de la
+chaux qui fumait dans un trou carr&eacute;, une &eacute;chelle le long d'un vieux
+hangar &agrave; cloisons de paille. Une jeune fille sarclait dans un champ o&ugrave;
+une grande affiche jaune, probablement du spectacle forain de quelque
+kermesse, volait au vent. &Agrave; l'angle de l'auberge, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'une mare o&ugrave;
+naviguait une flottille de canards, un sentier mal pav&eacute; s'enfon&ccedil;ait dans
+les broussailles. Ce passant y entra.</p>
+
+<p>Au bout d'une centaine de pas, apr&egrave;s avoir long&eacute; un mur du quinzi&egrave;me
+si&egrave;cle surmont&eacute; d'un pignon aigu &agrave; briques contrari&eacute;es, il se trouva en
+pr&eacute;sence d'une grande porte de pierre cintr&eacute;e, avec imposte rectiligne,
+dans le grave style de Louis XIV, accost&eacute;e de deux m&eacute;daillons planes.
+Une fa&ccedil;ade s&eacute;v&egrave;re dominait cette porte; un mur perpendiculaire &agrave; la
+fa&ccedil;ade venait presque toucher la porte et la flanquait d'un brusque
+angle droit. Sur le pr&eacute; devant la porte gisaient trois herses &agrave; travers
+lesquelles poussaient p&ecirc;le-m&ecirc;le toutes les fleurs de mai. La porte &eacute;tait
+ferm&eacute;e. Elle avait pour cl&ocirc;ture deux battants d&eacute;cr&eacute;pits orn&eacute;s d'un vieux
+marteau rouill&eacute;.</p>
+
+<p>Le soleil &eacute;tait charmant; les branches avaient ce doux fr&eacute;missement de
+mai qui semble venir des nids plus encore que du vent. Un brave petit
+oiseau, probablement amoureux, vocalisait &eacute;perdument dans un grand
+arbre.</p>
+
+<p>Le passant se courba et consid&eacute;ra dans la pierre &agrave; gauche, au bas du
+pied-droit de la porte, une assez large excavation circulaire
+ressemblant &agrave; l'alv&eacute;ole d'une sph&egrave;re. En ce moment les battants
+s'&eacute;cart&egrave;rent et une paysanne sortit.</p>
+
+<p>Elle vit le passant et aper&ccedil;ut ce qu'il regardait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un boulet fran&ccedil;ais qui a fait &ccedil;a, lui dit-elle. Et elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous voyez l&agrave;, plus haut, dans la porte, pr&egrave;s d'un clou, c'est
+le trou d'un gros biscayen. Le biscayen n'a pas travers&eacute; le bois.</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'appelle cet endroit-ci? demanda le passant.</p>
+
+<p>&mdash;Hougomont, dit la paysanne.</p>
+
+<p>Le passant se redressa. Il fit quelques pas et s'en alla regarder
+au-dessus des haies. Il aper&ccedil;ut &agrave; l'horizon &agrave; travers les arbres une
+esp&egrave;ce de monticule et sur ce monticule quelque chose qui, de loin,
+ressemblait &agrave; un lion.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait dans le champ de bataille de Waterloo.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_II" id="Chapitre_II"></a><a href="#premiere">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Hougomont</h3>
+
+
+<p>Hougomont, ce fut l&agrave; un lieu fun&egrave;bre, le commencement de l'obstacle, la
+premi&egrave;re r&eacute;sistance que rencontra &agrave; Waterloo ce grand b&ucirc;cheron de
+l'Europe qu'on appelait Napol&eacute;on; le premier n&oelig;ud sous le coup de
+hache.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un ch&acirc;teau, ce n'est plus qu'une ferme. Hougomont, pour
+l'antiquaire, c'est <i>Hugomons</i>. Ce manoir fut b&acirc;ti par Hugo, sire de
+Somerel, le m&ecirc;me qui dota la sixi&egrave;me chapellenie de l'abbaye de Villers.</p>
+
+<p>Le passant poussa la porte, coudoya sous un porche une vieille cal&egrave;che,
+et entra dans la cour.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re chose qui le frappa dans ce pr&eacute;au, ce fut une porte du
+seizi&egrave;me si&egrave;cle qui y simule une arcade, tout &eacute;tant tomb&eacute; autour d'elle.
+L'aspect monumental na&icirc;t souvent de la ruine. Aupr&egrave;s de l'arcade s'ouvre
+dans un mur une autre porte avec claveaux du temps de Henri IV, laissant
+voir les arbres d'un verger. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; de cette porte un trou &agrave; fumier, des
+pioches et des pelles, quelques charrettes, un vieux puits avec sa dalle
+et son tourniquet de fer, un poulain qui saute, un dindon qui fait la
+roue, une chapelle que surmonte un petit clocher, un poirier en fleur en
+espalier sur le mur de la chapelle, voil&agrave; cette cour dont la conqu&ecirc;te
+fut un r&ecirc;ve de Napol&eacute;on. Ce coin de terre, s'il e&ucirc;t pu le prendre, lui
+e&ucirc;t peut-&ecirc;tre donn&eacute; le monde. Des poules y &eacute;parpillent du bec la
+poussi&egrave;re. On entend un grondement; c'est un gros chien qui montre les
+dents et qui remplace les Anglais.</p>
+
+<p>Les Anglais l&agrave; ont &eacute;t&eacute; admirables. Les quatre compagnies des gardes de
+Cooke y ont tenu t&ecirc;te pendant sept heures &agrave; l'acharnement d'une arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Hougomont, vu sur la carte, en plan g&eacute;om&eacute;tral, b&acirc;timents et enclos
+compris, pr&eacute;sente une esp&egrave;ce de rectangle irr&eacute;gulier dont un angle
+aurait &eacute;t&eacute; entaill&eacute;. C'est &agrave; cet angle qu'est la porte m&eacute;ridionale,
+gard&eacute;e par ce mur qui la fusille &agrave; bout portant. Hougomont a deux
+portes: la porte m&eacute;ridionale, celle du ch&acirc;teau, et la porte
+septentrionale, celle de la ferme. Napol&eacute;on envoya contre Hougomont son
+fr&egrave;re J&eacute;r&ocirc;me; les divisions Guilleminot, Foy et Bachelu s'y heurt&egrave;rent,
+presque tout le corps de Reille y fut employ&eacute; et y &eacute;choua, les boulets
+de Kellermann s'&eacute;puis&egrave;rent sur cet h&eacute;ro&iuml;que pan de mur. Ce ne fut pas
+trop de la brigade Bauduin pour forcer Hougomont au nord, et la brigade
+Soye ne put que l'entamer au sud, sans le prendre.</p>
+
+<p>Les b&acirc;timents de la ferme bordent la cour au sud. Un morceau de la porte
+nord, bris&eacute;e par les Fran&ccedil;ais, pend accroch&eacute; au mur. Ce sont quatre
+planches clou&eacute;es sur deux traverses, et o&ugrave; l'on distingue les balafres
+de l'attaque.</p>
+
+<p>La porte septentrionale, enfonc&eacute;e par les Fran&ccedil;ais, et &agrave; laquelle on a
+mis une pi&egrave;ce pour remplacer le panneau suspendu &agrave; la muraille,
+s'entre-b&acirc;ille au fond du pr&eacute;au; elle est coup&eacute;e carr&eacute;ment dans un mur,
+de pierre en bas, de brique en haut, qui ferme la cour au nord. C'est
+une simple porte charreti&egrave;re comme il y en a dans toutes les m&eacute;tairies,
+deux larges battants faits de planches rustiques; au del&agrave;, des prairies.
+La dispute de cette entr&eacute;e a &eacute;t&eacute; furieuse. On a longtemps vu sur le
+montant de la porte toutes sortes d'empreintes de mains sanglantes.
+C'est l&agrave; que Bauduin fut tu&eacute;.</p>
+
+<p>L'orage du combat est encore dans cette cour; l'horreur y est visible;
+le bouleversement de la m&ecirc;l&eacute;e s'y est p&eacute;trifi&eacute;; cela vit, cela meurt;
+c'&eacute;tait hier. Les murs agonisent, les pierres tombent, les br&egrave;ches
+crient; les trous sont des plaies; les arbres pench&eacute;s et frissonnants
+semblent faire effort pour s'enfuir.</p>
+
+<p>Cette cour, en 1815, &eacute;tait plus b&acirc;tie qu'elle ne l'est aujourd'hui. Des
+constructions qu'on a depuis jet&eacute;es bas y faisaient des redans, des
+angles et des coudes d'&eacute;querre.</p>
+
+<p>Les Anglais s'y &eacute;taient barricad&eacute;s; les Fran&ccedil;ais y p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent, mais ne
+purent s'y maintenir. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; de la chapelle, une aile du ch&acirc;teau, le
+seul d&eacute;bris qui reste du manoir d'Hougomont, se dresse &eacute;croul&eacute;e, on
+pourrait dire &eacute;ventr&eacute;e. Le ch&acirc;teau servit de donjon, la chapelle servit
+de blockhaus. On s'y extermina. Les Fran&ccedil;ais, arquebuses de toutes
+parts, de derri&egrave;re les murailles, du haut des greniers, du fond des
+caves, par toutes les crois&eacute;es, par tous les soupiraux, par toutes les
+fentes des pierres, apport&egrave;rent des fascines et mirent le feu aux murs
+et aux hommes; la mitraille eut pour r&eacute;plique l'incendie.</p>
+
+<p>On entrevoit dans l'aile ruin&eacute;e, &agrave; travers des fen&ecirc;tres garnies de
+barreaux de fer, les chambres d&eacute;mantel&eacute;es d'un corps de logis en brique;
+les gardes anglaises &eacute;taient embusqu&eacute;es dans ces chambres; la spirale de
+l'escalier, crevass&eacute; du rez-de-chauss&eacute;e jusqu'au toit, appara&icirc;t comme
+l'int&eacute;rieur d'un coquillage bris&eacute;. L'escalier a deux &eacute;tages; les
+Anglais, assi&eacute;g&eacute;s dans l'escalier, et mass&eacute;s sur les marches
+sup&eacute;rieures, avaient coup&eacute; les marches inf&eacute;rieures. Ce sont de larges
+dalles de pierre bleue qui font un monceau dans les orties. Une dizaine
+de marches tiennent encore au mur; sur la premi&egrave;re est entaill&eacute;e l'image
+d'un trident. Ces degr&eacute;s inaccessibles sont solides dans leurs alv&eacute;oles.
+Tout le reste ressemble &agrave; une m&acirc;choire &eacute;dent&eacute;e. Deux vieux arbres sont
+l&agrave;; l'un est mort, l'autre est bless&eacute; au pied, et reverdit en avril.
+Depuis 1815, il s'est mis &agrave; pousser &agrave; travers l'escalier.</p>
+
+<p>On s'est massacr&eacute; dans la chapelle. Le dedans, redevenu calme, est
+&eacute;trange. On n'y a plus dit la messe depuis le carnage. Pourtant l'autel
+y est rest&eacute;, un autel de bois grossier adoss&eacute; &agrave; un fond de pierre brute.
+Quatre murs lav&eacute;s au lait de chaux, une porte vis-&agrave;-vis l'autel, deux
+petites fen&ecirc;tres cintr&eacute;es, sur la porte un grand crucifix de bois,
+au-dessus du crucifix un soupirail carr&eacute; bouch&eacute; d'une botte de foin,
+dans un coin, &agrave; terre, un vieux ch&acirc;ssis vitr&eacute; tout cass&eacute;, telle est
+cette chapelle. Pr&egrave;s de l'autel est clou&eacute;e une statue en bois de sainte
+Anne, du quinzi&egrave;me si&egrave;cle; la t&ecirc;te de l'enfant J&eacute;sus a &eacute;t&eacute; emport&eacute;e par
+un biscayen. Les Fran&ccedil;ais, ma&icirc;tres un moment de la chapelle, puis
+d&eacute;log&eacute;s, l'ont incendi&eacute;e. Les flammes ont rempli cette masure; elle a
+&eacute;t&eacute; fournaise; la porte a br&ucirc;l&eacute;, le plancher a br&ucirc;l&eacute;, le Christ en bois
+n'a pas br&ucirc;l&eacute;. Le feu lui a rong&eacute; les pieds dont on ne voit plus que les
+moignons noircis, puis s'est arr&ecirc;t&eacute;. Miracle, au dire des gens du pays.
+L'enfant J&eacute;sus, d&eacute;capit&eacute;, n'a pas &eacute;t&eacute; aussi heureux que le Christ.</p>
+
+<p>Les murs sont couverts d'inscriptions. Pr&egrave;s des pieds du Christ on lit
+ce nom: <i>Henquinez</i>. Puis ces autres: <i>Conde de Rio Ma&iuml;or. Marques y
+Marquesa de Almagro (Habana)</i>. Il y a des noms fran&ccedil;ais avec des points
+d'exclamation, signes de col&egrave;re. On a reblanchi le mur en 1849. Les
+nations s'y insultaient.</p>
+
+<p>C'est &agrave; la porte de cette chapelle qu'a &eacute;t&eacute; ramass&eacute; un cadavre qui
+tenait une hache &agrave; la main. Ce cadavre &eacute;tait le sous-lieutenant Legros.</p>
+
+<p>On sort de la chapelle, et &agrave; gauche, on voit un puits. Il y en a deux
+dans cette cour. On demande: pourquoi n'y a-t-il pas de seau et de
+poulie &agrave; celui-ci? C'est qu'on n'y puise plus d'eau. Pourquoi n'y
+puise-t-on plus d'eau? Parce qu'il est plein de squelettes.</p>
+
+<p>Le dernier qui ait tir&eacute; de l'eau de ce puits se nommait Guillaume Van
+Kylsom. C'&eacute;tait un paysan qui habitait Hougomont et y &eacute;tait jardinier.
+Le 18 juin 1815, sa famille prit la fuite et s'alla cacher dans les
+bois.</p>
+
+<p>La for&ecirc;t autour de l'abbaye de Villers abrita pendant plusieurs jours et
+plusieurs nuits toutes ces malheureuses populations dispers&eacute;es.
+Aujourd'hui encore de certains vestiges reconnaissables, tels que de
+vieux troncs d'arbres br&ucirc;l&eacute;s, mar-quent la place de ces pauvres bivouacs
+tremblants au fond des halliers.</p>
+
+<p>Guillaume Van Kylsom demeura &agrave; Hougomont &laquo;pour garder le ch&acirc;teau&raquo; et se
+blottit dans une cave. Les Anglais l'y d&eacute;couvrirent. On l'arracha de sa
+cachette, et, &agrave; coups de plat de sabre, les combattants se firent servir
+par cet homme effray&eacute;. Ils avaient soif; ce Guillaume leur portait &agrave;
+boire. C'est &agrave; ce puits qu'il puisait l'eau. Beaucoup burent l&agrave; leur
+derni&egrave;re gorg&eacute;e. Ce puits, o&ugrave; burent tant de morts, devait mourir lui
+aussi.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l'action, on eut une h&acirc;te, enterrer les cadavres. La mort a une
+fa&ccedil;on &agrave; elle de harceler la victoire, et elle fait suivre la gloire par
+la peste. Le typhus est une annexe du triomphe. Ce puits &eacute;tait profond,
+on en fit un s&eacute;pulcre. On y jeta trois cents morts. Peut-&ecirc;tre avec trop
+d'empressement. Tous &eacute;taient-ils morts? la l&eacute;gende dit non. Il parait
+que, la nuit qui suivit l'ensevelissement, on entendit sortir du puits
+des voix faibles qui appelaient.</p>
+
+<p>Ce puits est isol&eacute; au milieu de la cour. Trois murs mi-partis pierre et
+brique, repli&eacute;s comme les feuilles d'un paravent et simulant une
+tourelle carr&eacute;e, l'entourent de trois c&ocirc;t&eacute;s. Le quatri&egrave;me c&ocirc;t&eacute; est
+ouvert. C'est par l&agrave; qu'on puisait l'eau. Le mur du fond a une fa&ccedil;on
+d'&oelig;il-de-b&oelig;uf informe, peut-&ecirc;tre un trou d'obus. Cette tourelle avait
+un plafond dont il ne reste que les poutres. La ferrure de sout&egrave;nement
+du mur de droite dessine une croix. On se penche, et l'&oelig;il se perd dans
+un profond cylindre de brique qu'emplit un entassement de t&eacute;n&egrave;bres. Tout
+autour du puits, le bas des murs dispara&icirc;t dans les orties.</p>
+
+<p>Ce puits n'a point pour devanture la large dalle bleue qui sert de
+tablier &agrave; tous les puits de Belgique. La dalle bleue y est remplac&eacute;e par
+une traverse &agrave; laquelle s'appuient cinq ou six difformes tron&ccedil;ons de
+bois noueux et ankylos&eacute;s qui ressemblent &agrave; de grands ossements. Il n'a
+plus ni seau, ni cha&icirc;ne, ni poulie; mais il a encore la cuvette de
+pierre qui servait de d&eacute;versoir. L'eau des pluies s'y amasse, et de
+temps en temps un oiseau des for&ecirc;ts voisines vient y boire et s'envole.</p>
+
+<p>Une maison dans cette ruine, la maison de la ferme, est encore habit&eacute;e.
+La porte de cette maison donne sur la cour. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; d'une jolie plaque de
+serrure gothique il y a sur cette porte une poign&eacute;e de fer &agrave; tr&egrave;fles,
+pos&eacute;e de biais. Au moment o&ugrave; le lieutenant hanovrien Wilda saisissait
+cette poign&eacute;e pour se r&eacute;fugier dans la ferme, un sapeur fran&ccedil;ais lui
+abattit la main d'un coup de hache.</p>
+
+<p>La famille qui occupe la maison a pour grand-p&egrave;re l'ancien jardinier Van
+Kylsom, mort depuis longtemps. Une femme en cheveux gris vous dit:
+&laquo;J'&eacute;tais l&agrave;. J'avais trois ans. Ma s&oelig;ur, plus grande, avait peur et
+pleurait. On nous a emport&eacute;es dans les bois. J'&eacute;tais dans les bras de ma
+m&egrave;re. On se collait l'oreille &agrave; terre pour &eacute;couter. Moi, j'imitais le
+canon, et je faisais <i>boum, boum</i>.&raquo;</p>
+
+<p>Une porte de la cour, &agrave; gauche, nous l'avons dit, donne dans le verger.</p>
+
+<p>Le verger est terrible.</p>
+
+<p>Il est en trois parties, on pourrait presque dire en trois actes. La
+premi&egrave;re partie est un jardin, la deuxi&egrave;me est le verger, la troisi&egrave;me
+est un bois. Ces trois parties ont une enceinte commune, du c&ocirc;t&eacute; de
+l'entr&eacute;e les b&acirc;timents du ch&acirc;teau et de la ferme, &agrave; gauche une haie, &agrave;
+droite un mur, au fond un mur. Le mur de droite est en brique, le mur du
+fond est en pierre. On entre dans le jardin d'abord. Il est en
+contrebas, plant&eacute; de groseilliers, encombr&eacute; de v&eacute;g&eacute;tations sauvages,
+ferm&eacute; d'un terrassement monumental en pierre de taille avec balustres &agrave;
+double renflement. C'&eacute;tait un jardin seigneurial dans ce premier style
+fran&ccedil;ais qui a pr&eacute;c&eacute;d&eacute; Len&ocirc;tre; ruine et ronce aujourd'hui. Les
+pilastres sont surmont&eacute;s de globes qui semblent des boulets de pierre.
+On compte encore quarante-trois balustres sur leurs d&eacute;s; les autres sont
+couch&eacute;s dans l'herbe. Presque tous ont des &eacute;raflures de mousqueterie. Un
+balustre bris&eacute; est pos&eacute; sur l'&eacute;trave comme une jambe cass&eacute;e.</p>
+
+<p>C'est dans ce jardin, plus bas que le verger, que six voltigeurs du 1er
+l&eacute;ger, ayant p&eacute;n&eacute;tr&eacute; l&agrave; et n'en pouvant plus sortir, pris et traqu&eacute;s
+comme des ours dans leur fosse, accept&egrave;rent le combat avec deux
+compagnies hanovriennes, dont une &eacute;tait arm&eacute;e de carabines. Les
+hanovriens bordaient ces balustres et tiraient d'en haut. Ces
+voltigeurs, ripostant d'en bas, six contre deux cents, intr&eacute;pides,
+n'ayant pour abri que les groseilliers, mirent un quart d'heure &agrave;
+mourir.</p>
+
+<p>On monte quelques marches, et du jardin on passe dans le verger
+proprement dit. L&agrave;, dans ces quelques toises carr&eacute;es, quinze cents
+hommes tomb&egrave;rent en moins d'une heure. Le mur semble pr&ecirc;t &agrave; recommencer
+le combat. Les trente-huit meurtri&egrave;res perc&eacute;es par les Anglais &agrave; des
+hauteurs irr&eacute;guli&egrave;res, y sont encore. Devant la seizi&egrave;me sont couch&eacute;es
+deux tombes anglaises en granit. Il n'y a de meurtri&egrave;res qu'au mur sud;
+l'attaque principale venait de l&agrave;. Ce mur est cach&eacute; au dehors par une
+grande haie vive; les Fran&ccedil;ais arriv&egrave;rent, croyant n'avoir affaire qu'&agrave;
+la haie, la franchirent, et trouv&egrave;rent ce mur, obstacle et embuscade,
+les gardes anglaises derri&egrave;re, les trente-huit meurtri&egrave;res faisant feu &agrave;
+la fois, un orage de mitraille et de balles; et la brigade Soye s'y
+brisa. Waterloo commen&ccedil;a ainsi.</p>
+
+<p>Le verger pourtant fut pris. On n'avait pas d'&eacute;chelles, les Fran&ccedil;ais
+grimp&egrave;rent avec les ongles. On se battit corps &agrave; corps sous les arbres.
+Toute cette herbe a &eacute;t&eacute; mouill&eacute;e de sang. Un bataillon de Nassau, sept
+cents hommes, fut foudroy&eacute; l&agrave;. Au dehors le mur, contre lequel furent
+braqu&eacute;es les deux batteries de Kellermann, est rong&eacute; par la mitraille.</p>
+
+<p>Ce verger est sensible comme un autre au mois de mai. Il a ses boutons
+d'or et ses p&acirc;querettes, l'herbe y est haute, des chevaux de charrue y
+paissent, des cordes de crin o&ugrave; s&egrave;che du linge traversent les
+intervalles des arbres et font baisser la t&ecirc;te aux passants, on marche
+dans cette friche et le pied enfonce dans les trous de taupes. Au milieu
+de l'herbe on remarque un tronc d&eacute;racin&eacute;, gisant, verdissant. Le major
+Blackman s'y est adoss&eacute; pour expirer. Sous un grand arbre voisin est
+tomb&eacute; le g&eacute;n&eacute;ral allemand Duplat, d'une famille fran&ccedil;aise r&eacute;fugi&eacute;e &agrave; la
+r&eacute;vocation de l'&eacute;dit de Nantes. Tout &agrave; c&ocirc;t&eacute; se penche un vieux pommier
+malade pans&eacute; avec un bandage de paille et de terre glaise. Presque tous
+les pommiers tombent de vieillesse. Il n'y en a pas un qui n'ait sa
+balle ou son bisca&iuml;en. Les squelettes d'arbres morts abondent dans ce
+verger. Les corbeaux volent dans les branches, au fond il y a un bois
+plein de violettes.</p>
+
+<p>Bauduin tu&eacute;, Foy bless&eacute;, l'incendie, le massacre, le carnage, un
+ruisseau fait de sang anglais, de sang allemand et de sang fran&ccedil;ais,
+furieusement m&ecirc;l&eacute;s, un puits combl&eacute; de cadavres, le r&eacute;giment de Nassau
+et le r&eacute;giment de Brunswick d&eacute;truits, Duplat tu&eacute;, Blackman tu&eacute;, les
+gardes anglaises mutil&eacute;es, vingt bataillons fran&ccedil;ais, sur les quarante
+du corps de Reille, d&eacute;cim&eacute;s, trois mille hommes, dans cette seule masure
+de Hougomont, sabr&eacute;s, &eacute;charp&eacute;s, &eacute;gorg&eacute;s, fusill&eacute;s, br&ucirc;l&eacute;s; et tout cela
+pour qu'aujourd'hui un paysan dise &agrave; un voyageur: <i>Monsieur, donnez-moi
+trois francs; si vous aimez, je vous expliquerai la chose de Waterloo!</i></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_III" id="Chapitre_III"></a><a href="#premiere">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Le 18 juin 1815</h3>
+
+
+<p>Retournons en arri&egrave;re, c'est un des droits du narrateur, et
+repla&ccedil;ons-nous en l'ann&eacute;e 1815, et m&ecirc;me un peu avant l'&eacute;poque o&ugrave;
+commence l'action racont&eacute;e dans la premi&egrave;re partie de ce livre.</p>
+
+<p>S'il n'avait pas plu dans la nuit du 17 au 18 juin 1815, l'avenir de
+l'Europe &eacute;tait chang&eacute;. Quelques gouttes d'eau de plus ou de moins ont
+fait pencher Napol&eacute;on. Pour que Waterloo f&ucirc;t la fin d'Austerlitz, la
+providence n'a eu besoin que d'un peu de pluie, et un nuage traversant
+le ciel &agrave; contre-sens de la saison a suffi pour l'&eacute;croulement d'un
+monde.</p>
+
+<p>La bataille de Waterloo, et ceci a donn&eacute; &agrave; Bl&uuml;cher le temps d'arriver,
+n'a pu commencer qu'&agrave; onze heures et demie. Pourquoi? Parce que la terre
+&eacute;tait mouill&eacute;e. Il a fallu attendre un peu de raffermissement pour que
+l'artillerie p&ucirc;t man&oelig;uvrer.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on &eacute;tait officier d'artillerie, et il s'en ressentait. Le fond de
+ce prodigieux capitaine, c'&eacute;tait l'homme qui, dans le rapport au
+Directoire sur Aboukir, disait: <i>Tel de nos boulets a tu&eacute; six hommes</i>.
+Tous ses plans de bataille sont faits pour le projectile. Faire
+converger l'artillerie sur un point donn&eacute;, c'&eacute;tait l&agrave; sa clef de
+victoire. Il traitait la strat&eacute;gie du g&eacute;n&eacute;ral ennemi comme une
+citadelle, et il la battait en br&egrave;che. Il accablait le point faible de
+mitraille; il nouait et d&eacute;nouait les batailles avec le canon. Il y avait
+du tir dans son g&eacute;nie. Enfoncer les carr&eacute;s, pulv&eacute;riser les r&eacute;giments,
+rompre les lignes, broyer et disperser les masses, tout pour lui &eacute;tait
+l&agrave;, frapper, frapper, frapper sans cesse, et il confiait cette besogne
+au boulet. M&eacute;thode redoutable, et qui, jointe au g&eacute;nie, a fait
+invincible pendant quinze ans ce sombre athl&egrave;te du pugilat de la guerre.</p>
+
+<p>Le 18 juin 1815, il comptait d'autant plus sur l'artillerie qu'il avait
+pour lui le nombre. Wellington n'avait que cent cinquante-neuf bouches &agrave;
+feu; Napol&eacute;on en avait deux cent quarante.</p>
+
+<p>Supposez la terre s&egrave;che, l'artillerie pouvant rouler, l'action
+commen&ccedil;ait &agrave; six heures du matin. La bataille &eacute;tait gagn&eacute;e et finie &agrave;
+deux heures, trois heures avant la p&eacute;rip&eacute;tie prussienne.</p>
+
+<p>Quelle quantit&eacute; de faute y a-t-il de la part de Napol&eacute;on dans la perte
+de cette bataille? le naufrage est-il imputable au pilote?</p>
+
+<p>Le d&eacute;clin physique &eacute;vident de Napol&eacute;on se compliquait-il &agrave; cette &eacute;poque
+d'une certaine diminution int&eacute;rieure? les vingt ans de guerre
+avaient-ils us&eacute; la lame comme le fourreau, l'&acirc;me comme le corps? le
+v&eacute;t&eacute;ran se faisait-il f&acirc;cheusement sentir dans le capitaine? en un mot,
+ce g&eacute;nie, comme beaucoup d'historiens consid&eacute;rables l'ont cru,
+s'&eacute;clipsait-il? entrait-il en fr&eacute;n&eacute;sie pour se d&eacute;guiser &agrave; lui-m&ecirc;me son
+affaiblissement? commen&ccedil;ait-il &agrave; osciller sous l'&eacute;garement d'un souffle
+d'aventure? devenait-il, chose grave dans un g&eacute;n&eacute;ral, inconscient du
+p&eacute;ril? dans cette classe de grands hommes mat&eacute;riels qu'on peut appeler
+les g&eacute;ants de l'action, y a-t-il un &acirc;ge pour la myopie du g&eacute;nie? La
+vieillesse n'a pas de prise sur les g&eacute;nies de l'id&eacute;al; pour les Dantes
+et les Michel-Anges, vieillir, c'est cro&icirc;tre; pour les Annibals et les
+Bonapartes, est-ce d&eacute;cro&icirc;tre? Napol&eacute;on avait-il perdu le sens direct de
+la victoire? en &eacute;tait-il &agrave; ne plus reconna&icirc;tre l'&eacute;cueil, &agrave; ne plus
+deviner le pi&egrave;ge, &agrave; ne plus discerner le bord croulant des ab&icirc;mes?
+manquait-il du flair des catastrophes? lui qui jadis savait toutes les
+routes du triomphe et qui, du haut de son char d'&eacute;clairs, les indiquait
+d'un doigt souverain, avait-il maintenant cet ahurissement sinistre de
+mener aux pr&eacute;cipices son tumultueux attelage de l&eacute;gions? &eacute;tait-il pris,
+&agrave; quarante-six ans, d'une folie supr&ecirc;me? ce cocher titanique du destin
+n'&eacute;tait-il plus qu'un immense casse-cou?</p>
+
+<p>Nous ne le pensons point. Son plan de bataille &eacute;tait, de l'aveu de tous,
+un chef-d'&oelig;uvre. Aller droit au centre de la ligne alli&eacute;e, faire un
+trou dans l'ennemi, le couper en deux, pousser la moiti&eacute; britannique sur
+Hal et la moiti&eacute; prussienne sur Tongres, faire de Wellington et de
+Bl&uuml;cher deux tron&ccedil;ons; enlever Mont-Saint-Jean, saisir Bruxelles, jeter
+l'Allemand dans le Rhin et l'Anglais dans la mer. Tout cela, pour
+Napol&eacute;on, &eacute;tait dans cette bataille. Ensuite on verrait.</p>
+
+<p>Il va sans dire que nous ne pr&eacute;tendons pas faire ici l'histoire de
+Waterloo; une des sc&egrave;nes g&eacute;n&eacute;ratrices du drame que nous racontons se
+rattache &agrave; cette bataille; mais cette histoire n'est pas notre sujet;
+cette histoire d'ailleurs est faite, et faite magistralement, &agrave; un point
+de vue par Napol&eacute;on, &agrave; l'autre point de vue par toute une pl&eacute;iade
+d'historiens. Quant &agrave; nous, nous laissons les historiens aux prises,
+nous ne sommes qu'un t&eacute;moin &agrave; distance, un passant dans la plaine, un
+chercheur pench&eacute; sur cette terre p&eacute;trie de chair humaine, prenant
+peut-&ecirc;tre des apparences pour des r&eacute;alit&eacute;s; nous n'avons pas le droit de
+tenir t&ecirc;te, au nom de la science, &agrave; un ensemble de faits o&ugrave; il y a sans
+doute du mirage, nous n'avons ni la pratique militaire ni la comp&eacute;tence
+strat&eacute;gique qui autorisent un syst&egrave;me; selon nous, un encha&icirc;nement de
+hasards domine &agrave; Waterloo les deux capitaines; et quand il s'agit du
+destin, ce myst&eacute;rieux accus&eacute;, nous jugeons comme le peuple, ce juge
+na&iuml;f.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IV" id="Chapitre_IV"></a><a href="#premiere">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>A</h3>
+
+
+<p>Ceux qui veulent se figurer nettement la bataille de Waterloo n'ont qu'&agrave;
+coucher sur le sol par la pens&eacute;e un A majuscule. Le jambage gauche de
+l'A est la route de Nivelles, le jambage droit est la route de Genappe,
+la corde de l'A est le chemin creux d'Ohain &agrave; Braine-l'Alleud. Le sommet
+de l'A est Mont-Saint-Jean, l&agrave; est Wellington; la pointe gauche
+inf&eacute;rieure est Hougomont, l&agrave; est Reille avec J&eacute;r&ocirc;me Bonaparte; la pointe
+droite inf&eacute;rieure est la Belle-Alliance, l&agrave; est Napol&eacute;on. Un peu
+au-dessous du point o&ugrave; la corde de l'A rencontre et coupe le jambage
+droit est la Haie-Sainte. Au milieu de cette corde est le point pr&eacute;cis
+o&ugrave; s'est dit le mot final de la bataille. C'est l&agrave; qu'on a plac&eacute; le
+lion, symbole involontaire du supr&ecirc;me h&eacute;ro&iuml;sme de la garde imp&eacute;riale.</p>
+
+<p>Le triangle compris au sommet de l'A, entre les deux jambages et la
+corde, est le plateau de Mont-Saint-Jean. La dispute de ce plateau fut
+toute la bataille.</p>
+
+<p>Les ailes des deux arm&eacute;es s'&eacute;tendent &agrave; droite et &agrave; gauche des deux
+routes de Genappe et de Nivelles; d'Erlon faisant face &agrave; Picton, Reille
+faisant face &agrave; Hill.</p>
+
+<p>Derri&egrave;re la pointe de l'A, derri&egrave;re le plateau de Mont-Saint-Jean, est
+la for&ecirc;t de Soignes.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la plaine en elle-m&ecirc;me, qu'on se repr&eacute;sente un vaste terrain
+ondulant; chaque pli domine le pli suivant, et toutes les ondulations
+montent vers Mont-Saint-Jean, et y aboutissent &agrave; la for&ecirc;t.</p>
+
+<p>Deux troupes ennemies sur un champ de bataille sont deux lutteurs. C'est
+un bras-le-corps. L'une cherche &agrave; faire glisser l'autre. On se cramponne
+&agrave; tout; un buisson est un point d'appui; un angle de mur est un
+&eacute;paulement; faute d'une bicoque o&ugrave; s'adosser, un r&eacute;giment l&acirc;che pied; un
+ravalement de la plaine, un mouvement de terrain, un sentier transversal
+&agrave; propos, un bois, un ravin, peuvent arr&ecirc;ter le talon de ce colosse
+qu'on appelle une arm&eacute;e et l'emp&ecirc;cher de reculer. Qui sort du champ est
+battu. De l&agrave;, pour le chef responsable, la n&eacute;cessit&eacute; d'examiner la
+moindre touffe d'arbres, et d'approfondir le moindre relief.</p>
+
+<p>Les deux g&eacute;n&eacute;raux avaient attentivement &eacute;tudi&eacute; la plaine de
+Mont-Saint-Jean, dite aujourd'hui plaine de Waterloo. D&egrave;s l'ann&eacute;e
+pr&eacute;c&eacute;dente, Wellington, avec une sagacit&eacute; pr&eacute;voyante, l'avait examin&eacute;e
+comme un en-cas de grande bataille. Sur ce terrain et pour ce duel, le
+18 juin, Wellington avait le bon c&ocirc;t&eacute;, Napol&eacute;on le mauvais. L'arm&eacute;e
+anglaise &eacute;tait en haut, l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise en bas.</p>
+
+<p>Esquisser ici l'aspect de Napol&eacute;on, &agrave; cheval, sa lunette &agrave; la main, sur
+la hauteur de Rossomme, &agrave; l'aube du 18 juin 1815, cela est presque de
+trop. Avant qu'on le montre, tout le monde l'a vu. Ce profil calme sous
+le petit chapeau de l'&eacute;cole de Brienne, cet uniforme vert, le revers
+blanc cachant la plaque, la redingote grise cachant les &eacute;paulettes,
+l'angle du cordon rouge sous le gilet, la culotte de peau, le cheval
+blanc avec sa housse de velours pourpre ayant aux coins des N couronn&eacute;es
+et des aigles, les bottes &agrave; l'&eacute;cuy&egrave;re sur des bas de soie, les &eacute;perons
+d'argent, l'&eacute;p&eacute;e de Marengo, toute cette figure du dernier c&eacute;sar est
+debout dans les imaginations, acclam&eacute;e des uns, s&eacute;v&egrave;rement regard&eacute;e par
+les autres.</p>
+
+<p>Cette figure a &eacute;t&eacute; longtemps toute dans la lumi&egrave;re; cela tenait &agrave; un
+certain obscurcissement l&eacute;gendaire que la plupart des h&eacute;ros d&eacute;gagent et
+qui voile toujours plus ou moins longtemps la v&eacute;rit&eacute;; mais aujourd'hui
+l'histoire et le jour se font.</p>
+
+<p>Cette clart&eacute;, l'histoire, est impitoyable; elle a cela d'&eacute;trange et de
+divin que, toute lumi&egrave;re qu'elle est, et pr&eacute;cis&eacute;ment parce qu'elle est
+lumi&egrave;re, elle met souvent de l'ombre l&agrave; o&ugrave; l'on voyait des rayons; du
+m&ecirc;me homme elle fait deux fant&ocirc;mes diff&eacute;rents, et l'un attaque l'autre,
+et en fait justice, et les t&eacute;n&egrave;bres du despote luttent avec
+l'&eacute;blouissement du capitaine. De l&agrave; une mesure plus vraie dans
+l'appr&eacute;ciation d&eacute;finitive des peuples. Babylone viol&eacute;e diminue
+Alexandre; Rome encha&icirc;n&eacute;e diminue C&eacute;sar; J&eacute;rusalem tu&eacute;e diminue Titus.
+La tyrannie suit le tyran. C'est un malheur pour un homme de laisser
+derri&egrave;re lui de la nuit qui a sa forme.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_V" id="Chapitre_V"></a><a href="#premiere">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>Le <i>quid obscurum</i> des batailles</h3>
+
+
+<p>Tout le monde conna&icirc;t la premi&egrave;re phase de cette bataille; d&eacute;but
+trouble, incertain, h&eacute;sitant, mena&ccedil;ant pour les deux arm&eacute;es, mais pour
+les Anglais plus encore que pour les Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Il avait plu toute la nuit; la terre &eacute;tait d&eacute;fonc&eacute;e par l'averse; l'eau
+s'&eacute;tait &ccedil;&agrave; et l&agrave; amass&eacute;e dans les creux de la plaine comme dans des
+cuvettes; sur de certains points les &eacute;quipages du train en avaient
+jusqu'&agrave; l'essieu; les sous-ventri&egrave;res des attelages d&eacute;gouttaient de boue
+liquide; si les bl&eacute;s et les seigles couch&eacute;s par cette cohue de charrois
+en masse n'eussent combl&eacute; les orni&egrave;res et fait liti&egrave;re sous les roues,
+tout mouvement, particuli&egrave;rement dans les vallons du c&ocirc;t&eacute; de Papelotte,
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; impossible.</p>
+
+<p>L'affaire commen&ccedil;a tard; Napol&eacute;on, nous l'avons expliqu&eacute;, avait
+l'habitude de tenir toute l'artillerie dans sa main comme un pistolet,
+visant tant&ocirc;t tel point, tant&ocirc;t tel autre de la bataille, et il avait
+voulu attendre que les batteries attel&eacute;es pussent rouler et galoper
+librement; il fallait pour cela que le soleil par&ucirc;t et s&eacute;ch&acirc;t le sol.
+Mais le soleil ne parut pas. Ce n'&eacute;tait plus le rendez-vous
+d'Austerlitz. Quand le premier coup de canon fut tir&eacute;, le g&eacute;n&eacute;ral
+anglais Colville regarda &agrave; sa montre et constata qu'il &eacute;tait onze heures
+trente-cinq minutes.</p>
+
+<p>L'action s'engagea avec furie, plus de furie peut-&ecirc;tre que l'empereur
+n'e&ucirc;t voulu, par l'aile gauche fran&ccedil;aise sur Hougomont. En m&ecirc;me temps
+Napol&eacute;on attaqua le centre en pr&eacute;cipitant la brigade Quiot sur la
+Haie-Sainte, et Ney poussa l'aile droite fran&ccedil;aise contre l'aile gauche
+anglaise qui s'appuyait sur Papelotte.</p>
+
+<p>L'attaque sur Hougomont avait quelque simulation: attirer l&agrave; Wellington,
+le faire pencher &agrave; gauche, tel &eacute;tait le plan. Ce plan e&ucirc;t r&eacute;ussi, si les
+quatre compagnies des gardes anglaises et les braves Belges de la
+division Perponcher n'eussent solidement gard&eacute; la position, et
+Wellington, au lieu de s'y masser, put se borner &agrave; y envoyer pour tout
+renfort quatre autres compagnies de gardes et un bataillon de Brunswick.</p>
+
+<p>L'attaque de l'aile droite fran&ccedil;aise sur Papelotte &eacute;tait &agrave; fond;
+culbuter la gauche anglaise, couper la route de Bruxelles, barrer le
+passage aux Prussiens possibles, forcer Mont-Saint-Jean, refouler
+Wellington sur Hougomont, de l&agrave; sur Braine-l'Alleud, de l&agrave; sur Hal, rien
+de plus net. &Agrave; part quelques incidents, cette attaque r&eacute;ussit. Papelotte
+fut pris; la Haie-Sainte fut enlev&eacute;e.</p>
+
+<p>D&eacute;tail &agrave; noter. Il y avait dans l'infanterie anglaise, particuli&egrave;rement
+dans la brigade de Kempt, force recrues. Ces jeunes soldats, devant nos
+redoutables fantassins, furent vaillants; leur inexp&eacute;rience se tira
+intr&eacute;pidement d'affaire; ils firent surtout un excellent service de
+tirailleurs; le soldat en tirailleur, un peu livr&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me, devient
+pour ainsi dire son propre g&eacute;n&eacute;ral; ces recrues montr&egrave;rent quelque chose
+de l'invention et de la furie fran&ccedil;aises. Cette infanterie novice eut de
+la verve. Ceci d&eacute;plut &agrave; Wellington.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la prise de la Haie-Sainte, la bataille vacilla.</p>
+
+<p>Il y a dans cette journ&eacute;e, de midi &agrave; quatre heures, un intervalle
+obscur; le milieu de cette bataille est presque indistinct et participe
+du sombre de la m&ecirc;l&eacute;e. Le cr&eacute;puscule s'y fait. On aper&ccedil;oit de vastes
+fluctuations dans cette brume, un mirage vertigineux, l'attirail de
+guerre d'alors presque inconnu aujourd'hui, les colbacks &agrave; flamme, les
+sabretaches flottantes, les buffleteries crois&eacute;es, les gibernes &agrave;
+grenade, les dolmans des hussards, les bottes rouges &agrave; mille plis, les
+lourds shakos enguirland&eacute;s de torsades, l'infanterie presque noire de
+Brunswick m&ecirc;l&eacute;e &agrave; l'infanterie &eacute;carlate d'Angleterre, les soldats
+anglais ayant aux entournures pour &eacute;paulettes de gros bourrelets blancs
+circulaires, les chevau-l&eacute;gers hanovriens avec leur casque de cuir
+oblong &agrave; bandes de cuivre et &agrave; crini&egrave;res de crins rouges, les &Eacute;cossais
+aux genoux nus et aux plaids quadrill&eacute;s, les grandes gu&ecirc;tres blanches de
+nos grenadiers, des tableaux, non des lignes strat&eacute;giques, ce qu'il faut
+&agrave; Salvator Rosa, non ce qu'il faut &agrave; Gribeauval.</p>
+
+<p>Une certaine quantit&eacute; de temp&ecirc;te se m&ecirc;le toujours &agrave; une bataille. <i>Quid
+obscurum, quid divinum</i>. Chaque historien trace un peu le lin&eacute;ament qui
+lui pla&icirc;t dans ces p&ecirc;le-m&ecirc;le. Quelle que soit la combinaison des
+g&eacute;n&eacute;raux, le choc des masses arm&eacute;es a d'incalculables reflux; dans
+l'action, les deux plans des deux chefs entrent l'un dans l'autre et se
+d&eacute;forment l'un par l'autre. Tel point du champ de bataille d&eacute;vore plus
+de combattants que tel autre, comme ces sols plus ou moins spongieux qui
+boivent plus ou moins vite l'eau qu'on y jette. On est oblig&eacute; de
+reverser l&agrave; plus de soldats qu'on ne voudrait. D&eacute;penses qui sont
+l'impr&eacute;vu. La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les
+tra&icirc;n&eacute;es de sang ruissellent illogiquement, les fronts des arm&eacute;es
+ondoient, les r&eacute;giments entrant ou sortant font des caps ou des golfes,
+tous ces &eacute;cueils remuent continuellement les uns devant les autres; o&ugrave;
+&eacute;tait l'infanterie, l'artillerie arrive; o&ugrave; &eacute;tait l'artillerie, accourt
+la cavalerie; les bataillons sont des fum&eacute;es. Il y avait l&agrave; quelque
+chose, cherchez, c'est disparu; les &eacute;claircies se d&eacute;placent; les plis
+sombres avancent et reculent; une sorte de vent du s&eacute;pulcre pousse,
+refoule, enfle et disperse ces multitudes tragiques. Qu'est-ce qu'une
+m&ecirc;l&eacute;e? une oscillation. L'immobilit&eacute; d'un plan math&eacute;matique exprime une
+minute et non une journ&eacute;e. Pour peindre une bataille, il faut de ces
+puissants peintres qui aient du chaos dans le pinceau; Rembrandt vaut
+mieux que Van Der Meulen. Van der Meulen, exact &agrave; midi, ment &agrave; trois
+heures. La g&eacute;om&eacute;trie trompe; l'ouragan seul est vrai. C'est ce qui donne
+&agrave; Folard le droit de contredire Polybe. Ajoutons qu'il y a toujours un
+certain instant o&ugrave; la bataille d&eacute;g&eacute;n&egrave;re en combat, se particularise, et
+s'&eacute;parpille en d'innombrables faits de d&eacute;tails qui, pour emprunter
+l'expression de Napol&eacute;on lui-m&ecirc;me, &laquo;appartiennent plut&ocirc;t &agrave; la biographie
+des r&eacute;giments qu'&agrave; l'histoire de l'arm&eacute;e&raquo;. L'historien, en ce cas, a le
+droit &eacute;vident de r&eacute;sum&eacute;. Il ne peut que saisir les contours principaux
+de la lutte, et il n'est donn&eacute; &agrave; aucun narrateur, si consciencieux
+qu'il soit, de fixer absolument la forme de ce nuage horrible, qu'on
+appelle une bataille.</p>
+
+<p>Ceci, qui est vrai de tous les grands chocs arm&eacute;s, est particuli&egrave;rement
+applicable &agrave; Waterloo.</p>
+
+<p>Toutefois, dans l'apr&egrave;s-midi, &agrave; un certain moment, la bataille se
+pr&eacute;cisa.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VI" id="Chapitre_VI"></a><a href="#premiere">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>Quatre heures de l'apr&egrave;s-midi</h3>
+
+
+<p>Vers quatre heures, la situation de l'arm&eacute;e anglaise &eacute;tait grave. Le
+prince d'Orange commandait le centre, Hill l'aile droite, Picton l'aile
+gauche. Le prince d'Orange, &eacute;perdu et intr&eacute;pide, criait aux
+Hollando-Belges: <i>Nassau! Brunswick! jamais en arri&egrave;re!</i> Hill, affaibli,
+venait s'adosser &agrave; Wellington, Picton &eacute;tait mort. Dans la m&ecirc;me minute o&ugrave;
+les Anglais avaient enlev&eacute; aux Fran&ccedil;ais le drapeau du 105&egrave;me de ligne,
+les Fran&ccedil;ais avaient tu&eacute; aux Anglais le g&eacute;n&eacute;ral Picton, d'une balle &agrave;
+travers la t&ecirc;te. La bataille, pour Wellington, avait deux points
+d'appui, Hougomont et la Hale-Sainte; Hougomont tenait encore, mais
+br&ucirc;lait; la Haie-Sainte &eacute;tait prise. Du bataillon allemand qui la
+d&eacute;fendait, quarante-deux hommes seulement survivaient; tous les
+officiers, moins cinq, &eacute;taient morts ou pris. Trois mille combattants
+s'&eacute;taient massacr&eacute;s dans cette grange. Un sergent des gardes anglaises,
+le premier boxeur de l'Angleterre, r&eacute;put&eacute; par ses compagnons
+invuln&eacute;rable, y avait &eacute;t&eacute; tu&eacute; par un petit tambour fran&ccedil;ais. Baring
+&eacute;tait d&eacute;log&eacute;. Alten &eacute;tait sabr&eacute;. Plusieurs drapeaux &eacute;taient perdus, dont
+un de la division Alten, et un du bataillon de Lunebourg port&eacute; par un
+prince de la famille de Deux-Ponts. Les &Eacute;cossais gris n'existaient plus;
+les gros dragons de Ponsonby &eacute;taient hach&eacute;s. Cette vaillante cavalerie
+avait pli&eacute; sous les lanciers de Bro et sous les cuirassiers de Travers;
+de douze cents chevaux il en restait six cents; des trois
+lieutenants-colonels, deux &eacute;taient &agrave; terre, Hamilton bless&eacute;, Mater tu&eacute;.
+Ponsonby &eacute;tait tomb&eacute;, trou&eacute; de sept coups de lance. Gordon &eacute;tait mort,
+Marsh &eacute;tait mort. Deux divisions, la cinqui&egrave;me et la sixi&egrave;me, &eacute;taient
+d&eacute;truites.</p>
+
+<p>Hougomont entam&eacute;, la Haie-Sainte prise, il n'y avait plus qu'un n&oelig;ud,
+le centre. Ce n&oelig;ud-l&agrave; tenait toujours. Wellington le renfor&ccedil;a. Il y
+appela Hill qui &eacute;tait &agrave; Merbe-Braine, il y appela Chass&eacute; qui &eacute;tait &agrave;
+Braine-l'Alleud.</p>
+
+<p>Le centre de l'arm&eacute;e anglaise, un peu concave, tr&egrave;s dense et tr&egrave;s
+compact, &eacute;tait fortement situ&eacute;. Il occupait le plateau de
+Mont-Saint-Jean, ayant derri&egrave;re lui le village et devant lui la pente,
+assez &acirc;pre alors. Il s'adossait &agrave; cette forte maison de pierre, qui
+&eacute;tait &agrave; cette &eacute;poque un bien domanial de Nivelles et qui marque
+l'intersection des routes, masse du seizi&egrave;me si&egrave;cle si robuste que les
+boulets y ricochaient sans l'entamer. Tout autour du plateau, les
+Anglais avaient taill&eacute; &ccedil;&agrave; et l&agrave; les haies, fait des embrasures dans les
+aub&eacute;pines, mis une gueule de canon entre deux branches, cr&eacute;nel&eacute; les
+buissons. Leur artillerie &eacute;tait en embuscade sous les broussailles. Ce
+travail punique, incontestablement autoris&eacute; par la guerre qui admet le
+pi&egrave;ge, &eacute;tait si bien fait que Haxo, envoy&eacute; par l'empereur &agrave; neuf heures
+du matin pour reconna&icirc;tre les batteries ennemies, n'en avait rien vu, et
+&eacute;tait revenu dire &agrave; Napol&eacute;on qu'il n'y avait pas d'obstacle, hors les
+deux barricades barrant les routes de Nivelles et de Genappe. C'&eacute;tait le
+moment o&ugrave; la moisson est haute; sur la lisi&egrave;re du plateau, un bataillon
+de la brigade de Kempt, le 951, arm&eacute; de carabines, &eacute;tait couch&eacute; dans les
+grands bl&eacute;s.</p>
+
+<p>Ainsi assur&eacute; et contre-but&eacute;, le centre de l'arm&eacute;e anglo-hollandaise
+&eacute;tait en bonne posture.</p>
+
+<p>Le p&eacute;ril de cette position &eacute;tait la for&ecirc;t de Soignes, alors contigu&euml; au
+champ de bataille et coup&eacute;e par les &eacute;tangs de Groenendael et de
+Boitsfort. Une arm&eacute;e n'e&ucirc;t pu y reculer sans se dissoudre; les r&eacute;giments
+s'y fussent tout de suite d&eacute;sagr&eacute;g&eacute;s. L'artillerie s'y f&ucirc;t perdue dans
+les marais. La retraite, selon l'opinion de plusieurs hommes du m&eacute;tier,
+contest&eacute;e par d'autres, il est vrai, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; l&agrave; un sauve-qui-peut.</p>
+
+<p>Wellington ajouta &agrave; ce centre une brigade de Chass&eacute;, &ocirc;t&eacute;e &agrave; l'aile
+droite, et une brigade de Wincke, &ocirc;t&eacute;e &agrave; l'aile gauche, plus la division
+Clinton. &Agrave; ses Anglais, aux r&eacute;giments de Halkett, &agrave; la brigade de
+Mitchell, aux gardes de Maitland, il donna comme &eacute;paulements et
+contreforts l'infanterie de Brunswick, le contingent de Nassau, les
+Hanovriens de Kielmansegge et les Allemands d'Ompteda. Cela lui mit sous
+la main vingt-six bataillons. <i>L'aile droite</i>, comme dit Charras, <i>fut
+rabattue derri&egrave;re le centre</i>. Une batterie &eacute;norme &eacute;tait masqu&eacute;e par des
+sacs &agrave; terre &agrave; l'endroit o&ugrave; est aujourd'hui ce qu'on appelle &laquo;le mus&eacute;e
+de Waterloo&raquo;. Wellington avait en outre dans un pli de terrain les
+dragons-gardes de Somerset, quatorze cents chevaux. C'&eacute;tait l'autre
+moiti&eacute; de cette cavalerie anglaise, si justement c&eacute;l&egrave;bre. Ponsonby
+d&eacute;truit, restait Somerset.</p>
+
+<p>La batterie, qui, achev&eacute;e, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; presque une redoute, &eacute;tait dispos&eacute;e
+derri&egrave;re un mur de jardin tr&egrave;s bas, rev&ecirc;tu &agrave; la h&acirc;te d'une chemise de
+sacs de sable et d'un large talus de terre. Cet ouvrage n'&eacute;tait pas
+fini; on n'avait pas eu le temps de le palissader.</p>
+
+<p>Wellington, inquiet, mais impassible, &eacute;tait &agrave; cheval, et y demeura toute
+la journ&eacute;e dans la m&ecirc;me attitude, un peu en avant du vieux moulin de
+Mont-Saint-Jean, qui existe encore, sous un orme qu'un Anglais, depuis,
+vandale enthousiaste, a achet&eacute; deux cents francs, sci&eacute; et emport&eacute;.
+Wellington fut l&agrave; froidement h&eacute;ro&iuml;que. Les boulets pleuvaient. L'aide de
+camp Gordon venait de tomber &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui. Lord Hill, lui montrant un
+obus qui &eacute;clatait, lui dit:&mdash;Mylord, quelles sont vos instructions, et
+quels ordres nous laissez-vous si vous vous faites tuer?&mdash;<i>De faire
+comme moi</i>, r&eacute;pondit Wellington. &Agrave; Clinton, il dit
+laconiquement:&mdash;<i>Tenir ici jusqu'au dernier homme</i>.&mdash;La journ&eacute;e
+visiblement tournait mal. Wellington criait &agrave; ses anciens compagnons de
+Talavera, de Vitoria et de Salamanque:&mdash;<i>Boys</i> (gar&ccedil;ons)! <i>est-ce qu'on
+peut songer &agrave; l&acirc;cher pied? pensez &agrave; la vieille Angleterre!</i></p>
+
+<p>Vers quatre heures, la ligne anglaise s'&eacute;branla en arri&egrave;re. Tout &agrave; coup
+on ne vit plus sur la cr&ecirc;te du plateau que l'artillerie et les
+tirailleurs, le reste disparut; les r&eacute;giments, chass&eacute;s par les obus et
+les boulets fran&ccedil;ais, se repli&egrave;rent dans le fond que coupe encore
+aujourd'hui le sentier de service de la ferme de Mont-Saint-Jean, un
+mouvement r&eacute;trograde se fit, le front de bataille anglais se d&eacute;roba,
+Wellington recula.&mdash;Commencement de retraite! cria Napol&eacute;on.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VII" id="Chapitre_VII"></a><a href="#premiere">Chapitre VII</a></h2>
+
+<h3>Napol&eacute;on de belle humeur</h3>
+
+
+<p>L'empereur, quoique malade et g&ecirc;n&eacute; &agrave; cheval par une souffrance locale,
+n'avait jamais &eacute;t&eacute; de si bonne humeur que ce jour-l&agrave;. Depuis le matin,
+son imp&eacute;n&eacute;trabilit&eacute; souriait. Le 18 juin 1815, cette &acirc;me profonde,
+masqu&eacute;e de marbre, rayonnait aveugl&eacute;ment. L'homme qui avait &eacute;t&eacute; sombre &agrave;
+Austerlitz fut gai &agrave; Waterloo. Les plus grands pr&eacute;destin&eacute;s font de ces
+contre-sens. Nos joies sont de l'ombre. Le supr&ecirc;me sourire est &agrave; Dieu.</p>
+
+<p><i>Ridet Caesar, Pompeius flebit</i>, disaient les l&eacute;gionnaires de la l&eacute;gion
+Fulminatrix. Pomp&eacute;e cette fois ne devait pas pleurer, mais il est
+certain que C&eacute;sar riait.</p>
+
+<p>D&egrave;s la veille, la nuit, &agrave; une heure, explorant &agrave; cheval, sous l'orage et
+sous la pluie, avec Bertrand, les collines qui avoisinent Rossomme,
+satisfait de voir la longue ligne des feux anglais illuminant tout
+l'horizon de Frischemont &agrave; Braine-l'Alleud, il lui avait sembl&eacute; que le
+destin, assign&eacute; par lui &agrave; jour fixe sur ce champ de Waterloo, &eacute;tait
+exact; il avait arr&ecirc;t&eacute; son cheval, et &eacute;tait demeur&eacute; quelque temps
+immobile, regardant les &eacute;clairs, &eacute;coutant le tonnerre, et on avait
+entendu ce fataliste jeter dans l'ombre cette parole myst&eacute;rieuse: &laquo;Nous
+sommes d'accord.&raquo; Napol&eacute;on se trompait. Ils n'&eacute;taient plus d'accord.</p>
+
+<p>Il n'avait pas pris une minute de sommeil, tous les instants de cette
+nuit-l&agrave; avaient &eacute;t&eacute; marqu&eacute;s pour lui par une joie. Il avait parcouru
+toute la ligne des grand'gardes, en s'arr&ecirc;tent &ccedil;&agrave; et l&agrave; pour parler aux
+vedettes. &Agrave; deux heures et demie, pr&egrave;s du bois d'Hougomont, il avait
+entendu le pas d'une colonne en marche; il avait cru un moment &agrave; la
+reculade de Wellington. Il avait dit &agrave; Bertrand: <i>C'est l'arri&egrave;re-garde
+anglaise qui s'&eacute;branle pour d&eacute;camper. Je ferai prisonniers les six mille
+Anglais qui viennent d'arriver &agrave; Ostende</i>. Il causait avec expansion; il
+avait retrouv&eacute; cette verve du d&eacute;barquement du 1er mars, quand il
+montrait au grand-mar&eacute;chal le paysan enthousiaste du golfe Juan, en
+s'&eacute;criant:&mdash;<i>Eh bien, Bertrand, voil&agrave; d&eacute;j&agrave; du renfort!</i> La nuit du 17
+au 18 juin, il raillait Wellington.&mdash;<i>Ce petit Anglais a besoin d'une
+le&ccedil;on</i>, disait Napol&eacute;on. La pluie redoublait, il tonnait pendant que
+l'empereur parlait.</p>
+
+<p>&Agrave; trois heures et demie du matin, il avait perdu une illusion; des
+officiers envoy&eacute;s en reconnaissance lui avaient annonc&eacute; que l'ennemi ne
+faisait aucun mouvement. Rien ne bougeait; pas un feu de bivouac n'&eacute;tait
+&eacute;teint. L'arm&eacute;e anglaise dormait. Le silence &eacute;tait profond sur la terre;
+il n'y avait de bruit que dans le ciel. &Agrave; quatre heures, un paysan lui
+avait &eacute;t&eacute; amen&eacute; par les coureurs; ce paysan avait servi de guide &agrave; une
+brigade de cavalerie anglaise, probablement la brigade Vivian, qui
+allait prendre position au village d'Ohain, &agrave; l'extr&ecirc;me gauche. &Agrave; cinq
+heures, deux d&eacute;serteurs belges lui avaient rapport&eacute; qu'ils venaient de
+quitter leur r&eacute;giment, et que l'arm&eacute;e anglaise attendait la bataille.
+<i>Tant mieux!</i> s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute; Napol&eacute;on. <i>J'aime encore mieux les culbuter
+que les refouler</i>.</p>
+
+<p>Le matin, sur la berge qui fait l'angle du chemin de Plancenoit, il
+avait mis pied &agrave; terre dans la boue, s'&eacute;tait fait apporter de la ferme
+de Rossomme une table de cuisine et une chaise de paysan, s'&eacute;tait assis,
+avec une botte de paille pour tapis, et avait d&eacute;ploy&eacute; sur la table la
+carte du champ de bataille, en disant &agrave; Soult: <i>Joli &eacute;chiquier</i>!</p>
+
+<p>Par suite des pluies de la nuit, les convois de vivres, emp&ecirc;tr&eacute;s dans
+des routes d&eacute;fonc&eacute;es, n'avaient pu arriver le matin, le soldat n'avait
+pas dormi, &eacute;tait mouill&eacute;, et &eacute;tait &agrave; jeun; cela n'avait pas emp&ecirc;ch&eacute;
+Napol&eacute;on de crier all&eacute;grement &agrave; Ney: <i>Nous avons quatre-vingt-dix
+chances sur cent</i>. &Agrave; huit heures, on avait apport&eacute; le d&eacute;jeuner de
+l'empereur. Il y avait invit&eacute; plusieurs g&eacute;n&eacute;raux. Tout en d&eacute;jeunant, on
+avait racont&eacute; que Wellington &eacute;tait l'avant-veille au bal &agrave; Bruxelles,
+chez la duchesse de Richmond, et Soult, rude homme de guerre avec une
+figure d'archev&ecirc;que, avait dit: <i>Le bal, c'est aujourd'hui</i>. L'empereur
+avait plaisant&eacute; Ney qui disait: <i>Wellington ne sera pas assez simple
+pour attendre Votre Majest&eacute;</i>. C'&eacute;tait l&agrave; d'ailleurs sa mani&egrave;re. Il
+badinait volontiers, dit Fleury de Chaboulon. <i>Le fond de son caract&egrave;re
+&eacute;tait une humeur enjou&eacute;e</i>, dit Gourgaud. <i>Il abondait en plaisanteries,
+plut&ocirc;t bizarres que spirituelles</i>, dit Benjamin Constant. Ces ga&icirc;t&eacute;s de
+g&eacute;ant valent la peine qu'on y insiste. C'est lui qui avait appel&eacute; ses
+grenadiers &laquo;les grognards&raquo;; il leur pin&ccedil;ait l'oreille, il leur tirait la
+moustache. <i>L'empereur ne faisait que nous faire des niches;</i> ceci est
+un mot de l'un d'eux. Pendant le myst&eacute;rieux trajet de l'&icirc;le d'Elbe en
+France, le 27 f&eacute;vrier, en pleine mer, le brick de guerre fran&ccedil;ais le
+<i>Z&eacute;phir</i> ayant rencontr&eacute; le brick l'<i>Inconstant</i> o&ugrave; Napol&eacute;on &eacute;tait cach&eacute;
+et ayant demand&eacute; &agrave; l'<i>Inconstant</i> des nouvelles de Napol&eacute;on, l'empereur,
+qui avait encore en ce moment-l&agrave; &agrave; son chapeau la cocarde blanche et
+amarante sem&eacute;e d'abeilles, adopt&eacute;e par lui &agrave; l'&icirc;le d'Elbe, avait pris en
+riant le porte-voix et avait r&eacute;pondu lui-m&ecirc;me: <i>L'empereur se porte
+bien</i>. Qui rit de la sorte est en familiarit&eacute; avec les &eacute;v&eacute;nements.
+Napol&eacute;on avait eu plusieurs acc&egrave;s de ce rire pendant le d&eacute;jeuner de
+Waterloo. Apr&egrave;s le d&eacute;jeuner il s'&eacute;tait recueilli un quart d'heure, puis
+deux g&eacute;n&eacute;raux s'&eacute;taient assis sur la botte de paille, une plume &agrave; la
+main, une feuille de papier sur le genou, et l'empereur leur avait dict&eacute;
+l'ordre de bataille.</p>
+
+<p>&Agrave; neuf heures, &agrave; l'instant o&ugrave; l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise, &eacute;chelonn&eacute;e et mise en
+mouvement sur cinq colonnes, s'&eacute;tait d&eacute;ploy&eacute;e, les divisions sur deux
+lignes, l'artillerie entre les brigades, musique en t&ecirc;te, battant aux
+champs, avec les roulements des tambours et les sonneries des
+trompettes, puissante, vaste, joyeuse, mer de casques, de sabres et de
+bayonnettes sur l'horizon, l'empereur, &eacute;mu, s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute; &agrave; deux
+reprises: <i>Magnifique! magnifique!</i></p>
+
+<p>De neuf heures &agrave; dix heures et demie, toute l'arm&eacute;e, ce qui semble
+incroyable, avait pris position et s'&eacute;tait rang&eacute;e sur six lignes,
+formant, pour r&eacute;p&eacute;ter l'expression de l'empereur, &laquo;la figure de six V&raquo;.
+Quelques instants apr&egrave;s la formation du front de bataille, au milieu de
+ce profond silence de commencement d'orage qui pr&eacute;c&egrave;de les m&ecirc;l&eacute;es,
+voyant d&eacute;filer les trois batteries de douze, d&eacute;tach&eacute;es sur son ordre des
+trois corps de d'Erlon, de Reille et de Lobau, et destin&eacute;es &agrave; commencer
+l'action en battant Mont-Saint-Jean o&ugrave; est l'intersection des routes de
+Nivelles et de Genappe, l'empereur avait frapp&eacute; sur l'&eacute;paule de Haxo en
+lui disant: <i>Voil&agrave; vingt-quatre belles filles, g&eacute;n&eacute;ral</i>.</p>
+
+<p>S&ucirc;r de l'issue, il avait encourag&eacute; d'un sourire, &agrave; son passage devant
+lui, la compagnie de sapeurs du premier corps, d&eacute;sign&eacute;e par lui pour se
+barricader dans Mont-Saint-Jean, sit&ocirc;t le village enlev&eacute;. Toute cette
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute; n'avait &eacute;t&eacute; travers&eacute;e que par un mot de piti&eacute; hautaine; en
+voyant &agrave; sa gauche, &agrave; un endroit o&ugrave; il y a aujourd'hui une grande tombe,
+se masser avec leurs chevaux superbes ces admirables &Eacute;cossais gris, il
+avait dit: <i>C'est dommage</i>.</p>
+
+<p>Puis il &eacute;tait mont&eacute; &agrave; cheval, s'&eacute;tait port&eacute; en avant de Rossomme, et
+avait choisi pour observatoire une &eacute;troite croupe de gazon &agrave; droite de
+la route de Genappe &agrave; Bruxelles, qui fut sa seconde station pendant la
+bataille. La troisi&egrave;me station, celle de sept heures du soir, entre la
+Belle-Alliance et la Haie-Sainte, est redoutable; c'est un tertre assez
+&eacute;lev&eacute; qui existe encore et derri&egrave;re lequel la garde &eacute;tait mass&eacute;e dans
+une d&eacute;clivit&eacute; de la plaine. Autour de ce tertre, les boulets ricochaient
+sur le pav&eacute; de la chauss&eacute;e jusqu'&agrave; Napol&eacute;on. Comme &agrave; Brienne, il avait
+sur sa t&ecirc;te le sifflement des balles et des biscayens. On a ramass&eacute;,
+presque &agrave; l'endroit o&ugrave; &eacute;taient les pieds de son cheval, des boulets
+vermoulus, de vieilles lames de sabre et des projectiles informes,
+mang&eacute;s de rouille. <i>Scabra rubigine</i>. Il y a quelques ann&eacute;es, on y a
+d&eacute;terr&eacute; un obus de soixante, encore charg&eacute;, dont la fus&eacute;e s'&eacute;tait bris&eacute;e
+au ras de la bombe. C'est &agrave; cette derni&egrave;re station que l'empereur disait
+&agrave; son guide Lacoste, paysan hostile, effar&eacute;, attach&eacute; &agrave; la selle d'un
+hussard, se retournant &agrave; chaque paquet de mitraille, et t&acirc;chant de se
+cacher derri&egrave;re lui:&mdash;<i>Imb&eacute;cile! c'est honteux, tu vas te faire tuer
+dans le dos</i>. Celui qui &eacute;crit ces lignes, a trouv&eacute; lui-m&ecirc;me dans le
+talus friable de ce tertre, en creusant le sable, les restes du col
+d'une bombe d&eacute;sagr&eacute;g&eacute;s par l'oxyde de quarante-six ann&eacute;es, et de vieux
+tron&ccedil;ons de fer qui cassaient comme des b&acirc;tons de sureau entre ses
+doigts.</p>
+
+<p>Les ondulations des plaines diversement inclin&eacute;es o&ugrave; eut lieu la
+rencontre de Napol&eacute;on et de Wellington ne sont plus, personne ne
+l'ignore, ce qu'elles &eacute;taient le 18 juin 1815. En prenant &agrave; ce champ
+fun&egrave;bre de quoi lui faire un monument, on lui a &ocirc;t&eacute; son relief r&eacute;el, et
+l'histoire, d&eacute;concert&eacute;e, ne s'y reconna&icirc;t plus. Pour le glorifier, on
+l'a d&eacute;figur&eacute;. Wellington, deux ans apr&egrave;s, revoyant Waterloo, s'est
+&eacute;cri&eacute;: <i>On m'a chang&eacute; mon champ de bataille</i>. L&agrave; o&ugrave; est aujourd'hui la
+grosse pyramide de terre surmont&eacute;e du lion, il y avait une cr&ecirc;te qui,
+vers la route de Nivelles, s'abaissait en rampe praticable, mais qui, du
+c&ocirc;t&eacute; de la chauss&eacute;e de Genappe, &eacute;tait presque un escarpement.
+L'&eacute;l&eacute;vation de cet escarpement peut encore &ecirc;tre mesur&eacute;e aujourd'hui par
+la hauteur des deux tertres des deux grandes s&eacute;pultures qui encaissent
+la route de Genappe &agrave; Bruxelles; l'une, le tombeau anglais, &agrave; gauche;
+l'autre, le tombeau allemand, &agrave; droite. Il n'y a point de tombeau
+fran&ccedil;ais. Pour la France, toute cette plaine est s&eacute;pulcre. Gr&acirc;ce aux
+mille et mille charret&eacute;es de terre employ&eacute;es &agrave; la butte de cent
+cinquante pieds de haut et d'un demi-mille de circuit, le plateau de
+Mont-Saint-Jean est aujourd'hui accessible en pente douce; le jour de la
+bataille, surtout du c&ocirc;t&eacute; de la Haie-Sainte, il &eacute;tait d'un abord &acirc;pre et
+abrupt. Le versant l&agrave; &eacute;tait si inclin&eacute; que les canons anglais ne
+voyaient pas au-dessous d'eux la ferme situ&eacute;e au fond du vallon, centre
+du combat. Le 18 juin 1815, les pluies avaient encore ravin&eacute; cette
+roideur, la fange compliquait la mont&eacute;e, et non seulement on gravissait,
+mais on s'embourbait. Le long de la cr&ecirc;te du plateau courait une sorte
+de foss&eacute; impossible &agrave; deviner pour un observateur lointain.</p>
+
+<p>Qu'&eacute;tait-ce que ce foss&eacute;? Disons-le. Braine-l'Alleud est un village de
+Belgique, Ohain en est un autre. Ces villages, cach&eacute;s tous les deux dans
+des courbes de terrain, sont joints par un chemin d'une lieue et demie
+environ qui traverse une plaine &agrave; niveau ondulant, et souvent entre et
+s'enfonce dans des collines comme un sillon, ce qui fait que sur divers
+points cette route est un ravin. En 1815, comme aujourd'hui, cette route
+coupait la cr&ecirc;te du plateau de Mont-Saint-Jean entre les deux chauss&eacute;es
+de Genappe et de Nivelles; seulement, elle est aujourd'hui de plain-pied
+avec la plaine; elle &eacute;tait alors chemin creux. On lui a pris ses deux
+talus pour la butte-monument. Cette route &eacute;tait et est encore une
+tranch&eacute;e dans la plus grande partie de son parcours; tranch&eacute;e creuse
+quelquefois d'une douzaine de pieds et dont les talus trop escarp&eacute;s
+s'&eacute;croulaient &ccedil;&agrave; et l&agrave;, surtout en hiver, sous les averses. Des
+accidents y arrivaient. La route &eacute;tait si &eacute;troite &agrave; l'entr&eacute;e de
+Braine-l'Alleud qu'un passant y avait &eacute;t&eacute; broy&eacute; par un chariot, comme le
+constate une croix de pierre debout pr&egrave;s du cimeti&egrave;re qui donne le nom
+du mort, <i>Monsieur Bernard Debrye, marchand &agrave; Bruxelles</i>, et la date de
+l'accident, <i>f&eacute;vrier 1637 </i>. Elle &eacute;tait si profonde sur le plateau du
+Mont-Saint-Jean qu'un paysan, Mathieu Nicaise, y avait &eacute;t&eacute; &eacute;cras&eacute; en
+1783 par un &eacute;boulement du talus, comme le constatait une autre croix de
+pierre dont le fa&icirc;te a disparu dans les d&eacute;frichements, mais dont le
+pi&eacute;destal renvers&eacute; est encore visible aujourd'hui sur la pente du gazon
+&agrave; gauche de la chauss&eacute;e entre la Haie-Sainte et la ferme de
+Mont-Saint-Jean.</p>
+
+<p>Un jour de bataille, ce chemin creux dont rien n'avertissait, bordant la
+cr&ecirc;te de Mont-Saint-Jean, foss&eacute; au sommet de l'es-carpement, orni&egrave;re
+cach&eacute;e dans les terres, &eacute;tait invisible, c'est-&agrave;-dire terrible.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIII" id="Chapitre_VIII"></a><a href="#premiere">Chapitre VIII</a></h2>
+
+<h3>L'empereur fait une question au guide Lacoste</h3>
+
+
+<p>Donc, le matin de Waterloo, Napol&eacute;on &eacute;tait content.</p>
+
+<p>Il avait raison; le plan de bataille con&ccedil;u par lui, nous l'avons
+constat&eacute;, &eacute;tait en effet admirable.</p>
+
+<p>Une fois la bataille engag&eacute;e, ses p&eacute;rip&eacute;ties tr&egrave;s diverses, la
+r&eacute;sistance d'Hougomont, la t&eacute;nacit&eacute; de la Haie-Sainte, Bauduin tu&eacute;, Foy
+mis hors de combat, la muraille inattendue o&ugrave; s'&eacute;tait bris&eacute;e la brigade
+Soye, l'&eacute;tourderie fatale de Guilleminot n'ayant ni p&eacute;tards ni sacs &agrave;
+poudre, l'embourbement des batteries, les quinze pi&egrave;ces sans escorte
+culbut&eacute;es par Uxbridge dans un chemin creux, le peu d'effet des bombes
+tombant dans les lignes anglaises, s'y enfouissant dans le sol d&eacute;tremp&eacute;
+par les pluies et ne r&eacute;ussissant qu'&agrave; y faire des volcans de boue, de
+sorte que la mitraille se changeait en &eacute;claboussure, l'inutilit&eacute; de la
+d&eacute;monstration de Pir&eacute; sur Braine-l'Alleud, toute cette cavalerie, quinze
+escadrons, &agrave; peu pr&egrave;s annul&eacute;e, l'aile droite anglaise mal inqui&eacute;t&eacute;e,
+l'aile gauche mal entam&eacute;e, l'&eacute;trange malentendu de Ney massant, au lieu
+de les &eacute;chelonner, les quatre divisions du premier corps, des &eacute;paisseurs
+de vingt-sept rangs et des fronts de deux cents hommes livr&eacute;s de la
+sorte &agrave; la mitraille, l'effrayante trou&eacute;e des boulets dans ces masses,
+les colonnes d'attaque d&eacute;sunies, la batterie d'&eacute;charpe brusquement
+d&eacute;masqu&eacute;e sur leur flanc Bourgeois, Donzelot et Durutte compromis, Quiot
+repouss&eacute;, le lieutenant Vieux, cet hercule sorti de l'&eacute;cole
+polytechnique, bless&eacute; au moment o&ugrave; il enfon&ccedil;ait &agrave; coups de hache la
+porte de la Haie-Sainte sous le feu plongeant de la barricade anglaise
+barrant le coude de la route de Genappe &agrave; Bruxelles, la division
+Marcognet, prise entre l'infanterie et la cavalerie, fusill&eacute;e &agrave; bout
+portant dans les bl&eacute;s par Best et Pack, sabr&eacute;e par Ponsonby, sa batterie
+de sept pi&egrave;ces enclou&eacute;e, le prince de Saxe-Weimar tenant et gardant,
+malgr&eacute; le comte d'Erlon, Frischemont et Smohain, le drapeau du 105&egrave;me
+pris, le drapeau du 45&egrave;me pris, ce hussard noir prussien arr&ecirc;t&eacute; par les
+coureurs de la colonne volante de trois cents chasseurs battant
+l'estrade entre Wavre et Plancenoit, les choses inqui&eacute;tantes que ce
+prisonnier avait dites, le retard de Grouchy, les quinze cents hommes
+tu&eacute;s en moins d'une heure dans le verger d'Hougomont, les dix-huit cents
+hommes couch&eacute;s en moins de temps encore autour de la Haie-Sainte, tous
+ces incidents orageux, passant comme les nu&eacute;es de la bataille devant
+Napol&eacute;on, avaient &agrave; peine troubl&eacute; son regard et n'avaient point assombri
+cette face imp&eacute;riale de la certitude. Napol&eacute;on &eacute;tait habitu&eacute; &agrave; regarder
+la guerre fixement; il ne faisait jamais chiffre &agrave; chiffre l'addition
+poignante du d&eacute;tail; les chiffres lui importaient peu, pourvu qu'ils
+donnassent ce total: victoire; que les commencements s'&eacute;garassent, il ne
+s'en alarmait point, lui qui se croyait ma&icirc;tre et possesseur de la fin;
+il savait attendre, se supposant hors de question, et il traitait le
+destin d'&eacute;gal &agrave; &eacute;gal. Il paraissait dire au sort: <i>tu n'oserais pas</i>.</p>
+
+<p>Mi-parti lumi&egrave;re et ombre, Napol&eacute;on se sentait prot&eacute;g&eacute; dans le bien et
+tol&eacute;r&eacute; dans le mal. Il avait, ou croyait avoir pour lui, une connivence,
+on pourrait presque dire une complicit&eacute; des &eacute;v&eacute;nements, &eacute;quivalente &agrave;
+l'antique invuln&eacute;rabilit&eacute;.</p>
+
+<p>Pourtant, quand on a derri&egrave;re soi la B&eacute;r&eacute;sina, Leipsick et
+Fontainebleau, il semble qu'on pourrait se d&eacute;fier de Waterloo. Un
+myst&eacute;rieux froncement de sourcil devient visible au fond du ciel.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Wellington r&eacute;trograda, Napol&eacute;on tressaillit. Il vit
+subitement le plateau de Mont-Saint-Jean se d&eacute;garnir et le front de
+l'arm&eacute;e anglaise dispara&icirc;tre. Elle se ralliait, mais se d&eacute;robait.
+L'empereur se souleva &agrave; demi sur ses &eacute;triers. L'&eacute;clair de la victoire
+passa dans ses yeux.</p>
+
+<p>Wellington accul&eacute; &agrave; la for&ecirc;t de Soignes et d&eacute;truit, c'&eacute;tait le
+terrassement d&eacute;finitif de l'Angleterre par la France; c'&eacute;tait Cr&eacute;cy,
+Poitiers, Malplaquet et Ramillies veng&eacute;s. L'homme de Marengo raturait
+Azincourt.</p>
+
+<p>L'empereur alors, m&eacute;ditant la p&eacute;rip&eacute;tie terrible, promena une derni&egrave;re
+fois sa lunette sur tous les points du champ de bataille. Sa garde,
+l'arme au pied derri&egrave;re lui, l'observait d'en bas avec une sorte de
+religion. Il songeait; il examinait les versants, notait les pentes,
+scrutait le bouquet d'arbres, le carr&eacute; de seigles, le sentier; il
+semblait compter chaque buisson. Il regarda avec quelque fixit&eacute; les
+barricades anglaises des deux chauss&eacute;es, deux larges abatis d'arbres,
+celle de la chauss&eacute;e de Genappe au-dessus de la Haie-Sainte, arm&eacute;e de
+deux canons, les seuls de toute l'artillerie anglaise qui vissent le
+fond du champ de bataille, et celle de la chauss&eacute;e de Nivelles o&ugrave;
+&eacute;tincelaient les bayonnettes hollandaises de la brigade Chass&eacute;. Il
+remarqua pr&egrave;s de cette barricade la vieille chapelle de Saint-Nicolas
+peinte en blanc qui est &agrave; l'angle de la traverse vers Braine-l'Alleud.
+Il se pencha et parla &agrave; demi-voix au guide Lacoste. Le guide fit un
+signe de t&ecirc;te n&eacute;gatif, probablement perfide.</p>
+
+<p>L'empereur se redressa et se recueillit.</p>
+
+<p>Wellington avait recul&eacute;. Il ne restait plus qu'&agrave; achever ce recul par un
+&eacute;crasement. Napol&eacute;on, se retournant brusquement, exp&eacute;dia une estafette &agrave;
+franc &eacute;trier &agrave; Paris pour y annoncer que la bataille &eacute;tait gagn&eacute;e.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on &eacute;tait un de ces g&eacute;nies d'o&ugrave; sort le tonnerre.</p>
+
+<p>Il venait de trouver son coup de foudre.</p>
+
+<p>Il donna l'ordre aux cuirassiers de Milhaud d'enlever le plateau de
+Mont-Saint-Jean.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IX" id="Chapitre_IX"></a><a href="#premiere">Chapitre IX</a></h2>
+
+<h3>L'inattendu</h3>
+
+
+<p>Ils &eacute;taient trois mille cinq cents. Ils faisaient un front d'un quart de
+lieue. C'&eacute;taient des hommes g&eacute;ants sur des chevaux colosses. Ils &eacute;taient
+vingt-six escadrons; et ils avaient derri&egrave;re eux, pour les appuyer, la
+division de Lefebvre-Desnouettes, les cent six gendarmes d'&eacute;lite, les
+chasseurs de la garde, onze cent quatre-vingt-dix-sept hommes, et les
+lanciers de la garde, huit cent quatre-vingts lances. Ils portaient le
+casque sans crins et la cuirasse de fer battu, avec les pistolets
+d'ar&ccedil;on dans les fontes et le long sabre-&eacute;p&eacute;e. Le matin toute l'arm&eacute;e
+les avait admir&eacute;s quand, &agrave; neuf heures, les clairons sonnant, toutes les
+musiques chantant <i>Veillons au salut de l'empire</i>, ils &eacute;taient venus,
+colonne &eacute;paisse, une de leurs batteries &agrave; leur flanc, l'autre &agrave; leur
+centre, se d&eacute;ployer sur deux rangs entre la chauss&eacute;e de Genappe et
+Frischemont, et prendre leur place de bataille dans cette puissante
+deuxi&egrave;me ligne, si savamment compos&eacute;e par Napol&eacute;on, laquelle, ayant &agrave;
+son extr&eacute;mit&eacute; de gauche les cuirassiers de Kellermann et &agrave; son extr&eacute;mit&eacute;
+de droite les cuirassiers de Milhaud, avait, pour ainsi dire, deux ailes
+de fer.</p>
+
+<p>L'aide de camp Bernard leur porta l'ordre de l'empereur. Ney tira son
+&eacute;p&eacute;e et prit la t&ecirc;te. Les escadrons &eacute;normes s'&eacute;branl&egrave;rent.</p>
+
+<p>Alors on vit un spectacle formidable.</p>
+
+<p>Toute cette cavalerie, sabres lev&eacute;s, &eacute;tendards et trompettes au vent,
+form&eacute;e en colonne par division, descendit, d'un m&ecirc;me mouvement et comme
+un seul homme, avec la pr&eacute;cision d'un b&eacute;lier de bronze qui ouvre une
+br&egrave;che, la colline de la Belle-Alliance, s'enfon&ccedil;a dans le fond
+redoutable o&ugrave; tant d'hommes d&eacute;j&agrave; &eacute;taient tomb&eacute;s, y disparut dans la
+fum&eacute;e, puis, sortant de cette ombre, reparut de l'autre c&ocirc;t&eacute; du vallon,
+toujours compacte et serr&eacute;e, montant au grand trot, &agrave; travers un nuage
+de mitraille crevant sur elle, l'&eacute;pouvantable pente de boue du plateau
+de Mont-Saint-Jean. Ils montaient, graves, mena&ccedil;ants, imperturbables;
+dans les intervalles de la mousqueterie et de l'artillerie, on entendait
+ce pi&eacute;tinement colossal. &Eacute;tant deux divisions, ils &eacute;taient deux
+colonnes; la division Wathier avait la droite, la division Delord avait
+la gauche. On croyait voir de loin s'allonger vers la cr&ecirc;te du plateau
+deux immenses couleuvres d'acier. Cela traversa la bataille comme un
+prodige.</p>
+
+<p>Rien de semblable ne s'&eacute;tait vu depuis la prise de la grande redoute de
+la Moskowa par la grosse cavalerie; Murat y manquait, mais Ney s'y
+retrouvait. Il semblait que cette masse &eacute;tait devenue monstre et n'e&ucirc;t
+qu'une &acirc;me. Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un anneau du
+polype. On les apercevait &agrave; travers une vaste fum&eacute;e d&eacute;chir&eacute;e &ccedil;&agrave; et l&agrave;.
+P&ecirc;le-m&ecirc;le de casques, de cris, de sabres, bondissement orageux des
+croupes des chevaux dans le canon et la fanfare, tumulte disciplin&eacute; et
+terrible; l&agrave;-dessus les cuirasses, comme les &eacute;cailles sur l'hydre.</p>
+
+<p>Ces r&eacute;cits semblent d'un autre &acirc;ge. Quelque chose de pareil &agrave; cette
+vision apparaissait sans doute dans les vieilles &eacute;pop&eacute;es orphiques
+racontant les hommes-chevaux, les antiques hippanthropes, ces titans &agrave;
+face humaine et &agrave; poitrail &eacute;questre dont le galop escalada l'Olympe,
+horribles, invuln&eacute;rables, sublimes; dieux et b&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Bizarre co&iuml;ncidence num&eacute;rique, vingt-six bataillons allaient recevoir
+ces vingt-six escadrons. Derri&egrave;re la cr&ecirc;te du plateau, &agrave; l'ombre de la
+batterie masqu&eacute;e, l'infanterie anglaise, form&eacute;e en treize carr&eacute;s, deux
+bataillons par carr&eacute;, et sur deux lignes, sept sur la premi&egrave;re, six sur
+la seconde, la crosse &agrave; l'&eacute;paule, couchant en joue ce qui allait venir,
+calme, muette, immobile, attendait. Elle ne voyait pas les cuirassiers
+et les cuirassiers ne la voyaient pas. Elle &eacute;coutait monter cette mar&eacute;e
+d'hommes. Elle entendait le grossissement du bruit des trois mille
+chevaux, le frappement alternatif et sym&eacute;trique des sabots au grand
+trot, le froissement des cuirasses, le cliquetis des sabres, et une
+sorte de grand souffle farouche. Il y eut un silence redoutable, puis,
+subitement, une longue file de bras lev&eacute;s brandissant des sabres apparut
+au-dessus de la cr&ecirc;te, et les casques, et les trompettes, et les
+&eacute;tendards, et trois mille t&ecirc;tes &agrave; moustaches grises criant: <i>vive
+l'empereur</i>! toute cette cavalerie d&eacute;boucha sur le plateau, et ce fut
+comme l'entr&eacute;e d'un tremblement de terre.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, chose tragique, &agrave; la gauche des Anglais, &agrave; notre droite, la
+t&ecirc;te de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable.
+Parvenus au point culminant de la cr&ecirc;te, effr&eacute;n&eacute;s, tout &agrave; leur furie et
+&agrave; leur course d'extermination sur les carr&eacute;s et les canons, les
+cuirassiers venaient d'apercevoir entre eux et les Anglais un foss&eacute;, une
+fosse. C'&eacute;tait le chemin creux d'Ohain.</p>
+
+<p>L'instant fut &eacute;pouvantable. Le ravin &eacute;tait l&agrave;, inattendu, b&eacute;ant, &agrave; pic
+sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son double
+talus; le second rang y poussa le premier, et le troisi&egrave;me y poussa le
+second; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arri&egrave;re, tombaient
+sur la croupe, glissaient les quatre pieds en l'air, pilant et
+bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer, toute la colonne
+n'&eacute;tait plus qu'un projectile, la force acquise pour &eacute;craser les Anglais
+&eacute;crasa les Fran&ccedil;ais, le ravin inexorable ne pouvait se rendre que
+combl&eacute;, cavaliers et chevaux y roul&egrave;rent p&ecirc;le-m&ecirc;le se broyant les uns
+sur les autres, ne faisant qu'une chair dans ce gouffre, et, quand cette
+fosse fut pleine d'hommes vivants, on marcha dessus et le reste passa.
+Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet ab&icirc;me.</p>
+
+<p>Ceci commen&ccedil;a la perte de la bataille.</p>
+
+<p>Une tradition locale, qui exag&egrave;re &eacute;videmment, dit que deux mille chevaux
+et quinze cents hommes furent ensevelis dans le chemin creux d'Ohain. Ce
+chiffre vraisemblablement comprend tous les autres cadavres qu'on jeta
+dans ce ravin le lendemain du combat.</p>
+
+<p>Notons en passant que c'&eacute;tait cette brigade Dubois, si funestement
+&eacute;prouv&eacute;e, qui, une heure auparavant, chargeant &agrave; part, avait enlev&eacute; le
+drapeau du bataillon de Lunebourg.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on, avant d'ordonner cette charge des cuirassiers de Milhaud,
+avait scrut&eacute; le terrain, mais n'avait pu voir ce chemin creux qui ne
+faisait pas m&ecirc;me une ride &agrave; la surface du plateau. Averti pourtant et
+mis en &eacute;veil par la petite chapelle blanche qui en marque l'angle sur la
+chauss&eacute;e de Nivelles, il avait fait, probablement sur l'&eacute;ventualit&eacute; d'un
+obstacle, une question au guide Lacoste. Le guide avait r&eacute;pondu non. On
+pourrait presque dire que de ce signe de t&ecirc;te d'un paysan est sortie la
+catastrophe de Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>D'autres fatalit&eacute;s encore devaient surgir.</p>
+
+<p>&Eacute;tait-il possible que Napol&eacute;on gagn&acirc;t cette bataille? Nous r&eacute;pondons
+non. Pourquoi? &Agrave; cause de Wellington? &agrave; cause de Bl&uuml;-cher? Non. &Agrave; cause
+de Dieu.</p>
+
+<p>Bonaparte vainqueur &agrave; Waterloo, ceci n'&eacute;tait plus dans la loi du
+dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle. Une autre s&eacute;rie de faits se pr&eacute;parait, o&ugrave; Napol&eacute;on
+n'avait plus de place. La mauvaise volont&eacute; des &eacute;v&eacute;nements s'&eacute;tait
+annonc&eacute;e de longue date.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait temps que cet homme vaste tomb&acirc;t.</p>
+
+<p>L'excessive pesanteur de cet homme dans la destin&eacute;e humaine troublait
+l'&eacute;quilibre. Cet individu comptait &agrave; lui seul plus que le groupe
+universel. Ces pl&eacute;thores de toute la vitalit&eacute; humaine concentr&eacute;e dans
+une seule t&ecirc;te, le monde montant au cerveau d'un homme, cela serait
+mortel &agrave; la civilisation si cela durait. Le moment &eacute;tait venu pour
+l'incorruptible &eacute;quit&eacute; supr&ecirc;me d'aviser. Probablement les principes et
+les &eacute;l&eacute;ments, d'o&ugrave; d&eacute;pendent les gravitations r&eacute;guli&egrave;res dans l'ordre
+moral comme dans l'ordre mat&eacute;riel, se plaignaient. Le sang qui fume, le
+trop-plein des cimeti&egrave;res, les m&egrave;res en larmes, ce sont des plaidoyers
+redoutables. Il y a, quand la terre souffre d'une surcharge, de
+myst&eacute;rieux g&eacute;missements de l'ombre, que l'ab&icirc;me entend.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on avait &eacute;t&eacute; d&eacute;nonc&eacute; dans l'infini, et sa chute &eacute;tait d&eacute;cid&eacute;e.</p>
+
+<p>Il g&ecirc;nait Dieu.</p>
+
+<p>Waterloo n'est point une bataille; c'est le changement de front de
+l'univers.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_X" id="Chapitre_X"></a><a href="#premiere">Chapitre X</a></h2>
+
+<h3>Le plateau de Mont Saint-Jean</h3>
+
+
+<p>En m&ecirc;me temps que le ravin, la batterie s'&eacute;tait d&eacute;masqu&eacute;e.</p>
+
+<p>Soixante canons et les treize carr&eacute;s foudroy&egrave;rent les cuirassiers &agrave; bout
+portant. L'intr&eacute;pide g&eacute;n&eacute;ral Delord fit le salut militaire &agrave; la batterie
+anglaise.</p>
+
+<p>Toute l'artillerie volante anglaise &eacute;tait rentr&eacute;e au galop dans les
+carr&eacute;s. Les cuirassiers n'eurent pas m&ecirc;me un temps d'arr&ecirc;t. Le d&eacute;sastre
+du chemin creux les avait d&eacute;cim&eacute;s, mais non d&eacute;courag&eacute;s. C'&eacute;taient de ces
+hommes qui, diminu&eacute;s de nombre, grandissent de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>La colonne Wathier seule avait souffert du d&eacute;sastre; la colonne Delord,
+que Ney avait fait obliquer &agrave; gauche, comme s'il pressentait l'emb&ucirc;che,
+&eacute;tait arriv&eacute;e enti&egrave;re.</p>
+
+<p>Les cuirassiers se ru&egrave;rent sur les carr&eacute;s anglais.</p>
+
+<p>Ventre &agrave; terre, brides l&acirc;ch&eacute;es, sabre aux dents, pistolets au poing,
+telle fut l'attaque.</p>
+
+<p>Il y a des moments dans les batailles o&ugrave; l'&acirc;me durcit l'homme jusqu'&agrave;
+changer le soldat en statue, et o&ugrave; toute cette chair se fait granit. Les
+bataillons anglais, &eacute;perdument assaillis, ne boug&egrave;rent pas.</p>
+
+<p>Alors ce fut effrayant.</p>
+
+<p>Toutes les faces des carr&eacute;s anglais furent attaqu&eacute;es &agrave; la fois. Un
+tournoiement fr&eacute;n&eacute;tique les enveloppa. Cette froide infanterie demeura
+impassible. Le premier rang, genou en terre, recevait les cuirassiers
+sur les bayonnettes, le second rang les fusillait; derri&egrave;re le second
+rang les canonniers chargeaient les pi&egrave;ces, le front du carr&eacute; s'ouvrait,
+laissait passer une &eacute;ruption de mitraille et se refermait. Les
+cuirassiers r&eacute;pondaient par l'&eacute;crasement. Leurs grands chevaux se
+cabraient, enjambaient les rangs, sautaient par-dessus les bayonnettes
+et tombaient, gigantesques, au milieu de ces quatre murs vivants. Les
+boulets faisaient des trou&eacute;es dans les cuirassiers, les cuirassiers
+faisaient des br&egrave;ches dans les carr&eacute;s. Des files d'hommes
+disparaissaient broy&eacute;es sous les chevaux. Les bayonnettes s'enfon&ccedil;aient
+dans les ventres de ces centaures. De l&agrave; une difformit&eacute; de blessures
+qu'on n'a pas vue peut-&ecirc;tre ailleurs. Les carr&eacute;s, rong&eacute;s par cette
+cavalerie forcen&eacute;e, se r&eacute;tr&eacute;cissaient sans broncher. In&eacute;puisables en
+mitraille, ils faisaient explosion au milieu des assaillants. La figure
+de ce combat &eacute;tait monstrueuse. Ces carr&eacute;s n'&eacute;taient plus des
+bataillons, c'&eacute;taient des crat&egrave;res; ces cuirassiers n'&eacute;taient plus une
+cavalerie, c'&eacute;tait une temp&ecirc;te. Chaque carr&eacute; &eacute;tait un volcan attaqu&eacute; par
+un nuage; la lave combattait la foudre.</p>
+
+<p>Le carr&eacute; extr&ecirc;me de droite, le plus expos&eacute; de tous, &eacute;tant en l'air, fut
+presque an&eacute;anti d&egrave;s les premiers chocs. Il &eacute;tait form&eacute; du 75&egrave;me r&eacute;giment
+de highlanders. Le joueur de cornemuse au centre, pendant qu'on
+s'exterminait autour de lui, baissant dans une inattention profonde son
+&oelig;il m&eacute;lancolique plein du reflet des for&ecirc;ts et des lacs, assis sur un
+tambour, son <i>pibroch</i> sous le bras, jouait les airs de la montagne. Ces
+&Eacute;cossais mouraient en pensant au Ben Lothian, comme les Grecs en se
+souvenant d'Argos. Le sabre d'un cuirassier, abattant le <i>pibroch</i> et le
+bras qui le portait, fit cesser le chant en tuant le chanteur.</p>
+
+<p>Les cuirassiers, relativement peu nombreux, amoindris par la catastrophe
+du ravin, avaient l&agrave; contre eux presque toute l'arm&eacute;e anglaise, mais ils
+se multipliaient, chaque homme valant dix. Cependant quelques bataillons
+hanovriens pli&egrave;rent. Wellington le vit, et songea &agrave; sa cavalerie. Si
+Napol&eacute;on, en ce moment-l&agrave; m&ecirc;me, e&ucirc;t song&eacute; &agrave; son infanterie, il e&ucirc;t gagn&eacute;
+la bataille. Cet oubli fut sa grande faute fatale. Tout &agrave; coup les
+cuirassiers, assaillants, se sentirent assaillis. La cavalerie anglaise
+&eacute;tait sur leur dos. Devant eux les carr&eacute;s, derri&egrave;re eux Somerset;
+Somerset, c'&eacute;taient les quatorze cents dragons-gardes. Somerset avait &agrave;
+sa droite Dornberg avec les chevau-l&eacute;gers allemands, et &agrave; sa gauche Trip
+avec les carabiniers belges; les cuirassiers, attaqu&eacute;s en flanc et en
+t&ecirc;te, en avant et en arri&egrave;re, par l'infanterie et par la cavalerie,
+durent faire face de tous les c&ocirc;t&eacute;s. Que leur importait? ils &eacute;taient
+tourbillon. La bravoure devint inexprimable.</p>
+
+<p>En outre, ils avaient derri&egrave;re eux la batterie toujours tonnante. Il
+fallait cela pour que ces hommes fussent bless&eacute;s dans le dos. Une de
+leurs cuirasses, trou&eacute;e &agrave; l'omoplate gauche d'un biscayen, est dans la
+collection dite mus&eacute;e de Waterloo.</p>
+
+<p>Pour de tels Fran&ccedil;ais, il ne fallait pas moins que de tels Anglais.</p>
+
+<p>Ce ne fut plus une m&ecirc;l&eacute;e, ce fut une ombre, une furie, un vertigineux
+emportement d'&acirc;mes et de courages, un ouragan d'&eacute;p&eacute;es &eacute;clairs. En un
+instant les quatorze cents dragons-gardes ne furent plus que huit cents;
+Fuller, leur lieutenant-colonel, tomba mort. Ney accourut avec les
+lanciers et les chasseurs de Lefebvre-Desnouettes. Le plateau de
+Mont-Saint-Jean fut pris, repris, pris encore. Les cuirassiers
+quittaient la cavalerie pour retourner &agrave; l'infanterie, ou, pour mieux
+dire, toute cette cohue formidable se colletait sans que l'un l&acirc;ch&acirc;t
+l'autre. Les carr&eacute;s tenaient toujours. Il y eut douze assauts. Ney eut
+quatre chevaux tu&eacute;s sous lui. La moiti&eacute; des cuirassiers resta sur le
+plateau. Cette lutte dura deux heures.</p>
+
+<p>L'arm&eacute;e anglaise en fut profond&eacute;ment &eacute;branl&eacute;e. Nul doute que, s'ils
+n'eussent &eacute;t&eacute; affaiblis dans leur premier choc par le d&eacute;sastre du chemin
+creux, les cuirassiers n'eussent culbut&eacute; le centre et d&eacute;cid&eacute; la
+victoire. Cette cavalerie extraordinaire p&eacute;trifia Clinton qui avait vu
+Talavera et Badajoz. Wellington, aux trois quarts vaincu, admirait
+h&eacute;ro&iuml;quement. Il disait &agrave; demi-voix: <i>sublime</i>!</p>
+
+<p>Les cuirassiers an&eacute;antirent sept carr&eacute;s sur treize, prirent ou
+enclou&egrave;rent soixante pi&egrave;ces de canon, et enlev&egrave;rent aux r&eacute;giments
+anglais six drapeaux, que trois cuirassiers et trois chasseurs de la
+garde all&egrave;rent porter &agrave; l'empereur devant la ferme de la Belle-Alliance.</p>
+
+<p>La situation de Wellington avait empir&eacute;. Cette &eacute;trange bataille &eacute;tait
+comme un duel entre deux bless&eacute;s acharn&eacute;s qui, chacun de leur c&ocirc;t&eacute;, tout
+en combattant et en se r&eacute;sistant toujours, perdent tout leur sang.
+Lequel des deux tombera le premier?</p>
+
+<p>La lutte du plateau continuait.</p>
+
+<p>Jusqu'o&ugrave; sont all&eacute;s les cuirassiers? personne ne saurait le dire. Ce qui
+est certain, c'est que, le lendemain de la bataille, un cuirassier et
+son cheval furent trouv&eacute;s morts dans la charpente de la bascule du
+pesage des voitures &agrave; Mont-Saint-Jean, au point m&ecirc;me o&ugrave; s'entrecoupent
+et se rencontrent les quatre routes de Nivelles, de Genappe, de La Hulpe
+et de Bruxelles. Ce cavalier avait perc&eacute; les lignes anglaises. Un des
+hommes qui ont relev&eacute; ce cadavre vit encore &agrave; Mont-Saint-Jean. Il se
+nomme Dehaze. Il avait alors dix-huit ans.</p>
+
+<p>Wellington se sentait pencher. La crise &eacute;tait proche.</p>
+
+<p>Les cuirassiers n'avaient point r&eacute;ussi, en ce sens que le centre n'&eacute;tait
+pas enfonc&eacute;. Tout le monde ayant le plateau, personne ne l'avait, et en
+somme il restait pour la plus grande part aux Anglais. Wellington avait
+le village et la plaine culminante; Ney n'avait que la cr&ecirc;te et la
+pente. Des deux c&ocirc;t&eacute;s on semblait enracin&eacute; dans ce sol fun&egrave;bre.</p>
+
+<p>Mais l'affaiblissement des Anglais paraissait irr&eacute;m&eacute;diable. L'h&eacute;morragie
+de cette arm&eacute;e &eacute;tait horrible. Kempt, &agrave; l'aile gauche, r&eacute;clamait du
+renfort.&mdash;<i>Il n'y en a pas</i>, r&eacute;pondait Wellington, <i>qu'il se fasse
+tuer</i>!&mdash;Presque &agrave; la m&ecirc;me minute, rapprochement singulier qui peint
+l'&eacute;puisement des deux arm&eacute;es, Ney demandait de l'infanterie &agrave; Napol&eacute;on,
+et Napol&eacute;on s'&eacute;criait: <i>De l'infanterie! o&ugrave; veut-il que j'en prenne?
+Veut-il que j'en fasse?</i></p>
+
+<p>Pourtant l'arm&eacute;e anglaise &eacute;tait la plus malade. Les pouss&eacute;es furieuses
+de ces grands escadrons &agrave; cuirasses de fer et &agrave; poitrines d'acier
+avaient broy&eacute; l'infanterie. Quelques hommes autour d'un drapeau
+marquaient la place d'un r&eacute;giment, tel bataillon n'&eacute;tait plus command&eacute;
+que par un capitaine ou par un lieutenant; la division Alten, d&eacute;j&agrave; si
+maltrait&eacute;e &agrave; la Haie-Sainte, &eacute;tait presque d&eacute;truite; les intr&eacute;pides
+Belges de la brigade Van Kluze jonchaient les seigles le long de la
+route de Nivelles; il ne restait presque rien de ces grenadiers
+hollandais qui, en 1811, m&ecirc;l&eacute;s en Espagne &agrave; nos rangs, combattaient
+Wellington, et qui, en 1815, ralli&eacute;s aux Anglais, combattaient Napol&eacute;on.
+La perte en officiers &eacute;tait consid&eacute;rable. Lord Uxbridge, qui le
+lendemain fit enterrer sa jambe, avait le genou fracass&eacute;. Si, du c&ocirc;t&eacute;
+des Fran&ccedil;ais, dans cette lutte des cuirassiers, Delord, Lh&eacute;ritier,
+Colbert, Dnop, Travers et Blancard &eacute;taient hors de combat, du c&ocirc;t&eacute; des
+Anglais, Alten &eacute;tait bless&eacute;, Barne &eacute;tait bless&eacute;, Delancey &eacute;tait tu&eacute;, Van
+Merlen &eacute;tait tu&eacute;, Ompteda &eacute;tait tu&eacute;, tout l'&eacute;tat-major de Wellington
+&eacute;tait d&eacute;cim&eacute;, et l'Angleterre avait le pire partage dans ce sanglant
+&eacute;quilibre. Le 2&egrave;me r&eacute;giment des gardes &agrave; pied avait perdu cinq
+lieutenants-colonels, quatre capitaines et trois enseignes; le premier
+bataillon du 30&egrave;me d'infanterie avait perdu vingt-quatre officiers et
+cent douze soldats; le 79&egrave;me montagnards avait vingt-quatre officiers
+bless&eacute;s, dix-huit officiers morts, quatre cent cinquante soldats tu&eacute;s.
+Les hussards hanovriens de Cumberland, un r&eacute;giment tout entier, ayant &agrave;
+sa t&ecirc;te son colonel Hacke, qui devait plus tard &ecirc;tre jug&eacute; et cass&eacute;,
+avaient tourn&eacute; bride devant la m&ecirc;l&eacute;e et &eacute;taient en fuite dans la for&ecirc;t
+de Soignes, semant la d&eacute;route jusqu'&agrave; Bruxelles. Les charrois, les
+prolonges, les bagages, les fourgons pleins de bless&eacute;s, voyant les
+Fran&ccedil;ais gagner du terrain et s'approcher de la for&ecirc;t, s'y
+pr&eacute;cipitaient; les Hollandais, sabr&eacute;s par la cavalerie fran&ccedil;aise,
+criaient: <i>alarme</i>! De Vert-Coucou jusqu'&agrave; Groenendael, sur une longueur
+de pr&egrave;s de deux lieues dans la direction de Bruxelles, il y avait, au
+dire des t&eacute;moins qui existent encore, un encombrement de fuyards. Cette
+panique fut telle qu'elle gagna le prince de Cond&eacute; &agrave; Malines et Louis
+XVIII &agrave; Gand. &Agrave; l'exception de la faible r&eacute;serve &eacute;chelonn&eacute;e derri&egrave;re
+l'ambulance &eacute;tablie dans la ferme de Mont-Saint-Jean et des brigades
+Vivian et Vandeleur qui flanquaient l'aile gauche, Wellington n'avait
+plus de cavalerie. Nombre de batteries gisaient d&eacute;mont&eacute;es. Ces faits
+sont avou&eacute;s par Siborne; et Pringle, exag&eacute;rant le d&eacute;sastre, va jusqu'&agrave;
+dire que l'arm&eacute;e anglo-hollandaise &eacute;tait r&eacute;duite &agrave; trente-quatre mille
+hommes. Le duc-de-fer demeurait calme, mais ses l&egrave;vres avaient bl&ecirc;mi. Le
+commissaire autrichien Vincent, le commissaire espagnol Alava, pr&eacute;sents
+&agrave; la bataille dans l'&eacute;tat-major anglais, croyaient le duc perdu. &Agrave; cinq
+heures, Wellington tira sa montre, et on l'entendit murmurer ce mot
+sombre: <i>Bl&uuml;cher, ou la nuit!</i></p>
+
+<p>Ce fut vers ce moment-l&agrave; qu'une ligne lointaine de bayonnettes &eacute;tincela
+sur les hauteurs du c&ocirc;t&eacute; de Frischemont.</p>
+
+<p>Ici est la p&eacute;rip&eacute;tie de ce drame g&eacute;ant.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XI" id="Chapitre_XI"></a><a href="#premiere">Chapitre XI</a></h2>
+
+<h3>Mauvais guide &agrave; Napol&eacute;on, bon guide &agrave; B&uuml;low</h3>
+
+
+<p>On conna&icirc;t la poignante m&eacute;prise de Napol&eacute;on: Grouchy esp&eacute;r&eacute;, Bl&uuml;cher
+survenant, la mort au lieu de la vie.</p>
+
+<p>La destin&eacute;e a de ces tournants; on s'attendait au tr&ocirc;ne du monde; on
+aper&ccedil;oit Sainte-H&eacute;l&egrave;ne. Si le petit p&acirc;tre, qui servait de guide &agrave; B&uuml;low,
+lieutenant de Bl&uuml;cher, lui e&ucirc;t conseill&eacute; de d&eacute;boucher de la for&ecirc;t
+au-dessus de Frischemont plut&ocirc;t qu'au dessous de Plancenoit, la forme du
+dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle e&ucirc;t peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute; diff&eacute;rente. Napol&eacute;on e&ucirc;t gagn&eacute; la
+bataille de Waterloo. Par tout autre chemin qu'au-dessous de Plancenoit,
+l'arm&eacute;e prussienne aboutissait &agrave; un ravin infranchissable &agrave;
+l'artillerie, et B&uuml;low n'arrivait pas.</p>
+
+<p>Or, une heure de retard, c'est le g&eacute;n&eacute;ral prussien Muffling qui le
+d&eacute;clare, et Bl&uuml;cher n'aurait plus trouv&eacute; Wellington debout; &laquo;la bataille
+&eacute;tait perdue&raquo;.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait temps, on le voit, que B&uuml;low arriv&acirc;t. Il avait du reste &eacute;t&eacute;
+fort retard&eacute;. Il avait bivouaqu&eacute; &agrave; Dion-le-Mont et &eacute;tait parti d&egrave;s
+l'aube. Mais les chemins &eacute;taient impraticables et ses divisions
+s'&eacute;taient embourb&eacute;es. Les orni&egrave;res venaient au moyeu des canons. En
+outre, il avait fallu passer la Dyle sur l'&eacute;troit pont de Wavre; la rue
+menant au pont avait &eacute;t&eacute; incendi&eacute;e par les Fran&ccedil;ais; les caissons et les
+fourgons de l'artillerie, ne pouvant passer entre deux rangs de maisons
+en feu, avaient d&ucirc; attendre que l'incendie f&ucirc;t &eacute;teint. Il &eacute;tait midi que
+l'avant-garde de B&uuml;low n'avait pu encore atteindre
+Chapelle-Saint-Lambert.</p>
+
+<p>L'action, commenc&eacute;e deux heures plus t&ocirc;t, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; finie &agrave; quatre heures,
+et Bl&uuml;cher serait tomb&eacute; sur la bataille gagn&eacute;e par Napol&eacute;on. Tels sont
+ces immenses hasards, proportionn&eacute;s &agrave; un infini qui nous &eacute;chappe. D&egrave;s
+midi, l'empereur, le premier, avec sa longue-vue, avait aper&ccedil;u &agrave;
+l'extr&ecirc;me horizon quelque chose qui avait fix&eacute; son attention. Il avait
+dit:&mdash;Je vois l&agrave;-bas un nuage qui me para&icirc;t &ecirc;tre des troupes. Puis il
+avait demand&eacute; au duc de Dalmatie:&mdash;Soult, que voyez-vous vers
+Chapelle-Saint-Lambert?&mdash;Le mar&eacute;chal braquant sa lunette avait
+r&eacute;pondu:&mdash;Quatre ou cinq mille hommes, sire. &Eacute;videmment
+Grouchy.&mdash;Cependant cela restait immobile dans la brume. Toutes les
+lunettes de l'&eacute;tat-major avaient &eacute;tudi&eacute; &laquo;le nuage&raquo; signal&eacute; par
+l'empereur. Quelques-uns avaient dit: <i>Ce sont des colonnes qui font
+halte</i>. La plupart avaient dit: <i>Ce sont des arbres</i>. La v&eacute;rit&eacute; est que
+le nuage ne remuait pas. L'empereur avait d&eacute;tach&eacute; en reconnaissance vers
+ce point obscur la division de cavalerie l&eacute;g&egrave;re de Domon.</p>
+
+<p>B&uuml;low en effet n'avait pas boug&eacute;. Son avant-garde &eacute;tait tr&egrave;s faible, et
+ne pouvait rien. Il devait attendre le gros du corps d'arm&eacute;e, et il
+avait l'ordre de se concentrer avant d'entrer en ligne; mais &agrave; cinq
+heures, voyant le p&eacute;ril de Wellington, Bl&uuml;cher ordonna &agrave; B&uuml;low
+d'attaquer et dit ce mot remarquable: &laquo;Il faut donner de l'air &agrave; l'arm&eacute;e
+anglaise.&raquo;</p>
+
+<p>Peu apr&egrave;s, les divisions Losthin, Hiller, Hacke et Ryssel se d&eacute;ployaient
+devant le corps de Lobau, la cavalerie du prince Guillaume de Prusse
+d&eacute;bouchait du bois de Paris, Plancenoit &eacute;tait en flammes, et les boulets
+prussiens commen&ccedil;aient &agrave; pleuvoir jusque dans les rangs de la garde en
+r&eacute;serve derri&egrave;re Napol&eacute;on.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XII" id="Chapitre_XII"></a><a href="#premiere">Chapitre XII</a></h2>
+
+<h3>La garde</h3>
+
+
+<p>On sait le reste: l'irruption d'une troisi&egrave;me arm&eacute;e, la bataille
+disloqu&eacute;e, quatre-vingt-six bouches &agrave; feu tonnant tout &agrave; coup, Pirch Ier
+survenant avec B&uuml;low, la cavalerie de Zieten men&eacute;e par Bl&uuml;cher en
+personne, les Fran&ccedil;ais refoul&eacute;s, Marcognet balay&eacute; du plateau d'Ohain,
+Durutte d&eacute;log&eacute; de Papelotte, Donzelot et Quiot reculant, Lobau pris en
+&eacute;charpe, une nouvelle bataille se pr&eacute;cipitant &agrave; la nuit tombante sur nos
+r&eacute;giments d&eacute;mantel&eacute;s, toute la ligne anglaise reprenant l'offensive et
+pouss&eacute;e en avant, la gigantesque trou&eacute;e faite dans l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise, la
+mitraille anglaise et la mitraille prussienne s'entr'aidant,
+l'extermination, le d&eacute;sastre de front, le d&eacute;sastre en flanc, la garde
+entrant en ligne sous cet &eacute;pouvantable &eacute;croulement.</p>
+
+<p>Comme elle sentait qu'elle allait mourir, elle cria: <i>vive l'empereur</i>!
+L'histoire n'a rien de plus &eacute;mouvant que cette agonie &eacute;clatant en
+acclamations.</p>
+
+<p>Le ciel avait &eacute;t&eacute; couvert toute la journ&eacute;e. Tout &agrave; coup, en ce moment-l&agrave;
+m&ecirc;me, il &eacute;tait huit heures du soir, les nuages de l'horizon s'&eacute;cart&egrave;rent
+et laiss&egrave;rent passer, &agrave; travers les ormes de la route de Nivelles, la
+grande rougeur sinistre du soleil qui se couchait. On l'avait vu se
+lever &agrave; Austerlitz.</p>
+
+<p>Chaque bataillon de la garde, pour ce d&eacute;nouement, &eacute;tait command&eacute; par un
+g&eacute;n&eacute;ral. Friant, Michel, Roguet, Harlet, Mallet, Poret de Morvan,
+&eacute;taient l&agrave;. Quand les hauts bonnets des grenadiers de la garde avec la
+large plaque &agrave; l'aigle apparurent, sym&eacute;triques, align&eacute;s, tranquilles,
+superbes, dans la brume de cette m&ecirc;l&eacute;e, l'ennemi sentit le respect de la
+France; on crut voir vingt victoires entrer sur le champ de bataille,
+ailes d&eacute;ploy&eacute;es, et ceux qui &eacute;taient vainqueurs, s'estimant vaincus,
+recul&egrave;rent; mais Wellington cria: <i>Debout, gardes, et visez juste!</i> le
+r&eacute;giment rouge des gardes anglaises, couch&eacute; derri&egrave;re les haies, se leva,
+une nu&eacute;e de mitraille cribla le drapeau tricolore frissonnant autour de
+nos aigles, tous se ru&egrave;rent, et le supr&ecirc;me carnage commen&ccedil;a. La garde
+imp&eacute;riale sentit dans l'ombre l'arm&eacute;e l&acirc;chant pied autour d'elle, et le
+vaste &eacute;branlement de la d&eacute;route, elle entendit le <i>sauve-qui-peut</i>! qui
+avait remplac&eacute; le <i>vive l'empereur</i>! et, avec la fuite derri&egrave;re elle,
+elle continua d'avancer, de plus en plus foudroy&eacute;e et mourant davantage
+&agrave; chaque pas qu'elle faisait. Il n'y eut point d'h&eacute;sitants ni de
+timides. Le soldat dans cette troupe &eacute;tait aussi h&eacute;ros que le g&eacute;n&eacute;ral.
+Pas un homme ne manqua au suicide.</p>
+
+<p>Ney, &eacute;perdu, grand de toute la hauteur de la mort accept&eacute;e, s'offrait &agrave;
+tous les coups dans cette tourmente. Il eut l&agrave; son cinqui&egrave;me cheval tu&eacute;
+sous lui. En sueur, la flamme aux yeux, l'&eacute;cume aux l&egrave;vres, l'uniforme
+d&eacute;boutonn&eacute;, une de ses &eacute;paulettes &agrave; demi coup&eacute;e par le coup de sabre
+d'un horse-guard, sa plaque de grand-aigle bossel&eacute;e par une balle,
+sanglant, fangeux, magnifique, une &eacute;p&eacute;e cass&eacute;e &agrave; la main, il disait:
+<i>Venez voir comment meurt un mar&eacute;chal de France sur le champ de
+bataille!</i> Mais en vain; il ne mourut pas. Il &eacute;tait hagard et indign&eacute;.
+Il jetait &agrave; Drouet d'Erlon cette question: <i>Est-ce que tu ne te fais pas
+tuer, toi?</i> Il criait au milieu de toute cette artillerie &eacute;crasant une
+poign&eacute;e d'hommes:&mdash;<i>Il n'y a donc rien pour moi! Oh! je voudrais que
+tous ces boulets anglais m'entrassent dans le ventre!</i> Tu &eacute;tais r&eacute;serv&eacute;
+&agrave; des balles fran&ccedil;aises, infortun&eacute;!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIII" id="Chapitre_XIII"></a><a href="#premiere">Chapitre XIII</a></h2>
+
+<h3>La catastrophe</h3>
+
+
+<p>La d&eacute;route derri&egrave;re la garde fut lugubre.</p>
+
+<p>L'arm&eacute;e plia brusquement de tous les c&ocirc;t&eacute;s &agrave; la fois, de Hougomont, de
+la Haie-Sainte, de Papelotte, de Plancenoit. Le cri <i>Trahison</i>! fut
+suivi du cri <i>Sauve-qui-peut</i>! Une arm&eacute;e qui se d&eacute;bande, c'est un d&eacute;gel.
+Tout fl&eacute;chit, se f&ecirc;le, craque, flotte, roule, tombe, se heurte, se h&acirc;te,
+se pr&eacute;cipite. D&eacute;sagr&eacute;gation inou&iuml;e. Ney emprunte un cheval, saute
+dessus, et, sans chapeau, sans cravate, sans &eacute;p&eacute;e, se met en travers de
+la chauss&eacute;e de Bruxelles, arr&ecirc;tant &agrave; la fois les Anglais et les
+Fran&ccedil;ais. Il t&acirc;che de retenir l'arm&eacute;e, il la rappelle, il l'insulte, il
+se cramponne &agrave; la d&eacute;route. Il est d&eacute;bord&eacute;. Les soldats le fuient, en
+criant: <i>Vive le mar&eacute;chal Ney!</i> Deux r&eacute;giments de Durutte vont et
+viennent effar&eacute;s et comme ballott&eacute;s entre le sabre des uhlans et la
+fusillade des brigades de Kempt, de Best, de Pack et de Rylandt; la pire
+des m&ecirc;l&eacute;es, c'est la d&eacute;route, les amis s'entre-tuent pour fuir; les
+escadrons et les bataillons se brisent et se dispersent les uns contre
+les autres, &eacute;norme &eacute;cume de la bataille. Lobau &agrave; une extr&eacute;mit&eacute; comme
+Reille &agrave; l'autre sont roul&eacute;s dans le flot. En vain Napol&eacute;on fait des
+murailles avec ce qui lui reste de la garde; en vain il d&eacute;pense &agrave; un
+dernier effort ses escadrons de service. Quiot recule devant Vivian,
+Kellermann devant Vandeleur, Lobau devant B&uuml;low, Morand devant Pirch,
+Domon et Subervic devant le prince Guillaume de Prusse. Guyot, qui a
+men&eacute; &agrave; la charge les escadrons de l'empereur, tombe sous les pieds des
+dragons anglais. Napol&eacute;on court au galop le long des fuyards, les
+harangue, presse, menace, supplie. Toutes ces bouches qui criaient le
+matin <i>vive l'empereur</i>, restent b&eacute;antes; c'est &agrave; peine si on le
+conna&icirc;t. La cavalerie prussienne, fra&icirc;che venue, s'&eacute;lance, vole, sabre,
+taille, hache, tue, extermine. Les attelages se ruent, les canons se
+sauvent; les soldats du train d&eacute;tellent les caissons et en prennent les
+chevaux pour s'&eacute;chapper; des fourgons culbut&eacute;s les quatre roues en l'air
+entravent la route et sont des occasions de massacre. On s'&eacute;crase, on se
+foule, on marche sur les morts et sur les vivants. Les bras sont
+&eacute;perdus. Une multitude vertigineuse emplit les routes, les sentiers, les
+ponts, les plaines, les collines, les vall&eacute;es, les bois, encombr&eacute;s par
+cette &eacute;vasion de quarante mille hommes. Cris, d&eacute;sespoir, sacs et fusils
+jet&eacute;s dans les seigles, passages fray&eacute;s &agrave; coups d'&eacute;p&eacute;e, plus de
+camarades, plus d'officiers, plus de g&eacute;n&eacute;raux, une inexprimable
+&eacute;pouvante. Zieten sabrant la France &agrave; son aise. Les lions devenus
+chevreuils. Telle fut cette fuite.</p>
+
+<p>&Agrave; Genappe, on essaya de se retourner, de faire front, d'enrayer. Lobau
+rallia trois cents hommes. On barricada l'entr&eacute;e du village; mais &agrave; la
+premi&egrave;re vol&eacute;e de la mitraille prussienne, tout se remit &agrave; fuir, et
+Lobau fut pris. On voit encore aujourd'hui cette vol&eacute;e de mitraille
+empreinte sur le vieux pignon d'une masure en brique &agrave; droite de la
+route, quelques minutes avant d'entrer &agrave; Genappe. Les Prussiens
+s'&eacute;lanc&egrave;rent dans Genappe, furieux sans doute d'&ecirc;tre si peu vainqueurs.
+La poursuite fut monstrueuse. Bl&uuml;cher ordonna l'extermination. Roguet
+avait donn&eacute; ce lugubre exemple de menacer de mort tout grenadier
+fran&ccedil;ais qui lui am&egrave;nerait un prisonnier prussien. Bl&uuml;cher d&eacute;passa
+Roguet. Le g&eacute;n&eacute;ral de la jeune garde, Ducesme, accul&eacute; sur la porte d'une
+auberge de Genappe, rendit son &eacute;p&eacute;e &agrave; un hussard de la mort qui prit
+l'&eacute;p&eacute;e et tua le prisonnier. La victoire s'acheva par l'assassinat des
+vaincus. Punissons, puisque nous sommes l'histoire: le vieux Bl&uuml;cher se
+d&eacute;shonora. Cette f&eacute;rocit&eacute; mit le comble au d&eacute;sastre. La d&eacute;route
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e traversa Genappe, traversa les Quatre-Bras, traversa
+Gosselies, traversa Frasnes, traversa Charleroi, traversa Thuin, et ne
+s'arr&ecirc;ta qu'&agrave; la fronti&egrave;re. H&eacute;las! et qui donc fuyait de la sorte? la
+grande arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce vertige, cette terreur, cette chute en ruine de la plus haute
+bravoure qui ait jamais &eacute;tonn&eacute; l'histoire, est-ce que cela est sans
+cause? Non. L'ombre d'une droite &eacute;norme se projette sur Waterloo. C'est
+la journ&eacute;e du destin. La force au-dessus de l'homme a donn&eacute; ce jour-l&agrave;.
+De l&agrave; le pli &eacute;pouvant&eacute; des t&ecirc;tes; de l&agrave; toutes ces grandes &acirc;mes rendant
+leur &eacute;p&eacute;e. Ceux qui avaient vaincu l'Europe sont tomb&eacute;s terrass&eacute;s,
+n'ayant plus rien &agrave; dire ni &agrave; faire, sentant dans l'ombre une pr&eacute;sence
+terrible. <i>Hoc erat in fatis</i>. Ce jour-l&agrave;, la perspective du genre
+humain a chang&eacute;. Waterloo, c'est le gond du dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle. La
+disparition du grand homme &eacute;tait n&eacute;cessaire &agrave; l'av&egrave;nement du grand
+si&egrave;cle. Quelqu'un &agrave; qui on ne r&eacute;plique pas s'en est charg&eacute;. La panique
+des h&eacute;ros s'explique. Dans la bataille de Waterloo, il y a plus du
+nuage, il y a du m&eacute;t&eacute;ore. Dieu a pass&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; la nuit tombante, dans un champ pr&egrave;s de Genappe, Bernard et Bertrand
+saisirent par un pan de sa redingote et arr&ecirc;t&egrave;rent un homme hagard,
+pensif, sinistre, qui, entra&icirc;n&eacute; jusque-l&agrave; par le courant de la d&eacute;route,
+venait de mettre pied &agrave; terre, avait pass&eacute; sous son bras la bride de son
+cheval, et, l'&oelig;il &eacute;gar&eacute;, s'en retournait seul vers Waterloo. C'&eacute;tait
+Napol&eacute;on essayant encore d'aller en avant, immense somnambule de ce r&ecirc;ve
+&eacute;croul&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIV" id="Chapitre_XIV"></a><a href="#premiere">Chapitre XIV</a></h2>
+
+<h3>Le dernier carr&eacute;</h3>
+
+
+<p>Quelques carr&eacute;s de la garde, immobiles dans le ruissellement de la
+d&eacute;route comme des rochers dans de l'eau qui coule, tinrent jusqu'&agrave; la
+nuit. La nuit venant, la mort aussi, ils attendirent cette ombre double,
+et, in&eacute;branlables, s'en laiss&egrave;rent envelopper. Chaque r&eacute;giment, isol&eacute;
+des autres et n'ayant plus de lien avec l'arm&eacute;e rompue de toutes parts,
+mourait pour son compte. Ils avaient pris position, pour faire cette
+derni&egrave;re action, les uns sur les hauteurs de Rossomme, les autres dans
+la plaine de Mont-Saint-Jean. L&agrave;, abandonn&eacute;s, vaincus, terribles, ces
+carr&eacute;s sombres agonisaient formidablement. Ulm, Wagram, I&eacute;na, Friedland,
+mouraient en eux.</p>
+
+<p>Au cr&eacute;puscule, vers neuf heures du soir, au bas du plateau de
+Mont-Saint-Jean, il en restait un. Dans ce vallon funeste, au pied de
+cette pente gravie par les cuirassiers, inond&eacute;e maintenant par les
+masses anglaises, sous les feux convergents de l'artillerie ennemie
+victorieuse, sous une effroyable densit&eacute; de projectiles, ce carr&eacute;
+luttait. Il &eacute;tait command&eacute; par un officier obscur nomm&eacute; Cambronne. &Agrave;
+chaque d&eacute;charge, le carr&eacute; diminuait, et ripostait. Il r&eacute;pliquait &agrave; la
+mitraille par la fusillade, r&eacute;tr&eacute;cissant continuellement ses quatre
+murs. De loin les fuyards s'arr&ecirc;taient par moment, essouffl&eacute;s, &eacute;coutant
+dans les t&eacute;n&egrave;bres ce sombre tonnerre d&eacute;croissant.</p>
+
+<p>Quand cette l&eacute;gion ne fut plus qu'une poign&eacute;e, quand leur drapeau ne fut
+plus qu'une loque, quand leurs fusils &eacute;puis&eacute;s de balles ne furent plus
+que des b&acirc;tons, quand le tas de cadavres fut plus grand que le groupe
+vivant, il y eut parmi les vainqueurs une sorte de terreur sacr&eacute;e autour
+de ces mourants sublimes, et l'artillerie anglaise, reprenant haleine,
+fit silence. Ce fut une esp&egrave;ce de r&eacute;pit. Ces combattants avaient autour
+d'eux comme un fourmillement de spectres, des silhouettes d'hommes &agrave;
+cheval, le profil noir des canons, le ciel blanc aper&ccedil;u &agrave; travers les
+roues et les aff&ucirc;ts; la colossale t&ecirc;te de mort que les h&eacute;ros entrevoient
+toujours dans la fum&eacute;e au fond de la bataille, s'avan&ccedil;ait sur eux et les
+regardait. Ils purent entendre dans l'ombre cr&eacute;pusculaire qu'on
+chargeait les pi&egrave;ces, les m&egrave;ches allum&eacute;es pareilles &agrave; des yeux de tigre
+dans la nuit firent un cercle autour de leurs t&ecirc;tes, tous les boute-feu
+des batteries anglaises s'approch&egrave;rent des canons, et alors, &eacute;mu, tenant
+la minute supr&ecirc;me suspendue au-dessus de ces hommes, un g&eacute;n&eacute;ral anglais,
+Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria: <i>Braves
+Fran&ccedil;ais, rendez-vous!</i> Cambronne r&eacute;pondit: <i>Merde!</i></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XV" id="Chapitre_XV"></a><a href="#premiere">Chapitre XV</a></h2>
+
+<h3>Cambronne</h3>
+
+
+<p>Le lecteur fran&ccedil;ais voulant &ecirc;tre respect&eacute;, le plus beau mot peut-&ecirc;tre
+qu'un Fran&ccedil;ais ait jamais dit ne peut lui &ecirc;tre r&eacute;p&eacute;t&eacute;. D&eacute;fense de
+d&eacute;poser du sublime dans l'histoire.</p>
+
+<p>&Agrave; nos risques et p&eacute;rils, nous enfreignons cette d&eacute;fense.</p>
+
+<p>Donc, parmi tous ces g&eacute;ants, il y eut un titan, Cambronne.</p>
+
+<p>Dire ce mot, et mourir ensuite. Quoi de plus grand! car c'est mourir que
+de le vouloir, et ce n'est pas la faute de cet homme, si, mitraill&eacute;, il
+a surv&eacute;cu.</p>
+
+<p>L'homme qui a gagn&eacute; la bataille de Waterloo, ce n'est pas Napol&eacute;on en
+d&eacute;route, ce n'est pas Wellington pliant &agrave; quatre heures, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; &agrave;
+cinq, ce n'est pas Bl&uuml;cher qui ne s'est point battu; l'homme qui a gagn&eacute;
+la bataille de Waterloo, c'est Cambronne.</p>
+
+<p>Foudroyer d'un tel mot le tonnerre qui vous tue, c'est vaincre.</p>
+
+<p>Faire cette r&eacute;ponse &agrave; la catastrophe, dire cela au destin, donner cette
+base au lion futur, jeter cette r&eacute;plique &agrave; la pluie de la nuit, au mur
+tra&icirc;tre de Hougomont, au chemin creux d'Ohain, au retard de Grouchy, &agrave;
+l'arriv&eacute;e de Bl&uuml;cher, &ecirc;tre l'ironie dans le s&eacute;pulcre, faire en sorte de
+rester debout apr&egrave;s qu'on sera tomb&eacute;, noyer dans deux syllabes la
+coalition europ&eacute;enne, offrir aux rois ces latrines d&eacute;j&agrave; connues des
+c&eacute;sars, faire du dernier des mots le premier en y m&ecirc;lant l'&eacute;clair de la
+France, clore insolemment Waterloo par le mardi gras, compl&eacute;ter L&eacute;onidas
+par Rabelais, r&eacute;sumer cette victoire dans une parole supr&ecirc;me impossible
+&agrave; prononcer, perdre le terrain et garder l'histoire, apr&egrave;s ce carnage
+avoir pour soi les rieurs, c'est immense. C'est l'insulte &agrave; la foudre.
+Cela atteint la grandeur eschylienne.</p>
+
+<p>Le mot de Cambronne fait l'effet d'une fracture. C'est la fracture d'une
+poitrine par le d&eacute;dain; c'est le trop plein de l'agonie qui fait
+explosion. Qui a vaincu? Est-ce Wellington? Non. Sans Bl&uuml;cher il &eacute;tait
+perdu. Est-ce Bl&uuml;cher? Non. Si Wellington n'e&ucirc;t pas commenc&eacute;, Bl&uuml;cher
+n'aurait pu finir. Ce Cambronne, ce passant de la derni&egrave;re heure, ce
+soldat ignor&eacute;, cet infiniment petit de la guerre, sent qu'il y a l&agrave; un
+mensonge, un mensonge dans une catastrophe, redoublement poignant, et,
+au moment o&ugrave; il en &eacute;clate de rage, on lui offre cette d&eacute;rision, la vie!
+Comment ne pas bondir? Ils sont l&agrave;, tous les rois de l'Europe, les
+g&eacute;n&eacute;raux heureux, les Jupiters tonnants, ils ont cent mille soldats
+victorieux, et derri&egrave;re les cent mille, un million, leurs canons, m&egrave;che
+allum&eacute;e, sont b&eacute;ants, ils ont sous leurs talons la garde imp&eacute;riale et la
+grande arm&eacute;e, ils viennent d'&eacute;craser Napol&eacute;on, et il ne reste plus que
+Cambronne; il n'y a plus pour protester que ce ver de terre. Il
+protestera. Alors il cherche un mot comme on cherche une &eacute;p&eacute;e. Il lui
+vient de l'&eacute;cume, et cette &eacute;cume, c'est le mot. Devant cette victoire
+prodigieuse et m&eacute;diocre, devant cette victoire sans victorieux, ce
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; se redresse; il en subit l'&eacute;normit&eacute;, mais il en constate le
+n&eacute;ant; et il fait plus que cracher sur elle; et sous l'accablement du
+nombre, de la force et de la mati&egrave;re, il trouve &agrave; l'&acirc;me une expression,
+l'excr&eacute;ment. Nous le r&eacute;p&eacute;tons. Dire cela, faire cela, trouver cela,
+c'est &ecirc;tre le vainqueur.</p>
+
+<p>L'esprit des grands jours entra dans cet homme inconnu &agrave; cette minute
+fatale. Cambronne trouve le mot de Waterloo comme Rouget de l'Isle
+trouve la Marseillaise, par visitation du souffle d'en haut. Un effluve
+de l'ouragan divin se d&eacute;tache et vient passer &agrave; travers ces hommes, et
+ils tressaillent, et l'un chante le chant supr&ecirc;me et l'autre pousse le
+cri terrible. Cette parole du d&eacute;dain titanique, Cambronne ne la jette
+pas seulement &agrave; l'Europe au nom de l'empire, ce serait peu; il la jette
+au pass&eacute; au nom de la r&eacute;volution. On l'entend, et l'on reconna&icirc;t dans
+Cambronne la vieille &acirc;me des g&eacute;ants. Il semble que c'est Danton qui
+parle ou Kl&eacute;ber qui rugit.</p>
+
+<p>Au mot de Cambronne, la voix anglaise r&eacute;pondit: <i>feu!</i> les batteries
+flamboy&egrave;rent, la colline trembla, de toutes ces bouches d'airain sortit
+un dernier vomissement de mitraille, &eacute;pouvantable, une vaste fum&eacute;e,
+vaguement blanchie du lever de la lune, roula, et quand la fum&eacute;e se
+dissipa, il n'y avait plus rien. Ce reste formidable &eacute;tait an&eacute;anti; la
+garde &eacute;tait morte. Les quatre murs de la redoute vivante gisaient, &agrave;
+peine distinguait-on &ccedil;&agrave; et l&agrave; un tressaillement parmi les cadavres; et
+c'est ainsi que les l&eacute;gions fran&ccedil;aises, plus grandes que les l&eacute;gions
+romaines, expir&egrave;rent &agrave; Mont-Saint-Jean sur la terre mouill&eacute;e de pluie et
+de sang, dans les bl&eacute;s sombres, &agrave; l'endroit o&ugrave; passe maintenant, &agrave;
+quatre heures du matin, en sifflant et en fouettant ga&icirc;ment son cheval,
+Joseph, qui fait le service de la malle-poste de Nivelles.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XVI" id="Chapitre_XVI"></a><a href="#premiere">Chapitre XVI</a></h2>
+
+<h3><i>Quot libras in duce?</i></h3>
+
+
+<p>La bataille de Waterloo est une &eacute;nigme. Elle est aussi obscure pour ceux
+qui l'ont gagn&eacute;e que pour celui qui l'a perdue. Pour Napol&eacute;on, c'est une
+panique. Bl&uuml;cher n'y voit que du feu; Wellington n'y comprend rien.
+Voyez les rapports. Les bulletins sont confus, les commentaires sont
+embrouill&eacute;s. Ceux-ci balbutient, ceux-l&agrave; b&eacute;gayent. Jomini partage la
+bataille de Waterloo en quatre moments; Muffling la coupe en trois
+p&eacute;rip&eacute;ties; Charras, quoique sur quelques points nous ayons une autre
+appr&eacute;ciation que lui, a seul saisi de son fier coup d'&oelig;il les
+lin&eacute;aments caract&eacute;ristiques de cette catastrophe du g&eacute;nie humain aux
+prises avec le hasard divin. Tous les autres historiens ont un certain
+&eacute;blouissement, et dans cet &eacute;blouissement ils t&acirc;tonnent. Journ&eacute;e
+fulgurante, en effet, &eacute;croulement de la monarchie militaire qui, &agrave; la
+grande stupeur des rois, a entra&icirc;n&eacute; tous les royaumes, chute de la
+force, d&eacute;route de la guerre.</p>
+
+<p>Dans cet &eacute;v&eacute;nement, empreint de n&eacute;cessit&eacute; surhumaine, la part des hommes
+n'est rien.</p>
+
+<p>Retirer Waterloo &agrave; Wellington et &agrave; Bl&uuml;cher, est-ce &ocirc;ter quelque chose &agrave;
+l'Angleterre et &agrave; l'Allemagne? Non. Ni cette illustre Angleterre ni
+cette auguste Allemagne ne sont en question dans le probl&egrave;me de
+Waterloo. Gr&acirc;ce au ciel, les peuples sont grands en dehors des lugubres
+aventures de l'&eacute;p&eacute;e. Ni l'Allemagne, ni l'Angleterre, ni la France, ne
+tiennent dans un fourreau. Dans cette &eacute;poque o&ugrave; Waterloo n'est qu'un
+cliquetis de sabres, au-dessus de Bl&uuml;cher l'Allemagne &agrave; Goethe et
+au-dessus de Wellington l'Angleterre &agrave; Byron. Un vaste lever d'id&eacute;es est
+propre &agrave; notre si&egrave;cle, et dans cette aurore l'Angleterre et l'Allemagne
+ont leur lueur magnifique. Elles sont majestueuses par ce qu'elles
+pensent. L'&eacute;l&eacute;vation de niveau qu'elles apportent &agrave; la civilisation leur
+est intrins&egrave;que; il vient d'elles-m&ecirc;mes, et non d'un accident. Ce
+qu'elles ont d'agrandissement au dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle n'a point Waterloo
+pour source. Il n'y a que les peuples barbares qui aient des crues
+subites apr&egrave;s une victoire. C'est la vanit&eacute; passag&egrave;re des torrents
+enfl&eacute;s d'un orage. Les peuples civilis&eacute;s, surtout au temps o&ugrave; nous
+sommes, ne se haussent ni ne s'abaissent par la bonne ou mauvaise
+fortune d'un capitaine. Leur poids sp&eacute;cifique dans le genre humain
+r&eacute;sulte de quelque chose de plus qu'un combat. Leur honneur, Dieu merci,
+leur dignit&eacute;, leur lumi&egrave;re, leur g&eacute;nie, ne sont pas des num&eacute;ros que les
+h&eacute;ros et les conqu&eacute;rants, ces joueurs, peuvent mettre &agrave; la loterie des
+batailles. Souvent bataille perdue, progr&egrave;s conquis. Moins de gloire,
+plus de libert&eacute;. Le tambour se tait, la raison prend la parole. C'est le
+jeu &agrave; qui perd gagne. Parlons donc de Waterloo froidement des deux
+c&ocirc;t&eacute;s. Rendons au hasard ce qui est au hasard et &agrave; Dieu ce qui est &agrave;
+Dieu. Qu'est-ce que Waterloo? Une victoire? Non. Un quine.</p>
+
+<p>Quine gagn&eacute; par l'Europe, pay&eacute; par la France.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas beaucoup la peine de mettre l&agrave; un lion.</p>
+
+<p>Waterloo du reste est la plus &eacute;trange rencontre qui soit dans
+l'histoire. Napol&eacute;on et Wellington. Ce ne sont pas des ennemis, ce sont
+des contraires. Jamais Dieu, qui se pla&icirc;t aux antith&egrave;ses, n'a fait un
+plus saisissant contraste et une confrontation plus extraordinaire. D'un
+c&ocirc;t&eacute;, la pr&eacute;cision, la pr&eacute;vision, la g&eacute;om&eacute;trie, la prudence, la retraite
+assur&eacute;e, les r&eacute;serves m&eacute;nag&eacute;es, un sang-froid opini&acirc;tre, une m&eacute;thode
+imperturbable, la strat&eacute;gie qui profite du terrain, la tactique qui
+&eacute;quilibre les bataillons, le carnage tir&eacute; au cordeau, la guerre r&eacute;gl&eacute;e
+montre en main, rien laiss&eacute; volontairement au hasard, le vieux courage
+classique, la correction absolue; de l'autre l'intuition, la divination,
+l'&eacute;tranget&eacute; militaire, l'instinct surhumain, le coup d'&oelig;il flamboyant,
+on ne sait quoi qui regarde comme l'aigle et qui frappe comme la foudre,
+un art prodigieux dans une imp&eacute;tuosit&eacute; d&eacute;daigneuse, tous les myst&egrave;res
+d'une &acirc;me profonde, l'association avec le destin, le fleuve, la plaine,
+la for&ecirc;t, la colline, somm&eacute;s et en quelque sorte forc&eacute;s d'ob&eacute;ir, le
+despote allant jusqu'&agrave; tyranniser le champ de bataille, la foi &agrave;
+l'&eacute;toile m&ecirc;l&eacute;e &agrave; la science strat&eacute;gique, la grandissant, mais la
+troublant. Wellington &eacute;tait le <i>Bar&egrave;me</i> de la guerre, Napol&eacute;on en &eacute;tait
+le <i>Michel-Ange</i>; et cette fois le g&eacute;nie fut vaincu par le calcul.</p>
+
+<p>Des deux c&ocirc;t&eacute;s on attendait quelqu'un. Ce fut le calculateur exact qui
+r&eacute;ussit. Napol&eacute;on attendait Grouchy; il ne vint pas. Wellington
+attendait Bl&uuml;cher; il vint.</p>
+
+<p>Wellington, c'est la guerre classique qui prend sa revanche. Bonaparte,
+&agrave; son aurore, l'avait rencontr&eacute;e en Italie, et superbement battue. La
+vieille chouette avait fui devant le jeune vautour. L'ancienne tactique
+avait &eacute;t&eacute; non seulement foudroy&eacute;e, mais scandalis&eacute;e. Qu'&eacute;tait-ce que ce
+Corse de vingt-six ans, que signifiait cet ignorant splendide qui, ayant
+tout contre lui, rien pour lui, sans vivres, sans munitions, sans
+canons, sans souliers, presque sans arm&eacute;e, avec une poign&eacute;e d'hommes
+contre des masses, se ruait sur l'Europe coalis&eacute;e, et gagnait
+absurdement des victoires dans l'impossible? D'o&ugrave; sortait ce forcen&eacute;
+foudroyant qui, presque sans reprendre haleine, et avec le m&ecirc;me jeu de
+combattants dans la main, pulv&eacute;risait l'une apr&egrave;s l'autre les cinq
+arm&eacute;es de l'empereur d'Allemagne, culbutant Beaulieu sur Alvinzi,
+Wurmser sur Beaulieu, M&eacute;las sur Wurmser, Mack sur M&eacute;las? Qu'&eacute;tait-ce que
+ce nouveau venu de la guerre ayant l'effronterie d'un astre? L'&eacute;cole
+acad&eacute;mique militaire l'excommuniait en l&acirc;chant pied. De l&agrave; une
+implacable rancune du vieux c&eacute;sarisme contre le nouveau, du sabre
+correct contre l'&eacute;p&eacute;e flamboyante, et de l'&eacute;chiquier contre le g&eacute;nie. Le
+18 juin 1815, cette rancune eut le dernier mot, et au-dessous de Lodi,
+de Montebello, de Montenotte, de Mantoue, de Marengo, d'Arcole, elle
+&eacute;crivit: Waterloo. Triomphe des m&eacute;diocres, doux aux majorit&eacute;s. Le destin
+consentit &agrave; cette ironie. &Agrave; son d&eacute;clin, Napol&eacute;on retrouva devant lui
+Wurmser jeune.</p>
+
+<p>Pour avoir Wurmser en effet, il suff&icirc;t de blanchir les cheveux de
+Wellington.</p>
+
+<p>Waterloo est une bataille du premier ordre gagn&eacute;e par un capitaine du
+second.</p>
+
+<p>Ce qu'il faut admirer dans la bataille de Waterloo, c'est l'Angleterre,
+c'est la fermet&eacute; anglaise, c'est la r&eacute;solution anglaise, c'est le sang
+anglais; ce que l'Angleterre a eu l&agrave; de superbe, ne lui en d&eacute;plaise,
+c'est elle-m&ecirc;me. Ce n'est pas son capitaine, c'est son arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Wellington, bizarrement ingrat, d&eacute;clare dans une lettre &agrave; lord Bathurst
+que son arm&eacute;e, l'arm&eacute;e qui a combattu le 18 juin 1815, &eacute;tait une
+&laquo;d&eacute;testable arm&eacute;e&raquo;. Qu'en pense cette sombre m&ecirc;l&eacute;e d'ossements enfouis
+sous les sillons de Waterloo?</p>
+
+<p>L'Angleterre a &eacute;t&eacute; trop modeste vis-&agrave;-vis de Wellington. Faire
+Wellington si grand, c'est faire l'Angleterre petite. Wellington n'est
+qu'un h&eacute;ros comme un autre. Ces &Eacute;cossais gris, ces horse-guards, ces
+r&eacute;giments de Maitland et de Mitchell, cette infanterie de Pack et de
+Kempt, cette cavalerie de Ponsonby et de Somerset, ces highlanders
+jouant du <i>pibroch</i> sous la mitraille, ces bataillons de Rylandt, ces
+recrues toutes fra&icirc;ches qui savaient &agrave; peine manier le mousquet tenant
+t&ecirc;te aux vieilles bandes d'Essling et de Rivoli, voil&agrave; ce qui est grand.
+Wellington a &eacute;t&eacute; tenace, ce fut l&agrave; son m&eacute;rite, et nous ne le lui
+marchandons pas, mais le moindre de ses fantassins et de ses cavaliers a
+&eacute;t&eacute; tout aussi solide que lui. <i>L'iron-soldier</i> vaut <i>l'iron-duke</i>.
+Quant &agrave; nous, toute notre glorification va au soldat anglais, &agrave; l'arm&eacute;e
+anglaise, au peuple anglais. Si troph&eacute;e il y a, c'est &agrave; l'Angleterre que
+le troph&eacute;e est d&ucirc;. La colonne de Waterloo serait plus juste si au lieu
+de la figure d'un homme, elle &eacute;levait dans la nue la statue d'un peuple.
+Mais cette grande Angleterre s'irritera de ce que nous disons ici. Elle
+a encore, apr&egrave;s son 1688 et notre 1789, l'illusion f&eacute;odale. Elle croit &agrave;
+l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute; et &agrave; la hi&eacute;rarchie. Ce peuple, qu'aucun ne d&eacute;passe en
+puissance et en gloire, s'estime comme nation, non comme peuple. En tant
+que peuple, il se subordonne volontiers et prend un lord pour une t&ecirc;te.
+Workman, il se laisse d&eacute;daigner; soldat, il se laisse b&acirc;tonner. On se
+souvient qu'&agrave; la bataille d'Inkermann un sergent qui, &agrave; ce qu'il para&icirc;t,
+avait sauv&eacute; l'arm&eacute;e, ne put &ecirc;tre mentionn&eacute; par lord Raglan, la
+hi&eacute;rarchie militaire anglaise ne permettant de citer dans un rapport
+aucun h&eacute;ros au-dessous du grade d'officier.</p>
+
+<p>Ce que nous admirons par-dessus tout, dans une rencontre du genre de
+celle de Waterloo, c'est la prodigieuse habilet&eacute; du hasard. Pluie
+nocturne, mur de Hougomont, chemin creux d'Ohain, Grouchy sourd au
+canon, guide de Napol&eacute;on qui le trompe, guide de B&uuml;low qui l'&eacute;claire;
+tout ce cataclysme est merveilleusement conduit.</p>
+
+<p>Au total, disons-le, il y eut &agrave; Waterloo plus de massacre que de
+bataille.</p>
+
+<p>Waterloo est de toutes les batailles rang&eacute;es celle qui a le plus petit
+front sur un tel nombre de combattants. Napol&eacute;on, trois quarts de lieue,
+Wellington, une demi-lieue; soixante-douze mille combattants de chaque
+c&ocirc;t&eacute;. De cette &eacute;paisseur vint le carnage.</p>
+
+<p>On a fait ce calcul et &eacute;tabli cette proportion: Perte d'hommes: &agrave;
+Austerlitz, Fran&ccedil;ais, quatorze pour cent; Russes, trente pour cent,
+Autrichiens, quarante-quatre pour cent. &Agrave; Wagram, Fran&ccedil;ais, treize pour
+cent; Autrichiens, quatorze. &Agrave; la Moskowa, Fran&ccedil;ais, trente-sept pour
+cent; Russes, quarante-quatre. &Agrave; Bautzen, Fran&ccedil;ais, treize pour cent;
+Russes et Prussiens, quatorze. &Agrave; Waterloo, Fran&ccedil;ais, cinquante-six pour
+cent; Alli&eacute;s, trente et un. Total pour Waterloo, quarante et un pour
+cent. Cent quarante-quatre mille combattants; soixante mille morts. Le
+champ de Waterloo aujourd'hui a le calme qui appartient &agrave; la terre,
+support impassible de l'homme, et il ressemble &agrave; toutes les plaines.</p>
+
+<p>La nuit pourtant une esp&egrave;ce de brume visionnaire s'en d&eacute;gage, et si
+quelque voyageur s'y prom&egrave;ne, s'il regarde, s'il &eacute;coute, s'il r&ecirc;ve comme
+Virgile devant les funestes plaines de Philippes, l'hallucination de la
+catastrophe le saisit. L'effrayant 18 juin revit; la fausse colline
+monument s'efface, ce lion quelconque se dissipe, le champ de bataille
+reprend sa r&eacute;alit&eacute;; des lignes d'infanterie ondulent dans la plaine, des
+galops furieux traversent l'horizon! le songeur effar&eacute; voit l'&eacute;clair des
+sabres, l'&eacute;tincelle des bayonnettes, le flamboiement des bombes,
+l'entre-croisement monstrueux des tonnerres; il entend, comme un r&acirc;le au
+fond d'une tombe, la clameur vague de la bataille fant&ocirc;me; ces ombres,
+ce sont les grenadiers; ces lueurs, ce sont les cuirassiers; ce
+squelette, c'est Napol&eacute;on; ce squelette, c'est Wellington; tout cela
+n'est plus et se heurte et combat encore; et les ravins s'empourprent,
+et les arbres frissonnent, et il y a de la furie jusque dans les nu&eacute;es,
+et, dans les t&eacute;n&egrave;bres, toutes ces hauteurs farouches, Mont-Saint-Jean,
+Hougomont, Frischemont, Papelotte, Plancenoit, apparaissent confus&eacute;ment
+couronn&eacute;es de tourbillons de spectres s'exterminant.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XVII" id="Chapitre_XVII"></a><a href="#premiere">Chapitre XVII</a></h2>
+
+<h3>Faut-il trouver bon Waterloo?</h3>
+
+
+<p>Il existe une &eacute;cole lib&eacute;rale tr&egrave;s respectable qui ne hait point
+Waterloo. Nous n'en sommes pas. Pour nous, Waterloo n'est que la date
+stup&eacute;faite de la libert&eacute;. Qu'un tel aigle sorte d'un tel &oelig;uf, c'est &agrave;
+coup s&ucirc;r l'inattendu.</p>
+
+<p>Waterloo, si l'on se place au point de vue culminant de la question, est
+intentionnellement une victoire contre-r&eacute;volutionnaire. C'est l'Europe
+contre la France, c'est P&eacute;tersbourg, Berlin et Vienne contre Paris,
+c'est le <i>statu quo</i> contre l'initiative, c'est le 14 juillet 1789
+attaqu&eacute; &agrave; travers le 20 mars 1815, c'est le branle-bas des monarchies
+contre l'indomptable &eacute;meute fran&ccedil;aise. &Eacute;teindre enfin ce vaste peuple en
+&eacute;ruption depuis vingt-six ans, tel &eacute;tait le r&ecirc;ve. Solidarit&eacute; des
+Brunswick, des Nassau, des Romanoff, des Hohenzollern, des Habsbourg,
+avec les Bourbons. Waterloo porte en croupe le droit divin. Il est vrai
+que, l'empire ayant &eacute;t&eacute; despotique, la royaut&eacute;, par la r&eacute;action
+naturelle des choses, devait forc&eacute;ment &ecirc;tre lib&eacute;rale, et qu'un ordre
+constitutionnel &agrave; contre-c&oelig;ur est sorti de Waterloo, au grand regret
+des vainqueurs. C'est que la r&eacute;volution ne peut &ecirc;tre vraiment vaincue,
+et qu'&eacute;tant providentielle et absolument fatale, elle repara&icirc;t toujours,
+avant Waterloo, dans Bonaparte jetant bas les vieux tr&ocirc;nes, apr&egrave;s
+Waterloo, dans Louis XVIII octroyant et subissant la Charte. Bonaparte
+met un postillon sur le tr&ocirc;ne de Naples et un sergent sur le tr&ocirc;ne de
+Su&egrave;de, employant l'in&eacute;galit&eacute; &agrave; d&eacute;montrer l'&eacute;galit&eacute;; Louis XVIII &agrave;
+Saint-Ouen contresigne la d&eacute;claration des droits de l'homme. Voulez-vous
+vous rendre compte de ce que c'est que la r&eacute;volution, appelez-la
+<i>Progr&egrave;s</i>; et voulez-vous vous rendre compte de ce que c'est que le
+progr&egrave;s, appelez-le <i>Demain</i>. Demain fait irr&eacute;sistiblement son &oelig;uvre,
+et il la fait d&egrave;s aujourd'hui. Il arrive toujours &agrave; son but,
+&eacute;trangement. Il emploie Wellington &agrave; faire de Foy, qui n'&eacute;tait qu'un
+soldat, un orateur. Foy tombe &agrave; Hougomont et se rel&egrave;ve &agrave; la tribune.
+Ainsi proc&egrave;de le progr&egrave;s. Pas de mauvais outil pour cet ouvrier-l&agrave;. Il
+ajuste &agrave; son travail divin, sans se d&eacute;concerter, l'homme qui a enjamb&eacute;
+les Alpes, et le bon vieux malade chancelant du p&egrave;re &Eacute;lys&eacute;e. Il se sert
+du podagre comme du conqu&eacute;rant; du conqu&eacute;rant au dehors, du podagre au
+dedans. Waterloo, en coupant court &agrave; la d&eacute;molition des tr&ocirc;nes europ&eacute;ens
+par l'&eacute;p&eacute;e, n'a eu d'autre effet que de faire continuer le travail
+r&eacute;volutionnaire d'un autre c&ocirc;t&eacute;. Les sabreurs ont fini, c'est le tour
+des penseurs. Le si&egrave;cle que Waterloo voulait arr&ecirc;ter a march&eacute; dessus et
+a poursuivi sa route. Cette victoire sinistre a &eacute;t&eacute; vaincue par la
+libert&eacute;.</p>
+
+<p>En somme, et incontestablement, ce qui triomphait &agrave; Waterloo, ce qui
+souriait derri&egrave;re Wellington, ce qui lui apportait tous les b&acirc;tons de
+mar&eacute;chal de l'Europe, y compris, dit-on, le b&acirc;ton de mar&eacute;chal de France,
+ce qui roulait joyeusement les brouett&eacute;es de terre pleine d'ossements
+pour &eacute;lever la butte du lion, ce qui a triomphalement &eacute;crit sur ce
+pi&eacute;destal cette date: <i>18 juin 1815</i>, ce qui encourageait Bl&uuml;cher
+sabrant la d&eacute;route, ce qui du haut du plateau de Mont-Saint-Jean se
+penchait sur la France comme sur une proie, c'&eacute;tait la
+contre-r&eacute;volution. C'est la contre-r&eacute;volution qui murmurait ce mot
+inf&acirc;me: d&eacute;membrement. Arriv&eacute;e &agrave; Paris, elle a vu le crat&egrave;re de pr&egrave;s,
+elle a senti que cette cendre lui br&ucirc;lait les pieds, et elle s'est
+ravis&eacute;e. Elle est revenue au b&eacute;gayement d'une charte.</p>
+
+<p>Ne voyons dans Waterloo que ce qui est dans Waterloo. De libert&eacute;
+intentionnelle, point. La contre-r&eacute;volution &eacute;tait involontairement
+lib&eacute;rale, de m&ecirc;me que, par un ph&eacute;nom&egrave;ne correspondant, Napol&eacute;on &eacute;tait
+involontairement r&eacute;volutionnaire. Le 18 juin 1815, Robespierre &agrave; cheval
+fut d&eacute;sar&ccedil;onn&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XVIII" id="Chapitre_XVIII"></a><a href="#premiere">Chapitre XVIII</a></h2>
+
+<h3>Recrudescence du droit divin</h3>
+
+
+<p>Fin de la dictature. Tout un syst&egrave;me d'Europe croula.</p>
+
+<p>L'empire s'affaissa dans une ombre qui ressembla &agrave; celle du monde romain
+expirant. On revit de l'ab&icirc;me comme au temps des barbares. Seulement la
+barbarie de 1815, qu'il faut nommer de son petit nom, la
+contre-r&eacute;volution, avait peu d'haleine, s'essouffla vite, et resta
+court. L'empire, avouons-le, fut pleur&eacute;, et pleur&eacute; par des yeux
+h&eacute;ro&iuml;ques. Si la gloire est dans le glaive fait sceptre, l'empire avait
+&eacute;t&eacute; la gloire m&ecirc;me. Il avait r&eacute;pandu sur la terre toute la lumi&egrave;re que
+la tyrannie peut donner; lumi&egrave;re sombre. Disons plus: lumi&egrave;re obscure.
+Compar&eacute;e au vrai jour, c'est de la nuit. Cette disparition de la nuit
+fit l'effet d'une &eacute;clipse.</p>
+
+<p>Louis XVIII rentra dans Paris. Les danses en rond du 8 juillet
+effac&egrave;rent les enthousiasmes du 20 mars. Le Corse devint l'antith&egrave;se du
+B&eacute;arnais. Le drapeau du d&ocirc;me des Tuileries fut blanc. L'exil tr&ocirc;na. La
+table de sapin de Hartwell prit place devant le fauteuil fleurdelys&eacute; de
+Louis XIV. On parla de Bouvines et de Fontenoy comme d'hier, Austerlitz
+ayant vieilli. L'autel et le tr&ocirc;ne fraternis&egrave;rent majestueusement. Une
+des formes les plus incontest&eacute;es du salut de la soci&eacute;t&eacute; au dix-neuvi&egrave;me
+si&egrave;cle s'&eacute;tablit sur la France et sur le continent. L'Europe prit la
+cocarde blanche. Trestaillon fut c&eacute;l&egrave;bre. La devise <i>non pluribus impar</i>
+reparut dans des rayons de pierre figurant un soleil sur la fa&ccedil;ade de la
+caserne du quai d'Orsay. O&ugrave; il y avait eu une garde imp&eacute;riale, il y eut
+une maison rouge. L'arc du carrousel, tout charg&eacute; de victoires mal
+port&eacute;es, d&eacute;pays&eacute; dans ces nouveaut&eacute;s, un peu honteux peut-&ecirc;tre de
+Marengo et d'Arcole, se tira d'affaire avec la statue du duc
+d'Angoul&ecirc;me. Le cimeti&egrave;re de la Madeleine, redoutable fosse commune de
+93, se couvrit de marbre et de jaspe, les os de Louis XVI et de
+Marie-Antoinette &eacute;tant dans cette poussi&egrave;re. Dans le foss&eacute; de Vincennes,
+un cippe s&eacute;pulcral sortit de terre, rappelant que le duc d'Enghien &eacute;tait
+mort dans le mois m&ecirc;me o&ugrave; Napol&eacute;on avait &eacute;t&eacute; couronn&eacute;. Le pape Pie VII,
+qui avait fait ce sacre tr&egrave;s pr&egrave;s de cette mort, b&eacute;nit tranquillement la
+chute comme il avait b&eacute;ni l'&eacute;l&eacute;vation. Il y eut &agrave; Schoenbrunn une petite
+ombre &acirc;g&eacute;e de quatre ans qu'il fut s&eacute;ditieux d'appeler le roi de Rome.
+Et ces choses se sont faites, et ces rois ont repris leurs tr&ocirc;nes, et le
+ma&icirc;tre de l'Europe a &eacute;t&eacute; mis dans une cage, et l'ancien r&eacute;gime est
+devenu le nouveau, et toute l'ombre et toute la lumi&egrave;re de la terre ont
+chang&eacute; de place, parce que, dans l'apr&egrave;s-midi d'un jour d'&eacute;t&eacute;, un p&acirc;tre
+a dit &agrave; un Prussien dans un bois: passez par ici et non par l&agrave;!</p>
+
+<p>Ce 1815 fut une sorte d'avril lugubre. Les vieilles r&eacute;alit&eacute;s malsaines
+et v&eacute;n&eacute;neuses se couvrirent d'apparences neuves. Le mensonge &eacute;pousa
+1789, le droit divin se masqua d'une charte, les fictions se firent
+constitutionnelles, les pr&eacute;jug&eacute;s, les superstitions et les
+arri&egrave;re-pens&eacute;es, avec l'article 14 au c&oelig;ur, se vernirent de
+lib&eacute;ralisme. Changement de peau des serpents.</p>
+
+<p>L'homme avait &eacute;t&eacute; &agrave; la fois agrandi et amoindri par Napol&eacute;on. L'id&eacute;al,
+sous ce r&egrave;gne de la mati&egrave;re splendide, avait re&ccedil;u le nom &eacute;trange
+d'id&eacute;ologie. Grave imprudence d'un grand homme, tourner en d&eacute;rision
+l'avenir. Les peuples cependant, cette chair &agrave; canon si amoureuse du
+canonnier, le cherchaient des yeux. O&ugrave; est-il? Que fait-il? <i>Napol&eacute;on
+est mort</i>, disait un passant &agrave; un invalide de Marengo et de
+Waterloo.&mdash;<i>Lui mort!</i> s'&eacute;cria ce soldat, <i>vous le connaissez bien!</i> Les
+imaginations d&eacute;ifiaient cet homme terrass&eacute;. Le fond de l'Europe, apr&egrave;s
+Waterloo, fut t&eacute;n&eacute;breux. Quelque chose d'&eacute;norme resta longtemps vide par
+l'&eacute;vanouissement de Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>Les rois se mirent dans ce vide. La vieille Europe en profita pour se
+reformer. Il y eut une Sainte-Alliance. Belle-Alliance, avait dit
+d'avance le champ fatal de Waterloo.</p>
+
+<p>En pr&eacute;sence et en face de cette antique Europe refaite, les lin&eacute;aments
+d'une France nouvelle s'&eacute;bauch&egrave;rent. L'avenir, raill&eacute; par l'empereur,
+fit son entr&eacute;e. Il avait sur le front cette &eacute;toile, Libert&eacute;. Les yeux
+ardents des jeunes g&eacute;n&eacute;rations se tourn&egrave;rent vers lui. Chose singuli&egrave;re,
+on s'&eacute;prit en m&ecirc;me temps de cet avenir, Libert&eacute;, et de ce pass&eacute;,
+Napol&eacute;on. La d&eacute;faite avait grandi le vaincu. Bonaparte tomb&eacute; semblait
+plus haut que Napol&eacute;on debout. Ceux qui avaient triomph&eacute; eurent peur.
+L'Angleterre le fit garder par Hudson Lowe et la France le fit guetter
+par Montchenu. Ses bras crois&eacute;s devinrent l'inqui&eacute;tude des tr&ocirc;nes.
+Alexandre le nommait: mon insomnie. Cet effroi venait de la quantit&eacute; de
+r&eacute;volution qu'il avait en lui. C'est ce qui explique et excuse le
+lib&eacute;ralisme bonapartiste. Ce fant&ocirc;me donnait le tremblement au vieux
+monde. Les rois r&eacute;gn&egrave;rent mal &agrave; leur aise, avec le rocher de
+Sainte-H&eacute;l&egrave;ne &agrave; l'horizon.</p>
+
+<p>Pendant que Napol&eacute;on agonisait &agrave; Longwood, les soixante mille hommes
+tomb&eacute;s dans le champ de Waterloo pourrirent tranquillement, et quelque
+chose de leur paix se r&eacute;pandit dans le monde. Le congr&egrave;s de Vienne en
+fit les trait&eacute;s de 1815, et l'Europe nomma cela la restauration.</p>
+
+<p>Voil&agrave; ce que c'est que Waterloo.</p>
+
+<p>Mais qu'importe &agrave; l'infini? Toute cette temp&ecirc;te, tout ce nuage, cette
+guerre, puis cette paix, toute cette ombre, ne troubla pas un moment la
+lueur de l'&oelig;il immense devant lequel un puceron sautant d'un brin
+d'herbe &agrave; l'autre &eacute;gale l'aigle volant de clocher en clocher aux tours
+de Notre-Dame.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIX" id="Chapitre_XIX"></a><a href="#premiere">Chapitre XIX</a></h2>
+
+<h3>Le champ de bataille la nuit</h3>
+
+
+<p>Revenons, c'est une n&eacute;cessit&eacute; de ce livre, sur ce fatal champ de
+bataille.</p>
+
+<p>Le 18 juin 1815, c'&eacute;tait pleine lune. Cette clart&eacute; favorisa la poursuite
+f&eacute;roce de Bl&uuml;cher, d&eacute;non&ccedil;a les traces des fuyards, livra cette masse
+d&eacute;sastreuse &agrave; la cavalerie prussienne acharn&eacute;e, et aida au massacre. Il
+y a parfois dans les catastrophes de ces tragiques complaisances de la
+nuit.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le dernier coup de canon tir&eacute;, la plaine de Mont-Saint-Jean resta
+d&eacute;serte.</p>
+
+<p>Les Anglais occup&egrave;rent le campement des Fran&ccedil;ais, c'est la constatation
+habituelle de la victoire; coucher dans le lit du vaincu. Ils &eacute;tablirent
+leur bivouac au del&agrave; de Rossomme. Les Prussiens, l&acirc;ch&eacute;s sur la d&eacute;route,
+pouss&egrave;rent en avant. Wellington alla au village de Waterloo r&eacute;diger son
+rapport &agrave; lord Bathurst.</p>
+
+<p>Si jamais le <i>sic vos non vobis</i> a &eacute;t&eacute; applicable, c'est &agrave; coup s&ucirc;r &agrave; ce
+village de Waterloo. Waterloo n'a rien fait, et est rest&eacute; &agrave; une
+demi-lieue de l'action. Mont-Saint-Jean a &eacute;t&eacute; canonn&eacute;, Hougomont a &eacute;t&eacute;
+br&ucirc;l&eacute;, Papelotte a &eacute;t&eacute; br&ucirc;l&eacute;, Plancenoit a &eacute;t&eacute; br&ucirc;l&eacute;, la Haie-Sainte a
+&eacute;t&eacute; prise d'assaut, la Belle-Alliance a vu l'embrasement des deux
+vainqueurs; on sait &agrave; peine ces noms, et Waterloo qui n'a point
+travaill&eacute; dans la bataille en a tout l'honneur.</p>
+
+<p>Nous ne sommes pas de ceux qui flattent la guerre; quand l'occasion s'en
+pr&eacute;sente, nous lui disons ses v&eacute;rit&eacute;s. La guerre a d'affreuses beaut&eacute;s
+que nous n'avons point cach&eacute;es; elle a aussi, convenons-en, quelques
+laideurs. Une des plus surprenantes, c'est le prompt d&eacute;pouillement des
+morts apr&egrave;s la victoire. L'aube qui suit une bataille se l&egrave;ve toujours
+sur des cadavres nus.</p>
+
+<p>Qui fait cela? Qui souille ainsi le triomphe? Quelle est cette hideuse
+main furtive qui se glisse dans la poche de la victoire? Quels sont ces
+filous faisant leur coup derri&egrave;re la gloire? Quelques philosophes,
+Voltaire entre autres, affirment que ce sont pr&eacute;cis&eacute;ment ceux-l&agrave; qui ont
+fait la gloire. <i>Ce sont les m&ecirc;mes</i>, disent-ils, <i>il n'y a pas de
+rechange, ceux qui sont debout pillent ceux qui sont &agrave; terre</i>. <i>Le h&eacute;ros
+du jour est le vampire de la nuit.</i> On a bien le droit, apr&egrave;s tout, de
+d&eacute;trousser un peu un cadavre dont on est l'auteur. Quant &agrave; nous, nous ne
+le croyons pas. Cueillir des lauriers et voler les souliers d'un mort,
+cela nous semble impossible &agrave; la m&ecirc;me main.</p>
+
+<p>Ce qui est certain, c'est que, d'ordinaire, apr&egrave;s les vainqueurs
+viennent les voleurs. Mais mettons le soldat, surtout le soldat
+contemporain, hors de cause.</p>
+
+<p>Toute arm&eacute;e a une queue, et c'est l&agrave; ce qu'il faut accuser. Des &ecirc;tres
+chauves-souris, mi-partis brigands et valets, toutes les esp&egrave;ces de
+<i>vespertilio</i> qu'engendre ce cr&eacute;puscule qu'on appelle la guerre, des
+porteurs d'uniformes qui ne combattent pas, de faux malades, des &eacute;clop&eacute;s
+redoutables, des cantiniers interlopes trottant, quelquefois avec leurs
+femmes, sur de petites charrettes et volant ce qu'ils revendent, des
+mendiants s'offrant pour guides aux officiers, des goujats, des
+maraudeurs, les arm&eacute;es en marche autrefois,&mdash;nous ne parlons pas du
+temps pr&eacute;sent,&mdash;tra&icirc;naient tout cela, si bien que, dans la langue
+sp&eacute;ciale, cela s'appelait &laquo;les tra&icirc;nards&raquo;. Aucune arm&eacute;e ni aucune nation
+n'&eacute;taient responsables de ces &ecirc;tres; ils parlaient italien et suivaient
+les Allemands; ils parlaient fran&ccedil;ais et suivaient les Anglais. C'est
+par un de ces mis&eacute;rables, tra&icirc;nard espagnol qui parlait fran&ccedil;ais, que le
+marquis de Fervacques, tromp&eacute; par son baragouin picard, et le prenant
+pour un des n&ocirc;tres, fut tu&eacute; en tra&icirc;tre et vol&eacute; sur le champ de bataille
+m&ecirc;me, dans la nuit qui suivit la victoire de Cerisoles. De la maraude
+naissait le maraud. La d&eacute;testable maxime: <i>vivre sur l'ennemi</i>,
+produisait cette l&egrave;pre, qu'une forte discipline pouvait seule gu&eacute;rir. Il
+y a des renomm&eacute;es qui trompent; on ne sait pas toujours pourquoi de
+certains g&eacute;n&eacute;raux, grands d'ailleurs, ont &eacute;t&eacute; si populaires. Turenne
+&eacute;tait ador&eacute; de ses soldats parce qu'il tol&eacute;rait le pillage; le mal
+permis fait partie de la bont&eacute;; Turenne &eacute;tait si bon qu'il a laiss&eacute;
+mettre &agrave; feu et &agrave; sang le Palatinat. On voyait &agrave; la suite des arm&eacute;es
+moins ou plus de maraudeurs selon que le chef &eacute;tait plus ou moins
+s&eacute;v&egrave;re. Hoche et Marceau n'avaient point de tra&icirc;nards; Wellington, nous
+lui rendons volontiers cette justice, en avait peu.</p>
+
+<p>Pourtant, dans la nuit du 18 au 19 juin, on d&eacute;pouilla les morts.
+Wellington fut rigide; ordre de passer par les armes quiconque serait
+pris en flagrant d&eacute;lit; mais la rapine est tenace. Les maraudeurs
+volaient dans un coin du champ de bataille pendant qu'on les fusillait
+dans l'autre.</p>
+
+<p>La lune &eacute;tait sinistre sur cette plaine.</p>
+
+<p>Vers minuit, un homme r&ocirc;dait, ou plut&ocirc;t rampait, du c&ocirc;t&eacute; du chemin creux
+d'Ohain. C'&eacute;tait, selon toute apparence, un de ceux que nous venons de
+caract&eacute;riser, ni Anglais, ni Fran&ccedil;ais, ni paysan, ni soldat, moins homme
+que goule, attir&eacute; par le flair des morts, ayant pour victoire le vol,
+venant d&eacute;valiser Waterloo. Il &eacute;tait v&ecirc;tu d'une blouse qui &eacute;tait un peu
+une capote, il &eacute;tait inquiet et audacieux, il allait devant lui et
+regardait derri&egrave;re lui. Qu'&eacute;tait-ce que cet homme? La nuit probablement
+en savait plus sur son compte que le jour. Il n'avait point de sac, mais
+&eacute;videmment de larges poches sous sa capote. De temps en temps, il
+s'arr&ecirc;tait, examinait la plaine autour de lui comme pour voir s'il
+n'&eacute;tait pas observ&eacute;, se penchait brusquement, d&eacute;rangeait &agrave; terre quelque
+chose de silencieux et d'immobile, puis se redressait et s'esquivait.
+Son glissement, ses attitudes, son geste rapide et myst&eacute;rieux le
+faisaient ressembler &agrave; ces larves cr&eacute;pusculaires qui hantent les ruines
+et que les anciennes l&eacute;gendes normandes appellent les Alleurs.</p>
+
+<p>De certains &eacute;chassiers nocturnes font de ces silhouettes dans les
+mar&eacute;cages.</p>
+
+<p>Un regard qui e&ucirc;t sond&eacute; attentivement toute cette brume e&ucirc;t pu
+remarquer, &agrave; quelque distance, arr&ecirc;t&eacute; et comme cach&eacute; derri&egrave;re la masure
+qui borde sur la chauss&eacute;e de Nivelles l'angle de la route de
+Mont-Saint-Jean &agrave; Braine-l'Alleud, une fa&ccedil;on de petit fourgon de
+vivandier &agrave; coiffe d'osier goudronn&eacute;e, attel&eacute; d'une haridelle affam&eacute;e
+broutant l'ortie &agrave; travers son mors, et dans ce fourgon une esp&egrave;ce de
+femme assise sur des coffres et des paquets. Peut-&ecirc;tre y avait-il un
+lien entre ce fourgon et ce r&ocirc;deur.</p>
+
+<p>L'obscurit&eacute; &eacute;tait sereine. Pas un nuage au z&eacute;nith. Qu'importe que la
+terre soit rouge, la lune reste blanche. Ce sont l&agrave; les indiff&eacute;rences du
+ciel. Dans les prairies, des branches d'arbre cass&eacute;es par la mitraille
+mais non tomb&eacute;es et retenues par l'&eacute;corce se balan&ccedil;aient doucement au
+vent de la nuit. Une haleine, presque une respiration, remuait les
+broussailles. Il y avait dans l'herbe des frissons qui ressemblaient &agrave;
+des d&eacute;parts d'&acirc;mes.</p>
+
+<p>On entendait vaguement au loin aller et venir les patrouilles et les
+rondes-major du campement anglais.</p>
+
+<p>Hougomont et la Haie-Sainte continuaient de br&ucirc;ler, faisant, l'un &agrave;
+l'ouest, l'autre &agrave; l'est, deux grosses flammes auxquelles venait se
+rattacher, comme un collier de rubis d&eacute;nou&eacute; ayant &agrave; ses extr&eacute;mit&eacute;s deux
+escarboucles, le cordon de feux du bivouac anglais &eacute;tal&eacute; en demi-cercle
+immense sur les collines de l'horizon.</p>
+
+<p>Nous avons dit la catastrophe du chemin d'Ohain. Ce qu'avait &eacute;t&eacute; cette
+mort pour tant de braves, le c&oelig;ur s'&eacute;pouvante d'y songer.</p>
+
+<p>Si quelque chose est effroyable, s'il existe une r&eacute;alit&eacute; qui d&eacute;passe le
+r&ecirc;ve, c'est ceci: vivre, voir le soleil, &ecirc;tre en pleine possession de la
+force virile, avoir la sant&eacute; et la joie, rire vaillamment, courir vers
+une gloire qu'on a devant soi, &eacute;blouissante, se sentir dans la poitrine
+un poumon qui respire, un c&oelig;ur qui bat, une volont&eacute; qui raisonne,
+parler, penser, esp&eacute;rer, aimer, avoir une m&egrave;re, avoir une femme, avoir
+des enfants, avoir la lumi&egrave;re, et tout &agrave; coup, le temps d'un cri, en
+moins d'une minute, s'effondrer dans un ab&icirc;me, tomber, rouler, &eacute;craser,
+&ecirc;tre &eacute;cras&eacute;, voir des &eacute;pis de bl&eacute;, des fleurs, des feuilles, des
+branches, ne pouvoir se retenir &agrave; rien, sentir son sabre inutile, des
+hommes sous soi, des chevaux sur soi, se d&eacute;battre en vain, les os bris&eacute;s
+par quelque ruade dans les t&eacute;n&egrave;bres, sentir un talon qui vous fait
+jaillir les yeux, mordre avec rage des fers de chevaux, &eacute;touffer,
+hurler, se tordre, &ecirc;tre l&agrave;-dessous, et se dire: <i>tout &agrave; l'heure j'&eacute;tais
+un vivant!</i></p>
+
+<p>L&agrave; o&ugrave; avait r&acirc;l&eacute; ce lamentable d&eacute;sastre, tout faisait silence
+maintenant. L'encaissement du chemin creux &eacute;tait comble de chevaux et de
+cavaliers inextricablement amoncel&eacute;s. Enchev&ecirc;trement terrible. Il n'y
+avait plus de talus. Les cadavres nivelaient la route avec la plaine et
+venaient au ras du bord comme un boisseau d'orge bien mesur&eacute;. Un tas de
+morts dans la partie haute, une rivi&egrave;re de sang dans la partie basse;
+telle &eacute;tait cette route le soir du 18 juin 1815. Le sang coulait jusque
+sur la chauss&eacute;e de Nivelles et s'y extravasait en une large mare devant
+l'abatis d'arbres qui barrait la chauss&eacute;e, &agrave; un endroit qu'on montre
+encore. C'est, on s'en souvient, au point oppos&eacute;, vers la chauss&eacute;e de
+Genappe, qu'avait eu lieu l'effondrement des cuirassiers. L'&eacute;paisseur
+des cadavres se proportionnait &agrave; la profondeur du chemin creux. Vers le
+milieu, &agrave; l'endroit o&ugrave; il devenait plein, l&agrave; o&ugrave; avait pass&eacute; la division
+Delord, la couche des morts s'amincissait.</p>
+
+<p>Le r&ocirc;deur nocturne, que nous venons de faire entrevoir au lecteur,
+allait de ce c&ocirc;t&eacute;. Il furetait cette immense tombe. Il regardait. Il
+passait on ne sait quelle hideuse revue des morts. Il marchait les pieds
+dans le sang.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il s'arr&ecirc;ta. &Agrave; quelques pas devant lui, dans le chemin
+creux, au point o&ugrave; finissait le monceau des morts, de dessous cet amas
+d'hommes et de chevaux, sortait une main ouverte, &eacute;clair&eacute;e par la lune.</p>
+
+<p>Cette main avait au doigt quelque chose qui brillait, et qui &eacute;tait un
+anneau d'or.</p>
+
+<p>L'homme se courba, demeura un moment accroupi, et quand il se releva, il
+n'y avait plus d'anneau &agrave; cette main.</p>
+
+<p>Il ne se releva pas pr&eacute;cis&eacute;ment; il resta dans une attitude fauve et
+effarouch&eacute;e, tournant le dos au tas de morts, scrutant l'horizon, &agrave;
+genoux, tout l'avant du corps portant sur ses deux index appuy&eacute;s &agrave;
+terre, la t&ecirc;te guettant par-dessus le bord du chemin creux. Les quatre
+pattes du chacal conviennent &agrave; de certaines actions.</p>
+
+<p>Puis, prenant son parti, il se dressa.</p>
+
+<p>En ce moment il eut un soubresaut. Il sentit que par derri&egrave;re on le
+tenait.</p>
+
+<p>Il se retourna; c'&eacute;tait la main ouverte qui s'&eacute;tait referm&eacute;e et qui
+avait saisi le pan de sa capote.</p>
+
+<p>Un honn&ecirc;te homme e&ucirc;t eu peur. Celui-ci se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-il, ce n'est que le mort. J'aime mieux un revenant qu'un
+gendarme.</p>
+
+<p>Cependant la main d&eacute;faillit et le l&acirc;cha. L'effort s'&eacute;puise vite dans la
+tombe.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! reprit le r&ocirc;deur, est-il vivant ce mort? Voyons donc. Il se
+pencha de nouveau, fouilla le tas, &eacute;carta ce qui faisait obstacle,
+saisit la main, empoigna le bras, d&eacute;gagea la t&ecirc;te, tira le corps, et
+quelques instants apr&egrave;s il tra&icirc;nait dans l'ombre du chemin creux un
+homme inanim&eacute;, au moins &eacute;vanoui. C'&eacute;tait un cuirassier, un officier, un
+officier m&ecirc;me d'un certain rang; une grosse &eacute;paulette d'or sortait de
+dessous la cuirasse; cet officier n'avait plus de casque. Un furieux
+coup de sabre balafrait son visage o&ugrave; l'on ne voyait que du sang. Du
+reste, il ne semblait pas qu'il e&ucirc;t de membre cass&eacute;, et par quelque
+hasard heureux, si ce mot est possible ici, les morts s'&eacute;taient
+arc-bout&eacute;s au-dessus de lui de fa&ccedil;on &agrave; le garantir de l'&eacute;crasement. Ses
+yeux &eacute;taient ferm&eacute;s.</p>
+
+<p>Il avait sur sa cuirasse la croix d'argent de la L&eacute;gion d'honneur.</p>
+
+<p>Le r&ocirc;deur arracha cette croix qui disparut dans un des gouffres qu'il
+avait sous sa capote.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quoi, il t&acirc;ta le gousset de l'officier, y sentit une montre et la
+prit. Puis il fouilla le gilet, y trouva une bourse et l'empocha.</p>
+
+<p>Comme il en &eacute;tait &agrave; cette phase des secours qu'il portait &agrave; ce mourant,
+l'officier ouvrit les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit-il faiblement.</p>
+
+<p>La brusquerie des mouvements de l'homme qui le maniait, la fra&icirc;cheur de
+la nuit, l'air respir&eacute; librement, l'avaient tir&eacute; de sa l&eacute;thargie.</p>
+
+<p>Le r&ocirc;deur ne r&eacute;pondit point. Il leva la t&ecirc;te. On entendait un bruit de
+pas dans la plaine; probablement quelque patrouille qui approchait.</p>
+
+<p>L'officier murmura, car il y avait encore de l'agonie dans sa voix:</p>
+
+<p>&mdash;Qui a gagn&eacute; la bataille?</p>
+
+<p>&mdash;Les Anglais, r&eacute;pondit le r&ocirc;deur.</p>
+
+<p>L'officier reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Cherchez dans mes poches. Vous y trouverez une bourse et une montre.
+Prenez-les.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; fait.</p>
+
+<p>Le r&ocirc;deur ex&eacute;cuta le semblant demand&eacute;, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a vol&eacute;, reprit l'officier; j'en suis f&acirc;ch&eacute;. C'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pour vous.</p>
+
+<p>Les pas de la patrouille devenaient de plus en plus distincts.</p>
+
+<p>&mdash;Voici qu'on vient, dit le r&ocirc;deur, faisant le mouvement d'un homme qui
+s'en va.</p>
+
+<p>L'officier, soulevant p&eacute;niblement le bras, le retint:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez sauv&eacute; la vie. Qui &ecirc;tes-vous?</p>
+
+<p>Le r&ocirc;deur r&eacute;pondit vite et bas:</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais comme vous de l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise. Il faut que je vous quitte.
+Si l'on me prenait, on me fusillerait. Je vous ai sauv&eacute; la vie.
+Tirez-vous d'affaire maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est votre grade?</p>
+
+<p>&mdash;Sergent.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous appelez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'oublierai pas ce nom, dit l'officier. Et vous, retenez le mien.
+Je me nomme Pontmercy.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_deuxieme_Le_vaisseau_LOrion" id="Livre_deuxieme_Le_vaisseau_LOrion"></a>Livre deuxi&egrave;me&mdash;Le vaisseau <i>L'Orion</i></h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ib" id="Chapitre_Ib"></a><a href="#deuxieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Le num&eacute;ro 24601 devient le num&eacute;ro 9430</h3>
+
+
+<p>Jean Valjean avait &eacute;t&eacute; repris.</p>
+
+<p>On nous saura gr&eacute; de passer rapidement sur des d&eacute;tails douloureux. Nous
+nous bornons &agrave; transcrire deux entrefilets publi&eacute;s par les journaux du
+temps, quelques mois apr&egrave;s les &eacute;v&eacute;nements surprenants accomplis &agrave;
+Montreuil-sur-Mer.</p>
+
+<p>Ces articles sont un peu sommaires. On se souvient qu'il n'existait pas
+encore &agrave; cette &eacute;poque de <i>Gazette des Tribunaux</i>.</p>
+
+<p>Nous empruntons le premier au <i>Drapeau blanc</i>. Il est dat&eacute; du 25 juillet
+1823:</p>
+
+<p>&laquo;Un arrondissement du Pas-de-Calais vient d'&ecirc;tre le th&eacute;&acirc;tre d'un
+&eacute;v&eacute;nement peu ordinaire. Un homme &eacute;tranger au d&eacute;partement et nomm&eacute; Mr
+Madeleine avait relev&eacute; depuis quelques ann&eacute;es, gr&acirc;ce &agrave; des proc&eacute;d&eacute;s
+nouveaux, une ancienne industrie locale, la fabrication des jais et des
+verroteries noires. Il y avait fait sa fortune, et, disons-le, celle de
+l'arrondissement. En reconnaissance de ses services, on l'avait nomm&eacute;
+maire. La police a d&eacute;couvert que ce Mr Madeleine n'&eacute;tait autre qu'un
+ancien for&ccedil;at en rupture de ban, condamn&eacute; en 1796 pour vol, et nomm&eacute;
+Jean Valjean. Jean Valjean a &eacute;t&eacute; r&eacute;int&eacute;gr&eacute; au bagne. Il para&icirc;t qu'avant
+son arrestation il avait r&eacute;ussi &agrave; retirer de chez Mr Laffitte une somme
+de plus d'un demi-million qu'il y avait plac&eacute;e, et qu'il avait, du
+reste, tr&egrave;s l&eacute;gitimement, dit-on, gagn&eacute;e dans son commerce. On n'a pu
+savoir o&ugrave; Jean Valjean avait cach&eacute; cette somme depuis sa rentr&eacute;e au
+bagne de Toulon.&raquo;</p>
+
+<p>Le deuxi&egrave;me article, un peu plus d&eacute;taill&eacute;, est extrait du <i>Journal de
+Paris</i>, m&ecirc;me date.</p>
+
+<p>&laquo;Un ancien for&ccedil;at lib&eacute;r&eacute;, nomm&eacute; Jean Valjean, vient de compara&icirc;tre
+devant la cour d'assises du Var dans des circonstances faites pour
+appeler l'attention. Ce sc&eacute;l&eacute;rat &eacute;tait parvenu &agrave; tromper la vigilance de
+la police; il avait chang&eacute; de nom et avait r&eacute;ussi &agrave; se faire nommer
+maire d'une de nos petites villes du Nord. Il avait &eacute;tabli dans cette
+ville un commerce assez consid&eacute;rable. Il a &eacute;t&eacute; enfin d&eacute;masqu&eacute; et arr&ecirc;t&eacute;,
+gr&acirc;ce au z&egrave;le infatigable du minist&egrave;re public. Il avait pour concubine
+une fille publique qui est morte de saisissement au moment de son
+arrestation. Ce mis&eacute;rable, qui est dou&eacute; d'une force hercul&eacute;enne, avait
+trouv&eacute; moyen de s'&eacute;vader; mais, trois ou quatre jours apr&egrave;s son &eacute;vasion,
+la police mit de nouveau la main sur lui, &agrave; Paris m&ecirc;me, au moment o&ugrave; il
+montait dans une de ces petites voitures qui font le trajet de la
+capitale au village de Montfermeil (Seine-et-Oise). On dit qu'il avait
+profit&eacute; de l'intervalle de ces trois ou quatre jours de libert&eacute; pour
+rentrer en possession d'une somme consid&eacute;rable plac&eacute;e par lui chez un de
+nos principaux banquiers. On &eacute;value cette somme &agrave; six ou sept cent mille
+francs. &Agrave; en croire l'acte d'accusation, il l'aurait enfouie en un lieu
+connu de lui seul et l'on n'a pas pu la saisir. Quoi qu'il en soit, le
+nomm&eacute; Jean Valjean vient d'&ecirc;tre traduit aux assises du d&eacute;partement du
+Var comme accus&eacute; d'un vol de grand chemin commis &agrave; main arm&eacute;e, il y a
+huit ans environ, sur la personne d'un de ces honn&ecirc;tes enfants qui,
+comme l'a dit le patriarche de Ferney en vers immortels:</p>
+
+<p><i>...De Savoie arrivent tous les ans</i><br />
+<i>Et dont la main l&eacute;g&egrave;rement essuie</i><br />
+<i>Ces longs canaux engorg&eacute;s par la suie.</i></p>
+
+<p>&laquo;Ce bandit a renonc&eacute; &agrave; se d&eacute;fendre. Il a &eacute;t&eacute; &eacute;tabli, par l'habile et
+&eacute;loquent organe du minist&egrave;re public, que le vol avait &eacute;t&eacute; commis de
+complicit&eacute;, et que Jean Valjean faisait partie d'une bande de voleurs
+dans le Midi. En cons&eacute;quence Jean Valjean, d&eacute;clar&eacute; coupable, a &eacute;t&eacute;
+condamn&eacute; &agrave; la peine de mort. Ce criminel avait refus&eacute; de se pourvoir en
+cassation. Le roi, dans son in&eacute;puisable cl&eacute;mence, a daign&eacute; commuer sa
+peine en celle des travaux forc&eacute;s &agrave; perp&eacute;tuit&eacute;. Jean Valjean a &eacute;t&eacute;
+imm&eacute;diatement dirig&eacute; sur le bagne de Toulon.&raquo;</p>
+
+<p>On n'a pas oubli&eacute; que Jean Valjean avait &agrave; Montreuil-sur-Mer des
+habitudes religieuses. Quelques journaux, entre autres le
+<i>Constitutionnel</i>, pr&eacute;sent&egrave;rent cette commutation comme un triomphe du
+parti pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Jean Valjean changea de chiffre au bagne. Il s'appela 9430.</p>
+
+<p>Du reste, disons-le pour n'y plus revenir, avec Mr Madeleine la
+prosp&eacute;rit&eacute; de Montreuil-sur-Mer disparut; tout ce qu'il avait pr&eacute;vu dans
+sa nuit de fi&egrave;vre et d'h&eacute;sitation se r&eacute;alisa; lui de moins, ce fut en
+effet l'&acirc;me de moins. Apr&egrave;s sa chute, il se fit &agrave; Montreuil-sur-Mer ce
+partage &eacute;go&iuml;ste des grandes existences tomb&eacute;es, ce fatal d&eacute;p&egrave;cement des
+choses florissantes qui s'accomplit tous les jours obscur&eacute;ment dans la
+communaut&eacute; humaine et que l'histoire n'a remarqu&eacute; qu'une fois, parce
+qu'il s'est fait apr&egrave;s la mort d'Alexandre. Les lieutenants se
+couronnent rois; les contre-ma&icirc;tres s'improvis&egrave;rent fabricants. Les
+rivalit&eacute;s envieuses surgirent. Les vastes ateliers de Mr Madeleine
+furent ferm&eacute;s; les b&acirc;timents tomb&egrave;rent en ruine, les ouvriers se
+dispers&egrave;rent. Les uns quitt&egrave;rent le pays, les autres quitt&egrave;rent le
+m&eacute;tier. Tout se fit d&eacute;sormais en petit, au lieu de se faire en grand;
+pour le lucre, au lieu de se faire pour le bien. Plus de centre; la
+concurrence partout, et l'acharnement. Mr Madeleine dominait tout, et
+dirigeait. Lui tomb&eacute;, chacun tira &agrave; soi; l'esprit de lutte succ&eacute;da &agrave;
+l'esprit d'organisation, l'&acirc;pret&eacute; &agrave; la cordialit&eacute;, la haine de l'un
+contre l'autre &agrave; la bienveillance du fondateur pour tous; les fils nou&eacute;s
+par Mr Madeleine se brouill&egrave;rent et se rompirent; on falsifia les
+proc&eacute;d&eacute;s, on avilit les produits, on tua la confiance; les d&eacute;bouch&eacute;s
+diminu&egrave;rent, moins de commandes; le salaire baissa, les ateliers
+ch&ocirc;m&egrave;rent, la faillite vint. Et puis plus rien pour les pauvres. Tout
+s'&eacute;vanouit.</p>
+
+<p>L'&eacute;tat lui-m&ecirc;me s'aper&ccedil;ut que quelqu'un avait &eacute;t&eacute; &eacute;cras&eacute; quelque part.
+Moins de quatre ans apr&egrave;s l'arr&ecirc;t de la cour d'assises constatant au
+profit du bagne l'identit&eacute; de Mr Madeleine et de Jean Valjean, les frais
+de perception de l'imp&ocirc;t &eacute;taient doubl&eacute;s dans l'arrondissement de
+Montreuil-sur-Mer, et Mr de Vill&egrave;le en faisait l'observation &agrave; la
+tribune au mois de f&eacute;vrier 1827.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIb" id="Chapitre_IIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>O&ugrave; on lira deux vers qui sont peut-&ecirc;tre du diable</h3>
+
+
+<p>Avant d'aller plus loin, il est &agrave; propos de raconter avec quelque d&eacute;tail
+un fait singulier qui se passa vers la m&ecirc;me &eacute;poque &agrave; Montfermeil et qui
+n'est peut-&ecirc;tre pas sans co&iuml;ncidence avec certaines conjectures du
+minist&egrave;re public.</p>
+
+<p>Il y a dans le pays de Montfermeil une superstition tr&egrave;s ancienne,
+d'autant plus curieuse et d'autant plus pr&eacute;cieuse qu'une superstition
+populaire dans le voisinage de Paris est comme un alo&egrave;s en Sib&eacute;rie. Nous
+sommes de ceux qui respectent tout ce qui est &agrave; l'&eacute;tat de plante rare.
+Voici donc la superstition de Montfermeil. On croit que le diable a, de
+temps imm&eacute;morial, choisi la for&ecirc;t pour y cacher ses tr&eacute;sors. Les bonnes
+femmes affirment qu'il n'est pas rare de rencontrer, &agrave; la chute du jour,
+dans les endroits &eacute;cart&eacute;s du bois, un homme noir, ayant la mine d'un
+charretier ou d'un b&ucirc;cheron, chauss&eacute; de sabots, v&ecirc;tu d'un pantalon et
+d'un sarrau de toile, et reconnaissable en ce qu'au lieu de bonnet ou de
+chapeau il a deux immenses cornes sur la t&ecirc;te. Ceci doit le rendre
+reconnaissable en effet. Cet homme est habituellement occup&eacute; &agrave; creuser
+un trou. Il y a trois mani&egrave;res de tirer parti de cette rencontre. La
+premi&egrave;re, c'est d'aborder l'homme et de lui parler. Alors on s'aper&ccedil;oit
+que cet homme est tout bonnement un paysan, qu'il para&icirc;t noir parce
+qu'on est au cr&eacute;puscule, qu'il ne creuse pas le moindre trou, mais qu'il
+coupe de l'herbe pour ses vaches, et que ce qu'on avait pris pour des
+cornes n'est autre chose qu'une fourche &agrave; fumier qu'il porte sur son dos
+et dont les dents, gr&acirc;ce &agrave; la perspective du soir, semblaient lui sortir
+de la t&ecirc;te. On rentre chez soi, et l'on meurt dans la semaine. La
+seconde mani&egrave;re, c'est de l'observer, d'attendre qu'il ait creus&eacute; son
+trou, qu'il l'ait referm&eacute; et qu'il s'en soit all&eacute;; puis de courir bien
+vite &agrave; la fosse, de la rouvrir et d'y prendre le &laquo;tr&eacute;sor&raquo; que l'homme
+noir y a n&eacute;cessairement d&eacute;pos&eacute;. En ce cas, on meurt dans le mois. Enfin
+la troisi&egrave;me mani&egrave;re, c'est de ne point parler &agrave; l'homme noir, de ne
+point le regarder, et de s'enfuir &agrave; toutes jambes. On meurt dans
+l'ann&eacute;e. Comme les trois mani&egrave;res ont leurs inconv&eacute;nients, la seconde,
+qui offre du moins quelques avantages, entre autres celui de poss&eacute;der un
+tr&eacute;sor, ne f&ucirc;t-ce qu'un mois, est la plus g&eacute;n&eacute;ralement adopt&eacute;e. Les
+hommes hardis, que toutes les chances tentent, ont donc, assez souvent,
+&agrave; ce qu'on assure, rouvert les trous creus&eacute;s par l'homme noir et essay&eacute;
+de voler le diable. Il para&icirc;t que l'op&eacute;ration est m&eacute;diocre. Du moins,
+s'il faut en croire la tradition et en particulier les deux vers
+&eacute;nigmatiques en latin barbare qu'a laiss&eacute;s sur ce sujet un mauvais moine
+normand, un peu sorcier, appel&eacute; Tryphon. Ce Tryphon est enterr&eacute; &agrave;
+l'abbaye de Saint-Georges de Bocherville pr&egrave;s Rouen, et il na&icirc;t des
+crapauds sur sa tombe.</p>
+
+<p>On fait donc des efforts &eacute;normes, ces fosses-l&agrave; sont ordinairement tr&egrave;s
+creuses, on sue, on fouille, on travaille toute une nuit, car c'est la
+nuit que cela se fait, on mouille sa chemise, on br&ucirc;le sa chandelle, on
+&eacute;br&egrave;che sa pioche, et lorsqu'on est arriv&eacute; enfin au fond du trou,
+lorsqu'on met la main sur &laquo;le tr&eacute;sor&raquo;, que trouve-t-on? qu'est-ce que
+c'est que le tr&eacute;sor du diable? Un sou, parfois un &eacute;cu, une pierre, un
+squelette, un cadavre saignant, quelquefois un spectre pli&eacute; en quatre
+comme une feuille de papier dans un portefeuille, quelquefois rien.
+C'est ce que semblent annoncer aux curieux indiscrets les vers de
+Tryphon:</p>
+
+<p>
+<i>Fodit, et in fossa thesauros condit opaca,</i><br />
+<i>As, nummos, lapides, cadaver, simulacre, nihilque.</i><br />
+</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que de nos jours on y trouve aussi, tant&ocirc;t une poire &agrave; poudre
+avec des balles, tant&ocirc;t un vieux jeu de cartes gras et roussi qui a
+&eacute;videmment servi aux diables. Tryphon n'enregistre point ces deux
+derni&egrave;res trouvailles, attendu que Tryphon vivait au douzi&egrave;me si&egrave;cle et
+qu'il ne semble point que le diable ait eu l'esprit d'inventer la poudre
+avant Roger Bacon et les cartes avant Charles VI.</p>
+
+<p>Du reste, si l'on joue avec ces cartes, on est s&ucirc;r de perdre tout ce
+qu'on poss&egrave;de; et quant &agrave; la poudre qui est dans la poire, elle a la
+propri&eacute;t&eacute; de vous faire &eacute;clater votre fusil &agrave; la figure.</p>
+
+<p>Or, fort peu de temps apr&egrave;s l'&eacute;poque o&ugrave; il sembla au minist&egrave;re public
+que le for&ccedil;at lib&eacute;r&eacute; Jean Valjean, pendant son &eacute;vasion de quelques
+jours, avait r&ocirc;d&eacute; autour de Montfermeil, on remarqua dans ce m&ecirc;me
+village qu'un certain vieux cantonnier appel&eacute; Boulatruelle avait &laquo;des
+allures&raquo; dans le bois. On croyait savoir dans le pays que ce
+Boulatruelle avait &eacute;t&eacute; au bagne; il &eacute;tait soumis &agrave; de certaines
+surveillances de police, et, comme il ne trouvait d'ouvrage nulle part,
+l'administration l'employait au rabais comme cantonnier sur le chemin de
+traverse de Gagny &agrave; Lagny.</p>
+
+<p>Ce Boulatruelle &eacute;tait un homme vu de travers par les gens de l'endroit,
+trop respectueux, trop humble, prompt &agrave; &ocirc;ter son bonnet &agrave; tout le monde,
+tremblant et souriant devant les gendarmes, probablement affili&eacute; &agrave; des
+bandes, disait-on, suspect d'embuscade au coin des taillis &agrave; la nuit
+tombante. Il n'avait que cela pour lui qu'il &eacute;tait ivrogne.</p>
+
+<p>Voici ce qu'on croyait avoir remarqu&eacute;:</p>
+
+<p>Depuis quelque temps, Boulatruelle quittait de fort bonne heure sa
+besogne d'empierrement et d'entretien de la route et s'en allait dans la
+for&ecirc;t avec sa pioche. On le rencontrait vers le soir dans les clairi&egrave;res
+les plus d&eacute;sertes, dans les fourr&eacute;s les plus sauvages, ayant l'air de
+chercher quelque chose, quelquefois creusant des trous. Les bonnes
+femmes qui passaient le prenaient d'abord pour Belz&eacute;buth, puis elles
+reconnaissaient Boulatruelle, et n'&eacute;taient gu&egrave;re plus rassur&eacute;es. Ces
+rencontres paraissaient contrarier vivement Boulatruelle. Il &eacute;tait
+visible qu'il cherchait &agrave; se cacher, et qu'il y avait un myst&egrave;re dans ce
+qu'il faisait.</p>
+
+<p>On disait dans le village:&mdash;C'est clair que le diable a fait quelque
+apparition. Boulatruelle l'a vu, et cherche. Au fait, il est fichu pour
+empoigner le magot de Lucifer. Les voltairiens ajoutaient:&mdash;Sera-ce
+Boulatruelle qui attrapera le diable, ou le diable qui attrapera
+Boulatruelle? Les vieilles femmes faisaient beaucoup de signes de croix.</p>
+
+<p>Cependant les man&egrave;ges de Boulatruelle dans le bois cess&egrave;rent, et il
+reprit r&eacute;guli&egrave;rement son travail de cantonnier. On parla d'autre chose.</p>
+
+<p>Quelques personnes toutefois &eacute;taient rest&eacute;es curieuses, pensant qu'il y
+avait probablement dans ceci, non point les fabuleux tr&eacute;sors de la
+l&eacute;gende, mais quelque bonne aubaine, plus s&eacute;rieuse et plus palpable que
+les billets de banque du diable, et dont le cantonnier avait sans doute
+surpris &agrave; moiti&eacute; le secret. Les plus &laquo;intrigu&eacute;s&raquo; &eacute;taient le ma&icirc;tre
+d'&eacute;cole et le gargotier Th&eacute;nardier, lequel &eacute;tait l'ami de tout le monde
+et n'avait point d&eacute;daign&eacute; de se lier avec Boulatruelle.</p>
+
+<p>&mdash;Il a &eacute;t&eacute; aux gal&egrave;res? disait Th&eacute;nardier. Eh! mon Dieu! on ne sait ni
+qui y est, ni qui y sera.</p>
+
+<p>Un soir le ma&icirc;tre d'&eacute;cole affirmait qu'autrefois la justice se serait
+enquise de ce que Boulatruelle allait faire dans le bois, et qu'il
+aurait bien fallu qu'il parl&acirc;t, et qu'on l'aurait mis &agrave; la torture au
+besoin, et que Boulatruelle n'aurait point r&eacute;sist&eacute;, par exemple, &agrave; la
+question de l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Donnons-lui la question du vin, dit Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>On se mit &agrave; quatre et l'on f&icirc;t boire le vieux cantonnier. Boulatruelle
+but &eacute;norm&eacute;ment, et parla peu. Il combina, avec un art admirable et dans
+une proportion magistrale, la soif d'un goinfre avec la discr&eacute;tion d'un
+juge. Cependant, &agrave; force de revenir &agrave; la charge, et de rapprocher et de
+presser les quelques paroles obscures qui lui &eacute;chappaient, voici ce que
+le Th&eacute;nardier et le ma&icirc;tre d'&eacute;cole crurent comprendre:</p>
+
+<p>Boulatruelle, un matin, en se rendant au point du jour &agrave; son ouvrage,
+aurait &eacute;t&eacute; surpris de voir dans un coin du bois, sous une broussaille,
+une pelle et une pioche, <i>comme qui dirait cach&eacute;es</i>. Cependant, il
+aurait pens&eacute; que c'&eacute;taient probablement la pelle et la pioche du p&egrave;re
+Six-Fours, le porteur d'eau, et il n'y aurait plus song&eacute;. Mais le soir
+du m&ecirc;me jour, il aurait vu, sans pouvoir &ecirc;tre vu lui-m&ecirc;me, &eacute;tant masqu&eacute;
+par un gros arbre, se diriger de la route vers le plus &eacute;pais du bois &laquo;un
+particulier qui n'&eacute;tait pas du tout du pays, et que lui, Boulatruelle,
+connaissait tr&egrave;s bien&raquo;. Traduction par Th&eacute;nardier: <i>un camarade du
+bagne</i>. Boulatruelle s'&eacute;tait obstin&eacute;ment refus&eacute; &agrave; dire le nom. Ce
+particulier portait un paquet, quelque chose de carr&eacute;, comme une grande
+bo&icirc;te ou un petit coffre. Surprise de Boulatruelle. Ce ne serait
+pourtant qu'au bout de sept ou huit minutes que l'id&eacute;e de suivre &laquo;le
+particulier&raquo; lui serait venue. Mais il &eacute;tait trop tard, le particulier
+&eacute;tait d&eacute;j&agrave; dans le fourr&eacute;, la nuit s'&eacute;tait faite, et Boulatruelle
+n'avait pu le rejoindre. Alors il avait pris le parti d'observer la
+lisi&egrave;re du bois. &laquo;Il faisait lune.&raquo; Deux ou trois heures apr&egrave;s,
+Boulatruelle avait vu ressortir du taillis son particulier portant
+maintenant, non plus le petit coffre-malle, mais une pioche et une
+pelle. Boulatruelle avait laiss&eacute; passer le particulier et n'avait pas eu
+l'id&eacute;e de l'aborder, parce qu'il s'&eacute;tait dit que l'autre &eacute;tait trois
+fois plus fort que lui, et arm&eacute; d'une pioche, et l'assommerait
+probablement en le reconnaissant et en se voyant reconnu. Touchante
+effusion de deux vieux camarades qui se retrouvent. Mais la pelle et la
+pioche avaient &eacute;t&eacute; un trait de lumi&egrave;re pour Boulatruelle; il avait couru
+&agrave; la broussaille du matin, et n'y avait plus trouv&eacute; ni pelle ni pioche.
+Il en avait conclu que son particulier, entr&eacute; dans le bois, y avait
+creus&eacute; un trou avec la pioche, avait enfoui le coffre, et avait referm&eacute;
+le trou avec la pelle. Or, le coffre &eacute;tait trop petit pour contenir un
+cadavre, donc il contenait de l'argent. De l&agrave; ses recherches.
+Boulatruelle avait explor&eacute;, sond&eacute; et furet&eacute; toute la for&ecirc;t, et fouill&eacute;
+partout o&ugrave; la terre lui avait paru fra&icirc;chement remu&eacute;e. En vain.</p>
+
+<p>Il n'avait rien &laquo;d&eacute;nich&eacute;&raquo;. Personne n'y pensa plus dans Montfermeil. Il
+y eut seulement quelques braves comm&egrave;res qui dirent: <i>Tenez pour certain
+que le cantonnier de Gagny n'a pas fait tout ce triquemaque pour rien;
+il est s&ucirc;r que le diable est venu.</i></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIb" id="Chapitre_IIIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Qu'il fallait que la cha&icirc;ne de la manille eut subit un certain travail
+pr&eacute;paratoire pour &ecirc;tre ainsi bris&eacute;e d'un coup de marteau</h3>
+
+
+<p>Vers la fin d'octobre de cette m&ecirc;me ann&eacute;e 1823, les habitants de Toulon
+virent rentrer dans leur port, &agrave; la suite d'un gros temps et pour
+r&eacute;parer quelques avaries, le vaisseau l' <i>Orion</i> qui a &eacute;t&eacute; plus tard
+employ&eacute; &agrave; Brest comme vaisseau-&eacute;cole et qui faisait alors partie de
+l'escadre de la M&eacute;diterran&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce b&acirc;timent, tout &eacute;clop&eacute; qu'il &eacute;tait, car la mer l'avait malmen&eacute;, fit de
+l'effet en entrant dans la rade. Il portait je ne sais plus quel
+pavillon qui lui valut un salut r&eacute;glementaire de onze coups de canon,
+rendus par lui coup pour coup; total: vingt-deux. On a calcul&eacute; qu'en
+salves, politesses royales et militaires, &eacute;changes de tapages courtois,
+signaux d'&eacute;tiquette, formalit&eacute;s de rades et de citadelles, levers et
+couchers de soleil salu&eacute;s tous les jours par toutes les forteresses et
+tous les navires de guerre, ouvertures et fermetures de portes, etc.,
+etc., le monde civilis&eacute; tirait &agrave; poudre par toute la terre, toutes les
+vingt-quatre heures, cent cinquante mille coups de canon inutiles. &Agrave; six
+francs le coup de canon, cela fait neuf cent mille francs par jour,
+trois cents millions par an, qui s'en vont en fum&eacute;e. Ceci n'est qu'un
+d&eacute;tail. Pendant ce temps-l&agrave; les pauvres meurent de faim.</p>
+
+<p>L'ann&eacute;e 1823 &eacute;tait ce que la restauration a appel&eacute; &laquo;l'&eacute;poque de la
+guerre d'Espagne.&raquo;</p>
+
+<p>Cette guerre contenait beaucoup d'&eacute;v&eacute;nements dans un seul, et force
+singularit&eacute;s. Une grosse affaire de famille pour la maison de Bourbon;
+la branche de France secourant et prot&eacute;geant la branche de Madrid,
+c'est-&agrave;-dire faisant acte d'a&icirc;nesse; un retour apparent &agrave; nos traditions
+nationales compliqu&eacute; de servitude et de suj&eacute;tion aux cabinets du nord;
+Mr le duc d'Angoul&ecirc;me, surnomm&eacute; par les feuilles lib&eacute;rales <i>le h&eacute;ros
+d'Andujar</i>, comprimant, dans une attitude triomphale un peu contrari&eacute;e
+par son air paisible, le vieux terrorisme fort r&eacute;el du saint-office aux
+prises avec le terrorisme chim&eacute;rique des lib&eacute;raux; les sans-culottes
+ressuscit&eacute;s au grand effroi des douairi&egrave;res sous le nom de
+<i>descamisados;</i> le monarchisme faisant obstacle au progr&egrave;s qualifi&eacute;
+anarchie; les th&eacute;ories de 89 brusquement interrompues dans la sape; un
+hol&agrave; europ&eacute;en intim&eacute; &agrave; l'id&eacute;e fran&ccedil;aise faisant son tour du monde; &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; du fils de France g&eacute;n&eacute;ralissime, le prince de Carignan, depuis
+Charles-Albert, s'enr&ocirc;lant dans cette croisade des rois contre les
+peuples comme volontaire avec des &eacute;paulettes de grenadier en laine
+rouge; les soldats de l'empire se remettant en campagne, mais apr&egrave;s huit
+ann&eacute;es de repos, vieillis, tristes, et sous la cocarde blanche; le
+drapeau tricolore agit&eacute; &agrave; l'&eacute;tranger par une h&eacute;ro&iuml;que poign&eacute;e de
+Fran&ccedil;ais comme le drapeau blanc l'avait &eacute;t&eacute; &agrave; Coblentz trente ans
+auparavant; les moines m&ecirc;l&eacute;s &agrave; nos troupiers; l'esprit de libert&eacute; et de
+nouveaut&eacute; mis &agrave; la raison par les bayonnettes; les principes mat&eacute;s &agrave;
+coups de canon; la France d&eacute;faisant par ses armes ce qu'elle avait fait
+par son esprit; du reste, les chefs ennemis vendus, les soldats
+h&eacute;sitants, les villes assi&eacute;g&eacute;es par des millions; point de p&eacute;rils
+militaires et pourtant des explosions possibles, comme dans toute mine
+surprise et envahie; peu de sang vers&eacute;, peu d'honneur conquis, de la
+honte pour quelques-uns, de la gloire pour personne; telle fut cette
+guerre, faite par des princes qui descendaient de Louis XIV et conduite
+par des g&eacute;n&eacute;raux qui sortaient de Napol&eacute;on. Elle eut ce triste sort de
+ne rappeler ni la grande guerre ni la grande politique.</p>
+
+<p>Quelques faits d'armes furent s&eacute;rieux; la prise du Trocad&eacute;ro, entre
+autres, fut une belle action militaire; mais en somme, nous le r&eacute;p&eacute;tons,
+les trompettes de cette guerre rendent un son f&ecirc;l&eacute;, l'ensemble fut
+suspect, l'histoire approuve la France dans sa difficult&eacute; d'acceptation
+de ce faux triomphe. Il parut &eacute;vident que certains officiers espagnols
+charg&eacute;s de la r&eacute;sistance c&eacute;d&egrave;rent trop ais&eacute;ment, l'id&eacute;e de corruption se
+d&eacute;gagea de la victoire; il sembla qu'on avait plut&ocirc;t gagn&eacute; les g&eacute;n&eacute;raux
+que les batailles, et le soldat vainqueur rentra humili&eacute;. Guerre
+diminuante en effet o&ugrave; l'on put lire <i>Banque de France</i> dans les plis du
+drapeau. Des soldats de la guerre de 1808, sur lesquels s'&eacute;tait
+formidablement &eacute;croul&eacute;e Saragosse, fron&ccedil;aient le sourcil en 1823 devant
+l'ouverture facile des citadelles, et se prenaient &agrave; regretter Palafox.
+C'est l'humeur de la France d'aimer encore mieux avoir devant elle
+Rostopchine que Ballesteros.</p>
+
+<p>&Agrave; un point de vue plus grave encore, et sur lequel il convient
+d'insister aussi, cette guerre, qui froissait en France l'esprit
+militaire, indignait l'esprit d&eacute;mocratique. C'&eacute;tait une entreprise
+d'asservissement. Dans cette campagne, le but du soldat fran&ccedil;ais, fils
+de la d&eacute;mocratie, &eacute;tait la conqu&ecirc;te d'un joug pour autrui. Contresens
+hideux. La France est faite pour r&eacute;veiller l'&acirc;me des peuples, non pour
+l'&eacute;touffer. Depuis 1792, toutes les r&eacute;volutions de l'Europe sont la
+r&eacute;volution fran&ccedil;aise; la libert&eacute; rayonne de France. C'est l&agrave; un fait
+solaire. Aveugle qui ne le voit pas! c'est Bonaparte qui l'a dit.</p>
+
+<p>La guerre de 1823, attentat &agrave; la g&eacute;n&eacute;reuse nation espagnole, &eacute;tait donc
+en m&ecirc;me temps un attentat &agrave; la r&eacute;volution fran&ccedil;aise. Cette voie de fait
+monstrueuse, c'&eacute;tait la France qui la commettait; de force; car, en
+dehors des guerres lib&eacute;ratrices, tout ce que font les arm&eacute;es, elles le
+font de force. Le mot <i>ob&eacute;issance passive</i> l'indique. Une arm&eacute;e est un
+&eacute;trange chef-d'&oelig;uvre de combinaison o&ugrave; la force r&eacute;sulte d'une somme
+&eacute;norme d'impuissance. Ainsi s'explique la guerre, faite par l'humanit&eacute;
+contre l'humanit&eacute; malgr&eacute; l'humanit&eacute;.</p>
+
+<p>Quant aux Bourbons, la guerre de 1823 leur fut fatale. Ils la prirent
+pour un succ&egrave;s. Ils ne virent point quel danger il y a &agrave; faire tuer une
+id&eacute;e par une consigne. Ils se m&eacute;prirent dans leur na&iuml;vet&eacute; au point
+d'introduire dans leur &eacute;tablissement comme &eacute;l&eacute;ment de force l'immense
+affaiblissement d'un crime. L'esprit de guet-apens entra dans leur
+politique. 1830 germa dans 1823. La campagne d'Espagne devint dans leurs
+conseils un argument pour les coups de force et pour les aventures de
+droit divin. La France, ayant r&eacute;tabli <i>el rey neto</i> en Espagne, pouvait
+bien r&eacute;tablir le roi absolu chez elle. Ils tomb&egrave;rent dans cette
+redoutable erreur de prendre l'ob&eacute;issance du soldat pour le consentement
+de la nation. Cette confiance-l&agrave; perd les tr&ocirc;nes. Il ne faut s'endormir,
+ni &agrave; l'ombre d'un mancenillier ni &agrave; l'ombre d'une arm&eacute;e.</p>
+
+<p>Revenons au navire l' <i>Orion</i>.</p>
+
+<p>Pendant les op&eacute;rations de l'arm&eacute;e command&eacute;e par le prince-g&eacute;n&eacute;ralissime,
+une escadre croisait dans la M&eacute;diterran&eacute;e. Nous venons de dire que
+l'<i>Orion</i> &eacute;tait de cette escadre et qu'il fut ramen&eacute; par des &eacute;v&eacute;nements
+de mer dans le port de Toulon.</p>
+
+<p>La pr&eacute;sence d'un vaisseau de guerre dans un port a je ne sais quoi qui
+appelle et qui occupe la foule. C'est que cela est grand, et que la
+foule aime ce qui est grand.</p>
+
+<p>Un vaisseau de ligne est une des plus magnifiques rencontres qu'ait le
+g&eacute;nie de l'homme avec la puissance de la nature.</p>
+
+<p>Un vaisseau de ligne est compos&eacute; &agrave; la fois de ce qu'il y a de plus lourd
+et de ce qu'il y a de plus l&eacute;ger, parce qu'il a affaire en m&ecirc;me temps
+aux trois formes de la substance, au solide, au liquide, au fluide, et
+qu'il doit lutter contre toutes les trois. Il a onze griffes de fer pour
+saisir le granit au fond de la mer, et plus d'ailes et plus d'antennes
+que la bigaille pour prendre le vent dans les nu&eacute;es. Son haleine sort
+par ses cent vingt canons comme par des clairons &eacute;normes, et r&eacute;pond
+fi&egrave;rement &agrave; la foudre. L'oc&eacute;an cherche &agrave; l'&eacute;garer dans l'effrayante
+similitude de ses vagues, mais le vaisseau a son &acirc;me, sa boussole, qui
+le conseille et lui montre toujours le nord. Dans les nuits noires ses
+fanaux suppl&eacute;ent aux &eacute;toiles. Ainsi, contre le vent il a la corde et la
+toile, contre l'eau le bois, contre le rocher le fer, le cuivre et le
+plomb, contre l'ombre la lumi&egrave;re, contre l'immensit&eacute; une aiguille.</p>
+
+<p>Si l'on veut se faire une id&eacute;e de toutes ces proportions gigantesques
+dont l'ensemble constitue le vaisseau de ligne, on n'a qu'&agrave; entrer sous
+une des cales couvertes, &agrave; six &eacute;tages, des ports de Brest ou de Toulon.
+Les vaisseaux en construction sont l&agrave; sous cloche, pour ainsi dire.
+Cette poutre colossale, c'est une vergue; cette grosse colonne de bois
+couch&eacute;e &agrave; terre &agrave; perte de vue, c'est le grand m&acirc;t. &Agrave; le prendre de sa
+racine dans la cale &agrave; sa cime dans la nu&eacute;e, il est long de soixante
+toises, et il a trois pieds de diam&egrave;tre &agrave; sa base. Le grand m&acirc;t anglais
+s'&eacute;l&egrave;ve &agrave; deux cent dix-sept pieds au-dessus de la ligne de flottaison.
+La marine de nos p&egrave;res employait des c&acirc;bles, la n&ocirc;tre emploie des
+cha&icirc;nes. Le simple tas de cha&icirc;nes d'un vaisseau de cent canons a quatre
+pieds de haut, vingt pieds de large, huit pieds de profondeur. Et pour
+faire ce vaisseau, combien faut-il de bois? Trois mille st&egrave;res. C'est
+une for&ecirc;t qui flotte.</p>
+
+<p>Et encore, qu'on le remarque bien, il ne s'agit ici que du b&acirc;timent
+militaire d'il y a quarante ans, du simple navire &agrave; voiles; la vapeur,
+alors dans l'enfance, a depuis ajout&eacute; de nouveaux miracles &agrave; ce prodige
+qu'on appelle le vaisseau de guerre. &Agrave; l'heure qu'il est, par exemple,
+le navire mixte &agrave; h&eacute;lice est une machine surprenante tra&icirc;n&eacute;e par une
+voilure de trois mille m&egrave;tres carr&eacute;s de surface et par une chaudi&egrave;re de
+la force de deux mille cinq cents chevaux.</p>
+
+<p>Sans parler de ces merveilles nouvelles, l'ancien navire de Christophe
+Colomb et de Ruyter est un des grands chefs-d'&oelig;uvre de l'homme. Il est
+in&eacute;puisable en force comme l'infini en souffles, il emmagasine le vent
+dans sa voile, il est pr&eacute;cis dans l'immense diffusion des vagues, il
+flotte et il r&egrave;gne.</p>
+
+<p>Il vient une heure pourtant o&ugrave; la rafale brise comme une paille cette
+vergue de soixante pieds de long, o&ugrave; le vent ploie comme un jonc ce m&acirc;t
+de quatre cents pieds de haut, o&ugrave; cette ancre qui p&egrave;se dix milliers se
+tord dans la gueule de la vague comme l'hame&ccedil;on d'un p&ecirc;cheur dans la
+m&acirc;choire d'un brochet, o&ugrave; ces canons monstrueux poussent des
+rugissements plaintifs et inutiles que l'ouragan emporte dans le vide et
+dans la nuit, o&ugrave; toute cette puissance et toute cette majest&eacute; s'ab&icirc;ment
+dans une puissance et dans une majest&eacute; sup&eacute;rieures. Toutes les fois
+qu'une force immense se d&eacute;ploie pour aboutir &agrave; une immense faiblesse,
+cela fait r&ecirc;ver les hommes. De l&agrave;, dans les ports, les curieux qui
+abondent, sans qu'ils s'expliquent eux-m&ecirc;mes parfaitement pourquoi,
+autour de ces merveilleuses machines de guerre et de navigation.</p>
+
+<p>Tous les jours donc, du matin au soir, les quais, les musoirs et les
+jet&eacute;es du port de Toulon &eacute;taient couverts d'une quantit&eacute; d'oisifs et de
+badauds, comme on dit &agrave; Paris, ayant pour affaire de regarder l'<i>Orion</i>.</p>
+
+<p>L'<i>Orion</i> &eacute;tait un navire malade depuis longtemps. Dans ses navigations
+ant&eacute;rieures, des couches &eacute;paisses de coquillages s'&eacute;taient amoncel&eacute;es
+sur sa car&egrave;ne au point de lui faire perdre la moiti&eacute; de sa marche; on
+l'avait mis &agrave; sec l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente pour gratter ces coquillages, puis
+il avait repris la mer. Mais ce grattage avait alt&eacute;r&eacute; les boulonnages de
+la car&egrave;ne. &Agrave; la hauteur des Bal&eacute;ares, le bord&eacute; s'&eacute;tait fatigu&eacute; et
+ouvert, et, comme le vaigrage ne se faisait pas alors en t&ocirc;le, le navire
+avait fait de l'eau. Un violent coup d'&eacute;quinoxe &eacute;tait survenu, qui avait
+d&eacute;fonc&eacute; &agrave; b&acirc;bord la poulaine et un sabord et endommag&eacute; le porte-haubans
+de misaine. &Agrave; la suite de ces avaries, l' <i>Orion</i> avait regagn&eacute; Toulon.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait mouill&eacute; pr&egrave;s de l'Arsenal. Il &eacute;tait en armement et on le
+r&eacute;parait. La coque n'avait pas &eacute;t&eacute; endommag&eacute;e &agrave; tribord, mais quelques
+bordages y &eacute;taient d&eacute;clou&eacute;s &ccedil;&agrave; et l&agrave;, selon l'usage, pour laisser
+p&eacute;n&eacute;trer de l'air dans la carcasse.</p>
+
+<p>Un matin la foule qui le contemplait fut t&eacute;moin d'un accident.</p>
+
+<p>L'&eacute;quipage &eacute;tait occup&eacute; &agrave; enverguer les voiles. Le gabier charg&eacute; de
+prendre l'empointure du grand hunier tribord perdit l'&eacute;quilibre. On le
+vit chanceler, la multitude amass&eacute;e sur le quai de l'Arsenal jeta un
+cri, la t&ecirc;te emporta le corps, l'homme tourna autour de la vergue, les
+mains &eacute;tendues vers l'ab&icirc;me; il saisit, au passage, le faux marchepied
+d'une main d'abord, puis de l'autre, et il y resta suspendu. La mer
+&eacute;tait au-dessous de lui &agrave; une profondeur vertigineuse. La secousse de sa
+chute avait imprim&eacute; au faux marchepied un violent mouvement
+d'escarpolette. L'homme allait et venait au bout de cette corde comme la
+pierre d'une fronde.</p>
+
+<p>Aller &agrave; son secours, c'&eacute;tait courir un risque effrayant. Aucun des
+matelots, tous p&ecirc;cheurs de la c&ocirc;te nouvellement lev&eacute;s pour le service,
+n'osait s'y aventurer. Cependant le malheureux gabier se fatiguait; on
+ne pouvait voir son angoisse sur son visage, mais on distinguait dans
+tous ses membres son &eacute;puisement. Ses bras se tendaient dans un
+tiraillement horrible. Chaque effort qu'il faisait pour remonter ne
+servait qu'&agrave; augmenter les oscillations du faux marchepied. Il ne criait
+pas de peur de perdre de la force. On n'attendait plus que la minute o&ugrave;
+il l&acirc;cherait la corde et par instants toutes les t&ecirc;tes se d&eacute;tournaient
+afin de ne pas le voir passer. Il y a des moments o&ugrave; un bout de corde,
+une perche, une branche d'arbre, c'est la vie m&ecirc;me, et c'est une chose
+affreuse de voir un &ecirc;tre vivant s'en d&eacute;tacher et tomber comme un fruit
+m&ucirc;r.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, on aper&ccedil;ut un homme qui grimpait dans le gr&eacute;ement avec
+l'agilit&eacute; d'un chat-tigre. Cet homme &eacute;tait v&ecirc;tu de rouge, c'&eacute;tait un
+for&ccedil;at; il avait un bonnet vert, c'&eacute;tait un for&ccedil;at &agrave; vie. Arriv&eacute; &agrave; la
+hauteur de la hune, un coup de vent emporta son bonnet et laissa voir
+une t&ecirc;te toute blanche, ce n'&eacute;tait pas un jeune homme.</p>
+
+<p>Un for&ccedil;at en effet, employ&eacute; &agrave; bord avec une corv&eacute;e du bagne, avait d&egrave;s
+le premier moment couru &agrave; l'officier de quart et au milieu du trouble et
+de l'h&eacute;sitation de l'&eacute;quipage, pendant que tous les matelots tremblaient
+et reculaient, il avait demand&eacute; &agrave; l'officier la permission de risquer sa
+vie pour sauver le gabier. Sur un signe affirmatif de l'officier, il
+avait rompu d'un coup de marteau la cha&icirc;ne riv&eacute;e &agrave; la manille de son
+pied, puis il avait pris une corde, et il s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute; dans les
+haubans. Personne ne remarqua en cet instant-l&agrave; avec quelle facilit&eacute;
+cette cha&icirc;ne fut bris&eacute;e. Ce ne fut que plus tard qu'on s'en souvint. En
+un clin d'&oelig;il il fut sur la vergue. Il s'arr&ecirc;ta quelques secondes et
+parut la mesurer du regard. Ces secondes, pendant lesquelles le vent
+balan&ccedil;ait le gabier &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; d'un fil, sembl&egrave;rent des si&egrave;cles &agrave;
+ceux qui regardaient. Enfin le for&ccedil;at leva les yeux au ciel, et fit un
+pas en avant. La foule respira. On le vit parcourir la vergue en
+courant. Parvenu &agrave; la pointe, il y attacha un bout de la corde qu'il
+avait apport&eacute;e, et laissa pendre l'autre bout, puis il se mit &agrave;
+descendre avec les mains le long de cette corde, et alors ce fut une
+inexplicable angoisse, au lieu d'un homme suspendu sur le gouffre, on en
+vit deux.</p>
+
+<p>On e&ucirc;t dit une araign&eacute;e venant saisir une mouche; seulement ici
+l'araign&eacute;e apportait la vie et non la mort. Dix mille regards &eacute;taient
+fix&eacute;s sur ce groupe. Pas un cri, pas une parole, le m&ecirc;me fr&eacute;missement
+fron&ccedil;ait tous les sourcils. Toutes les bouches retenaient leur haleine,
+comme si elles eussent craint d'ajouter le moindre souffle au vent qui
+secouait les deux mis&eacute;rables.</p>
+
+<p>Cependant le for&ccedil;at &eacute;tait parvenu &agrave; s'affaler pr&egrave;s du matelot. Il &eacute;tait
+temps; une minute de plus, l'homme, &eacute;puis&eacute; et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, se laissait
+tomber dans l'ab&icirc;me; le for&ccedil;at l'avait amarr&eacute; solidement avec la corde &agrave;
+laquelle il se tenait d'une main pendant qu'il travaillait de l'autre.
+Enfin on le vit remonter sur la vergue et y haler le matelot; il le
+soutint l&agrave; un instant pour lui laisser reprendre des forces, puis il le
+saisit dans ses bras et le porta, en marchant sur la vergue jusqu'au
+chouquet, et de l&agrave; dans la hune o&ugrave; il le laissa dans les mains de ses
+camarades.</p>
+
+<p>&Agrave; cet instant la foule applaudit; il y eut de vieux argousins de
+chiourme qui pleur&egrave;rent, les femmes s'embrassaient sur le quai, et l'on
+entendit toutes les voix crier avec une sorte de fureur attendrie: &laquo;La
+gr&acirc;ce de cet homme!&raquo;</p>
+
+<p>Lui, cependant, s'&eacute;tait mis en devoir de redescendre imm&eacute;diatement pour
+rejoindre sa corv&eacute;e. Pour &ecirc;tre plus promptement arriv&eacute;, il se laissa
+glisser dans le gr&eacute;ement et se mit &agrave; courir sur une basse vergue. Tous
+les yeux le suivaient. &Agrave; un certain moment, on eut peur; soit qu'il f&ucirc;t
+fatigu&eacute;, soit que la t&ecirc;te lui tourn&acirc;t, on crut le voir h&eacute;siter et
+chanceler. Tout &agrave; coup la foule poussa un grand cri, le for&ccedil;at venait de
+tomber &agrave; la mer.</p>
+
+<p>La chute &eacute;tait p&eacute;rilleuse. La fr&eacute;gate l' <i>Alg&eacute;siras</i> &eacute;tait mouill&eacute;e
+aupr&egrave;s de l' <i>Orion</i>, et le pauvre gal&eacute;rien &eacute;tait tomb&eacute; entre les deux
+navires. Il &eacute;tait &agrave; craindre qu'il ne gliss&acirc;t sous l'un ou sous l'autre.
+Quatre hommes se jet&egrave;rent en h&acirc;te dans une embarcation. La foule les
+encourageait, l'anxi&eacute;t&eacute; &eacute;tait de nouveau dans toutes les &acirc;mes. L'homme
+n'&eacute;tait pas remont&eacute; &agrave; la surface. Il avait disparu dans la mer sans y
+faire un pli, comme s'il f&ucirc;t tomb&eacute; dans une tonne d'huile. On sonda, on
+plongea. Ce fut en vain. On chercha jusqu'au soir; on ne retrouva pas
+m&ecirc;me le corps.</p>
+
+<p>Le lendemain, le journal de Toulon imprimait ces quelques livres:&mdash;&laquo;17
+novembre 1823.&mdash;Hier, un for&ccedil;at, de corv&eacute;e &agrave; bord de l'<i>Orion</i>, en
+revenant de porter secours &agrave; un matelot, est tomb&eacute; &agrave; la mer et s'est
+noy&eacute;. On n'a pu retrouver son cadavre. On pr&eacute;sume qu'il se sera engag&eacute;
+sous le pilotis de la pointe de l'Arsenal. Cet homme &eacute;tait &eacute;crou&eacute; sous
+le n&ordm; 9430 et se nommait Jean Valjean.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_troisieme_Accomplissement_de_la_promesse_faite_a_la_morte" id="Livre_troisieme_Accomplissement_de_la_promesse_faite_a_la_morte"></a>Livre troisi&egrave;me&mdash;Accomplissement de la promesse faite &agrave; la morte</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ic" id="Chapitre_Ic"></a><a href="#troisieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>La question de l'eau &agrave; Montfermeil</h3>
+
+
+<p>Montfermeil est situ&eacute; entre Livry et Chelles, sur la lisi&egrave;re m&eacute;ridionale
+de ce haut plateau qui s&eacute;pare l'Ourcq de la Marne. Aujourd'hui c'est un
+assez gros bourg orn&eacute;, toute l'ann&eacute;e, de villas en pl&acirc;tre, et, le
+dimanche, de bourgeois &eacute;panouis. En 1823, il n'y avait &agrave; Montfermeil ni
+tant de maisons blanches ni tant de bourgeois satisfaits. Ce n'&eacute;tait
+qu'un village dans les bois. On y rencontrait bien &ccedil;&agrave; et l&agrave; quelques
+maisons de plaisance du dernier si&egrave;cle, reconnaissables &agrave; leur grand
+air, &agrave; leurs balcons en fer tordu et &agrave; ces longues fen&ecirc;tres dont les
+petits carreaux font sur le blanc des volets ferm&eacute;s toutes sortes de
+verts diff&eacute;rents. Mais Montfermeil n'en &eacute;tait pas moins un village. Les
+marchands de drap retir&eacute;s et les agr&eacute;&eacute;s en vill&eacute;giature ne l'avaient pas
+encore d&eacute;couvert. C'&eacute;tait un endroit paisible et charmant, qui n'&eacute;tait
+sur la route de rien; on y vivait &agrave; bon march&eacute; de cette vie paysanne si
+abondante et si facile. Seulement l'eau y &eacute;tait rare &agrave; cause de
+l'&eacute;l&eacute;vation du plateau.</p>
+
+<p>Il fallait aller la chercher assez loin. Le bout du village qui est du
+c&ocirc;t&eacute; de Gagny puisait son eau aux magnifiques &eacute;tangs qu'il y a l&agrave; dans
+les bois; l'autre bout, qui entoure l'&eacute;glise et qui est du c&ocirc;t&eacute; de
+Chelles, ne trouvait d'eau potable qu'&agrave; une petite source &agrave; mi-c&ocirc;te,
+pr&egrave;s de la route de Chelles, &agrave; environ un quart d'heure de Montfermeil.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait donc une assez rude besogne pour chaque m&eacute;nage que cet
+approvisionnement de l'eau. Les grosses maisons, l'aristocratie, la
+gargote Th&eacute;nardier en faisait partie, payaient un liard par seau d'eau &agrave;
+un bonhomme dont c'&eacute;tait l'&eacute;tat et qui gagnait &agrave; cette entreprise des
+eaux de Montfermeil environ huit sous par jour; mais ce bonhomme ne
+travaillait que jusqu'&agrave; sept heures du soir l'&eacute;t&eacute; et jusqu'&agrave; cinq heures
+l'hiver, et une fois la nuit venue, une fois les volets des
+rez-de-chauss&eacute;e clos, qui n'avait pas d'eau &agrave; boire en allait chercher
+ou s'en passait.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l&agrave; la terreur de ce pauvre &ecirc;tre que le lecteur n'a peut-&ecirc;tre pas
+oubli&eacute;, de la petite Cosette. On se souvient que Cosette &eacute;tait utile aux
+Th&eacute;nardier de deux mani&egrave;res, ils se faisaient payer par la m&egrave;re et ils
+se faisaient servir par l'enfant. Aussi quand la m&egrave;re cessa tout &agrave; fait
+de payer, on vient de lire pourquoi dans les chapitres pr&eacute;c&eacute;dents, les
+Th&eacute;nardier gard&egrave;rent Cosette. Elle leur rempla&ccedil;ait une servante. En
+cette qualit&eacute;, c'&eacute;tait elle qui courait chercher de l'eau quand il en
+fallait. Aussi l'enfant, fort &eacute;pouvant&eacute;e de l'id&eacute;e d'aller &agrave; la source
+la nuit, avait-elle grand soin que l'eau ne manqu&acirc;t jamais &agrave; la maison.</p>
+
+<p>La No&euml;l de l'ann&eacute;e 1823 fut particuli&egrave;rement brillante &agrave; Montfermeil. Le
+commencement de l'hiver avait &eacute;t&eacute; doux; il n'avait encore ni gel&eacute; ni
+neig&eacute;. Des bateleurs venus de Paris avaient obtenu de Mr le maire la
+permission de dresser leurs baraques dans la grande rue du village, et
+une bande de marchands ambulants avait, sous la m&ecirc;me tol&eacute;rance,
+construit ses &eacute;choppes sur la place de l'&eacute;glise et jusque dans la ruelle
+du Boulanger, o&ugrave; &eacute;tait situ&eacute;e, on s'en souvient peut-&ecirc;tre, la gargote
+des Th&eacute;nardier. Cela emplissait les auberges et les cabarets, et donnait
+&agrave; ce petit pays tranquille une vie bruyante et joyeuse. Nous devons m&ecirc;me
+dire, pour &ecirc;tre fid&egrave;le historien, que parmi les curiosit&eacute;s &eacute;tal&eacute;es sur
+la place, il y avait une m&eacute;nagerie dans laquelle d'affreux paillasses,
+v&ecirc;tus de loques et venus on ne sait d'o&ugrave;, montraient en 1823 aux paysans
+de Montfermeil un de ces effrayants vautours du Br&eacute;sil que notre Mus&eacute;um
+royal ne poss&egrave;de que depuis 1845, et qui ont pour &oelig;il une cocarde
+tricolore. Les naturalistes appellent, je crois, cet oiseau <i>Caracara
+Polyborus</i>: il est de l'ordre des apicides et de la famille des
+vautouriens. Quelques bons vieux soldats bonapartistes retir&eacute;s dans le
+village allaient voir cette b&ecirc;te avec d&eacute;votion. Les bateleurs donnaient
+la cocarde tricolore comme un ph&eacute;nom&egrave;ne unique et fait expr&egrave;s par le bon
+Dieu pour leur m&eacute;nagerie.</p>
+
+<p>Dans la soir&eacute;e m&ecirc;me de No&euml;l, plusieurs hommes, rouliers et colporteurs,
+&eacute;taient attabl&eacute;s et buvaient autour de quatre ou cinq chandelles dans la
+salle basse de l'auberge Th&eacute;nardier. Cette salle ressemblait &agrave; toutes
+les salles de cabaret; des tables, des brocs d'&eacute;tain, des bouteilles,
+des buveurs, des fumeurs; peu de lumi&egrave;re, beaucoup de bruit. La date de
+l'ann&eacute;e 1823 &eacute;tait pourtant indiqu&eacute;e par les deux objets &agrave; la mode alors
+dans la classe bourgeoise qui &eacute;taient sur une table, savoir un
+kal&eacute;idoscope et une lampe de fer-blanc moir&eacute;. La Th&eacute;nardier surveillait
+le souper qui r&ocirc;tissait devant un bon feu clair; le mari Th&eacute;nardier
+buvait avec ses h&ocirc;tes et parlait politique.</p>
+
+<p>Outre les causeries politiques, qui avaient pour objets principaux la
+guerre d'Espagne et Mr le duc d'Angoul&ecirc;me, on entendait dans le brouhaha
+des parenth&egrave;ses toutes locales comme celles-ci:</p>
+
+<p>&mdash;Du c&ocirc;t&eacute; de Nanterre et de Suresnes le vin a beaucoup donn&eacute;. O&ugrave; l'on
+comptait sur dix pi&egrave;ces on en a eu douze. Cela a beaucoup jut&eacute; sous le
+pressoir.&mdash;Mais le raisin ne devait pas &ecirc;tre m&ucirc;r?&mdash;Dans ces pays-l&agrave; il
+ne faut pas qu'on vendange m&ucirc;r. Si l'on vendange m&ucirc;r, le vin tourne au
+gras sit&ocirc;t le printemps.&mdash;C'est donc tout petit vin?&mdash;C'est des vins
+encore plus petits que par ici. Il faut qu'on vendange vert.</p>
+
+<p>Etc....</p>
+
+<p>Ou bien, c'&eacute;tait un meunier qui s'&eacute;criait:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que nous sommes responsables de ce qu'il y a dans les sacs?
+Nous y trouvons un tas de petites graines que nous ne pouvons pas nous
+amuser &agrave; &eacute;plucher, et qu'il faut bien laisser passer sous les meules;
+c'est l'ivraie, c'est la luzette, la nielle, la vesce, le ch&egrave;nevis, la
+gaverolle, la queue-de-renard, et une foule d'autres drogues, sans
+compter les cailloux qui abondent dans de certains bl&eacute;s, surtout dans
+les bl&eacute;s bretons. Je n'ai pas l'amour de moudre du bl&eacute; breton, pas plus
+que les scieurs de long de scier des poutres o&ugrave; il y a des clous. Jugez
+de la mauvaise poussi&egrave;re que tout cela fait dans le rendement. Apr&egrave;s
+quoi on se plaint de la farine. On a tort. La farine n'est pas notre
+faute.</p>
+
+<p>Dans un entre-deux de fen&ecirc;tres, un faucheur, attabl&eacute; avec un
+propri&eacute;taire qui faisait prix pour un travail de prairie &agrave; faire au
+printemps, disait:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a point de mal que l'herbe soit mouill&eacute;e. Elle se coupe mieux.
+La rous&eacute;e est bonne, monsieur. C'est &eacute;gal, cette herbe-l&agrave;, votre herbe,
+est jeune et bien difficile encore. Que voil&agrave; qui est si tendre, que
+voil&agrave; qui plie devant la planche de fer.</p>
+
+<p>Etc....</p>
+
+<p>Cosette &eacute;tait &agrave; sa place ordinaire, assise sur la traverse de la table
+de cuisine pr&egrave;s de la chemin&eacute;e. Elle &eacute;tait en haillons, elle avait ses
+pieds nus dans des sabots, et elle tricotait &agrave; la lueur du feu des bas
+de laine destin&eacute;s aux petites Th&eacute;nardier. Un tout jeune chat jouait sous
+les chaises. On entendait rire et jaser dans pi&egrave;ce voisine deux fra&icirc;ches
+voix d'enfants; c'&eacute;tait &Eacute;ponine et Azelma.</p>
+
+<p>Au coin de la chemin&eacute;e, un martinet &eacute;tait suspendu &agrave; un clou.</p>
+
+<p>Par intervalles, le cri d'un tr&egrave;s jeune enfant, qui &eacute;tait quelque part
+dans la maison, per&ccedil;ait au milieu du bruit du cabaret. C'&eacute;tait un petit
+gar&ccedil;on que la Th&eacute;nardier avait eu un des hivers pr&eacute;c&eacute;dents,&mdash;&laquo;sans
+savoir pourquoi, disait-elle, effet du froid,&raquo;&mdash;et qui &eacute;tait &acirc;g&eacute; d'un
+peu plus de trois ans. La m&egrave;re l'avait nourri, mais ne l'aimait pas.
+Quand la clameur acharn&eacute;e du mioche devenait trop importune:&mdash;Ton fils
+piaille, disait Th&eacute;nardier, va donc voir ce qu'il veut.&mdash;Bah! r&eacute;pondait
+la m&egrave;re, il m'ennuie.&mdash;Et le petit abandonn&eacute; continuait de crier dans
+les t&eacute;n&egrave;bres.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIc" id="Chapitre_IIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Deux portraits compl&eacute;t&eacute;s</h3>
+
+
+<p>On n'a encore aper&ccedil;u dans ce livre les Th&eacute;nardier que de profil; le
+moment est venu de tourner autour de ce couple et de le regarder sous
+toutes ses faces.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier venait de d&eacute;passer ses cinquante ans; madame Th&eacute;nardier
+touchait &agrave; la quarantaine, qui est la cinquantaine de la femme; de fa&ccedil;on
+qu'il y avait &eacute;quilibre d'&acirc;ge entre la femme et le mari.</p>
+
+<p>Les lecteurs ont peut-&ecirc;tre, d&egrave;s sa premi&egrave;re apparition, conserv&eacute; quelque
+souvenir de cette Th&eacute;nardier grande, blonde, rouge, grasse, charnue,
+carr&eacute;e, &eacute;norme et agile; elle tenait, nous l'avons dit, de la race de
+ces sauvagesses colosses qui se cambrent dans les foires avec des pav&eacute;s
+pendus &agrave; leur chevelure. Elle faisait tout dans le logis, les lits, les
+chambres, la lessive, la cuisine, la pluie, le beau temps, le diable.
+Elle avait pour tout domestique Cosette; une souris au service d'un
+&eacute;l&eacute;phant. Tout tremblait au son de sa voix, les vitres, les meubles et
+les gens. Son large visage, cribl&eacute; de taches de rousseur, avait l'aspect
+d'une &eacute;cumoire. Elle avait de la barbe. C'&eacute;tait l'id&eacute;al d'un fort de la
+halle habill&eacute; en fille. Elle jurait splendidement; elle se vantait de
+casser une noix d'un coup de poing. Sans les romans qu'elle avait lus,
+et qui, par moments, faisaient bizarrement repara&icirc;tre la mijaur&eacute;e sous
+l'ogresse, jamais l'id&eacute;e ne f&ucirc;t venue &agrave; personne de dire d'elle: <i>c'est
+une femme</i>. Cette Th&eacute;nardier &eacute;tait comme le produit de la greffe d'une
+donzelle sur une poissarde. Quand on l'entendait parler, on disait:
+<i>C'est un gendarme</i>; quand on la regardait boire, on disait: <i>C'est un
+charretier</i>; quand on la voyait manier Cosette, on disait: <i>C'est le
+bourreau</i>. Au repos, il lui sortait de la bouche une dent.</p>
+
+<p>Le Th&eacute;nardier &eacute;tait un homme petit, maigre, bl&ecirc;me, anguleux, osseux,
+ch&eacute;tif, qui avait l'air malade et qui se portait &agrave; merveille; sa
+fourberie commen&ccedil;ait l&agrave;. Il souriait habituellement par pr&eacute;caution, et
+&eacute;tait poli &agrave; peu pr&egrave;s avec tout le monde, m&ecirc;me avec le mendiant auquel
+il refusait un liard. Il avait le regard d'une fouine et la mine d'un
+homme de lettres. Il ressemblait beaucoup aux portraits de l'abb&eacute;
+Delille. Sa coquetterie consistait &agrave; boire avec les rouliers. Personne
+n'avait jamais pu le griser. Il fumait dans une grosse pipe. Il portait
+une blouse et sous sa blouse un vieil habit noir. Il avait des
+pr&eacute;tentions &agrave; la litt&eacute;rature et au mat&eacute;rialisme. Il y avait des noms
+qu'il pronon&ccedil;ait souvent, pour appuyer les choses quelconques qu'il
+disait, Voltaire, Raynal, Pamy, et, chose bizarre, saint Augustin. Il
+affirmait avoir &laquo;un syst&egrave;me&raquo;. Du reste fort escroc. Un filousophe. Cette
+nuance existe. On se souvient qu'il pr&eacute;tendait avoir servi; il contait
+avec quelque luxe qu'&agrave; Waterloo, &eacute;tant sergent dans un 6&egrave;me ou un 9&egrave;me
+l&eacute;ger quelconque, il avait, seul contre un escadron de hussards de la
+Mort, couvert de son corps et sauv&eacute; &agrave; travers la mitraille &laquo;un g&eacute;n&eacute;ral
+dangereusement bless&eacute;&raquo;. De l&agrave;, venait, pour son mur, sa flamboyante
+enseigne, et, pour son auberge, dans le pays, le nom de &laquo;cabaret du
+sergent de Waterloo&raquo;. Il &eacute;tait lib&eacute;ral, classique et bonapartiste. Il
+avait souscrit pour le champ d'Asile. On disait dans le village qu'il
+avait &eacute;tudi&eacute; pour &ecirc;tre pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Nous croyons qu'il avait simplement &eacute;tudi&eacute; en Hollande pour &ecirc;tre
+aubergiste. Ce gredin de l'ordre composite &eacute;tait, selon les
+probabilit&eacute;s, quelque Flamand de Lille en Flandre, Fran&ccedil;ais &agrave; Paris,
+Belge &agrave; Bruxelles, commod&eacute;ment &agrave; cheval sur deux fronti&egrave;res. Sa prouesse
+&agrave; Waterloo, on la conna&icirc;t. Comme on voit, il l'exag&eacute;rait un peu. Le flux
+et le reflux, le m&eacute;andre, l'aventure, &eacute;tait l'&eacute;l&eacute;ment de son existence;
+conscience d&eacute;chir&eacute;e entra&icirc;ne vie d&eacute;cousue; et vraisemblablement, &agrave;
+l'orageuse &eacute;poque du 18 juin 1815, Th&eacute;nardier appartenait &agrave; cette
+vari&eacute;t&eacute; de cantiniers maraudeurs dont nous avons parl&eacute;, battant
+l'estrade, vendant &agrave; ceux-ci, volant ceux-l&agrave;, et roulant en famille,
+homme, femme et enfants, dans quelque carriole boiteuse, &agrave; la suite des
+troupes en marche, avec l'instinct de se rattacher toujours &agrave; l'arm&eacute;e
+victorieuse. Cette campagne faite, ayant, comme il disait, &laquo;du quibus&raquo;,
+il &eacute;tait venu ouvrir gargote &agrave; Montfermeil. Ce <i>quibus</i>, compos&eacute; des
+bourses et des montres, des bagues d'or et des croix d'argent r&eacute;colt&eacute;es
+au temps de la moisson dans les sillons ensemenc&eacute;s de cadavres, ne
+faisait pas un gros total et n'avait pas men&eacute; bien loin ce vivandier
+pass&eacute; gargotier.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier avait ce je ne sais quoi de rectiligne dans le geste qui,
+avec un juron, rappelle la caserne et, avec un signe de croix, le
+s&eacute;minaire. Il &eacute;tait beau parleur. Il se laissait croire savant.
+N&eacute;anmoins, le ma&icirc;tre d'&eacute;cole avait remarqu&eacute; qu'il faisait&mdash;&laquo;des cuirs&raquo;.
+Il composait la carte &agrave; payer des voyageurs avec sup&eacute;riorit&eacute;, mais des
+yeux exerc&eacute;s y trouvaient parfois des fautes d'orthographe. Th&eacute;nardier
+&eacute;tait sournois, gourmand, fl&acirc;neur et habile. Il ne d&eacute;daignait pas ses
+servantes, ce qui faisait que sa femme n'en avait plus. Cette g&eacute;ante
+&eacute;tait jalouse. Il lui semblait que ce petit homme maigre et jaune devait
+&ecirc;tre l'objet de la convoitise universelle.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier, par-dessus tout, homme d'astuce et d'&eacute;quilibre, &eacute;tait un
+coquin du genre temp&eacute;r&eacute;. Cette esp&egrave;ce est la pire; l'hypocrisie s'y
+m&ecirc;le.</p>
+
+<p>Ce n'est pas que Th&eacute;nardier ne f&ucirc;t dans l'occasion capable de col&egrave;re au
+moins autant que sa femme; mais cela &eacute;tait tr&egrave;s rare, et dans ces
+moments-l&agrave;, comme il en voulait au genre humain tout entier, comme il
+avait en lui une profonde fournaise de haine, comme il &eacute;tait de ces gens
+qui se vengent perp&eacute;tuellement, qui accusent tout ce qui passe devant
+eux de tout ce qui est tomb&eacute; sur eux, et qui sont toujours pr&ecirc;ts &agrave; jeter
+sur le premier venu, comme l&eacute;gitime grief, le total des d&eacute;ceptions, des
+banqueroutes et des calamit&eacute;s de leur vie, comme tout ce levain se
+soulevait en lui et lui bouillonnait dans la bouche et dans les yeux, il
+&eacute;tait &eacute;pouvantable. Malheur &agrave; qui passait sous sa fureur alors!</p>
+
+<p>Outre toutes ses autres qualit&eacute;s, Th&eacute;nardier &eacute;tait attentif et
+p&eacute;n&eacute;trant, silencieux ou bavard &agrave; l'occasion, et toujours avec une haute
+intelligence. Il avait quelque chose du regard des marins accoutum&eacute;s &agrave;
+cligner des yeux dans les lunettes d'approche. Th&eacute;nardier &eacute;tait un homme
+d'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Tout nouveau venu qui entrait dans la gargote disait en voyant la
+Th&eacute;nardier: <i>Voil&agrave; le ma&icirc;tre de la maison</i>. Erreur. Elle n'&eacute;tait m&ecirc;me
+pas la ma&icirc;tresse. Le ma&icirc;tre et la ma&icirc;tresse, c'&eacute;tait le mari. Elle
+faisait, il cr&eacute;ait. Il dirigeait tout par une sorte d'action magn&eacute;tique
+invisible et continuelle. Un mot lui suffisait, quelquefois un signe; le
+mastodonte ob&eacute;issait. Le Th&eacute;nardier &eacute;tait pour la Th&eacute;nardier, sans
+qu'elle s'en rendit trop compte, une esp&egrave;ce d'&ecirc;tre particulier et
+souverain. Elle avait les vertus de sa fa&ccedil;on d'&ecirc;tre; jamais, e&ucirc;t-elle
+&eacute;t&eacute; en dissentiment sur un d&eacute;tail avec &laquo;monsieur Th&eacute;nardier&raquo;, hypoth&egrave;se
+du reste inadmissible, elle n'e&ucirc;t donn&eacute; publiquement tort &agrave; son mari,
+sur quoi que ce soit. Jamais elle n'e&ucirc;t commis &laquo;devant des &eacute;trangers&raquo;
+cette faute que font si souvent les femmes, et qu'on appelle, en langage
+parlementaire, d&eacute;couvrir la couronne. Quoique leur accord n'e&ucirc;t pour
+r&eacute;sultat que le mal, il y avait de la contemplation dans la soumission
+de la Th&eacute;nardier &agrave; son mari. Cette montagne de bruit et de chair se
+mouvait sous le petit doigt de ce despote fr&ecirc;le. C'&eacute;tait, vu par son
+c&ocirc;t&eacute; nain et grotesque, cette grande chose universelle: l'adoration de
+la mati&egrave;re pour l'esprit; car de certaines laideurs ont leur raison
+d'&ecirc;tre dans les profondeurs m&ecirc;mes de la beaut&eacute; &eacute;ternelle. Il y avait de
+l'inconnu dans Th&eacute;nardier; de l&agrave; l'empire absolu de cet homme sur cette
+femme. &Agrave; de certains moments, elle le voyait comme une chandelle
+allum&eacute;e; dans d'autres, elle le sentait comme une griffe.</p>
+
+<p>Cette femme &eacute;tait une cr&eacute;ature formidable qui n'aimait que ses enfants
+et ne craignait que son mari. Elle &eacute;tait m&egrave;re parce qu'elle &eacute;tait
+mammif&egrave;re. Du reste, sa maternit&eacute; s'arr&ecirc;tait &agrave; ses filles, et, comme on
+le verra, ne s'&eacute;tendait pas jusqu'aux gar&ccedil;ons. Lui, l'homme, n'avait
+qu'une pens&eacute;e: s'enrichir.</p>
+
+<p>Il n'y r&eacute;ussissait point. Un digne th&eacute;&acirc;tre manquait &agrave; ce grand talent.
+Th&eacute;nardier &agrave; Montfermeil se ruinait, si la ruine est possible &agrave; z&eacute;ro; en
+Suisse ou dans les Pyr&eacute;n&eacute;es, ce sans-le-sou serait devenu millionnaire.
+Mais o&ugrave; le sort attache l'aubergiste, il faut qu'il broute.</p>
+
+<p>On comprend que le mot <i>aubergiste</i> est employ&eacute; ici dans un sens
+restreint, et qui ne s'&eacute;tend pas &agrave; une classe enti&egrave;re. En cette m&ecirc;me
+ann&eacute;e 1823, Th&eacute;nardier &eacute;tait endett&eacute; d'environ quinze cents francs de
+dettes criardes, ce qui le rendait soucieux.</p>
+
+<p>Quelle que f&ucirc;t envers lui l'injustice opini&acirc;tre de la destin&eacute;e, le
+Th&eacute;nardier &eacute;tait un des hommes qui comprenaient le mieux, avec le plus
+de profondeur et de la fa&ccedil;on la plus moderne, cette chose qui est une
+vertu chez les peuples barbares et une marchandise chez les peuples
+civilis&eacute;s, l'hospitalit&eacute;. Du reste braconnier admirable et cit&eacute; pour son
+coup de fusil. Il avait un certain rire froid et paisible qui &eacute;tait
+particuli&egrave;rement dangereux.</p>
+
+<p>Ses th&eacute;ories d'aubergiste jaillissaient quelquefois de lui par &eacute;clairs.
+Il avait des aphorismes professionnels qu'il ins&eacute;rait dans l'esprit de
+sa femme.&mdash;&laquo;Le devoir de l'aubergiste, lui disait-il un jour violemment
+et &agrave; voix basse, c'est de vendre au premier venu du fricot, du repos, de
+la lumi&egrave;re, du feu, des draps sales, de la bonne, des puces, du sourire;
+d'arr&ecirc;ter les passants, de vider les petites bourses et d'all&eacute;ger
+honn&ecirc;tement les grosses, d'abriter avec respect les familles en route,
+de r&acirc;per l'homme, de plumer la femme, d'&eacute;plucher l'enfant; de coter la
+fen&ecirc;tre ouverte, la fen&ecirc;tre ferm&eacute;e, le coin de la chemin&eacute;e, le fauteuil,
+la chaise, le tabouret, l'escabeau, le lit de plume, le matelas et la
+botte de paille; de savoir de combien l'ombre use le miroir et de
+tarifer cela, et, par les cinq cent mille diables, de faire tout payer
+au voyageur, jusqu'aux mouches que son chien mange!&raquo;</p>
+
+<p>Cet homme et cette femme, c'&eacute;tait ruse et rage mari&eacute;s ensemble, attelage
+hideux et terrible.</p>
+
+<p>Pendant que le mari ruminait et combinait, la Th&eacute;nardier, elle, ne
+pensait pas aux cr&eacute;anciers absents, n'avait souci d'hier ni de demain,
+et vivait avec emportement, toute dans la minute.</p>
+
+<p>Tels &eacute;taient ces deux &ecirc;tres. Cosette &eacute;tait entre eux, subissant leur
+double pression, comme une cr&eacute;ature qui serait &agrave; la fois broy&eacute;e par une
+meule et d&eacute;chiquet&eacute;e par une tenaille. L'homme et la femme avaient
+chacun une mani&egrave;re diff&eacute;rente; Cosette &eacute;tait rou&eacute;e de coups, cela venait
+de la femme; elle allait pieds nus l'hiver, cela venait du mari.</p>
+
+<p>Cosette montait, descendait, lavait, brossait, frottait, balayait,
+courait, trimait, haletait, remuait des choses lourdes, et, toute
+ch&eacute;tive, faisait les grosses besognes. Nulle piti&eacute;; une ma&icirc;tresse
+farouche, un ma&icirc;tre venimeux. La gargote Th&eacute;nardier &eacute;tait comme une
+toile o&ugrave; Cosette &eacute;tait prise et tremblait. L'id&eacute;al de l'oppression &eacute;tait
+r&eacute;alis&eacute; par cette domesticit&eacute; sinistre. C'&eacute;tait quelque chose comme la
+mouche servante des araign&eacute;es.</p>
+
+<p>La pauvre enfant, passive, se taisait.</p>
+
+<p>Quand elles se trouvent ainsi, d&egrave;s l'aube, toutes petites, toutes nues,
+parmi les hommes, que se passe-t-il dans ces &acirc;mes qui viennent de
+quitter Dieu?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIc" id="Chapitre_IIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux</h3>
+
+
+<p>Il &eacute;tait arriv&eacute; quatre nouveaux voyageurs.</p>
+
+<p>Cosette songeait tristement; car, quoiqu'elle n'e&ucirc;t que huit ans, elle
+avait d&eacute;j&agrave; tant souffert qu'elle r&ecirc;vait avec l'air lugubre d'une vieille
+femme.</p>
+
+<p>Elle avait la paupi&egrave;re noire d'un coup de poing que la Th&eacute;nardier lui
+avait donn&eacute;, ce qui faisait dire de temps en temps &agrave; la
+Th&eacute;nardier:&mdash;Est-elle laide avec son pochon sur l'&oelig;il!</p>
+
+<p>Cosette pensait donc qu'il &eacute;tait nuit, tr&egrave;s nuit, qu'il avait fallu
+remplir &agrave; l'improviste les pots et les carafes dans les chambres des
+voyageurs survenus, et qu'il n'y avait plus d'eau dans la fontaine.</p>
+
+<p>Ce qui la rassurait un peu, c'est qu'on ne buvait pas beaucoup d'eau
+dans la maison Th&eacute;nardier. Il ne manquait pas l&agrave; de gens qui avaient
+soif; mais c'&eacute;tait de cette soif qui s'adresse plus volontiers au broc
+qu'&agrave; la cruche. Qui e&ucirc;t demand&eacute; un verre d'eau parmi ces verres de vin
+e&ucirc;t sembl&eacute; un sauvage &agrave; tous ces hommes. Il y eut pourtant un moment o&ugrave;
+l'enfant trembla: la Th&eacute;nardier souleva le couvercle d'une casserole qui
+bouillait sur le fourneau, puis saisit un verre et s'approcha vivement
+de la fontaine. Elle tourna le robinet, l'enfant avait lev&eacute; la t&ecirc;te et
+suivait tous ses mouvements. Un maigre filet d'eau coula du robinet et
+remplit le verre &agrave; moiti&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, dit-elle, il n'y a plus d'eau! puis elle eut un moment de
+silence.</p>
+
+<p>L'enfant ne respirait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Bah, reprit la Th&eacute;nardier en examinant le verre &agrave; demi plein, il y en
+aura assez comme cela.</p>
+
+<p>Cosette se remit &agrave; son travail, mais pendant plus d'un quart d'heure
+elle sentit son c&oelig;ur sauter comme un gros flocon dans sa poitrine.</p>
+
+<p>Elle comptait les minutes qui s'&eacute;coulaient ainsi, et e&ucirc;t bien voulu &ecirc;tre
+au lendemain matin.</p>
+
+<p>De temps en temps, un des buveurs regardait dans la rue et
+s'exclamait:&mdash;Il fait noir comme dans un four!&mdash;Ou:&mdash;Il faut &ecirc;tre chat
+pour aller dans la rue sans lanterne &agrave; cette heure-ci!&mdash;Et Cosette
+tressaillait.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, un des marchands colporteurs log&eacute;s dans l'auberge entra, et
+dit d'une voix dure:</p>
+
+<p>&mdash;On n'a pas donn&eacute; &agrave; boire &agrave; mon cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Si fait vraiment, dit la Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis que non, la m&egrave;re, reprit le marchand.</p>
+
+<p>Cosette &eacute;tait sortie de dessous la table.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si! monsieur! dit-elle, le cheval a bu, il a bu dans le seau,
+plein le seau, et m&ecirc;me que c'est moi qui lui ai port&eacute; &agrave; boire, et je lui
+ai parl&eacute;.</p>
+
+<p>Cela n'&eacute;tait pas vrai. Cosette mentait.</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; une qui est grosse comme le poing et qui ment gros comme la
+maison, s'&eacute;cria le marchand. Je te dis qu'il n'a pas bu, petite
+dr&ocirc;lesse! Il a une mani&egrave;re de souffler quand il n'a pas bu que je
+connais bien.</p>
+
+<p>Cosette persista, et ajouta d'une voix enrou&eacute;e par l'angoisse et qu'on
+entendait &agrave; peine:</p>
+
+<p>&mdash;Et m&ecirc;me qu'il a bien bu!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, reprit le marchand avec col&egrave;re, ce n'est pas tout &ccedil;a, qu'on
+donne &agrave; boire &agrave; mon cheval et que cela finisse!</p>
+
+<p>Cosette rentra sous la table.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, c'est juste, dit la Th&eacute;nardier, si cette b&ecirc;te n'a pas bu, il
+faut qu'elle boive.</p>
+
+<p>Puis, regardant autour d'elle:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, o&ugrave; est donc cette autre?</p>
+
+<p>Elle se pencha et d&eacute;couvrit Cosette blottie &agrave; l'autre bout de la table,
+presque sous les pieds des buveurs.</p>
+
+<p>&mdash;Vas-tu venir? cria la Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>Cosette sortit de l'esp&egrave;ce de trou o&ugrave; elle s'&eacute;tait cach&eacute;e. La Th&eacute;nardier
+reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Chien-faute-de-nom, va porter &agrave; boire &agrave; ce cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, dit Cosette faiblement, c'est qu'il n'y a pas d'eau.</p>
+
+<p>La Th&eacute;nardier ouvrit toute grande la porte de la rue.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, va en chercher!</p>
+
+<p>Cosette baissa la t&ecirc;te, et alla prendre un seau vide qui &eacute;tait au coin
+de la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce seau &eacute;tait plus grand qu'elle, et l'enfant aurait pu s'asseoir dedans
+et y tenir &agrave; l'aise.</p>
+
+<p>La Th&eacute;nardier se remit &agrave; son fourneau, et go&ucirc;ta avec une cuill&egrave;re de
+bois ce qui &eacute;tait dans la casserole, tout en grommelant:</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a &agrave; la source. Ce n'est pas plus malin que &ccedil;a. Je crois que
+j'aurais mieux fait de passer mes oignons.</p>
+
+<p>Puis elle fouilla dans un tiroir o&ugrave; il y avait des sous, du poivre et
+des &eacute;chalotes.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, mamzelle Crapaud, ajouta-t-elle, en revenant tu prendras un
+gros pain chez le boulanger. Voil&agrave; une pi&egrave;ce de quinze sous.</p>
+
+<p>Cosette avait une petite poche de c&ocirc;t&eacute; &agrave; son tablier; elle prit la pi&egrave;ce
+sans dire un mot, et la mit dans cette poche.</p>
+
+<p>Puis elle resta immobile, le seau &agrave; la main, la porte ouverte devant
+elle. Elle semblait attendre qu'on v&icirc;nt &agrave; son secours.</p>
+
+<p>&mdash;Va donc! cria la Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>Cosette sortit. La porte se referma.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVc" id="Chapitre_IVc"></a><a href="#troisieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Entr&eacute;e en sc&egrave;ne d'une poup&eacute;e</h3>
+
+
+<p>La file de boutiques en plein vent qui partait de l'&eacute;glise se
+d&eacute;veloppait, on s'en souvient, jusqu'&agrave; l'auberge Th&eacute;nardier. Ces
+boutiques, &agrave; cause du passage prochain des bourgeois allant &agrave; la messe
+de minuit, &eacute;taient toutes illumin&eacute;es de chandelles br&ucirc;lant dans des
+entonnoirs de papier, ce qui, comme le disait le ma&icirc;tre d'&eacute;cole de
+Montfermeil attabl&eacute; en ce moment chez Th&eacute;nardier, faisait &laquo;un effet
+magique&raquo;. En revanche, on ne voyait pas une &eacute;toile au ciel.</p>
+
+<p>La derni&egrave;re de ces baraques, &eacute;tablie pr&eacute;cis&eacute;ment en face de la porte des
+Th&eacute;nardier, &eacute;tait une boutique de bimbeloterie, toute reluisante de
+clinquants, de verroteries et de choses magnifiques en fer-blanc. Au
+premier rang, et en avant, le marchand avait plac&eacute;, sur un fond de
+serviettes blanches, une immense poup&eacute;e haute de pr&egrave;s de deux pieds qui
+&eacute;tait v&ecirc;tue d'une robe de cr&ecirc;pe rose avec des &eacute;pis d'or sur la t&ecirc;te et
+qui avait de vrais cheveux et des yeux en &eacute;mail. Tout le jour, cette
+merveille avait &eacute;t&eacute; &eacute;tal&eacute;e &agrave; l'&eacute;bahissement des passants de moins de dix
+ans, sans qu'il se f&ucirc;t trouv&eacute; &agrave; Montfermeil une m&egrave;re assez riche, ou
+assez prodigue, pour la donner &agrave; son enfant. &Eacute;ponine et Azelma avaient
+pass&eacute; des heures &agrave; la contempler, et Cosette elle-m&ecirc;me, furtivement, il
+est vrai, avait os&eacute; la regarder.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Cosette sortit, son seau &agrave; la main, si morne et si accabl&eacute;e
+qu'elle f&ucirc;t, elle ne put s'emp&ecirc;cher de lever les yeux sur cette
+prodigieuse poup&eacute;e, vers la dame, comme elle l'appelait. La pauvre
+enfant s'arr&ecirc;ta p&eacute;trifi&eacute;e. Elle n'avait pas encore vu cette poup&eacute;e de
+pr&egrave;s. Toute cette boutique lui semblait un palais; cette poup&eacute;e n'&eacute;tait
+pas une poup&eacute;e, c'&eacute;tait une vision. C'&eacute;taient la joie, la splendeur, la
+richesse, le bonheur, qui apparaissaient dans une sorte de rayonnement
+chim&eacute;rique &agrave; ce malheureux petit &ecirc;tre englouti si profond&eacute;ment dans une
+mis&egrave;re fun&egrave;bre et froide. Cosette mesurait avec cette sagacit&eacute; na&iuml;ve et
+triste de l'enfance l'ab&icirc;me qui la s&eacute;parait de cette poup&eacute;e. Elle se
+disait qu'il fallait &ecirc;tre reine ou au moins princesse pour avoir une
+&laquo;chose&raquo; comme cela. Elle consid&eacute;rait cette belle robe rose, ces beaux
+cheveux lisses, et elle pensait: <i>Comme elle doit &ecirc;tre heureuse, cette
+poup&eacute;e-l&agrave;</i>! Ses yeux ne pouvaient se d&eacute;tacher de cette boutique
+fantastique. Plus elle regardait, plus elle s'&eacute;blouissait. Elle croyait
+voir le paradis. Il y avait d'autres poup&eacute;es derri&egrave;re la grande qui lui
+paraissaient des f&eacute;es et des g&eacute;nies. Le marchand qui allait et venait au
+fond de sa baraque lui faisait un peu l'effet d'&ecirc;tre le P&egrave;re &eacute;ternel.</p>
+
+<p>Dans cette adoration, elle oubliait tout, m&ecirc;me la commission dont elle
+&eacute;tait charg&eacute;e. Tout &agrave; coup, la voix rude de la Th&eacute;nardier la rappela &agrave;
+la r&eacute;alit&eacute;:&mdash;Comment, p&eacute;ronnelle, tu n'es pas partie! Attends! je vais &agrave;
+toi! Je vous demande un peu ce qu'elle fait l&agrave;! Petit monstre, va!</p>
+
+<p>La Th&eacute;nardier avait jet&eacute; un coup d'&oelig;il dans la rue et aper&ccedil;u Cosette en
+extase.</p>
+
+<p>Cosette s'enfuit emportant son seau et faisant les plus grands pas
+qu'elle pouvait.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Vc" id="Chapitre_Vc"></a><a href="#troisieme">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>La petite toute seule</h3>
+
+
+<p>Comme l'auberge Th&eacute;nardier &eacute;tait dans cette partie du village qui est
+pr&egrave;s de l'&eacute;glise, c'&eacute;tait &agrave; la source du bois du c&ocirc;t&eacute; de Chelles que
+Cosette devait aller puiser de l'eau.</p>
+
+<p>Elle ne regarda plus un seul &eacute;talage de marchand. Tant qu'elle fut dans
+la ruelle du Boulanger et dans les environs de l'&eacute;glise, les boutiques
+illumin&eacute;es &eacute;clairaient le chemin, mais bient&ocirc;t la derni&egrave;re lueur de la
+derni&egrave;re baraque disparut. La pauvre enfant se trouva dans l'obscurit&eacute;.
+Elle s'y enfon&ccedil;a. Seulement, comme une certaine &eacute;motion la gagnait, tout
+en marchant elle agitait le plus qu'elle pouvait l'anse du seau. Cela
+faisait un bruit qui lui tenait compagnie.</p>
+
+<p>Plus elle cheminait, plus les t&eacute;n&egrave;bres devenaient &eacute;paisses. Il n'y avait
+plus personne dans les rues. Pourtant, elle rencontra une femme qui se
+retourna en la voyant passer, et qui resta immobile, marmottant entre
+ses l&egrave;vres: &laquo;Mais o&ugrave; peut donc aller cet enfant? Est-ce que c'est un
+enfant-garou?&raquo; Puis la femme reconnut Cosette. &laquo;Tiens, dit-elle, c'est
+l'Alouette!&raquo;</p>
+
+<p>Cosette traversa ainsi le labyrinthe de rues tortueuses et d&eacute;sertes qui
+termine du c&ocirc;t&eacute; de Chelles le village de Montfermeil. Tant qu'elle eut
+des maisons et m&ecirc;me seulement des murs des deux c&ocirc;t&eacute;s de son chemin,
+elle alla assez hardiment. De temps en temps, elle voyait le rayonnement
+d'une chandelle &agrave; travers la fente d'un volet, c'&eacute;tait de la lumi&egrave;re et
+de la vie, il y avait l&agrave; des gens, cela la rassurait. Cependant, &agrave;
+mesure qu'elle avan&ccedil;ait, sa marche se ralentissait comme machinalement.
+Quand elle eut pass&eacute; l'angle de la derni&egrave;re maison, Cosette s'arr&ecirc;ta.
+Aller au del&agrave; de la derni&egrave;re boutique, cela avait &eacute;t&eacute; difficile; aller
+plus loin que la derni&egrave;re maison, cela devenait impossible. Elle posa le
+seau &agrave; terre, plongea sa main dans ses cheveux et se mit &agrave; se gratter
+lentement la t&ecirc;te, geste propre aux enfants terrifi&eacute;s et ind&eacute;cis. Ce
+n'&eacute;tait plus Montfermeil, c'&eacute;taient les champs. L'espace noir et d&eacute;sert
+&eacute;tait devant elle. Elle regarda avec d&eacute;sespoir cette obscurit&eacute; o&ugrave; il n'y
+avait plus personne, o&ugrave; il y avait des b&ecirc;tes, o&ugrave; il y avait peut-&ecirc;tre
+des revenants. Elle regarda bien, et elle entendit les b&ecirc;tes qui
+marchaient dans l'herbe, et elle vit distinctement les revenants qui
+remuaient dans les arbres. Alors elle ressaisit le seau, la peur lui
+donna de l'audace.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dit-elle, je lui dirai qu'il n'y avait plus d'eau!</p>
+
+<p>Et elle rentra r&eacute;solument dans Montfermeil.</p>
+
+<p>&Agrave; peine eut-elle fait cent pas qu'elle s'arr&ecirc;ta encore, et se remit &agrave; se
+gratter la t&ecirc;te. Maintenant, c'&eacute;tait la Th&eacute;nardier qui lui apparaissait;
+la Th&eacute;nardier hideuse avec sa bouche d'hy&egrave;ne et la col&egrave;re flamboyante
+dans les yeux. L'enfant jeta un regard lamentable en avant et en
+arri&egrave;re. Que faire? que devenir? o&ugrave; aller? Devant elle le spectre de la
+Th&eacute;nardier; derri&egrave;re elle tous les fant&ocirc;mes de la nuit et des bois. Ce
+fut devant la Th&eacute;nardier qu'elle recula. Elle reprit le chemin de la
+source et se mit &agrave; courir. Elle sortit du village en courant, elle entra
+dans le bois en courant, ne regardant plus rien, n'&eacute;coutant plus rien.
+Elle n'arr&ecirc;ta sa course que lorsque la respiration lui manqua, mais elle
+n'interrompit point sa marche. Elle allait devant elle, &eacute;perdue.</p>
+
+<p>Tout en courant, elle avait envie de pleurer.</p>
+
+<p>Le fr&eacute;missement nocturne de la for&ecirc;t l'enveloppait tout enti&egrave;re. Elle ne
+pensait plus, elle ne voyait plus. L'immense nuit faisait face &agrave; ce
+petit &ecirc;tre. D'un c&ocirc;t&eacute;, toute l'ombre; de l'autre, un atome.</p>
+
+<p>Il n'y avait que sept ou huit minutes de la lisi&egrave;re du bois &agrave; la source.
+Cosette connaissait le chemin pour l'avoir fait bien souvent le jour.
+Chose &eacute;trange, elle ne se perdit pas. Un reste d'instinct la conduisait
+vaguement. Elle ne jetait cependant les yeux ni &agrave; droite ni &agrave; gauche, de
+crainte de voir des choses dans les branches et dans les broussailles.
+Elle arriva ainsi &agrave; la source.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une &eacute;troite cuve naturelle creus&eacute;e par l'eau dans un sol
+glaiseux, profonde d'environ deux pieds, entour&eacute;e de mousses et de ces
+grandes herbes gaufr&eacute;es qu'on appelle collerettes de Henri IV, et pav&eacute;e
+de quelques grosses pierres. Un ruisseau s'en &eacute;chappait avec un petit
+bruit tranquille.</p>
+
+<p>Cosette ne prit pas le temps de respirer. Il faisait tr&egrave;s noir, mais
+elle avait l'habitude de venir &agrave; cette fontaine. Elle chercha de la main
+gauche dans l'obscurit&eacute; un jeune ch&ecirc;ne inclin&eacute; sur la source qui lui
+servait ordinairement de point d'appui, rencontra une branche, s'y
+suspendit, se pencha et plongea le seau dans l'eau. Elle &eacute;tait dans un
+moment si violent que ses forces &eacute;taient tripl&eacute;es. Pendant qu'elle &eacute;tait
+ainsi pench&eacute;e, elle ne f&icirc;t pas attention que la poche de son tablier se
+vidait dans la source. La pi&egrave;ce de quinze sous tomba dans l'eau. Cosette
+ne la vit ni ne l'entendit tomber. Elle retira le seau presque plein et
+le posa sur l'herbe.</p>
+
+<p>Cela fait, elle s'aper&ccedil;ut qu'elle &eacute;tait &eacute;puis&eacute;e de lassitude. Elle e&ucirc;t
+bien voulu repartir tout de suite; mais l'effort de remplir le seau
+avait &eacute;t&eacute; tel qu'il lui fut impossible de faire un pas. Elle fut bien
+forc&eacute;e de s'asseoir. Elle se laissa tomber sur l'herbe et y demeura
+accroupie.</p>
+
+<p>Elle ferma les yeux, puis elle les rouvrit, sans savoir pourquoi, mais
+ne pouvant faire autrement.</p>
+
+<p>&Agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle l'eau agit&eacute;e dans le seau faisait des cercles qui
+ressemblaient &agrave; des serpents de feu blanc.</p>
+
+<p>Au-dessus de sa t&ecirc;te, le ciel &eacute;tait couvert de vastes nuages noirs qui
+&eacute;taient comme des pans de fum&eacute;e. Le tragique masque de l'ombre semblait
+se pencher vaguement sur cet enfant. Jupiter se couchait dans les
+profondeurs. L'enfant regardait d'un &oelig;il &eacute;gar&eacute; cette grosse &eacute;toile
+qu'elle ne connaissait pas et qui lui faisait peur. La plan&egrave;te, en
+effet, &eacute;tait en ce moment tr&egrave;s pr&egrave;s de l'horizon et traversait une
+&eacute;paisse couche de brume qui lui donnait une rougeur horrible. La brume,
+lugubrement empourpr&eacute;e, &eacute;largissait l'astre. On e&ucirc;t dit une plaie
+lumineuse.</p>
+
+<p>Un vent froid soufflait de la plaine. Le bois &eacute;tait t&eacute;n&eacute;breux, sans
+aucun froissement de feuilles, sans aucune de ces vagues et fra&icirc;ches
+lueurs de l'&eacute;t&eacute;. De grands branchages s'y dressaient affreusement. Des
+buissons ch&eacute;tifs et difformes sifflaient dans les clairi&egrave;res. Les hautes
+herbes fourmillaient sous la bise comme des anguilles. Les ronces se
+tordaient comme de longs bras arm&eacute;s de griffes cherchant &agrave; prendre des
+proies; quelques bruy&egrave;res s&egrave;ches, chass&eacute;es par le vent, passaient
+rapidement et avaient l'air de s'enfuir avec &eacute;pouvante devant quelque
+chose qui arrivait. De tous les c&ocirc;t&eacute;s il y avait des &eacute;tendues lugubres.</p>
+
+<p>L'obscurit&eacute; est vertigineuse. Il faut &agrave; l'homme de la clart&eacute;. Quiconque
+s'enfonce dans le contraire du jour se sent le c&oelig;ur serr&eacute;. Quand l'&oelig;il
+voit noir, l'esprit voit trouble. Dans l'&eacute;clipse, dans la nuit, dans
+l'opacit&eacute; fuligineuse, il y a de l'anxi&eacute;t&eacute;, m&ecirc;me pour les plus forts.
+Nul ne marche seul la nuit dans la for&ecirc;t sans tremblement. Ombres et
+arbres, deux &eacute;paisseurs redoutables. Une r&eacute;alit&eacute; chim&eacute;rique appara&icirc;t
+dans la profondeur indistincte. L'inconcevable s'&eacute;bauche &agrave; quelques pas
+de vous avec une nettet&eacute; spectrale. On voit flotter, dans l'espace ou
+dans son propre cerveau, on ne sait quoi de vague et d'insaisissable
+comme les r&ecirc;ves des fleurs endormies. Il y a des attitudes farouches sur
+l'horizon. On aspire les effluves du grand vide noir. On a peur et envie
+de regarder derri&egrave;re soi. Les cavit&eacute;s de la nuit, les choses devenues
+hagardes, des profils taciturnes qui se dissipent quand on avance, des
+&eacute;chevellements obscurs, des touffes irrit&eacute;es, des flaques livides, le
+lugubre refl&eacute;t&eacute; dans le fun&egrave;bre, l'immensit&eacute; s&eacute;pulcrale du silence, les
+&ecirc;tres inconnus possibles, des penchements de branches myst&eacute;rieux,
+d'effrayants torses d'arbres, de longues poign&eacute;es d'herbes fr&eacute;missantes,
+on est sans d&eacute;fense contre tout cela. Pas de hardiesse qui ne tressaille
+et qui ne sente le voisinage de l'angoisse. On &eacute;prouve quelque chose de
+hideux comme si l'&acirc;me s'amalgamait &agrave; l'ombre. Cette p&eacute;n&eacute;tration des
+t&eacute;n&egrave;bres est inexprimablement sinistre dans un enfant.</p>
+
+<p>Les for&ecirc;ts sont des apocalypses; et le battement d'ailes d'une petite
+&acirc;me fait un bruit d'agonie sous leur vo&ucirc;te monstrueuse.</p>
+
+<p>Sans se rendre compte de ce qu'elle &eacute;prouvait, Cosette se sentait saisir
+par cette &eacute;normit&eacute; noire de la nature. Ce n'&eacute;tait plus seulement de la
+terreur qui la gagnait, c'&eacute;tait quelque chose de plus terrible m&ecirc;me que
+la terreur. Elle frissonnait. Les expressions manquent pour dire ce
+qu'avait d'&eacute;trange ce frisson qui la gla&ccedil;ait jusqu'au fond du c&oelig;ur. Son
+&oelig;il &eacute;tait devenu farouche. Elle croyait sentir qu'elle ne pourrait
+peut-&ecirc;tre pas s'emp&ecirc;cher de revenir l&agrave; &agrave; la m&ecirc;me heure le lendemain.</p>
+
+<p>Alors, par une sorte d'instinct, pour sortir de cet &eacute;tat singulier
+qu'elle ne comprenait pas, mais qui l'effrayait, elle se mit &agrave; compter &agrave;
+haute voix un, deux, trois, quatre, jusqu'&agrave; dix, et, quand elle eut
+fini, elle recommen&ccedil;a. Cela lui rendit la perception vraie des choses
+qui l'entouraient. Elle sentit le froid &agrave; ses mains qu'elle avait
+mouill&eacute;es en puisant de l'eau. Elle se leva. La peur lui &eacute;tait revenue,
+une peur naturelle et insurmontable. Elle n'eut plus qu'une pens&eacute;e,
+s'enfuir; s'enfuir &agrave; toutes jambes, &agrave; travers bois, &agrave; travers champs,
+jusqu'aux maisons, jusqu'aux fen&ecirc;tres, jusqu'aux chandelles allum&eacute;es.
+Son regard tomba sur le seau qui &eacute;tait devant elle. Tel &eacute;tait l'effroi
+que lui inspirait la Th&eacute;nardier qu'elle n'osa pas s'enfuir sans le seau
+d'eau. Elle saisit l'anse &agrave; deux mains. Elle eut de la peine &agrave; soulever
+le seau.</p>
+
+<p>Elle fit ainsi une douzaine de pas, mais le seau &eacute;tait plein, il &eacute;tait
+lourd, elle fut forc&eacute;e de le reposer &agrave; terre. Elle respira un instant,
+puis elle enleva l'anse de nouveau, et se remit &agrave; marcher, cette fois un
+peu plus longtemps. Mais il fallut s'arr&ecirc;ter encore. Apr&egrave;s quelques
+secondes de repos, elle repartit. Elle marchait pench&eacute;e en avant, la
+t&ecirc;te baiss&eacute;e, comme une vieille; le poids du seau tendait et raidissait
+ses bras maigres; l'anse de fer achevait d'engourdir et de geler ses
+petites mains mouill&eacute;es; de temps en temps elle &eacute;tait forc&eacute;e de
+s'arr&ecirc;ter, et chaque fois qu'elle s'arr&ecirc;tait l'eau froide qui d&eacute;bordait
+du seau tombait sur ses jambes nues. Cela se passait au fond d'un bois,
+la nuit, en hiver, loin de tout regard humain; c'&eacute;tait un enfant de huit
+ans. Il n'y avait que Dieu en ce moment qui voyait cette chose triste.</p>
+
+<p>Et sans doute sa m&egrave;re, h&eacute;las!</p>
+
+<p>Car il est des choses qui font ouvrir les yeux aux mortes dans leur
+tombeau.</p>
+
+<p>Elle soufflait avec une sorte de r&acirc;lement douloureux; des sanglots lui
+serraient la gorge, mais elle n'osait pas pleurer, tant elle avait peur
+de la Th&eacute;nardier, m&ecirc;me loin. C'&eacute;tait son habitude de se figurer toujours
+que la Th&eacute;nardier &eacute;tait l&agrave;.</p>
+
+<p>Cependant elle ne pouvait pas faire beaucoup de chemin de la sorte, et
+elle allait bien lentement. Elle avait beau diminuer la dur&eacute;e des
+stations et marcher entre chaque le plus longtemps possible, elle
+pensait avec angoisse qu'il lui faudrait plus d'une heure pour retourner
+ainsi &agrave; Montfermeil et que la Th&eacute;nardier la battrait. Cette angoisse se
+m&ecirc;lait &agrave; son &eacute;pouvante d'&ecirc;tre seule dans le bois la nuit. Elle &eacute;tait
+harass&eacute;e de fatigue et n'&eacute;tait pas encore sortie de la for&ecirc;t. Parvenue
+pr&egrave;s d'un vieux ch&acirc;taignier qu'elle connaissait, elle fit une derni&egrave;re
+halte plus longue que les autres pour se bien reposer, puis elle
+rassembla toutes ses forces, reprit le seau et se remit &agrave; marcher
+courageusement. Cependant le pauvre petit &ecirc;tre d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; ne put
+s'emp&ecirc;cher de s'&eacute;crier: &Ocirc; mon Dieu! mon Dieu!</p>
+
+<p>En ce moment, elle sentit tout &agrave; coup que le seau ne pesait plus rien.
+Une main, qui lui parut &eacute;norme, venait de saisir l'anse et la soulevait
+vigoureusement. Elle leva la t&ecirc;te. Une grande forme noire, droite et
+debout, marchait aupr&egrave;s d'elle dans l'obscurit&eacute;. C'&eacute;tait un homme qui
+&eacute;tait arriv&eacute; derri&egrave;re elle et qu'elle n'avait pas entendu venir. Cet
+homme, sans dire un mot, avait empoign&eacute; l'anse du seau qu'elle portait.</p>
+
+<p>Il y a des instincts pour toutes les rencontres de la vie. L'enfant
+n'eut pas peur.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIc" id="Chapitre_VIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>Qui peut-&ecirc;tre prouve l'intelligence de Boulatruelle</h3>
+
+
+<p>Dans l'apr&egrave;s-midi de cette m&ecirc;me journ&eacute;e de No&euml;l 1823, un homme se
+promena assez longtemps dans la partie la plus d&eacute;serte du boulevard de
+l'H&ocirc;pital &agrave; Paris. Cet homme avait l'air de quelqu'un qui cherche un
+logement, et semblait s'arr&ecirc;ter de pr&eacute;f&eacute;rence aux plus modestes maisons
+de cette lisi&egrave;re d&eacute;labr&eacute;e du faubourg Saint-Marceau.</p>
+
+<p>On verra plus loin que cet homme avait en effet lou&eacute; une chambre dans ce
+quartier isol&eacute;.</p>
+
+<p>Cet homme, dans son v&ecirc;tement comme dans toute sa personne, r&eacute;alisait le
+type de ce qu'on pourrait nommer le mendiant de bonne compagnie,
+l'extr&ecirc;me mis&egrave;re combin&eacute;e avec l'extr&ecirc;me propret&eacute;. C'est l&agrave; un m&eacute;lange
+assez rare qui inspire aux c&oelig;urs intelligents ce double respect qu'on
+&eacute;prouve pour celui qui est tr&egrave;s pauvre et pour celui qui est tr&egrave;s digne.
+Il avait un chapeau rond fort vieux et fort bross&eacute;, une redingote r&acirc;p&eacute;e
+jusqu'&agrave; la corde en gros drap jaune d'ocre, couleur qui n'avait rien de
+trop bizarre &agrave; cette &eacute;poque, un grand gilet &agrave; poches de forme s&eacute;culaire,
+des culottes noires devenues grises aux genoux, des bas de laine noire
+et d'&eacute;pais souliers &agrave; boucles de cuivre. On e&ucirc;t dit un ancien pr&eacute;cepteur
+de bonne maison revenu de l'&eacute;migration. &Agrave; ses cheveux tout blancs, &agrave; son
+front rid&eacute;, &agrave; ses l&egrave;vres livides, &agrave; son visage o&ugrave; tout respirait
+l'accablement et la lassitude de la vie, on lui e&ucirc;t suppos&eacute; beaucoup
+plus de soixante ans. &Agrave; sa d&eacute;marche ferme, quoique lente, &agrave; la vigueur
+singuli&egrave;re empreinte dans tous ses mouvements, on lui en e&ucirc;t donn&eacute; &agrave;
+peine cinquante. Les rides de son front &eacute;taient bien plac&eacute;es, et eussent
+pr&eacute;venu en sa faveur quelqu'un qui l'e&ucirc;t observ&eacute; avec attention. Sa
+l&egrave;vre se contractait avec un pli &eacute;trange, qui semblait s&eacute;v&egrave;re et qui
+&eacute;tait humble. Il y avait au fond de son regard on ne sait quelle
+s&eacute;r&eacute;nit&eacute; lugubre. Il portait de la main gauche un petit paquet nou&eacute; dans
+un mouchoir; de la droite il s'appuyait sur une esp&egrave;ce de b&acirc;ton coup&eacute;
+dans une haie. Ce b&acirc;ton avait &eacute;t&eacute; travaill&eacute; avec quelque soin, et
+n'avait pas trop m&eacute;chant air; on avait tir&eacute; parti des n&oelig;uds, et on lui
+avait figur&eacute; un pommeau de corail avec de la cire rouge; c'&eacute;tait un
+gourdin, et cela semblait une canne.</p>
+
+<p>Il y a peu de passants sur ce boulevard, surtout l'hiver. Cet homme,
+sans affectation pourtant, paraissait les &eacute;viter plut&ocirc;t que les
+chercher.</p>
+
+<p>&Agrave; cette &eacute;poque le roi Louis XVIII allait presque tous les jours &agrave;
+Choisy-le-Roi. C'&eacute;tait une de ses promenades favorites. Vers deux
+heures, presque invariablement, on voyait la voiture et la cavalcade
+royale passer ventre &agrave; terre sur le boulevard de l'H&ocirc;pital.</p>
+
+<p>Cela tenait lieu de montre et d'horloge aux pauvresses du quartier qui
+disaient:&mdash;Il est deux heures, le voil&agrave; qui s'en retourne aux Tuileries.</p>
+
+<p>Et les uns accouraient, et les autres se rangeaient; car un roi qui
+passe, c'est toujours un tumulte. Du reste l'apparition et la
+disparition de Louis XVIII faisaient un certain effet dans les rues de
+Paris. Cela &eacute;tait rapide, mais majestueux. Ce roi impotent avait le go&ucirc;t
+du grand galop; ne pouvant marcher, il voulait courir; ce cul-de-jatte
+se f&ucirc;t fait volontiers tra&icirc;ner par l'&eacute;clair. Il passait, pacifique et
+s&eacute;v&egrave;re, au milieu des sabres nus. Sa berline massive, toute dor&eacute;e, avec
+de grosses branches de lys peintes sur les panneaux, roulait bruyamment.
+&Agrave; peine avait-on le temps d'y jeter un coup d'&oelig;il. On voyait dans
+l'angle du fond &agrave; droite, sur des coussins capitonn&eacute;s de satin blanc,
+une face large, ferme et vermeille, un front frais poudr&eacute; &agrave; l'oiseau
+royal, un &oelig;il fier, dur et fin, un sourire de lettr&eacute;, deux grosses
+&eacute;paulettes &agrave; torsades flottantes sur un habit bourgeois, la Toison d'or,
+la croix de Saint-Louis, la croix de la L&eacute;gion d'honneur, la plaque
+d'argent du Saint-Esprit, un gros ventre et un large cordon bleu;
+c'&eacute;tait le roi. Hors de Paris, il tenait son chapeau &agrave; plumes blanches
+sur ses genoux emmaillot&eacute;s de hautes gu&ecirc;tres anglaises; quand il
+rentrait dans la ville, il mettait son chapeau sur sa t&ecirc;te, saluant peu.
+Il regardait froidement le peuple, qui le lui rendait. Quand il parut
+pour la premi&egrave;re fois dans le quartier Saint-Marceau, tout son succ&egrave;s
+fut ce mot d'un faubourien &agrave; son camarade: &laquo;C'est ce gros-l&agrave; qui est le
+gouvernement.&raquo;</p>
+
+<p>Cet infaillible passage du roi &agrave; la m&ecirc;me heure &eacute;tait donc l'&eacute;v&eacute;nement
+quotidien du boulevard de l'H&ocirc;pital.</p>
+
+<p>Le promeneur &agrave; la redingote jaune n'&eacute;tait &eacute;videmment pas du quartier, et
+probablement pas de Paris, car il ignorait ce d&eacute;tail. Lorsqu'&agrave; deux
+heures la voiture royale, entour&eacute;e d'un escadron de gardes du corps
+galonn&eacute;s d'argent, d&eacute;boucha sur le boulevard, apr&egrave;s avoir tourn&eacute; la
+Salp&ecirc;tri&egrave;re, il parut surpris et presque effray&eacute;. Il n'y avait que lui
+dans la contre-all&eacute;e, il se rangea vivement derri&egrave;re un angle de mur
+d'enceinte, ce qui n'emp&ecirc;cha pas Mr le duc d'Havr&eacute; de l'apercevoir. Mr
+le duc d'Havr&eacute;, comme capitaine des gardes de service ce jour-l&agrave;, &eacute;tait
+assis dans la voiture vis-&agrave;-vis du roi. Il dit &agrave; Sa Majest&eacute;: &laquo;Voil&agrave; un
+homme d'assez mauvaise mine.&raquo; Des gens de police, qui &eacute;clairaient le
+passage du roi, le remarqu&egrave;rent &eacute;galement, et l'un d'eux re&ccedil;ut l'ordre
+de le suivre. Mais l'homme s'enfon&ccedil;a dans les petites rues solitaires du
+faubourg, et comme le jour commen&ccedil;ait &agrave; baisser, l'agent perdit sa
+trace, ainsi que cela est constat&eacute; par un rapport adress&eacute; le soir m&ecirc;me &agrave;
+Mr le comte Angl&egrave;s, ministre d'&Eacute;tat, pr&eacute;fet de police.</p>
+
+<p>Quand l'homme &agrave; la redingote jaune eut d&eacute;pist&eacute; l'agent, il doubla le
+pas, non sans s'&ecirc;tre retourn&eacute; bien des fois pour s'assurer qu'il n'&eacute;tait
+pas suivi. &Agrave; quatre heures un quart, c'est-&agrave;-dire &agrave; la nuit close, il
+passait devant le th&eacute;&acirc;tre de la Porte-Saint-Martin o&ugrave; l'on donnait ce
+jour-l&agrave; les <i>Deux For&ccedil;ats</i>. Cette affiche, &eacute;clair&eacute;e par les r&eacute;verb&egrave;res
+du th&eacute;&acirc;tre, le frappa, car, quoiqu'il march&acirc;t vite, il s'arr&ecirc;ta pour la
+lire. Un instant apr&egrave;s, il &eacute;tait dans le cul-de-sac de la Planchette, et
+il entrait au <i>Plat d'&eacute;tain</i>, o&ugrave; &eacute;tait alors le bureau de la voiture de
+Lagny. Cette voiture partait &agrave; quatre heures et demie. Les chevaux
+&eacute;taient attel&eacute;s, et les voyageurs, appel&eacute;s par le cocher, escaladaient
+en h&acirc;te le haut escalier de fer du coucou.</p>
+
+<p>L'homme demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous une place?</p>
+
+<p>&mdash;Une seule, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi, sur le si&egrave;ge, dit le cocher.</p>
+
+<p>&mdash;Je la prends.</p>
+
+<p>&mdash;Montez.</p>
+
+<p>Cependant, avant de partir, le cocher jeta un coup d'&oelig;il sur le costume
+m&eacute;diocre du voyageur, sur la petitesse de son paquet, et se fit payer.</p>
+
+<p>&mdash;Allez-vous jusqu'&agrave; Lagny? demanda le cocher.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit l'homme.</p>
+
+<p>Le voyageur paya jusqu'&agrave; Lagny.</p>
+
+<p>On partit. Quand on eut pass&eacute; la barri&egrave;re, le cocher essaya de nouer la
+conversation, mais le voyageur ne r&eacute;pondait que par monosyllabes. Le
+cocher prit le parti de siffler et de jurer apr&egrave;s ses chevaux.</p>
+
+<p>Le cocher s'enveloppa dans son manteau. Il faisait froid. L'homme ne
+paraissait pas y songer. On traversa ainsi Gournay et Neuilly-sur-Marne.</p>
+
+<p>Vers six heures du soir on &eacute;tait &agrave; Chelles. Le cocher s'arr&ecirc;ta pour
+laisser souffler ses chevaux, devant l'auberge &agrave; rouliers install&eacute;e dans
+les vieux b&acirc;timents de l'abbaye royale.</p>
+
+<p>&mdash;Je descends ici, dit l'homme.</p>
+
+<p>Il prit son paquet et son b&acirc;ton, et sauta &agrave; bas de la voiture.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, il avait disparu.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas entr&eacute; dans l'auberge.</p>
+
+<p>Quand, au bout de quelques minutes, la voiture repartit pour Lagny, elle
+ne le rencontra pas dans la grande rue de Chelles.</p>
+
+<p>Le cocher se tourna vers les voyageurs de l'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, dit-il, un homme qui n'est pas d'ici, car je ne le connais pas.
+Il a l'air de n'avoir pas le sou; cependant il ne tient pas &agrave; l'argent;
+il paye pour Lagny, et il ne va que jusqu'&agrave; Chelles. Il est nuit, toutes
+les maisons sont ferm&eacute;es, il n'entre pas &agrave; l'auberge, et on ne le
+retrouve plus. Il s'est donc enfonc&eacute; dans la terre.</p>
+
+<p>L'homme ne s'&eacute;tait pas enfonc&eacute; dans la terre, mais il avait arpent&eacute; en
+h&acirc;te dans l'obscurit&eacute; la grande rue de Chelles; puis il avait pris &agrave;
+gauche avant d'arriver &agrave; l'&eacute;glise le chemin vicinal qui m&egrave;ne &agrave;
+Montfermeil, comme quelqu'un qui e&ucirc;t connu le pays et qui y f&ucirc;t d&eacute;j&agrave;
+venu.</p>
+
+<p>Il suivit ce chemin rapidement. &Agrave; l'endroit o&ugrave; il est coup&eacute; par
+l'ancienne route bord&eacute;e d'arbres qui va de Gagny &agrave; Lagny, il entendit
+venir des passants. Il se cacha pr&eacute;cipitamment dans un foss&eacute;, et y
+attendit que les gens qui passaient se fussent &eacute;loign&eacute;s. La pr&eacute;caution
+&eacute;tait d'ailleurs presque superflue, car, comme nous l'avons d&eacute;j&agrave; dit,
+c'&eacute;tait une nuit de d&eacute;cembre tr&egrave;s noire. On voyait &agrave; peine deux ou trois
+&eacute;toiles au ciel.</p>
+
+<p>C'est &agrave; ce point-l&agrave; que commence la mont&eacute;e de la colline. L'homme ne
+rentra pas dans le chemin de Montfermeil; il prit &agrave; droite, &agrave; travers
+champs, et gagna &agrave; grands pas le bois.</p>
+
+<p>Quand il fut dans le bois, il ralentit sa marche, et se mit &agrave; regarder
+soigneusement tous les arbres, avan&ccedil;ant pas &agrave; pas, comme s'il cherchait
+et suivait une route myst&eacute;rieuse connue de lui seul. Il y eut un moment
+o&ugrave; il parut se perdre et o&ugrave; il s'arr&ecirc;ta ind&eacute;cis. Enfin il arriva, de
+t&acirc;tonnements en t&acirc;tonnements, &agrave; une clairi&egrave;re o&ugrave; il y avait un monceau
+de grosses pierres blanch&acirc;tres. Il se dirigea vivement vers ces pierres
+et les examina avec attention &agrave; travers la brume de la nuit, comme s'il
+les passait en revue. Un gros arbre, couvert de ces excroissances qui
+sont les verrues de la v&eacute;g&eacute;tation, &eacute;tait &agrave; quelques pas du tas de
+pierres. Il alla &agrave; cet arbre, et promena sa main sur l'&eacute;corce du tronc,
+comme s'il cherchait &agrave; reconna&icirc;tre et &agrave; compter toutes les verrues.</p>
+
+<p>Vis-&agrave;-vis de cet arbre, qui &eacute;tait un fr&ecirc;ne, il y avait un ch&acirc;taignier
+malade d'une d&eacute;cortication, auquel on avait mis pour pansement une bande
+de zinc clou&eacute;e. Il se haussa sur la pointe des pieds et toucha cette
+bande de zinc.</p>
+
+<p>Puis il pi&eacute;tina pendant quelque temps sur le sol dans l'espace compris
+entre l'arbre et les pierres, comme quelqu'un qui s'assure que la terre
+n'a pas &eacute;t&eacute; fra&icirc;chement remu&eacute;e.</p>
+
+<p>Cela fait, il s'orienta et reprit sa marche &agrave; travers le bois.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait cet homme qui venait de rencontrer Cosette.</p>
+
+<p>En cheminant par le taillis dans la direction de Montfermeil, il avait
+aper&ccedil;u cette petite ombre qui se mouvait avec un g&eacute;missement, qui
+d&eacute;posait un fardeau &agrave; terre, puis le reprenait, et se remettait &agrave;
+marcher. Il s'&eacute;tait approch&eacute; et avait reconnu que c'&eacute;tait un tout jeune
+enfant charg&eacute; d'un &eacute;norme seau d'eau. Alors il &eacute;tait all&eacute; &agrave; l'enfant, et
+avait pris silencieusement l'anse du seau.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIc" id="Chapitre_VIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VII</a></h2>
+
+<h3>Cosette c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te dans l'ombre avec l'inconnu</h3>
+
+
+<p>Cosette, nous l'avons dit, n'avait pas eu peur.</p>
+
+<p>L'homme lui adressa la parole. Il parlait d'une voix grave et presque
+basse.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, c'est bien lourd pour vous ce que vous portez l&agrave;.</p>
+
+<p>Cosette leva la t&ecirc;te et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez, reprit l'homme. Je vais vous le porter.</p>
+
+<p>Cosette l&acirc;cha le seau. L'homme se mit &agrave; cheminer pr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s lourd en effet, dit-il entre ses dents.</p>
+
+<p>Puis il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Petite, quel &acirc;ge as-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Huit ans, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Et viens-tu de loin comme cela?</p>
+
+<p>&mdash;De la source qui est dans le bois.</p>
+
+<p>&mdash;Et est-ce loin o&ugrave; tu vas?&mdash;&Agrave; un bon quart d'heure d'ici.</p>
+
+<p>L'homme resta un moment sans parler, puis il dit brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as donc pas de m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, r&eacute;pondit l'enfant.</p>
+
+<p>Avant que l'homme e&ucirc;t eu le temps de reprendre la parole, elle ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas. Les autres en ont. Moi, je n'en ai pas.</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s un silence, elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que je n'en ai jamais eu.</p>
+
+<p>L'homme s'arr&ecirc;ta, il posa le seau &agrave; terre, se pencha et mit ses deux
+mains sur les deux &eacute;paules de l'enfant, faisant effort pour la regarder
+et voir son visage dans l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>La figure maigre et ch&eacute;tive de Cosette se dessinait vaguement &agrave; la lueur
+livide du ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Comment t'appelles-tu? dit l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Cosette.</p>
+
+<p>L'homme eut comme une secousse &eacute;lectrique. Il la regarda encore, puis il
+&ocirc;ta ses mains de dessus les &eacute;paules de Cosette, saisit le seau, et se
+remit &agrave; marcher.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant il demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Petite, o&ugrave; demeures-tu?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; Montfermeil, si vous connaissez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l&agrave; que nous allons?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>Il fit encore une pause, puis recommen&ccedil;a:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce donc qui t'a envoy&eacute;e &agrave; cette heure chercher de l'eau dans
+le bois?</p>
+
+<p>&mdash;C'est madame Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>L'homme repartit d'un son de voix qu'il voulait s'efforcer de rendre
+indiff&eacute;rent, mais o&ugrave; il y avait pourtant un tremblement singulier:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'elle fait, ta madame Th&eacute;nardier?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma bourgeoise, dit l'enfant. Elle tient l'auberge.</p>
+
+<p>&mdash;L'auberge? dit l'homme. Eh bien, je vais aller y loger cette nuit.
+Conduis-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Nous y allons, dit l'enfant.</p>
+
+<p>L'homme marchait assez vite. Cosette le suivait sans peine. Elle ne
+sentait plus la fatigue. De temps en temps, elle levait les yeux vers
+cet homme avec une sorte de tranquillit&eacute; et d'abandon inexprimables.
+Jamais on ne lui avait appris &agrave; se tourner vers la providence et &agrave;
+prier. Cependant elle sentait en elle quelque chose qui ressemblait &agrave; de
+l'esp&eacute;rance et &agrave; de la joie et qui s'en allait vers le ciel.</p>
+
+<p>Quelques minutes s'&eacute;coul&egrave;rent. L'homme reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il n'y a pas de servante chez madame Th&eacute;nardier?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu es seule?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>Il y eut encore une interruption. Cosette &eacute;leva la voix:</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire il y a deux petites filles.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles petites filles?</p>
+
+<p>&mdash;Ponine et Zelma.</p>
+
+<p>L'enfant simplifiait de la sorte les noms romanesques chers &agrave; la
+Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que Ponine et Zelma?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont les demoiselles de madame Th&eacute;nardier. Comme qui dirait ses
+filles.</p>
+
+<p>&mdash;Et que font-elles, celles-l&agrave;?&mdash;Oh! dit l'enfant, elles ont de belles
+poup&eacute;es, des choses o&ugrave; il y a de l'or, tout plein d'affaires. Elles
+jouent, elles s'amusent.</p>
+
+<p>&mdash;Toute la journ&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je travaille.</p>
+
+<p>&mdash;Toute la journ&eacute;e?</p>
+
+<p>L'enfant leva ses grands yeux o&ugrave; il y avait une larme qu'on ne voyait
+pas &agrave; cause de la nuit, et r&eacute;pondit doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>Elle poursuivit apr&egrave;s un intervalle de silence:</p>
+
+<p>&mdash;Des fois, quand j'ai fini l'ouvrage et qu'on veut bien, je m'amuse
+aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Comment t'amuses-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Comme je peux. On me laisse. Mais je n'ai pas beaucoup de joujoux.
+Ponine et Zelma ne veulent pas que je joue avec leurs poup&eacute;es. Je n'ai
+qu'un petit sabre en plomb, pas plus long que &ccedil;a.</p>
+
+<p>L'enfant montrait son petit doigt.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui ne coupe pas?&mdash;Si, monsieur, dit l'enfant, &ccedil;a coupe la salade
+et les t&ecirc;tes de mouches.</p>
+
+<p>Ils atteignirent le village; Cosette guida l'&eacute;tranger dans les rues. Ils
+pass&egrave;rent devant la boulangerie; mais Cosette ne songea pas au pain
+qu'elle devait rapporter. L'homme avait cess&eacute; de lui faire des questions
+et gardait maintenant un silence morne. Quand ils eurent laiss&eacute; l'&eacute;glise
+derri&egrave;re eux, l'homme, voyant toutes ces boutiques en plein vent,
+demanda &agrave; Cosette:</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc la foire ici?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, c'est No&euml;l.</p>
+
+<p>Comme ils approchaient de l'auberge, Cosette lui toucha le bras
+timidement.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, mon enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Nous voil&agrave; tout pr&egrave;s de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me laisser reprendre le seau &agrave; pr&eacute;sent?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que, si madame voit qu'on me l'a port&eacute;, elle me battra.</p>
+
+<p>L'homme lui remit le seau. Un instant apr&egrave;s, ils &eacute;taient &agrave; la porte de
+la gargote.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIIc" id="Chapitre_VIIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VIII</a></h2>
+
+<h3>D&eacute;sagr&eacute;ment de recevoir chez soi un pauvre qui est peut-&ecirc;tre un riche</h3>
+
+
+<p>Cosette ne put s'emp&ecirc;cher de jeter un regard de c&ocirc;t&eacute; &agrave; la grande poup&eacute;e
+toujours &eacute;tal&eacute;e chez le bimbelotier, puis elle frappa. La porte
+s'ouvrit. La Th&eacute;nardier parut une chandelle &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi, petite gueuse! Dieu merci, tu y as mis le temps! elle
+se sera amus&eacute;e, la dr&ocirc;lesse!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit Cosette toute tremblante, voil&agrave; un monsieur qui vient
+loger.</p>
+
+<p>La Th&eacute;nardier rempla&ccedil;a bien vite sa mine bourrue par sa grimace aimable,
+changement &agrave; vue propre aux aubergistes, et chercha avidement des yeux
+le nouveau venu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est monsieur? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, r&eacute;pondit l'homme en portant la main &agrave; son chapeau.</p>
+
+<p>Les voyageurs riches ne sont pas si polis. Ce geste et l'inspection du
+costume et du bagage de l'&eacute;tranger que la Th&eacute;nardier passa en revue d'un
+coup d'&oelig;il firent &eacute;vanouir la grimace aimable et repara&icirc;tre la mine
+bourrue. Elle reprit s&egrave;chement:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, bonhomme.</p>
+
+<p>Le &laquo;bonhomme&raquo; entra. La Th&eacute;nardier lui jeta un second coup d'&oelig;il,
+examina particuli&egrave;rement sa redingote qui &eacute;tait absolument r&acirc;p&eacute;e et son
+chapeau qui &eacute;tait un peu d&eacute;fonc&eacute;, et consulta d'un hochement de t&ecirc;te,
+d'un froncement de nez et d'un clignement d'yeux, son mari, lequel
+buvait toujours avec les rouliers. Le mari r&eacute;pondit par cette
+imperceptible agitation de l'index qui, appuy&eacute;e du gonflement des
+l&egrave;vres, signifie en pareil cas: d&eacute;bine compl&egrave;te. Sur ce, la Th&eacute;nardier
+s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! &ccedil;&agrave;, brave homme, je suis bien f&acirc;ch&eacute;e, mais c'est que je n'ai plus
+de place.</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-moi o&ugrave; vous voudrez, dit l'homme, au grenier, &agrave; l'&eacute;curie. Je
+payerai comme si j'avais une chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Quarante sous.</p>
+
+<p>&mdash;Quarante sous. Soit.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; la bonne heure.</p>
+
+<p>&mdash;Quarante sous! dit un routier bas &agrave; la Th&eacute;nardier, mais ce n'est que
+vingt sous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est quarante sous pour lui, r&eacute;pliqua la Th&eacute;nardier du m&ecirc;me ton. Je
+ne loge pas des pauvres &agrave; moins.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, ajouta le mari avec douceur, &ccedil;a g&acirc;te une maison d'y avoir
+de ce monde-l&agrave;.</p>
+
+<p>Cependant l'homme, apr&egrave;s avoir laiss&eacute; sur un banc son paquet et son
+b&acirc;ton, s'&eacute;tait assis &agrave; une table o&ugrave; Cosette s'&eacute;tait empress&eacute;e de poser
+une bouteille de vin et un verre. Le marchand qui avait demand&eacute; le seau
+d'eau &eacute;tait all&eacute; lui-m&ecirc;me le porter &agrave; son cheval. Cosette avait repris
+sa place sous la table de cuisine et son tricot. L'homme, qui avait &agrave;
+peine tremp&eacute; ses l&egrave;vres dans le verre de vin qu'il s'&eacute;tait vers&eacute;,
+consid&eacute;rait l'enfant avec une attention &eacute;trange.</p>
+
+<p>Cosette &eacute;tait laide. Heureuse, elle e&ucirc;t peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute; jolie. Nous avons
+d&eacute;j&agrave; esquiss&eacute; cette petite figure sombre. Cosette &eacute;tait maigre et bl&ecirc;me.
+Elle avait pr&egrave;s de huit ans, on lui en e&ucirc;t donn&eacute; &agrave; peine six. Ses grands
+yeux enfonc&eacute;s dans une sorte d'ombre profonde &eacute;taient presque &eacute;teints &agrave;
+force d'avoir pleur&eacute;. Les coins de sa bouche avaient cette courbe de
+l'angoisse habituelle, qu'on observe chez les condamn&eacute;s et chez les
+malades d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s. Ses mains &eacute;taient, comme sa m&egrave;re l'avait devin&eacute;,
+&laquo;perdues d'engelures.&raquo; Le feu qui l'&eacute;clairait en ce moment faisait
+saillir les angles de ses os et rendait sa maigreur affreusement
+visible. Comme elle grelottait toujours, elle avait pris l'habitude de
+serrer ses deux genoux l'un contre l'autre. Tout son v&ecirc;tement n'&eacute;tait
+qu'un haillon qui e&ucirc;t fait piti&eacute; l'&eacute;t&eacute; et qui faisait horreur l'hiver.
+Elle n'avait sur elle que de la toile trou&eacute;e; pas un chiffon de laine.
+On voyait sa peau &ccedil;&agrave; et l&agrave;, et l'on y distinguait partout des taches
+bleues ou noires qui indiquaient les endroits o&ugrave; la Th&eacute;nardier l'avait
+touch&eacute;e. Ses jambes nues &eacute;taient rouges et gr&ecirc;les. Le creux de ses
+clavicules &eacute;tait &agrave; faire pleurer. Toute la personne de cette enfant, son
+allure, son attitude, le son de sa voix, ses intervalles entre un mot et
+l'autre, son regard, son silence, son moindre geste, exprimaient et
+traduisaient une seule id&eacute;e: la crainte.</p>
+
+<p>La crainte &eacute;tait r&eacute;pandue sur elle; elle en &eacute;tait pour ainsi dire
+couverte; la crainte ramenait ses coudes contre ses hanches, retirait
+ses talons sous ses jupes, lui faisait tenir le moins de place possible,
+ne lui laissait de souffle que le n&eacute;cessaire, et &eacute;tait devenue ce qu'on
+pourrait appeler son habitude de corps, sans variation possible que
+d'augmenter. Il y avait au fond de sa prunelle un coin &eacute;tonn&eacute; o&ugrave; &eacute;tait
+la terreur.</p>
+
+<p>Cette crainte &eacute;tait telle qu'en arrivant, toute mouill&eacute;e comme elle
+&eacute;tait, Cosette n'avait pas os&eacute; s'aller s&eacute;cher au feu et s'&eacute;tait remise
+silencieusement &agrave; son travail. L'expression du regard de cette enfant de
+huit ans &eacute;tait habituellement si morne et parfois si tragique qu'il
+semblait, &agrave; de certains moments, qu'elle f&ucirc;t en train de devenir une
+idiote ou un d&eacute;mon.</p>
+
+<p>Jamais, nous l'avons dit, elle n'avait su ce que c'est que prier, jamais
+elle n'avait mis le pied dans une &eacute;glise.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que j'ai le temps?&raquo; disait la Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>L'homme &agrave; la redingote jaune ne quittait pas Cosette des yeux.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup la Th&eacute;nardier s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos! et ce pain?</p>
+
+<p>Cosette, selon sa coutume toutes les fois que la Th&eacute;nardier &eacute;levait la
+voix, sortit bien vite de dessous la table.</p>
+
+<p>Elle avait compl&egrave;tement oubli&eacute; ce pain. Elle eut recours &agrave; l'exp&eacute;dient
+des enfants toujours effray&eacute;s. Elle mentit.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, le boulanger &eacute;tait ferm&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait cogner.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai cogn&eacute;, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas ouvert.</p>
+
+<p>&mdash;Je saurai demain si c'est vrai, dit la Th&eacute;nardier, et si tu mens, tu
+auras une fi&egrave;re danse. En attendant, rends-moi la pi&egrave;ce-quinze-sous.</p>
+
+<p>Cosette plongea sa main dans la poche de son tablier, et devint verte.
+La pi&egrave;ce de quinze sous n'y &eacute;tait plus.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! dit la Th&eacute;nardier, m'as-tu entendue?</p>
+
+<p>Cosette retourna la poche, il n'y avait rien. Qu'est-ce que cet argent
+pouvait &ecirc;tre devenu? La malheureuse petite ne trouva pas une parole.
+Elle &eacute;tait p&eacute;trifi&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu l'as perdue, la pi&egrave;ce-quinze-sous? r&acirc;la la Th&eacute;nardier,
+ou bien est-ce que tu veux me la voler?</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps elle allongea le bras vers le martinet suspendu &agrave; la
+chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>Ce geste redoutable rendit &agrave; Cosette la force de crier:</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce! madame! madame! je ne le ferai plus.</p>
+
+<p>La Th&eacute;nardier d&eacute;tacha le martinet.</p>
+
+<p>Cependant l'homme &agrave; la redingote jaune avait fouill&eacute; dans le gousset de
+son gilet, sans qu'on e&ucirc;t remarqu&eacute; ce mouvement. D'ailleurs les autres
+voyageurs buvaient ou jouaient aux cartes et ne faisaient attention &agrave;
+rien.</p>
+
+<p>Cosette se pelotonnait avec angoisse dans l'angle de la chemin&eacute;e,
+t&acirc;chant de ramasser et de d&eacute;rober ses pauvres membres demi-nus. La
+Th&eacute;nardier leva le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame, dit l'homme, mais tout &agrave; l'heure j'ai vu quelque chose
+qui est tomb&eacute; de la poche du tablier de cette petite et qui a roul&eacute;.
+C'est peut-&ecirc;tre cela.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il se baissa et parut chercher &agrave; terre un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Justement. Voici, reprit-il en se relevant.</p>
+
+<p>Et il tendit une pi&egrave;ce d'argent &agrave; la Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est cela, dit-elle.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas cela, car c'&eacute;tait une pi&egrave;ce de vingt sous, mais la
+Th&eacute;nardier y trouvait du b&eacute;n&eacute;fice. Elle mit la pi&egrave;ce dans sa poche, et
+se borna &agrave; jeter un regard farouche &agrave; l'enfant en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Que cela ne t'arrive plus, toujours!</p>
+
+<p>Cosette rentra dans ce que la Th&eacute;nardier appelait &laquo;sa niche&raquo;, et son
+grand &oelig;il, fix&eacute; sur le voyageur inconnu, commen&ccedil;a &agrave; prendre une
+expression qu'il n'avait jamais eue. Ce n'&eacute;tait encore qu'un na&iuml;f
+&eacute;tonnement, mais une sorte de confiance stup&eacute;faite s'y m&ecirc;lait.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, voulez-vous souper? demanda la Th&eacute;nardier au voyageur.</p>
+
+<p>Il ne r&eacute;pondit pas. Il semblait songer profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cet homme-l&agrave;? dit-elle entre ses dents. C'est
+quelque affreux pauvre. Cela n'a pas le sou pour souper. Me payera-t-il
+mon logement seulement? Il est bien heureux tout de m&ecirc;me qu'il n'ait pas
+eu l'id&eacute;e de voler l'argent qui &eacute;tait &agrave; terre.</p>
+
+<p>Cependant une porte s'&eacute;tait ouverte et &Eacute;ponine et Azelma &eacute;taient
+entr&eacute;es.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient vraiment deux jolies petites filles, plut&ocirc;t bourgeoises que
+paysannes, tr&egrave;s charmantes, l'une avec ses tresses ch&acirc;taines bien
+lustr&eacute;es, l'autre avec ses longues nattes noires tombant derri&egrave;re le
+dos, toutes deux vives, propres, grasses, fra&icirc;ches et saines &agrave; r&eacute;jouir
+le regard. Elles &eacute;taient chaudement v&ecirc;tues, mais avec un tel art
+maternel, que l'&eacute;paisseur des &eacute;toffes n'&ocirc;tait rien &agrave; la coquetterie de
+l'ajustement. L'hiver &eacute;tait pr&eacute;vu sans que le printemps f&ucirc;t effac&eacute;. Ces
+deux petites d&eacute;gageaient de la lumi&egrave;re. En outre, elles &eacute;taient
+r&eacute;gnantes. Dans leur toilette, dans leur ga&icirc;t&eacute;, dans le bruit qu'elles
+faisaient, il y avait de la souverainet&eacute;. Quand elles entr&egrave;rent, la
+Th&eacute;nardier leur dit d'un ton grondeur, qui &eacute;tait plein d'adoration:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voil&agrave; donc, vous autres!</p>
+
+<p>Puis, les attirant dans ses genoux l'une apr&egrave;s l'autre, lissant leurs
+cheveux, renouant leurs rubans, et les l&acirc;chant ensuite avec cette douce
+fa&ccedil;on de secouer qui est propre aux m&egrave;res, elle s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Sont-elles fagot&eacute;es!</p>
+
+<p>Elles vinrent s'asseoir au coin du feu. Elles avaient une poup&eacute;e
+qu'elles tournaient et retournaient sur leurs genoux avec toutes sortes
+de gazouillements joyeux. De temps en temps, Cosette levait les yeux de
+son tricot, et les regardait jouer d'un air lugubre.</p>
+
+<p>&Eacute;ponine et Azelma ne regardaient pas Cosette. C'&eacute;tait pour elles comme
+le chien. Ces trois petites filles n'avaient pas vingt-quatre ans &agrave;
+elles trois, et elles repr&eacute;sentaient d&eacute;j&agrave; toute la soci&eacute;t&eacute; des hommes;
+d'un c&ocirc;t&eacute; l'envie, de l'autre le d&eacute;dain.</p>
+
+<p>La poup&eacute;e des s&oelig;urs Th&eacute;nardier &eacute;tait tr&egrave;s fan&eacute;e et tr&egrave;s vieille et
+toute cass&eacute;e, mais elle n'en paraissait pas moins admirable &agrave; Cosette,
+qui de sa vie n'avait eu une poup&eacute;e, <i>une vraie poup&eacute;e</i>, pour nous
+servir d'une expression que tous les enfants comprendront.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup la Th&eacute;nardier, qui continuait d'aller et de venir dans la
+salle, s'aper&ccedil;ut que Cosette avait des distractions et qu'au lieu de
+travailler elle s'occupait des petites qui jouaient.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je t'y prends! cria-t-elle. C'est comme cela que tu travailles! Je
+vais te faire travailler &agrave; coups de martinet, moi.</p>
+
+<p>L'&eacute;tranger, sans quitter sa chaise, se tourna vers la Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il en souriant d'un air presque craintif, bah! laissez-la
+jouer!</p>
+
+<p>De la part de tout voyageur qui e&ucirc;t mang&eacute; une tranche de gigot et bu
+deux bouteilles de vin &agrave; son souper et qui n'e&ucirc;t pas eu l'air d'<i>un
+affreux pauvre</i>, un pareil souhait e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un ordre. Mais qu'un homme
+qui avait ce chapeau se perm&icirc;t d'avoir un d&eacute;sir et qu'un homme qui avait
+cette redingote se perm&icirc;t d'avoir une volont&eacute;, c'est ce que la
+Th&eacute;nardier ne crut pas devoir tol&eacute;rer. Elle repartit aigrement:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut qu'elle travaille, puisqu'elle mange. Je ne la nourris pas &agrave;
+rien faire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'elle fait donc? reprit l'&eacute;tranger de cette voix douce qui
+contrastait si &eacute;trangement avec ses habits de mendiant et ses &eacute;paules de
+portefaix.</p>
+
+<p>La Th&eacute;nardier daigna r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>&mdash;Des bas, s'il vous pla&icirc;t. Des bas pour mes petites filles qui n'en ont
+pas, autant dire, et qui vont tout &agrave; l'heure pieds nus.</p>
+
+<p>L'homme regarda les pauvres pieds rouges de Cosette, et continua:</p>
+
+<p>&mdash;Quand aura-t-elle fini cette paire de bas?</p>
+
+<p>&mdash;Elle en a encore au moins pour trois ou quatre grands jours, la
+paresseuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et combien peut valoir cette paire de bas, quand elle sera faite?</p>
+
+<p>La Th&eacute;nardier lui jeta un coup d'&oelig;il m&eacute;prisant.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins trente sous.</p>
+
+<p>&mdash;La donneriez-vous pour cinq francs? reprit l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu! s'&eacute;cria avec un gros rire un routier qui &eacute;coutait, cinq
+francs? je crois fichtre bien! cinq balles!</p>
+
+<p>Le Th&eacute;nardier crut devoir prendre la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, si c'est votre fantaisie, on vous donnera cette paire
+de bas pour cinq francs. Nous ne savons rien refuser aux voyageurs.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait payer tout de suite, dit la Th&eacute;nardier avec sa fa&ccedil;on br&egrave;ve
+et p&eacute;remptoire.</p>
+
+<p>&mdash;J'ach&egrave;te cette paire de bas, r&eacute;pondit l'homme, et, ajouta-t-il en
+tirant de sa poche une pi&egrave;ce de cinq francs qu'il posa sur la table,&mdash;je
+la paye.</p>
+
+<p>Puis il se tourna vers Cosette.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant ton travail est &agrave; moi. Joue, mon enfant.</p>
+
+<p>Le routier fut si &eacute;mu de la pi&egrave;ce de cinq francs, qu'il laissa l&agrave; son
+verre et accourut.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant vrai! cria-t-il en l'examinant. Une vraie roue de
+derri&egrave;re! et pas fausse!</p>
+
+<p>Le Th&eacute;nardier approcha et mit silencieusement la pi&egrave;ce dans son gousset.</p>
+
+<p>La Th&eacute;nardier n'avait rien &agrave; r&eacute;pliquer. Elle se mordit les l&egrave;vres, et
+son visage prit une expression de haine.</p>
+
+<p>Cependant Cosette tremblait. Elle se risqua &agrave; demander:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, est-ce que c'est vrai? est-ce que je peux jouer?</p>
+
+<p>&mdash;Joue! dit la Th&eacute;nardier d'une voix terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, madame, dit Cosette.</p>
+
+<p>Et pendant que sa bouche remerciait la Th&eacute;nardier, toute sa petite &acirc;me
+remerciait le voyageur.</p>
+
+<p>Le Th&eacute;nardier s'&eacute;tait remis &agrave; boire. Sa femme lui dit &agrave; l'oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que &ccedil;a peut &ecirc;tre que cet homme jaune?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu, r&eacute;pondit souverainement Th&eacute;nardier, des millionnaires qui
+avaient des redingotes comme cela.</p>
+
+<p>Cosette avait laiss&eacute; l&agrave; son tricot, mais elle n'&eacute;tait pas sortie de sa
+place. Cosette bougeait toujours le moins possible. Elle avait pris dans
+une bo&icirc;te derri&egrave;re elle quelques vieux chiffons et son petit sabre de
+plomb.</p>
+
+<p>&Eacute;ponine et Azelma ne faisaient aucune attention &agrave; ce qui se passait.
+Elles venaient d'ex&eacute;cuter une op&eacute;ration fort importante; elles s'&eacute;taient
+empar&eacute;es du chat. Elles avaient jet&eacute; la poup&eacute;e &agrave; terre, et &Eacute;ponine, qui
+&eacute;tait l'a&icirc;n&eacute;e, emmaillotait le petit chat, malgr&eacute; ses miaulements et ses
+contorsions, avec une foule de nippes et de guenilles rouges et bleues.
+Tout en faisant ce grave et difficile travail, elle disait &agrave; sa s&oelig;ur
+dans ce doux et adorable langage des enfants dont la gr&acirc;ce, pareille &agrave;
+la splendeur de l'aile des papillons, s'en va quand on veut la fixer:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, ma s&oelig;ur, cette poup&eacute;e-l&agrave; est plus amusante que l'autre. Elle
+remue, elle crie, elle est chaude. Vois-tu, ma s&oelig;ur, jouons avec. Ce
+serait ma petite fille. Je serais une dame. Je viendrais te voir et tu
+la regarderais. Peu &agrave; peu tu verrais ses moustaches, et cela
+t'&eacute;tonnerait. Et puis tu verrais ses oreilles, et puis tu verrais sa
+queue, et cela t'&eacute;tonnerait. Et tu me dirais: <i>Ah! mon Dieu</i>! et je te
+dirais: <i>Oui, madame, c'est une petite fille que j'ai comme &ccedil;a. Les
+petites filles sont comme &ccedil;a &agrave; pr&eacute;sent</i>.</p>
+
+<p>Azelma &eacute;coutait &Eacute;ponine avec admiration.</p>
+
+<p>Cependant, les buveurs s'&eacute;taient mis &agrave; chanter une chanson obsc&egrave;ne dont
+ils riaient &agrave; faire trembler le plafond. Le Th&eacute;nardier les encourageait
+et les accompagnait.</p>
+
+<p>Comme les oiseaux font un nid avec tout, les enfants font une poup&eacute;e
+avec n'importe quoi. Pendant qu'&Eacute;ponine et Azelma emmaillotaient le
+chat, Cosette de son c&ocirc;t&eacute; avait emmaillot&eacute; le sabre. Cela fait, elle
+l'avait couch&eacute; sur ses bras, et elle chantait doucement pour l'endormir.</p>
+
+<p>La poup&eacute;e est un des plus imp&eacute;rieux besoins et en m&ecirc;me temps un des plus
+charmants instincts de l'enfance f&eacute;minine. Soigner, v&ecirc;tir, parer,
+habiller, d&eacute;shabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, bercer,
+dorloter, endormir, se figurer que quelque chose est quelqu'un, tout
+l'avenir de la femme est l&agrave;. Tout en r&ecirc;vant et tout en jasant, tout en
+faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de
+petites robes, de petits corsages et de petites brassi&egrave;res, l'enfant
+devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande
+fille devient femme. Le premier enfant continue la derni&egrave;re poup&eacute;e.</p>
+
+<p>Une petite fille sans poup&eacute;e est &agrave; peu pr&egrave;s aussi malheureuse et tout &agrave;
+fait aussi impossible qu'une femme sans enfant.</p>
+
+<p>Cosette s'&eacute;tait donc fait une poup&eacute;e avec le sabre.</p>
+
+<p>La Th&eacute;nardier, elle, s'&eacute;tait rapproch&eacute;e de l' <i>homme jaune</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mon mari a raison, pensait-elle, c'est peut-&ecirc;tre monsieur Laffitte. Il
+y a des riches si farces! Elle vint s'accouder &agrave; sa table.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur... dit-elle.</p>
+
+<p>&Agrave; ce mot <i>monsieur</i>, l'homme se retourna. La Th&eacute;nardier ne l'avait
+encore appel&eacute; que <i>brave homme</i> ou <i>bonhomme</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, monsieur, poursuivit-elle en prenant son air douce&acirc;tre qui
+&eacute;tait encore plus f&acirc;cheux &agrave; voir que son air f&eacute;roce, je veux bien que
+l'enfant joue, je ne m'y oppose pas, mais c'est bon pour une fois, parce
+que vous &ecirc;tes g&eacute;n&eacute;reux. Voyez-vous, cela n'a rien. Il faut que cela
+travaille.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est donc pas &agrave; vous, cette enfant? demanda l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh mon Dieu non, monsieur! c'est une petite pauvre que nous avons
+recueillie comme cela, par charit&eacute;. Une esp&egrave;ce d'enfant imb&eacute;cile. Elle
+doit avoir de l'eau dans la t&ecirc;te. Elle a la t&ecirc;te grosse, comme vous
+voyez. Nous faisons pour elle ce que nous pouvons, car nous ne sommes
+pas riches. Nous avons beau &eacute;crire &agrave; son pays, voil&agrave; six mois qu'on ne
+nous r&eacute;pond plus. Il faut croire que sa m&egrave;re est morte.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit l'homme, et il retomba dans sa r&ecirc;verie.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait une pas grand'chose que cette m&egrave;re, ajouta la Th&eacute;nardier. Elle
+abandonnait son enfant.</p>
+
+<p>Pendant toute cette conversation, Cosette, comme si un instinct l'e&ucirc;t
+avertie qu'on parlait d'elle, n'avait pas quitt&eacute; des yeux la Th&eacute;nardier.
+Elle &eacute;coutait vaguement. Elle entendait &ccedil;&agrave; et l&agrave; quelques mots.</p>
+
+<p>Cependant les buveurs, tous ivres aux trois quarts, r&eacute;p&eacute;taient leur
+refrain immonde avec un redoublement de ga&icirc;t&eacute;. C'&eacute;tait une gaillardise
+de haut go&ucirc;t o&ugrave; &eacute;taient m&ecirc;l&eacute;s la Vierge et l'enfant J&eacute;sus. La Th&eacute;nardier
+&eacute;tait all&eacute;e prendre sa part des &eacute;clats de rire. Cosette, sous la table,
+regardait le feu qui se r&eacute;verb&eacute;rait dans son &oelig;il fixe; elle s'&eacute;tait
+remise &agrave; bercer l'esp&egrave;ce de maillot qu'elle avait fait, et, tout en le
+ber&ccedil;ant, elle chantait &agrave; voix basse: &laquo;Ma m&egrave;re est morte! ma m&egrave;re est
+morte! ma m&egrave;re est morte!&raquo;</p>
+
+<p>Sur de nouvelles insistances de l'h&ocirc;tesse, l'homme jaune, &laquo;le
+millionnaire&raquo;, consentit enfin &agrave; souper.</p>
+
+<p>&mdash;Que veut monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Du pain et du fromage, dit l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment c'est un gueux, pensa la Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>Les ivrognes chantaient toujours leur chanson, et l'enfant, sous la
+table, chantait aussi la sienne.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Cosette s'interrompit. Elle venait de se retourner et
+d'apercevoir la poup&eacute;e des petites Th&eacute;nardier qu'elles avaient quitt&eacute;e
+pour le chat et laiss&eacute;e &agrave; terre &agrave; quelques pas de la table de cuisine.</p>
+
+<p>Alors elle laissa tomber le sabre emmaillot&eacute; qui ne lui suffisait qu'&agrave;
+demi, puis elle promena lentement ses yeux autour de la salle. La
+Th&eacute;nardier parlait bas &agrave; son mari, et comptait de la monnaie, Ponine et
+Zelma jouaient avec le chat, les voyageurs mangeaient, ou buvaient, ou
+chantaient, aucun regard n'&eacute;tait fix&eacute; sur elle. Elle n'avait pas un
+moment &agrave; perdre. Elle sortit de dessous la table en rampant sur ses
+genoux et sur ses mains, s'assura encore une fois qu'on ne la guettait
+pas, puis se glissa vivement jusqu'&agrave; la poup&eacute;e, et la saisit. Un instant
+apr&egrave;s elle &eacute;tait &agrave; sa place, assise, immobile, tourn&eacute;e seulement de
+mani&egrave;re &agrave; faire de l'ombre sur la poup&eacute;e qu'elle tenait dans ses bras.
+Ce bonheur de jouer avec une poup&eacute;e &eacute;tait tellement rare pour elle qu'il
+avait toute la violence d'une volupt&eacute;.</p>
+
+<p>Personne ne l'avait vue, except&eacute; le voyageur, qui mangeait lentement son
+maigre souper.</p>
+
+<p>Cette joie dura pr&egrave;s d'un quart d'heure.</p>
+
+<p>Mais, quelque pr&eacute;caution que prit Cosette, elle ne s'apercevait pas
+qu'un des pieds de la poup&eacute;e&mdash;<i>passait</i>,&mdash;et que le feu de la chemin&eacute;e
+l'&eacute;clairait tr&egrave;s vivement. Ce pied rose et lumineux qui sortait de
+l'ombre frappa subitement le regard d'Azelma qui dit &agrave; &Eacute;ponine:&mdash;Tiens!
+ma s&oelig;ur!</p>
+
+<p>Les deux petites filles s'arr&ecirc;t&egrave;rent, stup&eacute;faites. Cosette avait os&eacute;
+prendre la poup&eacute;e!</p>
+
+<p>&Eacute;ponine se leva, et, sans l&acirc;cher le chat, alla vers sa m&egrave;re et se mit &agrave;
+la tirer par sa jupe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais laisse-moi donc! dit la m&egrave;re. Qu'est-ce que tu me veux?</p>
+
+<p>&mdash;M&egrave;re, dit l'enfant, regarde donc!</p>
+
+<p>Et elle d&eacute;signait du doigt Cosette.</p>
+
+<p>Cosette, elle, tout enti&egrave;re aux extases de la possession, ne voyait et
+n'entendait plus rien.</p>
+
+<p>Le visage de la Th&eacute;nardier prit cette expression particuli&egrave;re qui se
+compose du terrible m&ecirc;l&eacute; aux riens de la vie et qui a fait nommer ces
+sortes de femmes: m&eacute;g&egrave;res.</p>
+
+<p>Cette fois, l'orgueil bless&eacute; exasp&eacute;rait encore sa col&egrave;re. Cosette avait
+franchi tous les intervalles, Cosette avait attent&eacute; &agrave; la poup&eacute;e de &laquo;ces
+demoiselles&raquo;.</p>
+
+<p>Une czarine qui verrait un moujik essayer le grand cordon bleu de son
+imp&eacute;rial fils n'aurait pas une autre figure.</p>
+
+<p>Elle cria d'une voix que l'indignation enrouait.</p>
+
+<p>&mdash;Cosette!</p>
+
+<p>Cosette tressaillit comme si la terre e&ucirc;t trembl&eacute; sous elle. Elle se
+retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Cosette, r&eacute;p&eacute;ta la Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>Cosette prit la poup&eacute;e et la posa doucement &agrave; terre avec une sorte de
+v&eacute;n&eacute;ration m&ecirc;l&eacute;e de d&eacute;sespoir. Alors, sans la quitter des yeux, elle
+joignit les mains, et, ce qui est effrayant &agrave; dire dans un enfant de cet
+&acirc;ge, elle se les tordit; puis, ce que n'avait pu lui arracher aucune des
+&eacute;motions de la journ&eacute;e, ni la course dans le bois, ni la pesanteur du
+seau d'eau, ni la perte de l'argent, ni la vue du martinet, ni m&ecirc;me la
+sombre parole qu'elle avait entendu dire &agrave; la Th&eacute;nardier,&mdash;elle pleura.
+Elle &eacute;clata en sanglots.</p>
+
+<p>Cependant le voyageur s'&eacute;tait lev&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc? dit-il &agrave; la Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voyez pas? dit la Th&eacute;nardier en montrant du doigt le corps du
+d&eacute;lit qui gisait aux pieds de Cosette.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute; bien, quoi? reprit l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Cette gueuse, r&eacute;pondit la Th&eacute;nardier, s'est permis de toucher &agrave; la
+poup&eacute;e des enfants!</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce bruit pour cela! dit l'homme. Eh bien, quand elle jouerait
+avec cette poup&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Elle y a touch&eacute; avec ses mains sales! poursuivit la Th&eacute;nardier, avec
+ses affreuses mains!</p>
+
+<p>Ici Cosette redoubla ses sanglots.</p>
+
+<p>&mdash;Te tairas-tu? cria la Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>L'homme alla droit &agrave; la porte de la rue, l'ouvrit et sortit.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il fut sorti, la Th&eacute;nardier profita de son absence pour allonger
+sous la table &agrave; Cosette un grand coup de pied qui fit jeter &agrave; l'enfant
+les hauts cris.</p>
+
+<p>La porte se rouvrit, l'homme reparut, il portait dans ses deux mains la
+poup&eacute;e fabuleuse dont nous avons parl&eacute;, et que tous les marmots du
+village contemplaient depuis le matin, et il la posa debout devant
+Cosette en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est pour toi.</p>
+
+<p>Il faut croire que, depuis plus d'une heure qu'il &eacute;tait l&agrave;, au milieu de
+sa r&ecirc;verie, il avait confus&eacute;ment remarqu&eacute; cette boutique de bimbeloterie
+&eacute;clair&eacute;e de lampions et de chandelles si splendidement qu'on
+l'apercevait &agrave; travers la vitre du cabaret comme une illumination.</p>
+
+<p>Cosette leva les yeux, elle avait vu venir l'homme &agrave; elle avec cette
+poup&eacute;e comme elle e&ucirc;t vu venir le soleil, elle entendit ces paroles
+inou&iuml;es: <i>c'est pour toi</i>, elle le regarda, elle regarda la poup&eacute;e, puis
+elle recula lentement, et s'alla cacher tout au fond sous la table dans
+le coin du mur.</p>
+
+<p>Elle ne pleurait plus, elle ne criait plus, elle avait l'air de ne plus
+oser respirer.</p>
+
+<p>La Th&eacute;nardier, &Eacute;ponine, Azelma &eacute;taient autant de statues. Les buveurs
+eux-m&ecirc;mes s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;s. Il s'&eacute;tait fait un silence solennel dans
+tout le cabaret.</p>
+
+<p>La Th&eacute;nardier, p&eacute;trifi&eacute;e et muette, recommen&ccedil;ait ses conjectures:
+&mdash;Qu'est-ce que c'est que ce vieux? est-ce un pauvre? est-ce un
+millionnaire? C'est peut-&ecirc;tre les deux, c'est-&agrave;-dire un voleur.</p>
+
+<p>La face du mari Th&eacute;nardier offrit cette ride expressive qui accentue la
+figure humaine chaque fois que l'instinct dominant y apparent avec toute
+sa puissance bestiale. Le gargotier consid&eacute;rait tour &agrave; tour la poup&eacute;e et
+le voyageur; il semblait flairer cet homme comme il e&ucirc;t flair&eacute; un sac
+d'argent. Cela ne dura que le temps d'un &eacute;clair. Il s'approcha de sa
+femme et lui dit bas:</p>
+
+<p>&mdash;Cette machine co&ucirc;te au moins trente francs. Pas de b&ecirc;tises. &Agrave; plat
+ventre devant l'homme.</p>
+
+<p>Les natures grossi&egrave;res ont cela de commun avec les natures na&iuml;ves
+qu'elles n'ont pas de transitions.&mdash;Eh bien, Cosette, dit la Th&eacute;nardier
+d'une voix qui voulait &ecirc;tre douce et qui &eacute;tait toute compos&eacute;e de ce miel
+aigre des m&eacute;chantes femmes, est-ce que tu ne prends pas ta poup&eacute;e?</p>
+
+<p>Cosette se hasarda &agrave; sortir de son trou.</p>
+
+<p>&mdash;Ma petite Cosette, reprit la Th&eacute;nardier d'un air caressant, monsieur
+te donne une poup&eacute;e. Prends-la. Elle est &agrave; toi.</p>
+
+<p>Cosette consid&eacute;rait la poup&eacute;e merveilleuse avec une sorte de terreur.
+Son visage &eacute;tait encore inond&eacute; de larmes, mais ses yeux commen&ccedil;aient &agrave;
+s'emplir, comme le ciel au cr&eacute;puscule du matin, des rayonnements
+&eacute;tranges de la joie. Ce qu'elle &eacute;prouvait en ce moment-l&agrave; &eacute;tait un peu
+pareil &agrave; ce qu'elle e&ucirc;t ressenti si on lui e&ucirc;t dit brusquement: <i>Petite,
+vous &ecirc;tes la reine de France</i>.</p>
+
+<p>Il lui semblait que si elle touchait &agrave; cette poup&eacute;e, le tonnerre en
+sortirait.</p>
+
+<p>Ce qui &eacute;tait vrai jusqu'&agrave; un certain point, car elle se disait que la
+Th&eacute;nardier gronderait, et la battrait.</p>
+
+<p>Pourtant l'attraction l'emporta. Elle finit par s'approcher, et murmura
+timidement en se tournant vers la Th&eacute;nardier:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je peux, madame?</p>
+
+<p>Aucune expression ne saurait rendre cet air &agrave; la fois d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;,
+&eacute;pouvant&eacute; et ravi.</p>
+
+<p>&mdash;Pardi! fit la Th&eacute;nardier, c'est &agrave; toi. Puisque monsieur te la donne.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, monsieur? reprit Cosette, est-ce que c'est vrai? c'est &agrave; moi, la
+dame?</p>
+
+<p>L'&eacute;tranger paraissait avoir les yeux pleins de larmes. Il semblait &ecirc;tre
+&agrave; ce point d'&eacute;motion o&ugrave; l'on ne parle pas pour ne pas pleurer. Il fit un
+signe de t&ecirc;te &agrave; Cosette, et mit la main de &laquo;la dame&raquo; dans sa petite
+main.</p>
+
+<p>Cosette retira vivement sa main, comme si celle de <i>la dame</i> la br&ucirc;lait,
+et se mit &agrave; regarder le pav&eacute;. Nous sommes forc&eacute; d'ajouter qu'en cet
+instant-l&agrave; elle tirait la langue d'une fa&ccedil;on d&eacute;mesur&eacute;e. Tout &agrave; coup elle
+se retourna et saisit la poup&eacute;e avec emportement.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'appellerai Catherine, dit-elle.</p>
+
+<p>Ce fut un moment bizarre que celui o&ugrave; les haillons de Cosette
+rencontr&egrave;rent et &eacute;treignirent les rubans et les fra&icirc;ches mousselines
+roses de la poup&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, reprit-elle, est-ce que je peux la mettre sur une chaise?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon enfant, r&eacute;pondit la Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>Maintenant c'&eacute;taient &Eacute;ponine et Azelma qui regardaient Cosette avec
+envie.</p>
+
+<p>Cosette posa Catherine sur une chaise, puis s'assit &agrave; terre devant elle,
+et demeura immobile, sans dire un mot dans l'attitude de la
+contemplation.</p>
+
+<p>&mdash;Joue donc, Cosette, dit l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je joue, r&eacute;pondit l'enfant. Cet &eacute;tranger, cet inconnu qui avait
+l'air d'une visite que la providence faisait &agrave; Cosette, &eacute;tait en ce
+moment-l&agrave; ce que la Th&eacute;nardier ha&iuml;ssait le plus au monde. Pourtant il
+fallait se contraindre. C'&eacute;tait plus d'&eacute;motions qu'elle n'en pouvait
+supporter, si habitu&eacute;e qu'elle f&ucirc;t &agrave; la dissimulation par la copie
+qu'elle t&acirc;chait de faire de son mari dans toutes ses actions. Elle se
+h&acirc;ta d'envoyer ses filles coucher, puis elle demanda &agrave; l'homme jaune <i>la
+permission</i> d'y envoyer aussi Cosette, <i>qui a bien fatigu&eacute; aujourd'hui</i>,
+ajouta-t-elle d'un air maternel. Cosette s'alla coucher emportant
+Catherine entre ses bras.</p>
+
+<p>La Th&eacute;nardier allait de temps en temps &agrave; l'autre bout de la salle o&ugrave;
+&eacute;tait son homme, <i>pour se soulager l'&acirc;me</i>, disait-elle. Elle &eacute;changeait
+avec son mari quelques paroles d'autant plus furieuses qu'elle n'osait
+les dire haut:</p>
+
+<p>&mdash;Vieille b&ecirc;te! qu'est-ce qu'il a donc dans le ventre? Venir nous
+d&eacute;ranger ici! vouloir que ce petit monstre joue! lui donner des poup&eacute;es!
+donner des poup&eacute;es de quarante francs &agrave; une chienne que je donnerais moi
+pour quarante sous! Encore un peu il lui dirait votre majest&eacute; comme &agrave; la
+duchesse de Berry! Y a-t-il du bon sens? il est donc enrag&eacute;, ce vieux
+myst&eacute;rieux-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? C'est tout simple, r&eacute;pliquait le Th&eacute;nardier. Si &ccedil;a l'amuse!
+Toi, &ccedil;a t'amuse que la petite travaille, lui, &ccedil;a l'amuse qu'elle joue.
+Il est dans son droit. Un voyageur, &ccedil;a fait ce que &ccedil;a veut quand &ccedil;a
+paye. Si ce vieux est un philanthrope, qu'est-ce que &ccedil;a te fait? Si
+c'est un imb&eacute;cile, &ccedil;a ne te regarde pas. De quoi te m&ecirc;les-tu, puisqu'il
+a de l'argent?</p>
+
+<p>Langage de ma&icirc;tre et raisonnement d'aubergiste qui n'admettaient ni l'un
+ni l'autre la r&eacute;plique.</p>
+
+<p>L'homme s'&eacute;tait accoud&eacute; sur la table et avait repris son attitude de
+r&ecirc;verie. Tous les autres voyageurs, marchands et rouliers, s'&eacute;taient un
+peu &eacute;loign&eacute;s et ne chantaient plus. Ils le consid&eacute;raient &agrave; distance avec
+une sorte de crainte respectueuse. Ce particulier si pauvrement v&ecirc;tu,
+qui tirait de sa poche les roues de derri&egrave;re avec tant d'aisance et qui
+prodiguait des poup&eacute;es gigantesques &agrave; de petites souillons en sabots,
+&eacute;tait certainement un bonhomme magnifique et redoutable.</p>
+
+<p>Plusieurs heures s'&eacute;coul&egrave;rent. La messe de minuit &eacute;tait dite, le
+r&eacute;veillon &eacute;tait fini, les buveurs s'en &eacute;taient all&eacute;s, le cabaret &eacute;tait
+ferm&eacute;, la salle basse &eacute;tait d&eacute;serte, le feu s'&eacute;tait &eacute;teint, l'&eacute;tranger
+&eacute;tait toujours &agrave; la m&ecirc;me place et dans la m&ecirc;me posture. De temps en
+temps il changeait le coude sur lequel il s'appuyait. Voil&agrave; tout. Mais
+il n'avait pas dit un mot depuis que Cosette n'&eacute;tait plus l&agrave;.</p>
+
+<p>Les Th&eacute;nardier seuls, par convenance et par curiosit&eacute;, &eacute;taient rest&eacute;s
+dans la salle.&mdash;Est-ce qu'il va passer la nuit comme &ccedil;a? grommelait la
+Th&eacute;nardier. Comme deux heures du matin sonnaient, elle se d&eacute;clara
+vaincue et dit &agrave; son mari:&mdash;Je vais me coucher. Fais-en ce que tu
+voudras.&mdash;Le mari s'assit &agrave; une table dans un coin, alluma une chandelle
+et se mit &agrave; lire le <i>Courrier fran&ccedil;ais</i>.</p>
+
+<p>Une bonne heure se passa ainsi. Le digne aubergiste avait lu au moins
+trois fois le <i>Courrier fran&ccedil;ais</i>, depuis la date du num&eacute;ro jusqu'au nom
+de l'imprimeur. L'&eacute;tranger ne bougeait pas.</p>
+
+<p>Le Th&eacute;nardier remua, toussa, cracha, se moucha, fit craquer sa chaise.
+Aucun mouvement de l'homme.&mdash;Est-ce qu'il dort? pensa
+Th&eacute;nardier.&mdash;L'homme ne dormait pas, mais rien ne pouvait l'&eacute;veiller.</p>
+
+<p>Enfin Th&eacute;nardier &ocirc;ta son bonnet, s'approcha doucement, et s'aventura &agrave;
+dire:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que monsieur ne va pas reposer?</p>
+
+<p><i>Ne va pas se coucher</i> lui e&ucirc;t sembl&eacute; excessif et familier. <i>Reposer</i>
+sentait le luxe et &eacute;tait du respect. Ces mots-l&agrave; ont la propri&eacute;t&eacute;
+myst&eacute;rieuse et admirable de gonfler le lendemain matin le chiffre de la
+carte &agrave; payer. Une chambre o&ugrave; l'on <i>couche</i> co&ucirc;te vingt sous; une
+chambre o&ugrave; l'on <i>repose</i> co&ucirc;te vingt francs.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit l'&eacute;tranger, vous avez raison. O&ugrave; est votre &eacute;curie?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, fit le Th&eacute;nardier avec un sourire, je vais conduire
+monsieur.</p>
+
+<p>Il prit la chandelle, l'homme prit son paquet et son b&acirc;ton, et
+Th&eacute;nardier le mena dans une chambre au premier qui &eacute;tait d'une rare
+splendeur, toute meubl&eacute;e en acajou avec un lit-bateau et des rideaux de
+calicot rouge.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cela? dit le voyageur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre propre chambre de noce, dit l'aubergiste. Nous en habitons
+une autre, mon &eacute;pouse et moi. On n'entre ici que trois ou quatre fois
+dans l'ann&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais autant aim&eacute; l'&eacute;curie, dit l'homme brusquement.</p>
+
+<p>Le Th&eacute;nardier n'eut pas l'air d'entendre cette r&eacute;flexion peu obligeante.</p>
+
+<p>Il alluma deux bougies de cire toutes neuves qui figuraient sur la
+chemin&eacute;e. Un assez bon feu flambait dans l'&acirc;tre.</p>
+
+<p>Il y avait sur cette chemin&eacute;e, sous un bocal, une coiffure de femme en
+fils d'argent et en fleurs d'oranger.</p>
+
+<p>&mdash;Et ceci, qu'est-ce que c'est? reprit l'&eacute;tranger.&mdash;Monsieur, dit le
+Th&eacute;nardier, c'est le chapeau de mari&eacute;e de ma femme.</p>
+
+<p>Le voyageur regarda l'objet d'un regard qui semblait dire: <i>il y a donc
+eu un moment o&ugrave; ce monstre a &eacute;t&eacute; une vierge</i>!</p>
+
+<p>Du reste le Th&eacute;nardier mentait. Quand il avait pris &agrave; bail cette bicoque
+pour en faire une gargote, il avait trouv&eacute; cette chambre ainsi garnie,
+et avait achet&eacute; ces meubles et brocant&eacute; ces fleurs d'oranger, jugeant
+que cela ferait une ombre gracieuse sur &laquo;son &eacute;pouse&raquo;, et qu'il en
+r&eacute;sulterait pour sa maison ce que les Anglais appellent de la
+respectabilit&eacute;.</p>
+
+<p>Quand le voyageur se retourna, l'h&ocirc;te avait disparu. Le Th&eacute;nardier
+s'&eacute;tait &eacute;clips&eacute; discr&egrave;tement, sans oser dire bonsoir, ne voulant pas
+traiter avec une cordialit&eacute; irrespectueuse un homme qu'il se proposait
+d'&eacute;corcher royalement le lendemain matin.</p>
+
+<p>L'aubergiste se retira dans sa chambre. Sa femme &eacute;tait couch&eacute;e, mais
+elle ne dormait pas. Quand elle entendit le pas de son mari, elle se
+tourna et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais que je flanque demain Cosette &agrave; la porte.</p>
+
+<p>Le Th&eacute;nardier r&eacute;pondit froidement:</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu y vas!</p>
+
+<p>Ils n'&eacute;chang&egrave;rent pas d'autres paroles, et quelques minutes apr&egrave;s leur
+chandelle &eacute;tait &eacute;teinte.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute; le voyageur avait d&eacute;pos&eacute; dans un coin son b&acirc;ton et son
+paquet. L'h&ocirc;te parti, il s'assit sur un fauteuil et resta quelque temps
+pensif. Puis il &ocirc;ta ses souliers, prit une des deux bougies, souffla
+l'autre, poussa la porte et sortit de la chambre, regardant autour de
+lui comme quelqu'un qui cherche. Il traversa un corridor et parvint &agrave;
+l'escalier. L&agrave; il entendit un petit bruit tr&egrave;s doux qui ressemblait &agrave;
+une respiration d'enfant. Il se laissa conduire par ce bruit et arriva &agrave;
+une esp&egrave;ce d'enfoncement triangulaire pratiqu&eacute; sous l'escalier ou pour
+mieux dire form&eacute; par l'escalier m&ecirc;me. Cet enfoncement n'&eacute;tait autre
+chose que le dessous des marches. L&agrave;, parmi toutes sortes de vieux
+paniers et de vieux tessons, dans la poussi&egrave;re et dans les toiles
+d'araign&eacute;es, il y avait un lit; si l'on peut appeler lit une paillasse
+trou&eacute;e jusqu'&agrave; montrer la paille et une couverture trou&eacute;e jusqu'&agrave;
+laisser voir la paillasse. Point de draps. Cela &eacute;tait pos&eacute; &agrave; terre sur
+le carreau. Dans ce lit Cosette dormait.</p>
+
+<p>L'homme s'approcha, et la consid&eacute;ra.</p>
+
+<p>Cosette dormait profond&eacute;ment. Elle &eacute;tait toute habill&eacute;e. L'hiver elle ne
+se d&eacute;shabillait pas pour avoir moins froid.</p>
+
+<p>Elle tenait serr&eacute;e contre elle la poup&eacute;e dont les grands yeux ouverts
+brillaient dans l'obscurit&eacute;. De temps en temps elle poussait un grand
+soupir comme si elle allait se r&eacute;veiller, et elle &eacute;treignait la poup&eacute;e
+dans ses bras presque convulsivement. Il n'y avait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son lit
+qu'un de ses sabots.</p>
+
+<p>Une porte ouverte pr&egrave;s du galetas de Cosette laissait voir une assez
+grande chambre sombre. L'&eacute;tranger y p&eacute;n&eacute;tra. Au fond, &agrave; travers une
+porte vitr&eacute;e, on apercevait deux petits lits jumeaux tr&egrave;s blancs.
+C'&eacute;taient ceux d'Azelma et d'&Eacute;ponine. Derri&egrave;re ces lits disparaissait &agrave;
+demi un berceau d'osier sans rideaux o&ugrave; dormait le petit gar&ccedil;on qui
+avait cri&eacute; toute la soir&eacute;e.</p>
+
+<p>L'&eacute;tranger conjectura que cette chambre communiquait avec celle des
+&eacute;poux Th&eacute;nardier. Il allait se retirer quand son regard rencontra la
+chemin&eacute;e; une de ces vastes chemin&eacute;es d'auberge o&ugrave; il y a toujours un si
+petit feu, quand il y a du feu, et qui sont si froides &agrave; voir. Dans
+celle-l&agrave; il n'y avait pas de feu, il n'y avait pas m&ecirc;me de cendre; ce
+qui y &eacute;tait attira pourtant l'attention du voyageur. C'&eacute;taient deux
+petits souliers d'enfant de forme coquette et de grandeur in&eacute;gale; le
+voyageur se rappela la gracieuse et imm&eacute;moriale coutume des enfants qui
+d&eacute;posent leur chaussure dans la chemin&eacute;e le jour de No&euml;l pour y attendre
+dans les t&eacute;n&egrave;bres quelque &eacute;tincelant cadeau de leur bonne f&eacute;e. &Eacute;ponine
+et Azelma n'avaient eu garde d'y manquer, et elles avaient mis chacune
+un de leurs souliers dans la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>Le voyageur se pencha.</p>
+
+<p>La f&eacute;e, c'est-&agrave;-dire la m&egrave;re, avait d&eacute;j&agrave; fait sa visite, et l'on voyait
+reluire dans chaque soulier une belle pi&egrave;ce de dix sous toute neuve.</p>
+
+<p>L'homme se relevait et allait s'en aller lorsqu'il aper&ccedil;ut au fond, &agrave;
+l'&eacute;cart, dans le coin le plus obscur de l'&acirc;tre, un autre objet. Il
+regarda, et reconnut un sabot, un affreux sabot du bois le plus
+grossier, &agrave; demi bris&eacute;, et tout couvert de cendre et de boue dess&eacute;ch&eacute;e.
+C'&eacute;tait le sabot de Cosette. Cosette, avec cette touchante confiance des
+enfants qui peut &ecirc;tre tromp&eacute;e toujours sans se d&eacute;courager jamais, avait
+mis, elle aussi, son sabot dans la chemin&eacute;e.</p>
+
+<p>C'est une chose sublime et douce que l'esp&eacute;rance dans un enfant qui n'a
+jamais connu que le d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Il n'y avait rien dans ce sabot.</p>
+
+<p>L'&eacute;tranger fouilla dans son gilet, se courba, et mit dans le sabot de
+Cosette un louis d'or.</p>
+
+<p>Puis il regagna sa chambre &agrave; pas de loup.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IXc" id="Chapitre_IXc"></a><a href="#troisieme">Chapitre IX</a></h2>
+
+<h3>Th&eacute;nardier &agrave; la man&oelig;uvre</h3>
+
+
+<p>Le lendemain matin, deux heures au moins avant le jour, le mari
+Th&eacute;nardier, attabl&eacute; pr&egrave;s d'une chandelle dans la salle basse du cabaret,
+une plume &agrave; la main, composait la carte du voyageur &agrave; la redingote
+jaune.</p>
+
+<p>La femme debout, &agrave; demi courb&eacute;e sur lui, le suivait des yeux. Ils
+n'&eacute;changeaient pas une parole. C'&eacute;tait, d'un c&ocirc;t&eacute;, une m&eacute;ditation
+profonde, de l'autre, cette admiration religieuse avec laquelle on
+regarde na&icirc;tre et s'&eacute;panouir une merveille de l'esprit humain. On
+entendait un bruit dans la maison; c'&eacute;tait l'Alouette qui balayait
+l'escalier.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s un bon quart d'heure et quelques ratures, le Th&eacute;nardier produisit
+ce chef-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Note du Monsieur du No 1.</p>
+
+<p>
+Souper Fr. 3<br />
+Chambre Fr. 10<br />
+Bougie Fr. 5<br />
+Feu Fr. 4<br />
+Service Fr. 1<br />
+----------------<br />
+Total Fr. 23<br />
+</p>
+
+<p>Service &eacute;tait &eacute;crit <i>servisse</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-trois francs! s'&eacute;cria la femme avec un enthousiasme m&ecirc;l&eacute; de
+quelque h&eacute;sitation.</p>
+
+<p>Comme tous les grands artistes, le Th&eacute;nardier n'&eacute;tait pas content.
+&mdash;Peuh! fit-il.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'accent de Castlereagh r&eacute;digeant au congr&egrave;s de Vienne la carte
+&agrave; payer de la France.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Th&eacute;nardier, tu as raison, il doit bien cela, murmura la femme
+qui songeait &agrave; la poup&eacute;e donn&eacute;e &agrave; Cosette en pr&eacute;sence de ses filles,
+c'est juste, mais c'est trop. Il ne voudra pas payer.</p>
+
+<p>Le Th&eacute;nardier fit son rire froid, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il payera.</p>
+
+<p>Ce rire &eacute;tait la signification supr&ecirc;me de la certitude et de l'autorit&eacute;.
+Ce qui &eacute;tait dit ainsi devait &ecirc;tre. La femme n'insista point. Elle se
+mit &agrave; ranger les tables; le mari marchait de long en large dans la
+salle. Un moment apr&egrave;s il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je dois bien quinze cents francs, moi!</p>
+
+<p>Il alla s'asseoir au coin de la chemin&eacute;e, m&eacute;ditant, les pieds sur les
+cendres chaudes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! reprit la femme, tu n'oublies pas que je flanque Cosette &agrave; la
+porte aujourd'hui? Ce monstre! elle me mange le c&oelig;ur avec sa poup&eacute;e!
+J'aimerais mieux &eacute;pouser Louis XVIII que de la garder un jour de plus &agrave;
+la maison.</p>
+
+<p>Le Th&eacute;nardier alluma sa pipe et r&eacute;pondit entre deux bouff&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Tu remettras la carte &agrave; l'homme.</p>
+
+<p>Puis il sortit.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &agrave; peine hors de la salle que le voyageur y entra.</p>
+
+<p>Le Th&eacute;nardier reparut sur-le-champ derri&egrave;re lui et demeura immobile dans
+la porte entre-b&acirc;ill&eacute;e, visible seulement pour sa femme.</p>
+
+<p>L'homme jaune portait &agrave; la main son b&acirc;ton et son paquet.</p>
+
+<p>&mdash;Lev&eacute; si t&ocirc;t! dit la Th&eacute;nardier, est-ce que monsieur nous quitte d&eacute;j&agrave;?</p>
+
+<p>Tout en parlant ainsi, elle tournait d'un air embarrass&eacute; la carte dans
+ses mains et y faisait des plis avec ses ongles. Son visage dur offrait
+une nuance qui ne lui &eacute;tait pas habituelle, la timidit&eacute; et le scrupule.</p>
+
+<p>Pr&eacute;senter une pareille note &agrave; un homme qui avait si parfaitement l'air
+d'&laquo;un pauvre&raquo;, cela lui paraissait malais&eacute;.</p>
+
+<p>Le voyageur semblait pr&eacute;occup&eacute; et distrait. Il r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame. Je m'en vais.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit-elle, n'avait donc pas d'affaires &agrave; Montfermeil?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Je passe par ici. Voil&agrave; tout. Madame, ajouta-t-il, qu'est-ce que
+je dois?</p>
+
+<p>La Th&eacute;nardier, sans r&eacute;pondre, lui tendit la carte pli&eacute;e.</p>
+
+<p>L'homme d&eacute;plia le papier, le regarda, mais son attention &eacute;tait
+visiblement ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, reprit-il, faites-vous de bonnes affaires dans ce Montfermeil?</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela, monsieur, r&eacute;pondit la Th&eacute;nardier stup&eacute;faite de ne point
+voir d'autre explosion.</p>
+
+<p>Elle poursuivit d'un accent &eacute;l&eacute;giaque et lamentable:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, les temps sont bien durs! et puis nous avons si peu de
+bourgeois dans nos endroits! C'est tout petit monde, voyez-vous. Si nous
+n'avions pas par-ci par-l&agrave; des voyageurs g&eacute;n&eacute;reux et riches comme
+monsieur! Nous avons tant de charges. Tenez, cette petite nous co&ucirc;te les
+yeux de la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle petite?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, la petite, vous savez! Cosette! l'Alouette, comme on dit dans
+le pays!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit l'homme.</p>
+
+<p>Elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;Sont-ils b&ecirc;tes, ces paysans, avec leurs sobriquets! elle a plut&ocirc;t
+l'air d'une chauve-souris que d'une alouette. Voyez-vous, monsieur, nous
+ne demandons pas la charit&eacute;, mais nous ne pouvons pas la faire. Nous ne
+gagnons rien, et nous avons gros &agrave; payer. La patente, les impositions,
+les portes et fen&ecirc;tres, les centimes! Monsieur sait que le gouvernement
+demande un argent terrible! Et puis j'ai mes filles, moi. Je n'ai pas
+besoin de nourrir l'enfant des autres. L'homme reprit, de cette voix
+qu'il s'effor&ccedil;ait de rendre indiff&eacute;rente et dans laquelle il y avait un
+tremblement:</p>
+
+<p>&mdash;Et si l'on vous en d&eacute;barrassait?</p>
+
+<p>&mdash;De qui? de la Cosette?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>La face rouge et violente de la gargoti&egrave;re s'illumina d'un
+&eacute;panouissement hideux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah, monsieur! mon bon monsieur! prenez-la, gardez-la, emmenez-la,
+emportez-la, sucrez-la, truffez-la, buvez-la, mangez-la, et soyez b&eacute;ni
+de la bonne sainte Vierge et de tous les saints du paradis!</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai? vous l'emmenez?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'emm&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite?</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite. Appelez l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Cosette! cria la Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>&mdash;En attendant, poursuivit l'homme, je vais toujours vous payer ma
+d&eacute;pense. Combien est-ce?</p>
+
+<p>Il jeta un coup d'&oelig;il sur la carte et ne put r&eacute;primer un mouvement de
+surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-trois francs!</p>
+
+<p>Il regarda la gargoti&egrave;re et r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-trois francs?</p>
+
+<p>Il y avait dans la prononciation de ces deux mots ainsi r&eacute;p&eacute;t&eacute;s l'accent
+qui s&eacute;pare le point d'exclamation du point d'interrogation.</p>
+
+<p>La Th&eacute;nardier avait eu le temps de se pr&eacute;parer au choc. Elle r&eacute;pondit
+avec assurance:</p>
+
+<p>&mdash;Dame oui, monsieur! c'est vingt-trois francs.</p>
+
+<p>L'&eacute;tranger posa cinq pi&egrave;ces de cinq francs sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Allez chercher la petite, dit-il.</p>
+
+<p>En ce moment, le Th&eacute;nardier s'avan&ccedil;a au milieu de la salle et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur doit vingt-six sous.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt-six sous! s'&eacute;cria la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt sous pour la chambre, reprit le Th&eacute;nardier froidement, et six
+sous pour le souper. Quant &agrave; la petite, j'ai besoin d'en causer un peu
+avec monsieur. Laisse-nous, ma femme. La Th&eacute;nardier eut un de ces
+&eacute;blouissements que donnent les &eacute;clairs impr&eacute;vus du talent. Elle sentit
+que le grand acteur entrait en sc&egrave;ne, ne r&eacute;pliqua pas un mot, et sortit.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'ils furent seuls, le Th&eacute;nardier offrit une chaise au voyageur. Le
+voyageur s'assit; le Th&eacute;nardier resta debout, et son visage prit une
+singuli&egrave;re expression de bonhomie et de simplicit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, tenez, je vais vous dire. C'est que je l'adore, moi,
+cette enfant.</p>
+
+<p>L'&eacute;tranger le regarda fixement.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle enfant?</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier continua:</p>
+
+<p>&mdash;Comme c'est dr&ocirc;le! on s'attache. Qu'est-ce que c'est que tout cet
+argent-l&agrave;? reprenez donc vos pi&egrave;ces de cent sous. C'est une enfant que
+j'adore.</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ccedil;a? demanda l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;, notre petite Cosette! ne voulez-vous pas nous l'emmener? Eh bien,
+je parle franchement, vrai comme vous &ecirc;tes un honn&ecirc;te homme, je ne peux
+pas y consentir. Elle me ferait faute, cette enfant. J'ai vu &ccedil;a tout
+petit. C'est vrai qu'elle nous co&ucirc;te de l'argent, c'est vrai qu'elle a
+des d&eacute;fauts, c'est vrai que nous ne sommes pas riches, c'est vrai que
+j'ai pay&eacute; plus de quatre cents francs en drogues rien que pour une de
+ses maladies! Mais il faut bien faire quelque chose pour le bon Dieu. &Ccedil;a
+n'a ni p&egrave;re ni m&egrave;re, je l'ai &eacute;lev&eacute;e. J'ai du pain pour elle et pour moi.
+Au fait j'y tiens, &agrave; cette enfant. Vous comprenez, on se prend
+d'affection; je suis une bonne b&ecirc;te, moi; je ne raisonne pas; je l'aime,
+cette petite; ma femme est vive, mais elle l'aime aussi. Voyez-vous,
+c'est comme notre enfant. J'ai besoin que &ccedil;a babille dans la maison.</p>
+
+<p>L'&eacute;tranger le regardait toujours fixement. Il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, excuse, monsieur, mais on ne donne point son enfant comme &ccedil;a &agrave;
+un passant. Pas vrai que j'ai raison? Apr&egrave;s cela, je ne dis pas, vous
+&ecirc;tes riche, vous avez l'air d'un bien brave homme, si c'&eacute;tait pour son
+bonheur? Mais il faudrait savoir. Vous comprenez? Une supposition que je
+la laisserais aller et que je me sacrifierais, je voudrais savoir o&ugrave;
+elle va, je ne voudrais pas la perdre de vue, je voudrais savoir chez
+qui elle est, pour l'aller voir de temps en temps, qu'elle sache que son
+bon p&egrave;re nourricier est l&agrave;, qu'il veille sur elle. Enfin il y a des
+choses qui ne sont pas possibles. Je ne sais seulement pas votre nom?
+Vous l'emm&egrave;neriez, je dirais: <i>eh bien, l'Alouette? O&ugrave; donc a-t-elle
+pass&eacute;</i>? Il faudrait au moins voir quelque m&eacute;chant chiffon de papier, un
+petit bout de passeport, quoi!</p>
+
+<p>L'&eacute;tranger, sans cesser de le regarder de ce regard qui va, pour ainsi
+dire, jusqu'au fond de la conscience, lui r&eacute;pondit d'un accent grave et
+ferme:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Th&eacute;nardier, on n'a pas de passeport pour venir &agrave; cinq lieues
+de Paris. Si j'emm&egrave;ne Cosette, je l'emm&egrave;nerai, voil&agrave; tout. Vous ne
+saurez pas mon nom, vous ne saurez pas ma demeure, vous ne saurez pas o&ugrave;
+elle sera, et mon intention est qu'elle ne vous revoie de sa vie. Je
+casse le fil qu'elle a au pied, et elle s'en va. Cela vous convient-il?
+Oui ou non.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me que les d&eacute;mons et les g&eacute;nies reconnaissaient &agrave; de certains
+signes la pr&eacute;sence d'un dieu sup&eacute;rieur, le Th&eacute;nardier comprit qu'il
+avait affaire &agrave; quelqu'un de tr&egrave;s fort. Ce fut comme une intuition; il
+comprit cela avec sa promptitude nette et sagace. La veille, tout en
+buvant avec les rouliers, tout en fumant, tout en chantant des
+gaudrioles, il avait pass&eacute; la soir&eacute;e &agrave; observer l'&eacute;tranger, le guettant
+comme un chat et l'&eacute;tudiant comme un math&eacute;maticien. Il l'avait &agrave; la fois
+&eacute;pi&eacute; pour son propre compte, pour le plaisir et par instinct, et
+espionn&eacute; comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pay&eacute; pour cela. Pas un geste, pas un
+mouvement de l'homme &agrave; la capote jaune ne lui &eacute;tait &eacute;chapp&eacute;. Avant m&ecirc;me
+que l'inconnu manifest&acirc;t si clairement son int&eacute;r&ecirc;t pour Cosette, le
+Th&eacute;nardier l'avait devin&eacute;. Il avait surpris les regards profonds de ce
+vieux qui revenaient toujours &agrave; l'enfant. Pourquoi cet int&eacute;r&ecirc;t?
+Qu'&eacute;tait-ce que cet homme? Pourquoi, avec tant d'argent dans sa bourse,
+ce costume si mis&eacute;rable? Questions qu'il se posait sans pouvoir les
+r&eacute;soudre et qui l'irritaient. Il y avait song&eacute; toute la nuit. Ce ne
+pouvait &ecirc;tre le p&egrave;re de Cosette. &Eacute;tait-ce quelque grand-p&egrave;re? Alors
+pourquoi ne pas se faire conna&icirc;tre tout de suite? Quand on a un droit,
+on le montre. Cet homme &eacute;videmment n'avait pas de droit sur Cosette.
+Alors qu'&eacute;tait-ce? Le Th&eacute;nardier se perdait en suppositions. Il
+entrevoyait tout, et ne voyait rien. Quoi qu'il en f&ucirc;t, en entamant la
+conversation avec l'homme, s&ucirc;r qu'il y avait un secret dans tout cela,
+s&ucirc;r que l'homme &eacute;tait int&eacute;ress&eacute; &agrave; rester dans l'ombre, il se sentait
+fort; &agrave; la r&eacute;ponse nette et ferme de l'&eacute;tranger, quand il vit que ce
+personnage myst&eacute;rieux &eacute;tait myst&eacute;rieux si simplement, il se sentit
+faible. Il ne s'attendait &agrave; rien de pareil. Ce fut la d&eacute;route de ses
+conjectures. Il rallia ses id&eacute;es. Il pesa tout cela en une seconde. Le
+Th&eacute;nardier &eacute;tait un de ces hommes qui jugent d'un coup d'&oelig;il une
+situation. Il estima que c'&eacute;tait le moment de marcher droit et vite. Il
+fit comme les grands capitaines &agrave; cet instant d&eacute;cisif qu'ils savent
+seuls reconna&icirc;tre, il d&eacute;masqua brusquement sa batterie.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, il me faut quinze cents francs.</p>
+
+<p>L'&eacute;tranger prit dans sa poche de c&ocirc;t&eacute; un vieux portefeuille en cuir
+noir, l'ouvrit et en tira trois billets de banque qu'il posa sur la
+table. Puis il appuya son large pouce sur ces billets, et dit au
+gargotier:</p>
+
+<p>&mdash;Faites venir Cosette. Pendant que ceci se passait, que faisait
+Cosette?</p>
+
+<p>Cosette, en s'&eacute;veillant, avait couru &agrave; son sabot. Elle y avait trouv&eacute; la
+pi&egrave;ce d'or. Ce n'&eacute;tait pas un napol&eacute;on, c'&eacute;tait une de ces pi&egrave;ces de
+vingt francs toutes neuves de la restauration sur l'effigie desquelles
+la petite queue prussienne avait remplac&eacute; la couronne de laurier.
+Cosette fut &eacute;blouie. Sa destin&eacute;e commen&ccedil;ait &agrave; l'enivrer. Elle ne savait
+pas ce que c'&eacute;tait qu'une pi&egrave;ce d'or, elle n'en avait jamais vu, elle la
+cacha bien vite dans sa poche comme si elle l'avait vol&eacute;e. Cependant
+elle sentait que cela &eacute;tait bien &agrave; elle, elle devinait d'o&ugrave; ce don lui
+venait, mais elle &eacute;prouvait une sorte de joie pleine de peur. Elle &eacute;tait
+contente; elle &eacute;tait surtout stup&eacute;faite. Ces choses si magnifiques et si
+jolies ne lui paraissaient pas r&eacute;elles. La poup&eacute;e lui faisait peur, la
+pi&egrave;ce d'or lui faisait peur. Elle tremblait vaguement devant ces
+magnificences. L'&eacute;tranger seul ne lui faisait pas peur. Au contraire, il
+la rassurait. Depuis la veille, &agrave; travers ses &eacute;tonnements, &agrave; travers son
+sommeil, elle songeait dans son petit esprit d'enfant &agrave; cet homme qui
+avait l'air vieux et pauvre et si triste, et qui &eacute;tait si riche et si
+bon. Depuis qu'elle avait rencontr&eacute; ce bonhomme dans le bois, tout &eacute;tait
+comme chang&eacute; pour elle. Cosette, moins heureuse que la moindre
+hirondelle du ciel, n'avait jamais su ce que c'est que de se r&eacute;fugier &agrave;
+l'ombre de sa m&egrave;re et sous une aile. Depuis cinq ans, c'est-&agrave;-dire aussi
+loin que pouvaient remonter ses souvenirs, la pauvre enfant frissonnait
+et grelottait. Elle avait toujours &eacute;t&eacute; toute nue sous la bise aigre du
+malheur, maintenant il lui semblait qu'elle &eacute;tait v&ecirc;tue. Autrefois son
+&acirc;me avait froid, maintenant elle avait chaud. Elle n'avait plus autant
+de crainte de la Th&eacute;nardier. Elle n'&eacute;tait plus seule; il y avait
+quelqu'un l&agrave;.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait mise bien vite &agrave; sa besogne de tous les matins. Ce louis,
+qu'elle avait sur elle, dans ce m&ecirc;me gousset de son tablier d'o&ugrave; la
+pi&egrave;ce de quinze sous &eacute;tait tomb&eacute;e la veille, lui donnait des
+distractions. Elle n'osait pas y toucher, mais elle passait des cinq
+minutes &agrave; le contempler, il faut le dire, en tirant la langue. Tout en
+balayant l'escalier, elle s'arr&ecirc;tait, et restait l&agrave;, immobile, oubliant
+le balai et l'univers entier, occup&eacute;e &agrave; regarder cette &eacute;toile briller au
+fond de sa poche.</p>
+
+<p>Ce fut dans une de ces contemplations que la Th&eacute;nardier la rejoignit.</p>
+
+<p>Sur l'ordre de son mari, elle l'&eacute;tait all&eacute;e chercher. Chose inou&iuml;e, elle
+ne lui donna pas une tape et ne lui dit pas une injure.</p>
+
+<p>&mdash;Cosette, dit-elle presque doucement, viens tout de suite.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, Cosette entrait dans la salle basse.</p>
+
+<p>L'&eacute;tranger prit le paquet qu'il avait apport&eacute; et le d&eacute;noua. Ce paquet
+contenait une petite robe de laine, un tablier, une brassi&egrave;re de
+futaine, un jupon, un fichu, des bas de laine, des souliers, un v&ecirc;tement
+complet pour une fille de huit ans. Tout cela &eacute;tait noir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, dit l'homme, prends ceci et va t'habiller bien vite.</p>
+
+<p>Le jour paraissait lorsque ceux des habitants de Montfermeil qui
+commen&ccedil;aient &agrave; ouvrir leurs portes virent passer dans la rue de Paris un
+bonhomme pauvrement v&ecirc;tu donnant la main &agrave; une petite fille tout en
+deuil qui portait une grande poup&eacute;e rose dans ses bras. Ils se
+dirigeaient du c&ocirc;t&eacute; de Livry.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient notre homme et Cosette.</p>
+
+<p>Personne ne connaissait l'homme; comme Cosette n'&eacute;tait plus en
+guenilles, beaucoup ne la reconnurent pas.</p>
+
+<p>Cosette s'en allait. Avec qui? elle l'ignorait. O&ugrave;? elle ne savait. Tout
+ce qu'elle comprenait, c'est qu'elle laissait derri&egrave;re elle la gargote
+Th&eacute;nardier. Personne n'avait song&eacute; &agrave; lui dire adieu, ni elle &agrave; dire
+adieu &agrave; personne. Elle sortait de cette maison ha&iuml;e et ha&iuml;ssant.</p>
+
+<p>Pauvre doux &ecirc;tre dont le c&oelig;ur n'avait jusqu'&agrave; cette heure &eacute;t&eacute; que
+comprim&eacute;!</p>
+
+<p>Cosette marchait gravement, ouvrant ses grands yeux et consid&eacute;rant le
+ciel. Elle avait mis son louis dans la poche de son tablier neuf. De
+temps en temps elle se penchait et lui jetait un coup d'&oelig;il, puis elle
+regardait le bonhomme. Elle sentait quelque chose comme si elle &eacute;tait
+pr&egrave;s du bon Dieu.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Xc" id="Chapitre_Xc"></a><a href="#troisieme">Chapitre X</a></h2>
+
+<h3>Qui cherche le mieux peut trouver le pire</h3>
+
+
+<p>La Th&eacute;nardier, selon son habitude, avait laiss&eacute; faire son mari. Elle
+s'attendait &agrave; de grands &eacute;v&eacute;nements. Quand l'homme et Cosette furent
+partis, le Th&eacute;nardier laissa s'&eacute;couler un grand quart d'heure, puis il
+la prit &agrave; part et lui montra les quinze cents francs.</p>
+
+<p>&mdash;Que &ccedil;a! dit-elle.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois, depuis le commencement de leur m&eacute;nage, qu'elle
+osait critiquer un acte du ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Le coup porta.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, tu as raison, dit-il, je suis un imb&eacute;cile. Donne-moi mon
+chapeau.</p>
+
+<p>Il plia les trois billets de banque, les enfon&ccedil;a dans sa poche et sortit
+en toute h&acirc;te, mais il se trompa et prit d'abord &agrave; droite. Quelques
+voisines auxquelles il s'informa le remirent sur la trace, l'Alouette et
+l'homme avaient &eacute;t&eacute; vus allant dans la direction de Livry. Il suivit
+cette indication, marchant &agrave; grands pas et monologuant.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme est &eacute;videmment un million habill&eacute; en jaune, et moi je suis
+un animal. Il a d'abord donn&eacute; vingt sous, puis cinq francs, puis
+cinquante francs, puis quinze cents francs, toujours aussi facilement.
+Il aurait donn&eacute; quinze mille francs. Mais je vais le rattraper.</p>
+
+<p>Et puis ce paquet d'habits pr&eacute;par&eacute;s d'avance pour la petite, tout cela
+&eacute;tait singulier; il y avait bien des myst&egrave;res l&agrave;-dessous. On ne l&acirc;che
+pas des myst&egrave;res quand on les tient. Les secrets des riches sont des
+&eacute;ponges pleines d'or; il faut savoir les presser. Toutes ces pens&eacute;es lui
+tourbillonnaient dans le cerveau.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un animal, disait-il.</p>
+
+<p>Quand on est sorti de Montfermeil et qu'on a atteint le coude que fait
+la route qui va &agrave; Livry, on la voit se d&eacute;velopper devant soi tr&egrave;s loin
+sur le plateau. Parvenu l&agrave;, il calcula qu'il devait apercevoir l'homme
+et la petite. Il regarda aussi loin que sa vue put s'&eacute;tendre, et ne vit
+rien. Il s'informa encore. Cependant il perdait du temps. Des passants
+lui dirent que l'homme et l'enfant qu'il cherchait s'&eacute;taient achemin&eacute;s
+vers les bois du c&ocirc;t&eacute; de Gagny. Il se h&acirc;ta dans cette direction.</p>
+
+<p>Ils avaient de l'avance sur lui, mais un enfant marche lentement, et lui
+il allait vite. Et puis le pays lui &eacute;tait bien connu.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il s'arr&ecirc;ta et se frappa le front comme un homme qui a
+oubli&eacute; l'essentiel, et qui est pr&ecirc;t &agrave; revenir sur ses pas.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais d&ucirc; prendre mon fusil! se dit-il.</p>
+
+<p>Th&eacute;nardier &eacute;tait une de ces natures doubles qui passent quelquefois au
+milieu de nous &agrave; notre insu et qui disparaissent sans qu'on les ait
+connues parce que la destin&eacute;e n'en a montr&eacute; qu'un c&ocirc;t&eacute;. Le sort de
+beaucoup d'hommes est de vivre ainsi &agrave; demi submerg&eacute;s. Dans une
+situation calme et plate, Th&eacute;nardier avait tout ce qu'il fallait pour
+faire&mdash;nous ne disons pas pour &ecirc;tre&mdash;ce qu'on est convenu d'appeler un
+honn&ecirc;te commer&ccedil;ant, un bon bourgeois. En m&ecirc;me temps, certaines
+circonstances &eacute;tant donn&eacute;es, certaines secousses venant &agrave; soulever sa
+nature de dessous, il avait tout ce qu'il fallait pour &ecirc;tre un sc&eacute;l&eacute;rat.
+C'&eacute;tait un boutiquier dans lequel il y avait du monstre. Satan devait
+par moments s'accroupir dans quelque coin du bouge o&ugrave; vivait Th&eacute;nardier
+et r&ecirc;ver devant ce chef-d'&oelig;uvre hideux. Apr&egrave;s une h&eacute;sitation d'un
+instant:</p>
+
+<p>&mdash;Bah! pensa-t-il, ils auraient le temps d'&eacute;chapper!</p>
+
+<p>Et il continua son chemin, allant devant lui rapidement, et presque d'un
+air de certitude, avec la sagacit&eacute; du renard flairant une compagnie de
+perdrix.</p>
+
+<p>En effet, quand il eut d&eacute;pass&eacute; les &eacute;tangs et travers&eacute; obliquement la
+grande clairi&egrave;re qui est &agrave; droite de l'avenue de Bellevue, comme il
+arrivait &agrave; cette all&eacute;e de gazon qui fait presque le tour de la colline
+et qui recouvre la vo&ucirc;te de l'ancien canal des eaux de l'abbaye de
+Chelles, il aper&ccedil;ut au-dessus d'une broussaille un chapeau sur lequel il
+avait d&eacute;j&agrave; &eacute;chafaud&eacute; bien des conjectures. C'&eacute;tait le chapeau de
+l'homme. La broussaille &eacute;tait basse. Le Th&eacute;nardier reconnut que l'homme
+et Cosette &eacute;taient assis l&agrave;. On ne voyait pas l'enfant &agrave; cause de sa
+petitesse, mais on apercevait la t&ecirc;te de la poup&eacute;e.</p>
+
+<p>Le Th&eacute;nardier ne se trompait pas. L'homme s'&eacute;tait assis l&agrave; pour laisser
+un peu reposer Cosette. Le gargotier tourna la broussaille et apparut
+brusquement aux regards de ceux qu'il cherchait.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon excuse, monsieur, dit-il tout essouffl&eacute;, mais voici vos quinze
+cents francs.</p>
+
+<p>En parlant ainsi, il tendait &agrave; l'&eacute;tranger les trois billets de banque.</p>
+
+<p>L'homme leva les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela signifie?</p>
+
+<p>Le Th&eacute;nardier r&eacute;pondit respectueusement:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, cela signifie que je reprends Cosette.</p>
+
+<p>Cosette frissonna et se serra contre le bonhomme.</p>
+
+<p>Lui, il r&eacute;pondit en regardant le Th&eacute;nardier dans le fond des yeux et en
+espa&ccedil;ant toutes les syllabes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous re-pre-nez Cosette?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, je la reprends. Je vais vous dire. J'ai r&eacute;fl&eacute;chi. Au
+fait, je n'ai pas le droit de vous la donner. Je suis un honn&ecirc;te homme,
+voyez-vous. Cette petite n'est pas &agrave; moi, elle est &agrave; sa m&egrave;re. C'est sa
+m&egrave;re qui me l'a confi&eacute;e, je ne puis la remettre qu'&agrave; sa m&egrave;re. Vous me
+direz: <i>Mais la m&egrave;re est morte</i>. Bon. En ce cas je ne puis rendre
+l'enfant qu'&agrave; une personne qui m'apporterait un &eacute;crit sign&eacute; de la m&egrave;re
+comme quoi je dois remettre l'enfant &agrave; cette personne-l&agrave;. Cela est
+clair.</p>
+
+<p>L'homme, sans r&eacute;pondre, fouilla dans sa poche et le Th&eacute;nardier vit
+repara&icirc;tre le portefeuille aux billets de banque.</p>
+
+<p>Le gargotier eut un fr&eacute;missement de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! pensa-t-il, tenons-nous. Il va me corrompre!</p>
+
+<p>Avant d'ouvrir le portefeuille, le voyageur jeta un coup d'&oelig;il autour
+de lui. Le lieu &eacute;tait absolument d&eacute;sert. Il n'y avait pas une &acirc;me dans
+le bois ni dans la vall&eacute;e. L'homme ouvrit le portefeuille et en tira,
+non la poign&eacute;e de billets de banque qu'attendait Th&eacute;nardier, mais un
+simple petit papier qu'il d&eacute;veloppa et pr&eacute;senta tout ouvert &agrave;
+l'aubergiste en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison. Lisez.</p>
+
+<p>Le Th&eacute;nardier prit le papier, et lut:</p>
+
+<p class="droit">
+<i>&laquo;Montreuil-sur-Mer, le 25 mars 1823</i><br />
+</p>
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 15em;">&laquo;Monsieur Th&eacute;nardier,</span><br />
+<span style="margin-left: 15em;">Vous remettrez Cosette &agrave; la personne.</span><br />
+<span style="margin-left: 15em;">On vous payera toutes les petites choses.</span><br />
+<span style="margin-left: 15em;">J'ai l'honneur de vous saluer avec consid&eacute;ration.</span><br />
+<br />
+</p>
+<p class="droit">
+&laquo;Fantine.&raquo;<br />
+</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez cette signature? reprit l'homme.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien la signature de Fantine. Le Th&eacute;nardier la reconnut.</p>
+
+<p>Il n'y avait rien &agrave; r&eacute;pliquer. Il sentit deux violents d&eacute;pits, le d&eacute;pit
+de renoncer &agrave; la corruption qu'il esp&eacute;rait, et le d&eacute;pit d'&ecirc;tre battu.
+L'homme ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez garder ce papier pour votre d&eacute;charge.</p>
+
+<p>Le Th&eacute;nardier se replia en bon ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Cette signature est assez bien imit&eacute;e, grommela-t-il entre ses dents.
+Enfin, soit!</p>
+
+<p>Puis il essaya un effort d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il, c'est bon. Puisque vous &ecirc;tes la personne. Mais il
+faut me payer &laquo;toutes les petites choses&raquo;. On me doit gros. L'homme se
+dressa debout, et dit en &eacute;poussetant avec des chiquenaudes sa manche
+r&acirc;p&eacute;e o&ugrave; il y avait de la poussi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Th&eacute;nardier, en janvier la m&egrave;re comptait qu'elle vous devait
+cent vingt francs; vous lui avez envoy&eacute; en f&eacute;vrier un m&eacute;moire de cinq
+cents francs; vous avez re&ccedil;u trois cents francs fin f&eacute;vrier et trois
+cents francs au commencement de mars. Il s'est &eacute;coul&eacute; depuis lors neuf
+mois &agrave; quinze francs, prix convenu, cela fait cent trente-cinq francs.
+Vous aviez re&ccedil;u cent francs de trop. Reste trente-cinq francs qu'on vous
+doit. Je viens de vous donner quinze cents francs.</p>
+
+<p>Le Th&eacute;nardier &eacute;prouva ce qu'&eacute;prouve le loup au moment o&ugrave; il se sent
+mordu et saisi par la m&acirc;choire d'acier du pi&egrave;ge.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce diable d'homme? pensa-t-il.</p>
+
+<p>Il fit ce que fait le loup. Il donna une secousse. L'audace lui avait
+d&eacute;j&agrave; r&eacute;ussi une fois.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur-dont-je-ne-sais-pas-le-nom, dit-il r&eacute;solument et mettant
+cette fois les fa&ccedil;ons respectueuses de c&ocirc;t&eacute;, je reprendrai Cosette ou
+vous me donnerez mille &eacute;cus.</p>
+
+<p>L'&eacute;tranger dit tranquillement.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, Cosette.</p>
+
+<p>Il prit Cosette de la main gauche, et de la droite il ramassa son b&acirc;ton
+qui &eacute;tait &agrave; terre.</p>
+
+<p>Le Th&eacute;nardier remarqua l'&eacute;normit&eacute; de la trique et la solitude du lieu.</p>
+
+<p>L'homme s'enfon&ccedil;a dans le bois avec l'enfant, laissant le gargotier
+immobile et interdit.</p>
+
+<p>Pendant qu'ils s'&eacute;loignaient, le Th&eacute;nardier consid&eacute;rait ses larges
+&eacute;paules un peu vo&ucirc;t&eacute;es et ses gros poings.</p>
+
+<p>Puis ses yeux, revenant &agrave; lui-m&ecirc;me, retombaient sur ses bras ch&eacute;tifs et
+sur ses mains maigres.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je sois vraiment bien b&ecirc;te, pensait-il, de n'avoir pas
+pris mon fusil, puisque j'allais &agrave; la chasse!</p>
+
+<p>Cependant l'aubergiste ne l&acirc;cha pas prise.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux savoir o&ugrave; il ira, dit-il.</p>
+
+<p>Et il se mit &agrave; les suivre &agrave; distance. Il lui restait deux choses dans
+les mains, une ironie, le chiffon de papier sign&eacute; <i>Fantine</i>, et une
+consolation, les quinze cents francs.</p>
+
+<p>L'homme emmenait Cosette dans la direction de Livry et de Bondy. Il
+marchait lentement, la t&ecirc;te baiss&eacute;e, dans une attitude de r&eacute;flexion et
+de tristesse. L'hiver avait fait le bois &agrave; claire-voie, si bien que le
+Th&eacute;nardier ne les perdait pas de vue, tout en restant assez loin. De
+temps en temps l'homme se retournait et regardait si on ne le suivait
+pas. Tout &agrave; coup il aper&ccedil;ut Th&eacute;nardier. Il entra brusquement avec
+Cosette dans un taillis o&ugrave; ils pouvaient tous deux dispara&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Diantre! dit le Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>Et il doubla le pas.</p>
+
+<p>L'&eacute;paisseur du fourr&eacute; l'avait forc&eacute; de se rapprocher d'eux. Quand
+l'homme fut au plus &eacute;pais, il se retourna. Th&eacute;nardier eut beau se cacher
+dans les branches; il ne put faire que l'homme ne le v&icirc;t pas. L'homme
+lui jeta un coup d'&oelig;il inquiet, puis hocha la t&ecirc;te et reprit sa route.
+L'aubergiste se remit &agrave; le suivre. Ils firent ainsi deux ou trois cents
+pas. Tout &agrave; coup l'homme se retourna encore. Il aper&ccedil;ut l'aubergiste.
+Cette fois il le regarda d'un air si sombre que le Th&eacute;nardier jugea
+&laquo;inutile&raquo; d'aller plus loin. Th&eacute;nardier rebroussa chemin.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIc" id="Chapitre_XIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre XI</a></h2>
+
+<h3>Le num&eacute;ro 9430 repara&icirc;t et Cosette le gagne &agrave; la loterie</h3>
+
+
+<p>Jean Valjean n'&eacute;tait pas mort.</p>
+
+<p>En tombant &agrave; la mer, ou plut&ocirc;t en s'y jetant, il &eacute;tait, comme on l'a vu,
+sans fers. Il nagea entre deux eaux jusque sous un navire au mouillage,
+auquel &eacute;tait amarr&eacute;e une embarcation. Il trouva moyen de se cacher dans
+cette embarcation jusqu'au soir. &Agrave; la nuit, il se jeta de nouveau &agrave; la
+nage, et atteignit la c&ocirc;te &agrave; peu de distance du cap Brun. L&agrave;, comme ce
+n'&eacute;tait pas l'argent qui lui manquait, il put se procurer des v&ecirc;tements.
+Une guinguette aux environs de Balaguier &eacute;tait alors le vestiaire des
+for&ccedil;ats &eacute;vad&eacute;s, sp&eacute;cialit&eacute; lucrative. Puis, Jean Valjean, comme tous ces
+tristes fugitifs qui t&acirc;chent de d&eacute;pister le guet de la loi et la
+fatalit&eacute; sociale, suivit un itin&eacute;raire obscur et ondulant. Il trouva un
+premier asile aux Pradeaux, pr&egrave;s Beausset. Ensuite il se dirigea vers le
+Grand-Villard, pr&egrave;s Brian&ccedil;on, dans les Hautes-Alpes. Fuite t&acirc;tonnante et
+inqui&egrave;te, chemin de taupe dont les embranchements sont inconnus. On a
+pu, plus tard, retrouver quelque trace de son passage dans l'Ain sur le
+territoire de Civrieux, dans les Pyr&eacute;n&eacute;es, &agrave; Accons au lieu dit la
+Grange-de-Doumecq, pr&egrave;s du hameau de Chavailles, et dans les environs de
+P&eacute;rigueux, &agrave; Brunies, canton de la Chapelle-Gonaguet. Il gagna Paris. On
+vient de le voir &agrave; Montfermeil.</p>
+
+<p>Son premier soin, en arrivant &agrave; Paris, avait &eacute;t&eacute; d'acheter des habits de
+deuil pour une petite fille de sept &agrave; huit ans, puis de se procurer un
+logement. Cela fait, il s'&eacute;tait rendu &agrave; Montfermeil.</p>
+
+<p>On se souvient que d&eacute;j&agrave;, lors de sa pr&eacute;c&eacute;dente &eacute;vasion, il y avait fait,
+ou dans les environs, un voyage myst&eacute;rieux dont la justice avait eu
+quelque lueur.</p>
+
+<p>Du reste on le croyait mort, et cela &eacute;paississait l'obscurit&eacute; qui
+s'&eacute;tait faite sur lui. &Agrave; Paris, il lui tomba sous la main un des
+journaux qui enregistraient le fait. Il se sentit rassur&eacute; et presque en
+paix comme s'il &eacute;tait r&eacute;ellement mort.</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me du jour o&ugrave; Jean Valjean avait tir&eacute; Cosette des griffes des
+Th&eacute;nardier, il rentrait dans Paris. Il y rentrait &agrave; la nuit tombante,
+avec l'enfant, par la barri&egrave;re de Monceaux. L&agrave; il monta dans un
+cabriolet qui le conduisit &agrave; l'esplanade de l'Observatoire. Il y
+descendit, paya le cocher, prit Cosette par la main, et tous deux, dans
+la nuit noire, par les rues d&eacute;sertes qui avoisinent l'Ourcine et la
+Glaci&egrave;re, se dirig&egrave;rent vers le boulevard de l'H&ocirc;pital.</p>
+
+<p>La journ&eacute;e avait &eacute;t&eacute; &eacute;trange et remplie d'&eacute;motions pour Cosette; on
+avait mang&eacute; derri&egrave;re des haies du pain et du fromage achet&eacute;s dans des
+gargotes isol&eacute;es, on avait souvent chang&eacute; de voiture, on avait fait des
+bouts de chemin &agrave; pied, elle ne se plaignait pas, mais elle &eacute;tait
+fatigu&eacute;e, et Jean Valjean s'en aper&ccedil;ut &agrave; sa main qu'elle tirait
+davantage en marchant. Il la prit sur son dos; Cosette, sans l&acirc;cher
+Catherine, posa sa t&ecirc;te sur l'&eacute;paule de Jean Valjean, et s'y endormit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_quatrieme_La_masure_Gorbeau" id="Livre_quatrieme_La_masure_Gorbeau"></a>Livre quatri&egrave;me&mdash;La masure Gorbeau</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Id" id="Chapitre_Id"></a><a href="#quatrieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Ma&icirc;tre Gorbeau</h3>
+
+
+<p>Il y a quarante ans, le promeneur solitaire qui s'aventurait dans les
+pays perdus de la Salp&ecirc;tri&egrave;re, et qui montait par le boulevard jusque
+vers la barri&egrave;re d'Italie, arrivait &agrave; des endroits o&ugrave; l'on e&ucirc;t pu dire
+que Paris disparaissait. Ce n'&eacute;tait pas la solitude, il y avait des
+passants; ce n'&eacute;tait pas la campagne, il y avait des maisons et des
+rues; ce n'&eacute;tait pas une ville, les rues avaient des orni&egrave;res comme les
+grandes routes et l'herbe y poussait; ce n'&eacute;tait pas un village, les
+maisons &eacute;taient trop hautes. Qu'&eacute;tait-ce donc? C'&eacute;tait un lieu habit&eacute; o&ugrave;
+il n'y avait personne, c'&eacute;tait un lieu d&eacute;sert o&ugrave; il y avait quelqu'un;
+c'&eacute;tait un boulevard de la grande ville, une rue de Paris, plus farouche
+la nuit qu'une for&ecirc;t, plus morne le jour qu'un cimeti&egrave;re.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le vieux quartier du March&eacute;-aux-Chevaux.</p>
+
+<p>Ce promeneur, s'il se risquait au del&agrave; des quatre murs caducs de ce
+March&eacute;-aux-Chevaux, s'il consentait m&ecirc;me &agrave; d&eacute;passer la rue du
+Petit-Banquier, apr&egrave;s avoir laiss&eacute; &agrave; sa droite un courtil gard&eacute; par de
+hautes murailles, puis un pr&eacute; o&ugrave; se dressaient des meules de tan
+pareilles &agrave; des huttes de castors gigantesques, puis un enclos encombr&eacute;
+de bois de charpente avec des tas de souches, de sciures et de copeaux
+en haut desquels aboyait un gros chien, puis un long mur bas tout en
+ruine, avec une petite porte noire et en deuil, charg&eacute; de mousses qui
+s'emplissaient de fleurs au printemps, puis, au plus d&eacute;sert, une
+affreuse b&acirc;tisse d&eacute;cr&eacute;pite sur laquelle on lisait en grosses lettres:
+DEFENSE D'AFFICHER, ce promeneur hasardeux atteignait l'angle de la rue
+des Vignes-Saint-Marcel, latitudes peu connues. L&agrave;, pr&egrave;s d'une usine et
+entre deux murs de jardins, on voyait en ce temps-l&agrave; une masure qui, au
+premier coup d'&oelig;il, semblait petite comme une chaumi&egrave;re et qui en
+r&eacute;alit&eacute; &eacute;tait grande comme une cath&eacute;drale. Elle se pr&eacute;sentait sur la
+voie publique de c&ocirc;t&eacute;, par le pignon; de l&agrave; son exigu&iuml;t&eacute; apparente.
+Presque toute la maison &eacute;tait cach&eacute;e. On n'en apercevait que la porte et
+une fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Cette masure n'avait qu'un &eacute;tage.</p>
+
+<p>En l'examinant, le d&eacute;tail qui frappait d'abord, c'est que cette porte
+n'avait jamais pu &ecirc;tre que la porte d'un bouge, tandis que cette
+crois&eacute;e, si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; coup&eacute;e dans la pierre de taille au lieu de
+l'&ecirc;tre dans le moellon, aurait pu &ecirc;tre la crois&eacute;e d'un h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>La porte n'&eacute;tait autre chose qu'un assemblage de planches vermoulues
+grossi&egrave;rement reli&eacute;es par des traverses pareilles &agrave; des b&ucirc;ches mal
+&eacute;quarries. Elle s'ouvrait imm&eacute;diatement sur un roide escalier &agrave; hautes
+marches, boueux, pl&acirc;treux, poudreux, de la m&ecirc;me largeur qu'elle, qu'on
+voyait de la rue monter droit comme une &eacute;chelle et dispara&icirc;tre dans
+l'ombre entre deux murs. Le haut de la baie informe que battait cette
+porte &eacute;tait masqu&eacute; d'une volige &eacute;troite au milieu de laquelle on avait
+sci&eacute; un jour triangulaire, tout ensemble lucarne et vasistas quand la
+porte &eacute;tait ferm&eacute;e. Sur le dedans de la porte un pinceau tremp&eacute; dans
+l'encre avait trac&eacute; en deux coups de poing le chiffre 52, et au-dessus
+de la volige le m&ecirc;me pinceau avait barbouill&eacute; le num&eacute;ro 50; de sorte
+qu'on h&eacute;sitait. O&ugrave; est-on? Le dessus de la porte dit: au num&eacute;ro 50; le
+dedans r&eacute;plique: non, au num&eacute;ro 52. On ne sait quels chiffons couleur de
+poussi&egrave;re pendaient comme des draperies au vasistas triangulaire.</p>
+
+<p>La fen&ecirc;tre &eacute;tait large, suffisamment &eacute;lev&eacute;e, garnie de persiennes et de
+ch&acirc;ssis &agrave; grands carreaux; seulement ces grands carreaux avaient des
+blessures vari&eacute;es, &agrave; la fois cach&eacute;es et trahies par un ing&eacute;nieux bandage
+en papier, et les persiennes, disloqu&eacute;es et descell&eacute;es, mena&ccedil;aient
+plut&ocirc;t les passants qu'elles ne gardaient les habitants. Les abat-jour
+horizontaux y manquaient &ccedil;&agrave; et l&agrave; et &eacute;taient na&iuml;vement remplac&eacute;s par des
+planches clou&eacute;es perpendiculairement; si bien que la chose commen&ccedil;ait en
+persienne et finissait en volet.</p>
+
+<p>Cette porte qui avait l'air immonde et cette fen&ecirc;tre qui avait l'air
+honn&ecirc;te, quoique d&eacute;labr&eacute;e, ainsi vues sur la m&ecirc;me maison, faisaient
+l'effet de deux mendiants d&eacute;pareill&eacute;s qui iraient ensemble et
+marcheraient c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te avec deux mines diff&eacute;rentes sous les m&ecirc;mes
+haillons, l'un ayant toujours &eacute;t&eacute; un gueux, l'autre ayant &eacute;t&eacute; un
+gentilhomme.</p>
+
+<p>L'escalier menait &agrave; un corps de b&acirc;timent tr&egrave;s vaste qui ressemblait &agrave; un
+hangar dont on aurait fait une maison. Ce b&acirc;timent avait pour tube
+intestinal un long corridor sur lequel s'ouvraient, &agrave; droite et &agrave;
+gauche, des esp&egrave;ces de compartiments de dimensions vari&eacute;es, &agrave; la rigueur
+logeables et plut&ocirc;t semblables &agrave; des &eacute;choppes qu'&agrave; des cellules. Ces
+chambres prenaient jour sur des terrains vagues des environs. Tout cela
+&eacute;tait obscur, f&acirc;cheux, blafard, m&eacute;lancolique, s&eacute;pulcral; travers&eacute;, selon
+que les fentes &eacute;taient dans le toit ou dans la porte, par des rayons
+froids ou par des bises glac&eacute;es. Une particularit&eacute; int&eacute;ressante et
+pittoresque de ce genre d'habitation, c'est l'&eacute;normit&eacute; des araign&eacute;es.</p>
+
+<p>&Agrave; gauche de la porte d'entr&eacute;e, sur le boulevard, &agrave; hauteur d'homme, une
+lucarne qu'on avait mur&eacute;e faisait une niche carr&eacute;e pleine de pierres que
+les enfants y jetaient en passant.</p>
+
+<p>Une partie de ce b&acirc;timent a &eacute;t&eacute; derni&egrave;rement d&eacute;molie. Ce qui en reste
+aujourd'hui peut encore faire juger de ce qu'il a &eacute;t&eacute;. Le tout, dans son
+ensemble, n'a gu&egrave;re plus d'une centaine d'ann&eacute;es. Cent ans, c'est la
+jeunesse d'une &eacute;glise et la vieillesse d'une maison. Il semble que le
+logis de l'homme participe de sa bri&egrave;vet&eacute; et le logis de Dieu de son
+&eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>Les facteurs de la poste appelaient cette masure le num&eacute;ro 50-52; mais
+elle &eacute;tait connue dans le quartier sous le nom de maison Gorbeau. Disons
+d'o&ugrave; lui venait cette appellation.</p>
+
+<p>Les collecteurs de petits faits, qui se font des herbiers d'anecdotes et
+qui piquent dans leur m&eacute;moire les dates fugaces avec une &eacute;pingle, savent
+qu'il y avait &agrave; Paris, au si&egrave;cle dernier, vers 1770, deux procureurs au
+Ch&acirc;telet, appel&eacute;s, l'un Corbeau, l'autre Renard. Deux noms pr&eacute;vus par La
+Fontaine. L'occasion &eacute;tait trop belle pour que la basoche n'en f&icirc;t point
+gorge chaude. Tout de suite la parodie courut, en vers quelque peu
+boiteux, les galeries du Palais:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5.5em;"><i>Ma&icirc;tre Corbeau, sur un dossier perch&eacute;,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tenait dans son bec une saisie ex&eacute;cutoire;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;"><i>Ma&icirc;tre Renard, par l'odeur all&eacute;ch&eacute;,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;"><i>Lui fit &agrave; peu pr&egrave;s cette histoire:</i></span><br />
+<span style="margin-left: 10em;"><i>H&eacute; bonjour! etc.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Les deux honn&ecirc;tes praticiens, g&ecirc;n&eacute;s par les quolibets et contrari&eacute;s dans
+leur port de t&ecirc;te par les &eacute;clats de rire qui les suivaient, r&eacute;solurent
+de se d&eacute;barrasser de leurs noms et prirent le parti de s'adresser au
+roi. La requ&ecirc;te fut pr&eacute;sent&eacute;e &agrave; Louis XV le jour m&ecirc;me o&ugrave; le nonce du
+pape, d'un c&ocirc;t&eacute;, et le cardinal de La Roche-Aymon, de l'autre,
+d&eacute;votement agenouill&eacute;s tous les deux, chauss&egrave;rent, en pr&eacute;sence de sa
+majest&eacute;, chacun d'une pantoufle les deux pieds nus de madame Du Barry
+sortant du lit. Le roi, qui riait, continua de rire, passa ga&icirc;ment des
+deux &eacute;v&ecirc;ques aux deux procureurs, et fit &agrave; ces robins gr&acirc;ce de leurs
+noms, ou &agrave; peu pr&egrave;s. Il fut permis, de par le roi, &agrave; ma&icirc;tre Corbeau
+d'ajouter une queue &agrave; son initiale et de se nommer Gorbeau; ma&icirc;tre
+Renard fut moins heureux, il ne put obtenir que de mettre un P devant
+son R et de s'appeler Prenard; si bien que le deuxi&egrave;me nom n'&eacute;tait gu&egrave;re
+moins ressemblant que le premier.</p>
+
+<p>Or, selon la tradition locale, ce ma&icirc;tre Gorbeau avait &eacute;t&eacute; propri&eacute;taire
+de la b&acirc;tisse num&eacute;rot&eacute;e 50-52 boulevard de l'H&ocirc;pital. Il &eacute;tait m&ecirc;me
+l'auteur de la fen&ecirc;tre monumentale. De l&agrave; &agrave; cette masure le nom de
+maison Gorbeau.</p>
+
+<p>Vis-&agrave;-vis le num&eacute;ro 50-52 se dresse, parmi les plantations du boulevard,
+un grand orme aux trois quarts mort; presque en face s'ouvre la rue de
+la barri&egrave;re des Gobelins, rue alors sans maisons, non pav&eacute;e, plant&eacute;e
+d'arbres mal venus, verte ou fangeuse selon la saison, qui allait
+aboutir carr&eacute;ment au mur d'enceinte de Paris. Une odeur de couperose
+sort par bouff&eacute;es des toits d'une fabrique voisine.</p>
+
+<p>La barri&egrave;re &eacute;tait tout pr&egrave;s. En 1823, le mur d'enceinte existait encore.</p>
+
+<p>Cette barri&egrave;re elle-m&ecirc;me jetait dans l'esprit des figures funestes.
+C'&eacute;tait le chemin de Bic&ecirc;tre. C'est par l&agrave; que, sous l'Empire et la
+Restauration, rentraient &agrave; Paris les condamn&eacute;s &agrave; mort le jour de leur
+ex&eacute;cution. C'est l&agrave; que fut commis vers 1829 ce myst&eacute;rieux assassinat
+dit &laquo;de la barri&egrave;re de Fontainebleau&raquo; dont la justice n'a pu d&eacute;couvrir
+les auteurs, probl&egrave;me fun&egrave;bre qui n'a pas &eacute;t&eacute; &eacute;clairci, &eacute;nigme
+effroyable qui n'a pas &eacute;t&eacute; ouverte. Faites quelques pas, vous trouvez
+cette fatale rue Croulebarbe o&ugrave; Ulbach poignarda la chevri&egrave;re d'Ivry au
+bruit du tonnerre, comme dans un m&eacute;lodrame. Quelques pas encore, et vous
+arrivez aux abominables ormes &eacute;t&ecirc;t&eacute;s de la barri&egrave;re Saint-Jacques, cet
+exp&eacute;dient des philanthropes cachant l'&eacute;chafaud, cette mesquine et
+honteuse place de Gr&egrave;ve d'une soci&eacute;t&eacute; boutiqui&egrave;re et bourgeoise, qui a
+recul&eacute; devant la peine de mort, n'osant ni l'abolir avec grandeur, ni la
+maintenir avec autorit&eacute;.</p>
+
+<p>Il y a trente-sept ans, en laissant &agrave; part cette place Saint-Jacques qui
+&eacute;tait comme pr&eacute;destin&eacute;e et qui a toujours &eacute;t&eacute; horrible, le point le plus
+morne peut-&ecirc;tre de tout ce morne boulevard &eacute;tait l'endroit, si peu
+attrayant encore aujourd'hui, o&ugrave; l'on rencontrait la masure 50-52.</p>
+
+<p>Les maisons bourgeoises n'ont commenc&eacute; &agrave; poindre l&agrave; que vingt-cinq ans
+plus tard. Le lieu &eacute;tait morose. Aux id&eacute;es fun&egrave;bres qui vous y
+saisissaient, on se sentait entre la Salp&ecirc;tri&egrave;re dont on entrevoyait le
+d&ocirc;me et Bic&ecirc;tre dont on touchait la barri&egrave;re; c'est-&agrave;-dire entre la
+folie de la femme et la folie de l'homme. Si loin que la vue p&ucirc;t
+s'&eacute;tendre, on n'apercevait que les abattoirs, le mur d'enceinte et
+quelques rares fa&ccedil;ades d'usines, pareilles &agrave; des casernes ou &agrave; des
+monast&egrave;res; partout des baraques et des pl&acirc;tras, de vieux murs noirs
+comme des linceuls, des murs neufs blancs comme des suaires; partout des
+rang&eacute;es d'arbres parall&egrave;les, des b&acirc;tisses tir&eacute;es au cordeau, des
+constructions plates, de longues lignes froides, et la tristesse lugubre
+des angles droits. Pas un accident de terrain, pas un caprice
+d'architecture, pas un pli. C'&eacute;tait un ensemble glacial, r&eacute;gulier,
+hideux. Rien ne serre le c&oelig;ur comme la sym&eacute;trie. C'est que la sym&eacute;trie,
+c'est l'ennui, et l'ennui est le fond m&ecirc;me du deuil. Le d&eacute;sespoir
+b&acirc;ille. On peut r&ecirc;ver quelque chose de plus terrible qu'un enfer o&ugrave; l'on
+souffre, c'est un enfer o&ugrave; l'on s'ennuierait. Si cet enfer existait, ce
+morceau du boulevard de l'H&ocirc;pital en e&ucirc;t pu &ecirc;tre l'avenue.</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; la nuit tombante, au moment o&ugrave; la clart&eacute; s'en va, l'hiver
+surtout, &agrave; l'heure o&ugrave; la bise cr&eacute;pusculaire arrache aux ormes leurs
+derni&egrave;res feuilles rousses, quand l'ombre est profonde et sans &eacute;toiles,
+ou quand la lune et le vent font des trous dans les nuages, ce boulevard
+devenait tout &agrave; coup effrayant. Les lignes droites s'enfon&ccedil;aient et se
+perdaient dans les t&eacute;n&egrave;bres comme des tron&ccedil;ons de l'infini. Le passant
+ne pouvait s'emp&ecirc;cher de songer aux innombrables traditions patibulaires
+du lieu. La solitude de cet endroit o&ugrave; il s'&eacute;tait commis tant de crimes
+avait quelque chose d'affreux. On croyait pressentir des pi&egrave;ges dans
+cette obscurit&eacute;, toutes les formes confuses de l'ombre paraissaient
+suspectes, et les longs creux carr&eacute;s qu'on apercevait entre chaque arbre
+semblaient des fosses. Le jour, c'&eacute;tait laid; le soir, c'&eacute;tait lugubre;
+la nuit, c'&eacute;tait sinistre.</p>
+
+<p>L'&eacute;t&eacute;, au cr&eacute;puscule, on voyait &ccedil;&agrave; et l&agrave; quelques vieilles femmes,
+assises au pied des ormes sur des bancs moisis par les pluies. Ces
+bonnes vieilles mendiaient volontiers.</p>
+
+<p>Du reste ce quartier, qui avait plut&ocirc;t l'air surann&eacute; qu'antique, tendait
+d&egrave;s lors &agrave; se transformer. D&egrave;s cette &eacute;poque, qui voulait le voir devait
+se h&acirc;ter. Chaque jour quelque d&eacute;tail de cet ensemble s'en allait.
+Aujourd'hui, et depuis vingt ans, l'embarcad&egrave;re du chemin de fer
+d'Orl&eacute;ans est l&agrave;, &agrave; c&ocirc;t&eacute; du vieux faubourg, et le travaille. Partout o&ugrave;
+l'on place, sur la lisi&egrave;re d'une capitale, l'embarcad&egrave;re d'un chemin de
+fer, c'est la mort d'un faubourg et la naissance d'une ville. Il semble
+qu'autour de ces grands centres du mouvement des peuples, au roulement
+de ces puissantes machines, au souffle de ces monstrueux chevaux de la
+civilisation qui mangent du charbon et vomissent du feu, la terre pleine
+de germes tremble et s'ouvre pour engloutir les anciennes demeures des
+hommes et laisser sortir les nouvelles. Les vieilles maisons croulent,
+les maisons neuves montent.</p>
+
+<p>Depuis que la gare du railway d'Orl&eacute;ans a envahi les terrains de la
+Salp&ecirc;tri&egrave;re, les antiques rues &eacute;troites qui avoisinent les foss&eacute;s
+Saint-Victor et le Jardin des Plantes s'&eacute;branlent, violemment travers&eacute;es
+trois ou quatre fois chaque jour par ces courants de diligences, de
+fiacres et d'omnibus qui, dans un temps donn&eacute;, refoulent les maisons &agrave;
+droite et &agrave; gauche; car il y a des choses bizarres &agrave; &eacute;noncer qui sont
+rigoureusement exactes, et de m&ecirc;me qu'il est vrai de dire que dans les
+grandes villes le soleil fait v&eacute;g&eacute;ter et cro&icirc;tre les fa&ccedil;ades des maisons
+au midi, il est certain que le passage fr&eacute;quent des voitures &eacute;largit les
+rues. Les sympt&ocirc;mes d'une vie nouvelle sont &eacute;vidents. Dans ce vieux
+quartier provincial, aux recoins les plus sauvages, le pav&eacute; se montre,
+les trottoirs commencent &agrave; ramper et &agrave; s'allonger, m&ecirc;me l&agrave; o&ugrave; il n'y a
+pas encore de passants. Un matin, matin m&eacute;morable, en juillet 1845, on y
+vit tout &agrave; coup fumer les marmites noires du bitume; ce jour-l&agrave; on put
+dire que la civilisation &eacute;tait arriv&eacute;e rue de Lourcine et que Paris
+&eacute;tait entr&eacute; dans le faubourg Saint-Marceau.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IId" id="Chapitre_IId"></a><a href="#quatrieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Nid pour hibou et fauvette</h3>
+
+
+<p>Ce fut devant cette masure Gorbeau que Jean Valjean s'arr&ecirc;ta. Comme les
+oiseaux fauves, il avait choisi le lieu le plus d&eacute;sert pour y faire son
+nid.</p>
+
+<p>Il fouilla dans son gilet, y prit une sorte de passe-partout, ouvrit la
+porte, entra, puis la referma avec soin, et monta l'escalier, portant
+toujours Cosette.</p>
+
+<p>Au haut de l'escalier, il tira de sa poche une autre clef avec laquelle
+il ouvrit une autre porte. La chambre o&ugrave; il entra et qu'il referma
+sur-le-champ &eacute;tait une esp&egrave;ce de galetas assez spacieux meubl&eacute; d'un
+matelas pos&eacute; &agrave; terre, d'une table et de quelques chaises. Un po&ecirc;le
+allum&eacute; et dont on voyait la braise &eacute;tait dans un coin. Le r&eacute;verb&egrave;re du
+boulevard &eacute;clairait vaguement cet int&eacute;rieur pauvre. Au fond il y avait
+un cabinet avec un lit de sangle. Jean Valjean porta l'enfant sur ce lit
+et l'y d&eacute;posa sans qu'elle s'&eacute;veill&acirc;t.</p>
+
+<p>Il battit le briquet, et alluma une chandelle; tout cela &eacute;tait pr&eacute;par&eacute;
+d'avance sur la table; et, comme il l'avait fait la veille, il se mit &agrave;
+consid&eacute;rer Cosette d'un regard plein d'extase o&ugrave; l'expression de la
+bont&eacute; et de l'attendrissement allait presque jusqu'&agrave; l'&eacute;garement. La
+petite fille, avec cette confiance tranquille qui n'appartient qu'&agrave;
+l'extr&ecirc;me force et qu'&agrave; l'extr&ecirc;me faiblesse, s'&eacute;tait endormie sans
+savoir avec qui elle &eacute;tait, et continuait de dormir sans savoir o&ugrave; elle
+&eacute;tait.</p>
+
+<p>Jean Valjean se courba et baisa la main de cette enfant.</p>
+
+<p>Neuf mois auparavant il baisait la main de la m&egrave;re qui, elle aussi,
+venait de s'endormir.</p>
+
+<p>Le m&ecirc;me sentiment douloureux, religieux, poignant, lui remplissait le
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il s'agenouilla pr&egrave;s du lit de Cosette.</p>
+
+<p>Il faisait grand jour que l'enfant dormait encore. Un rayon p&acirc;le du
+soleil de d&eacute;cembre traversait la crois&eacute;e du galetas et tra&icirc;nait sur le
+plafond de longs filandres d'ombre et de lumi&egrave;re. Tout &agrave; coup une
+charrette de cartier, lourdement charg&eacute;e, qui passait sur la chauss&eacute;e du
+boulevard, &eacute;branla la baraque comme un roulement d'orage et la fit
+trembler du haut en bas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame! cria Cosette r&eacute;veill&eacute;e en sursaut, voil&agrave;! voil&agrave;!</p>
+
+<p>Et elle se jeta &agrave; bas du lit, les paupi&egrave;res encore &agrave; demi ferm&eacute;es par la
+pesanteur du sommeil, &eacute;tendant le bras vers l'angle du mur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! mon balai! dit-elle.</p>
+
+<p>Elle ouvrit tout &agrave; fait les yeux, et vit le visage souriant de Jean
+Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tiens, c'est vrai! dit l'enfant. Bonjour, monsieur.</p>
+
+<p>Les enfants acceptent tout de suite et famili&egrave;rement la joie et le
+bonheur, &eacute;tant eux-m&ecirc;mes naturellement bonheur et joie.</p>
+
+<p>Cosette aper&ccedil;ut Catherine au pied de son lit, et s'en empara, et, tout
+en jouant, elle faisait cent questions &agrave; Jean Valjean.&mdash;O&ugrave; elle &eacute;tait?
+Si c'&eacute;tait grand, Paris? Si madame Th&eacute;nardier &eacute;tait bien loin? Si elle
+ne reviendrait pas? etc., etc. Tout &agrave; coup elle s'&eacute;cria:&mdash;Comme c'est
+joli ici! C'&eacute;tait un affreux taudis; mais elle se sentait libre.</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il que je balaye? reprit-elle enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Joue, dit Jean Valjean.</p>
+
+<p>La journ&eacute;e se passa ainsi. Cosette, sans s'inqui&eacute;ter de rien comprendre,
+&eacute;tait inexprimablement heureuse entre cette poup&eacute;e et ce bonhomme.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIId" id="Chapitre_IIId"></a><a href="#quatrieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Deux malheurs m&ecirc;l&eacute;s font du bonheur</h3>
+
+
+<p>Le lendemain au point du jour, Jean Valjean &eacute;tait encore pr&egrave;s du lit de
+Cosette. Il attendit l&agrave;, immobile, et il la regarda se r&eacute;veiller.</p>
+
+<p>Quelque chose de nouveau lui entrait dans l'&acirc;me.</p>
+
+<p>Jean Valjean n'avait jamais rien aim&eacute;. Depuis vingt-cinq ans il &eacute;tait
+seul au monde. Il n'avait jamais &eacute;t&eacute; p&egrave;re, amant, mari, ami. Au bagne il
+&eacute;tait mauvais, sombre, chaste, ignorant et farouche. Le c&oelig;ur de ce
+vieux for&ccedil;at &eacute;tait plein de virginit&eacute;s. Sa s&oelig;ur et les enfants de sa
+s&oelig;ur ne lui avaient laiss&eacute; qu'un souvenir vague et lointain qui avait
+fini par s'&eacute;vanouir presque enti&egrave;rement. Il avait fait tous ses efforts
+pour les retrouver, et, n'ayant pu les retrouver, il les avait oubli&eacute;s.
+La nature humaine est ainsi faite. Les autres &eacute;motions tendres de sa
+jeunesse, s'il en avait, &eacute;taient tomb&eacute;es dans un ab&icirc;me.</p>
+
+<p>Quand il vit Cosette, quand il l'eut prise, emport&eacute;e et d&eacute;livr&eacute;e, il
+sentit se remuer ses entrailles. Tout ce qu'il y avait de passionn&eacute; et
+d'affectueux en lui s'&eacute;veilla et se pr&eacute;cipita vers cet enfant. Il allait
+pr&egrave;s du lit o&ugrave; elle dormait, et il y tremblait de joie; il &eacute;prouvait des
+&eacute;preintes comme une m&egrave;re et il ne savait ce que c'&eacute;tait; car c'est une
+chose bien obscure et bien douce que ce grand et &eacute;trange mouvement d'un
+c&oelig;ur qui se met &agrave; aimer.</p>
+
+<p>Pauvre vieux c&oelig;ur tout neuf!</p>
+
+<p>Seulement, comme il avait cinquante-cinq ans et que Cosette en avait
+huit, tout ce qu'il aurait pu avoir d'amour dans toute sa vie se fondit
+en une sorte de lueur ineffable.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la deuxi&egrave;me apparition blanche qu'il rencontrait. L'&eacute;v&ecirc;que avait
+fait lever &agrave; son horizon l'aube de la vertu; Cosette y faisait lever
+l'aube de l'amour.</p>
+
+<p>Les premiers jours s'&eacute;coul&egrave;rent dans cet &eacute;blouissement.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Cosette, elle aussi, devenait autre, &agrave; son insu, pauvre
+petit &ecirc;tre! Elle &eacute;tait si petite quand sa m&egrave;re l'avait quitt&eacute;e qu'elle
+ne s'en souvenait plus. Comme tous les enfants, pareils aux jeunes
+pousses de la vigne qui s'accrochent &agrave; tout, elle avait essay&eacute; d'aimer.
+Elle n'y avait pu r&eacute;ussir. Tous l'avaient repouss&eacute;e, les Th&eacute;nardier,
+leurs enfants, d'autres enfants. Elle avait aim&eacute; le chien, qui &eacute;tait
+mort. Apr&egrave;s quoi, rien n'avait voulu d'elle, ni personne. Chose lugubre
+&agrave; dire, et que nous avons d&eacute;j&agrave; indiqu&eacute;e, &agrave; huit ans elle avait le c&oelig;ur
+froid. Ce n'&eacute;tait pas sa faute, ce n'&eacute;tait point la facult&eacute; d'aimer qui
+lui manquait; h&eacute;las! c'&eacute;tait la possibilit&eacute;. Aussi, d&egrave;s le premier jour,
+tout ce qui sentait et songeait en elle se mit &agrave; aimer ce bonhomme. Elle
+&eacute;prouvait ce qu'elle n'avait jamais ressenti, une sensation
+d'&eacute;panouissement.</p>
+
+<p>Le bonhomme ne lui faisait m&ecirc;me plus l'effet d'&ecirc;tre vieux, ni d'&ecirc;tre
+pauvre. Elle trouvait Jean Valjean beau, de m&ecirc;me qu'elle trouvait le
+taudis joli.</p>
+
+<p>Ce sont l&agrave; des effets d'aurore, d'enfance, de jeunesse, de joie. La
+nouveaut&eacute; de la terre et de la vie y est pour quelque chose. Rien n'est
+charmant comme le reflet colorant du bonheur sur le grenier. Nous avons
+tous ainsi dans notre pass&eacute; un galetas bleu.</p>
+
+<p>La nature, cinquante ans d'intervalle, avaient mis une s&eacute;paration
+profonde entre Jean Valjean et Cosette; cette s&eacute;paration, la destin&eacute;e la
+combla. La destin&eacute;e unit brusquement et fian&ccedil;a avec son irr&eacute;sistible
+puissance ces deux existences d&eacute;racin&eacute;es, diff&eacute;rentes par l'&acirc;ge,
+semblables par le deuil. L'une en effet compl&eacute;tait l'autre. L'instinct
+de Cosette cherchait un p&egrave;re comme l'instinct de Jean Valjean cherchait
+un enfant. Se rencontrer, ce fut se trouver. Au moment myst&eacute;rieux o&ugrave;
+leurs deux mains se touch&egrave;rent, elles se soud&egrave;rent. Quand ces deux &acirc;mes
+s'aper&ccedil;urent, elles se reconnurent comme &eacute;tant le besoin l'une de
+l'autre et s'embrass&egrave;rent &eacute;troitement.</p>
+
+<p>En prenant les mots dans leur sens le plus compr&eacute;hensif et le plus
+absolu, on pourrait dire que, s&eacute;par&eacute;s de tout par des murs de tombe,
+Jean Valjean &eacute;tait le Veuf comme Cosette &eacute;tait l'Orpheline. Cette
+situation fit que Jean Valjean devint d'une fa&ccedil;on c&eacute;leste le p&egrave;re de
+Cosette.</p>
+
+<p>Et, en v&eacute;rit&eacute;, l'impression myst&eacute;rieuse produite &agrave; Cosette, au fond du
+bois de Chelles, par la main de Jean Valjean saisissant la sienne dans
+l'obscurit&eacute;, n'&eacute;tait pas une illusion, mais une r&eacute;alit&eacute;. L'entr&eacute;e de cet
+homme dans la destin&eacute;e de cet enfant avait &eacute;t&eacute; l'arriv&eacute;e de Dieu.</p>
+
+<p>Du reste, Jean Valjean avait bien choisi son asile. Il &eacute;tait l&agrave; dans une
+s&eacute;curit&eacute; qui pouvait sembler enti&egrave;re.</p>
+
+<p>La chambre &agrave; cabinet qu'il occupait avec Cosette &eacute;tait celle dont la
+fen&ecirc;tre donnait sur le boulevard. Cette fen&ecirc;tre &eacute;tant unique dans la
+maison, aucun regard de voisin n'&eacute;tait &agrave; craindre, pas plus de c&ocirc;t&eacute;
+qu'en face.</p>
+
+<p>Le rez-de-chauss&eacute;e du num&eacute;ro 50-52, esp&egrave;ce d'appentis d&eacute;labr&eacute;, servait
+de remise &agrave; des mara&icirc;chers, et n'avait aucune communication avec le
+premier. Il en &eacute;tait s&eacute;par&eacute; par le plancher qui n'avait ni trappe ni
+escalier et qui &eacute;tait comme le diaphragme de la masure. Le premier &eacute;tage
+contenait, comme nous l'avons dit, plusieurs chambres et quelques
+greniers, dont un seulement &eacute;tait occup&eacute; par une vieille femme qui
+faisait le m&eacute;nage de Jean Valjean. Tout le reste &eacute;tait inhabit&eacute;.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait cette vieille femme, orn&eacute;e du nom de principale locataire et en
+r&eacute;alit&eacute; charg&eacute;e des fonctions de porti&egrave;re, qui lui avait lou&eacute; ce logis
+dans la journ&eacute;e de No&euml;l. Il s'&eacute;tait donn&eacute; &agrave; elle pour un rentier ruin&eacute;
+par les bons d'Espagne, qui allait venir demeurer l&agrave; avec sa
+petite-fille. Il avait pay&eacute; six mois d'avance et charg&eacute; la vieille de
+meubler la chambre et le cabinet comme on a vu. C'&eacute;tait cette bonne
+femme qui avait allum&eacute; le po&ecirc;le et tout pr&eacute;par&eacute; le soir de leur arriv&eacute;e.</p>
+
+<p>Les semaines se succ&eacute;d&egrave;rent. Ces deux &ecirc;tres menaient dans ce taudis
+mis&eacute;rable une existence heureuse.</p>
+
+<p>D&egrave;s l'aube Cosette riait, jasait, chantait. Les enfants ont leur chant
+du matin comme les oiseaux.</p>
+
+<p>Il arrivait quelquefois que Jean Valjean lui prenait sa petite main
+rouge et crevass&eacute;e d'engelures et la baisait. La pauvre enfant,
+accoutum&eacute;e &agrave; &ecirc;tre battue, ne savait ce que cela voulait dire, et s'en
+allait toute honteuse.</p>
+
+<p>Par moments elle devenait s&eacute;rieuse et elle consid&eacute;rait sa petite robe
+noire. Cosette n'&eacute;tait plus en guenilles, elle &eacute;tait en deuil. Elle
+sortait de la mis&egrave;re et elle entrait dans la vie.</p>
+
+<p>Jean Valjean s'&eacute;tait mis &agrave; lui enseigner &agrave; lire. Parfois, tout en
+faisant &eacute;peler l'enfant, il songeait que c'&eacute;tait avec l'id&eacute;e de faire le
+mal qu'il avait appris &agrave; lire au bagne. Cette id&eacute;e avait tourn&eacute; &agrave;
+montrer &agrave; lire &agrave; un enfant. Alors le vieux gal&eacute;rien souriait du sourire
+pensif des anges.</p>
+
+<p>Il sentait l&agrave; une pr&eacute;m&eacute;ditation d'en haut, une volont&eacute; de quelqu'un qui
+n'est pas l'homme, et il se perdait dans la r&ecirc;verie. Les bonnes pens&eacute;es
+ont leurs ab&icirc;mes comme les mauvaises.</p>
+
+<p>Apprendre &agrave; lire &agrave; Cosette, et la laisser jouer, c'&eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s l&agrave;
+toute la vie de Jean Valjean. Et puis il lui parlait de sa m&egrave;re et il la
+faisait prier. Elle l'appelait: p&egrave;re, et ne lui savait pas d'autre nom.</p>
+
+<p>Il passait des heures &agrave; la contempler, habillant et d&eacute;shabillant sa
+poup&eacute;e, et &agrave; l'&eacute;couter gazouiller. La vie lui paraissait d&eacute;sormais
+pleine d'int&eacute;r&ecirc;t, les hommes lui semblaient bons et justes, il ne
+reprochait dans sa pens&eacute;e plus rien &agrave; personne, il n'apercevait aucune
+raison de ne pas vieillir tr&egrave;s vieux maintenant que cette enfant
+l'aimait. Il se voyait tout un avenir &eacute;clair&eacute; par Cosette comme par une
+charmante lumi&egrave;re. Les meilleurs ne sont pas exempts d'une pens&eacute;e
+&eacute;go&iuml;ste. Par moments il songeait avec une sorte de joie qu'elle serait
+laide.</p>
+
+<p>Ceci n'est qu'une opinion personnelle; mais pour dire notre pens&eacute;e tout
+enti&egrave;re, au point o&ugrave; en &eacute;tait Jean Valjean quand il se mit &agrave; aimer
+Cosette, il ne nous est pas prouv&eacute; qu'il n'ait pas eu besoin de ce
+ravitaillement pour pers&eacute;v&eacute;rer dans le bien. Il venait de voir sous de
+nouveaux aspects la m&eacute;chancet&eacute; des hommes et la mis&egrave;re de la soci&eacute;t&eacute;,
+aspects incomplets et qui ne montraient fatalement qu'un c&ocirc;t&eacute; du vrai,
+le sort de la femme r&eacute;sum&eacute; dans Fantine, l'autorit&eacute; publique
+personnifi&eacute;e dans Javert; il &eacute;tait retourn&eacute; au bagne, cette fois pour
+avoir bien fait; de nouvelles amertumes l'avaient abreuv&eacute;; le d&eacute;go&ucirc;t et
+la lassitude le reprenaient; le souvenir m&ecirc;me de l'&eacute;v&ecirc;que touchait
+peut-&ecirc;tre &agrave; quelque moment d'&eacute;clipse, sauf &agrave; repara&icirc;tre plus tard
+lumineux et triomphant; mais enfin ce souvenir sacr&eacute; s'affaiblissait.
+Qui sait si Jean Valjean n'&eacute;tait pas &agrave; la veille de se d&eacute;courager et de
+retomber? Il aima, et il redevint fort. H&eacute;las! il n'&eacute;tait gu&egrave;re moins
+chancelant que Cosette. Il la prot&eacute;gea et elle l'affermit. Gr&acirc;ce &agrave; lui,
+elle put marcher dans la vie; gr&acirc;ce &agrave; elle, il put continuer dans la
+vertu. Il fut le soutien de cet enfant et cet enfant fut son point
+d'appui. O myst&egrave;re insondable et divin des &eacute;quilibres de la destin&eacute;e!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVd" id="Chapitre_IVd"></a><a href="#quatrieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Les remarques de la principale locataire</h3>
+
+
+<p>Jean Valjean avait la prudence de ne sortir jamais le jour. Tous les
+soirs, au cr&eacute;puscule, il se promenait une heure ou deux, quelquefois
+seul, souvent avec Cosette, cherchant les contre-all&eacute;es du boulevard les
+plus solitaires, ou entrant dans les &eacute;glises &agrave; la tomb&eacute;e de la nuit. Il
+allait volontiers &agrave; Saint-M&eacute;dard qui est l'&eacute;glise la plus proche. Quand
+il n'emmenait pas Cosette, elle restait avec la vieille femme; mais
+c'&eacute;tait la joie de l'enfant de sortir avec le bonhomme. Elle pr&eacute;f&eacute;rait
+une heure avec lui m&ecirc;me aux t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te ravissants de Catherine. Il
+marchait en la tenant par la main et en lui disant des choses douces.</p>
+
+<p>Il se trouva que Cosette &eacute;tait tr&egrave;s gaie.</p>
+
+<p>La vieille faisait le m&eacute;nage et la cuisine et allait aux provisions.</p>
+
+<p>Ils vivaient sobrement, ayant toujours un peu de feu, mais comme des
+gens tr&egrave;s g&ecirc;n&eacute;s. Jean Valjean n'avait rien chang&eacute; au mobilier du premier
+jour; seulement il avait fait remplacer par une porte pleine la porte
+vitr&eacute;e du cabinet de Cosette.</p>
+
+<p>Il avait toujours sa redingote jaune, sa culotte noire et son vieux
+chapeau. Dans la rue on le prenait pour un pauvre. Il arrivait
+quelquefois que des bonnes femmes se retournaient et lui donnaient un
+sou. Jean Valjean recevait le sou et saluait profond&eacute;ment. Il arrivait
+aussi parfois qu'il rencontrait quelque mis&eacute;rable demandant la charit&eacute;,
+alors il regardait derri&egrave;re lui si personne ne le voyait, s'approchait
+furtivement du malheureux, lui mettait dans la main une pi&egrave;ce de
+monnaie, souvent une pi&egrave;ce d'argent, et s'&eacute;loignait rapidement. Cela
+avait ses inconv&eacute;nients. On commen&ccedil;ait &agrave; le conna&icirc;tre dans le quartier
+sous le nom du <i>mendiant qui fait l'aum&ocirc;ne</i>. La vieille <i>principale
+locataire</i>, cr&eacute;ature rechign&eacute;e, toute p&eacute;trie vis-&agrave;-vis du prochain de
+l'attention des envieux, examinait beaucoup Jean Valjean, sans qu'il
+s'en dout&acirc;t. Elle &eacute;tait un peu sourde, ce qui la rendait bavarde. Il lui
+restait de son pass&eacute; deux dents, l'une en haut, l'autre en bas, qu'elle
+cognait toujours l'une contre l'autre. Elle avait fait des questions &agrave;
+Cosette qui, ne sachant rien, n'avait pu rien dire, sinon qu'elle venait
+de Montfermeil. Un matin, cette guetteuse aper&ccedil;ut Jean Valjean qui
+entrait, d'un air qui sembla &agrave; la comm&egrave;re particulier, dans un des
+compartiments inhabit&eacute;s de la masure. Elle le suivit du pas d'une
+vieille chatte, et put l'observer, sans en &ecirc;tre vue, par la fente de la
+porte qui &eacute;tait tout contre. Jean Valjean, pour plus de pr&eacute;caution sans
+doute, tournait le dos &agrave; cette porte. La vieille le vit fouiller dans sa
+poche et y prendre un &eacute;tui, des ciseaux et du fil, puis il se mit &agrave;
+d&eacute;coudre la doublure d'un pan de sa redingote et il tira de l'ouverture
+un morceau de papier jaun&acirc;tre qu'il d&eacute;plia. La vieille reconnut avec
+&eacute;pouvante que c'&eacute;tait un billet de mille francs. C'&eacute;tait le second ou le
+troisi&egrave;me qu'elle voyait depuis qu'elle &eacute;tait au monde. Elle s'enfuit
+tr&egrave;s effray&eacute;e.</p>
+
+<p>Un moment apr&egrave;s, Jean Valjean l'aborda et la pria d'aller lui changer ce
+billet de mille francs, ajoutant que c'&eacute;tait le semestre de sa rente
+qu'il avait touch&eacute; la veille.&mdash;O&ugrave;? pensa la vieille. Il n'est sorti qu'&agrave;
+six heures du soir, et la caisse du gouvernement n'est certainement pas
+ouverte &agrave; cette heure-l&agrave;. La vieille alla changer le billet et fit ses
+conjectures. Ce billet de mille francs, comment&eacute; et multipli&eacute;, produisit
+une foule de conversations effar&eacute;es parmi les comm&egrave;res de la rue des
+Vignes-Saint-Marcel.</p>
+
+<p>Les jours suivants, il arriva que Jean Valjean, en manches de veste,
+scia du bois dans le corridor. La vieille &eacute;tait dans la chambre et
+faisait le m&eacute;nage. Elle &eacute;tait seule, Cosette &eacute;tant occup&eacute;e &agrave; admirer le
+bois qu'on sciait, la vieille vit la redingote accroch&eacute;e &agrave; un clou, et
+la scruta: la doublure avait &eacute;t&eacute; recousue. La bonne femme la palpa
+attentivement, et crut sentir dans les pans et dans les entournures des
+&eacute;paisseurs de papier. D'autres billets de mille francs sans doute! Elle
+remarqua en outre qu'il y avait toutes sortes de choses dans les poches,
+non seulement les aiguilles, les ciseaux et le fil qu'elle avait vus,
+mais un gros portefeuille, un tr&egrave;s grand couteau, et, d&eacute;tail suspect,
+plusieurs perruques de couleurs vari&eacute;es. Chaque poche de cette redingote
+avait l'air d'&ecirc;tre une fa&ccedil;on d'en-cas pour des &eacute;v&eacute;nements impr&eacute;vus.</p>
+
+<p>Les habitants de la masure atteignirent ainsi les derniers jours de
+l'hiver.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Vd" id="Chapitre_Vd"></a><a href="#quatrieme">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>Une pi&egrave;ce de cinq francs qui tombe &agrave; terre fait du bruit</h3>
+
+
+<p>Il y avait pr&egrave;s de Saint-M&eacute;dard un pauvre qui s'accroupissait sur la
+margelle d'un puits banal condamn&eacute;, et auquel Jean Valjean faisait
+volontiers la charit&eacute;. Il ne passait gu&egrave;re devant cet homme sans lui
+donner quelques sous. Parfois il lui parlait. Les envieux de ce mendiant
+disaient qu'il &eacute;tait <i>de la police</i>. C'&eacute;tait un vieux bedeau de
+soixante-quinze ans qui marmottait continuellement des oraisons.</p>
+
+<p>Un soir que Jean Valjean passait par l&agrave;, il n'avait pas Cosette avec
+lui, il aper&ccedil;ut le mendiant &agrave; sa place ordinaire sous le r&eacute;verb&egrave;re qu'on
+venait d'allumer. Cet homme, selon son habitude, semblait prier et &eacute;tait
+tout courb&eacute;. Jean Valjean alla &agrave; lui et lui mit dans la main son aum&ocirc;ne
+accoutum&eacute;e. Le mendiant leva brusquement les yeux, regarda fixement Jean
+Valjean, puis baissa rapidement la t&ecirc;te. Ce mouvement fut comme un
+&eacute;clair, Jean Valjean eut un tressaillement. Il lui sembla qu'il venait
+d'entrevoir, &agrave; la lueur du r&eacute;verb&egrave;re, non le visage placide et b&eacute;at du
+vieux bedeau, mais une figure effrayante et connue. Il eut l'impression
+qu'on aurait en se trouvant tout &agrave; coup dans l'ombre face &agrave; face avec un
+tigre. Il recula terrifi&eacute; et p&eacute;trifi&eacute;, n'osant ni respirer, ni parler,
+ni rester, ni fuir, consid&eacute;rant le mendiant qui avait baiss&eacute; sa t&ecirc;te
+couverte d'une loque et paraissait ne plus savoir qu'il &eacute;tait l&agrave;. Dans
+ce moment &eacute;trange, un instinct, peut-&ecirc;tre l'instinct myst&eacute;rieux de la
+conservation, fit que Jean Valjean ne pronon&ccedil;a pas une parole. Le
+mendiant avait la m&ecirc;me taille, les m&ecirc;mes guenilles, la m&ecirc;me apparence
+que tous les jours.&mdash;Bah!... dit Jean Valjean, je suis fou! je r&ecirc;ve!
+impossible!&mdash;Et il rentra profond&eacute;ment troubl&eacute;.</p>
+
+<p>C'est &agrave; peine s'il osait s'avouer &agrave; lui-m&ecirc;me que cette figure qu'il
+avait cru voir &eacute;tait la figure de Javert.</p>
+
+<p>La nuit, en y r&eacute;fl&eacute;chissant, il regretta de n'avoir pas questionn&eacute;
+l'homme pour le forcer &agrave; lever la t&ecirc;te une seconde fois.</p>
+
+<p>Le lendemain &agrave; la nuit tombante il y retourna. Le mendiant &eacute;tait &agrave; sa
+place.&mdash;Bonjour, bonhomme, dit r&eacute;solument Jean Valjean en lui donnant un
+sou. Le mendiant leva la t&ecirc;te, et r&eacute;pondit d'une voix dolente:&mdash;Merci,
+mon bon monsieur.&mdash;C'&eacute;tait bien le vieux bedeau. Jean Valjean se sentit
+pleinement rassur&eacute;. Il se mit &agrave; rire.&mdash;O&ugrave; diable ai-je &eacute;t&eacute; voir l&agrave;
+Javert? pensa-t-il. Ah &ccedil;&agrave;, est-ce que je vais avoir la berlue &agrave;
+pr&eacute;sent?&mdash;Il n'y songea plus.</p>
+
+<p>Quelques jours apr&egrave;s, il pouvait &ecirc;tre huit heures du soir, il &eacute;tait dans
+sa chambre et il faisait &eacute;peler Cosette &agrave; haute voix, il entendit
+ouvrir, puis refermer la porte de la masure. Cela lui parut singulier.
+La vieille, qui seule habitait avec lui la maison, se couchait toujours
+&agrave; la nuit pour ne point user de chandelle. Jean Valjean fit signe &agrave;
+Cosette de se taire. Il entendit qu'on montait l'escalier. &Agrave; la rigueur
+ce pouvait &ecirc;tre la vieille qui avait pu se trouver malade et aller chez
+l'apothicaire. Jean Valjean &eacute;couta. Le pas &eacute;tait lourd et sonnait comme
+le pas d'un homme; mais la vieille portait de gros souliers et rien ne
+ressemble au pas d'un homme comme le pas d'une vieille femme. Cependant
+Jean Valjean souffla sa chandelle.</p>
+
+<p>Il avait envoy&eacute; Cosette au lit en lui disant tout bas:&mdash;Couche-toi bien
+doucement; et, pendant qu'il la baisait au front, les pas s'&eacute;taient
+arr&ecirc;t&eacute;s. Jean Valjean demeura en silence, immobile, le dos tourn&eacute; &agrave; la
+porte, assis sur sa chaise dont il n'avait pas boug&eacute;, retenant son
+souffle dans l'obscurit&eacute;. Au bout d'un temps assez long, n'entendant
+plus rien, il se retourna sans faire de bruit, et, comme il levait les
+yeux vers la porte de sa chambre, il vit une lumi&egrave;re par le trou de la
+serrure. Cette lumi&egrave;re faisait une sorte d'&eacute;toile sinistre dans le noir
+de la porte et du mur. Il y avait &eacute;videmment l&agrave; quelqu'un qui tenait une
+chandelle &agrave; la main, et qui &eacute;coutait. Quelques minutes s'&eacute;coul&egrave;rent, et
+la lumi&egrave;re s'en alla. Seulement il n'entendit plus aucun bruit de pas,
+ce qui semblait indiquer que celui qui &eacute;tait venu &eacute;couter &agrave; la porte
+avait &ocirc;t&eacute; ses souliers.</p>
+
+<p>Jean Valjean se jeta tout habill&eacute; sur son lit et ne put fermer l'&oelig;il de
+la nuit.</p>
+
+<p>Au point du jour, comme il s'assoupissait de fatigue, il fut r&eacute;veill&eacute;
+par le grincement d'une porte qui s'ouvrait &agrave; quelque mansarde du fond
+du corridor, puis il entendit le m&ecirc;me pas d'homme qui avait mont&eacute;
+l'escalier la veille. Le pas s'approchait. Il se jeta &agrave; bas du lit et
+appliqua son &oelig;il au trou de sa serrure, lequel &eacute;tait assez grand,
+esp&eacute;rant voir au passage l'&ecirc;tre quelconque qui s'&eacute;tait introduit la nuit
+dans la masure et qui avait &eacute;cout&eacute; &agrave; sa porte. C'&eacute;tait un homme en effet
+qui passa, cette fois sans s'arr&ecirc;ter, devant la chambre de Jean Valjean.
+Le corridor &eacute;tait encore trop obscur pour qu'on p&ucirc;t distinguer son
+visage; mais quand l'homme arriva &agrave; l'escalier, un rayon de la lumi&egrave;re
+du dehors le fit saillir comme une silhouette, et Jean Valjean le vit de
+dos compl&egrave;tement. L'homme &eacute;tait de haute taille, v&ecirc;tu d'une redingote
+longue, avec un gourdin sous son bras. C'&eacute;tait l'encolure formidable de
+Javert.</p>
+
+<p>Jean Valjean aurait pu essayer de le revoir par sa fen&ecirc;tre sur le
+boulevard. Mais il e&ucirc;t fallu ouvrir cette fen&ecirc;tre, il n'osa pas.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &eacute;vident que cet homme &eacute;tait entr&eacute; avec une clef, et comme chez
+lui. Qui lui avait donn&eacute; cette clef? qu'est-ce que cela voulait dire?</p>
+
+<p>&Agrave; sept heures du matin, quand la vieille vint faire le m&eacute;nage, Jean
+Valjean lui jeta un coup d'&oelig;il p&eacute;n&eacute;trant, mais il ne l'interrogea pas.
+La bonne femme &eacute;tait comme &agrave; l'ordinaire.</p>
+
+<p>Tout en balayant, elle lui dit:&mdash;Monsieur a peut-&ecirc;tre entendu quelqu'un
+qui entrait cette nuit?</p>
+
+<p>&Agrave; cet &acirc;ge et sur ce boulevard, huit heures du soir, c'est la nuit la
+plus noire.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, c'est vrai, r&eacute;pondit-il de l'accent le plus naturel. Qui
+&eacute;tait-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un nouveau locataire, dit la vieille, qu'il y a dans la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui s'appelle?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais plus trop. Monsieur Dumont ou Daumont. Un nom comme cela.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce qu'il est, ce monsieur Dumont.</p>
+
+<p>La vieille le consid&eacute;ra avec ses petits yeux de fouine, et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Un rentier, comme vous.</p>
+
+<p>Elle n'avait peut-&ecirc;tre aucune intention. Jean Valjean crut lui en
+d&eacute;m&ecirc;ler une.</p>
+
+<p>Quant la vieille fut partie, il fit un rouleau d'une centaine de francs
+qu'il avait dans une armoire et le mit dans sa poche. Quelque pr&eacute;caution
+qu'il prit dans cette op&eacute;ration pour qu'on ne l'entend&icirc;t pas remuer de
+l'argent, une pi&egrave;ce de cent sous lui &eacute;chappa des mains et roula
+bruyamment sur le carreau.</p>
+
+<p>&Agrave; la brune, il descendit et regarda avec attention de tous les c&ocirc;t&eacute;s sur
+le boulevard. Il n'y vit personne. Le boulevard semblait absolument
+d&eacute;sert. Il est vrai qu'on peut s'y cacher derri&egrave;re les arbres.</p>
+
+<p>Il remonta.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, dit-il &agrave; Cosette.</p>
+
+<p>Il la prit par la main, et ils sortirent tous deux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_cinquieme_A_chasse_noire_meute_muette" id="Livre_cinquieme_A_chasse_noire_meute_muette"></a>Livre cinqui&egrave;me&mdash;&Agrave; chasse noire, meute muette</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ie" id="Chapitre_Ie"></a><a href="#cinquieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Les zigzags de la strat&eacute;gie</h3>
+
+
+<p>Ici, pour les pages qu'on va lire et pour d'autres encore qu'on
+rencontrera plus tard, une observation est n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>Voil&agrave; bien des ann&eacute;es d&eacute;j&agrave; que l'auteur de ce livre, forc&eacute;, &agrave; regret, de
+parler de lui, est absent de Paris. Depuis qu'il l'a quitt&eacute;, Paris s'est
+transform&eacute;. Une ville nouvelle a surgi qui lui est en quelque sorte
+inconnue. Il n'a pas besoin de dire qu'il aime Paris; Paris est la ville
+natale de son esprit. Par suite des d&eacute;molitions et des reconstructions,
+le Paris de sa jeunesse, ce Paris qu'il a religieusement emport&eacute; dans sa
+m&eacute;moire, est &agrave; cette heure un Paris d'autrefois. Qu'on lui permette de
+parler de ce Paris-l&agrave; comme s'il existait encore. Il est possible que l&agrave;
+o&ugrave; l'auteur va conduire les lecteurs en disant: &laquo;Dans telle rue il y a
+telle maison&raquo;, il n'y ait plus aujourd'hui ni maison ni rue. Les
+lecteurs v&eacute;rifieront, s'ils veulent en prendre la peine. Quant &agrave; lui, il
+ignore le Paris nouveau, et il &eacute;crit avec le Paris ancien devant les
+yeux dans une illusion qui lui est pr&eacute;cieuse. C'est une douceur pour lui
+de r&ecirc;ver qu'il reste derri&egrave;re lui quelque chose de ce qu'il voyait quand
+il &eacute;tait dans son pays, et que tout ne s'est pas &eacute;vanoui. Tant qu'on va
+et vient dans le pays natal, on s'imagine que ces rues vous sont
+indiff&eacute;rentes, que ces fen&ecirc;tres, ces toits et ces portes ne vous sont de
+rien, que ces murs vous sont &eacute;trangers, que ces arbres sont les premiers
+arbres venus, que ces maisons o&ugrave; l'on n'entre pas vous sont inutiles,
+que ces pav&eacute;s o&ugrave; l'on marche sont des pierres. Plus tard, quand on n'y
+est plus, on s'aper&ccedil;oit que ces rues vous sont ch&egrave;res, que ces toits,
+ces fen&ecirc;tres et ces portes vous manquent, que ces murailles vous sont
+n&eacute;cessaires, que ces arbres sont vos bien-aim&eacute;s, que ces maisons o&ugrave; l'on
+n'entrait pas on y entrait tous les jours, et qu'on a laiss&eacute; de ses
+entrailles, de son sang et de son c&oelig;ur dans ces pav&eacute;s. Tous ces lieux
+qu'on ne voit plus, qu'on ne reverra jamais peut-&ecirc;tre, et dont on a
+gard&eacute; l'image, prennent un charme douloureux, vous reviennent avec la
+m&eacute;lancolie d'une apparition, vous font la terre sainte visible, et sont,
+pour ainsi dire, la forme m&ecirc;me de la France; et on les aime et on les
+invoque tels qu'ils sont, tels qu'ils &eacute;taient, et l'on s'y obstine, et
+l'on n'y veut rien changer, car on tient &agrave; la figure de la patrie comme
+au visage de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Qu'il nous soit donc permis de parler du pass&eacute; au pr&eacute;sent. Cela dit,
+nous prions le lecteur d'en tenir note, et nous continuons.</p>
+
+<p>Jean Valjean avait tout de suite quitt&eacute; le boulevard et s'&eacute;tait engag&eacute;
+dans les rues, faisant le plus de lignes bris&eacute;es qu'il pouvait, revenant
+quelquefois brusquement sur ses pas pour s'assurer qu'il n'&eacute;tait point
+suivi.</p>
+
+<p>Cette man&oelig;uvre est propre au cerf traqu&eacute;. Sur les terrains o&ugrave; la trace
+peut s'imprimer, cette man&oelig;uvre a, entre autres avantages, celui de
+tromper les chasseurs et les chiens par le contre-pied. C'est ce qu'en
+v&eacute;nerie on appelle <i>faux rembuchement</i>.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une nuit de pleine lune. Jean Valjean n'en fut pas f&acirc;ch&eacute;. La
+lune, encore tr&egrave;s pr&egrave;s de l'horizon, coupait dans les rues de grands
+pans d'ombre et de lumi&egrave;re. Jean Valjean pouvait se glisser le long des
+maisons et des murs dans le c&ocirc;t&eacute; sombre et observer le c&ocirc;t&eacute; clair. Il ne
+r&eacute;fl&eacute;chissait peut-&ecirc;tre pas assez que le c&ocirc;t&eacute; obscur lui &eacute;chappait.
+Pourtant, dans toutes les ruelles d&eacute;sertes qui avoisinent la rue de
+Poliveau, il crut &ecirc;tre certain que personne ne venait derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>Cosette marchait sans faire de questions. Les souffrances des six
+premi&egrave;res ann&eacute;es de sa vie avaient introduit quelque chose de passif
+dans sa nature. D'ailleurs, et c'est l&agrave; une remarque sur laquelle nous
+aurons plus d'une occasion de revenir, elle &eacute;tait habitu&eacute;e, sans trop
+s'en rendre compte, aux singularit&eacute;s du bonhomme et aux bizarreries de
+la destin&eacute;e. Et puis elle se sentait en s&ucirc;ret&eacute;, &eacute;tant avec lui.</p>
+
+<p>Jean Valjean, pas plus que Cosette, ne savait o&ugrave; il allait. Il se
+confiait &agrave; Dieu comme elle se confiait &agrave; lui. Il lui semblait qu'il
+tenait, lui aussi, quelqu'un de plus grand que lui par la main; il
+croyait sentir un &ecirc;tre qui le menait, invisible. Du reste il n'avait
+aucune id&eacute;e arr&ecirc;t&eacute;e, aucun plan, aucun projet. Il n'&eacute;tait m&ecirc;me pas
+absolument s&ucirc;r que ce f&ucirc;t Javert, et puis ce pouvait &ecirc;tre Javert sans
+que Javert s&ucirc;t que c'&eacute;tait lui Jean Valjean. N'&eacute;tait-il pas d&eacute;guis&eacute;? ne
+le croyait-on pas mort? Cependant depuis quelques jours il se passait
+des choses qui devenaient singuli&egrave;res. Il ne lui en fallait pas
+davantage. Il &eacute;tait d&eacute;termin&eacute; &agrave; ne plus rentrer dans la maison Gorbeau.
+Comme l'animal chass&eacute; du g&icirc;te, il cherchait un trou o&ugrave; se cacher, en
+attendant qu'il en trouv&acirc;t un o&ugrave; se loger.</p>
+
+<p>Jean Valjean d&eacute;crivit plusieurs labyrinthes vari&eacute;s dans le quartier
+Mouffetard, d&eacute;j&agrave; endormi comme s'il avait encore la discipline du moyen
+&acirc;ge et le joug du couvre-feu; il combina de diverses fa&ccedil;ons, dans des
+strat&eacute;gies savantes, la rue Censier et la rue Copeau, la rue du
+Battoir-Saint-Victor et la rue du Puits-l'Ermite. Il y a par l&agrave; des
+logeurs, mais il n'y entrait m&ecirc;me pas, ne trouvant point ce qui lui
+convenait. Par exemple, il ne doutait pas que, si, par hasard, on avait
+cherch&eacute; sa piste, on ne l'e&ucirc;t perdue.</p>
+
+<p>Comme onze heures sonnaient &agrave; Saint-Etienne-du-Mont, il traversait la
+rue de Pontoise devant le bureau du commissaire de police qui est au no
+14. Quelques instants apr&egrave;s, l'instinct dont nous parlions plus haut fit
+qu'il se retourna. En ce moment, il vit distinctement, gr&acirc;ce &agrave; la
+lanterne du commissaire qui les trahissait, trois hommes qui le
+suivaient d'assez pr&egrave;s passer successivement sous cette lanterne dans le
+c&ocirc;t&eacute; t&eacute;n&eacute;breux de la rue. L'un de ces trois hommes entra dans l'all&eacute;e de
+la maison du commissaire. Celui qui marchait en t&ecirc;te lui parut
+d&eacute;cid&eacute;ment suspect.&mdash;Viens, enfant, dit-il &agrave; Cosette, et il se h&acirc;ta de
+quitter la rue de Pontoise.</p>
+
+<p>Il fit un circuit, tourna le passage des Patriarches qui &eacute;tait ferm&eacute; &agrave;
+cause de l'heure, arpenta la rue de l'&Eacute;p&eacute;e-de-Bois et la rue de
+l'Arbal&egrave;te et s'enfon&ccedil;a dans la rue des Postes.</p>
+
+<p>Il y a l&agrave; un carrefour, o&ugrave; est aujourd'hui le coll&egrave;ge Rollin et o&ugrave; vient
+s'embrancher la rue Neuve-Sainte-Genevi&egrave;ve.</p>
+
+<p>(Il va sans dire que la rue Neuve-Sainte-Genevi&egrave;ve est une vieille rue,
+et qu'il ne passe pas une chaise de poste tous les dix ans rue des
+Postes. Cette rue des Postes &eacute;tait au treizi&egrave;me si&egrave;cle habit&eacute;e par des
+potiers et son vrai nom est rue des Pots.)</p>
+
+<p>La lune jetait une vive lumi&egrave;re dans ce carrefour. Jean Valjean
+s'embusqua sous une porte, calculant que si ces hommes le suivaient
+encore, il ne pourrait manquer de les tr&egrave;s bien voir lorsqu'ils
+traverseraient cette clart&eacute;.</p>
+
+<p>En effet, il ne s'&eacute;tait pas &eacute;coul&eacute; trois minutes que les hommes
+parurent. Ils &eacute;taient maintenant quatre; tous de haute taille, v&ecirc;tus de
+longues redingotes brunes, avec des chapeaux ronds, et de gros b&acirc;tons &agrave;
+la main. Ils n'&eacute;taient pas moins inqui&eacute;tants par leur grande stature et
+leurs vastes poings que par leur marche sinistre dans les t&eacute;n&egrave;bres. On
+e&ucirc;t dit quatre spectres d&eacute;guis&eacute;s en bourgeois.</p>
+
+<p>Ils s'arr&ecirc;t&egrave;rent au milieu du carrefour et firent groupe, comme des gens
+qui se consultent. Ils avaient l'air ind&eacute;cis. Celui qui paraissait les
+conduire se tourna et d&eacute;signa vivement de la main droite la direction o&ugrave;
+s'&eacute;tait engag&eacute; Jean Valjean; un autre semblait indiquer avec une
+certaine obstination la direction contraire. &Agrave; l'instant o&ugrave; le premier
+se retourna, la lune &eacute;claira en plein son visage. Jean Valjean reconnut
+parfaitement Javert.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIe" id="Chapitre_IIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Il est heureux que le pont d'Austerlitz porte voitures</h3>
+
+
+<p>L'incertitude cessait pour Jean Valjean; heureusement elle durait encore
+pour ces hommes. Il profita de leur h&eacute;sitation; c'&eacute;tait du temps perdu
+pour eux, gagn&eacute; pour lui. Il sortit de dessous la porte o&ugrave; il s'&eacute;tait
+tapi, et poussa dans la rue des Postes vers la r&eacute;gion du Jardin des
+Plantes. Cosette commen&ccedil;ait &agrave; se fatiguer, il la prit dans ses bras, et
+la porta. Il n'y avait point un passant, et l'on n'avait pas allum&eacute; les
+r&eacute;verb&egrave;res &agrave; cause de la lune.</p>
+
+<p>Il doubla le pas.</p>
+
+<p>En quelques enjamb&eacute;es, il atteignit la poterie Goblet sur la fa&ccedil;ade de
+laquelle le clair de lune faisait tr&egrave;s distinctement lisible la vieille
+inscription:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 6.5em;"><i>De Goblet fils c'est ici la fabrique;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 6em;"><i>Venez choisir des cruches et des brocs,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Des pots &agrave; fleurs, des tuyaux, de la brique.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5.5em;"><i>&Agrave; tout venant le C&oelig;ur vend des Carreaux.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Il laissa derri&egrave;re lui la rue de la Clef, puis la fontaine Saint-Victor,
+longea le Jardin des Plantes par les rues basses, et arriva au quai. L&agrave;
+il se retourna. Le quai &eacute;tait d&eacute;sert. Les rues &eacute;taient d&eacute;sertes.
+Personne derri&egrave;re lui. Il respira.</p>
+
+<p>Il gagna le pont d'Austerlitz.</p>
+
+<p>Le p&eacute;age y existait encore &agrave; cette &eacute;poque.</p>
+
+<p>Il se pr&eacute;senta au bureau du p&eacute;ager, et donna un sou.&mdash;C'est deux sous,
+dit l'invalide du pont. Vous portez l&agrave; un enfant qui peut marcher. Payez
+pour deux.</p>
+
+<p>Il paya, contrari&eacute; que son passage e&ucirc;t donn&eacute; lieu &agrave; une observation.
+Toute fuite doit &ecirc;tre un glissement.</p>
+
+<p>Une grosse charrette passait la Seine en m&ecirc;me temps que lui et allait
+comme lui sur la rive droite. Cela lui fut utile. Il put traverser tout
+le pont dans l'ombre de cette charrette.</p>
+
+<p>Vers le milieu du pont, Cosette, ayant les pieds engourdis, d&eacute;sira
+marcher. Il la posa &agrave; terre et la reprit par la main.</p>
+
+<p>Le pont franchi, il aper&ccedil;ut un peu &agrave; droite des chantiers devant lui; il
+y marcha. Pour y arriver, il fallait s'aventurer dans un assez large
+espace d&eacute;couvert et &eacute;clair&eacute;. Il n'h&eacute;sita pas. Ceux qui le traquaient
+&eacute;taient &eacute;videmment d&eacute;pist&eacute;s et Jean Valjean se croyait hors de danger.
+Cherch&eacute;, oui; suivi, non.</p>
+
+<p>Une petite rue, la rue du Chemin-Vert-Saint-Antoine, s'ouvrait entre
+deux chantiers enclos de murs. Cette rue &eacute;tait &eacute;troite, obscure, et
+comme faite expr&egrave;s pour lui. Avant d'y entrer, il regarda en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>Du point o&ugrave; il &eacute;tait, il voyait dans toute sa longueur le pont
+d'Austerlitz.</p>
+
+<p>Quatre ombres venaient d'entrer sur le pont.</p>
+
+<p>Ces ombres tournaient le dos au Jardin des Plantes et se dirigeaient
+vers la rive droite.</p>
+
+<p>Ces quatre ombres, c'&eacute;taient les quatre hommes.</p>
+
+<p>Jean Valjean eut le fr&eacute;missement de la b&ecirc;te reprise.</p>
+
+<p>Il lui restait une esp&eacute;rance; c'est que ces hommes peut-&ecirc;tre n'&eacute;taient
+pas encore entr&eacute;s sur le pont et ne l'avaient pas aper&ccedil;u au moment o&ugrave; il
+avait travers&eacute;, tenant Cosette par la main, la grande place &eacute;clair&eacute;e.</p>
+
+<p>En ce cas-l&agrave;, en s'enfon&ccedil;ant dans la petite rue qui &eacute;tait devant lui,
+s'il parvenait &agrave; atteindre les chantiers, les marais, les cultures, les
+terrains non b&acirc;tis, il pouvait &eacute;chapper.</p>
+
+<p>Il lui sembla qu'on pouvait se confier &agrave; cette petite rue silencieuse.
+Il y entra.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIe" id="Chapitre_IIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>Voir le plan de Paris de 1727</h3>
+
+
+<p>Au bout de trois cents pas, il arriva &agrave; un point o&ugrave; la rue se
+bifurquait. Elle se partageait en deux rues, obliquant l'une &agrave; gauche,
+l'autre &agrave; droite. Jean Valjean avait devant lui comme les deux branches
+d'un Y. Laquelle choisir?</p>
+
+<p>Il ne balan&ccedil;a point, il prit la droite.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p>C'est que la branche gauche allait vers le faubourg, c'est-&agrave;-dire vers
+les lieux habit&eacute;s, et la branche droite vers la campagne, c'est-&agrave;-dire
+vers les lieux d&eacute;serts.</p>
+
+<p>Cependant ils ne marchaient plus tr&egrave;s rapidement. Le pas de Cosette
+ralentissait le pas de Jean Valjean.</p>
+
+<p>Il se remit &agrave; la porter. Cosette appuyait sa t&ecirc;te sur l'&eacute;paule du
+bonhomme et ne disait pas un mot.</p>
+
+<p>Il se retournait de temps en temps et regardait. Il avait soin de se
+tenir toujours du c&ocirc;t&eacute; obscur de la rue. La rue &eacute;tait droite derri&egrave;re
+lui. Les deux ou trois premi&egrave;res fois qu'il se retourna, il ne vit rien,
+le silence &eacute;tait profond, il continua sa marche un peu rassur&eacute;. Tout &agrave;
+coup, &agrave; un certain instant, s'&eacute;tant retourn&eacute;, il lui sembla voir dans la
+partie de la rue o&ugrave; il venait de passer, loin dans l'obscurit&eacute;, quelque
+chose qui bougeait.</p>
+
+<p>Il se pr&eacute;cipita en avant, plut&ocirc;t qu'il ne marcha, esp&eacute;rant trouver
+quelque ruelle lat&eacute;rale, s'&eacute;vader par l&agrave;, et rompre encore une fois sa
+piste.</p>
+
+<p>Il arriva &agrave; un mur.</p>
+
+<p>Ce mur pourtant n'&eacute;tait point une impossibilit&eacute; d'aller plus loin;
+c'&eacute;tait une muraille bordant une ruelle transversale &agrave; laquelle
+aboutissait la rue o&ugrave; s'&eacute;tait engag&eacute; Jean Valjean.</p>
+
+<p>Ici encore il fallait se d&eacute;cider; prendre &agrave; droite ou &agrave; gauche.</p>
+
+<p>Il regarda &agrave; droite. La ruelle se prolongeait en tron&ccedil;on entre des
+constructions qui &eacute;taient des hangars ou des granges, puis se terminait
+en impasse. On voyait distinctement le fond du cul-de-sac; un grand mur
+blanc.</p>
+
+<p>Il regarda &agrave; gauche. La ruelle de ce c&ocirc;t&eacute; &eacute;tait ouverte, et, au bout de
+deux cents pas environ, tombait dans une rue dont elle &eacute;tait l'affluent.
+C'&eacute;tait de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave; qu'&eacute;tait le salut.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Jean Valjean songeait &agrave; tourner &agrave; gauche, pour t&acirc;cher de
+gagner la rue qu'il entrevoyait au bout de la ruelle, il aper&ccedil;ut, &agrave;
+l'angle de la ruelle et de cette rue vers laquelle il allait se diriger,
+une esp&egrave;ce de statue noire, immobile.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait quelqu'un, un homme, qui venait d'&ecirc;tre post&eacute; l&agrave; &eacute;videmment, et
+qui, barrant le passage, attendait.</p>
+
+<p>Jean Valjean recula.</p>
+
+<p>Le point de Paris o&ugrave; se trouvait Jean Valjean, situ&eacute; entre le faubourg
+Saint-Antoine et la R&acirc;p&eacute;e, est un de ceux qu'ont transform&eacute;s de fond en
+comble les travaux r&eacute;cents, enlaidissements selon les uns,
+transfiguration selon les autres. Les cultures, les chantiers et les
+vieilles b&acirc;tisses se sont effac&eacute;s. Il y a l&agrave; aujourd'hui de grandes rues
+toutes neuves, des ar&egrave;nes, des cirques, des hippodromes, des
+embarcad&egrave;res de chemin de fer, une prison, Mazas; le progr&egrave;s, comme on
+voit, avec son correctif. Il y a un demi-si&egrave;cle, dans cette langue
+usuelle populaire, toute faite de traditions, qui s'obstine &agrave; appeler
+l'Institut <i>les Quatre-Nations</i> et l'Op&eacute;ra-Comique <i>Feydeau</i>, l'endroit
+pr&eacute;cis o&ugrave; &eacute;tait parvenu Jean Valjean se nommait <i>le Petit-Picpus</i>. La
+porte Saint-Jacques, la porte Paris, la barri&egrave;re des Sergents, les
+Porcherons, la Galiote, les C&eacute;lestins, les Capucins, le Mail, la Bourbe,
+l'Arbre-de-Cracovie, la Petite-Pologne, le Petit-Picpus, ce sont les
+noms du vieux Paris surnageant dans le nouveau. La m&eacute;moire du peuple
+flotte sur ces &eacute;paves du pass&eacute;.</p>
+
+<p>Le Petit-Picpus, qui du reste a exist&eacute; &agrave; peine et n'a jamais &eacute;t&eacute; qu'une
+&eacute;bauche de quartier, avait presque l'aspect monacal d'une ville
+espagnole. Les chemins &eacute;taient peu pav&eacute;s, les rues &eacute;taient peu b&acirc;ties.
+Except&eacute; les deux ou trois rues dont nous allons parler, tout y &eacute;tait
+muraille et solitude. Pas une boutique, pas une voiture; &agrave; peine &ccedil;&agrave; et
+l&agrave; une chandelle allum&eacute;e aux fen&ecirc;tres; toute lumi&egrave;re &eacute;teinte apr&egrave;s dix
+heures. Des jardins, des couvents, des chantiers, des marais; de rares
+maisons basses, et de grands murs aussi hauts que les maisons.</p>
+
+<p>Tel &eacute;tait ce quartier au dernier si&egrave;cle. La r&eacute;volution l'avait d&eacute;j&agrave; fort
+rabrou&eacute;. L'&eacute;dilit&eacute; r&eacute;publicaine l'avait d&eacute;moli, perc&eacute;, trou&eacute;. Des d&eacute;p&ocirc;ts
+de gravats y avaient &eacute;t&eacute; &eacute;tablis. Il y a trente ans, ce quartier
+disparaissait sous la rature des constructions nouvelles. Aujourd'hui il
+est biff&eacute; tout &agrave; fait. Le Petit-Picpus, dont aucun plan actuel n'a gard&eacute;
+trace, est assez clairement indiqu&eacute; dans le plan de 1727, publi&eacute; &agrave; Paris
+chez Denis Thierry, rue Saint-Jacques, vis-&agrave;-vis la rue du Pl&acirc;tre, et &agrave;
+Lyon chez Jean Girin rue Merci&egrave;re, &agrave; la Prudence. Le Petit-Picpus avait
+ce que nous venons d'appeler un Y de rues, form&eacute; par la rue du
+Chemin-Vert-Saint-Antoine s'&eacute;cartant en deux branches et prenant &agrave;
+gauche le nom de petite rue Picpus et &agrave; droite le nom de rue Polonceau.
+Les deux branches de l'Y &eacute;taient r&eacute;unies &agrave; leur sommet comme par une
+barre. Cette barre se nommait rue Droit-Mur. La rue Polonceau y
+aboutissait; la petite rue Picpus passait outre, et montait vers le
+march&eacute; Lenoir. Celui qui, venant de la Seine, arrivait &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de
+la rue Polonceau, avait &agrave; sa gauche la rue Droit-Mur, tournant
+brusquement &agrave; angle droit, devant lui la muraille de cette rue, et &agrave; sa
+droite un prolongement tronqu&eacute; de la rue Droit-Mur, sans issue, appel&eacute;
+le cul-de-sac Genrot.</p>
+
+<p>C'est l&agrave; qu'&eacute;tait Jean Valjean.</p>
+
+<p>Comme nous venons de le dire, en apercevant la silhouette noire, en
+vedette &agrave; l'angle de la rue Droit-Mur et de la petite rue Picpus, il
+recula. Nul doute. Il &eacute;tait guett&eacute; par ce fant&ocirc;me.</p>
+
+<p>Que faire?</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait plus temps de r&eacute;trograder. Ce qu'il avait vu remuer dans
+l'ombre &agrave; quelque distance derri&egrave;re lui le moment d'auparavant, c'&eacute;tait
+sans doute Javert et son escouade. Javert &eacute;tait probablement d&eacute;j&agrave; au
+commencement de la rue &agrave; la fin de laquelle &eacute;tait Jean Valjean. Javert,
+selon toute apparence, connaissait ce petit d&eacute;dale, et avait pris ses
+pr&eacute;cautions en envoyant un de ses hommes garder l'issue. Ces
+conjectures, si ressemblantes &agrave; des &eacute;vidences, tourbillonn&egrave;rent tout de
+suite, comme une poign&eacute;e de poussi&egrave;re qui s'envole &agrave; un vent subit, dans
+le cerveau douloureux de Jean Valjean. Il examina le cul-de-sac Genrot;
+l&agrave;, barrage. Il examina la petite rue Picpus; l&agrave;, une sentinelle. Il
+voyait cette figure sombre se d&eacute;tacher en noir sur le pav&eacute; blanc inond&eacute;
+de lune. Avancer, c'&eacute;tait tomber sur cet homme. Reculer, c'&eacute;tait se
+jeter dans Javert. Jean Valjean se sentait pris comme dans un filet qui
+se resserrait lentement. Il regarda le ciel avec d&eacute;sespoir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVe" id="Chapitre_IVe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Les t&acirc;tonnements de l'&eacute;vasion</h3>
+
+
+<p>Pour comprendre ce qui va suivre, il faut se figurer d'une mani&egrave;re
+exacte la ruelle Droit-Mur, et en particulier l'angle qu'on laissait &agrave;
+gauche quand on sortait de la rue Polonceau pour entrer dans cette
+ruelle. La ruelle Droit-Mur &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s enti&egrave;rement bord&eacute;e &agrave; droite
+jusqu'&agrave; la petite rue Picpus par des maisons de pauvre apparence; &agrave;
+gauche par un seul b&acirc;timent d'une ligne s&eacute;v&egrave;re compos&eacute; de plusieurs
+corps de logis qui allaient se haussant graduellement d'un &eacute;tage ou deux
+&agrave; mesure qu'ils approchaient de la petite rue Picpus; de sorte que ce
+b&acirc;timent, tr&egrave;s &eacute;lev&eacute; du c&ocirc;t&eacute; de la petite rue Picpus, &eacute;tait assez bas du
+c&ocirc;t&eacute; de la rue Polonceau. L&agrave;, &agrave; l'angle dont nous avons parl&eacute;, il
+s'abaissait au point de n'avoir plus qu'une muraille. Cette muraille
+n'allait pas aboutir carr&eacute;ment &agrave; la rue; elle dessinait un pan coup&eacute;
+fort en retraite, d&eacute;rob&eacute; par ses deux angles &agrave; deux observateurs qui
+eussent &eacute;t&eacute; l'un rue Polonceau, l'autre rue Droit-Mur.</p>
+
+<p>&Agrave; partir des deux angles du pan coup&eacute;, la muraille se prolongeait sur la
+rue Polonceau jusqu'&agrave; une maison qui portait le no 49 et sur la rue
+Droit-Mur, o&ugrave; son tron&ccedil;on &eacute;tait beaucoup plus court, jusqu'au b&acirc;timent
+sombre dont nous avons parl&eacute; et dont elle coupait le pignon, faisant
+ainsi dans la rue un nouvel angle rentrant. Ce pignon &eacute;tait d'un aspect
+morne; on n'y voyait qu'une seule fen&ecirc;tre, ou, pour mieux dire, deux
+volets rev&ecirc;tus d'une feuille de zinc, et toujours ferm&eacute;s.</p>
+
+<p>L'&eacute;tat de lieux que nous dressons ici est d'une rigoureuse exactitude et
+&eacute;veillera certainement un souvenir tr&egrave;s pr&eacute;cis dans l'esprit des anciens
+habitants du quartier.</p>
+
+<p>Le pan coup&eacute; &eacute;tait enti&egrave;rement rempli par une chose qui ressemblait &agrave;
+une porte colossale et mis&eacute;rable. C'&eacute;tait un vaste assemblage informe de
+planches perpendiculaires, celles d'en haut plus larges que celles d'en
+bas, reli&eacute;es par de longues lani&egrave;res de fer transversales. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; il y
+avait une porte coch&egrave;re de dimension ordinaire et dont le percement ne
+remontait &eacute;videmment pas &agrave; plus d'une cinquantaine d'ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Un tilleul montrait son branchage au-dessus du pan coup&eacute;, et le mur
+&eacute;tait couvert de lierre du c&ocirc;t&eacute; de la rue Polonceau.</p>
+
+<p>Dans l'imminent p&eacute;ril o&ugrave; se trouvait Jean Valjean, ce b&acirc;timent sombre
+avait quelque chose d'inhabit&eacute; et de solitaire qui le tentait. Il le
+parcourut rapidement des yeux. Il se disait que s'il parvenait &agrave; y
+p&eacute;n&eacute;trer, il &eacute;tait peut-&ecirc;tre sauv&eacute;. Il eut d'abord une id&eacute;e et une
+esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>Dans la partie moyenne de la devanture de ce b&acirc;timent sur la rue
+Droit-Mur, il y avait &agrave; toutes les fen&ecirc;tres des divers &eacute;tages de
+vieilles cuvettes-entonnoirs en plomb. Les embranchements vari&eacute;s des
+conduits qui allaient d'un conduit central aboutir &agrave; toutes ces cuvettes
+dessinaient sur la fa&ccedil;ade une esp&egrave;ce d'arbre. Ces ramifications de
+tuyaux avec leurs cent coudes imitaient ces vieux ceps de vigne
+d&eacute;pouill&eacute;s qui se tordent sur les devantures des anciennes fermes.</p>
+
+<p>Ce bizarre espalier aux branches de t&ocirc;le et de fer fut le premier objet
+qui frappa le regard de Jean Valjean. Il assit Cosette le dos contre une
+borne en lui recommandant le silence et courut &agrave; l'endroit o&ugrave; le conduit
+venait toucher le pav&eacute;. Peut-&ecirc;tre y avait-il moyen d'escalader par l&agrave; et
+d'entrer dans la maison. Mais le conduit &eacute;tait d&eacute;labr&eacute; et hors de
+service et tenait &agrave; peine &agrave; son scellement. D'ailleurs toutes les
+fen&ecirc;tres de ce logis silencieux &eacute;taient grill&eacute;es d'&eacute;paisses barres de
+fer, m&ecirc;me les mansardes du toit. Et puis la lune &eacute;clairait pleinement
+cette fa&ccedil;ade, et l'homme qui l'observait du bout de la rue aurait vu
+Jean Valjean faire l'escalade. Enfin que faire de Cosette? comment la
+hisser au haut d'une maison &agrave; trois &eacute;tages?</p>
+
+<p>Il renon&ccedil;a &agrave; grimper par le conduit et rampa le long du mur pour rentrer
+dans la rue Polonceau.</p>
+
+<p>Quand il fut au pan coup&eacute; o&ugrave; il avait laiss&eacute; Cosette, il remarqua que,
+l&agrave;, personne ne pouvait le voir. Il &eacute;chappait, comme nous venons de
+l'expliquer, &agrave; tous les regards, de quelque c&ocirc;t&eacute; qu'ils vinssent. En
+outre il &eacute;tait dans l'ombre. Enfin il y avait deux portes. Peut-&ecirc;tre
+pourrait-on les forcer. Le mur au-dessus duquel il voyait le tilleul et
+le lierre donnait &eacute;videmment dans un jardin o&ugrave; il pourrait tout au moins
+se cacher, quoiqu'il n'y e&ucirc;t pas encore de feuilles aux arbres, et
+passer le reste de la nuit.</p>
+
+<p>Le temps s'&eacute;coulait. Il fallait faire vite.</p>
+
+<p>Il t&acirc;ta la porte coch&egrave;re et reconnut tout de suite quelle &eacute;tait
+condamn&eacute;e au dedans et au dehors. Il s'approcha de l'autre grande porte
+avec plus d'espoir. Elle &eacute;tait affreusement d&eacute;cr&eacute;pite, son immensit&eacute;
+m&ecirc;me la rendait moins solide, les planches &eacute;taient pourries, les
+ligatures de fer, il n'y en avait que trois, &eacute;taient rouill&eacute;es. Il
+semblait possible de percer cette cl&ocirc;ture vermoulue.</p>
+
+<p>En l'examinant, il vit que cette porte n'&eacute;tait pas une porte. Elle
+n'avait ni gonds, ni pentures, ni serrure, ni fente au milieu. Les
+bandes de fer la traversaient de part en part sans solution de
+continuit&eacute;. Par les crevasses des planches il entrevit des moellons et
+des pierres grossi&egrave;rement ciment&eacute;s que les passants pouvaient y voir
+encore il y a dix ans. Il fut forc&eacute; de s'avouer avec consternation que
+cette apparence de porte &eacute;tait simplement le parement en bois d'une
+b&acirc;tisse &agrave; laquelle elle &eacute;tait adoss&eacute;e. Il &eacute;tait facile d'arracher une
+planche, mais on se trouvait face &agrave; face avec un mur.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ve" id="Chapitre_Ve"></a><a href="#cinquieme">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>Qui serait impossible avec l'&eacute;clairage au gaz</h3>
+
+
+<p>En ce moment un bruit sourd et cadenc&eacute; commen&ccedil;a &agrave; se faire entendre &agrave;
+quelque distance. Jean Valjean risqua un peu son regard en dehors du
+coin de la rue. Sept ou huit soldats dispos&eacute;s en peloton venaient de
+d&eacute;boucher dans la rue Polonceau. Il voyait briller les bayonnettes. Cela
+venait vers lui.</p>
+
+<p>Ces soldats, en t&ecirc;te desquels il distinguait la haute stature de Javert,
+s'avan&ccedil;aient lentement et avec pr&eacute;caution. Ils s'arr&ecirc;taient fr&eacute;quemment.
+Il &eacute;tait visible qu'ils exploraient tous les recoins des murs et toutes
+les embrasures de portes et d'all&eacute;es.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait, et ici la conjecture ne pouvait se tromper, quelque patrouille
+que Javert avait rencontr&eacute;e et qu'il avait requise.</p>
+
+<p>Les deux acolytes de Javert marchaient dans leurs rangs.</p>
+
+<p>Du pas dont ils marchaient, et avec les stations qu'ils faisaient, il
+leur fallait environ un quart d'heure pour arriver &agrave; l'endroit o&ugrave; se
+trouvait Jean Valjean. Ce fut un instant affreux. Quelques minutes
+s&eacute;paraient Jean Valjean de cet &eacute;pouvantable pr&eacute;cipice qui s'ouvrait
+devant lui pour la troisi&egrave;me fois. Et le bagne maintenant n'&eacute;tait plus
+seulement le bagne, c'&eacute;tait Cosette perdue &agrave; jamais; c'est-&agrave;-dire une
+vie qui ressemblait au dedans d'une tombe.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus qu'une chose possible.</p>
+
+<p>Jean Valjean avait cela de particulier qu'on pouvait dire qu'il portait
+deux besaces; dans l'une il avait les pens&eacute;es d'un saint, dans l'autre
+les redoutables talents d'un for&ccedil;at. Il fouillait dans l'une ou dans
+l'autre, selon l'occasion.</p>
+
+<p>Entre autres ressources, gr&acirc;ce &agrave; ses nombreuses &eacute;vasions du bagne de
+Toulon, il &eacute;tait, on s'en souvient, pass&eacute; ma&icirc;tre dans cet art incroyable
+de s'&eacute;lever, sans &eacute;chelles, sans crampons, par la seule force
+musculaire, en s'appuyant de la nuque, des &eacute;paules, des hanches et des
+genoux, en s'aidant &agrave; peine des rares reliefs de la pierre, dans l'angle
+droit d'un mur, au besoin jusqu'&agrave; la hauteur d'un sixi&egrave;me &eacute;tage; art qui
+a rendu si effrayant et si c&eacute;l&egrave;bre le coin de la cour de la Conciergerie
+de Paris par o&ugrave; s'&eacute;chappa, il y a une vingtaine d'ann&eacute;es, le condamn&eacute;
+Battemolle.</p>
+
+<p>Jean Valjean mesura des yeux la muraille au-dessus de laquelle il voyait
+le tilleul. Elle avait environ dix-huit pieds de haut. L'angle qu'elle
+faisait avec le pignon du grand b&acirc;timent &eacute;tait rempli, dans sa partie
+inf&eacute;rieure, d'un massif de ma&ccedil;onnerie de forme triangulaire,
+probablement destin&eacute; &agrave; pr&eacute;server ce trop commode recoin des stations de
+ces stercoraires qu'on appelle les passants. Ce remplissage pr&eacute;ventif
+des coins de mur est fort usit&eacute; &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Ce massif avait environ cinq pieds de haut. Du sommet de ce massif
+l'espace &agrave; franchir pour arriver sur le mur n'&eacute;tait gu&egrave;re que de
+quatorze pieds.</p>
+
+<p>Le mur &eacute;tait surmont&eacute; d'une pierre plate sans chevron.</p>
+
+<p>La difficult&eacute; &eacute;tait Cosette. Cosette elle, ne savait pas escalader un
+mur. L'abandonner? Jean Valjean n'y songeait pas. L'emporter &eacute;tait
+impossible. Toutes les forces d'un homme lui sont n&eacute;cessaires pour mener
+&agrave; bien ces &eacute;tranges ascensions. Le moindre fardeau d&eacute;rangerait son
+centre de gravit&eacute; et le pr&eacute;cipiterait.</p>
+
+<p>Il aurait fallu une corde. Jean Valjean n'en avait pas. O&ugrave; trouver une
+corde &agrave; minuit, rue Polonceau? Certes, en cet instant-l&agrave;, si Jean
+Valjean avait eu un royaume, il l'e&ucirc;t donn&eacute; pour une corde. Toutes les
+situations extr&ecirc;mes ont leurs &eacute;clairs qui tant&ocirc;t nous aveuglent, tant&ocirc;t
+nous illuminent.</p>
+
+<p>Le regard d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; de Jean Valjean rencontra la potence du r&eacute;verb&egrave;re du
+cul-de-sac Genrot.</p>
+
+<p>&Agrave; cette &eacute;poque il n'y avait point de becs de gaz dans les rues de Paris.
+&Agrave; la nuit tombante on y allumait des r&eacute;verb&egrave;res plac&eacute;s de distance en
+distance, lesquels montaient et descendaient au moyen d'une corde qui
+traversait la rue de part en part et qui s'ajustait dans la rainure
+d'une potence. Le tourniquet o&ugrave; se d&eacute;vidait cette corde &eacute;tait scell&eacute;
+au-dessous de la lanterne dans une petite armoire de fer dont l'allumeur
+avait la clef, et la corde elle-m&ecirc;me &eacute;tait prot&eacute;g&eacute;e jusqu'&agrave; une certaine
+hauteur par un &eacute;tui de m&eacute;tal.</p>
+
+<p>Jean Valjean, avec l'&eacute;nergie d'une lutte supr&ecirc;me, franchit la rue d'un
+bond, entra dans le cul-de-sac, fit sauter le p&ecirc;ne de la petite armoire
+avec la pointe de son couteau, et un instant apr&egrave;s il &eacute;tait revenu pr&egrave;s
+de Cosette. Il avait une corde. Ils vont vite en besogne, ces sombres
+trouveurs d'exp&eacute;dients, aux prises avec la fatalit&eacute;.</p>
+
+<p>Nous avons expliqu&eacute; que les r&eacute;verb&egrave;res n'avaient pas &eacute;t&eacute; allum&eacute;s cette
+nuit-l&agrave;. La lanterne du cul-de-sac Genrot se trouvait donc naturellement
+&eacute;teinte comme les autres, et l'on pouvait passer &agrave; c&ocirc;t&eacute; sans m&ecirc;me
+remarquer qu'elle n'&eacute;tait plus &agrave; sa place.</p>
+
+<p>Cependant l'heure, le lieu, l'obscurit&eacute;, la pr&eacute;occupation de Jean
+Valjean, ses gestes singuliers, ses all&eacute;es et venues, tout cela
+commen&ccedil;ait &agrave; inqui&eacute;ter Cosette. Tout autre enfant qu'elle aurait depuis
+longtemps jet&eacute; les hauts cris. Elle se borna &agrave; tirer Jean Valjean par le
+pan de sa redingote. On entendait toujours de plus en plus distinctement
+le bruit de la patrouille qui approchait.</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re, dit-elle tout bas, j'ai peur. Qu'est-ce qui vient donc l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Chut! r&eacute;pondit le malheureux homme. C'est la Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>Cosette tressaillit. Il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis rien. Laisse-moi faire. Si tu cries, si tu pleures, la
+Th&eacute;nardier te guette. Elle vient pour te ravoir.</p>
+
+<p>Alors, sans se h&acirc;ter, mais sans s'y reprendre &agrave; deux fois pour rien,
+avec une pr&eacute;cision ferme et br&egrave;ve, d'autant plus remarquable en un
+pareil moment que la patrouille et Javert pouvaient survenir d'un
+instant &agrave; l'autre, il d&eacute;fit sa cravate, la passa autour du corps de
+Cosette sous les aisselles en ayant soin qu'elle ne p&ucirc;t blesser
+l'enfant, rattacha cette cravate &agrave; un bout de la corde au moyen de ce
+n&oelig;ud que les gens de mer appellent n&oelig;ud d'hirondelle, prit l'autre
+bout de cette corde dans ses dents, &ocirc;ta ses souliers et ses bas qu'il
+jeta par-dessus la muraille, monta sur le massif de ma&ccedil;onnerie, et
+commen&ccedil;a &agrave; s'&eacute;lever dans l'angle du mur et du pignon avec autant de
+solidit&eacute; et de certitude que s'il e&ucirc;t eu des &eacute;chelons sous les talons et
+sous les coudes. Une demi-minute ne s'&eacute;tait pas &eacute;coul&eacute;e qu'il &eacute;tait &agrave;
+genoux sur le mur.</p>
+
+<p>Cosette le consid&eacute;rait avec stupeur, sans dire une parole. La
+recommandation de Jean Valjean et le nom de la Th&eacute;nardier l'avaient
+glac&eacute;e.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup elle entendit la voix de Jean Valjean qui lui criait, tout
+en restant tr&egrave;s basse:</p>
+
+<p>&mdash;Adosse-toi au mur.</p>
+
+<p>Elle ob&eacute;it.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis pas un mot et n'aie pas peur, reprit Jean Valjean.</p>
+
+<p>Et elle se sentit enlever de terre.</p>
+
+<p>Avant qu'elle e&ucirc;t eu le temps de se reconna&icirc;tre, elle &eacute;tait au haut de
+la muraille.</p>
+
+<p>Jean Valjean la saisit, la mit sur son dos, lui prit ses deux petites
+mains dans sa main gauche, se coucha &agrave; plat ventre et rampa sur le haut
+du mur jusqu'au pan coup&eacute;. Comme il l'avait devin&eacute;, il y avait l&agrave; une
+b&acirc;tisse dont le toit partait du haut de la cl&ocirc;ture en bois et descendait
+fort pr&egrave;s de terre, selon un plan assez doucement inclin&eacute;, en effleurant
+le tilleul.</p>
+
+<p>Circonstance heureuse, car la muraille &eacute;tait beaucoup plus haute de ce
+c&ocirc;t&eacute; que du c&ocirc;t&eacute; de la rue. Jean Valjean n'apercevait le sol au-dessous
+de lui que tr&egrave;s profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>Il venait d'arriver au plan inclin&eacute; du toit et n'avait pas encore l&acirc;ch&eacute;
+la cr&ecirc;te de la muraille lorsqu'un hourvari violent annon&ccedil;a l'arriv&eacute;e de
+la patrouille. On entendit la voix tonnante de Javert:</p>
+
+<p>&mdash;Fouillez le cul-de-sac! La rue Droit-Mur est gard&eacute;e, la petite rue
+Picpus aussi. Je r&eacute;ponds qu'il est dans le cul-de-sac!</p>
+
+<p>Les soldats se pr&eacute;cipit&egrave;rent dans le cul-de-sac Genrot.</p>
+
+<p>Jean Valjean se laissa glisser le long du toit, tout en soutenant
+Cosette, atteignit le tilleul et sauta &agrave; terre. Soit terreur, soit
+courage, Cosette n'avait pas souffl&eacute;. Elle avait les mains un peu
+&eacute;corch&eacute;es.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIe" id="Chapitre_VIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>Commencement d'une &eacute;nigme</h3>
+
+
+<p>Jean Valjean se trouvait dans une esp&egrave;ce de jardin fort vaste et d'un
+aspect singulier; un de ces jardins tristes qui semblent faits pour &ecirc;tre
+regard&eacute;s l'hiver et la nuit. Ce jardin &eacute;tait d'une forme oblongue, avec
+une all&eacute;e de grands peupliers au fond, des futaies assez hautes dans les
+coins, et un espace sans ombre au milieu, o&ugrave; l'on distinguait un tr&egrave;s
+grand arbre isol&eacute;, puis quelques arbres fruitiers tordus et h&eacute;riss&eacute;s
+comme de grosses broussailles, des carr&eacute;s de l&eacute;gumes, une melonni&egrave;re
+dont les cloches brillaient &agrave; la lune, et un vieux puisard. Il y avait
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; des bancs de pierre qui semblaient noirs de mousse. Les all&eacute;es
+&eacute;taient bord&eacute;es de petits arbustes sombres, et toutes droites. L'herbe
+en envahissait la moiti&eacute; et une moisissure verte couvrait le reste.</p>
+
+<p>Jean Valjean avait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui la b&acirc;tisse dont le toit lui avait servi
+pour descendre, un tas de fagots, et derri&egrave;re les fagots, tout contre le
+mur, une statue de pierre dont la face mutil&eacute;e n'&eacute;tait plus qu'un masque
+informe qui apparaissait vaguement dans l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>La b&acirc;tisse &eacute;tait une sorte de ruine o&ugrave; l'on distinguait des chambres
+d&eacute;mantel&eacute;es dont une, tout encombr&eacute;e, semblait servir de hangar.</p>
+
+<p>Le grand b&acirc;timent de la rue Droit-Mur qui faisait retour sur la petite
+rue Picpus d&eacute;veloppait sur ce jardin deux fa&ccedil;ades en &eacute;querre. Ces
+fa&ccedil;ades du dedans &eacute;taient plus tragiques encore que celles du dehors.
+Toutes les fen&ecirc;tres &eacute;taient grill&eacute;es. On n'y entrevoyait aucune lumi&egrave;re.
+Aux &eacute;tages sup&eacute;rieurs il y avait des hottes comme aux prisons. L'une de
+ces fa&ccedil;ades projetait sur l'autre son ombre qui retombait sur le jardin
+comme un immense drap noir.</p>
+
+<p>On n'apercevait pas d'autre maison. Le fond du jardin se perdait dans la
+brume et dans la nuit. Cependant on y distinguait confus&eacute;ment des
+murailles qui s'entrecoupaient comme s'il y avait d'autres cultures au
+del&agrave;, et les toits bas de la rue Polonceau.</p>
+
+<p>On ne pouvait rien se figurer de plus farouche et de plus solitaire que
+ce jardin. Il n'y avait personne, ce qui &eacute;tait tout simple &agrave; cause de
+l'heure; mais il ne semblait pas que cet endroit f&ucirc;t fait pour que
+quelqu'un y march&acirc;t, m&ecirc;me en plein midi.</p>
+
+<p>Le premier soin de Jean Valjean avait &eacute;t&eacute; de retrouver ses souliers et
+de se rechausser, puis d'entrer dans le hangar avec Cosette. Celui qui
+s'&eacute;vade ne se croit jamais assez cach&eacute;. L'enfant, songeant toujours &agrave; la
+Th&eacute;nardier, partageait son instinct de se blottir le plus possible.</p>
+
+<p>Cosette tremblait et se serrait contre lui. On entendait le bruit
+tumultueux de la patrouille qui fouillait le cul-de-sac et la rue, les
+coups de crosse contre les pierres, les appels de Javert aux mouchards
+qu'il avait post&eacute;s, et ses impr&eacute;cations m&ecirc;l&eacute;es de paroles qu'on ne
+distinguait point.</p>
+
+<p>Au bout d'un quart d'heure, il sembla que cette esp&egrave;ce de grondement
+orageux commen&ccedil;ait &agrave; s'&eacute;loigner. Jean Valjean ne respirait pas.</p>
+
+<p>Il avait pos&eacute; doucement sa main sur la bouche de Cosette.</p>
+
+<p>Au reste la solitude o&ugrave; il se trouvait &eacute;tait si &eacute;trangement calme que
+cet effroyable tapage, si furieux et si proche, n'y jetait m&ecirc;me pas
+l'ombre d'un trouble. Il semblait que ces murs fussent b&acirc;tis avec ces
+pierres sourdes dont parle l'&Eacute;criture.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, au milieu de ce calme profond, un nouveau bruit s'&eacute;leva; un
+bruit c&eacute;leste, divin, ineffable, aussi ravissant que l'autre &eacute;tait
+horrible. C'&eacute;tait un hymne qui sortait des t&eacute;n&egrave;bres, un &eacute;blouissement de
+pri&egrave;re et d'harmonie dans l'obscur et effrayant silence de la nuit; des
+voix de femmes, mais des voix compos&eacute;es &agrave; la fois de l'accent pur des
+vierges et de l'accent na&iuml;f des enfants, de ces voix qui ne sont pas de
+la terre et qui ressemblent &agrave; celles que les nouveau-n&eacute;s entendent
+encore et que les moribonds entendent d&eacute;j&agrave;. Ce chant venait du sombre
+&eacute;difice qui dominait le jardin. Au moment o&ugrave; le vacarme des d&eacute;mons
+s'&eacute;loignait, on e&ucirc;t dit un ch&oelig;ur d'anges qui s'approchait dans l'ombre.</p>
+
+<p>Cosette et Jean Valjean tomb&egrave;rent &agrave; genoux.</p>
+
+<p>Ils ne savaient pas ce que c'&eacute;tait, ils ne savaient pas o&ugrave; ils &eacute;taient,
+mais ils sentaient tous deux, l'homme et l'enfant, le p&eacute;nitent et
+l'innocent, qu'il fallait qu'ils fussent &agrave; genoux.</p>
+
+<p>Ces voix avaient cela d'&eacute;trange qu'elles n'emp&ecirc;chaient pas que le
+b&acirc;timent ne par&ucirc;t d&eacute;sert. C'&eacute;tait comme un chant surnaturel dans une
+demeure inhabit&eacute;e.</p>
+
+<p>Pendant que ces voix chantaient, Jean Valjean ne songeait plus &agrave; rien.
+Il ne voyait plus la nuit, il voyait un ciel bleu. Il lui semblait
+sentir s'ouvrir ces ailes que nous avons tous au dedans de nous.</p>
+
+<p>Le chant s'&eacute;teignit. Il avait peut-&ecirc;tre dur&eacute; longtemps. Jean Valjean
+n'aurait pu le dire. Les heures de l'extase ne sont jamais qu'une
+minute.</p>
+
+<p>Tout &eacute;tait retomb&eacute; dans le silence. Plus rien dans la rue, plus rien
+dans le jardin. Ce qui mena&ccedil;ait, ce qui rassurait, tout s'&eacute;tait &eacute;vanoui.
+Le vent froissait dans la cr&ecirc;te du mur quelques herbes s&egrave;ches qui
+faisaient un petit bruit doux et lugubre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIe" id="Chapitre_VIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre VII</a></h2>
+
+<h3>Suite de l'&eacute;nigme</h3>
+
+
+<p>La bise de nuit s'&eacute;tait lev&eacute;e, ce qui indiquait qu'il devait &ecirc;tre entre
+une et deux heures du matin. La pauvre Cosette ne disait rien. Comme
+elle s'&eacute;tait assise &agrave; terre &agrave; son c&ocirc;t&eacute; et qu'elle avait pench&eacute; sa t&ecirc;te
+sur lui, Jean Valjean pensa quelle s'&eacute;tait endormie. Il se baissa et la
+regarda. Cosette avait les yeux tout grands ouverts et un air pensif qui
+fit mal &agrave; Jean Valjean.</p>
+
+<p>Elle tremblait toujours.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu envie de dormir? dit Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai bien froid, r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>Un moment apr&egrave;s elle reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'elle est toujours l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Qui? dit Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;Madame Th&eacute;nardier.</p>
+
+<p>Jean Valjean avait d&eacute;j&agrave; oubli&eacute; le moyen dont il s'&eacute;tait servi pour faire
+garder le silence &agrave; Cosette.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-il, elle est partie. Ne crains plus rien.</p>
+
+<p>L'enfant soupira comme si un poids se soulevait de dessus sa poitrine.</p>
+
+<p>La terre &eacute;tait humide, le hangar ouvert de toute part, la bise plus
+fra&icirc;che &agrave; chaque instant. Le bonhomme &ocirc;ta sa redingote et en enveloppa
+Cosette.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu moins froid ainsi? dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui, p&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, attends-moi un instant. Je vais revenir.</p>
+
+<p>Il sortit de la ruine, et se mit &agrave; longer le grand b&acirc;timent, cherchant
+quelque abri meilleur. Il rencontra des portes, mais elles &eacute;taient
+ferm&eacute;es. Il y avait des barreaux &agrave; toutes les crois&eacute;es du
+rez-de-chauss&eacute;e.</p>
+
+<p>Comme il venait de d&eacute;passer l'angle int&eacute;rieur de l'&eacute;difice, il remarqua
+qu'il arrivait &agrave; des fen&ecirc;tres cintr&eacute;es, et il y aper&ccedil;ut quelque clart&eacute;.
+Il se haussa sur la pointe du pied et regarda par l'une de ces fen&ecirc;tres.
+Elles donnaient toutes dans une salle assez vaste, pav&eacute;e de larges
+dalles, coup&eacute;e d'arcades et de piliers, o&ugrave; l'on ne distinguait rien
+qu'une petite lueur et de grandes ombres. La lueur venait d'une
+veilleuse allum&eacute;e dans un coin. Cette salle &eacute;tait d&eacute;serte et rien n'y
+bougeait. Cependant, &agrave; force de regarder, il crut voir &agrave; terre, sur le
+pav&eacute;, quelque chose qui paraissait couvert d'un linceul et qui
+ressemblait &agrave; une forme humaine. Cela &eacute;tait &eacute;tendu &agrave; plat ventre, la
+face contre la pierre, les bras en croix, dans l'immobilit&eacute; de la mort.
+On e&ucirc;t dit, &agrave; une sorte de serpent qui tra&icirc;nait sur le pav&eacute;, que cette
+forme sinistre avait la corde au cou.</p>
+
+<p>Toute la salle baignait dans cette brume des lieux &agrave; peine &eacute;clair&eacute;s qui
+ajoute &agrave; l'horreur.</p>
+
+<p>Jean Valjean a souvent dit depuis que, quoique bien des spectacles
+fun&egrave;bres eussent travers&eacute; sa vie, jamais il n'avait rien vu de plus
+gla&ccedil;ant et de plus terrible que cette figure &eacute;nigmatique accomplissant
+on ne sait quel myst&egrave;re inconnu dans ce lieu sombre et ainsi entrevue
+dans la nuit. Il &eacute;tait effrayant de supposer que cela &eacute;tait peut-&ecirc;tre
+mort, et plus effrayant encore de songer que cela &eacute;tait peut-&ecirc;tre
+vivant.</p>
+
+<p>Il eut le courage de coller son front &agrave; la vitre et d'&eacute;pier si cette
+chose remuerait. Il eut beau rester un temps qui lui parut tr&egrave;s long, la
+forme &eacute;tendue ne faisait aucun mouvement. Tout &agrave; coup il se sentit pris
+d'une &eacute;pouvante inexprimable, et il s'enfuit. Il se mit &agrave; courir vers le
+hangar sans oser regarder en arri&egrave;re. Il lui semblait que s'il tournait
+la t&ecirc;te il verrait la figure marcher derri&egrave;re lui &agrave; grands pas en
+agitant les bras.</p>
+
+<p>Il arriva &agrave; la ruine haletant. Ses genoux pliaient; la sueur lui coulait
+dans les reins.</p>
+
+<p>O&ugrave; &eacute;tait-il? qui aurait jamais pu s'imaginer quelque chose de pareil &agrave;
+cette esp&egrave;ce de s&eacute;pulcre au milieu de Paris? qu'&eacute;tait-ce que cette
+&eacute;trange maison? &Eacute;difice plein de myst&egrave;res nocturnes, appelant les &acirc;mes
+dans l'ombre avec la voix des anges et, lorsqu'elles viennent, leur
+offrant brusquement cette vision &eacute;pouvantable, promettant d'ouvrir la
+porte radieuse du ciel et ouvrant la porte horrible du tombeau! Et cela
+&eacute;tait bien en effet un &eacute;difice, une maison qui avait son num&eacute;ro dans une
+rue! Ce n'&eacute;tait pas un r&ecirc;ve! Il avait besoin d'en toucher les pierres
+pour y croire.</p>
+
+<p>Le froid, l'anxi&eacute;t&eacute;, l'inqui&eacute;tude, les &eacute;motions de la soir&eacute;e, lui
+donnaient une v&eacute;ritable fi&egrave;vre, et toutes ces id&eacute;es s'entre-heurtaient
+dans son cerveau.</p>
+
+<p>Il s'approcha de Cosette. Elle dormait.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIIe" id="Chapitre_VIIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre VIII</a></h2>
+
+<h3>L'&eacute;nigme redouble</h3>
+
+
+<p>L'enfant avait pos&eacute; sa t&ecirc;te sur une pierre et s'&eacute;tait endormie.</p>
+
+<p>Il s'assit aupr&egrave;s d'elle et se mit &agrave; la consid&eacute;rer. Peu &agrave; peu, &agrave; mesure
+qu'il la regardait, il se calmait, et il reprenait possession de sa
+libert&eacute; d'esprit.</p>
+
+<p>Il percevait clairement cette v&eacute;rit&eacute;, le fond de sa vie d&eacute;sormais, que
+tant qu'elle serait l&agrave;, tant qu'il l'aurait pr&egrave;s de lui, il n'aurait
+besoin de rien que pour elle, ni peur de rien qu'&agrave; cause d'elle. Il ne
+sentait m&ecirc;me pas qu'il avait tr&egrave;s froid, ayant quitt&eacute; sa redingote pour
+l'en couvrir.</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; travers la r&ecirc;verie o&ugrave; il &eacute;tait tomb&eacute;, il entendait depuis
+quelque temps un bruit singulier. C'&eacute;tait comme un grelot qu'on agitait.
+Ce bruit &eacute;tait dans le jardin. On l'entendait distinctement, quoique
+faiblement. Cela ressemblait &agrave; la petite musique vague que font les
+clarines des bestiaux la nuit dans les p&acirc;turages.</p>
+
+<p>Ce bruit fit retourner Jean Valjean.</p>
+
+<p>Il regarda, et vit qu'il y avait quelqu'un dans le jardin.</p>
+
+<p>Un &ecirc;tre qui ressemblait &agrave; un homme marchait au milieu des cloches de la
+melonni&egrave;re, se levant, se baissant, s'arr&ecirc;tant, avec des mouvements
+r&eacute;guliers, comme s'il tra&icirc;nait ou &eacute;tendait quelque chose &agrave; terre. Cet
+&ecirc;tre paraissait boiter.</p>
+
+<p>Jean Valjean tressaillit avec ce tremblement continuel des malheureux.
+Tout leur est hostile et suspect. Ils se d&eacute;fient du jour parce qu'il
+aide &agrave; les voir et de la nuit parce qu'elle aide &agrave; les surprendre. Tout
+&agrave; l'heure il frissonnait de ce que le jardin &eacute;tait d&eacute;sert, maintenant il
+frissonnait de ce qu'il y avait quelqu'un.</p>
+
+<p>Il retomba des terreurs chim&eacute;riques aux terreurs r&eacute;elles. Il se dit que
+Javert et les mouchards n'&eacute;taient peut-&ecirc;tre pas partis, que sans doute
+ils avaient laiss&eacute; dans la rue des gens en observation, que, si cet
+homme le d&eacute;couvrait dans ce jardin, il crierait au voleur, et le
+livrerait. Il prit doucement Cosette endormie dans ses bras et la porta
+derri&egrave;re un tas de vieux meubles hors d'usage, dans le coin le plus
+recul&eacute; du hangar. Cosette ne remua pas.</p>
+
+<p>De l&agrave; il observa les allures de l'&ecirc;tre qui &eacute;tait dans la melonni&egrave;re. Ce
+qui &eacute;tait bizarre, c'est que le bruit du grelot suivait tous les
+mouvements de cet homme. Quand l'homme s'approchait, le bruit
+s'approchait; quand il s'&eacute;loignait, le bruit s'&eacute;loignait; s'il faisait
+quelque geste pr&eacute;cipit&eacute;, un tr&eacute;molo accompagnait ce geste; quand il
+s'arr&ecirc;tait, le bruit cessait. Il paraissait &eacute;vident que le grelot &eacute;tait
+attach&eacute; &agrave; cet homme; mais alors qu'est-ce que cela pouvait signifier?
+qu'&eacute;tait-ce que cet homme auquel une clochette &eacute;tait suspendue comme &agrave;
+un b&eacute;lier ou &agrave; un b&oelig;uf?</p>
+
+<p>Tout en se faisant ces questions, il toucha les mains de Cosette. Elles
+&eacute;taient glac&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Ah mon Dieu! dit-il.</p>
+
+<p>Il appela &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Cosette!</p>
+
+<p>Elle n'ouvrit pas les yeux.</p>
+
+<p>Il la secoua vivement.</p>
+
+<p>Elle ne s'&eacute;veilla pas.</p>
+
+<p>&mdash;Serait-elle morte! dit-il, et il se dressa debout, fr&eacute;missant de la
+t&ecirc;te aux pieds.</p>
+
+<p>Les id&eacute;es les plus affreuses lui travers&egrave;rent l'esprit p&ecirc;le-m&ecirc;le. Il y a
+des moments o&ugrave; les suppositions hideuses nous assi&egrave;gent comme une cohue
+de furies et forcent violemment les cloisons de notre cerveau. Quand il
+s'agit de ceux que nous aimons, notre prudence invente toutes les
+folies. Il se souvint que le sommeil peut &ecirc;tre mortel en plein air dans
+une nuit froide.</p>
+
+<p>Cosette, p&acirc;le, &eacute;tait retomb&eacute;e &eacute;tendue &agrave; terre &agrave; ses pieds sans faire un
+mouvement.</p>
+
+<p>Il &eacute;couta son souffle; elle respirait; mais d'une respiration qui lui
+paraissait faible et pr&ecirc;te &agrave; s'&eacute;teindre.</p>
+
+<p>Comment la r&eacute;chauffer? comment la r&eacute;veiller? Tout ce qui n'&eacute;tait pas
+ceci s'effa&ccedil;a de sa pens&eacute;e. Il s'&eacute;lan&ccedil;a &eacute;perdu hors de la ruine.</p>
+
+<p>Il fallait absolument qu'avant un quart d'heure Cosette f&ucirc;t devant un
+feu et dans un lit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IXe" id="Chapitre_IXe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre IX</a></h2>
+
+<h3>L'homme au grelot</h3>
+
+
+<p>Il marcha droit &agrave; l'homme qu'il apercevait dans le jardin. Il avait pris
+&agrave; sa main le rouleau d'argent qui &eacute;tait dans la poche de son gilet.</p>
+
+<p>Cet homme baissait la t&ecirc;te et ne le voyait pas venir. En quelques
+enjamb&eacute;es, Jean Valjean fut &agrave; lui.</p>
+
+<p>Jean Valjean l'aborda en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Cent francs!</p>
+
+<p>L'homme fit un soubresaut et leva les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Cent francs &agrave; gagner, reprit Jean Valjean, si vous me donnez asile
+pour cette nuit!</p>
+
+<p>La lune &eacute;clairait en plein le visage effar&eacute; de Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, c'est vous, p&egrave;re Madeleine! dit l'homme.</p>
+
+<p>Ce nom, ainsi prononc&eacute;, &agrave; cette heure obscure, dans ce lieu inconnu, par
+cet homme inconnu, fit reculer Jean Valjean.</p>
+
+<p>Il s'attendait &agrave; tout, except&eacute; &agrave; cela. Celui qui lui parlait &eacute;tait un
+vieillard courb&eacute; et boiteux, v&ecirc;tu &agrave; peu pr&egrave;s comme un paysan, qui avait
+au genou gauche une genouill&egrave;re de cuir o&ugrave; pendait une assez grosse
+clochette. On ne distinguait pas son visage qui &eacute;tait dans l'ombre.</p>
+
+<p>Cependant ce bonhomme avait &ocirc;t&eacute; son bonnet, et s'&eacute;criait tout tremblant:</p>
+
+<p>&mdash;Ah mon Dieu! comment &ecirc;tes-vous ici, p&egrave;re Madeleine? Par o&ugrave; &ecirc;tes-vous
+entr&eacute;, Dieu J&eacute;sus? Vous tombez donc du ciel! Ce n'est pas l'embarras, si
+vous tombez jamais, c'est de l&agrave; que vous tomberez. Et comme vous voil&agrave;
+fait! Vous n'avez pas de cravate, vous n'avez pas de chapeau, vous
+n'avez pas d'habit! Savez-vous que vous auriez fait peur &agrave; quelqu'un qui
+ne vous aurait pas connu? Mon Dieu Seigneur, est-ce que les saints
+deviennent fous &agrave; pr&eacute;sent? Mais comment donc &ecirc;tes-vous entr&eacute; ici?</p>
+
+<p>Un mot n'attendait pas l'autre. Le vieux homme parlait avec une
+volubilit&eacute; campagnarde o&ugrave; il n'y avait rien d'inqui&eacute;tant. Tout cela
+&eacute;tait dit avec un m&eacute;lange de stup&eacute;faction et de bonhomie na&iuml;ve.</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ecirc;tes-vous? et qu'est-ce que c'est que cette maison-ci? demanda
+Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;Ah, pardieu, voil&agrave; qui est fort! s'&eacute;cria le vieillard, je suis celui
+que vous avez fait placer ici, et cette maison est celle o&ugrave; vous m'avez
+fait placer. Comment! vous ne me reconnaissez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Jean Valjean. Et comment se fait-il que vous me connaissiez,
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez sauv&eacute; la vie, dit l'homme.</p>
+
+<p>Il se tourna, un rayon de lune lui dessina le profil, et Jean Valjean
+reconnut le vieux Fauchelevent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah.! dit Jean Valjean, c'est vous? oui, je vous reconnais.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien heureux! fit le vieux d'un ton de reproche.</p>
+
+<p>&mdash;Et que faites-vous ici? reprit Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! je couvre mes melons donc!</p>
+
+<p>Le vieux Fauchelevent tenait en effet &agrave; la main, au moment o&ugrave; Jean
+Valjean l'avait accost&eacute;, le bout d'un paillasson qu'il &eacute;tait occup&eacute; &agrave;
+&eacute;tendre sur la melonni&egrave;re. Il en avait d&eacute;j&agrave; ainsi pos&eacute; un certain nombre
+depuis une heure environ qu'il &eacute;tait dans le jardin. C'&eacute;tait cette
+op&eacute;ration qui lui faisait faire les mouvements particuliers observ&eacute;s du
+hangar par Jean Valjean.</p>
+
+<p>Il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis dit: la lune est claire, il va geler. Si je mettais &agrave; mes
+melons leurs carricks? Et, ajouta-t-il en regardant Jean Valjean avec un
+gros rire, vous auriez pardieu bien d&ucirc; en faire autant! Mais comment
+donc &ecirc;tes-vous ici?</p>
+
+<p>Jean Valjean, se sentant connu par cet homme, du moins sous son nom de
+Madeleine, n'avan&ccedil;ait plus qu'avec pr&eacute;caution. Il multipliait les
+questions. Chose bizarre, les r&ocirc;les semblaient intervertis. C'&eacute;tait lui,
+intrus, qui interrogeait.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que c'est que cette sonnette que vous avez au genou?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a? r&eacute;pondit Fauchelevent, c'est pour qu'on m'&eacute;vite.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! pour qu'on vous &eacute;vite?</p>
+
+<p>Le vieux Fauchelevent cligna de l'&oelig;il d'un air inexprimable.</p>
+
+<p>&mdash;Ah dame! il n'y a que des femmes dans cette maison-ci; beaucoup de
+jeunes filles. Il para&icirc;t que je serais dangereux &agrave; rencontrer. La
+sonnette les avertit. Quand je viens, elles s'en vont.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cette maison-ci?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! vous savez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous m'y avez fait placer jardinier!</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;pondez-moi comme si je ne savais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est le couvent du Petit-Picpus donc!</p>
+
+<p>Les souvenirs revenaient &agrave; Jean Valjean. Le hasard, c'est-&agrave;-dire la
+providence, l'avait jet&eacute; pr&eacute;cis&eacute;ment dans ce couvent du quartier
+Saint-Antoine o&ugrave; le vieux Fauchelevent, estropi&eacute; par la chute de sa
+charrette, avait &eacute;t&eacute; admis sur sa recommandation, il y avait deux ans de
+cela. Il r&eacute;p&eacute;ta comme se parlant &agrave; lui-m&ecirc;me:</p>
+
+<p>&mdash;Le couvent du Petit-Picpus!</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave; mais, au fait, reprit Fauchelevent, comment diable avez-vous
+fait pour y entrer, vous, p&egrave;re Madeleine? Vous avez beau &ecirc;tre un saint,
+vous &ecirc;tes un homme, et il n'entre pas d'hommes ici.</p>
+
+<p>&mdash;Vous y &ecirc;tes bien.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, reprit Jean Valjean, il faut que j'y reste.</p>
+
+<p>&mdash;Ah mon Dieu! s'&eacute;cria Fauchelevent.</p>
+
+<p>Jean Valjean s'approcha du vieillard et lui dit d'une voix grave:</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re Fauchelevent, je vous ai sauv&eacute; la vie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui m'en suis souvenu le premier, r&eacute;pondit Fauchelevent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, vous pouvez faire aujourd'hui pour moi ce que j'ai fait
+autrefois pour vous.</p>
+
+<p>Fauchelevent prit dans ses vieilles mains rid&eacute;es et tremblantes les deux
+robustes mains de Jean Valjean, et fut quelques secondes comme s'il ne
+pouvait parler. Enfin il s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce serait une b&eacute;n&eacute;diction du bon Dieu si je pouvais vous rendre un
+peu cela! Moi! vous sauver la vie! Monsieur le maire, disposez du vieux
+bonhomme!</p>
+
+<p>Une joie admirable avait comme transfigur&eacute; ce vieillard. Un rayon
+semblait lui sortir du visage.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous que je fasse? reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous expliquerai cela. Vous avez une chambre?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une baraque isol&eacute;e, l&agrave;, derri&egrave;re la ruine du vieux couvent, dans
+un recoin que personne ne voit. Il y a trois chambres. La baraque &eacute;tait
+en effet si bien cach&eacute;e derri&egrave;re la ruine et si bien dispos&eacute;e pour que
+personne ne la v&icirc;t, que Jean Valjean ne l'avait pas vue.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, dit Jean Valjean. Maintenant je vous demande deux choses.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquelles, monsieur le maire?</p>
+
+<p>&mdash;Premi&egrave;rement, vous ne direz &agrave; personne ce que vous savez de moi.
+Deuxi&egrave;mement, vous ne chercherez pas &agrave; en savoir davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez. Je sais que vous ne pouvez rien faire que
+d'honn&ecirc;te et que vous avez toujours &eacute;t&eacute; un homme du bon Dieu. Et puis
+d'ailleurs, c'est vous qui m'avez mis ici. &Ccedil;a vous regarde. Je suis &agrave;
+vous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit. &Agrave; pr&eacute;sent, venez avec moi. Nous allons chercher l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Fauchelevent. Il y a un enfant!</p>
+
+<p>Il n'ajouta pas une parole et suivit Jean Valjean comme un chien suit
+son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Moins d'une demi-heure apr&egrave;s, Cosette, redevenue rose &agrave; la flamme d'un
+bon feu, dormait dans le lit du vieux jardinier. Jean Valjean avait
+remis sa cravate et sa redingote; le chapeau lanc&eacute; par-dessus le mur
+avait &eacute;t&eacute; retrouv&eacute; et ramass&eacute;; pendant que Jean Valjean endossait sa
+redingote, Fauchelevent avait &ocirc;t&eacute; sa genouill&egrave;re &agrave; clochette, qui
+maintenant, accroch&eacute;e &agrave; un clou pr&egrave;s d'une hotte, ornait le mur. Les
+deux hommes se chauffaient accoud&eacute;s sur une table o&ugrave; Fauchelevent avait
+pos&eacute; un morceau de fromage, du pain bis, une bouteille de vin et deux
+verres, et le vieux disait &agrave; Jean Valjean en lui posant la main sur le
+genou:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! p&egrave;re Madeleine! vous ne m'avez pas reconnu tout de suite! Vous
+sauvez la vie aux gens, et apr&egrave;s vous les oubliez! Oh! c'est mal! eux
+ils se souviennent de vous! vous &ecirc;tes un ingrat!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Xe" id="Chapitre_Xe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre X</a></h2>
+
+<h3>O&ugrave; il est expliqu&eacute; comment Javert a fait buisson creux</h3>
+
+
+<p>Les &eacute;v&eacute;nements dont nous venons de voir, pour ainsi dire, l'envers,
+s'&eacute;taient accomplis dans les conditions les plus simples.</p>
+
+<p>Lorsque Jean Valjean, dans la nuit m&ecirc;me du jour o&ugrave; Javert l'arr&ecirc;ta pr&egrave;s
+du lit de mort de Fantine, s'&eacute;chappa de la prison municipale de
+Montreuil-sur-Mer, la police supposa que le for&ccedil;at &eacute;vad&eacute; avait d&ucirc; se
+diriger vers Paris. Paris est un maelstr&ouml;m o&ugrave; tout se perd, et tout
+dispara&icirc;t dans ce nombril du monde comme dans le nombril de la mer.
+Aucune for&ecirc;t ne cache un homme comme cette foule. Les fugitifs de toute
+esp&egrave;ce le savent. Ils vont &agrave; Paris comme &agrave; un engloutissement; il y a
+des engloutissements qui sauvent. La police aussi le sait, et c'est &agrave;
+Paris qu'elle cherche ce qu'elle a perdu ailleurs. Elle y chercha
+l'ex-maire de Montreuil-sur-Mer. Javert fut appel&eacute; &agrave; Paris afin
+d'&eacute;clairer les perquisitions. Javert en effet aida puissamment &agrave;
+reprendre Jean Valjean. Le z&egrave;le et l'intelligence de Javert en cette
+occasion furent remarqu&eacute;s de Mr Chabouillet, secr&eacute;taire de la pr&eacute;fecture
+sous le comte Angl&egrave;s. Mr Chabouillet, qui du reste avait d&eacute;j&agrave; prot&eacute;g&eacute;
+Javert, fit attacher l'inspecteur de Montreuil-sur-Mer &agrave; la police de
+Paris. L&agrave; Javert se rendit diversement et, disons-le, quoique le mot
+semble inattendu pour de pareils services, honorablement utile.</p>
+
+<p>Il ne songeait plus &agrave; Jean Valjean,&mdash;&agrave; ces chiens toujours en chasse, le
+loup d'aujourd'hui fait oublier le loup d'hier,&mdash;lorsqu'en d&eacute;cembre 1823
+il lut un journal, lui qui ne lisait jamais de journaux; mais Javert,
+homme monarchique, avait tenu &agrave; savoir les d&eacute;tails de l'entr&eacute;e
+triomphale du &laquo;prince g&eacute;n&eacute;ralissime&raquo; &agrave; Bayonne. Comme il achevait
+l'article qui l'int&eacute;ressait, un nom, le nom de Jean Valjean, au bas
+d'une page, appela son attention. Le journal annon&ccedil;ait que le for&ccedil;at
+Jean Valjean &eacute;tait mort, et publiait le fait en termes si formels que
+Javert n'en douta pas. Il se borna &agrave; dire: <i>c'est l&agrave; le bon &eacute;crou</i>. Puis
+il jeta le journal, et n'y pensa plus.</p>
+
+<p>Quelque temps apr&egrave;s il arriva qu'une note de police fut transmise par la
+pr&eacute;fecture de Seine-et-Oise &agrave; la pr&eacute;fecture de police de Paris sur
+l'enl&egrave;vement d'un enfant, qui avait eu lieu, disait-on, avec des
+circonstances particuli&egrave;res, dans la commune de Montfermeil. Une petite
+fille de sept &agrave; huit ans, disait la note, qui avait &eacute;t&eacute; confi&eacute;e par sa
+m&egrave;re &agrave; un aubergiste du pays, avait &eacute;t&eacute; vol&eacute;e par un inconnu; cette
+petite r&eacute;pondait au nom de Cosette et &eacute;tait l'enfant d'une fille nomm&eacute;e
+Fantine, morte &agrave; l'h&ocirc;pital, on ne savait quand ni o&ugrave;. Cette note passa
+sous les yeux de Javert, et le rendit r&ecirc;veur.</p>
+
+<p>Le nom de Fantine lui &eacute;tait bien connu. Il se souvenait que Jean Valjean
+l'avait fait &eacute;clater de rire, lui Javert, en lui demandant un r&eacute;pit de
+trois jours pour aller chercher l'enfant de cette cr&eacute;ature. Il se
+rappela que Jean Valjean avait &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute; &agrave; Paris au moment o&ugrave; il
+montait dans la voiture de Montfermeil. Quelques indications avaient
+m&ecirc;me fait songer &agrave; cette &eacute;poque que c'&eacute;tait la seconde fois qu'il
+montait dans cette voiture, et qu'il avait d&eacute;j&agrave;, la veille, fait une
+premi&egrave;re excursion aux environs de ce village, car on ne l'avait point
+vu dans le village m&ecirc;me. Qu'allait-il faire dans ce pays de Montfermeil?
+on ne l'avait pu deviner. Javert le comprenait maintenant. La fille de
+Fantine s'y trouvait. Jean Valjean l'allait chercher. Or, cette enfant
+venait d'&ecirc;tre vol&eacute;e par un inconnu. Quel pouvait &ecirc;tre cet inconnu?
+Serait-ce Jean Valjean? mais Jean Valjean &eacute;tait mort. Javert, sans rien
+dire &agrave; personne, prit le coucou du <i>Plat d'&eacute;tain</i>, cul-de-sac de la
+Planchette, et fit le voyage de Montfermeil.</p>
+
+<p>Il s'attendait &agrave; trouver l&agrave; un grand &eacute;claircissement; il y trouva une
+grande obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>Dans les premiers jours, les Th&eacute;nardier, d&eacute;pit&eacute;s, avaient jas&eacute;. La
+disparition de l'Alouette avait fait bruit dans le village. Il y avait
+eu tout de suite plusieurs versions de l'histoire qui avait fini par
+&ecirc;tre un vol d'enfant. De l&agrave;, la note de police. Cependant, la premi&egrave;re
+humeur pass&eacute;e, le Th&eacute;nardier, avec son admirable instinct, avait tr&egrave;s
+vite compris qu'il n'est jamais utile d'&eacute;mouvoir monsieur le procureur
+du roi, et que ses plaintes &agrave; propos de l'<i>enl&egrave;vement</i> de Cosette
+auraient pour premier r&eacute;sultat de fixer sur lui, Th&eacute;nardier, et sur
+beaucoup d'affaires troubles qu'il avait, l'&eacute;tincelante prunelle de la
+justice. La premi&egrave;re chose que les hiboux ne veulent pas, c'est qu'on
+leur apporte une chandelle. Et d'abord, comment se tirerait-il des
+quinze cents francs qu'il avait re&ccedil;us? Il tourna court, mit un b&acirc;illon &agrave;
+sa femme, et fit l'&eacute;tonn&eacute; quand on lui parlait de l'<i>enfant vol&eacute;</i>. Il
+n'y comprenait rien; sans doute il s'&eacute;tait plaint dans le moment de ce
+qu'on lui &laquo;enlevait&raquo; si vite cette ch&egrave;re petite; il e&ucirc;t voulu par
+tendresse la garder encore deux ou trois jours; mais c'&eacute;tait son
+&laquo;grand-p&egrave;re&raquo; qui &eacute;tait venu la chercher le plus naturellement du monde.
+Il avait ajout&eacute; le grand-p&egrave;re, qui faisait bien. Ce fut sur cette
+histoire que Javert tomba en arrivant &agrave; Montfermeil. Le grand-p&egrave;re
+faisait &eacute;vanouir Jean Valjean.</p>
+
+<p>Javert pourtant enfon&ccedil;a quelques questions, comme des sondes, dans
+l'histoire de Th&eacute;nardier.&mdash;Qu'&eacute;tait-ce que ce grand-p&egrave;re, et comment
+s'appelait-il?&mdash;Th&eacute;nardier r&eacute;pondit avec simplicit&eacute;:&mdash;C'est un riche
+cultivateur. J'ai vu son passeport. Je crois qu'il s'appelle Mr
+Guillaume Lambert.</p>
+
+<p>Lambert est un nom bonhomme et tr&egrave;s rassurant. Javert s'en revint &agrave;
+Paris.</p>
+
+<p>&mdash;Le Jean Valjean est bien mort, se dit-il, et je suis un jobard.</p>
+
+<p>Il recommen&ccedil;ait &agrave; oublier toute cette histoire, lorsque, dans le courant
+de mars 1824, il entendit parler d'un personnage bizarre qui habitait
+sur la paroisse de Saint-M&eacute;dard et qu'on surnommait &laquo;le mendiant qui
+fait l'aum&ocirc;ne&raquo;. Ce personnage &eacute;tait, disait-on, un rentier dont personne
+ne savait au juste le nom et qui vivait seul avec une petite fille de
+huit ans, laquelle ne savait rien elle-m&ecirc;me sinon qu'elle venait de
+Montfermeil. Montfermeil! ce nom revenait toujours, et fit dresser
+l'oreille &agrave; Javert. Un vieux mendiant mouchard, ancien bedeau, auquel ce
+personnage faisait la charit&eacute;, ajoutait quelques autres d&eacute;tails.&mdash;Ce
+rentier &eacute;tait un &ecirc;tre tr&egrave;s farouche,&mdash;ne sortant jamais que le soir,&mdash;ne
+parlant &agrave; personne,&mdash;qu'aux pauvres quelquefois,&mdash;et ne se laissant pas
+approcher. Il portait une horrible vieille redingote jaune qui valait
+plusieurs millions, &eacute;tant toute cousue de billets de banque.&mdash;Ceci piqua
+d&eacute;cid&eacute;ment la curiosit&eacute; de Javert. Afin de voir ce rentier fantastique
+de tr&egrave;s pr&egrave;s sans l'effaroucher, il emprunta un jour au bedeau sa
+d&eacute;froque et la place o&ugrave; le vieux mouchard s'accroupissait tous les soirs
+en nasillant des oraisons et en espionnant &agrave; travers la pri&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;L'individu suspect&raquo; vint en effet &agrave; Javert ainsi travesti, et lui fit
+l'aum&ocirc;ne. En ce moment Javert leva la t&ecirc;te, et la secousse que re&ccedil;ut
+Jean Valjean en croyant reconna&icirc;tre Javert, Javert la re&ccedil;ut en croyant
+reconna&icirc;tre Jean Valjean.</p>
+
+<p>Cependant l'obscurit&eacute; avait pu le tromper; la mort de Jean Valjean &eacute;tait
+officielle; il restait &agrave; Javert des doutes, et des doutes graves; et
+dans le doute Javert, l'homme du scrupule, ne mettait la main au collet
+de personne.</p>
+
+<p>Il suivit son homme jusqu'&agrave; la masure Gorbeau, et fit parler &laquo;la
+vieille&raquo;, ce qui n'&eacute;tait pas malais&eacute;. La vieille lui confirma le fait de
+la redingote doubl&eacute;e de millions, et lui conta l'&eacute;pisode du billet de
+mille francs. Elle avait vu! elle avait touch&eacute;! Javert loua une chambre.
+Le soir m&ecirc;me il s'y installa. Il vint &eacute;couter &agrave; la porte du locataire
+myst&eacute;rieux, esp&eacute;rant entendre le son de sa voix, mais Jean Valjean
+aper&ccedil;ut sa chandelle &agrave; travers la serrure et d&eacute;joua l'espion en gardant
+le silence.</p>
+
+<p>Le lendemain Jean Valjean d&eacute;campait. Mais le bruit de la pi&egrave;ce de cinq
+francs qu'il laissa tomber fut remarqu&eacute; de la vieille qui, entendant
+remuer de l'argent, songea qu'on allait d&eacute;m&eacute;nager et se h&acirc;ta de pr&eacute;venir
+Javert. &Agrave; la nuit, lorsque Jean Valjean sortit, Javert l'attendait
+derri&egrave;re les arbres du boulevard avec deux hommes.</p>
+
+<p>Javert avait r&eacute;clam&eacute; main-forte &agrave; la pr&eacute;fecture, mais il n'avait pas dit
+le nom de l'individu qu'il esp&eacute;rait saisir. C'&eacute;tait son secret; et il
+l'avait gard&eacute; pour trois raisons: d'abord, parce que la moindre
+indiscr&eacute;tion pouvait donner l'&eacute;veil &agrave; Jean Valjean; ensuite, parce que
+mettre la main sur un vieux for&ccedil;at &eacute;vad&eacute; et r&eacute;put&eacute; mort, sur un condamn&eacute;
+que les notes de justice avaient jadis class&eacute; &agrave; jamais <i>parmi les
+malfaiteurs de l'esp&egrave;ce la plus dangereuse</i>, c'&eacute;tait un magnifique
+succ&egrave;s que les anciens de la police parisienne ne laisseraient
+certainement pas &agrave; un nouveau venu comme Javert, et qu'il craignait
+qu'on ne lui pr&icirc;t son gal&eacute;rien; enfin, parce que Javert, &eacute;tant un
+artiste, avait le go&ucirc;t de l'impr&eacute;vu. Il ha&iuml;ssait ces succ&egrave;s annonc&eacute;s
+qu'on d&eacute;flore en en parlant longtemps d'avance. Il tenait &agrave; &eacute;laborer ses
+chefs-d'&oelig;uvre dans l'ombre et &agrave; les d&eacute;voiler ensuite brusquement.</p>
+
+<p>Javert avait suivi Jean Valjean d'arbre en arbre, puis de coin de rue en
+coin de rue, et ne l'avait pas perdu de vue un seul instant. M&ecirc;me dans
+les moments o&ugrave; Jean Valjean se croyait le plus en s&ucirc;ret&eacute;, l'&oelig;il de
+Javert &eacute;tait sur lui.</p>
+
+<p>Pourquoi Javert n'arr&ecirc;tait-il pas Jean Valjean? c'est qu'il doutait
+encore.</p>
+
+<p>Il faut se souvenir qu'&agrave; cette &eacute;poque la police n'&eacute;tait pas pr&eacute;cis&eacute;ment
+&agrave; son aise; la presse libre la g&ecirc;nait. Quelques arrestations
+arbitraires, d&eacute;nonc&eacute;es par les journaux, avaient retenti jusqu'aux
+chambres, et rendu la pr&eacute;fecture timide. Attenter &agrave; la libert&eacute;
+individuelle &eacute;tait un fait grave. Les agents craignaient de se tromper;
+le pr&eacute;fet s'en prenait &agrave; eux; une erreur, c'&eacute;tait la destitution. Se
+figure-t-on l'effet qu'e&ucirc;t fait dans Paris ce bref entrefilet reproduit
+par vingt journaux:&mdash;Hier, un vieux grand-p&egrave;re en cheveux blancs,
+rentier respectable, qui se promenait avec sa petite-fille &acirc;g&eacute;e de huit
+ans, a &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute; et conduit au D&eacute;p&ocirc;t de la Pr&eacute;fecture comme for&ccedil;at
+&eacute;vad&eacute;! R&eacute;p&eacute;tons en outre que Javert avait ses scrupules &agrave; lui; les
+recommandations de sa conscience s'ajoutaient aux recommandations du
+pr&eacute;fet. Il doutait r&eacute;ellement.</p>
+
+<p>Jean Valjean tournait le dos et marchait dans l'obscurit&eacute;.</p>
+
+<p>La tristesse, l'inqui&eacute;tude, l'anxi&eacute;t&eacute;, l'accablement, ce nouveau malheur
+d'&ecirc;tre oblig&eacute; de s'enfuir la nuit et de chercher un asile au hasard dans
+Paris pour Cosette et pour lui, la n&eacute;cessit&eacute; de r&eacute;gler son pas sur le
+pas d'un enfant, tout cela, &agrave; son insu m&ecirc;me, avait chang&eacute; la d&eacute;marche de
+Jean Valjean et imprim&eacute; &agrave; son habitude de corps une telle s&eacute;nilit&eacute; que
+la police elle-m&ecirc;me, incarn&eacute;e dans Javert, pouvait s'y tromper, et s'y
+trompa. L'impossibilit&eacute; d'approcher de trop pr&egrave;s, son costume de vieux
+pr&eacute;cepteur &eacute;migr&eacute;, la d&eacute;claration de Th&eacute;nardier qui le faisait
+grand-p&egrave;re, enfin la croyance de sa mort au bagne, ajoutaient encore aux
+incertitudes qui s'&eacute;paississaient dans l'esprit de Javert.</p>
+
+<p>Il eut un moment l'id&eacute;e de lui demander brusquement ses papiers. Mais si
+cet homme n'&eacute;tait pas Jean Valjean, et si cet homme n'&eacute;tait pas un bon
+vieux rentier honn&ecirc;te, c'&eacute;tait probablement quelque gaillard
+profond&eacute;ment et savamment m&ecirc;l&eacute; &agrave; la trame obscure des m&eacute;faits parisiens,
+quelque chef de bande dangereux, faisant l'aum&ocirc;ne pour cacher ses autres
+talents, vieille rubrique. Il avait des affid&eacute;s, des complices, des
+logis en-cas o&ugrave; il allait se r&eacute;fugier sans doute. Tous ces d&eacute;tours qu'il
+faisait dans les rues semblaient indiquer que ce n'&eacute;tait pas un simple
+bonhomme. L'arr&ecirc;ter trop vite, c'&eacute;tait &laquo;tuer la poule aux &oelig;ufs d'or&raquo;.
+O&ugrave; &eacute;tait l'inconv&eacute;nient d'attendre? Javert &eacute;tait bien s&ucirc;r qu'il
+n'&eacute;chapperait pas.</p>
+
+<p>Il cheminait donc assez perplexe, en se posant cent questions sur ce
+personnage &eacute;nigmatique.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'assez tard, rue de Pontoise, que, gr&acirc;ce &agrave; la vive clart&eacute;
+que jetait un cabaret, il reconnut d&eacute;cid&eacute;ment Jean Valjean. Il y a dans
+ce monde deux &ecirc;tres qui tressaillent profond&eacute;ment: la m&egrave;re qui retrouve
+son enfant, et le tigre qui retrouve sa proie. Javert eut ce
+tressaillement profond.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'il eut positivement reconnu Jean Valjean, le for&ccedil;at redoutable,
+il s'aper&ccedil;ut qu'ils n'&eacute;taient que trois, et il fit demander du renfort
+au commissaire de police de la rue de Pontoise. Avant d'empoigner un
+b&acirc;ton d'&eacute;pines, on met des gants.</p>
+
+<p>Ce retard et la station au carrefour Rollin pour se concerter avec ses
+agents faillirent lui faire perdre la piste. Cependant, il eut bien vite
+devin&eacute; que Jean Valjean voudrait placer la rivi&egrave;re entre ses chasseurs
+et lui. Il pencha la t&ecirc;te et r&eacute;fl&eacute;chit comme un limier qui met le nez &agrave;
+terre pour &ecirc;tre juste &agrave; la voie. Javert, avec sa puissante rectitude
+d'instinct, alla droit au pont d'Austerlitz. Un mot au p&eacute;ager le mit au
+fait:&mdash;Avez-vous vu un homme avec une petite fille?&mdash;Je lui ai fait
+payer deux sous, r&eacute;pondit le p&eacute;ager. Javert arriva sur le pont &agrave; temps
+pour voir de l'autre c&ocirc;t&eacute; de l'eau Jean Valjean traverser avec Cosette &agrave;
+la main l'espace &eacute;clair&eacute; par la lune. Il le vit s'engager dans la rue du
+Chemin-Vert-Saint-Antoine; il songea au cul-de-sac Genrot dispos&eacute; l&agrave;
+comme une trappe et &agrave; l'issue unique de la rue Droit-Mur sur la petite
+rue Picpus. Il <i>assura les grands devants</i>, comme parlent les chasseurs;
+il envoya en h&acirc;te par un d&eacute;tour un de ses agents garder cette issue. Une
+patrouille, qui rentrait au poste de l'Arsenal, ayant pass&eacute;, il la
+requit et s'en fit accompagner. Dans ces parties-l&agrave;, les soldats sont
+des atouts. D'ailleurs, c'est le principe que, pour venir &agrave; bout d'un
+sanglier, il faut faire science de veneur et force de chiens. Ces
+dispositions combin&eacute;es, sentant Jean Valjean saisi entre l'impasse
+Genrot &agrave; droite, son agent &agrave; gauche, et lui Javert derri&egrave;re, il prit une
+prise de tabac.</p>
+
+<p>Puis il se mit &agrave; jouer. Il eut un moment ravissant et infernal; il
+laissa aller son homme devant lui, sachant qu'il le tenait, mais
+d&eacute;sirant reculer le plus possible le moment de l'arr&ecirc;ter, heureux de le
+sentir pris et de le voir libre, le couvant du regard avec cette volupt&eacute;
+de l'araign&eacute;e qui laisse voleter la mouche et du chat qui laisse courir
+la souris. La griffe et la serre ont une sensualit&eacute; monstrueuse; c'est
+le mouvement obscur de la b&ecirc;te emprisonn&eacute;e dans leur tenaille. Quel
+d&eacute;lice que cet &eacute;touffement!</p>
+
+<p>Javert jouissait. Les mailles de son filet &eacute;taient solidement attach&eacute;es.
+Il &eacute;tait s&ucirc;r du succ&egrave;s; il n'avait plus maintenant qu'&agrave; fermer la main.</p>
+
+<p>Accompagn&eacute; comme il l'&eacute;tait, l'id&eacute;e m&ecirc;me de la r&eacute;sistance &eacute;tait
+impossible, si &eacute;nergique, si vigoureux, et si d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; que f&ucirc;t Jean
+Valjean.</p>
+
+<p>Javert avan&ccedil;a lentement, sondant et fouillant sur son passage tous les
+recoins de la rue comme les poches d'un voleur.</p>
+
+<p>Quand il arriva au centre de sa toile, il n'y trouva plus la mouche.</p>
+
+<p>On imagine son exasp&eacute;ration.</p>
+
+<p>Il interrogea sa vedette des rues Droit-Mur et Picpus; cet agent, rest&eacute;
+imperturbable &agrave; son poste, n'avait point vu passer l'homme.</p>
+
+<p>Il arrive quelquefois qu'un cerf est bris&eacute; la t&ecirc;te couverte,
+c'est-&agrave;-dire s'&eacute;chappe, quoique ayant la meute sur le corps, et alors
+les plus vieux chasseurs ne savent que dire. Duvivier, Ligniville et
+Desprez restent court. Dans une d&eacute;convenue de ce genre, Artonge s'&eacute;cria:
+<i>Ce n'est pas un cerf, c'est un sorcier</i>.</p>
+
+<p>Javert e&ucirc;t volontiers jet&eacute; le m&ecirc;me cri.</p>
+
+<p>Son d&eacute;sappointement tint un moment du d&eacute;sespoir et de la fureur. Il est
+certain que Napol&eacute;on fit des fautes dans la guerre de Russie,
+qu'Alexandre fit des fautes dans la guerre de l'Inde, que C&eacute;sar fit des
+fautes dans la guerre d'Afrique, que Cyrus fit des fautes dans la guerre
+de Scythie, et que Javert fit des fautes dans cette campagne contre Jean
+Valjean. Il eut tort peut-&ecirc;tre d'h&eacute;siter &agrave; reconna&icirc;tre l'ancien
+gal&eacute;rien. Le premier coup d'&oelig;il aurait d&ucirc; lui suffire. Il eut tort de
+ne pas l'appr&eacute;hender purement et simplement dans la masure. Il eut tort
+de ne pas l'arr&ecirc;ter quand il le reconnut positivement rue de Pontoise.
+Il eut tort de se concerter avec ses auxiliaires en plein clair de lune
+dans le carrefour Rollin; certes, les avis sont utiles, et il est bon de
+conna&icirc;tre et d'interroger ceux des chiens qui m&eacute;ritent cr&eacute;ance. Mais le
+chasseur ne saurait prendre trop de pr&eacute;cautions quand il chasse des
+animaux inquiets, comme le loup et le for&ccedil;at. Javert, en se pr&eacute;occupant
+trop de mettre les limiers de meute sur la voie, alarma la b&ecirc;te en lui
+donnant vent du trait et la fit partir. Il eut tort surtout, d&egrave;s qu'il
+eut retrouv&eacute; la piste au pont d'Austerlitz, de jouer ce jeu formidable
+et pu&eacute;ril de tenir un pareil homme au bout d'un fil. Il s'estima plus
+fort qu'il n'&eacute;tait, et crut pouvoir jouer &agrave; la souris avec un lion. En
+m&ecirc;me temps, il s'estima trop faible quand il jugea n&eacute;cessaire de
+s'adjoindre du renfort. Pr&eacute;caution fatale, perte d'un temps pr&eacute;cieux.
+Javert commit toutes ces fautes, et n'en &eacute;tait pas moins un des espions
+les plus savants et les plus corrects qui aient exist&eacute;. Il &eacute;tait, dans
+toute la force du terme, ce qu'en v&eacute;nerie on appelle <i>un chien sage</i>.
+Mais qui est-ce qui est parfait?</p>
+
+<p>Les grands strat&eacute;gistes ont leurs &eacute;clipses.</p>
+
+<p>Les fortes sottises sont souvent faites, comme les grosses cordes, d'une
+multitude de brins. Prenez le c&acirc;ble fil &agrave; fil, prenez s&eacute;par&eacute;ment tous
+les petits motifs d&eacute;terminants, vous les cassez l'un apr&egrave;s l'autre, et
+vous dites: <i>Ce n'est que cela</i>! Tressez-les et tordez-les ensemble,
+c'est une &eacute;normit&eacute;; c'est Attila qui h&eacute;site entre Marcien &agrave; l'Orient et
+Valentinien &agrave; l'Occident; c'est Annibal qui s'attarde &agrave; Capoue; c'est
+Danton qui s'endort &agrave; Arcis-sur-Aube. Quoi qu'il en soit, au moment m&ecirc;me
+o&ugrave; il s'aper&ccedil;ut que Jean Valjean lui &eacute;chappait, Javert ne perdit pas la
+t&ecirc;te. S&ucirc;r que le for&ccedil;at en rupture de ban ne pouvait &ecirc;tre bien loin, il
+&eacute;tablit des guets, il organisa des sourici&egrave;res et des embuscades et
+battit le quartier toute la nuit. La premi&egrave;re chose qu'il vit, ce fut le
+d&eacute;sordre du r&eacute;verb&egrave;re, dont la corde &eacute;tait coup&eacute;e. Indice pr&eacute;cieux, qui
+l'&eacute;gara pourtant en ce qu'il fit d&eacute;vier toutes ses recherches vers le
+cul-de-sac Genrot. Il y a dans ce cul-de-sac des murs assez bas qui
+donnent sur des jardins dont les enceintes touchent &agrave; d'immenses
+terrains en friche. Jean Valjean avait d&ucirc; &eacute;videmment s'enfuir par l&agrave;. Le
+fait est que, s'il e&ucirc;t p&eacute;n&eacute;tr&eacute; un peu plus avant dans le cul-de-sac
+Genrot, il l'e&ucirc;t fait probablement, et il &eacute;tait perdu. Javert explora
+ces jardins et ces terrains comme s'il y e&ucirc;t cherch&eacute; une aiguille.</p>
+
+<p>Au point du jour, il laissa deux hommes intelligents en observation et
+il regagna la pr&eacute;fecture de police, honteux comme un mouchard qu'un
+voleur aurait pris.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_sixieme_Le_Petit-Picpus" id="Livre_sixieme_Le_Petit-Picpus"></a>Livre sixi&egrave;me&mdash;Le Petit-Picpus</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_If" id="Chapitre_If"></a><a href="#sixieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Petite rue Picpus, num&eacute;ro 62</h3>
+
+
+<p>Rien ne ressemblait plus, il y a un demi-si&egrave;cle, &agrave; la premi&egrave;re porte
+coch&egrave;re venue que la porte coch&egrave;re du num&eacute;ro 62 de la petite rue Picpus.
+Cette porte, habituellement entrouverte de la fa&ccedil;on la plus engageante,
+laissait voir deux choses qui n'ont rien de tr&egrave;s fun&egrave;bre, une cour
+entour&eacute;e de murs tapiss&eacute;s de vigne et la face d'un portier qui fl&acirc;ne.
+Au-dessus du mur du fond on apercevait de grands arbres. Quand un rayon
+de soleil &eacute;gayait la cour, quand un verre de vin &eacute;gayait le portier, il
+&eacute;tait difficile de passer devant le num&eacute;ro 62 de la petite rue Picpus
+sans en emporter une id&eacute;e riante. C'&eacute;tait pourtant un lieu sombre qu'on
+avait entrevu.</p>
+
+<p>Le seuil souriait; la maison priait et pleurait.</p>
+
+<p>Si l'on parvenait, ce qui n'&eacute;tait point facile, &agrave; franchir le
+portier,&mdash;ce qui m&ecirc;me pour presque tous &eacute;tait impossible, car il y avait
+un <i>s&eacute;same, ouvre-toi!</i> qu'il fallait savoir;&mdash;si, le portier franchi,
+on entrait &agrave; droite dans un petit vestibule o&ugrave; donnait un escalier
+resserr&eacute; entre deux murs et si &eacute;troit qu'il n'y pouvait passer qu'une
+personne &agrave; la fois, si l'on ne se laissait pas effrayer par le
+badigeonnage jaune serin avec soubassement chocolat qui enduisait cet
+escalier, si l'on s'aventurait &agrave; monter, on d&eacute;passait un premier palier,
+puis un deuxi&egrave;me, et l'on arrivait au premier &eacute;tage dans un corridor o&ugrave;
+la d&eacute;trempe jaune et la plinthe chocolat vous suivaient avec un
+acharnement paisible. Escalier et corridor &eacute;taient &eacute;clair&eacute;s par deux
+belles fen&ecirc;tres. Le corridor faisait un coude et devenait obscur. Si
+l'on doublait ce cap, on parvenait apr&egrave;s quelques pas devant une porte
+d'autant plus myst&eacute;rieuse qu'elle n'&eacute;tait pas ferm&eacute;e. On la poussait, et
+l'on se trouvait dans une petite chambre d'environ six pieds carr&eacute;s,
+carrel&eacute;e, lav&eacute;e, propre, froide, tendue de papier nankin &agrave; fleurettes
+vertes, &agrave; quinze sous le rouleau. Un jour blanc et mat venait d'une
+grande fen&ecirc;tre &agrave; petits carreaux qui &eacute;tait &agrave; gauche et qui tenait toute
+la largeur de la chambre. On regardait, on ne voyait personne; on
+&eacute;coutait, on n'entendait ni un pas ni un murmure humain. La muraille
+&eacute;tait nue; la chambre n'&eacute;tait point meubl&eacute;e; pas une chaise.</p>
+
+<p>On regardait encore, et l'on voyait au mur en face de la porte un trou
+quadrangulaire d'environ un pied carr&eacute;, grill&eacute; d'une grille en fer &agrave;
+barreaux entre-crois&eacute;s, noirs, noueux, solides, lesquels formaient des
+carreaux, j'ai presque dit des mailles, de moins d'un pouce et demi de
+diagonale. Les petites fleurettes vertes du papier nankin arrivaient
+avec calme et en ordre jusqu'&agrave; ces barreaux de fer, sans que ce contact
+fun&egrave;bre les effarouch&acirc;t et les f&icirc;t tourbillonner. En supposant qu'un
+&ecirc;tre vivant e&ucirc;t &eacute;t&eacute; assez admirablement maigre pour essayer d'entrer ou
+de sortir par le trou carr&eacute;, cette grille l'en e&ucirc;t emp&ecirc;ch&eacute;. Elle ne
+laissait point passer le corps, mais elle laissait passer les yeux,
+c'est-&agrave;-dire l'esprit. Il semblait qu'on e&ucirc;t song&eacute; &agrave; cela, car on
+l'avait doubl&eacute;e d'une lame de fer-blanc sertie dans la muraille un peu
+en arri&egrave;re et piqu&eacute;e de mille trous plus microscopiques que les trous
+d'une &eacute;cumoire. Au bas de cette plaque &eacute;tait perc&eacute;e une ouverture tout &agrave;
+fait pareille &agrave; la bouche d'une bo&icirc;te aux lettres. Un ruban de fil
+attach&eacute; &agrave; un mouvement de sonnette pendait &agrave; droite du trou grill&eacute;.</p>
+
+<p>Si l'on agitait ce ruban, une clochette tintait et l'on entendait une
+voix, tout pr&egrave;s de soi, ce qui faisait tressaillir.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est l&agrave;? demandait la voix.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une voix de femme, une voix douce, si douce qu'elle en &eacute;tait
+lugubre.</p>
+
+<p>Ici encore il y avait un mot magique qu'il fallait savoir. Si on ne le
+savait pas, la voix se taisait, et le mur redevenait silencieux comme si
+l'obscurit&eacute; effar&eacute;e du s&eacute;pulcre e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de l'autre c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Si l'on savait le mot, la voix reprenait:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez &agrave; droite.</p>
+
+<p>On remarquait alors &agrave; sa droite, en face de la fen&ecirc;tre, une porte vitr&eacute;e
+surmont&eacute;e d'un ch&acirc;ssis vitr&eacute; et peinte en gris. On soulevait le loquet,
+on franchissait la porte, et l'on &eacute;prouvait absolument la m&ecirc;me
+impression que lorsqu'on entre au spectacle dans une baignoire grill&eacute;e
+avant que la grille soit baiss&eacute;e et que le lustre soit allum&eacute;. On &eacute;tait
+en effet dans une esp&egrave;ce de loge de th&eacute;&acirc;tre, &agrave; peine &eacute;clair&eacute;e par le
+jour vague de la porte vitr&eacute;e, &eacute;troite, meubl&eacute;e de deux vieilles chaises
+et d'un paillasson tout d&eacute;maill&eacute;, v&eacute;ritable loge avec sa devanture &agrave;
+hauteur d'appui qui portait une tablette en bois noir. Cette loge &eacute;tait
+grill&eacute;e, seulement ce n'&eacute;tait pas une grille de bois dor&eacute; comme &agrave;
+l'Op&eacute;ra, c'&eacute;tait un monstrueux treillis de barres de fer affreusement
+enchev&ecirc;tr&eacute;es et scell&eacute;es au mur par des scellements &eacute;normes qui
+ressemblaient &agrave; des poings ferm&eacute;s.</p>
+
+<p>Les premi&egrave;res minutes pass&eacute;es, quand le regard commen&ccedil;ait &agrave; se faire &agrave;
+ce demi-jour de cave, il essayait de franchir la grille, mais il
+n'allait pas plus loin que six pouces au del&agrave;. L&agrave; il rencontrait une
+barri&egrave;re de volets noirs, assur&eacute;s et fortifi&eacute;s de traverses de bois
+peintes en jaune pain d'&eacute;pice. Ces volets &eacute;taient &agrave; jointures, divis&eacute;s
+en longues lames minces, et masquaient toute la longueur de la grille.
+Ils &eacute;taient toujours clos.</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants, on entendait une voix qui vous appelait de
+derri&egrave;re ces volets et qui vous disait:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis l&agrave;. Que me voulez-vous?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une voix aim&eacute;e, quelquefois une voix ador&eacute;e. On ne voyait
+personne. On entendait &agrave; peine le bruit d'un souffle. Il semblait que ce
+f&ucirc;t une &eacute;vocation qui vous parlait &agrave; travers la cloison de la tombe.</p>
+
+<p>Si l'on &eacute;tait dans de certaines conditions voulues, bien rares,
+l'&eacute;troite lame d'un des volets s'ouvrait en face de vous, et l'&eacute;vocation
+devenait une apparition. Derri&egrave;re la grille, derri&egrave;re le volet, on
+apercevait, autant que la grille permettait d'apercevoir, une t&ecirc;te dont
+on ne voyait que la bouche et le menton; le reste &eacute;tait couvert d'un
+voile noir. On entrevoyait une guimpe noire et une forme &agrave; peine
+distincte couverte d'un suaire noir. Cette t&ecirc;te vous parlait, mais ne
+vous regardait pas et ne vous souriait jamais.</p>
+
+<p>Le jour qui venait de derri&egrave;re vous &eacute;tait dispos&eacute; de telle fa&ccedil;on que
+vous la voyiez blanche et qu'elle vous voyait noir. Ce jour &eacute;tait un
+symbole.</p>
+
+<p>Cependant les yeux plongeaient avidement par cette ouverture qui s'&eacute;tait
+faite dans ce lieu clos &agrave; tous les regards. Un vague profond enveloppait
+cette forme v&ecirc;tue de deuil. Les yeux fouillaient ce vague et cherchaient
+&agrave; d&eacute;m&ecirc;ler ce qui &eacute;tait autour de l'apparition. Au bout de tr&egrave;s peu de
+temps on s'apercevait qu'on ne voyait rien. Ce qu'on voyait, c'&eacute;tait la
+nuit, le vide, les t&eacute;n&egrave;bres, une brume de l'hiver m&ecirc;l&eacute;e &agrave; une vapeur du
+tombeau, une sorte de paix effrayante, un silence o&ugrave; l'on ne recueillait
+rien, pas m&ecirc;me des soupirs, une ombre o&ugrave; l'on ne distinguait rien, pas
+m&ecirc;me des fant&ocirc;mes.</p>
+
+<p>Ce qu'on voyait, c'&eacute;tait l'int&eacute;rieur d'un clo&icirc;tre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'int&eacute;rieur de cette maison morne et s&eacute;v&egrave;re qu'on appelait le
+couvent des bernardines de l'Adoration Perp&eacute;tuelle. Cette loge o&ugrave; l'on
+&eacute;tait, c'&eacute;tait le parloir. Cette voix, la premi&egrave;re qui vous avait parl&eacute;,
+c'&eacute;tait la voix de la touri&egrave;re qui &eacute;tait toujours assise, immobile et
+silencieuse, de l'autre c&ocirc;t&eacute; du mur, pr&egrave;s de l'ouverture carr&eacute;e,
+d&eacute;fendue par la grille de fer et par la plaque &agrave; mille trous comme par
+une double visi&egrave;re.</p>
+
+<p>L'obscurit&eacute; o&ugrave; plongeait la loge grill&eacute;e venait de ce que le parloir qui
+avait une fen&ecirc;tre du c&ocirc;t&eacute; du monde n'en avait aucune du c&ocirc;t&eacute; du couvent.
+Les yeux profanes ne devaient rien voir de ce lieu sacr&eacute;.</p>
+
+<p>Pourtant il y avait quelque chose au del&agrave; de cette ombre, il y avait une
+lumi&egrave;re; il y avait une vie dans cette mort. Quoique ce couvent f&ucirc;t le
+plus mur&eacute; de tous, nous allons essayer d'y p&eacute;n&eacute;trer et d'y faire
+p&eacute;n&eacute;trer le lecteur, et de dire, sans oublier la mesure, des choses que
+les raconteurs n'ont jamais vues et par cons&eacute;quent jamais dites.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIf" id="Chapitre_IIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>L'ob&eacute;dience de Martin Verga</h3>
+
+
+<p>Ce couvent, qui en 1824 existait depuis longues ann&eacute;es d&eacute;j&agrave; petite rue
+Picpus, &eacute;tait une communaut&eacute; de bernardines de l'ob&eacute;dience de Martin
+Verga.</p>
+
+<p>Ces bernardines, par cons&eacute;quent, se rattachaient non &agrave; Clairvaux, comme
+les bernardins, mais &agrave; C&icirc;teaux, comme les b&eacute;n&eacute;dictins. En d'autres
+termes, elles &eacute;taient sujettes, non de saint Bernard, mais de saint
+Beno&icirc;t.</p>
+
+<p>Quiconque a un peu remu&eacute; des in-folio sait que Martin Verga fonda en
+1425 une congr&eacute;gation de bernardines-b&eacute;n&eacute;dictines, ayant pour chef
+d'ordre Salamanque et pour succursale Alcala.</p>
+
+<p>Cette congr&eacute;gation avait pouss&eacute; des rameaux dans tous les pays
+catholiques de l'Europe.</p>
+
+<p>Ces greffes d'un ordre sur l'autre n'ont rien d'inusit&eacute; dans l'&eacute;glise
+latine. Pour ne parler que du seul ordre de saint Beno&icirc;t dont il est ici
+question, &agrave; cet ordre se rattachent, sans compter l'ob&eacute;dience de Martin
+Verga, quatre congr&eacute;gations: deux en Italie, le Mont-Cassin et
+Sainte-Justine de Padoue, deux en France, Cluny et Saint-Maur; et neuf
+ordres, Valombrosa, Grammont, les c&eacute;lestins, les camaldules, les
+chartreux, les humili&eacute;s, les olivateurs, et les silvestrins, enfin
+C&icirc;teaux; car C&icirc;teaux lui-m&ecirc;me, tronc pour d'autres ordres, n'est qu'un
+rejeton pour saint Beno&icirc;t. C&icirc;teaux date de saint Robert, abb&eacute; de Molesme
+dans le dioc&egrave;se de Langres en 1098. Or c'est en 529 que le diable,
+retir&eacute; au d&eacute;sert de Subiaco (il &eacute;tait vieux; s'&eacute;tait-il fait ermite?),
+fut chass&eacute; de l'ancien temple d'Apollon o&ugrave; il demeurait, par saint
+Beno&icirc;t, &acirc;g&eacute; de dix-sept ans.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s la r&egrave;gle des carm&eacute;lites, lesquelles vont pieds nus, portent une
+pi&egrave;ce d'osier sur la gorge et ne s'asseyent jamais, la r&egrave;gle la plus
+dure est celle des bernardines-b&eacute;n&eacute;dictines de Martin Verga. Elles sont
+v&ecirc;tues de noir avec une guimpe qui, selon la prescription expresse de
+saint Beno&icirc;t, monte jusqu'au menton. Une robe de serge &agrave; manches larges,
+un grand voile de laine, la guimpe qui monte jusqu'au menton coup&eacute;e
+carr&eacute;ment sur la poitrine, le bandeau qui descend jusqu'aux yeux, voil&agrave;
+leur habit. Tout est noir, except&eacute; le bandeau qui est blanc. Les novices
+portent le m&ecirc;me habit, tout blanc. Les professes ont en outre un rosaire
+au c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Les bernardines-b&eacute;n&eacute;dictines de Martin Verga pratiquent l'Adoration
+Perp&eacute;tuelle, comme les b&eacute;n&eacute;dictines dites dames du Saint-Sacrement,
+lesquelles, au commencement de ce si&egrave;cle, avaient &agrave; Paris deux maisons,
+l'une au Temple, l'autre rue Neuve-Sainte-Genevi&egrave;ve. Du reste les
+bernardines-b&eacute;n&eacute;dictines du Petit-Picpus, dont nous parlons, &eacute;taient un
+ordre absolument autre que les dames du Saint-Sacrement clo&icirc;tr&eacute;es rue
+Neuve-Sainte-Genevi&egrave;ve et au Temple. Il y avait de nombreuses
+diff&eacute;rences dans la r&egrave;gle; il y en avait dans le costume. Les
+bernardines-b&eacute;n&eacute;dictines du Petit-Picpus portaient la guimpe noire, et
+les b&eacute;n&eacute;dictines du Saint-Sacrement et de la rue Neuve-Sainte-Genevi&egrave;ve
+la portaient blanche, et avaient de plus sur la poitrine un
+Saint-Sacrement d'environ trois pouces de haut en vermeil ou en cuivre
+dor&eacute;. Les religieuses du Petit-Picpus ne portaient point ce
+Saint-Sacrement. L'Adoration Perp&eacute;tuelle, commune &agrave; la maison du
+Petit-Picpus et &agrave; la maison du Temple, laisse les deux ordres
+parfaitement distincts. Il y a seulement ressemblance pour cette
+pratique entre les dames du Saint-Sacrement et les bernardines de Martin
+Verga, de m&ecirc;me qu'il y avait similitude, pour l'&eacute;tude et la
+glorification de tous les myst&egrave;res relatifs &agrave; l'enfance, &agrave; la vie et &agrave;
+la mort de J&eacute;sus-Christ, et &agrave; la Vierge, entre deux ordres pourtant fort
+s&eacute;par&eacute;s et dans l'occasion ennemis, l'oratoire d'Italie, &eacute;tabli &agrave;
+Florence par Philippe de N&eacute;ri, et l'oratoire de France, &eacute;tabli &agrave; Paris
+par Pierre de B&eacute;rulle. L'oratoire de Paris pr&eacute;tendait le pas, Philippe
+de N&eacute;ri n'&eacute;tant que saint, et B&eacute;rulle &eacute;tant cardinal.</p>
+
+<p>Revenons &agrave; la dure r&egrave;gle espagnole de Martin Verga.</p>
+
+<p>Les bernardines-b&eacute;n&eacute;dictines de cette ob&eacute;dience font maigre toute
+l'ann&eacute;e, je&ucirc;nent le car&ecirc;me et beaucoup d'autres jours qui leur sont
+sp&eacute;ciaux, se rel&egrave;vent dans leur premier sommeil depuis une heure du
+matin jusqu'&agrave; trois pour lire le br&eacute;viaire et chanter matines, couchent
+dans des draps de serge en toute saison et sur la paille, n'usent point
+de bains, n'allument jamais de feu, se donnent la discipline tous les
+vendredis, observent la r&egrave;gle du silence, ne se parlent qu'aux
+r&eacute;cr&eacute;ations, lesquelles sont tr&egrave;s courtes, et portent des chemises de
+bure pendant six mois, du 14 septembre, qui est l'exaltation de la
+sainte-croix, jusqu'&agrave; P&acirc;ques. Ces six mois sont une mod&eacute;ration, la r&egrave;gle
+dit toute l'ann&eacute;e; mais cette chemise de bure, insupportable dans les
+chaleurs de l'&eacute;t&eacute;, produisait des fi&egrave;vres et des spasmes nerveux. Il a
+fallu en restreindre l'usage. M&ecirc;me avec cet adoucissement, le 14
+septembre, quand les religieuses mettent cette chemise, elles ont trois
+ou quatre jours de fi&egrave;vre. Ob&eacute;issance, pauvret&eacute;, chastet&eacute;, stabilit&eacute;
+sous cl&ocirc;ture; voil&agrave; leurs v&oelig;ux, fort aggrav&eacute;s par la r&egrave;gle.</p>
+
+<p>La prieure est &eacute;lue pour trois ans par les m&egrave;res, qu'on appelle <i>m&egrave;res
+vocales</i> parce qu'elles ont voix au chapitre. Une prieure ne peut &ecirc;tre
+r&eacute;&eacute;lue que deux fois, ce qui fixe &agrave; neuf ans le plus long r&egrave;gne possible
+d'une prieure.</p>
+
+<p>Elles ne voient jamais le pr&ecirc;tre officiant, qui leur est toujours cach&eacute;
+par une serge tendue &agrave; neuf pieds de haut. Au sermon, quand le
+pr&eacute;dicateur est dans la chapelle, elles baissent leur voile sur leur
+visage. Elles doivent toujours parler bas, marcher les yeux &agrave; terre et
+la t&ecirc;te inclin&eacute;e. Un seul homme peut entrer dans le couvent,
+l'archev&ecirc;que dioc&eacute;sain.</p>
+
+<p>Il y en a bien un autre, qui est le jardinier; mais c'est toujours un
+vieillard, et afin qu'il soit perp&eacute;tuellement seul dans le jardin et que
+les religieuses soient averties de l'&eacute;viter, on lui attache une
+clochette au genou.</p>
+
+<p>Elles sont soumises &agrave; la prieure d'une soumission absolue et passive.
+C'est la suj&eacute;tion canonique dans toute son abn&eacute;gation. Comme &agrave; la voix
+du Christ, <i>ut voci Christi</i>, au geste, au premier signe, <i>ad nutum, ad
+primum signum</i>, tout de suite, avec bonheur, avec pers&eacute;v&eacute;rance, avec une
+certaine ob&eacute;issance aveugle, <i>prompte, hilariter perseveranter et caeca
+quadam obedientia</i>, comme la lime dans la main de l'ouvrier, <i>quasi
+limam in manibus fabri</i>, ne pouvant lire ni &eacute;crire quoi que ce soit sans
+permission expresse, <i>legere vel scribere non addiscerit sine expressa
+superioris licentia</i>.</p>
+
+<p>&Agrave; tour de r&ocirc;le chacune d'elles fait ce qu'elles appellent <i>la
+r&eacute;paration</i>. La r&eacute;paration, c'est la pri&egrave;re pour tous les p&eacute;ch&eacute;s, pour
+toutes les fautes, pour tous les d&eacute;sordres, pour toutes les violations,
+pour toutes les iniquit&eacute;s, pour tous les crimes qui se commettent sur la
+terre. Pendant douze heures cons&eacute;cutives, de quatre heures du soir &agrave;
+quatre heures du matin, ou de quatre heures du matin &agrave; quatre heures du
+soir, la s&oelig;ur qui fait <i>la r&eacute;paration</i> reste &agrave; genoux sur la pierre
+devant le Saint-Sacrement, les mains jointes, la corde au cou. Quand la
+fatigue devient insupportable, elle se prosterne &agrave; plat ventre, la face
+contre terre, les bras en croix; c'est l&agrave; tout son soulagement. Dans
+cette attitude, elle prie pour tous les coupables de l'univers. Ceci est
+grand jusqu'au sublime.</p>
+
+<p>Comme cet acte s'accomplit devant un poteau au haut duquel br&ucirc;le un
+cierge, on dit indistinctement <i>faire la r&eacute;paration</i> ou <i>&ecirc;tre au
+poteau</i>. Les religieuses pr&eacute;f&egrave;rent m&ecirc;me, par humilit&eacute;, cette derni&egrave;re
+expression qui contient une id&eacute;e de supplice et d'abaissement.</p>
+
+<p><i>Faire la r&eacute;paration</i> est une fonction o&ugrave; toute l'&acirc;me s'absorbe. La
+s&oelig;ur au poteau ne se retournerait pas pour le tonnerre tombant derri&egrave;re
+elle.</p>
+
+<p>En outre, il y a toujours une religieuse &agrave; genoux devant le
+Saint-Sacrement. Cette station dure une heure. Elles se rel&egrave;vent comme
+des soldats en faction. C'est l&agrave; l'Adoration Perp&eacute;tuelle.</p>
+
+<p>Les prieures et les m&egrave;res portent presque toujours des noms empreints
+d'une gravit&eacute; particuli&egrave;re, rappelant, non des saintes et des martyres,
+mais des moments de la vie de J&eacute;sus-Christ, comme la m&egrave;re Nativit&eacute;, la
+m&egrave;re Conception, la m&egrave;re Pr&eacute;sentation, la m&egrave;re Passion. Cependant les
+noms de saintes ne sont pas interdits.</p>
+
+<p>Quand on les voit, on ne voit jamais que leur bouche. Toutes ont les
+dents jaunes. Jamais une brosse &agrave; dents n'est entr&eacute;e dans le couvent. Se
+brosser les dents, est au haut d'une &eacute;chelle au bas de laquelle il y a:
+perdre son &acirc;me.</p>
+
+<p>Elles ne disent de rien <i>ma</i> ni <i>mon</i>. Elles n'ont rien &agrave; elles et ne
+doivent tenir &agrave; rien. Elles disent de toute chose <i>notre;</i> ainsi: notre
+voile, notre chapelet; si elles parlaient de leur chemise, elles
+diraient <i>notre chemise</i>. Quelquefois elles s'attachent &agrave; quelque petit
+objet, &agrave; un livre d'heures, &agrave; une relique, &agrave; une m&eacute;daille b&eacute;nite. D&egrave;s
+qu'elles s'aper&ccedil;oivent qu'elles commencent &agrave; tenir &agrave; cet objet, elles
+doivent le donner. Elles se rappellent le mot de sainte Th&eacute;r&egrave;se &agrave;
+laquelle une grande dame, au moment d'entrer dans son ordre, disait:
+Permettez, ma m&egrave;re, que j'envoie chercher une sainte bible &agrave; laquelle je
+tiens beaucoup.&mdash;<i>Ah! vous tenez &agrave; quelque chose! En ce cas, n'entrez
+pas chez nous</i>.</p>
+
+<p>D&eacute;fense &agrave; qui que ce soit de s'enfermer, et d'avoir un <i>chez-soi</i>, une
+<i>chambre</i>. Elles vivent cellules ouvertes. Quand elles s'abordent, l'une
+dit: <i>Lou&eacute; soit et ador&eacute; le tr&egrave;s Saint-Sacrement de l'autel</i>! L'autre
+r&eacute;pond: <i>&Agrave; jamais</i>. M&ecirc;me c&eacute;r&eacute;monie quand l'une frappe &agrave; la porte de
+l'autre. &Agrave; peine la porte a-t-elle &eacute;t&eacute; touch&eacute;e qu'on entend de l'autre
+c&ocirc;t&eacute; une voix douce dire pr&eacute;cipitamment: &Agrave; jamais! Comme toutes les
+pratiques, cela devient machinal par l'habitude; et l'une dit
+quelquefois <i>&agrave; jamais</i> avant que l'autre ait eu le temps de dire, ce qui
+est assez long d'ailleurs: <i>Lou&eacute; soit et ador&eacute; le tr&egrave;s Saint-Sacrement
+de l'autel</i>! Chez les visitandines, celle qui entre dit: <i>Ave Maria</i>, et
+celle chez laquelle on entre dit: <i>Grati&acirc; plena</i>. C'est leur bonjour,
+qui est &laquo;plein de gr&acirc;ce&raquo; en effet.</p>
+
+<p>&Agrave; chaque heure du jour, trois coups suppl&eacute;mentaires sonnent &agrave; la cloche
+de l'&eacute;glise du couvent. &Agrave; ce signal, prieure, m&egrave;res vocales, professes,
+converses, novices, postulantes, interrompent ce qu'elles disent, ce
+qu'elles font ou ce qu'elles pensent, et toutes disent &agrave; la fois, s'il
+est cinq heures, par exemple:&mdash;<i>&Agrave; cinq heures et &agrave; toute heure, lou&eacute;
+soit et ador&eacute; le tr&egrave;s Saint-Sacrement de l'autel</i>! S'il est huit
+heures:&mdash;<i>&Agrave; huit heures et &agrave; toute heure</i>, etc., et ainsi de suite,
+selon l'heure qu'il est.</p>
+
+<p>Cette coutume, qui a pour but de rompre la pens&eacute;e et de la ramener
+toujours &agrave; Dieu, existe dans beaucoup de communaut&eacute;s; seulement la
+formule varie. Ainsi, &agrave; l'Enfant-J&eacute;sus, on dit:&mdash;<i>&Agrave; l'heure qu'il est et
+&agrave; toute heure que l'amour de J&eacute;sus enflamme mon c&oelig;ur!</i></p>
+
+<p>Les b&eacute;n&eacute;dictines-bernardines de Martin Verga, clo&icirc;tr&eacute;es il y a cinquante
+ans au Petit-Picpus, chantent les offices sur une psalmodie grave,
+plain-chant pur, et toujours &agrave; pleine voix toute la dur&eacute;e de l'office.
+Partout o&ugrave; il y a un ast&eacute;risque dans le missel, elles font une pause et
+disent &agrave; voix basse: <i>J&eacute;sus-Marie-Joseph</i>. Pour l'office des morts,
+elles prennent le ton si bas, que c'est &agrave; peine si des voix de femmes
+peuvent descendre jusque-l&agrave;. Il en r&eacute;sulte un effet saisissant et
+tragique.</p>
+
+<p>Celles du Petit-Picpus avaient fait faire un caveau sous leur
+ma&icirc;tre-autel pour la s&eacute;pulture de leur communaut&eacute;. <i>Le gouvernement</i>,
+comme elles disent, ne permit pas que ce caveau re&ccedil;&ucirc;t les cercueils.
+Elles sortaient donc du couvent quand elles &eacute;taient mortes. Ceci les
+affligeait et les consternait comme une infraction.</p>
+
+<p>Elles avaient obtenu, consolation m&eacute;diocre, d'&ecirc;tre enterr&eacute;es &agrave; une heure
+sp&eacute;ciale et en un coin sp&eacute;cial dans l'ancien cimeti&egrave;re Vaugirard, qui
+&eacute;tait fait d'une terre appartenant jadis &agrave; leur communaut&eacute;.</p>
+
+<p>Le jeudi ces religieuses entendent la grand'messe, v&ecirc;pres et tous les
+offices comme le dimanche. Elles observent en outre scrupuleusement
+toutes les petites f&ecirc;tes, inconnues aux gens du monde, que l'&eacute;glise
+prodiguait autrefois en France et prodigue encore en Espagne et en
+Italie. Leurs stations &agrave; la chapelle sont interminables. Quant au nombre
+et &agrave; la dur&eacute;e de leurs pri&egrave;res, nous ne pouvons en donner une meilleure
+id&eacute;e qu'en citant le mot na&iuml;f de l'une d'elles: <i>Les pri&egrave;res des
+postulantes sont effrayantes, les pri&egrave;res des novices encore pires, et
+les pri&egrave;res des professes encore pires</i>.</p>
+
+<p>Une fois par semaine, on assemble le chapitre; la prieure pr&eacute;side, les
+m&egrave;res vocales assistent. Chaque s&oelig;ur vient &agrave; son tour s'agenouiller sur
+la pierre, et confesser &agrave; haute voix, devant toutes, les fautes et les
+p&eacute;ch&eacute;s qu'elle a commis dans la semaine. Les m&egrave;res vocales se consultent
+apr&egrave;s chaque confession, et infligent tout haut les p&eacute;nitences.</p>
+
+<p>Outre la confession &agrave; haute voix, pour laquelle on r&eacute;serve toutes les
+fautes un peu graves, elles ont pour les fautes v&eacute;nielles ce qu'elles
+appellent <i>la coulpe</i>. Faire sa coulpe, c'est se prosterner &agrave; plat
+ventre durant l'office devant la prieure jusqu'&agrave; ce que celle-ci, qu'on
+ne nomme jamais que <i>notre m&egrave;re</i>, avertisse la patiente par un petit
+coup frapp&eacute; sur le bois de sa stalle qu'elle peut se relever. On fait sa
+coulpe pour tr&egrave;s peu de chose, un verre cass&eacute;, un voile d&eacute;chir&eacute;, un
+retard involontaire de quelques secondes &agrave; un office, une fausse note &agrave;
+l'&eacute;glise, etc., cela suffit, on fait sa coulpe. La coulpe est toute
+spontan&eacute;e; c'est <i>la coupable</i> elle-m&ecirc;me (ce mot est ici
+&eacute;tymologiquement &agrave; sa place) qui se juge et qui se l'inflige. Les jours
+de f&ecirc;tes et les dimanches il y a quatre m&egrave;res chantres qui psalmodient
+les offices devant un grand lutrin &agrave; quatre pupitres. Un jour une m&egrave;re
+chantre entonna un psaume qui commen&ccedil;ait par <i>Ecce</i>, et, au lieu de
+<i>Ecce</i>, dit &agrave; haute voix ces trois notes: <i>ut, si, sol;</i> elle subit pour
+cette distraction une coulpe qui dura tout l'office. Ce qui rendait la
+faute &eacute;norme, c'est que le chapitre avait ri.</p>
+
+<p>Lorsqu'une religieuse est appel&eacute;e au parloir, f&ucirc;t-ce la prieure, elle
+baisse son voile de fa&ccedil;on, l'on s'en souvient, &agrave; ne laisser voir que sa
+bouche.</p>
+
+<p>La prieure seule peut communiquer avec des &eacute;trangers. Les autres ne
+peuvent voir que leur famille &eacute;troite, et tr&egrave;s rarement. Si par hasard
+une personne du dehors se pr&eacute;sente pour voir une religieuse qu'elle a
+connue ou aim&eacute;e dans le monde, il faut toute une n&eacute;gociation. Si c'est
+une femme, l'autorisation peut &ecirc;tre quelquefois accord&eacute;e, la religieuse
+vient et on lui parle &agrave; travers les volets, lesquels ne s'ouvrent que
+pour une m&egrave;re ou une s&oelig;ur. Il va sans dire que la permission est
+toujours refus&eacute;e aux hommes.</p>
+
+<p>Telle est la r&egrave;gle de saint Beno&icirc;t, aggrav&eacute;e par Martin Verga.</p>
+
+<p>Ces religieuses ne sont point gaies, roses et fra&icirc;ches comme le sont
+souvent les filles des autres ordres. Elles sont p&acirc;les et graves. De
+1825 &agrave; 1830 trois sont devenues folles.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIf" id="Chapitre_IIIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>S&eacute;v&eacute;rit&eacute;s</h3>
+
+
+<p>On est au moins deux ans postulante, souvent quatre; quatre ans novice.
+Il est rare que les v&oelig;ux d&eacute;finitifs puissent &ecirc;tre prononc&eacute;s avant
+vingt-trois ou vingt-quatre ans. Les bernardines-b&eacute;n&eacute;dictines de Martin
+Verga n'admettent point de veuves dans leur ordre.</p>
+
+<p>Elles se livrent dans leurs cellules &agrave; beaucoup de mac&eacute;rations inconnues
+dont elles ne doivent jamais parler.</p>
+
+<p>Le jour o&ugrave; une novice fait profession, on l'habille de ses plus beaux
+atours, on la coiffe de roses blanches, on lustre et on boucle ses
+cheveux, puis elle se prosterne; on &eacute;tend sur elle un grand voile noir
+et l'on chante l'office des morts. Alors les religieuses se divisent en
+deux files, une file passe pr&egrave;s d'elle en disant d'un accent plaintif:
+<i>notre s&oelig;ur est morte</i>, et l'autre file r&eacute;pond d'une voix &eacute;clatante:
+<i>vivante en J&eacute;sus-Christ!</i></p>
+
+<p>&Agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; se passe cette histoire, un pensionnat &eacute;tait joint au
+couvent. Pensionnat de jeunes filles nobles, la plupart riches, parmi
+lesquelles on remarquait mesdemoiselles de Sainte-Aulaire et de B&eacute;lissen
+et une anglaise portant l'illustre nom catholique de Talbot. Ces jeunes
+filles, &eacute;lev&eacute;es par ces religieuses entre quatre murs, grandissaient
+dans l'horreur du monde et du si&egrave;cle. Une d'elles nous disait un jour:
+<i>Voir le pav&eacute; de la rue me faisait frissonner de la t&ecirc;te aux pieds</i>.
+Elles &eacute;taient v&ecirc;tues de bleu avec un bonnet blanc et un Saint-Esprit de
+vermeil ou de cuivre fix&eacute; sur la poitrine. &Agrave; de certains jours de grande
+f&ecirc;te, particuli&egrave;rement &agrave; la Sainte-Marthe, on leur accordait, comme
+haute faveur et bonheur supr&ecirc;me, de s'habiller en religieuses et de
+faire les offices et les pratiques de saint Beno&icirc;t pendant toute une
+journ&eacute;e. Dans les premiers temps, les religieuses leur pr&ecirc;taient leurs
+v&ecirc;tements noirs. Cela parut profane, et la prieure le d&eacute;fendit. Ce pr&ecirc;t
+ne fut permis qu'aux novices. Il est remarquable que ces
+repr&eacute;sentations, tol&eacute;r&eacute;es sans doute et encourag&eacute;es dans le couvent par
+un secret esprit de pros&eacute;lytisme, et pour donner &agrave; ces enfants quelque
+avant-go&ucirc;t du saint habit, &eacute;taient un bonheur r&eacute;el et une vraie
+r&eacute;cr&eacute;ation pour les pensionnaires. Elles s'en amusaient tout simplement.
+<i>C'&eacute;tait nouveau, cela les changeait</i>. Candides raisons de l'enfance qui
+ne r&eacute;ussissent pas d'ailleurs &agrave; faire comprendre &agrave; nous mondains cette
+f&eacute;licit&eacute; de tenir en main un goupillon et de rester debout des heures
+enti&egrave;res chantant &agrave; quatre devant un lutrin.</p>
+
+<p>Les &eacute;l&egrave;ves, aux aust&eacute;rit&eacute;s pr&egrave;s, se conformaient &agrave; toutes les pratiques
+du couvent. Il est telle jeune femme qui, entr&eacute;e dans le monde et apr&egrave;s
+plusieurs ann&eacute;es de mariage, n'&eacute;tait pas encore parvenue &agrave; se
+d&eacute;shabituer de dire en toute h&acirc;te chaque fois qu'on frappait &agrave; sa porte:
+<i>&agrave; jamais!</i> Comme les religieuses, les pensionnaires ne voyaient leurs
+parents qu'au parloir. Leurs m&egrave;res elles-m&ecirc;mes n'obtenaient pas de les
+embrasser. Voici jusqu'o&ugrave; allait la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; sur ce point. Un jour une
+jeune fille fut visit&eacute;e par sa m&egrave;re accompagn&eacute;e d'une petite s&oelig;ur de
+trois ans. La jeune fille pleurait, car elle e&ucirc;t bien voulu embrasser sa
+s&oelig;ur. Impossible. Elle supplia du moins qu'il f&ucirc;t permis &agrave; l'enfant de
+passer &agrave; travers les barreaux sa petite main pour qu'elle p&ucirc;t la baiser.
+Ceci fut refus&eacute; presque avec scandale.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVf" id="Chapitre_IVf"></a><a href="#sixieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Ga&icirc;t&eacute;s</h3>
+
+
+<p>Ces jeunes filles n'en ont pas moins rempli cette grave maison de
+souvenirs charmants.</p>
+
+<p>&Agrave; de certaines heures, l'enfance &eacute;tincelait dans ce clo&icirc;tre. La
+r&eacute;cr&eacute;ation sonnait. Une porte tournait sur ses gonds. Les oiseaux
+disaient: Bon! voil&agrave; les enfants! Une irruption de jeunesse inondait ce
+jardin coup&eacute; d'une croix comme un linceul. Des visages radieux, des
+fronts blancs, des yeux ing&eacute;nus pleins de gaie lumi&egrave;re, toutes sortes
+d'aurores, s'&eacute;parpillaient dans ces t&eacute;n&egrave;bres. Apr&egrave;s les psalmodies, les
+cloches, les sonneries, les glas, les offices, tout &agrave; coup &eacute;clatait ce
+bruit des petites filles, plus doux qu'un bruit d'abeilles. La ruche de
+la joie s'ouvrait, et chacune apportait son miel. On jouait, on
+s'appelait, on se groupait, on courait; de jolies petites dents blanches
+jasaient dans des coins; les voiles, de loin, surveillaient les rires,
+les ombres guettaient les rayons, mais qu'importe! on rayonnait et on
+riait. Ces quatre murs lugubres avaient leur minute d'&eacute;blouissement. Ils
+assistaient, vaguement blanchis du reflet de tant de joie, &agrave; ce doux
+tourbillonnement d'essaims. C'&eacute;tait comme une pluie de roses traversant
+ce deuil. Les jeunes filles fol&acirc;traient sous l'&oelig;il des religieuses; le
+regard de l'impeccabilit&eacute; ne g&ecirc;ne pas l'innocence. Gr&acirc;ce &agrave; ces enfants,
+parmi tant d'heures aust&egrave;res, il y avait l'heure na&iuml;ve. Les petites
+sautaient, les grandes dansaient. Dans ce clo&icirc;tre, le jeu &eacute;tait m&ecirc;l&eacute; de
+ciel. Rien n'&eacute;tait ravissant et auguste comme toutes ces fra&icirc;ches &acirc;mes
+&eacute;panouies. Hom&egrave;re f&ucirc;t venu rire l&agrave; avec Perrault, et il y avait, dans ce
+jardin noir, de la jeunesse, de la sant&eacute;, du bruit, des cris, de
+l'&eacute;tourdissement, du plaisir, du bonheur, &agrave; d&eacute;rider toutes les a&iuml;eules,
+celles de l'&eacute;pop&eacute;e comme celles du conte, celles du tr&ocirc;ne comme celles
+du chaume, depuis H&eacute;cube jusqu'&agrave; la M&egrave;re-Grand.</p>
+
+<p>Il s'est dit dans cette maison, plus que partout ailleurs peut-&ecirc;tre, de
+ces <i>mots d'enfants</i> qui ont tant de gr&acirc;ce et qui font rire d'un rire
+plein de r&ecirc;verie. C'est entre ces quatre murs fun&egrave;bres qu'une enfant de
+cinq ans s'&eacute;cria un jour:&mdash;<i>Ma m&egrave;re! une grande vient de me dire que je
+n'ai plus que neuf ans et dix mois &agrave; rester ici. Quel bonheur!</i></p>
+
+<p>C'est encore l&agrave; qu'eut lieu ce dialogue m&eacute;morable:</p>
+
+<p>Une m&egrave;re vocale.&mdash;Pourquoi pleurez-vous, mon enfant?</p>
+
+<p>L'enfant: (<i>six ans</i>), sanglotant:&mdash;J'ai dit &agrave; Alix que je savais mon
+histoire de France. Elle me dit que je ne la sais pas, et je la sais.</p>
+
+<p>Alix (<i>la grande, neuf ans</i>).&mdash;Non. Elle ne la sait pas.</p>
+
+<p>La m&egrave;re.&mdash;Comment cela, mon enfant?</p>
+
+<p>Alix.&mdash;Elle m'a dit d'ouvrir le livre au hasard et de lui faire une
+question qu'il y a dans le livre, et qu'elle r&eacute;pondrait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'a pas r&eacute;pondu.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons. Que lui avez-vous demand&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ouvert le livre au hasard comme elle disait, et je lui ai demand&eacute;
+la premi&egrave;re demande que j'ai trouv&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que c'&eacute;tait que cette demande?</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait: <i>Qu'arriva-t-il ensuite?</i></p>
+
+<p>C'est l&agrave; qu'a &eacute;t&eacute; faite cette observation profonde sur une perruche un
+peu gourmande qui appartenait &agrave; une dame pensionnaire:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Est-elle gentille! elle mange le dessus de sa tartine, comme une
+personne!</i></p>
+
+<p>C'est sur une des dalles de ce clo&icirc;tre qu'a &eacute;t&eacute; ramass&eacute;e cette
+confession, &eacute;crite d'avance, pour ne pas l'oublier, par une p&eacute;cheresse
+&acirc;g&eacute;e de sept ans:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mon p&egrave;re, je m'accuse d'avoir &eacute;t&eacute; avarice.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mon p&egrave;re, je m'accuse d'avoir &eacute;t&eacute; adult&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Mon p&egrave;re, je m'accuse d'avoir &eacute;lev&eacute; mes regards vers les monsieurs.&raquo;</p>
+
+<p>C'est sur un des bancs de gazon de ce jardin qu'a &eacute;t&eacute; improvis&eacute; par une
+bouche rose de six ans ce conte &eacute;cout&eacute; par des yeux bleus de quatre &agrave;
+cinq ans:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Il y avait trois petits coqs qui avaient un pays o&ugrave; il y avait
+beaucoup de fleurs. Ils ont cueilli les fleurs, et ils les ont mises
+dans leur poche. Apr&egrave;s &ccedil;a, ils ont cueilli les feuilles, et ils les ont
+mises dans leurs joujoux. Il y avait un loup dans le pays, et il y avait
+beaucoup de bois; et le loup &eacute;tait dans le bois; et il a mang&eacute; les
+petits coqs.&raquo;</p>
+
+<p>Et encore cet autre po&egrave;me:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;Il est arriv&eacute; un coup de b&acirc;ton.</p>
+
+<p>&laquo;C'est Polichinelle qui l'a donn&eacute; au chat.</p>
+
+<p>&laquo;&Ccedil;a ne lui a pas fait de bien, &ccedil;a lui a fait du mal.</p>
+
+<p>&laquo;Alors une dame a mis Polichinelle en prison.&raquo;</p>
+
+<p>C'est l&agrave; qu'a &eacute;t&eacute; dit, par une petite abandonn&eacute;e, enfant trouv&eacute; que le
+couvent &eacute;levait par charit&eacute;, ce mot doux et navrant. Elle entendait les
+autres parler de leurs m&egrave;res, et elle murmura dans son coin:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Moi, ma m&egrave;re n'&eacute;tait pas l&agrave; quand je suis n&eacute;e!</i></p>
+
+<p>Il y avait une grosse touri&egrave;re qu'on voyait toujours se h&acirc;ter dans les
+corridors avec son trousseau de clefs et qui se nommait s&oelig;ur Agathe.
+Les <i>grandes grandes</i>, au-dessus de dix ans,&mdash;l'appelaient <i>Agathocl&egrave;s</i>.</p>
+
+<p>Le r&eacute;fectoire, grande pi&egrave;ce oblongue et carr&eacute;e, qui ne recevait de jour
+que par un clo&icirc;tre &agrave; archivoltes de plain-pied avec le jardin, &eacute;tait
+obscur et humide, et, comme disent les enfants,&mdash;plein de b&ecirc;tes. Tous
+les lieux circonvoisins y fournissaient leur contingent d'insectes.
+Chacun des quatre coins en avait re&ccedil;u, dans le langage des
+pensionnaires, un nom particulier et expressif. Il y avait le coin des
+Araign&eacute;es, le coin des Chenilles, le coin des Cloportes et le coin des
+Cricris. Le coin des Cricris &eacute;tait voisin de la cuisine et fort estim&eacute;.
+On y avait moins froid qu'ailleurs. Du r&eacute;fectoire les noms avaient pass&eacute;
+au pensionnat et servaient &agrave; y distinguer comme &agrave; l'ancien coll&egrave;ge
+Mazarin quatre nations. Toute &eacute;l&egrave;ve &eacute;tait de l'une de ces quatre nations
+selon le coin du r&eacute;fectoire o&ugrave; elle s'asseyait aux heures des repas. Un
+jour, Mr l'archev&ecirc;que, faisant la visite pastorale, vit entrer dans la
+classe o&ugrave; il passait une jolie petite fille toute vermeille avec
+d'admirables cheveux blonds, il demanda &agrave; une autre pensionnaire,
+charmante brune aux joues fra&icirc;ches qui &eacute;tait pr&egrave;s de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que celle-ci?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une araign&eacute;e, monseigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! et cette autre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un cricri.</p>
+
+<p>&mdash;Et celle-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une chenille.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;! et vous-m&ecirc;me?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un cloporte, monseigneur.</p>
+
+<p>Chaque maison de ce genre a ses particularit&eacute;s. Au commencement de ce
+si&egrave;cle, &Eacute;couen &eacute;tait un de ces lieux gracieux et s&eacute;v&egrave;res o&ugrave; grandit,
+dans une ombre presque auguste, l'enfance des jeunes filles. &Agrave; &Eacute;couen,
+pour prendre rang dans la procession du Saint-Sacrement, on distinguait
+entre les vierges et les fleuristes. Il y avait aussi &laquo;les dais&raquo; et &laquo;les
+encensoirs&raquo;, les unes portant les cordons du dais, les autres encensant
+le Saint-Sacrement. Les fleurs revenaient de droit aux fleuristes.
+Quatre "vierges" marchaient en avant. Le matin de ce grand jour, il
+n'&eacute;tait pas rare d'entendre demander dans le dortoir:</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui est vierge?</p>
+
+<p>Madame Campan citait ce mot d'une &laquo;petite&raquo; de sept ans &agrave; une &laquo;grande&raquo; de
+seize, qui prenait la t&ecirc;te de la procession pendant qu'elle, la petite,
+restait &agrave; la queue:</p>
+
+<p>&mdash;Tu es vierge, toi; moi, je ne le suis pas.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Vf" id="Chapitre_Vf"></a><a href="#sixieme">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>Distractions</h3>
+
+
+<p>Au-dessus de la porte du r&eacute;fectoire &eacute;tait &eacute;crite en grosses lettres
+noires cette pri&egrave;re qu'on appelait la <i>Paten&ocirc;tre blanche</i>, et qui avait
+pour vertu de mener les gens droit en paradis:</p>
+
+<p>&laquo;Petite paten&ocirc;tre blanche, que Dieu fit, que Dieu dit, que Dieu mit en
+paradis. Au soir, m'allant coucher, je trouvis (<i>sic</i>) trois anges &agrave; mon
+lit couch&eacute;s, un aux pieds, deux au chevet, la bonne vierge Marie au
+milieu, qui me dit que je m'y couchis, que rien ne doutis. Le bon Dieu
+est mon p&egrave;re, la bonne Vierge est ma m&egrave;re, les trois ap&ocirc;tres sont mes
+fr&egrave;res, les trois vierges sont mes s&oelig;urs. La chemise o&ugrave; Dieu fut n&eacute;,
+mon corps en est envelopp&eacute;; la croix Sainte-Marguerite &agrave; ma poitrine est
+&eacute;crite; madame la Vierge s'en va sur les champs, Dieu pleurant,
+rencontrit Mr saint Jean. Monsieur saint Jean, d'o&ugrave; venez-vous? Je viens
+d'<i>Ave Salus</i>. Vous n'avez pas vu le bon Dieu, si est? Il est dans
+l'arbre de la croix, les pieds pendants, les mains clouants, un petit
+chapeau d'&eacute;pine blanche sur la t&ecirc;te. Qui la dira trois fois au soir,
+trois fois au matin, gagnera le paradis &agrave; la fin.&raquo;</p>
+
+<p>En 1827, cette oraison caract&eacute;ristique avait disparu du mur sous une
+triple couche de badigeon. Elle ach&egrave;ve &agrave; cette heure de s'effacer dans
+la m&eacute;moire de quelques jeunes filles d'alors, vieilles femmes
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>Un grand crucifix accroch&eacute; au mur compl&eacute;tait la d&eacute;coration de ce
+r&eacute;fectoire, dont la porte unique, nous croyons l'avoir dit, s'ouvrait
+sur le jardin. Deux tables &eacute;troites, c&ocirc;toy&eacute;es chacune de deux bancs de
+bois, faisaient deux longues lignes parall&egrave;les d'un bout &agrave; l'autre du
+r&eacute;fectoire. Les murs &eacute;taient blancs, les tables &eacute;taient noires; ces deux
+couleurs du deuil sont le seul rechange des couvents. Les repas &eacute;taient
+rev&ecirc;ches et la nourriture des enfants eux-m&ecirc;mes s&eacute;v&egrave;re. Un seul plat,
+viande et l&eacute;gumes m&ecirc;l&eacute;s, ou poisson sal&eacute;, tel &eacute;tait le luxe. Ce bref
+ordinaire, r&eacute;serv&eacute; aux pensionnaires seules, &eacute;tait pourtant une
+exception. Les enfants mangeaient et se taisaient sous le guet de la
+m&egrave;re semaini&egrave;re qui, de temps en temps, si une mouche s'avisait de voler
+et de bourdonner contre la r&egrave;gle, ouvrait et fermait bruyamment un livre
+de bois. Ce silence &eacute;tait assaisonn&eacute; de la vie des saints, lue &agrave; haute
+voix dans une petite chaire &agrave; pupitre situ&eacute;e au pied du crucifix. La
+lectrice &eacute;tait une grande &eacute;l&egrave;ve, de semaine. Il y avait de distance en
+distance sur la table nue des terrines vernies o&ugrave; les &eacute;l&egrave;ves lavaient
+elles-m&ecirc;mes leur timbale et leur couvert, et quelquefois jetaient
+quelque morceau de rebut, viande dure ou poisson g&acirc;t&eacute;; ceci &eacute;tait puni.
+On appelait ces terrines <i>ronds d'eau</i>.</p>
+
+<p>L'enfant qui rompait le silence faisait une &laquo;croix de langue&raquo;. O&ugrave;? &agrave;
+terre. Elle l&eacute;chait le pav&eacute;. La poussi&egrave;re, cette fin de toutes les
+joies, &eacute;tait charg&eacute;e de ch&acirc;tier ces pauvres petites feuilles de rose,
+coupables de gazouillement.</p>
+
+<p>Il y avait dans le couvent un livre qui n'a jamais &eacute;t&eacute; imprim&eacute; qu'<i>&agrave;
+exemplaire unique</i>, et qu'il est d&eacute;fendu de lire. C'est la r&egrave;gle de
+saint Beno&icirc;t. Arcane o&ugrave; nul &oelig;il profane ne doit p&eacute;n&eacute;trer. <i>Nemo
+regulas, seu constitutiones nostras, externis communicabit</i>.</p>
+
+<p>Les pensionnaires parvinrent un jour &agrave; d&eacute;rober ce livre, et se mirent &agrave;
+le lire avidement, lecture souvent interrompue par des terreurs d'&ecirc;tre
+surprises qui leur faisaient refermer le volume pr&eacute;cipitamment. Elles ne
+tir&egrave;rent de ce grand danger couru qu'un plaisir m&eacute;diocre. Quelques pages
+inintelligibles sur les p&eacute;ch&eacute;s des jeunes gar&ccedil;ons, voil&agrave; ce qu'elles
+eurent de &laquo;plus int&eacute;ressant&raquo;.</p>
+
+<p>Elles jouaient dans une all&eacute;e du jardin, bord&eacute;e de quelques maigres
+arbres fruitiers. Malgr&eacute; l'extr&ecirc;me surveillance et la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; des
+punitions, quand le vent avait secou&eacute; les arbres, elles r&eacute;ussissaient
+quelquefois &agrave; ramasser furtivement une pomme verte, ou un abricot g&acirc;t&eacute;,
+ou une poire habit&eacute;e. Maintenant je laisse parler une lettre que j'ai
+sous les yeux, lettre &eacute;crite il y a vingt-cinq ans par une ancienne
+pensionnaire, aujourd'hui madame la duchesse de&mdash;, une des plus
+&eacute;l&eacute;gantes femmes de Paris. Je cite textuellement: &laquo;On cache sa poire ou
+sa pomme, comme on peut. Lorsqu'on monte mettre le voile sur le lit en
+attendant le souper, on les fourre sous son oreiller et le soir on les
+mange dans son lit, et lorsqu'on ne peut pas, on les mange dans les
+commodit&eacute;s.&raquo; C'&eacute;tait l&agrave; une de leurs volupt&eacute;s les plus vives.</p>
+
+<p>Une fois, c'&eacute;tait encore &agrave; l'&eacute;poque d'une visite de Mr l'archev&ecirc;que au
+couvent, une des jeunes filles, mademoiselle Bouchard, qui &eacute;tait un peu
+Montmorency, gagea qu'elle lui demanderait un jour de cong&eacute;, &eacute;normit&eacute;
+dans une communaut&eacute; si aust&egrave;re. La gageure fut accept&eacute;e, mais aucune de
+celles qui tenaient le pari n'y croyait. Au moment venu, comme
+l'archev&ecirc;que passait devant les pensionnaires, mademoiselle Bouchard, &agrave;
+l'indescriptible &eacute;pouvante de ses compagnes, sortit des rangs, et dit:
+&laquo;Monseigneur, un jour de cong&eacute;.&raquo; Mademoiselle Bouchard &eacute;tait fra&icirc;che et
+grande, avec la plus jolie petite mine rose du monde. Mr de Qu&eacute;len
+sourit et dit: <i>Comment donc, ma ch&egrave;re enfant, un jour de cong&eacute;! Trois
+jours, s'il vous pla&icirc;t. J'accorde trois jours.</i> La prieure n'y pouvait
+rien, l'archev&ecirc;que avait parl&eacute;. Scandale pour le couvent, mais joie pour
+le pensionnat. Qu'on juge de l'effet.</p>
+
+<p>Ce clo&icirc;tre bourru n'&eacute;tait pourtant pas si bien mur&eacute; que la vie des
+passions du dehors, que le drame, que le roman m&ecirc;me, n'y p&eacute;n&eacute;trassent.
+Pour le prouver, nous nous bornerons &agrave; constater ici et &agrave; indiquer
+bri&egrave;vement un fait r&eacute;el et incontestable, qui d'ailleurs n'a en lui-m&ecirc;me
+aucun rapport et ne tient par aucun fil &agrave; l'histoire que nous racontons.
+Nous mentionnons ce fait pour compl&eacute;ter dans l'esprit du lecteur la
+physionomie du couvent.</p>
+
+<p>Vers cette &eacute;poque donc, il y avait dans le couvent une personne
+myst&eacute;rieuse qui n'&eacute;tait pas religieuse, qu'on traitait avec grand
+respect, et qu'on nommait <i>madame Albertine</i>. On ne savait rien d'elle
+sinon qu'elle &eacute;tait folle, et que dans le monde elle passait pour morte.
+Il y avait sous cette histoire, disait-on, des arrangements de fortune
+n&eacute;cessaires pour un grand mariage.</p>
+
+<p>Cette femme, de trente ans &agrave; peine, brune, assez belle, regardait
+vaguement avec de grands yeux noirs. Voyait-elle? On en doutait. Elle
+glissait plut&ocirc;t qu'elle ne marchait; elle ne parlait jamais; on n'&eacute;tait
+pas bien s&ucirc;r qu'elle respir&acirc;t. Ses narines &eacute;taient pinc&eacute;es et livides
+comme apr&egrave;s le dernier soupir. Toucher sa main, c'&eacute;tait toucher de la
+neige. Elle avait une &eacute;trange gr&acirc;ce spectrale. L&agrave; o&ugrave; elle entrait, on
+avait froid. Un jour une s&oelig;ur, la voyant passer, dit &agrave; une autre: Elle
+passe pour morte.&mdash;Elle l'est peut-&ecirc;tre, r&eacute;pondit l'autre.</p>
+
+<p>On faisait sur madame Albertine cent r&eacute;cits. C'&eacute;tait l'&eacute;ternelle
+curiosit&eacute; des pensionnaires. Il y avait dans la chapelle une tribune
+qu'on appelait <i>l'&OElig;iil-de-B&oelig;uf</i>. C'est dans cette tribune qui n'avait
+qu'une baie circulaire, un <i>&oelig;il-de-b&oelig;uf</i>, que madame Albertine
+assistait aux offices. Elle y &eacute;tait habituellement seule, parce que de
+cette tribune, plac&eacute;e au premier &eacute;tage, on pouvait voir le pr&eacute;dicateur
+ou l'officiant; ce qui &eacute;tait interdit aux religieuses. Un jour la chaire
+&eacute;tait occup&eacute;e par un jeune pr&ecirc;tre de haut rang, Mr le duc de Rohan, pair
+de France, officier des mousquetaires rouges en 1815 lorsqu'il &eacute;tait
+prince de L&eacute;on, mort apr&egrave;s 1830 cardinal et archev&ecirc;que de Besan&ccedil;on.
+C'&eacute;tait la premi&egrave;re fois que Mr de Rohan pr&ecirc;chait au couvent du
+Petit-Picpus. Madame Albertine assistait ordinairement aux sermons et
+aux offices dans un calme parfait et dans une immobilit&eacute; compl&egrave;te. Ce
+jour-l&agrave;, d&egrave;s qu'elle aper&ccedil;ut Mr de Rohan, elle se dressa &agrave; demi, et dit
+&agrave; haute voix dans le silence de la chapelle: <i>Tiens! Auguste!</i> Toute la
+communaut&eacute; stup&eacute;faite tourna la t&ecirc;te, le pr&eacute;dicateur leva les yeux, mais
+madame Albertine &eacute;tait retomb&eacute;e dans son immobilit&eacute;. Un souffle du monde
+ext&eacute;rieur, une lueur de vie avait pass&eacute; un moment sur cette figure
+&eacute;teinte et glac&eacute;e, puis tout s'&eacute;tait &eacute;vanoui, et la folle &eacute;tait
+redevenue cadavre.</p>
+
+<p>Ces deux mots cependant firent jaser tout ce qui pouvait parler dans le
+couvent. Que de choses dans ce <i>tiens</i>! <i>Auguste!</i> que de r&eacute;v&eacute;lations!
+Mr de Rohan s'appelait en effet Auguste. Il &eacute;tait &eacute;vident que madame
+Albertine sortait du plus grand monde, puisqu'elle connaissait Mr de
+Rohan, qu'elle y &eacute;tait elle-m&ecirc;me haut plac&eacute;e, puisqu'elle parlait d'un
+si grand seigneur si famili&egrave;rement, et qu'elle avait avec lui une
+relation, de parent&eacute; peut-&ecirc;tre, mais &agrave; coup s&ucirc;r bien &eacute;troite,
+puisqu'elle savait son &laquo;petit nom&raquo;.</p>
+
+<p>Deux duchesses tr&egrave;s s&eacute;v&egrave;res, mesdames de Choiseul et de S&eacute;rent,
+visitaient souvent la communaut&eacute;, o&ugrave; elles p&eacute;n&eacute;traient sans doute en
+vertu du privil&egrave;ge <i>Magnates mulieres</i>, et faisaient grand'peur au
+pensionnat. Quand les deux vieilles dames passaient, toutes les pauvres
+jeunes filles tremblaient et baissaient les yeux.</p>
+
+<p>M. de Rohan &eacute;tait du reste, &agrave; son insu, l'objet de l'attention des
+pensionnaires. Il venait &agrave; cette &eacute;poque d'&ecirc;tre fait, en attendant
+l'&eacute;piscopat, grand vicaire de l'archev&ecirc;que de Paris. C'&eacute;tait une de ses
+habitudes de venir assez souvent chanter aux offices de la chapelle des
+religieuses du Petit-Picpus. Aucune des jeunes recluses ne pouvait
+l'apercevoir, &agrave; cause du rideau de serge, mais il avait une voix douce
+et un peu gr&ecirc;le, qu'elles &eacute;taient parvenues &agrave; reconna&icirc;tre et &agrave;
+distinguer. Il avait &eacute;t&eacute; mousquetaire; et puis on le disait fort coquet,
+fort bien coiff&eacute; avec de beaux cheveux ch&acirc;tains arrang&eacute;s en rouleau
+autour de la t&ecirc;te, et qu'il avait une large ceinture moire magnifique,
+et que sa soutane noire &eacute;tait coup&eacute;e le plus &eacute;l&eacute;gamment du monde. Il
+occupait fort toutes ces imaginations de seize ans.</p>
+
+<p>Aucun bruit du dehors ne p&eacute;n&eacute;trait dans le couvent. Cependant il y eut
+une ann&eacute;e o&ugrave; le son d'une fl&ucirc;te y parvint. Ce fut un &eacute;v&eacute;nement, et les
+pensionnaires d'alors s'en souviennent encore.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une fl&ucirc;te dont quelqu'un jouait dans le voisinage. Cette fl&ucirc;te
+jouait toujours le m&ecirc;me air, un air aujourd'hui bien lointain: <i>Ma
+Z&eacute;tulb&eacute;, viens r&eacute;gner sur mon &acirc;me</i>, et on l'entendait deux ou trois fois
+dans la journ&eacute;e. Les jeunes filles passaient des heures &agrave; &eacute;couter, les
+m&egrave;res vocales &eacute;taient boulevers&eacute;es, les cervelles travaillaient, les
+punitions pleuvaient. Cela dura plusieurs mois. Les pensionnaires
+&eacute;taient toutes plus ou moins amoureuses du musicien inconnu. Chacune se
+r&ecirc;vait Z&eacute;tulb&eacute;. Le bruit de fl&ucirc;te venait du c&ocirc;t&eacute; de la rue Droit-Mur;
+elles auraient tout donn&eacute;, tout compromis, tout tent&eacute;, pour voir, ne
+f&ucirc;t-ce qu'une seconde, pour entrevoir, pour apercevoir, le &laquo;jeune homme&raquo;
+qui jouait si d&eacute;licieusement de cette fl&ucirc;te et qui, sans s'en douter,
+jouait en m&ecirc;me temps de toutes ces &acirc;mes. Il y en eut qui s'&eacute;chapp&egrave;rent
+par une porte de service et qui mont&egrave;rent au troisi&egrave;me sur la rue
+Droit-Mur, afin d'essayer de voir par les jours de souffrance.
+Impossible. Une alla jusqu'&agrave; passer son bras au-dessus de sa t&ecirc;te par la
+grille et agita son mouchoir blanc. Deux furent plus hardies encore.
+Elles trouv&egrave;rent moyen de grimper jusque sur un toit et s'y risqu&egrave;rent
+et r&eacute;ussirent enfin &agrave; voir &laquo;le jeune homme&raquo;. C'&eacute;tait un vieux
+gentilhomme &eacute;migr&eacute;, aveugle et ruin&eacute;, qui jouait de la fl&ucirc;te dans son
+grenier pour se d&eacute;sennuyer.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIf" id="Chapitre_VIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>Le petit couvent</h3>
+
+
+<p>Il y avait dans cette enceinte du Petit-Picpus trois b&acirc;timents
+parfaitement distincts, le grand couvent qu'habitaient les religieuses,
+le pensionnat o&ugrave; logeaient les &eacute;l&egrave;ves, et enfin ce qu'on appelait le
+petit couvent. C'&eacute;tait un corps de logis avec jardin o&ugrave; demeuraient en
+commun toutes sortes de vieilles religieuses de divers ordres, restes
+des clo&icirc;tres d&eacute;truits par la r&eacute;volution; une r&eacute;union de toutes les
+bigarrures noires, grises et blanches, de toutes les communaut&eacute;s et de
+toutes les vari&eacute;t&eacute;s possibles; ce qu'on pourrait appeler, si un pareil
+accouplement de mots &eacute;tait permis, une sorte de couvent-arlequin.</p>
+
+<p>D&egrave;s l'Empire, il avait &eacute;t&eacute; accord&eacute; &agrave; toutes ces pauvres filles
+dispers&eacute;es et d&eacute;pays&eacute;es de venir s'abriter l&agrave; sous les ailes des
+b&eacute;n&eacute;dictines-bernardines. Le gouvernement leur payait une petite
+pension; les dames du Petit-Picpus les avaient re&ccedil;ues avec empressement.
+C'&eacute;tait un p&ecirc;le-m&ecirc;le bizarre. Chacune suivait sa r&egrave;gle. On permettait
+quelquefois aux &eacute;l&egrave;ves pensionnaires, comme grande r&eacute;cr&eacute;ation, de leur
+rendre visite; ce qui fait que ces jeunes m&eacute;moires ont gard&eacute; entre
+autres le souvenir de la m&egrave;re Saint-Basile, de la m&egrave;re
+Sainte-Scolastique et de la m&egrave;re Jacob.</p>
+
+<p>Une de ces r&eacute;fugi&eacute;es se retrouvait presque chez elle. C'&eacute;tait une
+religieuse de Sainte-Aure, la seule de son ordre qui e&ucirc;t surv&eacute;cu.
+L'ancien couvent des dames de Sainte-Aure occupait d&egrave;s le commencement
+du XVIII&egrave;me si&egrave;cle pr&eacute;cis&eacute;ment cette m&ecirc;me maison du Petit-Picpus qui
+appartint plus tard aux b&eacute;n&eacute;dictines de Martin Verga. Cette sainte
+fille, trop pauvre pour porter le magnifique habit de son ordre, qui
+&eacute;tait une robe blanche avec le scapulaire &eacute;carlate, en avait rev&ecirc;tu
+pieusement un petit mannequin qu'elle montrait avec complaisance et qu'&agrave;
+sa mort elle a l&eacute;gu&eacute; &agrave; la maison. En 1824, il ne restait de cet ordre
+qu'une religieuse; aujourd'hui il n'en reste qu'une poup&eacute;e.</p>
+
+<p>Outre ces dignes m&egrave;res, quelques vieilles femmes du monde avaient obtenu
+de la prieure, comme madame Albertine, la permission de se retirer dans
+le petit couvent. De ce nombre &eacute;taient madame de Beaufort d'Hautpoul et
+madame la marquise Dufresne. Une autre n'a jamais &eacute;t&eacute; connue dans le
+couvent que par le bruit formidable qu'elle faisait en se mouchant. Les
+&eacute;l&egrave;ves l'appelaient madame Vacarmini.</p>
+
+<p>Vers 1820 ou 1821, madame de Genlis, qui r&eacute;digeait &agrave; cette &eacute;poque un
+petit recueil p&eacute;riodique intitul&eacute; <i>l'Intr&eacute;pide</i>, demanda &agrave; entrer dame
+en chambre au couvent du Petit-Picpus. Mr le duc d'Orl&eacute;ans la
+recommandait. Rumeur dans la ruche; les m&egrave;res vocales &eacute;taient toutes
+tremblantes. Madame de Genlis avait fait des romans. Mais elle d&eacute;clara
+qu'elle &eacute;tait la premi&egrave;re &agrave; les d&eacute;tester, et puis elle &eacute;tait arriv&eacute;e &agrave;
+sa phase de d&eacute;votion farouche. Dieu aidant, et le prince aussi, elle
+entra. Elle s'en alla au bout de six ou huit mois, donnant pour raison
+que le jardin n'avait pas d'ombre. Les religieuses en furent ravies.
+Quoique tr&egrave;s vieille, elle jouait encore de la harpe, et fort bien.</p>
+
+<p>En s'en allant, elle laissa sa marque &agrave; sa cellule. Madame de Genlis
+&eacute;tait superstitieuse et latiniste. Ces deux mots donnent d'elle un assez
+bon profil. On voyait encore, il y a quelques ann&eacute;es, coll&eacute;s dans
+l'int&eacute;rieur d'une petite armoire de sa cellule o&ugrave; elle serrait son
+argent et ses bijoux, ces cinq vers latins &eacute;crits de sa main &agrave; l'encre
+rouge sur papier jaune, et qui, dans son opinion, avaient la vertu
+d'effaroucher les voleurs:</p>
+
+<p class="noindent">
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Imparibus meritis pendent tria corpora ramis:</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5.5em;"><i>Dismas et Gesmas, media est divina potestas;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 6em;"><i>Alta petit Dismas, infelix, infima, Gesmas.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5.5em;"><i>Nos et res nostras conservet summa potestas.</i></span><br />
+<span style="margin-left: 6.5em;"><i>Hos versus dicas, ne tu furto tua perdas.</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Ces vers, en latin du sixi&egrave;me si&egrave;cle, soul&egrave;vent la question de savoir si
+les deux larrons du calvaire s'appelaient, comme on le croit
+commun&eacute;ment, Dimas et Gestas, ou Dismas et Gesmas. Cette orthographe e&ucirc;t
+pu contrarier les pr&eacute;tentions qu'avait, au si&egrave;cle dernier, le vicomte de
+Gestas &agrave; descendre du mauvais larron. Du reste, la vertu utile attach&eacute;e
+&agrave; ces vers fait article de foi dans l'ordre des hospitali&egrave;res.</p>
+
+<p>L'&eacute;glise de la maison, construite de mani&egrave;re &agrave; s&eacute;parer, comme une
+v&eacute;ritable coupure, le grand couvent du pensionnat, &eacute;tait, bien entendu,
+commune au pensionnat, au grand couvent et au petit couvent. On y
+admettait m&ecirc;me le public par une sorte d'entr&eacute;e de lazaret m&eacute;nag&eacute;e sur
+la rue. Mais tout &eacute;tait dispos&eacute; de fa&ccedil;on qu'aucune des habitantes du
+clo&icirc;tre ne p&ucirc;t voir un visage du dehors. Supposez une &eacute;glise dont le
+ch&oelig;ur serait saisi par une main gigantesque, et pli&eacute; de mani&egrave;re &agrave;
+former, non plus, comme dans les &eacute;glises ordinaires un prolongement
+derri&egrave;re l'autel, mais une sorte de salle ou de caverne obscure &agrave; la
+droite de l'officiant; supposez cette salle ferm&eacute;e par le rideau de sept
+pieds de haut dont nous avons d&eacute;j&agrave; parl&eacute;; entassez dans l'ombre de ce
+rideau, sur des stalles de bois, les religieuses de ch&oelig;ur &agrave; gauche, les
+pensionnaires &agrave; droite, les converses et les novices au fond, et vous
+aurez quelque id&eacute;e des religieuses du Petit-Picpus, assistant au service
+divin. Cette caverne, qu'on appelait le ch&oelig;ur, communiquait avec le
+clo&icirc;tre par un couloir. L'&eacute;glise prenait jour sur le jardin. Quand les
+religieuses assistaient &agrave; des offices o&ugrave; leur r&egrave;gle leur commandait le
+silence, le public n'&eacute;tait averti de leur pr&eacute;sence que par le choc des
+mis&eacute;ricordes des stalles se levant ou s'abaissant avec bruit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIf" id="Chapitre_VIIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre VII</a></h2>
+
+<h3>Quelques silhouettes de cette ombre</h3>
+
+
+<p>Pendant les six ann&eacute;es qui s&eacute;parent 1819 de 1825, la prieure du
+Petit-Picpus &eacute;tait mademoiselle de Blemeur qui en religion s'appelait
+m&egrave;re Innocente. Elle &eacute;tait de la famille de la Marguerite de Blemeur,
+auteur de <i>la Vie des saints de l'ordre de Saint-Beno&icirc;t</i>. Elle avait &eacute;t&eacute;
+r&eacute;&eacute;lue. C'&eacute;tait une femme d'une soixantaine d'ann&eacute;es, courte, grosse,
+&laquo;chantant comme un pot f&ecirc;l&eacute;&raquo;, dit la lettre que nous avons d&eacute;j&agrave; cit&eacute;e;
+du reste excellente, la seule gaie dans tout le couvent, et pour cela
+ador&eacute;e.</p>
+
+<p>M&egrave;re Innocente tenait de son ascendante Marguerite, la Dacier de
+l'Ordre. Elle &eacute;tait lettr&eacute;e, &eacute;rudite, savante, comp&eacute;tente, curieusement
+historienne, farcie de latin, bourr&eacute;e de grec, pleine d'h&eacute;breu, et
+plut&ocirc;t b&eacute;n&eacute;dictin que b&eacute;n&eacute;dictine.</p>
+
+<p>La sous-prieure &eacute;tait une vieille religieuse espagnole presque aveugle,
+la m&egrave;re Cineres.</p>
+
+<p>Les plus compt&eacute;es parmi les <i>vocales</i> &eacute;taient la m&egrave;re Sainte-Honorine,
+tr&eacute;sori&egrave;re, la m&egrave;re Sainte-Gertrude, premi&egrave;re ma&icirc;tresse des novices, la
+m&egrave;re Sainte-Ange, deuxi&egrave;me ma&icirc;tresse, la m&egrave;re Annonciation, sacristaine,
+la m&egrave;re Saint-Augustin, infirmi&egrave;re, la seule dans tout le couvent qui
+f&ucirc;t m&eacute;chante; puis m&egrave;re Sainte-Mechtilde (Mlle Gauvain), toute jeune,
+ayant une admirable voix; m&egrave;re des Anges (Mlle Drouet), qui avait &eacute;t&eacute; au
+couvent des Filles-Dieu et au couvent du Tr&eacute;sor entre Gisors et Magny;
+m&egrave;re Saint-Joseph (Mlle de Cogolludo); m&egrave;re Sainte-Ad&eacute;la&iuml;de (Mlle
+d'Auverney); m&egrave;re Mis&eacute;ricorde (Mlle de Cifuentes, qui ne put r&eacute;sister
+aux aust&eacute;rit&eacute;s); m&egrave;re Compassion (Mlle de la Milti&egrave;re, re&ccedil;ue &agrave; soixante
+ans, malgr&eacute; la r&egrave;gle, tr&egrave;s riche); m&egrave;re Providence (Mlle de Laudini&egrave;re);
+m&egrave;re Pr&eacute;sentation (Mlle de Siguenza), qui fut prieure en 1847; enfin,
+m&egrave;re Sainte-C&eacute;ligne (la s&oelig;ur du sculpteur Ceracchi), devenue folle;
+m&egrave;re Sainte-Chantal (Mlle de Suzon), devenue folle.</p>
+
+<p>Il y avait encore parmi les plus jolies une charmante fille de
+vingt-trois ans, qui &eacute;tait de l'&icirc;le Bourbon et descendante du chevalier
+Roze, qui se f&ucirc;t appel&eacute;e dans le monde mademoiselle Roze et qui
+s'appelait m&egrave;re Assomption.</p>
+
+<p>La m&egrave;re Sainte-Mechtilde, charg&eacute;e du chant et du ch&oelig;ur, y employait
+volontiers les pensionnaires. Elle en prenait ordinairement une gamme
+compl&egrave;te, c'est-&agrave;-dire sept, de dix ans &agrave; seize inclusivement, voix et
+tailles assorties, qu'elle faisait chanter debout, align&eacute;es c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te
+par rang d'&acirc;ge de la plus petite &agrave; la plus grande. Cela offrait aux
+regards quelque chose comme un pipeau de jeunes filles, une sorte de
+fl&ucirc;te de Pan vivante faite avec des anges.</p>
+
+<p>Celles des s&oelig;urs converses que les pensionnaires aimaient le mieux,
+c'&eacute;taient la s&oelig;ur Sainte-Euphrasie, la s&oelig;ur Sainte-Marguerite, la
+s&oelig;ur Sainte-Marthe, qui &eacute;tait en enfance, et la s&oelig;ur Saint-Michel,
+dont le long nez les faisait rire.</p>
+
+<p>Toutes ces femmes &eacute;taient douces pour tous ces enfants. Les religieuses
+n'&eacute;taient s&eacute;v&egrave;res que pour elles-m&ecirc;mes. On ne faisait de feu qu'au
+pensionnat, et la nourriture, compar&eacute;e &agrave; celle du couvent, y &eacute;tait
+recherch&eacute;e. Avec cela mille soins. Seulement, quand un enfant passait
+pr&egrave;s d'une religieuse et lui parlait, la religieuse ne r&eacute;pondait jamais.</p>
+
+<p>Cette r&egrave;gle du silence avait engendr&eacute; ceci que, dans tout le couvent, la
+parole &eacute;tait retir&eacute;e aux cr&eacute;atures humaines et donn&eacute;e aux objets
+inanim&eacute;s. Tant&ocirc;t c'&eacute;tait la cloche de l'&eacute;glise qui parlait, tant&ocirc;t le
+grelot du jardinier. Un timbre tr&egrave;s sonore, plac&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la touri&egrave;re
+et qu'on entendait de toute la maison, indiquait par des sonneries
+vari&eacute;es, qui &eacute;taient une fa&ccedil;on de t&eacute;l&eacute;graphe acoustique, toutes les
+actions de la vie mat&eacute;rielle &agrave; accomplir, et appelait au parloir, si
+besoin &eacute;tait, telle ou telle habitante de la maison. Chaque personne et
+chaque chose avait sa sonnerie. La prieure avait un et un; la
+sous-prieure un et deux. Six-cinq annon&ccedil;ait la classe, de telle sorte
+que les &eacute;l&egrave;ves ne disaient jamais rentrer en classe, mais aller &agrave;
+six-cinq. Quatre-quatre &eacute;tait le timbre de madame de Genlis. On
+l'entendait tr&egrave;s souvent. <i>C'est le diable &agrave; quatre</i>, disaient celles
+qui n'&eacute;taient point charitables. Dix-neuf coups annon&ccedil;aient un grand
+&eacute;v&eacute;nement. C'&eacute;tait l'ouverture de la <i>porte de cl&ocirc;ture</i>, effroyable
+planche de fer h&eacute;riss&eacute;e de verrous qui ne tournait sur ses gonds que
+devant l'archev&ecirc;que.</p>
+
+<p>Lui et le jardinier except&eacute;s, nous l'avons dit, aucun homme n'entrait
+dans le couvent. Les pensionnaires en voyaient deux autres; l'aum&ocirc;nier,
+l'abb&eacute; Ban&egrave;s, vieux et laid, qu'il leur &eacute;tait donn&eacute; de contempler au
+ch&oelig;ur &agrave; travers une grille; l'autre, le ma&icirc;tre de dessin, Mr Ansiaux,
+que la lettre dont on a d&eacute;j&agrave; lu quelques lignes appelle Mr <i>Anciot</i>, et
+qualifie <i>vieux affreux bossu</i>.</p>
+
+<p>On voit que tous les hommes &eacute;taient choisis.</p>
+
+<p>Telle &eacute;tait cette curieuse maison.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIIf" id="Chapitre_VIIIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre VIII</a></h2>
+
+<h3><i>Post corda lapides</i></h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s en avoir esquiss&eacute; la figure morale, il n'est pas inutile d'en
+indiquer en quelques mots la configuration mat&eacute;rielle. Le lecteur en a
+d&eacute;j&agrave; quelque id&eacute;e.</p>
+
+<p>Le couvent du Petit-Picpus-Saint-Antoine emplissait presque enti&egrave;rement
+le vaste trap&egrave;ze qui r&eacute;sultait des intersections de la rue Polonceau, de
+la rue Droit-Mur, de la petite rue Picpus et de la ruelle condamn&eacute;e
+nomm&eacute;e dans les vieux plans rue Aumarais. Ces quatre rues entouraient ce
+trap&egrave;ze comme ferait un foss&eacute;. Le couvent se composait de plusieurs
+b&acirc;timents et d'un jardin. Le b&acirc;timent principal, pris dans son entier,
+&eacute;tait une juxtaposition de constructions hybrides qui, vues &agrave; vol
+d'oiseau, dessinaient assez exactement une potence pos&eacute;e sur le sol. Le
+grand bras de la potence occupait tout le tron&ccedil;on de la rue Droit-Mur
+compris entre la petite rue Picpus et la rue Polonceau; le petit bras
+&eacute;tait une haute, grise et s&eacute;v&egrave;re fa&ccedil;ade grill&eacute;e qui regardait la petite
+rue Picpus; la porte coch&egrave;re n&ordm; 62 en marquait l'extr&eacute;mit&eacute;. Vers le
+milieu de cette fa&ccedil;ade, la poussi&egrave;re et la cendre blanchissaient une
+vieille porte basse cintr&eacute;e o&ugrave; les araign&eacute;es faisaient leur toile et qui
+ne s'ouvrait qu'une heure ou deux le dimanche et aux rares occasions o&ugrave;
+le cercueil d'une religieuse sortait du couvent. C'&eacute;tait l'entr&eacute;e
+publique de l'&eacute;glise. Le coude de la potence &eacute;tait une salle carr&eacute;e qui
+servait d'office et que les religieuses nommaient <i>la d&eacute;pense</i>. Dans le
+grand bras &eacute;taient les cellules des m&egrave;res et des s&oelig;urs et le noviciat.
+Dans le petit bras les cuisines, le r&eacute;fectoire, doubl&eacute; du clo&icirc;tre, et
+l'&eacute;glise. Entre la porte n&ordm; 62 et le coin de la ruelle ferm&eacute;e Aumarais
+&eacute;tait le pensionnat, qu'on ne voyait pas du dehors. Le reste du trap&egrave;ze
+formait le jardin qui &eacute;tait beaucoup plus bas que le niveau de la rue
+Polonceau; ce qui faisait les murailles bien plus &eacute;lev&eacute;es encore au
+dedans qu'&agrave; l'ext&eacute;rieur. Le jardin, l&eacute;g&egrave;rement bomb&eacute;, avait &agrave; son
+milieu, au sommet d'une butte, un beau sapin aigu et conique duquel
+partaient, comme du rond-point &agrave; pique d'un bouclier, quatre grandes
+all&eacute;es, et, dispos&eacute;es deux par deux dans les embranchements des grandes,
+huit petites, de fa&ccedil;on que, si l'enclos e&ucirc;t &eacute;t&eacute; circulaire, le plan
+g&eacute;om&eacute;tral des all&eacute;es e&ucirc;t ressembl&eacute; &agrave; une croix pos&eacute;e sur une roue. Les
+all&eacute;es, venant toutes aboutir aux murs tr&egrave;s irr&eacute;guliers du jardin,
+&eacute;taient de longueurs in&eacute;gales. Elles &eacute;taient bord&eacute;es de groseilliers. Au
+fond une all&eacute;e de grands peupliers allait des ruines du vieux couvent,
+qui &eacute;tait &agrave; l'angle de la rue Droit-Mur, &agrave; la maison du petit couvent,
+qui &eacute;tait &agrave; l'angle de la ruelle Aumarais. En avant du petit couvent, il
+y avait ce qu'on intitulait le petit jardin. Qu'on ajoute &agrave; cet ensemble
+une cour, toutes sortes d'angles vari&eacute;s que faisaient les corps de logis
+int&eacute;rieurs, des murailles de prison, pour toute perspective et pour tout
+voisinage la longue ligne noire de toits qui bordait l'autre c&ocirc;t&eacute; de la
+rue Polonceau, et l'on pourra se faire une image compl&egrave;te de ce
+qu'&eacute;tait, il y a quarante-cinq ans, la maison des bernardines du
+Petit-Picpus. Cette sainte maison avait &eacute;t&eacute; b&acirc;tie pr&eacute;cis&eacute;ment sur
+l'emplacement d'un jeu de paume fameux du quatorzi&egrave;me au seizi&egrave;me si&egrave;cle
+qu'on appelait le <i>tripot des onze mille diables</i>.</p>
+
+<p>Toutes ces rues du reste &eacute;taient des plus anciennes de Paris. Ces noms,
+Droit-Mur et Aumarais, sont bien vieux; les rues qui les portent sont
+beaucoup plus vieilles encore. La ruelle Aumarais s'est appel&eacute;e la
+ruelle Maugout; la rue Droit-Mur s'est appel&eacute;e la rue des &Eacute;glantiers,
+car Dieu ouvrait les fleurs avant que l'homme taill&acirc;t les pierres.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IXf" id="Chapitre_IXf"></a><a href="#sixieme">Chapitre IX</a></h2>
+
+<h3>Un si&egrave;cle sous une guimpe</h3>
+
+
+<p>Puisque nous sommes en train de d&eacute;tails sur ce qu'&eacute;tait autrefois le
+couvent du Petit-Picpus et que nous avons os&eacute; ouvrir une fen&ecirc;tre sur ce
+discret asile, que le lecteur nous permette encore une petite
+digression, &eacute;trang&egrave;re au fond de ce livre, mais caract&eacute;ristique et utile
+en ce qu'elle fait comprendre que le clo&icirc;tre lui-m&ecirc;me a ses figures
+originales.</p>
+
+<p>Il y avait dans le petit couvent une centenaire qui venait de l'abbaye
+de Fontevrault. Avant la r&eacute;volution elle avait m&ecirc;me &eacute;t&eacute; du monde. Elle
+parlait beaucoup de Mr de Miromesnil, garde des sceaux sous Louis XVI,
+et d'une pr&eacute;sidente Duplat qu'elle avait beaucoup connue. C'&eacute;tait son
+plaisir et sa vanit&eacute; de ramener ces deux noms &agrave; tout propos. Elle disait
+merveilles de l'abbaye de Fontevrault, que c'&eacute;tait comme une ville, et
+qu'il y avait des rues dans le monast&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle parlait avec un parler picard qui &eacute;gayait les pensionnaires. Tous
+les ans, elle renouvelait solennellement ses v&oelig;ux, et, au moment de
+faire serment, elle disait au pr&ecirc;tre: Monseigneur saint Fran&ccedil;ois l'a
+baill&eacute; &agrave; monseigneur saint Julien, monseigneur saint Julien l'a baill&eacute; &agrave;
+monseigneur saint Eus&egrave;be, monseigneur saint Eus&egrave;be l'a baill&eacute; &agrave;
+monseigneur saint Procope, etc., etc.; ainsi je vous le baille, mon
+p&egrave;re.&mdash;Et les pensionnaires de rire, non sous cape, mais sous voile;
+charmants petits rires &eacute;touff&eacute;s qui faisaient froncer le sourcil aux
+m&egrave;res vocales.</p>
+
+<p>Une autre fois, la centenaire racontait des histoires. Elle disait que
+<i>dans sa jeunesse les bernardins ne le c&eacute;daient pas aux mousquetaires</i>.
+C'&eacute;tait un si&egrave;cle qui parlait, mais c'&eacute;tait le dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle. Elle
+contait la coutume champenoise et bourguignonne des quatre vins avant la
+r&eacute;volution. Quand un grand personnage, un mar&eacute;chal de France, un prince,
+un duc et pair, traversait une ville de Bourgogne ou de Champagne, le
+corps de ville venait le haranguer et lui pr&eacute;sentait quatre gondoles
+d'argent dans lesquelles on avait vers&eacute; de quatre vins diff&eacute;rents. Sur
+le premier gobelet on lisait cette inscription: <i>vin de singe</i>, sur le
+deuxi&egrave;me: <i>vin de lion</i>, sur le troisi&egrave;me: <i>vin de mouton</i>, sur le
+quatri&egrave;me: <i>vin de cochon</i>. Ces quatre l&eacute;gendes exprimaient les quatre
+degr&eacute;s que descend l'ivrogne; la premi&egrave;re ivresse, celle qui &eacute;gaye; la
+deuxi&egrave;me, celle qui irrite; la troisi&egrave;me, celle qui h&eacute;b&egrave;te; la derni&egrave;re
+enfin, celle qui abrutit.</p>
+
+<p>Elle avait dans une armoire, sous clef, un objet myst&eacute;rieux auquel elle
+tenait fort. La r&egrave;gle de Fontevrault ne le lui d&eacute;fendait pas. Elle ne
+voulait montrer cet objet &agrave; personne. Elle s'enfermait, ce que sa r&egrave;gle
+lui permettait, et se cachait chaque fois qu'elle voulait le contempler.
+Si elle entendait marcher dans le corridor, elle refermait l'armoire
+aussi pr&eacute;cipitamment qu'elle le pouvait avec ses vieilles mains. D&egrave;s
+qu'on lui parlait de cela, elle se taisait, elle qui parlait si
+volontiers. Les plus curieuses &eacute;chou&egrave;rent devant son silence et les plus
+tenaces devant son obstination. C'&eacute;tait aussi l&agrave; un sujet de
+commentaires pour tout ce qui &eacute;tait d&eacute;s&oelig;uvr&eacute; ou ennuy&eacute; dans le couvent.
+Que pouvait donc &ecirc;tre cette chose si pr&eacute;cieuse et si secr&egrave;te qui &eacute;tait
+le tr&eacute;sor de la centenaire? Sans doute quelque saint livre? quelque
+chapelet unique? quelque relique prouv&eacute;e? On se perdait en conjectures.
+&Agrave; la mort de la pauvre vieille, on courut &agrave; l'armoire plus vite
+peut-&ecirc;tre qu'il n'e&ucirc;t convenu, et on l'ouvrit. On trouva l'objet sous un
+triple linge comme une pat&egrave;ne b&eacute;nite. C'&eacute;tait un plat de Fa&euml;nza
+repr&eacute;sentant des amours qui s'envolent poursuivis par des gar&ccedil;ons
+apothicaires arm&eacute;s d'&eacute;normes seringues. La poursuite abonde en grimaces
+et en postures comiques. Un des charmants petits amours est d&eacute;j&agrave; tout
+embroch&eacute;. Il se d&eacute;bat, agite ses petites ailes et essaye encore de
+voler, mais le matassin rit d'un rire satanique. Moralit&eacute;: l'amour
+vaincu par la colique. Ce plat, fort curieux d'ailleurs, et qui a
+peut-&ecirc;tre eu l'honneur de donner une id&eacute;e &agrave; Moli&egrave;re, existait encore en
+septembre 1845; il &eacute;tait &agrave; vendre chez un marchand de bric-&agrave;-brac du
+boulevard Beaumarchais.</p>
+
+<p>Cette bonne vieille ne voulait recevoir aucune visite du dehors, <i>&agrave;
+cause</i>, disait-elle, <i>que le parloir est trop triste</i>.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Xf" id="Chapitre_Xf"></a><a href="#sixieme">Chapitre X</a></h2>
+
+<h3>Origine de l'Adoration Perp&eacute;tuelle</h3>
+
+
+<p>Du reste, ce parloir presque s&eacute;pulcral dont nous avons essay&eacute; de donner
+une id&eacute;e est un fait tout local qui ne se reproduit pas avec la m&ecirc;me
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute; dans d'autres couvents. Au couvent de la rue du Temple en
+particulier qui, &agrave; la v&eacute;rit&eacute;, &eacute;tait d'un autre ordre, les volets noirs
+&eacute;taient remplac&eacute;s par des rideaux bruns, et le parloir lui-m&ecirc;me &eacute;tait un
+salon parquet&eacute; dont les fen&ecirc;tres s'encadraient de bonnes-gr&acirc;ces en
+mousseline blanche et dont les murailles admettaient toutes sortes de
+cadres, un portrait d'une b&eacute;n&eacute;dictine &agrave; visage d&eacute;couvert, des bouquets
+en peinture, et jusqu'&agrave; une t&ecirc;te de turc.</p>
+
+<p>C'est dans le jardin du couvent de la rue du Temple que se trouvait ce
+marronnier d'Inde qui passait pour le plus beau et le plus grand de
+France et qui avait parmi le bon peuple du dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle la
+renomm&eacute;e d'&ecirc;tre <i>le p&egrave;re de tous les marronniers du royaume</i>.</p>
+
+<p>Nous l'avons dit, ce couvent du Temple &eacute;tait occup&eacute; par des b&eacute;n&eacute;dictines
+de l'Adoration Perp&eacute;tuelle, b&eacute;n&eacute;dictines tout autres que celles qui
+relevaient de C&icirc;teaux. Cet ordre de l'Adoration Perp&eacute;tuelle n'est pas
+tr&egrave;s ancien et ne remonte pas &agrave; plus de deux cents ans. En 1649, le
+Saint-Sacrement fut profan&eacute; deux fois, &agrave; quelques jours de distance,
+dans deux &eacute;glises de Paris, &agrave; Saint-Sulpice et &agrave; Saint-Jean en Gr&egrave;ve,
+sacril&egrave;ge effrayant et rare qui &eacute;mut toute la ville. Mr le prieur grand
+vicaire de Saint-Germain-des-Pr&eacute;s ordonna une procession solennelle de
+tout son clerg&eacute; o&ugrave; officia le nonce du pape. Mais l'expiation ne suffit
+pas &agrave; deux dignes femmes, madame Courtin, marquise de Boucs, et la
+comtesse de Ch&acirc;teauvieux. Cet outrage, fait au &laquo;tr&egrave;s auguste sacrement
+de l'autel&raquo;, quoique passager, ne sortait pas de ces deux saintes &acirc;mes,
+et leur parut ne pouvoir &ecirc;tre r&eacute;par&eacute; que par une &laquo;Adoration Perp&eacute;tuelle&raquo;
+dans quelque monast&egrave;re de filles. Toutes deux, l'une en 1652, l'autre en
+1653, firent donation de sommes notables &agrave; la m&egrave;re Catherine de Bar,
+dite du Saint-Sacrement, religieuse b&eacute;n&eacute;dictine, pour fonder, dans ce
+but pieux, un monast&egrave;re de l'ordre de Saint-Beno&icirc;t; la premi&egrave;re
+permission pour cette fondation fut donn&eacute;e &agrave; la m&egrave;re Catherine de Bar
+par Mr de Metz, abb&eacute; de Saint-Germain, &laquo;&agrave; la charge qu'aucune fille ne
+pourrait &ecirc;tre re&ccedil;ue, qu'elle n'apport&acirc;t trois cents livres de pension,
+qui font six mille livres au principal&raquo;. Apr&egrave;s l'abb&eacute; de Saint-Germain,
+le roi accorda des lettres patentes, et le tout, charte abbatiale et
+lettres royales, fut homologu&eacute; en 1654 &agrave; la chambre des comptes et au
+parlement.</p>
+
+<p>Telle est l'origine et la cons&eacute;cration l&eacute;gale de l'&eacute;tablissement des
+b&eacute;n&eacute;dictines de l'Adoration Perp&eacute;tuelle du Saint-Sacrement &agrave; Paris. Leur
+premier couvent fut &laquo;b&acirc;ti &agrave; neuf&raquo;, rue Cassette, des deniers de mesdames
+de Boucs et de Ch&acirc;teauvieux.</p>
+
+<p>Cet ordre, comme on voit, ne se confondait point avec les b&eacute;n&eacute;dictines
+dites de C&icirc;teaux. Il relevait de l'abb&eacute; de Saint-Germain des Pr&eacute;s, de la
+m&ecirc;me mani&egrave;re que les dames du Sacr&eacute;-C&oelig;ur rel&egrave;vent du g&eacute;n&eacute;ral des
+j&eacute;suites et les s&oelig;urs de charit&eacute; du g&eacute;n&eacute;ral des lazaristes.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait &eacute;galement tout &agrave; fait diff&eacute;rent des bernardines du Petit-Picpus
+dont nous venons de montrer l'int&eacute;rieur. En 1657, le pape Alexandre VII
+avait autoris&eacute;, par bref sp&eacute;cial, les bernardines du Petit-Picpus &agrave;
+pratiquer l'Adoration Perp&eacute;tuelle comme les b&eacute;n&eacute;dictines du
+Saint-Sacrement. Mais les deux ordres n'en &eacute;taient pas moins rest&eacute;s
+distincts.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_XIf" id="Chapitre_XIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre XI</a></h2>
+
+<h3>Fin du Petit-Picpus</h3>
+
+
+<p>D&egrave;s le commencement de la Restauration, le couvent du Petit-Picpus
+d&eacute;p&eacute;rissait; ce qui fait partie de la mort g&eacute;n&eacute;rale de l'ordre, lequel,
+apr&egrave;s le dix-huiti&egrave;me si&egrave;cle, s'en va comme tous les ordres religieux.
+La contemplation est, ainsi que la pri&egrave;re, un besoin de l'humanit&eacute;;
+mais, comme tout ce que la R&eacute;volution a touch&eacute;, elle se transformera,
+et, d'hostile au progr&egrave;s social, lui deviendra favorable.</p>
+
+<p>La maison du Petit-Picpus se d&eacute;peuplait rapidement. En 1840, le petit
+couvent avait disparu, le pensionnat avait disparu. Il n'y avait plus ni
+les vieilles femmes, ni les jeunes filles; les unes &eacute;taient mortes, les
+autres s'en &eacute;taient all&eacute;es. <i>Volaverunt</i>.</p>
+
+<p>La r&egrave;gle de l'Adoration Perp&eacute;tuelle est d'une telle rigidit&eacute; qu'elle
+&eacute;pouvante; les vocations reculent, l'ordre ne se recrute pas. En 1845,
+il se faisait encore &ccedil;&agrave; et l&agrave; quelques s&oelig;urs converses; mais de
+religieuses de ch&oelig;ur, point. Il y a quarante ans, les religieuses
+&eacute;taient pr&egrave;s de cent; il y a quinze ans, elles n'&eacute;taient plus que
+vingt-huit. Combien sont-elles aujourd'hui? En 1847, la prieure &eacute;tait
+jeune, signe que le cercle du choix se restreint. Elle n'avait pas
+quarante ans. &Agrave; mesure que le nombre diminue, la fatigue augmente; le
+service de chacune devient plus p&eacute;nible; on voyait d&egrave;s lors approcher le
+moment o&ugrave; elles ne seraient plus qu'une douzaine d'&eacute;paules douloureuses
+et courb&eacute;es pour porter la lourde r&egrave;gle de saint Beno&icirc;t. Le fardeau est
+implacable et reste le m&ecirc;me &agrave; peu comme &agrave; beaucoup. Il pesait, il
+&eacute;crase. Aussi elles meurent. Du temps que l'auteur de ce livre habitait
+encore Paris, deux sont mortes. L'une avait vingt-cinq ans, l'autre
+vingt-trois. Celle-ci peut dire comme Julia Alpinula: <i>Hic jaceo. Vvixi
+annos viginti et tres</i>. C'est &agrave; cause de cette d&eacute;cadence que le couvent
+a renonc&eacute; &agrave; l'&eacute;ducation des filles.</p>
+
+<p>Nous n'avons pu passer devant cette maison extraordinaire, inconnue,
+obscure, sans y entrer et sans y faire entrer les esprits qui nous
+accompagnent et qui nous &eacute;coutent raconter, pour l'utilit&eacute; de
+quelques-uns peut-&ecirc;tre, l'histoire m&eacute;lancolique de Jean Valjean. Nous
+avons p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans cette communaut&eacute; toute pleine de ces vieilles
+pratiques qui semblent si nouvelles aujourd'hui. C'est le jardin ferm&eacute;.
+<i>Hortus conclusus</i>. Nous avons parl&eacute; de ce lieu singulier avec d&eacute;tail,
+mais avec respect, autant du moins que le respect et le d&eacute;tail sont
+conciliables. Nous ne comprenons pas tout, mais nous n'insultons rien.
+Nous sommes &agrave; &eacute;gale distance de l'hosanna de Joseph de Maistre qui
+aboutit &agrave; sacrer le bourreau et du ricanement de Voltaire qui va jusqu'&agrave;
+railler le crucifix.</p>
+
+<p>Illogisme de Voltaire, soit dit en passant; car Voltaire e&ucirc;t d&eacute;fendu
+J&eacute;sus comme il d&eacute;fendait Calas; et, pour ceux-l&agrave; m&ecirc;mes qui nient les
+incarnations surhumaines, que repr&eacute;sente le crucifix? Le sage assassin&eacute;.</p>
+
+<p>Au dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle, l'id&eacute;e religieuse subit une crise. On d&eacute;sapprend
+de certaines choses, et l'on fait bien, pourvu qu'en d&eacute;sapprenant ceci,
+on apprenne cela. Pas de vide dans le c&oelig;ur humain. De certaines
+d&eacute;molitions se font, et il est bon qu'elles se fassent, mais &agrave; la
+condition d'&ecirc;tre suivies de reconstructions.</p>
+
+<p>En attendant, &eacute;tudions les choses qui ne sont plus. Il est n&eacute;cessaire de
+les conna&icirc;tre, ne f&ucirc;t-ce que pour les &eacute;viter. Les contrefa&ccedil;ons du pass&eacute;
+prennent de faux noms et s'appellent volontiers l'avenir. Ce revenant,
+le pass&eacute;, est sujet &agrave; falsifier son passeport. Mettons-nous au fait du
+pi&egrave;ge. D&eacute;fions-nous. Le pass&eacute; a un visage, la superstition, et un
+masque, l'hypocrisie. D&eacute;non&ccedil;ons le visage et arrachons le masque.</p>
+
+<p>Quant aux couvents, ils offrent une question complexe. Question de
+civilisation, qui les condamne; question de libert&eacute;, qui les prot&egrave;ge.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_septieme_Parenthese" id="Livre_septieme_Parenthese"></a>Livre septi&egrave;me&mdash;Parenth&egrave;se</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ig" id="Chapitre_Ig"></a><a href="#septieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>Le couvent, id&eacute;e abstraite</h3>
+
+
+<p>Ce livre est un drame dont le premier personnage est l'infini.</p>
+
+<p>L'homme est le second.</p>
+
+<p>Cela &eacute;tant, comme un couvent s'est trouv&eacute; sur notre chemin, nous avons
+d&ucirc; y p&eacute;n&eacute;trer. Pourquoi? C'est que le couvent, qui est propre &agrave; l'orient
+comme &agrave; l'occident, &agrave; l'antiquit&eacute; comme aux temps modernes, au
+paganisme, au bouddhisme, au mahom&eacute;tisme, comme au christianisme, est un
+des appareils d'optique appliqu&eacute;s par l'homme sur l'infini.</p>
+
+<p>Ce n'est point ici le lieu de d&eacute;velopper hors de mesure de certaines
+id&eacute;es; cependant, tout en maintenant absolument nos r&eacute;serves, nos
+restrictions, et m&ecirc;me nos indignations, nous devons le dire, toutes les
+fois que nous rencontrons dans l'homme l'infini, bien ou mal compris,
+nous nous sentons pris de respect. Il y a dans la synagogue, dans la
+mosqu&eacute;e, dans la pagode, dans le wigwam, un c&ocirc;t&eacute; hideux que nous
+ex&eacute;crons et un c&ocirc;t&eacute; sublime que nous adorons. Quelle contemplation pour
+l'esprit et quelle r&ecirc;verie sans fond! la r&eacute;verb&eacute;ration de Dieu sur le
+mur humain.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIg" id="Chapitre_IIg"></a><a href="#septieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Le couvent, fait historique</h3>
+
+
+<p>Au point de vue de l'histoire, de la raison et de la v&eacute;rit&eacute;, le
+monachisme est condamn&eacute;.</p>
+
+<p>Les monast&egrave;res, quand ils abondent chez une nation, sont des n&oelig;uds &agrave; la
+circulation, des &eacute;tablissements encombrants, des centres de paresse l&agrave;
+o&ugrave; il faut des centres de travail. Les communaut&eacute;s monastiques sont &agrave; la
+grande communaut&eacute; sociale ce que le gui est au ch&ecirc;ne, ce que la verrue
+est au corps humain. Leur prosp&eacute;rit&eacute; et leur embonpoint sont
+l'appauvrissement du pays. Le r&eacute;gime monacal, bon au d&eacute;but des
+civilisations, utile &agrave; produire la r&eacute;duction de la brutalit&eacute; par le
+spirituel, est mauvais &agrave; la virilit&eacute; des peuples. En outre, lorsqu'il se
+rel&acirc;che, et qu'il entre dans sa p&eacute;riode de d&eacute;r&egrave;glement, comme il
+continue &agrave; donner l'exemple il devient mauvais par toutes les raisons
+qui le faisaient salutaire dans sa p&eacute;riode de puret&eacute;.</p>
+
+<p>Les claustrations ont fait leur temps. Les clo&icirc;tres, utiles &agrave; la
+premi&egrave;re &eacute;ducation de la civilisation moderne, ont &eacute;t&eacute; g&ecirc;nants pour sa
+croissance et sont nuisibles &agrave; son d&eacute;veloppement. En tant qu'institution
+et que mode de formation pour l'homme, les monast&egrave;res, bons au dixi&egrave;me
+si&egrave;cle, discutables au quinzi&egrave;me, sont d&eacute;testables au dix-neuvi&egrave;me. La
+l&egrave;pre monacale a presque rong&eacute; jusqu'au squelette deux admirables
+nations, l'Italie et l'Espagne, l'une la lumi&egrave;re, l'autre la splendeur
+de l'Europe pendant des si&egrave;cles, et, &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; nous sommes, ces deux
+illustres peuples ne commencent &agrave; gu&eacute;rir que gr&acirc;ce &agrave; la saine et
+vigoureuse hygi&egrave;ne de 1789.</p>
+
+<p>Le couvent, l'antique couvent de femmes particuli&egrave;rement, tel qu'il
+appara&icirc;t encore au seuil de ce si&egrave;cle en Italie, en Autriche, en
+Espagne, est une des plus sombres concr&eacute;tions du Moyen Age. Le clo&icirc;tre,
+ce clo&icirc;tre-l&agrave;, est le point d'intersection des terreurs. Le clo&icirc;tre
+catholique proprement dit est tout rempli du rayonnement noir de la
+mort.</p>
+
+<p>Le couvent espagnol surtout est fun&egrave;bre. L&agrave; montent dans l'obscurit&eacute;,
+sous des vo&ucirc;tes pleines de brume, sous des d&ocirc;mes vagues &agrave; force d'ombre,
+de massifs autels bab&eacute;liques, hauts comme des cath&eacute;drales; l&agrave; pendent &agrave;
+des cha&icirc;nes dans les t&eacute;n&egrave;bres d'immenses crucifix blancs; l&agrave; s'&eacute;talent,
+nus sur l'&eacute;b&egrave;ne, de grands Christs d'ivoire; plus que sanglants,
+saignants; hideux et magnifiques, les coudes montrant les os, les
+rotules montrant les t&eacute;guments, les plaies montrant les chairs,
+couronn&eacute;s d'&eacute;pines d'argent, clou&eacute;s de clous d'or, avec des gouttes de
+sang en rubis sur le front et des larmes en diamants dans les yeux. Les
+diamants et les rubis semblent mouill&eacute;s, et font pleurer en bas dans
+l'ombre des &ecirc;tres voil&eacute;s qui ont les flancs meurtris par le cilice et
+par le fouet aux pointes de fer, les seins &eacute;cras&eacute;s par des claies
+d'osier, les genoux &eacute;corch&eacute;s par la pri&egrave;re; des femmes qui se croient
+des &eacute;pouses; des spectres qui se croient des s&eacute;raphins. Ces femmes
+pensent-elles? non. Veulent-elles? non. Aiment-elles? non. Vivent-elles?
+non. Leurs nerfs sont devenus des os; leurs os sont devenus des pierres.
+Leur voile est de la nuit tissue. Leur souffle sous le voile ressemble &agrave;
+on ne sait quelle tragique respiration de la mort. L'abbesse, une larve,
+les sanctifie et les terrifie. L'immacul&eacute; est l&agrave;, farouche. Tels sont
+les vieux monast&egrave;res d'Espagne. Repaires de la d&eacute;votion terrible; antres
+de vierges; lieux f&eacute;roces.</p>
+
+<p>L'Espagne catholique &eacute;tait plus romaine que Rome m&ecirc;me. Le couvent
+espagnol &eacute;tait par excellence le couvent catholique. On y sentait
+l'orient. L'archev&ecirc;que, kislar-aga du ciel, verrouillait et espionnait
+ce s&eacute;rail d'&acirc;mes r&eacute;serv&eacute; &agrave; Dieu. La nonne &eacute;tait l'odalisque, le pr&ecirc;tre
+&eacute;tait l'eunuque. Les ferventes &eacute;taient choisies en songe et poss&eacute;daient
+Christ. La nuit, le beau jeune homme nu descendait de la croix et
+devenait l'extase de la cellule. De hautes murailles gardaient de toute
+distraction vivante la sultane mystique qui avait le crucifi&eacute; pour
+sultan. Un regard dehors &eacute;tait une infid&eacute;lit&eacute;. L' <i>in-pace</i> rempla&ccedil;ait
+le sac de cuir. Ce qu'on jetait &agrave; la mer en orient, on le jetait &agrave; la
+terre en occident. Des deux c&ocirc;t&eacute;s, des femmes se tordaient les bras; la
+vague aux unes, la fosse aux autres; ici les noy&eacute;es, l&agrave; les enterr&eacute;es.
+Parall&eacute;lisme monstrueux.</p>
+
+<p>Aujourd'hui les souteneurs du pass&eacute;, ne pouvant nier ces choses, ont
+pris le parti d'en sourire. On a mis &agrave; la mode une fa&ccedil;on commode et
+&eacute;trange de supprimer les r&eacute;v&eacute;lations de l'histoire, d'infirmer les
+commentaires de la philosophie, et d'&eacute;lider tous les faits g&ecirc;nants et
+toutes les questions sombres. <i>Mati&egrave;re &agrave; d&eacute;clamations</i>, disent les
+habiles. D&eacute;clamations, r&eacute;p&egrave;tent les niais. Jean-Jacques, d&eacute;clamateur;
+Diderot, d&eacute;clamateur; Voltaire sur Calas, Labarre et Sirven,
+d&eacute;clamateur. Je ne sais qui a trouv&eacute; derni&egrave;rement que Tacite &eacute;tait un
+d&eacute;clamateur, que N&eacute;ron &eacute;tait une victime, et que d&eacute;cid&eacute;ment il fallait
+s'apitoyer &laquo;sur ce pauvre Holopherne&raquo;.</p>
+
+<p>Les faits pourtant sont malais&eacute;s &agrave; d&eacute;concerter, et s'obstinent. L'auteur
+de ce livre a vu, de ses yeux, &agrave; huit lieues de Bruxelles, c'est l&agrave; du
+Moyen Age que tout le monde a sous la main, &agrave; l'abbaye de Villers, le
+trou des oubliettes au milieu du pr&eacute; qui a &eacute;t&eacute; la cour du clo&icirc;tre et, au
+bord de la Dyle, quatre cachots de pierre, moiti&eacute; sous terre, moiti&eacute;
+sous l'eau. C'&eacute;taient des <i>in-pace</i>. Chacun de ces cachots a un reste de
+porte de fer, une latrine, et une lucarne grill&eacute;e qui, dehors, est &agrave;
+deux pieds au-dessus de la rivi&egrave;re, et, dedans, &agrave; six pieds au-dessus du
+sol. Quatre pieds de rivi&egrave;re coulent ext&eacute;rieurement le long du mur. Le
+sol est toujours mouill&eacute;. L'habitant de l' <i>in-pace</i> avait pour lit
+cette terre mouill&eacute;e. Dans l'un des cachots, il y a un tron&ccedil;on de carcan
+scell&eacute; au mur; dans un autre on voit une esp&egrave;ce de bo&icirc;te carr&eacute;e faite de
+quatre lames de granit, trop courte pour qu'on s'y couche, trop basse
+pour qu'on s'y dresse. On mettait l&agrave; dedans un &ecirc;tre avec un couvercle de
+pierre par-dessus. Cela est. On le voit. On le touche. Ces <i>in-pace</i>,
+ces cachots, ces gonds de fer, ces carcans, cette haute lucarne au ras
+de laquelle coule la rivi&egrave;re, cette bo&icirc;te de pierre ferm&eacute;e d'un
+couvercle de granit comme une tombe, avec cette diff&eacute;rence qu'ici le
+mort &eacute;tait un vivant, ce sol qui est de la boue, ce trou de latrines,
+ces murs qui suintent, quels d&eacute;clamateurs!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIg" id="Chapitre_IIIg"></a><a href="#septieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>&Agrave; quelle condition on peut respecter le pass&eacute;</h3>
+
+
+<p>Le monachisme, tel qu'il existait en Espagne et tel qu'il existe au
+Thibet, est pour la civilisation une sorte de phtisie. Il arr&ecirc;te net la
+vie. Il d&eacute;peuple, tout simplement. Claustration, castration. Il a &eacute;t&eacute;
+fl&eacute;au en Europe. Ajoutez &agrave; cela la violence si souvent faite &agrave; la
+conscience, les vocations forc&eacute;es, la f&eacute;odalit&eacute; s'appuyant au clo&icirc;tre,
+l'a&icirc;nesse versant dans le monachisme le trop-plein de la famille, les
+f&eacute;rocit&eacute;s dont nous venons de parler, les <i>in-pace</i>, les bouches closes,
+les cerveaux mur&eacute;s, tant d'intelligences infortun&eacute;es mises au cachot des
+v&oelig;ux &eacute;ternels, la prise d'habit, enterrement des &acirc;mes toutes vives.
+Ajoutez les supplices individuels aux d&eacute;gradations nationales, et, qui
+que vous soyez, vous vous sentirez tressaillir devant le froc et le
+voile, ces deux suaires d'invention humaine.</p>
+
+<p>Pourtant, sur certains points et en certains lieux, en d&eacute;pit de la
+philosophie, en d&eacute;pit du progr&egrave;s, l'esprit claustral persiste en plein
+dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle, et une bizarre recrudescence asc&eacute;tique &eacute;tonne en ce
+moment le monde civilis&eacute;. L'ent&ecirc;tement des institutions vieillies &agrave; se
+perp&eacute;tuer ressemble &agrave; l'obstination du parfum ranci qui r&eacute;clamerait
+notre chevelure, &agrave; la pr&eacute;tention du poisson g&acirc;t&eacute; qui voudrait &ecirc;tre
+mang&eacute;, &agrave; la pers&eacute;cution du v&ecirc;tement d'enfant qui voudrait habiller
+l'homme, et &agrave; la tendresse des cadavres qui reviendraient embrasser les
+vivants.</p>
+
+<p>Ingrats! dit le v&ecirc;tement, je vous ai prot&eacute;g&eacute;s dans le mauvais temps,
+pourquoi ne voulez-vous plus de moi? Je viens de la pleine mer, dit le
+poisson. J'ai &eacute;t&eacute; la rose, dit le parfum. Je vous ai aim&eacute;s, dit le
+cadavre. Je vous ai civilis&eacute;s, dit le couvent.</p>
+
+<p>&Agrave; cela une seule r&eacute;ponse: Jadis.</p>
+
+<p>R&ecirc;ver la prolongation ind&eacute;finie des choses d&eacute;funtes et le gouvernement
+des hommes par embaumement, restaurer les dogmes en mauvais &eacute;tat,
+redorer les ch&acirc;sses, recr&eacute;pir les clo&icirc;tres, reb&eacute;nir les reliquaires,
+remeubler les superstitions, ravitailler les fanatismes, remmancher les
+goupillons et les sabres, reconstituer le monachisme et le militarisme,
+croire au salut de la soci&eacute;t&eacute; par la multiplication des parasites,
+imposer le pass&eacute; au pr&eacute;sent, cela semble &eacute;trange. Il y a cependant des
+th&eacute;oriciens pour ces th&eacute;ories-l&agrave;. Ces th&eacute;oriciens, gens d'esprit
+d'ailleurs, ont un proc&eacute;d&eacute; bien simple, ils appliquent sur le pass&eacute; un
+enduit qu'ils appellent ordre social, droit divin, morale, famille,
+respect des a&iuml;eux, autorit&eacute; antique, tradition sainte, l&eacute;gitimit&eacute;,
+religion; et ils vont criant:&mdash;Voyez! prenez ceci, honn&ecirc;tes gens.&mdash;Cette
+logique &eacute;tait connue des anciens. Les aruspices la pratiquaient. Ils
+frottaient de craie une g&eacute;nisse noire, et disaient: Elle est blanche.
+<i>Bos cretatus</i>.</p>
+
+<p>Quant &agrave; nous, nous respectons &ccedil;&agrave; et l&agrave; et nous &eacute;pargnons partout le
+pass&eacute;, pourvu qu'il consente &agrave; &ecirc;tre mort. S'il veut &ecirc;tre vivant, nous
+l'attaquons, et nous t&acirc;chons de le tuer.</p>
+
+<p>Superstitions, bigotismes, cagotismes, pr&eacute;jug&eacute;s, ces larves, toutes
+larves qu'elles sont, sont tenaces &agrave; la vie, elles ont des dents et des
+ongles dans leur fum&eacute;e, et il faut les &eacute;treindre corps &agrave; corps, et leur
+faire la guerre, et la leur faire sans tr&ecirc;ve, car c'est une des
+fatalit&eacute;s de l'humanit&eacute; d'&ecirc;tre condamn&eacute;e &agrave; l'&eacute;ternel combat des
+fant&ocirc;mes. L'ombre est difficile &agrave; prendre &agrave; la gorge et &agrave; terrasser.</p>
+
+<p>Un couvent en France, en plein midi du dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle, c'est un
+coll&egrave;ge de hiboux faisant face au jour. Un clo&icirc;tre, en flagrant d&eacute;lit
+d'asc&eacute;tisme au beau milieu de la cit&eacute; de 89, de 1830 et de 1848, Rome
+s'&eacute;panouissant dans Paris, c'est un anachronisme. En temps ordinaire,
+pour dissoudre un anachronisme et le faire &eacute;vanouir, on n'a qu'&agrave; lui
+faire &eacute;peler le mill&eacute;sime. Mais nous ne sommes point en temps ordinaire.</p>
+
+<p>Combattons.</p>
+
+<p>Combattons, mais distinguons. Le propre de la v&eacute;rit&eacute;, c'est de n'&ecirc;tre
+jamais excessive. Quel besoin a-t-elle d'exag&eacute;rer? Il y a ce qu'il faut
+d&eacute;truire, et il y a ce qu'il faut simplement &eacute;clairer et regarder.
+L'examen bienveillant et grave, quelle force! N'apportons point la
+flamme l&agrave; o&ugrave; la lumi&egrave;re suffit.</p>
+
+<p>Donc, le dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle &eacute;tant donn&eacute;, nous sommes contraire, en
+th&egrave;se g&eacute;n&eacute;rale, et chez tous les peuples, en Asie comme en Europe, dans
+l'Inde comme en Turquie, aux claustrations asc&eacute;tiques. Qui dit couvent
+dit marais. Leur putrescibilit&eacute; est &eacute;vidente, leur stagnation est
+malsaine, leur fermentation enfi&egrave;vre les peuples et les &eacute;tiole; leur
+multiplication devient plaie d'&Eacute;gypte. Nous ne pouvons penser sans
+effroi &agrave; ces pays o&ugrave; les fakirs, les bonzes, les santons, les caloyers,
+les marabouts, les talapoins et les derviches pullulent jusqu'au
+fourmillement vermineux.</p>
+
+<p>Cela dit, la question religieuse subsiste. Cette question a de certains
+c&ocirc;t&eacute;s myst&eacute;rieux, presque redoutables; qu'il nous soit permis de la
+regarder fixement.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVg" id="Chapitre_IVg"></a><a href="#septieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>Le couvent au point de vue des principes</h3>
+
+
+<p>Des hommes se r&eacute;unissent et habitent en commun. En vertu de quel droit?
+en vertu du droit d'association.</p>
+
+<p>Ils s'enferment chez eux. En vertu de quel droit? en vertu du droit qu'a
+tout homme d'ouvrir ou de fermer sa porte.</p>
+
+<p>Ils ne sortent pas. En vertu de quel droit? en vertu du droit d'aller et
+de venir, qui implique le droit de rester chez soi.</p>
+
+<p>L&agrave;, chez eux, que font-ils?</p>
+
+<p>Ils parlent bas; ils baissent les yeux; ils travaillent. Ils renoncent
+au monde, aux villes, aux sensualit&eacute;s, aux plaisirs, aux vanit&eacute;s, aux
+orgueils, aux int&eacute;r&ecirc;ts. Ils sont v&ecirc;tus de grosse laine ou de grosse
+toile. Pas un d'eux ne poss&egrave;de en propri&eacute;t&eacute; quoi que ce soit. En entrant
+l&agrave;, celui qui &eacute;tait riche se fait pauvre. Ce qu'il a, il le donne &agrave;
+tous. Celui qui &eacute;tait ce qu'on appelle noble, gentilhomme et seigneur,
+est l'&eacute;gal de celui qui &eacute;tait paysan. La cellule est identique pour
+tous. Tous subissent la m&ecirc;me tonsure, portent le m&ecirc;me froc, mangent le
+m&ecirc;me pain noir, dorment sur la m&ecirc;me paille, meurent sur la m&ecirc;me cendre.
+Le m&ecirc;me sac sur le dos, la m&ecirc;me corde autour des reins. Si le parti pris
+est d'aller pieds nus, tous vont pieds nus. Il peut y avoir l&agrave; un
+prince, ce prince est la m&ecirc;me ombre que les autres. Plus de titres. Les
+noms de famille m&ecirc;me ont disparu. Ils ne portent que des pr&eacute;noms. Tous
+sont courb&eacute;s sous l'&eacute;galit&eacute; des noms de bapt&ecirc;me. Ils ont dissous la
+famille charnelle et constitu&eacute; dans leur communaut&eacute; la famille
+spirituelle. Ils n'ont plus d'autres parents que tous les hommes. Ils
+secourent les pauvres, ils soignent les malades. Ils &eacute;lisent ceux
+auxquels ils ob&eacute;issent. Ils se disent l'un &agrave; l'autre: mon fr&egrave;re. Vous
+m'arr&ecirc;tez, et vous vous &eacute;criez:&mdash;Mais c'est l&agrave; le couvent id&eacute;al!</p>
+
+<p>Il suffit que ce soit le couvent possible, pour que j'en doive tenir
+compte.</p>
+
+<p>De l&agrave; vient que, dans le livre pr&eacute;c&eacute;dent, j'ai parl&eacute; d'un couvent avec
+un accent respectueux. Le moyen-&acirc;ge &eacute;cart&eacute;, l'Asie &eacute;cart&eacute;e, la question
+historique et politique r&eacute;serv&eacute;e, au point de vue philosophique pur, en
+dehors des n&eacute;cessit&eacute;s de la politique militante, &agrave; la condition que le
+monast&egrave;re soit absolument volontaire et ne renferme que des
+consentements, je consid&eacute;rerai toujours la communaut&eacute; claustrale avec
+une certaine gravit&eacute; attentive et, &agrave; quelques &eacute;gards, d&eacute;f&eacute;rente. L&agrave; o&ugrave;
+il y a la communaut&eacute;, il y a la commune; l&agrave; o&ugrave; il y a la commune, il y a
+le droit. Le monast&egrave;re est le produit de la formule: &Eacute;galit&eacute;,
+Fraternit&eacute;. Oh! que la Libert&eacute; est grande! et quelle transfiguration
+splendide! la Libert&eacute; suffit &agrave; transformer le monast&egrave;re en r&eacute;publique.</p>
+
+<p>Continuons.</p>
+
+<p>Mais ces hommes, ou ces femmes, qui sont derri&egrave;re ces quatre murs, ils
+s'habillent de bure, ils sont &eacute;gaux, ils s'appellent fr&egrave;res; c'est bien;
+mais ils font encore autre chose?</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p>Ils regardent l'ombre, ils se mettent &agrave; genoux, et ils joignent les
+mains.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que cela signifie?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Vg" id="Chapitre_Vg"></a><a href="#septieme">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>La pri&egrave;re</h3>
+
+
+<p>Ils prient.</p>
+
+<p>Qui?</p>
+
+<p>Dieu.</p>
+
+<p>Prier Dieu, que veut dire ce mot?</p>
+
+<p>Y a-t-il un infini hors de nous? Cet infini est-il un, immanent,
+permanent; n&eacute;cessairement substantiel, puisqu'il est infini, et que, si
+la mati&egrave;re lui manquait, il serait born&eacute; l&agrave;, n&eacute;cessairement intelligent,
+puisqu'il est infini, et que, si l'intelligence lui manquait, il serait
+fini l&agrave;? Cet infini &eacute;veille-t-il en nous l'id&eacute;e d'essence, tandis que
+nous ne pouvons nous attribuer &agrave; nous-m&ecirc;mes que l'id&eacute;e d'existence? En
+d'autres termes, n'est-il pas l'absolu dont nous sommes le relatif?</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps qu'il y a un infini hors de nous, n'y a-t-il pas un infini
+en nous? Ces deux infinis (quel pluriel effrayant!) ne se
+superposent-ils pas l'un &agrave; l'autre? Le second infini n'est-il pas pour
+ainsi dire sous-jacent au premier? n'en est-il pas le miroir, le reflet,
+l'&eacute;cho, ab&icirc;me concentrique &agrave; un autre ab&icirc;me? Ce second infini est-il
+intelligent lui aussi? Pense-t-il? aime-t-il? veut-il? Si les deux
+infinis sont intelligents, chacun d'eux a un principe voulant, et il y a
+un moi dans l'infini d'en haut comme il y a un moi dans l'infini d'en
+bas. Le moi d'en bas, c'est l'&acirc;me; le moi d'en haut, c'est Dieu.</p>
+
+<p>Mettre par la pens&eacute;e l'infini d'en bas en contact avec l'infini d'en
+haut, cela s'appelle prier.</p>
+
+<p>Ne retirons rien &agrave; l'esprit humain; supprimer est mauvais. Il faut
+r&eacute;former et transformer. Certaines facult&eacute;s de l'homme sont dirig&eacute;es
+vers l'Inconnu; la pens&eacute;e, la r&ecirc;verie, la pri&egrave;re. L'Inconnu est un
+oc&eacute;an. Qu'est-ce que la conscience? C'est la boussole de l'Inconnu.
+Pens&eacute;e, r&ecirc;verie, pri&egrave;re, ce sont l&agrave; de grands rayonnements myst&eacute;rieux.
+Respectons-les. O&ugrave; vont ces irradiations majestueuses de l'&acirc;me? &agrave;
+l'ombre; c'est-&agrave;-dire &agrave; la lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>La grandeur de la d&eacute;mocratie, c'est de ne rien nier et de ne rien renier
+de l'humanit&eacute;. Pr&egrave;s du droit de l'Homme, au moins &agrave; c&ocirc;t&eacute;, il y a le
+droit de l'&Acirc;me.</p>
+
+<p>&Eacute;craser les fanatismes et v&eacute;n&eacute;rer l'infini, telle est la loi. Ne nous
+bornons pas &agrave; nous prosterner sous l'arbre Cr&eacute;ation, et &agrave; contempler ses
+immenses branchages pleins d'astres. Nous avons un devoir: travailler &agrave;
+l'&acirc;me humaine, d&eacute;fendre le myst&egrave;re contre le miracle, adorer
+l'incompr&eacute;hensible et rejeter l'absurde, n'admettre, en fait
+d'inexplicable, que le n&eacute;cessaire, assainir la croyance, &ocirc;ter les
+superstitions de dessus la religion; &eacute;cheniller Dieu.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIg" id="Chapitre_VIg"></a><a href="#septieme">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>Bont&eacute; absolue de la pri&egrave;re</h3>
+
+
+<p>Quant au mode de prier, tous sont bons, pourvu qu'ils soient sinc&egrave;res.
+Tournez votre livre &agrave; l'envers, et soyez dans l'infini.</p>
+
+<p>Il y a, nous le savons, une philosophie qui nie l'infini. Il y a aussi
+une philosophie, class&eacute;e pathologiquement, qui nie le soleil; cette
+philosophie s'appelle c&eacute;cit&eacute;.</p>
+
+<p>&Eacute;riger un sens qui nous manque en source de v&eacute;rit&eacute;, c'est un bel aplomb
+d'aveugle.</p>
+
+<p>Le curieux, ce sont les airs hautains, sup&eacute;rieurs et compatissants que
+prend, vis-&agrave;-vis de la philosophie qui voit Dieu, cette philosophie &agrave;
+t&acirc;tons. On croit entendre une taupe s'&eacute;crier: Ils me font piti&eacute; avec
+leur soleil!</p>
+
+<p>Il y a, nous le savons, d'illustres et puissants ath&eacute;es. Ceux-l&agrave;, au
+fond, ramen&eacute;s au vrai par leur puissance m&ecirc;me, ne sont pas bien s&ucirc;rs
+d'&ecirc;tre ath&eacute;es, ce n'est gu&egrave;re avec eux qu'une affaire de d&eacute;finition, et,
+dans tous les cas, s'ils ne croient pas Dieu, &eacute;tant de grands esprits,
+ils prouvent Dieu.</p>
+
+<p>Nous saluons en eux les philosophes, tout en qualifiant inexorablement
+leur philosophie.</p>
+
+<p>Continuons.</p>
+
+<p>L'admirable aussi, c'est la facilit&eacute; &agrave; se payer de mots. Une &eacute;cole
+m&eacute;taphysique du nord, un peu impr&eacute;gn&eacute;e de brouillard, a cru faire une
+r&eacute;volution dans l'entendement humain en rempla&ccedil;ant le mot Force par le
+mot Volont&eacute;.</p>
+
+<p>Dire: la plante veut; au lieu de: la plante cro&icirc;t; cela serait f&eacute;cond,
+en effet, si l'on ajoutait: l'univers veut. Pourquoi? C'est qu'il en
+sortirait ceci: la plante veut, donc elle a un moi; l'univers veut, donc
+il a un Dieu.</p>
+
+<p>Quant &agrave; nous, qui pourtant, au rebours de cette &eacute;cole, ne rejetons rien
+&agrave; priori, une volont&eacute; dans la plante, accept&eacute;e par cette &eacute;cole, nous
+para&icirc;t plus difficile &agrave; admettre qu'une volont&eacute; dans l'univers, ni&eacute;e par
+elle.</p>
+
+<p>Nier la volont&eacute; de l'infini, c'est-&agrave;-dire Dieu, cela ne se peut qu'&agrave; la
+condition de nier l'infini. Nous l'avons d&eacute;montr&eacute;.</p>
+
+<p>La n&eacute;gation de l'infini m&egrave;ne droit au nihilisme. Tout devient &laquo;une
+conception de l'esprit&raquo;.</p>
+
+<p>Avec le nihilisme pas de discussion possible. Car le nihilisme logique
+doute que son interlocuteur existe, et n'est pas bien s&ucirc;r d'exister
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&Agrave; son point de vue, il est possible qu'il ne soit lui-m&ecirc;me pour lui-m&ecirc;me
+qu'une &laquo;conception de son esprit&raquo;.</p>
+
+<p>Seulement, il ne s'aper&ccedil;oit point que tout ce qu'il a ni&eacute;, il l'admet en
+bloc, rien qu'en pronon&ccedil;ant ce mot: Esprit.</p>
+
+<p>En somme, aucune voie n'est ouverte pour la pens&eacute;e par une philosophie
+qui fait tout aboutir au monosyllabe Non.</p>
+
+<p>&Agrave;: Non, il n'y a qu'une r&eacute;ponse: Oui.</p>
+
+<p>Le nihilisme est sans port&eacute;e.</p>
+
+<p>Il n'y a pas de n&eacute;ant. Z&eacute;ro n'existe pas. Tout est quelque chose. Rien
+n'est rien.</p>
+
+<p>L'homme vit d'affirmation plus encore que de pain.</p>
+
+<p>Voir et montrer, cela m&ecirc;me ne suffit pas. La philosophie doit &ecirc;tre une
+&eacute;nergie; elle doit avoir pour effort et pour effet d'am&eacute;liorer l'homme.
+Socrate doit entrer dans Adam et produire Marc-Aur&egrave;le; en d'autres
+termes, faire sortir de l'homme de la f&eacute;licit&eacute; l'homme de la sagesse.
+Changer l'Eden en Lyc&eacute;e. La science doit &ecirc;tre un cordial. Jouir, quel
+triste but et quelle ambition ch&eacute;tive! La brute jouit. Penser, voil&agrave; le
+triomphe vrai de l'&acirc;me. Tendre la pens&eacute;e &agrave; la soif des hommes, leur
+donner &agrave; tous en &eacute;lixir la notion de Dieu, faire fraterniser en eux la
+conscience et la science, les rendre justes par cette confrontation
+myst&eacute;rieuse, telle est la fonction de la philosophie r&eacute;elle. La morale
+est un &eacute;panouissement de v&eacute;rit&eacute;s. Contempler m&egrave;ne &agrave; agir. L'absolu doit
+&ecirc;tre pratique. Il faut que l'id&eacute;al soit respirable, potable et mangeable
+&agrave; l'esprit humain. C'est l'id&eacute;al qui a le droit de dire: <i>Prenez, ceci
+est ma chair, ceci est mon sang</i>. La sagesse est une communion sacr&eacute;e.
+C'est &agrave; cette condition qu'elle cesse d'&ecirc;tre un st&eacute;rile amour de la
+science pour devenir le mode un et souverain du ralliement humain, et
+que de philosophie elle est promue religion.</p>
+
+<p>La philosophie ne doit pas &ecirc;tre un encorbellement b&acirc;ti sur le myst&egrave;re
+pour le regarder &agrave; son aise, sans autre r&eacute;sultat que d'&ecirc;tre commode &agrave; la
+curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>Pour nous, en ajournant le d&eacute;veloppement de notre pens&eacute;e &agrave; une autre
+occasion, nous nous bornons &agrave; dire que nous ne comprenons ni l'homme
+comme point de d&eacute;part, ni le progr&egrave;s comme but, sans ces deux forces qui
+sont les deux moteurs: croire et aimer.</p>
+
+<p>Le progr&egrave;s est le but, l'id&eacute;al est le type.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que l'id&eacute;al? C'est Dieu.</p>
+
+<p>Id&eacute;al, absolu, perfection, infini; mots identiques.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIg" id="Chapitre_VIIg"></a><a href="#septieme">Chapitre VII</a></h2>
+
+<h3>Pr&eacute;cautions &agrave; prendre dans le bl&acirc;me</h3>
+
+
+<p>L'histoire et la philosophie ont d'&eacute;ternels devoirs qui sont en m&ecirc;me
+temps des devoirs simples; combattre Ca&iuml;phe &eacute;v&ecirc;que, Dracon juge,
+Trimalcion l&eacute;gislateur, Tib&egrave;re empereur, cela est clair, direct et
+limpide, et n'offre aucune obscurit&eacute;. Mais le droit de vivre &agrave; part,
+m&ecirc;me avec ses inconv&eacute;nients et ses abus, veut &ecirc;tre constat&eacute; et m&eacute;nag&eacute;.
+Le c&eacute;nobitisme est un probl&egrave;me humain.</p>
+
+<p>Lorsqu'on parle des couvents, ces lieux d'erreur, mais d'innocence,
+d'&eacute;garement, mais de bonne volont&eacute;, d'ignorance, mais de d&eacute;vouement, de
+supplice, mais de martyre, il faut presque toujours dire oui et non.</p>
+
+<p>Un couvent, c'est une contradiction. Pour but, le salut; pour moyen, le
+sacrifice. Le couvent, c'est le supr&ecirc;me &eacute;go&iuml;sme ayant pour r&eacute;sultante la
+supr&ecirc;me abn&eacute;gation.</p>
+
+<p>Abdiquer pour r&eacute;gner, semble &ecirc;tre la devise du monachisme.</p>
+
+<p>Au clo&icirc;tre, on souffre pour jouir. On tire une lettre de change sur la
+mort. On escompte en nuit terrestre la lumi&egrave;re c&eacute;leste. Au clo&icirc;tre,
+l'enfer est accept&eacute; en avance d'hoirie sur le paradis.</p>
+
+<p>La prise de voile ou de froc est un suicide pay&eacute; d'&eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+<p>Il ne nous parait pas qu'en un pareil sujet la moquerie soit de mise.
+Tout y est s&eacute;rieux, le bien comme le mal.</p>
+
+<p>L'homme juste fronce le sourcil, mais ne sourit jamais du mauvais
+sourire. Nous comprenons la col&egrave;re, non la malignit&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIIg" id="Chapitre_VIIIg"></a><a href="#septieme">Chapitre VIII</a></h2>
+
+<h3>Foi, loi</h3>
+
+
+<p>Encore quelques mots.</p>
+
+<p>Nous bl&acirc;mons l'&Eacute;glise quand elle est satur&eacute;e d'intrigue, nous m&eacute;prisons
+le spirituel &acirc;pre au temporel; mais nous honorons partout l'homme
+pensif.</p>
+
+<p>Nous saluons qui s'agenouille.</p>
+
+<p>Une foi; c'est l&agrave; pour l'homme le n&eacute;cessaire. Malheur &agrave; qui ne croit
+rien!</p>
+
+<p>On n'est pas inoccup&eacute; parce qu'on est absorb&eacute;. Il y a le labeur visible
+et le labeur invisible.</p>
+
+<p>Contempler, c'est labourer; penser, c'est agir. Les bras crois&eacute;s
+travaillent, les mains jointes font. Le regard au ciel est une &oelig;uvre.</p>
+
+<p>Thal&egrave;s resta quatre ans immobile. Il fonda la philosophie.</p>
+
+<p>Pour nous les c&eacute;nobites ne sont pas des oisifs, et les solitaires ne
+sont pas des fain&eacute;ants.</p>
+
+<p>Songer &agrave; l'Ombre est une chose s&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>Sans rien infirmer de ce que nous venons de dire, nous croyons qu'un
+perp&eacute;tuel souvenir du tombeau convient aux vivants. Sur ce point le
+pr&ecirc;tre et le philosophe sont d'accord. <i>Il faut mourir</i>. L'abb&eacute; de La
+Trappe donne la r&eacute;plique &agrave; Horace.</p>
+
+<p>M&ecirc;ler &agrave; sa vie une certaine pr&eacute;sence du s&eacute;pulcre, c'est la loi du sage;
+et c'est la loi de l'asc&egrave;te. Sous ce rapport l'asc&egrave;te et le sage
+convergent.</p>
+
+<p>Il y a la croissance mat&eacute;rielle; nous la voulons. Il y a aussi la
+grandeur morale; nous y tenons.</p>
+
+<p>Les esprits irr&eacute;fl&eacute;chis et rapides disent:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quoi bon ces figures immobiles du c&ocirc;t&eacute; du myst&egrave;re? &Agrave; quoi
+servent-elles? qu'est-ce qu'elles font?</p>
+
+<p>H&eacute;las! en pr&eacute;sence de l'obscurit&eacute; qui nous environne et qui nous attend,
+ne sachant pas ce que la dispersion immense fera de nous, nous
+r&eacute;pondons: Il n'y a pas d'&oelig;uvre plus sublime peut-&ecirc;tre que celle que
+font ces &acirc;mes. Et nous ajoutons: Il n'y a peut-&ecirc;tre pas de travail plus
+utile.</p>
+
+<p>Il faut bien ceux qui prient toujours pour ceux qui ne prient jamais.</p>
+
+<p>Pour nous, toute la question est dans la quantit&eacute; de pens&eacute;e qui se m&ecirc;le
+&agrave; la pri&egrave;re.</p>
+
+<p>Leibniz priant, cela est grand; Voltaire adorant, cela est beau. <i>Deo
+erexit Voltaire</i>.</p>
+
+<p>Nous sommes pour la religion contre les religions.</p>
+
+<p>Nous sommes de ceux qui croient &agrave; la mis&egrave;re des oraisons et &agrave; la
+sublimit&eacute; de la pri&egrave;re.</p>
+
+<p>Du reste, dans cette minute que nous traversons, minute qui heureusement
+ne laissera pas au dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle sa figure, &agrave; cette heure o&ugrave; tant
+d'hommes ont le front bas et l'&acirc;me peu haute, parmi tant de vivants
+ayant pour morale de jouir, et occup&eacute;s des choses courtes et difformes
+de la mati&egrave;re, quiconque s'exile nous semble v&eacute;n&eacute;rable. Le monast&egrave;re est
+un renoncement. Le sacrifice qui porte &agrave; faux est encore le sacrifice.
+Prendre pour devoir une erreur s&eacute;v&egrave;re, cela a sa grandeur.</p>
+
+<p>Pris en soi, et id&eacute;alement, et pour tourner autour de la v&eacute;rit&eacute; jusqu'&agrave;
+&eacute;puisement impartial de tous les aspects, le monast&egrave;re, le couvent de
+femmes surtout, car dans notre soci&eacute;t&eacute; c'est la femme qui souffre le
+plus, et dans cet exil du clo&icirc;tre il y a de la protestation, le couvent
+de femmes a incontestablement une certaine majest&eacute;.</p>
+
+<p>Cette existence claustrale si aust&egrave;re et si morne, dont nous venons
+d'indiquer quelques lin&eacute;aments, ce n'est pas la vie, car ce n'est pas la
+libert&eacute;; ce n'est pas la tombe, car ce n'est pas la pl&eacute;nitude; c'est le
+lieu &eacute;trange d'o&ugrave; l'on aper&ccedil;oit, comme de la cr&ecirc;te d'une haute montagne,
+d'un c&ocirc;t&eacute; l'ab&icirc;me o&ugrave; nous sommes, de l'autre l'ab&icirc;me o&ugrave; nous serons;
+c'est une fronti&egrave;re &eacute;troite et brumeuse s&eacute;parant deux mondes, &eacute;clair&eacute;e
+et obscurcie par les deux &agrave; la fois, o&ugrave; le rayon affaibli de la vie se
+m&ecirc;le au rayon vague de la mort; c'est la p&eacute;nombre du tombeau.</p>
+
+<p>Quant &agrave; nous, qui ne croyons pas ce que ces femmes croient, mais qui
+vivons comme elles par la foi, nous n'avons jamais pu consid&eacute;rer sans
+une esp&egrave;ce de terreur religieuse et tendre, sans une sorte de piti&eacute;
+pleine d'envie, ces cr&eacute;atures d&eacute;vou&eacute;es, tremblantes et confiantes, ces
+&acirc;mes humbles et augustes qui osent vivre au bord m&ecirc;me du myst&egrave;re,
+attendant, entre le monde qui est ferm&eacute; et le ciel qui n'est pas ouvert,
+tourn&eacute;es vers la clart&eacute; qu'on ne voit pas, ayant seulement le bonheur de
+penser qu'elles savent o&ugrave; elle est, aspirant au gouffre et &agrave; l'inconnu,
+l'&oelig;il fix&eacute; sur l'obscurit&eacute; immobile, agenouill&eacute;es, &eacute;perdues,
+stup&eacute;faites, frissonnantes, &agrave; demi soulev&eacute;es &agrave; de certaines heures par
+les souffles profonds de l'&eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Livre_huitieme_Les_cimetieres_prennent_ce_quon_leur_donne" id="Livre_huitieme_Les_cimetieres_prennent_ce_quon_leur_donne"></a>Livre huiti&egrave;me&mdash;Les cimeti&egrave;res prennent ce qu'on leur donne</h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Ih" id="Chapitre_Ih"></a><a href="#huitieme">Chapitre I</a></h2>
+
+<h3>O&ugrave; il est trait&eacute; de la mani&egrave;re d'entrer au couvent</h3>
+
+
+<p>C'est dans cette maison que Jean Valjean &eacute;tait, comme avait dit
+Fauchelevent, &laquo;tomb&eacute; du ciel&raquo;.</p>
+
+<p>Il avait franchi le mur du jardin qui faisait l'angle de la rue
+Polonceau. Cet hymne des anges qu'il avait entendu au milieu de la nuit,
+c'&eacute;taient les religieuses chantant matines; cette salle qu'il avait
+entrevue dans l'obscurit&eacute;, c'&eacute;tait la chapelle; ce fant&ocirc;me qu'il avait
+vu &eacute;tendu &agrave; terre, c'&eacute;tait la s&oelig;ur faisant la r&eacute;paration; ce grelot
+dont le bruit l'avait si &eacute;trangement surpris, c'&eacute;tait le grelot du
+jardinier attach&eacute; au genou du p&egrave;re Fauchelevent.</p>
+
+<p>Une fois Cosette couch&eacute;e, Jean Valjean et Fauchelevent avaient, comme on
+l'a vu, soup&eacute; d'un verre de vin et d'un morceau de fromage devant un bon
+fagot flambant; puis, le seul lit qu'il y e&ucirc;t dans la baraque &eacute;tant
+occup&eacute; par Cosette, ils s'&eacute;taient jet&eacute;s chacun sur une botte de paille.
+Avant de fermer les yeux, Jean Valjean avait dit:&mdash;Il faut d&eacute;sormais que
+je reste ici.&mdash;Cette parole avait trott&eacute; toute la nuit dans la t&ecirc;te de
+Fauchelevent.</p>
+
+<p>&Agrave; vrai dire, ni l'un ni l'autre n'avaient dormi.</p>
+
+<p>Jean Valjean, se sentant d&eacute;couvert et Javert sur sa piste, comprenait
+que lui et Cosette &eacute;taient perdus s'ils rentraient dans Paris. Puisque
+le nouveau coup de vent qui venait de souffler sur lui l'avait &eacute;chou&eacute;
+dans ce clo&icirc;tre, Jean Valjean n'avait plus qu'une pens&eacute;e, y rester. Or,
+pour un malheureux dans sa position, ce couvent &eacute;tait &agrave; la fois le lieu
+le plus dangereux et le plus s&ucirc;r; le plus dangereux, car, aucun homme ne
+pouvant y p&eacute;n&eacute;trer, si on l'y d&eacute;couvrait, c'&eacute;tait un flagrant d&eacute;lit, et
+Jean Valjean ne faisait qu'un pas du couvent &agrave; la prison; le plus s&ucirc;r,
+car si l'on parvenait &agrave; s'y faire accepter et &agrave; y demeurer, qui
+viendrait vous chercher l&agrave;? Habiter un lieu impossible, c'&eacute;tait le
+salut.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Fauchelevent se creusait la cervelle. Il commen&ccedil;ait par se
+d&eacute;clarer qu'il n'y comprenait rien. Comment Mr Madeleine se trouvait-il
+l&agrave;, avec les murs qu'il y avait? Des murs de clo&icirc;tre ne s'enjambent pas.
+Comment s'y trouvait-il avec un enfant? On n'escalade pas une muraille &agrave;
+pic avec un enfant dans ses bras. Qu'&eacute;tait-ce que cet enfant? D'o&ugrave;
+venaient-ils tous les deux? Depuis que Fauchelevent &eacute;tait dans le
+couvent, il n'avait plus entendu parler de Montreuil-sur-Mer, et il ne
+savait rien de ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;. Le p&egrave;re Madeleine avait cet air qui
+d&eacute;courage les questions; et d'ailleurs Fauchelevent se disait: On ne
+questionne pas un saint. Mr Madeleine avait conserv&eacute; pour lui tout son
+prestige. Seulement, de quelques mots &eacute;chapp&eacute;s &agrave; Jean Valjean, le
+jardinier crut pouvoir conclure que Mr Madeleine avait probablement fait
+faillite par la duret&eacute; des temps, et qu'il &eacute;tait poursuivi par ses
+cr&eacute;anciers; ou bien qu'il &eacute;tait compromis dans une affaire politique et
+qu'il se cachait; ce qui ne d&eacute;plut point &agrave; Fauchelevent, lequel, comme
+beaucoup de nos paysans du nord, avait un vieux fond bonapartiste. Se
+cachant, Mr Madeleine avait pris le couvent pour asile, et il &eacute;tait
+simple qu'il voul&ucirc;t y rester. Mais l'inexplicable, o&ugrave; Fauchelevent
+revenait toujours et o&ugrave; il se cassait la t&ecirc;te, c'&eacute;tait que Mr Madeleine
+f&ucirc;t l&agrave;, et qu'il y f&ucirc;t avec cette petite. Fauchelevent les voyait, les
+touchait, leur parlait, et n'y croyait pas. L'incompr&eacute;hensible venait de
+faire son entr&eacute;e dans la cahute de Fauchelevent. Fauchelevent &eacute;tait &agrave;
+t&acirc;tons dans les conjectures, et ne voyait plus rien de clair sinon ceci:
+Mr Madeleine m'a sauv&eacute; la vie. Cette certitude unique suffisait, et le
+d&eacute;termina. Il se dit &agrave; part lui: C'est mon tour. Il ajouta dans sa
+conscience: Mr Madeleine n'a pas tant d&eacute;lib&eacute;r&eacute; quand il s'est agi de se
+fourrer sous la voiture pour m'en tirer. Il d&eacute;cida qu'il sauverait Mr
+Madeleine.</p>
+
+<p>Il se fit pourtant diverses questions et diverses r&eacute;ponses:&mdash;Apr&egrave;s ce
+qu'il a &eacute;t&eacute; pour moi, si c'&eacute;tait un voleur, le sauverais-je? Tout de
+m&ecirc;me. Si c'&eacute;tait un assassin, le sauverais-je? Tout de m&ecirc;me. Puisque
+c'est un saint, le sauverai-je? Tout de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Mais le faire rester dans le couvent, quel probl&egrave;me! Devant cette
+tentative presque chim&eacute;rique, Fauchelevent ne recula point; ce pauvre
+paysan picard, sans autre &eacute;chelle que son d&eacute;vouement, sa bonne volont&eacute;,
+et un peu de cette vieille finesse campagnarde mise cette fois au
+service d'une intention g&eacute;n&eacute;reuse, entreprit d'escalader les
+impossibilit&eacute;s du clo&icirc;tre et les rudes escarpements de la r&egrave;gle de saint
+Beno&icirc;t. Le p&egrave;re Fauchelevent &eacute;tait un vieux qui toute sa vie avait &eacute;t&eacute;
+&eacute;go&iuml;ste, et qui, &agrave; la fin de ses jours, boiteux, infirme, n'ayant plus
+aucun int&eacute;r&ecirc;t au monde, trouva doux d'&ecirc;tre reconnaissant, et, voyant une
+vertueuse action &agrave; faire, se jeta dessus comme un homme qui, au moment
+de mourir, rencontrerait sous sa main un verre d'un bon vin dont il
+n'aurait jamais go&ucirc;t&eacute; et le boirait avidement. On peut ajouter que l'air
+qu'il respirait depuis plusieurs ann&eacute;es d&eacute;j&agrave; dans ce couvent avait
+d&eacute;truit la personnalit&eacute; en lui, et avait fini par lui rendre n&eacute;cessaire
+une bonne action quelconque.</p>
+
+<p>Il prit donc sa r&eacute;solution: se d&eacute;vouer &agrave; Mr Madeleine.</p>
+
+<p>Nous venons de le qualifier <i>pauvre paysan picard</i>. La qualification est
+juste, mais incompl&egrave;te. Au point de cette histoire o&ugrave; nous sommes, un
+peu de physiologie du p&egrave;re Fauchelevent devient utile. Il &eacute;tait paysan,
+mais il avait &eacute;t&eacute; tabellion, ce qui ajoutait de la chicane &agrave; sa finesse,
+et de la p&eacute;n&eacute;tration &agrave; sa na&iuml;vet&eacute;. Ayant, pour des causes diverses,
+&eacute;chou&eacute; dans ses affaires, de tabellion il &eacute;tait tomb&eacute; charretier et
+man&oelig;uvre. Mais, en d&eacute;pit des jurons et des coups de fouet, n&eacute;cessaires
+aux chevaux, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, il &eacute;tait rest&eacute; du tabellion en lui. Il
+avait quelque esprit naturel; il ne disait ni j'ons ni j'avons; il
+causait, chose rare au village; et les autres paysans disaient de lui:
+Il parle quasiment comme un monsieur &agrave; chapeau. Fauchelevent &eacute;tait en
+effet de cette esp&egrave;ce que le vocabulaire impertinent et l&eacute;ger du dernier
+si&egrave;cle qualifiait: <i>demi-bourgeois, demi-manant;</i> et que les m&eacute;taphores
+tombant du ch&acirc;teau sur la chaumi&egrave;re &eacute;tiquetaient dans le casier de la
+roture: <i>un peu rustre, un peu citadin; poivre et sel</i>. Fauchelevent,
+quoique fort &eacute;prouv&eacute; et fort us&eacute; par le sort, esp&egrave;ce de pauvre vieille
+&acirc;me montrant la corde, &eacute;tait pourtant homme de premier mouvement, et
+tr&egrave;s spontan&eacute;; qualit&eacute; pr&eacute;cieuse qui emp&ecirc;che qu'on soit jamais mauvais.
+Ses d&eacute;fauts et ses vices, car il en avait eu, &eacute;taient de surface; en
+somme, sa physionomie &eacute;tait de celles qui r&eacute;ussissent pr&egrave;s de
+l'observateur. Ce vieux visage n'avait aucune de ces f&acirc;cheuses rides du
+haut du front qui signifient m&eacute;chancet&eacute; ou b&ecirc;tise.</p>
+
+<p>Au point du jour, ayant &eacute;norm&eacute;ment song&eacute;, le p&egrave;re Fauchelevent ouvrit
+les yeux et vit Mr Madeleine qui, assis sur sa botte de paille,
+regardait Cosette dormir. Fauchelevent se dressa sur son s&eacute;ant et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que vous &ecirc;tes ici, comment allez-vous faire pour y entrer?</p>
+
+<p>Ce mot r&eacute;sumait la situation, et r&eacute;veilla Jean Valjean de sa r&ecirc;verie.</p>
+
+<p>Les deux bonshommes tinrent conseil.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, dit Fauchelevent, vous allez commencer par ne pas mettre les
+pieds hors de cette chambre. La petite ni vous. Un pas dans le jardin,
+nous sommes flamb&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Madeleine, reprit Fauchelevent, vous &ecirc;tes arriv&eacute; dans un
+moment tr&egrave;s bon, je veux dire tr&egrave;s mauvais, il y a une de ces dames fort
+malade. Cela fait qu'on ne regardera pas beaucoup de notre c&ocirc;t&eacute;. Il
+para&icirc;t qu'elle se meurt. On dit les pri&egrave;res de quarante heures. Toute la
+communaut&eacute; est en l'air. &Ccedil;a les occupe. Celle qui est en train de s'en
+aller est une sainte. Au fait, nous sommes tous des saints ici. Toute la
+diff&eacute;rence entre elles et moi, c'est qu'elles disent: notre cellule, et
+que je dis: ma <i>piolle</i>. Il va y avoir l'oraison pour les agonisants, et
+puis l'oraison pour les morts. Pour aujourd'hui nous serons tranquilles
+ici; mais je ne r&eacute;ponds pas de demain.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, observa Jean Valjean, cette baraque est dans le rentrant du
+mur, elle est cach&eacute;e par une esp&egrave;ce de ruine, il y a des arbres, on ne
+la voit pas du couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Et j'ajoute que les religieuses n'en approchent jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit Jean Valjean.</p>
+
+<p>Le point d'interrogation qui accentuait cet: eh bien, signifiait: il me
+semble qu'on peut y demeurer cach&eacute;. C'est &agrave; ce point d'interrogation que
+Fauchelevent r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a les petites.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles petites? demanda Jean Valjean.</p>
+
+<p>Comme Fauchelevent ouvrait la bouche pour expliquer le mot qu'il venait
+de prononcer, une cloche sonna un coup.</p>
+
+<p>&mdash;La religieuse est morte, dit-il. Voici le glas.</p>
+
+<p>Et il fit signe &agrave; Jean Valjean d'&eacute;couter.</p>
+
+<p>La cloche sonna un second coup.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le glas, monsieur Madeleine. La cloche va continuer de minute en
+minute pendant vingt-quatre heures jusqu'&agrave; la sortie du corps de
+l'&eacute;glise. Voyez-vous, &ccedil;a joue. Aux r&eacute;cr&eacute;ations, il suffit qu'une balle
+roule pour qu'elles s'en viennent, malgr&eacute; les d&eacute;fenses, chercher et
+fourbanser partout par ici. C'est des diables, ces ch&eacute;rubins-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Qui? demanda Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;Les petites. Vous seriez bien vite d&eacute;couvert, allez. Elles crieraient:
+Tiens! un homme! Mais il n'y a pas de danger aujourd'hui. Il n'y aura
+pas de r&eacute;cr&eacute;ation. La journ&eacute;e va &ecirc;tre tout pri&egrave;res. Vous entendez la
+cloche. Comme je vous le disais, un coup par minute. C'est le glas.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, p&egrave;re Fauchelevent. Il y a des pensionnaires.</p>
+
+<p>Et Jean Valjean pensa &agrave; part lui:</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait l'&eacute;ducation de Cosette toute trouv&eacute;e.</p>
+
+<p>Fauchelevent s'exclama:</p>
+
+<p>&mdash;Pardine! s'il y a des petites filles! Et qui piailleraient autour de
+vous! et qui se sauveraient! Ici, &ecirc;tre homme, c'est avoir la peste. Vous
+voyez bien qu'on m'attache un grelot &agrave; la patte comme &agrave; une b&ecirc;te f&eacute;roce.</p>
+
+<p>Jean Valjean songeait de plus en plus profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Ce couvent nous sauverait, murmurait-il. Puis il &eacute;leva la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le difficile, c'est de rester.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Fauchelevent, c'est de sortir.</p>
+
+<p>Jean Valjean sentit le sang lui refluer au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Sortir!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur Madeleine, pour rentrer, il faut que vous sortiez.</p>
+
+<p>Et, apr&egrave;s avoir laiss&eacute; passer un coup de cloche du glas, Fauchelevent
+poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut pas vous trouver ici comme &ccedil;a. D'o&ugrave; venez-vous? Pour moi
+vous tombez du ciel, parce que je vous connais; mais des religieuses, &ccedil;a
+a besoin qu'on entre par la porte.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup on entendit une sonnerie assez compliqu&eacute;e d'une autre
+cloche.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit Fauchelevent, on sonne les m&egrave;res vocales. Elles vont au
+chapitre. On tient toujours chapitre quand quelqu'un est mort. Elle est
+morte au point du jour. C'est ordinairement au point du jour qu'on
+meurt. Mais est-ce que vous ne pourriez pas sortir par o&ugrave; vous &ecirc;tes
+entr&eacute;? Voyons, ce n'est pas pour vous faire une question, par o&ugrave;
+&ecirc;tes-vous entr&eacute;?</p>
+
+<p>Jean Valjean devint p&acirc;le. La seule id&eacute;e de redescendre dans cette rue
+formidable le faisait frissonner. Sortez d'une for&ecirc;t pleine de tigres,
+et, une fois dehors, imaginez-vous un conseil d'ami qui vous engage &agrave; y
+rentrer. Jean Valjean se figurait toute la police encore grouillante
+dans le quartier, des agents en observation, des vedettes partout,
+d'affreux poings tendus vers son collet, Javert peut-&ecirc;tre au coin du
+carrefour.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! dit-il. P&egrave;re Fauchelevent, mettez que je suis tomb&eacute; de
+l&agrave;-haut.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je le crois, je le crois, reprit Fauchelevent. Vous n'avez pas
+besoin de me le dire. Le bon Dieu vous aura pris dans sa main pour vous
+regarder de pr&egrave;s, et puis vous aura l&acirc;ch&eacute;. Seulement il voulait vous
+mettre dans un couvent d'hommes; il s'est tromp&eacute;. Allons, encore une
+sonnerie. Celle-ci est pour avertir le portier d'aller pr&eacute;venir la
+municipalit&eacute; pour qu'elle aille pr&eacute;venir le m&eacute;decin des morts pour qu'il
+vienne voir qu'il y a une morte. Tout &ccedil;a, c'est la c&eacute;r&eacute;monie de mourir.
+Elles n'aiment pas beaucoup cette visite-l&agrave;, ces bonnes dames. Un
+m&eacute;decin, &ccedil;a ne croit &agrave; rien. Il l&egrave;ve le voile. Il l&egrave;ve m&ecirc;me quelquefois
+autre chose. Comme elles ont vite fait avertir le m&eacute;decin, cette
+fois-ci! Qu'est-ce qu'il y a donc? Votre petite dort toujours. Comment
+se nomme-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Cosette.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre fille? comme qui dirait: vous seriez son grand-p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pour elle, sortir d'ici, ce sera facile. J'ai ma porte de service qui
+donne sur la cour. Je cogne. Le portier ouvre. J'ai ma hotte sur le dos,
+la petite est dedans. Je sors. Le p&egrave;re Fauchelevent sort avec sa hotte,
+c'est tout simple. Vous direz &agrave; la petite de se tenir bien tranquille.
+Elle sera sous la b&acirc;che. Je la d&eacute;poserai le temps qu'il faudra chez une
+vieille bonne amie de fruiti&egrave;re que j'ai rue du Chemin-Vert, qui est
+sourde et o&ugrave; il y a un petit lit. Je crierai dans l'oreille &agrave; la
+fruiti&egrave;re que c'est une ni&egrave;ce &agrave; moi, et de me la garder jusqu'&agrave; demain.
+Puis la petite rentrera avec vous. Car je vous ferai rentrer. Il le
+faudra bien. Mais vous, comment ferez-vous pour sortir? Jean Valjean
+hocha la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Que personne ne me voie. Tout est l&agrave;, p&egrave;re Fauchelevent. Trouvez moyen
+de me faire sortir comme Cosette dans une hotte et sous une b&acirc;che.</p>
+
+<p>Fauchelevent se grattait le bas de l'oreille avec le m&eacute;dium de la main
+gauche, signe de s&eacute;rieux embarras.</p>
+
+<p>Une troisi&egrave;me sonnerie fit diversion.</p>
+
+<p>&mdash;Voici le m&eacute;decin des morts qui s'en va, dit Fauchelevent. Il a
+regard&eacute;, et dit: elle est morte, c'est bon. Quand le m&eacute;decin a vis&eacute; le
+passeport pour le paradis, les pompes fun&egrave;bres envoient une bi&egrave;re. Si
+c'est une m&egrave;re, les m&egrave;res l'ensevelissent; si c'est une s&oelig;ur, les
+s&oelig;urs l'ensevelissent. Apr&egrave;s quoi, je cloue. Cela fait partie de mon
+jardinage. Un jardinier est un peu un fossoyeur. On la met dans une
+salle basse de l'&eacute;glise qui communique &agrave; la rue et o&ugrave; pas un homme ne
+peut entrer que le m&eacute;decin des morts. Je ne compte pas pour des hommes
+les croque-morts et moi. C'est dans cette salle que je cloue la bi&egrave;re.
+Les croque-morts viennent la prendre, et fouette cocher! c'est comme
+cela qu'on s'en va au ciel. On apporte une bo&icirc;te o&ugrave; il n'y a rien, on la
+remporte avec quelque chose dedans. Voil&agrave; ce que c'est qu'un
+enterrement. <i>De profundis</i>.</p>
+
+<p>Un rayon de soleil horizontal effleurait le visage de Cosette endormie
+qui entrouvrait vaguement la bouche, et avait l'air d'un ange buvant de
+la lumi&egrave;re. Jean Valjean s'&eacute;tait mis &agrave; la regarder. Il n'&eacute;coutait plus
+Fauchelevent.</p>
+
+<p>N'&ecirc;tre pas &eacute;cout&eacute;, ce n'est pas une raison pour se taire. Le brave vieux
+jardinier continuait paisiblement son rab&acirc;chage:</p>
+
+<p>&mdash;On fait la fosse au cimeti&egrave;re Vaugirard. On pr&eacute;tend qu'on va le
+supprimer, ce cimeti&egrave;re Vaugirard. C'est un ancien cimeti&egrave;re qui est en
+dehors des r&egrave;glements, qui n'a pas l'uniforme, et qui va prendre sa
+retraite. C'est dommage, car il est commode. J'ai l&agrave; un ami, le p&egrave;re
+Mestienne, le fossoyeur. Les religieuses d'ici ont un privil&egrave;ge, c'est
+d'&ecirc;tre port&eacute;es &agrave; ce cimeti&egrave;re-l&agrave; &agrave; la tomb&eacute;e de la nuit. Il y a un
+arr&ecirc;t&eacute; de la pr&eacute;fecture expr&egrave;s pour elles. Mais que d'&eacute;v&eacute;nements depuis
+hier! la m&egrave;re Crucifixion est morte, et le p&egrave;re Madeleine....</p>
+
+<p>&mdash;Est enterr&eacute;, dit Jean Valjean souriant tristement.</p>
+
+<p>Fauchelevent fit ricocher le mot.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! si vous &eacute;tiez ici tout &agrave; fait, ce serait un v&eacute;ritable
+enterrement.</p>
+
+<p>Une quatri&egrave;me sonnerie &eacute;clata. Fauchelevent d&eacute;tacha vivement du clou la
+genouill&egrave;re &agrave; grelot et la reboucla &agrave; son genou.</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois, c'est moi. La m&egrave;re prieure me demande. Bon, je me pique &agrave;
+l'ardillon de ma boucle. Monsieur Madeleine, ne bougez pas, et
+attendez-moi. Il y a du nouveau. Si vous avez faim, il y a l&agrave; le vin, le
+pain et le fromage.</p>
+
+<p>Et il sortit de la cahute en disant: On y va! on y va!</p>
+
+<p>Jean Valjean le vit se h&acirc;ter &agrave; travers le jardin, aussi vite que sa
+jambe torse le lui permettait, tout en regardant de c&ocirc;t&eacute; ses
+melonni&egrave;res.</p>
+
+<p>Moins de dix minutes apr&egrave;s, le p&egrave;re Fauchelevent, dont le grelot mettait
+sur son passage les religieuses en d&eacute;route, frappait un petit coup &agrave; une
+porte, et une voix douce r&eacute;pondait: <i>&Agrave; jamais. &Agrave; jamais</i>, c'est-&agrave;-dire:
+<i>Entrez</i>.</p>
+
+<p>Cette porte &eacute;tait celle du parloir r&eacute;serv&eacute; au jardinier pour les besoins
+du service. Ce parloir &eacute;tait contigu &agrave; la salle du chapitre. La prieure,
+assise sur l'unique chaise du parloir, attendait Fauchelevent.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIh" id="Chapitre_IIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre II</a></h2>
+
+<h3>Fauchelevent en pr&eacute;sence de la difficult&eacute;</h3>
+
+
+<p>Avoir l'air agit&eacute; et grave, cela est particulier, dans les occasions
+critiques, &agrave; de certains caract&egrave;res et &agrave; de certaines professions,
+notamment aux pr&ecirc;tres et aux religieux. Au moment o&ugrave; Fauchelevent entra,
+cette double forme de la pr&eacute;occupation &eacute;tait empreinte sur la
+physionomie de la prieure, qui &eacute;tait cette charmante et savante Mlle de
+Blemeur, m&egrave;re Innocente, ordinairement gaie.</p>
+
+<p>Le jardinier fit un salut craintif, et resta sur le seuil de la cellule.
+La prieure, qui &eacute;grenait son rosaire, leva les yeux et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous, p&egrave;re Fauvent.</p>
+
+<p>Cette abr&eacute;viation avait &eacute;t&eacute; adopt&eacute;e dans le couvent.</p>
+
+<p>Fauchelevent recommen&ccedil;a son salut.</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re Fauvent, je vous ai fait appeler.</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, r&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &agrave; vous parler.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, de mon c&ocirc;t&eacute;, dit Fauchelevent avec une hardiesse dont il avait
+peur int&eacute;rieurement, j'ai quelque chose &agrave; dire &agrave; la tr&egrave;s r&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re.</p>
+
+<p>La prieure le regarda.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez une communication &agrave; me faire.</p>
+
+<p>&mdash;Une pri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, parlez.</p>
+
+<p>Le bonhomme Fauchelevent, ex-tabellion, appartenait &agrave; la cat&eacute;gorie des
+paysans qui ont de l'aplomb. Une certaine ignorance habile est une
+force; on ne s'en d&eacute;fie pas et cela vous prend. Depuis un peu plus de
+deux ans qu'il habitait le couvent, Fauchelevent avait r&eacute;ussi dans la
+communaut&eacute;. Toujours solitaire, et tout en vaquant &agrave; son jardinage, il
+n'avait gu&egrave;re autre chose &agrave; faire que d'&ecirc;tre curieux. &Agrave; distance comme
+il &eacute;tait de toutes ces femmes voil&eacute;es allant et venant, il ne voyait
+gu&egrave;re devant lui qu'une agitation d'ombres. &Agrave; force d'attention et de
+p&eacute;n&eacute;tration, il &eacute;tait parvenu &agrave; remettre de la chair dans tous ces
+fant&ocirc;mes, et ces mortes vivaient pour lui. Il &eacute;tait comme un sourd dont
+la vue s'allonge et comme un aveugle dont l'ou&iuml;e s'aiguise. Il s'&eacute;tait
+appliqu&eacute; &agrave; d&eacute;m&ecirc;ler le sens des diverses sonneries, et il y &eacute;tait arriv&eacute;,
+de sorte que ce clo&icirc;tre &eacute;nigmatique et taciturne n'avait rien de cach&eacute;
+pour lui; ce sphinx lui bavardait tous ses secrets &agrave; l'oreille.
+Fauchelevent, sachant tout, cachait tout. C'&eacute;tait l&agrave; son art. Tout le
+couvent le croyait stupide. Grand m&eacute;rite en religion. Les m&egrave;res vocales
+faisaient cas de Fauchelevent. C'&eacute;tait un curieux muet. Il inspirait la
+confiance. En outre, il &eacute;tait r&eacute;gulier, et ne sortait que pour les
+n&eacute;cessit&eacute;s d&eacute;montr&eacute;es du verger et du potager. Cette discr&eacute;tion
+d'allures lui &eacute;tait compt&eacute;e. Il n'en avait pas moins fait jaser deux
+hommes; au couvent, le portier, et il savait les particularit&eacute;s du
+parloir; et, au cimeti&egrave;re, le fossoyeur, et il savait les singularit&eacute;s
+de la s&eacute;pulture; de la sorte, il avait, &agrave; l'endroit de ces religieuses,
+une double lumi&egrave;re, l'une sur la vie, l'autre sur la mort. Mais il
+n'abusait de rien. La congr&eacute;gation tenait &agrave; lui. Vieux, boiteux, n'y
+voyant goutte, probablement un peu sourd, que de qualit&eacute;s! On l'e&ucirc;t
+difficilement remplac&eacute;.</p>
+
+<p>Le bonhomme, avec l'assurance de celui qui se sent appr&eacute;ci&eacute;, entama,
+vis-&agrave;-vis de la r&eacute;v&eacute;rende prieure, une harangue campagnarde assez
+diffuse et tr&egrave;s profonde. Il parla longuement de son &acirc;ge, de ses
+infirmit&eacute;s, de la surcharge des ann&eacute;es comptant double d&eacute;sormais pour
+lui, des exigences croissantes du travail, de la grandeur du jardin, des
+nuits &agrave; passer, comme la derni&egrave;re, par exemple, o&ugrave; il avait fallu mettre
+des paillassons sur les melonni&egrave;res &agrave; cause de la lune, et il finit par
+aboutir &agrave; ceci: qu'il avait un fr&egrave;re,&mdash;(la prieure fit un mouvement)&mdash;un
+fr&egrave;re point jeune,&mdash;(second mouvement de la prieure, mais mouvement
+rassur&eacute;)&mdash;que, si on le voulait bien, ce fr&egrave;re pourrait venir loger avec
+lui et l'aider, qu'il &eacute;tait excellent jardinier, que la communaut&eacute; en
+tirerait de bons services, meilleurs que les siens &agrave; lui;&mdash;que,
+autrement, si l'on n'admettait point son fr&egrave;re, comme, lui, l'a&icirc;n&eacute;, il
+se sentait cass&eacute;, et insuffisant &agrave; la besogne, il serait, avec bien du
+regret, oblig&eacute; de s'en aller;&mdash;et que son fr&egrave;re avait une petite fille
+qu'il am&egrave;nerait avec lui, qui s'&eacute;l&egrave;verait en Dieu dans la maison, et qui
+peut-&ecirc;tre, qui sait? ferait une religieuse un jour.</p>
+
+<p>Quand il eut fini de parler, la prieure interrompit le glissement de son
+rosaire entre ses doigts, et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Pourriez-vous, d'ici &agrave; ce soir, vous procurer une forte barre de fer?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour servir de levier.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re, r&eacute;pondit Fauchelevent.</p>
+
+<p>La prieure, sans ajouter une parole, se leva, et entra dans la chambre
+voisine, qui &eacute;tait la salle du chapitre et o&ugrave; les m&egrave;res vocales &eacute;taient
+probablement assembl&eacute;es. Fauchelevent demeura seul.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IIIh" id="Chapitre_IIIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre III</a></h2>
+
+<h3>M&egrave;re Innocente</h3>
+
+
+<p>Un quart d'heure environ s'&eacute;coula. La prieure rentra et revint s'asseoir
+sur la chaise.</p>
+
+<p>Les deux interlocuteurs semblaient pr&eacute;occup&eacute;s. Nous st&eacute;nographions de
+notre mieux le dialogue qui s'engagea.</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re Fauvent?</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez la chapelle?</p>
+
+<p>&mdash;J'y ai une petite cage pour entendre la messe et les offices.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous &ecirc;tes entr&eacute; dans le ch&oelig;ur pour votre ouvrage?</p>
+
+<p>&mdash;Deux ou trois fois.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit de soulever une pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Lourde?</p>
+
+<p>&mdash;La dalle du pav&eacute; qui est &agrave; c&ocirc;t&eacute; de l'autel.</p>
+
+<p>&mdash;La pierre qui ferme le caveau?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l&agrave; une occasion o&ugrave; il serait bon d'&ecirc;tre deux hommes.</p>
+
+<p>&mdash;La m&egrave;re Ascension, qui est forte comme un homme, vous aidera.</p>
+
+<p>&mdash;Une femme n'est jamais un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons qu'une femme pour vous aider. Chacun fait ce qu'il peut.
+Parce que dom Mabillon donne quatre cent dix-sept &eacute;p&icirc;tres de saint
+Bernard et que Merlonus Horstius n'en donne que trois cent
+soixante-sept, je ne m&eacute;prise point Merlonus Horstius.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus.</p>
+
+<p>&mdash;Le m&eacute;rite est de travailler selon ses forces. Un clo&icirc;tre n'est pas un
+chantier.</p>
+
+<p>&mdash;Et une femme n'est pas un homme. C'est mon fr&egrave;re qui est fort!</p>
+
+<p>&mdash;Et puis vous aurez un levier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la seule esp&egrave;ce de clef qui aille &agrave; ces esp&egrave;ces de portes.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un anneau &agrave; la pierre.</p>
+
+<p>&mdash;J'y passerai le levier.</p>
+
+<p>&mdash;Et la pierre est arrang&eacute;e de fa&ccedil;on &agrave; pivoter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, r&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re. J'ouvrirai le caveau.</p>
+
+<p>&mdash;Et les quatre m&egrave;res chantres vous assisteront.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand le caveau sera ouvert?</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra le refermer.</p>
+
+<p>&mdash;Sera-ce tout?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi vos ordres, tr&egrave;s r&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Fauvent, nous avons confiance en vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis ici pour tout faire.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour tout taire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Quand le caveau sera ouvert....</p>
+
+<p>&mdash;Je le refermerai.</p>
+
+<p>&mdash;Mais auparavant....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, r&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra y descendre quelque chose.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. La prieure, apr&egrave;s une moue de la l&egrave;vre inf&eacute;rieure
+qui ressemblait &agrave; de l'h&eacute;sitation, le rompit.</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re Fauvent?</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez qu'une m&egrave;re est morte ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez donc pas entendu la cloche?</p>
+
+<p>&mdash;On n'entend rien au fond du jardin.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; peine si je distingue ma sonnerie.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est morte &agrave; la pointe du jour.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, ce matin, le vent ne portait pas de mon c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la m&egrave;re Crucifixion. Une bienheureuse.</p>
+
+<p>La prieure se tut, remua un moment les l&egrave;vres, comme pour une oraison
+mentale, et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a trois ans, rien que pour avoir vu prier la m&egrave;re Crucifixion,
+une jans&eacute;niste, madame de B&eacute;thune, s'est faite orthodoxe.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui, j'entends le glas maintenant, r&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Les m&egrave;res l'ont port&eacute;e dans la chambre des mortes qui donne dans
+l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais.</p>
+
+<p>&mdash;Aucun autre homme que vous ne peut et ne doit entrer dans cette
+chambre-l&agrave;. Veillez-y bien. Il ferait beau voir qu'un homme entr&acirc;t dans
+la chambre des mortes!</p>
+
+<p>&mdash;Plus souvent!</p>
+
+<p>&mdash;Hein?</p>
+
+<p>&mdash;Plus souvent!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous dites?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis plus souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Plus souvent que quoi?</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re, je ne dis pas plus souvent que quoi, je dis plus
+souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas. Pourquoi dites-vous plus souvent?</p>
+
+<p>&mdash;Pour dire comme vous, r&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'ai pas dit plus souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne l'avez pas dit, mais je l'ai dit pour dire comme vous.</p>
+
+<p>En ce moment neuf heures sonn&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; neuf heures du matin et &agrave; toute heure lou&eacute; soit et ador&eacute; le tr&egrave;s
+Saint-Sacrement de l'autel, dit la prieure.</p>
+
+<p>&mdash;Amen, dit Fauchelevent.</p>
+
+<p>L'heure sonna &agrave; propos. Elle coupa court &agrave; Plus Souvent. Il est probable
+que sans elle la prieure et Fauchelevent ne se fussent jamais tir&eacute;s de
+cet &eacute;cheveau.</p>
+
+<p>Fauchelevent s'essuya le front.</p>
+
+<p>La prieure fit un nouveau petit murmure int&eacute;rieur, probablement sacr&eacute;,
+puis haussa la voix.</p>
+
+<p>&mdash;De son vivant, m&egrave;re Crucifixion faisait des conversions; apr&egrave;s sa
+mort, elle fera des miracles.</p>
+
+<p>&mdash;Elle en fera! r&eacute;pondit Fauchelevent embo&icirc;tant le pas, et faisant
+effort pour ne plus broncher d&eacute;sormais.</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re Fauvent, la communaut&eacute; a &eacute;t&eacute; b&eacute;nie en la m&egrave;re Crucifixion. Sans
+doute il n'est point donn&eacute; &agrave; tout le monde de mourir comme le cardinal
+de B&eacute;rulle en disant la sainte messe, et d'exhaler son &acirc;me vers Dieu en
+pronon&ccedil;ant ces paroles: <i>Hanc igitur oblationem</i>. Mais, sans atteindre &agrave;
+tant de bonheur, la m&egrave;re Crucifixion a eu une mort tr&egrave;s pr&eacute;cieuse. Elle
+a eu sa connaissance jusqu'au dernier instant. Elle nous parlait, puis
+elle parlait aux anges. Elle nous a fait ses derniers commandements. Si
+vous aviez un peu plus de foi, et si vous aviez pu &ecirc;tre dans sa cellule,
+elle vous aurait gu&eacute;ri votre jambe en y touchant. Elle souriait. On
+sentait qu'elle ressuscitait en Dieu. Il y a eu du paradis dans cette
+mort-l&agrave;.</p>
+
+<p>Fauchelevent crut que c'&eacute;tait une oraison qui finissait.</p>
+
+<p>&mdash;Amen, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re Fauvent, il faut faire ce que veulent les morts.</p>
+
+<p>La prieure d&eacute;vida quelques grains de son chapelet. Fauchelevent se
+taisait. Elle poursuivit.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai consult&eacute; sur cette question plusieurs eccl&eacute;siastiques travaillant
+en Notre-Seigneur qui s'occupent dans l'exercice de la vie cl&eacute;ricale et
+qui font un fruit admirable.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re, on entend bien mieux le glas d'ici que dans le jardin.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, c'est plus qu'une morte, c'est une sainte.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous, r&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Elle couchait dans son cercueil depuis vingt ans, par permission
+expresse de notre saint-p&egrave;re Pie VII.</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui a couronn&eacute; l'emp.... Buonaparte.</p>
+
+<p>Pour un habile homme comme Fauchelevent, le souvenir &eacute;tait
+malencontreux. Heureusement la prieure, toute &agrave; sa pens&eacute;e, ne l'entendit
+pas. Elle continua:</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re Fauvent?</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Saint Diodore, archev&ecirc;que de Cappadoce, voulut qu'on &eacute;criv&icirc;t sur sa
+s&eacute;pulture ce seul mot: <i>Acarus</i>, qui signifie ver de terre; cela fut
+fait. Est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Le bienheureux Mezzocane, abb&eacute; d'Aquila, voulut &ecirc;tre inhum&eacute; sous la
+potence; cela fut fait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Saint T&eacute;rence, &eacute;v&ecirc;que de Port sur l'embouchure du Tibre dans la mer,
+demanda qu'on grav&acirc;t sur sa pierre le signe qu'on mettait sur la fosse
+des parricides, dans l'espoir que les passants cracheraient sur son
+tombeau. Cela fut fait. Il faut ob&eacute;ir aux morts.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi soit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Le corps de Bernard Guidonis, n&eacute; en France pr&egrave;s de Roche-Abeille, fut,
+comme il l'avait ordonn&eacute; et malgr&eacute; le roi de Castille, port&eacute; en l'&eacute;glise
+des Dominicains de Limoges, quoique Bernard Guidonis f&ucirc;t &eacute;v&ecirc;que de Tuy
+en Espagne. Peut-on dire le contraire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour &ccedil;a non, r&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est attest&eacute; par Plantavit de la Fosse.</p>
+
+<p>Quelques grains du chapelet s'&eacute;gren&egrave;rent encore silencieusement. La
+prieure reprit:</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re Fauvent, la m&egrave;re Crucifixion sera ensevelie dans le cercueil o&ugrave;
+elle a couch&eacute; depuis vingt ans.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une continuation de sommeil.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurai donc &agrave; la clouer dans ce cercueil-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous laisserons de c&ocirc;t&eacute; la bi&egrave;re des pompes?</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;cis&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis aux ordres de la tr&egrave;s r&eacute;v&eacute;rende communaut&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Les quatre m&egrave;res chantres vous aideront.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; clouer le cercueil? Je n'ai pas besoin d'elles.</p>
+
+<p>&mdash;Non. &Agrave; le descendre.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le caveau.</p>
+
+<p>&mdash;Quel caveau?</p>
+
+<p>&mdash;Sous l'autel.</p>
+
+<p>Fauchelevent fit un soubresaut.</p>
+
+<p>&mdash;Le caveau sous l'autel!</p>
+
+<p>&mdash;Sous l'autel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais....</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurez une barre de fer.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais....</p>
+
+<p>&mdash;Vous l&egrave;verez la pierre avec la barre au moyen de l'anneau.</p>
+
+<p>&mdash;Mais....</p>
+
+<p>&mdash;Il faut ob&eacute;ir aux morts. &Ecirc;tre enterr&eacute;e dans le caveau sous l'autel de
+la chapelle, ne point aller en sol profane, rester morte l&agrave; o&ugrave; elle a
+pri&eacute; vivante; &ccedil;'a &eacute;t&eacute; le v&oelig;u supr&ecirc;me de la m&egrave;re Crucifixion. Elle nous
+l'a demand&eacute;, c'est-&agrave;-dire command&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est d&eacute;fendu.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;fendu par les hommes, ordonn&eacute; par Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Si cela venait &agrave; se savoir?</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons confiance en vous.</p>
+
+<p>&mdash;Oh, moi, je suis une pierre de votre mur.</p>
+
+<p>&mdash;Le chapitre s'est assembl&eacute;. Les m&egrave;res vocales, que je viens de
+consulter encore et qui sont en d&eacute;lib&eacute;ration, ont d&eacute;cid&eacute; que la m&egrave;re
+Crucifixion serait, selon son v&oelig;u, enterr&eacute;e dans son cercueil sous
+notre autel. Jugez, p&egrave;re Fauvent, s'il allait se faire des miracles ici!
+quelle gloire en Dieu pour la communaut&eacute;! Les miracles sortent des
+tombeaux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, r&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re, si l'agent de la commission de salubrit&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Saint Beno&icirc;t II, en mati&egrave;re de s&eacute;pulture, a r&eacute;sist&eacute; &agrave; Constantin
+Pogonat.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant le commissaire de police....</p>
+
+<p>&mdash;Chonodemaire, un des sept rois allemands qui entr&egrave;rent dans les Gaules
+sous l'empire de Constance, a reconnu express&eacute;ment le droit des
+religieux d'&ecirc;tre inhum&eacute;s en religion, c'est-&agrave;-dire sous l'autel.</p>
+
+<p>&mdash;Mais l'inspecteur de la pr&eacute;fecture....</p>
+
+<p>&mdash;Le monde n'est rien devant la croix. Martin, onzi&egrave;me g&eacute;n&eacute;ral des
+chartreux, a donn&eacute; cette devise &agrave; son ordre: <i>Stat crux dum volvitur
+orbis</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Amen, dit Fauchelevent, imperturbable dans cette fa&ccedil;on de se tirer
+d'affaire toutes les fois qu'il entendait du latin.</p>
+
+<p>Un auditoire quelconque suffit &agrave; qui s'est tu trop longtemps. Le jour o&ugrave;
+le rh&eacute;teur Gymnastoras sortit de prison, ayant dans le corps beaucoup de
+dilemmes et de syllogismes rentr&eacute;s, il s'arr&ecirc;ta devant le premier arbre
+qu'il rencontra, le harangua, et fit de tr&egrave;s grands efforts pour le
+convaincre. La prieure, habituellement sujette au barrage du silence, et
+ayant du trop-plein dans son r&eacute;servoir, se leva et s'&eacute;cria avec une
+loquacit&eacute; d'&eacute;cluse l&acirc;ch&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai &agrave; ma droite Beno&icirc;t et &agrave; ma gauche Bernard. Qu'est-ce que Bernard?
+c'est le premier abb&eacute; de Clairvaux. Fontaines en Bourgogne est un pays
+b&eacute;ni pour l'avoir vu na&icirc;tre. Son p&egrave;re s'appelait T&eacute;celin et sa m&egrave;re
+Al&egrave;the. Il a commenc&eacute; par C&icirc;teaux pour aboutir &agrave; Clairvaux; il a &eacute;t&eacute;
+ordonn&eacute; abb&eacute; par l'&eacute;v&ecirc;que de Ch&acirc;lon-sur-Sa&ocirc;ne, Guillaume de Champeaux;
+il a eu sept cents novices et fond&eacute; cent soixante monast&egrave;res; il a
+terrass&eacute; Abeilard au concile de Sens, en 1140, et Pierre de Bruys et
+Henry son disciple, et une autre sorte de d&eacute;voy&eacute;s qu'on nommait les
+Apostoliques; il a confondu Arnaud de Bresce, foudroy&eacute; le moine Raoul,
+le tueur de juifs, domin&eacute; en 1148 le concile de Reims, fait condamner
+Gilbert de la Por&eacute;e, &eacute;v&ecirc;que de Poitiers, fait condamner Eon de l'&Eacute;toile,
+arrang&eacute; les diff&eacute;rends des princes, &eacute;clair&eacute; le roi Louis le Jeune,
+conseill&eacute; le pape Eug&egrave;ne III, r&eacute;gl&eacute; le Temple, pr&ecirc;ch&eacute; la croisade, fait
+deux cent cinquante miracles dans sa vie, et jusqu'&agrave; trente-neuf en un
+jour. Qu'est-ce que Beno&icirc;t? c'est le patriarche de Mont-Cassin; c'est le
+deuxi&egrave;me fondateur de la saintet&eacute; claustrale, c'est le Basile de
+l'occident. Son ordre a produit quarante papes, deux cents cardinaux,
+cinquante patriarches, seize cents archev&ecirc;ques, quatre mille six cents
+&eacute;v&ecirc;ques, quatre empereurs, douze imp&eacute;ratrices, quarante-six rois,
+quarante et une reines, trois mille six cents saints canonis&eacute;s, et
+subsiste depuis quatorze cents ans. D'un c&ocirc;t&eacute; saint Bernard; de l'autre
+l'agent de la salubrit&eacute;! D'un c&ocirc;t&eacute; saint Beno&icirc;t; de l'autre l'inspecteur
+de la voirie! L'&eacute;tat, la voirie, les pompes fun&egrave;bres, les r&egrave;glements,
+l'administration, est-ce que nous connaissons cela? Aucuns passants
+seraient indign&eacute;s de voir comme on nous traite. Nous n'avons m&ecirc;me pas le
+droit de donner notre poussi&egrave;re &agrave; J&eacute;sus-Christ! Votre salubrit&eacute; est une
+invention r&eacute;volutionnaire. Dieu subordonn&eacute; au commissaire de police; tel
+est le si&egrave;cle. Silence, Fauvent!</p>
+
+<p>Fauchelevent, sous cette douche, n'&eacute;tait pas fort &agrave; son aise. La prieure
+continua.</p>
+
+<p>&mdash;Le droit du monast&egrave;re &agrave; la s&eacute;pulture ne fait doute pour personne. Il
+n'y a pour le nier que les fanatiques et les errants. Nous vivons dans
+des temps de confusion terrible. On ignore ce qu'il faut savoir, et l'on
+sait ce qu'il faut ignorer. On est crasse et impie. Il y a dans cette
+&eacute;poque des gens qui ne distinguent pas entre le grandissime saint
+Bernard et le Bernard dit des Pauvres Catholiques, certain bon
+eccl&eacute;siastique qui vivait dans le treizi&egrave;me si&egrave;cle. D'autres blasph&egrave;ment
+jusqu'&agrave; rapprocher l'&eacute;chafaud de Louis XVI de la croix de J&eacute;sus-Christ.
+Louis XVI n'&eacute;tait qu'un roi. Prenons donc garde &agrave; Dieu! Il n'y a plus ni
+juste ni injuste. On sait le nom de Voltaire et l'on ne sait pas le nom
+de C&eacute;sar de Bus. Pourtant C&eacute;sar de Bus est un bienheureux et Voltaire
+est un malheureux. Le dernier archev&ecirc;que, le cardinal de P&eacute;rigord, ne
+savait m&ecirc;me pas que Charles de Gondren a succ&eacute;d&eacute; &agrave; B&eacute;rulle, et Fran&ccedil;ois
+Bourgoin &agrave; Gondren, et Jean-Fran&ccedil;ois Senault &agrave; Bourgoin, et le p&egrave;re de
+Sainte-Marthe &agrave; Jean-Fran&ccedil;ois Senault. On conna&icirc;t le nom du p&egrave;re Coton,
+non parce qu'il a &eacute;t&eacute; un des trois qui ont pouss&eacute; &agrave; la fondation de
+l'Oratoire, mais parce qu'il a &eacute;t&eacute; mati&egrave;re &agrave; juron pour le roi huguenot
+Henri IV. Ce qui fait saint Fran&ccedil;ois de Sales aimable aux gens du monde,
+c'est qu'il trichait au jeu. Et puis on attaque la religion. Pourquoi?
+Parce qu'il y a eu de mauvais pr&ecirc;tres, parce que Sagittaire, &eacute;v&ecirc;que de
+Gap, &eacute;tait fr&egrave;re de Salone, &eacute;v&ecirc;que d'Embrun, et que tous les deux ont
+suivi Mommol. Qu'est-ce que cela fait? Cela emp&ecirc;che-t-il Martin de Tours
+d'&ecirc;tre un saint et d'avoir donn&eacute; la moiti&eacute; de son manteau &agrave; un pauvre?
+On pers&eacute;cute les saints. On ferme les yeux aux v&eacute;rit&eacute;s. Les t&eacute;n&egrave;bres
+sont l'habitude. Les plus f&eacute;roces b&ecirc;tes sont les b&ecirc;tes aveugles.
+Personne ne pense &agrave; l'enfer pour de bon. Oh! le m&eacute;chant peuple! De par
+le Roi signifie aujourd'hui de par la R&eacute;volution. On ne sait plus ce
+qu'on doit, ni aux vivants, ni aux morts. Il est d&eacute;fendu de mourir
+saintement. Le s&eacute;pulcre est une affaire civile. Ceci fait horreur. Saint
+L&eacute;on II a &eacute;crit deux lettres expr&egrave;s, l'une &agrave; Pierre Notaire, l'autre au
+roi des Visigoths, pour combattre et rejeter, dans les questions qui
+touchent aux morts, l'autorit&eacute; de l'exarque et la supr&eacute;matie de
+l'empereur. Gautier, &eacute;v&ecirc;que de Ch&acirc;lons, tenait t&ecirc;te en cette mati&egrave;re &agrave;
+Othon, duc de Bourgogne. L'ancienne magistrature en tombait d'accord.
+Autrefois nous avions voix au chapitre m&ecirc;me dans les choses du si&egrave;cle.
+L'abb&eacute; de C&icirc;teaux, g&eacute;n&eacute;ral de l'ordre, &eacute;tait conseiller-n&eacute; au parlement
+de Bourgogne. Nous faisons de nos morts ce que nous voulons. Est-ce que
+le corps de saint Beno&icirc;t lui-m&ecirc;me n'est pas en France dans l'abbaye de
+Fleury, dite Saint-Beno&icirc;t-sur-Loire, quoiqu'il soit mort en Italie au
+Mont-Cassin, un samedi 21 du mois de mars de l'an 543? Tout ceci est
+incontestable. J'abhorre les psallants, je hais les prieurs, j'ex&egrave;cre
+les h&eacute;r&eacute;tiques, mais je d&eacute;testerais plus encore quiconque me
+soutiendrait le contraire. On n'a qu'&agrave; lire Arnoul Wion, Gabriel
+Bucelin, Trith&egrave;me, Maurolicus et dom Luc d'Achery.</p>
+
+<p>La prieure respira, puis se tourna vers Fauchelevent:</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re Fauvent, est-ce dit?</p>
+
+<p>&mdash;C'est dit, r&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on compter sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'ob&eacute;irai.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tout d&eacute;vou&eacute; au couvent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu. Vous fermerez le cercueil. Les s&oelig;urs le porteront dans
+la chapelle. On dira l'office des morts. Puis on rentrera dans le
+clo&icirc;tre. Entre onze heures et minuit, vous viendrez avec votre barre de
+fer. Tout se passera dans le plus grand secret. Il n'y aura dans la
+chapelle que les quatre m&egrave;res chantres, la m&egrave;re Ascension, et vous.</p>
+
+<p>&mdash;Et la s&oelig;ur qui sera au poteau?</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne se retournera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle entendra.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'&eacute;coutera pas. D'ailleurs, ce que le clo&icirc;tre sait, le monde
+l'ignore.</p>
+
+<p>Il y eut encore une pause. La prieure poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ocirc;terez votre grelot. Il est inutile que la s&oelig;ur au poteau
+s'aper&ccedil;oive que vous &ecirc;tes l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, p&egrave;re Fauvent?</p>
+
+<p>&mdash;Le m&eacute;decin des morts a-t-il fait sa visite?</p>
+
+<p>&mdash;Il va la faire aujourd'hui &agrave; quatre heures. On a sonn&eacute; la sonnerie qui
+fait venir le m&eacute;decin des morts. Mais vous n'entendez donc aucune
+sonnerie?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne fais attention qu'&agrave; la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est bien, p&egrave;re Fauvent.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re, il faudra un levier d'au moins six pieds.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; le prendrez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; il ne manque pas de grilles, il ne manque pas de barres de fer.
+J'ai mon tas de ferrailles au fond du jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Trois quarts d'heure environ avant minuit; n'oubliez pas.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Si jamais vous aviez d'autres ouvrages comme &ccedil;a, c'est mon fr&egrave;re qui
+est fort. Un Turc!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ferez le plus vite possible.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vais pas hardi vite. Je suis infirme; c'est pour cela qu'il me
+faudrait un aide. Je boite.</p>
+
+<p>&mdash;Boiter n'est pas un tort, et peut &ecirc;tre une b&eacute;n&eacute;diction. L'empereur
+Henri II, qui combattit l'antipape Gr&eacute;goire et r&eacute;tablit Beno&icirc;t VIII, a
+deux surnoms: le Saint et le Boiteux.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien bon, deux surtout, murmura Fauchelevent, qui, en r&eacute;alit&eacute;,
+avait l'oreille un peu dure.</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re Fauvent, j'y pense, prenons une heure enti&egrave;re. Ce n'est pas trop.
+Soyez pr&egrave;s du ma&icirc;tre-autel avec votre barre de fer &agrave; onze heures.
+L'office commence &agrave; minuit. Il faut que tout soit fini un bon quart
+d'heure auparavant.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai tout pour prouver mon z&egrave;le &agrave; la communaut&eacute;. Voil&agrave; qui est
+dit. Je clouerai le cercueil. &Agrave; onze heures pr&eacute;cises je serai dans la
+chapelle. Les m&egrave;res chantres y seront, la m&egrave;re Ascension y sera. Deux
+hommes, cela vaudrait mieux. Enfin, n'importe! J'aurai mon levier. Nous
+ouvrirons le caveau, nous descendrons le cercueil, et nous refermerons
+le caveau. Apr&egrave;s quoi, plus trace de rien. Le gouvernement ne s'en
+doutera pas. R&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re, tout est arrang&eacute; ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il donc encore?</p>
+
+<p>&mdash;Il reste la bi&egrave;re vide.</p>
+
+<p>Ceci fit un temps d'arr&ecirc;t. Fauchelevent songeait. La prieure songeait.</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re Fauvent, que fera-t-on de la bi&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;On la portera en terre.</p>
+
+<p>&mdash;Vide?</p>
+
+<p>Autre silence. Fauchelevent fit de la main gauche cette esp&egrave;ce de geste
+qui donne cong&eacute; &agrave; une question inqui&eacute;tante.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re, c'est moi qui cloue la bi&egrave;re dans la chambre basse de
+l'&eacute;glise, et personne n'y peut entrer que moi, et je couvrirai la bi&egrave;re
+du drap mortuaire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais les porteurs, en la mettant dans le corbillard et en la
+descendant dans la fosse, sentiront bien qu'il n'y a rien dedans.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! di...! s'&eacute;cria Fauchelevent.</p>
+
+<p>La prieure commen&ccedil;a un signe de croix, et regarda fixement le jardinier.
+<i>Able</i> lui resta dans le gosier.</p>
+
+<p>Il se h&acirc;ta d'improviser un exp&eacute;dient pour faire oublier le juron.</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re, je mettrai de la terre dans la bi&egrave;re. Cela fera
+l'effet de quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison. La terre, c'est la m&ecirc;me chose que l'homme. Ainsi
+vous arrangerez la bi&egrave;re vide?</p>
+
+<p>&mdash;J'en fais mon affaire.</p>
+
+<p>Le visage de la prieure, jusqu'alors trouble et obscur, se rass&eacute;r&eacute;na.
+Elle lui fit le signe du sup&eacute;rieur cong&eacute;diant l'inf&eacute;rieur. Fauchelevent
+se dirigea vers la porte. Comme il allait sortir, la prieure &eacute;leva
+doucement la voix:</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re Fauvent, je suis contente de vous; demain, apr&egrave;s l'enterrement,
+amenez-moi votre fr&egrave;re, et dites-lui qu'il m'am&egrave;ne sa fille.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IVh" id="Chapitre_IVh"></a><a href="#huitieme">Chapitre IV</a></h2>
+
+<h3>O&ugrave; Jean Valjean a tout &agrave; fait l'air d'avoir lu Austin Castillejo</h3>
+
+
+<p>Des enjamb&eacute;es de boiteux sont comme des &oelig;illades de borgne; elles
+n'arrivent pas vite au but. En outre, Fauchelevent &eacute;tait perplexe. Il
+mit pr&egrave;s d'un quart d'heure &agrave; revenir dans la baraque du jardin. Cosette
+&eacute;tait &eacute;veill&eacute;e. Jean Valjean l'avait assise pr&egrave;s du feu. Au moment o&ugrave;
+Fauchelevent entra, Jean Valjean lui montrait la hotte du jardinier
+accroch&eacute;e au mur et lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute-moi bien, ma petite Cosette. Il faudra nous en aller de cette
+maison, mais nous y reviendrons et nous y serons tr&egrave;s bien. Le bonhomme
+d'ici t'emportera sur son dos l&agrave;-dedans. Tu m'attendras chez une dame.
+J'irai te retrouver. Surtout, si tu ne veux pas que la Th&eacute;nardier te
+reprenne, ob&eacute;is et ne dis rien!</p>
+
+<p>Cosette fit un signe de t&ecirc;te d'un air grave.</p>
+
+<p>Au bruit de Fauchelevent poussant la porte, Jean Valjean se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Tout est arrang&eacute;, et rien ne l'est, dit Fauchelevent. J'ai permission
+de vous faire entrer; mais avant de vous faire entrer, il faut vous
+faire sortir. C'est l&agrave; qu'est l'embarras de charrettes. Pour la petite,
+c'est ais&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'emporterez?</p>
+
+<p>&mdash;Et elle se taira?</p>
+
+<p>&mdash;J'en r&eacute;ponds.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous, p&egrave;re Madeleine?</p>
+
+<p>Et, apr&egrave;s un silence o&ugrave; il y avait de l'anxi&eacute;t&eacute;, Fauchelevent s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Mais sortez donc par o&ugrave; vous &ecirc;tes entr&eacute;!</p>
+
+<p>Jean Valjean, comme la premi&egrave;re fois, se borna &agrave; r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>&mdash;Impossible.</p>
+
+<p>Fauchelevent, se parlant plus &agrave; lui-m&ecirc;me qu'&agrave; Jean Valjean, grommela:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une autre chose qui me tourmente. J'ai dit que j'y mettrais de
+la terre. C'est que je pense que de la terre l&agrave;-dedans, au lieu d'un
+corps, &ccedil;a ne sera pas ressemblant, &ccedil;a n'ira pas, &ccedil;a se d&eacute;placera, &ccedil;a
+remuera. Les hommes le sentiront. Vous comprenez, p&egrave;re Madeleine, le
+gouvernement s'en apercevra.</p>
+
+<p>Jean Valjean le consid&eacute;ra entre les deux yeux, et crut qu'il d&eacute;lirait.</p>
+
+<p>Fauchelevent reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Comment di&mdash;antre allez-vous sortir? C'est qu'il faut que tout cela
+soit fait demain! C'est demain que je vous am&egrave;ne. La prieure vous
+attend.</p>
+
+<p>Alors il expliqua &agrave; Jean Valjean que c'&eacute;tait une r&eacute;compense pour un
+service que lui, Fauchelevent, rendait &agrave; la communaut&eacute;. Qu'il entrait
+dans ses attributions de participer aux s&eacute;pultures, qu'il clouait les
+bi&egrave;res et assistait le fossoyeur au cimeti&egrave;re. Que la religieuse morte
+le matin avait demand&eacute; d'&ecirc;tre ensevelie dans le cercueil qui lui servait
+de lit et enterr&eacute;e dans le caveau sous l'autel de la chapelle. Que cela
+&eacute;tait d&eacute;fendu par les r&egrave;glements de police, mais que c'&eacute;tait une de ces
+mortes &agrave; qui l'on ne refuse rien. Que la prieure et les m&egrave;res vocales
+entendaient ex&eacute;cuter le v&oelig;u de la d&eacute;funte. Que tant pis pour le
+gouvernement. Que lui Fauchelevent clouerait le cercueil dans la
+cellule, l&egrave;verait la pierre dans la chapelle, et descendrait la morte
+dans le caveau. Et que, pour le remercier, la prieure admettait dans la
+maison son fr&egrave;re comme jardinier et sa ni&egrave;ce comme pensionnaire. Que son
+fr&egrave;re, c'&eacute;tait Mr Madeleine, et que sa ni&egrave;ce, c'&eacute;tait Cosette. Que la
+prieure lui avait dit d'amener son fr&egrave;re le lendemain soir, apr&egrave;s
+l'enterrement postiche au cimeti&egrave;re. Mais qu'il ne pouvait pas amener du
+dehors Mr Madeleine, si Mr Madeleine n'&eacute;tait pas dehors. Que c'&eacute;tait l&agrave;
+le premier embarras. Et puis qu'il avait encore un embarras, la bi&egrave;re
+vide.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que la bi&egrave;re vide? demanda Jean Valjean.</p>
+
+<p>Fauchelevent r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;La bi&egrave;re de l'administration.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle bi&egrave;re? et quelle administration?</p>
+
+<p>&mdash;Une religieuse meurt. Le m&eacute;decin de la municipalit&eacute; vient et dit: il y
+a une religieuse morte. Le gouvernement envoie une bi&egrave;re. Le lendemain
+il envoie un corbillard et des croque-morts pour reprendre la bi&egrave;re et
+la porter au cimeti&egrave;re. Les croque-morts viendront et soul&egrave;veront la
+bi&egrave;re; il n'y aura rien dedans.</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-y quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Un mort? je n'en ai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Un vivant.</p>
+
+<p>&mdash;Quel vivant?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Jean Valjean.</p>
+
+<p>Fauchelevent, qui s'&eacute;tait assis, se leva comme si un p&eacute;tard f&ucirc;t parti
+sous sa chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas?</p>
+
+<p>Jean Valjean eut un de ces rares sourires qui lui venaient comme une
+lueur dans un ciel d'hiver.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, Fauchelevent, que vous avez dit: La m&egrave;re Crucifixion est
+morte, et j'ai ajout&eacute;: Et le p&egrave;re Madeleine est enterr&eacute;. Ce sera cela.</p>
+
+<p>&mdash;Ah, bon, vous riez. Vous ne parlez pas s&eacute;rieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s s&eacute;rieusement. Il faut sortir d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit de me trouver pour moi aussi une hotte et une b&acirc;che.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;La hotte sera en sapin, et la b&acirc;che sera un drap noir.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, un drap blanc. On enterre les religieuses en blanc.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour le drap blanc.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes pas un homme comme les autres, p&egrave;re Madeleine.</p>
+
+<p>Voir de telles imaginations, qui ne sont pas autre chose que les
+sauvages et t&eacute;m&eacute;raires inventions du bagne, sortir des choses paisibles
+qui l'entouraient et se m&ecirc;ler &agrave; ce qu'il appelait le &laquo;petit train-train
+du couvent&raquo;, c'&eacute;tait pour Fauchelevent une stupeur comparable &agrave; celle
+d'un passant qui verrait un go&eacute;land p&ecirc;cher dans le ruisseau de la rue
+Saint-Denis.</p>
+
+<p>Jean Valjean poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit de sortir d'ici sans &ecirc;tre vu. C'est un moyen. Mais d'abord
+renseignez-moi. Comment cela se passe-t-il? O&ugrave; est cette bi&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Celle qui est vide?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;En bas, dans ce qu'on appelle la salle des mortes. Elle est sur deux
+tr&eacute;teaux et sous le drap mortuaire.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est la longueur de la bi&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Six pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que la salle des mortes?</p>
+
+<p>&mdash;C'est une chambre du rez-de-chauss&eacute;e qui a une fen&ecirc;tre grill&eacute;e sur le
+jardin qu'on ferme du dehors avec un volet, et deux portes; l'une qui va
+au couvent, l'autre qui va &agrave; l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle &eacute;glise?</p>
+
+<p>&mdash;L'&eacute;glise de la rue, l'&eacute;glise de tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous les clefs de ces deux portes?</p>
+
+<p>&mdash;Non. J'ai la clef de la porte qui communique au couvent; le concierge
+a la clef de la porte qui communique &agrave; l'&eacute;glise.</p>
+
+<p>&mdash;Quand le concierge ouvre-t-il cette porte-l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Uniquement pour laisser entrer les croque-morts qui viennent chercher
+la bi&egrave;re. La bi&egrave;re sortie, la porte se referme.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui cloue la bi&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui met le drap dessus?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous seul?</p>
+
+<p>&mdash;Pas un autre homme, except&eacute; le m&eacute;decin de la police, ne peut entrer
+dans la salle des mortes. C'est m&ecirc;me &eacute;crit sur le mur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourriez-vous, cette nuit, quand tout dormira dans le couvent, me
+cacher dans cette salle?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Mais je puis vous cacher dans un petit r&eacute;duit noir qui donne dans
+la salle des mortes, o&ugrave; je mets mes outils d'enterrement, et dont j'ai
+la garde et la clef.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; quelle heure le corbillard viendra-t-il chercher la bi&egrave;re demain?</p>
+
+<p>&mdash;Vers trois heures du soir. L'enterrement se fait au cimeti&egrave;re
+Vaugirard, un peu avant la nuit. Ce n'est pas tout pr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Je resterai cach&eacute; dans votre r&eacute;duit &agrave; outils toute la nuit et toute la
+matin&eacute;e. Et &agrave; manger? J'aurai faim.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous porterai de quoi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pourriez venir me clouer dans la bi&egrave;re &agrave; deux heures.</p>
+
+<p>Fauchelevent recula et se f&icirc;t craquer les os des doigts.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! prendre un marteau et clouer des clous dans une planche!</p>
+
+<p>Ce qui semblait inou&iuml; &agrave; Fauchelevent &eacute;tait, nous le r&eacute;p&eacute;tons, simple
+pour Jean Valjean. Jean Valjean avait travers&eacute; de pires d&eacute;troits.
+Quiconque a &eacute;t&eacute; prisonnier sait l'art de se rapetisser selon le diam&egrave;tre
+des &eacute;vasions. Le prisonnier est sujet &agrave; la fuite comme le malade &agrave; la
+crise qui le sauve ou qui le perd. Une &eacute;vasion, c'est une gu&eacute;rison. Que
+n'accepte-t-on pas pour gu&eacute;rir? Se faire clouer et emporter dans une
+caisse comme un colis, vivre longtemps dans une bo&icirc;te, trouver de l'air
+o&ugrave; il n'y en a pas, &eacute;conomiser sa respiration des heures enti&egrave;res,
+savoir &eacute;touffer sans mourir, c'&eacute;tait l&agrave; un des sombres talents de Jean
+Valjean.</p>
+
+<p>Du reste, une bi&egrave;re dans laquelle il y a un &ecirc;tre vivant, cet exp&eacute;dient
+de for&ccedil;at, est aussi un exp&eacute;dient d'empereur. S'il faut en croire le
+moine Austin Castillejo, ce fut le moyen que Charles-Quint, voulant
+apr&egrave;s son abdication revoir une derni&egrave;re fois la Plombes, employa pour
+la faire entrer dans le monast&egrave;re de Saint-Just et pour l'en faire
+sortir.</p>
+
+<p>Fauchelevent, un peu revenu &agrave; lui, s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment ferez-vous pour respirer?</p>
+
+<p>&mdash;Je respirerai.</p>
+
+<p>&mdash;Dans cette bo&icirc;te! Moi, seulement d'y penser, je suffoque.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien une vrille, vous ferez quelques petits trous autour de
+la bouche &ccedil;&agrave; et l&agrave;, et vous clouerez sans serrer la planche de dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Et s'il vous arrive de tousser ou d'&eacute;ternuer?</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui s'&eacute;vade ne tousse pas et n'&eacute;ternue pas.</p>
+
+<p>Et Jean Valjean ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re Fauchelevent, il faut se d&eacute;cider: ou &ecirc;tre pris ici, ou accepter
+la sortie par le corbillard.</p>
+
+<p>Tout le monde a remarqu&eacute; le go&ucirc;t qu'ont les chats de s'arr&ecirc;ter et de
+fl&acirc;ner entre les deux battants d'une porte entre-b&acirc;ill&eacute;e. Qui n'a dit &agrave;
+un chat: Mais entre donc! Il y a des hommes qui, dans un incident
+entr'ouvert devant eux, ont aussi une tendance &agrave; rester ind&eacute;cis entre
+deux r&eacute;solutions, au risque de se faire &eacute;craser par le destin fermant
+brusquement l'aventure. Les trop prudents, tout chats qu'ils sont, et
+parce qu'ils sont chats, courent quelquefois plus de danger que les
+audacieux. Fauchelevent &eacute;tait de cette nature h&eacute;sitante. Pourtant le
+sang-froid de Jean Valjean le gagnait malgr&eacute; lui. Il grommela:</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, c'est qu'il n'y a pas d'autre moyen.</p>
+
+<p>Jean Valjean reprit:</p>
+
+<p>&mdash;La seule chose qui m'inqui&egrave;te, c'est ce qui se passera au cimeti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement cela qui ne m'embarrasse pas, s'&eacute;cria Fauchelevent. Si
+vous &ecirc;tes s&ucirc;r de vous tirer de la bi&egrave;re, moi je suis s&ucirc;r de vous tirer
+de la fosse. Le fossoyeur est un ivrogne de mes amis. C'est le p&egrave;re
+Mestienne. Un vieux de la vieille vigne. Le fossoyeur met les morts dans
+la fosse, et moi je mets le fossoyeur dans ma poche. Ce qui se passera
+je vais vous le dire. On arrivera un peu avant la brune, trois quarts
+d'heure avant la fermeture des grilles du cimeti&egrave;re. Le corbillard
+roulera jusqu'&agrave; la fosse. Je suivrai; c'est ma besogne. J'aurai un
+marteau, un ciseau et des tenailles dans ma poche. Le corbillard
+s'arr&ecirc;te, les croque-morts vous nouent une corde autour de votre bi&egrave;re
+et vous descendent. Le pr&ecirc;tre dit les pri&egrave;res, fait le signe de croix,
+jette l'eau b&eacute;nite, et file. Je reste seul avec le p&egrave;re Mestienne. C'est
+mon ami, je vous dis. De deux choses l'une, ou il sera so&ucirc;l, ou il ne
+sera pas so&ucirc;l. S'il n'est pas so&ucirc;l, je lui dis: Viens boire un coup
+pendant que le <i>Bon Coing</i> est encore ouvert. Je l'emm&egrave;ne, je le grise,
+le p&egrave;re Mestienne n'est pas long &agrave; griser, il est toujours commenc&eacute;, je
+te le couche sous la table, je lui prends sa carte pour rentrer au
+cimeti&egrave;re, et je reviens sans lui. Vous n'avez plus affaire qu'&agrave; moi.
+S'il est so&ucirc;l, je lui dis: Va-t'en, je vais faire ta besogne. Il s'en
+va, et je vous tire du trou.</p>
+
+<p>Jean Valjean lui tendit sa main sur laquelle Fauchelevent se pr&eacute;cipita
+avec une touchante effusion paysanne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu, p&egrave;re Fauchelevent. Tout ira bien.</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu que rien ne se d&eacute;range, pensa Fauchelevent. Si cela allait
+devenir terrible!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_Vh" id="Chapitre_Vh"></a><a href="#huitieme">Chapitre V</a></h2>
+
+<h3>Il ne suffit pas d'&ecirc;tre ivrogne pour &ecirc;tre immortel</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, comme le soleil d&eacute;clinait, les allants et venants fort
+clairsem&eacute;s du boulevard du Maine &ocirc;taient leur chapeau au passage d'un
+corbillard vieux mod&egrave;le, orn&eacute; de t&ecirc;tes de mort, de tibias et de larmes.
+Dans ce corbillard il y avait un cercueil couvert d'un drap blanc sur
+lequel s'&eacute;talait une vaste croix noire, pareille &agrave; une grande morte dont
+les bras pendent. Un carrosse drap&eacute;, o&ugrave; l'on apercevait un pr&ecirc;tre en
+surplis et un enfant de ch&oelig;ur en calotte rouge, suivait. Deux
+croque-morts en uniforme gris &agrave; parements noirs marchaient &agrave; droite et &agrave;
+gauche du corbillard. Derri&egrave;re venait un vieux homme en habits
+d'ouvrier, qui boitait. Ce cort&egrave;ge se dirigeait vers le cimeti&egrave;re
+Vaugirard.</p>
+
+<p>On voyait passer de la poche de l'homme le manche d'un marteau, la lame
+d'un ciseau &agrave; froid et la double antenne d'une paire de tenailles.</p>
+
+<p>Le cimeti&egrave;re Vaugirard faisait exception parmi les cimeti&egrave;res de Paris.
+Il avait ses usages particuliers, de m&ecirc;me qu'il avait sa porte coch&egrave;re
+et sa porte b&acirc;tarde que, dans le quartier, les vieilles gens, tenaces
+aux vieux mots, appelaient la porte cavali&egrave;re et la porte pi&eacute;tonne. Les
+bernardines-b&eacute;n&eacute;dictines du Petit-Picpus avaient obtenu, nous l'avons
+dit, d'y &ecirc;tre enterr&eacute;es dans un coin &agrave; part et le soir, ce terrain ayant
+jadis appartenu &agrave; leur communaut&eacute;. Les fossoyeurs, ayant de cette fa&ccedil;on
+dans le cimeti&egrave;re un service du soir l'&eacute;t&eacute; et de nuit l'hiver, y &eacute;taient
+astreints &agrave; une discipline particuli&egrave;re. Les portes des cimeti&egrave;res de
+Paris se fermaient &agrave; cette &eacute;poque au coucher du soleil, et, ceci &eacute;tant
+une mesure d'ordre municipal, le cimeti&egrave;re Vaugirard y &eacute;tait soumis
+comme les autres. La porte cavali&egrave;re et la porte pi&eacute;tonne &eacute;taient deux
+grilles contigu&euml;s, accost&eacute;es d'un pavillon b&acirc;ti par l'architecte
+Perronet et habit&eacute; par le portier du cimeti&egrave;re. Ces grilles tournaient
+donc inexorablement sur leurs gonds &agrave; l'instant o&ugrave; le soleil
+disparaissait derri&egrave;re le d&ocirc;me des Invalides. Si quelque fossoyeur, &agrave; ce
+moment-l&agrave;, &eacute;tait attard&eacute; dans le cimeti&egrave;re, il n'avait qu'une ressource
+pour sortir, sa carte de fossoyeur d&eacute;livr&eacute;e par l'administration des
+pompes fun&egrave;bres. Une esp&egrave;ce de bo&icirc;te aux lettres &eacute;tait pratiqu&eacute;e dans le
+volet de la fen&ecirc;tre du concierge. Le fossoyeur jetait sa carte dans
+cette bo&icirc;te, le concierge l'entendait tomber, tirait le cordon, et la
+porte pi&eacute;tonne s'ouvrait. Si le fossoyeur n'avait pas sa carte, il se
+nommait, le concierge, parfois couch&eacute; et endormi, se levait, allait
+reconna&icirc;tre le fossoyeur, et ouvrait la porte avec la clef; le fossoyeur
+sortait, mais payait quinze francs d'amende.</p>
+
+<p>Ce cimeti&egrave;re, avec ses originalit&eacute;s en dehors de la r&egrave;gle, g&ecirc;nait la
+sym&eacute;trie administrative. On l'a supprim&eacute; peu apr&egrave;s 1830. Le cimeti&egrave;re
+Montparnasse, dit cimeti&egrave;re de l'Est, lui a succ&eacute;d&eacute;, et a h&eacute;rit&eacute; de ce
+fameux cabaret mitoyen au cimeti&egrave;re Vaugirard qui &eacute;tait surmont&eacute; d'un
+coing peint sur une planche, et qui faisait angle, d'un c&ocirc;t&eacute; sur les
+tables des buveurs, de l'autre sur les tombeaux, avec cette enseigne:
+<i>Au Bon Coing</i>.</p>
+
+<p>Le cimeti&egrave;re Vaugirard &eacute;tait ce qu'on pourrait appeler un cimeti&egrave;re
+fan&eacute;. Il tombait en d&eacute;su&eacute;tude. La moisissure l'envahissait, les fleurs
+le quittaient. Les bourgeois se souciaient peu d'&ecirc;tre enterr&eacute;s &agrave;
+Vaugirard; cela sentait le pauvre. Le P&egrave;re-Lachaise, &agrave; la bonne heure!
+&Ecirc;tre enterr&eacute; au P&egrave;re-Lachaise, c'est comme avoir des meubles en acajou.
+L'&eacute;l&eacute;gance se reconna&icirc;t l&agrave;. Le cimeti&egrave;re Vaugirard &eacute;tait un enclos
+v&eacute;n&eacute;rable, plant&eacute; en ancien jardin fran&ccedil;ais. Des all&eacute;es droites, des
+buis, des thuias, des houx, de vieilles tombes sous de vieux ifs,
+l'herbe tr&egrave;s haute. Le soir y &eacute;tait tragique. Il y avait l&agrave; des lignes
+tr&egrave;s lugubres.</p>
+
+<p>Le soleil n'&eacute;tait pas encore couch&eacute; quand le corbillard au drap blanc et
+&agrave; la croix noire entra dans l'avenue du cimeti&egrave;re Vaugirard. L'homme
+boiteux qui le suivait n'&eacute;tait autre que Fauchelevent.</p>
+
+<p>L'enterrement de la m&egrave;re Crucifixion dans le caveau sous l'autel, la
+sortie de Cosette, l'introduction de Jean Valjean dans la salle des
+mortes, tout s'&eacute;tait ex&eacute;cut&eacute; sans encombre, et rien n'avait accroch&eacute;.</p>
+
+<p>Disons-le en passant, l'inhumation de la m&egrave;re Crucifixion sous l'autel
+du couvent est pour nous chose parfaitement v&eacute;nielle. C'est une de ces
+fautes qui ressemblent &agrave; un devoir. Les religieuses l'avaient accomplie,
+non seulement sans trouble, mais avec l'applaudissement de leur
+conscience. Au clo&icirc;tre, ce qu'on appelle &laquo;le gouvernement&raquo; n'est qu'une
+immixtion dans l'autorit&eacute;, immixtion toujours discutable. D'abord la
+r&egrave;gle; quant au code, on verra. Hommes, faites des lois tant qu'il vous
+plaira, mais gardez-les pour vous. Le p&eacute;age &agrave; C&eacute;sar n'est jamais que le
+reste du p&eacute;age &agrave; Dieu. Un prince n'est rien pr&egrave;s d'un principe.</p>
+
+<p>Fauchelevent boitait derri&egrave;re le corbillard, tr&egrave;s content. Ses deux
+complots jumeaux, l'un avec les religieuses, l'autre avec Mr Madeleine,
+l'un pour le couvent, l'autre contre, avaient r&eacute;ussi de front. Le calme
+de Jean Valjean &eacute;tait de ces tranquillit&eacute;s puissantes qui se
+communiquent. Fauchelevent ne doutait plus du succ&egrave;s. Ce qui restait &agrave;
+faire n'&eacute;tait rien. Depuis deux ans, il avait gris&eacute; dix fois le
+fossoyeur, le brave p&egrave;re Mestienne, un bonhomme joufflu. Il en jouait,
+du p&egrave;re Mestienne. Il en faisait ce qu'il voulait. Il le coiffait de sa
+volont&eacute; et de sa fantaisie. La t&ecirc;te de Mestienne s'ajustait au bonnet de
+Fauchelevent. La s&eacute;curit&eacute; de Fauchelevent &eacute;tait compl&egrave;te.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; le convoi entra dans l'avenue menant au cimeti&egrave;re,
+Fauchelevent, heureux, regarda le corbillard et se frotta ses grosses
+mains en disant &agrave; demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; une farce!</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup le corbillard s'arr&ecirc;ta; on &eacute;tait &agrave; la grille. Il fallait
+exhiber le permis d'inhumer. L'homme des pompes fun&egrave;bres s'aboucha avec
+le portier du cimeti&egrave;re. Pendant ce colloque, qui produit toujours un
+temps d'arr&ecirc;t d'une ou deux minutes, quelqu'un, un inconnu, vint se
+placer derri&egrave;re le corbillard &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Fauchelevent. C'&eacute;tait une esp&egrave;ce
+d'ouvrier qui avait une veste aux larges poches, et une pioche sous le
+bras.</p>
+
+<p>Fauchelevent regarda cet inconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ecirc;tes-vous? demanda-t-il.</p>
+
+<p>L'homme r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Le fossoyeur.</p>
+
+<p>Si l'on survivait &agrave; un boulet de canon en pleine poitrine, on ferait la
+figure que fit Fauchelevent.</p>
+
+<p>&mdash;Le fossoyeur!</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi.</p>
+
+<p>&mdash;Le fossoyeur, c'est le p&egrave;re Mestienne.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'&eacute;tait?</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort.</p>
+
+<p>Fauchelevent s'&eacute;tait attendu &agrave; tout, except&eacute; &agrave; ceci, qu'un fossoyeur p&ucirc;t
+mourir. C'est pourtant vrai; les fossoyeurs eux-m&ecirc;mes meurent.</p>
+
+<p>&Agrave; force de creuser la fosse des autres, on ouvre la sienne.</p>
+
+<p>Fauchelevent demeura b&eacute;ant. Il eut &agrave; peine la force de b&eacute;gayer:</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est pas possible!</p>
+
+<p>&mdash;Cela est.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit-il faiblement, le fossoyeur, c'est le p&egrave;re Mestienne.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s Napol&eacute;on, Louis XVIII. Apr&egrave;s Mestienne, Gribier. Paysan, je
+m'appelle Gribier.</p>
+
+<p>Fauchelevent, tout p&acirc;le, consid&eacute;ra ce Gribier.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un homme long, maigre, livide, parfaitement fun&egrave;bre. Il avait
+l'air d'un m&eacute;decin manqu&eacute; tourn&eacute; fossoyeur.</p>
+
+<p>Fauchelevent &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! comme il arrive de dr&ocirc;les de choses! le p&egrave;re Mestienne est mort.
+Le petit p&egrave;re Mestienne est mort, mais vive le petit p&egrave;re Lenoir! Vous
+savez ce que c'est que le petit p&egrave;re Lenoir? C'est le cruchon du rouge &agrave;
+six sur le plomb. C'est le cruchon du Suresne, morbigou! du vrai Suresne
+de Paris! Ah! il est mort, le vieux Mestienne! J'en suis f&acirc;ch&eacute;; c'&eacute;tait
+un bon vivant. Mais vous aussi, vous &ecirc;tes un bon vivant. Pas vrai,
+camarade? Nous allons aller boire ensemble un coup, tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>L'homme r&eacute;pondit:&mdash;J'ai &eacute;tudi&eacute;. J'ai fait ma quatri&egrave;me. Je ne bois
+jamais.</p>
+
+<p>Le corbillard s'&eacute;tait remis en marche et roulait dans la grande all&eacute;e du
+cimeti&egrave;re.</p>
+
+<p>Fauchelevent avait ralenti son pas. Il boitait, plus encore d'anxi&eacute;t&eacute;
+que d'infirmit&eacute;.</p>
+
+<p>Le fossoyeur marchait devant lui.</p>
+
+<p>Fauchelevent passa encore une fois l'examen du Gribier inattendu.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un de ces hommes qui, jeunes, ont l'air vieux, et qui, maigres,
+sont tr&egrave;s forts.</p>
+
+<p>&mdash;Camarade! cria Fauchelevent.</p>
+
+<p>L'homme se retourna.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le fossoyeur du couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Mon coll&egrave;gue, dit l'homme.</p>
+
+<p>Fauchelevent, illettr&eacute;, mais tr&egrave;s fin, comprit qu'il avait affaire &agrave; une
+esp&egrave;ce redoutable, &agrave; un beau parleur.</p>
+
+<p>Il grommela:</p>
+
+<p>&mdash;Comme &ccedil;a, le p&egrave;re Mestienne est mort.</p>
+
+<p>L'homme r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Compl&egrave;tement. Le bon Dieu a consult&eacute; son carnet d'&eacute;ch&eacute;ances. C'&eacute;tait
+le tour du p&egrave;re Mestienne. Le p&egrave;re Mestienne est mort.</p>
+
+<p>Fauchelevent r&eacute;p&eacute;ta machinalement:</p>
+
+<p>&mdash;Le bon Dieu....</p>
+
+<p>&mdash;Le bon Dieu, fit l'homme avec autorit&eacute;. Pour les philosophes, le P&egrave;re
+&eacute;ternel; pour les jacobins, l'&Ecirc;tre supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que nous ne ferons pas connaissance? balbutia Fauchelevent.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est faite. Vous &ecirc;tes paysan, je suis parisien.</p>
+
+<p>&mdash;On ne se conna&icirc;t pas tant qu'on n'a pas bu ensemble. Qui vide son
+verre vide son c&oelig;ur. Vous allez venir boire avec moi. &Ccedil;a ne se refuse
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord la besogne.</p>
+
+<p>Fauchelevent pensa: je suis perdu.</p>
+
+<p>On n'&eacute;tait plus qu'&agrave; quelques tours de roue de la petite all&eacute;e qui
+menait au coin des religieuses. Le fossoyeur reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Paysan, j'ai sept mioches qu'il faut nourrir. Comme il faut qu'ils
+mangent, il ne faut pas que je boive.</p>
+
+<p>Et il ajouta avec la satisfaction d'un &ecirc;tre s&eacute;rieux qui fait une phrase:</p>
+
+<p>&mdash;Leur faim est ennemie de ma soif.</p>
+
+<p>Le corbillard tourna un massif de cypr&egrave;s, quitta la grande all&eacute;e, en
+prit une petite, entra dans les terres et s'enfon&ccedil;a dans un fourr&eacute;. Ceci
+indiquait la proximit&eacute; imm&eacute;diate de la s&eacute;pulture. Fauchelevent
+ralentissait son pas, mais ne pouvait ralentir le corbillard.
+Heureusement la terre meuble, et mouill&eacute;e par les pluies d'hiver,
+engluait les roues et alourdissait la marche.</p>
+
+<p>Il se rapprocha du fossoyeur.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un si bon petit vin d'Argenteuil, murmura Fauchelevent.</p>
+
+<p>&mdash;Villageois, reprit l'homme, cela ne devrait pas &ecirc;tre que je sois
+fossoyeur. Mon p&egrave;re &eacute;tait portier au Prytan&eacute;e. Il me destinait &agrave; la
+litt&eacute;rature. Mais il a eu des malheurs. Il a fait des pertes &agrave; la
+Bourse. J'ai d&ucirc; renoncer &agrave; l'&eacute;tat d'auteur. Pourtant je suis encore
+&eacute;crivain public.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous n'&ecirc;tes donc pas fossoyeur? repartit Fauchelevent, se
+raccrochant &agrave; cette branche, bien faible.</p>
+
+<p>&mdash;L'un n'emp&ecirc;che pas l'autre. Je cumule.</p>
+
+<p>Fauchelevent ne comprit pas ce dernier mot.</p>
+
+<p>&mdash;Venons boire, dit-il.</p>
+
+<p>Ici une observation est n&eacute;cessaire. Fauchelevent, quelle que f&ucirc;t son
+angoisse, offrait &agrave; boire, mais ne s'expliquait pas sur un point: qui
+payera? D'ordinaire Fauchelevent offrait, et le p&egrave;re Mestienne payait.
+Une offre &agrave; boire r&eacute;sultait &eacute;videmment de la situation nouvelle cr&eacute;&eacute;e
+par le fossoyeur nouveau, et cette offre il fallait la faire, mais le
+vieux jardinier laissait, non sans intention, le proverbial quart
+d'heure, dit de Rabelais, dans l'ombre. Quant &agrave; lui, Fauchelevent, si
+&eacute;mu qu'il f&ucirc;t, il ne se souciait point de payer.</p>
+
+<p>Le fossoyeur poursuivit, avec un sourire sup&eacute;rieur:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut manger. J'ai accept&eacute; la survivance du p&egrave;re Mestienne. Quand on
+a fait presque ses classes, on est philosophe. Au travail de la main,
+j'ai ajout&eacute; le travail du bras. J'ai mon &eacute;choppe d'&eacute;crivain au march&eacute; de
+la rue de S&egrave;vres. Vous savez? le march&eacute; aux Parapluies. Toutes les
+cuisini&egrave;res de la Croix-Rouge s'adressent &agrave; moi. Je leur b&acirc;cle leurs
+d&eacute;clarations aux tourlourous. Le matin j'&eacute;cris des billets doux, le soir
+je creuse des fosses. Telle est la vie, campagnard.</p>
+
+<p>Le corbillard avan&ccedil;ait. Fauchelevent, au comble de l'inqui&eacute;tude,
+regardait de tous les c&ocirc;t&eacute;s autour de lui. De grosses larmes de sueur
+lui tombaient du front.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, continua le fossoyeur, on ne peut pas servir deux
+ma&icirc;tresses. Il faudra que je choisisse de la plume ou de la pioche. La
+pioche me g&acirc;te la main.</p>
+
+<p>Le corbillard s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>L'enfant de ch&oelig;ur descendit de la voiture drap&eacute;e, puis le pr&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Une des petites roues de devant du corbillard montait un peu sur un tas
+de terre au del&agrave; duquel on voyait une fosse ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;En voil&agrave; une farce! r&eacute;p&eacute;ta Fauchelevent constern&eacute;.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIh" id="Chapitre_VIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre VI</a></h2>
+
+<h3>Entre quatre planches</h3>
+
+
+<p>Qui &eacute;tait dans la bi&egrave;re? on le sait. Jean Valjean.</p>
+
+<p>Jean Valjean s'&eacute;tait arrang&eacute; pour vivre l&agrave; dedans, et il respirait &agrave; peu
+pr&egrave;s.</p>
+
+<p>C'est une chose &eacute;trange &agrave; quel point la s&eacute;curit&eacute; de la conscience donne
+la s&eacute;curit&eacute; du reste. Toute la combinaison pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;e par Jean Valjean
+marchait, et marchait bien, depuis la veille. Il comptait, comme
+Fauchelevent, sur le p&egrave;re Mestienne. Il ne doutait pas de la fin. Jamais
+situation plus critique, jamais calme plus complet.</p>
+
+<p>Les quatre planches du cercueil d&eacute;gagent une sorte de paix terrible. Il
+semblait que quelque chose du repos des morts entr&acirc;t dans la
+tranquillit&eacute; de Jean Valjean.</p>
+
+<p>Du fond de cette bi&egrave;re, il avait pu suivre et il suivait toutes les
+phases du drame redoutable qu'il jouait avec la mort.</p>
+
+<p>Peu apr&egrave;s que Fauchelevent eut achev&eacute; de clouer la planche de dessus,
+Jean Valjean s'&eacute;tait senti emporter, puis rouler. &Agrave; moins de secousses,
+il avait senti qu'on passait du pav&eacute; &agrave; la terre battue, c'est-&agrave;-dire
+qu'on quittait les rues et qu'on arrivait aux boulevards. &Agrave; un bruit
+sourd, il avait devin&eacute; qu'on traversait le pont d'Austerlitz. Au premier
+temps d'arr&ecirc;t, il avait compris qu'on entrait dans le cimeti&egrave;re; au
+second temps d'arr&ecirc;t, il s'&eacute;tait dit: voici la fosse.</p>
+
+<p>Brusquement il sentit que des mains saisissaient la bi&egrave;re, puis un
+frottement rauque sur les planches; il se rendit compte que c'&eacute;tait une
+corde qu'on nouait autour du cercueil pour le descendre dans
+l'excavation.</p>
+
+<p>Puis il eut une esp&egrave;ce d'&eacute;tourdissement.</p>
+
+<p>Probablement les croque-morts et le fossoyeur avaient laiss&eacute; basculer le
+cercueil et descendu la t&ecirc;te avant les pieds. Il revint pleinement &agrave; lui
+en se sentant horizontal et immobile. Il venait de toucher le fond.</p>
+
+<p>Il sentit un certain froid.</p>
+
+<p>Une voix s'&eacute;leva au-dessus de lui, glaciale et solennelle. Il entendit
+passer, si lentement qu'il pouvait les saisir l'un apr&egrave;s l'autre, des
+mots latins qu'il ne comprenait pas:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Qui dormiunt in terrae pulvere, evigilabunt; alii in vitam aeternam,
+et alii in opprobrium, ut videant semper</i>.</p>
+
+<p>Une voix d'enfant dit:</p>
+
+<p>&mdash;<i>De profundis</i>.</p>
+
+<p>La voix grave recommen&ccedil;a:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Requiem aeternam dona ei, Domine</i>.</p>
+
+<p>La voix d'enfant r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Et lux perpetua luceat ei</i>.</p>
+
+<p>Il entendit sur la planche qui le recouvrait quelque chose comme le
+frappement doux de quelques gouttes de pluie. C'&eacute;tait probablement l'eau
+b&eacute;nite.</p>
+
+<p>Il songea: Cela va &ecirc;tre fini. Encore un peu de patience. Le pr&ecirc;tre va
+s'en aller. Fauchelevent emm&egrave;nera Mestienne boire. On me laissera. Puis
+Fauchelevent reviendra seul, et je sortirai. Ce sera l'affaire d'une
+bonne heure.</p>
+
+<p>La voix grave reprit:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Requiescat in pace</i>.</p>
+
+<p>Et la voix d'enfant dit:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Amen</i>.</p>
+
+<p>Jean Valjean, l'oreille tendue, per&ccedil;ut quelque chose comme des pas qui
+s'&eacute;loignaient.</p>
+
+<p>&mdash;Les voil&agrave; qui s'en vont, pensa-t-il. Je suis seul.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il entendit sur sa t&ecirc;te un bruit qui lui sembla la chute du
+tonnerre.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une pellet&eacute;e de terre qui tombait sur le cercueil.</p>
+
+<p>Une seconde pellet&eacute;e de terre tomba.</p>
+
+<p>Un des trous par o&ugrave; il respirait venait de se boucher.</p>
+
+<p>Une troisi&egrave;me pellet&eacute;e de terre tomba.</p>
+
+<p>Puis une quatri&egrave;me.</p>
+
+<p>Il est des choses plus fortes que l'homme le plus fort. Jean Valjean
+perdit connaissance.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIh" id="Chapitre_VIIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre VII</a></h2>
+
+<h3>O&ugrave; l'on trouvera l'origine du mot:
+ne pas perdre la carte</h3>
+
+
+<p>Voici ce qui se passait au-dessus de la bi&egrave;re o&ugrave; &eacute;tait Jean Valjean.</p>
+
+<p>Quand le corbillard se fut &eacute;loign&eacute;, quand le pr&ecirc;tre et l'enfant de
+ch&oelig;ur furent remont&eacute;s en voiture et partis, Fauchelevent, qui ne
+quittait pas des yeux le fossoyeur, le vit se pencher et empoigner sa
+pelle, qui &eacute;tait enfonc&eacute;e droite dans le tas de terre.</p>
+
+<p>Alors Fauchelevent prit une r&eacute;solution supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il se pla&ccedil;a entre la fosse et le fossoyeur, croisa les bras, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui paye!</p>
+
+<p>Le fossoyeur le regarda avec &eacute;tonnement, et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, paysan?</p>
+
+<p>Fauchelevent r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui paye!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Le vin.</p>
+
+<p>&mdash;Quel vin?</p>
+
+<p>&mdash;L'Argenteuil.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; &ccedil;a l'Argenteuil?</p>
+
+<p>&mdash;Au Bon Coing.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en au diable! dit le fossoyeur.</p>
+
+<p>Et il jeta une pellet&eacute;e de terre sur le cercueil.</p>
+
+<p>La bi&egrave;re rendit un son creux. Fauchelevent se sentit chanceler et pr&ecirc;t &agrave;
+tomber lui-m&ecirc;me dans la fosse. Il cria, d'une voix o&ugrave; commen&ccedil;ait &agrave; se
+m&ecirc;ler l'&eacute;tranglement du r&acirc;le:</p>
+
+<p>&mdash;Camarade, avant que le Bon Coing soit ferm&eacute;!</p>
+
+<p>Le fossoyeur reprit de la terre dans la pelle. Fauchelevent continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je paye!</p>
+
+<p>Et il saisit le bras du fossoyeur.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi, camarade. Je suis le fossoyeur du couvent. Je viens pour
+vous aider. C'est une besogne qui peut se faire la nuit. Commen&ccedil;ons donc
+par aller boire un coup.</p>
+
+<p>Et tout en parlant, tout en se cramponnant &agrave; cette insistance
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, il faisait cette r&eacute;flexion lugubre:</p>
+
+<p>&mdash;Et quand il boirait! se griserait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Provincial, dit le fossoyeur, si vous le voulez absolument, j'y
+consens. Nous boirons. Apr&egrave;s l'ouvrage, jamais avant.</p>
+
+<p>Et il donna le branle &agrave; sa pelle. Fauchelevent le retint.</p>
+
+<p>&mdash;C'est de l'Argenteuil &agrave; six!</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, dit le fossoyeur, vous &ecirc;tes sonneur de cloches. Din don, din
+don; vous ne savez dire que &ccedil;a. Allez vous faire lanlaire.</p>
+
+<p>Et il lan&ccedil;a la seconde pellet&eacute;e.</p>
+
+<p>Fauchelevent arrivait &agrave; ce moment o&ugrave; l'on ne sait plus ce qu'on dit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais venez donc boire, cria-t-il, puisque c'est moi qui paye!</p>
+
+<p>&mdash;Quand nous aurons couch&eacute; l'enfant, dit le fossoyeur.</p>
+
+<p>Il jeta la troisi&egrave;me pellet&eacute;e.</p>
+
+<p>Puis il enfon&ccedil;a la pelle dans la terre et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, il va faire froid cette nuit, et la morte crierait
+derri&egrave;re nous si nous la plantions l&agrave; sans couverture.</p>
+
+<p>En ce moment, tout en chargeant sa pelle, le fossoyeur se courbait et la
+poche de sa veste b&acirc;illait.</p>
+
+<p>Le regard effar&eacute; de Fauchelevent tomba machinalement dans cette poche,
+et s'y arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Le soleil n'&eacute;tait pas encore cach&eacute; par l'horizon; il faisait assez jour
+pour qu'on p&ucirc;t distinguer quelque chose de blanc au fond de cette poche
+b&eacute;ante.</p>
+
+<p>Toute la quantit&eacute; d'&eacute;clair que peut avoir l'&oelig;il d'un paysan picard
+traversa la prunelle de Fauchelevent. Il venait de lui venir une id&eacute;e.</p>
+
+<p>Sans que le fossoyeur, tout &agrave; sa pellet&eacute;e de terre, s'en aper&ccedil;&ucirc;t, il lui
+plongea par derri&egrave;re la main dans la poche, et il retira de cette poche
+la chose blanche qui &eacute;tait au fond.</p>
+
+<p>Le fossoyeur envoya dans la fosse la quatri&egrave;me pellet&eacute;e.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; il se retournait pour prendre la cinqui&egrave;me, Fauchelevent le
+regarda avec un profond calme et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; propos, nouveau, avez-vous votre carte?</p>
+
+<p>Le fossoyeur s'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle carte?</p>
+
+<p>&mdash;Le soleil va se coucher.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, qu'il mette son bonnet de nuit.</p>
+
+<p>&mdash;La grille du cimeti&egrave;re va se fermer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous votre carte?</p>
+
+<p>&mdash;Ah, ma carte! dit le fossoyeur.</p>
+
+<p>Et il fouilla dans sa poche.</p>
+
+<p>Une poche fouill&eacute;e, il fouilla l'autre. Il passa aux goussets, explora
+le premier, retourna le second.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, dit-il, je n'ai pas ma carte. Je l'aurai oubli&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Quinze francs d'amende, dit Fauchelevent.</p>
+
+<p>Le fossoyeur devint vert. Le vert est la p&acirc;leur des gens livides.</p>
+
+<p>&mdash;Ah J&eacute;sus-mon-Dieu-bancroche-&agrave;-bas-la-lune! s'&eacute;cria-t-il. Quinze francs
+d'amende!</p>
+
+<p>&mdash;Trois pi&egrave;ces-cent-sous, dit Fauchelevent.</p>
+
+<p>Le fossoyeur laissa tomber sa pelle.</p>
+
+<p>Le tour de Fauchelevent &eacute;tait venu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, dit Fauchelevent, conscrit, pas de d&eacute;sespoir. Il ne s'agit pas
+de se suicider, et de profiter de la fosse. Quinze francs, c'est quinze
+francs, et d'ailleurs vous pouvez ne pas les payer. Je suis vieux, vous
+&ecirc;tes nouveau. Je connais les trucs, les trocs, les trics et les tracs.
+Je vas vous donner un conseil d'ami. Une chose est claire, c'est que le
+soleil se couche, il touche au d&ocirc;me, le cimeti&egrave;re va fermer dans cinq
+minutes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, r&eacute;pondit le fossoyeur.</p>
+
+<p>&mdash;D'ici &agrave; cinq minutes, vous n'avez pas le temps de remplir la fosse,
+elle est creuse comme le diable, cette fosse, et d'arriver &agrave; temps pour
+sortir avant que la grille soit ferm&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas quinze francs d'amende.</p>
+
+<p>&mdash;Quinze francs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez le temps...&mdash;O&ugrave; demeurez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; deux pas de la barri&egrave;re. &Agrave; un quart d'heure d'ici. Rue de Vaugirard,
+num&eacute;ro 87.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez le temps, en pendant vos guiboles &agrave; votre cou, de sortir
+tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;C'est exact.</p>
+
+<p>&mdash;Une fois hors de la grille, vous galopez chez vous, vous prenez votre
+carte, vous revenez, le portier du cimeti&egrave;re vous ouvre. Ayant votre
+carte, rien &agrave; payer. Et vous enterrez votre mort. Moi, je vas vous le
+garder en attendant pour qu'il ne se sauve pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dois la vie, paysan.</p>
+
+<p>&mdash;Fichez-moi le camp, dit Fauchelevent.</p>
+
+<p>Le fossoyeur, &eacute;perdu de reconnaissance, lui secoua la main, et partit en
+courant.</p>
+
+<p>Quand le fossoyeur eut disparu dans le fourr&eacute;, Fauchelevent &eacute;couta
+jusqu'&agrave; ce qu'il e&ucirc;t entendu le pas se perdre, puis il se pencha vers la
+fosse et dit &agrave; demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re Madeleine!</p>
+
+<p>Rien ne r&eacute;pondit. Fauchelevent eut un fr&eacute;missement. Il se laissa rouler
+dans la fosse plut&ocirc;t qu'il n'y descendit, se jeta sur la t&ecirc;te du
+cercueil et cria:</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous l&agrave;?</p>
+
+<p>Silence dans la bi&egrave;re.</p>
+
+<p>Fauchelevent, ne respirant plus &agrave; force de tremblement, prit son ciseau
+&agrave; froid et son marteau, et fit sauter la planche de dessus. La face de
+Jean Valjean apparut dans le cr&eacute;puscule, les yeux ferm&eacute;s, p&acirc;le.</p>
+
+<p>Les cheveux de Fauchelevent se h&eacute;riss&egrave;rent, il se leva debout, puis
+tomba adoss&eacute; &agrave; la paroi de la fosse, pr&ecirc;t &agrave; s'affaisser sur la bi&egrave;re. Il
+regarda Jean Valjean.</p>
+
+<p>Jean Valjean gisait, bl&ecirc;me et immobile.</p>
+
+<p>Fauchelevent murmura d'une voix basse comme un souffle:</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort!</p>
+
+<p>Et se redressant, croisant les bras si violemment que ses deux poings
+ferm&eacute;s vinrent frapper ses deux &eacute;paules, il cria:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; comme je le sauve, moi!</p>
+
+<p>Alors le pauvre bonhomme se mit &agrave; sangloter. Monologuant, car c'est une
+erreur de croire que le monologue n'est pas dans la nature. Les fortes
+agitations parlent souvent &agrave; haute voix.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la faute au p&egrave;re Mestienne. Pourquoi est-il mort, cet
+imb&eacute;cile-l&agrave;? qu'est-ce qu'il avait besoin de crever au moment o&ugrave; on ne
+s'y attend pas? c'est lui qui fait mourir monsieur Madeleine. P&egrave;re
+Madeleine! Il est dans la bi&egrave;re. Il est tout port&eacute;. C'est fini.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, ces choses-l&agrave;, est-ce que &ccedil;a a du bon sens? Ah! mon Dieu! il
+est mort! Eh bien, et sa petite, qu'est-ce que je vas en faire?
+qu'est-ce que la fruiti&egrave;re va dire? Qu'un homme comme &ccedil;&agrave; meure comme &ccedil;a,
+si c'est Dieu possible! Quand je pense qu'il s'&eacute;tait mis sous ma
+charrette! P&egrave;re Madeleine! p&egrave;re Madeleine! Pardine, il a &eacute;touff&eacute;, je
+disais bien. Il n'a pas voulu me croire. Eh bien, voil&agrave; une jolie
+polissonnerie de faite! Il est mort, ce brave homme, le plus bon homme
+qu'il y e&ucirc;t dans les bonnes gens du bon Dieu! Et sa petite Ah! d'abord
+je ne rentre pas l&agrave;-bas, moi. Je reste ici. Avoir fait un coup comme &ccedil;&agrave;!
+C'est bien la peine d'&ecirc;tre deux vieux pour &ecirc;tre deux vieux fous. Mais
+d'abord comment avait-il fait pour entrer dans le couvent? c'&eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+le commencement. On ne doit pas faire de ces choses-l&agrave;. P&egrave;re Madeleine!
+p&egrave;re Madeleine! Madeleine! monsieur Madeleine! monsieur le maire! Il ne
+m'entend pas. Tirez-vous donc de l&agrave; &agrave; pr&eacute;sent!</p>
+
+<p>Et il s'arracha les cheveux.</p>
+
+<p>On entendit au loin dans les arbres un grincement aigu. C'&eacute;tait la
+grille du cimeti&egrave;re qui se fermait.</p>
+
+<p>Fauchelevent se pencha sur Jean Valjean, et tout &agrave; coup eut une sorte de
+rebondissement et tout le recul qu'on peut avoir dans une fosse. Jean
+Valjean avait les yeux ouverts, et le regardait.</p>
+
+<p>Voir une mort est effrayant, voir une r&eacute;surrection l'est presque autant.
+Fauchelevent devint comme de pierre, p&acirc;le, hagard, boulevers&eacute; par tous
+ces exc&egrave;s d'&eacute;motions, ne sachant s'il avait affaire &agrave; un vivant ou &agrave; un
+mort, regardant Jean Valjean qui le regardait.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'endormais, dit Jean Valjean.</p>
+
+<p>Et il se mit sur son s&eacute;ant.</p>
+
+<p>Fauchelevent tomba &agrave; genoux.</p>
+
+<p>&mdash;Juste bonne Vierge! m'avez-vous fait peur!</p>
+
+<p>Puis il se releva et cria:</p>
+
+<p>&mdash;Merci, p&egrave;re Madeleine!</p>
+
+<p>Jean Valjean n'&eacute;tait qu'&eacute;vanoui. Le grand air l'avait r&eacute;veill&eacute;.</p>
+
+<p>La joie est le reflux de la terreur. Fauchelevent avait presque autant &agrave;
+faire que Jean Valjean pour revenir &agrave; lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'&ecirc;tes donc pas mort! Oh! comme vous avez de l'esprit, vous! Je
+vous ai tant appel&eacute; que vous &ecirc;tes revenu. Quand j'ai vu vos yeux ferm&eacute;s,
+j'ai dit: bon! le voil&agrave; &eacute;touff&eacute;. Je serais devenu fou furieux, vrai fou
+&agrave; camisole. On m'aurait mis &agrave; Bic&ecirc;tre. Qu'est-ce que vous voulez que je
+fasse si vous &eacute;tiez mort? Et votre petite! c'est la fruiti&egrave;re qui n'y
+aurait rien compris! On lui campe l'enfant sur les bras, et le
+grand-p&egrave;re est mort! Quelle histoire! mes bons saints du paradis, quelle
+histoire! Ah! vous &ecirc;tes vivant, voil&agrave; le bouquet.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai froid, dit Jean Valjean.</p>
+
+<p>Ce mot rappela compl&egrave;tement Fauchelevent &agrave; la r&eacute;alit&eacute;, qui &eacute;tait
+urgente. Ces deux hommes, m&ecirc;me revenus &agrave; eux, avaient, sans s'en rendre
+compte, l'&acirc;me trouble, et en eux quelque chose d'&eacute;trange qui &eacute;tait
+l'&eacute;garement sinistre du lieu.</p>
+
+<p>&mdash;Sortons vite d'ici, s'&eacute;cria Fauchelevent.</p>
+
+<p>Il fouilla dans sa poche, et en tira une gourde dont il s'&eacute;tait pourvu.</p>
+
+<p>&mdash;Mais d'abord la goutte! dit-il.</p>
+
+<p>La gourde acheva ce que le grand air avait commenc&eacute;. Jean Valjean but
+une gorg&eacute;e d'eau-de-vie et reprit pleine possession de lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il sortit de la bi&egrave;re, et aida Fauchelevent &agrave; en reclouer le couvercle.</p>
+
+<p>Trois minutes apr&egrave;s, ils &eacute;taient hors de la fosse.</p>
+
+<p>Du reste Fauchelevent &eacute;tait tranquille. Il prit son temps. Le cimeti&egrave;re
+&eacute;tait ferm&eacute;. La survenue du fossoyeur Gribier n'&eacute;tait pas &agrave; craindre. Ce
+&laquo;conscrit&raquo; &eacute;tait chez lui, occup&eacute; &agrave; chercher sa carte, et bien emp&ecirc;ch&eacute;
+de la trouver dans son logis puisqu'elle &eacute;tait dans la poche de
+Fauchelevent. Sans carte, il ne pouvait rentrer au cimeti&egrave;re.</p>
+
+<p>Fauchelevent prit la pelle et Jean Valjean la pioche, et tous deux
+firent l'enterrement de la bi&egrave;re vide.</p>
+
+<p>Quand la fosse fut combl&eacute;e, Fauchelevent dit &agrave; Jean Valjean:</p>
+
+<p>&mdash;Venons-nous-en. Je garde la pelle; emportez la pioche.</p>
+
+<p>La nuit tombait.</p>
+
+<p>Jean Valjean eut quelque peine &agrave; se remuer et &agrave; marcher. Dans cette
+bi&egrave;re, il s'&eacute;tait roidi et &eacute;tait devenu un peu cadavre. L'ankylose de la
+mort l'avait saisi entre ces quatre planches. Il fallut, en quelque
+sorte, qu'il se d&eacute;gel&acirc;t du s&eacute;pulcre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes gourd, dit Fauchelevent. C'est dommage que je sois bancal,
+nous battrions la semelle.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! r&eacute;pondit Jean Valjean, quatre pas me mettront la marche dans les
+jambes.</p>
+
+<p>Ils s'en all&egrave;rent par les all&eacute;es o&ugrave; le corbillard avait pass&eacute;. Arriv&eacute;s
+devant la grille ferm&eacute;e et le pavillon du portier, Fauchelevent, qui
+tenait &agrave; sa main la carte du fossoyeur, la jeta dans la bo&icirc;te, le
+portier tira le cordon, la porte s'ouvrit, ils sortirent.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tout cela va bien! dit Fauchelevent; quelle bonne id&eacute;e vous avez
+eue, p&egrave;re Madeleine!</p>
+
+<p>Ils franchirent la barri&egrave;re Vaugirard de la fa&ccedil;on la plus simple du
+monde. Aux alentours d'un cimeti&egrave;re, une pelle et une pioche sont deux
+passeports.</p>
+
+<p>La rue de Vaugirard &eacute;tait d&eacute;serte.</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re Madeleine, dit Fauchelevent tout en cheminant et en levant les
+yeux vers les maisons, vous avez de meilleurs yeux que moi. Indiquez-moi
+donc le num&eacute;ro 87.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici justement, dit Jean Valjean.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a personne dans la rue, reprit Fauchelevent. Donnez-moi la
+pioche, et attendez-moi deux minutes.</p>
+
+<p>Fauchelevent entra au num&eacute;ro 87, monta tout en haut, guid&eacute; par
+l'instinct qui m&egrave;ne toujours le pauvre au grenier, et frappa dans
+l'ombre &agrave; la porte d'une mansarde. Une voix r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la voix de Gribier.</p>
+
+<p>Fauchelevent poussa la porte. Le logis du fossoyeur &eacute;tait, comme toutes
+ces infortun&eacute;es demeures, un galetas d&eacute;meubl&eacute; et encombr&eacute;. Une caisse
+d'emballage,&mdash;une bi&egrave;re peut-&ecirc;tre,&mdash;y tenait lieu de commode, un pot &agrave;
+beurre y tenait lieu de fontaine, une paillasse y tenait lieu de lit, le
+carreau y tenait lieu de chaises et de table. Il y avait dans un coin,
+sur une loque qui &eacute;tait un vieux lambeau de tapis, une femme maigre et
+force enfants, faisant un tas. Tout ce pauvre int&eacute;rieur portait les
+traces d'un bouleversement. On e&ucirc;t dit qu'il y avait eu l&agrave; un
+tremblement de terre &laquo;pour un&raquo;. Les couvercles &eacute;taient d&eacute;plac&eacute;s, les
+haillons &eacute;taient &eacute;pars, la cruche &eacute;tait cass&eacute;e, la m&egrave;re avait pleur&eacute;,
+les enfants probablement avaient &eacute;t&eacute; battus; traces d'une perquisition
+acharn&eacute;e et bourrue. Il &eacute;tait visible que le fossoyeur avait &eacute;perdument
+cherch&eacute; sa carte, et fait tout responsable de cette perte dans le
+galetas, depuis sa cruche jusqu'&agrave; sa femme. Il avait l'air d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Mais Fauchelevent se h&acirc;tait trop vers le d&eacute;nouement de l'aventure pour
+remarquer ce c&ocirc;t&eacute; triste de son succ&egrave;s.</p>
+
+<p>Il entra et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous rapporte votre pioche et votre pelle.</p>
+
+<p>Gribier le regarda stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, paysan?</p>
+
+<p>&mdash;Et demain matin chez le concierge du cimeti&egrave;re vous trouverez votre
+carte.</p>
+
+<p>Et il posa la pelle et la pioche sur le carreau.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Gribier.</p>
+
+<p>&mdash;Cela veut dire que vous aviez laiss&eacute; tomber votre carte de votre
+poche, que je l'ai trouv&eacute;e &agrave; terre quand vous avez &eacute;t&eacute; parti, que j'ai
+enterr&eacute; le mort, que j'ai rempli la fosse, que j'ai fait votre besogne,
+que le portier vous rendra votre carte, et que vous ne payerez pas
+quinze francs. Voil&agrave;, conscrit.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, villageois! s'&eacute;cria Gribier &eacute;bloui. La prochaine fois, c'est
+moi qui paye &agrave; boire.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_VIIIh" id="Chapitre_VIIIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre VIII</a></h2>
+
+<h3>Interrogatoire r&eacute;ussi</h3>
+
+
+<p>Une heure apr&egrave;s, par la nuit noire, deux hommes et un enfant se
+pr&eacute;sentaient au num&eacute;ro 62 de la petite rue Picpus. Le plus vieux de ces
+hommes levait le marteau et frappait.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient Fauchelevent, Jean Valjean et Cosette.</p>
+
+<p>Les deux bonshommes &eacute;taient all&eacute;s chercher Cosette chez la fruiti&egrave;re de
+la rue du Chemin-Vert o&ugrave; Fauchelevent l'avait d&eacute;pos&eacute;e la veille. Cosette
+avait pass&eacute; ces vingt-quatre heures &agrave; ne rien comprendre et &agrave; trembler
+silencieusement. Elle tremblait tant qu'elle n'avait pas pleur&eacute;. Elle
+n'avait pas mang&eacute; non plus, ni dormi. La digne fruiti&egrave;re lui avait fait
+cent questions, sans obtenir d'autre r&eacute;ponse qu'un regard morne,
+toujours le m&ecirc;me. Cosette n'avait rien laiss&eacute; transpirer de tout ce
+qu'elle avait entendu et vu depuis deux jours. Elle devinait qu'on
+traversait une crise. Elle sentait profond&eacute;ment qu'il fallait &laquo;&ecirc;tre
+sage&raquo;. Qui n'a &eacute;prouv&eacute; la souveraine puissance de ces trois mots
+prononc&eacute;s avec un certain accent dans l'oreille d'un petit &ecirc;tre effray&eacute;:
+<i>Ne dis rien</i>! La peur est une muette. D'ailleurs, personne ne garde un
+secret comme un enfant.</p>
+
+<p>Seulement, quand, apr&egrave;s ces lugubres vingt-quatre heures, elle avait
+revu Jean Valjean, elle avait pouss&eacute; un tel cri de joie, que quelqu'un
+de pensif qui l'e&ucirc;t entendu e&ucirc;t devin&eacute; dans ce cri la sortie d'un ab&icirc;me.</p>
+
+<p>Fauchelevent &eacute;tait du couvent et savait les mots de passe. Toutes les
+portes s'ouvrirent.</p>
+
+<p>Ainsi fut r&eacute;solu le double et effrayant probl&egrave;me: sortir, et entrer.</p>
+
+<p>Le portier, qui avait ses instructions, ouvrit la petite porte de
+service qui communiquait de la cour au jardin, et qu'il y a vingt ans on
+voyait encore de la rue, dans le mur du fond de la cour, faisant face &agrave;
+la porte coch&egrave;re. Le portier les introduisit tous les trois par cette
+porte, et de l&agrave;, ils gagn&egrave;rent ce parloir int&eacute;rieur r&eacute;serv&eacute; o&ugrave;
+Fauchelevent, la veille, avait pris les ordres de la prieure.</p>
+
+<p>La prieure, son rosaire &agrave; la main, les attendait. Une m&egrave;re vocale, le
+voile bas, &eacute;tait debout pr&egrave;s d'elle. Une chandelle discr&egrave;te &eacute;clairait,
+on pourrait presque dire faisait semblant d'&eacute;clairer le parloir.</p>
+
+<p>La prieure passa en revue Jean Valjean. Rien n'examine comme un &oelig;il
+baiss&eacute;.</p>
+
+<p>Puis elle le questionna:</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous le fr&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re, r&eacute;pondit Fauchelevent.</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous appelez-vous?</p>
+
+<p>Fauchelevent r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Ultime Fauchelevent.</p>
+
+<p>Il avait eu en effet un fr&egrave;re nomm&eacute; Ultime qui &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>&mdash;De quel pays &ecirc;tes-vous?</p>
+
+<p>Fauchelevent r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;De Picquigny, pr&egrave;s Amiens.</p>
+
+<p>&mdash;Quel &acirc;ge avez-vous?</p>
+
+<p>Fauchelevent r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante ans.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est votre &eacute;tat?</p>
+
+<p>Fauchelevent r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Jardinier.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous bon chr&eacute;tien?</p>
+
+<p>Fauchelevent r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Tout le monde l'est dans la famille.</p>
+
+<p>&mdash;Cette petite est &agrave; vous?</p>
+
+<p>Fauchelevent r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;v&eacute;rende m&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes son p&egrave;re?</p>
+
+<p>Fauchelevent r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Son grand-p&egrave;re.</p>
+
+<p>La m&egrave;re vocale dit &agrave; la prieure &agrave; demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Il r&eacute;pond bien.</p>
+
+<p>Jean Valjean n'avait pas prononc&eacute; un mot.</p>
+
+<p>La prieure regarda Cosette avec attention, et dit &agrave; demi-voix &agrave; la m&egrave;re
+vocale:</p>
+
+<p>&mdash;Elle sera laide.</p>
+
+<p>Les deux m&egrave;res caus&egrave;rent quelques minutes tr&egrave;s bas dans l'angle du
+parloir, puis la prieure se retourna et dit:</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re Fauvent, vous aurez une autre genouill&egrave;re avec grelot. Il en faut
+deux maintenant.</p>
+
+<p>Le lendemain en effet on entendait deux grelots dans le jardin, et les
+religieuses ne r&eacute;sistaient pas &agrave; soulever un coin de leur voile. On
+voyait au fond sous les arbres deux hommes b&ecirc;cher c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, Fauvent
+et un autre. &Eacute;v&eacute;nement &eacute;norme. Le silence fut rompu jusqu'&agrave;
+s'entre-dire: C'est un aide-jardinier.</p>
+
+<p>Les m&egrave;res vocales ajoutaient: C'est un fr&egrave;re au p&egrave;re Fauvent.</p>
+
+<p>Jean Valjean en effet &eacute;tait r&eacute;guli&egrave;rement install&eacute;; il avait la
+genouill&egrave;re de cuir, et le grelot; il &eacute;tait d&eacute;sormais officiel. Il
+s'appelait Ultime Fauchelevent.</p>
+
+<p>La plus forte cause d&eacute;terminante de l'admission avait &eacute;t&eacute; l'observation
+de la prieure sur Cosette: <i>Elle sera laide</i>.</p>
+
+<p>La prieure, ce pronostic prononc&eacute;, prit imm&eacute;diatement Cosette en amiti&eacute;,
+et lui donna place au pensionnat comme &eacute;l&egrave;ve de charit&eacute;.</p>
+
+<p>Ceci n'a rien que de tr&egrave;s logique. On a beau n'avoir point de miroir au
+couvent, les femmes ont une conscience pour leur figure; or, les filles
+qui se sentent jolies se laissent malais&eacute;ment faire religieuses; la
+vocation &eacute;tant assez volontiers en proportion inverse de la beaut&eacute;, on
+esp&egrave;re plus des laides que des belles. De l&agrave; un go&ucirc;t vif pour les
+laiderons.</p>
+
+<p>Toute cette aventure grandit le bon vieux Fauchelevent; il eut un triple
+succ&egrave;s; aupr&egrave;s de Jean Valjean qu'il sauva et abrita; aupr&egrave;s du
+fossoyeur Gribier qui se disait: il m'a &eacute;pargn&eacute; l'amende; aupr&egrave;s du
+couvent qui, gr&acirc;ce &agrave; lui, en gardant le cercueil de la m&egrave;re Crucifixion
+sous l'autel, &eacute;luda C&eacute;sar et satisfit Dieu. Il y eut une bi&egrave;re avec
+cadavre au Petit-Picpus et une bi&egrave;re sans cadavre au cimeti&egrave;re
+Vaugirard; l'ordre public en fut sans doute profond&eacute;ment troubl&eacute;, mais
+ne s'en aper&ccedil;ut pas. Quant au couvent, sa reconnaissance pour
+Fauchelevent fut grande. Fauchelevent devint le meilleur des serviteurs
+et le plus pr&eacute;cieux des jardiniers. &Agrave; la plus prochaine visite de
+l'archev&ecirc;que, la prieure conta la chose &agrave; Sa Grandeur, en s'en
+confessant un peu et en s'en vantant aussi. L'archev&ecirc;que, au sortir du
+couvent, en parla, avec applaudissement et tout bas, &agrave; Mr de Latil,
+confesseur de Monsieur, plus tard archev&ecirc;que de Reims et cardinal.
+L'admiration pour Fauchelevent fit du chemin, car elle alla &agrave; Rome. Nous
+avons eu sous les yeux un billet adress&eacute; par le pape r&eacute;gnant alors, L&eacute;on
+XII, &agrave; un de ses parents, monsignor dans la nonciature de Paris, et
+nomm&eacute; comme lui Della Genga; on y lit ces lignes: &laquo;Il para&icirc;t qu'il y a
+dans un couvent de Paris un jardinier excellent, qui est un saint homme,
+appel&eacute; Fauvent.&raquo; Rien de tout ce triomphe ne parvint jusqu'&agrave;
+Fauchelevent dans sa baraque; il continua de greffer, de sarcler, et de
+couvrir ses melonni&egrave;res, sans &ecirc;tre au fait de son excellence et de sa
+saintet&eacute;. Il ne se douta pas plus de sa gloire que ne s'en doute un
+b&oelig;uf de Durham ou de Surrey dont le portrait est publi&eacute; dans l'
+<i>Illustrated London News</i> avec cette inscription: <i>B&oelig;uf qui a remport&eacute;
+le prix au concours des b&ecirc;tes &agrave; cornes</i>.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Chapitre_IXh" id="Chapitre_IXh"></a><a href="#huitieme">Chapitre IX</a></h2>
+
+<h3>Cl&ocirc;ture</h3>
+
+
+<p>Cosette au couvent continua de se taire.</p>
+
+<p>Cosette se croyait tout naturellement la fille de Jean Valjean. Du
+reste, ne sachant rien, elle ne pouvait rien dire, et puis, dans tous
+les cas, elle n'aurait rien dit. Nous venons de le faire remarquer, rien
+ne dresse les enfants au silence comme le malheur. Cosette avait tant
+souffert qu'elle craignait tout, m&ecirc;me de parler, m&ecirc;me de respirer. Une
+parole avait si souvent fait crouler sur elle une avalanche! &Agrave; peine
+commen&ccedil;ait-elle &agrave; se rassurer depuis qu'elle &eacute;tait &agrave; Jean Valjean. Elle
+s'habitua assez vite au couvent. Seulement elle regrettait Catherine,
+mais elle n'osait pas le dire. Une fois pourtant elle dit &agrave; Jean
+Valjean:</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re, si j'avais su, je l'aurais emmen&eacute;e.</p>
+
+<p>Cosette, en devenant pensionnaire du couvent, dut prendre l'habit des
+&eacute;l&egrave;ves de la maison. Jean Valjean obtint qu'on lui rem&icirc;t les v&ecirc;tements
+qu'elle d&eacute;pouillait. C'&eacute;tait ce m&ecirc;me habillement de deuil qu'il lui
+avait fait rev&ecirc;tir lorsqu'elle avait quitt&eacute; la gargote Th&eacute;nardier. Il
+n'&eacute;tait pas encore tr&egrave;s us&eacute;. Jean Valjean enferma ces nippes, plus les
+bas de laine et les souliers, avec force camphre et tous les aromates
+dont abondent les couvents, dans une petite valise qu'il trouva moyen de
+se procurer. Il mit cette valise sur une chaise pr&egrave;s de son lit, et il
+en avait toujours la clef sur lui.&mdash;P&egrave;re, lui demanda un jour Cosette,
+qu'est-ce que c'est donc que cette bo&icirc;te-l&agrave; qui sent si bon?</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Fauchelevent, outre cette gloire que nous venons de raconter et
+qu'il ignora, fut r&eacute;compens&eacute; de sa bonne action; d'abord il en fut
+heureux; puis il eut beaucoup moins de besogne, la partageant. Enfin,
+comme il aimait beaucoup le tabac, il trouvait &agrave; la pr&eacute;sence de Mr
+Madeleine cet avantage qu'il prenait trois fois plus de tabac que par le
+pass&eacute;, et d'une mani&egrave;re infiniment plus voluptueuse, attendu que Mr
+Madeleine le lui payait.</p>
+
+<p>Les religieuses n'adopt&egrave;rent point ce nom d'Ultime; elles appel&egrave;rent
+Jean Valjean <i>l'autre Fauvent</i>.</p>
+
+<p>Si ces saintes filles avaient eu quelque chose du regard de Javert,
+elles auraient pu finir par remarquer que, lorsqu'il y avait quelque
+course &agrave; faire au dehors pour l'entretien du jardin, c'&eacute;tait toujours
+l'a&icirc;n&eacute; Fauchelevent, le vieux, l'infirme, le bancal, qui sortait, et
+jamais l'autre; mais, soit que les yeux toujours fix&eacute;s sur Dieu ne
+sachent pas espionner, soit qu'elles fussent, de pr&eacute;f&eacute;rence, occup&eacute;es &agrave;
+se guetter entre elles, elles n'y firent point attention.</p>
+
+<p>Du reste bien en prit &agrave; Jean Valjean de se tenir coi et de ne pas
+bouger. Javert observa le quartier plus d'un grand mois.</p>
+
+<p>Ce couvent &eacute;tait pour Jean Valjean comme une &icirc;le entour&eacute;e de gouffres.
+Ces quatre murs &eacute;taient d&eacute;sormais le monde pour lui. Il y voyait le ciel
+assez pour &ecirc;tre serein et Cosette assez pour &ecirc;tre heureux.</p>
+
+<p>Une vie tr&egrave;s douce recommen&ccedil;a pour lui.</p>
+
+<p>Il habitait avec le vieux Fauchelevent la baraque du fond du jardin.
+Cette bicoque, b&acirc;tie en pl&acirc;tras, qui existait encore en 1845, &eacute;tait
+compos&eacute;e, comme on sait, de trois chambres, lesquelles &eacute;taient toutes
+nues et n'avaient que les murailles. La principale avait &eacute;t&eacute; c&eacute;d&eacute;e de
+force, car Jean Valjean avait r&eacute;sist&eacute; en vain, par le p&egrave;re Fauchelevent
+&agrave; Mr Madeleine. Le mur de cette chambre, outre les deux clous destin&eacute;s &agrave;
+l'accrochement de la genouill&egrave;re et de la hotte, avait pour ornement un
+papier-monnaie royaliste de 93 appliqu&eacute; &agrave; la muraille au-dessus de la
+chemin&eacute;e et dont voici le fac-simil&eacute; exact:</p>
+
+
+
+<p>Cet assignat vend&eacute;en avait &eacute;t&eacute; clou&eacute; au mur par le pr&eacute;c&eacute;dent jardinier,
+ancien chouan qui &eacute;tait mort dans le couvent et que Fauchelevent avait
+remplac&eacute;.</p>
+
+<p>Jean Valjean travaillait tous les jours dans le jardin et y &eacute;tait tr&egrave;s
+utile. Il avait &eacute;t&eacute; jadis &eacute;mondeur et se retrouvait volontiers
+jardinier. On se rappelle qu'il avait toutes sortes de recettes et de
+secrets de culture. Il en tira parti. Presque tous les arbres du verger
+&eacute;taient des sauvageons; il les &eacute;cussonna et leur fit donner d'excellents
+fruits.</p>
+
+<p>Cosette avait permission de venir tous les jours passer une heure pr&egrave;s
+de lui. Comme les s&oelig;urs &eacute;taient tristes et qu'il &eacute;tait bon, l'enfant le
+comparait et l'adorait. &Agrave; l'heure fix&eacute;e, elle accourait vers la baraque.
+Quand elle entrait dans la masure, elle l'emplissait de paradis. Jean
+Valjean s'&eacute;panouissait, et sentait son bonheur s'accro&icirc;tre du bonheur
+qu'il donnait &agrave; Cosette. La joie que nous inspirons a cela de charmant
+que, loin de s'affaiblir comme tout reflet, elle nous revient plus
+rayonnante. Aux heures des r&eacute;cr&eacute;ations, Jean Valjean regardait de loin
+Cosette jouer et courir, et il distinguait son rire du rire des autres.</p>
+
+<p>Car maintenant Cosette riait.</p>
+
+<p>La figure de Cosette en &eacute;tait m&ecirc;me jusqu'&agrave; un certain point chang&eacute;e. Le
+sombre en avait disparu. Le rire, c'est le soleil; il chasse l'hiver du
+visage humain.</p>
+
+<p>La r&eacute;cr&eacute;ation finie, quand Cosette rentrait, Jean Valjean regardait les
+fen&ecirc;tres de sa classe, et la nuit il se relevait pour regarder les
+fen&ecirc;tres de son dortoir.</p>
+
+<p>Du reste Dieu a ses voies; le couvent contribua, comme Cosette, &agrave;
+maintenir et &agrave; compl&eacute;ter dans Jean Valjean l'&oelig;uvre de l'&eacute;v&ecirc;que. Il est
+certain qu'un des c&ocirc;t&eacute;s de la vertu aboutit &agrave; l'orgueil. Il y a l&agrave; un
+pont b&acirc;ti par le diable. Jean Valjean &eacute;tait peut-&ecirc;tre &agrave; son insu assez
+pr&egrave;s de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave; et de ce pont-l&agrave;, lorsque la providence le jeta dans
+le couvent du Petit-Picpus. Tant qu'il ne s'&eacute;tait compar&eacute; qu'&agrave; l'&eacute;v&ecirc;que,
+il s'&eacute;tait trouv&eacute; indigne et il avait &eacute;t&eacute; humble; mais depuis quelque
+temps il commen&ccedil;ait &agrave; se comparer aux hommes, et l'orgueil naissait. Qui
+sait? il aurait peut-&ecirc;tre fini par revenir tout doucement &agrave; la haine.</p>
+
+<p>Le couvent l'arr&ecirc;ta sur cette pente.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le deuxi&egrave;me lieu de captivit&eacute; qu'il voyait. Dans sa jeunesse,
+dans ce qui avait &eacute;t&eacute; pour lui le commencement de la vie, et plus tard,
+tout r&eacute;cemment encore, il en avait vu un autre, lieu affreux, lieu
+terrible, et dont les s&eacute;v&eacute;rit&eacute;s lui avaient toujours paru &ecirc;tre
+l'iniquit&eacute; de la justice et le crime de la loi. Aujourd'hui apr&egrave;s le
+bagne il voyait le clo&icirc;tre; et songeant qu'il avait fait partie du bagne
+et qu'il &eacute;tait maintenant, pour ainsi dire, spectateur du clo&icirc;tre, il
+les confrontait dans sa pens&eacute;e avec anxi&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Quelquefois il s'accoudait sur sa b&ecirc;che et descendait lentement dans les
+spirales sans fond de la r&ecirc;verie.</p>
+
+<p>Il se rappelait ses anciens compagnons; comme ils &eacute;taient mis&eacute;rables;
+ils se levaient d&egrave;s l'aube et travaillaient jusqu'&agrave; la nuit; &agrave; peine
+leur laissait-on le sommeil; ils couchaient sur des lits de camp, o&ugrave;
+l'on ne leur tol&eacute;rait que des matelas de deux pouces d'&eacute;paisseur, dans
+des salles qui n'&eacute;taient chauff&eacute;es qu'aux mois les plus rudes de
+l'ann&eacute;e; ils &eacute;taient v&ecirc;tus d'affreuses casaques rouges; on leur
+permettait, par gr&acirc;ce, un pantalon de toile dans les grandes chaleurs et
+une rouli&egrave;re de laine sur le dos dans les grands froids; ils ne buvaient
+de vin et ne mangeaient de viande que lorsqu'ils allaient &laquo;&agrave; la
+fatigue&raquo;. Ils vivaient, n'ayant plus de noms, d&eacute;sign&eacute;s seulement par des
+num&eacute;ros et en quelque sorte faits chiffres, baissant les yeux, baissant
+la voix, les cheveux coup&eacute;s, sous le b&acirc;ton, dans la honte.</p>
+
+<p>Puis son esprit retombait sur les &ecirc;tres qu'il avait devant les yeux.</p>
+
+<p>Ces &ecirc;tres vivaient, eux aussi, les cheveux coup&eacute;s, les yeux baiss&eacute;s, la
+voix basse, non dans la honte, mais au milieu des railleries du monde,
+non le dos meurtri par le b&acirc;ton, mais les &eacute;paules d&eacute;chir&eacute;es par la
+discipline. &Agrave; eux aussi, leur nom parmi les hommes s'&eacute;tait &eacute;vanoui; ils
+n'existaient plus que sous des appellations aust&egrave;res. Ils ne mangeaient
+jamais de viande et ne buvaient jamais de vin; ils restaient souvent
+jusqu'au soir sans nourriture; ils &eacute;taient v&ecirc;tus, non d'une veste rouge,
+mais d'un suaire noir, en laine, pesant l'&eacute;t&eacute;, l&eacute;ger l'hiver, sans
+pouvoir y rien retrancher ni y rien ajouter; sans m&ecirc;me avoir, selon la
+saison, la ressource du v&ecirc;tement de toile ou du surtout de laine; et ils
+portaient six mois de l'ann&eacute;e des chemises de serge qui leur donnaient
+la fi&egrave;vre. Ils habitaient, non des salles chauff&eacute;es seulement dans les
+froids rigoureux, mais des cellules o&ugrave; l'on n'allumait jamais de feu;
+ils couchaient, non sur des matelas &eacute;pais de deux pouces, mais sur la
+paille. Enfin on ne leur laissait pas m&ecirc;me le sommeil; toutes les nuits,
+apr&egrave;s une journ&eacute;e de labeur, il fallait, dans l'accablement du premier
+repos, au moment o&ugrave; l'on s'endormait et o&ugrave; l'on se r&eacute;chauffait &agrave; peine,
+se r&eacute;veiller, se lever, et s'en aller prier dans une chapelle glac&eacute;e et
+sombre, les deux genoux sur la pierre.</p>
+
+<p>&Agrave; de certains jours, il fallait que chacun de ces &ecirc;tres, &agrave; tour de r&ocirc;le,
+rest&acirc;t douze heures de suite agenouill&eacute; sur la dalle ou prostern&eacute; la
+face contre terre et les bras en croix.</p>
+
+<p>Les autres &eacute;taient des hommes; ceux-ci &eacute;taient des femmes.</p>
+
+<p>Qu'avaient fait ces hommes? Ils avaient vol&eacute;, viol&eacute;, pill&eacute;, tu&eacute;,
+assassin&eacute;. C'&eacute;taient des bandits, des faussaires, des empoisonneurs, des
+incendiaires, des meurtriers, des parricides. Qu'avaient fait ces
+femmes? Elles n'avaient rien fait.</p>
+
+<p>D'un c&ocirc;t&eacute; le brigandage, la fraude, le dol, la violence, la lubricit&eacute;,
+l'homicide, toutes les esp&egrave;ces du sacril&egrave;ge, toutes les vari&eacute;t&eacute;s de
+l'attentat; de l'autre une seule chose, l'innocence.</p>
+
+<p>L'innocence parfaite, presque enlev&eacute;e dans une myst&eacute;rieuse assomption,
+tenant encore &agrave; la terre par la vertu, tenant d&eacute;j&agrave; au ciel par la
+saintet&eacute;.</p>
+
+<p>D'un c&ocirc;t&eacute; des confidences de crimes qu'on se fait &agrave; voix basse. De
+l'autre la confession des fautes qui se fait &agrave; voix haute. Et quels
+crimes! et quelles fautes!</p>
+
+<p>D'un c&ocirc;t&eacute; des miasmes, de l'autre un ineffable parfum. D'un c&ocirc;t&eacute; une
+peste morale, gard&eacute;e &agrave; vue, parqu&eacute;e sous le canon, et d&eacute;vorant lentement
+ses pestif&eacute;r&eacute;s; de l'autre un chaste embrasement de toutes les &acirc;mes dans
+le m&ecirc;me foyer. L&agrave; les t&eacute;n&egrave;bres; ici l'ombre; mais une ombre pleine de
+clart&eacute;s, et des clart&eacute;s pleines de rayonnements.</p>
+
+<p>Deux lieux d'esclavage; mais dans le premier la d&eacute;livrance possible, une
+limite l&eacute;gale toujours entrevue, et puis l'&eacute;vasion. Dans le second, la
+perp&eacute;tuit&eacute;; pour toute esp&eacute;rance, &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; lointaine de l'avenir,
+cette lueur de libert&eacute; que les hommes appellent la mort.</p>
+
+<p>Dans le premier, on n'&eacute;tait encha&icirc;n&eacute; que par des cha&icirc;nes; dans l'autre,
+on &eacute;tait encha&icirc;n&eacute; par sa foi.</p>
+
+<p>Que se d&eacute;gageait-il du premier? Une immense mal&eacute;diction, le grincement
+de dents, la haine, la m&eacute;chancet&eacute; d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, un cri de rage contre
+l'association humaine, un sarcasme au ciel.</p>
+
+<p>Que sortait-il du second? La b&eacute;n&eacute;diction et l'amour.</p>
+
+<p>Et dans ces deux endroits si semblables et si divers, ces deux esp&egrave;ces
+d'&ecirc;tres si diff&eacute;rents accomplissaient la m&ecirc;me &oelig;uvre, l'expiation.</p>
+
+<p>Jean Valjean comprenait bien l'expiation des premiers; l'expiation
+personnelle, l'expiation pour soi-m&ecirc;me. Mais il ne comprenait pas celle
+des autres, celle de ces cr&eacute;atures sans reproche et sans souillure, et
+il se demandait avec un tremblement: Expiation de quoi? quelle
+expiation?</p>
+
+<p>Une voix r&eacute;pondait dans sa conscience: La plus divine des g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;s
+humaines, l'expiation pour autrui.</p>
+
+<p>Ici toute th&eacute;orie personnelle est r&eacute;serv&eacute;e, nous ne sommes que
+narrateur; c'est au point de vue de Jean Valjean que nous nous pla&ccedil;ons,
+et nous traduisons ses impressions.</p>
+
+<p>Il avait sous les yeux le sommet sublime de l'abn&eacute;gation, la plus haute
+cime de la vertu possible; l'innocence qui pardonne aux hommes leurs
+fautes et qui les expie &agrave; leur place; la servitude subie, la torture
+accept&eacute;e, le supplice r&eacute;clam&eacute; par les &acirc;mes qui n'ont pas p&eacute;ch&eacute; pour en
+dispenser les &acirc;mes qui ont failli; l'amour de l'humanit&eacute; s'ab&icirc;mant dans
+l'amour de Dieu, mais y demeurant distinct, et suppliant; de doux &ecirc;tres
+faibles ayant la mis&egrave;re de ceux qui sont punis et le sourire de ceux qui
+sont r&eacute;compens&eacute;s.</p>
+
+<p>Et il se rappelait qu'il avait os&eacute; se plaindre!</p>
+
+<p>Souvent, au milieu de la nuit, il se relevait pour &eacute;couter le chant
+reconnaissant de ces cr&eacute;atures innocentes et accabl&eacute;es de s&eacute;v&eacute;rit&eacute;s, et
+il se sentait froid dans les veines en songeant que ceux qui &eacute;taient
+ch&acirc;ti&eacute;s justement n'&eacute;levaient la voix vers le ciel que pour blasph&eacute;mer,
+et que lui, mis&eacute;rable, il avait montr&eacute; le poing &agrave; Dieu.</p>
+
+<p>Chose frappante et qui le faisait r&ecirc;ver profond&eacute;ment comme un
+avertissement &agrave; voix basse de la providence m&ecirc;me, l'escalade, les
+cl&ocirc;tures franchies, l'aventure accept&eacute;e jusqu'&agrave; la mort, l'ascension
+difficile et dure, tous ces m&ecirc;mes efforts qu'il avait faits pour sortir
+de l'autre lieu d'expiation, il les avait faits pour entrer dans
+celui-ci. &Eacute;tait-ce un symbole de sa destin&eacute;e?</p>
+
+<p>Cette maison &eacute;tait une prison aussi, et ressemblait lugubrement &agrave;
+l'autre demeure dont il s'&eacute;tait enfui, et pourtant il n'avait jamais eu
+l'id&eacute;e de rien de pareil.</p>
+
+<p>Il revoyait des grilles, des verrous, des barreaux de fer, pour garder
+qui? Des anges.</p>
+
+<p>Ces hautes murailles qu'il avait vues autour des tigres, il les revoyait
+autour des brebis.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un lieu d'expiation, et non de ch&acirc;timent; et pourtant il &eacute;tait
+plus aust&egrave;re encore, plus morne et plus impitoyable que l'autre. Ces
+vierges &eacute;taient plus durement courb&eacute;es que les for&ccedil;ats. Un vent froid et
+rude, ce vent qui avait glac&eacute; sa jeunesse, traversait la fosse grill&eacute;e
+et cadenass&eacute;e des vautours; une bise plus &acirc;pre et plus douloureuse
+encore soufflait dans la cage des colombes. Pourquoi?</p>
+
+<p>Quand il pensait &agrave; ces choses, tout ce qui &eacute;tait en lui s'ab&icirc;mait devant
+ce myst&egrave;re de sublimit&eacute;.</p>
+
+<p>Dans ces m&eacute;ditations l'orgueil s'&eacute;vanouit. Il fit toutes sortes de
+retours sur lui-m&ecirc;me; il se sentit ch&eacute;tif et pleura bien des fois. Tout
+ce qui &eacute;tait entr&eacute; dans sa vie depuis six mois le ramenait vers les
+saintes injonctions de l'&eacute;v&ecirc;que, Cosette par l'amour, le couvent par
+l'humilit&eacute;.</p>
+
+<p>Quelquefois, le soir, au cr&eacute;puscule, &agrave; l'heure o&ugrave; le jardin &eacute;tait
+d&eacute;sert, on le voyait &agrave; genoux au milieu de l'all&eacute;e qui c&ocirc;toyait la
+chapelle, devant la fen&ecirc;tre o&ugrave; il avait regard&eacute; la nuit de son arriv&eacute;e,
+tourn&eacute; vers l'endroit o&ugrave; il savait que la s&oelig;ur qui faisait la
+r&eacute;paration &eacute;tait prostern&eacute;e et en pri&egrave;re. Il priait, ainsi agenouill&eacute;
+devant cette s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il semblait qu'il n'osait s'agenouiller directement devant Dieu.</p>
+
+<p>Tout ce qui l'entourait, ce jardin paisible, ces fleurs embaum&eacute;es, ces
+enfants poussant des cris joyeux, ces femmes graves et simples, ce
+clo&icirc;tre silencieux, le p&eacute;n&eacute;traient lentement, et peu &agrave; peu son &acirc;me se
+composait de silence comme ce clo&icirc;tre, de parfum comme ces fleurs, de
+paix comme ce jardin, de simplicit&eacute; comme ces femmes, de joie comme ces
+enfants. Et puis il songeait que c'&eacute;taient deux maisons de Dieu qui
+l'avaient successivement recueilli aux deux instants critiques de sa
+vie, la premi&egrave;re lorsque toutes les portes se fermaient et que la
+soci&eacute;t&eacute; humaine le repoussait, la deuxi&egrave;me au moment o&ugrave; la soci&eacute;t&eacute;
+humaine se remettait &agrave; sa poursuite et o&ugrave; le bagne se rouvrait; et que
+sans la premi&egrave;re il serait retomb&eacute; dans le crime et sans la seconde dans
+le supplice.</p>
+
+<p>Tout son c&oelig;ur se fondait en reconnaissance et il aimait de plus en
+plus.</p>
+
+<p>Plusieurs ann&eacute;es s'&eacute;coul&egrave;rent ainsi; Cosette grandissait.</p>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome II, by Victor Hugo
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME II ***
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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