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+The Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome II, by Victor Hugo
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les misérables Tome II
+ Cosette
+
+Author: Victor Hugo
+
+Release Date: January 11, 2006 [EBook #17493]
+[Date last updated: December 25, 2018]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME II ***
+
+
+
+
+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
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+
+
+
+Victor Hugo
+
+Tome II--COSETTE
+
+(1862)
+
+
+Livre premier--Waterloo
+
+Chapitre I Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles
+Chapitre II Hougomont
+Chapitre III Le 18 juin 1815
+Chapitre IV A
+Chapitre V Le _quid obscurum_ des batailles
+Chapitre VI Quatre heures de l'après-midi
+Chapitre VII Napoléon de belle humeur
+Chapitre VIII L'empereur fait une question au guide Lacoste
+Chapitre IX L'inattendu
+Chapitre X Le plateau de Mont Saint-Jean
+Chapitre XI Mauvais guide à Napoléon, bon guide à Bülow
+Chapitre XII La garde
+Chapitre XIII La catastrophe
+Chapitre XIV Le dernier carré
+Chapitre XV Cambronne
+Chapitre XVI _Quot libras in duce?_
+Chapitre XVII Faut-il trouver bon Waterloo?
+Chapitre XVIII Recrudescence du droit divin
+Chapitre XIX Le champ de bataille la nuit
+
+
+Livre deuxième--Le vaisseau _L'Orion_
+
+Chapitre I Le numéro 24601 devient le numéro 9430
+Chapitre II Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable
+Chapitre III Qu'il fallait que la chaîne de la manille eut subit
+un certain travail préparatoire pour être ainsi brisée d'un coup
+de marteau
+
+
+Livre troisième--Accomplissement de la promesse faite à la morte
+
+Chapitre I La question de l'eau à Montfermeil
+Chapitre II Deux portraits complétés
+Chapitre III Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux
+Chapitre IV Entrée en scène d'une poupée
+Chapitre V La petite toute seule
+Chapitre VI Qui peut-être prouve l'intelligence de Boulatruelle
+Chapitre VII Cosette côte à côte dans l'ombre avec l'inconnu
+Chapitre VIII Désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui est
+peut-être un riche
+Chapitre IX Thénardier à la manoeuvre
+Chapitre X Qui cherche le mieux peut trouver le pire
+Chapitre XI Le numéro 9430 reparaît et Cosette le gagne à la
+loterie
+
+
+Livre quatrième--La masure Gorbeau
+
+Chapitre I Maître Gorbeau
+Chapitre II Nid pour hibou et fauvette
+Chapitre III Deux malheurs mêlés font du bonheur
+Chapitre IV Les remarques de la principale locataire
+Chapitre V Une pièce de cinq francs qui tombe à terre fait du bruit
+
+
+Livre cinquième--À chasse noire, meute muette
+
+Chapitre I Les zigzags de la stratégie
+Chapitre II Il est heureux que le pont d'Austerlitz porte voitures
+Chapitre III Voir le plan de Paris de 1727
+Chapitre IV Les tâtonnements de l'évasion
+Chapitre V Qui serait impossible avec l'éclairage au gaz
+Chapitre VI Commencement d'une énigme
+Chapitre VII Suite de l'énigme
+Chapitre VIII L'énigme redouble
+Chapitre IX L'homme au grelot
+Chapitre X Où il est expliqué comment Javert a fait buisson creux
+
+
+Livre sixième--Le Petit-Picpus
+
+Chapitre I Petite rue Picpus, numéro 62
+Chapitre II L'obédience de Martin Verga
+Chapitre III Sévérités
+Chapitre IV Gaîtés
+Chapitre V Distractions
+Chapitre VI Le petit couvent
+Chapitre VII Quelques silhouettes de cette ombre
+Chapitre VIII _Post corda lapides_
+Chapitre IX Un siècle sous une guimpe
+Chapitre X Origine de l'Adoration Perpétuelle
+Chapitre XI Fin du Petit-Picpus
+
+
+Livre septième--Parenthèse
+
+Chapitre I Le couvent, idée abstraite
+Chapitre II Le couvent, fait historique
+Chapitre III À quelle condition on peut respecter le passé
+Chapitre IV Le couvent au point de vue des principes
+Chapitre V La prière
+Chapitre VI Bonté absolue de la prière
+Chapitre VII Précautions à prendre dans le blâme
+Chapitre VIII Foi, loi
+
+
+Livre huitième--Les cimetières prennent ce qu'on leur donne
+
+Chapitre I Où il est traité de la manière d'entrer au couvent
+Chapitre II Fauchelevent en présence de la difficulté
+Chapitre III Mère Innocente
+Chapitre IV Où Jean Valjean a tout à fait l'air d'avoir lu Austin Castillejo
+Chapitre V Il ne suffit pas d'être ivrogne pour être immortel
+Chapitre VI Entre quatre planches
+Chapitre VII Où l'on trouvera l'origine du mot: ne pas perdre la carte
+Chapitre VIII Interrogatoire réussi
+Chapitre IX Clôture
+
+
+
+
+Livre premier--Waterloo
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Ce qu'on rencontre en venant de Nivelles
+
+
+L'an dernier (1861), par une belle matinée de mai, un passant, celui qui
+raconte cette histoire, arrivait de Nivelles et se dirigeait vers La
+Hulpe. Il allait à pied. Il suivait, entre deux rangées d'arbres, une
+large chaussée pavée ondulant sur des collines qui viennent l'une après
+l'autre, soulèvent la route et la laissent retomber, et font là comme
+des vagues énormes. Il avait dépassé Lillois et Bois-Seigneur-Isaac. Il
+apercevait, à l'ouest, le clocher d'ardoise de Braine-l'Alleud qui a la
+forme d'un vase renversé. Il venait de laisser derrière lui un bois sur
+une hauteur, et, à l'angle d'un chemin de traverse, à côté d'une espèce
+de potence vermoulue portant l'inscription: _Ancienne barrière no 4_, un
+cabaret ayant sur sa façade cet écriteau: _Au quatre vents. Échabeau,
+café de particulier_.
+
+Un demi-quart de lieue plus loin que ce cabaret, il arriva au fond d'un
+petit vallon où il y a de l'eau qui passe sous une arche pratiquée dans
+le remblai de la route. Le bouquet d'arbres, clairsemé mais très vert,
+qui emplit le vallon d'un côté de la chaussée, s'éparpille de l'autre
+dans les prairies et s'en va avec grâce et comme en désordre vers
+Braine-l'Alleud.
+
+Il y avait là, à droite, au bord de la route, une auberge, une charrette
+à quatre roues devant la porte, un grand faisceau de perches à houblon,
+une charrue, un tas de broussailles sèches près d'une haie vive, de la
+chaux qui fumait dans un trou carré, une échelle le long d'un vieux
+hangar à cloisons de paille. Une jeune fille sarclait dans un champ où
+une grande affiche jaune, probablement du spectacle forain de quelque
+kermesse, volait au vent. À l'angle de l'auberge, à côté d'une mare où
+naviguait une flottille de canards, un sentier mal pavé s'enfonçait dans
+les broussailles. Ce passant y entra.
+
+Au bout d'une centaine de pas, après avoir longé un mur du quinzième
+siècle surmonté d'un pignon aigu à briques contrariées, il se trouva en
+présence d'une grande porte de pierre cintrée, avec imposte rectiligne,
+dans le grave style de Louis XIV, accostée de deux médaillons planes.
+Une façade sévère dominait cette porte; un mur perpendiculaire à la
+façade venait presque toucher la porte et la flanquait d'un brusque
+angle droit. Sur le pré devant la porte gisaient trois herses à travers
+lesquelles poussaient pêle-mêle toutes les fleurs de mai. La porte était
+fermée. Elle avait pour clôture deux battants décrépits ornés d'un vieux
+marteau rouillé.
+
+Le soleil était charmant; les branches avaient ce doux frémissement de
+mai qui semble venir des nids plus encore que du vent. Un brave petit
+oiseau, probablement amoureux, vocalisait éperdument dans un grand
+arbre.
+
+Le passant se courba et considéra dans la pierre à gauche, au bas du
+pied-droit de la porte, une assez large excavation circulaire
+ressemblant à l'alvéole d'une sphère. En ce moment les battants
+s'écartèrent et une paysanne sortit.
+
+Elle vit le passant et aperçut ce qu'il regardait.
+
+--C'est un boulet français qui a fait ça, lui dit-elle. Et elle ajouta:
+
+--Ce que vous voyez là, plus haut, dans la porte, près d'un clou, c'est
+le trou d'un gros biscayen. Le biscayen n'a pas traversé le bois.
+
+--Comment s'appelle cet endroit-ci? demanda le passant.
+
+--Hougomont, dit la paysanne.
+
+Le passant se redressa. Il fit quelques pas et s'en alla regarder
+au-dessus des haies. Il aperçut à l'horizon à travers les arbres une
+espèce de monticule et sur ce monticule quelque chose qui, de loin,
+ressemblait à un lion.
+
+Il était dans le champ de bataille de Waterloo.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Hougomont
+
+
+Hougomont, ce fut là un lieu funèbre, le commencement de l'obstacle, la
+première résistance que rencontra à Waterloo ce grand bûcheron de
+l'Europe qu'on appelait Napoléon; le premier noeud sous le coup de
+hache.
+
+C'était un château, ce n'est plus qu'une ferme. Hougomont, pour
+l'antiquaire, c'est _Hugomons_. Ce manoir fut bâti par Hugo, sire de
+Somerel, le même qui dota la sixième chapellenie de l'abbaye de Villers.
+
+Le passant poussa la porte, coudoya sous un porche une vieille calèche,
+et entra dans la cour.
+
+La première chose qui le frappa dans ce préau, ce fut une porte du
+seizième siècle qui y simule une arcade, tout étant tombé autour d'elle.
+L'aspect monumental naît souvent de la ruine. Auprès de l'arcade s'ouvre
+dans un mur une autre porte avec claveaux du temps de Henri IV, laissant
+voir les arbres d'un verger. À côté de cette porte un trou à fumier, des
+pioches et des pelles, quelques charrettes, un vieux puits avec sa dalle
+et son tourniquet de fer, un poulain qui saute, un dindon qui fait la
+roue, une chapelle que surmonte un petit clocher, un poirier en fleur en
+espalier sur le mur de la chapelle, voilà cette cour dont la conquête
+fut un rêve de Napoléon. Ce coin de terre, s'il eût pu le prendre, lui
+eût peut-être donné le monde. Des poules y éparpillent du bec la
+poussière. On entend un grondement; c'est un gros chien qui montre les
+dents et qui remplace les Anglais.
+
+Les Anglais là ont été admirables. Les quatre compagnies des gardes de
+Cooke y ont tenu tête pendant sept heures à l'acharnement d'une armée.
+
+Hougomont, vu sur la carte, en plan géométral, bâtiments et enclos
+compris, présente une espèce de rectangle irrégulier dont un angle
+aurait été entaillé. C'est à cet angle qu'est la porte méridionale,
+gardée par ce mur qui la fusille à bout portant. Hougomont a deux
+portes: la porte méridionale, celle du château, et la porte
+septentrionale, celle de la ferme. Napoléon envoya contre Hougomont son
+frère Jérôme; les divisions Guilleminot, Foy et Bachelu s'y heurtèrent,
+presque tout le corps de Reille y fut employé et y échoua, les boulets
+de Kellermann s'épuisèrent sur cet héroïque pan de mur. Ce ne fut pas
+trop de la brigade Bauduin pour forcer Hougomont au nord, et la brigade
+Soye ne put que l'entamer au sud, sans le prendre.
+
+Les bâtiments de la ferme bordent la cour au sud. Un morceau de la porte
+nord, brisée par les Français, pend accroché au mur. Ce sont quatre
+planches clouées sur deux traverses, et où l'on distingue les balafres
+de l'attaque.
+
+La porte septentrionale, enfoncée par les Français, et à laquelle on a
+mis une pièce pour remplacer le panneau suspendu à la muraille,
+s'entre-bâille au fond du préau; elle est coupée carrément dans un mur,
+de pierre en bas, de brique en haut, qui ferme la cour au nord. C'est
+une simple porte charretière comme il y en a dans toutes les métairies,
+deux larges battants faits de planches rustiques; au delà, des prairies.
+La dispute de cette entrée a été furieuse. On a longtemps vu sur le
+montant de la porte toutes sortes d'empreintes de mains sanglantes.
+C'est là que Bauduin fut tué.
+
+L'orage du combat est encore dans cette cour; l'horreur y est visible;
+le bouleversement de la mêlée s'y est pétrifié; cela vit, cela meurt;
+c'était hier. Les murs agonisent, les pierres tombent, les brèches
+crient; les trous sont des plaies; les arbres penchés et frissonnants
+semblent faire effort pour s'enfuir.
+
+Cette cour, en 1815, était plus bâtie qu'elle ne l'est aujourd'hui. Des
+constructions qu'on a depuis jetées bas y faisaient des redans, des
+angles et des coudes d'équerre.
+
+Les Anglais s'y étaient barricadés; les Français y pénétrèrent, mais ne
+purent s'y maintenir. À côté de la chapelle, une aile du château, le
+seul débris qui reste du manoir d'Hougomont, se dresse écroulée, on
+pourrait dire éventrée. Le château servit de donjon, la chapelle servit
+de blockhaus. On s'y extermina. Les Français, arquebuses de toutes
+parts, de derrière les murailles, du haut des greniers, du fond des
+caves, par toutes les croisées, par tous les soupiraux, par toutes les
+fentes des pierres, apportèrent des fascines et mirent le feu aux murs
+et aux hommes; la mitraille eut pour réplique l'incendie.
+
+On entrevoit dans l'aile ruinée, à travers des fenêtres garnies de
+barreaux de fer, les chambres démantelées d'un corps de logis en brique;
+les gardes anglaises étaient embusquées dans ces chambres; la spirale de
+l'escalier, crevassé du rez-de-chaussée jusqu'au toit, apparaît comme
+l'intérieur d'un coquillage brisé. L'escalier a deux étages; les
+Anglais, assiégés dans l'escalier, et massés sur les marches
+supérieures, avaient coupé les marches inférieures. Ce sont de larges
+dalles de pierre bleue qui font un monceau dans les orties. Une dizaine
+de marches tiennent encore au mur; sur la première est entaillée l'image
+d'un trident. Ces degrés inaccessibles sont solides dans leurs alvéoles.
+Tout le reste ressemble à une mâchoire édentée. Deux vieux arbres sont
+là; l'un est mort, l'autre est blessé au pied, et reverdit en avril.
+Depuis 1815, il s'est mis à pousser à travers l'escalier.
+
+On s'est massacré dans la chapelle. Le dedans, redevenu calme, est
+étrange. On n'y a plus dit la messe depuis le carnage. Pourtant l'autel
+y est resté, un autel de bois grossier adossé à un fond de pierre brute.
+Quatre murs lavés au lait de chaux, une porte vis-à-vis l'autel, deux
+petites fenêtres cintrées, sur la porte un grand crucifix de bois,
+au-dessus du crucifix un soupirail carré bouché d'une botte de foin,
+dans un coin, à terre, un vieux châssis vitré tout cassé, telle est
+cette chapelle. Près de l'autel est clouée une statue en bois de sainte
+Anne, du quinzième siècle; la tête de l'enfant Jésus a été emportée par
+un biscayen. Les Français, maîtres un moment de la chapelle, puis
+délogés, l'ont incendiée. Les flammes ont rempli cette masure; elle a
+été fournaise; la porte a brûlé, le plancher a brûlé, le Christ en bois
+n'a pas brûlé. Le feu lui a rongé les pieds dont on ne voit plus que les
+moignons noircis, puis s'est arrêté. Miracle, au dire des gens du pays.
+L'enfant Jésus, décapité, n'a pas été aussi heureux que le Christ.
+
+Les murs sont couverts d'inscriptions. Près des pieds du Christ on lit
+ce nom: _Henquinez_. Puis ces autres: _Conde de Rio Maïor. Marques y
+Marquesa de Almagro (Habana)_. Il y a des noms français avec des points
+d'exclamation, signes de colère. On a reblanchi le mur en 1849. Les
+nations s'y insultaient.
+
+C'est à la porte de cette chapelle qu'a été ramassé un cadavre qui
+tenait une hache à la main. Ce cadavre était le sous-lieutenant Legros.
+
+On sort de la chapelle, et à gauche, on voit un puits. Il y en a deux
+dans cette cour. On demande: pourquoi n'y a-t-il pas de seau et de
+poulie à celui-ci? C'est qu'on n'y puise plus d'eau. Pourquoi n'y
+puise-t-on plus d'eau? Parce qu'il est plein de squelettes.
+
+Le dernier qui ait tiré de l'eau de ce puits se nommait Guillaume Van
+Kylsom. C'était un paysan qui habitait Hougomont et y était jardinier.
+Le 18 juin 1815, sa famille prit la fuite et s'alla cacher dans les
+bois.
+
+La forêt autour de l'abbaye de Villers abrita pendant plusieurs jours et
+plusieurs nuits toutes ces malheureuses populations dispersées.
+Aujourd'hui encore de certains vestiges reconnaissables, tels que de
+vieux troncs d'arbres brûlés, mar-quent la place de ces pauvres bivouacs
+tremblants au fond des halliers.
+
+Guillaume Van Kylsom demeura à Hougomont «pour garder le château» et se
+blottit dans une cave. Les Anglais l'y découvrirent. On l'arracha de sa
+cachette, et, à coups de plat de sabre, les combattants se firent servir
+par cet homme effrayé. Ils avaient soif; ce Guillaume leur portait à
+boire. C'est à ce puits qu'il puisait l'eau. Beaucoup burent là leur
+dernière gorgée. Ce puits, où burent tant de morts, devait mourir lui
+aussi.
+
+Après l'action, on eut une hâte, enterrer les cadavres. La mort a une
+façon à elle de harceler la victoire, et elle fait suivre la gloire par
+la peste. Le typhus est une annexe du triomphe. Ce puits était profond,
+on en fit un sépulcre. On y jeta trois cents morts. Peut-être avec trop
+d'empressement. Tous étaient-ils morts? la légende dit non. Il parait
+que, la nuit qui suivit l'ensevelissement, on entendit sortir du puits
+des voix faibles qui appelaient.
+
+Ce puits est isolé au milieu de la cour. Trois murs mi-partis pierre et
+brique, repliés comme les feuilles d'un paravent et simulant une
+tourelle carrée, l'entourent de trois côtés. Le quatrième côté est
+ouvert. C'est par là qu'on puisait l'eau. Le mur du fond a une façon
+d'oeil-de-boeuf informe, peut-être un trou d'obus. Cette tourelle avait
+un plafond dont il ne reste que les poutres. La ferrure de soutènement
+du mur de droite dessine une croix. On se penche, et l'oeil se perd dans
+un profond cylindre de brique qu'emplit un entassement de ténèbres. Tout
+autour du puits, le bas des murs disparaît dans les orties.
+
+Ce puits n'a point pour devanture la large dalle bleue qui sert de
+tablier à tous les puits de Belgique. La dalle bleue y est remplacée par
+une traverse à laquelle s'appuient cinq ou six difformes tronçons de
+bois noueux et ankylosés qui ressemblent à de grands ossements. Il n'a
+plus ni seau, ni chaîne, ni poulie; mais il a encore la cuvette de
+pierre qui servait de déversoir. L'eau des pluies s'y amasse, et de
+temps en temps un oiseau des forêts voisines vient y boire et s'envole.
+
+Une maison dans cette ruine, la maison de la ferme, est encore habitée.
+La porte de cette maison donne sur la cour. À côté d'une jolie plaque de
+serrure gothique il y a sur cette porte une poignée de fer à trèfles,
+posée de biais. Au moment où le lieutenant hanovrien Wilda saisissait
+cette poignée pour se réfugier dans la ferme, un sapeur français lui
+abattit la main d'un coup de hache.
+
+La famille qui occupe la maison a pour grand-père l'ancien jardinier Van
+Kylsom, mort depuis longtemps. Une femme en cheveux gris vous dit:
+«J'étais là. J'avais trois ans. Ma soeur, plus grande, avait peur et
+pleurait. On nous a emportées dans les bois. J'étais dans les bras de ma
+mère. On se collait l'oreille à terre pour écouter. Moi, j'imitais le
+canon, et je faisais _boum, boum_.»
+
+Une porte de la cour, à gauche, nous l'avons dit, donne dans le verger.
+
+Le verger est terrible.
+
+Il est en trois parties, on pourrait presque dire en trois actes. La
+première partie est un jardin, la deuxième est le verger, la troisième
+est un bois. Ces trois parties ont une enceinte commune, du côté de
+l'entrée les bâtiments du château et de la ferme, à gauche une haie, à
+droite un mur, au fond un mur. Le mur de droite est en brique, le mur du
+fond est en pierre. On entre dans le jardin d'abord. Il est en
+contrebas, planté de groseilliers, encombré de végétations sauvages,
+fermé d'un terrassement monumental en pierre de taille avec balustres à
+double renflement. C'était un jardin seigneurial dans ce premier style
+français qui a précédé Lenôtre; ruine et ronce aujourd'hui. Les
+pilastres sont surmontés de globes qui semblent des boulets de pierre.
+On compte encore quarante-trois balustres sur leurs dés; les autres sont
+couchés dans l'herbe. Presque tous ont des éraflures de mousqueterie. Un
+balustre brisé est posé sur l'étrave comme une jambe cassée.
+
+C'est dans ce jardin, plus bas que le verger, que six voltigeurs du 1er
+léger, ayant pénétré là et n'en pouvant plus sortir, pris et traqués
+comme des ours dans leur fosse, acceptèrent le combat avec deux
+compagnies hanovriennes, dont une était armée de carabines. Les
+hanovriens bordaient ces balustres et tiraient d'en haut. Ces
+voltigeurs, ripostant d'en bas, six contre deux cents, intrépides,
+n'ayant pour abri que les groseilliers, mirent un quart d'heure à
+mourir.
+
+On monte quelques marches, et du jardin on passe dans le verger
+proprement dit. Là, dans ces quelques toises carrées, quinze cents
+hommes tombèrent en moins d'une heure. Le mur semble prêt à recommencer
+le combat. Les trente-huit meurtrières percées par les Anglais à des
+hauteurs irrégulières, y sont encore. Devant la seizième sont couchées
+deux tombes anglaises en granit. Il n'y a de meurtrières qu'au mur sud;
+l'attaque principale venait de là. Ce mur est caché au dehors par une
+grande haie vive; les Français arrivèrent, croyant n'avoir affaire qu'à
+la haie, la franchirent, et trouvèrent ce mur, obstacle et embuscade,
+les gardes anglaises derrière, les trente-huit meurtrières faisant feu à
+la fois, un orage de mitraille et de balles; et la brigade Soye s'y
+brisa. Waterloo commença ainsi.
+
+Le verger pourtant fut pris. On n'avait pas d'échelles, les Français
+grimpèrent avec les ongles. On se battit corps à corps sous les arbres.
+Toute cette herbe a été mouillée de sang. Un bataillon de Nassau, sept
+cents hommes, fut foudroyé là. Au dehors le mur, contre lequel furent
+braquées les deux batteries de Kellermann, est rongé par la mitraille.
+
+Ce verger est sensible comme un autre au mois de mai. Il a ses boutons
+d'or et ses pâquerettes, l'herbe y est haute, des chevaux de charrue y
+paissent, des cordes de crin où sèche du linge traversent les
+intervalles des arbres et font baisser la tête aux passants, on marche
+dans cette friche et le pied enfonce dans les trous de taupes. Au milieu
+de l'herbe on remarque un tronc déraciné, gisant, verdissant. Le major
+Blackman s'y est adossé pour expirer. Sous un grand arbre voisin est
+tombé le général allemand Duplat, d'une famille française réfugiée à la
+révocation de l'édit de Nantes. Tout à côté se penche un vieux pommier
+malade pansé avec un bandage de paille et de terre glaise. Presque tous
+les pommiers tombent de vieillesse. Il n'y en a pas un qui n'ait sa
+balle ou son biscaïen. Les squelettes d'arbres morts abondent dans ce
+verger. Les corbeaux volent dans les branches, au fond il y a un bois
+plein de violettes.
+
+Bauduin tué, Foy blessé, l'incendie, le massacre, le carnage, un
+ruisseau fait de sang anglais, de sang allemand et de sang français,
+furieusement mêlés, un puits comblé de cadavres, le régiment de Nassau
+et le régiment de Brunswick détruits, Duplat tué, Blackman tué, les
+gardes anglaises mutilées, vingt bataillons français, sur les quarante
+du corps de Reille, décimés, trois mille hommes, dans cette seule masure
+de Hougomont, sabrés, écharpés, égorgés, fusillés, brûlés; et tout cela
+pour qu'aujourd'hui un paysan dise à un voyageur: _Monsieur, donnez-moi
+trois francs; si vous aimez, je vous expliquerai la chose de Waterloo!_
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Le 18 juin 1815
+
+
+Retournons en arrière, c'est un des droits du narrateur, et
+replaçons-nous en l'année 1815, et même un peu avant l'époque où
+commence l'action racontée dans la première partie de ce livre.
+
+S'il n'avait pas plu dans la nuit du 17 au 18 juin 1815, l'avenir de
+l'Europe était changé. Quelques gouttes d'eau de plus ou de moins ont
+fait pencher Napoléon. Pour que Waterloo fût la fin d'Austerlitz, la
+providence n'a eu besoin que d'un peu de pluie, et un nuage traversant
+le ciel à contre-sens de la saison a suffi pour l'écroulement d'un
+monde.
+
+La bataille de Waterloo, et ceci a donné à Blücher le temps d'arriver,
+n'a pu commencer qu'à onze heures et demie. Pourquoi? Parce que la terre
+était mouillée. Il a fallu attendre un peu de raffermissement pour que
+l'artillerie pût manoeuvrer.
+
+Napoléon était officier d'artillerie, et il s'en ressentait. Le fond de
+ce prodigieux capitaine, c'était l'homme qui, dans le rapport au
+Directoire sur Aboukir, disait: _Tel de nos boulets a tué six hommes_.
+Tous ses plans de bataille sont faits pour le projectile. Faire
+converger l'artillerie sur un point donné, c'était là sa clef de
+victoire. Il traitait la stratégie du général ennemi comme une
+citadelle, et il la battait en brèche. Il accablait le point faible de
+mitraille; il nouait et dénouait les batailles avec le canon. Il y avait
+du tir dans son génie. Enfoncer les carrés, pulvériser les régiments,
+rompre les lignes, broyer et disperser les masses, tout pour lui était
+là, frapper, frapper, frapper sans cesse, et il confiait cette besogne
+au boulet. Méthode redoutable, et qui, jointe au génie, a fait
+invincible pendant quinze ans ce sombre athlète du pugilat de la guerre.
+
+Le 18 juin 1815, il comptait d'autant plus sur l'artillerie qu'il avait
+pour lui le nombre. Wellington n'avait que cent cinquante-neuf bouches à
+feu; Napoléon en avait deux cent quarante.
+
+Supposez la terre sèche, l'artillerie pouvant rouler, l'action
+commençait à six heures du matin. La bataille était gagnée et finie à
+deux heures, trois heures avant la péripétie prussienne.
+
+Quelle quantité de faute y a-t-il de la part de Napoléon dans la perte
+de cette bataille? le naufrage est-il imputable au pilote?
+
+Le déclin physique évident de Napoléon se compliquait-il à cette époque
+d'une certaine diminution intérieure? les vingt ans de guerre
+avaient-ils usé la lame comme le fourreau, l'âme comme le corps? le
+vétéran se faisait-il fâcheusement sentir dans le capitaine? en un mot,
+ce génie, comme beaucoup d'historiens considérables l'ont cru,
+s'éclipsait-il? entrait-il en frénésie pour se déguiser à lui-même son
+affaiblissement? commençait-il à osciller sous l'égarement d'un souffle
+d'aventure? devenait-il, chose grave dans un général, inconscient du
+péril? dans cette classe de grands hommes matériels qu'on peut appeler
+les géants de l'action, y a-t-il un âge pour la myopie du génie? La
+vieillesse n'a pas de prise sur les génies de l'idéal; pour les Dantes
+et les Michel-Anges, vieillir, c'est croître; pour les Annibals et les
+Bonapartes, est-ce décroître? Napoléon avait-il perdu le sens direct de
+la victoire? en était-il à ne plus reconnaître l'écueil, à ne plus
+deviner le piège, à ne plus discerner le bord croulant des abîmes?
+manquait-il du flair des catastrophes? lui qui jadis savait toutes les
+routes du triomphe et qui, du haut de son char d'éclairs, les indiquait
+d'un doigt souverain, avait-il maintenant cet ahurissement sinistre de
+mener aux précipices son tumultueux attelage de légions? était-il pris,
+à quarante-six ans, d'une folie suprême? ce cocher titanique du destin
+n'était-il plus qu'un immense casse-cou?
+
+Nous ne le pensons point. Son plan de bataille était, de l'aveu de tous,
+un chef-d'oeuvre. Aller droit au centre de la ligne alliée, faire un
+trou dans l'ennemi, le couper en deux, pousser la moitié britannique sur
+Hal et la moitié prussienne sur Tongres, faire de Wellington et de
+Blücher deux tronçons; enlever Mont-Saint-Jean, saisir Bruxelles, jeter
+l'Allemand dans le Rhin et l'Anglais dans la mer. Tout cela, pour
+Napoléon, était dans cette bataille. Ensuite on verrait.
+
+Il va sans dire que nous ne prétendons pas faire ici l'histoire de
+Waterloo; une des scènes génératrices du drame que nous racontons se
+rattache à cette bataille; mais cette histoire n'est pas notre sujet;
+cette histoire d'ailleurs est faite, et faite magistralement, à un point
+de vue par Napoléon, à l'autre point de vue par toute une pléiade
+d'historiens. Quant à nous, nous laissons les historiens aux prises,
+nous ne sommes qu'un témoin à distance, un passant dans la plaine, un
+chercheur penché sur cette terre pétrie de chair humaine, prenant
+peut-être des apparences pour des réalités; nous n'avons pas le droit de
+tenir tête, au nom de la science, à un ensemble de faits où il y a sans
+doute du mirage, nous n'avons ni la pratique militaire ni la compétence
+stratégique qui autorisent un système; selon nous, un enchaînement de
+hasards domine à Waterloo les deux capitaines; et quand il s'agit du
+destin, ce mystérieux accusé, nous jugeons comme le peuple, ce juge
+naïf.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+A
+
+
+Ceux qui veulent se figurer nettement la bataille de Waterloo n'ont qu'à
+coucher sur le sol par la pensée un A majuscule. Le jambage gauche de
+l'A est la route de Nivelles, le jambage droit est la route de Genappe,
+la corde de l'A est le chemin creux d'Ohain à Braine-l'Alleud. Le sommet
+de l'A est Mont-Saint-Jean, là est Wellington; la pointe gauche
+inférieure est Hougomont, là est Reille avec Jérôme Bonaparte; la pointe
+droite inférieure est la Belle-Alliance, là est Napoléon. Un peu
+au-dessous du point où la corde de l'A rencontre et coupe le jambage
+droit est la Haie-Sainte. Au milieu de cette corde est le point précis
+où s'est dit le mot final de la bataille. C'est là qu'on a placé le
+lion, symbole involontaire du suprême héroïsme de la garde impériale.
+
+Le triangle compris au sommet de l'A, entre les deux jambages et la
+corde, est le plateau de Mont-Saint-Jean. La dispute de ce plateau fut
+toute la bataille.
+
+Les ailes des deux armées s'étendent à droite et à gauche des deux
+routes de Genappe et de Nivelles; d'Erlon faisant face à Picton, Reille
+faisant face à Hill.
+
+Derrière la pointe de l'A, derrière le plateau de Mont-Saint-Jean, est
+la forêt de Soignes.
+
+Quant à la plaine en elle-même, qu'on se représente un vaste terrain
+ondulant; chaque pli domine le pli suivant, et toutes les ondulations
+montent vers Mont-Saint-Jean, et y aboutissent à la forêt.
+
+Deux troupes ennemies sur un champ de bataille sont deux lutteurs. C'est
+un bras-le-corps. L'une cherche à faire glisser l'autre. On se cramponne
+à tout; un buisson est un point d'appui; un angle de mur est un
+épaulement; faute d'une bicoque où s'adosser, un régiment lâche pied; un
+ravalement de la plaine, un mouvement de terrain, un sentier transversal
+à propos, un bois, un ravin, peuvent arrêter le talon de ce colosse
+qu'on appelle une armée et l'empêcher de reculer. Qui sort du champ est
+battu. De là, pour le chef responsable, la nécessité d'examiner la
+moindre touffe d'arbres, et d'approfondir le moindre relief.
+
+Les deux généraux avaient attentivement étudié la plaine de
+Mont-Saint-Jean, dite aujourd'hui plaine de Waterloo. Dès l'année
+précédente, Wellington, avec une sagacité prévoyante, l'avait examinée
+comme un en-cas de grande bataille. Sur ce terrain et pour ce duel, le
+18 juin, Wellington avait le bon côté, Napoléon le mauvais. L'armée
+anglaise était en haut, l'armée française en bas.
+
+Esquisser ici l'aspect de Napoléon, à cheval, sa lunette à la main, sur
+la hauteur de Rossomme, à l'aube du 18 juin 1815, cela est presque de
+trop. Avant qu'on le montre, tout le monde l'a vu. Ce profil calme sous
+le petit chapeau de l'école de Brienne, cet uniforme vert, le revers
+blanc cachant la plaque, la redingote grise cachant les épaulettes,
+l'angle du cordon rouge sous le gilet, la culotte de peau, le cheval
+blanc avec sa housse de velours pourpre ayant aux coins des N couronnées
+et des aigles, les bottes à l'écuyère sur des bas de soie, les éperons
+d'argent, l'épée de Marengo, toute cette figure du dernier césar est
+debout dans les imaginations, acclamée des uns, sévèrement regardée par
+les autres.
+
+Cette figure a été longtemps toute dans la lumière; cela tenait à un
+certain obscurcissement légendaire que la plupart des héros dégagent et
+qui voile toujours plus ou moins longtemps la vérité; mais aujourd'hui
+l'histoire et le jour se font.
+
+Cette clarté, l'histoire, est impitoyable; elle a cela d'étrange et de
+divin que, toute lumière qu'elle est, et précisément parce qu'elle est
+lumière, elle met souvent de l'ombre là où l'on voyait des rayons; du
+même homme elle fait deux fantômes différents, et l'un attaque l'autre,
+et en fait justice, et les ténèbres du despote luttent avec
+l'éblouissement du capitaine. De là une mesure plus vraie dans
+l'appréciation définitive des peuples. Babylone violée diminue
+Alexandre; Rome enchaînée diminue César; Jérusalem tuée diminue Titus.
+La tyrannie suit le tyran. C'est un malheur pour un homme de laisser
+derrière lui de la nuit qui a sa forme.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Le _quid obscurum_ des batailles
+
+
+Tout le monde connaît la première phase de cette bataille; début
+trouble, incertain, hésitant, menaçant pour les deux armées, mais pour
+les Anglais plus encore que pour les Français.
+
+Il avait plu toute la nuit; la terre était défoncée par l'averse; l'eau
+s'était çà et là amassée dans les creux de la plaine comme dans des
+cuvettes; sur de certains points les équipages du train en avaient
+jusqu'à l'essieu; les sous-ventrières des attelages dégouttaient de boue
+liquide; si les blés et les seigles couchés par cette cohue de charrois
+en masse n'eussent comblé les ornières et fait litière sous les roues,
+tout mouvement, particulièrement dans les vallons du côté de Papelotte,
+eût été impossible.
+
+L'affaire commença tard; Napoléon, nous l'avons expliqué, avait
+l'habitude de tenir toute l'artillerie dans sa main comme un pistolet,
+visant tantôt tel point, tantôt tel autre de la bataille, et il avait
+voulu attendre que les batteries attelées pussent rouler et galoper
+librement; il fallait pour cela que le soleil parût et séchât le sol.
+Mais le soleil ne parut pas. Ce n'était plus le rendez-vous
+d'Austerlitz. Quand le premier coup de canon fut tiré, le général
+anglais Colville regarda à sa montre et constata qu'il était onze heures
+trente-cinq minutes.
+
+L'action s'engagea avec furie, plus de furie peut-être que l'empereur
+n'eût voulu, par l'aile gauche française sur Hougomont. En même temps
+Napoléon attaqua le centre en précipitant la brigade Quiot sur la
+Haie-Sainte, et Ney poussa l'aile droite française contre l'aile gauche
+anglaise qui s'appuyait sur Papelotte.
+
+L'attaque sur Hougomont avait quelque simulation: attirer là Wellington,
+le faire pencher à gauche, tel était le plan. Ce plan eût réussi, si les
+quatre compagnies des gardes anglaises et les braves Belges de la
+division Perponcher n'eussent solidement gardé la position, et
+Wellington, au lieu de s'y masser, put se borner à y envoyer pour tout
+renfort quatre autres compagnies de gardes et un bataillon de Brunswick.
+
+L'attaque de l'aile droite française sur Papelotte était à fond;
+culbuter la gauche anglaise, couper la route de Bruxelles, barrer le
+passage aux Prussiens possibles, forcer Mont-Saint-Jean, refouler
+Wellington sur Hougomont, de là sur Braine-l'Alleud, de là sur Hal, rien
+de plus net. À part quelques incidents, cette attaque réussit. Papelotte
+fut pris; la Haie-Sainte fut enlevée.
+
+Détail à noter. Il y avait dans l'infanterie anglaise, particulièrement
+dans la brigade de Kempt, force recrues. Ces jeunes soldats, devant nos
+redoutables fantassins, furent vaillants; leur inexpérience se tira
+intrépidement d'affaire; ils firent surtout un excellent service de
+tirailleurs; le soldat en tirailleur, un peu livré à lui-même, devient
+pour ainsi dire son propre général; ces recrues montrèrent quelque chose
+de l'invention et de la furie françaises. Cette infanterie novice eut de
+la verve. Ceci déplut à Wellington.
+
+Après la prise de la Haie-Sainte, la bataille vacilla.
+
+Il y a dans cette journée, de midi à quatre heures, un intervalle
+obscur; le milieu de cette bataille est presque indistinct et participe
+du sombre de la mêlée. Le crépuscule s'y fait. On aperçoit de vastes
+fluctuations dans cette brume, un mirage vertigineux, l'attirail de
+guerre d'alors presque inconnu aujourd'hui, les colbacks à flamme, les
+sabretaches flottantes, les buffleteries croisées, les gibernes à
+grenade, les dolmans des hussards, les bottes rouges à mille plis, les
+lourds shakos enguirlandés de torsades, l'infanterie presque noire de
+Brunswick mêlée à l'infanterie écarlate d'Angleterre, les soldats
+anglais ayant aux entournures pour épaulettes de gros bourrelets blancs
+circulaires, les chevau-légers hanovriens avec leur casque de cuir
+oblong à bandes de cuivre et à crinières de crins rouges, les Écossais
+aux genoux nus et aux plaids quadrillés, les grandes guêtres blanches de
+nos grenadiers, des tableaux, non des lignes stratégiques, ce qu'il faut
+à Salvator Rosa, non ce qu'il faut à Gribeauval.
+
+Une certaine quantité de tempête se mêle toujours à une bataille. _Quid
+obscurum, quid divinum_. Chaque historien trace un peu le linéament qui
+lui plaît dans ces pêle-mêle. Quelle que soit la combinaison des
+généraux, le choc des masses armées a d'incalculables reflux; dans
+l'action, les deux plans des deux chefs entrent l'un dans l'autre et se
+déforment l'un par l'autre. Tel point du champ de bataille dévore plus
+de combattants que tel autre, comme ces sols plus ou moins spongieux qui
+boivent plus ou moins vite l'eau qu'on y jette. On est obligé de
+reverser là plus de soldats qu'on ne voudrait. Dépenses qui sont
+l'imprévu. La ligne de bataille flotte et serpente comme un fil, les
+traînées de sang ruissellent illogiquement, les fronts des armées
+ondoient, les régiments entrant ou sortant font des caps ou des golfes,
+tous ces écueils remuent continuellement les uns devant les autres; où
+était l'infanterie, l'artillerie arrive; où était l'artillerie, accourt
+la cavalerie; les bataillons sont des fumées. Il y avait là quelque
+chose, cherchez, c'est disparu; les éclaircies se déplacent; les plis
+sombres avancent et reculent; une sorte de vent du sépulcre pousse,
+refoule, enfle et disperse ces multitudes tragiques. Qu'est-ce qu'une
+mêlée? une oscillation. L'immobilité d'un plan mathématique exprime une
+minute et non une journée. Pour peindre une bataille, il faut de ces
+puissants peintres qui aient du chaos dans le pinceau; Rembrandt vaut
+mieux que Van Der Meulen. Van der Meulen, exact à midi, ment à trois
+heures. La géométrie trompe; l'ouragan seul est vrai. C'est ce qui donne
+à Folard le droit de contredire Polybe. Ajoutons qu'il y a toujours un
+certain instant où la bataille dégénère en combat, se particularise, et
+s'éparpille en d'innombrables faits de détails qui, pour emprunter
+l'expression de Napoléon lui-même, «appartiennent plutôt à la biographie
+des régiments qu'à l'histoire de l'armée». L'historien, en ce cas, a le
+droit évident de résumé. Il ne peut que saisir les contours principaux
+de la lutte, et il n'est donné à aucun narrateur, si consciencieux
+qu'il soit, de fixer absolument la forme de ce nuage horrible, qu'on
+appelle une bataille.
+
+Ceci, qui est vrai de tous les grands chocs armés, est particulièrement
+applicable à Waterloo.
+
+Toutefois, dans l'après-midi, à un certain moment, la bataille se
+précisa.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Quatre heures de l'après-midi
+
+
+Vers quatre heures, la situation de l'armée anglaise était grave. Le
+prince d'Orange commandait le centre, Hill l'aile droite, Picton l'aile
+gauche. Le prince d'Orange, éperdu et intrépide, criait aux
+Hollando-Belges: _Nassau! Brunswick! jamais en arrière!_ Hill, affaibli,
+venait s'adosser à Wellington, Picton était mort. Dans la même minute où
+les Anglais avaient enlevé aux Français le drapeau du 105ème de ligne,
+les Français avaient tué aux Anglais le général Picton, d'une balle à
+travers la tête. La bataille, pour Wellington, avait deux points
+d'appui, Hougomont et la Hale-Sainte; Hougomont tenait encore, mais
+brûlait; la Haie-Sainte était prise. Du bataillon allemand qui la
+défendait, quarante-deux hommes seulement survivaient; tous les
+officiers, moins cinq, étaient morts ou pris. Trois mille combattants
+s'étaient massacrés dans cette grange. Un sergent des gardes anglaises,
+le premier boxeur de l'Angleterre, réputé par ses compagnons
+invulnérable, y avait été tué par un petit tambour français. Baring
+était délogé. Alten était sabré. Plusieurs drapeaux étaient perdus, dont
+un de la division Alten, et un du bataillon de Lunebourg porté par un
+prince de la famille de Deux-Ponts. Les Écossais gris n'existaient plus;
+les gros dragons de Ponsonby étaient hachés. Cette vaillante cavalerie
+avait plié sous les lanciers de Bro et sous les cuirassiers de Travers;
+de douze cents chevaux il en restait six cents; des trois
+lieutenants-colonels, deux étaient à terre, Hamilton blessé, Mater tué.
+Ponsonby était tombé, troué de sept coups de lance. Gordon était mort,
+Marsh était mort. Deux divisions, la cinquième et la sixième, étaient
+détruites.
+
+Hougomont entamé, la Haie-Sainte prise, il n'y avait plus qu'un noeud,
+le centre. Ce noeud-là tenait toujours. Wellington le renforça. Il y
+appela Hill qui était à Merbe-Braine, il y appela Chassé qui était à
+Braine-l'Alleud.
+
+Le centre de l'armée anglaise, un peu concave, très dense et très
+compact, était fortement situé. Il occupait le plateau de
+Mont-Saint-Jean, ayant derrière lui le village et devant lui la pente,
+assez âpre alors. Il s'adossait à cette forte maison de pierre, qui
+était à cette époque un bien domanial de Nivelles et qui marque
+l'intersection des routes, masse du seizième siècle si robuste que les
+boulets y ricochaient sans l'entamer. Tout autour du plateau, les
+Anglais avaient taillé çà et là les haies, fait des embrasures dans les
+aubépines, mis une gueule de canon entre deux branches, crénelé les
+buissons. Leur artillerie était en embuscade sous les broussailles. Ce
+travail punique, incontestablement autorisé par la guerre qui admet le
+piège, était si bien fait que Haxo, envoyé par l'empereur à neuf heures
+du matin pour reconnaître les batteries ennemies, n'en avait rien vu, et
+était revenu dire à Napoléon qu'il n'y avait pas d'obstacle, hors les
+deux barricades barrant les routes de Nivelles et de Genappe. C'était le
+moment où la moisson est haute; sur la lisière du plateau, un bataillon
+de la brigade de Kempt, le 951, armé de carabines, était couché dans les
+grands blés.
+
+Ainsi assuré et contre-buté, le centre de l'armée anglo-hollandaise
+était en bonne posture.
+
+Le péril de cette position était la forêt de Soignes, alors contiguë au
+champ de bataille et coupée par les étangs de Groenendael et de
+Boitsfort. Une armée n'eût pu y reculer sans se dissoudre; les régiments
+s'y fussent tout de suite désagrégés. L'artillerie s'y fût perdue dans
+les marais. La retraite, selon l'opinion de plusieurs hommes du métier,
+contestée par d'autres, il est vrai, eût été là un sauve-qui-peut.
+
+Wellington ajouta à ce centre une brigade de Chassé, ôtée à l'aile
+droite, et une brigade de Wincke, ôtée à l'aile gauche, plus la division
+Clinton. À ses Anglais, aux régiments de Halkett, à la brigade de
+Mitchell, aux gardes de Maitland, il donna comme épaulements et
+contreforts l'infanterie de Brunswick, le contingent de Nassau, les
+Hanovriens de Kielmansegge et les Allemands d'Ompteda. Cela lui mit sous
+la main vingt-six bataillons. _L'aile droite_, comme dit Charras, _fut
+rabattue derrière le centre_. Une batterie énorme était masquée par des
+sacs à terre à l'endroit où est aujourd'hui ce qu'on appelle «le musée
+de Waterloo». Wellington avait en outre dans un pli de terrain les
+dragons-gardes de Somerset, quatorze cents chevaux. C'était l'autre
+moitié de cette cavalerie anglaise, si justement célèbre. Ponsonby
+détruit, restait Somerset.
+
+La batterie, qui, achevée, eût été presque une redoute, était disposée
+derrière un mur de jardin très bas, revêtu à la hâte d'une chemise de
+sacs de sable et d'un large talus de terre. Cet ouvrage n'était pas
+fini; on n'avait pas eu le temps de le palissader.
+
+Wellington, inquiet, mais impassible, était à cheval, et y demeura toute
+la journée dans la même attitude, un peu en avant du vieux moulin de
+Mont-Saint-Jean, qui existe encore, sous un orme qu'un Anglais, depuis,
+vandale enthousiaste, a acheté deux cents francs, scié et emporté.
+Wellington fut là froidement héroïque. Les boulets pleuvaient. L'aide de
+camp Gordon venait de tomber à côté de lui. Lord Hill, lui montrant un
+obus qui éclatait, lui dit:--Mylord, quelles sont vos instructions, et
+quels ordres nous laissez-vous si vous vous faites tuer?--_De faire
+comme moi_, répondit Wellington. À Clinton, il dit
+laconiquement:--_Tenir ici jusqu'au dernier homme_.--La journée
+visiblement tournait mal. Wellington criait à ses anciens compagnons de
+Talavera, de Vitoria et de Salamanque:--_Boys_ (garçons)! _est-ce qu'on
+peut songer à lâcher pied? pensez à la vieille Angleterre!_
+
+Vers quatre heures, la ligne anglaise s'ébranla en arrière. Tout à coup
+on ne vit plus sur la crête du plateau que l'artillerie et les
+tirailleurs, le reste disparut; les régiments, chassés par les obus et
+les boulets français, se replièrent dans le fond que coupe encore
+aujourd'hui le sentier de service de la ferme de Mont-Saint-Jean, un
+mouvement rétrograde se fit, le front de bataille anglais se déroba,
+Wellington recula.--Commencement de retraite! cria Napoléon.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Napoléon de belle humeur
+
+
+L'empereur, quoique malade et gêné à cheval par une souffrance locale,
+n'avait jamais été de si bonne humeur que ce jour-là. Depuis le matin,
+son impénétrabilité souriait. Le 18 juin 1815, cette âme profonde,
+masquée de marbre, rayonnait aveuglément. L'homme qui avait été sombre à
+Austerlitz fut gai à Waterloo. Les plus grands prédestinés font de ces
+contre-sens. Nos joies sont de l'ombre. Le suprême sourire est à Dieu.
+
+_Ridet Caesar, Pompeius flebit_, disaient les légionnaires de la légion
+Fulminatrix. Pompée cette fois ne devait pas pleurer, mais il est
+certain que César riait.
+
+Dès la veille, la nuit, à une heure, explorant à cheval, sous l'orage et
+sous la pluie, avec Bertrand, les collines qui avoisinent Rossomme,
+satisfait de voir la longue ligne des feux anglais illuminant tout
+l'horizon de Frischemont à Braine-l'Alleud, il lui avait semblé que le
+destin, assigné par lui à jour fixe sur ce champ de Waterloo, était
+exact; il avait arrêté son cheval, et était demeuré quelque temps
+immobile, regardant les éclairs, écoutant le tonnerre, et on avait
+entendu ce fataliste jeter dans l'ombre cette parole mystérieuse: «Nous
+sommes d'accord.» Napoléon se trompait. Ils n'étaient plus d'accord.
+
+Il n'avait pas pris une minute de sommeil, tous les instants de cette
+nuit-là avaient été marqués pour lui par une joie. Il avait parcouru
+toute la ligne des grand'gardes, en s'arrêtent çà et là pour parler aux
+vedettes. À deux heures et demie, près du bois d'Hougomont, il avait
+entendu le pas d'une colonne en marche; il avait cru un moment à la
+reculade de Wellington. Il avait dit à Bertrand: _C'est l'arrière-garde
+anglaise qui s'ébranle pour décamper. Je ferai prisonniers les six mille
+Anglais qui viennent d'arriver à Ostende_. Il causait avec expansion; il
+avait retrouvé cette verve du débarquement du 1er mars, quand il
+montrait au grand-maréchal le paysan enthousiaste du golfe Juan, en
+s'écriant:--_Eh bien, Bertrand, voilà déjà du renfort!_ La nuit du 17
+au 18 juin, il raillait Wellington.--_Ce petit Anglais a besoin d'une
+leçon_, disait Napoléon. La pluie redoublait, il tonnait pendant que
+l'empereur parlait.
+
+À trois heures et demie du matin, il avait perdu une illusion; des
+officiers envoyés en reconnaissance lui avaient annoncé que l'ennemi ne
+faisait aucun mouvement. Rien ne bougeait; pas un feu de bivouac n'était
+éteint. L'armée anglaise dormait. Le silence était profond sur la terre;
+il n'y avait de bruit que dans le ciel. À quatre heures, un paysan lui
+avait été amené par les coureurs; ce paysan avait servi de guide à une
+brigade de cavalerie anglaise, probablement la brigade Vivian, qui
+allait prendre position au village d'Ohain, à l'extrême gauche. À cinq
+heures, deux déserteurs belges lui avaient rapporté qu'ils venaient de
+quitter leur régiment, et que l'armée anglaise attendait la bataille.
+_Tant mieux!_ s'était écrié Napoléon. _J'aime encore mieux les culbuter
+que les refouler_.
+
+Le matin, sur la berge qui fait l'angle du chemin de Plancenoit, il
+avait mis pied à terre dans la boue, s'était fait apporter de la ferme
+de Rossomme une table de cuisine et une chaise de paysan, s'était assis,
+avec une botte de paille pour tapis, et avait déployé sur la table la
+carte du champ de bataille, en disant à Soult: _Joli échiquier_!
+
+Par suite des pluies de la nuit, les convois de vivres, empêtrés dans
+des routes défoncées, n'avaient pu arriver le matin, le soldat n'avait
+pas dormi, était mouillé, et était à jeun; cela n'avait pas empêché
+Napoléon de crier allégrement à Ney: _Nous avons quatre-vingt-dix
+chances sur cent_. À huit heures, on avait apporté le déjeuner de
+l'empereur. Il y avait invité plusieurs généraux. Tout en déjeunant, on
+avait raconté que Wellington était l'avant-veille au bal à Bruxelles,
+chez la duchesse de Richmond, et Soult, rude homme de guerre avec une
+figure d'archevêque, avait dit: _Le bal, c'est aujourd'hui_. L'empereur
+avait plaisanté Ney qui disait: _Wellington ne sera pas assez simple
+pour attendre Votre Majesté_. C'était là d'ailleurs sa manière. Il
+badinait volontiers, dit Fleury de Chaboulon. _Le fond de son caractère
+était une humeur enjouée_, dit Gourgaud. _Il abondait en plaisanteries,
+plutôt bizarres que spirituelles_, dit Benjamin Constant. Ces gaîtés de
+géant valent la peine qu'on y insiste. C'est lui qui avait appelé ses
+grenadiers «les grognards»; il leur pinçait l'oreille, il leur tirait la
+moustache. _L'empereur ne faisait que nous faire des niches;_ ceci est
+un mot de l'un d'eux. Pendant le mystérieux trajet de l'île d'Elbe en
+France, le 27 février, en pleine mer, le brick de guerre français le
+_Zéphir_ ayant rencontré le brick l'_Inconstant_ où Napoléon était caché
+et ayant demandé à l'_Inconstant_ des nouvelles de Napoléon, l'empereur,
+qui avait encore en ce moment-là à son chapeau la cocarde blanche et
+amarante semée d'abeilles, adoptée par lui à l'île d'Elbe, avait pris en
+riant le porte-voix et avait répondu lui-même: _L'empereur se porte
+bien_. Qui rit de la sorte est en familiarité avec les événements.
+Napoléon avait eu plusieurs accès de ce rire pendant le déjeuner de
+Waterloo. Après le déjeuner il s'était recueilli un quart d'heure, puis
+deux généraux s'étaient assis sur la botte de paille, une plume à la
+main, une feuille de papier sur le genou, et l'empereur leur avait dicté
+l'ordre de bataille.
+
+À neuf heures, à l'instant où l'armée française, échelonnée et mise en
+mouvement sur cinq colonnes, s'était déployée, les divisions sur deux
+lignes, l'artillerie entre les brigades, musique en tête, battant aux
+champs, avec les roulements des tambours et les sonneries des
+trompettes, puissante, vaste, joyeuse, mer de casques, de sabres et de
+bayonnettes sur l'horizon, l'empereur, ému, s'était écrié à deux
+reprises: _Magnifique! magnifique!_
+
+De neuf heures à dix heures et demie, toute l'armée, ce qui semble
+incroyable, avait pris position et s'était rangée sur six lignes,
+formant, pour répéter l'expression de l'empereur, «la figure de six V».
+Quelques instants après la formation du front de bataille, au milieu de
+ce profond silence de commencement d'orage qui précède les mêlées,
+voyant défiler les trois batteries de douze, détachées sur son ordre des
+trois corps de d'Erlon, de Reille et de Lobau, et destinées à commencer
+l'action en battant Mont-Saint-Jean où est l'intersection des routes de
+Nivelles et de Genappe, l'empereur avait frappé sur l'épaule de Haxo en
+lui disant: _Voilà vingt-quatre belles filles, général_.
+
+Sûr de l'issue, il avait encouragé d'un sourire, à son passage devant
+lui, la compagnie de sapeurs du premier corps, désignée par lui pour se
+barricader dans Mont-Saint-Jean, sitôt le village enlevé. Toute cette
+sérénité n'avait été traversée que par un mot de pitié hautaine; en
+voyant à sa gauche, à un endroit où il y a aujourd'hui une grande tombe,
+se masser avec leurs chevaux superbes ces admirables Écossais gris, il
+avait dit: _C'est dommage_.
+
+Puis il était monté à cheval, s'était porté en avant de Rossomme, et
+avait choisi pour observatoire une étroite croupe de gazon à droite de
+la route de Genappe à Bruxelles, qui fut sa seconde station pendant la
+bataille. La troisième station, celle de sept heures du soir, entre la
+Belle-Alliance et la Haie-Sainte, est redoutable; c'est un tertre assez
+élevé qui existe encore et derrière lequel la garde était massée dans
+une déclivité de la plaine. Autour de ce tertre, les boulets ricochaient
+sur le pavé de la chaussée jusqu'à Napoléon. Comme à Brienne, il avait
+sur sa tête le sifflement des balles et des biscayens. On a ramassé,
+presque à l'endroit où étaient les pieds de son cheval, des boulets
+vermoulus, de vieilles lames de sabre et des projectiles informes,
+mangés de rouille. _Scabra rubigine_. Il y a quelques années, on y a
+déterré un obus de soixante, encore chargé, dont la fusée s'était brisée
+au ras de la bombe. C'est à cette dernière station que l'empereur disait
+à son guide Lacoste, paysan hostile, effaré, attaché à la selle d'un
+hussard, se retournant à chaque paquet de mitraille, et tâchant de se
+cacher derrière lui:--_Imbécile! c'est honteux, tu vas te faire tuer
+dans le dos_. Celui qui écrit ces lignes, a trouvé lui-même dans le
+talus friable de ce tertre, en creusant le sable, les restes du col
+d'une bombe désagrégés par l'oxyde de quarante-six années, et de vieux
+tronçons de fer qui cassaient comme des bâtons de sureau entre ses
+doigts.
+
+Les ondulations des plaines diversement inclinées où eut lieu la
+rencontre de Napoléon et de Wellington ne sont plus, personne ne
+l'ignore, ce qu'elles étaient le 18 juin 1815. En prenant à ce champ
+funèbre de quoi lui faire un monument, on lui a ôté son relief réel, et
+l'histoire, déconcertée, ne s'y reconnaît plus. Pour le glorifier, on
+l'a défiguré. Wellington, deux ans après, revoyant Waterloo, s'est
+écrié: _On m'a changé mon champ de bataille_. Là où est aujourd'hui la
+grosse pyramide de terre surmontée du lion, il y avait une crête qui,
+vers la route de Nivelles, s'abaissait en rampe praticable, mais qui, du
+côté de la chaussée de Genappe, était presque un escarpement.
+L'élévation de cet escarpement peut encore être mesurée aujourd'hui par
+la hauteur des deux tertres des deux grandes sépultures qui encaissent
+la route de Genappe à Bruxelles; l'une, le tombeau anglais, à gauche;
+l'autre, le tombeau allemand, à droite. Il n'y a point de tombeau
+français. Pour la France, toute cette plaine est sépulcre. Grâce aux
+mille et mille charretées de terre employées à la butte de cent
+cinquante pieds de haut et d'un demi-mille de circuit, le plateau de
+Mont-Saint-Jean est aujourd'hui accessible en pente douce; le jour de la
+bataille, surtout du côté de la Haie-Sainte, il était d'un abord âpre et
+abrupt. Le versant là était si incliné que les canons anglais ne
+voyaient pas au-dessous d'eux la ferme située au fond du vallon, centre
+du combat. Le 18 juin 1815, les pluies avaient encore raviné cette
+roideur, la fange compliquait la montée, et non seulement on gravissait,
+mais on s'embourbait. Le long de la crête du plateau courait une sorte
+de fossé impossible à deviner pour un observateur lointain.
+
+Qu'était-ce que ce fossé? Disons-le. Braine-l'Alleud est un village de
+Belgique, Ohain en est un autre. Ces villages, cachés tous les deux dans
+des courbes de terrain, sont joints par un chemin d'une lieue et demie
+environ qui traverse une plaine à niveau ondulant, et souvent entre et
+s'enfonce dans des collines comme un sillon, ce qui fait que sur divers
+points cette route est un ravin. En 1815, comme aujourd'hui, cette route
+coupait la crête du plateau de Mont-Saint-Jean entre les deux chaussées
+de Genappe et de Nivelles; seulement, elle est aujourd'hui de plain-pied
+avec la plaine; elle était alors chemin creux. On lui a pris ses deux
+talus pour la butte-monument. Cette route était et est encore une
+tranchée dans la plus grande partie de son parcours; tranchée creuse
+quelquefois d'une douzaine de pieds et dont les talus trop escarpés
+s'écroulaient çà et là, surtout en hiver, sous les averses. Des
+accidents y arrivaient. La route était si étroite à l'entrée de
+Braine-l'Alleud qu'un passant y avait été broyé par un chariot, comme le
+constate une croix de pierre debout près du cimetière qui donne le nom
+du mort, _Monsieur Bernard Debrye, marchand à Bruxelles_, et la date de
+l'accident, _février 1637 _. Elle était si profonde sur le plateau du
+Mont-Saint-Jean qu'un paysan, Mathieu Nicaise, y avait été écrasé en
+1783 par un éboulement du talus, comme le constatait une autre croix de
+pierre dont le faîte a disparu dans les défrichements, mais dont le
+piédestal renversé est encore visible aujourd'hui sur la pente du gazon
+à gauche de la chaussée entre la Haie-Sainte et la ferme de
+Mont-Saint-Jean.
+
+Un jour de bataille, ce chemin creux dont rien n'avertissait, bordant la
+crête de Mont-Saint-Jean, fossé au sommet de l'es-carpement, ornière
+cachée dans les terres, était invisible, c'est-à-dire terrible.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+L'empereur fait une question au guide Lacoste
+
+
+Donc, le matin de Waterloo, Napoléon était content.
+
+Il avait raison; le plan de bataille conçu par lui, nous l'avons
+constaté, était en effet admirable.
+
+Une fois la bataille engagée, ses péripéties très diverses, la
+résistance d'Hougomont, la ténacité de la Haie-Sainte, Bauduin tué, Foy
+mis hors de combat, la muraille inattendue où s'était brisée la brigade
+Soye, l'étourderie fatale de Guilleminot n'ayant ni pétards ni sacs à
+poudre, l'embourbement des batteries, les quinze pièces sans escorte
+culbutées par Uxbridge dans un chemin creux, le peu d'effet des bombes
+tombant dans les lignes anglaises, s'y enfouissant dans le sol détrempé
+par les pluies et ne réussissant qu'à y faire des volcans de boue, de
+sorte que la mitraille se changeait en éclaboussure, l'inutilité de la
+démonstration de Piré sur Braine-l'Alleud, toute cette cavalerie, quinze
+escadrons, à peu près annulée, l'aile droite anglaise mal inquiétée,
+l'aile gauche mal entamée, l'étrange malentendu de Ney massant, au lieu
+de les échelonner, les quatre divisions du premier corps, des épaisseurs
+de vingt-sept rangs et des fronts de deux cents hommes livrés de la
+sorte à la mitraille, l'effrayante trouée des boulets dans ces masses,
+les colonnes d'attaque désunies, la batterie d'écharpe brusquement
+démasquée sur leur flanc Bourgeois, Donzelot et Durutte compromis, Quiot
+repoussé, le lieutenant Vieux, cet hercule sorti de l'école
+polytechnique, blessé au moment où il enfonçait à coups de hache la
+porte de la Haie-Sainte sous le feu plongeant de la barricade anglaise
+barrant le coude de la route de Genappe à Bruxelles, la division
+Marcognet, prise entre l'infanterie et la cavalerie, fusillée à bout
+portant dans les blés par Best et Pack, sabrée par Ponsonby, sa batterie
+de sept pièces enclouée, le prince de Saxe-Weimar tenant et gardant,
+malgré le comte d'Erlon, Frischemont et Smohain, le drapeau du 105ème
+pris, le drapeau du 45ème pris, ce hussard noir prussien arrêté par les
+coureurs de la colonne volante de trois cents chasseurs battant
+l'estrade entre Wavre et Plancenoit, les choses inquiétantes que ce
+prisonnier avait dites, le retard de Grouchy, les quinze cents hommes
+tués en moins d'une heure dans le verger d'Hougomont, les dix-huit cents
+hommes couchés en moins de temps encore autour de la Haie-Sainte, tous
+ces incidents orageux, passant comme les nuées de la bataille devant
+Napoléon, avaient à peine troublé son regard et n'avaient point assombri
+cette face impériale de la certitude. Napoléon était habitué à regarder
+la guerre fixement; il ne faisait jamais chiffre à chiffre l'addition
+poignante du détail; les chiffres lui importaient peu, pourvu qu'ils
+donnassent ce total: victoire; que les commencements s'égarassent, il ne
+s'en alarmait point, lui qui se croyait maître et possesseur de la fin;
+il savait attendre, se supposant hors de question, et il traitait le
+destin d'égal à égal. Il paraissait dire au sort: _tu n'oserais pas_.
+
+Mi-parti lumière et ombre, Napoléon se sentait protégé dans le bien et
+toléré dans le mal. Il avait, ou croyait avoir pour lui, une connivence,
+on pourrait presque dire une complicité des événements, équivalente à
+l'antique invulnérabilité.
+
+Pourtant, quand on a derrière soi la Bérésina, Leipsick et
+Fontainebleau, il semble qu'on pourrait se défier de Waterloo. Un
+mystérieux froncement de sourcil devient visible au fond du ciel.
+
+Au moment où Wellington rétrograda, Napoléon tressaillit. Il vit
+subitement le plateau de Mont-Saint-Jean se dégarnir et le front de
+l'armée anglaise disparaître. Elle se ralliait, mais se dérobait.
+L'empereur se souleva à demi sur ses étriers. L'éclair de la victoire
+passa dans ses yeux.
+
+Wellington acculé à la forêt de Soignes et détruit, c'était le
+terrassement définitif de l'Angleterre par la France; c'était Crécy,
+Poitiers, Malplaquet et Ramillies vengés. L'homme de Marengo raturait
+Azincourt.
+
+L'empereur alors, méditant la péripétie terrible, promena une dernière
+fois sa lunette sur tous les points du champ de bataille. Sa garde,
+l'arme au pied derrière lui, l'observait d'en bas avec une sorte de
+religion. Il songeait; il examinait les versants, notait les pentes,
+scrutait le bouquet d'arbres, le carré de seigles, le sentier; il
+semblait compter chaque buisson. Il regarda avec quelque fixité les
+barricades anglaises des deux chaussées, deux larges abatis d'arbres,
+celle de la chaussée de Genappe au-dessus de la Haie-Sainte, armée de
+deux canons, les seuls de toute l'artillerie anglaise qui vissent le
+fond du champ de bataille, et celle de la chaussée de Nivelles où
+étincelaient les bayonnettes hollandaises de la brigade Chassé. Il
+remarqua près de cette barricade la vieille chapelle de Saint-Nicolas
+peinte en blanc qui est à l'angle de la traverse vers Braine-l'Alleud.
+Il se pencha et parla à demi-voix au guide Lacoste. Le guide fit un
+signe de tête négatif, probablement perfide.
+
+L'empereur se redressa et se recueillit.
+
+Wellington avait reculé. Il ne restait plus qu'à achever ce recul par un
+écrasement. Napoléon, se retournant brusquement, expédia une estafette à
+franc étrier à Paris pour y annoncer que la bataille était gagnée.
+
+Napoléon était un de ces génies d'où sort le tonnerre.
+
+Il venait de trouver son coup de foudre.
+
+Il donna l'ordre aux cuirassiers de Milhaud d'enlever le plateau de
+Mont-Saint-Jean.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+L'inattendu
+
+
+Ils étaient trois mille cinq cents. Ils faisaient un front d'un quart de
+lieue. C'étaient des hommes géants sur des chevaux colosses. Ils étaient
+vingt-six escadrons; et ils avaient derrière eux, pour les appuyer, la
+division de Lefebvre-Desnouettes, les cent six gendarmes d'élite, les
+chasseurs de la garde, onze cent quatre-vingt-dix-sept hommes, et les
+lanciers de la garde, huit cent quatre-vingts lances. Ils portaient le
+casque sans crins et la cuirasse de fer battu, avec les pistolets
+d'arçon dans les fontes et le long sabre-épée. Le matin toute l'armée
+les avait admirés quand, à neuf heures, les clairons sonnant, toutes les
+musiques chantant _Veillons au salut de l'empire_, ils étaient venus,
+colonne épaisse, une de leurs batteries à leur flanc, l'autre à leur
+centre, se déployer sur deux rangs entre la chaussée de Genappe et
+Frischemont, et prendre leur place de bataille dans cette puissante
+deuxième ligne, si savamment composée par Napoléon, laquelle, ayant à
+son extrémité de gauche les cuirassiers de Kellermann et à son extrémité
+de droite les cuirassiers de Milhaud, avait, pour ainsi dire, deux ailes
+de fer.
+
+L'aide de camp Bernard leur porta l'ordre de l'empereur. Ney tira son
+épée et prit la tête. Les escadrons énormes s'ébranlèrent.
+
+Alors on vit un spectacle formidable.
+
+Toute cette cavalerie, sabres levés, étendards et trompettes au vent,
+formée en colonne par division, descendit, d'un même mouvement et comme
+un seul homme, avec la précision d'un bélier de bronze qui ouvre une
+brèche, la colline de la Belle-Alliance, s'enfonça dans le fond
+redoutable où tant d'hommes déjà étaient tombés, y disparut dans la
+fumée, puis, sortant de cette ombre, reparut de l'autre côté du vallon,
+toujours compacte et serrée, montant au grand trot, à travers un nuage
+de mitraille crevant sur elle, l'épouvantable pente de boue du plateau
+de Mont-Saint-Jean. Ils montaient, graves, menaçants, imperturbables;
+dans les intervalles de la mousqueterie et de l'artillerie, on entendait
+ce piétinement colossal. Étant deux divisions, ils étaient deux
+colonnes; la division Wathier avait la droite, la division Delord avait
+la gauche. On croyait voir de loin s'allonger vers la crête du plateau
+deux immenses couleuvres d'acier. Cela traversa la bataille comme un
+prodige.
+
+Rien de semblable ne s'était vu depuis la prise de la grande redoute de
+la Moskowa par la grosse cavalerie; Murat y manquait, mais Ney s'y
+retrouvait. Il semblait que cette masse était devenue monstre et n'eût
+qu'une âme. Chaque escadron ondulait et se gonflait comme un anneau du
+polype. On les apercevait à travers une vaste fumée déchirée çà et là.
+Pêle-mêle de casques, de cris, de sabres, bondissement orageux des
+croupes des chevaux dans le canon et la fanfare, tumulte discipliné et
+terrible; là-dessus les cuirasses, comme les écailles sur l'hydre.
+
+Ces récits semblent d'un autre âge. Quelque chose de pareil à cette
+vision apparaissait sans doute dans les vieilles épopées orphiques
+racontant les hommes-chevaux, les antiques hippanthropes, ces titans à
+face humaine et à poitrail équestre dont le galop escalada l'Olympe,
+horribles, invulnérables, sublimes; dieux et bêtes.
+
+Bizarre coïncidence numérique, vingt-six bataillons allaient recevoir
+ces vingt-six escadrons. Derrière la crête du plateau, à l'ombre de la
+batterie masquée, l'infanterie anglaise, formée en treize carrés, deux
+bataillons par carré, et sur deux lignes, sept sur la première, six sur
+la seconde, la crosse à l'épaule, couchant en joue ce qui allait venir,
+calme, muette, immobile, attendait. Elle ne voyait pas les cuirassiers
+et les cuirassiers ne la voyaient pas. Elle écoutait monter cette marée
+d'hommes. Elle entendait le grossissement du bruit des trois mille
+chevaux, le frappement alternatif et symétrique des sabots au grand
+trot, le froissement des cuirasses, le cliquetis des sabres, et une
+sorte de grand souffle farouche. Il y eut un silence redoutable, puis,
+subitement, une longue file de bras levés brandissant des sabres apparut
+au-dessus de la crête, et les casques, et les trompettes, et les
+étendards, et trois mille têtes à moustaches grises criant: _vive
+l'empereur_! toute cette cavalerie déboucha sur le plateau, et ce fut
+comme l'entrée d'un tremblement de terre.
+
+Tout à coup, chose tragique, à la gauche des Anglais, à notre droite, la
+tête de colonne des cuirassiers se cabra avec une clameur effroyable.
+Parvenus au point culminant de la crête, effrénés, tout à leur furie et
+à leur course d'extermination sur les carrés et les canons, les
+cuirassiers venaient d'apercevoir entre eux et les Anglais un fossé, une
+fosse. C'était le chemin creux d'Ohain.
+
+L'instant fut épouvantable. Le ravin était là, inattendu, béant, à pic
+sous les pieds des chevaux, profond de deux toises entre son double
+talus; le second rang y poussa le premier, et le troisième y poussa le
+second; les chevaux se dressaient, se rejetaient en arrière, tombaient
+sur la croupe, glissaient les quatre pieds en l'air, pilant et
+bouleversant les cavaliers, aucun moyen de reculer, toute la colonne
+n'était plus qu'un projectile, la force acquise pour écraser les Anglais
+écrasa les Français, le ravin inexorable ne pouvait se rendre que
+comblé, cavaliers et chevaux y roulèrent pêle-mêle se broyant les uns
+sur les autres, ne faisant qu'une chair dans ce gouffre, et, quand cette
+fosse fut pleine d'hommes vivants, on marcha dessus et le reste passa.
+Presque un tiers de la brigade Dubois croula dans cet abîme.
+
+Ceci commença la perte de la bataille.
+
+Une tradition locale, qui exagère évidemment, dit que deux mille chevaux
+et quinze cents hommes furent ensevelis dans le chemin creux d'Ohain. Ce
+chiffre vraisemblablement comprend tous les autres cadavres qu'on jeta
+dans ce ravin le lendemain du combat.
+
+Notons en passant que c'était cette brigade Dubois, si funestement
+éprouvée, qui, une heure auparavant, chargeant à part, avait enlevé le
+drapeau du bataillon de Lunebourg.
+
+Napoléon, avant d'ordonner cette charge des cuirassiers de Milhaud,
+avait scruté le terrain, mais n'avait pu voir ce chemin creux qui ne
+faisait pas même une ride à la surface du plateau. Averti pourtant et
+mis en éveil par la petite chapelle blanche qui en marque l'angle sur la
+chaussée de Nivelles, il avait fait, probablement sur l'éventualité d'un
+obstacle, une question au guide Lacoste. Le guide avait répondu non. On
+pourrait presque dire que de ce signe de tête d'un paysan est sortie la
+catastrophe de Napoléon.
+
+D'autres fatalités encore devaient surgir.
+
+Était-il possible que Napoléon gagnât cette bataille? Nous répondons
+non. Pourquoi? À cause de Wellington? à cause de Blücher? Non. À cause
+de Dieu.
+
+Bonaparte vainqueur à Waterloo, ceci n'était plus dans la loi du
+dix-neuvième siècle. Une autre série de faits se préparait, où Napoléon
+n'avait plus de place. La mauvaise volonté des événements s'était
+annoncée de longue date.
+
+Il était temps que cet homme vaste tombât.
+
+L'excessive pesanteur de cet homme dans la destinée humaine troublait
+l'équilibre. Cet individu comptait à lui seul plus que le groupe
+universel. Ces pléthores de toute la vitalité humaine concentrée dans
+une seule tête, le monde montant au cerveau d'un homme, cela serait
+mortel à la civilisation si cela durait. Le moment était venu pour
+l'incorruptible équité suprême d'aviser. Probablement les principes et
+les éléments, d'où dépendent les gravitations régulières dans l'ordre
+moral comme dans l'ordre matériel, se plaignaient. Le sang qui fume, le
+trop-plein des cimetières, les mères en larmes, ce sont des plaidoyers
+redoutables. Il y a, quand la terre souffre d'une surcharge, de
+mystérieux gémissements de l'ombre, que l'abîme entend.
+
+Napoléon avait été dénoncé dans l'infini, et sa chute était décidée.
+
+Il gênait Dieu.
+
+Waterloo n'est point une bataille; c'est le changement de front de
+l'univers.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+Le plateau de Mont Saint-Jean
+
+
+En même temps que le ravin, la batterie s'était démasquée.
+
+Soixante canons et les treize carrés foudroyèrent les cuirassiers à bout
+portant. L'intrépide général Delord fit le salut militaire à la batterie
+anglaise.
+
+Toute l'artillerie volante anglaise était rentrée au galop dans les
+carrés. Les cuirassiers n'eurent pas même un temps d'arrêt. Le désastre
+du chemin creux les avait décimés, mais non découragés. C'étaient de ces
+hommes qui, diminués de nombre, grandissent de coeur.
+
+La colonne Wathier seule avait souffert du désastre; la colonne Delord,
+que Ney avait fait obliquer à gauche, comme s'il pressentait l'embûche,
+était arrivée entière.
+
+Les cuirassiers se ruèrent sur les carrés anglais.
+
+Ventre à terre, brides lâchées, sabre aux dents, pistolets au poing,
+telle fut l'attaque.
+
+Il y a des moments dans les batailles où l'âme durcit l'homme jusqu'à
+changer le soldat en statue, et où toute cette chair se fait granit. Les
+bataillons anglais, éperdument assaillis, ne bougèrent pas.
+
+Alors ce fut effrayant.
+
+Toutes les faces des carrés anglais furent attaquées à la fois. Un
+tournoiement frénétique les enveloppa. Cette froide infanterie demeura
+impassible. Le premier rang, genou en terre, recevait les cuirassiers
+sur les bayonnettes, le second rang les fusillait; derrière le second
+rang les canonniers chargeaient les pièces, le front du carré s'ouvrait,
+laissait passer une éruption de mitraille et se refermait. Les
+cuirassiers répondaient par l'écrasement. Leurs grands chevaux se
+cabraient, enjambaient les rangs, sautaient par-dessus les bayonnettes
+et tombaient, gigantesques, au milieu de ces quatre murs vivants. Les
+boulets faisaient des trouées dans les cuirassiers, les cuirassiers
+faisaient des brèches dans les carrés. Des files d'hommes
+disparaissaient broyées sous les chevaux. Les bayonnettes s'enfonçaient
+dans les ventres de ces centaures. De là une difformité de blessures
+qu'on n'a pas vue peut-être ailleurs. Les carrés, rongés par cette
+cavalerie forcenée, se rétrécissaient sans broncher. Inépuisables en
+mitraille, ils faisaient explosion au milieu des assaillants. La figure
+de ce combat était monstrueuse. Ces carrés n'étaient plus des
+bataillons, c'étaient des cratères; ces cuirassiers n'étaient plus une
+cavalerie, c'était une tempête. Chaque carré était un volcan attaqué par
+un nuage; la lave combattait la foudre.
+
+Le carré extrême de droite, le plus exposé de tous, étant en l'air, fut
+presque anéanti dès les premiers chocs. Il était formé du 75ème régiment
+de highlanders. Le joueur de cornemuse au centre, pendant qu'on
+s'exterminait autour de lui, baissant dans une inattention profonde son
+oeil mélancolique plein du reflet des forêts et des lacs, assis sur un
+tambour, son _pibroch_ sous le bras, jouait les airs de la montagne. Ces
+Écossais mouraient en pensant au Ben Lothian, comme les Grecs en se
+souvenant d'Argos. Le sabre d'un cuirassier, abattant le _pibroch_ et le
+bras qui le portait, fit cesser le chant en tuant le chanteur.
+
+Les cuirassiers, relativement peu nombreux, amoindris par la catastrophe
+du ravin, avaient là contre eux presque toute l'armée anglaise, mais ils
+se multipliaient, chaque homme valant dix. Cependant quelques bataillons
+hanovriens plièrent. Wellington le vit, et songea à sa cavalerie. Si
+Napoléon, en ce moment-là même, eût songé à son infanterie, il eût gagné
+la bataille. Cet oubli fut sa grande faute fatale. Tout à coup les
+cuirassiers, assaillants, se sentirent assaillis. La cavalerie anglaise
+était sur leur dos. Devant eux les carrés, derrière eux Somerset;
+Somerset, c'étaient les quatorze cents dragons-gardes. Somerset avait à
+sa droite Dornberg avec les chevau-légers allemands, et à sa gauche Trip
+avec les carabiniers belges; les cuirassiers, attaqués en flanc et en
+tête, en avant et en arrière, par l'infanterie et par la cavalerie,
+durent faire face de tous les côtés. Que leur importait? ils étaient
+tourbillon. La bravoure devint inexprimable.
+
+En outre, ils avaient derrière eux la batterie toujours tonnante. Il
+fallait cela pour que ces hommes fussent blessés dans le dos. Une de
+leurs cuirasses, trouée à l'omoplate gauche d'un biscayen, est dans la
+collection dite musée de Waterloo.
+
+Pour de tels Français, il ne fallait pas moins que de tels Anglais.
+
+Ce ne fut plus une mêlée, ce fut une ombre, une furie, un vertigineux
+emportement d'âmes et de courages, un ouragan d'épées éclairs. En un
+instant les quatorze cents dragons-gardes ne furent plus que huit cents;
+Fuller, leur lieutenant-colonel, tomba mort. Ney accourut avec les
+lanciers et les chasseurs de Lefebvre-Desnouettes. Le plateau de
+Mont-Saint-Jean fut pris, repris, pris encore. Les cuirassiers
+quittaient la cavalerie pour retourner à l'infanterie, ou, pour mieux
+dire, toute cette cohue formidable se colletait sans que l'un lâchât
+l'autre. Les carrés tenaient toujours. Il y eut douze assauts. Ney eut
+quatre chevaux tués sous lui. La moitié des cuirassiers resta sur le
+plateau. Cette lutte dura deux heures.
+
+L'armée anglaise en fut profondément ébranlée. Nul doute que, s'ils
+n'eussent été affaiblis dans leur premier choc par le désastre du chemin
+creux, les cuirassiers n'eussent culbuté le centre et décidé la
+victoire. Cette cavalerie extraordinaire pétrifia Clinton qui avait vu
+Talavera et Badajoz. Wellington, aux trois quarts vaincu, admirait
+héroïquement. Il disait à demi-voix: _sublime_!
+
+Les cuirassiers anéantirent sept carrés sur treize, prirent ou
+enclouèrent soixante pièces de canon, et enlevèrent aux régiments
+anglais six drapeaux, que trois cuirassiers et trois chasseurs de la
+garde allèrent porter à l'empereur devant la ferme de la Belle-Alliance.
+
+La situation de Wellington avait empiré. Cette étrange bataille était
+comme un duel entre deux blessés acharnés qui, chacun de leur côté, tout
+en combattant et en se résistant toujours, perdent tout leur sang.
+Lequel des deux tombera le premier?
+
+La lutte du plateau continuait.
+
+Jusqu'où sont allés les cuirassiers? personne ne saurait le dire. Ce qui
+est certain, c'est que, le lendemain de la bataille, un cuirassier et
+son cheval furent trouvés morts dans la charpente de la bascule du
+pesage des voitures à Mont-Saint-Jean, au point même où s'entrecoupent
+et se rencontrent les quatre routes de Nivelles, de Genappe, de La Hulpe
+et de Bruxelles. Ce cavalier avait percé les lignes anglaises. Un des
+hommes qui ont relevé ce cadavre vit encore à Mont-Saint-Jean. Il se
+nomme Dehaze. Il avait alors dix-huit ans.
+
+Wellington se sentait pencher. La crise était proche.
+
+Les cuirassiers n'avaient point réussi, en ce sens que le centre n'était
+pas enfoncé. Tout le monde ayant le plateau, personne ne l'avait, et en
+somme il restait pour la plus grande part aux Anglais. Wellington avait
+le village et la plaine culminante; Ney n'avait que la crête et la
+pente. Des deux côtés on semblait enraciné dans ce sol funèbre.
+
+Mais l'affaiblissement des Anglais paraissait irrémédiable. L'hémorragie
+de cette armée était horrible. Kempt, à l'aile gauche, réclamait du
+renfort.--_Il n'y en a pas_, répondait Wellington, _qu'il se fasse
+tuer_!--Presque à la même minute, rapprochement singulier qui peint
+l'épuisement des deux armées, Ney demandait de l'infanterie à Napoléon,
+et Napoléon s'écriait: _De l'infanterie! où veut-il que j'en prenne?
+Veut-il que j'en fasse?_
+
+Pourtant l'armée anglaise était la plus malade. Les poussées furieuses
+de ces grands escadrons à cuirasses de fer et à poitrines d'acier
+avaient broyé l'infanterie. Quelques hommes autour d'un drapeau
+marquaient la place d'un régiment, tel bataillon n'était plus commandé
+que par un capitaine ou par un lieutenant; la division Alten, déjà si
+maltraitée à la Haie-Sainte, était presque détruite; les intrépides
+Belges de la brigade Van Kluze jonchaient les seigles le long de la
+route de Nivelles; il ne restait presque rien de ces grenadiers
+hollandais qui, en 1811, mêlés en Espagne à nos rangs, combattaient
+Wellington, et qui, en 1815, ralliés aux Anglais, combattaient Napoléon.
+La perte en officiers était considérable. Lord Uxbridge, qui le
+lendemain fit enterrer sa jambe, avait le genou fracassé. Si, du côté
+des Français, dans cette lutte des cuirassiers, Delord, Lhéritier,
+Colbert, Dnop, Travers et Blancard étaient hors de combat, du côté des
+Anglais, Alten était blessé, Barne était blessé, Delancey était tué, Van
+Merlen était tué, Ompteda était tué, tout l'état-major de Wellington
+était décimé, et l'Angleterre avait le pire partage dans ce sanglant
+équilibre. Le 2ème régiment des gardes à pied avait perdu cinq
+lieutenants-colonels, quatre capitaines et trois enseignes; le premier
+bataillon du 30ème d'infanterie avait perdu vingt-quatre officiers et
+cent douze soldats; le 79ème montagnards avait vingt-quatre officiers
+blessés, dix-huit officiers morts, quatre cent cinquante soldats tués.
+Les hussards hanovriens de Cumberland, un régiment tout entier, ayant à
+sa tête son colonel Hacke, qui devait plus tard être jugé et cassé,
+avaient tourné bride devant la mêlée et étaient en fuite dans la forêt
+de Soignes, semant la déroute jusqu'à Bruxelles. Les charrois, les
+prolonges, les bagages, les fourgons pleins de blessés, voyant les
+Français gagner du terrain et s'approcher de la forêt, s'y
+précipitaient; les Hollandais, sabrés par la cavalerie française,
+criaient: _alarme_! De Vert-Coucou jusqu'à Groenendael, sur une longueur
+de près de deux lieues dans la direction de Bruxelles, il y avait, au
+dire des témoins qui existent encore, un encombrement de fuyards. Cette
+panique fut telle qu'elle gagna le prince de Condé à Malines et Louis
+XVIII à Gand. À l'exception de la faible réserve échelonnée derrière
+l'ambulance établie dans la ferme de Mont-Saint-Jean et des brigades
+Vivian et Vandeleur qui flanquaient l'aile gauche, Wellington n'avait
+plus de cavalerie. Nombre de batteries gisaient démontées. Ces faits
+sont avoués par Siborne; et Pringle, exagérant le désastre, va jusqu'à
+dire que l'armée anglo-hollandaise était réduite à trente-quatre mille
+hommes. Le duc-de-fer demeurait calme, mais ses lèvres avaient blêmi. Le
+commissaire autrichien Vincent, le commissaire espagnol Alava, présents
+à la bataille dans l'état-major anglais, croyaient le duc perdu. À cinq
+heures, Wellington tira sa montre, et on l'entendit murmurer ce mot
+sombre: _Blücher, ou la nuit!_
+
+Ce fut vers ce moment-là qu'une ligne lointaine de bayonnettes étincela
+sur les hauteurs du côté de Frischemont.
+
+Ici est la péripétie de ce drame géant.
+
+
+
+
+Chapitre XI
+
+Mauvais guide à Napoléon, bon guide à Bülow
+
+
+On connaît la poignante méprise de Napoléon: Grouchy espéré, Blücher
+survenant, la mort au lieu de la vie.
+
+La destinée a de ces tournants; on s'attendait au trône du monde; on
+aperçoit Sainte-Hélène. Si le petit pâtre, qui servait de guide à Bülow,
+lieutenant de Blücher, lui eût conseillé de déboucher de la forêt
+au-dessus de Frischemont plutôt qu'au dessous de Plancenoit, la forme du
+dix-neuvième siècle eût peut-être été différente. Napoléon eût gagné la
+bataille de Waterloo. Par tout autre chemin qu'au-dessous de Plancenoit,
+l'armée prussienne aboutissait à un ravin infranchissable à
+l'artillerie, et Bülow n'arrivait pas.
+
+Or, une heure de retard, c'est le général prussien Muffling qui le
+déclare, et Blücher n'aurait plus trouvé Wellington debout; «la bataille
+était perdue».
+
+Il était temps, on le voit, que Bülow arrivât. Il avait du reste été
+fort retardé. Il avait bivouaqué à Dion-le-Mont et était parti dès
+l'aube. Mais les chemins étaient impraticables et ses divisions
+s'étaient embourbées. Les ornières venaient au moyeu des canons. En
+outre, il avait fallu passer la Dyle sur l'étroit pont de Wavre; la rue
+menant au pont avait été incendiée par les Français; les caissons et les
+fourgons de l'artillerie, ne pouvant passer entre deux rangs de maisons
+en feu, avaient dû attendre que l'incendie fût éteint. Il était midi que
+l'avant-garde de Bülow n'avait pu encore atteindre
+Chapelle-Saint-Lambert.
+
+L'action, commencée deux heures plus tôt, eût été finie à quatre heures,
+et Blücher serait tombé sur la bataille gagnée par Napoléon. Tels sont
+ces immenses hasards, proportionnés à un infini qui nous échappe. Dès
+midi, l'empereur, le premier, avec sa longue-vue, avait aperçu à
+l'extrême horizon quelque chose qui avait fixé son attention. Il avait
+dit:--Je vois là-bas un nuage qui me paraît être des troupes. Puis il
+avait demandé au duc de Dalmatie:--Soult, que voyez-vous vers
+Chapelle-Saint-Lambert?--Le maréchal braquant sa lunette avait
+répondu:--Quatre ou cinq mille hommes, sire. Évidemment
+Grouchy.--Cependant cela restait immobile dans la brume. Toutes les
+lunettes de l'état-major avaient étudié «le nuage» signalé par
+l'empereur. Quelques-uns avaient dit: _Ce sont des colonnes qui font
+halte_. La plupart avaient dit: _Ce sont des arbres_. La vérité est que
+le nuage ne remuait pas. L'empereur avait détaché en reconnaissance vers
+ce point obscur la division de cavalerie légère de Domon.
+
+Bülow en effet n'avait pas bougé. Son avant-garde était très faible, et
+ne pouvait rien. Il devait attendre le gros du corps d'armée, et il
+avait l'ordre de se concentrer avant d'entrer en ligne; mais à cinq
+heures, voyant le péril de Wellington, Blücher ordonna à Bülow
+d'attaquer et dit ce mot remarquable: «Il faut donner de l'air à l'armée
+anglaise.»
+
+Peu après, les divisions Losthin, Hiller, Hacke et Ryssel se déployaient
+devant le corps de Lobau, la cavalerie du prince Guillaume de Prusse
+débouchait du bois de Paris, Plancenoit était en flammes, et les boulets
+prussiens commençaient à pleuvoir jusque dans les rangs de la garde en
+réserve derrière Napoléon.
+
+
+
+
+Chapitre XII
+
+La garde
+
+
+On sait le reste: l'irruption d'une troisième armée, la bataille
+disloquée, quatre-vingt-six bouches à feu tonnant tout à coup, Pirch Ier
+survenant avec Bülow, la cavalerie de Zieten menée par Blücher en
+personne, les Français refoulés, Marcognet balayé du plateau d'Ohain,
+Durutte délogé de Papelotte, Donzelot et Quiot reculant, Lobau pris en
+écharpe, une nouvelle bataille se précipitant à la nuit tombante sur nos
+régiments démantelés, toute la ligne anglaise reprenant l'offensive et
+poussée en avant, la gigantesque trouée faite dans l'armée française, la
+mitraille anglaise et la mitraille prussienne s'entr'aidant,
+l'extermination, le désastre de front, le désastre en flanc, la garde
+entrant en ligne sous cet épouvantable écroulement.
+
+Comme elle sentait qu'elle allait mourir, elle cria: _vive l'empereur_!
+L'histoire n'a rien de plus émouvant que cette agonie éclatant en
+acclamations.
+
+Le ciel avait été couvert toute la journée. Tout à coup, en ce moment-là
+même, il était huit heures du soir, les nuages de l'horizon s'écartèrent
+et laissèrent passer, à travers les ormes de la route de Nivelles, la
+grande rougeur sinistre du soleil qui se couchait. On l'avait vu se
+lever à Austerlitz.
+
+Chaque bataillon de la garde, pour ce dénouement, était commandé par un
+général. Friant, Michel, Roguet, Harlet, Mallet, Poret de Morvan,
+étaient là. Quand les hauts bonnets des grenadiers de la garde avec la
+large plaque à l'aigle apparurent, symétriques, alignés, tranquilles,
+superbes, dans la brume de cette mêlée, l'ennemi sentit le respect de la
+France; on crut voir vingt victoires entrer sur le champ de bataille,
+ailes déployées, et ceux qui étaient vainqueurs, s'estimant vaincus,
+reculèrent; mais Wellington cria: _Debout, gardes, et visez juste!_ le
+régiment rouge des gardes anglaises, couché derrière les haies, se leva,
+une nuée de mitraille cribla le drapeau tricolore frissonnant autour de
+nos aigles, tous se ruèrent, et le suprême carnage commença. La garde
+impériale sentit dans l'ombre l'armée lâchant pied autour d'elle, et le
+vaste ébranlement de la déroute, elle entendit le _sauve-qui-peut_! qui
+avait remplacé le _vive l'empereur_! et, avec la fuite derrière elle,
+elle continua d'avancer, de plus en plus foudroyée et mourant davantage
+à chaque pas qu'elle faisait. Il n'y eut point d'hésitants ni de
+timides. Le soldat dans cette troupe était aussi héros que le général.
+Pas un homme ne manqua au suicide.
+
+Ney, éperdu, grand de toute la hauteur de la mort acceptée, s'offrait à
+tous les coups dans cette tourmente. Il eut là son cinquième cheval tué
+sous lui. En sueur, la flamme aux yeux, l'écume aux lèvres, l'uniforme
+déboutonné, une de ses épaulettes à demi coupée par le coup de sabre
+d'un horse-guard, sa plaque de grand-aigle bosselée par une balle,
+sanglant, fangeux, magnifique, une épée cassée à la main, il disait:
+_Venez voir comment meurt un maréchal de France sur le champ de
+bataille!_ Mais en vain; il ne mourut pas. Il était hagard et indigné.
+Il jetait à Drouet d'Erlon cette question: _Est-ce que tu ne te fais pas
+tuer, toi?_ Il criait au milieu de toute cette artillerie écrasant une
+poignée d'hommes:--_Il n'y a donc rien pour moi! Oh! je voudrais que
+tous ces boulets anglais m'entrassent dans le ventre!_ Tu étais réservé
+à des balles françaises, infortuné!
+
+
+
+
+Chapitre XIII
+
+La catastrophe
+
+
+La déroute derrière la garde fut lugubre.
+
+L'armée plia brusquement de tous les côtés à la fois, de Hougomont, de
+la Haie-Sainte, de Papelotte, de Plancenoit. Le cri _Trahison_! fut
+suivi du cri _Sauve-qui-peut_! Une armée qui se débande, c'est un dégel.
+Tout fléchit, se fêle, craque, flotte, roule, tombe, se heurte, se hâte,
+se précipite. Désagrégation inouïe. Ney emprunte un cheval, saute
+dessus, et, sans chapeau, sans cravate, sans épée, se met en travers de
+la chaussée de Bruxelles, arrêtant à la fois les Anglais et les
+Français. Il tâche de retenir l'armée, il la rappelle, il l'insulte, il
+se cramponne à la déroute. Il est débordé. Les soldats le fuient, en
+criant: _Vive le maréchal Ney!_ Deux régiments de Durutte vont et
+viennent effarés et comme ballottés entre le sabre des uhlans et la
+fusillade des brigades de Kempt, de Best, de Pack et de Rylandt; la pire
+des mêlées, c'est la déroute, les amis s'entre-tuent pour fuir; les
+escadrons et les bataillons se brisent et se dispersent les uns contre
+les autres, énorme écume de la bataille. Lobau à une extrémité comme
+Reille à l'autre sont roulés dans le flot. En vain Napoléon fait des
+murailles avec ce qui lui reste de la garde; en vain il dépense à un
+dernier effort ses escadrons de service. Quiot recule devant Vivian,
+Kellermann devant Vandeleur, Lobau devant Bülow, Morand devant Pirch,
+Domon et Subervic devant le prince Guillaume de Prusse. Guyot, qui a
+mené à la charge les escadrons de l'empereur, tombe sous les pieds des
+dragons anglais. Napoléon court au galop le long des fuyards, les
+harangue, presse, menace, supplie. Toutes ces bouches qui criaient le
+matin _vive l'empereur_, restent béantes; c'est à peine si on le
+connaît. La cavalerie prussienne, fraîche venue, s'élance, vole, sabre,
+taille, hache, tue, extermine. Les attelages se ruent, les canons se
+sauvent; les soldats du train détellent les caissons et en prennent les
+chevaux pour s'échapper; des fourgons culbutés les quatre roues en l'air
+entravent la route et sont des occasions de massacre. On s'écrase, on se
+foule, on marche sur les morts et sur les vivants. Les bras sont
+éperdus. Une multitude vertigineuse emplit les routes, les sentiers, les
+ponts, les plaines, les collines, les vallées, les bois, encombrés par
+cette évasion de quarante mille hommes. Cris, désespoir, sacs et fusils
+jetés dans les seigles, passages frayés à coups d'épée, plus de
+camarades, plus d'officiers, plus de généraux, une inexprimable
+épouvante. Zieten sabrant la France à son aise. Les lions devenus
+chevreuils. Telle fut cette fuite.
+
+À Genappe, on essaya de se retourner, de faire front, d'enrayer. Lobau
+rallia trois cents hommes. On barricada l'entrée du village; mais à la
+première volée de la mitraille prussienne, tout se remit à fuir, et
+Lobau fut pris. On voit encore aujourd'hui cette volée de mitraille
+empreinte sur le vieux pignon d'une masure en brique à droite de la
+route, quelques minutes avant d'entrer à Genappe. Les Prussiens
+s'élancèrent dans Genappe, furieux sans doute d'être si peu vainqueurs.
+La poursuite fut monstrueuse. Blücher ordonna l'extermination. Roguet
+avait donné ce lugubre exemple de menacer de mort tout grenadier
+français qui lui amènerait un prisonnier prussien. Blücher dépassa
+Roguet. Le général de la jeune garde, Ducesme, acculé sur la porte d'une
+auberge de Genappe, rendit son épée à un hussard de la mort qui prit
+l'épée et tua le prisonnier. La victoire s'acheva par l'assassinat des
+vaincus. Punissons, puisque nous sommes l'histoire: le vieux Blücher se
+déshonora. Cette férocité mit le comble au désastre. La déroute
+désespérée traversa Genappe, traversa les Quatre-Bras, traversa
+Gosselies, traversa Frasnes, traversa Charleroi, traversa Thuin, et ne
+s'arrêta qu'à la frontière. Hélas! et qui donc fuyait de la sorte? la
+grande armée.
+
+Ce vertige, cette terreur, cette chute en ruine de la plus haute
+bravoure qui ait jamais étonné l'histoire, est-ce que cela est sans
+cause? Non. L'ombre d'une droite énorme se projette sur Waterloo. C'est
+la journée du destin. La force au-dessus de l'homme a donné ce jour-là.
+De là le pli épouvanté des têtes; de là toutes ces grandes âmes rendant
+leur épée. Ceux qui avaient vaincu l'Europe sont tombés terrassés,
+n'ayant plus rien à dire ni à faire, sentant dans l'ombre une présence
+terrible. _Hoc erat in fatis_. Ce jour-là, la perspective du genre
+humain a changé. Waterloo, c'est le gond du dix-neuvième siècle. La
+disparition du grand homme était nécessaire à l'avènement du grand
+siècle. Quelqu'un à qui on ne réplique pas s'en est chargé. La panique
+des héros s'explique. Dans la bataille de Waterloo, il y a plus du
+nuage, il y a du météore. Dieu a passé.
+
+À la nuit tombante, dans un champ près de Genappe, Bernard et Bertrand
+saisirent par un pan de sa redingote et arrêtèrent un homme hagard,
+pensif, sinistre, qui, entraîné jusque-là par le courant de la déroute,
+venait de mettre pied à terre, avait passé sous son bras la bride de son
+cheval, et, l'oeil égaré, s'en retournait seul vers Waterloo. C'était
+Napoléon essayant encore d'aller en avant, immense somnambule de ce rêve
+écroulé.
+
+
+
+
+Chapitre XIV
+
+Le dernier carré
+
+
+Quelques carrés de la garde, immobiles dans le ruissellement de la
+déroute comme des rochers dans de l'eau qui coule, tinrent jusqu'à la
+nuit. La nuit venant, la mort aussi, ils attendirent cette ombre double,
+et, inébranlables, s'en laissèrent envelopper. Chaque régiment, isolé
+des autres et n'ayant plus de lien avec l'armée rompue de toutes parts,
+mourait pour son compte. Ils avaient pris position, pour faire cette
+dernière action, les uns sur les hauteurs de Rossomme, les autres dans
+la plaine de Mont-Saint-Jean. Là, abandonnés, vaincus, terribles, ces
+carrés sombres agonisaient formidablement. Ulm, Wagram, Iéna, Friedland,
+mouraient en eux.
+
+Au crépuscule, vers neuf heures du soir, au bas du plateau de
+Mont-Saint-Jean, il en restait un. Dans ce vallon funeste, au pied de
+cette pente gravie par les cuirassiers, inondée maintenant par les
+masses anglaises, sous les feux convergents de l'artillerie ennemie
+victorieuse, sous une effroyable densité de projectiles, ce carré
+luttait. Il était commandé par un officier obscur nommé Cambronne. À
+chaque décharge, le carré diminuait, et ripostait. Il répliquait à la
+mitraille par la fusillade, rétrécissant continuellement ses quatre
+murs. De loin les fuyards s'arrêtaient par moment, essoufflés, écoutant
+dans les ténèbres ce sombre tonnerre décroissant.
+
+Quand cette légion ne fut plus qu'une poignée, quand leur drapeau ne fut
+plus qu'une loque, quand leurs fusils épuisés de balles ne furent plus
+que des bâtons, quand le tas de cadavres fut plus grand que le groupe
+vivant, il y eut parmi les vainqueurs une sorte de terreur sacrée autour
+de ces mourants sublimes, et l'artillerie anglaise, reprenant haleine,
+fit silence. Ce fut une espèce de répit. Ces combattants avaient autour
+d'eux comme un fourmillement de spectres, des silhouettes d'hommes à
+cheval, le profil noir des canons, le ciel blanc aperçu à travers les
+roues et les affûts; la colossale tête de mort que les héros entrevoient
+toujours dans la fumée au fond de la bataille, s'avançait sur eux et les
+regardait. Ils purent entendre dans l'ombre crépusculaire qu'on
+chargeait les pièces, les mèches allumées pareilles à des yeux de tigre
+dans la nuit firent un cercle autour de leurs têtes, tous les boute-feu
+des batteries anglaises s'approchèrent des canons, et alors, ému, tenant
+la minute suprême suspendue au-dessus de ces hommes, un général anglais,
+Colville selon les uns, Maitland selon les autres, leur cria: _Braves
+Français, rendez-vous!_ Cambronne répondit: _Merde!_
+
+
+
+
+Chapitre XV
+
+Cambronne
+
+
+Le lecteur français voulant être respecté, le plus beau mot peut-être
+qu'un Français ait jamais dit ne peut lui être répété. Défense de
+déposer du sublime dans l'histoire.
+
+À nos risques et périls, nous enfreignons cette défense.
+
+Donc, parmi tous ces géants, il y eut un titan, Cambronne.
+
+Dire ce mot, et mourir ensuite. Quoi de plus grand! car c'est mourir que
+de le vouloir, et ce n'est pas la faute de cet homme, si, mitraillé, il
+a survécu.
+
+L'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, ce n'est pas Napoléon en
+déroute, ce n'est pas Wellington pliant à quatre heures, désespéré à
+cinq, ce n'est pas Blücher qui ne s'est point battu; l'homme qui a gagné
+la bataille de Waterloo, c'est Cambronne.
+
+Foudroyer d'un tel mot le tonnerre qui vous tue, c'est vaincre.
+
+Faire cette réponse à la catastrophe, dire cela au destin, donner cette
+base au lion futur, jeter cette réplique à la pluie de la nuit, au mur
+traître de Hougomont, au chemin creux d'Ohain, au retard de Grouchy, à
+l'arrivée de Blücher, être l'ironie dans le sépulcre, faire en sorte de
+rester debout après qu'on sera tombé, noyer dans deux syllabes la
+coalition européenne, offrir aux rois ces latrines déjà connues des
+césars, faire du dernier des mots le premier en y mêlant l'éclair de la
+France, clore insolemment Waterloo par le mardi gras, compléter Léonidas
+par Rabelais, résumer cette victoire dans une parole suprême impossible
+à prononcer, perdre le terrain et garder l'histoire, après ce carnage
+avoir pour soi les rieurs, c'est immense. C'est l'insulte à la foudre.
+Cela atteint la grandeur eschylienne.
+
+Le mot de Cambronne fait l'effet d'une fracture. C'est la fracture d'une
+poitrine par le dédain; c'est le trop plein de l'agonie qui fait
+explosion. Qui a vaincu? Est-ce Wellington? Non. Sans Blücher il était
+perdu. Est-ce Blücher? Non. Si Wellington n'eût pas commencé, Blücher
+n'aurait pu finir. Ce Cambronne, ce passant de la dernière heure, ce
+soldat ignoré, cet infiniment petit de la guerre, sent qu'il y a là un
+mensonge, un mensonge dans une catastrophe, redoublement poignant, et,
+au moment où il en éclate de rage, on lui offre cette dérision, la vie!
+Comment ne pas bondir? Ils sont là, tous les rois de l'Europe, les
+généraux heureux, les Jupiters tonnants, ils ont cent mille soldats
+victorieux, et derrière les cent mille, un million, leurs canons, mèche
+allumée, sont béants, ils ont sous leurs talons la garde impériale et la
+grande armée, ils viennent d'écraser Napoléon, et il ne reste plus que
+Cambronne; il n'y a plus pour protester que ce ver de terre. Il
+protestera. Alors il cherche un mot comme on cherche une épée. Il lui
+vient de l'écume, et cette écume, c'est le mot. Devant cette victoire
+prodigieuse et médiocre, devant cette victoire sans victorieux, ce
+désespéré se redresse; il en subit l'énormité, mais il en constate le
+néant; et il fait plus que cracher sur elle; et sous l'accablement du
+nombre, de la force et de la matière, il trouve à l'âme une expression,
+l'excrément. Nous le répétons. Dire cela, faire cela, trouver cela,
+c'est être le vainqueur.
+
+L'esprit des grands jours entra dans cet homme inconnu à cette minute
+fatale. Cambronne trouve le mot de Waterloo comme Rouget de l'Isle
+trouve la Marseillaise, par visitation du souffle d'en haut. Un effluve
+de l'ouragan divin se détache et vient passer à travers ces hommes, et
+ils tressaillent, et l'un chante le chant suprême et l'autre pousse le
+cri terrible. Cette parole du dédain titanique, Cambronne ne la jette
+pas seulement à l'Europe au nom de l'empire, ce serait peu; il la jette
+au passé au nom de la révolution. On l'entend, et l'on reconnaît dans
+Cambronne la vieille âme des géants. Il semble que c'est Danton qui
+parle ou Kléber qui rugit.
+
+Au mot de Cambronne, la voix anglaise répondit: _feu!_ les batteries
+flamboyèrent, la colline trembla, de toutes ces bouches d'airain sortit
+un dernier vomissement de mitraille, épouvantable, une vaste fumée,
+vaguement blanchie du lever de la lune, roula, et quand la fumée se
+dissipa, il n'y avait plus rien. Ce reste formidable était anéanti; la
+garde était morte. Les quatre murs de la redoute vivante gisaient, à
+peine distinguait-on çà et là un tressaillement parmi les cadavres; et
+c'est ainsi que les légions françaises, plus grandes que les légions
+romaines, expirèrent à Mont-Saint-Jean sur la terre mouillée de pluie et
+de sang, dans les blés sombres, à l'endroit où passe maintenant, à
+quatre heures du matin, en sifflant et en fouettant gaîment son cheval,
+Joseph, qui fait le service de la malle-poste de Nivelles.
+
+
+
+
+Chapitre XVI
+
+_Quot libras in duce?_
+
+
+La bataille de Waterloo est une énigme. Elle est aussi obscure pour ceux
+qui l'ont gagnée que pour celui qui l'a perdue. Pour Napoléon, c'est une
+panique. Blücher n'y voit que du feu; Wellington n'y comprend rien.
+Voyez les rapports. Les bulletins sont confus, les commentaires sont
+embrouillés. Ceux-ci balbutient, ceux-là bégayent. Jomini partage la
+bataille de Waterloo en quatre moments; Muffling la coupe en trois
+péripéties; Charras, quoique sur quelques points nous ayons une autre
+appréciation que lui, a seul saisi de son fier coup d'oeil les
+linéaments caractéristiques de cette catastrophe du génie humain aux
+prises avec le hasard divin. Tous les autres historiens ont un certain
+éblouissement, et dans cet éblouissement ils tâtonnent. Journée
+fulgurante, en effet, écroulement de la monarchie militaire qui, à la
+grande stupeur des rois, a entraîné tous les royaumes, chute de la
+force, déroute de la guerre.
+
+Dans cet événement, empreint de nécessité surhumaine, la part des hommes
+n'est rien.
+
+Retirer Waterloo à Wellington et à Blücher, est-ce ôter quelque chose à
+l'Angleterre et à l'Allemagne? Non. Ni cette illustre Angleterre ni
+cette auguste Allemagne ne sont en question dans le problème de
+Waterloo. Grâce au ciel, les peuples sont grands en dehors des lugubres
+aventures de l'épée. Ni l'Allemagne, ni l'Angleterre, ni la France, ne
+tiennent dans un fourreau. Dans cette époque où Waterloo n'est qu'un
+cliquetis de sabres, au-dessus de Blücher l'Allemagne à Goethe et
+au-dessus de Wellington l'Angleterre à Byron. Un vaste lever d'idées est
+propre à notre siècle, et dans cette aurore l'Angleterre et l'Allemagne
+ont leur lueur magnifique. Elles sont majestueuses par ce qu'elles
+pensent. L'élévation de niveau qu'elles apportent à la civilisation leur
+est intrinsèque; il vient d'elles-mêmes, et non d'un accident. Ce
+qu'elles ont d'agrandissement au dix-neuvième siècle n'a point Waterloo
+pour source. Il n'y a que les peuples barbares qui aient des crues
+subites après une victoire. C'est la vanité passagère des torrents
+enflés d'un orage. Les peuples civilisés, surtout au temps où nous
+sommes, ne se haussent ni ne s'abaissent par la bonne ou mauvaise
+fortune d'un capitaine. Leur poids spécifique dans le genre humain
+résulte de quelque chose de plus qu'un combat. Leur honneur, Dieu merci,
+leur dignité, leur lumière, leur génie, ne sont pas des numéros que les
+héros et les conquérants, ces joueurs, peuvent mettre à la loterie des
+batailles. Souvent bataille perdue, progrès conquis. Moins de gloire,
+plus de liberté. Le tambour se tait, la raison prend la parole. C'est le
+jeu à qui perd gagne. Parlons donc de Waterloo froidement des deux
+côtés. Rendons au hasard ce qui est au hasard et à Dieu ce qui est à
+Dieu. Qu'est-ce que Waterloo? Une victoire? Non. Un quine.
+
+Quine gagné par l'Europe, payé par la France.
+
+Ce n'était pas beaucoup la peine de mettre là un lion.
+
+Waterloo du reste est la plus étrange rencontre qui soit dans
+l'histoire. Napoléon et Wellington. Ce ne sont pas des ennemis, ce sont
+des contraires. Jamais Dieu, qui se plaît aux antithèses, n'a fait un
+plus saisissant contraste et une confrontation plus extraordinaire. D'un
+côté, la précision, la prévision, la géométrie, la prudence, la retraite
+assurée, les réserves ménagées, un sang-froid opiniâtre, une méthode
+imperturbable, la stratégie qui profite du terrain, la tactique qui
+équilibre les bataillons, le carnage tiré au cordeau, la guerre réglée
+montre en main, rien laissé volontairement au hasard, le vieux courage
+classique, la correction absolue; de l'autre l'intuition, la divination,
+l'étrangeté militaire, l'instinct surhumain, le coup d'oeil flamboyant,
+on ne sait quoi qui regarde comme l'aigle et qui frappe comme la foudre,
+un art prodigieux dans une impétuosité dédaigneuse, tous les mystères
+d'une âme profonde, l'association avec le destin, le fleuve, la plaine,
+la forêt, la colline, sommés et en quelque sorte forcés d'obéir, le
+despote allant jusqu'à tyranniser le champ de bataille, la foi à
+l'étoile mêlée à la science stratégique, la grandissant, mais la
+troublant. Wellington était le _Barème_ de la guerre, Napoléon en était
+le _Michel-Ange_; et cette fois le génie fut vaincu par le calcul.
+
+Des deux côtés on attendait quelqu'un. Ce fut le calculateur exact qui
+réussit. Napoléon attendait Grouchy; il ne vint pas. Wellington
+attendait Blücher; il vint.
+
+Wellington, c'est la guerre classique qui prend sa revanche. Bonaparte,
+à son aurore, l'avait rencontrée en Italie, et superbement battue. La
+vieille chouette avait fui devant le jeune vautour. L'ancienne tactique
+avait été non seulement foudroyée, mais scandalisée. Qu'était-ce que ce
+Corse de vingt-six ans, que signifiait cet ignorant splendide qui, ayant
+tout contre lui, rien pour lui, sans vivres, sans munitions, sans
+canons, sans souliers, presque sans armée, avec une poignée d'hommes
+contre des masses, se ruait sur l'Europe coalisée, et gagnait
+absurdement des victoires dans l'impossible? D'où sortait ce forcené
+foudroyant qui, presque sans reprendre haleine, et avec le même jeu de
+combattants dans la main, pulvérisait l'une après l'autre les cinq
+armées de l'empereur d'Allemagne, culbutant Beaulieu sur Alvinzi,
+Wurmser sur Beaulieu, Mélas sur Wurmser, Mack sur Mélas? Qu'était-ce que
+ce nouveau venu de la guerre ayant l'effronterie d'un astre? L'école
+académique militaire l'excommuniait en lâchant pied. De là une
+implacable rancune du vieux césarisme contre le nouveau, du sabre
+correct contre l'épée flamboyante, et de l'échiquier contre le génie. Le
+18 juin 1815, cette rancune eut le dernier mot, et au-dessous de Lodi,
+de Montebello, de Montenotte, de Mantoue, de Marengo, d'Arcole, elle
+écrivit: Waterloo. Triomphe des médiocres, doux aux majorités. Le destin
+consentit à cette ironie. À son déclin, Napoléon retrouva devant lui
+Wurmser jeune.
+
+Pour avoir Wurmser en effet, il suffît de blanchir les cheveux de
+Wellington.
+
+Waterloo est une bataille du premier ordre gagnée par un capitaine du
+second.
+
+Ce qu'il faut admirer dans la bataille de Waterloo, c'est l'Angleterre,
+c'est la fermeté anglaise, c'est la résolution anglaise, c'est le sang
+anglais; ce que l'Angleterre a eu là de superbe, ne lui en déplaise,
+c'est elle-même. Ce n'est pas son capitaine, c'est son armée.
+
+Wellington, bizarrement ingrat, déclare dans une lettre à lord Bathurst
+que son armée, l'armée qui a combattu le 18 juin 1815, était une
+«détestable armée». Qu'en pense cette sombre mêlée d'ossements enfouis
+sous les sillons de Waterloo?
+
+L'Angleterre a été trop modeste vis-à-vis de Wellington. Faire
+Wellington si grand, c'est faire l'Angleterre petite. Wellington n'est
+qu'un héros comme un autre. Ces Écossais gris, ces horse-guards, ces
+régiments de Maitland et de Mitchell, cette infanterie de Pack et de
+Kempt, cette cavalerie de Ponsonby et de Somerset, ces highlanders
+jouant du _pibroch_ sous la mitraille, ces bataillons de Rylandt, ces
+recrues toutes fraîches qui savaient à peine manier le mousquet tenant
+tête aux vieilles bandes d'Essling et de Rivoli, voilà ce qui est grand.
+Wellington a été tenace, ce fut là son mérite, et nous ne le lui
+marchandons pas, mais le moindre de ses fantassins et de ses cavaliers a
+été tout aussi solide que lui. _L'iron-soldier_ vaut _l'iron-duke_.
+Quant à nous, toute notre glorification va au soldat anglais, à l'armée
+anglaise, au peuple anglais. Si trophée il y a, c'est à l'Angleterre que
+le trophée est dû. La colonne de Waterloo serait plus juste si au lieu
+de la figure d'un homme, elle élevait dans la nue la statue d'un peuple.
+Mais cette grande Angleterre s'irritera de ce que nous disons ici. Elle
+a encore, après son 1688 et notre 1789, l'illusion féodale. Elle croit à
+l'hérédité et à la hiérarchie. Ce peuple, qu'aucun ne dépasse en
+puissance et en gloire, s'estime comme nation, non comme peuple. En tant
+que peuple, il se subordonne volontiers et prend un lord pour une tête.
+Workman, il se laisse dédaigner; soldat, il se laisse bâtonner. On se
+souvient qu'à la bataille d'Inkermann un sergent qui, à ce qu'il paraît,
+avait sauvé l'armée, ne put être mentionné par lord Raglan, la
+hiérarchie militaire anglaise ne permettant de citer dans un rapport
+aucun héros au-dessous du grade d'officier.
+
+Ce que nous admirons par-dessus tout, dans une rencontre du genre de
+celle de Waterloo, c'est la prodigieuse habileté du hasard. Pluie
+nocturne, mur de Hougomont, chemin creux d'Ohain, Grouchy sourd au
+canon, guide de Napoléon qui le trompe, guide de Bülow qui l'éclaire;
+tout ce cataclysme est merveilleusement conduit.
+
+Au total, disons-le, il y eut à Waterloo plus de massacre que de
+bataille.
+
+Waterloo est de toutes les batailles rangées celle qui a le plus petit
+front sur un tel nombre de combattants. Napoléon, trois quarts de lieue,
+Wellington, une demi-lieue; soixante-douze mille combattants de chaque
+côté. De cette épaisseur vint le carnage.
+
+On a fait ce calcul et établi cette proportion: Perte d'hommes: à
+Austerlitz, Français, quatorze pour cent; Russes, trente pour cent,
+Autrichiens, quarante-quatre pour cent. À Wagram, Français, treize pour
+cent; Autrichiens, quatorze. À la Moskowa, Français, trente-sept pour
+cent; Russes, quarante-quatre. À Bautzen, Français, treize pour cent;
+Russes et Prussiens, quatorze. À Waterloo, Français, cinquante-six pour
+cent; Alliés, trente et un. Total pour Waterloo, quarante et un pour
+cent. Cent quarante-quatre mille combattants; soixante mille morts. Le
+champ de Waterloo aujourd'hui a le calme qui appartient à la terre,
+support impassible de l'homme, et il ressemble à toutes les plaines.
+
+La nuit pourtant une espèce de brume visionnaire s'en dégage, et si
+quelque voyageur s'y promène, s'il regarde, s'il écoute, s'il rêve comme
+Virgile devant les funestes plaines de Philippes, l'hallucination de la
+catastrophe le saisit. L'effrayant 18 juin revit; la fausse colline
+monument s'efface, ce lion quelconque se dissipe, le champ de bataille
+reprend sa réalité; des lignes d'infanterie ondulent dans la plaine, des
+galops furieux traversent l'horizon! le songeur effaré voit l'éclair des
+sabres, l'étincelle des bayonnettes, le flamboiement des bombes,
+l'entre-croisement monstrueux des tonnerres; il entend, comme un râle au
+fond d'une tombe, la clameur vague de la bataille fantôme; ces ombres,
+ce sont les grenadiers; ces lueurs, ce sont les cuirassiers; ce
+squelette, c'est Napoléon; ce squelette, c'est Wellington; tout cela
+n'est plus et se heurte et combat encore; et les ravins s'empourprent,
+et les arbres frissonnent, et il y a de la furie jusque dans les nuées,
+et, dans les ténèbres, toutes ces hauteurs farouches, Mont-Saint-Jean,
+Hougomont, Frischemont, Papelotte, Plancenoit, apparaissent confusément
+couronnées de tourbillons de spectres s'exterminant.
+
+
+
+
+Chapitre XVII
+
+Faut-il trouver bon Waterloo?
+
+
+Il existe une école libérale très respectable qui ne hait point
+Waterloo. Nous n'en sommes pas. Pour nous, Waterloo n'est que la date
+stupéfaite de la liberté. Qu'un tel aigle sorte d'un tel oeuf, c'est à
+coup sûr l'inattendu.
+
+Waterloo, si l'on se place au point de vue culminant de la question, est
+intentionnellement une victoire contre-révolutionnaire. C'est l'Europe
+contre la France, c'est Pétersbourg, Berlin et Vienne contre Paris,
+c'est le _statu quo_ contre l'initiative, c'est le 14 juillet 1789
+attaqué à travers le 20 mars 1815, c'est le branle-bas des monarchies
+contre l'indomptable émeute française. Éteindre enfin ce vaste peuple en
+éruption depuis vingt-six ans, tel était le rêve. Solidarité des
+Brunswick, des Nassau, des Romanoff, des Hohenzollern, des Habsbourg,
+avec les Bourbons. Waterloo porte en croupe le droit divin. Il est vrai
+que, l'empire ayant été despotique, la royauté, par la réaction
+naturelle des choses, devait forcément être libérale, et qu'un ordre
+constitutionnel à contre-coeur est sorti de Waterloo, au grand regret
+des vainqueurs. C'est que la révolution ne peut être vraiment vaincue,
+et qu'étant providentielle et absolument fatale, elle reparaît toujours,
+avant Waterloo, dans Bonaparte jetant bas les vieux trônes, après
+Waterloo, dans Louis XVIII octroyant et subissant la Charte. Bonaparte
+met un postillon sur le trône de Naples et un sergent sur le trône de
+Suède, employant l'inégalité à démontrer l'égalité; Louis XVIII à
+Saint-Ouen contresigne la déclaration des droits de l'homme. Voulez-vous
+vous rendre compte de ce que c'est que la révolution, appelez-la
+_Progrès_; et voulez-vous vous rendre compte de ce que c'est que le
+progrès, appelez-le _Demain_. Demain fait irrésistiblement son oeuvre,
+et il la fait dès aujourd'hui. Il arrive toujours à son but,
+étrangement. Il emploie Wellington à faire de Foy, qui n'était qu'un
+soldat, un orateur. Foy tombe à Hougomont et se relève à la tribune.
+Ainsi procède le progrès. Pas de mauvais outil pour cet ouvrier-là. Il
+ajuste à son travail divin, sans se déconcerter, l'homme qui a enjambé
+les Alpes, et le bon vieux malade chancelant du père Élysée. Il se sert
+du podagre comme du conquérant; du conquérant au dehors, du podagre au
+dedans. Waterloo, en coupant court à la démolition des trônes européens
+par l'épée, n'a eu d'autre effet que de faire continuer le travail
+révolutionnaire d'un autre côté. Les sabreurs ont fini, c'est le tour
+des penseurs. Le siècle que Waterloo voulait arrêter a marché dessus et
+a poursuivi sa route. Cette victoire sinistre a été vaincue par la
+liberté.
+
+En somme, et incontestablement, ce qui triomphait à Waterloo, ce qui
+souriait derrière Wellington, ce qui lui apportait tous les bâtons de
+maréchal de l'Europe, y compris, dit-on, le bâton de maréchal de France,
+ce qui roulait joyeusement les brouettées de terre pleine d'ossements
+pour élever la butte du lion, ce qui a triomphalement écrit sur ce
+piédestal cette date: _18 juin 1815_, ce qui encourageait Blücher
+sabrant la déroute, ce qui du haut du plateau de Mont-Saint-Jean se
+penchait sur la France comme sur une proie, c'était la
+contre-révolution. C'est la contre-révolution qui murmurait ce mot
+infâme: démembrement. Arrivée à Paris, elle a vu le cratère de près,
+elle a senti que cette cendre lui brûlait les pieds, et elle s'est
+ravisée. Elle est revenue au bégayement d'une charte.
+
+Ne voyons dans Waterloo que ce qui est dans Waterloo. De liberté
+intentionnelle, point. La contre-révolution était involontairement
+libérale, de même que, par un phénomène correspondant, Napoléon était
+involontairement révolutionnaire. Le 18 juin 1815, Robespierre à cheval
+fut désarçonné.
+
+
+
+
+Chapitre XVIII
+
+Recrudescence du droit divin
+
+
+Fin de la dictature. Tout un système d'Europe croula.
+
+L'empire s'affaissa dans une ombre qui ressembla à celle du monde romain
+expirant. On revit de l'abîme comme au temps des barbares. Seulement la
+barbarie de 1815, qu'il faut nommer de son petit nom, la
+contre-révolution, avait peu d'haleine, s'essouffla vite, et resta
+court. L'empire, avouons-le, fut pleuré, et pleuré par des yeux
+héroïques. Si la gloire est dans le glaive fait sceptre, l'empire avait
+été la gloire même. Il avait répandu sur la terre toute la lumière que
+la tyrannie peut donner; lumière sombre. Disons plus: lumière obscure.
+Comparée au vrai jour, c'est de la nuit. Cette disparition de la nuit
+fit l'effet d'une éclipse.
+
+Louis XVIII rentra dans Paris. Les danses en rond du 8 juillet
+effacèrent les enthousiasmes du 20 mars. Le Corse devint l'antithèse du
+Béarnais. Le drapeau du dôme des Tuileries fut blanc. L'exil trôna. La
+table de sapin de Hartwell prit place devant le fauteuil fleurdelysé de
+Louis XIV. On parla de Bouvines et de Fontenoy comme d'hier, Austerlitz
+ayant vieilli. L'autel et le trône fraternisèrent majestueusement. Une
+des formes les plus incontestées du salut de la société au dix-neuvième
+siècle s'établit sur la France et sur le continent. L'Europe prit la
+cocarde blanche. Trestaillon fut célèbre. La devise _non pluribus impar_
+reparut dans des rayons de pierre figurant un soleil sur la façade de la
+caserne du quai d'Orsay. Où il y avait eu une garde impériale, il y eut
+une maison rouge. L'arc du carrousel, tout chargé de victoires mal
+portées, dépaysé dans ces nouveautés, un peu honteux peut-être de
+Marengo et d'Arcole, se tira d'affaire avec la statue du duc
+d'Angoulême. Le cimetière de la Madeleine, redoutable fosse commune de
+93, se couvrit de marbre et de jaspe, les os de Louis XVI et de
+Marie-Antoinette étant dans cette poussière. Dans le fossé de Vincennes,
+un cippe sépulcral sortit de terre, rappelant que le duc d'Enghien était
+mort dans le mois même où Napoléon avait été couronné. Le pape Pie VII,
+qui avait fait ce sacre très près de cette mort, bénit tranquillement la
+chute comme il avait béni l'élévation. Il y eut à Schoenbrunn une petite
+ombre âgée de quatre ans qu'il fut séditieux d'appeler le roi de Rome.
+Et ces choses se sont faites, et ces rois ont repris leurs trônes, et le
+maître de l'Europe a été mis dans une cage, et l'ancien régime est
+devenu le nouveau, et toute l'ombre et toute la lumière de la terre ont
+changé de place, parce que, dans l'après-midi d'un jour d'été, un pâtre
+a dit à un Prussien dans un bois: passez par ici et non par là!
+
+Ce 1815 fut une sorte d'avril lugubre. Les vieilles réalités malsaines
+et vénéneuses se couvrirent d'apparences neuves. Le mensonge épousa
+1789, le droit divin se masqua d'une charte, les fictions se firent
+constitutionnelles, les préjugés, les superstitions et les
+arrière-pensées, avec l'article 14 au coeur, se vernirent de
+libéralisme. Changement de peau des serpents.
+
+L'homme avait été à la fois agrandi et amoindri par Napoléon. L'idéal,
+sous ce règne de la matière splendide, avait reçu le nom étrange
+d'idéologie. Grave imprudence d'un grand homme, tourner en dérision
+l'avenir. Les peuples cependant, cette chair à canon si amoureuse du
+canonnier, le cherchaient des yeux. Où est-il? Que fait-il? _Napoléon
+est mort_, disait un passant à un invalide de Marengo et de
+Waterloo.--_Lui mort!_ s'écria ce soldat, _vous le connaissez bien!_ Les
+imaginations déifiaient cet homme terrassé. Le fond de l'Europe, après
+Waterloo, fut ténébreux. Quelque chose d'énorme resta longtemps vide par
+l'évanouissement de Napoléon.
+
+Les rois se mirent dans ce vide. La vieille Europe en profita pour se
+reformer. Il y eut une Sainte-Alliance. Belle-Alliance, avait dit
+d'avance le champ fatal de Waterloo.
+
+En présence et en face de cette antique Europe refaite, les linéaments
+d'une France nouvelle s'ébauchèrent. L'avenir, raillé par l'empereur,
+fit son entrée. Il avait sur le front cette étoile, Liberté. Les yeux
+ardents des jeunes générations se tournèrent vers lui. Chose singulière,
+on s'éprit en même temps de cet avenir, Liberté, et de ce passé,
+Napoléon. La défaite avait grandi le vaincu. Bonaparte tombé semblait
+plus haut que Napoléon debout. Ceux qui avaient triomphé eurent peur.
+L'Angleterre le fit garder par Hudson Lowe et la France le fit guetter
+par Montchenu. Ses bras croisés devinrent l'inquiétude des trônes.
+Alexandre le nommait: mon insomnie. Cet effroi venait de la quantité de
+révolution qu'il avait en lui. C'est ce qui explique et excuse le
+libéralisme bonapartiste. Ce fantôme donnait le tremblement au vieux
+monde. Les rois régnèrent mal à leur aise, avec le rocher de
+Sainte-Hélène à l'horizon.
+
+Pendant que Napoléon agonisait à Longwood, les soixante mille hommes
+tombés dans le champ de Waterloo pourrirent tranquillement, et quelque
+chose de leur paix se répandit dans le monde. Le congrès de Vienne en
+fit les traités de 1815, et l'Europe nomma cela la restauration.
+
+Voilà ce que c'est que Waterloo.
+
+Mais qu'importe à l'infini? Toute cette tempête, tout ce nuage, cette
+guerre, puis cette paix, toute cette ombre, ne troubla pas un moment la
+lueur de l'oeil immense devant lequel un puceron sautant d'un brin
+d'herbe à l'autre égale l'aigle volant de clocher en clocher aux tours
+de Notre-Dame.
+
+
+
+
+Chapitre XIX
+
+Le champ de bataille la nuit
+
+
+Revenons, c'est une nécessité de ce livre, sur ce fatal champ de
+bataille.
+
+Le 18 juin 1815, c'était pleine lune. Cette clarté favorisa la poursuite
+féroce de Blücher, dénonça les traces des fuyards, livra cette masse
+désastreuse à la cavalerie prussienne acharnée, et aida au massacre. Il
+y a parfois dans les catastrophes de ces tragiques complaisances de la
+nuit.
+
+Après le dernier coup de canon tiré, la plaine de Mont-Saint-Jean resta
+déserte.
+
+Les Anglais occupèrent le campement des Français, c'est la constatation
+habituelle de la victoire; coucher dans le lit du vaincu. Ils établirent
+leur bivouac au delà de Rossomme. Les Prussiens, lâchés sur la déroute,
+poussèrent en avant. Wellington alla au village de Waterloo rédiger son
+rapport à lord Bathurst.
+
+Si jamais le _sic vos non vobis_ a été applicable, c'est à coup sûr à ce
+village de Waterloo. Waterloo n'a rien fait, et est resté à une
+demi-lieue de l'action. Mont-Saint-Jean a été canonné, Hougomont a été
+brûlé, Papelotte a été brûlé, Plancenoit a été brûlé, la Haie-Sainte a
+été prise d'assaut, la Belle-Alliance a vu l'embrasement des deux
+vainqueurs; on sait à peine ces noms, et Waterloo qui n'a point
+travaillé dans la bataille en a tout l'honneur.
+
+Nous ne sommes pas de ceux qui flattent la guerre; quand l'occasion s'en
+présente, nous lui disons ses vérités. La guerre a d'affreuses beautés
+que nous n'avons point cachées; elle a aussi, convenons-en, quelques
+laideurs. Une des plus surprenantes, c'est le prompt dépouillement des
+morts après la victoire. L'aube qui suit une bataille se lève toujours
+sur des cadavres nus.
+
+Qui fait cela? Qui souille ainsi le triomphe? Quelle est cette hideuse
+main furtive qui se glisse dans la poche de la victoire? Quels sont ces
+filous faisant leur coup derrière la gloire? Quelques philosophes,
+Voltaire entre autres, affirment que ce sont précisément ceux-là qui ont
+fait la gloire. _Ce sont les mêmes_, disent-ils, _il n'y a pas de
+rechange, ceux qui sont debout pillent ceux qui sont à terre_. _Le héros
+du jour est le vampire de la nuit._ On a bien le droit, après tout, de
+détrousser un peu un cadavre dont on est l'auteur. Quant à nous, nous ne
+le croyons pas. Cueillir des lauriers et voler les souliers d'un mort,
+cela nous semble impossible à la même main.
+
+Ce qui est certain, c'est que, d'ordinaire, après les vainqueurs
+viennent les voleurs. Mais mettons le soldat, surtout le soldat
+contemporain, hors de cause.
+
+Toute armée a une queue, et c'est là ce qu'il faut accuser. Des êtres
+chauves-souris, mi-partis brigands et valets, toutes les espèces de
+_vespertilio_ qu'engendre ce crépuscule qu'on appelle la guerre, des
+porteurs d'uniformes qui ne combattent pas, de faux malades, des éclopés
+redoutables, des cantiniers interlopes trottant, quelquefois avec leurs
+femmes, sur de petites charrettes et volant ce qu'ils revendent, des
+mendiants s'offrant pour guides aux officiers, des goujats, des
+maraudeurs, les armées en marche autrefois,--nous ne parlons pas du
+temps présent,--traînaient tout cela, si bien que, dans la langue
+spéciale, cela s'appelait «les traînards». Aucune armée ni aucune nation
+n'étaient responsables de ces êtres; ils parlaient italien et suivaient
+les Allemands; ils parlaient français et suivaient les Anglais. C'est
+par un de ces misérables, traînard espagnol qui parlait français, que le
+marquis de Fervacques, trompé par son baragouin picard, et le prenant
+pour un des nôtres, fut tué en traître et volé sur le champ de bataille
+même, dans la nuit qui suivit la victoire de Cerisoles. De la maraude
+naissait le maraud. La détestable maxime: _vivre sur l'ennemi_,
+produisait cette lèpre, qu'une forte discipline pouvait seule guérir. Il
+y a des renommées qui trompent; on ne sait pas toujours pourquoi de
+certains généraux, grands d'ailleurs, ont été si populaires. Turenne
+était adoré de ses soldats parce qu'il tolérait le pillage; le mal
+permis fait partie de la bonté; Turenne était si bon qu'il a laissé
+mettre à feu et à sang le Palatinat. On voyait à la suite des armées
+moins ou plus de maraudeurs selon que le chef était plus ou moins
+sévère. Hoche et Marceau n'avaient point de traînards; Wellington, nous
+lui rendons volontiers cette justice, en avait peu.
+
+Pourtant, dans la nuit du 18 au 19 juin, on dépouilla les morts.
+Wellington fut rigide; ordre de passer par les armes quiconque serait
+pris en flagrant délit; mais la rapine est tenace. Les maraudeurs
+volaient dans un coin du champ de bataille pendant qu'on les fusillait
+dans l'autre.
+
+La lune était sinistre sur cette plaine.
+
+Vers minuit, un homme rôdait, ou plutôt rampait, du côté du chemin creux
+d'Ohain. C'était, selon toute apparence, un de ceux que nous venons de
+caractériser, ni Anglais, ni Français, ni paysan, ni soldat, moins homme
+que goule, attiré par le flair des morts, ayant pour victoire le vol,
+venant dévaliser Waterloo. Il était vêtu d'une blouse qui était un peu
+une capote, il était inquiet et audacieux, il allait devant lui et
+regardait derrière lui. Qu'était-ce que cet homme? La nuit probablement
+en savait plus sur son compte que le jour. Il n'avait point de sac, mais
+évidemment de larges poches sous sa capote. De temps en temps, il
+s'arrêtait, examinait la plaine autour de lui comme pour voir s'il
+n'était pas observé, se penchait brusquement, dérangeait à terre quelque
+chose de silencieux et d'immobile, puis se redressait et s'esquivait.
+Son glissement, ses attitudes, son geste rapide et mystérieux le
+faisaient ressembler à ces larves crépusculaires qui hantent les ruines
+et que les anciennes légendes normandes appellent les Alleurs.
+
+De certains échassiers nocturnes font de ces silhouettes dans les
+marécages.
+
+Un regard qui eût sondé attentivement toute cette brume eût pu
+remarquer, à quelque distance, arrêté et comme caché derrière la masure
+qui borde sur la chaussée de Nivelles l'angle de la route de
+Mont-Saint-Jean à Braine-l'Alleud, une façon de petit fourgon de
+vivandier à coiffe d'osier goudronnée, attelé d'une haridelle affamée
+broutant l'ortie à travers son mors, et dans ce fourgon une espèce de
+femme assise sur des coffres et des paquets. Peut-être y avait-il un
+lien entre ce fourgon et ce rôdeur.
+
+L'obscurité était sereine. Pas un nuage au zénith. Qu'importe que la
+terre soit rouge, la lune reste blanche. Ce sont là les indifférences du
+ciel. Dans les prairies, des branches d'arbre cassées par la mitraille
+mais non tombées et retenues par l'écorce se balançaient doucement au
+vent de la nuit. Une haleine, presque une respiration, remuait les
+broussailles. Il y avait dans l'herbe des frissons qui ressemblaient à
+des départs d'âmes.
+
+On entendait vaguement au loin aller et venir les patrouilles et les
+rondes-major du campement anglais.
+
+Hougomont et la Haie-Sainte continuaient de brûler, faisant, l'un à
+l'ouest, l'autre à l'est, deux grosses flammes auxquelles venait se
+rattacher, comme un collier de rubis dénoué ayant à ses extrémités deux
+escarboucles, le cordon de feux du bivouac anglais étalé en demi-cercle
+immense sur les collines de l'horizon.
+
+Nous avons dit la catastrophe du chemin d'Ohain. Ce qu'avait été cette
+mort pour tant de braves, le coeur s'épouvante d'y songer.
+
+Si quelque chose est effroyable, s'il existe une réalité qui dépasse le
+rêve, c'est ceci: vivre, voir le soleil, être en pleine possession de la
+force virile, avoir la santé et la joie, rire vaillamment, courir vers
+une gloire qu'on a devant soi, éblouissante, se sentir dans la poitrine
+un poumon qui respire, un coeur qui bat, une volonté qui raisonne,
+parler, penser, espérer, aimer, avoir une mère, avoir une femme, avoir
+des enfants, avoir la lumière, et tout à coup, le temps d'un cri, en
+moins d'une minute, s'effondrer dans un abîme, tomber, rouler, écraser,
+être écrasé, voir des épis de blé, des fleurs, des feuilles, des
+branches, ne pouvoir se retenir à rien, sentir son sabre inutile, des
+hommes sous soi, des chevaux sur soi, se débattre en vain, les os brisés
+par quelque ruade dans les ténèbres, sentir un talon qui vous fait
+jaillir les yeux, mordre avec rage des fers de chevaux, étouffer,
+hurler, se tordre, être là-dessous, et se dire: _tout à l'heure j'étais
+un vivant!_
+
+Là où avait râlé ce lamentable désastre, tout faisait silence
+maintenant. L'encaissement du chemin creux était comble de chevaux et de
+cavaliers inextricablement amoncelés. Enchevêtrement terrible. Il n'y
+avait plus de talus. Les cadavres nivelaient la route avec la plaine et
+venaient au ras du bord comme un boisseau d'orge bien mesuré. Un tas de
+morts dans la partie haute, une rivière de sang dans la partie basse;
+telle était cette route le soir du 18 juin 1815. Le sang coulait jusque
+sur la chaussée de Nivelles et s'y extravasait en une large mare devant
+l'abatis d'arbres qui barrait la chaussée, à un endroit qu'on montre
+encore. C'est, on s'en souvient, au point opposé, vers la chaussée de
+Genappe, qu'avait eu lieu l'effondrement des cuirassiers. L'épaisseur
+des cadavres se proportionnait à la profondeur du chemin creux. Vers le
+milieu, à l'endroit où il devenait plein, là où avait passé la division
+Delord, la couche des morts s'amincissait.
+
+Le rôdeur nocturne, que nous venons de faire entrevoir au lecteur,
+allait de ce côté. Il furetait cette immense tombe. Il regardait. Il
+passait on ne sait quelle hideuse revue des morts. Il marchait les pieds
+dans le sang.
+
+Tout à coup il s'arrêta. À quelques pas devant lui, dans le chemin
+creux, au point où finissait le monceau des morts, de dessous cet amas
+d'hommes et de chevaux, sortait une main ouverte, éclairée par la lune.
+
+Cette main avait au doigt quelque chose qui brillait, et qui était un
+anneau d'or.
+
+L'homme se courba, demeura un moment accroupi, et quand il se releva, il
+n'y avait plus d'anneau à cette main.
+
+Il ne se releva pas précisément; il resta dans une attitude fauve et
+effarouchée, tournant le dos au tas de morts, scrutant l'horizon, à
+genoux, tout l'avant du corps portant sur ses deux index appuyés à
+terre, la tête guettant par-dessus le bord du chemin creux. Les quatre
+pattes du chacal conviennent à de certaines actions.
+
+Puis, prenant son parti, il se dressa.
+
+En ce moment il eut un soubresaut. Il sentit que par derrière on le
+tenait.
+
+Il se retourna; c'était la main ouverte qui s'était refermée et qui
+avait saisi le pan de sa capote.
+
+Un honnête homme eût eu peur. Celui-ci se mit à rire.
+
+--Tiens, dit-il, ce n'est que le mort. J'aime mieux un revenant qu'un
+gendarme.
+
+Cependant la main défaillit et le lâcha. L'effort s'épuise vite dans la
+tombe.
+
+--Ah çà! reprit le rôdeur, est-il vivant ce mort? Voyons donc. Il se
+pencha de nouveau, fouilla le tas, écarta ce qui faisait obstacle,
+saisit la main, empoigna le bras, dégagea la tête, tira le corps, et
+quelques instants après il traînait dans l'ombre du chemin creux un
+homme inanimé, au moins évanoui. C'était un cuirassier, un officier, un
+officier même d'un certain rang; une grosse épaulette d'or sortait de
+dessous la cuirasse; cet officier n'avait plus de casque. Un furieux
+coup de sabre balafrait son visage où l'on ne voyait que du sang. Du
+reste, il ne semblait pas qu'il eût de membre cassé, et par quelque
+hasard heureux, si ce mot est possible ici, les morts s'étaient
+arc-boutés au-dessus de lui de façon à le garantir de l'écrasement. Ses
+yeux étaient fermés.
+
+Il avait sur sa cuirasse la croix d'argent de la Légion d'honneur.
+
+Le rôdeur arracha cette croix qui disparut dans un des gouffres qu'il
+avait sous sa capote.
+
+Après quoi, il tâta le gousset de l'officier, y sentit une montre et la
+prit. Puis il fouilla le gilet, y trouva une bourse et l'empocha.
+
+Comme il en était à cette phase des secours qu'il portait à ce mourant,
+l'officier ouvrit les yeux.
+
+--Merci, dit-il faiblement.
+
+La brusquerie des mouvements de l'homme qui le maniait, la fraîcheur de
+la nuit, l'air respiré librement, l'avaient tiré de sa léthargie.
+
+Le rôdeur ne répondit point. Il leva la tête. On entendait un bruit de
+pas dans la plaine; probablement quelque patrouille qui approchait.
+
+L'officier murmura, car il y avait encore de l'agonie dans sa voix:
+
+--Qui a gagné la bataille?
+
+--Les Anglais, répondit le rôdeur.
+
+L'officier reprit:
+
+--Cherchez dans mes poches. Vous y trouverez une bourse et une montre.
+Prenez-les.
+
+C'était déjà fait.
+
+Le rôdeur exécuta le semblant demandé, et dit:
+
+--Il n'y a rien.
+
+--On m'a volé, reprit l'officier; j'en suis fâché. C'eût été pour vous.
+
+Les pas de la patrouille devenaient de plus en plus distincts.
+
+--Voici qu'on vient, dit le rôdeur, faisant le mouvement d'un homme qui
+s'en va.
+
+L'officier, soulevant péniblement le bras, le retint:
+
+--Vous m'avez sauvé la vie. Qui êtes-vous?
+
+Le rôdeur répondit vite et bas:
+
+--J'étais comme vous de l'armée française. Il faut que je vous quitte.
+Si l'on me prenait, on me fusillerait. Je vous ai sauvé la vie.
+Tirez-vous d'affaire maintenant.
+
+--Quel est votre grade?
+
+--Sergent.
+
+--Comment vous appelez-vous?
+
+--Thénardier.
+
+--Je n'oublierai pas ce nom, dit l'officier. Et vous, retenez le mien.
+Je me nomme Pontmercy.
+
+
+
+
+Livre deuxième--Le vaisseau _L'Orion_
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Le numéro 24601 devient le numéro 9430
+
+
+Jean Valjean avait été repris.
+
+On nous saura gré de passer rapidement sur des détails douloureux. Nous
+nous bornons à transcrire deux entrefilets publiés par les journaux du
+temps, quelques mois après les événements surprenants accomplis à
+Montreuil-sur-Mer.
+
+Ces articles sont un peu sommaires. On se souvient qu'il n'existait pas
+encore à cette époque de _Gazette des Tribunaux_.
+
+Nous empruntons le premier au _Drapeau blanc_. Il est daté du 25 juillet
+1823:
+
+«Un arrondissement du Pas-de-Calais vient d'être le théâtre d'un
+événement peu ordinaire. Un homme étranger au département et nommé Mr
+Madeleine avait relevé depuis quelques années, grâce à des procédés
+nouveaux, une ancienne industrie locale, la fabrication des jais et des
+verroteries noires. Il y avait fait sa fortune, et, disons-le, celle de
+l'arrondissement. En reconnaissance de ses services, on l'avait nommé
+maire. La police a découvert que ce Mr Madeleine n'était autre qu'un
+ancien forçat en rupture de ban, condamné en 1796 pour vol, et nommé
+Jean Valjean. Jean Valjean a été réintégré au bagne. Il paraît qu'avant
+son arrestation il avait réussi à retirer de chez Mr Laffitte une somme
+de plus d'un demi-million qu'il y avait placée, et qu'il avait, du
+reste, très légitimement, dit-on, gagnée dans son commerce. On n'a pu
+savoir où Jean Valjean avait caché cette somme depuis sa rentrée au
+bagne de Toulon.»
+
+Le deuxième article, un peu plus détaillé, est extrait du _Journal de
+Paris_, même date.
+
+«Un ancien forçat libéré, nommé Jean Valjean, vient de comparaître
+devant la cour d'assises du Var dans des circonstances faites pour
+appeler l'attention. Ce scélérat était parvenu à tromper la vigilance de
+la police; il avait changé de nom et avait réussi à se faire nommer
+maire d'une de nos petites villes du Nord. Il avait établi dans cette
+ville un commerce assez considérable. Il a été enfin démasqué et arrêté,
+grâce au zèle infatigable du ministère public. Il avait pour concubine
+une fille publique qui est morte de saisissement au moment de son
+arrestation. Ce misérable, qui est doué d'une force herculéenne, avait
+trouvé moyen de s'évader; mais, trois ou quatre jours après son évasion,
+la police mit de nouveau la main sur lui, à Paris même, au moment où il
+montait dans une de ces petites voitures qui font le trajet de la
+capitale au village de Montfermeil (Seine-et-Oise). On dit qu'il avait
+profité de l'intervalle de ces trois ou quatre jours de liberté pour
+rentrer en possession d'une somme considérable placée par lui chez un de
+nos principaux banquiers. On évalue cette somme à six ou sept cent mille
+francs. À en croire l'acte d'accusation, il l'aurait enfouie en un lieu
+connu de lui seul et l'on n'a pas pu la saisir. Quoi qu'il en soit, le
+nommé Jean Valjean vient d'être traduit aux assises du département du
+Var comme accusé d'un vol de grand chemin commis à main armée, il y a
+huit ans environ, sur la personne d'un de ces honnêtes enfants qui,
+comme l'a dit le patriarche de Ferney en vers immortels:
+
+_...De Savoie arrivent tous les ans_
+_Et dont la main légèrement essuie_
+_Ces longs canaux engorgés par la suie._
+
+«Ce bandit a renoncé à se défendre. Il a été établi, par l'habile et
+éloquent organe du ministère public, que le vol avait été commis de
+complicité, et que Jean Valjean faisait partie d'une bande de voleurs
+dans le Midi. En conséquence Jean Valjean, déclaré coupable, a été
+condamné à la peine de mort. Ce criminel avait refusé de se pourvoir en
+cassation. Le roi, dans son inépuisable clémence, a daigné commuer sa
+peine en celle des travaux forcés à perpétuité. Jean Valjean a été
+immédiatement dirigé sur le bagne de Toulon.»
+
+On n'a pas oublié que Jean Valjean avait à Montreuil-sur-Mer des
+habitudes religieuses. Quelques journaux, entre autres le
+_Constitutionnel_, présentèrent cette commutation comme un triomphe du
+parti prêtre.
+
+Jean Valjean changea de chiffre au bagne. Il s'appela 9430.
+
+Du reste, disons-le pour n'y plus revenir, avec Mr Madeleine la
+prospérité de Montreuil-sur-Mer disparut; tout ce qu'il avait prévu dans
+sa nuit de fièvre et d'hésitation se réalisa; lui de moins, ce fut en
+effet l'âme de moins. Après sa chute, il se fit à Montreuil-sur-Mer ce
+partage égoïste des grandes existences tombées, ce fatal dépècement des
+choses florissantes qui s'accomplit tous les jours obscurément dans la
+communauté humaine et que l'histoire n'a remarqué qu'une fois, parce
+qu'il s'est fait après la mort d'Alexandre. Les lieutenants se
+couronnent rois; les contre-maîtres s'improvisèrent fabricants. Les
+rivalités envieuses surgirent. Les vastes ateliers de Mr Madeleine
+furent fermés; les bâtiments tombèrent en ruine, les ouvriers se
+dispersèrent. Les uns quittèrent le pays, les autres quittèrent le
+métier. Tout se fit désormais en petit, au lieu de se faire en grand;
+pour le lucre, au lieu de se faire pour le bien. Plus de centre; la
+concurrence partout, et l'acharnement. Mr Madeleine dominait tout, et
+dirigeait. Lui tombé, chacun tira à soi; l'esprit de lutte succéda à
+l'esprit d'organisation, l'âpreté à la cordialité, la haine de l'un
+contre l'autre à la bienveillance du fondateur pour tous; les fils noués
+par Mr Madeleine se brouillèrent et se rompirent; on falsifia les
+procédés, on avilit les produits, on tua la confiance; les débouchés
+diminuèrent, moins de commandes; le salaire baissa, les ateliers
+chômèrent, la faillite vint. Et puis plus rien pour les pauvres. Tout
+s'évanouit.
+
+L'état lui-même s'aperçut que quelqu'un avait été écrasé quelque part.
+Moins de quatre ans après l'arrêt de la cour d'assises constatant au
+profit du bagne l'identité de Mr Madeleine et de Jean Valjean, les frais
+de perception de l'impôt étaient doublés dans l'arrondissement de
+Montreuil-sur-Mer, et Mr de Villèle en faisait l'observation à la
+tribune au mois de février 1827.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Où on lira deux vers qui sont peut-être du diable
+
+
+Avant d'aller plus loin, il est à propos de raconter avec quelque détail
+un fait singulier qui se passa vers la même époque à Montfermeil et qui
+n'est peut-être pas sans coïncidence avec certaines conjectures du
+ministère public.
+
+Il y a dans le pays de Montfermeil une superstition très ancienne,
+d'autant plus curieuse et d'autant plus précieuse qu'une superstition
+populaire dans le voisinage de Paris est comme un aloès en Sibérie. Nous
+sommes de ceux qui respectent tout ce qui est à l'état de plante rare.
+Voici donc la superstition de Montfermeil. On croit que le diable a, de
+temps immémorial, choisi la forêt pour y cacher ses trésors. Les bonnes
+femmes affirment qu'il n'est pas rare de rencontrer, à la chute du jour,
+dans les endroits écartés du bois, un homme noir, ayant la mine d'un
+charretier ou d'un bûcheron, chaussé de sabots, vêtu d'un pantalon et
+d'un sarrau de toile, et reconnaissable en ce qu'au lieu de bonnet ou de
+chapeau il a deux immenses cornes sur la tête. Ceci doit le rendre
+reconnaissable en effet. Cet homme est habituellement occupé à creuser
+un trou. Il y a trois manières de tirer parti de cette rencontre. La
+première, c'est d'aborder l'homme et de lui parler. Alors on s'aperçoit
+que cet homme est tout bonnement un paysan, qu'il paraît noir parce
+qu'on est au crépuscule, qu'il ne creuse pas le moindre trou, mais qu'il
+coupe de l'herbe pour ses vaches, et que ce qu'on avait pris pour des
+cornes n'est autre chose qu'une fourche à fumier qu'il porte sur son dos
+et dont les dents, grâce à la perspective du soir, semblaient lui sortir
+de la tête. On rentre chez soi, et l'on meurt dans la semaine. La
+seconde manière, c'est de l'observer, d'attendre qu'il ait creusé son
+trou, qu'il l'ait refermé et qu'il s'en soit allé; puis de courir bien
+vite à la fosse, de la rouvrir et d'y prendre le «trésor» que l'homme
+noir y a nécessairement déposé. En ce cas, on meurt dans le mois. Enfin
+la troisième manière, c'est de ne point parler à l'homme noir, de ne
+point le regarder, et de s'enfuir à toutes jambes. On meurt dans
+l'année. Comme les trois manières ont leurs inconvénients, la seconde,
+qui offre du moins quelques avantages, entre autres celui de posséder un
+trésor, ne fût-ce qu'un mois, est la plus généralement adoptée. Les
+hommes hardis, que toutes les chances tentent, ont donc, assez souvent,
+à ce qu'on assure, rouvert les trous creusés par l'homme noir et essayé
+de voler le diable. Il paraît que l'opération est médiocre. Du moins,
+s'il faut en croire la tradition et en particulier les deux vers
+énigmatiques en latin barbare qu'a laissés sur ce sujet un mauvais moine
+normand, un peu sorcier, appelé Tryphon. Ce Tryphon est enterré à
+l'abbaye de Saint-Georges de Bocherville près Rouen, et il naît des
+crapauds sur sa tombe.
+
+On fait donc des efforts énormes, ces fosses-là sont ordinairement très
+creuses, on sue, on fouille, on travaille toute une nuit, car c'est la
+nuit que cela se fait, on mouille sa chemise, on brûle sa chandelle, on
+ébrèche sa pioche, et lorsqu'on est arrivé enfin au fond du trou,
+lorsqu'on met la main sur «le trésor», que trouve-t-on? qu'est-ce que
+c'est que le trésor du diable? Un sou, parfois un écu, une pierre, un
+squelette, un cadavre saignant, quelquefois un spectre plié en quatre
+comme une feuille de papier dans un portefeuille, quelquefois rien.
+C'est ce que semblent annoncer aux curieux indiscrets les vers de
+Tryphon:
+
+_Fodit, et in fossa thesauros condit opaca,_
+_As, nummos, lapides, cadaver, simulacre, nihilque._
+
+Il paraît que de nos jours on y trouve aussi, tantôt une poire à poudre
+avec des balles, tantôt un vieux jeu de cartes gras et roussi qui a
+évidemment servi aux diables. Tryphon n'enregistre point ces deux
+dernières trouvailles, attendu que Tryphon vivait au douzième siècle et
+qu'il ne semble point que le diable ait eu l'esprit d'inventer la poudre
+avant Roger Bacon et les cartes avant Charles VI.
+
+Du reste, si l'on joue avec ces cartes, on est sûr de perdre tout ce
+qu'on possède; et quant à la poudre qui est dans la poire, elle a la
+propriété de vous faire éclater votre fusil à la figure.
+
+Or, fort peu de temps après l'époque où il sembla au ministère public
+que le forçat libéré Jean Valjean, pendant son évasion de quelques
+jours, avait rôdé autour de Montfermeil, on remarqua dans ce même
+village qu'un certain vieux cantonnier appelé Boulatruelle avait «des
+allures» dans le bois. On croyait savoir dans le pays que ce
+Boulatruelle avait été au bagne; il était soumis à de certaines
+surveillances de police, et, comme il ne trouvait d'ouvrage nulle part,
+l'administration l'employait au rabais comme cantonnier sur le chemin de
+traverse de Gagny à Lagny.
+
+Ce Boulatruelle était un homme vu de travers par les gens de l'endroit,
+trop respectueux, trop humble, prompt à ôter son bonnet à tout le monde,
+tremblant et souriant devant les gendarmes, probablement affilié à des
+bandes, disait-on, suspect d'embuscade au coin des taillis à la nuit
+tombante. Il n'avait que cela pour lui qu'il était ivrogne.
+
+Voici ce qu'on croyait avoir remarqué:
+
+Depuis quelque temps, Boulatruelle quittait de fort bonne heure sa
+besogne d'empierrement et d'entretien de la route et s'en allait dans la
+forêt avec sa pioche. On le rencontrait vers le soir dans les clairières
+les plus désertes, dans les fourrés les plus sauvages, ayant l'air de
+chercher quelque chose, quelquefois creusant des trous. Les bonnes
+femmes qui passaient le prenaient d'abord pour Belzébuth, puis elles
+reconnaissaient Boulatruelle, et n'étaient guère plus rassurées. Ces
+rencontres paraissaient contrarier vivement Boulatruelle. Il était
+visible qu'il cherchait à se cacher, et qu'il y avait un mystère dans ce
+qu'il faisait.
+
+On disait dans le village:--C'est clair que le diable a fait quelque
+apparition. Boulatruelle l'a vu, et cherche. Au fait, il est fichu pour
+empoigner le magot de Lucifer. Les voltairiens ajoutaient:--Sera-ce
+Boulatruelle qui attrapera le diable, ou le diable qui attrapera
+Boulatruelle? Les vieilles femmes faisaient beaucoup de signes de croix.
+
+Cependant les manèges de Boulatruelle dans le bois cessèrent, et il
+reprit régulièrement son travail de cantonnier. On parla d'autre chose.
+
+Quelques personnes toutefois étaient restées curieuses, pensant qu'il y
+avait probablement dans ceci, non point les fabuleux trésors de la
+légende, mais quelque bonne aubaine, plus sérieuse et plus palpable que
+les billets de banque du diable, et dont le cantonnier avait sans doute
+surpris à moitié le secret. Les plus «intrigués» étaient le maître
+d'école et le gargotier Thénardier, lequel était l'ami de tout le monde
+et n'avait point dédaigné de se lier avec Boulatruelle.
+
+--Il a été aux galères? disait Thénardier. Eh! mon Dieu! on ne sait ni
+qui y est, ni qui y sera.
+
+Un soir le maître d'école affirmait qu'autrefois la justice se serait
+enquise de ce que Boulatruelle allait faire dans le bois, et qu'il
+aurait bien fallu qu'il parlât, et qu'on l'aurait mis à la torture au
+besoin, et que Boulatruelle n'aurait point résisté, par exemple, à la
+question de l'eau.
+
+--Donnons-lui la question du vin, dit Thénardier.
+
+On se mit à quatre et l'on fît boire le vieux cantonnier. Boulatruelle
+but énormément, et parla peu. Il combina, avec un art admirable et dans
+une proportion magistrale, la soif d'un goinfre avec la discrétion d'un
+juge. Cependant, à force de revenir à la charge, et de rapprocher et de
+presser les quelques paroles obscures qui lui échappaient, voici ce que
+le Thénardier et le maître d'école crurent comprendre:
+
+Boulatruelle, un matin, en se rendant au point du jour à son ouvrage,
+aurait été surpris de voir dans un coin du bois, sous une broussaille,
+une pelle et une pioche, _comme qui dirait cachées_. Cependant, il
+aurait pensé que c'étaient probablement la pelle et la pioche du père
+Six-Fours, le porteur d'eau, et il n'y aurait plus songé. Mais le soir
+du même jour, il aurait vu, sans pouvoir être vu lui-même, étant masqué
+par un gros arbre, se diriger de la route vers le plus épais du bois «un
+particulier qui n'était pas du tout du pays, et que lui, Boulatruelle,
+connaissait très bien». Traduction par Thénardier: _un camarade du
+bagne_. Boulatruelle s'était obstinément refusé à dire le nom. Ce
+particulier portait un paquet, quelque chose de carré, comme une grande
+boîte ou un petit coffre. Surprise de Boulatruelle. Ce ne serait
+pourtant qu'au bout de sept ou huit minutes que l'idée de suivre «le
+particulier» lui serait venue. Mais il était trop tard, le particulier
+était déjà dans le fourré, la nuit s'était faite, et Boulatruelle
+n'avait pu le rejoindre. Alors il avait pris le parti d'observer la
+lisière du bois. «Il faisait lune.» Deux ou trois heures après,
+Boulatruelle avait vu ressortir du taillis son particulier portant
+maintenant, non plus le petit coffre-malle, mais une pioche et une
+pelle. Boulatruelle avait laissé passer le particulier et n'avait pas eu
+l'idée de l'aborder, parce qu'il s'était dit que l'autre était trois
+fois plus fort que lui, et armé d'une pioche, et l'assommerait
+probablement en le reconnaissant et en se voyant reconnu. Touchante
+effusion de deux vieux camarades qui se retrouvent. Mais la pelle et la
+pioche avaient été un trait de lumière pour Boulatruelle; il avait couru
+à la broussaille du matin, et n'y avait plus trouvé ni pelle ni pioche.
+Il en avait conclu que son particulier, entré dans le bois, y avait
+creusé un trou avec la pioche, avait enfoui le coffre, et avait refermé
+le trou avec la pelle. Or, le coffre était trop petit pour contenir un
+cadavre, donc il contenait de l'argent. De là ses recherches.
+Boulatruelle avait exploré, sondé et fureté toute la forêt, et fouillé
+partout où la terre lui avait paru fraîchement remuée. En vain.
+
+Il n'avait rien «déniché». Personne n'y pensa plus dans Montfermeil. Il
+y eut seulement quelques braves commères qui dirent: _Tenez pour certain
+que le cantonnier de Gagny n'a pas fait tout ce triquemaque pour rien;
+il est sûr que le diable est venu._
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Qu'il fallait que la chaîne de la manille eut subit un certain travail
+préparatoire pour être ainsi brisée d'un coup de marteau
+
+
+Vers la fin d'octobre de cette même année 1823, les habitants de Toulon
+virent rentrer dans leur port, à la suite d'un gros temps et pour
+réparer quelques avaries, le vaisseau l' _Orion_ qui a été plus tard
+employé à Brest comme vaisseau-école et qui faisait alors partie de
+l'escadre de la Méditerranée.
+
+Ce bâtiment, tout éclopé qu'il était, car la mer l'avait malmené, fit de
+l'effet en entrant dans la rade. Il portait je ne sais plus quel
+pavillon qui lui valut un salut réglementaire de onze coups de canon,
+rendus par lui coup pour coup; total: vingt-deux. On a calculé qu'en
+salves, politesses royales et militaires, échanges de tapages courtois,
+signaux d'étiquette, formalités de rades et de citadelles, levers et
+couchers de soleil salués tous les jours par toutes les forteresses et
+tous les navires de guerre, ouvertures et fermetures de portes, etc.,
+etc., le monde civilisé tirait à poudre par toute la terre, toutes les
+vingt-quatre heures, cent cinquante mille coups de canon inutiles. À six
+francs le coup de canon, cela fait neuf cent mille francs par jour,
+trois cents millions par an, qui s'en vont en fumée. Ceci n'est qu'un
+détail. Pendant ce temps-là les pauvres meurent de faim.
+
+L'année 1823 était ce que la restauration a appelé «l'époque de la
+guerre d'Espagne.»
+
+Cette guerre contenait beaucoup d'événements dans un seul, et force
+singularités. Une grosse affaire de famille pour la maison de Bourbon;
+la branche de France secourant et protégeant la branche de Madrid,
+c'est-à-dire faisant acte d'aînesse; un retour apparent à nos traditions
+nationales compliqué de servitude et de sujétion aux cabinets du nord;
+Mr le duc d'Angoulême, surnommé par les feuilles libérales _le héros
+d'Andujar_, comprimant, dans une attitude triomphale un peu contrariée
+par son air paisible, le vieux terrorisme fort réel du saint-office aux
+prises avec le terrorisme chimérique des libéraux; les sans-culottes
+ressuscités au grand effroi des douairières sous le nom de
+_descamisados;_ le monarchisme faisant obstacle au progrès qualifié
+anarchie; les théories de 89 brusquement interrompues dans la sape; un
+holà européen intimé à l'idée française faisant son tour du monde; à
+côté du fils de France généralissime, le prince de Carignan, depuis
+Charles-Albert, s'enrôlant dans cette croisade des rois contre les
+peuples comme volontaire avec des épaulettes de grenadier en laine
+rouge; les soldats de l'empire se remettant en campagne, mais après huit
+années de repos, vieillis, tristes, et sous la cocarde blanche; le
+drapeau tricolore agité à l'étranger par une héroïque poignée de
+Français comme le drapeau blanc l'avait été à Coblentz trente ans
+auparavant; les moines mêlés à nos troupiers; l'esprit de liberté et de
+nouveauté mis à la raison par les bayonnettes; les principes matés à
+coups de canon; la France défaisant par ses armes ce qu'elle avait fait
+par son esprit; du reste, les chefs ennemis vendus, les soldats
+hésitants, les villes assiégées par des millions; point de périls
+militaires et pourtant des explosions possibles, comme dans toute mine
+surprise et envahie; peu de sang versé, peu d'honneur conquis, de la
+honte pour quelques-uns, de la gloire pour personne; telle fut cette
+guerre, faite par des princes qui descendaient de Louis XIV et conduite
+par des généraux qui sortaient de Napoléon. Elle eut ce triste sort de
+ne rappeler ni la grande guerre ni la grande politique.
+
+Quelques faits d'armes furent sérieux; la prise du Trocadéro, entre
+autres, fut une belle action militaire; mais en somme, nous le répétons,
+les trompettes de cette guerre rendent un son fêlé, l'ensemble fut
+suspect, l'histoire approuve la France dans sa difficulté d'acceptation
+de ce faux triomphe. Il parut évident que certains officiers espagnols
+chargés de la résistance cédèrent trop aisément, l'idée de corruption se
+dégagea de la victoire; il sembla qu'on avait plutôt gagné les généraux
+que les batailles, et le soldat vainqueur rentra humilié. Guerre
+diminuante en effet où l'on put lire _Banque de France_ dans les plis du
+drapeau. Des soldats de la guerre de 1808, sur lesquels s'était
+formidablement écroulée Saragosse, fronçaient le sourcil en 1823 devant
+l'ouverture facile des citadelles, et se prenaient à regretter Palafox.
+C'est l'humeur de la France d'aimer encore mieux avoir devant elle
+Rostopchine que Ballesteros.
+
+À un point de vue plus grave encore, et sur lequel il convient
+d'insister aussi, cette guerre, qui froissait en France l'esprit
+militaire, indignait l'esprit démocratique. C'était une entreprise
+d'asservissement. Dans cette campagne, le but du soldat français, fils
+de la démocratie, était la conquête d'un joug pour autrui. Contresens
+hideux. La France est faite pour réveiller l'âme des peuples, non pour
+l'étouffer. Depuis 1792, toutes les révolutions de l'Europe sont la
+révolution française; la liberté rayonne de France. C'est là un fait
+solaire. Aveugle qui ne le voit pas! c'est Bonaparte qui l'a dit.
+
+La guerre de 1823, attentat à la généreuse nation espagnole, était donc
+en même temps un attentat à la révolution française. Cette voie de fait
+monstrueuse, c'était la France qui la commettait; de force; car, en
+dehors des guerres libératrices, tout ce que font les armées, elles le
+font de force. Le mot _obéissance passive_ l'indique. Une armée est un
+étrange chef-d'oeuvre de combinaison où la force résulte d'une somme
+énorme d'impuissance. Ainsi s'explique la guerre, faite par l'humanité
+contre l'humanité malgré l'humanité.
+
+Quant aux Bourbons, la guerre de 1823 leur fut fatale. Ils la prirent
+pour un succès. Ils ne virent point quel danger il y a à faire tuer une
+idée par une consigne. Ils se méprirent dans leur naïveté au point
+d'introduire dans leur établissement comme élément de force l'immense
+affaiblissement d'un crime. L'esprit de guet-apens entra dans leur
+politique. 1830 germa dans 1823. La campagne d'Espagne devint dans leurs
+conseils un argument pour les coups de force et pour les aventures de
+droit divin. La France, ayant rétabli _el rey neto_ en Espagne, pouvait
+bien rétablir le roi absolu chez elle. Ils tombèrent dans cette
+redoutable erreur de prendre l'obéissance du soldat pour le consentement
+de la nation. Cette confiance-là perd les trônes. Il ne faut s'endormir,
+ni à l'ombre d'un mancenillier ni à l'ombre d'une armée.
+
+Revenons au navire l' _Orion_.
+
+Pendant les opérations de l'armée commandée par le prince-généralissime,
+une escadre croisait dans la Méditerranée. Nous venons de dire que
+l'_Orion_ était de cette escadre et qu'il fut ramené par des événements
+de mer dans le port de Toulon.
+
+La présence d'un vaisseau de guerre dans un port a je ne sais quoi qui
+appelle et qui occupe la foule. C'est que cela est grand, et que la
+foule aime ce qui est grand.
+
+Un vaisseau de ligne est une des plus magnifiques rencontres qu'ait le
+génie de l'homme avec la puissance de la nature.
+
+Un vaisseau de ligne est composé à la fois de ce qu'il y a de plus lourd
+et de ce qu'il y a de plus léger, parce qu'il a affaire en même temps
+aux trois formes de la substance, au solide, au liquide, au fluide, et
+qu'il doit lutter contre toutes les trois. Il a onze griffes de fer pour
+saisir le granit au fond de la mer, et plus d'ailes et plus d'antennes
+que la bigaille pour prendre le vent dans les nuées. Son haleine sort
+par ses cent vingt canons comme par des clairons énormes, et répond
+fièrement à la foudre. L'océan cherche à l'égarer dans l'effrayante
+similitude de ses vagues, mais le vaisseau a son âme, sa boussole, qui
+le conseille et lui montre toujours le nord. Dans les nuits noires ses
+fanaux suppléent aux étoiles. Ainsi, contre le vent il a la corde et la
+toile, contre l'eau le bois, contre le rocher le fer, le cuivre et le
+plomb, contre l'ombre la lumière, contre l'immensité une aiguille.
+
+Si l'on veut se faire une idée de toutes ces proportions gigantesques
+dont l'ensemble constitue le vaisseau de ligne, on n'a qu'à entrer sous
+une des cales couvertes, à six étages, des ports de Brest ou de Toulon.
+Les vaisseaux en construction sont là sous cloche, pour ainsi dire.
+Cette poutre colossale, c'est une vergue; cette grosse colonne de bois
+couchée à terre à perte de vue, c'est le grand mât. À le prendre de sa
+racine dans la cale à sa cime dans la nuée, il est long de soixante
+toises, et il a trois pieds de diamètre à sa base. Le grand mât anglais
+s'élève à deux cent dix-sept pieds au-dessus de la ligne de flottaison.
+La marine de nos pères employait des câbles, la nôtre emploie des
+chaînes. Le simple tas de chaînes d'un vaisseau de cent canons a quatre
+pieds de haut, vingt pieds de large, huit pieds de profondeur. Et pour
+faire ce vaisseau, combien faut-il de bois? Trois mille stères. C'est
+une forêt qui flotte.
+
+Et encore, qu'on le remarque bien, il ne s'agit ici que du bâtiment
+militaire d'il y a quarante ans, du simple navire à voiles; la vapeur,
+alors dans l'enfance, a depuis ajouté de nouveaux miracles à ce prodige
+qu'on appelle le vaisseau de guerre. À l'heure qu'il est, par exemple,
+le navire mixte à hélice est une machine surprenante traînée par une
+voilure de trois mille mètres carrés de surface et par une chaudière de
+la force de deux mille cinq cents chevaux.
+
+Sans parler de ces merveilles nouvelles, l'ancien navire de Christophe
+Colomb et de Ruyter est un des grands chefs-d'oeuvre de l'homme. Il est
+inépuisable en force comme l'infini en souffles, il emmagasine le vent
+dans sa voile, il est précis dans l'immense diffusion des vagues, il
+flotte et il règne.
+
+Il vient une heure pourtant où la rafale brise comme une paille cette
+vergue de soixante pieds de long, où le vent ploie comme un jonc ce mât
+de quatre cents pieds de haut, où cette ancre qui pèse dix milliers se
+tord dans la gueule de la vague comme l'hameçon d'un pêcheur dans la
+mâchoire d'un brochet, où ces canons monstrueux poussent des
+rugissements plaintifs et inutiles que l'ouragan emporte dans le vide et
+dans la nuit, où toute cette puissance et toute cette majesté s'abîment
+dans une puissance et dans une majesté supérieures. Toutes les fois
+qu'une force immense se déploie pour aboutir à une immense faiblesse,
+cela fait rêver les hommes. De là, dans les ports, les curieux qui
+abondent, sans qu'ils s'expliquent eux-mêmes parfaitement pourquoi,
+autour de ces merveilleuses machines de guerre et de navigation.
+
+Tous les jours donc, du matin au soir, les quais, les musoirs et les
+jetées du port de Toulon étaient couverts d'une quantité d'oisifs et de
+badauds, comme on dit à Paris, ayant pour affaire de regarder l'_Orion_.
+
+L'_Orion_ était un navire malade depuis longtemps. Dans ses navigations
+antérieures, des couches épaisses de coquillages s'étaient amoncelées
+sur sa carène au point de lui faire perdre la moitié de sa marche; on
+l'avait mis à sec l'année précédente pour gratter ces coquillages, puis
+il avait repris la mer. Mais ce grattage avait altéré les boulonnages de
+la carène. À la hauteur des Baléares, le bordé s'était fatigué et
+ouvert, et, comme le vaigrage ne se faisait pas alors en tôle, le navire
+avait fait de l'eau. Un violent coup d'équinoxe était survenu, qui avait
+défoncé à bâbord la poulaine et un sabord et endommagé le porte-haubans
+de misaine. À la suite de ces avaries, l' _Orion_ avait regagné Toulon.
+
+Il était mouillé près de l'Arsenal. Il était en armement et on le
+réparait. La coque n'avait pas été endommagée à tribord, mais quelques
+bordages y étaient décloués çà et là, selon l'usage, pour laisser
+pénétrer de l'air dans la carcasse.
+
+Un matin la foule qui le contemplait fut témoin d'un accident.
+
+L'équipage était occupé à enverguer les voiles. Le gabier chargé de
+prendre l'empointure du grand hunier tribord perdit l'équilibre. On le
+vit chanceler, la multitude amassée sur le quai de l'Arsenal jeta un
+cri, la tête emporta le corps, l'homme tourna autour de la vergue, les
+mains étendues vers l'abîme; il saisit, au passage, le faux marchepied
+d'une main d'abord, puis de l'autre, et il y resta suspendu. La mer
+était au-dessous de lui à une profondeur vertigineuse. La secousse de sa
+chute avait imprimé au faux marchepied un violent mouvement
+d'escarpolette. L'homme allait et venait au bout de cette corde comme la
+pierre d'une fronde.
+
+Aller à son secours, c'était courir un risque effrayant. Aucun des
+matelots, tous pêcheurs de la côte nouvellement levés pour le service,
+n'osait s'y aventurer. Cependant le malheureux gabier se fatiguait; on
+ne pouvait voir son angoisse sur son visage, mais on distinguait dans
+tous ses membres son épuisement. Ses bras se tendaient dans un
+tiraillement horrible. Chaque effort qu'il faisait pour remonter ne
+servait qu'à augmenter les oscillations du faux marchepied. Il ne criait
+pas de peur de perdre de la force. On n'attendait plus que la minute où
+il lâcherait la corde et par instants toutes les têtes se détournaient
+afin de ne pas le voir passer. Il y a des moments où un bout de corde,
+une perche, une branche d'arbre, c'est la vie même, et c'est une chose
+affreuse de voir un être vivant s'en détacher et tomber comme un fruit
+mûr.
+
+Tout à coup, on aperçut un homme qui grimpait dans le gréement avec
+l'agilité d'un chat-tigre. Cet homme était vêtu de rouge, c'était un
+forçat; il avait un bonnet vert, c'était un forçat à vie. Arrivé à la
+hauteur de la hune, un coup de vent emporta son bonnet et laissa voir
+une tête toute blanche, ce n'était pas un jeune homme.
+
+Un forçat en effet, employé à bord avec une corvée du bagne, avait dès
+le premier moment couru à l'officier de quart et au milieu du trouble et
+de l'hésitation de l'équipage, pendant que tous les matelots tremblaient
+et reculaient, il avait demandé à l'officier la permission de risquer sa
+vie pour sauver le gabier. Sur un signe affirmatif de l'officier, il
+avait rompu d'un coup de marteau la chaîne rivée à la manille de son
+pied, puis il avait pris une corde, et il s'était élancé dans les
+haubans. Personne ne remarqua en cet instant-là avec quelle facilité
+cette chaîne fut brisée. Ce ne fut que plus tard qu'on s'en souvint. En
+un clin d'oeil il fut sur la vergue. Il s'arrêta quelques secondes et
+parut la mesurer du regard. Ces secondes, pendant lesquelles le vent
+balançait le gabier à l'extrémité d'un fil, semblèrent des siècles à
+ceux qui regardaient. Enfin le forçat leva les yeux au ciel, et fit un
+pas en avant. La foule respira. On le vit parcourir la vergue en
+courant. Parvenu à la pointe, il y attacha un bout de la corde qu'il
+avait apportée, et laissa pendre l'autre bout, puis il se mit à
+descendre avec les mains le long de cette corde, et alors ce fut une
+inexplicable angoisse, au lieu d'un homme suspendu sur le gouffre, on en
+vit deux.
+
+On eût dit une araignée venant saisir une mouche; seulement ici
+l'araignée apportait la vie et non la mort. Dix mille regards étaient
+fixés sur ce groupe. Pas un cri, pas une parole, le même frémissement
+fronçait tous les sourcils. Toutes les bouches retenaient leur haleine,
+comme si elles eussent craint d'ajouter le moindre souffle au vent qui
+secouait les deux misérables.
+
+Cependant le forçat était parvenu à s'affaler près du matelot. Il était
+temps; une minute de plus, l'homme, épuisé et désespéré, se laissait
+tomber dans l'abîme; le forçat l'avait amarré solidement avec la corde à
+laquelle il se tenait d'une main pendant qu'il travaillait de l'autre.
+Enfin on le vit remonter sur la vergue et y haler le matelot; il le
+soutint là un instant pour lui laisser reprendre des forces, puis il le
+saisit dans ses bras et le porta, en marchant sur la vergue jusqu'au
+chouquet, et de là dans la hune où il le laissa dans les mains de ses
+camarades.
+
+À cet instant la foule applaudit; il y eut de vieux argousins de
+chiourme qui pleurèrent, les femmes s'embrassaient sur le quai, et l'on
+entendit toutes les voix crier avec une sorte de fureur attendrie: «La
+grâce de cet homme!»
+
+Lui, cependant, s'était mis en devoir de redescendre immédiatement pour
+rejoindre sa corvée. Pour être plus promptement arrivé, il se laissa
+glisser dans le gréement et se mit à courir sur une basse vergue. Tous
+les yeux le suivaient. À un certain moment, on eut peur; soit qu'il fût
+fatigué, soit que la tête lui tournât, on crut le voir hésiter et
+chanceler. Tout à coup la foule poussa un grand cri, le forçat venait de
+tomber à la mer.
+
+La chute était périlleuse. La frégate l' _Algésiras_ était mouillée
+auprès de l' _Orion_, et le pauvre galérien était tombé entre les deux
+navires. Il était à craindre qu'il ne glissât sous l'un ou sous l'autre.
+Quatre hommes se jetèrent en hâte dans une embarcation. La foule les
+encourageait, l'anxiété était de nouveau dans toutes les âmes. L'homme
+n'était pas remonté à la surface. Il avait disparu dans la mer sans y
+faire un pli, comme s'il fût tombé dans une tonne d'huile. On sonda, on
+plongea. Ce fut en vain. On chercha jusqu'au soir; on ne retrouva pas
+même le corps.
+
+Le lendemain, le journal de Toulon imprimait ces quelques livres:--«17
+novembre 1823.--Hier, un forçat, de corvée à bord de l'_Orion_, en
+revenant de porter secours à un matelot, est tombé à la mer et s'est
+noyé. On n'a pu retrouver son cadavre. On présume qu'il se sera engagé
+sous le pilotis de la pointe de l'Arsenal. Cet homme était écroué sous
+le nº 9430 et se nommait Jean Valjean.»
+
+
+
+
+Livre troisième--Accomplissement de la promesse faite à la morte
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+La question de l'eau à Montfermeil
+
+
+Montfermeil est situé entre Livry et Chelles, sur la lisière méridionale
+de ce haut plateau qui sépare l'Ourcq de la Marne. Aujourd'hui c'est un
+assez gros bourg orné, toute l'année, de villas en plâtre, et, le
+dimanche, de bourgeois épanouis. En 1823, il n'y avait à Montfermeil ni
+tant de maisons blanches ni tant de bourgeois satisfaits. Ce n'était
+qu'un village dans les bois. On y rencontrait bien çà et là quelques
+maisons de plaisance du dernier siècle, reconnaissables à leur grand
+air, à leurs balcons en fer tordu et à ces longues fenêtres dont les
+petits carreaux font sur le blanc des volets fermés toutes sortes de
+verts différents. Mais Montfermeil n'en était pas moins un village. Les
+marchands de drap retirés et les agréés en villégiature ne l'avaient pas
+encore découvert. C'était un endroit paisible et charmant, qui n'était
+sur la route de rien; on y vivait à bon marché de cette vie paysanne si
+abondante et si facile. Seulement l'eau y était rare à cause de
+l'élévation du plateau.
+
+Il fallait aller la chercher assez loin. Le bout du village qui est du
+côté de Gagny puisait son eau aux magnifiques étangs qu'il y a là dans
+les bois; l'autre bout, qui entoure l'église et qui est du côté de
+Chelles, ne trouvait d'eau potable qu'à une petite source à mi-côte,
+près de la route de Chelles, à environ un quart d'heure de Montfermeil.
+
+C'était donc une assez rude besogne pour chaque ménage que cet
+approvisionnement de l'eau. Les grosses maisons, l'aristocratie, la
+gargote Thénardier en faisait partie, payaient un liard par seau d'eau à
+un bonhomme dont c'était l'état et qui gagnait à cette entreprise des
+eaux de Montfermeil environ huit sous par jour; mais ce bonhomme ne
+travaillait que jusqu'à sept heures du soir l'été et jusqu'à cinq heures
+l'hiver, et une fois la nuit venue, une fois les volets des
+rez-de-chaussée clos, qui n'avait pas d'eau à boire en allait chercher
+ou s'en passait.
+
+C'était là la terreur de ce pauvre être que le lecteur n'a peut-être pas
+oublié, de la petite Cosette. On se souvient que Cosette était utile aux
+Thénardier de deux manières, ils se faisaient payer par la mère et ils
+se faisaient servir par l'enfant. Aussi quand la mère cessa tout à fait
+de payer, on vient de lire pourquoi dans les chapitres précédents, les
+Thénardier gardèrent Cosette. Elle leur remplaçait une servante. En
+cette qualité, c'était elle qui courait chercher de l'eau quand il en
+fallait. Aussi l'enfant, fort épouvantée de l'idée d'aller à la source
+la nuit, avait-elle grand soin que l'eau ne manquât jamais à la maison.
+
+La Noël de l'année 1823 fut particulièrement brillante à Montfermeil. Le
+commencement de l'hiver avait été doux; il n'avait encore ni gelé ni
+neigé. Des bateleurs venus de Paris avaient obtenu de Mr le maire la
+permission de dresser leurs baraques dans la grande rue du village, et
+une bande de marchands ambulants avait, sous la même tolérance,
+construit ses échoppes sur la place de l'église et jusque dans la ruelle
+du Boulanger, où était située, on s'en souvient peut-être, la gargote
+des Thénardier. Cela emplissait les auberges et les cabarets, et donnait
+à ce petit pays tranquille une vie bruyante et joyeuse. Nous devons même
+dire, pour être fidèle historien, que parmi les curiosités étalées sur
+la place, il y avait une ménagerie dans laquelle d'affreux paillasses,
+vêtus de loques et venus on ne sait d'où, montraient en 1823 aux paysans
+de Montfermeil un de ces effrayants vautours du Brésil que notre Muséum
+royal ne possède que depuis 1845, et qui ont pour oeil une cocarde
+tricolore. Les naturalistes appellent, je crois, cet oiseau _Caracara
+Polyborus_: il est de l'ordre des apicides et de la famille des
+vautouriens. Quelques bons vieux soldats bonapartistes retirés dans le
+village allaient voir cette bête avec dévotion. Les bateleurs donnaient
+la cocarde tricolore comme un phénomène unique et fait exprès par le bon
+Dieu pour leur ménagerie.
+
+Dans la soirée même de Noël, plusieurs hommes, rouliers et colporteurs,
+étaient attablés et buvaient autour de quatre ou cinq chandelles dans la
+salle basse de l'auberge Thénardier. Cette salle ressemblait à toutes
+les salles de cabaret; des tables, des brocs d'étain, des bouteilles,
+des buveurs, des fumeurs; peu de lumière, beaucoup de bruit. La date de
+l'année 1823 était pourtant indiquée par les deux objets à la mode alors
+dans la classe bourgeoise qui étaient sur une table, savoir un
+kaléidoscope et une lampe de fer-blanc moiré. La Thénardier surveillait
+le souper qui rôtissait devant un bon feu clair; le mari Thénardier
+buvait avec ses hôtes et parlait politique.
+
+Outre les causeries politiques, qui avaient pour objets principaux la
+guerre d'Espagne et Mr le duc d'Angoulême, on entendait dans le brouhaha
+des parenthèses toutes locales comme celles-ci:
+
+--Du côté de Nanterre et de Suresnes le vin a beaucoup donné. Où l'on
+comptait sur dix pièces on en a eu douze. Cela a beaucoup juté sous le
+pressoir.--Mais le raisin ne devait pas être mûr?--Dans ces pays-là il
+ne faut pas qu'on vendange mûr. Si l'on vendange mûr, le vin tourne au
+gras sitôt le printemps.--C'est donc tout petit vin?--C'est des vins
+encore plus petits que par ici. Il faut qu'on vendange vert.
+
+Etc....
+
+Ou bien, c'était un meunier qui s'écriait:
+
+--Est-ce que nous sommes responsables de ce qu'il y a dans les sacs?
+Nous y trouvons un tas de petites graines que nous ne pouvons pas nous
+amuser à éplucher, et qu'il faut bien laisser passer sous les meules;
+c'est l'ivraie, c'est la luzette, la nielle, la vesce, le chènevis, la
+gaverolle, la queue-de-renard, et une foule d'autres drogues, sans
+compter les cailloux qui abondent dans de certains blés, surtout dans
+les blés bretons. Je n'ai pas l'amour de moudre du blé breton, pas plus
+que les scieurs de long de scier des poutres où il y a des clous. Jugez
+de la mauvaise poussière que tout cela fait dans le rendement. Après
+quoi on se plaint de la farine. On a tort. La farine n'est pas notre
+faute.
+
+Dans un entre-deux de fenêtres, un faucheur, attablé avec un
+propriétaire qui faisait prix pour un travail de prairie à faire au
+printemps, disait:
+
+--Il n'y a point de mal que l'herbe soit mouillée. Elle se coupe mieux.
+La rousée est bonne, monsieur. C'est égal, cette herbe-là, votre herbe,
+est jeune et bien difficile encore. Que voilà qui est si tendre, que
+voilà qui plie devant la planche de fer.
+
+Etc....
+
+Cosette était à sa place ordinaire, assise sur la traverse de la table
+de cuisine près de la cheminée. Elle était en haillons, elle avait ses
+pieds nus dans des sabots, et elle tricotait à la lueur du feu des bas
+de laine destinés aux petites Thénardier. Un tout jeune chat jouait sous
+les chaises. On entendait rire et jaser dans pièce voisine deux fraîches
+voix d'enfants; c'était Éponine et Azelma.
+
+Au coin de la cheminée, un martinet était suspendu à un clou.
+
+Par intervalles, le cri d'un très jeune enfant, qui était quelque part
+dans la maison, perçait au milieu du bruit du cabaret. C'était un petit
+garçon que la Thénardier avait eu un des hivers précédents,--«sans
+savoir pourquoi, disait-elle, effet du froid,»--et qui était âgé d'un
+peu plus de trois ans. La mère l'avait nourri, mais ne l'aimait pas.
+Quand la clameur acharnée du mioche devenait trop importune:--Ton fils
+piaille, disait Thénardier, va donc voir ce qu'il veut.--Bah! répondait
+la mère, il m'ennuie.--Et le petit abandonné continuait de crier dans
+les ténèbres.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Deux portraits complétés
+
+
+On n'a encore aperçu dans ce livre les Thénardier que de profil; le
+moment est venu de tourner autour de ce couple et de le regarder sous
+toutes ses faces.
+
+Thénardier venait de dépasser ses cinquante ans; madame Thénardier
+touchait à la quarantaine, qui est la cinquantaine de la femme; de façon
+qu'il y avait équilibre d'âge entre la femme et le mari.
+
+Les lecteurs ont peut-être, dès sa première apparition, conservé quelque
+souvenir de cette Thénardier grande, blonde, rouge, grasse, charnue,
+carrée, énorme et agile; elle tenait, nous l'avons dit, de la race de
+ces sauvagesses colosses qui se cambrent dans les foires avec des pavés
+pendus à leur chevelure. Elle faisait tout dans le logis, les lits, les
+chambres, la lessive, la cuisine, la pluie, le beau temps, le diable.
+Elle avait pour tout domestique Cosette; une souris au service d'un
+éléphant. Tout tremblait au son de sa voix, les vitres, les meubles et
+les gens. Son large visage, criblé de taches de rousseur, avait l'aspect
+d'une écumoire. Elle avait de la barbe. C'était l'idéal d'un fort de la
+halle habillé en fille. Elle jurait splendidement; elle se vantait de
+casser une noix d'un coup de poing. Sans les romans qu'elle avait lus,
+et qui, par moments, faisaient bizarrement reparaître la mijaurée sous
+l'ogresse, jamais l'idée ne fût venue à personne de dire d'elle: _c'est
+une femme_. Cette Thénardier était comme le produit de la greffe d'une
+donzelle sur une poissarde. Quand on l'entendait parler, on disait:
+_C'est un gendarme_; quand on la regardait boire, on disait: _C'est un
+charretier_; quand on la voyait manier Cosette, on disait: _C'est le
+bourreau_. Au repos, il lui sortait de la bouche une dent.
+
+Le Thénardier était un homme petit, maigre, blême, anguleux, osseux,
+chétif, qui avait l'air malade et qui se portait à merveille; sa
+fourberie commençait là. Il souriait habituellement par précaution, et
+était poli à peu près avec tout le monde, même avec le mendiant auquel
+il refusait un liard. Il avait le regard d'une fouine et la mine d'un
+homme de lettres. Il ressemblait beaucoup aux portraits de l'abbé
+Delille. Sa coquetterie consistait à boire avec les rouliers. Personne
+n'avait jamais pu le griser. Il fumait dans une grosse pipe. Il portait
+une blouse et sous sa blouse un vieil habit noir. Il avait des
+prétentions à la littérature et au matérialisme. Il y avait des noms
+qu'il prononçait souvent, pour appuyer les choses quelconques qu'il
+disait, Voltaire, Raynal, Pamy, et, chose bizarre, saint Augustin. Il
+affirmait avoir «un système». Du reste fort escroc. Un filousophe. Cette
+nuance existe. On se souvient qu'il prétendait avoir servi; il contait
+avec quelque luxe qu'à Waterloo, étant sergent dans un 6ème ou un 9ème
+léger quelconque, il avait, seul contre un escadron de hussards de la
+Mort, couvert de son corps et sauvé à travers la mitraille «un général
+dangereusement blessé». De là, venait, pour son mur, sa flamboyante
+enseigne, et, pour son auberge, dans le pays, le nom de «cabaret du
+sergent de Waterloo». Il était libéral, classique et bonapartiste. Il
+avait souscrit pour le champ d'Asile. On disait dans le village qu'il
+avait étudié pour être prêtre.
+
+Nous croyons qu'il avait simplement étudié en Hollande pour être
+aubergiste. Ce gredin de l'ordre composite était, selon les
+probabilités, quelque Flamand de Lille en Flandre, Français à Paris,
+Belge à Bruxelles, commodément à cheval sur deux frontières. Sa prouesse
+à Waterloo, on la connaît. Comme on voit, il l'exagérait un peu. Le flux
+et le reflux, le méandre, l'aventure, était l'élément de son existence;
+conscience déchirée entraîne vie décousue; et vraisemblablement, à
+l'orageuse époque du 18 juin 1815, Thénardier appartenait à cette
+variété de cantiniers maraudeurs dont nous avons parlé, battant
+l'estrade, vendant à ceux-ci, volant ceux-là, et roulant en famille,
+homme, femme et enfants, dans quelque carriole boiteuse, à la suite des
+troupes en marche, avec l'instinct de se rattacher toujours à l'armée
+victorieuse. Cette campagne faite, ayant, comme il disait, «du quibus»,
+il était venu ouvrir gargote à Montfermeil. Ce _quibus_, composé des
+bourses et des montres, des bagues d'or et des croix d'argent récoltées
+au temps de la moisson dans les sillons ensemencés de cadavres, ne
+faisait pas un gros total et n'avait pas mené bien loin ce vivandier
+passé gargotier.
+
+Thénardier avait ce je ne sais quoi de rectiligne dans le geste qui,
+avec un juron, rappelle la caserne et, avec un signe de croix, le
+séminaire. Il était beau parleur. Il se laissait croire savant.
+Néanmoins, le maître d'école avait remarqué qu'il faisait--«des cuirs».
+Il composait la carte à payer des voyageurs avec supériorité, mais des
+yeux exercés y trouvaient parfois des fautes d'orthographe. Thénardier
+était sournois, gourmand, flâneur et habile. Il ne dédaignait pas ses
+servantes, ce qui faisait que sa femme n'en avait plus. Cette géante
+était jalouse. Il lui semblait que ce petit homme maigre et jaune devait
+être l'objet de la convoitise universelle.
+
+Thénardier, par-dessus tout, homme d'astuce et d'équilibre, était un
+coquin du genre tempéré. Cette espèce est la pire; l'hypocrisie s'y
+mêle.
+
+Ce n'est pas que Thénardier ne fût dans l'occasion capable de colère au
+moins autant que sa femme; mais cela était très rare, et dans ces
+moments-là, comme il en voulait au genre humain tout entier, comme il
+avait en lui une profonde fournaise de haine, comme il était de ces gens
+qui se vengent perpétuellement, qui accusent tout ce qui passe devant
+eux de tout ce qui est tombé sur eux, et qui sont toujours prêts à jeter
+sur le premier venu, comme légitime grief, le total des déceptions, des
+banqueroutes et des calamités de leur vie, comme tout ce levain se
+soulevait en lui et lui bouillonnait dans la bouche et dans les yeux, il
+était épouvantable. Malheur à qui passait sous sa fureur alors!
+
+Outre toutes ses autres qualités, Thénardier était attentif et
+pénétrant, silencieux ou bavard à l'occasion, et toujours avec une haute
+intelligence. Il avait quelque chose du regard des marins accoutumés à
+cligner des yeux dans les lunettes d'approche. Thénardier était un homme
+d'État.
+
+Tout nouveau venu qui entrait dans la gargote disait en voyant la
+Thénardier: _Voilà le maître de la maison_. Erreur. Elle n'était même
+pas la maîtresse. Le maître et la maîtresse, c'était le mari. Elle
+faisait, il créait. Il dirigeait tout par une sorte d'action magnétique
+invisible et continuelle. Un mot lui suffisait, quelquefois un signe; le
+mastodonte obéissait. Le Thénardier était pour la Thénardier, sans
+qu'elle s'en rendit trop compte, une espèce d'être particulier et
+souverain. Elle avait les vertus de sa façon d'être; jamais, eût-elle
+été en dissentiment sur un détail avec «monsieur Thénardier», hypothèse
+du reste inadmissible, elle n'eût donné publiquement tort à son mari,
+sur quoi que ce soit. Jamais elle n'eût commis «devant des étrangers»
+cette faute que font si souvent les femmes, et qu'on appelle, en langage
+parlementaire, découvrir la couronne. Quoique leur accord n'eût pour
+résultat que le mal, il y avait de la contemplation dans la soumission
+de la Thénardier à son mari. Cette montagne de bruit et de chair se
+mouvait sous le petit doigt de ce despote frêle. C'était, vu par son
+côté nain et grotesque, cette grande chose universelle: l'adoration de
+la matière pour l'esprit; car de certaines laideurs ont leur raison
+d'être dans les profondeurs mêmes de la beauté éternelle. Il y avait de
+l'inconnu dans Thénardier; de là l'empire absolu de cet homme sur cette
+femme. À de certains moments, elle le voyait comme une chandelle
+allumée; dans d'autres, elle le sentait comme une griffe.
+
+Cette femme était une créature formidable qui n'aimait que ses enfants
+et ne craignait que son mari. Elle était mère parce qu'elle était
+mammifère. Du reste, sa maternité s'arrêtait à ses filles, et, comme on
+le verra, ne s'étendait pas jusqu'aux garçons. Lui, l'homme, n'avait
+qu'une pensée: s'enrichir.
+
+Il n'y réussissait point. Un digne théâtre manquait à ce grand talent.
+Thénardier à Montfermeil se ruinait, si la ruine est possible à zéro; en
+Suisse ou dans les Pyrénées, ce sans-le-sou serait devenu millionnaire.
+Mais où le sort attache l'aubergiste, il faut qu'il broute.
+
+On comprend que le mot _aubergiste_ est employé ici dans un sens
+restreint, et qui ne s'étend pas à une classe entière. En cette même
+année 1823, Thénardier était endetté d'environ quinze cents francs de
+dettes criardes, ce qui le rendait soucieux.
+
+Quelle que fût envers lui l'injustice opiniâtre de la destinée, le
+Thénardier était un des hommes qui comprenaient le mieux, avec le plus
+de profondeur et de la façon la plus moderne, cette chose qui est une
+vertu chez les peuples barbares et une marchandise chez les peuples
+civilisés, l'hospitalité. Du reste braconnier admirable et cité pour son
+coup de fusil. Il avait un certain rire froid et paisible qui était
+particulièrement dangereux.
+
+Ses théories d'aubergiste jaillissaient quelquefois de lui par éclairs.
+Il avait des aphorismes professionnels qu'il insérait dans l'esprit de
+sa femme.--«Le devoir de l'aubergiste, lui disait-il un jour violemment
+et à voix basse, c'est de vendre au premier venu du fricot, du repos, de
+la lumière, du feu, des draps sales, de la bonne, des puces, du sourire;
+d'arrêter les passants, de vider les petites bourses et d'alléger
+honnêtement les grosses, d'abriter avec respect les familles en route,
+de râper l'homme, de plumer la femme, d'éplucher l'enfant; de coter la
+fenêtre ouverte, la fenêtre fermée, le coin de la cheminée, le fauteuil,
+la chaise, le tabouret, l'escabeau, le lit de plume, le matelas et la
+botte de paille; de savoir de combien l'ombre use le miroir et de
+tarifer cela, et, par les cinq cent mille diables, de faire tout payer
+au voyageur, jusqu'aux mouches que son chien mange!»
+
+Cet homme et cette femme, c'était ruse et rage mariés ensemble, attelage
+hideux et terrible.
+
+Pendant que le mari ruminait et combinait, la Thénardier, elle, ne
+pensait pas aux créanciers absents, n'avait souci d'hier ni de demain,
+et vivait avec emportement, toute dans la minute.
+
+Tels étaient ces deux êtres. Cosette était entre eux, subissant leur
+double pression, comme une créature qui serait à la fois broyée par une
+meule et déchiquetée par une tenaille. L'homme et la femme avaient
+chacun une manière différente; Cosette était rouée de coups, cela venait
+de la femme; elle allait pieds nus l'hiver, cela venait du mari.
+
+Cosette montait, descendait, lavait, brossait, frottait, balayait,
+courait, trimait, haletait, remuait des choses lourdes, et, toute
+chétive, faisait les grosses besognes. Nulle pitié; une maîtresse
+farouche, un maître venimeux. La gargote Thénardier était comme une
+toile où Cosette était prise et tremblait. L'idéal de l'oppression était
+réalisé par cette domesticité sinistre. C'était quelque chose comme la
+mouche servante des araignées.
+
+La pauvre enfant, passive, se taisait.
+
+Quand elles se trouvent ainsi, dès l'aube, toutes petites, toutes nues,
+parmi les hommes, que se passe-t-il dans ces âmes qui viennent de
+quitter Dieu?
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Il faut du vin aux hommes et de l'eau aux chevaux
+
+
+Il était arrivé quatre nouveaux voyageurs.
+
+Cosette songeait tristement; car, quoiqu'elle n'eût que huit ans, elle
+avait déjà tant souffert qu'elle rêvait avec l'air lugubre d'une vieille
+femme.
+
+Elle avait la paupière noire d'un coup de poing que la Thénardier lui
+avait donné, ce qui faisait dire de temps en temps à la
+Thénardier:--Est-elle laide avec son pochon sur l'oeil!
+
+Cosette pensait donc qu'il était nuit, très nuit, qu'il avait fallu
+remplir à l'improviste les pots et les carafes dans les chambres des
+voyageurs survenus, et qu'il n'y avait plus d'eau dans la fontaine.
+
+Ce qui la rassurait un peu, c'est qu'on ne buvait pas beaucoup d'eau
+dans la maison Thénardier. Il ne manquait pas là de gens qui avaient
+soif; mais c'était de cette soif qui s'adresse plus volontiers au broc
+qu'à la cruche. Qui eût demandé un verre d'eau parmi ces verres de vin
+eût semblé un sauvage à tous ces hommes. Il y eut pourtant un moment où
+l'enfant trembla: la Thénardier souleva le couvercle d'une casserole qui
+bouillait sur le fourneau, puis saisit un verre et s'approcha vivement
+de la fontaine. Elle tourna le robinet, l'enfant avait levé la tête et
+suivait tous ses mouvements. Un maigre filet d'eau coula du robinet et
+remplit le verre à moitié.
+
+--Tiens, dit-elle, il n'y a plus d'eau! puis elle eut un moment de
+silence.
+
+L'enfant ne respirait pas.
+
+--Bah, reprit la Thénardier en examinant le verre à demi plein, il y en
+aura assez comme cela.
+
+Cosette se remit à son travail, mais pendant plus d'un quart d'heure
+elle sentit son coeur sauter comme un gros flocon dans sa poitrine.
+
+Elle comptait les minutes qui s'écoulaient ainsi, et eût bien voulu être
+au lendemain matin.
+
+De temps en temps, un des buveurs regardait dans la rue et
+s'exclamait:--Il fait noir comme dans un four!--Ou:--Il faut être chat
+pour aller dans la rue sans lanterne à cette heure-ci!--Et Cosette
+tressaillait.
+
+Tout à coup, un des marchands colporteurs logés dans l'auberge entra, et
+dit d'une voix dure:
+
+--On n'a pas donné à boire à mon cheval.
+
+--Si fait vraiment, dit la Thénardier.
+
+--Je vous dis que non, la mère, reprit le marchand.
+
+Cosette était sortie de dessous la table.
+
+--Oh! si! monsieur! dit-elle, le cheval a bu, il a bu dans le seau,
+plein le seau, et même que c'est moi qui lui ai porté à boire, et je lui
+ai parlé.
+
+Cela n'était pas vrai. Cosette mentait.
+
+--En voilà une qui est grosse comme le poing et qui ment gros comme la
+maison, s'écria le marchand. Je te dis qu'il n'a pas bu, petite
+drôlesse! Il a une manière de souffler quand il n'a pas bu que je
+connais bien.
+
+Cosette persista, et ajouta d'une voix enrouée par l'angoisse et qu'on
+entendait à peine:
+
+--Et même qu'il a bien bu!
+
+--Allons, reprit le marchand avec colère, ce n'est pas tout ça, qu'on
+donne à boire à mon cheval et que cela finisse!
+
+Cosette rentra sous la table.
+
+--Au fait, c'est juste, dit la Thénardier, si cette bête n'a pas bu, il
+faut qu'elle boive.
+
+Puis, regardant autour d'elle:
+
+--Eh bien, où est donc cette autre?
+
+Elle se pencha et découvrit Cosette blottie à l'autre bout de la table,
+presque sous les pieds des buveurs.
+
+--Vas-tu venir? cria la Thénardier.
+
+Cosette sortit de l'espèce de trou où elle s'était cachée. La Thénardier
+reprit:
+
+--Mademoiselle Chien-faute-de-nom, va porter à boire à ce cheval.
+
+--Mais, madame, dit Cosette faiblement, c'est qu'il n'y a pas d'eau.
+
+La Thénardier ouvrit toute grande la porte de la rue.
+
+--Eh bien, va en chercher!
+
+Cosette baissa la tête, et alla prendre un seau vide qui était au coin
+de la cheminée.
+
+Ce seau était plus grand qu'elle, et l'enfant aurait pu s'asseoir dedans
+et y tenir à l'aise.
+
+La Thénardier se remit à son fourneau, et goûta avec une cuillère de
+bois ce qui était dans la casserole, tout en grommelant:
+
+--Il y en a à la source. Ce n'est pas plus malin que ça. Je crois que
+j'aurais mieux fait de passer mes oignons.
+
+Puis elle fouilla dans un tiroir où il y avait des sous, du poivre et
+des échalotes.
+
+--Tiens, mamzelle Crapaud, ajouta-t-elle, en revenant tu prendras un
+gros pain chez le boulanger. Voilà une pièce de quinze sous.
+
+Cosette avait une petite poche de côté à son tablier; elle prit la pièce
+sans dire un mot, et la mit dans cette poche.
+
+Puis elle resta immobile, le seau à la main, la porte ouverte devant
+elle. Elle semblait attendre qu'on vînt à son secours.
+
+--Va donc! cria la Thénardier.
+
+Cosette sortit. La porte se referma.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Entrée en scène d'une poupée
+
+
+La file de boutiques en plein vent qui partait de l'église se
+développait, on s'en souvient, jusqu'à l'auberge Thénardier. Ces
+boutiques, à cause du passage prochain des bourgeois allant à la messe
+de minuit, étaient toutes illuminées de chandelles brûlant dans des
+entonnoirs de papier, ce qui, comme le disait le maître d'école de
+Montfermeil attablé en ce moment chez Thénardier, faisait «un effet
+magique». En revanche, on ne voyait pas une étoile au ciel.
+
+La dernière de ces baraques, établie précisément en face de la porte des
+Thénardier, était une boutique de bimbeloterie, toute reluisante de
+clinquants, de verroteries et de choses magnifiques en fer-blanc. Au
+premier rang, et en avant, le marchand avait placé, sur un fond de
+serviettes blanches, une immense poupée haute de près de deux pieds qui
+était vêtue d'une robe de crêpe rose avec des épis d'or sur la tête et
+qui avait de vrais cheveux et des yeux en émail. Tout le jour, cette
+merveille avait été étalée à l'ébahissement des passants de moins de dix
+ans, sans qu'il se fût trouvé à Montfermeil une mère assez riche, ou
+assez prodigue, pour la donner à son enfant. Éponine et Azelma avaient
+passé des heures à la contempler, et Cosette elle-même, furtivement, il
+est vrai, avait osé la regarder.
+
+Au moment où Cosette sortit, son seau à la main, si morne et si accablée
+qu'elle fût, elle ne put s'empêcher de lever les yeux sur cette
+prodigieuse poupée, vers la dame, comme elle l'appelait. La pauvre
+enfant s'arrêta pétrifiée. Elle n'avait pas encore vu cette poupée de
+près. Toute cette boutique lui semblait un palais; cette poupée n'était
+pas une poupée, c'était une vision. C'étaient la joie, la splendeur, la
+richesse, le bonheur, qui apparaissaient dans une sorte de rayonnement
+chimérique à ce malheureux petit être englouti si profondément dans une
+misère funèbre et froide. Cosette mesurait avec cette sagacité naïve et
+triste de l'enfance l'abîme qui la séparait de cette poupée. Elle se
+disait qu'il fallait être reine ou au moins princesse pour avoir une
+«chose» comme cela. Elle considérait cette belle robe rose, ces beaux
+cheveux lisses, et elle pensait: _Comme elle doit être heureuse, cette
+poupée-là_! Ses yeux ne pouvaient se détacher de cette boutique
+fantastique. Plus elle regardait, plus elle s'éblouissait. Elle croyait
+voir le paradis. Il y avait d'autres poupées derrière la grande qui lui
+paraissaient des fées et des génies. Le marchand qui allait et venait au
+fond de sa baraque lui faisait un peu l'effet d'être le Père éternel.
+
+Dans cette adoration, elle oubliait tout, même la commission dont elle
+était chargée. Tout à coup, la voix rude de la Thénardier la rappela à
+la réalité:--Comment, péronnelle, tu n'es pas partie! Attends! je vais à
+toi! Je vous demande un peu ce qu'elle fait là! Petit monstre, va!
+
+La Thénardier avait jeté un coup d'oeil dans la rue et aperçu Cosette en
+extase.
+
+Cosette s'enfuit emportant son seau et faisant les plus grands pas
+qu'elle pouvait.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+La petite toute seule
+
+
+Comme l'auberge Thénardier était dans cette partie du village qui est
+près de l'église, c'était à la source du bois du côté de Chelles que
+Cosette devait aller puiser de l'eau.
+
+Elle ne regarda plus un seul étalage de marchand. Tant qu'elle fut dans
+la ruelle du Boulanger et dans les environs de l'église, les boutiques
+illuminées éclairaient le chemin, mais bientôt la dernière lueur de la
+dernière baraque disparut. La pauvre enfant se trouva dans l'obscurité.
+Elle s'y enfonça. Seulement, comme une certaine émotion la gagnait, tout
+en marchant elle agitait le plus qu'elle pouvait l'anse du seau. Cela
+faisait un bruit qui lui tenait compagnie.
+
+Plus elle cheminait, plus les ténèbres devenaient épaisses. Il n'y avait
+plus personne dans les rues. Pourtant, elle rencontra une femme qui se
+retourna en la voyant passer, et qui resta immobile, marmottant entre
+ses lèvres: «Mais où peut donc aller cet enfant? Est-ce que c'est un
+enfant-garou?» Puis la femme reconnut Cosette. «Tiens, dit-elle, c'est
+l'Alouette!»
+
+Cosette traversa ainsi le labyrinthe de rues tortueuses et désertes qui
+termine du côté de Chelles le village de Montfermeil. Tant qu'elle eut
+des maisons et même seulement des murs des deux côtés de son chemin,
+elle alla assez hardiment. De temps en temps, elle voyait le rayonnement
+d'une chandelle à travers la fente d'un volet, c'était de la lumière et
+de la vie, il y avait là des gens, cela la rassurait. Cependant, à
+mesure qu'elle avançait, sa marche se ralentissait comme machinalement.
+Quand elle eut passé l'angle de la dernière maison, Cosette s'arrêta.
+Aller au delà de la dernière boutique, cela avait été difficile; aller
+plus loin que la dernière maison, cela devenait impossible. Elle posa le
+seau à terre, plongea sa main dans ses cheveux et se mit à se gratter
+lentement la tête, geste propre aux enfants terrifiés et indécis. Ce
+n'était plus Montfermeil, c'étaient les champs. L'espace noir et désert
+était devant elle. Elle regarda avec désespoir cette obscurité où il n'y
+avait plus personne, où il y avait des bêtes, où il y avait peut-être
+des revenants. Elle regarda bien, et elle entendit les bêtes qui
+marchaient dans l'herbe, et elle vit distinctement les revenants qui
+remuaient dans les arbres. Alors elle ressaisit le seau, la peur lui
+donna de l'audace.
+
+--Bah! dit-elle, je lui dirai qu'il n'y avait plus d'eau!
+
+Et elle rentra résolument dans Montfermeil.
+
+À peine eut-elle fait cent pas qu'elle s'arrêta encore, et se remit à se
+gratter la tête. Maintenant, c'était la Thénardier qui lui apparaissait;
+la Thénardier hideuse avec sa bouche d'hyène et la colère flamboyante
+dans les yeux. L'enfant jeta un regard lamentable en avant et en
+arrière. Que faire? que devenir? où aller? Devant elle le spectre de la
+Thénardier; derrière elle tous les fantômes de la nuit et des bois. Ce
+fut devant la Thénardier qu'elle recula. Elle reprit le chemin de la
+source et se mit à courir. Elle sortit du village en courant, elle entra
+dans le bois en courant, ne regardant plus rien, n'écoutant plus rien.
+Elle n'arrêta sa course que lorsque la respiration lui manqua, mais elle
+n'interrompit point sa marche. Elle allait devant elle, éperdue.
+
+Tout en courant, elle avait envie de pleurer.
+
+Le frémissement nocturne de la forêt l'enveloppait tout entière. Elle ne
+pensait plus, elle ne voyait plus. L'immense nuit faisait face à ce
+petit être. D'un côté, toute l'ombre; de l'autre, un atome.
+
+Il n'y avait que sept ou huit minutes de la lisière du bois à la source.
+Cosette connaissait le chemin pour l'avoir fait bien souvent le jour.
+Chose étrange, elle ne se perdit pas. Un reste d'instinct la conduisait
+vaguement. Elle ne jetait cependant les yeux ni à droite ni à gauche, de
+crainte de voir des choses dans les branches et dans les broussailles.
+Elle arriva ainsi à la source.
+
+C'était une étroite cuve naturelle creusée par l'eau dans un sol
+glaiseux, profonde d'environ deux pieds, entourée de mousses et de ces
+grandes herbes gaufrées qu'on appelle collerettes de Henri IV, et pavée
+de quelques grosses pierres. Un ruisseau s'en échappait avec un petit
+bruit tranquille.
+
+Cosette ne prit pas le temps de respirer. Il faisait très noir, mais
+elle avait l'habitude de venir à cette fontaine. Elle chercha de la main
+gauche dans l'obscurité un jeune chêne incliné sur la source qui lui
+servait ordinairement de point d'appui, rencontra une branche, s'y
+suspendit, se pencha et plongea le seau dans l'eau. Elle était dans un
+moment si violent que ses forces étaient triplées. Pendant qu'elle était
+ainsi penchée, elle ne fît pas attention que la poche de son tablier se
+vidait dans la source. La pièce de quinze sous tomba dans l'eau. Cosette
+ne la vit ni ne l'entendit tomber. Elle retira le seau presque plein et
+le posa sur l'herbe.
+
+Cela fait, elle s'aperçut qu'elle était épuisée de lassitude. Elle eût
+bien voulu repartir tout de suite; mais l'effort de remplir le seau
+avait été tel qu'il lui fut impossible de faire un pas. Elle fut bien
+forcée de s'asseoir. Elle se laissa tomber sur l'herbe et y demeura
+accroupie.
+
+Elle ferma les yeux, puis elle les rouvrit, sans savoir pourquoi, mais
+ne pouvant faire autrement.
+
+À côté d'elle l'eau agitée dans le seau faisait des cercles qui
+ressemblaient à des serpents de feu blanc.
+
+Au-dessus de sa tête, le ciel était couvert de vastes nuages noirs qui
+étaient comme des pans de fumée. Le tragique masque de l'ombre semblait
+se pencher vaguement sur cet enfant. Jupiter se couchait dans les
+profondeurs. L'enfant regardait d'un oeil égaré cette grosse étoile
+qu'elle ne connaissait pas et qui lui faisait peur. La planète, en
+effet, était en ce moment très près de l'horizon et traversait une
+épaisse couche de brume qui lui donnait une rougeur horrible. La brume,
+lugubrement empourprée, élargissait l'astre. On eût dit une plaie
+lumineuse.
+
+Un vent froid soufflait de la plaine. Le bois était ténébreux, sans
+aucun froissement de feuilles, sans aucune de ces vagues et fraîches
+lueurs de l'été. De grands branchages s'y dressaient affreusement. Des
+buissons chétifs et difformes sifflaient dans les clairières. Les hautes
+herbes fourmillaient sous la bise comme des anguilles. Les ronces se
+tordaient comme de longs bras armés de griffes cherchant à prendre des
+proies; quelques bruyères sèches, chassées par le vent, passaient
+rapidement et avaient l'air de s'enfuir avec épouvante devant quelque
+chose qui arrivait. De tous les côtés il y avait des étendues lugubres.
+
+L'obscurité est vertigineuse. Il faut à l'homme de la clarté. Quiconque
+s'enfonce dans le contraire du jour se sent le coeur serré. Quand l'oeil
+voit noir, l'esprit voit trouble. Dans l'éclipse, dans la nuit, dans
+l'opacité fuligineuse, il y a de l'anxiété, même pour les plus forts.
+Nul ne marche seul la nuit dans la forêt sans tremblement. Ombres et
+arbres, deux épaisseurs redoutables. Une réalité chimérique apparaît
+dans la profondeur indistincte. L'inconcevable s'ébauche à quelques pas
+de vous avec une netteté spectrale. On voit flotter, dans l'espace ou
+dans son propre cerveau, on ne sait quoi de vague et d'insaisissable
+comme les rêves des fleurs endormies. Il y a des attitudes farouches sur
+l'horizon. On aspire les effluves du grand vide noir. On a peur et envie
+de regarder derrière soi. Les cavités de la nuit, les choses devenues
+hagardes, des profils taciturnes qui se dissipent quand on avance, des
+échevellements obscurs, des touffes irritées, des flaques livides, le
+lugubre reflété dans le funèbre, l'immensité sépulcrale du silence, les
+êtres inconnus possibles, des penchements de branches mystérieux,
+d'effrayants torses d'arbres, de longues poignées d'herbes frémissantes,
+on est sans défense contre tout cela. Pas de hardiesse qui ne tressaille
+et qui ne sente le voisinage de l'angoisse. On éprouve quelque chose de
+hideux comme si l'âme s'amalgamait à l'ombre. Cette pénétration des
+ténèbres est inexprimablement sinistre dans un enfant.
+
+Les forêts sont des apocalypses; et le battement d'ailes d'une petite
+âme fait un bruit d'agonie sous leur voûte monstrueuse.
+
+Sans se rendre compte de ce qu'elle éprouvait, Cosette se sentait saisir
+par cette énormité noire de la nature. Ce n'était plus seulement de la
+terreur qui la gagnait, c'était quelque chose de plus terrible même que
+la terreur. Elle frissonnait. Les expressions manquent pour dire ce
+qu'avait d'étrange ce frisson qui la glaçait jusqu'au fond du coeur. Son
+oeil était devenu farouche. Elle croyait sentir qu'elle ne pourrait
+peut-être pas s'empêcher de revenir là à la même heure le lendemain.
+
+Alors, par une sorte d'instinct, pour sortir de cet état singulier
+qu'elle ne comprenait pas, mais qui l'effrayait, elle se mit à compter à
+haute voix un, deux, trois, quatre, jusqu'à dix, et, quand elle eut
+fini, elle recommença. Cela lui rendit la perception vraie des choses
+qui l'entouraient. Elle sentit le froid à ses mains qu'elle avait
+mouillées en puisant de l'eau. Elle se leva. La peur lui était revenue,
+une peur naturelle et insurmontable. Elle n'eut plus qu'une pensée,
+s'enfuir; s'enfuir à toutes jambes, à travers bois, à travers champs,
+jusqu'aux maisons, jusqu'aux fenêtres, jusqu'aux chandelles allumées.
+Son regard tomba sur le seau qui était devant elle. Tel était l'effroi
+que lui inspirait la Thénardier qu'elle n'osa pas s'enfuir sans le seau
+d'eau. Elle saisit l'anse à deux mains. Elle eut de la peine à soulever
+le seau.
+
+Elle fit ainsi une douzaine de pas, mais le seau était plein, il était
+lourd, elle fut forcée de le reposer à terre. Elle respira un instant,
+puis elle enleva l'anse de nouveau, et se remit à marcher, cette fois un
+peu plus longtemps. Mais il fallut s'arrêter encore. Après quelques
+secondes de repos, elle repartit. Elle marchait penchée en avant, la
+tête baissée, comme une vieille; le poids du seau tendait et raidissait
+ses bras maigres; l'anse de fer achevait d'engourdir et de geler ses
+petites mains mouillées; de temps en temps elle était forcée de
+s'arrêter, et chaque fois qu'elle s'arrêtait l'eau froide qui débordait
+du seau tombait sur ses jambes nues. Cela se passait au fond d'un bois,
+la nuit, en hiver, loin de tout regard humain; c'était un enfant de huit
+ans. Il n'y avait que Dieu en ce moment qui voyait cette chose triste.
+
+Et sans doute sa mère, hélas!
+
+Car il est des choses qui font ouvrir les yeux aux mortes dans leur
+tombeau.
+
+Elle soufflait avec une sorte de râlement douloureux; des sanglots lui
+serraient la gorge, mais elle n'osait pas pleurer, tant elle avait peur
+de la Thénardier, même loin. C'était son habitude de se figurer toujours
+que la Thénardier était là.
+
+Cependant elle ne pouvait pas faire beaucoup de chemin de la sorte, et
+elle allait bien lentement. Elle avait beau diminuer la durée des
+stations et marcher entre chaque le plus longtemps possible, elle
+pensait avec angoisse qu'il lui faudrait plus d'une heure pour retourner
+ainsi à Montfermeil et que la Thénardier la battrait. Cette angoisse se
+mêlait à son épouvante d'être seule dans le bois la nuit. Elle était
+harassée de fatigue et n'était pas encore sortie de la forêt. Parvenue
+près d'un vieux châtaignier qu'elle connaissait, elle fit une dernière
+halte plus longue que les autres pour se bien reposer, puis elle
+rassembla toutes ses forces, reprit le seau et se remit à marcher
+courageusement. Cependant le pauvre petit être désespéré ne put
+s'empêcher de s'écrier: Ô mon Dieu! mon Dieu!
+
+En ce moment, elle sentit tout à coup que le seau ne pesait plus rien.
+Une main, qui lui parut énorme, venait de saisir l'anse et la soulevait
+vigoureusement. Elle leva la tête. Une grande forme noire, droite et
+debout, marchait auprès d'elle dans l'obscurité. C'était un homme qui
+était arrivé derrière elle et qu'elle n'avait pas entendu venir. Cet
+homme, sans dire un mot, avait empoigné l'anse du seau qu'elle portait.
+
+Il y a des instincts pour toutes les rencontres de la vie. L'enfant
+n'eut pas peur.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Qui peut-être prouve l'intelligence de Boulatruelle
+
+
+Dans l'après-midi de cette même journée de Noël 1823, un homme se
+promena assez longtemps dans la partie la plus déserte du boulevard de
+l'Hôpital à Paris. Cet homme avait l'air de quelqu'un qui cherche un
+logement, et semblait s'arrêter de préférence aux plus modestes maisons
+de cette lisière délabrée du faubourg Saint-Marceau.
+
+On verra plus loin que cet homme avait en effet loué une chambre dans ce
+quartier isolé.
+
+Cet homme, dans son vêtement comme dans toute sa personne, réalisait le
+type de ce qu'on pourrait nommer le mendiant de bonne compagnie,
+l'extrême misère combinée avec l'extrême propreté. C'est là un mélange
+assez rare qui inspire aux coeurs intelligents ce double respect qu'on
+éprouve pour celui qui est très pauvre et pour celui qui est très digne.
+Il avait un chapeau rond fort vieux et fort brossé, une redingote râpée
+jusqu'à la corde en gros drap jaune d'ocre, couleur qui n'avait rien de
+trop bizarre à cette époque, un grand gilet à poches de forme séculaire,
+des culottes noires devenues grises aux genoux, des bas de laine noire
+et d'épais souliers à boucles de cuivre. On eût dit un ancien précepteur
+de bonne maison revenu de l'émigration. À ses cheveux tout blancs, à son
+front ridé, à ses lèvres livides, à son visage où tout respirait
+l'accablement et la lassitude de la vie, on lui eût supposé beaucoup
+plus de soixante ans. À sa démarche ferme, quoique lente, à la vigueur
+singulière empreinte dans tous ses mouvements, on lui en eût donné à
+peine cinquante. Les rides de son front étaient bien placées, et eussent
+prévenu en sa faveur quelqu'un qui l'eût observé avec attention. Sa
+lèvre se contractait avec un pli étrange, qui semblait sévère et qui
+était humble. Il y avait au fond de son regard on ne sait quelle
+sérénité lugubre. Il portait de la main gauche un petit paquet noué dans
+un mouchoir; de la droite il s'appuyait sur une espèce de bâton coupé
+dans une haie. Ce bâton avait été travaillé avec quelque soin, et
+n'avait pas trop méchant air; on avait tiré parti des noeuds, et on lui
+avait figuré un pommeau de corail avec de la cire rouge; c'était un
+gourdin, et cela semblait une canne.
+
+Il y a peu de passants sur ce boulevard, surtout l'hiver. Cet homme,
+sans affectation pourtant, paraissait les éviter plutôt que les
+chercher.
+
+À cette époque le roi Louis XVIII allait presque tous les jours à
+Choisy-le-Roi. C'était une de ses promenades favorites. Vers deux
+heures, presque invariablement, on voyait la voiture et la cavalcade
+royale passer ventre à terre sur le boulevard de l'Hôpital.
+
+Cela tenait lieu de montre et d'horloge aux pauvresses du quartier qui
+disaient:--Il est deux heures, le voilà qui s'en retourne aux Tuileries.
+
+Et les uns accouraient, et les autres se rangeaient; car un roi qui
+passe, c'est toujours un tumulte. Du reste l'apparition et la
+disparition de Louis XVIII faisaient un certain effet dans les rues de
+Paris. Cela était rapide, mais majestueux. Ce roi impotent avait le goût
+du grand galop; ne pouvant marcher, il voulait courir; ce cul-de-jatte
+se fût fait volontiers traîner par l'éclair. Il passait, pacifique et
+sévère, au milieu des sabres nus. Sa berline massive, toute dorée, avec
+de grosses branches de lys peintes sur les panneaux, roulait bruyamment.
+À peine avait-on le temps d'y jeter un coup d'oeil. On voyait dans
+l'angle du fond à droite, sur des coussins capitonnés de satin blanc,
+une face large, ferme et vermeille, un front frais poudré à l'oiseau
+royal, un oeil fier, dur et fin, un sourire de lettré, deux grosses
+épaulettes à torsades flottantes sur un habit bourgeois, la Toison d'or,
+la croix de Saint-Louis, la croix de la Légion d'honneur, la plaque
+d'argent du Saint-Esprit, un gros ventre et un large cordon bleu;
+c'était le roi. Hors de Paris, il tenait son chapeau à plumes blanches
+sur ses genoux emmaillotés de hautes guêtres anglaises; quand il
+rentrait dans la ville, il mettait son chapeau sur sa tête, saluant peu.
+Il regardait froidement le peuple, qui le lui rendait. Quand il parut
+pour la première fois dans le quartier Saint-Marceau, tout son succès
+fut ce mot d'un faubourien à son camarade: «C'est ce gros-là qui est le
+gouvernement.»
+
+Cet infaillible passage du roi à la même heure était donc l'événement
+quotidien du boulevard de l'Hôpital.
+
+Le promeneur à la redingote jaune n'était évidemment pas du quartier, et
+probablement pas de Paris, car il ignorait ce détail. Lorsqu'à deux
+heures la voiture royale, entourée d'un escadron de gardes du corps
+galonnés d'argent, déboucha sur le boulevard, après avoir tourné la
+Salpêtrière, il parut surpris et presque effrayé. Il n'y avait que lui
+dans la contre-allée, il se rangea vivement derrière un angle de mur
+d'enceinte, ce qui n'empêcha pas Mr le duc d'Havré de l'apercevoir. Mr
+le duc d'Havré, comme capitaine des gardes de service ce jour-là, était
+assis dans la voiture vis-à-vis du roi. Il dit à Sa Majesté: «Voilà un
+homme d'assez mauvaise mine.» Des gens de police, qui éclairaient le
+passage du roi, le remarquèrent également, et l'un d'eux reçut l'ordre
+de le suivre. Mais l'homme s'enfonça dans les petites rues solitaires du
+faubourg, et comme le jour commençait à baisser, l'agent perdit sa
+trace, ainsi que cela est constaté par un rapport adressé le soir même à
+Mr le comte Anglès, ministre d'État, préfet de police.
+
+Quand l'homme à la redingote jaune eut dépisté l'agent, il doubla le
+pas, non sans s'être retourné bien des fois pour s'assurer qu'il n'était
+pas suivi. À quatre heures un quart, c'est-à-dire à la nuit close, il
+passait devant le théâtre de la Porte-Saint-Martin où l'on donnait ce
+jour-là les _Deux Forçats_. Cette affiche, éclairée par les réverbères
+du théâtre, le frappa, car, quoiqu'il marchât vite, il s'arrêta pour la
+lire. Un instant après, il était dans le cul-de-sac de la Planchette, et
+il entrait au _Plat d'étain_, où était alors le bureau de la voiture de
+Lagny. Cette voiture partait à quatre heures et demie. Les chevaux
+étaient attelés, et les voyageurs, appelés par le cocher, escaladaient
+en hâte le haut escalier de fer du coucou.
+
+L'homme demanda:
+
+--Avez-vous une place?
+
+--Une seule, à côté de moi, sur le siège, dit le cocher.
+
+--Je la prends.
+
+--Montez.
+
+Cependant, avant de partir, le cocher jeta un coup d'oeil sur le costume
+médiocre du voyageur, sur la petitesse de son paquet, et se fit payer.
+
+--Allez-vous jusqu'à Lagny? demanda le cocher.
+
+--Oui, dit l'homme.
+
+Le voyageur paya jusqu'à Lagny.
+
+On partit. Quand on eut passé la barrière, le cocher essaya de nouer la
+conversation, mais le voyageur ne répondait que par monosyllabes. Le
+cocher prit le parti de siffler et de jurer après ses chevaux.
+
+Le cocher s'enveloppa dans son manteau. Il faisait froid. L'homme ne
+paraissait pas y songer. On traversa ainsi Gournay et Neuilly-sur-Marne.
+
+Vers six heures du soir on était à Chelles. Le cocher s'arrêta pour
+laisser souffler ses chevaux, devant l'auberge à rouliers installée dans
+les vieux bâtiments de l'abbaye royale.
+
+--Je descends ici, dit l'homme.
+
+Il prit son paquet et son bâton, et sauta à bas de la voiture.
+
+Un instant après, il avait disparu.
+
+Il n'était pas entré dans l'auberge.
+
+Quand, au bout de quelques minutes, la voiture repartit pour Lagny, elle
+ne le rencontra pas dans la grande rue de Chelles.
+
+Le cocher se tourna vers les voyageurs de l'intérieur.
+
+--Voilà, dit-il, un homme qui n'est pas d'ici, car je ne le connais pas.
+Il a l'air de n'avoir pas le sou; cependant il ne tient pas à l'argent;
+il paye pour Lagny, et il ne va que jusqu'à Chelles. Il est nuit, toutes
+les maisons sont fermées, il n'entre pas à l'auberge, et on ne le
+retrouve plus. Il s'est donc enfoncé dans la terre.
+
+L'homme ne s'était pas enfoncé dans la terre, mais il avait arpenté en
+hâte dans l'obscurité la grande rue de Chelles; puis il avait pris à
+gauche avant d'arriver à l'église le chemin vicinal qui mène à
+Montfermeil, comme quelqu'un qui eût connu le pays et qui y fût déjà
+venu.
+
+Il suivit ce chemin rapidement. À l'endroit où il est coupé par
+l'ancienne route bordée d'arbres qui va de Gagny à Lagny, il entendit
+venir des passants. Il se cacha précipitamment dans un fossé, et y
+attendit que les gens qui passaient se fussent éloignés. La précaution
+était d'ailleurs presque superflue, car, comme nous l'avons déjà dit,
+c'était une nuit de décembre très noire. On voyait à peine deux ou trois
+étoiles au ciel.
+
+C'est à ce point-là que commence la montée de la colline. L'homme ne
+rentra pas dans le chemin de Montfermeil; il prit à droite, à travers
+champs, et gagna à grands pas le bois.
+
+Quand il fut dans le bois, il ralentit sa marche, et se mit à regarder
+soigneusement tous les arbres, avançant pas à pas, comme s'il cherchait
+et suivait une route mystérieuse connue de lui seul. Il y eut un moment
+où il parut se perdre et où il s'arrêta indécis. Enfin il arriva, de
+tâtonnements en tâtonnements, à une clairière où il y avait un monceau
+de grosses pierres blanchâtres. Il se dirigea vivement vers ces pierres
+et les examina avec attention à travers la brume de la nuit, comme s'il
+les passait en revue. Un gros arbre, couvert de ces excroissances qui
+sont les verrues de la végétation, était à quelques pas du tas de
+pierres. Il alla à cet arbre, et promena sa main sur l'écorce du tronc,
+comme s'il cherchait à reconnaître et à compter toutes les verrues.
+
+Vis-à-vis de cet arbre, qui était un frêne, il y avait un châtaignier
+malade d'une décortication, auquel on avait mis pour pansement une bande
+de zinc clouée. Il se haussa sur la pointe des pieds et toucha cette
+bande de zinc.
+
+Puis il piétina pendant quelque temps sur le sol dans l'espace compris
+entre l'arbre et les pierres, comme quelqu'un qui s'assure que la terre
+n'a pas été fraîchement remuée.
+
+Cela fait, il s'orienta et reprit sa marche à travers le bois.
+
+C'était cet homme qui venait de rencontrer Cosette.
+
+En cheminant par le taillis dans la direction de Montfermeil, il avait
+aperçu cette petite ombre qui se mouvait avec un gémissement, qui
+déposait un fardeau à terre, puis le reprenait, et se remettait à
+marcher. Il s'était approché et avait reconnu que c'était un tout jeune
+enfant chargé d'un énorme seau d'eau. Alors il était allé à l'enfant, et
+avait pris silencieusement l'anse du seau.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Cosette côte à côte dans l'ombre avec l'inconnu
+
+
+Cosette, nous l'avons dit, n'avait pas eu peur.
+
+L'homme lui adressa la parole. Il parlait d'une voix grave et presque
+basse.
+
+--Mon enfant, c'est bien lourd pour vous ce que vous portez là.
+
+Cosette leva la tête et répondit:
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Donnez, reprit l'homme. Je vais vous le porter.
+
+Cosette lâcha le seau. L'homme se mit à cheminer près d'elle.
+
+--C'est très lourd en effet, dit-il entre ses dents.
+
+Puis il ajouta:
+
+--Petite, quel âge as-tu?
+
+--Huit ans, monsieur.
+
+--Et viens-tu de loin comme cela?
+
+--De la source qui est dans le bois.
+
+--Et est-ce loin où tu vas?--À un bon quart d'heure d'ici.
+
+L'homme resta un moment sans parler, puis il dit brusquement:
+
+--Tu n'as donc pas de mère?
+
+--Je ne sais pas, répondit l'enfant.
+
+Avant que l'homme eût eu le temps de reprendre la parole, elle ajouta:
+
+--Je ne crois pas. Les autres en ont. Moi, je n'en ai pas.
+
+Et après un silence, elle reprit:
+
+--Je crois que je n'en ai jamais eu.
+
+L'homme s'arrêta, il posa le seau à terre, se pencha et mit ses deux
+mains sur les deux épaules de l'enfant, faisant effort pour la regarder
+et voir son visage dans l'obscurité.
+
+La figure maigre et chétive de Cosette se dessinait vaguement à la lueur
+livide du ciel.
+
+--Comment t'appelles-tu? dit l'homme.
+
+--Cosette.
+
+L'homme eut comme une secousse électrique. Il la regarda encore, puis il
+ôta ses mains de dessus les épaules de Cosette, saisit le seau, et se
+remit à marcher.
+
+Au bout d'un instant il demanda:
+
+--Petite, où demeures-tu?
+
+--À Montfermeil, si vous connaissez.
+
+--C'est là que nous allons?
+
+--Oui, monsieur.
+
+Il fit encore une pause, puis recommença:
+
+--Qui est-ce donc qui t'a envoyée à cette heure chercher de l'eau dans
+le bois?
+
+--C'est madame Thénardier.
+
+L'homme repartit d'un son de voix qu'il voulait s'efforcer de rendre
+indifférent, mais où il y avait pourtant un tremblement singulier:
+
+--Qu'est-ce qu'elle fait, ta madame Thénardier?
+
+--C'est ma bourgeoise, dit l'enfant. Elle tient l'auberge.
+
+--L'auberge? dit l'homme. Eh bien, je vais aller y loger cette nuit.
+Conduis-moi.
+
+--Nous y allons, dit l'enfant.
+
+L'homme marchait assez vite. Cosette le suivait sans peine. Elle ne
+sentait plus la fatigue. De temps en temps, elle levait les yeux vers
+cet homme avec une sorte de tranquillité et d'abandon inexprimables.
+Jamais on ne lui avait appris à se tourner vers la providence et à
+prier. Cependant elle sentait en elle quelque chose qui ressemblait à de
+l'espérance et à de la joie et qui s'en allait vers le ciel.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent. L'homme reprit:
+
+--Est-ce qu'il n'y a pas de servante chez madame Thénardier?
+
+--Non, monsieur.
+
+--Est-ce que tu es seule?
+
+--Oui, monsieur.
+
+Il y eut encore une interruption. Cosette éleva la voix:
+
+--C'est-à-dire il y a deux petites filles.
+
+--Quelles petites filles?
+
+--Ponine et Zelma.
+
+L'enfant simplifiait de la sorte les noms romanesques chers à la
+Thénardier.
+
+--Qu'est-ce que c'est que Ponine et Zelma?
+
+--Ce sont les demoiselles de madame Thénardier. Comme qui dirait ses
+filles.
+
+--Et que font-elles, celles-là?--Oh! dit l'enfant, elles ont de belles
+poupées, des choses où il y a de l'or, tout plein d'affaires. Elles
+jouent, elles s'amusent.
+
+--Toute la journée?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et toi?
+
+--Moi, je travaille.
+
+--Toute la journée?
+
+L'enfant leva ses grands yeux où il y avait une larme qu'on ne voyait
+pas à cause de la nuit, et répondit doucement:
+
+--Oui, monsieur.
+
+Elle poursuivit après un intervalle de silence:
+
+--Des fois, quand j'ai fini l'ouvrage et qu'on veut bien, je m'amuse
+aussi.
+
+--Comment t'amuses-tu?
+
+--Comme je peux. On me laisse. Mais je n'ai pas beaucoup de joujoux.
+Ponine et Zelma ne veulent pas que je joue avec leurs poupées. Je n'ai
+qu'un petit sabre en plomb, pas plus long que ça.
+
+L'enfant montrait son petit doigt.
+
+--Et qui ne coupe pas?--Si, monsieur, dit l'enfant, ça coupe la salade
+et les têtes de mouches.
+
+Ils atteignirent le village; Cosette guida l'étranger dans les rues. Ils
+passèrent devant la boulangerie; mais Cosette ne songea pas au pain
+qu'elle devait rapporter. L'homme avait cessé de lui faire des questions
+et gardait maintenant un silence morne. Quand ils eurent laissé l'église
+derrière eux, l'homme, voyant toutes ces boutiques en plein vent,
+demanda à Cosette:
+
+--C'est donc la foire ici?
+
+--Non, monsieur, c'est Noël.
+
+Comme ils approchaient de l'auberge, Cosette lui toucha le bras
+timidement.
+
+--Monsieur?
+
+--Quoi, mon enfant?
+
+--Nous voilà tout près de la maison.
+
+--Eh bien?
+
+--Voulez-vous me laisser reprendre le seau à présent?
+
+--Pourquoi?
+
+--C'est que, si madame voit qu'on me l'a porté, elle me battra.
+
+L'homme lui remit le seau. Un instant après, ils étaient à la porte de
+la gargote.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Désagrément de recevoir chez soi un pauvre qui est peut-être un riche
+
+
+Cosette ne put s'empêcher de jeter un regard de côté à la grande poupée
+toujours étalée chez le bimbelotier, puis elle frappa. La porte
+s'ouvrit. La Thénardier parut une chandelle à la main.
+
+--Ah! c'est toi, petite gueuse! Dieu merci, tu y as mis le temps! elle
+se sera amusée, la drôlesse!
+
+--Madame, dit Cosette toute tremblante, voilà un monsieur qui vient
+loger.
+
+La Thénardier remplaça bien vite sa mine bourrue par sa grimace aimable,
+changement à vue propre aux aubergistes, et chercha avidement des yeux
+le nouveau venu.
+
+--C'est monsieur? dit-elle.
+
+--Oui, madame, répondit l'homme en portant la main à son chapeau.
+
+Les voyageurs riches ne sont pas si polis. Ce geste et l'inspection du
+costume et du bagage de l'étranger que la Thénardier passa en revue d'un
+coup d'oeil firent évanouir la grimace aimable et reparaître la mine
+bourrue. Elle reprit sèchement:
+
+--Entrez, bonhomme.
+
+Le «bonhomme» entra. La Thénardier lui jeta un second coup d'oeil,
+examina particulièrement sa redingote qui était absolument râpée et son
+chapeau qui était un peu défoncé, et consulta d'un hochement de tête,
+d'un froncement de nez et d'un clignement d'yeux, son mari, lequel
+buvait toujours avec les rouliers. Le mari répondit par cette
+imperceptible agitation de l'index qui, appuyée du gonflement des
+lèvres, signifie en pareil cas: débine complète. Sur ce, la Thénardier
+s'écria:
+
+--Ah! çà, brave homme, je suis bien fâchée, mais c'est que je n'ai plus
+de place.
+
+--Mettez-moi où vous voudrez, dit l'homme, au grenier, à l'écurie. Je
+payerai comme si j'avais une chambre.
+
+--Quarante sous.
+
+--Quarante sous. Soit.
+
+--À la bonne heure.
+
+--Quarante sous! dit un routier bas à la Thénardier, mais ce n'est que
+vingt sous.
+
+--C'est quarante sous pour lui, répliqua la Thénardier du même ton. Je
+ne loge pas des pauvres à moins.
+
+--C'est vrai, ajouta le mari avec douceur, ça gâte une maison d'y avoir
+de ce monde-là.
+
+Cependant l'homme, après avoir laissé sur un banc son paquet et son
+bâton, s'était assis à une table où Cosette s'était empressée de poser
+une bouteille de vin et un verre. Le marchand qui avait demandé le seau
+d'eau était allé lui-même le porter à son cheval. Cosette avait repris
+sa place sous la table de cuisine et son tricot. L'homme, qui avait à
+peine trempé ses lèvres dans le verre de vin qu'il s'était versé,
+considérait l'enfant avec une attention étrange.
+
+Cosette était laide. Heureuse, elle eût peut-être été jolie. Nous avons
+déjà esquissé cette petite figure sombre. Cosette était maigre et blême.
+Elle avait près de huit ans, on lui en eût donné à peine six. Ses grands
+yeux enfoncés dans une sorte d'ombre profonde étaient presque éteints à
+force d'avoir pleuré. Les coins de sa bouche avaient cette courbe de
+l'angoisse habituelle, qu'on observe chez les condamnés et chez les
+malades désespérés. Ses mains étaient, comme sa mère l'avait deviné,
+«perdues d'engelures.» Le feu qui l'éclairait en ce moment faisait
+saillir les angles de ses os et rendait sa maigreur affreusement
+visible. Comme elle grelottait toujours, elle avait pris l'habitude de
+serrer ses deux genoux l'un contre l'autre. Tout son vêtement n'était
+qu'un haillon qui eût fait pitié l'été et qui faisait horreur l'hiver.
+Elle n'avait sur elle que de la toile trouée; pas un chiffon de laine.
+On voyait sa peau çà et là, et l'on y distinguait partout des taches
+bleues ou noires qui indiquaient les endroits où la Thénardier l'avait
+touchée. Ses jambes nues étaient rouges et grêles. Le creux de ses
+clavicules était à faire pleurer. Toute la personne de cette enfant, son
+allure, son attitude, le son de sa voix, ses intervalles entre un mot et
+l'autre, son regard, son silence, son moindre geste, exprimaient et
+traduisaient une seule idée: la crainte.
+
+La crainte était répandue sur elle; elle en était pour ainsi dire
+couverte; la crainte ramenait ses coudes contre ses hanches, retirait
+ses talons sous ses jupes, lui faisait tenir le moins de place possible,
+ne lui laissait de souffle que le nécessaire, et était devenue ce qu'on
+pourrait appeler son habitude de corps, sans variation possible que
+d'augmenter. Il y avait au fond de sa prunelle un coin étonné où était
+la terreur.
+
+Cette crainte était telle qu'en arrivant, toute mouillée comme elle
+était, Cosette n'avait pas osé s'aller sécher au feu et s'était remise
+silencieusement à son travail. L'expression du regard de cette enfant de
+huit ans était habituellement si morne et parfois si tragique qu'il
+semblait, à de certains moments, qu'elle fût en train de devenir une
+idiote ou un démon.
+
+Jamais, nous l'avons dit, elle n'avait su ce que c'est que prier, jamais
+elle n'avait mis le pied dans une église.
+
+«Est-ce que j'ai le temps?» disait la Thénardier.
+
+L'homme à la redingote jaune ne quittait pas Cosette des yeux.
+
+Tout à coup la Thénardier s'écria:
+
+--À propos! et ce pain?
+
+Cosette, selon sa coutume toutes les fois que la Thénardier élevait la
+voix, sortit bien vite de dessous la table.
+
+Elle avait complètement oublié ce pain. Elle eut recours à l'expédient
+des enfants toujours effrayés. Elle mentit.
+
+--Madame, le boulanger était fermé.
+
+--Il fallait cogner.
+
+--J'ai cogné, madame.
+
+--Eh bien?
+
+--Il n'a pas ouvert.
+
+--Je saurai demain si c'est vrai, dit la Thénardier, et si tu mens, tu
+auras une fière danse. En attendant, rends-moi la pièce-quinze-sous.
+
+Cosette plongea sa main dans la poche de son tablier, et devint verte.
+La pièce de quinze sous n'y était plus.
+
+--Ah çà! dit la Thénardier, m'as-tu entendue?
+
+Cosette retourna la poche, il n'y avait rien. Qu'est-ce que cet argent
+pouvait être devenu? La malheureuse petite ne trouva pas une parole.
+Elle était pétrifiée.
+
+--Est-ce que tu l'as perdue, la pièce-quinze-sous? râla la Thénardier,
+ou bien est-ce que tu veux me la voler?
+
+En même temps elle allongea le bras vers le martinet suspendu à la
+cheminée.
+
+Ce geste redoutable rendit à Cosette la force de crier:
+
+--Grâce! madame! madame! je ne le ferai plus.
+
+La Thénardier détacha le martinet.
+
+Cependant l'homme à la redingote jaune avait fouillé dans le gousset de
+son gilet, sans qu'on eût remarqué ce mouvement. D'ailleurs les autres
+voyageurs buvaient ou jouaient aux cartes et ne faisaient attention à
+rien.
+
+Cosette se pelotonnait avec angoisse dans l'angle de la cheminée,
+tâchant de ramasser et de dérober ses pauvres membres demi-nus. La
+Thénardier leva le bras.
+
+--Pardon, madame, dit l'homme, mais tout à l'heure j'ai vu quelque chose
+qui est tombé de la poche du tablier de cette petite et qui a roulé.
+C'est peut-être cela.
+
+En même temps il se baissa et parut chercher à terre un instant.
+
+--Justement. Voici, reprit-il en se relevant.
+
+Et il tendit une pièce d'argent à la Thénardier.
+
+--Oui, c'est cela, dit-elle.
+
+Ce n'était pas cela, car c'était une pièce de vingt sous, mais la
+Thénardier y trouvait du bénéfice. Elle mit la pièce dans sa poche, et
+se borna à jeter un regard farouche à l'enfant en disant:
+
+--Que cela ne t'arrive plus, toujours!
+
+Cosette rentra dans ce que la Thénardier appelait «sa niche», et son
+grand oeil, fixé sur le voyageur inconnu, commença à prendre une
+expression qu'il n'avait jamais eue. Ce n'était encore qu'un naïf
+étonnement, mais une sorte de confiance stupéfaite s'y mêlait.
+
+--À propos, voulez-vous souper? demanda la Thénardier au voyageur.
+
+Il ne répondit pas. Il semblait songer profondément.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cet homme-là? dit-elle entre ses dents. C'est
+quelque affreux pauvre. Cela n'a pas le sou pour souper. Me payera-t-il
+mon logement seulement? Il est bien heureux tout de même qu'il n'ait pas
+eu l'idée de voler l'argent qui était à terre.
+
+Cependant une porte s'était ouverte et Éponine et Azelma étaient
+entrées.
+
+C'étaient vraiment deux jolies petites filles, plutôt bourgeoises que
+paysannes, très charmantes, l'une avec ses tresses châtaines bien
+lustrées, l'autre avec ses longues nattes noires tombant derrière le
+dos, toutes deux vives, propres, grasses, fraîches et saines à réjouir
+le regard. Elles étaient chaudement vêtues, mais avec un tel art
+maternel, que l'épaisseur des étoffes n'ôtait rien à la coquetterie de
+l'ajustement. L'hiver était prévu sans que le printemps fût effacé. Ces
+deux petites dégageaient de la lumière. En outre, elles étaient
+régnantes. Dans leur toilette, dans leur gaîté, dans le bruit qu'elles
+faisaient, il y avait de la souveraineté. Quand elles entrèrent, la
+Thénardier leur dit d'un ton grondeur, qui était plein d'adoration:
+
+--Ah! vous voilà donc, vous autres!
+
+Puis, les attirant dans ses genoux l'une après l'autre, lissant leurs
+cheveux, renouant leurs rubans, et les lâchant ensuite avec cette douce
+façon de secouer qui est propre aux mères, elle s'écria:
+
+--Sont-elles fagotées!
+
+Elles vinrent s'asseoir au coin du feu. Elles avaient une poupée
+qu'elles tournaient et retournaient sur leurs genoux avec toutes sortes
+de gazouillements joyeux. De temps en temps, Cosette levait les yeux de
+son tricot, et les regardait jouer d'un air lugubre.
+
+Éponine et Azelma ne regardaient pas Cosette. C'était pour elles comme
+le chien. Ces trois petites filles n'avaient pas vingt-quatre ans à
+elles trois, et elles représentaient déjà toute la société des hommes;
+d'un côté l'envie, de l'autre le dédain.
+
+La poupée des soeurs Thénardier était très fanée et très vieille et
+toute cassée, mais elle n'en paraissait pas moins admirable à Cosette,
+qui de sa vie n'avait eu une poupée, _une vraie poupée_, pour nous
+servir d'une expression que tous les enfants comprendront.
+
+Tout à coup la Thénardier, qui continuait d'aller et de venir dans la
+salle, s'aperçut que Cosette avait des distractions et qu'au lieu de
+travailler elle s'occupait des petites qui jouaient.
+
+--Ah! je t'y prends! cria-t-elle. C'est comme cela que tu travailles! Je
+vais te faire travailler à coups de martinet, moi.
+
+L'étranger, sans quitter sa chaise, se tourna vers la Thénardier.
+
+--Madame, dit-il en souriant d'un air presque craintif, bah! laissez-la
+jouer!
+
+De la part de tout voyageur qui eût mangé une tranche de gigot et bu
+deux bouteilles de vin à son souper et qui n'eût pas eu l'air d'_un
+affreux pauvre_, un pareil souhait eût été un ordre. Mais qu'un homme
+qui avait ce chapeau se permît d'avoir un désir et qu'un homme qui avait
+cette redingote se permît d'avoir une volonté, c'est ce que la
+Thénardier ne crut pas devoir tolérer. Elle repartit aigrement:
+
+--Il faut qu'elle travaille, puisqu'elle mange. Je ne la nourris pas à
+rien faire.
+
+--Qu'est-ce qu'elle fait donc? reprit l'étranger de cette voix douce qui
+contrastait si étrangement avec ses habits de mendiant et ses épaules de
+portefaix.
+
+La Thénardier daigna répondre:
+
+--Des bas, s'il vous plaît. Des bas pour mes petites filles qui n'en ont
+pas, autant dire, et qui vont tout à l'heure pieds nus.
+
+L'homme regarda les pauvres pieds rouges de Cosette, et continua:
+
+--Quand aura-t-elle fini cette paire de bas?
+
+--Elle en a encore au moins pour trois ou quatre grands jours, la
+paresseuse.
+
+--Et combien peut valoir cette paire de bas, quand elle sera faite?
+
+La Thénardier lui jeta un coup d'oeil méprisant.
+
+--Au moins trente sous.
+
+--La donneriez-vous pour cinq francs? reprit l'homme.
+
+--Pardieu! s'écria avec un gros rire un routier qui écoutait, cinq
+francs? je crois fichtre bien! cinq balles!
+
+Le Thénardier crut devoir prendre la parole.
+
+--Oui, monsieur, si c'est votre fantaisie, on vous donnera cette paire
+de bas pour cinq francs. Nous ne savons rien refuser aux voyageurs.
+
+--Il faudrait payer tout de suite, dit la Thénardier avec sa façon brève
+et péremptoire.
+
+--J'achète cette paire de bas, répondit l'homme, et, ajouta-t-il en
+tirant de sa poche une pièce de cinq francs qu'il posa sur la table,--je
+la paye.
+
+Puis il se tourna vers Cosette.
+
+--Maintenant ton travail est à moi. Joue, mon enfant.
+
+Le routier fut si ému de la pièce de cinq francs, qu'il laissa là son
+verre et accourut.
+
+--C'est pourtant vrai! cria-t-il en l'examinant. Une vraie roue de
+derrière! et pas fausse!
+
+Le Thénardier approcha et mit silencieusement la pièce dans son gousset.
+
+La Thénardier n'avait rien à répliquer. Elle se mordit les lèvres, et
+son visage prit une expression de haine.
+
+Cependant Cosette tremblait. Elle se risqua à demander:
+
+--Madame, est-ce que c'est vrai? est-ce que je peux jouer?
+
+--Joue! dit la Thénardier d'une voix terrible.
+
+--Merci, madame, dit Cosette.
+
+Et pendant que sa bouche remerciait la Thénardier, toute sa petite âme
+remerciait le voyageur.
+
+Le Thénardier s'était remis à boire. Sa femme lui dit à l'oreille:
+
+--Qu'est-ce que ça peut être que cet homme jaune?
+
+--J'ai vu, répondit souverainement Thénardier, des millionnaires qui
+avaient des redingotes comme cela.
+
+Cosette avait laissé là son tricot, mais elle n'était pas sortie de sa
+place. Cosette bougeait toujours le moins possible. Elle avait pris dans
+une boîte derrière elle quelques vieux chiffons et son petit sabre de
+plomb.
+
+Éponine et Azelma ne faisaient aucune attention à ce qui se passait.
+Elles venaient d'exécuter une opération fort importante; elles s'étaient
+emparées du chat. Elles avaient jeté la poupée à terre, et Éponine, qui
+était l'aînée, emmaillotait le petit chat, malgré ses miaulements et ses
+contorsions, avec une foule de nippes et de guenilles rouges et bleues.
+Tout en faisant ce grave et difficile travail, elle disait à sa soeur
+dans ce doux et adorable langage des enfants dont la grâce, pareille à
+la splendeur de l'aile des papillons, s'en va quand on veut la fixer:
+
+--Vois-tu, ma soeur, cette poupée-là est plus amusante que l'autre. Elle
+remue, elle crie, elle est chaude. Vois-tu, ma soeur, jouons avec. Ce
+serait ma petite fille. Je serais une dame. Je viendrais te voir et tu
+la regarderais. Peu à peu tu verrais ses moustaches, et cela
+t'étonnerait. Et puis tu verrais ses oreilles, et puis tu verrais sa
+queue, et cela t'étonnerait. Et tu me dirais: _Ah! mon Dieu_! et je te
+dirais: _Oui, madame, c'est une petite fille que j'ai comme ça. Les
+petites filles sont comme ça à présent_.
+
+Azelma écoutait Éponine avec admiration.
+
+Cependant, les buveurs s'étaient mis à chanter une chanson obscène dont
+ils riaient à faire trembler le plafond. Le Thénardier les encourageait
+et les accompagnait.
+
+Comme les oiseaux font un nid avec tout, les enfants font une poupée
+avec n'importe quoi. Pendant qu'Éponine et Azelma emmaillotaient le
+chat, Cosette de son côté avait emmailloté le sabre. Cela fait, elle
+l'avait couché sur ses bras, et elle chantait doucement pour l'endormir.
+
+La poupée est un des plus impérieux besoins et en même temps un des plus
+charmants instincts de l'enfance féminine. Soigner, vêtir, parer,
+habiller, déshabiller, rhabiller, enseigner, un peu gronder, bercer,
+dorloter, endormir, se figurer que quelque chose est quelqu'un, tout
+l'avenir de la femme est là. Tout en rêvant et tout en jasant, tout en
+faisant de petits trousseaux et de petites layettes, tout en cousant de
+petites robes, de petits corsages et de petites brassières, l'enfant
+devient jeune fille, la jeune fille devient grande fille, la grande
+fille devient femme. Le premier enfant continue la dernière poupée.
+
+Une petite fille sans poupée est à peu près aussi malheureuse et tout à
+fait aussi impossible qu'une femme sans enfant.
+
+Cosette s'était donc fait une poupée avec le sabre.
+
+La Thénardier, elle, s'était rapprochée de l' _homme jaune_.
+
+--Mon mari a raison, pensait-elle, c'est peut-être monsieur Laffitte. Il
+y a des riches si farces! Elle vint s'accouder à sa table.
+
+--Monsieur... dit-elle.
+
+À ce mot _monsieur_, l'homme se retourna. La Thénardier ne l'avait
+encore appelé que _brave homme_ ou _bonhomme_.
+
+--Voyez-vous, monsieur, poursuivit-elle en prenant son air douceâtre qui
+était encore plus fâcheux à voir que son air féroce, je veux bien que
+l'enfant joue, je ne m'y oppose pas, mais c'est bon pour une fois, parce
+que vous êtes généreux. Voyez-vous, cela n'a rien. Il faut que cela
+travaille.
+
+--Elle n'est donc pas à vous, cette enfant? demanda l'homme.
+
+--Oh mon Dieu non, monsieur! c'est une petite pauvre que nous avons
+recueillie comme cela, par charité. Une espèce d'enfant imbécile. Elle
+doit avoir de l'eau dans la tête. Elle a la tête grosse, comme vous
+voyez. Nous faisons pour elle ce que nous pouvons, car nous ne sommes
+pas riches. Nous avons beau écrire à son pays, voilà six mois qu'on ne
+nous répond plus. Il faut croire que sa mère est morte.
+
+--Ah! dit l'homme, et il retomba dans sa rêverie.
+
+--C'était une pas grand'chose que cette mère, ajouta la Thénardier. Elle
+abandonnait son enfant.
+
+Pendant toute cette conversation, Cosette, comme si un instinct l'eût
+avertie qu'on parlait d'elle, n'avait pas quitté des yeux la Thénardier.
+Elle écoutait vaguement. Elle entendait çà et là quelques mots.
+
+Cependant les buveurs, tous ivres aux trois quarts, répétaient leur
+refrain immonde avec un redoublement de gaîté. C'était une gaillardise
+de haut goût où étaient mêlés la Vierge et l'enfant Jésus. La Thénardier
+était allée prendre sa part des éclats de rire. Cosette, sous la table,
+regardait le feu qui se réverbérait dans son oeil fixe; elle s'était
+remise à bercer l'espèce de maillot qu'elle avait fait, et, tout en le
+berçant, elle chantait à voix basse: «Ma mère est morte! ma mère est
+morte! ma mère est morte!»
+
+Sur de nouvelles insistances de l'hôtesse, l'homme jaune, «le
+millionnaire», consentit enfin à souper.
+
+--Que veut monsieur?
+
+--Du pain et du fromage, dit l'homme.
+
+--Décidément c'est un gueux, pensa la Thénardier.
+
+Les ivrognes chantaient toujours leur chanson, et l'enfant, sous la
+table, chantait aussi la sienne.
+
+Tout à coup Cosette s'interrompit. Elle venait de se retourner et
+d'apercevoir la poupée des petites Thénardier qu'elles avaient quittée
+pour le chat et laissée à terre à quelques pas de la table de cuisine.
+
+Alors elle laissa tomber le sabre emmailloté qui ne lui suffisait qu'à
+demi, puis elle promena lentement ses yeux autour de la salle. La
+Thénardier parlait bas à son mari, et comptait de la monnaie, Ponine et
+Zelma jouaient avec le chat, les voyageurs mangeaient, ou buvaient, ou
+chantaient, aucun regard n'était fixé sur elle. Elle n'avait pas un
+moment à perdre. Elle sortit de dessous la table en rampant sur ses
+genoux et sur ses mains, s'assura encore une fois qu'on ne la guettait
+pas, puis se glissa vivement jusqu'à la poupée, et la saisit. Un instant
+après elle était à sa place, assise, immobile, tournée seulement de
+manière à faire de l'ombre sur la poupée qu'elle tenait dans ses bras.
+Ce bonheur de jouer avec une poupée était tellement rare pour elle qu'il
+avait toute la violence d'une volupté.
+
+Personne ne l'avait vue, excepté le voyageur, qui mangeait lentement son
+maigre souper.
+
+Cette joie dura près d'un quart d'heure.
+
+Mais, quelque précaution que prit Cosette, elle ne s'apercevait pas
+qu'un des pieds de la poupée--_passait_,--et que le feu de la cheminée
+l'éclairait très vivement. Ce pied rose et lumineux qui sortait de
+l'ombre frappa subitement le regard d'Azelma qui dit à Éponine:--Tiens!
+ma soeur!
+
+Les deux petites filles s'arrêtèrent, stupéfaites. Cosette avait osé
+prendre la poupée!
+
+Éponine se leva, et, sans lâcher le chat, alla vers sa mère et se mit à
+la tirer par sa jupe.
+
+--Mais laisse-moi donc! dit la mère. Qu'est-ce que tu me veux?
+
+--Mère, dit l'enfant, regarde donc!
+
+Et elle désignait du doigt Cosette.
+
+Cosette, elle, tout entière aux extases de la possession, ne voyait et
+n'entendait plus rien.
+
+Le visage de la Thénardier prit cette expression particulière qui se
+compose du terrible mêlé aux riens de la vie et qui a fait nommer ces
+sortes de femmes: mégères.
+
+Cette fois, l'orgueil blessé exaspérait encore sa colère. Cosette avait
+franchi tous les intervalles, Cosette avait attenté à la poupée de «ces
+demoiselles».
+
+Une czarine qui verrait un moujik essayer le grand cordon bleu de son
+impérial fils n'aurait pas une autre figure.
+
+Elle cria d'une voix que l'indignation enrouait.
+
+--Cosette!
+
+Cosette tressaillit comme si la terre eût tremblé sous elle. Elle se
+retourna.
+
+--Cosette, répéta la Thénardier.
+
+Cosette prit la poupée et la posa doucement à terre avec une sorte de
+vénération mêlée de désespoir. Alors, sans la quitter des yeux, elle
+joignit les mains, et, ce qui est effrayant à dire dans un enfant de cet
+âge, elle se les tordit; puis, ce que n'avait pu lui arracher aucune des
+émotions de la journée, ni la course dans le bois, ni la pesanteur du
+seau d'eau, ni la perte de l'argent, ni la vue du martinet, ni même la
+sombre parole qu'elle avait entendu dire à la Thénardier,--elle pleura.
+Elle éclata en sanglots.
+
+Cependant le voyageur s'était levé.
+
+--Qu'est-ce donc? dit-il à la Thénardier.
+
+--Vous ne voyez pas? dit la Thénardier en montrant du doigt le corps du
+délit qui gisait aux pieds de Cosette.
+
+--Hé bien, quoi? reprit l'homme.
+
+--Cette gueuse, répondit la Thénardier, s'est permis de toucher à la
+poupée des enfants!
+
+--Tout ce bruit pour cela! dit l'homme. Eh bien, quand elle jouerait
+avec cette poupée?
+
+--Elle y a touché avec ses mains sales! poursuivit la Thénardier, avec
+ses affreuses mains!
+
+Ici Cosette redoubla ses sanglots.
+
+--Te tairas-tu? cria la Thénardier.
+
+L'homme alla droit à la porte de la rue, l'ouvrit et sortit.
+
+Dès qu'il fut sorti, la Thénardier profita de son absence pour allonger
+sous la table à Cosette un grand coup de pied qui fit jeter à l'enfant
+les hauts cris.
+
+La porte se rouvrit, l'homme reparut, il portait dans ses deux mains la
+poupée fabuleuse dont nous avons parlé, et que tous les marmots du
+village contemplaient depuis le matin, et il la posa debout devant
+Cosette en disant:
+
+--Tiens, c'est pour toi.
+
+Il faut croire que, depuis plus d'une heure qu'il était là, au milieu de
+sa rêverie, il avait confusément remarqué cette boutique de bimbeloterie
+éclairée de lampions et de chandelles si splendidement qu'on
+l'apercevait à travers la vitre du cabaret comme une illumination.
+
+Cosette leva les yeux, elle avait vu venir l'homme à elle avec cette
+poupée comme elle eût vu venir le soleil, elle entendit ces paroles
+inouïes: _c'est pour toi_, elle le regarda, elle regarda la poupée, puis
+elle recula lentement, et s'alla cacher tout au fond sous la table dans
+le coin du mur.
+
+Elle ne pleurait plus, elle ne criait plus, elle avait l'air de ne plus
+oser respirer.
+
+La Thénardier, Éponine, Azelma étaient autant de statues. Les buveurs
+eux-mêmes s'étaient arrêtés. Il s'était fait un silence solennel dans
+tout le cabaret.
+
+La Thénardier, pétrifiée et muette, recommençait ses conjectures:
+--Qu'est-ce que c'est que ce vieux? est-ce un pauvre? est-ce un
+millionnaire? C'est peut-être les deux, c'est-à-dire un voleur.
+
+La face du mari Thénardier offrit cette ride expressive qui accentue la
+figure humaine chaque fois que l'instinct dominant y apparent avec toute
+sa puissance bestiale. Le gargotier considérait tour à tour la poupée et
+le voyageur; il semblait flairer cet homme comme il eût flairé un sac
+d'argent. Cela ne dura que le temps d'un éclair. Il s'approcha de sa
+femme et lui dit bas:
+
+--Cette machine coûte au moins trente francs. Pas de bêtises. À plat
+ventre devant l'homme.
+
+Les natures grossières ont cela de commun avec les natures naïves
+qu'elles n'ont pas de transitions.--Eh bien, Cosette, dit la Thénardier
+d'une voix qui voulait être douce et qui était toute composée de ce miel
+aigre des méchantes femmes, est-ce que tu ne prends pas ta poupée?
+
+Cosette se hasarda à sortir de son trou.
+
+--Ma petite Cosette, reprit la Thénardier d'un air caressant, monsieur
+te donne une poupée. Prends-la. Elle est à toi.
+
+Cosette considérait la poupée merveilleuse avec une sorte de terreur.
+Son visage était encore inondé de larmes, mais ses yeux commençaient à
+s'emplir, comme le ciel au crépuscule du matin, des rayonnements
+étranges de la joie. Ce qu'elle éprouvait en ce moment-là était un peu
+pareil à ce qu'elle eût ressenti si on lui eût dit brusquement: _Petite,
+vous êtes la reine de France_.
+
+Il lui semblait que si elle touchait à cette poupée, le tonnerre en
+sortirait.
+
+Ce qui était vrai jusqu'à un certain point, car elle se disait que la
+Thénardier gronderait, et la battrait.
+
+Pourtant l'attraction l'emporta. Elle finit par s'approcher, et murmura
+timidement en se tournant vers la Thénardier:
+
+--Est-ce que je peux, madame?
+
+Aucune expression ne saurait rendre cet air à la fois désespéré,
+épouvanté et ravi.
+
+--Pardi! fit la Thénardier, c'est à toi. Puisque monsieur te la donne.
+
+--Vrai, monsieur? reprit Cosette, est-ce que c'est vrai? c'est à moi, la
+dame?
+
+L'étranger paraissait avoir les yeux pleins de larmes. Il semblait être
+à ce point d'émotion où l'on ne parle pas pour ne pas pleurer. Il fit un
+signe de tête à Cosette, et mit la main de «la dame» dans sa petite
+main.
+
+Cosette retira vivement sa main, comme si celle de _la dame_ la brûlait,
+et se mit à regarder le pavé. Nous sommes forcé d'ajouter qu'en cet
+instant-là elle tirait la langue d'une façon démesurée. Tout à coup elle
+se retourna et saisit la poupée avec emportement.
+
+--Je l'appellerai Catherine, dit-elle.
+
+Ce fut un moment bizarre que celui où les haillons de Cosette
+rencontrèrent et étreignirent les rubans et les fraîches mousselines
+roses de la poupée.
+
+--Madame, reprit-elle, est-ce que je peux la mettre sur une chaise?
+
+--Oui, mon enfant, répondit la Thénardier.
+
+Maintenant c'étaient Éponine et Azelma qui regardaient Cosette avec
+envie.
+
+Cosette posa Catherine sur une chaise, puis s'assit à terre devant elle,
+et demeura immobile, sans dire un mot dans l'attitude de la
+contemplation.
+
+--Joue donc, Cosette, dit l'étranger.
+
+--Oh! je joue, répondit l'enfant. Cet étranger, cet inconnu qui avait
+l'air d'une visite que la providence faisait à Cosette, était en ce
+moment-là ce que la Thénardier haïssait le plus au monde. Pourtant il
+fallait se contraindre. C'était plus d'émotions qu'elle n'en pouvait
+supporter, si habituée qu'elle fût à la dissimulation par la copie
+qu'elle tâchait de faire de son mari dans toutes ses actions. Elle se
+hâta d'envoyer ses filles coucher, puis elle demanda à l'homme jaune _la
+permission_ d'y envoyer aussi Cosette, _qui a bien fatigué aujourd'hui_,
+ajouta-t-elle d'un air maternel. Cosette s'alla coucher emportant
+Catherine entre ses bras.
+
+La Thénardier allait de temps en temps à l'autre bout de la salle où
+était son homme, _pour se soulager l'âme_, disait-elle. Elle échangeait
+avec son mari quelques paroles d'autant plus furieuses qu'elle n'osait
+les dire haut:
+
+--Vieille bête! qu'est-ce qu'il a donc dans le ventre? Venir nous
+déranger ici! vouloir que ce petit monstre joue! lui donner des poupées!
+donner des poupées de quarante francs à une chienne que je donnerais moi
+pour quarante sous! Encore un peu il lui dirait votre majesté comme à la
+duchesse de Berry! Y a-t-il du bon sens? il est donc enragé, ce vieux
+mystérieux-là?
+
+--Pourquoi? C'est tout simple, répliquait le Thénardier. Si ça l'amuse!
+Toi, ça t'amuse que la petite travaille, lui, ça l'amuse qu'elle joue.
+Il est dans son droit. Un voyageur, ça fait ce que ça veut quand ça
+paye. Si ce vieux est un philanthrope, qu'est-ce que ça te fait? Si
+c'est un imbécile, ça ne te regarde pas. De quoi te mêles-tu, puisqu'il
+a de l'argent?
+
+Langage de maître et raisonnement d'aubergiste qui n'admettaient ni l'un
+ni l'autre la réplique.
+
+L'homme s'était accoudé sur la table et avait repris son attitude de
+rêverie. Tous les autres voyageurs, marchands et rouliers, s'étaient un
+peu éloignés et ne chantaient plus. Ils le considéraient à distance avec
+une sorte de crainte respectueuse. Ce particulier si pauvrement vêtu,
+qui tirait de sa poche les roues de derrière avec tant d'aisance et qui
+prodiguait des poupées gigantesques à de petites souillons en sabots,
+était certainement un bonhomme magnifique et redoutable.
+
+Plusieurs heures s'écoulèrent. La messe de minuit était dite, le
+réveillon était fini, les buveurs s'en étaient allés, le cabaret était
+fermé, la salle basse était déserte, le feu s'était éteint, l'étranger
+était toujours à la même place et dans la même posture. De temps en
+temps il changeait le coude sur lequel il s'appuyait. Voilà tout. Mais
+il n'avait pas dit un mot depuis que Cosette n'était plus là.
+
+Les Thénardier seuls, par convenance et par curiosité, étaient restés
+dans la salle.--Est-ce qu'il va passer la nuit comme ça? grommelait la
+Thénardier. Comme deux heures du matin sonnaient, elle se déclara
+vaincue et dit à son mari:--Je vais me coucher. Fais-en ce que tu
+voudras.--Le mari s'assit à une table dans un coin, alluma une chandelle
+et se mit à lire le _Courrier français_.
+
+Une bonne heure se passa ainsi. Le digne aubergiste avait lu au moins
+trois fois le _Courrier français_, depuis la date du numéro jusqu'au nom
+de l'imprimeur. L'étranger ne bougeait pas.
+
+Le Thénardier remua, toussa, cracha, se moucha, fit craquer sa chaise.
+Aucun mouvement de l'homme.--Est-ce qu'il dort? pensa
+Thénardier.--L'homme ne dormait pas, mais rien ne pouvait l'éveiller.
+
+Enfin Thénardier ôta son bonnet, s'approcha doucement, et s'aventura à
+dire:
+
+--Est-ce que monsieur ne va pas reposer?
+
+_Ne va pas se coucher_ lui eût semblé excessif et familier. _Reposer_
+sentait le luxe et était du respect. Ces mots-là ont la propriété
+mystérieuse et admirable de gonfler le lendemain matin le chiffre de la
+carte à payer. Une chambre où l'on _couche_ coûte vingt sous; une
+chambre où l'on _repose_ coûte vingt francs.
+
+--Tiens! dit l'étranger, vous avez raison. Où est votre écurie?
+
+--Monsieur, fit le Thénardier avec un sourire, je vais conduire
+monsieur.
+
+Il prit la chandelle, l'homme prit son paquet et son bâton, et
+Thénardier le mena dans une chambre au premier qui était d'une rare
+splendeur, toute meublée en acajou avec un lit-bateau et des rideaux de
+calicot rouge.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cela? dit le voyageur.
+
+--C'est notre propre chambre de noce, dit l'aubergiste. Nous en habitons
+une autre, mon épouse et moi. On n'entre ici que trois ou quatre fois
+dans l'année.
+
+--J'aurais autant aimé l'écurie, dit l'homme brusquement.
+
+Le Thénardier n'eut pas l'air d'entendre cette réflexion peu obligeante.
+
+Il alluma deux bougies de cire toutes neuves qui figuraient sur la
+cheminée. Un assez bon feu flambait dans l'âtre.
+
+Il y avait sur cette cheminée, sous un bocal, une coiffure de femme en
+fils d'argent et en fleurs d'oranger.
+
+--Et ceci, qu'est-ce que c'est? reprit l'étranger.--Monsieur, dit le
+Thénardier, c'est le chapeau de mariée de ma femme.
+
+Le voyageur regarda l'objet d'un regard qui semblait dire: _il y a donc
+eu un moment où ce monstre a été une vierge_!
+
+Du reste le Thénardier mentait. Quand il avait pris à bail cette bicoque
+pour en faire une gargote, il avait trouvé cette chambre ainsi garnie,
+et avait acheté ces meubles et brocanté ces fleurs d'oranger, jugeant
+que cela ferait une ombre gracieuse sur «son épouse», et qu'il en
+résulterait pour sa maison ce que les Anglais appellent de la
+respectabilité.
+
+Quand le voyageur se retourna, l'hôte avait disparu. Le Thénardier
+s'était éclipsé discrètement, sans oser dire bonsoir, ne voulant pas
+traiter avec une cordialité irrespectueuse un homme qu'il se proposait
+d'écorcher royalement le lendemain matin.
+
+L'aubergiste se retira dans sa chambre. Sa femme était couchée, mais
+elle ne dormait pas. Quand elle entendit le pas de son mari, elle se
+tourna et lui dit:
+
+--Tu sais que je flanque demain Cosette à la porte.
+
+Le Thénardier répondit froidement:
+
+--Comme tu y vas!
+
+Ils n'échangèrent pas d'autres paroles, et quelques minutes après leur
+chandelle était éteinte.
+
+De son côté le voyageur avait déposé dans un coin son bâton et son
+paquet. L'hôte parti, il s'assit sur un fauteuil et resta quelque temps
+pensif. Puis il ôta ses souliers, prit une des deux bougies, souffla
+l'autre, poussa la porte et sortit de la chambre, regardant autour de
+lui comme quelqu'un qui cherche. Il traversa un corridor et parvint à
+l'escalier. Là il entendit un petit bruit très doux qui ressemblait à
+une respiration d'enfant. Il se laissa conduire par ce bruit et arriva à
+une espèce d'enfoncement triangulaire pratiqué sous l'escalier ou pour
+mieux dire formé par l'escalier même. Cet enfoncement n'était autre
+chose que le dessous des marches. Là, parmi toutes sortes de vieux
+paniers et de vieux tessons, dans la poussière et dans les toiles
+d'araignées, il y avait un lit; si l'on peut appeler lit une paillasse
+trouée jusqu'à montrer la paille et une couverture trouée jusqu'à
+laisser voir la paillasse. Point de draps. Cela était posé à terre sur
+le carreau. Dans ce lit Cosette dormait.
+
+L'homme s'approcha, et la considéra.
+
+Cosette dormait profondément. Elle était toute habillée. L'hiver elle ne
+se déshabillait pas pour avoir moins froid.
+
+Elle tenait serrée contre elle la poupée dont les grands yeux ouverts
+brillaient dans l'obscurité. De temps en temps elle poussait un grand
+soupir comme si elle allait se réveiller, et elle étreignait la poupée
+dans ses bras presque convulsivement. Il n'y avait à côté de son lit
+qu'un de ses sabots.
+
+Une porte ouverte près du galetas de Cosette laissait voir une assez
+grande chambre sombre. L'étranger y pénétra. Au fond, à travers une
+porte vitrée, on apercevait deux petits lits jumeaux très blancs.
+C'étaient ceux d'Azelma et d'Éponine. Derrière ces lits disparaissait à
+demi un berceau d'osier sans rideaux où dormait le petit garçon qui
+avait crié toute la soirée.
+
+L'étranger conjectura que cette chambre communiquait avec celle des
+époux Thénardier. Il allait se retirer quand son regard rencontra la
+cheminée; une de ces vastes cheminées d'auberge où il y a toujours un si
+petit feu, quand il y a du feu, et qui sont si froides à voir. Dans
+celle-là il n'y avait pas de feu, il n'y avait pas même de cendre; ce
+qui y était attira pourtant l'attention du voyageur. C'étaient deux
+petits souliers d'enfant de forme coquette et de grandeur inégale; le
+voyageur se rappela la gracieuse et immémoriale coutume des enfants qui
+déposent leur chaussure dans la cheminée le jour de Noël pour y attendre
+dans les ténèbres quelque étincelant cadeau de leur bonne fée. Éponine
+et Azelma n'avaient eu garde d'y manquer, et elles avaient mis chacune
+un de leurs souliers dans la cheminée.
+
+Le voyageur se pencha.
+
+La fée, c'est-à-dire la mère, avait déjà fait sa visite, et l'on voyait
+reluire dans chaque soulier une belle pièce de dix sous toute neuve.
+
+L'homme se relevait et allait s'en aller lorsqu'il aperçut au fond, à
+l'écart, dans le coin le plus obscur de l'âtre, un autre objet. Il
+regarda, et reconnut un sabot, un affreux sabot du bois le plus
+grossier, à demi brisé, et tout couvert de cendre et de boue desséchée.
+C'était le sabot de Cosette. Cosette, avec cette touchante confiance des
+enfants qui peut être trompée toujours sans se décourager jamais, avait
+mis, elle aussi, son sabot dans la cheminée.
+
+C'est une chose sublime et douce que l'espérance dans un enfant qui n'a
+jamais connu que le désespoir.
+
+Il n'y avait rien dans ce sabot.
+
+L'étranger fouilla dans son gilet, se courba, et mit dans le sabot de
+Cosette un louis d'or.
+
+Puis il regagna sa chambre à pas de loup.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+Thénardier à la manoeuvre
+
+
+Le lendemain matin, deux heures au moins avant le jour, le mari
+Thénardier, attablé près d'une chandelle dans la salle basse du cabaret,
+une plume à la main, composait la carte du voyageur à la redingote
+jaune.
+
+La femme debout, à demi courbée sur lui, le suivait des yeux. Ils
+n'échangeaient pas une parole. C'était, d'un côté, une méditation
+profonde, de l'autre, cette admiration religieuse avec laquelle on
+regarde naître et s'épanouir une merveille de l'esprit humain. On
+entendait un bruit dans la maison; c'était l'Alouette qui balayait
+l'escalier.
+
+Après un bon quart d'heure et quelques ratures, le Thénardier produisit
+ce chef-d'oeuvre.
+
+Note du Monsieur du No 1.
+
+Souper Fr. 3
+Chambre Fr. 10
+Bougie Fr. 5
+Feu Fr. 4
+Service Fr. 1
+----------------
+Total Fr. 23
+
+Service était écrit _servisse_.
+
+--Vingt-trois francs! s'écria la femme avec un enthousiasme mêlé de
+quelque hésitation.
+
+Comme tous les grands artistes, le Thénardier n'était pas content.
+--Peuh! fit-il.
+
+C'était l'accent de Castlereagh rédigeant au congrès de Vienne la carte
+à payer de la France.
+
+--Monsieur Thénardier, tu as raison, il doit bien cela, murmura la femme
+qui songeait à la poupée donnée à Cosette en présence de ses filles,
+c'est juste, mais c'est trop. Il ne voudra pas payer.
+
+Le Thénardier fit son rire froid, et dit:
+
+--Il payera.
+
+Ce rire était la signification suprême de la certitude et de l'autorité.
+Ce qui était dit ainsi devait être. La femme n'insista point. Elle se
+mit à ranger les tables; le mari marchait de long en large dans la
+salle. Un moment après il ajouta:
+
+--Je dois bien quinze cents francs, moi!
+
+Il alla s'asseoir au coin de la cheminée, méditant, les pieds sur les
+cendres chaudes.
+
+--Ah çà! reprit la femme, tu n'oublies pas que je flanque Cosette à la
+porte aujourd'hui? Ce monstre! elle me mange le coeur avec sa poupée!
+J'aimerais mieux épouser Louis XVIII que de la garder un jour de plus à
+la maison.
+
+Le Thénardier alluma sa pipe et répondit entre deux bouffées.
+
+--Tu remettras la carte à l'homme.
+
+Puis il sortit.
+
+Il était à peine hors de la salle que le voyageur y entra.
+
+Le Thénardier reparut sur-le-champ derrière lui et demeura immobile dans
+la porte entre-bâillée, visible seulement pour sa femme.
+
+L'homme jaune portait à la main son bâton et son paquet.
+
+--Levé si tôt! dit la Thénardier, est-ce que monsieur nous quitte déjà?
+
+Tout en parlant ainsi, elle tournait d'un air embarrassé la carte dans
+ses mains et y faisait des plis avec ses ongles. Son visage dur offrait
+une nuance qui ne lui était pas habituelle, la timidité et le scrupule.
+
+Présenter une pareille note à un homme qui avait si parfaitement l'air
+d'«un pauvre», cela lui paraissait malaisé.
+
+Le voyageur semblait préoccupé et distrait. Il répondit:
+
+--Oui, madame. Je m'en vais.
+
+--Monsieur, reprit-elle, n'avait donc pas d'affaires à Montfermeil?
+
+--Non. Je passe par ici. Voilà tout. Madame, ajouta-t-il, qu'est-ce que
+je dois?
+
+La Thénardier, sans répondre, lui tendit la carte pliée.
+
+L'homme déplia le papier, le regarda, mais son attention était
+visiblement ailleurs.
+
+--Madame, reprit-il, faites-vous de bonnes affaires dans ce Montfermeil?
+
+--Comme cela, monsieur, répondit la Thénardier stupéfaite de ne point
+voir d'autre explosion.
+
+Elle poursuivit d'un accent élégiaque et lamentable:
+
+--Oh! monsieur, les temps sont bien durs! et puis nous avons si peu de
+bourgeois dans nos endroits! C'est tout petit monde, voyez-vous. Si nous
+n'avions pas par-ci par-là des voyageurs généreux et riches comme
+monsieur! Nous avons tant de charges. Tenez, cette petite nous coûte les
+yeux de la tête.
+
+--Quelle petite?
+
+--Eh bien, la petite, vous savez! Cosette! l'Alouette, comme on dit dans
+le pays!
+
+--Ah! dit l'homme.
+
+Elle continua:
+
+--Sont-ils bêtes, ces paysans, avec leurs sobriquets! elle a plutôt
+l'air d'une chauve-souris que d'une alouette. Voyez-vous, monsieur, nous
+ne demandons pas la charité, mais nous ne pouvons pas la faire. Nous ne
+gagnons rien, et nous avons gros à payer. La patente, les impositions,
+les portes et fenêtres, les centimes! Monsieur sait que le gouvernement
+demande un argent terrible! Et puis j'ai mes filles, moi. Je n'ai pas
+besoin de nourrir l'enfant des autres. L'homme reprit, de cette voix
+qu'il s'efforçait de rendre indifférente et dans laquelle il y avait un
+tremblement:
+
+--Et si l'on vous en débarrassait?
+
+--De qui? de la Cosette?
+
+--Oui.
+
+La face rouge et violente de la gargotière s'illumina d'un
+épanouissement hideux.
+
+--Ah, monsieur! mon bon monsieur! prenez-la, gardez-la, emmenez-la,
+emportez-la, sucrez-la, truffez-la, buvez-la, mangez-la, et soyez béni
+de la bonne sainte Vierge et de tous les saints du paradis!
+
+--C'est dit.
+
+--Vrai? vous l'emmenez?
+
+--Je l'emmène.
+
+--Tout de suite?
+
+--Tout de suite. Appelez l'enfant.
+
+--Cosette! cria la Thénardier.
+
+--En attendant, poursuivit l'homme, je vais toujours vous payer ma
+dépense. Combien est-ce?
+
+Il jeta un coup d'oeil sur la carte et ne put réprimer un mouvement de
+surprise:
+
+--Vingt-trois francs!
+
+Il regarda la gargotière et répéta:
+
+--Vingt-trois francs?
+
+Il y avait dans la prononciation de ces deux mots ainsi répétés l'accent
+qui sépare le point d'exclamation du point d'interrogation.
+
+La Thénardier avait eu le temps de se préparer au choc. Elle répondit
+avec assurance:
+
+--Dame oui, monsieur! c'est vingt-trois francs.
+
+L'étranger posa cinq pièces de cinq francs sur la table.
+
+--Allez chercher la petite, dit-il.
+
+En ce moment, le Thénardier s'avança au milieu de la salle et dit:
+
+--Monsieur doit vingt-six sous.
+
+--Vingt-six sous! s'écria la femme.
+
+--Vingt sous pour la chambre, reprit le Thénardier froidement, et six
+sous pour le souper. Quant à la petite, j'ai besoin d'en causer un peu
+avec monsieur. Laisse-nous, ma femme. La Thénardier eut un de ces
+éblouissements que donnent les éclairs imprévus du talent. Elle sentit
+que le grand acteur entrait en scène, ne répliqua pas un mot, et sortit.
+
+Dès qu'ils furent seuls, le Thénardier offrit une chaise au voyageur. Le
+voyageur s'assit; le Thénardier resta debout, et son visage prit une
+singulière expression de bonhomie et de simplicité.
+
+--Monsieur, dit-il, tenez, je vais vous dire. C'est que je l'adore, moi,
+cette enfant.
+
+L'étranger le regarda fixement.
+
+--Quelle enfant?
+
+Thénardier continua:
+
+--Comme c'est drôle! on s'attache. Qu'est-ce que c'est que tout cet
+argent-là? reprenez donc vos pièces de cent sous. C'est une enfant que
+j'adore.
+
+--Qui ça? demanda l'étranger.
+
+--Hé, notre petite Cosette! ne voulez-vous pas nous l'emmener? Eh bien,
+je parle franchement, vrai comme vous êtes un honnête homme, je ne peux
+pas y consentir. Elle me ferait faute, cette enfant. J'ai vu ça tout
+petit. C'est vrai qu'elle nous coûte de l'argent, c'est vrai qu'elle a
+des défauts, c'est vrai que nous ne sommes pas riches, c'est vrai que
+j'ai payé plus de quatre cents francs en drogues rien que pour une de
+ses maladies! Mais il faut bien faire quelque chose pour le bon Dieu. Ça
+n'a ni père ni mère, je l'ai élevée. J'ai du pain pour elle et pour moi.
+Au fait j'y tiens, à cette enfant. Vous comprenez, on se prend
+d'affection; je suis une bonne bête, moi; je ne raisonne pas; je l'aime,
+cette petite; ma femme est vive, mais elle l'aime aussi. Voyez-vous,
+c'est comme notre enfant. J'ai besoin que ça babille dans la maison.
+
+L'étranger le regardait toujours fixement. Il continua:
+
+--Pardon, excuse, monsieur, mais on ne donne point son enfant comme ça à
+un passant. Pas vrai que j'ai raison? Après cela, je ne dis pas, vous
+êtes riche, vous avez l'air d'un bien brave homme, si c'était pour son
+bonheur? Mais il faudrait savoir. Vous comprenez? Une supposition que je
+la laisserais aller et que je me sacrifierais, je voudrais savoir où
+elle va, je ne voudrais pas la perdre de vue, je voudrais savoir chez
+qui elle est, pour l'aller voir de temps en temps, qu'elle sache que son
+bon père nourricier est là, qu'il veille sur elle. Enfin il y a des
+choses qui ne sont pas possibles. Je ne sais seulement pas votre nom?
+Vous l'emmèneriez, je dirais: _eh bien, l'Alouette? Où donc a-t-elle
+passé_? Il faudrait au moins voir quelque méchant chiffon de papier, un
+petit bout de passeport, quoi!
+
+L'étranger, sans cesser de le regarder de ce regard qui va, pour ainsi
+dire, jusqu'au fond de la conscience, lui répondit d'un accent grave et
+ferme:
+
+--Monsieur Thénardier, on n'a pas de passeport pour venir à cinq lieues
+de Paris. Si j'emmène Cosette, je l'emmènerai, voilà tout. Vous ne
+saurez pas mon nom, vous ne saurez pas ma demeure, vous ne saurez pas où
+elle sera, et mon intention est qu'elle ne vous revoie de sa vie. Je
+casse le fil qu'elle a au pied, et elle s'en va. Cela vous convient-il?
+Oui ou non.
+
+De même que les démons et les génies reconnaissaient à de certains
+signes la présence d'un dieu supérieur, le Thénardier comprit qu'il
+avait affaire à quelqu'un de très fort. Ce fut comme une intuition; il
+comprit cela avec sa promptitude nette et sagace. La veille, tout en
+buvant avec les rouliers, tout en fumant, tout en chantant des
+gaudrioles, il avait passé la soirée à observer l'étranger, le guettant
+comme un chat et l'étudiant comme un mathématicien. Il l'avait à la fois
+épié pour son propre compte, pour le plaisir et par instinct, et
+espionné comme s'il eût été payé pour cela. Pas un geste, pas un
+mouvement de l'homme à la capote jaune ne lui était échappé. Avant même
+que l'inconnu manifestât si clairement son intérêt pour Cosette, le
+Thénardier l'avait deviné. Il avait surpris les regards profonds de ce
+vieux qui revenaient toujours à l'enfant. Pourquoi cet intérêt?
+Qu'était-ce que cet homme? Pourquoi, avec tant d'argent dans sa bourse,
+ce costume si misérable? Questions qu'il se posait sans pouvoir les
+résoudre et qui l'irritaient. Il y avait songé toute la nuit. Ce ne
+pouvait être le père de Cosette. Était-ce quelque grand-père? Alors
+pourquoi ne pas se faire connaître tout de suite? Quand on a un droit,
+on le montre. Cet homme évidemment n'avait pas de droit sur Cosette.
+Alors qu'était-ce? Le Thénardier se perdait en suppositions. Il
+entrevoyait tout, et ne voyait rien. Quoi qu'il en fût, en entamant la
+conversation avec l'homme, sûr qu'il y avait un secret dans tout cela,
+sûr que l'homme était intéressé à rester dans l'ombre, il se sentait
+fort; à la réponse nette et ferme de l'étranger, quand il vit que ce
+personnage mystérieux était mystérieux si simplement, il se sentit
+faible. Il ne s'attendait à rien de pareil. Ce fut la déroute de ses
+conjectures. Il rallia ses idées. Il pesa tout cela en une seconde. Le
+Thénardier était un de ces hommes qui jugent d'un coup d'oeil une
+situation. Il estima que c'était le moment de marcher droit et vite. Il
+fit comme les grands capitaines à cet instant décisif qu'ils savent
+seuls reconnaître, il démasqua brusquement sa batterie.
+
+--Monsieur, dit-il, il me faut quinze cents francs.
+
+L'étranger prit dans sa poche de côté un vieux portefeuille en cuir
+noir, l'ouvrit et en tira trois billets de banque qu'il posa sur la
+table. Puis il appuya son large pouce sur ces billets, et dit au
+gargotier:
+
+--Faites venir Cosette. Pendant que ceci se passait, que faisait
+Cosette?
+
+Cosette, en s'éveillant, avait couru à son sabot. Elle y avait trouvé la
+pièce d'or. Ce n'était pas un napoléon, c'était une de ces pièces de
+vingt francs toutes neuves de la restauration sur l'effigie desquelles
+la petite queue prussienne avait remplacé la couronne de laurier.
+Cosette fut éblouie. Sa destinée commençait à l'enivrer. Elle ne savait
+pas ce que c'était qu'une pièce d'or, elle n'en avait jamais vu, elle la
+cacha bien vite dans sa poche comme si elle l'avait volée. Cependant
+elle sentait que cela était bien à elle, elle devinait d'où ce don lui
+venait, mais elle éprouvait une sorte de joie pleine de peur. Elle était
+contente; elle était surtout stupéfaite. Ces choses si magnifiques et si
+jolies ne lui paraissaient pas réelles. La poupée lui faisait peur, la
+pièce d'or lui faisait peur. Elle tremblait vaguement devant ces
+magnificences. L'étranger seul ne lui faisait pas peur. Au contraire, il
+la rassurait. Depuis la veille, à travers ses étonnements, à travers son
+sommeil, elle songeait dans son petit esprit d'enfant à cet homme qui
+avait l'air vieux et pauvre et si triste, et qui était si riche et si
+bon. Depuis qu'elle avait rencontré ce bonhomme dans le bois, tout était
+comme changé pour elle. Cosette, moins heureuse que la moindre
+hirondelle du ciel, n'avait jamais su ce que c'est que de se réfugier à
+l'ombre de sa mère et sous une aile. Depuis cinq ans, c'est-à-dire aussi
+loin que pouvaient remonter ses souvenirs, la pauvre enfant frissonnait
+et grelottait. Elle avait toujours été toute nue sous la bise aigre du
+malheur, maintenant il lui semblait qu'elle était vêtue. Autrefois son
+âme avait froid, maintenant elle avait chaud. Elle n'avait plus autant
+de crainte de la Thénardier. Elle n'était plus seule; il y avait
+quelqu'un là.
+
+Elle s'était mise bien vite à sa besogne de tous les matins. Ce louis,
+qu'elle avait sur elle, dans ce même gousset de son tablier d'où la
+pièce de quinze sous était tombée la veille, lui donnait des
+distractions. Elle n'osait pas y toucher, mais elle passait des cinq
+minutes à le contempler, il faut le dire, en tirant la langue. Tout en
+balayant l'escalier, elle s'arrêtait, et restait là, immobile, oubliant
+le balai et l'univers entier, occupée à regarder cette étoile briller au
+fond de sa poche.
+
+Ce fut dans une de ces contemplations que la Thénardier la rejoignit.
+
+Sur l'ordre de son mari, elle l'était allée chercher. Chose inouïe, elle
+ne lui donna pas une tape et ne lui dit pas une injure.
+
+--Cosette, dit-elle presque doucement, viens tout de suite.
+
+Un instant après, Cosette entrait dans la salle basse.
+
+L'étranger prit le paquet qu'il avait apporté et le dénoua. Ce paquet
+contenait une petite robe de laine, un tablier, une brassière de
+futaine, un jupon, un fichu, des bas de laine, des souliers, un vêtement
+complet pour une fille de huit ans. Tout cela était noir.
+
+--Mon enfant, dit l'homme, prends ceci et va t'habiller bien vite.
+
+Le jour paraissait lorsque ceux des habitants de Montfermeil qui
+commençaient à ouvrir leurs portes virent passer dans la rue de Paris un
+bonhomme pauvrement vêtu donnant la main à une petite fille tout en
+deuil qui portait une grande poupée rose dans ses bras. Ils se
+dirigeaient du côté de Livry.
+
+C'étaient notre homme et Cosette.
+
+Personne ne connaissait l'homme; comme Cosette n'était plus en
+guenilles, beaucoup ne la reconnurent pas.
+
+Cosette s'en allait. Avec qui? elle l'ignorait. Où? elle ne savait. Tout
+ce qu'elle comprenait, c'est qu'elle laissait derrière elle la gargote
+Thénardier. Personne n'avait songé à lui dire adieu, ni elle à dire
+adieu à personne. Elle sortait de cette maison haïe et haïssant.
+
+Pauvre doux être dont le coeur n'avait jusqu'à cette heure été que
+comprimé!
+
+Cosette marchait gravement, ouvrant ses grands yeux et considérant le
+ciel. Elle avait mis son louis dans la poche de son tablier neuf. De
+temps en temps elle se penchait et lui jetait un coup d'oeil, puis elle
+regardait le bonhomme. Elle sentait quelque chose comme si elle était
+près du bon Dieu.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+Qui cherche le mieux peut trouver le pire
+
+
+La Thénardier, selon son habitude, avait laissé faire son mari. Elle
+s'attendait à de grands événements. Quand l'homme et Cosette furent
+partis, le Thénardier laissa s'écouler un grand quart d'heure, puis il
+la prit à part et lui montra les quinze cents francs.
+
+--Que ça! dit-elle.
+
+C'était la première fois, depuis le commencement de leur ménage, qu'elle
+osait critiquer un acte du maître.
+
+Le coup porta.
+
+--Au fait, tu as raison, dit-il, je suis un imbécile. Donne-moi mon
+chapeau.
+
+Il plia les trois billets de banque, les enfonça dans sa poche et sortit
+en toute hâte, mais il se trompa et prit d'abord à droite. Quelques
+voisines auxquelles il s'informa le remirent sur la trace, l'Alouette et
+l'homme avaient été vus allant dans la direction de Livry. Il suivit
+cette indication, marchant à grands pas et monologuant.
+
+--Cet homme est évidemment un million habillé en jaune, et moi je suis
+un animal. Il a d'abord donné vingt sous, puis cinq francs, puis
+cinquante francs, puis quinze cents francs, toujours aussi facilement.
+Il aurait donné quinze mille francs. Mais je vais le rattraper.
+
+Et puis ce paquet d'habits préparés d'avance pour la petite, tout cela
+était singulier; il y avait bien des mystères là-dessous. On ne lâche
+pas des mystères quand on les tient. Les secrets des riches sont des
+éponges pleines d'or; il faut savoir les presser. Toutes ces pensées lui
+tourbillonnaient dans le cerveau.
+
+--Je suis un animal, disait-il.
+
+Quand on est sorti de Montfermeil et qu'on a atteint le coude que fait
+la route qui va à Livry, on la voit se développer devant soi très loin
+sur le plateau. Parvenu là, il calcula qu'il devait apercevoir l'homme
+et la petite. Il regarda aussi loin que sa vue put s'étendre, et ne vit
+rien. Il s'informa encore. Cependant il perdait du temps. Des passants
+lui dirent que l'homme et l'enfant qu'il cherchait s'étaient acheminés
+vers les bois du côté de Gagny. Il se hâta dans cette direction.
+
+Ils avaient de l'avance sur lui, mais un enfant marche lentement, et lui
+il allait vite. Et puis le pays lui était bien connu.
+
+Tout à coup il s'arrêta et se frappa le front comme un homme qui a
+oublié l'essentiel, et qui est prêt à revenir sur ses pas.
+
+--J'aurais dû prendre mon fusil! se dit-il.
+
+Thénardier était une de ces natures doubles qui passent quelquefois au
+milieu de nous à notre insu et qui disparaissent sans qu'on les ait
+connues parce que la destinée n'en a montré qu'un côté. Le sort de
+beaucoup d'hommes est de vivre ainsi à demi submergés. Dans une
+situation calme et plate, Thénardier avait tout ce qu'il fallait pour
+faire--nous ne disons pas pour être--ce qu'on est convenu d'appeler un
+honnête commerçant, un bon bourgeois. En même temps, certaines
+circonstances étant données, certaines secousses venant à soulever sa
+nature de dessous, il avait tout ce qu'il fallait pour être un scélérat.
+C'était un boutiquier dans lequel il y avait du monstre. Satan devait
+par moments s'accroupir dans quelque coin du bouge où vivait Thénardier
+et rêver devant ce chef-d'oeuvre hideux. Après une hésitation d'un
+instant:
+
+--Bah! pensa-t-il, ils auraient le temps d'échapper!
+
+Et il continua son chemin, allant devant lui rapidement, et presque d'un
+air de certitude, avec la sagacité du renard flairant une compagnie de
+perdrix.
+
+En effet, quand il eut dépassé les étangs et traversé obliquement la
+grande clairière qui est à droite de l'avenue de Bellevue, comme il
+arrivait à cette allée de gazon qui fait presque le tour de la colline
+et qui recouvre la voûte de l'ancien canal des eaux de l'abbaye de
+Chelles, il aperçut au-dessus d'une broussaille un chapeau sur lequel il
+avait déjà échafaudé bien des conjectures. C'était le chapeau de
+l'homme. La broussaille était basse. Le Thénardier reconnut que l'homme
+et Cosette étaient assis là. On ne voyait pas l'enfant à cause de sa
+petitesse, mais on apercevait la tête de la poupée.
+
+Le Thénardier ne se trompait pas. L'homme s'était assis là pour laisser
+un peu reposer Cosette. Le gargotier tourna la broussaille et apparut
+brusquement aux regards de ceux qu'il cherchait.
+
+--Pardon excuse, monsieur, dit-il tout essoufflé, mais voici vos quinze
+cents francs.
+
+En parlant ainsi, il tendait à l'étranger les trois billets de banque.
+
+L'homme leva les yeux.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie?
+
+Le Thénardier répondit respectueusement:
+
+--Monsieur, cela signifie que je reprends Cosette.
+
+Cosette frissonna et se serra contre le bonhomme.
+
+Lui, il répondit en regardant le Thénardier dans le fond des yeux et en
+espaçant toutes les syllabes.
+
+--Vous re-pre-nez Cosette?
+
+--Oui, monsieur, je la reprends. Je vais vous dire. J'ai réfléchi. Au
+fait, je n'ai pas le droit de vous la donner. Je suis un honnête homme,
+voyez-vous. Cette petite n'est pas à moi, elle est à sa mère. C'est sa
+mère qui me l'a confiée, je ne puis la remettre qu'à sa mère. Vous me
+direz: _Mais la mère est morte_. Bon. En ce cas je ne puis rendre
+l'enfant qu'à une personne qui m'apporterait un écrit signé de la mère
+comme quoi je dois remettre l'enfant à cette personne-là. Cela est
+clair.
+
+L'homme, sans répondre, fouilla dans sa poche et le Thénardier vit
+reparaître le portefeuille aux billets de banque.
+
+Le gargotier eut un frémissement de joie.
+
+--Bon! pensa-t-il, tenons-nous. Il va me corrompre!
+
+Avant d'ouvrir le portefeuille, le voyageur jeta un coup d'oeil autour
+de lui. Le lieu était absolument désert. Il n'y avait pas une âme dans
+le bois ni dans la vallée. L'homme ouvrit le portefeuille et en tira,
+non la poignée de billets de banque qu'attendait Thénardier, mais un
+simple petit papier qu'il développa et présenta tout ouvert à
+l'aubergiste en disant:
+
+--Vous avez raison. Lisez.
+
+Le Thénardier prit le papier, et lut:
+
+ _«Montreuil-sur-Mer, le 25 mars 1823_
+
+«Monsieur Thénardier, Vous remettrez Cosette à la personne. On vous
+payera toutes les petites choses. J'ai l'honneur de vous saluer avec
+considération.
+
+ «Fantine.»
+
+--Vous connaissez cette signature? reprit l'homme.
+
+C'était bien la signature de Fantine. Le Thénardier la reconnut.
+
+Il n'y avait rien à répliquer. Il sentit deux violents dépits, le dépit
+de renoncer à la corruption qu'il espérait, et le dépit d'être battu.
+L'homme ajouta:
+
+--Vous pouvez garder ce papier pour votre décharge.
+
+Le Thénardier se replia en bon ordre.
+
+--Cette signature est assez bien imitée, grommela-t-il entre ses dents.
+Enfin, soit!
+
+Puis il essaya un effort désespéré.
+
+--Monsieur, dit-il, c'est bon. Puisque vous êtes la personne. Mais il
+faut me payer «toutes les petites choses». On me doit gros. L'homme se
+dressa debout, et dit en époussetant avec des chiquenaudes sa manche
+râpée où il y avait de la poussière.
+
+--Monsieur Thénardier, en janvier la mère comptait qu'elle vous devait
+cent vingt francs; vous lui avez envoyé en février un mémoire de cinq
+cents francs; vous avez reçu trois cents francs fin février et trois
+cents francs au commencement de mars. Il s'est écoulé depuis lors neuf
+mois à quinze francs, prix convenu, cela fait cent trente-cinq francs.
+Vous aviez reçu cent francs de trop. Reste trente-cinq francs qu'on vous
+doit. Je viens de vous donner quinze cents francs.
+
+Le Thénardier éprouva ce qu'éprouve le loup au moment où il se sent
+mordu et saisi par la mâchoire d'acier du piège.
+
+--Quel est ce diable d'homme? pensa-t-il.
+
+Il fit ce que fait le loup. Il donna une secousse. L'audace lui avait
+déjà réussi une fois.
+
+--Monsieur-dont-je-ne-sais-pas-le-nom, dit-il résolument et mettant
+cette fois les façons respectueuses de côté, je reprendrai Cosette ou
+vous me donnerez mille écus.
+
+L'étranger dit tranquillement.
+
+--Viens, Cosette.
+
+Il prit Cosette de la main gauche, et de la droite il ramassa son bâton
+qui était à terre.
+
+Le Thénardier remarqua l'énormité de la trique et la solitude du lieu.
+
+L'homme s'enfonça dans le bois avec l'enfant, laissant le gargotier
+immobile et interdit.
+
+Pendant qu'ils s'éloignaient, le Thénardier considérait ses larges
+épaules un peu voûtées et ses gros poings.
+
+Puis ses yeux, revenant à lui-même, retombaient sur ses bras chétifs et
+sur ses mains maigres.
+
+--Il faut que je sois vraiment bien bête, pensait-il, de n'avoir pas
+pris mon fusil, puisque j'allais à la chasse!
+
+Cependant l'aubergiste ne lâcha pas prise.
+
+--Je veux savoir où il ira, dit-il.
+
+Et il se mit à les suivre à distance. Il lui restait deux choses dans
+les mains, une ironie, le chiffon de papier signé _Fantine_, et une
+consolation, les quinze cents francs.
+
+L'homme emmenait Cosette dans la direction de Livry et de Bondy. Il
+marchait lentement, la tête baissée, dans une attitude de réflexion et
+de tristesse. L'hiver avait fait le bois à claire-voie, si bien que le
+Thénardier ne les perdait pas de vue, tout en restant assez loin. De
+temps en temps l'homme se retournait et regardait si on ne le suivait
+pas. Tout à coup il aperçut Thénardier. Il entra brusquement avec
+Cosette dans un taillis où ils pouvaient tous deux disparaître.
+
+--Diantre! dit le Thénardier.
+
+Et il doubla le pas.
+
+L'épaisseur du fourré l'avait forcé de se rapprocher d'eux. Quand
+l'homme fut au plus épais, il se retourna. Thénardier eut beau se cacher
+dans les branches; il ne put faire que l'homme ne le vît pas. L'homme
+lui jeta un coup d'oeil inquiet, puis hocha la tête et reprit sa route.
+L'aubergiste se remit à le suivre. Ils firent ainsi deux ou trois cents
+pas. Tout à coup l'homme se retourna encore. Il aperçut l'aubergiste.
+Cette fois il le regarda d'un air si sombre que le Thénardier jugea
+«inutile» d'aller plus loin. Thénardier rebroussa chemin.
+
+
+
+
+Chapitre XI
+
+Le numéro 9430 reparaît et Cosette le gagne à la loterie
+
+
+Jean Valjean n'était pas mort.
+
+En tombant à la mer, ou plutôt en s'y jetant, il était, comme on l'a vu,
+sans fers. Il nagea entre deux eaux jusque sous un navire au mouillage,
+auquel était amarrée une embarcation. Il trouva moyen de se cacher dans
+cette embarcation jusqu'au soir. À la nuit, il se jeta de nouveau à la
+nage, et atteignit la côte à peu de distance du cap Brun. Là, comme ce
+n'était pas l'argent qui lui manquait, il put se procurer des vêtements.
+Une guinguette aux environs de Balaguier était alors le vestiaire des
+forçats évadés, spécialité lucrative. Puis, Jean Valjean, comme tous ces
+tristes fugitifs qui tâchent de dépister le guet de la loi et la
+fatalité sociale, suivit un itinéraire obscur et ondulant. Il trouva un
+premier asile aux Pradeaux, près Beausset. Ensuite il se dirigea vers le
+Grand-Villard, près Briançon, dans les Hautes-Alpes. Fuite tâtonnante et
+inquiète, chemin de taupe dont les embranchements sont inconnus. On a
+pu, plus tard, retrouver quelque trace de son passage dans l'Ain sur le
+territoire de Civrieux, dans les Pyrénées, à Accons au lieu dit la
+Grange-de-Doumecq, près du hameau de Chavailles, et dans les environs de
+Périgueux, à Brunies, canton de la Chapelle-Gonaguet. Il gagna Paris. On
+vient de le voir à Montfermeil.
+
+Son premier soin, en arrivant à Paris, avait été d'acheter des habits de
+deuil pour une petite fille de sept à huit ans, puis de se procurer un
+logement. Cela fait, il s'était rendu à Montfermeil.
+
+On se souvient que déjà, lors de sa précédente évasion, il y avait fait,
+ou dans les environs, un voyage mystérieux dont la justice avait eu
+quelque lueur.
+
+Du reste on le croyait mort, et cela épaississait l'obscurité qui
+s'était faite sur lui. À Paris, il lui tomba sous la main un des
+journaux qui enregistraient le fait. Il se sentit rassuré et presque en
+paix comme s'il était réellement mort.
+
+Le soir même du jour où Jean Valjean avait tiré Cosette des griffes des
+Thénardier, il rentrait dans Paris. Il y rentrait à la nuit tombante,
+avec l'enfant, par la barrière de Monceaux. Là il monta dans un
+cabriolet qui le conduisit à l'esplanade de l'Observatoire. Il y
+descendit, paya le cocher, prit Cosette par la main, et tous deux, dans
+la nuit noire, par les rues désertes qui avoisinent l'Ourcine et la
+Glacière, se dirigèrent vers le boulevard de l'Hôpital.
+
+La journée avait été étrange et remplie d'émotions pour Cosette; on
+avait mangé derrière des haies du pain et du fromage achetés dans des
+gargotes isolées, on avait souvent changé de voiture, on avait fait des
+bouts de chemin à pied, elle ne se plaignait pas, mais elle était
+fatiguée, et Jean Valjean s'en aperçut à sa main qu'elle tirait
+davantage en marchant. Il la prit sur son dos; Cosette, sans lâcher
+Catherine, posa sa tête sur l'épaule de Jean Valjean, et s'y endormit.
+
+
+
+
+Livre quatrième--La masure Gorbeau
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Maître Gorbeau
+
+
+Il y a quarante ans, le promeneur solitaire qui s'aventurait dans les
+pays perdus de la Salpêtrière, et qui montait par le boulevard jusque
+vers la barrière d'Italie, arrivait à des endroits où l'on eût pu dire
+que Paris disparaissait. Ce n'était pas la solitude, il y avait des
+passants; ce n'était pas la campagne, il y avait des maisons et des
+rues; ce n'était pas une ville, les rues avaient des ornières comme les
+grandes routes et l'herbe y poussait; ce n'était pas un village, les
+maisons étaient trop hautes. Qu'était-ce donc? C'était un lieu habité où
+il n'y avait personne, c'était un lieu désert où il y avait quelqu'un;
+c'était un boulevard de la grande ville, une rue de Paris, plus farouche
+la nuit qu'une forêt, plus morne le jour qu'un cimetière.
+
+C'était le vieux quartier du Marché-aux-Chevaux.
+
+Ce promeneur, s'il se risquait au delà des quatre murs caducs de ce
+Marché-aux-Chevaux, s'il consentait même à dépasser la rue du
+Petit-Banquier, après avoir laissé à sa droite un courtil gardé par de
+hautes murailles, puis un pré où se dressaient des meules de tan
+pareilles à des huttes de castors gigantesques, puis un enclos encombré
+de bois de charpente avec des tas de souches, de sciures et de copeaux
+en haut desquels aboyait un gros chien, puis un long mur bas tout en
+ruine, avec une petite porte noire et en deuil, chargé de mousses qui
+s'emplissaient de fleurs au printemps, puis, au plus désert, une
+affreuse bâtisse décrépite sur laquelle on lisait en grosses lettres:
+DEFENSE D'AFFICHER, ce promeneur hasardeux atteignait l'angle de la rue
+des Vignes-Saint-Marcel, latitudes peu connues. Là, près d'une usine et
+entre deux murs de jardins, on voyait en ce temps-là une masure qui, au
+premier coup d'oeil, semblait petite comme une chaumière et qui en
+réalité était grande comme une cathédrale. Elle se présentait sur la
+voie publique de côté, par le pignon; de là son exiguïté apparente.
+Presque toute la maison était cachée. On n'en apercevait que la porte et
+une fenêtre.
+
+Cette masure n'avait qu'un étage.
+
+En l'examinant, le détail qui frappait d'abord, c'est que cette porte
+n'avait jamais pu être que la porte d'un bouge, tandis que cette
+croisée, si elle eût été coupée dans la pierre de taille au lieu de
+l'être dans le moellon, aurait pu être la croisée d'un hôtel.
+
+La porte n'était autre chose qu'un assemblage de planches vermoulues
+grossièrement reliées par des traverses pareilles à des bûches mal
+équarries. Elle s'ouvrait immédiatement sur un roide escalier à hautes
+marches, boueux, plâtreux, poudreux, de la même largeur qu'elle, qu'on
+voyait de la rue monter droit comme une échelle et disparaître dans
+l'ombre entre deux murs. Le haut de la baie informe que battait cette
+porte était masqué d'une volige étroite au milieu de laquelle on avait
+scié un jour triangulaire, tout ensemble lucarne et vasistas quand la
+porte était fermée. Sur le dedans de la porte un pinceau trempé dans
+l'encre avait tracé en deux coups de poing le chiffre 52, et au-dessus
+de la volige le même pinceau avait barbouillé le numéro 50; de sorte
+qu'on hésitait. Où est-on? Le dessus de la porte dit: au numéro 50; le
+dedans réplique: non, au numéro 52. On ne sait quels chiffons couleur de
+poussière pendaient comme des draperies au vasistas triangulaire.
+
+La fenêtre était large, suffisamment élevée, garnie de persiennes et de
+châssis à grands carreaux; seulement ces grands carreaux avaient des
+blessures variées, à la fois cachées et trahies par un ingénieux bandage
+en papier, et les persiennes, disloquées et descellées, menaçaient
+plutôt les passants qu'elles ne gardaient les habitants. Les abat-jour
+horizontaux y manquaient çà et là et étaient naïvement remplacés par des
+planches clouées perpendiculairement; si bien que la chose commençait en
+persienne et finissait en volet.
+
+Cette porte qui avait l'air immonde et cette fenêtre qui avait l'air
+honnête, quoique délabrée, ainsi vues sur la même maison, faisaient
+l'effet de deux mendiants dépareillés qui iraient ensemble et
+marcheraient côte à côte avec deux mines différentes sous les mêmes
+haillons, l'un ayant toujours été un gueux, l'autre ayant été un
+gentilhomme.
+
+L'escalier menait à un corps de bâtiment très vaste qui ressemblait à un
+hangar dont on aurait fait une maison. Ce bâtiment avait pour tube
+intestinal un long corridor sur lequel s'ouvraient, à droite et à
+gauche, des espèces de compartiments de dimensions variées, à la rigueur
+logeables et plutôt semblables à des échoppes qu'à des cellules. Ces
+chambres prenaient jour sur des terrains vagues des environs. Tout cela
+était obscur, fâcheux, blafard, mélancolique, sépulcral; traversé, selon
+que les fentes étaient dans le toit ou dans la porte, par des rayons
+froids ou par des bises glacées. Une particularité intéressante et
+pittoresque de ce genre d'habitation, c'est l'énormité des araignées.
+
+À gauche de la porte d'entrée, sur le boulevard, à hauteur d'homme, une
+lucarne qu'on avait murée faisait une niche carrée pleine de pierres que
+les enfants y jetaient en passant.
+
+Une partie de ce bâtiment a été dernièrement démolie. Ce qui en reste
+aujourd'hui peut encore faire juger de ce qu'il a été. Le tout, dans son
+ensemble, n'a guère plus d'une centaine d'années. Cent ans, c'est la
+jeunesse d'une église et la vieillesse d'une maison. Il semble que le
+logis de l'homme participe de sa brièveté et le logis de Dieu de son
+éternité.
+
+Les facteurs de la poste appelaient cette masure le numéro 50-52; mais
+elle était connue dans le quartier sous le nom de maison Gorbeau. Disons
+d'où lui venait cette appellation.
+
+Les collecteurs de petits faits, qui se font des herbiers d'anecdotes et
+qui piquent dans leur mémoire les dates fugaces avec une épingle, savent
+qu'il y avait à Paris, au siècle dernier, vers 1770, deux procureurs au
+Châtelet, appelés, l'un Corbeau, l'autre Renard. Deux noms prévus par La
+Fontaine. L'occasion était trop belle pour que la basoche n'en fît point
+gorge chaude. Tout de suite la parodie courut, en vers quelque peu
+boiteux, les galeries du Palais:
+
+ _Maître Corbeau, sur un dossier perché,_
+ _Tenait dans son bec une saisie exécutoire;_
+ _Maître Renard, par l'odeur alléché,_
+ _Lui fit à peu près cette histoire:_
+ _Hé bonjour! etc._
+
+Les deux honnêtes praticiens, gênés par les quolibets et contrariés dans
+leur port de tête par les éclats de rire qui les suivaient, résolurent
+de se débarrasser de leurs noms et prirent le parti de s'adresser au
+roi. La requête fut présentée à Louis XV le jour même où le nonce du
+pape, d'un côté, et le cardinal de La Roche-Aymon, de l'autre,
+dévotement agenouillés tous les deux, chaussèrent, en présence de sa
+majesté, chacun d'une pantoufle les deux pieds nus de madame Du Barry
+sortant du lit. Le roi, qui riait, continua de rire, passa gaîment des
+deux évêques aux deux procureurs, et fit à ces robins grâce de leurs
+noms, ou à peu près. Il fut permis, de par le roi, à maître Corbeau
+d'ajouter une queue à son initiale et de se nommer Gorbeau; maître
+Renard fut moins heureux, il ne put obtenir que de mettre un P devant
+son R et de s'appeler Prenard; si bien que le deuxième nom n'était guère
+moins ressemblant que le premier.
+
+Or, selon la tradition locale, ce maître Gorbeau avait été propriétaire
+de la bâtisse numérotée 50-52 boulevard de l'Hôpital. Il était même
+l'auteur de la fenêtre monumentale. De là à cette masure le nom de
+maison Gorbeau.
+
+Vis-à-vis le numéro 50-52 se dresse, parmi les plantations du boulevard,
+un grand orme aux trois quarts mort; presque en face s'ouvre la rue de
+la barrière des Gobelins, rue alors sans maisons, non pavée, plantée
+d'arbres mal venus, verte ou fangeuse selon la saison, qui allait
+aboutir carrément au mur d'enceinte de Paris. Une odeur de couperose
+sort par bouffées des toits d'une fabrique voisine.
+
+La barrière était tout près. En 1823, le mur d'enceinte existait encore.
+
+Cette barrière elle-même jetait dans l'esprit des figures funestes.
+C'était le chemin de Bicêtre. C'est par là que, sous l'Empire et la
+Restauration, rentraient à Paris les condamnés à mort le jour de leur
+exécution. C'est là que fut commis vers 1829 ce mystérieux assassinat
+dit «de la barrière de Fontainebleau» dont la justice n'a pu découvrir
+les auteurs, problème funèbre qui n'a pas été éclairci, énigme
+effroyable qui n'a pas été ouverte. Faites quelques pas, vous trouvez
+cette fatale rue Croulebarbe où Ulbach poignarda la chevrière d'Ivry au
+bruit du tonnerre, comme dans un mélodrame. Quelques pas encore, et vous
+arrivez aux abominables ormes étêtés de la barrière Saint-Jacques, cet
+expédient des philanthropes cachant l'échafaud, cette mesquine et
+honteuse place de Grève d'une société boutiquière et bourgeoise, qui a
+reculé devant la peine de mort, n'osant ni l'abolir avec grandeur, ni la
+maintenir avec autorité.
+
+Il y a trente-sept ans, en laissant à part cette place Saint-Jacques qui
+était comme prédestinée et qui a toujours été horrible, le point le plus
+morne peut-être de tout ce morne boulevard était l'endroit, si peu
+attrayant encore aujourd'hui, où l'on rencontrait la masure 50-52.
+
+Les maisons bourgeoises n'ont commencé à poindre là que vingt-cinq ans
+plus tard. Le lieu était morose. Aux idées funèbres qui vous y
+saisissaient, on se sentait entre la Salpêtrière dont on entrevoyait le
+dôme et Bicêtre dont on touchait la barrière; c'est-à-dire entre la
+folie de la femme et la folie de l'homme. Si loin que la vue pût
+s'étendre, on n'apercevait que les abattoirs, le mur d'enceinte et
+quelques rares façades d'usines, pareilles à des casernes ou à des
+monastères; partout des baraques et des plâtras, de vieux murs noirs
+comme des linceuls, des murs neufs blancs comme des suaires; partout des
+rangées d'arbres parallèles, des bâtisses tirées au cordeau, des
+constructions plates, de longues lignes froides, et la tristesse lugubre
+des angles droits. Pas un accident de terrain, pas un caprice
+d'architecture, pas un pli. C'était un ensemble glacial, régulier,
+hideux. Rien ne serre le coeur comme la symétrie. C'est que la symétrie,
+c'est l'ennui, et l'ennui est le fond même du deuil. Le désespoir
+bâille. On peut rêver quelque chose de plus terrible qu'un enfer où l'on
+souffre, c'est un enfer où l'on s'ennuierait. Si cet enfer existait, ce
+morceau du boulevard de l'Hôpital en eût pu être l'avenue.
+
+Cependant, à la nuit tombante, au moment où la clarté s'en va, l'hiver
+surtout, à l'heure où la bise crépusculaire arrache aux ormes leurs
+dernières feuilles rousses, quand l'ombre est profonde et sans étoiles,
+ou quand la lune et le vent font des trous dans les nuages, ce boulevard
+devenait tout à coup effrayant. Les lignes droites s'enfonçaient et se
+perdaient dans les ténèbres comme des tronçons de l'infini. Le passant
+ne pouvait s'empêcher de songer aux innombrables traditions patibulaires
+du lieu. La solitude de cet endroit où il s'était commis tant de crimes
+avait quelque chose d'affreux. On croyait pressentir des pièges dans
+cette obscurité, toutes les formes confuses de l'ombre paraissaient
+suspectes, et les longs creux carrés qu'on apercevait entre chaque arbre
+semblaient des fosses. Le jour, c'était laid; le soir, c'était lugubre;
+la nuit, c'était sinistre.
+
+L'été, au crépuscule, on voyait çà et là quelques vieilles femmes,
+assises au pied des ormes sur des bancs moisis par les pluies. Ces
+bonnes vieilles mendiaient volontiers.
+
+Du reste ce quartier, qui avait plutôt l'air suranné qu'antique, tendait
+dès lors à se transformer. Dès cette époque, qui voulait le voir devait
+se hâter. Chaque jour quelque détail de cet ensemble s'en allait.
+Aujourd'hui, et depuis vingt ans, l'embarcadère du chemin de fer
+d'Orléans est là, à côté du vieux faubourg, et le travaille. Partout où
+l'on place, sur la lisière d'une capitale, l'embarcadère d'un chemin de
+fer, c'est la mort d'un faubourg et la naissance d'une ville. Il semble
+qu'autour de ces grands centres du mouvement des peuples, au roulement
+de ces puissantes machines, au souffle de ces monstrueux chevaux de la
+civilisation qui mangent du charbon et vomissent du feu, la terre pleine
+de germes tremble et s'ouvre pour engloutir les anciennes demeures des
+hommes et laisser sortir les nouvelles. Les vieilles maisons croulent,
+les maisons neuves montent.
+
+Depuis que la gare du railway d'Orléans a envahi les terrains de la
+Salpêtrière, les antiques rues étroites qui avoisinent les fossés
+Saint-Victor et le Jardin des Plantes s'ébranlent, violemment traversées
+trois ou quatre fois chaque jour par ces courants de diligences, de
+fiacres et d'omnibus qui, dans un temps donné, refoulent les maisons à
+droite et à gauche; car il y a des choses bizarres à énoncer qui sont
+rigoureusement exactes, et de même qu'il est vrai de dire que dans les
+grandes villes le soleil fait végéter et croître les façades des maisons
+au midi, il est certain que le passage fréquent des voitures élargit les
+rues. Les symptômes d'une vie nouvelle sont évidents. Dans ce vieux
+quartier provincial, aux recoins les plus sauvages, le pavé se montre,
+les trottoirs commencent à ramper et à s'allonger, même là où il n'y a
+pas encore de passants. Un matin, matin mémorable, en juillet 1845, on y
+vit tout à coup fumer les marmites noires du bitume; ce jour-là on put
+dire que la civilisation était arrivée rue de Lourcine et que Paris
+était entré dans le faubourg Saint-Marceau.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Nid pour hibou et fauvette
+
+
+Ce fut devant cette masure Gorbeau que Jean Valjean s'arrêta. Comme les
+oiseaux fauves, il avait choisi le lieu le plus désert pour y faire son
+nid.
+
+Il fouilla dans son gilet, y prit une sorte de passe-partout, ouvrit la
+porte, entra, puis la referma avec soin, et monta l'escalier, portant
+toujours Cosette.
+
+Au haut de l'escalier, il tira de sa poche une autre clef avec laquelle
+il ouvrit une autre porte. La chambre où il entra et qu'il referma
+sur-le-champ était une espèce de galetas assez spacieux meublé d'un
+matelas posé à terre, d'une table et de quelques chaises. Un poêle
+allumé et dont on voyait la braise était dans un coin. Le réverbère du
+boulevard éclairait vaguement cet intérieur pauvre. Au fond il y avait
+un cabinet avec un lit de sangle. Jean Valjean porta l'enfant sur ce lit
+et l'y déposa sans qu'elle s'éveillât.
+
+Il battit le briquet, et alluma une chandelle; tout cela était préparé
+d'avance sur la table; et, comme il l'avait fait la veille, il se mit à
+considérer Cosette d'un regard plein d'extase où l'expression de la
+bonté et de l'attendrissement allait presque jusqu'à l'égarement. La
+petite fille, avec cette confiance tranquille qui n'appartient qu'à
+l'extrême force et qu'à l'extrême faiblesse, s'était endormie sans
+savoir avec qui elle était, et continuait de dormir sans savoir où elle
+était.
+
+Jean Valjean se courba et baisa la main de cette enfant.
+
+Neuf mois auparavant il baisait la main de la mère qui, elle aussi,
+venait de s'endormir.
+
+Le même sentiment douloureux, religieux, poignant, lui remplissait le
+coeur.
+
+Il s'agenouilla près du lit de Cosette.
+
+Il faisait grand jour que l'enfant dormait encore. Un rayon pâle du
+soleil de décembre traversait la croisée du galetas et traînait sur le
+plafond de longs filandres d'ombre et de lumière. Tout à coup une
+charrette de cartier, lourdement chargée, qui passait sur la chaussée du
+boulevard, ébranla la baraque comme un roulement d'orage et la fit
+trembler du haut en bas.
+
+--Oui, madame! cria Cosette réveillée en sursaut, voilà! voilà!
+
+Et elle se jeta à bas du lit, les paupières encore à demi fermées par la
+pesanteur du sommeil, étendant le bras vers l'angle du mur.
+
+--Ah! mon Dieu! mon balai! dit-elle.
+
+Elle ouvrit tout à fait les yeux, et vit le visage souriant de Jean
+Valjean.
+
+--Ah! tiens, c'est vrai! dit l'enfant. Bonjour, monsieur.
+
+Les enfants acceptent tout de suite et familièrement la joie et le
+bonheur, étant eux-mêmes naturellement bonheur et joie.
+
+Cosette aperçut Catherine au pied de son lit, et s'en empara, et, tout
+en jouant, elle faisait cent questions à Jean Valjean.--Où elle était?
+Si c'était grand, Paris? Si madame Thénardier était bien loin? Si elle
+ne reviendrait pas? etc., etc. Tout à coup elle s'écria:--Comme c'est
+joli ici! C'était un affreux taudis; mais elle se sentait libre.
+
+--Faut-il que je balaye? reprit-elle enfin.
+
+--Joue, dit Jean Valjean.
+
+La journée se passa ainsi. Cosette, sans s'inquiéter de rien comprendre,
+était inexprimablement heureuse entre cette poupée et ce bonhomme.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Deux malheurs mêlés font du bonheur
+
+
+Le lendemain au point du jour, Jean Valjean était encore près du lit de
+Cosette. Il attendit là, immobile, et il la regarda se réveiller.
+
+Quelque chose de nouveau lui entrait dans l'âme.
+
+Jean Valjean n'avait jamais rien aimé. Depuis vingt-cinq ans il était
+seul au monde. Il n'avait jamais été père, amant, mari, ami. Au bagne il
+était mauvais, sombre, chaste, ignorant et farouche. Le coeur de ce
+vieux forçat était plein de virginités. Sa soeur et les enfants de sa
+soeur ne lui avaient laissé qu'un souvenir vague et lointain qui avait
+fini par s'évanouir presque entièrement. Il avait fait tous ses efforts
+pour les retrouver, et, n'ayant pu les retrouver, il les avait oubliés.
+La nature humaine est ainsi faite. Les autres émotions tendres de sa
+jeunesse, s'il en avait, étaient tombées dans un abîme.
+
+Quand il vit Cosette, quand il l'eut prise, emportée et délivrée, il
+sentit se remuer ses entrailles. Tout ce qu'il y avait de passionné et
+d'affectueux en lui s'éveilla et se précipita vers cet enfant. Il allait
+près du lit où elle dormait, et il y tremblait de joie; il éprouvait des
+épreintes comme une mère et il ne savait ce que c'était; car c'est une
+chose bien obscure et bien douce que ce grand et étrange mouvement d'un
+coeur qui se met à aimer.
+
+Pauvre vieux coeur tout neuf!
+
+Seulement, comme il avait cinquante-cinq ans et que Cosette en avait
+huit, tout ce qu'il aurait pu avoir d'amour dans toute sa vie se fondit
+en une sorte de lueur ineffable.
+
+C'était la deuxième apparition blanche qu'il rencontrait. L'évêque avait
+fait lever à son horizon l'aube de la vertu; Cosette y faisait lever
+l'aube de l'amour.
+
+Les premiers jours s'écoulèrent dans cet éblouissement.
+
+De son côté, Cosette, elle aussi, devenait autre, à son insu, pauvre
+petit être! Elle était si petite quand sa mère l'avait quittée qu'elle
+ne s'en souvenait plus. Comme tous les enfants, pareils aux jeunes
+pousses de la vigne qui s'accrochent à tout, elle avait essayé d'aimer.
+Elle n'y avait pu réussir. Tous l'avaient repoussée, les Thénardier,
+leurs enfants, d'autres enfants. Elle avait aimé le chien, qui était
+mort. Après quoi, rien n'avait voulu d'elle, ni personne. Chose lugubre
+à dire, et que nous avons déjà indiquée, à huit ans elle avait le coeur
+froid. Ce n'était pas sa faute, ce n'était point la faculté d'aimer qui
+lui manquait; hélas! c'était la possibilité. Aussi, dès le premier jour,
+tout ce qui sentait et songeait en elle se mit à aimer ce bonhomme. Elle
+éprouvait ce qu'elle n'avait jamais ressenti, une sensation
+d'épanouissement.
+
+Le bonhomme ne lui faisait même plus l'effet d'être vieux, ni d'être
+pauvre. Elle trouvait Jean Valjean beau, de même qu'elle trouvait le
+taudis joli.
+
+Ce sont là des effets d'aurore, d'enfance, de jeunesse, de joie. La
+nouveauté de la terre et de la vie y est pour quelque chose. Rien n'est
+charmant comme le reflet colorant du bonheur sur le grenier. Nous avons
+tous ainsi dans notre passé un galetas bleu.
+
+La nature, cinquante ans d'intervalle, avaient mis une séparation
+profonde entre Jean Valjean et Cosette; cette séparation, la destinée la
+combla. La destinée unit brusquement et fiança avec son irrésistible
+puissance ces deux existences déracinées, différentes par l'âge,
+semblables par le deuil. L'une en effet complétait l'autre. L'instinct
+de Cosette cherchait un père comme l'instinct de Jean Valjean cherchait
+un enfant. Se rencontrer, ce fut se trouver. Au moment mystérieux où
+leurs deux mains se touchèrent, elles se soudèrent. Quand ces deux âmes
+s'aperçurent, elles se reconnurent comme étant le besoin l'une de
+l'autre et s'embrassèrent étroitement.
+
+En prenant les mots dans leur sens le plus compréhensif et le plus
+absolu, on pourrait dire que, séparés de tout par des murs de tombe,
+Jean Valjean était le Veuf comme Cosette était l'Orpheline. Cette
+situation fit que Jean Valjean devint d'une façon céleste le père de
+Cosette.
+
+Et, en vérité, l'impression mystérieuse produite à Cosette, au fond du
+bois de Chelles, par la main de Jean Valjean saisissant la sienne dans
+l'obscurité, n'était pas une illusion, mais une réalité. L'entrée de cet
+homme dans la destinée de cet enfant avait été l'arrivée de Dieu.
+
+Du reste, Jean Valjean avait bien choisi son asile. Il était là dans une
+sécurité qui pouvait sembler entière.
+
+La chambre à cabinet qu'il occupait avec Cosette était celle dont la
+fenêtre donnait sur le boulevard. Cette fenêtre étant unique dans la
+maison, aucun regard de voisin n'était à craindre, pas plus de côté
+qu'en face.
+
+Le rez-de-chaussée du numéro 50-52, espèce d'appentis délabré, servait
+de remise à des maraîchers, et n'avait aucune communication avec le
+premier. Il en était séparé par le plancher qui n'avait ni trappe ni
+escalier et qui était comme le diaphragme de la masure. Le premier étage
+contenait, comme nous l'avons dit, plusieurs chambres et quelques
+greniers, dont un seulement était occupé par une vieille femme qui
+faisait le ménage de Jean Valjean. Tout le reste était inhabité.
+
+C'était cette vieille femme, ornée du nom de principale locataire et en
+réalité chargée des fonctions de portière, qui lui avait loué ce logis
+dans la journée de Noël. Il s'était donné à elle pour un rentier ruiné
+par les bons d'Espagne, qui allait venir demeurer là avec sa
+petite-fille. Il avait payé six mois d'avance et chargé la vieille de
+meubler la chambre et le cabinet comme on a vu. C'était cette bonne
+femme qui avait allumé le poêle et tout préparé le soir de leur arrivée.
+
+Les semaines se succédèrent. Ces deux êtres menaient dans ce taudis
+misérable une existence heureuse.
+
+Dès l'aube Cosette riait, jasait, chantait. Les enfants ont leur chant
+du matin comme les oiseaux.
+
+Il arrivait quelquefois que Jean Valjean lui prenait sa petite main
+rouge et crevassée d'engelures et la baisait. La pauvre enfant,
+accoutumée à être battue, ne savait ce que cela voulait dire, et s'en
+allait toute honteuse.
+
+Par moments elle devenait sérieuse et elle considérait sa petite robe
+noire. Cosette n'était plus en guenilles, elle était en deuil. Elle
+sortait de la misère et elle entrait dans la vie.
+
+Jean Valjean s'était mis à lui enseigner à lire. Parfois, tout en
+faisant épeler l'enfant, il songeait que c'était avec l'idée de faire le
+mal qu'il avait appris à lire au bagne. Cette idée avait tourné à
+montrer à lire à un enfant. Alors le vieux galérien souriait du sourire
+pensif des anges.
+
+Il sentait là une préméditation d'en haut, une volonté de quelqu'un qui
+n'est pas l'homme, et il se perdait dans la rêverie. Les bonnes pensées
+ont leurs abîmes comme les mauvaises.
+
+Apprendre à lire à Cosette, et la laisser jouer, c'était à peu près là
+toute la vie de Jean Valjean. Et puis il lui parlait de sa mère et il la
+faisait prier. Elle l'appelait: père, et ne lui savait pas d'autre nom.
+
+Il passait des heures à la contempler, habillant et déshabillant sa
+poupée, et à l'écouter gazouiller. La vie lui paraissait désormais
+pleine d'intérêt, les hommes lui semblaient bons et justes, il ne
+reprochait dans sa pensée plus rien à personne, il n'apercevait aucune
+raison de ne pas vieillir très vieux maintenant que cette enfant
+l'aimait. Il se voyait tout un avenir éclairé par Cosette comme par une
+charmante lumière. Les meilleurs ne sont pas exempts d'une pensée
+égoïste. Par moments il songeait avec une sorte de joie qu'elle serait
+laide.
+
+Ceci n'est qu'une opinion personnelle; mais pour dire notre pensée tout
+entière, au point où en était Jean Valjean quand il se mit à aimer
+Cosette, il ne nous est pas prouvé qu'il n'ait pas eu besoin de ce
+ravitaillement pour persévérer dans le bien. Il venait de voir sous de
+nouveaux aspects la méchanceté des hommes et la misère de la société,
+aspects incomplets et qui ne montraient fatalement qu'un côté du vrai,
+le sort de la femme résumé dans Fantine, l'autorité publique
+personnifiée dans Javert; il était retourné au bagne, cette fois pour
+avoir bien fait; de nouvelles amertumes l'avaient abreuvé; le dégoût et
+la lassitude le reprenaient; le souvenir même de l'évêque touchait
+peut-être à quelque moment d'éclipse, sauf à reparaître plus tard
+lumineux et triomphant; mais enfin ce souvenir sacré s'affaiblissait.
+Qui sait si Jean Valjean n'était pas à la veille de se décourager et de
+retomber? Il aima, et il redevint fort. Hélas! il n'était guère moins
+chancelant que Cosette. Il la protégea et elle l'affermit. Grâce à lui,
+elle put marcher dans la vie; grâce à elle, il put continuer dans la
+vertu. Il fut le soutien de cet enfant et cet enfant fut son point
+d'appui. O mystère insondable et divin des équilibres de la destinée!
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Les remarques de la principale locataire
+
+
+Jean Valjean avait la prudence de ne sortir jamais le jour. Tous les
+soirs, au crépuscule, il se promenait une heure ou deux, quelquefois
+seul, souvent avec Cosette, cherchant les contre-allées du boulevard les
+plus solitaires, ou entrant dans les églises à la tombée de la nuit. Il
+allait volontiers à Saint-Médard qui est l'église la plus proche. Quand
+il n'emmenait pas Cosette, elle restait avec la vieille femme; mais
+c'était la joie de l'enfant de sortir avec le bonhomme. Elle préférait
+une heure avec lui même aux tête-à-tête ravissants de Catherine. Il
+marchait en la tenant par la main et en lui disant des choses douces.
+
+Il se trouva que Cosette était très gaie.
+
+La vieille faisait le ménage et la cuisine et allait aux provisions.
+
+Ils vivaient sobrement, ayant toujours un peu de feu, mais comme des
+gens très gênés. Jean Valjean n'avait rien changé au mobilier du premier
+jour; seulement il avait fait remplacer par une porte pleine la porte
+vitrée du cabinet de Cosette.
+
+Il avait toujours sa redingote jaune, sa culotte noire et son vieux
+chapeau. Dans la rue on le prenait pour un pauvre. Il arrivait
+quelquefois que des bonnes femmes se retournaient et lui donnaient un
+sou. Jean Valjean recevait le sou et saluait profondément. Il arrivait
+aussi parfois qu'il rencontrait quelque misérable demandant la charité,
+alors il regardait derrière lui si personne ne le voyait, s'approchait
+furtivement du malheureux, lui mettait dans la main une pièce de
+monnaie, souvent une pièce d'argent, et s'éloignait rapidement. Cela
+avait ses inconvénients. On commençait à le connaître dans le quartier
+sous le nom du _mendiant qui fait l'aumône_. La vieille _principale
+locataire_, créature rechignée, toute pétrie vis-à-vis du prochain de
+l'attention des envieux, examinait beaucoup Jean Valjean, sans qu'il
+s'en doutât. Elle était un peu sourde, ce qui la rendait bavarde. Il lui
+restait de son passé deux dents, l'une en haut, l'autre en bas, qu'elle
+cognait toujours l'une contre l'autre. Elle avait fait des questions à
+Cosette qui, ne sachant rien, n'avait pu rien dire, sinon qu'elle venait
+de Montfermeil. Un matin, cette guetteuse aperçut Jean Valjean qui
+entrait, d'un air qui sembla à la commère particulier, dans un des
+compartiments inhabités de la masure. Elle le suivit du pas d'une
+vieille chatte, et put l'observer, sans en être vue, par la fente de la
+porte qui était tout contre. Jean Valjean, pour plus de précaution sans
+doute, tournait le dos à cette porte. La vieille le vit fouiller dans sa
+poche et y prendre un étui, des ciseaux et du fil, puis il se mit à
+découdre la doublure d'un pan de sa redingote et il tira de l'ouverture
+un morceau de papier jaunâtre qu'il déplia. La vieille reconnut avec
+épouvante que c'était un billet de mille francs. C'était le second ou le
+troisième qu'elle voyait depuis qu'elle était au monde. Elle s'enfuit
+très effrayée.
+
+Un moment après, Jean Valjean l'aborda et la pria d'aller lui changer ce
+billet de mille francs, ajoutant que c'était le semestre de sa rente
+qu'il avait touché la veille.--Où? pensa la vieille. Il n'est sorti qu'à
+six heures du soir, et la caisse du gouvernement n'est certainement pas
+ouverte à cette heure-là. La vieille alla changer le billet et fit ses
+conjectures. Ce billet de mille francs, commenté et multiplié, produisit
+une foule de conversations effarées parmi les commères de la rue des
+Vignes-Saint-Marcel.
+
+Les jours suivants, il arriva que Jean Valjean, en manches de veste,
+scia du bois dans le corridor. La vieille était dans la chambre et
+faisait le ménage. Elle était seule, Cosette étant occupée à admirer le
+bois qu'on sciait, la vieille vit la redingote accrochée à un clou, et
+la scruta: la doublure avait été recousue. La bonne femme la palpa
+attentivement, et crut sentir dans les pans et dans les entournures des
+épaisseurs de papier. D'autres billets de mille francs sans doute! Elle
+remarqua en outre qu'il y avait toutes sortes de choses dans les poches,
+non seulement les aiguilles, les ciseaux et le fil qu'elle avait vus,
+mais un gros portefeuille, un très grand couteau, et, détail suspect,
+plusieurs perruques de couleurs variées. Chaque poche de cette redingote
+avait l'air d'être une façon d'en-cas pour des événements imprévus.
+
+Les habitants de la masure atteignirent ainsi les derniers jours de
+l'hiver.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Une pièce de cinq francs qui tombe à terre fait du bruit
+
+
+Il y avait près de Saint-Médard un pauvre qui s'accroupissait sur la
+margelle d'un puits banal condamné, et auquel Jean Valjean faisait
+volontiers la charité. Il ne passait guère devant cet homme sans lui
+donner quelques sous. Parfois il lui parlait. Les envieux de ce mendiant
+disaient qu'il était _de la police_. C'était un vieux bedeau de
+soixante-quinze ans qui marmottait continuellement des oraisons.
+
+Un soir que Jean Valjean passait par là, il n'avait pas Cosette avec
+lui, il aperçut le mendiant à sa place ordinaire sous le réverbère qu'on
+venait d'allumer. Cet homme, selon son habitude, semblait prier et était
+tout courbé. Jean Valjean alla à lui et lui mit dans la main son aumône
+accoutumée. Le mendiant leva brusquement les yeux, regarda fixement Jean
+Valjean, puis baissa rapidement la tête. Ce mouvement fut comme un
+éclair, Jean Valjean eut un tressaillement. Il lui sembla qu'il venait
+d'entrevoir, à la lueur du réverbère, non le visage placide et béat du
+vieux bedeau, mais une figure effrayante et connue. Il eut l'impression
+qu'on aurait en se trouvant tout à coup dans l'ombre face à face avec un
+tigre. Il recula terrifié et pétrifié, n'osant ni respirer, ni parler,
+ni rester, ni fuir, considérant le mendiant qui avait baissé sa tête
+couverte d'une loque et paraissait ne plus savoir qu'il était là. Dans
+ce moment étrange, un instinct, peut-être l'instinct mystérieux de la
+conservation, fit que Jean Valjean ne prononça pas une parole. Le
+mendiant avait la même taille, les mêmes guenilles, la même apparence
+que tous les jours.--Bah!... dit Jean Valjean, je suis fou! je rêve!
+impossible!--Et il rentra profondément troublé.
+
+C'est à peine s'il osait s'avouer à lui-même que cette figure qu'il
+avait cru voir était la figure de Javert.
+
+La nuit, en y réfléchissant, il regretta de n'avoir pas questionné
+l'homme pour le forcer à lever la tête une seconde fois.
+
+Le lendemain à la nuit tombante il y retourna. Le mendiant était à sa
+place.--Bonjour, bonhomme, dit résolument Jean Valjean en lui donnant un
+sou. Le mendiant leva la tête, et répondit d'une voix dolente:--Merci,
+mon bon monsieur.--C'était bien le vieux bedeau. Jean Valjean se sentit
+pleinement rassuré. Il se mit à rire.--Où diable ai-je été voir là
+Javert? pensa-t-il. Ah çà, est-ce que je vais avoir la berlue à
+présent?--Il n'y songea plus.
+
+Quelques jours après, il pouvait être huit heures du soir, il était dans
+sa chambre et il faisait épeler Cosette à haute voix, il entendit
+ouvrir, puis refermer la porte de la masure. Cela lui parut singulier.
+La vieille, qui seule habitait avec lui la maison, se couchait toujours
+à la nuit pour ne point user de chandelle. Jean Valjean fit signe à
+Cosette de se taire. Il entendit qu'on montait l'escalier. À la rigueur
+ce pouvait être la vieille qui avait pu se trouver malade et aller chez
+l'apothicaire. Jean Valjean écouta. Le pas était lourd et sonnait comme
+le pas d'un homme; mais la vieille portait de gros souliers et rien ne
+ressemble au pas d'un homme comme le pas d'une vieille femme. Cependant
+Jean Valjean souffla sa chandelle.
+
+Il avait envoyé Cosette au lit en lui disant tout bas:--Couche-toi bien
+doucement; et, pendant qu'il la baisait au front, les pas s'étaient
+arrêtés. Jean Valjean demeura en silence, immobile, le dos tourné à la
+porte, assis sur sa chaise dont il n'avait pas bougé, retenant son
+souffle dans l'obscurité. Au bout d'un temps assez long, n'entendant
+plus rien, il se retourna sans faire de bruit, et, comme il levait les
+yeux vers la porte de sa chambre, il vit une lumière par le trou de la
+serrure. Cette lumière faisait une sorte d'étoile sinistre dans le noir
+de la porte et du mur. Il y avait évidemment là quelqu'un qui tenait une
+chandelle à la main, et qui écoutait. Quelques minutes s'écoulèrent, et
+la lumière s'en alla. Seulement il n'entendit plus aucun bruit de pas,
+ce qui semblait indiquer que celui qui était venu écouter à la porte
+avait ôté ses souliers.
+
+Jean Valjean se jeta tout habillé sur son lit et ne put fermer l'oeil de
+la nuit.
+
+Au point du jour, comme il s'assoupissait de fatigue, il fut réveillé
+par le grincement d'une porte qui s'ouvrait à quelque mansarde du fond
+du corridor, puis il entendit le même pas d'homme qui avait monté
+l'escalier la veille. Le pas s'approchait. Il se jeta à bas du lit et
+appliqua son oeil au trou de sa serrure, lequel était assez grand,
+espérant voir au passage l'être quelconque qui s'était introduit la nuit
+dans la masure et qui avait écouté à sa porte. C'était un homme en effet
+qui passa, cette fois sans s'arrêter, devant la chambre de Jean Valjean.
+Le corridor était encore trop obscur pour qu'on pût distinguer son
+visage; mais quand l'homme arriva à l'escalier, un rayon de la lumière
+du dehors le fit saillir comme une silhouette, et Jean Valjean le vit de
+dos complètement. L'homme était de haute taille, vêtu d'une redingote
+longue, avec un gourdin sous son bras. C'était l'encolure formidable de
+Javert.
+
+Jean Valjean aurait pu essayer de le revoir par sa fenêtre sur le
+boulevard. Mais il eût fallu ouvrir cette fenêtre, il n'osa pas.
+
+Il était évident que cet homme était entré avec une clef, et comme chez
+lui. Qui lui avait donné cette clef? qu'est-ce que cela voulait dire?
+
+À sept heures du matin, quand la vieille vint faire le ménage, Jean
+Valjean lui jeta un coup d'oeil pénétrant, mais il ne l'interrogea pas.
+La bonne femme était comme à l'ordinaire.
+
+Tout en balayant, elle lui dit:--Monsieur a peut-être entendu quelqu'un
+qui entrait cette nuit?
+
+À cet âge et sur ce boulevard, huit heures du soir, c'est la nuit la
+plus noire.
+
+--À propos, c'est vrai, répondit-il de l'accent le plus naturel. Qui
+était-ce donc?
+
+--C'est un nouveau locataire, dit la vieille, qu'il y a dans la maison.
+
+--Et qui s'appelle?
+
+--Je ne sais plus trop. Monsieur Dumont ou Daumont. Un nom comme cela.
+
+--Et qu'est-ce qu'il est, ce monsieur Dumont.
+
+La vieille le considéra avec ses petits yeux de fouine, et répondit:
+
+--Un rentier, comme vous.
+
+Elle n'avait peut-être aucune intention. Jean Valjean crut lui en
+démêler une.
+
+Quant la vieille fut partie, il fit un rouleau d'une centaine de francs
+qu'il avait dans une armoire et le mit dans sa poche. Quelque précaution
+qu'il prit dans cette opération pour qu'on ne l'entendît pas remuer de
+l'argent, une pièce de cent sous lui échappa des mains et roula
+bruyamment sur le carreau.
+
+À la brune, il descendit et regarda avec attention de tous les côtés sur
+le boulevard. Il n'y vit personne. Le boulevard semblait absolument
+désert. Il est vrai qu'on peut s'y cacher derrière les arbres.
+
+Il remonta.
+
+--Viens, dit-il à Cosette.
+
+Il la prit par la main, et ils sortirent tous deux.
+
+
+
+
+Livre cinquième--À chasse noire, meute muette
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Les zigzags de la stratégie
+
+
+Ici, pour les pages qu'on va lire et pour d'autres encore qu'on
+rencontrera plus tard, une observation est nécessaire.
+
+Voilà bien des années déjà que l'auteur de ce livre, forcé, à regret, de
+parler de lui, est absent de Paris. Depuis qu'il l'a quitté, Paris s'est
+transformé. Une ville nouvelle a surgi qui lui est en quelque sorte
+inconnue. Il n'a pas besoin de dire qu'il aime Paris; Paris est la ville
+natale de son esprit. Par suite des démolitions et des reconstructions,
+le Paris de sa jeunesse, ce Paris qu'il a religieusement emporté dans sa
+mémoire, est à cette heure un Paris d'autrefois. Qu'on lui permette de
+parler de ce Paris-là comme s'il existait encore. Il est possible que là
+où l'auteur va conduire les lecteurs en disant: «Dans telle rue il y a
+telle maison», il n'y ait plus aujourd'hui ni maison ni rue. Les
+lecteurs vérifieront, s'ils veulent en prendre la peine. Quant à lui, il
+ignore le Paris nouveau, et il écrit avec le Paris ancien devant les
+yeux dans une illusion qui lui est précieuse. C'est une douceur pour lui
+de rêver qu'il reste derrière lui quelque chose de ce qu'il voyait quand
+il était dans son pays, et que tout ne s'est pas évanoui. Tant qu'on va
+et vient dans le pays natal, on s'imagine que ces rues vous sont
+indifférentes, que ces fenêtres, ces toits et ces portes ne vous sont de
+rien, que ces murs vous sont étrangers, que ces arbres sont les premiers
+arbres venus, que ces maisons où l'on n'entre pas vous sont inutiles,
+que ces pavés où l'on marche sont des pierres. Plus tard, quand on n'y
+est plus, on s'aperçoit que ces rues vous sont chères, que ces toits,
+ces fenêtres et ces portes vous manquent, que ces murailles vous sont
+nécessaires, que ces arbres sont vos bien-aimés, que ces maisons où l'on
+n'entrait pas on y entrait tous les jours, et qu'on a laissé de ses
+entrailles, de son sang et de son coeur dans ces pavés. Tous ces lieux
+qu'on ne voit plus, qu'on ne reverra jamais peut-être, et dont on a
+gardé l'image, prennent un charme douloureux, vous reviennent avec la
+mélancolie d'une apparition, vous font la terre sainte visible, et sont,
+pour ainsi dire, la forme même de la France; et on les aime et on les
+invoque tels qu'ils sont, tels qu'ils étaient, et l'on s'y obstine, et
+l'on n'y veut rien changer, car on tient à la figure de la patrie comme
+au visage de sa mère.
+
+Qu'il nous soit donc permis de parler du passé au présent. Cela dit,
+nous prions le lecteur d'en tenir note, et nous continuons.
+
+Jean Valjean avait tout de suite quitté le boulevard et s'était engagé
+dans les rues, faisant le plus de lignes brisées qu'il pouvait, revenant
+quelquefois brusquement sur ses pas pour s'assurer qu'il n'était point
+suivi.
+
+Cette manoeuvre est propre au cerf traqué. Sur les terrains où la trace
+peut s'imprimer, cette manoeuvre a, entre autres avantages, celui de
+tromper les chasseurs et les chiens par le contre-pied. C'est ce qu'en
+vénerie on appelle _faux rembuchement_.
+
+C'était une nuit de pleine lune. Jean Valjean n'en fut pas fâché. La
+lune, encore très près de l'horizon, coupait dans les rues de grands
+pans d'ombre et de lumière. Jean Valjean pouvait se glisser le long des
+maisons et des murs dans le côté sombre et observer le côté clair. Il ne
+réfléchissait peut-être pas assez que le côté obscur lui échappait.
+Pourtant, dans toutes les ruelles désertes qui avoisinent la rue de
+Poliveau, il crut être certain que personne ne venait derrière lui.
+
+Cosette marchait sans faire de questions. Les souffrances des six
+premières années de sa vie avaient introduit quelque chose de passif
+dans sa nature. D'ailleurs, et c'est là une remarque sur laquelle nous
+aurons plus d'une occasion de revenir, elle était habituée, sans trop
+s'en rendre compte, aux singularités du bonhomme et aux bizarreries de
+la destinée. Et puis elle se sentait en sûreté, étant avec lui.
+
+Jean Valjean, pas plus que Cosette, ne savait où il allait. Il se
+confiait à Dieu comme elle se confiait à lui. Il lui semblait qu'il
+tenait, lui aussi, quelqu'un de plus grand que lui par la main; il
+croyait sentir un être qui le menait, invisible. Du reste il n'avait
+aucune idée arrêtée, aucun plan, aucun projet. Il n'était même pas
+absolument sûr que ce fût Javert, et puis ce pouvait être Javert sans
+que Javert sût que c'était lui Jean Valjean. N'était-il pas déguisé? ne
+le croyait-on pas mort? Cependant depuis quelques jours il se passait
+des choses qui devenaient singulières. Il ne lui en fallait pas
+davantage. Il était déterminé à ne plus rentrer dans la maison Gorbeau.
+Comme l'animal chassé du gîte, il cherchait un trou où se cacher, en
+attendant qu'il en trouvât un où se loger.
+
+Jean Valjean décrivit plusieurs labyrinthes variés dans le quartier
+Mouffetard, déjà endormi comme s'il avait encore la discipline du moyen
+âge et le joug du couvre-feu; il combina de diverses façons, dans des
+stratégies savantes, la rue Censier et la rue Copeau, la rue du
+Battoir-Saint-Victor et la rue du Puits-l'Ermite. Il y a par là des
+logeurs, mais il n'y entrait même pas, ne trouvant point ce qui lui
+convenait. Par exemple, il ne doutait pas que, si, par hasard, on avait
+cherché sa piste, on ne l'eût perdue.
+
+Comme onze heures sonnaient à Saint-Etienne-du-Mont, il traversait la
+rue de Pontoise devant le bureau du commissaire de police qui est au no
+14. Quelques instants après, l'instinct dont nous parlions plus haut fit
+qu'il se retourna. En ce moment, il vit distinctement, grâce à la
+lanterne du commissaire qui les trahissait, trois hommes qui le
+suivaient d'assez près passer successivement sous cette lanterne dans le
+côté ténébreux de la rue. L'un de ces trois hommes entra dans l'allée de
+la maison du commissaire. Celui qui marchait en tête lui parut
+décidément suspect.--Viens, enfant, dit-il à Cosette, et il se hâta de
+quitter la rue de Pontoise.
+
+Il fit un circuit, tourna le passage des Patriarches qui était fermé à
+cause de l'heure, arpenta la rue de l'Épée-de-Bois et la rue de
+l'Arbalète et s'enfonça dans la rue des Postes.
+
+Il y a là un carrefour, où est aujourd'hui le collège Rollin et où vient
+s'embrancher la rue Neuve-Sainte-Geneviève.
+
+(Il va sans dire que la rue Neuve-Sainte-Geneviève est une vieille rue,
+et qu'il ne passe pas une chaise de poste tous les dix ans rue des
+Postes. Cette rue des Postes était au treizième siècle habitée par des
+potiers et son vrai nom est rue des Pots.)
+
+La lune jetait une vive lumière dans ce carrefour. Jean Valjean
+s'embusqua sous une porte, calculant que si ces hommes le suivaient
+encore, il ne pourrait manquer de les très bien voir lorsqu'ils
+traverseraient cette clarté.
+
+En effet, il ne s'était pas écoulé trois minutes que les hommes
+parurent. Ils étaient maintenant quatre; tous de haute taille, vêtus de
+longues redingotes brunes, avec des chapeaux ronds, et de gros bâtons à
+la main. Ils n'étaient pas moins inquiétants par leur grande stature et
+leurs vastes poings que par leur marche sinistre dans les ténèbres. On
+eût dit quatre spectres déguisés en bourgeois.
+
+Ils s'arrêtèrent au milieu du carrefour et firent groupe, comme des gens
+qui se consultent. Ils avaient l'air indécis. Celui qui paraissait les
+conduire se tourna et désigna vivement de la main droite la direction où
+s'était engagé Jean Valjean; un autre semblait indiquer avec une
+certaine obstination la direction contraire. À l'instant où le premier
+se retourna, la lune éclaira en plein son visage. Jean Valjean reconnut
+parfaitement Javert.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Il est heureux que le pont d'Austerlitz porte voitures
+
+
+L'incertitude cessait pour Jean Valjean; heureusement elle durait encore
+pour ces hommes. Il profita de leur hésitation; c'était du temps perdu
+pour eux, gagné pour lui. Il sortit de dessous la porte où il s'était
+tapi, et poussa dans la rue des Postes vers la région du Jardin des
+Plantes. Cosette commençait à se fatiguer, il la prit dans ses bras, et
+la porta. Il n'y avait point un passant, et l'on n'avait pas allumé les
+réverbères à cause de la lune.
+
+Il doubla le pas.
+
+En quelques enjambées, il atteignit la poterie Goblet sur la façade de
+laquelle le clair de lune faisait très distinctement lisible la vieille
+inscription:
+
+ _De Goblet fils c'est ici la fabrique;_
+ _Venez choisir des cruches et des brocs,_
+ _Des pots à fleurs, des tuyaux, de la brique._
+ _À tout venant le Coeur vend des Carreaux._
+
+Il laissa derrière lui la rue de la Clef, puis la fontaine Saint-Victor,
+longea le Jardin des Plantes par les rues basses, et arriva au quai. Là
+il se retourna. Le quai était désert. Les rues étaient désertes.
+Personne derrière lui. Il respira.
+
+Il gagna le pont d'Austerlitz.
+
+Le péage y existait encore à cette époque.
+
+Il se présenta au bureau du péager, et donna un sou.--C'est deux sous,
+dit l'invalide du pont. Vous portez là un enfant qui peut marcher. Payez
+pour deux.
+
+Il paya, contrarié que son passage eût donné lieu à une observation.
+Toute fuite doit être un glissement.
+
+Une grosse charrette passait la Seine en même temps que lui et allait
+comme lui sur la rive droite. Cela lui fut utile. Il put traverser tout
+le pont dans l'ombre de cette charrette.
+
+Vers le milieu du pont, Cosette, ayant les pieds engourdis, désira
+marcher. Il la posa à terre et la reprit par la main.
+
+Le pont franchi, il aperçut un peu à droite des chantiers devant lui; il
+y marcha. Pour y arriver, il fallait s'aventurer dans un assez large
+espace découvert et éclairé. Il n'hésita pas. Ceux qui le traquaient
+étaient évidemment dépistés et Jean Valjean se croyait hors de danger.
+Cherché, oui; suivi, non.
+
+Une petite rue, la rue du Chemin-Vert-Saint-Antoine, s'ouvrait entre
+deux chantiers enclos de murs. Cette rue était étroite, obscure, et
+comme faite exprès pour lui. Avant d'y entrer, il regarda en arrière.
+
+Du point où il était, il voyait dans toute sa longueur le pont
+d'Austerlitz.
+
+Quatre ombres venaient d'entrer sur le pont.
+
+Ces ombres tournaient le dos au Jardin des Plantes et se dirigeaient
+vers la rive droite.
+
+Ces quatre ombres, c'étaient les quatre hommes.
+
+Jean Valjean eut le frémissement de la bête reprise.
+
+Il lui restait une espérance; c'est que ces hommes peut-être n'étaient
+pas encore entrés sur le pont et ne l'avaient pas aperçu au moment où il
+avait traversé, tenant Cosette par la main, la grande place éclairée.
+
+En ce cas-là, en s'enfonçant dans la petite rue qui était devant lui,
+s'il parvenait à atteindre les chantiers, les marais, les cultures, les
+terrains non bâtis, il pouvait échapper.
+
+Il lui sembla qu'on pouvait se confier à cette petite rue silencieuse.
+Il y entra.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Voir le plan de Paris de 1727
+
+
+Au bout de trois cents pas, il arriva à un point où la rue se
+bifurquait. Elle se partageait en deux rues, obliquant l'une à gauche,
+l'autre à droite. Jean Valjean avait devant lui comme les deux branches
+d'un Y. Laquelle choisir?
+
+Il ne balança point, il prit la droite.
+
+Pourquoi?
+
+C'est que la branche gauche allait vers le faubourg, c'est-à-dire vers
+les lieux habités, et la branche droite vers la campagne, c'est-à-dire
+vers les lieux déserts.
+
+Cependant ils ne marchaient plus très rapidement. Le pas de Cosette
+ralentissait le pas de Jean Valjean.
+
+Il se remit à la porter. Cosette appuyait sa tête sur l'épaule du
+bonhomme et ne disait pas un mot.
+
+Il se retournait de temps en temps et regardait. Il avait soin de se
+tenir toujours du côté obscur de la rue. La rue était droite derrière
+lui. Les deux ou trois premières fois qu'il se retourna, il ne vit rien,
+le silence était profond, il continua sa marche un peu rassuré. Tout à
+coup, à un certain instant, s'étant retourné, il lui sembla voir dans la
+partie de la rue où il venait de passer, loin dans l'obscurité, quelque
+chose qui bougeait.
+
+Il se précipita en avant, plutôt qu'il ne marcha, espérant trouver
+quelque ruelle latérale, s'évader par là, et rompre encore une fois sa
+piste.
+
+Il arriva à un mur.
+
+Ce mur pourtant n'était point une impossibilité d'aller plus loin;
+c'était une muraille bordant une ruelle transversale à laquelle
+aboutissait la rue où s'était engagé Jean Valjean.
+
+Ici encore il fallait se décider; prendre à droite ou à gauche.
+
+Il regarda à droite. La ruelle se prolongeait en tronçon entre des
+constructions qui étaient des hangars ou des granges, puis se terminait
+en impasse. On voyait distinctement le fond du cul-de-sac; un grand mur
+blanc.
+
+Il regarda à gauche. La ruelle de ce côté était ouverte, et, au bout de
+deux cents pas environ, tombait dans une rue dont elle était l'affluent.
+C'était de ce côté-là qu'était le salut.
+
+Au moment où Jean Valjean songeait à tourner à gauche, pour tâcher de
+gagner la rue qu'il entrevoyait au bout de la ruelle, il aperçut, à
+l'angle de la ruelle et de cette rue vers laquelle il allait se diriger,
+une espèce de statue noire, immobile.
+
+C'était quelqu'un, un homme, qui venait d'être posté là évidemment, et
+qui, barrant le passage, attendait.
+
+Jean Valjean recula.
+
+Le point de Paris où se trouvait Jean Valjean, situé entre le faubourg
+Saint-Antoine et la Râpée, est un de ceux qu'ont transformés de fond en
+comble les travaux récents, enlaidissements selon les uns,
+transfiguration selon les autres. Les cultures, les chantiers et les
+vieilles bâtisses se sont effacés. Il y a là aujourd'hui de grandes rues
+toutes neuves, des arènes, des cirques, des hippodromes, des
+embarcadères de chemin de fer, une prison, Mazas; le progrès, comme on
+voit, avec son correctif. Il y a un demi-siècle, dans cette langue
+usuelle populaire, toute faite de traditions, qui s'obstine à appeler
+l'Institut _les Quatre-Nations_ et l'Opéra-Comique _Feydeau_, l'endroit
+précis où était parvenu Jean Valjean se nommait _le Petit-Picpus_. La
+porte Saint-Jacques, la porte Paris, la barrière des Sergents, les
+Porcherons, la Galiote, les Célestins, les Capucins, le Mail, la Bourbe,
+l'Arbre-de-Cracovie, la Petite-Pologne, le Petit-Picpus, ce sont les
+noms du vieux Paris surnageant dans le nouveau. La mémoire du peuple
+flotte sur ces épaves du passé.
+
+Le Petit-Picpus, qui du reste a existé à peine et n'a jamais été qu'une
+ébauche de quartier, avait presque l'aspect monacal d'une ville
+espagnole. Les chemins étaient peu pavés, les rues étaient peu bâties.
+Excepté les deux ou trois rues dont nous allons parler, tout y était
+muraille et solitude. Pas une boutique, pas une voiture; à peine çà et
+là une chandelle allumée aux fenêtres; toute lumière éteinte après dix
+heures. Des jardins, des couvents, des chantiers, des marais; de rares
+maisons basses, et de grands murs aussi hauts que les maisons.
+
+Tel était ce quartier au dernier siècle. La révolution l'avait déjà fort
+rabroué. L'édilité républicaine l'avait démoli, percé, troué. Des dépôts
+de gravats y avaient été établis. Il y a trente ans, ce quartier
+disparaissait sous la rature des constructions nouvelles. Aujourd'hui il
+est biffé tout à fait. Le Petit-Picpus, dont aucun plan actuel n'a gardé
+trace, est assez clairement indiqué dans le plan de 1727, publié à Paris
+chez Denis Thierry, rue Saint-Jacques, vis-à-vis la rue du Plâtre, et à
+Lyon chez Jean Girin rue Mercière, à la Prudence. Le Petit-Picpus avait
+ce que nous venons d'appeler un Y de rues, formé par la rue du
+Chemin-Vert-Saint-Antoine s'écartant en deux branches et prenant à
+gauche le nom de petite rue Picpus et à droite le nom de rue Polonceau.
+Les deux branches de l'Y étaient réunies à leur sommet comme par une
+barre. Cette barre se nommait rue Droit-Mur. La rue Polonceau y
+aboutissait; la petite rue Picpus passait outre, et montait vers le
+marché Lenoir. Celui qui, venant de la Seine, arrivait à l'extrémité de
+la rue Polonceau, avait à sa gauche la rue Droit-Mur, tournant
+brusquement à angle droit, devant lui la muraille de cette rue, et à sa
+droite un prolongement tronqué de la rue Droit-Mur, sans issue, appelé
+le cul-de-sac Genrot.
+
+C'est là qu'était Jean Valjean.
+
+Comme nous venons de le dire, en apercevant la silhouette noire, en
+vedette à l'angle de la rue Droit-Mur et de la petite rue Picpus, il
+recula. Nul doute. Il était guetté par ce fantôme.
+
+Que faire?
+
+Il n'était plus temps de rétrograder. Ce qu'il avait vu remuer dans
+l'ombre à quelque distance derrière lui le moment d'auparavant, c'était
+sans doute Javert et son escouade. Javert était probablement déjà au
+commencement de la rue à la fin de laquelle était Jean Valjean. Javert,
+selon toute apparence, connaissait ce petit dédale, et avait pris ses
+précautions en envoyant un de ses hommes garder l'issue. Ces
+conjectures, si ressemblantes à des évidences, tourbillonnèrent tout de
+suite, comme une poignée de poussière qui s'envole à un vent subit, dans
+le cerveau douloureux de Jean Valjean. Il examina le cul-de-sac Genrot;
+là, barrage. Il examina la petite rue Picpus; là, une sentinelle. Il
+voyait cette figure sombre se détacher en noir sur le pavé blanc inondé
+de lune. Avancer, c'était tomber sur cet homme. Reculer, c'était se
+jeter dans Javert. Jean Valjean se sentait pris comme dans un filet qui
+se resserrait lentement. Il regarda le ciel avec désespoir.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Les tâtonnements de l'évasion
+
+
+Pour comprendre ce qui va suivre, il faut se figurer d'une manière
+exacte la ruelle Droit-Mur, et en particulier l'angle qu'on laissait à
+gauche quand on sortait de la rue Polonceau pour entrer dans cette
+ruelle. La ruelle Droit-Mur était à peu près entièrement bordée à droite
+jusqu'à la petite rue Picpus par des maisons de pauvre apparence; à
+gauche par un seul bâtiment d'une ligne sévère composé de plusieurs
+corps de logis qui allaient se haussant graduellement d'un étage ou deux
+à mesure qu'ils approchaient de la petite rue Picpus; de sorte que ce
+bâtiment, très élevé du côté de la petite rue Picpus, était assez bas du
+côté de la rue Polonceau. Là, à l'angle dont nous avons parlé, il
+s'abaissait au point de n'avoir plus qu'une muraille. Cette muraille
+n'allait pas aboutir carrément à la rue; elle dessinait un pan coupé
+fort en retraite, dérobé par ses deux angles à deux observateurs qui
+eussent été l'un rue Polonceau, l'autre rue Droit-Mur.
+
+À partir des deux angles du pan coupé, la muraille se prolongeait sur la
+rue Polonceau jusqu'à une maison qui portait le no 49 et sur la rue
+Droit-Mur, où son tronçon était beaucoup plus court, jusqu'au bâtiment
+sombre dont nous avons parlé et dont elle coupait le pignon, faisant
+ainsi dans la rue un nouvel angle rentrant. Ce pignon était d'un aspect
+morne; on n'y voyait qu'une seule fenêtre, ou, pour mieux dire, deux
+volets revêtus d'une feuille de zinc, et toujours fermés.
+
+L'état de lieux que nous dressons ici est d'une rigoureuse exactitude et
+éveillera certainement un souvenir très précis dans l'esprit des anciens
+habitants du quartier.
+
+Le pan coupé était entièrement rempli par une chose qui ressemblait à
+une porte colossale et misérable. C'était un vaste assemblage informe de
+planches perpendiculaires, celles d'en haut plus larges que celles d'en
+bas, reliées par de longues lanières de fer transversales. À côté il y
+avait une porte cochère de dimension ordinaire et dont le percement ne
+remontait évidemment pas à plus d'une cinquantaine d'années.
+
+Un tilleul montrait son branchage au-dessus du pan coupé, et le mur
+était couvert de lierre du côté de la rue Polonceau.
+
+Dans l'imminent péril où se trouvait Jean Valjean, ce bâtiment sombre
+avait quelque chose d'inhabité et de solitaire qui le tentait. Il le
+parcourut rapidement des yeux. Il se disait que s'il parvenait à y
+pénétrer, il était peut-être sauvé. Il eut d'abord une idée et une
+espérance.
+
+Dans la partie moyenne de la devanture de ce bâtiment sur la rue
+Droit-Mur, il y avait à toutes les fenêtres des divers étages de
+vieilles cuvettes-entonnoirs en plomb. Les embranchements variés des
+conduits qui allaient d'un conduit central aboutir à toutes ces cuvettes
+dessinaient sur la façade une espèce d'arbre. Ces ramifications de
+tuyaux avec leurs cent coudes imitaient ces vieux ceps de vigne
+dépouillés qui se tordent sur les devantures des anciennes fermes.
+
+Ce bizarre espalier aux branches de tôle et de fer fut le premier objet
+qui frappa le regard de Jean Valjean. Il assit Cosette le dos contre une
+borne en lui recommandant le silence et courut à l'endroit où le conduit
+venait toucher le pavé. Peut-être y avait-il moyen d'escalader par là et
+d'entrer dans la maison. Mais le conduit était délabré et hors de
+service et tenait à peine à son scellement. D'ailleurs toutes les
+fenêtres de ce logis silencieux étaient grillées d'épaisses barres de
+fer, même les mansardes du toit. Et puis la lune éclairait pleinement
+cette façade, et l'homme qui l'observait du bout de la rue aurait vu
+Jean Valjean faire l'escalade. Enfin que faire de Cosette? comment la
+hisser au haut d'une maison à trois étages?
+
+Il renonça à grimper par le conduit et rampa le long du mur pour rentrer
+dans la rue Polonceau.
+
+Quand il fut au pan coupé où il avait laissé Cosette, il remarqua que,
+là, personne ne pouvait le voir. Il échappait, comme nous venons de
+l'expliquer, à tous les regards, de quelque côté qu'ils vinssent. En
+outre il était dans l'ombre. Enfin il y avait deux portes. Peut-être
+pourrait-on les forcer. Le mur au-dessus duquel il voyait le tilleul et
+le lierre donnait évidemment dans un jardin où il pourrait tout au moins
+se cacher, quoiqu'il n'y eût pas encore de feuilles aux arbres, et
+passer le reste de la nuit.
+
+Le temps s'écoulait. Il fallait faire vite.
+
+Il tâta la porte cochère et reconnut tout de suite quelle était
+condamnée au dedans et au dehors. Il s'approcha de l'autre grande porte
+avec plus d'espoir. Elle était affreusement décrépite, son immensité
+même la rendait moins solide, les planches étaient pourries, les
+ligatures de fer, il n'y en avait que trois, étaient rouillées. Il
+semblait possible de percer cette clôture vermoulue.
+
+En l'examinant, il vit que cette porte n'était pas une porte. Elle
+n'avait ni gonds, ni pentures, ni serrure, ni fente au milieu. Les
+bandes de fer la traversaient de part en part sans solution de
+continuité. Par les crevasses des planches il entrevit des moellons et
+des pierres grossièrement cimentés que les passants pouvaient y voir
+encore il y a dix ans. Il fut forcé de s'avouer avec consternation que
+cette apparence de porte était simplement le parement en bois d'une
+bâtisse à laquelle elle était adossée. Il était facile d'arracher une
+planche, mais on se trouvait face à face avec un mur.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Qui serait impossible avec l'éclairage au gaz
+
+
+En ce moment un bruit sourd et cadencé commença à se faire entendre à
+quelque distance. Jean Valjean risqua un peu son regard en dehors du
+coin de la rue. Sept ou huit soldats disposés en peloton venaient de
+déboucher dans la rue Polonceau. Il voyait briller les bayonnettes. Cela
+venait vers lui.
+
+Ces soldats, en tête desquels il distinguait la haute stature de Javert,
+s'avançaient lentement et avec précaution. Ils s'arrêtaient fréquemment.
+Il était visible qu'ils exploraient tous les recoins des murs et toutes
+les embrasures de portes et d'allées.
+
+C'était, et ici la conjecture ne pouvait se tromper, quelque patrouille
+que Javert avait rencontrée et qu'il avait requise.
+
+Les deux acolytes de Javert marchaient dans leurs rangs.
+
+Du pas dont ils marchaient, et avec les stations qu'ils faisaient, il
+leur fallait environ un quart d'heure pour arriver à l'endroit où se
+trouvait Jean Valjean. Ce fut un instant affreux. Quelques minutes
+séparaient Jean Valjean de cet épouvantable précipice qui s'ouvrait
+devant lui pour la troisième fois. Et le bagne maintenant n'était plus
+seulement le bagne, c'était Cosette perdue à jamais; c'est-à-dire une
+vie qui ressemblait au dedans d'une tombe.
+
+Il n'y avait plus qu'une chose possible.
+
+Jean Valjean avait cela de particulier qu'on pouvait dire qu'il portait
+deux besaces; dans l'une il avait les pensées d'un saint, dans l'autre
+les redoutables talents d'un forçat. Il fouillait dans l'une ou dans
+l'autre, selon l'occasion.
+
+Entre autres ressources, grâce à ses nombreuses évasions du bagne de
+Toulon, il était, on s'en souvient, passé maître dans cet art incroyable
+de s'élever, sans échelles, sans crampons, par la seule force
+musculaire, en s'appuyant de la nuque, des épaules, des hanches et des
+genoux, en s'aidant à peine des rares reliefs de la pierre, dans l'angle
+droit d'un mur, au besoin jusqu'à la hauteur d'un sixième étage; art qui
+a rendu si effrayant et si célèbre le coin de la cour de la Conciergerie
+de Paris par où s'échappa, il y a une vingtaine d'années, le condamné
+Battemolle.
+
+Jean Valjean mesura des yeux la muraille au-dessus de laquelle il voyait
+le tilleul. Elle avait environ dix-huit pieds de haut. L'angle qu'elle
+faisait avec le pignon du grand bâtiment était rempli, dans sa partie
+inférieure, d'un massif de maçonnerie de forme triangulaire,
+probablement destiné à préserver ce trop commode recoin des stations de
+ces stercoraires qu'on appelle les passants. Ce remplissage préventif
+des coins de mur est fort usité à Paris.
+
+Ce massif avait environ cinq pieds de haut. Du sommet de ce massif
+l'espace à franchir pour arriver sur le mur n'était guère que de
+quatorze pieds.
+
+Le mur était surmonté d'une pierre plate sans chevron.
+
+La difficulté était Cosette. Cosette elle, ne savait pas escalader un
+mur. L'abandonner? Jean Valjean n'y songeait pas. L'emporter était
+impossible. Toutes les forces d'un homme lui sont nécessaires pour mener
+à bien ces étranges ascensions. Le moindre fardeau dérangerait son
+centre de gravité et le précipiterait.
+
+Il aurait fallu une corde. Jean Valjean n'en avait pas. Où trouver une
+corde à minuit, rue Polonceau? Certes, en cet instant-là, si Jean
+Valjean avait eu un royaume, il l'eût donné pour une corde. Toutes les
+situations extrêmes ont leurs éclairs qui tantôt nous aveuglent, tantôt
+nous illuminent.
+
+Le regard désespéré de Jean Valjean rencontra la potence du réverbère du
+cul-de-sac Genrot.
+
+À cette époque il n'y avait point de becs de gaz dans les rues de Paris.
+À la nuit tombante on y allumait des réverbères placés de distance en
+distance, lesquels montaient et descendaient au moyen d'une corde qui
+traversait la rue de part en part et qui s'ajustait dans la rainure
+d'une potence. Le tourniquet où se dévidait cette corde était scellé
+au-dessous de la lanterne dans une petite armoire de fer dont l'allumeur
+avait la clef, et la corde elle-même était protégée jusqu'à une certaine
+hauteur par un étui de métal.
+
+Jean Valjean, avec l'énergie d'une lutte suprême, franchit la rue d'un
+bond, entra dans le cul-de-sac, fit sauter le pêne de la petite armoire
+avec la pointe de son couteau, et un instant après il était revenu près
+de Cosette. Il avait une corde. Ils vont vite en besogne, ces sombres
+trouveurs d'expédients, aux prises avec la fatalité.
+
+Nous avons expliqué que les réverbères n'avaient pas été allumés cette
+nuit-là. La lanterne du cul-de-sac Genrot se trouvait donc naturellement
+éteinte comme les autres, et l'on pouvait passer à côté sans même
+remarquer qu'elle n'était plus à sa place.
+
+Cependant l'heure, le lieu, l'obscurité, la préoccupation de Jean
+Valjean, ses gestes singuliers, ses allées et venues, tout cela
+commençait à inquiéter Cosette. Tout autre enfant qu'elle aurait depuis
+longtemps jeté les hauts cris. Elle se borna à tirer Jean Valjean par le
+pan de sa redingote. On entendait toujours de plus en plus distinctement
+le bruit de la patrouille qui approchait.
+
+--Père, dit-elle tout bas, j'ai peur. Qu'est-ce qui vient donc là?
+
+--Chut! répondit le malheureux homme. C'est la Thénardier.
+
+Cosette tressaillit. Il ajouta:
+
+--Ne dis rien. Laisse-moi faire. Si tu cries, si tu pleures, la
+Thénardier te guette. Elle vient pour te ravoir.
+
+Alors, sans se hâter, mais sans s'y reprendre à deux fois pour rien,
+avec une précision ferme et brève, d'autant plus remarquable en un
+pareil moment que la patrouille et Javert pouvaient survenir d'un
+instant à l'autre, il défit sa cravate, la passa autour du corps de
+Cosette sous les aisselles en ayant soin qu'elle ne pût blesser
+l'enfant, rattacha cette cravate à un bout de la corde au moyen de ce
+noeud que les gens de mer appellent noeud d'hirondelle, prit l'autre
+bout de cette corde dans ses dents, ôta ses souliers et ses bas qu'il
+jeta par-dessus la muraille, monta sur le massif de maçonnerie, et
+commença à s'élever dans l'angle du mur et du pignon avec autant de
+solidité et de certitude que s'il eût eu des échelons sous les talons et
+sous les coudes. Une demi-minute ne s'était pas écoulée qu'il était à
+genoux sur le mur.
+
+Cosette le considérait avec stupeur, sans dire une parole. La
+recommandation de Jean Valjean et le nom de la Thénardier l'avaient
+glacée.
+
+Tout à coup elle entendit la voix de Jean Valjean qui lui criait, tout
+en restant très basse:
+
+--Adosse-toi au mur.
+
+Elle obéit.
+
+--Ne dis pas un mot et n'aie pas peur, reprit Jean Valjean.
+
+Et elle se sentit enlever de terre.
+
+Avant qu'elle eût eu le temps de se reconnaître, elle était au haut de
+la muraille.
+
+Jean Valjean la saisit, la mit sur son dos, lui prit ses deux petites
+mains dans sa main gauche, se coucha à plat ventre et rampa sur le haut
+du mur jusqu'au pan coupé. Comme il l'avait deviné, il y avait là une
+bâtisse dont le toit partait du haut de la clôture en bois et descendait
+fort près de terre, selon un plan assez doucement incliné, en effleurant
+le tilleul.
+
+Circonstance heureuse, car la muraille était beaucoup plus haute de ce
+côté que du côté de la rue. Jean Valjean n'apercevait le sol au-dessous
+de lui que très profondément.
+
+Il venait d'arriver au plan incliné du toit et n'avait pas encore lâché
+la crête de la muraille lorsqu'un hourvari violent annonça l'arrivée de
+la patrouille. On entendit la voix tonnante de Javert:
+
+--Fouillez le cul-de-sac! La rue Droit-Mur est gardée, la petite rue
+Picpus aussi. Je réponds qu'il est dans le cul-de-sac!
+
+Les soldats se précipitèrent dans le cul-de-sac Genrot.
+
+Jean Valjean se laissa glisser le long du toit, tout en soutenant
+Cosette, atteignit le tilleul et sauta à terre. Soit terreur, soit
+courage, Cosette n'avait pas soufflé. Elle avait les mains un peu
+écorchées.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Commencement d'une énigme
+
+
+Jean Valjean se trouvait dans une espèce de jardin fort vaste et d'un
+aspect singulier; un de ces jardins tristes qui semblent faits pour être
+regardés l'hiver et la nuit. Ce jardin était d'une forme oblongue, avec
+une allée de grands peupliers au fond, des futaies assez hautes dans les
+coins, et un espace sans ombre au milieu, où l'on distinguait un très
+grand arbre isolé, puis quelques arbres fruitiers tordus et hérissés
+comme de grosses broussailles, des carrés de légumes, une melonnière
+dont les cloches brillaient à la lune, et un vieux puisard. Il y avait
+çà et là des bancs de pierre qui semblaient noirs de mousse. Les allées
+étaient bordées de petits arbustes sombres, et toutes droites. L'herbe
+en envahissait la moitié et une moisissure verte couvrait le reste.
+
+Jean Valjean avait à côté de lui la bâtisse dont le toit lui avait servi
+pour descendre, un tas de fagots, et derrière les fagots, tout contre le
+mur, une statue de pierre dont la face mutilée n'était plus qu'un masque
+informe qui apparaissait vaguement dans l'obscurité.
+
+La bâtisse était une sorte de ruine où l'on distinguait des chambres
+démantelées dont une, tout encombrée, semblait servir de hangar.
+
+Le grand bâtiment de la rue Droit-Mur qui faisait retour sur la petite
+rue Picpus développait sur ce jardin deux façades en équerre. Ces
+façades du dedans étaient plus tragiques encore que celles du dehors.
+Toutes les fenêtres étaient grillées. On n'y entrevoyait aucune lumière.
+Aux étages supérieurs il y avait des hottes comme aux prisons. L'une de
+ces façades projetait sur l'autre son ombre qui retombait sur le jardin
+comme un immense drap noir.
+
+On n'apercevait pas d'autre maison. Le fond du jardin se perdait dans la
+brume et dans la nuit. Cependant on y distinguait confusément des
+murailles qui s'entrecoupaient comme s'il y avait d'autres cultures au
+delà, et les toits bas de la rue Polonceau.
+
+On ne pouvait rien se figurer de plus farouche et de plus solitaire que
+ce jardin. Il n'y avait personne, ce qui était tout simple à cause de
+l'heure; mais il ne semblait pas que cet endroit fût fait pour que
+quelqu'un y marchât, même en plein midi.
+
+Le premier soin de Jean Valjean avait été de retrouver ses souliers et
+de se rechausser, puis d'entrer dans le hangar avec Cosette. Celui qui
+s'évade ne se croit jamais assez caché. L'enfant, songeant toujours à la
+Thénardier, partageait son instinct de se blottir le plus possible.
+
+Cosette tremblait et se serrait contre lui. On entendait le bruit
+tumultueux de la patrouille qui fouillait le cul-de-sac et la rue, les
+coups de crosse contre les pierres, les appels de Javert aux mouchards
+qu'il avait postés, et ses imprécations mêlées de paroles qu'on ne
+distinguait point.
+
+Au bout d'un quart d'heure, il sembla que cette espèce de grondement
+orageux commençait à s'éloigner. Jean Valjean ne respirait pas.
+
+Il avait posé doucement sa main sur la bouche de Cosette.
+
+Au reste la solitude où il se trouvait était si étrangement calme que
+cet effroyable tapage, si furieux et si proche, n'y jetait même pas
+l'ombre d'un trouble. Il semblait que ces murs fussent bâtis avec ces
+pierres sourdes dont parle l'Écriture.
+
+Tout à coup, au milieu de ce calme profond, un nouveau bruit s'éleva; un
+bruit céleste, divin, ineffable, aussi ravissant que l'autre était
+horrible. C'était un hymne qui sortait des ténèbres, un éblouissement de
+prière et d'harmonie dans l'obscur et effrayant silence de la nuit; des
+voix de femmes, mais des voix composées à la fois de l'accent pur des
+vierges et de l'accent naïf des enfants, de ces voix qui ne sont pas de
+la terre et qui ressemblent à celles que les nouveau-nés entendent
+encore et que les moribonds entendent déjà. Ce chant venait du sombre
+édifice qui dominait le jardin. Au moment où le vacarme des démons
+s'éloignait, on eût dit un choeur d'anges qui s'approchait dans l'ombre.
+
+Cosette et Jean Valjean tombèrent à genoux.
+
+Ils ne savaient pas ce que c'était, ils ne savaient pas où ils étaient,
+mais ils sentaient tous deux, l'homme et l'enfant, le pénitent et
+l'innocent, qu'il fallait qu'ils fussent à genoux.
+
+Ces voix avaient cela d'étrange qu'elles n'empêchaient pas que le
+bâtiment ne parût désert. C'était comme un chant surnaturel dans une
+demeure inhabitée.
+
+Pendant que ces voix chantaient, Jean Valjean ne songeait plus à rien.
+Il ne voyait plus la nuit, il voyait un ciel bleu. Il lui semblait
+sentir s'ouvrir ces ailes que nous avons tous au dedans de nous.
+
+Le chant s'éteignit. Il avait peut-être duré longtemps. Jean Valjean
+n'aurait pu le dire. Les heures de l'extase ne sont jamais qu'une
+minute.
+
+Tout était retombé dans le silence. Plus rien dans la rue, plus rien
+dans le jardin. Ce qui menaçait, ce qui rassurait, tout s'était évanoui.
+Le vent froissait dans la crête du mur quelques herbes sèches qui
+faisaient un petit bruit doux et lugubre.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Suite de l'énigme
+
+
+La bise de nuit s'était levée, ce qui indiquait qu'il devait être entre
+une et deux heures du matin. La pauvre Cosette ne disait rien. Comme
+elle s'était assise à terre à son côté et qu'elle avait penché sa tête
+sur lui, Jean Valjean pensa quelle s'était endormie. Il se baissa et la
+regarda. Cosette avait les yeux tout grands ouverts et un air pensif qui
+fit mal à Jean Valjean.
+
+Elle tremblait toujours.
+
+--As-tu envie de dormir? dit Jean Valjean.
+
+--J'ai bien froid, répondit-elle.
+
+Un moment après elle reprit:
+
+--Est-ce qu'elle est toujours là?
+
+--Qui? dit Jean Valjean.
+
+--Madame Thénardier.
+
+Jean Valjean avait déjà oublié le moyen dont il s'était servi pour faire
+garder le silence à Cosette.
+
+--Ah! dit-il, elle est partie. Ne crains plus rien.
+
+L'enfant soupira comme si un poids se soulevait de dessus sa poitrine.
+
+La terre était humide, le hangar ouvert de toute part, la bise plus
+fraîche à chaque instant. Le bonhomme ôta sa redingote et en enveloppa
+Cosette.
+
+--As-tu moins froid ainsi? dit-il.
+
+--Oh oui, père!
+
+--Eh bien, attends-moi un instant. Je vais revenir.
+
+Il sortit de la ruine, et se mit à longer le grand bâtiment, cherchant
+quelque abri meilleur. Il rencontra des portes, mais elles étaient
+fermées. Il y avait des barreaux à toutes les croisées du
+rez-de-chaussée.
+
+Comme il venait de dépasser l'angle intérieur de l'édifice, il remarqua
+qu'il arrivait à des fenêtres cintrées, et il y aperçut quelque clarté.
+Il se haussa sur la pointe du pied et regarda par l'une de ces fenêtres.
+Elles donnaient toutes dans une salle assez vaste, pavée de larges
+dalles, coupée d'arcades et de piliers, où l'on ne distinguait rien
+qu'une petite lueur et de grandes ombres. La lueur venait d'une
+veilleuse allumée dans un coin. Cette salle était déserte et rien n'y
+bougeait. Cependant, à force de regarder, il crut voir à terre, sur le
+pavé, quelque chose qui paraissait couvert d'un linceul et qui
+ressemblait à une forme humaine. Cela était étendu à plat ventre, la
+face contre la pierre, les bras en croix, dans l'immobilité de la mort.
+On eût dit, à une sorte de serpent qui traînait sur le pavé, que cette
+forme sinistre avait la corde au cou.
+
+Toute la salle baignait dans cette brume des lieux à peine éclairés qui
+ajoute à l'horreur.
+
+Jean Valjean a souvent dit depuis que, quoique bien des spectacles
+funèbres eussent traversé sa vie, jamais il n'avait rien vu de plus
+glaçant et de plus terrible que cette figure énigmatique accomplissant
+on ne sait quel mystère inconnu dans ce lieu sombre et ainsi entrevue
+dans la nuit. Il était effrayant de supposer que cela était peut-être
+mort, et plus effrayant encore de songer que cela était peut-être
+vivant.
+
+Il eut le courage de coller son front à la vitre et d'épier si cette
+chose remuerait. Il eut beau rester un temps qui lui parut très long, la
+forme étendue ne faisait aucun mouvement. Tout à coup il se sentit pris
+d'une épouvante inexprimable, et il s'enfuit. Il se mit à courir vers le
+hangar sans oser regarder en arrière. Il lui semblait que s'il tournait
+la tête il verrait la figure marcher derrière lui à grands pas en
+agitant les bras.
+
+Il arriva à la ruine haletant. Ses genoux pliaient; la sueur lui coulait
+dans les reins.
+
+Où était-il? qui aurait jamais pu s'imaginer quelque chose de pareil à
+cette espèce de sépulcre au milieu de Paris? qu'était-ce que cette
+étrange maison? Édifice plein de mystères nocturnes, appelant les âmes
+dans l'ombre avec la voix des anges et, lorsqu'elles viennent, leur
+offrant brusquement cette vision épouvantable, promettant d'ouvrir la
+porte radieuse du ciel et ouvrant la porte horrible du tombeau! Et cela
+était bien en effet un édifice, une maison qui avait son numéro dans une
+rue! Ce n'était pas un rêve! Il avait besoin d'en toucher les pierres
+pour y croire.
+
+Le froid, l'anxiété, l'inquiétude, les émotions de la soirée, lui
+donnaient une véritable fièvre, et toutes ces idées s'entre-heurtaient
+dans son cerveau.
+
+Il s'approcha de Cosette. Elle dormait.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+L'énigme redouble
+
+
+L'enfant avait posé sa tête sur une pierre et s'était endormie.
+
+Il s'assit auprès d'elle et se mit à la considérer. Peu à peu, à mesure
+qu'il la regardait, il se calmait, et il reprenait possession de sa
+liberté d'esprit.
+
+Il percevait clairement cette vérité, le fond de sa vie désormais, que
+tant qu'elle serait là, tant qu'il l'aurait près de lui, il n'aurait
+besoin de rien que pour elle, ni peur de rien qu'à cause d'elle. Il ne
+sentait même pas qu'il avait très froid, ayant quitté sa redingote pour
+l'en couvrir.
+
+Cependant, à travers la rêverie où il était tombé, il entendait depuis
+quelque temps un bruit singulier. C'était comme un grelot qu'on agitait.
+Ce bruit était dans le jardin. On l'entendait distinctement, quoique
+faiblement. Cela ressemblait à la petite musique vague que font les
+clarines des bestiaux la nuit dans les pâturages.
+
+Ce bruit fit retourner Jean Valjean.
+
+Il regarda, et vit qu'il y avait quelqu'un dans le jardin.
+
+Un être qui ressemblait à un homme marchait au milieu des cloches de la
+melonnière, se levant, se baissant, s'arrêtant, avec des mouvements
+réguliers, comme s'il traînait ou étendait quelque chose à terre. Cet
+être paraissait boiter.
+
+Jean Valjean tressaillit avec ce tremblement continuel des malheureux.
+Tout leur est hostile et suspect. Ils se défient du jour parce qu'il
+aide à les voir et de la nuit parce qu'elle aide à les surprendre. Tout
+à l'heure il frissonnait de ce que le jardin était désert, maintenant il
+frissonnait de ce qu'il y avait quelqu'un.
+
+Il retomba des terreurs chimériques aux terreurs réelles. Il se dit que
+Javert et les mouchards n'étaient peut-être pas partis, que sans doute
+ils avaient laissé dans la rue des gens en observation, que, si cet
+homme le découvrait dans ce jardin, il crierait au voleur, et le
+livrerait. Il prit doucement Cosette endormie dans ses bras et la porta
+derrière un tas de vieux meubles hors d'usage, dans le coin le plus
+reculé du hangar. Cosette ne remua pas.
+
+De là il observa les allures de l'être qui était dans la melonnière. Ce
+qui était bizarre, c'est que le bruit du grelot suivait tous les
+mouvements de cet homme. Quand l'homme s'approchait, le bruit
+s'approchait; quand il s'éloignait, le bruit s'éloignait; s'il faisait
+quelque geste précipité, un trémolo accompagnait ce geste; quand il
+s'arrêtait, le bruit cessait. Il paraissait évident que le grelot était
+attaché à cet homme; mais alors qu'est-ce que cela pouvait signifier?
+qu'était-ce que cet homme auquel une clochette était suspendue comme à
+un bélier ou à un boeuf?
+
+Tout en se faisant ces questions, il toucha les mains de Cosette. Elles
+étaient glacées.
+
+--Ah mon Dieu! dit-il.
+
+Il appela à voix basse:
+
+--Cosette!
+
+Elle n'ouvrit pas les yeux.
+
+Il la secoua vivement.
+
+Elle ne s'éveilla pas.
+
+--Serait-elle morte! dit-il, et il se dressa debout, frémissant de la
+tête aux pieds.
+
+Les idées les plus affreuses lui traversèrent l'esprit pêle-mêle. Il y a
+des moments où les suppositions hideuses nous assiègent comme une cohue
+de furies et forcent violemment les cloisons de notre cerveau. Quand il
+s'agit de ceux que nous aimons, notre prudence invente toutes les
+folies. Il se souvint que le sommeil peut être mortel en plein air dans
+une nuit froide.
+
+Cosette, pâle, était retombée étendue à terre à ses pieds sans faire un
+mouvement.
+
+Il écouta son souffle; elle respirait; mais d'une respiration qui lui
+paraissait faible et prête à s'éteindre.
+
+Comment la réchauffer? comment la réveiller? Tout ce qui n'était pas
+ceci s'effaça de sa pensée. Il s'élança éperdu hors de la ruine.
+
+Il fallait absolument qu'avant un quart d'heure Cosette fût devant un
+feu et dans un lit.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+L'homme au grelot
+
+
+Il marcha droit à l'homme qu'il apercevait dans le jardin. Il avait pris
+à sa main le rouleau d'argent qui était dans la poche de son gilet.
+
+Cet homme baissait la tête et ne le voyait pas venir. En quelques
+enjambées, Jean Valjean fut à lui.
+
+Jean Valjean l'aborda en criant:
+
+--Cent francs!
+
+L'homme fit un soubresaut et leva les yeux.
+
+--Cent francs à gagner, reprit Jean Valjean, si vous me donnez asile
+pour cette nuit!
+
+La lune éclairait en plein le visage effaré de Jean Valjean.
+
+--Tiens, c'est vous, père Madeleine! dit l'homme.
+
+Ce nom, ainsi prononcé, à cette heure obscure, dans ce lieu inconnu, par
+cet homme inconnu, fit reculer Jean Valjean.
+
+Il s'attendait à tout, excepté à cela. Celui qui lui parlait était un
+vieillard courbé et boiteux, vêtu à peu près comme un paysan, qui avait
+au genou gauche une genouillère de cuir où pendait une assez grosse
+clochette. On ne distinguait pas son visage qui était dans l'ombre.
+
+Cependant ce bonhomme avait ôté son bonnet, et s'écriait tout tremblant:
+
+--Ah mon Dieu! comment êtes-vous ici, père Madeleine? Par où êtes-vous
+entré, Dieu Jésus? Vous tombez donc du ciel! Ce n'est pas l'embarras, si
+vous tombez jamais, c'est de là que vous tomberez. Et comme vous voilà
+fait! Vous n'avez pas de cravate, vous n'avez pas de chapeau, vous
+n'avez pas d'habit! Savez-vous que vous auriez fait peur à quelqu'un qui
+ne vous aurait pas connu? Mon Dieu Seigneur, est-ce que les saints
+deviennent fous à présent? Mais comment donc êtes-vous entré ici?
+
+Un mot n'attendait pas l'autre. Le vieux homme parlait avec une
+volubilité campagnarde où il n'y avait rien d'inquiétant. Tout cela
+était dit avec un mélange de stupéfaction et de bonhomie naïve.
+
+--Qui êtes-vous? et qu'est-ce que c'est que cette maison-ci? demanda
+Jean Valjean.
+
+--Ah, pardieu, voilà qui est fort! s'écria le vieillard, je suis celui
+que vous avez fait placer ici, et cette maison est celle où vous m'avez
+fait placer. Comment! vous ne me reconnaissez pas?
+
+--Non, dit Jean Valjean. Et comment se fait-il que vous me connaissiez,
+vous?
+
+--Vous m'avez sauvé la vie, dit l'homme.
+
+Il se tourna, un rayon de lune lui dessina le profil, et Jean Valjean
+reconnut le vieux Fauchelevent.
+
+--Ah.! dit Jean Valjean, c'est vous? oui, je vous reconnais.
+
+--C'est bien heureux! fit le vieux d'un ton de reproche.
+
+--Et que faites-vous ici? reprit Jean Valjean.
+
+--Tiens! je couvre mes melons donc!
+
+Le vieux Fauchelevent tenait en effet à la main, au moment où Jean
+Valjean l'avait accosté, le bout d'un paillasson qu'il était occupé à
+étendre sur la melonnière. Il en avait déjà ainsi posé un certain nombre
+depuis une heure environ qu'il était dans le jardin. C'était cette
+opération qui lui faisait faire les mouvements particuliers observés du
+hangar par Jean Valjean.
+
+Il continua:
+
+--Je me suis dit: la lune est claire, il va geler. Si je mettais à mes
+melons leurs carricks? Et, ajouta-t-il en regardant Jean Valjean avec un
+gros rire, vous auriez pardieu bien dû en faire autant! Mais comment
+donc êtes-vous ici?
+
+Jean Valjean, se sentant connu par cet homme, du moins sous son nom de
+Madeleine, n'avançait plus qu'avec précaution. Il multipliait les
+questions. Chose bizarre, les rôles semblaient intervertis. C'était lui,
+intrus, qui interrogeait.
+
+--Et qu'est-ce que c'est que cette sonnette que vous avez au genou?
+
+--Ça? répondit Fauchelevent, c'est pour qu'on m'évite.
+
+--Comment! pour qu'on vous évite?
+
+Le vieux Fauchelevent cligna de l'oeil d'un air inexprimable.
+
+--Ah dame! il n'y a que des femmes dans cette maison-ci; beaucoup de
+jeunes filles. Il paraît que je serais dangereux à rencontrer. La
+sonnette les avertit. Quand je viens, elles s'en vont.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cette maison-ci?
+
+--Tiens! vous savez bien.
+
+--Mais non, je ne sais pas.
+
+--Puisque vous m'y avez fait placer jardinier!
+
+--Répondez-moi comme si je ne savais rien.
+
+--Eh bien, c'est le couvent du Petit-Picpus donc!
+
+Les souvenirs revenaient à Jean Valjean. Le hasard, c'est-à-dire la
+providence, l'avait jeté précisément dans ce couvent du quartier
+Saint-Antoine où le vieux Fauchelevent, estropié par la chute de sa
+charrette, avait été admis sur sa recommandation, il y avait deux ans de
+cela. Il répéta comme se parlant à lui-même:
+
+--Le couvent du Petit-Picpus!
+
+--Ah çà mais, au fait, reprit Fauchelevent, comment diable avez-vous
+fait pour y entrer, vous, père Madeleine? Vous avez beau être un saint,
+vous êtes un homme, et il n'entre pas d'hommes ici.
+
+--Vous y êtes bien.
+
+--Il n'y a que moi.
+
+--Cependant, reprit Jean Valjean, il faut que j'y reste.
+
+--Ah mon Dieu! s'écria Fauchelevent.
+
+Jean Valjean s'approcha du vieillard et lui dit d'une voix grave:
+
+--Père Fauchelevent, je vous ai sauvé la vie.
+
+--C'est moi qui m'en suis souvenu le premier, répondit Fauchelevent.
+
+--Eh bien, vous pouvez faire aujourd'hui pour moi ce que j'ai fait
+autrefois pour vous.
+
+Fauchelevent prit dans ses vieilles mains ridées et tremblantes les deux
+robustes mains de Jean Valjean, et fut quelques secondes comme s'il ne
+pouvait parler. Enfin il s'écria:
+
+--Oh! ce serait une bénédiction du bon Dieu si je pouvais vous rendre un
+peu cela! Moi! vous sauver la vie! Monsieur le maire, disposez du vieux
+bonhomme!
+
+Une joie admirable avait comme transfiguré ce vieillard. Un rayon
+semblait lui sortir du visage.
+
+--Que voulez-vous que je fasse? reprit-il.
+
+--Je vous expliquerai cela. Vous avez une chambre?
+
+--J'ai une baraque isolée, là, derrière la ruine du vieux couvent, dans
+un recoin que personne ne voit. Il y a trois chambres. La baraque était
+en effet si bien cachée derrière la ruine et si bien disposée pour que
+personne ne la vît, que Jean Valjean ne l'avait pas vue.
+
+--Bien, dit Jean Valjean. Maintenant je vous demande deux choses.
+
+--Lesquelles, monsieur le maire?
+
+--Premièrement, vous ne direz à personne ce que vous savez de moi.
+Deuxièmement, vous ne chercherez pas à en savoir davantage.
+
+--Comme vous voudrez. Je sais que vous ne pouvez rien faire que
+d'honnête et que vous avez toujours été un homme du bon Dieu. Et puis
+d'ailleurs, c'est vous qui m'avez mis ici. Ça vous regarde. Je suis à
+vous.
+
+--C'est dit. À présent, venez avec moi. Nous allons chercher l'enfant.
+
+--Ah! dit Fauchelevent. Il y a un enfant!
+
+Il n'ajouta pas une parole et suivit Jean Valjean comme un chien suit
+son maître.
+
+Moins d'une demi-heure après, Cosette, redevenue rose à la flamme d'un
+bon feu, dormait dans le lit du vieux jardinier. Jean Valjean avait
+remis sa cravate et sa redingote; le chapeau lancé par-dessus le mur
+avait été retrouvé et ramassé; pendant que Jean Valjean endossait sa
+redingote, Fauchelevent avait ôté sa genouillère à clochette, qui
+maintenant, accrochée à un clou près d'une hotte, ornait le mur. Les
+deux hommes se chauffaient accoudés sur une table où Fauchelevent avait
+posé un morceau de fromage, du pain bis, une bouteille de vin et deux
+verres, et le vieux disait à Jean Valjean en lui posant la main sur le
+genou:
+
+--Ah! père Madeleine! vous ne m'avez pas reconnu tout de suite! Vous
+sauvez la vie aux gens, et après vous les oubliez! Oh! c'est mal! eux
+ils se souviennent de vous! vous êtes un ingrat!
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+Où il est expliqué comment Javert a fait buisson creux
+
+
+Les événements dont nous venons de voir, pour ainsi dire, l'envers,
+s'étaient accomplis dans les conditions les plus simples.
+
+Lorsque Jean Valjean, dans la nuit même du jour où Javert l'arrêta près
+du lit de mort de Fantine, s'échappa de la prison municipale de
+Montreuil-sur-Mer, la police supposa que le forçat évadé avait dû se
+diriger vers Paris. Paris est un maelström où tout se perd, et tout
+disparaît dans ce nombril du monde comme dans le nombril de la mer.
+Aucune forêt ne cache un homme comme cette foule. Les fugitifs de toute
+espèce le savent. Ils vont à Paris comme à un engloutissement; il y a
+des engloutissements qui sauvent. La police aussi le sait, et c'est à
+Paris qu'elle cherche ce qu'elle a perdu ailleurs. Elle y chercha
+l'ex-maire de Montreuil-sur-Mer. Javert fut appelé à Paris afin
+d'éclairer les perquisitions. Javert en effet aida puissamment à
+reprendre Jean Valjean. Le zèle et l'intelligence de Javert en cette
+occasion furent remarqués de Mr Chabouillet, secrétaire de la préfecture
+sous le comte Anglès. Mr Chabouillet, qui du reste avait déjà protégé
+Javert, fit attacher l'inspecteur de Montreuil-sur-Mer à la police de
+Paris. Là Javert se rendit diversement et, disons-le, quoique le mot
+semble inattendu pour de pareils services, honorablement utile.
+
+Il ne songeait plus à Jean Valjean,--à ces chiens toujours en chasse, le
+loup d'aujourd'hui fait oublier le loup d'hier,--lorsqu'en décembre 1823
+il lut un journal, lui qui ne lisait jamais de journaux; mais Javert,
+homme monarchique, avait tenu à savoir les détails de l'entrée
+triomphale du «prince généralissime» à Bayonne. Comme il achevait
+l'article qui l'intéressait, un nom, le nom de Jean Valjean, au bas
+d'une page, appela son attention. Le journal annonçait que le forçat
+Jean Valjean était mort, et publiait le fait en termes si formels que
+Javert n'en douta pas. Il se borna à dire: _c'est là le bon écrou_. Puis
+il jeta le journal, et n'y pensa plus.
+
+Quelque temps après il arriva qu'une note de police fut transmise par la
+préfecture de Seine-et-Oise à la préfecture de police de Paris sur
+l'enlèvement d'un enfant, qui avait eu lieu, disait-on, avec des
+circonstances particulières, dans la commune de Montfermeil. Une petite
+fille de sept à huit ans, disait la note, qui avait été confiée par sa
+mère à un aubergiste du pays, avait été volée par un inconnu; cette
+petite répondait au nom de Cosette et était l'enfant d'une fille nommée
+Fantine, morte à l'hôpital, on ne savait quand ni où. Cette note passa
+sous les yeux de Javert, et le rendit rêveur.
+
+Le nom de Fantine lui était bien connu. Il se souvenait que Jean Valjean
+l'avait fait éclater de rire, lui Javert, en lui demandant un répit de
+trois jours pour aller chercher l'enfant de cette créature. Il se
+rappela que Jean Valjean avait été arrêté à Paris au moment où il
+montait dans la voiture de Montfermeil. Quelques indications avaient
+même fait songer à cette époque que c'était la seconde fois qu'il
+montait dans cette voiture, et qu'il avait déjà, la veille, fait une
+première excursion aux environs de ce village, car on ne l'avait point
+vu dans le village même. Qu'allait-il faire dans ce pays de Montfermeil?
+on ne l'avait pu deviner. Javert le comprenait maintenant. La fille de
+Fantine s'y trouvait. Jean Valjean l'allait chercher. Or, cette enfant
+venait d'être volée par un inconnu. Quel pouvait être cet inconnu?
+Serait-ce Jean Valjean? mais Jean Valjean était mort. Javert, sans rien
+dire à personne, prit le coucou du _Plat d'étain_, cul-de-sac de la
+Planchette, et fit le voyage de Montfermeil.
+
+Il s'attendait à trouver là un grand éclaircissement; il y trouva une
+grande obscurité.
+
+Dans les premiers jours, les Thénardier, dépités, avaient jasé. La
+disparition de l'Alouette avait fait bruit dans le village. Il y avait
+eu tout de suite plusieurs versions de l'histoire qui avait fini par
+être un vol d'enfant. De là, la note de police. Cependant, la première
+humeur passée, le Thénardier, avec son admirable instinct, avait très
+vite compris qu'il n'est jamais utile d'émouvoir monsieur le procureur
+du roi, et que ses plaintes à propos de l'_enlèvement_ de Cosette
+auraient pour premier résultat de fixer sur lui, Thénardier, et sur
+beaucoup d'affaires troubles qu'il avait, l'étincelante prunelle de la
+justice. La première chose que les hiboux ne veulent pas, c'est qu'on
+leur apporte une chandelle. Et d'abord, comment se tirerait-il des
+quinze cents francs qu'il avait reçus? Il tourna court, mit un bâillon à
+sa femme, et fit l'étonné quand on lui parlait de l'_enfant volé_. Il
+n'y comprenait rien; sans doute il s'était plaint dans le moment de ce
+qu'on lui «enlevait» si vite cette chère petite; il eût voulu par
+tendresse la garder encore deux ou trois jours; mais c'était son
+«grand-père» qui était venu la chercher le plus naturellement du monde.
+Il avait ajouté le grand-père, qui faisait bien. Ce fut sur cette
+histoire que Javert tomba en arrivant à Montfermeil. Le grand-père
+faisait évanouir Jean Valjean.
+
+Javert pourtant enfonça quelques questions, comme des sondes, dans
+l'histoire de Thénardier.--Qu'était-ce que ce grand-père, et comment
+s'appelait-il?--Thénardier répondit avec simplicité:--C'est un riche
+cultivateur. J'ai vu son passeport. Je crois qu'il s'appelle Mr
+Guillaume Lambert.
+
+Lambert est un nom bonhomme et très rassurant. Javert s'en revint à
+Paris.
+
+--Le Jean Valjean est bien mort, se dit-il, et je suis un jobard.
+
+Il recommençait à oublier toute cette histoire, lorsque, dans le courant
+de mars 1824, il entendit parler d'un personnage bizarre qui habitait
+sur la paroisse de Saint-Médard et qu'on surnommait «le mendiant qui
+fait l'aumône». Ce personnage était, disait-on, un rentier dont personne
+ne savait au juste le nom et qui vivait seul avec une petite fille de
+huit ans, laquelle ne savait rien elle-même sinon qu'elle venait de
+Montfermeil. Montfermeil! ce nom revenait toujours, et fit dresser
+l'oreille à Javert. Un vieux mendiant mouchard, ancien bedeau, auquel ce
+personnage faisait la charité, ajoutait quelques autres détails.--Ce
+rentier était un être très farouche,--ne sortant jamais que le soir,--ne
+parlant à personne,--qu'aux pauvres quelquefois,--et ne se laissant pas
+approcher. Il portait une horrible vieille redingote jaune qui valait
+plusieurs millions, étant toute cousue de billets de banque.--Ceci piqua
+décidément la curiosité de Javert. Afin de voir ce rentier fantastique
+de très près sans l'effaroucher, il emprunta un jour au bedeau sa
+défroque et la place où le vieux mouchard s'accroupissait tous les soirs
+en nasillant des oraisons et en espionnant à travers la prière.
+
+«L'individu suspect» vint en effet à Javert ainsi travesti, et lui fit
+l'aumône. En ce moment Javert leva la tête, et la secousse que reçut
+Jean Valjean en croyant reconnaître Javert, Javert la reçut en croyant
+reconnaître Jean Valjean.
+
+Cependant l'obscurité avait pu le tromper; la mort de Jean Valjean était
+officielle; il restait à Javert des doutes, et des doutes graves; et
+dans le doute Javert, l'homme du scrupule, ne mettait la main au collet
+de personne.
+
+Il suivit son homme jusqu'à la masure Gorbeau, et fit parler «la
+vieille», ce qui n'était pas malaisé. La vieille lui confirma le fait de
+la redingote doublée de millions, et lui conta l'épisode du billet de
+mille francs. Elle avait vu! elle avait touché! Javert loua une chambre.
+Le soir même il s'y installa. Il vint écouter à la porte du locataire
+mystérieux, espérant entendre le son de sa voix, mais Jean Valjean
+aperçut sa chandelle à travers la serrure et déjoua l'espion en gardant
+le silence.
+
+Le lendemain Jean Valjean décampait. Mais le bruit de la pièce de cinq
+francs qu'il laissa tomber fut remarqué de la vieille qui, entendant
+remuer de l'argent, songea qu'on allait déménager et se hâta de prévenir
+Javert. À la nuit, lorsque Jean Valjean sortit, Javert l'attendait
+derrière les arbres du boulevard avec deux hommes.
+
+Javert avait réclamé main-forte à la préfecture, mais il n'avait pas dit
+le nom de l'individu qu'il espérait saisir. C'était son secret; et il
+l'avait gardé pour trois raisons: d'abord, parce que la moindre
+indiscrétion pouvait donner l'éveil à Jean Valjean; ensuite, parce que
+mettre la main sur un vieux forçat évadé et réputé mort, sur un condamné
+que les notes de justice avaient jadis classé à jamais _parmi les
+malfaiteurs de l'espèce la plus dangereuse_, c'était un magnifique
+succès que les anciens de la police parisienne ne laisseraient
+certainement pas à un nouveau venu comme Javert, et qu'il craignait
+qu'on ne lui prît son galérien; enfin, parce que Javert, étant un
+artiste, avait le goût de l'imprévu. Il haïssait ces succès annoncés
+qu'on déflore en en parlant longtemps d'avance. Il tenait à élaborer ses
+chefs-d'oeuvre dans l'ombre et à les dévoiler ensuite brusquement.
+
+Javert avait suivi Jean Valjean d'arbre en arbre, puis de coin de rue en
+coin de rue, et ne l'avait pas perdu de vue un seul instant. Même dans
+les moments où Jean Valjean se croyait le plus en sûreté, l'oeil de
+Javert était sur lui.
+
+Pourquoi Javert n'arrêtait-il pas Jean Valjean? c'est qu'il doutait
+encore.
+
+Il faut se souvenir qu'à cette époque la police n'était pas précisément
+à son aise; la presse libre la gênait. Quelques arrestations
+arbitraires, dénoncées par les journaux, avaient retenti jusqu'aux
+chambres, et rendu la préfecture timide. Attenter à la liberté
+individuelle était un fait grave. Les agents craignaient de se tromper;
+le préfet s'en prenait à eux; une erreur, c'était la destitution. Se
+figure-t-on l'effet qu'eût fait dans Paris ce bref entrefilet reproduit
+par vingt journaux:--Hier, un vieux grand-père en cheveux blancs,
+rentier respectable, qui se promenait avec sa petite-fille âgée de huit
+ans, a été arrêté et conduit au Dépôt de la Préfecture comme forçat
+évadé! Répétons en outre que Javert avait ses scrupules à lui; les
+recommandations de sa conscience s'ajoutaient aux recommandations du
+préfet. Il doutait réellement.
+
+Jean Valjean tournait le dos et marchait dans l'obscurité.
+
+La tristesse, l'inquiétude, l'anxiété, l'accablement, ce nouveau malheur
+d'être obligé de s'enfuir la nuit et de chercher un asile au hasard dans
+Paris pour Cosette et pour lui, la nécessité de régler son pas sur le
+pas d'un enfant, tout cela, à son insu même, avait changé la démarche de
+Jean Valjean et imprimé à son habitude de corps une telle sénilité que
+la police elle-même, incarnée dans Javert, pouvait s'y tromper, et s'y
+trompa. L'impossibilité d'approcher de trop près, son costume de vieux
+précepteur émigré, la déclaration de Thénardier qui le faisait
+grand-père, enfin la croyance de sa mort au bagne, ajoutaient encore aux
+incertitudes qui s'épaississaient dans l'esprit de Javert.
+
+Il eut un moment l'idée de lui demander brusquement ses papiers. Mais si
+cet homme n'était pas Jean Valjean, et si cet homme n'était pas un bon
+vieux rentier honnête, c'était probablement quelque gaillard
+profondément et savamment mêlé à la trame obscure des méfaits parisiens,
+quelque chef de bande dangereux, faisant l'aumône pour cacher ses autres
+talents, vieille rubrique. Il avait des affidés, des complices, des
+logis en-cas où il allait se réfugier sans doute. Tous ces détours qu'il
+faisait dans les rues semblaient indiquer que ce n'était pas un simple
+bonhomme. L'arrêter trop vite, c'était «tuer la poule aux oeufs d'or».
+Où était l'inconvénient d'attendre? Javert était bien sûr qu'il
+n'échapperait pas.
+
+Il cheminait donc assez perplexe, en se posant cent questions sur ce
+personnage énigmatique.
+
+Ce ne fut qu'assez tard, rue de Pontoise, que, grâce à la vive clarté
+que jetait un cabaret, il reconnut décidément Jean Valjean. Il y a dans
+ce monde deux êtres qui tressaillent profondément: la mère qui retrouve
+son enfant, et le tigre qui retrouve sa proie. Javert eut ce
+tressaillement profond.
+
+Dès qu'il eut positivement reconnu Jean Valjean, le forçat redoutable,
+il s'aperçut qu'ils n'étaient que trois, et il fit demander du renfort
+au commissaire de police de la rue de Pontoise. Avant d'empoigner un
+bâton d'épines, on met des gants.
+
+Ce retard et la station au carrefour Rollin pour se concerter avec ses
+agents faillirent lui faire perdre la piste. Cependant, il eut bien vite
+deviné que Jean Valjean voudrait placer la rivière entre ses chasseurs
+et lui. Il pencha la tête et réfléchit comme un limier qui met le nez à
+terre pour être juste à la voie. Javert, avec sa puissante rectitude
+d'instinct, alla droit au pont d'Austerlitz. Un mot au péager le mit au
+fait:--Avez-vous vu un homme avec une petite fille?--Je lui ai fait
+payer deux sous, répondit le péager. Javert arriva sur le pont à temps
+pour voir de l'autre côté de l'eau Jean Valjean traverser avec Cosette à
+la main l'espace éclairé par la lune. Il le vit s'engager dans la rue du
+Chemin-Vert-Saint-Antoine; il songea au cul-de-sac Genrot disposé là
+comme une trappe et à l'issue unique de la rue Droit-Mur sur la petite
+rue Picpus. Il _assura les grands devants_, comme parlent les chasseurs;
+il envoya en hâte par un détour un de ses agents garder cette issue. Une
+patrouille, qui rentrait au poste de l'Arsenal, ayant passé, il la
+requit et s'en fit accompagner. Dans ces parties-là, les soldats sont
+des atouts. D'ailleurs, c'est le principe que, pour venir à bout d'un
+sanglier, il faut faire science de veneur et force de chiens. Ces
+dispositions combinées, sentant Jean Valjean saisi entre l'impasse
+Genrot à droite, son agent à gauche, et lui Javert derrière, il prit une
+prise de tabac.
+
+Puis il se mit à jouer. Il eut un moment ravissant et infernal; il
+laissa aller son homme devant lui, sachant qu'il le tenait, mais
+désirant reculer le plus possible le moment de l'arrêter, heureux de le
+sentir pris et de le voir libre, le couvant du regard avec cette volupté
+de l'araignée qui laisse voleter la mouche et du chat qui laisse courir
+la souris. La griffe et la serre ont une sensualité monstrueuse; c'est
+le mouvement obscur de la bête emprisonnée dans leur tenaille. Quel
+délice que cet étouffement!
+
+Javert jouissait. Les mailles de son filet étaient solidement attachées.
+Il était sûr du succès; il n'avait plus maintenant qu'à fermer la main.
+
+Accompagné comme il l'était, l'idée même de la résistance était
+impossible, si énergique, si vigoureux, et si désespéré que fût Jean
+Valjean.
+
+Javert avança lentement, sondant et fouillant sur son passage tous les
+recoins de la rue comme les poches d'un voleur.
+
+Quand il arriva au centre de sa toile, il n'y trouva plus la mouche.
+
+On imagine son exaspération.
+
+Il interrogea sa vedette des rues Droit-Mur et Picpus; cet agent, resté
+imperturbable à son poste, n'avait point vu passer l'homme.
+
+Il arrive quelquefois qu'un cerf est brisé la tête couverte,
+c'est-à-dire s'échappe, quoique ayant la meute sur le corps, et alors
+les plus vieux chasseurs ne savent que dire. Duvivier, Ligniville et
+Desprez restent court. Dans une déconvenue de ce genre, Artonge s'écria:
+_Ce n'est pas un cerf, c'est un sorcier_.
+
+Javert eût volontiers jeté le même cri.
+
+Son désappointement tint un moment du désespoir et de la fureur. Il est
+certain que Napoléon fit des fautes dans la guerre de Russie,
+qu'Alexandre fit des fautes dans la guerre de l'Inde, que César fit des
+fautes dans la guerre d'Afrique, que Cyrus fit des fautes dans la guerre
+de Scythie, et que Javert fit des fautes dans cette campagne contre Jean
+Valjean. Il eut tort peut-être d'hésiter à reconnaître l'ancien
+galérien. Le premier coup d'oeil aurait dû lui suffire. Il eut tort de
+ne pas l'appréhender purement et simplement dans la masure. Il eut tort
+de ne pas l'arrêter quand il le reconnut positivement rue de Pontoise.
+Il eut tort de se concerter avec ses auxiliaires en plein clair de lune
+dans le carrefour Rollin; certes, les avis sont utiles, et il est bon de
+connaître et d'interroger ceux des chiens qui méritent créance. Mais le
+chasseur ne saurait prendre trop de précautions quand il chasse des
+animaux inquiets, comme le loup et le forçat. Javert, en se préoccupant
+trop de mettre les limiers de meute sur la voie, alarma la bête en lui
+donnant vent du trait et la fit partir. Il eut tort surtout, dès qu'il
+eut retrouvé la piste au pont d'Austerlitz, de jouer ce jeu formidable
+et puéril de tenir un pareil homme au bout d'un fil. Il s'estima plus
+fort qu'il n'était, et crut pouvoir jouer à la souris avec un lion. En
+même temps, il s'estima trop faible quand il jugea nécessaire de
+s'adjoindre du renfort. Précaution fatale, perte d'un temps précieux.
+Javert commit toutes ces fautes, et n'en était pas moins un des espions
+les plus savants et les plus corrects qui aient existé. Il était, dans
+toute la force du terme, ce qu'en vénerie on appelle _un chien sage_.
+Mais qui est-ce qui est parfait?
+
+Les grands stratégistes ont leurs éclipses.
+
+Les fortes sottises sont souvent faites, comme les grosses cordes, d'une
+multitude de brins. Prenez le câble fil à fil, prenez séparément tous
+les petits motifs déterminants, vous les cassez l'un après l'autre, et
+vous dites: _Ce n'est que cela_! Tressez-les et tordez-les ensemble,
+c'est une énormité; c'est Attila qui hésite entre Marcien à l'Orient et
+Valentinien à l'Occident; c'est Annibal qui s'attarde à Capoue; c'est
+Danton qui s'endort à Arcis-sur-Aube. Quoi qu'il en soit, au moment même
+où il s'aperçut que Jean Valjean lui échappait, Javert ne perdit pas la
+tête. Sûr que le forçat en rupture de ban ne pouvait être bien loin, il
+établit des guets, il organisa des souricières et des embuscades et
+battit le quartier toute la nuit. La première chose qu'il vit, ce fut le
+désordre du réverbère, dont la corde était coupée. Indice précieux, qui
+l'égara pourtant en ce qu'il fit dévier toutes ses recherches vers le
+cul-de-sac Genrot. Il y a dans ce cul-de-sac des murs assez bas qui
+donnent sur des jardins dont les enceintes touchent à d'immenses
+terrains en friche. Jean Valjean avait dû évidemment s'enfuir par là. Le
+fait est que, s'il eût pénétré un peu plus avant dans le cul-de-sac
+Genrot, il l'eût fait probablement, et il était perdu. Javert explora
+ces jardins et ces terrains comme s'il y eût cherché une aiguille.
+
+Au point du jour, il laissa deux hommes intelligents en observation et
+il regagna la préfecture de police, honteux comme un mouchard qu'un
+voleur aurait pris.
+
+
+
+
+Livre sixième--Le Petit-Picpus
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Petite rue Picpus, numéro 62
+
+
+Rien ne ressemblait plus, il y a un demi-siècle, à la première porte
+cochère venue que la porte cochère du numéro 62 de la petite rue Picpus.
+Cette porte, habituellement entrouverte de la façon la plus engageante,
+laissait voir deux choses qui n'ont rien de très funèbre, une cour
+entourée de murs tapissés de vigne et la face d'un portier qui flâne.
+Au-dessus du mur du fond on apercevait de grands arbres. Quand un rayon
+de soleil égayait la cour, quand un verre de vin égayait le portier, il
+était difficile de passer devant le numéro 62 de la petite rue Picpus
+sans en emporter une idée riante. C'était pourtant un lieu sombre qu'on
+avait entrevu.
+
+Le seuil souriait; la maison priait et pleurait.
+
+Si l'on parvenait, ce qui n'était point facile, à franchir le
+portier,--ce qui même pour presque tous était impossible, car il y avait
+un _sésame, ouvre-toi!_ qu'il fallait savoir;--si, le portier franchi,
+on entrait à droite dans un petit vestibule où donnait un escalier
+resserré entre deux murs et si étroit qu'il n'y pouvait passer qu'une
+personne à la fois, si l'on ne se laissait pas effrayer par le
+badigeonnage jaune serin avec soubassement chocolat qui enduisait cet
+escalier, si l'on s'aventurait à monter, on dépassait un premier palier,
+puis un deuxième, et l'on arrivait au premier étage dans un corridor où
+la détrempe jaune et la plinthe chocolat vous suivaient avec un
+acharnement paisible. Escalier et corridor étaient éclairés par deux
+belles fenêtres. Le corridor faisait un coude et devenait obscur. Si
+l'on doublait ce cap, on parvenait après quelques pas devant une porte
+d'autant plus mystérieuse qu'elle n'était pas fermée. On la poussait, et
+l'on se trouvait dans une petite chambre d'environ six pieds carrés,
+carrelée, lavée, propre, froide, tendue de papier nankin à fleurettes
+vertes, à quinze sous le rouleau. Un jour blanc et mat venait d'une
+grande fenêtre à petits carreaux qui était à gauche et qui tenait toute
+la largeur de la chambre. On regardait, on ne voyait personne; on
+écoutait, on n'entendait ni un pas ni un murmure humain. La muraille
+était nue; la chambre n'était point meublée; pas une chaise.
+
+On regardait encore, et l'on voyait au mur en face de la porte un trou
+quadrangulaire d'environ un pied carré, grillé d'une grille en fer à
+barreaux entre-croisés, noirs, noueux, solides, lesquels formaient des
+carreaux, j'ai presque dit des mailles, de moins d'un pouce et demi de
+diagonale. Les petites fleurettes vertes du papier nankin arrivaient
+avec calme et en ordre jusqu'à ces barreaux de fer, sans que ce contact
+funèbre les effarouchât et les fît tourbillonner. En supposant qu'un
+être vivant eût été assez admirablement maigre pour essayer d'entrer ou
+de sortir par le trou carré, cette grille l'en eût empêché. Elle ne
+laissait point passer le corps, mais elle laissait passer les yeux,
+c'est-à-dire l'esprit. Il semblait qu'on eût songé à cela, car on
+l'avait doublée d'une lame de fer-blanc sertie dans la muraille un peu
+en arrière et piquée de mille trous plus microscopiques que les trous
+d'une écumoire. Au bas de cette plaque était percée une ouverture tout à
+fait pareille à la bouche d'une boîte aux lettres. Un ruban de fil
+attaché à un mouvement de sonnette pendait à droite du trou grillé.
+
+Si l'on agitait ce ruban, une clochette tintait et l'on entendait une
+voix, tout près de soi, ce qui faisait tressaillir.
+
+--Qui est là? demandait la voix.
+
+C'était une voix de femme, une voix douce, si douce qu'elle en était
+lugubre.
+
+Ici encore il y avait un mot magique qu'il fallait savoir. Si on ne le
+savait pas, la voix se taisait, et le mur redevenait silencieux comme si
+l'obscurité effarée du sépulcre eût été de l'autre côté.
+
+Si l'on savait le mot, la voix reprenait:
+
+--Entrez à droite.
+
+On remarquait alors à sa droite, en face de la fenêtre, une porte vitrée
+surmontée d'un châssis vitré et peinte en gris. On soulevait le loquet,
+on franchissait la porte, et l'on éprouvait absolument la même
+impression que lorsqu'on entre au spectacle dans une baignoire grillée
+avant que la grille soit baissée et que le lustre soit allumé. On était
+en effet dans une espèce de loge de théâtre, à peine éclairée par le
+jour vague de la porte vitrée, étroite, meublée de deux vieilles chaises
+et d'un paillasson tout démaillé, véritable loge avec sa devanture à
+hauteur d'appui qui portait une tablette en bois noir. Cette loge était
+grillée, seulement ce n'était pas une grille de bois doré comme à
+l'Opéra, c'était un monstrueux treillis de barres de fer affreusement
+enchevêtrées et scellées au mur par des scellements énormes qui
+ressemblaient à des poings fermés.
+
+Les premières minutes passées, quand le regard commençait à se faire à
+ce demi-jour de cave, il essayait de franchir la grille, mais il
+n'allait pas plus loin que six pouces au delà. Là il rencontrait une
+barrière de volets noirs, assurés et fortifiés de traverses de bois
+peintes en jaune pain d'épice. Ces volets étaient à jointures, divisés
+en longues lames minces, et masquaient toute la longueur de la grille.
+Ils étaient toujours clos.
+
+Au bout de quelques instants, on entendait une voix qui vous appelait de
+derrière ces volets et qui vous disait:
+
+--Je suis là. Que me voulez-vous?
+
+C'était une voix aimée, quelquefois une voix adorée. On ne voyait
+personne. On entendait à peine le bruit d'un souffle. Il semblait que ce
+fût une évocation qui vous parlait à travers la cloison de la tombe.
+
+Si l'on était dans de certaines conditions voulues, bien rares,
+l'étroite lame d'un des volets s'ouvrait en face de vous, et l'évocation
+devenait une apparition. Derrière la grille, derrière le volet, on
+apercevait, autant que la grille permettait d'apercevoir, une tête dont
+on ne voyait que la bouche et le menton; le reste était couvert d'un
+voile noir. On entrevoyait une guimpe noire et une forme à peine
+distincte couverte d'un suaire noir. Cette tête vous parlait, mais ne
+vous regardait pas et ne vous souriait jamais.
+
+Le jour qui venait de derrière vous était disposé de telle façon que
+vous la voyiez blanche et qu'elle vous voyait noir. Ce jour était un
+symbole.
+
+Cependant les yeux plongeaient avidement par cette ouverture qui s'était
+faite dans ce lieu clos à tous les regards. Un vague profond enveloppait
+cette forme vêtue de deuil. Les yeux fouillaient ce vague et cherchaient
+à démêler ce qui était autour de l'apparition. Au bout de très peu de
+temps on s'apercevait qu'on ne voyait rien. Ce qu'on voyait, c'était la
+nuit, le vide, les ténèbres, une brume de l'hiver mêlée à une vapeur du
+tombeau, une sorte de paix effrayante, un silence où l'on ne recueillait
+rien, pas même des soupirs, une ombre où l'on ne distinguait rien, pas
+même des fantômes.
+
+Ce qu'on voyait, c'était l'intérieur d'un cloître.
+
+C'était l'intérieur de cette maison morne et sévère qu'on appelait le
+couvent des bernardines de l'Adoration Perpétuelle. Cette loge où l'on
+était, c'était le parloir. Cette voix, la première qui vous avait parlé,
+c'était la voix de la tourière qui était toujours assise, immobile et
+silencieuse, de l'autre côté du mur, près de l'ouverture carrée,
+défendue par la grille de fer et par la plaque à mille trous comme par
+une double visière.
+
+L'obscurité où plongeait la loge grillée venait de ce que le parloir qui
+avait une fenêtre du côté du monde n'en avait aucune du côté du couvent.
+Les yeux profanes ne devaient rien voir de ce lieu sacré.
+
+Pourtant il y avait quelque chose au delà de cette ombre, il y avait une
+lumière; il y avait une vie dans cette mort. Quoique ce couvent fût le
+plus muré de tous, nous allons essayer d'y pénétrer et d'y faire
+pénétrer le lecteur, et de dire, sans oublier la mesure, des choses que
+les raconteurs n'ont jamais vues et par conséquent jamais dites.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+L'obédience de Martin Verga
+
+
+Ce couvent, qui en 1824 existait depuis longues années déjà petite rue
+Picpus, était une communauté de bernardines de l'obédience de Martin
+Verga.
+
+Ces bernardines, par conséquent, se rattachaient non à Clairvaux, comme
+les bernardins, mais à Cîteaux, comme les bénédictins. En d'autres
+termes, elles étaient sujettes, non de saint Bernard, mais de saint
+Benoît.
+
+Quiconque a un peu remué des in-folio sait que Martin Verga fonda en
+1425 une congrégation de bernardines-bénédictines, ayant pour chef
+d'ordre Salamanque et pour succursale Alcala.
+
+Cette congrégation avait poussé des rameaux dans tous les pays
+catholiques de l'Europe.
+
+Ces greffes d'un ordre sur l'autre n'ont rien d'inusité dans l'église
+latine. Pour ne parler que du seul ordre de saint Benoît dont il est ici
+question, à cet ordre se rattachent, sans compter l'obédience de Martin
+Verga, quatre congrégations: deux en Italie, le Mont-Cassin et
+Sainte-Justine de Padoue, deux en France, Cluny et Saint-Maur; et neuf
+ordres, Valombrosa, Grammont, les célestins, les camaldules, les
+chartreux, les humiliés, les olivateurs, et les silvestrins, enfin
+Cîteaux; car Cîteaux lui-même, tronc pour d'autres ordres, n'est qu'un
+rejeton pour saint Benoît. Cîteaux date de saint Robert, abbé de Molesme
+dans le diocèse de Langres en 1098. Or c'est en 529 que le diable,
+retiré au désert de Subiaco (il était vieux; s'était-il fait ermite?),
+fut chassé de l'ancien temple d'Apollon où il demeurait, par saint
+Benoît, âgé de dix-sept ans.
+
+Après la règle des carmélites, lesquelles vont pieds nus, portent une
+pièce d'osier sur la gorge et ne s'asseyent jamais, la règle la plus
+dure est celle des bernardines-bénédictines de Martin Verga. Elles sont
+vêtues de noir avec une guimpe qui, selon la prescription expresse de
+saint Benoît, monte jusqu'au menton. Une robe de serge à manches larges,
+un grand voile de laine, la guimpe qui monte jusqu'au menton coupée
+carrément sur la poitrine, le bandeau qui descend jusqu'aux yeux, voilà
+leur habit. Tout est noir, excepté le bandeau qui est blanc. Les novices
+portent le même habit, tout blanc. Les professes ont en outre un rosaire
+au côté.
+
+Les bernardines-bénédictines de Martin Verga pratiquent l'Adoration
+Perpétuelle, comme les bénédictines dites dames du Saint-Sacrement,
+lesquelles, au commencement de ce siècle, avaient à Paris deux maisons,
+l'une au Temple, l'autre rue Neuve-Sainte-Geneviève. Du reste les
+bernardines-bénédictines du Petit-Picpus, dont nous parlons, étaient un
+ordre absolument autre que les dames du Saint-Sacrement cloîtrées rue
+Neuve-Sainte-Geneviève et au Temple. Il y avait de nombreuses
+différences dans la règle; il y en avait dans le costume. Les
+bernardines-bénédictines du Petit-Picpus portaient la guimpe noire, et
+les bénédictines du Saint-Sacrement et de la rue Neuve-Sainte-Geneviève
+la portaient blanche, et avaient de plus sur la poitrine un
+Saint-Sacrement d'environ trois pouces de haut en vermeil ou en cuivre
+doré. Les religieuses du Petit-Picpus ne portaient point ce
+Saint-Sacrement. L'Adoration Perpétuelle, commune à la maison du
+Petit-Picpus et à la maison du Temple, laisse les deux ordres
+parfaitement distincts. Il y a seulement ressemblance pour cette
+pratique entre les dames du Saint-Sacrement et les bernardines de Martin
+Verga, de même qu'il y avait similitude, pour l'étude et la
+glorification de tous les mystères relatifs à l'enfance, à la vie et à
+la mort de Jésus-Christ, et à la Vierge, entre deux ordres pourtant fort
+séparés et dans l'occasion ennemis, l'oratoire d'Italie, établi à
+Florence par Philippe de Néri, et l'oratoire de France, établi à Paris
+par Pierre de Bérulle. L'oratoire de Paris prétendait le pas, Philippe
+de Néri n'étant que saint, et Bérulle étant cardinal.
+
+Revenons à la dure règle espagnole de Martin Verga.
+
+Les bernardines-bénédictines de cette obédience font maigre toute
+l'année, jeûnent le carême et beaucoup d'autres jours qui leur sont
+spéciaux, se relèvent dans leur premier sommeil depuis une heure du
+matin jusqu'à trois pour lire le bréviaire et chanter matines, couchent
+dans des draps de serge en toute saison et sur la paille, n'usent point
+de bains, n'allument jamais de feu, se donnent la discipline tous les
+vendredis, observent la règle du silence, ne se parlent qu'aux
+récréations, lesquelles sont très courtes, et portent des chemises de
+bure pendant six mois, du 14 septembre, qui est l'exaltation de la
+sainte-croix, jusqu'à Pâques. Ces six mois sont une modération, la règle
+dit toute l'année; mais cette chemise de bure, insupportable dans les
+chaleurs de l'été, produisait des fièvres et des spasmes nerveux. Il a
+fallu en restreindre l'usage. Même avec cet adoucissement, le 14
+septembre, quand les religieuses mettent cette chemise, elles ont trois
+ou quatre jours de fièvre. Obéissance, pauvreté, chasteté, stabilité
+sous clôture; voilà leurs voeux, fort aggravés par la règle.
+
+La prieure est élue pour trois ans par les mères, qu'on appelle _mères
+vocales_ parce qu'elles ont voix au chapitre. Une prieure ne peut être
+réélue que deux fois, ce qui fixe à neuf ans le plus long règne possible
+d'une prieure.
+
+Elles ne voient jamais le prêtre officiant, qui leur est toujours caché
+par une serge tendue à neuf pieds de haut. Au sermon, quand le
+prédicateur est dans la chapelle, elles baissent leur voile sur leur
+visage. Elles doivent toujours parler bas, marcher les yeux à terre et
+la tête inclinée. Un seul homme peut entrer dans le couvent,
+l'archevêque diocésain.
+
+Il y en a bien un autre, qui est le jardinier; mais c'est toujours un
+vieillard, et afin qu'il soit perpétuellement seul dans le jardin et que
+les religieuses soient averties de l'éviter, on lui attache une
+clochette au genou.
+
+Elles sont soumises à la prieure d'une soumission absolue et passive.
+C'est la sujétion canonique dans toute son abnégation. Comme à la voix
+du Christ, _ut voci Christi_, au geste, au premier signe, _ad nutum, ad
+primum signum_, tout de suite, avec bonheur, avec persévérance, avec une
+certaine obéissance aveugle, _prompte, hilariter perseveranter et caeca
+quadam obedientia_, comme la lime dans la main de l'ouvrier, _quasi
+limam in manibus fabri_, ne pouvant lire ni écrire quoi que ce soit sans
+permission expresse, _legere vel scribere non addiscerit sine expressa
+superioris licentia_.
+
+À tour de rôle chacune d'elles fait ce qu'elles appellent _la
+réparation_. La réparation, c'est la prière pour tous les péchés, pour
+toutes les fautes, pour tous les désordres, pour toutes les violations,
+pour toutes les iniquités, pour tous les crimes qui se commettent sur la
+terre. Pendant douze heures consécutives, de quatre heures du soir à
+quatre heures du matin, ou de quatre heures du matin à quatre heures du
+soir, la soeur qui fait _la réparation_ reste à genoux sur la pierre
+devant le Saint-Sacrement, les mains jointes, la corde au cou. Quand la
+fatigue devient insupportable, elle se prosterne à plat ventre, la face
+contre terre, les bras en croix; c'est là tout son soulagement. Dans
+cette attitude, elle prie pour tous les coupables de l'univers. Ceci est
+grand jusqu'au sublime.
+
+Comme cet acte s'accomplit devant un poteau au haut duquel brûle un
+cierge, on dit indistinctement _faire la réparation_ ou _être au
+poteau_. Les religieuses préfèrent même, par humilité, cette dernière
+expression qui contient une idée de supplice et d'abaissement.
+
+_Faire la réparation_ est une fonction où toute l'âme s'absorbe. La
+soeur au poteau ne se retournerait pas pour le tonnerre tombant derrière
+elle.
+
+En outre, il y a toujours une religieuse à genoux devant le
+Saint-Sacrement. Cette station dure une heure. Elles se relèvent comme
+des soldats en faction. C'est là l'Adoration Perpétuelle.
+
+Les prieures et les mères portent presque toujours des noms empreints
+d'une gravité particulière, rappelant, non des saintes et des martyres,
+mais des moments de la vie de Jésus-Christ, comme la mère Nativité, la
+mère Conception, la mère Présentation, la mère Passion. Cependant les
+noms de saintes ne sont pas interdits.
+
+Quand on les voit, on ne voit jamais que leur bouche. Toutes ont les
+dents jaunes. Jamais une brosse à dents n'est entrée dans le couvent. Se
+brosser les dents, est au haut d'une échelle au bas de laquelle il y a:
+perdre son âme.
+
+Elles ne disent de rien _ma_ ni _mon_. Elles n'ont rien à elles et ne
+doivent tenir à rien. Elles disent de toute chose _notre;_ ainsi: notre
+voile, notre chapelet; si elles parlaient de leur chemise, elles
+diraient _notre chemise_. Quelquefois elles s'attachent à quelque petit
+objet, à un livre d'heures, à une relique, à une médaille bénite. Dès
+qu'elles s'aperçoivent qu'elles commencent à tenir à cet objet, elles
+doivent le donner. Elles se rappellent le mot de sainte Thérèse à
+laquelle une grande dame, au moment d'entrer dans son ordre, disait:
+Permettez, ma mère, que j'envoie chercher une sainte bible à laquelle je
+tiens beaucoup.--_Ah! vous tenez à quelque chose! En ce cas, n'entrez
+pas chez nous_.
+
+Défense à qui que ce soit de s'enfermer, et d'avoir un _chez-soi_, une
+_chambre_. Elles vivent cellules ouvertes. Quand elles s'abordent, l'une
+dit: _Loué soit et adoré le très Saint-Sacrement de l'autel_! L'autre
+répond: _À jamais_. Même cérémonie quand l'une frappe à la porte de
+l'autre. À peine la porte a-t-elle été touchée qu'on entend de l'autre
+côté une voix douce dire précipitamment: À jamais! Comme toutes les
+pratiques, cela devient machinal par l'habitude; et l'une dit
+quelquefois _à jamais_ avant que l'autre ait eu le temps de dire, ce qui
+est assez long d'ailleurs: _Loué soit et adoré le très Saint-Sacrement
+de l'autel_! Chez les visitandines, celle qui entre dit: _Ave Maria_, et
+celle chez laquelle on entre dit: _Gratiâ plena_. C'est leur bonjour,
+qui est «plein de grâce» en effet.
+
+À chaque heure du jour, trois coups supplémentaires sonnent à la cloche
+de l'église du couvent. À ce signal, prieure, mères vocales, professes,
+converses, novices, postulantes, interrompent ce qu'elles disent, ce
+qu'elles font ou ce qu'elles pensent, et toutes disent à la fois, s'il
+est cinq heures, par exemple:--_À cinq heures et à toute heure, loué
+soit et adoré le très Saint-Sacrement de l'autel_! S'il est huit
+heures:--_À huit heures et à toute heure_, etc., et ainsi de suite,
+selon l'heure qu'il est.
+
+Cette coutume, qui a pour but de rompre la pensée et de la ramener
+toujours à Dieu, existe dans beaucoup de communautés; seulement la
+formule varie. Ainsi, à l'Enfant-Jésus, on dit:--_À l'heure qu'il est et
+à toute heure que l'amour de Jésus enflamme mon coeur!_
+
+Les bénédictines-bernardines de Martin Verga, cloîtrées il y a cinquante
+ans au Petit-Picpus, chantent les offices sur une psalmodie grave,
+plain-chant pur, et toujours à pleine voix toute la durée de l'office.
+Partout où il y a un astérisque dans le missel, elles font une pause et
+disent à voix basse: _Jésus-Marie-Joseph_. Pour l'office des morts,
+elles prennent le ton si bas, que c'est à peine si des voix de femmes
+peuvent descendre jusque-là. Il en résulte un effet saisissant et
+tragique.
+
+Celles du Petit-Picpus avaient fait faire un caveau sous leur
+maître-autel pour la sépulture de leur communauté. _Le gouvernement_,
+comme elles disent, ne permit pas que ce caveau reçût les cercueils.
+Elles sortaient donc du couvent quand elles étaient mortes. Ceci les
+affligeait et les consternait comme une infraction.
+
+Elles avaient obtenu, consolation médiocre, d'être enterrées à une heure
+spéciale et en un coin spécial dans l'ancien cimetière Vaugirard, qui
+était fait d'une terre appartenant jadis à leur communauté.
+
+Le jeudi ces religieuses entendent la grand'messe, vêpres et tous les
+offices comme le dimanche. Elles observent en outre scrupuleusement
+toutes les petites fêtes, inconnues aux gens du monde, que l'église
+prodiguait autrefois en France et prodigue encore en Espagne et en
+Italie. Leurs stations à la chapelle sont interminables. Quant au nombre
+et à la durée de leurs prières, nous ne pouvons en donner une meilleure
+idée qu'en citant le mot naïf de l'une d'elles: _Les prières des
+postulantes sont effrayantes, les prières des novices encore pires, et
+les prières des professes encore pires_.
+
+Une fois par semaine, on assemble le chapitre; la prieure préside, les
+mères vocales assistent. Chaque soeur vient à son tour s'agenouiller sur
+la pierre, et confesser à haute voix, devant toutes, les fautes et les
+péchés qu'elle a commis dans la semaine. Les mères vocales se consultent
+après chaque confession, et infligent tout haut les pénitences.
+
+Outre la confession à haute voix, pour laquelle on réserve toutes les
+fautes un peu graves, elles ont pour les fautes vénielles ce qu'elles
+appellent _la coulpe_. Faire sa coulpe, c'est se prosterner à plat
+ventre durant l'office devant la prieure jusqu'à ce que celle-ci, qu'on
+ne nomme jamais que _notre mère_, avertisse la patiente par un petit
+coup frappé sur le bois de sa stalle qu'elle peut se relever. On fait sa
+coulpe pour très peu de chose, un verre cassé, un voile déchiré, un
+retard involontaire de quelques secondes à un office, une fausse note à
+l'église, etc., cela suffit, on fait sa coulpe. La coulpe est toute
+spontanée; c'est _la coupable_ elle-même (ce mot est ici
+étymologiquement à sa place) qui se juge et qui se l'inflige. Les jours
+de fêtes et les dimanches il y a quatre mères chantres qui psalmodient
+les offices devant un grand lutrin à quatre pupitres. Un jour une mère
+chantre entonna un psaume qui commençait par _Ecce_, et, au lieu de
+_Ecce_, dit à haute voix ces trois notes: _ut, si, sol;_ elle subit pour
+cette distraction une coulpe qui dura tout l'office. Ce qui rendait la
+faute énorme, c'est que le chapitre avait ri.
+
+Lorsqu'une religieuse est appelée au parloir, fût-ce la prieure, elle
+baisse son voile de façon, l'on s'en souvient, à ne laisser voir que sa
+bouche.
+
+La prieure seule peut communiquer avec des étrangers. Les autres ne
+peuvent voir que leur famille étroite, et très rarement. Si par hasard
+une personne du dehors se présente pour voir une religieuse qu'elle a
+connue ou aimée dans le monde, il faut toute une négociation. Si c'est
+une femme, l'autorisation peut être quelquefois accordée, la religieuse
+vient et on lui parle à travers les volets, lesquels ne s'ouvrent que
+pour une mère ou une soeur. Il va sans dire que la permission est
+toujours refusée aux hommes.
+
+Telle est la règle de saint Benoît, aggravée par Martin Verga.
+
+Ces religieuses ne sont point gaies, roses et fraîches comme le sont
+souvent les filles des autres ordres. Elles sont pâles et graves. De
+1825 à 1830 trois sont devenues folles.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Sévérités
+
+
+On est au moins deux ans postulante, souvent quatre; quatre ans novice.
+Il est rare que les voeux définitifs puissent être prononcés avant
+vingt-trois ou vingt-quatre ans. Les bernardines-bénédictines de Martin
+Verga n'admettent point de veuves dans leur ordre.
+
+Elles se livrent dans leurs cellules à beaucoup de macérations inconnues
+dont elles ne doivent jamais parler.
+
+Le jour où une novice fait profession, on l'habille de ses plus beaux
+atours, on la coiffe de roses blanches, on lustre et on boucle ses
+cheveux, puis elle se prosterne; on étend sur elle un grand voile noir
+et l'on chante l'office des morts. Alors les religieuses se divisent en
+deux files, une file passe près d'elle en disant d'un accent plaintif:
+_notre soeur est morte_, et l'autre file répond d'une voix éclatante:
+_vivante en Jésus-Christ!_
+
+À l'époque où se passe cette histoire, un pensionnat était joint au
+couvent. Pensionnat de jeunes filles nobles, la plupart riches, parmi
+lesquelles on remarquait mesdemoiselles de Sainte-Aulaire et de Bélissen
+et une anglaise portant l'illustre nom catholique de Talbot. Ces jeunes
+filles, élevées par ces religieuses entre quatre murs, grandissaient
+dans l'horreur du monde et du siècle. Une d'elles nous disait un jour:
+_Voir le pavé de la rue me faisait frissonner de la tête aux pieds_.
+Elles étaient vêtues de bleu avec un bonnet blanc et un Saint-Esprit de
+vermeil ou de cuivre fixé sur la poitrine. À de certains jours de grande
+fête, particulièrement à la Sainte-Marthe, on leur accordait, comme
+haute faveur et bonheur suprême, de s'habiller en religieuses et de
+faire les offices et les pratiques de saint Benoît pendant toute une
+journée. Dans les premiers temps, les religieuses leur prêtaient leurs
+vêtements noirs. Cela parut profane, et la prieure le défendit. Ce prêt
+ne fut permis qu'aux novices. Il est remarquable que ces
+représentations, tolérées sans doute et encouragées dans le couvent par
+un secret esprit de prosélytisme, et pour donner à ces enfants quelque
+avant-goût du saint habit, étaient un bonheur réel et une vraie
+récréation pour les pensionnaires. Elles s'en amusaient tout simplement.
+_C'était nouveau, cela les changeait_. Candides raisons de l'enfance qui
+ne réussissent pas d'ailleurs à faire comprendre à nous mondains cette
+félicité de tenir en main un goupillon et de rester debout des heures
+entières chantant à quatre devant un lutrin.
+
+Les élèves, aux austérités près, se conformaient à toutes les pratiques
+du couvent. Il est telle jeune femme qui, entrée dans le monde et après
+plusieurs années de mariage, n'était pas encore parvenue à se
+déshabituer de dire en toute hâte chaque fois qu'on frappait à sa porte:
+_à jamais!_ Comme les religieuses, les pensionnaires ne voyaient leurs
+parents qu'au parloir. Leurs mères elles-mêmes n'obtenaient pas de les
+embrasser. Voici jusqu'où allait la sévérité sur ce point. Un jour une
+jeune fille fut visitée par sa mère accompagnée d'une petite soeur de
+trois ans. La jeune fille pleurait, car elle eût bien voulu embrasser sa
+soeur. Impossible. Elle supplia du moins qu'il fût permis à l'enfant de
+passer à travers les barreaux sa petite main pour qu'elle pût la baiser.
+Ceci fut refusé presque avec scandale.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Gaîtés
+
+
+Ces jeunes filles n'en ont pas moins rempli cette grave maison de
+souvenirs charmants.
+
+À de certaines heures, l'enfance étincelait dans ce cloître. La
+récréation sonnait. Une porte tournait sur ses gonds. Les oiseaux
+disaient: Bon! voilà les enfants! Une irruption de jeunesse inondait ce
+jardin coupé d'une croix comme un linceul. Des visages radieux, des
+fronts blancs, des yeux ingénus pleins de gaie lumière, toutes sortes
+d'aurores, s'éparpillaient dans ces ténèbres. Après les psalmodies, les
+cloches, les sonneries, les glas, les offices, tout à coup éclatait ce
+bruit des petites filles, plus doux qu'un bruit d'abeilles. La ruche de
+la joie s'ouvrait, et chacune apportait son miel. On jouait, on
+s'appelait, on se groupait, on courait; de jolies petites dents blanches
+jasaient dans des coins; les voiles, de loin, surveillaient les rires,
+les ombres guettaient les rayons, mais qu'importe! on rayonnait et on
+riait. Ces quatre murs lugubres avaient leur minute d'éblouissement. Ils
+assistaient, vaguement blanchis du reflet de tant de joie, à ce doux
+tourbillonnement d'essaims. C'était comme une pluie de roses traversant
+ce deuil. Les jeunes filles folâtraient sous l'oeil des religieuses; le
+regard de l'impeccabilité ne gêne pas l'innocence. Grâce à ces enfants,
+parmi tant d'heures austères, il y avait l'heure naïve. Les petites
+sautaient, les grandes dansaient. Dans ce cloître, le jeu était mêlé de
+ciel. Rien n'était ravissant et auguste comme toutes ces fraîches âmes
+épanouies. Homère fût venu rire là avec Perrault, et il y avait, dans ce
+jardin noir, de la jeunesse, de la santé, du bruit, des cris, de
+l'étourdissement, du plaisir, du bonheur, à dérider toutes les aïeules,
+celles de l'épopée comme celles du conte, celles du trône comme celles
+du chaume, depuis Hécube jusqu'à la Mère-Grand.
+
+Il s'est dit dans cette maison, plus que partout ailleurs peut-être, de
+ces _mots d'enfants_ qui ont tant de grâce et qui font rire d'un rire
+plein de rêverie. C'est entre ces quatre murs funèbres qu'une enfant de
+cinq ans s'écria un jour:--_Ma mère! une grande vient de me dire que je
+n'ai plus que neuf ans et dix mois à rester ici. Quel bonheur!_
+
+C'est encore là qu'eut lieu ce dialogue mémorable:
+
+Une mère vocale.--Pourquoi pleurez-vous, mon enfant?
+
+L'enfant: (_six ans_), sanglotant:--J'ai dit à Alix que je savais mon
+histoire de France. Elle me dit que je ne la sais pas, et je la sais.
+
+Alix (_la grande, neuf ans_).--Non. Elle ne la sait pas.
+
+La mère.--Comment cela, mon enfant?
+
+Alix.--Elle m'a dit d'ouvrir le livre au hasard et de lui faire une
+question qu'il y a dans le livre, et qu'elle répondrait.
+
+--Eh bien?
+
+--Elle n'a pas répondu.
+
+--Voyons. Que lui avez-vous demandé?
+
+--J'ai ouvert le livre au hasard comme elle disait, et je lui ai demandé
+la première demande que j'ai trouvée.
+
+--Et qu'est-ce que c'était que cette demande?
+
+--C'était: _Qu'arriva-t-il ensuite?_
+
+C'est là qu'a été faite cette observation profonde sur une perruche un
+peu gourmande qui appartenait à une dame pensionnaire:
+
+--_Est-elle gentille! elle mange le dessus de sa tartine, comme une
+personne!_
+
+C'est sur une des dalles de ce cloître qu'a été ramassée cette
+confession, écrite d'avance, pour ne pas l'oublier, par une pécheresse
+âgée de sept ans:
+
+«--Mon père, je m'accuse d'avoir été avarice.
+
+«--Mon père, je m'accuse d'avoir été adultère.
+
+«--Mon père, je m'accuse d'avoir élevé mes regards vers les monsieurs.»
+
+C'est sur un des bancs de gazon de ce jardin qu'a été improvisé par une
+bouche rose de six ans ce conte écouté par des yeux bleus de quatre à
+cinq ans:
+
+«--Il y avait trois petits coqs qui avaient un pays où il y avait
+beaucoup de fleurs. Ils ont cueilli les fleurs, et ils les ont mises
+dans leur poche. Après ça, ils ont cueilli les feuilles, et ils les ont
+mises dans leurs joujoux. Il y avait un loup dans le pays, et il y avait
+beaucoup de bois; et le loup était dans le bois; et il a mangé les
+petits coqs.»
+
+Et encore cet autre poème:
+
+«--Il est arrivé un coup de bâton.
+
+«C'est Polichinelle qui l'a donné au chat.
+
+«Ça ne lui a pas fait de bien, ça lui a fait du mal.
+
+«Alors une dame a mis Polichinelle en prison.»
+
+C'est là qu'a été dit, par une petite abandonnée, enfant trouvé que le
+couvent élevait par charité, ce mot doux et navrant. Elle entendait les
+autres parler de leurs mères, et elle murmura dans son coin:
+
+--_Moi, ma mère n'était pas là quand je suis née!_
+
+Il y avait une grosse tourière qu'on voyait toujours se hâter dans les
+corridors avec son trousseau de clefs et qui se nommait soeur Agathe.
+Les _grandes grandes_, au-dessus de dix ans,--l'appelaient _Agathoclès_.
+
+Le réfectoire, grande pièce oblongue et carrée, qui ne recevait de jour
+que par un cloître à archivoltes de plain-pied avec le jardin, était
+obscur et humide, et, comme disent les enfants,--plein de bêtes. Tous
+les lieux circonvoisins y fournissaient leur contingent d'insectes.
+Chacun des quatre coins en avait reçu, dans le langage des
+pensionnaires, un nom particulier et expressif. Il y avait le coin des
+Araignées, le coin des Chenilles, le coin des Cloportes et le coin des
+Cricris. Le coin des Cricris était voisin de la cuisine et fort estimé.
+On y avait moins froid qu'ailleurs. Du réfectoire les noms avaient passé
+au pensionnat et servaient à y distinguer comme à l'ancien collège
+Mazarin quatre nations. Toute élève était de l'une de ces quatre nations
+selon le coin du réfectoire où elle s'asseyait aux heures des repas. Un
+jour, Mr l'archevêque, faisant la visite pastorale, vit entrer dans la
+classe où il passait une jolie petite fille toute vermeille avec
+d'admirables cheveux blonds, il demanda à une autre pensionnaire,
+charmante brune aux joues fraîches qui était près de lui:
+
+--Qu'est-ce que c'est que celle-ci?
+
+--C'est une araignée, monseigneur.
+
+--Bah! et cette autre?
+
+--C'est un cricri.
+
+--Et celle-là?
+
+--C'est une chenille.
+
+--En vérité! et vous-même?
+
+--Je suis un cloporte, monseigneur.
+
+Chaque maison de ce genre a ses particularités. Au commencement de ce
+siècle, Écouen était un de ces lieux gracieux et sévères où grandit,
+dans une ombre presque auguste, l'enfance des jeunes filles. À Écouen,
+pour prendre rang dans la procession du Saint-Sacrement, on distinguait
+entre les vierges et les fleuristes. Il y avait aussi «les dais» et «les
+encensoirs», les unes portant les cordons du dais, les autres encensant
+le Saint-Sacrement. Les fleurs revenaient de droit aux fleuristes.
+Quatre "vierges" marchaient en avant. Le matin de ce grand jour, il
+n'était pas rare d'entendre demander dans le dortoir:
+
+--Qui est-ce qui est vierge?
+
+Madame Campan citait ce mot d'une «petite» de sept ans à une «grande» de
+seize, qui prenait la tête de la procession pendant qu'elle, la petite,
+restait à la queue:
+
+--Tu es vierge, toi; moi, je ne le suis pas.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Distractions
+
+
+Au-dessus de la porte du réfectoire était écrite en grosses lettres
+noires cette prière qu'on appelait la _Patenôtre blanche_, et qui avait
+pour vertu de mener les gens droit en paradis:
+
+«Petite patenôtre blanche, que Dieu fit, que Dieu dit, que Dieu mit en
+paradis. Au soir, m'allant coucher, je trouvis (_sic_) trois anges à mon
+lit couchés, un aux pieds, deux au chevet, la bonne vierge Marie au
+milieu, qui me dit que je m'y couchis, que rien ne doutis. Le bon Dieu
+est mon père, la bonne Vierge est ma mère, les trois apôtres sont mes
+frères, les trois vierges sont mes soeurs. La chemise où Dieu fut né,
+mon corps en est enveloppé; la croix Sainte-Marguerite à ma poitrine est
+écrite; madame la Vierge s'en va sur les champs, Dieu pleurant,
+rencontrit Mr saint Jean. Monsieur saint Jean, d'où venez-vous? Je viens
+d'_Ave Salus_. Vous n'avez pas vu le bon Dieu, si est? Il est dans
+l'arbre de la croix, les pieds pendants, les mains clouants, un petit
+chapeau d'épine blanche sur la tête. Qui la dira trois fois au soir,
+trois fois au matin, gagnera le paradis à la fin.»
+
+En 1827, cette oraison caractéristique avait disparu du mur sous une
+triple couche de badigeon. Elle achève à cette heure de s'effacer dans
+la mémoire de quelques jeunes filles d'alors, vieilles femmes
+aujourd'hui.
+
+Un grand crucifix accroché au mur complétait la décoration de ce
+réfectoire, dont la porte unique, nous croyons l'avoir dit, s'ouvrait
+sur le jardin. Deux tables étroites, côtoyées chacune de deux bancs de
+bois, faisaient deux longues lignes parallèles d'un bout à l'autre du
+réfectoire. Les murs étaient blancs, les tables étaient noires; ces deux
+couleurs du deuil sont le seul rechange des couvents. Les repas étaient
+revêches et la nourriture des enfants eux-mêmes sévère. Un seul plat,
+viande et légumes mêlés, ou poisson salé, tel était le luxe. Ce bref
+ordinaire, réservé aux pensionnaires seules, était pourtant une
+exception. Les enfants mangeaient et se taisaient sous le guet de la
+mère semainière qui, de temps en temps, si une mouche s'avisait de voler
+et de bourdonner contre la règle, ouvrait et fermait bruyamment un livre
+de bois. Ce silence était assaisonné de la vie des saints, lue à haute
+voix dans une petite chaire à pupitre située au pied du crucifix. La
+lectrice était une grande élève, de semaine. Il y avait de distance en
+distance sur la table nue des terrines vernies où les élèves lavaient
+elles-mêmes leur timbale et leur couvert, et quelquefois jetaient
+quelque morceau de rebut, viande dure ou poisson gâté; ceci était puni.
+On appelait ces terrines _ronds d'eau_.
+
+L'enfant qui rompait le silence faisait une «croix de langue». Où? à
+terre. Elle léchait le pavé. La poussière, cette fin de toutes les
+joies, était chargée de châtier ces pauvres petites feuilles de rose,
+coupables de gazouillement.
+
+Il y avait dans le couvent un livre qui n'a jamais été imprimé qu'_à
+exemplaire unique_, et qu'il est défendu de lire. C'est la règle de
+saint Benoît. Arcane où nul oeil profane ne doit pénétrer. _Nemo
+regulas, seu constitutiones nostras, externis communicabit_.
+
+Les pensionnaires parvinrent un jour à dérober ce livre, et se mirent à
+le lire avidement, lecture souvent interrompue par des terreurs d'être
+surprises qui leur faisaient refermer le volume précipitamment. Elles ne
+tirèrent de ce grand danger couru qu'un plaisir médiocre. Quelques pages
+inintelligibles sur les péchés des jeunes garçons, voilà ce qu'elles
+eurent de «plus intéressant».
+
+Elles jouaient dans une allée du jardin, bordée de quelques maigres
+arbres fruitiers. Malgré l'extrême surveillance et la sévérité des
+punitions, quand le vent avait secoué les arbres, elles réussissaient
+quelquefois à ramasser furtivement une pomme verte, ou un abricot gâté,
+ou une poire habitée. Maintenant je laisse parler une lettre que j'ai
+sous les yeux, lettre écrite il y a vingt-cinq ans par une ancienne
+pensionnaire, aujourd'hui madame la duchesse de--, une des plus
+élégantes femmes de Paris. Je cite textuellement: «On cache sa poire ou
+sa pomme, comme on peut. Lorsqu'on monte mettre le voile sur le lit en
+attendant le souper, on les fourre sous son oreiller et le soir on les
+mange dans son lit, et lorsqu'on ne peut pas, on les mange dans les
+commodités.» C'était là une de leurs voluptés les plus vives.
+
+Une fois, c'était encore à l'époque d'une visite de Mr l'archevêque au
+couvent, une des jeunes filles, mademoiselle Bouchard, qui était un peu
+Montmorency, gagea qu'elle lui demanderait un jour de congé, énormité
+dans une communauté si austère. La gageure fut acceptée, mais aucune de
+celles qui tenaient le pari n'y croyait. Au moment venu, comme
+l'archevêque passait devant les pensionnaires, mademoiselle Bouchard, à
+l'indescriptible épouvante de ses compagnes, sortit des rangs, et dit:
+«Monseigneur, un jour de congé.» Mademoiselle Bouchard était fraîche et
+grande, avec la plus jolie petite mine rose du monde. Mr de Quélen
+sourit et dit: _Comment donc, ma chère enfant, un jour de congé! Trois
+jours, s'il vous plaît. J'accorde trois jours._ La prieure n'y pouvait
+rien, l'archevêque avait parlé. Scandale pour le couvent, mais joie pour
+le pensionnat. Qu'on juge de l'effet.
+
+Ce cloître bourru n'était pourtant pas si bien muré que la vie des
+passions du dehors, que le drame, que le roman même, n'y pénétrassent.
+Pour le prouver, nous nous bornerons à constater ici et à indiquer
+brièvement un fait réel et incontestable, qui d'ailleurs n'a en lui-même
+aucun rapport et ne tient par aucun fil à l'histoire que nous racontons.
+Nous mentionnons ce fait pour compléter dans l'esprit du lecteur la
+physionomie du couvent.
+
+Vers cette époque donc, il y avait dans le couvent une personne
+mystérieuse qui n'était pas religieuse, qu'on traitait avec grand
+respect, et qu'on nommait _madame Albertine_. On ne savait rien d'elle
+sinon qu'elle était folle, et que dans le monde elle passait pour morte.
+Il y avait sous cette histoire, disait-on, des arrangements de fortune
+nécessaires pour un grand mariage.
+
+Cette femme, de trente ans à peine, brune, assez belle, regardait
+vaguement avec de grands yeux noirs. Voyait-elle? On en doutait. Elle
+glissait plutôt qu'elle ne marchait; elle ne parlait jamais; on n'était
+pas bien sûr qu'elle respirât. Ses narines étaient pincées et livides
+comme après le dernier soupir. Toucher sa main, c'était toucher de la
+neige. Elle avait une étrange grâce spectrale. Là où elle entrait, on
+avait froid. Un jour une soeur, la voyant passer, dit à une autre: Elle
+passe pour morte.--Elle l'est peut-être, répondit l'autre.
+
+On faisait sur madame Albertine cent récits. C'était l'éternelle
+curiosité des pensionnaires. Il y avait dans la chapelle une tribune
+qu'on appelait _l'OEil-de-Boeuf_. C'est dans cette tribune qui n'avait
+qu'une baie circulaire, un _oeil-de-boeuf_, que madame Albertine
+assistait aux offices. Elle y était habituellement seule, parce que de
+cette tribune, placée au premier étage, on pouvait voir le prédicateur
+ou l'officiant; ce qui était interdit aux religieuses. Un jour la chaire
+était occupée par un jeune prêtre de haut rang, Mr le duc de Rohan, pair
+de France, officier des mousquetaires rouges en 1815 lorsqu'il était
+prince de Léon, mort après 1830 cardinal et archevêque de Besançon.
+C'était la première fois que Mr de Rohan prêchait au couvent du
+Petit-Picpus. Madame Albertine assistait ordinairement aux sermons et
+aux offices dans un calme parfait et dans une immobilité complète. Ce
+jour-là, dès qu'elle aperçut Mr de Rohan, elle se dressa à demi, et dit
+à haute voix dans le silence de la chapelle: _Tiens! Auguste!_ Toute la
+communauté stupéfaite tourna la tête, le prédicateur leva les yeux, mais
+madame Albertine était retombée dans son immobilité. Un souffle du monde
+extérieur, une lueur de vie avait passé un moment sur cette figure
+éteinte et glacée, puis tout s'était évanoui, et la folle était
+redevenue cadavre.
+
+Ces deux mots cependant firent jaser tout ce qui pouvait parler dans le
+couvent. Que de choses dans ce _tiens_! _Auguste!_ que de révélations!
+Mr de Rohan s'appelait en effet Auguste. Il était évident que madame
+Albertine sortait du plus grand monde, puisqu'elle connaissait Mr de
+Rohan, qu'elle y était elle-même haut placée, puisqu'elle parlait d'un
+si grand seigneur si familièrement, et qu'elle avait avec lui une
+relation, de parenté peut-être, mais à coup sûr bien étroite,
+puisqu'elle savait son «petit nom».
+
+Deux duchesses très sévères, mesdames de Choiseul et de Sérent,
+visitaient souvent la communauté, où elles pénétraient sans doute en
+vertu du privilège _Magnates mulieres_, et faisaient grand'peur au
+pensionnat. Quand les deux vieilles dames passaient, toutes les pauvres
+jeunes filles tremblaient et baissaient les yeux.
+
+M. de Rohan était du reste, à son insu, l'objet de l'attention des
+pensionnaires. Il venait à cette époque d'être fait, en attendant
+l'épiscopat, grand vicaire de l'archevêque de Paris. C'était une de ses
+habitudes de venir assez souvent chanter aux offices de la chapelle des
+religieuses du Petit-Picpus. Aucune des jeunes recluses ne pouvait
+l'apercevoir, à cause du rideau de serge, mais il avait une voix douce
+et un peu grêle, qu'elles étaient parvenues à reconnaître et à
+distinguer. Il avait été mousquetaire; et puis on le disait fort coquet,
+fort bien coiffé avec de beaux cheveux châtains arrangés en rouleau
+autour de la tête, et qu'il avait une large ceinture moire magnifique,
+et que sa soutane noire était coupée le plus élégamment du monde. Il
+occupait fort toutes ces imaginations de seize ans.
+
+Aucun bruit du dehors ne pénétrait dans le couvent. Cependant il y eut
+une année où le son d'une flûte y parvint. Ce fut un événement, et les
+pensionnaires d'alors s'en souviennent encore.
+
+C'était une flûte dont quelqu'un jouait dans le voisinage. Cette flûte
+jouait toujours le même air, un air aujourd'hui bien lointain: _Ma
+Zétulbé, viens régner sur mon âme_, et on l'entendait deux ou trois fois
+dans la journée. Les jeunes filles passaient des heures à écouter, les
+mères vocales étaient bouleversées, les cervelles travaillaient, les
+punitions pleuvaient. Cela dura plusieurs mois. Les pensionnaires
+étaient toutes plus ou moins amoureuses du musicien inconnu. Chacune se
+rêvait Zétulbé. Le bruit de flûte venait du côté de la rue Droit-Mur;
+elles auraient tout donné, tout compromis, tout tenté, pour voir, ne
+fût-ce qu'une seconde, pour entrevoir, pour apercevoir, le «jeune homme»
+qui jouait si délicieusement de cette flûte et qui, sans s'en douter,
+jouait en même temps de toutes ces âmes. Il y en eut qui s'échappèrent
+par une porte de service et qui montèrent au troisième sur la rue
+Droit-Mur, afin d'essayer de voir par les jours de souffrance.
+Impossible. Une alla jusqu'à passer son bras au-dessus de sa tête par la
+grille et agita son mouchoir blanc. Deux furent plus hardies encore.
+Elles trouvèrent moyen de grimper jusque sur un toit et s'y risquèrent
+et réussirent enfin à voir «le jeune homme». C'était un vieux
+gentilhomme émigré, aveugle et ruiné, qui jouait de la flûte dans son
+grenier pour se désennuyer.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Le petit couvent
+
+
+Il y avait dans cette enceinte du Petit-Picpus trois bâtiments
+parfaitement distincts, le grand couvent qu'habitaient les religieuses,
+le pensionnat où logeaient les élèves, et enfin ce qu'on appelait le
+petit couvent. C'était un corps de logis avec jardin où demeuraient en
+commun toutes sortes de vieilles religieuses de divers ordres, restes
+des cloîtres détruits par la révolution; une réunion de toutes les
+bigarrures noires, grises et blanches, de toutes les communautés et de
+toutes les variétés possibles; ce qu'on pourrait appeler, si un pareil
+accouplement de mots était permis, une sorte de couvent-arlequin.
+
+Dès l'Empire, il avait été accordé à toutes ces pauvres filles
+dispersées et dépaysées de venir s'abriter là sous les ailes des
+bénédictines-bernardines. Le gouvernement leur payait une petite
+pension; les dames du Petit-Picpus les avaient reçues avec empressement.
+C'était un pêle-mêle bizarre. Chacune suivait sa règle. On permettait
+quelquefois aux élèves pensionnaires, comme grande récréation, de leur
+rendre visite; ce qui fait que ces jeunes mémoires ont gardé entre
+autres le souvenir de la mère Saint-Basile, de la mère
+Sainte-Scolastique et de la mère Jacob.
+
+Une de ces réfugiées se retrouvait presque chez elle. C'était une
+religieuse de Sainte-Aure, la seule de son ordre qui eût survécu.
+L'ancien couvent des dames de Sainte-Aure occupait dès le commencement
+du XVIIIème siècle précisément cette même maison du Petit-Picpus qui
+appartint plus tard aux bénédictines de Martin Verga. Cette sainte
+fille, trop pauvre pour porter le magnifique habit de son ordre, qui
+était une robe blanche avec le scapulaire écarlate, en avait revêtu
+pieusement un petit mannequin qu'elle montrait avec complaisance et qu'à
+sa mort elle a légué à la maison. En 1824, il ne restait de cet ordre
+qu'une religieuse; aujourd'hui il n'en reste qu'une poupée.
+
+Outre ces dignes mères, quelques vieilles femmes du monde avaient obtenu
+de la prieure, comme madame Albertine, la permission de se retirer dans
+le petit couvent. De ce nombre étaient madame de Beaufort d'Hautpoul et
+madame la marquise Dufresne. Une autre n'a jamais été connue dans le
+couvent que par le bruit formidable qu'elle faisait en se mouchant. Les
+élèves l'appelaient madame Vacarmini.
+
+Vers 1820 ou 1821, madame de Genlis, qui rédigeait à cette époque un
+petit recueil périodique intitulé _l'Intrépide_, demanda à entrer dame
+en chambre au couvent du Petit-Picpus. Mr le duc d'Orléans la
+recommandait. Rumeur dans la ruche; les mères vocales étaient toutes
+tremblantes. Madame de Genlis avait fait des romans. Mais elle déclara
+qu'elle était la première à les détester, et puis elle était arrivée à
+sa phase de dévotion farouche. Dieu aidant, et le prince aussi, elle
+entra. Elle s'en alla au bout de six ou huit mois, donnant pour raison
+que le jardin n'avait pas d'ombre. Les religieuses en furent ravies.
+Quoique très vieille, elle jouait encore de la harpe, et fort bien.
+
+En s'en allant, elle laissa sa marque à sa cellule. Madame de Genlis
+était superstitieuse et latiniste. Ces deux mots donnent d'elle un assez
+bon profil. On voyait encore, il y a quelques années, collés dans
+l'intérieur d'une petite armoire de sa cellule où elle serrait son
+argent et ses bijoux, ces cinq vers latins écrits de sa main à l'encre
+rouge sur papier jaune, et qui, dans son opinion, avaient la vertu
+d'effaroucher les voleurs:
+
+ _Imparibus meritis pendent tria corpora ramis:_
+ _Dismas et Gesmas, media est divina potestas;_
+ _Alta petit Dismas, infelix, infima, Gesmas._
+ _Nos et res nostras conservet summa potestas._
+ _Hos versus dicas, ne tu furto tua perdas._
+
+Ces vers, en latin du sixième siècle, soulèvent la question de savoir si
+les deux larrons du calvaire s'appelaient, comme on le croit
+communément, Dimas et Gestas, ou Dismas et Gesmas. Cette orthographe eût
+pu contrarier les prétentions qu'avait, au siècle dernier, le vicomte de
+Gestas à descendre du mauvais larron. Du reste, la vertu utile attachée
+à ces vers fait article de foi dans l'ordre des hospitalières.
+
+L'église de la maison, construite de manière à séparer, comme une
+véritable coupure, le grand couvent du pensionnat, était, bien entendu,
+commune au pensionnat, au grand couvent et au petit couvent. On y
+admettait même le public par une sorte d'entrée de lazaret ménagée sur
+la rue. Mais tout était disposé de façon qu'aucune des habitantes du
+cloître ne pût voir un visage du dehors. Supposez une église dont le
+choeur serait saisi par une main gigantesque, et plié de manière à
+former, non plus, comme dans les églises ordinaires un prolongement
+derrière l'autel, mais une sorte de salle ou de caverne obscure à la
+droite de l'officiant; supposez cette salle fermée par le rideau de sept
+pieds de haut dont nous avons déjà parlé; entassez dans l'ombre de ce
+rideau, sur des stalles de bois, les religieuses de choeur à gauche, les
+pensionnaires à droite, les converses et les novices au fond, et vous
+aurez quelque idée des religieuses du Petit-Picpus, assistant au service
+divin. Cette caverne, qu'on appelait le choeur, communiquait avec le
+cloître par un couloir. L'église prenait jour sur le jardin. Quand les
+religieuses assistaient à des offices où leur règle leur commandait le
+silence, le public n'était averti de leur présence que par le choc des
+miséricordes des stalles se levant ou s'abaissant avec bruit.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Quelques silhouettes de cette ombre
+
+
+Pendant les six années qui séparent 1819 de 1825, la prieure du
+Petit-Picpus était mademoiselle de Blemeur qui en religion s'appelait
+mère Innocente. Elle était de la famille de la Marguerite de Blemeur,
+auteur de _la Vie des saints de l'ordre de Saint-Benoît_. Elle avait été
+réélue. C'était une femme d'une soixantaine d'années, courte, grosse,
+«chantant comme un pot fêlé», dit la lettre que nous avons déjà citée;
+du reste excellente, la seule gaie dans tout le couvent, et pour cela
+adorée.
+
+Mère Innocente tenait de son ascendante Marguerite, la Dacier de
+l'Ordre. Elle était lettrée, érudite, savante, compétente, curieusement
+historienne, farcie de latin, bourrée de grec, pleine d'hébreu, et
+plutôt bénédictin que bénédictine.
+
+La sous-prieure était une vieille religieuse espagnole presque aveugle,
+la mère Cineres.
+
+Les plus comptées parmi les _vocales_ étaient la mère Sainte-Honorine,
+trésorière, la mère Sainte-Gertrude, première maîtresse des novices, la
+mère Sainte-Ange, deuxième maîtresse, la mère Annonciation, sacristaine,
+la mère Saint-Augustin, infirmière, la seule dans tout le couvent qui
+fût méchante; puis mère Sainte-Mechtilde (Mlle Gauvain), toute jeune,
+ayant une admirable voix; mère des Anges (Mlle Drouet), qui avait été au
+couvent des Filles-Dieu et au couvent du Trésor entre Gisors et Magny;
+mère Saint-Joseph (Mlle de Cogolludo); mère Sainte-Adélaïde (Mlle
+d'Auverney); mère Miséricorde (Mlle de Cifuentes, qui ne put résister
+aux austérités); mère Compassion (Mlle de la Miltière, reçue à soixante
+ans, malgré la règle, très riche); mère Providence (Mlle de Laudinière);
+mère Présentation (Mlle de Siguenza), qui fut prieure en 1847; enfin,
+mère Sainte-Céligne (la soeur du sculpteur Ceracchi), devenue folle;
+mère Sainte-Chantal (Mlle de Suzon), devenue folle.
+
+Il y avait encore parmi les plus jolies une charmante fille de
+vingt-trois ans, qui était de l'île Bourbon et descendante du chevalier
+Roze, qui se fût appelée dans le monde mademoiselle Roze et qui
+s'appelait mère Assomption.
+
+La mère Sainte-Mechtilde, chargée du chant et du choeur, y employait
+volontiers les pensionnaires. Elle en prenait ordinairement une gamme
+complète, c'est-à-dire sept, de dix ans à seize inclusivement, voix et
+tailles assorties, qu'elle faisait chanter debout, alignées côte à côte
+par rang d'âge de la plus petite à la plus grande. Cela offrait aux
+regards quelque chose comme un pipeau de jeunes filles, une sorte de
+flûte de Pan vivante faite avec des anges.
+
+Celles des soeurs converses que les pensionnaires aimaient le mieux,
+c'étaient la soeur Sainte-Euphrasie, la soeur Sainte-Marguerite, la
+soeur Sainte-Marthe, qui était en enfance, et la soeur Saint-Michel,
+dont le long nez les faisait rire.
+
+Toutes ces femmes étaient douces pour tous ces enfants. Les religieuses
+n'étaient sévères que pour elles-mêmes. On ne faisait de feu qu'au
+pensionnat, et la nourriture, comparée à celle du couvent, y était
+recherchée. Avec cela mille soins. Seulement, quand un enfant passait
+près d'une religieuse et lui parlait, la religieuse ne répondait jamais.
+
+Cette règle du silence avait engendré ceci que, dans tout le couvent, la
+parole était retirée aux créatures humaines et donnée aux objets
+inanimés. Tantôt c'était la cloche de l'église qui parlait, tantôt le
+grelot du jardinier. Un timbre très sonore, placé à côté de la tourière
+et qu'on entendait de toute la maison, indiquait par des sonneries
+variées, qui étaient une façon de télégraphe acoustique, toutes les
+actions de la vie matérielle à accomplir, et appelait au parloir, si
+besoin était, telle ou telle habitante de la maison. Chaque personne et
+chaque chose avait sa sonnerie. La prieure avait un et un; la
+sous-prieure un et deux. Six-cinq annonçait la classe, de telle sorte
+que les élèves ne disaient jamais rentrer en classe, mais aller à
+six-cinq. Quatre-quatre était le timbre de madame de Genlis. On
+l'entendait très souvent. _C'est le diable à quatre_, disaient celles
+qui n'étaient point charitables. Dix-neuf coups annonçaient un grand
+événement. C'était l'ouverture de la _porte de clôture_, effroyable
+planche de fer hérissée de verrous qui ne tournait sur ses gonds que
+devant l'archevêque.
+
+Lui et le jardinier exceptés, nous l'avons dit, aucun homme n'entrait
+dans le couvent. Les pensionnaires en voyaient deux autres; l'aumônier,
+l'abbé Banès, vieux et laid, qu'il leur était donné de contempler au
+choeur à travers une grille; l'autre, le maître de dessin, Mr Ansiaux,
+que la lettre dont on a déjà lu quelques lignes appelle Mr _Anciot_, et
+qualifie _vieux affreux bossu_.
+
+On voit que tous les hommes étaient choisis.
+
+Telle était cette curieuse maison.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+_Post corda lapides_
+
+
+Après en avoir esquissé la figure morale, il n'est pas inutile d'en
+indiquer en quelques mots la configuration matérielle. Le lecteur en a
+déjà quelque idée.
+
+Le couvent du Petit-Picpus-Saint-Antoine emplissait presque entièrement
+le vaste trapèze qui résultait des intersections de la rue Polonceau, de
+la rue Droit-Mur, de la petite rue Picpus et de la ruelle condamnée
+nommée dans les vieux plans rue Aumarais. Ces quatre rues entouraient ce
+trapèze comme ferait un fossé. Le couvent se composait de plusieurs
+bâtiments et d'un jardin. Le bâtiment principal, pris dans son entier,
+était une juxtaposition de constructions hybrides qui, vues à vol
+d'oiseau, dessinaient assez exactement une potence posée sur le sol. Le
+grand bras de la potence occupait tout le tronçon de la rue Droit-Mur
+compris entre la petite rue Picpus et la rue Polonceau; le petit bras
+était une haute, grise et sévère façade grillée qui regardait la petite
+rue Picpus; la porte cochère nº 62 en marquait l'extrémité. Vers le
+milieu de cette façade, la poussière et la cendre blanchissaient une
+vieille porte basse cintrée où les araignées faisaient leur toile et qui
+ne s'ouvrait qu'une heure ou deux le dimanche et aux rares occasions où
+le cercueil d'une religieuse sortait du couvent. C'était l'entrée
+publique de l'église. Le coude de la potence était une salle carrée qui
+servait d'office et que les religieuses nommaient _la dépense_. Dans le
+grand bras étaient les cellules des mères et des soeurs et le noviciat.
+Dans le petit bras les cuisines, le réfectoire, doublé du cloître, et
+l'église. Entre la porte nº 62 et le coin de la ruelle fermée Aumarais
+était le pensionnat, qu'on ne voyait pas du dehors. Le reste du trapèze
+formait le jardin qui était beaucoup plus bas que le niveau de la rue
+Polonceau; ce qui faisait les murailles bien plus élevées encore au
+dedans qu'à l'extérieur. Le jardin, légèrement bombé, avait à son
+milieu, au sommet d'une butte, un beau sapin aigu et conique duquel
+partaient, comme du rond-point à pique d'un bouclier, quatre grandes
+allées, et, disposées deux par deux dans les embranchements des grandes,
+huit petites, de façon que, si l'enclos eût été circulaire, le plan
+géométral des allées eût ressemblé à une croix posée sur une roue. Les
+allées, venant toutes aboutir aux murs très irréguliers du jardin,
+étaient de longueurs inégales. Elles étaient bordées de groseilliers. Au
+fond une allée de grands peupliers allait des ruines du vieux couvent,
+qui était à l'angle de la rue Droit-Mur, à la maison du petit couvent,
+qui était à l'angle de la ruelle Aumarais. En avant du petit couvent, il
+y avait ce qu'on intitulait le petit jardin. Qu'on ajoute à cet ensemble
+une cour, toutes sortes d'angles variés que faisaient les corps de logis
+intérieurs, des murailles de prison, pour toute perspective et pour tout
+voisinage la longue ligne noire de toits qui bordait l'autre côté de la
+rue Polonceau, et l'on pourra se faire une image complète de ce
+qu'était, il y a quarante-cinq ans, la maison des bernardines du
+Petit-Picpus. Cette sainte maison avait été bâtie précisément sur
+l'emplacement d'un jeu de paume fameux du quatorzième au seizième siècle
+qu'on appelait le _tripot des onze mille diables_.
+
+Toutes ces rues du reste étaient des plus anciennes de Paris. Ces noms,
+Droit-Mur et Aumarais, sont bien vieux; les rues qui les portent sont
+beaucoup plus vieilles encore. La ruelle Aumarais s'est appelée la
+ruelle Maugout; la rue Droit-Mur s'est appelée la rue des Églantiers,
+car Dieu ouvrait les fleurs avant que l'homme taillât les pierres.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+Un siècle sous une guimpe
+
+
+Puisque nous sommes en train de détails sur ce qu'était autrefois le
+couvent du Petit-Picpus et que nous avons osé ouvrir une fenêtre sur ce
+discret asile, que le lecteur nous permette encore une petite
+digression, étrangère au fond de ce livre, mais caractéristique et utile
+en ce qu'elle fait comprendre que le cloître lui-même a ses figures
+originales.
+
+Il y avait dans le petit couvent une centenaire qui venait de l'abbaye
+de Fontevrault. Avant la révolution elle avait même été du monde. Elle
+parlait beaucoup de Mr de Miromesnil, garde des sceaux sous Louis XVI,
+et d'une présidente Duplat qu'elle avait beaucoup connue. C'était son
+plaisir et sa vanité de ramener ces deux noms à tout propos. Elle disait
+merveilles de l'abbaye de Fontevrault, que c'était comme une ville, et
+qu'il y avait des rues dans le monastère.
+
+Elle parlait avec un parler picard qui égayait les pensionnaires. Tous
+les ans, elle renouvelait solennellement ses voeux, et, au moment de
+faire serment, elle disait au prêtre: Monseigneur saint François l'a
+baillé à monseigneur saint Julien, monseigneur saint Julien l'a baillé à
+monseigneur saint Eusèbe, monseigneur saint Eusèbe l'a baillé à
+monseigneur saint Procope, etc., etc.; ainsi je vous le baille, mon
+père.--Et les pensionnaires de rire, non sous cape, mais sous voile;
+charmants petits rires étouffés qui faisaient froncer le sourcil aux
+mères vocales.
+
+Une autre fois, la centenaire racontait des histoires. Elle disait que
+_dans sa jeunesse les bernardins ne le cédaient pas aux mousquetaires_.
+C'était un siècle qui parlait, mais c'était le dix-huitième siècle. Elle
+contait la coutume champenoise et bourguignonne des quatre vins avant la
+révolution. Quand un grand personnage, un maréchal de France, un prince,
+un duc et pair, traversait une ville de Bourgogne ou de Champagne, le
+corps de ville venait le haranguer et lui présentait quatre gondoles
+d'argent dans lesquelles on avait versé de quatre vins différents. Sur
+le premier gobelet on lisait cette inscription: _vin de singe_, sur le
+deuxième: _vin de lion_, sur le troisième: _vin de mouton_, sur le
+quatrième: _vin de cochon_. Ces quatre légendes exprimaient les quatre
+degrés que descend l'ivrogne; la première ivresse, celle qui égaye; la
+deuxième, celle qui irrite; la troisième, celle qui hébète; la dernière
+enfin, celle qui abrutit.
+
+Elle avait dans une armoire, sous clef, un objet mystérieux auquel elle
+tenait fort. La règle de Fontevrault ne le lui défendait pas. Elle ne
+voulait montrer cet objet à personne. Elle s'enfermait, ce que sa règle
+lui permettait, et se cachait chaque fois qu'elle voulait le contempler.
+Si elle entendait marcher dans le corridor, elle refermait l'armoire
+aussi précipitamment qu'elle le pouvait avec ses vieilles mains. Dès
+qu'on lui parlait de cela, elle se taisait, elle qui parlait si
+volontiers. Les plus curieuses échouèrent devant son silence et les plus
+tenaces devant son obstination. C'était aussi là un sujet de
+commentaires pour tout ce qui était désoeuvré ou ennuyé dans le couvent.
+Que pouvait donc être cette chose si précieuse et si secrète qui était
+le trésor de la centenaire? Sans doute quelque saint livre? quelque
+chapelet unique? quelque relique prouvée? On se perdait en conjectures.
+À la mort de la pauvre vieille, on courut à l'armoire plus vite
+peut-être qu'il n'eût convenu, et on l'ouvrit. On trouva l'objet sous un
+triple linge comme une patène bénite. C'était un plat de Faënza
+représentant des amours qui s'envolent poursuivis par des garçons
+apothicaires armés d'énormes seringues. La poursuite abonde en grimaces
+et en postures comiques. Un des charmants petits amours est déjà tout
+embroché. Il se débat, agite ses petites ailes et essaye encore de
+voler, mais le matassin rit d'un rire satanique. Moralité: l'amour
+vaincu par la colique. Ce plat, fort curieux d'ailleurs, et qui a
+peut-être eu l'honneur de donner une idée à Molière, existait encore en
+septembre 1845; il était à vendre chez un marchand de bric-à-brac du
+boulevard Beaumarchais.
+
+Cette bonne vieille ne voulait recevoir aucune visite du dehors, _à
+cause_, disait-elle, _que le parloir est trop triste_.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+Origine de l'Adoration Perpétuelle
+
+
+Du reste, ce parloir presque sépulcral dont nous avons essayé de donner
+une idée est un fait tout local qui ne se reproduit pas avec la même
+sévérité dans d'autres couvents. Au couvent de la rue du Temple en
+particulier qui, à la vérité, était d'un autre ordre, les volets noirs
+étaient remplacés par des rideaux bruns, et le parloir lui-même était un
+salon parqueté dont les fenêtres s'encadraient de bonnes-grâces en
+mousseline blanche et dont les murailles admettaient toutes sortes de
+cadres, un portrait d'une bénédictine à visage découvert, des bouquets
+en peinture, et jusqu'à une tête de turc.
+
+C'est dans le jardin du couvent de la rue du Temple que se trouvait ce
+marronnier d'Inde qui passait pour le plus beau et le plus grand de
+France et qui avait parmi le bon peuple du dix-huitième siècle la
+renommée d'être _le père de tous les marronniers du royaume_.
+
+Nous l'avons dit, ce couvent du Temple était occupé par des bénédictines
+de l'Adoration Perpétuelle, bénédictines tout autres que celles qui
+relevaient de Cîteaux. Cet ordre de l'Adoration Perpétuelle n'est pas
+très ancien et ne remonte pas à plus de deux cents ans. En 1649, le
+Saint-Sacrement fut profané deux fois, à quelques jours de distance,
+dans deux églises de Paris, à Saint-Sulpice et à Saint-Jean en Grève,
+sacrilège effrayant et rare qui émut toute la ville. Mr le prieur grand
+vicaire de Saint-Germain-des-Prés ordonna une procession solennelle de
+tout son clergé où officia le nonce du pape. Mais l'expiation ne suffit
+pas à deux dignes femmes, madame Courtin, marquise de Boucs, et la
+comtesse de Châteauvieux. Cet outrage, fait au «très auguste sacrement
+de l'autel», quoique passager, ne sortait pas de ces deux saintes âmes,
+et leur parut ne pouvoir être réparé que par une «Adoration Perpétuelle»
+dans quelque monastère de filles. Toutes deux, l'une en 1652, l'autre en
+1653, firent donation de sommes notables à la mère Catherine de Bar,
+dite du Saint-Sacrement, religieuse bénédictine, pour fonder, dans ce
+but pieux, un monastère de l'ordre de Saint-Benoît; la première
+permission pour cette fondation fut donnée à la mère Catherine de Bar
+par Mr de Metz, abbé de Saint-Germain, «à la charge qu'aucune fille ne
+pourrait être reçue, qu'elle n'apportât trois cents livres de pension,
+qui font six mille livres au principal». Après l'abbé de Saint-Germain,
+le roi accorda des lettres patentes, et le tout, charte abbatiale et
+lettres royales, fut homologué en 1654 à la chambre des comptes et au
+parlement.
+
+Telle est l'origine et la consécration légale de l'établissement des
+bénédictines de l'Adoration Perpétuelle du Saint-Sacrement à Paris. Leur
+premier couvent fut «bâti à neuf», rue Cassette, des deniers de mesdames
+de Boucs et de Châteauvieux.
+
+Cet ordre, comme on voit, ne se confondait point avec les bénédictines
+dites de Cîteaux. Il relevait de l'abbé de Saint-Germain des Prés, de la
+même manière que les dames du Sacré-Coeur relèvent du général des
+jésuites et les soeurs de charité du général des lazaristes.
+
+Il était également tout à fait différent des bernardines du Petit-Picpus
+dont nous venons de montrer l'intérieur. En 1657, le pape Alexandre VII
+avait autorisé, par bref spécial, les bernardines du Petit-Picpus à
+pratiquer l'Adoration Perpétuelle comme les bénédictines du
+Saint-Sacrement. Mais les deux ordres n'en étaient pas moins restés
+distincts.
+
+
+
+
+Chapitre XI
+
+Fin du Petit-Picpus
+
+
+Dès le commencement de la Restauration, le couvent du Petit-Picpus
+dépérissait; ce qui fait partie de la mort générale de l'ordre, lequel,
+après le dix-huitième siècle, s'en va comme tous les ordres religieux.
+La contemplation est, ainsi que la prière, un besoin de l'humanité;
+mais, comme tout ce que la Révolution a touché, elle se transformera,
+et, d'hostile au progrès social, lui deviendra favorable.
+
+La maison du Petit-Picpus se dépeuplait rapidement. En 1840, le petit
+couvent avait disparu, le pensionnat avait disparu. Il n'y avait plus ni
+les vieilles femmes, ni les jeunes filles; les unes étaient mortes, les
+autres s'en étaient allées. _Volaverunt_.
+
+La règle de l'Adoration Perpétuelle est d'une telle rigidité qu'elle
+épouvante; les vocations reculent, l'ordre ne se recrute pas. En 1845,
+il se faisait encore çà et là quelques soeurs converses; mais de
+religieuses de choeur, point. Il y a quarante ans, les religieuses
+étaient près de cent; il y a quinze ans, elles n'étaient plus que
+vingt-huit. Combien sont-elles aujourd'hui? En 1847, la prieure était
+jeune, signe que le cercle du choix se restreint. Elle n'avait pas
+quarante ans. À mesure que le nombre diminue, la fatigue augmente; le
+service de chacune devient plus pénible; on voyait dès lors approcher le
+moment où elles ne seraient plus qu'une douzaine d'épaules douloureuses
+et courbées pour porter la lourde règle de saint Benoît. Le fardeau est
+implacable et reste le même à peu comme à beaucoup. Il pesait, il
+écrase. Aussi elles meurent. Du temps que l'auteur de ce livre habitait
+encore Paris, deux sont mortes. L'une avait vingt-cinq ans, l'autre
+vingt-trois. Celle-ci peut dire comme Julia Alpinula: _Hic jaceo. Vvixi
+annos viginti et tres_. C'est à cause de cette décadence que le couvent
+a renoncé à l'éducation des filles.
+
+Nous n'avons pu passer devant cette maison extraordinaire, inconnue,
+obscure, sans y entrer et sans y faire entrer les esprits qui nous
+accompagnent et qui nous écoutent raconter, pour l'utilité de
+quelques-uns peut-être, l'histoire mélancolique de Jean Valjean. Nous
+avons pénétré dans cette communauté toute pleine de ces vieilles
+pratiques qui semblent si nouvelles aujourd'hui. C'est le jardin fermé.
+_Hortus conclusus_. Nous avons parlé de ce lieu singulier avec détail,
+mais avec respect, autant du moins que le respect et le détail sont
+conciliables. Nous ne comprenons pas tout, mais nous n'insultons rien.
+Nous sommes à égale distance de l'hosanna de Joseph de Maistre qui
+aboutit à sacrer le bourreau et du ricanement de Voltaire qui va jusqu'à
+railler le crucifix.
+
+Illogisme de Voltaire, soit dit en passant; car Voltaire eût défendu
+Jésus comme il défendait Calas; et, pour ceux-là mêmes qui nient les
+incarnations surhumaines, que représente le crucifix? Le sage assassiné.
+
+Au dix-neuvième siècle, l'idée religieuse subit une crise. On désapprend
+de certaines choses, et l'on fait bien, pourvu qu'en désapprenant ceci,
+on apprenne cela. Pas de vide dans le coeur humain. De certaines
+démolitions se font, et il est bon qu'elles se fassent, mais à la
+condition d'être suivies de reconstructions.
+
+En attendant, étudions les choses qui ne sont plus. Il est nécessaire de
+les connaître, ne fût-ce que pour les éviter. Les contrefaçons du passé
+prennent de faux noms et s'appellent volontiers l'avenir. Ce revenant,
+le passé, est sujet à falsifier son passeport. Mettons-nous au fait du
+piège. Défions-nous. Le passé a un visage, la superstition, et un
+masque, l'hypocrisie. Dénonçons le visage et arrachons le masque.
+
+Quant aux couvents, ils offrent une question complexe. Question de
+civilisation, qui les condamne; question de liberté, qui les protège.
+
+
+
+
+Livre septième--Parenthèse
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Le couvent, idée abstraite
+
+
+Ce livre est un drame dont le premier personnage est l'infini.
+
+L'homme est le second.
+
+Cela étant, comme un couvent s'est trouvé sur notre chemin, nous avons
+dû y pénétrer. Pourquoi? C'est que le couvent, qui est propre à l'orient
+comme à l'occident, à l'antiquité comme aux temps modernes, au
+paganisme, au bouddhisme, au mahométisme, comme au christianisme, est un
+des appareils d'optique appliqués par l'homme sur l'infini.
+
+Ce n'est point ici le lieu de développer hors de mesure de certaines
+idées; cependant, tout en maintenant absolument nos réserves, nos
+restrictions, et même nos indignations, nous devons le dire, toutes les
+fois que nous rencontrons dans l'homme l'infini, bien ou mal compris,
+nous nous sentons pris de respect. Il y a dans la synagogue, dans la
+mosquée, dans la pagode, dans le wigwam, un côté hideux que nous
+exécrons et un côté sublime que nous adorons. Quelle contemplation pour
+l'esprit et quelle rêverie sans fond! la réverbération de Dieu sur le
+mur humain.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Le couvent, fait historique
+
+
+Au point de vue de l'histoire, de la raison et de la vérité, le
+monachisme est condamné.
+
+Les monastères, quand ils abondent chez une nation, sont des noeuds à la
+circulation, des établissements encombrants, des centres de paresse là
+où il faut des centres de travail. Les communautés monastiques sont à la
+grande communauté sociale ce que le gui est au chêne, ce que la verrue
+est au corps humain. Leur prospérité et leur embonpoint sont
+l'appauvrissement du pays. Le régime monacal, bon au début des
+civilisations, utile à produire la réduction de la brutalité par le
+spirituel, est mauvais à la virilité des peuples. En outre, lorsqu'il se
+relâche, et qu'il entre dans sa période de dérèglement, comme il
+continue à donner l'exemple il devient mauvais par toutes les raisons
+qui le faisaient salutaire dans sa période de pureté.
+
+Les claustrations ont fait leur temps. Les cloîtres, utiles à la
+première éducation de la civilisation moderne, ont été gênants pour sa
+croissance et sont nuisibles à son développement. En tant qu'institution
+et que mode de formation pour l'homme, les monastères, bons au dixième
+siècle, discutables au quinzième, sont détestables au dix-neuvième. La
+lèpre monacale a presque rongé jusqu'au squelette deux admirables
+nations, l'Italie et l'Espagne, l'une la lumière, l'autre la splendeur
+de l'Europe pendant des siècles, et, à l'époque où nous sommes, ces deux
+illustres peuples ne commencent à guérir que grâce à la saine et
+vigoureuse hygiène de 1789.
+
+Le couvent, l'antique couvent de femmes particulièrement, tel qu'il
+apparaît encore au seuil de ce siècle en Italie, en Autriche, en
+Espagne, est une des plus sombres concrétions du Moyen Age. Le cloître,
+ce cloître-là, est le point d'intersection des terreurs. Le cloître
+catholique proprement dit est tout rempli du rayonnement noir de la
+mort.
+
+Le couvent espagnol surtout est funèbre. Là montent dans l'obscurité,
+sous des voûtes pleines de brume, sous des dômes vagues à force d'ombre,
+de massifs autels babéliques, hauts comme des cathédrales; là pendent à
+des chaînes dans les ténèbres d'immenses crucifix blancs; là s'étalent,
+nus sur l'ébène, de grands Christs d'ivoire; plus que sanglants,
+saignants; hideux et magnifiques, les coudes montrant les os, les
+rotules montrant les téguments, les plaies montrant les chairs,
+couronnés d'épines d'argent, cloués de clous d'or, avec des gouttes de
+sang en rubis sur le front et des larmes en diamants dans les yeux. Les
+diamants et les rubis semblent mouillés, et font pleurer en bas dans
+l'ombre des êtres voilés qui ont les flancs meurtris par le cilice et
+par le fouet aux pointes de fer, les seins écrasés par des claies
+d'osier, les genoux écorchés par la prière; des femmes qui se croient
+des épouses; des spectres qui se croient des séraphins. Ces femmes
+pensent-elles? non. Veulent-elles? non. Aiment-elles? non. Vivent-elles?
+non. Leurs nerfs sont devenus des os; leurs os sont devenus des pierres.
+Leur voile est de la nuit tissue. Leur souffle sous le voile ressemble à
+on ne sait quelle tragique respiration de la mort. L'abbesse, une larve,
+les sanctifie et les terrifie. L'immaculé est là, farouche. Tels sont
+les vieux monastères d'Espagne. Repaires de la dévotion terrible; antres
+de vierges; lieux féroces.
+
+L'Espagne catholique était plus romaine que Rome même. Le couvent
+espagnol était par excellence le couvent catholique. On y sentait
+l'orient. L'archevêque, kislar-aga du ciel, verrouillait et espionnait
+ce sérail d'âmes réservé à Dieu. La nonne était l'odalisque, le prêtre
+était l'eunuque. Les ferventes étaient choisies en songe et possédaient
+Christ. La nuit, le beau jeune homme nu descendait de la croix et
+devenait l'extase de la cellule. De hautes murailles gardaient de toute
+distraction vivante la sultane mystique qui avait le crucifié pour
+sultan. Un regard dehors était une infidélité. L' _in-pace_ remplaçait
+le sac de cuir. Ce qu'on jetait à la mer en orient, on le jetait à la
+terre en occident. Des deux côtés, des femmes se tordaient les bras; la
+vague aux unes, la fosse aux autres; ici les noyées, là les enterrées.
+Parallélisme monstrueux.
+
+Aujourd'hui les souteneurs du passé, ne pouvant nier ces choses, ont
+pris le parti d'en sourire. On a mis à la mode une façon commode et
+étrange de supprimer les révélations de l'histoire, d'infirmer les
+commentaires de la philosophie, et d'élider tous les faits gênants et
+toutes les questions sombres. _Matière à déclamations_, disent les
+habiles. Déclamations, répètent les niais. Jean-Jacques, déclamateur;
+Diderot, déclamateur; Voltaire sur Calas, Labarre et Sirven,
+déclamateur. Je ne sais qui a trouvé dernièrement que Tacite était un
+déclamateur, que Néron était une victime, et que décidément il fallait
+s'apitoyer «sur ce pauvre Holopherne».
+
+Les faits pourtant sont malaisés à déconcerter, et s'obstinent. L'auteur
+de ce livre a vu, de ses yeux, à huit lieues de Bruxelles, c'est là du
+Moyen Age que tout le monde a sous la main, à l'abbaye de Villers, le
+trou des oubliettes au milieu du pré qui a été la cour du cloître et, au
+bord de la Dyle, quatre cachots de pierre, moitié sous terre, moitié
+sous l'eau. C'étaient des _in-pace_. Chacun de ces cachots a un reste de
+porte de fer, une latrine, et une lucarne grillée qui, dehors, est à
+deux pieds au-dessus de la rivière, et, dedans, à six pieds au-dessus du
+sol. Quatre pieds de rivière coulent extérieurement le long du mur. Le
+sol est toujours mouillé. L'habitant de l' _in-pace_ avait pour lit
+cette terre mouillée. Dans l'un des cachots, il y a un tronçon de carcan
+scellé au mur; dans un autre on voit une espèce de boîte carrée faite de
+quatre lames de granit, trop courte pour qu'on s'y couche, trop basse
+pour qu'on s'y dresse. On mettait là dedans un être avec un couvercle de
+pierre par-dessus. Cela est. On le voit. On le touche. Ces _in-pace_,
+ces cachots, ces gonds de fer, ces carcans, cette haute lucarne au ras
+de laquelle coule la rivière, cette boîte de pierre fermée d'un
+couvercle de granit comme une tombe, avec cette différence qu'ici le
+mort était un vivant, ce sol qui est de la boue, ce trou de latrines,
+ces murs qui suintent, quels déclamateurs!
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+À quelle condition on peut respecter le passé
+
+
+Le monachisme, tel qu'il existait en Espagne et tel qu'il existe au
+Thibet, est pour la civilisation une sorte de phtisie. Il arrête net la
+vie. Il dépeuple, tout simplement. Claustration, castration. Il a été
+fléau en Europe. Ajoutez à cela la violence si souvent faite à la
+conscience, les vocations forcées, la féodalité s'appuyant au cloître,
+l'aînesse versant dans le monachisme le trop-plein de la famille, les
+férocités dont nous venons de parler, les _in-pace_, les bouches closes,
+les cerveaux murés, tant d'intelligences infortunées mises au cachot des
+voeux éternels, la prise d'habit, enterrement des âmes toutes vives.
+Ajoutez les supplices individuels aux dégradations nationales, et, qui
+que vous soyez, vous vous sentirez tressaillir devant le froc et le
+voile, ces deux suaires d'invention humaine.
+
+Pourtant, sur certains points et en certains lieux, en dépit de la
+philosophie, en dépit du progrès, l'esprit claustral persiste en plein
+dix-neuvième siècle, et une bizarre recrudescence ascétique étonne en ce
+moment le monde civilisé. L'entêtement des institutions vieillies à se
+perpétuer ressemble à l'obstination du parfum ranci qui réclamerait
+notre chevelure, à la prétention du poisson gâté qui voudrait être
+mangé, à la persécution du vêtement d'enfant qui voudrait habiller
+l'homme, et à la tendresse des cadavres qui reviendraient embrasser les
+vivants.
+
+Ingrats! dit le vêtement, je vous ai protégés dans le mauvais temps,
+pourquoi ne voulez-vous plus de moi? Je viens de la pleine mer, dit le
+poisson. J'ai été la rose, dit le parfum. Je vous ai aimés, dit le
+cadavre. Je vous ai civilisés, dit le couvent.
+
+À cela une seule réponse: Jadis.
+
+Rêver la prolongation indéfinie des choses défuntes et le gouvernement
+des hommes par embaumement, restaurer les dogmes en mauvais état,
+redorer les châsses, recrépir les cloîtres, rebénir les reliquaires,
+remeubler les superstitions, ravitailler les fanatismes, remmancher les
+goupillons et les sabres, reconstituer le monachisme et le militarisme,
+croire au salut de la société par la multiplication des parasites,
+imposer le passé au présent, cela semble étrange. Il y a cependant des
+théoriciens pour ces théories-là. Ces théoriciens, gens d'esprit
+d'ailleurs, ont un procédé bien simple, ils appliquent sur le passé un
+enduit qu'ils appellent ordre social, droit divin, morale, famille,
+respect des aïeux, autorité antique, tradition sainte, légitimité,
+religion; et ils vont criant:--Voyez! prenez ceci, honnêtes gens.--Cette
+logique était connue des anciens. Les aruspices la pratiquaient. Ils
+frottaient de craie une génisse noire, et disaient: Elle est blanche.
+_Bos cretatus_.
+
+Quant à nous, nous respectons çà et là et nous épargnons partout le
+passé, pourvu qu'il consente à être mort. S'il veut être vivant, nous
+l'attaquons, et nous tâchons de le tuer.
+
+Superstitions, bigotismes, cagotismes, préjugés, ces larves, toutes
+larves qu'elles sont, sont tenaces à la vie, elles ont des dents et des
+ongles dans leur fumée, et il faut les étreindre corps à corps, et leur
+faire la guerre, et la leur faire sans trêve, car c'est une des
+fatalités de l'humanité d'être condamnée à l'éternel combat des
+fantômes. L'ombre est difficile à prendre à la gorge et à terrasser.
+
+Un couvent en France, en plein midi du dix-neuvième siècle, c'est un
+collège de hiboux faisant face au jour. Un cloître, en flagrant délit
+d'ascétisme au beau milieu de la cité de 89, de 1830 et de 1848, Rome
+s'épanouissant dans Paris, c'est un anachronisme. En temps ordinaire,
+pour dissoudre un anachronisme et le faire évanouir, on n'a qu'à lui
+faire épeler le millésime. Mais nous ne sommes point en temps ordinaire.
+
+Combattons.
+
+Combattons, mais distinguons. Le propre de la vérité, c'est de n'être
+jamais excessive. Quel besoin a-t-elle d'exagérer? Il y a ce qu'il faut
+détruire, et il y a ce qu'il faut simplement éclairer et regarder.
+L'examen bienveillant et grave, quelle force! N'apportons point la
+flamme là où la lumière suffit.
+
+Donc, le dix-neuvième siècle étant donné, nous sommes contraire, en
+thèse générale, et chez tous les peuples, en Asie comme en Europe, dans
+l'Inde comme en Turquie, aux claustrations ascétiques. Qui dit couvent
+dit marais. Leur putrescibilité est évidente, leur stagnation est
+malsaine, leur fermentation enfièvre les peuples et les étiole; leur
+multiplication devient plaie d'Égypte. Nous ne pouvons penser sans
+effroi à ces pays où les fakirs, les bonzes, les santons, les caloyers,
+les marabouts, les talapoins et les derviches pullulent jusqu'au
+fourmillement vermineux.
+
+Cela dit, la question religieuse subsiste. Cette question a de certains
+côtés mystérieux, presque redoutables; qu'il nous soit permis de la
+regarder fixement.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Le couvent au point de vue des principes
+
+
+Des hommes se réunissent et habitent en commun. En vertu de quel droit?
+en vertu du droit d'association.
+
+Ils s'enferment chez eux. En vertu de quel droit? en vertu du droit qu'a
+tout homme d'ouvrir ou de fermer sa porte.
+
+Ils ne sortent pas. En vertu de quel droit? en vertu du droit d'aller et
+de venir, qui implique le droit de rester chez soi.
+
+Là, chez eux, que font-ils?
+
+Ils parlent bas; ils baissent les yeux; ils travaillent. Ils renoncent
+au monde, aux villes, aux sensualités, aux plaisirs, aux vanités, aux
+orgueils, aux intérêts. Ils sont vêtus de grosse laine ou de grosse
+toile. Pas un d'eux ne possède en propriété quoi que ce soit. En entrant
+là, celui qui était riche se fait pauvre. Ce qu'il a, il le donne à
+tous. Celui qui était ce qu'on appelle noble, gentilhomme et seigneur,
+est l'égal de celui qui était paysan. La cellule est identique pour
+tous. Tous subissent la même tonsure, portent le même froc, mangent le
+même pain noir, dorment sur la même paille, meurent sur la même cendre.
+Le même sac sur le dos, la même corde autour des reins. Si le parti pris
+est d'aller pieds nus, tous vont pieds nus. Il peut y avoir là un
+prince, ce prince est la même ombre que les autres. Plus de titres. Les
+noms de famille même ont disparu. Ils ne portent que des prénoms. Tous
+sont courbés sous l'égalité des noms de baptême. Ils ont dissous la
+famille charnelle et constitué dans leur communauté la famille
+spirituelle. Ils n'ont plus d'autres parents que tous les hommes. Ils
+secourent les pauvres, ils soignent les malades. Ils élisent ceux
+auxquels ils obéissent. Ils se disent l'un à l'autre: mon frère. Vous
+m'arrêtez, et vous vous écriez:--Mais c'est là le couvent idéal!
+
+Il suffit que ce soit le couvent possible, pour que j'en doive tenir
+compte.
+
+De là vient que, dans le livre précédent, j'ai parlé d'un couvent avec
+un accent respectueux. Le moyen-âge écarté, l'Asie écartée, la question
+historique et politique réservée, au point de vue philosophique pur, en
+dehors des nécessités de la politique militante, à la condition que le
+monastère soit absolument volontaire et ne renferme que des
+consentements, je considérerai toujours la communauté claustrale avec
+une certaine gravité attentive et, à quelques égards, déférente. Là où
+il y a la communauté, il y a la commune; là où il y a la commune, il y a
+le droit. Le monastère est le produit de la formule: Égalité,
+Fraternité. Oh! que la Liberté est grande! et quelle transfiguration
+splendide! la Liberté suffit à transformer le monastère en république.
+
+Continuons.
+
+Mais ces hommes, ou ces femmes, qui sont derrière ces quatre murs, ils
+s'habillent de bure, ils sont égaux, ils s'appellent frères; c'est bien;
+mais ils font encore autre chose?
+
+Oui.
+
+Quoi?
+
+Ils regardent l'ombre, ils se mettent à genoux, et ils joignent les
+mains.
+
+Qu'est-ce que cela signifie?
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+La prière
+
+
+Ils prient.
+
+Qui?
+
+Dieu.
+
+Prier Dieu, que veut dire ce mot?
+
+Y a-t-il un infini hors de nous? Cet infini est-il un, immanent,
+permanent; nécessairement substantiel, puisqu'il est infini, et que, si
+la matière lui manquait, il serait borné là, nécessairement intelligent,
+puisqu'il est infini, et que, si l'intelligence lui manquait, il serait
+fini là? Cet infini éveille-t-il en nous l'idée d'essence, tandis que
+nous ne pouvons nous attribuer à nous-mêmes que l'idée d'existence? En
+d'autres termes, n'est-il pas l'absolu dont nous sommes le relatif?
+
+En même temps qu'il y a un infini hors de nous, n'y a-t-il pas un infini
+en nous? Ces deux infinis (quel pluriel effrayant!) ne se
+superposent-ils pas l'un à l'autre? Le second infini n'est-il pas pour
+ainsi dire sous-jacent au premier? n'en est-il pas le miroir, le reflet,
+l'écho, abîme concentrique à un autre abîme? Ce second infini est-il
+intelligent lui aussi? Pense-t-il? aime-t-il? veut-il? Si les deux
+infinis sont intelligents, chacun d'eux a un principe voulant, et il y a
+un moi dans l'infini d'en haut comme il y a un moi dans l'infini d'en
+bas. Le moi d'en bas, c'est l'âme; le moi d'en haut, c'est Dieu.
+
+Mettre par la pensée l'infini d'en bas en contact avec l'infini d'en
+haut, cela s'appelle prier.
+
+Ne retirons rien à l'esprit humain; supprimer est mauvais. Il faut
+réformer et transformer. Certaines facultés de l'homme sont dirigées
+vers l'Inconnu; la pensée, la rêverie, la prière. L'Inconnu est un
+océan. Qu'est-ce que la conscience? C'est la boussole de l'Inconnu.
+Pensée, rêverie, prière, ce sont là de grands rayonnements mystérieux.
+Respectons-les. Où vont ces irradiations majestueuses de l'âme? à
+l'ombre; c'est-à-dire à la lumière.
+
+La grandeur de la démocratie, c'est de ne rien nier et de ne rien renier
+de l'humanité. Près du droit de l'Homme, au moins à côté, il y a le
+droit de l'Âme.
+
+Écraser les fanatismes et vénérer l'infini, telle est la loi. Ne nous
+bornons pas à nous prosterner sous l'arbre Création, et à contempler ses
+immenses branchages pleins d'astres. Nous avons un devoir: travailler à
+l'âme humaine, défendre le mystère contre le miracle, adorer
+l'incompréhensible et rejeter l'absurde, n'admettre, en fait
+d'inexplicable, que le nécessaire, assainir la croyance, ôter les
+superstitions de dessus la religion; écheniller Dieu.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Bonté absolue de la prière
+
+
+Quant au mode de prier, tous sont bons, pourvu qu'ils soient sincères.
+Tournez votre livre à l'envers, et soyez dans l'infini.
+
+Il y a, nous le savons, une philosophie qui nie l'infini. Il y a aussi
+une philosophie, classée pathologiquement, qui nie le soleil; cette
+philosophie s'appelle cécité.
+
+Ériger un sens qui nous manque en source de vérité, c'est un bel aplomb
+d'aveugle.
+
+Le curieux, ce sont les airs hautains, supérieurs et compatissants que
+prend, vis-à-vis de la philosophie qui voit Dieu, cette philosophie à
+tâtons. On croit entendre une taupe s'écrier: Ils me font pitié avec
+leur soleil!
+
+Il y a, nous le savons, d'illustres et puissants athées. Ceux-là, au
+fond, ramenés au vrai par leur puissance même, ne sont pas bien sûrs
+d'être athées, ce n'est guère avec eux qu'une affaire de définition, et,
+dans tous les cas, s'ils ne croient pas Dieu, étant de grands esprits,
+ils prouvent Dieu.
+
+Nous saluons en eux les philosophes, tout en qualifiant inexorablement
+leur philosophie.
+
+Continuons.
+
+L'admirable aussi, c'est la facilité à se payer de mots. Une école
+métaphysique du nord, un peu imprégnée de brouillard, a cru faire une
+révolution dans l'entendement humain en remplaçant le mot Force par le
+mot Volonté.
+
+Dire: la plante veut; au lieu de: la plante croît; cela serait fécond,
+en effet, si l'on ajoutait: l'univers veut. Pourquoi? C'est qu'il en
+sortirait ceci: la plante veut, donc elle a un moi; l'univers veut, donc
+il a un Dieu.
+
+Quant à nous, qui pourtant, au rebours de cette école, ne rejetons rien
+à priori, une volonté dans la plante, acceptée par cette école, nous
+paraît plus difficile à admettre qu'une volonté dans l'univers, niée par
+elle.
+
+Nier la volonté de l'infini, c'est-à-dire Dieu, cela ne se peut qu'à la
+condition de nier l'infini. Nous l'avons démontré.
+
+La négation de l'infini mène droit au nihilisme. Tout devient «une
+conception de l'esprit».
+
+Avec le nihilisme pas de discussion possible. Car le nihilisme logique
+doute que son interlocuteur existe, et n'est pas bien sûr d'exister
+lui-même.
+
+À son point de vue, il est possible qu'il ne soit lui-même pour lui-même
+qu'une «conception de son esprit».
+
+Seulement, il ne s'aperçoit point que tout ce qu'il a nié, il l'admet en
+bloc, rien qu'en prononçant ce mot: Esprit.
+
+En somme, aucune voie n'est ouverte pour la pensée par une philosophie
+qui fait tout aboutir au monosyllabe Non.
+
+À: Non, il n'y a qu'une réponse: Oui.
+
+Le nihilisme est sans portée.
+
+Il n'y a pas de néant. Zéro n'existe pas. Tout est quelque chose. Rien
+n'est rien.
+
+L'homme vit d'affirmation plus encore que de pain.
+
+Voir et montrer, cela même ne suffit pas. La philosophie doit être une
+énergie; elle doit avoir pour effort et pour effet d'améliorer l'homme.
+Socrate doit entrer dans Adam et produire Marc-Aurèle; en d'autres
+termes, faire sortir de l'homme de la félicité l'homme de la sagesse.
+Changer l'Eden en Lycée. La science doit être un cordial. Jouir, quel
+triste but et quelle ambition chétive! La brute jouit. Penser, voilà le
+triomphe vrai de l'âme. Tendre la pensée à la soif des hommes, leur
+donner à tous en élixir la notion de Dieu, faire fraterniser en eux la
+conscience et la science, les rendre justes par cette confrontation
+mystérieuse, telle est la fonction de la philosophie réelle. La morale
+est un épanouissement de vérités. Contempler mène à agir. L'absolu doit
+être pratique. Il faut que l'idéal soit respirable, potable et mangeable
+à l'esprit humain. C'est l'idéal qui a le droit de dire: _Prenez, ceci
+est ma chair, ceci est mon sang_. La sagesse est une communion sacrée.
+C'est à cette condition qu'elle cesse d'être un stérile amour de la
+science pour devenir le mode un et souverain du ralliement humain, et
+que de philosophie elle est promue religion.
+
+La philosophie ne doit pas être un encorbellement bâti sur le mystère
+pour le regarder à son aise, sans autre résultat que d'être commode à la
+curiosité.
+
+Pour nous, en ajournant le développement de notre pensée à une autre
+occasion, nous nous bornons à dire que nous ne comprenons ni l'homme
+comme point de départ, ni le progrès comme but, sans ces deux forces qui
+sont les deux moteurs: croire et aimer.
+
+Le progrès est le but, l'idéal est le type.
+
+Qu'est-ce que l'idéal? C'est Dieu.
+
+Idéal, absolu, perfection, infini; mots identiques.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Précautions à prendre dans le blâme
+
+
+L'histoire et la philosophie ont d'éternels devoirs qui sont en même
+temps des devoirs simples; combattre Caïphe évêque, Dracon juge,
+Trimalcion législateur, Tibère empereur, cela est clair, direct et
+limpide, et n'offre aucune obscurité. Mais le droit de vivre à part,
+même avec ses inconvénients et ses abus, veut être constaté et ménagé.
+Le cénobitisme est un problème humain.
+
+Lorsqu'on parle des couvents, ces lieux d'erreur, mais d'innocence,
+d'égarement, mais de bonne volonté, d'ignorance, mais de dévouement, de
+supplice, mais de martyre, il faut presque toujours dire oui et non.
+
+Un couvent, c'est une contradiction. Pour but, le salut; pour moyen, le
+sacrifice. Le couvent, c'est le suprême égoïsme ayant pour résultante la
+suprême abnégation.
+
+Abdiquer pour régner, semble être la devise du monachisme.
+
+Au cloître, on souffre pour jouir. On tire une lettre de change sur la
+mort. On escompte en nuit terrestre la lumière céleste. Au cloître,
+l'enfer est accepté en avance d'hoirie sur le paradis.
+
+La prise de voile ou de froc est un suicide payé d'éternité.
+
+Il ne nous parait pas qu'en un pareil sujet la moquerie soit de mise.
+Tout y est sérieux, le bien comme le mal.
+
+L'homme juste fronce le sourcil, mais ne sourit jamais du mauvais
+sourire. Nous comprenons la colère, non la malignité.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Foi, loi
+
+
+Encore quelques mots.
+
+Nous blâmons l'Église quand elle est saturée d'intrigue, nous méprisons
+le spirituel âpre au temporel; mais nous honorons partout l'homme
+pensif.
+
+Nous saluons qui s'agenouille.
+
+Une foi; c'est là pour l'homme le nécessaire. Malheur à qui ne croit
+rien!
+
+On n'est pas inoccupé parce qu'on est absorbé. Il y a le labeur visible
+et le labeur invisible.
+
+Contempler, c'est labourer; penser, c'est agir. Les bras croisés
+travaillent, les mains jointes font. Le regard au ciel est une oeuvre.
+
+Thalès resta quatre ans immobile. Il fonda la philosophie.
+
+Pour nous les cénobites ne sont pas des oisifs, et les solitaires ne
+sont pas des fainéants.
+
+Songer à l'Ombre est une chose sérieuse.
+
+Sans rien infirmer de ce que nous venons de dire, nous croyons qu'un
+perpétuel souvenir du tombeau convient aux vivants. Sur ce point le
+prêtre et le philosophe sont d'accord. _Il faut mourir_. L'abbé de La
+Trappe donne la réplique à Horace.
+
+Mêler à sa vie une certaine présence du sépulcre, c'est la loi du sage;
+et c'est la loi de l'ascète. Sous ce rapport l'ascète et le sage
+convergent.
+
+Il y a la croissance matérielle; nous la voulons. Il y a aussi la
+grandeur morale; nous y tenons.
+
+Les esprits irréfléchis et rapides disent:
+
+--À quoi bon ces figures immobiles du côté du mystère? À quoi
+servent-elles? qu'est-ce qu'elles font?
+
+Hélas! en présence de l'obscurité qui nous environne et qui nous attend,
+ne sachant pas ce que la dispersion immense fera de nous, nous
+répondons: Il n'y a pas d'oeuvre plus sublime peut-être que celle que
+font ces âmes. Et nous ajoutons: Il n'y a peut-être pas de travail plus
+utile.
+
+Il faut bien ceux qui prient toujours pour ceux qui ne prient jamais.
+
+Pour nous, toute la question est dans la quantité de pensée qui se mêle
+à la prière.
+
+Leibniz priant, cela est grand; Voltaire adorant, cela est beau. _Deo
+erexit Voltaire_.
+
+Nous sommes pour la religion contre les religions.
+
+Nous sommes de ceux qui croient à la misère des oraisons et à la
+sublimité de la prière.
+
+Du reste, dans cette minute que nous traversons, minute qui heureusement
+ne laissera pas au dix-neuvième siècle sa figure, à cette heure où tant
+d'hommes ont le front bas et l'âme peu haute, parmi tant de vivants
+ayant pour morale de jouir, et occupés des choses courtes et difformes
+de la matière, quiconque s'exile nous semble vénérable. Le monastère est
+un renoncement. Le sacrifice qui porte à faux est encore le sacrifice.
+Prendre pour devoir une erreur sévère, cela a sa grandeur.
+
+Pris en soi, et idéalement, et pour tourner autour de la vérité jusqu'à
+épuisement impartial de tous les aspects, le monastère, le couvent de
+femmes surtout, car dans notre société c'est la femme qui souffre le
+plus, et dans cet exil du cloître il y a de la protestation, le couvent
+de femmes a incontestablement une certaine majesté.
+
+Cette existence claustrale si austère et si morne, dont nous venons
+d'indiquer quelques linéaments, ce n'est pas la vie, car ce n'est pas la
+liberté; ce n'est pas la tombe, car ce n'est pas la plénitude; c'est le
+lieu étrange d'où l'on aperçoit, comme de la crête d'une haute montagne,
+d'un côté l'abîme où nous sommes, de l'autre l'abîme où nous serons;
+c'est une frontière étroite et brumeuse séparant deux mondes, éclairée
+et obscurcie par les deux à la fois, où le rayon affaibli de la vie se
+mêle au rayon vague de la mort; c'est la pénombre du tombeau.
+
+Quant à nous, qui ne croyons pas ce que ces femmes croient, mais qui
+vivons comme elles par la foi, nous n'avons jamais pu considérer sans
+une espèce de terreur religieuse et tendre, sans une sorte de pitié
+pleine d'envie, ces créatures dévouées, tremblantes et confiantes, ces
+âmes humbles et augustes qui osent vivre au bord même du mystère,
+attendant, entre le monde qui est fermé et le ciel qui n'est pas ouvert,
+tournées vers la clarté qu'on ne voit pas, ayant seulement le bonheur de
+penser qu'elles savent où elle est, aspirant au gouffre et à l'inconnu,
+l'oeil fixé sur l'obscurité immobile, agenouillées, éperdues,
+stupéfaites, frissonnantes, à demi soulevées à de certaines heures par
+les souffles profonds de l'éternité.
+
+
+
+
+Livre huitième--Les cimetières prennent ce qu'on leur donne
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Où il est traité de la manière d'entrer au couvent
+
+
+C'est dans cette maison que Jean Valjean était, comme avait dit
+Fauchelevent, «tombé du ciel».
+
+Il avait franchi le mur du jardin qui faisait l'angle de la rue
+Polonceau. Cet hymne des anges qu'il avait entendu au milieu de la nuit,
+c'étaient les religieuses chantant matines; cette salle qu'il avait
+entrevue dans l'obscurité, c'était la chapelle; ce fantôme qu'il avait
+vu étendu à terre, c'était la soeur faisant la réparation; ce grelot
+dont le bruit l'avait si étrangement surpris, c'était le grelot du
+jardinier attaché au genou du père Fauchelevent.
+
+Une fois Cosette couchée, Jean Valjean et Fauchelevent avaient, comme on
+l'a vu, soupé d'un verre de vin et d'un morceau de fromage devant un bon
+fagot flambant; puis, le seul lit qu'il y eût dans la baraque étant
+occupé par Cosette, ils s'étaient jetés chacun sur une botte de paille.
+Avant de fermer les yeux, Jean Valjean avait dit:--Il faut désormais que
+je reste ici.--Cette parole avait trotté toute la nuit dans la tête de
+Fauchelevent.
+
+À vrai dire, ni l'un ni l'autre n'avaient dormi.
+
+Jean Valjean, se sentant découvert et Javert sur sa piste, comprenait
+que lui et Cosette étaient perdus s'ils rentraient dans Paris. Puisque
+le nouveau coup de vent qui venait de souffler sur lui l'avait échoué
+dans ce cloître, Jean Valjean n'avait plus qu'une pensée, y rester. Or,
+pour un malheureux dans sa position, ce couvent était à la fois le lieu
+le plus dangereux et le plus sûr; le plus dangereux, car, aucun homme ne
+pouvant y pénétrer, si on l'y découvrait, c'était un flagrant délit, et
+Jean Valjean ne faisait qu'un pas du couvent à la prison; le plus sûr,
+car si l'on parvenait à s'y faire accepter et à y demeurer, qui
+viendrait vous chercher là? Habiter un lieu impossible, c'était le
+salut.
+
+De son côté, Fauchelevent se creusait la cervelle. Il commençait par se
+déclarer qu'il n'y comprenait rien. Comment Mr Madeleine se trouvait-il
+là, avec les murs qu'il y avait? Des murs de cloître ne s'enjambent pas.
+Comment s'y trouvait-il avec un enfant? On n'escalade pas une muraille à
+pic avec un enfant dans ses bras. Qu'était-ce que cet enfant? D'où
+venaient-ils tous les deux? Depuis que Fauchelevent était dans le
+couvent, il n'avait plus entendu parler de Montreuil-sur-Mer, et il ne
+savait rien de ce qui s'était passé. Le père Madeleine avait cet air qui
+décourage les questions; et d'ailleurs Fauchelevent se disait: On ne
+questionne pas un saint. Mr Madeleine avait conservé pour lui tout son
+prestige. Seulement, de quelques mots échappés à Jean Valjean, le
+jardinier crut pouvoir conclure que Mr Madeleine avait probablement fait
+faillite par la dureté des temps, et qu'il était poursuivi par ses
+créanciers; ou bien qu'il était compromis dans une affaire politique et
+qu'il se cachait; ce qui ne déplut point à Fauchelevent, lequel, comme
+beaucoup de nos paysans du nord, avait un vieux fond bonapartiste. Se
+cachant, Mr Madeleine avait pris le couvent pour asile, et il était
+simple qu'il voulût y rester. Mais l'inexplicable, où Fauchelevent
+revenait toujours et où il se cassait la tête, c'était que Mr Madeleine
+fût là, et qu'il y fût avec cette petite. Fauchelevent les voyait, les
+touchait, leur parlait, et n'y croyait pas. L'incompréhensible venait de
+faire son entrée dans la cahute de Fauchelevent. Fauchelevent était à
+tâtons dans les conjectures, et ne voyait plus rien de clair sinon ceci:
+Mr Madeleine m'a sauvé la vie. Cette certitude unique suffisait, et le
+détermina. Il se dit à part lui: C'est mon tour. Il ajouta dans sa
+conscience: Mr Madeleine n'a pas tant délibéré quand il s'est agi de se
+fourrer sous la voiture pour m'en tirer. Il décida qu'il sauverait Mr
+Madeleine.
+
+Il se fit pourtant diverses questions et diverses réponses:--Après ce
+qu'il a été pour moi, si c'était un voleur, le sauverais-je? Tout de
+même. Si c'était un assassin, le sauverais-je? Tout de même. Puisque
+c'est un saint, le sauverai-je? Tout de même.
+
+Mais le faire rester dans le couvent, quel problème! Devant cette
+tentative presque chimérique, Fauchelevent ne recula point; ce pauvre
+paysan picard, sans autre échelle que son dévouement, sa bonne volonté,
+et un peu de cette vieille finesse campagnarde mise cette fois au
+service d'une intention généreuse, entreprit d'escalader les
+impossibilités du cloître et les rudes escarpements de la règle de saint
+Benoît. Le père Fauchelevent était un vieux qui toute sa vie avait été
+égoïste, et qui, à la fin de ses jours, boiteux, infirme, n'ayant plus
+aucun intérêt au monde, trouva doux d'être reconnaissant, et, voyant une
+vertueuse action à faire, se jeta dessus comme un homme qui, au moment
+de mourir, rencontrerait sous sa main un verre d'un bon vin dont il
+n'aurait jamais goûté et le boirait avidement. On peut ajouter que l'air
+qu'il respirait depuis plusieurs années déjà dans ce couvent avait
+détruit la personnalité en lui, et avait fini par lui rendre nécessaire
+une bonne action quelconque.
+
+Il prit donc sa résolution: se dévouer à Mr Madeleine.
+
+Nous venons de le qualifier _pauvre paysan picard_. La qualification est
+juste, mais incomplète. Au point de cette histoire où nous sommes, un
+peu de physiologie du père Fauchelevent devient utile. Il était paysan,
+mais il avait été tabellion, ce qui ajoutait de la chicane à sa finesse,
+et de la pénétration à sa naïveté. Ayant, pour des causes diverses,
+échoué dans ses affaires, de tabellion il était tombé charretier et
+manoeuvre. Mais, en dépit des jurons et des coups de fouet, nécessaires
+aux chevaux, à ce qu'il paraît, il était resté du tabellion en lui. Il
+avait quelque esprit naturel; il ne disait ni j'ons ni j'avons; il
+causait, chose rare au village; et les autres paysans disaient de lui:
+Il parle quasiment comme un monsieur à chapeau. Fauchelevent était en
+effet de cette espèce que le vocabulaire impertinent et léger du dernier
+siècle qualifiait: _demi-bourgeois, demi-manant;_ et que les métaphores
+tombant du château sur la chaumière étiquetaient dans le casier de la
+roture: _un peu rustre, un peu citadin; poivre et sel_. Fauchelevent,
+quoique fort éprouvé et fort usé par le sort, espèce de pauvre vieille
+âme montrant la corde, était pourtant homme de premier mouvement, et
+très spontané; qualité précieuse qui empêche qu'on soit jamais mauvais.
+Ses défauts et ses vices, car il en avait eu, étaient de surface; en
+somme, sa physionomie était de celles qui réussissent près de
+l'observateur. Ce vieux visage n'avait aucune de ces fâcheuses rides du
+haut du front qui signifient méchanceté ou bêtise.
+
+Au point du jour, ayant énormément songé, le père Fauchelevent ouvrit
+les yeux et vit Mr Madeleine qui, assis sur sa botte de paille,
+regardait Cosette dormir. Fauchelevent se dressa sur son séant et dit:
+
+--Maintenant que vous êtes ici, comment allez-vous faire pour y entrer?
+
+Ce mot résumait la situation, et réveilla Jean Valjean de sa rêverie.
+
+Les deux bonshommes tinrent conseil.
+
+--D'abord, dit Fauchelevent, vous allez commencer par ne pas mettre les
+pieds hors de cette chambre. La petite ni vous. Un pas dans le jardin,
+nous sommes flambés.
+
+--C'est juste.
+
+--Monsieur Madeleine, reprit Fauchelevent, vous êtes arrivé dans un
+moment très bon, je veux dire très mauvais, il y a une de ces dames fort
+malade. Cela fait qu'on ne regardera pas beaucoup de notre côté. Il
+paraît qu'elle se meurt. On dit les prières de quarante heures. Toute la
+communauté est en l'air. Ça les occupe. Celle qui est en train de s'en
+aller est une sainte. Au fait, nous sommes tous des saints ici. Toute la
+différence entre elles et moi, c'est qu'elles disent: notre cellule, et
+que je dis: ma _piolle_. Il va y avoir l'oraison pour les agonisants, et
+puis l'oraison pour les morts. Pour aujourd'hui nous serons tranquilles
+ici; mais je ne réponds pas de demain.
+
+--Pourtant, observa Jean Valjean, cette baraque est dans le rentrant du
+mur, elle est cachée par une espèce de ruine, il y a des arbres, on ne
+la voit pas du couvent.
+
+--Et j'ajoute que les religieuses n'en approchent jamais.
+
+--Eh bien? fit Jean Valjean.
+
+Le point d'interrogation qui accentuait cet: eh bien, signifiait: il me
+semble qu'on peut y demeurer caché. C'est à ce point d'interrogation que
+Fauchelevent répondit:
+
+--Il y a les petites.
+
+--Quelles petites? demanda Jean Valjean.
+
+Comme Fauchelevent ouvrait la bouche pour expliquer le mot qu'il venait
+de prononcer, une cloche sonna un coup.
+
+--La religieuse est morte, dit-il. Voici le glas.
+
+Et il fit signe à Jean Valjean d'écouter.
+
+La cloche sonna un second coup.
+
+--C'est le glas, monsieur Madeleine. La cloche va continuer de minute en
+minute pendant vingt-quatre heures jusqu'à la sortie du corps de
+l'église. Voyez-vous, ça joue. Aux récréations, il suffit qu'une balle
+roule pour qu'elles s'en viennent, malgré les défenses, chercher et
+fourbanser partout par ici. C'est des diables, ces chérubins-là.
+
+--Qui? demanda Jean Valjean.
+
+--Les petites. Vous seriez bien vite découvert, allez. Elles crieraient:
+Tiens! un homme! Mais il n'y a pas de danger aujourd'hui. Il n'y aura
+pas de récréation. La journée va être tout prières. Vous entendez la
+cloche. Comme je vous le disais, un coup par minute. C'est le glas.
+
+--Je comprends, père Fauchelevent. Il y a des pensionnaires.
+
+Et Jean Valjean pensa à part lui:
+
+--Ce serait l'éducation de Cosette toute trouvée.
+
+Fauchelevent s'exclama:
+
+--Pardine! s'il y a des petites filles! Et qui piailleraient autour de
+vous! et qui se sauveraient! Ici, être homme, c'est avoir la peste. Vous
+voyez bien qu'on m'attache un grelot à la patte comme à une bête féroce.
+
+Jean Valjean songeait de plus en plus profondément.
+
+--Ce couvent nous sauverait, murmurait-il. Puis il éleva la voix:
+
+--Oui, le difficile, c'est de rester.
+
+--Non, dit Fauchelevent, c'est de sortir.
+
+Jean Valjean sentit le sang lui refluer au coeur.
+
+--Sortir!
+
+--Oui, monsieur Madeleine, pour rentrer, il faut que vous sortiez.
+
+Et, après avoir laissé passer un coup de cloche du glas, Fauchelevent
+poursuivit:
+
+--On ne peut pas vous trouver ici comme ça. D'où venez-vous? Pour moi
+vous tombez du ciel, parce que je vous connais; mais des religieuses, ça
+a besoin qu'on entre par la porte.
+
+Tout à coup on entendit une sonnerie assez compliquée d'une autre
+cloche.
+
+--Ah! dit Fauchelevent, on sonne les mères vocales. Elles vont au
+chapitre. On tient toujours chapitre quand quelqu'un est mort. Elle est
+morte au point du jour. C'est ordinairement au point du jour qu'on
+meurt. Mais est-ce que vous ne pourriez pas sortir par où vous êtes
+entré? Voyons, ce n'est pas pour vous faire une question, par où
+êtes-vous entré?
+
+Jean Valjean devint pâle. La seule idée de redescendre dans cette rue
+formidable le faisait frissonner. Sortez d'une forêt pleine de tigres,
+et, une fois dehors, imaginez-vous un conseil d'ami qui vous engage à y
+rentrer. Jean Valjean se figurait toute la police encore grouillante
+dans le quartier, des agents en observation, des vedettes partout,
+d'affreux poings tendus vers son collet, Javert peut-être au coin du
+carrefour.
+
+--Impossible! dit-il. Père Fauchelevent, mettez que je suis tombé de
+là-haut.
+
+--Mais je le crois, je le crois, reprit Fauchelevent. Vous n'avez pas
+besoin de me le dire. Le bon Dieu vous aura pris dans sa main pour vous
+regarder de près, et puis vous aura lâché. Seulement il voulait vous
+mettre dans un couvent d'hommes; il s'est trompé. Allons, encore une
+sonnerie. Celle-ci est pour avertir le portier d'aller prévenir la
+municipalité pour qu'elle aille prévenir le médecin des morts pour qu'il
+vienne voir qu'il y a une morte. Tout ça, c'est la cérémonie de mourir.
+Elles n'aiment pas beaucoup cette visite-là, ces bonnes dames. Un
+médecin, ça ne croit à rien. Il lève le voile. Il lève même quelquefois
+autre chose. Comme elles ont vite fait avertir le médecin, cette
+fois-ci! Qu'est-ce qu'il y a donc? Votre petite dort toujours. Comment
+se nomme-t-elle?
+
+--Cosette.
+
+--C'est votre fille? comme qui dirait: vous seriez son grand-père?
+
+--Oui.
+
+--Pour elle, sortir d'ici, ce sera facile. J'ai ma porte de service qui
+donne sur la cour. Je cogne. Le portier ouvre. J'ai ma hotte sur le dos,
+la petite est dedans. Je sors. Le père Fauchelevent sort avec sa hotte,
+c'est tout simple. Vous direz à la petite de se tenir bien tranquille.
+Elle sera sous la bâche. Je la déposerai le temps qu'il faudra chez une
+vieille bonne amie de fruitière que j'ai rue du Chemin-Vert, qui est
+sourde et où il y a un petit lit. Je crierai dans l'oreille à la
+fruitière que c'est une nièce à moi, et de me la garder jusqu'à demain.
+Puis la petite rentrera avec vous. Car je vous ferai rentrer. Il le
+faudra bien. Mais vous, comment ferez-vous pour sortir? Jean Valjean
+hocha la tête.
+
+--Que personne ne me voie. Tout est là, père Fauchelevent. Trouvez moyen
+de me faire sortir comme Cosette dans une hotte et sous une bâche.
+
+Fauchelevent se grattait le bas de l'oreille avec le médium de la main
+gauche, signe de sérieux embarras.
+
+Une troisième sonnerie fit diversion.
+
+--Voici le médecin des morts qui s'en va, dit Fauchelevent. Il a
+regardé, et dit: elle est morte, c'est bon. Quand le médecin a visé le
+passeport pour le paradis, les pompes funèbres envoient une bière. Si
+c'est une mère, les mères l'ensevelissent; si c'est une soeur, les
+soeurs l'ensevelissent. Après quoi, je cloue. Cela fait partie de mon
+jardinage. Un jardinier est un peu un fossoyeur. On la met dans une
+salle basse de l'église qui communique à la rue et où pas un homme ne
+peut entrer que le médecin des morts. Je ne compte pas pour des hommes
+les croque-morts et moi. C'est dans cette salle que je cloue la bière.
+Les croque-morts viennent la prendre, et fouette cocher! c'est comme
+cela qu'on s'en va au ciel. On apporte une boîte où il n'y a rien, on la
+remporte avec quelque chose dedans. Voilà ce que c'est qu'un
+enterrement. _De profundis_.
+
+Un rayon de soleil horizontal effleurait le visage de Cosette endormie
+qui entrouvrait vaguement la bouche, et avait l'air d'un ange buvant de
+la lumière. Jean Valjean s'était mis à la regarder. Il n'écoutait plus
+Fauchelevent.
+
+N'être pas écouté, ce n'est pas une raison pour se taire. Le brave vieux
+jardinier continuait paisiblement son rabâchage:
+
+--On fait la fosse au cimetière Vaugirard. On prétend qu'on va le
+supprimer, ce cimetière Vaugirard. C'est un ancien cimetière qui est en
+dehors des règlements, qui n'a pas l'uniforme, et qui va prendre sa
+retraite. C'est dommage, car il est commode. J'ai là un ami, le père
+Mestienne, le fossoyeur. Les religieuses d'ici ont un privilège, c'est
+d'être portées à ce cimetière-là à la tombée de la nuit. Il y a un
+arrêté de la préfecture exprès pour elles. Mais que d'événements depuis
+hier! la mère Crucifixion est morte, et le père Madeleine....
+
+--Est enterré, dit Jean Valjean souriant tristement.
+
+Fauchelevent fit ricocher le mot.
+
+--Dame! si vous étiez ici tout à fait, ce serait un véritable
+enterrement.
+
+Une quatrième sonnerie éclata. Fauchelevent détacha vivement du clou la
+genouillère à grelot et la reboucla à son genou.
+
+--Cette fois, c'est moi. La mère prieure me demande. Bon, je me pique à
+l'ardillon de ma boucle. Monsieur Madeleine, ne bougez pas, et
+attendez-moi. Il y a du nouveau. Si vous avez faim, il y a là le vin, le
+pain et le fromage.
+
+Et il sortit de la cahute en disant: On y va! on y va!
+
+Jean Valjean le vit se hâter à travers le jardin, aussi vite que sa
+jambe torse le lui permettait, tout en regardant de côté ses
+melonnières.
+
+Moins de dix minutes après, le père Fauchelevent, dont le grelot mettait
+sur son passage les religieuses en déroute, frappait un petit coup à une
+porte, et une voix douce répondait: _À jamais. À jamais_, c'est-à-dire:
+_Entrez_.
+
+Cette porte était celle du parloir réservé au jardinier pour les besoins
+du service. Ce parloir était contigu à la salle du chapitre. La prieure,
+assise sur l'unique chaise du parloir, attendait Fauchelevent.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Fauchelevent en présence de la difficulté
+
+
+Avoir l'air agité et grave, cela est particulier, dans les occasions
+critiques, à de certains caractères et à de certaines professions,
+notamment aux prêtres et aux religieux. Au moment où Fauchelevent entra,
+cette double forme de la préoccupation était empreinte sur la
+physionomie de la prieure, qui était cette charmante et savante Mlle de
+Blemeur, mère Innocente, ordinairement gaie.
+
+Le jardinier fit un salut craintif, et resta sur le seuil de la cellule.
+La prieure, qui égrenait son rosaire, leva les yeux et dit:
+
+--Ah! c'est vous, père Fauvent.
+
+Cette abréviation avait été adoptée dans le couvent.
+
+Fauchelevent recommença son salut.
+
+--Père Fauvent, je vous ai fait appeler.
+
+--Me voici, révérende mère.
+
+--J'ai à vous parler.
+
+--Et moi, de mon côté, dit Fauchelevent avec une hardiesse dont il avait
+peur intérieurement, j'ai quelque chose à dire à la très révérende mère.
+
+La prieure le regarda.
+
+--Ah! vous avez une communication à me faire.
+
+--Une prière.
+
+--Eh bien, parlez.
+
+Le bonhomme Fauchelevent, ex-tabellion, appartenait à la catégorie des
+paysans qui ont de l'aplomb. Une certaine ignorance habile est une
+force; on ne s'en défie pas et cela vous prend. Depuis un peu plus de
+deux ans qu'il habitait le couvent, Fauchelevent avait réussi dans la
+communauté. Toujours solitaire, et tout en vaquant à son jardinage, il
+n'avait guère autre chose à faire que d'être curieux. À distance comme
+il était de toutes ces femmes voilées allant et venant, il ne voyait
+guère devant lui qu'une agitation d'ombres. À force d'attention et de
+pénétration, il était parvenu à remettre de la chair dans tous ces
+fantômes, et ces mortes vivaient pour lui. Il était comme un sourd dont
+la vue s'allonge et comme un aveugle dont l'ouïe s'aiguise. Il s'était
+appliqué à démêler le sens des diverses sonneries, et il y était arrivé,
+de sorte que ce cloître énigmatique et taciturne n'avait rien de caché
+pour lui; ce sphinx lui bavardait tous ses secrets à l'oreille.
+Fauchelevent, sachant tout, cachait tout. C'était là son art. Tout le
+couvent le croyait stupide. Grand mérite en religion. Les mères vocales
+faisaient cas de Fauchelevent. C'était un curieux muet. Il inspirait la
+confiance. En outre, il était régulier, et ne sortait que pour les
+nécessités démontrées du verger et du potager. Cette discrétion
+d'allures lui était comptée. Il n'en avait pas moins fait jaser deux
+hommes; au couvent, le portier, et il savait les particularités du
+parloir; et, au cimetière, le fossoyeur, et il savait les singularités
+de la sépulture; de la sorte, il avait, à l'endroit de ces religieuses,
+une double lumière, l'une sur la vie, l'autre sur la mort. Mais il
+n'abusait de rien. La congrégation tenait à lui. Vieux, boiteux, n'y
+voyant goutte, probablement un peu sourd, que de qualités! On l'eût
+difficilement remplacé.
+
+Le bonhomme, avec l'assurance de celui qui se sent apprécié, entama,
+vis-à-vis de la révérende prieure, une harangue campagnarde assez
+diffuse et très profonde. Il parla longuement de son âge, de ses
+infirmités, de la surcharge des années comptant double désormais pour
+lui, des exigences croissantes du travail, de la grandeur du jardin, des
+nuits à passer, comme la dernière, par exemple, où il avait fallu mettre
+des paillassons sur les melonnières à cause de la lune, et il finit par
+aboutir à ceci: qu'il avait un frère,--(la prieure fit un mouvement)--un
+frère point jeune,--(second mouvement de la prieure, mais mouvement
+rassuré)--que, si on le voulait bien, ce frère pourrait venir loger avec
+lui et l'aider, qu'il était excellent jardinier, que la communauté en
+tirerait de bons services, meilleurs que les siens à lui;--que,
+autrement, si l'on n'admettait point son frère, comme, lui, l'aîné, il
+se sentait cassé, et insuffisant à la besogne, il serait, avec bien du
+regret, obligé de s'en aller;--et que son frère avait une petite fille
+qu'il amènerait avec lui, qui s'élèverait en Dieu dans la maison, et qui
+peut-être, qui sait? ferait une religieuse un jour.
+
+Quand il eut fini de parler, la prieure interrompit le glissement de son
+rosaire entre ses doigts, et lui dit:
+
+--Pourriez-vous, d'ici à ce soir, vous procurer une forte barre de fer?
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour servir de levier.
+
+--Oui, révérende mère, répondit Fauchelevent.
+
+La prieure, sans ajouter une parole, se leva, et entra dans la chambre
+voisine, qui était la salle du chapitre et où les mères vocales étaient
+probablement assemblées. Fauchelevent demeura seul.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Mère Innocente
+
+
+Un quart d'heure environ s'écoula. La prieure rentra et revint s'asseoir
+sur la chaise.
+
+Les deux interlocuteurs semblaient préoccupés. Nous sténographions de
+notre mieux le dialogue qui s'engagea.
+
+--Père Fauvent?
+
+--Révérende mère?
+
+--Vous connaissez la chapelle?
+
+--J'y ai une petite cage pour entendre la messe et les offices.
+
+--Et vous êtes entré dans le choeur pour votre ouvrage?
+
+--Deux ou trois fois.
+
+--Il s'agit de soulever une pierre.
+
+--Lourde?
+
+--La dalle du pavé qui est à côté de l'autel.
+
+--La pierre qui ferme le caveau?
+
+--Oui.
+
+--C'est là une occasion où il serait bon d'être deux hommes.
+
+--La mère Ascension, qui est forte comme un homme, vous aidera.
+
+--Une femme n'est jamais un homme.
+
+--Nous n'avons qu'une femme pour vous aider. Chacun fait ce qu'il peut.
+Parce que dom Mabillon donne quatre cent dix-sept épîtres de saint
+Bernard et que Merlonus Horstius n'en donne que trois cent
+soixante-sept, je ne méprise point Merlonus Horstius.
+
+--Ni moi non plus.
+
+--Le mérite est de travailler selon ses forces. Un cloître n'est pas un
+chantier.
+
+--Et une femme n'est pas un homme. C'est mon frère qui est fort!
+
+--Et puis vous aurez un levier.
+
+--C'est la seule espèce de clef qui aille à ces espèces de portes.
+
+--Il y a un anneau à la pierre.
+
+--J'y passerai le levier.
+
+--Et la pierre est arrangée de façon à pivoter.
+
+--C'est bien, révérende mère. J'ouvrirai le caveau.
+
+--Et les quatre mères chantres vous assisteront.
+
+--Et quand le caveau sera ouvert?
+
+--Il faudra le refermer.
+
+--Sera-ce tout?
+
+--Non.
+
+--Donnez-moi vos ordres, très révérende mère.
+
+--Fauvent, nous avons confiance en vous.
+
+--Je suis ici pour tout faire.
+
+--Et pour tout taire.
+
+--Oui, révérende mère.
+
+--Quand le caveau sera ouvert....
+
+--Je le refermerai.
+
+--Mais auparavant....
+
+--Quoi, révérende mère?
+
+--Il faudra y descendre quelque chose.
+
+Il y eut un silence. La prieure, après une moue de la lèvre inférieure
+qui ressemblait à de l'hésitation, le rompit.
+
+--Père Fauvent?
+
+--Révérende mère?
+
+--Vous savez qu'une mère est morte ce matin.
+
+--Non.
+
+--Vous n'avez donc pas entendu la cloche?
+
+--On n'entend rien au fond du jardin.
+
+--En vérité?
+
+--C'est à peine si je distingue ma sonnerie.
+
+--Elle est morte à la pointe du jour.
+
+--Et puis, ce matin, le vent ne portait pas de mon côté.
+
+--C'est la mère Crucifixion. Une bienheureuse.
+
+La prieure se tut, remua un moment les lèvres, comme pour une oraison
+mentale, et reprit:
+
+--Il y a trois ans, rien que pour avoir vu prier la mère Crucifixion,
+une janséniste, madame de Béthune, s'est faite orthodoxe.
+
+--Ah oui, j'entends le glas maintenant, révérende mère.
+
+--Les mères l'ont portée dans la chambre des mortes qui donne dans
+l'église.
+
+--Je sais.
+
+--Aucun autre homme que vous ne peut et ne doit entrer dans cette
+chambre-là. Veillez-y bien. Il ferait beau voir qu'un homme entrât dans
+la chambre des mortes!
+
+--Plus souvent!
+
+--Hein?
+
+--Plus souvent!
+
+--Qu'est-ce que vous dites?
+
+--Je dis plus souvent.
+
+--Plus souvent que quoi?
+
+--Révérende mère, je ne dis pas plus souvent que quoi, je dis plus
+souvent.
+
+--Je ne vous comprends pas. Pourquoi dites-vous plus souvent?
+
+--Pour dire comme vous, révérende mère.
+
+--Mais je n'ai pas dit plus souvent.
+
+--Vous ne l'avez pas dit, mais je l'ai dit pour dire comme vous.
+
+En ce moment neuf heures sonnèrent.
+
+--À neuf heures du matin et à toute heure loué soit et adoré le très
+Saint-Sacrement de l'autel, dit la prieure.
+
+--Amen, dit Fauchelevent.
+
+L'heure sonna à propos. Elle coupa court à Plus Souvent. Il est probable
+que sans elle la prieure et Fauchelevent ne se fussent jamais tirés de
+cet écheveau.
+
+Fauchelevent s'essuya le front.
+
+La prieure fit un nouveau petit murmure intérieur, probablement sacré,
+puis haussa la voix.
+
+--De son vivant, mère Crucifixion faisait des conversions; après sa
+mort, elle fera des miracles.
+
+--Elle en fera! répondit Fauchelevent emboîtant le pas, et faisant
+effort pour ne plus broncher désormais.
+
+--Père Fauvent, la communauté a été bénie en la mère Crucifixion. Sans
+doute il n'est point donné à tout le monde de mourir comme le cardinal
+de Bérulle en disant la sainte messe, et d'exhaler son âme vers Dieu en
+prononçant ces paroles: _Hanc igitur oblationem_. Mais, sans atteindre à
+tant de bonheur, la mère Crucifixion a eu une mort très précieuse. Elle
+a eu sa connaissance jusqu'au dernier instant. Elle nous parlait, puis
+elle parlait aux anges. Elle nous a fait ses derniers commandements. Si
+vous aviez un peu plus de foi, et si vous aviez pu être dans sa cellule,
+elle vous aurait guéri votre jambe en y touchant. Elle souriait. On
+sentait qu'elle ressuscitait en Dieu. Il y a eu du paradis dans cette
+mort-là.
+
+Fauchelevent crut que c'était une oraison qui finissait.
+
+--Amen, dit-il.
+
+--Père Fauvent, il faut faire ce que veulent les morts.
+
+La prieure dévida quelques grains de son chapelet. Fauchelevent se
+taisait. Elle poursuivit.
+
+--J'ai consulté sur cette question plusieurs ecclésiastiques travaillant
+en Notre-Seigneur qui s'occupent dans l'exercice de la vie cléricale et
+qui font un fruit admirable.
+
+--Révérende mère, on entend bien mieux le glas d'ici que dans le jardin.
+
+--D'ailleurs, c'est plus qu'une morte, c'est une sainte.
+
+--Comme vous, révérende mère.
+
+--Elle couchait dans son cercueil depuis vingt ans, par permission
+expresse de notre saint-père Pie VII.
+
+--Celui qui a couronné l'emp.... Buonaparte.
+
+Pour un habile homme comme Fauchelevent, le souvenir était
+malencontreux. Heureusement la prieure, toute à sa pensée, ne l'entendit
+pas. Elle continua:
+
+--Père Fauvent?
+
+--Révérende mère?
+
+--Saint Diodore, archevêque de Cappadoce, voulut qu'on écrivît sur sa
+sépulture ce seul mot: _Acarus_, qui signifie ver de terre; cela fut
+fait. Est-ce vrai?
+
+--Oui, révérende mère.
+
+--Le bienheureux Mezzocane, abbé d'Aquila, voulut être inhumé sous la
+potence; cela fut fait.
+
+--C'est vrai.
+
+--Saint Térence, évêque de Port sur l'embouchure du Tibre dans la mer,
+demanda qu'on gravât sur sa pierre le signe qu'on mettait sur la fosse
+des parricides, dans l'espoir que les passants cracheraient sur son
+tombeau. Cela fut fait. Il faut obéir aux morts.
+
+--Ainsi soit-il.
+
+--Le corps de Bernard Guidonis, né en France près de Roche-Abeille, fut,
+comme il l'avait ordonné et malgré le roi de Castille, porté en l'église
+des Dominicains de Limoges, quoique Bernard Guidonis fût évêque de Tuy
+en Espagne. Peut-on dire le contraire?
+
+--Pour ça non, révérende mère.
+
+--Le fait est attesté par Plantavit de la Fosse.
+
+Quelques grains du chapelet s'égrenèrent encore silencieusement. La
+prieure reprit:
+
+--Père Fauvent, la mère Crucifixion sera ensevelie dans le cercueil où
+elle a couché depuis vingt ans.
+
+--C'est juste.
+
+--C'est une continuation de sommeil.
+
+--J'aurai donc à la clouer dans ce cercueil-là?
+
+--Oui.
+
+--Et nous laisserons de côté la bière des pompes?
+
+--Précisément.
+
+--Je suis aux ordres de la très révérende communauté.
+
+--Les quatre mères chantres vous aideront.
+
+--À clouer le cercueil? Je n'ai pas besoin d'elles.
+
+--Non. À le descendre.
+
+--Où?
+
+--Dans le caveau.
+
+--Quel caveau?
+
+--Sous l'autel.
+
+Fauchelevent fit un soubresaut.
+
+--Le caveau sous l'autel!
+
+--Sous l'autel.
+
+--Mais....
+
+--Vous aurez une barre de fer.
+
+--Oui, mais....
+
+--Vous lèverez la pierre avec la barre au moyen de l'anneau.
+
+--Mais....
+
+--Il faut obéir aux morts. Être enterrée dans le caveau sous l'autel de
+la chapelle, ne point aller en sol profane, rester morte là où elle a
+prié vivante; ç'a été le voeu suprême de la mère Crucifixion. Elle nous
+l'a demandé, c'est-à-dire commandé.
+
+--Mais c'est défendu.
+
+--Défendu par les hommes, ordonné par Dieu.
+
+--Si cela venait à se savoir?
+
+--Nous avons confiance en vous.
+
+--Oh, moi, je suis une pierre de votre mur.
+
+--Le chapitre s'est assemblé. Les mères vocales, que je viens de
+consulter encore et qui sont en délibération, ont décidé que la mère
+Crucifixion serait, selon son voeu, enterrée dans son cercueil sous
+notre autel. Jugez, père Fauvent, s'il allait se faire des miracles ici!
+quelle gloire en Dieu pour la communauté! Les miracles sortent des
+tombeaux.
+
+--Mais, révérende mère, si l'agent de la commission de salubrité....
+
+--Saint Benoît II, en matière de sépulture, a résisté à Constantin
+Pogonat.
+
+--Pourtant le commissaire de police....
+
+--Chonodemaire, un des sept rois allemands qui entrèrent dans les Gaules
+sous l'empire de Constance, a reconnu expressément le droit des
+religieux d'être inhumés en religion, c'est-à-dire sous l'autel.
+
+--Mais l'inspecteur de la préfecture....
+
+--Le monde n'est rien devant la croix. Martin, onzième général des
+chartreux, a donné cette devise à son ordre: _Stat crux dum volvitur
+orbis_.
+
+--Amen, dit Fauchelevent, imperturbable dans cette façon de se tirer
+d'affaire toutes les fois qu'il entendait du latin.
+
+Un auditoire quelconque suffit à qui s'est tu trop longtemps. Le jour où
+le rhéteur Gymnastoras sortit de prison, ayant dans le corps beaucoup de
+dilemmes et de syllogismes rentrés, il s'arrêta devant le premier arbre
+qu'il rencontra, le harangua, et fit de très grands efforts pour le
+convaincre. La prieure, habituellement sujette au barrage du silence, et
+ayant du trop-plein dans son réservoir, se leva et s'écria avec une
+loquacité d'écluse lâchée:
+
+--J'ai à ma droite Benoît et à ma gauche Bernard. Qu'est-ce que Bernard?
+c'est le premier abbé de Clairvaux. Fontaines en Bourgogne est un pays
+béni pour l'avoir vu naître. Son père s'appelait Técelin et sa mère
+Alèthe. Il a commencé par Cîteaux pour aboutir à Clairvaux; il a été
+ordonné abbé par l'évêque de Châlon-sur-Saône, Guillaume de Champeaux;
+il a eu sept cents novices et fondé cent soixante monastères; il a
+terrassé Abeilard au concile de Sens, en 1140, et Pierre de Bruys et
+Henry son disciple, et une autre sorte de dévoyés qu'on nommait les
+Apostoliques; il a confondu Arnaud de Bresce, foudroyé le moine Raoul,
+le tueur de juifs, dominé en 1148 le concile de Reims, fait condamner
+Gilbert de la Porée, évêque de Poitiers, fait condamner Eon de l'Étoile,
+arrangé les différends des princes, éclairé le roi Louis le Jeune,
+conseillé le pape Eugène III, réglé le Temple, prêché la croisade, fait
+deux cent cinquante miracles dans sa vie, et jusqu'à trente-neuf en un
+jour. Qu'est-ce que Benoît? c'est le patriarche de Mont-Cassin; c'est le
+deuxième fondateur de la sainteté claustrale, c'est le Basile de
+l'occident. Son ordre a produit quarante papes, deux cents cardinaux,
+cinquante patriarches, seize cents archevêques, quatre mille six cents
+évêques, quatre empereurs, douze impératrices, quarante-six rois,
+quarante et une reines, trois mille six cents saints canonisés, et
+subsiste depuis quatorze cents ans. D'un côté saint Bernard; de l'autre
+l'agent de la salubrité! D'un côté saint Benoît; de l'autre l'inspecteur
+de la voirie! L'état, la voirie, les pompes funèbres, les règlements,
+l'administration, est-ce que nous connaissons cela? Aucuns passants
+seraient indignés de voir comme on nous traite. Nous n'avons même pas le
+droit de donner notre poussière à Jésus-Christ! Votre salubrité est une
+invention révolutionnaire. Dieu subordonné au commissaire de police; tel
+est le siècle. Silence, Fauvent!
+
+Fauchelevent, sous cette douche, n'était pas fort à son aise. La prieure
+continua.
+
+--Le droit du monastère à la sépulture ne fait doute pour personne. Il
+n'y a pour le nier que les fanatiques et les errants. Nous vivons dans
+des temps de confusion terrible. On ignore ce qu'il faut savoir, et l'on
+sait ce qu'il faut ignorer. On est crasse et impie. Il y a dans cette
+époque des gens qui ne distinguent pas entre le grandissime saint
+Bernard et le Bernard dit des Pauvres Catholiques, certain bon
+ecclésiastique qui vivait dans le treizième siècle. D'autres blasphèment
+jusqu'à rapprocher l'échafaud de Louis XVI de la croix de Jésus-Christ.
+Louis XVI n'était qu'un roi. Prenons donc garde à Dieu! Il n'y a plus ni
+juste ni injuste. On sait le nom de Voltaire et l'on ne sait pas le nom
+de César de Bus. Pourtant César de Bus est un bienheureux et Voltaire
+est un malheureux. Le dernier archevêque, le cardinal de Périgord, ne
+savait même pas que Charles de Gondren a succédé à Bérulle, et François
+Bourgoin à Gondren, et Jean-François Senault à Bourgoin, et le père de
+Sainte-Marthe à Jean-François Senault. On connaît le nom du père Coton,
+non parce qu'il a été un des trois qui ont poussé à la fondation de
+l'Oratoire, mais parce qu'il a été matière à juron pour le roi huguenot
+Henri IV. Ce qui fait saint François de Sales aimable aux gens du monde,
+c'est qu'il trichait au jeu. Et puis on attaque la religion. Pourquoi?
+Parce qu'il y a eu de mauvais prêtres, parce que Sagittaire, évêque de
+Gap, était frère de Salone, évêque d'Embrun, et que tous les deux ont
+suivi Mommol. Qu'est-ce que cela fait? Cela empêche-t-il Martin de Tours
+d'être un saint et d'avoir donné la moitié de son manteau à un pauvre?
+On persécute les saints. On ferme les yeux aux vérités. Les ténèbres
+sont l'habitude. Les plus féroces bêtes sont les bêtes aveugles.
+Personne ne pense à l'enfer pour de bon. Oh! le méchant peuple! De par
+le Roi signifie aujourd'hui de par la Révolution. On ne sait plus ce
+qu'on doit, ni aux vivants, ni aux morts. Il est défendu de mourir
+saintement. Le sépulcre est une affaire civile. Ceci fait horreur. Saint
+Léon II a écrit deux lettres exprès, l'une à Pierre Notaire, l'autre au
+roi des Visigoths, pour combattre et rejeter, dans les questions qui
+touchent aux morts, l'autorité de l'exarque et la suprématie de
+l'empereur. Gautier, évêque de Châlons, tenait tête en cette matière à
+Othon, duc de Bourgogne. L'ancienne magistrature en tombait d'accord.
+Autrefois nous avions voix au chapitre même dans les choses du siècle.
+L'abbé de Cîteaux, général de l'ordre, était conseiller-né au parlement
+de Bourgogne. Nous faisons de nos morts ce que nous voulons. Est-ce que
+le corps de saint Benoît lui-même n'est pas en France dans l'abbaye de
+Fleury, dite Saint-Benoît-sur-Loire, quoiqu'il soit mort en Italie au
+Mont-Cassin, un samedi 21 du mois de mars de l'an 543? Tout ceci est
+incontestable. J'abhorre les psallants, je hais les prieurs, j'exècre
+les hérétiques, mais je détesterais plus encore quiconque me
+soutiendrait le contraire. On n'a qu'à lire Arnoul Wion, Gabriel
+Bucelin, Trithème, Maurolicus et dom Luc d'Achery.
+
+La prieure respira, puis se tourna vers Fauchelevent:
+
+--Père Fauvent, est-ce dit?
+
+--C'est dit, révérende mère.
+
+--Peut-on compter sur vous?
+
+--J'obéirai.
+
+--C'est bien.
+
+--Je suis tout dévoué au couvent.
+
+--C'est entendu. Vous fermerez le cercueil. Les soeurs le porteront dans
+la chapelle. On dira l'office des morts. Puis on rentrera dans le
+cloître. Entre onze heures et minuit, vous viendrez avec votre barre de
+fer. Tout se passera dans le plus grand secret. Il n'y aura dans la
+chapelle que les quatre mères chantres, la mère Ascension, et vous.
+
+--Et la soeur qui sera au poteau?
+
+--Elle ne se retournera pas.
+
+--Mais elle entendra.
+
+--Elle n'écoutera pas. D'ailleurs, ce que le cloître sait, le monde
+l'ignore.
+
+Il y eut encore une pause. La prieure poursuivit:
+
+--Vous ôterez votre grelot. Il est inutile que la soeur au poteau
+s'aperçoive que vous êtes là.
+
+--Révérende mère?
+
+--Quoi, père Fauvent?
+
+--Le médecin des morts a-t-il fait sa visite?
+
+--Il va la faire aujourd'hui à quatre heures. On a sonné la sonnerie qui
+fait venir le médecin des morts. Mais vous n'entendez donc aucune
+sonnerie?
+
+--Je ne fais attention qu'à la mienne.
+
+--Cela est bien, père Fauvent.
+
+--Révérende mère, il faudra un levier d'au moins six pieds.
+
+--Où le prendrez-vous?
+
+--Où il ne manque pas de grilles, il ne manque pas de barres de fer.
+J'ai mon tas de ferrailles au fond du jardin.
+
+--Trois quarts d'heure environ avant minuit; n'oubliez pas.
+
+--Révérende mère?
+
+--Quoi?
+
+--Si jamais vous aviez d'autres ouvrages comme ça, c'est mon frère qui
+est fort. Un Turc!
+
+--Vous ferez le plus vite possible.
+
+--Je ne vais pas hardi vite. Je suis infirme; c'est pour cela qu'il me
+faudrait un aide. Je boite.
+
+--Boiter n'est pas un tort, et peut être une bénédiction. L'empereur
+Henri II, qui combattit l'antipape Grégoire et rétablit Benoît VIII, a
+deux surnoms: le Saint et le Boiteux.
+
+--C'est bien bon, deux surtout, murmura Fauchelevent, qui, en réalité,
+avait l'oreille un peu dure.
+
+--Père Fauvent, j'y pense, prenons une heure entière. Ce n'est pas trop.
+Soyez près du maître-autel avec votre barre de fer à onze heures.
+L'office commence à minuit. Il faut que tout soit fini un bon quart
+d'heure auparavant.
+
+--Je ferai tout pour prouver mon zèle à la communauté. Voilà qui est
+dit. Je clouerai le cercueil. À onze heures précises je serai dans la
+chapelle. Les mères chantres y seront, la mère Ascension y sera. Deux
+hommes, cela vaudrait mieux. Enfin, n'importe! J'aurai mon levier. Nous
+ouvrirons le caveau, nous descendrons le cercueil, et nous refermerons
+le caveau. Après quoi, plus trace de rien. Le gouvernement ne s'en
+doutera pas. Révérende mère, tout est arrangé ainsi?
+
+--Non.
+
+--Qu'y a-t-il donc encore?
+
+--Il reste la bière vide.
+
+Ceci fit un temps d'arrêt. Fauchelevent songeait. La prieure songeait.
+
+--Père Fauvent, que fera-t-on de la bière?
+
+--On la portera en terre.
+
+--Vide?
+
+Autre silence. Fauchelevent fit de la main gauche cette espèce de geste
+qui donne congé à une question inquiétante.
+
+--Révérende mère, c'est moi qui cloue la bière dans la chambre basse de
+l'église, et personne n'y peut entrer que moi, et je couvrirai la bière
+du drap mortuaire.
+
+--Oui, mais les porteurs, en la mettant dans le corbillard et en la
+descendant dans la fosse, sentiront bien qu'il n'y a rien dedans.
+
+--Ah! di...! s'écria Fauchelevent.
+
+La prieure commença un signe de croix, et regarda fixement le jardinier.
+_Able_ lui resta dans le gosier.
+
+Il se hâta d'improviser un expédient pour faire oublier le juron.
+
+--Révérende mère, je mettrai de la terre dans la bière. Cela fera
+l'effet de quelqu'un.
+
+--Vous avez raison. La terre, c'est la même chose que l'homme. Ainsi
+vous arrangerez la bière vide?
+
+--J'en fais mon affaire.
+
+Le visage de la prieure, jusqu'alors trouble et obscur, se rasséréna.
+Elle lui fit le signe du supérieur congédiant l'inférieur. Fauchelevent
+se dirigea vers la porte. Comme il allait sortir, la prieure éleva
+doucement la voix:
+
+--Père Fauvent, je suis contente de vous; demain, après l'enterrement,
+amenez-moi votre frère, et dites-lui qu'il m'amène sa fille.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Où Jean Valjean a tout à fait l'air d'avoir lu Austin Castillejo
+
+
+Des enjambées de boiteux sont comme des oeillades de borgne; elles
+n'arrivent pas vite au but. En outre, Fauchelevent était perplexe. Il
+mit près d'un quart d'heure à revenir dans la baraque du jardin. Cosette
+était éveillée. Jean Valjean l'avait assise près du feu. Au moment où
+Fauchelevent entra, Jean Valjean lui montrait la hotte du jardinier
+accrochée au mur et lui disait:
+
+--Écoute-moi bien, ma petite Cosette. Il faudra nous en aller de cette
+maison, mais nous y reviendrons et nous y serons très bien. Le bonhomme
+d'ici t'emportera sur son dos là-dedans. Tu m'attendras chez une dame.
+J'irai te retrouver. Surtout, si tu ne veux pas que la Thénardier te
+reprenne, obéis et ne dis rien!
+
+Cosette fit un signe de tête d'un air grave.
+
+Au bruit de Fauchelevent poussant la porte, Jean Valjean se retourna.
+
+--Eh bien?
+
+--Tout est arrangé, et rien ne l'est, dit Fauchelevent. J'ai permission
+de vous faire entrer; mais avant de vous faire entrer, il faut vous
+faire sortir. C'est là qu'est l'embarras de charrettes. Pour la petite,
+c'est aisé.
+
+--Vous l'emporterez?
+
+--Et elle se taira?
+
+--J'en réponds.
+
+--Mais vous, père Madeleine?
+
+Et, après un silence où il y avait de l'anxiété, Fauchelevent s'écria:
+
+--Mais sortez donc par où vous êtes entré!
+
+Jean Valjean, comme la première fois, se borna à répondre:
+
+--Impossible.
+
+Fauchelevent, se parlant plus à lui-même qu'à Jean Valjean, grommela:
+
+--Il y a une autre chose qui me tourmente. J'ai dit que j'y mettrais de
+la terre. C'est que je pense que de la terre là-dedans, au lieu d'un
+corps, ça ne sera pas ressemblant, ça n'ira pas, ça se déplacera, ça
+remuera. Les hommes le sentiront. Vous comprenez, père Madeleine, le
+gouvernement s'en apercevra.
+
+Jean Valjean le considéra entre les deux yeux, et crut qu'il délirait.
+
+Fauchelevent reprit:
+
+--Comment di--antre allez-vous sortir? C'est qu'il faut que tout cela
+soit fait demain! C'est demain que je vous amène. La prieure vous
+attend.
+
+Alors il expliqua à Jean Valjean que c'était une récompense pour un
+service que lui, Fauchelevent, rendait à la communauté. Qu'il entrait
+dans ses attributions de participer aux sépultures, qu'il clouait les
+bières et assistait le fossoyeur au cimetière. Que la religieuse morte
+le matin avait demandé d'être ensevelie dans le cercueil qui lui servait
+de lit et enterrée dans le caveau sous l'autel de la chapelle. Que cela
+était défendu par les règlements de police, mais que c'était une de ces
+mortes à qui l'on ne refuse rien. Que la prieure et les mères vocales
+entendaient exécuter le voeu de la défunte. Que tant pis pour le
+gouvernement. Que lui Fauchelevent clouerait le cercueil dans la
+cellule, lèverait la pierre dans la chapelle, et descendrait la morte
+dans le caveau. Et que, pour le remercier, la prieure admettait dans la
+maison son frère comme jardinier et sa nièce comme pensionnaire. Que son
+frère, c'était Mr Madeleine, et que sa nièce, c'était Cosette. Que la
+prieure lui avait dit d'amener son frère le lendemain soir, après
+l'enterrement postiche au cimetière. Mais qu'il ne pouvait pas amener du
+dehors Mr Madeleine, si Mr Madeleine n'était pas dehors. Que c'était là
+le premier embarras. Et puis qu'il avait encore un embarras, la bière
+vide.
+
+--Qu'est-ce que c'est que la bière vide? demanda Jean Valjean.
+
+Fauchelevent répondit:
+
+--La bière de l'administration.
+
+--Quelle bière? et quelle administration?
+
+--Une religieuse meurt. Le médecin de la municipalité vient et dit: il y
+a une religieuse morte. Le gouvernement envoie une bière. Le lendemain
+il envoie un corbillard et des croque-morts pour reprendre la bière et
+la porter au cimetière. Les croque-morts viendront et soulèveront la
+bière; il n'y aura rien dedans.
+
+--Mettez-y quelque chose.
+
+--Un mort? je n'en ai pas.
+
+--Non.
+
+--Quoi donc?
+
+--Un vivant.
+
+--Quel vivant?
+
+--Moi, dit Jean Valjean.
+
+Fauchelevent, qui s'était assis, se leva comme si un pétard fût parti
+sous sa chaise.
+
+--Vous!
+
+--Pourquoi pas?
+
+Jean Valjean eut un de ces rares sourires qui lui venaient comme une
+lueur dans un ciel d'hiver.
+
+--Vous savez, Fauchelevent, que vous avez dit: La mère Crucifixion est
+morte, et j'ai ajouté: Et le père Madeleine est enterré. Ce sera cela.
+
+--Ah, bon, vous riez. Vous ne parlez pas sérieusement.
+
+--Très sérieusement. Il faut sortir d'ici?
+
+--Sans doute.
+
+--Je vous ai dit de me trouver pour moi aussi une hotte et une bâche.
+
+--Eh bien?
+
+--La hotte sera en sapin, et la bâche sera un drap noir.
+
+--D'abord, un drap blanc. On enterre les religieuses en blanc.
+
+--Va pour le drap blanc.
+
+--Vous n'êtes pas un homme comme les autres, père Madeleine.
+
+Voir de telles imaginations, qui ne sont pas autre chose que les
+sauvages et téméraires inventions du bagne, sortir des choses paisibles
+qui l'entouraient et se mêler à ce qu'il appelait le «petit train-train
+du couvent», c'était pour Fauchelevent une stupeur comparable à celle
+d'un passant qui verrait un goéland pêcher dans le ruisseau de la rue
+Saint-Denis.
+
+Jean Valjean poursuivit:
+
+--Il s'agit de sortir d'ici sans être vu. C'est un moyen. Mais d'abord
+renseignez-moi. Comment cela se passe-t-il? Où est cette bière?
+
+--Celle qui est vide?
+
+--Oui.
+
+--En bas, dans ce qu'on appelle la salle des mortes. Elle est sur deux
+tréteaux et sous le drap mortuaire.
+
+--Quelle est la longueur de la bière?
+
+--Six pieds.
+
+--Qu'est-ce que c'est que la salle des mortes?
+
+--C'est une chambre du rez-de-chaussée qui a une fenêtre grillée sur le
+jardin qu'on ferme du dehors avec un volet, et deux portes; l'une qui va
+au couvent, l'autre qui va à l'église.
+
+--Quelle église?
+
+--L'église de la rue, l'église de tout le monde.
+
+--Avez-vous les clefs de ces deux portes?
+
+--Non. J'ai la clef de la porte qui communique au couvent; le concierge
+a la clef de la porte qui communique à l'église.
+
+--Quand le concierge ouvre-t-il cette porte-là?
+
+--Uniquement pour laisser entrer les croque-morts qui viennent chercher
+la bière. La bière sortie, la porte se referme.
+
+--Qui est-ce qui cloue la bière?
+
+--C'est moi.
+
+--Qui est-ce qui met le drap dessus?
+
+--C'est moi.
+
+--Êtes-vous seul?
+
+--Pas un autre homme, excepté le médecin de la police, ne peut entrer
+dans la salle des mortes. C'est même écrit sur le mur.
+
+--Pourriez-vous, cette nuit, quand tout dormira dans le couvent, me
+cacher dans cette salle?
+
+--Non. Mais je puis vous cacher dans un petit réduit noir qui donne dans
+la salle des mortes, où je mets mes outils d'enterrement, et dont j'ai
+la garde et la clef.
+
+--À quelle heure le corbillard viendra-t-il chercher la bière demain?
+
+--Vers trois heures du soir. L'enterrement se fait au cimetière
+Vaugirard, un peu avant la nuit. Ce n'est pas tout près.
+
+--Je resterai caché dans votre réduit à outils toute la nuit et toute la
+matinée. Et à manger? J'aurai faim.
+
+--Je vous porterai de quoi.
+
+--Vous pourriez venir me clouer dans la bière à deux heures.
+
+Fauchelevent recula et se fît craquer les os des doigts.
+
+--Mais c'est impossible!
+
+--Bah! prendre un marteau et clouer des clous dans une planche!
+
+Ce qui semblait inouï à Fauchelevent était, nous le répétons, simple
+pour Jean Valjean. Jean Valjean avait traversé de pires détroits.
+Quiconque a été prisonnier sait l'art de se rapetisser selon le diamètre
+des évasions. Le prisonnier est sujet à la fuite comme le malade à la
+crise qui le sauve ou qui le perd. Une évasion, c'est une guérison. Que
+n'accepte-t-on pas pour guérir? Se faire clouer et emporter dans une
+caisse comme un colis, vivre longtemps dans une boîte, trouver de l'air
+où il n'y en a pas, économiser sa respiration des heures entières,
+savoir étouffer sans mourir, c'était là un des sombres talents de Jean
+Valjean.
+
+Du reste, une bière dans laquelle il y a un être vivant, cet expédient
+de forçat, est aussi un expédient d'empereur. S'il faut en croire le
+moine Austin Castillejo, ce fut le moyen que Charles-Quint, voulant
+après son abdication revoir une dernière fois la Plombes, employa pour
+la faire entrer dans le monastère de Saint-Just et pour l'en faire
+sortir.
+
+Fauchelevent, un peu revenu à lui, s'écria:
+
+--Mais comment ferez-vous pour respirer?
+
+--Je respirerai.
+
+--Dans cette boîte! Moi, seulement d'y penser, je suffoque.
+
+--Vous avez bien une vrille, vous ferez quelques petits trous autour de
+la bouche çà et là, et vous clouerez sans serrer la planche de dessus.
+
+--Bon! Et s'il vous arrive de tousser ou d'éternuer?
+
+--Celui qui s'évade ne tousse pas et n'éternue pas.
+
+Et Jean Valjean ajouta:
+
+--Père Fauchelevent, il faut se décider: ou être pris ici, ou accepter
+la sortie par le corbillard.
+
+Tout le monde a remarqué le goût qu'ont les chats de s'arrêter et de
+flâner entre les deux battants d'une porte entre-bâillée. Qui n'a dit à
+un chat: Mais entre donc! Il y a des hommes qui, dans un incident
+entr'ouvert devant eux, ont aussi une tendance à rester indécis entre
+deux résolutions, au risque de se faire écraser par le destin fermant
+brusquement l'aventure. Les trop prudents, tout chats qu'ils sont, et
+parce qu'ils sont chats, courent quelquefois plus de danger que les
+audacieux. Fauchelevent était de cette nature hésitante. Pourtant le
+sang-froid de Jean Valjean le gagnait malgré lui. Il grommela:
+
+--Au fait, c'est qu'il n'y a pas d'autre moyen.
+
+Jean Valjean reprit:
+
+--La seule chose qui m'inquiète, c'est ce qui se passera au cimetière.
+
+--C'est justement cela qui ne m'embarrasse pas, s'écria Fauchelevent. Si
+vous êtes sûr de vous tirer de la bière, moi je suis sûr de vous tirer
+de la fosse. Le fossoyeur est un ivrogne de mes amis. C'est le père
+Mestienne. Un vieux de la vieille vigne. Le fossoyeur met les morts dans
+la fosse, et moi je mets le fossoyeur dans ma poche. Ce qui se passera
+je vais vous le dire. On arrivera un peu avant la brune, trois quarts
+d'heure avant la fermeture des grilles du cimetière. Le corbillard
+roulera jusqu'à la fosse. Je suivrai; c'est ma besogne. J'aurai un
+marteau, un ciseau et des tenailles dans ma poche. Le corbillard
+s'arrête, les croque-morts vous nouent une corde autour de votre bière
+et vous descendent. Le prêtre dit les prières, fait le signe de croix,
+jette l'eau bénite, et file. Je reste seul avec le père Mestienne. C'est
+mon ami, je vous dis. De deux choses l'une, ou il sera soûl, ou il ne
+sera pas soûl. S'il n'est pas soûl, je lui dis: Viens boire un coup
+pendant que le _Bon Coing_ est encore ouvert. Je l'emmène, je le grise,
+le père Mestienne n'est pas long à griser, il est toujours commencé, je
+te le couche sous la table, je lui prends sa carte pour rentrer au
+cimetière, et je reviens sans lui. Vous n'avez plus affaire qu'à moi.
+S'il est soûl, je lui dis: Va-t'en, je vais faire ta besogne. Il s'en
+va, et je vous tire du trou.
+
+Jean Valjean lui tendit sa main sur laquelle Fauchelevent se précipita
+avec une touchante effusion paysanne.
+
+--C'est convenu, père Fauchelevent. Tout ira bien.
+
+--Pourvu que rien ne se dérange, pensa Fauchelevent. Si cela allait
+devenir terrible!
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Il ne suffit pas d'être ivrogne pour être immortel
+
+
+Le lendemain, comme le soleil déclinait, les allants et venants fort
+clairsemés du boulevard du Maine ôtaient leur chapeau au passage d'un
+corbillard vieux modèle, orné de têtes de mort, de tibias et de larmes.
+Dans ce corbillard il y avait un cercueil couvert d'un drap blanc sur
+lequel s'étalait une vaste croix noire, pareille à une grande morte dont
+les bras pendent. Un carrosse drapé, où l'on apercevait un prêtre en
+surplis et un enfant de choeur en calotte rouge, suivait. Deux
+croque-morts en uniforme gris à parements noirs marchaient à droite et à
+gauche du corbillard. Derrière venait un vieux homme en habits
+d'ouvrier, qui boitait. Ce cortège se dirigeait vers le cimetière
+Vaugirard.
+
+On voyait passer de la poche de l'homme le manche d'un marteau, la lame
+d'un ciseau à froid et la double antenne d'une paire de tenailles.
+
+Le cimetière Vaugirard faisait exception parmi les cimetières de Paris.
+Il avait ses usages particuliers, de même qu'il avait sa porte cochère
+et sa porte bâtarde que, dans le quartier, les vieilles gens, tenaces
+aux vieux mots, appelaient la porte cavalière et la porte piétonne. Les
+bernardines-bénédictines du Petit-Picpus avaient obtenu, nous l'avons
+dit, d'y être enterrées dans un coin à part et le soir, ce terrain ayant
+jadis appartenu à leur communauté. Les fossoyeurs, ayant de cette façon
+dans le cimetière un service du soir l'été et de nuit l'hiver, y étaient
+astreints à une discipline particulière. Les portes des cimetières de
+Paris se fermaient à cette époque au coucher du soleil, et, ceci étant
+une mesure d'ordre municipal, le cimetière Vaugirard y était soumis
+comme les autres. La porte cavalière et la porte piétonne étaient deux
+grilles contiguës, accostées d'un pavillon bâti par l'architecte
+Perronet et habité par le portier du cimetière. Ces grilles tournaient
+donc inexorablement sur leurs gonds à l'instant où le soleil
+disparaissait derrière le dôme des Invalides. Si quelque fossoyeur, à ce
+moment-là, était attardé dans le cimetière, il n'avait qu'une ressource
+pour sortir, sa carte de fossoyeur délivrée par l'administration des
+pompes funèbres. Une espèce de boîte aux lettres était pratiquée dans le
+volet de la fenêtre du concierge. Le fossoyeur jetait sa carte dans
+cette boîte, le concierge l'entendait tomber, tirait le cordon, et la
+porte piétonne s'ouvrait. Si le fossoyeur n'avait pas sa carte, il se
+nommait, le concierge, parfois couché et endormi, se levait, allait
+reconnaître le fossoyeur, et ouvrait la porte avec la clef; le fossoyeur
+sortait, mais payait quinze francs d'amende.
+
+Ce cimetière, avec ses originalités en dehors de la règle, gênait la
+symétrie administrative. On l'a supprimé peu après 1830. Le cimetière
+Montparnasse, dit cimetière de l'Est, lui a succédé, et a hérité de ce
+fameux cabaret mitoyen au cimetière Vaugirard qui était surmonté d'un
+coing peint sur une planche, et qui faisait angle, d'un côté sur les
+tables des buveurs, de l'autre sur les tombeaux, avec cette enseigne:
+_Au Bon Coing_.
+
+Le cimetière Vaugirard était ce qu'on pourrait appeler un cimetière
+fané. Il tombait en désuétude. La moisissure l'envahissait, les fleurs
+le quittaient. Les bourgeois se souciaient peu d'être enterrés à
+Vaugirard; cela sentait le pauvre. Le Père-Lachaise, à la bonne heure!
+Être enterré au Père-Lachaise, c'est comme avoir des meubles en acajou.
+L'élégance se reconnaît là. Le cimetière Vaugirard était un enclos
+vénérable, planté en ancien jardin français. Des allées droites, des
+buis, des thuias, des houx, de vieilles tombes sous de vieux ifs,
+l'herbe très haute. Le soir y était tragique. Il y avait là des lignes
+très lugubres.
+
+Le soleil n'était pas encore couché quand le corbillard au drap blanc et
+à la croix noire entra dans l'avenue du cimetière Vaugirard. L'homme
+boiteux qui le suivait n'était autre que Fauchelevent.
+
+L'enterrement de la mère Crucifixion dans le caveau sous l'autel, la
+sortie de Cosette, l'introduction de Jean Valjean dans la salle des
+mortes, tout s'était exécuté sans encombre, et rien n'avait accroché.
+
+Disons-le en passant, l'inhumation de la mère Crucifixion sous l'autel
+du couvent est pour nous chose parfaitement vénielle. C'est une de ces
+fautes qui ressemblent à un devoir. Les religieuses l'avaient accomplie,
+non seulement sans trouble, mais avec l'applaudissement de leur
+conscience. Au cloître, ce qu'on appelle «le gouvernement» n'est qu'une
+immixtion dans l'autorité, immixtion toujours discutable. D'abord la
+règle; quant au code, on verra. Hommes, faites des lois tant qu'il vous
+plaira, mais gardez-les pour vous. Le péage à César n'est jamais que le
+reste du péage à Dieu. Un prince n'est rien près d'un principe.
+
+Fauchelevent boitait derrière le corbillard, très content. Ses deux
+complots jumeaux, l'un avec les religieuses, l'autre avec Mr Madeleine,
+l'un pour le couvent, l'autre contre, avaient réussi de front. Le calme
+de Jean Valjean était de ces tranquillités puissantes qui se
+communiquent. Fauchelevent ne doutait plus du succès. Ce qui restait à
+faire n'était rien. Depuis deux ans, il avait grisé dix fois le
+fossoyeur, le brave père Mestienne, un bonhomme joufflu. Il en jouait,
+du père Mestienne. Il en faisait ce qu'il voulait. Il le coiffait de sa
+volonté et de sa fantaisie. La tête de Mestienne s'ajustait au bonnet de
+Fauchelevent. La sécurité de Fauchelevent était complète.
+
+Au moment où le convoi entra dans l'avenue menant au cimetière,
+Fauchelevent, heureux, regarda le corbillard et se frotta ses grosses
+mains en disant à demi-voix:
+
+--En voilà une farce!
+
+Tout à coup le corbillard s'arrêta; on était à la grille. Il fallait
+exhiber le permis d'inhumer. L'homme des pompes funèbres s'aboucha avec
+le portier du cimetière. Pendant ce colloque, qui produit toujours un
+temps d'arrêt d'une ou deux minutes, quelqu'un, un inconnu, vint se
+placer derrière le corbillard à côté de Fauchelevent. C'était une espèce
+d'ouvrier qui avait une veste aux larges poches, et une pioche sous le
+bras.
+
+Fauchelevent regarda cet inconnu.
+
+--Qui êtes-vous? demanda-t-il.
+
+L'homme répondit:
+
+--Le fossoyeur.
+
+Si l'on survivait à un boulet de canon en pleine poitrine, on ferait la
+figure que fit Fauchelevent.
+
+--Le fossoyeur!
+
+--Oui.
+
+--Vous?
+
+--Moi.
+
+--Le fossoyeur, c'est le père Mestienne.
+
+--C'était.
+
+--Comment! c'était?
+
+--Il est mort.
+
+Fauchelevent s'était attendu à tout, excepté à ceci, qu'un fossoyeur pût
+mourir. C'est pourtant vrai; les fossoyeurs eux-mêmes meurent.
+
+À force de creuser la fosse des autres, on ouvre la sienne.
+
+Fauchelevent demeura béant. Il eut à peine la force de bégayer:
+
+--Mais ce n'est pas possible!
+
+--Cela est.
+
+--Mais, reprit-il faiblement, le fossoyeur, c'est le père Mestienne.
+
+--Après Napoléon, Louis XVIII. Après Mestienne, Gribier. Paysan, je
+m'appelle Gribier.
+
+Fauchelevent, tout pâle, considéra ce Gribier.
+
+C'était un homme long, maigre, livide, parfaitement funèbre. Il avait
+l'air d'un médecin manqué tourné fossoyeur.
+
+Fauchelevent éclata de rire.
+
+--Ah! comme il arrive de drôles de choses! le père Mestienne est mort.
+Le petit père Mestienne est mort, mais vive le petit père Lenoir! Vous
+savez ce que c'est que le petit père Lenoir? C'est le cruchon du rouge à
+six sur le plomb. C'est le cruchon du Suresne, morbigou! du vrai Suresne
+de Paris! Ah! il est mort, le vieux Mestienne! J'en suis fâché; c'était
+un bon vivant. Mais vous aussi, vous êtes un bon vivant. Pas vrai,
+camarade? Nous allons aller boire ensemble un coup, tout à l'heure.
+
+L'homme répondit:--J'ai étudié. J'ai fait ma quatrième. Je ne bois
+jamais.
+
+Le corbillard s'était remis en marche et roulait dans la grande allée du
+cimetière.
+
+Fauchelevent avait ralenti son pas. Il boitait, plus encore d'anxiété
+que d'infirmité.
+
+Le fossoyeur marchait devant lui.
+
+Fauchelevent passa encore une fois l'examen du Gribier inattendu.
+
+C'était un de ces hommes qui, jeunes, ont l'air vieux, et qui, maigres,
+sont très forts.
+
+--Camarade! cria Fauchelevent.
+
+L'homme se retourna.
+
+--Je suis le fossoyeur du couvent.
+
+--Mon collègue, dit l'homme.
+
+Fauchelevent, illettré, mais très fin, comprit qu'il avait affaire à une
+espèce redoutable, à un beau parleur.
+
+Il grommela:
+
+--Comme ça, le père Mestienne est mort.
+
+L'homme répondit:
+
+--Complètement. Le bon Dieu a consulté son carnet d'échéances. C'était
+le tour du père Mestienne. Le père Mestienne est mort.
+
+Fauchelevent répéta machinalement:
+
+--Le bon Dieu....
+
+--Le bon Dieu, fit l'homme avec autorité. Pour les philosophes, le Père
+éternel; pour les jacobins, l'Être suprême.
+
+--Est-ce que nous ne ferons pas connaissance? balbutia Fauchelevent.
+
+--Elle est faite. Vous êtes paysan, je suis parisien.
+
+--On ne se connaît pas tant qu'on n'a pas bu ensemble. Qui vide son
+verre vide son coeur. Vous allez venir boire avec moi. Ça ne se refuse
+pas.
+
+--D'abord la besogne.
+
+Fauchelevent pensa: je suis perdu.
+
+On n'était plus qu'à quelques tours de roue de la petite allée qui
+menait au coin des religieuses. Le fossoyeur reprit:
+
+--Paysan, j'ai sept mioches qu'il faut nourrir. Comme il faut qu'ils
+mangent, il ne faut pas que je boive.
+
+Et il ajouta avec la satisfaction d'un être sérieux qui fait une phrase:
+
+--Leur faim est ennemie de ma soif.
+
+Le corbillard tourna un massif de cyprès, quitta la grande allée, en
+prit une petite, entra dans les terres et s'enfonça dans un fourré. Ceci
+indiquait la proximité immédiate de la sépulture. Fauchelevent
+ralentissait son pas, mais ne pouvait ralentir le corbillard.
+Heureusement la terre meuble, et mouillée par les pluies d'hiver,
+engluait les roues et alourdissait la marche.
+
+Il se rapprocha du fossoyeur.
+
+--Il y a un si bon petit vin d'Argenteuil, murmura Fauchelevent.
+
+--Villageois, reprit l'homme, cela ne devrait pas être que je sois
+fossoyeur. Mon père était portier au Prytanée. Il me destinait à la
+littérature. Mais il a eu des malheurs. Il a fait des pertes à la
+Bourse. J'ai dû renoncer à l'état d'auteur. Pourtant je suis encore
+écrivain public.
+
+--Mais vous n'êtes donc pas fossoyeur? repartit Fauchelevent, se
+raccrochant à cette branche, bien faible.
+
+--L'un n'empêche pas l'autre. Je cumule.
+
+Fauchelevent ne comprit pas ce dernier mot.
+
+--Venons boire, dit-il.
+
+Ici une observation est nécessaire. Fauchelevent, quelle que fût son
+angoisse, offrait à boire, mais ne s'expliquait pas sur un point: qui
+payera? D'ordinaire Fauchelevent offrait, et le père Mestienne payait.
+Une offre à boire résultait évidemment de la situation nouvelle créée
+par le fossoyeur nouveau, et cette offre il fallait la faire, mais le
+vieux jardinier laissait, non sans intention, le proverbial quart
+d'heure, dit de Rabelais, dans l'ombre. Quant à lui, Fauchelevent, si
+ému qu'il fût, il ne se souciait point de payer.
+
+Le fossoyeur poursuivit, avec un sourire supérieur:
+
+--Il faut manger. J'ai accepté la survivance du père Mestienne. Quand on
+a fait presque ses classes, on est philosophe. Au travail de la main,
+j'ai ajouté le travail du bras. J'ai mon échoppe d'écrivain au marché de
+la rue de Sèvres. Vous savez? le marché aux Parapluies. Toutes les
+cuisinières de la Croix-Rouge s'adressent à moi. Je leur bâcle leurs
+déclarations aux tourlourous. Le matin j'écris des billets doux, le soir
+je creuse des fosses. Telle est la vie, campagnard.
+
+Le corbillard avançait. Fauchelevent, au comble de l'inquiétude,
+regardait de tous les côtés autour de lui. De grosses larmes de sueur
+lui tombaient du front.
+
+--Pourtant, continua le fossoyeur, on ne peut pas servir deux
+maîtresses. Il faudra que je choisisse de la plume ou de la pioche. La
+pioche me gâte la main.
+
+Le corbillard s'arrêta.
+
+L'enfant de choeur descendit de la voiture drapée, puis le prêtre.
+
+Une des petites roues de devant du corbillard montait un peu sur un tas
+de terre au delà duquel on voyait une fosse ouverte.
+
+--En voilà une farce! répéta Fauchelevent consterné.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Entre quatre planches
+
+
+Qui était dans la bière? on le sait. Jean Valjean.
+
+Jean Valjean s'était arrangé pour vivre là dedans, et il respirait à peu
+près.
+
+C'est une chose étrange à quel point la sécurité de la conscience donne
+la sécurité du reste. Toute la combinaison préméditée par Jean Valjean
+marchait, et marchait bien, depuis la veille. Il comptait, comme
+Fauchelevent, sur le père Mestienne. Il ne doutait pas de la fin. Jamais
+situation plus critique, jamais calme plus complet.
+
+Les quatre planches du cercueil dégagent une sorte de paix terrible. Il
+semblait que quelque chose du repos des morts entrât dans la
+tranquillité de Jean Valjean.
+
+Du fond de cette bière, il avait pu suivre et il suivait toutes les
+phases du drame redoutable qu'il jouait avec la mort.
+
+Peu après que Fauchelevent eut achevé de clouer la planche de dessus,
+Jean Valjean s'était senti emporter, puis rouler. À moins de secousses,
+il avait senti qu'on passait du pavé à la terre battue, c'est-à-dire
+qu'on quittait les rues et qu'on arrivait aux boulevards. À un bruit
+sourd, il avait deviné qu'on traversait le pont d'Austerlitz. Au premier
+temps d'arrêt, il avait compris qu'on entrait dans le cimetière; au
+second temps d'arrêt, il s'était dit: voici la fosse.
+
+Brusquement il sentit que des mains saisissaient la bière, puis un
+frottement rauque sur les planches; il se rendit compte que c'était une
+corde qu'on nouait autour du cercueil pour le descendre dans
+l'excavation.
+
+Puis il eut une espèce d'étourdissement.
+
+Probablement les croque-morts et le fossoyeur avaient laissé basculer le
+cercueil et descendu la tête avant les pieds. Il revint pleinement à lui
+en se sentant horizontal et immobile. Il venait de toucher le fond.
+
+Il sentit un certain froid.
+
+Une voix s'éleva au-dessus de lui, glaciale et solennelle. Il entendit
+passer, si lentement qu'il pouvait les saisir l'un après l'autre, des
+mots latins qu'il ne comprenait pas:
+
+--_Qui dormiunt in terrae pulvere, evigilabunt; alii in vitam aeternam,
+et alii in opprobrium, ut videant semper_.
+
+Une voix d'enfant dit:
+
+--_De profundis_.
+
+La voix grave recommença:
+
+--_Requiem aeternam dona ei, Domine_.
+
+La voix d'enfant répondit:
+
+--_Et lux perpetua luceat ei_.
+
+Il entendit sur la planche qui le recouvrait quelque chose comme le
+frappement doux de quelques gouttes de pluie. C'était probablement l'eau
+bénite.
+
+Il songea: Cela va être fini. Encore un peu de patience. Le prêtre va
+s'en aller. Fauchelevent emmènera Mestienne boire. On me laissera. Puis
+Fauchelevent reviendra seul, et je sortirai. Ce sera l'affaire d'une
+bonne heure.
+
+La voix grave reprit:
+
+--_Requiescat in pace_.
+
+Et la voix d'enfant dit:
+
+--_Amen_.
+
+Jean Valjean, l'oreille tendue, perçut quelque chose comme des pas qui
+s'éloignaient.
+
+--Les voilà qui s'en vont, pensa-t-il. Je suis seul.
+
+Tout à coup il entendit sur sa tête un bruit qui lui sembla la chute du
+tonnerre.
+
+C'était une pelletée de terre qui tombait sur le cercueil.
+
+Une seconde pelletée de terre tomba.
+
+Un des trous par où il respirait venait de se boucher.
+
+Une troisième pelletée de terre tomba.
+
+Puis une quatrième.
+
+Il est des choses plus fortes que l'homme le plus fort. Jean Valjean
+perdit connaissance.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Où l'on trouvera l'origine du mot:
+ne pas perdre la carte
+
+
+Voici ce qui se passait au-dessus de la bière où était Jean Valjean.
+
+Quand le corbillard se fut éloigné, quand le prêtre et l'enfant de
+choeur furent remontés en voiture et partis, Fauchelevent, qui ne
+quittait pas des yeux le fossoyeur, le vit se pencher et empoigner sa
+pelle, qui était enfoncée droite dans le tas de terre.
+
+Alors Fauchelevent prit une résolution suprême.
+
+Il se plaça entre la fosse et le fossoyeur, croisa les bras, et dit:
+
+--C'est moi qui paye!
+
+Le fossoyeur le regarda avec étonnement, et répondit:
+
+--Quoi, paysan?
+
+Fauchelevent répéta:
+
+--C'est moi qui paye!
+
+--Quoi?
+
+--Le vin.
+
+--Quel vin?
+
+--L'Argenteuil.
+
+--Où ça l'Argenteuil?
+
+--Au Bon Coing.
+
+--Va-t'en au diable! dit le fossoyeur.
+
+Et il jeta une pelletée de terre sur le cercueil.
+
+La bière rendit un son creux. Fauchelevent se sentit chanceler et prêt à
+tomber lui-même dans la fosse. Il cria, d'une voix où commençait à se
+mêler l'étranglement du râle:
+
+--Camarade, avant que le Bon Coing soit fermé!
+
+Le fossoyeur reprit de la terre dans la pelle. Fauchelevent continua:
+
+--Je paye!
+
+Et il saisit le bras du fossoyeur.
+
+--Écoutez-moi, camarade. Je suis le fossoyeur du couvent. Je viens pour
+vous aider. C'est une besogne qui peut se faire la nuit. Commençons donc
+par aller boire un coup.
+
+Et tout en parlant, tout en se cramponnant à cette insistance
+désespérée, il faisait cette réflexion lugubre:
+
+--Et quand il boirait! se griserait-il?
+
+--Provincial, dit le fossoyeur, si vous le voulez absolument, j'y
+consens. Nous boirons. Après l'ouvrage, jamais avant.
+
+Et il donna le branle à sa pelle. Fauchelevent le retint.
+
+--C'est de l'Argenteuil à six!
+
+--Ah çà, dit le fossoyeur, vous êtes sonneur de cloches. Din don, din
+don; vous ne savez dire que ça. Allez vous faire lanlaire.
+
+Et il lança la seconde pelletée.
+
+Fauchelevent arrivait à ce moment où l'on ne sait plus ce qu'on dit.
+
+--Mais venez donc boire, cria-t-il, puisque c'est moi qui paye!
+
+--Quand nous aurons couché l'enfant, dit le fossoyeur.
+
+Il jeta la troisième pelletée.
+
+Puis il enfonça la pelle dans la terre et ajouta:
+
+--Voyez-vous, il va faire froid cette nuit, et la morte crierait
+derrière nous si nous la plantions là sans couverture.
+
+En ce moment, tout en chargeant sa pelle, le fossoyeur se courbait et la
+poche de sa veste bâillait.
+
+Le regard effaré de Fauchelevent tomba machinalement dans cette poche,
+et s'y arrêta.
+
+Le soleil n'était pas encore caché par l'horizon; il faisait assez jour
+pour qu'on pût distinguer quelque chose de blanc au fond de cette poche
+béante.
+
+Toute la quantité d'éclair que peut avoir l'oeil d'un paysan picard
+traversa la prunelle de Fauchelevent. Il venait de lui venir une idée.
+
+Sans que le fossoyeur, tout à sa pelletée de terre, s'en aperçût, il lui
+plongea par derrière la main dans la poche, et il retira de cette poche
+la chose blanche qui était au fond.
+
+Le fossoyeur envoya dans la fosse la quatrième pelletée.
+
+Au moment où il se retournait pour prendre la cinquième, Fauchelevent le
+regarda avec un profond calme et lui dit:
+
+--À propos, nouveau, avez-vous votre carte?
+
+Le fossoyeur s'interrompit.
+
+--Quelle carte?
+
+--Le soleil va se coucher.
+
+--C'est bon, qu'il mette son bonnet de nuit.
+
+--La grille du cimetière va se fermer.
+
+--Eh bien, après?
+
+--Avez-vous votre carte?
+
+--Ah, ma carte! dit le fossoyeur.
+
+Et il fouilla dans sa poche.
+
+Une poche fouillée, il fouilla l'autre. Il passa aux goussets, explora
+le premier, retourna le second.
+
+--Mais non, dit-il, je n'ai pas ma carte. Je l'aurai oubliée.
+
+--Quinze francs d'amende, dit Fauchelevent.
+
+Le fossoyeur devint vert. Le vert est la pâleur des gens livides.
+
+--Ah Jésus-mon-Dieu-bancroche-à-bas-la-lune! s'écria-t-il. Quinze francs
+d'amende!
+
+--Trois pièces-cent-sous, dit Fauchelevent.
+
+Le fossoyeur laissa tomber sa pelle.
+
+Le tour de Fauchelevent était venu.
+
+--Ah çà, dit Fauchelevent, conscrit, pas de désespoir. Il ne s'agit pas
+de se suicider, et de profiter de la fosse. Quinze francs, c'est quinze
+francs, et d'ailleurs vous pouvez ne pas les payer. Je suis vieux, vous
+êtes nouveau. Je connais les trucs, les trocs, les trics et les tracs.
+Je vas vous donner un conseil d'ami. Une chose est claire, c'est que le
+soleil se couche, il touche au dôme, le cimetière va fermer dans cinq
+minutes.
+
+--C'est vrai, répondit le fossoyeur.
+
+--D'ici à cinq minutes, vous n'avez pas le temps de remplir la fosse,
+elle est creuse comme le diable, cette fosse, et d'arriver à temps pour
+sortir avant que la grille soit fermée.
+
+--C'est juste.
+
+--En ce cas quinze francs d'amende.
+
+--Quinze francs.
+
+--Mais vous avez le temps...--Où demeurez-vous?
+
+--À deux pas de la barrière. À un quart d'heure d'ici. Rue de Vaugirard,
+numéro 87.
+
+--Vous avez le temps, en pendant vos guiboles à votre cou, de sortir
+tout de suite.
+
+--C'est exact.
+
+--Une fois hors de la grille, vous galopez chez vous, vous prenez votre
+carte, vous revenez, le portier du cimetière vous ouvre. Ayant votre
+carte, rien à payer. Et vous enterrez votre mort. Moi, je vas vous le
+garder en attendant pour qu'il ne se sauve pas.
+
+--Je vous dois la vie, paysan.
+
+--Fichez-moi le camp, dit Fauchelevent.
+
+Le fossoyeur, éperdu de reconnaissance, lui secoua la main, et partit en
+courant.
+
+Quand le fossoyeur eut disparu dans le fourré, Fauchelevent écouta
+jusqu'à ce qu'il eût entendu le pas se perdre, puis il se pencha vers la
+fosse et dit à demi-voix:
+
+--Père Madeleine!
+
+Rien ne répondit. Fauchelevent eut un frémissement. Il se laissa rouler
+dans la fosse plutôt qu'il n'y descendit, se jeta sur la tête du
+cercueil et cria:
+
+--Êtes-vous là?
+
+Silence dans la bière.
+
+Fauchelevent, ne respirant plus à force de tremblement, prit son ciseau
+à froid et son marteau, et fit sauter la planche de dessus. La face de
+Jean Valjean apparut dans le crépuscule, les yeux fermés, pâle.
+
+Les cheveux de Fauchelevent se hérissèrent, il se leva debout, puis
+tomba adossé à la paroi de la fosse, prêt à s'affaisser sur la bière. Il
+regarda Jean Valjean.
+
+Jean Valjean gisait, blême et immobile.
+
+Fauchelevent murmura d'une voix basse comme un souffle:
+
+--Il est mort!
+
+Et se redressant, croisant les bras si violemment que ses deux poings
+fermés vinrent frapper ses deux épaules, il cria:
+
+--Voilà comme je le sauve, moi!
+
+Alors le pauvre bonhomme se mit à sangloter. Monologuant, car c'est une
+erreur de croire que le monologue n'est pas dans la nature. Les fortes
+agitations parlent souvent à haute voix.
+
+--C'est la faute au père Mestienne. Pourquoi est-il mort, cet
+imbécile-là? qu'est-ce qu'il avait besoin de crever au moment où on ne
+s'y attend pas? c'est lui qui fait mourir monsieur Madeleine. Père
+Madeleine! Il est dans la bière. Il est tout porté. C'est fini.
+
+--Aussi, ces choses-là, est-ce que ça a du bon sens? Ah! mon Dieu! il
+est mort! Eh bien, et sa petite, qu'est-ce que je vas en faire?
+qu'est-ce que la fruitière va dire? Qu'un homme comme çà meure comme ça,
+si c'est Dieu possible! Quand je pense qu'il s'était mis sous ma
+charrette! Père Madeleine! père Madeleine! Pardine, il a étouffé, je
+disais bien. Il n'a pas voulu me croire. Eh bien, voilà une jolie
+polissonnerie de faite! Il est mort, ce brave homme, le plus bon homme
+qu'il y eût dans les bonnes gens du bon Dieu! Et sa petite Ah! d'abord
+je ne rentre pas là-bas, moi. Je reste ici. Avoir fait un coup comme çà!
+C'est bien la peine d'être deux vieux pour être deux vieux fous. Mais
+d'abord comment avait-il fait pour entrer dans le couvent? c'était déjà
+le commencement. On ne doit pas faire de ces choses-là. Père Madeleine!
+père Madeleine! Madeleine! monsieur Madeleine! monsieur le maire! Il ne
+m'entend pas. Tirez-vous donc de là à présent!
+
+Et il s'arracha les cheveux.
+
+On entendit au loin dans les arbres un grincement aigu. C'était la
+grille du cimetière qui se fermait.
+
+Fauchelevent se pencha sur Jean Valjean, et tout à coup eut une sorte de
+rebondissement et tout le recul qu'on peut avoir dans une fosse. Jean
+Valjean avait les yeux ouverts, et le regardait.
+
+Voir une mort est effrayant, voir une résurrection l'est presque autant.
+Fauchelevent devint comme de pierre, pâle, hagard, bouleversé par tous
+ces excès d'émotions, ne sachant s'il avait affaire à un vivant ou à un
+mort, regardant Jean Valjean qui le regardait.
+
+--Je m'endormais, dit Jean Valjean.
+
+Et il se mit sur son séant.
+
+Fauchelevent tomba à genoux.
+
+--Juste bonne Vierge! m'avez-vous fait peur!
+
+Puis il se releva et cria:
+
+--Merci, père Madeleine!
+
+Jean Valjean n'était qu'évanoui. Le grand air l'avait réveillé.
+
+La joie est le reflux de la terreur. Fauchelevent avait presque autant à
+faire que Jean Valjean pour revenir à lui.
+
+--Vous n'êtes donc pas mort! Oh! comme vous avez de l'esprit, vous! Je
+vous ai tant appelé que vous êtes revenu. Quand j'ai vu vos yeux fermés,
+j'ai dit: bon! le voilà étouffé. Je serais devenu fou furieux, vrai fou
+à camisole. On m'aurait mis à Bicêtre. Qu'est-ce que vous voulez que je
+fasse si vous étiez mort? Et votre petite! c'est la fruitière qui n'y
+aurait rien compris! On lui campe l'enfant sur les bras, et le
+grand-père est mort! Quelle histoire! mes bons saints du paradis, quelle
+histoire! Ah! vous êtes vivant, voilà le bouquet.
+
+--J'ai froid, dit Jean Valjean.
+
+Ce mot rappela complètement Fauchelevent à la réalité, qui était
+urgente. Ces deux hommes, même revenus à eux, avaient, sans s'en rendre
+compte, l'âme trouble, et en eux quelque chose d'étrange qui était
+l'égarement sinistre du lieu.
+
+--Sortons vite d'ici, s'écria Fauchelevent.
+
+Il fouilla dans sa poche, et en tira une gourde dont il s'était pourvu.
+
+--Mais d'abord la goutte! dit-il.
+
+La gourde acheva ce que le grand air avait commencé. Jean Valjean but
+une gorgée d'eau-de-vie et reprit pleine possession de lui-même.
+
+Il sortit de la bière, et aida Fauchelevent à en reclouer le couvercle.
+
+Trois minutes après, ils étaient hors de la fosse.
+
+Du reste Fauchelevent était tranquille. Il prit son temps. Le cimetière
+était fermé. La survenue du fossoyeur Gribier n'était pas à craindre. Ce
+«conscrit» était chez lui, occupé à chercher sa carte, et bien empêché
+de la trouver dans son logis puisqu'elle était dans la poche de
+Fauchelevent. Sans carte, il ne pouvait rentrer au cimetière.
+
+Fauchelevent prit la pelle et Jean Valjean la pioche, et tous deux
+firent l'enterrement de la bière vide.
+
+Quand la fosse fut comblée, Fauchelevent dit à Jean Valjean:
+
+--Venons-nous-en. Je garde la pelle; emportez la pioche.
+
+La nuit tombait.
+
+Jean Valjean eut quelque peine à se remuer et à marcher. Dans cette
+bière, il s'était roidi et était devenu un peu cadavre. L'ankylose de la
+mort l'avait saisi entre ces quatre planches. Il fallut, en quelque
+sorte, qu'il se dégelât du sépulcre.
+
+--Vous êtes gourd, dit Fauchelevent. C'est dommage que je sois bancal,
+nous battrions la semelle.
+
+--Bah! répondit Jean Valjean, quatre pas me mettront la marche dans les
+jambes.
+
+Ils s'en allèrent par les allées où le corbillard avait passé. Arrivés
+devant la grille fermée et le pavillon du portier, Fauchelevent, qui
+tenait à sa main la carte du fossoyeur, la jeta dans la boîte, le
+portier tira le cordon, la porte s'ouvrit, ils sortirent.
+
+--Comme tout cela va bien! dit Fauchelevent; quelle bonne idée vous avez
+eue, père Madeleine!
+
+Ils franchirent la barrière Vaugirard de la façon la plus simple du
+monde. Aux alentours d'un cimetière, une pelle et une pioche sont deux
+passeports.
+
+La rue de Vaugirard était déserte.
+
+--Père Madeleine, dit Fauchelevent tout en cheminant et en levant les
+yeux vers les maisons, vous avez de meilleurs yeux que moi. Indiquez-moi
+donc le numéro 87.
+
+--Le voici justement, dit Jean Valjean.
+
+--Il n'y a personne dans la rue, reprit Fauchelevent. Donnez-moi la
+pioche, et attendez-moi deux minutes.
+
+Fauchelevent entra au numéro 87, monta tout en haut, guidé par
+l'instinct qui mène toujours le pauvre au grenier, et frappa dans
+l'ombre à la porte d'une mansarde. Une voix répondit:
+
+--Entrez.
+
+C'était la voix de Gribier.
+
+Fauchelevent poussa la porte. Le logis du fossoyeur était, comme toutes
+ces infortunées demeures, un galetas démeublé et encombré. Une caisse
+d'emballage,--une bière peut-être,--y tenait lieu de commode, un pot à
+beurre y tenait lieu de fontaine, une paillasse y tenait lieu de lit, le
+carreau y tenait lieu de chaises et de table. Il y avait dans un coin,
+sur une loque qui était un vieux lambeau de tapis, une femme maigre et
+force enfants, faisant un tas. Tout ce pauvre intérieur portait les
+traces d'un bouleversement. On eût dit qu'il y avait eu là un
+tremblement de terre «pour un». Les couvercles étaient déplacés, les
+haillons étaient épars, la cruche était cassée, la mère avait pleuré,
+les enfants probablement avaient été battus; traces d'une perquisition
+acharnée et bourrue. Il était visible que le fossoyeur avait éperdument
+cherché sa carte, et fait tout responsable de cette perte dans le
+galetas, depuis sa cruche jusqu'à sa femme. Il avait l'air désespéré.
+
+Mais Fauchelevent se hâtait trop vers le dénouement de l'aventure pour
+remarquer ce côté triste de son succès.
+
+Il entra et dit:
+
+--Je vous rapporte votre pioche et votre pelle.
+
+Gribier le regarda stupéfait.
+
+--C'est vous, paysan?
+
+--Et demain matin chez le concierge du cimetière vous trouverez votre
+carte.
+
+Et il posa la pelle et la pioche sur le carreau.
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Gribier.
+
+--Cela veut dire que vous aviez laissé tomber votre carte de votre
+poche, que je l'ai trouvée à terre quand vous avez été parti, que j'ai
+enterré le mort, que j'ai rempli la fosse, que j'ai fait votre besogne,
+que le portier vous rendra votre carte, et que vous ne payerez pas
+quinze francs. Voilà, conscrit.
+
+--Merci, villageois! s'écria Gribier ébloui. La prochaine fois, c'est
+moi qui paye à boire.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Interrogatoire réussi
+
+
+Une heure après, par la nuit noire, deux hommes et un enfant se
+présentaient au numéro 62 de la petite rue Picpus. Le plus vieux de ces
+hommes levait le marteau et frappait.
+
+C'étaient Fauchelevent, Jean Valjean et Cosette.
+
+Les deux bonshommes étaient allés chercher Cosette chez la fruitière de
+la rue du Chemin-Vert où Fauchelevent l'avait déposée la veille. Cosette
+avait passé ces vingt-quatre heures à ne rien comprendre et à trembler
+silencieusement. Elle tremblait tant qu'elle n'avait pas pleuré. Elle
+n'avait pas mangé non plus, ni dormi. La digne fruitière lui avait fait
+cent questions, sans obtenir d'autre réponse qu'un regard morne,
+toujours le même. Cosette n'avait rien laissé transpirer de tout ce
+qu'elle avait entendu et vu depuis deux jours. Elle devinait qu'on
+traversait une crise. Elle sentait profondément qu'il fallait «être
+sage». Qui n'a éprouvé la souveraine puissance de ces trois mots
+prononcés avec un certain accent dans l'oreille d'un petit être effrayé:
+_Ne dis rien_! La peur est une muette. D'ailleurs, personne ne garde un
+secret comme un enfant.
+
+Seulement, quand, après ces lugubres vingt-quatre heures, elle avait
+revu Jean Valjean, elle avait poussé un tel cri de joie, que quelqu'un
+de pensif qui l'eût entendu eût deviné dans ce cri la sortie d'un abîme.
+
+Fauchelevent était du couvent et savait les mots de passe. Toutes les
+portes s'ouvrirent.
+
+Ainsi fut résolu le double et effrayant problème: sortir, et entrer.
+
+Le portier, qui avait ses instructions, ouvrit la petite porte de
+service qui communiquait de la cour au jardin, et qu'il y a vingt ans on
+voyait encore de la rue, dans le mur du fond de la cour, faisant face à
+la porte cochère. Le portier les introduisit tous les trois par cette
+porte, et de là, ils gagnèrent ce parloir intérieur réservé où
+Fauchelevent, la veille, avait pris les ordres de la prieure.
+
+La prieure, son rosaire à la main, les attendait. Une mère vocale, le
+voile bas, était debout près d'elle. Une chandelle discrète éclairait,
+on pourrait presque dire faisait semblant d'éclairer le parloir.
+
+La prieure passa en revue Jean Valjean. Rien n'examine comme un oeil
+baissé.
+
+Puis elle le questionna:
+
+--C'est vous le frère?
+
+--Oui, révérende mère, répondit Fauchelevent.
+
+--Comment vous appelez-vous?
+
+Fauchelevent répondit:
+
+--Ultime Fauchelevent.
+
+Il avait eu en effet un frère nommé Ultime qui était mort.
+
+--De quel pays êtes-vous?
+
+Fauchelevent répondit:
+
+--De Picquigny, près Amiens.
+
+--Quel âge avez-vous?
+
+Fauchelevent répondit:
+
+--Cinquante ans.
+
+--Quel est votre état?
+
+Fauchelevent répondit:
+
+--Jardinier.
+
+--Êtes-vous bon chrétien?
+
+Fauchelevent répondit:
+
+--Tout le monde l'est dans la famille.
+
+--Cette petite est à vous?
+
+Fauchelevent répondit:
+
+--Oui, révérende mère.
+
+--Vous êtes son père?
+
+Fauchelevent répondit:
+
+--Son grand-père.
+
+La mère vocale dit à la prieure à demi-voix:
+
+--Il répond bien.
+
+Jean Valjean n'avait pas prononcé un mot.
+
+La prieure regarda Cosette avec attention, et dit à demi-voix à la mère
+vocale:
+
+--Elle sera laide.
+
+Les deux mères causèrent quelques minutes très bas dans l'angle du
+parloir, puis la prieure se retourna et dit:
+
+--Père Fauvent, vous aurez une autre genouillère avec grelot. Il en faut
+deux maintenant.
+
+Le lendemain en effet on entendait deux grelots dans le jardin, et les
+religieuses ne résistaient pas à soulever un coin de leur voile. On
+voyait au fond sous les arbres deux hommes bêcher côte à côte, Fauvent
+et un autre. Événement énorme. Le silence fut rompu jusqu'à
+s'entre-dire: C'est un aide-jardinier.
+
+Les mères vocales ajoutaient: C'est un frère au père Fauvent.
+
+Jean Valjean en effet était régulièrement installé; il avait la
+genouillère de cuir, et le grelot; il était désormais officiel. Il
+s'appelait Ultime Fauchelevent.
+
+La plus forte cause déterminante de l'admission avait été l'observation
+de la prieure sur Cosette: _Elle sera laide_.
+
+La prieure, ce pronostic prononcé, prit immédiatement Cosette en amitié,
+et lui donna place au pensionnat comme élève de charité.
+
+Ceci n'a rien que de très logique. On a beau n'avoir point de miroir au
+couvent, les femmes ont une conscience pour leur figure; or, les filles
+qui se sentent jolies se laissent malaisément faire religieuses; la
+vocation étant assez volontiers en proportion inverse de la beauté, on
+espère plus des laides que des belles. De là un goût vif pour les
+laiderons.
+
+Toute cette aventure grandit le bon vieux Fauchelevent; il eut un triple
+succès; auprès de Jean Valjean qu'il sauva et abrita; auprès du
+fossoyeur Gribier qui se disait: il m'a épargné l'amende; auprès du
+couvent qui, grâce à lui, en gardant le cercueil de la mère Crucifixion
+sous l'autel, éluda César et satisfit Dieu. Il y eut une bière avec
+cadavre au Petit-Picpus et une bière sans cadavre au cimetière
+Vaugirard; l'ordre public en fut sans doute profondément troublé, mais
+ne s'en aperçut pas. Quant au couvent, sa reconnaissance pour
+Fauchelevent fut grande. Fauchelevent devint le meilleur des serviteurs
+et le plus précieux des jardiniers. À la plus prochaine visite de
+l'archevêque, la prieure conta la chose à Sa Grandeur, en s'en
+confessant un peu et en s'en vantant aussi. L'archevêque, au sortir du
+couvent, en parla, avec applaudissement et tout bas, à Mr de Latil,
+confesseur de Monsieur, plus tard archevêque de Reims et cardinal.
+L'admiration pour Fauchelevent fit du chemin, car elle alla à Rome. Nous
+avons eu sous les yeux un billet adressé par le pape régnant alors, Léon
+XII, à un de ses parents, monsignor dans la nonciature de Paris, et
+nommé comme lui Della Genga; on y lit ces lignes: «Il paraît qu'il y a
+dans un couvent de Paris un jardinier excellent, qui est un saint homme,
+appelé Fauvent.» Rien de tout ce triomphe ne parvint jusqu'à
+Fauchelevent dans sa baraque; il continua de greffer, de sarcler, et de
+couvrir ses melonnières, sans être au fait de son excellence et de sa
+sainteté. Il ne se douta pas plus de sa gloire que ne s'en doute un
+boeuf de Durham ou de Surrey dont le portrait est publié dans l'
+_Illustrated London News_ avec cette inscription: _Boeuf qui a remporté
+le prix au concours des bêtes à cornes_.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+Clôture
+
+
+Cosette au couvent continua de se taire.
+
+Cosette se croyait tout naturellement la fille de Jean Valjean. Du
+reste, ne sachant rien, elle ne pouvait rien dire, et puis, dans tous
+les cas, elle n'aurait rien dit. Nous venons de le faire remarquer, rien
+ne dresse les enfants au silence comme le malheur. Cosette avait tant
+souffert qu'elle craignait tout, même de parler, même de respirer. Une
+parole avait si souvent fait crouler sur elle une avalanche! À peine
+commençait-elle à se rassurer depuis qu'elle était à Jean Valjean. Elle
+s'habitua assez vite au couvent. Seulement elle regrettait Catherine,
+mais elle n'osait pas le dire. Une fois pourtant elle dit à Jean
+Valjean:
+
+--Père, si j'avais su, je l'aurais emmenée.
+
+Cosette, en devenant pensionnaire du couvent, dut prendre l'habit des
+élèves de la maison. Jean Valjean obtint qu'on lui remît les vêtements
+qu'elle dépouillait. C'était ce même habillement de deuil qu'il lui
+avait fait revêtir lorsqu'elle avait quitté la gargote Thénardier. Il
+n'était pas encore très usé. Jean Valjean enferma ces nippes, plus les
+bas de laine et les souliers, avec force camphre et tous les aromates
+dont abondent les couvents, dans une petite valise qu'il trouva moyen de
+se procurer. Il mit cette valise sur une chaise près de son lit, et il
+en avait toujours la clef sur lui.--Père, lui demanda un jour Cosette,
+qu'est-ce que c'est donc que cette boîte-là qui sent si bon?
+
+Le père Fauchelevent, outre cette gloire que nous venons de raconter et
+qu'il ignora, fut récompensé de sa bonne action; d'abord il en fut
+heureux; puis il eut beaucoup moins de besogne, la partageant. Enfin,
+comme il aimait beaucoup le tabac, il trouvait à la présence de Mr
+Madeleine cet avantage qu'il prenait trois fois plus de tabac que par le
+passé, et d'une manière infiniment plus voluptueuse, attendu que Mr
+Madeleine le lui payait.
+
+Les religieuses n'adoptèrent point ce nom d'Ultime; elles appelèrent
+Jean Valjean _l'autre Fauvent_.
+
+Si ces saintes filles avaient eu quelque chose du regard de Javert,
+elles auraient pu finir par remarquer que, lorsqu'il y avait quelque
+course à faire au dehors pour l'entretien du jardin, c'était toujours
+l'aîné Fauchelevent, le vieux, l'infirme, le bancal, qui sortait, et
+jamais l'autre; mais, soit que les yeux toujours fixés sur Dieu ne
+sachent pas espionner, soit qu'elles fussent, de préférence, occupées à
+se guetter entre elles, elles n'y firent point attention.
+
+Du reste bien en prit à Jean Valjean de se tenir coi et de ne pas
+bouger. Javert observa le quartier plus d'un grand mois.
+
+Ce couvent était pour Jean Valjean comme une île entourée de gouffres.
+Ces quatre murs étaient désormais le monde pour lui. Il y voyait le ciel
+assez pour être serein et Cosette assez pour être heureux.
+
+Une vie très douce recommença pour lui.
+
+Il habitait avec le vieux Fauchelevent la baraque du fond du jardin.
+Cette bicoque, bâtie en plâtras, qui existait encore en 1845, était
+composée, comme on sait, de trois chambres, lesquelles étaient toutes
+nues et n'avaient que les murailles. La principale avait été cédée de
+force, car Jean Valjean avait résisté en vain, par le père Fauchelevent
+à Mr Madeleine. Le mur de cette chambre, outre les deux clous destinés à
+l'accrochement de la genouillère et de la hotte, avait pour ornement un
+papier-monnaie royaliste de 93 appliqué à la muraille au-dessus de la
+cheminée et dont voici le fac-similé exact:
+
+
+
+Cet assignat vendéen avait été cloué au mur par le précédent jardinier,
+ancien chouan qui était mort dans le couvent et que Fauchelevent avait
+remplacé.
+
+Jean Valjean travaillait tous les jours dans le jardin et y était très
+utile. Il avait été jadis émondeur et se retrouvait volontiers
+jardinier. On se rappelle qu'il avait toutes sortes de recettes et de
+secrets de culture. Il en tira parti. Presque tous les arbres du verger
+étaient des sauvageons; il les écussonna et leur fit donner d'excellents
+fruits.
+
+Cosette avait permission de venir tous les jours passer une heure près
+de lui. Comme les soeurs étaient tristes et qu'il était bon, l'enfant le
+comparait et l'adorait. À l'heure fixée, elle accourait vers la baraque.
+Quand elle entrait dans la masure, elle l'emplissait de paradis. Jean
+Valjean s'épanouissait, et sentait son bonheur s'accroître du bonheur
+qu'il donnait à Cosette. La joie que nous inspirons a cela de charmant
+que, loin de s'affaiblir comme tout reflet, elle nous revient plus
+rayonnante. Aux heures des récréations, Jean Valjean regardait de loin
+Cosette jouer et courir, et il distinguait son rire du rire des autres.
+
+Car maintenant Cosette riait.
+
+La figure de Cosette en était même jusqu'à un certain point changée. Le
+sombre en avait disparu. Le rire, c'est le soleil; il chasse l'hiver du
+visage humain.
+
+La récréation finie, quand Cosette rentrait, Jean Valjean regardait les
+fenêtres de sa classe, et la nuit il se relevait pour regarder les
+fenêtres de son dortoir.
+
+Du reste Dieu a ses voies; le couvent contribua, comme Cosette, à
+maintenir et à compléter dans Jean Valjean l'oeuvre de l'évêque. Il est
+certain qu'un des côtés de la vertu aboutit à l'orgueil. Il y a là un
+pont bâti par le diable. Jean Valjean était peut-être à son insu assez
+près de ce côté-là et de ce pont-là, lorsque la providence le jeta dans
+le couvent du Petit-Picpus. Tant qu'il ne s'était comparé qu'à l'évêque,
+il s'était trouvé indigne et il avait été humble; mais depuis quelque
+temps il commençait à se comparer aux hommes, et l'orgueil naissait. Qui
+sait? il aurait peut-être fini par revenir tout doucement à la haine.
+
+Le couvent l'arrêta sur cette pente.
+
+C'était le deuxième lieu de captivité qu'il voyait. Dans sa jeunesse,
+dans ce qui avait été pour lui le commencement de la vie, et plus tard,
+tout récemment encore, il en avait vu un autre, lieu affreux, lieu
+terrible, et dont les sévérités lui avaient toujours paru être
+l'iniquité de la justice et le crime de la loi. Aujourd'hui après le
+bagne il voyait le cloître; et songeant qu'il avait fait partie du bagne
+et qu'il était maintenant, pour ainsi dire, spectateur du cloître, il
+les confrontait dans sa pensée avec anxiété.
+
+Quelquefois il s'accoudait sur sa bêche et descendait lentement dans les
+spirales sans fond de la rêverie.
+
+Il se rappelait ses anciens compagnons; comme ils étaient misérables;
+ils se levaient dès l'aube et travaillaient jusqu'à la nuit; à peine
+leur laissait-on le sommeil; ils couchaient sur des lits de camp, où
+l'on ne leur tolérait que des matelas de deux pouces d'épaisseur, dans
+des salles qui n'étaient chauffées qu'aux mois les plus rudes de
+l'année; ils étaient vêtus d'affreuses casaques rouges; on leur
+permettait, par grâce, un pantalon de toile dans les grandes chaleurs et
+une roulière de laine sur le dos dans les grands froids; ils ne buvaient
+de vin et ne mangeaient de viande que lorsqu'ils allaient «à la
+fatigue». Ils vivaient, n'ayant plus de noms, désignés seulement par des
+numéros et en quelque sorte faits chiffres, baissant les yeux, baissant
+la voix, les cheveux coupés, sous le bâton, dans la honte.
+
+Puis son esprit retombait sur les êtres qu'il avait devant les yeux.
+
+Ces êtres vivaient, eux aussi, les cheveux coupés, les yeux baissés, la
+voix basse, non dans la honte, mais au milieu des railleries du monde,
+non le dos meurtri par le bâton, mais les épaules déchirées par la
+discipline. À eux aussi, leur nom parmi les hommes s'était évanoui; ils
+n'existaient plus que sous des appellations austères. Ils ne mangeaient
+jamais de viande et ne buvaient jamais de vin; ils restaient souvent
+jusqu'au soir sans nourriture; ils étaient vêtus, non d'une veste rouge,
+mais d'un suaire noir, en laine, pesant l'été, léger l'hiver, sans
+pouvoir y rien retrancher ni y rien ajouter; sans même avoir, selon la
+saison, la ressource du vêtement de toile ou du surtout de laine; et ils
+portaient six mois de l'année des chemises de serge qui leur donnaient
+la fièvre. Ils habitaient, non des salles chauffées seulement dans les
+froids rigoureux, mais des cellules où l'on n'allumait jamais de feu;
+ils couchaient, non sur des matelas épais de deux pouces, mais sur la
+paille. Enfin on ne leur laissait pas même le sommeil; toutes les nuits,
+après une journée de labeur, il fallait, dans l'accablement du premier
+repos, au moment où l'on s'endormait et où l'on se réchauffait à peine,
+se réveiller, se lever, et s'en aller prier dans une chapelle glacée et
+sombre, les deux genoux sur la pierre.
+
+À de certains jours, il fallait que chacun de ces êtres, à tour de rôle,
+restât douze heures de suite agenouillé sur la dalle ou prosterné la
+face contre terre et les bras en croix.
+
+Les autres étaient des hommes; ceux-ci étaient des femmes.
+
+Qu'avaient fait ces hommes? Ils avaient volé, violé, pillé, tué,
+assassiné. C'étaient des bandits, des faussaires, des empoisonneurs, des
+incendiaires, des meurtriers, des parricides. Qu'avaient fait ces
+femmes? Elles n'avaient rien fait.
+
+D'un côté le brigandage, la fraude, le dol, la violence, la lubricité,
+l'homicide, toutes les espèces du sacrilège, toutes les variétés de
+l'attentat; de l'autre une seule chose, l'innocence.
+
+L'innocence parfaite, presque enlevée dans une mystérieuse assomption,
+tenant encore à la terre par la vertu, tenant déjà au ciel par la
+sainteté.
+
+D'un côté des confidences de crimes qu'on se fait à voix basse. De
+l'autre la confession des fautes qui se fait à voix haute. Et quels
+crimes! et quelles fautes!
+
+D'un côté des miasmes, de l'autre un ineffable parfum. D'un côté une
+peste morale, gardée à vue, parquée sous le canon, et dévorant lentement
+ses pestiférés; de l'autre un chaste embrasement de toutes les âmes dans
+le même foyer. Là les ténèbres; ici l'ombre; mais une ombre pleine de
+clartés, et des clartés pleines de rayonnements.
+
+Deux lieux d'esclavage; mais dans le premier la délivrance possible, une
+limite légale toujours entrevue, et puis l'évasion. Dans le second, la
+perpétuité; pour toute espérance, à l'extrémité lointaine de l'avenir,
+cette lueur de liberté que les hommes appellent la mort.
+
+Dans le premier, on n'était enchaîné que par des chaînes; dans l'autre,
+on était enchaîné par sa foi.
+
+Que se dégageait-il du premier? Une immense malédiction, le grincement
+de dents, la haine, la méchanceté désespérée, un cri de rage contre
+l'association humaine, un sarcasme au ciel.
+
+Que sortait-il du second? La bénédiction et l'amour.
+
+Et dans ces deux endroits si semblables et si divers, ces deux espèces
+d'êtres si différents accomplissaient la même oeuvre, l'expiation.
+
+Jean Valjean comprenait bien l'expiation des premiers; l'expiation
+personnelle, l'expiation pour soi-même. Mais il ne comprenait pas celle
+des autres, celle de ces créatures sans reproche et sans souillure, et
+il se demandait avec un tremblement: Expiation de quoi? quelle
+expiation?
+
+Une voix répondait dans sa conscience: La plus divine des générosités
+humaines, l'expiation pour autrui.
+
+Ici toute théorie personnelle est réservée, nous ne sommes que
+narrateur; c'est au point de vue de Jean Valjean que nous nous plaçons,
+et nous traduisons ses impressions.
+
+Il avait sous les yeux le sommet sublime de l'abnégation, la plus haute
+cime de la vertu possible; l'innocence qui pardonne aux hommes leurs
+fautes et qui les expie à leur place; la servitude subie, la torture
+acceptée, le supplice réclamé par les âmes qui n'ont pas péché pour en
+dispenser les âmes qui ont failli; l'amour de l'humanité s'abîmant dans
+l'amour de Dieu, mais y demeurant distinct, et suppliant; de doux êtres
+faibles ayant la misère de ceux qui sont punis et le sourire de ceux qui
+sont récompensés.
+
+Et il se rappelait qu'il avait osé se plaindre!
+
+Souvent, au milieu de la nuit, il se relevait pour écouter le chant
+reconnaissant de ces créatures innocentes et accablées de sévérités, et
+il se sentait froid dans les veines en songeant que ceux qui étaient
+châtiés justement n'élevaient la voix vers le ciel que pour blasphémer,
+et que lui, misérable, il avait montré le poing à Dieu.
+
+Chose frappante et qui le faisait rêver profondément comme un
+avertissement à voix basse de la providence même, l'escalade, les
+clôtures franchies, l'aventure acceptée jusqu'à la mort, l'ascension
+difficile et dure, tous ces mêmes efforts qu'il avait faits pour sortir
+de l'autre lieu d'expiation, il les avait faits pour entrer dans
+celui-ci. Était-ce un symbole de sa destinée?
+
+Cette maison était une prison aussi, et ressemblait lugubrement à
+l'autre demeure dont il s'était enfui, et pourtant il n'avait jamais eu
+l'idée de rien de pareil.
+
+Il revoyait des grilles, des verrous, des barreaux de fer, pour garder
+qui? Des anges.
+
+Ces hautes murailles qu'il avait vues autour des tigres, il les revoyait
+autour des brebis.
+
+C'était un lieu d'expiation, et non de châtiment; et pourtant il était
+plus austère encore, plus morne et plus impitoyable que l'autre. Ces
+vierges étaient plus durement courbées que les forçats. Un vent froid et
+rude, ce vent qui avait glacé sa jeunesse, traversait la fosse grillée
+et cadenassée des vautours; une bise plus âpre et plus douloureuse
+encore soufflait dans la cage des colombes. Pourquoi?
+
+Quand il pensait à ces choses, tout ce qui était en lui s'abîmait devant
+ce mystère de sublimité.
+
+Dans ces méditations l'orgueil s'évanouit. Il fit toutes sortes de
+retours sur lui-même; il se sentit chétif et pleura bien des fois. Tout
+ce qui était entré dans sa vie depuis six mois le ramenait vers les
+saintes injonctions de l'évêque, Cosette par l'amour, le couvent par
+l'humilité.
+
+Quelquefois, le soir, au crépuscule, à l'heure où le jardin était
+désert, on le voyait à genoux au milieu de l'allée qui côtoyait la
+chapelle, devant la fenêtre où il avait regardé la nuit de son arrivée,
+tourné vers l'endroit où il savait que la soeur qui faisait la
+réparation était prosternée et en prière. Il priait, ainsi agenouillé
+devant cette soeur.
+
+Il semblait qu'il n'osait s'agenouiller directement devant Dieu.
+
+Tout ce qui l'entourait, ce jardin paisible, ces fleurs embaumées, ces
+enfants poussant des cris joyeux, ces femmes graves et simples, ce
+cloître silencieux, le pénétraient lentement, et peu à peu son âme se
+composait de silence comme ce cloître, de parfum comme ces fleurs, de
+paix comme ce jardin, de simplicité comme ces femmes, de joie comme ces
+enfants. Et puis il songeait que c'étaient deux maisons de Dieu qui
+l'avaient successivement recueilli aux deux instants critiques de sa
+vie, la première lorsque toutes les portes se fermaient et que la
+société humaine le repoussait, la deuxième au moment où la société
+humaine se remettait à sa poursuite et où le bagne se rouvrait; et que
+sans la première il serait retombé dans le crime et sans la seconde dans
+le supplice.
+
+Tout son coeur se fondait en reconnaissance et il aimait de plus en
+plus.
+
+Plusieurs années s'écoulèrent ainsi; Cosette grandissait.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome II, by Victor Hugo
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME II ***
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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