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+The Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome I, by Victor Hugo
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les misérables Tome I
+ Fantine
+
+Author: Victor Hugo
+
+Release Date: January 10, 2006 [EBook #17489]
+[Date last updated: October 30, 2023]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME I ***
+
+
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+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
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+
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+
+Victor Hugo
+
+LES MISÉRABLES
+
+Tome I--FANTINE
+
+(1862)
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+Livre premier--Un juste
+
+Chapitre I Monsieur Myriel
+Chapitre II Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu
+Chapitre III À bon évêque dur évêché
+Chapitre IV Les oeuvres semblables aux paroles
+Chapitre V Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses
+ soutanes
+Chapitre VI Par qui il faisait garder sa maison
+Chapitre VII Cravatte
+Chapitre VIII Philosophie après boire
+Chapitre IX Le frère raconté par la soeur
+Chapitre X L'évêque en présence d'une lumière inconnue
+Chapitre XI Une restriction
+Chapitre XII Solitude de monseigneur Bienvenu
+Chapitre XIII Ce qu'il croyait
+Chapitre XIV Ce qu'il pensait
+
+
+Livre deuxième--La chute
+
+Chapitre I Le soir d'un jour de marche
+Chapitre II La prudence conseillée à la sagesse
+Chapitre III Héroïsme de l'obéissance passive
+Chapitre IV Détails sur les fromageries de Pontarlier
+Chapitre V Tranquillité
+Chapitre VI Jean Valjean
+Chapitre VII Le dedans du désespoir
+Chapitre VIII L'onde et l'ombre
+Chapitre IX Nouveaux griefs
+Chapitre X L'homme réveillé
+Chapitre XI Ce qu'il fait
+Chapitre XII L'évêque travaille
+Chapitre XIII Petit-Gervais
+
+
+Livre troisième--En l'année 1817
+
+Chapitre I L'année 1817
+Chapitre II Double quatuor
+Chapitre III Quatre à quatre
+Chapitre IV Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole
+Chapitre V Chez Bombarda
+Chapitre VI Chapitre où l'on s'adore
+Chapitre VII Sagesse de Tholomyès
+Chapitre VIII Mort d'un cheval
+Chapitre IX Fin joyeuse de la joie
+Livre quatrième--Confier, c'est quelquefois livrer
+Chapitre I Une mère qui en rencontre une autre
+Chapitre II Première esquisse de deux figures louches
+Chapitre III L'Alouette
+
+
+Livre cinquième--La descente
+
+Chapitre I Histoire d'un progrès dans les verroteries noires
+Chapitre II M. Madeleine
+Chapitre III Sommes déposées chez Laffitte
+Chapitre IV M. Madeleine en deuil
+Chapitre V Vagues éclairs à l'horizon
+Chapitre VI Le père Fauchelevent
+Chapitre VII Fauchelevent devient jardinier à Paris
+Chapitre VIII Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale
+Chapitre IX Succès de Madame Victurnien
+Chapitre X Suite du succès
+Chapitre XI _Christus nos liberavit_
+Chapitre XII Le désoeuvrement de M. Bamatabois
+Chapitre XIII Solution de quelques questions de police municipale
+
+
+Livre sixième--Javert
+
+Chapitre I Commencement du repos
+Chapitre II Comment Jean peut devenir Champ
+
+
+Livre septième--L'affaire Champmathieu
+
+Chapitre I La soeur Simplice
+Chapitre II Perspicacité de maître Scaufflaire
+Chapitre III Une tempête sous un crâne
+Chapitre IV Formes que prend la souffrance pendant le sommeil
+Chapitre V Bâtons dans les roues
+Chapitre VI La soeur Simplice mise à l'épreuve
+Chapitre VII Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir
+Chapitre VIII Entrée de faveur
+Chapitre IX Un lieu où des convictions sont en train de se former
+Chapitre X Le système de dénégations
+Chapitre XI Champmathieu de plus en plus étonné
+
+
+Livre huitième--Contre-coup
+
+Chapitre I Dans quel miroir M. Madeleine regarde ses cheveux
+Chapitre II Fantine heureuse
+Chapitre III Javert content
+Chapitre IV L'autorité reprend ses droits
+Chapitre V Tombeau convenable
+
+
+
+
+Livre premier--Un juste
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Monsieur Myriel
+
+
+En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne.
+C'était un vieillard d'environ soixante-quinze ans; il occupait le siège
+de Digne depuis 1806.
+
+Quoique ce détail ne touche en aucune manière au fond même de ce que
+nous avons à raconter, il n'est peut-être pas inutile, ne fût-ce que
+pour être exact en tout, d'indiquer ici les bruits et les propos qui
+avaient couru sur son compte au moment où il était arrivé dans le
+diocèse. Vrai ou faux, ce qu'on dit des hommes tient souvent autant de
+place dans leur vie et surtout dans leur destinée que ce qu'ils font. M.
+Myriel était fils d'un conseiller au parlement d'Aix; noblesse de robe.
+On contait de lui que son père, le réservant pour hériter de sa charge,
+l'avait marié de fort bonne heure, à dix-huit ou vingt ans, suivant un
+usage assez répandu dans les familles parlementaires. Charles Myriel,
+nonobstant ce mariage, avait, disait-on, beaucoup fait parler de lui. Il
+était bien fait de sa personne, quoique d'assez petite taille, élégant,
+gracieux, spirituel; toute la première partie de sa vie avait été donnée
+au monde et aux galanteries. La révolution survint, les événements se
+précipitèrent, les familles parlementaires décimées, chassées, traquées,
+se dispersèrent. M. Charles Myriel, dès les premiers jours de la
+révolution, émigra en Italie. Sa femme y mourut d'une maladie de
+poitrine dont elle était atteinte depuis longtemps. Ils n'avaient point
+d'enfants. Que se passa-t-il ensuite dans la destinée de M. Myriel?
+L'écroulement de l'ancienne société française, la chute de sa propre
+famille, les tragiques spectacles de 93, plus effrayants encore
+peut-être pour les émigrés qui les voyaient de loin avec le
+grossissement de l'épouvante, firent-ils germer en lui des idées de
+renoncement et de solitude? Fut-il, au milieu d'une de ces distractions
+et de ces affections qui occupaient sa vie, subitement atteint d'un de
+ces coups mystérieux et terribles qui viennent quelquefois renverser, en
+le frappant au coeur, l'homme que les catastrophes publiques
+n'ébranleraient pas en le frappant dans son existence et dans sa
+fortune? Nul n'aurait pu le dire; tout ce qu'on savait, c'est que,
+lorsqu'il revint d'Italie, il était prêtre.
+
+En 1804, M. Myriel était curé de Brignolles. Il était déjà vieux, et
+vivait dans une retraite profonde.
+
+Vers l'époque du couronnement, une petite affaire de sa cure, on ne sait
+plus trop quoi, l'amena à Paris. Entre autres personnes puissantes, il
+alla solliciter pour ses paroissiens M. le cardinal Fesch. Un jour que
+l'empereur était venu faire visite à son oncle, le digne curé, qui
+attendait dans l'antichambre, se trouva sur le passage de sa majesté.
+Napoléon, se voyant regardé avec une certaine curiosité par ce
+vieillard, se retourna, et dit brusquement:
+
+--Quel est ce bonhomme qui me regarde?
+
+--Sire, dit M. Myriel, vous regardez un bonhomme, et moi je regarde un
+grand homme. Chacun de nous peut profiter.
+
+L'empereur, le soir même, demanda au cardinal le nom de ce curé, et
+quelque temps après M. Myriel fut tout surpris d'apprendre qu'il était
+nommé évêque de Digne.
+
+Qu'y avait-il de vrai, du reste, dans les récits qu'on faisait sur la
+première partie de la vie de M. Myriel? Personne ne le savait. Peu de
+familles avaient connu la famille Myriel avant la révolution.
+
+M. Myriel devait subir le sort de tout nouveau venu dans une petite
+ville où il y a beaucoup de bouches qui parlent et fort peu de têtes qui
+pensent. Il devait le subir, quoiqu'il fût évêque et parce qu'il était
+évêque. Mais, après tout, les propos auxquels on mêlait son nom
+n'étaient peut-être que des propos; du bruit, des mots, des paroles;
+moins que des paroles, des _palabres_, comme dit l'énergique langue du
+midi.
+
+Quoi qu'il en fût, après neuf ans d'épiscopat et de résidence à Digne,
+tous ces racontages, sujets de conversation qui occupent dans le premier
+moment les petites villes et les petites gens, étaient tombés dans un
+oubli profond. Personne n'eût osé en parler, personne n'eût même osé
+s'en souvenir.
+
+M. Myriel était arrivé à Digne accompagné d'une vieille fille,
+mademoiselle Baptistine, qui était sa soeur et qui avait dix ans de
+moins que lui.
+
+Ils avaient pour tout domestique une servante du même âge que
+mademoiselle Baptistine, et appelée madame Magloire, laquelle, après
+avoir été _la servante de M. le Curé_, prenait maintenant le double
+titre de femme de chambre de mademoiselle et femme de charge de
+monseigneur.
+
+Mademoiselle Baptistine était une personne longue, pâle, mince, douce;
+elle réalisait l'idéal de ce qu'exprime le mot «respectable»; car il
+semble qu'il soit nécessaire qu'une femme soit mère pour être vénérable.
+Elle n'avait jamais été jolie; toute sa vie, qui n'avait été qu'une
+suite de saintes oeuvres, avait fini par mettre sur elle une sorte de
+blancheur et de clarté; et, en vieillissant, elle avait gagné ce qu'on
+pourrait appeler la beauté de la bonté. Ce qui avait été de la maigreur
+dans sa jeunesse était devenu, dans sa maturité, de la transparence; et
+cette diaphanéité laissait voir l'ange. C'était une âme plus encore que
+ce n'était une vierge. Sa personne semblait faite d'ombre; à peine assez
+de corps pour qu'il y eût là un sexe; un peu de matière contenant une
+lueur; de grands yeux toujours baissés; un prétexte pour qu'une âme
+reste sur la terre.
+
+Madame Magloire était une petite vieille, blanche, grasse, replète,
+affairée, toujours haletante, à cause de son activité d'abord, ensuite à
+cause d'un asthme.
+
+À son arrivée, on installa M. Myriel en son palais épiscopal avec les
+honneurs voulus par les décrets impériaux qui classent l'évêque
+immédiatement après le maréchal de camp. Le maire et le président lui
+firent la première visite, et lui de son côté fit la première visite au
+général et au préfet.
+
+L'installation terminée, la ville attendit son évêque à l'oeuvre.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu
+
+
+Le palais épiscopal de Digne était attenant à l'hôpital.
+
+Le palais épiscopal était un vaste et bel hôtel bâti en pierre au
+commencement du siècle dernier par monseigneur Henri Puget, docteur en
+théologie de la faculté de Paris, abbé de Simore, lequel était évêque de
+Digne en 1712. Ce palais était un vrai logis seigneurial. Tout y avait
+grand air, les appartements de l'évêque, les salons, les chambres, la
+cour d'honneur, fort large, avec promenoirs à arcades, selon l'ancienne
+mode florentine, les jardins plantés de magnifiques arbres. Dans la
+salle à manger, longue et superbe galerie qui était au rez-de-chaussée
+et s'ouvrait sur les jardins, monseigneur Henri Puget avait donné à
+manger en cérémonie le 29 juillet 1714 à messeigneurs Charles Brûlart de
+Genlis, archevêque-prince d'Embrun, Antoine de Mesgrigny, capucin,
+évêque de Grasse, Philippe de Vendôme, grand prieur de France, abbé de
+Saint-Honoré de Lérins, François de Berton de Grillon, évêque-baron de
+Vence, César de Sabran de Forcalquier, évêque-seigneur de Glandève, et
+Jean Soanen, prêtre de l'oratoire, prédicateur ordinaire du roi,
+évêque-seigneur de Senez. Les portraits de ces sept révérends
+personnages décoraient cette salle, et cette date mémorable, 29 juillet
+1714, y était gravée en lettres d'or sur une table de marbre blanc.
+
+L'hôpital était une maison étroite et basse à un seul étage avec un
+petit jardin. Trois jours après son arrivée, l'évêque visita l'hôpital.
+La visite terminée, il fit prier le directeur de vouloir bien venir
+jusque chez lui.
+
+--Monsieur le directeur de l'hôpital, lui dit-il, combien en ce moment
+avez-vous de malades?
+
+--Vingt-six, monseigneur.
+
+--C'est ce que j'avais compté, dit l'évêque.
+
+--Les lits, reprit le directeur, sont bien serrés les uns contre les
+autres.
+
+--C'est ce que j'avais remarqué.
+
+--Les salles ne sont que des chambres, et l'air s'y renouvelle
+difficilement.
+
+--C'est ce qui me semble.
+
+--Et puis, quand il y a un rayon de soleil, le jardin est bien petit
+pour les convalescents.
+
+--C'est ce que je me disais.
+
+--Dans les épidémies, nous avons eu cette année le typhus, nous avons eu
+une suette militaire il y a deux ans, cent malades quelquefois; nous ne
+savons que faire.
+
+--C'est la pensée qui m'était venue.
+
+--Que voulez-vous, monseigneur? dit le directeur, il faut se résigner.
+
+Cette conversation avait lieu dans la salle à manger-galerie du
+rez-de-chaussée. L'évêque garda un moment le silence, puis il se tourna
+brusquement vers le directeur de l'hôpital:
+
+--Monsieur, dit-il, combien pensez-vous qu'il tiendrait de lits rien que
+dans cette salle?
+
+--La salle à manger de monseigneur! s'écria le directeur stupéfait.
+
+L'évêque parcourait la salle du regard et semblait y faire avec les yeux
+des mesures et des calculs.
+
+--Il y tiendrait bien vingt lits! dit-il, comme se parlant à lui-même.
+
+Puis élevant la voix:
+
+--Tenez, monsieur le directeur de l'hôpital, je vais vous dire. Il y a
+évidemment une erreur. Vous êtes vingt-six personnes dans cinq ou six
+petites chambres. Nous sommes trois ici, et nous avons place pour
+soixante. Il y a erreur, je vous dis. Vous avez mon logis, et j'ai le
+vôtre. Rendez-moi ma maison. C'est ici chez vous.
+
+Le lendemain, les vingt-six pauvres étaient installés dans le palais de
+l'évêque et l'évêque était à l'hôpital.
+
+M. Myriel n'avait point de bien, sa famille ayant été ruinée par la
+révolution. Sa soeur touchait une rente viagère de cinq cents francs
+qui, au presbytère, suffisait à sa dépense personnelle. M. Myriel
+recevait de l'état comme évêque un traitement de quinze mille francs. Le
+jour même où il vint se loger dans la maison de l'hôpital, M. Myriel
+détermina l'emploi de cette somme une fois pour toutes de la manière
+suivante. Nous transcrivons ici une note écrite de sa main.
+
+_Note pour régler les dépenses de ma maison._
+
+_Pour le petit séminaire: quinze cents livres_
+_Congrégation de la mission: cent livres_
+_Pour les lazaristes de Montdidier: cent livres_
+_Séminaire des missions étrangères à Paris: deux cents livres_
+_Congrégation du Saint-Esprit: cent cinquante livres_
+_Établissements religieux de la Terre-Sainte: cent livres_
+_Sociétés de charité maternelle: trois cents livres_
+_En sus, pour celle d'Arles: cinquante livres_
+_OEuvre pour l'amélioration des prisons: quatre cents livres_
+_OEuvre pour le soulagement et la délivrance des prisonniers: cinq cents
+livres_
+_Pour libérer des pères de famille prisonniers pour dettes: mille livres_
+_Supplément au traitement des pauvres maîtres d'école du diocèse: deux
+mille livres_
+_Grenier d'abondance des Hautes-Alpes: cent livres_
+_Congrégation des dames de Digne, de Manosque et de Sisteron,
+pour l'enseignement gratuit des filles indigentes: quinze cents livres_
+_Pour les pauvres: six mille livres_
+_Ma dépense personnelle: mille livres_
+
+Total: _quinze mille livres_
+
+Pendant tout le temps qu'il occupa le siège de Digne, M. Myriel ne
+changea presque rien à cet arrangement. Il appelait cela, comme on voit,
+_avoir réglé les dépenses de sa maison_.
+
+Cet arrangement fut accepté avec une soumission absolue par mademoiselle
+Baptistine. Pour cette sainte fille, M. de Digne était tout à la fois
+son frère et son évêque, son ami selon la nature et son supérieur selon
+l'église. Elle l'aimait et elle le vénérait tout simplement. Quand il
+parlait, elle s'inclinait; quand il agissait, elle adhérait. La servante
+seule, madame Magloire, murmura un peu. M. l'évêque, on l'a pu
+remarquer, ne s'était réservé que mille livres, ce qui, joint à la
+pension de mademoiselle Baptistine, faisait quinze cents francs par an.
+Avec ces quinze cents francs, ces deux vieilles femmes et ce vieillard
+vivaient.
+
+Et quand un curé de village venait à Digne, M. l'évêque trouvait encore
+moyen de le traiter, grâce à la sévère économie de madame Magloire et à
+l'intelligente administration de mademoiselle Baptistine.
+
+Un jour--il était à Digne depuis environ trois mois--l'évêque dit:
+
+--Avec tout cela je suis bien gêné!
+
+--Je le crois bien! s'écria madame Magloire, Monseigneur n'a seulement
+pas réclamé la rente que le département lui doit pour ses frais de
+carrosse en ville et de tournées dans le diocèse. Pour les évêques
+d'autrefois c'était l'usage.
+
+--Tiens! dit l'évêque, vous avez raison, madame Magloire.
+
+Il fit sa réclamation.
+
+Quelque temps après, le conseil général, prenant cette demande en
+considération, lui vota une somme annuelle de trois mille francs, sous
+cette rubrique: _Allocation à M. l'évêque pour frais de carrosse, frais
+de poste et frais de tournées pastorales_.
+
+Cela fit beaucoup crier la bourgeoisie locale, et, à cette occasion, un
+sénateur de l'empire, ancien membre du conseil des cinq-cents favorable
+au dix-huit brumaire et pourvu près de la ville de Digne d'une
+sénatorerie magnifique, écrivit au ministre des cultes, M. Bigot de
+Préameneu, un petit billet irrité et confidentiel dont nous extrayons
+ces lignes authentiques:
+
+«--Des frais de carrosse? pourquoi faire dans une ville de moins de
+quatre mille habitants? Des frais de poste et de tournées? à quoi bon
+ces tournées d'abord? ensuite comment courir la poste dans un pays de
+montagnes? Il n'y a pas de routes. On ne va qu'à cheval. Le pont même de
+la Durance à Château-Arnoux peut à peine porter des charrettes à boeufs.
+Ces prêtres sont tous ainsi. Avides et avares. Celui-ci a fait le bon
+apôtre en arrivant. Maintenant il fait comme les autres. Il lui faut
+carrosse et chaise de poste. Il lui faut du luxe comme aux anciens
+évêques. Oh! toute cette prêtraille! Monsieur le comte, les choses
+n'iront bien que lorsque l'empereur nous aura délivrés des calotins. À
+bas le pape! (les affaires se brouillaient avec Rome). Quant à moi, je
+suis pour César tout seul. Etc., etc.»
+
+La chose, en revanche, réjouit fort madame Magloire.
+
+--Bon, dit-elle à mademoiselle Baptistine, Monseigneur a commencé par
+les autres, mais il a bien fallu qu'il finît par lui-même. Il a réglé
+toutes ses charités. Voilà trois mille livres pour nous. Enfin!
+
+Le soir même, l'évêque écrivit et remit à sa soeur une note ainsi
+conçue:
+
+_Frais de carrosse et de tournées._
+
+_Pour donner du bouillon de viande aux malades de l'hôpital: quinze
+cents livres_
+_Pour la société de charité maternelle d'Aix: deux cent cinquante livres_
+_Pour la société de charité maternelle de Draguignan: deux cent cinquante
+livres_
+_Pour les enfants trouvés: cinq cents livres_
+_Pour les orphelins: cinq cents livres_
+
+Total: _trois mille livres_
+
+Tel était le budget de M. Myriel.
+
+Quant au casuel épiscopal, rachats de bans, dispenses, ondoiements,
+prédications, bénédictions d'églises ou de chapelles, mariages, etc.,
+l'évêque le percevait sur les riches avec d'autant plus d'âpreté qu'il
+le donnait aux pauvres.
+
+Au bout de peu de temps, les offrandes d'argent affluèrent. Ceux qui ont
+et ceux qui manquent frappaient à la porte de M. Myriel, les uns venant
+chercher l'aumône que les autres venaient y déposer. L'évêque, en moins
+d'un an, devint le trésorier de tous les bienfaits et le caissier de
+toutes les détresses. Des sommes considérables passaient par ses mains;
+mais rien ne put faire qu'il changeât quelque chose à son genre de vie
+et qu'il ajoutât le moindre superflu à son nécessaire.
+
+Loin de là. Comme il y a toujours encore plus de misère en bas que de
+fraternité en haut, tout était donné, pour ainsi dire, avant d'être
+reçu; c'était comme de l'eau sur une terre sèche; il avait beau recevoir
+de l'argent, il n'en avait jamais. Alors il se dépouillait.
+
+L'usage étant que les évêques énoncent leurs noms de baptême en tête de
+leurs mandements et de leurs lettres pastorales, les pauvres gens du
+pays avaient choisi, avec une sorte d'instinct affectueux, dans les noms
+et prénoms de l'évêque, celui qui leur présentait un sens, et ils ne
+l'appelaient que monseigneur Bienvenu. Nous ferons comme eux, et nous le
+nommerons ainsi dans l'occasion. Du reste, cette appellation lui
+plaisait.
+
+--J'aime ce nom-là, disait-il. Bienvenu corrige monseigneur.
+
+Nous ne prétendons pas que le portrait que nous faisons ici soit
+vraisemblable; nous nous bornons à dire qu'il est ressemblant.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+À bon évêque dur évêché
+
+
+M. l'évêque, pour avoir converti son carrosse en aumônes, n'en faisait
+pas moins ses tournées. C'est un diocèse fatigant que celui de Digne. Il
+a fort peu de plaines, beaucoup de montagnes, presque pas de routes, on
+l'a vu tout à l'heure; trente-deux cures, quarante et un vicariats et
+deux cent quatre-vingt-cinq succursales. Visiter tout cela, c'est une
+affaire. M. l'évêque en venait à bout. Il allait à pied quand c'était
+dans le voisinage, en carriole dans la plaine, en cacolet dans la
+montagne. Les deux vieilles femmes l'accompagnaient. Quand le trajet
+était trop pénible pour elles, il allait seul.
+
+Un jour, il arriva à Senez, qui est une ancienne ville épiscopale, monté
+sur un âne. Sa bourse, fort à sec dans ce moment, ne lui avait pas
+permis d'autre équipage. Le maire de la ville vint le recevoir à la
+porte de l'évêché et le regardait descendre de son âne avec des yeux
+scandalisés. Quelques bourgeois riaient autour de lui.
+
+--Monsieur le maire, dit l'évêque, et messieurs les bourgeois, je vois
+ce qui vous scandalise; vous trouvez que c'est bien de l'orgueil à un
+pauvre prêtre de monter une monture qui a été celle de Jésus-Christ. Je
+l'ai fait par nécessité, je vous assure, non par vanité.
+
+Dans ses tournées, il était indulgent et doux, et prêchait moins qu'il
+ne causait. Il ne mettait aucune vertu sur un plateau inaccessible. Il
+n'allait jamais chercher bien loin ses raisonnements et ses modèles.
+Aux habitants d'un pays il citait l'exemple du pays voisin. Dans les
+cantons où l'on était dur pour les nécessiteux, il disait:
+
+--Voyez les gens de Briançon. Ils ont donné aux indigents, aux veuves et
+aux orphelins le droit de faire faucher leurs prairies trois jours avant
+tous les autres. Ils leur rebâtissent gratuitement leurs maisons quand
+elles sont en ruines. Aussi est-ce un pays béni de Dieu. Durant tout un
+siècle de cent ans, il n'y a pas eu un meurtrier.
+
+Dans les villages âpres au gain et à la moisson, il disait:
+
+--Voyez ceux d'Embrun. Si un père de famille, au temps de la récolte, a
+ses fils au service à l'armée et ses filles en service à la ville, et
+qu'il soit malade et empêché, le curé le recommande au prône; et le
+dimanche, après la messe, tous les gens du village, hommes, femmes,
+enfants, vont dans le champ du pauvre homme lui faire sa moisson, et lui
+rapportent paille et grain dans son grenier.
+
+Aux familles divisées par des questions d'argent et d'héritage, il
+disait:
+
+--Voyez les montagnards de Devoluy, pays si sauvage qu'on n'y entend pas
+le rossignol une fois en cinquante ans. Eh bien, quand le père meurt
+dans une famille, les garçons s'en vont chercher fortune, et laissent le
+bien aux filles, afin qu'elles puissent trouver des maris.
+
+Aux cantons qui ont le goût des procès et où les fermiers se ruinent en
+papier timbré, il disait:
+
+--Voyez ces bons paysans de la vallée de Queyras. Ils sont là trois
+mille âmes. Mon Dieu! c'est comme une petite république. On n'y connaît
+ni le juge, ni l'huissier. Le maire fait tout. Il répartit l'impôt, taxe
+chacun en conscience, juge les querelles gratis, partage les patrimoines
+sans honoraires, rend des sentences sans frais; et on lui obéit, parce
+que c'est un homme juste parmi des hommes simples.
+
+Aux villages où il ne trouvait pas de maître d'école, il citait encore
+ceux de Queyras:
+
+--Savez-vous comment ils font? disait-il. Comme un petit pays de douze
+ou quinze feux ne peut pas toujours nourrir un magister, ils ont des
+maîtres d'école payés par toute la vallée qui parcourent les villages,
+passant huit jours dans celui-ci, dix dans celui-là, et enseignant. Ces
+magisters vont aux foires, où je les ai vus. On les reconnaît à des
+plumes à écrire qu'ils portent dans la ganse de leur chapeau. Ceux qui
+n'enseignent qu'à lire ont une plume, ceux qui enseignent la lecture et
+le calcul ont deux plumes; ceux qui enseignent la lecture, le calcul et
+le latin ont trois plumes. Ceux-là sont de grands savants. Mais quelle
+honte d'être ignorants! Faites comme les gens de Queyras.
+
+Il parlait ainsi, gravement et paternellement, à défaut d'exemples
+inventant des paraboles, allant droit au but, avec peu de phrases et
+beaucoup d'images, ce qui était l'éloquence même de Jésus-Christ,
+convaincu et persuadant.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Les oeuvres semblables aux paroles
+
+
+Sa conversation était affable et gaie. Il se mettait à la portée des
+deux vieilles femmes qui passaient leur vie près de lui; quand il riait,
+c'était le rire d'un écolier.
+
+Madame Magloire l'appelait volontiers _Votre Grandeur_. Un jour, il se
+leva de son fauteuil et alla à sa bibliothèque chercher un livre. Ce
+livre était sur un des rayons d'en haut. Comme l'évêque était d'assez
+petite taille, il ne put y atteindre.
+
+--Madame Magloire, dit-il, apportez-moi une chaise. Ma grandeur ne va
+pas jusqu'à cette planche.
+
+Une de ses parentes éloignées, madame la comtesse de Lô, laissait
+rarement échapper une occasion d'énumérer en sa présence ce qu'elle
+appelait «les espérances» de ses trois fils. Elle avait plusieurs
+ascendants fort vieux et proches de la mort dont ses fils étaient
+naturellement les héritiers. Le plus jeune des trois avait à recueillir
+d'une grand'tante cent bonnes mille livres de rentes; le deuxième était
+substitué au titre de duc de son oncle; l'aîné devait succéder à la
+pairie de son aïeul. L'évêque écoutait habituellement en silence ces
+innocents et pardonnables étalages maternels. Une fois pourtant, il
+paraissait plus rêveur que de coutume, tandis que madame de Lô
+renouvelait le détail de toutes ces successions et de toutes ces
+«espérances». Elle s'interrompit avec quelque impatience:
+
+--Mon Dieu, mon cousin! mais à quoi songez-vous donc?
+
+--Je songe, dit l'évêque, à quelque chose de singulier qui est, je
+crois, dans saint Augustin: «Mettez votre espérance dans celui auquel on
+ne succède point.»
+
+Une autre fois, recevant une lettre de faire-part du décès d'un
+gentilhomme du pays, où s'étalaient en une longue page, outre les
+dignités du défunt, toutes les qualifications féodales et nobiliaires de
+tous ses parents:
+
+--Quel bon dos a la mort! s'écria-t-il. Quelle admirable charge de
+titres on lui fait allègrement porter, et comme il faut que les hommes
+aient de l'esprit pour employer ainsi la tombe à la vanité!
+
+Il avait dans l'occasion une raillerie douce qui contenait presque
+toujours un sens sérieux. Pendant un carême, un jeune vicaire vint à
+Digne et prêcha dans la cathédrale. Il fut assez éloquent. Le sujet de
+son sermon était la charité. Il invita les riches à donner aux
+indigents, afin d'éviter l'enfer qu'il peignit le plus effroyable qu'il
+put et de gagner le paradis qu'il fit désirable et charmant. Il y avait
+dans l'auditoire un riche marchand retiré, un peu usurier, nommé M.
+Géborand, lequel avait gagné un demi-million à fabriquer de gros draps,
+des serges, des cadis et des gasquets. De sa vie M. Géborand n'avait
+fait l'aumône à un malheureux. À partir de ce sermon, on remarqua qu'il
+donnait tous les dimanches un sou aux vieilles mendiantes du portail de
+la cathédrale. Elles étaient six à se partager cela. Un jour, l'évêque
+le vit faisant sa charité et dit à sa soeur avec un sourire:
+
+--Voilà monsieur Géborand qui achète pour un sou de paradis.
+
+Quand il s'agissait de charité, il ne se rebutait pas, même devant un
+refus, et il trouvait alors des mots qui faisaient réfléchir. Une fois,
+il quêtait pour les pauvres dans un salon de la ville. Il y avait là le
+marquis de Champtercier, vieux, riche, avare, lequel trouvait moyen
+d'être tout ensemble ultra-royaliste et ultra-voltairien. Cette variété
+a existé. L'évêque, arrivé à lui, lui toucha le bras.
+
+--Monsieur le marquis, il faut que vous me donniez quelque chose.
+
+Le marquis se retourna et répondit sèchement:
+
+--Monseigneur, j'ai mes pauvres.
+
+--Donnez-les-moi, dit l'évêque.
+
+Un jour, dans la cathédrale, il fit ce sermon.
+
+«Mes très chers frères, mes bons amis, il y a en France treize cent
+vingt mille maisons de paysans qui n'ont que trois ouvertures, dix-huit
+cent dix-sept mille qui ont deux ouvertures, la porte et une fenêtre, et
+enfin trois cent quarante-six mille cabanes qui n'ont qu'une ouverture,
+la porte. Et cela, à cause d'une chose qu'on appelle l'impôt des portes
+et fenêtres. Mettez-moi de pauvres familles, des vieilles femmes, des
+petits enfants, dans ces logis-là, et voyez les fièvres et les maladies.
+Hélas! Dieu donne l'air aux hommes, la loi le leur vend. Je n'accuse pas
+la loi, mais je bénis Dieu. Dans l'Isère, dans le Var, dans les deux
+Alpes, les hautes et les basses, les paysans n'ont pas même de
+brouettes, ils transportent les engrais à dos d'hommes; ils n'ont pas de
+chandelles, et ils brûlent des bâtons résineux et des bouts de corde
+trempés dans la poix résine. C'est comme cela dans tout le pays haut du
+Dauphiné. Ils font le pain pour six mois, ils le font cuire avec de la
+bouse de vache séchée. L'hiver, ils cassent ce pain à coups de hache et
+ils le font tremper dans l'eau vingt-quatre heures pour pouvoir le
+manger.--Mes frères, ayez pitié! voyez comme on souffre autour de vous.»
+
+Né provençal, il s'était facilement familiarisé avec tous les patois du
+midi. Il disait: «_Eh bé! moussu, sès sagé?_» comme dans le bas
+Languedoc. «_Onté anaras passa?_» comme dans les basses Alpes. «_Puerte
+un bouen moutou embe un bouen froumage grase_», comme dans le haut
+Dauphiné. Ceci plaisait au peuple, et n'avait pas peu contribué à lui
+donner accès près de tous les esprits. Il était dans la chaumière et
+dans la montagne comme chez lui. Il savait dire les choses les plus
+grandes dans les idiomes les plus vulgaires. Parlant toutes les langues,
+il entrait dans toutes les âmes. Du reste, il était le même pour les
+gens du monde et pour les gens du peuple. Il ne condamnait rien
+hâtivement, et sans tenir compte des circonstances environnantes. Il
+disait:
+
+--Voyons le chemin par où la faute a passé.
+
+Étant, comme il se qualifiait lui-même en souriant, un _ex-pécheur_, il
+n'avait aucun des escarpements du rigorisme, et il professait assez
+haut, et sans le froncement de sourcil des vertueux féroces, une
+doctrine qu'on pourrait résumer à peu près ainsi:
+
+«L'homme a sur lui la chair qui est tout à la fois son fardeau et sa
+tentation. Il la traîne et lui cède.
+
+«Il doit la surveiller, la contenir, la réprimer, et ne lui obéir qu'à
+la dernière extrémité. Dans cette obéissance-là, il peut encore y avoir
+de la faute; mais la faute, ainsi faite, est vénielle. C'est une chute,
+mais une chute sur les genoux, qui peut s'achever en prière.
+
+«Être un saint, c'est l'exception; être un juste, c'est la règle. Errez,
+défaillez, péchez, mais soyez des justes.
+
+«Le moins de péché possible, c'est la loi de l'homme. Pas de péché du
+tout est le rêve de l'ange. Tout ce qui est terrestre est soumis au
+péché. Le péché est une gravitation.»
+
+Quand il voyait tout le monde crier bien fort et s'indigner bien vite:
+
+--Oh! oh! disait-il en souriant, il y a apparence que ceci est un gros
+crime que tout le monde commet. Voilà les hypocrisies effarées qui se
+dépêchent de protester et de se mettre à couvert.
+
+Il était indulgent pour les femmes et les pauvres sur qui pèse le poids
+de la société humaine. Il disait:
+
+--Les fautes des femmes, des enfants, des serviteurs, des faibles, des
+indigents et des ignorants sont la faute des maris, des pères, des
+maîtres, des forts, des riches et des savants.
+
+Il disait encore:
+
+--À ceux qui ignorent, enseignez-leur le plus de choses que vous
+pourrez; la société est coupable de ne pas donner l'instruction gratis;
+elle répond de la nuit qu'elle produit. Cette âme est pleine d'ombre, le
+péché s'y commet. Le coupable n'est pas celui qui y fait le péché, mais
+celui qui y a fait l'ombre.
+
+Comme on voit, il avait une manière étrange et à lui de juger les
+choses. Je soupçonne qu'il avait pris cela dans l'évangile.
+
+Il entendit un jour conter dans un salon un procès criminel qu'on
+instruisait et qu'on allait juger. Un misérable homme, par amour pour
+une femme et pour l'enfant qu'il avait d'elle, à bout de ressources,
+avait fait de la fausse monnaie. La fausse monnaie était encore punie de
+mort à cette époque. La femme avait été arrêtée émettant la première
+pièce fausse fabriquée par l'homme. On la tenait, mais on n'avait de
+preuves que contre elle. Elle seule pouvait charger son amant et le
+perdre en avouant. Elle nia. On insista. Elle s'obstina à nier. Sur ce,
+le procureur du roi avait eu une idée. Il avait supposé une infidélité
+de l'amant, et était parvenu, avec des fragments de lettres savamment
+présentés, à persuader à la malheureuse qu'elle avait une rivale et que
+cet homme la trompait. Alors, exaspérée de jalousie, elle avait dénoncé
+son amant, tout avoué, tout prouvé. L'homme était perdu. Il allait être
+prochainement jugé à Aix avec sa complice. On racontait le fait, et
+chacun s'extasiait sur l'habileté du magistrat. En mettant la jalousie
+en jeu, il avait fait jaillir la vérité par la colère, il avait fait
+sortir la justice de la vengeance. L'évêque écoutait tout cela en
+silence. Quand ce fut fini, il demanda:
+
+--Où jugera-t-on cet homme et cette femme?
+
+--À la cour d'assises.
+
+Il reprit:
+
+--Et où jugera-t-on monsieur le procureur du roi?
+
+Il arriva à Digne une aventure tragique. Un homme fut condamné à mort
+pour meurtre. C'était un malheureux pas tout à fait lettré, pas tout à
+fait ignorant, qui avait été bateleur dans les foires et écrivain
+public. Le procès occupa beaucoup la ville. La veille du jour fixé pour
+l'exécution du condamné, l'aumônier de la prison tomba malade. Il
+fallait un prêtre pour assister le patient à ses derniers moments. On
+alla chercher le curé. Il paraît qu'il refusa en disant: Cela ne me
+regarde pas. Je n'ai que faire de cette corvée et de ce saltimbanque;
+moi aussi, je suis malade; d'ailleurs ce n'est pas là ma place. On
+rapporta cette réponse à l'évêque qui dit:
+
+--Monsieur le curé a raison. Ce n'est pas sa place, c'est la mienne.
+
+Il alla sur-le-champ à la prison, il descendit au cabanon du
+«saltimbanque», il l'appela par son nom, lui prit la main et lui parla.
+Il passa toute la journée et toute la nuit près de lui, oubliant la
+nourriture et le sommeil, priant Dieu pour l'âme du condamné et priant
+le condamné pour la sienne propre. Il lui dit les meilleures vérités qui
+sont les plus simples. Il fut père, frère, ami; évêque pour bénir
+seulement. Il lui enseigna tout, en le rassurant et en le consolant. Cet
+homme allait mourir désespéré. La mort était pour lui comme un abîme.
+Debout et frémissant sur ce seuil lugubre, il reculait avec horreur. Il
+n'était pas assez ignorant pour être absolument indifférent. Sa
+condamnation, secousse profonde, avait en quelque sorte rompu çà et là
+autour de lui cette cloison qui nous sépare du mystère des choses et que
+nous appelons la vie. Il regardait sans cesse au dehors de ce monde par
+ces brèches fatales, et ne voyait que des ténèbres. L'évêque lui fit
+voir une clarté.
+
+Le lendemain, quand on vint chercher le malheureux, l'évêque était là.
+Il le suivit. Il se montra aux yeux de la foule en camail violet et avec
+sa croix épiscopale au cou, côte à côte avec ce misérable lié de cordes.
+
+Il monta sur la charrette avec lui, il monta sur l'échafaud avec lui. Le
+patient, si morne et si accablé la veille, était rayonnant. Il sentait
+que son âme était réconciliée et il espérait Dieu. L'évêque l'embrassa,
+et, au moment où le couteau allait tomber, il lui dit:
+
+--Celui que l'homme tue, Dieu le ressuscite; celui que les frères
+chassent retrouve le Père. Priez, croyez, entrez dans la vie! le Père
+est là.
+
+Quand il redescendit de l'échafaud, il avait quelque chose dans son
+regard qui fit ranger le peuple. On ne savait ce qui était le plus
+admirable de sa pâleur ou de sa sérénité. En rentrant à cet humble logis
+qu'il appelait en souriant son palais, il dit à sa soeur:
+
+--Je viens d'officier pontificalement.
+
+Comme les choses les plus sublimes sont souvent aussi les choses les
+moins comprises, il y eut dans la ville des gens qui dirent, en
+commentant cette conduite de l'évêque: «C'est de l'affectation.» Ceci ne
+fut du reste qu'un propos de salons. Le peuple, qui n'entend pas malice
+aux actions saintes, fut attendri et admira.
+
+Quant à l'évêque, avoir vu la guillotine fut pour lui un choc, et il fut
+longtemps à s'en remettre.
+
+L'échafaud, en effet, quand il est là, dressé et debout, a quelque chose
+qui hallucine. On peut avoir une certaine indifférence sur la peine de
+mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu'on n'a pas vu de
+ses yeux une guillotine; mais si l'on en rencontre une, la secousse est
+violente, il faut se décider et prendre parti pour ou contre. Les uns
+admirent, comme de Maistre; les autres exècrent, comme Beccaria. La
+guillotine est la concrétion de la loi; elle se nomme _vindicte;_ elle
+n'est pas neutre, et ne vous permet pas de rester neutre. Qui l'aperçoit
+frissonne du plus mystérieux des frissons. Toutes les questions sociales
+dressent autour de ce couperet leur point d'interrogation. L'échafaud
+est vision. L'échafaud n'est pas une charpente, l'échafaud n'est pas une
+machine, l'échafaud n'est pas une mécanique inerte faite de bois, de fer
+et de cordes. Il semble que ce soit une sorte d'être qui a je ne sais
+quelle sombre initiative; on dirait que cette charpente voit, que cette
+machine entend, que cette mécanique comprend, que ce bois, ce fer et ces
+cordes veulent. Dans la rêverie affreuse où sa présence jette l'âme,
+l'échafaud apparaît terrible et se mêlant de ce qu'il fait. L'échafaud
+est le complice du bourreau; il dévore; il mange de la chair, il boit du
+sang. L'échafaud est une sorte de monstre fabriqué par le juge et par le
+charpentier, un spectre qui semble vivre d'une espèce de vie
+épouvantable faite de toute la mort qu'il a donnée.
+
+Aussi l'impression fut-elle horrible et profonde; le lendemain de
+l'exécution et beaucoup de jours encore après, l'évêque parut accablé.
+La sérénité presque violente du moment funèbre avait disparu: le fantôme
+de la justice sociale l'obsédait. Lui qui d'ordinaire revenait de toutes
+ses actions avec une satisfaction si rayonnante, il semblait qu'il se
+fît un reproche. Par moments, il se parlait à lui-même, et bégayait à
+demi-voix des monologues lugubres. En voici un que sa soeur entendit un
+soir et recueillit:
+
+--Je ne croyais pas que cela fût si monstrueux. C'est un tort de
+s'absorber dans la loi divine au point de ne plus s'apercevoir de la loi
+humaine. La mort n'appartient qu'à Dieu. De quel droit les hommes
+touchent-ils à cette chose inconnue?
+
+Avec le temps ces impressions s'atténuèrent, et probablement
+s'effacèrent. Cependant on remarqua que l'évêque évitait désormais de
+passer sur la place des exécutions. On pouvait appeler M. Myriel à toute
+heure au chevet des malades et des mourants. Il n'ignorait pas que là
+était son plus grand devoir et son plus grand travail. Les familles
+veuves ou orphelines n'avaient pas besoin de le demander, il arrivait de
+lui-même. Il savait s'asseoir et se taire de longues heures auprès de
+l'homme qui avait perdu la femme qu'il aimait, de la mère qui avait
+perdu son enfant. Comme il savait le moment de se taire, il savait aussi
+le moment de parler. Ô admirable consolateur! il ne cherchait pas à
+effacer la douleur par l'oubli, mais à l'agrandir et à la dignifier par
+l'espérance. Il disait:
+
+--Prenez garde à la façon dont vous vous tournez vers les morts. Ne
+songez pas à ce qui pourrit. Regardez fixement. Vous apercevrez la lueur
+vivante de votre mort bien-aimé au fond du ciel.
+
+Il savait que la croyance est saine. Il cherchait à conseiller et à
+calmer l'homme désespéré en lui indiquant du doigt l'homme résigné, et à
+transformer la douleur qui regarde une fosse en lui montrant la douleur
+qui regarde une étoile.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes
+
+
+La vie intérieure de M. Myriel était pleine des mêmes pensées que sa vie
+publique. Pour qui eût pu la voir de près, c'eût été un spectacle grave
+et charmant que cette pauvreté volontaire dans laquelle vivait M.
+l'évêque de Digne.
+
+Comme tous les vieillards et comme la plupart des penseurs, il dormait
+peu. Ce court sommeil était profond. Le matin il se recueillait pendant
+une heure, puis il disait sa messe, soit à la cathédrale, soit dans son
+oratoire. Sa messe dite, il déjeunait d'un pain de seigle trempé dans le
+lait de ses vaches. Puis il travaillait.
+
+Un évêque est un homme fort occupé; il faut qu'il reçoive tous les jours
+le secrétaire de l'évêché, qui est d'ordinaire un chanoine, presque tous
+les jours ses grands vicaires. Il a des congrégations à contrôler, des
+privilèges à donner, toute une librairie ecclésiastique à examiner,
+paroissiens, catéchismes diocésains, livres d'heures, etc., des
+mandements à écrire, des prédications à autoriser, des curés et des
+maires à mettre d'accord, une correspondance cléricale, une
+correspondance administrative, d'un côté l'état, de l'autre le
+Saint-Siège, mille affaires.
+
+Le temps que lui laissaient ces mille affaires, ses offices et son
+bréviaire, il le donnait d'abord aux nécessiteux, aux malades et aux
+affligés; le temps que les affligés, les malades et les nécessiteux lui
+laissaient, il le donnait au travail. Tantôt il bêchait la terre dans
+son jardin, tantôt il lisait et écrivait. Il n'avait qu'un mot pour ces
+deux sortes de travail; il appelait cela _jardiner_.
+
+--L'esprit est un jardin, disait-il.
+
+À midi, il dînait. Le dîner ressemblait au déjeuner.
+
+Vers deux heures, quand le temps était beau, il sortait et se promenait
+à pied dans la campagne ou dans la ville, entrant souvent dans les
+masures. On le voyait cheminer seul, tout à ses pensées, l'oeil baissé,
+appuyé sur sa longue canne, vêtu de sa douillette violette ouatée et
+bien chaude, chaussé de bas violets dans de gros souliers, et coiffé de
+son chapeau plat qui laissait passer par ses trois cornes trois glands
+d'or à graine d'épinards.
+
+C'était une fête partout où il paraissait. On eût dit que son passage
+avait quelque chose de réchauffant et de lumineux. Les enfants et les
+vieillards venaient sur le seuil des portes pour l'évêque comme pour le
+soleil. Il bénissait et on le bénissait. On montrait sa maison à
+quiconque avait besoin de quelque chose.
+
+Çà et là, il s'arrêtait, parlait aux petits garçons et aux petites
+filles et souriait aux mères. Il visitait les pauvres tant qu'il avait
+de l'argent; quand il n'en avait plus, il visitait les riches.
+
+Comme il faisait durer ses soutanes beaucoup de temps, et qu'il ne
+voulait pas qu'on s'en aperçût, il ne sortait jamais dans la ville
+autrement qu'avec sa douillette violette. Cela le gênait un peu en été.
+
+Le soir à huit heures et demie il soupait avec sa soeur, madame Magloire
+debout derrière eux et les servant à table. Rien de plus frugal que ce
+repas. Si pourtant l'évêque avait un de ses curés à souper, madame
+Magloire en profitait pour servir à Monseigneur quelque excellent
+poisson des lacs ou quelque fin gibier de la montagne. Tout curé était
+un prétexte à bon repas; l'évêque se laissait faire. Hors de là, son
+ordinaire ne se composait guère que de légumes cuits dans l'eau et de
+soupe à l'huile. Aussi disait-on dans la ville:
+
+--Quand l'évêque fait pas chère de curé, il fait chère de trappiste.
+
+Après son souper, il causait pendant une demi-heure avec mademoiselle
+Baptistine et madame Magloire; puis il rentrait dans sa chambre et se
+remettait à écrire, tantôt sur des feuilles volantes, tantôt sur la
+marge de quelque in-folio. Il était lettré et quelque peu savant. Il a
+laissé cinq ou six manuscrits assez curieux; entre autres une
+dissertation sur le verset de la Genèse: _Au commencement l'esprit de
+Dieu flottait sur les eaux_. Il confronte avec ce verset trois textes:
+la version arabe qui dit: _Les vents de Dieu soufflaient;_ Flavius
+Josèphe qui dit: _Un vent d'en haut se précipitait sur la terre_, et
+enfin la paraphrase chaldaïque d'Onkelos qui porte: _Un vent venant de
+Dieu soufflait sur la face des eaux_. Dans une autre dissertation, il
+examine les oeuvres théologiques de Hugo, évêque de Ptolémaïs,
+arrière-grand-oncle de celui qui écrit ce livre, et il établit qu'il
+faut attribuer à cet évêque les divers opuscules publiés, au siècle
+dernier, sous le pseudonyme de Barleycourt.
+
+Parfois au milieu d'une lecture, quel que fût le livre qu'il eût entre
+les mains, il tombait tout à coup dans une méditation profonde, d'où il
+ne sortait que pour écrire quelques lignes sur les pages mêmes du
+volume. Ces lignes souvent n'ont aucun rapport avec le livre qui les
+contient. Nous avons sous les yeux une note écrite par lui sur une des
+marges d'un in-quarto intitulé: _Correspondance du lord Germain avec les
+généraux Clinton, Cornwallis et les amiraux de la station de l'Amérique.
+À Versailles, chez Poinçot, libraire, et à Paris, chez Pissot, libraire,
+quai des Augustins_.
+
+Voici cette note:
+
+«Ô vous qui êtes!
+
+«L'Ecclésiaste vous nomme Toute-Puissance, les Macchabées vous nomment
+Créateur, l'Épître aux Éphésiens vous nomme Liberté, Baruch vous nomme
+Immensité, les Psaumes vous nomment Sagesse et Vérité, Jean vous nomme
+Lumière, les Rois vous nomment Seigneur, l'Exode vous appelle
+Providence, le Lévitique Sainteté, Esdras Justice, la création vous
+nomme Dieu, l'homme vous nomme Père; mais Salomon vous nomme
+Miséricorde, et c'est là le plus beau de tous vos noms.»
+
+Vers neuf heures du soir, les deux femmes se retiraient et montaient à
+leurs chambres au premier, le laissant jusqu'au matin seul au
+rez-de-chaussée.
+
+Ici il est nécessaire que nous donnions une idée exacte du logis de M.
+l'évêque de Digne.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Par qui il faisait garder sa maison
+
+
+La maison qu'il habitait se composait, nous l'avons dit, d'un
+rez-de-chaussée et d'un seul étage: trois pièces au rez-de-chaussée,
+trois chambres au premier, au-dessus un grenier. Derrière la maison, un
+jardin d'un quart d'arpent. Les deux femmes occupaient le premier.
+L'évêque logeait en bas. La première pièce, qui s'ouvrait sur la rue,
+lui servait de salle à manger, la deuxième de chambre à coucher, et la
+troisième d'oratoire. On ne pouvait sortir de cet oratoire sans passer
+par la chambre à coucher, et sortir de la chambre à coucher sans passer
+par la salle à manger. Dans l'oratoire, au fond, il y avait une alcôve
+fermée, avec un lit pour les cas d'hospitalité. M. l'évêque offrait ce
+lit aux curés de campagne que des affaires ou les besoins de leur
+paroisse amenaient à Digne.
+
+La pharmacie de l'hôpital, petit bâtiment ajouté à la maison et pris sur
+le jardin, avait été transformée en cuisine et en cellier.
+
+Il y avait en outre dans le jardin une étable qui était l'ancienne
+cuisine de l'hospice et où l'évêque entretenait deux vaches. Quelle que
+fût la quantité de lait qu'elles lui donnassent, il en envoyait
+invariablement tous les matins la moitié aux malades de l'hôpital.--Je
+paye ma dîme, disait-il.
+
+Sa chambre était assez grande et assez difficile à chauffer dans la
+mauvaise saison. Comme le bois est très cher à Digne, il avait imaginé
+de faire faire dans l'étable à vaches un compartiment fermé d'une
+cloison en planches. C'était là qu'il passait ses soirées dans les
+grands froids. Il appelait cela son _salon d'hiver_.
+
+Il n'y avait dans ce salon d'hiver, comme dans la salle à manger,
+d'autres meubles qu'une table de bois blanc, carrée, et quatre chaises
+de paille. La salle à manger était ornée en outre d'un vieux buffet
+peint en rose à la détrempe. Du buffet pareil, convenablement habillé de
+napperons blancs et de fausses dentelles, l'évêque avait fait l'autel
+qui décorait son oratoire.
+
+Ses pénitentes riches et les saintes femmes de Digne s'étaient souvent
+cotisées pour faire les frais d'un bel autel neuf à l'oratoire de
+monseigneur; il avait chaque fois pris l'argent et l'avait donné aux
+pauvres.
+
+--Le plus beau des autels, disait-il, c'est l'âme d'un malheureux
+consolé qui remercie Dieu.
+
+Il avait dans son oratoire deux chaises prie-Dieu en paille, et un
+fauteuil à bras également en paille dans sa chambre à coucher. Quand par
+hasard il recevait sept ou huit personnes à la fois, le préfet, ou le
+général, ou l'état-major du régiment en garnison, ou quelques élèves du
+petit séminaire, on était obligé d'aller chercher dans l'étable les
+chaises du salon d'hiver, dans l'oratoire les prie-Dieu, et le fauteuil
+dans la chambre à coucher; de cette façon, on pouvait réunir jusqu'à
+onze sièges pour les visiteurs. À chaque nouvelle visite on démeublait
+une pièce.
+
+Il arrivait parfois qu'on était douze; alors l'évêque dissimulait
+l'embarras de la situation en se tenant debout devant la cheminée si
+c'était l'hiver, ou en proposant un tour dans le jardin si c'était
+l'été.
+
+Il y avait bien encore dans l'alcôve fermée une chaise, mais elle était
+à demi dépaillée et ne portait que sur trois pieds, ce qui faisait
+qu'elle ne pouvait servir qu'appuyée contre le mur. Mademoiselle
+Baptistine avait bien aussi dans sa chambre une très grande bergère en
+bois jadis doré et revêtue de pékin à fleurs, mais on avait été obligé
+de monter cette bergère au premier par la fenêtre, l'escalier étant trop
+étroit; elle ne pouvait donc pas compter parmi les en-cas du mobilier.
+
+L'ambition de mademoiselle Baptistine eût été de pouvoir acheter un
+meuble de salon en velours d'Utrecht jaune à rosaces et en acajou à cou
+de cygne, avec canapé. Mais cela eût coûté au moins cinq cents francs,
+et, ayant vu qu'elle n'avait réussi à économiser pour cet objet que
+quarante-deux francs dix sous en cinq ans, elle avait fini par y
+renoncer. D'ailleurs qui est-ce qui atteint son idéal?
+
+Rien de plus simple à se figurer que la chambre à coucher de l'évêque.
+Une porte-fenêtre donnant sur le jardin, vis-à-vis le lit; un lit
+d'hôpital, en fer avec baldaquin de serge verte; dans l'ombre du lit,
+derrière un rideau, les ustensiles de toilette trahissant encore les
+anciennes habitudes élégantes de l'homme du monde; deux portes, l'une
+près de la cheminée, donnant dans l'oratoire; l'autre, près de la
+bibliothèque, donnant dans la salle à manger; la bibliothèque, grande
+armoire vitrée pleine de livres; la cheminée, de bois peint en marbre,
+habituellement sans feu; dans la cheminée, une paire de chenets en fer
+ornés de deux vases à guirlandes et cannelures jadis argentés à l'argent
+haché, ce qui était un genre de luxe épiscopal; au-dessus, à l'endroit
+où d'ordinaire on met la glace, un crucifix de cuivre désargenté fixé
+sur un velours noir râpé dans un cadre de bois dédoré. Près de la
+porte-fenêtre, une grande table avec un encrier, chargée de papiers
+confus et de gros volumes. Devant la table, le fauteuil de paille.
+Devant le lit, un prie-Dieu, emprunté à l'oratoire.
+
+Deux portraits dans des cadres ovales étaient accrochés au mur des deux
+côtés du lit. De petites inscriptions dorées sur le fond neutre de la
+toile à côté des figures indiquaient que les portraits représentaient,
+l'un, l'abbé de Chaliot, évêque de Saint-Claude, l'autre, l'abbé
+Tourteau, vicaire général d'Agde, abbé de Grand-Champ, ordre de Cîteaux,
+diocèse de Chartres. L'évêque, en succédant dans cette chambre aux
+malades de l'hôpital, y avait trouvé ces portraits et les y avait
+laissés. C'étaient des prêtres, probablement des donateurs: deux motifs
+pour qu'il les respectât. Tout ce qu'il savait de ces deux personnages,
+c'est qu'ils avaient été nommés par le roi, l'un à son évêché, l'autre à
+son bénéfice, le même jour, le 27 avril 1785. Madame Magloire ayant
+décroché les tableaux pour en secouer la poussière, l'évêque avait
+trouvé cette particularité écrite d'une encre blanchâtre sur un petit
+carré de papier jauni par le temps, collé avec quatre pains à cacheter
+derrière le portrait de l'abbé de Grand-Champ.
+
+Il avait à sa fenêtre un antique rideau de grosse étoffe de laine qui
+finit par devenir tellement vieux que, pour éviter la dépense d'un neuf,
+madame Magloire fut obligée de faire une grande couture au beau milieu.
+Cette couture dessinait une croix. L'évêque le faisait souvent
+remarquer.
+
+--Comme cela fait bien! disait-il.
+
+Toutes les chambres de la maison, au rez-de-chaussée ainsi qu'au
+premier, sans exception, étaient blanchies au lait de chaux, ce qui est
+une mode de caserne et d'hôpital.
+
+Cependant, dans les dernières années, madame Magloire retrouva, comme on
+le verra plus loin, sous le papier badigeonné, des peintures qui
+ornaient l'appartement de mademoiselle Baptistine. Avant d'être
+l'hôpital, cette maison avait été le parloir aux bourgeois. De là cette
+décoration. Les chambres étaient pavées de briques rouges qu'on lavait
+toutes les semaines, avec des nattes de paille tressée devant tous les
+lits. Du reste, ce logis, tenu par deux femmes, était du haut en bas
+d'une propreté exquise. C'était le seul luxe que l'évêque permit. Il
+disait:
+
+--Cela ne prend rien aux pauvres.
+
+Il faut convenir cependant qu'il lui restait de ce qu'il avait possédé
+jadis six couverts d'argent et une grande cuiller à soupe que madame
+Magloire regardait tous les jours avec bonheur reluire splendidement sur
+la grosse nappe de toile blanche. Et comme nous peignons ici l'évêque de
+Digne tel qu'il était, nous devons ajouter qu'il lui était arrivé plus
+d'une fois de dire:
+
+--Je renoncerais difficilement à manger dans de l'argenterie.
+
+Il faut ajouter à cette argenterie deux gros flambeaux d'argent massif
+qui lui venaient de l'héritage d'une grand'tante. Ces flambeaux
+portaient deux bougies de cire et figuraient habituellement sur la
+cheminée de l'évêque. Quand il avait quelqu'un à dîner, madame Magloire
+allumait les deux bougies et mettait les deux flambeaux sur la table.
+
+Il y avait dans la chambre même de l'évêque, à la tête de son lit, un
+petit placard dans lequel madame Magloire serrait chaque soir les six
+couverts d'argent et la grande cuiller. Il faut dire qu'on n'en ôtait
+jamais la clef.
+
+Le jardin, un peu gâté par les constructions assez laides dont nous
+avons parlé, se composait de quatre allées en croix rayonnant autour
+d'un puisard; une autre allée faisait tout le tour du jardin et
+cheminait le long du mur blanc dont il était enclos. Ces allées
+laissaient entre elles quatre carrés bordés de buis. Dans trois, madame
+Magloire cultivait des légumes; dans le quatrième, l'évêque avait mis
+des fleurs. Il y avait çà et là quelques arbres fruitiers.
+
+Une fois madame Magloire lui avait dit avec une sorte de malice douce:
+
+--Monseigneur, vous qui tirez parti de tout, voilà pourtant un carré
+inutile. Il vaudrait mieux avoir là des salades que des bouquets.
+
+--Madame Magloire, répondit l'évêque, vous vous trompez. Le beau est
+aussi utile que l'utile.
+
+Il ajouta après un silence:
+
+--Plus peut-être.
+
+Ce carré, composé de trois ou quatre plates-bandes, occupait M. l'évêque
+presque autant que ses livres. Il y passait volontiers une heure ou
+deux, coupant, sarclant, et piquant çà et là des trous en terre où il
+mettait des graines. Il n'était pas aussi hostile aux insectes qu'un
+jardinier l'eût voulu. Du reste, aucune prétention à la botanique; il
+ignorait les groupes et le solidisme; il ne cherchait pas le moins du
+monde à décider entre Tournefort et la méthode naturelle; il ne prenait
+parti ni pour les utricules contre les cotylédons, ni pour Jussieu
+contre Linné. Il n'étudiait pas les plantes; il aimait les fleurs. Il
+respectait beaucoup les savants, il respectait encore plus les
+ignorants, et, sans jamais manquer à ces deux respects, il arrosait ses
+plates-bandes chaque soir d'été avec un arrosoir de fer-blanc peint en
+vert.
+
+La maison n'avait pas une porte qui fermât à clef. La porte de la salle
+à manger qui, nous l'avons dit, donnait de plain-pied sur la place de la
+cathédrale, était jadis armée de serrures et de verrous comme une porte
+de prison. L'évêque avait fait ôter toutes ces ferrures, et cette porte,
+la nuit comme le jour, n'était fermée qu'au loquet. Le premier passant
+venu, à quelque heure que ce fût, n'avait qu'à la pousser. Dans les
+commencements, les deux femmes avaient été fort tourmentées de cette
+porte jamais close; mais M. de Digne leur avait dit:
+
+--Faites mettre des verrous à vos chambres, si cela vous plaît.
+
+Elles avaient fini par partager sa confiance ou du moins par faire comme
+si elles la partageaient. Madame Magloire seule avait de temps en temps
+des frayeurs. Pour ce qui est de l'évêque, on peut trouver sa pensée
+expliquée ou du moins indiquée dans ces trois lignes écrites par lui sur
+la marge d'une bible: «Voici la nuance: la porte du médecin ne doit
+jamais être fermée; la porte du prêtre doit toujours être ouverte.» Sur
+un autre livre, intitulé _Philosophie de la science médicale_, il avait
+écrit cette autre note: «Est-ce que je ne suis pas médecin comme eux?
+Moi aussi j'ai mes malades; d'abord j'ai les leurs, qu'ils appellent les
+malades; et puis j'ai les miens, que j'appelle les malheureux.»
+
+Ailleurs encore il avait écrit: «Ne demandez pas son nom à qui vous
+demande un gîte. C'est surtout celui-là que son nom embarrasse qui a
+besoin d'asile.»
+
+Il advint qu'un digne curé, je ne sais plus si c'était le curé de
+Couloubroux ou le curé de Pompierry, s'avisa de lui demander un jour,
+probablement à l'instigation de madame Magloire, si Monseigneur était
+bien sûr de ne pas commettre jusqu'à un certain point une imprudence en
+laissant jour et nuit sa porte ouverte à la disposition de qui voulait
+entrer, et s'il ne craignait pas enfin qu'il n'arrivât quelque malheur
+dans une maison si peu gardée. L'évêque lui toucha l'épaule avec une
+gravité douce et lui dit:--_Nisi Dominus custodierit domum, in vanum
+vigilant qui custodiunt eam_.
+
+Puis il parla d'autre chose.
+
+Il disait assez volontiers:
+
+--Il y a la bravoure du prêtre comme il y a la bravoure du colonel de
+dragons. Seulement, ajoutait-il, la nôtre doit être tranquille.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Cravatte
+
+
+Ici se place naturellement un fait que nous ne devons pas omettre, car
+il est de ceux qui font le mieux voir quel homme c'était que M. l'évêque
+de Digne.
+
+Après la destruction de la bande de Gaspard Bès qui avait infesté les
+gorges d'Ollioules, un de ses lieutenants, Cravatte, se réfugia dans la
+montagne. Il se cacha quelque temps avec ses bandits, reste de la troupe
+de Gaspard Bès, dans le comté de Nice, puis gagna le Piémont, et tout à
+coup reparut en France, du côté de Barcelonnette. On le vit à Jauziers
+d'abord, puis aux Tuiles. Il se cacha dans les cavernes du
+Joug-de-l'Aigle, et de là il descendait vers les hameaux et les villages
+par les ravins de l'Ubaye et de l'Ubayette. Il osa même pousser jusqu'à
+Embrun, pénétra une nuit dans la cathédrale et dévalisa la sacristie.
+Ses brigandages désolaient le pays. On mit la gendarmerie à ses
+trousses, mais en vain. Il échappait toujours; quelquefois il résistait
+de vive force. C'était un hardi misérable. Au milieu de toute cette
+terreur, l'évêque arriva. Il faisait sa tournée. Au Chastelar, le maire
+vint le trouver et l'engagea à rebrousser chemin. Cravatte tenait la
+montagne jusqu'à l'Arche, et au-delà. Il y avait danger, même avec une
+escorte. C'était exposer inutilement trois ou quatre malheureux
+gendarmes.
+
+--Aussi, dit l'évêque, je compte aller sans escorte.
+
+--Y pensez-vous, monseigneur? s'écria le maire.
+
+--J'y pense tellement, que je refuse absolument les gendarmes et que je
+vais partir dans une heure.
+
+--Partir?
+
+--Partir.
+
+--Seul?
+
+--Seul.
+
+--Monseigneur! vous ne ferez pas cela.
+
+--Il y a là, dans la montagne, reprit l'évêque, une humble petite
+commune grande comme ça, que je n'ai pas vue depuis trois ans. Ce sont
+mes bons amis. De doux et honnêtes bergers. Ils possèdent une chèvre sur
+trente qu'ils gardent. Ils font de fort jolis cordons de laine de
+diverses couleurs, et ils jouent des airs de montagne sur de petites
+flûtes à six trous. Ils ont besoin qu'on leur parle de temps en temps du
+bon Dieu. Que diraient-ils d'un évêque qui a peur? Que diraient-ils si
+je n'y allais pas?
+
+--Mais, monseigneur, les brigands! Si vous rencontrez les brigands!
+
+--Tiens, dit l'évêque, j'y songe. Vous avez raison. Je puis les
+rencontrer. Eux aussi doivent avoir besoin qu'on leur parle du bon Dieu.
+
+--Monseigneur! mais c'est une bande! c'est un troupeau de loups!
+
+--Monsieur le maire, c'est peut-être précisément de ce troupeau que
+Jésus me fait le pasteur. Qui sait les voies de la Providence?
+
+--Monseigneur, ils vous dévaliseront.
+
+--Je n'ai rien.
+
+--Ils vous tueront.
+
+--Un vieux bonhomme de prêtre qui passe en marmottant ses momeries? Bah!
+à quoi bon?
+
+--Ah! mon Dieu! si vous alliez les rencontrer!
+
+--Je leur demanderai l'aumône pour mes pauvres.
+
+--Monseigneur, n'y allez pas, au nom du ciel! vous exposez votre vie.
+
+--Monsieur le maire, dit l'évêque, n'est-ce décidément que cela? Je ne
+suis pas en ce monde pour garder ma vie, mais pour garder les âmes.
+
+Il fallut le laisser faire. Il partit, accompagné seulement d'un enfant
+qui s'offrit à lui servir de guide. Son obstination fit bruit dans le
+pays, et effraya très fort.
+
+Il ne voulut emmener ni sa soeur ni madame Magloire. Il traversa la
+montagne à mulet, ne rencontra personne, et arriva sain et sauf chez ses
+«bons amis» les bergers. Il y resta quinze jours, prêchant,
+administrant, enseignant, moralisant. Lorsqu'il fut proche de son
+départ, il résolut de chanter pontificalement un _Te Deum_. Il en parla
+au curé. Mais comment faire? pas d'ornements épiscopaux. On ne pouvait
+mettre à sa disposition qu'une chétive sacristie de village avec
+quelques vieilles chasubles de damas usé ornées de galons faux.
+
+--Bah! dit l'évêque. Monsieur le curé, annonçons toujours au prône notre
+_Te Deum_. Cela s'arrangera.
+
+On chercha dans les églises d'alentour. Toutes les magnificences de ces
+humbles paroisses réunies n'auraient pas suffi à vêtir convenablement un
+chantre de cathédrale. Comme on était dans cet embarras, une grande
+caisse fut apportée et déposée au presbytère pour M. l'évêque par deux
+cavaliers inconnus qui repartirent sur-le-champ. On ouvrit la caisse;
+elle contenait une chape de drap d'or, une mitre ornée de diamants, une
+croix archiépiscopale, une crosse magnifique, tous les vêtements
+pontificaux volés un mois auparavant au trésor de Notre-Dame d'Embrun.
+Dans la caisse, il y avait un papier sur lequel étaient écrits ces mots:
+_Cravatte à monseigneur Bienvenu_.
+
+--Quand je disais que cela s'arrangerait! dit l'évêque.
+
+Puis il ajouta en souriant:
+
+--À qui se contente d'un surplis de curé, Dieu envoie une chape
+d'archevêque.
+
+--Monseigneur, murmura le curé en hochant la tête avec un sourire, Dieu,
+ou le diable.
+
+L'évêque regarda fixement le curé et reprit avec autorité:
+
+--Dieu!
+
+Quand il revint au Chastelar, et tout le long de la route, on venait le
+regarder par curiosité. Il retrouva au presbytère du Chastelar
+mademoiselle Baptistine et madame Magloire qui l'attendaient, et il dit
+à sa soeur:
+
+--Eh bien, avais-je raison? Le pauvre prêtre est allé chez ces pauvres
+montagnards les mains vides, il en revient les mains pleines. J'étais
+parti n'emportant que ma confiance en Dieu; je rapporte le trésor d'une
+cathédrale.
+
+Le soir, avant de se coucher, il dit encore:
+
+--Ne craignons jamais les voleurs ni les meurtriers. Ce sont là les
+dangers du dehors, les petits dangers. Craignons-nous nous-mêmes. Les
+préjugés, voilà les voleurs; les vices, voilà les meurtriers. Les grands
+dangers sont au dedans de nous. Qu'importe ce qui menace notre tête ou
+notre bourse! Ne songeons qu'à ce qui menace notre âme.
+
+Puis se tournant vers sa soeur:
+
+--Ma soeur, de la part du prêtre jamais de précaution contre le
+prochain. Ce que le prochain fait, Dieu le permet. Bornons-nous à prier
+Dieu quand nous croyons qu'un danger arrive sur nous. Prions-le, non
+pour nous, mais pour que notre frère ne tombe pas en faute à notre
+occasion.
+
+Du reste, les événements étaient rares dans son existence. Nous
+racontons ceux que nous savons; mais d'ordinaire il passait sa vie à
+faire toujours les mêmes choses aux mêmes moments. Un mois de son année
+ressemblait à une heure de sa journée.
+
+Quant à ce que devint «le trésor» de la cathédrale d'Embrun, on nous
+embarrasserait de nous interroger là-dessus. C'étaient là de bien belles
+choses, et bien tentantes, et bien bonnes à voler au profit des
+malheureux. Volées, elles l'étaient déjà d'ailleurs. La moitié de
+l'aventure était accomplie; il ne restait plus qu'à changer la direction
+du vol, et qu'à lui faire faire un petit bout de chemin du côté des
+pauvres. Nous n'affirmons rien du reste à ce sujet. Seulement on a
+trouvé dans les papiers de l'évêque une note assez obscure qui se
+rapporte peut-être à cette affaire, et qui est ainsi conçue: _La
+question est de savoir si cela doit faire retour à la cathédrale ou à
+l'hôpital_.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Philosophie après boire
+
+
+Le sénateur dont il a été parlé plus haut était un homme entendu qui
+avait fait son chemin avec une rectitude inattentive à toutes ces
+rencontres qui font obstacle et qu'on nomme conscience, foi jurée,
+justice, devoir; il avait marché droit à son but et sans broncher une
+seule fois dans la ligne de son avancement et de son intérêt. C'était un
+ancien procureur, attendri par le succès, pas méchant homme du tout,
+rendant tous les petits services qu'il pouvait à ses fils, à ses
+gendres, à ses parents, même à des amis; ayant sagement pris de la vie
+les bons côtés, les bonnes occasions, les bonnes aubaines. Le reste lui
+semblait assez bête. Il était spirituel, et juste assez lettré pour se
+croire un disciple d'Épicure en n'étant peut-être qu'un produit de
+Pigault-Lebrun. Il riait volontiers, et agréablement, des choses
+infinies et éternelles, et des «billevesées du bonhomme évêque». Il en
+riait quelquefois, avec une aimable autorité, devant M. Myriel lui-même,
+qui écoutait.
+
+À je ne sais plus quelle cérémonie demi-officielle, le comte*** (ce
+sénateur) et M. Myriel durent dîner chez le préfet. Au dessert, le
+sénateur, un peu égayé, quoique toujours digne, s'écria:
+
+--Parbleu, monsieur l'évêque, causons. Un sénateur et un évêque se
+regardent difficilement sans cligner de l'oeil. Nous sommes deux
+augures. Je vais vous faire un aveu. J'ai ma philosophie.
+
+--Et vous avez raison, répondit l'évêque. Comme on fait sa philosophie
+on se couche. Vous êtes sur le lit de pourpre, monsieur le sénateur.
+
+Le sénateur, encouragé, reprit:
+
+--Soyons bons enfants.
+
+--Bons diables même, dit l'évêque.
+
+--Je vous déclare, reprit le sénateur, que le marquis d'Argens, Pyrrhon,
+Hobbes et M. Naigeon ne sont pas des maroufles. J'ai dans ma
+bibliothèque tous mes philosophes dorés sur tranche.
+
+--Comme vous-même, monsieur le comte, interrompit l'évêque.
+
+Le sénateur poursuivit:
+
+--Je hais Diderot; c'est un idéologue, un déclamateur et un
+révolutionnaire, au fond croyant en Dieu, et plus bigot que Voltaire.
+Voltaire s'est moqué de Needham, et il a eu tort; car les anguilles de
+Needham prouvent que Dieu est inutile. Une goutte de vinaigre dans une
+cuillerée de pâte de farine supplée le _fiat lux_. Supposez la goutte
+plus grosse et la cuillerée plus grande, vous avez le monde. L'homme,
+c'est l'anguille. Alors à quoi bon le Père éternel? Monsieur l'évêque,
+l'hypothèse Jéhovah me fatigue. Elle n'est bonne qu'à produire des gens
+maigres qui songent creux. À bas ce grand Tout qui me tracasse! Vive
+Zéro qui me laisse tranquille! De vous à moi, et pour vider mon sac, et
+pour me confesser à mon pasteur comme il convient, je vous avoue que
+j'ai du bon sens. Je ne suis pas fou de votre Jésus qui prêche à tout
+bout de champ le renoncement et le sacrifice. Conseil d'avare à des
+gueux. Renoncement! pourquoi? Sacrifice! à quoi? Je ne vois pas qu'un
+loup s'immole au bonheur d'un autre loup. Restons donc dans la nature.
+Nous sommes au sommet; ayons la philosophie supérieure. Que sert d'être
+en haut, si l'on ne voit pas plus loin que le bout du nez des autres?
+Vivons gaîment. La vie, c'est tout. Que l'homme ait un autre avenir,
+ailleurs, là-haut, là-bas, quelque part, je n'en crois pas un traître
+mot. Ah! l'on me recommande le sacrifice et le renoncement, je dois
+prendre garde à tout ce que je fais, il faut que je me casse la tête sur
+le bien et le mal, sur le juste et l'injuste, sur le _fas_ et le
+_nefas_. Pourquoi? parce que j'aurai à rendre compte de mes actions.
+Quand? après ma mort. Quel bon rêve! Après ma mort, bien fin qui me
+pincera. Faites donc saisir une poignée de cendre par une main d'ombre.
+Disons le vrai, nous qui sommes des initiés et qui avons levé la jupe
+d'Isis: il n'y a ni bien, ni mal; il y a de la végétation. Cherchons le
+réel. Creusons tout à fait. Allons au fond, que diable! Il faut flairer
+la vérité, fouiller sous terre, et la saisir. Alors elle vous donne des
+joies exquises. Alors vous devenez fort, et vous riez. Je suis carré par
+la base, moi. Monsieur l'évêque, l'immortalité de l'homme est un
+écoute-s'il-pleut. Oh! la charmante promesse! Fiez-vous-y. Le bon billet
+qu'a Adam! On est âme, on sera ange, on aura des ailes bleues aux
+omoplates. Aidez-moi donc, n'est-ce pas Tertullien qui dit que les
+bienheureux iront d'un astre à l'autre? Soit. On sera les sauterelles
+des étoiles. Et puis, on verra Dieu. Ta ta ta. Fadaises que tous ces
+paradis. Dieu est une sonnette monstre. Je ne dirais point cela dans le
+_Moniteur_, parbleu! mais je le chuchote entre amis. _Inter pocula_.
+Sacrifier la terre au paradis, c'est lâcher la proie pour l'ombre. Être
+dupe de l'infini! pas si bête. Je suis néant. Je m'appelle monsieur le
+comte Néant, sénateur. Étais-je avant ma naissance? Non. Serai-je après
+ma mort? Non. Que suis-je? un peu de poussière agrégée par un organisme.
+Qu'ai-je à faire sur cette terre? J'ai le choix. Souffrir ou jouir. Où
+me mènera la souffrance? Au néant. Mais j'aurai souffert. Où me mènera
+la jouissance? Au néant. Mais j'aurai joui. Mon choix est fait. Il faut
+être mangeant ou mangé. Je mange. Mieux vaut être la dent que l'herbe.
+Telle est ma sagesse. Après quoi, va comme je te pousse, le fossoyeur
+est là, le Panthéon pour nous autres, tout tombe dans le grand trou.
+Fin. _Finis_. Liquidation totale. Ceci est l'endroit de
+l'évanouissement. La mort est morte, croyez-moi. Qu'il y ait là
+quelqu'un qui ait quelque chose à me dire, je ris d'y songer. Invention
+de nourrices. Croquemitaine pour les enfants, Jéhovah pour les hommes.
+Non, notre lendemain est de la nuit. Derrière la tombe, il n'y a plus
+que des néants égaux. Vous avez été Sardanapale, vous avez été Vincent
+de Paul, cela fait le même rien. Voilà le vrai. Donc vivez, par-dessus
+tout. Usez de votre moi pendant que vous le tenez. En vérité, je vous le
+dis, monsieur l'évêque, j'ai ma philosophie, et j'ai mes philosophes. Je
+ne me laisse pas enguirlander par des balivernes. Après ça, il faut bien
+quelque chose à ceux qui sont en bas, aux va-nu-pieds, aux gagne-petit,
+aux misérables. On leur donne à gober les légendes, les chimères, l'âme,
+l'immortalité, le paradis, les étoiles. Ils mâchent cela. Ils le mettent
+sur leur pain sec. Qui n'a rien a le bon Dieu. C'est bien le moins. Je
+n'y fais point obstacle, mais je garde pour moi monsieur Naigeon. Le bon
+Dieu est bon pour le peuple.
+
+L'évêque battit des mains.
+
+--Voilà parler! s'écria-t-il. L'excellente chose, et vraiment
+merveilleuse, que ce matérialisme-là! Ne l'a pas qui veut. Ah! quand on
+l'a, on n'est plus dupe; on ne se laisse pas bêtement exiler comme
+Caton, ni lapider comme Étienne, ni brûler vif comme Jeanne d'Arc. Ceux
+qui ont réussi à se procurer ce matérialisme admirable ont la joie de se
+sentir irresponsables, et de penser qu'ils peuvent dévorer tout, sans
+inquiétude, les places, les sinécures, les dignités, le pouvoir bien ou
+mal acquis, les palinodies lucratives, les trahisons utiles, les
+savoureuses capitulations de conscience, et qu'ils entreront dans la
+tombe, leur digestion faite. Comme c'est agréable! Je ne dis pas cela
+pour vous, monsieur le sénateur. Cependant il m'est impossible de ne
+point vous féliciter. Vous autres grands seigneurs, vous avez, vous le
+dites, une philosophie à vous et pour vous, exquise, raffinée,
+accessible aux riches seuls, bonne à toutes les sauces, assaisonnant
+admirablement les voluptés de la vie. Cette philosophie est prise dans
+les profondeurs et déterrée par des chercheurs spéciaux. Mais vous êtes
+bons princes, et vous ne trouvez pas mauvais que la croyance au bon Dieu
+soit la philosophie du peuple, à peu près comme l'oie aux marrons est la
+dinde aux truffes du pauvre.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+Le frère raconté par la soeur
+
+
+Pour donner une idée du ménage intérieur de M. l'évêque de Digne et de
+la façon dont ces deux saintes filles subordonnaient leurs actions,
+leurs pensées, même leurs instincts de femmes aisément effrayées, aux
+habitudes et aux intentions de l'évêque, sans qu'il eût même à prendre
+la peine de parler pour les exprimer, nous ne pouvons mieux faire que de
+transcrire ici une lettre de mademoiselle Baptistine à madame la
+vicomtesse de Boischevron, son amie d'enfance. Cette lettre est entre
+nos mains.
+
+«Digne, 16 décembre 18....
+
+«Ma bonne madame, pas un jour ne se passe sans que nous parlions de
+vous. C'est assez notre habitude, mais il y a une raison de plus.
+Figurez-vous qu'en lavant et époussetant les plafonds et les murs,
+madame Magloire a fait des découvertes; maintenant nos deux chambres
+tapissées de vieux papier blanchi à la chaux ne dépareraient pas un
+château dans le genre du vôtre. Madame Magloire a déchiré tout le
+papier. Il y avait des choses dessous. Mon salon, où il n'y a pas de
+meubles, et dont nous nous servons pour étendre le linge après les
+lessives, a quinze pieds de haut, dix-huit de large carrés, un plafond
+peint anciennement avec dorure, des solives comme chez vous. C'était
+recouvert d'une toile, du temps que c'était l'hôpital. Enfin des
+boiseries du temps de nos grand'mères. Mais c'est ma chambre qu'il faut
+voir. Madame Magloire a découvert, sous au moins dix papiers collés
+dessus, des peintures, sans être bonnes, qui peuvent se supporter. C'est
+Télémaque reçu chevalier par Minerve, c'est lui encore dans les jardins.
+Le nom m'échappe. Enfin où les dames romaines se rendaient une seule
+nuit. Que vous dirai-je? j'ai des romains, des romaines (_ici un mot
+illisible_), et toute la suite. Madame Magloire a débarbouillé tout
+cela, et cet été elle va réparer quelques petites avaries, revenir le
+tout, et ma chambre sera un vrai musée. Elle a trouvé aussi dans un coin
+du grenier deux consoles en bois, genre ancien. On demandait deux écus
+de six livres pour les redorer, mais il vaut bien mieux donner cela aux
+pauvres; d'ailleurs c'est fort laid, et j'aimerais mieux une table ronde
+en acajou.
+
+«Je suis toujours bien heureuse. Mon frère est si bon. Il donne tout ce
+qu'il a aux indigents et aux malades. Nous sommes très gênés. Le pays
+est dur l'hiver, et il faut bien faire quelque chose pour ceux qui
+manquent. Nous sommes à peu près chauffés et éclairés. Vous voyez que ce
+sont de grandes douceurs.
+
+«Mon frère a ses habitudes à lui. Quand il cause, il dit qu'un évêque
+doit être ainsi. Figurez-vous que la porte de la maison n'est jamais
+fermée. Entre qui veut, et l'on est tout de suite chez mon frère. Il ne
+craint rien, même la nuit. C'est là sa bravoure à lui, comme il dit.
+
+«Il ne veut pas que je craigne pour lui, ni que madame Magloire craigne.
+Il s'expose à tous les dangers, et il ne veut même pas que nous ayons
+l'air de nous en apercevoir. Il faut savoir le comprendre.
+
+«Il sort par la pluie, il marche dans l'eau, il voyage en hiver. Il n'a
+pas peur de la nuit, des routes suspectes ni des rencontres.
+
+«L'an dernier, il est allé tout seul dans un pays de voleurs. Il n'a pas
+voulu nous emmener. Il est resté quinze jours absent. À son retour, il
+n'avait rien eu, on le croyait mort, et il se portait bien, et il a dit:
+"Voilà comme on m'a volé!" Et il a ouvert une malle pleine de tous les
+bijoux de la cathédrale d'Embrun, que les voleurs lui avaient donnés.
+
+«Cette fois-là, en revenant, comme j'étais allée à sa rencontre à deux
+lieues avec d'autres de ses amis, je n'ai pu m'empêcher de le gronder un
+peu, en ayant soin de ne parler que pendant que la voiture faisait du
+bruit, afin que personne autre ne pût entendre.
+
+«Dans les premiers temps, je me disais: il n'y a pas de dangers qui
+l'arrêtent, il est terrible. À présent j'ai fini par m'y accoutumer. Je
+fais signe à madame Magloire pour qu'elle ne le contrarie pas. Il se
+risque comme il veut. Moi j'emmène madame Magloire, je rentre dans ma
+chambre, je prie pour lui, et je m'endors. Je suis tranquille, parce que
+je sais bien que s'il lui arrivait malheur, ce serait ma fin. Je m'en
+irais au bon Dieu avec mon frère et mon évêque. Madame Magloire a eu
+plus de peine que moi à s'habituer à ce qu'elle appelait ses
+imprudences. Mais à présent le pli est pris. Nous prions toutes les
+deux, nous avons peur ensemble, et nous nous endormons. Le diable
+entrerait dans la maison qu'on le laisserait faire. Après tout, que
+craignons-nous dans cette maison? Il y a toujours quelqu'un avec nous,
+qui est le plus fort. Le diable peut y passer, mais le bon Dieu
+l'habite.
+
+«Voilà qui me suffit. Mon frère n'a plus même besoin de me dire un mot
+maintenant. Je le comprends sans qu'il parle, et nous nous abandonnons à
+la Providence.
+
+«Voilà comme il faut être avec un homme qui a du grand dans l'esprit.
+
+«J'ai questionné mon frère pour le renseignement que vous me demandez
+sur la famille de Faux. Vous savez comme il sait tout et comme il a des
+souvenirs, car il est toujours très bon royaliste. C'est de vrai une
+très ancienne famille normande de la généralité de Caen. Il y a cinq
+cents ans d'un Raoul de Faux, d'un Jean de Faux et d'un Thomas de Faux,
+qui étaient des gentilshommes, dont un seigneur de Rochefort. Le dernier
+était Guy-Étienne-Alexandre, et était maître de camp, et quelque chose
+dans les chevaux-légers de Bretagne. Sa fille Marie-Louise a épousé
+Adrien-Charles de Gramont, fils du duc Louis de Gramont, pair de France,
+colonel des gardes françaises et lieutenant général des armées. On écrit
+Faux, Fauq et Faoucq.
+
+«Bonne madame, recommandez-nous aux prières de votre saint parent, M. le
+cardinal. Quant à votre chère Sylvanie, elle a bien fait de ne pas
+prendre les courts instants qu'elle passe près de vous pour m'écrire.
+Elle se porte bien, travaille selon vos désirs, m'aime toujours. C'est
+tout ce que je veux. Son souvenir par vous m'est arrivé. Je m'en trouve
+heureuse. Ma santé n'est pas trop mauvaise, et cependant je maigris tous
+les jours davantage. Adieu, le papier me manque et me force de vous
+quitter. Mille bonnes choses.
+
+«Baptistine.
+
+«P. S. Madame votre belle-soeur est toujours ici avec sa jeune famille.
+Votre petit-neveu est charmant. Savez-vous qu'il a cinq ans bientôt!
+Hier il a vu passer un cheval auquel on avait mis des genouillères, et
+il disait: "Qu'est-ce qu'il a donc aux genoux?" Il est si gentil, cet
+enfant! Son petit frère traîne un vieux balai dans l'appartement comme
+une voiture, et dit: "Hu!"
+
+»Comme on le voit par cette lettre, ces deux femmes savaient se plier
+aux façons d'être de l'évêque avec ce génie particulier de la femme qui
+comprend l'homme mieux que l'homme ne se comprend. L'évêque de Digne,
+sous cet air doux et candide qui ne se démentait jamais, faisait parfois
+des choses grandes, hardies et magnifiques, sans paraître même s'en
+douter. Elles en tremblaient, mais elles le laissaient faire.
+Quelquefois madame Magloire essayait une remontrance avant; jamais
+pendant ni après. Jamais on ne le troublait, ne fût-ce que par un signe,
+dans une action commencée. À de certains moments, sans qu'il eût besoin
+de le dire, lorsqu'il n'en avait peut-être pas lui-même conscience, tant
+sa simplicité était parfaite, elles sentaient vaguement qu'il agissait
+comme évêque; alors elles n'étaient plus que deux ombres dans la maison.
+Elles le servaient passivement, et, si c'était obéir que de disparaître,
+elles disparaissaient. Elles savaient, avec une admirable délicatesse
+d'instinct, que certaines sollicitudes peuvent gêner. Aussi, même le
+croyant en péril, elles comprenaient, je ne dis pas sa pensée, mais sa
+nature, jusqu'au point de ne plus veiller sur lui. Elles le confiaient à
+Dieu.
+
+D'ailleurs Baptistine disait, comme on vient de le lire, que la fin de
+son frère serait la sienne. Madame Magloire ne le disait pas, mais elle
+le savait.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+L'évêque en présence d'une lumière inconnue
+
+
+À une époque un peu postérieure à la date de la lettre citée dans les
+pages précédentes, il fit une chose, à en croire toute la ville, plus
+risquée encore que sa promenade à travers les montagnes des bandits. Il
+y avait près de Digne, dans la campagne, un homme qui vivait solitaire.
+Cet homme, disons tout de suite le gros mot, était un ancien
+conventionnel. Il se nommait G.
+
+On parlait du conventionnel G. dans le petit monde de Digne avec une
+sorte d'horreur. Un conventionnel, vous figurez-vous cela? Cela existait
+du temps qu'on se tutoyait et qu'on disait: citoyen. Cet homme était à
+peu près un monstre. Il n'avait pas voté la mort du roi, mais presque.
+C'était un quasi-régicide. Il avait été terrible. Comment, au retour des
+princes légitimes, n'avait-on pas traduit cet homme-là devant une cour
+prévôtale? On ne lui eût pas coupé la tête, si vous voulez, il faut de
+la clémence, soit; mais un bon bannissement à vie. Un exemple enfin!
+etc., etc. C'était un athée d'ailleurs, comme tous ces
+gens-là.--Commérages des oies sur le vautour.
+
+Était-ce du reste un vautour que G.? Oui, si l'on en jugeait par ce
+qu'il y avait de farouche dans sa solitude. N'ayant pas voté la mort du
+roi, il n'avait pas été compris dans les décrets d'exil et avait pu
+rester en France.
+
+Il habitait, à trois quarts d'heure de la ville, loin de tout hameau,
+loin de tout chemin, on ne sait quel repli perdu d'un vallon très
+sauvage. Il avait là, disait-on, une espèce de champ, un trou, un
+repaire. Pas de voisins; pas même de passants. Depuis qu'il demeurait
+dans ce vallon, le sentier qui y conduisait avait disparu sous l'herbe.
+On parlait de cet endroit-là comme de la maison du bourreau. Pourtant
+l'évêque songeait, et de temps en temps regardait l'horizon à l'endroit
+où un bouquet d'arbres marquait le vallon du vieux conventionnel, et il
+disait:
+
+--Il y a là une âme qui est seule.
+
+Et au fond de sa pensée il ajoutait: «Je lui dois ma visite.»
+
+Mais, avouons-le, cette idée, au premier abord naturelle, lui
+apparaissait, après un moment de réflexion, comme étrange et impossible,
+et presque repoussante. Car, au fond, il partageait l'impression
+générale, et le conventionnel lui inspirait, sans qu'il s'en rendît
+clairement compte, ce sentiment qui est comme la frontière de la haine
+et qu'exprime si bien le mot éloignement.
+
+Toutefois, la gale de la brebis doit-elle faire reculer le pasteur? Non.
+Mais quelle brebis!
+
+Le bon évêque était perplexe. Quelquefois il allait de ce côté-là, puis
+il revenait. Un jour enfin le bruit se répandit dans la ville qu'une
+façon de jeune pâtre qui servait le conventionnel G. dans sa bauge était
+venu chercher un médecin; que le vieux scélérat se mourait, que la
+paralysie le gagnait, et qu'il ne passerait pas la nuit.
+
+--Dieu merci! ajoutaient quelques-uns.
+
+L'évêque prit son bâton, mit son pardessus à cause de sa soutane un peu
+trop usée, comme nous l'avons dit, et aussi à cause du vent du soir qui
+ne devait pas tarder à souffler, et partit.
+
+Le soleil déclinait et touchait presque à l'horizon, quand l'évêque
+arriva à l'endroit excommunié. Il reconnut avec un certain battement de
+coeur qu'il était près de la tanière. Il enjamba un fossé, franchit une
+haie, leva un échalier, entra dans un courtil délabré, fit quelques pas
+assez hardiment, et tout à coup, au fond de la friche, derrière une
+haute broussaille, il aperçut la caverne.
+
+C'était une cabane toute basse, indigente, petite et propre, avec une
+treille clouée à la façade.
+
+Devant la porte, dans une vieille chaise à roulettes, fauteuil du
+paysan, il y avait un homme en cheveux blancs qui souriait au soleil.
+
+Près du vieillard assis se tenait debout un jeune garçon, le petit
+pâtre. Il tendait au vieillard une jatte de lait.
+
+Pendant que l'évêque regardait, le vieillard éleva la voix:
+
+--Merci, dit-il, je n'ai plus besoin de rien.
+
+Et son sourire quitta le soleil pour s'arrêter sur l'enfant.
+
+L'évêque s'avança. Au bruit qu'il fit en marchant, le vieux homme assis
+tourna la tête, et son visage exprima toute la quantité de surprise
+qu'on peut avoir après une longue vie.
+
+--Depuis que je suis ici, dit-il, voilà la première fois qu'on entre
+chez moi. Qui êtes-vous, monsieur?
+
+L'évêque répondit:
+
+--Je me nomme Bienvenu Myriel.
+
+--Bienvenu Myriel! j'ai entendu prononcer ce nom. Est-ce que c'est vous
+que le peuple appelle monseigneur Bienvenu?
+
+--C'est moi.
+
+Le vieillard reprit avec un demi-sourire:
+
+--En ce cas, vous êtes mon évêque?
+
+--Un peu.
+
+--Entrez, monsieur.
+
+Le conventionnel tendit la main à l'évêque, mais l'évêque ne la prit
+pas. L'évêque se borna à dire:
+
+--Je suis satisfait de voir qu'on m'avait trompé. Vous ne me semblez,
+certes, pas malade.
+
+--Monsieur, répondit le vieillard, je vais guérir.
+
+Il fit une pause et dit:
+
+--Je mourrai dans trois heures.
+
+Puis il reprit:
+
+--Je suis un peu médecin; je sais de quelle façon la dernière heure
+vient. Hier, je n'avais que les pieds froids; aujourd'hui, le froid a
+gagné les genoux; maintenant je le sens qui monte jusqu'à la ceinture;
+quand il sera au coeur, je m'arrêterai. Le soleil est beau, n'est-ce
+pas? je me suis fait rouler dehors pour jeter un dernier coup d'oeil sur
+les choses, vous pouvez me parler, cela ne me fatigue point. Vous faites
+bien de venir regarder un homme qui va mourir. Il est bon que ce
+moment-là ait des témoins. On a des manies; j'aurais voulu aller jusqu'à
+l'aube. Mais je sais que j'en ai à peine pour trois heures. Il fera
+nuit. Au fait, qu'importe! Finir est une affaire simple. On n'a pas
+besoin du matin pour cela. Soit. Je mourrai à la belle étoile.
+
+Le vieillard se tourna vers le pâtre.
+
+--Toi, va te coucher. Tu as veillé l'autre nuit. Tu es fatigué.
+
+L'enfant rentra dans la cabane.
+
+Le vieillard le suivit des yeux et ajouta comme se parlant à lui-même:
+
+--Pendant qu'il dormira, je mourrai. Les deux sommeils peuvent faire bon
+voisinage.
+
+L'évêque n'était pas ému comme il semble qu'il aurait pu l'être. Il ne
+croyait pas sentir Dieu dans cette façon de mourir. Disons tout, car les
+petites contradictions des grands coeurs veulent être indiquées comme le
+reste, lui qui, dans l'occasion, riait si volontiers de Sa Grandeur, il
+était quelque peu choqué de ne pas être appelé monseigneur, et il était
+presque tenté de répliquer: citoyen. Il lui vint une velléité de
+familiarité bourrue, assez ordinaire aux médecins et aux prêtres, mais
+qui ne lui était pas habituelle, à lui. Cet homme, après tout, ce
+conventionnel, ce représentant du peuple, avait été un puissant de la
+terre; pour la première fois de sa vie peut-être, l'évêque se sentit en
+humeur de sévérité.
+
+Le conventionnel cependant le considérait avec une cordialité modeste,
+où l'on eût pu démêler l'humilité qui sied quand on est si près de sa
+mise en poussière.
+
+L'évêque, de son côté, quoiqu'il se gardât ordinairement de la
+curiosité, laquelle, selon lui, était contiguë à l'offense, ne pouvait
+s'empêcher d'examiner le conventionnel avec une attention qui, n'ayant
+pas sa source dans la sympathie, lui eût été probablement reprochée par
+sa conscience vis-à-vis de tout autre homme. Un conventionnel lui
+faisait un peu l'effet d'être hors la loi, même hors la loi de charité.
+
+G., calme, le buste presque droit, la voix vibrante, était un de ces
+grands octogénaires qui font l'étonnement du physiologiste. La
+révolution a eu beaucoup de ces hommes proportionnés à l'époque. On
+sentait dans ce vieillard l'homme à l'épreuve. Si près de sa fin, il
+avait conservé tous les gestes de la santé. Il y avait dans son coup
+d'oeil clair, dans son accent ferme, dans son robuste mouvement
+d'épaules, de quoi déconcerter la mort. Azraël, l'ange mahométan du
+sépulcre, eût rebroussé chemin et eût cru se tromper de porte. G.
+semblait mourir parce qu'il le voulait bien. Il y avait de la liberté
+dans son agonie. Les jambes seulement étaient immobiles. Les ténèbres le
+tenaient par là. Les pieds étaient morts et froids, et la tête vivait de
+toute la puissance de la vie et paraissait en pleine lumière. G., en ce
+grave moment, ressemblait à ce roi du conte oriental, chair par en haut,
+marbre par en bas.
+
+Une pierre était là. L'évêque s'y assit. L'exorde fut _ex abrupto_.
+
+--Je vous félicite, dit-il du ton dont on réprimande. Vous n'avez
+toujours pas voté la mort du roi.
+
+Le conventionnel ne parut pas remarquer le sous-entendu amer caché dans
+ce mot: toujours. Il répondit. Tout sourire avait disparu de sa face.
+
+--Ne me félicitez pas trop, monsieur; j'ai voté la fin du tyran.
+
+C'était l'accent austère en présence de l'accent sévère.
+
+--Que voulez-vous dire? reprit l'évêque.
+
+--Je veux dire que l'homme a un tyran, l'ignorance. J'ai voté la fin de
+ce tyran-là. Ce tyran-là a engendré la royauté qui est l'autorité prise
+dans le faux, tandis que la science est l'autorité prise dans le vrai.
+L'homme ne doit être gouverné que par la science.
+
+--Et la conscience, ajouta l'évêque.
+
+--C'est la même chose. La conscience, c'est la quantité de science innée
+que nous avons en nous.
+
+Monseigneur Bienvenu écoutait, un peu étonné, ce langage très nouveau
+pour lui. Le conventionnel poursuivit:
+
+--Quant à Louis XVI, j'ai dit non. Je ne me crois pas le droit de tuer
+un homme; mais je me sens le devoir d'exterminer le mal. J'ai voté la
+fin du tyran. C'est-à-dire la fin de la prostitution pour la femme, la
+fin de l'esclavage pour l'homme, la fin de la nuit pour l'enfant. En
+votant la république, j'ai voté cela. J'ai voté la fraternité, la
+concorde, l'aurore! J'ai aidé à la chute des préjugés et des erreurs.
+Les écroulements des erreurs et des préjugés font de la lumière. Nous
+avons fait tomber le vieux monde, nous autres, et le vieux monde, vase
+des misères, en se renversant sur le genre humain, est devenu une urne
+de joie.
+
+--Joie mêlée, dit l'évêque.
+
+--Vous pourriez dire joie troublée, et aujourd'hui, après ce fatal
+retour du passé qu'on nomme 1814, joie disparue. Hélas, l'oeuvre a été
+incomplète, j'en conviens; nous avons démoli l'ancien régime dans les
+faits, nous n'avons pu entièrement le supprimer dans les idées. Détruire
+les abus, cela ne suffit pas; il faut modifier les moeurs. Le moulin n'y
+est plus, le vent y est encore.
+
+--Vous avez démoli. Démolir peut être utile; mais je me défie d'une
+démolition compliquée de colère.
+
+--Le droit a sa colère, monsieur l'évêque, et la colère du droit est un
+élément du progrès. N'importe, et quoi qu'on en dise, la révolution
+française est le plus puissant pas du genre humain depuis l'avènement du
+Christ. Incomplète, soit; mais sublime. Elle a dégagé toutes les
+inconnues sociales. Elle a adouci les esprits; elle a calmé, apaisé,
+éclairé; elle a fait couler sur la terre des flots de civilisation. Elle
+a été bonne. La révolution française, c'est le sacre de l'humanité.
+
+L'évêque ne put s'empêcher de murmurer:
+
+--Oui? 93!
+
+Le conventionnel se dressa sur sa chaise avec une solennité presque
+lugubre, et, autant qu'un mourant peut s'écrier, il s'écria:
+
+--Ah! vous y voilà! 93! J'attendais ce mot-là. Un nuage s'est formé
+pendant quinze cents ans. Au bout de quinze siècles, il a crevé. Vous
+faites le procès au coup de tonnerre.
+
+L'évêque sentit, sans se l'avouer peut-être, que quelque chose en lui
+était atteint. Pourtant il fit bonne contenance. Il répondit:
+
+--Le juge parle au nom de la justice; le prêtre parle au nom de la
+pitié, qui n'est autre chose qu'une justice plus élevée. Un coup de
+tonnerre ne doit pas se tromper.
+
+Et il ajouta en regardant fixement le conventionnel.
+
+--Louis XVII?
+
+Le conventionnel étendit la main et saisit le bras de l'évêque:
+
+--Louis XVII! Voyons, sur qui pleurez-vous? Est-ce sur l'enfant
+innocent? alors, soit. Je pleure avec vous. Est-ce sur l'enfant royal?
+je demande à réfléchir. Pour moi, le frère de Cartouche, enfant
+innocent, pendu sous les aisselles en place de Grève jusqu'à ce que mort
+s'ensuive, pour le seul crime d'avoir été le frère de Cartouche, n'est
+pas moins douloureux que le petit-fils de Louis XV, enfant innocent,
+martyrisé dans la tour du Temple pour le seul crime d'avoir été le
+petit-fils de Louis XV.
+
+--Monsieur, dit l'évêque, je n'aime pas ces rapprochements de noms.
+
+--Cartouche? Louis XV? pour lequel des deux réclamez-vous?
+
+Il y eut un moment de silence. L'évêque regrettait presque d'être venu,
+et pourtant il se sentait vaguement et étrangement ébranlé.
+
+Le conventionnel reprit:
+
+--Ah! monsieur le prêtre, vous n'aimez pas les crudités du vrai. Christ
+les aimait, lui. Il prenait une verge et il époussetait le temple. Son
+fouet plein d'éclairs était un rude diseur de vérités. Quand il
+s'écriait: _Sinite parvulos_..., il ne distinguait pas entre les petits
+enfants. Il ne se fût pas gêné de rapprocher le dauphin de Barabbas du
+dauphin d'Hérode. Monsieur, l'innocence est sa couronne à elle-même.
+L'innocence n'a que faire d'être altesse. Elle est aussi auguste
+déguenillée que fleurdelysée.
+
+--C'est vrai, dit l'évêque à voix basse.
+
+--J'insiste, continua le conventionnel G. Vous m'avez nommé Louis XVII.
+Entendons-nous. Pleurons-nous sur tous les innocents, sur tous les
+martyrs, sur tous les enfants, sur ceux d'en bas comme sur ceux d'en
+haut? J'en suis. Mais alors, je vous l'ai dit, il faut remonter plus
+haut que 93, et c'est avant Louis XVII qu'il faut commencer nos larmes.
+Je pleurerai sur les enfants des rois avec vous, pourvu que vous
+pleuriez avec moi sur les petits du peuple.
+
+--Je pleure sur tous, dit l'évêque.
+
+--Également! s'écria G., et si la balance doit pencher, que ce soit du
+côté du peuple. Il y a plus longtemps qu'il souffre.
+
+Il y eut encore un silence. Ce fut le conventionnel qui le rompit. Il se
+souleva sur un coude, prit entre son pouce et son index replié un peu de
+sa joue, comme on fait machinalement lorsqu'on interroge et qu'on juge,
+et interpella l'évêque avec un regard plein de toutes les énergies de
+l'agonie. Ce fut presque une explosion.
+
+--Oui, monsieur, il y a longtemps que le peuple souffre. Et puis, tenez,
+ce n'est pas tout cela, que venez-vous me questionner et me parler de
+Louis XVII? Je ne vous connais pas, moi. Depuis que je suis dans ce
+pays, j'ai vécu dans cet enclos, seul, ne mettant pas les pieds dehors,
+ne vient personne que cet enfant qui m'aide. Votre nom est, il est vrai,
+arrivé confusément jusqu'à moi, et, je dois le dire, pas très mal
+prononcé; mais cela ne signifie rien; les gens habiles ont tant de
+manières d'en faire accroire à ce brave bonhomme de peuple. À propos, je
+n'ai pas entendu le bruit de votre voiture, vous l'aurez sans doute
+laissée derrière le taillis, là-bas, à l'embranchement de la route. Je
+ne vous connais pas, vous dis-je. Vous m'avez dit que vous étiez
+l'évêque, mais cela ne me renseigne point sur votre personne morale. En
+somme, je vous répète ma question. Qui êtes-vous? Vous êtes un évêque,
+c'est-à-dire un prince de l'église, un de ces hommes dorés, armoriés,
+rentés, qui ont de grosses prébendes--l'évêché de Digne, quinze mille
+francs de fixe, dix mille francs de casuel, total, vingt-cinq mille
+francs--, qui ont des cuisines, qui ont des livrées, qui font bonne
+chère, qui mangent des poules d'eau le vendredi, qui se pavanent,
+laquais devant, laquais derrière, en berline de gala, et qui ont des
+palais, et qui roulent carrosse au nom de Jésus-Christ qui allait pieds
+nus! Vous êtes un prélat; rentes, palais, chevaux, valets, bonne table,
+toutes les sensualités de la vie, vous avez cela comme les autres, et
+comme les autres vous en jouissez, c'est bien, mais cela en dit trop ou
+pas assez; cela ne m'éclaire pas sur votre valeur intrinsèque et
+essentielle, à vous qui venez avec la prétention probable de m'apporter
+de la sagesse. À qui est-ce que je parle? Qui êtes-vous?
+
+L'évêque baissa la tête et répondit:
+
+--_Vermis sum_.
+
+--Un ver de terre en carrosse! grommela le conventionnel.
+
+C'était le tour du conventionnel d'être hautain, et de l'évêque d'être
+humble.
+
+L'évêque reprit avec douceur.
+
+--Monsieur, soit. Mais expliquez-moi en quoi mon carrosse, qui est là à
+deux pas derrière les arbres, en quoi ma bonne table et les poules d'eau
+que je mange le vendredi, en quoi mes vingt-cinq mille livres de rentes,
+en quoi mon palais et mes laquais prouvent que la pitié n'est pas une
+vertu, que la clémence n'est pas un devoir, et que 93 n'a pas été
+inexorable.
+
+Le conventionnel passa la main sur son front comme pour en écarter un
+nuage.
+
+--Avant de vous répondre, dit-il, je vous prie de me pardonner. Je viens
+d'avoir un tort, monsieur. Vous êtes chez moi, vous êtes mon hôte. Je
+vous dois courtoisie. Vous discutez mes idées, il sied que je me borne à
+combattre vos raisonnements. Vos richesses et vos jouissances sont des
+avantages que j'ai contre vous dans le débat, mais il est de bon goût de
+ne pas m'en servir. Je vous promets de ne plus en user.
+
+--Je vous remercie, dit l'évêque.
+
+G. reprit:
+
+--Revenons à l'explication que vous me demandiez. Où en étions-nous? Que
+me disiez-vous? que 93 a été inexorable?
+
+--Inexorable, oui, dit l'évêque. Que pensez-vous de Marat battant des
+mains à la guillotine?
+
+--Que pensez-vous de Bossuet chantant le _Te Deum_ sur les dragonnades?
+
+La réponse était dure, mais elle allait au but avec la rigidité d'une
+pointe d'acier. L'évêque en tressaillit; il ne lui vint aucune riposte,
+mais il était froissé de cette façon de nommer Bossuet. Les meilleurs
+esprits ont leurs fétiches, et parfois se sentent vaguement meurtris des
+manques de respect de la logique.
+
+Le conventionnel commençait à haleter; l'asthme de l'agonie, qui se mêle
+aux derniers souffles, lui entrecoupait la voix; cependant il avait
+encore une parfaite lucidité d'âme dans les yeux. Il continua:
+
+--Disons encore quelques mots çà et là, je veux bien. En dehors de la
+révolution qui, prise dans son ensemble, est une immense affirmation
+humaine, 93, hélas! est une réplique. Vous le trouvez inexorable, mais
+toute la monarchie, monsieur? Carrier est un bandit; mais quel nom
+donnez-vous à Montrevel? Fouquier-Tinville est un gueux, mais quel est
+votre avis sur Lamoignon-Bâville? Maillard est affreux, mais
+Saulx-Tavannes, s'il vous plaît? Le père Duchêne est féroce, mais quelle
+épithète m'accorderez-vous pour le père Letellier? Jourdan-Coupe-Tête
+est un monstre, mais moindre que M. le marquis de Louvois. Monsieur,
+monsieur, je plains Marie-Antoinette, archiduchesse et reine, mais je
+plains aussi cette pauvre femme huguenote qui, en 1685, sous Louis le
+Grand, monsieur, allaitant son enfant, fut liée, nue jusqu'à la
+ceinture, à un poteau, l'enfant tenu à distance; le sein se gonflait de
+lait et le coeur d'angoisse. Le petit, affamé et pâle, voyait ce sein,
+agonisait et criait, et le bourreau disait à la femme, mère et nourrice:
+«Abjure!» lui donnant à choisir entre la mort de son enfant et la mort
+de sa conscience. Que dites-vous de ce supplice de Tantale accommodé à
+une mère? Monsieur, retenez bien ceci: la révolution française a eu ses
+raisons. Sa colère sera absoute par l'avenir. Son résultat, c'est le
+monde meilleur. De ses coups les plus terribles, il sort une caresse
+pour le genre humain. J'abrège. Je m'arrête, j'ai trop beau jeu.
+D'ailleurs je me meurs.
+
+Et, cessant de regarder l'évêque, le conventionnel acheva sa pensée en
+ces quelques mots tranquilles:
+
+--Oui, les brutalités du progrès s'appellent révolutions. Quand elles
+sont finies, on reconnaît ceci: que le genre humain a été rudoyé, mais
+qu'il a marché.
+
+Le conventionnel ne se doutait pas qu'il venait d'emporter
+successivement l'un après l'autre tous les retranchements intérieurs de
+l'évêque. Il en restait un pourtant, et de ce retranchement, suprême
+ressource de la résistance de monseigneur Bienvenu, sortit cette parole
+où reparut presque toute la rudesse du commencement:
+
+--Le progrès doit croire en Dieu. Le bien ne peut pas avoir de serviteur
+impie. C'est un mauvais conducteur du genre humain que celui qui est
+athée.
+
+Le vieux représentant du peuple ne répondit pas. Il eut un tremblement.
+Il regarda le ciel, et une larme germa lentement dans ce regard. Quand
+la paupière fut pleine, la larme coula le long de sa joue livide, et il
+dit presque en bégayant, bas et se parlant à lui-même, l'oeil perdu dans
+les profondeurs:
+
+--O toi! ô idéal! toi seul existes!
+
+L'évêque eut une sorte d'inexprimable commotion. Après un silence, le
+vieillard leva un doigt vers le ciel, et dit:
+
+--L'infini est. Il est là. Si l'infini n'avait pas de moi, le moi serait
+sa borne; il ne serait pas infini; en d'autres termes, il ne serait pas.
+Or il est. Donc il a un moi. Ce moi de l'infini, c'est Dieu.
+
+Le mourant avait prononcé ces dernières paroles d'une voix haute et avec
+le frémissement de l'extase, comme s'il voyait quelqu'un. Quand il eut
+parlé, ses yeux se fermèrent. L'effort l'avait épuisé. Il était évident
+qu'il venait de vivre en une minute les quelques heures qui lui
+restaient. Ce qu'il venait de dire l'avait approché de celui qui est
+dans la mort. L'instant suprême arrivait.
+
+L'évêque le comprit, le moment pressait, c'était comme prêtre qu'il
+était venu; de l'extrême froideur, il était passé par degrés à l'émotion
+extrême; il regarda ces yeux fermés, il prit cette vieille main ridée et
+glacée, et se pencha vers le moribond:
+
+--Cette heure est celle de Dieu. Ne trouvez-vous pas qu'il serait
+regrettable que nous nous fussions rencontrés en vain?
+
+Le conventionnel rouvrit les yeux. Une gravité où il y avait de l'ombre
+s'empreignit sur son visage.
+
+--Monsieur l'évêque, dit-il, avec une lenteur qui venait peut-être plus
+encore de la dignité de l'âme que de la défaillance des forces, j'ai
+passé ma vie dans la méditation, l'étude et la contemplation. J'avais
+soixante ans quand mon pays m'a appelé, et m'a ordonné de me mêler de
+ses affaires. J'ai obéi. Il y avait des abus, je les ai combattus; il y
+avait des tyrannies, je les ai détruites; il y avait des droits et des
+principes, je les ai proclamés et confessés. Le territoire était envahi,
+je l'ai défendu; la France était menacée, j'ai offert ma poitrine. Je
+n'étais pas riche; je suis pauvre. J'ai été l'un des maîtres de l'État,
+les caves du Trésor étaient encombrées d'espèces au point qu'on était
+forcé d'étançonner les murs, prêts à se fendre sous le poids de l'or et
+de l'argent, je dînais rue de l'Arbre-Sec à vingt-deux sous par tête.
+J'ai secouru les opprimés, j'ai soulagé les souffrants. J'ai déchiré la
+nappe de l'autel, c'est vrai; mais c'était pour panser les blessures de
+la patrie. J'ai toujours soutenu la marche en avant du genre humain vers
+la lumière, et j'ai résisté quelquefois au progrès sans pitié. J'ai,
+dans l'occasion, protégé mes propres adversaires, vous autres. Et il y a
+à Peteghem en Flandre, à l'endroit même où les rois mérovingiens avaient
+leur palais d'été, un couvent d'urbanistes, l'abbaye de Sainte-Claire en
+Beaulieu, que j'ai sauvé en 1793. J'ai fait mon devoir selon mes forces,
+et le bien que j'ai pu. Après quoi j'ai été chassé, traqué, poursuivi,
+persécuté, noirci, raillé, conspué, maudit, proscrit. Depuis bien des
+années déjà, avec mes cheveux blancs, je sens que beaucoup de gens se
+croient sur moi le droit de mépris, j'ai pour la pauvre foule ignorante
+visage de damné, et j'accepte, ne haïssant personne, l'isolement de la
+haine. Maintenant, j'ai quatre-vingt-six ans; je vais mourir. Qu'est-ce
+que vous venez me demander?
+
+--Votre bénédiction, dit l'évêque.
+
+Et il s'agenouilla.
+
+Quand l'évêque releva la tête, la face du conventionnel était devenue
+auguste. Il venait d'expirer.
+
+L'évêque rentra chez lui profondément absorbé dans on ne sait quelles
+pensées. Il passa toute la nuit en prière. Le lendemain, quelques braves
+curieux essayèrent de lui parler du conventionnel G.; il se borna à
+montrer le ciel. À partir de ce moment, il redoubla de tendresse et de
+fraternité pour les petits et les souffrants.
+
+Toute allusion à ce «vieux scélérat de G.» le faisait tomber dans une
+préoccupation singulière. Personne ne pourrait dire que le passage de
+cet esprit devant le sien et le reflet de cette grande conscience sur la
+sienne ne fût pas pour quelque chose dans son approche de la perfection.
+
+Cette «visite pastorale» fut naturellement une occasion de bourdonnement
+pour les petites coteries locales:
+
+--Était-ce la place d'un évêque que le chevet d'un tel mourant? Il n'y
+avait évidemment pas de conversion à attendre. Tous ces révolutionnaires
+sont relaps. Alors pourquoi y aller? Qu'a-t-il été regarder là? Il
+fallait donc qu'il fût bien curieux d'un emportement d'âme par le
+diable.
+
+Un jour, une douairière, de la variété impertinente qui se croit
+spirituelle, lui adressa cette saillie:
+
+--Monseigneur, on demande quand Votre Grandeur aura le bonnet rouge.
+
+--Oh! oh! voilà une grosse couleur, répondit l'évêque. Heureusement que
+ceux qui la méprisent dans un bonnet la vénèrent dans un chapeau.
+
+
+
+
+Chapitre XI
+
+Une restriction
+
+
+On risquerait fort de se tromper si l'on concluait de là que monseigneur
+Bienvenu fût «un évêque philosophe» ou «un curé patriote». Sa rencontre,
+ce qu'on pourrait presque appeler sa conjonction avec le conventionnel
+G., lui laissa une sorte d'étonnement qui le rendit plus doux encore.
+Voilà tout.
+
+Quoique monseigneur Bienvenu n'ait été rien moins qu'un homme politique,
+c'est peut-être ici le lieu d'indiquer, très brièvement, quelle fut son
+attitude dans les événements d'alors, en supposant que monseigneur
+Bienvenu ait jamais songé à avoir une attitude. Remontons donc en
+arrière de quelques années.
+
+Quelque temps après l'élévation de M. Myriel à l'épiscopat, l'empereur
+l'avait fait baron de l'empire, en même temps que plusieurs autres
+évêques. L'arrestation du pape eut lieu, comme on sait, dans la nuit du
+5 au 6 juillet 1809; à cette occasion, M. Myriel fut appelé par Napoléon
+au synode des évêques de France et d'Italie convoqué à Paris. Ce synode
+se tint à Notre-Dame et s'assembla pour la première fois le 15 juin 1811
+sous la présidence de M. le cardinal Fesch. M. Myriel fut du nombre des
+quatre-vingt-quinze évêques qui s'y rendirent. Mais il n'assista qu'à
+une séance et à trois ou quatre conférences particulières. Évêque d'un
+diocèse montagnard, vivant si près de la nature, dans la rusticité et le
+dénuement, il paraît qu'il apportait parmi ces personnages éminents des
+idées qui changeaient la température de l'assemblée. Il revint bien vite
+à Digne. On le questionna sur ce prompt retour, il répondit:
+
+--Je les gênais. L'air du dehors leur venait par moi. Je leur faisais
+l'effet d'une porte ouverte.
+
+Une autre fois il dit:
+
+--Que voulez-vous? ces messeigneurs-là sont des princes. Moi, je ne suis
+qu'un pauvre évêque paysan.
+
+Le fait est qu'il avait déplu. Entre autres choses étranges, il lui
+serait échappé de dire, un soir qu'il se trouvait chez un de ses
+collègues les plus qualifiés:
+
+--Les belles pendules! les beaux tapis! les belles livrées! Ce doit être
+bien importun! Oh! que je ne voudrais pas avoir tout ce superflu-là à me
+crier sans cesse aux oreilles: Il y a des gens qui ont faim! il y a des
+gens qui ont froid! il y a des pauvres! il y a des pauvres!
+
+Disons-le en passant, ce ne serait pas une haine intelligente que la
+haine du luxe. Cette haine impliquerait la haine des arts. Cependant,
+chez les gens d'église, en dehors de la représentation et des
+cérémonies, le luxe est un tort. Il semble révéler des habitudes peu
+réellement charitables. Un prêtre opulent est un contre-sens. Le prêtre
+doit se tenir près des pauvres. Or peut-on toucher sans cesse, et nuit
+et jour, à toutes les détresses, à toutes les infortunes, à toutes les
+indigences, sans avoir soi-même sur soi un peu de cette sainte misère,
+comme la poussière du travail? Se figure-t-on un homme qui est près d'un
+brasier, et qui n'a pas chaud? Se figure-t-on un ouvrier qui travaille
+sans cesse à une fournaise, et qui n'a ni un cheveu brûlé, ni un ongle
+noirci, ni une goutte de sueur, ni un grain de cendre au visage? La
+première preuve de la charité chez le prêtre, chez l'évêque surtout,
+c'est la pauvreté. C'était là sans doute ce que pensait M. l'évêque de
+Digne.
+
+Il ne faudrait pas croire d'ailleurs qu'il partageait sur certains
+points délicats ce que nous appellerions «les idées du siècle». Il se
+mêlait peu aux querelles théologiques du moment et se taisait sur les
+questions où sont compromis l'Église et l'État; mais si on l'eût
+beaucoup pressé, il paraît qu'on l'eût trouvé plutôt ultramontain que
+gallican. Comme nous faisons un portrait et que nous ne voulons rien
+cacher, nous sommes forcé d'ajouter qu'il fut glacial pour Napoléon
+déclinant. À partir de 1813, il adhéra ou il applaudit à toutes les
+manifestations hostiles. Il refusa de le voir à son passage au retour de
+l'île d'Elbe, et s'abstint d'ordonner dans son diocèse les prières
+publiques pour l'empereur pendant les Cent-Jours.
+
+Outre sa soeur, mademoiselle Baptistine, il avait deux frères: l'un
+général, l'autre préfet. Il écrivait assez souvent à tous les deux. Il
+tint quelque temps rigueur au premier, parce qu'ayant un commandement en
+Provence, à l'époque du débarquement de Cannes, le général s'était mis à
+la tête de douze cents hommes et avait poursuivi l'empereur comme
+quelqu'un qui veut le laisser échapper. Sa correspondance resta plus
+affectueuse pour l'autre frère, l'ancien préfet, brave et digne homme
+qui vivait retiré à Paris, rue Cassette.
+
+Monseigneur Bienvenu eut donc, aussi lui, son heure d'esprit de parti,
+son heure d'amertume, son nuage. L'ombre des passions du moment traversa
+ce doux et grand esprit occupé des choses éternelles. Certes, un pareil
+homme eût mérité de n'avoir pas d'opinions politiques. Qu'on ne se
+méprenne pas sur notre pensée, nous ne confondons point ce qu'on appelle
+«opinions politiques» avec la grande aspiration au progrès, avec la
+sublime foi patriotique, démocratique et humaine, qui, de nos jours,
+doit être le fond même de toute intelligence généreuse. Sans approfondir
+des questions qui ne touchent qu'indirectement au sujet de ce livre,
+nous disons simplement ceci: Il eût été beau que monseigneur Bienvenu
+n'eût pas été royaliste et que son regard ne se fût pas détourné un seul
+instant de cette contemplation sereine où l'on voit rayonner
+distinctement, au-dessus du va-et-vient orageux des choses humaines, ces
+trois pures lumières, la Vérité, la Justice, la Charité.
+
+Tout en convenant que ce n'était point pour une fonction politique que
+Dieu avait créé monseigneur Bienvenu, nous eussions compris et admiré la
+protestation au nom du droit et de la liberté, l'opposition fière, la
+résistance périlleuse et juste à Napoléon tout-puissant. Mais ce qui
+nous plaît vis-à-vis de ceux qui montent nous plaît moins vis-à-vis de
+ceux qui tombent. Nous n'aimons le combat que tant qu'il y a danger; et,
+dans tous les cas, les combattants de la première heure ont seuls le
+droit d'être les exterminateurs de la dernière. Qui n'a pas été
+accusateur opiniâtre pendant la prospérité doit se taire devant
+l'écroulement. Le dénonciateur du succès est le seul légitime justicier
+de la chute. Quant à nous, lorsque la Providence s'en mêle et frappe,
+nous la laissons faire. 1812 commence à nous désarmer. En 1813, la lâche
+rupture de silence de ce corps législatif taciturne enhardi par les
+catastrophes n'avait que de quoi indigner, et c'était un tort
+d'applaudir; en 1814, devant ces maréchaux trahissant, devant ce sénat
+passant d'une fange à l'autre, insultant après avoir divinisé, devant
+cette idolâtrie lâchant pied et crachant sur l'idole, c'était un devoir
+de détourner la tête; en 1815, comme les suprêmes désastres étaient dans
+l'air, comme la France avait le frisson de leur approche sinistre, comme
+on pouvait vaguement distinguer Waterloo ouvert devant Napoléon, la
+douloureuse acclamation de l'armée et du peuple au condamné du destin
+n'avait rien de risible, et, toute réserve faite sur le despote, un
+coeur comme l'évêque de Digne n'eût peut-être pas dû méconnaître ce
+qu'avait d'auguste et de touchant, au bord de l'abîme, l'étroit
+embrassement d'une grande nation et d'un grand homme.
+
+À cela près, il était et il fut, en toute chose, juste, vrai, équitable,
+intelligent, humble et digne; bienfaisant, et bienveillant, ce qui est
+une autre bienfaisance. C'était un prêtre, un sage, et un homme. Même,
+il faut le dire, dans cette opinion politique que nous venons de lui
+reprocher et que nous sommes disposé à juger presque sévèrement, il
+était tolérant et facile, peut-être plus que nous qui parlons ici.--Le
+portier de la maison de ville avait été placé là par l'empereur. C'était
+un vieux sous-officier de la vieille garde, légionnaire d'Austerlitz,
+bonapartiste comme l'aigle. Il échappait dans l'occasion à ce pauvre
+diable de ces paroles peu réfléchies que la loi d'alors qualifiait
+_propos séditieux_. Depuis que le profil impérial avait disparu de la
+légion d'honneur, il ne s'habillait jamais _dans l'ordonnance_, comme il
+disait, afin de ne pas être forcé de porter sa croix. Il avait ôté
+lui-même dévotement l'effigie impériale de la croix que Napoléon lui
+avait donnée, cela faisait un trou, et il n'avait rien voulu mettre à la
+place. «Plutôt mourir, disait-il, que de porter sur mon coeur les trois
+crapauds!» Il raillait volontiers tout haut Louis XVIII. «Vieux goutteux
+à guêtres d'anglais!» disait-il, «qu'il s'en aille en Prusse avec son
+salsifis!» Heureux de réunir dans la même imprécation les deux choses
+qu'il détestait le plus, la Prusse et l'Angleterre. Il en fit tant qu'il
+perdit sa place. Le voilà sans pain sur le pavé avec femme et enfants.
+L'évêque le fit venir, le gronda doucement, et le nomma suisse de la
+cathédrale.
+
+M. Myriel était dans le diocèse le vrai pasteur, l'ami de tous. En neuf
+ans, à force de saintes actions et de douces manières, monseigneur
+Bienvenu avait rempli la ville de Digne d'une sorte de vénération tendre
+et filiale. Sa conduite même envers Napoléon avait été acceptée et comme
+tacitement pardonnée par le peuple, bon troupeau faible, qui adorait son
+empereur, mais qui aimait son évêque.
+
+
+
+
+Chapitre XII
+
+Solitude de monseigneur Bienvenu
+
+
+Il y a presque toujours autour d'un évêque une escouade de petits abbés
+comme autour d'un général une volée de jeunes officiers. C'est là ce que
+ce charmant saint François de Sales appelle quelque part «les prêtres
+blancs-becs». Toute carrière a ses aspirants qui font cortège aux
+arrivés. Pas une puissance qui n'ait son entourage; pas une fortune qui
+n'ait sa cour. Les chercheurs d'avenir tourbillonnent autour du présent
+splendide. Toute métropole a son état-major. Tout évêque un peu influent
+a près de lui sa patrouille de chérubins séminaristes, qui fait la ronde
+et maintient le bon ordre dans le palais épiscopal, et qui monte la
+garde autour du sourire de monseigneur. Agréer à un évêque, c'est le
+pied à l'étrier pour un sous-diacre. Il faut bien faire son chemin;
+l'apostolat ne dédaigne pas le canonicat.
+
+De même qu'il y a ailleurs les gros bonnets, il y a dans l'église les
+grosses mitres. Ce sont les évêques bien en cour, riches, rentés,
+habiles, acceptés du monde, sachant prier, sans doute, mais sachant
+aussi solliciter, peu scrupuleux de faire faire antichambre en leur
+personne à tout un diocèse, traits d'union entre la sacristie et la
+diplomatie, plutôt abbés que prêtres, plutôt prélats qu'évêques. Heureux
+qui les approche! Gens en crédit qu'ils sont, ils font pleuvoir autour
+d'eux, sur les empressés et les favorisés, et sur toute cette jeunesse
+qui sait plaire, les grasses paroisses, les prébendes, les
+archidiaconats, les aumôneries et les fonctions cathédrales, en
+attendant les dignités épiscopales. En avançant eux-mêmes, ils font
+progresser leurs satellites; c'est tout un système solaire en marche.
+Leur rayonnement empourpre leur suite. Leur prospérité s'émiette sur la
+cantonade en bonnes petites promotions. Plus grand diocèse au patron,
+plus grosse cure au favori. Et puis Rome est là. Un évêque qui sait
+devenir archevêque, un archevêque qui sait devenir cardinal, vous emmène
+comme conclaviste, vous entrez dans la rote, vous avez le pallium, vous
+voilà auditeur, vous voilà camérier, vous voilà monsignor, et de la
+Grandeur à Imminence il n'y a qu'un pas, et entre Imminence et la
+Sainteté il n'y a que la fumée d'un scrutin. Toute calotte peut rêver la
+tiare. Le prêtre est de nos jours le seul homme qui puisse régulièrement
+devenir roi; et quel roi! le roi suprême. Aussi quelle pépinière
+d'aspirations qu'un séminaire! Que d'enfants de choeur rougissants, que
+de jeunes abbés ont sur la tête le pot au lait de Perrette! Comme
+l'ambition s'intitule aisément vocation, qui sait? de bonne foi
+peut-être et se trompant elle-même, béate qu'elle est!
+
+Monseigneur Bienvenu, humble, pauvre, particulier, n'était pas compté
+parmi les grosses mitres. Cela était visible à l'absence complète de
+jeunes prêtres autour de lui. On a vu qu'à Paris «il n'avait pas pris».
+Pas un avenir ne songeait à se greffer sur ce vieillard solitaire. Pas
+une ambition en herbe ne faisait la folie de verdir à son ombre. Ses
+chanoines et ses grands vicaires étaient de bons vieux hommes, un peu
+peuple comme lui, murés comme lui dans ce diocèse sans issue sur le
+cardinafat, et qui ressemblaient à leur évêque, avec cette différence
+qu'eux étaient finis, et que lui était achevé.
+
+On sentait si bien l'impossibilité de croître près de monseigneur
+Bienvenu qu'à peine sortis du séminaire, les jeunes gens ordonnés par
+lui se faisaient recommander aux archevêques d'Aix ou d'Auch, et s'en
+allaient bien vite. Car enfin, nous le répétons, on veut être poussé. Un
+saint qui vit dans un excès d'abnégation est un voisinage dangereux; il
+pourrait bien vous communiquer par contagion une pauvreté incurable,
+l'ankylose des articulations utiles à l'avancement, et, en somme, plus
+de renoncement que vous n'en voulez; et l'on fuit cette vertu galeuse.
+De là l'isolement de monseigneur Bienvenu. Nous vivons dans une société
+sombre. Réussir, voilà l'enseignement qui tombe goutte à goutte de la
+corruption en surplomb.
+
+Soit dit en passant, c'est une chose assez hideuse que le succès. Sa
+fausse ressemblance avec le mérite trompe les hommes. Pour la foule, la
+réussite a presque le même profil que la suprématie. Le succès, ce
+ménechme du talent, a une dupe: l'histoire. Juvénal et Tacite seuls en
+bougonnent. De nos jours, une philosophie à peu près officielle est
+entrée en domesticité chez lui, porte la livrée du succès, et fait le
+service de son antichambre. Réussissez: théorie. Prospérité suppose
+Capacité. Gagnez à la loterie, vous voilà un habile homme. Qui triomphe
+est vénéré. Naissez coiffé, tout est là. Ayez de la chance, vous aurez
+le reste; soyez heureux, on vous croira grand. En dehors des cinq ou six
+exceptions immenses qui font l'éclat d'un siècle, l'admiration
+contemporaine n'est guère que myopie. Dorure est or. Être le premier
+venu, cela ne gâte rien, pourvu qu'on soit le parvenu. Le vulgaire est
+un vieux Narcisse qui s'adore lui-même et qui applaudit le vulgaire.
+Cette faculté énorme par laquelle on est Moïse, Eschyle, Dante,
+Michel-Ange ou Napoléon, la multitude la décerne d'emblée et par
+acclamation à quiconque atteint son but dans quoi que ce soit. Qu'un
+notaire se transfigure en député, qu'un faux Corneille fasse _Tiridate_,
+qu'un eunuque parvienne à posséder un harem, qu'un Prud'homme militaire
+gagne par accident la bataille décisive d'une époque, qu'un apothicaire
+invente les semelles de carton pour l'armée de Sambre-et-Meuse et se
+construise, avec ce carton vendu pour du cuir, quatre cent mille livres
+de rente, qu'un porte-balle épouse l'usure et la fasse accoucher de sept
+ou huit millions dont il est le père et dont elle est la mère, qu'un
+prédicateur devienne évêque par le nasillement, qu'un intendant de bonne
+maison soit si riche en sortant de service qu'on le fasse ministre des
+finances, les hommes appellent cela Génie, de même qu'ils appellent
+Beauté la figure de Mousqueton et Majesté l'encolure de Claude. Ils
+confondent avec les constellations de l'abîme les étoiles que font dans
+la vase molle du bourbier les pattes des canards.
+
+
+
+
+Chapitre XIII
+
+Ce qu'il croyait
+
+
+Au point de vue de l'orthodoxie, nous n'avons point à sonder M. l'évêque
+de Digne. Devant une telle âme, nous ne nous sentons en humeur que de
+respect. La conscience du juste doit être crue sur parole. D'ailleurs,
+de certaines natures étant données, nous admettons le développement
+possible de toutes les beautés de la vertu humaine dans une croyance
+différente de la nôtre.
+
+Que pensait-il de ce dogme-ci ou de ce mystère-là? Ces secrets du for
+intérieur ne sont connus que de la tombe où les âmes entrent nues. Ce
+dont nous sommes certain, c'est que jamais les difficultés de foi ne se
+résolvaient pour lui en hypocrisie. Aucune pourriture n'est possible au
+diamant. Il croyait le plus qu'il pouvait. _Credo in Patrem_,
+s'écriait-il souvent. Puisant d'ailleurs dans les bonnes oeuvres cette
+quantité de satisfaction qui suffit à la conscience, et qui vous dit
+tout bas: «Tu es avec Dieu.»
+
+Ce que nous croyons devoir noter, c'est que, en dehors, pour ainsi dire,
+et au-delà de sa foi, l'évêque avait un excès d'amour. C'est par là,
+_quia multum amavit_, qu'il était jugé vulnérable par les «hommes
+sérieux», les «personnes graves» et les «gens raisonnables»; locutions
+favorites de notre triste monde où l'égoïsme reçoit le mot d'ordre du
+pédantisme. Qu'était-ce que cet excès d'amour? C'était une bienveillance
+sereine, débordant les hommes, comme nous l'avons indiqué déjà, et, dans
+l'occasion, s'étendant jusqu'aux choses. Il vivait sans dédain. Il était
+indulgent pour la création de Dieu. Tout homme, même le meilleur, a en
+lui une dureté irréfléchie qu'il tient en réserve pour l'animal.
+L'évêque de Digne n'avait point cette dureté-là, particulière à beaucoup
+de prêtres pourtant. Il n'allait pas jusqu'au bramine, mais il semblait
+avoir médité cette parole de l'Ecclésiaste: «Sait-on où va l'âme des
+animaux?» Les laideurs de l'aspect, les difformités de l'instinct, ne le
+troublaient pas et ne l'indignaient pas. Il en était ému, presque
+attendri. Il semblait que, pensif, il en allât chercher, au-delà de la
+vie apparente, la cause, l'explication ou l'excuse. Il semblait par
+moments demander à Dieu des commutations. Il examinait sans colère, et
+avec l'oeil du linguiste qui déchiffre un palimpseste, la quantité de
+chaos qui est encore dans la nature. Cette rêverie faisait parfois
+sortir de lui des mots étranges. Un matin, il était dans son jardin; il
+se croyait seul, mais sa soeur marchait derrière lui sans qu'il la vît;
+tout à coup, il s'arrêta, et il regarda quelque chose à terre; c'était
+une grosse araignée, noire, velue, horrible. Sa soeur l'entendit qui
+disait:
+
+--Pauvre bête! ce n'est pas sa faute.
+
+Pourquoi ne pas dire ces enfantillages presque divins de la bonté?
+Puérilités, soit; mais ces puérilités sublimes ont été celles de saint
+François d'Assise et de Marc-Aurèle. Un jour il se donna une entorse
+pour n'avoir pas voulu écraser une fourmi.
+
+Ainsi vivait cet homme juste. Quelquefois, il s'endormait dans son
+jardin, et alors il n'était rien de plus vénérable.
+
+Monseigneur Bienvenu avait été jadis, à en croire les récits sur sa
+jeunesse et même sur sa virilité, un homme passionné, peut-être violent.
+Sa mansuétude universelle était moins un instinct de nature que le
+résultat d'une grande conviction filtrée dans son coeur à travers la vie
+et lentement tombée en lui, pensée à pensée; car, dans un caractère
+comme dans un rocher, il peut y avoir des trous de gouttes d'eau. Ces
+creusements-là sont ineffaçables; ces formations-là sont
+indestructibles.
+
+En 1815, nous croyons l'avoir dit, il atteignit soixante-quinze ans,
+mais il n'en paraissait pas avoir plus de soixante. Il n'était pas
+grand; il avait quelque embonpoint, et, pour le combattre, il faisait
+volontiers de longues marches à pied, il avait le pas ferme et n'était
+que fort peu courbé, détail d'où nous ne prétendons rien conclure;
+Grégoire XVI, à quatre-vingts ans, se tenait droit et souriant, ce qui
+ne l'empêchait pas d'être un mauvais évêque. Monseigneur Bienvenu avait
+ce que le peuple appelle «une belle tête», mais si aimable qu'on
+oubliait qu'elle était belle.
+
+Quand il causait avec cette santé enfantine qui était une de ses grâces,
+et dont nous avons déjà parlé, on se sentait à l'aise près de lui, il
+semblait que de toute sa personne il sortît de la joie. Son teint coloré
+et frais, toutes ses dents bien blanches qu'il avait conservées et que
+son rire faisait voir, lui donnaient cet air ouvert et facile qui fait
+dire d'un homme: «C'est un bon enfant», et d'un vieillard: «C'est un
+bonhomme». C'était, on s'en souvient, l'effet qu'il avait fait à
+Napoléon. Au premier abord, et pour qui le voyait pour la première fois,
+ce n'était guère qu'un bonhomme en effet. Mais si l'on restait quelques
+heures près de lui, et pour peu qu'on le vît pensif, le bonhomme se
+transfigurait peu à peu et prenait je ne sais quoi d'imposant; son front
+large et sérieux, auguste par les cheveux blancs, devenait auguste aussi
+par la méditation; la majesté se dégageait de cette bonté, sans que la
+bonté cessât de rayonner; on éprouvait quelque chose de l'émotion qu'on
+aurait si l'on voyait un ange souriant ouvrir lentement ses ailes sans
+cesser de sourire. Le respect, un respect inexprimable, vous pénétrait
+par degrés et vous montait au coeur, et l'on sentait qu'on avait devant
+soi une de ces âmes fortes, éprouvées et indulgentes, où la pensée est
+si grande qu'elle ne peut plus être que douce.
+
+Comme on l'a vu, la prière, la célébration des offices religieux,
+l'aumône, la consolation aux affligés, la culture d'un coin de terre, la
+fraternité, la frugalité, l'hospitalité, le renoncement, la confiance,
+l'étude, le travail remplissaient chacune des journées de sa vie.
+_Remplissaient_ est bien le mot, et certes cette journée de l'évêque
+était bien pleine jusqu'aux bords de bonnes pensées, de bonnes paroles
+et de bonnes actions. Cependant elle n'était pas complète si le temps
+froid ou pluvieux l'empêchait d'aller passer, le soir, quand les deux
+femmes s'étaient retirées, une heure ou deux dans son jardin avant de
+s'endormir. Il semblait que ce fût une sorte de rite pour lui de se
+préparer au sommeil par la méditation en présence des grands spectacles
+du ciel nocturne. Quelquefois, à une heure même assez avancée de la
+nuit, si les deux vieilles filles ne dormaient pas, elles l'entendaient
+marcher lentement dans les allées. Il était là, seul avec lui-même,
+recueilli, paisible, adorant, comparant la sérénité de son coeur à la
+sérénité de l'éther, ému dans les ténèbres par les splendeurs visibles
+des constellations et les splendeurs invisibles de Dieu, ouvrant son âme
+aux pensées qui tombent de l'inconnu. Dans ces moments-là, offrant son
+coeur à l'heure où les fleurs nocturnes offrent leur parfum, allumé
+comme une lampe au centre de la nuit étoilée, se répandant en extase au
+milieu du rayonnement universel de la création, il n'eût pu peut-être
+dire lui-même ce qui se passait dans son esprit, il sentait quelque
+chose s'envoler hors de lui et quelque chose descendre en lui.
+Mystérieux échanges des gouffres de l'âme avec les gouffres de
+l'univers!
+
+Il songeait à la grandeur et à la présence de Dieu; à l'éternité future,
+étrange mystère; à l'éternité passée, mystère plus étrange encore; à
+tous les infinis qui s'enfonçaient sous ses yeux dans tous les sens; et,
+sans chercher à comprendre l'incompréhensible, il le regardait. Il
+n'étudiait pas Dieu, il s'en éblouissait. Il considérait ces magnifiques
+rencontres des atomes qui donnent des aspects à la matière, révèlent les
+forces en les constatant, créent les individualités dans l'unité, les
+proportions dans l'étendue, l'innombrable dans l'infini, et par la
+lumière produisent la beauté. Ces rencontres se nouent et se dénouent
+sans cesse; de là la vie et la mort. Il s'asseyait sur un banc de bois
+adossé à une treille décrépite, et il regardait les astres à travers les
+silhouettes chétives et rachitiques de ses arbres fruitiers. Ce quart
+d'arpent, si pauvrement planté, si encombré de masures et de hangars,
+lui était cher et lui suffisait.
+
+Que fallait-il de plus à ce vieillard, qui partageait le loisir de sa
+vie, où il y avait si peu de loisir, entre le jardinage le jour et la
+contemplation la nuit? Cet étroit enclos, ayant les cieux pour plafond,
+n'était-ce pas assez pour pouvoir adorer Dieu tour à tour dans ses
+oeuvres les plus charmantes et dans ses oeuvres les plus sublimes?
+N'est-ce pas là tout, en effet, et que désirer au-delà? Un petit jardin
+pour se promener, et l'immensité pour rêver. À ses pieds ce qu'on peut
+cultiver et cueillir; sur sa tête ce qu'on peut étudier et méditer;
+quelques fleurs sur la terre et toutes les étoiles dans le ciel.
+
+
+
+
+Chapitre XIV
+
+Ce qu'il pensait
+
+
+Un dernier mot.
+
+Comme cette nature de détails pourrait, particulièrement au moment où
+nous sommes, et pour nous servir d'une expression actuellement à la
+mode, donner à l'évêque de Digne une certaine physionomie «panthéiste»,
+et faire croire, soit à son blâme, soit à sa louange, qu'il y avait en
+lui une de ces philosophies personnelles, propres à notre siècle, qui
+germent quelquefois dans les esprits solitaires et s'y construisent et y
+grandissent jusqu'à y remplacer les religions, nous insistons sur ceci
+que pas un de ceux qui ont connu monseigneur Bienvenu ne se fût cru
+autorisé à penser rien de pareil. Ce qui éclairait cet homme, c'était le
+coeur. Sa sagesse était faite de la lumière qui vient de là.
+
+Point de systèmes, beaucoup d'oeuvres. Les spéculations abstruses
+contiennent du vertige; rien n'indique qu'il hasardât son esprit dans
+les apocalypses. L'apôtre peut être hardi, mais l'évêque doit être
+timide. Il se fût probablement fait scrupule de sonder trop avant de
+certains problèmes réservés en quelque sorte aux grands esprits
+terribles. Il y a de l'horreur sacrée sous les porches de l'énigme; ces
+ouvertures sombres sont là béantes, mais quelque chose vous dit, à vous
+passant de la vie, qu'on n'entre pas. Malheur à qui y pénètre! Les
+génies, dans les profondeurs inouïes de l'abstraction et de la
+spéculation pure, situés pour ainsi dire au-dessus des dogmes, proposent
+leurs idées à Dieu. Leur prière offre audacieusement la discussion. Leur
+adoration interroge. Ceci est la religion directe, pleine d'anxiété et
+de responsabilité pour qui en tente les escarpements.
+
+La méditation humaine n'a point de limite. À ses risques et périls, elle
+analyse et creuse son propre éblouissement. On pourrait presque dire
+que, par une sorte de réaction splendide, elle en éblouit la nature; le
+mystérieux monde qui nous entoure rend ce qu'il reçoit, il est probable
+que les contemplateurs sont contemplés. Quoi qu'il en soit, il y a sur
+la terre des hommes--sont-ce des hommes?--qui aperçoivent distinctement
+au fond des horizons du rêve les hauteurs de l'absolu, et qui ont la
+vision terrible de la montagne infinie. Monseigneur Bienvenu n'était
+point de ces hommes-là, monseigneur Bienvenu n'était pas un génie. Il
+eût redouté ces sublimités d'où quelques-uns, très grands même, comme
+Swedenborg et Pascal, ont glissé dans la démence. Certes, ces puissantes
+rêveries ont leur utilité morale, et par ces routes ardues on s'approche
+de la perfection idéale. Lui, il prenait le sentier qui abrège:
+l'évangile. Il n'essayait point de faire faire à sa chasuble les plis du
+manteau d'Élie, il ne projetait aucun rayon d'avenir sur le roulis
+ténébreux des événements, il ne cherchait pas à condenser en flamme la
+lueur des choses, il n'avait rien du prophète et rien du mage. Cette âme
+simple aimait, voilà tout.
+
+Qu'il dilatât la prière jusqu'à une aspiration surhumaine, cela est
+probable; mais on ne peut pas plus prier trop qu'aimer trop; et, si
+c'était une hérésie de prier au-delà des textes, sainte Thérèse et saint
+Jérôme seraient des hérétiques.
+
+Il se penchait sur ce qui gémit et sur ce qui expie. L'univers lui
+apparaissait comme une immense maladie; il sentait partout de la fièvre,
+il auscultait partout de la souffrance, et, sans chercher à deviner
+l'énigme, il tâchait de panser la plaie. Le redoutable spectacle des
+choses créées développait en lui l'attendrissement; il n'était occupé
+qu'à trouver pour lui-même et à inspirer aux autres la meilleure manière
+de plaindre et de soulager. Ce qui existe était pour ce bon et rare
+prêtre un sujet permanent de tristesse cherchant à consoler.
+
+Il y a des hommes qui travaillent à l'extraction de l'or; lui, il
+travaillait à l'extraction de la pitié. L'universelle misère était sa
+mine. La douleur partout n'était qu'une occasion de bonté toujours.
+_Aimez-vous les uns les autres;_ il déclarait cela complet, ne
+souhaitait rien de plus, et c'était là toute sa doctrine. Un jour, cet
+homme qui se croyait «philosophe», ce sénateur, déjà nommé, dit à
+l'évêque:
+
+--Mais voyez donc le spectacle du monde; guerre de tous contre tous; le
+plus fort a le plus d'esprit. Votre _aimez-vous les uns les autres_ est
+une bêtise.
+
+--Eh bien, répondit monseigneur Bienvenu sans disputer, si c'est une
+bêtise, l'âme doit s'y enfermer comme la perle dans l'huître.
+
+Il s'y enfermait donc, il y vivait, il s'en satisfaisait absolument,
+laissant de côté les questions prodigieuses qui attirent et qui
+épouvantent, les perspectives insondables de l'abstraction, les
+précipices de la métaphysique, toutes ces profondeurs convergentes, pour
+l'apôtre à Dieu, pour l'athée au néant: la destinée, le bien et le mal,
+la guerre de l'être contre l'être, la conscience de l'homme, le
+somnambulisme pensif de l'animal, la transformation par la mort, la
+récapitulation d'existences que contient le tombeau, la greffe
+incompréhensible des amours successifs sur le moi persistant, l'essence,
+la substance, le Nil et l'Ens, l'âme, la nature, la liberté, la
+nécessité; problèmes à pic, épaisseurs sinistres, où se penchent les
+gigantesques archanges de l'esprit humain; formidables abîmes que
+Lucrèce, Manou, saint Paul et Dante contemplent avec cet oeil fulgurant
+qui semble, en regardant fixement l'infini, y faire éclore des étoiles.
+
+Monseigneur Bienvenu était simplement un homme qui constatait du dehors
+les questions mystérieuses sans les scruter, sans les agiter, et sans en
+troubler son propre esprit, et qui avait dans l'âme le grave respect de
+l'ombre.
+
+
+
+
+Livre deuxième--La chute
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Le soir d'un jour de marche
+
+
+Dans les premiers jours du mois d'octobre 1815, une heure environ avant
+le coucher du soleil, un homme qui voyageait à pied entrait dans la
+petite ville de Digne. Les rares habitants qui se trouvaient en ce moment
+à leurs fenêtres ou sur le seuil de leurs maisons regardaient ce
+voyageur avec une sorte d'inquiétude. Il était difficile de rencontrer
+un passant d'un aspect plus misérable. C'était un homme de moyenne
+taille, trapu et robuste, dans la force de l'âge. Il pouvait avoir
+quarante-six ou quarante-huit ans. Une casquette à visière de cuir
+rabattue cachait en partie son visage, brûlé par le soleil et le hâle,
+et ruisselant de sueur. Sa chemise de grosse toile jaune, rattachée au
+col par une petite ancre d'argent, laissait voir sa poitrine velue; il
+avait une cravate tordue en corde, un pantalon de coutil bleu, usé et
+râpé, blanc à un genou, troué à l'autre, une vieille blouse grise en
+haillons, rapiécée à l'un des coudes d'un morceau de drap vert cousu
+avec de la ficelle, sur le dos un sac de soldat fort plein, bien bouclé
+et tout neuf, à la main un énorme bâton noueux, les pieds sans bas dans
+des souliers ferrés, la tête tondue et la barbe longue.
+
+La sueur, la chaleur, le voyage à pied, la poussière, ajoutaient je ne
+sais quoi de sordide à cet ensemble délabré.
+
+Les cheveux étaient ras, et pourtant hérissés; car ils commençaient à
+pousser un peu, et semblaient n'avoir pas été coupés depuis quelque
+temps.
+
+Personne ne le connaissait. Ce n'était évidemment qu'un passant. D'où
+venait-il? Du midi. Des bords de la mer peut-être. Car il faisait son
+entrée dans Digne par la même rue qui, sept mois auparavant, avait vu
+passer l'empereur Napoléon allant de Cannes à Paris. Cet homme avait dû
+marcher tout le jour. Il paraissait très fatigué. Des femmes de l'ancien
+bourg qui est au bas de la ville l'avaient vu s'arrêter sous les arbres
+du boulevard Gassendi et boire à la fontaine qui est à l'extrémité de la
+promenade. Il fallait qu'il eût bien soif, car des enfants qui le
+suivaient le virent encore s'arrêter, et boire, deux cents pas plus
+loin, à la fontaine de la place du marché.
+
+Arrivé au coin de la rue Poichevert, il tourna à gauche et se dirigea
+vers la mairie. Il y entra, puis sortit un quart d'heure après. Un
+gendarme était assis près de la porte sur le banc de pierre où le
+général Drouot monta le 4 mars pour lire à la foule effarée des
+habitants de Digne la proclamation du golfe Juan. L'homme ôta sa
+casquette et salua humblement le gendarme.
+
+Le gendarme, sans répondre à son salut, le regarda avec attention, le
+suivit quelque temps des yeux, puis entra dans la maison de ville.
+
+Il y avait alors à Digne une belle auberge à l'enseigne de _la
+Croix-de-Colbas_. Cette auberge avait pour hôtelier un nommé Jacquin
+Labarre, homme considéré dans la ville pour sa parenté avec un autre
+Labarre, qui tenait à Grenoble l'auberge des _Trois-Dauphins_ et qui
+avait servi dans les guides. Lors du débarquement de l'empereur,
+beaucoup de bruits avaient couru dans le pays sur cette auberge des
+_Trois-Dauphins_. On contait que le général Bertrand, déguisé en
+charretier, y avait fait de fréquents voyages au mois de janvier, et
+qu'il y avait distribué des croix d'honneur à des soldats et des
+poignées de napoléons à des bourgeois. La réalité est que l'empereur,
+entré dans Grenoble, avait refusé de s'installer à l'hôtel de la
+préfecture; il avait remercié le maire en disant: _Je vais chez un brave
+homme que je connais_, et il était allé aux _Trois-Dauphins_. Cette
+gloire du Labarre des _Trois-Dauphins_ se reflétait à vingt-cinq lieues
+de distance jusque sur le Labarre de la _Croix-de-Colbas_. On disait de
+lui dans la ville: _C'est le cousin de celui de Grenoble_.
+
+L'homme se dirigea vers cette auberge, qui était la meilleure du pays.
+Il entra dans la cuisine, laquelle s'ouvrait de plain-pied sur la rue.
+Tous les fourneaux étaient allumés; un grand feu flambait gaîment dans
+la cheminée. L'hôte, qui était en même temps le chef, allait de l'âtre
+aux casseroles, fort occupé et surveillant un excellent dîner destiné à
+des rouliers qu'on entendait rire et parler à grand bruit dans une salle
+voisine. Quiconque a voyagé sait que personne ne fait meilleure chère
+que les rouliers. Une marmotte grasse, flanquée de perdrix blanches et
+de coqs de bruyère, tournait sur une longue broche devant le feu; sur
+les fourneaux cuisaient deux grosses carpes du lac de Lauzet et une
+truite du lac d'Alloz.
+
+L'hôte, entendant la porte s'ouvrir et entrer un nouveau venu, dit sans
+lever les yeux de ses fourneaux:
+
+--Que veut monsieur?
+
+--Manger et coucher, dit l'homme.
+
+--Rien de plus facile, reprit l'hôte.
+
+En ce moment il tourna la tête, embrassa d'un coup d'oeil tout
+l'ensemble du voyageur, et ajouta:
+
+--... en payant.
+
+L'homme tira une grosse bourse de cuir de la poche de sa blouse et
+répondit:
+
+--J'ai de l'argent.
+
+--En ce cas on est à vous, dit l'hôte.
+
+L'homme remit sa bourse en poche, se déchargea de son sac, le posa à
+terre près de la porte, garda son bâton à la main, et alla s'asseoir sur
+une escabelle basse près du feu. Digne est dans la montagne. Les soirées
+d'octobre y sont froides.
+
+Cependant, tout en allant et venant, l'homme considérait le voyageur.
+
+--Dîne-t-on bientôt? dit l'homme.
+
+--Tout à l'heure, dit l'hôte.
+
+Pendant que le nouveau venu se chauffait, le dos tourné, le digne
+aubergiste Jacquin Labarre tira un crayon de sa poche, puis il déchira
+le coin d'un vieux journal qui traînait sur une petite table près de la
+fenêtre. Sur la marge blanche il écrivit une ligne ou deux, plia sans
+cacheter et remit ce chiffon de papier à un enfant qui paraissait lui
+servir tout à la fois de marmiton et de laquais. L'aubergiste dit un mot
+à l'oreille du marmiton, et l'enfant partit en courant dans la direction
+de la mairie.
+
+Le voyageur n'avait rien vu de tout cela.
+
+Il demanda encore une fois:
+
+--Dîne-t-on bientôt?
+
+--Tout à l'heure, dit l'hôte.
+
+L'enfant revint. Il rapportait le papier. L'hôte le déplia avec
+empressement, comme quelqu'un qui attend une réponse. Il parut lire
+attentivement, puis hocha la tête, et resta un moment pensif. Enfin il
+fit un pas vers le voyageur qui semblait plongé dans des réflexions peu
+sereines.
+
+--Monsieur, dit-il, je ne puis vous recevoir.
+
+L'homme se dressa à demi sur son séant.
+
+--Comment! Avez-vous peur que je ne paye pas? Voulez-vous que je paye
+d'avance? J'ai de l'argent, vous dis-je.
+
+--Ce n'est pas cela.
+
+--Quoi donc?
+
+--Vous avez de l'argent....
+
+--Oui, dit l'homme.
+
+--Et moi, dit l'hôte, je n'ai pas de chambre.
+
+L'homme reprit tranquillement:
+
+--Mettez-moi à l'écurie.
+
+--Je ne puis.
+
+--Pourquoi?
+
+--Les chevaux prennent toute la place.
+
+--Eh bien, repartit l'homme, un coin dans le grenier. Une botte de
+paille. Nous verrons cela après dîner.
+
+--Je ne puis vous donner à dîner.
+
+Cette déclaration, faite d'un ton mesuré, mais ferme, parut grave à
+l'étranger. Il se leva.
+
+--Ah bah! mais je meurs de faim, moi. J'ai marché dès le soleil levé.
+J'ai fait douze lieues. Je paye. Je veux manger.
+
+--Je n'ai rien, dit l'hôte.
+
+L'homme éclata de rire et se tourna vers la cheminée et les fourneaux.
+
+--Rien! et tout cela?
+
+--Tout cela m'est retenu.
+
+--Par qui?
+
+--Par ces messieurs les rouliers.
+
+--Combien sont-ils?
+
+--Douze.
+
+--Il y a là à manger pour vingt.
+
+--Ils ont tout retenu et tout payé d'avance.
+
+L'homme se rassit et dit sans hausser la voix:
+
+--Je suis à l'auberge, j'ai faim, et je reste.
+
+L'hôte alors se pencha à son oreille, et lui dit d'un accent qui le fit
+tressaillir:
+
+--Allez-vous en.
+
+Le voyageur était courbé en cet instant et poussait quelques braises
+dans le feu avec le bout ferré de son bâton, il se retourna vivement,
+et, comme il ouvrait la bouche pour répliquer, l'hôte le regarda
+fixement et ajouta toujours à voix basse:
+
+--Tenez, assez de paroles comme cela. Voulez-vous que je vous dise votre
+nom? Vous vous appelez Jean Valjean. Maintenant voulez-vous que je vous
+dise qui vous êtes? En vous voyant entrer, je me suis douté de quelque
+chose, j'ai envoyé à la mairie, et voici ce qu'on m'a répondu.
+Savez-vous lire?
+
+En parlant ainsi il tendait à l'étranger, tout déplié, le papier qui
+venait de voyager de l'auberge à la mairie, et de la mairie à l'auberge.
+L'homme y jeta un regard. L'aubergiste reprit après un silence:
+
+--J'ai l'habitude d'être poli avec tout le monde. Allez-vous-en.
+
+L'homme baissa la tête, ramassa le sac qu'il avait déposé à terre, et
+s'en alla. Il prit la grande rue. Il marchait devant lui au hasard,
+rasant de près les maisons, comme un homme humilié et triste. Il ne se
+retourna pas une seule fois. S'il s'était retourné, il aurait vu
+l'aubergiste de la _Croix-de-Colbas_ sur le seuil de sa porte, entouré
+de tous les voyageurs de son auberge et de tous les passants de la rue,
+parlant vivement et le désignant du doigt, et, aux regards de défiance
+et d'effroi du groupe, il aurait deviné qu'avant peu son arrivée serait
+l'événement de toute la ville.
+
+Il ne vit rien de tout cela. Les gens accablés ne regardent pas derrière
+eux. Ils ne savent que trop que le mauvais sort les suit.
+
+Il chemina ainsi quelque temps, marchant toujours, allant à l'aventure
+par des rues qu'il ne connaissait pas, oubliant la fatigue, comme cela
+arrive dans la tristesse. Tout à coup il sentit vivement la faim. La
+nuit approchait. Il regarda autour de lui pour voir s'il ne découvrirait
+pas quelque gîte.
+
+La belle hôtellerie s'était fermée pour lui; il cherchait quelque
+cabaret bien humble, quelque bouge bien pauvre.
+
+Précisément une lumière s'allumait au bout de la rue; une branche de
+pin, pendue à une potence en fer, se dessinait sur le ciel blanc du
+crépuscule. Il y alla.
+
+C'était en effet un cabaret. Le cabaret qui est dans la rue de Chaffaut.
+
+Le voyageur s'arrêta un moment, et regarda par la vitre l'intérieur de
+la salle basse du cabaret, éclairée par une petite lampe sur une table
+et par un grand feu dans la cheminée. Quelques hommes y buvaient. L'hôte
+se chauffait. La flamme faisait bruire une marmite de fer accrochée à la
+crémaillère.
+
+On entre dans ce cabaret, qui est aussi une espèce d'auberge, par deux
+portes. L'une donne sur la rue, l'autre s'ouvre sur une petite cour
+pleine de fumier.
+
+Le voyageur n'osa pas entrer par la porte de la rue. Il se glissa dans
+la cour, s'arrêta encore, puis leva timidement le loquet et poussa la
+porte.
+
+--Qui va là? dit le maître.
+
+--Quelqu'un qui voudrait souper et coucher.
+
+--C'est bon. Ici on soupe et on couche.
+
+Il entra. Tous les gens qui buvaient se retournèrent. La lampe
+l'éclairait d'un côté, le feu de l'autre. On l'examina quelque temps
+pendant qu'il défaisait son sac.
+
+L'hôte lui dit:
+
+--Voilà du feu. Le souper cuit dans la marmite. Venez vous chauffer,
+camarade.
+
+Il alla s'asseoir près de l'âtre. Il allongea devant le feu ses pieds
+meurtris par la fatigue; une bonne odeur sortait de la marmite. Tout ce
+qu'on pouvait distinguer de son visage sous sa casquette baissée prit
+une vague apparence de bien-être mêlée à cet autre aspect si poignant
+que donne l'habitude de la souffrance.
+
+C'était d'ailleurs un profil ferme, énergique et triste. Cette
+physionomie était étrangement composée; elle commençait par paraître
+humble et finissait par sembler sévère. L'oeil luisait sous les sourcils
+comme un feu sous une broussaille.
+
+Cependant un des hommes attablés était un poissonnier qui, avant
+d'entrer au cabaret de la rue de Chaffaut, était allé mettre son cheval
+à l'écurie chez Labarre. Le hasard faisait que le matin même il avait
+rencontré cet étranger de mauvaise mine, cheminant entre Bras d'Asse
+et... j'ai oublié le nom. (Je crois que c'est Escoublon). Or, en le
+rencontrant, l'homme, qui paraissait déjà très fatigué, lui avait
+demandé de le prendre en croupe; à quoi le poissonnier n'avait répondu
+qu'en doublant le pas. Ce poissonnier faisait partie, une demi-heure
+auparavant, du groupe qui entourait Jacquin Labarre, et lui-même avait
+raconté sa désagréable rencontre du matin aux gens de _la
+Croix-de-Colbas_. Il fit de sa place au cabaretier un signe
+imperceptible. Le cabaretier vint à lui. Ils échangèrent quelques
+paroles à voix basse. L'homme était retombé dans ses réflexions.
+
+Le cabaretier revint à la cheminée, posa brusquement sa main sur
+l'épaule de l'homme, et lui dit:
+
+--Tu vas t'en aller d'ici.
+
+L'étranger se retourna et répondit avec douceur.
+
+--Ah! vous savez?
+
+--Oui.
+
+--On m'a renvoyé de l'autre auberge.
+
+--Et l'on te chasse de celle-ci.
+
+--Où voulez-vous que j'aille?
+
+--Ailleurs.
+
+L'homme prit son bâton et son sac, et s'en alla.
+
+Comme il sortait, quelques enfants, qui l'avaient suivi depuis _la
+Croix-de-Colbas_ et qui semblaient l'attendre, lui jetèrent des pierres.
+Il revint sur ses pas avec colère et les menaça de son bâton; les
+enfants se dispersèrent comme une volée d'oiseaux.
+
+Il passa devant la prison. À la porte pendait une chaîne de fer attachée
+à une cloche. Il sonna.
+
+Un guichet s'ouvrit.
+
+--Monsieur le guichetier, dit-il en ôtant respectueusement sa casquette,
+voudriez-vous bien m'ouvrir et me loger pour cette nuit?
+
+Une voix répondit:
+
+--Une prison n'est pas une auberge. Faites-vous arrêter. On vous
+ouvrira.
+
+Le guichet se referma.
+
+Il entra dans une petite rue où il y a beaucoup de jardins. Quelques-uns
+ne sont enclos que de haies, ce qui égaye la rue. Parmi ces jardins et
+ces haies, il vit une petite maison d'un seul étage dont la fenêtre
+était éclairée. Il regarda par cette vitre comme il avait fait pour le
+cabaret. C'était une grande chambre blanchie à la chaux, avec un lit
+drapé d'indienne imprimée, et un berceau dans un coin, quelques chaises
+de bois et un fusil à deux coups accroché au mur. Une table était servie
+au milieu de la chambre. Une lampe de cuivre éclairait la nappe de
+grosse toile blanche, le broc d'étain luisant comme l'argent et plein de
+vin et la soupière brune qui fumait. À cette table était assis un homme
+d'une quarantaine d'années, à la figure joyeuse et ouverte, qui faisait
+sauter un petit enfant sur ses genoux. Près de lui, une femme toute
+jeune allaitait un autre enfant. Le père riait, l'enfant riait, la mère
+souriait.
+
+L'étranger resta un moment rêveur devant ce spectacle doux et calmant.
+Que se passait-il en lui? Lui seul eût pu le dire. Il est probable qu'il
+pensa que cette maison joyeuse serait hospitalière, et que là où il
+voyait tant de bonheur il trouverait peut-être un peu de pitié.
+
+Il frappa au carreau un petit coup très faible.
+
+On n'entendit pas.
+
+Il frappa un second coup.
+
+Il entendit la femme qui disait:
+
+--Mon homme, il me semble qu'on frappe.
+
+--Non, répondit le mari.
+
+Il frappa un troisième coup.
+
+Le mari se leva, prit la lampe, et alla à la porte qu'il ouvrit.
+
+C'était un homme de haute taille, demi-paysan, demi-artisan. Il portait
+un vaste tablier de cuir qui montait jusqu'à son épaule gauche, et dans
+lequel faisaient ventre un marteau, un mouchoir rouge, une poire à
+poudre, toutes sortes d'objets que la ceinture retenait comme dans une
+poche. Il renversait la tête en arrière; sa chemise largement ouverte et
+rabattue montrait son cou de taureau, blanc et nu. Il avait d'épais
+sourcils, d'énormes favoris noirs, les yeux à fleur de tête, le bas du
+visage en museau, et sur tout cela cet air d'être chez soi qui est une
+chose inexprimable.
+
+--Monsieur, dit le voyageur, pardon. En payant, pourriez-vous me donner
+une assiettée de soupe et un coin pour dormir dans ce hangar qui est là
+dans ce jardin? Dites, pourriez-vous? En payant?
+
+--Qui êtes-vous? demanda le maître du logis.
+
+L'homme répondit:
+
+--J'arrive de Puy-Moisson. J'ai marché toute la journée. J'ai fait douze
+lieues. Pourriez-vous? En payant?
+
+--Je ne refuserais pas, dit le paysan, de loger quelqu'un de bien qui
+payerait. Mais pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge.
+
+--Il n'y a pas de place.
+
+--Bah! pas possible. Ce n'est pas jour de foire ni de marché. Êtes-vous
+allé chez Labarre?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien?
+
+Le voyageur répondit avec embarras:
+
+--Je ne sais pas, il ne m'a pas reçu.
+
+--Êtes-vous allé chez chose, de la rue de Chaffaut?
+
+L'embarras de l'étranger croissait. Il balbutia:
+
+--Il ne m'a pas reçu non plus.
+
+Le visage du paysan prit une expression de défiance, il regarda le
+nouveau venu de la tête aux pieds, et tout à coup il s'écria avec une
+sorte de frémissement:
+
+--Est-ce que vous seriez l'homme?...
+
+Il jeta un nouveau coup d'oeil sur l'étranger, fit trois pas en arrière,
+posa la lampe sur la table et décrocha son fusil du mur.
+
+Cependant aux paroles du paysan: _Est-ce que vous seriez l'homme?..._ la
+femme s'était levée, avait pris ses deux enfants dans ses bras et
+s'était réfugiée précipitamment derrière son mari, regardant l'étranger
+avec épouvante, la gorge nue, les yeux effarés, en murmurant tout bas:_
+Tso-maraude_.
+
+Tout cela se fit en moins de temps qu'il ne faut pour se le figurer.
+Après avoir examiné quelques instants l'homme comme on examine une
+vipère, le maître du logis revint à la porte et dit:
+
+--Va-t'en.
+
+--Par grâce, reprit l'homme, un verre d'eau.
+
+--Un coup de fusil! dit le paysan.
+
+Puis il referma la porte violemment, et l'homme l'entendit tirer deux
+gros verrous. Un moment après, la fenêtre se ferma au volet, et un bruit
+de barre de fer qu'on posait parvint au dehors.
+
+La nuit continuait de tomber. Le vent froid des Alpes soufflait. À la
+lueur du jour expirant, l'étranger aperçut dans un des jardins qui
+bordent la rue une sorte de hutte qui lui parut maçonnée en mottes de
+gazon. Il franchit résolument une barrière de bois et se trouva dans le
+jardin. Il s'approcha de la hutte; elle avait pour porte une étroite
+ouverture très basse et elle ressemblait à ces constructions que les
+cantonniers se bâtissent au bord des routes. Il pensa sans doute que
+c'était en effet le logis d'un cantonnier; il souffrait du froid et de
+la faim; il s'était résigné à la faim, mais c'était du moins là un abri
+contre le froid. Ces sortes de logis ne sont habituellement pas occupés
+la nuit. Il se coucha à plat ventre et se glissa dans la hutte. Il y
+faisait chaud, et il y trouva un assez bon lit de paille. Il resta un
+moment étendu sur ce lit, sans pouvoir faire un mouvement tant il était
+fatigué. Puis, comme son sac sur son dos le gênait et que c'était
+d'ailleurs un oreiller tout trouvé, il se mit à déboucler une des
+courroies. En ce moment un grondement farouche se fit entendre. Il leva
+les yeux. La tête d'un dogue énorme se dessinait dans l'ombre à
+l'ouverture de la hutte.
+
+C'était la niche d'un chien.
+
+Il était lui-même vigoureux et redoutable; il s'arma de son bâton, il se
+fit de son sac un bouclier, et sortit de la niche comme il put, non sans
+élargir les déchirures de ses haillons.
+
+Il sortit également du jardin, mais à reculons, obligé, pour tenir le
+dogue en respect, d'avoir recours à cette manoeuvre du bâton que les
+maîtres en ce genre d'escrime appellent _la rose couverte_.
+
+Quand il eut, non sans peine, repassé la barrière et qu'il se retrouva
+dans la rue, seul, sans gîte, sans toit, sans abri, chassé même de ce
+lit de paille et de cette niche misérable, il se laissa tomber plutôt
+qu'il ne s'assit sur une pierre, et il paraît qu'un passant qui
+traversait l'entendit s'écrier:
+
+--Je ne suis pas même un chien!
+
+Bientôt il se releva et se remit à marcher. Il sortit de la ville,
+espérant trouver quelque arbre ou quelque meule dans les champs, et s'y
+abriter.
+
+Il chemina ainsi quelque temps, la tête toujours baissée. Quand il se
+sentit loin de toute habitation humaine, il leva les yeux et chercha
+autour de lui. Il était dans un champ; il avait devant lui une de ces
+collines basses couvertes de chaume coupé ras, qui après la moisson
+ressemblent à des têtes tondues.
+
+L'horizon était tout noir; ce n'était pas seulement le sombre de la
+nuit; c'étaient des nuages très bas qui semblaient s'appuyer sur la
+colline même et qui montaient, emplissant tout le ciel. Cependant, comme
+la lune allait se lever et qu'il flottait encore au zénith un reste de
+clarté crépusculaire, ces nuages formaient au haut du ciel une sorte de
+voûte blanchâtre d'où tombait sur la terre une lueur.
+
+La terre était donc plus éclairée que le ciel, ce qui est un effet
+particulièrement sinistre, et la colline, d'un pauvre et chétif contour,
+se dessinait vague et blafarde sur l'horizon ténébreux. Tout cet
+ensemble était hideux, petit, lugubre et borné. Rien dans le champ ni
+sur la colline qu'un arbre difforme qui se tordait en frissonnant à
+quelques pas du voyageur.
+
+Cet homme était évidemment très loin d'avoir de ces délicates habitudes
+d'intelligence et d'esprit qui font qu'on est sensible aux aspects
+mystérieux des choses; cependant il y avait dans ce ciel, dans cette
+colline, dans cette plaine et dans cet arbre, quelque chose de si
+profondément désolé qu'après un moment d'immobilité et de rêverie, il
+rebroussa chemin brusquement. Il y a des instants où la nature semble
+hostile.
+
+Il revint sur ses pas. Les portes de Digne étaient fermées. Digne, qui a
+soutenu des sièges dans les guerres de religion, était encore entourée
+en 1815 de vieilles murailles flanquées de tours carrées qu'on a
+démolies depuis. Il passa par une brèche et rentra dans la ville.
+
+Il pouvait être huit heures du soir. Comme il ne connaissait pas les
+rues, il recommença sa promenade à l'aventure.
+
+Il parvint ainsi à la préfecture, puis au séminaire. En passant sur la
+place de la cathédrale, il montra le poing à l'église.
+
+Il y a au coin de cette place une imprimerie. C'est là que furent
+imprimées pour la première fois les proclamations de l'empereur et de la
+garde impériale à l'armée, apportées de l'île d'Elbe et dictées par
+Napoléon lui-même.
+
+Épuisé de fatigue et n'espérant plus rien, il se coucha sur le banc de
+pierre qui est à la porte de cette imprimerie.
+
+Une vieille femme sortait de l'église en ce moment. Elle vit cet homme
+étendu dans l'ombre.
+
+--Que faites-vous là, mon ami? dit-elle.
+
+Il répondit durement et avec colère:
+
+--Vous le voyez, bonne femme, je me couche.
+
+La bonne femme, bien digne de ce nom en effet, était madame la marquise
+de R.
+
+--Sur ce banc? reprit-elle.
+
+--J'ai eu pendant dix-neuf ans un matelas de bois, dit l'homme, j'ai
+aujourd'hui un matelas de pierre.
+
+--Vous avez été soldat?
+
+--Oui, bonne femme. Soldat.
+
+--Pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge?
+
+--Parce que je n'ai pas d'argent.
+
+--Hélas, dit madame de R., je n'ai dans ma bourse que quatre sous.
+
+--Donnez toujours.
+
+L'homme prit les quatre sous. Madame de R. continua:
+
+--Vous ne pouvez vous loger avec si peu dans une auberge. Avez-vous
+essayé pourtant? Il est impossible que vous passiez ainsi la nuit. Vous
+avez sans doute froid et faim. On aurait pu vous loger par charité.
+
+--J'ai frappé à toutes les portes.
+
+--Eh bien?
+
+--Partout on m'a chassé.
+
+La «bonne femme» toucha le bras de l'homme et lui montra de l'autre côté
+de la place une petite maison basse à côté de l'évêché.
+
+--Vous avez, reprit-elle, frappé à toutes les portes?
+
+--Oui.
+
+--Avez-vous frappé à celle-là?
+
+--Non.
+
+--Frappez-y.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+La prudence conseillée à la sagesse
+
+
+Ce soir-là, M. l'évêque de Digne, après sa promenade en ville, était
+resté assez tard enfermé dans sa chambre. Il s'occupait d'un grand
+travail sur les _Devoirs_, lequel est malheureusement demeuré inachevé.
+Il dépouillait soigneusement tout ce que les Pères et les Docteurs ont
+dit sur cette grave matière. Son livre était divisé en deux parties;
+premièrement les devoirs de tous, deuxièmement les devoirs de chacun,
+selon la classe à laquelle il appartient. Les devoirs de tous sont les
+grands devoirs. Il y en a quatre. Saint Matthieu les indique: devoirs
+envers Dieu (Matth., VI), devoirs envers soi-même (Matth., V, 29, 30),
+devoirs envers le prochain (Matth., VII, 12), devoirs envers les
+créatures (Matth., VI, 20, 25). Pour les autres devoirs, l'évêque les
+avait trouvés indiqués et prescrits ailleurs; aux souverains et aux
+sujets, dans l'Épître aux Romains; aux magistrats, aux épouses, aux
+mères et aux jeunes hommes, par saint Pierre; aux maris, aux pères, aux
+enfants et aux serviteurs, dans l'Épître aux Éphésiens; aux fidèles,
+dans l'Épître aux Hébreux; aux vierges, dans l'Épître aux Corinthiens.
+Il faisait laborieusement de toutes ces prescriptions un ensemble
+harmonieux qu'il voulait présenter aux âmes.
+
+Il travaillait encore à huit heures, écrivant assez incommodément sur de
+petits carrés de papier avec un gros livre ouvert sur ses genoux, quand
+madame Magloire entra, selon son habitude, pour prendre l'argenterie
+dans le placard près du lit. Un moment après, l'évêque, sentant que le
+couvert était mis et que sa soeur l'attendait peut-être, ferma son
+livre, se leva de sa table et entra dans la salle à manger.
+
+La salle à manger était une pièce oblongue à cheminée, avec porte sur la
+rue (nous l'avons dit), et fenêtre sur le jardin.
+
+Madame Magloire achevait en effet de mettre le couvert.
+
+Tout en vaquant au service, elle causait avec mademoiselle Baptistine.
+
+Une lampe était sur la table; la table était près de la cheminée. Un
+assez bon feu était allumé.
+
+On peut se figurer facilement ces deux femmes qui avaient toutes deux
+passé soixante ans: madame Magloire petite, grasse, vive; mademoiselle
+Baptistine, douce, mince, frêle, un peu plus grande que son frère, vêtue
+d'une robe de soie puce, couleur à la mode en 1806, qu'elle avait
+achetée alors à Paris et qui lui durait encore. Pour emprunter des
+locutions vulgaires qui ont le mérite de dire avec un seul mot une idée
+qu'une page suffirait à peine à exprimer, madame Magloire avait l'air
+d'une _paysanne_ et mademoiselle Baptistine d'une _dame_. Madame
+Magloire avait un bonnet blanc à tuyaux, au cou une jeannette d'or, le
+seul bijou de femme qu'il y eût dans la maison, un fichu très blanc
+sortant de la robe de bure noire à manches larges et courtes, un tablier
+de toile de coton à carreaux rouges et verts, noué à la ceinture d'un
+ruban vert, avec pièce d'estomac pareille rattachée par deux épingles
+aux deux coins d'en haut, aux pieds de gros souliers et des bas jaunes
+comme les femmes de Marseille. La robe de mademoiselle Baptistine était
+coupée sur les patrons de 1806, taille courte, fourreau étroit, manches
+à épaulettes, avec pattes et boutons. Elle cachait ses cheveux gris sous
+une perruque frisée dite à _l'enfant_. Madame Magloire avait l'air
+intelligent, vif et bon; les deux angles de sa bouche inégalement
+relevés et la lèvre supérieure plus grosse que la lèvre inférieure lui
+donnaient quelque chose de bourru et d'impérieux. Tant que monseigneur
+se taisait, elle lui parlait résolument avec un mélange de respect et de
+liberté; mais dès que monseigneur parlait, on a vu cela, elle obéissait
+passivement comme mademoiselle. Mademoiselle Baptistine ne parlait même
+pas. Elle se bornait à obéir et à complaire. Même quand elle était
+jeune, elle n'était pas jolie, elle avait de gros yeux bleus à fleur de
+tête et le nez long et busqué; mais tout son visage, toute sa personne,
+nous l'avons dit en commençant, respiraient une ineffable bonté. Elle
+avait toujours été prédestinée à la mansuétude; mais la foi, la charité,
+l'espérance, ces trois vertus qui chauffent doucement l'âme, avaient
+élevé peu à peu cette mansuétude jusqu'à la sainteté. La nature n'en
+avait fait qu'une brebis, la religion en avait fait un ange. Pauvre
+sainte fille! doux souvenir disparu! Mademoiselle Baptistine a depuis
+raconté tant de fois ce qui s'était passé à l'évêché cette soirée-là,
+que plusieurs personnes qui vivent encore s'en rappellent les moindres
+détails.
+
+Au moment où M. l'évêque entra, madame Magloire parlait avec quelque
+vivacité. Elle entretenait _mademoiselle_ d'un sujet qui lui était
+familier et auquel l'évêque était accoutumé. Il s'agissait du loquet de
+la porte d'entrée.
+
+Il paraît que, tout en allant faire quelques provisions pour le souper,
+madame Magloire avait entendu dire des choses en divers lieux. On
+parlait d'un rôdeur de mauvaise mine; qu'un vagabond suspect serait
+arrivé, qu'il devait être quelque part dans la ville, et qu'il se
+pourrait qu'il y eût de méchantes rencontres pour ceux qui s'aviseraient
+de rentrer tard chez eux cette nuit-là. Que la police était bien mal
+faite du reste, attendu que M. le préfet et M. le maire ne s'aimaient
+pas, et cherchaient à se nuire en faisant arriver des événements. Que
+c'était donc aux gens sages à faire la police eux-mêmes et à se bien
+garder, et qu'il faudrait avoir soin de dûment clore, verrouiller et
+barricader sa maison, _et de bien fermer ses portes_.
+
+Madame Magloire appuya sur ce dernier mot; mais l'évêque venait de sa
+chambre où il avait eu assez froid, il s'était assis devant la cheminée
+et se chauffait, et puis il pensait à autre chose. Il ne releva pas le
+mot à effet que madame Magloire venait de laisser tomber. Elle le
+répéta. Alors, mademoiselle Baptistine, voulant satisfaire madame
+Magloire sans déplaire à son frère, se hasarda à dire timidement:
+
+--Mon frère, entendez-vous ce que dit madame Magloire?
+
+--J'en ai entendu vaguement quelque chose, répondit l'évêque.
+
+Puis tournant à demi sa chaise, mettant ses deux mains sur ses genoux,
+et levant vers la vieille servante son visage cordial et facilement
+joyeux, que le feu éclairait d'en bas:
+
+--Voyons. Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? Nous sommes donc dans quelque gros
+danger?
+
+Alors madame Magloire recommença toute l'histoire, en l'exagérant
+quelque peu, sans s'en douter. Il paraîtrait qu'un bohémien, un
+va-nu-pieds, une espèce de mendiant dangereux serait en ce moment dans
+la ville. Il s'était présenté pour loger chez Jacquin Labarre qui
+n'avait pas voulu le recevoir. On l'avait vu arriver par le boulevard
+Gassendi et rôder dans les rues à la brume. Un homme de sac et de corde
+avec une figure terrible.
+
+--Vraiment? dit l'évêque.
+
+Ce consentement à l'interroger encouragea madame Magloire; cela lui
+semblait indiquer que l'évêque n'était pas loin de s'alarmer; elle
+poursuivit triomphante:
+
+--Oui, monseigneur. C'est comme cela. Il y aura quelque malheur cette
+nuit dans la ville. Tout le monde le dit. Avec cela que la police est si
+mal faite (répétition inutile). Vivre dans un pays de montagnes, et
+n'avoir pas même de lanternes la nuit dans les rues! On sort. Des fours,
+quoi! Et je dis, monseigneur, et mademoiselle que voilà dit comme moi....
+
+--Moi, interrompit la soeur, je ne dis rien. Ce que mon frère fait est
+bien fait.
+
+Madame Magloire continua comme s'il n'y avait pas eu de protestation:
+
+--Nous disons que cette maison-ci n'est pas sûre du tout; que, si
+monseigneur le permet, je vais aller dire à Paulin Musebois, le
+serrurier, qu'il vienne remettre les anciens verrous de la porte; on les
+a là, c'est une minute; et je dis qu'il faut des verrous, monseigneur,
+ne serait-ce que pour cette nuit; car je dis qu'une porte qui s'ouvre du
+dehors avec un loquet, par le premier passant venu, rien n'est plus
+terrible; avec cela que monseigneur a l'habitude de toujours dire
+d'entrer, et que d'ailleurs, même au milieu de la nuit, ô mon Dieu! on
+n'a pas besoin d'en demander la permission....
+
+En ce moment, on frappa à la porte un coup assez violent.
+
+--Entrez, dit l'évêque.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Héroïsme de l'obéissance passive
+
+
+La porte s'ouvrit.
+
+Elle s'ouvrit vivement, toute grande, comme si quelqu'un la poussait
+avec énergie et résolution.
+
+Un homme entra.
+
+Cet homme, nous le connaissons déjà. C'est le voyageur que nous avons vu
+tout à l'heure errer cherchant un gîte.
+
+Il entra, fit un pas, et s'arrêta, laissant la porte ouverte derrière
+lui. Il avait son sac sur l'épaule, son bâton à la main, une expression
+rude, hardie, fatiguée et violente dans les yeux. Le feu de la cheminée
+l'éclairait. Il était hideux. C'était une sinistre apparition.
+
+Madame Magloire n'eut pas même la force de jeter un cri. Elle
+tressaillit, et resta béante.
+
+Mademoiselle Baptistine se retourna, aperçut l'homme qui entrait et se
+dressa à demi d'effarement, puis, ramenant peu à peu sa tête vers la
+cheminée, elle se mit à regarder son frère et son visage redevint
+profondément calme et serein.
+
+L'évêque fixait sur l'homme un oeil tranquille.
+
+Comme il ouvrait la bouche, sans doute pour demander au nouveau venu ce
+qu'il désirait, l'homme appuya ses deux mains à la fois sur son bâton,
+promena ses yeux tour à tour sur le vieillard et les femmes, et, sans
+attendre que l'évêque parlât, dit d'une voix haute:
+
+--Voici. Je m'appelle Jean Valjean. Je suis un galérien. J'ai passé
+dix-neuf ans au bagne. Je suis libéré depuis quatre jours et en route
+pour Pontarlier qui est ma destination. Quatre jours et que je marche
+depuis Toulon. Aujourd'hui, j'ai fait douze lieues à pied. Ce soir, en
+arrivant dans ce pays, j'ai été dans une auberge, on m'a renvoyé à cause
+de mon passeport jaune que j'avais montré à la mairie. Il avait fallu.
+J'ai été à une autre auberge. On m'a dit: Va-t-en! Chez l'un, chez
+l'autre. Personne n'a voulu de moi. J'ai été à la prison, le guichetier
+n'a pas ouvert. J'ai été dans la niche d'un chien. Ce chien m'a mordu et
+m'a chassé, comme s'il avait été un homme. On aurait dit qu'il savait
+qui j'étais. Je m'en suis allé dans les champs pour coucher à la belle
+étoile. Il n'y avait pas d'étoile. J'ai pensé qu'il pleuvrait, et qu'il
+n'y avait pas de bon Dieu pour empêcher de pleuvoir, et je suis rentré
+dans la ville pour y trouver le renfoncement d'une porte. Là, dans la
+place, j'allais me coucher sur une pierre. Une bonne femme m'a montré
+votre maison et m'a dit: «Frappe là». J'ai frappé. Qu'est-ce que c'est
+ici? Êtes-vous une auberge? J'ai de l'argent. Ma masse. Cent neuf francs
+quinze sous que j'ai gagnés au bagne par mon travail en dix-neuf ans. Je
+payerai. Qu'est-ce que cela me fait? J'ai de l'argent. Je suis très
+fatigué, douze lieues à pied, j'ai bien faim. Voulez-vous que je reste?
+
+--Madame Magloire, dit l'évêque, vous mettrez un couvert de plus.
+
+L'homme fit trois pas et s'approcha de la lampe qui était sur la table.
+
+--Tenez, reprit-il, comme s'il n'avait pas bien compris, ce n'est pas
+ça. Avez-vous entendu? Je suis un galérien. Un forçat. Je viens des
+galères.
+
+Il tira de sa poche une grande feuille de papier jaune qu'il déplia.
+
+--Voilà mon passeport. Jaune, comme vous voyez. Cela sert à me faire
+chasser de partout où je suis. Voulez-vous lire? Je sais lire, moi. J'ai
+appris au bagne. Il y a une école pour ceux qui veulent. Tenez, voilà ce
+qu'on a mis sur le passeport: «Jean Valjean, forçat libéré, natif
+de...--cela vous est égal...--Est resté dix-neuf ans au bagne. Cinq ans
+pour vol avec effraction. Quatorze ans pour avoir tenté de s'évader
+quatre fois. Cet homme est très dangereux.»--Voilà! Tout le monde m'a
+jeté dehors. Voulez-vous me recevoir, vous? Est-ce une auberge?
+Voulez-vous me donner à manger et à coucher? Avez-vous une écurie?
+
+--Madame Magloire, dit l'évêque, vous mettrez des draps blancs au lit de
+l'alcôve.
+
+Nous avons déjà expliqué de quelle nature était l'obéissance des deux
+femmes.
+
+Madame Magloire sortit pour exécuter ces ordres. L'évêque se tourna vers
+l'homme.
+
+--Monsieur, asseyez-vous et chauffez-vous. Nous allons souper dans un
+instant, et l'on fera votre lit pendant que vous souperez.
+
+Ici l'homme comprit tout à fait. L'expression de son visage, jusqu'alors
+sombre et dure, s'empreignit de stupéfaction, de doute, de joie, et
+devint extraordinaire. Il se mit à balbutier comme un homme fou:
+
+--Vrai? quoi? vous me gardez? vous ne me chassez pas! un forçat! Vous
+m'appelez monsieur! vous ne me tutoyez pas! Va-t-en, chien! qu'on me dit
+toujours. Je croyais bien que vous me chasseriez. Aussi j'avais dit tout
+de suite qui je suis. Oh! la brave femme qui m'a enseigné ici! Je vais
+souper! un lit! Un lit avec des matelas et des draps! comme tout le
+monde! il y a dix-neuf ans que je n'ai couché dans un lit! Vous voulez
+bien que je ne m'en aille pas! Vous êtes de dignes gens! D'ailleurs j'ai
+de l'argent. Je payerai bien. Pardon, monsieur l'aubergiste, comment
+vous appelez-vous? Je payerai tout ce qu'on voudra. Vous êtes un brave
+homme. Vous êtes aubergiste, n'est-ce pas?
+
+--Je suis, dit l'évêque, un prêtre qui demeure ici.
+
+--Un prêtre! reprit l'homme. Oh! un brave homme de prêtre! Alors vous ne
+me demandez pas d'argent? Le curé, n'est-ce pas? le curé de cette grande
+église? Tiens! c'est vrai, que je suis bête! je n'avais pas vu votre
+calotte!
+
+Tout en parlant, il avait déposé son sac et son bâton dans un coin, puis
+remis son passeport dans sa poche, et il s'était assis. Mademoiselle
+Baptistine le considérait avec douceur. Il continua:
+
+--Vous êtes humain, monsieur le curé. Vous n'avez pas de mépris. C'est
+bien bon un bon prêtre. Alors vous n'avez pas besoin que je paye?
+
+--Non, dit l'évêque, gardez votre argent. Combien avez-vous? ne
+m'avez-vous pas dit cent neuf francs?
+
+--Quinze sous, ajouta l'homme.
+
+--Cent neuf francs quinze sous. Et combien de temps avez-vous mis à
+gagner cela?
+
+--Dix-neuf ans.
+
+--Dix-neuf ans!
+
+L'évêque soupira profondément.
+
+L'homme poursuivit:
+
+--J'ai encore tout mon argent. Depuis quatre jours je n'ai dépensé que
+vingt-cinq sous que j'ai gagnés en aidant à décharger des voitures à
+Grasse. Puisque vous êtes abbé, je vais vous dire, nous avions un
+aumônier au bagne. Et puis un jour j'ai vu un évêque. Monseigneur, qu'on
+appelle. C'était l'évêque de la Majore, à Marseille. C'est le curé qui
+est sur les curés. Vous savez, pardon, je dis mal cela, mais pour moi,
+c'est si loin!--Vous comprenez, nous autres! Il a dit la messe au milieu
+du bagne, sur un autel, il avait une chose pointue, en or, sur la tête.
+Au grand jour de midi, cela brillait. Nous étions en rang. Des trois
+côtés. Avec les canons, mèche allumée, en face de nous. Nous ne voyions
+pas bien. Il a parlé, mais il était trop au fond, nous n'entendions pas.
+Voilà ce que c'est qu'un évêque.
+
+Pendant qu'il parlait, l'évêque était allé pousser la porte qui était
+restée toute grande ouverte.
+
+Madame Magloire rentra. Elle apportait un couvert qu'elle mit sur la
+table.
+
+--Madame Magloire, dit l'évêque, mettez ce couvert le plus près possible
+du feu.
+
+Et se tournant vers son hôte:
+
+--Le vent de nuit est dur dans les Alpes. Vous devez avoir froid,
+monsieur?
+
+Chaque fois qu'il disait ce mot monsieur, avec sa voix doucement grave
+et de si bonne compagnie, le visage de l'homme s'illuminait. Monsieur à
+un forçat, c'est un verre d'eau à un naufragé de la Méduse. L'ignominie
+a soif de considération.
+
+--Voici, reprit l'évêque, une lampe qui éclaire bien mal.
+
+Madame Magloire comprit, et elle alla chercher sur la cheminée de la
+chambre à coucher de monseigneur les deux chandeliers d'argent qu'elle
+posa sur la table tout allumés.
+
+--Monsieur le curé, dit l'homme, vous êtes bon. Vous ne me méprisez pas.
+Vous me recevez chez vous. Vous allumez vos cierges pour moi. Je ne vous
+ai pourtant pas caché d'où je viens et que je suis un homme malheureux.
+
+L'évêque, assis près de lui, lui toucha doucement la main.
+
+--Vous pouviez ne pas me dire qui vous étiez.
+
+Ce n'est pas ici ma maison, c'est la maison de Jésus-Christ. Cette porte
+ne demande pas à celui qui entre s'il a un nom, mais s'il a une douleur.
+Vous souffrez; vous avez faim et soif; soyez le bienvenu. Et ne me
+remerciez pas, ne me dites pas que je vous reçois chez moi. Personne
+n'est ici chez soi, excepté celui qui a besoin d'un asile. Je vous le
+dis à vous qui passez, vous êtes ici chez vous plus que moi-même. Tout
+ce qui est ici est à vous. Qu'ai-je besoin de savoir votre nom?
+D'ailleurs, avant que vous me le disiez, vous en avez un que je savais.
+
+L'homme ouvrit des yeux étonnés.
+
+--Vrai? vous saviez comment je m'appelle?
+
+--Oui, répondit l'évêque, vous vous appelez mon frère.
+
+--Tenez, monsieur le curé! s'écria l'homme, j'avais bien faim en entrant
+ici; mais vous êtes si bon qu'à présent je ne sais plus ce que j'ai;
+cela m'a passé.
+
+L'évêque le regarda et lui dit:
+
+--Vous avez bien souffert?
+
+--Oh! la casaque rouge, le boulet au pied, une planche pour dormir, le
+chaud, le froid, le travail, la chiourme, les coups de bâton! La double
+chaîne pour rien. Le cachot pour un mot. Même malade au lit, la chaîne.
+Les chiens, les chiens sont plus heureux! Dix-neuf ans! J'en ai
+quarante-six. À présent, le passeport jaune! Voilà.
+
+--Oui, reprit l'évêque, vous sortez d'un lieu de tristesse. Écoutez. Il
+y aura plus de joie au ciel pour le visage en larmes d'un pécheur
+repentant que pour la robe blanche de cent justes. Si vous sortez de ce
+lieu douloureux avec des pensées de haine et de colère contre les
+hommes, vous êtes digne de pitié; si vous en sortez avec des pensées de
+bienveillance, de douceur et de paix, vous valez mieux qu'aucun de nous.
+
+Cependant madame Magloire avait servi le souper. Une soupe faite avec de
+l'eau, de l'huile, du pain et du sel, un peu de lard, un morceau de
+viande de mouton, des figues, un fromage frais, et un gros pain de
+seigle. Elle avait d'elle-même ajouté à l'ordinaire de M. l'évêque une
+bouteille de vieux vin de Mauves.
+
+Le visage de l'évêque prit tout à coup cette expression de gaîté propre
+aux natures hospitalières:
+
+--À table! dit-il vivement.
+
+Comme il en avait coutume lorsque quelque étranger soupait avec lui, il
+fit asseoir l'homme à sa droite. Mademoiselle Baptistine, parfaitement
+paisible et naturelle, prit place à sa gauche.
+
+L'évêque dit le bénédicité, puis servit lui-même la soupe, selon son
+habitude. L'homme se mit à manger avidement.
+
+Tout à coup l'évêque dit:
+
+--Mais il me semble qu'il manque quelque chose sur cette table.
+
+Madame Magloire en effet n'avait mis que les trois couverts absolument
+nécessaires. Or c'était l'usage de la maison, quand l'évêque avait
+quelqu'un à souper, de disposer sur la nappe les six couverts d'argent,
+étalage innocent. Ce gracieux semblant de luxe était une sorte
+d'enfantillage plein de charme dans cette maison douce et sévère qui
+élevait la pauvreté jusqu'à la dignité.
+
+Madame Magloire comprit l'observation, sortit sans dire un mot, et un
+moment après les trois couverts réclamés par l'évêque brillaient sur la
+nappe, symétriquement arrangés devant chacun des trois convives.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Détails sur les fromageries de Pontarlier
+
+
+Maintenant, pour donner une idée de ce qui se passa à cette table, nous
+ne saurions mieux faire que de transcrire ici un passage d'une lettre de
+mademoiselle Baptistine à madame de Boischevron, où la conversation du
+forçat et de l'évêque est racontée avec une minutie naïve:
+
+ * * * * *
+
+«...Cet homme ne faisait aucune attention à personne. Il mangeait avec
+une voracité d'affamé. Cependant, après la soupe, il a dit:
+
+«--Monsieur le curé du bon Dieu, tout ceci est encore bien trop bon pour
+moi, mais je dois dire que les rouliers qui n'ont pas voulu me laisser
+manger avec eux font meilleure chère que vous.
+
+«Entre nous, l'observation m'a un peu choquée. Mon frère a répondu:
+
+«--Ils ont plus de fatigue que moi.
+
+«--Non, a repris cet homme, ils ont plus d'argent. Vous êtes pauvre. Je
+vois bien. Vous n'êtes peut-être pas même curé. Êtes-vous curé
+seulement? Ah! par exemple, si le bon Dieu était juste, vous devriez
+bien être curé.
+
+«--Le bon Dieu est plus que juste, a dit mon frère.
+
+«Un moment après il a ajouté:
+
+«--Monsieur Jean Valjean, c'est à Pontarlier que vous allez?
+
+«--Avec itinéraire obligé.
+
+«Je crois bien que c'est comme cela que l'homme a dit. Puis il a
+continué:
+
+«--Il faut que je sois en route demain à la pointe du jour. Il fait dur
+voyager. Si les nuits sont froides, les journées sont chaudes.
+
+«--Vous allez là, a repris mon frère, dans un bon pays. À la révolution,
+ma famille a été ruinée, je me suis réfugié en Franche-Comté d'abord, et
+j'y ai vécu quelque temps du travail de mes bras. J'avais de la bonne
+volonté. J'ai trouvé à m'y occuper. On n'a qu'à choisir. Il y a des
+papeteries, des tanneries, des distilleries, des huileries, des
+fabriques d'horlogerie en grand, des fabriques d'acier, des fabriques de
+cuivre, au moins vingt usines de fer, dont quatre à Lods, à Châtillon, à
+Audincourt et à Beure qui sont très considérables....
+
+«Je crois ne pas me tromper et que ce sont bien là les noms que mon
+frère a cités, puis il s'est interrompu et m'a adressé la parole:
+
+«--Chère soeur, n'avons-nous pas des parents dans ce pays-là?
+
+«J'ai répondu:
+
+«--Nous en avions, entre autres M. de Lucenet qui était capitaine des
+portes à Pontarlier dans l'ancien régime.
+
+«--Oui, a repris mon frère, mais en 93 on n'avait plus de parents, on
+n'avait que ses bras. J'ai travaillé. Ils ont dans le pays de
+Pontarlier, où vous allez, monsieur Valjean, une industrie toute
+patriarcale et toute charmante, ma soeur. Ce sont leurs fromageries
+qu'ils appellent fruitières.
+
+«Alors mon frère, tout en faisant manger cet homme, lui a expliqué très
+en détail ce que c'étaient que les fruitières de Pontarlier;--qu'on en
+distinguait deux sortes:--les _grosses granges_, qui sont aux riches, et
+où il y a quarante ou cinquante vaches, lesquelles produisent sept à
+huit milliers de fromages par été; les _fruitières d'association_, qui
+sont aux pauvres; ce sont les paysans de la moyenne montagne qui mettent
+leurs vaches en commun et partagent les produits.--Ils prennent à leurs
+gages un fromager qu'ils appellent le grurin;--le grurin reçoit le lait
+des associés trois fois par jour et marque les quantités sur une taille
+double;--c'est vers la fin d'avril que le travail des fromageries
+commence; c'est vers la mi-juin que les fromagers conduisent leurs
+vaches dans la montagne.
+
+«L'homme se ranimait tout en mangeant. Mon frère lui faisait boire de ce
+bon vin de Mauves dont il ne boit pas lui-même parce qu'il dit que c'est
+du vin cher. Mon frère lui disait tous ces détails avec cette gaîté
+aisée que vous lui connaissez, entremêlant ses paroles de façons
+gracieuses pour moi. Il est beaucoup revenu sur ce bon état de grurin,
+comme s'il eût souhaité que cet homme comprît, sans le lui conseiller
+directement et durement, que ce serait un asile pour lui. Une chose m'a
+frappée. Cet homme était ce que je vous ai dit. Eh bien! mon frère,
+pendant tout le souper, ni de toute la soirée, à l'exception de quelques
+paroles sur Jésus quand il est entré, n'a pas dit un mot qui pût
+rappeler à cet homme qui il était ni apprendre à cet homme qui était mon
+frère. C'était bien une occasion en apparence de faire un peu de sermon
+et d'appuyer l'évêque sur le galérien pour laisser la marque du passage.
+Il eût paru peut-être à un autre que c'était le cas, ayant ce malheureux
+sous la main, de lui nourrir l'âme en même temps que le corps et de lui
+faire quelque reproche assaisonné de morale et de conseil, ou bien un
+peu de commisération avec exhortation de se mieux conduire à l'avenir.
+Mon frère ne lui a même pas demandé de quel pays il était, ni son
+histoire. Car dans son histoire il y a sa faute, et mon frère semblait
+éviter tout ce qui pouvait l'en faire souvenir. C'est au point qu'à un
+certain moment, comme mon frère parlait des montagnards de Pontarlier,
+qui ont _un doux travail près du ciel et qui_, ajoutait-il, _sont
+heureux parce qu'ils sont innocents_, il s'est arrêté court, craignant
+qu'il n'y eût dans ce mot qui lui échappait quelque chose qui pût
+froisser l'homme. À force d'y réfléchir, je crois avoir compris ce qui
+se passait dans le coeur de mon frère. Il pensait sans doute que cet
+homme, qui s'appelle Jean Valjean, n'avait que trop sa misère présente à
+l'esprit, que le mieux était de l'en distraire, et de lui faire croire,
+ne fût-ce qu'un moment, qu'il était une personne comme une autre, en
+étant pour lui tout ordinaire. N'est-ce pas là en effet bien entendre la
+charité? N'y a-t-il pas, bonne madame, quelque chose de vraiment
+évangélique dans cette délicatesse qui s'abstient de sermon, de morale
+et d'allusion, et la meilleure pitié, quand un homme a un point
+douloureux, n'est-ce pas de n'y point toucher du tout? Il m'a semblé que
+ce pouvait être là la pensée intérieure de mon frère. Dans tous les cas,
+ce que je puis dire, c'est que, s'il a eu toutes ces idées, il n'en a
+rien marqué, même pour moi; il a été d'un bout à l'autre le même homme
+que tous les soirs, et il a soupé avec ce Jean Valjean du même air et de
+la même façon qu'il aurait soupé avec M. Gédéon Le Prévost ou avec M. le
+curé de la paroisse.
+
+«Vers la fin, comme nous étions aux figues, on a cogné à la porte.
+C'était la mère Gerbaud avec son petit dans ses bras. Mon frère a baisé
+l'enfant au front, et m'a emprunté quinze sous que j'avais sur moi pour
+les donner à la mère Gerbaud. L'homme pendant ce temps-là ne faisait pas
+grande attention. Il ne parlait plus et paraissait très fatigué. La
+pauvre vieille Gerbaud partie, mon frère a dit les grâces, puis il s'est
+tourné vers cet homme, et il lui a dit: Vous devez avoir bien besoin de
+votre lit. Madame Magloire a enlevé le couvert bien vite. J'ai compris
+qu'il fallait nous retirer pour laisser dormir ce voyageur, et nous
+sommes montées toutes les deux. J'ai cependant envoyé madame Magloire un
+instant après porter sur le lit de cet homme une peau de chevreuil de la
+Forêt-Noire qui est dans ma chambre. Les nuits sont glaciales, et cela
+tient chaud. C'est dommage que cette peau soit vieille; tout le poil
+s'en va. Mon frère l'a achetée du temps qu'il était en Allemagne, à
+Tottlingen, près des sources du Danube, ainsi que le petit couteau à
+manche d'ivoire dont je me sers à table.
+
+«Madame Magloire est remontée presque tout de suite, nous nous sommes
+mises à prier Dieu dans le salon où l'on étend le linge, et puis nous
+sommes rentrées chacune dans notre chambre sans nous rien dire.»
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Tranquillité
+
+
+Après avoir donné le bonsoir à sa soeur, monseigneur Bienvenu prit sur
+la table un des deux flambeaux d'argent, remit l'autre à son hôte, et
+lui dit:
+
+--Monsieur, je vais vous conduire à votre chambre.
+
+L'homme le suivit.
+
+Comme on a pu le remarquer dans ce qui a été dit plus haut, le logis
+était distribué de telle sorte que, pour passer dans l'oratoire où était
+l'alcôve ou pour en sortir, il fallait traverser la chambre à coucher de
+l'évêque.
+
+Au moment où ils traversaient cette chambre, madame Magloire serrait
+l'argenterie dans le placard qui était au chevet du lit. C'était le
+dernier soin qu'elle prenait chaque soir avant de s'aller coucher.
+
+L'évêque installa son hôte dans l'alcôve. Un lit blanc et frais y était
+dressé. L'homme posa le flambeau sur une petite table.
+
+--Allons, dit l'évêque, faites une bonne nuit. Demain matin, avant de
+partir, vous boirez une tasse de lait de nos vaches tout chaud.
+
+--Merci, monsieur l'abbé, dit l'homme.
+
+À peine eut-il prononcé ces paroles pleines de paix que, tout à coup et
+sans transition, il eut un mouvement étrange et qui eût glacé
+d'épouvante les deux saintes filles si elles en eussent été témoins.
+Aujourd'hui même il nous est difficile de nous rendre compte de ce qui
+le poussait en ce moment. Voulait-il donner un avertissement ou jeter
+une menace? Obéissait-il simplement à une sorte d'impulsion instinctive
+et obscure pour lui-même? Il se tourna brusquement vers le vieillard,
+croisa les bras, et, fixant sur son hôte un regard sauvage, il s'écria
+d'une voix rauque:
+
+--Ah çà! décidément! vous me logez chez vous près de vous comme cela!
+
+Il s'interrompit et ajouta avec un rire où il y avait quelque chose de
+monstrueux:
+
+--Avez-vous bien fait toutes vos réflexions? Qui est-ce qui vous dit que
+je n'ai pas assassiné?
+
+L'évêque leva les yeux vers le plafond et répondit:
+
+--Cela regarde le bon Dieu.
+
+Puis, gravement et remuant les lèvres comme quelqu'un qui prie ou qui se
+parle à lui-même, il dressa les deux doigts de sa main droite et bénit
+l'homme qui ne se courba pas, et, sans tourner la tête et sans regarder
+derrière lui, il rentra dans sa chambre.
+
+Quand l'alcôve était habitée, un grand rideau de serge tiré de part en
+part dans l'oratoire cachait l'autel. L'évêque s'agenouilla en passant
+devant ce rideau et fit une courte prière.
+
+Un moment après, il était dans son jardin, marchant, rêvant,
+contemplant, l'âme et la pensée tout entières à ces grandes choses
+mystérieuses que Dieu montre la nuit aux yeux qui restent ouverts.
+
+Quant à l'homme, il était vraiment si fatigué qu'il n'avait même pas
+profité de ces bons draps blancs. Il avait soufflé sa bougie avec sa
+narine à la manière des forçats et s'était laissé tomber tout habillé
+sur le lit, où il s'était tout de suite profondément endormi.
+
+Minuit sonnait comme l'évêque rentrait de son jardin dans son
+appartement.
+
+Quelques minutes après, tout dormait dans la petite maison.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Jean Valjean
+
+
+Vers le milieu de la nuit, Jean Valjean se réveilla.
+
+Jean Valjean était d'une pauvre famille de paysans de la Brie. Dans son
+enfance, il n'avait pas appris à lire. Quand il eut l'âge d'homme, il
+était émondeur à Faverolles. Sa mère s'appelait Jeanne Mathieu; son père
+s'appelait Jean Valjean, ou Vlajean, sobriquet probablement, et
+contraction de _Voilà Jean_.
+
+Jean Valjean était d'un caractère pensif sans être triste, ce qui est le
+propre des natures affectueuses. Somme toute, pourtant, c'était quelque
+chose d'assez endormi et d'assez insignifiant, en apparence du moins,
+que Jean Valjean. Il avait perdu en très bas âge son père et sa mère. Sa
+mère était morte d'une fièvre de lait mal soignée. Son père, émondeur
+comme lui, s'était tué en tombant d'un arbre. Il n'était resté à Jean
+Valjean qu'une soeur plus âgée que lui, veuve, avec sept enfants, filles
+et garçons. Cette soeur avait élevé Jean Valjean, et tant qu'elle eut
+son mari elle logea et nourrit son jeune frère. Le mari mourut. L'aîné
+des sept enfants avait huit ans, le dernier un an. Jean Valjean venait
+d'atteindre, lui, sa vingt-cinquième année. Il remplaça le père, et
+soutint à son tour sa soeur qui l'avait élevé. Cela se fit simplement,
+comme un devoir, même avec quelque chose de bourru de la part de Jean
+Valjean. Sa jeunesse se dépensait ainsi dans un travail rude et mal
+payé. On ne lui avait jamais connu de «bonne amie» dans le pays. Il
+n'avait pas eu le temps d'être amoureux.
+
+Le soir il rentrait fatigué et mangeait sa soupe sans dire un mot. Sa
+soeur, mère Jeanne, pendant qu'il mangeait, lui prenait souvent dans son
+écuelle le meilleur de son repas, le morceau de viande, la tranche de
+lard, le coeur de chou, pour le donner à quelqu'un de ses enfants; lui,
+mangeant toujours, penché sur la table, presque la tête dans sa soupe,
+ses longs cheveux tombant autour de son écuelle et cachant ses yeux,
+avait l'air de ne rien voir et laissait faire. Il y avait à Faverolles,
+pas loin de la chaumière Valjean, de l'autre côté de la ruelle, une
+fermière appelée Marie-Claude; les enfants Valjean, habituellement
+affamés, allaient quelquefois emprunter au nom de leur mère une pinte de
+lait à Marie-Claude, qu'ils buvaient derrière une haie ou dans quelque
+coin d'allée, s'arrachant le pot, et si hâtivement que les petites
+filles s'en répandaient sur leur tablier et dans leur goulotte. La mère,
+si elle eût su cette maraude, eût sévèrement corrigé les délinquants.
+Jean Valjean, brusque et bougon, payait en arrière de la mère la pinte
+de lait à Marie-Claude, et les enfants n'étaient pas punis.
+
+Il gagnait dans la saison de l'émondage vingt-quatre sous par jour, puis
+il se louait comme moissonneur, comme manoeuvre, comme garçon de ferme
+bouvier, comme homme de peine. Il faisait ce qu'il pouvait. Sa soeur
+travaillait de son côté, mais que faire avec sept petits enfants?
+C'était un triste groupe que la misère enveloppa et étreignit peu à peu.
+Il arriva qu'un hiver fut rude. Jean n'eut pas d'ouvrage. La famille
+n'eut pas de pain. Pas de pain. À la lettre. Sept enfants! Un dimanche
+soir, Maubert Isabeau, boulanger sur la place de l'Église, à Faverolles,
+se disposait à se coucher, lorsqu'il entendit un coup violent dans la
+devanture grillée et vitrée de sa boutique. Il arriva à temps pour voir
+un bras passé à travers un trou fait d'un coup de poing dans la grille
+et dans la vitre. Le bras saisit un pain et l'emporta. Isabeau sortit en
+hâte; le voleur s'enfuyait à toutes jambes; Isabeau courut après lui et
+l'arrêta. Le voleur avait jeté le pain, mais il avait encore le bras
+ensanglanté. C'était Jean Valjean.
+
+Ceci se passait en 1795. Jean Valjean fut traduit devant les tribunaux
+du temps «pour vol avec effraction la nuit dans une maison habitée». Il
+avait un fusil dont il se servait mieux que tireur au monde, il était
+quelque peu braconnier; ce qui lui nuisit. Il y a contre les braconniers
+un préjugé légitime. Le braconnier, de même que le contrebandier, côtoie
+de fort près le brigand. Pourtant, disons-le en passant, il y a encore
+un abîme entre ces races d'hommes et le hideux assassin des villes. Le
+braconnier vit dans la forêt; le contrebandier vit dans la montagne ou
+sur la mer. Les villes font des hommes féroces parce qu'elles font des
+hommes corrompus. La montagne, la mer, la forêt, font des hommes
+sauvages. Elles développent le côté farouche, mais souvent sans détruire
+le côté humain.
+
+Jean Valjean fut déclaré coupable. Les termes du code étaient formels.
+Il y a dans notre civilisation des heures redoutables; ce sont les
+moments où la pénalité prononce un naufrage. Quelle minute funèbre que
+celle où la société s'éloigne et consomme l'irréparable abandon d'un
+être pensant! Jean Valjean fut condamné à cinq ans de galères.
+
+Le 22 avril 1796, on cria dans Paris la victoire de Montenotte remportée
+par le général en chef de l'année d'Italie, que le message du Directoire
+aux Cinq-Cents, du 2 floréal an IV, appelle Buona-Parte; ce même jour
+une grande chaîne fut ferrée à Bicêtre. Jean Valjean fit partie de cette
+chaîne. Un ancien guichetier de la prison, qui a près de
+quatre-vingt-dix ans aujourd'hui, se souvient encore parfaitement de ce
+malheureux qui fut ferré à l'extrémité du quatrième cordon dans l'angle
+nord de la cour. Il était assis à terre comme tous les autres. Il
+paraissait ne rien comprendre à sa position, sinon qu'elle était
+horrible. Il est probable qu'il y démêlait aussi, à travers les vagues
+idées d'un pauvre homme ignorant de tout, quelque chose d'excessif.
+Pendant qu'on rivait à grands coups de marteau derrière sa tête le
+boulon de son carcan, il pleurait, les larmes l'étouffaient, elles
+l'empêchaient de parler, il parvenait seulement à dire de temps en
+temps: _J'étais émondeur à Faverolles_. Puis, tout en sanglotant, il
+élevait sa main droite et l'abaissait graduellement sept fois comme s'il
+touchait successivement sept têtes inégales, et par ce geste on devinait
+que la chose quelconque qu'il avait faite, il l'avait faite pour vêtir
+et nourrir sept petits enfants.
+
+Il partit pour Toulon. Il y arriva après un voyage de vingt-sept jours,
+sur une charrette, la chaîne au cou. À Toulon, il fut revêtu de la
+casaque rouge. Tout s'effaça de ce qui avait été sa vie, jusqu'à son
+nom; il ne fut même plus Jean Valjean; il fut le numéro 24601. Que
+devint la soeur? que devinrent les sept enfants? Qui est-ce qui s'occupe
+de cela? Que devient la poignée de feuilles du jeune arbre scié par le
+pied?
+
+C'est toujours la même histoire. Ces pauvres êtres vivants, ces
+créatures de Dieu, sans appui désormais, sans guide, sans asile, s'en
+allèrent au hasard, qui sait même? chacun de leur côté peut-être, et
+s'enfoncèrent peu à peu dans cette froide brume où s'engloutissent les
+destinées solitaires, moines ténèbres où disparaissent successivement
+tant de têtes infortunées dans la sombre marche du genre humain. Ils
+quittèrent le pays. Le clocher de ce qui avait été leur village les
+oublia; la borne de ce qui avait été leur champ les oublia; après
+quelques années de séjour au bagne, Jean Valjean lui-même les oublia.
+Dans ce coeur où il y avait eu une plaie, il y eut une cicatrice. Voilà
+tout. À peine, pendant tout le temps qu'il passa à Toulon, entendit-il
+parler une seule fois de sa soeur. C'était, je crois, vers la fin de la
+quatrième année de sa captivité. Je ne sais plus par quelle voie ce
+renseignement lui parvint. Quelqu'un, qui les avait connus au pays,
+avait vu sa soeur. Elle était à Paris. Elle habitait une pauvre rue près
+de Saint-Sulpice, la rue du Geindre. Elle n'avait plus avec elle qu'un
+enfant, un petit garçon, le dernier. Où étaient les six autres? Elle ne
+le savait peut-être pas elle-même. Tous les matins elle allait à une
+imprimerie rue du Sabot, n° 3, où elle était plieuse et brocheuse. Il
+fallait être là à six heures du matin, bien avant le jour l'hiver. Dans
+la maison de l'imprimerie il y avait une école, elle menait à cette
+école son petit garçon qui avait sept ans. Seulement, comme elle entrait
+à l'imprimerie à six heures et que l'école n'ouvrait qu'à sept, il
+fallait que l'enfant attendît, dans la cour, que l'école ouvrit, une
+heure; l'hiver, une heure de nuit, en plein air. On ne voulait pas que
+l'enfant entrât dans l'imprimerie, parce qu'il gênait, disait-on. Les
+ouvriers voyaient le matin en passant ce pauvre petit être assis sur le
+pavé, tombant de sommeil, et souvent endormi dans l'ombre, accroupi et
+plié sur son panier. Quand il pleuvait, une vieille femme, la portière,
+en avait pitié; elle le recueillait dans son bouge où il n'y avait qu'un
+grabat, un rouet et deux chaises de bois, et le petit dormait là dans un
+coin, se serrant contre le chat pour avoir moins froid. À sept heures,
+l'école ouvrait et il y entrait. Voilà ce qu'on dit à Jean Valjean. On
+l'en entretint un jour, ce fut un moment, un éclair, comme une fenêtre
+brusquement ouverte sur la destinée de ces êtres qu'il avait aimés, puis
+tout se referma; il n'en entendit plus parler, et ce fut pour jamais.
+Plus rien n'arriva d'eux à lui; jamais il ne les revit, jamais il ne les
+rencontra, et, dans la suite de cette douloureuse histoire, on ne les
+retrouvera plus.
+
+Vers la fin de cette quatrième année, le tour d'évasion de Jean Valjean
+arriva. Ses camarades l'aidèrent comme cela se fait dans ce triste lieu.
+Il s'évada. Il erra deux jours en liberté dans les champs; si c'est être
+libre que d'être traqué; de tourner la tête à chaque instant; de
+tressaillir au moindre bruit; d'avoir peur de tout, du toit qui fume, de
+l'homme qui passe, du chien qui aboie, du cheval qui galope, de l'heure
+qui sonne, du jour parce qu'on voit, de la nuit parce qu'on ne voit pas,
+de la route, du sentier, du buisson, du sommeil. Le soir du second jour,
+il fut repris. Il n'avait ni mangé ni dormi depuis trente-six heures. Le
+tribunal maritime le condamna pour ce délit à une prolongation de trois
+ans, ce qui lui fit huit ans. La sixième année, ce fut encore son tour
+de s'évader; il en usa, mais il ne put consommer sa fuite. Il avait
+manqué à l'appel. On tira le coup de canon, et à la nuit les gens de
+ronde le trouvèrent caché sous la quille d'un vaisseau en construction;
+il résista aux gardes-chiourme qui le saisirent. Évasion et rébellion.
+Ce fait prévu par le code spécial fut puni d'une aggravation de cinq
+ans, dont deux ans de double chaîne. Treize ans. La dixième année, son
+tour revint, il en profita encore. Il ne réussit pas mieux. Trois ans
+pour cette nouvelle tentative. Seize ans. Enfin, ce fut, je crois,
+pendant la treizième année qu'il essaya une dernière fois et ne réussit
+qu'à se faire reprendre après quatre heures d'absence. Trois ans pour
+ces quatre heures. Dix-neuf ans. En octobre 1815 il fut libéré; il était
+entré là en 1796 pour avoir cassé un carreau et pris un pain.
+
+Place pour une courte parenthèse. C'est la seconde fois que, dans ses
+études sur la question pénale et sur la damnation par la loi, l'auteur
+de ce livre rencontre le vol d'un pain, comme point de départ du
+désastre d'une destinée. Claude Gueux avait volé un pain; Jean Valjean
+avait volé un pain. Une statistique anglaise constate qu'à Londres
+quatre vols sur cinq ont pour cause immédiate la faim.
+
+Jean Valjean était entré au bagne sanglotant et frémissant; il en sortit
+impassible. Il y était entré désespéré; il en sortit sombre.
+
+Que s'était-il passé dans cette âme?
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Le dedans du désespoir
+
+
+Essayons de le dire.
+
+Il faut bien que la société regarde ces choses puisque c'est elle qui
+les fait.
+
+C'était, nous l'avons dit, un ignorant; mais ce n'était pas un imbécile.
+La lumière naturelle était allumée en lui. Le malheur, qui a aussi sa
+clarté, augmenta le peu de jour qu'il y avait dans cet esprit. Sous le
+bâton, sous la chaîne, au cachot, à la fatigue, sous l'ardent soleil du
+bagne, sur le lit de planches des forçats, il se replia en sa conscience
+et réfléchit.
+
+Il se constitua tribunal.
+
+Il commença par se juger lui-même.
+
+Il reconnut qu'il n'était pas un innocent injustement puni. Il s'avoua
+qu'il avait commis une action extrême et blâmable; qu'on ne lui eût
+peut-être pas refusé ce pain s'il l'avait demandé; que dans tous les cas
+il eût mieux valu l'attendre, soit de la pitié, soit du travail; que ce
+n'est pas tout à fait une raison sans réplique de dire: peut-on attendre
+quand on a faim? que d'abord il est très rare qu'on meure littéralement
+de faim; ensuite que, malheureusement ou heureusement, l'homme est ainsi
+fait qu'il peut souffrir longtemps et beaucoup, moralement et
+physiquement, sans mourir; qu'il fallait donc de la patience; que cela
+eût mieux valu même pour ces pauvres petits enfants; que c'était un acte
+de folie, à lui, malheureux homme chétif, de prendre violemment au
+collet la société tout entière et de se figurer qu'on sort de la misère
+par le vol; que c'était, dans tous les cas, une mauvaise porte pour
+sortir de la misère que celle par où l'on entre dans l'infamie; enfin
+qu'il avait eu tort.
+
+Puis il se demanda:
+
+S'il était le seul qui avait eu tort dans sa fatale histoire? Si d'abord
+ce n'était pas une chose grave qu'il eût, lui travailleur, manqué de
+travail, lui laborieux, manqué de pain. Si, ensuite, la faute commise et
+avouée, le châtiment n'avait pas été féroce et outré. S'il n'y avait pas
+plus d'abus de la part de la loi dans la peine qu'il n'y avait eu d'abus
+de la part du coupable dans la faute. S'il n'y avait pas excès de poids
+dans un des plateaux de la balance, celui où est l'expiation. Si la
+surcharge de la peine n'était point l'effacement du délit, et n'arrivait
+pas à ce résultat: de retourner la situation, de remplacer la faute du
+délinquant par la faute de la répression, de faire du coupable la
+victime et du débiteur le créancier, et de mettre définitivement le
+droit du côté de celui-là même qui l'avait violé. Si cette peine,
+compliquée des aggravations successives pour les tentatives d'évasion,
+ne finissait pas par être une sorte d'attentat du plus fort sur le plus
+faible, un crime de la société sur l'individu, un crime qui recommençait
+tous les jours, un crime qui durait dix-neuf ans.
+
+Il se demanda si la société humaine pouvait avoir le droit de faire
+également subir à ses membres, dans un cas son imprévoyance
+déraisonnable, et dans l'autre cas sa prévoyance impitoyable, et de
+saisir à jamais un pauvre homme entre un défaut et un excès, défaut de
+travail, excès de châtiment. S'il n'était pas exorbitant que la société
+traitât ainsi précisément ses membres les plus mal dotés dans la
+répartition de biens que fait le hasard, et par conséquent les plus
+dignes de ménagements.
+
+Ces questions faites et résolues, il jugea la société et la condamna.
+
+Il la condamna sans haine.
+
+Il la fit responsable du sort qu'il subissait, et se dit qu'il
+n'hésiterait peut-être pas à lui en demander compte un jour. Il se
+déclara à lui-même qu'il n'y avait pas équilibre entre le dommage qu'il
+avait causé et le dommage qu'on lui causait; il conclut enfin que son
+châtiment n'était pas, à la vérité, une injustice, mais qu'à coup sûr
+c'était une iniquité.
+
+La colère peut être folle et absurde; on peut être irrité à tort; on
+n'est indigné que lorsqu'on a raison au fond par quelque côté. Jean
+Valjean se sentait indigné. Et puis, la société humaine ne lui avait
+fait que du mal. Jamais il n'avait vu d'elle que ce visage courroucé
+qu'elle appelle sa justice et qu'elle montre à ceux qu'elle frappe. Les
+hommes ne l'avaient touché que pour le meurtrir. Tout contact avec eux
+lui avait été un coup. Jamais, depuis son enfance, depuis sa mère,
+depuis sa soeur, jamais il n'avait rencontré une parole amie et un
+regard bienveillant. De souffrance en souffrance il arriva peu à peu à
+cette conviction que la vie était une guerre; et que dans cette guerre
+il était le vaincu. Il n'avait d'autre arme que sa haine. Il résolut de
+l'aiguiser au bagne et de l'emporter en s'en allant.
+
+Il y avait à Toulon une école pour la chiourme tenue par des frères
+ignorantins où l'on enseignait le plus nécessaire à ceux de ces
+malheureux qui avaient de la bonne volonté. Il fut du nombre des hommes
+de bonne volonté. Il alla à l'école à quarante ans, et apprit à lire, à
+écrire, à compter. Il sentit que fortifier son intelligence, c'était
+fortifier sa haine. Dans certains cas, l'instruction et la lumière
+peuvent servir de rallonge au mal.
+
+Cela est triste à dire, après avoir jugé la société qui avait fait son
+malheur, il jugea la providence qui avait fait la société.
+
+Il la condamna aussi.
+
+Ainsi, pendant ces dix-neuf ans de torture et d'esclavage, cette âme
+monta et tomba en même temps. Il y entra de la lumière d'un côté et des
+ténèbres de l'autre.
+
+Jean Valjean n'était pas, on l'a vu, d'une nature mauvaise. Il était
+encore bon lorsqu'il arriva au bagne. Il y condamna la société et sentit
+qu'il devenait méchant, il y condamna la providence et sentit qu'il
+devenait impie.
+
+Ici il est difficile de ne pas méditer un instant.
+
+La nature humaine se transforme-t-elle ainsi de fond en comble et tout à
+fait? L'homme créé bon par Dieu peut-il être fait méchant par l'homme?
+L'âme peut-elle être refaite tout d'une pièce par la destinée, et
+devenir mauvaise, la destinée étant mauvaise? Le coeur peut-il devenir
+difforme et contracter des laideurs et des infirmités incurables sous la
+pression d'un malheur disproportionné, comme la colonne vertébrale sous
+une voûte trop basse? N'y a-t-il pas dans toute âme humaine, n'y
+avait-il pas dans l'âme de Jean Valjean en particulier, une première
+étincelle, un élément divin, incorruptible dans ce monde, immortel dans
+l'autre, que le bien peut développer, attiser, allumer, enflammer et
+faire rayonner splendidement, et que le mal ne peut jamais entièrement
+éteindre?
+
+Questions graves et obscures, à la dernière desquelles tout
+physiologiste eût probablement répondu non, et sans hésiter, s'il eût vu
+à Toulon, aux heures de repos qui étaient pour Jean Valjean des heures
+de rêverie, assis, les bras croisés, sur la barre de quelque cabestan,
+le bout de sa chaîne enfoncé dans sa poche pour l'empêcher de traîner,
+ce galérien morne, sérieux, silencieux et pensif, paria des lois qui
+regardait l'homme avec colère, damné de la civilisation qui regardait le
+ciel avec sévérité.
+
+Certes, et nous ne voulons pas le dissimuler, le physiologiste
+observateur eût vu là une misère irrémédiable, il eût plaint peut-être
+ce malade du fait de la loi, mais il n'eût pas même essayé de
+traitement; il eût détourné le regard des cavernes qu'il aurait
+entrevues dans cette âme; et, comme Dante de la porte de l'enfer, il eût
+effacé de cette existence le mot que le doigt de Dieu écrit pourtant sur
+le front de tout homme: _Espérance_!
+
+Cet état de son âme que nous avons tenté d'analyser était-il aussi
+parfaitement clair pour Jean Valjean que nous avons essayé de le rendre
+pour ceux qui nous lisent? Jean Valjean voyait-il distinctement, après
+leur formation, et avait-il vu distinctement, à mesure qu'ils se
+formaient, tous les éléments dont se composait sa misère morale? Cet
+homme rude et illettré s'était-il bien nettement rendu compte de la
+succession d'idées par laquelle il était, degré à degré, monté et
+descendu jusqu'aux lugubres aspects qui étaient depuis tant d'années
+déjà l'horizon intérieur de son esprit? Avait-il bien conscience de tout
+ce qui s'était passé en lui et de tout ce qui s'y remuait? C'est ce que
+nous n'oserions dire; c'est même ce que nous ne croyons pas. Il y avait
+trop d'ignorance dans Jean Valjean pour que, même après tant de malheur,
+il n'y restât pas beaucoup de vague. Par moments il ne savait pas même
+bien au juste ce qu'il éprouvait. Jean Valjean était dans les ténèbres;
+il souffrait dans les ténèbres; il haïssait dans les ténèbres; on eût pu
+dire qu'il haïssait devant lui. Il vivait habituellement dans cette
+ombre, tâtonnant comme un aveugle et comme un rêveur. Seulement, par
+intervalles, il lui venait tout à coup, de lui-même ou du dehors, une
+secousse de colère, un surcroît de souffrance, un pâle et rapide éclair
+qui illuminait toute son âme, et faisait brusquement apparaître partout
+autour de lui, en avant et en arrière, aux lueurs d'une lumière
+affreuse, les hideux précipices et les sombres perspectives de sa
+destinée.
+
+L'éclair passé, la nuit retombait, et où était-il? il ne le savait plus.
+
+Le propre des peines de cette nature, dans lesquelles domine ce qui est
+impitoyable, c'est-à-dire ce qui est abrutissant, c'est de transformer
+peu à peu, par une sorte de transfiguration stupide, un homme en une
+bête fauve. Quelquefois en une bête féroce. Les tentatives d'évasion de
+Jean Valjean, successives et obstinées, suffiraient à prouver cet
+étrange travail fait par la loi sur l'âme humaine. Jean Valjean eût
+renouvelé ces tentatives, si parfaitement inutiles et folles, autant de
+fois que l'occasion s'en fût présentée, sans songer un instant au
+résultat, ni aux expériences déjà faites. Il s'échappait impétueusement
+comme le loup qui trouve la cage ouverte. L'instinct lui disait:
+sauve-toi! Le raisonnement lui eût dit: reste! Mais, devant une
+tentation si violente, le raisonnement avait disparu; il n'y avait plus
+que l'instinct. La bête seule agissait. Quand il était repris, les
+nouvelles sévérités qu'on lui infligeait ne servaient qu'à l'effarer
+davantage.
+
+Un détail que nous ne devons pas omettre, c'est qu'il était d'une force
+physique dont n'approchait pas un des habitants du bagne. À la fatigue,
+pour filer un câble, pour virer un cabestan, Jean Valjean valait quatre
+hommes. Il soulevait et soutenait parfois d'énormes poids sur son dos,
+et remplaçait dans l'occasion cet instrument qu'on appelle cric et qu'on
+appelait jadis orgueil, d'où a pris nom, soit dit en passant, la rue
+Montorgueil près des halles de Paris. Ses camarades l'avaient surnommé
+Jean-le-Cric. Une fois, comme on réparait le balcon de l'hôtel de ville
+de Toulon, une des admirables cariatides de Puget qui soutiennent ce
+balcon se descella et faillit tomber. Jean Valjean, qui se trouvait là,
+soutint de l'épaule la cariatide et donna le temps aux ouvriers
+d'arriver.
+
+Sa souplesse dépassait encore sa vigueur. Certains forçats, rêveurs
+perpétuels d'évasions, finissent par faire de la force et de l'adresse
+combinées une véritable science. C'est la science des muscles. Toute une
+statique mystérieuse est quotidiennement pratiquée par les prisonniers,
+ces éternels envieux des mouches et des oiseaux. Gravir une verticale,
+et trouver des points d'appui là où l'on voit à peine une saillie, était
+un jeu pour Jean Valjean. Étant donné un angle de mur, avec la tension
+de son dos et de ses jarrets, avec ses coudes et ses talons emboîtés
+dans les aspérités de la pierre, il se hissait comme magiquement à un
+troisième étage. Quelquefois il montait ainsi jusqu'au toit du bagne.
+
+Il parlait peu. Il ne riait pas. Il fallait quelque émotion extrême pour
+lui arracher, une ou deux fois l'an, ce lugubre rire du forçat qui est
+comme un écho du rire du démon. À le voir, il semblait occupé à regarder
+continuellement quelque chose de terrible.
+
+Il était absorbé en effet.
+
+À travers les perceptions maladives d'une nature incomplète et d'une
+intelligence accablée, il sentait confusément qu'une chose monstrueuse
+était sur lui. Dans cette pénombre obscure et blafarde où il rampait,
+chaque fois qu'il tournait le cou et qu'il essayait d'élever son regard,
+il voyait, avec une terreur mêlée de rage, s'échafauder, s'étager et
+monter à perte de vue au-dessus de lui, avec des escarpements horribles,
+une sorte d'entassement effrayant de choses, de lois, de préjugés,
+d'hommes et de faits, dont les contours lui échappaient, dont la masse
+l'épouvantait, et qui n'était autre chose que cette prodigieuse pyramide
+que nous appelons la civilisation. Il distinguait çà et là dans cet
+ensemble fourmillant et difforme, tantôt près de lui, tantôt loin et sur
+des plateaux inaccessibles, quelque groupe, quelque détail vivement
+éclairé, ici l'argousin et son bâton, ici le gendarme et son sabre,
+là-bas l'archevêque mitré, tout en haut, dans une sorte de soleil,
+l'empereur couronné et éblouissant. Il lui semblait que ces splendeurs
+lointaines, loin de dissiper sa nuit, la rendaient plus funèbre et plus
+noire. Tout cela, lois, préjugés, faits, hommes, choses, allait et
+venait au-dessus de lui, selon le mouvement compliqué et mystérieux que
+Dieu imprime à la civilisation, marchant sur lui et l'écrasant avec je
+ne sais quoi de paisible dans la cruauté et d'inexorable dans
+l'indifférence. Âmes tombées au fond de l'infortune possible, malheureux
+hommes perdus au plus bas de ces limbes où l'on ne regarde plus, les
+réprouvés de la loi sentent peser de tout son poids sur leur tête cette
+société humaine, si formidable pour qui est dehors, si effroyable pour
+qui est dessous.
+
+Dans cette situation, Jean Valjean songeait, et quelle pouvait être la
+nature de sa rêverie?
+
+Si le grain de mil sous la meule avait des pensées, il penserait sans
+doute ce que pensait Jean Valjean.
+
+Toutes ces choses, réalités pleines de spectres, fantasmagories pleines
+de réalités, avaient fini par lui créer une sorte d'état intérieur
+presque inexprimable.
+
+Par moments, au milieu de son travail du bagne, il s'arrêtait. Il se
+mettait à penser. Sa raison, à la fois plus mûre et plus troublée
+qu'autrefois, se révoltait. Tout ce qui lui était arrivé lui paraissait
+absurde; tout ce qui l'entourait lui paraissait impossible. Il se
+disait: c'est un rêve. Il regardait l'argousin debout à quelques pas de
+lui; l'argousin lui semblait un fantôme; tout à coup le fantôme lui
+donnait un coup de bâton.
+
+La nature visible existait à peine pour lui. Il serait presque vrai de
+dire qu'il n'y avait point pour Jean Valjean de soleil, ni de beaux
+jours d'été, ni de ciel rayonnant, ni de fraîches aubes d'avril. Je ne
+sais quel jour de soupirail éclairait habituellement son âme.
+
+Pour résumer, en terminant, ce qui peut être résumé et traduit en
+résultats positifs dans tout ce que nous venons d'indiquer, nous nous
+bornerons à constater qu'en dix-neuf ans, Jean Valjean, l'inoffensif
+émondeur de Faverolles, le redoutable galérien de Toulon, était devenu
+capable, grâce à la manière dont le bagne l'avait façonné, de deux
+espèces de mauvaises actions: premièrement, d'une mauvaise action
+rapide, irréfléchie, pleine d'étourdissement, toute d'instinct, sorte de
+représaille pour le mal souffert; deuxièmement, d'une mauvaise action
+grave, sérieuse, débattue en conscience et méditée avec les idées
+fausses que peut donner un pareil malheur. Ses préméditations passaient
+par les trois phases successives que les natures d'une certaine trempe
+peuvent seules parcourir, raisonnement, volonté, obstination. Il avait
+pour mobiles l'indignation habituelle, l'amertume de l'âme, le profond
+sentiment des iniquités subies, la réaction, même contre les bons, les
+innocents et les justes, s'il y en a. Le point de départ comme le point
+d'arrivée de toutes ses pensées était la haine de la loi humaine; cette
+haine qui, si elle n'est arrêtée dans son développement par quelque
+incident providentiel, devient, dans un temps donné, la haine de la
+société, puis la haine du genre humain, puis la haine de la création, et
+se traduit par un vague et incessant et brutal désir de nuire, n'importe
+à qui, à un être vivant quelconque. Comme on voit, ce n'était pas sans
+raison que le passeport qualifiait Jean Valjean d'_homme très
+dangereux_.
+
+D'année en année, cette âme s'était desséchée de plus en plus,
+lentement, mais fatalement. À coeur sec, oeil sec. À sa sortie du bagne,
+il y avait dix-neuf ans qu'il n'avait versé une larme.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+L'onde et l'ombre
+
+
+Un homme à la mer!
+
+Qu'importe! le navire ne s'arrête pas. Le vent souffle, ce sombre
+navire-là a une route qu'il est forcé de continuer. Il passe.
+
+L'homme disparaît, puis reparaît, il plonge et remonte à la surface, il
+appelle, il tend les bras, on ne l'entend pas; le navire, frissonnant
+sous l'ouragan, est tout à sa manoeuvre, les matelots et les passagers
+ne voient même plus l'homme submergé; sa misérable tête n'est qu'un
+point dans l'énormité des vagues. Il jette des cris désespérés dans les
+profondeurs. Quel spectre que cette voile qui s'en va! Il la regarde, il
+la regarde frénétiquement. Elle s'éloigne, elle blêmit, elle décroît. Il
+était là tout à l'heure, il était de l'équipage, il allait et venait sur
+le pont avec les autres, il avait sa part de respiration et de soleil,
+il était un vivant. Maintenant, que s'est-il donc passé? Il a glissé, il
+est tombé, c'est fini.
+
+Il est dans l'eau monstrueuse. Il n'a plus sous les pieds que de la
+fuite et de l'écroulement. Les flots déchirés et déchiquetés par le vent
+l'environnent hideusement, les roulis de l'abîme l'emportent, tous les
+haillons de l'eau s'agitent autour de sa tête, une populace de vagues
+crache sur lui, de confuses ouvertures le dévorent à demi; chaque fois
+qu'il enfonce, il entrevoit des précipices pleins de nuit; d'affreuses
+végétations inconnues le saisissent, lui nouent les pieds, le tirent à
+elles; il sent qu'il devient abîme, il fait partie de l'écume, les flots
+se le jettent de l'un à l'autre, il boit l'amertume, l'océan lâche
+s'acharne à le noyer, l'énormité joue avec son agonie. Il semble que
+toute cette eau soit de la haine.
+
+Il lutte pourtant, il essaie de se défendre, il essaie de se soutenir,
+il fait effort, il nage. Lui, cette pauvre force tout de suite épuisée,
+il combat l'inépuisable.
+
+Où donc est le navire? Là-bas. À peine visible dans les pâles ténèbres
+de l'horizon.
+
+Les rafales soufflent; toutes les écumes l'accablent. Il lève les yeux
+et ne voit que les lividités des nuages. Il assiste, agonisant, à
+l'immense démence de la mer. Il est supplicié par cette folie. Il entend
+des bruits étrangers à l'homme qui semblent venir d'au delà de la terre
+et d'on ne sait quel dehors effrayant.
+
+Il y a des oiseaux dans les nuées, de même qu'il y a des anges au-dessus
+des détresses humaines, mais que peuvent-ils pour lui? Cela vole, chante
+et plane, et lui, il râle.
+
+Il se sent enseveli à la fois par ces deux infinis, l'océan et le ciel;
+l'un est une tombe, l'autre est un linceul.
+
+La nuit descend, voilà des heures qu'il nage, ses forces sont à bout; ce
+navire, cette chose lointaine où il y avait des hommes, s'est effacé; il
+est seul dans le formidable gouffre crépusculaire, il enfonce, il se
+roidit, il se tord, il sent au-dessous de lui les vagues monstres de
+l'invisible; il appelle.
+
+Il n'y a plus d'hommes. Où est Dieu?
+
+Il appelle. Quelqu'un! quelqu'un! Il appelle toujours.
+
+Rien à l'horizon. Rien au ciel.
+
+Il implore l'étendue, la vague, l'algue, l'écueil; cela est sourd. Il
+supplie la tempête; la tempête imperturbable n'obéit qu'à l'infini.
+
+Autour de lui, l'obscurité, la brume, la solitude, le tumulte orageux et
+inconscient, le plissement indéfini des eaux farouches. En lui l'horreur
+et la fatigue. Sous lui la chute. Pas de point d'appui. Il songe aux
+aventures ténébreuses du cadavre dans l'ombre illimitée. Le froid sans
+fond le paralyse. Ses mains se crispent et se ferment et prennent du
+néant. Vents, nuées, tourbillons, souffles, étoiles inutiles! Que faire?
+Le désespéré s'abandonne, qui est las prend le parti de mourir, il se
+laisse faire, il se laisse aller, il lâche prise, et le voilà qui roule
+à jamais dans les profondeurs lugubres de l'engloutissement.
+
+Ô marche implacable des sociétés humaines! Pertes d'hommes et d'âmes
+chemin faisant! Océan où tombe tout ce que laisse tomber la loi!
+Disparition sinistre du secours! ô mort morale!
+
+La mer, c'est l'inexorable nuit sociale où la pénalité jette ses damnés.
+La mer, c'est l'immense misère.
+
+L'âme, à vau-l'eau dans ce gouffre, peut devenir un cadavre. Qui la
+ressuscitera?
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+Nouveaux griefs
+
+
+Quand vint l'heure de la sortie du bagne, quand Jean Valjean entendit à
+son oreille ce mot étrange: _tu es libre_! le moment fut invraisemblable
+et inouï, un rayon de vive lumière, un rayon de la vraie lumière des
+vivants pénétra subitement en lui. Mais ce rayon ne tarda point à pâlir.
+Jean Valjean avait été ébloui de l'idée de la liberté. Il avait cru à
+une vie nouvelle. Il vit bien vite ce que c'était qu'une liberté à
+laquelle on donne un passeport jaune.
+
+Et autour de cela bien des amertumes. Il avait calculé que sa masse,
+pendant son séjour au bagne, aurait dû s'élever à cent soixante et onze
+francs. Il est juste d'ajouter qu'il avait oublié de faire entrer dans
+ses calculs le repos forcé des dimanches et fêtes qui, pour dix-neuf
+ans, entraînait une diminution de vingt-quatre francs environ. Quoi
+qu'il en fût, cette masse avait été réduite, par diverses retenues
+locales, à la somme de cent neuf francs quinze sous, qui lui avait été
+comptée à sa sortie.
+
+Il n'y avait rien compris, et se croyait lésé. Disons le mot, volé.
+
+Le lendemain de sa libération, à Grasse, il vit devant la porte d'une
+distillerie de fleurs d'oranger des hommes qui déchargeaient des
+ballots. Il offrit ses services. La besogne pressait, on les accepta. Il
+se mit à l'ouvrage. Il était intelligent, robuste et adroit; il faisait
+de son mieux; le maître paraissait content. Pendant qu'il travaillait,
+un gendarme passa, le remarqua, et lui demanda ses papiers. Il fallut
+montrer le passeport jaune. Cela fait, Jean Valjean reprit son travail.
+Un peu auparavant, il avait questionné l'un des ouvriers sur ce qu'ils
+gagnaient à cette besogne par jour; on lui avait répondu: _trente sous_.
+Le soir venu, comme il était forcé de repartir le lendemain matin, il se
+présenta devant le maître de la distillerie et le pria de le payer. Le
+maître ne proféra pas une parole, et lui remit vingt-cinq sous. Il
+réclama. On lui répondit: cela est assez bon pour toi. Il insista. Le
+maître le regarda entre les deux yeux et lui dit: _Gare le bloc_.
+
+Là encore il se considéra comme volé.
+
+La société, l'état, en lui diminuant sa masse, l'avait volé en grand.
+Maintenant, c'était le tour de l'individu qui le volait en petit.
+
+Libération n'est pas délivrance. On sort du bagne, mais non de la
+condamnation. Voilà ce qui lui était arrivé à Grasse. On a vu de quelle
+façon il avait été accueilli à Digne.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+L'homme réveillé
+
+
+Donc, comme deux heures du matin sonnaient à l'horloge de la cathédrale,
+Jean Valjean se réveilla.
+
+Ce qui le réveilla, c'est que le lit était trop bon. Il y avait vingt
+ans bientôt qu'il n'avait couché dans un lit, et quoiqu'il ne se fût pas
+déshabillé, la sensation était trop nouvelle pour ne pas troubler son
+sommeil.
+
+Il avait dormi plus de quatre heures. Sa fatigue était passée. Il était
+accoutumé à ne pas donner beaucoup d'heures au repos.
+
+Il ouvrit les yeux et regarda un moment dans l'obscurité autour de lui,
+puis il les referma pour se rendormir.
+
+Quand beaucoup de sensations diverses ont agité la journée, quand des
+choses préoccupent l'esprit, on s'endort, mais on ne se rendort pas. Le
+sommeil vient plus aisément qu'il ne revient. C'est ce qui arriva à Jean
+Valjean. Il ne put se rendormir, et il se mit à penser.
+
+Il était dans un de ces moments où les idées qu'on a dans l'esprit sont
+troubles. Il avait une sorte de va-et-vient obscur dans le cerveau. Ses
+souvenirs anciens et ses souvenirs immédiats y flottaient pêle-mêle et
+s'y croisaient confusément, perdant leurs formes, se grossissant
+démesurément, puis disparaissant tout à coup comme dans une eau fangeuse
+et agitée. Beaucoup de pensées lui venaient, mais il y en avait une qui
+se représentait continuellement et qui chassait toutes les autres. Cette
+pensée, nous allons la dire tout de suite:--Il avait remarqué les six
+couverts d'argent et la grande cuiller que madame Magloire avait posés
+sur la table.
+
+Ces six couverts d'argent l'obsédaient.--Ils étaient là.--À quelques
+pas.--À l'instant où il avait traversé la chambre d'à côté pour venir
+dans celle où il était, la vieille servante les mettait dans un petit
+placard à la tête du lit.--Il avait bien remarqué ce placard.--À droite,
+en entrant par la salle à manger.--Ils étaient massifs.--Et de vieille
+argenterie.--Avec la grande cuiller, on en tirerait au moins deux cents
+francs.--Le double de ce qu'il avait gagné en dix-neuf ans.--Il est
+vrai qu'il eût gagné davantage si l'_administration_ ne l'avait pas
+_volé_.
+
+Son esprit oscilla toute une grande heure dans des fluctuations
+auxquelles se mêlait bien quelque lutte. Trois heures sonnèrent. Il
+rouvrit les yeux, se dressa brusquement sur son séant, étendit le bras
+et tâta son havresac qu'il avait jeté dans le coin de l'alcôve, puis il
+laissa pendre ses jambes et poser ses pieds à terre, et se trouva,
+presque sans savoir comment, assis sur son lit.
+
+Il resta un certain temps rêveur dans cette attitude qui eût eu quelque
+chose de sinistre pour quelqu'un qui l'eût aperçu ainsi dans cette
+ombre, seul éveillé dans la maison endormie. Tout à coup il se baissa,
+ôta ses souliers et les posa doucement sur la natte près du lit, puis il
+reprit sa posture de rêverie et redevint immobile.
+
+Au milieu de cette méditation hideuse, les idées que nous venons
+d'indiquer remuaient sans relâche son cerveau, entraient, sortaient,
+rentraient, faisaient sur lui une sorte de pesée; et puis il songeait
+aussi, sans savoir pourquoi, et avec cette obstination machinale de la
+rêverie, à un forçat nommé Brevet qu'il avait connu au bagne, et dont le
+pantalon n'était retenu que par une seule bretelle de coton tricoté. Le
+dessin en damier de cette bretelle lui revenait sans cesse à l'esprit.
+
+Il demeurait dans cette situation, et y fût peut-être resté indéfiniment
+jusqu'au lever du jour, si l'horloge n'eût sonné un coup--le quart ou la
+demie. Il sembla que ce coup lui eût dit: allons!
+
+Il se leva debout, hésita encore un moment, et écouta; tout se taisait
+dans la maison; alors il marcha droit et à petits pas vers la fenêtre
+qu'il entrevoyait. La nuit n'était pas très obscure; c'était une pleine
+lune sur laquelle couraient de larges nuées chassées par le vent. Cela
+faisait au dehors des alternatives d'ombre et de clarté, des éclipses,
+puis des éclaircies, et au dedans une sorte de crépuscule. Ce
+crépuscule, suffisant pour qu'on pût se guider, intermittent à cause des
+nuages, ressemblait à l'espèce de lividité qui tombe d'un soupirail de
+cave devant lequel vont et viennent des passants. Arrivé à la fenêtre,
+Jean Valjean l'examina. Elle était sans barreaux, donnait sur le jardin
+et n'était fermée, selon la mode du pays, que d'une petite clavette. Il
+l'ouvrit, mais, comme un air froid et vif entra brusquement dans la
+chambre, il la referma tout de suite. Il regarda le jardin de ce regard
+attentif qui étudie plus encore qu'il ne regarde. Le jardin était enclos
+d'un mur blanc assez bas, facile à escalader. Au fond, au-delà, il
+distingua des têtes d'arbres également espacées, ce qui indiquait que ce
+mur séparait le jardin d'une avenue ou d'une ruelle plantée.
+
+Ce coup d'oeil jeté, il fit le mouvement d'un homme déterminé, marcha à
+son alcôve, prit son havresac, l'ouvrit, le fouilla, en tira quelque
+chose qu'il posa sur le lit, mit ses souliers dans une des poches,
+referma le tout, chargea le sac sur ses épaules, se couvrit de sa
+casquette dont il baissa la visière sur ses yeux, chercha son bâton en
+tâtonnant, et l'alla poser dans l'angle de la fenêtre, puis revint au
+lit et saisit résolument l'objet qu'il y avait déposé. Cela ressemblait
+à une barre de fer courte, aiguisée comme un épieu à l'une de ses
+extrémités.
+
+Il eût été difficile de distinguer dans les ténèbres pour quel emploi
+avait pu être façonné ce morceau de fer. C'était peut-être un levier?
+C'était peut-être une massue?
+
+Au jour on eût pu reconnaître que ce n'était autre chose qu'un
+chandelier de mineur. On employait alors quelquefois les forçats à
+extraire de la roche des hautes collines qui environnent Toulon, et il
+n'était pas rare qu'ils eussent à leur disposition des outils de mineur.
+Les chandeliers des mineurs sont en fer massif, terminés à leur
+extrémité inférieure par une pointe au moyen de laquelle on les enfonce
+dans le rocher.
+
+Il prit ce chandelier dans sa main droite, et retenant son haleine,
+assourdissant son pas, il se dirigea vers la porte de la chambre
+voisine, celle de l'évêque, comme on sait. Arrivé à cette porte, il la
+trouva entrebâillée. L'évêque ne l'avait point fermée.
+
+
+
+
+Chapitre XI
+
+Ce qu'il fait
+
+
+Jean Valjean écouta. Aucun bruit.
+
+Il poussa la porte.
+
+Il la poussa du bout du doigt, légèrement, avec cette douceur furtive et
+inquiète d'un chat qui veut entrer.
+
+La porte céda à la pression et fit un mouvement imperceptible et
+silencieux qui élargit un peu l'ouverture.
+
+Il attendit un moment, puis poussa la porte une seconde fois, plus
+hardiment. Elle continua de céder en silence. L'ouverture était assez
+grande maintenant pour qu'il pût passer. Mais il y avait près de la
+porte une petite table qui faisait avec elle un angle gênant et qui
+barrait l'entrée.
+
+Jean Valjean reconnut la difficulté. Il fallait à toute force que
+l'ouverture fût encore élargie.
+
+Il prit son parti, et poussa une troisième fois la porte, plus
+énergiquement que les deux premières. Cette fois il y eut un gond mal
+huilé qui jeta tout à coup dans cette obscurité un cri rauque et
+prolongé.
+
+Jean Valjean tressaillit. Le bruit de ce gond sonna dans son oreille
+avec quelque chose d'éclatant et de formidable comme le clairon du
+jugement dernier. Dans les grossissements fantastiques de la première
+minute, il se figura presque que ce gond venait de s'animer et de
+prendre tout à coup une vie terrible, et qu'il aboyait comme un chien
+pour avertir tout le monde et réveiller les gens endormis.
+
+Il s'arrêta, frissonnant, éperdu, et retomba de la pointe du pied sur le
+talon. Il entendait ses artères battre dans ses tempes comme deux
+marteaux de forge, et il lui semblait que son souffle sortait de sa
+poitrine avec le bruit du vent qui sort d'une caverne. Il lui paraissait
+impossible que l'horrible clameur de ce gond irrité n'eût pas ébranlé
+toute la maison comme une secousse de tremblement de terre; la porte,
+poussée par lui, avait pris l'alarme et avait appelé; le vieillard
+allait se lever, les deux vieilles femmes allaient crier, on viendrait à
+l'aide; avant un quart d'heure, la ville serait en rumeur et la
+gendarmerie sur pied. Un moment il se crut perdu.
+
+Il demeura où il était, pétrifié comme la statue de sel, n'osant faire
+un mouvement.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent. La porte s'était ouverte toute grande. Il
+se hasarda à regarder dans la chambre. Rien n'y avait bougé. Il prêta
+l'oreille. Rien ne remuait dans la maison. Le bruit du gond rouillé
+n'avait éveillé personne. Ce premier danger était passé, mais il y avait
+encore en lui un affreux tumulte. Il ne recula pas pourtant. Même quand
+il s'était cru perdu, il n'avait pas reculé. Il ne songea plus qu'à
+finir vite. Il fit un pas et entra dans la chambre.
+
+Cette chambre était dans un calme parfait. On y distinguait çà et là des
+formes confuses et vagues qui, au jour, étaient des papiers épars sur
+une table, des in-folio ouverts, des volumes empilés sur un tabouret, un
+fauteuil chargé de vêtements, un prie-Dieu, et qui à cette heure
+n'étaient plus que des coins ténébreux et des places blanchâtres. Jean
+Valjean avança avec précaution en évitant de se heurter aux meubles. Il
+entendait au fond de la chambre la respiration égale et tranquille de
+l'évêque endormi.
+
+Il s'arrêta tout à coup. Il était près du lit. Il y était arrivé plus
+tôt qu'il n'aurait cru.
+
+La nature mêle quelquefois ses effets et ses spectacles à nos actions
+avec une espèce d'à-propos sombre et intelligent, comme si elle voulait
+nous faire réfléchir. Depuis près d'une demi-heure un grand nuage
+couvrait le ciel. Au moment où Jean Valjean s'arrêta en face du lit, ce
+nuage se déchira, comme s'il l'eût fait exprès, et un rayon de lune,
+traversant la longue fenêtre, vint éclairer subitement le visage pâle de
+l'évêque. Il dormait paisiblement. Il était presque vêtu dans son lit, à
+cause des nuits froides des Basses-Alpes, d'un vêtement de laine brune
+qui lui couvrait les bras jusqu'aux poignets. Sa tête était renversée
+sur l'oreiller dans l'attitude abandonnée du repos; il laissait pendre
+hors du lit sa main ornée de l'anneau pastoral et d'où étaient tombées
+tant de bonnes oeuvres et de saintes actions. Toute sa face s'illuminait
+d'une vague expression de satisfaction, d'espérance et de béatitude.
+C'était plus qu'un sourire et presque un rayonnement. Il y avait sur son
+front l'inexprimable réverbération d'une lumière qu'on ne voyait pas.
+L'âme des justes pendant le sommeil contemple un ciel mystérieux.
+
+Un reflet de ce ciel était sur l'évêque.
+
+C'était en même temps une transparence lumineuse, car ce ciel était au
+dedans de lui. Ce ciel, c'était sa conscience.
+
+Au moment où le rayon de lune vint se superposer, pour ainsi dire, à
+cette clarté intérieure, l'évêque endormi apparut comme dans une gloire.
+Cela pourtant resta doux et voilé d'un demi-jour ineffable. Cette lune
+dans le ciel, cette nature assoupie, ce jardin sans un frisson, cette
+maison si calme, l'heure, le moment, le silence, ajoutaient je ne sais
+quoi de solennel et d'indicible au vénérable repos de ce sage, et
+enveloppaient d'une sorte d'auréole majestueuse et sereine ces cheveux
+blancs et ces yeux fermés, cette figure où tout était espérance et où
+tout était confiance, cette tête de vieillard et ce sommeil d'enfant.
+
+Il y avait presque de la divinité dans cet homme ainsi auguste à son
+insu. Jean Valjean, lui, était dans l'ombre, son chandelier de fer à la
+main, debout, immobile, effaré de ce vieillard lumineux. Jamais il
+n'avait rien vu de pareil. Cette confiance l'épouvantait. Le monde moral
+n'a pas de plus grand spectacle que celui-là: une conscience troublée et
+inquiète, parvenue au bord d'une mauvaise action, et contemplant le
+sommeil d'un juste.
+
+Ce sommeil, dans cet isolement, et avec un voisin tel que lui, avait
+quelque chose de sublime qu'il sentait vaguement, mais impérieusement.
+
+Nul n'eût pu dire ce qui se passait en lui, pas même lui. Pour essayer
+de s'en rendre compte, il faut rêver ce qu'il y a de plus violent en
+présence de ce qu'il y a de plus doux. Sur son visage même on n'eût rien
+pu distinguer avec certitude. C'était une sorte d'étonnement hagard. Il
+regardait cela. Voilà tout. Mais quelle était sa pensée? Il eût été
+impossible de le deviner. Ce qui était évident, c'est qu'il était ému et
+bouleversé. Mais de quelle nature était cette émotion?
+
+Son oeil ne se détachait pas du vieillard. La seule chose qui se
+dégageât clairement de son attitude et de sa physionomie, c'était une
+étrange indécision. On eût dit qu'il hésitait entre les deux abîmes,
+celui où l'on se perd et celui où l'on se sauve. Il semblait prêt à
+briser ce crâne ou à baiser cette main.
+
+Au bout de quelques instants, son bras gauche se leva lentement vers son
+front, et il ôta sa casquette, puis son bras retomba avec la même
+lenteur, et Jean Valjean rentra dans sa contemplation, sa casquette dans
+la main gauche, sa massue dans la main droite, ses cheveux hérissés sur
+sa tête farouche.
+
+L'évêque continuait de dormir dans une paix profonde sous ce regard
+effrayant. Un reflet de lune faisait confusément visible au-dessus de la
+cheminée le crucifix qui semblait leur ouvrir les bras à tous les deux,
+avec une bénédiction pour l'un et un pardon pour l'autre.
+
+Tout à coup Jean Valjean remit sa casquette sur son front, puis marcha
+rapidement, le long du lit, sans regarder l'évêque, droit au placard
+qu'il entrevoyait près du chevet; il leva le chandelier de fer comme
+pour forcer la serrure; la clef y était; il l'ouvrit; la première chose
+qui lui apparut fut le panier d'argenterie; il le prit, traversa la
+chambre à grands pas sans précaution et sans s'occuper du bruit, gagna
+la porte, rentra dans l'oratoire, ouvrit la fenêtre, saisit un bâton,
+enjamba l'appui du rez-de-chaussée, mit l'argenterie dans son sac, jeta
+le panier, franchit le jardin, sauta par-dessus le mur comme un tigre,
+et s'enfuit.
+
+
+
+
+Chapitre XII
+
+L'évêque travaille
+
+
+Le lendemain, au soleil levant, monseigneur Bienvenu se promenait dans
+son jardin. Madame Magloire accourut vers lui toute bouleversée.
+
+--Monseigneur, monseigneur, cria-t-elle, votre grandeur sait-elle où est
+le panier d'argenterie?
+
+--Oui, dit l'évêque.
+
+--Jésus-Dieu soit béni! reprit-elle. Je ne savais ce qu'il était devenu.
+
+L'évêque venait de ramasser le panier dans une plate-bande. Il le
+présenta à madame Magloire.
+
+--Le voilà.
+
+--Eh bien? dit-elle. Rien dedans! et l'argenterie?
+
+--Ah! repartit l'évêque. C'est donc l'argenterie qui vous occupe? Je ne
+sais où elle est.
+
+--Grand bon Dieu! elle est volée! C'est l'homme d'hier soir qui l'a
+volée!
+
+En un clin d'oeil, avec toute sa vivacité de vieille alerte, madame
+Magloire courut à l'oratoire, entra dans l'alcôve et revint vers
+l'évêque. L'évêque venait de se baisser et considérait en soupirant un
+plant de cochléaria des Guillons que le panier avait brisé en tombant à
+travers la plate-bande. Il se redressa au cri de madame Magloire.
+
+--Monseigneur, l'homme est parti! l'argenterie est volée!
+
+Tout en poussant cette exclamation, ses yeux tombaient sur un angle du
+jardin où l'on voyait des traces d'escalade. Le chevron du mur avait été
+arraché.
+
+--Tenez! c'est par là qu'il s'en est allé. Il a sauté dans la ruelle
+Cochefilet! Ah! l'abomination! Il nous a volé notre argenterie!
+
+L'évêque resta un moment silencieux, puis leva son oeil sérieux, et dit
+à madame Magloire avec douceur:
+
+--Et d'abord, cette argenterie était-elle à nous?
+
+Madame Magloire resta interdite. Il y eut encore un silence, puis
+l'évêque continua:
+
+--Madame Magloire, je détenais à tort et depuis longtemps cette
+argenterie. Elle était aux pauvres. Qu'était-ce que cet homme? Un pauvre
+évidemment.
+
+--Hélas Jésus! repartit madame Magloire. Ce n'est pas pour moi ni pour
+mademoiselle. Cela nous est bien égal. Mais c'est pour monseigneur. Dans
+quoi monseigneur va-t-il manger maintenant?
+
+L'évêque la regarda d'un air étonné.
+
+--Ah çà mais! est-ce qu'il n'y a pas des couverts d'étain?
+
+Madame Magloire haussa les épaules.
+
+--L'étain a une odeur.
+
+--Alors, des couverts de fer.
+
+Madame Magloire fit une grimace significative.
+
+--Le fer a un goût.
+
+--Eh bien, dit l'évêque, des couverts de bois.
+
+Quelques instants après, il déjeunait à cette même table où Jean Valjean
+s'était assis la veille. Tout en déjeunant, monseigneur Bienvenu faisait
+gaîment remarquer à sa soeur qui ne disait rien et à madame Magloire qui
+grommelait sourdement qu'il n'est nullement besoin d'une cuiller ni
+d'une fourchette, même en bois, pour tremper un morceau de pain dans une
+tasse de lait.
+
+--Aussi a-t-on idée! disait madame Magloire toute seule en allant et
+venant, recevoir un homme comme cela! et le loger à côté de soi! et quel
+bonheur encore qu'il n'ait fait que voler! Ah mon Dieu! cela fait frémir
+quand on songe!
+
+Comme le frère et la soeur allaient se lever de table, on frappa à la
+porte.
+
+--Entrez, dit l'évêque.
+
+La porte s'ouvrit. Un groupe étrange et violent apparut sur le seuil.
+Trois hommes en tenaient un quatrième au collet. Les trois hommes
+étaient des gendarmes; l'autre était Jean Valjean.
+
+Un brigadier de gendarmerie, qui semblait conduire le groupe, était près
+de la porte. Il entra et s'avança vers l'évêque en faisant le salut
+militaire.
+
+--Monseigneur... dit-il.
+
+À ce mot Jean Valjean, qui était morne et semblait abattu, releva la
+tête d'un air stupéfait.
+
+--Monseigneur! murmura-t-il. Ce n'est donc pas le curé?...
+
+--Silence! dit un gendarme. C'est monseigneur l'évêque.
+
+Cependant monseigneur Bienvenu s'était approché aussi vivement que son
+grand âge le lui permettait.
+
+--Ah! vous voilà! s'écria-t-il en regardant Jean Valjean. Je suis aise
+de vous voir. Et bien mais! je vous avais donné les chandeliers aussi,
+qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux
+cents francs. Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec vos couverts?
+
+Jean Valjean ouvrit les yeux et regarda le vénérable évêque avec une
+expression qu'aucune langue humaine ne pourrait rendre.
+
+--Monseigneur, dit le brigadier de gendarmerie, ce que cet homme disait
+était donc vrai? Nous l'avons rencontré. Il allait comme quelqu'un qui
+s'en va. Nous l'avons arrêté pour voir. Il avait cette argenterie....
+
+--Et il vous a dit, interrompit l'évêque en souriant, qu'elle lui avait
+été donnée par un vieux bonhomme de prêtre chez lequel il avait passé la
+nuit? Je vois la chose. Et vous l'avez ramené ici? C'est une méprise.
+
+--Comme cela, reprit le brigadier, nous pouvons le laisser aller?
+
+--Sans doute, répondit l'évêque.
+
+Les gendarmes lâchèrent Jean Valjean qui recula.
+
+--Est-ce que c'est vrai qu'on me laisse? dit-il d'une voix presque
+inarticulée et comme s'il parlait dans le sommeil.
+
+--Oui, on te laisse, tu n'entends donc pas? dit un gendarme.
+
+--Mon ami, reprit l'évêque, avant de vous en aller, voici vos
+chandeliers. Prenez-les.
+
+Il alla à la cheminée, prit les deux flambeaux d'argent et les apporta à
+Jean Valjean. Les deux femmes le regardaient faire sans un mot, sans un
+geste, sans un regard qui pût déranger l'évêque.
+
+Jean Valjean tremblait de tous ses membres. Il prit les deux chandeliers
+machinalement et d'un air égaré.
+
+--Maintenant, dit l'évêque, allez en paix.
+
+--À propos, quand vous reviendrez, mon ami, il est inutile de passer par
+le jardin. Vous pourrez toujours entrer et sortir par la porte de la
+rue. Elle n'est fermée qu'au loquet jour et nuit.
+
+Puis se tournant vers la gendarmerie:
+
+--Messieurs, vous pouvez vous retirer.
+
+Les gendarmes s'éloignèrent.
+
+Jean Valjean était comme un homme qui va s'évanouir.
+
+L'évêque s'approcha de lui, et lui dit à voix basse:
+
+--N'oubliez pas, n'oubliez jamais que vous m'avez promis d'employer cet
+argent à devenir honnête homme.
+
+Jean Valjean, qui n'avait aucun souvenir d'avoir rien promis, resta
+interdit. L'évêque avait appuyé sur ces paroles en les prononçant. Il
+reprit avec une sorte de solennité:
+
+--Jean Valjean, mon frère, vous n'appartenez plus au mal, mais au bien.
+C'est votre âme que je vous achète; je la retire aux pensées noires et à
+l'esprit de perdition, et je la donne à Dieu.
+
+
+
+
+Chapitre XIII
+
+Petit-Gervais
+
+
+Jean Valjean sortit de la ville comme s'il s'échappait. Il se mit à
+marcher en toute hâte dans les champs, prenant les chemins et les
+sentiers qui se présentaient sans s'apercevoir qu'il revenait à chaque
+instant sur ses pas. Il erra ainsi toute la matinée, n'ayant pas mangé
+et n'ayant pas faim. Il était en proie à une foule de sensations
+nouvelles. Il se sentait une sorte de colère; il ne savait contre qui.
+Il n'eût pu dire s'il était touché ou humilié. Il lui venait par moments
+un attendrissement étrange qu'il combattait et auquel il opposait
+l'endurcissement de ses vingt dernières années. Cet état le fatiguait.
+Il voyait avec inquiétude s'ébranler au dedans de lui l'espèce de calme
+affreux que l'injustice de son malheur lui avait donné. Il se demandait
+qu'est-ce qui remplacerait cela. Parfois il eût vraiment mieux aimé être
+en prison avec les gendarmes, et que les choses ne se fussent point
+passées ainsi; cela l'eût moins agité. Bien que la saison fut assez
+avancée, il y avait encore çà et là dans les haies quelques fleurs
+tardives dont l'odeur, qu'il traversait en marchant, lui rappelait des
+souvenirs d'enfance. Ces souvenirs lui étaient presque insupportables,
+tant il y avait longtemps qu'ils ne lui étaient apparus.
+
+Des pensées inexprimables s'amoncelèrent ainsi en lui toute la journée.
+
+Comme le soleil déclinait au couchant, allongeant sur le sol l'ombre du
+moindre caillou, Jean Valjean était assis derrière un buisson dans une
+grande plaine rousse absolument déserte. Il n'y avait à l'horizon que
+les Alpes. Pas même le clocher d'un village lointain. Jean Valjean
+pouvait être à trois lieues de Digne. Un sentier qui coupait la plaine
+passait à quelques pas du buisson.
+
+Au milieu de cette méditation qui n'eût pas peu contribué à rendre ses
+haillons effrayants pour quelqu'un qui l'eût rencontré, il entendit un
+bruit joyeux.
+
+Il tourna la tête, et vit venir par le sentier un petit savoyard d'une
+dizaine d'années qui chantait, sa vielle au flanc et sa boîte à marmotte
+sur le dos; un de ces doux et gais enfants qui vont de pays en pays,
+laissant voir leurs genoux par les trous de leur pantalon.
+
+Tout en chantant l'enfant interrompait de temps en temps sa marche et
+jouait aux osselets avec quelques pièces de monnaie qu'il avait dans sa
+main, toute sa fortune probablement. Parmi cette monnaie il y avait une
+pièce de quarante sous. L'enfant s'arrêta à côté du buisson sans voir
+Jean Valjean et fit sauter sa poignée de sous que jusque-là il avait
+reçue avec assez d'adresse tout entière sur le dos de sa main.
+
+Cette fois la pièce de quarante sous lui échappa, et vint rouler vers la
+broussaille jusqu'à Jean Valjean.
+
+Jean Valjean posa le pied dessus.
+
+Cependant l'enfant avait suivi sa pièce du regard, et l'avait vu.
+
+Il ne s'étonna point et marcha droit à l'homme.
+
+C'était un lieu absolument solitaire. Aussi loin que le regard pouvait
+s'étendre, il n'y avait personne dans la plaine ni dans le sentier. On
+n'entendait que les petits cris faibles d'une nuée d'oiseaux de passage
+qui traversaient le ciel à une hauteur immense. L'enfant tournait le dos
+au soleil qui lui mettait des fils d'or dans les cheveux et qui
+empourprait d'une lueur sanglante la face sauvage de Jean Valjean.
+
+--Monsieur, dit le petit savoyard, avec cette confiance de l'enfance qui
+se compose d'ignorance et d'innocence,--ma pièce?
+
+--Comment t'appelles-tu? dit Jean Valjean.
+
+--Petit-Gervais, monsieur.
+
+--Va-t'en, dit Jean Valjean.
+
+--Monsieur, reprit l'enfant, rendez-moi ma pièce.
+
+Jean Valjean baissa la tête et ne répondit pas.
+
+L'enfant recommença:
+
+--Ma pièce, monsieur!
+
+L'oeil de Jean Valjean resta fixé à terre.
+
+--Ma pièce! cria l'enfant, ma pièce blanche! mon argent! Il semblait que
+Jean Valjean n'entendit point. L'enfant le prit au collet de sa blouse
+et le secoua. Et en même temps il faisait effort pour déranger le gros
+soulier ferré posé sur son trésor.
+
+--Je veux ma pièce! ma pièce de quarante sous!
+
+L'enfant pleurait. La tête de Jean Valjean se releva. Il était toujours
+assis. Ses yeux étaient troubles. Il considéra l'enfant avec une sorte
+d'étonnement, puis il étendit la main vers son bâton et cria d'une voix
+terrible:
+
+--Qui est là?
+
+--Moi, monsieur, répondit l'enfant. Petit-Gervais! moi! moi! Rendez-moi
+mes quarante sous, s'il vous plaît! Ôtez votre pied, monsieur, s'il vous
+plaît!
+
+Puis irrité, quoique tout petit, et devenant presque menaçant:
+
+--Ah, çà, ôterez-vous votre pied? Ôtez donc votre pied, voyons.
+
+--Ah! c'est encore toi! dit Jean Valjean, et se dressant brusquement
+tout debout, le pied toujours sur la pièce d'argent, il ajouta:--Veux-tu
+bien te sauver!
+
+L'enfant effaré le regarda, puis commença à trembler de la tête aux
+pieds, et, après quelques secondes de stupeur, se mit à s'enfuir en
+courant de toutes ses forces sans oser tourner le cou ni jeter un cri.
+
+Cependant à une certaine distance l'essoufflement le força de s'arrêter,
+et Jean Valjean, à travers sa rêverie, l'entendit qui sanglotait.
+
+Au bout de quelques instants l'enfant avait disparu. Le soleil s'était
+couché. L'ombre se faisait autour de Jean Valjean. Il n'avait pas mangé
+de la journée; il est probable qu'il avait la fièvre.
+
+Il était resté debout, et n'avait pas changé d'attitude depuis que
+l'enfant s'était enfui. Son souffle soulevait sa poitrine à des
+intervalles longs et inégaux. Son regard, arrêté à dix ou douze pas
+devant lui, semblait étudier avec une attention profonde la forme d'un
+vieux tesson de faïence bleue tombé dans l'herbe. Tout à coup il
+tressaillit; il venait de sentir le froid du soir.
+
+Il raffermit sa casquette sur son front, chercha machinalement à croiser
+et à boutonner sa blouse, fit un pas, et se baissa pour reprendre à
+terre son bâton. En ce moment il aperçut la pièce de quarante sous que
+son pied avait à demi enfoncée dans la terre et qui brillait parmi les
+cailloux.
+
+Ce fut comme une commotion galvanique. Qu'est-ce que c'est que ça?
+dit-il entre ses dents. Il recula de trois pas, puis s'arrêta, sans
+pouvoir détacher son regard de ce point que son pied avait foulé
+l'instant d'auparavant, comme si cette chose qui luisait là dans
+l'obscurité eût été un oeil ouvert fixé sur lui.
+
+Au bout de quelques minutes, il s'élança convulsivement vers la pièce
+d'argent, la saisit, et, se redressant, se mit à regarder au loin dans
+la plaine, jetant à la fois ses yeux vers tous les points de l'horizon,
+debout et frissonnant comme une bête fauve effarée qui cherche un asile.
+
+Il ne vit rien. La nuit tombait, la plaine était froide et vague, de
+grandes brumes violettes montaient dans la clarté crépusculaire.
+
+Il dit: «Ah!» et se mit à marcher rapidement dans une certaine
+direction, du côté où l'enfant avait disparu. Après une centaine de pas,
+il s'arrêta, regarda, et ne vit rien.
+
+Alors il cria de toute sa force: «Petit-Gervais! Petit-Gervais!»
+
+Il se tut, et attendit.
+
+Rien ne répondit.
+
+La campagne était déserte et morne. Il était environné de l'étendue. Il
+n'y avait rien autour de lui qu'une ombre où se perdait son regard et un
+silence où sa voix se perdait.
+
+Une bise glaciale soufflait, et donnait aux choses autour de lui une
+sorte de vie lugubre. Des arbrisseaux secouaient leurs petits bras
+maigres avec une furie incroyable. On eût dit qu'ils menaçaient et
+poursuivaient quelqu'un.
+
+Il recommença à marcher, puis il se mit à courir, et de temps en temps
+il s'arrêtait, et criait dans cette solitude, avec une voix qui était ce
+qu'on pouvait entendre de plus formidable et de plus désolé:
+«Petit-Gervais! Petit-Gervais!»
+
+Certes, si l'enfant l'eût entendu, il eût eu peur et se fût bien gardé
+de se montrer. Mais l'enfant était sans doute déjà bien loin.
+
+Il rencontra un prêtre qui était à cheval. Il alla à lui et lui dit:
+
+--Monsieur le curé, avez-vous vu passer un enfant?
+
+--Non, dit le prêtre.
+
+--Un nommé Petit-Gervais?
+
+--Je n'ai vu personne.
+
+Il tira deux pièces de cinq francs de sa sacoche et les remit au prêtre.
+
+--Monsieur le curé, voici pour vos pauvres.--Monsieur le curé, c'est un
+petit d'environ dix ans qui a une marmotte, je crois, et une vielle. Il
+allait. Un de ces savoyards, vous savez?
+
+--Je ne l'ai point vu.
+
+--Petit-Gervais? il n'est point des villages d'ici? pouvez-vous me dire?
+
+--Si c'est comme vous dites, mon ami, c'est un petit enfant étranger.
+Cela passe dans le pays. On ne les connaît pas.
+
+Jean Valjean prit violemment deux autres écus de cinq francs qu'il donna
+au prêtre.
+
+--Pour vos pauvres, dit-il.
+
+Puis il ajouta avec égarement:
+
+--Monsieur l'abbé, faites-moi arrêter. Je suis un voleur.
+
+Le prêtre piqua des deux et s'enfuit très effrayé.
+
+Jean Valjean se remit à courir dans la direction qu'il avait d'abord
+prise.
+
+Il fit de la sorte un assez long chemin, regardant, appelant, criant,
+mais il ne rencontra plus personne. Deux ou trois fois il courut dans la
+plaine vers quelque chose qui lui faisait l'effet d'un être couché ou
+accroupi; ce n'étaient que des broussailles ou des roches à fleur de
+terre. Enfin, à un endroit où trois sentiers se croisaient, il s'arrêta.
+La lune s'était levée. Il promena sa vue au loin et appela une dernière
+fois: «Petit-Gervais! Petit-Gervais! Petit-Gervais!» Son cri s'éteignit
+dans la brume, sans même éveiller un écho. Il murmura encore:
+«Petit-Gervais!» mais d'une voix faible et presque inarticulée. Ce fut
+là son dernier effort; ses jarrets fléchirent brusquement sous lui comme
+si une puissance invisible l'accablait tout à coup du poids de sa
+mauvaise conscience; il tomba épuisé sur une grosse pierre, les poings
+dans ses cheveux et le visage dans ses genoux, et il cria: «Je suis un
+misérable!»
+
+Alors son coeur creva et il se mit à pleurer. C'était la première fois
+qu'il pleurait depuis dix-neuf ans.
+
+Quand Jean Valjean était sorti de chez l'évêque, on l'a vu, il était
+hors de tout ce qui avait été sa pensée jusque-là. Il ne pouvait se
+rendre compte de ce qui se passait en lui. Il se raidissait contre
+l'action angélique et contre les douces paroles du vieillard. «Vous
+m'avez promis de devenir honnête homme. Je vous achète votre âme. Je la
+retire à l'esprit de perversité et je la donne au bon Dieu.» Cela lui
+revenait sans cesse. Il opposait à cette indulgence céleste l'orgueil,
+qui est en nous comme la forteresse du mal. Il sentait indistinctement
+que le pardon de ce prêtre était le plus grand assaut et la plus
+formidable attaque dont il eût encore été ébranlé; que son
+endurcissement serait définitif s'il résistait à cette clémence; que,
+s'il cédait, il faudrait renoncer à cette haine dont les actions des
+autres hommes avaient rempli son âme pendant tant d'années, et qui lui
+plaisait; que cette fois il fallait vaincre ou être vaincu, et que la
+lutte, une lutte colossale et décisive, était engagée entre sa
+méchanceté à lui et la bonté de cet homme.
+
+En présence de toutes ces lueurs, il allait comme un homme ivre. Pendant
+qu'il marchait ainsi, les yeux hagards, avait-il une perception
+distincte de ce qui pourrait résulter pour lui de son aventure à Digne?
+Entendait-il tous ces bourdonnements mystérieux qui avertissent ou
+importunent l'esprit à de certains moments de la vie? Une voix lui
+disait-elle à l'oreille qu'il venait de traverser l'heure solennelle de
+sa destinée, qu'il n'y avait plus de milieu pour lui, que si désormais
+il n'était pas le meilleur des hommes il en serait le pire, qu'il
+fallait pour ainsi dire que maintenant il montât plus haut que l'évêque
+ou retombât plus bas que le galérien, que s'il voulait devenir bon il
+fallait qu'il devînt ange; que s'il voulait rester méchant il fallait
+qu'il devînt monstre?
+
+Ici encore il faut se faire ces questions que nous nous sommes déjà
+faites ailleurs, recueillait-il confusément quelque ombre de tout ceci
+dans sa pensée? Certes, le malheur, nous l'avons dit, fait l'éducation
+de l'intelligence; cependant il est douteux que Jean Valjean fût en état
+de démêler tout ce que nous indiquons ici. Si ces idées lui arrivaient,
+il les entrevoyait plutôt qu'il ne les voyait, et elles ne réussissaient
+qu'à le jeter dans un trouble insupportable et presque douloureux. Au
+sortir de cette chose difforme et noire qu'on appelle le bagne, l'évêque
+lui avait fait mal à l'âme comme une clarté trop vive lui eût fait mal
+aux yeux en sortant des ténèbres. La vie future, la vie possible qui
+s'offrait désormais à lui toute pure et toute rayonnante le remplissait
+de frémissements et d'anxiété. Il ne savait vraiment plus où il en
+était. Comme une chouette qui verrait brusquement se lever le soleil, le
+forçat avait été ébloui et comme aveuglé par la vertu.
+
+Ce qui était certain, ce dont il ne se doutait pas, c'est qu'il n'était
+déjà plus le même homme, c'est que tout était changé en lui, c'est qu'il
+n'était plus en son pouvoir de faire que l'évêque ne lui eût pas parlé
+et ne l'eût pas touché.
+
+Dans cette situation d'esprit, il avait rencontré Petit-Gervais et lui
+avait volé ses quarante sous. Pourquoi? Il n'eût assurément pu
+l'expliquer; était-ce un dernier effet et comme un suprême effort des
+mauvaises pensées qu'il avait apportées du bagne, un reste d'impulsion,
+un résultat de ce qu'on appelle en statique la _force acquise_? C'était
+cela, et c'était aussi peut-être moins encore que cela. Disons-le
+simplement, ce n'était pas lui qui avait volé, ce n'était pas l'homme,
+c'était la bête qui, par habitude et par instinct, avait stupidement
+posé le pied sur cet argent, pendant que l'intelligence se débattait au
+milieu de tant d'obsessions inouïes et nouvelles. Quand l'intelligence
+se réveilla et vit cette action de la brute, Jean Valjean recula avec
+angoisse et poussa un cri d'épouvante.
+
+C'est que, phénomène étrange et qui n'était possible que dans la
+situation où il était, en volant cet argent à cet enfant, il avait fait
+une chose dont il n'était déjà plus capable.
+
+Quoi qu'il en soit, cette dernière mauvaise action eut sur lui un effet
+décisif; elle traversa brusquement ce chaos qu'il avait dans
+l'intelligence et le dissipa, mit d'un côté les épaisseurs obscures et
+de l'autre la lumière, et agit sur son âme, dans l'état où elle se
+trouvait, comme de certains réactifs chimiques agissent sur un mélange
+trouble en précipitant un élément et en clarifiant l'autre.
+
+Tout d'abord, avant même de s'examiner et de réfléchir, éperdu, comme
+quelqu'un qui cherche à se sauver, il tâcha de retrouver l'enfant pour
+lui rendre son argent, puis, quand il reconnut que cela était inutile et
+impossible, il s'arrêta désespéré. Au moment où il s'écria: «je suis un
+misérable!» il venait de s'apercevoir tel qu'il était, et il était déjà
+à ce point séparé de lui-même, qu'il lui semblait qu'il n'était plus
+qu'un fantôme, et qu'il avait là devant lui, en chair et en os, le bâton
+à la main, la blouse sur les reins, son sac rempli d'objets volés sur le
+dos, avec son visage résolu et morne, avec sa pensée pleine de projets
+abominables, le hideux galérien Jean Valjean.
+
+L'excès du malheur, nous l'avons remarqué, l'avait fait en quelque sorte
+visionnaire. Ceci fut donc comme une vision. Il vit véritablement ce
+Jean Valjean, cette face sinistre devant lui. Il fut presque au moment
+de se demander qui était cet homme, et il en eut horreur.
+
+Son cerveau était dans un de ces moments violents et pourtant
+affreusement calmes où la rêverie est si profonde qu'elle absorbe la
+réalité. On ne voit plus les objets qu'on a autour de soi, et l'on voit
+comme en dehors de soi les figures qu'on a dans l'esprit.
+
+Il se contempla donc, pour ainsi dire, face à face, et en même temps, à
+travers cette hallucination, il voyait dans une profondeur mystérieuse
+une sorte de lumière qu'il prit d'abord pour un flambeau. En regardant
+avec plus d'attention cette lumière qui apparaissait à sa conscience, il
+reconnut qu'elle avait la forme humaine, et que ce flambeau était
+l'évêque.
+
+Sa conscience considéra tour à tour ces deux hommes ainsi placés devant
+elle, l'évêque et Jean Valjean. Il n'avait pas fallu moins que le
+premier pour détremper le second. Par un de ces effets singuliers qui
+sont propres à ces sortes d'extases, à mesure que sa rêverie se
+prolongeait, l'évêque grandissait et resplendissait à ses yeux, Jean
+Valjean s'amoindrissait et s'effaçait. À un certain moment il ne fut
+plus qu'une ombre. Tout à coup il disparut. L'évêque seul était resté.
+
+Il remplissait toute l'âme de ce misérable d'un rayonnement magnifique.
+Jean Valjean pleura longtemps. Il pleura à chaudes larmes, il pleura à
+sanglots, avec plus de faiblesse qu'une femme, avec plus d'effroi qu'un
+enfant.
+
+Pendant qu'il pleurait, le jour se faisait de plus en plus dans son
+cerveau, un jour extraordinaire, un jour ravissant et terrible à la
+fois. Sa vie passée, sa première faute, sa longue expiation, son
+abrutissement extérieur, son endurcissement intérieur, sa mise en
+liberté réjouie par tant de plans de vengeance, ce qui lui était arrivé
+chez l'évêque, la dernière chose qu'il avait faite, ce vol de quarante
+sous à un enfant, crime d'autant plus lâche et d'autant plus monstrueux
+qu'il venait après le pardon de l'évêque, tout cela lui revint et lui
+apparut, clairement, mais dans une clarté qu'il n'avait jamais vue
+jusque-là. Il regarda sa vie, et elle lui parut horrible; son âme, et
+elle lui parut affreuse. Cependant un jour doux était sur cette vie et
+sur cette âme. Il lui semblait qu'il voyait Satan à la lumière du
+paradis.
+
+Combien d'heures pleura-t-il ainsi? que fit-il après avoir pleuré? où
+alla-t-il? on ne l'a jamais su. Il paraît seulement avéré que, dans
+cette même nuit, le voiturier qui faisait à cette époque le service de
+Grenoble et qui arrivait à Digne vers trois heures du matin, vit en
+traversant la rue de l'évêché un homme dans l'attitude de la prière, à
+genoux sur le pavé, dans l'ombre, devant la porte de monseigneur
+Bienvenu.
+
+
+
+
+Livre troisième--En l'année 1817
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+L'année 1817
+
+
+1817 est l'année que Louis XVIII, avec un certain aplomb royal qui ne
+manquait pas de fierté, qualifiait la vingt-deuxième de son règne. C'est
+l'année où M. Bruguière de Sorsum était célèbre. Toutes les boutiques
+des perruquiers, espérant la poudre et le retour de l'oiseau royal,
+étaient badigeonnées d'azur et fleurdelysées. C'était le temps candide
+où le comte Lynch siégeait tous les dimanches comme marguillier au banc
+d'oeuvre de Saint-Germain-des-Prés en habit de pair de France, avec son
+cordon rouge et son long nez, et cette majesté de profil particulière à
+un homme qui a fait une action d'éclat. L'action d'éclat commise par M.
+Lynch était ceci: avoir, étant maire de Bordeaux, le 12 mars 1814, donné
+la ville un peu trop tôt à M. le duc d'Angoulême. De là sa pairie. En
+1817, la mode engloutissait les petits garçons de quatre à six ans sous
+de vastes casquettes en cuir maroquiné à oreillons assez ressemblantes à
+des mitres d'esquimaux. L'armée française était vêtue de blanc, à
+l'autrichienne; les régiments s'appelaient légions; au lieu de chiffres
+ils portaient les noms des départements. Napoléon était à Sainte-Hélène,
+et, comme l'Angleterre lui refusait du drap vert, il faisait retourner
+ses vieux habits. En 1817, Pellegrini chantait, mademoiselle Bigottini
+dansait; Potier régnait; Odry n'existait pas encore. Madame Saqui
+succédait à Forioso. Il y avait encore des Prussiens en France. M.
+Delalot était un personnage. La légitimité venait de s'affirmer en
+coupant le poing, puis la tête, à Pleignier, à Carbonneau et à Tolleron.
+Le prince de Talleyrand, grand chambellan, et l'abbé Louis, ministre
+désigné des finances, se regardaient en riant du rire de deux augures;
+tous deux avaient célébré, le 14 juillet 1790, la messe de la Fédération
+au Champ de Mars; Talleyrand l'avait dite comme évêque, Louis l'avait
+servie comme diacre. En 1817, dans les contre-allées de ce même Champ de
+Mars, on apercevait de gros cylindres de bois, gisant sous la pluie,
+pourrissant dans l'herbe, peints en bleu avec des traces d'aigles et
+d'abeilles dédorées. C'étaient les colonnes qui, deux ans auparavant,
+avaient soutenu l'estrade de l'empereur au Champ-de-Mai. Elles étaient
+noircies çà et là de la brûlure du bivouac des Autrichiens baraqués près
+du Gros-Caillou. Deux ou trois de ces colonnes avaient disparu dans les
+feux de ces bivouacs et avaient chauffé les larges mains des
+_kaiserlicks_. Le Champ de Mai avait eu cela de remarquable qu'il avait
+été tenu au mois de juin et au Champ de Mars. En cette année 1817, deux
+choses étaient populaires: le Voltaire-Touquet et la tabatière à la
+Charte. L'émotion parisienne la plus récente était le crime de Dautun
+qui avait jeté la tête de son frère dans le bassin du Marché-aux-Fleurs.
+On commençait à faire au ministère de la marine une enquête sur cette
+fatale frégate de la Méduse qui devait couvrir de honte Chaumareix et de
+gloire Géricault. Le colonel Selves allait en Égypte pour y devenir
+Soliman pacha. Le palais des Thermes, rue de la Harpe, servait de
+boutique à un tonnelier. On voyait encore sur la plate-forme de la tour
+octogone de l'hôtel de Cluny la petite logette en planches qui avait
+servi d'observatoire à Messier, astronome de la marine sous Louis XVI.
+La duchesse de Duras lisait à trois ou quatre amis, dans son boudoir
+meublé d'X en satin bleu ciel, _Ourika_ inédite. On grattait les N au
+Louvre. Le pont d'Austerlitz abdiquait et s'intitulait pont du Jardin du
+Roi, double énigme qui déguisait à la fois le pont d'Austerlitz et le
+jardin des Plantes. Louis XVIII, préoccupé, tout en annotant du coin de
+l'ongle Horace, des héros qui se font empereurs et des sabotiers qui se
+font dauphins, avait deux soucis: Napoléon et Mathurin Bruneau.
+L'académie française donnait pour sujet de prix: _Le bonheur que procure
+l'étude_. M. Bellart était officiellement éloquent. On voyait germer à
+son ombre ce futur avocat général de Broè, promis aux sarcasmes de
+Paul-Louis Courier. Il y avait un faux Chateaubriand appelé Marchangy,
+en attendant qu'il y eut un faux Marchangy appelé d'Arlincourt. _Claire
+d'Albe_ et _Malek-Adel_ étaient des chefs-d'oeuvre; madame Cottin était
+déclarée le premier écrivain de l'époque. L'institut laissait rayer de
+sa liste l'académicien Napoléon Bonaparte. Une ordonnance royale
+érigeait Angoulême en école de marine, car, le duc d'Angoulême étant
+grand amiral, il était évident que la ville d'Angoulême avait de droit
+toutes les qualités d'un port de mer, sans quoi le principe monarchique
+eût été entamé. On agitait en conseil des ministres la question de
+savoir si l'on devait tolérer les vignettes représentant des voltiges
+qui assaisonnaient les affiches de Franconi et qui attroupaient les
+polissons des rues. M. Paër, auteur de l'_Agnese_, bonhomme à la face
+carrée qui avait une verrue sur la joue, dirigeait les petits concerts
+intimes de la marquise de Sassenaye, rue de la Ville-l'Évêque. Toutes
+les jeunes filles chantaient _l'Ermite de Saint-Avelle_, paroles
+d'Edmond Géraud. _Le Nain jaune_ se transformait en _Miroir_. Le café
+Lemblin tenait pour l'empereur contre le café Valois qui tenait pour les
+Bourbons. On venait de marier à une princesse de Sicile M. le duc de
+Berry, déjà regardé du fond de l'ombre par Louvel. Il y avait un an que
+madame de Staël était morte. Les gardes du corps sifflaient mademoiselle
+Mars. Les grands journaux étaient tout petits. Le format était
+restreint, mais la liberté était grande. _Le Constitutionnel_ était
+constitutionnel. _La Minerve_ appelait Chateaubriand _Chateaubriant_. Ce
+_t_ faisait beaucoup rire les bourgeois aux dépens du grand écrivain.
+Dans des journaux vendus, des journalistes prostitués insultaient les
+proscrits de 1815; David n'avait plus de talent, Arnault n'avait plus
+d'esprit, Carnot n'avait plus de probité; Soult n'avait gagné aucune
+bataille; il est vrai que Napoléon n'avait plus de génie. Personne
+n'ignore qu'il est assez rare que les lettres adressées par la poste à
+un exilé lui parviennent, les polices se faisant un religieux devoir de
+les intercepter. Le fait n'est point nouveau; Descartes, banni, s'en
+plaignait. Or, David ayant, dans un journal belge, montré quelque humeur
+de ne pas recevoir les lettres qu'on lui écrivait, ceci paraissait
+plaisant aux feuilles royalistes qui bafouaient à cette occasion le
+proscrit. Dire: _les régicides_, ou dire: _les votants_, dire: _les
+ennemis_, ou dire: _les alliés_, dire: _Napoléon_, ou dire: _Buonaparte_,
+cela séparait deux hommes plus qu'un abîme. Tous les gens de bons sens
+convenaient que l'ère des révolutions était à jamais fermée par le roi
+Louis XVIII, surnommé «l'immortel auteur de la charte». Au terre-plein
+du Pont-Neuf, on sculptait le mot _Redivivus_, sur le piédestal qui
+attendait la statue de Henri IV. M. Piet ébauchait, rue Thérèse, n° 4,
+son conciliabule pour consolider la monarchie. Les chefs de la droite
+disaient dans les conjonctures graves: «Il faut écrire à Bacot». MM.
+Canuel, O'Mahony et de Chappedelaine esquissaient, un peu approuvés de
+Monsieur, ce qui devait être plus tard «la conspiration du bord de
+l'eau». L'Épingle Noire complotait de son côté. Delaverderie s'abouchait
+avec Trogoff. M. Decazes, esprit dans une certaine mesure libéral,
+dominait. Chateaubriand, debout tous les matins devant sa fenêtre du n°
+27 de la rue Saint-Dominique, en pantalon à pieds et en pantoufles, ses
+cheveux gris coiffés d'un madras, les yeux fixés sur un miroir, une
+trousse complète de chirurgien dentiste ouverte devant lui, se curait
+les dents, qu'il avait charmantes, tout en dictant des variantes de _la
+Monarchie selon la Charte_ à M. Pilorge, son secrétaire. La critique
+faisant autorité préférait Lafon à Talma. M. de Féletz signait A.; M.
+Hoffmann signait Z. Charles Nodier écrivait _Thérèse Aubert_. Le divorce
+était aboli. Les lycées s'appelaient collèges. Les collégiens, ornés au
+collet d'une fleur de lys d'or, s'y gourmaient à propos du roi de Rome.
+La contre-police du château dénonçait à son altesse royale Madame le
+portrait, partout exposé, de M. le duc d'Orléans, lequel avait meilleure
+mine en uniforme de colonel général des houzards que M. le duc de Berry
+en uniforme de colonel général des dragons; grave inconvénient. La ville
+de Paris faisait redorer à ses frais le dôme des Invalides. Les hommes
+sérieux se demandaient ce que ferait, dans telle ou telle occasion, M.
+de Trinquelague; M. Clausel de Montals se séparait, sur divers points,
+de M. Clausel de Coussergues; M. de Salaberry n'était pas content. Le
+comédien Picard, qui était de l'Académie dont le comédien Molière
+n'avait pu être, faisait jouer _les deux Philibert_ à l'Odéon, sur le
+fronton duquel l'arrachement des lettres laissait encore lire
+distinctement: THÉÂTRE DE L'IMPÉRATRICE. On prenait parti pour ou contre
+Cugnet de Montarlot. Fabvier était factieux; Bavoux était
+révolutionnaire. Le libraire Pélicier publiait une édition de Voltaire,
+sous ce titre: _OEuvres de Voltaire_, de l'Académie française. «Cela
+fait venir les acheteurs», disait cet éditeur naïf. L'opinion générale
+était que M. Charles Loyson, serait le génie du siècle; l'envie
+commençait à le mordre, signe de gloire; et l'on faisait sur lui ce
+vers:
+
+_Même quand Loyson vole, on sent qu'il a des pattes._
+
+Le cardinal Fesch refusant de se démettre, M. de Pins, archevêque
+d'Amasie, administrait le diocèse de Lyon. La querelle de la vallée des
+Dappes commençait entre la Suisse et la France par un mémoire du
+capitaine Dufour, depuis général. Saint-Simon, ignoré, échafaudait son
+rêve sublime. Il y avait à l'académie des sciences un Fourier célèbre
+que la postérité a oublié et dans je ne sais quel grenier un Fourier
+obscur dont l'avenir se souviendra. Lord Byron commençait à poindre; une
+note d'un poème de Millevoye l'annonçait à la France en ces termes: _un
+certain lord Baron_. David d'Angers s'essayait à pétrir le marbre.
+L'abbé Caron parlait avec éloge, en petit comité de séminaristes, dans
+le cul-de-sac des Feuillantines, d'un prêtre inconnu nommé Félicité
+Robert qui a été plus tard Lamennais. Une chose qui fumait et clapotait
+sur la Seine avec le bruit d'un chien qui nage allait et venait sous les
+fenêtres des Tuileries, du pont Royal au pont Louis XV c'était une
+mécanique bonne à pas grand'chose, une espèce de joujou, une rêverie
+d'inventeur songe-creux, une utopie: un bateau à vapeur. Les Parisiens
+regardaient cette inutilité avec indifférence. M. de Vaublanc,
+réformateur de l'Institut par coup d'État, ordonnance et fournée, auteur
+distingué de plusieurs académiciens, après en avoir fait, ne pouvait
+parvenir à l'être. Le faubourg Saint-Germain et la pavillon Marsan
+souhaitaient pour préfet de police M. Delaveau, à cause de sa dévotion.
+Dupuytren et Récamier se prenaient de querelle à l'amphithéâtre de
+l'École de médecine et se menaçaient du poing à propos de la divinité de
+Jésus-Christ. Cuvier, un oeil sur la Genèse et l'autre sur la nature,
+s'efforçait de plaire à la réaction bigote en mettant les fossiles
+d'accord avec les textes et en faisant flatter Moïse par les
+mastodontes. M. François de Neufchâteau, louable cultivateur de la
+mémoire de Parmentier, faisait mille efforts pour que _pomme de terre_
+fût prononcée _parmentière_, et n'y réussissait point. L'abbé Grégoire,
+ancien évêque, ancien conventionnel, ancien sénateur, était passé dans
+la polémique royaliste à l'état «d'infâme Grégoire». Cette locution que
+nous venons d'employer: _passer à l'état de_, était dénoncée comme
+néologisme par M. Royer-Collard. On pouvait distinguer encore à sa
+blancheur, sous la troisième arche du pont d'Iéna, la pierre neuve avec
+laquelle, deux ans auparavant, on avait bouché le trou de mine pratiqué
+par Blücher pour faire sauter le pont. La justice appelait à sa barre un
+homme qui, en voyant entrer le comte d'Artois à Notre-Dame, avait dit
+tout haut: _Sapristi! je regrette le temps où je voyais Bonaparte et
+Talma entrer bras dessus bras dessous au Bal-Sauvage_. Propos séditieux.
+Six mois de prison. Des traîtres se montraient déboutonnés; des hommes
+qui avaient passé à l'ennemi la veille d'une bataille ne cachaient rien
+de la récompense et marchaient impudiquement en plein soleil dans le
+cynisme des richesses et des dignités; des déserteurs de Ligny et des
+Quatre-Bras, dans le débraillé de leur turpitude payée, étalaient leur
+dévouement monarchique tout nu; oubliant ce qui est écrit en Angleterre
+sur la muraille intérieure des water-closets publics: _Please adjust
+your dress before leaving_.
+
+Voilà, pêle-mêle, ce qui surnage confusément de l'année 1817, oubliée
+aujourd'hui. L'histoire néglige presque toutes ces particularités, et ne
+peut faire autrement; l'infini l'envahirait. Pourtant ces détails, qu'on
+appelle à tort petits--il n'y a ni petits faits dans l'humanité, ni
+petites feuilles dans la végétation--sont utiles. C'est de la
+physionomie des années que se compose la figure des siècles.
+
+En cette année 1817, quatre jeunes Parisiens firent «une bonne farce».
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Double quatuor
+
+
+Ces Parisiens étaient l'un de Toulouse, l'autre de Limoges, le troisième
+de Cahors et le quatrième de Montauban; mais ils étaient étudiants, et
+qui dit étudiant dit parisien; étudier à Paris, c'est naître à Paris.
+
+Ces jeunes gens étaient insignifiants; tout le monde a vu ces
+figures-là; quatre échantillons du premier venu; ni bons ni mauvais, ni
+savants ni ignorants, ni des génies ni des imbéciles; beaux de ce
+charmant avril qu'on appelle vingt ans. C'étaient quatre Oscars
+quelconques, car à cette époque les Arthurs n'existaient pas encore.
+_Brûlez pour lui les parfums d'Arabie_, s'écriait la romance, _Oscar
+s'avance, Oscar, je vais le voir!_ On sortait d'Ossian, l'élégance était
+scandinave et calédonienne, le genre anglais pur ne devait prévaloir que
+plus tard, et le premier des Arthurs, Wellington, venait à peine de
+gagner la bataille de Waterloo.
+
+Ces Oscars s'appelaient l'un Félix Tholomyès, de Toulouse; l'autre
+Listolier, de Cahors; l'autre Fameuil, de Limoges; le dernier
+Blachevelle, de Montauban. Naturellement chacun avait sa maîtresse.
+Blachevelle aimait Favourite, ainsi nommée parce qu'elle était allée en
+Angleterre; Listolier adorait Dahlia, qui avait pris pour nom de guerre
+un nom de fleur; Fameuil idolâtrait Zéphine, abrégé de Joséphine;
+Tholomyès avait Fantine, dite la Blonde à cause de ses beaux cheveux
+couleur de soleil.
+
+Favourite, Dahlia, Zéphine et Fantine étaient quatre ravissantes filles,
+parfumées et radieuses, encore un peu ouvrières, n'ayant pas tout à fait
+quitté leur aiguille, dérangées par les amourettes, mais ayant sur le
+visage un reste de la sérénité du travail et dans l'âme cette fleur
+d'honnêteté qui dans la femme survit à la première chute. Il y avait une
+des quatre qu'on appelait la jeune, parce qu'elle était la cadette; et
+une qu'on appelait la vieille. La vieille avait vingt-trois ans. Pour ne
+rien celer, les trois premières étaient plus expérimentées, plus
+insouciantes et plus envolées dans le bruit de la vie que Fantine la
+Blonde, qui en était à sa première illusion.
+
+Dahlia, Zéphine, et surtout Favourite, n'en auraient pu dire autant. Il
+y avait déjà plus d'un épisode à leur roman à peine commencé, et
+l'amoureux, qui s'appelait Adolphe au premier chapitre, se trouvait être
+Alphonse au second, et Gustave au troisième. Pauvreté et coquetterie
+sont deux conseillères fatales, l'une gronde, l'autre flatte; et les
+belles filles du peuple les ont toutes les deux qui leur parlent bas à
+l'oreille, chacune de son côté. Ces âmes mal gardées écoutent. De là les
+chutes qu'elles font et les pierres qu'on leur jette. On les accable
+avec la splendeur de tout ce qui est immaculé et inaccessible. Hélas! si
+la _Yungfrau_ avait faim?
+
+Favourite, ayant été en Angleterre, avait pour admiratrices Zéphine et
+Dahlia. Elle avait eu de très bonne heure un chez-soi. Son père était un
+vieux professeur de mathématiques brutal et qui gasconnait; point marié,
+courant le cachet malgré l'âge. Ce professeur, étant jeune, avait vu un
+jour la robe d'une femme de chambre s'accrocher à un garde-cendre; il
+était tombé amoureux de cet accident. Il en était résulté Favourite.
+Elle rencontrait de temps en temps son père, qui la saluait. Un matin,
+une vieille femme à l'air béguin était entrée chez elle et lui avait
+dit:
+
+--Vous ne me connaissez pas, mademoiselle?
+
+--Non.
+
+--Je suis ta mère.
+
+Puis la vieille avait ouvert le buffet, bu et mangé, fait apporter un
+matelas qu'elle avait, et s'était installée. Cette mère, grognon et
+dévote, ne parlait jamais à Favourite, restait des heures sans souffler
+mot, déjeunait, dînait et soupait comme quatre, et descendait faire
+salon chez le portier, où elle disait du mal de sa fille.
+
+Ce qui avait entraîné Dahlia vers Listolier, vers d'autres peut-être,
+vers l'oisiveté, c'était d'avoir de trop jolis ongles roses. Comment
+faire travailler ces ongles-là? Qui veut rester vertueuse ne doit pas
+avoir pitié de ses mains. Quant à Zéphine, elle avait conquis Fameuil
+par sa petite manière mutine et caressante de dire: «Oui, monsieur».
+
+Les jeunes gens étant camarades, les jeunes filles étaient amies. Ces
+amours-là sont toujours doublés de ces amitiés-là.
+
+Sage et philosophe, c'est deux; et ce qui le prouve, c'est que, toutes
+réserves faites sur ces petits ménages irréguliers, Favourite, Zéphine
+et Dahlia étaient des filles philosophes, et Fantine une fille sage.
+
+Sage, dira-t-on? et Tholomyès? Salomon répondrait que l'amour fait
+partie de la sagesse. Nous nous bornons à dire que l'amour de Fantine
+était un premier amour, un amour unique, un amour fidèle.
+
+Elle était la seule des quatre qui ne fût tutoyée que par un seul.
+
+Fantine était un de ces êtres comme il en éclôt, pour ainsi dire, au
+fond du peuple. Sortie des plus insondables épaisseurs de l'ombre
+sociale, elle avait au front le signe de l'anonyme et de l'inconnu. Elle
+était née à Montreuil-sur-mer. De quels parents? Qui pourrait le dire?
+On ne lui avait jamais connu ni père ni mère. Elle se nommait Fantine.
+Pourquoi Fantine? On ne lui avait jamais connu d'autre nom. À l'époque
+de sa naissance, le Directoire existait encore. Point de nom de famille,
+elle n'avait pas de famille; point de nom de baptême, l'église n'était
+plus là. Elle s'appela comme il plut au premier passant qui la rencontra
+toute petite, allant pieds nus dans la rue. Elle reçut un nom comme elle
+recevait l'eau des nuées sur son front quand il pleuvait. On l'appela la
+petite Fantine. Personne n'en savait davantage. Cette créature humaine
+était venue dans la vie comme cela. À dix ans, Fantine quitta la ville
+et s'alla mettre en service chez des fermiers des environs. À quinze
+ans, elle vint à Paris "chercher fortune". Fantine était belle et resta
+pure le plus longtemps qu'elle put. C'était une jolie blonde avec de
+belles dents. Elle avait de l'or et des perles pour dot, mais son or
+était sur sa tête et ses perles étaient dans sa bouche.
+
+Elle travailla pour vivre; puis, toujours pour vivre, car le coeur a sa
+faim aussi, elle aima.
+
+Elle aima Tholomyès.
+
+Amourette pour lui, passion pour elle. Les rues du quartier latin,
+qu'emplit le fourmillement des étudiants et des grisettes, virent le
+commencement de ce songe. Fantine, dans ces dédales de la colline du
+Panthéon, où tant d'aventures se nouent et se dénouent, avait fui
+longtemps Tholomyès, mais de façon à le rencontrer toujours. Il y a une
+manière d'éviter qui ressemble à chercher. Bref, l'églogue eut lieu.
+
+Blachevelle, Listolier et Fameuil formaient une sorte de groupe dont
+Tholomyès était la tête. C'était lui qui avait l'esprit.
+
+Tholomyès était l'antique étudiant vieux; il était riche; il avait
+quatre mille francs de rente; quatre mille francs de rente, splendide
+scandale sur la montagne Sainte-Geneviève. Tholomyès était un viveur de
+trente ans, mal conservé. Il était ridé et édenté; et il ébauchait une
+calvitie dont il disait lui-même sans tristesse: _crâne à trente ans,
+genou à quarante_. Il digérait médiocrement, et il lui était venu un
+larmoiement à un oeil. Mais à mesure que sa jeunesse s'éteignait, il
+allumait sa gaîté; il remplaçait ses dents par des lazzis, ses cheveux
+par la joie, sa santé par l'ironie, et son oeil qui pleurait riait sans
+cesse. Il était délabré, mais tout en fleurs. Sa jeunesse, pliant bagage
+bien avant l'âge, battait en retraite en bon ordre, éclatait de rire, et
+l'on n'y voyait que du feu. Il avait eu une pièce refusée au Vaudeville.
+Il faisait çà et là des vers quelconques. En outre, il doutait
+supérieurement de toute chose, grande force aux yeux des faibles. Donc,
+étant ironique et chauve, il était le chef. _Iron_ est un mot anglais
+qui veut dire fer. Serait-ce de là que viendrait ironie?
+
+Un jour Tholomyès prit à part les trois autres, fît un geste d'oracle,
+et leur dit:
+
+--Il y a bientôt un an que Fantine, Dahlia, Zéphine et Favourite nous
+demandent de leur faire une surprise. Nous la leur avons promise
+solennellement. Elles nous en parlent toujours, à moi surtout. De même
+qu'à Naples les vieilles femmes crient à saint Janvier: _Faccia
+gialluta, fa o miracolo_. Face jaune, fais ton miracle! nos belles me
+disent sans cesse: «Tholomyès, quand accoucheras-tu de ta surprise?» En
+même temps nos parents nous écrivent. Scie des deux côtés. Le moment me
+semble venu. Causons.
+
+Sur ce, Tholomyès baissa la voix, et articula mystérieusement quelque
+chose de si gai qu'un vaste et enthousiaste ricanement sortit des quatre
+bouches à la fois et que Blachevelle s'écria:
+
+--Ça, c'est une idée!
+
+Un estaminet plein de fumée se présenta, ils y entrèrent, et le reste de
+leur conférence se perdit dans l'ombre.
+
+Le résultat de ces ténèbres fut une éblouissante partie de plaisir qui
+eut lieu le dimanche suivant, les quatre jeunes gens invitant les quatre
+jeunes filles.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Quatre à quatre
+
+
+Ce qu'était une partie de campagne d'étudiants et de grisettes, il y a
+quarante-cinq ans, on se le représente malaisément aujourd'hui. Paris
+n'a plus les mêmes environs; la figure de ce qu'on pourrait appeler la
+vie circumparisienne a complètement changé depuis un demi-siècle; où il
+y avait le coucou, il y a le wagon; où il y avait la patache, il y a le
+bateau à vapeur; on dit aujourd'hui Fécamp comme on disait Saint-Cloud.
+Le Paris de 1862 est une ville qui a la France pour banlieue.
+
+Les quatre couples accomplirent consciencieusement toutes les folies
+champêtres possibles alors. On entrait dans les vacances, et c'était une
+chaude et claire journée d'été. La veille, Favourite, la seule qui sût
+écrire, avait écrit ceci à Tholomyès au nom des quatre: «C'est un bonne
+heure de sortir de bonheur.» C'est pourquoi ils se levèrent à cinq
+heures du matin. Puis ils allèrent à Saint-Cloud par le coche,
+regardèrent la cascade à sec, et s'écrièrent: «Cela doit être bien beau
+quand il y a de l'eau!» déjeunèrent à la _Tête-Noire_, où Castaing
+n'avait pas encore passé, se payèrent une partie de bagues au quinconce
+du grand bassin, montèrent à la lanterne de Diogène, jouèrent des
+macarons à la roulette du pont de Sèvres, cueillirent des bouquets à
+Puteaux, achetèrent des mirlitons à Neuilly, mangèrent partout des
+chaussons de pommes, furent parfaitement heureux.
+
+Les jeunes filles bruissaient et bavardaient comme des fauvettes
+échappées. C'était un délire. Elles donnaient par moments de petites
+tapes aux jeunes gens. Ivresse matinale de la vie! Adorables années!
+L'aile des libellules frissonne. Oh! qui que vous soyez, vous
+souvenez-vous? Avez-vous marché dans les broussailles, en écartant les
+branches à cause de la tête charmante qui vient derrière vous? Avez-vous
+glissé en riant sur quelque talus mouillé par la pluie avec une femme
+aimée qui vous retient par la main et qui s'écrie: «Ah! mes brodequins
+tout neufs! dans quel état ils sont!»
+
+Disons tout de suite que cette joyeuse contrariété, une ondée, manqua à
+cette compagnie de belle humeur, quoique Favourite eût dit en partant,
+avec un accent magistral et maternel: _Les limaces se promènent dans les
+sentiers. Signe de pluie, mes enfants_.
+
+Toutes quatre étaient follement jolies. Un bon vieux poète classique,
+alors en renom, un bonhomme qui avait une Éléonore, M. le chevalier de
+Labouïsse, errant ce jour-là sous les marronniers de Saint-Cloud, les
+vit passer vers dix heures du matin; il s'écria: _Il y en a une de
+trop_, songeant aux Grâces. Favourite, l'amie de Blachevelle, celle de
+vingt-trois ans, la vieille, courait en avant sous les grandes branches
+vertes, sautait les fossés, enjambait éperdument les buissons, et
+présidait cette gaîté avec une verve de jeune faunesse. Zéphine et
+Dahlia, que le hasard avait faites belles de façon qu'elles se faisaient
+valoir en se rapprochant et se complétaient, ne se quittaient point, par
+instinct de coquetterie plus encore que par amitié, et, appuyées l'une à
+l'autre, prenaient des poses anglaises; les premiers _keepsakes_
+venaient de paraître, la mélancolie pointait pour les femmes, comme,
+plus tard, le byronisme pour les hommes, et les cheveux du sexe tendre
+commençaient à s'éplorer. Zéphine et Dahlia étaient coiffées en
+rouleaux. Listolier et Fameuil, engagés dans une discussion sur leurs
+professeurs, expliquaient à Fantine la différence qu'il y avait entre M.
+Delvincourt et M. Blondeau.
+
+Blachevelle semblait avoir été créé expressément pour porter sur son
+bras le dimanche le châle-ternaux boiteux de Favourite.
+
+Tholomyès suivait, dominant le groupe. Il était très gai, mais on
+sentait en lui le gouvernement; il y avait de la dictature dans sa
+jovialité; son ornement principal était un pantalon jambes-d'éléphant,
+en nankin, avec sous-pieds de tresse de cuivre; il avait un puissant
+rotin de deux cents francs à la main, et, comme il se permettait tout,
+une chose étrange appelée cigare, à la bouche. Rien n'étant sacré pour
+lui, il fumait.
+
+--Ce Tholomyès est étonnant, disaient les autres avec vénération. Quels
+pantalons! quelle énergie!
+
+Quant à Fantine, c'était la joie. Ses dents splendides avaient
+évidemment reçu de Dieu une fonction, le rire. Elle portait à sa main
+plus volontiers que sur sa tête son petit chapeau de paille cousue, aux
+longues brides blanches. Ses épais cheveux blonds, enclins à flotter et
+facilement dénoués et qu'il fallait rattacher sans cesse, semblaient
+faits pour la fuite de Galatée sous les saules. Ses lèvres roses
+babillaient avec enchantement. Les coins de sa bouche voluptueusement
+relevés, comme aux mascarons antiques d'Érigone, avaient l'air
+d'encourager les audaces; mais ses longs cils pleins d'ombre
+s'abaissaient discrètement sur ce brouhaha du bas du visage comme pour
+mettre le holà. Toute sa toilette avait on ne sait quoi de chantant et
+de flambant. Elle avait une robe de barège mauve, de petits
+souliers-cothurnes mordorés dont les rubans traçaient des X sur son fin
+bas blanc à jour, et cette espèce de spencer en mousseline, invention
+marseillaise, dont le nom, canezou, corruption du mot _quinze août_
+prononcé à la Canebière, signifie beau temps, chaleur et midi. Les trois
+autres, moins timides, nous l'avons dit, étaient décolletées tout net,
+ce qui, l'été, sous des chapeaux couverts de fleurs, a beaucoup de grâce
+et d'agacerie; mais, à côté de ces ajustements hardis, le canezou de la
+blonde Fantine, avec ses transparences, ses indiscrétions et ses
+réticences, cachant et montrant à la fois, semblait une trouvaille
+provocante de la décence, et la fameuse cour d'amour, présidée par la
+vicomtesse de Cette aux yeux vert de mer, eût peut-être donné le prix de
+la coquetterie à ce canezou qui concourait pour la chasteté. Le plus
+naïf est quelquefois le plus savant. Cela arrive.
+
+Éclatante de face, délicate de profil, les yeux d'un bleu profond, les
+paupières grasses, les pieds cambrés et petits, les poignets et les
+chevilles admirablement emboîtés, la peau blanche laissant voir çà et là
+les arborescences azurées des veines, la joue puérile et franche, le cou
+robuste des Junons éginétiques, la nuque forte et souple, les épaules
+modelées comme par Coustou, ayant au centre une voluptueuse fossette
+visible à travers la mousseline; une gaîté glacée de rêverie;
+sculpturale et exquise; telle était Fantine; et l'on devinait sous ces
+chiffons une statue, et dans cette statue une âme.
+
+Fantine était belle, sans trop le savoir. Les rares songeurs, prêtres
+mystérieux du beau, qui confrontent silencieusement toute chose à la
+perfection, eussent entrevu en cette petite ouvrière, à travers la
+transparence de la grâce parisienne, l'antique euphonie sacrée. Cette
+fille de l'ombre avait de la race. Elle était belle sous les deux
+espèces, qui sont le style et le rythme. Le style est la forme de
+l'idéal; le rythme en est le mouvement.
+
+Nous avons dit que Fantine était la joie, Fantine était aussi la pudeur.
+
+Pour un observateur qui l'eût étudiée attentivement, ce qui se dégageait
+d'elle, à travers toute cette ivresse de l'âge, de la saison et de
+l'amourette, c'était une invincible expression de retenue et de
+modestie. Elle restait un peu étonnée. Ce chaste étonnement-là est la
+nuance qui sépare Psyché de Vénus. Fantine avait les longs doigts blancs
+et fins de la vestale qui remue les cendres du feu sacré avec une
+épingle d'or. Quoiqu'elle n'eût rien refusé, on ne le verra que trop, à
+Tholomyès, son visage, au repos, était souverainement virginal; une
+sorte de dignité sérieuse et presque austère l'envahissait soudainement
+à de certaines heures, et rien n'était singulier et troublant comme de
+voir la gaîté s'y éteindre si vite et le recueillement y succéder sans
+transition à l'épanouissement. Cette gravité subite, parfois sévèrement
+accentuée, ressemblait au dédain d'une déesse. Son front, son nez et son
+menton offraient cet équilibre de ligne, très distinct de l'équilibre de
+proportion, et d'où résulte l'harmonie du visage; dans l'intervalle si
+caractéristique qui sépare la base du nez de la lèvre supérieure, elle
+avait ce pli imperceptible et charmant, signe mystérieux de la chasteté
+qui rendit Barberousse amoureux d'une Diane trouvée dans les fouilles
+d'Icône.
+
+L'amour est une faute; soit. Fantine était l'innocence surnageant sur la
+faute.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole
+
+
+Cette journée-là était d'un bout à l'autre faite d'aurore. Toute la
+nature semblait avoir congé, et rire. Les parterres de Saint-Cloud
+embaumaient; le souffle de la Seine remuait vaguement les feuilles;
+les branches gesticulaient dans le vent; les abeilles mettaient les
+jasmins au pillage; toute une bohème de papillons s'ébattait dans les
+achillées, les trèfles et les folles avoines; il y avait dans l'auguste
+parc du roi de France un tas de vagabonds, les oiseaux.
+
+Les quatre joyeux couples, mêlés au soleil, aux champs, aux fleurs, aux
+arbres, resplendissaient.
+
+Et, dans cette communauté de paradis, parlant, chantant, courant,
+dansant, chassant aux papillons, cueillant des liserons, mouillant leurs
+bas à jour roses dans les hautes herbes, fraîches, folles, point
+méchantes, toutes recevaient un peu çà et là les baisers de tous,
+excepté Fantine, enfermée dans sa vague résistance rêveuse et farouche,
+et qui aimait.
+
+--Toi, lui disait Favourite, tu as toujours l'air chose.
+
+Ce sont là les joies. Ces passages de couples heureux sont un appel
+profond à la vie et à la nature, et font sortir de tout la caresse et la
+lumière. Il y avait une fois une fée qui fit les prairies et les arbres
+exprès pour les amoureux. De là cette éternelle école buissonnière des
+amants qui recommence sans cesse et qui durera tant qu'il y aura des
+buissons et des écoliers. De là la popularité du printemps parmi les
+penseurs. Le patricien et le gagne-petit, le duc et pair et le robin,
+les gens de la cour et les gens de la ville, comme on parlait autrefois,
+tous sont sujets de cette fée. On rit, on se cherche, il y a dans l'air
+une clarté d'apothéose, quelle transfiguration que d'aimer! Les clercs
+de notaire sont des dieux. Et les petits cris, les poursuites dans
+l'herbe, les tailles prises au vol, ces jargons qui sont des mélodies,
+ces adorations qui éclatent dans la façon de dire une syllabe, ces
+cerises arrachées d'une bouche à l'autre, tout cela flamboie et passe
+dans des gloires célestes. Les belles filles font un doux gaspillage
+d'elles-mêmes. On croit que cela ne finira jamais. Les philosophes, les
+poètes, les peintres regardent ces extases et ne savent qu'en faire,
+tant cela les éblouit. Le départ pour Cythère! s'écrie Watteau; Lancret,
+le peintre de la roture, contemple ses bourgeois envolés dans le bleu;
+Diderot tend les bras à toutes ces amourettes, et d'Urfé y mêle des
+druides.
+
+Après le déjeuner les quatre couples étaient allés voir, dans ce qu'on
+appelait alors le carré du roi, une plante nouvellement arrivée de
+l'Inde, dont le nom nous échappe en ce moment, et qui à cette époque
+attirait tout Paris à Saint-Cloud; c'était un bizarre et charmant
+arbrisseau haut sur tige, dont les innombrables branches fines comme des
+fils, ébouriffées, sans feuilles, étaient couvertes d'un million de
+petites rosettes blanches; ce qui faisait que l'arbuste avait l'air
+d'une chevelure pouilleuse de fleurs. Il y avait toujours foule à
+l'admirer.
+
+L'arbuste vu, Tholomyès s'était écrié: «J'offre des ânes!» et, prix fait
+avec un ânier, ils étaient revenus par Vanves et Issy. À Issy, incident.
+Le parc, Bien National possédé à cette époque par le munitionnaire
+Bourguin, était d'aventure tout grand ouvert. Ils avaient franchi la
+grille, visité l'anachorète mannequin dans sa grotte, essayé les petits
+effets mystérieux du fameux cabinet des miroirs, lascif traquenard digne
+d'un satyre devenu millionnaire ou de Turcaret métamorphosé en Priape.
+Ils avaient robustement secoué le grand filet balançoire attaché aux
+deux châtaigniers célébrés par l'abbé de Bernis. Tout en y balançant ces
+belles l'une après l'autre, ce qui faisait, parmi les rires universels,
+des plis de jupe envolée où Greuze eût trouvé son compte, le toulousain
+Tholomyès, quelque peu espagnol, Toulouse est cousine de Tolosa,
+chantait, sur une mélopée mélancolique, la vieille chanson _gallega_
+probablement inspirée par quelque belle fille lancée à toute volée sur
+une corde entre deux arbres:
+
+ _Soy de Badajoz._
+ _Amor me llama._
+ _Toda mi alma_
+ _Es en mi ojos_
+ _Porque enseñas_
+ _À tus piernas._
+
+Fantine seule refusa de se balancer.
+
+--Je n'aime pas qu'on ait du genre comme ça, murmura assez aigrement
+Favourite.
+
+Les ânes quittés, joie nouvelle; on passa la Seine en bateau, et de
+Passy, à pied, ils gagnèrent la barrière de l'Étoile. Ils étaient, on
+s'en souvient, debout depuis cinq heures du matin; mais, bah! _il n'y a
+pas de lassitude le dimanche_, disait Favourite; _le dimanche, la
+fatigue ne travaille pas_. Vers trois heures les quatre couples, effarés
+de bonheur, dégringolaient aux montagnes russes, édifice singulier qui
+occupait alors les hauteurs Beaujon et dont on apercevait la ligne
+serpentante au-dessus des arbres des Champs-Élysées.
+
+De temps en temps Favourite s'écriait:
+
+--Et la surprise? je demande la surprise.
+
+--Patience, répondait Tholomyès.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Chez Bombarda
+
+
+Les montagnes russes épuisées, on avait songé au dîner; et le radieux
+huitain, enfin un peu las, s'était échoué au cabaret Bombarda,
+succursale qu'avait établie aux Champs-Élysées ce fameux restaurateur
+Bombarda, dont on voyait alors l'enseigne rue de Rivoli à côté du
+passage Delorme.
+
+Une chambre grande, mais laide, avec alcôve et lit au fond (vu la
+plénitude du cabaret le dimanche, il avait fallu accepter ce gîte); deux
+fenêtres d'où l'on pouvait contempler, à travers les ormes, le quai et
+la rivière; un magnifique rayon d'août effleurant les fenêtres; deux
+tables; sur l'une une triomphante montagne de bouquets mêlés à des
+chapeaux d'hommes et de femmes; à l'autre les quatre couples attablés
+autour d'un joyeux encombrement de plats, d'assiettes, de verres et de
+bouteilles; des cruchons de bière mêlés à des flacons de vin; peu
+d'ordre sur la table, quelque désordre dessous;
+
+ _Ils faisaient sous la table_
+ _Un bruit, un trique-trac de pieds épouvantable_
+
+dit Molière.
+
+Voilà où en était vers quatre heures et demie du soir la bergerade
+commencée à cinq heures du matin. Le soleil déclinait, l'appétit
+s'éteignait.
+
+Les Champs-Élysées, pleins de soleil et de foule, n'étaient que lumière
+et poussière, deux choses dont se compose la gloire. Les chevaux de
+Marly, ces marbres hennissants, se cabraient dans un nuage d'or. Les
+carrosses allaient et venaient. Un escadron de magnifiques gardes du
+corps, clairon en tête, descendait l'avenue de Neuilly; le drapeau
+blanc, vaguement rose au soleil couchant, flottait sur le dôme des
+Tuileries. La place de la Concorde, redevenue alors place Louis XV,
+regorgeait de promeneurs contents. Beaucoup portaient la fleur de lys
+d'argent suspendue au ruban blanc moiré qui, en 1817, n'avait pas encore
+tout à fait disparu des boutonnières. Çà et là au milieu des passants
+faisant cercle et applaudissant, des rondes de petites filles jetaient
+au vent une bourrée bourbonienne alors célèbre, destinée à foudroyer les
+Cent-Jours, et qui avait pour ritournelle:
+
+ _Rendez-nous notre père de Gand,_
+ _Rendez-nous notre père._
+
+Des tas de faubouriens endimanchés, parfois même fleurdelysés comme les
+bourgeois, épars dans le grand carré et dans le carré Marigny, jouaient
+aux bagues et tournaient sur les chevaux de bois; d'autres buvaient;
+quelques-uns, apprentis imprimeurs, avaient des bonnets de papier; on
+entendait leurs rires. Tout était radieux. C'était un temps de paix
+incontestable et de profonde sécurité royaliste; c'était l'époque où un
+rapport intime et spécial du préfet de police Anglès au roi sur les
+faubourgs de Paris se terminait par ces lignes: «Tout bien considéré,
+sire, il n'y a rien à craindre de ces gens-là. Ils sont insouciants et
+indolents comme des chats. Le bas peuple des provinces est remuant,
+celui de Paris ne l'est pas. Ce sont tous petits hommes. Sire, il en
+faudrait deux bout à bout pour faire un de vos grenadiers. Il n'y a
+point de crainte du côté de la populace de la capitale. Il est
+remarquable que la taille a encore décru dans cette population depuis
+cinquante ans; et le peuple des faubourgs de Paris est plus petit
+qu'avant la révolution. Il n'est point dangereux. En somme, c'est de la
+canaille bonne.»
+
+Qu'un chat puisse se changer en lion, les préfets de police ne le
+croient pas possible; cela est pourtant, et c'est là le miracle du
+peuple de Paris. Le chat d'ailleurs, si méprisé du comte Anglès, avait
+l'estime des républiques antiques; il incarnait à leurs yeux la liberté,
+et, comme pour servir de pendant à la Minerve aptère du Pirée, il y
+avait sur la place publique de Corinthe le colosse de bronze d'un chat.
+La police naïve de la restauration voyait trop «en beau» le peuple de
+Paris. Ce n'est point, autant qu'on le croit, de la «canaille bonne». Le
+Parisien est au Français ce que l'Athénien était au Grec; personne ne
+dort mieux que lui, personne n'est plus franchement frivole et paresseux
+que lui, personne mieux que lui n'a l'air d'oublier; qu'on ne s'y fie
+pas pourtant; il est propre à toute sorte de nonchalance, mais, quand il
+y a de la gloire au bout, il est admirable à toute espèce de furie.
+Donnez-lui une pique, il fera le 10 août; donnez-lui un fusil, vous
+aurez Austerlitz. Il est le point d'appui de Napoléon et la ressource de
+Danton. S'agit-il de la patrie? il s'enrôle; s'agit-il de la liberté? il
+dépave. Gare! ses cheveux pleins de colère sont épiques; sa blouse se
+drape en chlamyde. Prenez garde. De la première rue Greneta venue, il
+fera des fourches caudines. Si l'heure sonne, ce faubourien va grandir,
+ce petit homme va se lever, et il regardera d'une façon terrible, et son
+souffle deviendra tempête, et il sortira de cette pauvre poitrine grêle
+assez de vent pour déranger les plis des Alpes. C'est grâce au
+faubourien de Paris que la révolution, mêlée aux armées, conquiert
+l'Europe. Il chante, c'est sa joie. Proportionnez sa chanson à sa
+nature, et vous verrez! Tant qu'il n'a pour refrain que la Carmagnole,
+il ne renverse que Louis XVI; faites-lui chanter la Marseillaise, il
+délivrera le monde.
+
+Cette note écrite en marge du rapport Anglès, nous revenons à nos quatre
+couples. Le dîner, comme nous l'avons dit, s'achevait.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Chapitre où l'on s'adore
+
+
+Propos de table et propos d'amour; les uns sont aussi insaisissables que
+les autres; les propos d'amour sont des nuées, les propos de table sont
+des fumées.
+
+Fameuil et Dahlia fredonnaient; Tholomyès buvait; Zéphine riait, Fantine
+souriait. Listolier soufflait dans une trompette de bois achetée à
+Saint-Cloud. Favourite regardait tendrement Blachevelle et disait:
+
+--Blachevelle, je t'adore.
+
+Ceci amena une question de Blachevelle:
+
+--Qu'est-ce que tu ferais, Favourite, si je cessais de t'aimer?
+
+--Moi! s'écria Favourite. Ah! ne dis pas cela, même pour rire! Si tu
+cessais de m'aimer, je te sauterais après, je te grifferais, je te
+gratignerais, je te jetterais de l'eau, je te ferais arrêter.
+
+Blachevelle sourit avec la fatuité voluptueuse d'un homme chatouillé à
+l'amour-propre. Favourite reprit:
+
+--Oui, je crierais à la garde! Ah! je me gênerais par exemple! Canaille!
+
+Blachevelle, extasié, se renversa sur sa chaise et ferma
+orgueilleusement les deux yeux.
+
+Dahlia, tout en mangeant, dit bas à Favourite dans le brouhaha:
+
+--Tu l'idolâtres donc bien, ton Blachevelle?
+
+--Moi, je le déteste, répondit Favourite du même ton en ressaisissant sa
+fourchette. Il est avare. J'aime le petit d'en face de chez moi. Il est
+très bien, ce jeune homme-là, le connais-tu? On voit qu'il a le genre
+d'être acteur. J'aime les acteurs. Sitôt qu'il rentre, sa mère dit: «Ah!
+mon Dieu! ma tranquillité est perdue. Le voilà qui va crier. Mais, mon
+ami, tu me casses la tête!» Parce qu'il va dans la maison, dans des
+greniers à rats, dans des trous noirs, si haut qu'il peut monter,--et
+chanter, et déclamer, est-ce que je sais, moi? qu'on l'entend d'en bas!
+Il gagne déjà vingt sous par jour chez un avoué à écrire de la chicane.
+Il est fils d'un ancien chantre de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Ah! il est
+très bien. Il m'idolâtre tant qu'un jour qu'il me voyait faire de la
+pâte pour des crêpes, il m'a dit: _Mamselle, faites des beignets de vos
+gants et je les mangerai_. Il n'y a que les artistes pour dire des
+choses comme ça. Ah! il est très bien. Je suis en train d'être insensée
+de ce petit-là. C'est égal, je dis à Blachevelle que je l'adore. Comme
+je mens! Hein? comme je mens!
+
+Favourite fit une pause, et continua:
+
+--Dahlia, vois-tu, je suis triste. Il n'a fait que pleuvoir tout l'été,
+le vent m'agace, le vent ne décolère pas, Blachevelle est très pingre,
+c'est à peine s'il y a des petits pois au marché, on ne sait que manger,
+j'ai le spleen, comme disent les Anglais, le beurre est si cher! et
+puis, vois, c'est une horreur, nous dînons dans un endroit où il y a un
+lit, ça me dégoûte de la vie.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Sagesse de Tholomyès
+
+
+Cependant, tandis que quelques-uns chantaient, les autres causaient
+tumultueusement, et tous ensemble; ce n'était plus que du bruit.
+Tholomyès intervint:
+
+--Ne parlons point au hasard ni trop vite, s'écria-t-il. Méditons si
+nous voulons être éblouissants. Trop d'improvisation vide bêtement
+l'esprit. Bière qui coule n'amasse point de mousse. Messieurs, pas de
+hâte. Mêlons la majesté à la ripaille; mangeons avec recueillement;
+festinons lentement. Ne nous pressons pas. Voyez le printemps; s'il se
+dépêche, il est flambé, c'est-à-dire gelé. L'excès de zèle perd les
+pêchers et les abricotiers. L'excès de zèle tue la grâce et la joie des
+bons dîners. Pas de zèle, messieurs! Grimod de la Reynière est de l'avis
+de Talleyrand.
+
+Une sourde rébellion gronda dans le groupe.
+
+--Tholomyès, laisse-nous tranquilles, dit Blachevelle.
+
+--À bas le tyran! dit Fameuil.
+
+--Bombarda, Bombance et Bamboche! cria Listolier.
+
+--Le dimanche existe, reprit Fameuil.
+
+--Nous sommes sobres, ajouta Listolier.
+
+--Tholomyès, fit Blachevelle, contemple mon calme.
+
+--Tu en es le marquis, répondit Tholomyès.
+
+Ce médiocre jeu de mots fit l'effet d'une pierre dans une mare. Le
+marquis de Montcalm était un royaliste alors célèbre. Toutes les
+grenouilles se turent.
+
+--Amis, s'écria Tholomyès, de l'accent d'un homme qui ressaisit
+l'empire, remettez-vous. Il ne faut pas que trop de stupeur accueille ce
+calembour tombé du ciel. Tout ce qui tombe de la sorte n'est pas
+nécessairement digne d'enthousiasme et de respect. Le calembour est la
+fiente de l'esprit qui vole. Le lazzi tombe n'importe où; et l'esprit,
+après la ponte d'une bêtise, s'enfonce dans l'azur. Une tache blanchâtre
+qui s'aplatit sur le rocher n'empêche pas le condor de planer. Loin de
+moi l'insulte au calembour! Je l'honore dans la proportion de ses
+mérites; rien de plus. Tout ce qu'il y a de plus auguste, de plus
+sublime et de plus charmant dans l'humanité, et peut-être hors de
+l'humanité, a fait des jeux de mots. Jésus-Christ a fait un calembour
+sur saint Pierre, Moïse sur Isaac, Eschyle sur Polynice, Cléopâtre sur
+Octave. Et notez que ce calembour de Cléopâtre a précédé la bataille
+d'Actium, et que, sans lui, personne ne se souviendrait de la ville de
+Toryne, nom grec qui signifie cuiller à pot. Cela concédé, je reviens à
+mon exhortation. Mes frères, je le répète, pas de zèle, pas de
+tohu-bohu, pas d'excès, même en pointes, gaîtés, liesses et jeux de
+mots. Écoutez-moi, j'ai la prudence d'Amphiaraüs et la calvitie de
+César. Il faut une limite, même aux rébus. _Est modus in rebus_. Il faut
+une limite, même aux dîners. Vous aimez les chaussons aux pommes,
+mesdames, n'en abusez pas. Il faut, même en chaussons, du bon sens et de
+l'art. La gloutonnerie châtie le glouton. Gula punit Gulax.
+L'indigestion est chargée par le bon Dieu de faire de la morale aux
+estomacs. Et, retenez ceci: chacune de nos passions, même l'amour, a un
+estomac qu'il ne faut pas trop remplir. En toute chose il faut écrire à
+temps le mot _finis_, il faut se contenir, quand cela devient urgent,
+tirer le verrou sur son appétit, mettre au violon sa fantaisie et se
+mener soi-même au poste. Le sage est celui qui sait à un moment donné
+opérer sa propre arrestation. Ayez quelque confiance en moi. Parce que
+j'ai fait un peu mon droit, à ce que me disent mes examens, parce que je
+sais la différence qu'il y a entre la question mue et la question
+pendante, parce que j'ai soutenu une thèse en latin sur la manière dont
+on donnait la torture à Rome au temps où Munatius Demens était questeur
+du Parricide, parce que je vais être docteur, à ce qu'il paraît, il ne
+s'ensuit pas de toute nécessité que je sois un imbécile. Je vous
+recommande la modération dans vos désirs. Vrai comme je m'appelle Félix
+Tholomyès, je parle bien. Heureux celui qui, lorsque l'heure a sonné,
+prend un parti héroïque, et abdique comme Sylla, ou Origène!
+
+Favourite écoutait avec une attention profonde.
+
+--Félix! dit-elle, quel joli mot! j'aime ce nom-là. C'est en latin. Ça
+veut dire Prosper.
+
+Tholomyès poursuivit:
+
+--Quirites, gentlemen, Caballeros, mes amis! voulez-vous ne sentir aucun
+aiguillon et vous passer de lit nuptial et braver l'amour? Rien de plus
+simple. Voici la recette: la limonade, l'exercice outré, le travail
+forcé, éreintez-vous, traînez des blocs, ne dormez pas, veillez,
+gorgez-vous de boissons nitreuses et de tisanes de nymphaeas, savourez
+des émulsions de pavots et d'agnuscastus, assaisonnez-moi cela d'une
+diète sévère, crevez de faim, et joignez-y les bains froids, les
+ceintures d'herbes, l'application d'une plaque de plomb, les lotions
+avec la liqueur de Saturne et les fomentations avec l'oxycrat.
+
+--J'aime mieux une femme, dit Listolier.
+
+--La femme! reprit Tholomyès, méfiez-vous-en. Malheur à celui qui se
+livre au coeur changeant de la femme! La femme est perfide et tortueuse.
+Elle déteste le serpent par jalousie de métier. Le serpent, c'est la
+boutique en face.
+
+--Tholomyès, cria Blachevelle, tu es ivre!
+
+--Pardieu! dit Tholomyès.
+
+--Alors sois gai, reprit Blachevelle.
+
+Et, remplissant son verre, il se leva:
+
+--Gloire au vin! _Nunc te, Bacche, canam_! Pardon, mesdemoiselles, c'est
+de l'espagnol. Et la preuve, señoras, la voici: tel peuple, telle
+futaille. L'arrobe de Castille contient seize litres, le cantaro
+d'Alicante douze, l'almude des Canaries vingt-cinq, le cuartin des
+Baléares vingt-six, la botte du czar Pierre trente. Vive ce czar qui
+était grand, et vive sa botte qui était plus grande encore! Mesdames, un
+conseil d'ami: trompez-vous de voisin, si bon vous semble. Le propre de
+l'amour, c'est d'errer. L'amourette n'est pas faite pour s'accroupir et
+s'abrutir comme une servante anglaise qui a le calus du scrobage aux
+genoux. Elle n'est pas faite pour cela, elle erre gaîment, la douce
+amourette! On a dit: l'erreur est humaine; moi je dis: l'erreur est
+amoureuse. Mesdames, je vous idolâtre toutes. Ô Zéphine, ô Joséphine,
+figure plus que chiffonnée, vous seriez charmante, si vous n'étiez de
+travers. Vous avez l'air d'un joli visage sur lequel, par mégarde, on
+s'est assis. Quant à Favourite, ô nymphes et muses! un jour que
+Blachevelle passait le ruisseau de la rue Guérin-Boisseau, il vit une
+belle fille aux bas blancs et bien tirés qui montrait ses jambes. Ce
+prologue lui plut, et Blachevelle aima. Celle qu'il aima était
+Favourite. Ô Favourite, tu as des lèvres ioniennes. Il y avait un
+peintre grec, appelé Euphorion, qu'on avait surnommé le peintre des
+lèvres. Ce Grec seul eût été digne de peindre ta bouche! Écoute! avant
+toi, il n'y avait pas de créature digne de ce nom. Tu es faite pour
+recevoir la pomme comme Vénus ou pour la manger comme Ève. La beauté
+commence à toi. Je viens de parler d'Ève, c'est toi qui l'as créée. Tu
+mérites le brevet d'invention de la jolie femme. Ô Favourite, je cesse
+de vous tutoyer, parce que je passe de la poésie à la prose. Vous
+parliez de mon nom tout à l'heure. Cela m'a attendri; mais, qui que nous
+soyons, méfions-nous des noms. Ils peuvent se tromper. Je me nomme Félix
+et ne suis pas heureux. Les mots sont des menteurs. N'acceptons pas
+aveuglément les indications qu'ils nous donnent. Ce serait une erreur
+d'écrire à Liège pour avoir des bouchons et à Pau pour avoir des gants.
+Miss Dahlia, à votre place, je m'appellerais Rosa. Il faut que la fleur
+sente bon et que la femme ait de l'esprit. Je ne dis rien de Fantine,
+c'est une songeuse, une rêveuse, une pensive, une sensitive; c'est un
+fantôme ayant la forme d'une nymphe et la pudeur d'une nonne, qui se
+fourvoie dans la vie de grisette, mais qui se réfugie dans les
+illusions, et qui chante, et qui prie, et qui regarde l'azur sans trop
+savoir ce qu'elle voit ni ce qu'elle fait, et qui, les yeux au ciel,
+erre dans un jardin où il y a plus d'oiseaux qu'il n'en existe! Ô
+Fantine, sache ceci: moi Tholomyès, je suis une illusion; mais elle ne
+m'entend même pas, la blonde fille des chimères! Du reste, tout en elle
+est fraîcheur, suavité, jeunesse, douce clarté matinale. Ô Fantine,
+fille digne de vous appeler marguerite ou perle, vous êtes une femme du
+plus bel orient. Mesdames, un deuxième conseil: ne vous mariez point; le
+mariage est une greffe; cela prend bien ou mal; fuyez ce risque. Mais,
+bah! qu'est-ce que je chante là? Je perds mes paroles. Les filles sont
+incurables sur l'épousaille; et tout ce que nous pouvons dire, nous
+autres sages, n'empêchera point les giletières et les piqueuses de
+bottines de rêver des maris enrichis de diamants. Enfin, soit; mais,
+belles, retenez ceci: vous mangez trop de sucre. Vous n'avez qu'un tort,
+ô femmes, c'est de grignoter du sucre. Ô sexe rongeur, tes jolies
+petites dents blanches adorent le sucre. Or, écoutez bien, le sucre est
+un sel. Tout sel est desséchant. Le sucre est le plus desséchant de tous
+les sels. Il pompe à travers les veines les liquides du sang; de là la
+coagulation, puis la solidification du sang; de là les tubercules dans
+le poumon; de là la mort. Et c'est pourquoi le diabète confine à la
+phthisie. Donc ne croquez pas de sucre, et vous vivrez! Je me tourne
+vers les hommes. Messieurs, faites des conquêtes. Pillez-vous les uns
+aux autres sans remords vos bien-aimées. Chassez-croisez. En amour, il
+n'y a pas d'amis. Partout où il y a une jolie femme l'hostilité est
+ouverte. Pas de quartier, guerre à outrance! Une jolie femme est un
+casus belli; une jolie femme est un flagrant délit. Toutes les invasions
+de l'histoire sont déterminées par des cotillons. La femme est le droit
+de l'homme. Romulus a enlevé les Sabines, Guillaume a enlevé les
+Saxonnes, César a enlevé les Romaines. L'homme qui n'est pas aimé plane
+comme un vautour sur les amantes d'autrui; et quant à moi, à tous ces
+infortunés qui sont veufs, je jette la proclamation sublime de Bonaparte
+à l'armée d'Italie: «Soldats, vous manquez de tout. L'ennemi en a.»
+
+Tholomyès s'interrompit.
+
+--Souffle, Tholomyès, dit Blachevelle.
+
+En même temps, Blachevelle, appuyé de Listolier et de Fameuil, entonna
+sur un air de complainte une de ces chansons d'atelier composées des
+premiers mots venus, rimées richement et pas du tout, vides de sens
+comme le geste de l'arbre et le bruit du vent, qui naissent de la vapeur
+des pipes et se dissipent et s'envolent avec elle. Voici par quel
+couplet le groupe donna la réplique à la harangue de Tholomyès:
+
+Les pères dindons donnèrent de l'argent à un agent pour que mons
+Clermont-Tonnerre fût fait pape à la Saint-Jean; Mais Clermont ne put
+pas être fait pape, n'étant pas prêtre.
+
+Alors leur agent rageant leur rapporta leur argent.
+
+Ceci n'était pas fait pour calmer l'improvisation de Tholomyès; il vida
+son verre, le remplit, et recommença.
+
+--À bas la sagesse! oubliez tout ce que j'ai dit. Ne soyons ni prudes,
+ni prudents, ni prud'hommes. Je porte un toast à l'allégresse; soyons
+allègres! Complétons notre cours de droit par la folie et la nourriture.
+Indigestion et digeste. Que Justinien soit le mâle et que Ripaille soit
+la femelle! Joie dans les profondeurs! Vis, ô création! Le monde est un
+gros diamant! Je suis heureux. Les oiseaux sont étonnants. Quelle fête
+partout! Le rossignol est un Elleviou gratis. Été, je te salue. Ô
+Luxembourg, ô Géorgiques de la rue Madame et de l'allée de
+l'Observatoire! Ô pioupious rêveurs! ô toutes ces bonnes charmantes qui,
+tout en gardant des enfants, s'amusent à en ébaucher! Les pampas de
+l'Amérique me plairaient, si je n'avais les arcades de l'Odéon. Mon âme
+s'envole dans les forêts vierges et dans les savanes. Tout est beau. Les
+mouches bourdonnent dans les rayons. Le soleil a éternué le colibri.
+Embrasse-moi, Fantine!
+
+Il se trompa, et embrassa Favourite.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Mort d'un cheval
+
+
+--On dîne mieux chez Edon que chez Bombarda, s'écria Zéphine.
+
+--Je préfère Bombarda à Edon, déclara Blachevelle. Il a plus de luxe.
+C'est plus asiatique. Voyez la salle d'en bas. Il y a des glaces sur les
+murs.
+
+--J'en aime mieux dans mon assiette, dit Favourite.
+
+Blachevelle insista:
+
+--Regardez les couteaux. Les manches sont en argent chez Bombarda, et en
+os chez Edon. Or, l'argent est plus précieux que l'os.
+
+--Excepté pour ceux qui ont un menton d'argent, observa Tholomyès.
+
+Il regardait en cet instant-là le dôme des Invalides, visible des
+fenêtres de Bombarda.
+
+Il y eut une pause.
+
+--Tholomyès, cria Fameuil, tout à l'heure, Listolier et moi, nous avions
+une discussion.
+
+--Une discussion est bonne, répondit Tholomyès, une querelle vaut mieux.
+
+--Nous disputions philosophie.
+
+--Soit.
+
+--Lequel préfères-tu de Descartes ou de Spinosa?
+
+--Désaugiers, dit Tholomyès.
+
+Cet arrêt rendu, il but et reprit:
+
+--Je consens à vivre. Tout n'est pas fini sur la terre, puisqu'on peut
+encore déraisonner. J'en rends grâces aux dieux immortels. On ment, mais
+on rit. On affirme, mais on doute. L'inattendu jaillit du syllogisme.
+C'est beau. Il est encore ici-bas des humains qui savent joyeusement
+ouvrir et fermer la boîte à surprises du paradoxe. Ceci, mesdames, que
+vous buvez d'un air tranquille, est du vin de Madère, sachez-le, du cru
+de Coural das Freiras qui est à trois cent dix-sept toises au-dessus du
+niveau de la mer! Attention en buvant! trois cent dix-sept toises! et
+monsieur Bombarda, le magnifique restaurateur, vous donne ces trois cent
+dix-sept toises pour quatre francs cinquante centimes!
+
+Fameuil interrompit de nouveau:
+
+--Tholomyès, tes opinions font loi. Quel est ton auteur favori?
+
+--Ber....
+
+--Quin?
+
+--Non. Choux.
+
+Et Tholomyès poursuivit:
+
+--Honneur à Bombarda! il égalerait Munophis d'Elephanta s'il pouvait me
+cueillir une almée, et Thygélion de Chéronée s'il pouvait m'apporter une
+hétaïre! car, ô mesdames, il y avait des Bombarda en Grèce et en Égypte.
+C'est Apulée qui nous l'apprend. Hélas! toujours les mêmes choses et
+rien de nouveau. Plus rien d'inédit dans la création du créateur! _Nil
+sub sole novum_, dit Salomon; _amor omnibus idem_, dit Virgile; et
+Carabine monte avec Carabin dans la galiote de Saint-Cloud, comme
+Aspasie s'embarquait avec Périclès sur la flotte de Samos. Un dernier
+mot. Savez-vous ce que c'était qu'Aspasie, mesdames? Quoiqu'elle vécût
+dans un temps où les femmes n'avaient pas encore d'âme, c'était une âme;
+une âme d'une nuance rose et pourpre, plus embrasée que le feu, plus
+franche que l'aurore. Aspasie était une créature en qui se touchaient
+les deux extrêmes de la femme; c'était la prostituée déesse. Socrate,
+plus Manon Lescaut. Aspasie fut créée pour le cas où il faudrait une
+catin à Prométhée.
+
+Tholomyès, lancé, se serait difficilement arrêté, si un cheval ne se fût
+abattu sur le quai en cet instant-là même. Du choc, la charrette et
+l'orateur restèrent court. C'était une jument beauceronne, vieille et
+maigre et digne de l'équarrisseur, qui traînait une charrette fort
+lourde. Parvenue devant Bombarda, la bête, épuisée et accablée, avait
+refusé d'aller plus loin. Cet incident avait fait de la foule. À peine
+le charretier, jurant et indigné, avait-il eu le temps de prononcer avec
+l'énergie convenable le mot sacramentel: _mâtin_! appuyé d'un implacable
+coup de fouet, que la haridelle était tombée pour ne plus se relever. Au
+brouhaha des passants, les gais auditeurs de Tholomyès tournèrent la
+tête, et Tholomyès en profita pour clore son allocution par cette
+strophe mélancolique:
+
+ _Elle était de ce monde où coucous et carrosses_
+ _Ont le même destin,_
+ _Et, rosse, elle a vécu ce que vivent les rosses,_
+ _L'espace d'un: mâtin!_
+
+--Pauvre cheval, soupira Fantine.
+
+Et Dahlia s'écria:
+
+--Voilà Fantine qui va se mettre à plaindre les chevaux! Peut-on être
+fichue bête comme ça!
+
+En ce moment, Favourite, croisant les bras et renversant la tête en
+arrière, regarda résolûment Tholomyès et dit:
+
+--Ah çà! et la surprise?
+
+--Justement. L'instant est arrivé, répondit Tholomyès. Messieurs,
+l'heure de la surprise a sonné. Mesdames, attendez-nous un moment.
+
+--Cela commence par un baiser, dit Blachevelle.
+
+--Sur le front, ajouta Tholomyès.
+
+Chacun déposa gravement un baiser sur le front de sa maîtresse; puis ils
+se dirigèrent vers la porte tous les quatre à la file, en mettant leur
+doigt sur la bouche.
+
+Favourite battit des mains à leur sortie.
+
+--C'est déjà amusant, dit-elle.
+
+--Ne soyez pas trop longtemps, murmura Fantine. Nous vous attendons.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+Fin joyeuse de la joie
+
+
+Les jeunes filles, restées seules, s'accoudèrent deux à deux sur l'appui
+des fenêtres, jasant, penchant leur tête et se parlant d'une croisée à
+l'autre.
+
+Elles virent les jeunes gens sortir du cabaret Bombarda bras dessus bras
+dessous; ils se retournèrent, leur firent des signes en riant, et
+disparurent dans cette poudreuse cohue du dimanche qui envahit
+hebdomadairement les Champs-Élysées.
+
+--Ne soyez pas longtemps! cria Fantine.
+
+--Que vont-ils nous rapporter? dit Zéphine.
+
+--Pour sûr ce sera joli, dit Dahlia.
+
+--Moi, reprit Favourite, je veux que ce soit en or.
+
+Elles furent bientôt distraites par le mouvement du bord de l'eau
+qu'elles distinguaient dans les branches des grands arbres et qui les
+divertissait fort. C'était l'heure du départ des malles-poste et des
+diligences. Presque toutes les messageries du midi et de l'ouest
+passaient alors par les Champs-Élysées. La plupart suivaient le quai et
+sortaient par la barrière de Passy. De minute en minute, quelque grosse
+voiture peinte en jaune et en noir, pesamment chargée, bruyamment
+attelée, difforme à force de malles, de bâches et de valises, pleine de
+têtes tout de suite disparues, broyant la chaussée, changeant tous les
+pavés en briquets, se ruait à travers la foule avec toutes les
+étincelles d'une forge, de la poussière pour fumée, et un air de furie.
+Ce vacarme réjouissait les jeunes filles. Favourite s'exclamait:
+
+--Quel tapage! on dirait des tas de chaînes qui s'envolent.
+
+Il arriva une fois qu'une de ces voitures qu'on distinguait
+difficilement dans l'épaisseur des ormes, s'arrêta un moment, puis
+repartit au galop. Cela étonna Fantine.
+
+--C'est particulier! dit-elle. Je croyais que la diligence ne s'arrêtait
+jamais. Favourite haussa les épaules.
+
+--Cette Fantine est surprenante. Je viens la voir par curiosité. Elle
+s'éblouit des choses les plus simples. Une supposition; je suis un
+voyageur, je dis à la diligence: je vais en avant, vous me prendrez sur
+le quai en passant. La diligence passe, me voit, s'arrête, et me prend.
+Cela se fait tous les jours. Tu ne connais pas la vie, ma chère.
+
+Un certain temps s'écoula ainsi. Tout à coup Favourite eut le mouvement
+de quelqu'un qui se réveille.
+
+--Eh bien, fit-elle, et la surprise?
+
+--À propos, oui, reprit Dahlia, la fameuse surprise?
+
+--Ils sont bien longtemps! dit Fantine.
+
+Comme Fantine achevait ce soupir, le garçon qui avait servi le dîner
+entra. Il tenait à la main quelque chose qui ressemblait à une lettre.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda Favourite.
+
+Le garçon répondit:
+
+--C'est un papier que ces messieurs ont laissé pour ces dames.
+
+--Pourquoi ne l'avoir pas apporté tout de suite?
+
+--Parce que ces messieurs, reprit le garçon, ont commandé de ne le
+remettre à ces dames qu'au bout d'une heure.
+
+Favourite arracha le papier des mains du garçon. C'était une lettre en
+effet.
+
+--Tiens! dit-elle. Il n'y a pas d'adresse. Mais voici ce qui est écrit
+dessus:
+
+Ceci est la surprise.
+
+Elle décacheta vivement la lettre, l'ouvrit et lut (elle savait lire):
+
+«Ô nos amantes!
+
+«Sachez que nous avons des parents. Des parents, vous ne connaissez pas
+beaucoup ça. Ça s'appelle des pères et mères dans le code civil, puéril
+et honnête. Or, ces parents gémissent, ces vieillards nous réclament,
+ces bons hommes et ces bonnes femmes nous appellent enfants prodigues,
+ils souhaitent nos retours, et nous offrent de tuer des veaux. Nous leur
+obéissons, étant vertueux. À l'heure où vous lirez ceci, cinq chevaux
+fougueux nous rapporteront à nos papas et à nos mamans. Nous fichons le
+camp, comme dit Bossuet. Nous partons, nous sommes partis. Nous fuyons
+dans les bras de Laffitte et sur les ailes de Caillard. La diligence de
+Toulouse nous arrache à l'abîme, et l'abîme c'est vous, ô nos belles
+petites! Nous rentrons dans la société, dans le devoir et dans l'ordre,
+au grand trot, à raison de trois lieues à l'heure. Il importe à la
+patrie que nous soyons, comme tout le monde, préfets, pères de famille,
+gardes champêtres et conseillers d'État. Vénérez-nous. Nous nous
+sacrifions. Pleurez-nous rapidement et remplacez-nous vite. Si cette
+lettre vous déchire, rendez-le-lui. Adieu.
+
+«Pendant près de deux ans, nous vous avons rendues heureuses. Ne nous en
+gardez pas rancune.
+
+«Signé: Blachevelle.
+
+«Fameuil.
+
+«Listolier.
+
+«Félix Tholomyès
+
+«Post-scriptum. Le dîner est payé.»
+
+Les quatre jeunes filles se regardèrent.
+
+Favourite rompit la première le silence.
+
+--Eh bien! s'écria-t-elle, c'est tout de même une bonne farce.
+
+--C'est très drôle, dit Zéphine.
+
+--Ce doit être Blachevelle qui a eu cette idée-là, reprit Favourite. Ça
+me rend amoureuse de lui. Sitôt parti, sitôt aimé. Voilà l'histoire.
+
+--Non, dit Dahlia, c'est une idée à Tholomyès. Ça se reconnaît.
+
+--En ce cas, reprit Favourite, mort à Blachevelle et vive Tholomyès!
+
+--Vive Tholomyès! crièrent Dahlia et Zéphine.
+
+Et elles éclatèrent de rire.
+
+Fantine rit comme les autres.
+
+Une heure après, quand elle fut rentrée dans sa chambre, elle pleura.
+C'était, nous l'avons dit, son premier amour; elle s'était donnée à ce
+Tholomyès comme à un mari, et la pauvre fille avait un enfant.
+
+
+
+
+Livre quatrième--Confier, c'est quelquefois livrer
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Une mère qui en rencontre une autre
+
+
+Il y avait, dans le premier quart de ce siècle, à Montfermeil, près de
+Paris, une façon de gargote qui n'existe plus aujourd'hui. Cette gargote
+était tenue par des gens appelés Thénardier, mari et femme. Elle était
+située dans la ruelle du Boulanger. On voyait au-dessus de la porte une
+planche clouée à plat sur le mur. Sur cette planche était peint quelque
+chose qui ressemblait à un homme portant sur son dos un autre homme,
+lequel avait de grosses épaulettes de général dorées avec de larges
+étoiles argentées; des taches rouges figuraient du sang; le reste du
+tableau était de la fumée et représentait probablement une bataille. Au
+bas on lisait cette inscription: _Au Sergent de Waterloo._
+
+Rien n'est plus ordinaire qu'un tombereau ou une charrette à la porte
+d'une auberge. Cependant le véhicule ou, pour mieux dire, le fragment de
+véhicule qui encombrait la rue devant la gargote du Sergent de Waterloo,
+un soir du printemps de 1818, eût certainement attiré par sa masse
+l'attention d'un peintre qui eût passé là.
+
+C'était l'avant-train d'un de ces fardiers, usités dans les pays de
+forêts, et qui servent à charrier des madriers et des troncs d'arbres.
+Cet avant-train se composait d'un massif essieu de fer à pivot où
+s'emboîtait un lourd timon, et que supportaient deux roues démesurées.
+Tout cet ensemble était trapu, écrasant et difforme. On eût dit l'affût
+d'un canon géant. Les ornières avaient donné aux roues, aux jantes, aux
+moyeux, à l'essieu et au timon, une couche de vase, hideux badigeonnage
+jaunâtre assez semblable à celui dont on orne volontiers les
+cathédrales. Le bois disparaissait sous la boue et le fer sous la
+rouille. Sous l'essieu pendait en draperie une grosse chaîne digne de
+Goliath forçat. Cette chaîne faisait songer, non aux poutres qu'elle
+avait fonction de transporter, mais aux mastodontes et aux mammons
+qu'elle eût pu atteler; elle avait un air de bagne, mais de bagne
+cyclopéen et surhumain, et elle semblait détachée de quelque monstre.
+Homère y eût lié Polyphème et Shakespeare Caliban.
+
+Pourquoi cet avant-train de fardier était-il à cette place dans la rue?
+D'abord, pour encombrer la rue; ensuite pour achever de se rouiller. Il
+y a dans le vieil ordre social une foule d'institutions qu'on trouve de
+la sorte sur son passage en plein air et qui n'ont pas pour être là
+d'autres raisons.
+
+Le centre de la chaîne pendait sous l'essieu assez près de terre, et sur
+la courbure, comme sur la corde d'une balançoire, étaient assises et
+groupées, ce soir-là, dans un entrelacement exquis, deux petites filles,
+l'une d'environ deux ans et demi, l'autre de dix-huit mois, la plus
+petite dans les bras de la plus grande. Un mouchoir savamment noué les
+empêchait de tomber. Une mère avait vu cette effroyable chaîne, et avait
+dit: Tiens! voilà un joujou pour mes enfants.
+
+Les deux enfants, du reste gracieusement attifées, et avec quelque
+recherche, rayonnaient; on eût dit deux roses dans de la ferraille;
+leurs yeux étaient un triomphe; leurs fraîches joues riaient. L'une
+était châtain, l'autre était brune. Leurs naïfs visages étaient deux
+étonnements ravis; un buisson fleuri qui était près de là envoyait aux
+passants des parfums qui semblaient venir d'elles; celle de dix-huit
+mois montrait son gentil ventre nu avec cette chaste indécence de la
+petitesse.
+
+Au-dessus et autour de ces deux têtes délicates, pétries dans le bonheur
+et trempées dans la lumière, le gigantesque avant-train, noir de
+rouille, presque terrible, tout enchevêtré de courbes et d'angles
+farouches, s'arrondissait comme un porche de caverne. À quelques pas,
+accroupie sur le seuil de l'auberge, la mère, femme d'un aspect peu
+avenant du reste, mais touchante en ce moment-là, balançait les deux
+enfants au moyen d'une longue ficelle, les couvant des yeux de peur
+d'accident avec cette expression animale et céleste propre à la
+maternité; à chaque va-et-vient, les hideux anneaux jetaient un bruit
+strident qui ressemblait à un cri de colère; les petites filles
+s'extasiaient, le soleil couchant se mêlait à cette joie, et rien
+n'était charmant comme ce caprice du hasard, qui avait fait d'une chaîne
+de titans une escarpolette de chérubins.
+
+Tout en berçant ses deux petites, la mère chantonnait d'une voix fausse
+une romance alors célèbre:
+
+ _Il le faut, disait un guerrier._
+
+Sa chanson et la contemplation de ses filles l'empêchaient d'entendre et
+de voir ce qui se passait dans la rue.
+
+Cependant quelqu'un s'était approché d'elle, comme elle commençait le
+premier couplet de la romance, et tout à coup elle entendit une voix qui
+disait très près de son oreille:
+
+--Vous avez là deux jolis enfants, madame, répondit la mère, continuant
+sa romance:
+
+ _À la belle et tendre Imogine._
+
+répondit la mère, continuant sa romance, puis elle tourna la tête.
+
+Une femme était devant elle, à quelques pas. Cette femme, elle aussi,
+avait un enfant qu'elle portait dans ses bras.
+
+Elle portait en outre un assez gros sac de nuit qui semblait fort lourd.
+
+L'enfant de cette femme était un des plus divins êtres qu'on pût voir.
+C'était une fille de deux à trois ans. Elle eût pu jouter avec les deux
+autres pour la coquetterie de l'ajustement; elle avait un bavolet de
+linge fin, des rubans à sa brassière et de la valenciennes à son bonnet.
+Le pli de sa jupe relevée laissait voir sa cuisse blanche, potelée et
+ferme. Elle était admirablement rose et bien portante. La belle petite
+donnait envie de mordre dans les pommes de ses joues. On ne pouvait rien
+dire de ses yeux, sinon qu'ils devaient être très grands et qu'ils
+avaient des cils magnifiques. Elle dormait.
+
+Elle dormait de ce sommeil d'absolue confiance propre à son âge. Les
+bras des mères sont faits de tendresse; les enfants y dorment
+profondément.
+
+Quant à la mère, l'aspect en était pauvre et triste. Elle avait la mise
+d'une ouvrière qui tend à redevenir paysanne. Elle était jeune.
+Était-elle belle? peut-être; mais avec cette mise il n'y paraissait pas.
+Ses cheveux, d'où s'échappait une mèche blonde, semblaient fort épais,
+mais disparaissaient sévèrement sous une coiffe de béguine, laide,
+serrée, étroite, et nouée au menton. Le rire montre les belles dents
+quand on en a; mais elle ne riait point. Ses yeux ne semblaient pas être
+secs depuis très longtemps. Elle était pâle; elle avait l'air très lasse
+et un peu malade; elle regardait sa fille endormie dans ses bras avec
+cet air particulier d'une mère qui a nourri son enfant. Un large
+mouchoir bleu, comme ceux où se mouchent les invalides, plié en fichu,
+masquait lourdement sa taille. Elle avait les mains hâlées et toutes
+piquées de taches de rousseur, l'index durci et déchiqueté par
+l'aiguille, une mante brune de laine bourrue, une robe de toile et de
+gros souliers. C'était Fantine.
+
+C'était Fantine. Difficile à reconnaître. Pourtant, à l'examiner
+attentivement, elle avait toujours sa beauté. Un pli triste, qui
+ressemblait à un commencement d'ironie, ridait sa joue droite. Quant à
+sa toilette, cette aérienne toilette de mousseline et de rubans qui
+semblait faite avec de la gaîté, de la folie et de la musique, pleine de
+grelots et parfumée de lilas, elle s'était évanouie comme ces beaux
+givres éclatants qu'on prend pour des diamants au soleil; ils fondent et
+laissent la branche toute noire.
+
+Dix mois s'étaient écoulés depuis «la bonne farce».
+
+Que s'était-il passé pendant ces dix mois? on le devine.
+
+Après l'abandon, la gêne. Fantine avait tout de suite perdu de vue
+Favourite, Zéphine et Dahlia; le lien, brisé du côté des hommes, s'était
+défait du côté des femmes; on les eût bien étonnées, quinze jours après,
+si on leur eût dit qu'elles étaient amies; cela n'avait plus de raison
+d'être. Fantine était restée seule. Le père de son enfant parti,--hélas!
+ces ruptures-là sont irrévocables,--elle se trouva absolument isolée,
+avec l'habitude du travail de moins et le goût du plaisir de plus.
+Entraînée par sa liaison avec Tholomyès à dédaigner le petit métier
+qu'elle savait, elle avait négligé ses débouchés; ils s'étaient fermés.
+Nulle ressource. Fantine savait à peine lire et ne savait pas écrire; on
+lui avait seulement appris dans son enfance à signer son nom; elle avait
+fait écrire par un écrivain public une lettre à Tholomyès, puis une
+seconde, puis une troisième. Tholomyès n'avait répondu à aucune. Un
+jour, Fantine entendit des commères dire en regardant sa fille:
+
+--Est-ce qu'on prend ces enfants-là au sérieux? on hausse les épaules de
+ces enfants-là!
+
+Alors elle songea à Tholomyès qui haussait les épaules de son enfant et
+qui ne prenait pas cet être innocent au sérieux; et son coeur devint
+sombre à l'endroit de cet homme. Quel parti prendre pourtant? Elle ne
+savait plus à qui s'adresser. Elle avait commis une faute, mais le fond
+de sa nature, on s'en souvient, était pudeur et vertu. Elle sentit
+vaguement qu'elle était à la veille de tomber dans la détresse, et de
+glisser dans le pire. Il fallait du courage; elle en eut, et se roidit.
+L'idée lui vint de retourner dans sa ville natale, à Montreuil-sur-mer.
+Là quelqu'un peut-être la connaîtrait et lui donnerait du travail. Oui;
+mais il faudrait cacher sa faute. Et elle entrevoyait confusément la
+nécessité possible d'une séparation plus douloureuse encore que la
+première. Son coeur se serra, mais elle prit sa résolution. Fantine, on
+le verra, avait la farouche bravoure de la vie.
+
+Elle avait déjà vaillamment renoncé à la parure, s'était vêtue de toile,
+et avait mis toute sa soie, tous ses chiffons, tous ses rubans et toutes
+ses dentelles sur sa fille, seule vanité qui lui restât, et sainte
+celle-là. Elle vendit tout ce qu'elle avait, ce qui lui produisit deux
+cents francs; ses petites dettes payées, elle n'eut plus que
+quatre-vingts francs environ. À vingt-deux ans, par une belle matinée de
+printemps, elle quittait Paris, emportant son enfant sur son dos.
+Quelqu'un qui les eût vues passer toutes les deux eût pitié. Cette femme
+n'avait au monde que cet enfant, et cet enfant n'avait au monde que
+cette femme. Fantine avait nourri sa fille; cela lui avait fatigué la
+poitrine, et elle toussait un peu.
+
+Nous n'aurons plus occasion de parler de M. Félix Tholomyès.
+Bornons-nous à dire que, vingt ans plus tard, sous le roi
+Louis-Philippe, c'était un gros avoué de province, influent et riche,
+électeur sage et juré très sévère; toujours homme de plaisir.
+
+Vers le milieu du jour, après avoir, pour se reposer, cheminé de temps
+en temps, moyennant trois ou quatre sous par lieue, dans ce qu'on
+appelait alors les Petites Voitures des Environs de Paris, Fantine se
+trouvait à Montfermeil, dans la ruelle du Boulanger.
+
+Comme elle passait devant l'auberge Thénardier, les deux petites filles,
+enchantées sur leur escarpolette monstre, avaient été pour elle une
+sorte d'éblouissement, et elle s'était arrêtée devant cette vision de
+joie.
+
+Il y a des charmes. Ces deux petites filles en furent un pour cette
+mère.
+
+Elle les considérait, toute émue. La présence des anges est une annonce
+de paradis. Elle crut voir au dessus de cette auberge le mystérieux ICI
+de la providence. Ces deux petites étaient si évidemment heureuses! Elle
+les regardait, elle les admirait, tellement attendrie qu'au moment où la
+mère reprenait haleine entre deux vers de sa chanson, elle ne put
+s'empêcher de lui dire ce mot qu'on vient de lire:
+
+--Vous avez là deux jolis enfants, madame.
+
+Les créatures les plus féroces sont désarmées par la caresse à leurs
+petits. La mère leva la tête et remercia, et fit asseoir la passante sur
+le banc de la porte, elle-même étant sur le seuil. Les deux femmes
+causèrent.
+
+--Je m'appelle madame Thénardier, dit la mère des deux petites. Nous
+tenons cette auberge.
+
+Puis, toujours à sa romance, elle reprit entre ses dents:
+
+ _Il le faut, je suis chevalier,_
+ _Et je pars pour la Palestine._
+
+Cette madame Thénardier était une femme rousse, charnue, anguleuse; le
+type femme-à-soldat dans toute sa disgrâce. Et, chose bizarre, avec un
+air penché qu'elle devait à des lectures romanesques. C'était une
+minaudière hommasse. De vieux romans qui se sont éraillés sur des
+imaginations de gargotières ont de ces effets-là. Elle était jeune
+encore; elle avait à peine trente ans. Si cette femme, qui était
+accroupie, se fût tenue droite, peut-être sa haute taille et sa carrure
+de colosse ambulant propre aux foires, eussent-elles dès l'abord
+effarouché la voyageuse, troublé sa confiance, et fait évanouir ce que
+nous avons à raconter. Une personne qui est assise au lieu d'être
+debout, les destinées tiennent à cela.
+
+La voyageuse raconta son histoire, un peu modifiée:
+
+Qu'elle était ouvrière; que son mari était mort; que le travail lui
+manquait à Paris, et qu'elle allait en chercher ailleurs; dans son pays;
+qu'elle avait quitté Paris, le matin même, à pied; que, comme elle
+portait son enfant, se sentant fatiguée, et ayant rencontré la voiture
+de Villemomble, elle y était montée; que de Villemomble elle était venue
+à Montfermeil à pied, que la petite avait un peu marché, mais pas
+beaucoup, c'est si jeune, et qu'il avait fallu la prendre, et que le
+bijou s'était endormi.
+
+Et sur ce mot elle donna à sa fille un baiser passionné qui la réveilla.
+L'enfant ouvrit les yeux, de grands yeux bleus comme ceux de sa mère, et
+regarda, quoi? rien, tout, avec cet air sérieux et quelquefois sévère
+des petits enfants, qui est un mystère de leur lumineuse innocence
+devant nos crépuscules de vertus. On dirait qu'ils se sentent anges et
+qu'ils nous savent hommes. Puis l'enfant se mit à rire, et, quoique la
+mère la retint, glissa à terre avec l'indomptable énergie d'un petit
+être qui veut courir. Tout à coup elle aperçut les deux autres sur leur
+balançoire, s'arrêta court, et tira la langue, signe d'admiration.
+
+La mère Thénardier détacha ses filles, les fit descendre de
+l'escarpolette, et dit:
+
+--Amusez-vous toutes les trois.
+
+Ces âges-là s'apprivoisent vite, et au bout d'une minute les petites
+Thénardier jouaient avec la nouvelle venue à faire des trous dans la
+terre, plaisir immense.
+
+Cette nouvelle venue était très gaie; la bonté de la mère est écrite
+dans la gaîté du marmot; elle avait pris un brin de bois qui lui servait
+de pelle, et elle creusait énergiquement une fosse bonne pour une
+mouche. Ce que fait le fossoyeur devient riant, fait par l'enfant.
+
+Les deux femmes continuaient de causer.
+
+--Comment s'appelle votre mioche?
+
+--Cosette.
+
+Cosette, lisez Euphrasie. La petite se nommait Euphrasie. Mais
+d'Euphrasie la mère avait fait Cosette, par ce doux et gracieux instinct
+des mères et du peuple qui change Josefa en Pepita et Françoise en
+Sillette. C'est là un genre de dérivés qui dérange et déconcerte toute
+la science des étymologistes. Nous avons connu une grand'mère qui avait
+réussi à faire de Théodore, Gnon.
+
+--Quel âge a-t-elle?
+
+--Elle va sur trois ans.
+
+--C'est comme mon aînée.
+
+Cependant les trois petites filles étaient groupées dans une posture
+d'anxiété profonde et de béatitude; un événement avait lieu; un gros ver
+venait de sortir de terre; et elles avaient peur, et elles étaient en
+extase.
+
+Leurs fronts radieux se touchaient; on eût dit trois têtes dans une
+auréole.
+
+--Les enfants, s'écria la mère Thénardier, comme ça se connaît tout de
+suite! les voilà qu'on jurerait trois soeurs!
+
+Ce mot fut l'étincelle qu'attendait probablement l'autre mère. Elle
+saisit la main de la Thénardier, la regarda fixement, et lui dit:
+
+--Voulez-vous me garder mon enfant?
+
+La Thénardier eut un de ces mouvements surpris qui ne sont ni le
+consentement ni le refus.
+
+La mère de Cosette poursuivit:
+
+--Voyez-vous, je ne peux pas emmener ma fille au pays. L'ouvrage ne le
+permet pas. Avec un enfant, on ne trouve pas à se placer. Ils sont si
+ridicules dans ce pays-là. C'est le bon Dieu qui m'a fait passer devant
+votre auberge. Quand j'ai vu vos petites si jolies et si propres et si
+contentes, cela m'a bouleversée. J'ai dit: voilà une bonne mère. C'est
+ça; ça fera trois soeurs. Et puis, je ne serai pas longtemps à revenir.
+Voulez-vous me garder mon enfant?
+
+--Il faudrait voir, dit la Thénardier.
+
+--Je donnerais six francs par mois.
+
+Ici une voix d'homme cria du fond de la gargote:
+
+--Pas à moins de sept francs. Et six mois payés d'avance.
+
+--Six fois sept quarante-deux, dit la Thénardier.
+
+--Je les donnerai, dit la mère.
+
+--Et quinze francs en dehors pour les premiers frais, ajouta la voix
+d'homme.
+
+--Total cinquante-sept francs, dit la madame Thénardier. Et à travers
+ces chiffres, elle chantonnait vaguement:
+
+_Il le faut, disait un guerrier._
+
+--Je les donnerai, dit la mère, j'ai quatre-vingts francs. Il me restera
+de quoi aller au pays. En allant à pied. Je gagnerai de l'argent là-bas,
+et dès que j'en aurai un peu, je reviendrai chercher l'amour.
+
+La voix d'homme reprit:
+
+--La petite a un trousseau?
+
+--C'est mon mari, dit la Thénardier.
+
+--Sans doute elle a un trousseau, le pauvre trésor. J'ai bien vu que
+c'était votre mari. Et un beau trousseau encore! un trousseau insensé.
+Tout par douzaines; et des robes de soie comme une dame. Il est là dans
+mon sac de nuit.
+
+--Il faudra le donner, repartit la voix d'homme.
+
+--Je crois bien que je le donnerai! dit la mère. Ce serait cela qui
+serait drôle si je laissais ma fille toute nue!
+
+La face du maître apparut.
+
+--C'est bon, dit-il.
+
+Le marché fut conclu. La mère passa la nuit à l'auberge, donna son
+argent et laissa son enfant, renoua son sac de nuit dégonflé du
+trousseau et léger désormais, et partit le lendemain matin, comptant
+revenir bientôt. On arrange tranquillement ces départs-là, mais ce sont
+des désespoirs.
+
+Une voisine des Thénardier rencontra cette mère comme elle s'en allait,
+et s'en revint en disant:
+
+--Je viens de voir une femme qui pleure dans la rue, que c'est un
+déchirement.
+
+Quand la mère de Cosette fut partie, l'homme dit à la femme:
+
+--Cela va me payer mon effet de cent dix francs qui échoit demain. Il me
+manquait cinquante francs. Sais-tu que j'aurais eu l'huissier et un
+protêt? Tu as fait là une bonne souricière avec tes petites.
+
+--Sans m'en douter, dit la femme.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Première esquisse de deux figures louches
+
+
+La souris prise était bien chétive; mais le chat se réjouit même d'une
+souris maigre. Qu'était-ce que les Thénardier?
+
+Disons-en un mot dès à présent. Nous compléterons le croquis plus tard.
+
+Ces êtres appartenaient à cette classe bâtarde composée de gens
+grossiers parvenus et de gens intelligents déchus, qui est entre la
+classe dite moyenne et la classe dite inférieure, et qui combine
+quelques-uns des défauts de la seconde avec presque tous les vices de la
+première, sans avoir le généreux élan de l'ouvrier ni l'ordre honnête du
+bourgeois.
+
+C'étaient de ces natures naines qui, si quelque feu sombre les chauffe
+par hasard, deviennent facilement monstrueuses. Il y avait dans la femme
+le fond d'une brute et dans l'homme l'étoffe d'un gueux. Tous deux
+étaient au plus haut degré susceptibles de l'espèce de hideux progrès
+qui se fait dans le sens du mal. Il existe des âmes écrevisses reculant
+continuellement vers les ténèbres, rétrogradant dans la vie plutôt
+qu'elles n'y avancent, employant l'expérience à augmenter leur
+difformité, empirant sans cesse, et s'empreignant de plus en plus d'une
+noirceur croissante. Cet homme et cette femme étaient de ces âmes-là.
+
+Le Thénardier particulièrement était gênant pour le physionomiste. On
+n'a qu'à regarder certains hommes pour s'en défier, on les sent
+ténébreux à leurs deux extrémités. Ils sont inquiets derrière eux et
+menaçants devant eux. Il y a en eux de l'inconnu. On ne peut pas plus
+répondre de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils feront. L'ombre qu'ils
+ont dans le regard les dénonce. Rien qu'en les entendant dire un mot ou
+qu'en les voyant faire un geste on entrevoit de sombres secrets dans
+leur passé et de sombres mystères dans leur avenir.
+
+Ce Thénardier, s'il fallait l'en croire, avait été soldat; sergent,
+disait-il; il avait fait probablement la campagne de 1815, et s'était
+même comporté assez bravement, à ce qu'il paraît. Nous verrons plus tard
+ce qu'il en était. L'enseigne de son cabaret était une allusion à l'un
+de ses faits d'armes. Il l'avait peinte lui-même, car il savait faire un
+peu de tout; mal.
+
+C'était l'époque où l'antique roman classique, qui, après avoir été
+_Clélie_, n'était plus que _Lodoïska_, toujours noble, mais de plus en
+plus vulgaire, tombé de mademoiselle de Scudéri à madame
+Barthélemy-Hadot, et de madame de Lafayette à madame Bournon-Malarme,
+incendiait l'âme aimante des portières de Paris et ravageait même un peu
+la banlieue. Madame Thénardier était juste assez intelligente pour lire
+ces espèces de livres. Elle s'en nourrissait. Elle y noyait ce qu'elle
+avait de cervelle; cela lui avait donné, tant qu'elle avait été très
+jeune, et même un peu plus tard, une sorte d'attitude pensive près de
+son mari, coquin d'une certaine profondeur, ruffian lettré à la
+grammaire près, grossier et fin en même temps, mais, en fait de
+sentimentalisme, lisant Pigault-Lebrun, et pour «tout ce qui touche le
+sexe», comme il disait dans son jargon, butor correct et sans mélange.
+Sa femme avait quelque douze ou quinze ans de moins que lui. Plus tard,
+quand les cheveux romanesquement pleureurs commencèrent à grisonner,
+quand la Mégère se dégagea de la Paméla, la Thénardier ne fut plus
+qu'une grosse méchante femme ayant savouré des romans bêtes. Or on ne
+lit pas impunément des niaiseries. Il en résulta que sa fille aînée se
+nomma Eponine. Quant à la cadette, la pauvre petite faillit se nommer
+Gulnare; elle dut à je ne sais quelle heureuse diversion faite par un
+roman de Ducray-Duminil, de ne s'appeler qu'Azelma.
+
+Au reste, pour le dire en passant, tout n'est pas ridicule et
+superficiel dans cette curieuse époque à laquelle nous faisons ici
+allusion, et qu'on pourrait appeler l'anarchie des noms de baptême. À
+côté de l'élément romanesque, que nous venons d'indiquer, il y a le
+symptôme social. Il n'est pas rare aujourd'hui que le garçon bouvier se
+nomme Arthur, Alfred ou Alphonse, et que le vicomte--s'il y a encore des
+vicomtes--se nomme Thomas, Pierre ou Jacques. Ce déplacement qui met le
+nom «élégant» sur le plébéien et le nom campagnard sur l'aristocrate
+n'est autre chose qu'un remous d'égalité. L'irrésistible pénétration du
+souffle nouveau est là comme en tout. Sous cette discordance apparente,
+il y a une chose grande et profonde: la révolution française.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+L'Alouette
+
+
+Il ne suffit pas d'être méchant pour prospérer. La gargote allait mal.
+
+Grâce aux cinquante-sept francs de la voyageuse, Thénardier avait pu
+éviter un protêt et faire honneur à sa signature. Le mois suivant ils
+eurent encore besoin d'argent; la femme porta à Paris et engagea au
+Mont-de-Piété le trousseau de Cosette pour une somme de soixante francs.
+Dès que cette somme fut dépensée, les Thénardier s'accoutumèrent à ne
+plus voir dans la petite fille qu'un enfant qu'ils avaient chez eux par
+charité, et la traitèrent en conséquence. Comme elle n'avait plus de
+trousseau, on l'habilla des vieilles jupes et des vieilles chemises des
+petites Thénardier, c'est-à-dire de haillons.
+
+On la nourrit des restes de tout le monde, un peu mieux que le chien et
+un peu plus mal que le chat. Le chat et le chien étaient du reste ses
+commensaux habituels; Cosette mangeait avec eux sous la table dans une
+écuelle de bois pareille à la leur. La mère qui s'était fixée, comme on
+le verra plus tard, à Montreuil-sur-mer, écrivait, ou, pour mieux dire,
+faisait écrire tous les mois afin d'avoir des nouvelles de son enfant.
+Les Thénardier répondaient invariablement: Cosette est à merveille. Les
+six premiers mois révolus, la mère envoya sept francs pour le septième
+mois, et continua assez exactement ses envois de mois en mois. L'année
+n'était pas finie que le Thénardier dit:
+
+--Une belle grâce qu'elle nous fait là! que veut-elle que nous fassions
+avec ses sept francs?
+
+Et il écrivit pour exiger douze francs. La mère, à laquelle ils
+persuadaient que son enfant était heureuse "et venait bien", se soumit
+et envoya les douze francs.
+
+Certaines natures ne peuvent aimer d'un côté sans haïr de l'autre. La
+mère Thénardier aimait passionnément ses deux filles à elle, ce qui fit
+qu'elle détesta l'étrangère. Il est triste de songer que l'amour d'une
+mère peut avoir de vilains aspects. Si peu de place que Cosette tînt
+chez elle, il lui semblait que cela était pris aux siens, et que cette
+petite diminuait l'air que ses filles respiraient. Cette femme, comme
+beaucoup de femmes de sa sorte, avait une somme de caresses et une somme
+de coups et d'injures à dépenser chaque jour. Si elle n'avait pas eu
+Cosette, il est certain que ses filles, tout idolâtrées qu'elles
+étaient, auraient tout reçu; mais l'étrangère leur rendit le service de
+détourner les coups sur elle. Ses filles n'eurent que les caresses.
+Cosette ne faisait pas un mouvement qui ne fît pleuvoir sur sa tête une
+grêle de châtiments violents et immérités. Doux être faible qui ne
+devait rien comprendre à ce monde ni à Dieu, sans cesse punie, grondée,
+rudoyée, battue et voyant à côté d'elle deux petites créatures comme
+elle, qui vivaient dans un rayon d'aurore!
+
+La Thénardier étant méchante pour Cosette, Éponine et Azelma furent
+méchantes. Les enfants, à cet âge, ne sont que des exemplaires de la
+mère. Le format est plus petit, voilà tout.
+
+Une année s'écoula, puis une autre.
+
+On disait dans le village:
+
+--Ces Thénardier sont de braves gens. Ils ne sont pas riches, et ils
+élèvent un pauvre enfant qu'on leur a abandonné chez eux!
+
+On croyait Cosette oubliée par sa mère.
+
+Cependant le Thénardier, ayant appris par on ne sait quelles voies
+obscures que l'enfant était probablement bâtard et que la mère ne
+pouvait l'avouer, exigea quinze francs par mois, disant que «la
+créature» grandissait et «_mangeait_», et menaçant de la renvoyer.
+«Quelle ne m'embête pas! s'écriait-il, je lui bombarde son mioche tout
+au beau milieu de ses cachotteries. Il me faut de l'augmentation.» La
+mère paya les quinze francs.
+
+D'année en année, l'enfant grandit, et sa misère aussi.
+
+Tant que Cosette fut toute petite, elle fut le souffre-douleur des deux
+autres enfants; dès qu'elle se mit à se développer un peu, c'est-à-dire
+avant même qu'elle eût cinq ans, elle devint la servante de la maison.
+
+Cinq ans, dira-t-on, c'est invraisemblable. Hélas, c'est vrai. La
+souffrance sociale commence à tout âge.
+
+N'avons-nous pas vu, récemment, le procès d'un nommé Dumolard, orphelin
+devenu bandit, qui, dès l'âge de cinq ans, disent les documents
+officiels, étant seul au monde «travaillait pour vivre, et volait.»
+
+On fit faire à Cosette les commissions, balayer les chambres, la cour,
+la rue, laver la vaisselle, porter même des fardeaux. Les Thénardier se
+crurent d'autant plus autorisés à agir ainsi que la mère qui était
+toujours à Montreuil-sur-mer commença à mal payer. Quelques mois
+restèrent en souffrance.
+
+Si cette mère fût revenue à Montfermeil au bout de ces trois années,
+elle n'eût point reconnu son enfant. Cosette, si jolie et si fraîche à
+son arrivée dans cette maison, était maintenant maigre et blême. Elle
+avait je ne sais quelle allure inquiète. Sournoise! disaient les
+Thénardier.
+
+L'injustice l'avait faite hargneuse et la misère l'avait rendue laide.
+Il ne lui restait plus que ses beaux yeux qui faisaient peine, parce
+que, grands comme ils étaient, il semblait qu'on y vît une plus grande
+quantité de tristesse.
+
+C'était une chose navrante de voir, l'hiver, ce pauvre enfant, qui
+n'avait pas encore six ans, grelottant sous de vieilles loques de toile
+trouées, balayer la rue avant le jour avec un énorme balai dans ses
+petites mains rouges et une larme dans ses grands yeux.
+
+Dans le pays on l'appelait l'Alouette. Le peuple, qui aime les figures,
+s'était plu à nommer de ce nom ce petit être pas plus gros qu'un oiseau,
+tremblant, effarouché et frissonnant, éveillé le premier chaque matin
+dans la maison et dans le village, toujours dans la rue ou dans les
+champs avant l'aube. Seulement la pauvre Alouette ne chantait jamais.
+
+
+
+
+Livre cinquième--La descente
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Histoire d'un progrès dans les verroteries noires
+
+
+Cette mère cependant qui, au dire des gens de Montfermeil, semblait
+avoir abandonné son enfant, que devenait-elle? où était-elle? que
+faisait-elle?
+
+Après avoir laissé sa petite Cosette aux Thénardier, elle avait continué
+son chemin et était arrivée à Montreuil-sur-mer.
+
+C'était, on se le rappelle, en 1818.
+
+Fantine avait quitté sa province depuis une dizaine d'années.
+Montreuil-sur-mer avait changé d'aspect. Tandis que Fantine descendait
+lentement de misère en misère, sa ville natale avait prospéré.
+
+Depuis deux ans environ, il s'y était accompli un de ces faits
+industriels qui sont les grands événements des petits pays.
+
+Ce détail importe, et nous croyons utile de le développer; nous dirions
+presque, de le souligner.
+
+De temps immémorial, Montreuil-sur-mer avait pour industrie spéciale
+l'imitation des jais anglais et des verroteries noires d'Allemagne.
+Cette industrie avait toujours végété, à cause de la cherté des matières
+premières qui réagissait sur la main-d'oeuvre. Au moment où Fantine
+revint à Montreuil-sur-mer, une transformation inouïe s'était opérée
+dans cette production des «articles noirs». Vers la fin de 1815, un
+homme, un inconnu, était venu s'établir dans la ville et avait eu l'idée
+de substituer, dans cette fabrication, la gomme laque à la résine et,
+pour les bracelets en particulier, les coulants en tôle simplement
+rapprochée aux coulants en tôle soudée. Ce tout petit changement avait
+été une révolution.
+
+Ce tout petit changement en effet avait prodigieusement réduit le prix
+de la matière première, ce qui avait permis, premièrement, d'élever le
+prix de la main-d'oeuvre, bienfait pour le pays; deuxièmement,
+d'améliorer la fabrication, avantage pour le consommateur;
+troisièmement, de vendre à meilleur marché tout en triplant le bénéfice,
+profit pour le manufacturier.
+
+Ainsi pour une idée trois résultats.
+
+En moins de trois ans, l'auteur de ce procédé était devenu riche, ce qui
+est bien, et avait tout fait riche autour de lui, ce qui est mieux. Il
+était étranger au département. De son origine, on ne savait rien; de ses
+commencements, peu de chose.
+
+On contait qu'il était venu dans la ville avec fort peu d'argent,
+quelques centaines de francs tout au plus.
+
+C'est de ce mince capital, mis au service d'une idée ingénieuse, fécondé
+par l'ordre et par la pensée, qu'il avait tiré sa fortune et la fortune
+de tout ce pays.
+
+À son arrivée à Montreuil-sur-mer, il n'avait que les vêtements, la
+tournure et le langage d'un ouvrier.
+
+Il paraît que, le jour même où il faisait obscurément son entrée dans la
+petite ville de Montreuil-sur-mer, à la tombée d'un soir de décembre, le
+sac au dos et le bâton d'épine à la main, un gros incendie venait
+d'éclater à la maison commune. Cet homme s'était jeté dans le feu, et
+avait sauvé, au péril de sa vie, deux enfants qui se trouvaient être
+ceux du capitaine de gendarmerie; ce qui fait qu'on n'avait pas songé à
+lui demander son passeport. Depuis lors, on avait su son nom. Il
+s'appelait le _père Madeleine_.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+M. Madeleine
+
+
+C'était un homme d'environ cinquante ans, qui avait l'air préoccupé et
+qui était bon. Voilà tout ce qu'on en pouvait dire.
+
+Grâce aux progrès rapides de cette industrie qu'il avait si
+admirablement remaniée, Montreuil-sur-mer était devenu un centre
+d'affaires considérable. L'Espagne, qui consomme beaucoup de jais noir,
+y commandait chaque année des achats immenses. Montreuil-sur-mer, pour
+ce commerce, faisait presque concurrence à Londres et à Berlin. Les
+bénéfices du père Madeleine étaient tels que, dès la deuxième année, il
+avait pu bâtir une grande fabrique dans laquelle il y avait deux vastes
+ateliers, l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes. Quiconque avait
+faim pouvait s'y présenter, et était sûr de trouver là de l'emploi et du
+pain. Le père Madeleine demandait aux hommes de la bonne volonté, aux
+femmes des moeurs pures, à tous de la probité. Il avait divisé les
+ateliers afin de séparer les sexes et que les filles et les femmes
+pussent rester sages. Sur ce point, il était inflexible. C'était le seul
+où il fût en quelque sorte intolérant. Il était d'autant plus fondé à
+cette sévérité que, Montreuil-sur-mer étant une ville de garnison, les
+occasions de corruption abondaient. Du reste sa venue avait été un
+bienfait, et sa présence était une providence. Avant l'arrivée du père
+Madeleine, tout languissait dans le pays; maintenant tout y vivait de la
+vie saine du travail. Une forte circulation échauffait tout et pénétrait
+partout. Le chômage et la misère étaient inconnus. Il n'y avait pas de
+poche si obscure où il n'y eût un peu d'argent, pas de logis si pauvre
+où il n'y eût un peu de joie.
+
+Le père Madeleine employait tout le monde. Il n'exigeait qu'une chose:
+soyez honnête homme! soyez honnête fille!
+
+Comme nous l'avons dit, au milieu de cette activité dont il était la
+cause et le pivot, le père Madeleine faisait sa fortune, mais, chose
+assez singulière dans un simple homme de commerce, il ne paraissait
+point que ce fût là son principal souci. Il semblait qu'il songeât
+beaucoup aux autres et peu à lui. En 1820, on lui connaissait une somme
+de six cent trente mille francs placée à son nom chez Laffitte; mais
+avant de se réserver ces six cent trente mille francs, il avait dépensé
+plus d'un million pour la ville et pour les pauvres.
+
+L'hôpital était mal doté; il y avait fondé dix lits. Montreuil-sur-mer
+est divisé en ville haute et ville basse. La ville basse, qu'il
+habitait, n'avait qu'une école, méchante masure qui tombait en ruine; il
+en avait construit deux, une pour les filles, l'autre pour les garçons.
+Il allouait de ses deniers aux deux instituteurs une indemnité double de
+leur maigre traitement officiel, et un jour, à quelqu'un qui s'en
+étonnait, il dit: «Les deux premiers fonctionnaires de l'état, c'est la
+nourrice et le maître d'école.» Il avait créé à ses frais une salle
+d'asile, chose alors presque inconnue en France, et une caisse de
+secours pour les ouvriers vieux et infirmes. Sa manufacture étant un
+centre, un nouveau quartier où il y avait bon nombre de familles
+indigentes avait rapidement surgi autour de lui; il y avait établi une
+pharmacie gratuite.
+
+Dans les premiers temps, quand on le vit commencer, les bonnes âmes
+dirent: C'est un gaillard qui veut s'enrichir. Quand on le vit enrichir
+le pays avant de s'enrichir lui-même, les mêmes bonnes âmes dirent:
+C'est un ambitieux. Cela semblait d'autant plus probable que cet homme
+était religieux, et même pratiquait dans une certaine mesure, chose fort
+bien vue à cette époque. Il allait régulièrement entendre une basse
+messe tous les dimanches. Le député local, qui flairait partout des
+concurrences, ne tarda pas à s'inquiéter de cette religion. Ce député,
+qui avait été membre du corps législatif de l'empire, partageait les
+idées religieuses d'un père de l'oratoire connu sous le nom de Fouché,
+duc d'Otrante, dont il avait été la créature et l'ami. À huis clos il
+riait de Dieu doucement. Mais quand il vit le riche manufacturier
+Madeleine aller à la basse messe de sept heures, il entrevit un candidat
+possible, et résolut de le dépasser; il prit un confesseur jésuite et
+alla à la grand'messe et à vêpres. L'ambition en ce temps-là était, dans
+l'acception directe du mot, une course au clocher. Les pauvres
+profitèrent de cette terreur comme le bon Dieu, car l'honorable député
+fonda aussi deux lits à l'hôpital; ce qui fit douze.
+
+Cependant en 1819 le bruit se répandit un matin dans la ville que, sur
+la présentation de M. le préfet, et en considération des services rendus
+au pays, le père Madeleine allait être nommé par le roi maire de
+Montreuil-sur-mer. Ceux qui avaient déclaré ce nouveau venu «un
+ambitieux», saisirent avec transport cette occasion que tous les hommes
+souhaitent de s'écrier: «Là! qu'est-ce que nous avions dit?» Tout
+Montreuil-sur-mer fut en rumeur. Le bruit était fondé. Quelques jours
+après, la nomination parut dans _le Moniteur_. Le lendemain, le père
+Madeleine refusa.
+
+Dans cette même année 1819, les produits du nouveau procédé inventé par
+Madeleine figurèrent à l'exposition de l'industrie; sur le rapport du
+jury, le roi nomma l'inventeur chevalier de la Légion d'honneur.
+Nouvelle rumeur dans la petite ville. Eh bien! c'est la croix qu'il
+voulait! Le père Madeleine refusa la croix.
+
+Décidément cet homme était une énigme. Les bonnes âmes se tirèrent
+d'affaire en disant: Après tout, c'est une espèce d'aventurier.
+
+On l'a vu, le pays lui devait beaucoup, les pauvres lui devaient tout;
+il était si utile qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'honorer, et
+il était si doux qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'aimer; ses
+ouvriers en particulier l'adoraient, et il portait cette adoration avec
+une sorte de gravité mélancolique. Quand il fut constaté riche, «les
+personnes de la société» le saluèrent, et on l'appela dans la ville
+monsieur Madeleine; ses ouvriers et les enfants continuèrent de
+l'appeler _le père Madeleine_, et c'était la chose qui le faisait le
+mieux sourire. À mesure qu'il montait, les invitations pleuvaient sur
+lui. «La société» le réclamait. Les petits salons guindés de
+Montreuil-sur-mer qui, bien entendu, se fussent dans les premiers temps
+fermés à l'artisan, s'ouvrirent à deux battants au millionnaire. On lui
+fit mille avances. Il refusa.
+
+Cette fois encore les bonnes âmes ne furent point empêchées.
+
+--C'est un homme ignorant et de basse éducation. On ne sait d'où cela
+sort. Il ne saurait pas se tenir dans le monde. Il n'est pas du tout
+prouvé qu'il sache lire.
+
+Quand on l'avait vu gagner de l'argent, on avait dit: c'est un marchand.
+Quand on l'avait vu semer son argent, on avait dit: c'est un ambitieux.
+Quand on l'avait vu repousser les honneurs, on avait dit: c'est un
+aventurier. Quand on le vit repousser le monde, on dit: c'est une brute.
+
+En 1820, cinq ans après son arrivée à Montreuil-sur-mer, les services
+qu'il avait rendus au pays étaient si éclatants, le voeu de la contrée
+fut tellement unanime, que le roi le nomma de nouveau maire de la ville.
+Il refusa encore, mais le préfet résista à son refus, tous les notables
+vinrent le prier, le peuple en pleine rue le suppliait, l'insistance fut
+si vive qu'il finit par accepter. On remarqua que ce qui parut surtout
+le déterminer, ce fut l'apostrophe presque irritée d'une vieille femme
+du peuple qui lui cria du seuil de sa porte avec humeur: _Un bon maire,
+c'est utile. Est-ce qu'on recule devant du bien qu'on peut faire?_
+
+Ce fut là la troisième phase de son ascension. Le père Madeleine était
+devenu monsieur Madeleine, monsieur Madeleine devint monsieur le maire.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Sommes déposées chez Laffitte
+
+
+Du reste, il était demeuré aussi simple que le premier jour. Il avait
+les cheveux gris, l'oeil sérieux, le teint hâlé d'un ouvrier, le visage
+pensif d'un philosophe. Il portait habituellement un chapeau à bords
+larges et une longue redingote de gros drap, boutonnée jusqu'au menton.
+Il remplissait ses fonctions de maire, mais hors de là il vivait
+solitaire. Il parlait à peu de monde. Il se dérobait aux politesses,
+saluait de côté, s'esquivait vite, souriait pour se dispenser de causer,
+donnait pour se dispenser de sourire. Les femmes disaient de lui: Quel
+bon ours! Son plaisir était de se promener dans les champs.
+
+Il prenait ses repas toujours seul, avec un livre ouvert devant lui où
+il lisait. Il avait une petite bibliothèque bien faite. Il aimait les
+livres; les livres sont des amis froids et sûrs. À mesure que le loisir
+lui venait avec la fortune, il semblait qu'il en profitât pour cultiver
+son esprit. Depuis qu'il était à Montreuil-sur-mer, on remarquait que
+d'année en année son langage devenait plus poli, plus choisi et plus
+doux.
+
+Il emportait volontiers un fusil dans ses promenades, mais il s'en
+servait rarement. Quand cela lui arrivait par aventure, il avait un tir
+infaillible qui effrayait. Jamais il ne tuait un animal inoffensif.
+Jamais il ne tirait un petit oiseau. Quoiqu'il ne fût plus jeune, on
+contait qu'il était d'une force prodigieuse. Il offrait un coup de main
+à qui en avait besoin, relevait un cheval, poussait à une roue
+embourbée, arrêtait par les cornes un taureau échappé. Il avait toujours
+ses poches pleines de monnaie en sortant et vides en rentrant. Quand il
+passait dans un village, les marmots déguenillés couraient joyeusement
+après lui et l'entouraient comme une nuée de moucherons.
+
+On croyait deviner qu'il avait dû vivre jadis de la vie des champs, car
+il avait toutes sortes de secrets utiles qu'il enseignait aux paysans.
+Il leur apprenait à détruire la teigne des blés en aspergeant le grenier
+et en inondant les fentes du plancher d'une dissolution de sel commun,
+et à chasser les charançons en suspendant partout, aux murs et aux
+toits, dans les héberges et dans les maisons, de l'orviot en fleur. Il
+avait des "recettes" pour extirper d'un champ la luzette, la nielle, la
+vesce, la gaverolle, la queue-de-renard, toutes les herbes parasites qui
+mangent le blé. Il défendait une lapinière contre les rats rien qu'avec
+l'odeur d'un petit cochon de Barbarie qu'il y mettait. Un jour il voyait
+des gens du pays très occupés à arracher des orties. Il regarda ce tas
+de plantes déracinées et déjà desséchées, et dit:
+
+--C'est mort. Cela serait pourtant bon si l'on savait s'en servir. Quand
+l'ortie est jeune, la feuille est un légume excellent; quand elle
+vieillit, elle a des filaments et des fibres comme le chanvre et le lin.
+La toile d'ortie vaut la toile de chanvre. Hachée, l'ortie est bonne
+pour la volaille; broyée, elle est bonne pour les bêtes à cornes. La
+graine de l'ortie mêlée au fourrage donne du luisant au poil des
+animaux; la racine mêlée au sel produit une belle couleur jaune. C'est
+du reste un excellent foin qu'on peut faucher deux fois. Et que faut-il
+à l'ortie? Peu de terre, nul soin, nulle culture. Seulement la graine
+tombe à mesure qu'elle mûrit, et est difficile à récolter. Voilà tout.
+Avec quelque peine qu'on prendrait, l'ortie serait utile; on la néglige,
+elle devient nuisible. Alors on la tue. Que d'hommes ressemblent à
+l'ortie!
+
+Il ajouta après un silence:
+
+--Mes amis, retenez ceci, il n'y a ni mauvaises herbes ni mauvais
+hommes. Il n'y a que de mauvais cultivateurs.
+
+Les enfants l'aimaient encore parce qu'il savait faire de charmants
+petits ouvrages avec de la paille et des noix de coco.
+
+Quand il voyait la porte d'une église tendue de noir, il entrait; il
+recherchait un enterrement comme d'autres recherchent un baptême. Le
+veuvage et le malheur d'autrui l'attiraient à cause de sa grande
+douceur; il se mêlait aux amis en deuil, aux familles vêtues de noir,
+aux prêtres gémissant autour d'un cercueil. Il semblait donner
+volontiers pour texte à ses pensées ces psalmodies funèbres pleines de
+la vision d'un autre monde. L'oeil au ciel, il écoutait, avec une sorte
+d'aspiration vers tous les mystères de l'infini, ces voix tristes qui
+chantent sur le bord de l'abîme obscur de la mort.
+
+Il faisait une foule de bonnes actions en se cachant comme on se cache
+pour les mauvaises. Il pénétrait à la dérobée, le soir, dans les
+maisons; il montait furtivement des escaliers. Un pauvre diable, en
+rentrant dans son galetas, trouvait que sa porte avait été ouverte,
+quelquefois même forcée, dans son absence. Le pauvre homme se récriait:
+quelque malfaiteur est venu! Il entrait, et la première chose qu'il
+voyait, c'était une pièce d'or oubliée sur un meuble. "Le malfaiteur"
+qui était venu, c'était le père Madeleine.
+
+Il était affable et triste. Le peuple disait: «Voilà un homme riche qui
+n'a pas l'air fier. Voilà un homme heureux qui n'a pas l'air content.»
+
+Quelques-uns prétendaient que c'était un personnage mystérieux, et
+affirmaient qu'on n'entrait jamais dans sa chambre, laquelle était une
+vraie cellule d'anachorète meublée de sabliers ailés et enjolivée de
+tibias en croix et de têtes de mort. Cela se disait beaucoup, si bien
+que quelques jeunes femmes élégantes et malignes de Montreuil-sur-mer
+vinrent chez lui un jour, et lui demandèrent:
+
+--Monsieur le maire, montrez-nous donc votre chambre. On dit que c'est
+une grotte.
+
+Il sourit, et les introduisit sur-le-champ dans cette «grotte». Elles
+furent bien punies de leur curiosité. C'était une chambre garnie tout
+bonnement de meubles d'acajou assez laids comme tous les meubles de ce
+genre et tapissée de papier à douze sous. Elles n'y purent rien
+remarquer que deux flambeaux de forme vieillie qui étaient sur la
+cheminée et qui avaient l'air d'être en argent, «car ils étaient
+contrôlés». Observation pleine de l'esprit des petites villes.
+
+On n'en continua pas moins de dire que personne ne pénétrait dans cette
+chambre et que c'était une caverne d'ermite, un rêvoir, un trou, un
+tombeau.
+
+On se chuchotait aussi qu'il avait des sommes «immenses» déposées chez
+Laffitte, avec cette particularité qu'elles étaient toujours à sa
+disposition immédiate, de telle sorte, ajoutait-on, que M. Madeleine
+pourrait arriver un matin chez Laffitte, signer un reçu et emporter ses
+deux ou trois millions en dix minutes. Dans la réalité ces «deux ou
+trois millions» se réduisaient, nous l'avons dit, à six cent trente ou
+quarante mille francs.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+M. Madeleine en deuil
+
+
+Au commencement de 1821, les journaux annoncèrent la mort de M. Myriel,
+évêque de Digne, «surnommé _monseigneur Bienvenu_», et trépassé en odeur
+de sainteté à l'âge de quatre-vingt-deux ans.
+
+L'évêque de Digne, pour ajouter ici un détail que les journaux omirent,
+était, quand il mourut, depuis plusieurs années aveugle, et content
+d'être aveugle, sa soeur étant près de lui.
+
+Disons-le en passant, être aveugle et être aimé, c'est en effet, sur
+cette terre où rien n'est complet, une des formes les plus étrangement
+exquises du bonheur. Avoir continuellement à ses côtés une femme, une
+fille, une soeur, un être charmant, qui est là parce que vous avez
+besoin d'elle et parce qu'elle ne peut se passer de vous, se savoir
+indispensable à qui nous est nécessaire, pouvoir incessamment mesurer
+son affection à la quantité de présence qu'elle nous donne, et se dire:
+puisqu'elle me consacre tout son temps, c'est que j'ai tout son coeur;
+voir la pensée à défaut de la figure, constater la fidélité d'un être
+dans l'éclipse du monde, percevoir le frôlement d'une robe comme un
+bruit d'ailes, l'entendre aller et venir, sortir, rentrer, parler,
+chanter, et songer qu'on est le centre de ces pas, de cette parole, de
+ce chant, manifester à chaque minute sa propre attraction, se sentir
+d'autant plus puissant qu'on est plus infirme, devenir dans l'obscurité,
+et par l'obscurité, l'astre autour duquel gravite cet ange, peu de
+félicités égalent celle-là. Le suprême bonheur de la vie, c'est la
+conviction qu'on est aimé; aimé pour soi-même, disons mieux, aimé malgré
+soi-même; cette conviction, l'aveugle l'a. Dans cette détresse, être
+servi, c'est être caressé. Lui manque-t-il quelque chose? Non. Ce n'est
+point perdre la lumière qu'avoir l'amour. Et quel amour! un amour
+entièrement fait de vertu. Il n'y a point de cécité où il y a certitude.
+L'âme à tâtons cherche l'âme, et la trouve. Et cette âme trouvée et
+prouvée est une femme. Une main vous soutient, c'est la sienne; une
+bouche effleure votre front, c'est sa bouche; vous entendez une
+respiration tout près de vous, c'est elle. Tout avoir d'elle, depuis son
+culte jusqu'à sa pitié, n'être jamais quitté, avoir cette douce
+faiblesse qui vous secourt, s'appuyer sur ce roseau inébranlable,
+toucher de ses mains la providence et pouvoir la prendre dans ses bras,
+Dieu palpable, quel ravissement! Le coeur, cette céleste fleur obscure,
+entre dans un épanouissement mystérieux. On ne donnerait pas cette ombre
+pour toute la clarté. L'âme ange est là, sans cesse là; si elle
+s'éloigne, c'est pour revenir; elle s'efface comme le rêve et reparaît
+comme la réalité. On sent de la chaleur qui approche, la voilà. On
+déborde de sérénité, de gaîté et d'extase; on est un rayonnement dans la
+nuit. Et mille petits soins. Des riens qui sont énormes dans ce vide.
+Les plus ineffables accents de la voix féminine employés à vous bercer,
+et suppléant pour vous à l'univers évanoui. On est caressé avec de
+l'âme. On ne voit rien, mais on se sent adoré. C'est un paradis de
+ténèbres.
+
+C'est de ce paradis que monseigneur Bienvenu était passé à l'autre.
+
+L'annonce de sa mort fut reproduite par le journal local de
+Montreuil-sur-mer. M. Madeleine parut le lendemain tout en noir avec un
+crêpe à son chapeau.
+
+On remarqua dans la ville ce deuil, et l'on jasa. Cela parut une lueur
+sur l'origine de M. Madeleine. On en conclut qu'il avait quelque
+alliance avec le vénérable évêque. _Il drape pour l'évêque de Digne_,
+dirent les salons; cela rehaussa fort M. Madeleine, et lui donna
+subitement et d'emblée une certaine considération dans le monde noble de
+Montreuil-sur-mer. Le microscopique faubourg Saint-Germain de l'endroit
+songea à faire cesser la quarantaine de M. Madeleine, parent probable
+d'un évêque. M. Madeleine s'aperçut de l'avancement qu'il obtenait à
+plus de révérences des vieilles femmes et à plus de sourires des jeunes.
+Un soir, une doyenne de ce petit grand monde-là, curieuse par droit
+d'ancienneté, se hasarda à lui demander:
+
+--Monsieur le maire est sans doute cousin du feu évêque de Digne?
+
+Il dit:
+
+--Non, madame.
+
+--Mais, reprit la douairière, vous en portez le deuil?
+
+Il répondit:
+
+--C'est que dans ma jeunesse j'ai été laquais dans sa famille.
+
+Une remarque qu'on faisait encore, c'est que, chaque fois qu'il passait
+dans la ville un jeune savoyard courant le pays et cherchant des
+cheminées à ramoner, M. le maire le faisait appeler, lui demandait son
+nom, et lui donnait de l'argent. Les petits savoyards se le disaient, et
+il en passait beaucoup.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Vagues éclairs à l'horizon
+
+
+Peu à peu, et avec le temps, toutes les oppositions étaient tombées. Il
+y avait eu d'abord contre M. Madeleine, sorte de loi que subissent
+toujours ceux qui s'élèvent, des noirceurs et des calomnies, puis ce ne
+fut plus que des méchancetés, puis ce ne fut que des malices, puis cela
+s'évanouit tout à fait; le respect devint complet, unanime, cordial, et
+il arriva un moment, vers 1821, où ce mot: monsieur le maire, fut
+prononcé à Montreuil-sur-mer presque du même accent que ce mot:
+monseigneur l'évêque, était prononcé à Digne en 1815. On venait de dix
+lieues à la ronde consulter M. Madeleine. Il terminait les différends,
+il empêchait les procès, il réconciliait les ennemis. Chacun le prenait
+pour juge de son bon droit. Il semblait qu'il eût pour âme le livre de
+la loi naturelle. Ce fut comme une contagion de vénération qui, en six
+ou sept ans et de proche en proche, gagna tout le pays.
+
+Un seul homme, dans la ville et dans l'arrondissement, se déroba
+absolument à cette contagion, et, quoi que fît le père Madeleine, y
+demeura rebelle, comme si une sorte d'instinct, incorruptible et
+imperturbable, l'éveillait et l'inquiétait. Il semblerait en effet qu'il
+existe dans certains hommes un véritable instinct bestial, pur et
+intègre comme tout instinct, qui crée les antipathies et les sympathies,
+qui sépare fatalement une nature d'une autre nature, qui n'hésite pas,
+qui ne se trouble, ne se tait et ne se dément jamais, clair dans son
+obscurité, infaillible, impérieux, réfractaire à tous les conseils de
+l'intelligence et à tous les dissolvants de la raison, et qui, de
+quelque façon que les destinées soient faites, avertit secrètement
+l'homme-chien de la présence de l'homme-chat, et l'homme-renard de la
+présence de l'homme-lion.
+
+Souvent, quand M. Madeleine passait dans une rue, calme, affectueux,
+entouré des bénédictions de tous, il arrivait qu'un homme de haute
+taille, vêtu d'une redingote gris de fer, armé d'une grosse canne et
+coiffé d'un chapeau rabattu, se retournait brusquement derrière lui, et
+le suivait des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu, croisant les bras,
+secouant lentement la tête, et haussant sa lèvre supérieure avec sa
+lèvre inférieure jusqu'à son nez, sorte de grimace significative qui
+pourrait se traduire par: «Mais qu'est-ce que c'est que cet
+homme-là?--Pour sûr je l'ai vu quelque part.--En tout cas, je ne suis
+toujours pas sa dupe.»
+
+Ce personnage, grave d'une gravité presque menaçante, était de ceux qui,
+même rapidement entrevus, préoccupent l'observateur.
+
+Il se nommait Javert, et il était de la police.
+
+Il remplissait à Montreuil-sur-mer les fonctions pénibles, mais utiles,
+d'inspecteur. Il n'avait pas vu les commencements de Madeleine. Javert
+devait le poste qu'il occupait à la protection de M. Chabouillet, le
+secrétaire du ministre d'État, comte Anglès, alors préfet de police à
+Paris. Quand Javert était arrivé à Montreuil-sur-mer, la fortune du
+grand manufacturier était déjà faite, et le père Madeleine était devenu
+monsieur Madeleine.
+
+Certains officiers de police ont une physionomie à part et qui se
+complique d'un air de bassesse mêlé à un air d'autorité. Javert avait
+cette physionomie, moins la bassesse.
+
+Dans notre conviction, si les âmes étaient visibles aux yeux, on verrait
+distinctement cette chose étrange que chacun des individus de l'espèce
+humaine correspond à quelqu'une des espèces de la création animale; et
+l'on pourrait reconnaître aisément cette vérité à peine entrevue par le
+penseur, que, depuis l'huître jusqu'à l'aigle, depuis le porc jusqu'au
+tigre, tous les animaux sont dans l'homme et que chacun d'eux est dans
+un homme. Quelquefois même plusieurs d'entre eux à la fois.
+
+Les animaux ne sont autre chose que les figures de nos vertus et de nos
+vices, errantes devant nos yeux, les fantômes visibles de nos âmes. Dieu
+nous les montre pour nous faire réfléchir. Seulement, comme les animaux
+ne sont que des ombres, Dieu ne les a point faits éducables dans le sens
+complet du mot; à quoi bon? Au contraire, nos âmes étant des réalités et
+ayant une fin qui leur est propre, Dieu leur a donné l'intelligence,
+c'est-à-dire l'éducation possible. L'éducation sociale bien faite peut
+toujours tirer d'une âme, quelle qu'elle soit, l'utilité qu'elle
+contient.
+
+Ceci soit dit, bien entendu, au point de vue restreint de la vie
+terrestre apparente, et sans préjuger la question profonde de la
+personnalité antérieure et ultérieure des êtres qui ne sont pas l'homme.
+Le moi visible n'autorise en aucune façon le penseur à nier le moi
+latent. Cette réserve faite, passons.
+
+Maintenant, si l'on admet un moment avec nous que dans tout homme il y a
+une des espèces animales de la création, il nous sera facile de dire ce
+que c'était que l'officier de paix Javert.
+
+Les paysans asturiens sont convaincus que dans toute portée de louve il
+y a un chien, lequel est tué par la mère, sans quoi en grandissant il
+dévorerait les autres petits.
+
+Donnez une face humaine à ce chien fils d'une louve, et ce sera Javert.
+
+Javert était né dans une prison d'une tireuse de cartes dont le mari
+était aux galères. En grandissant, il pensa qu'il était en dehors de la
+société et désespéra d'y rentrer jamais. Il remarqua que la société
+maintient irrémissiblement en dehors d'elle deux classes d'hommes, ceux
+qui l'attaquent et ceux qui la gardent; il n'avait le choix qu'entre ces
+deux classes; en même temps il se sentait je ne sais quel fond de
+rigidité, de régularité et de probité, compliqué d'une inexprimable
+haine pour cette race de bohèmes dont il était. Il entra dans la police.
+
+Il y réussit. À quarante ans il était inspecteur.
+
+Il avait dans sa jeunesse été employé dans les chiourmes du midi.
+
+Avant d'aller plus loin, entendons-nous sur ce mot face humaine que nous
+appliquions tout à l'heure à Javert.
+
+La face humaine de Javert consistait en un nez camard, avec deux
+profondes narines vers lesquelles montaient sur ses deux joues d'énormes
+favoris. On se sentait mal à l'aise la première fois qu'on voyait ces
+deux forêts et ces deux cavernes. Quand Javert riait, ce qui était rare
+et terrible, ses lèvres minces s'écartaient, et laissaient voir, non
+seulement ses dents, mais ses gencives, et il se faisait autour de son
+nez un plissement épaté et sauvage comme sur un mufle de bête fauve.
+Javert sérieux était un dogue; lorsqu'il riait, c'était un tigre. Du
+reste, peu de crâne, beaucoup de mâchoire, les cheveux cachant le front
+et tombant sur les sourcils, entre les deux yeux un froncement central
+permanent comme une étoile de colère, le regard obscur, la bouche pincée
+et redoutable, l'air du commandement féroce.
+
+Cet homme était composé de deux sentiments très simples, et relativement
+très bons, mais qu'il faisait presque mauvais à force de les exagérer:
+le respect de l'autorité, la haine de la rébellion; et à ses yeux le
+vol, le meurtre, tous les crimes, n'étaient que des formes de la
+rébellion. Il enveloppait dans une sorte de foi aveugle et profonde tout
+ce qui a une fonction dans l'État, depuis le premier ministre jusqu'au
+garde champêtre. Il couvrait de mépris, d'aversion et de dégoût tout ce
+qui avait franchi une fois le seuil légal du mal. Il était absolu et
+n'admettait pas d'exceptions. D'une part il disait:
+
+--Le fonctionnaire ne peut se tromper; le magistrat n'a jamais tort.
+
+D'autre part il disait:
+
+--Ceux-ci sont irrémédiablement perdus. Rien de bon n'en peut sortir.
+
+Il partageait pleinement l'opinion de ces esprits extrêmes qui
+attribuent à la loi humaine je ne sais quel pouvoir de faire ou, si l'on
+veut, de constater des damnés, et qui mettent un Styx au bas de la
+société. Il était stoïque, sérieux, austère; rêveur triste; humble et
+hautain comme les fanatiques. Son regard était une vrille. Cela était
+froid et cela perçait. Toute sa vie tenait dans ces deux mots: veiller
+et surveiller. Il avait introduit la ligne droite dans ce qu'il y a de
+plus tortueux au monde; il avait la conscience de son utilité, la
+religion de ses fonctions, et il était espion comme on est prêtre.
+Malheur à qui tombait sous sa main! Il eût arrêté son père s'évadant du
+bagne et dénoncé sa mère en rupture de ban. Et il l'eût fait avec cette
+sorte de satisfaction intérieure que donne la vertu. Avec cela une vie
+de privations, l'isolement, l'abnégation, la chasteté, jamais une
+distraction. C'était le devoir implacable, la police comprise comme les
+Spartiates comprenaient Sparte, un guet impitoyable, une honnêteté
+farouche, un mouchard marmoréen, Brutus dans Vidocq.
+
+Toute la personne de Javert exprimait l'homme qui épie et qui se dérobe.
+L'école mystique de Joseph de Maistre, laquelle à cette époque
+assaisonnait de haute cosmogonie ce qu'on appelait les journaux ultras,
+n'eût pas manqué de dire que Javert était un symbole. On ne voyait pas
+son front qui disparaissait sous son chapeau, on ne voyait pas ses yeux
+qui se perdaient sous ses sourcils, on ne voyait pas son menton qui
+plongeait dans sa cravate, on ne voyait pas ses mains qui rentraient
+dans ses manches, on ne voyait pas sa canne qu'il portait sous sa
+redingote. Mais l'occasion venue, on voyait tout à coup sortir de toute
+cette ombre, comme d'une embuscade, un front anguleux et étroit, un
+regard funeste, un menton menaçant, des mains énormes; et un gourdin
+monstrueux.
+
+À ses moments de loisir, qui étaient peu fréquents, tout en haïssant les
+livres, il lisait; ce qui fait qu'il n'était pas complètement illettré.
+Cela se reconnaissait à quelque emphase dans la parole.
+
+Il n'avait aucun vice, nous l'avons dit. Quand il était content de lui,
+il s'accordait une prise de tabac. Il tenait à l'humanité par là.
+
+On comprendra sans peine que Javert était l'effroi de toute cette classe
+que la statistique annuelle du ministère de la justice désigne sous la
+rubrique: _Gens sans aveu_. Le nom de Javert prononcé les mettait en
+déroute; la face de Javert apparaissant les pétrifiait.
+
+Tel était cet homme formidable.
+
+Javert était comme un oeil toujours fixé sur M. Madeleine. Oeil plein de
+soupçon et de conjectures. M. Madeleine avait fini par s'en apercevoir,
+mais il sembla que cela fût insignifiant pour lui. Il ne fit pas même
+une question à Javert, il ne le cherchait ni ne l'évitait, et il
+portait, sans paraître y faire attention, ce regard gênant et presque
+pesant. Il traitait Javert comme tout le monde, avec aisance et bonté.
+
+À quelques paroles échappées à Javert, on devinait qu'il avait recherché
+secrètement, avec cette curiosité qui tient à la race et où il entre
+autant d'instinct que de volonté, toutes les traces antérieures que le
+père Madeleine avait pu laisser ailleurs. Il paraissait savoir, et il
+disait parfois à mots couverts, que quelqu'un avait pris certaines
+informations dans un certain pays sur une certaine famille disparue. Une
+fois il lui arriva de dire, se parlant à lui-même:
+
+--Je crois que je le tiens!
+
+Puis il resta trois jours pensif sans prononcer une parole. Il paraît
+que le fil qu'il croyait tenir s'était rompu. Du reste, et ceci est le
+correctif nécessaire à ce que le sens de certains mots pourrait
+présenter de trop absolu, il ne peut y avoir rien de vraiment
+infaillible dans une créature humaine, et le propre de l'instinct est
+précisément de pouvoir être troublé, dépisté et dérouté. Sans quoi il
+serait supérieur à l'intelligence, et la bête se trouverait avoir une
+meilleure lumière que l'homme.
+
+Javert était évidemment quelque peu déconcerté par le complet naturel et
+la tranquillité de M. Madeleine.
+
+Un jour pourtant son étrange manière d'être parut faire impression sur
+M. Madeleine. Voici à quelle occasion.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+Le père Fauchelevent
+
+
+M. Madeleine passait un matin dans une ruelle non pavée de
+Montreuil-sur-mer. Il entendit du bruit et vit un groupe à quelque
+distance. Il y alla. Un vieux homme, nommé le père Fauchelevent, venait
+de tomber sous sa charrette dont le cheval s'était abattu.
+
+Ce Fauchelevent était un des rares ennemis qu'eût encore M. Madeleine à
+cette époque. Lorsque Madeleine était arrivé dans le pays, Fauchelevent,
+ancien tabellion et paysan presque lettré, avait un commerce qui
+commençait à aller mal. Fauchelevent avait vu ce simple ouvrier qui
+s'enrichissait, tandis que lui, maître, se ruinait. Cela l'avait rempli
+de jalousie, et il avait fait ce qu'il avait pu en toute occasion pour
+nuire à Madeleine. Puis la faillite était venue, et, vieux, n'ayant plus
+à lui qu'une charrette et un cheval, sans famille et sans enfants du
+reste, pour vivre il s'était fait charretier.
+
+Le cheval avait les deux cuisses cassées et ne pouvait se relever. Le
+vieillard était engagé entre les roues. La chute avait été tellement
+malheureuse que toute la voiture pesait sur sa poitrine. La charrette
+était assez lourdement chargée. Le père Fauchelevent poussait des râles
+lamentables. On avait essayé de le tirer, mais en vain. Un effort
+désordonné, une aide maladroite, une secousse à faux pouvaient
+l'achever. Il était impossible de le dégager autrement qu'en soulevant
+la voiture par-dessous. Javert, qui était survenu au moment de
+l'accident, avait envoyé chercher un cric.
+
+M. Madeleine arriva. On s'écarta avec respect.
+
+--À l'aide! criait le vieux Fauchelevent. Qui est-ce qui est bon enfant
+pour sauver le vieux?
+
+M. Madeleine se tourna vers les assistants:
+
+--A-t-on un cric?
+
+--On en est allé quérir un, répondit un paysan.
+
+--Dans combien de temps l'aura-t-on?
+
+--On est allé au plus près, au lieu Flachot, où il y a un maréchal; mais
+c'est égal, il faudra bien un bon quart d'heure.
+
+--Un quart d'heure! s'écria Madeleine.
+
+Il avait plu la veille, le sol était détrempé, la charrette s'enfonçait
+dans la terre à chaque instant et comprimait de plus en plus la poitrine
+du vieux charretier. Il était évident qu'avant cinq minutes il aurait
+les côtes brisées.
+
+--Il est impossible d'attendre un quart d'heure, dit Madeleine aux
+paysans qui regardaient.
+
+--Il faut bien!
+
+--Mais il ne sera plus temps! Vous ne voyez donc pas que la charrette
+s'enfonce?
+
+--Dame!
+
+--Écoutez, reprit Madeleine, il y a encore assez de place sous la
+voiture pour qu'un homme s'y glisse et la soulève avec son dos. Rien
+qu'une demi-minute, et l'on tirera le pauvre homme. Y a-t-il ici
+quelqu'un qui ait des reins et du coeur? Cinq louis d'or à gagner!
+
+Personne ne bougea dans le groupe.
+
+--Dix louis, dit Madeleine.
+
+Les assistants baissaient les yeux. Un d'eux murmura:
+
+--Il faudrait être diablement fort. Et puis, on risque de se faire
+écraser!
+
+--Allons! recommença Madeleine, vingt louis! Même silence.
+
+--Ce n'est pas la bonne volonté qui leur manque, dit une voix.
+
+M. Madeleine se retourna, et reconnut Javert. Il ne l'avait pas aperçu
+en arrivant. Javert continua:
+
+--C'est la force. Il faudrait être un terrible homme pour faire la chose
+de lever une voiture comme cela sur son dos.
+
+Puis, regardant fixement M. Madeleine, il poursuivit en appuyant sur
+chacun des mots qu'il prononçait:
+
+--Monsieur Madeleine, je n'ai jamais connu qu'un seul homme capable de
+faire ce que vous demandez là.
+
+Madeleine tressaillit.
+
+Javert ajouta avec un air d'indifférence, mais sans quitter des yeux
+Madeleine:
+
+--C'était un forçat.
+
+--Ah! dit Madeleine.
+
+--Du bagne de Toulon.
+
+Madeleine devint pâle.
+
+Cependant la charrette continuait à s'enfoncer lentement. Le père
+Fauchelevent râlait et hurlait:
+
+--J'étouffe! Ça me brise les côtes! Un cric! quelque chose! Ah!
+
+Madeleine regarda autour de lui:
+
+--Il n'y a donc personne qui veuille gagner vingt louis et sauver la vie
+à ce pauvre vieux?
+
+Aucun des assistants ne remua. Javert reprit:
+
+--Je n'ai jamais connu qu'un homme qui pût remplacer un cric. C'était ce
+forçat.
+
+--Ah! voilà que ça m'écrase! cria le vieillard.
+
+Madeleine leva la tête, rencontra l'oeil de faucon de Javert toujours
+attaché sur lui, regarda les paysans immobiles, et sourit tristement.
+Puis, sans dire une parole, il tomba à genoux, et avant même que la
+foule eût eu le temps de jeter un cri, il était sous la voiture.
+
+Il y eut un affreux moment d'attente et de silence.
+
+On vit Madeleine presque à plat ventre sous ce poids effrayant essayer
+deux fois en vain de rapprocher ses coudes de ses genoux. On lui cria:
+
+--Père Madeleine! retirez-vous de là!
+
+Le vieux Fauchelevent lui-même lui dit:
+
+--Monsieur Madeleine! allez-vous-en! C'est qu'il faut que je meure,
+voyez-vous! Laissez-moi! Vous allez vous faire écraser aussi!
+
+Madeleine ne répondit pas.
+
+Les assistants haletaient. Les roues avaient continué de s'enfoncer, et
+il était déjà devenu presque impossible que Madeleine sortît de dessous
+la voiture.
+
+Tout à coup on vit l'énorme masse s'ébranler, la charrette se soulevait
+lentement, les roues sortaient à demi de l'ornière. On entendit une voix
+étouffée qui criait:
+
+--Dépêchez-vous! aidez!
+
+C'était Madeleine qui venait de faire un dernier effort.
+
+Ils se précipitèrent. Le dévouement d'un seul avait donné de la force et
+du courage à tous. La charrette fut enlevée par vingt bras. Le vieux
+Fauchelevent était sauvé.
+
+Madeleine se releva. Il était blême, quoique ruisselant de sueur. Ses
+habits étaient déchirés et couverts de boue. Tous pleuraient. Le
+vieillard lui baisait les genoux et l'appelait le bon Dieu. Lui, il
+avait sur le visage je ne sais quelle expression de souffrance heureuse
+et céleste, et il fixait son oeil tranquille sur Javert qui le regardait
+toujours.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Fauchelevent devient jardinier à Paris
+
+
+Fauchelevent s'était démis la rotule dans sa chute. Le père Madeleine le
+fit transporter dans une infirmerie qu'il avait établie pour ses
+ouvriers dans le bâtiment même de sa fabrique et qui était desservie par
+deux soeurs de charité. Le lendemain matin, le vieillard trouva un
+billet de mille francs sur sa table de nuit, avec ce mot de la main du
+père Madeleine: _Je vous achète votre charrette et votre cheval_. La
+charrette était brisée et le cheval était mort. Fauchelevent guérit,
+mais son genou resta ankylosé. M. Madeleine, par les recommandations des
+soeurs et de son curé, fit placer le bonhomme comme jardinier dans un
+couvent de femmes du quartier Saint-Antoine à Paris.
+
+Quelque temps après, M. Madeleine fut nommé maire. La première fois que
+Javert vit M. Madeleine revêtu de l'écharpe qui lui donnait toute
+autorité sur la ville, il éprouva cette sorte de frémissement
+qu'éprouverait un dogue qui flairerait un loup sous les habits de son
+maître. À partir de ce moment, il l'évita le plus qu'il put. Quand les
+besoins du service l'exigeaient impérieusement et qu'il ne pouvait faire
+autrement que de se trouver avec M. le maire, il lui parlait avec un
+respect profond.
+
+Cette prospérité créée à Montreuil-sur-mer par le père Madeleine avait,
+outre les signes visibles que nous avons indiqués, un autre symptôme
+qui, pour n'être pas visible, n'était pas moins significatif. Ceci ne
+trompe jamais.
+
+Quand la population souffre, quand le travail manque, quand le commerce
+est nul, le contribuable résiste à l'impôt par pénurie, épuise et
+dépasse les délais, et l'état dépense beaucoup d'argent en frais de
+contrainte et de rentrée. Quand le travail abonde, quand le pays est
+heureux et riche, l'impôt se paye aisément et coûte peu à l'état. On
+peut dire que la misère et la richesse publiques ont un thermomètre
+infaillible, les frais de perception de l'impôt. En sept ans, les frais
+de perception de l'impôt s'étaient réduits des trois quarts dans
+l'arrondissement de Montreuil-sur-mer, ce qui faisait fréquemment citer
+cet arrondissement entre tous par M. de Villèle, alors ministre des
+finances.
+
+Telle était la situation du pays, lorsque Fantine y revint. Personne ne
+se souvenait plus d'elle. Heureusement la porte de la fabrique de M.
+Madeleine était comme un visage ami. Elle s'y présenta, et fut admise
+dans l'atelier des femmes. Le métier était tout nouveau pour Fantine,
+elle n'y pouvait être bien adroite, elle ne tirait donc de sa journée de
+travail que peu de chose, mais enfin cela suffisait, le problème était
+résolu, elle gagnait sa vie.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale
+
+
+Quand Fantine vit qu'elle vivait, elle eut un moment de joie. Vivre
+honnêtement de son travail, quelle grâce du ciel! Le goût du travail lui
+revint vraiment. Elle acheta un miroir, se réjouit d'y regarder sa
+jeunesse, ses beaux cheveux et ses belles dents, oublia beaucoup de
+choses, ne songea plus qu'à sa Cosette et à l'avenir possible, et fut
+presque heureuse. Elle loua une petite chambre et la meubla à crédit sur
+son travail futur; reste de ses habitudes de désordre.
+
+Ne pouvant pas dire qu'elle était mariée, elle s'était bien gardée,
+comme nous l'avons déjà fait entrevoir, de parler de sa petite fille.
+
+En ces commencements, on l'a vu, elle payait exactement les Thénardier.
+Comme elle ne savait que signer, elle était obligée de leur écrire par
+un écrivain public.
+
+Elle écrivait souvent. Cela fut remarqué. On commença à dire tout bas
+dans l'atelier des femmes que Fantine «écrivait des lettres» et qu'«elle
+avait des allures».
+
+Il n'y a rien de tel pour épier les actions des gens que ceux qu'elles
+ne regardent pas.--Pourquoi ce monsieur ne vient-il jamais qu'à la
+brune? pourquoi monsieur un tel n'accroche-t-il jamais sa clef au clou
+le jeudi? pourquoi prend-il toujours les petites rues? pourquoi madame
+descend-elle toujours de son fiacre avant d'arriver à la maison?
+pourquoi envoie-t-elle acheter un cahier de papier à lettres, quand elle
+en a «plein sa papeterie?» etc., etc.--Il existe des êtres qui, pour
+connaître le mot de ces énigmes, lesquelles leur sont du reste
+parfaitement indifférentes, dépensent plus d'argent, prodiguent plus de
+temps, se donnent plus de peine qu'il n'en faudrait pour dix bonnes
+actions; et cela, gratuitement, pour le plaisir, sans être payés de la
+curiosité autrement que par la curiosité. Ils suivront celui-ci ou
+celle-là des jours entiers, feront faction des heures à des coins de
+rue, sous des portes d'allées, la nuit, par le froid et par la pluie,
+corrompront des commissionnaires, griseront des cochers de fiacre et des
+laquais, achèteront une femme de chambre, feront acquisition d'un
+portier. Pourquoi? pour rien. Pur acharnement de voir, de savoir et de
+pénétrer. Pure démangeaison de dire. Et souvent ces secrets connus, ces
+mystères publiés, ces énigmes éclairées du grand jour, entraînent des
+catastrophes, des duels, des faillites, des familles ruinées, des
+existences brisées, à la grande joie de ceux qui ont «tout découvert»
+sans intérêt et par pur instinct. Chose triste.
+
+Certaines personnes sont méchantes uniquement par besoin de parler. Leur
+conversation, causerie dans le salon, bavardage dans l'antichambre, est
+comme ces cheminées qui usent vite le bois; il leur faut beaucoup de
+combustible; et le combustible, c'est le prochain.
+
+On observa donc Fantine.
+
+Avec cela, plus d'une était jalouse de ses cheveux blonds et de ses
+dents blanches. On constata que dans l'atelier, au milieu des autres,
+elle se détournait souvent pour essuyer une larme. C'étaient les moments
+où elle songeait à son enfant; peut-être aussi à l'homme qu'elle avait
+aimé.
+
+C'est un douloureux labeur que la rupture des sombres attaches du passé.
+
+On constata qu'elle écrivait, au moins deux fois par mois, toujours à la
+même adresse, et qu'elle affranchissait la lettre. On parvint à se
+procurer l'adresse: _Monsieur, Monsieur Thénardier, aubergiste, à
+Montfermeil_. On fit jaser au cabaret l'écrivain public, vieux bonhomme
+qui ne pouvait pas emplir son estomac de vin rouge sans vider sa poche
+aux secrets. Bref, on sut que Fantine avait un enfant. «Ce devait être
+une espèce de fille.» Il se trouva une commère qui fit le voyage de
+Montfermeil, parla aux Thénardier, et dit à son retour: «Pour mes
+trente-cinq francs, j'en ai eu le coeur net. J'ai vu l'enfant!»
+
+La commère qui fit cela était une gorgone appelée madame Victurnien,
+gardienne et portière de la vertu de tout le monde. Madame Victurnien
+avait cinquante-six ans, et doublait le masque de la laideur du masque
+de la vieillesse. Voix chevrotante, esprit capricant. Cette vieille
+femme avait été jeune, chose étonnante. Dans sa jeunesse, en plein 93,
+elle avait épousé un moine échappé du cloître en bonnet rouge et passé
+des bernardins aux jacobins. Elle était sèche, rêche, revêche, pointue,
+épineuse, presque venimeuse; tout en se souvenant de son moine dont elle
+était veuve, et qui l'avait fort domptée et pliée. C'était une ortie où
+l'on voyait le froissement du froc. À la restauration, elle s'était
+faite bigote, et si énergiquement que les prêtres lui avaient pardonné
+son moine. Elle avait un petit bien qu'elle léguait bruyamment à une
+communauté religieuse. Elle était fort bien vue à l'évêché d'Arras.
+Cette madame Victurnien donc alla à Montfermeil, et revint en disant:
+«J'ai vu l'enfant».
+
+Tout cela prit du temps. Fantine était depuis plus d'un an à la
+fabrique, lorsqu'un matin la surveillante de l'atelier lui remit, de la
+part de M. le maire, cinquante francs, en lui disant qu'elle ne faisait
+plus partie de l'atelier et en l'engageant, de la part de M. le maire, à
+quitter le pays.
+
+C'était précisément dans ce même mois que les Thénardier, après avoir
+demandé douze francs au lieu de six, venaient d'exiger quinze francs au
+lieu de douze.
+
+Fantine fut atterrée. Elle ne pouvait s'en aller du pays, elle devait
+son loyer et ses meubles. Cinquante francs ne suffisaient pas pour
+acquitter cette dette. Elle balbutia quelques mots suppliants. La
+surveillante lui signifia qu'elle eût à sortir sur-le-champ de
+l'atelier. Fantine n'était du reste qu'une ouvrière médiocre. Accablée
+de honte plus encore que de désespoir, elle quitta l'atelier et rentra
+dans sa chambre. Sa faute était donc maintenant connue de tous!
+
+Elle ne se sentit plus la force de dire un mot. On lui conseilla de voir
+M. le maire; elle n'osa pas. M. le maire lui donnait cinquante francs,
+parce qu'il était bon, et la chassait, parce qu'il était juste. Elle
+plia sous cet arrêt.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+Succès de Madame Victurnien
+
+
+La veuve du moine fut donc bonne à quelque chose.
+
+Du reste, M. Madeleine n'avait rien su de tout cela. Ce sont là de ces
+combinaisons d'événements dont la vie est pleine. M. Madeleine avait
+pour habitude de n'entrer presque jamais dans l'atelier des femmes. Il
+avait mis à la tête de cet atelier une vieille fille, que le curé lui
+avait donnée, et il avait toute confiance dans cette surveillante,
+personne vraiment respectable, ferme, équitable, intègre, remplie de la
+charité qui consiste à donner, mais n'ayant pas au même degré la charité
+qui consiste à comprendre et à pardonner. M. Madeleine se remettait de
+tout sur elle. Les meilleurs hommes sont souvent forcés de déléguer leur
+autorité. C'est dans cette pleine puissance et avec la conviction
+qu'elle faisait bien, que la surveillante avait instruit le procès,
+jugé, condamné et exécuté Fantine.
+
+Quant aux cinquante francs, elle les avait donnés sur une somme que M.
+Madeleine lui confiait pour aumônes et secours aux ouvrières et dont
+elle ne rendait pas compte.
+
+Fantine s'offrit comme servante dans le pays; elle alla d'une maison à
+l'autre. Personne ne voulut d'elle. Elle n'avait pu quitter la ville. Le
+marchand fripier auquel elle devait ses meubles, quels meubles! lui
+avait dit: «Si vous vous en allez, je vous fais arrêter comme voleuse.»
+Le propriétaire auquel elle devait son loyer, lui avait dit:
+
+«Vous êtes jeune et jolie, vous pouvez payer.» Elle partagea les
+cinquante francs entre le propriétaire et le fripier, rendit au marchand
+les trois quarts de son mobilier, ne garda que le nécessaire, et se
+trouva sans travail, sans état, n'ayant plus que son lit, et devant
+encore environ cent francs.
+
+Elle se mit à coudre de grosses chemises pour les soldats de la
+garnison, et gagnait douze sous par jour. Sa fille lui en coûtait dix.
+C'est en ce moment qu'elle commença à mal payer les Thénardier.
+
+Cependant une vieille femme qui lui allumait sa chandelle quand elle
+rentrait le soir, lui enseigna l'art de vivre dans la misère. Derrière
+vivre de peu, il y a vivre de rien. Ce sont deux chambres; la première
+est obscure, la seconde est noire.
+
+Fantine apprit comment on se passe tout à fait de feu en hiver, comment
+on renonce à un oiseau qui vous mange un liard de millet tous les deux
+jours, comment on fait de son jupon sa couverture et de sa couverture
+son jupon, comment on ménage sa chandelle en prenant son repas à la
+lumière de la fenêtre d'en face. On ne sait pas tout ce que certains
+êtres faibles, qui ont vieilli dans le dénûment et l'honnêteté, savent
+tirer d'un sou. Cela finit par être un talent. Fantine acquit ce sublime
+talent et reprit un peu de courage.
+
+À cette époque, elle disait à une voisine:
+
+--Bah! je me dis: en ne dormant que cinq heures et en travaillant tout
+le reste à mes coutures, je parviendrai bien toujours à gagner à peu
+près du pain. Et puis, quand on est triste, on mange moins. Eh bien! des
+souffrances, des inquiétudes, un peu de pain d'un côté, des chagrins de
+l'autre, tout cela me nourrira.
+
+Dans cette détresse, avoir sa petite fille eût été un étrange bonheur.
+Elle songea à la faire venir. Mais quoi! lui faire partager son
+dénûment! Et puis, elle devait aux Thénardier! comment s'acquitter? Et
+le voyage! comment le payer?
+
+La vieille qui lui avait donné ce qu'on pourrait appeler des leçons de
+vie indigente était une sainte fille nommée Marguerite, dévote de la
+bonne dévotion, pauvre, et charitable pour les pauvres et même pour les
+riches, sachant tout juste assez écrire pour signer _Margueritte_, et
+croyant en Dieu, ce qui est la science.
+
+Il y a beaucoup de ces vertus-là en bas; un jour elles seront en haut.
+Cette vie a un lendemain.
+
+Dans les premiers temps, Fantine avait été si honteuse qu'elle n'avait
+pas osé sortir. Quand elle était dans la rue, elle devinait qu'on se
+retournait derrière elle et qu'on la montrait du doigt; tout le monde la
+regardait et personne ne la saluait; le mépris âcre et froid des
+passants lui pénétrait dans la chair et dans l'âme comme une bise.
+
+Dans les petites villes, il semble qu'une malheureuse soit nue sous les
+sarcasmes et la curiosité de tous. À Paris, du moins, personne ne vous
+connaît, et cette obscurité est un vêtement. Oh! comme elle eût souhaité
+venir à Paris! Impossible.
+
+Il fallut bien s'accoutumer à la déconsidération, comme elle s'était
+accoutumée à l'indigence. Peu à peu elle en prit son parti. Après deux
+ou trois mois elle secoua la honte et se remit à sortir comme si de rien
+n'était.
+
+--Cela m'est bien égal, dit-elle.
+
+Elle alla et vint, la tête haute, avec un sourire amer, et sentit
+qu'elle devenait effrontée.
+
+Madame Victurnien quelquefois la voyait passer de sa fenêtre, remarquait
+la détresse de «cette créature», grâce à elle "remise à sa place", et se
+félicitait. Les méchants ont un bonheur noir.
+
+L'excès du travail fatiguait Fantine, et la petite toux sèche qu'elle
+avait augmenta. Elle disait quelquefois à sa voisine Marguerite: «Tâtez
+donc comme mes mains sont chaudes.»
+
+Cependant le matin, quand elle peignait avec un vieux peigne cassé ses
+beaux cheveux qui ruisselaient comme de la soie floche, elle avait une
+minute de coquetterie heureuse.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+Suite du succès
+
+
+Elle avait été congédiée vers la fin de l'hiver; l'été se passa, mais
+l'hiver revint. Jours courts, moins de travail. L'hiver, point de
+chaleur, point de lumière, point de midi, le soir touche au matin,
+brouillard, crépuscule, la fenêtre est grise, on n'y voit pas clair. Le
+ciel est un soupirail. Toute la journée est une cave. Le soleil a l'air
+d'un pauvre. L'affreuse saison! L'hiver change en pierre l'eau du ciel
+et le coeur de l'homme. Ses créanciers la harcelaient.
+
+Fantine gagnait trop peu. Ses dettes avaient grossi. Les Thénardier, mal
+payés, lui écrivaient à chaque instant des lettres dont le contenu la
+désolait et dont le port la ruinait. Un jour ils lui écrivirent que sa
+petite Cosette était toute nue par le froid qu'il faisait, qu'elle avait
+besoin d'une jupe de laine, et qu'il fallait au moins que la mère
+envoyât dix francs pour cela. Elle reçut la lettre, et la froissa dans
+ses mains tout le jour. Le soir elle entra chez un barbier qui habitait
+le coin de la rue, et défit son peigne. Ses admirables cheveux blonds
+lui tombèrent jusqu'aux reins.
+
+--Les beaux cheveux! s'écria le barbier.
+
+--Combien m'en donneriez-vous? dit-elle.
+
+--Dix francs.
+
+--Coupez-les.
+
+Elle acheta une jupe de tricot et l'envoya aux Thénardier.
+
+Cette jupe fit les Thénardier furieux. C'était de l'argent qu'ils
+voulaient. Ils donnèrent la jupe à Eponine. La pauvre Alouette continua
+de frissonner.
+
+Fantine pensa: «Mon enfant n'a plus froid. Je l'ai habillée de mes
+cheveux.» Elle mettait de petits bonnets ronds qui cachaient sa tête
+tondue et avec lesquels elle était encore jolie.
+
+Un travail ténébreux se faisait dans le coeur de Fantine. Quand elle vit
+qu'elle ne pouvait plus se coiffer, elle commença à tout prendre en
+haine autour d'elle. Elle avait longtemps partagé la vénération de tous
+pour le père Madeleine; cependant, à force de se répéter que c'était lui
+qui l'avait chassée, et qu'il était la cause de son malheur, elle en
+vint à le haïr lui aussi, lui surtout. Quand elle passait devant la
+fabrique aux heures où les ouvriers sont sur la porte, elle affectait de
+rire et de chanter.
+
+Une vieille ouvrière qui la vit une fois chanter et rire de cette façon
+dit:
+
+--Voilà une fille qui finira mal.
+
+Elle prit un amant, le premier venu, un homme qu'elle n'aimait pas, par
+bravade, avec la rage dans le coeur. C'était un misérable, une espèce de
+musicien mendiant, un oisif gueux, qui la battait, et qui la quitta
+comme elle l'avait pris, avec dégoût. Elle adorait son enfant.
+
+Plus elle descendait, plus tout devenait sombre autour d'elle plus ce
+doux petit ange rayonnait dans le fond de son âme. Elle disait: Quand je
+serai riche, j'aurai ma Cosette avec moi; et elle riait. La toux ne la
+quittait pas, et elle avait des sueurs dans le dos.
+
+Un jour elle reçut des Thénardier une lettre ainsi conçue:
+
+«Cosette est malade d'une maladie qui est dans le pays. Une fièvre
+miliaire, qu'ils appellent. Il faut des drogues chères. Cela nous ruine
+et nous ne pouvons plus payer. Si vous ne nous envoyez pas quarante
+francs avant huit jours, la petite est morte.»
+
+Elle se mit à rire aux éclats, et elle dit à sa vieille voisine:
+
+--Ah! ils sont bons! quarante francs! que ça! ça fait deux napoléons! Où
+veulent-ils que je les prenne? Sont-ils bêtes, ces paysans!
+
+Cependant elle alla dans l'escalier près d'une lucarne et relut la
+lettre.
+
+Puis elle descendit l'escalier et sortit en courant et en sautant, riant
+toujours. Quelqu'un qui la rencontra lui dit:
+
+--Qu'est-ce que vous avez donc à être si gaie?
+
+Elle répondit:
+
+--C'est une bonne bêtise que viennent de m'écrire des gens de la
+campagne. Ils me demandent quarante francs. Paysans, va!
+
+Comme elle passait sur la place, elle vit beaucoup de monde qui
+entourait une voiture de forme bizarre sur l'impériale de laquelle
+pérorait tout debout un homme vêtu de rouge. C'était un bateleur
+dentiste en tournée, qui offrait au public des râteliers complets, des
+opiats, des poudres et des élixirs.
+
+Fantine se mêla au groupe et se mit à rire comme les autres de cette
+harangue où il y avait de l'argot pour la canaille et du jargon pour les
+gens comme il faut. L'arracheur de dents vit cette belle fille qui
+riait, et s'écria tout à coup:
+
+--Vous avez de jolies dents, la fille qui riez là. Si vous voulez me
+vendre vos deux palettes, je vous donne de chaque un napoléon d'or.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça, mes palettes? demanda Fantine.
+
+--Les palettes, reprit le professeur dentiste, c'est les dents de
+devant, les deux d'en haut.
+
+--Quelle horreur! s'écria Fantine.
+
+--Deux napoléons! grommela une vieille édentée qui était là. Qu'en voilà
+une qui est heureuse!
+
+Fantine s'enfuit, et se boucha les oreilles pour ne pas entendre la voix
+enrouée de l'homme qui lui criait: Réfléchissez, la belle! deux
+napoléons, ça peut servir. Si le coeur vous en dit, venez ce soir à
+l'auberge du _Tillac d'argent_, vous m'y trouverez.
+
+Fantine rentra, elle était furieuse et conta la chose à sa bonne voisine
+Marguerite:
+
+--Comprenez-vous cela? ne voilà-t-il pas un abominable homme? comment
+laisse-t-on des gens comme cela aller dans le pays! M'arracher mes deux
+dents de devant! mais je serais horrible! Les cheveux repoussent, mais
+les dents! Ah! le monstre d'homme! j'aimerais mieux me jeter d'un
+cinquième la tête la première sur le pavé! Il m'a dit qu'il serait ce
+soir au _Tillac d'argent_.
+
+--Et qu'est-ce qu'il offrait? demanda Marguerite.
+
+--Deux napoléons.
+
+--Cela fait quarante francs.
+
+--Oui, dit Fantine, cela fait quarante francs.
+
+Elle resta pensive, et se mit à son ouvrage. Au bout d'un quart d'heure,
+elle quitta sa couture et alla relire la lettre des Thénardier sur
+l'escalier.
+
+En rentrant, elle dit à Marguerite qui travaillait près d'elle:
+
+--Qu'est-ce que c'est donc que cela, une fièvre miliaire? Savez-vous?
+
+--Oui, répondit la vieille fille, c'est une maladie.
+
+--Ça a donc besoin de beaucoup de drogues?
+
+--Oh! des drogues terribles.
+
+--Où ça vous prend-il?
+
+--C'est une maladie qu'on a comme ça.
+
+--Cela attaque donc les enfants?
+
+--Surtout les enfants.
+
+--Est-ce qu'on en meurt?
+
+--Très bien, dit Marguerite.
+
+Fantine sortit et alla encore une fois relire la lettre sur l'escalier.
+
+Le soir elle descendit, et on la vit qui se dirigeait du côté de la rue
+de Paris où sont les auberges.
+
+Le lendemain matin, comme Marguerite entrait dans la chambre de Fantine
+avant le jour, car elles travaillaient toujours ensemble et de cette
+façon n'allumaient qu'une chandelle pour deux, elle trouva Fantine
+assise sur son lit, pâle, glacée. Elle ne s'était pas couchée. Son
+bonnet était tombé sur ses genoux. La chandelle avait brûlé toute la
+nuit et était presque entièrement consumée.
+
+Marguerite s'arrêta sur le seuil, pétrifiée de cet énorme désordre, et
+s'écria:
+
+--Seigneur! la chandelle qui est toute brûlée! il s'est passé des
+événements!
+
+Puis elle regarda Fantine qui tournait vers elle sa tête sans cheveux.
+
+Fantine depuis la veille avait vieilli de dix ans.
+
+--Jésus! fit Marguerite, qu'est-ce que vous avez, Fantine?
+
+--Je n'ai rien, répondit Fantine. Au contraire. Mon enfant ne mourra pas
+de cette affreuse maladie, faute de secours. Je suis contente.
+
+En parlant ainsi, elle montrait à la vieille fille deux napoléons qui
+brillaient sur la table.
+
+--Ah, Jésus Dieu! dit Marguerite. Mais c'est une fortune! Où avez-vous
+eu ces louis d'or?
+
+--Je les ai eus, répondit Fantine.
+
+En même temps elle sourit. La chandelle éclairait son visage. C'était un
+sourire sanglant. Une salive rougeâtre lui souillait le coin des lèvres,
+et elle avait un trou noir dans la bouche.
+
+Les deux dents étaient arrachées.
+
+Elle envoya les quarante francs à Montfermeil.
+
+Du reste c'était une ruse des Thénardier pour avoir de l'argent. Cosette
+n'était pas malade.
+
+Fantine jeta son miroir par la fenêtre. Depuis longtemps elle avait
+quitté sa cellule du second pour une mansarde fermée d'un loquet sous le
+toit; un de ces galetas dont le plafond fait angle avec le plancher et
+vous heurte à chaque instant la tête. Le pauvre ne peut aller au fond de
+sa chambre comme au fond de sa destinée qu'en se courbant de plus en
+plus. Elle n'avait plus de lit, il lui restait une loque qu'elle
+appelait sa couverture, un matelas à terre et une chaise dépaillée. Un
+petit rosier qu'elle avait s'était désséché dans un coin, oublié. Dans
+l'autre coin, il y avait un pot à beurre à mettre l'eau, qui gelait
+l'hiver, et où les différents niveaux de l'eau restaient longtemps
+marqués par des cercles de glace. Elle avait perdu la honte, elle perdit
+la coquetterie. Dernier signe. Elle sortait avec des bonnets sales. Soit
+faute de temps, soit indifférence, elle ne raccommodait plus son linge.
+À mesure que les talons s'usaient, elle tirait ses bas dans ses
+souliers. Cela se voyait à de certains plis perpendiculaires. Elle
+rapiéçait son corset, vieux et usé, avec des morceaux de calicot qui se
+déchiraient au moindre mouvement. Les gens auxquels elle devait, lui
+faisaient «des scènes», et ne lui laissaient aucun repos. Elle les
+trouvait dans la rue, elle les retrouvait dans son escalier. Elle
+passait des nuits à pleurer et à songer. Elle avait les yeux très
+brillants, et elle sentait une douleur fixe dans l'épaule, vers le haut
+de l'omoplate gauche. Elle toussait beaucoup. Elle haïssait profondément
+le père Madeleine, et ne se plaignait pas. Elle cousait dix-sept heures
+par jour; mais un entrepreneur du travail des prisons, qui faisait
+travailler les prisonnières au rabais, fit tout à coup baisser les prix,
+ce qui réduisit la journée des ouvrières libres à neuf sous. Dix-sept
+heures de travail, et neuf sous par jour! Ses créanciers étaient plus
+impitoyables que jamais. Le fripier, qui avait repris presque tous les
+meubles, lui disait sans cesse: Quand me payeras-tu, coquine? Que
+voulait-on d'elle, bon Dieu! Elle se sentait traquée et il se
+développait en elle quelque chose de la bête farouche. Vers le même
+temps, le Thénardier lui écrivit que décidément il avait attendu avec
+beaucoup trop de bonté, et qu'il lui fallait cent francs, tout de suite;
+sinon qu'il mettrait à la porte la petite Cosette, toute convalescente
+de sa grande maladie, par le froid, par les chemins, et qu'elle
+deviendrait ce qu'elle pourrait, et qu'elle crèverait, si elle voulait.
+«Cent francs, songea Fantine! Mais où y a-t-il un état à gagner cent
+sous par jour?»
+
+--Allons! dit-elle, vendons le reste.
+
+L'infortunée se fit fille publique.
+
+
+
+
+Chapitre XI
+
+_Christus nos liberavit_
+
+
+Qu'est-ce que c'est que cette histoire de Fantine? C'est la société
+achetant une esclave.
+
+À qui? À la misère.
+
+À la faim, au froid, à l'isolement, à l'abandon, au dénûment. Marché
+douloureux. Une âme pour un morceau de pain. La misère offre, la société
+accepte.
+
+La sainte loi de Jésus-Christ gouverne notre civilisation, mais elle ne
+la pénètre pas encore. On dit que l'esclavage a disparu de la
+civilisation européenne. C'est une erreur. Il existe toujours, mais il
+ne pèse plus que sur la femme, et il s'appelle prostitution.
+
+Il pèse sur la femme, c'est-à-dire sur la grâce, sur la faiblesse, sur
+la beauté, sur la maternité. Ceci n'est pas une des moindres hontes de
+l'homme.
+
+Au point de ce douloureux drame où nous sommes arrivés, il ne reste plus
+rien à Fantine de ce qu'elle a été autrefois. Elle est devenue marbre en
+devenant boue. Qui la touche a froid. Elle passe, elle vous subit et
+elle vous ignore; elle est la figure déshonorée et sévère. La vie et
+l'ordre social lui ont dit leur dernier mot. Il lui est arrivé tout ce
+qui lui arrivera. Elle a tout ressenti, tout supporté, tout éprouvé,
+tout souffert, tout perdu, tout pleuré. Elle est résignée de cette
+résignation qui ressemble à l'indifférence comme la mort ressemble au
+sommeil. Elle n'évite plus rien. Elle ne craint plus rien. Tombe sur
+elle toute la nuée et passe sur elle tout l'océan! que lui importe!
+c'est une éponge imbibée.
+
+Elle le croit du moins, mais c'est une erreur de s'imaginer qu'on épuise
+le sort et qu'on touche le fond de quoi que ce soit.
+
+Hélas! qu'est-ce que toutes ces destinées ainsi poussées pêle-mêle? où
+vont-elles? pourquoi sont-elles ainsi?
+
+Celui qui sait cela voit toute l'ombre.
+
+Il est seul. Il s'appelle Dieu.
+
+
+
+
+Chapitre XII
+
+Le désoeuvrement de M. Bamatabois
+
+
+Il y a dans toutes les petites villes, et il y avait à Montreuil-sur-mer
+en particulier, une classe de jeunes gens qui grignotent quinze cents
+livres de rente en province du même air dont leurs pareils dévorent à
+Paris deux cent mille francs par an. Ce sont des êtres de la grande
+espèce neutre; hongres, parasites, nuls, qui ont un peu de terre, un peu
+de sottise et un peu d'esprit, qui seraient des rustres dans un salon et
+se croient des gentilshommes au cabaret, qui disent: mes prés, mes bois,
+mes paysans, sifflent les actrices du théâtre pour prouver qu'ils sont
+gens de goût, querellent les officiers de la garnison pour montrer
+qu'ils sont gens de guerre, chassent, fument, bâillent, boivent, sentent
+le tabac, jouent au billard, regardent les voyageurs descendre de
+diligence, vivent au café, dînent à l'auberge, ont un chien qui mange
+les os sous la table et une maîtresse qui pose les plats dessus,
+tiennent à un sou, exagèrent les modes, admirent la tragédie, méprisent
+les femmes, usent leurs vieilles bottes, copient Londres à travers Paris
+et Paris à travers Pont-à-Mousson, vieillissent hébétés, ne travaillent
+pas, ne servent à rien et ne nuisent pas à grand'chose.
+
+M. Félix Tholomyès, resté dans sa province et n'ayant jamais vu Paris,
+serait un de ces hommes-là.
+
+S'ils étaient plus riches, on dirait: ce sont des élégants; s'ils
+étaient plus pauvres, on dirait: ce sont des fainéants. Ce sont tout
+simplement des désoeuvrés. Parmi ces désoeuvrés, il y a des ennuyeux,
+des ennuyés, des rêvasseurs, et quelques drôles.
+
+Dans ce temps-là, un élégant se composait d'un grand col, d'une grande
+cravate, d'une montre à breloques, de trois gilets superposés de
+couleurs différentes, le bleu et le rouge en dedans, d'un habit couleur
+olive à taille courte, à queue de morue, à double rangée de boutons
+d'argent serrés les uns contre les autres et montant jusque sur
+l'épaule, et d'un pantalon olive plus clair, orné sur les deux coutures
+d'un nombre de côtes indéterminé, mais toujours impair, variant de une à
+onze, limite qui n'était jamais franchie. Ajoutez à cela des
+souliers-bottes avec de petits fers au talon, un chapeau à haute forme
+et à bords étroits, des cheveux en touffe, une énorme canne, et une
+conversation rehaussée des calembours de Potier. Sur le tout des éperons
+et des moustaches. À cette époque, des moustaches voulaient dire
+bourgeois et des éperons voulaient dire piéton.
+
+L'élégant de province portait les éperons plus longs et les moustaches
+plus farouches. C'était le temps de la lutte des républiques de
+l'Amérique méridionale contre le roi d'Espagne, de Bolivar contre
+Morillo. Les chapeaux à petits bords étaient royalistes et se nommaient
+des morillos; les libéraux portaient des chapeaux à larges bords qui
+s'appelaient des bolivars.
+
+Huit ou dix mois donc après ce qui a été raconté dans les pages
+précédentes, vers les premiers jours de janvier 1823, un soir qu'il
+avait neigé, un de ces élégants, un de ces désoeuvrés, un "bien
+pensant", car il avait un morillo, de plus chaudement enveloppé d'un de
+ces grands manteaux qui complétaient dans les temps froids le costume à
+la mode, se divertissait à harceler une créature qui rôdait en robe de
+bal et toute décolletée avec des fleurs sur la tête devant la vitre du
+café des officiers. Cet élégant fumait, car c'était décidément la mode.
+
+Chaque fois que cette femme passait devant lui, il lui jetait, avec une
+bouffée de la fumée de son cigare, quelque apostrophe qu'il croyait
+spirituelle et gaie, comme:--Que tu es laide!--Veux-tu te cacher!--Tu
+n'as pas de dents! etc., etc.--Ce monsieur s'appelait monsieur
+Bamatabois. La femme, triste spectre paré qui allait et venait sur la
+neige, ne lui répondait pas, ne le regardait même pas, et n'en
+accomplissait pas moins en silence et avec une régularité sombre sa
+promenade qui la ramenait de cinq minutes en cinq minutes sous le
+sarcasme, comme le soldat condamné qui revient sous les verges. Ce peu
+d'effet piqua sans doute l'oisif qui, profitant d'un moment où elle se
+retournait, s'avança derrière elle à pas de loup et en étouffant son
+rire, se baissa, prit sur le pavé une poignée de neige et la lui plongea
+brusquement dans le dos entre ses deux épaules nues. La fille poussa un
+rugissement, se tourna, bondit comme une panthère, et se rua sur
+l'homme, lui enfonçant ses ongles dans le visage, avec les plus
+effroyables paroles qui puissent tomber du corps de garde dans le
+ruisseau. Ces injures, vomies d'une voix enrouée par l'eau-de-vie,
+sortaient hideusement d'une bouche à laquelle manquaient en effet les
+deux dents de devant. C'était la Fantine.
+
+Au bruit que cela fit, les officiers sortirent en foule du café, les
+passants s'amassèrent, et il se forma un grand cercle riant, huant et
+applaudissant, autour de ce tourbillon composé de deux êtres où l'on
+avait peine à reconnaître un homme et une femme, l'homme se débattant,
+son chapeau à terre, la femme frappant des pieds et des poings,
+décoiffée, hurlant, sans dents et sans cheveux, livide de colère,
+horrible. Tout à coup un homme de haute taille sortit vivement de la
+foule, saisit la femme à son corsage de satin couvert de boue, et lui
+dit: Suis-moi!
+
+La femme leva la tête; sa voix furieuse s'éteignit subitement. Ses yeux
+étaient vitreux, de livide elle était devenue pâle, et elle tremblait
+d'un tremblement de terreur. Elle avait reconnu Javert.
+
+L'élégant avait profité de l'incident pour s'esquiver.
+
+
+
+
+Chapitre XIII
+
+Solution de quelques questions de police municipale
+
+
+Javert écarta les assistants, rompit le cercle et se mit à marcher à grands
+pas vers le bureau de police qui est à l'extrémité de la place, traînant
+après lui la misérable. Elle se laissait faire machinalement. Ni lui ni
+elle ne disaient un mot. La nuée des spectateurs, au paroxysme de la
+joie, suivait avec des quolibets. La suprême misère, occasion
+d'obscénités. Arrivé au bureau de police qui était une salle basse
+chauffée par un poêle et gardée par un poste, avec une porte vitrée et
+grillée sur la rue, Javert ouvrit la porte, entra avec Fantine, et
+referma la porte derrière lui, au grand désappointement des curieux qui
+se haussèrent sur la pointe du pied et allongèrent le cou devant la
+vitre trouble du corps de garde, cherchant à voir. La curiosité est une
+gourmandise. Voir, c'est dévorer.
+
+En entrant, la Fantine alla tomber dans un coin, immobile et muette,
+accroupie comme une chienne qui a peur.
+
+Le sergent du poste apporta une chandelle allumée sur une table. Javert
+s'assit, tira de sa poche une feuille de papier timbré et se mit à
+écrire.
+
+Ces classes de femmes sont entièrement remises par nos lois à la
+discrétion de la police. Elle en fait ce qu'elle veut, les punit comme
+bon lui semble, et confisque à son gré ces deux tristes choses qu'elles
+appellent leur industrie et leur liberté. Javert était impassible; son
+visage sérieux ne trahissait aucune émotion. Pourtant il était gravement
+et profondément préoccupé. C'était un de ces moments où il exerçait sans
+contrôle, mais avec tous les scrupules d'une conscience sévère, son
+redoutable pouvoir discrétionnaire. En cet instant, il le sentait, son
+escabeau d'agent de police était un tribunal. Il jugeait. Il jugeait, et
+il condamnait. Il appelait tout ce qu'il pouvait avoir d'idées dans
+l'esprit autour de la grande chose qu'il faisait. Plus il examinait le
+fait de cette fille, plus il se sentait révolté. Il était évident qu'il
+venait de voir commettre un crime. Il venait de voir, là dans la rue, la
+société, représentée par un propriétaire-électeur, insultée et attaquée
+par une créature en dehors de tout. Une prostituée avait attenté à un
+bourgeois. Il avait vu cela, lui Javert. Il écrivait en silence.
+
+Quand il eut fini, il signa, plia le papier et dit au sergent du poste,
+en le lui remettant:
+
+--Prenez trois hommes, et menez cette fille au bloc.
+
+Puis se tournant vers la Fantine:
+
+--Tu en as pour six mois.
+
+La malheureuse tressaillit.
+
+--Six mois! six mois de prison! Six mois à gagner sept sous par jour!
+Mais que deviendra Cosette? ma fille! ma fille! Mais je dois encore plus
+de cent francs aux Thénardier, monsieur l'inspecteur, savez-vous cela?
+
+Elle se traîna sur la dalle mouillée par les bottes boueuses de tous ces
+hommes, sans se lever, joignant les mains, faisant de grands pas avec
+ses genoux.
+
+--Monsieur Javert, dit-elle, je vous demande grâce. Je vous assure que
+je n'ai pas eu tort. Si vous aviez vu le commencement, vous auriez vu!
+je vous jure le bon Dieu que je n'ai pas eu tort. C'est ce monsieur le
+bourgeois que je ne connais pas qui m'a mis de la neige dans le dos.
+Est-ce qu'on a le droit de nous mettre de la neige dans le dos quand
+nous passons comme cela tranquillement sans faire de mal à personne?
+Cela m'a saisie. Je suis un peu malade, voyez-vous! Et puis il y avait
+déjà un peu de temps qu'il me disait des raisons. Tu es laide! tu n'as
+pas de dents! Je le sais bien que je n'ai plus mes dents. Je ne faisais
+rien, moi; je disais: c'est un monsieur qui s'amuse. J'étais honnête
+avec lui, je ne lui parlais pas. C'est à cet instant-là qu'il m'a mis de
+la neige. Monsieur Javert, mon bon monsieur l'inspecteur! est-ce qu'il
+n'y a personne là qui ait vu pour vous dire que c'est bien vrai? J'ai
+peut-être eu tort de me fâcher. Vous savez, dans le premier moment, on
+n'est pas maître. On a des vivacités. Et puis, quelque chose de si froid
+qu'on vous met dans le dos à l'heure que vous ne vous y attendez pas!
+J'ai eu tort d'abîmer le chapeau de ce monsieur. Pourquoi s'est-il en
+allé? Je lui demanderais pardon. Oh! mon Dieu, cela me serait bien égal
+de lui demander pardon. Faites-moi grâce pour aujourd'hui cette fois,
+monsieur Javert. Tenez, vous ne savez pas ça, dans les prisons on ne
+gagne que sept sous, ce n'est pas la faute du gouvernement, mais on
+gagne sept sous, et figurez-vous que j'ai cent francs à payer, ou
+autrement on me renverra ma petite. Ô mon Dieu! je ne peux pas l'avoir
+avec moi. C'est si vilain ce que je fais! Ô ma Cosette, ô mon petit ange
+de la bonne sainte Vierge, qu'est-ce qu'elle deviendra, pauvre loup! Je
+vais vous dire, c'est les Thénardier, des aubergistes, des paysans, ça
+n'a pas de raisonnement. Il leur faut de l'argent. Ne me mettez pas en
+prison! Voyez-vous, c'est une petite qu'on mettrait à même sur la grande
+route, va comme tu pourras, en plein coeur d'hiver, il faut avoir pitié
+de cette chose-là, mon bon monsieur Javert. Si c'était plus grand, ça
+gagnerait sa vie, mais ça ne peut pas, à ces âges-là. Je ne suis pas une
+mauvaise femme au fond. Ce n'est pas la lâcheté et la gourmandise qui
+ont fait de moi ça. J'ai bu de l'eau-de-vie, c'est par misère. Je ne
+l'aime pas, mais cela étourdit. Quand j'étais plus heureuse, on n'aurait
+eu qu'à regarder dans mes armoires, on aurait bien vu que je n'étais pas
+une femme coquette qui a du désordre. J'avais du linge, beaucoup de
+linge. Ayez pitié de moi, monsieur Javert!
+
+Elle parlait ainsi, brisée en deux, secouée par les sanglots, aveuglée
+par les larmes, la gorge nue, se tordant les mains, toussant d'une toux
+sèche et courte, balbutiant tout doucement avec la voix de l'agonie. La
+grande douleur est un rayon divin et terrible qui transfigure les
+misérables. À ce moment-là, la Fantine était redevenue belle. À de
+certains instants, elle s'arrêtait et baisait tendrement le bas de la
+redingote du mouchard. Elle eût attendri un coeur de granit, mais on
+n'attendrit pas un coeur de bois.
+
+--Allons! dit Javert, je t'ai écoutée. As-tu bien tout dit? Marche à
+présent! Tu as tes six mois; _le Père éternel en personne n'y pourrait
+plus rien_.
+
+À cette solennelle parole, Le Père éternel en personne n'y pourrait plus
+rien, elle comprit que l'arrêt était prononcé. Elle s'affaissa sur
+elle-même en murmurant:
+
+--Grâce!
+
+Javert tourna le dos.
+
+Les soldats la saisirent par les bras.
+
+Depuis quelques minutes, un homme était entré sans qu'on eût pris garde
+à lui. Il avait refermé la porte, s'y était adossé, et avait entendu les
+prières désespérées de la Fantine. Au moment où les soldats mirent la
+main sur la malheureuse, qui ne voulait pas se lever, il fit un pas,
+sortit de l'ombre, et dit:
+
+--Un instant, s'il vous plaît!
+
+Javert leva les yeux et reconnut M. Madeleine. Il ôta son chapeau, et
+saluant avec une sorte de gaucherie fâchée:
+
+--Pardon, monsieur le maire....
+
+Ce mot, monsieur le maire, fit sur la Fantine un effet étrange. Elle se
+dressa debout tout d'une pièce comme un spectre qui sort de terre,
+repoussa les soldats des deux bras, marcha droit à M. Madeleine avant
+qu'on eût pu la retenir, et le regardant fixement, l'air égaré, elle
+cria:
+
+--Ah! c'est donc toi qui es monsieur le maire!
+
+Puis elle éclata de rire et lui cracha au visage.
+
+M. Madeleine s'essuya le visage, et dit:
+
+--Inspecteur Javert, mettez cette femme en liberté.
+
+Javert se sentit au moment de devenir fou. Il éprouvait en cet instant,
+coup sur coup, et presque mêlées ensemble, les plus violentes émotions
+qu'il eût ressenties de sa vie. Voir une fille publique cracher au
+visage d'un maire, cela était une chose si monstrueuse que, dans ses
+suppositions les plus effroyables, il eût regardé comme un sacrilège de
+le croire possible. D'un autre côté, dans le fond de sa pensée, il
+faisait confusément un rapprochement hideux entre ce qu'était cette
+femme et ce que pouvait être ce maire, et alors il entrevoyait avec
+horreur je ne sais quoi de tout simple dans ce prodigieux attentat. Mais
+quand il vit ce maire, ce magistrat, s'essuyer tranquillement le visage
+et dire: _mettez cette femme en liberté_, il eut comme un éblouissement
+de stupeur; la pensée et la parole lui manquèrent également; la somme de
+l'étonnement possible était dépassée pour lui. Il resta muet.
+
+Ce mot n'avait pas porté un coup moins étrange à la Fantine. Elle leva
+son bras nu et se cramponna à la clef du poêle comme une personne qui
+chancelle. Cependant elle regardait tout autour d'elle et elle se mit à
+parler à voix basse, comme si elle se parlait à elle-même.
+
+--En liberté! qu'on me laisse aller! que je n'aille pas en prison six
+mois! Qui est-ce qui a dit cela? Il n'est pas possible qu'on ait dit
+cela. J'ai mal entendu. Ça ne peut pas être ce monstre de maire! Est-ce
+que c'est vous, mon bon monsieur Javert, qui avez dit qu'on me mette en
+liberté? Oh! voyez-vous! je vais vous dire et vous me laisserez aller.
+Ce monstre de maire, ce vieux gredin de maire, c'est lui qui est cause
+de tout. Figurez-vous, monsieur Javert, qu'il m'a chassée! à cause d'un
+tas de gueuses qui tiennent des propos dans l'atelier. Si ce n'est pas
+là une horreur! renvoyer une pauvre fille qui fait honnêtement son
+ouvrage! Alors je n'ai plus gagné assez, et tout le malheur est venu.
+D'abord il y a une amélioration que ces messieurs de la police devraient
+bien faire, ce serait d'empêcher les entrepreneurs des prisons de faire
+du tort aux pauvres gens. Je vais vous expliquer cela, voyez-vous. Vous
+gagnez douze sous dans les chemises, cela tombe à neuf sous, il n'y a
+plus moyen de vivre. Il faut donc devenir ce qu'on peut. Moi, j'avais ma
+petite Cosette, j'ai bien été forcée de devenir une mauvaise femme. Vous
+comprenez à présent, que c'est ce gueux de maire qui a tout fait le mal.
+Après cela, j'ai piétiné le chapeau de ce monsieur bourgeois devant le
+café des officiers. Mais lui, il m'avait perdu toute ma robe avec sa
+neige. Nous autres, nous n'avons qu'une robe de soie, pour le soir.
+Voyez-vous, je n'ai jamais fait de mal exprès, vrai, monsieur Javert, et
+je vois partout des femmes bien plus méchantes que moi qui sont bien
+plus heureuses. Ô monsieur Javert, c'est vous qui avez dit qu'on me
+mette dehors, n'est-ce pas? Prenez des informations, parlez à mon
+propriétaire, maintenant je paye mon terme, on vous dira bien que je
+suis honnête. Ah! mon Dieu, je vous demande pardon, j'ai touché, sans
+faire attention, à la clef du poêle, et cela fait fumer.
+
+M. Madeleine l'écoutait avec une attention profonde. Pendant qu'elle
+parlait, il avait fouillé dans son gilet, en avait tiré sa bourse et
+l'avait ouverte. Elle était vide. Il l'avait remise dans sa poche. Il
+dit à la Fantine:
+
+--Combien avez-vous dit que vous deviez?
+
+La Fantine, qui ne regardait que Javert, se retourna de son côté:
+
+--Est-ce que je te parle à toi!
+
+Puis s'adressant aux soldats:
+
+--Dites donc, vous autres, avez-vous vu comme je te vous lui ai craché à
+la figure? Ah! vieux scélérat de maire, tu viens ici pour me faire peur,
+mais je n'ai pas peur de toi. J'ai peur de monsieur Javert. J'ai peur de
+mon bon monsieur Javert!
+
+En parlant ainsi elle se retourna vers l'inspecteur:
+
+--Avec ça, voyez-vous, monsieur l'inspecteur, il faut être juste. Je
+comprends que vous êtes juste, monsieur l'inspecteur. Au fait, c'est
+tout simple, un homme qui joue à mettre un peu de neige dans le dos
+d'une femme, ça les faisait rire, les officiers, il faut bien qu'on se
+divertisse à quelque chose, nous autres nous sommes là pour qu'on
+s'amuse, quoi! Et puis, vous, vous venez, vous êtes bien forcé de mettre
+l'ordre, vous emmenez la femme qui a tort, mais en y réfléchissant,
+comme vous êtes bon, vous dites qu'on me mette en liberté, c'est pour la
+petite, parce que six mois en prison, cela m'empêcherait de nourrir mon
+enfant. Seulement n'y reviens plus, coquine! Oh! je n'y reviendrai plus,
+monsieur Javert! on me fera tout ce qu'on voudra maintenant, je ne
+bougerai plus. Seulement, aujourd'hui, voyez-vous, j'ai crié parce que
+cela m'a fait mal, je ne m'attendais pas du tout à cette neige de ce
+monsieur, et puis, je vous ai dit, je ne me porte pas très bien, je
+tousse, j'ai là dans l'estomac comme une boule qui me brûle, que le
+médecin me dit: soignez-vous. Tenez, tâtez, donnez votre main, n'ayez
+pas peur, c'est ici.
+
+Elle ne pleurait plus, sa voix était caressante, elle appuyait sur sa
+gorge blanche et délicate la grosse main rude de Javert, et elle le
+regardait en souriant.
+
+Tout à coup elle rajusta vivement le désordre de ses vêtements, fit
+retomber les plis de sa robe qui en se traînant s'était relevée presque
+à la hauteur du genou, et marcha vers la porte en disant à demi-voix aux
+soldats avec un signe de tête amical:
+
+--Les enfants, monsieur l'inspecteur a dit qu'on me lâche, je m'en vas.
+
+Elle mit la main sur le loquet. Un pas de plus, elle était dans la rue.
+
+Javert jusqu'à cet instant était resté debout, immobile, l'oeil fixé à
+terre, posé de travers au milieu de cette scène comme une statue
+dérangée qui attend qu'on la mette quelque part.
+
+Le bruit que fit le loquet le réveilla. Il releva la tête avec une
+expression d'autorité souveraine, expression toujours d'autant plus
+effrayante que le pouvoir se trouve placé plus bas, féroce chez la bête
+fauve, atroce chez l'homme de rien.
+
+--Sergent, cria-t-il, vous ne voyez pas que cette drôlesse s'en va! Qui
+est-ce qui vous a dit de la laisser aller?
+
+--Moi, dit Madeleine.
+
+La Fantine à la voix de Javert avait tremblé et lâché le loquet comme un
+voleur pris lâche l'objet volé. À la voix de Madeleine, elle se
+retourna, et à partir de ce moment, sans qu'elle prononçât un mot, sans
+qu'elle osât même laisser sortir son souffle librement, son regard alla
+tour à tour de Madeleine à Javert et de Javert à Madeleine, selon que
+c'était l'un ou l'autre qui parlait.
+
+Il était évident qu'il fallait que Javert eût été, comme on dit, «jeté
+hors des gonds» pour qu'il se fût permis d'apostropher le sergent comme
+il l'avait fait, après l'invitation du maire de mettre Fantine en
+liberté. En était-il venu à oublier la présence de monsieur le maire?
+Avait-il fini par se déclarer à lui-même qu'il était impossible qu'une
+«autorité» eût donné un pareil ordre, et que bien certainement monsieur
+le maire avait dû dire sans le vouloir une chose pour une autre? Ou
+bien, devant les énormités dont il était témoin depuis deux heures, se
+disait-il qu'il fallait revenir aux suprêmes résolutions, qu'il était
+nécessaire que le petit se fit grand, que le mouchard se transformât en
+magistrat, que l'homme de police devînt homme de justice, et qu'en cette
+extrémité prodigieuse l'ordre, la loi, la morale, le gouvernement, la
+société tout entière, se personnifiaient en lui Javert?
+
+Quoi qu'il en soit, quand M. Madeleine eut dit ce moi qu'on vient
+d'entendre, on vit l'inspecteur de police Javert se tourner vers
+monsieur le maire, pâle, froid, les lèvres bleues, le regard désespéré,
+tout le corps agité d'un tremblement imperceptible, et, chose inouïe,
+lui dire, l'oeil baissé, mais la voix ferme:
+
+--Monsieur le maire, cela ne se peut pas.
+
+--Comment? dit M. Madeleine.
+
+--Cette malheureuse a insulté un bourgeois.
+
+--Inspecteur Javert, repartit M. Madeleine avec un accent conciliant et
+calme, écoutez. Vous êtes un honnête homme, et je ne fais nulle
+difficulté de m'expliquer avec vous. Voici le vrai. Je passais sur la
+place comme vous emmeniez cette femme, il y avait encore des groupes, je
+me suis informé, j'ai tout su, c'est le bourgeois qui a eu tort et qui,
+en bonne police, eût dû être arrêté.
+
+Javert reprit:
+
+--Cette misérable vient d'insulter monsieur le maire.
+
+--Ceci me regarde, dit M. Madeleine. Mon injure est à moi peut-être.
+J'en puis faire ce que je veux.
+
+--Je demande pardon à monsieur le maire. Son injure n'est pas à lui,
+elle est à la justice.
+
+--Inspecteur Javert, répliqua M. Madeleine, la première justice, c'est
+la conscience. J'ai entendu cette femme. Je sais ce que je fais.
+
+--Et moi, monsieur le maire, je ne sais pas ce que je vois.
+
+--Alors contentez-vous d'obéir.
+
+--J'obéis à mon devoir. Mon devoir veut que cette femme fasse six mois
+de prison.
+
+M. Madeleine répondit avec douceur:
+
+--Écoutez bien ceci. Elle n'en fera pas un jour.
+
+À cette parole décisive, Javert osa regarder le maire fixement, et lui
+dit, mais avec un son de voix toujours profondément respectueux:
+
+--Je suis au désespoir de résister à monsieur le maire, c'est la
+première fois de ma vie, mais il daignera me permettre de lui faire
+observer que je suis dans la limite de mes attributions. Je reste,
+puisque monsieur le maire le veut, dans le fait du bourgeois. J'étais
+là. C'est cette fille qui s'est jetée sur monsieur Bamatabois, qui est
+électeur et propriétaire de cette belle maison à balcon qui fait le coin
+de l'esplanade, à trois étages et toute en pierre de taille. Enfin, il y
+a des choses dans ce monde! Quoi qu'il en soit, monsieur le maire, cela,
+c'est un fait de police de la rue qui me regarde, et je retiens la femme
+Fantine.
+
+Alors M. Madeleine croisa les bras et dit avec une voix sévère que
+personne dans la ville n'avait encore entendue:
+
+--Le fait dont vous parlez est un fait de police municipale. Aux termes
+des articles neuf, onze, quinze et soixante-six du code d'instruction
+criminelle, j'en suis juge. J'ordonne que cette femme soit mise en
+liberté.
+
+Javert voulut tenter un dernier effort.
+
+--Mais, monsieur le maire....
+
+--Je vous rappelle, à vous, l'article quatre-vingt-un de la loi du 13
+décembre 1799 sur la détention arbitraire.
+
+--Monsieur le maire, permettez....
+
+--Plus un mot.
+
+--Pourtant....
+
+--Sortez, dit M. Madeleine.
+
+Javert reçut le coup, debout, de face, et en pleine poitrine comme un
+soldat russe. Il salua jusqu'à terre monsieur le maire, et sortit.
+
+Fantine se rangea de la porte et le regarda avec stupeur passer devant
+elle.
+
+Cependant elle aussi était en proie à un bouleversement étrange. Elle
+venait de se voir en quelque sorte disputée par deux puissances
+opposées. Elle avait vu lutter devant ses yeux deux hommes tenant dans
+leurs mains sa liberté, sa vie, son âme, son enfant; l'un de ces hommes
+la tirait du côté de l'ombre, l'autre la ramenait vers la lumière. Dans
+cette lutte, entrevue à travers les grossissements de l'épouvante, ces
+deux hommes lui étaient apparus comme deux géants; l'un parlait comme
+son démon, l'autre parlait comme son bon ange. L'ange avait vaincu le
+démon, et, chose qui la faisait frissonner de la tête aux pieds, cet
+ange, ce libérateur, c'était précisément l'homme qu'elle abhorrait, ce
+maire qu'elle avait si longtemps considéré comme l'auteur de tous ses
+maux, ce Madeleine! et au moment même où elle venait de l'insulter d'une
+façon hideuse, il la sauvait! S'était-elle donc trompée? Devait-elle
+donc changer toute son âme?... Elle ne savait, elle tremblait. Elle
+écoutait éperdue, elle regardait effarée, et à chaque parole que disait
+M. Madeleine, elle sentait fondre et s'écrouler en elle les affreuses
+ténèbres de la haine et naître dans son coeur je ne sais quoi de
+réchauffant et d'ineffable qui était de la joie, de la confiance et de
+l'amour.
+
+Quand Javert fut sorti, M. Madeleine se tourna vers elle, et lui dit
+avec une voix lente, ayant peine à parler comme un homme sérieux qui ne
+veut pas pleurer:
+
+--Je vous ai entendue. Je ne savais rien de ce que vous avez dit. Je
+crois que c'est vrai, et je sens que c'est vrai. J'ignorais même que
+vous eussiez quitté mes ateliers. Pourquoi ne vous êtes-vous pas
+adressée à moi? Mais voici: je payerai vos dettes, je ferai venir votre
+enfant, ou vous irez la rejoindre. Vous vivrez ici, à Paris, où vous
+voudrez. Je me charge de votre enfant et de vous. Vous ne travaillerez
+plus, si vous voulez. Je vous donnerai tout l'argent qu'il vous faudra.
+Vous redeviendrez honnête en redevenant heureuse. Et même, écoutez, je
+vous le déclare dès à présent, si tout est comme vous le dites, et je
+n'en doute pas, vous n'avez jamais cessé d'être vertueuse et sainte
+devant Dieu. Oh! pauvre femme!
+
+C'en était plus que la pauvre Fantine n'en pouvait supporter. Avoir
+Cosette! sortir de cette vie infâme! vivre libre, riche, heureuse,
+honnête, avec Cosette! voir brusquement s'épanouir au milieu de sa
+misère toutes ces réalités du paradis! Elle regarda comme hébétée cet
+homme qui lui parlait, et ne put que jeter deux ou trois sanglots: oh!
+oh! oh! Ses jarrets plièrent, elle se mit à genoux devant M. Madeleine,
+et, avant qu'il eût pu l'en empêcher, il sentit qu'elle lui prenait la
+main et que ses lèvres s'y posaient.
+
+Puis elle s'évanouit.
+
+
+
+
+Livre sixième--Javert
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Commencement du repos
+
+
+M. Madeleine fit transporter la Fantine à cette infirmerie qu'il avait
+dans sa propre maison. Il la confia aux soeurs qui la mirent au lit. Une
+fièvre ardente était survenue. Elle passa une partie de la nuit à
+délirer et à parler haut. Cependant elle finit par s'endormir.
+
+Le lendemain vers midi Fantine se réveilla, elle entendit une
+respiration tout près de son lit, elle écarta son rideau et vit M.
+Madeleine debout qui regardait quelque chose au-dessus de sa tête. Ce
+regard était plein de pitié et d'angoisse et suppliait. Elle en suivit
+la direction et vit qu'il s'adressait à un crucifix cloué au mur.
+
+M. Madeleine était désormais transfiguré aux yeux de Fantine. Il lui
+paraissait enveloppé de lumière. Il était absorbé dans une sorte de
+prière. Elle le considéra longtemps sans oser l'interrompre. Enfin elle
+lui dit timidement:
+
+--Que faites-vous donc là?
+
+M. Madeleine était à cette place depuis une heure. Il attendait que
+Fantine se réveillât. Il lui prit la main, lui tâta le pouls, et
+répondit:
+
+--Comment êtes-vous?
+
+--Bien, j'ai dormi, dit-elle, je crois que je vais mieux. Ce ne sera
+rien.
+
+Lui reprit, répondant à la question qu'elle lui avait adressée d'abord,
+comme s'il ne faisait que de l'entendre:
+
+--Je priais le martyr qui est là-haut.
+
+Et il ajouta dans sa pensée: «Pour la martyre qui est ici-bas.»
+
+M. Madeleine avait passé la nuit et la matinée à s'informer. Il savait
+tout maintenant. Il connaissait dans tous ses poignants détails
+l'histoire de Fantine. Il continua:
+
+--Vous avez bien souffert, pauvre mère. Oh! ne vous plaignez pas, vous
+avez à présent la dot des élus. C'est de cette façon que les hommes font
+des anges. Ce n'est point leur faute; ils ne savent pas s'y prendre
+autrement. Voyez-vous, cet enfer dont vous sortez est la première forme
+du ciel. Il fallait commencer par là.
+
+Il soupira profondément. Elle cependant lui souriait avec ce sublime
+sourire auquel il manquait deux dents.
+
+Javert dans cette même nuit avait écrit une lettre. Il remit lui-même
+cette lettre le lendemain matin au bureau de poste de Montreuil-sur-mer.
+Elle était pour Paris, et la suscription portait: À _monsieur
+Chabouillet, secrétaire de monsieur le préfet de police_. Comme
+l'affaire du corps de garde s'était ébruitée, la directrice du bureau de
+poste et quelques autres personnes qui virent la lettre avant le départ
+et qui reconnurent l'écriture de Javert sur l'adresse, pensèrent que
+c'était sa démission qu'il envoyait.
+
+M. Madeleine se hâta d'écrire aux Thénardier. Fantine leur devait cent
+vingt francs. Il leur envoya trois cents francs en leur disant de se
+payer sur cette somme, et d'amener tout de suite l'enfant à
+Montreuil-sur-mer où sa mère malade la réclamait.
+
+Ceci éblouit le Thénardier.
+
+--Diable! dit-il à sa femme, ne lâchons pas l'enfant. Voilà que cette
+mauviette va devenir une vache à lait. Je devine. Quelque jocrisse se
+sera amouraché de la mère.
+
+Il riposta par un mémoire de cinq cents et quelques francs fort bien
+fait. Dans ce mémoire figuraient pour plus de trois cents francs deux
+notes incontestables, l'une d'un médecin, l'autre d'un apothicaire,
+lesquels avaient soigné et médicamenté dans deux longues maladies
+Éponine et Azelma. Cosette, nous l'avons dit, n'avait pas été malade. Ce
+fut l'affaire d'une toute petite substitution de noms. Thénardier mit au
+bas du mémoire: _reçu à compte trois cents francs_.
+
+M. Madeleine envoya tout de suite trois cents autres francs et écrivit:
+Dépêchez-vous d'amener Cosette.
+
+--Christi! dit le Thénardier, ne lâchons pas l'enfant.
+
+Cependant Fantine ne se rétablissait point. Elle était toujours à
+l'infirmerie. Les soeurs n'avaient d'abord reçu et soigné «cette fille»
+qu'avec répugnance. Qui a vu les bas-reliefs de Reims se souvient du
+gonflement de la lèvre inférieure des vierges sages regardant les
+vierges folles. Cet antique mépris des vestales pour les ambulaïes est
+un des plus profonds instincts de la dignité féminine; les soeurs
+l'avaient éprouvé, avec le redoublement qu'ajoute la religion. Mais, en
+peu de jours, Fantine les avait désarmées. Elle avait toutes sortes de
+paroles humbles et douces, et la mère qui était en elle attendrissait.
+Un jour les soeurs l'entendirent qui disait à travers la fièvre:
+
+--J'ai été une pécheresse, mais quand j'aurai mon enfant près de moi,
+cela voudra dire que Dieu m'a pardonné. Pendant que j'étais dans le mal,
+je n'aurais pas voulu avoir ma Cosette avec moi, je n'aurais pas pu
+supporter ses yeux étonnés et tristes. C'était pour elle pourtant que je
+faisais le mal, et c'est ce qui fait que Dieu me pardonne. Je sentirai
+la bénédiction du bon Dieu quand Cosette sera ici. Je la regarderai,
+cela me fera du bien de voir cette innocente. Elle ne sait rien du tout.
+C'est un ange, voyez-vous, mes soeurs. À cet âge-là, les ailes, ça n'est
+pas encore tombé.
+
+M. Madeleine l'allait voir deux fois par jour, et chaque fois elle lui
+demandait:
+
+--Verrai-je bientôt ma Cosette?
+
+Il lui répondait:
+
+--Peut-être demain matin. D'un moment à l'autre elle arrivera, je
+l'attends.
+
+Et le visage pâle de la mère rayonnait.
+
+--Oh! disait-elle, comme je vais être heureuse!
+
+Nous venons de dire qu'elle ne se rétablissait pas. Au contraire, son
+état semblait s'aggraver de semaine en semaine. Cette poignée de neige
+appliquée à nu sur la peau entre les deux omoplates avait déterminé une
+suppression subite de transpiration à la suite de laquelle la maladie
+qu'elle couvait depuis plusieurs années finit par se déclarer
+violemment. On commençait alors à suivre pour l'étude et le traitement
+des maladies de poitrine les belles indications de Laennec. Le médecin
+ausculta Fantine et hocha la tête.
+
+M. Madeleine dit au médecin:
+
+--Eh bien?
+
+--N'a-t-elle pas un enfant qu'elle désire voir? dit le médecin.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, hâtez-vous de le faire venir.
+
+M. Madeleine eut un tressaillement.
+
+Fantine lui demanda:
+
+--Qu'a dit le médecin?
+
+M. Madeleine s'efforça de sourire.
+
+--Il a dit de faire venir bien vite votre enfant. Que cela vous rendra
+la santé.
+
+--Oh! reprit-elle, il a raison! Mais qu'est-ce qu'ils ont donc ces
+Thénardier à me garder ma Cosette! Oh! elle va venir. Voici enfin que je
+vois le bonheur tout près de moi!
+
+Le Thénardier cependant ne «lâchait pas l'enfant» et donnait cent
+mauvaises raisons. Cosette était un peu souffrante pour se mettre en
+route l'hiver. Et puis il y avait un reste de petites dettes criardes
+dans le pays dont il rassemblait les factures, etc., etc.
+
+--J'enverrai quelqu'un chercher Cosette, dit le père Madeleine. S'il le
+faut, j'irai moi-même.
+
+Il écrivit sous la dictée de Fantine cette lettre qu'il lui fit signer:
+
+«Monsieur Thénardier,
+
+«Vous remettrez Cosette à la personne.
+
+«On vous payera toutes les petites choses.
+
+«J'ai l'honneur de vous saluer avec considération.
+
+«Fantine.»
+
+Sur ces entrefaites, il survint un grave incident. Nous avons beau
+tailler de notre mieux le bloc mystérieux dont notre vie est faite, la
+veine noire de la destinée y reparaît toujours.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Comment Jean peut devenir Champ
+
+
+Un matin, M. Madeleine était dans son cabinet, occupé à régler d'avance
+quelques affaires pressantes de la mairie pour le cas où il se
+déciderait à ce voyage de Montfermeil, lorsqu'on vint lui dire que
+l'inspecteur de police Javert demandait à lui parler. En entendant
+prononcer ce nom, M. Madeleine ne put se défendre d'une impression
+désagréable. Depuis l'aventure du bureau de police, Javert l'avait plus
+que jamais évité, et M. Madeleine ne l'avait point revu.
+
+--Faites entrer, dit-il.
+
+Javert entra.
+
+M. Madeleine était resté assis près de la cheminée, une plume à la main,
+l'oeil sur un dossier qu'il feuilletait et qu'il annotait, et qui
+contenait des procès-verbaux de contraventions à la police de la voirie.
+Il ne se dérangea point pour Javert. Il ne pouvait s'empêcher de songer
+à la pauvre Fantine, et il lui convenait d'être glacial.
+
+Javert salua respectueusement M. le maire qui lui tournait le dos. M. le
+maire ne le regarda pas et continua d'annoter son dossier.
+
+Javert fit deux ou trois pas dans le cabinet, et s'arrêta sans rompre le
+silence. Un physionomiste qui eût été familier avec la nature de Javert,
+qui eût étudié depuis longtemps ce sauvage au service de la
+civilisation, ce composé bizarre du Romain, du Spartiate, du moine et du
+caporal, cet espion incapable d'un mensonge, ce mouchard vierge, un
+physionomiste qui eût su sa secrète et ancienne aversion pour M.
+Madeleine, son conflit avec le maire au sujet de la Fantine, et qui eût
+considéré Javert en ce moment, se fût dit: que s'est-il passé? Il était
+évident, pour qui eût connu cette conscience droite, claire, sincère,
+probe, austère et féroce, que Javert sortait de quelque grand événement
+intérieur. Javert n'avait rien dans l'âme qu'il ne l'eût aussi sur le
+visage. Il était, comme les gens violents, sujet aux revirements
+brusques. Jamais sa physionomie n'avait été plus étrange et plus
+inattendue. En entrant, il s'était incliné devant M. Madeleine avec un
+regard où il n'y avait ni rancune, ni colère, ni défiance, il s'était
+arrêté à quelques pas derrière le fauteuil du maire; et maintenant il se
+tenait là, debout, dans une attitude presque disciplinaire, avec la
+rudesse naïve et froide d'un homme qui n'a jamais été doux et qui a
+toujours été patient; il attendait, sans dire un mot, sans faire un
+mouvement, dans une humilité vraie et dans une résignation tranquille,
+qu'il plût à monsieur le maire de se retourner, calme, sérieux, le
+chapeau à la main, les yeux baissés, avec une expression qui tenait le
+milieu entre le soldat devant son officier et le coupable devant son
+juge. Tous les sentiments comme tous les souvenirs qu'on eût pu lui
+supposer avaient disparu. Il n'y avait plus rien sur ce visage
+impénétrable et simple comme le granit, qu'une morne tristesse. Toute sa
+personne respirait l'abaissement et la fermeté, et je ne sais quel
+accablement courageux.
+
+Enfin M. le maire posa sa plume et se tourna à demi.
+
+--Eh bien! qu'est-ce? qu'y a-t-il, Javert?
+
+Javert demeura un instant silencieux comme s'il se recueillait, puis
+éleva la voix avec une sorte de solennité triste qui n'excluait pourtant
+pas la simplicité:
+
+--Il y a, monsieur le maire, qu'un acte coupable a été commis.
+
+--Quel acte?
+
+--Un agent inférieur de l'autorité a manqué de respect à un magistrat de
+la façon la plus grave. Je viens, comme c'est mon devoir, porter le fait
+à votre connaissance.
+
+--Quel est cet agent? demanda M. Madeleine.
+
+--Moi, dit Javert.
+
+--Vous?
+
+--Moi.
+
+--Et quel est le magistrat qui aurait à se plaindre de l'agent?
+
+--Vous, monsieur le maire.
+
+M. Madeleine se dressa sur son fauteuil. Javert poursuivit, l'air sévère
+et les yeux toujours baissés:
+
+--Monsieur le maire, je viens vous prier de vouloir bien provoquer près
+de l'autorité ma destitution.
+
+M. Madeleine stupéfait ouvrit la bouche. Javert l'interrompit.
+
+--Vous direz, j'aurais pu donner ma démission, mais cela ne suffit pas.
+Donner sa démission, c'est honorable. J'ai failli, je dois être puni. Il
+faut que je sois chassé.
+
+Et après une pause, il ajouta:
+
+--Monsieur le maire, vous avez été sévère pour moi l'autre jour
+injustement. Soyez-le aujourd'hui justement.
+
+--Ah çà! pourquoi? s'écria M. Madeleine. Quel est ce galimatias?
+qu'est-ce que cela veut dire? où y a-t-il un acte coupable commis contre
+moi par vous? qu'est-ce que vous m'avez fait? quels torts avez-vous
+envers moi? Vous vous accusez, vous voulez être remplacé....
+
+--Chassé, dit Javert.
+
+--Chassé, soit. C'est fort bien. Je ne comprends pas.
+
+--Vous allez comprendre, monsieur le maire.
+
+Javert soupira du fond de sa poitrine et reprit toujours froidement et
+tristement:
+
+--Monsieur le maire, il y a six semaines, à la suite de cette scène pour
+cette fille, j'étais furieux, je vous ai dénoncé.
+
+--Dénoncé!
+
+--À la préfecture de police de Paris.
+
+M. Madeleine, qui ne riait pas beaucoup plus souvent que Javert, se mit
+à rire.
+
+--Comme maire ayant empiété sur la police?
+
+--Comme ancien forçat.
+
+Le maire devint livide.
+
+Javert, qui n'avait pas levé les yeux, continua:
+
+--Je le croyais. Depuis longtemps j'avais des idées.
+
+Une ressemblance, des renseignements que vous avez fait prendre à
+Faverolles, votre force des reins, l'aventure du vieux Fauchelevent,
+votre adresse au tir, votre jambe qui traîne un peu, est-ce que je sais,
+moi? des bêtises! mais enfin je vous prenais pour un nommé Jean Valjean.
+
+--Un nommé?... Comment dites-vous ce nom-là?
+
+--Jean Valjean. C'est un forçat que j'avais vu il y a vingt ans quand
+j'étais adjudant-garde-chiourme à Toulon. En sortant du bagne, ce Jean
+Valjean avait, à ce qu'il paraît, volé chez un évêque, puis il avait
+commis un autre vol à main armée, dans un chemin public, sur un petit
+savoyard. Depuis huit ans il s'était dérobé, on ne sait comment, et on
+le cherchait. Moi je m'étais figuré... Enfin, j'ai fait cette chose! La
+colère m'a décidé, je vous ai dénoncé à la préfecture.
+
+M. Madeleine, qui avait ressaisi le dossier depuis quelques instants,
+reprit avec un accent de parfaite indifférence:
+
+--Et que vous a-t-on répondu?
+
+--Que j'étais fou.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, on avait raison.
+
+--C'est heureux que vous le reconnaissiez!
+
+--Il faut bien, puisque le véritable Jean Valjean est trouvé.
+
+La feuille que tenait M. Madeleine lui échappa des mains, il leva la
+tête, regarda fixement Javert, et dit avec un accent inexprimable:
+
+--Ah!
+
+Javert poursuivit:
+
+--Voilà ce que c'est, monsieur le maire. Il paraît qu'il y avait dans le
+pays, du côté d'Ailly-le-Haut-Clocher, une espèce de bonhomme qu'on
+appelait le père Champmathieu. C'était très misérable. On n'y faisait
+pas attention. Ces gens-là, on ne sait pas de quoi cela vit.
+Dernièrement, cet automne, le père Champmathieu a été arrêté pour un vol
+de pommes à cidre, commis chez...--enfin n'importe! Il y a eu vol, mur
+escaladé, branches de l'arbre cassées. On a arrêté mon Champmathieu. Il
+avait encore la branche de pommier à la main. On coffre le drôle.
+Jusqu'ici ce n'est pas beaucoup plus qu'une affaire correctionnelle.
+Mais voici qui est de la providence. La geôle étant en mauvais état,
+monsieur le juge d'instruction trouve à propos de faire transférer
+Champmathieu à Arras où est la prison départementale. Dans cette prison
+d'Arras, il y a un ancien forçat nommé Brevet qui est détenu pour je ne
+sais quoi et qu'on a fait guichetier de chambrée parce qu'il se conduit
+bien. Monsieur le maire, Champmathieu n'est pas plus tôt débarqué que
+voilà Brevet qui s'écrie: «Eh mais! je connais cet homme-là. C'est un
+fagot. Regardez-moi donc, bonhomme! Vous êtes Jean Valjean!--Jean
+Valjean! qui ça Jean Valjean? Le Champmathieu joue l'étonné.--Ne fais
+donc pas le sinvre, dit Brevet. Tu es Jean Valjean! Tu as été au bagne
+de Toulon. Il y a vingt ans. Nous y étions ensemble.--Le Champmathieu
+nie. Parbleu! vous comprenez. On approfondit. On me fouille cette
+aventure-là. Voici ce qu'on trouve: ce Champmathieu, il y a une
+trentaine d'années, a été ouvrier émondeur d'arbres dans plusieurs pays,
+notamment à Faverolles. Là on perd sa trace. Longtemps après, on le
+revoit en Auvergne, puis à Paris, où il dit avoir été charron et avoir
+eu une fille blanchisseuse, mais cela n'est pas prouvé; enfin dans ce
+pays-ci. Or, avant d'aller au bagne pour vol qualifié, qu'était Jean
+Valjean? émondeur. Où? à Faverolles. Autre fait. Ce Valjean s'appelait
+de son nom de baptême Jean et sa mère se nommait de son nom de famille
+Mathieu. Quoi de plus naturel que de penser qu'en sortant du bagne il
+aura pris le nom de sa mère pour se cacher et se sera fait appeler Jean
+Mathieu? Il va en Auvergne. De _Jean_ la prononciation du pays fait
+_Chan_, on l'appelle Chan Mathieu. Notre homme se laisse faire et le
+voilà transformé en Champmathieu. Vous me suivez, n'est-ce pas? On
+s'informe à Faverolles. La famille de Jean Valjean n'y est plus. On ne
+sait plus où elle est. Vous savez, dans ces classes-là, il y a souvent
+de ces évanouissements d'une famille. On cherche, on ne trouve plus
+rien. Ces gens-là, quand ce n'est pas de la boue, c'est de la poussière.
+Et puis, comme le commencement de ces histoires date de trente ans, il
+n'y a plus personne à Faverolles qui ait connu Jean Valjean. On
+s'informe à Toulon. Avec Brevet, il n'y a plus que deux forçats qui
+aient vu Jean Valjean. Ce sont les condamnés à vie Cochepaille et
+Chenildieu. On les extrait du bagne et on les fait venir. On les
+confronte au prétendu Champmathieu. Ils n'hésitent pas. Pour eux comme
+pour Brevet, c'est Jean Valjean. Même âge, il a cinquante-quatre ans,
+même taille, même air, même homme enfin, c'est lui. C'est en ce
+moment-là même que j'envoyais ma dénonciation à la préfecture de Paris.
+On me répond que je perds l'esprit et que Jean Valjean est à Arras au
+pouvoir de la justice. Vous concevez si cela m'étonne, moi qui croyais
+tenir ici ce même Jean Valjean! J'écris à monsieur le juge
+d'instruction. Il me fait venir, on m'amène le Champmathieu....
+
+--Eh bien? interrompit M. Madeleine.
+
+Javert répondit avec son visage incorruptible et triste:
+
+--Monsieur le maire, la vérité est la vérité. J'en suis fâché, mais
+c'est cet homme-là qui est Jean Valjean. Moi aussi je l'ai reconnu.
+
+M. Madeleine reprit d'une voix très basse:
+
+--Vous êtes sûr?
+
+Javert se mit à rire de ce rire douloureux qui échappe à une conviction
+profonde:
+
+--Oh, sûr!
+
+Il demeura un moment pensif, prenant machinalement des pincées de poudre
+de bois dans la sébille à sécher l'encre qui était sur la table, et il
+ajouta:
+
+--Et même, maintenant que je vois le vrai Jean Valjean, je ne comprends
+pas comment j'ai pu croire autre chose. Je vous demande pardon, monsieur
+le maire.
+
+En adressant cette parole suppliante et grave à celui qui, six semaines
+auparavant, l'avait humilié en plein corps de garde et lui avait dit:
+«sortez!» Javert, cet homme hautain, était à son insu plein de
+simplicité et de dignité. M. Madeleine ne répondit à sa prière que par
+cette question brusque:
+
+--Et que dit cet homme?
+
+--Ah, dame! monsieur le maire, l'affaire est mauvaise. Si c'est Jean
+Valjean, il y a récidive. Enjamber un mur, casser une branche, chiper
+des pommes, pour un enfant, c'est une polissonnerie; pour un homme,
+c'est un délit; pour un forçat, c'est un crime. Escalade et vol, tout y
+est. Ce n'est plus la police correctionnelle, c'est la cour d'assises.
+Ce n'est plus quelques jours de prison, ce sont les galères à
+perpétuité. Et puis, il y a l'affaire du petit savoyard que j'espère
+bien qui reviendra. Diable! il y a de quoi se débattre, n'est-ce pas?
+Oui, pour un autre que Jean Valjean. Mais Jean Valjean est un sournois.
+C'est encore là que je le reconnais. Un autre sentirait que cela
+chauffe; il se démènerait, il crierait, la bouilloire chante devant le
+feu, il ne voudrait pas être Jean Valjean, et caetera. Lui, il n'a pas
+l'air de comprendre, il dit: Je suis Champmathieu, je ne sors pas de là!
+Il a l'air étonné, il fait la brute, c'est bien mieux. Oh! le drôle est
+habile. Mais c'est égal, les preuves sont là. Il est reconnu par quatre
+personnes, le vieux coquin sera condamné. C'est porté aux assises, à
+Arras. Je vais y aller pour témoigner. Je suis cité.
+
+M. Madeleine s'était remis à son bureau, avait ressaisi son dossier, et
+le feuilletait tranquillement, lisant et écrivant tour à tour comme un
+homme affairé. Il se tourna vers Javert:
+
+--Assez, Javert. Au fait, tous ces détails m'intéressent fort peu. Nous
+perdons notre temps, et nous avons des affaires pressées. Javert, vous
+allez vous rendre sur-le-champ chez la bonne femme Buseaupied qui vend
+des herbes là-bas au coin de la rue Saint-Saulve. Vous lui direz de
+déposer sa plainte contre le charretier Pierre Chesnelong. Cet homme est
+un brutal qui a failli écraser cette femme et son enfant. Il faut qu'il
+soit puni. Vous irez ensuite chez M. Charcellay, rue
+Montre-de-Champigny. Il se plaint qu'il y a une gouttière de la maison
+voisine qui verse l'eau de la pluie chez lui, et qui affouille les
+fondations de sa maison. Après vous constaterez des contraventions de
+police qu'on me signale rue Guibourg chez la veuve Doris, et rue du
+Garraud-Blanc chez madame Renée Le Bossé, et vous dresserez
+procès-verbal. Mais je vous donne là beaucoup de besogne. N'allez-vous
+pas être absent? ne m'avez-vous pas dit que vous alliez à Arras pour
+cette affaire dans huit ou dix jours?...
+
+--Plus tôt que cela, monsieur le maire.
+
+--Quel jour donc?
+
+--Mais je croyais avoir dit à monsieur le maire que cela se jugeait
+demain et que je partais par la diligence cette nuit.
+
+M. Madeleine fit un mouvement imperceptible.
+
+--Et combien de temps durera l'affaire?
+
+--Un jour tout au plus. L'arrêt sera prononcé au plus tard demain dans
+la nuit. Mais je n'attendrai pas l'arrêt, qui ne peut manquer. Sitôt ma
+déposition faite, je reviendrai ici.
+
+--C'est bon, dit M. Madeleine.
+
+Et il congédia Javert d'un signe de main. Javert ne s'en alla pas.
+
+--Pardon, monsieur le maire, dit-il.
+
+--Qu'est-ce encore? demanda M. Madeleine.
+
+--Monsieur le maire, il me reste une chose à vous rappeler.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que je dois être destitué.
+
+M. Madeleine se leva.
+
+--Javert, vous êtes un homme d'honneur, et je vous estime. Vous vous
+exagérez votre faute. Ceci d'ailleurs est encore une offense qui me
+concerne. Javert, vous êtes digne de monter et non de descendre.
+J'entends que vous gardiez votre place.
+
+Javert regarda M. Madeleine avec sa prunelle candide au fond de laquelle
+il semblait qu'on vit cette conscience peu éclairée, mais rigide et
+chaste, et il dit d'une voix tranquille:
+
+--Monsieur le maire, je ne puis vous accorder cela.
+
+--Je vous répète, répliqua M. Madeleine, que la chose me regarde.
+
+Mais Javert, attentif à sa seule pensée, continua:
+
+--Quant à exagérer, je n'exagère point. Voici comment je raisonne. Je
+vous ai soupçonné injustement. Cela, ce n'est rien. C'est notre droit à
+nous autres de soupçonner, quoiqu'il y ait pourtant abus à soupçonner
+au-dessus de soi. Mais, sans preuves, dans un accès de colère, dans le
+but de me venger, je vous ai dénoncé comme forçat, vous, un homme
+respectable, un maire, un magistrat! ceci est grave. Très grave. J'ai
+offensé l'autorité dans votre personne, moi, agent de l'autorité! Si
+l'un de mes subordonnés avait fait ce que j'ai fait, je l'aurais déclaré
+indigne du service, et chassé. Eh bien?
+
+Tenez, monsieur le maire, encore un mot. J'ai souvent été sévère dans ma
+vie. Pour les autres. C'était juste. Je faisais bien. Maintenant, si je
+n'étais pas sévère pour moi, tout ce que j'ai fait de juste deviendrait
+injuste.
+
+Est-ce que je dois m'épargner plus que les autres? Non. Quoi! je
+n'aurais été bon qu'à châtier autrui, et pas moi! mais je serais un
+misérable! mais ceux qui disent: ce gueux de Javert! auraient raison!
+Monsieur le maire, je ne souhaite pas que vous me traitiez avec bonté,
+votre bonté m'a fait faire assez de mauvais sang quand elle était pour
+les autres. Je n'en veux pas pour moi. La bonté qui consiste à donner
+raison à la fille publique contre le bourgeois, à l'agent de police
+contre le maire, à celui qui est en bas contre celui qui est en haut,
+c'est ce que j'appelle de la mauvaise bonté. C'est avec cette bonté-là
+que la société se désorganise. Mon Dieu! c'est bien facile d'être bon,
+le malaisé c'est d'être juste. Allez! si vous aviez été ce que je
+croyais, je n'aurais pas été bon pour vous, moi! vous auriez vu!
+Monsieur le maire, je dois me traiter comme je traiterais tout autre.
+Quand je réprimais des malfaiteurs, quand je sévissais sur des gredins,
+je me suis souvent dit à moi-même: toi, si tu bronches, si jamais je te
+prends en faute, sois tranquille!--J'ai bronché, je me prends en faute,
+tant pis! Allons, renvoyé, cassé, chassé! c'est bon. J'ai des bras, je
+travaillerai à la terre, cela m'est égal. Monsieur le maire, le bien du
+service veut un exemple. Je demande simplement la destitution de
+l'inspecteur Javert.
+
+Tout cela était prononcé d'un accent humble, fier, désespéré et
+convaincu qui donnait je ne sais quelle grandeur bizarre à cet étrange
+honnête homme.
+
+--Nous verrons, fit M. Madeleine.
+
+Et il lui tendit la main.
+
+Javert recula, et dit d'un ton farouche:
+
+--Pardon, monsieur le maire, mais cela ne doit pas être. Un maire ne
+donne pas la main à un mouchard.
+
+Il ajouta entre ses dents:
+
+--Mouchard, oui; du moment où j'ai médusé de la police, je ne suis plus
+qu'un mouchard. Puis il salua profondément, et se dirigea vers la porte.
+Là il se retourna, et, les yeux toujours baissés:
+
+--Monsieur le maire, dit-il, je continuerai le service jusqu'à ce que je
+sois remplacé.
+
+Il sortit. M. Madeleine resta rêveur, écoutant ce pas ferme et assuré
+qui s'éloignait sur le pavé du corridor.
+
+
+
+
+Livre septième--L'affaire Champmathieu
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+La soeur Simplice
+
+
+Les incidents qu'on va lire n'ont pas tous été connus à
+Montreuil-sur-mer, mais le peu qui en a percé a laissé dans cette ville
+un tel souvenir, que ce serait une grave lacune dans ce livre si nous ne
+les racontions dans leurs moindres détails.
+
+Dans ces détails, le lecteur rencontrera deux ou trois circonstances
+invraisemblables que nous maintenons par respect pour la vérité.
+
+Dans l'après-midi qui suivit la visite de Javert, M. Madeleine alla voir
+la Fantine comme d'habitude.
+
+Avant de pénétrer près de Fantine, il fit demander la soeur Simplice.
+Les deux religieuses qui faisaient le service de l'infirmerie, dames
+lazaristes comme toutes les soeurs de charité, s'appelaient soeur
+Perpétue et soeur Simplice.
+
+La soeur Perpétue était la première villageoise venue, grossièrement
+soeur de charité, entrée chez Dieu comme on entre en place. Elle était
+religieuse comme on est cuisinière. Ce type n'est point très rare. Les
+ordres monastiques acceptent volontiers cette lourde poterie paysanne,
+aisément façonnée en capucin ou en ursuline. Ces rusticités s'utilisent
+pour les grosses besognes de la dévotion. La transition d'un bouvier à
+un carme n'a rien de heurté; l'un devient l'autre sans grand travail; le
+fond commun d'ignorance du village et du cloître est une préparation
+toute faite, et met tout de suite le campagnard de plain-pied avec le
+moine. Un peu d'ampleur au sarrau, et voilà un froc. La soeur Perpétue
+était une forte religieuse, de Marines, près Pontoise, patoisant,
+psalmodiant, bougonnant, sucrant la tisane selon le bigotisme ou
+l'hypocrisie du grabataire, brusquant les malades, bourrue avec les
+mourants, leur jetant presque Dieu au visage, lapidant l'agonie avec des
+prières en colère, hardie, honnête et rougeaude.
+
+La soeur Simplice était blanche d'une blancheur de cire. Près de soeur
+Perpétue, c'était le cierge à côté de la chandelle. Vincent de Paul a
+divinement fixé la figure de la soeur de charité dans ces admirables
+paroles où il mêle tant de liberté à tant de servitude: «Elles n'auront
+pour monastère que la maison des malades, pour cellule qu'une chambre de
+louage, pour chapelle que l'église de leur paroisse, pour cloître que
+les rues de la ville ou les salles des hôpitaux, pour clôture que
+l'obéissance, pour grille que la crainte de Dieu, pour voile que la
+modestie.» Cet idéal était vivant dans la soeur Simplice. Personne n'eût
+pu dire l'âge de la soeur Simplice; elle n'avait jamais été jeune et
+semblait ne devoir jamais être vieille. C'était une personne--nous
+n'osons dire une femme--calme, austère, de bonne compagnie, froide, et
+qui n'avait jamais menti. Elle était si douce qu'elle paraissait
+fragile; plus solide d'ailleurs que le granit. Elle touchait aux
+malheureux avec de charmants doigts fins et purs. Il y avait, pour ainsi
+dire, du silence dans sa parole; elle parlait juste le nécessaire, et
+elle avait un son de voix qui eût tout à la fois édifié un confessionnal
+et enchanté un salon. Cette délicatesse s'accommodait de la robe de
+bure, trouvant à ce rude contact un rappel continuel du ciel et de Dieu.
+Insistons sur un détail. N'avoir jamais menti, n'avoir jamais dit, pour
+un intérêt quelconque, même indifféremment, une chose qui ne fût la
+vérité, la sainte vérité, c'était le trait distinctif de la soeur
+Simplice; c'était l'accent de sa vertu. Elle était presque célèbre dans
+la congrégation pour cette véracité imperturbable. L'abbé Sicard parle
+de la soeur Simplice dans une lettre au sourd-muet Massieu. Si sincères,
+si loyaux et si purs que nous soyons, nous avons tous sur notre candeur
+au moins la fêlure du petit mensonge innocent. Elle, point. Petit
+mensonge, mensonge innocent, est-ce que cela existe? Mentir, c'est
+l'absolu du mal. Peu mentir n'est pas possible; celui qui ment, ment
+tout le mensonge; mentir, c'est la face même du démon; Satan a deux
+noms, il s'appelle Satan et il s'appelle Mensonge. Voilà ce qu'elle
+pensait. Et comme elle pensait, elle pratiquait. Il en résultait cette
+blancheur dont nous avons parlé, blancheur qui couvrait de son
+rayonnement même ses lèvres et ses yeux. Son sourire était blanc, son
+regard était blanc. Il n'y avait pas une toile d'araignée, pas un grain
+de poussière à la vitre de cette conscience. En entrant dans l'obédience
+de saint Vincent de Paul, elle avait pris le nom de Simplice par choix
+spécial. Simplice de Sicile, on le sait, est cette sainte qui aima mieux
+se laisser arracher les deux seins que de répondre, étant née à
+Syracuse, qu'elle était née à Ségeste, mensonge qui la sauvait. Cette
+patronne convenait à cette âme.
+
+La soeur Simplice, en entrant dans l'ordre, avait deux défauts dont elle
+s'était peu à peu corrigée; elle avait eu le goût des friandises et elle
+avait aimé à recevoir des lettres. Elle ne lisait jamais qu'un livre de
+prières en gros caractères et en latin. Elle ne comprenait pas le latin,
+mais elle comprenait le livre.
+
+La pieuse fille avait pris en affection Fantine, y sentant probablement
+de la vertu latente, et s'était dévouée à la soigner presque
+exclusivement.
+
+M. Madeleine emmena à part la soeur Simplice et lui recommanda Fantine
+avec un accent singulier dont la soeur se souvint plus tard.
+
+En quittant la soeur, il s'approcha de Fantine.
+
+Fantine attendait chaque jour l'apparition de M. Madeleine comme on
+attend un rayon de chaleur et de joie. Elle disait aux soeurs:
+
+--Je ne vis que lorsque monsieur le maire est là.
+
+Elle avait ce jour-là beaucoup de fièvre. Dès qu'elle vit M. Madeleine,
+elle lui demanda:
+
+--Et Cosette?
+
+Il répondit en souriant:
+
+--Bientôt.
+
+M. Madeleine fut avec Fantine comme à l'ordinaire. Seulement il resta
+une heure au lieu d'une demi-heure, au grand contentement de Fantine. Il
+fît mille instances à tout le monde pour que rien ne manquât à la
+malade. On remarqua qu'il y eut un moment où son visage devint très
+sombre. Mais cela s'expliqua quand on sut que le médecin s'était penché
+à son oreille et lui avait dit:
+
+--Elle baisse beaucoup.
+
+Puis il rentra à la mairie, et le garçon de bureau le vit examiner avec
+attention une carte routière de France qui était suspendue dans son
+cabinet. Il écrivit quelques chiffres au crayon sur un papier.
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Perspicacité de maître Scaufflaire
+
+
+De la mairie il se rendit au bout de la ville chez un Flamand, maître
+Scaufflaër, francisé Scaufflaire, qui louait des chevaux et des
+«cabriolets à volonté».
+
+Pour aller chez ce Scaufflaire, le plus court était de prendre une rue
+peu fréquentée où était le presbytère de la paroisse que M. Madeleine
+habitait. Le curé était, disait-on, un homme digne et respectable, et de
+bon conseil. À l'instant où M. Madeleine arriva devant le presbytère, il
+n'y avait dans la rue qu'un passant, et ce passant remarqua ceci: M. le
+maire, après avoir dépassé la maison curiale, s'arrêta, demeura
+immobile, puis revint sur ses pas et rebroussa chemin jusqu'à la porte
+du presbytère, qui était une porte bâtarde avec marteau de fer. Il mit
+vivement la main au marteau, et le souleva; puis il s'arrêta de nouveau,
+et resta court, et comme pensif, et, après quelques secondes, au lieu de
+laisser bruyamment retomber le marteau, il le reposa doucement et reprit
+son chemin avec une sorte de hâte qu'il n'avait pas auparavant.
+
+M. Madeleine trouva maître Scaufflaire chez lui occupé à repiquer un
+harnais.
+
+--Maître Scaufflaire, demanda-t-il, avez-vous un bon cheval?
+
+--Monsieur le maire, dit le Flamand, tous mes chevaux sont bons.
+Qu'entendez-vous par un bon cheval?
+
+--J'entends un cheval qui puisse faire vingt lieues en un jour.
+
+--Diable! fit le Flamand, vingt lieues!
+
+--Oui.
+
+--Attelé à un cabriolet?
+
+--Oui.
+
+--Et combien de temps se reposera-t-il après la course?
+
+--Il faut qu'il puisse au besoin repartir le lendemain.
+
+--Pour refaire le même trajet?
+
+--Oui.
+
+--Diable! diable! et c'est vingt lieues? M. Madeleine tira de sa poche
+le papier où il avait crayonné des chiffres. Il les montra au Flamand.
+C'étaient les chiffres 5, 6, 8-1/2.
+
+--Vous voyez, dit-il. Total, dix-neuf et demi, autant dire vingt lieues.
+
+--Monsieur le maire, reprit le Flamand, j'ai votre affaire. Mon petit
+cheval blanc. Vous avez dû le voir passer quelquefois. C'est une petite
+bête du bas Boulonnais. C'est plein de feu. On a voulu d'abord en faire
+un cheval de selle. Bah! il ruait, il flanquait tout le monde par terre.
+On le croyait vicieux, on ne savait qu'en faire. Je l'ai acheté. Je l'ai
+mis au cabriolet. Monsieur, c'est cela qu'il voulait; il est doux comme
+une fille, il va le vent. Ah! par exemple, il ne faudrait pas lui monter
+sur le dos. Ce n'est pas son idée d'être cheval de selle. Chacun a son
+ambition. Tirer, oui, porter, non; il faut croire qu'il s'est dit ça.
+
+--Et il fera la course?
+
+--Vos vingt lieues. Toujours au grand trot, et en moins de huit heures.
+Mais voici à quelles conditions.
+
+--Dites.
+
+--Premièrement, vous le ferez souffler une heure à moitié chemin; il
+mangera, et on sera là pendant qu'il mangera pour empêcher le garçon de
+l'auberge de lui voler son avoine; car j'ai remarqué que dans les
+auberges l'avoine est plus souvent bue par les garçons d'écurie que
+mangée par les chevaux.
+
+--On sera là.
+
+--Deuxièmement.... Est-ce pour monsieur le maire le cabriolet?
+
+--Oui.
+
+--Monsieur le maire sait conduire?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, monsieur le maire voyagera seul et sans bagage afin de ne
+point charger le cheval.
+
+--Convenu.
+
+--Mais monsieur le maire, n'ayant personne avec lui, sera obligé de
+prendre la peine de surveiller lui-même l'avoine.
+
+--C'est dit.
+
+--Il me faudra trente francs par jour. Les jours de repos payés. Pas un
+liard de moins, et la nourriture de la bête à la charge de monsieur le
+maire.
+
+M. Madeleine tira trois napoléons de sa bourse et les mit sur la table.
+
+--Voilà deux jours d'avance.
+
+--Quatrièmement, pour une course pareille sur cabriolet serait trop
+lourd et fatiguerait le cheval. Il faudrait que monsieur le maire
+consentît à voyager dans un petit tilbury que j'ai.
+
+--J'y consens.
+
+--C'est léger, mais c'est découvert.
+
+--Cela m'est égal.
+
+--Monsieur le maire a-t-il réfléchi que nous sommes en hiver?...
+
+M. Madeleine ne répondit pas. Le Flamand reprit:
+
+--Qu'il fait très froid?
+
+M. Madeleine garda le silence. Maître Scaufflaire continua:
+
+--Qu'il peut pleuvoir?
+
+M. Madeleine leva la tête et dit:
+
+--Le tilbury et le cheval seront devant ma porte demain à quatre heures
+et demie du matin.
+
+--C'est entendu, monsieur le maire, répondit Scaufflaire, puis, grattant
+avec l'ongle de son pouce une tache qui était dans le bois de la table,
+il reprit de cet air insouciant que les Flamands savent si bien mêler à
+leur finesse:
+
+--Mais voilà que j'y songe à présent! monsieur le maire ne me dit pas où
+il va. Où est-ce que va monsieur le maire?
+
+Il ne songeait pas à autre chose depuis le commencement de la
+conversation, mais il ne savait pourquoi il n'avait pas osé faire cette
+question.
+
+--Votre cheval a-t-il de bonnes jambes de devant? dit M. Madeleine.
+
+--Oui, monsieur le maire. Vous le soutiendrez un peu dans les descentes.
+Y a-t-il beaucoup de descentes d'ici où vous allez?
+
+--N'oubliez pas d'être à ma porte à quatre heures et demie du matin,
+très précises, répondit M. Madeleine; et il sortit.
+
+Le Flamand resta «tout bête», comme il disait lui-même quelque temps
+après.
+
+Monsieur le maire était sorti depuis deux ou trois minutes, lorsque la
+porte se rouvrit; c'était M. le maire. Il avait toujours le même air
+impassible et préoccupé.
+
+--Monsieur Scaufflaire, dit-il, à quelle somme estimez-vous le cheval et
+le tilbury que vous me louerez, l'un portant l'autre?
+
+--L'un traînant l'autre, monsieur le maire, dit le Flamand avec un gros
+rire.
+
+--Soit. Eh bien!
+
+--Est-ce que monsieur le maire veut me les acheter?
+
+--Non, mais à tout événement, je veux vous les garantir. À mon retour
+vous me rendrez la somme. Combien estimez-vous cabriolet et cheval?
+
+--À cinq cents francs, monsieur le maire.
+
+--Les voici.
+
+M. Madeleine posa un billet de banque sur la table, puis sortit et cette
+fois ne rentra plus.
+
+Maître Scaufflaire regretta affreusement de n'avoir point dit mille
+francs. Du reste le cheval et le tilbury, en bloc, valaient cent écus.
+
+Le Flamand appela sa femme, et lui conta la chose. Où diable monsieur le
+maire peut-il aller? Ils tinrent conseil.
+
+--Il va à Paris, dit la femme.
+
+--Je ne crois pas, dit le mari.
+
+M. Madeleine avait oublié sur la cheminée le papier où il avait tracé
+des chiffres. Le Flamand le prit et l'étudia.
+
+--Cinq, six, huit et demi? cela doit marquer des relais de poste.
+
+Il se tourna vers sa femme.
+
+--J'ai trouvé.
+
+--Comment?
+
+--Il y a cinq lieues d'ici à Hesdin, six de Hesdin à Saint-Pol, huit et
+demie de Saint-Pol à Arras. Il va à Arras.
+
+Cependant M. Madeleine était rentré chez lui.
+
+Pour revenir de chez maître Scaufflaire, il avait pris le plus long,
+comme si la porte du presbytère avait été pour lui une tentation, et
+qu'il eût voulu l'éviter. Il était monté dans sa chambre et s'y était
+enfermé, ce qui n'avait rien que de simple, car il se couchait
+volontiers de bonne heure. Pourtant la concierge de la fabrique, qui
+était en même temps l'unique servante de M. Madeleine, observa que sa
+lumière s'éteignit à huit heures et demie, et elle le dit au caissier
+qui rentrait, en ajoutant:
+
+--Est-ce que monsieur le maire est malade? je lui ai trouvé l'air un peu
+singulier.
+
+Ce caissier habitait une chambre située précisément au-dessous de la
+chambre de M. Madeleine. Il ne prit point garde aux paroles de la
+portière, se coucha et s'endormit. Vers minuit, il se réveilla
+brusquement; il avait entendu à travers son sommeil un bruit au-dessus
+de sa tête. Il écouta. C'était un pas qui allait et venait, comme si
+l'on marchait dans la chambre en haut. Il écouta plus attentivement, et
+reconnut le pas de M. Madeleine. Cela lui parut étrange; habituellement
+aucun bruit ne se faisait dans la chambre de M. Madeleine avant l'heure
+de son lever. Un moment après le caissier entendit quelque chose qui
+ressemblait à une armoire qu'on ouvre et qu'on referme. Puis on dérangea
+un meuble, il y eut un silence, et le pas recommença. Le caissier se
+dressa sur son séant, s'éveilla tout à fait, regarda, et à travers les
+vitres de sa croisée aperçut sur le mur d'en face la réverbération
+rougeâtre d'une fenêtre éclairée. À la direction des rayons, ce ne
+pouvait être que la fenêtre de la chambre de M. Madeleine. La
+réverbération tremblait comme si elle venait plutôt d'un feu allumé que
+d'une lumière. L'ombre des châssis vitrés ne s'y dessinait pas, ce qui
+indiquait que la fenêtre était toute grande ouverte. Par le froid qu'il
+faisait, cette fenêtre ouverte était surprenante. Le caissier se
+rendormit. Une heure ou deux après, il se réveilla encore. Le même pas,
+lent et régulier, allait et venait toujours au-dessus de sa tête.
+
+La réverbération se dessinait toujours sur le mur, mais elle était
+maintenant pâle et paisible comme le reflet d'une lampe ou d'une bougie.
+La fenêtre était toujours ouverte. Voici ce qui se passait dans la
+chambre de M. Madeleine.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Une tempête sous un crâne
+
+
+Le lecteur a sans doute deviné que M. Madeleine n'est autre que Jean
+Valjean.
+
+Nous avons déjà regardé dans les profondeurs de cette conscience; le
+moment est venu d'y regarder encore. Nous ne le faisons pas sans émotion
+et sans tremblement. Il n'existe rien de plus terrifiant que cette sorte
+de contemplation. L'oeil de l'esprit ne peut trouver nulle part plus
+d'éblouissements ni plus de ténèbres que dans l'homme; il ne peut se
+fixer sur aucune chose qui soit plus redoutable, plus compliquée, plus
+mystérieuse et plus infinie. Il y a un spectacle plus grand que la mer,
+c'est le ciel; il y a un spectacle plus grand que le ciel, c'est
+l'intérieur de l'âme.
+
+Faire le poème de la conscience humaine, ne fût-ce qu'à propos d'un seul
+homme, ne fût-ce qu'à propos du plus infime des hommes, ce serait fondre
+toutes les épopées dans une épopée supérieure et définitive. La
+conscience, c'est le chaos des chimères, des convoitises et des
+tentatives, la fournaise des rêves, l'antre des idées dont on a honte;
+c'est le pandémonium des sophismes, c'est le champ de bataille des
+passions. À de certaines heures, pénétrez à travers la face livide d'un
+être humain qui réfléchit, et regardez derrière, regardez dans cette
+âme, regardez dans cette obscurité. Il y a là, sous le silence
+extérieur, des combats de géants comme dans Homère, des mêlées de
+dragons et d'hydres et des nuées de fantômes comme dans Milton, des
+spirales visionnaires comme chez Dante. Chose sombre que cet infini que
+tout homme porte en soi et auquel il mesure avec désespoir les volontés
+de son cerveau et les actions de sa vie!
+
+Alighieri rencontra un jour une sinistre porte devant laquelle il
+hésita. En voici une aussi devant nous, au seuil de laquelle nous
+hésitons. Entrons pourtant.
+
+Nous n'avons que peu de chose à ajouter à ce que le lecteur connaît déjà
+de ce qui était arrivé à Jean Valjean depuis l'aventure de
+Petit-Gervais. À partir de ce moment, on l'a vu, il fut un autre homme.
+Ce que l'évêque avait voulu faire de lui, il l'exécuta. Ce fut plus
+qu'une transformation, ce fut une transfiguration.
+
+Il réussit à disparaître, vendit l'argenterie de l'évêque, ne gardant
+que les flambeaux, comme souvenir, se glissa de ville en ville, traversa
+la France, vint à Montreuil-sur-mer, eut l'idée que nous avons dite,
+accomplit ce que nous avons raconté, parvint à se faire insaisissable et
+inaccessible, et désormais, établi à Montreuil-sur-mer, heureux de
+sentir sa conscience attristée par son passé et la première moitié de
+son existence démentie par la dernière, il vécut paisible, rassuré et
+espérant, n'ayant plus que deux pensées: cacher son nom, et sanctifier
+sa vie; échapper aux hommes, et revenir à Dieu.
+
+Ces deux pensées étaient si étroitement mêlées dans son esprit qu'elles
+n'en formaient qu'une seule; elles étaient toutes deux également
+absorbantes et impérieuses, et dominaient ses moindres actions.
+D'ordinaire elles étaient d'accord pour régler la conduite de sa vie;
+elles le tournaient vers l'ombre; elles le faisaient bienveillant et
+simple; elles lui conseillaient les mêmes choses. Quelquefois cependant
+il y avait conflit entre elles. Dans ce cas-là, on s'en souvient,
+l'homme que tout le pays de Montreuil-sur-mer appelait M. Madeleine ne
+balançait pas à sacrifier la première à la seconde, sa sécurité à sa
+vertu. Ainsi, en dépit de toute réserve et de toute prudence, il avait
+gardé les chandeliers de l'évêque, porté son deuil, appelé et interrogé
+tous les petits savoyards qui passaient, pris des renseignements sur les
+familles de Faverolles, et sauvé la vie au vieux Fauchelevent, malgré
+les inquiétantes insinuations de Javert. Il semblait, nous l'avons déjà
+remarqué, qu'il pensât, à l'exemple de tous ceux qui ont été sages,
+saints et justes, que son premier devoir n'était pas envers lui.
+
+Toutefois, il faut le dire, jamais rien de pareil ne s'était encore
+présenté. Jamais les deux idées qui gouvernaient le malheureux homme
+dont nous racontons les souffrances n'avaient engagé une lutte si
+sérieuse. Il le comprit confusément, mais profondément, dès les
+premières paroles que prononça Javert, en entrant dans son cabinet.
+
+Au moment où fut si étrangement articulé ce nom qu'il avait enseveli
+sous tant d'épaisseurs, il fut saisi de stupeur et comme enivré par la
+sinistre bizarrerie de sa destinée, et, à travers cette stupeur, il eut
+ce tressaillement qui précède les grandes secousses; il se courba comme
+un chêne à l'approche d'un orage, comme un soldat à l'approche d'un
+assaut. Il sentit venir sur sa tête des ombres pleines de foudres et
+d'éclairs. Tout en écoutant parler Javert, il eut une première pensée
+d'aller, de courir, de se dénoncer, de tirer ce Champmathieu de prison
+et de s'y mettre; cela fut douloureux et poignant comme une incision
+dans la chair vive, puis cela passa, et il se dit: «Voyons! voyons!» Il
+réprima ce premier mouvement généreux et recula devant l'héroïsme.
+
+Sans doute, il serait beau qu'après les saintes paroles de l'évêque,
+après tant d'années de repentir et d'abnégation, au milieu d'une
+pénitence admirablement commencée, cet homme, même en présence d'une si
+terrible conjoncture, n'eût pas bronché un instant et eût continué de
+marcher du même pas vers ce précipice ouvert au fond duquel était le
+ciel; cela serait beau, mais cela ne fut pas ainsi. Il faut bien que
+nous rendions compte des choses qui s'accomplissaient dans cette âme, et
+nous ne pouvons dire que ce qui y était. Ce qui l'emporta tout d'abord,
+ce fut l'instinct de la conservation; il rallia en hâte ses idées,
+étouffa ses émotions, considéra la présence de Javert, ce grand péril,
+ajourna toute résolution avec la fermeté de l'épouvante, s'étourdit sur
+ce qu'il y avait à faire, et reprit son calme comme un lutteur ramasse
+son bouclier.
+
+Le reste de la journée il fut dans cet état, un tourbillon au dedans,
+une tranquillité profonde au dehors; il ne prit que ce qu'on pourrait
+appeler «les mesures conservatoires». Tout était encore confus et se
+heurtait dans son cerveau; le trouble y était tel qu'il ne voyait
+distinctement la forme d'aucune idée; et lui-même n'aurait pu rien dire
+de lui-même, si ce n'est qu'il venait de recevoir un grand coup. Il se
+rendit comme d'habitude près du lit de douleur de Fantine et prolongea
+sa visite, par un instinct de bonté, se disant qu'il fallait agir ainsi
+et la bien recommander aux soeurs pour le cas où il arriverait qu'il eût
+à s'absenter. Il sentit vaguement qu'il faudrait peut-être aller à
+Arras, et, sans être le moins du monde décidé à ce voyage, il se dit
+qu'à l'abri de tout soupçon comme il l'était, il n'y avait point
+d'inconvénient à être témoin de ce qui se passerait, et il retint le
+tilbury de Scaufflaire, afin d'être préparé à tout événement.
+
+Il dîna avec assez d'appétit.
+
+Rentré dans sa chambre il se recueillit.
+
+Il examina la situation et la trouva inouïe; tellement inouïe qu'au
+milieu de sa rêverie, par je ne sais quelle impulsion d'anxiété presque
+inexplicable, il se leva de sa chaise et ferma sa porte au verrou. Il
+craignait qu'il n'entrât encore quelque chose. Il se barricadait contre
+le possible.
+
+Un moment après il souffla sa lumière. Elle le gênait.
+
+Il lui semblait qu'on pouvait le voir.
+
+Qui, on?
+
+Hélas! ce qu'il voulait mettre à la porte était entré; ce qu'il voulait
+aveugler, le regardait. Sa conscience.
+
+Sa conscience, c'est-à-dire Dieu.
+
+Pourtant, dans le premier moment, il se fit illusion; il eut un
+sentiment de sûreté et de solitude; le verrou tiré, il se crut
+imprenable; la chandelle éteinte, il se sentit invisible. Alors il prit
+possession de lui-même; il posa ses coudes sur la table, appuya la tête
+sur sa main, et se mit à songer dans les ténèbres.
+
+--Où en suis-je?--Est-ce que je ne rêve pas? Que m'a-t-on dit?--Est-il
+bien vrai que j'aie vu ce Javert et qu'il m'ait parlé ainsi?--Que peut
+être ce Champmathieu?--Il me ressemble donc?--Est-ce possible?--Quand
+je pense qu'hier j'étais si tranquille et si loin de me douter de
+rien!--Qu'est-ce que je faisais donc hier à pareille heure?--Qu'y a-t-il
+dans cet incident?--Comment se dénouera-t-il?--Que faire?
+
+Voilà dans quelle tourmente il était. Son cerveau avait perdu la force
+de retenir ses idées, elles passaient comme des ondes, et il prenait son
+front dans ses deux mains pour les arrêter.
+
+De ce tumulte qui bouleversait sa volonté et sa raison, et dont il
+cherchait à tirer une évidence et une résolution, rien ne se dégageait
+que l'angoisse.
+
+Sa tête était brûlante. Il alla à la fenêtre et l'ouvrit toute grande.
+Il n'y avait pas d'étoiles au ciel. Il revint s'asseoir près de la
+table.
+
+La première heure s'écoula ainsi.
+
+Peu à peu cependant des linéaments vagues commencèrent à se former et à
+se fixer dans sa méditation, et il put entrevoir avec la précision de la
+réalité, non l'ensemble de la situation, mais quelques détails.
+
+Il commença par reconnaître que, si extraordinaire et si critique que
+fût cette situation, il en était tout à fait le maître.
+
+Sa stupeur ne fit que s'en accroître.
+
+Indépendamment du but sévère et religieux que se proposaient ses
+actions, tout ce qu'il avait fait jusqu'à ce jour n'était autre chose
+qu'un trou qu'il creusait pour y enfouir son nom. Ce qu'il avait
+toujours le plus redouté, dans ses heures de repli sur lui-même, dans
+ses nuits d'insomnie, c'était d'entendre jamais prononcer ce nom; il se
+disait que ce serait là pour lui la fin de tout; que le jour où ce nom
+reparaîtrait, il ferait évanouir autour de lui sa vie nouvelle, et qui
+sait même peut-être? au dedans de lui sa nouvelle âme. Il frémissait de
+la seule pensée que c'était possible. Certes, si quelqu'un lui eût dit
+en ces moments-là qu'une heure viendrait où ce nom retentirait à son
+oreille, où ce hideux mot, Jean Valjean, sortirait tout à coup de la
+nuit et se dresserait devant lui, où cette lumière formidable faite pour
+dissiper le mystère dont il s'enveloppait resplendirait subitement sur
+sa tête; et que ce nom ne le menacerait pas, que cette lumière ne
+produirait qu'une obscurité plus épaisse, que ce voile déchiré
+accroîtrait le mystère; que ce tremblement de terre consoliderait son
+édifice, que ce prodigieux incident n'aurait d'autre résultat, si bon
+lui semblait, à lui, que de rendre son existence à la fois plus claire
+et plus impénétrable, et que, de sa confrontation avec le fantôme de
+Jean Valjean, le bon et digne bourgeois monsieur Madeleine sortirait
+plus honoré, plus paisible et plus respecté que jamais,--si quelqu'un
+lui eût dit cela, il eût hoché la tête et regardé ces paroles comme
+insensées. Eh bien! tout cela venait précisément d'arriver, tout cet
+entassement de l'impossible était un fait, et Dieu avait permis que ces
+choses folles devinssent des choses réelles!
+
+Sa rêverie continuait de s'éclaircir. Il se rendait de plus en plus
+compte de sa position. Il lui semblait qu'il venait de s'éveiller de je
+ne sais quel sommeil, et qu'il se trouvait glissant sur une pente au
+milieu de la nuit, debout, frissonnant, reculant en vain, sur le bord
+extrême d'un abîme. Il entrevoyait distinctement dans l'ombre un
+inconnu, un étranger, que la destinée prenait pour lui et poussait dans
+le gouffre à sa place. Il fallait, pour que le gouffre se refermât, que
+quelqu'un y tombât, lui ou l'autre.
+
+Il n'avait qu'à laisser faire.
+
+La clarté devint complète, et il s'avoua ceci:--Que sa place était vide
+aux galères, qu'il avait beau faire, qu'elle l'y attendait toujours, que
+le vol de Petit-Gervais l'y ramenait, que cette place vide l'attendrait
+et l'attirerait jusqu'à ce qu'il y fût, que cela était inévitable et
+fatal.--Et puis il se dit:--Qu'en ce moment il avait un remplaçant,
+qu'il paraissait qu'un nommé Champmathieu avait cette mauvaise chance,
+et que, quant à lui, présent désormais au bagne dans la personne de ce
+Champmathieu, présent dans la société sous le nom de M. Madeleine, il
+n'avait plus rien à redouter, pourvu qu'il n'empêchât pas les hommes de
+sceller sur la tête de ce Champmathieu cette pierre de l'infamie qui,
+comme la pierre du sépulcre, tombe une fois et ne se relève jamais.
+
+Tout cela était si violent et si étrange qu'il se fit soudain en lui
+cette espèce de mouvement indescriptible qu'aucun homme n'éprouve plus
+de deux ou trois fois dans sa vie, sorte de convulsion de la conscience
+qui remue tout ce que le coeur a de douteux, qui se compose d'ironie, de
+joie et de désespoir, et qu'on pourrait appeler un éclat de rire
+intérieur.
+
+Il ralluma brusquement sa bougie.
+
+--Eh bien quoi! se dit-il, de quoi est-ce que j'ai peur? qu'est-ce que
+j'ai à songer comme cela? Me voilà sauvé. Tout est fini. Je n'avais plus
+qu'une porte entr'ouverte par laquelle mon passé pouvait faire irruption
+dans ma vie; cette porte, la voilà murée! à jamais! Ce Javert qui me
+trouble depuis si longtemps, ce redoutable instinct qui semblait m'avoir
+deviné, qui m'avait deviné, pardieu! et qui me suivait partout, cet
+affreux chien de chasse toujours en arrêt sur moi, le voilà dérouté,
+occupé ailleurs, absolument dépisté! Il est satisfait désormais, il me
+laissera tranquille, il tient son Jean Valjean! Qui sait même, il est
+probable qu'il voudra quitter la ville! Et tout cela s'est fait sans
+moi! Et je n'y suis pour rien! Ah çà, mais! qu'est-ce qu'il y a de
+malheureux dans ceci? Des gens qui me verraient, parole d'honneur!
+croiraient qu'il m'est arrivé une catastrophe! Après tout, s'il y a du
+mal pour quelqu'un, ce n'est aucunement de ma faute. C'est la providence
+qui a tout fait. C'est qu'elle veut cela apparemment!
+
+Ai-je le droit de déranger ce qu'elle arrange? Qu'est-ce que je demande
+à présent? De quoi est-ce que je vais me mêler? Cela ne me regarde pas.
+Comment! je ne suis pas content! Mais qu'est-ce qu'il me faut donc? Le
+but auquel j'aspire depuis tant d'années, le songe de mes nuits, l'objet
+de mes prières au ciel, la sécurité, je l'atteins! C'est Dieu qui le
+veut. Je n'ai rien à faire contre la volonté de Dieu. Et pourquoi Dieu
+le veut-il? Pour que je continue ce que j'ai commencé, pour que je fasse
+le bien, pour que je sois un jour un grand et encourageant exemple, pour
+qu'il soit dit qu'il y a eu enfin un peu de bonheur attaché à cette
+pénitence que j'ai subie et à cette vertu où je suis revenu! Vraiment je
+ne comprends pas pourquoi j'ai eu peur tantôt d'entrer chez ce brave
+curé et de tout lui raconter comme à un confesseur, et de lui demander
+conseil, c'est évidemment là ce qu'il m'aurait dit. C'est décidé,
+laissons aller les choses! laissons faire le bon Dieu!
+
+Il se parlait ainsi dans les profondeurs de sa conscience, penché sur ce
+qu'on pourrait appeler son propre abîme. Il se leva de sa chaise, et se
+mit à marcher dans la chambre.--Allons, dit-il, n'y pensons plus. Voilà
+une résolution prise!--Mais il ne sentit aucune joie.
+
+Au contraire.
+
+On n'empêche pas plus la pensée de revenir à une idée que la mer de
+revenir à un rivage. Pour le matelot, cela s'appelle la marée; pour le
+coupable, cela s'appelle le remords. Dieu soulève l'âme comme l'océan.
+
+Au bout de peu d'instants, il eut beau faire, il reprit ce sombre
+dialogue dans lequel c'était lui qui parlait et lui qui écoutait, disant
+ce qu'il eût voulu taire, écoutant ce qu'il n'eût pas voulu entendre,
+cédant à cette puissance mystérieuse qui lui disait: pense! comme elle
+disait il y a deux mille ans à un autre condamné, marche!
+
+Avant d'aller plus loin et pour être pleinement compris, insistons sur
+une observation nécessaire.
+
+Il est certain qu'on se parle à soi-même, il n'est pas un être pensant
+qui ne l'ait éprouvé. On peut dire même que le verbe n'est jamais un
+plus magnifique mystère que lorsqu'il va, dans l'intérieur d'un homme,
+de la pensée à la conscience et qu'il retourne de la conscience à la
+pensée. C'est dans ce sens seulement qu'il faut entendre les mots
+souvent employés dans ce chapitre, il dit, il s'écria. On se dit, on se
+parle, on s'écrie en soi-même, sans que le silence extérieur soit rompu.
+Il y a un grand tumulte; tout parle en nous, excepté la bouche. Les
+réalités de l'âme, pour n'être point visibles et palpables, n'en sont
+pas moins des réalités.
+
+Il se demanda donc où il en était. Il s'interrogea sur cette «résolution
+prise». Il se confessa à lui-même que tout ce qu'il venait d'arranger
+dans son esprit était monstrueux, que «laisser aller les choses, laisser
+faire le bon Dieu», c'était tout simplement horrible. Laisser
+s'accomplir cette méprise de la destinée et des hommes, ne pas
+l'empêcher, s'y prêter par son silence, ne rien faire enfin, c'était
+faire tout! c'était le dernier degré de l'indignité hypocrite! c'était
+un crime bas, lâche, sournois, abject, hideux!
+
+Pour la première fois depuis huit années, le malheureux homme venait de
+sentir la saveur amère d'une mauvaise pensée et d'une mauvaise action.
+
+Il la recracha avec dégoût.
+
+Il continua de se questionner. Il se demanda sévèrement ce qu'il avait
+entendu par ceci: "Mon but est atteint!" Il se déclara que sa vie avait
+un but en effet. Mais quel but? cacher son nom? tromper la police?
+Était-ce pour une chose si petite qu'il avait fait tout ce qu'il avait
+fait? Est-ce qu'il n'avait pas un autre but, qui était le grand, qui
+était le vrai? Sauver, non sa personne, mais son âme. Redevenir honnête
+et bon. Être un juste! est-ce que ce n'était pas là surtout, là
+uniquement, ce qu'il avait toujours voulu, ce que l'évêque lui avait
+ordonné?--Fermer la porte à son passé? Mais il ne la fermait pas, grand
+Dieu! il la rouvrait en faisant une action infâme! mais il redevenait un
+voleur, et le plus odieux des voleurs! il volait à un autre son
+existence, sa vie, sa paix, sa place au soleil! il devenait un assassin!
+il tuait, il tuait moralement un misérable homme, il lui infligeait
+cette affreuse mort vivante, cette mort à ciel ouvert, qu'on appelle le
+bagne! Au contraire, se livrer, sauver cet homme frappé d'une si lugubre
+erreur, reprendre son nom, redevenir par devoir le forçat Jean Valjean,
+c'était là vraiment achever sa résurrection, et fermer à jamais l'enfer
+d'où il sortait! Y retomber en apparence, c'était en sortir en réalité!
+Il fallait faire cela! il n'avait rien fait s'il ne faisait pas cela!
+toute sa vie était inutile, toute sa pénitence était perdue, et il n'y
+avait plus qu'à dire: à quoi bon? Il sentait que l'évêque était là, que
+l'évêque était d'autant plus présent qu'il était mort, que l'évêque le
+regardait fixement, que désormais le maire Madeleine avec toutes ses
+vertus lui serait abominable, et que le galérien Jean Valjean serait
+admirable et pur devant lui. Que les hommes voyaient son masque, mais
+que l'évêque voyait sa face. Que les hommes voyaient sa vie, mais que
+l'évêque voyait sa conscience. Il fallait donc aller à Arras, délivrer
+le faux Jean Valjean, dénoncer le véritable! Hélas! c'était là le plus
+grand des sacrifices, la plus poignante des victoires, le dernier pas à
+franchir; mais il le fallait. Douloureuse destinée! il n'entrerait dans
+la sainteté aux yeux de Dieu que s'il rentrait dans l'infamie aux yeux
+des hommes!
+
+--Eh bien, dit-il, prenons ce parti! faisons notre devoir! sauvons cet
+homme!
+
+Il prononça ces paroles à haute voix, sans s'apercevoir qu'il parlait
+tout haut.
+
+Il prit ses livres, les vérifia et les mit en ordre. Il jeta au feu une
+liasse de créances qu'il avait sur de petits commerçants gênés. Il
+écrivit une lettre qu'il cacheta et sur l'enveloppe de laquelle on
+aurait pu lire, s'il y avait eu quelqu'un dans sa chambre en cet
+instant: _À Monsieur Laffitte, banquier, rue d'Artois, à Paris_.
+
+Il tira d'un secrétaire un portefeuille qui contenait quelques billets
+de banque et le passeport dont il s'était servi cette même année pour
+aller aux élections.
+
+Qui l'eût vu pendant qu'il accomplissait ces divers actes auxquels se
+mêlait une méditation si grave, ne se fût pas douté de ce qui se passait
+en lui. Seulement par moments ses lèvres remuaient; dans d'autres
+instants il relevait la tête et fixait son regard sur un point
+quelconque de la muraille, comme s'il y avait précisément là quelque
+chose qu'il voulait éclaircir ou interroger.
+
+La lettre à M. Laffitte terminée, il la mit dans sa poche ainsi que le
+portefeuille, et recommença à marcher.
+
+Sa rêverie n'avait point dévié. Il continuait de voir clairement son
+devoir écrit en lettres lumineuses qui flamboyaient devant ses yeux et
+se déplaçaient avec son regard:--_Va! nomme-toi! dénonce-toi!_
+
+Il voyait de même, et comme si elles se fussent mues devant lui avec des
+formes sensibles, les deux idées qui avaient été jusque-là la double
+règle de sa vie: cacher son nom, sanctifier son âme. Pour la première
+fois, elles lui apparaissaient absolument distinctes, et il voyait la
+différence qui les séparait. Il reconnaissait que l'une de ces idées
+était nécessairement bonne, tandis que l'autre pouvait devenir mauvaise;
+que celle-là était le dévouement et que celle-ci était la personnalité;
+que l'une disait: le _prochain_, et que l'autre disait: _moi_; que l'une
+venait de la lumière et que l'autre venait de la nuit.
+
+Elles se combattaient, il les voyait se combattre. À mesure qu'il
+songeait, elles avaient grandi devant l'oeil de son esprit; elles
+avaient maintenant des statures colossales; et il lui semblait qu'il
+voyait lutter au dedans de lui-même, dans cet infini dont nous parlions
+tout à l'heure, au milieu des obscurités et des lueurs, une déesse et
+une géante.
+
+Il était plein d'épouvante, mais il lui semblait que la bonne pensée
+l'emportait.
+
+Il sentait qu'il touchait à l'autre moment décisif de sa conscience et
+de sa destinée; que l'évêque avait marqué la première phase de sa vie
+nouvelle, et que ce Champmathieu en marquait la seconde. Après la grande
+crise, la grande épreuve.
+
+Cependant la fièvre, un instant apaisée, lui revenait peu à peu. Mille
+pensées le traversaient, mais elles continuaient de le fortifier dans sa
+résolution.
+
+Un moment il s'était dit:--qu'il prenait peut-être la chose trop
+vivement, qu'après tout ce Champmathieu n'était pas intéressant, qu'en
+somme il avait volé.
+
+Il se répondit:--Si cet homme a en effet volé quelques pommes, c'est un
+mois de prison. Il y a loin de là aux galères. Et qui sait même? a-t-il
+volé? est-ce prouvé? Le nom de Jean Valjean l'accable et semble
+dispenser de preuves. Les procureurs du roi n'agissent-ils pas
+habituellement ainsi? On le croit voleur, parce qu'on le sait forçat.
+
+Dans un autre instant, cette idée lui vint que, lorsqu'il se serait
+dénoncé, peut-être on considérerait l'héroïsme de son action, et sa vie
+honnête depuis sept ans, et ce qu'il avait fait pour le pays, et qu'on
+lui ferait grâce.
+
+Mais cette supposition s'évanouit bien vite, et il sourit amèrement en
+songeant que le vol des quarante sous à Petit-Gervais le faisait
+récidiviste, que cette affaire reparaîtrait certainement et, aux termes
+précis de la loi, le ferait passible des travaux forcés à perpétuité.
+
+Il se détourna de toute illusion, se détacha de plus en plus de la terre
+et chercha la consolation et la force ailleurs. Il se dit qu'il fallait
+faire son devoir; que peut-être même ne serait-il pas plus malheureux
+après avoir fait son devoir qu'après l'avoir éludé; que s'il _laissait
+faire_, s'il restait à Montreuil-sur-mer, sa considération, sa bonne
+renommée, ses bonnes oeuvres, la déférence, la vénération, sa charité,
+sa richesse, sa popularité, sa vertu, seraient assaisonnées d'un crime;
+et quel goût auraient toutes ces choses saintes liées à cette chose
+hideuse! tandis que, s'il accomplissait son sacrifice, au bagne, au
+poteau, au carcan, au bonnet vert, au travail sans relâche, à la honte
+sans pitié, il se mêlerait une idée céleste!
+
+Enfin il se dit qu'il y avait nécessité, que sa destinée était ainsi
+faite, qu'il n'était pas maître de déranger les arrangements d'en haut,
+que dans tous les cas il fallait choisir: ou la vertu au dehors et
+l'abomination au dedans, ou la sainteté au dedans et l'infamie au
+dehors.
+
+À remuer tant d'idées lugubres, son courage ne défaillait pas, mais son
+cerveau se fatiguait. Il commençait à penser malgré lui à d'autres
+choses, à des choses indifférentes. Ses artères battaient violemment
+dans ses tempes. Il allait et venait toujours. Minuit sonna d'abord à la
+paroisse, puis à la maison de ville. Il compta les douze coups aux deux
+horloges, et il compara le son des deux cloches. Il se rappela à cette
+occasion que quelques jours auparavant il avait vu chez un marchand de
+ferrailles une vieille cloche à vendre sur laquelle ce nom était écrit:
+_Antoine Albin de Romainville_.
+
+Il avait froid. Il alluma un peu de feu. Il ne songea pas à fermer la
+fenêtre.
+
+Cependant il était retombé dans sa stupeur. Il lui fallait faire un
+assez grand effort pour se rappeler à quoi il songeait avant que minuit
+sonnât. Il y parvint enfin.
+
+--Ah! oui, se dit-il, j'avais pris la résolution de me dénoncer.
+
+Et puis tout à coup il pensa à la Fantine.
+
+--Tiens! dit-il, et cette pauvre femme!
+
+Ici une crise nouvelle se déclara.
+
+Fantine, apparaissant brusquement dans sa rêverie, y fut comme un rayon
+d'une lumière inattendue. Il lui sembla que tout changeait d'aspect
+autour de lui, il s'écria:
+
+--Ah çà, mais! jusqu'ici je n'ai considéré que moi! je n'ai eu égard
+qu'à ma convenance! Il me convient de me taire ou de me
+dénoncer,--cacher ma personne ou sauver mon âme,--être un magistrat
+méprisable et respecté ou un galérien infâme et vénérable, c'est moi,
+c'est toujours moi, ce n'est que moi! Mais, mon Dieu, c'est de l'égoïsme
+tout cela! Ce sont des formes diverses de l'égoïsme, mais c'est de
+l'égoïsme! Si je songeais un peu aux autres? La première sainteté est de
+penser à autrui. Voyons, examinons. Moi excepté, moi effacé, moi oublié,
+qu'arrivera-t-il de tout ceci?--Si je me dénonce? on me prend. On lâche
+ce Champmathieu, on me remet aux galères, c'est bien. Et puis? Que se
+passe-t-il ici? Ah! ici, il y a un pays, une ville, des fabriques, une
+industrie, des ouvriers, des hommes, des femmes, des vieux grands-pères,
+des enfants, des pauvres gens! J'ai créé tout ceci, je fais vivre tout
+cela; partout où il y a une cheminée qui fume, c'est moi qui ai mis le
+tison dans le feu et la viande dans la marmite; j'ai fait l'aisance, la
+circulation, le crédit; avant moi il n'y avait rien; j'ai relevé,
+vivifié, animé, fécondé, stimulé, enrichi tout le pays; moi de moins,
+c'est l'âme de moins. Je m'ôte, tout meurt.--Et cette femme qui a tant
+souffert, qui a tant de mérites dans sa chute, dont j'ai causé sans le
+vouloir tout le malheur! Et cet enfant que je voulais aller chercher,
+que j'ai promis à la mère! Est-ce que je ne dois pas aussi quelque chose
+à cette femme, en réparation du mal que je lui ai fait? Si je disparais,
+qu'arrive-t-il? La mère meurt. L'enfant devient ce qu'il peut. Voilà ce
+qui se passe, si je me dénonce.--Si je ne me dénonce pas? Voyons, si je
+ne me dénonce pas? Après s'être fait cette question, il s'arrêta; il eut
+comme un moment d'hésitation et de tremblement; mais ce moment dura peu,
+et il se répondit avec calme:
+
+--Eh bien, cet homme va aux galères, c'est vrai, mais, que diable! il a
+volé! J'ai beau me dire qu'il n'a pas volé, il a volé! Moi, je reste
+ici, je continue. Dans dix ans j'aurai gagné dix millions, je les
+répands dans le pays, je n'ai rien à moi, qu'est-ce que cela me fait? Ce
+n'est pas pour moi ce que je fais! La prospérité de tous va croissant,
+les industries s'éveillent et s'excitent, les manufactures et les usines
+se multiplient, les familles, cent familles, mille familles! sont
+heureuses; la contrée se peuple; il naît des villages où il n'y a que
+des fermes, il naît des fermes où il n'y a rien; la misère disparaît, et
+avec la misère disparaissent la débauche, la prostitution, le vol, le
+meurtre, tous les vices, tous les crimes! Et cette pauvre mère élève son
+enfant! et voilà tout un pays riche et honnête! Ah çà, j'étais fou,
+j'étais absurde, qu'est-ce que je parlais donc de me dénoncer? Il faut
+faire attention, vraiment, et ne rien précipiter. Quoi! parce qu'il
+m'aura plu de faire le grand et le généreux,--c'est du mélodrame, après
+tout!--parce que je n'aurai songé qu'à moi, qu'à moi seul, quoi! pour
+sauver d'une punition peut-être un peu exagérée, mais juste au fond, on
+ne sait qui, un voleur, un drôle évidemment, il faudra que tout un pays
+périsse! il faudra qu'une pauvre femme crève à l'hôpital! qu'une pauvre
+petite fille crève sur le pavé! comme des chiens! Ah! mais c'est
+abominable! Sans même que la mère ait revu son enfant! sans que l'enfant
+ait presque connu sa mère! Et tout ça pour ce vieux gredin de voleur de
+pommes qui, à coup sûr, a mérité les galères pour autre chose, si ce
+n'est pour cela! Beaux scrupules qui sauvent un coupable et qui
+sacrifient des innocents, qui sauvent un vieux vagabond, lequel n'a plus
+que quelques années à vivre au bout du compte et ne sera guère plus
+malheureux au bagne que dans sa masure, et qui sacrifient toute une
+population, mères, femmes, enfants! Cette pauvre petite Cosette qui n'a
+que moi au monde et qui est sans doute en ce moment toute bleue de froid
+dans le bouge de ces Thénardier! Voilà encore des canailles ceux-là! Et
+je manquerais à mes devoirs envers tous ces pauvres êtres! Et je m'en
+irais me dénoncer! Et je ferais cette inepte sottise! Mettons tout au
+pis. Supposons qu'il y ait une mauvaise action pour moi dans ceci et que
+ma conscience me la reproche un jour, accepter, pour le bien d'autrui,
+ces reproches qui ne chargent que moi, cette mauvaise action qui ne
+compromet que mon âme, c'est là qu'est le dévouement, c'est là qu'est la
+vertu.
+
+Il se leva, il se remit à marcher. Cette fois il lui semblait qu'il
+était content. On ne trouve les diamants que dans les ténèbres de la
+terre; on ne trouve les vérités que dans les profondeurs de la pensée.
+Il lui semblait qu'après être descendu dans ces profondeurs, après avoir
+longtemps tâtonné au plus noir de ces ténèbres, il venait enfin de
+trouver un de ces diamants, une de ces vérités, et qu'il la tenait dans
+sa main; et il s'éblouissait à la regarder.
+
+--Oui, pensa-t-il, c'est cela. Je suis dans le vrai. J'ai la solution.
+Il faut finir par s'en tenir à quelque chose. Mon parti est pris.
+Laissons faire! Ne vacillons plus, ne reculons plus. Ceci est dans
+l'intérêt de tous, non dans le mien. Je suis Madeleine, je reste
+Madeleine. Malheur à celui qui est Jean Valjean! Ce n'est plus moi. Je
+ne connais pas cet homme, je ne sais plus ce que c'est, s'il se trouve
+que quelqu'un est Jean Valjean à cette heure, qu'il s'arrange! cela ne
+me regarde pas. C'est un nom de fatalité qui flotte dans la nuit, s'il
+s'arrête et s'abat sur une tête, tant pis pour elle!
+
+Il se regarda dans le petit miroir qui était sur sa cheminée, et dit:
+
+--Tiens! cela m'a soulagé de prendre une résolution! Je suis tout autre
+à présent.
+
+Il marcha encore quelques pas, puis il s'arrêta court:
+
+--Allons! dit-il, il ne faut hésiter devant aucune des conséquences de
+la résolution prise. Il y a encore des fils qui m'attachent à ce Jean
+Valjean. Il faut les briser! Il y a ici, dans cette chambre même, des
+objets qui m'accuseraient, des choses muettes qui seraient des témoins,
+c'est dit, il faut que tout cela disparaisse.
+
+Il fouilla dans sa poche, en tira sa bourse, l'ouvrit, et y prit une
+petite clef.
+
+Il introduisit cette clef dans une serrure dont on voyait à peine le
+trou, perdu qu'il était dans les nuances les plus sombres du dessin qui
+couvrait le papier collé sur le mur. Une cachette s'ouvrit, une espèce
+de fausse armoire ménagée entre l'angle de la muraille et le manteau de
+la cheminée. Il n'y avait dans cette cachette que quelques guenilles, un
+sarrau de toile bleue, un vieux pantalon, un vieux havresac, et un gros
+bâton d'épine ferré aux deux bouts. Ceux qui avaient vu Jean Valjean à
+l'époque où il traversait Digne, en octobre 1815, eussent aisément
+reconnu toutes les pièces de ce misérable accoutrement.
+
+Il les avait conservées comme il avait conservé les chandeliers
+d'argent, pour se rappeler toujours son point de départ. Seulement il
+cachait ceci qui venait du bagne, et il laissait voir les flambeaux qui
+venaient de l'évêque.
+
+Il jeta un regard furtif vers la porte, comme s'il eût craint qu'elle ne
+s'ouvrît malgré le verrou qui la fermait; puis d'un mouvement vif et
+brusque et d'une seule brassée, sans même donner un coup d'oeil à ces
+choses qu'il avait si religieusement et si périlleusement gardées
+pendant tant d'années, il prit tout, haillons, bâton, havresac, et jeta
+tout au feu. Il referma la fausse armoire, et, redoublant de
+précautions, désormais inutiles puisqu'elle était vide, en cacha la
+porte derrière un gros meuble qu'il y poussa.
+
+Au bout de quelques secondes, la chambre et le mur d'en face furent
+éclairés d'une grande réverbération rouge et tremblante. Tout brûlait.
+Le bâton d'épine pétillait et jetait des étincelles jusqu'au milieu de
+la chambre.
+
+Le havresac, en se consumant avec d'affreux chiffons qu'il contenait,
+avait mis à nu quelque chose qui brillait dans la cendre. En se
+penchant, on eût aisément reconnu une pièce d'argent. Sans doute la
+pièce de quarante sous volée au petit savoyard.
+
+Lui ne regardait pas le feu et marchait, allant et venant toujours du
+même pas.
+
+Tout à coup ses yeux tombèrent sur les deux flambeaux d'argent que la
+réverbération faisait reluire vaguement sur la cheminée.
+
+--Tiens! pensa-t-il, tout Jean Valjean est encore là-dedans. Il faut
+aussi détruire cela.
+
+Il prit les deux flambeaux.
+
+Il y avait assez de feu pour qu'on pût les déformer promptement et en
+faire une sorte de lingot méconnaissable.
+
+Il se pencha sur le foyer et s'y chauffa un instant. Il eut un vrai
+bien-être.--La bonne chaleur! dit-il.
+
+Il remua le brasier avec un des deux chandeliers. Une minute de plus, et
+ils étaient dans le feu. En ce moment il lui sembla qu'il entendait une
+voix qui criait au dedans de lui:
+
+--Jean Valjean! Jean Valjean!
+
+Ses cheveux se dressèrent, il devint comme un homme qui écoute une chose
+terrible.
+
+--Oui, c'est cela, achève! disait la voix. Complète ce que tu fais!
+détruis ces flambeaux! anéantis ce souvenir! oublie l'évêque! oublie
+tout! perds ce Champmathieu! va, c'est bien. Applaudis-toi! Ainsi, c'est
+convenu, c'est résolu, c'est dit, voilà un homme, voilà un vieillard qui
+ne sait ce qu'on lui veut, qui n'a rien fait peut-être, un innocent,
+dont ton nom fait tout le malheur, sur qui ton nom pèse comme un crime,
+qui va être pris pour toi, qui va être condamné, qui va finir ses jours
+dans l'abjection et dans l'horreur! c'est bien. Sois honnête homme, toi.
+Reste monsieur le maire, reste honorable et honoré, enrichis la ville,
+nourris des indigents, élève des orphelins, vis heureux, vertueux et
+admiré, et pendant ce temps-là, pendant que tu seras ici dans la joie et
+dans la lumière, il y aura quelqu'un qui aura ta casaque rouge, qui
+portera ton nom dans l'ignominie et qui traînera ta chaîne au bagne!
+Oui, c'est bien arrangé ainsi! Ah! misérable!
+
+La sueur lui coulait du front. Il attachait sur les flambeaux un oeil
+hagard. Cependant ce qui parlait en lui n'avait pas fini. La voix
+continuait:
+
+--Jean Valjean! il y aura autour de toi beaucoup de voix qui feront un
+grand bruit, qui parleront bien haut, et qui te béniront, et une seule
+que personne n'entendra et qui te maudira dans les ténèbres. Eh bien!
+écoute, infâme! toutes ces bénédictions retomberont avant d'arriver au
+ciel, et il n'y aura que la malédiction qui montera jusqu'à Dieu! Cette
+voix, d'abord toute faible et qui s'était élevée du plus obscur de sa
+conscience, était devenue par degrés éclatante et formidable, et il
+l'entendait maintenant à son oreille. Il lui semblait qu'elle était
+sortie de lui-même et qu'elle parlait à présent en dehors de lui. Il
+crut entendre les dernières paroles si distinctement qu'il regarda dans
+la chambre avec une sorte de terreur.
+
+--Y a-t-il quelqu'un ici? demanda-t-il à haute voix, et tout égaré.
+
+Puis il reprit avec un rire qui ressemblait au rire d'un idiot:
+
+--Que je suis bête! il ne peut y avoir personne.
+
+Il y avait quelqu'un; mais celui qui y était n'était pas de ceux que
+l'oeil humain peut voir.
+
+Il posa les flambeaux sur la cheminée.
+
+Alors il reprit cette marche monotone et lugubre qui troublait dans ses
+rêves et réveillait en sursaut l'homme endormi au-dessous de lui.
+
+Cette marche le soulageait et l'enivrait en même temps. Il semble que
+parfois dans les occasions suprêmes on se remue pour demander conseil à
+tout ce qu'on peut rencontrer en se déplaçant. Au bout de quelques
+instants il ne savait plus où il en était.
+
+Il reculait maintenant avec une égale épouvante devant les deux
+résolutions qu'il avait prises tour à tour. Les deux idées qui le
+conseillaient lui paraissaient aussi funestes l'une que l'autre.--Quelle
+fatalité! quelle rencontre que ce Champmathieu pris pour lui! Être
+précipité justement par le moyen que la providence paraissait d'abord
+avoir employé pour l'affermir!
+
+Il y eut un moment où il considéra l'avenir. Se dénoncer, grand Dieu! se
+livrer! Il envisagea avec un immense désespoir tout ce qu'il faudrait
+quitter, tout ce qu'il faudrait reprendre. Il faudrait donc dire adieu à
+cette existence si bonne, si pure, si radieuse, à ce respect de tous, à
+l'honneur, à la liberté! Il n'irait plus se promener dans les champs, il
+n'entendrait plus chanter les oiseaux au mois de mai, il ne ferait plus
+l'aumône aux petits enfants! Il ne sentirait plus la douceur des regards
+de reconnaissance et d'amour fixés sur lui! Il quitterait cette maison
+qu'il avait bâtie, cette chambre, cette petite chambre! Tout lui
+paraissait charmant à cette heure. Il ne lirait plus dans ces livres, il
+n'écrirait plus sur cette petite table de bois blanc! Sa vieille
+portière, la seule servante qu'il eût, ne lui monterait plus son café le
+matin. Grand Dieu! au lieu de cela, la chiourme, le carcan, la veste
+rouge, la chaîne au pied, la fatigue, le cachot, le lit de camp, toutes
+ces horreurs connues! À son âge, après avoir été ce qu'il était! Si
+encore il était jeune! Mais, vieux, être tutoyé par le premier venu,
+être fouillé par le garde-chiourme, recevoir le coup de bâton de
+l'argousin! avoir les pieds nus dans des souliers ferrés! tendre matin
+et soir sa jambe au marteau du rondier qui visite la manille! subir la
+curiosité des étrangers auxquels on dirait: _Celui-là, c'est le fameux
+Jean Valjean, qui a été maire à Montreuil-sur-mer_! Le soir, ruisselant
+de sueur, accablé de lassitude, le bonnet vert sur les yeux, remonter
+deux à deux, sous le fouet du sergent, l'escalier-échelle du bagne
+flottant! Oh! quelle misère! La destinée peut-elle donc être méchante
+comme un être intelligent et devenir monstrueuse comme le coeur humain!
+
+Et, quoi qu'il fît, il retombait toujours sur ce poignant dilemme qui
+était au fond de sa rêverie:--rester dans le paradis, et y devenir
+démon! rentrer dans l'enfer, et y devenir ange!
+
+Que faire, grand Dieu! que faire?
+
+La tourmente dont il était sorti avec tant de peine se déchaîna de
+nouveau en lui. Ses idées recommencèrent à se mêler. Elles prirent ce je
+ne sais quoi de stupéfié et de machinal qui est propre au désespoir. Ce
+nom de Romainville lui revenait sans cesse à l'esprit avec deux vers
+d'une chanson qu'il avait entendue autrefois. Il songeait que
+Romainville est un petit bois près Paris où les jeunes gens amoureux
+vont cueillir des lilas au mois d'avril.
+
+Il chancelait au dehors comme au dedans. Il marchait comme un petit
+enfant qu'on laisse aller seul.
+
+À de certains moments, luttant contre sa lassitude, il faisait effort
+pour ressaisir son intelligence. Il tâchait de se poser une dernière
+fois, et définitivement, le problème sur lequel il était en quelque
+sorte tombé d'épuisement. Faut-il se dénoncer? Faut-il se taire?--Il ne
+réussissait à rien voir de distinct. Les vagues aspects de tous les
+raisonnements ébauchés par sa rêverie tremblaient et se dissipaient l'un
+après l'autre en fumée. Seulement il sentait que, à quelque parti qu'il
+s'arrêtât, nécessairement, et sans qu'il fût possible d'y échapper,
+quelque chose de lui allait mourir; qu'il entrait dans un sépulcre à
+droite comme à gauche; qu'il accomplissait une agonie, l'agonie de son
+bonheur ou l'agonie de sa vertu.
+
+Hélas! toutes ses irrésolutions l'avaient repris. Il n'était pas plus
+avancé qu'au commencement.
+
+Ainsi se débattait sous l'angoisse cette malheureuse âme. Dix-huit cents
+ans avant cet homme infortuné, l'être mystérieux, en qui se résument
+toutes les saintetés et toutes les souffrances de l'humanité, avait
+aussi lui, pendant que les oliviers frémissaient au vent farouche de
+l'infini, longtemps écarté de la main l'effrayant calice qui lui
+apparaissait ruisselant d'ombre et débordant de ténèbres dans des
+profondeurs pleines d'étoiles.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+Formes que prend la souffrance pendant le sommeil
+
+
+Trois heures du matin venaient de sonner, et il y avait cinq heures
+qu'il marchait ainsi, presque sans interruption lorsqu'il se laissa
+tomber sur sa chaise.
+
+Il s'y endormit et fit un rêve.
+
+Ce rêve, comme la plupart des rêves, ne se rapportait à la situation que
+par je ne sais quoi de funeste et de poignant, mais il lui fit
+impression. Ce cauchemar le frappa tellement que plus tard il l'a écrit.
+C'est un des papiers écrits de sa main qu'il a laissés. Nous croyons
+devoir transcrire ici cette chose textuellement.
+
+Quel que soit ce rêve, l'histoire de cette nuit serait incomplète si
+nous l'omettions. C'est la sombre aventure d'une âme malade.
+
+Le voici. Sur l'enveloppe nous trouvons cette ligne écrite: _Le rêve que
+j'ai eu cette nuit-là._
+
+«J'étais dans une campagne. Une grande campagne triste où il n'y avait
+pas d'herbe. Il ne me semblait pas qu'il fît jour ni qu'il fît nuit.
+
+«Je me promenais avec mon frère, le frère de mes années d'enfance, ce
+frère auquel je dois dire que je ne pense jamais et dont je ne me
+souviens presque plus.
+
+«Nous causions, et nous rencontrions des passants. Nous parlions d'une
+voisine que nous avions eue autrefois, et qui, depuis qu'elle demeurait
+sur la rue, travaillait la fenêtre toujours ouverte. Tout en causant,
+nous avions froid à cause de cette fenêtre ouverte.
+
+«Il n'y avait pas d'arbres dans la campagne.
+
+«Nous vîmes un homme qui passa près de nous. C'était un homme tout nu,
+couleur de cendre, monté sur un cheval couleur de terre. L'homme n'avait
+pas de cheveux; on voyait son crâne et des veines sur son crâne. Il
+tenait à la main une baguette qui était souple comme un sarment de vigne
+et lourde comme du fer. Ce cavalier passa et ne nous dit rien.
+
+«Mon frère me dit: Prenons par le chemin creux.
+
+«Il y avait un chemin creux où l'on ne voyait pas une broussaille ni un
+brin de mousse. Tout était couleur de terre, même le ciel. Au bout de
+quelques pas, on ne me répondit plus quand je parlais. Je m'aperçus que
+mon frère n'était plus avec moi.
+
+«J'entrai dans un village que je vis. Je songeai que ce devait être là
+Romainville (pourquoi Romainville?).
+
+«La première rue où j'entrai était déserte. J'entrai dans une seconde
+rue. Derrière l'angle que faisaient les deux rues, il y avait un homme
+debout contre le mur. Je dis à cet homme:--Quel est ce pays? où suis-je?
+L'homme ne répondit pas. Je vis la porte d'une maison ouverte, j'y
+entrai.
+
+«La première chambre était déserte. J'entrai dans la seconde. Derrière
+la porte de cette chambre, il y avait un homme debout contre le mur. Je
+demandai à cet homme:--À qui est cette maison? où suis-je? L'homme ne
+répondit pas. La maison avait un jardin.
+
+«Je sortis de la maison et j'entrai dans le jardin. Le jardin était
+désert. Derrière le premier arbre, je trouvai un homme qui se tenait
+debout. Je dis à cet homme:--Quel est ce jardin? où suis-je? L'homme ne
+répondit pas.
+
+«J'errai dans le village, et je m'aperçus que c'était une ville. Toutes
+les rues étaient désertes, toutes les portes étaient ouvertes. Aucun
+être vivant ne passait dans les rues, ne marchait dans les chambres ou
+ne se promenait dans les jardins. Mais il y avait derrière chaque angle
+de mur, derrière chaque porte, derrière chaque arbre, un homme debout
+qui se taisait. On n'en voyait jamais qu'un à la fois. Ces hommes me
+regardaient passer.
+
+«Je sortis de la ville et je me mis à marcher dans les champs.
+
+«Au bout de quelque temps, je me retournai, et je vis une grande foule
+qui venait derrière moi. Je reconnus tous les hommes que j'avais vus
+dans la ville. Ils avaient des têtes étranges. Ils ne semblaient pas se
+hâter, et cependant ils marchaient plus vite que moi. Ils ne faisaient
+aucun bruit en marchant. En un instant, cette foule me rejoignit et
+m'entoura. Les visages de ces hommes étaient couleur de terre.
+
+«Alors le premier que j'avais vu et questionné en entrant dans la ville
+me dit:--Où allez-vous? Est-ce que vous ne savez pas que vous êtes mort
+depuis longtemps?
+
+«J'ouvris la bouche pour répondre, et je m'aperçus qu'il n'y avait
+personne autour de moi.»
+
+Il se réveilla. Il était glacé. Un vent qui était froid comme le vent du
+matin faisait tourner dans leurs gonds les châssis de la croisée restée
+ouverte. Le feu s'était éteint. La bougie touchait à sa fin. Il était
+encore nuit noire.
+
+Il se leva, il alla à la fenêtre. Il n'y avait toujours pas d'étoiles au
+ciel.
+
+De sa fenêtre on voyait la cour de la maison et la rue. Un bruit sec et
+dur qui résonna tout à coup sur le sol lui fit baisser les yeux.
+
+Il vit au-dessous de lui deux étoiles rouges dont les rayons
+s'allongeaient et se raccourcissaient bizarrement dans l'ombre.
+
+Comme sa pensée était encore à demi submergée dans la brume des
+rêves.--tiens! songea-t-il, il n'y en a pas dans le ciel. Elles sont sur
+la terre maintenant.
+
+Cependant ce trouble se dissipa, un second bruit pareil au premier
+acheva de le réveiller; il regarda, et il reconnut que ces deux étoiles
+étaient les lanternes d'une voiture. À la clarté qu'elles jetaient, il
+put distinguer la forme de cette voiture. C'était un tilbury attelé d'un
+petit cheval blanc. Le bruit qu'il avait entendu, c'étaient les coups de
+pied du cheval sur le pavé.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cette voiture? se dit-il. Qui est-ce qui vient
+donc si matin? En ce moment on frappa un petit coup à la porte de sa
+chambre.
+
+Il frissonna de la tête aux pieds, et cria d'une voix terrible:
+
+--Qui est là?
+
+Quelqu'un répondit:
+
+--Moi, monsieur le maire.
+
+Il reconnut la voix de la vieille femme, sa portière.
+
+--Eh bien, reprit-il, qu'est-ce que c'est?
+
+--Monsieur le maire, il est tout à l'heure cinq heures du matin.
+
+--Qu'est-ce que cela me fait?
+
+--Monsieur le maire, c'est le cabriolet.
+
+--Quel cabriolet?
+
+--Le tilbury.
+
+--Quel tilbury?
+
+--Est-ce que monsieur le maire n'a pas fait demander un tilbury?
+
+--Non, dit-il.
+
+--Le cocher dit qu'il vient chercher monsieur le maire.
+
+--Quel cocher?
+
+--Le cocher de M. Scaufflaire.
+
+--M. Scaufflaire?
+
+Ce nom le fit tressaillir comme si un éclair lui eût passé devant la
+face.
+
+--Ah! oui! reprit-il, M. Scaufflaire.
+
+Si la vieille femme l'eût pu voir en ce moment, elle eût été épouvantée.
+
+Il se fit un assez long silence. Il examinait d'un air stupide la flamme
+de la bougie et prenait autour de la mèche de la cire brûlante qu'il
+roulait dans ses doigts.
+
+La vieille attendait. Elle se hasarda pourtant à élever encore la voix:
+
+--Monsieur le maire, que faut-il que je réponde?
+
+--Dites que c'est bien, et que je descends.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Bâtons dans les roues
+
+
+Le service des postes d'Arras à Montreuil-sur-mer se faisait encore à
+cette époque par de petites malles du temps de l'empire. Ces malles
+étaient des cabriolets à deux roues, tapissés de cuir fauve au dedans,
+suspendus sur des ressorts à pompe, et n'ayant que deux places, l'une
+pour le courrier, l'autre pour le voyageur. Les roues étaient armées de
+ces longs moyeux offensifs qui tiennent les autres voitures à distance
+et qu'on voit encore sur les routes d'Allemagne. Le coffre aux dépêches,
+immense boîte oblongue, était placé derrière le cabriolet et faisait
+corps avec lui. Ce coffre était peint en noir et le cabriolet en jaune.
+
+Ces voitures, auxquelles rien ne ressemble aujourd'hui, avaient je ne
+sais quoi de difforme et de bossu, et, quand on les voyait passer de
+loin et ramper dans quelque route à l'horizon, elles ressemblaient à ces
+insectes qu'on appelle, je crois, termites, et qui, avec un petit
+corsage, traînent un gros arrière-train. Elles allaient, du reste, fort
+vite. La malle partie d'Arras toutes les nuits à une heure, après le
+passage du courrier de Paris, arrivait à Montreuil-sur-mer un peu avant
+cinq heures du matin.
+
+Cette nuit-là, la malle qui descendait à Montreuil-sur-mer par la route
+de Hesdin accrocha, au tournant d'une rue, au moment où elle entrait
+dans la ville, un petit tilbury attelé d'un cheval blanc, qui venait en
+sens inverse et dans lequel il n'y avait qu'une personne, un homme
+enveloppé d'un manteau. La roue du tilbury reçut un choc assez rude. Le
+courrier cria à cet homme d'arrêter, mais le voyageur n'écouta pas, et
+continua sa route au grand trot.
+
+--Voilà un homme diablement pressé! dit le courrier.
+
+L'homme qui se hâtait ainsi, c'est celui que nous venons de voir se
+débattre dans des convulsions dignes à coup sûr de pitié.
+
+Où allait-il? Il n'eût pu le dire. Pourquoi se hâtait-il? Il ne savait.
+Il allait au hasard devant lui. Où? À Arras sans doute; mais il allait
+peut-être ailleurs aussi. Par moments il le sentait, et il tressaillait.
+
+Il s'enfonçait dans cette nuit comme dans un gouffre. Quelque chose le
+poussait, quelque chose l'attirait. Ce qui se passait en lui, personne
+ne pourrait le dire, tous le comprendront. Quel homme n'est entré, au
+moins une fois en sa vie, dans cette obscure caverne de l'inconnu?
+
+Du reste il n'avait rien résolu, rien décidé, rien arrêté, rien fait.
+Aucun des actes de sa conscience n'avait été définitif. Il était plus
+que jamais comme au premier moment. Pourquoi allait-il à Arras?
+
+Il se répétait ce qu'il s'était déjà dit en retenant le cabriolet de
+Scaufflaire,--que, quel que dût être le résultat, il n'y avait aucun
+inconvénient à voir de ses yeux, à juger les choses par lui-même;--que
+cela même était prudent, qu'il fallait savoir ce qui se passerait; qu'on
+ne pouvait rien décider sans avoir observé et scruté;--que de loin on se
+faisait des montagnes de tout; qu'au bout du compte, lorsqu'il aurait vu
+ce Champmathieu, quelque misérable, sa conscience serait probablement
+fort soulagée de le laisser aller au bagne à sa place;--qu'à la vérité
+il y aurait là Javert, et ce Brevet, ce Chenildieu, ce Cochepaille,
+anciens forçats qui l'avaient connu; mais qu'à coup sûr ils ne le
+reconnaîtraient pas;--bah! quelle idée!--que Javert en était à cent
+lieues;--que toutes les conjectures et toutes les suppositions étaient
+fixées sur ce Champmathieu, et que rien n'est entêté comme les
+suppositions et les conjectures;--qu'il n'y avait donc aucun danger. Que
+sans doute c'était un moment noir, mais qu'il en sortirait;--qu'après
+tout il tenait sa destinée, si mauvaise qu'elle voulût être, dans sa
+main;--qu'il en était le maître. Il se cramponnait à cette pensée.
+
+Au fond, pour tout dire, il eût mieux aimé ne point aller à Arras.
+
+Cependant il y allait.
+
+Tout en songeant, il fouettait le cheval, lequel trottait de ce bon trot
+réglé et sûr qui fait deux lieues et demie à l'heure.
+
+À mesure que le cabriolet avançait, il sentait quelque chose en lui qui
+reculait.
+
+Au point du jour il était en rase campagne; la ville de
+Montreuil-sur-mer était assez loin derrière lui. Il regarda l'horizon
+blanchir; il regarda, sans les voir, passer devant ses yeux toutes les
+froides figures d'une aube d'hiver. Le matin a ses spectres comme le
+soir. Il ne les voyait pas, mais, à son insu, et par une sorte de
+pénétration presque physique, ces noires silhouettes d'arbres et de
+collines ajoutaient à l'état violent de son âme je ne sais quoi de morne
+et de sinistre.
+
+Chaque fois qu'il passait devant une de ces maisons isolées qui côtoient
+parfois les routes, il se disait: il y a pourtant là-dedans des gens qui
+dorment!
+
+Le trot du cheval, les grelots du harnais, les roues sur le pavé,
+faisaient un bruit doux et monotone. Ces choses-là sont charmantes quand
+on est joyeux et lugubres quand on est triste. Il était grand jour
+lorsqu'il arriva à Hesdin. Il s'arrêta devant une auberge pour laisser
+souffler le cheval et lui faire donner l'avoine.
+
+Ce cheval était, comme l'avait dit Scaufflaire, de cette petite race du
+Boulonnais qui a trop de tête, trop de ventre et pas assez d'encolure,
+mais qui a le poitrail ouvert, la croupe large, la jambe sèche et fine
+et le pied solide; race laide, mais robuste et saine. L'excellente bête
+avait fait cinq lieues en deux heures et n'avait pas une goutte de sueur
+sur la croupe.
+
+Il n'était pas descendu du tilbury. Le garçon d'écurie qui apportait
+l'avoine se baissa tout à coup et examina la roue de gauche.
+
+--Allez-vous loin comme cela? dit cet homme.
+
+Il répondit, presque sans sortir de sa rêverie:
+
+--Pourquoi?
+
+--Venez-vous de loin? reprit le garçon.
+
+--De cinq lieues d'ici.
+
+--Ah!
+
+--Pourquoi dites-vous: ah?
+
+Le garçon se pencha de nouveau, resta un moment silencieux, l'oeil fixé
+sur la roue, puis se redressa en disant:
+
+--C'est que voilà une roue qui vient de faire cinq lieues, c'est
+possible, mais qui à coup sûr ne fera pas maintenant un quart de lieue.
+
+Il sauta à bas du tilbury.
+
+--Que dites-vous là, mon ami?
+
+--Je dis que c'est un miracle que vous ayez fait cinq lieues sans
+rouler, vous et votre cheval, dans quelque fossé de la grande route.
+Regardez plutôt.
+
+La roue en effet était gravement endommagée. Le choc de la malle-poste
+avait fendu deux rayons et labouré le moyeu dont l'écrou ne tenait plus.
+
+--Mon ami, dit-il au garçon d'écurie, il y a un charron ici?
+
+--Sans doute, monsieur.
+
+--Rendez-moi le service de l'aller chercher.
+
+--Il est là, à deux pas. Hé! maître Bourgaillard!
+
+Maître Bourgaillard, le charron, était sur le seuil de sa porte. Il vint
+examiner la roue et fit la grimace d'un chirurgien qui considère une
+jambe cassée.
+
+--Pouvez-vous raccommoder cette roue sur-le-champ?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Quand pourrai-je repartir?
+
+--Demain.
+
+--Demain!
+
+--Il y a une grande journée d'ouvrage. Est-ce que monsieur est pressé?
+
+--Très pressé. Il faut que je reparte dans une heure au plus tard.
+
+--Impossible, monsieur.
+
+--Je payerai tout ce qu'on voudra.
+
+--Impossible.
+
+--Eh bien! dans deux heures.
+
+--Impossible pour aujourd'hui. Il faut refaire deux rais et un moyeu.
+Monsieur ne pourra repartir avant demain.
+
+--L'affaire que j'ai ne peut attendre à demain. Si, au lieu de
+raccommoder cette roue, on la remplaçait?
+
+--Comment cela?
+
+--Vous êtes charron?
+
+--Sans doute, monsieur.
+
+--Est-ce que vous n'auriez pas une roue à me vendre? Je pourrais
+repartir tout de suite.
+
+--Une roue de rechange?
+
+--Oui.
+
+--Je n'ai pas une roue toute faite pour votre cabriolet. Deux roues font
+la paire. Deux roues ne vont pas ensemble au hasard.
+
+--En ce cas, vendez-moi une paire de roues.
+
+--Monsieur, toutes les roues ne vont pas à tous les essieux.
+
+--Essayez toujours.
+
+--C'est inutile, monsieur. Je n'ai à vendre que des roues de charrette.
+Nous sommes un petit pays ici.
+
+--Auriez-vous un cabriolet à me louer?
+
+Le maître charron, du premier coup d'oeil, avait reconnu que le tilbury
+était une voiture de louage. Il haussa les épaules.
+
+--Vous les arrangez bien, les cabriolets qu'on vous loue! j'en aurais un
+que je ne vous le louerais pas.
+
+--Eh bien, à me vendre?
+
+--Je n'en ai pas.
+
+--Quoi! pas une carriole? Je ne suis pas difficile, comme vous voyez.
+
+--Nous sommes un petit pays. J'ai bien là sous la remise, ajouta le
+charron, une vieille calèche qui est à un bourgeois de la ville qui me
+l'a donnée en garde et qui s'en sert tous les trente-six du mois. Je
+vous la louerais bien, qu'est-ce que cela me fait? mais il ne faudrait
+pas que le bourgeois la vît passer; et puis, c'est une calèche, il
+faudrait deux chevaux.
+
+--Je prendrai des chevaux de poste.
+
+--Où va monsieur?
+
+--À Arras.
+
+--Et monsieur veut arriver aujourd'hui?
+
+--Mais oui.
+
+--En prenant des chevaux de poste?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Est-il égal à monsieur d'arriver cette nuit à quatre heures du matin?
+
+--Non certes.
+
+--C'est que, voyez-vous bien, il y a une chose à dire, en prenant des
+chevaux de poste....
+
+--Monsieur a son passeport?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, en prenant des chevaux de poste, monsieur n'arrivera pas à
+Arras avant demain. Nous sommes un chemin de traverse. Les relais sont
+mal servis, les chevaux sont aux champs. C'est la saison des grandes
+charrues qui commence, il faut de forts attelages, et l'on prend les
+chevaux partout, à la poste comme ailleurs. Monsieur attendra au moins
+trois ou quatre heures à chaque relais. Et puis on va au pas. Il y a
+beaucoup de côtes à monter.
+
+--Allons, j'irai à cheval. Dételez le cabriolet. On me vendra bien une
+selle dans le pays.
+
+--Sans doute. Mais ce cheval-ci endure-t-il la selle?
+
+--C'est vrai, vous m'y faites penser. Il ne l'endure pas.
+
+--Alors....
+
+--Mais je trouverai bien dans le village un cheval à louer?
+
+--Un cheval pour aller à Arras d'une traite!
+
+--Oui.
+
+--Il faudrait un cheval comme on n'en a pas dans nos endroits. Il
+faudrait l'acheter d'abord, car on ne vous connaît pas. Mais ni à vendre
+ni à louer, ni pour cinq cents francs, ni pour mille, vous ne le
+trouveriez pas!
+
+--Comment faire?
+
+--Le mieux, là, en honnête homme, c'est que je raccommode la roue et que
+vous remettiez votre voyage à demain.
+
+--Demain il sera trop tard.
+
+--Dame!
+
+--N'y a-t-il pas la malle-poste qui va à Arras? Quand passe-t-elle?
+
+--La nuit prochaine. Les deux malles font le service la nuit, celle qui
+monte comme celle qui descend.
+
+--Comment! il vous faut une journée pour raccommoder cette roue?
+
+--Une journée, et une bonne!
+
+--En mettant deux ouvriers?
+
+--En en mettant dix!
+
+--Si on liait les rayons avec des cordes?
+
+--Les rayons, oui; le moyeu, non. Et puis la jante aussi est en mauvais
+état.
+
+--Y a-t-il un loueur de voitures dans la ville?
+
+--Non.
+
+--Y a-t-il un autre charron?
+
+Le garçon d'écurie et le maître charron répondirent en même temps en
+hochant la tête.
+
+--Non.
+
+Il sentit une immense joie.
+
+Il était évident que la providence s'en mêlait. C'était elle qui avait
+brisé la roue du tilbury et qui l'arrêtait en route. Il ne s'était pas
+rendu à cette espèce de première sommation; il venait de faire tous les
+efforts possibles pour continuer son voyage; il avait loyalement et
+scrupuleusement épuisé tous les moyens; il n'avait reculé ni devant la
+saison, ni devant la fatigue, ni devant la dépense; il n'avait rien à se
+reprocher. S'il n'allait pas plus loin, cela ne le regardait plus. Ce
+n'était plus sa faute, c'était, non le fait de sa conscience, mais le
+fait de la providence.
+
+Il respira. Il respira librement et à pleine poitrine pour la première
+fois depuis la visite de Javert. Il lui semblait que le poignet de fer
+qui lui serrait le coeur depuis vingt heures venait de le lâcher.
+
+Il lui paraissait que maintenant Dieu était pour lui, et se déclarait.
+
+Il se dit qu'il avait fait tout ce qu'il pouvait, et qu'à présent il
+n'avait qu'à revenir sur ses pas, tranquillement.
+
+Si sa conversation avec le charron eût eu lieu dans une chambre de
+l'auberge, elle n'eût point eu de témoins, personne ne l'eût entendue,
+les choses en fussent restées là, et il est probable que nous n'aurions
+eu à raconter aucun des événements qu'on va lire; mais cette
+conversation s'était faite dans la rue. Tout colloque dans la rue
+produit inévitablement un cercle. Il y a toujours des gens qui ne
+demandent qu'à être spectateurs. Pendant qu'il questionnait le charron,
+quelques allants et venants s'étaient arrêtés autour d'eux. Après avoir
+écouté pendant quelques minutes, un jeune garçon, auquel personne
+n'avait pris garde, s'était détaché du groupe en courant.
+
+Au moment où le voyageur, après la délibération intérieure que nous
+venons d'indiquer, prenait la résolution de rebrousser chemin, cet
+enfant revenait. Il était accompagné d'une vieille femme.
+
+--Monsieur, dit la femme, mon garçon me dit que vous avez envie de louer
+un cabriolet. Cette simple parole, prononcée par une vieille femme que
+conduisait un enfant, lui fit ruisseler la sueur dans les reins. Il crut
+voir la main qui l'avait lâché reparaître dans l'ombre derrière lui,
+toute prête à le reprendre.
+
+Il répondit:
+
+--Oui, bonne femme, je cherche un cabriolet à louer.
+
+Et il se hâta d'ajouter:
+
+--Mais il n'y en a pas dans le pays.
+
+--Si fait, dit la vieille.
+
+--Où ça donc? reprit le charron.
+
+--Chez moi, répliqua la vieille.
+
+Il tressaillit. La main fatale l'avait ressaisi.
+
+La vieille avait en effet sous un hangar une façon de carriole en osier.
+Le charron et le garçon d'auberge, désolés que le voyageur leur
+échappât, intervinrent.
+
+--C'était une affreuse guimbarde,--cela était posé à cru sur
+l'essieu,--il est vrai que les banquettes étaient suspendues à
+l'intérieur avec des lanières de cuir,--il pleuvait dedans,--les roues
+étaient rouillées et rongées d'humidité,--cela n'irait pas beaucoup plus
+loin que le tilbury,--une vraie patache!--Ce monsieur aurait bien tort
+de s'y embarquer,--etc., etc.
+
+Tout cela était vrai, mais cette guimbarde, cette patache, cette chose,
+quelle qu'elle fût, roulait sur ses deux roues et pouvait aller à Arras.
+
+Il paya ce qu'on voulut, laissa le tilbury à réparer chez le charron
+pour l'y retrouver à son retour, fit atteler le cheval blanc à la
+carriole, y monta, et reprit la route qu'il suivait depuis le matin.
+
+Au moment où la carriole s'ébranla, il s'avoua qu'il avait eu l'instant
+d'auparavant une certaine joie de songer qu'il n'irait point où il
+allait. Il examina cette joie avec une sorte de colère et la trouva
+absurde. Pourquoi de la joie à revenir en arrière? Après tout, il
+faisait ce voyage librement. Personne ne l'y forçait. Et, certainement,
+rien n'arriverait que ce qu'il voudrait bien.
+
+Comme il sortait de Hesdin, il entendit une voix qui lui criait:
+arrêtez! arrêtez! Il arrêta la carriole d'un mouvement vif dans lequel
+il y avait encore je ne sais quoi de fébrile et de convulsif qui
+ressemblait à de l'espérance.
+
+C'était le petit garçon de la vieille.
+
+--Monsieur, dit-il, c'est moi qui vous ai procuré la carriole.
+
+--Eh bien!
+
+--Vous ne m'avez rien donné.
+
+Lui qui donnait à tous et si facilement, il trouva cette prétention
+exorbitante et presque odieuse.
+
+--Ah! c'est toi, drôle? dit-il, tu n'auras rien!
+
+Il fouetta le cheval et repartit au grand trot.
+
+Il avait perdu beaucoup de temps à Hesdin, il eût voulu le rattraper. Le
+petit cheval était courageux et tirait comme deux; mais on était au mois
+de février, il avait plu, les routes étaient mauvaises. Et puis, ce
+n'était plus le tilbury. La carriole était dure et très lourde. Avec
+cela force montées.
+
+Il mit près de quatre heures pour aller de Hesdin à Saint-Pol. Quatre
+heures pour cinq lieues.
+
+À Saint-Pol il détela à la première auberge venue, et fit mener le
+cheval à l'écurie. Comme il l'avait promis à Scaufflaire, il se tint
+près du râtelier pendant que le cheval mangeait. Il songeait à des
+choses tristes et confuses.
+
+La femme de l'aubergiste entre dans l'écurie.
+
+--Est-ce que monsieur ne veut pas déjeuner?
+
+--Tiens, c'est vrai, dit-il, j'ai même bon appétit. Il suivit cette
+femme qui avait une figure fraîche et réjouie. Elle le conduisit dans
+une salle basse où il y avait des tables ayant pour nappes des toiles
+cirées.
+
+--Dépêchez-vous, reprit-il, il faut que je reparte. Je suis pressé.
+
+Une grosse servante flamande mit son couvert en toute hâte. Il regardait
+cette fille avec un sentiment de bien-être.
+
+--C'est là ce que j'avais, pensa-t-il. Je n'avais pas déjeuné.
+
+On le servit. Il se jeta sur le pain, mordit une bouchée, puis le reposa
+lentement sur la table et n'y toucha plus.
+
+Un routier mangeait à une autre table. Il dit à cet homme:
+
+--Pourquoi leur pain est-il donc si amer?
+
+Le routier était allemand et n'entendit pas.
+
+Il retourna dans l'écurie près du cheval.
+
+Une heure après, il avait quitté Saint-Pol et se dirigeait vers Tinques
+qui n'est qu'à cinq lieues d'Arras.
+
+Que faisait-il pendant ce trajet? À quoi pensait-il? Comme le matin, il
+regardait passer les arbres, les toits de chaume, les champs cultivés,
+et les évanouissements du paysage qui se disloque à chaque coude du
+chemin. C'est là une contemplation qui suffit quelquefois à l'âme et qui
+la dispense presque de penser. Voir mille objets pour la première et
+pour la dernière fois, quoi de plus mélancolique et de plus profond!
+Voyager, c'est naître et mourir à chaque instant. Peut-être, dans la
+région la plus vague de son esprit, faisait-il des rapprochements entre
+ces horizons changeants et l'existence humaine. Toutes les choses de la
+vie sont perpétuellement en fuite devant nous. Les obscurcissements et
+les clartés s'entremêlent: après un éblouissement, une éclipse; on
+regarde, on se hâte, on tend les mains pour saisir ce qui passe; chaque
+événement est un tournant de la route; et tout à coup on est vieux. On
+sent comme une secousse, tout est noir, on distingue une porte obscure,
+ce sombre cheval de la vie qui vous traînait s'arrête, et l'on voit
+quelqu'un de voilé et d'inconnu qui le dételle dans les ténèbres.
+
+Le crépuscule tombait au moment où des enfants qui sortaient de l'école
+regardèrent ce voyageur entrer dans Tinques. Il est vrai qu'on était
+encore aux jours courts de l'année. Il ne s'arrêta pas à Tinques. Comme
+il débouchait du village, un cantonnier qui empierrait la route dressa
+la tête et dit:
+
+--Voilà un cheval bien fatigué.
+
+La pauvre bête en effet n'allait plus qu'au pas.
+
+--Est-ce que vous allez à Arras? ajouta le cantonnier.
+
+--Oui.
+
+--Si vous allez de ce train, vous n'y arriverez pas de bonne heure.
+
+Il arrêta le cheval et demanda au cantonnier:
+
+--Combien y a-t-il encore d'ici à Arras?
+
+--Près de sept grandes lieues.
+
+--Comment cela? le livre de poste ne marque que cinq lieues et un quart.
+
+--Ah! reprit le cantonnier, vous ne savez donc pas que la route est en
+réparation? Vous allez la trouver coupée à un quart d'heure d'ici. Pas
+moyen d'aller plus loin.
+
+--Vraiment.
+
+--Vous prendrez à gauche, le chemin qui va à Carency, vous passerez la
+rivière; et, quand vous serez à Camblin, vous tournerez à droite; c'est
+la route de Mont-Saint-Éloy qui va à Arras.
+
+--Mais voilà la nuit, je me perdrai.
+
+--Vous n'êtes pas du pays?
+
+--Non.
+
+--Avec ça, c'est tout chemins de traverse. Tenez, Monsieur, reprit le
+cantonnier, voulez-vous que je vous donne un conseil? Votre cheval est
+las, rentrez dans Tinques. Il y a une bonne auberge. Couchez-y. Vous
+irez demain à Arras.
+
+--Il faut que j'y sois ce soir.
+
+--C'est différent. Alors allez tout de même à cette auberge et prenez-y
+un cheval de renfort. Le garçon du cheval vous guidera dans la traverse.
+
+Il suivit le conseil du cantonnier, rebroussa chemin, et une demi-heure
+après il repassait au même endroit, mais au grand trot, avec un bon
+cheval de renfort. Un garçon d'écurie qui s'intitulait postillon était
+assis sur le brancard de la carriole.
+
+Cependant il sentait qu'il perdait du temps.
+
+Il faisait tout à fait nuit.
+
+Ils s'engagèrent dans la traverse. La route devint affreuse. La carriole
+tombait d'une ornière dans l'autre. Il dit au postillon:
+
+--Toujours au trot, et double pourboire.
+
+Dans un cahot le palonnier cassa.
+
+--Monsieur, dit le postillon, voilà le palonnier cassé, je ne sais plus
+comment atteler mon cheval, cette route-ci est bien mauvaise la nuit; si
+vous vouliez revenir coucher à Tinques, nous pourrions être demain matin
+de bonne heure à Arras.
+
+Il répondit:
+
+--As-tu un bout de corde et un couteau?
+
+--Oui, monsieur.
+
+Il coupa une branche d'arbre et en fit un palonnier.
+
+Ce fut encore une perte de vingt minutes; mais ils repartirent au galop.
+
+La plaine était ténébreuse. Des brouillards bas, courts et noirs
+rampaient sur les collines et s'en arrachaient comme des fumées. Il y
+avait des lueurs blanchâtres dans les nuages. Un grand vent qui venait
+de la mer faisait dans tous les coins de l'horizon le bruit de quelqu'un
+qui remue des meubles. Tout ce qu'on entrevoyait avait des attitudes de
+terreur. Que de choses frissonnent sous ces vastes souffles de la nuit!
+
+Le froid le pénétrait. Il n'avait pas mangé depuis la veille. Il se
+rappelait vaguement son autre course nocturne dans la grande plaine aux
+environs de Digne. Il y avait huit ans; et cela lui semblait hier.
+
+Une heure sonna à quelque clocher lointain. Il demanda au garçon:
+
+--Quelle est cette heure?
+
+--Sept heures, monsieur. Nous serons à Arras à huit. Nous n'avons plus
+que trois lieues. En ce moment il fit pour la première fois cette
+réflexion--en trouvant étrange qu'elle ne lui fût pas venue plus
+tôt--que c'était peut-être inutile, toute la peine qu'il prenait; qu'il
+ne savait seulement pas l'heure du procès; qu'il aurait dû au moins s'en
+informer; qu'il était extravagant d'aller ainsi devant soi sans savoir
+si cela servirait à quelque chose.--Puis il ébaucha quelques calculs
+dans son esprit:--qu'ordinairement les séances des cours d'assises
+commençaient à neuf heures du matin;--que cela ne devait pas être long,
+cette affaire-là;--que le vol de pommes, ce serait très court;--qu'il
+n'y aurait plus ensuite qu'une question d'identité;--quatre ou cinq
+dépositions, peu de chose à dire pour les avocats;--qu'il allait
+arriver lorsque tout serait fini!
+
+Le postillon fouettait les chevaux. Ils avaient passé la rivière et
+laissé derrière eux Mont-Saint-Éloy.
+
+La nuit devenait de plus en plus profonde.
+
+
+
+
+Chapitre VI
+
+La soeur Simplice mise à l'épreuve
+
+
+Cependant, en ce moment-là même, Fantine était dans la joie.
+
+Elle avait passé une très mauvaise nuit. Toux affreuse, redoublement de
+fièvre; elle avait eu des songes. Le matin, à la visite du médecin, elle
+délirait. Il avait eu l'air alarmé et avait recommandé qu'on le prévînt
+dès que M. Madeleine viendrait.
+
+Toute la matinée elle fut morne, parla peu, et fit des plis à ses draps
+en murmurant à voix basse des calculs qui avaient l'air d'être des
+calculs de distances. Ses yeux étaient caves et fixes. Ils paraissaient
+presque éteints, et puis, par moments, ils se rallumaient et
+resplendissaient comme des étoiles. Il semble qu'aux approches d'une
+certaine heure sombre, la clarté du ciel emplisse ceux que quitte la
+clarté de la terre.
+
+Chaque fois que la soeur Simplice lui demandait comment elle se
+trouvait, elle répondait invariablement:
+
+--Bien. Je voudrais voir monsieur Madeleine.
+
+Quelques mois auparavant, à ce moment où Fantine venait de perdre sa
+dernière pudeur, sa dernière honte et sa dernière joie, elle était
+l'ombre d'elle-même; maintenant elle en était le spectre. Le mal
+physique avait complété l'oeuvre du mal moral. Cette créature de
+vingt-cinq ans avait le front ridé, les joues flasques, les narines
+pincées, les dents déchaussées, le teint plombé, le cou osseux, les
+clavicules saillantes, les membres chétifs, la peau terreuse, et ses
+cheveux blonds poussaient mêlés de cheveux gris. Hélas! comme la maladie
+improvise la vieillesse! À midi, le médecin revint, il fit quelques
+prescriptions, s'informa si M. le maire avait paru à l'infirmerie, et
+branla la tête.
+
+M. Madeleine venait d'habitude à trois heures voir la malade. Comme
+l'exactitude était de la bonté, il était exact.
+
+Vers deux heures et demie, Fantine commença à s'agiter. Dans l'espace de
+vingt minutes, elle demanda plus de dix fois à la religieuse:
+
+--Ma soeur, quelle heure est-il?
+
+Trois heures sonnèrent. Au troisième coup, Fantine se dressa sur son
+séant, elle qui d'ordinaire pouvait à peine remuer dans son lit; elle
+joignit dans une sorte d'étreinte convulsive ses deux mains décharnées
+et jaunes, et la religieuse entendit sortir de sa poitrine un de ces
+soupirs profonds qui semblent soulever un accablement. Puis Fantine se
+tourna et regarda la porte.
+
+Personne n'entra; la porte ne s'ouvrit point.
+
+Elle resta ainsi un quart d'heure, l'oeil attaché sur la porte, immobile
+et comme retenant son haleine. La soeur n'osait lui parler. L'église
+sonna trois heures un quart. Fantine se laissa retomber sur l'oreiller.
+
+Elle ne dit rien et se remit à faire des plis à son drap. La demi-heure
+passa, puis l'heure. Personne ne vint.
+
+Chaque fois que l'horloge sonnait, Fantine se dressait et regardait du
+côté de la porte, puis elle retombait.
+
+On voyait clairement sa pensée, mais elle ne prononçait aucun nom, elle
+ne se plaignait pas, elle n'accusait pas. Seulement elle toussait d'une
+façon lugubre. On eût dit que quelque chose d'obscur s'abaissait sur
+elle. Elle était livide et avait les lèvres bleues. Elle souriait par
+moments.
+
+Cinq heures sonnèrent. Alors la soeur l'entendit qui disait très bas et
+doucement:
+
+--Mais puisque je m'en vais demain, il a tort de ne pas venir
+aujourd'hui!
+
+La soeur Simplice elle-même était surprise du retard de M. Madeleine.
+
+Cependant Fantine regardait le ciel de son lit. Elle avait l'air de
+chercher à se rappeler quelque chose. Tout à coup elle se mit à chanter
+d'une voix faible comme un souffle. La religieuse écouta. Voici ce que
+Fantine chantait:
+
+ _Nous achèterons de bien belles choses_
+ _En nous promenant le long des faubourgs._
+ _Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_
+ _Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._
+ _La vierge Marie auprès de mon poêle_
+ _Est venue hier en manteau brodé,_
+ _Et m'a dit:--Voici, caché sous mon voile,_
+ _Le petit qu'un jour tu m'as demandé._
+ _Courez à la ville, ayez de la toile,_
+ _Achetez du fil, achetez un dé._
+ _Nous achèterons de bien belles choses_
+ _En nous promenant le long des faubourgs._
+ _Bonne sainte Vierge, auprès de mon poêle_
+ _J'ai mis un berceau de rubans orné_
+ _Dieu me donnerait sa plus belle étoile,_
+ _J'aime mieux l'enfant que tu m'as donné._
+ --_Madame, que faire avec cette toile?_
+ --_Faites un trousseau pour mon nouveau-né._
+ _Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_
+ _Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._
+ --_Lavez cette toile._
+ --_Où?_--_Dans la rivière._
+ _Faites-en, sans rien gâter ni salir,_
+ _Une belle jupe avec sa brassière_
+ _Que je veux broder et de fleurs emplir._
+ --_L'enfant n'est plus là, madame, qu'en faire?_
+ --_Faites-en un drap pour m'ensevelir._
+ _Nous achèterons de bien belles choses_
+ _En nous promenant le long des faubourgs._
+ _Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_
+ _Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._
+
+Cette chanson était une vieille romance de berceuse avec laquelle
+autrefois elle endormait sa petite Cosette, et qui ne s'était pas
+offerte à son esprit depuis cinq ans qu'elle n'avait plus son enfant.
+Elle chantait cela d'une voix si triste et sur un air si doux que
+c'était à faire pleurer, même une religieuse. La soeur, habituée aux
+choses austères, sentit une larme lui venir.
+
+L'horloge sonna six heures. Fantine ne parut pas entendre. Elle semblait
+ne plus faire attention à aucune chose autour d'elle.
+
+La soeur Simplice envoya une fille de service s'informer près de la
+portière de la fabrique si M. le maire était rentré et s'il ne monterait
+pas bientôt à l'infirmerie. La fille revint au bout de quelques minutes.
+
+Fantine était toujours immobile et paraissait attentive à des idées
+qu'elle avait.
+
+La servante raconta très bas à la soeur Simplice que M. le maire était
+parti le matin même avant six heures dans un petit tilbury attelé d'un
+cheval blanc, par le froid qu'il faisait, qu'il était parti seul, pas
+même de cocher, qu'on ne savait pas le chemin qu'il avait pris, que des
+personnes disaient l'avoir vu tourner par la route d'Arras, que d'autres
+assuraient l'avoir rencontré sur la route de Paris. Qu'en s'en allant il
+avait été comme à l'ordinaire très doux, et qu'il avait seulement dit à
+la portière qu'on ne l'attendît pas cette nuit.
+
+Pendant que les deux femmes, le dos tourné au lit de la Fantine,
+chuchotaient, la soeur questionnant, la servante conjecturant, la
+Fantine, avec cette vivacité fébrile de certaines maladies organiques
+qui mêle les mouvements libres de la santé à l'effrayante maigreur de la
+mort, s'était mise à genoux sur son lit, ses deux poings crispés appuyés
+sur le traversin, et, la tête passée par l'intervalle des rideaux, elle
+écoutait. Tout à coup elle cria:
+
+--Vous parlez là de monsieur Madeleine! pourquoi parlez-vous tout bas?
+Qu'est-ce qu'il fait? Pourquoi ne vient-il pas?
+
+Sa voix était si brusque et si rauque que les deux femmes crurent
+entendre une voix d'homme; elles se retournèrent effrayées.
+
+--Répondez donc! cria Fantine.
+
+La servante balbutia:
+
+--La portière m'a dit qu'il ne pourrait pas venir aujourd'hui.
+
+--Mon enfant, dit la soeur, tenez-vous tranquille, recouchez-vous.
+
+Fantine, sans changer d'attitude, reprit d'une voix haute et avec un
+accent tout à la fois impérieux et déchirant:
+
+--Il ne pourra venir? Pourquoi cela? Vous savez la raison. Vous la
+chuchotiez là entre vous. Je veux la savoir.
+
+La servante se hâta de dire à l'oreille de la religieuse:
+
+--Répondez qu'il est occupé au conseil municipal.
+
+La soeur Simplice rougit légèrement; c'était un mensonge que la servante
+lui proposait. D'un autre côté il lui semblait bien que dire la vérité à
+la malade ce serait sans doute lui porter un coup terrible et que cela
+était grave dans l'état où était Fantine. Cette rougeur dura peu. La
+soeur leva sur Fantine son oeil calme et triste, et dit:
+
+--Monsieur le maire est parti.
+
+Fantine se redressa et s'assit sur ses talons. Ses yeux étincelèrent.
+Une joie inouïe rayonna sur cette physionomie douloureuse.
+
+--Parti! s'écria-t-elle. Il est allé chercher Cosette!
+
+Puis elle tendit ses deux mains vers le ciel et tout son visage devint
+ineffable. Ses lèvres remuaient; elle priait à voix basse.
+
+Quand sa prière fut finie:
+
+--Ma soeur, dit-elle, je veux bien me recoucher, je vais faire tout ce
+qu'on voudra; tout à l'heure j'ai été méchante, je vous demande pardon
+d'avoir parlé si haut, c'est très mal de parler haut, je le sais bien,
+ma bonne soeur, mais voyez-vous, je suis très contente. Le bon Dieu est
+bon, monsieur Madeleine est bon, figurez-vous qu'il est allé chercher ma
+petite Cosette à Montfermeil.
+
+Elle se recoucha, aida la religieuse à arranger l'oreiller et baisa une
+petite croix d'argent qu'elle avait au cou et que la soeur Simplice lui
+avait donnée.
+
+--Mon enfant, dit la soeur, tâchez de reposer maintenant, et ne parlez
+plus.
+
+Fantine prit dans ses mains moites la main de la soeur, qui souffrait de
+lui sentir cette sueur.
+
+--Il est parti ce matin pour aller à Paris. Au fait il n'a pas même
+besoin de passer par Paris. Montfermeil, c'est un peu à gauche en
+venant. Vous rappelez-vous comme il me disait hier quand je lui parlais
+de Cosette: bientôt, bientôt? C'est une surprise qu'il veut me faire.
+Vous savez? il m'avait fait signer une lettre pour la reprendre aux
+Thénardier. Ils n'auront rien à dire, pas vrai? Ils rendront Cosette.
+Puisqu'ils sont payés. Les autorités ne souffriraient pas qu'on garde un
+enfant quand on est payé. Ma soeur, ne me faites pas signe qu'il ne faut
+pas que je parle. Je suis extrêmement heureuse, je vais très bien, je
+n'ai plus de mal du tout, je vais revoir Cosette, j'ai même très faim.
+Il y a près de cinq ans que je ne l'ai vue. Vous ne vous figurez pas,
+vous, comme cela vous tient, les enfants! Et puis elle sera si gentille,
+vous verrez! Si vous saviez, elle a de si jolis petits doigts roses!
+D'abord elle aura de très belles mains. À un an, elle avait des mains
+ridicules. Ainsi!--Elle doit être grande à présent. Cela vous a sept
+ans. C'est une demoiselle. Je l'appelle Cosette, mais elle s'appelle
+Euphrasie. Tenez, ce matin, je regardais de la poussière qui était sur
+la cheminée et j'avais bien l'idée comme cela que je reverrais bientôt
+Cosette. Mon Dieu! comme on a tort d'être des années sans voir ses
+enfants! on devrait bien réfléchir que la vie n'est pas éternelle! Oh!
+comme il est bon d'être parti, monsieur le maire! C'est vrai ça, qu'il
+fait bien froid? avait-il son manteau au moins? Il sera ici demain,
+n'est-ce pas? Ce sera demain fête. Demain matin, ma soeur, vous me ferez
+penser à mettre mon petit bonnet qui a de la dentelle. Montfermeil,
+c'est un pays. J'ai fait cette route-là, à pied, dans le temps. Il y a
+eu bien loin pour moi. Mais les diligences vont très vite! Il sera ici
+demain avec Cosette. Combien y a-t-il d'ici Montfermeil?
+
+La soeur, qui n'avait aucune idée des distances, répondit:
+
+--Oh! je crois bien qu'il pourra être ici demain.
+
+--Demain! demain! dit Fantine, je verrai Cosette demain! Voyez-vous,
+bonne soeur du bon Dieu, je ne suis plus malade. Je suis folle. Je
+danserais, si on voulait.
+
+Quelqu'un qui l'eût vue un quart d'heure auparavant n'y eût rien
+compris. Elle était maintenant toute rose, elle parlait d'une voix vive
+et naturelle, toute sa figure n'était qu'un sourire. Par moments elle
+riait en se parlant tout bas. Joie de mère, c'est presque joie d'enfant.
+
+--Eh bien, reprit la religieuse, vous voilà heureuse, obéissez-moi, ne
+parlez plus.
+
+Fantine posa sa tête sur l'oreiller et dit à demi-voix:
+
+--Oui, recouche-toi, sois sage puisque tu vas avoir ton enfant. Elle a
+raison, soeur Simplice. Tous ceux qui sont ici ont raison.
+
+Et puis, sans bouger, sans remuer la tête, elle se mit à regarder
+partout avec ses yeux tout grands ouverts et un air joyeux, et elle ne
+dit plus rien.
+
+La soeur referma ses rideaux, espérant qu'elle s'assoupirait.
+
+Entre sept et huit heures le médecin vint. N'entendant aucun bruit, il
+crut que Fantine dormait, entra doucement et s'approcha du lit sur la
+pointe du pied. Il entrouvrit les rideaux, et à la lueur de la veilleuse
+il vit les grands yeux calmes de Fantine qui le regardaient.
+
+Elle lui dit:
+
+--Monsieur, n'est-ce pas, on me laissera la coucher à côté de moi dans
+un petit lit?
+
+Le médecin crut qu'elle délirait. Elle ajouta:
+
+--Regardez plutôt, il y a juste de la place.
+
+Le médecin prit à part la soeur Simplice qui lui expliqua la chose, que
+M. Madeleine était absent pour un jour ou deux, et que, dans le doute,
+on n'avait pas cru devoir détromper la malade qui croyait monsieur le
+maire parti pour Montfermeil; qu'il était possible en somme qu'elle eût
+deviné juste. Le médecin approuva.
+
+Il se rapprocha du lit de Fantine, qui reprit:
+
+--C'est que, voyez-vous, le matin, quand elle s'éveillera, je lui dirai
+bonjour à ce pauvre chat, et la nuit, moi qui ne dors pas, je
+l'entendrai dormir. Sa petite respiration si douce, cela me fera du
+bien.
+
+--Donnez-moi votre main, dit le médecin.
+
+Elle tendit son bras, et s'écria en riant.
+
+--Ah! tiens! au fait, c'est vrai, vous ne savez pas c'est que je suis
+guérie. Cosette arrive demain.
+
+Le médecin fut surpris. Elle était mieux. L'oppression était moindre. Le
+pouls avait repris de la force. Une sorte de vie survenue tout à coup
+ranimait ce pauvre être épuisé.
+
+--Monsieur le docteur, reprit-elle, la soeur vous a-t-elle dit que
+monsieur le maire était allé chercher le chiffon?
+
+Le médecin recommanda le silence et qu'on évitât toute émotion pénible.
+Il prescrivit une infusion de quinquina pur, et, pour le cas où la
+fièvre reprendrait dans la nuit, une potion calmante. En s'en allant, il
+dit à la soeur:
+
+--Cela va mieux. Si le bonheur voulait qu'en effet monsieur le maire
+arrivât demain avec l'enfant, qui sait? il y a des crises si étonnantes,
+on a vu de grandes joies arrêter court des maladies; je sais bien que
+celle-ci est une maladie organique, et bien avancée, mais c'est un tel
+mystère que tout cela! Nous la sauverions peut-être.
+
+
+
+
+Chapitre VII
+
+Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir.
+
+
+Il était près de huit heures du soir quand la carriole que nous avons
+laissée en route entra sous la porte cochère de l'hôtel de la Poste
+à Arras. L'homme que nous avons suivi jusqu'à ce moment en descendit,
+répondit d'un air distrait aux empressements des gens de l'auberge,
+renvoya le cheval de renfort, et conduisit lui-même le petit cheval
+blanc à l'écurie; puis il poussa la porte d'une salle de billard qui
+était au rez-de-chaussée, s'y assit, et s'accouda sur une table. Il
+avait mis quatorze heures à ce trajet qu'il comptait faire en six.
+Il se rendait la justice que ce n'était pas sa faute; mais au fond il
+n'en était pas fâché.
+
+La maîtresse de l'hôtel entra.
+
+--Monsieur couche-t-il? monsieur soupe-t-il?
+
+Il fit un signe de tête négatif.
+
+--Le garçon d'écurie dit que le cheval de monsieur est bien fatigué!
+
+Ici il rompit le silence.
+
+--Est-ce que le cheval ne pourra pas repartir demain matin?
+
+--Oh! monsieur! il lui faut au moins deux jours de repos.
+
+Il demanda:
+
+--N'est-ce pas ici le bureau de poste?
+
+--Oui, monsieur.
+
+L'hôtesse le mena à ce bureau; il montra son passeport et s'informa s'il
+y avait moyen de revenir cette nuit même à Montreuil-sur-mer par la
+malle; la place à côté du courrier était justement vacante; il la retint
+et la paya.
+
+--Monsieur, dit le buraliste, ne manquez pas d'être ici pour partir à
+une heure précise du matin.
+
+Cela fait, il sortit de l'hôtel et se mit à marcher dans la ville.
+
+Il ne connaissait pas Arras, les rues étaient obscures, et il allait au
+hasard. Cependant il semblait s'obstiner à ne pas demander son chemin
+aux passants. Il traversa la petite rivière Crinchon et se trouva dans
+un dédale de ruelles étroites où il se perdit. Un bourgeois cheminait
+avec un falot. Après quelque hésitation, il prit le parti de s'adresser
+à ce bourgeois, non sans avoir d'abord regardé devant et derrière lui,
+comme s'il craignait que quelqu'un n'entendit la question qu'il allait
+faire.
+
+--Monsieur, dit-il, le palais de justice, s'il vous plaît?
+
+--Vous n'êtes pas de la ville, monsieur? répondit le bourgeois qui était
+un assez vieux homme, eh bien, suivez-moi. Je vais précisément du côté
+du palais de justice, c'est-à-dire du côté de l'hôtel de la préfecture.
+Car on répare en ce moment le palais, et provisoirement les tribunaux
+ont leurs audiences à la préfecture.
+
+--Est-ce là, demanda-t-il, qu'on tient les assises?
+
+--Sans doute, monsieur. Voyez-vous, ce qui est la préfecture aujourd'hui
+était l'évêché avant la révolution. Monsieur de Conzié, qui était évêque
+en quatre-vingt-deux, y a fait bâtir une grande salle. C'est dans cette
+grande salle qu'on juge.
+
+Chemin faisant, le bourgeois lui dit:
+
+--Si c'est un procès que monsieur veut voir, il est un peu tard.
+Ordinairement les séances finissent à six heures.
+
+Cependant, comme ils arrivaient sur la grande place, le bourgeois lui
+montra quatre longues fenêtres éclairées sur la façade d'un vaste
+bâtiment ténébreux.
+
+--Ma foi, monsieur, vous arrivez à temps, vous avez du bonheur.
+Voyez-vous ces quatre fenêtres? c'est la cour d'assises. Il y a de la
+lumière. Donc ce n'est pas fini. L'affaire aura traîné en longueur et on
+fait une audience du soir. Vous vous intéressez à cette affaire? Est-ce
+que c'est un procès criminel? Est-ce que vous êtes témoin?
+
+Il répondit:
+
+--Je ne viens pour aucune affaire, j'ai seulement à parler à un avocat.
+
+--C'est différent, dit le bourgeois. Tenez, monsieur, voici la porte. Où
+est le factionnaire. Vous n'aurez qu'à monter le grand escalier.
+
+Il se conforma aux indications du bourgeois, et, quelques minutes après,
+il était dans une salle où il y avait beaucoup de monde et où des
+groupes mêlés d'avocats en robe chuchotaient çà et là.
+
+C'est toujours une chose qui serre le coeur de voir ces attroupements
+d'hommes vêtus de noir qui murmurent entre eux à voix basse sur le seuil
+des chambres de justice. Il est rare que la charité et la pitié sortent
+de toutes ces paroles. Ce qui en sort le plus souvent, ce sont des
+condamnations faites d'avance. Tous ces groupes semblent à l'observateur
+qui passe et qui rêve autant de ruches sombres où des espèces d'esprits
+bourdonnants construisent en commun toutes sortes d'édifices ténébreux.
+
+Cette salle, spacieuse et éclairée d'une seule lampe, était une ancienne
+antichambre de l'évêché et servait de salle des pas perdus. Une porte à
+deux battants, fermée en ce moment, la séparait de la grande chambre où
+siégeait la cour d'assises.
+
+L'obscurité était telle qu'il ne craignit pas de s'adresser au premier
+avocat qu'il rencontra.
+
+--Monsieur, dit-il, où en est-on?
+
+--C'est fini, dit l'avocat.
+
+--Fini!
+
+Ce mot fut répété d'un tel accent que l'avocat se retourna.
+
+--Pardon, monsieur, vous êtes peut-être un parent?
+
+--Non. Je ne connais personne ici. Et y a-t-il eu condamnation?
+
+--Sans doute. Cela n'était guère possible autrement.
+
+--Aux travaux forcés?...
+
+--À perpétuité.
+
+Il reprit d'une voix tellement faible qu'on l'entendait à peine:
+
+--L'identité a donc été constatée?
+
+--Quelle identité? répondit l'avocat. Il n'y avait pas d'identité à
+constater. L'affaire était simple. Cette femme avait tué son enfant,
+l'infanticide a été prouvé, le jury a écarté la préméditation, on l'a
+condamnée à vie.
+
+--C'est donc une femme? dit-il.
+
+--Mais sûrement. La fille Limosin. De quoi me parlez-vous donc?
+
+--De rien. Mais puisque c'est fini, comment se fait-il que la salle soit
+encore éclairée?
+
+--C'est pour l'autre affaire qu'on a commencée il y a à peu près deux
+heures.
+
+--Quelle autre affaire?
+
+--Oh! celle-là est claire aussi. C'est une espèce de gueux, un
+récidiviste, un galérien, qui a volé. Je ne sais plus trop son nom. En
+voilà un qui vous a une mine de bandit. Rien que pour avoir cette
+figure-là, je l'enverrais aux galères.
+
+--Monsieur, demanda-t-il, y a-t-il moyen de pénétrer dans la salle?
+
+--Je ne crois vraiment pas. Il y a beaucoup de foule. Cependant
+l'audience est suspendue. Il y a des gens qui sont sortis, et, à la
+reprise de l'audience, vous pourrez essayer.
+
+--Par où entre-t-on?
+
+--Par cette grande porte.
+
+L'avocat le quitta. En quelques instants, il avait éprouvé, presque en
+même temps, presque mêlées, toutes les émotions possibles. Les paroles
+de cet indifférent lui avaient tour à tour traversé le coeur comme des
+aiguilles de glace et comme des lames de feu. Quand il vit que rien
+n'était terminé, il respira; mais il n'eût pu dire si ce qu'il
+ressentait était du contentement ou de la douleur.
+
+Il s'approcha de plusieurs groupes et il écouta ce qu'on disait. Le rôle
+de la session étant très chargé, le président avait indiqué pour ce même
+jour deux affaires simples et courtes. On avait commencé par
+l'infanticide, et maintenant on en était au forçat, au récidiviste, au
+"cheval de retour". Cet homme avait volé des pommes, mais cela ne
+paraissait pas bien prouvé; ce qui était prouvé, c'est qu'il avait été
+déjà aux galères à Toulon. C'est ce qui faisait son affaire mauvaise. Du
+reste, l'interrogatoire de l'homme était terminé et les dépositions des
+témoins; mais il y avait encore les plaidoiries de l'avocat et le
+réquisitoire du ministère public; cela ne devait guère finir avant
+minuit. L'homme serait probablement condamné; l'avocat général était
+très bon--et ne manquait pas ses accusés--c'était un garçon d'esprit qui
+faisait des vers.
+
+Un huissier se tenait debout près de la porte qui communiquait avec la
+salle des assises. Il demanda à cet huissier:
+
+--Monsieur, la porte va-t-elle bientôt s'ouvrir?
+
+--Elle ne s'ouvrira pas, dit l'huissier.
+
+--Comment! on ne l'ouvrira pas à la reprise de l'audience? est-ce que
+l'audience n'est pas suspendue?
+
+--L'audience vient d'être reprise, répondit l'huissier, mais la porte ne
+se rouvrira pas.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que la salle est pleine.
+
+--Quoi? il n'y a plus une place?
+
+--Plus une seule. La porte est fermée. Personne ne peut plus entrer.
+
+L'huissier ajouta après un silence:
+
+--Il y a bien encore deux ou trois places derrière monsieur le
+président, mais monsieur le président n'y admet que les fonctionnaires
+publics.
+
+Cela dit, l'huissier lui tourna le dos.
+
+Il se retira la tête baissée, traversa l'antichambre et redescendit
+l'escalier lentement, comme hésitant à chaque marche. Il est probable
+qu'il tenait conseil avec lui-même. Le violent combat qui se livrait en
+lui depuis la veille n'était pas fini; et, à chaque instant, il en
+traversait quelque nouvelle péripétie. Arrivé sur le palier de
+l'escalier, il s'adossa à la rampe et croisa les bras. Tout à coup il
+ouvrit sa redingote, prit son portefeuille, en tira un crayon, déchira
+une feuille, et écrivit rapidement sur cette feuille à la lueur du
+réverbère cette ligne:--_M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-mer_.
+Puis il remonta l'escalier à grands pas, fendit la foule, marcha droit à
+l'huissier, lui remit le papier, et lui dit avec autorité:
+
+--Portez ceci à monsieur le président.
+
+L'huissier prit le papier, y jeta un coup d'oeil et obéit.
+
+
+
+
+Chapitre VIII
+
+Entrée de faveur
+
+
+Sans qu'il s'en doutât, le maire de Montreuil-sur-mer avait une sorte de
+célébrité. Depuis sept ans que sa réputation de vertu remplissait tout
+le bas Boulonnais, elle avait fini par franchir les limites d'un petit
+pays et s'était répandue dans les deux ou trois départements voisins.
+Outre le service considérable qu'il avait rendu au chef-lieu en y
+restaurant l'industrie des verroteries noires, il n'était pas une des
+cent quarante et une communes de l'arrondissement de Montreuil-sur-mer
+qui ne lui dût quelque bienfait. Il avait su même au besoin aider et
+féconder les industries des autres arrondissements. C'est ainsi qu'il
+avait dans l'occasion soutenu de son crédit et de ses fonds la fabrique
+de tulle de Boulogne, la filature de lin à la mécanique de Frévent et la
+manufacture hydraulique de toiles de Boubers-sur-Canche. Partout on
+prononçait avec vénération le nom de M. Madeleine. Arras et Douai
+enviaient son maire à l'heureuse petite ville de Montreuil-sur-mer.
+
+Le conseiller à la cour royale de Douai, qui présidait cette session des
+assises à Arras, connaissait comme tout le monde ce nom si profondément
+et si universellement honoré. Quand l'huissier, ouvrant discrètement la
+porte qui communiquait de la chambre du conseil à l'audience, se pencha
+derrière le fauteuil du président et lui remit le papier où était écrite
+la ligne qu'on vient de lire, en ajoutant: _Ce monsieur désire assister
+à l'audience_, le président fit un vif mouvement de déférence, saisit
+une plume, écrivit quelques mots au bas du papier, et le rendit à
+l'huissier en lui disant: Faites entrer.
+
+L'homme malheureux dont nous racontons l'histoire était resté près de la
+porte de la salle à la même place et dans la même attitude où l'huissier
+l'avait quitté. Il entendit, à travers sa rêverie, quelqu'un qui lui
+disait: Monsieur veut-il bien me faire l'honneur de me suivre? C'était
+ce même huissier qui lui avait tourné le dos l'instant d'auparavant et
+qui maintenant le saluait jusqu'à terre. L'huissier en même temps lui
+remit le papier. Il le déplia, et, comme il se rencontrait qu'il était
+près de la lampe, il put lire:
+
+«Le président de la cour d'assises présente son respect à M. Madeleine.»
+
+Il froissa le papier entre ses mains, comme si ces quelques mots eussent
+eu pour lui un arrière-goût étrange et amer.
+
+Il suivit l'huissier.
+
+Quelques minutes après, il se trouvait seul dans une espèce de cabinet
+lambrissé, d'un aspect sévère, éclairé par deux bougies posées sur une
+table à tapis vert. Il avait encore dans l'oreille les dernières paroles
+de l'huissier qui venait de le quitter--«Monsieur, vous voici dans la
+chambre du conseil; vous n'avez qu'à tourner le bouton de cuivre de
+cette porte, et vous vous trouverez dans l'audience derrière le fauteuil
+de monsieur le président.»--Ces paroles se mêlaient dans sa pensée à un
+souvenir vague de corridors étroits et d'escaliers noirs qu'il venait de
+parcourir.
+
+L'huissier l'avait laissé seul. Le moment suprême était arrivé. Il
+cherchait à se recueillir sans pouvoir y parvenir. C'est surtout aux
+heures où l'on aurait le plus besoin de les rattacher aux réalités
+poignantes de la vie que tous les fils de la pensée se rompent dans le
+cerveau. Il était dans l'endroit même où les juges délibèrent et
+condamnent. Il regardait avec une tranquillité stupide cette chambre
+paisible et redoutable où tant d'existences avaient été brisées, où son
+nom allait retentir tout à l'heure, et que sa destinée traversait en ce
+moment. Il regardait la muraille, puis il se regardait lui-même,
+s'étonnant que ce fût cette chambre et que ce fût lui.
+
+Il n'avait pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures, il était brisé
+par les cahots de la carriole, mais il ne le sentait pas; il lui
+semblait qu'il ne sentait rien.
+
+Il s'approcha d'un cadre noir qui était accroché au mur et qui contenait
+sous verre une vieille lettre autographe de Jean-Nicolas Pache, maire de
+Paris et ministre, datée, sans doute par erreur, du _9 juin an II_, et
+dans laquelle Pache envoyait à la commune la liste des ministres et des
+députés tenus en arrestation chez eux. Un témoin qui l'eût pu voir et
+qui l'eût observé en cet instant eût sans doute imaginé Fantine et
+Cosette.
+
+Tout en rêvant, il se retourna, et ses yeux rencontrèrent le bouton de
+cuivre de la porte qui le séparait de la salle des assises. Il avait
+presque oublié cette porte. Son regard, d'abord calme, s'y arrêta, resta
+attaché à ce bouton de cuivre, puis devint effaré et fixe, et
+s'empreignit peu à peu d'épouvante. Des gouttes de sueur lui sortaient
+d'entre les cheveux et ruisselaient sur ses tempes.
+
+À un certain moment, il fit avec une sorte d'autorité mêlée de rébellion
+ce geste indescriptible qui veut dire et qui dit si bien: _Pardieu! qui
+est-ce qui m'y force?_ Puis il se tourna vivement, vit devant lui la
+porte par laquelle il était entré, y alla, l'ouvrit, et sortit. Il
+n'était plus dans cette chambre, il était dehors, dans un corridor, un
+corridor long, étroit, coupé de degrés et de guichets, faisant toutes
+sortes d'angles, éclairé çà et là de réverbères pareils à des veilleuses
+de malades, le corridor par où il était venu. Il respira, il écouta;
+aucun bruit derrière lui, aucun bruit devant lui; il se mit à fuir comme
+si on le poursuivait.
+
+Quand il eut doublé plusieurs des coudes de ce couloir, il écouta
+encore. C'était toujours le même silence et la même ombre autour de lui.
+Il était essoufflé, il chancelait, il s'appuya au mur. La pierre était
+froide, sa sueur était glacée sur son front, il se redressa en
+frissonnant.
+
+Alors, là, seul, debout dans cette obscurité, tremblant de froid et
+d'autre chose peut-être, il songea.
+
+Il avait songé toute la nuit, il avait songé toute la journée; il
+n'entendait plus en lui qu'une voix qui disait: hélas!
+
+Un quart d'heure s'écoula ainsi. Enfin, il pencha la tête, soupira avec
+angoisse, laissa pendre ses bras, et revint sur ses pas. Il marchait
+lentement et comme accablé. Il semblait que quelqu'un l'eût atteint dans
+sa fuite et le ramenât.
+
+Il rentra dans la chambre du conseil. La première chose qu'il aperçut,
+ce fut la gâchette de la porte. Cette gâchette, ronde et en cuivre poli,
+resplendissait pour lui comme une effroyable étoile. Il la regardait
+comme une brebis regarderait l'oeil d'un tigre.
+
+Ses yeux ne pouvaient s'en détacher.
+
+De temps en temps il faisait un pas et se rapprochait de la porte.
+
+S'il eût écouté, il eût entendu, comme une sorte de murmure confus, le
+bruit de la salle voisine; mais il n'écoutait pas, et il n'entendait
+pas.
+
+Tout à coup, sans qu'il sût lui-même comment, il se trouva près de la
+porte. Il saisit convulsivement le bouton; la porte s'ouvrit.
+
+Il était dans la salle d'audience.
+
+
+
+
+Chapitre IX
+
+Un lieu où des convictions sont en train de se former
+
+
+Il fit un pas, referma machinalement la porte derrière lui, et resta
+debout, considérant ce qu'il voyait.
+
+C'était une assez vaste enceinte à peine éclairée, tantôt pleine de
+rumeur, tantôt pleine de silence, où tout l'appareil d'un procès
+criminel se développait avec sa gravité mesquine et lugubre au milieu de
+la foule.
+
+À un bout de la salle, celui où il se trouvait, des juges à l'air
+distrait, en robe usée, se rongeant les ongles ou fermant les paupières;
+à l'autre bout, une foule en haillons; des avocats dans toutes sortes
+d'attitudes; des soldats au visage honnête et dur; de vieilles boiseries
+tachées, un plafond sale, des tables couvertes d'une serge plutôt jaune
+que verte, des portes noircies par les mains; à des clous plantés dans
+le lambris, des quinquets d'estaminet donnant plus de fumée que de
+clarté; sur les tables, des chandelles dans des chandeliers de cuivre;
+l'obscurité, la laideur, la tristesse; et de tout cela se dégageait une
+impression austère et auguste, car on y sentait cette grande chose
+humaine qu'on appelle la loi et cette grande chose divine qu'on appelle
+la justice.
+
+Personne dans cette foule ne fit attention à lui. Tous les regards
+convergeaient vers un point unique, un banc de bois adossé à une petite
+porte, le long de la muraille, à gauche du président. Sur ce banc, que
+plusieurs chandelles éclairaient, il y avait un homme entre deux
+gendarmes.
+
+Cet homme, c'était l'homme.
+
+Il ne le chercha pas, il le vit. Ses yeux allèrent là naturellement,
+comme s'ils avaient su d'avance où était cette figure.
+
+Il crut se voir lui-même, vieilli, non pas sans doute absolument
+semblable de visage, mais tout pareil d'attitude et d'aspect, avec ces
+cheveux hérissés, avec cette prunelle fauve et inquiète, avec cette
+blouse, tel qu'il était le jour où il entrait à Digne, plein de haine et
+cachant dans son âme ce hideux trésor de pensées affreuses qu'il avait
+mis dix-neuf ans à ramasser sur le pavé du bagne.
+
+Il se dit avec un frémissement:
+
+--Mon Dieu! est-ce que je redeviendrai ainsi?
+
+Cet être paraissait au moins soixante ans. Il avait je ne sais quoi de
+rude, de stupide et d'effarouché.
+
+Au bruit de la porte, on s'était rangé pour lui faire place, le
+président avait tourné la tête, et comprenant que le personnage qui
+venait d'entrer était M. le maire de Montreuil-sur-mer, il l'avait
+salué. L'avocat général, qui avait vu M. Madeleine à Montreuil-sur-mer
+où des opérations de son ministère l'avaient plus d'une fois appelé, le
+reconnut, et salua également. Lui s'en aperçut à peine. Il était en
+proie à une sorte d'hallucination; il regardait.
+
+Des juges, un greffier, des gendarmes, une foule de têtes cruellement
+curieuses, il avait déjà vu cela une fois, autrefois, il y avait
+vingt-sept ans. Ces choses funestes, il les retrouvait; elles étaient
+là, elles remuaient, elles existaient. Ce n'était plus un effort de sa
+mémoire, un mirage de sa pensée, c'étaient de vrais gendarmes et de
+vrais juges, une vraie foule et de vrais hommes en chair et en os. C'en
+était fait, il voyait reparaître et revivre autour de lui, avec tout ce
+que la réalité a de formidable, les aspects monstrueux de son passé.
+
+Tout cela était béant devant lui.
+
+Il en eut horreur, il ferma les yeux, et s'écria au plus profond de son
+âme: jamais!
+
+Et par un jeu tragique de la destinée qui faisait trembler toutes ses
+idées et le rendait presque fou, c'était un autre lui-même qui était là!
+Cet homme qu'on jugeait, tous l'appelaient Jean Valjean!
+
+Il avait sous les yeux, vision inouïe, une sorte de représentation du
+moment le plus horrible de sa vie, jouée par son fantôme.
+
+Tout y était, c'était le même appareil, la même heure de nuit, presque
+les mêmes faces de juges, de soldats et de spectateurs. Seulement,
+au-dessus de la tête du président, il y avait un crucifix, chose qui
+manquait aux tribunaux du temps de sa condamnation. Quand on l'avait
+jugé, Dieu était absent.
+
+Une chaise était derrière lui; il s'y laissa tomber, terrifié de l'idée
+qu'on pouvait le voir. Quand il fut assis, il profita d'une pile de
+cartons qui était sur le bureau des juges pour dérober son visage à
+toute la salle. Il pouvait maintenant voir sans être vu. Peu à peu il se
+remit. Il rentra pleinement dans le sentiment du réel; il arriva à cette
+phase de calme où l'on peut écouter.
+
+M. Bamatabois était au nombre des jurés. Il chercha Javert, mais il ne
+le vit pas. Le banc des témoins lui était caché par la table du
+greffier. Et puis, nous venons de le dire, la salle était à peine
+éclairée.
+
+Au moment où il était entré, l'avocat de l'accusé achevait sa
+plaidoirie. L'attention de tous était excitée au plus haut point;
+l'affaire durait depuis trois heures. Depuis trois heures, cette foule
+regardait plier peu à peu sous le poids d'une vraisemblance terrible un
+homme, un inconnu, une espèce d'être misérable, profondément stupide ou
+profondément habile. Cet homme, on le sait déjà, était un vagabond qui
+avait été trouvé dans un champ, emportant une branche chargée de pommes
+mûres, cassée à un pommier dans un clos voisin, appelé le clos Pierron.
+Qui était cet homme? Une enquête avait eu lieu; des témoins venaient
+d'être entendus, ils avaient été unanimes, des lumières avaient jailli
+de tout le débat. L'accusation disait:
+
+--Nous ne tenons pas seulement un voleur de fruits, un maraudeur; nous
+tenons là, dans notre main, un bandit, un relaps en rupture de ban, un
+ancien forçat, un scélérat des plus dangereux, un malfaiteur appelé Jean
+Valjean que la justice recherche depuis longtemps, et qui, il y a huit
+ans, en sortant du bagne de Toulon, a commis un vol de grand chemin à
+main armée sur la personne d'un enfant savoyard appelé Petit-Gervais,
+crime prévu par l'article 383 du code pénal, pour lequel nous nous
+réservons de le poursuivre ultérieurement, quand l'identité sera
+judiciairement acquise. Il vient de commettre un nouveau vol. C'est un
+cas de récidive. Condamnez-le pour le fait nouveau; il sera jugé plus
+tard pour le fait ancien.
+
+Devant cette accusation, devant l'unanimité des témoins, l'accusé
+paraissait surtout étonné. Il faisait des gestes et des signes qui
+voulaient dire non, ou bien il considérait le plafond. Il parlait avec
+peine, répondait avec embarras, mais de la tête aux pieds toute sa
+personne niait. Il était comme un idiot en présence de toutes ces
+intelligences rangées en bataille autour de lui, et comme un étranger au
+milieu de cette société qui le saisissait. Cependant il y allait pour
+lui de l'avenir le plus menaçant, la vraisemblance croissait à chaque
+minute, et toute cette foule regardait avec plus d'anxiété que lui-même
+cette sentence pleine de calamités qui penchait sur lui de plus en plus.
+Une éventualité laissait même entrevoir, outre le bagne, la peine de
+mort possible, si l'identité était reconnue et si l'affaire
+Petit-Gervais se terminait plus tard par une condamnation. Qu'était-ce
+que cet homme? De quelle nature était son apathie? Etait-ce imbécillité
+ou ruse? Comprenait-il trop, ou ne comprenait-il pas du tout? Questions
+qui divisaient la foule et semblaient partager le jury. Il y avait dans
+ce procès ce qui effraye et ce qui intrigue; le drame n'était pas
+seulement sombre, il était obscur. Le défenseur avait assez bien plaidé,
+dans cette langue de province qui a longtemps constitué l'éloquence du
+barreau et dont usaient jadis tous les avocats, aussi bien à Paris qu'à
+Romorantin ou à Montbrison, et qui aujourd'hui, étant devenue classique,
+n'est plus guère parlée que par les orateurs officiels du parquet,
+auxquels elle convient par sa sonorité grave et son allure majestueuse;
+langue où un mari s'appelle un époux, une femme, une épouse, Paris, le
+centre des arts et de la civilisation, le roi, le monarque, monseigneur
+l'évêque, un saint pontife, l'avocat général, l'éloquent interprète de
+la vindicte, la plaidoirie, les accents qu'on vient d'entendre, le
+siècle de Louis XIV, le grand siècle, un théâtre, le temple de
+Melpomène, la famille régnante, l'auguste sang de nos rois, un concert,
+une solennité musicale, monsieur le général commandant le département,
+l'illustre guerrier qui, etc., les élèves du séminaire, ces tendres
+lévites, les erreurs imputées aux journaux, l'imposture qui distille son
+venin dans les colonnes de ces organes, etc., etc.--L'avocat donc avait
+commencé par s'expliquer sur le vol des pommes,--chose malaisée en beau
+style; mais Bénigne Bossuet lui-même a été obligé de faire allusion à
+une poule en pleine oraison funèbre, et il s'en est tiré avec pompe.
+L'avocat avait établi que le vol de pommes n'était pas matériellement
+prouvé.--Son client, qu'en sa qualité de défenseur, il persistait à
+appeler Champmathieu, n'avait été vu de personne escaladant le mur ou
+cassant la branche. On l'avait arrêté nanti de cette branche (que
+l'avocat appelait plus volontiers rameau); mais il disait l'avoir
+trouvée à terre et ramassée. Où était la preuve du contraire?--Sans
+doute cette branche avait été cassée et dérobée après escalade, puis
+jetée là par le maraudeur alarmé; sans doute il y avait un voleur. Mais
+qu'est-ce qui prouvait que ce voleur était Champmathieu? Une seule
+chose. Sa qualité d'ancien forçat. L'avocat ne niait pas que cette
+qualité ne parût malheureusement bien constatée; l'accusé avait résidé à
+Faverolles; l'accusé y avait été émondeur; le nom de Champmathieu
+pouvait bien avoir pour origine Jean Mathieu; tout cela était vrai;
+enfin quatre témoins reconnaissaient sans hésiter et positivement
+Champmathieu pour être le galérien Jean Valjean; à ces indications, à
+ces témoignages, l'avocat ne pouvait opposer que la dénégation de son
+client, dénégation intéressée; mais en supposant qu'il fût le forçat
+Jean Valjean, cela prouvait-il qu'il fût le voleur des pommes? C'était
+une présomption, tout au plus; non une preuve. L'accusé, cela était
+vrai, et le défenseur «dans sa bonne foi» devait en convenir, avait
+adopté «un mauvais système de défense»--Il s'obstinait à nier tout, le
+vol et sa qualité de forçat. Un aveu sur ce dernier point eût mieux
+valu, à coup sûr, et lui eût concilié l'indulgence de ses juges;
+l'avocat le lui avait conseillé; mais l'accusé s'y était refusé
+obstinément, croyant sans doute sauver tout en n'avouant rien. C'était
+un tort; mais ne fallait-il pas considérer la brièveté de cette
+intelligence? Cet homme était visiblement stupide. Un long malheur au
+bagne, une longue misère hors du bagne, l'avaient abruti, etc., etc. Il
+se défendait mal, était-ce une raison pour le condamner? Quant à
+l'affaire Petit-Gervais, l'avocat n'avait pas à la discuter, elle
+n'était point dans la cause. L'avocat concluait en suppliant le jury et
+la cour, si l'identité de Jean Valjean leur paraissait évidente, de lui
+appliquer les peines de police qui s'adressent au condamné en rupture de
+ban, et non le châtiment épouvantable qui frappe le forçat récidiviste.
+
+L'avocat général répliqua au défenseur. Il fut violent et fleuri, comme
+sont habituellement les avocats généraux.
+
+Il félicita le défenseur de sa «loyauté», et profita habilement de cette
+loyauté. Il atteignit l'accusé par toutes les concessions que l'avocat
+avait faites. L'avocat semblait accorder que l'accusé était Jean
+Valjean. Il en prit acte. Cet homme était donc Jean Valjean. Ceci était
+acquis à l'accusation et ne pouvait plus se contester. Ici, par une
+habile antonomase, remontant aux sources et aux causes de la
+criminalité, l'avocat général tonna contre l'immoralité de l'école
+romantique, alors à son aurore sous le nom d'école satanique que lui
+avaient décerné les critiques de l'Oriflamme et de la Quotidienne, il
+attribua, non sans vraisemblance, à l'influence de cette littérature
+perverse le délit de Champmathieu, ou pour mieux dire, de Jean Valjean.
+Ces considérations épuisées, il passa à Jean Valjean lui-même.
+Qu'était-ce que Jean Valjean? Description de Jean Valjean. Un monstre
+vomi, etc. Le modèle de ces sortes de descriptions est dans le récit de
+Théramène, lequel n'est pas utile à la tragédie, mais rend tous les
+jours de grands services à l'éloquence judiciaire. L'auditoire et les
+jurés «frémirent». La description achevée, l'avocat général reprit, dans
+un mouvement oratoire fait pour exciter au plus haut point le lendemain
+matin l'enthousiasme du Journal de la Préfecture:
+
+Et c'est un pareil homme, etc., etc., etc., vagabond, mendiant, sans
+moyens d'existence, etc., etc.,--accoutumé par sa vie passée aux actions
+coupables et peu corrigé par son séjour au bagne, comme le prouve le
+crime commis sur Petit-Gervais, etc., etc.,--c'est un homme pareil qui,
+trouvé sur la voie publique en flagrant délit de vol, à quelques pas
+d'un mur escaladé, tenant encore à la main l'objet volé, nie le flagrant
+délit, le vol, l'escalade, nie tout, nie jusqu'à son nom, nie jusqu'à
+son identité! Outre cent autres preuves sur lesquelles nous ne revenons
+pas, quatre témoins le reconnaissent, Javert, l'intègre inspecteur de
+police Javert, et trois de ses anciens compagnons d'ignominie, les
+forçats Brevet, Chenildieu et Cochepaille. Qu'oppose-t-il à cette
+unanimité foudroyante? Il nie. Quel endurcissement! Vous ferez justice,
+messieurs les jurés, etc., etc.
+
+Pendant que l'avocat général parlait, l'accusé écoutait, la bouche
+ouverte, avec une sorte d'étonnement où il entrait bien quelque
+admiration. Il était évidemment surpris qu'un homme pût parler comme
+cela. De temps en temps, aux moments les plus «énergiques» du
+réquisitoire, dans ces instants où l'éloquence, qui ne peut se contenir,
+déborde dans un flux d'épithètes flétrissantes et enveloppe l'accusé
+comme un orage, il remuait lentement la tête de droite à gauche et de
+gauche à droite, sorte de protestation triste et muette dont il se
+contentait depuis le commencement des débats. Deux ou trois fois les
+spectateurs placés le plus près de lui l'entendirent dire à demi-voix:
+
+--Voilà ce que c'est, de n'avoir pas demandé à M. Baloup!
+
+L'avocat général fit remarquer au jury cette attitude hébétée, calculée
+évidemment, qui dénotait, non l'imbécillité, mais l'adresse, la ruse,
+l'habitude de tromper la justice, et qui mettait dans tout son jour «la
+profonde perversité» de cet homme. Il termina en faisant ses réserves
+pour l'affaire Petit-Gervais, et en réclamant une condamnation sévère.
+
+C'était, pour l'instant, on s'en souvient, les travaux forcés à
+perpétuité.
+
+Le défenseur se leva, commença par complimenter «monsieur l'avocat
+général» sur son «admirable parole», puis répliqua comme il put, mais il
+faiblissait; le terrain évidemment se dérobait sous lui.
+
+
+
+
+Chapitre X
+
+Le système de dénégations
+
+
+L'instant de clore les débats était venu. Le président fit lever
+l'accusé et lui adressa la question d'usage:
+
+--Avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense?
+
+L'homme, debout, roulant dans ses mains un affreux bonnet qu'il avait,
+sembla ne pas entendre.
+
+Le président répéta la question.
+
+Cette fois l'homme entendit. Il parut comprendre, il fit le mouvement de
+quelqu'un qui se réveille, promena ses yeux autour de lui, regarda le
+public, les gendarmes, son avocat, les jurés, la cour, posa son poing
+monstrueux sur le rebord de la boiserie placée devant son banc, regarda
+encore, et tout à coup, fixant sont regard sur l'avocat général, il se
+mit à parler. Ce fut comme une éruption. Il sembla, à la façon dont les
+paroles s'échappaient de sa bouche, incohérentes, impétueuses, heurtées,
+pêle-mêle, qu'elles s'y pressaient toutes à la fois pour sortir en même
+temps. Il dit:
+
+--J'ai à dire ça. Que j'ai été charron à Paris, même que c'était chez
+monsieur Baloup. C'est un état dur. Dans la chose de charron, on
+travaille toujours en plein air, dans des cours, sous des hangars chez
+les bons maîtres, jamais dans des ateliers fermés, parce qu'il faut des
+espaces, voyez-vous. L'hiver, on a si froid qu'on se bat les bras pour
+se réchauffer; mais les maîtres ne veulent pas, ils disent que cela perd
+du temps. Manier du fer quand il y a de la glace entre les pavés, c'est
+rude. Ça vous use vite un homme. On est vieux tout jeune dans cet
+état-là. À quarante ans, un homme est fini. Moi, j'en avais
+cinquante-trois, j'avais bien du mal. Et puis c'est si méchant les
+ouvriers! Quand un bonhomme n'est plus jeune, on vous l'appelle pour
+tout vieux serin, vieille bête! Je ne gagnais plus que trente sous par
+jour, on me payait le moins cher qu'on pouvait, les maîtres profitaient
+de mon âge. Avec ça, j'avais ma fille qui était blanchisseuse à la
+rivière. Elle gagnait un peu de son côté. À nous deux, cela allait. Elle
+avait de la peine aussi. Toute la journée dans un baquet jusqu'à
+mi-corps, à la pluie, à la neige, avec le vent qui vous coupe la figure;
+quand il gèle, c'est tout de même, il faut laver; il y a des personnes
+qui n'ont pas beaucoup de linge et qui attendent après; si on ne lavait
+pas, on perdrait des pratiques. Les planches sont mal jointes et il vous
+tombe des gouttes d'eau partout. On a ses jupes toutes mouillées, dessus
+et dessous. Ça pénètre. Elle a aussi travaillé au lavoir des
+Enfants-Rouges, où l'eau arrive par des robinets. On n'est pas dans le
+baquet. On lave devant soi au robinet et on rince derrière soi dans le
+bassin. Comme c'est fermé, on a moins froid au corps. Mais il y a une
+buée d'eau chaude qui est terrible et qui vous perd les yeux. Elle
+revenait à sept heures du soir, et se couchait bien vite; elle était si
+fatiguée. Son mari la battait. Elle est morte. Nous n'avons pas été bien
+heureux. C'était une brave fille qui n'allait pas au bal, qui était bien
+tranquille. Je me rappelle un mardi gras où elle était couchée à huit
+heures. Voilà. Je dis vrai. Vous n'avez qu'à demander. Ah, bien oui,
+demander! que je suis bête! Paris, c'est un gouffre. Qui est-ce qui
+connaît le père Champmathieu? Pourtant je vous dis monsieur Baloup.
+Voyez chez monsieur Baloup. Après ça, je ne sais pas ce qu'on me veut.
+
+L'homme se tut, et resta debout. Il avait dit ces choses d'une voix
+haute, rapide, rauque, dure et enrouée, avec une sorte de naïveté
+irritée et sauvage. Une fois il s'était interrompu pour saluer quelqu'un
+dans la foule. Les espèces d'affirmations qu'il semblait jeter au hasard
+devant lui, lui venaient comme des hoquets, et il ajoutait à chacune
+d'elles le geste d'un bûcheron qui fend du bois. Quand il eut fini,
+l'auditoire éclata de rire. Il regarda le public, et voyant qu'on riait,
+et ne comprenant pas, il se mit à rire lui-même.
+
+Cela était sinistre.
+
+Le président, homme attentif et bienveillant, éleva la voix.
+
+Il rappela à «messieurs les jurés» que «le sieur Baloup, l'ancien maître
+charron chez lequel l'accusé disait avoir servi, avait été inutilement
+cité. Il était en faillite, et n'avait pu être retrouvé.» Puis se
+tournant vers l'accusé, il l'engagea à écouter ce qu'il allait lui dire
+et ajouta:
+
+--Vous êtes dans une situation où il faut réfléchir. Les présomptions
+les plus graves pèsent sur vous et peuvent entraîner des conséquences
+capitales. Accusé, dans votre intérêt, je vous interpelle une dernière
+fois, expliquez-vous clairement sur ces deux faits:--Premièrement,
+avez-vous, oui ou non, franchi le mur du clos Pierron, cassé la branche
+et volé les pommes, c'est-à-dire commis le crime de vol avec escalade?
+Deuxièmement, oui ou non, êtes-vous le forçat libéré Jean Valjean?
+
+L'accusé secoua la tête d'un air capable, comme un homme qui a bien
+compris et qui sait ce qu'il va répondre. Il ouvrit la bouche, se tourna
+vers le président et dit:
+
+--D'abord....
+
+Puis il regarda son bonnet, il regarda le plafond, et se tut.
+
+--Accusé, reprit l'avocat général d'une voix sévère, faites attention.
+Vous ne répondez à rien de ce qu'on vous demande. Votre trouble vous
+condamne. Il est évident que vous ne vous appelez pas Champmathieu, que
+vous êtes le forçat Jean Valjean caché d'abord sous le nom de Jean
+Mathieu qui était le nom de sa mère, que vous êtes allé en Auvergne, que
+vous êtes né à Faverolles où vous avez été émondeur. Il est évident que
+vous avez volé avec escalade des pommes mûres dans le clos Pierron.
+Messieurs les jurés apprécieront.
+
+L'accusé avait fini par se rasseoir; il se leva brusquement quand
+l'avocat général eut fini, et s'écria:
+
+--Vous êtes très méchant, vous! Voilà ce que je voulais dire. Je ne
+trouvais pas d'abord. Je n'ai rien volé. Je suis un homme qui ne mange
+pas tous les jours. Je venais d'Ailly, je marchais dans le pays après
+une ondée qui avait fait la campagne toute jaune, même que les mares
+débordaient et qu'il ne sortait plus des sables que de petits brins
+d'herbe au bord de la route, j'ai trouvé une branche cassée par terre où
+il y avait des pommes, j'ai ramassé la branche sans savoir qu'elle me
+ferait arriver de la peine. Il y a trois mois que je suis en prison et
+qu'on me trimballe. Après ça, je ne peux pas dire, on parle contre moi,
+on me dit: répondez! le gendarme, qui est bon enfant, me pousse le coude
+et me dit tout bas: réponds donc. Je ne sais pas expliquer, moi, je n'ai
+pas fait les études, je suis un pauvre homme. Voilà ce qu'on a tort de
+ne pas voir. Je n'ai pas volé, j'ai ramassé par terre des choses qu'il y
+avait. Vous dites Jean Valjean, Jean Mathieu! Je ne connais pas ces
+personnes-là. C'est des villageois. J'ai travaillé chez monsieur Baloup,
+boulevard de l'Hôpital. Je m'appelle Champmathieu. Vous êtes bien malins
+de me dire où je suis né. Moi, je l'ignore. Tout le monde n'a pas des
+maisons pour y venir au monde. Ce serait trop commode. Je crois que mon
+père et ma mère étaient des gens qui allaient sur les routes. Je ne sais
+pas d'ailleurs. Quand j'étais enfant, on m'appelait Petit, maintenant,
+on m'appelle Vieux. Voilà mes noms de baptême. Prenez ça comme vous
+voudrez. J'ai été en Auvergne, j'ai été à Faverolles, pardi! Eh bien?
+est-ce qu'on ne peut pas avoir été en Auvergne et avoir été à Faverolles
+sans avoir été aux galères? Je vous dis que je n'ai pas volé, et que je
+suis le père Champmathieu. J'ai été chez monsieur Baloup, j'ai été
+domicilié. Vous m'ennuyez avec vos bêtises à la fin! Pourquoi donc
+est-ce que le monde est après moi comme des acharnés!
+
+L'avocat général était demeuré debout; il s'adressa au président:
+
+--Monsieur le président, en présence des dénégations confuses, mais fort
+habiles de l'accusé, qui voudrait bien se faire passer pour idiot, mais
+qui n'y parviendra pas--nous l'en prévenons--nous requérons qu'il vous
+plaise et qu'il plaise à la cour appeler de nouveau dans cette enceinte
+les condamnés Brevet, Cochepaille et Chenildieu et l'inspecteur de
+police Javert, et les interpeller une dernière fois sur l'identité de
+l'accusé avec le forçat Jean Valjean.
+
+--Je fais remarquer à monsieur l'avocat général, dit le président, que
+l'inspecteur de police Javert, rappelé par ses fonctions au chef-lieu
+d'un arrondissement voisin, a quitté l'audience et même la ville,
+aussitôt sa déposition faite. Nous lui en avons accordé l'autorisation,
+avec l'agrément de monsieur l'avocat général et du défenseur de
+l'accusé.
+
+--C'est juste, monsieur le président, reprit l'avocat général. En
+l'absence du sieur Javert, je crois devoir rappeler à messieurs les
+jurés ce qu'il a dit ici-même, il y a peu d'heures. Javert est un homme
+estimé qui honore par sa rigoureuse et stricte probité des fonctions
+inférieures, mais importantes. Voici en quels termes il a déposé:--«Je
+n'ai pas même besoin des présomptions morales et des preuves matérielles
+qui démentent les dénégations de l'accusé. Je le reconnais parfaitement.
+Cet homme ne s'appelle pas Champmathieu; c'est un ancien forçat très
+méchant et très redouté nommé Jean Valjean. On ne l'a libéré à
+l'expiration de sa peine qu'avec un extrême regret. Il a subi dix-neuf
+ans de travaux forcés pour vol qualifié. Il avait cinq ou six fois tenté
+de s'évader. Outre le vol Petit-Gervais et le vol Pierron, je le
+soupçonne encore d'un vol commis chez sa grandeur le défunt évêque de
+Digne. Je l'ai souvent vu, à l'époque où j'étais adjudant garde-chiourme
+au bagne de Toulon. Je répète que je le reconnais parfaitement.» Cette
+déclaration si précise parut produire une vive impression sur le public
+et le jury. L'avocat général termina en insistant pour qu'à défaut de
+Javert, les trois témoins Brevet, Chenildieu et Cochepaille fussent
+entendus de nouveau et interpellés solennellement.
+
+Le président transmit un ordre à un huissier, et un moment après la
+porte de la chambre des témoins s'ouvrit. L'huissier, accompagné d'un
+gendarme prêt à lui prêter main-forte, introduisit le condamné Brevet.
+L'auditoire était en suspens et toutes les poitrines palpitaient comme
+si elles n'eussent eu qu'une seule âme.
+
+L'ancien forçat Brevet portait la veste noire et grise des maisons
+centrales. Brevet était un personnage d'une soixantaine d'années qui
+avait une espèce de figure d'homme d'affaires et l'air d'un coquin. Cela
+va quelquefois ensemble. Il était devenu, dans la prison où de nouveaux
+méfaits l'avaient ramené, quelque chose comme guichetier. C'était un
+homme dont les chefs disaient: Il cherche à se rendre utile. Les
+aumôniers portaient bon témoignage de ses habitudes religieuses. Il ne
+faut pas oublier que ceci se passait sous la restauration.
+
+--Brevet, dit le président, vous avez subi une condamnation infamante et
+vous ne pouvez prêter serment....
+
+Brevet baissa les yeux.
+
+--Cependant, reprit le président, même dans l'homme que la loi a
+dégradé, il peut rester, quand la pitié divine le permet, un sentiment
+d'honneur et d'équité. C'est à ce sentiment que je fais appel à cette
+heure décisive. S'il existe encore en vous, et je l'espère, réfléchissez
+avant de me répondre, considérez d'une part cet homme qu'un mot de vous
+peut perdre, d'autre part la justice qu'un mot de vous peut éclairer.
+L'instant est solennel, et il est toujours temps de vous rétracter, si
+vous croyez vous être trompé.--Accusé, levez-vous.
+
+--Brevet, regardez bien l'accusé, recueillez vos souvenirs, et
+dites-nous, en votre âme et conscience, si vous persistez à reconnaître
+cet homme pour votre ancien camarade de bagne Jean Valjean.
+
+Brevet regarda l'accusé, puis se retourna vers la cour.
+
+--Oui, monsieur le président. C'est moi qui l'ai reconnu le premier et
+je persiste. Cet homme est Jean Valjean. Entré à Toulon en 1796 et sorti
+en 1815. Je suis sorti l'an d'après. Il a l'air d'une brute maintenant,
+alors ce serait que l'âge l'a abruti; au bagne il était sournois. Je le
+reconnais positivement.
+
+--Allez vous asseoir, dit le président. Accusé, restez debout.
+
+On introduisit Chenildieu, forçat à vie, comme l'indiquaient sa casaque
+rouge et son bonnet vert. Il subissait sa peine au bagne de Toulon, d'où
+on l'avait extrait pour cette affaire. C'était un petit homme d'environ
+cinquante ans, vif, ridé, chétif, jaune, effronté, fiévreux, qui avait
+dans tous ses membres et dans toute sa personne une sorte de faiblesse
+maladive et dans le regard une force immense. Ses compagnons du bagne
+l'avaient surnommé Je-nie-Dieu.
+
+Le président lui adressa à peu près les mêmes paroles qu'à Brevet. Au
+moment où il lui rappela que son infamie lui ôtait le droit de prêter
+serment, Chenildieu leva la tête et regarda la foule en face. Le
+président l'invita à se recueillir et lui demanda, comme à Brevet, s'il
+persistait à reconnaître l'accusé.
+
+Chenildieu éclata de rire.
+
+--Pardine! si je le reconnais! nous avons été cinq ans attachés à la
+même chaîne. Tu boudes donc, mon vieux?
+
+--Allez vous asseoir, dit le président.
+
+L'huissier amena Cochepaille. Cet autre condamné à perpétuité, venu du
+bagne et vêtu de rouge comme Chenildieu, était un paysan de Lourdes et
+un demi-ours des Pyrénées. Il avait gardé des troupeaux dans la
+montagne, et de pâtre il avait glissé brigand. Cochepaille n'était pas
+moins sauvage et paraissait plus stupide encore que l'accusé. C'était un
+de ces malheureux hommes que la nature a ébauchés en bêtes fauves et que
+la société termine en galériens.
+
+Le président essaya de le remuer par quelques paroles pathétiques et
+graves et lui demanda, comme aux deux autres, s'il persistait, sans
+hésitation et sans trouble, à reconnaître l'homme debout devant lui.
+
+--C'est Jean Valjean, dit Cochepaille. Même qu'on l'appelait
+Jean-le-Cric, tant il était fort.
+
+Chacune des affirmations de ces trois hommes, évidemment sincères et de
+bonne foi, avait soulevé dans l'auditoire un murmure de fâcheux augure
+pour l'accusé, murmure qui croissait et se prolongeait plus longtemps
+chaque fois qu'une déclaration nouvelle venait s'ajouter à la
+précédente. L'accusé, lui, les avait écoutées avec ce visage étonné qui,
+selon l'accusation, était son principal moyen de défense. À la première,
+les gendarmes ses voisins l'avaient entendu grommeler entre ses dents:
+Ah bien! en voilà un! Après la seconde il dit un peu plus haut, d'un air
+presque satisfait: Bon! À la troisième il s'écria: Fameux!
+
+Le président l'interpella.
+
+--Accusé, vous avez entendu. Qu'avez-vous à dire?
+
+Il répondit:
+
+--Je dis--Fameux!
+
+Une rumeur éclata dans le public et gagna presque le jury. Il était
+évident que l'homme était perdu.
+
+--Huissiers, dit le président, faites faire silence. Je vais clore les
+débats.
+
+En ce moment un mouvement se fit tout à côté du président. On entendit
+une voix qui criait:
+
+--Brevet, Chenildieu, Cochepaille! regardez de ce côté-ci.
+
+Tous ceux qui entendirent cette voix se sentirent glacés, tant elle
+était lamentable et terrible. Les yeux se tournèrent vers le point d'où
+elle venait. Un homme, placé parmi les spectateurs privilégiés qui
+étaient assis derrière la cour, venait de se lever, avait poussé la
+porte à hauteur d'appui qui séparait le tribunal du prétoire, et était
+debout au milieu de la salle. Le président, l'avocat général, M.
+Bamatabois, vingt personnes, le reconnurent, et s'écrièrent à la fois:
+
+--Monsieur Madeleine!
+
+
+
+
+Chapitre XI
+
+Champmathieu de plus en plus étonné
+
+
+C'était lui en effet. La lampe du greffier éclairait son visage. Il
+tenait son chapeau à la main, il n'y avait aucun désordre dans ses
+vêtements, sa redingote était boutonnée avec soin. Il était très pâle et
+il tremblait légèrement. Ses cheveux, gris encore au moment de son
+arrivée à Arras, étaient maintenant tout à fait blancs. Ils avaient
+blanchi depuis une heure qu'il était là.
+
+Toutes les têtes se dressèrent. La sensation fut indescriptible. Il y
+eut dans l'auditoire un instant d'hésitation. La voix avait été si
+poignante, l'homme qui était là paraissait si calme, qu'au premier abord
+on ne comprit pas. On se demanda qui avait crié. On ne pouvait croire
+que ce fût cet homme tranquille qui eût jeté ce cri effrayant.
+
+Cette indécision ne dura que quelques secondes. Avant même que le
+président et l'avocat général eussent pu dire un mot, avant que les
+gendarmes et les huissiers eussent pu faire un geste, l'homme que tous
+appelaient encore en ce moment M. Madeleine s'était avancé vers les
+témoins Cochepaille, Brevet et Chenildieu.
+
+--Vous ne me reconnaissez pas? dit-il.
+
+Tous trois demeurèrent interdits et indiquèrent par un signe de tête
+qu'ils ne le connaissaient point. Cochepaille intimidé fit le salut
+militaire. M. Madeleine se tourna vers les jurés et vers la cour et dit
+d'une voix douce:
+
+--Messieurs les jurés, faites relâcher l'accusé. Monsieur le président,
+faites-moi arrêter. L'homme que vous cherchez, ce n'est pas lui, c'est
+moi. Je suis Jean Valjean. Pas une bouche ne respirait. À la première
+commotion de l'étonnement avait succédé un silence de sépulcre. On
+sentait dans la salle cette espèce de terreur religieuse qui saisit la
+foule lorsque quelque chose de grand s'accomplit.
+
+Cependant le visage du président s'était empreint de sympathie et de
+tristesse; il avait échangé un signe rapide avec l'avocat et quelques
+paroles à voix basse avec les conseillers assesseurs. Il s'adressa au
+public, et demanda avec un accent qui fut compris de tous:
+
+--Y a-t-il un médecin ici?
+
+L'avocat général prit la parole:
+
+--Messieurs les jurés, l'incident si étrange et si inattendu qui trouble
+l'audience ne nous inspire, ainsi qu'à vous, qu'un sentiment que nous
+n'avons pas besoin d'exprimer. Vous connaissez tous, au moins de
+réputation, l'honorable M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-mer. S'il y
+a un médecin dans l'auditoire, nous nous joignons à monsieur le
+président pour le prier de vouloir bien assister monsieur Madeleine et
+le reconduire à sa demeure.
+
+M. Madeleine ne laissa point achever l'avocat général.
+
+Il l'interrompit d'un accent plein de mansuétude et d'autorité. Voici
+les paroles qu'il prononça; les voici littéralement, telles qu'elles
+furent écrites immédiatement après l'audience par un des témoins de
+cette scène; telles qu'elles sont encore dans l'oreille de ceux qui les
+ont entendues, il y a près de quarante ans aujourd'hui.
+
+--Je vous remercie, monsieur l'avocat général, mais je ne suis pas fou.
+Vous allez voir. Vous étiez sur le point de commettre une grande erreur,
+lâchez cet homme, j'accomplis un devoir, je suis ce malheureux condamné.
+Je suis le seul qui voie clair ici, et je vous dis la vérité. Ce que je
+fais en ce moment, Dieu, qui est là-haut, le regarde, et cela suffit.
+Vous pouvez me prendre, puisque me voilà. J'avais pourtant fait de mon
+mieux. Je me suis caché sous un nom; je suis devenu riche, je suis
+devenu maire; j'ai voulu rentrer parmi les honnêtes gens. Il paraît que
+cela ne se peut pas. Enfin, il y a bien des choses que je ne puis pas
+dire, je ne vais pas vous raconter ma vie, un jour on saura. J'ai volé
+monseigneur l'évêque, cela est vrai; j'ai volé Petit-Gervais, cela est
+vrai. On a eu raison de vous dire que Jean Valjean était un malheureux
+très méchant. Toute la faute n'est peut-être pas à lui. Écoutez,
+messieurs les juges, un homme aussi abaissé que moi n'a pas de
+remontrance à faire à la providence ni de conseil à donner à la société;
+mais, voyez-vous, l'infamie d'où j'avais essayé de sortir est une chose
+nuisible. Les galères font le galérien. Recueillez cela, si vous voulez.
+
+Avant le bagne, j'étais un pauvre paysan très peu intelligent, une
+espèce d'idiot; le bagne m'a changé. J'étais stupide, je suis devenu
+méchant; j'étais bûche, je suis devenu tison. Plus tard l'indulgence et
+la bonté m'ont sauvé, comme la sévérité m'avait perdu. Mais, pardon,
+vous ne pouvez pas comprendre ce que je dis là. Vous trouverez chez moi,
+dans les cendres de la cheminée, la pièce de quarante sous que j'ai
+volée il y a sept ans à Petit-Gervais. Je n'ai plus rien à ajouter.
+Prenez-moi. Mon Dieu! monsieur l'avocat général remue la tête, vous
+dites: M. Madeleine est devenu fou, vous ne me croyez pas! Voilà qui est
+affligeant. N'allez point condamner cet homme au moins! Quoi! ceux-ci ne
+me reconnaissent pas! Je voudrais que Javert fût ici. Il me
+reconnaîtrait, lui!
+
+Rien ne pourrait rendre ce qu'il y avait de mélancolie bienveillante et
+sombre dans l'accent qui accompagnait ces paroles.
+
+Il se tourna vers les trois forçats:
+
+--Eh bien, je vous reconnais, moi! Brevet! vous rappelez-vous?...
+
+Il s'interrompit, hésita un moment, et dit:
+
+--Te rappelles-tu ces bretelles en tricot à damier que tu avais au
+bagne?
+
+Brevet eut comme une secousse de surprise et le regarda de la tête aux
+pieds d'un air effrayé. Lui continua:
+
+--Chenildieu, qui te surnommais toi-même Je-nie-Dieu, tu as toute
+l'épaule droite brûlée profondément, parce que tu t'es couché un jour
+l'épaule sur un réchaud plein de braise, pour effacer les trois lettres
+T. F. P., qu'on y voit toujours cependant. Réponds, est-ce vrai?
+
+--C'est vrai, dit Chenildieu.
+
+Il s'adressa à Cochepaille:
+
+--Cochepaille, tu as près de la saignée du bras gauche une date gravée
+en lettres bleues avec de la poudre brûlée. Cette date, c'est celle du
+débarquement de l'empereur à Cannes, _1er mars 1815_. Relève ta manche.
+
+Cochepaille releva sa manche, tous les regards se penchèrent autour de
+lui sur son bras nu. Un gendarme approcha une lampe; la date y était.
+
+Le malheureux homme se tourna vers l'auditoire et vers les juges avec un
+sourire dont ceux qui l'ont vu sont encore navrés lorsqu'ils y songent.
+C'était le sourire du triomphe, c'était aussi le sourire du désespoir.
+
+--Vous voyez bien, dit-il, que je suis Jean Valjean.
+
+Il n'y avait plus dans cette enceinte ni juges, ni accusateurs, ni
+gendarmes; il n'y avait que des yeux fixes et des coeurs émus. Personne
+ne se rappelait plus le rôle que chacun pouvait avoir à jouer; l'avocat
+général oubliait qu'il était là pour requérir, le président qu'il était
+là pour présider, le défenseur qu'il était là pour défendre. Chose
+frappante, aucune question ne fut faite, aucune autorité n'intervint. Le
+propre des spectacles sublimes, c'est de prendre toutes les âmes et de
+faire de tous les témoins des spectateurs. Aucun peut-être ne se rendait
+compte de ce qu'il éprouvait; aucun, sans doute, ne se disait qu'il
+voyait resplendir là une grande lumière; tous intérieurement se
+sentaient éblouis.
+
+Il était évident qu'on avait sous les yeux Jean Valjean. Cela rayonnait.
+L'apparition de cet homme avait suffi pour remplir de clarté cette
+aventure si obscure le moment d'auparavant. Sans qu'il fût besoin
+d'aucune explication désormais, toute cette foule, comme par une sorte
+de révélation électrique, comprit tout de suite et d'un seul coup d'oeil
+cette simple et magnifique histoire d'un homme qui se livrait pour qu'un
+autre homme ne fût pas condamné à sa place. Les détails, les
+hésitations, les petites résistances possibles se perdirent dans ce
+vaste fait lumineux.
+
+Impression qui passa vite, mais qui dans l'instant fut irrésistible.
+
+--Je ne veux pas déranger davantage l'audience, reprit Jean Valjean. Je
+m'en vais, puisqu'on ne m'arrête pas. J'ai plusieurs choses à faire.
+Monsieur l'avocat général sait qui je suis, il sait où je vais, il me
+fera arrêter quand il voudra.
+
+Il se dirigea vers la porte de sortie. Pas une voix ne s'éleva, pas un
+bras ne s'étendit pour l'empêcher. Tous s'écartèrent. Il avait en ce
+moment ce je ne sais quoi de divin qui fait que les multitudes reculent
+et se rangent devant un homme. Il traversa la foule à pas lents. On n'a
+jamais su qui ouvrit la porte, mais il est certain que la porte se
+trouva ouverte lorsqu'il y parvint. Arrivé là, il se retourna et dit:
+
+--Monsieur l'avocat général, je reste à votre disposition.
+
+Puis il s'adressa à l'auditoire:
+
+--Vous tous, tous ceux qui sont ici, vous me trouvez digne de pitié,
+n'est-ce pas? Mon Dieu! quand je pense à ce que j'ai été sur le point de
+faire, je me trouve digne d'envie. Cependant j'aurais mieux aimé que
+tout ceci n'arrivât pas.
+
+Il sortit, et la porte se referma comme elle avait été ouverte, car ceux
+qui font de certaines choses souveraines sont toujours sûrs d'être
+servis par quelqu'un dans la foule.
+
+Moins d'une heure après, le verdict du jury déchargeait de toute
+accusation le nommé Champmathieu; et Champmathieu, mis en liberté
+immédiatement, s'en allait stupéfait, croyant tous les hommes fous et ne
+comprenant rien à cette vision.
+
+
+
+
+Livre huitième--Contre-coup
+
+
+
+
+Chapitre I
+
+Dans quel miroir M. Madeleine regarde ses cheveux
+
+
+Le jour commençait à poindre. Fantine avait eu une nuit de fièvre et
+d'insomnie, pleine d'ailleurs d'images heureuses; au matin, elle
+s'endormit. La soeur Simplice qui l'avait veillée profita de ce sommeil
+pour aller préparer une nouvelle potion de quinquina. La digne soeur
+était depuis quelques instants dans le laboratoire de l'infirmerie,
+penchée sur ses drogues et sur ses fioles et regardant de très près à
+cause de cette brume que le crépuscule répand sur les objets. Tout à
+coup elle tourna la tête et fit un léger cri. M. Madeleine était devant
+elle. Il venait d'entrer silencieusement.
+
+--C'est vous, monsieur le maire! s'écria-t-elle.
+
+Il répondit, à voix basse:
+
+--Comment va cette pauvre femme?
+
+--Pas mal en ce moment. Mais nous avons été bien inquiets, allez!
+
+Elle lui expliqua ce qui s'était passé, que Fantine était bien mal la
+veille et que maintenant elle était mieux, parce qu'elle croyait que
+monsieur le maire était allé chercher son enfant à Montfermeil. La soeur
+n'osa pas interroger monsieur le maire, mais elle vit bien à son air que
+ce n'était point de là qu'il venait.
+
+--Tout cela est bien, dit-il, vous avez eu raison de ne pas la
+détromper.
+
+--Oui, reprit la soeur, mais maintenant, monsieur le maire, qu'elle va
+vous voir et qu'elle ne verra pas son enfant, que lui dirons-nous?
+
+Il resta un moment rêveur.
+
+--Dieu nous inspirera, dit-il.
+
+--On ne pourrait cependant pas mentir, murmura la soeur à demi-voix.
+
+Le plein jour s'était fait dans la chambre. Il éclairait en face le
+visage de M. Madeleine. Le hasard fit que la soeur leva les yeux.
+
+--Mon Dieu, monsieur! s'écria-t-elle, que vous est-il donc arrivé? vos
+cheveux sont tout blancs!
+
+--Blancs! dit-il.
+
+La soeur Simplice n'avait point de miroir; elle fouilla dans une trousse
+et en tira une petite glace dont se servait le médecin de l'infirmerie
+pour constater qu'un malade était mort et ne respirait plus. M.
+Madeleine prit la glace, y considéra ses cheveux, et dit:
+
+--Tiens!
+
+Il prononça ce mot avec indifférence et comme s'il pensait à autre
+chose.
+
+La soeur se sentit glacée par je ne sais quoi d'inconnu qu'elle
+entrevoyait dans tout ceci.
+
+Il demanda:
+
+--Puis-je la voir?
+
+--Est-ce que monsieur le maire ne lui fera pas revenir son enfant? dit
+la soeur, osant à peine hasarder une question.
+
+--Sans doute, mais il faut au moins deux ou trois jours.
+
+--Si elle ne voyait pas monsieur le maire d'ici là, reprit timidement la
+soeur, elle ne saurait pas que monsieur le maire est de retour, il
+serait aisé de lui faire prendre patience, et quand l'enfant arriverait
+elle penserait tout naturellement que monsieur le maire est arrivé avec
+l'enfant. On n'aurait pas de mensonge à faire.
+
+M. Madeleine parut réfléchir quelques instants, puis il dit avec sa
+gravité calme:
+
+--Non, ma soeur, il faut que je la voie. Je suis peut-être pressé.
+
+La religieuse ne sembla pas remarquer ce mot «peut-être», qui donnait un
+sens obscur et singulier aux paroles de M. le maire. Elle répondit en
+baissant les yeux et la voix respectueusement:
+
+--En ce cas, elle repose, mais monsieur le maire peut entrer.
+
+Il fit quelques observations sur une porte qui fermait mal, et dont le
+bruit pouvait réveiller la malade, puis il entra dans la chambre de
+Fantine, s'approcha du lit et entrouvrit les rideaux. Elle dormait. Son
+souffle sortait de sa poitrine avec ce bruit tragique qui est propre à
+ces maladies, et qui navre les pauvres mères lorsqu'elles veillent la
+nuit près de leur enfant condamné et endormi. Mais cette respiration
+pénible troublait à peine une sorte de sérénité ineffable, répandue sur
+son visage, qui la transfigurait dans son sommeil. Sa pâleur était
+devenue de la blancheur; ses joues étaient vermeilles. Ses longs cils
+blonds, la seule beauté qui lui fût restée de sa virginité et de sa
+jeunesse, palpitaient tout en demeurant clos et baissés. Toute sa
+personne tremblait de je ne sais quel déploiement d'ailes prêtes à
+s'entrouvrir et à l'emporter, qu'on sentait frémir, mais qu'on ne voyait
+pas. À la voir ainsi, on n'eût jamais pu croire que c'était là une
+malade presque désespérée. Elle ressemblait plutôt à ce qui va s'envoler
+qu'à ce qui va mourir.
+
+La branche, lorsqu'une main s'approche pour détacher la fleur,
+frissonne, et semble à la fois se dérober et s'offrir. Le corps humain a
+quelque chose de ce tressaillement, quand arrive l'instant où les doigts
+mystérieux de la mort vont cueillir l'âme.
+
+M. Madeleine resta quelque temps immobile près de ce lit, regardant tour
+à tour la malade et le crucifix, comme il faisait deux mois auparavant,
+le jour où il était venu pour la première fois la voir dans cet asile.
+Ils étaient encore là tous les deux dans la même attitude, elle dormant,
+lui priant; seulement maintenant, depuis ces deux mois écoulés, elle
+avait des cheveux gris et lui des cheveux blancs.
+
+La soeur n'était pas entrée avec lui. Il se tenait près de ce lit,
+debout, le doigt sur la bouche, comme s'il y eût eu dans la chambre
+quelqu'un à faire taire.
+
+Elle ouvrit les yeux, le vit, et dit paisiblement, avec un sourire:
+
+--Et Cosette?
+
+
+
+
+Chapitre II
+
+Fantine heureuse
+
+
+Elle n'eut pas un mouvement de surprise, ni un mouvement de joie; elle
+était la joie même. Cette simple question: «Et Cosette?» fut faite avec
+une foi si profonde, avec tant de certitude, avec une absence si
+complète d'inquiétude et de doute, qu'il ne trouva pas une parole. Elle
+continua:
+
+--Je savais que vous étiez là. Je dormais, mais je vous voyais. Il y a
+longtemps que je vous vois. Je vous ai suivi des yeux toute la nuit.
+Vous étiez dans une gloire et vous aviez autour de vous toutes sortes de
+figures célestes.
+
+Il leva son regard vers le crucifix.
+
+--Mais, reprit-elle, dites-moi donc où est Cosette? Pourquoi ne l'avoir
+pas mise sur mon lit pour le moment où je m'éveillerais?
+
+Il répondit machinalement quelque chose qu'il n'a jamais pu se rappeler
+plus tard.
+
+Heureusement le médecin, averti, était survenu. Il vint en aide à M.
+Madeleine.
+
+--Mon enfant, dit le médecin, calmez-vous. Votre enfant est là.
+
+Les yeux de Fantine s'illuminèrent et couvrirent de clarté tout son
+visage. Elle joignit les mains avec une expression qui contenait tout ce
+que la prière peut avoir à la fois de plus violent et de plus doux.
+
+--Oh! s'écria-t-elle, apportez-la-moi!
+
+Touchante illusion de mère! Cosette était toujours pour elle le petit
+enfant qu'on apporte.
+
+--Pas encore, reprit le médecin, pas en ce moment. Vous avez un reste de
+fièvre. La vue de votre enfant vous agiterait et vous ferait du mal. Il
+faut d'abord vous guérir. Elle l'interrompit impétueusement.
+
+--Mais je suis guérie! je vous dis que je suis guérie! Est-il âne, ce
+médecin! Ah çà! je veux voir mon enfant, moi!
+
+--Vous voyez, dit le médecin, comme vous vous emportez. Tant que vous
+serez ainsi, je m'opposerai à ce que vous ayez votre enfant. Il ne
+suffit pas de la voir, il faut vivre pour elle. Quand vous serez
+raisonnable, je vous l'amènerai moi-même.
+
+La pauvre mère courba la tête.
+
+--Monsieur le médecin, je vous demande pardon, je vous demande vraiment
+bien pardon. Autrefois, je n'aurais pas parlé comme je viens de faire,
+il m'est arrivé tant de malheurs que quelquefois je ne sais plus ce que
+je dis. Je comprends, vous craignez l'émotion, j'attendrai tant que vous
+voudrez, mais je vous jure que cela ne m'aurait pas fait de mal de voir
+ma fille. Je la vois, je ne la quitte pas des yeux depuis hier au soir.
+Savez-vous? on me l'apporterait maintenant que je me mettrais à lui
+parler doucement. Voilà tout. Est-ce que ce n'est pas bien naturel que
+j'aie envie de voir mon enfant qu'on a été me chercher exprès à
+Montfermeil? Je ne suis pas en colère. Je sais bien que je vais être
+heureuse. Toute la nuit j'ai vu des choses blanches et des personnes qui
+me souriaient. Quand monsieur le médecin voudra, il m'apportera ma
+Cosette. Je n'ai plus de fièvre, puisque je suis guérie; je sens bien
+que je n'ai plus rien du tout; mais je vais faire comme si j'étais
+malade et ne pas bouger pour faire plaisir aux dames d'ici. Quand on
+verra que je suis bien tranquille, on dira: il faut lui donner son
+enfant.
+
+M. Madeleine s'était assis sur une chaise qui était à côté du lit. Elle
+se tourna vers lui; elle faisait visiblement effort pour paraître calme
+et «bien sage», comme elle disait dans cet affaiblissement de la maladie
+qui ressemble à l'enfance, afin que, la voyant si paisible, on ne fît
+pas difficulté de lui amener Cosette. Cependant, tout en se contenant,
+elle ne pouvait s'empêcher d'adresser à M. Madeleine mille questions.
+
+--Avez-vous fait un bon voyage, monsieur le maire? Oh! comme vous êtes
+bon d'avoir été me la chercher! Dites-moi seulement comment elle est.
+A-t-elle bien supporté la route? Hélas! elle ne me reconnaîtra pas!
+Depuis le temps, elle m'a oubliée, pauvre chou! Les enfants, cela n'a
+pas de mémoire. C'est comme des oiseaux. Aujourd'hui cela voit une chose
+et demain une autre, et cela ne pense plus à rien. Avait-elle du linge
+blanc seulement? Ces Thénardier la tenaient-ils proprement? Comment la
+nourrissait-on? Oh! comme j'ai souffert, si vous saviez! de me faire
+toutes ces questions-là dans le temps de ma misère! Maintenant, c'est
+passé. Je suis joyeuse. Oh! que je voudrais donc la voir! Monsieur le
+maire, l'avez-vous trouvée jolie? N'est-ce pas qu'elle est belle, ma
+fille? Vous devez avoir eu bien froid dans cette diligence! Est-ce qu'on
+ne pourrait pas l'amener rien qu'un petit moment? On la remporterait
+tout de suite après. Dites! vous qui êtes le maître, si vous vouliez!
+
+Il lui prit la main:
+
+--Cosette est belle, dit-il, Cosette se porte bien, vous la verrez
+bientôt, mais apaisez-vous. Vous parlez trop vivement, et puis vous
+sortez vos bras du lit, et cela vous fait tousser.
+
+En effet, des quintes de toux interrompaient Fantine presque à chaque
+mot.
+
+Fantine ne murmura pas, elle craignait d'avoir compromis par quelques
+plaintes trop passionnées la confiance qu'elle voulait inspirer, et elle
+se mit à dire des paroles indifférentes.
+
+--C'est assez joli, Montfermeil, n'est-ce-pas? L'été, on va y faire des
+parties de plaisir. Ces Thénardier font-ils de bonnes affaires? Il ne
+passe pas grand monde dans leur pays. C'est une espèce de gargote que
+cette auberge-là.
+
+M. Madeleine lui tenait toujours la main, il la considérait avec
+anxiété; il était évident qu'il était venu pour lui dire des choses
+devant lesquelles sa pensée hésitait maintenant. Le médecin, sa visite
+faite, s'était retiré. La soeur Simplice était seule restée auprès
+d'eux.
+
+Cependant, au milieu de ce silence, Fantine s'écria:
+
+--Je l'entends! mon Dieu! je l'entends!
+
+Elle étendit le bras pour qu'on se tût autour d'elle, retint son
+souffle, et se mit à écouter avec ravissement.
+
+Il y avait un enfant qui jouait dans la cour; l'enfant de la portière ou
+d'une ouvrière quelconque. C'est là un de ces hasards qu'on retrouve
+toujours et qui semblent faire partie de la mystérieuse mise en scène
+des événements lugubres. L'enfant, c'était une petite fille, allait,
+venait, courait pour se réchauffer, riait et chantait à haute voix.
+Hélas! à quoi les jeux des enfants ne se mêlent-ils pas! C'était cette
+petite fille que Fantine entendait chanter.
+
+--Oh! reprit-elle, c'est ma Cosette! je reconnais sa voix!
+
+L'enfant s'éloigna comme il était venu, la voix s'éteignit, Fantine
+écouta encore quelque temps, puis son visage s'assombrit, et M.
+Madeleine l'entendit qui disait à voix basse:
+
+--Comme ce médecin est méchant de ne pas me laisser voir ma fille! Il a
+une mauvaise figure, cet homme-là!
+
+Cependant le fond riant de ses idées revint. Elle continua de se parler
+à elle-même, la tête sur l'oreiller.
+
+--Comme nous allons être heureuses! Nous aurons un petit jardin,
+d'abord! M. Madeleine me l'a promis. Ma fille jouera dans le jardin.
+Elle doit savoir ses lettres maintenant. Je la ferai épeler. Elle courra
+dans l'herbe après les papillons. Je la regarderai. Et puis elle fera sa
+première communion. Ah çà! quand fera-t-elle sa première communion? Elle
+se mit à compter sur ses doigts.
+
+--... Un, deux, trois, quatre... elle a sept ans. Dans cinq ans. Elle
+aura un voile blanc, des bas à jour, elle aura l'air d'une petite femme.
+Ô ma bonne soeur, vous ne savez pas comme je suis bête, voilà que je
+pense à la première communion de ma fille! Et elle se mit à rire.
+
+Il avait quitté la main de Fantine. Il écoutait ces paroles comme on
+écoute un vent qui souffle, les yeux à terre, l'esprit plongé dans des
+réflexions sans fond. Tout à coup elle cessa de parler, cela lui fit
+lever machinalement la tête. Fantine était devenue effrayante.
+
+Elle ne parlait plus, elle ne respirait plus; elle s'était soulevée à
+demi sur son séant, son épaule maigre sortait de sa chemise, son visage,
+radieux le moment d'auparavant, était blême, et elle paraissait fixer
+sur quelque chose de formidable, devant elle, à l'autre extrémité de la
+chambre, son oeil agrandi par la terreur.
+
+--Mon Dieu! s'écria-t-il. Qu'avez-vous, Fantine?
+
+Elle ne répondit pas, elle ne quitta point des yeux l'objet quelconque
+qu'elle semblait voir, elle lui toucha le bras d'une main et de l'autre
+lui fit signe de regarder derrière lui.
+
+Il se retourna, et vit Javert.
+
+
+
+
+Chapitre III
+
+Javert content
+
+
+Voici ce qui s'était passé.
+
+Minuit et demi venait de sonner, quand M. Madeleine était sorti de la
+salle des assises d'Arras. Il était rentré à son auberge juste à temps
+pour repartir par la malle-poste où l'on se rappelle qu'il avait retenu
+sa place. Un peu avant six heures du matin, il était arrivé à
+Montreuil-sur-mer, et son premier soin avait été de jeter à la poste sa
+lettre à M. Laffitte, puis d'entrer à l'infirmerie et de voir Fantine.
+
+Cependant, à peine avait-il quitté la salle d'audience de la cour
+d'assises, que l'avocat général, revenu du premier saisissement, avait
+pris la parole pour déplorer l'acte de folie de l'honorable maire de
+Montreuil-sur-mer, déclarer que ses convictions n'étaient en rien
+modifiées par cet incident bizarre qui s'éclaircirait plus tard, et
+requérir, en attendant, la condamnation de ce Champmathieu, évidemment
+le vrai Jean Valjean. La persistance de l'avocat général était
+visiblement en contradiction avec le sentiment de tous, du public, de la
+cour et du jury. Le défenseur avait eu peu de peine à réfuter cette
+harangue et à établir que, par suite des révélations de M. Madeleine,
+c'est-à-dire du vrai Jean Valjean, la face de l'affaire était
+bouleversée de fond en comble, et que le jury n'avait plus devant les
+yeux qu'un innocent. L'avocat avait tiré de là quelques épiphonèmes,
+malheureusement peu neufs, sur les erreurs judiciaires, etc., etc., le
+président dans son résumé s'était joint au défenseur, et le jury en
+quelques minutes avait mis hors de cause Champmathieu.
+
+Cependant il fallait un Jean Valjean à l'avocat général, et, n'ayant
+plus Champmathieu, il prit Madeleine.
+
+Immédiatement après la mise en liberté de Champmathieu, l'avocat général
+s'enferma avec le président. Ils conférèrent «de la nécessité de se
+saisir de la personne de M. le maire de Montreuil-sur-mer». Cette
+phrase, où il y a beaucoup de _de_, est de M. l'avocat général,
+entièrement écrite de sa main sur la minute de son rapport au procureur
+général. La première émotion passée, le président fit peu d'objections.
+Il fallait bien que justice eût son cours. Et puis, pour tout dire,
+quoique le président fût homme bon et assez intelligent, il était en
+même temps fort royaliste et presque ardent, et il avait été choqué que
+le maire de Montreuil-sur-mer, en parlant du débarquement à Cannes, eût
+dit l'_empereur_ et non _Buonaparte_.
+
+L'ordre d'arrestation fut donc expédié. L'avocat général l'envoya à
+Montreuil-sur-mer par un exprès, à franc étrier, et en chargea
+l'inspecteur de police Javert.
+
+On sait que Javert était revenu à Montreuil-sur-mer immédiatement après
+avoir fait sa déposition.
+
+Javert se levait au moment où l'exprès lui remit l'ordre d'arrestation
+et le mandat d'amener.
+
+L'exprès était lui-même un homme de police fort entendu qui, en deux
+mots, mit Javert au fait de ce qui était arrivé à Arras. L'ordre
+d'arrestation, signé de l'avocat général, était ainsi
+conçu:--L'inspecteur Javert appréhendera au corps le sieur Madeleine,
+maire de Montreuil-sur-mer, qui, dans l'audience de ce jour, a été
+reconnu pour être le forçat libéré Jean Valjean.
+
+Quelqu'un qui n'eût pas connu Javert et qui l'eût vu au moment où il
+pénétra dans l'antichambre de l'infirmerie n'eût pu rien deviner de ce
+qui se passait, et lui eût trouvé l'air le plus ordinaire du monde. Il
+était froid, calme, grave, avait ses cheveux gris parfaitement lissés
+sur les tempes et venait de monter l'escalier avec sa lenteur
+habituelle. Quelqu'un qui l'eût connu à fond et qui l'eût examiné
+attentivement eût frémi. La boucle de son col de cuir, au lieu d'être
+sur sa nuque, était sur son oreille gauche. Ceci révélait une agitation
+inouïe.
+
+Javert était un caractère complet, ne laissant faire de pli ni à son
+devoir, ni à son uniforme; méthodique avec les scélérats, rigide avec
+les boutons de son habit.
+
+Pour qu'il eût mal mis la boucle de son col, il fallait qu'il y eût en
+lui une de ces émotions qu'on pourrait appeler des tremblements de terre
+intérieurs.
+
+Il était venu simplement, avait requis un caporal et quatre soldats au
+poste voisin, avait laissé les soldats dans la cour, et s'était fait
+indiquer la chambre de Fantine par la portière sans défiance, accoutumée
+qu'elle était à voir des gens armés demander monsieur le maire.
+
+Arrivé à la chambre de Fantine, Javert tourna la clef, poussa la porte
+avec une douceur de garde-malade ou de mouchard, et entra.
+
+À proprement parler, il n'entra pas. Il se tint debout dans la porte
+entrebâillée, le chapeau sur la tête, la main gauche dans sa redingote
+fermée jusqu'au menton. Dans le pli du coude on pouvait voir le pommeau
+de plomb de son énorme canne, laquelle disparaissait derrière lui.
+
+Il resta ainsi près d'une minute sans qu'on s'aperçût de sa présence.
+Tout à coup Fantine leva les yeux, le vit, et fit retourner M.
+Madeleine.
+
+À l'instant où le regard de Madeleine rencontra le regard de Javert,
+Javert, sans bouger, sans remuer, sans approcher, devint épouvantable.
+Aucun sentiment humain ne réussit à être effroyable comme la joie.
+
+Ce fut le visage d'un démon qui vient de retrouver son damné.
+
+La certitude de tenir enfin Jean Valjean fit apparaître sur sa
+physionomie tout ce qu'il avait dans l'âme. Le fond remué monta à la
+surface. L'humiliation d'avoir un peu perdu la piste et de s'être mépris
+quelques minutes sur ce Champmathieu, s'effaçait sous l'orgueil d'avoir
+si bien deviné d'abord et d'avoir eu si longtemps un instinct juste. Le
+contentement de Javert éclata dans son attitude souveraine. La
+difformité du triomphe s'épanouit sur ce front étroit. Ce fut tout le
+déploiement d'horreur que peut donner une figure satisfaite.
+
+Javert en ce moment était au ciel. Sans qu'il s'en rendit nettement
+compte, mais pourtant avec une intuition confuse de sa nécessité et de
+son succès, il personnifiait, lui Javert, la justice, la lumière et la
+vérité dans leur fonction céleste d'écrasement du mal. Il avait derrière
+lui et autour de lui, à une profondeur infinie, l'autorité, la raison,
+la chose jugée, la conscience légale, la vindicte publique, toutes les
+étoiles; il protégeait l'ordre, il faisait sortir de la loi la foudre,
+il vengeait la société, il prêtait main-forte à l'absolu; il se dressait
+dans une gloire; il y avait dans sa victoire un reste de défi et de
+combat; debout, altier, éclatant, il étalait en plein azur la bestialité
+surhumaine d'un archange féroce; l'ombre redoutable de l'action qu'il
+accomplissait faisait visible à son poing crispé le vague flamboiement
+de l'épée sociale; heureux et indigné, il tenait sous son talon le
+crime, le vice, la rébellion, la perdition, l'enfer, il rayonnait, il
+exterminait, il souriait et il y avait une incontestable grandeur dans
+ce saint Michel monstrueux.
+
+Javert, effroyable, n'avait rien d'ignoble.
+
+La probité, la sincérité, la candeur, la conviction, l'idée du devoir,
+sont des choses qui, en se trompant, peuvent devenir hideuses, mais qui,
+même hideuses, restent grandes; leur majesté, propre à la conscience
+humaine, persiste dans l'horreur. Ce sont des vertus qui ont un vice,
+l'erreur. L'impitoyable joie honnête d'un fanatique en pleine atrocité
+conserve on ne sait quel rayonnement lugubrement vénérable. Sans qu'il
+s'en doutât, Javert, dans son bonheur formidable, était à plaindre comme
+tout ignorant qui triomphe. Rien n'était poignant et terrible comme
+cette figure où se montrait ce qu'on pourrait appeler tout le mauvais du
+bon.
+
+
+
+
+Chapitre IV
+
+L'autorité reprend ses droits
+
+
+La Fantine n'avait point vu Javert depuis le jour où M. le maire l'avait
+arrachée à cet homme. Son cerveau malade ne se rendit compte de rien,
+seulement elle ne douta pas qu'il ne revint la chercher. Elle ne put
+supporter cette figure affreuse, elle se sentit expirer, elle cacha son
+visage de ses deux mains et cria avec angoisse:
+
+--Monsieur Madeleine, sauvez-moi!
+
+Jean Valjean--nous ne le nommerons plus désormais autrement--s'était
+levé. Il dit à Fantine de sa voix la plus douce et la plus calme:
+
+--Soyez tranquille. Ce n'est pas pour vous qu'il vient.
+
+Puis il s'adressa à Javert et lui dit:
+
+--Je sais ce que vous voulez.
+
+Javert répondit:
+
+--Allons, vite!
+
+Il y eut dans l'inflexion qui accompagna ces deux mots je ne sais quoi
+de fauve et de frénétique. Javert ne dit pas: «Allons, vite!» il dit:
+«Allonouaite!» Aucune orthographe ne pourrait rendre l'accent dont cela
+fut prononcé; ce n'était plus une parole humaine, c'était un
+rugissement.
+
+Il ne fit point comme d'habitude; il n'entra point en matière; il
+n'exhiba point de mandat d'amener. Pour lui, Jean Valjean était une
+sorte de combattant mystérieux et insaisissable, un lutteur ténébreux
+qu'il étreignait depuis cinq ans sans pouvoir le renverser. Cette
+arrestation n'était pas un commencement, mais une fin. Il se borna à
+dire: «Allons, vite!»
+
+En parlant ainsi, il ne fit point un pas; il lança sur Jean Valjean ce
+regard qu'il jetait comme un crampon, et avec lequel il avait coutume de
+tirer violemment les misérables à lui.
+
+C'était ce regard que la Fantine avait senti pénétrer jusque dans la
+moelle de ses os deux mois auparavant.
+
+Au cri de Javert, Fantine avait rouvert les yeux. Mais M. le maire était
+là. Que pouvait-elle craindre?
+
+Javert avança au milieu de la chambre et cria:
+
+--Ah çà! viendras-tu?
+
+La malheureuse regarda autour d'elle. Il n'y avait personne que la
+religieuse et monsieur le maire. À qui pouvait s'adresser ce tutoiement
+abject? elle seulement. Elle frissonna.
+
+Alors elle vit une chose inouïe, tellement inouïe que jamais rien de
+pareil ne lui était apparu dans les plus noirs délires de la fièvre.
+
+Elle vit le mouchard Javert saisir au collet monsieur le maire; elle vit
+monsieur le maire courber la tête. Il lui sembla que le monde
+s'évanouissait.
+
+Javert, en effet, avait pris Jean Valjean au collet.
+
+--Monsieur le maire! cria Fantine.
+
+Javert éclata de rire, de cet affreux rire qui lui déchaussait toutes
+les dents.
+
+--Il n'y a plus de monsieur le maire ici!
+
+Jean Valjean n'essaya pas de déranger la main qui tenait le col de sa
+redingote. Il dit:
+
+--Javert....
+
+Javert l'interrompit:
+
+--Appelle-moi monsieur l'inspecteur.
+
+--Monsieur, reprit Jean Valjean, je voudrais vous dire un mot en
+particulier.
+
+--Tout haut! parle tout haut! répondit Javert; on me parle tout haut à
+moi!
+
+Jean Valjean continua en baissant la voix:
+
+--C'est une prière que j'ai à vous faire....
+
+--Je te dis de parler tout haut.
+
+--Mais cela ne doit être entendu que de vous seul....
+
+--Qu'est-ce que cela me fait? je n'écoute pas!
+
+Jean Valjean se tourna vers lui et lui dit rapidement et très bas:
+
+--Accordez-moi trois jours! trois jours pour aller chercher l'enfant de
+cette malheureuse femme! Je payerai ce qu'il faudra. Vous
+m'accompagnerez si vous voulez.
+
+--Tu veux rire! cria Javert. Ah çà! je ne te croyais pas bête! Tu me
+demandes trois jours pour t'en aller! Tu dis que c'est pour aller
+chercher l'enfant de cette fille! Ah! ah! c'est bon! voilà qui est bon!
+Fantine eut un tremblement.
+
+--Mon enfant! s'écria-t-elle, aller chercher mon enfant! Elle n'est donc
+pas ici! Ma soeur, répondez-moi, où est Cosette? Je veux mon enfant!
+Monsieur Madeleine! monsieur le maire!
+
+Javert frappa du pied.
+
+--Voilà l'autre, à présent! Te tairas-tu, drôlesse! Gredin de pays où
+les galériens sont magistrats et où les filles publiques sont soignées
+comme des comtesses! Ah mais! tout ça va changer; il était temps!
+
+Il regarda fixement Fantine et ajouta en reprenant à poignée la cravate,
+la chemise et le collet de Jean Valjean:
+
+--Je te dis qu'il n'y a point de monsieur Madeleine et qu'il n'y a point
+de monsieur le maire. Il y a un voleur, il y a un brigand, il y a un
+forçat appelé Jean Valjean! c'est lui que je tiens! voilà ce qu'il y a!
+
+Fantine se dressa en sursaut, appuyée sur ses bras roides et sur ses
+deux mains, elle regarda Jean Valjean, elle regarda Javert, elle regarda
+la religieuse, elle ouvrit la bouche comme pour parler, un râle sortit
+du fond de sa gorge, ses dents claquèrent, elle étendit les bras avec
+angoisse, ouvrant convulsivement les mains, et cherchant autour d'elle
+comme quelqu'un qui se noie, puis elle s'affaissa subitement sur
+l'oreiller. Sa tête heurta le chevet du lit et vint retomber sur sa
+poitrine, la bouche béante, les yeux ouverts et éteints.
+
+Elle était morte.
+
+Jean Valjean posa sa main sur la main de Javert qui le tenait, et
+l'ouvrit comme il eût ouvert la main d'un enfant, puis il dit à Javert:
+
+--Vous avez tué cette femme.
+
+--Finirons-nous! cria Javert furieux. Je ne suis pas ici pour entendre
+des raisons. Économisons tout ça. La garde est en bas. Marchons tout de
+suite, ou les poucettes!
+
+Il y avait dans un coin de la chambre un vieux lit en fer en assez
+mauvais état qui servait de lit de camp aux soeurs quand elles
+veillaient. Jean Valjean alla à ce lit, disloqua en un clin d'oeil le
+chevet déjà fort délabré, chose facile à des muscles comme les siens,
+saisit à poigne-main la maîtresse-tringle, et considéra Javert. Javert
+recula vers la porte.
+
+Jean Valjean, sa barre de fer au poing, marcha lentement vers le lit de
+Fantine. Quand il y fut parvenu, il se retourna, et dit à Javert d'une
+voix qu'on entendait à peine:
+
+--Je ne vous conseille pas de me déranger en ce moment.
+
+Ce qui est certain, c'est que Javert tremblait.
+
+Il eut l'idée d'aller appeler la garde, mais Jean Valjean pouvait
+profiter de cette minute pour s'évader. Il resta donc, saisit sa canne
+par le petit bout, et s'adossa au chambranle de la porte sans quitter du
+regard Jean Valjean.
+
+Jean Valjean posa son coude sur la pomme du chevet du lit et son front
+sur sa main, et se mit à contempler Fantine immobile et étendue. Il
+demeura ainsi, absorbé, muet, et ne songeant évidemment plus à aucune
+chose de cette vie. Il n'y avait plus rien sur son visage et dans son
+attitude qu'une inexprimable pitié. Après quelques instants de cette
+rêverie, il se pencha vers Fantine et lui parla à voix basse.
+
+Que lui dit-il? Que pouvait dire cet homme qui était réprouvé à cette
+femme qui était morte? Qu'était-ce que ces paroles? Personne sur la
+terre ne les a entendues. La morte les entendit-elle? Il y a des
+illusions touchantes qui sont peut-être des réalités sublimes. Ce qui
+est hors de doute, c'est que la soeur Simplice, unique témoin de la
+chose qui se passait, a souvent raconté qu'au moment où Jean Valjean
+parla à l'oreille de Fantine, elle vit distinctement poindre un
+ineffable sourire sur ces lèvres pâles et dans ces prunelles vagues,
+pleines de l'étonnement du tombeau.
+
+Jean Valjean prit dans ses deux mains la tête de Fantine et l'arrangea
+sur l'oreiller comme une mère eût fait pour son enfant, il lui rattacha
+le cordon de sa chemise et rentra ses cheveux sous son bonnet. Cela
+fait, il lui ferma les yeux.
+
+La face de Fantine en cet instant semblait étrangement éclairée.
+
+La mort, c'est l'entrée dans la grande lueur.
+
+La main de Fantine pendait hors du lit. Jean Valjean s'agenouilla devant
+cette main, la souleva doucement, et la baisa.
+
+Puis il se redressa, et, se tournant vers Javert:
+
+--Maintenant, dit-il, je suis à vous.
+
+
+
+
+Chapitre V
+
+Tombeau convenable
+
+
+Javert déposa Jean Valjean à la prison de la ville.
+
+L'arrestation de M. Madeleine produisit à Montreuil-sur-mer une
+sensation, ou pour mieux dire une commotion extraordinaire. Nous sommes
+triste de ne pouvoir dissimuler que sur ce seul mot: _c'était un
+galérien_, tout le monde à peu près l'abandonna. En moins de deux heures
+tout le bien qu'il avait fait fut oublié, et ce ne fut plus «qu'un
+galérien». Il est juste de dire qu'on ne connaissait pas encore les
+détails de l'événement d'Arras. Toute la journée on entendait dans
+toutes les parties de la ville des conversations comme celle-ci:
+
+--Vous ne savez pas? c'était un forçat libéré! Qui ça?--Le maire.--Bah!
+M. Madeleine?--Oui. Vraiment?--Il ne s'appelait pas Madeleine, il a un
+affreux nom, Béjean, Bojean, Boujean.--Ah, mon Dieu!--Il est
+arrêté.--Arrêté!--En prison à la prison de la ville, en attendant qu'on
+le transfère.--Qu'on le transfère! On va le transférer! Où va-t-on le
+transférer?--Il va passer aux assises pour un vol de grand chemin qu'il
+a fait autrefois.--Eh bien! je m'en doutais. Cet homme était trop bon,
+trop parfait, trop confit. Il refusait la croix, il donnait des sous à
+tous les petits drôles qu'il rencontrait. J'ai toujours pensé qu'il y
+avait là-dessous quelque mauvaise histoire.
+
+«Les salons» surtout abondèrent dans ce sens.
+
+Une vieille dame, abonnée au _Drapeau blanc_, fit cette réflexion dont
+il est presque impossible de sonder la profondeur:
+
+--Je n'en suis pas fâchée. Cela apprendra aux buonapartistes!
+
+C'est ainsi que ce fantôme qui s'était appelé M. Madeleine se dissipa à
+Montreuil-sur-mer. Trois ou quatre personnes seulement dans toute la
+ville restèrent fidèles à cette mémoire. La vieille portière qui l'avait
+servi fut du nombre. Le soir de ce même jour, cette digne vieille était
+assise dans sa loge, encore tout effarée et réfléchissant tristement. La
+fabrique avait été fermée toute la journée, la porte cochère était
+verrouillée, la rue était déserte. Il n'y avait dans la maison que deux
+religieuses, soeur Perpétue et soeur Simplice, qui veillaient près du
+corps de Fantine.
+
+Vers l'heure où M. Madeleine avait coutume de rentrer, la brave portière
+se leva machinalement, prit la clef de la chambre de M. Madeleine dans
+un tiroir et le bougeoir dont il se servait tous les soirs pour monter
+chez lui, puis elle accrocha la clef au clou où il la prenait
+d'habitude, et plaça le bougeoir à côté, comme si elle l'attendait.
+Ensuite elle se rassit sur sa chaise et se remit à songer. La pauvre
+bonne vieille avait fait tout cela sans en avoir conscience.
+
+Ce ne fut qu'au bout de plus de deux heures qu'elle sortit de sa rêverie
+et s'écria: «Tiens! mon bon Dieu Jésus! moi qui ai mis sa clef au clou!»
+
+En ce moment la vitre de la loge s'ouvrit, une main passa par
+l'ouverture, saisit la clef et le bougeoir et alluma la bougie à la
+chandelle qui brûlait.
+
+La portière leva les yeux et resta béante, avec un cri dans le gosier
+qu'elle retint. Elle connaissait cette main, ce bras, cette manche de
+redingote.
+
+C'était M. Madeleine.
+
+Elle fut quelques secondes avant de pouvoir parler, saisie, comme elle
+le disait elle-même plus tard en racontant son aventure.
+
+--Mon Dieu, monsieur le maire, s'écria-t-elle enfin, je vous croyais....
+
+Elle s'arrêta, la fin de sa phrase eût manqué de respect au
+commencement. Jean Valjean était toujours pour elle monsieur le maire.
+
+Il acheva sa pensée.
+
+--En prison, dit-il. J'y étais. J'ai brisé un barreau d'une fenêtre, je
+me suis laissé tomber du haut d'un toit, et me voici. Je monte à ma
+chambre, allez me chercher la soeur Simplice. Elle est sans doute près
+de cette pauvre femme.
+
+La vieille obéit en toute hâte.
+
+Il ne lui fit aucune recommandation; il était bien sûr qu'elle le
+garderait mieux qu'il ne se garderait lui-même.
+
+On n'a jamais su comment il avait réussi à pénétrer dans la cour sans
+faire ouvrir la porte cochère. Il avait, et portait toujours sur lui, un
+passe-partout qui ouvrait une petite porte latérale; mais on avait dû le
+fouiller et lui prendre son passe-partout. Ce point n'a pas été
+éclairci.
+
+Il monta l'escalier qui conduisait à sa chambre. Arrivé en haut, il
+laissa son bougeoir sur les dernières marches de l'escalier, ouvrit sa
+porte avec peu de bruit, et alla fermer à tâtons sa fenêtre et son
+volet, puis il revint prendre sa bougie et rentra dans sa chambre.
+
+La précaution était utile; on se souvient que sa fenêtre pouvait être
+aperçue de la rue. Il jeta un coup d'oeil autour de lui, sur sa table,
+sur sa chaise, sur son lit qui n'avait pas été défait depuis trois
+jours. Il ne restait aucune trace du désordre de l'avant-dernière nuit.
+La portière avait «fait la chambre». Seulement elle avait ramassé dans
+les cendres et posé proprement sur la table les deux bouts du bâton
+ferré et la pièce de quarante sous noircie par le feu.
+
+Il prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit: _Voici les deux
+bouts de mon bâton ferré et la pièce de quarante sous volée à
+Petit-Gervais dont j'ai parlé à la cour d'assises_, et il posa sur cette
+feuille la pièce d'argent et les deux morceaux de fer, de façon que ce
+fût la première chose qu'on aperçût en entrant dans la chambre. Il tira
+d'une armoire une vieille chemise à lui qu'il déchira. Cela fit quelques
+morceaux de toile dans lesquels il emballa les deux flambeaux d'argent.
+Du reste il n'avait ni hâte ni agitation, et, tout en emballant les
+chandeliers de l'évêque, il mordait dans un morceau de pain noir. Il est
+probable que c'était le pain de la prison qu'il avait emporté en
+s'évadant.
+
+Ceci a été constaté par les miettes de pain qui furent trouvées sur le
+carreau de la chambre, lorsque la justice plus tard fit une
+perquisition.
+
+On frappa deux petits coups à la porte.
+
+--Entrez, dit-il.
+
+C'était la soeur Simplice.
+
+Elle était pâle, elle avait les yeux rouges, la chandelle qu'elle tenait
+vacillait dans sa main. Les violences de la destinée ont cela de
+particulier que, si perfectionnés ou si refroidis que nous soyons, elles
+nous tirent du fond des entrailles la nature humaine et la forcent de
+reparaître au dehors. Dans les émotions de cette journée, la religieuse
+était redevenue femme. Elle avait pleuré, et elle tremblait.
+
+Jean Valjean venait d'écrire quelques lignes sur un papier qu'il tendit
+à la religieuse en disant:
+
+--Ma soeur, vous remettrez ceci à monsieur le curé.
+
+Le papier était déplié. Elle y jeta les yeux.
+
+--Vous pouvez lire, dit-il.
+
+Elle lut.--«Je prie monsieur le curé de veiller sur tout ce que je
+laisse ici. Il voudra bien payer là-dessus les frais de mon procès et
+l'enterrement de la femme qui est morte aujourd'hui. Le reste sera aux
+pauvres.»
+
+La soeur voulut parler, mais elle put à peine balbutier quelques sons
+inarticulés. Elle parvint cependant à dire:
+
+--Est-ce que monsieur le maire ne désire pas revoir une dernière fois
+cette pauvre malheureuse?
+
+--Non, dit-il, on est à ma poursuite, on n'aurait qu'à m'arrêter dans sa
+chambre, cela la troublerait.
+
+Il achevait à peine qu'un grand bruit se fit dans l'escalier. Ils
+entendirent un tumulte de pas qui montaient, et la vieille portière qui
+disait de sa voix la plus haute et la plus perçante:
+
+--Mon bon monsieur, je vous jure le bon Dieu qu'il n'est entré personne
+ici de toute la journée ni de toute la soirée, que même je n'ai pas
+quitté ma porte!
+
+Un homme répondit:
+
+--Cependant il y a de la lumière dans cette chambre.
+
+Ils reconnurent la voix de Javert.
+
+La chambre était disposée de façon que la porte en s'ouvrant masquait
+l'angle du mur à droite. Jean Valjean souffla la bougie et se mit dans
+cet angle.
+
+La soeur Simplice tomba à genoux près de la table.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+Javert entra.
+
+On entendait le chuchotement de plusieurs hommes et les protestations de
+la portière dans le corridor.
+
+La religieuse ne leva pas les yeux. Elle priait.
+
+La chandelle était sur la cheminée et ne donnait que peu de clarté.
+
+Javert aperçut la soeur et s'arrêta interdit.
+
+On se rappelle que le fond même de Javert, son élément, son milieu
+respirable, c'était la vénération de toute autorité. Il était tout d'une
+pièce et n'admettait ni objection, ni restriction. Pour lui, bien
+entendu, l'autorité ecclésiastique était la première de toutes. Il était
+religieux, superficiel et correct sur ce point comme sur tous. À ses
+yeux un prêtre était un esprit qui ne se trompe pas, une religieuse
+était une créature qui ne pèche pas. C'étaient des âmes murées à ce
+monde avec une seule porte qui ne s'ouvrait jamais que pour laisser
+sortir la vérité.
+
+En apercevant la soeur, son premier mouvement fut de se retirer.
+
+Cependant il y avait aussi un autre devoir qui le tenait, et qui le
+poussait impérieusement en sens inverse. Son second mouvement fut de
+rester, et de hasarder au moins une question.
+
+C'était cette soeur Simplice qui n'avait menti de sa vie. Javert le
+savait, et la vénérait particulièrement à cause de cela.
+
+--Ma soeur, dit-il, êtes-vous seule dans cette chambre?
+
+Il y eut un moment affreux pendant lequel la pauvre portière se sentit
+défaillir.
+
+La soeur leva les yeux et répondit:
+
+--Oui.
+
+--Ainsi, reprit Javert, excusez-moi si j'insiste, c'est mon devoir, vous
+n'avez pas vu ce soir une personne, un homme. Il s'est évadé, nous le
+cherchons, ce nommé Jean Valjean, vous ne l'avez pas vu?
+
+La soeur répondit:
+
+--Non.
+
+Elle mentit. Elle mentit deux fois de suite, coup sur coup, sans
+hésiter, rapidement, comme on se dévoue.
+
+--Pardon, dit Javert, et il se retira en saluant profondément.
+
+Ô sainte fille! vous n'êtes plus de ce monde depuis beaucoup d'années;
+vous avez rejoint dans la lumière vos soeurs les vierges et vos frères
+les anges; que ce mensonge vous soit compté dans le paradis!
+
+L'affirmation de la soeur fut pour Javert quelque chose de si décisif
+qu'il ne remarqua même pas la singularité de cette bougie qu'on venait
+de souffler et qui fumait sur la table.
+
+Une heure après, un homme, marchant à travers les arbres et les brumes,
+s'éloignait rapidement de Montreuil-sur-mer dans la direction de Paris.
+Cet homme était Jean Valjean. Il a été établi, par le témoignage de deux
+ou trois rouliers qui l'avaient rencontré, qu'il portait un paquet et
+qu'il était vêtu d'une blouse. Où avait-il pris cette blouse? On ne l'a
+jamais su. Cependant un vieux ouvrier était mort quelques jours
+auparavant à l'infirmerie de la fabrique, ne laissant que sa blouse.
+C'était peut-être celle-là.
+
+Un dernier mot sur Fantine.
+
+Nous avons tous une mère, la terre. On rendit Fantine à cette mère.
+
+Le curé crut bien faire, et fit bien peut-être, en réservant, sur ce que
+Jean Valjean avait laissé, le plus d'argent possible aux pauvres. Après
+tout, de qui s'agissait-il? d'un forçat et d'une fille publique. C'est
+pourquoi il simplifia l'enterrement de Fantine, et le réduisit à ce
+strict nécessaire qu'on appelle la fosse commune.
+
+Fantine fut donc enterrée dans ce coin gratis du cimetière qui est à
+tous et à personne, et où l'on perd les pauvres. Heureusement Dieu sait
+où retrouver l'âme. On coucha Fantine dans les ténèbres parmi les
+premiers os venus; elle subit la promiscuité des cendres. Elle fut jetée
+à la fosse publique. Sa tombe ressembla à son lit.
+
+
+
+
+
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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