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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les misérables Tome I + Fantine + +Author: Victor Hugo + +Release Date: January 10, 2006 [EBook #17489] +[Date last updated: October 30, 2023] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME I *** + + + + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + + + + +Victor Hugo + +LES MISÉRABLES + +Tome I--FANTINE + +(1862) + + +TABLE DES MATIÈRES + +Livre premier--Un juste + +Chapitre I Monsieur Myriel +Chapitre II Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu +Chapitre III À bon évêque dur évêché +Chapitre IV Les oeuvres semblables aux paroles +Chapitre V Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses + soutanes +Chapitre VI Par qui il faisait garder sa maison +Chapitre VII Cravatte +Chapitre VIII Philosophie après boire +Chapitre IX Le frère raconté par la soeur +Chapitre X L'évêque en présence d'une lumière inconnue +Chapitre XI Une restriction +Chapitre XII Solitude de monseigneur Bienvenu +Chapitre XIII Ce qu'il croyait +Chapitre XIV Ce qu'il pensait + + +Livre deuxième--La chute + +Chapitre I Le soir d'un jour de marche +Chapitre II La prudence conseillée à la sagesse +Chapitre III Héroïsme de l'obéissance passive +Chapitre IV Détails sur les fromageries de Pontarlier +Chapitre V Tranquillité +Chapitre VI Jean Valjean +Chapitre VII Le dedans du désespoir +Chapitre VIII L'onde et l'ombre +Chapitre IX Nouveaux griefs +Chapitre X L'homme réveillé +Chapitre XI Ce qu'il fait +Chapitre XII L'évêque travaille +Chapitre XIII Petit-Gervais + + +Livre troisième--En l'année 1817 + +Chapitre I L'année 1817 +Chapitre II Double quatuor +Chapitre III Quatre à quatre +Chapitre IV Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole +Chapitre V Chez Bombarda +Chapitre VI Chapitre où l'on s'adore +Chapitre VII Sagesse de Tholomyès +Chapitre VIII Mort d'un cheval +Chapitre IX Fin joyeuse de la joie +Livre quatrième--Confier, c'est quelquefois livrer +Chapitre I Une mère qui en rencontre une autre +Chapitre II Première esquisse de deux figures louches +Chapitre III L'Alouette + + +Livre cinquième--La descente + +Chapitre I Histoire d'un progrès dans les verroteries noires +Chapitre II M. Madeleine +Chapitre III Sommes déposées chez Laffitte +Chapitre IV M. Madeleine en deuil +Chapitre V Vagues éclairs à l'horizon +Chapitre VI Le père Fauchelevent +Chapitre VII Fauchelevent devient jardinier à Paris +Chapitre VIII Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale +Chapitre IX Succès de Madame Victurnien +Chapitre X Suite du succès +Chapitre XI _Christus nos liberavit_ +Chapitre XII Le désoeuvrement de M. Bamatabois +Chapitre XIII Solution de quelques questions de police municipale + + +Livre sixième--Javert + +Chapitre I Commencement du repos +Chapitre II Comment Jean peut devenir Champ + + +Livre septième--L'affaire Champmathieu + +Chapitre I La soeur Simplice +Chapitre II Perspicacité de maître Scaufflaire +Chapitre III Une tempête sous un crâne +Chapitre IV Formes que prend la souffrance pendant le sommeil +Chapitre V Bâtons dans les roues +Chapitre VI La soeur Simplice mise à l'épreuve +Chapitre VII Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir +Chapitre VIII Entrée de faveur +Chapitre IX Un lieu où des convictions sont en train de se former +Chapitre X Le système de dénégations +Chapitre XI Champmathieu de plus en plus étonné + + +Livre huitième--Contre-coup + +Chapitre I Dans quel miroir M. Madeleine regarde ses cheveux +Chapitre II Fantine heureuse +Chapitre III Javert content +Chapitre IV L'autorité reprend ses droits +Chapitre V Tombeau convenable + + + + +Livre premier--Un juste + + + + +Chapitre I + +Monsieur Myriel + + +En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne. +C'était un vieillard d'environ soixante-quinze ans; il occupait le siège +de Digne depuis 1806. + +Quoique ce détail ne touche en aucune manière au fond même de ce que +nous avons à raconter, il n'est peut-être pas inutile, ne fût-ce que +pour être exact en tout, d'indiquer ici les bruits et les propos qui +avaient couru sur son compte au moment où il était arrivé dans le +diocèse. Vrai ou faux, ce qu'on dit des hommes tient souvent autant de +place dans leur vie et surtout dans leur destinée que ce qu'ils font. M. +Myriel était fils d'un conseiller au parlement d'Aix; noblesse de robe. +On contait de lui que son père, le réservant pour hériter de sa charge, +l'avait marié de fort bonne heure, à dix-huit ou vingt ans, suivant un +usage assez répandu dans les familles parlementaires. Charles Myriel, +nonobstant ce mariage, avait, disait-on, beaucoup fait parler de lui. Il +était bien fait de sa personne, quoique d'assez petite taille, élégant, +gracieux, spirituel; toute la première partie de sa vie avait été donnée +au monde et aux galanteries. La révolution survint, les événements se +précipitèrent, les familles parlementaires décimées, chassées, traquées, +se dispersèrent. M. Charles Myriel, dès les premiers jours de la +révolution, émigra en Italie. Sa femme y mourut d'une maladie de +poitrine dont elle était atteinte depuis longtemps. Ils n'avaient point +d'enfants. Que se passa-t-il ensuite dans la destinée de M. Myriel? +L'écroulement de l'ancienne société française, la chute de sa propre +famille, les tragiques spectacles de 93, plus effrayants encore +peut-être pour les émigrés qui les voyaient de loin avec le +grossissement de l'épouvante, firent-ils germer en lui des idées de +renoncement et de solitude? Fut-il, au milieu d'une de ces distractions +et de ces affections qui occupaient sa vie, subitement atteint d'un de +ces coups mystérieux et terribles qui viennent quelquefois renverser, en +le frappant au coeur, l'homme que les catastrophes publiques +n'ébranleraient pas en le frappant dans son existence et dans sa +fortune? Nul n'aurait pu le dire; tout ce qu'on savait, c'est que, +lorsqu'il revint d'Italie, il était prêtre. + +En 1804, M. Myriel était curé de Brignolles. Il était déjà vieux, et +vivait dans une retraite profonde. + +Vers l'époque du couronnement, une petite affaire de sa cure, on ne sait +plus trop quoi, l'amena à Paris. Entre autres personnes puissantes, il +alla solliciter pour ses paroissiens M. le cardinal Fesch. Un jour que +l'empereur était venu faire visite à son oncle, le digne curé, qui +attendait dans l'antichambre, se trouva sur le passage de sa majesté. +Napoléon, se voyant regardé avec une certaine curiosité par ce +vieillard, se retourna, et dit brusquement: + +--Quel est ce bonhomme qui me regarde? + +--Sire, dit M. Myriel, vous regardez un bonhomme, et moi je regarde un +grand homme. Chacun de nous peut profiter. + +L'empereur, le soir même, demanda au cardinal le nom de ce curé, et +quelque temps après M. Myriel fut tout surpris d'apprendre qu'il était +nommé évêque de Digne. + +Qu'y avait-il de vrai, du reste, dans les récits qu'on faisait sur la +première partie de la vie de M. Myriel? Personne ne le savait. Peu de +familles avaient connu la famille Myriel avant la révolution. + +M. Myriel devait subir le sort de tout nouveau venu dans une petite +ville où il y a beaucoup de bouches qui parlent et fort peu de têtes qui +pensent. Il devait le subir, quoiqu'il fût évêque et parce qu'il était +évêque. Mais, après tout, les propos auxquels on mêlait son nom +n'étaient peut-être que des propos; du bruit, des mots, des paroles; +moins que des paroles, des _palabres_, comme dit l'énergique langue du +midi. + +Quoi qu'il en fût, après neuf ans d'épiscopat et de résidence à Digne, +tous ces racontages, sujets de conversation qui occupent dans le premier +moment les petites villes et les petites gens, étaient tombés dans un +oubli profond. Personne n'eût osé en parler, personne n'eût même osé +s'en souvenir. + +M. Myriel était arrivé à Digne accompagné d'une vieille fille, +mademoiselle Baptistine, qui était sa soeur et qui avait dix ans de +moins que lui. + +Ils avaient pour tout domestique une servante du même âge que +mademoiselle Baptistine, et appelée madame Magloire, laquelle, après +avoir été _la servante de M. le Curé_, prenait maintenant le double +titre de femme de chambre de mademoiselle et femme de charge de +monseigneur. + +Mademoiselle Baptistine était une personne longue, pâle, mince, douce; +elle réalisait l'idéal de ce qu'exprime le mot «respectable»; car il +semble qu'il soit nécessaire qu'une femme soit mère pour être vénérable. +Elle n'avait jamais été jolie; toute sa vie, qui n'avait été qu'une +suite de saintes oeuvres, avait fini par mettre sur elle une sorte de +blancheur et de clarté; et, en vieillissant, elle avait gagné ce qu'on +pourrait appeler la beauté de la bonté. Ce qui avait été de la maigreur +dans sa jeunesse était devenu, dans sa maturité, de la transparence; et +cette diaphanéité laissait voir l'ange. C'était une âme plus encore que +ce n'était une vierge. Sa personne semblait faite d'ombre; à peine assez +de corps pour qu'il y eût là un sexe; un peu de matière contenant une +lueur; de grands yeux toujours baissés; un prétexte pour qu'une âme +reste sur la terre. + +Madame Magloire était une petite vieille, blanche, grasse, replète, +affairée, toujours haletante, à cause de son activité d'abord, ensuite à +cause d'un asthme. + +À son arrivée, on installa M. Myriel en son palais épiscopal avec les +honneurs voulus par les décrets impériaux qui classent l'évêque +immédiatement après le maréchal de camp. Le maire et le président lui +firent la première visite, et lui de son côté fit la première visite au +général et au préfet. + +L'installation terminée, la ville attendit son évêque à l'oeuvre. + + + + +Chapitre II + +Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu + + +Le palais épiscopal de Digne était attenant à l'hôpital. + +Le palais épiscopal était un vaste et bel hôtel bâti en pierre au +commencement du siècle dernier par monseigneur Henri Puget, docteur en +théologie de la faculté de Paris, abbé de Simore, lequel était évêque de +Digne en 1712. Ce palais était un vrai logis seigneurial. Tout y avait +grand air, les appartements de l'évêque, les salons, les chambres, la +cour d'honneur, fort large, avec promenoirs à arcades, selon l'ancienne +mode florentine, les jardins plantés de magnifiques arbres. Dans la +salle à manger, longue et superbe galerie qui était au rez-de-chaussée +et s'ouvrait sur les jardins, monseigneur Henri Puget avait donné à +manger en cérémonie le 29 juillet 1714 à messeigneurs Charles Brûlart de +Genlis, archevêque-prince d'Embrun, Antoine de Mesgrigny, capucin, +évêque de Grasse, Philippe de Vendôme, grand prieur de France, abbé de +Saint-Honoré de Lérins, François de Berton de Grillon, évêque-baron de +Vence, César de Sabran de Forcalquier, évêque-seigneur de Glandève, et +Jean Soanen, prêtre de l'oratoire, prédicateur ordinaire du roi, +évêque-seigneur de Senez. Les portraits de ces sept révérends +personnages décoraient cette salle, et cette date mémorable, 29 juillet +1714, y était gravée en lettres d'or sur une table de marbre blanc. + +L'hôpital était une maison étroite et basse à un seul étage avec un +petit jardin. Trois jours après son arrivée, l'évêque visita l'hôpital. +La visite terminée, il fit prier le directeur de vouloir bien venir +jusque chez lui. + +--Monsieur le directeur de l'hôpital, lui dit-il, combien en ce moment +avez-vous de malades? + +--Vingt-six, monseigneur. + +--C'est ce que j'avais compté, dit l'évêque. + +--Les lits, reprit le directeur, sont bien serrés les uns contre les +autres. + +--C'est ce que j'avais remarqué. + +--Les salles ne sont que des chambres, et l'air s'y renouvelle +difficilement. + +--C'est ce qui me semble. + +--Et puis, quand il y a un rayon de soleil, le jardin est bien petit +pour les convalescents. + +--C'est ce que je me disais. + +--Dans les épidémies, nous avons eu cette année le typhus, nous avons eu +une suette militaire il y a deux ans, cent malades quelquefois; nous ne +savons que faire. + +--C'est la pensée qui m'était venue. + +--Que voulez-vous, monseigneur? dit le directeur, il faut se résigner. + +Cette conversation avait lieu dans la salle à manger-galerie du +rez-de-chaussée. L'évêque garda un moment le silence, puis il se tourna +brusquement vers le directeur de l'hôpital: + +--Monsieur, dit-il, combien pensez-vous qu'il tiendrait de lits rien que +dans cette salle? + +--La salle à manger de monseigneur! s'écria le directeur stupéfait. + +L'évêque parcourait la salle du regard et semblait y faire avec les yeux +des mesures et des calculs. + +--Il y tiendrait bien vingt lits! dit-il, comme se parlant à lui-même. + +Puis élevant la voix: + +--Tenez, monsieur le directeur de l'hôpital, je vais vous dire. Il y a +évidemment une erreur. Vous êtes vingt-six personnes dans cinq ou six +petites chambres. Nous sommes trois ici, et nous avons place pour +soixante. Il y a erreur, je vous dis. Vous avez mon logis, et j'ai le +vôtre. Rendez-moi ma maison. C'est ici chez vous. + +Le lendemain, les vingt-six pauvres étaient installés dans le palais de +l'évêque et l'évêque était à l'hôpital. + +M. Myriel n'avait point de bien, sa famille ayant été ruinée par la +révolution. Sa soeur touchait une rente viagère de cinq cents francs +qui, au presbytère, suffisait à sa dépense personnelle. M. Myriel +recevait de l'état comme évêque un traitement de quinze mille francs. Le +jour même où il vint se loger dans la maison de l'hôpital, M. Myriel +détermina l'emploi de cette somme une fois pour toutes de la manière +suivante. Nous transcrivons ici une note écrite de sa main. + +_Note pour régler les dépenses de ma maison._ + +_Pour le petit séminaire: quinze cents livres_ +_Congrégation de la mission: cent livres_ +_Pour les lazaristes de Montdidier: cent livres_ +_Séminaire des missions étrangères à Paris: deux cents livres_ +_Congrégation du Saint-Esprit: cent cinquante livres_ +_Établissements religieux de la Terre-Sainte: cent livres_ +_Sociétés de charité maternelle: trois cents livres_ +_En sus, pour celle d'Arles: cinquante livres_ +_OEuvre pour l'amélioration des prisons: quatre cents livres_ +_OEuvre pour le soulagement et la délivrance des prisonniers: cinq cents +livres_ +_Pour libérer des pères de famille prisonniers pour dettes: mille livres_ +_Supplément au traitement des pauvres maîtres d'école du diocèse: deux +mille livres_ +_Grenier d'abondance des Hautes-Alpes: cent livres_ +_Congrégation des dames de Digne, de Manosque et de Sisteron, +pour l'enseignement gratuit des filles indigentes: quinze cents livres_ +_Pour les pauvres: six mille livres_ +_Ma dépense personnelle: mille livres_ + +Total: _quinze mille livres_ + +Pendant tout le temps qu'il occupa le siège de Digne, M. Myriel ne +changea presque rien à cet arrangement. Il appelait cela, comme on voit, +_avoir réglé les dépenses de sa maison_. + +Cet arrangement fut accepté avec une soumission absolue par mademoiselle +Baptistine. Pour cette sainte fille, M. de Digne était tout à la fois +son frère et son évêque, son ami selon la nature et son supérieur selon +l'église. Elle l'aimait et elle le vénérait tout simplement. Quand il +parlait, elle s'inclinait; quand il agissait, elle adhérait. La servante +seule, madame Magloire, murmura un peu. M. l'évêque, on l'a pu +remarquer, ne s'était réservé que mille livres, ce qui, joint à la +pension de mademoiselle Baptistine, faisait quinze cents francs par an. +Avec ces quinze cents francs, ces deux vieilles femmes et ce vieillard +vivaient. + +Et quand un curé de village venait à Digne, M. l'évêque trouvait encore +moyen de le traiter, grâce à la sévère économie de madame Magloire et à +l'intelligente administration de mademoiselle Baptistine. + +Un jour--il était à Digne depuis environ trois mois--l'évêque dit: + +--Avec tout cela je suis bien gêné! + +--Je le crois bien! s'écria madame Magloire, Monseigneur n'a seulement +pas réclamé la rente que le département lui doit pour ses frais de +carrosse en ville et de tournées dans le diocèse. Pour les évêques +d'autrefois c'était l'usage. + +--Tiens! dit l'évêque, vous avez raison, madame Magloire. + +Il fit sa réclamation. + +Quelque temps après, le conseil général, prenant cette demande en +considération, lui vota une somme annuelle de trois mille francs, sous +cette rubrique: _Allocation à M. l'évêque pour frais de carrosse, frais +de poste et frais de tournées pastorales_. + +Cela fit beaucoup crier la bourgeoisie locale, et, à cette occasion, un +sénateur de l'empire, ancien membre du conseil des cinq-cents favorable +au dix-huit brumaire et pourvu près de la ville de Digne d'une +sénatorerie magnifique, écrivit au ministre des cultes, M. Bigot de +Préameneu, un petit billet irrité et confidentiel dont nous extrayons +ces lignes authentiques: + +«--Des frais de carrosse? pourquoi faire dans une ville de moins de +quatre mille habitants? Des frais de poste et de tournées? à quoi bon +ces tournées d'abord? ensuite comment courir la poste dans un pays de +montagnes? Il n'y a pas de routes. On ne va qu'à cheval. Le pont même de +la Durance à Château-Arnoux peut à peine porter des charrettes à boeufs. +Ces prêtres sont tous ainsi. Avides et avares. Celui-ci a fait le bon +apôtre en arrivant. Maintenant il fait comme les autres. Il lui faut +carrosse et chaise de poste. Il lui faut du luxe comme aux anciens +évêques. Oh! toute cette prêtraille! Monsieur le comte, les choses +n'iront bien que lorsque l'empereur nous aura délivrés des calotins. À +bas le pape! (les affaires se brouillaient avec Rome). Quant à moi, je +suis pour César tout seul. Etc., etc.» + +La chose, en revanche, réjouit fort madame Magloire. + +--Bon, dit-elle à mademoiselle Baptistine, Monseigneur a commencé par +les autres, mais il a bien fallu qu'il finît par lui-même. Il a réglé +toutes ses charités. Voilà trois mille livres pour nous. Enfin! + +Le soir même, l'évêque écrivit et remit à sa soeur une note ainsi +conçue: + +_Frais de carrosse et de tournées._ + +_Pour donner du bouillon de viande aux malades de l'hôpital: quinze +cents livres_ +_Pour la société de charité maternelle d'Aix: deux cent cinquante livres_ +_Pour la société de charité maternelle de Draguignan: deux cent cinquante +livres_ +_Pour les enfants trouvés: cinq cents livres_ +_Pour les orphelins: cinq cents livres_ + +Total: _trois mille livres_ + +Tel était le budget de M. Myriel. + +Quant au casuel épiscopal, rachats de bans, dispenses, ondoiements, +prédications, bénédictions d'églises ou de chapelles, mariages, etc., +l'évêque le percevait sur les riches avec d'autant plus d'âpreté qu'il +le donnait aux pauvres. + +Au bout de peu de temps, les offrandes d'argent affluèrent. Ceux qui ont +et ceux qui manquent frappaient à la porte de M. Myriel, les uns venant +chercher l'aumône que les autres venaient y déposer. L'évêque, en moins +d'un an, devint le trésorier de tous les bienfaits et le caissier de +toutes les détresses. Des sommes considérables passaient par ses mains; +mais rien ne put faire qu'il changeât quelque chose à son genre de vie +et qu'il ajoutât le moindre superflu à son nécessaire. + +Loin de là. Comme il y a toujours encore plus de misère en bas que de +fraternité en haut, tout était donné, pour ainsi dire, avant d'être +reçu; c'était comme de l'eau sur une terre sèche; il avait beau recevoir +de l'argent, il n'en avait jamais. Alors il se dépouillait. + +L'usage étant que les évêques énoncent leurs noms de baptême en tête de +leurs mandements et de leurs lettres pastorales, les pauvres gens du +pays avaient choisi, avec une sorte d'instinct affectueux, dans les noms +et prénoms de l'évêque, celui qui leur présentait un sens, et ils ne +l'appelaient que monseigneur Bienvenu. Nous ferons comme eux, et nous le +nommerons ainsi dans l'occasion. Du reste, cette appellation lui +plaisait. + +--J'aime ce nom-là, disait-il. Bienvenu corrige monseigneur. + +Nous ne prétendons pas que le portrait que nous faisons ici soit +vraisemblable; nous nous bornons à dire qu'il est ressemblant. + + + + +Chapitre III + +À bon évêque dur évêché + + +M. l'évêque, pour avoir converti son carrosse en aumônes, n'en faisait +pas moins ses tournées. C'est un diocèse fatigant que celui de Digne. Il +a fort peu de plaines, beaucoup de montagnes, presque pas de routes, on +l'a vu tout à l'heure; trente-deux cures, quarante et un vicariats et +deux cent quatre-vingt-cinq succursales. Visiter tout cela, c'est une +affaire. M. l'évêque en venait à bout. Il allait à pied quand c'était +dans le voisinage, en carriole dans la plaine, en cacolet dans la +montagne. Les deux vieilles femmes l'accompagnaient. Quand le trajet +était trop pénible pour elles, il allait seul. + +Un jour, il arriva à Senez, qui est une ancienne ville épiscopale, monté +sur un âne. Sa bourse, fort à sec dans ce moment, ne lui avait pas +permis d'autre équipage. Le maire de la ville vint le recevoir à la +porte de l'évêché et le regardait descendre de son âne avec des yeux +scandalisés. Quelques bourgeois riaient autour de lui. + +--Monsieur le maire, dit l'évêque, et messieurs les bourgeois, je vois +ce qui vous scandalise; vous trouvez que c'est bien de l'orgueil à un +pauvre prêtre de monter une monture qui a été celle de Jésus-Christ. Je +l'ai fait par nécessité, je vous assure, non par vanité. + +Dans ses tournées, il était indulgent et doux, et prêchait moins qu'il +ne causait. Il ne mettait aucune vertu sur un plateau inaccessible. Il +n'allait jamais chercher bien loin ses raisonnements et ses modèles. +Aux habitants d'un pays il citait l'exemple du pays voisin. Dans les +cantons où l'on était dur pour les nécessiteux, il disait: + +--Voyez les gens de Briançon. Ils ont donné aux indigents, aux veuves et +aux orphelins le droit de faire faucher leurs prairies trois jours avant +tous les autres. Ils leur rebâtissent gratuitement leurs maisons quand +elles sont en ruines. Aussi est-ce un pays béni de Dieu. Durant tout un +siècle de cent ans, il n'y a pas eu un meurtrier. + +Dans les villages âpres au gain et à la moisson, il disait: + +--Voyez ceux d'Embrun. Si un père de famille, au temps de la récolte, a +ses fils au service à l'armée et ses filles en service à la ville, et +qu'il soit malade et empêché, le curé le recommande au prône; et le +dimanche, après la messe, tous les gens du village, hommes, femmes, +enfants, vont dans le champ du pauvre homme lui faire sa moisson, et lui +rapportent paille et grain dans son grenier. + +Aux familles divisées par des questions d'argent et d'héritage, il +disait: + +--Voyez les montagnards de Devoluy, pays si sauvage qu'on n'y entend pas +le rossignol une fois en cinquante ans. Eh bien, quand le père meurt +dans une famille, les garçons s'en vont chercher fortune, et laissent le +bien aux filles, afin qu'elles puissent trouver des maris. + +Aux cantons qui ont le goût des procès et où les fermiers se ruinent en +papier timbré, il disait: + +--Voyez ces bons paysans de la vallée de Queyras. Ils sont là trois +mille âmes. Mon Dieu! c'est comme une petite république. On n'y connaît +ni le juge, ni l'huissier. Le maire fait tout. Il répartit l'impôt, taxe +chacun en conscience, juge les querelles gratis, partage les patrimoines +sans honoraires, rend des sentences sans frais; et on lui obéit, parce +que c'est un homme juste parmi des hommes simples. + +Aux villages où il ne trouvait pas de maître d'école, il citait encore +ceux de Queyras: + +--Savez-vous comment ils font? disait-il. Comme un petit pays de douze +ou quinze feux ne peut pas toujours nourrir un magister, ils ont des +maîtres d'école payés par toute la vallée qui parcourent les villages, +passant huit jours dans celui-ci, dix dans celui-là, et enseignant. Ces +magisters vont aux foires, où je les ai vus. On les reconnaît à des +plumes à écrire qu'ils portent dans la ganse de leur chapeau. Ceux qui +n'enseignent qu'à lire ont une plume, ceux qui enseignent la lecture et +le calcul ont deux plumes; ceux qui enseignent la lecture, le calcul et +le latin ont trois plumes. Ceux-là sont de grands savants. Mais quelle +honte d'être ignorants! Faites comme les gens de Queyras. + +Il parlait ainsi, gravement et paternellement, à défaut d'exemples +inventant des paraboles, allant droit au but, avec peu de phrases et +beaucoup d'images, ce qui était l'éloquence même de Jésus-Christ, +convaincu et persuadant. + + + + +Chapitre IV + +Les oeuvres semblables aux paroles + + +Sa conversation était affable et gaie. Il se mettait à la portée des +deux vieilles femmes qui passaient leur vie près de lui; quand il riait, +c'était le rire d'un écolier. + +Madame Magloire l'appelait volontiers _Votre Grandeur_. Un jour, il se +leva de son fauteuil et alla à sa bibliothèque chercher un livre. Ce +livre était sur un des rayons d'en haut. Comme l'évêque était d'assez +petite taille, il ne put y atteindre. + +--Madame Magloire, dit-il, apportez-moi une chaise. Ma grandeur ne va +pas jusqu'à cette planche. + +Une de ses parentes éloignées, madame la comtesse de Lô, laissait +rarement échapper une occasion d'énumérer en sa présence ce qu'elle +appelait «les espérances» de ses trois fils. Elle avait plusieurs +ascendants fort vieux et proches de la mort dont ses fils étaient +naturellement les héritiers. Le plus jeune des trois avait à recueillir +d'une grand'tante cent bonnes mille livres de rentes; le deuxième était +substitué au titre de duc de son oncle; l'aîné devait succéder à la +pairie de son aïeul. L'évêque écoutait habituellement en silence ces +innocents et pardonnables étalages maternels. Une fois pourtant, il +paraissait plus rêveur que de coutume, tandis que madame de Lô +renouvelait le détail de toutes ces successions et de toutes ces +«espérances». Elle s'interrompit avec quelque impatience: + +--Mon Dieu, mon cousin! mais à quoi songez-vous donc? + +--Je songe, dit l'évêque, à quelque chose de singulier qui est, je +crois, dans saint Augustin: «Mettez votre espérance dans celui auquel on +ne succède point.» + +Une autre fois, recevant une lettre de faire-part du décès d'un +gentilhomme du pays, où s'étalaient en une longue page, outre les +dignités du défunt, toutes les qualifications féodales et nobiliaires de +tous ses parents: + +--Quel bon dos a la mort! s'écria-t-il. Quelle admirable charge de +titres on lui fait allègrement porter, et comme il faut que les hommes +aient de l'esprit pour employer ainsi la tombe à la vanité! + +Il avait dans l'occasion une raillerie douce qui contenait presque +toujours un sens sérieux. Pendant un carême, un jeune vicaire vint à +Digne et prêcha dans la cathédrale. Il fut assez éloquent. Le sujet de +son sermon était la charité. Il invita les riches à donner aux +indigents, afin d'éviter l'enfer qu'il peignit le plus effroyable qu'il +put et de gagner le paradis qu'il fit désirable et charmant. Il y avait +dans l'auditoire un riche marchand retiré, un peu usurier, nommé M. +Géborand, lequel avait gagné un demi-million à fabriquer de gros draps, +des serges, des cadis et des gasquets. De sa vie M. Géborand n'avait +fait l'aumône à un malheureux. À partir de ce sermon, on remarqua qu'il +donnait tous les dimanches un sou aux vieilles mendiantes du portail de +la cathédrale. Elles étaient six à se partager cela. Un jour, l'évêque +le vit faisant sa charité et dit à sa soeur avec un sourire: + +--Voilà monsieur Géborand qui achète pour un sou de paradis. + +Quand il s'agissait de charité, il ne se rebutait pas, même devant un +refus, et il trouvait alors des mots qui faisaient réfléchir. Une fois, +il quêtait pour les pauvres dans un salon de la ville. Il y avait là le +marquis de Champtercier, vieux, riche, avare, lequel trouvait moyen +d'être tout ensemble ultra-royaliste et ultra-voltairien. Cette variété +a existé. L'évêque, arrivé à lui, lui toucha le bras. + +--Monsieur le marquis, il faut que vous me donniez quelque chose. + +Le marquis se retourna et répondit sèchement: + +--Monseigneur, j'ai mes pauvres. + +--Donnez-les-moi, dit l'évêque. + +Un jour, dans la cathédrale, il fit ce sermon. + +«Mes très chers frères, mes bons amis, il y a en France treize cent +vingt mille maisons de paysans qui n'ont que trois ouvertures, dix-huit +cent dix-sept mille qui ont deux ouvertures, la porte et une fenêtre, et +enfin trois cent quarante-six mille cabanes qui n'ont qu'une ouverture, +la porte. Et cela, à cause d'une chose qu'on appelle l'impôt des portes +et fenêtres. Mettez-moi de pauvres familles, des vieilles femmes, des +petits enfants, dans ces logis-là, et voyez les fièvres et les maladies. +Hélas! Dieu donne l'air aux hommes, la loi le leur vend. Je n'accuse pas +la loi, mais je bénis Dieu. Dans l'Isère, dans le Var, dans les deux +Alpes, les hautes et les basses, les paysans n'ont pas même de +brouettes, ils transportent les engrais à dos d'hommes; ils n'ont pas de +chandelles, et ils brûlent des bâtons résineux et des bouts de corde +trempés dans la poix résine. C'est comme cela dans tout le pays haut du +Dauphiné. Ils font le pain pour six mois, ils le font cuire avec de la +bouse de vache séchée. L'hiver, ils cassent ce pain à coups de hache et +ils le font tremper dans l'eau vingt-quatre heures pour pouvoir le +manger.--Mes frères, ayez pitié! voyez comme on souffre autour de vous.» + +Né provençal, il s'était facilement familiarisé avec tous les patois du +midi. Il disait: «_Eh bé! moussu, sès sagé?_» comme dans le bas +Languedoc. «_Onté anaras passa?_» comme dans les basses Alpes. «_Puerte +un bouen moutou embe un bouen froumage grase_», comme dans le haut +Dauphiné. Ceci plaisait au peuple, et n'avait pas peu contribué à lui +donner accès près de tous les esprits. Il était dans la chaumière et +dans la montagne comme chez lui. Il savait dire les choses les plus +grandes dans les idiomes les plus vulgaires. Parlant toutes les langues, +il entrait dans toutes les âmes. Du reste, il était le même pour les +gens du monde et pour les gens du peuple. Il ne condamnait rien +hâtivement, et sans tenir compte des circonstances environnantes. Il +disait: + +--Voyons le chemin par où la faute a passé. + +Étant, comme il se qualifiait lui-même en souriant, un _ex-pécheur_, il +n'avait aucun des escarpements du rigorisme, et il professait assez +haut, et sans le froncement de sourcil des vertueux féroces, une +doctrine qu'on pourrait résumer à peu près ainsi: + +«L'homme a sur lui la chair qui est tout à la fois son fardeau et sa +tentation. Il la traîne et lui cède. + +«Il doit la surveiller, la contenir, la réprimer, et ne lui obéir qu'à +la dernière extrémité. Dans cette obéissance-là, il peut encore y avoir +de la faute; mais la faute, ainsi faite, est vénielle. C'est une chute, +mais une chute sur les genoux, qui peut s'achever en prière. + +«Être un saint, c'est l'exception; être un juste, c'est la règle. Errez, +défaillez, péchez, mais soyez des justes. + +«Le moins de péché possible, c'est la loi de l'homme. Pas de péché du +tout est le rêve de l'ange. Tout ce qui est terrestre est soumis au +péché. Le péché est une gravitation.» + +Quand il voyait tout le monde crier bien fort et s'indigner bien vite: + +--Oh! oh! disait-il en souriant, il y a apparence que ceci est un gros +crime que tout le monde commet. Voilà les hypocrisies effarées qui se +dépêchent de protester et de se mettre à couvert. + +Il était indulgent pour les femmes et les pauvres sur qui pèse le poids +de la société humaine. Il disait: + +--Les fautes des femmes, des enfants, des serviteurs, des faibles, des +indigents et des ignorants sont la faute des maris, des pères, des +maîtres, des forts, des riches et des savants. + +Il disait encore: + +--À ceux qui ignorent, enseignez-leur le plus de choses que vous +pourrez; la société est coupable de ne pas donner l'instruction gratis; +elle répond de la nuit qu'elle produit. Cette âme est pleine d'ombre, le +péché s'y commet. Le coupable n'est pas celui qui y fait le péché, mais +celui qui y a fait l'ombre. + +Comme on voit, il avait une manière étrange et à lui de juger les +choses. Je soupçonne qu'il avait pris cela dans l'évangile. + +Il entendit un jour conter dans un salon un procès criminel qu'on +instruisait et qu'on allait juger. Un misérable homme, par amour pour +une femme et pour l'enfant qu'il avait d'elle, à bout de ressources, +avait fait de la fausse monnaie. La fausse monnaie était encore punie de +mort à cette époque. La femme avait été arrêtée émettant la première +pièce fausse fabriquée par l'homme. On la tenait, mais on n'avait de +preuves que contre elle. Elle seule pouvait charger son amant et le +perdre en avouant. Elle nia. On insista. Elle s'obstina à nier. Sur ce, +le procureur du roi avait eu une idée. Il avait supposé une infidélité +de l'amant, et était parvenu, avec des fragments de lettres savamment +présentés, à persuader à la malheureuse qu'elle avait une rivale et que +cet homme la trompait. Alors, exaspérée de jalousie, elle avait dénoncé +son amant, tout avoué, tout prouvé. L'homme était perdu. Il allait être +prochainement jugé à Aix avec sa complice. On racontait le fait, et +chacun s'extasiait sur l'habileté du magistrat. En mettant la jalousie +en jeu, il avait fait jaillir la vérité par la colère, il avait fait +sortir la justice de la vengeance. L'évêque écoutait tout cela en +silence. Quand ce fut fini, il demanda: + +--Où jugera-t-on cet homme et cette femme? + +--À la cour d'assises. + +Il reprit: + +--Et où jugera-t-on monsieur le procureur du roi? + +Il arriva à Digne une aventure tragique. Un homme fut condamné à mort +pour meurtre. C'était un malheureux pas tout à fait lettré, pas tout à +fait ignorant, qui avait été bateleur dans les foires et écrivain +public. Le procès occupa beaucoup la ville. La veille du jour fixé pour +l'exécution du condamné, l'aumônier de la prison tomba malade. Il +fallait un prêtre pour assister le patient à ses derniers moments. On +alla chercher le curé. Il paraît qu'il refusa en disant: Cela ne me +regarde pas. Je n'ai que faire de cette corvée et de ce saltimbanque; +moi aussi, je suis malade; d'ailleurs ce n'est pas là ma place. On +rapporta cette réponse à l'évêque qui dit: + +--Monsieur le curé a raison. Ce n'est pas sa place, c'est la mienne. + +Il alla sur-le-champ à la prison, il descendit au cabanon du +«saltimbanque», il l'appela par son nom, lui prit la main et lui parla. +Il passa toute la journée et toute la nuit près de lui, oubliant la +nourriture et le sommeil, priant Dieu pour l'âme du condamné et priant +le condamné pour la sienne propre. Il lui dit les meilleures vérités qui +sont les plus simples. Il fut père, frère, ami; évêque pour bénir +seulement. Il lui enseigna tout, en le rassurant et en le consolant. Cet +homme allait mourir désespéré. La mort était pour lui comme un abîme. +Debout et frémissant sur ce seuil lugubre, il reculait avec horreur. Il +n'était pas assez ignorant pour être absolument indifférent. Sa +condamnation, secousse profonde, avait en quelque sorte rompu çà et là +autour de lui cette cloison qui nous sépare du mystère des choses et que +nous appelons la vie. Il regardait sans cesse au dehors de ce monde par +ces brèches fatales, et ne voyait que des ténèbres. L'évêque lui fit +voir une clarté. + +Le lendemain, quand on vint chercher le malheureux, l'évêque était là. +Il le suivit. Il se montra aux yeux de la foule en camail violet et avec +sa croix épiscopale au cou, côte à côte avec ce misérable lié de cordes. + +Il monta sur la charrette avec lui, il monta sur l'échafaud avec lui. Le +patient, si morne et si accablé la veille, était rayonnant. Il sentait +que son âme était réconciliée et il espérait Dieu. L'évêque l'embrassa, +et, au moment où le couteau allait tomber, il lui dit: + +--Celui que l'homme tue, Dieu le ressuscite; celui que les frères +chassent retrouve le Père. Priez, croyez, entrez dans la vie! le Père +est là. + +Quand il redescendit de l'échafaud, il avait quelque chose dans son +regard qui fit ranger le peuple. On ne savait ce qui était le plus +admirable de sa pâleur ou de sa sérénité. En rentrant à cet humble logis +qu'il appelait en souriant son palais, il dit à sa soeur: + +--Je viens d'officier pontificalement. + +Comme les choses les plus sublimes sont souvent aussi les choses les +moins comprises, il y eut dans la ville des gens qui dirent, en +commentant cette conduite de l'évêque: «C'est de l'affectation.» Ceci ne +fut du reste qu'un propos de salons. Le peuple, qui n'entend pas malice +aux actions saintes, fut attendri et admira. + +Quant à l'évêque, avoir vu la guillotine fut pour lui un choc, et il fut +longtemps à s'en remettre. + +L'échafaud, en effet, quand il est là, dressé et debout, a quelque chose +qui hallucine. On peut avoir une certaine indifférence sur la peine de +mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu'on n'a pas vu de +ses yeux une guillotine; mais si l'on en rencontre une, la secousse est +violente, il faut se décider et prendre parti pour ou contre. Les uns +admirent, comme de Maistre; les autres exècrent, comme Beccaria. La +guillotine est la concrétion de la loi; elle se nomme _vindicte;_ elle +n'est pas neutre, et ne vous permet pas de rester neutre. Qui l'aperçoit +frissonne du plus mystérieux des frissons. Toutes les questions sociales +dressent autour de ce couperet leur point d'interrogation. L'échafaud +est vision. L'échafaud n'est pas une charpente, l'échafaud n'est pas une +machine, l'échafaud n'est pas une mécanique inerte faite de bois, de fer +et de cordes. Il semble que ce soit une sorte d'être qui a je ne sais +quelle sombre initiative; on dirait que cette charpente voit, que cette +machine entend, que cette mécanique comprend, que ce bois, ce fer et ces +cordes veulent. Dans la rêverie affreuse où sa présence jette l'âme, +l'échafaud apparaît terrible et se mêlant de ce qu'il fait. L'échafaud +est le complice du bourreau; il dévore; il mange de la chair, il boit du +sang. L'échafaud est une sorte de monstre fabriqué par le juge et par le +charpentier, un spectre qui semble vivre d'une espèce de vie +épouvantable faite de toute la mort qu'il a donnée. + +Aussi l'impression fut-elle horrible et profonde; le lendemain de +l'exécution et beaucoup de jours encore après, l'évêque parut accablé. +La sérénité presque violente du moment funèbre avait disparu: le fantôme +de la justice sociale l'obsédait. Lui qui d'ordinaire revenait de toutes +ses actions avec une satisfaction si rayonnante, il semblait qu'il se +fît un reproche. Par moments, il se parlait à lui-même, et bégayait à +demi-voix des monologues lugubres. En voici un que sa soeur entendit un +soir et recueillit: + +--Je ne croyais pas que cela fût si monstrueux. C'est un tort de +s'absorber dans la loi divine au point de ne plus s'apercevoir de la loi +humaine. La mort n'appartient qu'à Dieu. De quel droit les hommes +touchent-ils à cette chose inconnue? + +Avec le temps ces impressions s'atténuèrent, et probablement +s'effacèrent. Cependant on remarqua que l'évêque évitait désormais de +passer sur la place des exécutions. On pouvait appeler M. Myriel à toute +heure au chevet des malades et des mourants. Il n'ignorait pas que là +était son plus grand devoir et son plus grand travail. Les familles +veuves ou orphelines n'avaient pas besoin de le demander, il arrivait de +lui-même. Il savait s'asseoir et se taire de longues heures auprès de +l'homme qui avait perdu la femme qu'il aimait, de la mère qui avait +perdu son enfant. Comme il savait le moment de se taire, il savait aussi +le moment de parler. Ô admirable consolateur! il ne cherchait pas à +effacer la douleur par l'oubli, mais à l'agrandir et à la dignifier par +l'espérance. Il disait: + +--Prenez garde à la façon dont vous vous tournez vers les morts. Ne +songez pas à ce qui pourrit. Regardez fixement. Vous apercevrez la lueur +vivante de votre mort bien-aimé au fond du ciel. + +Il savait que la croyance est saine. Il cherchait à conseiller et à +calmer l'homme désespéré en lui indiquant du doigt l'homme résigné, et à +transformer la douleur qui regarde une fosse en lui montrant la douleur +qui regarde une étoile. + + + + +Chapitre V + +Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes + + +La vie intérieure de M. Myriel était pleine des mêmes pensées que sa vie +publique. Pour qui eût pu la voir de près, c'eût été un spectacle grave +et charmant que cette pauvreté volontaire dans laquelle vivait M. +l'évêque de Digne. + +Comme tous les vieillards et comme la plupart des penseurs, il dormait +peu. Ce court sommeil était profond. Le matin il se recueillait pendant +une heure, puis il disait sa messe, soit à la cathédrale, soit dans son +oratoire. Sa messe dite, il déjeunait d'un pain de seigle trempé dans le +lait de ses vaches. Puis il travaillait. + +Un évêque est un homme fort occupé; il faut qu'il reçoive tous les jours +le secrétaire de l'évêché, qui est d'ordinaire un chanoine, presque tous +les jours ses grands vicaires. Il a des congrégations à contrôler, des +privilèges à donner, toute une librairie ecclésiastique à examiner, +paroissiens, catéchismes diocésains, livres d'heures, etc., des +mandements à écrire, des prédications à autoriser, des curés et des +maires à mettre d'accord, une correspondance cléricale, une +correspondance administrative, d'un côté l'état, de l'autre le +Saint-Siège, mille affaires. + +Le temps que lui laissaient ces mille affaires, ses offices et son +bréviaire, il le donnait d'abord aux nécessiteux, aux malades et aux +affligés; le temps que les affligés, les malades et les nécessiteux lui +laissaient, il le donnait au travail. Tantôt il bêchait la terre dans +son jardin, tantôt il lisait et écrivait. Il n'avait qu'un mot pour ces +deux sortes de travail; il appelait cela _jardiner_. + +--L'esprit est un jardin, disait-il. + +À midi, il dînait. Le dîner ressemblait au déjeuner. + +Vers deux heures, quand le temps était beau, il sortait et se promenait +à pied dans la campagne ou dans la ville, entrant souvent dans les +masures. On le voyait cheminer seul, tout à ses pensées, l'oeil baissé, +appuyé sur sa longue canne, vêtu de sa douillette violette ouatée et +bien chaude, chaussé de bas violets dans de gros souliers, et coiffé de +son chapeau plat qui laissait passer par ses trois cornes trois glands +d'or à graine d'épinards. + +C'était une fête partout où il paraissait. On eût dit que son passage +avait quelque chose de réchauffant et de lumineux. Les enfants et les +vieillards venaient sur le seuil des portes pour l'évêque comme pour le +soleil. Il bénissait et on le bénissait. On montrait sa maison à +quiconque avait besoin de quelque chose. + +Çà et là, il s'arrêtait, parlait aux petits garçons et aux petites +filles et souriait aux mères. Il visitait les pauvres tant qu'il avait +de l'argent; quand il n'en avait plus, il visitait les riches. + +Comme il faisait durer ses soutanes beaucoup de temps, et qu'il ne +voulait pas qu'on s'en aperçût, il ne sortait jamais dans la ville +autrement qu'avec sa douillette violette. Cela le gênait un peu en été. + +Le soir à huit heures et demie il soupait avec sa soeur, madame Magloire +debout derrière eux et les servant à table. Rien de plus frugal que ce +repas. Si pourtant l'évêque avait un de ses curés à souper, madame +Magloire en profitait pour servir à Monseigneur quelque excellent +poisson des lacs ou quelque fin gibier de la montagne. Tout curé était +un prétexte à bon repas; l'évêque se laissait faire. Hors de là, son +ordinaire ne se composait guère que de légumes cuits dans l'eau et de +soupe à l'huile. Aussi disait-on dans la ville: + +--Quand l'évêque fait pas chère de curé, il fait chère de trappiste. + +Après son souper, il causait pendant une demi-heure avec mademoiselle +Baptistine et madame Magloire; puis il rentrait dans sa chambre et se +remettait à écrire, tantôt sur des feuilles volantes, tantôt sur la +marge de quelque in-folio. Il était lettré et quelque peu savant. Il a +laissé cinq ou six manuscrits assez curieux; entre autres une +dissertation sur le verset de la Genèse: _Au commencement l'esprit de +Dieu flottait sur les eaux_. Il confronte avec ce verset trois textes: +la version arabe qui dit: _Les vents de Dieu soufflaient;_ Flavius +Josèphe qui dit: _Un vent d'en haut se précipitait sur la terre_, et +enfin la paraphrase chaldaïque d'Onkelos qui porte: _Un vent venant de +Dieu soufflait sur la face des eaux_. Dans une autre dissertation, il +examine les oeuvres théologiques de Hugo, évêque de Ptolémaïs, +arrière-grand-oncle de celui qui écrit ce livre, et il établit qu'il +faut attribuer à cet évêque les divers opuscules publiés, au siècle +dernier, sous le pseudonyme de Barleycourt. + +Parfois au milieu d'une lecture, quel que fût le livre qu'il eût entre +les mains, il tombait tout à coup dans une méditation profonde, d'où il +ne sortait que pour écrire quelques lignes sur les pages mêmes du +volume. Ces lignes souvent n'ont aucun rapport avec le livre qui les +contient. Nous avons sous les yeux une note écrite par lui sur une des +marges d'un in-quarto intitulé: _Correspondance du lord Germain avec les +généraux Clinton, Cornwallis et les amiraux de la station de l'Amérique. +À Versailles, chez Poinçot, libraire, et à Paris, chez Pissot, libraire, +quai des Augustins_. + +Voici cette note: + +«Ô vous qui êtes! + +«L'Ecclésiaste vous nomme Toute-Puissance, les Macchabées vous nomment +Créateur, l'Épître aux Éphésiens vous nomme Liberté, Baruch vous nomme +Immensité, les Psaumes vous nomment Sagesse et Vérité, Jean vous nomme +Lumière, les Rois vous nomment Seigneur, l'Exode vous appelle +Providence, le Lévitique Sainteté, Esdras Justice, la création vous +nomme Dieu, l'homme vous nomme Père; mais Salomon vous nomme +Miséricorde, et c'est là le plus beau de tous vos noms.» + +Vers neuf heures du soir, les deux femmes se retiraient et montaient à +leurs chambres au premier, le laissant jusqu'au matin seul au +rez-de-chaussée. + +Ici il est nécessaire que nous donnions une idée exacte du logis de M. +l'évêque de Digne. + + + + +Chapitre VI + +Par qui il faisait garder sa maison + + +La maison qu'il habitait se composait, nous l'avons dit, d'un +rez-de-chaussée et d'un seul étage: trois pièces au rez-de-chaussée, +trois chambres au premier, au-dessus un grenier. Derrière la maison, un +jardin d'un quart d'arpent. Les deux femmes occupaient le premier. +L'évêque logeait en bas. La première pièce, qui s'ouvrait sur la rue, +lui servait de salle à manger, la deuxième de chambre à coucher, et la +troisième d'oratoire. On ne pouvait sortir de cet oratoire sans passer +par la chambre à coucher, et sortir de la chambre à coucher sans passer +par la salle à manger. Dans l'oratoire, au fond, il y avait une alcôve +fermée, avec un lit pour les cas d'hospitalité. M. l'évêque offrait ce +lit aux curés de campagne que des affaires ou les besoins de leur +paroisse amenaient à Digne. + +La pharmacie de l'hôpital, petit bâtiment ajouté à la maison et pris sur +le jardin, avait été transformée en cuisine et en cellier. + +Il y avait en outre dans le jardin une étable qui était l'ancienne +cuisine de l'hospice et où l'évêque entretenait deux vaches. Quelle que +fût la quantité de lait qu'elles lui donnassent, il en envoyait +invariablement tous les matins la moitié aux malades de l'hôpital.--Je +paye ma dîme, disait-il. + +Sa chambre était assez grande et assez difficile à chauffer dans la +mauvaise saison. Comme le bois est très cher à Digne, il avait imaginé +de faire faire dans l'étable à vaches un compartiment fermé d'une +cloison en planches. C'était là qu'il passait ses soirées dans les +grands froids. Il appelait cela son _salon d'hiver_. + +Il n'y avait dans ce salon d'hiver, comme dans la salle à manger, +d'autres meubles qu'une table de bois blanc, carrée, et quatre chaises +de paille. La salle à manger était ornée en outre d'un vieux buffet +peint en rose à la détrempe. Du buffet pareil, convenablement habillé de +napperons blancs et de fausses dentelles, l'évêque avait fait l'autel +qui décorait son oratoire. + +Ses pénitentes riches et les saintes femmes de Digne s'étaient souvent +cotisées pour faire les frais d'un bel autel neuf à l'oratoire de +monseigneur; il avait chaque fois pris l'argent et l'avait donné aux +pauvres. + +--Le plus beau des autels, disait-il, c'est l'âme d'un malheureux +consolé qui remercie Dieu. + +Il avait dans son oratoire deux chaises prie-Dieu en paille, et un +fauteuil à bras également en paille dans sa chambre à coucher. Quand par +hasard il recevait sept ou huit personnes à la fois, le préfet, ou le +général, ou l'état-major du régiment en garnison, ou quelques élèves du +petit séminaire, on était obligé d'aller chercher dans l'étable les +chaises du salon d'hiver, dans l'oratoire les prie-Dieu, et le fauteuil +dans la chambre à coucher; de cette façon, on pouvait réunir jusqu'à +onze sièges pour les visiteurs. À chaque nouvelle visite on démeublait +une pièce. + +Il arrivait parfois qu'on était douze; alors l'évêque dissimulait +l'embarras de la situation en se tenant debout devant la cheminée si +c'était l'hiver, ou en proposant un tour dans le jardin si c'était +l'été. + +Il y avait bien encore dans l'alcôve fermée une chaise, mais elle était +à demi dépaillée et ne portait que sur trois pieds, ce qui faisait +qu'elle ne pouvait servir qu'appuyée contre le mur. Mademoiselle +Baptistine avait bien aussi dans sa chambre une très grande bergère en +bois jadis doré et revêtue de pékin à fleurs, mais on avait été obligé +de monter cette bergère au premier par la fenêtre, l'escalier étant trop +étroit; elle ne pouvait donc pas compter parmi les en-cas du mobilier. + +L'ambition de mademoiselle Baptistine eût été de pouvoir acheter un +meuble de salon en velours d'Utrecht jaune à rosaces et en acajou à cou +de cygne, avec canapé. Mais cela eût coûté au moins cinq cents francs, +et, ayant vu qu'elle n'avait réussi à économiser pour cet objet que +quarante-deux francs dix sous en cinq ans, elle avait fini par y +renoncer. D'ailleurs qui est-ce qui atteint son idéal? + +Rien de plus simple à se figurer que la chambre à coucher de l'évêque. +Une porte-fenêtre donnant sur le jardin, vis-à-vis le lit; un lit +d'hôpital, en fer avec baldaquin de serge verte; dans l'ombre du lit, +derrière un rideau, les ustensiles de toilette trahissant encore les +anciennes habitudes élégantes de l'homme du monde; deux portes, l'une +près de la cheminée, donnant dans l'oratoire; l'autre, près de la +bibliothèque, donnant dans la salle à manger; la bibliothèque, grande +armoire vitrée pleine de livres; la cheminée, de bois peint en marbre, +habituellement sans feu; dans la cheminée, une paire de chenets en fer +ornés de deux vases à guirlandes et cannelures jadis argentés à l'argent +haché, ce qui était un genre de luxe épiscopal; au-dessus, à l'endroit +où d'ordinaire on met la glace, un crucifix de cuivre désargenté fixé +sur un velours noir râpé dans un cadre de bois dédoré. Près de la +porte-fenêtre, une grande table avec un encrier, chargée de papiers +confus et de gros volumes. Devant la table, le fauteuil de paille. +Devant le lit, un prie-Dieu, emprunté à l'oratoire. + +Deux portraits dans des cadres ovales étaient accrochés au mur des deux +côtés du lit. De petites inscriptions dorées sur le fond neutre de la +toile à côté des figures indiquaient que les portraits représentaient, +l'un, l'abbé de Chaliot, évêque de Saint-Claude, l'autre, l'abbé +Tourteau, vicaire général d'Agde, abbé de Grand-Champ, ordre de Cîteaux, +diocèse de Chartres. L'évêque, en succédant dans cette chambre aux +malades de l'hôpital, y avait trouvé ces portraits et les y avait +laissés. C'étaient des prêtres, probablement des donateurs: deux motifs +pour qu'il les respectât. Tout ce qu'il savait de ces deux personnages, +c'est qu'ils avaient été nommés par le roi, l'un à son évêché, l'autre à +son bénéfice, le même jour, le 27 avril 1785. Madame Magloire ayant +décroché les tableaux pour en secouer la poussière, l'évêque avait +trouvé cette particularité écrite d'une encre blanchâtre sur un petit +carré de papier jauni par le temps, collé avec quatre pains à cacheter +derrière le portrait de l'abbé de Grand-Champ. + +Il avait à sa fenêtre un antique rideau de grosse étoffe de laine qui +finit par devenir tellement vieux que, pour éviter la dépense d'un neuf, +madame Magloire fut obligée de faire une grande couture au beau milieu. +Cette couture dessinait une croix. L'évêque le faisait souvent +remarquer. + +--Comme cela fait bien! disait-il. + +Toutes les chambres de la maison, au rez-de-chaussée ainsi qu'au +premier, sans exception, étaient blanchies au lait de chaux, ce qui est +une mode de caserne et d'hôpital. + +Cependant, dans les dernières années, madame Magloire retrouva, comme on +le verra plus loin, sous le papier badigeonné, des peintures qui +ornaient l'appartement de mademoiselle Baptistine. Avant d'être +l'hôpital, cette maison avait été le parloir aux bourgeois. De là cette +décoration. Les chambres étaient pavées de briques rouges qu'on lavait +toutes les semaines, avec des nattes de paille tressée devant tous les +lits. Du reste, ce logis, tenu par deux femmes, était du haut en bas +d'une propreté exquise. C'était le seul luxe que l'évêque permit. Il +disait: + +--Cela ne prend rien aux pauvres. + +Il faut convenir cependant qu'il lui restait de ce qu'il avait possédé +jadis six couverts d'argent et une grande cuiller à soupe que madame +Magloire regardait tous les jours avec bonheur reluire splendidement sur +la grosse nappe de toile blanche. Et comme nous peignons ici l'évêque de +Digne tel qu'il était, nous devons ajouter qu'il lui était arrivé plus +d'une fois de dire: + +--Je renoncerais difficilement à manger dans de l'argenterie. + +Il faut ajouter à cette argenterie deux gros flambeaux d'argent massif +qui lui venaient de l'héritage d'une grand'tante. Ces flambeaux +portaient deux bougies de cire et figuraient habituellement sur la +cheminée de l'évêque. Quand il avait quelqu'un à dîner, madame Magloire +allumait les deux bougies et mettait les deux flambeaux sur la table. + +Il y avait dans la chambre même de l'évêque, à la tête de son lit, un +petit placard dans lequel madame Magloire serrait chaque soir les six +couverts d'argent et la grande cuiller. Il faut dire qu'on n'en ôtait +jamais la clef. + +Le jardin, un peu gâté par les constructions assez laides dont nous +avons parlé, se composait de quatre allées en croix rayonnant autour +d'un puisard; une autre allée faisait tout le tour du jardin et +cheminait le long du mur blanc dont il était enclos. Ces allées +laissaient entre elles quatre carrés bordés de buis. Dans trois, madame +Magloire cultivait des légumes; dans le quatrième, l'évêque avait mis +des fleurs. Il y avait çà et là quelques arbres fruitiers. + +Une fois madame Magloire lui avait dit avec une sorte de malice douce: + +--Monseigneur, vous qui tirez parti de tout, voilà pourtant un carré +inutile. Il vaudrait mieux avoir là des salades que des bouquets. + +--Madame Magloire, répondit l'évêque, vous vous trompez. Le beau est +aussi utile que l'utile. + +Il ajouta après un silence: + +--Plus peut-être. + +Ce carré, composé de trois ou quatre plates-bandes, occupait M. l'évêque +presque autant que ses livres. Il y passait volontiers une heure ou +deux, coupant, sarclant, et piquant çà et là des trous en terre où il +mettait des graines. Il n'était pas aussi hostile aux insectes qu'un +jardinier l'eût voulu. Du reste, aucune prétention à la botanique; il +ignorait les groupes et le solidisme; il ne cherchait pas le moins du +monde à décider entre Tournefort et la méthode naturelle; il ne prenait +parti ni pour les utricules contre les cotylédons, ni pour Jussieu +contre Linné. Il n'étudiait pas les plantes; il aimait les fleurs. Il +respectait beaucoup les savants, il respectait encore plus les +ignorants, et, sans jamais manquer à ces deux respects, il arrosait ses +plates-bandes chaque soir d'été avec un arrosoir de fer-blanc peint en +vert. + +La maison n'avait pas une porte qui fermât à clef. La porte de la salle +à manger qui, nous l'avons dit, donnait de plain-pied sur la place de la +cathédrale, était jadis armée de serrures et de verrous comme une porte +de prison. L'évêque avait fait ôter toutes ces ferrures, et cette porte, +la nuit comme le jour, n'était fermée qu'au loquet. Le premier passant +venu, à quelque heure que ce fût, n'avait qu'à la pousser. Dans les +commencements, les deux femmes avaient été fort tourmentées de cette +porte jamais close; mais M. de Digne leur avait dit: + +--Faites mettre des verrous à vos chambres, si cela vous plaît. + +Elles avaient fini par partager sa confiance ou du moins par faire comme +si elles la partageaient. Madame Magloire seule avait de temps en temps +des frayeurs. Pour ce qui est de l'évêque, on peut trouver sa pensée +expliquée ou du moins indiquée dans ces trois lignes écrites par lui sur +la marge d'une bible: «Voici la nuance: la porte du médecin ne doit +jamais être fermée; la porte du prêtre doit toujours être ouverte.» Sur +un autre livre, intitulé _Philosophie de la science médicale_, il avait +écrit cette autre note: «Est-ce que je ne suis pas médecin comme eux? +Moi aussi j'ai mes malades; d'abord j'ai les leurs, qu'ils appellent les +malades; et puis j'ai les miens, que j'appelle les malheureux.» + +Ailleurs encore il avait écrit: «Ne demandez pas son nom à qui vous +demande un gîte. C'est surtout celui-là que son nom embarrasse qui a +besoin d'asile.» + +Il advint qu'un digne curé, je ne sais plus si c'était le curé de +Couloubroux ou le curé de Pompierry, s'avisa de lui demander un jour, +probablement à l'instigation de madame Magloire, si Monseigneur était +bien sûr de ne pas commettre jusqu'à un certain point une imprudence en +laissant jour et nuit sa porte ouverte à la disposition de qui voulait +entrer, et s'il ne craignait pas enfin qu'il n'arrivât quelque malheur +dans une maison si peu gardée. L'évêque lui toucha l'épaule avec une +gravité douce et lui dit:--_Nisi Dominus custodierit domum, in vanum +vigilant qui custodiunt eam_. + +Puis il parla d'autre chose. + +Il disait assez volontiers: + +--Il y a la bravoure du prêtre comme il y a la bravoure du colonel de +dragons. Seulement, ajoutait-il, la nôtre doit être tranquille. + + + + +Chapitre VII + +Cravatte + + +Ici se place naturellement un fait que nous ne devons pas omettre, car +il est de ceux qui font le mieux voir quel homme c'était que M. l'évêque +de Digne. + +Après la destruction de la bande de Gaspard Bès qui avait infesté les +gorges d'Ollioules, un de ses lieutenants, Cravatte, se réfugia dans la +montagne. Il se cacha quelque temps avec ses bandits, reste de la troupe +de Gaspard Bès, dans le comté de Nice, puis gagna le Piémont, et tout à +coup reparut en France, du côté de Barcelonnette. On le vit à Jauziers +d'abord, puis aux Tuiles. Il se cacha dans les cavernes du +Joug-de-l'Aigle, et de là il descendait vers les hameaux et les villages +par les ravins de l'Ubaye et de l'Ubayette. Il osa même pousser jusqu'à +Embrun, pénétra une nuit dans la cathédrale et dévalisa la sacristie. +Ses brigandages désolaient le pays. On mit la gendarmerie à ses +trousses, mais en vain. Il échappait toujours; quelquefois il résistait +de vive force. C'était un hardi misérable. Au milieu de toute cette +terreur, l'évêque arriva. Il faisait sa tournée. Au Chastelar, le maire +vint le trouver et l'engagea à rebrousser chemin. Cravatte tenait la +montagne jusqu'à l'Arche, et au-delà. Il y avait danger, même avec une +escorte. C'était exposer inutilement trois ou quatre malheureux +gendarmes. + +--Aussi, dit l'évêque, je compte aller sans escorte. + +--Y pensez-vous, monseigneur? s'écria le maire. + +--J'y pense tellement, que je refuse absolument les gendarmes et que je +vais partir dans une heure. + +--Partir? + +--Partir. + +--Seul? + +--Seul. + +--Monseigneur! vous ne ferez pas cela. + +--Il y a là, dans la montagne, reprit l'évêque, une humble petite +commune grande comme ça, que je n'ai pas vue depuis trois ans. Ce sont +mes bons amis. De doux et honnêtes bergers. Ils possèdent une chèvre sur +trente qu'ils gardent. Ils font de fort jolis cordons de laine de +diverses couleurs, et ils jouent des airs de montagne sur de petites +flûtes à six trous. Ils ont besoin qu'on leur parle de temps en temps du +bon Dieu. Que diraient-ils d'un évêque qui a peur? Que diraient-ils si +je n'y allais pas? + +--Mais, monseigneur, les brigands! Si vous rencontrez les brigands! + +--Tiens, dit l'évêque, j'y songe. Vous avez raison. Je puis les +rencontrer. Eux aussi doivent avoir besoin qu'on leur parle du bon Dieu. + +--Monseigneur! mais c'est une bande! c'est un troupeau de loups! + +--Monsieur le maire, c'est peut-être précisément de ce troupeau que +Jésus me fait le pasteur. Qui sait les voies de la Providence? + +--Monseigneur, ils vous dévaliseront. + +--Je n'ai rien. + +--Ils vous tueront. + +--Un vieux bonhomme de prêtre qui passe en marmottant ses momeries? Bah! +à quoi bon? + +--Ah! mon Dieu! si vous alliez les rencontrer! + +--Je leur demanderai l'aumône pour mes pauvres. + +--Monseigneur, n'y allez pas, au nom du ciel! vous exposez votre vie. + +--Monsieur le maire, dit l'évêque, n'est-ce décidément que cela? Je ne +suis pas en ce monde pour garder ma vie, mais pour garder les âmes. + +Il fallut le laisser faire. Il partit, accompagné seulement d'un enfant +qui s'offrit à lui servir de guide. Son obstination fit bruit dans le +pays, et effraya très fort. + +Il ne voulut emmener ni sa soeur ni madame Magloire. Il traversa la +montagne à mulet, ne rencontra personne, et arriva sain et sauf chez ses +«bons amis» les bergers. Il y resta quinze jours, prêchant, +administrant, enseignant, moralisant. Lorsqu'il fut proche de son +départ, il résolut de chanter pontificalement un _Te Deum_. Il en parla +au curé. Mais comment faire? pas d'ornements épiscopaux. On ne pouvait +mettre à sa disposition qu'une chétive sacristie de village avec +quelques vieilles chasubles de damas usé ornées de galons faux. + +--Bah! dit l'évêque. Monsieur le curé, annonçons toujours au prône notre +_Te Deum_. Cela s'arrangera. + +On chercha dans les églises d'alentour. Toutes les magnificences de ces +humbles paroisses réunies n'auraient pas suffi à vêtir convenablement un +chantre de cathédrale. Comme on était dans cet embarras, une grande +caisse fut apportée et déposée au presbytère pour M. l'évêque par deux +cavaliers inconnus qui repartirent sur-le-champ. On ouvrit la caisse; +elle contenait une chape de drap d'or, une mitre ornée de diamants, une +croix archiépiscopale, une crosse magnifique, tous les vêtements +pontificaux volés un mois auparavant au trésor de Notre-Dame d'Embrun. +Dans la caisse, il y avait un papier sur lequel étaient écrits ces mots: +_Cravatte à monseigneur Bienvenu_. + +--Quand je disais que cela s'arrangerait! dit l'évêque. + +Puis il ajouta en souriant: + +--À qui se contente d'un surplis de curé, Dieu envoie une chape +d'archevêque. + +--Monseigneur, murmura le curé en hochant la tête avec un sourire, Dieu, +ou le diable. + +L'évêque regarda fixement le curé et reprit avec autorité: + +--Dieu! + +Quand il revint au Chastelar, et tout le long de la route, on venait le +regarder par curiosité. Il retrouva au presbytère du Chastelar +mademoiselle Baptistine et madame Magloire qui l'attendaient, et il dit +à sa soeur: + +--Eh bien, avais-je raison? Le pauvre prêtre est allé chez ces pauvres +montagnards les mains vides, il en revient les mains pleines. J'étais +parti n'emportant que ma confiance en Dieu; je rapporte le trésor d'une +cathédrale. + +Le soir, avant de se coucher, il dit encore: + +--Ne craignons jamais les voleurs ni les meurtriers. Ce sont là les +dangers du dehors, les petits dangers. Craignons-nous nous-mêmes. Les +préjugés, voilà les voleurs; les vices, voilà les meurtriers. Les grands +dangers sont au dedans de nous. Qu'importe ce qui menace notre tête ou +notre bourse! Ne songeons qu'à ce qui menace notre âme. + +Puis se tournant vers sa soeur: + +--Ma soeur, de la part du prêtre jamais de précaution contre le +prochain. Ce que le prochain fait, Dieu le permet. Bornons-nous à prier +Dieu quand nous croyons qu'un danger arrive sur nous. Prions-le, non +pour nous, mais pour que notre frère ne tombe pas en faute à notre +occasion. + +Du reste, les événements étaient rares dans son existence. Nous +racontons ceux que nous savons; mais d'ordinaire il passait sa vie à +faire toujours les mêmes choses aux mêmes moments. Un mois de son année +ressemblait à une heure de sa journée. + +Quant à ce que devint «le trésor» de la cathédrale d'Embrun, on nous +embarrasserait de nous interroger là-dessus. C'étaient là de bien belles +choses, et bien tentantes, et bien bonnes à voler au profit des +malheureux. Volées, elles l'étaient déjà d'ailleurs. La moitié de +l'aventure était accomplie; il ne restait plus qu'à changer la direction +du vol, et qu'à lui faire faire un petit bout de chemin du côté des +pauvres. Nous n'affirmons rien du reste à ce sujet. Seulement on a +trouvé dans les papiers de l'évêque une note assez obscure qui se +rapporte peut-être à cette affaire, et qui est ainsi conçue: _La +question est de savoir si cela doit faire retour à la cathédrale ou à +l'hôpital_. + + + + +Chapitre VIII + +Philosophie après boire + + +Le sénateur dont il a été parlé plus haut était un homme entendu qui +avait fait son chemin avec une rectitude inattentive à toutes ces +rencontres qui font obstacle et qu'on nomme conscience, foi jurée, +justice, devoir; il avait marché droit à son but et sans broncher une +seule fois dans la ligne de son avancement et de son intérêt. C'était un +ancien procureur, attendri par le succès, pas méchant homme du tout, +rendant tous les petits services qu'il pouvait à ses fils, à ses +gendres, à ses parents, même à des amis; ayant sagement pris de la vie +les bons côtés, les bonnes occasions, les bonnes aubaines. Le reste lui +semblait assez bête. Il était spirituel, et juste assez lettré pour se +croire un disciple d'Épicure en n'étant peut-être qu'un produit de +Pigault-Lebrun. Il riait volontiers, et agréablement, des choses +infinies et éternelles, et des «billevesées du bonhomme évêque». Il en +riait quelquefois, avec une aimable autorité, devant M. Myriel lui-même, +qui écoutait. + +À je ne sais plus quelle cérémonie demi-officielle, le comte*** (ce +sénateur) et M. Myriel durent dîner chez le préfet. Au dessert, le +sénateur, un peu égayé, quoique toujours digne, s'écria: + +--Parbleu, monsieur l'évêque, causons. Un sénateur et un évêque se +regardent difficilement sans cligner de l'oeil. Nous sommes deux +augures. Je vais vous faire un aveu. J'ai ma philosophie. + +--Et vous avez raison, répondit l'évêque. Comme on fait sa philosophie +on se couche. Vous êtes sur le lit de pourpre, monsieur le sénateur. + +Le sénateur, encouragé, reprit: + +--Soyons bons enfants. + +--Bons diables même, dit l'évêque. + +--Je vous déclare, reprit le sénateur, que le marquis d'Argens, Pyrrhon, +Hobbes et M. Naigeon ne sont pas des maroufles. J'ai dans ma +bibliothèque tous mes philosophes dorés sur tranche. + +--Comme vous-même, monsieur le comte, interrompit l'évêque. + +Le sénateur poursuivit: + +--Je hais Diderot; c'est un idéologue, un déclamateur et un +révolutionnaire, au fond croyant en Dieu, et plus bigot que Voltaire. +Voltaire s'est moqué de Needham, et il a eu tort; car les anguilles de +Needham prouvent que Dieu est inutile. Une goutte de vinaigre dans une +cuillerée de pâte de farine supplée le _fiat lux_. Supposez la goutte +plus grosse et la cuillerée plus grande, vous avez le monde. L'homme, +c'est l'anguille. Alors à quoi bon le Père éternel? Monsieur l'évêque, +l'hypothèse Jéhovah me fatigue. Elle n'est bonne qu'à produire des gens +maigres qui songent creux. À bas ce grand Tout qui me tracasse! Vive +Zéro qui me laisse tranquille! De vous à moi, et pour vider mon sac, et +pour me confesser à mon pasteur comme il convient, je vous avoue que +j'ai du bon sens. Je ne suis pas fou de votre Jésus qui prêche à tout +bout de champ le renoncement et le sacrifice. Conseil d'avare à des +gueux. Renoncement! pourquoi? Sacrifice! à quoi? Je ne vois pas qu'un +loup s'immole au bonheur d'un autre loup. Restons donc dans la nature. +Nous sommes au sommet; ayons la philosophie supérieure. Que sert d'être +en haut, si l'on ne voit pas plus loin que le bout du nez des autres? +Vivons gaîment. La vie, c'est tout. Que l'homme ait un autre avenir, +ailleurs, là-haut, là-bas, quelque part, je n'en crois pas un traître +mot. Ah! l'on me recommande le sacrifice et le renoncement, je dois +prendre garde à tout ce que je fais, il faut que je me casse la tête sur +le bien et le mal, sur le juste et l'injuste, sur le _fas_ et le +_nefas_. Pourquoi? parce que j'aurai à rendre compte de mes actions. +Quand? après ma mort. Quel bon rêve! Après ma mort, bien fin qui me +pincera. Faites donc saisir une poignée de cendre par une main d'ombre. +Disons le vrai, nous qui sommes des initiés et qui avons levé la jupe +d'Isis: il n'y a ni bien, ni mal; il y a de la végétation. Cherchons le +réel. Creusons tout à fait. Allons au fond, que diable! Il faut flairer +la vérité, fouiller sous terre, et la saisir. Alors elle vous donne des +joies exquises. Alors vous devenez fort, et vous riez. Je suis carré par +la base, moi. Monsieur l'évêque, l'immortalité de l'homme est un +écoute-s'il-pleut. Oh! la charmante promesse! Fiez-vous-y. Le bon billet +qu'a Adam! On est âme, on sera ange, on aura des ailes bleues aux +omoplates. Aidez-moi donc, n'est-ce pas Tertullien qui dit que les +bienheureux iront d'un astre à l'autre? Soit. On sera les sauterelles +des étoiles. Et puis, on verra Dieu. Ta ta ta. Fadaises que tous ces +paradis. Dieu est une sonnette monstre. Je ne dirais point cela dans le +_Moniteur_, parbleu! mais je le chuchote entre amis. _Inter pocula_. +Sacrifier la terre au paradis, c'est lâcher la proie pour l'ombre. Être +dupe de l'infini! pas si bête. Je suis néant. Je m'appelle monsieur le +comte Néant, sénateur. Étais-je avant ma naissance? Non. Serai-je après +ma mort? Non. Que suis-je? un peu de poussière agrégée par un organisme. +Qu'ai-je à faire sur cette terre? J'ai le choix. Souffrir ou jouir. Où +me mènera la souffrance? Au néant. Mais j'aurai souffert. Où me mènera +la jouissance? Au néant. Mais j'aurai joui. Mon choix est fait. Il faut +être mangeant ou mangé. Je mange. Mieux vaut être la dent que l'herbe. +Telle est ma sagesse. Après quoi, va comme je te pousse, le fossoyeur +est là, le Panthéon pour nous autres, tout tombe dans le grand trou. +Fin. _Finis_. Liquidation totale. Ceci est l'endroit de +l'évanouissement. La mort est morte, croyez-moi. Qu'il y ait là +quelqu'un qui ait quelque chose à me dire, je ris d'y songer. Invention +de nourrices. Croquemitaine pour les enfants, Jéhovah pour les hommes. +Non, notre lendemain est de la nuit. Derrière la tombe, il n'y a plus +que des néants égaux. Vous avez été Sardanapale, vous avez été Vincent +de Paul, cela fait le même rien. Voilà le vrai. Donc vivez, par-dessus +tout. Usez de votre moi pendant que vous le tenez. En vérité, je vous le +dis, monsieur l'évêque, j'ai ma philosophie, et j'ai mes philosophes. Je +ne me laisse pas enguirlander par des balivernes. Après ça, il faut bien +quelque chose à ceux qui sont en bas, aux va-nu-pieds, aux gagne-petit, +aux misérables. On leur donne à gober les légendes, les chimères, l'âme, +l'immortalité, le paradis, les étoiles. Ils mâchent cela. Ils le mettent +sur leur pain sec. Qui n'a rien a le bon Dieu. C'est bien le moins. Je +n'y fais point obstacle, mais je garde pour moi monsieur Naigeon. Le bon +Dieu est bon pour le peuple. + +L'évêque battit des mains. + +--Voilà parler! s'écria-t-il. L'excellente chose, et vraiment +merveilleuse, que ce matérialisme-là! Ne l'a pas qui veut. Ah! quand on +l'a, on n'est plus dupe; on ne se laisse pas bêtement exiler comme +Caton, ni lapider comme Étienne, ni brûler vif comme Jeanne d'Arc. Ceux +qui ont réussi à se procurer ce matérialisme admirable ont la joie de se +sentir irresponsables, et de penser qu'ils peuvent dévorer tout, sans +inquiétude, les places, les sinécures, les dignités, le pouvoir bien ou +mal acquis, les palinodies lucratives, les trahisons utiles, les +savoureuses capitulations de conscience, et qu'ils entreront dans la +tombe, leur digestion faite. Comme c'est agréable! Je ne dis pas cela +pour vous, monsieur le sénateur. Cependant il m'est impossible de ne +point vous féliciter. Vous autres grands seigneurs, vous avez, vous le +dites, une philosophie à vous et pour vous, exquise, raffinée, +accessible aux riches seuls, bonne à toutes les sauces, assaisonnant +admirablement les voluptés de la vie. Cette philosophie est prise dans +les profondeurs et déterrée par des chercheurs spéciaux. Mais vous êtes +bons princes, et vous ne trouvez pas mauvais que la croyance au bon Dieu +soit la philosophie du peuple, à peu près comme l'oie aux marrons est la +dinde aux truffes du pauvre. + + + + +Chapitre IX + +Le frère raconté par la soeur + + +Pour donner une idée du ménage intérieur de M. l'évêque de Digne et de +la façon dont ces deux saintes filles subordonnaient leurs actions, +leurs pensées, même leurs instincts de femmes aisément effrayées, aux +habitudes et aux intentions de l'évêque, sans qu'il eût même à prendre +la peine de parler pour les exprimer, nous ne pouvons mieux faire que de +transcrire ici une lettre de mademoiselle Baptistine à madame la +vicomtesse de Boischevron, son amie d'enfance. Cette lettre est entre +nos mains. + +«Digne, 16 décembre 18.... + +«Ma bonne madame, pas un jour ne se passe sans que nous parlions de +vous. C'est assez notre habitude, mais il y a une raison de plus. +Figurez-vous qu'en lavant et époussetant les plafonds et les murs, +madame Magloire a fait des découvertes; maintenant nos deux chambres +tapissées de vieux papier blanchi à la chaux ne dépareraient pas un +château dans le genre du vôtre. Madame Magloire a déchiré tout le +papier. Il y avait des choses dessous. Mon salon, où il n'y a pas de +meubles, et dont nous nous servons pour étendre le linge après les +lessives, a quinze pieds de haut, dix-huit de large carrés, un plafond +peint anciennement avec dorure, des solives comme chez vous. C'était +recouvert d'une toile, du temps que c'était l'hôpital. Enfin des +boiseries du temps de nos grand'mères. Mais c'est ma chambre qu'il faut +voir. Madame Magloire a découvert, sous au moins dix papiers collés +dessus, des peintures, sans être bonnes, qui peuvent se supporter. C'est +Télémaque reçu chevalier par Minerve, c'est lui encore dans les jardins. +Le nom m'échappe. Enfin où les dames romaines se rendaient une seule +nuit. Que vous dirai-je? j'ai des romains, des romaines (_ici un mot +illisible_), et toute la suite. Madame Magloire a débarbouillé tout +cela, et cet été elle va réparer quelques petites avaries, revenir le +tout, et ma chambre sera un vrai musée. Elle a trouvé aussi dans un coin +du grenier deux consoles en bois, genre ancien. On demandait deux écus +de six livres pour les redorer, mais il vaut bien mieux donner cela aux +pauvres; d'ailleurs c'est fort laid, et j'aimerais mieux une table ronde +en acajou. + +«Je suis toujours bien heureuse. Mon frère est si bon. Il donne tout ce +qu'il a aux indigents et aux malades. Nous sommes très gênés. Le pays +est dur l'hiver, et il faut bien faire quelque chose pour ceux qui +manquent. Nous sommes à peu près chauffés et éclairés. Vous voyez que ce +sont de grandes douceurs. + +«Mon frère a ses habitudes à lui. Quand il cause, il dit qu'un évêque +doit être ainsi. Figurez-vous que la porte de la maison n'est jamais +fermée. Entre qui veut, et l'on est tout de suite chez mon frère. Il ne +craint rien, même la nuit. C'est là sa bravoure à lui, comme il dit. + +«Il ne veut pas que je craigne pour lui, ni que madame Magloire craigne. +Il s'expose à tous les dangers, et il ne veut même pas que nous ayons +l'air de nous en apercevoir. Il faut savoir le comprendre. + +«Il sort par la pluie, il marche dans l'eau, il voyage en hiver. Il n'a +pas peur de la nuit, des routes suspectes ni des rencontres. + +«L'an dernier, il est allé tout seul dans un pays de voleurs. Il n'a pas +voulu nous emmener. Il est resté quinze jours absent. À son retour, il +n'avait rien eu, on le croyait mort, et il se portait bien, et il a dit: +"Voilà comme on m'a volé!" Et il a ouvert une malle pleine de tous les +bijoux de la cathédrale d'Embrun, que les voleurs lui avaient donnés. + +«Cette fois-là, en revenant, comme j'étais allée à sa rencontre à deux +lieues avec d'autres de ses amis, je n'ai pu m'empêcher de le gronder un +peu, en ayant soin de ne parler que pendant que la voiture faisait du +bruit, afin que personne autre ne pût entendre. + +«Dans les premiers temps, je me disais: il n'y a pas de dangers qui +l'arrêtent, il est terrible. À présent j'ai fini par m'y accoutumer. Je +fais signe à madame Magloire pour qu'elle ne le contrarie pas. Il se +risque comme il veut. Moi j'emmène madame Magloire, je rentre dans ma +chambre, je prie pour lui, et je m'endors. Je suis tranquille, parce que +je sais bien que s'il lui arrivait malheur, ce serait ma fin. Je m'en +irais au bon Dieu avec mon frère et mon évêque. Madame Magloire a eu +plus de peine que moi à s'habituer à ce qu'elle appelait ses +imprudences. Mais à présent le pli est pris. Nous prions toutes les +deux, nous avons peur ensemble, et nous nous endormons. Le diable +entrerait dans la maison qu'on le laisserait faire. Après tout, que +craignons-nous dans cette maison? Il y a toujours quelqu'un avec nous, +qui est le plus fort. Le diable peut y passer, mais le bon Dieu +l'habite. + +«Voilà qui me suffit. Mon frère n'a plus même besoin de me dire un mot +maintenant. Je le comprends sans qu'il parle, et nous nous abandonnons à +la Providence. + +«Voilà comme il faut être avec un homme qui a du grand dans l'esprit. + +«J'ai questionné mon frère pour le renseignement que vous me demandez +sur la famille de Faux. Vous savez comme il sait tout et comme il a des +souvenirs, car il est toujours très bon royaliste. C'est de vrai une +très ancienne famille normande de la généralité de Caen. Il y a cinq +cents ans d'un Raoul de Faux, d'un Jean de Faux et d'un Thomas de Faux, +qui étaient des gentilshommes, dont un seigneur de Rochefort. Le dernier +était Guy-Étienne-Alexandre, et était maître de camp, et quelque chose +dans les chevaux-légers de Bretagne. Sa fille Marie-Louise a épousé +Adrien-Charles de Gramont, fils du duc Louis de Gramont, pair de France, +colonel des gardes françaises et lieutenant général des armées. On écrit +Faux, Fauq et Faoucq. + +«Bonne madame, recommandez-nous aux prières de votre saint parent, M. le +cardinal. Quant à votre chère Sylvanie, elle a bien fait de ne pas +prendre les courts instants qu'elle passe près de vous pour m'écrire. +Elle se porte bien, travaille selon vos désirs, m'aime toujours. C'est +tout ce que je veux. Son souvenir par vous m'est arrivé. Je m'en trouve +heureuse. Ma santé n'est pas trop mauvaise, et cependant je maigris tous +les jours davantage. Adieu, le papier me manque et me force de vous +quitter. Mille bonnes choses. + +«Baptistine. + +«P. S. Madame votre belle-soeur est toujours ici avec sa jeune famille. +Votre petit-neveu est charmant. Savez-vous qu'il a cinq ans bientôt! +Hier il a vu passer un cheval auquel on avait mis des genouillères, et +il disait: "Qu'est-ce qu'il a donc aux genoux?" Il est si gentil, cet +enfant! Son petit frère traîne un vieux balai dans l'appartement comme +une voiture, et dit: "Hu!" + +»Comme on le voit par cette lettre, ces deux femmes savaient se plier +aux façons d'être de l'évêque avec ce génie particulier de la femme qui +comprend l'homme mieux que l'homme ne se comprend. L'évêque de Digne, +sous cet air doux et candide qui ne se démentait jamais, faisait parfois +des choses grandes, hardies et magnifiques, sans paraître même s'en +douter. Elles en tremblaient, mais elles le laissaient faire. +Quelquefois madame Magloire essayait une remontrance avant; jamais +pendant ni après. Jamais on ne le troublait, ne fût-ce que par un signe, +dans une action commencée. À de certains moments, sans qu'il eût besoin +de le dire, lorsqu'il n'en avait peut-être pas lui-même conscience, tant +sa simplicité était parfaite, elles sentaient vaguement qu'il agissait +comme évêque; alors elles n'étaient plus que deux ombres dans la maison. +Elles le servaient passivement, et, si c'était obéir que de disparaître, +elles disparaissaient. Elles savaient, avec une admirable délicatesse +d'instinct, que certaines sollicitudes peuvent gêner. Aussi, même le +croyant en péril, elles comprenaient, je ne dis pas sa pensée, mais sa +nature, jusqu'au point de ne plus veiller sur lui. Elles le confiaient à +Dieu. + +D'ailleurs Baptistine disait, comme on vient de le lire, que la fin de +son frère serait la sienne. Madame Magloire ne le disait pas, mais elle +le savait. + + + + +Chapitre X + +L'évêque en présence d'une lumière inconnue + + +À une époque un peu postérieure à la date de la lettre citée dans les +pages précédentes, il fit une chose, à en croire toute la ville, plus +risquée encore que sa promenade à travers les montagnes des bandits. Il +y avait près de Digne, dans la campagne, un homme qui vivait solitaire. +Cet homme, disons tout de suite le gros mot, était un ancien +conventionnel. Il se nommait G. + +On parlait du conventionnel G. dans le petit monde de Digne avec une +sorte d'horreur. Un conventionnel, vous figurez-vous cela? Cela existait +du temps qu'on se tutoyait et qu'on disait: citoyen. Cet homme était à +peu près un monstre. Il n'avait pas voté la mort du roi, mais presque. +C'était un quasi-régicide. Il avait été terrible. Comment, au retour des +princes légitimes, n'avait-on pas traduit cet homme-là devant une cour +prévôtale? On ne lui eût pas coupé la tête, si vous voulez, il faut de +la clémence, soit; mais un bon bannissement à vie. Un exemple enfin! +etc., etc. C'était un athée d'ailleurs, comme tous ces +gens-là.--Commérages des oies sur le vautour. + +Était-ce du reste un vautour que G.? Oui, si l'on en jugeait par ce +qu'il y avait de farouche dans sa solitude. N'ayant pas voté la mort du +roi, il n'avait pas été compris dans les décrets d'exil et avait pu +rester en France. + +Il habitait, à trois quarts d'heure de la ville, loin de tout hameau, +loin de tout chemin, on ne sait quel repli perdu d'un vallon très +sauvage. Il avait là, disait-on, une espèce de champ, un trou, un +repaire. Pas de voisins; pas même de passants. Depuis qu'il demeurait +dans ce vallon, le sentier qui y conduisait avait disparu sous l'herbe. +On parlait de cet endroit-là comme de la maison du bourreau. Pourtant +l'évêque songeait, et de temps en temps regardait l'horizon à l'endroit +où un bouquet d'arbres marquait le vallon du vieux conventionnel, et il +disait: + +--Il y a là une âme qui est seule. + +Et au fond de sa pensée il ajoutait: «Je lui dois ma visite.» + +Mais, avouons-le, cette idée, au premier abord naturelle, lui +apparaissait, après un moment de réflexion, comme étrange et impossible, +et presque repoussante. Car, au fond, il partageait l'impression +générale, et le conventionnel lui inspirait, sans qu'il s'en rendît +clairement compte, ce sentiment qui est comme la frontière de la haine +et qu'exprime si bien le mot éloignement. + +Toutefois, la gale de la brebis doit-elle faire reculer le pasteur? Non. +Mais quelle brebis! + +Le bon évêque était perplexe. Quelquefois il allait de ce côté-là, puis +il revenait. Un jour enfin le bruit se répandit dans la ville qu'une +façon de jeune pâtre qui servait le conventionnel G. dans sa bauge était +venu chercher un médecin; que le vieux scélérat se mourait, que la +paralysie le gagnait, et qu'il ne passerait pas la nuit. + +--Dieu merci! ajoutaient quelques-uns. + +L'évêque prit son bâton, mit son pardessus à cause de sa soutane un peu +trop usée, comme nous l'avons dit, et aussi à cause du vent du soir qui +ne devait pas tarder à souffler, et partit. + +Le soleil déclinait et touchait presque à l'horizon, quand l'évêque +arriva à l'endroit excommunié. Il reconnut avec un certain battement de +coeur qu'il était près de la tanière. Il enjamba un fossé, franchit une +haie, leva un échalier, entra dans un courtil délabré, fit quelques pas +assez hardiment, et tout à coup, au fond de la friche, derrière une +haute broussaille, il aperçut la caverne. + +C'était une cabane toute basse, indigente, petite et propre, avec une +treille clouée à la façade. + +Devant la porte, dans une vieille chaise à roulettes, fauteuil du +paysan, il y avait un homme en cheveux blancs qui souriait au soleil. + +Près du vieillard assis se tenait debout un jeune garçon, le petit +pâtre. Il tendait au vieillard une jatte de lait. + +Pendant que l'évêque regardait, le vieillard éleva la voix: + +--Merci, dit-il, je n'ai plus besoin de rien. + +Et son sourire quitta le soleil pour s'arrêter sur l'enfant. + +L'évêque s'avança. Au bruit qu'il fit en marchant, le vieux homme assis +tourna la tête, et son visage exprima toute la quantité de surprise +qu'on peut avoir après une longue vie. + +--Depuis que je suis ici, dit-il, voilà la première fois qu'on entre +chez moi. Qui êtes-vous, monsieur? + +L'évêque répondit: + +--Je me nomme Bienvenu Myriel. + +--Bienvenu Myriel! j'ai entendu prononcer ce nom. Est-ce que c'est vous +que le peuple appelle monseigneur Bienvenu? + +--C'est moi. + +Le vieillard reprit avec un demi-sourire: + +--En ce cas, vous êtes mon évêque? + +--Un peu. + +--Entrez, monsieur. + +Le conventionnel tendit la main à l'évêque, mais l'évêque ne la prit +pas. L'évêque se borna à dire: + +--Je suis satisfait de voir qu'on m'avait trompé. Vous ne me semblez, +certes, pas malade. + +--Monsieur, répondit le vieillard, je vais guérir. + +Il fit une pause et dit: + +--Je mourrai dans trois heures. + +Puis il reprit: + +--Je suis un peu médecin; je sais de quelle façon la dernière heure +vient. Hier, je n'avais que les pieds froids; aujourd'hui, le froid a +gagné les genoux; maintenant je le sens qui monte jusqu'à la ceinture; +quand il sera au coeur, je m'arrêterai. Le soleil est beau, n'est-ce +pas? je me suis fait rouler dehors pour jeter un dernier coup d'oeil sur +les choses, vous pouvez me parler, cela ne me fatigue point. Vous faites +bien de venir regarder un homme qui va mourir. Il est bon que ce +moment-là ait des témoins. On a des manies; j'aurais voulu aller jusqu'à +l'aube. Mais je sais que j'en ai à peine pour trois heures. Il fera +nuit. Au fait, qu'importe! Finir est une affaire simple. On n'a pas +besoin du matin pour cela. Soit. Je mourrai à la belle étoile. + +Le vieillard se tourna vers le pâtre. + +--Toi, va te coucher. Tu as veillé l'autre nuit. Tu es fatigué. + +L'enfant rentra dans la cabane. + +Le vieillard le suivit des yeux et ajouta comme se parlant à lui-même: + +--Pendant qu'il dormira, je mourrai. Les deux sommeils peuvent faire bon +voisinage. + +L'évêque n'était pas ému comme il semble qu'il aurait pu l'être. Il ne +croyait pas sentir Dieu dans cette façon de mourir. Disons tout, car les +petites contradictions des grands coeurs veulent être indiquées comme le +reste, lui qui, dans l'occasion, riait si volontiers de Sa Grandeur, il +était quelque peu choqué de ne pas être appelé monseigneur, et il était +presque tenté de répliquer: citoyen. Il lui vint une velléité de +familiarité bourrue, assez ordinaire aux médecins et aux prêtres, mais +qui ne lui était pas habituelle, à lui. Cet homme, après tout, ce +conventionnel, ce représentant du peuple, avait été un puissant de la +terre; pour la première fois de sa vie peut-être, l'évêque se sentit en +humeur de sévérité. + +Le conventionnel cependant le considérait avec une cordialité modeste, +où l'on eût pu démêler l'humilité qui sied quand on est si près de sa +mise en poussière. + +L'évêque, de son côté, quoiqu'il se gardât ordinairement de la +curiosité, laquelle, selon lui, était contiguë à l'offense, ne pouvait +s'empêcher d'examiner le conventionnel avec une attention qui, n'ayant +pas sa source dans la sympathie, lui eût été probablement reprochée par +sa conscience vis-à-vis de tout autre homme. Un conventionnel lui +faisait un peu l'effet d'être hors la loi, même hors la loi de charité. + +G., calme, le buste presque droit, la voix vibrante, était un de ces +grands octogénaires qui font l'étonnement du physiologiste. La +révolution a eu beaucoup de ces hommes proportionnés à l'époque. On +sentait dans ce vieillard l'homme à l'épreuve. Si près de sa fin, il +avait conservé tous les gestes de la santé. Il y avait dans son coup +d'oeil clair, dans son accent ferme, dans son robuste mouvement +d'épaules, de quoi déconcerter la mort. Azraël, l'ange mahométan du +sépulcre, eût rebroussé chemin et eût cru se tromper de porte. G. +semblait mourir parce qu'il le voulait bien. Il y avait de la liberté +dans son agonie. Les jambes seulement étaient immobiles. Les ténèbres le +tenaient par là. Les pieds étaient morts et froids, et la tête vivait de +toute la puissance de la vie et paraissait en pleine lumière. G., en ce +grave moment, ressemblait à ce roi du conte oriental, chair par en haut, +marbre par en bas. + +Une pierre était là. L'évêque s'y assit. L'exorde fut _ex abrupto_. + +--Je vous félicite, dit-il du ton dont on réprimande. Vous n'avez +toujours pas voté la mort du roi. + +Le conventionnel ne parut pas remarquer le sous-entendu amer caché dans +ce mot: toujours. Il répondit. Tout sourire avait disparu de sa face. + +--Ne me félicitez pas trop, monsieur; j'ai voté la fin du tyran. + +C'était l'accent austère en présence de l'accent sévère. + +--Que voulez-vous dire? reprit l'évêque. + +--Je veux dire que l'homme a un tyran, l'ignorance. J'ai voté la fin de +ce tyran-là. Ce tyran-là a engendré la royauté qui est l'autorité prise +dans le faux, tandis que la science est l'autorité prise dans le vrai. +L'homme ne doit être gouverné que par la science. + +--Et la conscience, ajouta l'évêque. + +--C'est la même chose. La conscience, c'est la quantité de science innée +que nous avons en nous. + +Monseigneur Bienvenu écoutait, un peu étonné, ce langage très nouveau +pour lui. Le conventionnel poursuivit: + +--Quant à Louis XVI, j'ai dit non. Je ne me crois pas le droit de tuer +un homme; mais je me sens le devoir d'exterminer le mal. J'ai voté la +fin du tyran. C'est-à-dire la fin de la prostitution pour la femme, la +fin de l'esclavage pour l'homme, la fin de la nuit pour l'enfant. En +votant la république, j'ai voté cela. J'ai voté la fraternité, la +concorde, l'aurore! J'ai aidé à la chute des préjugés et des erreurs. +Les écroulements des erreurs et des préjugés font de la lumière. Nous +avons fait tomber le vieux monde, nous autres, et le vieux monde, vase +des misères, en se renversant sur le genre humain, est devenu une urne +de joie. + +--Joie mêlée, dit l'évêque. + +--Vous pourriez dire joie troublée, et aujourd'hui, après ce fatal +retour du passé qu'on nomme 1814, joie disparue. Hélas, l'oeuvre a été +incomplète, j'en conviens; nous avons démoli l'ancien régime dans les +faits, nous n'avons pu entièrement le supprimer dans les idées. Détruire +les abus, cela ne suffit pas; il faut modifier les moeurs. Le moulin n'y +est plus, le vent y est encore. + +--Vous avez démoli. Démolir peut être utile; mais je me défie d'une +démolition compliquée de colère. + +--Le droit a sa colère, monsieur l'évêque, et la colère du droit est un +élément du progrès. N'importe, et quoi qu'on en dise, la révolution +française est le plus puissant pas du genre humain depuis l'avènement du +Christ. Incomplète, soit; mais sublime. Elle a dégagé toutes les +inconnues sociales. Elle a adouci les esprits; elle a calmé, apaisé, +éclairé; elle a fait couler sur la terre des flots de civilisation. Elle +a été bonne. La révolution française, c'est le sacre de l'humanité. + +L'évêque ne put s'empêcher de murmurer: + +--Oui? 93! + +Le conventionnel se dressa sur sa chaise avec une solennité presque +lugubre, et, autant qu'un mourant peut s'écrier, il s'écria: + +--Ah! vous y voilà! 93! J'attendais ce mot-là. Un nuage s'est formé +pendant quinze cents ans. Au bout de quinze siècles, il a crevé. Vous +faites le procès au coup de tonnerre. + +L'évêque sentit, sans se l'avouer peut-être, que quelque chose en lui +était atteint. Pourtant il fit bonne contenance. Il répondit: + +--Le juge parle au nom de la justice; le prêtre parle au nom de la +pitié, qui n'est autre chose qu'une justice plus élevée. Un coup de +tonnerre ne doit pas se tromper. + +Et il ajouta en regardant fixement le conventionnel. + +--Louis XVII? + +Le conventionnel étendit la main et saisit le bras de l'évêque: + +--Louis XVII! Voyons, sur qui pleurez-vous? Est-ce sur l'enfant +innocent? alors, soit. Je pleure avec vous. Est-ce sur l'enfant royal? +je demande à réfléchir. Pour moi, le frère de Cartouche, enfant +innocent, pendu sous les aisselles en place de Grève jusqu'à ce que mort +s'ensuive, pour le seul crime d'avoir été le frère de Cartouche, n'est +pas moins douloureux que le petit-fils de Louis XV, enfant innocent, +martyrisé dans la tour du Temple pour le seul crime d'avoir été le +petit-fils de Louis XV. + +--Monsieur, dit l'évêque, je n'aime pas ces rapprochements de noms. + +--Cartouche? Louis XV? pour lequel des deux réclamez-vous? + +Il y eut un moment de silence. L'évêque regrettait presque d'être venu, +et pourtant il se sentait vaguement et étrangement ébranlé. + +Le conventionnel reprit: + +--Ah! monsieur le prêtre, vous n'aimez pas les crudités du vrai. Christ +les aimait, lui. Il prenait une verge et il époussetait le temple. Son +fouet plein d'éclairs était un rude diseur de vérités. Quand il +s'écriait: _Sinite parvulos_..., il ne distinguait pas entre les petits +enfants. Il ne se fût pas gêné de rapprocher le dauphin de Barabbas du +dauphin d'Hérode. Monsieur, l'innocence est sa couronne à elle-même. +L'innocence n'a que faire d'être altesse. Elle est aussi auguste +déguenillée que fleurdelysée. + +--C'est vrai, dit l'évêque à voix basse. + +--J'insiste, continua le conventionnel G. Vous m'avez nommé Louis XVII. +Entendons-nous. Pleurons-nous sur tous les innocents, sur tous les +martyrs, sur tous les enfants, sur ceux d'en bas comme sur ceux d'en +haut? J'en suis. Mais alors, je vous l'ai dit, il faut remonter plus +haut que 93, et c'est avant Louis XVII qu'il faut commencer nos larmes. +Je pleurerai sur les enfants des rois avec vous, pourvu que vous +pleuriez avec moi sur les petits du peuple. + +--Je pleure sur tous, dit l'évêque. + +--Également! s'écria G., et si la balance doit pencher, que ce soit du +côté du peuple. Il y a plus longtemps qu'il souffre. + +Il y eut encore un silence. Ce fut le conventionnel qui le rompit. Il se +souleva sur un coude, prit entre son pouce et son index replié un peu de +sa joue, comme on fait machinalement lorsqu'on interroge et qu'on juge, +et interpella l'évêque avec un regard plein de toutes les énergies de +l'agonie. Ce fut presque une explosion. + +--Oui, monsieur, il y a longtemps que le peuple souffre. Et puis, tenez, +ce n'est pas tout cela, que venez-vous me questionner et me parler de +Louis XVII? Je ne vous connais pas, moi. Depuis que je suis dans ce +pays, j'ai vécu dans cet enclos, seul, ne mettant pas les pieds dehors, +ne vient personne que cet enfant qui m'aide. Votre nom est, il est vrai, +arrivé confusément jusqu'à moi, et, je dois le dire, pas très mal +prononcé; mais cela ne signifie rien; les gens habiles ont tant de +manières d'en faire accroire à ce brave bonhomme de peuple. À propos, je +n'ai pas entendu le bruit de votre voiture, vous l'aurez sans doute +laissée derrière le taillis, là-bas, à l'embranchement de la route. Je +ne vous connais pas, vous dis-je. Vous m'avez dit que vous étiez +l'évêque, mais cela ne me renseigne point sur votre personne morale. En +somme, je vous répète ma question. Qui êtes-vous? Vous êtes un évêque, +c'est-à-dire un prince de l'église, un de ces hommes dorés, armoriés, +rentés, qui ont de grosses prébendes--l'évêché de Digne, quinze mille +francs de fixe, dix mille francs de casuel, total, vingt-cinq mille +francs--, qui ont des cuisines, qui ont des livrées, qui font bonne +chère, qui mangent des poules d'eau le vendredi, qui se pavanent, +laquais devant, laquais derrière, en berline de gala, et qui ont des +palais, et qui roulent carrosse au nom de Jésus-Christ qui allait pieds +nus! Vous êtes un prélat; rentes, palais, chevaux, valets, bonne table, +toutes les sensualités de la vie, vous avez cela comme les autres, et +comme les autres vous en jouissez, c'est bien, mais cela en dit trop ou +pas assez; cela ne m'éclaire pas sur votre valeur intrinsèque et +essentielle, à vous qui venez avec la prétention probable de m'apporter +de la sagesse. À qui est-ce que je parle? Qui êtes-vous? + +L'évêque baissa la tête et répondit: + +--_Vermis sum_. + +--Un ver de terre en carrosse! grommela le conventionnel. + +C'était le tour du conventionnel d'être hautain, et de l'évêque d'être +humble. + +L'évêque reprit avec douceur. + +--Monsieur, soit. Mais expliquez-moi en quoi mon carrosse, qui est là à +deux pas derrière les arbres, en quoi ma bonne table et les poules d'eau +que je mange le vendredi, en quoi mes vingt-cinq mille livres de rentes, +en quoi mon palais et mes laquais prouvent que la pitié n'est pas une +vertu, que la clémence n'est pas un devoir, et que 93 n'a pas été +inexorable. + +Le conventionnel passa la main sur son front comme pour en écarter un +nuage. + +--Avant de vous répondre, dit-il, je vous prie de me pardonner. Je viens +d'avoir un tort, monsieur. Vous êtes chez moi, vous êtes mon hôte. Je +vous dois courtoisie. Vous discutez mes idées, il sied que je me borne à +combattre vos raisonnements. Vos richesses et vos jouissances sont des +avantages que j'ai contre vous dans le débat, mais il est de bon goût de +ne pas m'en servir. Je vous promets de ne plus en user. + +--Je vous remercie, dit l'évêque. + +G. reprit: + +--Revenons à l'explication que vous me demandiez. Où en étions-nous? Que +me disiez-vous? que 93 a été inexorable? + +--Inexorable, oui, dit l'évêque. Que pensez-vous de Marat battant des +mains à la guillotine? + +--Que pensez-vous de Bossuet chantant le _Te Deum_ sur les dragonnades? + +La réponse était dure, mais elle allait au but avec la rigidité d'une +pointe d'acier. L'évêque en tressaillit; il ne lui vint aucune riposte, +mais il était froissé de cette façon de nommer Bossuet. Les meilleurs +esprits ont leurs fétiches, et parfois se sentent vaguement meurtris des +manques de respect de la logique. + +Le conventionnel commençait à haleter; l'asthme de l'agonie, qui se mêle +aux derniers souffles, lui entrecoupait la voix; cependant il avait +encore une parfaite lucidité d'âme dans les yeux. Il continua: + +--Disons encore quelques mots çà et là, je veux bien. En dehors de la +révolution qui, prise dans son ensemble, est une immense affirmation +humaine, 93, hélas! est une réplique. Vous le trouvez inexorable, mais +toute la monarchie, monsieur? Carrier est un bandit; mais quel nom +donnez-vous à Montrevel? Fouquier-Tinville est un gueux, mais quel est +votre avis sur Lamoignon-Bâville? Maillard est affreux, mais +Saulx-Tavannes, s'il vous plaît? Le père Duchêne est féroce, mais quelle +épithète m'accorderez-vous pour le père Letellier? Jourdan-Coupe-Tête +est un monstre, mais moindre que M. le marquis de Louvois. Monsieur, +monsieur, je plains Marie-Antoinette, archiduchesse et reine, mais je +plains aussi cette pauvre femme huguenote qui, en 1685, sous Louis le +Grand, monsieur, allaitant son enfant, fut liée, nue jusqu'à la +ceinture, à un poteau, l'enfant tenu à distance; le sein se gonflait de +lait et le coeur d'angoisse. Le petit, affamé et pâle, voyait ce sein, +agonisait et criait, et le bourreau disait à la femme, mère et nourrice: +«Abjure!» lui donnant à choisir entre la mort de son enfant et la mort +de sa conscience. Que dites-vous de ce supplice de Tantale accommodé à +une mère? Monsieur, retenez bien ceci: la révolution française a eu ses +raisons. Sa colère sera absoute par l'avenir. Son résultat, c'est le +monde meilleur. De ses coups les plus terribles, il sort une caresse +pour le genre humain. J'abrège. Je m'arrête, j'ai trop beau jeu. +D'ailleurs je me meurs. + +Et, cessant de regarder l'évêque, le conventionnel acheva sa pensée en +ces quelques mots tranquilles: + +--Oui, les brutalités du progrès s'appellent révolutions. Quand elles +sont finies, on reconnaît ceci: que le genre humain a été rudoyé, mais +qu'il a marché. + +Le conventionnel ne se doutait pas qu'il venait d'emporter +successivement l'un après l'autre tous les retranchements intérieurs de +l'évêque. Il en restait un pourtant, et de ce retranchement, suprême +ressource de la résistance de monseigneur Bienvenu, sortit cette parole +où reparut presque toute la rudesse du commencement: + +--Le progrès doit croire en Dieu. Le bien ne peut pas avoir de serviteur +impie. C'est un mauvais conducteur du genre humain que celui qui est +athée. + +Le vieux représentant du peuple ne répondit pas. Il eut un tremblement. +Il regarda le ciel, et une larme germa lentement dans ce regard. Quand +la paupière fut pleine, la larme coula le long de sa joue livide, et il +dit presque en bégayant, bas et se parlant à lui-même, l'oeil perdu dans +les profondeurs: + +--O toi! ô idéal! toi seul existes! + +L'évêque eut une sorte d'inexprimable commotion. Après un silence, le +vieillard leva un doigt vers le ciel, et dit: + +--L'infini est. Il est là. Si l'infini n'avait pas de moi, le moi serait +sa borne; il ne serait pas infini; en d'autres termes, il ne serait pas. +Or il est. Donc il a un moi. Ce moi de l'infini, c'est Dieu. + +Le mourant avait prononcé ces dernières paroles d'une voix haute et avec +le frémissement de l'extase, comme s'il voyait quelqu'un. Quand il eut +parlé, ses yeux se fermèrent. L'effort l'avait épuisé. Il était évident +qu'il venait de vivre en une minute les quelques heures qui lui +restaient. Ce qu'il venait de dire l'avait approché de celui qui est +dans la mort. L'instant suprême arrivait. + +L'évêque le comprit, le moment pressait, c'était comme prêtre qu'il +était venu; de l'extrême froideur, il était passé par degrés à l'émotion +extrême; il regarda ces yeux fermés, il prit cette vieille main ridée et +glacée, et se pencha vers le moribond: + +--Cette heure est celle de Dieu. Ne trouvez-vous pas qu'il serait +regrettable que nous nous fussions rencontrés en vain? + +Le conventionnel rouvrit les yeux. Une gravité où il y avait de l'ombre +s'empreignit sur son visage. + +--Monsieur l'évêque, dit-il, avec une lenteur qui venait peut-être plus +encore de la dignité de l'âme que de la défaillance des forces, j'ai +passé ma vie dans la méditation, l'étude et la contemplation. J'avais +soixante ans quand mon pays m'a appelé, et m'a ordonné de me mêler de +ses affaires. J'ai obéi. Il y avait des abus, je les ai combattus; il y +avait des tyrannies, je les ai détruites; il y avait des droits et des +principes, je les ai proclamés et confessés. Le territoire était envahi, +je l'ai défendu; la France était menacée, j'ai offert ma poitrine. Je +n'étais pas riche; je suis pauvre. J'ai été l'un des maîtres de l'État, +les caves du Trésor étaient encombrées d'espèces au point qu'on était +forcé d'étançonner les murs, prêts à se fendre sous le poids de l'or et +de l'argent, je dînais rue de l'Arbre-Sec à vingt-deux sous par tête. +J'ai secouru les opprimés, j'ai soulagé les souffrants. J'ai déchiré la +nappe de l'autel, c'est vrai; mais c'était pour panser les blessures de +la patrie. J'ai toujours soutenu la marche en avant du genre humain vers +la lumière, et j'ai résisté quelquefois au progrès sans pitié. J'ai, +dans l'occasion, protégé mes propres adversaires, vous autres. Et il y a +à Peteghem en Flandre, à l'endroit même où les rois mérovingiens avaient +leur palais d'été, un couvent d'urbanistes, l'abbaye de Sainte-Claire en +Beaulieu, que j'ai sauvé en 1793. J'ai fait mon devoir selon mes forces, +et le bien que j'ai pu. Après quoi j'ai été chassé, traqué, poursuivi, +persécuté, noirci, raillé, conspué, maudit, proscrit. Depuis bien des +années déjà, avec mes cheveux blancs, je sens que beaucoup de gens se +croient sur moi le droit de mépris, j'ai pour la pauvre foule ignorante +visage de damné, et j'accepte, ne haïssant personne, l'isolement de la +haine. Maintenant, j'ai quatre-vingt-six ans; je vais mourir. Qu'est-ce +que vous venez me demander? + +--Votre bénédiction, dit l'évêque. + +Et il s'agenouilla. + +Quand l'évêque releva la tête, la face du conventionnel était devenue +auguste. Il venait d'expirer. + +L'évêque rentra chez lui profondément absorbé dans on ne sait quelles +pensées. Il passa toute la nuit en prière. Le lendemain, quelques braves +curieux essayèrent de lui parler du conventionnel G.; il se borna à +montrer le ciel. À partir de ce moment, il redoubla de tendresse et de +fraternité pour les petits et les souffrants. + +Toute allusion à ce «vieux scélérat de G.» le faisait tomber dans une +préoccupation singulière. Personne ne pourrait dire que le passage de +cet esprit devant le sien et le reflet de cette grande conscience sur la +sienne ne fût pas pour quelque chose dans son approche de la perfection. + +Cette «visite pastorale» fut naturellement une occasion de bourdonnement +pour les petites coteries locales: + +--Était-ce la place d'un évêque que le chevet d'un tel mourant? Il n'y +avait évidemment pas de conversion à attendre. Tous ces révolutionnaires +sont relaps. Alors pourquoi y aller? Qu'a-t-il été regarder là? Il +fallait donc qu'il fût bien curieux d'un emportement d'âme par le +diable. + +Un jour, une douairière, de la variété impertinente qui se croit +spirituelle, lui adressa cette saillie: + +--Monseigneur, on demande quand Votre Grandeur aura le bonnet rouge. + +--Oh! oh! voilà une grosse couleur, répondit l'évêque. Heureusement que +ceux qui la méprisent dans un bonnet la vénèrent dans un chapeau. + + + + +Chapitre XI + +Une restriction + + +On risquerait fort de se tromper si l'on concluait de là que monseigneur +Bienvenu fût «un évêque philosophe» ou «un curé patriote». Sa rencontre, +ce qu'on pourrait presque appeler sa conjonction avec le conventionnel +G., lui laissa une sorte d'étonnement qui le rendit plus doux encore. +Voilà tout. + +Quoique monseigneur Bienvenu n'ait été rien moins qu'un homme politique, +c'est peut-être ici le lieu d'indiquer, très brièvement, quelle fut son +attitude dans les événements d'alors, en supposant que monseigneur +Bienvenu ait jamais songé à avoir une attitude. Remontons donc en +arrière de quelques années. + +Quelque temps après l'élévation de M. Myriel à l'épiscopat, l'empereur +l'avait fait baron de l'empire, en même temps que plusieurs autres +évêques. L'arrestation du pape eut lieu, comme on sait, dans la nuit du +5 au 6 juillet 1809; à cette occasion, M. Myriel fut appelé par Napoléon +au synode des évêques de France et d'Italie convoqué à Paris. Ce synode +se tint à Notre-Dame et s'assembla pour la première fois le 15 juin 1811 +sous la présidence de M. le cardinal Fesch. M. Myriel fut du nombre des +quatre-vingt-quinze évêques qui s'y rendirent. Mais il n'assista qu'à +une séance et à trois ou quatre conférences particulières. Évêque d'un +diocèse montagnard, vivant si près de la nature, dans la rusticité et le +dénuement, il paraît qu'il apportait parmi ces personnages éminents des +idées qui changeaient la température de l'assemblée. Il revint bien vite +à Digne. On le questionna sur ce prompt retour, il répondit: + +--Je les gênais. L'air du dehors leur venait par moi. Je leur faisais +l'effet d'une porte ouverte. + +Une autre fois il dit: + +--Que voulez-vous? ces messeigneurs-là sont des princes. Moi, je ne suis +qu'un pauvre évêque paysan. + +Le fait est qu'il avait déplu. Entre autres choses étranges, il lui +serait échappé de dire, un soir qu'il se trouvait chez un de ses +collègues les plus qualifiés: + +--Les belles pendules! les beaux tapis! les belles livrées! Ce doit être +bien importun! Oh! que je ne voudrais pas avoir tout ce superflu-là à me +crier sans cesse aux oreilles: Il y a des gens qui ont faim! il y a des +gens qui ont froid! il y a des pauvres! il y a des pauvres! + +Disons-le en passant, ce ne serait pas une haine intelligente que la +haine du luxe. Cette haine impliquerait la haine des arts. Cependant, +chez les gens d'église, en dehors de la représentation et des +cérémonies, le luxe est un tort. Il semble révéler des habitudes peu +réellement charitables. Un prêtre opulent est un contre-sens. Le prêtre +doit se tenir près des pauvres. Or peut-on toucher sans cesse, et nuit +et jour, à toutes les détresses, à toutes les infortunes, à toutes les +indigences, sans avoir soi-même sur soi un peu de cette sainte misère, +comme la poussière du travail? Se figure-t-on un homme qui est près d'un +brasier, et qui n'a pas chaud? Se figure-t-on un ouvrier qui travaille +sans cesse à une fournaise, et qui n'a ni un cheveu brûlé, ni un ongle +noirci, ni une goutte de sueur, ni un grain de cendre au visage? La +première preuve de la charité chez le prêtre, chez l'évêque surtout, +c'est la pauvreté. C'était là sans doute ce que pensait M. l'évêque de +Digne. + +Il ne faudrait pas croire d'ailleurs qu'il partageait sur certains +points délicats ce que nous appellerions «les idées du siècle». Il se +mêlait peu aux querelles théologiques du moment et se taisait sur les +questions où sont compromis l'Église et l'État; mais si on l'eût +beaucoup pressé, il paraît qu'on l'eût trouvé plutôt ultramontain que +gallican. Comme nous faisons un portrait et que nous ne voulons rien +cacher, nous sommes forcé d'ajouter qu'il fut glacial pour Napoléon +déclinant. À partir de 1813, il adhéra ou il applaudit à toutes les +manifestations hostiles. Il refusa de le voir à son passage au retour de +l'île d'Elbe, et s'abstint d'ordonner dans son diocèse les prières +publiques pour l'empereur pendant les Cent-Jours. + +Outre sa soeur, mademoiselle Baptistine, il avait deux frères: l'un +général, l'autre préfet. Il écrivait assez souvent à tous les deux. Il +tint quelque temps rigueur au premier, parce qu'ayant un commandement en +Provence, à l'époque du débarquement de Cannes, le général s'était mis à +la tête de douze cents hommes et avait poursuivi l'empereur comme +quelqu'un qui veut le laisser échapper. Sa correspondance resta plus +affectueuse pour l'autre frère, l'ancien préfet, brave et digne homme +qui vivait retiré à Paris, rue Cassette. + +Monseigneur Bienvenu eut donc, aussi lui, son heure d'esprit de parti, +son heure d'amertume, son nuage. L'ombre des passions du moment traversa +ce doux et grand esprit occupé des choses éternelles. Certes, un pareil +homme eût mérité de n'avoir pas d'opinions politiques. Qu'on ne se +méprenne pas sur notre pensée, nous ne confondons point ce qu'on appelle +«opinions politiques» avec la grande aspiration au progrès, avec la +sublime foi patriotique, démocratique et humaine, qui, de nos jours, +doit être le fond même de toute intelligence généreuse. Sans approfondir +des questions qui ne touchent qu'indirectement au sujet de ce livre, +nous disons simplement ceci: Il eût été beau que monseigneur Bienvenu +n'eût pas été royaliste et que son regard ne se fût pas détourné un seul +instant de cette contemplation sereine où l'on voit rayonner +distinctement, au-dessus du va-et-vient orageux des choses humaines, ces +trois pures lumières, la Vérité, la Justice, la Charité. + +Tout en convenant que ce n'était point pour une fonction politique que +Dieu avait créé monseigneur Bienvenu, nous eussions compris et admiré la +protestation au nom du droit et de la liberté, l'opposition fière, la +résistance périlleuse et juste à Napoléon tout-puissant. Mais ce qui +nous plaît vis-à-vis de ceux qui montent nous plaît moins vis-à-vis de +ceux qui tombent. Nous n'aimons le combat que tant qu'il y a danger; et, +dans tous les cas, les combattants de la première heure ont seuls le +droit d'être les exterminateurs de la dernière. Qui n'a pas été +accusateur opiniâtre pendant la prospérité doit se taire devant +l'écroulement. Le dénonciateur du succès est le seul légitime justicier +de la chute. Quant à nous, lorsque la Providence s'en mêle et frappe, +nous la laissons faire. 1812 commence à nous désarmer. En 1813, la lâche +rupture de silence de ce corps législatif taciturne enhardi par les +catastrophes n'avait que de quoi indigner, et c'était un tort +d'applaudir; en 1814, devant ces maréchaux trahissant, devant ce sénat +passant d'une fange à l'autre, insultant après avoir divinisé, devant +cette idolâtrie lâchant pied et crachant sur l'idole, c'était un devoir +de détourner la tête; en 1815, comme les suprêmes désastres étaient dans +l'air, comme la France avait le frisson de leur approche sinistre, comme +on pouvait vaguement distinguer Waterloo ouvert devant Napoléon, la +douloureuse acclamation de l'armée et du peuple au condamné du destin +n'avait rien de risible, et, toute réserve faite sur le despote, un +coeur comme l'évêque de Digne n'eût peut-être pas dû méconnaître ce +qu'avait d'auguste et de touchant, au bord de l'abîme, l'étroit +embrassement d'une grande nation et d'un grand homme. + +À cela près, il était et il fut, en toute chose, juste, vrai, équitable, +intelligent, humble et digne; bienfaisant, et bienveillant, ce qui est +une autre bienfaisance. C'était un prêtre, un sage, et un homme. Même, +il faut le dire, dans cette opinion politique que nous venons de lui +reprocher et que nous sommes disposé à juger presque sévèrement, il +était tolérant et facile, peut-être plus que nous qui parlons ici.--Le +portier de la maison de ville avait été placé là par l'empereur. C'était +un vieux sous-officier de la vieille garde, légionnaire d'Austerlitz, +bonapartiste comme l'aigle. Il échappait dans l'occasion à ce pauvre +diable de ces paroles peu réfléchies que la loi d'alors qualifiait +_propos séditieux_. Depuis que le profil impérial avait disparu de la +légion d'honneur, il ne s'habillait jamais _dans l'ordonnance_, comme il +disait, afin de ne pas être forcé de porter sa croix. Il avait ôté +lui-même dévotement l'effigie impériale de la croix que Napoléon lui +avait donnée, cela faisait un trou, et il n'avait rien voulu mettre à la +place. «Plutôt mourir, disait-il, que de porter sur mon coeur les trois +crapauds!» Il raillait volontiers tout haut Louis XVIII. «Vieux goutteux +à guêtres d'anglais!» disait-il, «qu'il s'en aille en Prusse avec son +salsifis!» Heureux de réunir dans la même imprécation les deux choses +qu'il détestait le plus, la Prusse et l'Angleterre. Il en fit tant qu'il +perdit sa place. Le voilà sans pain sur le pavé avec femme et enfants. +L'évêque le fit venir, le gronda doucement, et le nomma suisse de la +cathédrale. + +M. Myriel était dans le diocèse le vrai pasteur, l'ami de tous. En neuf +ans, à force de saintes actions et de douces manières, monseigneur +Bienvenu avait rempli la ville de Digne d'une sorte de vénération tendre +et filiale. Sa conduite même envers Napoléon avait été acceptée et comme +tacitement pardonnée par le peuple, bon troupeau faible, qui adorait son +empereur, mais qui aimait son évêque. + + + + +Chapitre XII + +Solitude de monseigneur Bienvenu + + +Il y a presque toujours autour d'un évêque une escouade de petits abbés +comme autour d'un général une volée de jeunes officiers. C'est là ce que +ce charmant saint François de Sales appelle quelque part «les prêtres +blancs-becs». Toute carrière a ses aspirants qui font cortège aux +arrivés. Pas une puissance qui n'ait son entourage; pas une fortune qui +n'ait sa cour. Les chercheurs d'avenir tourbillonnent autour du présent +splendide. Toute métropole a son état-major. Tout évêque un peu influent +a près de lui sa patrouille de chérubins séminaristes, qui fait la ronde +et maintient le bon ordre dans le palais épiscopal, et qui monte la +garde autour du sourire de monseigneur. Agréer à un évêque, c'est le +pied à l'étrier pour un sous-diacre. Il faut bien faire son chemin; +l'apostolat ne dédaigne pas le canonicat. + +De même qu'il y a ailleurs les gros bonnets, il y a dans l'église les +grosses mitres. Ce sont les évêques bien en cour, riches, rentés, +habiles, acceptés du monde, sachant prier, sans doute, mais sachant +aussi solliciter, peu scrupuleux de faire faire antichambre en leur +personne à tout un diocèse, traits d'union entre la sacristie et la +diplomatie, plutôt abbés que prêtres, plutôt prélats qu'évêques. Heureux +qui les approche! Gens en crédit qu'ils sont, ils font pleuvoir autour +d'eux, sur les empressés et les favorisés, et sur toute cette jeunesse +qui sait plaire, les grasses paroisses, les prébendes, les +archidiaconats, les aumôneries et les fonctions cathédrales, en +attendant les dignités épiscopales. En avançant eux-mêmes, ils font +progresser leurs satellites; c'est tout un système solaire en marche. +Leur rayonnement empourpre leur suite. Leur prospérité s'émiette sur la +cantonade en bonnes petites promotions. Plus grand diocèse au patron, +plus grosse cure au favori. Et puis Rome est là. Un évêque qui sait +devenir archevêque, un archevêque qui sait devenir cardinal, vous emmène +comme conclaviste, vous entrez dans la rote, vous avez le pallium, vous +voilà auditeur, vous voilà camérier, vous voilà monsignor, et de la +Grandeur à Imminence il n'y a qu'un pas, et entre Imminence et la +Sainteté il n'y a que la fumée d'un scrutin. Toute calotte peut rêver la +tiare. Le prêtre est de nos jours le seul homme qui puisse régulièrement +devenir roi; et quel roi! le roi suprême. Aussi quelle pépinière +d'aspirations qu'un séminaire! Que d'enfants de choeur rougissants, que +de jeunes abbés ont sur la tête le pot au lait de Perrette! Comme +l'ambition s'intitule aisément vocation, qui sait? de bonne foi +peut-être et se trompant elle-même, béate qu'elle est! + +Monseigneur Bienvenu, humble, pauvre, particulier, n'était pas compté +parmi les grosses mitres. Cela était visible à l'absence complète de +jeunes prêtres autour de lui. On a vu qu'à Paris «il n'avait pas pris». +Pas un avenir ne songeait à se greffer sur ce vieillard solitaire. Pas +une ambition en herbe ne faisait la folie de verdir à son ombre. Ses +chanoines et ses grands vicaires étaient de bons vieux hommes, un peu +peuple comme lui, murés comme lui dans ce diocèse sans issue sur le +cardinafat, et qui ressemblaient à leur évêque, avec cette différence +qu'eux étaient finis, et que lui était achevé. + +On sentait si bien l'impossibilité de croître près de monseigneur +Bienvenu qu'à peine sortis du séminaire, les jeunes gens ordonnés par +lui se faisaient recommander aux archevêques d'Aix ou d'Auch, et s'en +allaient bien vite. Car enfin, nous le répétons, on veut être poussé. Un +saint qui vit dans un excès d'abnégation est un voisinage dangereux; il +pourrait bien vous communiquer par contagion une pauvreté incurable, +l'ankylose des articulations utiles à l'avancement, et, en somme, plus +de renoncement que vous n'en voulez; et l'on fuit cette vertu galeuse. +De là l'isolement de monseigneur Bienvenu. Nous vivons dans une société +sombre. Réussir, voilà l'enseignement qui tombe goutte à goutte de la +corruption en surplomb. + +Soit dit en passant, c'est une chose assez hideuse que le succès. Sa +fausse ressemblance avec le mérite trompe les hommes. Pour la foule, la +réussite a presque le même profil que la suprématie. Le succès, ce +ménechme du talent, a une dupe: l'histoire. Juvénal et Tacite seuls en +bougonnent. De nos jours, une philosophie à peu près officielle est +entrée en domesticité chez lui, porte la livrée du succès, et fait le +service de son antichambre. Réussissez: théorie. Prospérité suppose +Capacité. Gagnez à la loterie, vous voilà un habile homme. Qui triomphe +est vénéré. Naissez coiffé, tout est là. Ayez de la chance, vous aurez +le reste; soyez heureux, on vous croira grand. En dehors des cinq ou six +exceptions immenses qui font l'éclat d'un siècle, l'admiration +contemporaine n'est guère que myopie. Dorure est or. Être le premier +venu, cela ne gâte rien, pourvu qu'on soit le parvenu. Le vulgaire est +un vieux Narcisse qui s'adore lui-même et qui applaudit le vulgaire. +Cette faculté énorme par laquelle on est Moïse, Eschyle, Dante, +Michel-Ange ou Napoléon, la multitude la décerne d'emblée et par +acclamation à quiconque atteint son but dans quoi que ce soit. Qu'un +notaire se transfigure en député, qu'un faux Corneille fasse _Tiridate_, +qu'un eunuque parvienne à posséder un harem, qu'un Prud'homme militaire +gagne par accident la bataille décisive d'une époque, qu'un apothicaire +invente les semelles de carton pour l'armée de Sambre-et-Meuse et se +construise, avec ce carton vendu pour du cuir, quatre cent mille livres +de rente, qu'un porte-balle épouse l'usure et la fasse accoucher de sept +ou huit millions dont il est le père et dont elle est la mère, qu'un +prédicateur devienne évêque par le nasillement, qu'un intendant de bonne +maison soit si riche en sortant de service qu'on le fasse ministre des +finances, les hommes appellent cela Génie, de même qu'ils appellent +Beauté la figure de Mousqueton et Majesté l'encolure de Claude. Ils +confondent avec les constellations de l'abîme les étoiles que font dans +la vase molle du bourbier les pattes des canards. + + + + +Chapitre XIII + +Ce qu'il croyait + + +Au point de vue de l'orthodoxie, nous n'avons point à sonder M. l'évêque +de Digne. Devant une telle âme, nous ne nous sentons en humeur que de +respect. La conscience du juste doit être crue sur parole. D'ailleurs, +de certaines natures étant données, nous admettons le développement +possible de toutes les beautés de la vertu humaine dans une croyance +différente de la nôtre. + +Que pensait-il de ce dogme-ci ou de ce mystère-là? Ces secrets du for +intérieur ne sont connus que de la tombe où les âmes entrent nues. Ce +dont nous sommes certain, c'est que jamais les difficultés de foi ne se +résolvaient pour lui en hypocrisie. Aucune pourriture n'est possible au +diamant. Il croyait le plus qu'il pouvait. _Credo in Patrem_, +s'écriait-il souvent. Puisant d'ailleurs dans les bonnes oeuvres cette +quantité de satisfaction qui suffit à la conscience, et qui vous dit +tout bas: «Tu es avec Dieu.» + +Ce que nous croyons devoir noter, c'est que, en dehors, pour ainsi dire, +et au-delà de sa foi, l'évêque avait un excès d'amour. C'est par là, +_quia multum amavit_, qu'il était jugé vulnérable par les «hommes +sérieux», les «personnes graves» et les «gens raisonnables»; locutions +favorites de notre triste monde où l'égoïsme reçoit le mot d'ordre du +pédantisme. Qu'était-ce que cet excès d'amour? C'était une bienveillance +sereine, débordant les hommes, comme nous l'avons indiqué déjà, et, dans +l'occasion, s'étendant jusqu'aux choses. Il vivait sans dédain. Il était +indulgent pour la création de Dieu. Tout homme, même le meilleur, a en +lui une dureté irréfléchie qu'il tient en réserve pour l'animal. +L'évêque de Digne n'avait point cette dureté-là, particulière à beaucoup +de prêtres pourtant. Il n'allait pas jusqu'au bramine, mais il semblait +avoir médité cette parole de l'Ecclésiaste: «Sait-on où va l'âme des +animaux?» Les laideurs de l'aspect, les difformités de l'instinct, ne le +troublaient pas et ne l'indignaient pas. Il en était ému, presque +attendri. Il semblait que, pensif, il en allât chercher, au-delà de la +vie apparente, la cause, l'explication ou l'excuse. Il semblait par +moments demander à Dieu des commutations. Il examinait sans colère, et +avec l'oeil du linguiste qui déchiffre un palimpseste, la quantité de +chaos qui est encore dans la nature. Cette rêverie faisait parfois +sortir de lui des mots étranges. Un matin, il était dans son jardin; il +se croyait seul, mais sa soeur marchait derrière lui sans qu'il la vît; +tout à coup, il s'arrêta, et il regarda quelque chose à terre; c'était +une grosse araignée, noire, velue, horrible. Sa soeur l'entendit qui +disait: + +--Pauvre bête! ce n'est pas sa faute. + +Pourquoi ne pas dire ces enfantillages presque divins de la bonté? +Puérilités, soit; mais ces puérilités sublimes ont été celles de saint +François d'Assise et de Marc-Aurèle. Un jour il se donna une entorse +pour n'avoir pas voulu écraser une fourmi. + +Ainsi vivait cet homme juste. Quelquefois, il s'endormait dans son +jardin, et alors il n'était rien de plus vénérable. + +Monseigneur Bienvenu avait été jadis, à en croire les récits sur sa +jeunesse et même sur sa virilité, un homme passionné, peut-être violent. +Sa mansuétude universelle était moins un instinct de nature que le +résultat d'une grande conviction filtrée dans son coeur à travers la vie +et lentement tombée en lui, pensée à pensée; car, dans un caractère +comme dans un rocher, il peut y avoir des trous de gouttes d'eau. Ces +creusements-là sont ineffaçables; ces formations-là sont +indestructibles. + +En 1815, nous croyons l'avoir dit, il atteignit soixante-quinze ans, +mais il n'en paraissait pas avoir plus de soixante. Il n'était pas +grand; il avait quelque embonpoint, et, pour le combattre, il faisait +volontiers de longues marches à pied, il avait le pas ferme et n'était +que fort peu courbé, détail d'où nous ne prétendons rien conclure; +Grégoire XVI, à quatre-vingts ans, se tenait droit et souriant, ce qui +ne l'empêchait pas d'être un mauvais évêque. Monseigneur Bienvenu avait +ce que le peuple appelle «une belle tête», mais si aimable qu'on +oubliait qu'elle était belle. + +Quand il causait avec cette santé enfantine qui était une de ses grâces, +et dont nous avons déjà parlé, on se sentait à l'aise près de lui, il +semblait que de toute sa personne il sortît de la joie. Son teint coloré +et frais, toutes ses dents bien blanches qu'il avait conservées et que +son rire faisait voir, lui donnaient cet air ouvert et facile qui fait +dire d'un homme: «C'est un bon enfant», et d'un vieillard: «C'est un +bonhomme». C'était, on s'en souvient, l'effet qu'il avait fait à +Napoléon. Au premier abord, et pour qui le voyait pour la première fois, +ce n'était guère qu'un bonhomme en effet. Mais si l'on restait quelques +heures près de lui, et pour peu qu'on le vît pensif, le bonhomme se +transfigurait peu à peu et prenait je ne sais quoi d'imposant; son front +large et sérieux, auguste par les cheveux blancs, devenait auguste aussi +par la méditation; la majesté se dégageait de cette bonté, sans que la +bonté cessât de rayonner; on éprouvait quelque chose de l'émotion qu'on +aurait si l'on voyait un ange souriant ouvrir lentement ses ailes sans +cesser de sourire. Le respect, un respect inexprimable, vous pénétrait +par degrés et vous montait au coeur, et l'on sentait qu'on avait devant +soi une de ces âmes fortes, éprouvées et indulgentes, où la pensée est +si grande qu'elle ne peut plus être que douce. + +Comme on l'a vu, la prière, la célébration des offices religieux, +l'aumône, la consolation aux affligés, la culture d'un coin de terre, la +fraternité, la frugalité, l'hospitalité, le renoncement, la confiance, +l'étude, le travail remplissaient chacune des journées de sa vie. +_Remplissaient_ est bien le mot, et certes cette journée de l'évêque +était bien pleine jusqu'aux bords de bonnes pensées, de bonnes paroles +et de bonnes actions. Cependant elle n'était pas complète si le temps +froid ou pluvieux l'empêchait d'aller passer, le soir, quand les deux +femmes s'étaient retirées, une heure ou deux dans son jardin avant de +s'endormir. Il semblait que ce fût une sorte de rite pour lui de se +préparer au sommeil par la méditation en présence des grands spectacles +du ciel nocturne. Quelquefois, à une heure même assez avancée de la +nuit, si les deux vieilles filles ne dormaient pas, elles l'entendaient +marcher lentement dans les allées. Il était là, seul avec lui-même, +recueilli, paisible, adorant, comparant la sérénité de son coeur à la +sérénité de l'éther, ému dans les ténèbres par les splendeurs visibles +des constellations et les splendeurs invisibles de Dieu, ouvrant son âme +aux pensées qui tombent de l'inconnu. Dans ces moments-là, offrant son +coeur à l'heure où les fleurs nocturnes offrent leur parfum, allumé +comme une lampe au centre de la nuit étoilée, se répandant en extase au +milieu du rayonnement universel de la création, il n'eût pu peut-être +dire lui-même ce qui se passait dans son esprit, il sentait quelque +chose s'envoler hors de lui et quelque chose descendre en lui. +Mystérieux échanges des gouffres de l'âme avec les gouffres de +l'univers! + +Il songeait à la grandeur et à la présence de Dieu; à l'éternité future, +étrange mystère; à l'éternité passée, mystère plus étrange encore; à +tous les infinis qui s'enfonçaient sous ses yeux dans tous les sens; et, +sans chercher à comprendre l'incompréhensible, il le regardait. Il +n'étudiait pas Dieu, il s'en éblouissait. Il considérait ces magnifiques +rencontres des atomes qui donnent des aspects à la matière, révèlent les +forces en les constatant, créent les individualités dans l'unité, les +proportions dans l'étendue, l'innombrable dans l'infini, et par la +lumière produisent la beauté. Ces rencontres se nouent et se dénouent +sans cesse; de là la vie et la mort. Il s'asseyait sur un banc de bois +adossé à une treille décrépite, et il regardait les astres à travers les +silhouettes chétives et rachitiques de ses arbres fruitiers. Ce quart +d'arpent, si pauvrement planté, si encombré de masures et de hangars, +lui était cher et lui suffisait. + +Que fallait-il de plus à ce vieillard, qui partageait le loisir de sa +vie, où il y avait si peu de loisir, entre le jardinage le jour et la +contemplation la nuit? Cet étroit enclos, ayant les cieux pour plafond, +n'était-ce pas assez pour pouvoir adorer Dieu tour à tour dans ses +oeuvres les plus charmantes et dans ses oeuvres les plus sublimes? +N'est-ce pas là tout, en effet, et que désirer au-delà? Un petit jardin +pour se promener, et l'immensité pour rêver. À ses pieds ce qu'on peut +cultiver et cueillir; sur sa tête ce qu'on peut étudier et méditer; +quelques fleurs sur la terre et toutes les étoiles dans le ciel. + + + + +Chapitre XIV + +Ce qu'il pensait + + +Un dernier mot. + +Comme cette nature de détails pourrait, particulièrement au moment où +nous sommes, et pour nous servir d'une expression actuellement à la +mode, donner à l'évêque de Digne une certaine physionomie «panthéiste», +et faire croire, soit à son blâme, soit à sa louange, qu'il y avait en +lui une de ces philosophies personnelles, propres à notre siècle, qui +germent quelquefois dans les esprits solitaires et s'y construisent et y +grandissent jusqu'à y remplacer les religions, nous insistons sur ceci +que pas un de ceux qui ont connu monseigneur Bienvenu ne se fût cru +autorisé à penser rien de pareil. Ce qui éclairait cet homme, c'était le +coeur. Sa sagesse était faite de la lumière qui vient de là. + +Point de systèmes, beaucoup d'oeuvres. Les spéculations abstruses +contiennent du vertige; rien n'indique qu'il hasardât son esprit dans +les apocalypses. L'apôtre peut être hardi, mais l'évêque doit être +timide. Il se fût probablement fait scrupule de sonder trop avant de +certains problèmes réservés en quelque sorte aux grands esprits +terribles. Il y a de l'horreur sacrée sous les porches de l'énigme; ces +ouvertures sombres sont là béantes, mais quelque chose vous dit, à vous +passant de la vie, qu'on n'entre pas. Malheur à qui y pénètre! Les +génies, dans les profondeurs inouïes de l'abstraction et de la +spéculation pure, situés pour ainsi dire au-dessus des dogmes, proposent +leurs idées à Dieu. Leur prière offre audacieusement la discussion. Leur +adoration interroge. Ceci est la religion directe, pleine d'anxiété et +de responsabilité pour qui en tente les escarpements. + +La méditation humaine n'a point de limite. À ses risques et périls, elle +analyse et creuse son propre éblouissement. On pourrait presque dire +que, par une sorte de réaction splendide, elle en éblouit la nature; le +mystérieux monde qui nous entoure rend ce qu'il reçoit, il est probable +que les contemplateurs sont contemplés. Quoi qu'il en soit, il y a sur +la terre des hommes--sont-ce des hommes?--qui aperçoivent distinctement +au fond des horizons du rêve les hauteurs de l'absolu, et qui ont la +vision terrible de la montagne infinie. Monseigneur Bienvenu n'était +point de ces hommes-là, monseigneur Bienvenu n'était pas un génie. Il +eût redouté ces sublimités d'où quelques-uns, très grands même, comme +Swedenborg et Pascal, ont glissé dans la démence. Certes, ces puissantes +rêveries ont leur utilité morale, et par ces routes ardues on s'approche +de la perfection idéale. Lui, il prenait le sentier qui abrège: +l'évangile. Il n'essayait point de faire faire à sa chasuble les plis du +manteau d'Élie, il ne projetait aucun rayon d'avenir sur le roulis +ténébreux des événements, il ne cherchait pas à condenser en flamme la +lueur des choses, il n'avait rien du prophète et rien du mage. Cette âme +simple aimait, voilà tout. + +Qu'il dilatât la prière jusqu'à une aspiration surhumaine, cela est +probable; mais on ne peut pas plus prier trop qu'aimer trop; et, si +c'était une hérésie de prier au-delà des textes, sainte Thérèse et saint +Jérôme seraient des hérétiques. + +Il se penchait sur ce qui gémit et sur ce qui expie. L'univers lui +apparaissait comme une immense maladie; il sentait partout de la fièvre, +il auscultait partout de la souffrance, et, sans chercher à deviner +l'énigme, il tâchait de panser la plaie. Le redoutable spectacle des +choses créées développait en lui l'attendrissement; il n'était occupé +qu'à trouver pour lui-même et à inspirer aux autres la meilleure manière +de plaindre et de soulager. Ce qui existe était pour ce bon et rare +prêtre un sujet permanent de tristesse cherchant à consoler. + +Il y a des hommes qui travaillent à l'extraction de l'or; lui, il +travaillait à l'extraction de la pitié. L'universelle misère était sa +mine. La douleur partout n'était qu'une occasion de bonté toujours. +_Aimez-vous les uns les autres;_ il déclarait cela complet, ne +souhaitait rien de plus, et c'était là toute sa doctrine. Un jour, cet +homme qui se croyait «philosophe», ce sénateur, déjà nommé, dit à +l'évêque: + +--Mais voyez donc le spectacle du monde; guerre de tous contre tous; le +plus fort a le plus d'esprit. Votre _aimez-vous les uns les autres_ est +une bêtise. + +--Eh bien, répondit monseigneur Bienvenu sans disputer, si c'est une +bêtise, l'âme doit s'y enfermer comme la perle dans l'huître. + +Il s'y enfermait donc, il y vivait, il s'en satisfaisait absolument, +laissant de côté les questions prodigieuses qui attirent et qui +épouvantent, les perspectives insondables de l'abstraction, les +précipices de la métaphysique, toutes ces profondeurs convergentes, pour +l'apôtre à Dieu, pour l'athée au néant: la destinée, le bien et le mal, +la guerre de l'être contre l'être, la conscience de l'homme, le +somnambulisme pensif de l'animal, la transformation par la mort, la +récapitulation d'existences que contient le tombeau, la greffe +incompréhensible des amours successifs sur le moi persistant, l'essence, +la substance, le Nil et l'Ens, l'âme, la nature, la liberté, la +nécessité; problèmes à pic, épaisseurs sinistres, où se penchent les +gigantesques archanges de l'esprit humain; formidables abîmes que +Lucrèce, Manou, saint Paul et Dante contemplent avec cet oeil fulgurant +qui semble, en regardant fixement l'infini, y faire éclore des étoiles. + +Monseigneur Bienvenu était simplement un homme qui constatait du dehors +les questions mystérieuses sans les scruter, sans les agiter, et sans en +troubler son propre esprit, et qui avait dans l'âme le grave respect de +l'ombre. + + + + +Livre deuxième--La chute + + + + +Chapitre I + +Le soir d'un jour de marche + + +Dans les premiers jours du mois d'octobre 1815, une heure environ avant +le coucher du soleil, un homme qui voyageait à pied entrait dans la +petite ville de Digne. Les rares habitants qui se trouvaient en ce moment +à leurs fenêtres ou sur le seuil de leurs maisons regardaient ce +voyageur avec une sorte d'inquiétude. Il était difficile de rencontrer +un passant d'un aspect plus misérable. C'était un homme de moyenne +taille, trapu et robuste, dans la force de l'âge. Il pouvait avoir +quarante-six ou quarante-huit ans. Une casquette à visière de cuir +rabattue cachait en partie son visage, brûlé par le soleil et le hâle, +et ruisselant de sueur. Sa chemise de grosse toile jaune, rattachée au +col par une petite ancre d'argent, laissait voir sa poitrine velue; il +avait une cravate tordue en corde, un pantalon de coutil bleu, usé et +râpé, blanc à un genou, troué à l'autre, une vieille blouse grise en +haillons, rapiécée à l'un des coudes d'un morceau de drap vert cousu +avec de la ficelle, sur le dos un sac de soldat fort plein, bien bouclé +et tout neuf, à la main un énorme bâton noueux, les pieds sans bas dans +des souliers ferrés, la tête tondue et la barbe longue. + +La sueur, la chaleur, le voyage à pied, la poussière, ajoutaient je ne +sais quoi de sordide à cet ensemble délabré. + +Les cheveux étaient ras, et pourtant hérissés; car ils commençaient à +pousser un peu, et semblaient n'avoir pas été coupés depuis quelque +temps. + +Personne ne le connaissait. Ce n'était évidemment qu'un passant. D'où +venait-il? Du midi. Des bords de la mer peut-être. Car il faisait son +entrée dans Digne par la même rue qui, sept mois auparavant, avait vu +passer l'empereur Napoléon allant de Cannes à Paris. Cet homme avait dû +marcher tout le jour. Il paraissait très fatigué. Des femmes de l'ancien +bourg qui est au bas de la ville l'avaient vu s'arrêter sous les arbres +du boulevard Gassendi et boire à la fontaine qui est à l'extrémité de la +promenade. Il fallait qu'il eût bien soif, car des enfants qui le +suivaient le virent encore s'arrêter, et boire, deux cents pas plus +loin, à la fontaine de la place du marché. + +Arrivé au coin de la rue Poichevert, il tourna à gauche et se dirigea +vers la mairie. Il y entra, puis sortit un quart d'heure après. Un +gendarme était assis près de la porte sur le banc de pierre où le +général Drouot monta le 4 mars pour lire à la foule effarée des +habitants de Digne la proclamation du golfe Juan. L'homme ôta sa +casquette et salua humblement le gendarme. + +Le gendarme, sans répondre à son salut, le regarda avec attention, le +suivit quelque temps des yeux, puis entra dans la maison de ville. + +Il y avait alors à Digne une belle auberge à l'enseigne de _la +Croix-de-Colbas_. Cette auberge avait pour hôtelier un nommé Jacquin +Labarre, homme considéré dans la ville pour sa parenté avec un autre +Labarre, qui tenait à Grenoble l'auberge des _Trois-Dauphins_ et qui +avait servi dans les guides. Lors du débarquement de l'empereur, +beaucoup de bruits avaient couru dans le pays sur cette auberge des +_Trois-Dauphins_. On contait que le général Bertrand, déguisé en +charretier, y avait fait de fréquents voyages au mois de janvier, et +qu'il y avait distribué des croix d'honneur à des soldats et des +poignées de napoléons à des bourgeois. La réalité est que l'empereur, +entré dans Grenoble, avait refusé de s'installer à l'hôtel de la +préfecture; il avait remercié le maire en disant: _Je vais chez un brave +homme que je connais_, et il était allé aux _Trois-Dauphins_. Cette +gloire du Labarre des _Trois-Dauphins_ se reflétait à vingt-cinq lieues +de distance jusque sur le Labarre de la _Croix-de-Colbas_. On disait de +lui dans la ville: _C'est le cousin de celui de Grenoble_. + +L'homme se dirigea vers cette auberge, qui était la meilleure du pays. +Il entra dans la cuisine, laquelle s'ouvrait de plain-pied sur la rue. +Tous les fourneaux étaient allumés; un grand feu flambait gaîment dans +la cheminée. L'hôte, qui était en même temps le chef, allait de l'âtre +aux casseroles, fort occupé et surveillant un excellent dîner destiné à +des rouliers qu'on entendait rire et parler à grand bruit dans une salle +voisine. Quiconque a voyagé sait que personne ne fait meilleure chère +que les rouliers. Une marmotte grasse, flanquée de perdrix blanches et +de coqs de bruyère, tournait sur une longue broche devant le feu; sur +les fourneaux cuisaient deux grosses carpes du lac de Lauzet et une +truite du lac d'Alloz. + +L'hôte, entendant la porte s'ouvrir et entrer un nouveau venu, dit sans +lever les yeux de ses fourneaux: + +--Que veut monsieur? + +--Manger et coucher, dit l'homme. + +--Rien de plus facile, reprit l'hôte. + +En ce moment il tourna la tête, embrassa d'un coup d'oeil tout +l'ensemble du voyageur, et ajouta: + +--... en payant. + +L'homme tira une grosse bourse de cuir de la poche de sa blouse et +répondit: + +--J'ai de l'argent. + +--En ce cas on est à vous, dit l'hôte. + +L'homme remit sa bourse en poche, se déchargea de son sac, le posa à +terre près de la porte, garda son bâton à la main, et alla s'asseoir sur +une escabelle basse près du feu. Digne est dans la montagne. Les soirées +d'octobre y sont froides. + +Cependant, tout en allant et venant, l'homme considérait le voyageur. + +--Dîne-t-on bientôt? dit l'homme. + +--Tout à l'heure, dit l'hôte. + +Pendant que le nouveau venu se chauffait, le dos tourné, le digne +aubergiste Jacquin Labarre tira un crayon de sa poche, puis il déchira +le coin d'un vieux journal qui traînait sur une petite table près de la +fenêtre. Sur la marge blanche il écrivit une ligne ou deux, plia sans +cacheter et remit ce chiffon de papier à un enfant qui paraissait lui +servir tout à la fois de marmiton et de laquais. L'aubergiste dit un mot +à l'oreille du marmiton, et l'enfant partit en courant dans la direction +de la mairie. + +Le voyageur n'avait rien vu de tout cela. + +Il demanda encore une fois: + +--Dîne-t-on bientôt? + +--Tout à l'heure, dit l'hôte. + +L'enfant revint. Il rapportait le papier. L'hôte le déplia avec +empressement, comme quelqu'un qui attend une réponse. Il parut lire +attentivement, puis hocha la tête, et resta un moment pensif. Enfin il +fit un pas vers le voyageur qui semblait plongé dans des réflexions peu +sereines. + +--Monsieur, dit-il, je ne puis vous recevoir. + +L'homme se dressa à demi sur son séant. + +--Comment! Avez-vous peur que je ne paye pas? Voulez-vous que je paye +d'avance? J'ai de l'argent, vous dis-je. + +--Ce n'est pas cela. + +--Quoi donc? + +--Vous avez de l'argent.... + +--Oui, dit l'homme. + +--Et moi, dit l'hôte, je n'ai pas de chambre. + +L'homme reprit tranquillement: + +--Mettez-moi à l'écurie. + +--Je ne puis. + +--Pourquoi? + +--Les chevaux prennent toute la place. + +--Eh bien, repartit l'homme, un coin dans le grenier. Une botte de +paille. Nous verrons cela après dîner. + +--Je ne puis vous donner à dîner. + +Cette déclaration, faite d'un ton mesuré, mais ferme, parut grave à +l'étranger. Il se leva. + +--Ah bah! mais je meurs de faim, moi. J'ai marché dès le soleil levé. +J'ai fait douze lieues. Je paye. Je veux manger. + +--Je n'ai rien, dit l'hôte. + +L'homme éclata de rire et se tourna vers la cheminée et les fourneaux. + +--Rien! et tout cela? + +--Tout cela m'est retenu. + +--Par qui? + +--Par ces messieurs les rouliers. + +--Combien sont-ils? + +--Douze. + +--Il y a là à manger pour vingt. + +--Ils ont tout retenu et tout payé d'avance. + +L'homme se rassit et dit sans hausser la voix: + +--Je suis à l'auberge, j'ai faim, et je reste. + +L'hôte alors se pencha à son oreille, et lui dit d'un accent qui le fit +tressaillir: + +--Allez-vous en. + +Le voyageur était courbé en cet instant et poussait quelques braises +dans le feu avec le bout ferré de son bâton, il se retourna vivement, +et, comme il ouvrait la bouche pour répliquer, l'hôte le regarda +fixement et ajouta toujours à voix basse: + +--Tenez, assez de paroles comme cela. Voulez-vous que je vous dise votre +nom? Vous vous appelez Jean Valjean. Maintenant voulez-vous que je vous +dise qui vous êtes? En vous voyant entrer, je me suis douté de quelque +chose, j'ai envoyé à la mairie, et voici ce qu'on m'a répondu. +Savez-vous lire? + +En parlant ainsi il tendait à l'étranger, tout déplié, le papier qui +venait de voyager de l'auberge à la mairie, et de la mairie à l'auberge. +L'homme y jeta un regard. L'aubergiste reprit après un silence: + +--J'ai l'habitude d'être poli avec tout le monde. Allez-vous-en. + +L'homme baissa la tête, ramassa le sac qu'il avait déposé à terre, et +s'en alla. Il prit la grande rue. Il marchait devant lui au hasard, +rasant de près les maisons, comme un homme humilié et triste. Il ne se +retourna pas une seule fois. S'il s'était retourné, il aurait vu +l'aubergiste de la _Croix-de-Colbas_ sur le seuil de sa porte, entouré +de tous les voyageurs de son auberge et de tous les passants de la rue, +parlant vivement et le désignant du doigt, et, aux regards de défiance +et d'effroi du groupe, il aurait deviné qu'avant peu son arrivée serait +l'événement de toute la ville. + +Il ne vit rien de tout cela. Les gens accablés ne regardent pas derrière +eux. Ils ne savent que trop que le mauvais sort les suit. + +Il chemina ainsi quelque temps, marchant toujours, allant à l'aventure +par des rues qu'il ne connaissait pas, oubliant la fatigue, comme cela +arrive dans la tristesse. Tout à coup il sentit vivement la faim. La +nuit approchait. Il regarda autour de lui pour voir s'il ne découvrirait +pas quelque gîte. + +La belle hôtellerie s'était fermée pour lui; il cherchait quelque +cabaret bien humble, quelque bouge bien pauvre. + +Précisément une lumière s'allumait au bout de la rue; une branche de +pin, pendue à une potence en fer, se dessinait sur le ciel blanc du +crépuscule. Il y alla. + +C'était en effet un cabaret. Le cabaret qui est dans la rue de Chaffaut. + +Le voyageur s'arrêta un moment, et regarda par la vitre l'intérieur de +la salle basse du cabaret, éclairée par une petite lampe sur une table +et par un grand feu dans la cheminée. Quelques hommes y buvaient. L'hôte +se chauffait. La flamme faisait bruire une marmite de fer accrochée à la +crémaillère. + +On entre dans ce cabaret, qui est aussi une espèce d'auberge, par deux +portes. L'une donne sur la rue, l'autre s'ouvre sur une petite cour +pleine de fumier. + +Le voyageur n'osa pas entrer par la porte de la rue. Il se glissa dans +la cour, s'arrêta encore, puis leva timidement le loquet et poussa la +porte. + +--Qui va là? dit le maître. + +--Quelqu'un qui voudrait souper et coucher. + +--C'est bon. Ici on soupe et on couche. + +Il entra. Tous les gens qui buvaient se retournèrent. La lampe +l'éclairait d'un côté, le feu de l'autre. On l'examina quelque temps +pendant qu'il défaisait son sac. + +L'hôte lui dit: + +--Voilà du feu. Le souper cuit dans la marmite. Venez vous chauffer, +camarade. + +Il alla s'asseoir près de l'âtre. Il allongea devant le feu ses pieds +meurtris par la fatigue; une bonne odeur sortait de la marmite. Tout ce +qu'on pouvait distinguer de son visage sous sa casquette baissée prit +une vague apparence de bien-être mêlée à cet autre aspect si poignant +que donne l'habitude de la souffrance. + +C'était d'ailleurs un profil ferme, énergique et triste. Cette +physionomie était étrangement composée; elle commençait par paraître +humble et finissait par sembler sévère. L'oeil luisait sous les sourcils +comme un feu sous une broussaille. + +Cependant un des hommes attablés était un poissonnier qui, avant +d'entrer au cabaret de la rue de Chaffaut, était allé mettre son cheval +à l'écurie chez Labarre. Le hasard faisait que le matin même il avait +rencontré cet étranger de mauvaise mine, cheminant entre Bras d'Asse +et... j'ai oublié le nom. (Je crois que c'est Escoublon). Or, en le +rencontrant, l'homme, qui paraissait déjà très fatigué, lui avait +demandé de le prendre en croupe; à quoi le poissonnier n'avait répondu +qu'en doublant le pas. Ce poissonnier faisait partie, une demi-heure +auparavant, du groupe qui entourait Jacquin Labarre, et lui-même avait +raconté sa désagréable rencontre du matin aux gens de _la +Croix-de-Colbas_. Il fit de sa place au cabaretier un signe +imperceptible. Le cabaretier vint à lui. Ils échangèrent quelques +paroles à voix basse. L'homme était retombé dans ses réflexions. + +Le cabaretier revint à la cheminée, posa brusquement sa main sur +l'épaule de l'homme, et lui dit: + +--Tu vas t'en aller d'ici. + +L'étranger se retourna et répondit avec douceur. + +--Ah! vous savez? + +--Oui. + +--On m'a renvoyé de l'autre auberge. + +--Et l'on te chasse de celle-ci. + +--Où voulez-vous que j'aille? + +--Ailleurs. + +L'homme prit son bâton et son sac, et s'en alla. + +Comme il sortait, quelques enfants, qui l'avaient suivi depuis _la +Croix-de-Colbas_ et qui semblaient l'attendre, lui jetèrent des pierres. +Il revint sur ses pas avec colère et les menaça de son bâton; les +enfants se dispersèrent comme une volée d'oiseaux. + +Il passa devant la prison. À la porte pendait une chaîne de fer attachée +à une cloche. Il sonna. + +Un guichet s'ouvrit. + +--Monsieur le guichetier, dit-il en ôtant respectueusement sa casquette, +voudriez-vous bien m'ouvrir et me loger pour cette nuit? + +Une voix répondit: + +--Une prison n'est pas une auberge. Faites-vous arrêter. On vous +ouvrira. + +Le guichet se referma. + +Il entra dans une petite rue où il y a beaucoup de jardins. Quelques-uns +ne sont enclos que de haies, ce qui égaye la rue. Parmi ces jardins et +ces haies, il vit une petite maison d'un seul étage dont la fenêtre +était éclairée. Il regarda par cette vitre comme il avait fait pour le +cabaret. C'était une grande chambre blanchie à la chaux, avec un lit +drapé d'indienne imprimée, et un berceau dans un coin, quelques chaises +de bois et un fusil à deux coups accroché au mur. Une table était servie +au milieu de la chambre. Une lampe de cuivre éclairait la nappe de +grosse toile blanche, le broc d'étain luisant comme l'argent et plein de +vin et la soupière brune qui fumait. À cette table était assis un homme +d'une quarantaine d'années, à la figure joyeuse et ouverte, qui faisait +sauter un petit enfant sur ses genoux. Près de lui, une femme toute +jeune allaitait un autre enfant. Le père riait, l'enfant riait, la mère +souriait. + +L'étranger resta un moment rêveur devant ce spectacle doux et calmant. +Que se passait-il en lui? Lui seul eût pu le dire. Il est probable qu'il +pensa que cette maison joyeuse serait hospitalière, et que là où il +voyait tant de bonheur il trouverait peut-être un peu de pitié. + +Il frappa au carreau un petit coup très faible. + +On n'entendit pas. + +Il frappa un second coup. + +Il entendit la femme qui disait: + +--Mon homme, il me semble qu'on frappe. + +--Non, répondit le mari. + +Il frappa un troisième coup. + +Le mari se leva, prit la lampe, et alla à la porte qu'il ouvrit. + +C'était un homme de haute taille, demi-paysan, demi-artisan. Il portait +un vaste tablier de cuir qui montait jusqu'à son épaule gauche, et dans +lequel faisaient ventre un marteau, un mouchoir rouge, une poire à +poudre, toutes sortes d'objets que la ceinture retenait comme dans une +poche. Il renversait la tête en arrière; sa chemise largement ouverte et +rabattue montrait son cou de taureau, blanc et nu. Il avait d'épais +sourcils, d'énormes favoris noirs, les yeux à fleur de tête, le bas du +visage en museau, et sur tout cela cet air d'être chez soi qui est une +chose inexprimable. + +--Monsieur, dit le voyageur, pardon. En payant, pourriez-vous me donner +une assiettée de soupe et un coin pour dormir dans ce hangar qui est là +dans ce jardin? Dites, pourriez-vous? En payant? + +--Qui êtes-vous? demanda le maître du logis. + +L'homme répondit: + +--J'arrive de Puy-Moisson. J'ai marché toute la journée. J'ai fait douze +lieues. Pourriez-vous? En payant? + +--Je ne refuserais pas, dit le paysan, de loger quelqu'un de bien qui +payerait. Mais pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge. + +--Il n'y a pas de place. + +--Bah! pas possible. Ce n'est pas jour de foire ni de marché. Êtes-vous +allé chez Labarre? + +--Oui. + +--Eh bien? + +Le voyageur répondit avec embarras: + +--Je ne sais pas, il ne m'a pas reçu. + +--Êtes-vous allé chez chose, de la rue de Chaffaut? + +L'embarras de l'étranger croissait. Il balbutia: + +--Il ne m'a pas reçu non plus. + +Le visage du paysan prit une expression de défiance, il regarda le +nouveau venu de la tête aux pieds, et tout à coup il s'écria avec une +sorte de frémissement: + +--Est-ce que vous seriez l'homme?... + +Il jeta un nouveau coup d'oeil sur l'étranger, fit trois pas en arrière, +posa la lampe sur la table et décrocha son fusil du mur. + +Cependant aux paroles du paysan: _Est-ce que vous seriez l'homme?..._ la +femme s'était levée, avait pris ses deux enfants dans ses bras et +s'était réfugiée précipitamment derrière son mari, regardant l'étranger +avec épouvante, la gorge nue, les yeux effarés, en murmurant tout bas:_ +Tso-maraude_. + +Tout cela se fit en moins de temps qu'il ne faut pour se le figurer. +Après avoir examiné quelques instants l'homme comme on examine une +vipère, le maître du logis revint à la porte et dit: + +--Va-t'en. + +--Par grâce, reprit l'homme, un verre d'eau. + +--Un coup de fusil! dit le paysan. + +Puis il referma la porte violemment, et l'homme l'entendit tirer deux +gros verrous. Un moment après, la fenêtre se ferma au volet, et un bruit +de barre de fer qu'on posait parvint au dehors. + +La nuit continuait de tomber. Le vent froid des Alpes soufflait. À la +lueur du jour expirant, l'étranger aperçut dans un des jardins qui +bordent la rue une sorte de hutte qui lui parut maçonnée en mottes de +gazon. Il franchit résolument une barrière de bois et se trouva dans le +jardin. Il s'approcha de la hutte; elle avait pour porte une étroite +ouverture très basse et elle ressemblait à ces constructions que les +cantonniers se bâtissent au bord des routes. Il pensa sans doute que +c'était en effet le logis d'un cantonnier; il souffrait du froid et de +la faim; il s'était résigné à la faim, mais c'était du moins là un abri +contre le froid. Ces sortes de logis ne sont habituellement pas occupés +la nuit. Il se coucha à plat ventre et se glissa dans la hutte. Il y +faisait chaud, et il y trouva un assez bon lit de paille. Il resta un +moment étendu sur ce lit, sans pouvoir faire un mouvement tant il était +fatigué. Puis, comme son sac sur son dos le gênait et que c'était +d'ailleurs un oreiller tout trouvé, il se mit à déboucler une des +courroies. En ce moment un grondement farouche se fit entendre. Il leva +les yeux. La tête d'un dogue énorme se dessinait dans l'ombre à +l'ouverture de la hutte. + +C'était la niche d'un chien. + +Il était lui-même vigoureux et redoutable; il s'arma de son bâton, il se +fit de son sac un bouclier, et sortit de la niche comme il put, non sans +élargir les déchirures de ses haillons. + +Il sortit également du jardin, mais à reculons, obligé, pour tenir le +dogue en respect, d'avoir recours à cette manoeuvre du bâton que les +maîtres en ce genre d'escrime appellent _la rose couverte_. + +Quand il eut, non sans peine, repassé la barrière et qu'il se retrouva +dans la rue, seul, sans gîte, sans toit, sans abri, chassé même de ce +lit de paille et de cette niche misérable, il se laissa tomber plutôt +qu'il ne s'assit sur une pierre, et il paraît qu'un passant qui +traversait l'entendit s'écrier: + +--Je ne suis pas même un chien! + +Bientôt il se releva et se remit à marcher. Il sortit de la ville, +espérant trouver quelque arbre ou quelque meule dans les champs, et s'y +abriter. + +Il chemina ainsi quelque temps, la tête toujours baissée. Quand il se +sentit loin de toute habitation humaine, il leva les yeux et chercha +autour de lui. Il était dans un champ; il avait devant lui une de ces +collines basses couvertes de chaume coupé ras, qui après la moisson +ressemblent à des têtes tondues. + +L'horizon était tout noir; ce n'était pas seulement le sombre de la +nuit; c'étaient des nuages très bas qui semblaient s'appuyer sur la +colline même et qui montaient, emplissant tout le ciel. Cependant, comme +la lune allait se lever et qu'il flottait encore au zénith un reste de +clarté crépusculaire, ces nuages formaient au haut du ciel une sorte de +voûte blanchâtre d'où tombait sur la terre une lueur. + +La terre était donc plus éclairée que le ciel, ce qui est un effet +particulièrement sinistre, et la colline, d'un pauvre et chétif contour, +se dessinait vague et blafarde sur l'horizon ténébreux. Tout cet +ensemble était hideux, petit, lugubre et borné. Rien dans le champ ni +sur la colline qu'un arbre difforme qui se tordait en frissonnant à +quelques pas du voyageur. + +Cet homme était évidemment très loin d'avoir de ces délicates habitudes +d'intelligence et d'esprit qui font qu'on est sensible aux aspects +mystérieux des choses; cependant il y avait dans ce ciel, dans cette +colline, dans cette plaine et dans cet arbre, quelque chose de si +profondément désolé qu'après un moment d'immobilité et de rêverie, il +rebroussa chemin brusquement. Il y a des instants où la nature semble +hostile. + +Il revint sur ses pas. Les portes de Digne étaient fermées. Digne, qui a +soutenu des sièges dans les guerres de religion, était encore entourée +en 1815 de vieilles murailles flanquées de tours carrées qu'on a +démolies depuis. Il passa par une brèche et rentra dans la ville. + +Il pouvait être huit heures du soir. Comme il ne connaissait pas les +rues, il recommença sa promenade à l'aventure. + +Il parvint ainsi à la préfecture, puis au séminaire. En passant sur la +place de la cathédrale, il montra le poing à l'église. + +Il y a au coin de cette place une imprimerie. C'est là que furent +imprimées pour la première fois les proclamations de l'empereur et de la +garde impériale à l'armée, apportées de l'île d'Elbe et dictées par +Napoléon lui-même. + +Épuisé de fatigue et n'espérant plus rien, il se coucha sur le banc de +pierre qui est à la porte de cette imprimerie. + +Une vieille femme sortait de l'église en ce moment. Elle vit cet homme +étendu dans l'ombre. + +--Que faites-vous là, mon ami? dit-elle. + +Il répondit durement et avec colère: + +--Vous le voyez, bonne femme, je me couche. + +La bonne femme, bien digne de ce nom en effet, était madame la marquise +de R. + +--Sur ce banc? reprit-elle. + +--J'ai eu pendant dix-neuf ans un matelas de bois, dit l'homme, j'ai +aujourd'hui un matelas de pierre. + +--Vous avez été soldat? + +--Oui, bonne femme. Soldat. + +--Pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge? + +--Parce que je n'ai pas d'argent. + +--Hélas, dit madame de R., je n'ai dans ma bourse que quatre sous. + +--Donnez toujours. + +L'homme prit les quatre sous. Madame de R. continua: + +--Vous ne pouvez vous loger avec si peu dans une auberge. Avez-vous +essayé pourtant? Il est impossible que vous passiez ainsi la nuit. Vous +avez sans doute froid et faim. On aurait pu vous loger par charité. + +--J'ai frappé à toutes les portes. + +--Eh bien? + +--Partout on m'a chassé. + +La «bonne femme» toucha le bras de l'homme et lui montra de l'autre côté +de la place une petite maison basse à côté de l'évêché. + +--Vous avez, reprit-elle, frappé à toutes les portes? + +--Oui. + +--Avez-vous frappé à celle-là? + +--Non. + +--Frappez-y. + + + + +Chapitre II + +La prudence conseillée à la sagesse + + +Ce soir-là, M. l'évêque de Digne, après sa promenade en ville, était +resté assez tard enfermé dans sa chambre. Il s'occupait d'un grand +travail sur les _Devoirs_, lequel est malheureusement demeuré inachevé. +Il dépouillait soigneusement tout ce que les Pères et les Docteurs ont +dit sur cette grave matière. Son livre était divisé en deux parties; +premièrement les devoirs de tous, deuxièmement les devoirs de chacun, +selon la classe à laquelle il appartient. Les devoirs de tous sont les +grands devoirs. Il y en a quatre. Saint Matthieu les indique: devoirs +envers Dieu (Matth., VI), devoirs envers soi-même (Matth., V, 29, 30), +devoirs envers le prochain (Matth., VII, 12), devoirs envers les +créatures (Matth., VI, 20, 25). Pour les autres devoirs, l'évêque les +avait trouvés indiqués et prescrits ailleurs; aux souverains et aux +sujets, dans l'Épître aux Romains; aux magistrats, aux épouses, aux +mères et aux jeunes hommes, par saint Pierre; aux maris, aux pères, aux +enfants et aux serviteurs, dans l'Épître aux Éphésiens; aux fidèles, +dans l'Épître aux Hébreux; aux vierges, dans l'Épître aux Corinthiens. +Il faisait laborieusement de toutes ces prescriptions un ensemble +harmonieux qu'il voulait présenter aux âmes. + +Il travaillait encore à huit heures, écrivant assez incommodément sur de +petits carrés de papier avec un gros livre ouvert sur ses genoux, quand +madame Magloire entra, selon son habitude, pour prendre l'argenterie +dans le placard près du lit. Un moment après, l'évêque, sentant que le +couvert était mis et que sa soeur l'attendait peut-être, ferma son +livre, se leva de sa table et entra dans la salle à manger. + +La salle à manger était une pièce oblongue à cheminée, avec porte sur la +rue (nous l'avons dit), et fenêtre sur le jardin. + +Madame Magloire achevait en effet de mettre le couvert. + +Tout en vaquant au service, elle causait avec mademoiselle Baptistine. + +Une lampe était sur la table; la table était près de la cheminée. Un +assez bon feu était allumé. + +On peut se figurer facilement ces deux femmes qui avaient toutes deux +passé soixante ans: madame Magloire petite, grasse, vive; mademoiselle +Baptistine, douce, mince, frêle, un peu plus grande que son frère, vêtue +d'une robe de soie puce, couleur à la mode en 1806, qu'elle avait +achetée alors à Paris et qui lui durait encore. Pour emprunter des +locutions vulgaires qui ont le mérite de dire avec un seul mot une idée +qu'une page suffirait à peine à exprimer, madame Magloire avait l'air +d'une _paysanne_ et mademoiselle Baptistine d'une _dame_. Madame +Magloire avait un bonnet blanc à tuyaux, au cou une jeannette d'or, le +seul bijou de femme qu'il y eût dans la maison, un fichu très blanc +sortant de la robe de bure noire à manches larges et courtes, un tablier +de toile de coton à carreaux rouges et verts, noué à la ceinture d'un +ruban vert, avec pièce d'estomac pareille rattachée par deux épingles +aux deux coins d'en haut, aux pieds de gros souliers et des bas jaunes +comme les femmes de Marseille. La robe de mademoiselle Baptistine était +coupée sur les patrons de 1806, taille courte, fourreau étroit, manches +à épaulettes, avec pattes et boutons. Elle cachait ses cheveux gris sous +une perruque frisée dite à _l'enfant_. Madame Magloire avait l'air +intelligent, vif et bon; les deux angles de sa bouche inégalement +relevés et la lèvre supérieure plus grosse que la lèvre inférieure lui +donnaient quelque chose de bourru et d'impérieux. Tant que monseigneur +se taisait, elle lui parlait résolument avec un mélange de respect et de +liberté; mais dès que monseigneur parlait, on a vu cela, elle obéissait +passivement comme mademoiselle. Mademoiselle Baptistine ne parlait même +pas. Elle se bornait à obéir et à complaire. Même quand elle était +jeune, elle n'était pas jolie, elle avait de gros yeux bleus à fleur de +tête et le nez long et busqué; mais tout son visage, toute sa personne, +nous l'avons dit en commençant, respiraient une ineffable bonté. Elle +avait toujours été prédestinée à la mansuétude; mais la foi, la charité, +l'espérance, ces trois vertus qui chauffent doucement l'âme, avaient +élevé peu à peu cette mansuétude jusqu'à la sainteté. La nature n'en +avait fait qu'une brebis, la religion en avait fait un ange. Pauvre +sainte fille! doux souvenir disparu! Mademoiselle Baptistine a depuis +raconté tant de fois ce qui s'était passé à l'évêché cette soirée-là, +que plusieurs personnes qui vivent encore s'en rappellent les moindres +détails. + +Au moment où M. l'évêque entra, madame Magloire parlait avec quelque +vivacité. Elle entretenait _mademoiselle_ d'un sujet qui lui était +familier et auquel l'évêque était accoutumé. Il s'agissait du loquet de +la porte d'entrée. + +Il paraît que, tout en allant faire quelques provisions pour le souper, +madame Magloire avait entendu dire des choses en divers lieux. On +parlait d'un rôdeur de mauvaise mine; qu'un vagabond suspect serait +arrivé, qu'il devait être quelque part dans la ville, et qu'il se +pourrait qu'il y eût de méchantes rencontres pour ceux qui s'aviseraient +de rentrer tard chez eux cette nuit-là. Que la police était bien mal +faite du reste, attendu que M. le préfet et M. le maire ne s'aimaient +pas, et cherchaient à se nuire en faisant arriver des événements. Que +c'était donc aux gens sages à faire la police eux-mêmes et à se bien +garder, et qu'il faudrait avoir soin de dûment clore, verrouiller et +barricader sa maison, _et de bien fermer ses portes_. + +Madame Magloire appuya sur ce dernier mot; mais l'évêque venait de sa +chambre où il avait eu assez froid, il s'était assis devant la cheminée +et se chauffait, et puis il pensait à autre chose. Il ne releva pas le +mot à effet que madame Magloire venait de laisser tomber. Elle le +répéta. Alors, mademoiselle Baptistine, voulant satisfaire madame +Magloire sans déplaire à son frère, se hasarda à dire timidement: + +--Mon frère, entendez-vous ce que dit madame Magloire? + +--J'en ai entendu vaguement quelque chose, répondit l'évêque. + +Puis tournant à demi sa chaise, mettant ses deux mains sur ses genoux, +et levant vers la vieille servante son visage cordial et facilement +joyeux, que le feu éclairait d'en bas: + +--Voyons. Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? Nous sommes donc dans quelque gros +danger? + +Alors madame Magloire recommença toute l'histoire, en l'exagérant +quelque peu, sans s'en douter. Il paraîtrait qu'un bohémien, un +va-nu-pieds, une espèce de mendiant dangereux serait en ce moment dans +la ville. Il s'était présenté pour loger chez Jacquin Labarre qui +n'avait pas voulu le recevoir. On l'avait vu arriver par le boulevard +Gassendi et rôder dans les rues à la brume. Un homme de sac et de corde +avec une figure terrible. + +--Vraiment? dit l'évêque. + +Ce consentement à l'interroger encouragea madame Magloire; cela lui +semblait indiquer que l'évêque n'était pas loin de s'alarmer; elle +poursuivit triomphante: + +--Oui, monseigneur. C'est comme cela. Il y aura quelque malheur cette +nuit dans la ville. Tout le monde le dit. Avec cela que la police est si +mal faite (répétition inutile). Vivre dans un pays de montagnes, et +n'avoir pas même de lanternes la nuit dans les rues! On sort. Des fours, +quoi! Et je dis, monseigneur, et mademoiselle que voilà dit comme moi.... + +--Moi, interrompit la soeur, je ne dis rien. Ce que mon frère fait est +bien fait. + +Madame Magloire continua comme s'il n'y avait pas eu de protestation: + +--Nous disons que cette maison-ci n'est pas sûre du tout; que, si +monseigneur le permet, je vais aller dire à Paulin Musebois, le +serrurier, qu'il vienne remettre les anciens verrous de la porte; on les +a là, c'est une minute; et je dis qu'il faut des verrous, monseigneur, +ne serait-ce que pour cette nuit; car je dis qu'une porte qui s'ouvre du +dehors avec un loquet, par le premier passant venu, rien n'est plus +terrible; avec cela que monseigneur a l'habitude de toujours dire +d'entrer, et que d'ailleurs, même au milieu de la nuit, ô mon Dieu! on +n'a pas besoin d'en demander la permission.... + +En ce moment, on frappa à la porte un coup assez violent. + +--Entrez, dit l'évêque. + + + + +Chapitre III + +Héroïsme de l'obéissance passive + + +La porte s'ouvrit. + +Elle s'ouvrit vivement, toute grande, comme si quelqu'un la poussait +avec énergie et résolution. + +Un homme entra. + +Cet homme, nous le connaissons déjà. C'est le voyageur que nous avons vu +tout à l'heure errer cherchant un gîte. + +Il entra, fit un pas, et s'arrêta, laissant la porte ouverte derrière +lui. Il avait son sac sur l'épaule, son bâton à la main, une expression +rude, hardie, fatiguée et violente dans les yeux. Le feu de la cheminée +l'éclairait. Il était hideux. C'était une sinistre apparition. + +Madame Magloire n'eut pas même la force de jeter un cri. Elle +tressaillit, et resta béante. + +Mademoiselle Baptistine se retourna, aperçut l'homme qui entrait et se +dressa à demi d'effarement, puis, ramenant peu à peu sa tête vers la +cheminée, elle se mit à regarder son frère et son visage redevint +profondément calme et serein. + +L'évêque fixait sur l'homme un oeil tranquille. + +Comme il ouvrait la bouche, sans doute pour demander au nouveau venu ce +qu'il désirait, l'homme appuya ses deux mains à la fois sur son bâton, +promena ses yeux tour à tour sur le vieillard et les femmes, et, sans +attendre que l'évêque parlât, dit d'une voix haute: + +--Voici. Je m'appelle Jean Valjean. Je suis un galérien. J'ai passé +dix-neuf ans au bagne. Je suis libéré depuis quatre jours et en route +pour Pontarlier qui est ma destination. Quatre jours et que je marche +depuis Toulon. Aujourd'hui, j'ai fait douze lieues à pied. Ce soir, en +arrivant dans ce pays, j'ai été dans une auberge, on m'a renvoyé à cause +de mon passeport jaune que j'avais montré à la mairie. Il avait fallu. +J'ai été à une autre auberge. On m'a dit: Va-t-en! Chez l'un, chez +l'autre. Personne n'a voulu de moi. J'ai été à la prison, le guichetier +n'a pas ouvert. J'ai été dans la niche d'un chien. Ce chien m'a mordu et +m'a chassé, comme s'il avait été un homme. On aurait dit qu'il savait +qui j'étais. Je m'en suis allé dans les champs pour coucher à la belle +étoile. Il n'y avait pas d'étoile. J'ai pensé qu'il pleuvrait, et qu'il +n'y avait pas de bon Dieu pour empêcher de pleuvoir, et je suis rentré +dans la ville pour y trouver le renfoncement d'une porte. Là, dans la +place, j'allais me coucher sur une pierre. Une bonne femme m'a montré +votre maison et m'a dit: «Frappe là». J'ai frappé. Qu'est-ce que c'est +ici? Êtes-vous une auberge? J'ai de l'argent. Ma masse. Cent neuf francs +quinze sous que j'ai gagnés au bagne par mon travail en dix-neuf ans. Je +payerai. Qu'est-ce que cela me fait? J'ai de l'argent. Je suis très +fatigué, douze lieues à pied, j'ai bien faim. Voulez-vous que je reste? + +--Madame Magloire, dit l'évêque, vous mettrez un couvert de plus. + +L'homme fit trois pas et s'approcha de la lampe qui était sur la table. + +--Tenez, reprit-il, comme s'il n'avait pas bien compris, ce n'est pas +ça. Avez-vous entendu? Je suis un galérien. Un forçat. Je viens des +galères. + +Il tira de sa poche une grande feuille de papier jaune qu'il déplia. + +--Voilà mon passeport. Jaune, comme vous voyez. Cela sert à me faire +chasser de partout où je suis. Voulez-vous lire? Je sais lire, moi. J'ai +appris au bagne. Il y a une école pour ceux qui veulent. Tenez, voilà ce +qu'on a mis sur le passeport: «Jean Valjean, forçat libéré, natif +de...--cela vous est égal...--Est resté dix-neuf ans au bagne. Cinq ans +pour vol avec effraction. Quatorze ans pour avoir tenté de s'évader +quatre fois. Cet homme est très dangereux.»--Voilà! Tout le monde m'a +jeté dehors. Voulez-vous me recevoir, vous? Est-ce une auberge? +Voulez-vous me donner à manger et à coucher? Avez-vous une écurie? + +--Madame Magloire, dit l'évêque, vous mettrez des draps blancs au lit de +l'alcôve. + +Nous avons déjà expliqué de quelle nature était l'obéissance des deux +femmes. + +Madame Magloire sortit pour exécuter ces ordres. L'évêque se tourna vers +l'homme. + +--Monsieur, asseyez-vous et chauffez-vous. Nous allons souper dans un +instant, et l'on fera votre lit pendant que vous souperez. + +Ici l'homme comprit tout à fait. L'expression de son visage, jusqu'alors +sombre et dure, s'empreignit de stupéfaction, de doute, de joie, et +devint extraordinaire. Il se mit à balbutier comme un homme fou: + +--Vrai? quoi? vous me gardez? vous ne me chassez pas! un forçat! Vous +m'appelez monsieur! vous ne me tutoyez pas! Va-t-en, chien! qu'on me dit +toujours. Je croyais bien que vous me chasseriez. Aussi j'avais dit tout +de suite qui je suis. Oh! la brave femme qui m'a enseigné ici! Je vais +souper! un lit! Un lit avec des matelas et des draps! comme tout le +monde! il y a dix-neuf ans que je n'ai couché dans un lit! Vous voulez +bien que je ne m'en aille pas! Vous êtes de dignes gens! D'ailleurs j'ai +de l'argent. Je payerai bien. Pardon, monsieur l'aubergiste, comment +vous appelez-vous? Je payerai tout ce qu'on voudra. Vous êtes un brave +homme. Vous êtes aubergiste, n'est-ce pas? + +--Je suis, dit l'évêque, un prêtre qui demeure ici. + +--Un prêtre! reprit l'homme. Oh! un brave homme de prêtre! Alors vous ne +me demandez pas d'argent? Le curé, n'est-ce pas? le curé de cette grande +église? Tiens! c'est vrai, que je suis bête! je n'avais pas vu votre +calotte! + +Tout en parlant, il avait déposé son sac et son bâton dans un coin, puis +remis son passeport dans sa poche, et il s'était assis. Mademoiselle +Baptistine le considérait avec douceur. Il continua: + +--Vous êtes humain, monsieur le curé. Vous n'avez pas de mépris. C'est +bien bon un bon prêtre. Alors vous n'avez pas besoin que je paye? + +--Non, dit l'évêque, gardez votre argent. Combien avez-vous? ne +m'avez-vous pas dit cent neuf francs? + +--Quinze sous, ajouta l'homme. + +--Cent neuf francs quinze sous. Et combien de temps avez-vous mis à +gagner cela? + +--Dix-neuf ans. + +--Dix-neuf ans! + +L'évêque soupira profondément. + +L'homme poursuivit: + +--J'ai encore tout mon argent. Depuis quatre jours je n'ai dépensé que +vingt-cinq sous que j'ai gagnés en aidant à décharger des voitures à +Grasse. Puisque vous êtes abbé, je vais vous dire, nous avions un +aumônier au bagne. Et puis un jour j'ai vu un évêque. Monseigneur, qu'on +appelle. C'était l'évêque de la Majore, à Marseille. C'est le curé qui +est sur les curés. Vous savez, pardon, je dis mal cela, mais pour moi, +c'est si loin!--Vous comprenez, nous autres! Il a dit la messe au milieu +du bagne, sur un autel, il avait une chose pointue, en or, sur la tête. +Au grand jour de midi, cela brillait. Nous étions en rang. Des trois +côtés. Avec les canons, mèche allumée, en face de nous. Nous ne voyions +pas bien. Il a parlé, mais il était trop au fond, nous n'entendions pas. +Voilà ce que c'est qu'un évêque. + +Pendant qu'il parlait, l'évêque était allé pousser la porte qui était +restée toute grande ouverte. + +Madame Magloire rentra. Elle apportait un couvert qu'elle mit sur la +table. + +--Madame Magloire, dit l'évêque, mettez ce couvert le plus près possible +du feu. + +Et se tournant vers son hôte: + +--Le vent de nuit est dur dans les Alpes. Vous devez avoir froid, +monsieur? + +Chaque fois qu'il disait ce mot monsieur, avec sa voix doucement grave +et de si bonne compagnie, le visage de l'homme s'illuminait. Monsieur à +un forçat, c'est un verre d'eau à un naufragé de la Méduse. L'ignominie +a soif de considération. + +--Voici, reprit l'évêque, une lampe qui éclaire bien mal. + +Madame Magloire comprit, et elle alla chercher sur la cheminée de la +chambre à coucher de monseigneur les deux chandeliers d'argent qu'elle +posa sur la table tout allumés. + +--Monsieur le curé, dit l'homme, vous êtes bon. Vous ne me méprisez pas. +Vous me recevez chez vous. Vous allumez vos cierges pour moi. Je ne vous +ai pourtant pas caché d'où je viens et que je suis un homme malheureux. + +L'évêque, assis près de lui, lui toucha doucement la main. + +--Vous pouviez ne pas me dire qui vous étiez. + +Ce n'est pas ici ma maison, c'est la maison de Jésus-Christ. Cette porte +ne demande pas à celui qui entre s'il a un nom, mais s'il a une douleur. +Vous souffrez; vous avez faim et soif; soyez le bienvenu. Et ne me +remerciez pas, ne me dites pas que je vous reçois chez moi. Personne +n'est ici chez soi, excepté celui qui a besoin d'un asile. Je vous le +dis à vous qui passez, vous êtes ici chez vous plus que moi-même. Tout +ce qui est ici est à vous. Qu'ai-je besoin de savoir votre nom? +D'ailleurs, avant que vous me le disiez, vous en avez un que je savais. + +L'homme ouvrit des yeux étonnés. + +--Vrai? vous saviez comment je m'appelle? + +--Oui, répondit l'évêque, vous vous appelez mon frère. + +--Tenez, monsieur le curé! s'écria l'homme, j'avais bien faim en entrant +ici; mais vous êtes si bon qu'à présent je ne sais plus ce que j'ai; +cela m'a passé. + +L'évêque le regarda et lui dit: + +--Vous avez bien souffert? + +--Oh! la casaque rouge, le boulet au pied, une planche pour dormir, le +chaud, le froid, le travail, la chiourme, les coups de bâton! La double +chaîne pour rien. Le cachot pour un mot. Même malade au lit, la chaîne. +Les chiens, les chiens sont plus heureux! Dix-neuf ans! J'en ai +quarante-six. À présent, le passeport jaune! Voilà. + +--Oui, reprit l'évêque, vous sortez d'un lieu de tristesse. Écoutez. Il +y aura plus de joie au ciel pour le visage en larmes d'un pécheur +repentant que pour la robe blanche de cent justes. Si vous sortez de ce +lieu douloureux avec des pensées de haine et de colère contre les +hommes, vous êtes digne de pitié; si vous en sortez avec des pensées de +bienveillance, de douceur et de paix, vous valez mieux qu'aucun de nous. + +Cependant madame Magloire avait servi le souper. Une soupe faite avec de +l'eau, de l'huile, du pain et du sel, un peu de lard, un morceau de +viande de mouton, des figues, un fromage frais, et un gros pain de +seigle. Elle avait d'elle-même ajouté à l'ordinaire de M. l'évêque une +bouteille de vieux vin de Mauves. + +Le visage de l'évêque prit tout à coup cette expression de gaîté propre +aux natures hospitalières: + +--À table! dit-il vivement. + +Comme il en avait coutume lorsque quelque étranger soupait avec lui, il +fit asseoir l'homme à sa droite. Mademoiselle Baptistine, parfaitement +paisible et naturelle, prit place à sa gauche. + +L'évêque dit le bénédicité, puis servit lui-même la soupe, selon son +habitude. L'homme se mit à manger avidement. + +Tout à coup l'évêque dit: + +--Mais il me semble qu'il manque quelque chose sur cette table. + +Madame Magloire en effet n'avait mis que les trois couverts absolument +nécessaires. Or c'était l'usage de la maison, quand l'évêque avait +quelqu'un à souper, de disposer sur la nappe les six couverts d'argent, +étalage innocent. Ce gracieux semblant de luxe était une sorte +d'enfantillage plein de charme dans cette maison douce et sévère qui +élevait la pauvreté jusqu'à la dignité. + +Madame Magloire comprit l'observation, sortit sans dire un mot, et un +moment après les trois couverts réclamés par l'évêque brillaient sur la +nappe, symétriquement arrangés devant chacun des trois convives. + + + + +Chapitre IV + +Détails sur les fromageries de Pontarlier + + +Maintenant, pour donner une idée de ce qui se passa à cette table, nous +ne saurions mieux faire que de transcrire ici un passage d'une lettre de +mademoiselle Baptistine à madame de Boischevron, où la conversation du +forçat et de l'évêque est racontée avec une minutie naïve: + + * * * * * + +«...Cet homme ne faisait aucune attention à personne. Il mangeait avec +une voracité d'affamé. Cependant, après la soupe, il a dit: + +«--Monsieur le curé du bon Dieu, tout ceci est encore bien trop bon pour +moi, mais je dois dire que les rouliers qui n'ont pas voulu me laisser +manger avec eux font meilleure chère que vous. + +«Entre nous, l'observation m'a un peu choquée. Mon frère a répondu: + +«--Ils ont plus de fatigue que moi. + +«--Non, a repris cet homme, ils ont plus d'argent. Vous êtes pauvre. Je +vois bien. Vous n'êtes peut-être pas même curé. Êtes-vous curé +seulement? Ah! par exemple, si le bon Dieu était juste, vous devriez +bien être curé. + +«--Le bon Dieu est plus que juste, a dit mon frère. + +«Un moment après il a ajouté: + +«--Monsieur Jean Valjean, c'est à Pontarlier que vous allez? + +«--Avec itinéraire obligé. + +«Je crois bien que c'est comme cela que l'homme a dit. Puis il a +continué: + +«--Il faut que je sois en route demain à la pointe du jour. Il fait dur +voyager. Si les nuits sont froides, les journées sont chaudes. + +«--Vous allez là, a repris mon frère, dans un bon pays. À la révolution, +ma famille a été ruinée, je me suis réfugié en Franche-Comté d'abord, et +j'y ai vécu quelque temps du travail de mes bras. J'avais de la bonne +volonté. J'ai trouvé à m'y occuper. On n'a qu'à choisir. Il y a des +papeteries, des tanneries, des distilleries, des huileries, des +fabriques d'horlogerie en grand, des fabriques d'acier, des fabriques de +cuivre, au moins vingt usines de fer, dont quatre à Lods, à Châtillon, à +Audincourt et à Beure qui sont très considérables.... + +«Je crois ne pas me tromper et que ce sont bien là les noms que mon +frère a cités, puis il s'est interrompu et m'a adressé la parole: + +«--Chère soeur, n'avons-nous pas des parents dans ce pays-là? + +«J'ai répondu: + +«--Nous en avions, entre autres M. de Lucenet qui était capitaine des +portes à Pontarlier dans l'ancien régime. + +«--Oui, a repris mon frère, mais en 93 on n'avait plus de parents, on +n'avait que ses bras. J'ai travaillé. Ils ont dans le pays de +Pontarlier, où vous allez, monsieur Valjean, une industrie toute +patriarcale et toute charmante, ma soeur. Ce sont leurs fromageries +qu'ils appellent fruitières. + +«Alors mon frère, tout en faisant manger cet homme, lui a expliqué très +en détail ce que c'étaient que les fruitières de Pontarlier;--qu'on en +distinguait deux sortes:--les _grosses granges_, qui sont aux riches, et +où il y a quarante ou cinquante vaches, lesquelles produisent sept à +huit milliers de fromages par été; les _fruitières d'association_, qui +sont aux pauvres; ce sont les paysans de la moyenne montagne qui mettent +leurs vaches en commun et partagent les produits.--Ils prennent à leurs +gages un fromager qu'ils appellent le grurin;--le grurin reçoit le lait +des associés trois fois par jour et marque les quantités sur une taille +double;--c'est vers la fin d'avril que le travail des fromageries +commence; c'est vers la mi-juin que les fromagers conduisent leurs +vaches dans la montagne. + +«L'homme se ranimait tout en mangeant. Mon frère lui faisait boire de ce +bon vin de Mauves dont il ne boit pas lui-même parce qu'il dit que c'est +du vin cher. Mon frère lui disait tous ces détails avec cette gaîté +aisée que vous lui connaissez, entremêlant ses paroles de façons +gracieuses pour moi. Il est beaucoup revenu sur ce bon état de grurin, +comme s'il eût souhaité que cet homme comprît, sans le lui conseiller +directement et durement, que ce serait un asile pour lui. Une chose m'a +frappée. Cet homme était ce que je vous ai dit. Eh bien! mon frère, +pendant tout le souper, ni de toute la soirée, à l'exception de quelques +paroles sur Jésus quand il est entré, n'a pas dit un mot qui pût +rappeler à cet homme qui il était ni apprendre à cet homme qui était mon +frère. C'était bien une occasion en apparence de faire un peu de sermon +et d'appuyer l'évêque sur le galérien pour laisser la marque du passage. +Il eût paru peut-être à un autre que c'était le cas, ayant ce malheureux +sous la main, de lui nourrir l'âme en même temps que le corps et de lui +faire quelque reproche assaisonné de morale et de conseil, ou bien un +peu de commisération avec exhortation de se mieux conduire à l'avenir. +Mon frère ne lui a même pas demandé de quel pays il était, ni son +histoire. Car dans son histoire il y a sa faute, et mon frère semblait +éviter tout ce qui pouvait l'en faire souvenir. C'est au point qu'à un +certain moment, comme mon frère parlait des montagnards de Pontarlier, +qui ont _un doux travail près du ciel et qui_, ajoutait-il, _sont +heureux parce qu'ils sont innocents_, il s'est arrêté court, craignant +qu'il n'y eût dans ce mot qui lui échappait quelque chose qui pût +froisser l'homme. À force d'y réfléchir, je crois avoir compris ce qui +se passait dans le coeur de mon frère. Il pensait sans doute que cet +homme, qui s'appelle Jean Valjean, n'avait que trop sa misère présente à +l'esprit, que le mieux était de l'en distraire, et de lui faire croire, +ne fût-ce qu'un moment, qu'il était une personne comme une autre, en +étant pour lui tout ordinaire. N'est-ce pas là en effet bien entendre la +charité? N'y a-t-il pas, bonne madame, quelque chose de vraiment +évangélique dans cette délicatesse qui s'abstient de sermon, de morale +et d'allusion, et la meilleure pitié, quand un homme a un point +douloureux, n'est-ce pas de n'y point toucher du tout? Il m'a semblé que +ce pouvait être là la pensée intérieure de mon frère. Dans tous les cas, +ce que je puis dire, c'est que, s'il a eu toutes ces idées, il n'en a +rien marqué, même pour moi; il a été d'un bout à l'autre le même homme +que tous les soirs, et il a soupé avec ce Jean Valjean du même air et de +la même façon qu'il aurait soupé avec M. Gédéon Le Prévost ou avec M. le +curé de la paroisse. + +«Vers la fin, comme nous étions aux figues, on a cogné à la porte. +C'était la mère Gerbaud avec son petit dans ses bras. Mon frère a baisé +l'enfant au front, et m'a emprunté quinze sous que j'avais sur moi pour +les donner à la mère Gerbaud. L'homme pendant ce temps-là ne faisait pas +grande attention. Il ne parlait plus et paraissait très fatigué. La +pauvre vieille Gerbaud partie, mon frère a dit les grâces, puis il s'est +tourné vers cet homme, et il lui a dit: Vous devez avoir bien besoin de +votre lit. Madame Magloire a enlevé le couvert bien vite. J'ai compris +qu'il fallait nous retirer pour laisser dormir ce voyageur, et nous +sommes montées toutes les deux. J'ai cependant envoyé madame Magloire un +instant après porter sur le lit de cet homme une peau de chevreuil de la +Forêt-Noire qui est dans ma chambre. Les nuits sont glaciales, et cela +tient chaud. C'est dommage que cette peau soit vieille; tout le poil +s'en va. Mon frère l'a achetée du temps qu'il était en Allemagne, à +Tottlingen, près des sources du Danube, ainsi que le petit couteau à +manche d'ivoire dont je me sers à table. + +«Madame Magloire est remontée presque tout de suite, nous nous sommes +mises à prier Dieu dans le salon où l'on étend le linge, et puis nous +sommes rentrées chacune dans notre chambre sans nous rien dire.» + + + + +Chapitre V + +Tranquillité + + +Après avoir donné le bonsoir à sa soeur, monseigneur Bienvenu prit sur +la table un des deux flambeaux d'argent, remit l'autre à son hôte, et +lui dit: + +--Monsieur, je vais vous conduire à votre chambre. + +L'homme le suivit. + +Comme on a pu le remarquer dans ce qui a été dit plus haut, le logis +était distribué de telle sorte que, pour passer dans l'oratoire où était +l'alcôve ou pour en sortir, il fallait traverser la chambre à coucher de +l'évêque. + +Au moment où ils traversaient cette chambre, madame Magloire serrait +l'argenterie dans le placard qui était au chevet du lit. C'était le +dernier soin qu'elle prenait chaque soir avant de s'aller coucher. + +L'évêque installa son hôte dans l'alcôve. Un lit blanc et frais y était +dressé. L'homme posa le flambeau sur une petite table. + +--Allons, dit l'évêque, faites une bonne nuit. Demain matin, avant de +partir, vous boirez une tasse de lait de nos vaches tout chaud. + +--Merci, monsieur l'abbé, dit l'homme. + +À peine eut-il prononcé ces paroles pleines de paix que, tout à coup et +sans transition, il eut un mouvement étrange et qui eût glacé +d'épouvante les deux saintes filles si elles en eussent été témoins. +Aujourd'hui même il nous est difficile de nous rendre compte de ce qui +le poussait en ce moment. Voulait-il donner un avertissement ou jeter +une menace? Obéissait-il simplement à une sorte d'impulsion instinctive +et obscure pour lui-même? Il se tourna brusquement vers le vieillard, +croisa les bras, et, fixant sur son hôte un regard sauvage, il s'écria +d'une voix rauque: + +--Ah çà! décidément! vous me logez chez vous près de vous comme cela! + +Il s'interrompit et ajouta avec un rire où il y avait quelque chose de +monstrueux: + +--Avez-vous bien fait toutes vos réflexions? Qui est-ce qui vous dit que +je n'ai pas assassiné? + +L'évêque leva les yeux vers le plafond et répondit: + +--Cela regarde le bon Dieu. + +Puis, gravement et remuant les lèvres comme quelqu'un qui prie ou qui se +parle à lui-même, il dressa les deux doigts de sa main droite et bénit +l'homme qui ne se courba pas, et, sans tourner la tête et sans regarder +derrière lui, il rentra dans sa chambre. + +Quand l'alcôve était habitée, un grand rideau de serge tiré de part en +part dans l'oratoire cachait l'autel. L'évêque s'agenouilla en passant +devant ce rideau et fit une courte prière. + +Un moment après, il était dans son jardin, marchant, rêvant, +contemplant, l'âme et la pensée tout entières à ces grandes choses +mystérieuses que Dieu montre la nuit aux yeux qui restent ouverts. + +Quant à l'homme, il était vraiment si fatigué qu'il n'avait même pas +profité de ces bons draps blancs. Il avait soufflé sa bougie avec sa +narine à la manière des forçats et s'était laissé tomber tout habillé +sur le lit, où il s'était tout de suite profondément endormi. + +Minuit sonnait comme l'évêque rentrait de son jardin dans son +appartement. + +Quelques minutes après, tout dormait dans la petite maison. + + + + +Chapitre VI + +Jean Valjean + + +Vers le milieu de la nuit, Jean Valjean se réveilla. + +Jean Valjean était d'une pauvre famille de paysans de la Brie. Dans son +enfance, il n'avait pas appris à lire. Quand il eut l'âge d'homme, il +était émondeur à Faverolles. Sa mère s'appelait Jeanne Mathieu; son père +s'appelait Jean Valjean, ou Vlajean, sobriquet probablement, et +contraction de _Voilà Jean_. + +Jean Valjean était d'un caractère pensif sans être triste, ce qui est le +propre des natures affectueuses. Somme toute, pourtant, c'était quelque +chose d'assez endormi et d'assez insignifiant, en apparence du moins, +que Jean Valjean. Il avait perdu en très bas âge son père et sa mère. Sa +mère était morte d'une fièvre de lait mal soignée. Son père, émondeur +comme lui, s'était tué en tombant d'un arbre. Il n'était resté à Jean +Valjean qu'une soeur plus âgée que lui, veuve, avec sept enfants, filles +et garçons. Cette soeur avait élevé Jean Valjean, et tant qu'elle eut +son mari elle logea et nourrit son jeune frère. Le mari mourut. L'aîné +des sept enfants avait huit ans, le dernier un an. Jean Valjean venait +d'atteindre, lui, sa vingt-cinquième année. Il remplaça le père, et +soutint à son tour sa soeur qui l'avait élevé. Cela se fit simplement, +comme un devoir, même avec quelque chose de bourru de la part de Jean +Valjean. Sa jeunesse se dépensait ainsi dans un travail rude et mal +payé. On ne lui avait jamais connu de «bonne amie» dans le pays. Il +n'avait pas eu le temps d'être amoureux. + +Le soir il rentrait fatigué et mangeait sa soupe sans dire un mot. Sa +soeur, mère Jeanne, pendant qu'il mangeait, lui prenait souvent dans son +écuelle le meilleur de son repas, le morceau de viande, la tranche de +lard, le coeur de chou, pour le donner à quelqu'un de ses enfants; lui, +mangeant toujours, penché sur la table, presque la tête dans sa soupe, +ses longs cheveux tombant autour de son écuelle et cachant ses yeux, +avait l'air de ne rien voir et laissait faire. Il y avait à Faverolles, +pas loin de la chaumière Valjean, de l'autre côté de la ruelle, une +fermière appelée Marie-Claude; les enfants Valjean, habituellement +affamés, allaient quelquefois emprunter au nom de leur mère une pinte de +lait à Marie-Claude, qu'ils buvaient derrière une haie ou dans quelque +coin d'allée, s'arrachant le pot, et si hâtivement que les petites +filles s'en répandaient sur leur tablier et dans leur goulotte. La mère, +si elle eût su cette maraude, eût sévèrement corrigé les délinquants. +Jean Valjean, brusque et bougon, payait en arrière de la mère la pinte +de lait à Marie-Claude, et les enfants n'étaient pas punis. + +Il gagnait dans la saison de l'émondage vingt-quatre sous par jour, puis +il se louait comme moissonneur, comme manoeuvre, comme garçon de ferme +bouvier, comme homme de peine. Il faisait ce qu'il pouvait. Sa soeur +travaillait de son côté, mais que faire avec sept petits enfants? +C'était un triste groupe que la misère enveloppa et étreignit peu à peu. +Il arriva qu'un hiver fut rude. Jean n'eut pas d'ouvrage. La famille +n'eut pas de pain. Pas de pain. À la lettre. Sept enfants! Un dimanche +soir, Maubert Isabeau, boulanger sur la place de l'Église, à Faverolles, +se disposait à se coucher, lorsqu'il entendit un coup violent dans la +devanture grillée et vitrée de sa boutique. Il arriva à temps pour voir +un bras passé à travers un trou fait d'un coup de poing dans la grille +et dans la vitre. Le bras saisit un pain et l'emporta. Isabeau sortit en +hâte; le voleur s'enfuyait à toutes jambes; Isabeau courut après lui et +l'arrêta. Le voleur avait jeté le pain, mais il avait encore le bras +ensanglanté. C'était Jean Valjean. + +Ceci se passait en 1795. Jean Valjean fut traduit devant les tribunaux +du temps «pour vol avec effraction la nuit dans une maison habitée». Il +avait un fusil dont il se servait mieux que tireur au monde, il était +quelque peu braconnier; ce qui lui nuisit. Il y a contre les braconniers +un préjugé légitime. Le braconnier, de même que le contrebandier, côtoie +de fort près le brigand. Pourtant, disons-le en passant, il y a encore +un abîme entre ces races d'hommes et le hideux assassin des villes. Le +braconnier vit dans la forêt; le contrebandier vit dans la montagne ou +sur la mer. Les villes font des hommes féroces parce qu'elles font des +hommes corrompus. La montagne, la mer, la forêt, font des hommes +sauvages. Elles développent le côté farouche, mais souvent sans détruire +le côté humain. + +Jean Valjean fut déclaré coupable. Les termes du code étaient formels. +Il y a dans notre civilisation des heures redoutables; ce sont les +moments où la pénalité prononce un naufrage. Quelle minute funèbre que +celle où la société s'éloigne et consomme l'irréparable abandon d'un +être pensant! Jean Valjean fut condamné à cinq ans de galères. + +Le 22 avril 1796, on cria dans Paris la victoire de Montenotte remportée +par le général en chef de l'année d'Italie, que le message du Directoire +aux Cinq-Cents, du 2 floréal an IV, appelle Buona-Parte; ce même jour +une grande chaîne fut ferrée à Bicêtre. Jean Valjean fit partie de cette +chaîne. Un ancien guichetier de la prison, qui a près de +quatre-vingt-dix ans aujourd'hui, se souvient encore parfaitement de ce +malheureux qui fut ferré à l'extrémité du quatrième cordon dans l'angle +nord de la cour. Il était assis à terre comme tous les autres. Il +paraissait ne rien comprendre à sa position, sinon qu'elle était +horrible. Il est probable qu'il y démêlait aussi, à travers les vagues +idées d'un pauvre homme ignorant de tout, quelque chose d'excessif. +Pendant qu'on rivait à grands coups de marteau derrière sa tête le +boulon de son carcan, il pleurait, les larmes l'étouffaient, elles +l'empêchaient de parler, il parvenait seulement à dire de temps en +temps: _J'étais émondeur à Faverolles_. Puis, tout en sanglotant, il +élevait sa main droite et l'abaissait graduellement sept fois comme s'il +touchait successivement sept têtes inégales, et par ce geste on devinait +que la chose quelconque qu'il avait faite, il l'avait faite pour vêtir +et nourrir sept petits enfants. + +Il partit pour Toulon. Il y arriva après un voyage de vingt-sept jours, +sur une charrette, la chaîne au cou. À Toulon, il fut revêtu de la +casaque rouge. Tout s'effaça de ce qui avait été sa vie, jusqu'à son +nom; il ne fut même plus Jean Valjean; il fut le numéro 24601. Que +devint la soeur? que devinrent les sept enfants? Qui est-ce qui s'occupe +de cela? Que devient la poignée de feuilles du jeune arbre scié par le +pied? + +C'est toujours la même histoire. Ces pauvres êtres vivants, ces +créatures de Dieu, sans appui désormais, sans guide, sans asile, s'en +allèrent au hasard, qui sait même? chacun de leur côté peut-être, et +s'enfoncèrent peu à peu dans cette froide brume où s'engloutissent les +destinées solitaires, moines ténèbres où disparaissent successivement +tant de têtes infortunées dans la sombre marche du genre humain. Ils +quittèrent le pays. Le clocher de ce qui avait été leur village les +oublia; la borne de ce qui avait été leur champ les oublia; après +quelques années de séjour au bagne, Jean Valjean lui-même les oublia. +Dans ce coeur où il y avait eu une plaie, il y eut une cicatrice. Voilà +tout. À peine, pendant tout le temps qu'il passa à Toulon, entendit-il +parler une seule fois de sa soeur. C'était, je crois, vers la fin de la +quatrième année de sa captivité. Je ne sais plus par quelle voie ce +renseignement lui parvint. Quelqu'un, qui les avait connus au pays, +avait vu sa soeur. Elle était à Paris. Elle habitait une pauvre rue près +de Saint-Sulpice, la rue du Geindre. Elle n'avait plus avec elle qu'un +enfant, un petit garçon, le dernier. Où étaient les six autres? Elle ne +le savait peut-être pas elle-même. Tous les matins elle allait à une +imprimerie rue du Sabot, n° 3, où elle était plieuse et brocheuse. Il +fallait être là à six heures du matin, bien avant le jour l'hiver. Dans +la maison de l'imprimerie il y avait une école, elle menait à cette +école son petit garçon qui avait sept ans. Seulement, comme elle entrait +à l'imprimerie à six heures et que l'école n'ouvrait qu'à sept, il +fallait que l'enfant attendît, dans la cour, que l'école ouvrit, une +heure; l'hiver, une heure de nuit, en plein air. On ne voulait pas que +l'enfant entrât dans l'imprimerie, parce qu'il gênait, disait-on. Les +ouvriers voyaient le matin en passant ce pauvre petit être assis sur le +pavé, tombant de sommeil, et souvent endormi dans l'ombre, accroupi et +plié sur son panier. Quand il pleuvait, une vieille femme, la portière, +en avait pitié; elle le recueillait dans son bouge où il n'y avait qu'un +grabat, un rouet et deux chaises de bois, et le petit dormait là dans un +coin, se serrant contre le chat pour avoir moins froid. À sept heures, +l'école ouvrait et il y entrait. Voilà ce qu'on dit à Jean Valjean. On +l'en entretint un jour, ce fut un moment, un éclair, comme une fenêtre +brusquement ouverte sur la destinée de ces êtres qu'il avait aimés, puis +tout se referma; il n'en entendit plus parler, et ce fut pour jamais. +Plus rien n'arriva d'eux à lui; jamais il ne les revit, jamais il ne les +rencontra, et, dans la suite de cette douloureuse histoire, on ne les +retrouvera plus. + +Vers la fin de cette quatrième année, le tour d'évasion de Jean Valjean +arriva. Ses camarades l'aidèrent comme cela se fait dans ce triste lieu. +Il s'évada. Il erra deux jours en liberté dans les champs; si c'est être +libre que d'être traqué; de tourner la tête à chaque instant; de +tressaillir au moindre bruit; d'avoir peur de tout, du toit qui fume, de +l'homme qui passe, du chien qui aboie, du cheval qui galope, de l'heure +qui sonne, du jour parce qu'on voit, de la nuit parce qu'on ne voit pas, +de la route, du sentier, du buisson, du sommeil. Le soir du second jour, +il fut repris. Il n'avait ni mangé ni dormi depuis trente-six heures. Le +tribunal maritime le condamna pour ce délit à une prolongation de trois +ans, ce qui lui fit huit ans. La sixième année, ce fut encore son tour +de s'évader; il en usa, mais il ne put consommer sa fuite. Il avait +manqué à l'appel. On tira le coup de canon, et à la nuit les gens de +ronde le trouvèrent caché sous la quille d'un vaisseau en construction; +il résista aux gardes-chiourme qui le saisirent. Évasion et rébellion. +Ce fait prévu par le code spécial fut puni d'une aggravation de cinq +ans, dont deux ans de double chaîne. Treize ans. La dixième année, son +tour revint, il en profita encore. Il ne réussit pas mieux. Trois ans +pour cette nouvelle tentative. Seize ans. Enfin, ce fut, je crois, +pendant la treizième année qu'il essaya une dernière fois et ne réussit +qu'à se faire reprendre après quatre heures d'absence. Trois ans pour +ces quatre heures. Dix-neuf ans. En octobre 1815 il fut libéré; il était +entré là en 1796 pour avoir cassé un carreau et pris un pain. + +Place pour une courte parenthèse. C'est la seconde fois que, dans ses +études sur la question pénale et sur la damnation par la loi, l'auteur +de ce livre rencontre le vol d'un pain, comme point de départ du +désastre d'une destinée. Claude Gueux avait volé un pain; Jean Valjean +avait volé un pain. Une statistique anglaise constate qu'à Londres +quatre vols sur cinq ont pour cause immédiate la faim. + +Jean Valjean était entré au bagne sanglotant et frémissant; il en sortit +impassible. Il y était entré désespéré; il en sortit sombre. + +Que s'était-il passé dans cette âme? + + + + +Chapitre VII + +Le dedans du désespoir + + +Essayons de le dire. + +Il faut bien que la société regarde ces choses puisque c'est elle qui +les fait. + +C'était, nous l'avons dit, un ignorant; mais ce n'était pas un imbécile. +La lumière naturelle était allumée en lui. Le malheur, qui a aussi sa +clarté, augmenta le peu de jour qu'il y avait dans cet esprit. Sous le +bâton, sous la chaîne, au cachot, à la fatigue, sous l'ardent soleil du +bagne, sur le lit de planches des forçats, il se replia en sa conscience +et réfléchit. + +Il se constitua tribunal. + +Il commença par se juger lui-même. + +Il reconnut qu'il n'était pas un innocent injustement puni. Il s'avoua +qu'il avait commis une action extrême et blâmable; qu'on ne lui eût +peut-être pas refusé ce pain s'il l'avait demandé; que dans tous les cas +il eût mieux valu l'attendre, soit de la pitié, soit du travail; que ce +n'est pas tout à fait une raison sans réplique de dire: peut-on attendre +quand on a faim? que d'abord il est très rare qu'on meure littéralement +de faim; ensuite que, malheureusement ou heureusement, l'homme est ainsi +fait qu'il peut souffrir longtemps et beaucoup, moralement et +physiquement, sans mourir; qu'il fallait donc de la patience; que cela +eût mieux valu même pour ces pauvres petits enfants; que c'était un acte +de folie, à lui, malheureux homme chétif, de prendre violemment au +collet la société tout entière et de se figurer qu'on sort de la misère +par le vol; que c'était, dans tous les cas, une mauvaise porte pour +sortir de la misère que celle par où l'on entre dans l'infamie; enfin +qu'il avait eu tort. + +Puis il se demanda: + +S'il était le seul qui avait eu tort dans sa fatale histoire? Si d'abord +ce n'était pas une chose grave qu'il eût, lui travailleur, manqué de +travail, lui laborieux, manqué de pain. Si, ensuite, la faute commise et +avouée, le châtiment n'avait pas été féroce et outré. S'il n'y avait pas +plus d'abus de la part de la loi dans la peine qu'il n'y avait eu d'abus +de la part du coupable dans la faute. S'il n'y avait pas excès de poids +dans un des plateaux de la balance, celui où est l'expiation. Si la +surcharge de la peine n'était point l'effacement du délit, et n'arrivait +pas à ce résultat: de retourner la situation, de remplacer la faute du +délinquant par la faute de la répression, de faire du coupable la +victime et du débiteur le créancier, et de mettre définitivement le +droit du côté de celui-là même qui l'avait violé. Si cette peine, +compliquée des aggravations successives pour les tentatives d'évasion, +ne finissait pas par être une sorte d'attentat du plus fort sur le plus +faible, un crime de la société sur l'individu, un crime qui recommençait +tous les jours, un crime qui durait dix-neuf ans. + +Il se demanda si la société humaine pouvait avoir le droit de faire +également subir à ses membres, dans un cas son imprévoyance +déraisonnable, et dans l'autre cas sa prévoyance impitoyable, et de +saisir à jamais un pauvre homme entre un défaut et un excès, défaut de +travail, excès de châtiment. S'il n'était pas exorbitant que la société +traitât ainsi précisément ses membres les plus mal dotés dans la +répartition de biens que fait le hasard, et par conséquent les plus +dignes de ménagements. + +Ces questions faites et résolues, il jugea la société et la condamna. + +Il la condamna sans haine. + +Il la fit responsable du sort qu'il subissait, et se dit qu'il +n'hésiterait peut-être pas à lui en demander compte un jour. Il se +déclara à lui-même qu'il n'y avait pas équilibre entre le dommage qu'il +avait causé et le dommage qu'on lui causait; il conclut enfin que son +châtiment n'était pas, à la vérité, une injustice, mais qu'à coup sûr +c'était une iniquité. + +La colère peut être folle et absurde; on peut être irrité à tort; on +n'est indigné que lorsqu'on a raison au fond par quelque côté. Jean +Valjean se sentait indigné. Et puis, la société humaine ne lui avait +fait que du mal. Jamais il n'avait vu d'elle que ce visage courroucé +qu'elle appelle sa justice et qu'elle montre à ceux qu'elle frappe. Les +hommes ne l'avaient touché que pour le meurtrir. Tout contact avec eux +lui avait été un coup. Jamais, depuis son enfance, depuis sa mère, +depuis sa soeur, jamais il n'avait rencontré une parole amie et un +regard bienveillant. De souffrance en souffrance il arriva peu à peu à +cette conviction que la vie était une guerre; et que dans cette guerre +il était le vaincu. Il n'avait d'autre arme que sa haine. Il résolut de +l'aiguiser au bagne et de l'emporter en s'en allant. + +Il y avait à Toulon une école pour la chiourme tenue par des frères +ignorantins où l'on enseignait le plus nécessaire à ceux de ces +malheureux qui avaient de la bonne volonté. Il fut du nombre des hommes +de bonne volonté. Il alla à l'école à quarante ans, et apprit à lire, à +écrire, à compter. Il sentit que fortifier son intelligence, c'était +fortifier sa haine. Dans certains cas, l'instruction et la lumière +peuvent servir de rallonge au mal. + +Cela est triste à dire, après avoir jugé la société qui avait fait son +malheur, il jugea la providence qui avait fait la société. + +Il la condamna aussi. + +Ainsi, pendant ces dix-neuf ans de torture et d'esclavage, cette âme +monta et tomba en même temps. Il y entra de la lumière d'un côté et des +ténèbres de l'autre. + +Jean Valjean n'était pas, on l'a vu, d'une nature mauvaise. Il était +encore bon lorsqu'il arriva au bagne. Il y condamna la société et sentit +qu'il devenait méchant, il y condamna la providence et sentit qu'il +devenait impie. + +Ici il est difficile de ne pas méditer un instant. + +La nature humaine se transforme-t-elle ainsi de fond en comble et tout à +fait? L'homme créé bon par Dieu peut-il être fait méchant par l'homme? +L'âme peut-elle être refaite tout d'une pièce par la destinée, et +devenir mauvaise, la destinée étant mauvaise? Le coeur peut-il devenir +difforme et contracter des laideurs et des infirmités incurables sous la +pression d'un malheur disproportionné, comme la colonne vertébrale sous +une voûte trop basse? N'y a-t-il pas dans toute âme humaine, n'y +avait-il pas dans l'âme de Jean Valjean en particulier, une première +étincelle, un élément divin, incorruptible dans ce monde, immortel dans +l'autre, que le bien peut développer, attiser, allumer, enflammer et +faire rayonner splendidement, et que le mal ne peut jamais entièrement +éteindre? + +Questions graves et obscures, à la dernière desquelles tout +physiologiste eût probablement répondu non, et sans hésiter, s'il eût vu +à Toulon, aux heures de repos qui étaient pour Jean Valjean des heures +de rêverie, assis, les bras croisés, sur la barre de quelque cabestan, +le bout de sa chaîne enfoncé dans sa poche pour l'empêcher de traîner, +ce galérien morne, sérieux, silencieux et pensif, paria des lois qui +regardait l'homme avec colère, damné de la civilisation qui regardait le +ciel avec sévérité. + +Certes, et nous ne voulons pas le dissimuler, le physiologiste +observateur eût vu là une misère irrémédiable, il eût plaint peut-être +ce malade du fait de la loi, mais il n'eût pas même essayé de +traitement; il eût détourné le regard des cavernes qu'il aurait +entrevues dans cette âme; et, comme Dante de la porte de l'enfer, il eût +effacé de cette existence le mot que le doigt de Dieu écrit pourtant sur +le front de tout homme: _Espérance_! + +Cet état de son âme que nous avons tenté d'analyser était-il aussi +parfaitement clair pour Jean Valjean que nous avons essayé de le rendre +pour ceux qui nous lisent? Jean Valjean voyait-il distinctement, après +leur formation, et avait-il vu distinctement, à mesure qu'ils se +formaient, tous les éléments dont se composait sa misère morale? Cet +homme rude et illettré s'était-il bien nettement rendu compte de la +succession d'idées par laquelle il était, degré à degré, monté et +descendu jusqu'aux lugubres aspects qui étaient depuis tant d'années +déjà l'horizon intérieur de son esprit? Avait-il bien conscience de tout +ce qui s'était passé en lui et de tout ce qui s'y remuait? C'est ce que +nous n'oserions dire; c'est même ce que nous ne croyons pas. Il y avait +trop d'ignorance dans Jean Valjean pour que, même après tant de malheur, +il n'y restât pas beaucoup de vague. Par moments il ne savait pas même +bien au juste ce qu'il éprouvait. Jean Valjean était dans les ténèbres; +il souffrait dans les ténèbres; il haïssait dans les ténèbres; on eût pu +dire qu'il haïssait devant lui. Il vivait habituellement dans cette +ombre, tâtonnant comme un aveugle et comme un rêveur. Seulement, par +intervalles, il lui venait tout à coup, de lui-même ou du dehors, une +secousse de colère, un surcroît de souffrance, un pâle et rapide éclair +qui illuminait toute son âme, et faisait brusquement apparaître partout +autour de lui, en avant et en arrière, aux lueurs d'une lumière +affreuse, les hideux précipices et les sombres perspectives de sa +destinée. + +L'éclair passé, la nuit retombait, et où était-il? il ne le savait plus. + +Le propre des peines de cette nature, dans lesquelles domine ce qui est +impitoyable, c'est-à-dire ce qui est abrutissant, c'est de transformer +peu à peu, par une sorte de transfiguration stupide, un homme en une +bête fauve. Quelquefois en une bête féroce. Les tentatives d'évasion de +Jean Valjean, successives et obstinées, suffiraient à prouver cet +étrange travail fait par la loi sur l'âme humaine. Jean Valjean eût +renouvelé ces tentatives, si parfaitement inutiles et folles, autant de +fois que l'occasion s'en fût présentée, sans songer un instant au +résultat, ni aux expériences déjà faites. Il s'échappait impétueusement +comme le loup qui trouve la cage ouverte. L'instinct lui disait: +sauve-toi! Le raisonnement lui eût dit: reste! Mais, devant une +tentation si violente, le raisonnement avait disparu; il n'y avait plus +que l'instinct. La bête seule agissait. Quand il était repris, les +nouvelles sévérités qu'on lui infligeait ne servaient qu'à l'effarer +davantage. + +Un détail que nous ne devons pas omettre, c'est qu'il était d'une force +physique dont n'approchait pas un des habitants du bagne. À la fatigue, +pour filer un câble, pour virer un cabestan, Jean Valjean valait quatre +hommes. Il soulevait et soutenait parfois d'énormes poids sur son dos, +et remplaçait dans l'occasion cet instrument qu'on appelle cric et qu'on +appelait jadis orgueil, d'où a pris nom, soit dit en passant, la rue +Montorgueil près des halles de Paris. Ses camarades l'avaient surnommé +Jean-le-Cric. Une fois, comme on réparait le balcon de l'hôtel de ville +de Toulon, une des admirables cariatides de Puget qui soutiennent ce +balcon se descella et faillit tomber. Jean Valjean, qui se trouvait là, +soutint de l'épaule la cariatide et donna le temps aux ouvriers +d'arriver. + +Sa souplesse dépassait encore sa vigueur. Certains forçats, rêveurs +perpétuels d'évasions, finissent par faire de la force et de l'adresse +combinées une véritable science. C'est la science des muscles. Toute une +statique mystérieuse est quotidiennement pratiquée par les prisonniers, +ces éternels envieux des mouches et des oiseaux. Gravir une verticale, +et trouver des points d'appui là où l'on voit à peine une saillie, était +un jeu pour Jean Valjean. Étant donné un angle de mur, avec la tension +de son dos et de ses jarrets, avec ses coudes et ses talons emboîtés +dans les aspérités de la pierre, il se hissait comme magiquement à un +troisième étage. Quelquefois il montait ainsi jusqu'au toit du bagne. + +Il parlait peu. Il ne riait pas. Il fallait quelque émotion extrême pour +lui arracher, une ou deux fois l'an, ce lugubre rire du forçat qui est +comme un écho du rire du démon. À le voir, il semblait occupé à regarder +continuellement quelque chose de terrible. + +Il était absorbé en effet. + +À travers les perceptions maladives d'une nature incomplète et d'une +intelligence accablée, il sentait confusément qu'une chose monstrueuse +était sur lui. Dans cette pénombre obscure et blafarde où il rampait, +chaque fois qu'il tournait le cou et qu'il essayait d'élever son regard, +il voyait, avec une terreur mêlée de rage, s'échafauder, s'étager et +monter à perte de vue au-dessus de lui, avec des escarpements horribles, +une sorte d'entassement effrayant de choses, de lois, de préjugés, +d'hommes et de faits, dont les contours lui échappaient, dont la masse +l'épouvantait, et qui n'était autre chose que cette prodigieuse pyramide +que nous appelons la civilisation. Il distinguait çà et là dans cet +ensemble fourmillant et difforme, tantôt près de lui, tantôt loin et sur +des plateaux inaccessibles, quelque groupe, quelque détail vivement +éclairé, ici l'argousin et son bâton, ici le gendarme et son sabre, +là-bas l'archevêque mitré, tout en haut, dans une sorte de soleil, +l'empereur couronné et éblouissant. Il lui semblait que ces splendeurs +lointaines, loin de dissiper sa nuit, la rendaient plus funèbre et plus +noire. Tout cela, lois, préjugés, faits, hommes, choses, allait et +venait au-dessus de lui, selon le mouvement compliqué et mystérieux que +Dieu imprime à la civilisation, marchant sur lui et l'écrasant avec je +ne sais quoi de paisible dans la cruauté et d'inexorable dans +l'indifférence. Âmes tombées au fond de l'infortune possible, malheureux +hommes perdus au plus bas de ces limbes où l'on ne regarde plus, les +réprouvés de la loi sentent peser de tout son poids sur leur tête cette +société humaine, si formidable pour qui est dehors, si effroyable pour +qui est dessous. + +Dans cette situation, Jean Valjean songeait, et quelle pouvait être la +nature de sa rêverie? + +Si le grain de mil sous la meule avait des pensées, il penserait sans +doute ce que pensait Jean Valjean. + +Toutes ces choses, réalités pleines de spectres, fantasmagories pleines +de réalités, avaient fini par lui créer une sorte d'état intérieur +presque inexprimable. + +Par moments, au milieu de son travail du bagne, il s'arrêtait. Il se +mettait à penser. Sa raison, à la fois plus mûre et plus troublée +qu'autrefois, se révoltait. Tout ce qui lui était arrivé lui paraissait +absurde; tout ce qui l'entourait lui paraissait impossible. Il se +disait: c'est un rêve. Il regardait l'argousin debout à quelques pas de +lui; l'argousin lui semblait un fantôme; tout à coup le fantôme lui +donnait un coup de bâton. + +La nature visible existait à peine pour lui. Il serait presque vrai de +dire qu'il n'y avait point pour Jean Valjean de soleil, ni de beaux +jours d'été, ni de ciel rayonnant, ni de fraîches aubes d'avril. Je ne +sais quel jour de soupirail éclairait habituellement son âme. + +Pour résumer, en terminant, ce qui peut être résumé et traduit en +résultats positifs dans tout ce que nous venons d'indiquer, nous nous +bornerons à constater qu'en dix-neuf ans, Jean Valjean, l'inoffensif +émondeur de Faverolles, le redoutable galérien de Toulon, était devenu +capable, grâce à la manière dont le bagne l'avait façonné, de deux +espèces de mauvaises actions: premièrement, d'une mauvaise action +rapide, irréfléchie, pleine d'étourdissement, toute d'instinct, sorte de +représaille pour le mal souffert; deuxièmement, d'une mauvaise action +grave, sérieuse, débattue en conscience et méditée avec les idées +fausses que peut donner un pareil malheur. Ses préméditations passaient +par les trois phases successives que les natures d'une certaine trempe +peuvent seules parcourir, raisonnement, volonté, obstination. Il avait +pour mobiles l'indignation habituelle, l'amertume de l'âme, le profond +sentiment des iniquités subies, la réaction, même contre les bons, les +innocents et les justes, s'il y en a. Le point de départ comme le point +d'arrivée de toutes ses pensées était la haine de la loi humaine; cette +haine qui, si elle n'est arrêtée dans son développement par quelque +incident providentiel, devient, dans un temps donné, la haine de la +société, puis la haine du genre humain, puis la haine de la création, et +se traduit par un vague et incessant et brutal désir de nuire, n'importe +à qui, à un être vivant quelconque. Comme on voit, ce n'était pas sans +raison que le passeport qualifiait Jean Valjean d'_homme très +dangereux_. + +D'année en année, cette âme s'était desséchée de plus en plus, +lentement, mais fatalement. À coeur sec, oeil sec. À sa sortie du bagne, +il y avait dix-neuf ans qu'il n'avait versé une larme. + + + + +Chapitre VIII + +L'onde et l'ombre + + +Un homme à la mer! + +Qu'importe! le navire ne s'arrête pas. Le vent souffle, ce sombre +navire-là a une route qu'il est forcé de continuer. Il passe. + +L'homme disparaît, puis reparaît, il plonge et remonte à la surface, il +appelle, il tend les bras, on ne l'entend pas; le navire, frissonnant +sous l'ouragan, est tout à sa manoeuvre, les matelots et les passagers +ne voient même plus l'homme submergé; sa misérable tête n'est qu'un +point dans l'énormité des vagues. Il jette des cris désespérés dans les +profondeurs. Quel spectre que cette voile qui s'en va! Il la regarde, il +la regarde frénétiquement. Elle s'éloigne, elle blêmit, elle décroît. Il +était là tout à l'heure, il était de l'équipage, il allait et venait sur +le pont avec les autres, il avait sa part de respiration et de soleil, +il était un vivant. Maintenant, que s'est-il donc passé? Il a glissé, il +est tombé, c'est fini. + +Il est dans l'eau monstrueuse. Il n'a plus sous les pieds que de la +fuite et de l'écroulement. Les flots déchirés et déchiquetés par le vent +l'environnent hideusement, les roulis de l'abîme l'emportent, tous les +haillons de l'eau s'agitent autour de sa tête, une populace de vagues +crache sur lui, de confuses ouvertures le dévorent à demi; chaque fois +qu'il enfonce, il entrevoit des précipices pleins de nuit; d'affreuses +végétations inconnues le saisissent, lui nouent les pieds, le tirent à +elles; il sent qu'il devient abîme, il fait partie de l'écume, les flots +se le jettent de l'un à l'autre, il boit l'amertume, l'océan lâche +s'acharne à le noyer, l'énormité joue avec son agonie. Il semble que +toute cette eau soit de la haine. + +Il lutte pourtant, il essaie de se défendre, il essaie de se soutenir, +il fait effort, il nage. Lui, cette pauvre force tout de suite épuisée, +il combat l'inépuisable. + +Où donc est le navire? Là-bas. À peine visible dans les pâles ténèbres +de l'horizon. + +Les rafales soufflent; toutes les écumes l'accablent. Il lève les yeux +et ne voit que les lividités des nuages. Il assiste, agonisant, à +l'immense démence de la mer. Il est supplicié par cette folie. Il entend +des bruits étrangers à l'homme qui semblent venir d'au delà de la terre +et d'on ne sait quel dehors effrayant. + +Il y a des oiseaux dans les nuées, de même qu'il y a des anges au-dessus +des détresses humaines, mais que peuvent-ils pour lui? Cela vole, chante +et plane, et lui, il râle. + +Il se sent enseveli à la fois par ces deux infinis, l'océan et le ciel; +l'un est une tombe, l'autre est un linceul. + +La nuit descend, voilà des heures qu'il nage, ses forces sont à bout; ce +navire, cette chose lointaine où il y avait des hommes, s'est effacé; il +est seul dans le formidable gouffre crépusculaire, il enfonce, il se +roidit, il se tord, il sent au-dessous de lui les vagues monstres de +l'invisible; il appelle. + +Il n'y a plus d'hommes. Où est Dieu? + +Il appelle. Quelqu'un! quelqu'un! Il appelle toujours. + +Rien à l'horizon. Rien au ciel. + +Il implore l'étendue, la vague, l'algue, l'écueil; cela est sourd. Il +supplie la tempête; la tempête imperturbable n'obéit qu'à l'infini. + +Autour de lui, l'obscurité, la brume, la solitude, le tumulte orageux et +inconscient, le plissement indéfini des eaux farouches. En lui l'horreur +et la fatigue. Sous lui la chute. Pas de point d'appui. Il songe aux +aventures ténébreuses du cadavre dans l'ombre illimitée. Le froid sans +fond le paralyse. Ses mains se crispent et se ferment et prennent du +néant. Vents, nuées, tourbillons, souffles, étoiles inutiles! Que faire? +Le désespéré s'abandonne, qui est las prend le parti de mourir, il se +laisse faire, il se laisse aller, il lâche prise, et le voilà qui roule +à jamais dans les profondeurs lugubres de l'engloutissement. + +Ô marche implacable des sociétés humaines! Pertes d'hommes et d'âmes +chemin faisant! Océan où tombe tout ce que laisse tomber la loi! +Disparition sinistre du secours! ô mort morale! + +La mer, c'est l'inexorable nuit sociale où la pénalité jette ses damnés. +La mer, c'est l'immense misère. + +L'âme, à vau-l'eau dans ce gouffre, peut devenir un cadavre. Qui la +ressuscitera? + + + + +Chapitre IX + +Nouveaux griefs + + +Quand vint l'heure de la sortie du bagne, quand Jean Valjean entendit à +son oreille ce mot étrange: _tu es libre_! le moment fut invraisemblable +et inouï, un rayon de vive lumière, un rayon de la vraie lumière des +vivants pénétra subitement en lui. Mais ce rayon ne tarda point à pâlir. +Jean Valjean avait été ébloui de l'idée de la liberté. Il avait cru à +une vie nouvelle. Il vit bien vite ce que c'était qu'une liberté à +laquelle on donne un passeport jaune. + +Et autour de cela bien des amertumes. Il avait calculé que sa masse, +pendant son séjour au bagne, aurait dû s'élever à cent soixante et onze +francs. Il est juste d'ajouter qu'il avait oublié de faire entrer dans +ses calculs le repos forcé des dimanches et fêtes qui, pour dix-neuf +ans, entraînait une diminution de vingt-quatre francs environ. Quoi +qu'il en fût, cette masse avait été réduite, par diverses retenues +locales, à la somme de cent neuf francs quinze sous, qui lui avait été +comptée à sa sortie. + +Il n'y avait rien compris, et se croyait lésé. Disons le mot, volé. + +Le lendemain de sa libération, à Grasse, il vit devant la porte d'une +distillerie de fleurs d'oranger des hommes qui déchargeaient des +ballots. Il offrit ses services. La besogne pressait, on les accepta. Il +se mit à l'ouvrage. Il était intelligent, robuste et adroit; il faisait +de son mieux; le maître paraissait content. Pendant qu'il travaillait, +un gendarme passa, le remarqua, et lui demanda ses papiers. Il fallut +montrer le passeport jaune. Cela fait, Jean Valjean reprit son travail. +Un peu auparavant, il avait questionné l'un des ouvriers sur ce qu'ils +gagnaient à cette besogne par jour; on lui avait répondu: _trente sous_. +Le soir venu, comme il était forcé de repartir le lendemain matin, il se +présenta devant le maître de la distillerie et le pria de le payer. Le +maître ne proféra pas une parole, et lui remit vingt-cinq sous. Il +réclama. On lui répondit: cela est assez bon pour toi. Il insista. Le +maître le regarda entre les deux yeux et lui dit: _Gare le bloc_. + +Là encore il se considéra comme volé. + +La société, l'état, en lui diminuant sa masse, l'avait volé en grand. +Maintenant, c'était le tour de l'individu qui le volait en petit. + +Libération n'est pas délivrance. On sort du bagne, mais non de la +condamnation. Voilà ce qui lui était arrivé à Grasse. On a vu de quelle +façon il avait été accueilli à Digne. + + + + +Chapitre X + +L'homme réveillé + + +Donc, comme deux heures du matin sonnaient à l'horloge de la cathédrale, +Jean Valjean se réveilla. + +Ce qui le réveilla, c'est que le lit était trop bon. Il y avait vingt +ans bientôt qu'il n'avait couché dans un lit, et quoiqu'il ne se fût pas +déshabillé, la sensation était trop nouvelle pour ne pas troubler son +sommeil. + +Il avait dormi plus de quatre heures. Sa fatigue était passée. Il était +accoutumé à ne pas donner beaucoup d'heures au repos. + +Il ouvrit les yeux et regarda un moment dans l'obscurité autour de lui, +puis il les referma pour se rendormir. + +Quand beaucoup de sensations diverses ont agité la journée, quand des +choses préoccupent l'esprit, on s'endort, mais on ne se rendort pas. Le +sommeil vient plus aisément qu'il ne revient. C'est ce qui arriva à Jean +Valjean. Il ne put se rendormir, et il se mit à penser. + +Il était dans un de ces moments où les idées qu'on a dans l'esprit sont +troubles. Il avait une sorte de va-et-vient obscur dans le cerveau. Ses +souvenirs anciens et ses souvenirs immédiats y flottaient pêle-mêle et +s'y croisaient confusément, perdant leurs formes, se grossissant +démesurément, puis disparaissant tout à coup comme dans une eau fangeuse +et agitée. Beaucoup de pensées lui venaient, mais il y en avait une qui +se représentait continuellement et qui chassait toutes les autres. Cette +pensée, nous allons la dire tout de suite:--Il avait remarqué les six +couverts d'argent et la grande cuiller que madame Magloire avait posés +sur la table. + +Ces six couverts d'argent l'obsédaient.--Ils étaient là.--À quelques +pas.--À l'instant où il avait traversé la chambre d'à côté pour venir +dans celle où il était, la vieille servante les mettait dans un petit +placard à la tête du lit.--Il avait bien remarqué ce placard.--À droite, +en entrant par la salle à manger.--Ils étaient massifs.--Et de vieille +argenterie.--Avec la grande cuiller, on en tirerait au moins deux cents +francs.--Le double de ce qu'il avait gagné en dix-neuf ans.--Il est +vrai qu'il eût gagné davantage si l'_administration_ ne l'avait pas +_volé_. + +Son esprit oscilla toute une grande heure dans des fluctuations +auxquelles se mêlait bien quelque lutte. Trois heures sonnèrent. Il +rouvrit les yeux, se dressa brusquement sur son séant, étendit le bras +et tâta son havresac qu'il avait jeté dans le coin de l'alcôve, puis il +laissa pendre ses jambes et poser ses pieds à terre, et se trouva, +presque sans savoir comment, assis sur son lit. + +Il resta un certain temps rêveur dans cette attitude qui eût eu quelque +chose de sinistre pour quelqu'un qui l'eût aperçu ainsi dans cette +ombre, seul éveillé dans la maison endormie. Tout à coup il se baissa, +ôta ses souliers et les posa doucement sur la natte près du lit, puis il +reprit sa posture de rêverie et redevint immobile. + +Au milieu de cette méditation hideuse, les idées que nous venons +d'indiquer remuaient sans relâche son cerveau, entraient, sortaient, +rentraient, faisaient sur lui une sorte de pesée; et puis il songeait +aussi, sans savoir pourquoi, et avec cette obstination machinale de la +rêverie, à un forçat nommé Brevet qu'il avait connu au bagne, et dont le +pantalon n'était retenu que par une seule bretelle de coton tricoté. Le +dessin en damier de cette bretelle lui revenait sans cesse à l'esprit. + +Il demeurait dans cette situation, et y fût peut-être resté indéfiniment +jusqu'au lever du jour, si l'horloge n'eût sonné un coup--le quart ou la +demie. Il sembla que ce coup lui eût dit: allons! + +Il se leva debout, hésita encore un moment, et écouta; tout se taisait +dans la maison; alors il marcha droit et à petits pas vers la fenêtre +qu'il entrevoyait. La nuit n'était pas très obscure; c'était une pleine +lune sur laquelle couraient de larges nuées chassées par le vent. Cela +faisait au dehors des alternatives d'ombre et de clarté, des éclipses, +puis des éclaircies, et au dedans une sorte de crépuscule. Ce +crépuscule, suffisant pour qu'on pût se guider, intermittent à cause des +nuages, ressemblait à l'espèce de lividité qui tombe d'un soupirail de +cave devant lequel vont et viennent des passants. Arrivé à la fenêtre, +Jean Valjean l'examina. Elle était sans barreaux, donnait sur le jardin +et n'était fermée, selon la mode du pays, que d'une petite clavette. Il +l'ouvrit, mais, comme un air froid et vif entra brusquement dans la +chambre, il la referma tout de suite. Il regarda le jardin de ce regard +attentif qui étudie plus encore qu'il ne regarde. Le jardin était enclos +d'un mur blanc assez bas, facile à escalader. Au fond, au-delà, il +distingua des têtes d'arbres également espacées, ce qui indiquait que ce +mur séparait le jardin d'une avenue ou d'une ruelle plantée. + +Ce coup d'oeil jeté, il fit le mouvement d'un homme déterminé, marcha à +son alcôve, prit son havresac, l'ouvrit, le fouilla, en tira quelque +chose qu'il posa sur le lit, mit ses souliers dans une des poches, +referma le tout, chargea le sac sur ses épaules, se couvrit de sa +casquette dont il baissa la visière sur ses yeux, chercha son bâton en +tâtonnant, et l'alla poser dans l'angle de la fenêtre, puis revint au +lit et saisit résolument l'objet qu'il y avait déposé. Cela ressemblait +à une barre de fer courte, aiguisée comme un épieu à l'une de ses +extrémités. + +Il eût été difficile de distinguer dans les ténèbres pour quel emploi +avait pu être façonné ce morceau de fer. C'était peut-être un levier? +C'était peut-être une massue? + +Au jour on eût pu reconnaître que ce n'était autre chose qu'un +chandelier de mineur. On employait alors quelquefois les forçats à +extraire de la roche des hautes collines qui environnent Toulon, et il +n'était pas rare qu'ils eussent à leur disposition des outils de mineur. +Les chandeliers des mineurs sont en fer massif, terminés à leur +extrémité inférieure par une pointe au moyen de laquelle on les enfonce +dans le rocher. + +Il prit ce chandelier dans sa main droite, et retenant son haleine, +assourdissant son pas, il se dirigea vers la porte de la chambre +voisine, celle de l'évêque, comme on sait. Arrivé à cette porte, il la +trouva entrebâillée. L'évêque ne l'avait point fermée. + + + + +Chapitre XI + +Ce qu'il fait + + +Jean Valjean écouta. Aucun bruit. + +Il poussa la porte. + +Il la poussa du bout du doigt, légèrement, avec cette douceur furtive et +inquiète d'un chat qui veut entrer. + +La porte céda à la pression et fit un mouvement imperceptible et +silencieux qui élargit un peu l'ouverture. + +Il attendit un moment, puis poussa la porte une seconde fois, plus +hardiment. Elle continua de céder en silence. L'ouverture était assez +grande maintenant pour qu'il pût passer. Mais il y avait près de la +porte une petite table qui faisait avec elle un angle gênant et qui +barrait l'entrée. + +Jean Valjean reconnut la difficulté. Il fallait à toute force que +l'ouverture fût encore élargie. + +Il prit son parti, et poussa une troisième fois la porte, plus +énergiquement que les deux premières. Cette fois il y eut un gond mal +huilé qui jeta tout à coup dans cette obscurité un cri rauque et +prolongé. + +Jean Valjean tressaillit. Le bruit de ce gond sonna dans son oreille +avec quelque chose d'éclatant et de formidable comme le clairon du +jugement dernier. Dans les grossissements fantastiques de la première +minute, il se figura presque que ce gond venait de s'animer et de +prendre tout à coup une vie terrible, et qu'il aboyait comme un chien +pour avertir tout le monde et réveiller les gens endormis. + +Il s'arrêta, frissonnant, éperdu, et retomba de la pointe du pied sur le +talon. Il entendait ses artères battre dans ses tempes comme deux +marteaux de forge, et il lui semblait que son souffle sortait de sa +poitrine avec le bruit du vent qui sort d'une caverne. Il lui paraissait +impossible que l'horrible clameur de ce gond irrité n'eût pas ébranlé +toute la maison comme une secousse de tremblement de terre; la porte, +poussée par lui, avait pris l'alarme et avait appelé; le vieillard +allait se lever, les deux vieilles femmes allaient crier, on viendrait à +l'aide; avant un quart d'heure, la ville serait en rumeur et la +gendarmerie sur pied. Un moment il se crut perdu. + +Il demeura où il était, pétrifié comme la statue de sel, n'osant faire +un mouvement. + +Quelques minutes s'écoulèrent. La porte s'était ouverte toute grande. Il +se hasarda à regarder dans la chambre. Rien n'y avait bougé. Il prêta +l'oreille. Rien ne remuait dans la maison. Le bruit du gond rouillé +n'avait éveillé personne. Ce premier danger était passé, mais il y avait +encore en lui un affreux tumulte. Il ne recula pas pourtant. Même quand +il s'était cru perdu, il n'avait pas reculé. Il ne songea plus qu'à +finir vite. Il fit un pas et entra dans la chambre. + +Cette chambre était dans un calme parfait. On y distinguait çà et là des +formes confuses et vagues qui, au jour, étaient des papiers épars sur +une table, des in-folio ouverts, des volumes empilés sur un tabouret, un +fauteuil chargé de vêtements, un prie-Dieu, et qui à cette heure +n'étaient plus que des coins ténébreux et des places blanchâtres. Jean +Valjean avança avec précaution en évitant de se heurter aux meubles. Il +entendait au fond de la chambre la respiration égale et tranquille de +l'évêque endormi. + +Il s'arrêta tout à coup. Il était près du lit. Il y était arrivé plus +tôt qu'il n'aurait cru. + +La nature mêle quelquefois ses effets et ses spectacles à nos actions +avec une espèce d'à-propos sombre et intelligent, comme si elle voulait +nous faire réfléchir. Depuis près d'une demi-heure un grand nuage +couvrait le ciel. Au moment où Jean Valjean s'arrêta en face du lit, ce +nuage se déchira, comme s'il l'eût fait exprès, et un rayon de lune, +traversant la longue fenêtre, vint éclairer subitement le visage pâle de +l'évêque. Il dormait paisiblement. Il était presque vêtu dans son lit, à +cause des nuits froides des Basses-Alpes, d'un vêtement de laine brune +qui lui couvrait les bras jusqu'aux poignets. Sa tête était renversée +sur l'oreiller dans l'attitude abandonnée du repos; il laissait pendre +hors du lit sa main ornée de l'anneau pastoral et d'où étaient tombées +tant de bonnes oeuvres et de saintes actions. Toute sa face s'illuminait +d'une vague expression de satisfaction, d'espérance et de béatitude. +C'était plus qu'un sourire et presque un rayonnement. Il y avait sur son +front l'inexprimable réverbération d'une lumière qu'on ne voyait pas. +L'âme des justes pendant le sommeil contemple un ciel mystérieux. + +Un reflet de ce ciel était sur l'évêque. + +C'était en même temps une transparence lumineuse, car ce ciel était au +dedans de lui. Ce ciel, c'était sa conscience. + +Au moment où le rayon de lune vint se superposer, pour ainsi dire, à +cette clarté intérieure, l'évêque endormi apparut comme dans une gloire. +Cela pourtant resta doux et voilé d'un demi-jour ineffable. Cette lune +dans le ciel, cette nature assoupie, ce jardin sans un frisson, cette +maison si calme, l'heure, le moment, le silence, ajoutaient je ne sais +quoi de solennel et d'indicible au vénérable repos de ce sage, et +enveloppaient d'une sorte d'auréole majestueuse et sereine ces cheveux +blancs et ces yeux fermés, cette figure où tout était espérance et où +tout était confiance, cette tête de vieillard et ce sommeil d'enfant. + +Il y avait presque de la divinité dans cet homme ainsi auguste à son +insu. Jean Valjean, lui, était dans l'ombre, son chandelier de fer à la +main, debout, immobile, effaré de ce vieillard lumineux. Jamais il +n'avait rien vu de pareil. Cette confiance l'épouvantait. Le monde moral +n'a pas de plus grand spectacle que celui-là: une conscience troublée et +inquiète, parvenue au bord d'une mauvaise action, et contemplant le +sommeil d'un juste. + +Ce sommeil, dans cet isolement, et avec un voisin tel que lui, avait +quelque chose de sublime qu'il sentait vaguement, mais impérieusement. + +Nul n'eût pu dire ce qui se passait en lui, pas même lui. Pour essayer +de s'en rendre compte, il faut rêver ce qu'il y a de plus violent en +présence de ce qu'il y a de plus doux. Sur son visage même on n'eût rien +pu distinguer avec certitude. C'était une sorte d'étonnement hagard. Il +regardait cela. Voilà tout. Mais quelle était sa pensée? Il eût été +impossible de le deviner. Ce qui était évident, c'est qu'il était ému et +bouleversé. Mais de quelle nature était cette émotion? + +Son oeil ne se détachait pas du vieillard. La seule chose qui se +dégageât clairement de son attitude et de sa physionomie, c'était une +étrange indécision. On eût dit qu'il hésitait entre les deux abîmes, +celui où l'on se perd et celui où l'on se sauve. Il semblait prêt à +briser ce crâne ou à baiser cette main. + +Au bout de quelques instants, son bras gauche se leva lentement vers son +front, et il ôta sa casquette, puis son bras retomba avec la même +lenteur, et Jean Valjean rentra dans sa contemplation, sa casquette dans +la main gauche, sa massue dans la main droite, ses cheveux hérissés sur +sa tête farouche. + +L'évêque continuait de dormir dans une paix profonde sous ce regard +effrayant. Un reflet de lune faisait confusément visible au-dessus de la +cheminée le crucifix qui semblait leur ouvrir les bras à tous les deux, +avec une bénédiction pour l'un et un pardon pour l'autre. + +Tout à coup Jean Valjean remit sa casquette sur son front, puis marcha +rapidement, le long du lit, sans regarder l'évêque, droit au placard +qu'il entrevoyait près du chevet; il leva le chandelier de fer comme +pour forcer la serrure; la clef y était; il l'ouvrit; la première chose +qui lui apparut fut le panier d'argenterie; il le prit, traversa la +chambre à grands pas sans précaution et sans s'occuper du bruit, gagna +la porte, rentra dans l'oratoire, ouvrit la fenêtre, saisit un bâton, +enjamba l'appui du rez-de-chaussée, mit l'argenterie dans son sac, jeta +le panier, franchit le jardin, sauta par-dessus le mur comme un tigre, +et s'enfuit. + + + + +Chapitre XII + +L'évêque travaille + + +Le lendemain, au soleil levant, monseigneur Bienvenu se promenait dans +son jardin. Madame Magloire accourut vers lui toute bouleversée. + +--Monseigneur, monseigneur, cria-t-elle, votre grandeur sait-elle où est +le panier d'argenterie? + +--Oui, dit l'évêque. + +--Jésus-Dieu soit béni! reprit-elle. Je ne savais ce qu'il était devenu. + +L'évêque venait de ramasser le panier dans une plate-bande. Il le +présenta à madame Magloire. + +--Le voilà. + +--Eh bien? dit-elle. Rien dedans! et l'argenterie? + +--Ah! repartit l'évêque. C'est donc l'argenterie qui vous occupe? Je ne +sais où elle est. + +--Grand bon Dieu! elle est volée! C'est l'homme d'hier soir qui l'a +volée! + +En un clin d'oeil, avec toute sa vivacité de vieille alerte, madame +Magloire courut à l'oratoire, entra dans l'alcôve et revint vers +l'évêque. L'évêque venait de se baisser et considérait en soupirant un +plant de cochléaria des Guillons que le panier avait brisé en tombant à +travers la plate-bande. Il se redressa au cri de madame Magloire. + +--Monseigneur, l'homme est parti! l'argenterie est volée! + +Tout en poussant cette exclamation, ses yeux tombaient sur un angle du +jardin où l'on voyait des traces d'escalade. Le chevron du mur avait été +arraché. + +--Tenez! c'est par là qu'il s'en est allé. Il a sauté dans la ruelle +Cochefilet! Ah! l'abomination! Il nous a volé notre argenterie! + +L'évêque resta un moment silencieux, puis leva son oeil sérieux, et dit +à madame Magloire avec douceur: + +--Et d'abord, cette argenterie était-elle à nous? + +Madame Magloire resta interdite. Il y eut encore un silence, puis +l'évêque continua: + +--Madame Magloire, je détenais à tort et depuis longtemps cette +argenterie. Elle était aux pauvres. Qu'était-ce que cet homme? Un pauvre +évidemment. + +--Hélas Jésus! repartit madame Magloire. Ce n'est pas pour moi ni pour +mademoiselle. Cela nous est bien égal. Mais c'est pour monseigneur. Dans +quoi monseigneur va-t-il manger maintenant? + +L'évêque la regarda d'un air étonné. + +--Ah çà mais! est-ce qu'il n'y a pas des couverts d'étain? + +Madame Magloire haussa les épaules. + +--L'étain a une odeur. + +--Alors, des couverts de fer. + +Madame Magloire fit une grimace significative. + +--Le fer a un goût. + +--Eh bien, dit l'évêque, des couverts de bois. + +Quelques instants après, il déjeunait à cette même table où Jean Valjean +s'était assis la veille. Tout en déjeunant, monseigneur Bienvenu faisait +gaîment remarquer à sa soeur qui ne disait rien et à madame Magloire qui +grommelait sourdement qu'il n'est nullement besoin d'une cuiller ni +d'une fourchette, même en bois, pour tremper un morceau de pain dans une +tasse de lait. + +--Aussi a-t-on idée! disait madame Magloire toute seule en allant et +venant, recevoir un homme comme cela! et le loger à côté de soi! et quel +bonheur encore qu'il n'ait fait que voler! Ah mon Dieu! cela fait frémir +quand on songe! + +Comme le frère et la soeur allaient se lever de table, on frappa à la +porte. + +--Entrez, dit l'évêque. + +La porte s'ouvrit. Un groupe étrange et violent apparut sur le seuil. +Trois hommes en tenaient un quatrième au collet. Les trois hommes +étaient des gendarmes; l'autre était Jean Valjean. + +Un brigadier de gendarmerie, qui semblait conduire le groupe, était près +de la porte. Il entra et s'avança vers l'évêque en faisant le salut +militaire. + +--Monseigneur... dit-il. + +À ce mot Jean Valjean, qui était morne et semblait abattu, releva la +tête d'un air stupéfait. + +--Monseigneur! murmura-t-il. Ce n'est donc pas le curé?... + +--Silence! dit un gendarme. C'est monseigneur l'évêque. + +Cependant monseigneur Bienvenu s'était approché aussi vivement que son +grand âge le lui permettait. + +--Ah! vous voilà! s'écria-t-il en regardant Jean Valjean. Je suis aise +de vous voir. Et bien mais! je vous avais donné les chandeliers aussi, +qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux +cents francs. Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec vos couverts? + +Jean Valjean ouvrit les yeux et regarda le vénérable évêque avec une +expression qu'aucune langue humaine ne pourrait rendre. + +--Monseigneur, dit le brigadier de gendarmerie, ce que cet homme disait +était donc vrai? Nous l'avons rencontré. Il allait comme quelqu'un qui +s'en va. Nous l'avons arrêté pour voir. Il avait cette argenterie.... + +--Et il vous a dit, interrompit l'évêque en souriant, qu'elle lui avait +été donnée par un vieux bonhomme de prêtre chez lequel il avait passé la +nuit? Je vois la chose. Et vous l'avez ramené ici? C'est une méprise. + +--Comme cela, reprit le brigadier, nous pouvons le laisser aller? + +--Sans doute, répondit l'évêque. + +Les gendarmes lâchèrent Jean Valjean qui recula. + +--Est-ce que c'est vrai qu'on me laisse? dit-il d'une voix presque +inarticulée et comme s'il parlait dans le sommeil. + +--Oui, on te laisse, tu n'entends donc pas? dit un gendarme. + +--Mon ami, reprit l'évêque, avant de vous en aller, voici vos +chandeliers. Prenez-les. + +Il alla à la cheminée, prit les deux flambeaux d'argent et les apporta à +Jean Valjean. Les deux femmes le regardaient faire sans un mot, sans un +geste, sans un regard qui pût déranger l'évêque. + +Jean Valjean tremblait de tous ses membres. Il prit les deux chandeliers +machinalement et d'un air égaré. + +--Maintenant, dit l'évêque, allez en paix. + +--À propos, quand vous reviendrez, mon ami, il est inutile de passer par +le jardin. Vous pourrez toujours entrer et sortir par la porte de la +rue. Elle n'est fermée qu'au loquet jour et nuit. + +Puis se tournant vers la gendarmerie: + +--Messieurs, vous pouvez vous retirer. + +Les gendarmes s'éloignèrent. + +Jean Valjean était comme un homme qui va s'évanouir. + +L'évêque s'approcha de lui, et lui dit à voix basse: + +--N'oubliez pas, n'oubliez jamais que vous m'avez promis d'employer cet +argent à devenir honnête homme. + +Jean Valjean, qui n'avait aucun souvenir d'avoir rien promis, resta +interdit. L'évêque avait appuyé sur ces paroles en les prononçant. Il +reprit avec une sorte de solennité: + +--Jean Valjean, mon frère, vous n'appartenez plus au mal, mais au bien. +C'est votre âme que je vous achète; je la retire aux pensées noires et à +l'esprit de perdition, et je la donne à Dieu. + + + + +Chapitre XIII + +Petit-Gervais + + +Jean Valjean sortit de la ville comme s'il s'échappait. Il se mit à +marcher en toute hâte dans les champs, prenant les chemins et les +sentiers qui se présentaient sans s'apercevoir qu'il revenait à chaque +instant sur ses pas. Il erra ainsi toute la matinée, n'ayant pas mangé +et n'ayant pas faim. Il était en proie à une foule de sensations +nouvelles. Il se sentait une sorte de colère; il ne savait contre qui. +Il n'eût pu dire s'il était touché ou humilié. Il lui venait par moments +un attendrissement étrange qu'il combattait et auquel il opposait +l'endurcissement de ses vingt dernières années. Cet état le fatiguait. +Il voyait avec inquiétude s'ébranler au dedans de lui l'espèce de calme +affreux que l'injustice de son malheur lui avait donné. Il se demandait +qu'est-ce qui remplacerait cela. Parfois il eût vraiment mieux aimé être +en prison avec les gendarmes, et que les choses ne se fussent point +passées ainsi; cela l'eût moins agité. Bien que la saison fut assez +avancée, il y avait encore çà et là dans les haies quelques fleurs +tardives dont l'odeur, qu'il traversait en marchant, lui rappelait des +souvenirs d'enfance. Ces souvenirs lui étaient presque insupportables, +tant il y avait longtemps qu'ils ne lui étaient apparus. + +Des pensées inexprimables s'amoncelèrent ainsi en lui toute la journée. + +Comme le soleil déclinait au couchant, allongeant sur le sol l'ombre du +moindre caillou, Jean Valjean était assis derrière un buisson dans une +grande plaine rousse absolument déserte. Il n'y avait à l'horizon que +les Alpes. Pas même le clocher d'un village lointain. Jean Valjean +pouvait être à trois lieues de Digne. Un sentier qui coupait la plaine +passait à quelques pas du buisson. + +Au milieu de cette méditation qui n'eût pas peu contribué à rendre ses +haillons effrayants pour quelqu'un qui l'eût rencontré, il entendit un +bruit joyeux. + +Il tourna la tête, et vit venir par le sentier un petit savoyard d'une +dizaine d'années qui chantait, sa vielle au flanc et sa boîte à marmotte +sur le dos; un de ces doux et gais enfants qui vont de pays en pays, +laissant voir leurs genoux par les trous de leur pantalon. + +Tout en chantant l'enfant interrompait de temps en temps sa marche et +jouait aux osselets avec quelques pièces de monnaie qu'il avait dans sa +main, toute sa fortune probablement. Parmi cette monnaie il y avait une +pièce de quarante sous. L'enfant s'arrêta à côté du buisson sans voir +Jean Valjean et fit sauter sa poignée de sous que jusque-là il avait +reçue avec assez d'adresse tout entière sur le dos de sa main. + +Cette fois la pièce de quarante sous lui échappa, et vint rouler vers la +broussaille jusqu'à Jean Valjean. + +Jean Valjean posa le pied dessus. + +Cependant l'enfant avait suivi sa pièce du regard, et l'avait vu. + +Il ne s'étonna point et marcha droit à l'homme. + +C'était un lieu absolument solitaire. Aussi loin que le regard pouvait +s'étendre, il n'y avait personne dans la plaine ni dans le sentier. On +n'entendait que les petits cris faibles d'une nuée d'oiseaux de passage +qui traversaient le ciel à une hauteur immense. L'enfant tournait le dos +au soleil qui lui mettait des fils d'or dans les cheveux et qui +empourprait d'une lueur sanglante la face sauvage de Jean Valjean. + +--Monsieur, dit le petit savoyard, avec cette confiance de l'enfance qui +se compose d'ignorance et d'innocence,--ma pièce? + +--Comment t'appelles-tu? dit Jean Valjean. + +--Petit-Gervais, monsieur. + +--Va-t'en, dit Jean Valjean. + +--Monsieur, reprit l'enfant, rendez-moi ma pièce. + +Jean Valjean baissa la tête et ne répondit pas. + +L'enfant recommença: + +--Ma pièce, monsieur! + +L'oeil de Jean Valjean resta fixé à terre. + +--Ma pièce! cria l'enfant, ma pièce blanche! mon argent! Il semblait que +Jean Valjean n'entendit point. L'enfant le prit au collet de sa blouse +et le secoua. Et en même temps il faisait effort pour déranger le gros +soulier ferré posé sur son trésor. + +--Je veux ma pièce! ma pièce de quarante sous! + +L'enfant pleurait. La tête de Jean Valjean se releva. Il était toujours +assis. Ses yeux étaient troubles. Il considéra l'enfant avec une sorte +d'étonnement, puis il étendit la main vers son bâton et cria d'une voix +terrible: + +--Qui est là? + +--Moi, monsieur, répondit l'enfant. Petit-Gervais! moi! moi! Rendez-moi +mes quarante sous, s'il vous plaît! Ôtez votre pied, monsieur, s'il vous +plaît! + +Puis irrité, quoique tout petit, et devenant presque menaçant: + +--Ah, çà, ôterez-vous votre pied? Ôtez donc votre pied, voyons. + +--Ah! c'est encore toi! dit Jean Valjean, et se dressant brusquement +tout debout, le pied toujours sur la pièce d'argent, il ajouta:--Veux-tu +bien te sauver! + +L'enfant effaré le regarda, puis commença à trembler de la tête aux +pieds, et, après quelques secondes de stupeur, se mit à s'enfuir en +courant de toutes ses forces sans oser tourner le cou ni jeter un cri. + +Cependant à une certaine distance l'essoufflement le força de s'arrêter, +et Jean Valjean, à travers sa rêverie, l'entendit qui sanglotait. + +Au bout de quelques instants l'enfant avait disparu. Le soleil s'était +couché. L'ombre se faisait autour de Jean Valjean. Il n'avait pas mangé +de la journée; il est probable qu'il avait la fièvre. + +Il était resté debout, et n'avait pas changé d'attitude depuis que +l'enfant s'était enfui. Son souffle soulevait sa poitrine à des +intervalles longs et inégaux. Son regard, arrêté à dix ou douze pas +devant lui, semblait étudier avec une attention profonde la forme d'un +vieux tesson de faïence bleue tombé dans l'herbe. Tout à coup il +tressaillit; il venait de sentir le froid du soir. + +Il raffermit sa casquette sur son front, chercha machinalement à croiser +et à boutonner sa blouse, fit un pas, et se baissa pour reprendre à +terre son bâton. En ce moment il aperçut la pièce de quarante sous que +son pied avait à demi enfoncée dans la terre et qui brillait parmi les +cailloux. + +Ce fut comme une commotion galvanique. Qu'est-ce que c'est que ça? +dit-il entre ses dents. Il recula de trois pas, puis s'arrêta, sans +pouvoir détacher son regard de ce point que son pied avait foulé +l'instant d'auparavant, comme si cette chose qui luisait là dans +l'obscurité eût été un oeil ouvert fixé sur lui. + +Au bout de quelques minutes, il s'élança convulsivement vers la pièce +d'argent, la saisit, et, se redressant, se mit à regarder au loin dans +la plaine, jetant à la fois ses yeux vers tous les points de l'horizon, +debout et frissonnant comme une bête fauve effarée qui cherche un asile. + +Il ne vit rien. La nuit tombait, la plaine était froide et vague, de +grandes brumes violettes montaient dans la clarté crépusculaire. + +Il dit: «Ah!» et se mit à marcher rapidement dans une certaine +direction, du côté où l'enfant avait disparu. Après une centaine de pas, +il s'arrêta, regarda, et ne vit rien. + +Alors il cria de toute sa force: «Petit-Gervais! Petit-Gervais!» + +Il se tut, et attendit. + +Rien ne répondit. + +La campagne était déserte et morne. Il était environné de l'étendue. Il +n'y avait rien autour de lui qu'une ombre où se perdait son regard et un +silence où sa voix se perdait. + +Une bise glaciale soufflait, et donnait aux choses autour de lui une +sorte de vie lugubre. Des arbrisseaux secouaient leurs petits bras +maigres avec une furie incroyable. On eût dit qu'ils menaçaient et +poursuivaient quelqu'un. + +Il recommença à marcher, puis il se mit à courir, et de temps en temps +il s'arrêtait, et criait dans cette solitude, avec une voix qui était ce +qu'on pouvait entendre de plus formidable et de plus désolé: +«Petit-Gervais! Petit-Gervais!» + +Certes, si l'enfant l'eût entendu, il eût eu peur et se fût bien gardé +de se montrer. Mais l'enfant était sans doute déjà bien loin. + +Il rencontra un prêtre qui était à cheval. Il alla à lui et lui dit: + +--Monsieur le curé, avez-vous vu passer un enfant? + +--Non, dit le prêtre. + +--Un nommé Petit-Gervais? + +--Je n'ai vu personne. + +Il tira deux pièces de cinq francs de sa sacoche et les remit au prêtre. + +--Monsieur le curé, voici pour vos pauvres.--Monsieur le curé, c'est un +petit d'environ dix ans qui a une marmotte, je crois, et une vielle. Il +allait. Un de ces savoyards, vous savez? + +--Je ne l'ai point vu. + +--Petit-Gervais? il n'est point des villages d'ici? pouvez-vous me dire? + +--Si c'est comme vous dites, mon ami, c'est un petit enfant étranger. +Cela passe dans le pays. On ne les connaît pas. + +Jean Valjean prit violemment deux autres écus de cinq francs qu'il donna +au prêtre. + +--Pour vos pauvres, dit-il. + +Puis il ajouta avec égarement: + +--Monsieur l'abbé, faites-moi arrêter. Je suis un voleur. + +Le prêtre piqua des deux et s'enfuit très effrayé. + +Jean Valjean se remit à courir dans la direction qu'il avait d'abord +prise. + +Il fit de la sorte un assez long chemin, regardant, appelant, criant, +mais il ne rencontra plus personne. Deux ou trois fois il courut dans la +plaine vers quelque chose qui lui faisait l'effet d'un être couché ou +accroupi; ce n'étaient que des broussailles ou des roches à fleur de +terre. Enfin, à un endroit où trois sentiers se croisaient, il s'arrêta. +La lune s'était levée. Il promena sa vue au loin et appela une dernière +fois: «Petit-Gervais! Petit-Gervais! Petit-Gervais!» Son cri s'éteignit +dans la brume, sans même éveiller un écho. Il murmura encore: +«Petit-Gervais!» mais d'une voix faible et presque inarticulée. Ce fut +là son dernier effort; ses jarrets fléchirent brusquement sous lui comme +si une puissance invisible l'accablait tout à coup du poids de sa +mauvaise conscience; il tomba épuisé sur une grosse pierre, les poings +dans ses cheveux et le visage dans ses genoux, et il cria: «Je suis un +misérable!» + +Alors son coeur creva et il se mit à pleurer. C'était la première fois +qu'il pleurait depuis dix-neuf ans. + +Quand Jean Valjean était sorti de chez l'évêque, on l'a vu, il était +hors de tout ce qui avait été sa pensée jusque-là. Il ne pouvait se +rendre compte de ce qui se passait en lui. Il se raidissait contre +l'action angélique et contre les douces paroles du vieillard. «Vous +m'avez promis de devenir honnête homme. Je vous achète votre âme. Je la +retire à l'esprit de perversité et je la donne au bon Dieu.» Cela lui +revenait sans cesse. Il opposait à cette indulgence céleste l'orgueil, +qui est en nous comme la forteresse du mal. Il sentait indistinctement +que le pardon de ce prêtre était le plus grand assaut et la plus +formidable attaque dont il eût encore été ébranlé; que son +endurcissement serait définitif s'il résistait à cette clémence; que, +s'il cédait, il faudrait renoncer à cette haine dont les actions des +autres hommes avaient rempli son âme pendant tant d'années, et qui lui +plaisait; que cette fois il fallait vaincre ou être vaincu, et que la +lutte, une lutte colossale et décisive, était engagée entre sa +méchanceté à lui et la bonté de cet homme. + +En présence de toutes ces lueurs, il allait comme un homme ivre. Pendant +qu'il marchait ainsi, les yeux hagards, avait-il une perception +distincte de ce qui pourrait résulter pour lui de son aventure à Digne? +Entendait-il tous ces bourdonnements mystérieux qui avertissent ou +importunent l'esprit à de certains moments de la vie? Une voix lui +disait-elle à l'oreille qu'il venait de traverser l'heure solennelle de +sa destinée, qu'il n'y avait plus de milieu pour lui, que si désormais +il n'était pas le meilleur des hommes il en serait le pire, qu'il +fallait pour ainsi dire que maintenant il montât plus haut que l'évêque +ou retombât plus bas que le galérien, que s'il voulait devenir bon il +fallait qu'il devînt ange; que s'il voulait rester méchant il fallait +qu'il devînt monstre? + +Ici encore il faut se faire ces questions que nous nous sommes déjà +faites ailleurs, recueillait-il confusément quelque ombre de tout ceci +dans sa pensée? Certes, le malheur, nous l'avons dit, fait l'éducation +de l'intelligence; cependant il est douteux que Jean Valjean fût en état +de démêler tout ce que nous indiquons ici. Si ces idées lui arrivaient, +il les entrevoyait plutôt qu'il ne les voyait, et elles ne réussissaient +qu'à le jeter dans un trouble insupportable et presque douloureux. Au +sortir de cette chose difforme et noire qu'on appelle le bagne, l'évêque +lui avait fait mal à l'âme comme une clarté trop vive lui eût fait mal +aux yeux en sortant des ténèbres. La vie future, la vie possible qui +s'offrait désormais à lui toute pure et toute rayonnante le remplissait +de frémissements et d'anxiété. Il ne savait vraiment plus où il en +était. Comme une chouette qui verrait brusquement se lever le soleil, le +forçat avait été ébloui et comme aveuglé par la vertu. + +Ce qui était certain, ce dont il ne se doutait pas, c'est qu'il n'était +déjà plus le même homme, c'est que tout était changé en lui, c'est qu'il +n'était plus en son pouvoir de faire que l'évêque ne lui eût pas parlé +et ne l'eût pas touché. + +Dans cette situation d'esprit, il avait rencontré Petit-Gervais et lui +avait volé ses quarante sous. Pourquoi? Il n'eût assurément pu +l'expliquer; était-ce un dernier effet et comme un suprême effort des +mauvaises pensées qu'il avait apportées du bagne, un reste d'impulsion, +un résultat de ce qu'on appelle en statique la _force acquise_? C'était +cela, et c'était aussi peut-être moins encore que cela. Disons-le +simplement, ce n'était pas lui qui avait volé, ce n'était pas l'homme, +c'était la bête qui, par habitude et par instinct, avait stupidement +posé le pied sur cet argent, pendant que l'intelligence se débattait au +milieu de tant d'obsessions inouïes et nouvelles. Quand l'intelligence +se réveilla et vit cette action de la brute, Jean Valjean recula avec +angoisse et poussa un cri d'épouvante. + +C'est que, phénomène étrange et qui n'était possible que dans la +situation où il était, en volant cet argent à cet enfant, il avait fait +une chose dont il n'était déjà plus capable. + +Quoi qu'il en soit, cette dernière mauvaise action eut sur lui un effet +décisif; elle traversa brusquement ce chaos qu'il avait dans +l'intelligence et le dissipa, mit d'un côté les épaisseurs obscures et +de l'autre la lumière, et agit sur son âme, dans l'état où elle se +trouvait, comme de certains réactifs chimiques agissent sur un mélange +trouble en précipitant un élément et en clarifiant l'autre. + +Tout d'abord, avant même de s'examiner et de réfléchir, éperdu, comme +quelqu'un qui cherche à se sauver, il tâcha de retrouver l'enfant pour +lui rendre son argent, puis, quand il reconnut que cela était inutile et +impossible, il s'arrêta désespéré. Au moment où il s'écria: «je suis un +misérable!» il venait de s'apercevoir tel qu'il était, et il était déjà +à ce point séparé de lui-même, qu'il lui semblait qu'il n'était plus +qu'un fantôme, et qu'il avait là devant lui, en chair et en os, le bâton +à la main, la blouse sur les reins, son sac rempli d'objets volés sur le +dos, avec son visage résolu et morne, avec sa pensée pleine de projets +abominables, le hideux galérien Jean Valjean. + +L'excès du malheur, nous l'avons remarqué, l'avait fait en quelque sorte +visionnaire. Ceci fut donc comme une vision. Il vit véritablement ce +Jean Valjean, cette face sinistre devant lui. Il fut presque au moment +de se demander qui était cet homme, et il en eut horreur. + +Son cerveau était dans un de ces moments violents et pourtant +affreusement calmes où la rêverie est si profonde qu'elle absorbe la +réalité. On ne voit plus les objets qu'on a autour de soi, et l'on voit +comme en dehors de soi les figures qu'on a dans l'esprit. + +Il se contempla donc, pour ainsi dire, face à face, et en même temps, à +travers cette hallucination, il voyait dans une profondeur mystérieuse +une sorte de lumière qu'il prit d'abord pour un flambeau. En regardant +avec plus d'attention cette lumière qui apparaissait à sa conscience, il +reconnut qu'elle avait la forme humaine, et que ce flambeau était +l'évêque. + +Sa conscience considéra tour à tour ces deux hommes ainsi placés devant +elle, l'évêque et Jean Valjean. Il n'avait pas fallu moins que le +premier pour détremper le second. Par un de ces effets singuliers qui +sont propres à ces sortes d'extases, à mesure que sa rêverie se +prolongeait, l'évêque grandissait et resplendissait à ses yeux, Jean +Valjean s'amoindrissait et s'effaçait. À un certain moment il ne fut +plus qu'une ombre. Tout à coup il disparut. L'évêque seul était resté. + +Il remplissait toute l'âme de ce misérable d'un rayonnement magnifique. +Jean Valjean pleura longtemps. Il pleura à chaudes larmes, il pleura à +sanglots, avec plus de faiblesse qu'une femme, avec plus d'effroi qu'un +enfant. + +Pendant qu'il pleurait, le jour se faisait de plus en plus dans son +cerveau, un jour extraordinaire, un jour ravissant et terrible à la +fois. Sa vie passée, sa première faute, sa longue expiation, son +abrutissement extérieur, son endurcissement intérieur, sa mise en +liberté réjouie par tant de plans de vengeance, ce qui lui était arrivé +chez l'évêque, la dernière chose qu'il avait faite, ce vol de quarante +sous à un enfant, crime d'autant plus lâche et d'autant plus monstrueux +qu'il venait après le pardon de l'évêque, tout cela lui revint et lui +apparut, clairement, mais dans une clarté qu'il n'avait jamais vue +jusque-là. Il regarda sa vie, et elle lui parut horrible; son âme, et +elle lui parut affreuse. Cependant un jour doux était sur cette vie et +sur cette âme. Il lui semblait qu'il voyait Satan à la lumière du +paradis. + +Combien d'heures pleura-t-il ainsi? que fit-il après avoir pleuré? où +alla-t-il? on ne l'a jamais su. Il paraît seulement avéré que, dans +cette même nuit, le voiturier qui faisait à cette époque le service de +Grenoble et qui arrivait à Digne vers trois heures du matin, vit en +traversant la rue de l'évêché un homme dans l'attitude de la prière, à +genoux sur le pavé, dans l'ombre, devant la porte de monseigneur +Bienvenu. + + + + +Livre troisième--En l'année 1817 + + + + +Chapitre I + +L'année 1817 + + +1817 est l'année que Louis XVIII, avec un certain aplomb royal qui ne +manquait pas de fierté, qualifiait la vingt-deuxième de son règne. C'est +l'année où M. Bruguière de Sorsum était célèbre. Toutes les boutiques +des perruquiers, espérant la poudre et le retour de l'oiseau royal, +étaient badigeonnées d'azur et fleurdelysées. C'était le temps candide +où le comte Lynch siégeait tous les dimanches comme marguillier au banc +d'oeuvre de Saint-Germain-des-Prés en habit de pair de France, avec son +cordon rouge et son long nez, et cette majesté de profil particulière à +un homme qui a fait une action d'éclat. L'action d'éclat commise par M. +Lynch était ceci: avoir, étant maire de Bordeaux, le 12 mars 1814, donné +la ville un peu trop tôt à M. le duc d'Angoulême. De là sa pairie. En +1817, la mode engloutissait les petits garçons de quatre à six ans sous +de vastes casquettes en cuir maroquiné à oreillons assez ressemblantes à +des mitres d'esquimaux. L'armée française était vêtue de blanc, à +l'autrichienne; les régiments s'appelaient légions; au lieu de chiffres +ils portaient les noms des départements. Napoléon était à Sainte-Hélène, +et, comme l'Angleterre lui refusait du drap vert, il faisait retourner +ses vieux habits. En 1817, Pellegrini chantait, mademoiselle Bigottini +dansait; Potier régnait; Odry n'existait pas encore. Madame Saqui +succédait à Forioso. Il y avait encore des Prussiens en France. M. +Delalot était un personnage. La légitimité venait de s'affirmer en +coupant le poing, puis la tête, à Pleignier, à Carbonneau et à Tolleron. +Le prince de Talleyrand, grand chambellan, et l'abbé Louis, ministre +désigné des finances, se regardaient en riant du rire de deux augures; +tous deux avaient célébré, le 14 juillet 1790, la messe de la Fédération +au Champ de Mars; Talleyrand l'avait dite comme évêque, Louis l'avait +servie comme diacre. En 1817, dans les contre-allées de ce même Champ de +Mars, on apercevait de gros cylindres de bois, gisant sous la pluie, +pourrissant dans l'herbe, peints en bleu avec des traces d'aigles et +d'abeilles dédorées. C'étaient les colonnes qui, deux ans auparavant, +avaient soutenu l'estrade de l'empereur au Champ-de-Mai. Elles étaient +noircies çà et là de la brûlure du bivouac des Autrichiens baraqués près +du Gros-Caillou. Deux ou trois de ces colonnes avaient disparu dans les +feux de ces bivouacs et avaient chauffé les larges mains des +_kaiserlicks_. Le Champ de Mai avait eu cela de remarquable qu'il avait +été tenu au mois de juin et au Champ de Mars. En cette année 1817, deux +choses étaient populaires: le Voltaire-Touquet et la tabatière à la +Charte. L'émotion parisienne la plus récente était le crime de Dautun +qui avait jeté la tête de son frère dans le bassin du Marché-aux-Fleurs. +On commençait à faire au ministère de la marine une enquête sur cette +fatale frégate de la Méduse qui devait couvrir de honte Chaumareix et de +gloire Géricault. Le colonel Selves allait en Égypte pour y devenir +Soliman pacha. Le palais des Thermes, rue de la Harpe, servait de +boutique à un tonnelier. On voyait encore sur la plate-forme de la tour +octogone de l'hôtel de Cluny la petite logette en planches qui avait +servi d'observatoire à Messier, astronome de la marine sous Louis XVI. +La duchesse de Duras lisait à trois ou quatre amis, dans son boudoir +meublé d'X en satin bleu ciel, _Ourika_ inédite. On grattait les N au +Louvre. Le pont d'Austerlitz abdiquait et s'intitulait pont du Jardin du +Roi, double énigme qui déguisait à la fois le pont d'Austerlitz et le +jardin des Plantes. Louis XVIII, préoccupé, tout en annotant du coin de +l'ongle Horace, des héros qui se font empereurs et des sabotiers qui se +font dauphins, avait deux soucis: Napoléon et Mathurin Bruneau. +L'académie française donnait pour sujet de prix: _Le bonheur que procure +l'étude_. M. Bellart était officiellement éloquent. On voyait germer à +son ombre ce futur avocat général de Broè, promis aux sarcasmes de +Paul-Louis Courier. Il y avait un faux Chateaubriand appelé Marchangy, +en attendant qu'il y eut un faux Marchangy appelé d'Arlincourt. _Claire +d'Albe_ et _Malek-Adel_ étaient des chefs-d'oeuvre; madame Cottin était +déclarée le premier écrivain de l'époque. L'institut laissait rayer de +sa liste l'académicien Napoléon Bonaparte. Une ordonnance royale +érigeait Angoulême en école de marine, car, le duc d'Angoulême étant +grand amiral, il était évident que la ville d'Angoulême avait de droit +toutes les qualités d'un port de mer, sans quoi le principe monarchique +eût été entamé. On agitait en conseil des ministres la question de +savoir si l'on devait tolérer les vignettes représentant des voltiges +qui assaisonnaient les affiches de Franconi et qui attroupaient les +polissons des rues. M. Paër, auteur de l'_Agnese_, bonhomme à la face +carrée qui avait une verrue sur la joue, dirigeait les petits concerts +intimes de la marquise de Sassenaye, rue de la Ville-l'Évêque. Toutes +les jeunes filles chantaient _l'Ermite de Saint-Avelle_, paroles +d'Edmond Géraud. _Le Nain jaune_ se transformait en _Miroir_. Le café +Lemblin tenait pour l'empereur contre le café Valois qui tenait pour les +Bourbons. On venait de marier à une princesse de Sicile M. le duc de +Berry, déjà regardé du fond de l'ombre par Louvel. Il y avait un an que +madame de Staël était morte. Les gardes du corps sifflaient mademoiselle +Mars. Les grands journaux étaient tout petits. Le format était +restreint, mais la liberté était grande. _Le Constitutionnel_ était +constitutionnel. _La Minerve_ appelait Chateaubriand _Chateaubriant_. Ce +_t_ faisait beaucoup rire les bourgeois aux dépens du grand écrivain. +Dans des journaux vendus, des journalistes prostitués insultaient les +proscrits de 1815; David n'avait plus de talent, Arnault n'avait plus +d'esprit, Carnot n'avait plus de probité; Soult n'avait gagné aucune +bataille; il est vrai que Napoléon n'avait plus de génie. Personne +n'ignore qu'il est assez rare que les lettres adressées par la poste à +un exilé lui parviennent, les polices se faisant un religieux devoir de +les intercepter. Le fait n'est point nouveau; Descartes, banni, s'en +plaignait. Or, David ayant, dans un journal belge, montré quelque humeur +de ne pas recevoir les lettres qu'on lui écrivait, ceci paraissait +plaisant aux feuilles royalistes qui bafouaient à cette occasion le +proscrit. Dire: _les régicides_, ou dire: _les votants_, dire: _les +ennemis_, ou dire: _les alliés_, dire: _Napoléon_, ou dire: _Buonaparte_, +cela séparait deux hommes plus qu'un abîme. Tous les gens de bons sens +convenaient que l'ère des révolutions était à jamais fermée par le roi +Louis XVIII, surnommé «l'immortel auteur de la charte». Au terre-plein +du Pont-Neuf, on sculptait le mot _Redivivus_, sur le piédestal qui +attendait la statue de Henri IV. M. Piet ébauchait, rue Thérèse, n° 4, +son conciliabule pour consolider la monarchie. Les chefs de la droite +disaient dans les conjonctures graves: «Il faut écrire à Bacot». MM. +Canuel, O'Mahony et de Chappedelaine esquissaient, un peu approuvés de +Monsieur, ce qui devait être plus tard «la conspiration du bord de +l'eau». L'Épingle Noire complotait de son côté. Delaverderie s'abouchait +avec Trogoff. M. Decazes, esprit dans une certaine mesure libéral, +dominait. Chateaubriand, debout tous les matins devant sa fenêtre du n° +27 de la rue Saint-Dominique, en pantalon à pieds et en pantoufles, ses +cheveux gris coiffés d'un madras, les yeux fixés sur un miroir, une +trousse complète de chirurgien dentiste ouverte devant lui, se curait +les dents, qu'il avait charmantes, tout en dictant des variantes de _la +Monarchie selon la Charte_ à M. Pilorge, son secrétaire. La critique +faisant autorité préférait Lafon à Talma. M. de Féletz signait A.; M. +Hoffmann signait Z. Charles Nodier écrivait _Thérèse Aubert_. Le divorce +était aboli. Les lycées s'appelaient collèges. Les collégiens, ornés au +collet d'une fleur de lys d'or, s'y gourmaient à propos du roi de Rome. +La contre-police du château dénonçait à son altesse royale Madame le +portrait, partout exposé, de M. le duc d'Orléans, lequel avait meilleure +mine en uniforme de colonel général des houzards que M. le duc de Berry +en uniforme de colonel général des dragons; grave inconvénient. La ville +de Paris faisait redorer à ses frais le dôme des Invalides. Les hommes +sérieux se demandaient ce que ferait, dans telle ou telle occasion, M. +de Trinquelague; M. Clausel de Montals se séparait, sur divers points, +de M. Clausel de Coussergues; M. de Salaberry n'était pas content. Le +comédien Picard, qui était de l'Académie dont le comédien Molière +n'avait pu être, faisait jouer _les deux Philibert_ à l'Odéon, sur le +fronton duquel l'arrachement des lettres laissait encore lire +distinctement: THÉÂTRE DE L'IMPÉRATRICE. On prenait parti pour ou contre +Cugnet de Montarlot. Fabvier était factieux; Bavoux était +révolutionnaire. Le libraire Pélicier publiait une édition de Voltaire, +sous ce titre: _OEuvres de Voltaire_, de l'Académie française. «Cela +fait venir les acheteurs», disait cet éditeur naïf. L'opinion générale +était que M. Charles Loyson, serait le génie du siècle; l'envie +commençait à le mordre, signe de gloire; et l'on faisait sur lui ce +vers: + +_Même quand Loyson vole, on sent qu'il a des pattes._ + +Le cardinal Fesch refusant de se démettre, M. de Pins, archevêque +d'Amasie, administrait le diocèse de Lyon. La querelle de la vallée des +Dappes commençait entre la Suisse et la France par un mémoire du +capitaine Dufour, depuis général. Saint-Simon, ignoré, échafaudait son +rêve sublime. Il y avait à l'académie des sciences un Fourier célèbre +que la postérité a oublié et dans je ne sais quel grenier un Fourier +obscur dont l'avenir se souviendra. Lord Byron commençait à poindre; une +note d'un poème de Millevoye l'annonçait à la France en ces termes: _un +certain lord Baron_. David d'Angers s'essayait à pétrir le marbre. +L'abbé Caron parlait avec éloge, en petit comité de séminaristes, dans +le cul-de-sac des Feuillantines, d'un prêtre inconnu nommé Félicité +Robert qui a été plus tard Lamennais. Une chose qui fumait et clapotait +sur la Seine avec le bruit d'un chien qui nage allait et venait sous les +fenêtres des Tuileries, du pont Royal au pont Louis XV c'était une +mécanique bonne à pas grand'chose, une espèce de joujou, une rêverie +d'inventeur songe-creux, une utopie: un bateau à vapeur. Les Parisiens +regardaient cette inutilité avec indifférence. M. de Vaublanc, +réformateur de l'Institut par coup d'État, ordonnance et fournée, auteur +distingué de plusieurs académiciens, après en avoir fait, ne pouvait +parvenir à l'être. Le faubourg Saint-Germain et la pavillon Marsan +souhaitaient pour préfet de police M. Delaveau, à cause de sa dévotion. +Dupuytren et Récamier se prenaient de querelle à l'amphithéâtre de +l'École de médecine et se menaçaient du poing à propos de la divinité de +Jésus-Christ. Cuvier, un oeil sur la Genèse et l'autre sur la nature, +s'efforçait de plaire à la réaction bigote en mettant les fossiles +d'accord avec les textes et en faisant flatter Moïse par les +mastodontes. M. François de Neufchâteau, louable cultivateur de la +mémoire de Parmentier, faisait mille efforts pour que _pomme de terre_ +fût prononcée _parmentière_, et n'y réussissait point. L'abbé Grégoire, +ancien évêque, ancien conventionnel, ancien sénateur, était passé dans +la polémique royaliste à l'état «d'infâme Grégoire». Cette locution que +nous venons d'employer: _passer à l'état de_, était dénoncée comme +néologisme par M. Royer-Collard. On pouvait distinguer encore à sa +blancheur, sous la troisième arche du pont d'Iéna, la pierre neuve avec +laquelle, deux ans auparavant, on avait bouché le trou de mine pratiqué +par Blücher pour faire sauter le pont. La justice appelait à sa barre un +homme qui, en voyant entrer le comte d'Artois à Notre-Dame, avait dit +tout haut: _Sapristi! je regrette le temps où je voyais Bonaparte et +Talma entrer bras dessus bras dessous au Bal-Sauvage_. Propos séditieux. +Six mois de prison. Des traîtres se montraient déboutonnés; des hommes +qui avaient passé à l'ennemi la veille d'une bataille ne cachaient rien +de la récompense et marchaient impudiquement en plein soleil dans le +cynisme des richesses et des dignités; des déserteurs de Ligny et des +Quatre-Bras, dans le débraillé de leur turpitude payée, étalaient leur +dévouement monarchique tout nu; oubliant ce qui est écrit en Angleterre +sur la muraille intérieure des water-closets publics: _Please adjust +your dress before leaving_. + +Voilà, pêle-mêle, ce qui surnage confusément de l'année 1817, oubliée +aujourd'hui. L'histoire néglige presque toutes ces particularités, et ne +peut faire autrement; l'infini l'envahirait. Pourtant ces détails, qu'on +appelle à tort petits--il n'y a ni petits faits dans l'humanité, ni +petites feuilles dans la végétation--sont utiles. C'est de la +physionomie des années que se compose la figure des siècles. + +En cette année 1817, quatre jeunes Parisiens firent «une bonne farce». + + + + +Chapitre II + +Double quatuor + + +Ces Parisiens étaient l'un de Toulouse, l'autre de Limoges, le troisième +de Cahors et le quatrième de Montauban; mais ils étaient étudiants, et +qui dit étudiant dit parisien; étudier à Paris, c'est naître à Paris. + +Ces jeunes gens étaient insignifiants; tout le monde a vu ces +figures-là; quatre échantillons du premier venu; ni bons ni mauvais, ni +savants ni ignorants, ni des génies ni des imbéciles; beaux de ce +charmant avril qu'on appelle vingt ans. C'étaient quatre Oscars +quelconques, car à cette époque les Arthurs n'existaient pas encore. +_Brûlez pour lui les parfums d'Arabie_, s'écriait la romance, _Oscar +s'avance, Oscar, je vais le voir!_ On sortait d'Ossian, l'élégance était +scandinave et calédonienne, le genre anglais pur ne devait prévaloir que +plus tard, et le premier des Arthurs, Wellington, venait à peine de +gagner la bataille de Waterloo. + +Ces Oscars s'appelaient l'un Félix Tholomyès, de Toulouse; l'autre +Listolier, de Cahors; l'autre Fameuil, de Limoges; le dernier +Blachevelle, de Montauban. Naturellement chacun avait sa maîtresse. +Blachevelle aimait Favourite, ainsi nommée parce qu'elle était allée en +Angleterre; Listolier adorait Dahlia, qui avait pris pour nom de guerre +un nom de fleur; Fameuil idolâtrait Zéphine, abrégé de Joséphine; +Tholomyès avait Fantine, dite la Blonde à cause de ses beaux cheveux +couleur de soleil. + +Favourite, Dahlia, Zéphine et Fantine étaient quatre ravissantes filles, +parfumées et radieuses, encore un peu ouvrières, n'ayant pas tout à fait +quitté leur aiguille, dérangées par les amourettes, mais ayant sur le +visage un reste de la sérénité du travail et dans l'âme cette fleur +d'honnêteté qui dans la femme survit à la première chute. Il y avait une +des quatre qu'on appelait la jeune, parce qu'elle était la cadette; et +une qu'on appelait la vieille. La vieille avait vingt-trois ans. Pour ne +rien celer, les trois premières étaient plus expérimentées, plus +insouciantes et plus envolées dans le bruit de la vie que Fantine la +Blonde, qui en était à sa première illusion. + +Dahlia, Zéphine, et surtout Favourite, n'en auraient pu dire autant. Il +y avait déjà plus d'un épisode à leur roman à peine commencé, et +l'amoureux, qui s'appelait Adolphe au premier chapitre, se trouvait être +Alphonse au second, et Gustave au troisième. Pauvreté et coquetterie +sont deux conseillères fatales, l'une gronde, l'autre flatte; et les +belles filles du peuple les ont toutes les deux qui leur parlent bas à +l'oreille, chacune de son côté. Ces âmes mal gardées écoutent. De là les +chutes qu'elles font et les pierres qu'on leur jette. On les accable +avec la splendeur de tout ce qui est immaculé et inaccessible. Hélas! si +la _Yungfrau_ avait faim? + +Favourite, ayant été en Angleterre, avait pour admiratrices Zéphine et +Dahlia. Elle avait eu de très bonne heure un chez-soi. Son père était un +vieux professeur de mathématiques brutal et qui gasconnait; point marié, +courant le cachet malgré l'âge. Ce professeur, étant jeune, avait vu un +jour la robe d'une femme de chambre s'accrocher à un garde-cendre; il +était tombé amoureux de cet accident. Il en était résulté Favourite. +Elle rencontrait de temps en temps son père, qui la saluait. Un matin, +une vieille femme à l'air béguin était entrée chez elle et lui avait +dit: + +--Vous ne me connaissez pas, mademoiselle? + +--Non. + +--Je suis ta mère. + +Puis la vieille avait ouvert le buffet, bu et mangé, fait apporter un +matelas qu'elle avait, et s'était installée. Cette mère, grognon et +dévote, ne parlait jamais à Favourite, restait des heures sans souffler +mot, déjeunait, dînait et soupait comme quatre, et descendait faire +salon chez le portier, où elle disait du mal de sa fille. + +Ce qui avait entraîné Dahlia vers Listolier, vers d'autres peut-être, +vers l'oisiveté, c'était d'avoir de trop jolis ongles roses. Comment +faire travailler ces ongles-là? Qui veut rester vertueuse ne doit pas +avoir pitié de ses mains. Quant à Zéphine, elle avait conquis Fameuil +par sa petite manière mutine et caressante de dire: «Oui, monsieur». + +Les jeunes gens étant camarades, les jeunes filles étaient amies. Ces +amours-là sont toujours doublés de ces amitiés-là. + +Sage et philosophe, c'est deux; et ce qui le prouve, c'est que, toutes +réserves faites sur ces petits ménages irréguliers, Favourite, Zéphine +et Dahlia étaient des filles philosophes, et Fantine une fille sage. + +Sage, dira-t-on? et Tholomyès? Salomon répondrait que l'amour fait +partie de la sagesse. Nous nous bornons à dire que l'amour de Fantine +était un premier amour, un amour unique, un amour fidèle. + +Elle était la seule des quatre qui ne fût tutoyée que par un seul. + +Fantine était un de ces êtres comme il en éclôt, pour ainsi dire, au +fond du peuple. Sortie des plus insondables épaisseurs de l'ombre +sociale, elle avait au front le signe de l'anonyme et de l'inconnu. Elle +était née à Montreuil-sur-mer. De quels parents? Qui pourrait le dire? +On ne lui avait jamais connu ni père ni mère. Elle se nommait Fantine. +Pourquoi Fantine? On ne lui avait jamais connu d'autre nom. À l'époque +de sa naissance, le Directoire existait encore. Point de nom de famille, +elle n'avait pas de famille; point de nom de baptême, l'église n'était +plus là. Elle s'appela comme il plut au premier passant qui la rencontra +toute petite, allant pieds nus dans la rue. Elle reçut un nom comme elle +recevait l'eau des nuées sur son front quand il pleuvait. On l'appela la +petite Fantine. Personne n'en savait davantage. Cette créature humaine +était venue dans la vie comme cela. À dix ans, Fantine quitta la ville +et s'alla mettre en service chez des fermiers des environs. À quinze +ans, elle vint à Paris "chercher fortune". Fantine était belle et resta +pure le plus longtemps qu'elle put. C'était une jolie blonde avec de +belles dents. Elle avait de l'or et des perles pour dot, mais son or +était sur sa tête et ses perles étaient dans sa bouche. + +Elle travailla pour vivre; puis, toujours pour vivre, car le coeur a sa +faim aussi, elle aima. + +Elle aima Tholomyès. + +Amourette pour lui, passion pour elle. Les rues du quartier latin, +qu'emplit le fourmillement des étudiants et des grisettes, virent le +commencement de ce songe. Fantine, dans ces dédales de la colline du +Panthéon, où tant d'aventures se nouent et se dénouent, avait fui +longtemps Tholomyès, mais de façon à le rencontrer toujours. Il y a une +manière d'éviter qui ressemble à chercher. Bref, l'églogue eut lieu. + +Blachevelle, Listolier et Fameuil formaient une sorte de groupe dont +Tholomyès était la tête. C'était lui qui avait l'esprit. + +Tholomyès était l'antique étudiant vieux; il était riche; il avait +quatre mille francs de rente; quatre mille francs de rente, splendide +scandale sur la montagne Sainte-Geneviève. Tholomyès était un viveur de +trente ans, mal conservé. Il était ridé et édenté; et il ébauchait une +calvitie dont il disait lui-même sans tristesse: _crâne à trente ans, +genou à quarante_. Il digérait médiocrement, et il lui était venu un +larmoiement à un oeil. Mais à mesure que sa jeunesse s'éteignait, il +allumait sa gaîté; il remplaçait ses dents par des lazzis, ses cheveux +par la joie, sa santé par l'ironie, et son oeil qui pleurait riait sans +cesse. Il était délabré, mais tout en fleurs. Sa jeunesse, pliant bagage +bien avant l'âge, battait en retraite en bon ordre, éclatait de rire, et +l'on n'y voyait que du feu. Il avait eu une pièce refusée au Vaudeville. +Il faisait çà et là des vers quelconques. En outre, il doutait +supérieurement de toute chose, grande force aux yeux des faibles. Donc, +étant ironique et chauve, il était le chef. _Iron_ est un mot anglais +qui veut dire fer. Serait-ce de là que viendrait ironie? + +Un jour Tholomyès prit à part les trois autres, fît un geste d'oracle, +et leur dit: + +--Il y a bientôt un an que Fantine, Dahlia, Zéphine et Favourite nous +demandent de leur faire une surprise. Nous la leur avons promise +solennellement. Elles nous en parlent toujours, à moi surtout. De même +qu'à Naples les vieilles femmes crient à saint Janvier: _Faccia +gialluta, fa o miracolo_. Face jaune, fais ton miracle! nos belles me +disent sans cesse: «Tholomyès, quand accoucheras-tu de ta surprise?» En +même temps nos parents nous écrivent. Scie des deux côtés. Le moment me +semble venu. Causons. + +Sur ce, Tholomyès baissa la voix, et articula mystérieusement quelque +chose de si gai qu'un vaste et enthousiaste ricanement sortit des quatre +bouches à la fois et que Blachevelle s'écria: + +--Ça, c'est une idée! + +Un estaminet plein de fumée se présenta, ils y entrèrent, et le reste de +leur conférence se perdit dans l'ombre. + +Le résultat de ces ténèbres fut une éblouissante partie de plaisir qui +eut lieu le dimanche suivant, les quatre jeunes gens invitant les quatre +jeunes filles. + + + + +Chapitre III + +Quatre à quatre + + +Ce qu'était une partie de campagne d'étudiants et de grisettes, il y a +quarante-cinq ans, on se le représente malaisément aujourd'hui. Paris +n'a plus les mêmes environs; la figure de ce qu'on pourrait appeler la +vie circumparisienne a complètement changé depuis un demi-siècle; où il +y avait le coucou, il y a le wagon; où il y avait la patache, il y a le +bateau à vapeur; on dit aujourd'hui Fécamp comme on disait Saint-Cloud. +Le Paris de 1862 est une ville qui a la France pour banlieue. + +Les quatre couples accomplirent consciencieusement toutes les folies +champêtres possibles alors. On entrait dans les vacances, et c'était une +chaude et claire journée d'été. La veille, Favourite, la seule qui sût +écrire, avait écrit ceci à Tholomyès au nom des quatre: «C'est un bonne +heure de sortir de bonheur.» C'est pourquoi ils se levèrent à cinq +heures du matin. Puis ils allèrent à Saint-Cloud par le coche, +regardèrent la cascade à sec, et s'écrièrent: «Cela doit être bien beau +quand il y a de l'eau!» déjeunèrent à la _Tête-Noire_, où Castaing +n'avait pas encore passé, se payèrent une partie de bagues au quinconce +du grand bassin, montèrent à la lanterne de Diogène, jouèrent des +macarons à la roulette du pont de Sèvres, cueillirent des bouquets à +Puteaux, achetèrent des mirlitons à Neuilly, mangèrent partout des +chaussons de pommes, furent parfaitement heureux. + +Les jeunes filles bruissaient et bavardaient comme des fauvettes +échappées. C'était un délire. Elles donnaient par moments de petites +tapes aux jeunes gens. Ivresse matinale de la vie! Adorables années! +L'aile des libellules frissonne. Oh! qui que vous soyez, vous +souvenez-vous? Avez-vous marché dans les broussailles, en écartant les +branches à cause de la tête charmante qui vient derrière vous? Avez-vous +glissé en riant sur quelque talus mouillé par la pluie avec une femme +aimée qui vous retient par la main et qui s'écrie: «Ah! mes brodequins +tout neufs! dans quel état ils sont!» + +Disons tout de suite que cette joyeuse contrariété, une ondée, manqua à +cette compagnie de belle humeur, quoique Favourite eût dit en partant, +avec un accent magistral et maternel: _Les limaces se promènent dans les +sentiers. Signe de pluie, mes enfants_. + +Toutes quatre étaient follement jolies. Un bon vieux poète classique, +alors en renom, un bonhomme qui avait une Éléonore, M. le chevalier de +Labouïsse, errant ce jour-là sous les marronniers de Saint-Cloud, les +vit passer vers dix heures du matin; il s'écria: _Il y en a une de +trop_, songeant aux Grâces. Favourite, l'amie de Blachevelle, celle de +vingt-trois ans, la vieille, courait en avant sous les grandes branches +vertes, sautait les fossés, enjambait éperdument les buissons, et +présidait cette gaîté avec une verve de jeune faunesse. Zéphine et +Dahlia, que le hasard avait faites belles de façon qu'elles se faisaient +valoir en se rapprochant et se complétaient, ne se quittaient point, par +instinct de coquetterie plus encore que par amitié, et, appuyées l'une à +l'autre, prenaient des poses anglaises; les premiers _keepsakes_ +venaient de paraître, la mélancolie pointait pour les femmes, comme, +plus tard, le byronisme pour les hommes, et les cheveux du sexe tendre +commençaient à s'éplorer. Zéphine et Dahlia étaient coiffées en +rouleaux. Listolier et Fameuil, engagés dans une discussion sur leurs +professeurs, expliquaient à Fantine la différence qu'il y avait entre M. +Delvincourt et M. Blondeau. + +Blachevelle semblait avoir été créé expressément pour porter sur son +bras le dimanche le châle-ternaux boiteux de Favourite. + +Tholomyès suivait, dominant le groupe. Il était très gai, mais on +sentait en lui le gouvernement; il y avait de la dictature dans sa +jovialité; son ornement principal était un pantalon jambes-d'éléphant, +en nankin, avec sous-pieds de tresse de cuivre; il avait un puissant +rotin de deux cents francs à la main, et, comme il se permettait tout, +une chose étrange appelée cigare, à la bouche. Rien n'étant sacré pour +lui, il fumait. + +--Ce Tholomyès est étonnant, disaient les autres avec vénération. Quels +pantalons! quelle énergie! + +Quant à Fantine, c'était la joie. Ses dents splendides avaient +évidemment reçu de Dieu une fonction, le rire. Elle portait à sa main +plus volontiers que sur sa tête son petit chapeau de paille cousue, aux +longues brides blanches. Ses épais cheveux blonds, enclins à flotter et +facilement dénoués et qu'il fallait rattacher sans cesse, semblaient +faits pour la fuite de Galatée sous les saules. Ses lèvres roses +babillaient avec enchantement. Les coins de sa bouche voluptueusement +relevés, comme aux mascarons antiques d'Érigone, avaient l'air +d'encourager les audaces; mais ses longs cils pleins d'ombre +s'abaissaient discrètement sur ce brouhaha du bas du visage comme pour +mettre le holà. Toute sa toilette avait on ne sait quoi de chantant et +de flambant. Elle avait une robe de barège mauve, de petits +souliers-cothurnes mordorés dont les rubans traçaient des X sur son fin +bas blanc à jour, et cette espèce de spencer en mousseline, invention +marseillaise, dont le nom, canezou, corruption du mot _quinze août_ +prononcé à la Canebière, signifie beau temps, chaleur et midi. Les trois +autres, moins timides, nous l'avons dit, étaient décolletées tout net, +ce qui, l'été, sous des chapeaux couverts de fleurs, a beaucoup de grâce +et d'agacerie; mais, à côté de ces ajustements hardis, le canezou de la +blonde Fantine, avec ses transparences, ses indiscrétions et ses +réticences, cachant et montrant à la fois, semblait une trouvaille +provocante de la décence, et la fameuse cour d'amour, présidée par la +vicomtesse de Cette aux yeux vert de mer, eût peut-être donné le prix de +la coquetterie à ce canezou qui concourait pour la chasteté. Le plus +naïf est quelquefois le plus savant. Cela arrive. + +Éclatante de face, délicate de profil, les yeux d'un bleu profond, les +paupières grasses, les pieds cambrés et petits, les poignets et les +chevilles admirablement emboîtés, la peau blanche laissant voir çà et là +les arborescences azurées des veines, la joue puérile et franche, le cou +robuste des Junons éginétiques, la nuque forte et souple, les épaules +modelées comme par Coustou, ayant au centre une voluptueuse fossette +visible à travers la mousseline; une gaîté glacée de rêverie; +sculpturale et exquise; telle était Fantine; et l'on devinait sous ces +chiffons une statue, et dans cette statue une âme. + +Fantine était belle, sans trop le savoir. Les rares songeurs, prêtres +mystérieux du beau, qui confrontent silencieusement toute chose à la +perfection, eussent entrevu en cette petite ouvrière, à travers la +transparence de la grâce parisienne, l'antique euphonie sacrée. Cette +fille de l'ombre avait de la race. Elle était belle sous les deux +espèces, qui sont le style et le rythme. Le style est la forme de +l'idéal; le rythme en est le mouvement. + +Nous avons dit que Fantine était la joie, Fantine était aussi la pudeur. + +Pour un observateur qui l'eût étudiée attentivement, ce qui se dégageait +d'elle, à travers toute cette ivresse de l'âge, de la saison et de +l'amourette, c'était une invincible expression de retenue et de +modestie. Elle restait un peu étonnée. Ce chaste étonnement-là est la +nuance qui sépare Psyché de Vénus. Fantine avait les longs doigts blancs +et fins de la vestale qui remue les cendres du feu sacré avec une +épingle d'or. Quoiqu'elle n'eût rien refusé, on ne le verra que trop, à +Tholomyès, son visage, au repos, était souverainement virginal; une +sorte de dignité sérieuse et presque austère l'envahissait soudainement +à de certaines heures, et rien n'était singulier et troublant comme de +voir la gaîté s'y éteindre si vite et le recueillement y succéder sans +transition à l'épanouissement. Cette gravité subite, parfois sévèrement +accentuée, ressemblait au dédain d'une déesse. Son front, son nez et son +menton offraient cet équilibre de ligne, très distinct de l'équilibre de +proportion, et d'où résulte l'harmonie du visage; dans l'intervalle si +caractéristique qui sépare la base du nez de la lèvre supérieure, elle +avait ce pli imperceptible et charmant, signe mystérieux de la chasteté +qui rendit Barberousse amoureux d'une Diane trouvée dans les fouilles +d'Icône. + +L'amour est une faute; soit. Fantine était l'innocence surnageant sur la +faute. + + + + +Chapitre IV + +Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole + + +Cette journée-là était d'un bout à l'autre faite d'aurore. Toute la +nature semblait avoir congé, et rire. Les parterres de Saint-Cloud +embaumaient; le souffle de la Seine remuait vaguement les feuilles; +les branches gesticulaient dans le vent; les abeilles mettaient les +jasmins au pillage; toute une bohème de papillons s'ébattait dans les +achillées, les trèfles et les folles avoines; il y avait dans l'auguste +parc du roi de France un tas de vagabonds, les oiseaux. + +Les quatre joyeux couples, mêlés au soleil, aux champs, aux fleurs, aux +arbres, resplendissaient. + +Et, dans cette communauté de paradis, parlant, chantant, courant, +dansant, chassant aux papillons, cueillant des liserons, mouillant leurs +bas à jour roses dans les hautes herbes, fraîches, folles, point +méchantes, toutes recevaient un peu çà et là les baisers de tous, +excepté Fantine, enfermée dans sa vague résistance rêveuse et farouche, +et qui aimait. + +--Toi, lui disait Favourite, tu as toujours l'air chose. + +Ce sont là les joies. Ces passages de couples heureux sont un appel +profond à la vie et à la nature, et font sortir de tout la caresse et la +lumière. Il y avait une fois une fée qui fit les prairies et les arbres +exprès pour les amoureux. De là cette éternelle école buissonnière des +amants qui recommence sans cesse et qui durera tant qu'il y aura des +buissons et des écoliers. De là la popularité du printemps parmi les +penseurs. Le patricien et le gagne-petit, le duc et pair et le robin, +les gens de la cour et les gens de la ville, comme on parlait autrefois, +tous sont sujets de cette fée. On rit, on se cherche, il y a dans l'air +une clarté d'apothéose, quelle transfiguration que d'aimer! Les clercs +de notaire sont des dieux. Et les petits cris, les poursuites dans +l'herbe, les tailles prises au vol, ces jargons qui sont des mélodies, +ces adorations qui éclatent dans la façon de dire une syllabe, ces +cerises arrachées d'une bouche à l'autre, tout cela flamboie et passe +dans des gloires célestes. Les belles filles font un doux gaspillage +d'elles-mêmes. On croit que cela ne finira jamais. Les philosophes, les +poètes, les peintres regardent ces extases et ne savent qu'en faire, +tant cela les éblouit. Le départ pour Cythère! s'écrie Watteau; Lancret, +le peintre de la roture, contemple ses bourgeois envolés dans le bleu; +Diderot tend les bras à toutes ces amourettes, et d'Urfé y mêle des +druides. + +Après le déjeuner les quatre couples étaient allés voir, dans ce qu'on +appelait alors le carré du roi, une plante nouvellement arrivée de +l'Inde, dont le nom nous échappe en ce moment, et qui à cette époque +attirait tout Paris à Saint-Cloud; c'était un bizarre et charmant +arbrisseau haut sur tige, dont les innombrables branches fines comme des +fils, ébouriffées, sans feuilles, étaient couvertes d'un million de +petites rosettes blanches; ce qui faisait que l'arbuste avait l'air +d'une chevelure pouilleuse de fleurs. Il y avait toujours foule à +l'admirer. + +L'arbuste vu, Tholomyès s'était écrié: «J'offre des ânes!» et, prix fait +avec un ânier, ils étaient revenus par Vanves et Issy. À Issy, incident. +Le parc, Bien National possédé à cette époque par le munitionnaire +Bourguin, était d'aventure tout grand ouvert. Ils avaient franchi la +grille, visité l'anachorète mannequin dans sa grotte, essayé les petits +effets mystérieux du fameux cabinet des miroirs, lascif traquenard digne +d'un satyre devenu millionnaire ou de Turcaret métamorphosé en Priape. +Ils avaient robustement secoué le grand filet balançoire attaché aux +deux châtaigniers célébrés par l'abbé de Bernis. Tout en y balançant ces +belles l'une après l'autre, ce qui faisait, parmi les rires universels, +des plis de jupe envolée où Greuze eût trouvé son compte, le toulousain +Tholomyès, quelque peu espagnol, Toulouse est cousine de Tolosa, +chantait, sur une mélopée mélancolique, la vieille chanson _gallega_ +probablement inspirée par quelque belle fille lancée à toute volée sur +une corde entre deux arbres: + + _Soy de Badajoz._ + _Amor me llama._ + _Toda mi alma_ + _Es en mi ojos_ + _Porque enseñas_ + _À tus piernas._ + +Fantine seule refusa de se balancer. + +--Je n'aime pas qu'on ait du genre comme ça, murmura assez aigrement +Favourite. + +Les ânes quittés, joie nouvelle; on passa la Seine en bateau, et de +Passy, à pied, ils gagnèrent la barrière de l'Étoile. Ils étaient, on +s'en souvient, debout depuis cinq heures du matin; mais, bah! _il n'y a +pas de lassitude le dimanche_, disait Favourite; _le dimanche, la +fatigue ne travaille pas_. Vers trois heures les quatre couples, effarés +de bonheur, dégringolaient aux montagnes russes, édifice singulier qui +occupait alors les hauteurs Beaujon et dont on apercevait la ligne +serpentante au-dessus des arbres des Champs-Élysées. + +De temps en temps Favourite s'écriait: + +--Et la surprise? je demande la surprise. + +--Patience, répondait Tholomyès. + + + + +Chapitre V + +Chez Bombarda + + +Les montagnes russes épuisées, on avait songé au dîner; et le radieux +huitain, enfin un peu las, s'était échoué au cabaret Bombarda, +succursale qu'avait établie aux Champs-Élysées ce fameux restaurateur +Bombarda, dont on voyait alors l'enseigne rue de Rivoli à côté du +passage Delorme. + +Une chambre grande, mais laide, avec alcôve et lit au fond (vu la +plénitude du cabaret le dimanche, il avait fallu accepter ce gîte); deux +fenêtres d'où l'on pouvait contempler, à travers les ormes, le quai et +la rivière; un magnifique rayon d'août effleurant les fenêtres; deux +tables; sur l'une une triomphante montagne de bouquets mêlés à des +chapeaux d'hommes et de femmes; à l'autre les quatre couples attablés +autour d'un joyeux encombrement de plats, d'assiettes, de verres et de +bouteilles; des cruchons de bière mêlés à des flacons de vin; peu +d'ordre sur la table, quelque désordre dessous; + + _Ils faisaient sous la table_ + _Un bruit, un trique-trac de pieds épouvantable_ + +dit Molière. + +Voilà où en était vers quatre heures et demie du soir la bergerade +commencée à cinq heures du matin. Le soleil déclinait, l'appétit +s'éteignait. + +Les Champs-Élysées, pleins de soleil et de foule, n'étaient que lumière +et poussière, deux choses dont se compose la gloire. Les chevaux de +Marly, ces marbres hennissants, se cabraient dans un nuage d'or. Les +carrosses allaient et venaient. Un escadron de magnifiques gardes du +corps, clairon en tête, descendait l'avenue de Neuilly; le drapeau +blanc, vaguement rose au soleil couchant, flottait sur le dôme des +Tuileries. La place de la Concorde, redevenue alors place Louis XV, +regorgeait de promeneurs contents. Beaucoup portaient la fleur de lys +d'argent suspendue au ruban blanc moiré qui, en 1817, n'avait pas encore +tout à fait disparu des boutonnières. Çà et là au milieu des passants +faisant cercle et applaudissant, des rondes de petites filles jetaient +au vent une bourrée bourbonienne alors célèbre, destinée à foudroyer les +Cent-Jours, et qui avait pour ritournelle: + + _Rendez-nous notre père de Gand,_ + _Rendez-nous notre père._ + +Des tas de faubouriens endimanchés, parfois même fleurdelysés comme les +bourgeois, épars dans le grand carré et dans le carré Marigny, jouaient +aux bagues et tournaient sur les chevaux de bois; d'autres buvaient; +quelques-uns, apprentis imprimeurs, avaient des bonnets de papier; on +entendait leurs rires. Tout était radieux. C'était un temps de paix +incontestable et de profonde sécurité royaliste; c'était l'époque où un +rapport intime et spécial du préfet de police Anglès au roi sur les +faubourgs de Paris se terminait par ces lignes: «Tout bien considéré, +sire, il n'y a rien à craindre de ces gens-là. Ils sont insouciants et +indolents comme des chats. Le bas peuple des provinces est remuant, +celui de Paris ne l'est pas. Ce sont tous petits hommes. Sire, il en +faudrait deux bout à bout pour faire un de vos grenadiers. Il n'y a +point de crainte du côté de la populace de la capitale. Il est +remarquable que la taille a encore décru dans cette population depuis +cinquante ans; et le peuple des faubourgs de Paris est plus petit +qu'avant la révolution. Il n'est point dangereux. En somme, c'est de la +canaille bonne.» + +Qu'un chat puisse se changer en lion, les préfets de police ne le +croient pas possible; cela est pourtant, et c'est là le miracle du +peuple de Paris. Le chat d'ailleurs, si méprisé du comte Anglès, avait +l'estime des républiques antiques; il incarnait à leurs yeux la liberté, +et, comme pour servir de pendant à la Minerve aptère du Pirée, il y +avait sur la place publique de Corinthe le colosse de bronze d'un chat. +La police naïve de la restauration voyait trop «en beau» le peuple de +Paris. Ce n'est point, autant qu'on le croit, de la «canaille bonne». Le +Parisien est au Français ce que l'Athénien était au Grec; personne ne +dort mieux que lui, personne n'est plus franchement frivole et paresseux +que lui, personne mieux que lui n'a l'air d'oublier; qu'on ne s'y fie +pas pourtant; il est propre à toute sorte de nonchalance, mais, quand il +y a de la gloire au bout, il est admirable à toute espèce de furie. +Donnez-lui une pique, il fera le 10 août; donnez-lui un fusil, vous +aurez Austerlitz. Il est le point d'appui de Napoléon et la ressource de +Danton. S'agit-il de la patrie? il s'enrôle; s'agit-il de la liberté? il +dépave. Gare! ses cheveux pleins de colère sont épiques; sa blouse se +drape en chlamyde. Prenez garde. De la première rue Greneta venue, il +fera des fourches caudines. Si l'heure sonne, ce faubourien va grandir, +ce petit homme va se lever, et il regardera d'une façon terrible, et son +souffle deviendra tempête, et il sortira de cette pauvre poitrine grêle +assez de vent pour déranger les plis des Alpes. C'est grâce au +faubourien de Paris que la révolution, mêlée aux armées, conquiert +l'Europe. Il chante, c'est sa joie. Proportionnez sa chanson à sa +nature, et vous verrez! Tant qu'il n'a pour refrain que la Carmagnole, +il ne renverse que Louis XVI; faites-lui chanter la Marseillaise, il +délivrera le monde. + +Cette note écrite en marge du rapport Anglès, nous revenons à nos quatre +couples. Le dîner, comme nous l'avons dit, s'achevait. + + + + +Chapitre VI + +Chapitre où l'on s'adore + + +Propos de table et propos d'amour; les uns sont aussi insaisissables que +les autres; les propos d'amour sont des nuées, les propos de table sont +des fumées. + +Fameuil et Dahlia fredonnaient; Tholomyès buvait; Zéphine riait, Fantine +souriait. Listolier soufflait dans une trompette de bois achetée à +Saint-Cloud. Favourite regardait tendrement Blachevelle et disait: + +--Blachevelle, je t'adore. + +Ceci amena une question de Blachevelle: + +--Qu'est-ce que tu ferais, Favourite, si je cessais de t'aimer? + +--Moi! s'écria Favourite. Ah! ne dis pas cela, même pour rire! Si tu +cessais de m'aimer, je te sauterais après, je te grifferais, je te +gratignerais, je te jetterais de l'eau, je te ferais arrêter. + +Blachevelle sourit avec la fatuité voluptueuse d'un homme chatouillé à +l'amour-propre. Favourite reprit: + +--Oui, je crierais à la garde! Ah! je me gênerais par exemple! Canaille! + +Blachevelle, extasié, se renversa sur sa chaise et ferma +orgueilleusement les deux yeux. + +Dahlia, tout en mangeant, dit bas à Favourite dans le brouhaha: + +--Tu l'idolâtres donc bien, ton Blachevelle? + +--Moi, je le déteste, répondit Favourite du même ton en ressaisissant sa +fourchette. Il est avare. J'aime le petit d'en face de chez moi. Il est +très bien, ce jeune homme-là, le connais-tu? On voit qu'il a le genre +d'être acteur. J'aime les acteurs. Sitôt qu'il rentre, sa mère dit: «Ah! +mon Dieu! ma tranquillité est perdue. Le voilà qui va crier. Mais, mon +ami, tu me casses la tête!» Parce qu'il va dans la maison, dans des +greniers à rats, dans des trous noirs, si haut qu'il peut monter,--et +chanter, et déclamer, est-ce que je sais, moi? qu'on l'entend d'en bas! +Il gagne déjà vingt sous par jour chez un avoué à écrire de la chicane. +Il est fils d'un ancien chantre de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Ah! il est +très bien. Il m'idolâtre tant qu'un jour qu'il me voyait faire de la +pâte pour des crêpes, il m'a dit: _Mamselle, faites des beignets de vos +gants et je les mangerai_. Il n'y a que les artistes pour dire des +choses comme ça. Ah! il est très bien. Je suis en train d'être insensée +de ce petit-là. C'est égal, je dis à Blachevelle que je l'adore. Comme +je mens! Hein? comme je mens! + +Favourite fit une pause, et continua: + +--Dahlia, vois-tu, je suis triste. Il n'a fait que pleuvoir tout l'été, +le vent m'agace, le vent ne décolère pas, Blachevelle est très pingre, +c'est à peine s'il y a des petits pois au marché, on ne sait que manger, +j'ai le spleen, comme disent les Anglais, le beurre est si cher! et +puis, vois, c'est une horreur, nous dînons dans un endroit où il y a un +lit, ça me dégoûte de la vie. + + + + +Chapitre VII + +Sagesse de Tholomyès + + +Cependant, tandis que quelques-uns chantaient, les autres causaient +tumultueusement, et tous ensemble; ce n'était plus que du bruit. +Tholomyès intervint: + +--Ne parlons point au hasard ni trop vite, s'écria-t-il. Méditons si +nous voulons être éblouissants. Trop d'improvisation vide bêtement +l'esprit. Bière qui coule n'amasse point de mousse. Messieurs, pas de +hâte. Mêlons la majesté à la ripaille; mangeons avec recueillement; +festinons lentement. Ne nous pressons pas. Voyez le printemps; s'il se +dépêche, il est flambé, c'est-à-dire gelé. L'excès de zèle perd les +pêchers et les abricotiers. L'excès de zèle tue la grâce et la joie des +bons dîners. Pas de zèle, messieurs! Grimod de la Reynière est de l'avis +de Talleyrand. + +Une sourde rébellion gronda dans le groupe. + +--Tholomyès, laisse-nous tranquilles, dit Blachevelle. + +--À bas le tyran! dit Fameuil. + +--Bombarda, Bombance et Bamboche! cria Listolier. + +--Le dimanche existe, reprit Fameuil. + +--Nous sommes sobres, ajouta Listolier. + +--Tholomyès, fit Blachevelle, contemple mon calme. + +--Tu en es le marquis, répondit Tholomyès. + +Ce médiocre jeu de mots fit l'effet d'une pierre dans une mare. Le +marquis de Montcalm était un royaliste alors célèbre. Toutes les +grenouilles se turent. + +--Amis, s'écria Tholomyès, de l'accent d'un homme qui ressaisit +l'empire, remettez-vous. Il ne faut pas que trop de stupeur accueille ce +calembour tombé du ciel. Tout ce qui tombe de la sorte n'est pas +nécessairement digne d'enthousiasme et de respect. Le calembour est la +fiente de l'esprit qui vole. Le lazzi tombe n'importe où; et l'esprit, +après la ponte d'une bêtise, s'enfonce dans l'azur. Une tache blanchâtre +qui s'aplatit sur le rocher n'empêche pas le condor de planer. Loin de +moi l'insulte au calembour! Je l'honore dans la proportion de ses +mérites; rien de plus. Tout ce qu'il y a de plus auguste, de plus +sublime et de plus charmant dans l'humanité, et peut-être hors de +l'humanité, a fait des jeux de mots. Jésus-Christ a fait un calembour +sur saint Pierre, Moïse sur Isaac, Eschyle sur Polynice, Cléopâtre sur +Octave. Et notez que ce calembour de Cléopâtre a précédé la bataille +d'Actium, et que, sans lui, personne ne se souviendrait de la ville de +Toryne, nom grec qui signifie cuiller à pot. Cela concédé, je reviens à +mon exhortation. Mes frères, je le répète, pas de zèle, pas de +tohu-bohu, pas d'excès, même en pointes, gaîtés, liesses et jeux de +mots. Écoutez-moi, j'ai la prudence d'Amphiaraüs et la calvitie de +César. Il faut une limite, même aux rébus. _Est modus in rebus_. Il faut +une limite, même aux dîners. Vous aimez les chaussons aux pommes, +mesdames, n'en abusez pas. Il faut, même en chaussons, du bon sens et de +l'art. La gloutonnerie châtie le glouton. Gula punit Gulax. +L'indigestion est chargée par le bon Dieu de faire de la morale aux +estomacs. Et, retenez ceci: chacune de nos passions, même l'amour, a un +estomac qu'il ne faut pas trop remplir. En toute chose il faut écrire à +temps le mot _finis_, il faut se contenir, quand cela devient urgent, +tirer le verrou sur son appétit, mettre au violon sa fantaisie et se +mener soi-même au poste. Le sage est celui qui sait à un moment donné +opérer sa propre arrestation. Ayez quelque confiance en moi. Parce que +j'ai fait un peu mon droit, à ce que me disent mes examens, parce que je +sais la différence qu'il y a entre la question mue et la question +pendante, parce que j'ai soutenu une thèse en latin sur la manière dont +on donnait la torture à Rome au temps où Munatius Demens était questeur +du Parricide, parce que je vais être docteur, à ce qu'il paraît, il ne +s'ensuit pas de toute nécessité que je sois un imbécile. Je vous +recommande la modération dans vos désirs. Vrai comme je m'appelle Félix +Tholomyès, je parle bien. Heureux celui qui, lorsque l'heure a sonné, +prend un parti héroïque, et abdique comme Sylla, ou Origène! + +Favourite écoutait avec une attention profonde. + +--Félix! dit-elle, quel joli mot! j'aime ce nom-là. C'est en latin. Ça +veut dire Prosper. + +Tholomyès poursuivit: + +--Quirites, gentlemen, Caballeros, mes amis! voulez-vous ne sentir aucun +aiguillon et vous passer de lit nuptial et braver l'amour? Rien de plus +simple. Voici la recette: la limonade, l'exercice outré, le travail +forcé, éreintez-vous, traînez des blocs, ne dormez pas, veillez, +gorgez-vous de boissons nitreuses et de tisanes de nymphaeas, savourez +des émulsions de pavots et d'agnuscastus, assaisonnez-moi cela d'une +diète sévère, crevez de faim, et joignez-y les bains froids, les +ceintures d'herbes, l'application d'une plaque de plomb, les lotions +avec la liqueur de Saturne et les fomentations avec l'oxycrat. + +--J'aime mieux une femme, dit Listolier. + +--La femme! reprit Tholomyès, méfiez-vous-en. Malheur à celui qui se +livre au coeur changeant de la femme! La femme est perfide et tortueuse. +Elle déteste le serpent par jalousie de métier. Le serpent, c'est la +boutique en face. + +--Tholomyès, cria Blachevelle, tu es ivre! + +--Pardieu! dit Tholomyès. + +--Alors sois gai, reprit Blachevelle. + +Et, remplissant son verre, il se leva: + +--Gloire au vin! _Nunc te, Bacche, canam_! Pardon, mesdemoiselles, c'est +de l'espagnol. Et la preuve, señoras, la voici: tel peuple, telle +futaille. L'arrobe de Castille contient seize litres, le cantaro +d'Alicante douze, l'almude des Canaries vingt-cinq, le cuartin des +Baléares vingt-six, la botte du czar Pierre trente. Vive ce czar qui +était grand, et vive sa botte qui était plus grande encore! Mesdames, un +conseil d'ami: trompez-vous de voisin, si bon vous semble. Le propre de +l'amour, c'est d'errer. L'amourette n'est pas faite pour s'accroupir et +s'abrutir comme une servante anglaise qui a le calus du scrobage aux +genoux. Elle n'est pas faite pour cela, elle erre gaîment, la douce +amourette! On a dit: l'erreur est humaine; moi je dis: l'erreur est +amoureuse. Mesdames, je vous idolâtre toutes. Ô Zéphine, ô Joséphine, +figure plus que chiffonnée, vous seriez charmante, si vous n'étiez de +travers. Vous avez l'air d'un joli visage sur lequel, par mégarde, on +s'est assis. Quant à Favourite, ô nymphes et muses! un jour que +Blachevelle passait le ruisseau de la rue Guérin-Boisseau, il vit une +belle fille aux bas blancs et bien tirés qui montrait ses jambes. Ce +prologue lui plut, et Blachevelle aima. Celle qu'il aima était +Favourite. Ô Favourite, tu as des lèvres ioniennes. Il y avait un +peintre grec, appelé Euphorion, qu'on avait surnommé le peintre des +lèvres. Ce Grec seul eût été digne de peindre ta bouche! Écoute! avant +toi, il n'y avait pas de créature digne de ce nom. Tu es faite pour +recevoir la pomme comme Vénus ou pour la manger comme Ève. La beauté +commence à toi. Je viens de parler d'Ève, c'est toi qui l'as créée. Tu +mérites le brevet d'invention de la jolie femme. Ô Favourite, je cesse +de vous tutoyer, parce que je passe de la poésie à la prose. Vous +parliez de mon nom tout à l'heure. Cela m'a attendri; mais, qui que nous +soyons, méfions-nous des noms. Ils peuvent se tromper. Je me nomme Félix +et ne suis pas heureux. Les mots sont des menteurs. N'acceptons pas +aveuglément les indications qu'ils nous donnent. Ce serait une erreur +d'écrire à Liège pour avoir des bouchons et à Pau pour avoir des gants. +Miss Dahlia, à votre place, je m'appellerais Rosa. Il faut que la fleur +sente bon et que la femme ait de l'esprit. Je ne dis rien de Fantine, +c'est une songeuse, une rêveuse, une pensive, une sensitive; c'est un +fantôme ayant la forme d'une nymphe et la pudeur d'une nonne, qui se +fourvoie dans la vie de grisette, mais qui se réfugie dans les +illusions, et qui chante, et qui prie, et qui regarde l'azur sans trop +savoir ce qu'elle voit ni ce qu'elle fait, et qui, les yeux au ciel, +erre dans un jardin où il y a plus d'oiseaux qu'il n'en existe! Ô +Fantine, sache ceci: moi Tholomyès, je suis une illusion; mais elle ne +m'entend même pas, la blonde fille des chimères! Du reste, tout en elle +est fraîcheur, suavité, jeunesse, douce clarté matinale. Ô Fantine, +fille digne de vous appeler marguerite ou perle, vous êtes une femme du +plus bel orient. Mesdames, un deuxième conseil: ne vous mariez point; le +mariage est une greffe; cela prend bien ou mal; fuyez ce risque. Mais, +bah! qu'est-ce que je chante là? Je perds mes paroles. Les filles sont +incurables sur l'épousaille; et tout ce que nous pouvons dire, nous +autres sages, n'empêchera point les giletières et les piqueuses de +bottines de rêver des maris enrichis de diamants. Enfin, soit; mais, +belles, retenez ceci: vous mangez trop de sucre. Vous n'avez qu'un tort, +ô femmes, c'est de grignoter du sucre. Ô sexe rongeur, tes jolies +petites dents blanches adorent le sucre. Or, écoutez bien, le sucre est +un sel. Tout sel est desséchant. Le sucre est le plus desséchant de tous +les sels. Il pompe à travers les veines les liquides du sang; de là la +coagulation, puis la solidification du sang; de là les tubercules dans +le poumon; de là la mort. Et c'est pourquoi le diabète confine à la +phthisie. Donc ne croquez pas de sucre, et vous vivrez! Je me tourne +vers les hommes. Messieurs, faites des conquêtes. Pillez-vous les uns +aux autres sans remords vos bien-aimées. Chassez-croisez. En amour, il +n'y a pas d'amis. Partout où il y a une jolie femme l'hostilité est +ouverte. Pas de quartier, guerre à outrance! Une jolie femme est un +casus belli; une jolie femme est un flagrant délit. Toutes les invasions +de l'histoire sont déterminées par des cotillons. La femme est le droit +de l'homme. Romulus a enlevé les Sabines, Guillaume a enlevé les +Saxonnes, César a enlevé les Romaines. L'homme qui n'est pas aimé plane +comme un vautour sur les amantes d'autrui; et quant à moi, à tous ces +infortunés qui sont veufs, je jette la proclamation sublime de Bonaparte +à l'armée d'Italie: «Soldats, vous manquez de tout. L'ennemi en a.» + +Tholomyès s'interrompit. + +--Souffle, Tholomyès, dit Blachevelle. + +En même temps, Blachevelle, appuyé de Listolier et de Fameuil, entonna +sur un air de complainte une de ces chansons d'atelier composées des +premiers mots venus, rimées richement et pas du tout, vides de sens +comme le geste de l'arbre et le bruit du vent, qui naissent de la vapeur +des pipes et se dissipent et s'envolent avec elle. Voici par quel +couplet le groupe donna la réplique à la harangue de Tholomyès: + +Les pères dindons donnèrent de l'argent à un agent pour que mons +Clermont-Tonnerre fût fait pape à la Saint-Jean; Mais Clermont ne put +pas être fait pape, n'étant pas prêtre. + +Alors leur agent rageant leur rapporta leur argent. + +Ceci n'était pas fait pour calmer l'improvisation de Tholomyès; il vida +son verre, le remplit, et recommença. + +--À bas la sagesse! oubliez tout ce que j'ai dit. Ne soyons ni prudes, +ni prudents, ni prud'hommes. Je porte un toast à l'allégresse; soyons +allègres! Complétons notre cours de droit par la folie et la nourriture. +Indigestion et digeste. Que Justinien soit le mâle et que Ripaille soit +la femelle! Joie dans les profondeurs! Vis, ô création! Le monde est un +gros diamant! Je suis heureux. Les oiseaux sont étonnants. Quelle fête +partout! Le rossignol est un Elleviou gratis. Été, je te salue. Ô +Luxembourg, ô Géorgiques de la rue Madame et de l'allée de +l'Observatoire! Ô pioupious rêveurs! ô toutes ces bonnes charmantes qui, +tout en gardant des enfants, s'amusent à en ébaucher! Les pampas de +l'Amérique me plairaient, si je n'avais les arcades de l'Odéon. Mon âme +s'envole dans les forêts vierges et dans les savanes. Tout est beau. Les +mouches bourdonnent dans les rayons. Le soleil a éternué le colibri. +Embrasse-moi, Fantine! + +Il se trompa, et embrassa Favourite. + + + + +Chapitre VIII + +Mort d'un cheval + + +--On dîne mieux chez Edon que chez Bombarda, s'écria Zéphine. + +--Je préfère Bombarda à Edon, déclara Blachevelle. Il a plus de luxe. +C'est plus asiatique. Voyez la salle d'en bas. Il y a des glaces sur les +murs. + +--J'en aime mieux dans mon assiette, dit Favourite. + +Blachevelle insista: + +--Regardez les couteaux. Les manches sont en argent chez Bombarda, et en +os chez Edon. Or, l'argent est plus précieux que l'os. + +--Excepté pour ceux qui ont un menton d'argent, observa Tholomyès. + +Il regardait en cet instant-là le dôme des Invalides, visible des +fenêtres de Bombarda. + +Il y eut une pause. + +--Tholomyès, cria Fameuil, tout à l'heure, Listolier et moi, nous avions +une discussion. + +--Une discussion est bonne, répondit Tholomyès, une querelle vaut mieux. + +--Nous disputions philosophie. + +--Soit. + +--Lequel préfères-tu de Descartes ou de Spinosa? + +--Désaugiers, dit Tholomyès. + +Cet arrêt rendu, il but et reprit: + +--Je consens à vivre. Tout n'est pas fini sur la terre, puisqu'on peut +encore déraisonner. J'en rends grâces aux dieux immortels. On ment, mais +on rit. On affirme, mais on doute. L'inattendu jaillit du syllogisme. +C'est beau. Il est encore ici-bas des humains qui savent joyeusement +ouvrir et fermer la boîte à surprises du paradoxe. Ceci, mesdames, que +vous buvez d'un air tranquille, est du vin de Madère, sachez-le, du cru +de Coural das Freiras qui est à trois cent dix-sept toises au-dessus du +niveau de la mer! Attention en buvant! trois cent dix-sept toises! et +monsieur Bombarda, le magnifique restaurateur, vous donne ces trois cent +dix-sept toises pour quatre francs cinquante centimes! + +Fameuil interrompit de nouveau: + +--Tholomyès, tes opinions font loi. Quel est ton auteur favori? + +--Ber.... + +--Quin? + +--Non. Choux. + +Et Tholomyès poursuivit: + +--Honneur à Bombarda! il égalerait Munophis d'Elephanta s'il pouvait me +cueillir une almée, et Thygélion de Chéronée s'il pouvait m'apporter une +hétaïre! car, ô mesdames, il y avait des Bombarda en Grèce et en Égypte. +C'est Apulée qui nous l'apprend. Hélas! toujours les mêmes choses et +rien de nouveau. Plus rien d'inédit dans la création du créateur! _Nil +sub sole novum_, dit Salomon; _amor omnibus idem_, dit Virgile; et +Carabine monte avec Carabin dans la galiote de Saint-Cloud, comme +Aspasie s'embarquait avec Périclès sur la flotte de Samos. Un dernier +mot. Savez-vous ce que c'était qu'Aspasie, mesdames? Quoiqu'elle vécût +dans un temps où les femmes n'avaient pas encore d'âme, c'était une âme; +une âme d'une nuance rose et pourpre, plus embrasée que le feu, plus +franche que l'aurore. Aspasie était une créature en qui se touchaient +les deux extrêmes de la femme; c'était la prostituée déesse. Socrate, +plus Manon Lescaut. Aspasie fut créée pour le cas où il faudrait une +catin à Prométhée. + +Tholomyès, lancé, se serait difficilement arrêté, si un cheval ne se fût +abattu sur le quai en cet instant-là même. Du choc, la charrette et +l'orateur restèrent court. C'était une jument beauceronne, vieille et +maigre et digne de l'équarrisseur, qui traînait une charrette fort +lourde. Parvenue devant Bombarda, la bête, épuisée et accablée, avait +refusé d'aller plus loin. Cet incident avait fait de la foule. À peine +le charretier, jurant et indigné, avait-il eu le temps de prononcer avec +l'énergie convenable le mot sacramentel: _mâtin_! appuyé d'un implacable +coup de fouet, que la haridelle était tombée pour ne plus se relever. Au +brouhaha des passants, les gais auditeurs de Tholomyès tournèrent la +tête, et Tholomyès en profita pour clore son allocution par cette +strophe mélancolique: + + _Elle était de ce monde où coucous et carrosses_ + _Ont le même destin,_ + _Et, rosse, elle a vécu ce que vivent les rosses,_ + _L'espace d'un: mâtin!_ + +--Pauvre cheval, soupira Fantine. + +Et Dahlia s'écria: + +--Voilà Fantine qui va se mettre à plaindre les chevaux! Peut-on être +fichue bête comme ça! + +En ce moment, Favourite, croisant les bras et renversant la tête en +arrière, regarda résolûment Tholomyès et dit: + +--Ah çà! et la surprise? + +--Justement. L'instant est arrivé, répondit Tholomyès. Messieurs, +l'heure de la surprise a sonné. Mesdames, attendez-nous un moment. + +--Cela commence par un baiser, dit Blachevelle. + +--Sur le front, ajouta Tholomyès. + +Chacun déposa gravement un baiser sur le front de sa maîtresse; puis ils +se dirigèrent vers la porte tous les quatre à la file, en mettant leur +doigt sur la bouche. + +Favourite battit des mains à leur sortie. + +--C'est déjà amusant, dit-elle. + +--Ne soyez pas trop longtemps, murmura Fantine. Nous vous attendons. + + + + +Chapitre IX + +Fin joyeuse de la joie + + +Les jeunes filles, restées seules, s'accoudèrent deux à deux sur l'appui +des fenêtres, jasant, penchant leur tête et se parlant d'une croisée à +l'autre. + +Elles virent les jeunes gens sortir du cabaret Bombarda bras dessus bras +dessous; ils se retournèrent, leur firent des signes en riant, et +disparurent dans cette poudreuse cohue du dimanche qui envahit +hebdomadairement les Champs-Élysées. + +--Ne soyez pas longtemps! cria Fantine. + +--Que vont-ils nous rapporter? dit Zéphine. + +--Pour sûr ce sera joli, dit Dahlia. + +--Moi, reprit Favourite, je veux que ce soit en or. + +Elles furent bientôt distraites par le mouvement du bord de l'eau +qu'elles distinguaient dans les branches des grands arbres et qui les +divertissait fort. C'était l'heure du départ des malles-poste et des +diligences. Presque toutes les messageries du midi et de l'ouest +passaient alors par les Champs-Élysées. La plupart suivaient le quai et +sortaient par la barrière de Passy. De minute en minute, quelque grosse +voiture peinte en jaune et en noir, pesamment chargée, bruyamment +attelée, difforme à force de malles, de bâches et de valises, pleine de +têtes tout de suite disparues, broyant la chaussée, changeant tous les +pavés en briquets, se ruait à travers la foule avec toutes les +étincelles d'une forge, de la poussière pour fumée, et un air de furie. +Ce vacarme réjouissait les jeunes filles. Favourite s'exclamait: + +--Quel tapage! on dirait des tas de chaînes qui s'envolent. + +Il arriva une fois qu'une de ces voitures qu'on distinguait +difficilement dans l'épaisseur des ormes, s'arrêta un moment, puis +repartit au galop. Cela étonna Fantine. + +--C'est particulier! dit-elle. Je croyais que la diligence ne s'arrêtait +jamais. Favourite haussa les épaules. + +--Cette Fantine est surprenante. Je viens la voir par curiosité. Elle +s'éblouit des choses les plus simples. Une supposition; je suis un +voyageur, je dis à la diligence: je vais en avant, vous me prendrez sur +le quai en passant. La diligence passe, me voit, s'arrête, et me prend. +Cela se fait tous les jours. Tu ne connais pas la vie, ma chère. + +Un certain temps s'écoula ainsi. Tout à coup Favourite eut le mouvement +de quelqu'un qui se réveille. + +--Eh bien, fit-elle, et la surprise? + +--À propos, oui, reprit Dahlia, la fameuse surprise? + +--Ils sont bien longtemps! dit Fantine. + +Comme Fantine achevait ce soupir, le garçon qui avait servi le dîner +entra. Il tenait à la main quelque chose qui ressemblait à une lettre. + +--Qu'est-ce que cela? demanda Favourite. + +Le garçon répondit: + +--C'est un papier que ces messieurs ont laissé pour ces dames. + +--Pourquoi ne l'avoir pas apporté tout de suite? + +--Parce que ces messieurs, reprit le garçon, ont commandé de ne le +remettre à ces dames qu'au bout d'une heure. + +Favourite arracha le papier des mains du garçon. C'était une lettre en +effet. + +--Tiens! dit-elle. Il n'y a pas d'adresse. Mais voici ce qui est écrit +dessus: + +Ceci est la surprise. + +Elle décacheta vivement la lettre, l'ouvrit et lut (elle savait lire): + +«Ô nos amantes! + +«Sachez que nous avons des parents. Des parents, vous ne connaissez pas +beaucoup ça. Ça s'appelle des pères et mères dans le code civil, puéril +et honnête. Or, ces parents gémissent, ces vieillards nous réclament, +ces bons hommes et ces bonnes femmes nous appellent enfants prodigues, +ils souhaitent nos retours, et nous offrent de tuer des veaux. Nous leur +obéissons, étant vertueux. À l'heure où vous lirez ceci, cinq chevaux +fougueux nous rapporteront à nos papas et à nos mamans. Nous fichons le +camp, comme dit Bossuet. Nous partons, nous sommes partis. Nous fuyons +dans les bras de Laffitte et sur les ailes de Caillard. La diligence de +Toulouse nous arrache à l'abîme, et l'abîme c'est vous, ô nos belles +petites! Nous rentrons dans la société, dans le devoir et dans l'ordre, +au grand trot, à raison de trois lieues à l'heure. Il importe à la +patrie que nous soyons, comme tout le monde, préfets, pères de famille, +gardes champêtres et conseillers d'État. Vénérez-nous. Nous nous +sacrifions. Pleurez-nous rapidement et remplacez-nous vite. Si cette +lettre vous déchire, rendez-le-lui. Adieu. + +«Pendant près de deux ans, nous vous avons rendues heureuses. Ne nous en +gardez pas rancune. + +«Signé: Blachevelle. + +«Fameuil. + +«Listolier. + +«Félix Tholomyès + +«Post-scriptum. Le dîner est payé.» + +Les quatre jeunes filles se regardèrent. + +Favourite rompit la première le silence. + +--Eh bien! s'écria-t-elle, c'est tout de même une bonne farce. + +--C'est très drôle, dit Zéphine. + +--Ce doit être Blachevelle qui a eu cette idée-là, reprit Favourite. Ça +me rend amoureuse de lui. Sitôt parti, sitôt aimé. Voilà l'histoire. + +--Non, dit Dahlia, c'est une idée à Tholomyès. Ça se reconnaît. + +--En ce cas, reprit Favourite, mort à Blachevelle et vive Tholomyès! + +--Vive Tholomyès! crièrent Dahlia et Zéphine. + +Et elles éclatèrent de rire. + +Fantine rit comme les autres. + +Une heure après, quand elle fut rentrée dans sa chambre, elle pleura. +C'était, nous l'avons dit, son premier amour; elle s'était donnée à ce +Tholomyès comme à un mari, et la pauvre fille avait un enfant. + + + + +Livre quatrième--Confier, c'est quelquefois livrer + + + + +Chapitre I + +Une mère qui en rencontre une autre + + +Il y avait, dans le premier quart de ce siècle, à Montfermeil, près de +Paris, une façon de gargote qui n'existe plus aujourd'hui. Cette gargote +était tenue par des gens appelés Thénardier, mari et femme. Elle était +située dans la ruelle du Boulanger. On voyait au-dessus de la porte une +planche clouée à plat sur le mur. Sur cette planche était peint quelque +chose qui ressemblait à un homme portant sur son dos un autre homme, +lequel avait de grosses épaulettes de général dorées avec de larges +étoiles argentées; des taches rouges figuraient du sang; le reste du +tableau était de la fumée et représentait probablement une bataille. Au +bas on lisait cette inscription: _Au Sergent de Waterloo._ + +Rien n'est plus ordinaire qu'un tombereau ou une charrette à la porte +d'une auberge. Cependant le véhicule ou, pour mieux dire, le fragment de +véhicule qui encombrait la rue devant la gargote du Sergent de Waterloo, +un soir du printemps de 1818, eût certainement attiré par sa masse +l'attention d'un peintre qui eût passé là. + +C'était l'avant-train d'un de ces fardiers, usités dans les pays de +forêts, et qui servent à charrier des madriers et des troncs d'arbres. +Cet avant-train se composait d'un massif essieu de fer à pivot où +s'emboîtait un lourd timon, et que supportaient deux roues démesurées. +Tout cet ensemble était trapu, écrasant et difforme. On eût dit l'affût +d'un canon géant. Les ornières avaient donné aux roues, aux jantes, aux +moyeux, à l'essieu et au timon, une couche de vase, hideux badigeonnage +jaunâtre assez semblable à celui dont on orne volontiers les +cathédrales. Le bois disparaissait sous la boue et le fer sous la +rouille. Sous l'essieu pendait en draperie une grosse chaîne digne de +Goliath forçat. Cette chaîne faisait songer, non aux poutres qu'elle +avait fonction de transporter, mais aux mastodontes et aux mammons +qu'elle eût pu atteler; elle avait un air de bagne, mais de bagne +cyclopéen et surhumain, et elle semblait détachée de quelque monstre. +Homère y eût lié Polyphème et Shakespeare Caliban. + +Pourquoi cet avant-train de fardier était-il à cette place dans la rue? +D'abord, pour encombrer la rue; ensuite pour achever de se rouiller. Il +y a dans le vieil ordre social une foule d'institutions qu'on trouve de +la sorte sur son passage en plein air et qui n'ont pas pour être là +d'autres raisons. + +Le centre de la chaîne pendait sous l'essieu assez près de terre, et sur +la courbure, comme sur la corde d'une balançoire, étaient assises et +groupées, ce soir-là, dans un entrelacement exquis, deux petites filles, +l'une d'environ deux ans et demi, l'autre de dix-huit mois, la plus +petite dans les bras de la plus grande. Un mouchoir savamment noué les +empêchait de tomber. Une mère avait vu cette effroyable chaîne, et avait +dit: Tiens! voilà un joujou pour mes enfants. + +Les deux enfants, du reste gracieusement attifées, et avec quelque +recherche, rayonnaient; on eût dit deux roses dans de la ferraille; +leurs yeux étaient un triomphe; leurs fraîches joues riaient. L'une +était châtain, l'autre était brune. Leurs naïfs visages étaient deux +étonnements ravis; un buisson fleuri qui était près de là envoyait aux +passants des parfums qui semblaient venir d'elles; celle de dix-huit +mois montrait son gentil ventre nu avec cette chaste indécence de la +petitesse. + +Au-dessus et autour de ces deux têtes délicates, pétries dans le bonheur +et trempées dans la lumière, le gigantesque avant-train, noir de +rouille, presque terrible, tout enchevêtré de courbes et d'angles +farouches, s'arrondissait comme un porche de caverne. À quelques pas, +accroupie sur le seuil de l'auberge, la mère, femme d'un aspect peu +avenant du reste, mais touchante en ce moment-là, balançait les deux +enfants au moyen d'une longue ficelle, les couvant des yeux de peur +d'accident avec cette expression animale et céleste propre à la +maternité; à chaque va-et-vient, les hideux anneaux jetaient un bruit +strident qui ressemblait à un cri de colère; les petites filles +s'extasiaient, le soleil couchant se mêlait à cette joie, et rien +n'était charmant comme ce caprice du hasard, qui avait fait d'une chaîne +de titans une escarpolette de chérubins. + +Tout en berçant ses deux petites, la mère chantonnait d'une voix fausse +une romance alors célèbre: + + _Il le faut, disait un guerrier._ + +Sa chanson et la contemplation de ses filles l'empêchaient d'entendre et +de voir ce qui se passait dans la rue. + +Cependant quelqu'un s'était approché d'elle, comme elle commençait le +premier couplet de la romance, et tout à coup elle entendit une voix qui +disait très près de son oreille: + +--Vous avez là deux jolis enfants, madame, répondit la mère, continuant +sa romance: + + _À la belle et tendre Imogine._ + +répondit la mère, continuant sa romance, puis elle tourna la tête. + +Une femme était devant elle, à quelques pas. Cette femme, elle aussi, +avait un enfant qu'elle portait dans ses bras. + +Elle portait en outre un assez gros sac de nuit qui semblait fort lourd. + +L'enfant de cette femme était un des plus divins êtres qu'on pût voir. +C'était une fille de deux à trois ans. Elle eût pu jouter avec les deux +autres pour la coquetterie de l'ajustement; elle avait un bavolet de +linge fin, des rubans à sa brassière et de la valenciennes à son bonnet. +Le pli de sa jupe relevée laissait voir sa cuisse blanche, potelée et +ferme. Elle était admirablement rose et bien portante. La belle petite +donnait envie de mordre dans les pommes de ses joues. On ne pouvait rien +dire de ses yeux, sinon qu'ils devaient être très grands et qu'ils +avaient des cils magnifiques. Elle dormait. + +Elle dormait de ce sommeil d'absolue confiance propre à son âge. Les +bras des mères sont faits de tendresse; les enfants y dorment +profondément. + +Quant à la mère, l'aspect en était pauvre et triste. Elle avait la mise +d'une ouvrière qui tend à redevenir paysanne. Elle était jeune. +Était-elle belle? peut-être; mais avec cette mise il n'y paraissait pas. +Ses cheveux, d'où s'échappait une mèche blonde, semblaient fort épais, +mais disparaissaient sévèrement sous une coiffe de béguine, laide, +serrée, étroite, et nouée au menton. Le rire montre les belles dents +quand on en a; mais elle ne riait point. Ses yeux ne semblaient pas être +secs depuis très longtemps. Elle était pâle; elle avait l'air très lasse +et un peu malade; elle regardait sa fille endormie dans ses bras avec +cet air particulier d'une mère qui a nourri son enfant. Un large +mouchoir bleu, comme ceux où se mouchent les invalides, plié en fichu, +masquait lourdement sa taille. Elle avait les mains hâlées et toutes +piquées de taches de rousseur, l'index durci et déchiqueté par +l'aiguille, une mante brune de laine bourrue, une robe de toile et de +gros souliers. C'était Fantine. + +C'était Fantine. Difficile à reconnaître. Pourtant, à l'examiner +attentivement, elle avait toujours sa beauté. Un pli triste, qui +ressemblait à un commencement d'ironie, ridait sa joue droite. Quant à +sa toilette, cette aérienne toilette de mousseline et de rubans qui +semblait faite avec de la gaîté, de la folie et de la musique, pleine de +grelots et parfumée de lilas, elle s'était évanouie comme ces beaux +givres éclatants qu'on prend pour des diamants au soleil; ils fondent et +laissent la branche toute noire. + +Dix mois s'étaient écoulés depuis «la bonne farce». + +Que s'était-il passé pendant ces dix mois? on le devine. + +Après l'abandon, la gêne. Fantine avait tout de suite perdu de vue +Favourite, Zéphine et Dahlia; le lien, brisé du côté des hommes, s'était +défait du côté des femmes; on les eût bien étonnées, quinze jours après, +si on leur eût dit qu'elles étaient amies; cela n'avait plus de raison +d'être. Fantine était restée seule. Le père de son enfant parti,--hélas! +ces ruptures-là sont irrévocables,--elle se trouva absolument isolée, +avec l'habitude du travail de moins et le goût du plaisir de plus. +Entraînée par sa liaison avec Tholomyès à dédaigner le petit métier +qu'elle savait, elle avait négligé ses débouchés; ils s'étaient fermés. +Nulle ressource. Fantine savait à peine lire et ne savait pas écrire; on +lui avait seulement appris dans son enfance à signer son nom; elle avait +fait écrire par un écrivain public une lettre à Tholomyès, puis une +seconde, puis une troisième. Tholomyès n'avait répondu à aucune. Un +jour, Fantine entendit des commères dire en regardant sa fille: + +--Est-ce qu'on prend ces enfants-là au sérieux? on hausse les épaules de +ces enfants-là! + +Alors elle songea à Tholomyès qui haussait les épaules de son enfant et +qui ne prenait pas cet être innocent au sérieux; et son coeur devint +sombre à l'endroit de cet homme. Quel parti prendre pourtant? Elle ne +savait plus à qui s'adresser. Elle avait commis une faute, mais le fond +de sa nature, on s'en souvient, était pudeur et vertu. Elle sentit +vaguement qu'elle était à la veille de tomber dans la détresse, et de +glisser dans le pire. Il fallait du courage; elle en eut, et se roidit. +L'idée lui vint de retourner dans sa ville natale, à Montreuil-sur-mer. +Là quelqu'un peut-être la connaîtrait et lui donnerait du travail. Oui; +mais il faudrait cacher sa faute. Et elle entrevoyait confusément la +nécessité possible d'une séparation plus douloureuse encore que la +première. Son coeur se serra, mais elle prit sa résolution. Fantine, on +le verra, avait la farouche bravoure de la vie. + +Elle avait déjà vaillamment renoncé à la parure, s'était vêtue de toile, +et avait mis toute sa soie, tous ses chiffons, tous ses rubans et toutes +ses dentelles sur sa fille, seule vanité qui lui restât, et sainte +celle-là. Elle vendit tout ce qu'elle avait, ce qui lui produisit deux +cents francs; ses petites dettes payées, elle n'eut plus que +quatre-vingts francs environ. À vingt-deux ans, par une belle matinée de +printemps, elle quittait Paris, emportant son enfant sur son dos. +Quelqu'un qui les eût vues passer toutes les deux eût pitié. Cette femme +n'avait au monde que cet enfant, et cet enfant n'avait au monde que +cette femme. Fantine avait nourri sa fille; cela lui avait fatigué la +poitrine, et elle toussait un peu. + +Nous n'aurons plus occasion de parler de M. Félix Tholomyès. +Bornons-nous à dire que, vingt ans plus tard, sous le roi +Louis-Philippe, c'était un gros avoué de province, influent et riche, +électeur sage et juré très sévère; toujours homme de plaisir. + +Vers le milieu du jour, après avoir, pour se reposer, cheminé de temps +en temps, moyennant trois ou quatre sous par lieue, dans ce qu'on +appelait alors les Petites Voitures des Environs de Paris, Fantine se +trouvait à Montfermeil, dans la ruelle du Boulanger. + +Comme elle passait devant l'auberge Thénardier, les deux petites filles, +enchantées sur leur escarpolette monstre, avaient été pour elle une +sorte d'éblouissement, et elle s'était arrêtée devant cette vision de +joie. + +Il y a des charmes. Ces deux petites filles en furent un pour cette +mère. + +Elle les considérait, toute émue. La présence des anges est une annonce +de paradis. Elle crut voir au dessus de cette auberge le mystérieux ICI +de la providence. Ces deux petites étaient si évidemment heureuses! Elle +les regardait, elle les admirait, tellement attendrie qu'au moment où la +mère reprenait haleine entre deux vers de sa chanson, elle ne put +s'empêcher de lui dire ce mot qu'on vient de lire: + +--Vous avez là deux jolis enfants, madame. + +Les créatures les plus féroces sont désarmées par la caresse à leurs +petits. La mère leva la tête et remercia, et fit asseoir la passante sur +le banc de la porte, elle-même étant sur le seuil. Les deux femmes +causèrent. + +--Je m'appelle madame Thénardier, dit la mère des deux petites. Nous +tenons cette auberge. + +Puis, toujours à sa romance, elle reprit entre ses dents: + + _Il le faut, je suis chevalier,_ + _Et je pars pour la Palestine._ + +Cette madame Thénardier était une femme rousse, charnue, anguleuse; le +type femme-à-soldat dans toute sa disgrâce. Et, chose bizarre, avec un +air penché qu'elle devait à des lectures romanesques. C'était une +minaudière hommasse. De vieux romans qui se sont éraillés sur des +imaginations de gargotières ont de ces effets-là. Elle était jeune +encore; elle avait à peine trente ans. Si cette femme, qui était +accroupie, se fût tenue droite, peut-être sa haute taille et sa carrure +de colosse ambulant propre aux foires, eussent-elles dès l'abord +effarouché la voyageuse, troublé sa confiance, et fait évanouir ce que +nous avons à raconter. Une personne qui est assise au lieu d'être +debout, les destinées tiennent à cela. + +La voyageuse raconta son histoire, un peu modifiée: + +Qu'elle était ouvrière; que son mari était mort; que le travail lui +manquait à Paris, et qu'elle allait en chercher ailleurs; dans son pays; +qu'elle avait quitté Paris, le matin même, à pied; que, comme elle +portait son enfant, se sentant fatiguée, et ayant rencontré la voiture +de Villemomble, elle y était montée; que de Villemomble elle était venue +à Montfermeil à pied, que la petite avait un peu marché, mais pas +beaucoup, c'est si jeune, et qu'il avait fallu la prendre, et que le +bijou s'était endormi. + +Et sur ce mot elle donna à sa fille un baiser passionné qui la réveilla. +L'enfant ouvrit les yeux, de grands yeux bleus comme ceux de sa mère, et +regarda, quoi? rien, tout, avec cet air sérieux et quelquefois sévère +des petits enfants, qui est un mystère de leur lumineuse innocence +devant nos crépuscules de vertus. On dirait qu'ils se sentent anges et +qu'ils nous savent hommes. Puis l'enfant se mit à rire, et, quoique la +mère la retint, glissa à terre avec l'indomptable énergie d'un petit +être qui veut courir. Tout à coup elle aperçut les deux autres sur leur +balançoire, s'arrêta court, et tira la langue, signe d'admiration. + +La mère Thénardier détacha ses filles, les fit descendre de +l'escarpolette, et dit: + +--Amusez-vous toutes les trois. + +Ces âges-là s'apprivoisent vite, et au bout d'une minute les petites +Thénardier jouaient avec la nouvelle venue à faire des trous dans la +terre, plaisir immense. + +Cette nouvelle venue était très gaie; la bonté de la mère est écrite +dans la gaîté du marmot; elle avait pris un brin de bois qui lui servait +de pelle, et elle creusait énergiquement une fosse bonne pour une +mouche. Ce que fait le fossoyeur devient riant, fait par l'enfant. + +Les deux femmes continuaient de causer. + +--Comment s'appelle votre mioche? + +--Cosette. + +Cosette, lisez Euphrasie. La petite se nommait Euphrasie. Mais +d'Euphrasie la mère avait fait Cosette, par ce doux et gracieux instinct +des mères et du peuple qui change Josefa en Pepita et Françoise en +Sillette. C'est là un genre de dérivés qui dérange et déconcerte toute +la science des étymologistes. Nous avons connu une grand'mère qui avait +réussi à faire de Théodore, Gnon. + +--Quel âge a-t-elle? + +--Elle va sur trois ans. + +--C'est comme mon aînée. + +Cependant les trois petites filles étaient groupées dans une posture +d'anxiété profonde et de béatitude; un événement avait lieu; un gros ver +venait de sortir de terre; et elles avaient peur, et elles étaient en +extase. + +Leurs fronts radieux se touchaient; on eût dit trois têtes dans une +auréole. + +--Les enfants, s'écria la mère Thénardier, comme ça se connaît tout de +suite! les voilà qu'on jurerait trois soeurs! + +Ce mot fut l'étincelle qu'attendait probablement l'autre mère. Elle +saisit la main de la Thénardier, la regarda fixement, et lui dit: + +--Voulez-vous me garder mon enfant? + +La Thénardier eut un de ces mouvements surpris qui ne sont ni le +consentement ni le refus. + +La mère de Cosette poursuivit: + +--Voyez-vous, je ne peux pas emmener ma fille au pays. L'ouvrage ne le +permet pas. Avec un enfant, on ne trouve pas à se placer. Ils sont si +ridicules dans ce pays-là. C'est le bon Dieu qui m'a fait passer devant +votre auberge. Quand j'ai vu vos petites si jolies et si propres et si +contentes, cela m'a bouleversée. J'ai dit: voilà une bonne mère. C'est +ça; ça fera trois soeurs. Et puis, je ne serai pas longtemps à revenir. +Voulez-vous me garder mon enfant? + +--Il faudrait voir, dit la Thénardier. + +--Je donnerais six francs par mois. + +Ici une voix d'homme cria du fond de la gargote: + +--Pas à moins de sept francs. Et six mois payés d'avance. + +--Six fois sept quarante-deux, dit la Thénardier. + +--Je les donnerai, dit la mère. + +--Et quinze francs en dehors pour les premiers frais, ajouta la voix +d'homme. + +--Total cinquante-sept francs, dit la madame Thénardier. Et à travers +ces chiffres, elle chantonnait vaguement: + +_Il le faut, disait un guerrier._ + +--Je les donnerai, dit la mère, j'ai quatre-vingts francs. Il me restera +de quoi aller au pays. En allant à pied. Je gagnerai de l'argent là-bas, +et dès que j'en aurai un peu, je reviendrai chercher l'amour. + +La voix d'homme reprit: + +--La petite a un trousseau? + +--C'est mon mari, dit la Thénardier. + +--Sans doute elle a un trousseau, le pauvre trésor. J'ai bien vu que +c'était votre mari. Et un beau trousseau encore! un trousseau insensé. +Tout par douzaines; et des robes de soie comme une dame. Il est là dans +mon sac de nuit. + +--Il faudra le donner, repartit la voix d'homme. + +--Je crois bien que je le donnerai! dit la mère. Ce serait cela qui +serait drôle si je laissais ma fille toute nue! + +La face du maître apparut. + +--C'est bon, dit-il. + +Le marché fut conclu. La mère passa la nuit à l'auberge, donna son +argent et laissa son enfant, renoua son sac de nuit dégonflé du +trousseau et léger désormais, et partit le lendemain matin, comptant +revenir bientôt. On arrange tranquillement ces départs-là, mais ce sont +des désespoirs. + +Une voisine des Thénardier rencontra cette mère comme elle s'en allait, +et s'en revint en disant: + +--Je viens de voir une femme qui pleure dans la rue, que c'est un +déchirement. + +Quand la mère de Cosette fut partie, l'homme dit à la femme: + +--Cela va me payer mon effet de cent dix francs qui échoit demain. Il me +manquait cinquante francs. Sais-tu que j'aurais eu l'huissier et un +protêt? Tu as fait là une bonne souricière avec tes petites. + +--Sans m'en douter, dit la femme. + + + + +Chapitre II + +Première esquisse de deux figures louches + + +La souris prise était bien chétive; mais le chat se réjouit même d'une +souris maigre. Qu'était-ce que les Thénardier? + +Disons-en un mot dès à présent. Nous compléterons le croquis plus tard. + +Ces êtres appartenaient à cette classe bâtarde composée de gens +grossiers parvenus et de gens intelligents déchus, qui est entre la +classe dite moyenne et la classe dite inférieure, et qui combine +quelques-uns des défauts de la seconde avec presque tous les vices de la +première, sans avoir le généreux élan de l'ouvrier ni l'ordre honnête du +bourgeois. + +C'étaient de ces natures naines qui, si quelque feu sombre les chauffe +par hasard, deviennent facilement monstrueuses. Il y avait dans la femme +le fond d'une brute et dans l'homme l'étoffe d'un gueux. Tous deux +étaient au plus haut degré susceptibles de l'espèce de hideux progrès +qui se fait dans le sens du mal. Il existe des âmes écrevisses reculant +continuellement vers les ténèbres, rétrogradant dans la vie plutôt +qu'elles n'y avancent, employant l'expérience à augmenter leur +difformité, empirant sans cesse, et s'empreignant de plus en plus d'une +noirceur croissante. Cet homme et cette femme étaient de ces âmes-là. + +Le Thénardier particulièrement était gênant pour le physionomiste. On +n'a qu'à regarder certains hommes pour s'en défier, on les sent +ténébreux à leurs deux extrémités. Ils sont inquiets derrière eux et +menaçants devant eux. Il y a en eux de l'inconnu. On ne peut pas plus +répondre de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils feront. L'ombre qu'ils +ont dans le regard les dénonce. Rien qu'en les entendant dire un mot ou +qu'en les voyant faire un geste on entrevoit de sombres secrets dans +leur passé et de sombres mystères dans leur avenir. + +Ce Thénardier, s'il fallait l'en croire, avait été soldat; sergent, +disait-il; il avait fait probablement la campagne de 1815, et s'était +même comporté assez bravement, à ce qu'il paraît. Nous verrons plus tard +ce qu'il en était. L'enseigne de son cabaret était une allusion à l'un +de ses faits d'armes. Il l'avait peinte lui-même, car il savait faire un +peu de tout; mal. + +C'était l'époque où l'antique roman classique, qui, après avoir été +_Clélie_, n'était plus que _Lodoïska_, toujours noble, mais de plus en +plus vulgaire, tombé de mademoiselle de Scudéri à madame +Barthélemy-Hadot, et de madame de Lafayette à madame Bournon-Malarme, +incendiait l'âme aimante des portières de Paris et ravageait même un peu +la banlieue. Madame Thénardier était juste assez intelligente pour lire +ces espèces de livres. Elle s'en nourrissait. Elle y noyait ce qu'elle +avait de cervelle; cela lui avait donné, tant qu'elle avait été très +jeune, et même un peu plus tard, une sorte d'attitude pensive près de +son mari, coquin d'une certaine profondeur, ruffian lettré à la +grammaire près, grossier et fin en même temps, mais, en fait de +sentimentalisme, lisant Pigault-Lebrun, et pour «tout ce qui touche le +sexe», comme il disait dans son jargon, butor correct et sans mélange. +Sa femme avait quelque douze ou quinze ans de moins que lui. Plus tard, +quand les cheveux romanesquement pleureurs commencèrent à grisonner, +quand la Mégère se dégagea de la Paméla, la Thénardier ne fut plus +qu'une grosse méchante femme ayant savouré des romans bêtes. Or on ne +lit pas impunément des niaiseries. Il en résulta que sa fille aînée se +nomma Eponine. Quant à la cadette, la pauvre petite faillit se nommer +Gulnare; elle dut à je ne sais quelle heureuse diversion faite par un +roman de Ducray-Duminil, de ne s'appeler qu'Azelma. + +Au reste, pour le dire en passant, tout n'est pas ridicule et +superficiel dans cette curieuse époque à laquelle nous faisons ici +allusion, et qu'on pourrait appeler l'anarchie des noms de baptême. À +côté de l'élément romanesque, que nous venons d'indiquer, il y a le +symptôme social. Il n'est pas rare aujourd'hui que le garçon bouvier se +nomme Arthur, Alfred ou Alphonse, et que le vicomte--s'il y a encore des +vicomtes--se nomme Thomas, Pierre ou Jacques. Ce déplacement qui met le +nom «élégant» sur le plébéien et le nom campagnard sur l'aristocrate +n'est autre chose qu'un remous d'égalité. L'irrésistible pénétration du +souffle nouveau est là comme en tout. Sous cette discordance apparente, +il y a une chose grande et profonde: la révolution française. + + + + +Chapitre III + +L'Alouette + + +Il ne suffit pas d'être méchant pour prospérer. La gargote allait mal. + +Grâce aux cinquante-sept francs de la voyageuse, Thénardier avait pu +éviter un protêt et faire honneur à sa signature. Le mois suivant ils +eurent encore besoin d'argent; la femme porta à Paris et engagea au +Mont-de-Piété le trousseau de Cosette pour une somme de soixante francs. +Dès que cette somme fut dépensée, les Thénardier s'accoutumèrent à ne +plus voir dans la petite fille qu'un enfant qu'ils avaient chez eux par +charité, et la traitèrent en conséquence. Comme elle n'avait plus de +trousseau, on l'habilla des vieilles jupes et des vieilles chemises des +petites Thénardier, c'est-à-dire de haillons. + +On la nourrit des restes de tout le monde, un peu mieux que le chien et +un peu plus mal que le chat. Le chat et le chien étaient du reste ses +commensaux habituels; Cosette mangeait avec eux sous la table dans une +écuelle de bois pareille à la leur. La mère qui s'était fixée, comme on +le verra plus tard, à Montreuil-sur-mer, écrivait, ou, pour mieux dire, +faisait écrire tous les mois afin d'avoir des nouvelles de son enfant. +Les Thénardier répondaient invariablement: Cosette est à merveille. Les +six premiers mois révolus, la mère envoya sept francs pour le septième +mois, et continua assez exactement ses envois de mois en mois. L'année +n'était pas finie que le Thénardier dit: + +--Une belle grâce qu'elle nous fait là! que veut-elle que nous fassions +avec ses sept francs? + +Et il écrivit pour exiger douze francs. La mère, à laquelle ils +persuadaient que son enfant était heureuse "et venait bien", se soumit +et envoya les douze francs. + +Certaines natures ne peuvent aimer d'un côté sans haïr de l'autre. La +mère Thénardier aimait passionnément ses deux filles à elle, ce qui fit +qu'elle détesta l'étrangère. Il est triste de songer que l'amour d'une +mère peut avoir de vilains aspects. Si peu de place que Cosette tînt +chez elle, il lui semblait que cela était pris aux siens, et que cette +petite diminuait l'air que ses filles respiraient. Cette femme, comme +beaucoup de femmes de sa sorte, avait une somme de caresses et une somme +de coups et d'injures à dépenser chaque jour. Si elle n'avait pas eu +Cosette, il est certain que ses filles, tout idolâtrées qu'elles +étaient, auraient tout reçu; mais l'étrangère leur rendit le service de +détourner les coups sur elle. Ses filles n'eurent que les caresses. +Cosette ne faisait pas un mouvement qui ne fît pleuvoir sur sa tête une +grêle de châtiments violents et immérités. Doux être faible qui ne +devait rien comprendre à ce monde ni à Dieu, sans cesse punie, grondée, +rudoyée, battue et voyant à côté d'elle deux petites créatures comme +elle, qui vivaient dans un rayon d'aurore! + +La Thénardier étant méchante pour Cosette, Éponine et Azelma furent +méchantes. Les enfants, à cet âge, ne sont que des exemplaires de la +mère. Le format est plus petit, voilà tout. + +Une année s'écoula, puis une autre. + +On disait dans le village: + +--Ces Thénardier sont de braves gens. Ils ne sont pas riches, et ils +élèvent un pauvre enfant qu'on leur a abandonné chez eux! + +On croyait Cosette oubliée par sa mère. + +Cependant le Thénardier, ayant appris par on ne sait quelles voies +obscures que l'enfant était probablement bâtard et que la mère ne +pouvait l'avouer, exigea quinze francs par mois, disant que «la +créature» grandissait et «_mangeait_», et menaçant de la renvoyer. +«Quelle ne m'embête pas! s'écriait-il, je lui bombarde son mioche tout +au beau milieu de ses cachotteries. Il me faut de l'augmentation.» La +mère paya les quinze francs. + +D'année en année, l'enfant grandit, et sa misère aussi. + +Tant que Cosette fut toute petite, elle fut le souffre-douleur des deux +autres enfants; dès qu'elle se mit à se développer un peu, c'est-à-dire +avant même qu'elle eût cinq ans, elle devint la servante de la maison. + +Cinq ans, dira-t-on, c'est invraisemblable. Hélas, c'est vrai. La +souffrance sociale commence à tout âge. + +N'avons-nous pas vu, récemment, le procès d'un nommé Dumolard, orphelin +devenu bandit, qui, dès l'âge de cinq ans, disent les documents +officiels, étant seul au monde «travaillait pour vivre, et volait.» + +On fit faire à Cosette les commissions, balayer les chambres, la cour, +la rue, laver la vaisselle, porter même des fardeaux. Les Thénardier se +crurent d'autant plus autorisés à agir ainsi que la mère qui était +toujours à Montreuil-sur-mer commença à mal payer. Quelques mois +restèrent en souffrance. + +Si cette mère fût revenue à Montfermeil au bout de ces trois années, +elle n'eût point reconnu son enfant. Cosette, si jolie et si fraîche à +son arrivée dans cette maison, était maintenant maigre et blême. Elle +avait je ne sais quelle allure inquiète. Sournoise! disaient les +Thénardier. + +L'injustice l'avait faite hargneuse et la misère l'avait rendue laide. +Il ne lui restait plus que ses beaux yeux qui faisaient peine, parce +que, grands comme ils étaient, il semblait qu'on y vît une plus grande +quantité de tristesse. + +C'était une chose navrante de voir, l'hiver, ce pauvre enfant, qui +n'avait pas encore six ans, grelottant sous de vieilles loques de toile +trouées, balayer la rue avant le jour avec un énorme balai dans ses +petites mains rouges et une larme dans ses grands yeux. + +Dans le pays on l'appelait l'Alouette. Le peuple, qui aime les figures, +s'était plu à nommer de ce nom ce petit être pas plus gros qu'un oiseau, +tremblant, effarouché et frissonnant, éveillé le premier chaque matin +dans la maison et dans le village, toujours dans la rue ou dans les +champs avant l'aube. Seulement la pauvre Alouette ne chantait jamais. + + + + +Livre cinquième--La descente + + + + +Chapitre I + +Histoire d'un progrès dans les verroteries noires + + +Cette mère cependant qui, au dire des gens de Montfermeil, semblait +avoir abandonné son enfant, que devenait-elle? où était-elle? que +faisait-elle? + +Après avoir laissé sa petite Cosette aux Thénardier, elle avait continué +son chemin et était arrivée à Montreuil-sur-mer. + +C'était, on se le rappelle, en 1818. + +Fantine avait quitté sa province depuis une dizaine d'années. +Montreuil-sur-mer avait changé d'aspect. Tandis que Fantine descendait +lentement de misère en misère, sa ville natale avait prospéré. + +Depuis deux ans environ, il s'y était accompli un de ces faits +industriels qui sont les grands événements des petits pays. + +Ce détail importe, et nous croyons utile de le développer; nous dirions +presque, de le souligner. + +De temps immémorial, Montreuil-sur-mer avait pour industrie spéciale +l'imitation des jais anglais et des verroteries noires d'Allemagne. +Cette industrie avait toujours végété, à cause de la cherté des matières +premières qui réagissait sur la main-d'oeuvre. Au moment où Fantine +revint à Montreuil-sur-mer, une transformation inouïe s'était opérée +dans cette production des «articles noirs». Vers la fin de 1815, un +homme, un inconnu, était venu s'établir dans la ville et avait eu l'idée +de substituer, dans cette fabrication, la gomme laque à la résine et, +pour les bracelets en particulier, les coulants en tôle simplement +rapprochée aux coulants en tôle soudée. Ce tout petit changement avait +été une révolution. + +Ce tout petit changement en effet avait prodigieusement réduit le prix +de la matière première, ce qui avait permis, premièrement, d'élever le +prix de la main-d'oeuvre, bienfait pour le pays; deuxièmement, +d'améliorer la fabrication, avantage pour le consommateur; +troisièmement, de vendre à meilleur marché tout en triplant le bénéfice, +profit pour le manufacturier. + +Ainsi pour une idée trois résultats. + +En moins de trois ans, l'auteur de ce procédé était devenu riche, ce qui +est bien, et avait tout fait riche autour de lui, ce qui est mieux. Il +était étranger au département. De son origine, on ne savait rien; de ses +commencements, peu de chose. + +On contait qu'il était venu dans la ville avec fort peu d'argent, +quelques centaines de francs tout au plus. + +C'est de ce mince capital, mis au service d'une idée ingénieuse, fécondé +par l'ordre et par la pensée, qu'il avait tiré sa fortune et la fortune +de tout ce pays. + +À son arrivée à Montreuil-sur-mer, il n'avait que les vêtements, la +tournure et le langage d'un ouvrier. + +Il paraît que, le jour même où il faisait obscurément son entrée dans la +petite ville de Montreuil-sur-mer, à la tombée d'un soir de décembre, le +sac au dos et le bâton d'épine à la main, un gros incendie venait +d'éclater à la maison commune. Cet homme s'était jeté dans le feu, et +avait sauvé, au péril de sa vie, deux enfants qui se trouvaient être +ceux du capitaine de gendarmerie; ce qui fait qu'on n'avait pas songé à +lui demander son passeport. Depuis lors, on avait su son nom. Il +s'appelait le _père Madeleine_. + + + + +Chapitre II + +M. Madeleine + + +C'était un homme d'environ cinquante ans, qui avait l'air préoccupé et +qui était bon. Voilà tout ce qu'on en pouvait dire. + +Grâce aux progrès rapides de cette industrie qu'il avait si +admirablement remaniée, Montreuil-sur-mer était devenu un centre +d'affaires considérable. L'Espagne, qui consomme beaucoup de jais noir, +y commandait chaque année des achats immenses. Montreuil-sur-mer, pour +ce commerce, faisait presque concurrence à Londres et à Berlin. Les +bénéfices du père Madeleine étaient tels que, dès la deuxième année, il +avait pu bâtir une grande fabrique dans laquelle il y avait deux vastes +ateliers, l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes. Quiconque avait +faim pouvait s'y présenter, et était sûr de trouver là de l'emploi et du +pain. Le père Madeleine demandait aux hommes de la bonne volonté, aux +femmes des moeurs pures, à tous de la probité. Il avait divisé les +ateliers afin de séparer les sexes et que les filles et les femmes +pussent rester sages. Sur ce point, il était inflexible. C'était le seul +où il fût en quelque sorte intolérant. Il était d'autant plus fondé à +cette sévérité que, Montreuil-sur-mer étant une ville de garnison, les +occasions de corruption abondaient. Du reste sa venue avait été un +bienfait, et sa présence était une providence. Avant l'arrivée du père +Madeleine, tout languissait dans le pays; maintenant tout y vivait de la +vie saine du travail. Une forte circulation échauffait tout et pénétrait +partout. Le chômage et la misère étaient inconnus. Il n'y avait pas de +poche si obscure où il n'y eût un peu d'argent, pas de logis si pauvre +où il n'y eût un peu de joie. + +Le père Madeleine employait tout le monde. Il n'exigeait qu'une chose: +soyez honnête homme! soyez honnête fille! + +Comme nous l'avons dit, au milieu de cette activité dont il était la +cause et le pivot, le père Madeleine faisait sa fortune, mais, chose +assez singulière dans un simple homme de commerce, il ne paraissait +point que ce fût là son principal souci. Il semblait qu'il songeât +beaucoup aux autres et peu à lui. En 1820, on lui connaissait une somme +de six cent trente mille francs placée à son nom chez Laffitte; mais +avant de se réserver ces six cent trente mille francs, il avait dépensé +plus d'un million pour la ville et pour les pauvres. + +L'hôpital était mal doté; il y avait fondé dix lits. Montreuil-sur-mer +est divisé en ville haute et ville basse. La ville basse, qu'il +habitait, n'avait qu'une école, méchante masure qui tombait en ruine; il +en avait construit deux, une pour les filles, l'autre pour les garçons. +Il allouait de ses deniers aux deux instituteurs une indemnité double de +leur maigre traitement officiel, et un jour, à quelqu'un qui s'en +étonnait, il dit: «Les deux premiers fonctionnaires de l'état, c'est la +nourrice et le maître d'école.» Il avait créé à ses frais une salle +d'asile, chose alors presque inconnue en France, et une caisse de +secours pour les ouvriers vieux et infirmes. Sa manufacture étant un +centre, un nouveau quartier où il y avait bon nombre de familles +indigentes avait rapidement surgi autour de lui; il y avait établi une +pharmacie gratuite. + +Dans les premiers temps, quand on le vit commencer, les bonnes âmes +dirent: C'est un gaillard qui veut s'enrichir. Quand on le vit enrichir +le pays avant de s'enrichir lui-même, les mêmes bonnes âmes dirent: +C'est un ambitieux. Cela semblait d'autant plus probable que cet homme +était religieux, et même pratiquait dans une certaine mesure, chose fort +bien vue à cette époque. Il allait régulièrement entendre une basse +messe tous les dimanches. Le député local, qui flairait partout des +concurrences, ne tarda pas à s'inquiéter de cette religion. Ce député, +qui avait été membre du corps législatif de l'empire, partageait les +idées religieuses d'un père de l'oratoire connu sous le nom de Fouché, +duc d'Otrante, dont il avait été la créature et l'ami. À huis clos il +riait de Dieu doucement. Mais quand il vit le riche manufacturier +Madeleine aller à la basse messe de sept heures, il entrevit un candidat +possible, et résolut de le dépasser; il prit un confesseur jésuite et +alla à la grand'messe et à vêpres. L'ambition en ce temps-là était, dans +l'acception directe du mot, une course au clocher. Les pauvres +profitèrent de cette terreur comme le bon Dieu, car l'honorable député +fonda aussi deux lits à l'hôpital; ce qui fit douze. + +Cependant en 1819 le bruit se répandit un matin dans la ville que, sur +la présentation de M. le préfet, et en considération des services rendus +au pays, le père Madeleine allait être nommé par le roi maire de +Montreuil-sur-mer. Ceux qui avaient déclaré ce nouveau venu «un +ambitieux», saisirent avec transport cette occasion que tous les hommes +souhaitent de s'écrier: «Là! qu'est-ce que nous avions dit?» Tout +Montreuil-sur-mer fut en rumeur. Le bruit était fondé. Quelques jours +après, la nomination parut dans _le Moniteur_. Le lendemain, le père +Madeleine refusa. + +Dans cette même année 1819, les produits du nouveau procédé inventé par +Madeleine figurèrent à l'exposition de l'industrie; sur le rapport du +jury, le roi nomma l'inventeur chevalier de la Légion d'honneur. +Nouvelle rumeur dans la petite ville. Eh bien! c'est la croix qu'il +voulait! Le père Madeleine refusa la croix. + +Décidément cet homme était une énigme. Les bonnes âmes se tirèrent +d'affaire en disant: Après tout, c'est une espèce d'aventurier. + +On l'a vu, le pays lui devait beaucoup, les pauvres lui devaient tout; +il était si utile qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'honorer, et +il était si doux qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'aimer; ses +ouvriers en particulier l'adoraient, et il portait cette adoration avec +une sorte de gravité mélancolique. Quand il fut constaté riche, «les +personnes de la société» le saluèrent, et on l'appela dans la ville +monsieur Madeleine; ses ouvriers et les enfants continuèrent de +l'appeler _le père Madeleine_, et c'était la chose qui le faisait le +mieux sourire. À mesure qu'il montait, les invitations pleuvaient sur +lui. «La société» le réclamait. Les petits salons guindés de +Montreuil-sur-mer qui, bien entendu, se fussent dans les premiers temps +fermés à l'artisan, s'ouvrirent à deux battants au millionnaire. On lui +fit mille avances. Il refusa. + +Cette fois encore les bonnes âmes ne furent point empêchées. + +--C'est un homme ignorant et de basse éducation. On ne sait d'où cela +sort. Il ne saurait pas se tenir dans le monde. Il n'est pas du tout +prouvé qu'il sache lire. + +Quand on l'avait vu gagner de l'argent, on avait dit: c'est un marchand. +Quand on l'avait vu semer son argent, on avait dit: c'est un ambitieux. +Quand on l'avait vu repousser les honneurs, on avait dit: c'est un +aventurier. Quand on le vit repousser le monde, on dit: c'est une brute. + +En 1820, cinq ans après son arrivée à Montreuil-sur-mer, les services +qu'il avait rendus au pays étaient si éclatants, le voeu de la contrée +fut tellement unanime, que le roi le nomma de nouveau maire de la ville. +Il refusa encore, mais le préfet résista à son refus, tous les notables +vinrent le prier, le peuple en pleine rue le suppliait, l'insistance fut +si vive qu'il finit par accepter. On remarqua que ce qui parut surtout +le déterminer, ce fut l'apostrophe presque irritée d'une vieille femme +du peuple qui lui cria du seuil de sa porte avec humeur: _Un bon maire, +c'est utile. Est-ce qu'on recule devant du bien qu'on peut faire?_ + +Ce fut là la troisième phase de son ascension. Le père Madeleine était +devenu monsieur Madeleine, monsieur Madeleine devint monsieur le maire. + + + + +Chapitre III + +Sommes déposées chez Laffitte + + +Du reste, il était demeuré aussi simple que le premier jour. Il avait +les cheveux gris, l'oeil sérieux, le teint hâlé d'un ouvrier, le visage +pensif d'un philosophe. Il portait habituellement un chapeau à bords +larges et une longue redingote de gros drap, boutonnée jusqu'au menton. +Il remplissait ses fonctions de maire, mais hors de là il vivait +solitaire. Il parlait à peu de monde. Il se dérobait aux politesses, +saluait de côté, s'esquivait vite, souriait pour se dispenser de causer, +donnait pour se dispenser de sourire. Les femmes disaient de lui: Quel +bon ours! Son plaisir était de se promener dans les champs. + +Il prenait ses repas toujours seul, avec un livre ouvert devant lui où +il lisait. Il avait une petite bibliothèque bien faite. Il aimait les +livres; les livres sont des amis froids et sûrs. À mesure que le loisir +lui venait avec la fortune, il semblait qu'il en profitât pour cultiver +son esprit. Depuis qu'il était à Montreuil-sur-mer, on remarquait que +d'année en année son langage devenait plus poli, plus choisi et plus +doux. + +Il emportait volontiers un fusil dans ses promenades, mais il s'en +servait rarement. Quand cela lui arrivait par aventure, il avait un tir +infaillible qui effrayait. Jamais il ne tuait un animal inoffensif. +Jamais il ne tirait un petit oiseau. Quoiqu'il ne fût plus jeune, on +contait qu'il était d'une force prodigieuse. Il offrait un coup de main +à qui en avait besoin, relevait un cheval, poussait à une roue +embourbée, arrêtait par les cornes un taureau échappé. Il avait toujours +ses poches pleines de monnaie en sortant et vides en rentrant. Quand il +passait dans un village, les marmots déguenillés couraient joyeusement +après lui et l'entouraient comme une nuée de moucherons. + +On croyait deviner qu'il avait dû vivre jadis de la vie des champs, car +il avait toutes sortes de secrets utiles qu'il enseignait aux paysans. +Il leur apprenait à détruire la teigne des blés en aspergeant le grenier +et en inondant les fentes du plancher d'une dissolution de sel commun, +et à chasser les charançons en suspendant partout, aux murs et aux +toits, dans les héberges et dans les maisons, de l'orviot en fleur. Il +avait des "recettes" pour extirper d'un champ la luzette, la nielle, la +vesce, la gaverolle, la queue-de-renard, toutes les herbes parasites qui +mangent le blé. Il défendait une lapinière contre les rats rien qu'avec +l'odeur d'un petit cochon de Barbarie qu'il y mettait. Un jour il voyait +des gens du pays très occupés à arracher des orties. Il regarda ce tas +de plantes déracinées et déjà desséchées, et dit: + +--C'est mort. Cela serait pourtant bon si l'on savait s'en servir. Quand +l'ortie est jeune, la feuille est un légume excellent; quand elle +vieillit, elle a des filaments et des fibres comme le chanvre et le lin. +La toile d'ortie vaut la toile de chanvre. Hachée, l'ortie est bonne +pour la volaille; broyée, elle est bonne pour les bêtes à cornes. La +graine de l'ortie mêlée au fourrage donne du luisant au poil des +animaux; la racine mêlée au sel produit une belle couleur jaune. C'est +du reste un excellent foin qu'on peut faucher deux fois. Et que faut-il +à l'ortie? Peu de terre, nul soin, nulle culture. Seulement la graine +tombe à mesure qu'elle mûrit, et est difficile à récolter. Voilà tout. +Avec quelque peine qu'on prendrait, l'ortie serait utile; on la néglige, +elle devient nuisible. Alors on la tue. Que d'hommes ressemblent à +l'ortie! + +Il ajouta après un silence: + +--Mes amis, retenez ceci, il n'y a ni mauvaises herbes ni mauvais +hommes. Il n'y a que de mauvais cultivateurs. + +Les enfants l'aimaient encore parce qu'il savait faire de charmants +petits ouvrages avec de la paille et des noix de coco. + +Quand il voyait la porte d'une église tendue de noir, il entrait; il +recherchait un enterrement comme d'autres recherchent un baptême. Le +veuvage et le malheur d'autrui l'attiraient à cause de sa grande +douceur; il se mêlait aux amis en deuil, aux familles vêtues de noir, +aux prêtres gémissant autour d'un cercueil. Il semblait donner +volontiers pour texte à ses pensées ces psalmodies funèbres pleines de +la vision d'un autre monde. L'oeil au ciel, il écoutait, avec une sorte +d'aspiration vers tous les mystères de l'infini, ces voix tristes qui +chantent sur le bord de l'abîme obscur de la mort. + +Il faisait une foule de bonnes actions en se cachant comme on se cache +pour les mauvaises. Il pénétrait à la dérobée, le soir, dans les +maisons; il montait furtivement des escaliers. Un pauvre diable, en +rentrant dans son galetas, trouvait que sa porte avait été ouverte, +quelquefois même forcée, dans son absence. Le pauvre homme se récriait: +quelque malfaiteur est venu! Il entrait, et la première chose qu'il +voyait, c'était une pièce d'or oubliée sur un meuble. "Le malfaiteur" +qui était venu, c'était le père Madeleine. + +Il était affable et triste. Le peuple disait: «Voilà un homme riche qui +n'a pas l'air fier. Voilà un homme heureux qui n'a pas l'air content.» + +Quelques-uns prétendaient que c'était un personnage mystérieux, et +affirmaient qu'on n'entrait jamais dans sa chambre, laquelle était une +vraie cellule d'anachorète meublée de sabliers ailés et enjolivée de +tibias en croix et de têtes de mort. Cela se disait beaucoup, si bien +que quelques jeunes femmes élégantes et malignes de Montreuil-sur-mer +vinrent chez lui un jour, et lui demandèrent: + +--Monsieur le maire, montrez-nous donc votre chambre. On dit que c'est +une grotte. + +Il sourit, et les introduisit sur-le-champ dans cette «grotte». Elles +furent bien punies de leur curiosité. C'était une chambre garnie tout +bonnement de meubles d'acajou assez laids comme tous les meubles de ce +genre et tapissée de papier à douze sous. Elles n'y purent rien +remarquer que deux flambeaux de forme vieillie qui étaient sur la +cheminée et qui avaient l'air d'être en argent, «car ils étaient +contrôlés». Observation pleine de l'esprit des petites villes. + +On n'en continua pas moins de dire que personne ne pénétrait dans cette +chambre et que c'était une caverne d'ermite, un rêvoir, un trou, un +tombeau. + +On se chuchotait aussi qu'il avait des sommes «immenses» déposées chez +Laffitte, avec cette particularité qu'elles étaient toujours à sa +disposition immédiate, de telle sorte, ajoutait-on, que M. Madeleine +pourrait arriver un matin chez Laffitte, signer un reçu et emporter ses +deux ou trois millions en dix minutes. Dans la réalité ces «deux ou +trois millions» se réduisaient, nous l'avons dit, à six cent trente ou +quarante mille francs. + + + + +Chapitre IV + +M. Madeleine en deuil + + +Au commencement de 1821, les journaux annoncèrent la mort de M. Myriel, +évêque de Digne, «surnommé _monseigneur Bienvenu_», et trépassé en odeur +de sainteté à l'âge de quatre-vingt-deux ans. + +L'évêque de Digne, pour ajouter ici un détail que les journaux omirent, +était, quand il mourut, depuis plusieurs années aveugle, et content +d'être aveugle, sa soeur étant près de lui. + +Disons-le en passant, être aveugle et être aimé, c'est en effet, sur +cette terre où rien n'est complet, une des formes les plus étrangement +exquises du bonheur. Avoir continuellement à ses côtés une femme, une +fille, une soeur, un être charmant, qui est là parce que vous avez +besoin d'elle et parce qu'elle ne peut se passer de vous, se savoir +indispensable à qui nous est nécessaire, pouvoir incessamment mesurer +son affection à la quantité de présence qu'elle nous donne, et se dire: +puisqu'elle me consacre tout son temps, c'est que j'ai tout son coeur; +voir la pensée à défaut de la figure, constater la fidélité d'un être +dans l'éclipse du monde, percevoir le frôlement d'une robe comme un +bruit d'ailes, l'entendre aller et venir, sortir, rentrer, parler, +chanter, et songer qu'on est le centre de ces pas, de cette parole, de +ce chant, manifester à chaque minute sa propre attraction, se sentir +d'autant plus puissant qu'on est plus infirme, devenir dans l'obscurité, +et par l'obscurité, l'astre autour duquel gravite cet ange, peu de +félicités égalent celle-là. Le suprême bonheur de la vie, c'est la +conviction qu'on est aimé; aimé pour soi-même, disons mieux, aimé malgré +soi-même; cette conviction, l'aveugle l'a. Dans cette détresse, être +servi, c'est être caressé. Lui manque-t-il quelque chose? Non. Ce n'est +point perdre la lumière qu'avoir l'amour. Et quel amour! un amour +entièrement fait de vertu. Il n'y a point de cécité où il y a certitude. +L'âme à tâtons cherche l'âme, et la trouve. Et cette âme trouvée et +prouvée est une femme. Une main vous soutient, c'est la sienne; une +bouche effleure votre front, c'est sa bouche; vous entendez une +respiration tout près de vous, c'est elle. Tout avoir d'elle, depuis son +culte jusqu'à sa pitié, n'être jamais quitté, avoir cette douce +faiblesse qui vous secourt, s'appuyer sur ce roseau inébranlable, +toucher de ses mains la providence et pouvoir la prendre dans ses bras, +Dieu palpable, quel ravissement! Le coeur, cette céleste fleur obscure, +entre dans un épanouissement mystérieux. On ne donnerait pas cette ombre +pour toute la clarté. L'âme ange est là, sans cesse là; si elle +s'éloigne, c'est pour revenir; elle s'efface comme le rêve et reparaît +comme la réalité. On sent de la chaleur qui approche, la voilà. On +déborde de sérénité, de gaîté et d'extase; on est un rayonnement dans la +nuit. Et mille petits soins. Des riens qui sont énormes dans ce vide. +Les plus ineffables accents de la voix féminine employés à vous bercer, +et suppléant pour vous à l'univers évanoui. On est caressé avec de +l'âme. On ne voit rien, mais on se sent adoré. C'est un paradis de +ténèbres. + +C'est de ce paradis que monseigneur Bienvenu était passé à l'autre. + +L'annonce de sa mort fut reproduite par le journal local de +Montreuil-sur-mer. M. Madeleine parut le lendemain tout en noir avec un +crêpe à son chapeau. + +On remarqua dans la ville ce deuil, et l'on jasa. Cela parut une lueur +sur l'origine de M. Madeleine. On en conclut qu'il avait quelque +alliance avec le vénérable évêque. _Il drape pour l'évêque de Digne_, +dirent les salons; cela rehaussa fort M. Madeleine, et lui donna +subitement et d'emblée une certaine considération dans le monde noble de +Montreuil-sur-mer. Le microscopique faubourg Saint-Germain de l'endroit +songea à faire cesser la quarantaine de M. Madeleine, parent probable +d'un évêque. M. Madeleine s'aperçut de l'avancement qu'il obtenait à +plus de révérences des vieilles femmes et à plus de sourires des jeunes. +Un soir, une doyenne de ce petit grand monde-là, curieuse par droit +d'ancienneté, se hasarda à lui demander: + +--Monsieur le maire est sans doute cousin du feu évêque de Digne? + +Il dit: + +--Non, madame. + +--Mais, reprit la douairière, vous en portez le deuil? + +Il répondit: + +--C'est que dans ma jeunesse j'ai été laquais dans sa famille. + +Une remarque qu'on faisait encore, c'est que, chaque fois qu'il passait +dans la ville un jeune savoyard courant le pays et cherchant des +cheminées à ramoner, M. le maire le faisait appeler, lui demandait son +nom, et lui donnait de l'argent. Les petits savoyards se le disaient, et +il en passait beaucoup. + + + + +Chapitre V + +Vagues éclairs à l'horizon + + +Peu à peu, et avec le temps, toutes les oppositions étaient tombées. Il +y avait eu d'abord contre M. Madeleine, sorte de loi que subissent +toujours ceux qui s'élèvent, des noirceurs et des calomnies, puis ce ne +fut plus que des méchancetés, puis ce ne fut que des malices, puis cela +s'évanouit tout à fait; le respect devint complet, unanime, cordial, et +il arriva un moment, vers 1821, où ce mot: monsieur le maire, fut +prononcé à Montreuil-sur-mer presque du même accent que ce mot: +monseigneur l'évêque, était prononcé à Digne en 1815. On venait de dix +lieues à la ronde consulter M. Madeleine. Il terminait les différends, +il empêchait les procès, il réconciliait les ennemis. Chacun le prenait +pour juge de son bon droit. Il semblait qu'il eût pour âme le livre de +la loi naturelle. Ce fut comme une contagion de vénération qui, en six +ou sept ans et de proche en proche, gagna tout le pays. + +Un seul homme, dans la ville et dans l'arrondissement, se déroba +absolument à cette contagion, et, quoi que fît le père Madeleine, y +demeura rebelle, comme si une sorte d'instinct, incorruptible et +imperturbable, l'éveillait et l'inquiétait. Il semblerait en effet qu'il +existe dans certains hommes un véritable instinct bestial, pur et +intègre comme tout instinct, qui crée les antipathies et les sympathies, +qui sépare fatalement une nature d'une autre nature, qui n'hésite pas, +qui ne se trouble, ne se tait et ne se dément jamais, clair dans son +obscurité, infaillible, impérieux, réfractaire à tous les conseils de +l'intelligence et à tous les dissolvants de la raison, et qui, de +quelque façon que les destinées soient faites, avertit secrètement +l'homme-chien de la présence de l'homme-chat, et l'homme-renard de la +présence de l'homme-lion. + +Souvent, quand M. Madeleine passait dans une rue, calme, affectueux, +entouré des bénédictions de tous, il arrivait qu'un homme de haute +taille, vêtu d'une redingote gris de fer, armé d'une grosse canne et +coiffé d'un chapeau rabattu, se retournait brusquement derrière lui, et +le suivait des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu, croisant les bras, +secouant lentement la tête, et haussant sa lèvre supérieure avec sa +lèvre inférieure jusqu'à son nez, sorte de grimace significative qui +pourrait se traduire par: «Mais qu'est-ce que c'est que cet +homme-là?--Pour sûr je l'ai vu quelque part.--En tout cas, je ne suis +toujours pas sa dupe.» + +Ce personnage, grave d'une gravité presque menaçante, était de ceux qui, +même rapidement entrevus, préoccupent l'observateur. + +Il se nommait Javert, et il était de la police. + +Il remplissait à Montreuil-sur-mer les fonctions pénibles, mais utiles, +d'inspecteur. Il n'avait pas vu les commencements de Madeleine. Javert +devait le poste qu'il occupait à la protection de M. Chabouillet, le +secrétaire du ministre d'État, comte Anglès, alors préfet de police à +Paris. Quand Javert était arrivé à Montreuil-sur-mer, la fortune du +grand manufacturier était déjà faite, et le père Madeleine était devenu +monsieur Madeleine. + +Certains officiers de police ont une physionomie à part et qui se +complique d'un air de bassesse mêlé à un air d'autorité. Javert avait +cette physionomie, moins la bassesse. + +Dans notre conviction, si les âmes étaient visibles aux yeux, on verrait +distinctement cette chose étrange que chacun des individus de l'espèce +humaine correspond à quelqu'une des espèces de la création animale; et +l'on pourrait reconnaître aisément cette vérité à peine entrevue par le +penseur, que, depuis l'huître jusqu'à l'aigle, depuis le porc jusqu'au +tigre, tous les animaux sont dans l'homme et que chacun d'eux est dans +un homme. Quelquefois même plusieurs d'entre eux à la fois. + +Les animaux ne sont autre chose que les figures de nos vertus et de nos +vices, errantes devant nos yeux, les fantômes visibles de nos âmes. Dieu +nous les montre pour nous faire réfléchir. Seulement, comme les animaux +ne sont que des ombres, Dieu ne les a point faits éducables dans le sens +complet du mot; à quoi bon? Au contraire, nos âmes étant des réalités et +ayant une fin qui leur est propre, Dieu leur a donné l'intelligence, +c'est-à-dire l'éducation possible. L'éducation sociale bien faite peut +toujours tirer d'une âme, quelle qu'elle soit, l'utilité qu'elle +contient. + +Ceci soit dit, bien entendu, au point de vue restreint de la vie +terrestre apparente, et sans préjuger la question profonde de la +personnalité antérieure et ultérieure des êtres qui ne sont pas l'homme. +Le moi visible n'autorise en aucune façon le penseur à nier le moi +latent. Cette réserve faite, passons. + +Maintenant, si l'on admet un moment avec nous que dans tout homme il y a +une des espèces animales de la création, il nous sera facile de dire ce +que c'était que l'officier de paix Javert. + +Les paysans asturiens sont convaincus que dans toute portée de louve il +y a un chien, lequel est tué par la mère, sans quoi en grandissant il +dévorerait les autres petits. + +Donnez une face humaine à ce chien fils d'une louve, et ce sera Javert. + +Javert était né dans une prison d'une tireuse de cartes dont le mari +était aux galères. En grandissant, il pensa qu'il était en dehors de la +société et désespéra d'y rentrer jamais. Il remarqua que la société +maintient irrémissiblement en dehors d'elle deux classes d'hommes, ceux +qui l'attaquent et ceux qui la gardent; il n'avait le choix qu'entre ces +deux classes; en même temps il se sentait je ne sais quel fond de +rigidité, de régularité et de probité, compliqué d'une inexprimable +haine pour cette race de bohèmes dont il était. Il entra dans la police. + +Il y réussit. À quarante ans il était inspecteur. + +Il avait dans sa jeunesse été employé dans les chiourmes du midi. + +Avant d'aller plus loin, entendons-nous sur ce mot face humaine que nous +appliquions tout à l'heure à Javert. + +La face humaine de Javert consistait en un nez camard, avec deux +profondes narines vers lesquelles montaient sur ses deux joues d'énormes +favoris. On se sentait mal à l'aise la première fois qu'on voyait ces +deux forêts et ces deux cavernes. Quand Javert riait, ce qui était rare +et terrible, ses lèvres minces s'écartaient, et laissaient voir, non +seulement ses dents, mais ses gencives, et il se faisait autour de son +nez un plissement épaté et sauvage comme sur un mufle de bête fauve. +Javert sérieux était un dogue; lorsqu'il riait, c'était un tigre. Du +reste, peu de crâne, beaucoup de mâchoire, les cheveux cachant le front +et tombant sur les sourcils, entre les deux yeux un froncement central +permanent comme une étoile de colère, le regard obscur, la bouche pincée +et redoutable, l'air du commandement féroce. + +Cet homme était composé de deux sentiments très simples, et relativement +très bons, mais qu'il faisait presque mauvais à force de les exagérer: +le respect de l'autorité, la haine de la rébellion; et à ses yeux le +vol, le meurtre, tous les crimes, n'étaient que des formes de la +rébellion. Il enveloppait dans une sorte de foi aveugle et profonde tout +ce qui a une fonction dans l'État, depuis le premier ministre jusqu'au +garde champêtre. Il couvrait de mépris, d'aversion et de dégoût tout ce +qui avait franchi une fois le seuil légal du mal. Il était absolu et +n'admettait pas d'exceptions. D'une part il disait: + +--Le fonctionnaire ne peut se tromper; le magistrat n'a jamais tort. + +D'autre part il disait: + +--Ceux-ci sont irrémédiablement perdus. Rien de bon n'en peut sortir. + +Il partageait pleinement l'opinion de ces esprits extrêmes qui +attribuent à la loi humaine je ne sais quel pouvoir de faire ou, si l'on +veut, de constater des damnés, et qui mettent un Styx au bas de la +société. Il était stoïque, sérieux, austère; rêveur triste; humble et +hautain comme les fanatiques. Son regard était une vrille. Cela était +froid et cela perçait. Toute sa vie tenait dans ces deux mots: veiller +et surveiller. Il avait introduit la ligne droite dans ce qu'il y a de +plus tortueux au monde; il avait la conscience de son utilité, la +religion de ses fonctions, et il était espion comme on est prêtre. +Malheur à qui tombait sous sa main! Il eût arrêté son père s'évadant du +bagne et dénoncé sa mère en rupture de ban. Et il l'eût fait avec cette +sorte de satisfaction intérieure que donne la vertu. Avec cela une vie +de privations, l'isolement, l'abnégation, la chasteté, jamais une +distraction. C'était le devoir implacable, la police comprise comme les +Spartiates comprenaient Sparte, un guet impitoyable, une honnêteté +farouche, un mouchard marmoréen, Brutus dans Vidocq. + +Toute la personne de Javert exprimait l'homme qui épie et qui se dérobe. +L'école mystique de Joseph de Maistre, laquelle à cette époque +assaisonnait de haute cosmogonie ce qu'on appelait les journaux ultras, +n'eût pas manqué de dire que Javert était un symbole. On ne voyait pas +son front qui disparaissait sous son chapeau, on ne voyait pas ses yeux +qui se perdaient sous ses sourcils, on ne voyait pas son menton qui +plongeait dans sa cravate, on ne voyait pas ses mains qui rentraient +dans ses manches, on ne voyait pas sa canne qu'il portait sous sa +redingote. Mais l'occasion venue, on voyait tout à coup sortir de toute +cette ombre, comme d'une embuscade, un front anguleux et étroit, un +regard funeste, un menton menaçant, des mains énormes; et un gourdin +monstrueux. + +À ses moments de loisir, qui étaient peu fréquents, tout en haïssant les +livres, il lisait; ce qui fait qu'il n'était pas complètement illettré. +Cela se reconnaissait à quelque emphase dans la parole. + +Il n'avait aucun vice, nous l'avons dit. Quand il était content de lui, +il s'accordait une prise de tabac. Il tenait à l'humanité par là. + +On comprendra sans peine que Javert était l'effroi de toute cette classe +que la statistique annuelle du ministère de la justice désigne sous la +rubrique: _Gens sans aveu_. Le nom de Javert prononcé les mettait en +déroute; la face de Javert apparaissant les pétrifiait. + +Tel était cet homme formidable. + +Javert était comme un oeil toujours fixé sur M. Madeleine. Oeil plein de +soupçon et de conjectures. M. Madeleine avait fini par s'en apercevoir, +mais il sembla que cela fût insignifiant pour lui. Il ne fit pas même +une question à Javert, il ne le cherchait ni ne l'évitait, et il +portait, sans paraître y faire attention, ce regard gênant et presque +pesant. Il traitait Javert comme tout le monde, avec aisance et bonté. + +À quelques paroles échappées à Javert, on devinait qu'il avait recherché +secrètement, avec cette curiosité qui tient à la race et où il entre +autant d'instinct que de volonté, toutes les traces antérieures que le +père Madeleine avait pu laisser ailleurs. Il paraissait savoir, et il +disait parfois à mots couverts, que quelqu'un avait pris certaines +informations dans un certain pays sur une certaine famille disparue. Une +fois il lui arriva de dire, se parlant à lui-même: + +--Je crois que je le tiens! + +Puis il resta trois jours pensif sans prononcer une parole. Il paraît +que le fil qu'il croyait tenir s'était rompu. Du reste, et ceci est le +correctif nécessaire à ce que le sens de certains mots pourrait +présenter de trop absolu, il ne peut y avoir rien de vraiment +infaillible dans une créature humaine, et le propre de l'instinct est +précisément de pouvoir être troublé, dépisté et dérouté. Sans quoi il +serait supérieur à l'intelligence, et la bête se trouverait avoir une +meilleure lumière que l'homme. + +Javert était évidemment quelque peu déconcerté par le complet naturel et +la tranquillité de M. Madeleine. + +Un jour pourtant son étrange manière d'être parut faire impression sur +M. Madeleine. Voici à quelle occasion. + + + + +Chapitre VI + +Le père Fauchelevent + + +M. Madeleine passait un matin dans une ruelle non pavée de +Montreuil-sur-mer. Il entendit du bruit et vit un groupe à quelque +distance. Il y alla. Un vieux homme, nommé le père Fauchelevent, venait +de tomber sous sa charrette dont le cheval s'était abattu. + +Ce Fauchelevent était un des rares ennemis qu'eût encore M. Madeleine à +cette époque. Lorsque Madeleine était arrivé dans le pays, Fauchelevent, +ancien tabellion et paysan presque lettré, avait un commerce qui +commençait à aller mal. Fauchelevent avait vu ce simple ouvrier qui +s'enrichissait, tandis que lui, maître, se ruinait. Cela l'avait rempli +de jalousie, et il avait fait ce qu'il avait pu en toute occasion pour +nuire à Madeleine. Puis la faillite était venue, et, vieux, n'ayant plus +à lui qu'une charrette et un cheval, sans famille et sans enfants du +reste, pour vivre il s'était fait charretier. + +Le cheval avait les deux cuisses cassées et ne pouvait se relever. Le +vieillard était engagé entre les roues. La chute avait été tellement +malheureuse que toute la voiture pesait sur sa poitrine. La charrette +était assez lourdement chargée. Le père Fauchelevent poussait des râles +lamentables. On avait essayé de le tirer, mais en vain. Un effort +désordonné, une aide maladroite, une secousse à faux pouvaient +l'achever. Il était impossible de le dégager autrement qu'en soulevant +la voiture par-dessous. Javert, qui était survenu au moment de +l'accident, avait envoyé chercher un cric. + +M. Madeleine arriva. On s'écarta avec respect. + +--À l'aide! criait le vieux Fauchelevent. Qui est-ce qui est bon enfant +pour sauver le vieux? + +M. Madeleine se tourna vers les assistants: + +--A-t-on un cric? + +--On en est allé quérir un, répondit un paysan. + +--Dans combien de temps l'aura-t-on? + +--On est allé au plus près, au lieu Flachot, où il y a un maréchal; mais +c'est égal, il faudra bien un bon quart d'heure. + +--Un quart d'heure! s'écria Madeleine. + +Il avait plu la veille, le sol était détrempé, la charrette s'enfonçait +dans la terre à chaque instant et comprimait de plus en plus la poitrine +du vieux charretier. Il était évident qu'avant cinq minutes il aurait +les côtes brisées. + +--Il est impossible d'attendre un quart d'heure, dit Madeleine aux +paysans qui regardaient. + +--Il faut bien! + +--Mais il ne sera plus temps! Vous ne voyez donc pas que la charrette +s'enfonce? + +--Dame! + +--Écoutez, reprit Madeleine, il y a encore assez de place sous la +voiture pour qu'un homme s'y glisse et la soulève avec son dos. Rien +qu'une demi-minute, et l'on tirera le pauvre homme. Y a-t-il ici +quelqu'un qui ait des reins et du coeur? Cinq louis d'or à gagner! + +Personne ne bougea dans le groupe. + +--Dix louis, dit Madeleine. + +Les assistants baissaient les yeux. Un d'eux murmura: + +--Il faudrait être diablement fort. Et puis, on risque de se faire +écraser! + +--Allons! recommença Madeleine, vingt louis! Même silence. + +--Ce n'est pas la bonne volonté qui leur manque, dit une voix. + +M. Madeleine se retourna, et reconnut Javert. Il ne l'avait pas aperçu +en arrivant. Javert continua: + +--C'est la force. Il faudrait être un terrible homme pour faire la chose +de lever une voiture comme cela sur son dos. + +Puis, regardant fixement M. Madeleine, il poursuivit en appuyant sur +chacun des mots qu'il prononçait: + +--Monsieur Madeleine, je n'ai jamais connu qu'un seul homme capable de +faire ce que vous demandez là. + +Madeleine tressaillit. + +Javert ajouta avec un air d'indifférence, mais sans quitter des yeux +Madeleine: + +--C'était un forçat. + +--Ah! dit Madeleine. + +--Du bagne de Toulon. + +Madeleine devint pâle. + +Cependant la charrette continuait à s'enfoncer lentement. Le père +Fauchelevent râlait et hurlait: + +--J'étouffe! Ça me brise les côtes! Un cric! quelque chose! Ah! + +Madeleine regarda autour de lui: + +--Il n'y a donc personne qui veuille gagner vingt louis et sauver la vie +à ce pauvre vieux? + +Aucun des assistants ne remua. Javert reprit: + +--Je n'ai jamais connu qu'un homme qui pût remplacer un cric. C'était ce +forçat. + +--Ah! voilà que ça m'écrase! cria le vieillard. + +Madeleine leva la tête, rencontra l'oeil de faucon de Javert toujours +attaché sur lui, regarda les paysans immobiles, et sourit tristement. +Puis, sans dire une parole, il tomba à genoux, et avant même que la +foule eût eu le temps de jeter un cri, il était sous la voiture. + +Il y eut un affreux moment d'attente et de silence. + +On vit Madeleine presque à plat ventre sous ce poids effrayant essayer +deux fois en vain de rapprocher ses coudes de ses genoux. On lui cria: + +--Père Madeleine! retirez-vous de là! + +Le vieux Fauchelevent lui-même lui dit: + +--Monsieur Madeleine! allez-vous-en! C'est qu'il faut que je meure, +voyez-vous! Laissez-moi! Vous allez vous faire écraser aussi! + +Madeleine ne répondit pas. + +Les assistants haletaient. Les roues avaient continué de s'enfoncer, et +il était déjà devenu presque impossible que Madeleine sortît de dessous +la voiture. + +Tout à coup on vit l'énorme masse s'ébranler, la charrette se soulevait +lentement, les roues sortaient à demi de l'ornière. On entendit une voix +étouffée qui criait: + +--Dépêchez-vous! aidez! + +C'était Madeleine qui venait de faire un dernier effort. + +Ils se précipitèrent. Le dévouement d'un seul avait donné de la force et +du courage à tous. La charrette fut enlevée par vingt bras. Le vieux +Fauchelevent était sauvé. + +Madeleine se releva. Il était blême, quoique ruisselant de sueur. Ses +habits étaient déchirés et couverts de boue. Tous pleuraient. Le +vieillard lui baisait les genoux et l'appelait le bon Dieu. Lui, il +avait sur le visage je ne sais quelle expression de souffrance heureuse +et céleste, et il fixait son oeil tranquille sur Javert qui le regardait +toujours. + + + + +Chapitre VII + +Fauchelevent devient jardinier à Paris + + +Fauchelevent s'était démis la rotule dans sa chute. Le père Madeleine le +fit transporter dans une infirmerie qu'il avait établie pour ses +ouvriers dans le bâtiment même de sa fabrique et qui était desservie par +deux soeurs de charité. Le lendemain matin, le vieillard trouva un +billet de mille francs sur sa table de nuit, avec ce mot de la main du +père Madeleine: _Je vous achète votre charrette et votre cheval_. La +charrette était brisée et le cheval était mort. Fauchelevent guérit, +mais son genou resta ankylosé. M. Madeleine, par les recommandations des +soeurs et de son curé, fit placer le bonhomme comme jardinier dans un +couvent de femmes du quartier Saint-Antoine à Paris. + +Quelque temps après, M. Madeleine fut nommé maire. La première fois que +Javert vit M. Madeleine revêtu de l'écharpe qui lui donnait toute +autorité sur la ville, il éprouva cette sorte de frémissement +qu'éprouverait un dogue qui flairerait un loup sous les habits de son +maître. À partir de ce moment, il l'évita le plus qu'il put. Quand les +besoins du service l'exigeaient impérieusement et qu'il ne pouvait faire +autrement que de se trouver avec M. le maire, il lui parlait avec un +respect profond. + +Cette prospérité créée à Montreuil-sur-mer par le père Madeleine avait, +outre les signes visibles que nous avons indiqués, un autre symptôme +qui, pour n'être pas visible, n'était pas moins significatif. Ceci ne +trompe jamais. + +Quand la population souffre, quand le travail manque, quand le commerce +est nul, le contribuable résiste à l'impôt par pénurie, épuise et +dépasse les délais, et l'état dépense beaucoup d'argent en frais de +contrainte et de rentrée. Quand le travail abonde, quand le pays est +heureux et riche, l'impôt se paye aisément et coûte peu à l'état. On +peut dire que la misère et la richesse publiques ont un thermomètre +infaillible, les frais de perception de l'impôt. En sept ans, les frais +de perception de l'impôt s'étaient réduits des trois quarts dans +l'arrondissement de Montreuil-sur-mer, ce qui faisait fréquemment citer +cet arrondissement entre tous par M. de Villèle, alors ministre des +finances. + +Telle était la situation du pays, lorsque Fantine y revint. Personne ne +se souvenait plus d'elle. Heureusement la porte de la fabrique de M. +Madeleine était comme un visage ami. Elle s'y présenta, et fut admise +dans l'atelier des femmes. Le métier était tout nouveau pour Fantine, +elle n'y pouvait être bien adroite, elle ne tirait donc de sa journée de +travail que peu de chose, mais enfin cela suffisait, le problème était +résolu, elle gagnait sa vie. + + + + +Chapitre VIII + +Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale + + +Quand Fantine vit qu'elle vivait, elle eut un moment de joie. Vivre +honnêtement de son travail, quelle grâce du ciel! Le goût du travail lui +revint vraiment. Elle acheta un miroir, se réjouit d'y regarder sa +jeunesse, ses beaux cheveux et ses belles dents, oublia beaucoup de +choses, ne songea plus qu'à sa Cosette et à l'avenir possible, et fut +presque heureuse. Elle loua une petite chambre et la meubla à crédit sur +son travail futur; reste de ses habitudes de désordre. + +Ne pouvant pas dire qu'elle était mariée, elle s'était bien gardée, +comme nous l'avons déjà fait entrevoir, de parler de sa petite fille. + +En ces commencements, on l'a vu, elle payait exactement les Thénardier. +Comme elle ne savait que signer, elle était obligée de leur écrire par +un écrivain public. + +Elle écrivait souvent. Cela fut remarqué. On commença à dire tout bas +dans l'atelier des femmes que Fantine «écrivait des lettres» et qu'«elle +avait des allures». + +Il n'y a rien de tel pour épier les actions des gens que ceux qu'elles +ne regardent pas.--Pourquoi ce monsieur ne vient-il jamais qu'à la +brune? pourquoi monsieur un tel n'accroche-t-il jamais sa clef au clou +le jeudi? pourquoi prend-il toujours les petites rues? pourquoi madame +descend-elle toujours de son fiacre avant d'arriver à la maison? +pourquoi envoie-t-elle acheter un cahier de papier à lettres, quand elle +en a «plein sa papeterie?» etc., etc.--Il existe des êtres qui, pour +connaître le mot de ces énigmes, lesquelles leur sont du reste +parfaitement indifférentes, dépensent plus d'argent, prodiguent plus de +temps, se donnent plus de peine qu'il n'en faudrait pour dix bonnes +actions; et cela, gratuitement, pour le plaisir, sans être payés de la +curiosité autrement que par la curiosité. Ils suivront celui-ci ou +celle-là des jours entiers, feront faction des heures à des coins de +rue, sous des portes d'allées, la nuit, par le froid et par la pluie, +corrompront des commissionnaires, griseront des cochers de fiacre et des +laquais, achèteront une femme de chambre, feront acquisition d'un +portier. Pourquoi? pour rien. Pur acharnement de voir, de savoir et de +pénétrer. Pure démangeaison de dire. Et souvent ces secrets connus, ces +mystères publiés, ces énigmes éclairées du grand jour, entraînent des +catastrophes, des duels, des faillites, des familles ruinées, des +existences brisées, à la grande joie de ceux qui ont «tout découvert» +sans intérêt et par pur instinct. Chose triste. + +Certaines personnes sont méchantes uniquement par besoin de parler. Leur +conversation, causerie dans le salon, bavardage dans l'antichambre, est +comme ces cheminées qui usent vite le bois; il leur faut beaucoup de +combustible; et le combustible, c'est le prochain. + +On observa donc Fantine. + +Avec cela, plus d'une était jalouse de ses cheveux blonds et de ses +dents blanches. On constata que dans l'atelier, au milieu des autres, +elle se détournait souvent pour essuyer une larme. C'étaient les moments +où elle songeait à son enfant; peut-être aussi à l'homme qu'elle avait +aimé. + +C'est un douloureux labeur que la rupture des sombres attaches du passé. + +On constata qu'elle écrivait, au moins deux fois par mois, toujours à la +même adresse, et qu'elle affranchissait la lettre. On parvint à se +procurer l'adresse: _Monsieur, Monsieur Thénardier, aubergiste, à +Montfermeil_. On fit jaser au cabaret l'écrivain public, vieux bonhomme +qui ne pouvait pas emplir son estomac de vin rouge sans vider sa poche +aux secrets. Bref, on sut que Fantine avait un enfant. «Ce devait être +une espèce de fille.» Il se trouva une commère qui fit le voyage de +Montfermeil, parla aux Thénardier, et dit à son retour: «Pour mes +trente-cinq francs, j'en ai eu le coeur net. J'ai vu l'enfant!» + +La commère qui fit cela était une gorgone appelée madame Victurnien, +gardienne et portière de la vertu de tout le monde. Madame Victurnien +avait cinquante-six ans, et doublait le masque de la laideur du masque +de la vieillesse. Voix chevrotante, esprit capricant. Cette vieille +femme avait été jeune, chose étonnante. Dans sa jeunesse, en plein 93, +elle avait épousé un moine échappé du cloître en bonnet rouge et passé +des bernardins aux jacobins. Elle était sèche, rêche, revêche, pointue, +épineuse, presque venimeuse; tout en se souvenant de son moine dont elle +était veuve, et qui l'avait fort domptée et pliée. C'était une ortie où +l'on voyait le froissement du froc. À la restauration, elle s'était +faite bigote, et si énergiquement que les prêtres lui avaient pardonné +son moine. Elle avait un petit bien qu'elle léguait bruyamment à une +communauté religieuse. Elle était fort bien vue à l'évêché d'Arras. +Cette madame Victurnien donc alla à Montfermeil, et revint en disant: +«J'ai vu l'enfant». + +Tout cela prit du temps. Fantine était depuis plus d'un an à la +fabrique, lorsqu'un matin la surveillante de l'atelier lui remit, de la +part de M. le maire, cinquante francs, en lui disant qu'elle ne faisait +plus partie de l'atelier et en l'engageant, de la part de M. le maire, à +quitter le pays. + +C'était précisément dans ce même mois que les Thénardier, après avoir +demandé douze francs au lieu de six, venaient d'exiger quinze francs au +lieu de douze. + +Fantine fut atterrée. Elle ne pouvait s'en aller du pays, elle devait +son loyer et ses meubles. Cinquante francs ne suffisaient pas pour +acquitter cette dette. Elle balbutia quelques mots suppliants. La +surveillante lui signifia qu'elle eût à sortir sur-le-champ de +l'atelier. Fantine n'était du reste qu'une ouvrière médiocre. Accablée +de honte plus encore que de désespoir, elle quitta l'atelier et rentra +dans sa chambre. Sa faute était donc maintenant connue de tous! + +Elle ne se sentit plus la force de dire un mot. On lui conseilla de voir +M. le maire; elle n'osa pas. M. le maire lui donnait cinquante francs, +parce qu'il était bon, et la chassait, parce qu'il était juste. Elle +plia sous cet arrêt. + + + + +Chapitre IX + +Succès de Madame Victurnien + + +La veuve du moine fut donc bonne à quelque chose. + +Du reste, M. Madeleine n'avait rien su de tout cela. Ce sont là de ces +combinaisons d'événements dont la vie est pleine. M. Madeleine avait +pour habitude de n'entrer presque jamais dans l'atelier des femmes. Il +avait mis à la tête de cet atelier une vieille fille, que le curé lui +avait donnée, et il avait toute confiance dans cette surveillante, +personne vraiment respectable, ferme, équitable, intègre, remplie de la +charité qui consiste à donner, mais n'ayant pas au même degré la charité +qui consiste à comprendre et à pardonner. M. Madeleine se remettait de +tout sur elle. Les meilleurs hommes sont souvent forcés de déléguer leur +autorité. C'est dans cette pleine puissance et avec la conviction +qu'elle faisait bien, que la surveillante avait instruit le procès, +jugé, condamné et exécuté Fantine. + +Quant aux cinquante francs, elle les avait donnés sur une somme que M. +Madeleine lui confiait pour aumônes et secours aux ouvrières et dont +elle ne rendait pas compte. + +Fantine s'offrit comme servante dans le pays; elle alla d'une maison à +l'autre. Personne ne voulut d'elle. Elle n'avait pu quitter la ville. Le +marchand fripier auquel elle devait ses meubles, quels meubles! lui +avait dit: «Si vous vous en allez, je vous fais arrêter comme voleuse.» +Le propriétaire auquel elle devait son loyer, lui avait dit: + +«Vous êtes jeune et jolie, vous pouvez payer.» Elle partagea les +cinquante francs entre le propriétaire et le fripier, rendit au marchand +les trois quarts de son mobilier, ne garda que le nécessaire, et se +trouva sans travail, sans état, n'ayant plus que son lit, et devant +encore environ cent francs. + +Elle se mit à coudre de grosses chemises pour les soldats de la +garnison, et gagnait douze sous par jour. Sa fille lui en coûtait dix. +C'est en ce moment qu'elle commença à mal payer les Thénardier. + +Cependant une vieille femme qui lui allumait sa chandelle quand elle +rentrait le soir, lui enseigna l'art de vivre dans la misère. Derrière +vivre de peu, il y a vivre de rien. Ce sont deux chambres; la première +est obscure, la seconde est noire. + +Fantine apprit comment on se passe tout à fait de feu en hiver, comment +on renonce à un oiseau qui vous mange un liard de millet tous les deux +jours, comment on fait de son jupon sa couverture et de sa couverture +son jupon, comment on ménage sa chandelle en prenant son repas à la +lumière de la fenêtre d'en face. On ne sait pas tout ce que certains +êtres faibles, qui ont vieilli dans le dénûment et l'honnêteté, savent +tirer d'un sou. Cela finit par être un talent. Fantine acquit ce sublime +talent et reprit un peu de courage. + +À cette époque, elle disait à une voisine: + +--Bah! je me dis: en ne dormant que cinq heures et en travaillant tout +le reste à mes coutures, je parviendrai bien toujours à gagner à peu +près du pain. Et puis, quand on est triste, on mange moins. Eh bien! des +souffrances, des inquiétudes, un peu de pain d'un côté, des chagrins de +l'autre, tout cela me nourrira. + +Dans cette détresse, avoir sa petite fille eût été un étrange bonheur. +Elle songea à la faire venir. Mais quoi! lui faire partager son +dénûment! Et puis, elle devait aux Thénardier! comment s'acquitter? Et +le voyage! comment le payer? + +La vieille qui lui avait donné ce qu'on pourrait appeler des leçons de +vie indigente était une sainte fille nommée Marguerite, dévote de la +bonne dévotion, pauvre, et charitable pour les pauvres et même pour les +riches, sachant tout juste assez écrire pour signer _Margueritte_, et +croyant en Dieu, ce qui est la science. + +Il y a beaucoup de ces vertus-là en bas; un jour elles seront en haut. +Cette vie a un lendemain. + +Dans les premiers temps, Fantine avait été si honteuse qu'elle n'avait +pas osé sortir. Quand elle était dans la rue, elle devinait qu'on se +retournait derrière elle et qu'on la montrait du doigt; tout le monde la +regardait et personne ne la saluait; le mépris âcre et froid des +passants lui pénétrait dans la chair et dans l'âme comme une bise. + +Dans les petites villes, il semble qu'une malheureuse soit nue sous les +sarcasmes et la curiosité de tous. À Paris, du moins, personne ne vous +connaît, et cette obscurité est un vêtement. Oh! comme elle eût souhaité +venir à Paris! Impossible. + +Il fallut bien s'accoutumer à la déconsidération, comme elle s'était +accoutumée à l'indigence. Peu à peu elle en prit son parti. Après deux +ou trois mois elle secoua la honte et se remit à sortir comme si de rien +n'était. + +--Cela m'est bien égal, dit-elle. + +Elle alla et vint, la tête haute, avec un sourire amer, et sentit +qu'elle devenait effrontée. + +Madame Victurnien quelquefois la voyait passer de sa fenêtre, remarquait +la détresse de «cette créature», grâce à elle "remise à sa place", et se +félicitait. Les méchants ont un bonheur noir. + +L'excès du travail fatiguait Fantine, et la petite toux sèche qu'elle +avait augmenta. Elle disait quelquefois à sa voisine Marguerite: «Tâtez +donc comme mes mains sont chaudes.» + +Cependant le matin, quand elle peignait avec un vieux peigne cassé ses +beaux cheveux qui ruisselaient comme de la soie floche, elle avait une +minute de coquetterie heureuse. + + + + +Chapitre X + +Suite du succès + + +Elle avait été congédiée vers la fin de l'hiver; l'été se passa, mais +l'hiver revint. Jours courts, moins de travail. L'hiver, point de +chaleur, point de lumière, point de midi, le soir touche au matin, +brouillard, crépuscule, la fenêtre est grise, on n'y voit pas clair. Le +ciel est un soupirail. Toute la journée est une cave. Le soleil a l'air +d'un pauvre. L'affreuse saison! L'hiver change en pierre l'eau du ciel +et le coeur de l'homme. Ses créanciers la harcelaient. + +Fantine gagnait trop peu. Ses dettes avaient grossi. Les Thénardier, mal +payés, lui écrivaient à chaque instant des lettres dont le contenu la +désolait et dont le port la ruinait. Un jour ils lui écrivirent que sa +petite Cosette était toute nue par le froid qu'il faisait, qu'elle avait +besoin d'une jupe de laine, et qu'il fallait au moins que la mère +envoyât dix francs pour cela. Elle reçut la lettre, et la froissa dans +ses mains tout le jour. Le soir elle entra chez un barbier qui habitait +le coin de la rue, et défit son peigne. Ses admirables cheveux blonds +lui tombèrent jusqu'aux reins. + +--Les beaux cheveux! s'écria le barbier. + +--Combien m'en donneriez-vous? dit-elle. + +--Dix francs. + +--Coupez-les. + +Elle acheta une jupe de tricot et l'envoya aux Thénardier. + +Cette jupe fit les Thénardier furieux. C'était de l'argent qu'ils +voulaient. Ils donnèrent la jupe à Eponine. La pauvre Alouette continua +de frissonner. + +Fantine pensa: «Mon enfant n'a plus froid. Je l'ai habillée de mes +cheveux.» Elle mettait de petits bonnets ronds qui cachaient sa tête +tondue et avec lesquels elle était encore jolie. + +Un travail ténébreux se faisait dans le coeur de Fantine. Quand elle vit +qu'elle ne pouvait plus se coiffer, elle commença à tout prendre en +haine autour d'elle. Elle avait longtemps partagé la vénération de tous +pour le père Madeleine; cependant, à force de se répéter que c'était lui +qui l'avait chassée, et qu'il était la cause de son malheur, elle en +vint à le haïr lui aussi, lui surtout. Quand elle passait devant la +fabrique aux heures où les ouvriers sont sur la porte, elle affectait de +rire et de chanter. + +Une vieille ouvrière qui la vit une fois chanter et rire de cette façon +dit: + +--Voilà une fille qui finira mal. + +Elle prit un amant, le premier venu, un homme qu'elle n'aimait pas, par +bravade, avec la rage dans le coeur. C'était un misérable, une espèce de +musicien mendiant, un oisif gueux, qui la battait, et qui la quitta +comme elle l'avait pris, avec dégoût. Elle adorait son enfant. + +Plus elle descendait, plus tout devenait sombre autour d'elle plus ce +doux petit ange rayonnait dans le fond de son âme. Elle disait: Quand je +serai riche, j'aurai ma Cosette avec moi; et elle riait. La toux ne la +quittait pas, et elle avait des sueurs dans le dos. + +Un jour elle reçut des Thénardier une lettre ainsi conçue: + +«Cosette est malade d'une maladie qui est dans le pays. Une fièvre +miliaire, qu'ils appellent. Il faut des drogues chères. Cela nous ruine +et nous ne pouvons plus payer. Si vous ne nous envoyez pas quarante +francs avant huit jours, la petite est morte.» + +Elle se mit à rire aux éclats, et elle dit à sa vieille voisine: + +--Ah! ils sont bons! quarante francs! que ça! ça fait deux napoléons! Où +veulent-ils que je les prenne? Sont-ils bêtes, ces paysans! + +Cependant elle alla dans l'escalier près d'une lucarne et relut la +lettre. + +Puis elle descendit l'escalier et sortit en courant et en sautant, riant +toujours. Quelqu'un qui la rencontra lui dit: + +--Qu'est-ce que vous avez donc à être si gaie? + +Elle répondit: + +--C'est une bonne bêtise que viennent de m'écrire des gens de la +campagne. Ils me demandent quarante francs. Paysans, va! + +Comme elle passait sur la place, elle vit beaucoup de monde qui +entourait une voiture de forme bizarre sur l'impériale de laquelle +pérorait tout debout un homme vêtu de rouge. C'était un bateleur +dentiste en tournée, qui offrait au public des râteliers complets, des +opiats, des poudres et des élixirs. + +Fantine se mêla au groupe et se mit à rire comme les autres de cette +harangue où il y avait de l'argot pour la canaille et du jargon pour les +gens comme il faut. L'arracheur de dents vit cette belle fille qui +riait, et s'écria tout à coup: + +--Vous avez de jolies dents, la fille qui riez là. Si vous voulez me +vendre vos deux palettes, je vous donne de chaque un napoléon d'or. + +--Qu'est-ce que c'est que ça, mes palettes? demanda Fantine. + +--Les palettes, reprit le professeur dentiste, c'est les dents de +devant, les deux d'en haut. + +--Quelle horreur! s'écria Fantine. + +--Deux napoléons! grommela une vieille édentée qui était là. Qu'en voilà +une qui est heureuse! + +Fantine s'enfuit, et se boucha les oreilles pour ne pas entendre la voix +enrouée de l'homme qui lui criait: Réfléchissez, la belle! deux +napoléons, ça peut servir. Si le coeur vous en dit, venez ce soir à +l'auberge du _Tillac d'argent_, vous m'y trouverez. + +Fantine rentra, elle était furieuse et conta la chose à sa bonne voisine +Marguerite: + +--Comprenez-vous cela? ne voilà-t-il pas un abominable homme? comment +laisse-t-on des gens comme cela aller dans le pays! M'arracher mes deux +dents de devant! mais je serais horrible! Les cheveux repoussent, mais +les dents! Ah! le monstre d'homme! j'aimerais mieux me jeter d'un +cinquième la tête la première sur le pavé! Il m'a dit qu'il serait ce +soir au _Tillac d'argent_. + +--Et qu'est-ce qu'il offrait? demanda Marguerite. + +--Deux napoléons. + +--Cela fait quarante francs. + +--Oui, dit Fantine, cela fait quarante francs. + +Elle resta pensive, et se mit à son ouvrage. Au bout d'un quart d'heure, +elle quitta sa couture et alla relire la lettre des Thénardier sur +l'escalier. + +En rentrant, elle dit à Marguerite qui travaillait près d'elle: + +--Qu'est-ce que c'est donc que cela, une fièvre miliaire? Savez-vous? + +--Oui, répondit la vieille fille, c'est une maladie. + +--Ça a donc besoin de beaucoup de drogues? + +--Oh! des drogues terribles. + +--Où ça vous prend-il? + +--C'est une maladie qu'on a comme ça. + +--Cela attaque donc les enfants? + +--Surtout les enfants. + +--Est-ce qu'on en meurt? + +--Très bien, dit Marguerite. + +Fantine sortit et alla encore une fois relire la lettre sur l'escalier. + +Le soir elle descendit, et on la vit qui se dirigeait du côté de la rue +de Paris où sont les auberges. + +Le lendemain matin, comme Marguerite entrait dans la chambre de Fantine +avant le jour, car elles travaillaient toujours ensemble et de cette +façon n'allumaient qu'une chandelle pour deux, elle trouva Fantine +assise sur son lit, pâle, glacée. Elle ne s'était pas couchée. Son +bonnet était tombé sur ses genoux. La chandelle avait brûlé toute la +nuit et était presque entièrement consumée. + +Marguerite s'arrêta sur le seuil, pétrifiée de cet énorme désordre, et +s'écria: + +--Seigneur! la chandelle qui est toute brûlée! il s'est passé des +événements! + +Puis elle regarda Fantine qui tournait vers elle sa tête sans cheveux. + +Fantine depuis la veille avait vieilli de dix ans. + +--Jésus! fit Marguerite, qu'est-ce que vous avez, Fantine? + +--Je n'ai rien, répondit Fantine. Au contraire. Mon enfant ne mourra pas +de cette affreuse maladie, faute de secours. Je suis contente. + +En parlant ainsi, elle montrait à la vieille fille deux napoléons qui +brillaient sur la table. + +--Ah, Jésus Dieu! dit Marguerite. Mais c'est une fortune! Où avez-vous +eu ces louis d'or? + +--Je les ai eus, répondit Fantine. + +En même temps elle sourit. La chandelle éclairait son visage. C'était un +sourire sanglant. Une salive rougeâtre lui souillait le coin des lèvres, +et elle avait un trou noir dans la bouche. + +Les deux dents étaient arrachées. + +Elle envoya les quarante francs à Montfermeil. + +Du reste c'était une ruse des Thénardier pour avoir de l'argent. Cosette +n'était pas malade. + +Fantine jeta son miroir par la fenêtre. Depuis longtemps elle avait +quitté sa cellule du second pour une mansarde fermée d'un loquet sous le +toit; un de ces galetas dont le plafond fait angle avec le plancher et +vous heurte à chaque instant la tête. Le pauvre ne peut aller au fond de +sa chambre comme au fond de sa destinée qu'en se courbant de plus en +plus. Elle n'avait plus de lit, il lui restait une loque qu'elle +appelait sa couverture, un matelas à terre et une chaise dépaillée. Un +petit rosier qu'elle avait s'était désséché dans un coin, oublié. Dans +l'autre coin, il y avait un pot à beurre à mettre l'eau, qui gelait +l'hiver, et où les différents niveaux de l'eau restaient longtemps +marqués par des cercles de glace. Elle avait perdu la honte, elle perdit +la coquetterie. Dernier signe. Elle sortait avec des bonnets sales. Soit +faute de temps, soit indifférence, elle ne raccommodait plus son linge. +À mesure que les talons s'usaient, elle tirait ses bas dans ses +souliers. Cela se voyait à de certains plis perpendiculaires. Elle +rapiéçait son corset, vieux et usé, avec des morceaux de calicot qui se +déchiraient au moindre mouvement. Les gens auxquels elle devait, lui +faisaient «des scènes», et ne lui laissaient aucun repos. Elle les +trouvait dans la rue, elle les retrouvait dans son escalier. Elle +passait des nuits à pleurer et à songer. Elle avait les yeux très +brillants, et elle sentait une douleur fixe dans l'épaule, vers le haut +de l'omoplate gauche. Elle toussait beaucoup. Elle haïssait profondément +le père Madeleine, et ne se plaignait pas. Elle cousait dix-sept heures +par jour; mais un entrepreneur du travail des prisons, qui faisait +travailler les prisonnières au rabais, fit tout à coup baisser les prix, +ce qui réduisit la journée des ouvrières libres à neuf sous. Dix-sept +heures de travail, et neuf sous par jour! Ses créanciers étaient plus +impitoyables que jamais. Le fripier, qui avait repris presque tous les +meubles, lui disait sans cesse: Quand me payeras-tu, coquine? Que +voulait-on d'elle, bon Dieu! Elle se sentait traquée et il se +développait en elle quelque chose de la bête farouche. Vers le même +temps, le Thénardier lui écrivit que décidément il avait attendu avec +beaucoup trop de bonté, et qu'il lui fallait cent francs, tout de suite; +sinon qu'il mettrait à la porte la petite Cosette, toute convalescente +de sa grande maladie, par le froid, par les chemins, et qu'elle +deviendrait ce qu'elle pourrait, et qu'elle crèverait, si elle voulait. +«Cent francs, songea Fantine! Mais où y a-t-il un état à gagner cent +sous par jour?» + +--Allons! dit-elle, vendons le reste. + +L'infortunée se fit fille publique. + + + + +Chapitre XI + +_Christus nos liberavit_ + + +Qu'est-ce que c'est que cette histoire de Fantine? C'est la société +achetant une esclave. + +À qui? À la misère. + +À la faim, au froid, à l'isolement, à l'abandon, au dénûment. Marché +douloureux. Une âme pour un morceau de pain. La misère offre, la société +accepte. + +La sainte loi de Jésus-Christ gouverne notre civilisation, mais elle ne +la pénètre pas encore. On dit que l'esclavage a disparu de la +civilisation européenne. C'est une erreur. Il existe toujours, mais il +ne pèse plus que sur la femme, et il s'appelle prostitution. + +Il pèse sur la femme, c'est-à-dire sur la grâce, sur la faiblesse, sur +la beauté, sur la maternité. Ceci n'est pas une des moindres hontes de +l'homme. + +Au point de ce douloureux drame où nous sommes arrivés, il ne reste plus +rien à Fantine de ce qu'elle a été autrefois. Elle est devenue marbre en +devenant boue. Qui la touche a froid. Elle passe, elle vous subit et +elle vous ignore; elle est la figure déshonorée et sévère. La vie et +l'ordre social lui ont dit leur dernier mot. Il lui est arrivé tout ce +qui lui arrivera. Elle a tout ressenti, tout supporté, tout éprouvé, +tout souffert, tout perdu, tout pleuré. Elle est résignée de cette +résignation qui ressemble à l'indifférence comme la mort ressemble au +sommeil. Elle n'évite plus rien. Elle ne craint plus rien. Tombe sur +elle toute la nuée et passe sur elle tout l'océan! que lui importe! +c'est une éponge imbibée. + +Elle le croit du moins, mais c'est une erreur de s'imaginer qu'on épuise +le sort et qu'on touche le fond de quoi que ce soit. + +Hélas! qu'est-ce que toutes ces destinées ainsi poussées pêle-mêle? où +vont-elles? pourquoi sont-elles ainsi? + +Celui qui sait cela voit toute l'ombre. + +Il est seul. Il s'appelle Dieu. + + + + +Chapitre XII + +Le désoeuvrement de M. Bamatabois + + +Il y a dans toutes les petites villes, et il y avait à Montreuil-sur-mer +en particulier, une classe de jeunes gens qui grignotent quinze cents +livres de rente en province du même air dont leurs pareils dévorent à +Paris deux cent mille francs par an. Ce sont des êtres de la grande +espèce neutre; hongres, parasites, nuls, qui ont un peu de terre, un peu +de sottise et un peu d'esprit, qui seraient des rustres dans un salon et +se croient des gentilshommes au cabaret, qui disent: mes prés, mes bois, +mes paysans, sifflent les actrices du théâtre pour prouver qu'ils sont +gens de goût, querellent les officiers de la garnison pour montrer +qu'ils sont gens de guerre, chassent, fument, bâillent, boivent, sentent +le tabac, jouent au billard, regardent les voyageurs descendre de +diligence, vivent au café, dînent à l'auberge, ont un chien qui mange +les os sous la table et une maîtresse qui pose les plats dessus, +tiennent à un sou, exagèrent les modes, admirent la tragédie, méprisent +les femmes, usent leurs vieilles bottes, copient Londres à travers Paris +et Paris à travers Pont-à-Mousson, vieillissent hébétés, ne travaillent +pas, ne servent à rien et ne nuisent pas à grand'chose. + +M. Félix Tholomyès, resté dans sa province et n'ayant jamais vu Paris, +serait un de ces hommes-là. + +S'ils étaient plus riches, on dirait: ce sont des élégants; s'ils +étaient plus pauvres, on dirait: ce sont des fainéants. Ce sont tout +simplement des désoeuvrés. Parmi ces désoeuvrés, il y a des ennuyeux, +des ennuyés, des rêvasseurs, et quelques drôles. + +Dans ce temps-là, un élégant se composait d'un grand col, d'une grande +cravate, d'une montre à breloques, de trois gilets superposés de +couleurs différentes, le bleu et le rouge en dedans, d'un habit couleur +olive à taille courte, à queue de morue, à double rangée de boutons +d'argent serrés les uns contre les autres et montant jusque sur +l'épaule, et d'un pantalon olive plus clair, orné sur les deux coutures +d'un nombre de côtes indéterminé, mais toujours impair, variant de une à +onze, limite qui n'était jamais franchie. Ajoutez à cela des +souliers-bottes avec de petits fers au talon, un chapeau à haute forme +et à bords étroits, des cheveux en touffe, une énorme canne, et une +conversation rehaussée des calembours de Potier. Sur le tout des éperons +et des moustaches. À cette époque, des moustaches voulaient dire +bourgeois et des éperons voulaient dire piéton. + +L'élégant de province portait les éperons plus longs et les moustaches +plus farouches. C'était le temps de la lutte des républiques de +l'Amérique méridionale contre le roi d'Espagne, de Bolivar contre +Morillo. Les chapeaux à petits bords étaient royalistes et se nommaient +des morillos; les libéraux portaient des chapeaux à larges bords qui +s'appelaient des bolivars. + +Huit ou dix mois donc après ce qui a été raconté dans les pages +précédentes, vers les premiers jours de janvier 1823, un soir qu'il +avait neigé, un de ces élégants, un de ces désoeuvrés, un "bien +pensant", car il avait un morillo, de plus chaudement enveloppé d'un de +ces grands manteaux qui complétaient dans les temps froids le costume à +la mode, se divertissait à harceler une créature qui rôdait en robe de +bal et toute décolletée avec des fleurs sur la tête devant la vitre du +café des officiers. Cet élégant fumait, car c'était décidément la mode. + +Chaque fois que cette femme passait devant lui, il lui jetait, avec une +bouffée de la fumée de son cigare, quelque apostrophe qu'il croyait +spirituelle et gaie, comme:--Que tu es laide!--Veux-tu te cacher!--Tu +n'as pas de dents! etc., etc.--Ce monsieur s'appelait monsieur +Bamatabois. La femme, triste spectre paré qui allait et venait sur la +neige, ne lui répondait pas, ne le regardait même pas, et n'en +accomplissait pas moins en silence et avec une régularité sombre sa +promenade qui la ramenait de cinq minutes en cinq minutes sous le +sarcasme, comme le soldat condamné qui revient sous les verges. Ce peu +d'effet piqua sans doute l'oisif qui, profitant d'un moment où elle se +retournait, s'avança derrière elle à pas de loup et en étouffant son +rire, se baissa, prit sur le pavé une poignée de neige et la lui plongea +brusquement dans le dos entre ses deux épaules nues. La fille poussa un +rugissement, se tourna, bondit comme une panthère, et se rua sur +l'homme, lui enfonçant ses ongles dans le visage, avec les plus +effroyables paroles qui puissent tomber du corps de garde dans le +ruisseau. Ces injures, vomies d'une voix enrouée par l'eau-de-vie, +sortaient hideusement d'une bouche à laquelle manquaient en effet les +deux dents de devant. C'était la Fantine. + +Au bruit que cela fit, les officiers sortirent en foule du café, les +passants s'amassèrent, et il se forma un grand cercle riant, huant et +applaudissant, autour de ce tourbillon composé de deux êtres où l'on +avait peine à reconnaître un homme et une femme, l'homme se débattant, +son chapeau à terre, la femme frappant des pieds et des poings, +décoiffée, hurlant, sans dents et sans cheveux, livide de colère, +horrible. Tout à coup un homme de haute taille sortit vivement de la +foule, saisit la femme à son corsage de satin couvert de boue, et lui +dit: Suis-moi! + +La femme leva la tête; sa voix furieuse s'éteignit subitement. Ses yeux +étaient vitreux, de livide elle était devenue pâle, et elle tremblait +d'un tremblement de terreur. Elle avait reconnu Javert. + +L'élégant avait profité de l'incident pour s'esquiver. + + + + +Chapitre XIII + +Solution de quelques questions de police municipale + + +Javert écarta les assistants, rompit le cercle et se mit à marcher à grands +pas vers le bureau de police qui est à l'extrémité de la place, traînant +après lui la misérable. Elle se laissait faire machinalement. Ni lui ni +elle ne disaient un mot. La nuée des spectateurs, au paroxysme de la +joie, suivait avec des quolibets. La suprême misère, occasion +d'obscénités. Arrivé au bureau de police qui était une salle basse +chauffée par un poêle et gardée par un poste, avec une porte vitrée et +grillée sur la rue, Javert ouvrit la porte, entra avec Fantine, et +referma la porte derrière lui, au grand désappointement des curieux qui +se haussèrent sur la pointe du pied et allongèrent le cou devant la +vitre trouble du corps de garde, cherchant à voir. La curiosité est une +gourmandise. Voir, c'est dévorer. + +En entrant, la Fantine alla tomber dans un coin, immobile et muette, +accroupie comme une chienne qui a peur. + +Le sergent du poste apporta une chandelle allumée sur une table. Javert +s'assit, tira de sa poche une feuille de papier timbré et se mit à +écrire. + +Ces classes de femmes sont entièrement remises par nos lois à la +discrétion de la police. Elle en fait ce qu'elle veut, les punit comme +bon lui semble, et confisque à son gré ces deux tristes choses qu'elles +appellent leur industrie et leur liberté. Javert était impassible; son +visage sérieux ne trahissait aucune émotion. Pourtant il était gravement +et profondément préoccupé. C'était un de ces moments où il exerçait sans +contrôle, mais avec tous les scrupules d'une conscience sévère, son +redoutable pouvoir discrétionnaire. En cet instant, il le sentait, son +escabeau d'agent de police était un tribunal. Il jugeait. Il jugeait, et +il condamnait. Il appelait tout ce qu'il pouvait avoir d'idées dans +l'esprit autour de la grande chose qu'il faisait. Plus il examinait le +fait de cette fille, plus il se sentait révolté. Il était évident qu'il +venait de voir commettre un crime. Il venait de voir, là dans la rue, la +société, représentée par un propriétaire-électeur, insultée et attaquée +par une créature en dehors de tout. Une prostituée avait attenté à un +bourgeois. Il avait vu cela, lui Javert. Il écrivait en silence. + +Quand il eut fini, il signa, plia le papier et dit au sergent du poste, +en le lui remettant: + +--Prenez trois hommes, et menez cette fille au bloc. + +Puis se tournant vers la Fantine: + +--Tu en as pour six mois. + +La malheureuse tressaillit. + +--Six mois! six mois de prison! Six mois à gagner sept sous par jour! +Mais que deviendra Cosette? ma fille! ma fille! Mais je dois encore plus +de cent francs aux Thénardier, monsieur l'inspecteur, savez-vous cela? + +Elle se traîna sur la dalle mouillée par les bottes boueuses de tous ces +hommes, sans se lever, joignant les mains, faisant de grands pas avec +ses genoux. + +--Monsieur Javert, dit-elle, je vous demande grâce. Je vous assure que +je n'ai pas eu tort. Si vous aviez vu le commencement, vous auriez vu! +je vous jure le bon Dieu que je n'ai pas eu tort. C'est ce monsieur le +bourgeois que je ne connais pas qui m'a mis de la neige dans le dos. +Est-ce qu'on a le droit de nous mettre de la neige dans le dos quand +nous passons comme cela tranquillement sans faire de mal à personne? +Cela m'a saisie. Je suis un peu malade, voyez-vous! Et puis il y avait +déjà un peu de temps qu'il me disait des raisons. Tu es laide! tu n'as +pas de dents! Je le sais bien que je n'ai plus mes dents. Je ne faisais +rien, moi; je disais: c'est un monsieur qui s'amuse. J'étais honnête +avec lui, je ne lui parlais pas. C'est à cet instant-là qu'il m'a mis de +la neige. Monsieur Javert, mon bon monsieur l'inspecteur! est-ce qu'il +n'y a personne là qui ait vu pour vous dire que c'est bien vrai? J'ai +peut-être eu tort de me fâcher. Vous savez, dans le premier moment, on +n'est pas maître. On a des vivacités. Et puis, quelque chose de si froid +qu'on vous met dans le dos à l'heure que vous ne vous y attendez pas! +J'ai eu tort d'abîmer le chapeau de ce monsieur. Pourquoi s'est-il en +allé? Je lui demanderais pardon. Oh! mon Dieu, cela me serait bien égal +de lui demander pardon. Faites-moi grâce pour aujourd'hui cette fois, +monsieur Javert. Tenez, vous ne savez pas ça, dans les prisons on ne +gagne que sept sous, ce n'est pas la faute du gouvernement, mais on +gagne sept sous, et figurez-vous que j'ai cent francs à payer, ou +autrement on me renverra ma petite. Ô mon Dieu! je ne peux pas l'avoir +avec moi. C'est si vilain ce que je fais! Ô ma Cosette, ô mon petit ange +de la bonne sainte Vierge, qu'est-ce qu'elle deviendra, pauvre loup! Je +vais vous dire, c'est les Thénardier, des aubergistes, des paysans, ça +n'a pas de raisonnement. Il leur faut de l'argent. Ne me mettez pas en +prison! Voyez-vous, c'est une petite qu'on mettrait à même sur la grande +route, va comme tu pourras, en plein coeur d'hiver, il faut avoir pitié +de cette chose-là, mon bon monsieur Javert. Si c'était plus grand, ça +gagnerait sa vie, mais ça ne peut pas, à ces âges-là. Je ne suis pas une +mauvaise femme au fond. Ce n'est pas la lâcheté et la gourmandise qui +ont fait de moi ça. J'ai bu de l'eau-de-vie, c'est par misère. Je ne +l'aime pas, mais cela étourdit. Quand j'étais plus heureuse, on n'aurait +eu qu'à regarder dans mes armoires, on aurait bien vu que je n'étais pas +une femme coquette qui a du désordre. J'avais du linge, beaucoup de +linge. Ayez pitié de moi, monsieur Javert! + +Elle parlait ainsi, brisée en deux, secouée par les sanglots, aveuglée +par les larmes, la gorge nue, se tordant les mains, toussant d'une toux +sèche et courte, balbutiant tout doucement avec la voix de l'agonie. La +grande douleur est un rayon divin et terrible qui transfigure les +misérables. À ce moment-là, la Fantine était redevenue belle. À de +certains instants, elle s'arrêtait et baisait tendrement le bas de la +redingote du mouchard. Elle eût attendri un coeur de granit, mais on +n'attendrit pas un coeur de bois. + +--Allons! dit Javert, je t'ai écoutée. As-tu bien tout dit? Marche à +présent! Tu as tes six mois; _le Père éternel en personne n'y pourrait +plus rien_. + +À cette solennelle parole, Le Père éternel en personne n'y pourrait plus +rien, elle comprit que l'arrêt était prononcé. Elle s'affaissa sur +elle-même en murmurant: + +--Grâce! + +Javert tourna le dos. + +Les soldats la saisirent par les bras. + +Depuis quelques minutes, un homme était entré sans qu'on eût pris garde +à lui. Il avait refermé la porte, s'y était adossé, et avait entendu les +prières désespérées de la Fantine. Au moment où les soldats mirent la +main sur la malheureuse, qui ne voulait pas se lever, il fit un pas, +sortit de l'ombre, et dit: + +--Un instant, s'il vous plaît! + +Javert leva les yeux et reconnut M. Madeleine. Il ôta son chapeau, et +saluant avec une sorte de gaucherie fâchée: + +--Pardon, monsieur le maire.... + +Ce mot, monsieur le maire, fit sur la Fantine un effet étrange. Elle se +dressa debout tout d'une pièce comme un spectre qui sort de terre, +repoussa les soldats des deux bras, marcha droit à M. Madeleine avant +qu'on eût pu la retenir, et le regardant fixement, l'air égaré, elle +cria: + +--Ah! c'est donc toi qui es monsieur le maire! + +Puis elle éclata de rire et lui cracha au visage. + +M. Madeleine s'essuya le visage, et dit: + +--Inspecteur Javert, mettez cette femme en liberté. + +Javert se sentit au moment de devenir fou. Il éprouvait en cet instant, +coup sur coup, et presque mêlées ensemble, les plus violentes émotions +qu'il eût ressenties de sa vie. Voir une fille publique cracher au +visage d'un maire, cela était une chose si monstrueuse que, dans ses +suppositions les plus effroyables, il eût regardé comme un sacrilège de +le croire possible. D'un autre côté, dans le fond de sa pensée, il +faisait confusément un rapprochement hideux entre ce qu'était cette +femme et ce que pouvait être ce maire, et alors il entrevoyait avec +horreur je ne sais quoi de tout simple dans ce prodigieux attentat. Mais +quand il vit ce maire, ce magistrat, s'essuyer tranquillement le visage +et dire: _mettez cette femme en liberté_, il eut comme un éblouissement +de stupeur; la pensée et la parole lui manquèrent également; la somme de +l'étonnement possible était dépassée pour lui. Il resta muet. + +Ce mot n'avait pas porté un coup moins étrange à la Fantine. Elle leva +son bras nu et se cramponna à la clef du poêle comme une personne qui +chancelle. Cependant elle regardait tout autour d'elle et elle se mit à +parler à voix basse, comme si elle se parlait à elle-même. + +--En liberté! qu'on me laisse aller! que je n'aille pas en prison six +mois! Qui est-ce qui a dit cela? Il n'est pas possible qu'on ait dit +cela. J'ai mal entendu. Ça ne peut pas être ce monstre de maire! Est-ce +que c'est vous, mon bon monsieur Javert, qui avez dit qu'on me mette en +liberté? Oh! voyez-vous! je vais vous dire et vous me laisserez aller. +Ce monstre de maire, ce vieux gredin de maire, c'est lui qui est cause +de tout. Figurez-vous, monsieur Javert, qu'il m'a chassée! à cause d'un +tas de gueuses qui tiennent des propos dans l'atelier. Si ce n'est pas +là une horreur! renvoyer une pauvre fille qui fait honnêtement son +ouvrage! Alors je n'ai plus gagné assez, et tout le malheur est venu. +D'abord il y a une amélioration que ces messieurs de la police devraient +bien faire, ce serait d'empêcher les entrepreneurs des prisons de faire +du tort aux pauvres gens. Je vais vous expliquer cela, voyez-vous. Vous +gagnez douze sous dans les chemises, cela tombe à neuf sous, il n'y a +plus moyen de vivre. Il faut donc devenir ce qu'on peut. Moi, j'avais ma +petite Cosette, j'ai bien été forcée de devenir une mauvaise femme. Vous +comprenez à présent, que c'est ce gueux de maire qui a tout fait le mal. +Après cela, j'ai piétiné le chapeau de ce monsieur bourgeois devant le +café des officiers. Mais lui, il m'avait perdu toute ma robe avec sa +neige. Nous autres, nous n'avons qu'une robe de soie, pour le soir. +Voyez-vous, je n'ai jamais fait de mal exprès, vrai, monsieur Javert, et +je vois partout des femmes bien plus méchantes que moi qui sont bien +plus heureuses. Ô monsieur Javert, c'est vous qui avez dit qu'on me +mette dehors, n'est-ce pas? Prenez des informations, parlez à mon +propriétaire, maintenant je paye mon terme, on vous dira bien que je +suis honnête. Ah! mon Dieu, je vous demande pardon, j'ai touché, sans +faire attention, à la clef du poêle, et cela fait fumer. + +M. Madeleine l'écoutait avec une attention profonde. Pendant qu'elle +parlait, il avait fouillé dans son gilet, en avait tiré sa bourse et +l'avait ouverte. Elle était vide. Il l'avait remise dans sa poche. Il +dit à la Fantine: + +--Combien avez-vous dit que vous deviez? + +La Fantine, qui ne regardait que Javert, se retourna de son côté: + +--Est-ce que je te parle à toi! + +Puis s'adressant aux soldats: + +--Dites donc, vous autres, avez-vous vu comme je te vous lui ai craché à +la figure? Ah! vieux scélérat de maire, tu viens ici pour me faire peur, +mais je n'ai pas peur de toi. J'ai peur de monsieur Javert. J'ai peur de +mon bon monsieur Javert! + +En parlant ainsi elle se retourna vers l'inspecteur: + +--Avec ça, voyez-vous, monsieur l'inspecteur, il faut être juste. Je +comprends que vous êtes juste, monsieur l'inspecteur. Au fait, c'est +tout simple, un homme qui joue à mettre un peu de neige dans le dos +d'une femme, ça les faisait rire, les officiers, il faut bien qu'on se +divertisse à quelque chose, nous autres nous sommes là pour qu'on +s'amuse, quoi! Et puis, vous, vous venez, vous êtes bien forcé de mettre +l'ordre, vous emmenez la femme qui a tort, mais en y réfléchissant, +comme vous êtes bon, vous dites qu'on me mette en liberté, c'est pour la +petite, parce que six mois en prison, cela m'empêcherait de nourrir mon +enfant. Seulement n'y reviens plus, coquine! Oh! je n'y reviendrai plus, +monsieur Javert! on me fera tout ce qu'on voudra maintenant, je ne +bougerai plus. Seulement, aujourd'hui, voyez-vous, j'ai crié parce que +cela m'a fait mal, je ne m'attendais pas du tout à cette neige de ce +monsieur, et puis, je vous ai dit, je ne me porte pas très bien, je +tousse, j'ai là dans l'estomac comme une boule qui me brûle, que le +médecin me dit: soignez-vous. Tenez, tâtez, donnez votre main, n'ayez +pas peur, c'est ici. + +Elle ne pleurait plus, sa voix était caressante, elle appuyait sur sa +gorge blanche et délicate la grosse main rude de Javert, et elle le +regardait en souriant. + +Tout à coup elle rajusta vivement le désordre de ses vêtements, fit +retomber les plis de sa robe qui en se traînant s'était relevée presque +à la hauteur du genou, et marcha vers la porte en disant à demi-voix aux +soldats avec un signe de tête amical: + +--Les enfants, monsieur l'inspecteur a dit qu'on me lâche, je m'en vas. + +Elle mit la main sur le loquet. Un pas de plus, elle était dans la rue. + +Javert jusqu'à cet instant était resté debout, immobile, l'oeil fixé à +terre, posé de travers au milieu de cette scène comme une statue +dérangée qui attend qu'on la mette quelque part. + +Le bruit que fit le loquet le réveilla. Il releva la tête avec une +expression d'autorité souveraine, expression toujours d'autant plus +effrayante que le pouvoir se trouve placé plus bas, féroce chez la bête +fauve, atroce chez l'homme de rien. + +--Sergent, cria-t-il, vous ne voyez pas que cette drôlesse s'en va! Qui +est-ce qui vous a dit de la laisser aller? + +--Moi, dit Madeleine. + +La Fantine à la voix de Javert avait tremblé et lâché le loquet comme un +voleur pris lâche l'objet volé. À la voix de Madeleine, elle se +retourna, et à partir de ce moment, sans qu'elle prononçât un mot, sans +qu'elle osât même laisser sortir son souffle librement, son regard alla +tour à tour de Madeleine à Javert et de Javert à Madeleine, selon que +c'était l'un ou l'autre qui parlait. + +Il était évident qu'il fallait que Javert eût été, comme on dit, «jeté +hors des gonds» pour qu'il se fût permis d'apostropher le sergent comme +il l'avait fait, après l'invitation du maire de mettre Fantine en +liberté. En était-il venu à oublier la présence de monsieur le maire? +Avait-il fini par se déclarer à lui-même qu'il était impossible qu'une +«autorité» eût donné un pareil ordre, et que bien certainement monsieur +le maire avait dû dire sans le vouloir une chose pour une autre? Ou +bien, devant les énormités dont il était témoin depuis deux heures, se +disait-il qu'il fallait revenir aux suprêmes résolutions, qu'il était +nécessaire que le petit se fit grand, que le mouchard se transformât en +magistrat, que l'homme de police devînt homme de justice, et qu'en cette +extrémité prodigieuse l'ordre, la loi, la morale, le gouvernement, la +société tout entière, se personnifiaient en lui Javert? + +Quoi qu'il en soit, quand M. Madeleine eut dit ce moi qu'on vient +d'entendre, on vit l'inspecteur de police Javert se tourner vers +monsieur le maire, pâle, froid, les lèvres bleues, le regard désespéré, +tout le corps agité d'un tremblement imperceptible, et, chose inouïe, +lui dire, l'oeil baissé, mais la voix ferme: + +--Monsieur le maire, cela ne se peut pas. + +--Comment? dit M. Madeleine. + +--Cette malheureuse a insulté un bourgeois. + +--Inspecteur Javert, repartit M. Madeleine avec un accent conciliant et +calme, écoutez. Vous êtes un honnête homme, et je ne fais nulle +difficulté de m'expliquer avec vous. Voici le vrai. Je passais sur la +place comme vous emmeniez cette femme, il y avait encore des groupes, je +me suis informé, j'ai tout su, c'est le bourgeois qui a eu tort et qui, +en bonne police, eût dû être arrêté. + +Javert reprit: + +--Cette misérable vient d'insulter monsieur le maire. + +--Ceci me regarde, dit M. Madeleine. Mon injure est à moi peut-être. +J'en puis faire ce que je veux. + +--Je demande pardon à monsieur le maire. Son injure n'est pas à lui, +elle est à la justice. + +--Inspecteur Javert, répliqua M. Madeleine, la première justice, c'est +la conscience. J'ai entendu cette femme. Je sais ce que je fais. + +--Et moi, monsieur le maire, je ne sais pas ce que je vois. + +--Alors contentez-vous d'obéir. + +--J'obéis à mon devoir. Mon devoir veut que cette femme fasse six mois +de prison. + +M. Madeleine répondit avec douceur: + +--Écoutez bien ceci. Elle n'en fera pas un jour. + +À cette parole décisive, Javert osa regarder le maire fixement, et lui +dit, mais avec un son de voix toujours profondément respectueux: + +--Je suis au désespoir de résister à monsieur le maire, c'est la +première fois de ma vie, mais il daignera me permettre de lui faire +observer que je suis dans la limite de mes attributions. Je reste, +puisque monsieur le maire le veut, dans le fait du bourgeois. J'étais +là. C'est cette fille qui s'est jetée sur monsieur Bamatabois, qui est +électeur et propriétaire de cette belle maison à balcon qui fait le coin +de l'esplanade, à trois étages et toute en pierre de taille. Enfin, il y +a des choses dans ce monde! Quoi qu'il en soit, monsieur le maire, cela, +c'est un fait de police de la rue qui me regarde, et je retiens la femme +Fantine. + +Alors M. Madeleine croisa les bras et dit avec une voix sévère que +personne dans la ville n'avait encore entendue: + +--Le fait dont vous parlez est un fait de police municipale. Aux termes +des articles neuf, onze, quinze et soixante-six du code d'instruction +criminelle, j'en suis juge. J'ordonne que cette femme soit mise en +liberté. + +Javert voulut tenter un dernier effort. + +--Mais, monsieur le maire.... + +--Je vous rappelle, à vous, l'article quatre-vingt-un de la loi du 13 +décembre 1799 sur la détention arbitraire. + +--Monsieur le maire, permettez.... + +--Plus un mot. + +--Pourtant.... + +--Sortez, dit M. Madeleine. + +Javert reçut le coup, debout, de face, et en pleine poitrine comme un +soldat russe. Il salua jusqu'à terre monsieur le maire, et sortit. + +Fantine se rangea de la porte et le regarda avec stupeur passer devant +elle. + +Cependant elle aussi était en proie à un bouleversement étrange. Elle +venait de se voir en quelque sorte disputée par deux puissances +opposées. Elle avait vu lutter devant ses yeux deux hommes tenant dans +leurs mains sa liberté, sa vie, son âme, son enfant; l'un de ces hommes +la tirait du côté de l'ombre, l'autre la ramenait vers la lumière. Dans +cette lutte, entrevue à travers les grossissements de l'épouvante, ces +deux hommes lui étaient apparus comme deux géants; l'un parlait comme +son démon, l'autre parlait comme son bon ange. L'ange avait vaincu le +démon, et, chose qui la faisait frissonner de la tête aux pieds, cet +ange, ce libérateur, c'était précisément l'homme qu'elle abhorrait, ce +maire qu'elle avait si longtemps considéré comme l'auteur de tous ses +maux, ce Madeleine! et au moment même où elle venait de l'insulter d'une +façon hideuse, il la sauvait! S'était-elle donc trompée? Devait-elle +donc changer toute son âme?... Elle ne savait, elle tremblait. Elle +écoutait éperdue, elle regardait effarée, et à chaque parole que disait +M. Madeleine, elle sentait fondre et s'écrouler en elle les affreuses +ténèbres de la haine et naître dans son coeur je ne sais quoi de +réchauffant et d'ineffable qui était de la joie, de la confiance et de +l'amour. + +Quand Javert fut sorti, M. Madeleine se tourna vers elle, et lui dit +avec une voix lente, ayant peine à parler comme un homme sérieux qui ne +veut pas pleurer: + +--Je vous ai entendue. Je ne savais rien de ce que vous avez dit. Je +crois que c'est vrai, et je sens que c'est vrai. J'ignorais même que +vous eussiez quitté mes ateliers. Pourquoi ne vous êtes-vous pas +adressée à moi? Mais voici: je payerai vos dettes, je ferai venir votre +enfant, ou vous irez la rejoindre. Vous vivrez ici, à Paris, où vous +voudrez. Je me charge de votre enfant et de vous. Vous ne travaillerez +plus, si vous voulez. Je vous donnerai tout l'argent qu'il vous faudra. +Vous redeviendrez honnête en redevenant heureuse. Et même, écoutez, je +vous le déclare dès à présent, si tout est comme vous le dites, et je +n'en doute pas, vous n'avez jamais cessé d'être vertueuse et sainte +devant Dieu. Oh! pauvre femme! + +C'en était plus que la pauvre Fantine n'en pouvait supporter. Avoir +Cosette! sortir de cette vie infâme! vivre libre, riche, heureuse, +honnête, avec Cosette! voir brusquement s'épanouir au milieu de sa +misère toutes ces réalités du paradis! Elle regarda comme hébétée cet +homme qui lui parlait, et ne put que jeter deux ou trois sanglots: oh! +oh! oh! Ses jarrets plièrent, elle se mit à genoux devant M. Madeleine, +et, avant qu'il eût pu l'en empêcher, il sentit qu'elle lui prenait la +main et que ses lèvres s'y posaient. + +Puis elle s'évanouit. + + + + +Livre sixième--Javert + + + + +Chapitre I + +Commencement du repos + + +M. Madeleine fit transporter la Fantine à cette infirmerie qu'il avait +dans sa propre maison. Il la confia aux soeurs qui la mirent au lit. Une +fièvre ardente était survenue. Elle passa une partie de la nuit à +délirer et à parler haut. Cependant elle finit par s'endormir. + +Le lendemain vers midi Fantine se réveilla, elle entendit une +respiration tout près de son lit, elle écarta son rideau et vit M. +Madeleine debout qui regardait quelque chose au-dessus de sa tête. Ce +regard était plein de pitié et d'angoisse et suppliait. Elle en suivit +la direction et vit qu'il s'adressait à un crucifix cloué au mur. + +M. Madeleine était désormais transfiguré aux yeux de Fantine. Il lui +paraissait enveloppé de lumière. Il était absorbé dans une sorte de +prière. Elle le considéra longtemps sans oser l'interrompre. Enfin elle +lui dit timidement: + +--Que faites-vous donc là? + +M. Madeleine était à cette place depuis une heure. Il attendait que +Fantine se réveillât. Il lui prit la main, lui tâta le pouls, et +répondit: + +--Comment êtes-vous? + +--Bien, j'ai dormi, dit-elle, je crois que je vais mieux. Ce ne sera +rien. + +Lui reprit, répondant à la question qu'elle lui avait adressée d'abord, +comme s'il ne faisait que de l'entendre: + +--Je priais le martyr qui est là-haut. + +Et il ajouta dans sa pensée: «Pour la martyre qui est ici-bas.» + +M. Madeleine avait passé la nuit et la matinée à s'informer. Il savait +tout maintenant. Il connaissait dans tous ses poignants détails +l'histoire de Fantine. Il continua: + +--Vous avez bien souffert, pauvre mère. Oh! ne vous plaignez pas, vous +avez à présent la dot des élus. C'est de cette façon que les hommes font +des anges. Ce n'est point leur faute; ils ne savent pas s'y prendre +autrement. Voyez-vous, cet enfer dont vous sortez est la première forme +du ciel. Il fallait commencer par là. + +Il soupira profondément. Elle cependant lui souriait avec ce sublime +sourire auquel il manquait deux dents. + +Javert dans cette même nuit avait écrit une lettre. Il remit lui-même +cette lettre le lendemain matin au bureau de poste de Montreuil-sur-mer. +Elle était pour Paris, et la suscription portait: À _monsieur +Chabouillet, secrétaire de monsieur le préfet de police_. Comme +l'affaire du corps de garde s'était ébruitée, la directrice du bureau de +poste et quelques autres personnes qui virent la lettre avant le départ +et qui reconnurent l'écriture de Javert sur l'adresse, pensèrent que +c'était sa démission qu'il envoyait. + +M. Madeleine se hâta d'écrire aux Thénardier. Fantine leur devait cent +vingt francs. Il leur envoya trois cents francs en leur disant de se +payer sur cette somme, et d'amener tout de suite l'enfant à +Montreuil-sur-mer où sa mère malade la réclamait. + +Ceci éblouit le Thénardier. + +--Diable! dit-il à sa femme, ne lâchons pas l'enfant. Voilà que cette +mauviette va devenir une vache à lait. Je devine. Quelque jocrisse se +sera amouraché de la mère. + +Il riposta par un mémoire de cinq cents et quelques francs fort bien +fait. Dans ce mémoire figuraient pour plus de trois cents francs deux +notes incontestables, l'une d'un médecin, l'autre d'un apothicaire, +lesquels avaient soigné et médicamenté dans deux longues maladies +Éponine et Azelma. Cosette, nous l'avons dit, n'avait pas été malade. Ce +fut l'affaire d'une toute petite substitution de noms. Thénardier mit au +bas du mémoire: _reçu à compte trois cents francs_. + +M. Madeleine envoya tout de suite trois cents autres francs et écrivit: +Dépêchez-vous d'amener Cosette. + +--Christi! dit le Thénardier, ne lâchons pas l'enfant. + +Cependant Fantine ne se rétablissait point. Elle était toujours à +l'infirmerie. Les soeurs n'avaient d'abord reçu et soigné «cette fille» +qu'avec répugnance. Qui a vu les bas-reliefs de Reims se souvient du +gonflement de la lèvre inférieure des vierges sages regardant les +vierges folles. Cet antique mépris des vestales pour les ambulaïes est +un des plus profonds instincts de la dignité féminine; les soeurs +l'avaient éprouvé, avec le redoublement qu'ajoute la religion. Mais, en +peu de jours, Fantine les avait désarmées. Elle avait toutes sortes de +paroles humbles et douces, et la mère qui était en elle attendrissait. +Un jour les soeurs l'entendirent qui disait à travers la fièvre: + +--J'ai été une pécheresse, mais quand j'aurai mon enfant près de moi, +cela voudra dire que Dieu m'a pardonné. Pendant que j'étais dans le mal, +je n'aurais pas voulu avoir ma Cosette avec moi, je n'aurais pas pu +supporter ses yeux étonnés et tristes. C'était pour elle pourtant que je +faisais le mal, et c'est ce qui fait que Dieu me pardonne. Je sentirai +la bénédiction du bon Dieu quand Cosette sera ici. Je la regarderai, +cela me fera du bien de voir cette innocente. Elle ne sait rien du tout. +C'est un ange, voyez-vous, mes soeurs. À cet âge-là, les ailes, ça n'est +pas encore tombé. + +M. Madeleine l'allait voir deux fois par jour, et chaque fois elle lui +demandait: + +--Verrai-je bientôt ma Cosette? + +Il lui répondait: + +--Peut-être demain matin. D'un moment à l'autre elle arrivera, je +l'attends. + +Et le visage pâle de la mère rayonnait. + +--Oh! disait-elle, comme je vais être heureuse! + +Nous venons de dire qu'elle ne se rétablissait pas. Au contraire, son +état semblait s'aggraver de semaine en semaine. Cette poignée de neige +appliquée à nu sur la peau entre les deux omoplates avait déterminé une +suppression subite de transpiration à la suite de laquelle la maladie +qu'elle couvait depuis plusieurs années finit par se déclarer +violemment. On commençait alors à suivre pour l'étude et le traitement +des maladies de poitrine les belles indications de Laennec. Le médecin +ausculta Fantine et hocha la tête. + +M. Madeleine dit au médecin: + +--Eh bien? + +--N'a-t-elle pas un enfant qu'elle désire voir? dit le médecin. + +--Oui. + +--Eh bien, hâtez-vous de le faire venir. + +M. Madeleine eut un tressaillement. + +Fantine lui demanda: + +--Qu'a dit le médecin? + +M. Madeleine s'efforça de sourire. + +--Il a dit de faire venir bien vite votre enfant. Que cela vous rendra +la santé. + +--Oh! reprit-elle, il a raison! Mais qu'est-ce qu'ils ont donc ces +Thénardier à me garder ma Cosette! Oh! elle va venir. Voici enfin que je +vois le bonheur tout près de moi! + +Le Thénardier cependant ne «lâchait pas l'enfant» et donnait cent +mauvaises raisons. Cosette était un peu souffrante pour se mettre en +route l'hiver. Et puis il y avait un reste de petites dettes criardes +dans le pays dont il rassemblait les factures, etc., etc. + +--J'enverrai quelqu'un chercher Cosette, dit le père Madeleine. S'il le +faut, j'irai moi-même. + +Il écrivit sous la dictée de Fantine cette lettre qu'il lui fit signer: + +«Monsieur Thénardier, + +«Vous remettrez Cosette à la personne. + +«On vous payera toutes les petites choses. + +«J'ai l'honneur de vous saluer avec considération. + +«Fantine.» + +Sur ces entrefaites, il survint un grave incident. Nous avons beau +tailler de notre mieux le bloc mystérieux dont notre vie est faite, la +veine noire de la destinée y reparaît toujours. + + + + +Chapitre II + +Comment Jean peut devenir Champ + + +Un matin, M. Madeleine était dans son cabinet, occupé à régler d'avance +quelques affaires pressantes de la mairie pour le cas où il se +déciderait à ce voyage de Montfermeil, lorsqu'on vint lui dire que +l'inspecteur de police Javert demandait à lui parler. En entendant +prononcer ce nom, M. Madeleine ne put se défendre d'une impression +désagréable. Depuis l'aventure du bureau de police, Javert l'avait plus +que jamais évité, et M. Madeleine ne l'avait point revu. + +--Faites entrer, dit-il. + +Javert entra. + +M. Madeleine était resté assis près de la cheminée, une plume à la main, +l'oeil sur un dossier qu'il feuilletait et qu'il annotait, et qui +contenait des procès-verbaux de contraventions à la police de la voirie. +Il ne se dérangea point pour Javert. Il ne pouvait s'empêcher de songer +à la pauvre Fantine, et il lui convenait d'être glacial. + +Javert salua respectueusement M. le maire qui lui tournait le dos. M. le +maire ne le regarda pas et continua d'annoter son dossier. + +Javert fit deux ou trois pas dans le cabinet, et s'arrêta sans rompre le +silence. Un physionomiste qui eût été familier avec la nature de Javert, +qui eût étudié depuis longtemps ce sauvage au service de la +civilisation, ce composé bizarre du Romain, du Spartiate, du moine et du +caporal, cet espion incapable d'un mensonge, ce mouchard vierge, un +physionomiste qui eût su sa secrète et ancienne aversion pour M. +Madeleine, son conflit avec le maire au sujet de la Fantine, et qui eût +considéré Javert en ce moment, se fût dit: que s'est-il passé? Il était +évident, pour qui eût connu cette conscience droite, claire, sincère, +probe, austère et féroce, que Javert sortait de quelque grand événement +intérieur. Javert n'avait rien dans l'âme qu'il ne l'eût aussi sur le +visage. Il était, comme les gens violents, sujet aux revirements +brusques. Jamais sa physionomie n'avait été plus étrange et plus +inattendue. En entrant, il s'était incliné devant M. Madeleine avec un +regard où il n'y avait ni rancune, ni colère, ni défiance, il s'était +arrêté à quelques pas derrière le fauteuil du maire; et maintenant il se +tenait là, debout, dans une attitude presque disciplinaire, avec la +rudesse naïve et froide d'un homme qui n'a jamais été doux et qui a +toujours été patient; il attendait, sans dire un mot, sans faire un +mouvement, dans une humilité vraie et dans une résignation tranquille, +qu'il plût à monsieur le maire de se retourner, calme, sérieux, le +chapeau à la main, les yeux baissés, avec une expression qui tenait le +milieu entre le soldat devant son officier et le coupable devant son +juge. Tous les sentiments comme tous les souvenirs qu'on eût pu lui +supposer avaient disparu. Il n'y avait plus rien sur ce visage +impénétrable et simple comme le granit, qu'une morne tristesse. Toute sa +personne respirait l'abaissement et la fermeté, et je ne sais quel +accablement courageux. + +Enfin M. le maire posa sa plume et se tourna à demi. + +--Eh bien! qu'est-ce? qu'y a-t-il, Javert? + +Javert demeura un instant silencieux comme s'il se recueillait, puis +éleva la voix avec une sorte de solennité triste qui n'excluait pourtant +pas la simplicité: + +--Il y a, monsieur le maire, qu'un acte coupable a été commis. + +--Quel acte? + +--Un agent inférieur de l'autorité a manqué de respect à un magistrat de +la façon la plus grave. Je viens, comme c'est mon devoir, porter le fait +à votre connaissance. + +--Quel est cet agent? demanda M. Madeleine. + +--Moi, dit Javert. + +--Vous? + +--Moi. + +--Et quel est le magistrat qui aurait à se plaindre de l'agent? + +--Vous, monsieur le maire. + +M. Madeleine se dressa sur son fauteuil. Javert poursuivit, l'air sévère +et les yeux toujours baissés: + +--Monsieur le maire, je viens vous prier de vouloir bien provoquer près +de l'autorité ma destitution. + +M. Madeleine stupéfait ouvrit la bouche. Javert l'interrompit. + +--Vous direz, j'aurais pu donner ma démission, mais cela ne suffit pas. +Donner sa démission, c'est honorable. J'ai failli, je dois être puni. Il +faut que je sois chassé. + +Et après une pause, il ajouta: + +--Monsieur le maire, vous avez été sévère pour moi l'autre jour +injustement. Soyez-le aujourd'hui justement. + +--Ah çà! pourquoi? s'écria M. Madeleine. Quel est ce galimatias? +qu'est-ce que cela veut dire? où y a-t-il un acte coupable commis contre +moi par vous? qu'est-ce que vous m'avez fait? quels torts avez-vous +envers moi? Vous vous accusez, vous voulez être remplacé.... + +--Chassé, dit Javert. + +--Chassé, soit. C'est fort bien. Je ne comprends pas. + +--Vous allez comprendre, monsieur le maire. + +Javert soupira du fond de sa poitrine et reprit toujours froidement et +tristement: + +--Monsieur le maire, il y a six semaines, à la suite de cette scène pour +cette fille, j'étais furieux, je vous ai dénoncé. + +--Dénoncé! + +--À la préfecture de police de Paris. + +M. Madeleine, qui ne riait pas beaucoup plus souvent que Javert, se mit +à rire. + +--Comme maire ayant empiété sur la police? + +--Comme ancien forçat. + +Le maire devint livide. + +Javert, qui n'avait pas levé les yeux, continua: + +--Je le croyais. Depuis longtemps j'avais des idées. + +Une ressemblance, des renseignements que vous avez fait prendre à +Faverolles, votre force des reins, l'aventure du vieux Fauchelevent, +votre adresse au tir, votre jambe qui traîne un peu, est-ce que je sais, +moi? des bêtises! mais enfin je vous prenais pour un nommé Jean Valjean. + +--Un nommé?... Comment dites-vous ce nom-là? + +--Jean Valjean. C'est un forçat que j'avais vu il y a vingt ans quand +j'étais adjudant-garde-chiourme à Toulon. En sortant du bagne, ce Jean +Valjean avait, à ce qu'il paraît, volé chez un évêque, puis il avait +commis un autre vol à main armée, dans un chemin public, sur un petit +savoyard. Depuis huit ans il s'était dérobé, on ne sait comment, et on +le cherchait. Moi je m'étais figuré... Enfin, j'ai fait cette chose! La +colère m'a décidé, je vous ai dénoncé à la préfecture. + +M. Madeleine, qui avait ressaisi le dossier depuis quelques instants, +reprit avec un accent de parfaite indifférence: + +--Et que vous a-t-on répondu? + +--Que j'étais fou. + +--Eh bien? + +--Eh bien, on avait raison. + +--C'est heureux que vous le reconnaissiez! + +--Il faut bien, puisque le véritable Jean Valjean est trouvé. + +La feuille que tenait M. Madeleine lui échappa des mains, il leva la +tête, regarda fixement Javert, et dit avec un accent inexprimable: + +--Ah! + +Javert poursuivit: + +--Voilà ce que c'est, monsieur le maire. Il paraît qu'il y avait dans le +pays, du côté d'Ailly-le-Haut-Clocher, une espèce de bonhomme qu'on +appelait le père Champmathieu. C'était très misérable. On n'y faisait +pas attention. Ces gens-là, on ne sait pas de quoi cela vit. +Dernièrement, cet automne, le père Champmathieu a été arrêté pour un vol +de pommes à cidre, commis chez...--enfin n'importe! Il y a eu vol, mur +escaladé, branches de l'arbre cassées. On a arrêté mon Champmathieu. Il +avait encore la branche de pommier à la main. On coffre le drôle. +Jusqu'ici ce n'est pas beaucoup plus qu'une affaire correctionnelle. +Mais voici qui est de la providence. La geôle étant en mauvais état, +monsieur le juge d'instruction trouve à propos de faire transférer +Champmathieu à Arras où est la prison départementale. Dans cette prison +d'Arras, il y a un ancien forçat nommé Brevet qui est détenu pour je ne +sais quoi et qu'on a fait guichetier de chambrée parce qu'il se conduit +bien. Monsieur le maire, Champmathieu n'est pas plus tôt débarqué que +voilà Brevet qui s'écrie: «Eh mais! je connais cet homme-là. C'est un +fagot. Regardez-moi donc, bonhomme! Vous êtes Jean Valjean!--Jean +Valjean! qui ça Jean Valjean? Le Champmathieu joue l'étonné.--Ne fais +donc pas le sinvre, dit Brevet. Tu es Jean Valjean! Tu as été au bagne +de Toulon. Il y a vingt ans. Nous y étions ensemble.--Le Champmathieu +nie. Parbleu! vous comprenez. On approfondit. On me fouille cette +aventure-là. Voici ce qu'on trouve: ce Champmathieu, il y a une +trentaine d'années, a été ouvrier émondeur d'arbres dans plusieurs pays, +notamment à Faverolles. Là on perd sa trace. Longtemps après, on le +revoit en Auvergne, puis à Paris, où il dit avoir été charron et avoir +eu une fille blanchisseuse, mais cela n'est pas prouvé; enfin dans ce +pays-ci. Or, avant d'aller au bagne pour vol qualifié, qu'était Jean +Valjean? émondeur. Où? à Faverolles. Autre fait. Ce Valjean s'appelait +de son nom de baptême Jean et sa mère se nommait de son nom de famille +Mathieu. Quoi de plus naturel que de penser qu'en sortant du bagne il +aura pris le nom de sa mère pour se cacher et se sera fait appeler Jean +Mathieu? Il va en Auvergne. De _Jean_ la prononciation du pays fait +_Chan_, on l'appelle Chan Mathieu. Notre homme se laisse faire et le +voilà transformé en Champmathieu. Vous me suivez, n'est-ce pas? On +s'informe à Faverolles. La famille de Jean Valjean n'y est plus. On ne +sait plus où elle est. Vous savez, dans ces classes-là, il y a souvent +de ces évanouissements d'une famille. On cherche, on ne trouve plus +rien. Ces gens-là, quand ce n'est pas de la boue, c'est de la poussière. +Et puis, comme le commencement de ces histoires date de trente ans, il +n'y a plus personne à Faverolles qui ait connu Jean Valjean. On +s'informe à Toulon. Avec Brevet, il n'y a plus que deux forçats qui +aient vu Jean Valjean. Ce sont les condamnés à vie Cochepaille et +Chenildieu. On les extrait du bagne et on les fait venir. On les +confronte au prétendu Champmathieu. Ils n'hésitent pas. Pour eux comme +pour Brevet, c'est Jean Valjean. Même âge, il a cinquante-quatre ans, +même taille, même air, même homme enfin, c'est lui. C'est en ce +moment-là même que j'envoyais ma dénonciation à la préfecture de Paris. +On me répond que je perds l'esprit et que Jean Valjean est à Arras au +pouvoir de la justice. Vous concevez si cela m'étonne, moi qui croyais +tenir ici ce même Jean Valjean! J'écris à monsieur le juge +d'instruction. Il me fait venir, on m'amène le Champmathieu.... + +--Eh bien? interrompit M. Madeleine. + +Javert répondit avec son visage incorruptible et triste: + +--Monsieur le maire, la vérité est la vérité. J'en suis fâché, mais +c'est cet homme-là qui est Jean Valjean. Moi aussi je l'ai reconnu. + +M. Madeleine reprit d'une voix très basse: + +--Vous êtes sûr? + +Javert se mit à rire de ce rire douloureux qui échappe à une conviction +profonde: + +--Oh, sûr! + +Il demeura un moment pensif, prenant machinalement des pincées de poudre +de bois dans la sébille à sécher l'encre qui était sur la table, et il +ajouta: + +--Et même, maintenant que je vois le vrai Jean Valjean, je ne comprends +pas comment j'ai pu croire autre chose. Je vous demande pardon, monsieur +le maire. + +En adressant cette parole suppliante et grave à celui qui, six semaines +auparavant, l'avait humilié en plein corps de garde et lui avait dit: +«sortez!» Javert, cet homme hautain, était à son insu plein de +simplicité et de dignité. M. Madeleine ne répondit à sa prière que par +cette question brusque: + +--Et que dit cet homme? + +--Ah, dame! monsieur le maire, l'affaire est mauvaise. Si c'est Jean +Valjean, il y a récidive. Enjamber un mur, casser une branche, chiper +des pommes, pour un enfant, c'est une polissonnerie; pour un homme, +c'est un délit; pour un forçat, c'est un crime. Escalade et vol, tout y +est. Ce n'est plus la police correctionnelle, c'est la cour d'assises. +Ce n'est plus quelques jours de prison, ce sont les galères à +perpétuité. Et puis, il y a l'affaire du petit savoyard que j'espère +bien qui reviendra. Diable! il y a de quoi se débattre, n'est-ce pas? +Oui, pour un autre que Jean Valjean. Mais Jean Valjean est un sournois. +C'est encore là que je le reconnais. Un autre sentirait que cela +chauffe; il se démènerait, il crierait, la bouilloire chante devant le +feu, il ne voudrait pas être Jean Valjean, et caetera. Lui, il n'a pas +l'air de comprendre, il dit: Je suis Champmathieu, je ne sors pas de là! +Il a l'air étonné, il fait la brute, c'est bien mieux. Oh! le drôle est +habile. Mais c'est égal, les preuves sont là. Il est reconnu par quatre +personnes, le vieux coquin sera condamné. C'est porté aux assises, à +Arras. Je vais y aller pour témoigner. Je suis cité. + +M. Madeleine s'était remis à son bureau, avait ressaisi son dossier, et +le feuilletait tranquillement, lisant et écrivant tour à tour comme un +homme affairé. Il se tourna vers Javert: + +--Assez, Javert. Au fait, tous ces détails m'intéressent fort peu. Nous +perdons notre temps, et nous avons des affaires pressées. Javert, vous +allez vous rendre sur-le-champ chez la bonne femme Buseaupied qui vend +des herbes là-bas au coin de la rue Saint-Saulve. Vous lui direz de +déposer sa plainte contre le charretier Pierre Chesnelong. Cet homme est +un brutal qui a failli écraser cette femme et son enfant. Il faut qu'il +soit puni. Vous irez ensuite chez M. Charcellay, rue +Montre-de-Champigny. Il se plaint qu'il y a une gouttière de la maison +voisine qui verse l'eau de la pluie chez lui, et qui affouille les +fondations de sa maison. Après vous constaterez des contraventions de +police qu'on me signale rue Guibourg chez la veuve Doris, et rue du +Garraud-Blanc chez madame Renée Le Bossé, et vous dresserez +procès-verbal. Mais je vous donne là beaucoup de besogne. N'allez-vous +pas être absent? ne m'avez-vous pas dit que vous alliez à Arras pour +cette affaire dans huit ou dix jours?... + +--Plus tôt que cela, monsieur le maire. + +--Quel jour donc? + +--Mais je croyais avoir dit à monsieur le maire que cela se jugeait +demain et que je partais par la diligence cette nuit. + +M. Madeleine fit un mouvement imperceptible. + +--Et combien de temps durera l'affaire? + +--Un jour tout au plus. L'arrêt sera prononcé au plus tard demain dans +la nuit. Mais je n'attendrai pas l'arrêt, qui ne peut manquer. Sitôt ma +déposition faite, je reviendrai ici. + +--C'est bon, dit M. Madeleine. + +Et il congédia Javert d'un signe de main. Javert ne s'en alla pas. + +--Pardon, monsieur le maire, dit-il. + +--Qu'est-ce encore? demanda M. Madeleine. + +--Monsieur le maire, il me reste une chose à vous rappeler. + +--Laquelle? + +--C'est que je dois être destitué. + +M. Madeleine se leva. + +--Javert, vous êtes un homme d'honneur, et je vous estime. Vous vous +exagérez votre faute. Ceci d'ailleurs est encore une offense qui me +concerne. Javert, vous êtes digne de monter et non de descendre. +J'entends que vous gardiez votre place. + +Javert regarda M. Madeleine avec sa prunelle candide au fond de laquelle +il semblait qu'on vit cette conscience peu éclairée, mais rigide et +chaste, et il dit d'une voix tranquille: + +--Monsieur le maire, je ne puis vous accorder cela. + +--Je vous répète, répliqua M. Madeleine, que la chose me regarde. + +Mais Javert, attentif à sa seule pensée, continua: + +--Quant à exagérer, je n'exagère point. Voici comment je raisonne. Je +vous ai soupçonné injustement. Cela, ce n'est rien. C'est notre droit à +nous autres de soupçonner, quoiqu'il y ait pourtant abus à soupçonner +au-dessus de soi. Mais, sans preuves, dans un accès de colère, dans le +but de me venger, je vous ai dénoncé comme forçat, vous, un homme +respectable, un maire, un magistrat! ceci est grave. Très grave. J'ai +offensé l'autorité dans votre personne, moi, agent de l'autorité! Si +l'un de mes subordonnés avait fait ce que j'ai fait, je l'aurais déclaré +indigne du service, et chassé. Eh bien? + +Tenez, monsieur le maire, encore un mot. J'ai souvent été sévère dans ma +vie. Pour les autres. C'était juste. Je faisais bien. Maintenant, si je +n'étais pas sévère pour moi, tout ce que j'ai fait de juste deviendrait +injuste. + +Est-ce que je dois m'épargner plus que les autres? Non. Quoi! je +n'aurais été bon qu'à châtier autrui, et pas moi! mais je serais un +misérable! mais ceux qui disent: ce gueux de Javert! auraient raison! +Monsieur le maire, je ne souhaite pas que vous me traitiez avec bonté, +votre bonté m'a fait faire assez de mauvais sang quand elle était pour +les autres. Je n'en veux pas pour moi. La bonté qui consiste à donner +raison à la fille publique contre le bourgeois, à l'agent de police +contre le maire, à celui qui est en bas contre celui qui est en haut, +c'est ce que j'appelle de la mauvaise bonté. C'est avec cette bonté-là +que la société se désorganise. Mon Dieu! c'est bien facile d'être bon, +le malaisé c'est d'être juste. Allez! si vous aviez été ce que je +croyais, je n'aurais pas été bon pour vous, moi! vous auriez vu! +Monsieur le maire, je dois me traiter comme je traiterais tout autre. +Quand je réprimais des malfaiteurs, quand je sévissais sur des gredins, +je me suis souvent dit à moi-même: toi, si tu bronches, si jamais je te +prends en faute, sois tranquille!--J'ai bronché, je me prends en faute, +tant pis! Allons, renvoyé, cassé, chassé! c'est bon. J'ai des bras, je +travaillerai à la terre, cela m'est égal. Monsieur le maire, le bien du +service veut un exemple. Je demande simplement la destitution de +l'inspecteur Javert. + +Tout cela était prononcé d'un accent humble, fier, désespéré et +convaincu qui donnait je ne sais quelle grandeur bizarre à cet étrange +honnête homme. + +--Nous verrons, fit M. Madeleine. + +Et il lui tendit la main. + +Javert recula, et dit d'un ton farouche: + +--Pardon, monsieur le maire, mais cela ne doit pas être. Un maire ne +donne pas la main à un mouchard. + +Il ajouta entre ses dents: + +--Mouchard, oui; du moment où j'ai médusé de la police, je ne suis plus +qu'un mouchard. Puis il salua profondément, et se dirigea vers la porte. +Là il se retourna, et, les yeux toujours baissés: + +--Monsieur le maire, dit-il, je continuerai le service jusqu'à ce que je +sois remplacé. + +Il sortit. M. Madeleine resta rêveur, écoutant ce pas ferme et assuré +qui s'éloignait sur le pavé du corridor. + + + + +Livre septième--L'affaire Champmathieu + + + + +Chapitre I + +La soeur Simplice + + +Les incidents qu'on va lire n'ont pas tous été connus à +Montreuil-sur-mer, mais le peu qui en a percé a laissé dans cette ville +un tel souvenir, que ce serait une grave lacune dans ce livre si nous ne +les racontions dans leurs moindres détails. + +Dans ces détails, le lecteur rencontrera deux ou trois circonstances +invraisemblables que nous maintenons par respect pour la vérité. + +Dans l'après-midi qui suivit la visite de Javert, M. Madeleine alla voir +la Fantine comme d'habitude. + +Avant de pénétrer près de Fantine, il fit demander la soeur Simplice. +Les deux religieuses qui faisaient le service de l'infirmerie, dames +lazaristes comme toutes les soeurs de charité, s'appelaient soeur +Perpétue et soeur Simplice. + +La soeur Perpétue était la première villageoise venue, grossièrement +soeur de charité, entrée chez Dieu comme on entre en place. Elle était +religieuse comme on est cuisinière. Ce type n'est point très rare. Les +ordres monastiques acceptent volontiers cette lourde poterie paysanne, +aisément façonnée en capucin ou en ursuline. Ces rusticités s'utilisent +pour les grosses besognes de la dévotion. La transition d'un bouvier à +un carme n'a rien de heurté; l'un devient l'autre sans grand travail; le +fond commun d'ignorance du village et du cloître est une préparation +toute faite, et met tout de suite le campagnard de plain-pied avec le +moine. Un peu d'ampleur au sarrau, et voilà un froc. La soeur Perpétue +était une forte religieuse, de Marines, près Pontoise, patoisant, +psalmodiant, bougonnant, sucrant la tisane selon le bigotisme ou +l'hypocrisie du grabataire, brusquant les malades, bourrue avec les +mourants, leur jetant presque Dieu au visage, lapidant l'agonie avec des +prières en colère, hardie, honnête et rougeaude. + +La soeur Simplice était blanche d'une blancheur de cire. Près de soeur +Perpétue, c'était le cierge à côté de la chandelle. Vincent de Paul a +divinement fixé la figure de la soeur de charité dans ces admirables +paroles où il mêle tant de liberté à tant de servitude: «Elles n'auront +pour monastère que la maison des malades, pour cellule qu'une chambre de +louage, pour chapelle que l'église de leur paroisse, pour cloître que +les rues de la ville ou les salles des hôpitaux, pour clôture que +l'obéissance, pour grille que la crainte de Dieu, pour voile que la +modestie.» Cet idéal était vivant dans la soeur Simplice. Personne n'eût +pu dire l'âge de la soeur Simplice; elle n'avait jamais été jeune et +semblait ne devoir jamais être vieille. C'était une personne--nous +n'osons dire une femme--calme, austère, de bonne compagnie, froide, et +qui n'avait jamais menti. Elle était si douce qu'elle paraissait +fragile; plus solide d'ailleurs que le granit. Elle touchait aux +malheureux avec de charmants doigts fins et purs. Il y avait, pour ainsi +dire, du silence dans sa parole; elle parlait juste le nécessaire, et +elle avait un son de voix qui eût tout à la fois édifié un confessionnal +et enchanté un salon. Cette délicatesse s'accommodait de la robe de +bure, trouvant à ce rude contact un rappel continuel du ciel et de Dieu. +Insistons sur un détail. N'avoir jamais menti, n'avoir jamais dit, pour +un intérêt quelconque, même indifféremment, une chose qui ne fût la +vérité, la sainte vérité, c'était le trait distinctif de la soeur +Simplice; c'était l'accent de sa vertu. Elle était presque célèbre dans +la congrégation pour cette véracité imperturbable. L'abbé Sicard parle +de la soeur Simplice dans une lettre au sourd-muet Massieu. Si sincères, +si loyaux et si purs que nous soyons, nous avons tous sur notre candeur +au moins la fêlure du petit mensonge innocent. Elle, point. Petit +mensonge, mensonge innocent, est-ce que cela existe? Mentir, c'est +l'absolu du mal. Peu mentir n'est pas possible; celui qui ment, ment +tout le mensonge; mentir, c'est la face même du démon; Satan a deux +noms, il s'appelle Satan et il s'appelle Mensonge. Voilà ce qu'elle +pensait. Et comme elle pensait, elle pratiquait. Il en résultait cette +blancheur dont nous avons parlé, blancheur qui couvrait de son +rayonnement même ses lèvres et ses yeux. Son sourire était blanc, son +regard était blanc. Il n'y avait pas une toile d'araignée, pas un grain +de poussière à la vitre de cette conscience. En entrant dans l'obédience +de saint Vincent de Paul, elle avait pris le nom de Simplice par choix +spécial. Simplice de Sicile, on le sait, est cette sainte qui aima mieux +se laisser arracher les deux seins que de répondre, étant née à +Syracuse, qu'elle était née à Ségeste, mensonge qui la sauvait. Cette +patronne convenait à cette âme. + +La soeur Simplice, en entrant dans l'ordre, avait deux défauts dont elle +s'était peu à peu corrigée; elle avait eu le goût des friandises et elle +avait aimé à recevoir des lettres. Elle ne lisait jamais qu'un livre de +prières en gros caractères et en latin. Elle ne comprenait pas le latin, +mais elle comprenait le livre. + +La pieuse fille avait pris en affection Fantine, y sentant probablement +de la vertu latente, et s'était dévouée à la soigner presque +exclusivement. + +M. Madeleine emmena à part la soeur Simplice et lui recommanda Fantine +avec un accent singulier dont la soeur se souvint plus tard. + +En quittant la soeur, il s'approcha de Fantine. + +Fantine attendait chaque jour l'apparition de M. Madeleine comme on +attend un rayon de chaleur et de joie. Elle disait aux soeurs: + +--Je ne vis que lorsque monsieur le maire est là. + +Elle avait ce jour-là beaucoup de fièvre. Dès qu'elle vit M. Madeleine, +elle lui demanda: + +--Et Cosette? + +Il répondit en souriant: + +--Bientôt. + +M. Madeleine fut avec Fantine comme à l'ordinaire. Seulement il resta +une heure au lieu d'une demi-heure, au grand contentement de Fantine. Il +fît mille instances à tout le monde pour que rien ne manquât à la +malade. On remarqua qu'il y eut un moment où son visage devint très +sombre. Mais cela s'expliqua quand on sut que le médecin s'était penché +à son oreille et lui avait dit: + +--Elle baisse beaucoup. + +Puis il rentra à la mairie, et le garçon de bureau le vit examiner avec +attention une carte routière de France qui était suspendue dans son +cabinet. Il écrivit quelques chiffres au crayon sur un papier. + + + + +Chapitre II + +Perspicacité de maître Scaufflaire + + +De la mairie il se rendit au bout de la ville chez un Flamand, maître +Scaufflaër, francisé Scaufflaire, qui louait des chevaux et des +«cabriolets à volonté». + +Pour aller chez ce Scaufflaire, le plus court était de prendre une rue +peu fréquentée où était le presbytère de la paroisse que M. Madeleine +habitait. Le curé était, disait-on, un homme digne et respectable, et de +bon conseil. À l'instant où M. Madeleine arriva devant le presbytère, il +n'y avait dans la rue qu'un passant, et ce passant remarqua ceci: M. le +maire, après avoir dépassé la maison curiale, s'arrêta, demeura +immobile, puis revint sur ses pas et rebroussa chemin jusqu'à la porte +du presbytère, qui était une porte bâtarde avec marteau de fer. Il mit +vivement la main au marteau, et le souleva; puis il s'arrêta de nouveau, +et resta court, et comme pensif, et, après quelques secondes, au lieu de +laisser bruyamment retomber le marteau, il le reposa doucement et reprit +son chemin avec une sorte de hâte qu'il n'avait pas auparavant. + +M. Madeleine trouva maître Scaufflaire chez lui occupé à repiquer un +harnais. + +--Maître Scaufflaire, demanda-t-il, avez-vous un bon cheval? + +--Monsieur le maire, dit le Flamand, tous mes chevaux sont bons. +Qu'entendez-vous par un bon cheval? + +--J'entends un cheval qui puisse faire vingt lieues en un jour. + +--Diable! fit le Flamand, vingt lieues! + +--Oui. + +--Attelé à un cabriolet? + +--Oui. + +--Et combien de temps se reposera-t-il après la course? + +--Il faut qu'il puisse au besoin repartir le lendemain. + +--Pour refaire le même trajet? + +--Oui. + +--Diable! diable! et c'est vingt lieues? M. Madeleine tira de sa poche +le papier où il avait crayonné des chiffres. Il les montra au Flamand. +C'étaient les chiffres 5, 6, 8-1/2. + +--Vous voyez, dit-il. Total, dix-neuf et demi, autant dire vingt lieues. + +--Monsieur le maire, reprit le Flamand, j'ai votre affaire. Mon petit +cheval blanc. Vous avez dû le voir passer quelquefois. C'est une petite +bête du bas Boulonnais. C'est plein de feu. On a voulu d'abord en faire +un cheval de selle. Bah! il ruait, il flanquait tout le monde par terre. +On le croyait vicieux, on ne savait qu'en faire. Je l'ai acheté. Je l'ai +mis au cabriolet. Monsieur, c'est cela qu'il voulait; il est doux comme +une fille, il va le vent. Ah! par exemple, il ne faudrait pas lui monter +sur le dos. Ce n'est pas son idée d'être cheval de selle. Chacun a son +ambition. Tirer, oui, porter, non; il faut croire qu'il s'est dit ça. + +--Et il fera la course? + +--Vos vingt lieues. Toujours au grand trot, et en moins de huit heures. +Mais voici à quelles conditions. + +--Dites. + +--Premièrement, vous le ferez souffler une heure à moitié chemin; il +mangera, et on sera là pendant qu'il mangera pour empêcher le garçon de +l'auberge de lui voler son avoine; car j'ai remarqué que dans les +auberges l'avoine est plus souvent bue par les garçons d'écurie que +mangée par les chevaux. + +--On sera là. + +--Deuxièmement.... Est-ce pour monsieur le maire le cabriolet? + +--Oui. + +--Monsieur le maire sait conduire? + +--Oui. + +--Eh bien, monsieur le maire voyagera seul et sans bagage afin de ne +point charger le cheval. + +--Convenu. + +--Mais monsieur le maire, n'ayant personne avec lui, sera obligé de +prendre la peine de surveiller lui-même l'avoine. + +--C'est dit. + +--Il me faudra trente francs par jour. Les jours de repos payés. Pas un +liard de moins, et la nourriture de la bête à la charge de monsieur le +maire. + +M. Madeleine tira trois napoléons de sa bourse et les mit sur la table. + +--Voilà deux jours d'avance. + +--Quatrièmement, pour une course pareille sur cabriolet serait trop +lourd et fatiguerait le cheval. Il faudrait que monsieur le maire +consentît à voyager dans un petit tilbury que j'ai. + +--J'y consens. + +--C'est léger, mais c'est découvert. + +--Cela m'est égal. + +--Monsieur le maire a-t-il réfléchi que nous sommes en hiver?... + +M. Madeleine ne répondit pas. Le Flamand reprit: + +--Qu'il fait très froid? + +M. Madeleine garda le silence. Maître Scaufflaire continua: + +--Qu'il peut pleuvoir? + +M. Madeleine leva la tête et dit: + +--Le tilbury et le cheval seront devant ma porte demain à quatre heures +et demie du matin. + +--C'est entendu, monsieur le maire, répondit Scaufflaire, puis, grattant +avec l'ongle de son pouce une tache qui était dans le bois de la table, +il reprit de cet air insouciant que les Flamands savent si bien mêler à +leur finesse: + +--Mais voilà que j'y songe à présent! monsieur le maire ne me dit pas où +il va. Où est-ce que va monsieur le maire? + +Il ne songeait pas à autre chose depuis le commencement de la +conversation, mais il ne savait pourquoi il n'avait pas osé faire cette +question. + +--Votre cheval a-t-il de bonnes jambes de devant? dit M. Madeleine. + +--Oui, monsieur le maire. Vous le soutiendrez un peu dans les descentes. +Y a-t-il beaucoup de descentes d'ici où vous allez? + +--N'oubliez pas d'être à ma porte à quatre heures et demie du matin, +très précises, répondit M. Madeleine; et il sortit. + +Le Flamand resta «tout bête», comme il disait lui-même quelque temps +après. + +Monsieur le maire était sorti depuis deux ou trois minutes, lorsque la +porte se rouvrit; c'était M. le maire. Il avait toujours le même air +impassible et préoccupé. + +--Monsieur Scaufflaire, dit-il, à quelle somme estimez-vous le cheval et +le tilbury que vous me louerez, l'un portant l'autre? + +--L'un traînant l'autre, monsieur le maire, dit le Flamand avec un gros +rire. + +--Soit. Eh bien! + +--Est-ce que monsieur le maire veut me les acheter? + +--Non, mais à tout événement, je veux vous les garantir. À mon retour +vous me rendrez la somme. Combien estimez-vous cabriolet et cheval? + +--À cinq cents francs, monsieur le maire. + +--Les voici. + +M. Madeleine posa un billet de banque sur la table, puis sortit et cette +fois ne rentra plus. + +Maître Scaufflaire regretta affreusement de n'avoir point dit mille +francs. Du reste le cheval et le tilbury, en bloc, valaient cent écus. + +Le Flamand appela sa femme, et lui conta la chose. Où diable monsieur le +maire peut-il aller? Ils tinrent conseil. + +--Il va à Paris, dit la femme. + +--Je ne crois pas, dit le mari. + +M. Madeleine avait oublié sur la cheminée le papier où il avait tracé +des chiffres. Le Flamand le prit et l'étudia. + +--Cinq, six, huit et demi? cela doit marquer des relais de poste. + +Il se tourna vers sa femme. + +--J'ai trouvé. + +--Comment? + +--Il y a cinq lieues d'ici à Hesdin, six de Hesdin à Saint-Pol, huit et +demie de Saint-Pol à Arras. Il va à Arras. + +Cependant M. Madeleine était rentré chez lui. + +Pour revenir de chez maître Scaufflaire, il avait pris le plus long, +comme si la porte du presbytère avait été pour lui une tentation, et +qu'il eût voulu l'éviter. Il était monté dans sa chambre et s'y était +enfermé, ce qui n'avait rien que de simple, car il se couchait +volontiers de bonne heure. Pourtant la concierge de la fabrique, qui +était en même temps l'unique servante de M. Madeleine, observa que sa +lumière s'éteignit à huit heures et demie, et elle le dit au caissier +qui rentrait, en ajoutant: + +--Est-ce que monsieur le maire est malade? je lui ai trouvé l'air un peu +singulier. + +Ce caissier habitait une chambre située précisément au-dessous de la +chambre de M. Madeleine. Il ne prit point garde aux paroles de la +portière, se coucha et s'endormit. Vers minuit, il se réveilla +brusquement; il avait entendu à travers son sommeil un bruit au-dessus +de sa tête. Il écouta. C'était un pas qui allait et venait, comme si +l'on marchait dans la chambre en haut. Il écouta plus attentivement, et +reconnut le pas de M. Madeleine. Cela lui parut étrange; habituellement +aucun bruit ne se faisait dans la chambre de M. Madeleine avant l'heure +de son lever. Un moment après le caissier entendit quelque chose qui +ressemblait à une armoire qu'on ouvre et qu'on referme. Puis on dérangea +un meuble, il y eut un silence, et le pas recommença. Le caissier se +dressa sur son séant, s'éveilla tout à fait, regarda, et à travers les +vitres de sa croisée aperçut sur le mur d'en face la réverbération +rougeâtre d'une fenêtre éclairée. À la direction des rayons, ce ne +pouvait être que la fenêtre de la chambre de M. Madeleine. La +réverbération tremblait comme si elle venait plutôt d'un feu allumé que +d'une lumière. L'ombre des châssis vitrés ne s'y dessinait pas, ce qui +indiquait que la fenêtre était toute grande ouverte. Par le froid qu'il +faisait, cette fenêtre ouverte était surprenante. Le caissier se +rendormit. Une heure ou deux après, il se réveilla encore. Le même pas, +lent et régulier, allait et venait toujours au-dessus de sa tête. + +La réverbération se dessinait toujours sur le mur, mais elle était +maintenant pâle et paisible comme le reflet d'une lampe ou d'une bougie. +La fenêtre était toujours ouverte. Voici ce qui se passait dans la +chambre de M. Madeleine. + + + + +Chapitre III + +Une tempête sous un crâne + + +Le lecteur a sans doute deviné que M. Madeleine n'est autre que Jean +Valjean. + +Nous avons déjà regardé dans les profondeurs de cette conscience; le +moment est venu d'y regarder encore. Nous ne le faisons pas sans émotion +et sans tremblement. Il n'existe rien de plus terrifiant que cette sorte +de contemplation. L'oeil de l'esprit ne peut trouver nulle part plus +d'éblouissements ni plus de ténèbres que dans l'homme; il ne peut se +fixer sur aucune chose qui soit plus redoutable, plus compliquée, plus +mystérieuse et plus infinie. Il y a un spectacle plus grand que la mer, +c'est le ciel; il y a un spectacle plus grand que le ciel, c'est +l'intérieur de l'âme. + +Faire le poème de la conscience humaine, ne fût-ce qu'à propos d'un seul +homme, ne fût-ce qu'à propos du plus infime des hommes, ce serait fondre +toutes les épopées dans une épopée supérieure et définitive. La +conscience, c'est le chaos des chimères, des convoitises et des +tentatives, la fournaise des rêves, l'antre des idées dont on a honte; +c'est le pandémonium des sophismes, c'est le champ de bataille des +passions. À de certaines heures, pénétrez à travers la face livide d'un +être humain qui réfléchit, et regardez derrière, regardez dans cette +âme, regardez dans cette obscurité. Il y a là, sous le silence +extérieur, des combats de géants comme dans Homère, des mêlées de +dragons et d'hydres et des nuées de fantômes comme dans Milton, des +spirales visionnaires comme chez Dante. Chose sombre que cet infini que +tout homme porte en soi et auquel il mesure avec désespoir les volontés +de son cerveau et les actions de sa vie! + +Alighieri rencontra un jour une sinistre porte devant laquelle il +hésita. En voici une aussi devant nous, au seuil de laquelle nous +hésitons. Entrons pourtant. + +Nous n'avons que peu de chose à ajouter à ce que le lecteur connaît déjà +de ce qui était arrivé à Jean Valjean depuis l'aventure de +Petit-Gervais. À partir de ce moment, on l'a vu, il fut un autre homme. +Ce que l'évêque avait voulu faire de lui, il l'exécuta. Ce fut plus +qu'une transformation, ce fut une transfiguration. + +Il réussit à disparaître, vendit l'argenterie de l'évêque, ne gardant +que les flambeaux, comme souvenir, se glissa de ville en ville, traversa +la France, vint à Montreuil-sur-mer, eut l'idée que nous avons dite, +accomplit ce que nous avons raconté, parvint à se faire insaisissable et +inaccessible, et désormais, établi à Montreuil-sur-mer, heureux de +sentir sa conscience attristée par son passé et la première moitié de +son existence démentie par la dernière, il vécut paisible, rassuré et +espérant, n'ayant plus que deux pensées: cacher son nom, et sanctifier +sa vie; échapper aux hommes, et revenir à Dieu. + +Ces deux pensées étaient si étroitement mêlées dans son esprit qu'elles +n'en formaient qu'une seule; elles étaient toutes deux également +absorbantes et impérieuses, et dominaient ses moindres actions. +D'ordinaire elles étaient d'accord pour régler la conduite de sa vie; +elles le tournaient vers l'ombre; elles le faisaient bienveillant et +simple; elles lui conseillaient les mêmes choses. Quelquefois cependant +il y avait conflit entre elles. Dans ce cas-là, on s'en souvient, +l'homme que tout le pays de Montreuil-sur-mer appelait M. Madeleine ne +balançait pas à sacrifier la première à la seconde, sa sécurité à sa +vertu. Ainsi, en dépit de toute réserve et de toute prudence, il avait +gardé les chandeliers de l'évêque, porté son deuil, appelé et interrogé +tous les petits savoyards qui passaient, pris des renseignements sur les +familles de Faverolles, et sauvé la vie au vieux Fauchelevent, malgré +les inquiétantes insinuations de Javert. Il semblait, nous l'avons déjà +remarqué, qu'il pensât, à l'exemple de tous ceux qui ont été sages, +saints et justes, que son premier devoir n'était pas envers lui. + +Toutefois, il faut le dire, jamais rien de pareil ne s'était encore +présenté. Jamais les deux idées qui gouvernaient le malheureux homme +dont nous racontons les souffrances n'avaient engagé une lutte si +sérieuse. Il le comprit confusément, mais profondément, dès les +premières paroles que prononça Javert, en entrant dans son cabinet. + +Au moment où fut si étrangement articulé ce nom qu'il avait enseveli +sous tant d'épaisseurs, il fut saisi de stupeur et comme enivré par la +sinistre bizarrerie de sa destinée, et, à travers cette stupeur, il eut +ce tressaillement qui précède les grandes secousses; il se courba comme +un chêne à l'approche d'un orage, comme un soldat à l'approche d'un +assaut. Il sentit venir sur sa tête des ombres pleines de foudres et +d'éclairs. Tout en écoutant parler Javert, il eut une première pensée +d'aller, de courir, de se dénoncer, de tirer ce Champmathieu de prison +et de s'y mettre; cela fut douloureux et poignant comme une incision +dans la chair vive, puis cela passa, et il se dit: «Voyons! voyons!» Il +réprima ce premier mouvement généreux et recula devant l'héroïsme. + +Sans doute, il serait beau qu'après les saintes paroles de l'évêque, +après tant d'années de repentir et d'abnégation, au milieu d'une +pénitence admirablement commencée, cet homme, même en présence d'une si +terrible conjoncture, n'eût pas bronché un instant et eût continué de +marcher du même pas vers ce précipice ouvert au fond duquel était le +ciel; cela serait beau, mais cela ne fut pas ainsi. Il faut bien que +nous rendions compte des choses qui s'accomplissaient dans cette âme, et +nous ne pouvons dire que ce qui y était. Ce qui l'emporta tout d'abord, +ce fut l'instinct de la conservation; il rallia en hâte ses idées, +étouffa ses émotions, considéra la présence de Javert, ce grand péril, +ajourna toute résolution avec la fermeté de l'épouvante, s'étourdit sur +ce qu'il y avait à faire, et reprit son calme comme un lutteur ramasse +son bouclier. + +Le reste de la journée il fut dans cet état, un tourbillon au dedans, +une tranquillité profonde au dehors; il ne prit que ce qu'on pourrait +appeler «les mesures conservatoires». Tout était encore confus et se +heurtait dans son cerveau; le trouble y était tel qu'il ne voyait +distinctement la forme d'aucune idée; et lui-même n'aurait pu rien dire +de lui-même, si ce n'est qu'il venait de recevoir un grand coup. Il se +rendit comme d'habitude près du lit de douleur de Fantine et prolongea +sa visite, par un instinct de bonté, se disant qu'il fallait agir ainsi +et la bien recommander aux soeurs pour le cas où il arriverait qu'il eût +à s'absenter. Il sentit vaguement qu'il faudrait peut-être aller à +Arras, et, sans être le moins du monde décidé à ce voyage, il se dit +qu'à l'abri de tout soupçon comme il l'était, il n'y avait point +d'inconvénient à être témoin de ce qui se passerait, et il retint le +tilbury de Scaufflaire, afin d'être préparé à tout événement. + +Il dîna avec assez d'appétit. + +Rentré dans sa chambre il se recueillit. + +Il examina la situation et la trouva inouïe; tellement inouïe qu'au +milieu de sa rêverie, par je ne sais quelle impulsion d'anxiété presque +inexplicable, il se leva de sa chaise et ferma sa porte au verrou. Il +craignait qu'il n'entrât encore quelque chose. Il se barricadait contre +le possible. + +Un moment après il souffla sa lumière. Elle le gênait. + +Il lui semblait qu'on pouvait le voir. + +Qui, on? + +Hélas! ce qu'il voulait mettre à la porte était entré; ce qu'il voulait +aveugler, le regardait. Sa conscience. + +Sa conscience, c'est-à-dire Dieu. + +Pourtant, dans le premier moment, il se fit illusion; il eut un +sentiment de sûreté et de solitude; le verrou tiré, il se crut +imprenable; la chandelle éteinte, il se sentit invisible. Alors il prit +possession de lui-même; il posa ses coudes sur la table, appuya la tête +sur sa main, et se mit à songer dans les ténèbres. + +--Où en suis-je?--Est-ce que je ne rêve pas? Que m'a-t-on dit?--Est-il +bien vrai que j'aie vu ce Javert et qu'il m'ait parlé ainsi?--Que peut +être ce Champmathieu?--Il me ressemble donc?--Est-ce possible?--Quand +je pense qu'hier j'étais si tranquille et si loin de me douter de +rien!--Qu'est-ce que je faisais donc hier à pareille heure?--Qu'y a-t-il +dans cet incident?--Comment se dénouera-t-il?--Que faire? + +Voilà dans quelle tourmente il était. Son cerveau avait perdu la force +de retenir ses idées, elles passaient comme des ondes, et il prenait son +front dans ses deux mains pour les arrêter. + +De ce tumulte qui bouleversait sa volonté et sa raison, et dont il +cherchait à tirer une évidence et une résolution, rien ne se dégageait +que l'angoisse. + +Sa tête était brûlante. Il alla à la fenêtre et l'ouvrit toute grande. +Il n'y avait pas d'étoiles au ciel. Il revint s'asseoir près de la +table. + +La première heure s'écoula ainsi. + +Peu à peu cependant des linéaments vagues commencèrent à se former et à +se fixer dans sa méditation, et il put entrevoir avec la précision de la +réalité, non l'ensemble de la situation, mais quelques détails. + +Il commença par reconnaître que, si extraordinaire et si critique que +fût cette situation, il en était tout à fait le maître. + +Sa stupeur ne fit que s'en accroître. + +Indépendamment du but sévère et religieux que se proposaient ses +actions, tout ce qu'il avait fait jusqu'à ce jour n'était autre chose +qu'un trou qu'il creusait pour y enfouir son nom. Ce qu'il avait +toujours le plus redouté, dans ses heures de repli sur lui-même, dans +ses nuits d'insomnie, c'était d'entendre jamais prononcer ce nom; il se +disait que ce serait là pour lui la fin de tout; que le jour où ce nom +reparaîtrait, il ferait évanouir autour de lui sa vie nouvelle, et qui +sait même peut-être? au dedans de lui sa nouvelle âme. Il frémissait de +la seule pensée que c'était possible. Certes, si quelqu'un lui eût dit +en ces moments-là qu'une heure viendrait où ce nom retentirait à son +oreille, où ce hideux mot, Jean Valjean, sortirait tout à coup de la +nuit et se dresserait devant lui, où cette lumière formidable faite pour +dissiper le mystère dont il s'enveloppait resplendirait subitement sur +sa tête; et que ce nom ne le menacerait pas, que cette lumière ne +produirait qu'une obscurité plus épaisse, que ce voile déchiré +accroîtrait le mystère; que ce tremblement de terre consoliderait son +édifice, que ce prodigieux incident n'aurait d'autre résultat, si bon +lui semblait, à lui, que de rendre son existence à la fois plus claire +et plus impénétrable, et que, de sa confrontation avec le fantôme de +Jean Valjean, le bon et digne bourgeois monsieur Madeleine sortirait +plus honoré, plus paisible et plus respecté que jamais,--si quelqu'un +lui eût dit cela, il eût hoché la tête et regardé ces paroles comme +insensées. Eh bien! tout cela venait précisément d'arriver, tout cet +entassement de l'impossible était un fait, et Dieu avait permis que ces +choses folles devinssent des choses réelles! + +Sa rêverie continuait de s'éclaircir. Il se rendait de plus en plus +compte de sa position. Il lui semblait qu'il venait de s'éveiller de je +ne sais quel sommeil, et qu'il se trouvait glissant sur une pente au +milieu de la nuit, debout, frissonnant, reculant en vain, sur le bord +extrême d'un abîme. Il entrevoyait distinctement dans l'ombre un +inconnu, un étranger, que la destinée prenait pour lui et poussait dans +le gouffre à sa place. Il fallait, pour que le gouffre se refermât, que +quelqu'un y tombât, lui ou l'autre. + +Il n'avait qu'à laisser faire. + +La clarté devint complète, et il s'avoua ceci:--Que sa place était vide +aux galères, qu'il avait beau faire, qu'elle l'y attendait toujours, que +le vol de Petit-Gervais l'y ramenait, que cette place vide l'attendrait +et l'attirerait jusqu'à ce qu'il y fût, que cela était inévitable et +fatal.--Et puis il se dit:--Qu'en ce moment il avait un remplaçant, +qu'il paraissait qu'un nommé Champmathieu avait cette mauvaise chance, +et que, quant à lui, présent désormais au bagne dans la personne de ce +Champmathieu, présent dans la société sous le nom de M. Madeleine, il +n'avait plus rien à redouter, pourvu qu'il n'empêchât pas les hommes de +sceller sur la tête de ce Champmathieu cette pierre de l'infamie qui, +comme la pierre du sépulcre, tombe une fois et ne se relève jamais. + +Tout cela était si violent et si étrange qu'il se fit soudain en lui +cette espèce de mouvement indescriptible qu'aucun homme n'éprouve plus +de deux ou trois fois dans sa vie, sorte de convulsion de la conscience +qui remue tout ce que le coeur a de douteux, qui se compose d'ironie, de +joie et de désespoir, et qu'on pourrait appeler un éclat de rire +intérieur. + +Il ralluma brusquement sa bougie. + +--Eh bien quoi! se dit-il, de quoi est-ce que j'ai peur? qu'est-ce que +j'ai à songer comme cela? Me voilà sauvé. Tout est fini. Je n'avais plus +qu'une porte entr'ouverte par laquelle mon passé pouvait faire irruption +dans ma vie; cette porte, la voilà murée! à jamais! Ce Javert qui me +trouble depuis si longtemps, ce redoutable instinct qui semblait m'avoir +deviné, qui m'avait deviné, pardieu! et qui me suivait partout, cet +affreux chien de chasse toujours en arrêt sur moi, le voilà dérouté, +occupé ailleurs, absolument dépisté! Il est satisfait désormais, il me +laissera tranquille, il tient son Jean Valjean! Qui sait même, il est +probable qu'il voudra quitter la ville! Et tout cela s'est fait sans +moi! Et je n'y suis pour rien! Ah çà, mais! qu'est-ce qu'il y a de +malheureux dans ceci? Des gens qui me verraient, parole d'honneur! +croiraient qu'il m'est arrivé une catastrophe! Après tout, s'il y a du +mal pour quelqu'un, ce n'est aucunement de ma faute. C'est la providence +qui a tout fait. C'est qu'elle veut cela apparemment! + +Ai-je le droit de déranger ce qu'elle arrange? Qu'est-ce que je demande +à présent? De quoi est-ce que je vais me mêler? Cela ne me regarde pas. +Comment! je ne suis pas content! Mais qu'est-ce qu'il me faut donc? Le +but auquel j'aspire depuis tant d'années, le songe de mes nuits, l'objet +de mes prières au ciel, la sécurité, je l'atteins! C'est Dieu qui le +veut. Je n'ai rien à faire contre la volonté de Dieu. Et pourquoi Dieu +le veut-il? Pour que je continue ce que j'ai commencé, pour que je fasse +le bien, pour que je sois un jour un grand et encourageant exemple, pour +qu'il soit dit qu'il y a eu enfin un peu de bonheur attaché à cette +pénitence que j'ai subie et à cette vertu où je suis revenu! Vraiment je +ne comprends pas pourquoi j'ai eu peur tantôt d'entrer chez ce brave +curé et de tout lui raconter comme à un confesseur, et de lui demander +conseil, c'est évidemment là ce qu'il m'aurait dit. C'est décidé, +laissons aller les choses! laissons faire le bon Dieu! + +Il se parlait ainsi dans les profondeurs de sa conscience, penché sur ce +qu'on pourrait appeler son propre abîme. Il se leva de sa chaise, et se +mit à marcher dans la chambre.--Allons, dit-il, n'y pensons plus. Voilà +une résolution prise!--Mais il ne sentit aucune joie. + +Au contraire. + +On n'empêche pas plus la pensée de revenir à une idée que la mer de +revenir à un rivage. Pour le matelot, cela s'appelle la marée; pour le +coupable, cela s'appelle le remords. Dieu soulève l'âme comme l'océan. + +Au bout de peu d'instants, il eut beau faire, il reprit ce sombre +dialogue dans lequel c'était lui qui parlait et lui qui écoutait, disant +ce qu'il eût voulu taire, écoutant ce qu'il n'eût pas voulu entendre, +cédant à cette puissance mystérieuse qui lui disait: pense! comme elle +disait il y a deux mille ans à un autre condamné, marche! + +Avant d'aller plus loin et pour être pleinement compris, insistons sur +une observation nécessaire. + +Il est certain qu'on se parle à soi-même, il n'est pas un être pensant +qui ne l'ait éprouvé. On peut dire même que le verbe n'est jamais un +plus magnifique mystère que lorsqu'il va, dans l'intérieur d'un homme, +de la pensée à la conscience et qu'il retourne de la conscience à la +pensée. C'est dans ce sens seulement qu'il faut entendre les mots +souvent employés dans ce chapitre, il dit, il s'écria. On se dit, on se +parle, on s'écrie en soi-même, sans que le silence extérieur soit rompu. +Il y a un grand tumulte; tout parle en nous, excepté la bouche. Les +réalités de l'âme, pour n'être point visibles et palpables, n'en sont +pas moins des réalités. + +Il se demanda donc où il en était. Il s'interrogea sur cette «résolution +prise». Il se confessa à lui-même que tout ce qu'il venait d'arranger +dans son esprit était monstrueux, que «laisser aller les choses, laisser +faire le bon Dieu», c'était tout simplement horrible. Laisser +s'accomplir cette méprise de la destinée et des hommes, ne pas +l'empêcher, s'y prêter par son silence, ne rien faire enfin, c'était +faire tout! c'était le dernier degré de l'indignité hypocrite! c'était +un crime bas, lâche, sournois, abject, hideux! + +Pour la première fois depuis huit années, le malheureux homme venait de +sentir la saveur amère d'une mauvaise pensée et d'une mauvaise action. + +Il la recracha avec dégoût. + +Il continua de se questionner. Il se demanda sévèrement ce qu'il avait +entendu par ceci: "Mon but est atteint!" Il se déclara que sa vie avait +un but en effet. Mais quel but? cacher son nom? tromper la police? +Était-ce pour une chose si petite qu'il avait fait tout ce qu'il avait +fait? Est-ce qu'il n'avait pas un autre but, qui était le grand, qui +était le vrai? Sauver, non sa personne, mais son âme. Redevenir honnête +et bon. Être un juste! est-ce que ce n'était pas là surtout, là +uniquement, ce qu'il avait toujours voulu, ce que l'évêque lui avait +ordonné?--Fermer la porte à son passé? Mais il ne la fermait pas, grand +Dieu! il la rouvrait en faisant une action infâme! mais il redevenait un +voleur, et le plus odieux des voleurs! il volait à un autre son +existence, sa vie, sa paix, sa place au soleil! il devenait un assassin! +il tuait, il tuait moralement un misérable homme, il lui infligeait +cette affreuse mort vivante, cette mort à ciel ouvert, qu'on appelle le +bagne! Au contraire, se livrer, sauver cet homme frappé d'une si lugubre +erreur, reprendre son nom, redevenir par devoir le forçat Jean Valjean, +c'était là vraiment achever sa résurrection, et fermer à jamais l'enfer +d'où il sortait! Y retomber en apparence, c'était en sortir en réalité! +Il fallait faire cela! il n'avait rien fait s'il ne faisait pas cela! +toute sa vie était inutile, toute sa pénitence était perdue, et il n'y +avait plus qu'à dire: à quoi bon? Il sentait que l'évêque était là, que +l'évêque était d'autant plus présent qu'il était mort, que l'évêque le +regardait fixement, que désormais le maire Madeleine avec toutes ses +vertus lui serait abominable, et que le galérien Jean Valjean serait +admirable et pur devant lui. Que les hommes voyaient son masque, mais +que l'évêque voyait sa face. Que les hommes voyaient sa vie, mais que +l'évêque voyait sa conscience. Il fallait donc aller à Arras, délivrer +le faux Jean Valjean, dénoncer le véritable! Hélas! c'était là le plus +grand des sacrifices, la plus poignante des victoires, le dernier pas à +franchir; mais il le fallait. Douloureuse destinée! il n'entrerait dans +la sainteté aux yeux de Dieu que s'il rentrait dans l'infamie aux yeux +des hommes! + +--Eh bien, dit-il, prenons ce parti! faisons notre devoir! sauvons cet +homme! + +Il prononça ces paroles à haute voix, sans s'apercevoir qu'il parlait +tout haut. + +Il prit ses livres, les vérifia et les mit en ordre. Il jeta au feu une +liasse de créances qu'il avait sur de petits commerçants gênés. Il +écrivit une lettre qu'il cacheta et sur l'enveloppe de laquelle on +aurait pu lire, s'il y avait eu quelqu'un dans sa chambre en cet +instant: _À Monsieur Laffitte, banquier, rue d'Artois, à Paris_. + +Il tira d'un secrétaire un portefeuille qui contenait quelques billets +de banque et le passeport dont il s'était servi cette même année pour +aller aux élections. + +Qui l'eût vu pendant qu'il accomplissait ces divers actes auxquels se +mêlait une méditation si grave, ne se fût pas douté de ce qui se passait +en lui. Seulement par moments ses lèvres remuaient; dans d'autres +instants il relevait la tête et fixait son regard sur un point +quelconque de la muraille, comme s'il y avait précisément là quelque +chose qu'il voulait éclaircir ou interroger. + +La lettre à M. Laffitte terminée, il la mit dans sa poche ainsi que le +portefeuille, et recommença à marcher. + +Sa rêverie n'avait point dévié. Il continuait de voir clairement son +devoir écrit en lettres lumineuses qui flamboyaient devant ses yeux et +se déplaçaient avec son regard:--_Va! nomme-toi! dénonce-toi!_ + +Il voyait de même, et comme si elles se fussent mues devant lui avec des +formes sensibles, les deux idées qui avaient été jusque-là la double +règle de sa vie: cacher son nom, sanctifier son âme. Pour la première +fois, elles lui apparaissaient absolument distinctes, et il voyait la +différence qui les séparait. Il reconnaissait que l'une de ces idées +était nécessairement bonne, tandis que l'autre pouvait devenir mauvaise; +que celle-là était le dévouement et que celle-ci était la personnalité; +que l'une disait: le _prochain_, et que l'autre disait: _moi_; que l'une +venait de la lumière et que l'autre venait de la nuit. + +Elles se combattaient, il les voyait se combattre. À mesure qu'il +songeait, elles avaient grandi devant l'oeil de son esprit; elles +avaient maintenant des statures colossales; et il lui semblait qu'il +voyait lutter au dedans de lui-même, dans cet infini dont nous parlions +tout à l'heure, au milieu des obscurités et des lueurs, une déesse et +une géante. + +Il était plein d'épouvante, mais il lui semblait que la bonne pensée +l'emportait. + +Il sentait qu'il touchait à l'autre moment décisif de sa conscience et +de sa destinée; que l'évêque avait marqué la première phase de sa vie +nouvelle, et que ce Champmathieu en marquait la seconde. Après la grande +crise, la grande épreuve. + +Cependant la fièvre, un instant apaisée, lui revenait peu à peu. Mille +pensées le traversaient, mais elles continuaient de le fortifier dans sa +résolution. + +Un moment il s'était dit:--qu'il prenait peut-être la chose trop +vivement, qu'après tout ce Champmathieu n'était pas intéressant, qu'en +somme il avait volé. + +Il se répondit:--Si cet homme a en effet volé quelques pommes, c'est un +mois de prison. Il y a loin de là aux galères. Et qui sait même? a-t-il +volé? est-ce prouvé? Le nom de Jean Valjean l'accable et semble +dispenser de preuves. Les procureurs du roi n'agissent-ils pas +habituellement ainsi? On le croit voleur, parce qu'on le sait forçat. + +Dans un autre instant, cette idée lui vint que, lorsqu'il se serait +dénoncé, peut-être on considérerait l'héroïsme de son action, et sa vie +honnête depuis sept ans, et ce qu'il avait fait pour le pays, et qu'on +lui ferait grâce. + +Mais cette supposition s'évanouit bien vite, et il sourit amèrement en +songeant que le vol des quarante sous à Petit-Gervais le faisait +récidiviste, que cette affaire reparaîtrait certainement et, aux termes +précis de la loi, le ferait passible des travaux forcés à perpétuité. + +Il se détourna de toute illusion, se détacha de plus en plus de la terre +et chercha la consolation et la force ailleurs. Il se dit qu'il fallait +faire son devoir; que peut-être même ne serait-il pas plus malheureux +après avoir fait son devoir qu'après l'avoir éludé; que s'il _laissait +faire_, s'il restait à Montreuil-sur-mer, sa considération, sa bonne +renommée, ses bonnes oeuvres, la déférence, la vénération, sa charité, +sa richesse, sa popularité, sa vertu, seraient assaisonnées d'un crime; +et quel goût auraient toutes ces choses saintes liées à cette chose +hideuse! tandis que, s'il accomplissait son sacrifice, au bagne, au +poteau, au carcan, au bonnet vert, au travail sans relâche, à la honte +sans pitié, il se mêlerait une idée céleste! + +Enfin il se dit qu'il y avait nécessité, que sa destinée était ainsi +faite, qu'il n'était pas maître de déranger les arrangements d'en haut, +que dans tous les cas il fallait choisir: ou la vertu au dehors et +l'abomination au dedans, ou la sainteté au dedans et l'infamie au +dehors. + +À remuer tant d'idées lugubres, son courage ne défaillait pas, mais son +cerveau se fatiguait. Il commençait à penser malgré lui à d'autres +choses, à des choses indifférentes. Ses artères battaient violemment +dans ses tempes. Il allait et venait toujours. Minuit sonna d'abord à la +paroisse, puis à la maison de ville. Il compta les douze coups aux deux +horloges, et il compara le son des deux cloches. Il se rappela à cette +occasion que quelques jours auparavant il avait vu chez un marchand de +ferrailles une vieille cloche à vendre sur laquelle ce nom était écrit: +_Antoine Albin de Romainville_. + +Il avait froid. Il alluma un peu de feu. Il ne songea pas à fermer la +fenêtre. + +Cependant il était retombé dans sa stupeur. Il lui fallait faire un +assez grand effort pour se rappeler à quoi il songeait avant que minuit +sonnât. Il y parvint enfin. + +--Ah! oui, se dit-il, j'avais pris la résolution de me dénoncer. + +Et puis tout à coup il pensa à la Fantine. + +--Tiens! dit-il, et cette pauvre femme! + +Ici une crise nouvelle se déclara. + +Fantine, apparaissant brusquement dans sa rêverie, y fut comme un rayon +d'une lumière inattendue. Il lui sembla que tout changeait d'aspect +autour de lui, il s'écria: + +--Ah çà, mais! jusqu'ici je n'ai considéré que moi! je n'ai eu égard +qu'à ma convenance! Il me convient de me taire ou de me +dénoncer,--cacher ma personne ou sauver mon âme,--être un magistrat +méprisable et respecté ou un galérien infâme et vénérable, c'est moi, +c'est toujours moi, ce n'est que moi! Mais, mon Dieu, c'est de l'égoïsme +tout cela! Ce sont des formes diverses de l'égoïsme, mais c'est de +l'égoïsme! Si je songeais un peu aux autres? La première sainteté est de +penser à autrui. Voyons, examinons. Moi excepté, moi effacé, moi oublié, +qu'arrivera-t-il de tout ceci?--Si je me dénonce? on me prend. On lâche +ce Champmathieu, on me remet aux galères, c'est bien. Et puis? Que se +passe-t-il ici? Ah! ici, il y a un pays, une ville, des fabriques, une +industrie, des ouvriers, des hommes, des femmes, des vieux grands-pères, +des enfants, des pauvres gens! J'ai créé tout ceci, je fais vivre tout +cela; partout où il y a une cheminée qui fume, c'est moi qui ai mis le +tison dans le feu et la viande dans la marmite; j'ai fait l'aisance, la +circulation, le crédit; avant moi il n'y avait rien; j'ai relevé, +vivifié, animé, fécondé, stimulé, enrichi tout le pays; moi de moins, +c'est l'âme de moins. Je m'ôte, tout meurt.--Et cette femme qui a tant +souffert, qui a tant de mérites dans sa chute, dont j'ai causé sans le +vouloir tout le malheur! Et cet enfant que je voulais aller chercher, +que j'ai promis à la mère! Est-ce que je ne dois pas aussi quelque chose +à cette femme, en réparation du mal que je lui ai fait? Si je disparais, +qu'arrive-t-il? La mère meurt. L'enfant devient ce qu'il peut. Voilà ce +qui se passe, si je me dénonce.--Si je ne me dénonce pas? Voyons, si je +ne me dénonce pas? Après s'être fait cette question, il s'arrêta; il eut +comme un moment d'hésitation et de tremblement; mais ce moment dura peu, +et il se répondit avec calme: + +--Eh bien, cet homme va aux galères, c'est vrai, mais, que diable! il a +volé! J'ai beau me dire qu'il n'a pas volé, il a volé! Moi, je reste +ici, je continue. Dans dix ans j'aurai gagné dix millions, je les +répands dans le pays, je n'ai rien à moi, qu'est-ce que cela me fait? Ce +n'est pas pour moi ce que je fais! La prospérité de tous va croissant, +les industries s'éveillent et s'excitent, les manufactures et les usines +se multiplient, les familles, cent familles, mille familles! sont +heureuses; la contrée se peuple; il naît des villages où il n'y a que +des fermes, il naît des fermes où il n'y a rien; la misère disparaît, et +avec la misère disparaissent la débauche, la prostitution, le vol, le +meurtre, tous les vices, tous les crimes! Et cette pauvre mère élève son +enfant! et voilà tout un pays riche et honnête! Ah çà, j'étais fou, +j'étais absurde, qu'est-ce que je parlais donc de me dénoncer? Il faut +faire attention, vraiment, et ne rien précipiter. Quoi! parce qu'il +m'aura plu de faire le grand et le généreux,--c'est du mélodrame, après +tout!--parce que je n'aurai songé qu'à moi, qu'à moi seul, quoi! pour +sauver d'une punition peut-être un peu exagérée, mais juste au fond, on +ne sait qui, un voleur, un drôle évidemment, il faudra que tout un pays +périsse! il faudra qu'une pauvre femme crève à l'hôpital! qu'une pauvre +petite fille crève sur le pavé! comme des chiens! Ah! mais c'est +abominable! Sans même que la mère ait revu son enfant! sans que l'enfant +ait presque connu sa mère! Et tout ça pour ce vieux gredin de voleur de +pommes qui, à coup sûr, a mérité les galères pour autre chose, si ce +n'est pour cela! Beaux scrupules qui sauvent un coupable et qui +sacrifient des innocents, qui sauvent un vieux vagabond, lequel n'a plus +que quelques années à vivre au bout du compte et ne sera guère plus +malheureux au bagne que dans sa masure, et qui sacrifient toute une +population, mères, femmes, enfants! Cette pauvre petite Cosette qui n'a +que moi au monde et qui est sans doute en ce moment toute bleue de froid +dans le bouge de ces Thénardier! Voilà encore des canailles ceux-là! Et +je manquerais à mes devoirs envers tous ces pauvres êtres! Et je m'en +irais me dénoncer! Et je ferais cette inepte sottise! Mettons tout au +pis. Supposons qu'il y ait une mauvaise action pour moi dans ceci et que +ma conscience me la reproche un jour, accepter, pour le bien d'autrui, +ces reproches qui ne chargent que moi, cette mauvaise action qui ne +compromet que mon âme, c'est là qu'est le dévouement, c'est là qu'est la +vertu. + +Il se leva, il se remit à marcher. Cette fois il lui semblait qu'il +était content. On ne trouve les diamants que dans les ténèbres de la +terre; on ne trouve les vérités que dans les profondeurs de la pensée. +Il lui semblait qu'après être descendu dans ces profondeurs, après avoir +longtemps tâtonné au plus noir de ces ténèbres, il venait enfin de +trouver un de ces diamants, une de ces vérités, et qu'il la tenait dans +sa main; et il s'éblouissait à la regarder. + +--Oui, pensa-t-il, c'est cela. Je suis dans le vrai. J'ai la solution. +Il faut finir par s'en tenir à quelque chose. Mon parti est pris. +Laissons faire! Ne vacillons plus, ne reculons plus. Ceci est dans +l'intérêt de tous, non dans le mien. Je suis Madeleine, je reste +Madeleine. Malheur à celui qui est Jean Valjean! Ce n'est plus moi. Je +ne connais pas cet homme, je ne sais plus ce que c'est, s'il se trouve +que quelqu'un est Jean Valjean à cette heure, qu'il s'arrange! cela ne +me regarde pas. C'est un nom de fatalité qui flotte dans la nuit, s'il +s'arrête et s'abat sur une tête, tant pis pour elle! + +Il se regarda dans le petit miroir qui était sur sa cheminée, et dit: + +--Tiens! cela m'a soulagé de prendre une résolution! Je suis tout autre +à présent. + +Il marcha encore quelques pas, puis il s'arrêta court: + +--Allons! dit-il, il ne faut hésiter devant aucune des conséquences de +la résolution prise. Il y a encore des fils qui m'attachent à ce Jean +Valjean. Il faut les briser! Il y a ici, dans cette chambre même, des +objets qui m'accuseraient, des choses muettes qui seraient des témoins, +c'est dit, il faut que tout cela disparaisse. + +Il fouilla dans sa poche, en tira sa bourse, l'ouvrit, et y prit une +petite clef. + +Il introduisit cette clef dans une serrure dont on voyait à peine le +trou, perdu qu'il était dans les nuances les plus sombres du dessin qui +couvrait le papier collé sur le mur. Une cachette s'ouvrit, une espèce +de fausse armoire ménagée entre l'angle de la muraille et le manteau de +la cheminée. Il n'y avait dans cette cachette que quelques guenilles, un +sarrau de toile bleue, un vieux pantalon, un vieux havresac, et un gros +bâton d'épine ferré aux deux bouts. Ceux qui avaient vu Jean Valjean à +l'époque où il traversait Digne, en octobre 1815, eussent aisément +reconnu toutes les pièces de ce misérable accoutrement. + +Il les avait conservées comme il avait conservé les chandeliers +d'argent, pour se rappeler toujours son point de départ. Seulement il +cachait ceci qui venait du bagne, et il laissait voir les flambeaux qui +venaient de l'évêque. + +Il jeta un regard furtif vers la porte, comme s'il eût craint qu'elle ne +s'ouvrît malgré le verrou qui la fermait; puis d'un mouvement vif et +brusque et d'une seule brassée, sans même donner un coup d'oeil à ces +choses qu'il avait si religieusement et si périlleusement gardées +pendant tant d'années, il prit tout, haillons, bâton, havresac, et jeta +tout au feu. Il referma la fausse armoire, et, redoublant de +précautions, désormais inutiles puisqu'elle était vide, en cacha la +porte derrière un gros meuble qu'il y poussa. + +Au bout de quelques secondes, la chambre et le mur d'en face furent +éclairés d'une grande réverbération rouge et tremblante. Tout brûlait. +Le bâton d'épine pétillait et jetait des étincelles jusqu'au milieu de +la chambre. + +Le havresac, en se consumant avec d'affreux chiffons qu'il contenait, +avait mis à nu quelque chose qui brillait dans la cendre. En se +penchant, on eût aisément reconnu une pièce d'argent. Sans doute la +pièce de quarante sous volée au petit savoyard. + +Lui ne regardait pas le feu et marchait, allant et venant toujours du +même pas. + +Tout à coup ses yeux tombèrent sur les deux flambeaux d'argent que la +réverbération faisait reluire vaguement sur la cheminée. + +--Tiens! pensa-t-il, tout Jean Valjean est encore là-dedans. Il faut +aussi détruire cela. + +Il prit les deux flambeaux. + +Il y avait assez de feu pour qu'on pût les déformer promptement et en +faire une sorte de lingot méconnaissable. + +Il se pencha sur le foyer et s'y chauffa un instant. Il eut un vrai +bien-être.--La bonne chaleur! dit-il. + +Il remua le brasier avec un des deux chandeliers. Une minute de plus, et +ils étaient dans le feu. En ce moment il lui sembla qu'il entendait une +voix qui criait au dedans de lui: + +--Jean Valjean! Jean Valjean! + +Ses cheveux se dressèrent, il devint comme un homme qui écoute une chose +terrible. + +--Oui, c'est cela, achève! disait la voix. Complète ce que tu fais! +détruis ces flambeaux! anéantis ce souvenir! oublie l'évêque! oublie +tout! perds ce Champmathieu! va, c'est bien. Applaudis-toi! Ainsi, c'est +convenu, c'est résolu, c'est dit, voilà un homme, voilà un vieillard qui +ne sait ce qu'on lui veut, qui n'a rien fait peut-être, un innocent, +dont ton nom fait tout le malheur, sur qui ton nom pèse comme un crime, +qui va être pris pour toi, qui va être condamné, qui va finir ses jours +dans l'abjection et dans l'horreur! c'est bien. Sois honnête homme, toi. +Reste monsieur le maire, reste honorable et honoré, enrichis la ville, +nourris des indigents, élève des orphelins, vis heureux, vertueux et +admiré, et pendant ce temps-là, pendant que tu seras ici dans la joie et +dans la lumière, il y aura quelqu'un qui aura ta casaque rouge, qui +portera ton nom dans l'ignominie et qui traînera ta chaîne au bagne! +Oui, c'est bien arrangé ainsi! Ah! misérable! + +La sueur lui coulait du front. Il attachait sur les flambeaux un oeil +hagard. Cependant ce qui parlait en lui n'avait pas fini. La voix +continuait: + +--Jean Valjean! il y aura autour de toi beaucoup de voix qui feront un +grand bruit, qui parleront bien haut, et qui te béniront, et une seule +que personne n'entendra et qui te maudira dans les ténèbres. Eh bien! +écoute, infâme! toutes ces bénédictions retomberont avant d'arriver au +ciel, et il n'y aura que la malédiction qui montera jusqu'à Dieu! Cette +voix, d'abord toute faible et qui s'était élevée du plus obscur de sa +conscience, était devenue par degrés éclatante et formidable, et il +l'entendait maintenant à son oreille. Il lui semblait qu'elle était +sortie de lui-même et qu'elle parlait à présent en dehors de lui. Il +crut entendre les dernières paroles si distinctement qu'il regarda dans +la chambre avec une sorte de terreur. + +--Y a-t-il quelqu'un ici? demanda-t-il à haute voix, et tout égaré. + +Puis il reprit avec un rire qui ressemblait au rire d'un idiot: + +--Que je suis bête! il ne peut y avoir personne. + +Il y avait quelqu'un; mais celui qui y était n'était pas de ceux que +l'oeil humain peut voir. + +Il posa les flambeaux sur la cheminée. + +Alors il reprit cette marche monotone et lugubre qui troublait dans ses +rêves et réveillait en sursaut l'homme endormi au-dessous de lui. + +Cette marche le soulageait et l'enivrait en même temps. Il semble que +parfois dans les occasions suprêmes on se remue pour demander conseil à +tout ce qu'on peut rencontrer en se déplaçant. Au bout de quelques +instants il ne savait plus où il en était. + +Il reculait maintenant avec une égale épouvante devant les deux +résolutions qu'il avait prises tour à tour. Les deux idées qui le +conseillaient lui paraissaient aussi funestes l'une que l'autre.--Quelle +fatalité! quelle rencontre que ce Champmathieu pris pour lui! Être +précipité justement par le moyen que la providence paraissait d'abord +avoir employé pour l'affermir! + +Il y eut un moment où il considéra l'avenir. Se dénoncer, grand Dieu! se +livrer! Il envisagea avec un immense désespoir tout ce qu'il faudrait +quitter, tout ce qu'il faudrait reprendre. Il faudrait donc dire adieu à +cette existence si bonne, si pure, si radieuse, à ce respect de tous, à +l'honneur, à la liberté! Il n'irait plus se promener dans les champs, il +n'entendrait plus chanter les oiseaux au mois de mai, il ne ferait plus +l'aumône aux petits enfants! Il ne sentirait plus la douceur des regards +de reconnaissance et d'amour fixés sur lui! Il quitterait cette maison +qu'il avait bâtie, cette chambre, cette petite chambre! Tout lui +paraissait charmant à cette heure. Il ne lirait plus dans ces livres, il +n'écrirait plus sur cette petite table de bois blanc! Sa vieille +portière, la seule servante qu'il eût, ne lui monterait plus son café le +matin. Grand Dieu! au lieu de cela, la chiourme, le carcan, la veste +rouge, la chaîne au pied, la fatigue, le cachot, le lit de camp, toutes +ces horreurs connues! À son âge, après avoir été ce qu'il était! Si +encore il était jeune! Mais, vieux, être tutoyé par le premier venu, +être fouillé par le garde-chiourme, recevoir le coup de bâton de +l'argousin! avoir les pieds nus dans des souliers ferrés! tendre matin +et soir sa jambe au marteau du rondier qui visite la manille! subir la +curiosité des étrangers auxquels on dirait: _Celui-là, c'est le fameux +Jean Valjean, qui a été maire à Montreuil-sur-mer_! Le soir, ruisselant +de sueur, accablé de lassitude, le bonnet vert sur les yeux, remonter +deux à deux, sous le fouet du sergent, l'escalier-échelle du bagne +flottant! Oh! quelle misère! La destinée peut-elle donc être méchante +comme un être intelligent et devenir monstrueuse comme le coeur humain! + +Et, quoi qu'il fît, il retombait toujours sur ce poignant dilemme qui +était au fond de sa rêverie:--rester dans le paradis, et y devenir +démon! rentrer dans l'enfer, et y devenir ange! + +Que faire, grand Dieu! que faire? + +La tourmente dont il était sorti avec tant de peine se déchaîna de +nouveau en lui. Ses idées recommencèrent à se mêler. Elles prirent ce je +ne sais quoi de stupéfié et de machinal qui est propre au désespoir. Ce +nom de Romainville lui revenait sans cesse à l'esprit avec deux vers +d'une chanson qu'il avait entendue autrefois. Il songeait que +Romainville est un petit bois près Paris où les jeunes gens amoureux +vont cueillir des lilas au mois d'avril. + +Il chancelait au dehors comme au dedans. Il marchait comme un petit +enfant qu'on laisse aller seul. + +À de certains moments, luttant contre sa lassitude, il faisait effort +pour ressaisir son intelligence. Il tâchait de se poser une dernière +fois, et définitivement, le problème sur lequel il était en quelque +sorte tombé d'épuisement. Faut-il se dénoncer? Faut-il se taire?--Il ne +réussissait à rien voir de distinct. Les vagues aspects de tous les +raisonnements ébauchés par sa rêverie tremblaient et se dissipaient l'un +après l'autre en fumée. Seulement il sentait que, à quelque parti qu'il +s'arrêtât, nécessairement, et sans qu'il fût possible d'y échapper, +quelque chose de lui allait mourir; qu'il entrait dans un sépulcre à +droite comme à gauche; qu'il accomplissait une agonie, l'agonie de son +bonheur ou l'agonie de sa vertu. + +Hélas! toutes ses irrésolutions l'avaient repris. Il n'était pas plus +avancé qu'au commencement. + +Ainsi se débattait sous l'angoisse cette malheureuse âme. Dix-huit cents +ans avant cet homme infortuné, l'être mystérieux, en qui se résument +toutes les saintetés et toutes les souffrances de l'humanité, avait +aussi lui, pendant que les oliviers frémissaient au vent farouche de +l'infini, longtemps écarté de la main l'effrayant calice qui lui +apparaissait ruisselant d'ombre et débordant de ténèbres dans des +profondeurs pleines d'étoiles. + + + + +Chapitre IV + +Formes que prend la souffrance pendant le sommeil + + +Trois heures du matin venaient de sonner, et il y avait cinq heures +qu'il marchait ainsi, presque sans interruption lorsqu'il se laissa +tomber sur sa chaise. + +Il s'y endormit et fit un rêve. + +Ce rêve, comme la plupart des rêves, ne se rapportait à la situation que +par je ne sais quoi de funeste et de poignant, mais il lui fit +impression. Ce cauchemar le frappa tellement que plus tard il l'a écrit. +C'est un des papiers écrits de sa main qu'il a laissés. Nous croyons +devoir transcrire ici cette chose textuellement. + +Quel que soit ce rêve, l'histoire de cette nuit serait incomplète si +nous l'omettions. C'est la sombre aventure d'une âme malade. + +Le voici. Sur l'enveloppe nous trouvons cette ligne écrite: _Le rêve que +j'ai eu cette nuit-là._ + +«J'étais dans une campagne. Une grande campagne triste où il n'y avait +pas d'herbe. Il ne me semblait pas qu'il fît jour ni qu'il fît nuit. + +«Je me promenais avec mon frère, le frère de mes années d'enfance, ce +frère auquel je dois dire que je ne pense jamais et dont je ne me +souviens presque plus. + +«Nous causions, et nous rencontrions des passants. Nous parlions d'une +voisine que nous avions eue autrefois, et qui, depuis qu'elle demeurait +sur la rue, travaillait la fenêtre toujours ouverte. Tout en causant, +nous avions froid à cause de cette fenêtre ouverte. + +«Il n'y avait pas d'arbres dans la campagne. + +«Nous vîmes un homme qui passa près de nous. C'était un homme tout nu, +couleur de cendre, monté sur un cheval couleur de terre. L'homme n'avait +pas de cheveux; on voyait son crâne et des veines sur son crâne. Il +tenait à la main une baguette qui était souple comme un sarment de vigne +et lourde comme du fer. Ce cavalier passa et ne nous dit rien. + +«Mon frère me dit: Prenons par le chemin creux. + +«Il y avait un chemin creux où l'on ne voyait pas une broussaille ni un +brin de mousse. Tout était couleur de terre, même le ciel. Au bout de +quelques pas, on ne me répondit plus quand je parlais. Je m'aperçus que +mon frère n'était plus avec moi. + +«J'entrai dans un village que je vis. Je songeai que ce devait être là +Romainville (pourquoi Romainville?). + +«La première rue où j'entrai était déserte. J'entrai dans une seconde +rue. Derrière l'angle que faisaient les deux rues, il y avait un homme +debout contre le mur. Je dis à cet homme:--Quel est ce pays? où suis-je? +L'homme ne répondit pas. Je vis la porte d'une maison ouverte, j'y +entrai. + +«La première chambre était déserte. J'entrai dans la seconde. Derrière +la porte de cette chambre, il y avait un homme debout contre le mur. Je +demandai à cet homme:--À qui est cette maison? où suis-je? L'homme ne +répondit pas. La maison avait un jardin. + +«Je sortis de la maison et j'entrai dans le jardin. Le jardin était +désert. Derrière le premier arbre, je trouvai un homme qui se tenait +debout. Je dis à cet homme:--Quel est ce jardin? où suis-je? L'homme ne +répondit pas. + +«J'errai dans le village, et je m'aperçus que c'était une ville. Toutes +les rues étaient désertes, toutes les portes étaient ouvertes. Aucun +être vivant ne passait dans les rues, ne marchait dans les chambres ou +ne se promenait dans les jardins. Mais il y avait derrière chaque angle +de mur, derrière chaque porte, derrière chaque arbre, un homme debout +qui se taisait. On n'en voyait jamais qu'un à la fois. Ces hommes me +regardaient passer. + +«Je sortis de la ville et je me mis à marcher dans les champs. + +«Au bout de quelque temps, je me retournai, et je vis une grande foule +qui venait derrière moi. Je reconnus tous les hommes que j'avais vus +dans la ville. Ils avaient des têtes étranges. Ils ne semblaient pas se +hâter, et cependant ils marchaient plus vite que moi. Ils ne faisaient +aucun bruit en marchant. En un instant, cette foule me rejoignit et +m'entoura. Les visages de ces hommes étaient couleur de terre. + +«Alors le premier que j'avais vu et questionné en entrant dans la ville +me dit:--Où allez-vous? Est-ce que vous ne savez pas que vous êtes mort +depuis longtemps? + +«J'ouvris la bouche pour répondre, et je m'aperçus qu'il n'y avait +personne autour de moi.» + +Il se réveilla. Il était glacé. Un vent qui était froid comme le vent du +matin faisait tourner dans leurs gonds les châssis de la croisée restée +ouverte. Le feu s'était éteint. La bougie touchait à sa fin. Il était +encore nuit noire. + +Il se leva, il alla à la fenêtre. Il n'y avait toujours pas d'étoiles au +ciel. + +De sa fenêtre on voyait la cour de la maison et la rue. Un bruit sec et +dur qui résonna tout à coup sur le sol lui fit baisser les yeux. + +Il vit au-dessous de lui deux étoiles rouges dont les rayons +s'allongeaient et se raccourcissaient bizarrement dans l'ombre. + +Comme sa pensée était encore à demi submergée dans la brume des +rêves.--tiens! songea-t-il, il n'y en a pas dans le ciel. Elles sont sur +la terre maintenant. + +Cependant ce trouble se dissipa, un second bruit pareil au premier +acheva de le réveiller; il regarda, et il reconnut que ces deux étoiles +étaient les lanternes d'une voiture. À la clarté qu'elles jetaient, il +put distinguer la forme de cette voiture. C'était un tilbury attelé d'un +petit cheval blanc. Le bruit qu'il avait entendu, c'étaient les coups de +pied du cheval sur le pavé. + +--Qu'est-ce que c'est que cette voiture? se dit-il. Qui est-ce qui vient +donc si matin? En ce moment on frappa un petit coup à la porte de sa +chambre. + +Il frissonna de la tête aux pieds, et cria d'une voix terrible: + +--Qui est là? + +Quelqu'un répondit: + +--Moi, monsieur le maire. + +Il reconnut la voix de la vieille femme, sa portière. + +--Eh bien, reprit-il, qu'est-ce que c'est? + +--Monsieur le maire, il est tout à l'heure cinq heures du matin. + +--Qu'est-ce que cela me fait? + +--Monsieur le maire, c'est le cabriolet. + +--Quel cabriolet? + +--Le tilbury. + +--Quel tilbury? + +--Est-ce que monsieur le maire n'a pas fait demander un tilbury? + +--Non, dit-il. + +--Le cocher dit qu'il vient chercher monsieur le maire. + +--Quel cocher? + +--Le cocher de M. Scaufflaire. + +--M. Scaufflaire? + +Ce nom le fit tressaillir comme si un éclair lui eût passé devant la +face. + +--Ah! oui! reprit-il, M. Scaufflaire. + +Si la vieille femme l'eût pu voir en ce moment, elle eût été épouvantée. + +Il se fit un assez long silence. Il examinait d'un air stupide la flamme +de la bougie et prenait autour de la mèche de la cire brûlante qu'il +roulait dans ses doigts. + +La vieille attendait. Elle se hasarda pourtant à élever encore la voix: + +--Monsieur le maire, que faut-il que je réponde? + +--Dites que c'est bien, et que je descends. + + + + +Chapitre V + +Bâtons dans les roues + + +Le service des postes d'Arras à Montreuil-sur-mer se faisait encore à +cette époque par de petites malles du temps de l'empire. Ces malles +étaient des cabriolets à deux roues, tapissés de cuir fauve au dedans, +suspendus sur des ressorts à pompe, et n'ayant que deux places, l'une +pour le courrier, l'autre pour le voyageur. Les roues étaient armées de +ces longs moyeux offensifs qui tiennent les autres voitures à distance +et qu'on voit encore sur les routes d'Allemagne. Le coffre aux dépêches, +immense boîte oblongue, était placé derrière le cabriolet et faisait +corps avec lui. Ce coffre était peint en noir et le cabriolet en jaune. + +Ces voitures, auxquelles rien ne ressemble aujourd'hui, avaient je ne +sais quoi de difforme et de bossu, et, quand on les voyait passer de +loin et ramper dans quelque route à l'horizon, elles ressemblaient à ces +insectes qu'on appelle, je crois, termites, et qui, avec un petit +corsage, traînent un gros arrière-train. Elles allaient, du reste, fort +vite. La malle partie d'Arras toutes les nuits à une heure, après le +passage du courrier de Paris, arrivait à Montreuil-sur-mer un peu avant +cinq heures du matin. + +Cette nuit-là, la malle qui descendait à Montreuil-sur-mer par la route +de Hesdin accrocha, au tournant d'une rue, au moment où elle entrait +dans la ville, un petit tilbury attelé d'un cheval blanc, qui venait en +sens inverse et dans lequel il n'y avait qu'une personne, un homme +enveloppé d'un manteau. La roue du tilbury reçut un choc assez rude. Le +courrier cria à cet homme d'arrêter, mais le voyageur n'écouta pas, et +continua sa route au grand trot. + +--Voilà un homme diablement pressé! dit le courrier. + +L'homme qui se hâtait ainsi, c'est celui que nous venons de voir se +débattre dans des convulsions dignes à coup sûr de pitié. + +Où allait-il? Il n'eût pu le dire. Pourquoi se hâtait-il? Il ne savait. +Il allait au hasard devant lui. Où? À Arras sans doute; mais il allait +peut-être ailleurs aussi. Par moments il le sentait, et il tressaillait. + +Il s'enfonçait dans cette nuit comme dans un gouffre. Quelque chose le +poussait, quelque chose l'attirait. Ce qui se passait en lui, personne +ne pourrait le dire, tous le comprendront. Quel homme n'est entré, au +moins une fois en sa vie, dans cette obscure caverne de l'inconnu? + +Du reste il n'avait rien résolu, rien décidé, rien arrêté, rien fait. +Aucun des actes de sa conscience n'avait été définitif. Il était plus +que jamais comme au premier moment. Pourquoi allait-il à Arras? + +Il se répétait ce qu'il s'était déjà dit en retenant le cabriolet de +Scaufflaire,--que, quel que dût être le résultat, il n'y avait aucun +inconvénient à voir de ses yeux, à juger les choses par lui-même;--que +cela même était prudent, qu'il fallait savoir ce qui se passerait; qu'on +ne pouvait rien décider sans avoir observé et scruté;--que de loin on se +faisait des montagnes de tout; qu'au bout du compte, lorsqu'il aurait vu +ce Champmathieu, quelque misérable, sa conscience serait probablement +fort soulagée de le laisser aller au bagne à sa place;--qu'à la vérité +il y aurait là Javert, et ce Brevet, ce Chenildieu, ce Cochepaille, +anciens forçats qui l'avaient connu; mais qu'à coup sûr ils ne le +reconnaîtraient pas;--bah! quelle idée!--que Javert en était à cent +lieues;--que toutes les conjectures et toutes les suppositions étaient +fixées sur ce Champmathieu, et que rien n'est entêté comme les +suppositions et les conjectures;--qu'il n'y avait donc aucun danger. Que +sans doute c'était un moment noir, mais qu'il en sortirait;--qu'après +tout il tenait sa destinée, si mauvaise qu'elle voulût être, dans sa +main;--qu'il en était le maître. Il se cramponnait à cette pensée. + +Au fond, pour tout dire, il eût mieux aimé ne point aller à Arras. + +Cependant il y allait. + +Tout en songeant, il fouettait le cheval, lequel trottait de ce bon trot +réglé et sûr qui fait deux lieues et demie à l'heure. + +À mesure que le cabriolet avançait, il sentait quelque chose en lui qui +reculait. + +Au point du jour il était en rase campagne; la ville de +Montreuil-sur-mer était assez loin derrière lui. Il regarda l'horizon +blanchir; il regarda, sans les voir, passer devant ses yeux toutes les +froides figures d'une aube d'hiver. Le matin a ses spectres comme le +soir. Il ne les voyait pas, mais, à son insu, et par une sorte de +pénétration presque physique, ces noires silhouettes d'arbres et de +collines ajoutaient à l'état violent de son âme je ne sais quoi de morne +et de sinistre. + +Chaque fois qu'il passait devant une de ces maisons isolées qui côtoient +parfois les routes, il se disait: il y a pourtant là-dedans des gens qui +dorment! + +Le trot du cheval, les grelots du harnais, les roues sur le pavé, +faisaient un bruit doux et monotone. Ces choses-là sont charmantes quand +on est joyeux et lugubres quand on est triste. Il était grand jour +lorsqu'il arriva à Hesdin. Il s'arrêta devant une auberge pour laisser +souffler le cheval et lui faire donner l'avoine. + +Ce cheval était, comme l'avait dit Scaufflaire, de cette petite race du +Boulonnais qui a trop de tête, trop de ventre et pas assez d'encolure, +mais qui a le poitrail ouvert, la croupe large, la jambe sèche et fine +et le pied solide; race laide, mais robuste et saine. L'excellente bête +avait fait cinq lieues en deux heures et n'avait pas une goutte de sueur +sur la croupe. + +Il n'était pas descendu du tilbury. Le garçon d'écurie qui apportait +l'avoine se baissa tout à coup et examina la roue de gauche. + +--Allez-vous loin comme cela? dit cet homme. + +Il répondit, presque sans sortir de sa rêverie: + +--Pourquoi? + +--Venez-vous de loin? reprit le garçon. + +--De cinq lieues d'ici. + +--Ah! + +--Pourquoi dites-vous: ah? + +Le garçon se pencha de nouveau, resta un moment silencieux, l'oeil fixé +sur la roue, puis se redressa en disant: + +--C'est que voilà une roue qui vient de faire cinq lieues, c'est +possible, mais qui à coup sûr ne fera pas maintenant un quart de lieue. + +Il sauta à bas du tilbury. + +--Que dites-vous là, mon ami? + +--Je dis que c'est un miracle que vous ayez fait cinq lieues sans +rouler, vous et votre cheval, dans quelque fossé de la grande route. +Regardez plutôt. + +La roue en effet était gravement endommagée. Le choc de la malle-poste +avait fendu deux rayons et labouré le moyeu dont l'écrou ne tenait plus. + +--Mon ami, dit-il au garçon d'écurie, il y a un charron ici? + +--Sans doute, monsieur. + +--Rendez-moi le service de l'aller chercher. + +--Il est là, à deux pas. Hé! maître Bourgaillard! + +Maître Bourgaillard, le charron, était sur le seuil de sa porte. Il vint +examiner la roue et fit la grimace d'un chirurgien qui considère une +jambe cassée. + +--Pouvez-vous raccommoder cette roue sur-le-champ? + +--Oui, monsieur. + +--Quand pourrai-je repartir? + +--Demain. + +--Demain! + +--Il y a une grande journée d'ouvrage. Est-ce que monsieur est pressé? + +--Très pressé. Il faut que je reparte dans une heure au plus tard. + +--Impossible, monsieur. + +--Je payerai tout ce qu'on voudra. + +--Impossible. + +--Eh bien! dans deux heures. + +--Impossible pour aujourd'hui. Il faut refaire deux rais et un moyeu. +Monsieur ne pourra repartir avant demain. + +--L'affaire que j'ai ne peut attendre à demain. Si, au lieu de +raccommoder cette roue, on la remplaçait? + +--Comment cela? + +--Vous êtes charron? + +--Sans doute, monsieur. + +--Est-ce que vous n'auriez pas une roue à me vendre? Je pourrais +repartir tout de suite. + +--Une roue de rechange? + +--Oui. + +--Je n'ai pas une roue toute faite pour votre cabriolet. Deux roues font +la paire. Deux roues ne vont pas ensemble au hasard. + +--En ce cas, vendez-moi une paire de roues. + +--Monsieur, toutes les roues ne vont pas à tous les essieux. + +--Essayez toujours. + +--C'est inutile, monsieur. Je n'ai à vendre que des roues de charrette. +Nous sommes un petit pays ici. + +--Auriez-vous un cabriolet à me louer? + +Le maître charron, du premier coup d'oeil, avait reconnu que le tilbury +était une voiture de louage. Il haussa les épaules. + +--Vous les arrangez bien, les cabriolets qu'on vous loue! j'en aurais un +que je ne vous le louerais pas. + +--Eh bien, à me vendre? + +--Je n'en ai pas. + +--Quoi! pas une carriole? Je ne suis pas difficile, comme vous voyez. + +--Nous sommes un petit pays. J'ai bien là sous la remise, ajouta le +charron, une vieille calèche qui est à un bourgeois de la ville qui me +l'a donnée en garde et qui s'en sert tous les trente-six du mois. Je +vous la louerais bien, qu'est-ce que cela me fait? mais il ne faudrait +pas que le bourgeois la vît passer; et puis, c'est une calèche, il +faudrait deux chevaux. + +--Je prendrai des chevaux de poste. + +--Où va monsieur? + +--À Arras. + +--Et monsieur veut arriver aujourd'hui? + +--Mais oui. + +--En prenant des chevaux de poste? + +--Pourquoi pas? + +--Est-il égal à monsieur d'arriver cette nuit à quatre heures du matin? + +--Non certes. + +--C'est que, voyez-vous bien, il y a une chose à dire, en prenant des +chevaux de poste.... + +--Monsieur a son passeport? + +--Oui. + +--Eh bien, en prenant des chevaux de poste, monsieur n'arrivera pas à +Arras avant demain. Nous sommes un chemin de traverse. Les relais sont +mal servis, les chevaux sont aux champs. C'est la saison des grandes +charrues qui commence, il faut de forts attelages, et l'on prend les +chevaux partout, à la poste comme ailleurs. Monsieur attendra au moins +trois ou quatre heures à chaque relais. Et puis on va au pas. Il y a +beaucoup de côtes à monter. + +--Allons, j'irai à cheval. Dételez le cabriolet. On me vendra bien une +selle dans le pays. + +--Sans doute. Mais ce cheval-ci endure-t-il la selle? + +--C'est vrai, vous m'y faites penser. Il ne l'endure pas. + +--Alors.... + +--Mais je trouverai bien dans le village un cheval à louer? + +--Un cheval pour aller à Arras d'une traite! + +--Oui. + +--Il faudrait un cheval comme on n'en a pas dans nos endroits. Il +faudrait l'acheter d'abord, car on ne vous connaît pas. Mais ni à vendre +ni à louer, ni pour cinq cents francs, ni pour mille, vous ne le +trouveriez pas! + +--Comment faire? + +--Le mieux, là, en honnête homme, c'est que je raccommode la roue et que +vous remettiez votre voyage à demain. + +--Demain il sera trop tard. + +--Dame! + +--N'y a-t-il pas la malle-poste qui va à Arras? Quand passe-t-elle? + +--La nuit prochaine. Les deux malles font le service la nuit, celle qui +monte comme celle qui descend. + +--Comment! il vous faut une journée pour raccommoder cette roue? + +--Une journée, et une bonne! + +--En mettant deux ouvriers? + +--En en mettant dix! + +--Si on liait les rayons avec des cordes? + +--Les rayons, oui; le moyeu, non. Et puis la jante aussi est en mauvais +état. + +--Y a-t-il un loueur de voitures dans la ville? + +--Non. + +--Y a-t-il un autre charron? + +Le garçon d'écurie et le maître charron répondirent en même temps en +hochant la tête. + +--Non. + +Il sentit une immense joie. + +Il était évident que la providence s'en mêlait. C'était elle qui avait +brisé la roue du tilbury et qui l'arrêtait en route. Il ne s'était pas +rendu à cette espèce de première sommation; il venait de faire tous les +efforts possibles pour continuer son voyage; il avait loyalement et +scrupuleusement épuisé tous les moyens; il n'avait reculé ni devant la +saison, ni devant la fatigue, ni devant la dépense; il n'avait rien à se +reprocher. S'il n'allait pas plus loin, cela ne le regardait plus. Ce +n'était plus sa faute, c'était, non le fait de sa conscience, mais le +fait de la providence. + +Il respira. Il respira librement et à pleine poitrine pour la première +fois depuis la visite de Javert. Il lui semblait que le poignet de fer +qui lui serrait le coeur depuis vingt heures venait de le lâcher. + +Il lui paraissait que maintenant Dieu était pour lui, et se déclarait. + +Il se dit qu'il avait fait tout ce qu'il pouvait, et qu'à présent il +n'avait qu'à revenir sur ses pas, tranquillement. + +Si sa conversation avec le charron eût eu lieu dans une chambre de +l'auberge, elle n'eût point eu de témoins, personne ne l'eût entendue, +les choses en fussent restées là, et il est probable que nous n'aurions +eu à raconter aucun des événements qu'on va lire; mais cette +conversation s'était faite dans la rue. Tout colloque dans la rue +produit inévitablement un cercle. Il y a toujours des gens qui ne +demandent qu'à être spectateurs. Pendant qu'il questionnait le charron, +quelques allants et venants s'étaient arrêtés autour d'eux. Après avoir +écouté pendant quelques minutes, un jeune garçon, auquel personne +n'avait pris garde, s'était détaché du groupe en courant. + +Au moment où le voyageur, après la délibération intérieure que nous +venons d'indiquer, prenait la résolution de rebrousser chemin, cet +enfant revenait. Il était accompagné d'une vieille femme. + +--Monsieur, dit la femme, mon garçon me dit que vous avez envie de louer +un cabriolet. Cette simple parole, prononcée par une vieille femme que +conduisait un enfant, lui fit ruisseler la sueur dans les reins. Il crut +voir la main qui l'avait lâché reparaître dans l'ombre derrière lui, +toute prête à le reprendre. + +Il répondit: + +--Oui, bonne femme, je cherche un cabriolet à louer. + +Et il se hâta d'ajouter: + +--Mais il n'y en a pas dans le pays. + +--Si fait, dit la vieille. + +--Où ça donc? reprit le charron. + +--Chez moi, répliqua la vieille. + +Il tressaillit. La main fatale l'avait ressaisi. + +La vieille avait en effet sous un hangar une façon de carriole en osier. +Le charron et le garçon d'auberge, désolés que le voyageur leur +échappât, intervinrent. + +--C'était une affreuse guimbarde,--cela était posé à cru sur +l'essieu,--il est vrai que les banquettes étaient suspendues à +l'intérieur avec des lanières de cuir,--il pleuvait dedans,--les roues +étaient rouillées et rongées d'humidité,--cela n'irait pas beaucoup plus +loin que le tilbury,--une vraie patache!--Ce monsieur aurait bien tort +de s'y embarquer,--etc., etc. + +Tout cela était vrai, mais cette guimbarde, cette patache, cette chose, +quelle qu'elle fût, roulait sur ses deux roues et pouvait aller à Arras. + +Il paya ce qu'on voulut, laissa le tilbury à réparer chez le charron +pour l'y retrouver à son retour, fit atteler le cheval blanc à la +carriole, y monta, et reprit la route qu'il suivait depuis le matin. + +Au moment où la carriole s'ébranla, il s'avoua qu'il avait eu l'instant +d'auparavant une certaine joie de songer qu'il n'irait point où il +allait. Il examina cette joie avec une sorte de colère et la trouva +absurde. Pourquoi de la joie à revenir en arrière? Après tout, il +faisait ce voyage librement. Personne ne l'y forçait. Et, certainement, +rien n'arriverait que ce qu'il voudrait bien. + +Comme il sortait de Hesdin, il entendit une voix qui lui criait: +arrêtez! arrêtez! Il arrêta la carriole d'un mouvement vif dans lequel +il y avait encore je ne sais quoi de fébrile et de convulsif qui +ressemblait à de l'espérance. + +C'était le petit garçon de la vieille. + +--Monsieur, dit-il, c'est moi qui vous ai procuré la carriole. + +--Eh bien! + +--Vous ne m'avez rien donné. + +Lui qui donnait à tous et si facilement, il trouva cette prétention +exorbitante et presque odieuse. + +--Ah! c'est toi, drôle? dit-il, tu n'auras rien! + +Il fouetta le cheval et repartit au grand trot. + +Il avait perdu beaucoup de temps à Hesdin, il eût voulu le rattraper. Le +petit cheval était courageux et tirait comme deux; mais on était au mois +de février, il avait plu, les routes étaient mauvaises. Et puis, ce +n'était plus le tilbury. La carriole était dure et très lourde. Avec +cela force montées. + +Il mit près de quatre heures pour aller de Hesdin à Saint-Pol. Quatre +heures pour cinq lieues. + +À Saint-Pol il détela à la première auberge venue, et fit mener le +cheval à l'écurie. Comme il l'avait promis à Scaufflaire, il se tint +près du râtelier pendant que le cheval mangeait. Il songeait à des +choses tristes et confuses. + +La femme de l'aubergiste entre dans l'écurie. + +--Est-ce que monsieur ne veut pas déjeuner? + +--Tiens, c'est vrai, dit-il, j'ai même bon appétit. Il suivit cette +femme qui avait une figure fraîche et réjouie. Elle le conduisit dans +une salle basse où il y avait des tables ayant pour nappes des toiles +cirées. + +--Dépêchez-vous, reprit-il, il faut que je reparte. Je suis pressé. + +Une grosse servante flamande mit son couvert en toute hâte. Il regardait +cette fille avec un sentiment de bien-être. + +--C'est là ce que j'avais, pensa-t-il. Je n'avais pas déjeuné. + +On le servit. Il se jeta sur le pain, mordit une bouchée, puis le reposa +lentement sur la table et n'y toucha plus. + +Un routier mangeait à une autre table. Il dit à cet homme: + +--Pourquoi leur pain est-il donc si amer? + +Le routier était allemand et n'entendit pas. + +Il retourna dans l'écurie près du cheval. + +Une heure après, il avait quitté Saint-Pol et se dirigeait vers Tinques +qui n'est qu'à cinq lieues d'Arras. + +Que faisait-il pendant ce trajet? À quoi pensait-il? Comme le matin, il +regardait passer les arbres, les toits de chaume, les champs cultivés, +et les évanouissements du paysage qui se disloque à chaque coude du +chemin. C'est là une contemplation qui suffit quelquefois à l'âme et qui +la dispense presque de penser. Voir mille objets pour la première et +pour la dernière fois, quoi de plus mélancolique et de plus profond! +Voyager, c'est naître et mourir à chaque instant. Peut-être, dans la +région la plus vague de son esprit, faisait-il des rapprochements entre +ces horizons changeants et l'existence humaine. Toutes les choses de la +vie sont perpétuellement en fuite devant nous. Les obscurcissements et +les clartés s'entremêlent: après un éblouissement, une éclipse; on +regarde, on se hâte, on tend les mains pour saisir ce qui passe; chaque +événement est un tournant de la route; et tout à coup on est vieux. On +sent comme une secousse, tout est noir, on distingue une porte obscure, +ce sombre cheval de la vie qui vous traînait s'arrête, et l'on voit +quelqu'un de voilé et d'inconnu qui le dételle dans les ténèbres. + +Le crépuscule tombait au moment où des enfants qui sortaient de l'école +regardèrent ce voyageur entrer dans Tinques. Il est vrai qu'on était +encore aux jours courts de l'année. Il ne s'arrêta pas à Tinques. Comme +il débouchait du village, un cantonnier qui empierrait la route dressa +la tête et dit: + +--Voilà un cheval bien fatigué. + +La pauvre bête en effet n'allait plus qu'au pas. + +--Est-ce que vous allez à Arras? ajouta le cantonnier. + +--Oui. + +--Si vous allez de ce train, vous n'y arriverez pas de bonne heure. + +Il arrêta le cheval et demanda au cantonnier: + +--Combien y a-t-il encore d'ici à Arras? + +--Près de sept grandes lieues. + +--Comment cela? le livre de poste ne marque que cinq lieues et un quart. + +--Ah! reprit le cantonnier, vous ne savez donc pas que la route est en +réparation? Vous allez la trouver coupée à un quart d'heure d'ici. Pas +moyen d'aller plus loin. + +--Vraiment. + +--Vous prendrez à gauche, le chemin qui va à Carency, vous passerez la +rivière; et, quand vous serez à Camblin, vous tournerez à droite; c'est +la route de Mont-Saint-Éloy qui va à Arras. + +--Mais voilà la nuit, je me perdrai. + +--Vous n'êtes pas du pays? + +--Non. + +--Avec ça, c'est tout chemins de traverse. Tenez, Monsieur, reprit le +cantonnier, voulez-vous que je vous donne un conseil? Votre cheval est +las, rentrez dans Tinques. Il y a une bonne auberge. Couchez-y. Vous +irez demain à Arras. + +--Il faut que j'y sois ce soir. + +--C'est différent. Alors allez tout de même à cette auberge et prenez-y +un cheval de renfort. Le garçon du cheval vous guidera dans la traverse. + +Il suivit le conseil du cantonnier, rebroussa chemin, et une demi-heure +après il repassait au même endroit, mais au grand trot, avec un bon +cheval de renfort. Un garçon d'écurie qui s'intitulait postillon était +assis sur le brancard de la carriole. + +Cependant il sentait qu'il perdait du temps. + +Il faisait tout à fait nuit. + +Ils s'engagèrent dans la traverse. La route devint affreuse. La carriole +tombait d'une ornière dans l'autre. Il dit au postillon: + +--Toujours au trot, et double pourboire. + +Dans un cahot le palonnier cassa. + +--Monsieur, dit le postillon, voilà le palonnier cassé, je ne sais plus +comment atteler mon cheval, cette route-ci est bien mauvaise la nuit; si +vous vouliez revenir coucher à Tinques, nous pourrions être demain matin +de bonne heure à Arras. + +Il répondit: + +--As-tu un bout de corde et un couteau? + +--Oui, monsieur. + +Il coupa une branche d'arbre et en fit un palonnier. + +Ce fut encore une perte de vingt minutes; mais ils repartirent au galop. + +La plaine était ténébreuse. Des brouillards bas, courts et noirs +rampaient sur les collines et s'en arrachaient comme des fumées. Il y +avait des lueurs blanchâtres dans les nuages. Un grand vent qui venait +de la mer faisait dans tous les coins de l'horizon le bruit de quelqu'un +qui remue des meubles. Tout ce qu'on entrevoyait avait des attitudes de +terreur. Que de choses frissonnent sous ces vastes souffles de la nuit! + +Le froid le pénétrait. Il n'avait pas mangé depuis la veille. Il se +rappelait vaguement son autre course nocturne dans la grande plaine aux +environs de Digne. Il y avait huit ans; et cela lui semblait hier. + +Une heure sonna à quelque clocher lointain. Il demanda au garçon: + +--Quelle est cette heure? + +--Sept heures, monsieur. Nous serons à Arras à huit. Nous n'avons plus +que trois lieues. En ce moment il fit pour la première fois cette +réflexion--en trouvant étrange qu'elle ne lui fût pas venue plus +tôt--que c'était peut-être inutile, toute la peine qu'il prenait; qu'il +ne savait seulement pas l'heure du procès; qu'il aurait dû au moins s'en +informer; qu'il était extravagant d'aller ainsi devant soi sans savoir +si cela servirait à quelque chose.--Puis il ébaucha quelques calculs +dans son esprit:--qu'ordinairement les séances des cours d'assises +commençaient à neuf heures du matin;--que cela ne devait pas être long, +cette affaire-là;--que le vol de pommes, ce serait très court;--qu'il +n'y aurait plus ensuite qu'une question d'identité;--quatre ou cinq +dépositions, peu de chose à dire pour les avocats;--qu'il allait +arriver lorsque tout serait fini! + +Le postillon fouettait les chevaux. Ils avaient passé la rivière et +laissé derrière eux Mont-Saint-Éloy. + +La nuit devenait de plus en plus profonde. + + + + +Chapitre VI + +La soeur Simplice mise à l'épreuve + + +Cependant, en ce moment-là même, Fantine était dans la joie. + +Elle avait passé une très mauvaise nuit. Toux affreuse, redoublement de +fièvre; elle avait eu des songes. Le matin, à la visite du médecin, elle +délirait. Il avait eu l'air alarmé et avait recommandé qu'on le prévînt +dès que M. Madeleine viendrait. + +Toute la matinée elle fut morne, parla peu, et fit des plis à ses draps +en murmurant à voix basse des calculs qui avaient l'air d'être des +calculs de distances. Ses yeux étaient caves et fixes. Ils paraissaient +presque éteints, et puis, par moments, ils se rallumaient et +resplendissaient comme des étoiles. Il semble qu'aux approches d'une +certaine heure sombre, la clarté du ciel emplisse ceux que quitte la +clarté de la terre. + +Chaque fois que la soeur Simplice lui demandait comment elle se +trouvait, elle répondait invariablement: + +--Bien. Je voudrais voir monsieur Madeleine. + +Quelques mois auparavant, à ce moment où Fantine venait de perdre sa +dernière pudeur, sa dernière honte et sa dernière joie, elle était +l'ombre d'elle-même; maintenant elle en était le spectre. Le mal +physique avait complété l'oeuvre du mal moral. Cette créature de +vingt-cinq ans avait le front ridé, les joues flasques, les narines +pincées, les dents déchaussées, le teint plombé, le cou osseux, les +clavicules saillantes, les membres chétifs, la peau terreuse, et ses +cheveux blonds poussaient mêlés de cheveux gris. Hélas! comme la maladie +improvise la vieillesse! À midi, le médecin revint, il fit quelques +prescriptions, s'informa si M. le maire avait paru à l'infirmerie, et +branla la tête. + +M. Madeleine venait d'habitude à trois heures voir la malade. Comme +l'exactitude était de la bonté, il était exact. + +Vers deux heures et demie, Fantine commença à s'agiter. Dans l'espace de +vingt minutes, elle demanda plus de dix fois à la religieuse: + +--Ma soeur, quelle heure est-il? + +Trois heures sonnèrent. Au troisième coup, Fantine se dressa sur son +séant, elle qui d'ordinaire pouvait à peine remuer dans son lit; elle +joignit dans une sorte d'étreinte convulsive ses deux mains décharnées +et jaunes, et la religieuse entendit sortir de sa poitrine un de ces +soupirs profonds qui semblent soulever un accablement. Puis Fantine se +tourna et regarda la porte. + +Personne n'entra; la porte ne s'ouvrit point. + +Elle resta ainsi un quart d'heure, l'oeil attaché sur la porte, immobile +et comme retenant son haleine. La soeur n'osait lui parler. L'église +sonna trois heures un quart. Fantine se laissa retomber sur l'oreiller. + +Elle ne dit rien et se remit à faire des plis à son drap. La demi-heure +passa, puis l'heure. Personne ne vint. + +Chaque fois que l'horloge sonnait, Fantine se dressait et regardait du +côté de la porte, puis elle retombait. + +On voyait clairement sa pensée, mais elle ne prononçait aucun nom, elle +ne se plaignait pas, elle n'accusait pas. Seulement elle toussait d'une +façon lugubre. On eût dit que quelque chose d'obscur s'abaissait sur +elle. Elle était livide et avait les lèvres bleues. Elle souriait par +moments. + +Cinq heures sonnèrent. Alors la soeur l'entendit qui disait très bas et +doucement: + +--Mais puisque je m'en vais demain, il a tort de ne pas venir +aujourd'hui! + +La soeur Simplice elle-même était surprise du retard de M. Madeleine. + +Cependant Fantine regardait le ciel de son lit. Elle avait l'air de +chercher à se rappeler quelque chose. Tout à coup elle se mit à chanter +d'une voix faible comme un souffle. La religieuse écouta. Voici ce que +Fantine chantait: + + _Nous achèterons de bien belles choses_ + _En nous promenant le long des faubourgs._ + _Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_ + _Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._ + _La vierge Marie auprès de mon poêle_ + _Est venue hier en manteau brodé,_ + _Et m'a dit:--Voici, caché sous mon voile,_ + _Le petit qu'un jour tu m'as demandé._ + _Courez à la ville, ayez de la toile,_ + _Achetez du fil, achetez un dé._ + _Nous achèterons de bien belles choses_ + _En nous promenant le long des faubourgs._ + _Bonne sainte Vierge, auprès de mon poêle_ + _J'ai mis un berceau de rubans orné_ + _Dieu me donnerait sa plus belle étoile,_ + _J'aime mieux l'enfant que tu m'as donné._ + --_Madame, que faire avec cette toile?_ + --_Faites un trousseau pour mon nouveau-né._ + _Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_ + _Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._ + --_Lavez cette toile._ + --_Où?_--_Dans la rivière._ + _Faites-en, sans rien gâter ni salir,_ + _Une belle jupe avec sa brassière_ + _Que je veux broder et de fleurs emplir._ + --_L'enfant n'est plus là, madame, qu'en faire?_ + --_Faites-en un drap pour m'ensevelir._ + _Nous achèterons de bien belles choses_ + _En nous promenant le long des faubourgs._ + _Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_ + _Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._ + +Cette chanson était une vieille romance de berceuse avec laquelle +autrefois elle endormait sa petite Cosette, et qui ne s'était pas +offerte à son esprit depuis cinq ans qu'elle n'avait plus son enfant. +Elle chantait cela d'une voix si triste et sur un air si doux que +c'était à faire pleurer, même une religieuse. La soeur, habituée aux +choses austères, sentit une larme lui venir. + +L'horloge sonna six heures. Fantine ne parut pas entendre. Elle semblait +ne plus faire attention à aucune chose autour d'elle. + +La soeur Simplice envoya une fille de service s'informer près de la +portière de la fabrique si M. le maire était rentré et s'il ne monterait +pas bientôt à l'infirmerie. La fille revint au bout de quelques minutes. + +Fantine était toujours immobile et paraissait attentive à des idées +qu'elle avait. + +La servante raconta très bas à la soeur Simplice que M. le maire était +parti le matin même avant six heures dans un petit tilbury attelé d'un +cheval blanc, par le froid qu'il faisait, qu'il était parti seul, pas +même de cocher, qu'on ne savait pas le chemin qu'il avait pris, que des +personnes disaient l'avoir vu tourner par la route d'Arras, que d'autres +assuraient l'avoir rencontré sur la route de Paris. Qu'en s'en allant il +avait été comme à l'ordinaire très doux, et qu'il avait seulement dit à +la portière qu'on ne l'attendît pas cette nuit. + +Pendant que les deux femmes, le dos tourné au lit de la Fantine, +chuchotaient, la soeur questionnant, la servante conjecturant, la +Fantine, avec cette vivacité fébrile de certaines maladies organiques +qui mêle les mouvements libres de la santé à l'effrayante maigreur de la +mort, s'était mise à genoux sur son lit, ses deux poings crispés appuyés +sur le traversin, et, la tête passée par l'intervalle des rideaux, elle +écoutait. Tout à coup elle cria: + +--Vous parlez là de monsieur Madeleine! pourquoi parlez-vous tout bas? +Qu'est-ce qu'il fait? Pourquoi ne vient-il pas? + +Sa voix était si brusque et si rauque que les deux femmes crurent +entendre une voix d'homme; elles se retournèrent effrayées. + +--Répondez donc! cria Fantine. + +La servante balbutia: + +--La portière m'a dit qu'il ne pourrait pas venir aujourd'hui. + +--Mon enfant, dit la soeur, tenez-vous tranquille, recouchez-vous. + +Fantine, sans changer d'attitude, reprit d'une voix haute et avec un +accent tout à la fois impérieux et déchirant: + +--Il ne pourra venir? Pourquoi cela? Vous savez la raison. Vous la +chuchotiez là entre vous. Je veux la savoir. + +La servante se hâta de dire à l'oreille de la religieuse: + +--Répondez qu'il est occupé au conseil municipal. + +La soeur Simplice rougit légèrement; c'était un mensonge que la servante +lui proposait. D'un autre côté il lui semblait bien que dire la vérité à +la malade ce serait sans doute lui porter un coup terrible et que cela +était grave dans l'état où était Fantine. Cette rougeur dura peu. La +soeur leva sur Fantine son oeil calme et triste, et dit: + +--Monsieur le maire est parti. + +Fantine se redressa et s'assit sur ses talons. Ses yeux étincelèrent. +Une joie inouïe rayonna sur cette physionomie douloureuse. + +--Parti! s'écria-t-elle. Il est allé chercher Cosette! + +Puis elle tendit ses deux mains vers le ciel et tout son visage devint +ineffable. Ses lèvres remuaient; elle priait à voix basse. + +Quand sa prière fut finie: + +--Ma soeur, dit-elle, je veux bien me recoucher, je vais faire tout ce +qu'on voudra; tout à l'heure j'ai été méchante, je vous demande pardon +d'avoir parlé si haut, c'est très mal de parler haut, je le sais bien, +ma bonne soeur, mais voyez-vous, je suis très contente. Le bon Dieu est +bon, monsieur Madeleine est bon, figurez-vous qu'il est allé chercher ma +petite Cosette à Montfermeil. + +Elle se recoucha, aida la religieuse à arranger l'oreiller et baisa une +petite croix d'argent qu'elle avait au cou et que la soeur Simplice lui +avait donnée. + +--Mon enfant, dit la soeur, tâchez de reposer maintenant, et ne parlez +plus. + +Fantine prit dans ses mains moites la main de la soeur, qui souffrait de +lui sentir cette sueur. + +--Il est parti ce matin pour aller à Paris. Au fait il n'a pas même +besoin de passer par Paris. Montfermeil, c'est un peu à gauche en +venant. Vous rappelez-vous comme il me disait hier quand je lui parlais +de Cosette: bientôt, bientôt? C'est une surprise qu'il veut me faire. +Vous savez? il m'avait fait signer une lettre pour la reprendre aux +Thénardier. Ils n'auront rien à dire, pas vrai? Ils rendront Cosette. +Puisqu'ils sont payés. Les autorités ne souffriraient pas qu'on garde un +enfant quand on est payé. Ma soeur, ne me faites pas signe qu'il ne faut +pas que je parle. Je suis extrêmement heureuse, je vais très bien, je +n'ai plus de mal du tout, je vais revoir Cosette, j'ai même très faim. +Il y a près de cinq ans que je ne l'ai vue. Vous ne vous figurez pas, +vous, comme cela vous tient, les enfants! Et puis elle sera si gentille, +vous verrez! Si vous saviez, elle a de si jolis petits doigts roses! +D'abord elle aura de très belles mains. À un an, elle avait des mains +ridicules. Ainsi!--Elle doit être grande à présent. Cela vous a sept +ans. C'est une demoiselle. Je l'appelle Cosette, mais elle s'appelle +Euphrasie. Tenez, ce matin, je regardais de la poussière qui était sur +la cheminée et j'avais bien l'idée comme cela que je reverrais bientôt +Cosette. Mon Dieu! comme on a tort d'être des années sans voir ses +enfants! on devrait bien réfléchir que la vie n'est pas éternelle! Oh! +comme il est bon d'être parti, monsieur le maire! C'est vrai ça, qu'il +fait bien froid? avait-il son manteau au moins? Il sera ici demain, +n'est-ce pas? Ce sera demain fête. Demain matin, ma soeur, vous me ferez +penser à mettre mon petit bonnet qui a de la dentelle. Montfermeil, +c'est un pays. J'ai fait cette route-là, à pied, dans le temps. Il y a +eu bien loin pour moi. Mais les diligences vont très vite! Il sera ici +demain avec Cosette. Combien y a-t-il d'ici Montfermeil? + +La soeur, qui n'avait aucune idée des distances, répondit: + +--Oh! je crois bien qu'il pourra être ici demain. + +--Demain! demain! dit Fantine, je verrai Cosette demain! Voyez-vous, +bonne soeur du bon Dieu, je ne suis plus malade. Je suis folle. Je +danserais, si on voulait. + +Quelqu'un qui l'eût vue un quart d'heure auparavant n'y eût rien +compris. Elle était maintenant toute rose, elle parlait d'une voix vive +et naturelle, toute sa figure n'était qu'un sourire. Par moments elle +riait en se parlant tout bas. Joie de mère, c'est presque joie d'enfant. + +--Eh bien, reprit la religieuse, vous voilà heureuse, obéissez-moi, ne +parlez plus. + +Fantine posa sa tête sur l'oreiller et dit à demi-voix: + +--Oui, recouche-toi, sois sage puisque tu vas avoir ton enfant. Elle a +raison, soeur Simplice. Tous ceux qui sont ici ont raison. + +Et puis, sans bouger, sans remuer la tête, elle se mit à regarder +partout avec ses yeux tout grands ouverts et un air joyeux, et elle ne +dit plus rien. + +La soeur referma ses rideaux, espérant qu'elle s'assoupirait. + +Entre sept et huit heures le médecin vint. N'entendant aucun bruit, il +crut que Fantine dormait, entra doucement et s'approcha du lit sur la +pointe du pied. Il entrouvrit les rideaux, et à la lueur de la veilleuse +il vit les grands yeux calmes de Fantine qui le regardaient. + +Elle lui dit: + +--Monsieur, n'est-ce pas, on me laissera la coucher à côté de moi dans +un petit lit? + +Le médecin crut qu'elle délirait. Elle ajouta: + +--Regardez plutôt, il y a juste de la place. + +Le médecin prit à part la soeur Simplice qui lui expliqua la chose, que +M. Madeleine était absent pour un jour ou deux, et que, dans le doute, +on n'avait pas cru devoir détromper la malade qui croyait monsieur le +maire parti pour Montfermeil; qu'il était possible en somme qu'elle eût +deviné juste. Le médecin approuva. + +Il se rapprocha du lit de Fantine, qui reprit: + +--C'est que, voyez-vous, le matin, quand elle s'éveillera, je lui dirai +bonjour à ce pauvre chat, et la nuit, moi qui ne dors pas, je +l'entendrai dormir. Sa petite respiration si douce, cela me fera du +bien. + +--Donnez-moi votre main, dit le médecin. + +Elle tendit son bras, et s'écria en riant. + +--Ah! tiens! au fait, c'est vrai, vous ne savez pas c'est que je suis +guérie. Cosette arrive demain. + +Le médecin fut surpris. Elle était mieux. L'oppression était moindre. Le +pouls avait repris de la force. Une sorte de vie survenue tout à coup +ranimait ce pauvre être épuisé. + +--Monsieur le docteur, reprit-elle, la soeur vous a-t-elle dit que +monsieur le maire était allé chercher le chiffon? + +Le médecin recommanda le silence et qu'on évitât toute émotion pénible. +Il prescrivit une infusion de quinquina pur, et, pour le cas où la +fièvre reprendrait dans la nuit, une potion calmante. En s'en allant, il +dit à la soeur: + +--Cela va mieux. Si le bonheur voulait qu'en effet monsieur le maire +arrivât demain avec l'enfant, qui sait? il y a des crises si étonnantes, +on a vu de grandes joies arrêter court des maladies; je sais bien que +celle-ci est une maladie organique, et bien avancée, mais c'est un tel +mystère que tout cela! Nous la sauverions peut-être. + + + + +Chapitre VII + +Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir. + + +Il était près de huit heures du soir quand la carriole que nous avons +laissée en route entra sous la porte cochère de l'hôtel de la Poste +à Arras. L'homme que nous avons suivi jusqu'à ce moment en descendit, +répondit d'un air distrait aux empressements des gens de l'auberge, +renvoya le cheval de renfort, et conduisit lui-même le petit cheval +blanc à l'écurie; puis il poussa la porte d'une salle de billard qui +était au rez-de-chaussée, s'y assit, et s'accouda sur une table. Il +avait mis quatorze heures à ce trajet qu'il comptait faire en six. +Il se rendait la justice que ce n'était pas sa faute; mais au fond il +n'en était pas fâché. + +La maîtresse de l'hôtel entra. + +--Monsieur couche-t-il? monsieur soupe-t-il? + +Il fit un signe de tête négatif. + +--Le garçon d'écurie dit que le cheval de monsieur est bien fatigué! + +Ici il rompit le silence. + +--Est-ce que le cheval ne pourra pas repartir demain matin? + +--Oh! monsieur! il lui faut au moins deux jours de repos. + +Il demanda: + +--N'est-ce pas ici le bureau de poste? + +--Oui, monsieur. + +L'hôtesse le mena à ce bureau; il montra son passeport et s'informa s'il +y avait moyen de revenir cette nuit même à Montreuil-sur-mer par la +malle; la place à côté du courrier était justement vacante; il la retint +et la paya. + +--Monsieur, dit le buraliste, ne manquez pas d'être ici pour partir à +une heure précise du matin. + +Cela fait, il sortit de l'hôtel et se mit à marcher dans la ville. + +Il ne connaissait pas Arras, les rues étaient obscures, et il allait au +hasard. Cependant il semblait s'obstiner à ne pas demander son chemin +aux passants. Il traversa la petite rivière Crinchon et se trouva dans +un dédale de ruelles étroites où il se perdit. Un bourgeois cheminait +avec un falot. Après quelque hésitation, il prit le parti de s'adresser +à ce bourgeois, non sans avoir d'abord regardé devant et derrière lui, +comme s'il craignait que quelqu'un n'entendit la question qu'il allait +faire. + +--Monsieur, dit-il, le palais de justice, s'il vous plaît? + +--Vous n'êtes pas de la ville, monsieur? répondit le bourgeois qui était +un assez vieux homme, eh bien, suivez-moi. Je vais précisément du côté +du palais de justice, c'est-à-dire du côté de l'hôtel de la préfecture. +Car on répare en ce moment le palais, et provisoirement les tribunaux +ont leurs audiences à la préfecture. + +--Est-ce là, demanda-t-il, qu'on tient les assises? + +--Sans doute, monsieur. Voyez-vous, ce qui est la préfecture aujourd'hui +était l'évêché avant la révolution. Monsieur de Conzié, qui était évêque +en quatre-vingt-deux, y a fait bâtir une grande salle. C'est dans cette +grande salle qu'on juge. + +Chemin faisant, le bourgeois lui dit: + +--Si c'est un procès que monsieur veut voir, il est un peu tard. +Ordinairement les séances finissent à six heures. + +Cependant, comme ils arrivaient sur la grande place, le bourgeois lui +montra quatre longues fenêtres éclairées sur la façade d'un vaste +bâtiment ténébreux. + +--Ma foi, monsieur, vous arrivez à temps, vous avez du bonheur. +Voyez-vous ces quatre fenêtres? c'est la cour d'assises. Il y a de la +lumière. Donc ce n'est pas fini. L'affaire aura traîné en longueur et on +fait une audience du soir. Vous vous intéressez à cette affaire? Est-ce +que c'est un procès criminel? Est-ce que vous êtes témoin? + +Il répondit: + +--Je ne viens pour aucune affaire, j'ai seulement à parler à un avocat. + +--C'est différent, dit le bourgeois. Tenez, monsieur, voici la porte. Où +est le factionnaire. Vous n'aurez qu'à monter le grand escalier. + +Il se conforma aux indications du bourgeois, et, quelques minutes après, +il était dans une salle où il y avait beaucoup de monde et où des +groupes mêlés d'avocats en robe chuchotaient çà et là. + +C'est toujours une chose qui serre le coeur de voir ces attroupements +d'hommes vêtus de noir qui murmurent entre eux à voix basse sur le seuil +des chambres de justice. Il est rare que la charité et la pitié sortent +de toutes ces paroles. Ce qui en sort le plus souvent, ce sont des +condamnations faites d'avance. Tous ces groupes semblent à l'observateur +qui passe et qui rêve autant de ruches sombres où des espèces d'esprits +bourdonnants construisent en commun toutes sortes d'édifices ténébreux. + +Cette salle, spacieuse et éclairée d'une seule lampe, était une ancienne +antichambre de l'évêché et servait de salle des pas perdus. Une porte à +deux battants, fermée en ce moment, la séparait de la grande chambre où +siégeait la cour d'assises. + +L'obscurité était telle qu'il ne craignit pas de s'adresser au premier +avocat qu'il rencontra. + +--Monsieur, dit-il, où en est-on? + +--C'est fini, dit l'avocat. + +--Fini! + +Ce mot fut répété d'un tel accent que l'avocat se retourna. + +--Pardon, monsieur, vous êtes peut-être un parent? + +--Non. Je ne connais personne ici. Et y a-t-il eu condamnation? + +--Sans doute. Cela n'était guère possible autrement. + +--Aux travaux forcés?... + +--À perpétuité. + +Il reprit d'une voix tellement faible qu'on l'entendait à peine: + +--L'identité a donc été constatée? + +--Quelle identité? répondit l'avocat. Il n'y avait pas d'identité à +constater. L'affaire était simple. Cette femme avait tué son enfant, +l'infanticide a été prouvé, le jury a écarté la préméditation, on l'a +condamnée à vie. + +--C'est donc une femme? dit-il. + +--Mais sûrement. La fille Limosin. De quoi me parlez-vous donc? + +--De rien. Mais puisque c'est fini, comment se fait-il que la salle soit +encore éclairée? + +--C'est pour l'autre affaire qu'on a commencée il y a à peu près deux +heures. + +--Quelle autre affaire? + +--Oh! celle-là est claire aussi. C'est une espèce de gueux, un +récidiviste, un galérien, qui a volé. Je ne sais plus trop son nom. En +voilà un qui vous a une mine de bandit. Rien que pour avoir cette +figure-là, je l'enverrais aux galères. + +--Monsieur, demanda-t-il, y a-t-il moyen de pénétrer dans la salle? + +--Je ne crois vraiment pas. Il y a beaucoup de foule. Cependant +l'audience est suspendue. Il y a des gens qui sont sortis, et, à la +reprise de l'audience, vous pourrez essayer. + +--Par où entre-t-on? + +--Par cette grande porte. + +L'avocat le quitta. En quelques instants, il avait éprouvé, presque en +même temps, presque mêlées, toutes les émotions possibles. Les paroles +de cet indifférent lui avaient tour à tour traversé le coeur comme des +aiguilles de glace et comme des lames de feu. Quand il vit que rien +n'était terminé, il respira; mais il n'eût pu dire si ce qu'il +ressentait était du contentement ou de la douleur. + +Il s'approcha de plusieurs groupes et il écouta ce qu'on disait. Le rôle +de la session étant très chargé, le président avait indiqué pour ce même +jour deux affaires simples et courtes. On avait commencé par +l'infanticide, et maintenant on en était au forçat, au récidiviste, au +"cheval de retour". Cet homme avait volé des pommes, mais cela ne +paraissait pas bien prouvé; ce qui était prouvé, c'est qu'il avait été +déjà aux galères à Toulon. C'est ce qui faisait son affaire mauvaise. Du +reste, l'interrogatoire de l'homme était terminé et les dépositions des +témoins; mais il y avait encore les plaidoiries de l'avocat et le +réquisitoire du ministère public; cela ne devait guère finir avant +minuit. L'homme serait probablement condamné; l'avocat général était +très bon--et ne manquait pas ses accusés--c'était un garçon d'esprit qui +faisait des vers. + +Un huissier se tenait debout près de la porte qui communiquait avec la +salle des assises. Il demanda à cet huissier: + +--Monsieur, la porte va-t-elle bientôt s'ouvrir? + +--Elle ne s'ouvrira pas, dit l'huissier. + +--Comment! on ne l'ouvrira pas à la reprise de l'audience? est-ce que +l'audience n'est pas suspendue? + +--L'audience vient d'être reprise, répondit l'huissier, mais la porte ne +se rouvrira pas. + +--Pourquoi? + +--Parce que la salle est pleine. + +--Quoi? il n'y a plus une place? + +--Plus une seule. La porte est fermée. Personne ne peut plus entrer. + +L'huissier ajouta après un silence: + +--Il y a bien encore deux ou trois places derrière monsieur le +président, mais monsieur le président n'y admet que les fonctionnaires +publics. + +Cela dit, l'huissier lui tourna le dos. + +Il se retira la tête baissée, traversa l'antichambre et redescendit +l'escalier lentement, comme hésitant à chaque marche. Il est probable +qu'il tenait conseil avec lui-même. Le violent combat qui se livrait en +lui depuis la veille n'était pas fini; et, à chaque instant, il en +traversait quelque nouvelle péripétie. Arrivé sur le palier de +l'escalier, il s'adossa à la rampe et croisa les bras. Tout à coup il +ouvrit sa redingote, prit son portefeuille, en tira un crayon, déchira +une feuille, et écrivit rapidement sur cette feuille à la lueur du +réverbère cette ligne:--_M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-mer_. +Puis il remonta l'escalier à grands pas, fendit la foule, marcha droit à +l'huissier, lui remit le papier, et lui dit avec autorité: + +--Portez ceci à monsieur le président. + +L'huissier prit le papier, y jeta un coup d'oeil et obéit. + + + + +Chapitre VIII + +Entrée de faveur + + +Sans qu'il s'en doutât, le maire de Montreuil-sur-mer avait une sorte de +célébrité. Depuis sept ans que sa réputation de vertu remplissait tout +le bas Boulonnais, elle avait fini par franchir les limites d'un petit +pays et s'était répandue dans les deux ou trois départements voisins. +Outre le service considérable qu'il avait rendu au chef-lieu en y +restaurant l'industrie des verroteries noires, il n'était pas une des +cent quarante et une communes de l'arrondissement de Montreuil-sur-mer +qui ne lui dût quelque bienfait. Il avait su même au besoin aider et +féconder les industries des autres arrondissements. C'est ainsi qu'il +avait dans l'occasion soutenu de son crédit et de ses fonds la fabrique +de tulle de Boulogne, la filature de lin à la mécanique de Frévent et la +manufacture hydraulique de toiles de Boubers-sur-Canche. Partout on +prononçait avec vénération le nom de M. Madeleine. Arras et Douai +enviaient son maire à l'heureuse petite ville de Montreuil-sur-mer. + +Le conseiller à la cour royale de Douai, qui présidait cette session des +assises à Arras, connaissait comme tout le monde ce nom si profondément +et si universellement honoré. Quand l'huissier, ouvrant discrètement la +porte qui communiquait de la chambre du conseil à l'audience, se pencha +derrière le fauteuil du président et lui remit le papier où était écrite +la ligne qu'on vient de lire, en ajoutant: _Ce monsieur désire assister +à l'audience_, le président fit un vif mouvement de déférence, saisit +une plume, écrivit quelques mots au bas du papier, et le rendit à +l'huissier en lui disant: Faites entrer. + +L'homme malheureux dont nous racontons l'histoire était resté près de la +porte de la salle à la même place et dans la même attitude où l'huissier +l'avait quitté. Il entendit, à travers sa rêverie, quelqu'un qui lui +disait: Monsieur veut-il bien me faire l'honneur de me suivre? C'était +ce même huissier qui lui avait tourné le dos l'instant d'auparavant et +qui maintenant le saluait jusqu'à terre. L'huissier en même temps lui +remit le papier. Il le déplia, et, comme il se rencontrait qu'il était +près de la lampe, il put lire: + +«Le président de la cour d'assises présente son respect à M. Madeleine.» + +Il froissa le papier entre ses mains, comme si ces quelques mots eussent +eu pour lui un arrière-goût étrange et amer. + +Il suivit l'huissier. + +Quelques minutes après, il se trouvait seul dans une espèce de cabinet +lambrissé, d'un aspect sévère, éclairé par deux bougies posées sur une +table à tapis vert. Il avait encore dans l'oreille les dernières paroles +de l'huissier qui venait de le quitter--«Monsieur, vous voici dans la +chambre du conseil; vous n'avez qu'à tourner le bouton de cuivre de +cette porte, et vous vous trouverez dans l'audience derrière le fauteuil +de monsieur le président.»--Ces paroles se mêlaient dans sa pensée à un +souvenir vague de corridors étroits et d'escaliers noirs qu'il venait de +parcourir. + +L'huissier l'avait laissé seul. Le moment suprême était arrivé. Il +cherchait à se recueillir sans pouvoir y parvenir. C'est surtout aux +heures où l'on aurait le plus besoin de les rattacher aux réalités +poignantes de la vie que tous les fils de la pensée se rompent dans le +cerveau. Il était dans l'endroit même où les juges délibèrent et +condamnent. Il regardait avec une tranquillité stupide cette chambre +paisible et redoutable où tant d'existences avaient été brisées, où son +nom allait retentir tout à l'heure, et que sa destinée traversait en ce +moment. Il regardait la muraille, puis il se regardait lui-même, +s'étonnant que ce fût cette chambre et que ce fût lui. + +Il n'avait pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures, il était brisé +par les cahots de la carriole, mais il ne le sentait pas; il lui +semblait qu'il ne sentait rien. + +Il s'approcha d'un cadre noir qui était accroché au mur et qui contenait +sous verre une vieille lettre autographe de Jean-Nicolas Pache, maire de +Paris et ministre, datée, sans doute par erreur, du _9 juin an II_, et +dans laquelle Pache envoyait à la commune la liste des ministres et des +députés tenus en arrestation chez eux. Un témoin qui l'eût pu voir et +qui l'eût observé en cet instant eût sans doute imaginé Fantine et +Cosette. + +Tout en rêvant, il se retourna, et ses yeux rencontrèrent le bouton de +cuivre de la porte qui le séparait de la salle des assises. Il avait +presque oublié cette porte. Son regard, d'abord calme, s'y arrêta, resta +attaché à ce bouton de cuivre, puis devint effaré et fixe, et +s'empreignit peu à peu d'épouvante. Des gouttes de sueur lui sortaient +d'entre les cheveux et ruisselaient sur ses tempes. + +À un certain moment, il fit avec une sorte d'autorité mêlée de rébellion +ce geste indescriptible qui veut dire et qui dit si bien: _Pardieu! qui +est-ce qui m'y force?_ Puis il se tourna vivement, vit devant lui la +porte par laquelle il était entré, y alla, l'ouvrit, et sortit. Il +n'était plus dans cette chambre, il était dehors, dans un corridor, un +corridor long, étroit, coupé de degrés et de guichets, faisant toutes +sortes d'angles, éclairé çà et là de réverbères pareils à des veilleuses +de malades, le corridor par où il était venu. Il respira, il écouta; +aucun bruit derrière lui, aucun bruit devant lui; il se mit à fuir comme +si on le poursuivait. + +Quand il eut doublé plusieurs des coudes de ce couloir, il écouta +encore. C'était toujours le même silence et la même ombre autour de lui. +Il était essoufflé, il chancelait, il s'appuya au mur. La pierre était +froide, sa sueur était glacée sur son front, il se redressa en +frissonnant. + +Alors, là, seul, debout dans cette obscurité, tremblant de froid et +d'autre chose peut-être, il songea. + +Il avait songé toute la nuit, il avait songé toute la journée; il +n'entendait plus en lui qu'une voix qui disait: hélas! + +Un quart d'heure s'écoula ainsi. Enfin, il pencha la tête, soupira avec +angoisse, laissa pendre ses bras, et revint sur ses pas. Il marchait +lentement et comme accablé. Il semblait que quelqu'un l'eût atteint dans +sa fuite et le ramenât. + +Il rentra dans la chambre du conseil. La première chose qu'il aperçut, +ce fut la gâchette de la porte. Cette gâchette, ronde et en cuivre poli, +resplendissait pour lui comme une effroyable étoile. Il la regardait +comme une brebis regarderait l'oeil d'un tigre. + +Ses yeux ne pouvaient s'en détacher. + +De temps en temps il faisait un pas et se rapprochait de la porte. + +S'il eût écouté, il eût entendu, comme une sorte de murmure confus, le +bruit de la salle voisine; mais il n'écoutait pas, et il n'entendait +pas. + +Tout à coup, sans qu'il sût lui-même comment, il se trouva près de la +porte. Il saisit convulsivement le bouton; la porte s'ouvrit. + +Il était dans la salle d'audience. + + + + +Chapitre IX + +Un lieu où des convictions sont en train de se former + + +Il fit un pas, referma machinalement la porte derrière lui, et resta +debout, considérant ce qu'il voyait. + +C'était une assez vaste enceinte à peine éclairée, tantôt pleine de +rumeur, tantôt pleine de silence, où tout l'appareil d'un procès +criminel se développait avec sa gravité mesquine et lugubre au milieu de +la foule. + +À un bout de la salle, celui où il se trouvait, des juges à l'air +distrait, en robe usée, se rongeant les ongles ou fermant les paupières; +à l'autre bout, une foule en haillons; des avocats dans toutes sortes +d'attitudes; des soldats au visage honnête et dur; de vieilles boiseries +tachées, un plafond sale, des tables couvertes d'une serge plutôt jaune +que verte, des portes noircies par les mains; à des clous plantés dans +le lambris, des quinquets d'estaminet donnant plus de fumée que de +clarté; sur les tables, des chandelles dans des chandeliers de cuivre; +l'obscurité, la laideur, la tristesse; et de tout cela se dégageait une +impression austère et auguste, car on y sentait cette grande chose +humaine qu'on appelle la loi et cette grande chose divine qu'on appelle +la justice. + +Personne dans cette foule ne fit attention à lui. Tous les regards +convergeaient vers un point unique, un banc de bois adossé à une petite +porte, le long de la muraille, à gauche du président. Sur ce banc, que +plusieurs chandelles éclairaient, il y avait un homme entre deux +gendarmes. + +Cet homme, c'était l'homme. + +Il ne le chercha pas, il le vit. Ses yeux allèrent là naturellement, +comme s'ils avaient su d'avance où était cette figure. + +Il crut se voir lui-même, vieilli, non pas sans doute absolument +semblable de visage, mais tout pareil d'attitude et d'aspect, avec ces +cheveux hérissés, avec cette prunelle fauve et inquiète, avec cette +blouse, tel qu'il était le jour où il entrait à Digne, plein de haine et +cachant dans son âme ce hideux trésor de pensées affreuses qu'il avait +mis dix-neuf ans à ramasser sur le pavé du bagne. + +Il se dit avec un frémissement: + +--Mon Dieu! est-ce que je redeviendrai ainsi? + +Cet être paraissait au moins soixante ans. Il avait je ne sais quoi de +rude, de stupide et d'effarouché. + +Au bruit de la porte, on s'était rangé pour lui faire place, le +président avait tourné la tête, et comprenant que le personnage qui +venait d'entrer était M. le maire de Montreuil-sur-mer, il l'avait +salué. L'avocat général, qui avait vu M. Madeleine à Montreuil-sur-mer +où des opérations de son ministère l'avaient plus d'une fois appelé, le +reconnut, et salua également. Lui s'en aperçut à peine. Il était en +proie à une sorte d'hallucination; il regardait. + +Des juges, un greffier, des gendarmes, une foule de têtes cruellement +curieuses, il avait déjà vu cela une fois, autrefois, il y avait +vingt-sept ans. Ces choses funestes, il les retrouvait; elles étaient +là, elles remuaient, elles existaient. Ce n'était plus un effort de sa +mémoire, un mirage de sa pensée, c'étaient de vrais gendarmes et de +vrais juges, une vraie foule et de vrais hommes en chair et en os. C'en +était fait, il voyait reparaître et revivre autour de lui, avec tout ce +que la réalité a de formidable, les aspects monstrueux de son passé. + +Tout cela était béant devant lui. + +Il en eut horreur, il ferma les yeux, et s'écria au plus profond de son +âme: jamais! + +Et par un jeu tragique de la destinée qui faisait trembler toutes ses +idées et le rendait presque fou, c'était un autre lui-même qui était là! +Cet homme qu'on jugeait, tous l'appelaient Jean Valjean! + +Il avait sous les yeux, vision inouïe, une sorte de représentation du +moment le plus horrible de sa vie, jouée par son fantôme. + +Tout y était, c'était le même appareil, la même heure de nuit, presque +les mêmes faces de juges, de soldats et de spectateurs. Seulement, +au-dessus de la tête du président, il y avait un crucifix, chose qui +manquait aux tribunaux du temps de sa condamnation. Quand on l'avait +jugé, Dieu était absent. + +Une chaise était derrière lui; il s'y laissa tomber, terrifié de l'idée +qu'on pouvait le voir. Quand il fut assis, il profita d'une pile de +cartons qui était sur le bureau des juges pour dérober son visage à +toute la salle. Il pouvait maintenant voir sans être vu. Peu à peu il se +remit. Il rentra pleinement dans le sentiment du réel; il arriva à cette +phase de calme où l'on peut écouter. + +M. Bamatabois était au nombre des jurés. Il chercha Javert, mais il ne +le vit pas. Le banc des témoins lui était caché par la table du +greffier. Et puis, nous venons de le dire, la salle était à peine +éclairée. + +Au moment où il était entré, l'avocat de l'accusé achevait sa +plaidoirie. L'attention de tous était excitée au plus haut point; +l'affaire durait depuis trois heures. Depuis trois heures, cette foule +regardait plier peu à peu sous le poids d'une vraisemblance terrible un +homme, un inconnu, une espèce d'être misérable, profondément stupide ou +profondément habile. Cet homme, on le sait déjà, était un vagabond qui +avait été trouvé dans un champ, emportant une branche chargée de pommes +mûres, cassée à un pommier dans un clos voisin, appelé le clos Pierron. +Qui était cet homme? Une enquête avait eu lieu; des témoins venaient +d'être entendus, ils avaient été unanimes, des lumières avaient jailli +de tout le débat. L'accusation disait: + +--Nous ne tenons pas seulement un voleur de fruits, un maraudeur; nous +tenons là, dans notre main, un bandit, un relaps en rupture de ban, un +ancien forçat, un scélérat des plus dangereux, un malfaiteur appelé Jean +Valjean que la justice recherche depuis longtemps, et qui, il y a huit +ans, en sortant du bagne de Toulon, a commis un vol de grand chemin à +main armée sur la personne d'un enfant savoyard appelé Petit-Gervais, +crime prévu par l'article 383 du code pénal, pour lequel nous nous +réservons de le poursuivre ultérieurement, quand l'identité sera +judiciairement acquise. Il vient de commettre un nouveau vol. C'est un +cas de récidive. Condamnez-le pour le fait nouveau; il sera jugé plus +tard pour le fait ancien. + +Devant cette accusation, devant l'unanimité des témoins, l'accusé +paraissait surtout étonné. Il faisait des gestes et des signes qui +voulaient dire non, ou bien il considérait le plafond. Il parlait avec +peine, répondait avec embarras, mais de la tête aux pieds toute sa +personne niait. Il était comme un idiot en présence de toutes ces +intelligences rangées en bataille autour de lui, et comme un étranger au +milieu de cette société qui le saisissait. Cependant il y allait pour +lui de l'avenir le plus menaçant, la vraisemblance croissait à chaque +minute, et toute cette foule regardait avec plus d'anxiété que lui-même +cette sentence pleine de calamités qui penchait sur lui de plus en plus. +Une éventualité laissait même entrevoir, outre le bagne, la peine de +mort possible, si l'identité était reconnue et si l'affaire +Petit-Gervais se terminait plus tard par une condamnation. Qu'était-ce +que cet homme? De quelle nature était son apathie? Etait-ce imbécillité +ou ruse? Comprenait-il trop, ou ne comprenait-il pas du tout? Questions +qui divisaient la foule et semblaient partager le jury. Il y avait dans +ce procès ce qui effraye et ce qui intrigue; le drame n'était pas +seulement sombre, il était obscur. Le défenseur avait assez bien plaidé, +dans cette langue de province qui a longtemps constitué l'éloquence du +barreau et dont usaient jadis tous les avocats, aussi bien à Paris qu'à +Romorantin ou à Montbrison, et qui aujourd'hui, étant devenue classique, +n'est plus guère parlée que par les orateurs officiels du parquet, +auxquels elle convient par sa sonorité grave et son allure majestueuse; +langue où un mari s'appelle un époux, une femme, une épouse, Paris, le +centre des arts et de la civilisation, le roi, le monarque, monseigneur +l'évêque, un saint pontife, l'avocat général, l'éloquent interprète de +la vindicte, la plaidoirie, les accents qu'on vient d'entendre, le +siècle de Louis XIV, le grand siècle, un théâtre, le temple de +Melpomène, la famille régnante, l'auguste sang de nos rois, un concert, +une solennité musicale, monsieur le général commandant le département, +l'illustre guerrier qui, etc., les élèves du séminaire, ces tendres +lévites, les erreurs imputées aux journaux, l'imposture qui distille son +venin dans les colonnes de ces organes, etc., etc.--L'avocat donc avait +commencé par s'expliquer sur le vol des pommes,--chose malaisée en beau +style; mais Bénigne Bossuet lui-même a été obligé de faire allusion à +une poule en pleine oraison funèbre, et il s'en est tiré avec pompe. +L'avocat avait établi que le vol de pommes n'était pas matériellement +prouvé.--Son client, qu'en sa qualité de défenseur, il persistait à +appeler Champmathieu, n'avait été vu de personne escaladant le mur ou +cassant la branche. On l'avait arrêté nanti de cette branche (que +l'avocat appelait plus volontiers rameau); mais il disait l'avoir +trouvée à terre et ramassée. Où était la preuve du contraire?--Sans +doute cette branche avait été cassée et dérobée après escalade, puis +jetée là par le maraudeur alarmé; sans doute il y avait un voleur. Mais +qu'est-ce qui prouvait que ce voleur était Champmathieu? Une seule +chose. Sa qualité d'ancien forçat. L'avocat ne niait pas que cette +qualité ne parût malheureusement bien constatée; l'accusé avait résidé à +Faverolles; l'accusé y avait été émondeur; le nom de Champmathieu +pouvait bien avoir pour origine Jean Mathieu; tout cela était vrai; +enfin quatre témoins reconnaissaient sans hésiter et positivement +Champmathieu pour être le galérien Jean Valjean; à ces indications, à +ces témoignages, l'avocat ne pouvait opposer que la dénégation de son +client, dénégation intéressée; mais en supposant qu'il fût le forçat +Jean Valjean, cela prouvait-il qu'il fût le voleur des pommes? C'était +une présomption, tout au plus; non une preuve. L'accusé, cela était +vrai, et le défenseur «dans sa bonne foi» devait en convenir, avait +adopté «un mauvais système de défense»--Il s'obstinait à nier tout, le +vol et sa qualité de forçat. Un aveu sur ce dernier point eût mieux +valu, à coup sûr, et lui eût concilié l'indulgence de ses juges; +l'avocat le lui avait conseillé; mais l'accusé s'y était refusé +obstinément, croyant sans doute sauver tout en n'avouant rien. C'était +un tort; mais ne fallait-il pas considérer la brièveté de cette +intelligence? Cet homme était visiblement stupide. Un long malheur au +bagne, une longue misère hors du bagne, l'avaient abruti, etc., etc. Il +se défendait mal, était-ce une raison pour le condamner? Quant à +l'affaire Petit-Gervais, l'avocat n'avait pas à la discuter, elle +n'était point dans la cause. L'avocat concluait en suppliant le jury et +la cour, si l'identité de Jean Valjean leur paraissait évidente, de lui +appliquer les peines de police qui s'adressent au condamné en rupture de +ban, et non le châtiment épouvantable qui frappe le forçat récidiviste. + +L'avocat général répliqua au défenseur. Il fut violent et fleuri, comme +sont habituellement les avocats généraux. + +Il félicita le défenseur de sa «loyauté», et profita habilement de cette +loyauté. Il atteignit l'accusé par toutes les concessions que l'avocat +avait faites. L'avocat semblait accorder que l'accusé était Jean +Valjean. Il en prit acte. Cet homme était donc Jean Valjean. Ceci était +acquis à l'accusation et ne pouvait plus se contester. Ici, par une +habile antonomase, remontant aux sources et aux causes de la +criminalité, l'avocat général tonna contre l'immoralité de l'école +romantique, alors à son aurore sous le nom d'école satanique que lui +avaient décerné les critiques de l'Oriflamme et de la Quotidienne, il +attribua, non sans vraisemblance, à l'influence de cette littérature +perverse le délit de Champmathieu, ou pour mieux dire, de Jean Valjean. +Ces considérations épuisées, il passa à Jean Valjean lui-même. +Qu'était-ce que Jean Valjean? Description de Jean Valjean. Un monstre +vomi, etc. Le modèle de ces sortes de descriptions est dans le récit de +Théramène, lequel n'est pas utile à la tragédie, mais rend tous les +jours de grands services à l'éloquence judiciaire. L'auditoire et les +jurés «frémirent». La description achevée, l'avocat général reprit, dans +un mouvement oratoire fait pour exciter au plus haut point le lendemain +matin l'enthousiasme du Journal de la Préfecture: + +Et c'est un pareil homme, etc., etc., etc., vagabond, mendiant, sans +moyens d'existence, etc., etc.,--accoutumé par sa vie passée aux actions +coupables et peu corrigé par son séjour au bagne, comme le prouve le +crime commis sur Petit-Gervais, etc., etc.,--c'est un homme pareil qui, +trouvé sur la voie publique en flagrant délit de vol, à quelques pas +d'un mur escaladé, tenant encore à la main l'objet volé, nie le flagrant +délit, le vol, l'escalade, nie tout, nie jusqu'à son nom, nie jusqu'à +son identité! Outre cent autres preuves sur lesquelles nous ne revenons +pas, quatre témoins le reconnaissent, Javert, l'intègre inspecteur de +police Javert, et trois de ses anciens compagnons d'ignominie, les +forçats Brevet, Chenildieu et Cochepaille. Qu'oppose-t-il à cette +unanimité foudroyante? Il nie. Quel endurcissement! Vous ferez justice, +messieurs les jurés, etc., etc. + +Pendant que l'avocat général parlait, l'accusé écoutait, la bouche +ouverte, avec une sorte d'étonnement où il entrait bien quelque +admiration. Il était évidemment surpris qu'un homme pût parler comme +cela. De temps en temps, aux moments les plus «énergiques» du +réquisitoire, dans ces instants où l'éloquence, qui ne peut se contenir, +déborde dans un flux d'épithètes flétrissantes et enveloppe l'accusé +comme un orage, il remuait lentement la tête de droite à gauche et de +gauche à droite, sorte de protestation triste et muette dont il se +contentait depuis le commencement des débats. Deux ou trois fois les +spectateurs placés le plus près de lui l'entendirent dire à demi-voix: + +--Voilà ce que c'est, de n'avoir pas demandé à M. Baloup! + +L'avocat général fit remarquer au jury cette attitude hébétée, calculée +évidemment, qui dénotait, non l'imbécillité, mais l'adresse, la ruse, +l'habitude de tromper la justice, et qui mettait dans tout son jour «la +profonde perversité» de cet homme. Il termina en faisant ses réserves +pour l'affaire Petit-Gervais, et en réclamant une condamnation sévère. + +C'était, pour l'instant, on s'en souvient, les travaux forcés à +perpétuité. + +Le défenseur se leva, commença par complimenter «monsieur l'avocat +général» sur son «admirable parole», puis répliqua comme il put, mais il +faiblissait; le terrain évidemment se dérobait sous lui. + + + + +Chapitre X + +Le système de dénégations + + +L'instant de clore les débats était venu. Le président fit lever +l'accusé et lui adressa la question d'usage: + +--Avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense? + +L'homme, debout, roulant dans ses mains un affreux bonnet qu'il avait, +sembla ne pas entendre. + +Le président répéta la question. + +Cette fois l'homme entendit. Il parut comprendre, il fit le mouvement de +quelqu'un qui se réveille, promena ses yeux autour de lui, regarda le +public, les gendarmes, son avocat, les jurés, la cour, posa son poing +monstrueux sur le rebord de la boiserie placée devant son banc, regarda +encore, et tout à coup, fixant sont regard sur l'avocat général, il se +mit à parler. Ce fut comme une éruption. Il sembla, à la façon dont les +paroles s'échappaient de sa bouche, incohérentes, impétueuses, heurtées, +pêle-mêle, qu'elles s'y pressaient toutes à la fois pour sortir en même +temps. Il dit: + +--J'ai à dire ça. Que j'ai été charron à Paris, même que c'était chez +monsieur Baloup. C'est un état dur. Dans la chose de charron, on +travaille toujours en plein air, dans des cours, sous des hangars chez +les bons maîtres, jamais dans des ateliers fermés, parce qu'il faut des +espaces, voyez-vous. L'hiver, on a si froid qu'on se bat les bras pour +se réchauffer; mais les maîtres ne veulent pas, ils disent que cela perd +du temps. Manier du fer quand il y a de la glace entre les pavés, c'est +rude. Ça vous use vite un homme. On est vieux tout jeune dans cet +état-là. À quarante ans, un homme est fini. Moi, j'en avais +cinquante-trois, j'avais bien du mal. Et puis c'est si méchant les +ouvriers! Quand un bonhomme n'est plus jeune, on vous l'appelle pour +tout vieux serin, vieille bête! Je ne gagnais plus que trente sous par +jour, on me payait le moins cher qu'on pouvait, les maîtres profitaient +de mon âge. Avec ça, j'avais ma fille qui était blanchisseuse à la +rivière. Elle gagnait un peu de son côté. À nous deux, cela allait. Elle +avait de la peine aussi. Toute la journée dans un baquet jusqu'à +mi-corps, à la pluie, à la neige, avec le vent qui vous coupe la figure; +quand il gèle, c'est tout de même, il faut laver; il y a des personnes +qui n'ont pas beaucoup de linge et qui attendent après; si on ne lavait +pas, on perdrait des pratiques. Les planches sont mal jointes et il vous +tombe des gouttes d'eau partout. On a ses jupes toutes mouillées, dessus +et dessous. Ça pénètre. Elle a aussi travaillé au lavoir des +Enfants-Rouges, où l'eau arrive par des robinets. On n'est pas dans le +baquet. On lave devant soi au robinet et on rince derrière soi dans le +bassin. Comme c'est fermé, on a moins froid au corps. Mais il y a une +buée d'eau chaude qui est terrible et qui vous perd les yeux. Elle +revenait à sept heures du soir, et se couchait bien vite; elle était si +fatiguée. Son mari la battait. Elle est morte. Nous n'avons pas été bien +heureux. C'était une brave fille qui n'allait pas au bal, qui était bien +tranquille. Je me rappelle un mardi gras où elle était couchée à huit +heures. Voilà. Je dis vrai. Vous n'avez qu'à demander. Ah, bien oui, +demander! que je suis bête! Paris, c'est un gouffre. Qui est-ce qui +connaît le père Champmathieu? Pourtant je vous dis monsieur Baloup. +Voyez chez monsieur Baloup. Après ça, je ne sais pas ce qu'on me veut. + +L'homme se tut, et resta debout. Il avait dit ces choses d'une voix +haute, rapide, rauque, dure et enrouée, avec une sorte de naïveté +irritée et sauvage. Une fois il s'était interrompu pour saluer quelqu'un +dans la foule. Les espèces d'affirmations qu'il semblait jeter au hasard +devant lui, lui venaient comme des hoquets, et il ajoutait à chacune +d'elles le geste d'un bûcheron qui fend du bois. Quand il eut fini, +l'auditoire éclata de rire. Il regarda le public, et voyant qu'on riait, +et ne comprenant pas, il se mit à rire lui-même. + +Cela était sinistre. + +Le président, homme attentif et bienveillant, éleva la voix. + +Il rappela à «messieurs les jurés» que «le sieur Baloup, l'ancien maître +charron chez lequel l'accusé disait avoir servi, avait été inutilement +cité. Il était en faillite, et n'avait pu être retrouvé.» Puis se +tournant vers l'accusé, il l'engagea à écouter ce qu'il allait lui dire +et ajouta: + +--Vous êtes dans une situation où il faut réfléchir. Les présomptions +les plus graves pèsent sur vous et peuvent entraîner des conséquences +capitales. Accusé, dans votre intérêt, je vous interpelle une dernière +fois, expliquez-vous clairement sur ces deux faits:--Premièrement, +avez-vous, oui ou non, franchi le mur du clos Pierron, cassé la branche +et volé les pommes, c'est-à-dire commis le crime de vol avec escalade? +Deuxièmement, oui ou non, êtes-vous le forçat libéré Jean Valjean? + +L'accusé secoua la tête d'un air capable, comme un homme qui a bien +compris et qui sait ce qu'il va répondre. Il ouvrit la bouche, se tourna +vers le président et dit: + +--D'abord.... + +Puis il regarda son bonnet, il regarda le plafond, et se tut. + +--Accusé, reprit l'avocat général d'une voix sévère, faites attention. +Vous ne répondez à rien de ce qu'on vous demande. Votre trouble vous +condamne. Il est évident que vous ne vous appelez pas Champmathieu, que +vous êtes le forçat Jean Valjean caché d'abord sous le nom de Jean +Mathieu qui était le nom de sa mère, que vous êtes allé en Auvergne, que +vous êtes né à Faverolles où vous avez été émondeur. Il est évident que +vous avez volé avec escalade des pommes mûres dans le clos Pierron. +Messieurs les jurés apprécieront. + +L'accusé avait fini par se rasseoir; il se leva brusquement quand +l'avocat général eut fini, et s'écria: + +--Vous êtes très méchant, vous! Voilà ce que je voulais dire. Je ne +trouvais pas d'abord. Je n'ai rien volé. Je suis un homme qui ne mange +pas tous les jours. Je venais d'Ailly, je marchais dans le pays après +une ondée qui avait fait la campagne toute jaune, même que les mares +débordaient et qu'il ne sortait plus des sables que de petits brins +d'herbe au bord de la route, j'ai trouvé une branche cassée par terre où +il y avait des pommes, j'ai ramassé la branche sans savoir qu'elle me +ferait arriver de la peine. Il y a trois mois que je suis en prison et +qu'on me trimballe. Après ça, je ne peux pas dire, on parle contre moi, +on me dit: répondez! le gendarme, qui est bon enfant, me pousse le coude +et me dit tout bas: réponds donc. Je ne sais pas expliquer, moi, je n'ai +pas fait les études, je suis un pauvre homme. Voilà ce qu'on a tort de +ne pas voir. Je n'ai pas volé, j'ai ramassé par terre des choses qu'il y +avait. Vous dites Jean Valjean, Jean Mathieu! Je ne connais pas ces +personnes-là. C'est des villageois. J'ai travaillé chez monsieur Baloup, +boulevard de l'Hôpital. Je m'appelle Champmathieu. Vous êtes bien malins +de me dire où je suis né. Moi, je l'ignore. Tout le monde n'a pas des +maisons pour y venir au monde. Ce serait trop commode. Je crois que mon +père et ma mère étaient des gens qui allaient sur les routes. Je ne sais +pas d'ailleurs. Quand j'étais enfant, on m'appelait Petit, maintenant, +on m'appelle Vieux. Voilà mes noms de baptême. Prenez ça comme vous +voudrez. J'ai été en Auvergne, j'ai été à Faverolles, pardi! Eh bien? +est-ce qu'on ne peut pas avoir été en Auvergne et avoir été à Faverolles +sans avoir été aux galères? Je vous dis que je n'ai pas volé, et que je +suis le père Champmathieu. J'ai été chez monsieur Baloup, j'ai été +domicilié. Vous m'ennuyez avec vos bêtises à la fin! Pourquoi donc +est-ce que le monde est après moi comme des acharnés! + +L'avocat général était demeuré debout; il s'adressa au président: + +--Monsieur le président, en présence des dénégations confuses, mais fort +habiles de l'accusé, qui voudrait bien se faire passer pour idiot, mais +qui n'y parviendra pas--nous l'en prévenons--nous requérons qu'il vous +plaise et qu'il plaise à la cour appeler de nouveau dans cette enceinte +les condamnés Brevet, Cochepaille et Chenildieu et l'inspecteur de +police Javert, et les interpeller une dernière fois sur l'identité de +l'accusé avec le forçat Jean Valjean. + +--Je fais remarquer à monsieur l'avocat général, dit le président, que +l'inspecteur de police Javert, rappelé par ses fonctions au chef-lieu +d'un arrondissement voisin, a quitté l'audience et même la ville, +aussitôt sa déposition faite. Nous lui en avons accordé l'autorisation, +avec l'agrément de monsieur l'avocat général et du défenseur de +l'accusé. + +--C'est juste, monsieur le président, reprit l'avocat général. En +l'absence du sieur Javert, je crois devoir rappeler à messieurs les +jurés ce qu'il a dit ici-même, il y a peu d'heures. Javert est un homme +estimé qui honore par sa rigoureuse et stricte probité des fonctions +inférieures, mais importantes. Voici en quels termes il a déposé:--«Je +n'ai pas même besoin des présomptions morales et des preuves matérielles +qui démentent les dénégations de l'accusé. Je le reconnais parfaitement. +Cet homme ne s'appelle pas Champmathieu; c'est un ancien forçat très +méchant et très redouté nommé Jean Valjean. On ne l'a libéré à +l'expiration de sa peine qu'avec un extrême regret. Il a subi dix-neuf +ans de travaux forcés pour vol qualifié. Il avait cinq ou six fois tenté +de s'évader. Outre le vol Petit-Gervais et le vol Pierron, je le +soupçonne encore d'un vol commis chez sa grandeur le défunt évêque de +Digne. Je l'ai souvent vu, à l'époque où j'étais adjudant garde-chiourme +au bagne de Toulon. Je répète que je le reconnais parfaitement.» Cette +déclaration si précise parut produire une vive impression sur le public +et le jury. L'avocat général termina en insistant pour qu'à défaut de +Javert, les trois témoins Brevet, Chenildieu et Cochepaille fussent +entendus de nouveau et interpellés solennellement. + +Le président transmit un ordre à un huissier, et un moment après la +porte de la chambre des témoins s'ouvrit. L'huissier, accompagné d'un +gendarme prêt à lui prêter main-forte, introduisit le condamné Brevet. +L'auditoire était en suspens et toutes les poitrines palpitaient comme +si elles n'eussent eu qu'une seule âme. + +L'ancien forçat Brevet portait la veste noire et grise des maisons +centrales. Brevet était un personnage d'une soixantaine d'années qui +avait une espèce de figure d'homme d'affaires et l'air d'un coquin. Cela +va quelquefois ensemble. Il était devenu, dans la prison où de nouveaux +méfaits l'avaient ramené, quelque chose comme guichetier. C'était un +homme dont les chefs disaient: Il cherche à se rendre utile. Les +aumôniers portaient bon témoignage de ses habitudes religieuses. Il ne +faut pas oublier que ceci se passait sous la restauration. + +--Brevet, dit le président, vous avez subi une condamnation infamante et +vous ne pouvez prêter serment.... + +Brevet baissa les yeux. + +--Cependant, reprit le président, même dans l'homme que la loi a +dégradé, il peut rester, quand la pitié divine le permet, un sentiment +d'honneur et d'équité. C'est à ce sentiment que je fais appel à cette +heure décisive. S'il existe encore en vous, et je l'espère, réfléchissez +avant de me répondre, considérez d'une part cet homme qu'un mot de vous +peut perdre, d'autre part la justice qu'un mot de vous peut éclairer. +L'instant est solennel, et il est toujours temps de vous rétracter, si +vous croyez vous être trompé.--Accusé, levez-vous. + +--Brevet, regardez bien l'accusé, recueillez vos souvenirs, et +dites-nous, en votre âme et conscience, si vous persistez à reconnaître +cet homme pour votre ancien camarade de bagne Jean Valjean. + +Brevet regarda l'accusé, puis se retourna vers la cour. + +--Oui, monsieur le président. C'est moi qui l'ai reconnu le premier et +je persiste. Cet homme est Jean Valjean. Entré à Toulon en 1796 et sorti +en 1815. Je suis sorti l'an d'après. Il a l'air d'une brute maintenant, +alors ce serait que l'âge l'a abruti; au bagne il était sournois. Je le +reconnais positivement. + +--Allez vous asseoir, dit le président. Accusé, restez debout. + +On introduisit Chenildieu, forçat à vie, comme l'indiquaient sa casaque +rouge et son bonnet vert. Il subissait sa peine au bagne de Toulon, d'où +on l'avait extrait pour cette affaire. C'était un petit homme d'environ +cinquante ans, vif, ridé, chétif, jaune, effronté, fiévreux, qui avait +dans tous ses membres et dans toute sa personne une sorte de faiblesse +maladive et dans le regard une force immense. Ses compagnons du bagne +l'avaient surnommé Je-nie-Dieu. + +Le président lui adressa à peu près les mêmes paroles qu'à Brevet. Au +moment où il lui rappela que son infamie lui ôtait le droit de prêter +serment, Chenildieu leva la tête et regarda la foule en face. Le +président l'invita à se recueillir et lui demanda, comme à Brevet, s'il +persistait à reconnaître l'accusé. + +Chenildieu éclata de rire. + +--Pardine! si je le reconnais! nous avons été cinq ans attachés à la +même chaîne. Tu boudes donc, mon vieux? + +--Allez vous asseoir, dit le président. + +L'huissier amena Cochepaille. Cet autre condamné à perpétuité, venu du +bagne et vêtu de rouge comme Chenildieu, était un paysan de Lourdes et +un demi-ours des Pyrénées. Il avait gardé des troupeaux dans la +montagne, et de pâtre il avait glissé brigand. Cochepaille n'était pas +moins sauvage et paraissait plus stupide encore que l'accusé. C'était un +de ces malheureux hommes que la nature a ébauchés en bêtes fauves et que +la société termine en galériens. + +Le président essaya de le remuer par quelques paroles pathétiques et +graves et lui demanda, comme aux deux autres, s'il persistait, sans +hésitation et sans trouble, à reconnaître l'homme debout devant lui. + +--C'est Jean Valjean, dit Cochepaille. Même qu'on l'appelait +Jean-le-Cric, tant il était fort. + +Chacune des affirmations de ces trois hommes, évidemment sincères et de +bonne foi, avait soulevé dans l'auditoire un murmure de fâcheux augure +pour l'accusé, murmure qui croissait et se prolongeait plus longtemps +chaque fois qu'une déclaration nouvelle venait s'ajouter à la +précédente. L'accusé, lui, les avait écoutées avec ce visage étonné qui, +selon l'accusation, était son principal moyen de défense. À la première, +les gendarmes ses voisins l'avaient entendu grommeler entre ses dents: +Ah bien! en voilà un! Après la seconde il dit un peu plus haut, d'un air +presque satisfait: Bon! À la troisième il s'écria: Fameux! + +Le président l'interpella. + +--Accusé, vous avez entendu. Qu'avez-vous à dire? + +Il répondit: + +--Je dis--Fameux! + +Une rumeur éclata dans le public et gagna presque le jury. Il était +évident que l'homme était perdu. + +--Huissiers, dit le président, faites faire silence. Je vais clore les +débats. + +En ce moment un mouvement se fit tout à côté du président. On entendit +une voix qui criait: + +--Brevet, Chenildieu, Cochepaille! regardez de ce côté-ci. + +Tous ceux qui entendirent cette voix se sentirent glacés, tant elle +était lamentable et terrible. Les yeux se tournèrent vers le point d'où +elle venait. Un homme, placé parmi les spectateurs privilégiés qui +étaient assis derrière la cour, venait de se lever, avait poussé la +porte à hauteur d'appui qui séparait le tribunal du prétoire, et était +debout au milieu de la salle. Le président, l'avocat général, M. +Bamatabois, vingt personnes, le reconnurent, et s'écrièrent à la fois: + +--Monsieur Madeleine! + + + + +Chapitre XI + +Champmathieu de plus en plus étonné + + +C'était lui en effet. La lampe du greffier éclairait son visage. Il +tenait son chapeau à la main, il n'y avait aucun désordre dans ses +vêtements, sa redingote était boutonnée avec soin. Il était très pâle et +il tremblait légèrement. Ses cheveux, gris encore au moment de son +arrivée à Arras, étaient maintenant tout à fait blancs. Ils avaient +blanchi depuis une heure qu'il était là. + +Toutes les têtes se dressèrent. La sensation fut indescriptible. Il y +eut dans l'auditoire un instant d'hésitation. La voix avait été si +poignante, l'homme qui était là paraissait si calme, qu'au premier abord +on ne comprit pas. On se demanda qui avait crié. On ne pouvait croire +que ce fût cet homme tranquille qui eût jeté ce cri effrayant. + +Cette indécision ne dura que quelques secondes. Avant même que le +président et l'avocat général eussent pu dire un mot, avant que les +gendarmes et les huissiers eussent pu faire un geste, l'homme que tous +appelaient encore en ce moment M. Madeleine s'était avancé vers les +témoins Cochepaille, Brevet et Chenildieu. + +--Vous ne me reconnaissez pas? dit-il. + +Tous trois demeurèrent interdits et indiquèrent par un signe de tête +qu'ils ne le connaissaient point. Cochepaille intimidé fit le salut +militaire. M. Madeleine se tourna vers les jurés et vers la cour et dit +d'une voix douce: + +--Messieurs les jurés, faites relâcher l'accusé. Monsieur le président, +faites-moi arrêter. L'homme que vous cherchez, ce n'est pas lui, c'est +moi. Je suis Jean Valjean. Pas une bouche ne respirait. À la première +commotion de l'étonnement avait succédé un silence de sépulcre. On +sentait dans la salle cette espèce de terreur religieuse qui saisit la +foule lorsque quelque chose de grand s'accomplit. + +Cependant le visage du président s'était empreint de sympathie et de +tristesse; il avait échangé un signe rapide avec l'avocat et quelques +paroles à voix basse avec les conseillers assesseurs. Il s'adressa au +public, et demanda avec un accent qui fut compris de tous: + +--Y a-t-il un médecin ici? + +L'avocat général prit la parole: + +--Messieurs les jurés, l'incident si étrange et si inattendu qui trouble +l'audience ne nous inspire, ainsi qu'à vous, qu'un sentiment que nous +n'avons pas besoin d'exprimer. Vous connaissez tous, au moins de +réputation, l'honorable M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-mer. S'il y +a un médecin dans l'auditoire, nous nous joignons à monsieur le +président pour le prier de vouloir bien assister monsieur Madeleine et +le reconduire à sa demeure. + +M. Madeleine ne laissa point achever l'avocat général. + +Il l'interrompit d'un accent plein de mansuétude et d'autorité. Voici +les paroles qu'il prononça; les voici littéralement, telles qu'elles +furent écrites immédiatement après l'audience par un des témoins de +cette scène; telles qu'elles sont encore dans l'oreille de ceux qui les +ont entendues, il y a près de quarante ans aujourd'hui. + +--Je vous remercie, monsieur l'avocat général, mais je ne suis pas fou. +Vous allez voir. Vous étiez sur le point de commettre une grande erreur, +lâchez cet homme, j'accomplis un devoir, je suis ce malheureux condamné. +Je suis le seul qui voie clair ici, et je vous dis la vérité. Ce que je +fais en ce moment, Dieu, qui est là-haut, le regarde, et cela suffit. +Vous pouvez me prendre, puisque me voilà. J'avais pourtant fait de mon +mieux. Je me suis caché sous un nom; je suis devenu riche, je suis +devenu maire; j'ai voulu rentrer parmi les honnêtes gens. Il paraît que +cela ne se peut pas. Enfin, il y a bien des choses que je ne puis pas +dire, je ne vais pas vous raconter ma vie, un jour on saura. J'ai volé +monseigneur l'évêque, cela est vrai; j'ai volé Petit-Gervais, cela est +vrai. On a eu raison de vous dire que Jean Valjean était un malheureux +très méchant. Toute la faute n'est peut-être pas à lui. Écoutez, +messieurs les juges, un homme aussi abaissé que moi n'a pas de +remontrance à faire à la providence ni de conseil à donner à la société; +mais, voyez-vous, l'infamie d'où j'avais essayé de sortir est une chose +nuisible. Les galères font le galérien. Recueillez cela, si vous voulez. + +Avant le bagne, j'étais un pauvre paysan très peu intelligent, une +espèce d'idiot; le bagne m'a changé. J'étais stupide, je suis devenu +méchant; j'étais bûche, je suis devenu tison. Plus tard l'indulgence et +la bonté m'ont sauvé, comme la sévérité m'avait perdu. Mais, pardon, +vous ne pouvez pas comprendre ce que je dis là. Vous trouverez chez moi, +dans les cendres de la cheminée, la pièce de quarante sous que j'ai +volée il y a sept ans à Petit-Gervais. Je n'ai plus rien à ajouter. +Prenez-moi. Mon Dieu! monsieur l'avocat général remue la tête, vous +dites: M. Madeleine est devenu fou, vous ne me croyez pas! Voilà qui est +affligeant. N'allez point condamner cet homme au moins! Quoi! ceux-ci ne +me reconnaissent pas! Je voudrais que Javert fût ici. Il me +reconnaîtrait, lui! + +Rien ne pourrait rendre ce qu'il y avait de mélancolie bienveillante et +sombre dans l'accent qui accompagnait ces paroles. + +Il se tourna vers les trois forçats: + +--Eh bien, je vous reconnais, moi! Brevet! vous rappelez-vous?... + +Il s'interrompit, hésita un moment, et dit: + +--Te rappelles-tu ces bretelles en tricot à damier que tu avais au +bagne? + +Brevet eut comme une secousse de surprise et le regarda de la tête aux +pieds d'un air effrayé. Lui continua: + +--Chenildieu, qui te surnommais toi-même Je-nie-Dieu, tu as toute +l'épaule droite brûlée profondément, parce que tu t'es couché un jour +l'épaule sur un réchaud plein de braise, pour effacer les trois lettres +T. F. P., qu'on y voit toujours cependant. Réponds, est-ce vrai? + +--C'est vrai, dit Chenildieu. + +Il s'adressa à Cochepaille: + +--Cochepaille, tu as près de la saignée du bras gauche une date gravée +en lettres bleues avec de la poudre brûlée. Cette date, c'est celle du +débarquement de l'empereur à Cannes, _1er mars 1815_. Relève ta manche. + +Cochepaille releva sa manche, tous les regards se penchèrent autour de +lui sur son bras nu. Un gendarme approcha une lampe; la date y était. + +Le malheureux homme se tourna vers l'auditoire et vers les juges avec un +sourire dont ceux qui l'ont vu sont encore navrés lorsqu'ils y songent. +C'était le sourire du triomphe, c'était aussi le sourire du désespoir. + +--Vous voyez bien, dit-il, que je suis Jean Valjean. + +Il n'y avait plus dans cette enceinte ni juges, ni accusateurs, ni +gendarmes; il n'y avait que des yeux fixes et des coeurs émus. Personne +ne se rappelait plus le rôle que chacun pouvait avoir à jouer; l'avocat +général oubliait qu'il était là pour requérir, le président qu'il était +là pour présider, le défenseur qu'il était là pour défendre. Chose +frappante, aucune question ne fut faite, aucune autorité n'intervint. Le +propre des spectacles sublimes, c'est de prendre toutes les âmes et de +faire de tous les témoins des spectateurs. Aucun peut-être ne se rendait +compte de ce qu'il éprouvait; aucun, sans doute, ne se disait qu'il +voyait resplendir là une grande lumière; tous intérieurement se +sentaient éblouis. + +Il était évident qu'on avait sous les yeux Jean Valjean. Cela rayonnait. +L'apparition de cet homme avait suffi pour remplir de clarté cette +aventure si obscure le moment d'auparavant. Sans qu'il fût besoin +d'aucune explication désormais, toute cette foule, comme par une sorte +de révélation électrique, comprit tout de suite et d'un seul coup d'oeil +cette simple et magnifique histoire d'un homme qui se livrait pour qu'un +autre homme ne fût pas condamné à sa place. Les détails, les +hésitations, les petites résistances possibles se perdirent dans ce +vaste fait lumineux. + +Impression qui passa vite, mais qui dans l'instant fut irrésistible. + +--Je ne veux pas déranger davantage l'audience, reprit Jean Valjean. Je +m'en vais, puisqu'on ne m'arrête pas. J'ai plusieurs choses à faire. +Monsieur l'avocat général sait qui je suis, il sait où je vais, il me +fera arrêter quand il voudra. + +Il se dirigea vers la porte de sortie. Pas une voix ne s'éleva, pas un +bras ne s'étendit pour l'empêcher. Tous s'écartèrent. Il avait en ce +moment ce je ne sais quoi de divin qui fait que les multitudes reculent +et se rangent devant un homme. Il traversa la foule à pas lents. On n'a +jamais su qui ouvrit la porte, mais il est certain que la porte se +trouva ouverte lorsqu'il y parvint. Arrivé là, il se retourna et dit: + +--Monsieur l'avocat général, je reste à votre disposition. + +Puis il s'adressa à l'auditoire: + +--Vous tous, tous ceux qui sont ici, vous me trouvez digne de pitié, +n'est-ce pas? Mon Dieu! quand je pense à ce que j'ai été sur le point de +faire, je me trouve digne d'envie. Cependant j'aurais mieux aimé que +tout ceci n'arrivât pas. + +Il sortit, et la porte se referma comme elle avait été ouverte, car ceux +qui font de certaines choses souveraines sont toujours sûrs d'être +servis par quelqu'un dans la foule. + +Moins d'une heure après, le verdict du jury déchargeait de toute +accusation le nommé Champmathieu; et Champmathieu, mis en liberté +immédiatement, s'en allait stupéfait, croyant tous les hommes fous et ne +comprenant rien à cette vision. + + + + +Livre huitième--Contre-coup + + + + +Chapitre I + +Dans quel miroir M. Madeleine regarde ses cheveux + + +Le jour commençait à poindre. Fantine avait eu une nuit de fièvre et +d'insomnie, pleine d'ailleurs d'images heureuses; au matin, elle +s'endormit. La soeur Simplice qui l'avait veillée profita de ce sommeil +pour aller préparer une nouvelle potion de quinquina. La digne soeur +était depuis quelques instants dans le laboratoire de l'infirmerie, +penchée sur ses drogues et sur ses fioles et regardant de très près à +cause de cette brume que le crépuscule répand sur les objets. Tout à +coup elle tourna la tête et fit un léger cri. M. Madeleine était devant +elle. Il venait d'entrer silencieusement. + +--C'est vous, monsieur le maire! s'écria-t-elle. + +Il répondit, à voix basse: + +--Comment va cette pauvre femme? + +--Pas mal en ce moment. Mais nous avons été bien inquiets, allez! + +Elle lui expliqua ce qui s'était passé, que Fantine était bien mal la +veille et que maintenant elle était mieux, parce qu'elle croyait que +monsieur le maire était allé chercher son enfant à Montfermeil. La soeur +n'osa pas interroger monsieur le maire, mais elle vit bien à son air que +ce n'était point de là qu'il venait. + +--Tout cela est bien, dit-il, vous avez eu raison de ne pas la +détromper. + +--Oui, reprit la soeur, mais maintenant, monsieur le maire, qu'elle va +vous voir et qu'elle ne verra pas son enfant, que lui dirons-nous? + +Il resta un moment rêveur. + +--Dieu nous inspirera, dit-il. + +--On ne pourrait cependant pas mentir, murmura la soeur à demi-voix. + +Le plein jour s'était fait dans la chambre. Il éclairait en face le +visage de M. Madeleine. Le hasard fit que la soeur leva les yeux. + +--Mon Dieu, monsieur! s'écria-t-elle, que vous est-il donc arrivé? vos +cheveux sont tout blancs! + +--Blancs! dit-il. + +La soeur Simplice n'avait point de miroir; elle fouilla dans une trousse +et en tira une petite glace dont se servait le médecin de l'infirmerie +pour constater qu'un malade était mort et ne respirait plus. M. +Madeleine prit la glace, y considéra ses cheveux, et dit: + +--Tiens! + +Il prononça ce mot avec indifférence et comme s'il pensait à autre +chose. + +La soeur se sentit glacée par je ne sais quoi d'inconnu qu'elle +entrevoyait dans tout ceci. + +Il demanda: + +--Puis-je la voir? + +--Est-ce que monsieur le maire ne lui fera pas revenir son enfant? dit +la soeur, osant à peine hasarder une question. + +--Sans doute, mais il faut au moins deux ou trois jours. + +--Si elle ne voyait pas monsieur le maire d'ici là, reprit timidement la +soeur, elle ne saurait pas que monsieur le maire est de retour, il +serait aisé de lui faire prendre patience, et quand l'enfant arriverait +elle penserait tout naturellement que monsieur le maire est arrivé avec +l'enfant. On n'aurait pas de mensonge à faire. + +M. Madeleine parut réfléchir quelques instants, puis il dit avec sa +gravité calme: + +--Non, ma soeur, il faut que je la voie. Je suis peut-être pressé. + +La religieuse ne sembla pas remarquer ce mot «peut-être», qui donnait un +sens obscur et singulier aux paroles de M. le maire. Elle répondit en +baissant les yeux et la voix respectueusement: + +--En ce cas, elle repose, mais monsieur le maire peut entrer. + +Il fit quelques observations sur une porte qui fermait mal, et dont le +bruit pouvait réveiller la malade, puis il entra dans la chambre de +Fantine, s'approcha du lit et entrouvrit les rideaux. Elle dormait. Son +souffle sortait de sa poitrine avec ce bruit tragique qui est propre à +ces maladies, et qui navre les pauvres mères lorsqu'elles veillent la +nuit près de leur enfant condamné et endormi. Mais cette respiration +pénible troublait à peine une sorte de sérénité ineffable, répandue sur +son visage, qui la transfigurait dans son sommeil. Sa pâleur était +devenue de la blancheur; ses joues étaient vermeilles. Ses longs cils +blonds, la seule beauté qui lui fût restée de sa virginité et de sa +jeunesse, palpitaient tout en demeurant clos et baissés. Toute sa +personne tremblait de je ne sais quel déploiement d'ailes prêtes à +s'entrouvrir et à l'emporter, qu'on sentait frémir, mais qu'on ne voyait +pas. À la voir ainsi, on n'eût jamais pu croire que c'était là une +malade presque désespérée. Elle ressemblait plutôt à ce qui va s'envoler +qu'à ce qui va mourir. + +La branche, lorsqu'une main s'approche pour détacher la fleur, +frissonne, et semble à la fois se dérober et s'offrir. Le corps humain a +quelque chose de ce tressaillement, quand arrive l'instant où les doigts +mystérieux de la mort vont cueillir l'âme. + +M. Madeleine resta quelque temps immobile près de ce lit, regardant tour +à tour la malade et le crucifix, comme il faisait deux mois auparavant, +le jour où il était venu pour la première fois la voir dans cet asile. +Ils étaient encore là tous les deux dans la même attitude, elle dormant, +lui priant; seulement maintenant, depuis ces deux mois écoulés, elle +avait des cheveux gris et lui des cheveux blancs. + +La soeur n'était pas entrée avec lui. Il se tenait près de ce lit, +debout, le doigt sur la bouche, comme s'il y eût eu dans la chambre +quelqu'un à faire taire. + +Elle ouvrit les yeux, le vit, et dit paisiblement, avec un sourire: + +--Et Cosette? + + + + +Chapitre II + +Fantine heureuse + + +Elle n'eut pas un mouvement de surprise, ni un mouvement de joie; elle +était la joie même. Cette simple question: «Et Cosette?» fut faite avec +une foi si profonde, avec tant de certitude, avec une absence si +complète d'inquiétude et de doute, qu'il ne trouva pas une parole. Elle +continua: + +--Je savais que vous étiez là. Je dormais, mais je vous voyais. Il y a +longtemps que je vous vois. Je vous ai suivi des yeux toute la nuit. +Vous étiez dans une gloire et vous aviez autour de vous toutes sortes de +figures célestes. + +Il leva son regard vers le crucifix. + +--Mais, reprit-elle, dites-moi donc où est Cosette? Pourquoi ne l'avoir +pas mise sur mon lit pour le moment où je m'éveillerais? + +Il répondit machinalement quelque chose qu'il n'a jamais pu se rappeler +plus tard. + +Heureusement le médecin, averti, était survenu. Il vint en aide à M. +Madeleine. + +--Mon enfant, dit le médecin, calmez-vous. Votre enfant est là. + +Les yeux de Fantine s'illuminèrent et couvrirent de clarté tout son +visage. Elle joignit les mains avec une expression qui contenait tout ce +que la prière peut avoir à la fois de plus violent et de plus doux. + +--Oh! s'écria-t-elle, apportez-la-moi! + +Touchante illusion de mère! Cosette était toujours pour elle le petit +enfant qu'on apporte. + +--Pas encore, reprit le médecin, pas en ce moment. Vous avez un reste de +fièvre. La vue de votre enfant vous agiterait et vous ferait du mal. Il +faut d'abord vous guérir. Elle l'interrompit impétueusement. + +--Mais je suis guérie! je vous dis que je suis guérie! Est-il âne, ce +médecin! Ah çà! je veux voir mon enfant, moi! + +--Vous voyez, dit le médecin, comme vous vous emportez. Tant que vous +serez ainsi, je m'opposerai à ce que vous ayez votre enfant. Il ne +suffit pas de la voir, il faut vivre pour elle. Quand vous serez +raisonnable, je vous l'amènerai moi-même. + +La pauvre mère courba la tête. + +--Monsieur le médecin, je vous demande pardon, je vous demande vraiment +bien pardon. Autrefois, je n'aurais pas parlé comme je viens de faire, +il m'est arrivé tant de malheurs que quelquefois je ne sais plus ce que +je dis. Je comprends, vous craignez l'émotion, j'attendrai tant que vous +voudrez, mais je vous jure que cela ne m'aurait pas fait de mal de voir +ma fille. Je la vois, je ne la quitte pas des yeux depuis hier au soir. +Savez-vous? on me l'apporterait maintenant que je me mettrais à lui +parler doucement. Voilà tout. Est-ce que ce n'est pas bien naturel que +j'aie envie de voir mon enfant qu'on a été me chercher exprès à +Montfermeil? Je ne suis pas en colère. Je sais bien que je vais être +heureuse. Toute la nuit j'ai vu des choses blanches et des personnes qui +me souriaient. Quand monsieur le médecin voudra, il m'apportera ma +Cosette. Je n'ai plus de fièvre, puisque je suis guérie; je sens bien +que je n'ai plus rien du tout; mais je vais faire comme si j'étais +malade et ne pas bouger pour faire plaisir aux dames d'ici. Quand on +verra que je suis bien tranquille, on dira: il faut lui donner son +enfant. + +M. Madeleine s'était assis sur une chaise qui était à côté du lit. Elle +se tourna vers lui; elle faisait visiblement effort pour paraître calme +et «bien sage», comme elle disait dans cet affaiblissement de la maladie +qui ressemble à l'enfance, afin que, la voyant si paisible, on ne fît +pas difficulté de lui amener Cosette. Cependant, tout en se contenant, +elle ne pouvait s'empêcher d'adresser à M. Madeleine mille questions. + +--Avez-vous fait un bon voyage, monsieur le maire? Oh! comme vous êtes +bon d'avoir été me la chercher! Dites-moi seulement comment elle est. +A-t-elle bien supporté la route? Hélas! elle ne me reconnaîtra pas! +Depuis le temps, elle m'a oubliée, pauvre chou! Les enfants, cela n'a +pas de mémoire. C'est comme des oiseaux. Aujourd'hui cela voit une chose +et demain une autre, et cela ne pense plus à rien. Avait-elle du linge +blanc seulement? Ces Thénardier la tenaient-ils proprement? Comment la +nourrissait-on? Oh! comme j'ai souffert, si vous saviez! de me faire +toutes ces questions-là dans le temps de ma misère! Maintenant, c'est +passé. Je suis joyeuse. Oh! que je voudrais donc la voir! Monsieur le +maire, l'avez-vous trouvée jolie? N'est-ce pas qu'elle est belle, ma +fille? Vous devez avoir eu bien froid dans cette diligence! Est-ce qu'on +ne pourrait pas l'amener rien qu'un petit moment? On la remporterait +tout de suite après. Dites! vous qui êtes le maître, si vous vouliez! + +Il lui prit la main: + +--Cosette est belle, dit-il, Cosette se porte bien, vous la verrez +bientôt, mais apaisez-vous. Vous parlez trop vivement, et puis vous +sortez vos bras du lit, et cela vous fait tousser. + +En effet, des quintes de toux interrompaient Fantine presque à chaque +mot. + +Fantine ne murmura pas, elle craignait d'avoir compromis par quelques +plaintes trop passionnées la confiance qu'elle voulait inspirer, et elle +se mit à dire des paroles indifférentes. + +--C'est assez joli, Montfermeil, n'est-ce-pas? L'été, on va y faire des +parties de plaisir. Ces Thénardier font-ils de bonnes affaires? Il ne +passe pas grand monde dans leur pays. C'est une espèce de gargote que +cette auberge-là. + +M. Madeleine lui tenait toujours la main, il la considérait avec +anxiété; il était évident qu'il était venu pour lui dire des choses +devant lesquelles sa pensée hésitait maintenant. Le médecin, sa visite +faite, s'était retiré. La soeur Simplice était seule restée auprès +d'eux. + +Cependant, au milieu de ce silence, Fantine s'écria: + +--Je l'entends! mon Dieu! je l'entends! + +Elle étendit le bras pour qu'on se tût autour d'elle, retint son +souffle, et se mit à écouter avec ravissement. + +Il y avait un enfant qui jouait dans la cour; l'enfant de la portière ou +d'une ouvrière quelconque. C'est là un de ces hasards qu'on retrouve +toujours et qui semblent faire partie de la mystérieuse mise en scène +des événements lugubres. L'enfant, c'était une petite fille, allait, +venait, courait pour se réchauffer, riait et chantait à haute voix. +Hélas! à quoi les jeux des enfants ne se mêlent-ils pas! C'était cette +petite fille que Fantine entendait chanter. + +--Oh! reprit-elle, c'est ma Cosette! je reconnais sa voix! + +L'enfant s'éloigna comme il était venu, la voix s'éteignit, Fantine +écouta encore quelque temps, puis son visage s'assombrit, et M. +Madeleine l'entendit qui disait à voix basse: + +--Comme ce médecin est méchant de ne pas me laisser voir ma fille! Il a +une mauvaise figure, cet homme-là! + +Cependant le fond riant de ses idées revint. Elle continua de se parler +à elle-même, la tête sur l'oreiller. + +--Comme nous allons être heureuses! Nous aurons un petit jardin, +d'abord! M. Madeleine me l'a promis. Ma fille jouera dans le jardin. +Elle doit savoir ses lettres maintenant. Je la ferai épeler. Elle courra +dans l'herbe après les papillons. Je la regarderai. Et puis elle fera sa +première communion. Ah çà! quand fera-t-elle sa première communion? Elle +se mit à compter sur ses doigts. + +--... Un, deux, trois, quatre... elle a sept ans. Dans cinq ans. Elle +aura un voile blanc, des bas à jour, elle aura l'air d'une petite femme. +Ô ma bonne soeur, vous ne savez pas comme je suis bête, voilà que je +pense à la première communion de ma fille! Et elle se mit à rire. + +Il avait quitté la main de Fantine. Il écoutait ces paroles comme on +écoute un vent qui souffle, les yeux à terre, l'esprit plongé dans des +réflexions sans fond. Tout à coup elle cessa de parler, cela lui fit +lever machinalement la tête. Fantine était devenue effrayante. + +Elle ne parlait plus, elle ne respirait plus; elle s'était soulevée à +demi sur son séant, son épaule maigre sortait de sa chemise, son visage, +radieux le moment d'auparavant, était blême, et elle paraissait fixer +sur quelque chose de formidable, devant elle, à l'autre extrémité de la +chambre, son oeil agrandi par la terreur. + +--Mon Dieu! s'écria-t-il. Qu'avez-vous, Fantine? + +Elle ne répondit pas, elle ne quitta point des yeux l'objet quelconque +qu'elle semblait voir, elle lui toucha le bras d'une main et de l'autre +lui fit signe de regarder derrière lui. + +Il se retourna, et vit Javert. + + + + +Chapitre III + +Javert content + + +Voici ce qui s'était passé. + +Minuit et demi venait de sonner, quand M. Madeleine était sorti de la +salle des assises d'Arras. Il était rentré à son auberge juste à temps +pour repartir par la malle-poste où l'on se rappelle qu'il avait retenu +sa place. Un peu avant six heures du matin, il était arrivé à +Montreuil-sur-mer, et son premier soin avait été de jeter à la poste sa +lettre à M. Laffitte, puis d'entrer à l'infirmerie et de voir Fantine. + +Cependant, à peine avait-il quitté la salle d'audience de la cour +d'assises, que l'avocat général, revenu du premier saisissement, avait +pris la parole pour déplorer l'acte de folie de l'honorable maire de +Montreuil-sur-mer, déclarer que ses convictions n'étaient en rien +modifiées par cet incident bizarre qui s'éclaircirait plus tard, et +requérir, en attendant, la condamnation de ce Champmathieu, évidemment +le vrai Jean Valjean. La persistance de l'avocat général était +visiblement en contradiction avec le sentiment de tous, du public, de la +cour et du jury. Le défenseur avait eu peu de peine à réfuter cette +harangue et à établir que, par suite des révélations de M. Madeleine, +c'est-à-dire du vrai Jean Valjean, la face de l'affaire était +bouleversée de fond en comble, et que le jury n'avait plus devant les +yeux qu'un innocent. L'avocat avait tiré de là quelques épiphonèmes, +malheureusement peu neufs, sur les erreurs judiciaires, etc., etc., le +président dans son résumé s'était joint au défenseur, et le jury en +quelques minutes avait mis hors de cause Champmathieu. + +Cependant il fallait un Jean Valjean à l'avocat général, et, n'ayant +plus Champmathieu, il prit Madeleine. + +Immédiatement après la mise en liberté de Champmathieu, l'avocat général +s'enferma avec le président. Ils conférèrent «de la nécessité de se +saisir de la personne de M. le maire de Montreuil-sur-mer». Cette +phrase, où il y a beaucoup de _de_, est de M. l'avocat général, +entièrement écrite de sa main sur la minute de son rapport au procureur +général. La première émotion passée, le président fit peu d'objections. +Il fallait bien que justice eût son cours. Et puis, pour tout dire, +quoique le président fût homme bon et assez intelligent, il était en +même temps fort royaliste et presque ardent, et il avait été choqué que +le maire de Montreuil-sur-mer, en parlant du débarquement à Cannes, eût +dit l'_empereur_ et non _Buonaparte_. + +L'ordre d'arrestation fut donc expédié. L'avocat général l'envoya à +Montreuil-sur-mer par un exprès, à franc étrier, et en chargea +l'inspecteur de police Javert. + +On sait que Javert était revenu à Montreuil-sur-mer immédiatement après +avoir fait sa déposition. + +Javert se levait au moment où l'exprès lui remit l'ordre d'arrestation +et le mandat d'amener. + +L'exprès était lui-même un homme de police fort entendu qui, en deux +mots, mit Javert au fait de ce qui était arrivé à Arras. L'ordre +d'arrestation, signé de l'avocat général, était ainsi +conçu:--L'inspecteur Javert appréhendera au corps le sieur Madeleine, +maire de Montreuil-sur-mer, qui, dans l'audience de ce jour, a été +reconnu pour être le forçat libéré Jean Valjean. + +Quelqu'un qui n'eût pas connu Javert et qui l'eût vu au moment où il +pénétra dans l'antichambre de l'infirmerie n'eût pu rien deviner de ce +qui se passait, et lui eût trouvé l'air le plus ordinaire du monde. Il +était froid, calme, grave, avait ses cheveux gris parfaitement lissés +sur les tempes et venait de monter l'escalier avec sa lenteur +habituelle. Quelqu'un qui l'eût connu à fond et qui l'eût examiné +attentivement eût frémi. La boucle de son col de cuir, au lieu d'être +sur sa nuque, était sur son oreille gauche. Ceci révélait une agitation +inouïe. + +Javert était un caractère complet, ne laissant faire de pli ni à son +devoir, ni à son uniforme; méthodique avec les scélérats, rigide avec +les boutons de son habit. + +Pour qu'il eût mal mis la boucle de son col, il fallait qu'il y eût en +lui une de ces émotions qu'on pourrait appeler des tremblements de terre +intérieurs. + +Il était venu simplement, avait requis un caporal et quatre soldats au +poste voisin, avait laissé les soldats dans la cour, et s'était fait +indiquer la chambre de Fantine par la portière sans défiance, accoutumée +qu'elle était à voir des gens armés demander monsieur le maire. + +Arrivé à la chambre de Fantine, Javert tourna la clef, poussa la porte +avec une douceur de garde-malade ou de mouchard, et entra. + +À proprement parler, il n'entra pas. Il se tint debout dans la porte +entrebâillée, le chapeau sur la tête, la main gauche dans sa redingote +fermée jusqu'au menton. Dans le pli du coude on pouvait voir le pommeau +de plomb de son énorme canne, laquelle disparaissait derrière lui. + +Il resta ainsi près d'une minute sans qu'on s'aperçût de sa présence. +Tout à coup Fantine leva les yeux, le vit, et fit retourner M. +Madeleine. + +À l'instant où le regard de Madeleine rencontra le regard de Javert, +Javert, sans bouger, sans remuer, sans approcher, devint épouvantable. +Aucun sentiment humain ne réussit à être effroyable comme la joie. + +Ce fut le visage d'un démon qui vient de retrouver son damné. + +La certitude de tenir enfin Jean Valjean fit apparaître sur sa +physionomie tout ce qu'il avait dans l'âme. Le fond remué monta à la +surface. L'humiliation d'avoir un peu perdu la piste et de s'être mépris +quelques minutes sur ce Champmathieu, s'effaçait sous l'orgueil d'avoir +si bien deviné d'abord et d'avoir eu si longtemps un instinct juste. Le +contentement de Javert éclata dans son attitude souveraine. La +difformité du triomphe s'épanouit sur ce front étroit. Ce fut tout le +déploiement d'horreur que peut donner une figure satisfaite. + +Javert en ce moment était au ciel. Sans qu'il s'en rendit nettement +compte, mais pourtant avec une intuition confuse de sa nécessité et de +son succès, il personnifiait, lui Javert, la justice, la lumière et la +vérité dans leur fonction céleste d'écrasement du mal. Il avait derrière +lui et autour de lui, à une profondeur infinie, l'autorité, la raison, +la chose jugée, la conscience légale, la vindicte publique, toutes les +étoiles; il protégeait l'ordre, il faisait sortir de la loi la foudre, +il vengeait la société, il prêtait main-forte à l'absolu; il se dressait +dans une gloire; il y avait dans sa victoire un reste de défi et de +combat; debout, altier, éclatant, il étalait en plein azur la bestialité +surhumaine d'un archange féroce; l'ombre redoutable de l'action qu'il +accomplissait faisait visible à son poing crispé le vague flamboiement +de l'épée sociale; heureux et indigné, il tenait sous son talon le +crime, le vice, la rébellion, la perdition, l'enfer, il rayonnait, il +exterminait, il souriait et il y avait une incontestable grandeur dans +ce saint Michel monstrueux. + +Javert, effroyable, n'avait rien d'ignoble. + +La probité, la sincérité, la candeur, la conviction, l'idée du devoir, +sont des choses qui, en se trompant, peuvent devenir hideuses, mais qui, +même hideuses, restent grandes; leur majesté, propre à la conscience +humaine, persiste dans l'horreur. Ce sont des vertus qui ont un vice, +l'erreur. L'impitoyable joie honnête d'un fanatique en pleine atrocité +conserve on ne sait quel rayonnement lugubrement vénérable. Sans qu'il +s'en doutât, Javert, dans son bonheur formidable, était à plaindre comme +tout ignorant qui triomphe. Rien n'était poignant et terrible comme +cette figure où se montrait ce qu'on pourrait appeler tout le mauvais du +bon. + + + + +Chapitre IV + +L'autorité reprend ses droits + + +La Fantine n'avait point vu Javert depuis le jour où M. le maire l'avait +arrachée à cet homme. Son cerveau malade ne se rendit compte de rien, +seulement elle ne douta pas qu'il ne revint la chercher. Elle ne put +supporter cette figure affreuse, elle se sentit expirer, elle cacha son +visage de ses deux mains et cria avec angoisse: + +--Monsieur Madeleine, sauvez-moi! + +Jean Valjean--nous ne le nommerons plus désormais autrement--s'était +levé. Il dit à Fantine de sa voix la plus douce et la plus calme: + +--Soyez tranquille. Ce n'est pas pour vous qu'il vient. + +Puis il s'adressa à Javert et lui dit: + +--Je sais ce que vous voulez. + +Javert répondit: + +--Allons, vite! + +Il y eut dans l'inflexion qui accompagna ces deux mots je ne sais quoi +de fauve et de frénétique. Javert ne dit pas: «Allons, vite!» il dit: +«Allonouaite!» Aucune orthographe ne pourrait rendre l'accent dont cela +fut prononcé; ce n'était plus une parole humaine, c'était un +rugissement. + +Il ne fit point comme d'habitude; il n'entra point en matière; il +n'exhiba point de mandat d'amener. Pour lui, Jean Valjean était une +sorte de combattant mystérieux et insaisissable, un lutteur ténébreux +qu'il étreignait depuis cinq ans sans pouvoir le renverser. Cette +arrestation n'était pas un commencement, mais une fin. Il se borna à +dire: «Allons, vite!» + +En parlant ainsi, il ne fit point un pas; il lança sur Jean Valjean ce +regard qu'il jetait comme un crampon, et avec lequel il avait coutume de +tirer violemment les misérables à lui. + +C'était ce regard que la Fantine avait senti pénétrer jusque dans la +moelle de ses os deux mois auparavant. + +Au cri de Javert, Fantine avait rouvert les yeux. Mais M. le maire était +là. Que pouvait-elle craindre? + +Javert avança au milieu de la chambre et cria: + +--Ah çà! viendras-tu? + +La malheureuse regarda autour d'elle. Il n'y avait personne que la +religieuse et monsieur le maire. À qui pouvait s'adresser ce tutoiement +abject? elle seulement. Elle frissonna. + +Alors elle vit une chose inouïe, tellement inouïe que jamais rien de +pareil ne lui était apparu dans les plus noirs délires de la fièvre. + +Elle vit le mouchard Javert saisir au collet monsieur le maire; elle vit +monsieur le maire courber la tête. Il lui sembla que le monde +s'évanouissait. + +Javert, en effet, avait pris Jean Valjean au collet. + +--Monsieur le maire! cria Fantine. + +Javert éclata de rire, de cet affreux rire qui lui déchaussait toutes +les dents. + +--Il n'y a plus de monsieur le maire ici! + +Jean Valjean n'essaya pas de déranger la main qui tenait le col de sa +redingote. Il dit: + +--Javert.... + +Javert l'interrompit: + +--Appelle-moi monsieur l'inspecteur. + +--Monsieur, reprit Jean Valjean, je voudrais vous dire un mot en +particulier. + +--Tout haut! parle tout haut! répondit Javert; on me parle tout haut à +moi! + +Jean Valjean continua en baissant la voix: + +--C'est une prière que j'ai à vous faire.... + +--Je te dis de parler tout haut. + +--Mais cela ne doit être entendu que de vous seul.... + +--Qu'est-ce que cela me fait? je n'écoute pas! + +Jean Valjean se tourna vers lui et lui dit rapidement et très bas: + +--Accordez-moi trois jours! trois jours pour aller chercher l'enfant de +cette malheureuse femme! Je payerai ce qu'il faudra. Vous +m'accompagnerez si vous voulez. + +--Tu veux rire! cria Javert. Ah çà! je ne te croyais pas bête! Tu me +demandes trois jours pour t'en aller! Tu dis que c'est pour aller +chercher l'enfant de cette fille! Ah! ah! c'est bon! voilà qui est bon! +Fantine eut un tremblement. + +--Mon enfant! s'écria-t-elle, aller chercher mon enfant! Elle n'est donc +pas ici! Ma soeur, répondez-moi, où est Cosette? Je veux mon enfant! +Monsieur Madeleine! monsieur le maire! + +Javert frappa du pied. + +--Voilà l'autre, à présent! Te tairas-tu, drôlesse! Gredin de pays où +les galériens sont magistrats et où les filles publiques sont soignées +comme des comtesses! Ah mais! tout ça va changer; il était temps! + +Il regarda fixement Fantine et ajouta en reprenant à poignée la cravate, +la chemise et le collet de Jean Valjean: + +--Je te dis qu'il n'y a point de monsieur Madeleine et qu'il n'y a point +de monsieur le maire. Il y a un voleur, il y a un brigand, il y a un +forçat appelé Jean Valjean! c'est lui que je tiens! voilà ce qu'il y a! + +Fantine se dressa en sursaut, appuyée sur ses bras roides et sur ses +deux mains, elle regarda Jean Valjean, elle regarda Javert, elle regarda +la religieuse, elle ouvrit la bouche comme pour parler, un râle sortit +du fond de sa gorge, ses dents claquèrent, elle étendit les bras avec +angoisse, ouvrant convulsivement les mains, et cherchant autour d'elle +comme quelqu'un qui se noie, puis elle s'affaissa subitement sur +l'oreiller. Sa tête heurta le chevet du lit et vint retomber sur sa +poitrine, la bouche béante, les yeux ouverts et éteints. + +Elle était morte. + +Jean Valjean posa sa main sur la main de Javert qui le tenait, et +l'ouvrit comme il eût ouvert la main d'un enfant, puis il dit à Javert: + +--Vous avez tué cette femme. + +--Finirons-nous! cria Javert furieux. Je ne suis pas ici pour entendre +des raisons. Économisons tout ça. La garde est en bas. Marchons tout de +suite, ou les poucettes! + +Il y avait dans un coin de la chambre un vieux lit en fer en assez +mauvais état qui servait de lit de camp aux soeurs quand elles +veillaient. Jean Valjean alla à ce lit, disloqua en un clin d'oeil le +chevet déjà fort délabré, chose facile à des muscles comme les siens, +saisit à poigne-main la maîtresse-tringle, et considéra Javert. Javert +recula vers la porte. + +Jean Valjean, sa barre de fer au poing, marcha lentement vers le lit de +Fantine. Quand il y fut parvenu, il se retourna, et dit à Javert d'une +voix qu'on entendait à peine: + +--Je ne vous conseille pas de me déranger en ce moment. + +Ce qui est certain, c'est que Javert tremblait. + +Il eut l'idée d'aller appeler la garde, mais Jean Valjean pouvait +profiter de cette minute pour s'évader. Il resta donc, saisit sa canne +par le petit bout, et s'adossa au chambranle de la porte sans quitter du +regard Jean Valjean. + +Jean Valjean posa son coude sur la pomme du chevet du lit et son front +sur sa main, et se mit à contempler Fantine immobile et étendue. Il +demeura ainsi, absorbé, muet, et ne songeant évidemment plus à aucune +chose de cette vie. Il n'y avait plus rien sur son visage et dans son +attitude qu'une inexprimable pitié. Après quelques instants de cette +rêverie, il se pencha vers Fantine et lui parla à voix basse. + +Que lui dit-il? Que pouvait dire cet homme qui était réprouvé à cette +femme qui était morte? Qu'était-ce que ces paroles? Personne sur la +terre ne les a entendues. La morte les entendit-elle? Il y a des +illusions touchantes qui sont peut-être des réalités sublimes. Ce qui +est hors de doute, c'est que la soeur Simplice, unique témoin de la +chose qui se passait, a souvent raconté qu'au moment où Jean Valjean +parla à l'oreille de Fantine, elle vit distinctement poindre un +ineffable sourire sur ces lèvres pâles et dans ces prunelles vagues, +pleines de l'étonnement du tombeau. + +Jean Valjean prit dans ses deux mains la tête de Fantine et l'arrangea +sur l'oreiller comme une mère eût fait pour son enfant, il lui rattacha +le cordon de sa chemise et rentra ses cheveux sous son bonnet. Cela +fait, il lui ferma les yeux. + +La face de Fantine en cet instant semblait étrangement éclairée. + +La mort, c'est l'entrée dans la grande lueur. + +La main de Fantine pendait hors du lit. Jean Valjean s'agenouilla devant +cette main, la souleva doucement, et la baisa. + +Puis il se redressa, et, se tournant vers Javert: + +--Maintenant, dit-il, je suis à vous. + + + + +Chapitre V + +Tombeau convenable + + +Javert déposa Jean Valjean à la prison de la ville. + +L'arrestation de M. Madeleine produisit à Montreuil-sur-mer une +sensation, ou pour mieux dire une commotion extraordinaire. Nous sommes +triste de ne pouvoir dissimuler que sur ce seul mot: _c'était un +galérien_, tout le monde à peu près l'abandonna. En moins de deux heures +tout le bien qu'il avait fait fut oublié, et ce ne fut plus «qu'un +galérien». Il est juste de dire qu'on ne connaissait pas encore les +détails de l'événement d'Arras. Toute la journée on entendait dans +toutes les parties de la ville des conversations comme celle-ci: + +--Vous ne savez pas? c'était un forçat libéré! Qui ça?--Le maire.--Bah! +M. Madeleine?--Oui. Vraiment?--Il ne s'appelait pas Madeleine, il a un +affreux nom, Béjean, Bojean, Boujean.--Ah, mon Dieu!--Il est +arrêté.--Arrêté!--En prison à la prison de la ville, en attendant qu'on +le transfère.--Qu'on le transfère! On va le transférer! Où va-t-on le +transférer?--Il va passer aux assises pour un vol de grand chemin qu'il +a fait autrefois.--Eh bien! je m'en doutais. Cet homme était trop bon, +trop parfait, trop confit. Il refusait la croix, il donnait des sous à +tous les petits drôles qu'il rencontrait. J'ai toujours pensé qu'il y +avait là-dessous quelque mauvaise histoire. + +«Les salons» surtout abondèrent dans ce sens. + +Une vieille dame, abonnée au _Drapeau blanc_, fit cette réflexion dont +il est presque impossible de sonder la profondeur: + +--Je n'en suis pas fâchée. Cela apprendra aux buonapartistes! + +C'est ainsi que ce fantôme qui s'était appelé M. Madeleine se dissipa à +Montreuil-sur-mer. Trois ou quatre personnes seulement dans toute la +ville restèrent fidèles à cette mémoire. La vieille portière qui l'avait +servi fut du nombre. Le soir de ce même jour, cette digne vieille était +assise dans sa loge, encore tout effarée et réfléchissant tristement. La +fabrique avait été fermée toute la journée, la porte cochère était +verrouillée, la rue était déserte. Il n'y avait dans la maison que deux +religieuses, soeur Perpétue et soeur Simplice, qui veillaient près du +corps de Fantine. + +Vers l'heure où M. Madeleine avait coutume de rentrer, la brave portière +se leva machinalement, prit la clef de la chambre de M. Madeleine dans +un tiroir et le bougeoir dont il se servait tous les soirs pour monter +chez lui, puis elle accrocha la clef au clou où il la prenait +d'habitude, et plaça le bougeoir à côté, comme si elle l'attendait. +Ensuite elle se rassit sur sa chaise et se remit à songer. La pauvre +bonne vieille avait fait tout cela sans en avoir conscience. + +Ce ne fut qu'au bout de plus de deux heures qu'elle sortit de sa rêverie +et s'écria: «Tiens! mon bon Dieu Jésus! moi qui ai mis sa clef au clou!» + +En ce moment la vitre de la loge s'ouvrit, une main passa par +l'ouverture, saisit la clef et le bougeoir et alluma la bougie à la +chandelle qui brûlait. + +La portière leva les yeux et resta béante, avec un cri dans le gosier +qu'elle retint. Elle connaissait cette main, ce bras, cette manche de +redingote. + +C'était M. Madeleine. + +Elle fut quelques secondes avant de pouvoir parler, saisie, comme elle +le disait elle-même plus tard en racontant son aventure. + +--Mon Dieu, monsieur le maire, s'écria-t-elle enfin, je vous croyais.... + +Elle s'arrêta, la fin de sa phrase eût manqué de respect au +commencement. Jean Valjean était toujours pour elle monsieur le maire. + +Il acheva sa pensée. + +--En prison, dit-il. J'y étais. J'ai brisé un barreau d'une fenêtre, je +me suis laissé tomber du haut d'un toit, et me voici. Je monte à ma +chambre, allez me chercher la soeur Simplice. Elle est sans doute près +de cette pauvre femme. + +La vieille obéit en toute hâte. + +Il ne lui fit aucune recommandation; il était bien sûr qu'elle le +garderait mieux qu'il ne se garderait lui-même. + +On n'a jamais su comment il avait réussi à pénétrer dans la cour sans +faire ouvrir la porte cochère. Il avait, et portait toujours sur lui, un +passe-partout qui ouvrait une petite porte latérale; mais on avait dû le +fouiller et lui prendre son passe-partout. Ce point n'a pas été +éclairci. + +Il monta l'escalier qui conduisait à sa chambre. Arrivé en haut, il +laissa son bougeoir sur les dernières marches de l'escalier, ouvrit sa +porte avec peu de bruit, et alla fermer à tâtons sa fenêtre et son +volet, puis il revint prendre sa bougie et rentra dans sa chambre. + +La précaution était utile; on se souvient que sa fenêtre pouvait être +aperçue de la rue. Il jeta un coup d'oeil autour de lui, sur sa table, +sur sa chaise, sur son lit qui n'avait pas été défait depuis trois +jours. Il ne restait aucune trace du désordre de l'avant-dernière nuit. +La portière avait «fait la chambre». Seulement elle avait ramassé dans +les cendres et posé proprement sur la table les deux bouts du bâton +ferré et la pièce de quarante sous noircie par le feu. + +Il prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit: _Voici les deux +bouts de mon bâton ferré et la pièce de quarante sous volée à +Petit-Gervais dont j'ai parlé à la cour d'assises_, et il posa sur cette +feuille la pièce d'argent et les deux morceaux de fer, de façon que ce +fût la première chose qu'on aperçût en entrant dans la chambre. Il tira +d'une armoire une vieille chemise à lui qu'il déchira. Cela fit quelques +morceaux de toile dans lesquels il emballa les deux flambeaux d'argent. +Du reste il n'avait ni hâte ni agitation, et, tout en emballant les +chandeliers de l'évêque, il mordait dans un morceau de pain noir. Il est +probable que c'était le pain de la prison qu'il avait emporté en +s'évadant. + +Ceci a été constaté par les miettes de pain qui furent trouvées sur le +carreau de la chambre, lorsque la justice plus tard fit une +perquisition. + +On frappa deux petits coups à la porte. + +--Entrez, dit-il. + +C'était la soeur Simplice. + +Elle était pâle, elle avait les yeux rouges, la chandelle qu'elle tenait +vacillait dans sa main. Les violences de la destinée ont cela de +particulier que, si perfectionnés ou si refroidis que nous soyons, elles +nous tirent du fond des entrailles la nature humaine et la forcent de +reparaître au dehors. Dans les émotions de cette journée, la religieuse +était redevenue femme. Elle avait pleuré, et elle tremblait. + +Jean Valjean venait d'écrire quelques lignes sur un papier qu'il tendit +à la religieuse en disant: + +--Ma soeur, vous remettrez ceci à monsieur le curé. + +Le papier était déplié. Elle y jeta les yeux. + +--Vous pouvez lire, dit-il. + +Elle lut.--«Je prie monsieur le curé de veiller sur tout ce que je +laisse ici. Il voudra bien payer là-dessus les frais de mon procès et +l'enterrement de la femme qui est morte aujourd'hui. Le reste sera aux +pauvres.» + +La soeur voulut parler, mais elle put à peine balbutier quelques sons +inarticulés. Elle parvint cependant à dire: + +--Est-ce que monsieur le maire ne désire pas revoir une dernière fois +cette pauvre malheureuse? + +--Non, dit-il, on est à ma poursuite, on n'aurait qu'à m'arrêter dans sa +chambre, cela la troublerait. + +Il achevait à peine qu'un grand bruit se fit dans l'escalier. Ils +entendirent un tumulte de pas qui montaient, et la vieille portière qui +disait de sa voix la plus haute et la plus perçante: + +--Mon bon monsieur, je vous jure le bon Dieu qu'il n'est entré personne +ici de toute la journée ni de toute la soirée, que même je n'ai pas +quitté ma porte! + +Un homme répondit: + +--Cependant il y a de la lumière dans cette chambre. + +Ils reconnurent la voix de Javert. + +La chambre était disposée de façon que la porte en s'ouvrant masquait +l'angle du mur à droite. Jean Valjean souffla la bougie et se mit dans +cet angle. + +La soeur Simplice tomba à genoux près de la table. + +La porte s'ouvrit. + +Javert entra. + +On entendait le chuchotement de plusieurs hommes et les protestations de +la portière dans le corridor. + +La religieuse ne leva pas les yeux. Elle priait. + +La chandelle était sur la cheminée et ne donnait que peu de clarté. + +Javert aperçut la soeur et s'arrêta interdit. + +On se rappelle que le fond même de Javert, son élément, son milieu +respirable, c'était la vénération de toute autorité. Il était tout d'une +pièce et n'admettait ni objection, ni restriction. Pour lui, bien +entendu, l'autorité ecclésiastique était la première de toutes. Il était +religieux, superficiel et correct sur ce point comme sur tous. À ses +yeux un prêtre était un esprit qui ne se trompe pas, une religieuse +était une créature qui ne pèche pas. C'étaient des âmes murées à ce +monde avec une seule porte qui ne s'ouvrait jamais que pour laisser +sortir la vérité. + +En apercevant la soeur, son premier mouvement fut de se retirer. + +Cependant il y avait aussi un autre devoir qui le tenait, et qui le +poussait impérieusement en sens inverse. Son second mouvement fut de +rester, et de hasarder au moins une question. + +C'était cette soeur Simplice qui n'avait menti de sa vie. Javert le +savait, et la vénérait particulièrement à cause de cela. + +--Ma soeur, dit-il, êtes-vous seule dans cette chambre? + +Il y eut un moment affreux pendant lequel la pauvre portière se sentit +défaillir. + +La soeur leva les yeux et répondit: + +--Oui. + +--Ainsi, reprit Javert, excusez-moi si j'insiste, c'est mon devoir, vous +n'avez pas vu ce soir une personne, un homme. Il s'est évadé, nous le +cherchons, ce nommé Jean Valjean, vous ne l'avez pas vu? + +La soeur répondit: + +--Non. + +Elle mentit. Elle mentit deux fois de suite, coup sur coup, sans +hésiter, rapidement, comme on se dévoue. + +--Pardon, dit Javert, et il se retira en saluant profondément. + +Ô sainte fille! vous n'êtes plus de ce monde depuis beaucoup d'années; +vous avez rejoint dans la lumière vos soeurs les vierges et vos frères +les anges; que ce mensonge vous soit compté dans le paradis! + +L'affirmation de la soeur fut pour Javert quelque chose de si décisif +qu'il ne remarqua même pas la singularité de cette bougie qu'on venait +de souffler et qui fumait sur la table. + +Une heure après, un homme, marchant à travers les arbres et les brumes, +s'éloignait rapidement de Montreuil-sur-mer dans la direction de Paris. +Cet homme était Jean Valjean. Il a été établi, par le témoignage de deux +ou trois rouliers qui l'avaient rencontré, qu'il portait un paquet et +qu'il était vêtu d'une blouse. Où avait-il pris cette blouse? On ne l'a +jamais su. Cependant un vieux ouvrier était mort quelques jours +auparavant à l'infirmerie de la fabrique, ne laissant que sa blouse. +C'était peut-être celle-là. + +Un dernier mot sur Fantine. + +Nous avons tous une mère, la terre. On rendit Fantine à cette mère. + +Le curé crut bien faire, et fit bien peut-être, en réservant, sur ce que +Jean Valjean avait laissé, le plus d'argent possible aux pauvres. Après +tout, de qui s'agissait-il? d'un forçat et d'une fille publique. C'est +pourquoi il simplifia l'enterrement de Fantine, et le réduisit à ce +strict nécessaire qu'on appelle la fosse commune. + +Fantine fut donc enterrée dans ce coin gratis du cimetière qui est à +tous et à personne, et où l'on perd les pauvres. Heureusement Dieu sait +où retrouver l'âme. On coucha Fantine dans les ténèbres parmi les +premiers os venus; elle subit la promiscuité des cendres. Elle fut jetée +à la fosse publique. Sa tombe ressembla à son lit. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome I, by Victor Hugo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME I *** + +***** This file should be named 17489-8.txt or 17489-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/4/8/17489/ + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/17489-8.txt~ b/17489-8.txt~ new file mode 100644 index 0000000..759abc5 --- /dev/null +++ b/17489-8.txt~ @@ -0,0 +1,14401 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome I, by Victor Hugo + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les misérables Tome I + Fantine + +Author: Victor Hugo + +Release Date: January 10, 2006 [EBook #17489] +[Date last updated: October 30, 2023] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME I *** + + + + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + + + + +Victor Hugo + +LES MISÉRABLES + +Tome I--FANTINE + +(1862) + + +TABLE DES MATIÈRES + +Livre premier--Un juste + +Chapitre I Monsieur Myriel +Chapitre II Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu +Chapitre III À bon évêque dur évêché +Chapitre IV Les oeuvres semblables aux paroles +Chapitre V Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses + soutanes +Chapitre VI Par qui il faisait garder sa maison +Chapitre VII Cravatte +Chapitre VIII Philosophie après boire +Chapitre IX Le frère raconté par la soeur +Chapitre X L'évêque en présence d'une lumière inconnue +Chapitre XI Une restriction +Chapitre XII Solitude de monseigneur Bienvenu +Chapitre XIII Ce qu'il croyait +Chapitre XIV Ce qu'il pensait + + +Livre deuxième--La chute + +Chapitre I Le soir d'un jour de marche +Chapitre II La prudence conseillée à la sagesse +Chapitre III Héroïsme de l'obéissance passive +Chapitre IV Détails sur les fromageries de Pontarlier +Chapitre V Tranquillité +Chapitre VI Jean Valjean +Chapitre VII Le dedans du désespoir +Chapitre VIII L'onde et l'ombre +Chapitre IX Nouveaux griefs +Chapitre X L'homme réveillé +Chapitre XI Ce qu'il fait +Chapitre XII L'évêque travaille +Chapitre XIII Petit-Gervais + + +Livre troisième--En l'année 1817 + +Chapitre I L'année 1817 +Chapitre II Double quatuor +Chapitre III Quatre à quatre +Chapitre IV Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole +Chapitre V Chez Bombarda +Chapitre VI Chapitre où l'on s'adore +Chapitre VII Sagesse de Tholomyès +Chapitre VIII Mort d'un cheval +Chapitre IX Fin joyeuse de la joie +Livre quatrième--Confier, c'est quelquefois livrer +Chapitre I Une mère qui en rencontre une autre +Chapitre II Première esquisse de deux figures louches +Chapitre III L'Alouette + + +Livre cinquième--La descente + +Chapitre I Histoire d'un progrès dans les verroteries noires +Chapitre II M. Madeleine +Chapitre III Sommes déposées chez Laffitte +Chapitre IV M. Madeleine en deuil +Chapitre V Vagues éclairs à l'horizon +Chapitre VI Le père Fauchelevent +Chapitre VII Fauchelevent devient jardinier à Paris +Chapitre VIII Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale +Chapitre IX Succès de Madame Victurnien +Chapitre X Suite du succès +Chapitre XI _Christus nos liberavit_ +Chapitre XII Le désoeuvrement de M. Bamatabois +Chapitre XIII Solution de quelques questions de police municipale + + +Livre sixième--Javert + +Chapitre I Commencement du repos +Chapitre II Comment Jean peut devenir Champ + + +Livre septième--L'affaire Champmathieu + +Chapitre I La soeur Simplice +Chapitre II Perspicacité de maître Scaufflaire +Chapitre III Une tempête sous un crâne +Chapitre IV Formes que prend la souffrance pendant le sommeil +Chapitre V Bâtons dans les roues +Chapitre VI La soeur Simplice mise à l'épreuve +Chapitre VII Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir +Chapitre VIII Entrée de faveur +Chapitre IX Un lieu où des convictions sont en train de se former +Chapitre X Le système de dénégations +Chapitre XI Champmathieu de plus en plus étonné + + +Livre huitième--Contre-coup + +Chapitre I Dans quel miroir M. Madeleine regarde ses cheveux +Chapitre II Fantine heureuse +Chapitre III Javert content +Chapitre IV L'autorité reprend ses droits +Chapitre V Tombeau convenable + + + + +Livre premier--Un juste + + + + +Chapitre I + +Monsieur Myriel + + +En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne. +C'était un vieillard d'environ soixante-quinze ans; il occupait le siège +de Digne depuis 1806. + +Quoique ce détail ne touche en aucune manière au fond même de ce que +nous avons à raconter, il n'est peut-être pas inutile, ne fût-ce que +pour être exact en tout, d'indiquer ici les bruits et les propos qui +avaient couru sur son compte au moment où il était arrivé dans le +diocèse. Vrai ou faux, ce qu'on dit des hommes tient souvent autant de +place dans leur vie et surtout dans leur destinée que ce qu'ils font. M. +Myriel était fils d'un conseiller au parlement d'Aix; noblesse de robe. +On contait de lui que son père, le réservant pour hériter de sa charge, +l'avait marié de fort bonne heure, à dix-huit ou vingt ans, suivant un +usage assez répandu dans les familles parlementaires. Charles Myriel, +nonobstant ce mariage, avait, disait-on, beaucoup fait parler de lui. Il +était bien fait de sa personne, quoique d'assez petite taille, élégant, +gracieux, spirituel; toute la première partie de sa vie avait été donnée +au monde et aux galanteries. La révolution survint, les événements se +précipitèrent, les familles parlementaires décimées, chassées, traquées, +se dispersèrent. M. Charles Myriel, dès les premiers jours de la +révolution, émigra en Italie. Sa femme y mourut d'une maladie de +poitrine dont elle était atteinte depuis longtemps. Ils n'avaient point +d'enfants. Que se passa-t-il ensuite dans la destinée de M. Myriel? +L'écroulement de l'ancienne société française, la chute de sa propre +famille, les tragiques spectacles de 93, plus effrayants encore +peut-être pour les émigrés qui les voyaient de loin avec le +grossissement de l'épouvante, firent-ils germer en lui des idées de +renoncement et de solitude? Fut-il, au milieu d'une de ces distractions +et de ces affections qui occupaient sa vie, subitement atteint d'un de +ces coups mystérieux et terribles qui viennent quelquefois renverser, en +le frappant au coeur, l'homme que les catastrophes publiques +n'ébranleraient pas en le frappant dans son existence et dans sa +fortune? Nul n'aurait pu le dire; tout ce qu'on savait, c'est que, +lorsqu'il revint d'Italie, il était prêtre. + +En 1804, M. Myriel était curé de Brignolles. Il était déjà vieux, et +vivait dans une retraite profonde. + +Vers l'époque du couronnement, une petite affaire de sa cure, on ne sait +plus trop quoi, l'amena à Paris. Entre autres personnes puissantes, il +alla solliciter pour ses paroissiens M. le cardinal Fesch. Un jour que +l'empereur était venu faire visite à son oncle, le digne curé, qui +attendait dans l'antichambre, se trouva sur le passage de sa majesté. +Napoléon, se voyant regardé avec une certaine curiosité par ce +vieillard, se retourna, et dit brusquement: + +--Quel est ce bonhomme qui me regarde? + +--Sire, dit M. Myriel, vous regardez un bonhomme, et moi je regarde un +grand homme. Chacun de nous peut profiter. + +L'empereur, le soir même, demanda au cardinal le nom de ce curé, et +quelque temps après M. Myriel fut tout surpris d'apprendre qu'il était +nommé évêque de Digne. + +Qu'y avait-il de vrai, du reste, dans les récits qu'on faisait sur la +première partie de la vie de M. Myriel? Personne ne le savait. Peu de +familles avaient connu la famille Myriel avant la révolution. + +M. Myriel devait subir le sort de tout nouveau venu dans une petite +ville où il y a beaucoup de bouches qui parlent et fort peu de têtes qui +pensent. Il devait le subir, quoiqu'il fût évêque et parce qu'il était +évêque. Mais, après tout, les propos auxquels on mêlait son nom +n'étaient peut-être que des propos; du bruit, des mots, des paroles; +moins que des paroles, des _palabres_, comme dit l'énergique langue du +midi. + +Quoi qu'il en fût, après neuf ans d'épiscopat et de résidence à Digne, +tous ces racontages, sujets de conversation qui occupent dans le premier +moment les petites villes et les petites gens, étaient tombés dans un +oubli profond. Personne n'eût osé en parler, personne n'eût même osé +s'en souvenir. + +M. Myriel était arrivé à Digne accompagné d'une vieille fille, +mademoiselle Baptistine, qui était sa soeur et qui avait dix ans de +moins que lui. + +Ils avaient pour tout domestique une servante du même âge que +mademoiselle Baptistine, et appelée madame Magloire, laquelle, après +avoir été _la servante de M. le Curé_, prenait maintenant le double +titre de femme de chambre de mademoiselle et femme de charge de +monseigneur. + +Mademoiselle Baptistine était une personne longue, pâle, mince, douce; +elle réalisait l'idéal de ce qu'exprime le mot «respectable»; car il +semble qu'il soit nécessaire qu'une femme soit mère pour être vénérable. +Elle n'avait jamais été jolie; toute sa vie, qui n'avait été qu'une +suite de saintes oeuvres, avait fini par mettre sur elle une sorte de +blancheur et de clarté; et, en vieillissant, elle avait gagné ce qu'on +pourrait appeler la beauté de la bonté. Ce qui avait été de la maigreur +dans sa jeunesse était devenu, dans sa maturité, de la transparence; et +cette diaphanéité laissait voir l'ange. C'était une âme plus encore que +ce n'était une vierge. Sa personne semblait faite d'ombre; à peine assez +de corps pour qu'il y eût là un sexe; un peu de matière contenant une +lueur; de grands yeux toujours baissés; un prétexte pour qu'une âme +reste sur la terre. + +Madame Magloire était une petite vieille, blanche, grasse, replète, +affairée, toujours haletante, à cause de son activité d'abord, ensuite à +cause d'un asthme. + +À son arrivée, on installa M. Myriel en son palais épiscopal avec les +honneurs voulus par les décrets impériaux qui classent l'évêque +immédiatement après le maréchal de camp. Le maire et le président lui +firent la première visite, et lui de son côté fit la première visite au +général et au préfet. + +L'installation terminée, la ville attendit son évêque à l'oeuvre. + + + + +Chapitre II + +Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu + + +Le palais épiscopal de Digne était attenant à l'hôpital. + +Le palais épiscopal était un vaste et bel hôtel bâti en pierre au +commencement du siècle dernier par monseigneur Henri Puget, docteur en +théologie de la faculté de Paris, abbé de Simore, lequel était évêque de +Digne en 1712. Ce palais était un vrai logis seigneurial. Tout y avait +grand air, les appartements de l'évêque, les salons, les chambres, la +cour d'honneur, fort large, avec promenoirs à arcades, selon l'ancienne +mode florentine, les jardins plantés de magnifiques arbres. Dans la +salle à manger, longue et superbe galerie qui était au rez-de-chaussée +et s'ouvrait sur les jardins, monseigneur Henri Puget avait donné à +manger en cérémonie le 29 juillet 1714 à messeigneurs Charles Brûlart de +Genlis, archevêque-prince d'Embrun, Antoine de Mesgrigny, capucin, +évêque de Grasse, Philippe de Vendôme, grand prieur de France, abbé de +Saint-Honoré de Lérins, François de Berton de Grillon, évêque-baron de +Vence, César de Sabran de Forcalquier, évêque-seigneur de Glandève, et +Jean Soanen, prêtre de l'oratoire, prédicateur ordinaire du roi, +évêque-seigneur de Senez. Les portraits de ces sept révérends +personnages décoraient cette salle, et cette date mémorable, 29 juillet +1714, y était gravée en lettres d'or sur une table de marbre blanc. + +L'hôpital était une maison étroite et basse à un seul étage avec un +petit jardin. Trois jours après son arrivée, l'évêque visita l'hôpital. +La visite terminée, il fit prier le directeur de vouloir bien venir +jusque chez lui. + +--Monsieur le directeur de l'hôpital, lui dit-il, combien en ce moment +avez-vous de malades? + +--Vingt-six, monseigneur. + +--C'est ce que j'avais compté, dit l'évêque. + +--Les lits, reprit le directeur, sont bien serrés les uns contre les +autres. + +--C'est ce que j'avais remarqué. + +--Les salles ne sont que des chambres, et l'air s'y renouvelle +difficilement. + +--C'est ce qui me semble. + +--Et puis, quand il y a un rayon de soleil, le jardin est bien petit +pour les convalescents. + +--C'est ce que je me disais. + +--Dans les épidémies, nous avons eu cette année le typhus, nous avons eu +une suette militaire il y a deux ans, cent malades quelquefois; nous ne +savons que faire. + +--C'est la pensée qui m'était venue. + +--Que voulez-vous, monseigneur? dit le directeur, il faut se résigner. + +Cette conversation avait lieu dans la salle à manger-galerie du +rez-de-chaussée. L'évêque garda un moment le silence, puis il se tourna +brusquement vers le directeur de l'hôpital: + +--Monsieur, dit-il, combien pensez-vous qu'il tiendrait de lits rien que +dans cette salle? + +--La salle à manger de monseigneur! s'écria le directeur stupéfait. + +L'évêque parcourait la salle du regard et semblait y faire avec les yeux +des mesures et des calculs. + +--Il y tiendrait bien vingt lits! dit-il, comme se parlant à lui-même. + +Puis élevant la voix: + +--Tenez, monsieur le directeur de l'hôpital, je vais vous dire. Il y a +évidemment une erreur. Vous êtes vingt-six personnes dans cinq ou six +petites chambres. Nous sommes trois ici, et nous avons place pour +soixante. Il y a erreur, je vous dis. Vous avez mon logis, et j'ai le +vôtre. Rendez-moi ma maison. C'est ici chez vous. + +Le lendemain, les vingt-six pauvres étaient installés dans le palais de +l'évêque et l'évêque était à l'hôpital. + +M. Myriel n'avait point de bien, sa famille ayant été ruinée par la +révolution. Sa soeur touchait une rente viagère de cinq cents francs +qui, au presbytère, suffisait à sa dépense personnelle. M. Myriel +recevait de l'état comme évêque un traitement de quinze mille francs. Le +jour même où il vint se loger dans la maison de l'hôpital, M. Myriel +détermina l'emploi de cette somme une fois pour toutes de la manière +suivante. Nous transcrivons ici une note écrite de sa main. + +_Note pour régler les dépenses de ma maison._ + +_Pour le petit séminaire: quinze cents livres_ +_Congrégation de la mission: cent livres_ +_Pour les lazaristes de Montdidier: cent livres_ +_Séminaire des missions étrangères à Paris: deux cents livres_ +_Congrégation du Saint-Esprit: cent cinquante livres_ +_Établissements religieux de la Terre-Sainte: cent livres_ +_Sociétés de charité maternelle: trois cents livres_ +_En sus, pour celle d'Arles: cinquante livres_ +_OEuvre pour l'amélioration des prisons: quatre cents livres_ +_OEuvre pour le soulagement et la délivrance des prisonniers: cinq cents +livres_ +_Pour libérer des pères de famille prisonniers pour dettes: mille livres_ +_Supplément au traitement des pauvres maîtres d'école du diocèse: deux +mille livres_ +_Grenier d'abondance des Hautes-Alpes: cent livres_ +_Congrégation des dames de Digne, de Manosque et de Sisteron, +pour l'enseignement gratuit des filles indigentes: quinze cents livres_ +_Pour les pauvres: six mille livres_ +_Ma dépense personnelle: mille livres_ + +Total: _quinze mille livres_ + +Pendant tout le temps qu'il occupa le siège de Digne, M. Myriel ne +changea presque rien à cet arrangement. Il appelait cela, comme on voit, +_avoir réglé les dépenses de sa maison_. + +Cet arrangement fut accepté avec une soumission absolue par mademoiselle +Baptistine. Pour cette sainte fille, M. de Digne était tout à la fois +son frère et son évêque, son ami selon la nature et son supérieur selon +l'église. Elle l'aimait et elle le vénérait tout simplement. Quand il +parlait, elle s'inclinait; quand il agissait, elle adhérait. La servante +seule, madame Magloire, murmura un peu. M. l'évêque, on l'a pu +remarquer, ne s'était réservé que mille livres, ce qui, joint à la +pension de mademoiselle Baptistine, faisait quinze cents francs par an. +Avec ces quinze cents francs, ces deux vieilles femmes et ce vieillard +vivaient. + +Et quand un curé de village venait à Digne, M. l'évêque trouvait encore +moyen de le traiter, grâce à la sévère économie de madame Magloire et à +l'intelligente administration de mademoiselle Baptistine. + +Un jour--il était à Digne depuis environ trois mois--l'évêque dit: + +--Avec tout cela je suis bien gêné! + +--Je le crois bien! s'écria madame Magloire, Monseigneur n'a seulement +pas réclamé la rente que le département lui doit pour ses frais de +carrosse en ville et de tournées dans le diocèse. Pour les évêques +d'autrefois c'était l'usage. + +--Tiens! dit l'évêque, vous avez raison, madame Magloire. + +Il fit sa réclamation. + +Quelque temps après, le conseil général, prenant cette demande en +considération, lui vota une somme annuelle de trois mille francs, sous +cette rubrique: _Allocation à M. l'évêque pour frais de carrosse, frais +de poste et frais de tournées pastorales_. + +Cela fit beaucoup crier la bourgeoisie locale, et, à cette occasion, un +sénateur de l'empire, ancien membre du conseil des cinq-cents favorable +au dix-huit brumaire et pourvu près de la ville de Digne d'une +sénatorerie magnifique, écrivit au ministre des cultes, M. Bigot de +Préameneu, un petit billet irrité et confidentiel dont nous extrayons +ces lignes authentiques: + +«--Des frais de carrosse? pourquoi faire dans une ville de moins de +quatre mille habitants? Des frais de poste et de tournées? à quoi bon +ces tournées d'abord? ensuite comment courir la poste dans un pays de +montagnes? Il n'y a pas de routes. On ne va qu'à cheval. Le pont même de +la Durance à Château-Arnoux peut à peine porter des charrettes à boeufs. +Ces prêtres sont tous ainsi. Avides et avares. Celui-ci a fait le bon +apôtre en arrivant. Maintenant il fait comme les autres. Il lui faut +carrosse et chaise de poste. Il lui faut du luxe comme aux anciens +évêques. Oh! toute cette prêtraille! Monsieur le comte, les choses +n'iront bien que lorsque l'empereur nous aura délivrés des calotins. À +bas le pape! (les affaires se brouillaient avec Rome). Quant à moi, je +suis pour César tout seul. Etc., etc.» + +La chose, en revanche, réjouit fort madame Magloire. + +--Bon, dit-elle à mademoiselle Baptistine, Monseigneur a commencé par +les autres, mais il a bien fallu qu'il finît par lui-même. Il a réglé +toutes ses charités. Voilà trois mille livres pour nous. Enfin! + +Le soir même, l'évêque écrivit et remit à sa soeur une note ainsi +conçue: + +_Frais de carrosse et de tournées._ + +_Pour donner du bouillon de viande aux malades de l'hôpital: quinze +cents livres_ +_Pour la société de charité maternelle d'Aix: deux cent cinquante livres_ +_Pour la société de charité maternelle de Draguignan: deux cent cinquante +livres_ +_Pour les enfants trouvés: cinq cents livres_ +_Pour les orphelins: cinq cents livres_ + +Total: _trois mille livres_ + +Tel était le budget de M. Myriel. + +Quant au casuel épiscopal, rachats de bans, dispenses, ondoiements, +prédications, bénédictions d'églises ou de chapelles, mariages, etc., +l'évêque le percevait sur les riches avec d'autant plus d'âpreté qu'il +le donnait aux pauvres. + +Au bout de peu de temps, les offrandes d'argent affluèrent. Ceux qui ont +et ceux qui manquent frappaient à la porte de M. Myriel, les uns venant +chercher l'aumône que les autres venaient y déposer. L'évêque, en moins +d'un an, devint le trésorier de tous les bienfaits et le caissier de +toutes les détresses. Des sommes considérables passaient par ses mains; +mais rien ne put faire qu'il changeât quelque chose à son genre de vie +et qu'il ajoutât le moindre superflu à son nécessaire. + +Loin de là. Comme il y a toujours encore plus de misère en bas que de +fraternité en haut, tout était donné, pour ainsi dire, avant d'être +reçu; c'était comme de l'eau sur une terre sèche; il avait beau recevoir +de l'argent, il n'en avait jamais. Alors il se dépouillait. + +L'usage étant que les évêques énoncent leurs noms de baptême en tête de +leurs mandements et de leurs lettres pastorales, les pauvres gens du +pays avaient choisi, avec une sorte d'instinct affectueux, dans les noms +et prénoms de l'évêque, celui qui leur présentait un sens, et ils ne +l'appelaient que monseigneur Bienvenu. Nous ferons comme eux, et nous le +nommerons ainsi dans l'occasion. Du reste, cette appellation lui +plaisait. + +--J'aime ce nom-là, disait-il. Bienvenu corrige monseigneur. + +Nous ne prétendons pas que le portrait que nous faisons ici soit +vraisemblable; nous nous bornons à dire qu'il est ressemblant. + + + + +Chapitre III + +À bon évêque dur évêché + + +M. l'évêque, pour avoir converti son carrosse en aumônes, n'en faisait +pas moins ses tournées. C'est un diocèse fatigant que celui de Digne. Il +a fort peu de plaines, beaucoup de montagnes, presque pas de routes, on +l'a vu tout à l'heure; trente-deux cures, quarante et un vicariats et +deux cent quatre-vingt-cinq succursales. Visiter tout cela, c'est une +affaire. M. l'évêque en venait à bout. Il allait à pied quand c'était +dans le voisinage, en carriole dans la plaine, en cacolet dans la +montagne. Les deux vieilles femmes l'accompagnaient. Quand le trajet +était trop pénible pour elles, il allait seul. + +Un jour, il arriva à Senez, qui est une ancienne ville épiscopale, monté +sur un âne. Sa bourse, fort à sec dans ce moment, ne lui avait pas +permis d'autre équipage. Le maire de la ville vint le recevoir à la +porte de l'évêché et le regardait descendre de son âne avec des yeux +scandalisés. Quelques bourgeois riaient autour de lui. + +--Monsieur le maire, dit l'évêque, et messieurs les bourgeois, je vois +ce qui vous scandalise; vous trouvez que c'est bien de l'orgueil à un +pauvre prêtre de monter une monture qui a été celle de Jésus-Christ. Je +l'ai fait par nécessité, je vous assure, non par vanité. + +Dans ses tournées, il était indulgent et doux, et prêchait moins qu'il +ne causait. Il ne mettait aucune vertu sur un plateau inaccessible. Il +n'allait jamais chercher bien loin ses raisonnements et ses modèles. +Aux habitants d'un pays il citait l'exemple du pays voisin. Dans les +cantons où l'on était dur pour les nécessiteux, il disait: + +--Voyez les gens de Briançon. Ils ont donné aux indigents, aux veuves et +aux orphelins le droit de faire faucher leurs prairies trois jours avant +tous les autres. Ils leur rebâtissent gratuitement leurs maisons quand +elles sont en ruines. Aussi est-ce un pays béni de Dieu. Durant tout un +siècle de cent ans, il n'y a pas eu un meurtrier. + +Dans les villages âpres au gain et à la moisson, il disait: + +--Voyez ceux d'Embrun. Si un père de famille, au temps de la récolte, a +ses fils au service à l'armée et ses filles en service à la ville, et +qu'il soit malade et empêché, le curé le recommande au prône; et le +dimanche, après la messe, tous les gens du village, hommes, femmes, +enfants, vont dans le champ du pauvre homme lui faire sa moisson, et lui +rapportent paille et grain dans son grenier. + +Aux familles divisées par des questions d'argent et d'héritage, il +disait: + +--Voyez les montagnards de Devoluy, pays si sauvage qu'on n'y entend pas +le rossignol une fois en cinquante ans. Eh bien, quand le père meurt +dans une famille, les garçons s'en vont chercher fortune, et laissent le +bien aux filles, afin qu'elles puissent trouver des maris. + +Aux cantons qui ont le goût des procès et où les fermiers se ruinent en +papier timbré, il disait: + +--Voyez ces bons paysans de la vallée de Queyras. Ils sont là trois +mille âmes. Mon Dieu! c'est comme une petite république. On n'y connaît +ni le juge, ni l'huissier. Le maire fait tout. Il répartit l'impôt, taxe +chacun en conscience, juge les querelles gratis, partage les patrimoines +sans honoraires, rend des sentences sans frais; et on lui obéit, parce +que c'est un homme juste parmi des hommes simples. + +Aux villages où il ne trouvait pas de maître d'école, il citait encore +ceux de Queyras: + +--Savez-vous comment ils font? disait-il. Comme un petit pays de douze +ou quinze feux ne peut pas toujours nourrir un magister, ils ont des +maîtres d'école payés par toute la vallée qui parcourent les villages, +passant huit jours dans celui-ci, dix dans celui-là, et enseignant. Ces +magisters vont aux foires, où je les ai vus. On les reconnaît à des +plumes à écrire qu'ils portent dans la ganse de leur chapeau. Ceux qui +n'enseignent qu'à lire ont une plume, ceux qui enseignent la lecture et +le calcul ont deux plumes; ceux qui enseignent la lecture, le calcul et +le latin ont trois plumes. Ceux-là sont de grands savants. Mais quelle +honte d'être ignorants! Faites comme les gens de Queyras. + +Il parlait ainsi, gravement et paternellement, à défaut d'exemples +inventant des paraboles, allant droit au but, avec peu de phrases et +beaucoup d'images, ce qui était l'éloquence même de Jésus-Christ, +convaincu et persuadant. + + + + +Chapitre IV + +Les oeuvres semblables aux paroles + + +Sa conversation était affable et gaie. Il se mettait à la portée des +deux vieilles femmes qui passaient leur vie près de lui; quand il riait, +c'était le rire d'un écolier. + +Madame Magloire l'appelait volontiers _Votre Grandeur_. Un jour, il se +leva de son fauteuil et alla à sa bibliothèque chercher un livre. Ce +livre était sur un des rayons d'en haut. Comme l'évêque était d'assez +petite taille, il ne put y atteindre. + +--Madame Magloire, dit-il, apportez-moi une chaise. Ma grandeur ne va +pas jusqu'à cette planche. + +Une de ses parentes éloignées, madame la comtesse de Lô, laissait +rarement échapper une occasion d'énumérer en sa présence ce qu'elle +appelait «les espérances» de ses trois fils. Elle avait plusieurs +ascendants fort vieux et proches de la mort dont ses fils étaient +naturellement les héritiers. Le plus jeune des trois avait à recueillir +d'une grand'tante cent bonnes mille livres de rentes; le deuxième était +substitué au titre de duc de son oncle; l'aîné devait succéder à la +pairie de son aïeul. L'évêque écoutait habituellement en silence ces +innocents et pardonnables étalages maternels. Une fois pourtant, il +paraissait plus rêveur que de coutume, tandis que madame de Lô +renouvelait le détail de toutes ces successions et de toutes ces +«espérances». Elle s'interrompit avec quelque impatience: + +--Mon Dieu, mon cousin! mais à quoi songez-vous donc? + +--Je songe, dit l'évêque, à quelque chose de singulier qui est, je +crois, dans saint Augustin: «Mettez votre espérance dans celui auquel on +ne succède point.» + +Une autre fois, recevant une lettre de faire-part du décès d'un +gentilhomme du pays, où s'étalaient en une longue page, outre les +dignités du défunt, toutes les qualifications féodales et nobiliaires de +tous ses parents: + +--Quel bon dos a la mort! s'écria-t-il. Quelle admirable charge de +titres on lui fait allègrement porter, et comme il faut que les hommes +aient de l'esprit pour employer ainsi la tombe à la vanité! + +Il avait dans l'occasion une raillerie douce qui contenait presque +toujours un sens sérieux. Pendant un carême, un jeune vicaire vint à +Digne et prêcha dans la cathédrale. Il fut assez éloquent. Le sujet de +son sermon était la charité. Il invita les riches à donner aux +indigents, afin d'éviter l'enfer qu'il peignit le plus effroyable qu'il +put et de gagner le paradis qu'il fit désirable et charmant. Il y avait +dans l'auditoire un riche marchand retiré, un peu usurier, nommé M. +Géborand, lequel avait gagné un demi-million à fabriquer de gros draps, +des serges, des cadis et des gasquets. De sa vie M. Géborand n'avait +fait l'aumône à un malheureux. À partir de ce sermon, on remarqua qu'il +donnait tous les dimanches un sou aux vieilles mendiantes du portail de +la cathédrale. Elles étaient six à se partager cela. Un jour, l'évêque +le vit faisant sa charité et dit à sa soeur avec un sourire: + +--Voilà monsieur Géborand qui achète pour un sou de paradis. + +Quand il s'agissait de charité, il ne se rebutait pas, même devant un +refus, et il trouvait alors des mots qui faisaient réfléchir. Une fois, +il quêtait pour les pauvres dans un salon de la ville. Il y avait là le +marquis de Champtercier, vieux, riche, avare, lequel trouvait moyen +d'être tout ensemble ultra-royaliste et ultra-voltairien. Cette variété +a existé. L'évêque, arrivé à lui, lui toucha le bras. + +--Monsieur le marquis, il faut que vous me donniez quelque chose. + +Le marquis se retourna et répondit sèchement: + +--Monseigneur, j'ai mes pauvres. + +--Donnez-les-moi, dit l'évêque. + +Un jour, dans la cathédrale, il fit ce sermon. + +«Mes très chers frères, mes bons amis, il y a en France treize cent +vingt mille maisons de paysans qui n'ont que trois ouvertures, dix-huit +cent dix-sept mille qui ont deux ouvertures, la porte et une fenêtre, et +enfin trois cent quarante-six mille cabanes qui n'ont qu'une ouverture, +la porte. Et cela, à cause d'une chose qu'on appelle l'impôt des portes +et fenêtres. Mettez-moi de pauvres familles, des vieilles femmes, des +petits enfants, dans ces logis-là, et voyez les fièvres et les maladies. +Hélas! Dieu donne l'air aux hommes, la loi le leur vend. Je n'accuse pas +la loi, mais je bénis Dieu. Dans l'Isère, dans le Var, dans les deux +Alpes, les hautes et les basses, les paysans n'ont pas même de +brouettes, ils transportent les engrais à dos d'hommes; ils n'ont pas de +chandelles, et ils brûlent des bâtons résineux et des bouts de corde +trempés dans la poix résine. C'est comme cela dans tout le pays haut du +Dauphiné. Ils font le pain pour six mois, ils le font cuire avec de la +bouse de vache séchée. L'hiver, ils cassent ce pain à coups de hache et +ils le font tremper dans l'eau vingt-quatre heures pour pouvoir le +manger.--Mes frères, ayez pitié! voyez comme on souffre autour de vous.» + +Né provençal, il s'était facilement familiarisé avec tous les patois du +midi. Il disait: «_Eh bé! moussu, sès sagé?_» comme dans le bas +Languedoc. «_Onté anaras passa?_» comme dans les basses Alpes. «_Puerte +un bouen moutou embe un bouen froumage grase_», comme dans le haut +Dauphiné. Ceci plaisait au peuple, et n'avait pas peu contribué à lui +donner accès près de tous les esprits. Il était dans la chaumière et +dans la montagne comme chez lui. Il savait dire les choses les plus +grandes dans les idiomes les plus vulgaires. Parlant toutes les langues, +il entrait dans toutes les âmes. Du reste, il était le même pour les +gens du monde et pour les gens du peuple. Il ne condamnait rien +hâtivement, et sans tenir compte des circonstances environnantes. Il +disait: + +--Voyons le chemin par où la faute a passé. + +Étant, comme il se qualifiait lui-même en souriant, un _ex-pécheur_, il +n'avait aucun des escarpements du rigorisme, et il professait assez +haut, et sans le froncement de sourcil des vertueux féroces, une +doctrine qu'on pourrait résumer à peu près ainsi: + +«L'homme a sur lui la chair qui est tout à la fois son fardeau et sa +tentation. Il la traîne et lui cède. + +«Il doit la surveiller, la contenir, la réprimer, et ne lui obéir qu'à +la dernière extrémité. Dans cette obéissance-là, il peut encore y avoir +de la faute; mais la faute, ainsi faite, est vénielle. C'est une chute, +mais une chute sur les genoux, qui peut s'achever en prière. + +«Être un saint, c'est l'exception; être un juste, c'est la règle. Errez, +défaillez, péchez, mais soyez des justes. + +«Le moins de péché possible, c'est la loi de l'homme. Pas de péché du +tout est le rêve de l'ange. Tout ce qui est terrestre est soumis au +péché. Le péché est une gravitation.» + +Quand il voyait tout le monde crier bien fort et s'indigner bien vite: + +--Oh! oh! disait-il en souriant, il y a apparence que ceci est un gros +crime que tout le monde commet. Voilà les hypocrisies effarées qui se +dépêchent de protester et de se mettre à couvert. + +Il était indulgent pour les femmes et les pauvres sur qui pèse le poids +de la société humaine. Il disait: + +--Les fautes des femmes, des enfants, des serviteurs, des faibles, des +indigents et des ignorants sont la faute des maris, des pères, des +maîtres, des forts, des riches et des savants. + +Il disait encore: + +--À ceux qui ignorent, enseignez-leur le plus de choses que vous +pourrez; la société est coupable de ne pas donner l'instruction gratis; +elle répond de la nuit qu'elle produit. Cette âme est pleine d'ombre, le +péché s'y commet. Le coupable n'est pas celui qui y fait le péché, mais +celui qui y a fait l'ombre. + +Comme on voit, il avait une manière étrange et à lui de juger les +choses. Je soupçonne qu'il avait pris cela dans l'évangile. + +Il entendit un jour conter dans un salon un procès criminel qu'on +instruisait et qu'on allait juger. Un misérable homme, par amour pour +une femme et pour l'enfant qu'il avait d'elle, à bout de ressources, +avait fait de la fausse monnaie. La fausse monnaie était encore punie de +mort à cette époque. La femme avait été arrêtée émettant la première +pièce fausse fabriquée par l'homme. On la tenait, mais on n'avait de +preuves que contre elle. Elle seule pouvait charger son amant et le +perdre en avouant. Elle nia. On insista. Elle s'obstina à nier. Sur ce, +le procureur du roi avait eu une idée. Il avait supposé une infidélité +de l'amant, et était parvenu, avec des fragments de lettres savamment +présentés, à persuader à la malheureuse qu'elle avait une rivale et que +cet homme la trompait. Alors, exaspérée de jalousie, elle avait dénoncé +son amant, tout avoué, tout prouvé. L'homme était perdu. Il allait être +prochainement jugé à Aix avec sa complice. On racontait le fait, et +chacun s'extasiait sur l'habileté du magistrat. En mettant la jalousie +en jeu, il avait fait jaillir la vérité par la colère, il avait fait +sortir la justice de la vengeance. L'évêque écoutait tout cela en +silence. Quand ce fut fini, il demanda: + +--Où jugera-t-on cet homme et cette femme? + +--À la cour d'assises. + +Il reprit: + +--Et où jugera-t-on monsieur le procureur du roi? + +Il arriva à Digne une aventure tragique. Un homme fut condamné à mort +pour meurtre. C'était un malheureux pas tout à fait lettré, pas tout à +fait ignorant, qui avait été bateleur dans les foires et écrivain +public. Le procès occupa beaucoup la ville. La veille du jour fixé pour +l'exécution du condamné, l'aumônier de la prison tomba malade. Il +fallait un prêtre pour assister le patient à ses derniers moments. On +alla chercher le curé. Il paraît qu'il refusa en disant: Cela ne me +regarde pas. Je n'ai que faire de cette corvée et de ce saltimbanque; +moi aussi, je suis malade; d'ailleurs ce n'est pas là ma place. On +rapporta cette réponse à l'évêque qui dit: + +--Monsieur le curé a raison. Ce n'est pas sa place, c'est la mienne. + +Il alla sur-le-champ à la prison, il descendit au cabanon du +«saltimbanque», il l'appela par son nom, lui prit la main et lui parla. +Il passa toute la journée et toute la nuit près de lui, oubliant la +nourriture et le sommeil, priant Dieu pour l'âme du condamné et priant +le condamné pour la sienne propre. Il lui dit les meilleures vérités qui +sont les plus simples. Il fut père, frère, ami; évêque pour bénir +seulement. Il lui enseigna tout, en le rassurant et en le consolant. Cet +homme allait mourir désespéré. La mort était pour lui comme un abîme. +Debout et frémissant sur ce seuil lugubre, il reculait avec horreur. Il +n'était pas assez ignorant pour être absolument indifférent. Sa +condamnation, secousse profonde, avait en quelque sorte rompu çà et là +autour de lui cette cloison qui nous sépare du mystère des choses et que +nous appelons la vie. Il regardait sans cesse au dehors de ce monde par +ces brèches fatales, et ne voyait que des ténèbres. L'évêque lui fit +voir une clarté. + +Le lendemain, quand on vint chercher le malheureux, l'évêque était là. +Il le suivit. Il se montra aux yeux de la foule en camail violet et avec +sa croix épiscopale au cou, côte à côte avec ce misérable lié de cordes. + +Il monta sur la charrette avec lui, il monta sur l'échafaud avec lui. Le +patient, si morne et si accablé la veille, était rayonnant. Il sentait +que son âme était réconciliée et il espérait Dieu. L'évêque l'embrassa, +et, au moment où le couteau allait tomber, il lui dit: + +--Celui que l'homme tue, Dieu le ressuscite; celui que les frères +chassent retrouve le Père. Priez, croyez, entrez dans la vie! le Père +est là. + +Quand il redescendit de l'échafaud, il avait quelque chose dans son +regard qui fit ranger le peuple. On ne savait ce qui était le plus +admirable de sa pâleur ou de sa sérénité. En rentrant à cet humble logis +qu'il appelait en souriant son palais, il dit à sa soeur: + +--Je viens d'officier pontificalement. + +Comme les choses les plus sublimes sont souvent aussi les choses les +moins comprises, il y eut dans la ville des gens qui dirent, en +commentant cette conduite de l'évêque: «C'est de l'affectation.» Ceci ne +fut du reste qu'un propos de salons. Le peuple, qui n'entend pas malice +aux actions saintes, fut attendri et admira. + +Quant à l'évêque, avoir vu la guillotine fut pour lui un choc, et il fut +longtemps à s'en remettre. + +L'échafaud, en effet, quand il est là, dressé et debout, a quelque chose +qui hallucine. On peut avoir une certaine indifférence sur la peine de +mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu'on n'a pas vu de +ses yeux une guillotine; mais si l'on en rencontre une, la secousse est +violente, il faut se décider et prendre parti pour ou contre. Les uns +admirent, comme de Maistre; les autres exècrent, comme Beccaria. La +guillotine est la concrétion de la loi; elle se nomme _vindicte;_ elle +n'est pas neutre, et ne vous permet pas de rester neutre. Qui l'aperçoit +frissonne du plus mystérieux des frissons. Toutes les questions sociales +dressent autour de ce couperet leur point d'interrogation. L'échafaud +est vision. L'échafaud n'est pas une charpente, l'échafaud n'est pas une +machine, l'échafaud n'est pas une mécanique inerte faite de bois, de fer +et de cordes. Il semble que ce soit une sorte d'être qui a je ne sais +quelle sombre initiative; on dirait que cette charpente voit, que cette +machine entend, que cette mécanique comprend, que ce bois, ce fer et ces +cordes veulent. Dans la rêverie affreuse où sa présence jette l'âme, +l'échafaud apparaît terrible et se mêlant de ce qu'il fait. L'échafaud +est le complice du bourreau; il dévore; il mange de la chair, il boit du +sang. L'échafaud est une sorte de monstre fabriqué par le juge et par le +charpentier, un spectre qui semble vivre d'une espèce de vie +épouvantable faite de toute la mort qu'il a donnée. + +Aussi l'impression fut-elle horrible et profonde; le lendemain de +l'exécution et beaucoup de jours encore après, l'évêque parut accablé. +La sérénité presque violente du moment funèbre avait disparu: le fantôme +de la justice sociale l'obsédait. Lui qui d'ordinaire revenait de toutes +ses actions avec une satisfaction si rayonnante, il semblait qu'il se +fît un reproche. Par moments, il se parlait à lui-même, et bégayait à +demi-voix des monologues lugubres. En voici un que sa soeur entendit un +soir et recueillit: + +--Je ne croyais pas que cela fût si monstrueux. C'est un tort de +s'absorber dans la loi divine au point de ne plus s'apercevoir de la loi +humaine. La mort n'appartient qu'à Dieu. De quel droit les hommes +touchent-ils à cette chose inconnue? + +Avec le temps ces impressions s'atténuèrent, et probablement +s'effacèrent. Cependant on remarqua que l'évêque évitait désormais de +passer sur la place des exécutions. On pouvait appeler M. Myriel à toute +heure au chevet des malades et des mourants. Il n'ignorait pas que là +était son plus grand devoir et son plus grand travail. Les familles +veuves ou orphelines n'avaient pas besoin de le demander, il arrivait de +lui-même. Il savait s'asseoir et se taire de longues heures auprès de +l'homme qui avait perdu la femme qu'il aimait, de la mère qui avait +perdu son enfant. Comme il savait le moment de se taire, il savait aussi +le moment de parler. Ô admirable consolateur! il ne cherchait pas à +effacer la douleur par l'oubli, mais à l'agrandir et à la dignifier par +l'espérance. Il disait: + +--Prenez garde à la façon dont vous vous tournez vers les morts. Ne +songez pas à ce qui pourrit. Regardez fixement. Vous apercevrez la lueur +vivante de votre mort bien-aimé au fond du ciel. + +Il savait que la croyance est saine. Il cherchait à conseiller et à +calmer l'homme désespéré en lui indiquant du doigt l'homme résigné, et à +transformer la douleur qui regarde une fosse en lui montrant la douleur +qui regarde une étoile. + + + + +Chapitre V + +Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes + + +La vie intérieure de M. Myriel était pleine des mêmes pensées que sa vie +publique. Pour qui eût pu la voir de près, c'eût été un spectacle grave +et charmant que cette pauvreté volontaire dans laquelle vivait M. +l'évêque de Digne. + +Comme tous les vieillards et comme la plupart des penseurs, il dormait +peu. Ce court sommeil était profond. Le matin il se recueillait pendant +une heure, puis il disait sa messe, soit à la cathédrale, soit dans son +oratoire. Sa messe dite, il déjeunait d'un pain de seigle trempé dans le +lait de ses vaches. Puis il travaillait. + +Un évêque est un homme fort occupé; il faut qu'il reçoive tous les jours +le secrétaire de l'évêché, qui est d'ordinaire un chanoine, presque tous +les jours ses grands vicaires. Il a des congrégations à contrôler, des +privilèges à donner, toute une librairie ecclésiastique à examiner, +paroissiens, catéchismes diocésains, livres d'heures, etc., des +mandements à écrire, des prédications à autoriser, des curés et des +maires à mettre d'accord, une correspondance cléricale, une +correspondance administrative, d'un côté l'état, de l'autre le +Saint-Siège, mille affaires. + +Le temps que lui laissaient ces mille affaires, ses offices et son +bréviaire, il le donnait d'abord aux nécessiteux, aux malades et aux +affligés; le temps que les affligés, les malades et les nécessiteux lui +laissaient, il le donnait au travail. Tantôt il bêchait la terre dans +son jardin, tantôt il lisait et écrivait. Il n'avait qu'un mot pour ces +deux sortes de travail; il appelait cela _jardiner_. + +--L'esprit est un jardin, disait-il. + +À midi, il dînait. Le dîner ressemblait au déjeuner. + +Vers deux heures, quand le temps était beau, il sortait et se promenait +à pied dans la campagne ou dans la ville, entrant souvent dans les +masures. On le voyait cheminer seul, tout à ses pensées, l'oeil baissé, +appuyé sur sa longue canne, vêtu de sa douillette violette ouatée et +bien chaude, chaussé de bas violets dans de gros souliers, et coiffé de +son chapeau plat qui laissait passer par ses trois cornes trois glands +d'or à graine d'épinards. + +C'était une fête partout où il paraissait. On eût dit que son passage +avait quelque chose de réchauffant et de lumineux. Les enfants et les +vieillards venaient sur le seuil des portes pour l'évêque comme pour le +soleil. Il bénissait et on le bénissait. On montrait sa maison à +quiconque avait besoin de quelque chose. + +Çà et là, il s'arrêtait, parlait aux petits garçons et aux petites +filles et souriait aux mères. Il visitait les pauvres tant qu'il avait +de l'argent; quand il n'en avait plus, il visitait les riches. + +Comme il faisait durer ses soutanes beaucoup de temps, et qu'il ne +voulait pas qu'on s'en aperçût, il ne sortait jamais dans la ville +autrement qu'avec sa douillette violette. Cela le gênait un peu en été. + +Le soir à huit heures et demie il soupait avec sa soeur, madame Magloire +debout derrière eux et les servant à table. Rien de plus frugal que ce +repas. Si pourtant l'évêque avait un de ses curés à souper, madame +Magloire en profitait pour servir à Monseigneur quelque excellent +poisson des lacs ou quelque fin gibier de la montagne. Tout curé était +un prétexte à bon repas; l'évêque se laissait faire. Hors de là, son +ordinaire ne se composait guère que de légumes cuits dans l'eau et de +soupe à l'huile. Aussi disait-on dans la ville: + +--Quand l'évêque fait pas chère de curé, il fait chère de trappiste. + +Après son souper, il causait pendant une demi-heure avec mademoiselle +Baptistine et madame Magloire; puis il rentrait dans sa chambre et se +remettait à écrire, tantôt sur des feuilles volantes, tantôt sur la +marge de quelque in-folio. Il était lettré et quelque peu savant. Il a +laissé cinq ou six manuscrits assez curieux; entre autres une +dissertation sur le verset de la Genèse: _Au commencement l'esprit de +Dieu flottait sur les eaux_. Il confronte avec ce verset trois textes: +la version arabe qui dit: _Les vents de Dieu soufflaient;_ Flavius +Josèphe qui dit: _Un vent d'en haut se précipitait sur la terre_, et +enfin la paraphrase chaldaïque d'Onkelos qui porte: _Un vent venant de +Dieu soufflait sur la face des eaux_. Dans une autre dissertation, il +examine les oeuvres théologiques de Hugo, évêque de Ptolémaïs, +arrière-grand-oncle de celui qui écrit ce livre, et il établit qu'il +faut attribuer à cet évêque les divers opuscules publiés, au siècle +dernier, sous le pseudonyme de Barleycourt. + +Parfois au milieu d'une lecture, quel que fût le livre qu'il eût entre +les mains, il tombait tout à coup dans une méditation profonde, d'où il +ne sortait que pour écrire quelques lignes sur les pages mêmes du +volume. Ces lignes souvent n'ont aucun rapport avec le livre qui les +contient. Nous avons sous les yeux une note écrite par lui sur une des +marges d'un in-quarto intitulé: _Correspondance du lord Germain avec les +généraux Clinton, Cornwallis et les amiraux de la station de l'Amérique. +À Versailles, chez Poinçot, libraire, et à Paris, chez Pissot, libraire, +quai des Augustins_. + +Voici cette note: + +«Ô vous qui êtes! + +«L'Ecclésiaste vous nomme Toute-Puissance, les Macchabées vous nomment +Créateur, l'Épître aux Éphésiens vous nomme Liberté, Baruch vous nomme +Immensité, les Psaumes vous nomment Sagesse et Vérité, Jean vous nomme +Lumière, les Rois vous nomment Seigneur, l'Exode vous appelle +Providence, le Lévitique Sainteté, Esdras Justice, la création vous +nomme Dieu, l'homme vous nomme Père; mais Salomon vous nomme +Miséricorde, et c'est là le plus beau de tous vos noms.» + +Vers neuf heures du soir, les deux femmes se retiraient et montaient à +leurs chambres au premier, le laissant jusqu'au matin seul au +rez-de-chaussée. + +Ici il est nécessaire que nous donnions une idée exacte du logis de M. +l'évêque de Digne. + + + + +Chapitre VI + +Par qui il faisait garder sa maison + + +La maison qu'il habitait se composait, nous l'avons dit, d'un +rez-de-chaussée et d'un seul étage: trois pièces au rez-de-chaussée, +trois chambres au premier, au-dessus un grenier. Derrière la maison, un +jardin d'un quart d'arpent. Les deux femmes occupaient le premier. +L'évêque logeait en bas. La première pièce, qui s'ouvrait sur la rue, +lui servait de salle à manger, la deuxième de chambre à coucher, et la +troisième d'oratoire. On ne pouvait sortir de cet oratoire sans passer +par la chambre à coucher, et sortir de la chambre à coucher sans passer +par la salle à manger. Dans l'oratoire, au fond, il y avait une alcôve +fermée, avec un lit pour les cas d'hospitalité. M. l'évêque offrait ce +lit aux curés de campagne que des affaires ou les besoins de leur +paroisse amenaient à Digne. + +La pharmacie de l'hôpital, petit bâtiment ajouté à la maison et pris sur +le jardin, avait été transformée en cuisine et en cellier. + +Il y avait en outre dans le jardin une étable qui était l'ancienne +cuisine de l'hospice et où l'évêque entretenait deux vaches. Quelle que +fût la quantité de lait qu'elles lui donnassent, il en envoyait +invariablement tous les matins la moitié aux malades de l'hôpital.--Je +paye ma dîme, disait-il. + +Sa chambre était assez grande et assez difficile à chauffer dans la +mauvaise saison. Comme le bois est très cher à Digne, il avait imaginé +de faire faire dans l'étable à vaches un compartiment fermé d'une +cloison en planches. C'était là qu'il passait ses soirées dans les +grands froids. Il appelait cela son _salon d'hiver_. + +Il n'y avait dans ce salon d'hiver, comme dans la salle à manger, +d'autres meubles qu'une table de bois blanc, carrée, et quatre chaises +de paille. La salle à manger était ornée en outre d'un vieux buffet +peint en rose à la détrempe. Du buffet pareil, convenablement habillé de +napperons blancs et de fausses dentelles, l'évêque avait fait l'autel +qui décorait son oratoire. + +Ses pénitentes riches et les saintes femmes de Digne s'étaient souvent +cotisées pour faire les frais d'un bel autel neuf à l'oratoire de +monseigneur; il avait chaque fois pris l'argent et l'avait donné aux +pauvres. + +--Le plus beau des autels, disait-il, c'est l'âme d'un malheureux +consolé qui remercie Dieu. + +Il avait dans son oratoire deux chaises prie-Dieu en paille, et un +fauteuil à bras également en paille dans sa chambre à coucher. Quand par +hasard il recevait sept ou huit personnes à la fois, le préfet, ou le +général, ou l'état-major du régiment en garnison, ou quelques élèves du +petit séminaire, on était obligé d'aller chercher dans l'étable les +chaises du salon d'hiver, dans l'oratoire les prie-Dieu, et le fauteuil +dans la chambre à coucher; de cette façon, on pouvait réunir jusqu'à +onze sièges pour les visiteurs. À chaque nouvelle visite on démeublait +une pièce. + +Il arrivait parfois qu'on était douze; alors l'évêque dissimulait +l'embarras de la situation en se tenant debout devant la cheminée si +c'était l'hiver, ou en proposant un tour dans le jardin si c'était +l'été. + +Il y avait bien encore dans l'alcôve fermée une chaise, mais elle était +à demi dépaillée et ne portait que sur trois pieds, ce qui faisait +qu'elle ne pouvait servir qu'appuyée contre le mur. Mademoiselle +Baptistine avait bien aussi dans sa chambre une très grande bergère en +bois jadis doré et revêtue de pékin à fleurs, mais on avait été obligé +de monter cette bergère au premier par la fenêtre, l'escalier étant trop +étroit; elle ne pouvait donc pas compter parmi les en-cas du mobilier. + +L'ambition de mademoiselle Baptistine eût été de pouvoir acheter un +meuble de salon en velours d'Utrecht jaune à rosaces et en acajou à cou +de cygne, avec canapé. Mais cela eût coûté au moins cinq cents francs, +et, ayant vu qu'elle n'avait réussi à économiser pour cet objet que +quarante-deux francs dix sous en cinq ans, elle avait fini par y +renoncer. D'ailleurs qui est-ce qui atteint son idéal? + +Rien de plus simple à se figurer que la chambre à coucher de l'évêque. +Une porte-fenêtre donnant sur le jardin, vis-à-vis le lit; un lit +d'hôpital, en fer avec baldaquin de serge verte; dans l'ombre du lit, +derrière un rideau, les ustensiles de toilette trahissant encore les +anciennes habitudes élégantes de l'homme du monde; deux portes, l'une +près de la cheminée, donnant dans l'oratoire; l'autre, près de la +bibliothèque, donnant dans la salle à manger; la bibliothèque, grande +armoire vitrée pleine de livres; la cheminée, de bois peint en marbre, +habituellement sans feu; dans la cheminée, une paire de chenets en fer +ornés de deux vases à guirlandes et cannelures jadis argentés à l'argent +haché, ce qui était un genre de luxe épiscopal; au-dessus, à l'endroit +où d'ordinaire on met la glace, un crucifix de cuivre désargenté fixé +sur un velours noir râpé dans un cadre de bois dédoré. Près de la +porte-fenêtre, une grande table avec un encrier, chargée de papiers +confus et de gros volumes. Devant la table, le fauteuil de paille. +Devant le lit, un prie-Dieu, emprunté à l'oratoire. + +Deux portraits dans des cadres ovales étaient accrochés au mur des deux +côtés du lit. De petites inscriptions dorées sur le fond neutre de la +toile à côté des figures indiquaient que les portraits représentaient, +l'un, l'abbé de Chaliot, évêque de Saint-Claude, l'autre, l'abbé +Tourteau, vicaire général d'Agde, abbé de Grand-Champ, ordre de Cîteaux, +diocèse de Chartres. L'évêque, en succédant dans cette chambre aux +malades de l'hôpital, y avait trouvé ces portraits et les y avait +laissés. C'étaient des prêtres, probablement des donateurs: deux motifs +pour qu'il les respectât. Tout ce qu'il savait de ces deux personnages, +c'est qu'ils avaient été nommés par le roi, l'un à son évêché, l'autre à +son bénéfice, le même jour, le 27 avril 1785. Madame Magloire ayant +décroché les tableaux pour en secouer la poussière, l'évêque avait +trouvé cette particularité écrite d'une encre blanchâtre sur un petit +carré de papier jauni par le temps, collé avec quatre pains à cacheter +derrière le portrait de l'abbé de Grand-Champ. + +Il avait à sa fenêtre un antique rideau de grosse étoffe de laine qui +finit par devenir tellement vieux que, pour éviter la dépense d'un neuf, +madame Magloire fut obligée de faire une grande couture au beau milieu. +Cette couture dessinait une croix. L'évêque le faisait souvent +remarquer. + +--Comme cela fait bien! disait-il. + +Toutes les chambres de la maison, au rez-de-chaussée ainsi qu'au +premier, sans exception, étaient blanchies au lait de chaux, ce qui est +une mode de caserne et d'hôpital. + +Cependant, dans les dernières années, madame Magloire retrouva, comme on +le verra plus loin, sous le papier badigeonné, des peintures qui +ornaient l'appartement de mademoiselle Baptistine. Avant d'être +l'hôpital, cette maison avait été le parloir aux bourgeois. De là cette +décoration. Les chambres étaient pavées de briques rouges qu'on lavait +toutes les semaines, avec des nattes de paille tressée devant tous les +lits. Du reste, ce logis, tenu par deux femmes, était du haut en bas +d'une propreté exquise. C'était le seul luxe que l'évêque permit. Il +disait: + +--Cela ne prend rien aux pauvres. + +Il faut convenir cependant qu'il lui restait de ce qu'il avait possédé +jadis six couverts d'argent et une grande cuiller à soupe que madame +Magloire regardait tous les jours avec bonheur reluire splendidement sur +la grosse nappe de toile blanche. Et comme nous peignons ici l'évêque de +Digne tel qu'il était, nous devons ajouter qu'il lui était arrivé plus +d'une fois de dire: + +--Je renoncerais difficilement à manger dans de l'argenterie. + +Il faut ajouter à cette argenterie deux gros flambeaux d'argent massif +qui lui venaient de l'héritage d'une grand'tante. Ces flambeaux +portaient deux bougies de cire et figuraient habituellement sur la +cheminée de l'évêque. Quand il avait quelqu'un à dîner, madame Magloire +allumait les deux bougies et mettait les deux flambeaux sur la table. + +Il y avait dans la chambre même de l'évêque, à la tête de son lit, un +petit placard dans lequel madame Magloire serrait chaque soir les six +couverts d'argent et la grande cuiller. Il faut dire qu'on n'en ôtait +jamais la clef. + +Le jardin, un peu gâté par les constructions assez laides dont nous +avons parlé, se composait de quatre allées en croix rayonnant autour +d'un puisard; une autre allée faisait tout le tour du jardin et +cheminait le long du mur blanc dont il était enclos. Ces allées +laissaient entre elles quatre carrés bordés de buis. Dans trois, madame +Magloire cultivait des légumes; dans le quatrième, l'évêque avait mis +des fleurs. Il y avait çà et là quelques arbres fruitiers. + +Une fois madame Magloire lui avait dit avec une sorte de malice douce: + +--Monseigneur, vous qui tirez parti de tout, voilà pourtant un carré +inutile. Il vaudrait mieux avoir là des salades que des bouquets. + +--Madame Magloire, répondit l'évêque, vous vous trompez. Le beau est +aussi utile que l'utile. + +Il ajouta après un silence: + +--Plus peut-être. + +Ce carré, composé de trois ou quatre plates-bandes, occupait M. l'évêque +presque autant que ses livres. Il y passait volontiers une heure ou +deux, coupant, sarclant, et piquant çà et là des trous en terre où il +mettait des graines. Il n'était pas aussi hostile aux insectes qu'un +jardinier l'eût voulu. Du reste, aucune prétention à la botanique; il +ignorait les groupes et le solidisme; il ne cherchait pas le moins du +monde à décider entre Tournefort et la méthode naturelle; il ne prenait +parti ni pour les utricules contre les cotylédons, ni pour Jussieu +contre Linné. Il n'étudiait pas les plantes; il aimait les fleurs. Il +respectait beaucoup les savants, il respectait encore plus les +ignorants, et, sans jamais manquer à ces deux respects, il arrosait ses +plates-bandes chaque soir d'été avec un arrosoir de fer-blanc peint en +vert. + +La maison n'avait pas une porte qui fermât à clef. La porte de la salle +à manger qui, nous l'avons dit, donnait de plain-pied sur la place de la +cathédrale, était jadis armée de serrures et de verrous comme une porte +de prison. L'évêque avait fait ôter toutes ces ferrures, et cette porte, +la nuit comme le jour, n'était fermée qu'au loquet. Le premier passant +venu, à quelque heure que ce fût, n'avait qu'à la pousser. Dans les +commencements, les deux femmes avaient été fort tourmentées de cette +porte jamais close; mais M. de Digne leur avait dit: + +--Faites mettre des verrous à vos chambres, si cela vous plaît. + +Elles avaient fini par partager sa confiance ou du moins par faire comme +si elles la partageaient. Madame Magloire seule avait de temps en temps +des frayeurs. Pour ce qui est de l'évêque, on peut trouver sa pensée +expliquée ou du moins indiquée dans ces trois lignes écrites par lui sur +la marge d'une bible: «Voici la nuance: la porte du médecin ne doit +jamais être fermée; la porte du prêtre doit toujours être ouverte.» Sur +un autre livre, intitulé _Philosophie de la science médicale_, il avait +écrit cette autre note: «Est-ce que je ne suis pas médecin comme eux? +Moi aussi j'ai mes malades; d'abord j'ai les leurs, qu'ils appellent les +malades; et puis j'ai les miens, que j'appelle les malheureux.» + +Ailleurs encore il avait écrit: «Ne demandez pas son nom à qui vous +demande un gîte. C'est surtout celui-là que son nom embarrasse qui a +besoin d'asile.» + +Il advint qu'un digne curé, je ne sais plus si c'était le curé de +Couloubroux ou le curé de Pompierry, s'avisa de lui demander un jour, +probablement à l'instigation de madame Magloire, si Monseigneur était +bien sûr de ne pas commettre jusqu'à un certain point une imprudence en +laissant jour et nuit sa porte ouverte à la disposition de qui voulait +entrer, et s'il ne craignait pas enfin qu'il n'arrivât quelque malheur +dans une maison si peu gardée. L'évêque lui toucha l'épaule avec une +gravité douce et lui dit:--_Nisi Dominus custodierit domum, in vanum +vigilant qui custodiunt eam_. + +Puis il parla d'autre chose. + +Il disait assez volontiers: + +--Il y a la bravoure du prêtre comme il y a la bravoure du colonel de +dragons. Seulement, ajoutait-il, la nôtre doit être tranquille. + + + + +Chapitre VII + +Cravatte + + +Ici se place naturellement un fait que nous ne devons pas omettre, car +il est de ceux qui font le mieux voir quel homme c'était que M. l'évêque +de Digne. + +Après la destruction de la bande de Gaspard Bès qui avait infesté les +gorges d'Ollioules, un de ses lieutenants, Cravatte, se réfugia dans la +montagne. Il se cacha quelque temps avec ses bandits, reste de la troupe +de Gaspard Bès, dans le comté de Nice, puis gagna le Piémont, et tout à +coup reparut en France, du côté de Barcelonnette. On le vit à Jauziers +d'abord, puis aux Tuiles. Il se cacha dans les cavernes du +Joug-de-l'Aigle, et de là il descendait vers les hameaux et les villages +par les ravins de l'Ubaye et de l'Ubayette. Il osa même pousser jusqu'à +Embrun, pénétra une nuit dans la cathédrale et dévalisa la sacristie. +Ses brigandages désolaient le pays. On mit la gendarmerie à ses +trousses, mais en vain. Il échappait toujours; quelquefois il résistait +de vive force. C'était un hardi misérable. Au milieu de toute cette +terreur, l'évêque arriva. Il faisait sa tournée. Au Chastelar, le maire +vint le trouver et l'engagea à rebrousser chemin. Cravatte tenait la +montagne jusqu'à l'Arche, et au-delà. Il y avait danger, même avec une +escorte. C'était exposer inutilement trois ou quatre malheureux +gendarmes. + +--Aussi, dit l'évêque, je compte aller sans escorte. + +--Y pensez-vous, monseigneur? s'écria le maire. + +--J'y pense tellement, que je refuse absolument les gendarmes et que je +vais partir dans une heure. + +--Partir? + +--Partir. + +--Seul? + +--Seul. + +--Monseigneur! vous ne ferez pas cela. + +--Il y a là, dans la montagne, reprit l'évêque, une humble petite +commune grande comme ça, que je n'ai pas vue depuis trois ans. Ce sont +mes bons amis. De doux et honnêtes bergers. Ils possèdent une chèvre sur +trente qu'ils gardent. Ils font de fort jolis cordons de laine de +diverses couleurs, et ils jouent des airs de montagne sur de petites +flûtes à six trous. Ils ont besoin qu'on leur parle de temps en temps du +bon Dieu. Que diraient-ils d'un évêque qui a peur? Que diraient-ils si +je n'y allais pas? + +--Mais, monseigneur, les brigands! Si vous rencontrez les brigands! + +--Tiens, dit l'évêque, j'y songe. Vous avez raison. Je puis les +rencontrer. Eux aussi doivent avoir besoin qu'on leur parle du bon Dieu. + +--Monseigneur! mais c'est une bande! c'est un troupeau de loups! + +--Monsieur le maire, c'est peut-être précisément de ce troupeau que +Jésus me fait le pasteur. Qui sait les voies de la Providence? + +--Monseigneur, ils vous dévaliseront. + +--Je n'ai rien. + +--Ils vous tueront. + +--Un vieux bonhomme de prêtre qui passe en marmottant ses momeries? Bah! +à quoi bon? + +--Ah! mon Dieu! si vous alliez les rencontrer! + +--Je leur demanderai l'aumône pour mes pauvres. + +--Monseigneur, n'y allez pas, au nom du ciel! vous exposez votre vie. + +--Monsieur le maire, dit l'évêque, n'est-ce décidément que cela? Je ne +suis pas en ce monde pour garder ma vie, mais pour garder les âmes. + +Il fallut le laisser faire. Il partit, accompagné seulement d'un enfant +qui s'offrit à lui servir de guide. Son obstination fit bruit dans le +pays, et effraya très fort. + +Il ne voulut emmener ni sa soeur ni madame Magloire. Il traversa la +montagne à mulet, ne rencontra personne, et arriva sain et sauf chez ses +«bons amis» les bergers. Il y resta quinze jours, prêchant, +administrant, enseignant, moralisant. Lorsqu'il fut proche de son +départ, il résolut de chanter pontificalement un _Te Deum_. Il en parla +au curé. Mais comment faire? pas d'ornements épiscopaux. On ne pouvait +mettre à sa disposition qu'une chétive sacristie de village avec +quelques vieilles chasubles de damas usé ornées de galons faux. + +--Bah! dit l'évêque. Monsieur le curé, annonçons toujours au prône notre +_Te Deum_. Cela s'arrangera. + +On chercha dans les églises d'alentour. Toutes les magnificences de ces +humbles paroisses réunies n'auraient pas suffi à vêtir convenablement un +chantre de cathédrale. Comme on était dans cet embarras, une grande +caisse fut apportée et déposée au presbytère pour M. l'évêque par deux +cavaliers inconnus qui repartirent sur-le-champ. On ouvrit la caisse; +elle contenait une chape de drap d'or, une mitre ornée de diamants, une +croix archiépiscopale, une crosse magnifique, tous les vêtements +pontificaux volés un mois auparavant au trésor de Notre-Dame d'Embrun. +Dans la caisse, il y avait un papier sur lequel étaient écrits ces mots: +_Cravatte à monseigneur Bienvenu_. + +--Quand je disais que cela s'arrangerait! dit l'évêque. + +Puis il ajouta en souriant: + +--À qui se contente d'un surplis de curé, Dieu envoie une chape +d'archevêque. + +--Monseigneur, murmura le curé en hochant la tête avec un sourire, Dieu, +ou le diable. + +L'évêque regarda fixement le curé et reprit avec autorité: + +--Dieu! + +Quand il revint au Chastelar, et tout le long de la route, on venait le +regarder par curiosité. Il retrouva au presbytère du Chastelar +mademoiselle Baptistine et madame Magloire qui l'attendaient, et il dit +à sa soeur: + +--Eh bien, avais-je raison? Le pauvre prêtre est allé chez ces pauvres +montagnards les mains vides, il en revient les mains pleines. J'étais +parti n'emportant que ma confiance en Dieu; je rapporte le trésor d'une +cathédrale. + +Le soir, avant de se coucher, il dit encore: + +--Ne craignons jamais les voleurs ni les meurtriers. Ce sont là les +dangers du dehors, les petits dangers. Craignons-nous nous-mêmes. Les +préjugés, voilà les voleurs; les vices, voilà les meurtriers. Les grands +dangers sont au dedans de nous. Qu'importe ce qui menace notre tête ou +notre bourse! Ne songeons qu'à ce qui menace notre âme. + +Puis se tournant vers sa soeur: + +--Ma soeur, de la part du prêtre jamais de précaution contre le +prochain. Ce que le prochain fait, Dieu le permet. Bornons-nous à prier +Dieu quand nous croyons qu'un danger arrive sur nous. Prions-le, non +pour nous, mais pour que notre frère ne tombe pas en faute à notre +occasion. + +Du reste, les événements étaient rares dans son existence. Nous +racontons ceux que nous savons; mais d'ordinaire il passait sa vie à +faire toujours les mêmes choses aux mêmes moments. Un mois de son année +ressemblait à une heure de sa journée. + +Quant à ce que devint «le trésor» de la cathédrale d'Embrun, on nous +embarrasserait de nous interroger là-dessus. C'étaient là de bien belles +choses, et bien tentantes, et bien bonnes à voler au profit des +malheureux. Volées, elles l'étaient déjà d'ailleurs. La moitié de +l'aventure était accomplie; il ne restait plus qu'à changer la direction +du vol, et qu'à lui faire faire un petit bout de chemin du côté des +pauvres. Nous n'affirmons rien du reste à ce sujet. Seulement on a +trouvé dans les papiers de l'évêque une note assez obscure qui se +rapporte peut-être à cette affaire, et qui est ainsi conçue: _La +question est de savoir si cela doit faire retour à la cathédrale ou à +l'hôpital_. + + + + +Chapitre VIII + +Philosophie après boire + + +Le sénateur dont il a été parlé plus haut était un homme entendu qui +avait fait son chemin avec une rectitude inattentive à toutes ces +rencontres qui font obstacle et qu'on nomme conscience, foi jurée, +justice, devoir; il avait marché droit à son but et sans broncher une +seule fois dans la ligne de son avancement et de son intérêt. C'était un +ancien procureur, attendri par le succès, pas méchant homme du tout, +rendant tous les petits services qu'il pouvait à ses fils, à ses +gendres, à ses parents, même à des amis; ayant sagement pris de la vie +les bons côtés, les bonnes occasions, les bonnes aubaines. Le reste lui +semblait assez bête. Il était spirituel, et juste assez lettré pour se +croire un disciple d'Épicure en n'étant peut-être qu'un produit de +Pigault-Lebrun. Il riait volontiers, et agréablement, des choses +infinies et éternelles, et des «billevesées du bonhomme évêque». Il en +riait quelquefois, avec une aimable autorité, devant M. Myriel lui-même, +qui écoutait. + +À je ne sais plus quelle cérémonie demi-officielle, le comte*** (ce +sénateur) et M. Myriel durent dîner chez le préfet. Au dessert, le +sénateur, un peu égayé, quoique toujours digne, s'écria: + +--Parbleu, monsieur l'évêque, causons. Un sénateur et un évêque se +regardent difficilement sans cligner de l'oeil. Nous sommes deux +augures. Je vais vous faire un aveu. J'ai ma philosophie. + +--Et vous avez raison, répondit l'évêque. Comme on fait sa philosophie +on se couche. Vous êtes sur le lit de pourpre, monsieur le sénateur. + +Le sénateur, encouragé, reprit: + +--Soyons bons enfants. + +--Bons diables même, dit l'évêque. + +--Je vous déclare, reprit le sénateur, que le marquis d'Argens, Pyrrhon, +Hobbes et M. Naigeon ne sont pas des maroufles. J'ai dans ma +bibliothèque tous mes philosophes dorés sur tranche. + +--Comme vous-même, monsieur le comte, interrompit l'évêque. + +Le sénateur poursuivit: + +--Je hais Diderot; c'est un idéologue, un déclamateur et un +révolutionnaire, au fond croyant en Dieu, et plus bigot que Voltaire. +Voltaire s'est moqué de Needham, et il a eu tort; car les anguilles de +Needham prouvent que Dieu est inutile. Une goutte de vinaigre dans une +cuillerée de pâte de farine supplée le _fiat lux_. Supposez la goutte +plus grosse et la cuillerée plus grande, vous avez le monde. L'homme, +c'est l'anguille. Alors à quoi bon le Père éternel? Monsieur l'évêque, +l'hypothèse Jéhovah me fatigue. Elle n'est bonne qu'à produire des gens +maigres qui songent creux. À bas ce grand Tout qui me tracasse! Vive +Zéro qui me laisse tranquille! De vous à moi, et pour vider mon sac, et +pour me confesser à mon pasteur comme il convient, je vous avoue que +j'ai du bon sens. Je ne suis pas fou de votre Jésus qui prêche à tout +bout de champ le renoncement et le sacrifice. Conseil d'avare à des +gueux. Renoncement! pourquoi? Sacrifice! à quoi? Je ne vois pas qu'un +loup s'immole au bonheur d'un autre loup. Restons donc dans la nature. +Nous sommes au sommet; ayons la philosophie supérieure. Que sert d'être +en haut, si l'on ne voit pas plus loin que le bout du nez des autres? +Vivons gaîment. La vie, c'est tout. Que l'homme ait un autre avenir, +ailleurs, là-haut, là-bas, quelque part, je n'en crois pas un traître +mot. Ah! l'on me recommande le sacrifice et le renoncement, je dois +prendre garde à tout ce que je fais, il faut que je me casse la tête sur +le bien et le mal, sur le juste et l'injuste, sur le _fas_ et le +_nefas_. Pourquoi? parce que j'aurai à rendre compte de mes actions. +Quand? après ma mort. Quel bon rêve! Après ma mort, bien fin qui me +pincera. Faites donc saisir une poignée de cendre par une main d'ombre. +Disons le vrai, nous qui sommes des initiés et qui avons levé la jupe +d'Isis: il n'y a ni bien, ni mal; il y a de la végétation. Cherchons le +réel. Creusons tout à fait. Allons au fond, que diable! Il faut flairer +la vérité, fouiller sous terre, et la saisir. Alors elle vous donne des +joies exquises. Alors vous devenez fort, et vous riez. Je suis carré par +la base, moi. Monsieur l'évêque, l'immortalité de l'homme est un +écoute-s'il-pleut. Oh! la charmante promesse! Fiez-vous-y. Le bon billet +qu'a Adam! On est âme, on sera ange, on aura des ailes bleues aux +omoplates. Aidez-moi donc, n'est-ce pas Tertullien qui dit que les +bienheureux iront d'un astre à l'autre? Soit. On sera les sauterelles +des étoiles. Et puis, on verra Dieu. Ta ta ta. Fadaises que tous ces +paradis. Dieu est une sonnette monstre. Je ne dirais point cela dans le +_Moniteur_, parbleu! mais je le chuchote entre amis. _Inter pocula_. +Sacrifier la terre au paradis, c'est lâcher la proie pour l'ombre. Être +dupe de l'infini! pas si bête. Je suis néant. Je m'appelle monsieur le +comte Néant, sénateur. Étais-je avant ma naissance? Non. Serai-je après +ma mort? Non. Que suis-je? un peu de poussière agrégée par un organisme. +Qu'ai-je à faire sur cette terre? J'ai le choix. Souffrir ou jouir. Où +me mènera la souffrance? Au néant. Mais j'aurai souffert. Où me mènera +la jouissance? Au néant. Mais j'aurai joui. Mon choix est fait. Il faut +être mangeant ou mangé. Je mange. Mieux vaut être la dent que l'herbe. +Telle est ma sagesse. Après quoi, va comme je te pousse, le fossoyeur +est là, le Panthéon pour nous autres, tout tombe dans le grand trou. +Fin. _Finis_. Liquidation totale. Ceci est l'endroit de +l'évanouissement. La mort est morte, croyez-moi. Qu'il y ait là +quelqu'un qui ait quelque chose à me dire, je ris d'y songer. Invention +de nourrices. Croquemitaine pour les enfants, Jéhovah pour les hommes. +Non, notre lendemain est de la nuit. Derrière la tombe, il n'y a plus +que des néants égaux. Vous avez été Sardanapale, vous avez été Vincent +de Paul, cela fait le même rien. Voilà le vrai. Donc vivez, par-dessus +tout. Usez de votre moi pendant que vous le tenez. En vérité, je vous le +dis, monsieur l'évêque, j'ai ma philosophie, et j'ai mes philosophes. Je +ne me laisse pas enguirlander par des balivernes. Après ça, il faut bien +quelque chose à ceux qui sont en bas, aux va-nu-pieds, aux gagne-petit, +aux misérables. On leur donne à gober les légendes, les chimères, l'âme, +l'immortalité, le paradis, les étoiles. Ils mâchent cela. Ils le mettent +sur leur pain sec. Qui n'a rien a le bon Dieu. C'est bien le moins. Je +n'y fais point obstacle, mais je garde pour moi monsieur Naigeon. Le bon +Dieu est bon pour le peuple. + +L'évêque battit des mains. + +--Voilà parler! s'écria-t-il. L'excellente chose, et vraiment +merveilleuse, que ce matérialisme-là! Ne l'a pas qui veut. Ah! quand on +l'a, on n'est plus dupe; on ne se laisse pas bêtement exiler comme +Caton, ni lapider comme Étienne, ni brûler vif comme Jeanne d'Arc. Ceux +qui ont réussi à se procurer ce matérialisme admirable ont la joie de se +sentir irresponsables, et de penser qu'ils peuvent dévorer tout, sans +inquiétude, les places, les sinécures, les dignités, le pouvoir bien ou +mal acquis, les palinodies lucratives, les trahisons utiles, les +savoureuses capitulations de conscience, et qu'ils entreront dans la +tombe, leur digestion faite. Comme c'est agréable! Je ne dis pas cela +pour vous, monsieur le sénateur. Cependant il m'est impossible de ne +point vous féliciter. Vous autres grands seigneurs, vous avez, vous le +dites, une philosophie à vous et pour vous, exquise, raffinée, +accessible aux riches seuls, bonne à toutes les sauces, assaisonnant +admirablement les voluptés de la vie. Cette philosophie est prise dans +les profondeurs et déterrée par des chercheurs spéciaux. Mais vous êtes +bons princes, et vous ne trouvez pas mauvais que la croyance au bon Dieu +soit la philosophie du peuple, à peu près comme l'oie aux marrons est la +dinde aux truffes du pauvre. + + + + +Chapitre IX + +Le frère raconté par la soeur + + +Pour donner une idée du ménage intérieur de M. l'évêque de Digne et de +la façon dont ces deux saintes filles subordonnaient leurs actions, +leurs pensées, même leurs instincts de femmes aisément effrayées, aux +habitudes et aux intentions de l'évêque, sans qu'il eût même à prendre +la peine de parler pour les exprimer, nous ne pouvons mieux faire que de +transcrire ici une lettre de mademoiselle Baptistine à madame la +vicomtesse de Boischevron, son amie d'enfance. Cette lettre est entre +nos mains. + +«Digne, 16 décembre 18.... + +«Ma bonne madame, pas un jour ne se passe sans que nous parlions de +vous. C'est assez notre habitude, mais il y a une raison de plus. +Figurez-vous qu'en lavant et époussetant les plafonds et les murs, +madame Magloire a fait des découvertes; maintenant nos deux chambres +tapissées de vieux papier blanchi à la chaux ne dépareraient pas un +château dans le genre du vôtre. Madame Magloire a déchiré tout le +papier. Il y avait des choses dessous. Mon salon, où il n'y a pas de +meubles, et dont nous nous servons pour étendre le linge après les +lessives, a quinze pieds de haut, dix-huit de large carrés, un plafond +peint anciennement avec dorure, des solives comme chez vous. C'était +recouvert d'une toile, du temps que c'était l'hôpital. Enfin des +boiseries du temps de nos grand'mères. Mais c'est ma chambre qu'il faut +voir. Madame Magloire a découvert, sous au moins dix papiers collés +dessus, des peintures, sans être bonnes, qui peuvent se supporter. C'est +Télémaque reçu chevalier par Minerve, c'est lui encore dans les jardins. +Le nom m'échappe. Enfin où les dames romaines se rendaient une seule +nuit. Que vous dirai-je? j'ai des romains, des romaines (_ici un mot +illisible_), et toute la suite. Madame Magloire a débarbouillé tout +cela, et cet été elle va réparer quelques petites avaries, revenir le +tout, et ma chambre sera un vrai musée. Elle a trouvé aussi dans un coin +du grenier deux consoles en bois, genre ancien. On demandait deux écus +de six livres pour les redorer, mais il vaut bien mieux donner cela aux +pauvres; d'ailleurs c'est fort laid, et j'aimerais mieux une table ronde +en acajou. + +«Je suis toujours bien heureuse. Mon frère est si bon. Il donne tout ce +qu'il a aux indigents et aux malades. Nous sommes très gênés. Le pays +est dur l'hiver, et il faut bien faire quelque chose pour ceux qui +manquent. Nous sommes à peu près chauffés et éclairés. Vous voyez que ce +sont de grandes douceurs. + +«Mon frère a ses habitudes à lui. Quand il cause, il dit qu'un évêque +doit être ainsi. Figurez-vous que la porte de la maison n'est jamais +fermée. Entre qui veut, et l'on est tout de suite chez mon frère. Il ne +craint rien, même la nuit. C'est là sa bravoure à lui, comme il dit. + +«Il ne veut pas que je craigne pour lui, ni que madame Magloire craigne. +Il s'expose à tous les dangers, et il ne veut même pas que nous ayons +l'air de nous en apercevoir. Il faut savoir le comprendre. + +«Il sort par la pluie, il marche dans l'eau, il voyage en hiver. Il n'a +pas peur de la nuit, des routes suspectes ni des rencontres. + +«L'an dernier, il est allé tout seul dans un pays de voleurs. Il n'a pas +voulu nous emmener. Il est resté quinze jours absent. À son retour, il +n'avait rien eu, on le croyait mort, et il se portait bien, et il a dit: +"Voilà comme on m'a volé!" Et il a ouvert une malle pleine de tous les +bijoux de la cathédrale d'Embrun, que les voleurs lui avaient donnés. + +«Cette fois-là, en revenant, comme j'étais allée à sa rencontre à deux +lieues avec d'autres de ses amis, je n'ai pu m'empêcher de le gronder un +peu, en ayant soin de ne parler que pendant que la voiture faisait du +bruit, afin que personne autre ne pût entendre. + +«Dans les premiers temps, je me disais: il n'y a pas de dangers qui +l'arrêtent, il est terrible. À présent j'ai fini par m'y accoutumer. Je +fais signe à madame Magloire pour qu'elle ne le contrarie pas. Il se +risque comme il veut. Moi j'emmène madame Magloire, je rentre dans ma +chambre, je prie pour lui, et je m'endors. Je suis tranquille, parce que +je sais bien que s'il lui arrivait malheur, ce serait ma fin. Je m'en +irais au bon Dieu avec mon frère et mon évêque. Madame Magloire a eu +plus de peine que moi à s'habituer à ce qu'elle appelait ses +imprudences. Mais à présent le pli est pris. Nous prions toutes les +deux, nous avons peur ensemble, et nous nous endormons. Le diable +entrerait dans la maison qu'on le laisserait faire. Après tout, que +craignons-nous dans cette maison? Il y a toujours quelqu'un avec nous, +qui est le plus fort. Le diable peut y passer, mais le bon Dieu +l'habite. + +«Voilà qui me suffit. Mon frère n'a plus même besoin de me dire un mot +maintenant. Je le comprends sans qu'il parle, et nous nous abandonnons à +la Providence. + +«Voilà comme il faut être avec un homme qui a du grand dans l'esprit. + +«J'ai questionné mon frère pour le renseignement que vous me demandez +sur la famille de Faux. Vous savez comme il sait tout et comme il a des +souvenirs, car il est toujours très bon royaliste. C'est de vrai une +très ancienne famille normande de la généralité de Caen. Il y a cinq +cents ans d'un Raoul de Faux, d'un Jean de Faux et d'un Thomas de Faux, +qui étaient des gentilshommes, dont un seigneur de Rochefort. Le dernier +était Guy-Étienne-Alexandre, et était maître de camp, et quelque chose +dans les chevaux-légers de Bretagne. Sa fille Marie-Louise a épousé +Adrien-Charles de Gramont, fils du duc Louis de Gramont, pair de France, +colonel des gardes françaises et lieutenant général des armées. On écrit +Faux, Fauq et Faoucq. + +«Bonne madame, recommandez-nous aux prières de votre saint parent, M. le +cardinal. Quant à votre chère Sylvanie, elle a bien fait de ne pas +prendre les courts instants qu'elle passe près de vous pour m'écrire. +Elle se porte bien, travaille selon vos désirs, m'aime toujours. C'est +tout ce que je veux. Son souvenir par vous m'est arrivé. Je m'en trouve +heureuse. Ma santé n'est pas trop mauvaise, et cependant je maigris tous +les jours davantage. Adieu, le papier me manque et me force de vous +quitter. Mille bonnes choses. + +«Baptistine. + +«P. S. Madame votre belle-soeur est toujours ici avec sa jeune famille. +Votre petit-neveu est charmant. Savez-vous qu'il a cinq ans bientôt! +Hier il a vu passer un cheval auquel on avait mis des genouillères, et +il disait: "Qu'est-ce qu'il a donc aux genoux?" Il est si gentil, cet +enfant! Son petit frère traîne un vieux balai dans l'appartement comme +une voiture, et dit: "Hu!" + +»Comme on le voit par cette lettre, ces deux femmes savaient se plier +aux façons d'être de l'évêque avec ce génie particulier de la femme qui +comprend l'homme mieux que l'homme ne se comprend. L'évêque de Digne, +sous cet air doux et candide qui ne se démentait jamais, faisait parfois +des choses grandes, hardies et magnifiques, sans paraître même s'en +douter. Elles en tremblaient, mais elles le laissaient faire. +Quelquefois madame Magloire essayait une remontrance avant; jamais +pendant ni après. Jamais on ne le troublait, ne fût-ce que par un signe, +dans une action commencée. À de certains moments, sans qu'il eût besoin +de le dire, lorsqu'il n'en avait peut-être pas lui-même conscience, tant +sa simplicité était parfaite, elles sentaient vaguement qu'il agissait +comme évêque; alors elles n'étaient plus que deux ombres dans la maison. +Elles le servaient passivement, et, si c'était obéir que de disparaître, +elles disparaissaient. Elles savaient, avec une admirable délicatesse +d'instinct, que certaines sollicitudes peuvent gêner. Aussi, même le +croyant en péril, elles comprenaient, je ne dis pas sa pensée, mais sa +nature, jusqu'au point de ne plus veiller sur lui. Elles le confiaient à +Dieu. + +D'ailleurs Baptistine disait, comme on vient de le lire, que la fin de +son frère serait la sienne. Madame Magloire ne le disait pas, mais elle +le savait. + + + + +Chapitre X + +L'évêque en présence d'une lumière inconnue + + +À une époque un peu postérieure à la date de la lettre citée dans les +pages précédentes, il fit une chose, à en croire toute la ville, plus +risquée encore que sa promenade à travers les montagnes des bandits. Il +y avait près de Digne, dans la campagne, un homme qui vivait solitaire. +Cet homme, disons tout de suite le gros mot, était un ancien +conventionnel. Il se nommait G. + +On parlait du conventionnel G. dans le petit monde de Digne avec une +sorte d'horreur. Un conventionnel, vous figurez-vous cela? Cela existait +du temps qu'on se tutoyait et qu'on disait: citoyen. Cet homme était à +peu près un monstre. Il n'avait pas voté la mort du roi, mais presque. +C'était un quasi-régicide. Il avait été terrible. Comment, au retour des +princes légitimes, n'avait-on pas traduit cet homme-là devant une cour +prévôtale? On ne lui eût pas coupé la tête, si vous voulez, il faut de +la clémence, soit; mais un bon bannissement à vie. Un exemple enfin! +etc., etc. C'était un athée d'ailleurs, comme tous ces +gens-là.--Commérages des oies sur le vautour. + +Était-ce du reste un vautour que G.? Oui, si l'on en jugeait par ce +qu'il y avait de farouche dans sa solitude. N'ayant pas voté la mort du +roi, il n'avait pas été compris dans les décrets d'exil et avait pu +rester en France. + +Il habitait, à trois quarts d'heure de la ville, loin de tout hameau, +loin de tout chemin, on ne sait quel repli perdu d'un vallon très +sauvage. Il avait là, disait-on, une espèce de champ, un trou, un +repaire. Pas de voisins; pas même de passants. Depuis qu'il demeurait +dans ce vallon, le sentier qui y conduisait avait disparu sous l'herbe. +On parlait de cet endroit-là comme de la maison du bourreau. Pourtant +l'évêque songeait, et de temps en temps regardait l'horizon à l'endroit +où un bouquet d'arbres marquait le vallon du vieux conventionnel, et il +disait: + +--Il y a là une âme qui est seule. + +Et au fond de sa pensée il ajoutait: «Je lui dois ma visite.» + +Mais, avouons-le, cette idée, au premier abord naturelle, lui +apparaissait, après un moment de réflexion, comme étrange et impossible, +et presque repoussante. Car, au fond, il partageait l'impression +générale, et le conventionnel lui inspirait, sans qu'il s'en rendît +clairement compte, ce sentiment qui est comme la frontière de la haine +et qu'exprime si bien le mot éloignement. + +Toutefois, la gale de la brebis doit-elle faire reculer le pasteur? Non. +Mais quelle brebis! + +Le bon évêque était perplexe. Quelquefois il allait de ce côté-là, puis +il revenait. Un jour enfin le bruit se répandit dans la ville qu'une +façon de jeune pâtre qui servait le conventionnel G. dans sa bauge était +venu chercher un médecin; que le vieux scélérat se mourait, que la +paralysie le gagnait, et qu'il ne passerait pas la nuit. + +--Dieu merci! ajoutaient quelques-uns. + +L'évêque prit son bâton, mit son pardessus à cause de sa soutane un peu +trop usée, comme nous l'avons dit, et aussi à cause du vent du soir qui +ne devait pas tarder à souffler, et partit. + +Le soleil déclinait et touchait presque à l'horizon, quand l'évêque +arriva à l'endroit excommunié. Il reconnut avec un certain battement de +coeur qu'il était près de la tanière. Il enjamba un fossé, franchit une +haie, leva un échalier, entra dans un courtil délabré, fit quelques pas +assez hardiment, et tout à coup, au fond de la friche, derrière une +haute broussaille, il aperçut la caverne. + +C'était une cabane toute basse, indigente, petite et propre, avec une +treille clouée à la façade. + +Devant la porte, dans une vieille chaise à roulettes, fauteuil du +paysan, il y avait un homme en cheveux blancs qui souriait au soleil. + +Près du vieillard assis se tenait debout un jeune garçon, le petit +pâtre. Il tendait au vieillard une jatte de lait. + +Pendant que l'évêque regardait, le vieillard éleva la voix: + +--Merci, dit-il, je n'ai plus besoin de rien. + +Et son sourire quitta le soleil pour s'arrêter sur l'enfant. + +L'évêque s'avança. Au bruit qu'il fit en marchant, le vieux homme assis +tourna la tête, et son visage exprima toute la quantité de surprise +qu'on peut avoir après une longue vie. + +--Depuis que je suis ici, dit-il, voilà la première fois qu'on entre +chez moi. Qui êtes-vous, monsieur? + +L'évêque répondit: + +--Je me nomme Bienvenu Myriel. + +--Bienvenu Myriel! j'ai entendu prononcer ce nom. Est-ce que c'est vous +que le peuple appelle monseigneur Bienvenu? + +--C'est moi. + +Le vieillard reprit avec un demi-sourire: + +--En ce cas, vous êtes mon évêque? + +--Un peu. + +--Entrez, monsieur. + +Le conventionnel tendit la main à l'évêque, mais l'évêque ne la prit +pas. L'évêque se borna à dire: + +--Je suis satisfait de voir qu'on m'avait trompé. Vous ne me semblez, +certes, pas malade. + +--Monsieur, répondit le vieillard, je vais guérir. + +Il fit une pause et dit: + +--Je mourrai dans trois heures. + +Puis il reprit: + +--Je suis un peu médecin; je sais de quelle façon la dernière heure +vient. Hier, je n'avais que les pieds froids; aujourd'hui, le froid a +gagné les genoux; maintenant je le sens qui monte jusqu'à la ceinture; +quand il sera au coeur, je m'arrêterai. Le soleil est beau, n'est-ce +pas? je me suis fait rouler dehors pour jeter un dernier coup d'oeil sur +les choses, vous pouvez me parler, cela ne me fatigue point. Vous faites +bien de venir regarder un homme qui va mourir. Il est bon que ce +moment-là ait des témoins. On a des manies; j'aurais voulu aller jusqu'à +l'aube. Mais je sais que j'en ai à peine pour trois heures. Il fera +nuit. Au fait, qu'importe! Finir est une affaire simple. On n'a pas +besoin du matin pour cela. Soit. Je mourrai à la belle étoile. + +Le vieillard se tourna vers le pâtre. + +--Toi, va te coucher. Tu as veillé l'autre nuit. Tu es fatigué. + +L'enfant rentra dans la cabane. + +Le vieillard le suivit des yeux et ajouta comme se parlant à lui-même: + +--Pendant qu'il dormira, je mourrai. Les deux sommeils peuvent faire bon +voisinage. + +L'évêque n'était pas ému comme il semble qu'il aurait pu l'être. Il ne +croyait pas sentir Dieu dans cette façon de mourir. Disons tout, car les +petites contradictions des grands coeurs veulent être indiquées comme le +reste, lui qui, dans l'occasion, riait si volontiers de Sa Grandeur, il +était quelque peu choqué de ne pas être appelé monseigneur, et il était +presque tenté de répliquer: citoyen. Il lui vint une velléité de +familiarité bourrue, assez ordinaire aux médecins et aux prêtres, mais +qui ne lui était pas habituelle, à lui. Cet homme, après tout, ce +conventionnel, ce représentant du peuple, avait été un puissant de la +terre; pour la première fois de sa vie peut-être, l'évêque se sentit en +humeur de sévérité. + +Le conventionnel cependant le considérait avec une cordialité modeste, +où l'on eût pu démêler l'humilité qui sied quand on est si près de sa +mise en poussière. + +L'évêque, de son côté, quoiqu'il se gardât ordinairement de la +curiosité, laquelle, selon lui, était contiguë à l'offense, ne pouvait +s'empêcher d'examiner le conventionnel avec une attention qui, n'ayant +pas sa source dans la sympathie, lui eût été probablement reprochée par +sa conscience vis-à-vis de tout autre homme. Un conventionnel lui +faisait un peu l'effet d'être hors la loi, même hors la loi de charité. + +G., calme, le buste presque droit, la voix vibrante, était un de ces +grands octogénaires qui font l'étonnement du physiologiste. La +révolution a eu beaucoup de ces hommes proportionnés à l'époque. On +sentait dans ce vieillard l'homme à l'épreuve. Si près de sa fin, il +avait conservé tous les gestes de la santé. Il y avait dans son coup +d'oeil clair, dans son accent ferme, dans son robuste mouvement +d'épaules, de quoi déconcerter la mort. Azraël, l'ange mahométan du +sépulcre, eût rebroussé chemin et eût cru se tromper de porte. G. +semblait mourir parce qu'il le voulait bien. Il y avait de la liberté +dans son agonie. Les jambes seulement étaient immobiles. Les ténèbres le +tenaient par là. Les pieds étaient morts et froids, et la tête vivait de +toute la puissance de la vie et paraissait en pleine lumière. G., en ce +grave moment, ressemblait à ce roi du conte oriental, chair par en haut, +marbre par en bas. + +Une pierre était là. L'évêque s'y assit. L'exorde fut _ex abrupto_. + +--Je vous félicite, dit-il du ton dont on réprimande. Vous n'avez +toujours pas voté la mort du roi. + +Le conventionnel ne parut pas remarquer le sous-entendu amer caché dans +ce mot: toujours. Il répondit. Tout sourire avait disparu de sa face. + +--Ne me félicitez pas trop, monsieur; j'ai voté la fin du tyran. + +C'était l'accent austère en présence de l'accent sévère. + +--Que voulez-vous dire? reprit l'évêque. + +--Je veux dire que l'homme a un tyran, l'ignorance. J'ai voté la fin de +ce tyran-là. Ce tyran-là a engendré la royauté qui est l'autorité prise +dans le faux, tandis que la science est l'autorité prise dans le vrai. +L'homme ne doit être gouverné que par la science. + +--Et la conscience, ajouta l'évêque. + +--C'est la même chose. La conscience, c'est la quantité de science innée +que nous avons en nous. + +Monseigneur Bienvenu écoutait, un peu étonné, ce langage très nouveau +pour lui. Le conventionnel poursuivit: + +--Quant à Louis XVI, j'ai dit non. Je ne me crois pas le droit de tuer +un homme; mais je me sens le devoir d'exterminer le mal. J'ai voté la +fin du tyran. C'est-à-dire la fin de la prostitution pour la femme, la +fin de l'esclavage pour l'homme, la fin de la nuit pour l'enfant. En +votant la république, j'ai voté cela. J'ai voté la fraternité, la +concorde, l'aurore! J'ai aidé à la chute des préjugés et des erreurs. +Les écroulements des erreurs et des préjugés font de la lumière. Nous +avons fait tomber le vieux monde, nous autres, et le vieux monde, vase +des misères, en se renversant sur le genre humain, est devenu une urne +de joie. + +--Joie mêlée, dit l'évêque. + +--Vous pourriez dire joie troublée, et aujourd'hui, après ce fatal +retour du passé qu'on nomme 1814, joie disparue. Hélas, l'oeuvre a été +incomplète, j'en conviens; nous avons démoli l'ancien régime dans les +faits, nous n'avons pu entièrement le supprimer dans les idées. Détruire +les abus, cela ne suffit pas; il faut modifier les moeurs. Le moulin n'y +est plus, le vent y est encore. + +--Vous avez démoli. Démolir peut être utile; mais je me défie d'une +démolition compliquée de colère. + +--Le droit a sa colère, monsieur l'évêque, et la colère du droit est un +élément du progrès. N'importe, et quoi qu'on en dise, la révolution +française est le plus puissant pas du genre humain depuis l'avènement du +Christ. Incomplète, soit; mais sublime. Elle a dégagé toutes les +inconnues sociales. Elle a adouci les esprits; elle a calmé, apaisé, +éclairé; elle a fait couler sur la terre des flots de civilisation. Elle +a été bonne. La révolution française, c'est le sacre de l'humanité. + +L'évêque ne put s'empêcher de murmurer: + +--Oui? 93! + +Le conventionnel se dressa sur sa chaise avec une solennité presque +lugubre, et, autant qu'un mourant peut s'écrier, il s'écria: + +--Ah! vous y voilà! 93! J'attendais ce mot-là. Un nuage s'est formé +pendant quinze cents ans. Au bout de quinze siècles, il a crevé. Vous +faites le procès au coup de tonnerre. + +L'évêque sentit, sans se l'avouer peut-être, que quelque chose en lui +était atteint. Pourtant il fit bonne contenance. Il répondit: + +--Le juge parle au nom de la justice; le prêtre parle au nom de la +pitié, qui n'est autre chose qu'une justice plus élevée. Un coup de +tonnerre ne doit pas se tromper. + +Et il ajouta en regardant fixement le conventionnel. + +--Louis XVII? + +Le conventionnel étendit la main et saisit le bras de l'évêque: + +--Louis XVII! Voyons, sur qui pleurez-vous? Est-ce sur l'enfant +innocent? alors, soit. Je pleure avec vous. Est-ce sur l'enfant royal? +je demande à réfléchir. Pour moi, le frère de Cartouche, enfant +innocent, pendu sous les aisselles en place de Grève jusqu'à ce que mort +s'ensuive, pour le seul crime d'avoir été le frère de Cartouche, n'est +pas moins douloureux que le petit-fils de Louis XV, enfant innocent, +martyrisé dans la tour du Temple pour le seul crime d'avoir été le +petit-fils de Louis XV. + +--Monsieur, dit l'évêque, je n'aime pas ces rapprochements de noms. + +--Cartouche? Louis XV? pour lequel des deux réclamez-vous? + +Il y eut un moment de silence. L'évêque regrettait presque d'être venu, +et pourtant il se sentait vaguement et étrangement ébranlé. + +Le conventionnel reprit: + +--Ah! monsieur le prêtre, vous n'aimez pas les crudités du vrai. Christ +les aimait, lui. Il prenait une verge et il époussetait le temple. Son +fouet plein d'éclairs était un rude diseur de vérités. Quand il +s'écriait: _Sinite parvulos_..., il ne distinguait pas entre les petits +enfants. Il ne se fût pas gêné de rapprocher le dauphin de Barabbas du +dauphin d'Hérode. Monsieur, l'innocence est sa couronne à elle-même. +L'innocence n'a que faire d'être altesse. Elle est aussi auguste +déguenillée que fleurdelysée. + +--C'est vrai, dit l'évêque à voix basse. + +--J'insiste, continua le conventionnel G. Vous m'avez nommé Louis XVII. +Entendons-nous. Pleurons-nous sur tous les innocents, sur tous les +martyrs, sur tous les enfants, sur ceux d'en bas comme sur ceux d'en +haut? J'en suis. Mais alors, je vous l'ai dit, il faut remonter plus +haut que 93, et c'est avant Louis XVII qu'il faut commencer nos larmes. +Je pleurerai sur les enfants des rois avec vous, pourvu que vous +pleuriez avec moi sur les petits du peuple. + +--Je pleure sur tous, dit l'évêque. + +--Également! s'écria G., et si la balance doit pencher, que ce soit du +côté du peuple. Il y a plus longtemps qu'il souffre. + +Il y eut encore un silence. Ce fut le conventionnel qui le rompit. Il se +souleva sur un coude, prit entre son pouce et son index replié un peu de +sa joue, comme on fait machinalement lorsqu'on interroge et qu'on juge, +et interpella l'évêque avec un regard plein de toutes les énergies de +l'agonie. Ce fut presque une explosion. + +--Oui, monsieur, il y a longtemps que le peuple souffre. Et puis, tenez, +ce n'est pas tout cela, que venez-vous me questionner et me parler de +Louis XVII? Je ne vous connais pas, moi. Depuis que je suis dans ce +pays, j'ai vécu dans cet enclos, seul, ne mettant pas les pieds dehors, +ne vient personne que cet enfant qui m'aide. Votre nom est, il est vrai, +arrivé confusément jusqu'à moi, et, je dois le dire, pas très mal +prononcé; mais cela ne signifie rien; les gens habiles ont tant de +manières d'en faire accroire à ce brave bonhomme de peuple. À propos, je +n'ai pas entendu le bruit de votre voiture, vous l'aurez sans doute +laissée derrière le taillis, là-bas, à l'embranchement de la route. Je +ne vous connais pas, vous dis-je. Vous m'avez dit que vous étiez +l'évêque, mais cela ne me renseigne point sur votre personne morale. En +somme, je vous répète ma question. Qui êtes-vous? Vous êtes un évêque, +c'est-à-dire un prince de l'église, un de ces hommes dorés, armoriés, +rentés, qui ont de grosses prébendes--l'évêché de Digne, quinze mille +francs de fixe, dix mille francs de casuel, total, vingt-cinq mille +francs--, qui ont des cuisines, qui ont des livrées, qui font bonne +chère, qui mangent des poules d'eau le vendredi, qui se pavanent, +laquais devant, laquais derrière, en berline de gala, et qui ont des +palais, et qui roulent carrosse au nom de Jésus-Christ qui allait pieds +nus! Vous êtes un prélat; rentes, palais, chevaux, valets, bonne table, +toutes les sensualités de la vie, vous avez cela comme les autres, et +comme les autres vous en jouissez, c'est bien, mais cela en dit trop ou +pas assez; cela ne m'éclaire pas sur votre valeur intrinsèque et +essentielle, à vous qui venez avec la prétention probable de m'apporter +de la sagesse. À qui est-ce que je parle? Qui êtes-vous? + +L'évêque baissa la tête et répondit: + +--_Vermis sum_. + +--Un ver de terre en carrosse! grommela le conventionnel. + +C'était le tour du conventionnel d'être hautain, et de l'évêque d'être +humble. + +L'évêque reprit avec douceur. + +--Monsieur, soit. Mais expliquez-moi en quoi mon carrosse, qui est là à +deux pas derrière les arbres, en quoi ma bonne table et les poules d'eau +que je mange le vendredi, en quoi mes vingt-cinq mille livres de rentes, +en quoi mon palais et mes laquais prouvent que la pitié n'est pas une +vertu, que la clémence n'est pas un devoir, et que 93 n'a pas été +inexorable. + +Le conventionnel passa la main sur son front comme pour en écarter un +nuage. + +--Avant de vous répondre, dit-il, je vous prie de me pardonner. Je viens +d'avoir un tort, monsieur. Vous êtes chez moi, vous êtes mon hôte. Je +vous dois courtoisie. Vous discutez mes idées, il sied que je me borne à +combattre vos raisonnements. Vos richesses et vos jouissances sont des +avantages que j'ai contre vous dans le débat, mais il est de bon goût de +ne pas m'en servir. Je vous promets de ne plus en user. + +--Je vous remercie, dit l'évêque. + +G. reprit: + +--Revenons à l'explication que vous me demandiez. Où en étions-nous? Que +me disiez-vous? que 93 a été inexorable? + +--Inexorable, oui, dit l'évêque. Que pensez-vous de Marat battant des +mains à la guillotine? + +--Que pensez-vous de Bossuet chantant le _Te Deum_ sur les dragonnades? + +La réponse était dure, mais elle allait au but avec la rigidité d'une +pointe d'acier. L'évêque en tressaillit; il ne lui vint aucune riposte, +mais il était froissé de cette façon de nommer Bossuet. Les meilleurs +esprits ont leurs fétiches, et parfois se sentent vaguement meurtris des +manques de respect de la logique. + +Le conventionnel commençait à haleter; l'asthme de l'agonie, qui se mêle +aux derniers souffles, lui entrecoupait la voix; cependant il avait +encore une parfaite lucidité d'âme dans les yeux. Il continua: + +--Disons encore quelques mots çà et là, je veux bien. En dehors de la +révolution qui, prise dans son ensemble, est une immense affirmation +humaine, 93, hélas! est une réplique. Vous le trouvez inexorable, mais +toute la monarchie, monsieur? Carrier est un bandit; mais quel nom +donnez-vous à Montrevel? Fouquier-Tinville est un gueux, mais quel est +votre avis sur Lamoignon-Bâville? Maillard est affreux, mais +Saulx-Tavannes, s'il vous plaît? Le père Duchêne est féroce, mais quelle +épithète m'accorderez-vous pour le père Letellier? Jourdan-Coupe-Tête +est un monstre, mais moindre que M. le marquis de Louvois. Monsieur, +monsieur, je plains Marie-Antoinette, archiduchesse et reine, mais je +plains aussi cette pauvre femme huguenote qui, en 1685, sous Louis le +Grand, monsieur, allaitant son enfant, fut liée, nue jusqu'à la +ceinture, à un poteau, l'enfant tenu à distance; le sein se gonflait de +lait et le coeur d'angoisse. Le petit, affamé et pâle, voyait ce sein, +agonisait et criait, et le bourreau disait à la femme, mère et nourrice: +«Abjure!» lui donnant à choisir entre la mort de son enfant et la mort +de sa conscience. Que dites-vous de ce supplice de Tantale accommodé à +une mère? Monsieur, retenez bien ceci: la révolution française a eu ses +raisons. Sa colère sera absoute par l'avenir. Son résultat, c'est le +monde meilleur. De ses coups les plus terribles, il sort une caresse +pour le genre humain. J'abrège. Je m'arrête, j'ai trop beau jeu. +D'ailleurs je me meurs. + +Et, cessant de regarder l'évêque, le conventionnel acheva sa pensée en +ces quelques mots tranquilles: + +--Oui, les brutalités du progrès s'appellent révolutions. Quand elles +sont finies, on reconnaît ceci: que le genre humain a été rudoyé, mais +qu'il a marché. + +Le conventionnel ne se doutait pas qu'il venait d'emporter +successivement l'un après l'autre tous les retranchements intérieurs de +l'évêque. Il en restait un pourtant, et de ce retranchement, suprême +ressource de la résistance de monseigneur Bienvenu, sortit cette parole +où reparut presque toute la rudesse du commencement: + +--Le progrès doit croire en Dieu. Le bien ne peut pas avoir de serviteur +impie. C'est un mauvais conducteur du genre humain que celui qui est +athée. + +Le vieux représentant du peuple ne répondit pas. Il eut un tremblement. +Il regarda le ciel, et une larme germa lentement dans ce regard. Quand +la paupière fut pleine, la larme coula le long de sa joue livide, et il +dit presque en bégayant, bas et se parlant à lui-même, l'oeil perdu dans +les profondeurs: + +--O toi! ô idéal! toi seul existes! + +L'évêque eut une sorte d'inexprimable commotion. Après un silence, le +vieillard leva un doigt vers le ciel, et dit: + +--L'infini est. Il est là. Si l'infini n'avait pas de moi, le moi serait +sa borne; il ne serait pas infini; en d'autres termes, il ne serait pas. +Or il est. Donc il a un moi. Ce moi de l'infini, c'est Dieu. + +Le mourant avait prononcé ces dernières paroles d'une voix haute et avec +le frémissement de l'extase, comme s'il voyait quelqu'un. Quand il eut +parlé, ses yeux se fermèrent. L'effort l'avait épuisé. Il était évident +qu'il venait de vivre en une minute les quelques heures qui lui +restaient. Ce qu'il venait de dire l'avait approché de celui qui est +dans la mort. L'instant suprême arrivait. + +L'évêque le comprit, le moment pressait, c'était comme prêtre qu'il +était venu; de l'extrême froideur, il était passé par degrés à l'émotion +extrême; il regarda ces yeux fermés, il prit cette vieille main ridée et +glacée, et se pencha vers le moribond: + +--Cette heure est celle de Dieu. Ne trouvez-vous pas qu'il serait +regrettable que nous nous fussions rencontrés en vain? + +Le conventionnel rouvrit les yeux. Une gravité où il y avait de l'ombre +s'empreignit sur son visage. + +--Monsieur l'évêque, dit-il, avec une lenteur qui venait peut-être plus +encore de la dignité de l'âme que de la défaillance des forces, j'ai +passé ma vie dans la méditation, l'étude et la contemplation. J'avais +soixante ans quand mon pays m'a appelé, et m'a ordonné de me mêler de +ses affaires. J'ai obéi. Il y avait des abus, je les ai combattus; il y +avait des tyrannies, je les ai détruites; il y avait des droits et des +principes, je les ai proclamés et confessés. Le territoire était envahi, +je l'ai défendu; la France était menacée, j'ai offert ma poitrine. Je +n'étais pas riche; je suis pauvre. J'ai été l'un des maîtres de l'État, +les caves du Trésor étaient encombrées d'espèces au point qu'on était +forcé d'étançonner les murs, prêts à se fendre sous le poids de l'or et +de l'argent, je dînais rue de l'Arbre-Sec à vingt-deux sous par tête. +J'ai secouru les opprimés, j'ai soulagé les souffrants. J'ai déchiré la +nappe de l'autel, c'est vrai; mais c'était pour panser les blessures de +la patrie. J'ai toujours soutenu la marche en avant du genre humain vers +la lumière, et j'ai résisté quelquefois au progrès sans pitié. J'ai, +dans l'occasion, protégé mes propres adversaires, vous autres. Et il y a +à Peteghem en Flandre, à l'endroit même où les rois mérovingiens avaient +leur palais d'été, un couvent d'urbanistes, l'abbaye de Sainte-Claire en +Beaulieu, que j'ai sauvé en 1793. J'ai fait mon devoir selon mes forces, +et le bien que j'ai pu. Après quoi j'ai été chassé, traqué, poursuivi, +persécuté, noirci, raillé, conspué, maudit, proscrit. Depuis bien des +années déjà, avec mes cheveux blancs, je sens que beaucoup de gens se +croient sur moi le droit de mépris, j'ai pour la pauvre foule ignorante +visage de damné, et j'accepte, ne haïssant personne, l'isolement de la +haine. Maintenant, j'ai quatre-vingt-six ans; je vais mourir. Qu'est-ce +que vous venez me demander? + +--Votre bénédiction, dit l'évêque. + +Et il s'agenouilla. + +Quand l'évêque releva la tête, la face du conventionnel était devenue +auguste. Il venait d'expirer. + +L'évêque rentra chez lui profondément absorbé dans on ne sait quelles +pensées. Il passa toute la nuit en prière. Le lendemain, quelques braves +curieux essayèrent de lui parler du conventionnel G.; il se borna à +montrer le ciel. À partir de ce moment, il redoubla de tendresse et de +fraternité pour les petits et les souffrants. + +Toute allusion à ce «vieux scélérat de G.» le faisait tomber dans une +préoccupation singulière. Personne ne pourrait dire que le passage de +cet esprit devant le sien et le reflet de cette grande conscience sur la +sienne ne fût pas pour quelque chose dans son approche de la perfection. + +Cette «visite pastorale» fut naturellement une occasion de bourdonnement +pour les petites coteries locales: + +--Était-ce la place d'un évêque que le chevet d'un tel mourant? Il n'y +avait évidemment pas de conversion à attendre. Tous ces révolutionnaires +sont relaps. Alors pourquoi y aller? Qu'a-t-il été regarder là? Il +fallait donc qu'il fût bien curieux d'un emportement d'âme par le +diable. + +Un jour, une douairière, de la variété impertinente qui se croit +spirituelle, lui adressa cette saillie: + +--Monseigneur, on demande quand Votre Grandeur aura le bonnet rouge. + +--Oh! oh! voilà une grosse couleur, répondit l'évêque. Heureusement que +ceux qui la méprisent dans un bonnet la vénèrent dans un chapeau. + + + + +Chapitre XI + +Une restriction + + +On risquerait fort de se tromper si l'on concluait de là que monseigneur +Bienvenu fût «un évêque philosophe» ou «un curé patriote». Sa rencontre, +ce qu'on pourrait presque appeler sa conjonction avec le conventionnel +G., lui laissa une sorte d'étonnement qui le rendit plus doux encore. +Voilà tout. + +Quoique monseigneur Bienvenu n'ait été rien moins qu'un homme politique, +c'est peut-être ici le lieu d'indiquer, très brièvement, quelle fut son +attitude dans les événements d'alors, en supposant que monseigneur +Bienvenu ait jamais songé à avoir une attitude. Remontons donc en +arrière de quelques années. + +Quelque temps après l'élévation de M. Myriel à l'épiscopat, l'empereur +l'avait fait baron de l'empire, en même temps que plusieurs autres +évêques. L'arrestation du pape eut lieu, comme on sait, dans la nuit du +5 au 6 juillet 1809; à cette occasion, M. Myriel fut appelé par Napoléon +au synode des évêques de France et d'Italie convoqué à Paris. Ce synode +se tint à Notre-Dame et s'assembla pour la première fois le 15 juin 1811 +sous la présidence de M. le cardinal Fesch. M. Myriel fut du nombre des +quatre-vingt-quinze évêques qui s'y rendirent. Mais il n'assista qu'à +une séance et à trois ou quatre conférences particulières. Évêque d'un +diocèse montagnard, vivant si près de la nature, dans la rusticité et le +dénuement, il paraît qu'il apportait parmi ces personnages éminents des +idées qui changeaient la température de l'assemblée. Il revint bien vite +à Digne. On le questionna sur ce prompt retour, il répondit: + +--Je les gênais. L'air du dehors leur venait par moi. Je leur faisais +l'effet d'une porte ouverte. + +Une autre fois il dit: + +--Que voulez-vous? ces messeigneurs-là sont des princes. Moi, je ne suis +qu'un pauvre évêque paysan. + +Le fait est qu'il avait déplu. Entre autres choses étranges, il lui +serait échappé de dire, un soir qu'il se trouvait chez un de ses +collègues les plus qualifiés: + +--Les belles pendules! les beaux tapis! les belles livrées! Ce doit être +bien importun! Oh! que je ne voudrais pas avoir tout ce superflu-là à me +crier sans cesse aux oreilles: Il y a des gens qui ont faim! il y a des +gens qui ont froid! il y a des pauvres! il y a des pauvres! + +Disons-le en passant, ce ne serait pas une haine intelligente que la +haine du luxe. Cette haine impliquerait la haine des arts. Cependant, +chez les gens d'église, en dehors de la représentation et des +cérémonies, le luxe est un tort. Il semble révéler des habitudes peu +réellement charitables. Un prêtre opulent est un contre-sens. Le prêtre +doit se tenir près des pauvres. Or peut-on toucher sans cesse, et nuit +et jour, à toutes les détresses, à toutes les infortunes, à toutes les +indigences, sans avoir soi-même sur soi un peu de cette sainte misère, +comme la poussière du travail? Se figure-t-on un homme qui est près d'un +brasier, et qui n'a pas chaud? Se figure-t-on un ouvrier qui travaille +sans cesse à une fournaise, et qui n'a ni un cheveu brûlé, ni un ongle +noirci, ni une goutte de sueur, ni un grain de cendre au visage? La +première preuve de la charité chez le prêtre, chez l'évêque surtout, +c'est la pauvreté. C'était là sans doute ce que pensait M. l'évêque de +Digne. + +Il ne faudrait pas croire d'ailleurs qu'il partageait sur certains +points délicats ce que nous appellerions «les idées du siècle». Il se +mêlait peu aux querelles théologiques du moment et se taisait sur les +questions où sont compromis l'Église et l'État; mais si on l'eût +beaucoup pressé, il paraît qu'on l'eût trouvé plutôt ultramontain que +gallican. Comme nous faisons un portrait et que nous ne voulons rien +cacher, nous sommes forcé d'ajouter qu'il fut glacial pour Napoléon +déclinant. À partir de 1813, il adhéra ou il applaudit à toutes les +manifestations hostiles. Il refusa de le voir à son passage au retour de +l'île d'Elbe, et s'abstint d'ordonner dans son diocèse les prières +publiques pour l'empereur pendant les Cent-Jours. + +Outre sa soeur, mademoiselle Baptistine, il avait deux frères: l'un +général, l'autre préfet. Il écrivait assez souvent à tous les deux. Il +tint quelque temps rigueur au premier, parce qu'ayant un commandement en +Provence, à l'époque du débarquement de Cannes, le général s'était mis à +la tête de douze cents hommes et avait poursuivi l'empereur comme +quelqu'un qui veut le laisser échapper. Sa correspondance resta plus +affectueuse pour l'autre frère, l'ancien préfet, brave et digne homme +qui vivait retiré à Paris, rue Cassette. + +Monseigneur Bienvenu eut donc, aussi lui, son heure d'esprit de parti, +son heure d'amertume, son nuage. L'ombre des passions du moment traversa +ce doux et grand esprit occupé des choses éternelles. Certes, un pareil +homme eût mérité de n'avoir pas d'opinions politiques. Qu'on ne se +méprenne pas sur notre pensée, nous ne confondons point ce qu'on appelle +«opinions politiques» avec la grande aspiration au progrès, avec la +sublime foi patriotique, démocratique et humaine, qui, de nos jours, +doit être le fond même de toute intelligence généreuse. Sans approfondir +des questions qui ne touchent qu'indirectement au sujet de ce livre, +nous disons simplement ceci: Il eût été beau que monseigneur Bienvenu +n'eût pas été royaliste et que son regard ne se fût pas détourné un seul +instant de cette contemplation sereine où l'on voit rayonner +distinctement, au-dessus du va-et-vient orageux des choses humaines, ces +trois pures lumières, la Vérité, la Justice, la Charité. + +Tout en convenant que ce n'était point pour une fonction politique que +Dieu avait créé monseigneur Bienvenu, nous eussions compris et admiré la +protestation au nom du droit et de la liberté, l'opposition fière, la +résistance périlleuse et juste à Napoléon tout-puissant. Mais ce qui +nous plaît vis-à-vis de ceux qui montent nous plaît moins vis-à-vis de +ceux qui tombent. Nous n'aimons le combat que tant qu'il y a danger; et, +dans tous les cas, les combattants de la première heure ont seuls le +droit d'être les exterminateurs de la dernière. Qui n'a pas été +accusateur opiniâtre pendant la prospérité doit se taire devant +l'écroulement. Le dénonciateur du succès est le seul légitime justicier +de la chute. Quant à nous, lorsque la Providence s'en mêle et frappe, +nous la laissons faire. 1812 commence à nous désarmer. En 1813, la lâche +rupture de silence de ce corps législatif taciturne enhardi par les +catastrophes n'avait que de quoi indigner, et c'était un tort +d'applaudir; en 1814, devant ces maréchaux trahissant, devant ce sénat +passant d'une fange à l'autre, insultant après avoir divinisé, devant +cette idolâtrie lâchant pied et crachant sur l'idole, c'était un devoir +de détourner la tête; en 1815, comme les suprêmes désastres étaient dans +l'air, comme la France avait le frisson de leur approche sinistre, comme +on pouvait vaguement distinguer Waterloo ouvert devant Napoléon, la +douloureuse acclamation de l'armée et du peuple au condamné du destin +n'avait rien de risible, et, toute réserve faite sur le despote, un +coeur comme l'évêque de Digne n'eût peut-être pas dû méconnaître ce +qu'avait d'auguste et de touchant, au bord de l'abîme, l'étroit +embrassement d'une grande nation et d'un grand homme. + +À cela près, il était et il fut, en toute chose, juste, vrai, équitable, +intelligent, humble et digne; bienfaisant, et bienveillant, ce qui est +une autre bienfaisance. C'était un prêtre, un sage, et un homme. Même, +il faut le dire, dans cette opinion politique que nous venons de lui +reprocher et que nous sommes disposé à juger presque sévèrement, il +était tolérant et facile, peut-être plus que nous qui parlons ici.--Le +portier de la maison de ville avait été placé là par l'empereur. C'était +un vieux sous-officier de la vieille garde, légionnaire d'Austerlitz, +bonapartiste comme l'aigle. Il échappait dans l'occasion à ce pauvre +diable de ces paroles peu réfléchies que la loi d'alors qualifiait +_propos séditieux_. Depuis que le profil impérial avait disparu de la +légion d'honneur, il ne s'habillait jamais _dans l'ordonnance_, comme il +disait, afin de ne pas être forcé de porter sa croix. Il avait ôté +lui-même dévotement l'effigie impériale de la croix que Napoléon lui +avait donnée, cela faisait un trou, et il n'avait rien voulu mettre à la +place. «Plutôt mourir, disait-il, que de porter sur mon coeur les trois +crapauds!» Il raillait volontiers tout haut Louis XVIII. «Vieux goutteux +à guêtres d'anglais!» disait-il, «qu'il s'en aille en Prusse avec son +salsifis!» Heureux de réunir dans la même imprécation les deux choses +qu'il détestait le plus, la Prusse et l'Angleterre. Il en fit tant qu'il +perdit sa place. Le voilà sans pain sur le pavé avec femme et enfants. +L'évêque le fit venir, le gronda doucement, et le nomma suisse de la +cathédrale. + +M. Myriel était dans le diocèse le vrai pasteur, l'ami de tous. En neuf +ans, à force de saintes actions et de douces manières, monseigneur +Bienvenu avait rempli la ville de Digne d'une sorte de vénération tendre +et filiale. Sa conduite même envers Napoléon avait été acceptée et comme +tacitement pardonnée par le peuple, bon troupeau faible, qui adorait son +empereur, mais qui aimait son évêque. + + + + +Chapitre XII + +Solitude de monseigneur Bienvenu + + +Il y a presque toujours autour d'un évêque une escouade de petits abbés +comme autour d'un général une volée de jeunes officiers. C'est là ce que +ce charmant saint François de Sales appelle quelque part «les prêtres +blancs-becs». Toute carrière a ses aspirants qui font cortège aux +arrivés. Pas une puissance qui n'ait son entourage; pas une fortune qui +n'ait sa cour. Les chercheurs d'avenir tourbillonnent autour du présent +splendide. Toute métropole a son état-major. Tout évêque un peu influent +a près de lui sa patrouille de chérubins séminaristes, qui fait la ronde +et maintient le bon ordre dans le palais épiscopal, et qui monte la +garde autour du sourire de monseigneur. Agréer à un évêque, c'est le +pied à l'étrier pour un sous-diacre. Il faut bien faire son chemin; +l'apostolat ne dédaigne pas le canonicat. + +De même qu'il y a ailleurs les gros bonnets, il y a dans l'église les +grosses mitres. Ce sont les évêques bien en cour, riches, rentés, +habiles, acceptés du monde, sachant prier, sans doute, mais sachant +aussi solliciter, peu scrupuleux de faire faire antichambre en leur +personne à tout un diocèse, traits d'union entre la sacristie et la +diplomatie, plutôt abbés que prêtres, plutôt prélats qu'évêques. Heureux +qui les approche! Gens en crédit qu'ils sont, ils font pleuvoir autour +d'eux, sur les empressés et les favorisés, et sur toute cette jeunesse +qui sait plaire, les grasses paroisses, les prébendes, les +archidiaconats, les aumôneries et les fonctions cathédrales, en +attendant les dignités épiscopales. En avançant eux-mêmes, ils font +progresser leurs satellites; c'est tout un système solaire en marche. +Leur rayonnement empourpre leur suite. Leur prospérité s'émiette sur la +cantonade en bonnes petites promotions. Plus grand diocèse au patron, +plus grosse cure au favori. Et puis Rome est là. Un évêque qui sait +devenir archevêque, un archevêque qui sait devenir cardinal, vous emmène +comme conclaviste, vous entrez dans la rote, vous avez le pallium, vous +voilà auditeur, vous voilà camérier, vous voilà monsignor, et de la +Grandeur à Imminence il n'y a qu'un pas, et entre Imminence et la +Sainteté il n'y a que la fumée d'un scrutin. Toute calotte peut rêver la +tiare. Le prêtre est de nos jours le seul homme qui puisse régulièrement +devenir roi; et quel roi! le roi suprême. Aussi quelle pépinière +d'aspirations qu'un séminaire! Que d'enfants de choeur rougissants, que +de jeunes abbés ont sur la tête le pot au lait de Perrette! Comme +l'ambition s'intitule aisément vocation, qui sait? de bonne foi +peut-être et se trompant elle-même, béate qu'elle est! + +Monseigneur Bienvenu, humble, pauvre, particulier, n'était pas compté +parmi les grosses mitres. Cela était visible à l'absence complète de +jeunes prêtres autour de lui. On a vu qu'à Paris «il n'avait pas pris». +Pas un avenir ne songeait à se greffer sur ce vieillard solitaire. Pas +une ambition en herbe ne faisait la folie de verdir à son ombre. Ses +chanoines et ses grands vicaires étaient de bons vieux hommes, un peu +peuple comme lui, murés comme lui dans ce diocèse sans issue sur le +cardinafat, et qui ressemblaient à leur évêque, avec cette différence +qu'eux étaient finis, et que lui était achevé. + +On sentait si bien l'impossibilité de croître près de monseigneur +Bienvenu qu'à peine sortis du séminaire, les jeunes gens ordonnés par +lui se faisaient recommander aux archevêques d'Aix ou d'Auch, et s'en +allaient bien vite. Car enfin, nous le répétons, on veut être poussé. Un +saint qui vit dans un excès d'abnégation est un voisinage dangereux; il +pourrait bien vous communiquer par contagion une pauvreté incurable, +l'ankylose des articulations utiles à l'avancement, et, en somme, plus +de renoncement que vous n'en voulez; et l'on fuit cette vertu galeuse. +De là l'isolement de monseigneur Bienvenu. Nous vivons dans une société +sombre. Réussir, voilà l'enseignement qui tombe goutte à goutte de la +corruption en surplomb. + +Soit dit en passant, c'est une chose assez hideuse que le succès. Sa +fausse ressemblance avec le mérite trompe les hommes. Pour la foule, la +réussite a presque le même profil que la suprématie. Le succès, ce +ménechme du talent, a une dupe: l'histoire. Juvénal et Tacite seuls en +bougonnent. De nos jours, une philosophie à peu près officielle est +entrée en domesticité chez lui, porte la livrée du succès, et fait le +service de son antichambre. Réussissez: théorie. Prospérité suppose +Capacité. Gagnez à la loterie, vous voilà un habile homme. Qui triomphe +est vénéré. Naissez coiffé, tout est là. Ayez de la chance, vous aurez +le reste; soyez heureux, on vous croira grand. En dehors des cinq ou six +exceptions immenses qui font l'éclat d'un siècle, l'admiration +contemporaine n'est guère que myopie. Dorure est or. Être le premier +venu, cela ne gâte rien, pourvu qu'on soit le parvenu. Le vulgaire est +un vieux Narcisse qui s'adore lui-même et qui applaudit le vulgaire. +Cette faculté énorme par laquelle on est Moïse, Eschyle, Dante, +Michel-Ange ou Napoléon, la multitude la décerne d'emblée et par +acclamation à quiconque atteint son but dans quoi que ce soit. Qu'un +notaire se transfigure en député, qu'un faux Corneille fasse _Tiridate_, +qu'un eunuque parvienne à posséder un harem, qu'un Prud'homme militaire +gagne par accident la bataille décisive d'une époque, qu'un apothicaire +invente les semelles de carton pour l'armée de Sambre-et-Meuse et se +construise, avec ce carton vendu pour du cuir, quatre cent mille livres +de rente, qu'un porte-balle épouse l'usure et la fasse accoucher de sept +ou huit millions dont il est le père et dont elle est la mère, qu'un +prédicateur devienne évêque par le nasillement, qu'un intendant de bonne +maison soit si riche en sortant de service qu'on le fasse ministre des +finances, les hommes appellent cela Génie, de même qu'ils appellent +Beauté la figure de Mousqueton et Majesté l'encolure de Claude. Ils +confondent avec les constellations de l'abîme les étoiles que font dans +la vase molle du bourbier les pattes des canards. + + + + +Chapitre XIII + +Ce qu'il croyait + + +Au point de vue de l'orthodoxie, nous n'avons point à sonder M. l'évêque +de Digne. Devant une telle âme, nous ne nous sentons en humeur que de +respect. La conscience du juste doit être crue sur parole. D'ailleurs, +de certaines natures étant données, nous admettons le développement +possible de toutes les beautés de la vertu humaine dans une croyance +différente de la nôtre. + +Que pensait-il de ce dogme-ci ou de ce mystère-là? Ces secrets du for +intérieur ne sont connus que de la tombe où les âmes entrent nues. Ce +dont nous sommes certain, c'est que jamais les difficultés de foi ne se +résolvaient pour lui en hypocrisie. Aucune pourriture n'est possible au +diamant. Il croyait le plus qu'il pouvait. _Credo in Patrem_, +s'écriait-il souvent. Puisant d'ailleurs dans les bonnes oeuvres cette +quantité de satisfaction qui suffit à la conscience, et qui vous dit +tout bas: «Tu es avec Dieu.» + +Ce que nous croyons devoir noter, c'est que, en dehors, pour ainsi dire, +et au-delà de sa foi, l'évêque avait un excès d'amour. C'est par là, +_quia multum amavit_, qu'il était jugé vulnérable par les «hommes +sérieux», les «personnes graves» et les «gens raisonnables»; locutions +favorites de notre triste monde où l'égoïsme reçoit le mot d'ordre du +pédantisme. Qu'était-ce que cet excès d'amour? C'était une bienveillance +sereine, débordant les hommes, comme nous l'avons indiqué déjà, et, dans +l'occasion, s'étendant jusqu'aux choses. Il vivait sans dédain. Il était +indulgent pour la création de Dieu. Tout homme, même le meilleur, a en +lui une dureté irréfléchie qu'il tient en réserve pour l'animal. +L'évêque de Digne n'avait point cette dureté-là, particulière à beaucoup +de prêtres pourtant. Il n'allait pas jusqu'au bramine, mais il semblait +avoir médité cette parole de l'Ecclésiaste: «Sait-on où va l'âme des +animaux?» Les laideurs de l'aspect, les difformités de l'instinct, ne le +troublaient pas et ne l'indignaient pas. Il en était ému, presque +attendri. Il semblait que, pensif, il en allât chercher, au-delà de la +vie apparente, la cause, l'explication ou l'excuse. Il semblait par +moments demander à Dieu des commutations. Il examinait sans colère, et +avec l'oeil du linguiste qui déchiffre un palimpseste, la quantité de +chaos qui est encore dans la nature. Cette rêverie faisait parfois +sortir de lui des mots étranges. Un matin, il était dans son jardin; il +se croyait seul, mais sa soeur marchait derrière lui sans qu'il la vît; +tout à coup, il s'arrêta, et il regarda quelque chose à terre; c'était +une grosse araignée, noire, velue, horrible. Sa soeur l'entendit qui +disait: + +--Pauvre bête! ce n'est pas sa faute. + +Pourquoi ne pas dire ces enfantillages presque divins de la bonté? +Puérilités, soit; mais ces puérilités sublimes ont été celles de saint +François d'Assise et de Marc-Aurèle. Un jour il se donna une entorse +pour n'avoir pas voulu écraser une fourmi. + +Ainsi vivait cet homme juste. Quelquefois, il s'endormait dans son +jardin, et alors il n'était rien de plus vénérable. + +Monseigneur Bienvenu avait été jadis, à en croire les récits sur sa +jeunesse et même sur sa virilité, un homme passionné, peut-être violent. +Sa mansuétude universelle était moins un instinct de nature que le +résultat d'une grande conviction filtrée dans son coeur à travers la vie +et lentement tombée en lui, pensée à pensée; car, dans un caractère +comme dans un rocher, il peut y avoir des trous de gouttes d'eau. Ces +creusements-là sont ineffaçables; ces formations-là sont +indestructibles. + +En 1815, nous croyons l'avoir dit, il atteignit soixante-quinze ans, +mais il n'en paraissait pas avoir plus de soixante. Il n'était pas +grand; il avait quelque embonpoint, et, pour le combattre, il faisait +volontiers de longues marches à pied, il avait le pas ferme et n'était +que fort peu courbé, détail d'où nous ne prétendons rien conclure; +Grégoire XVI, à quatre-vingts ans, se tenait droit et souriant, ce qui +ne l'empêchait pas d'être un mauvais évêque. Monseigneur Bienvenu avait +ce que le peuple appelle «une belle tête», mais si aimable qu'on +oubliait qu'elle était belle. + +Quand il causait avec cette santé enfantine qui était une de ses grâces, +et dont nous avons déjà parlé, on se sentait à l'aise près de lui, il +semblait que de toute sa personne il sortît de la joie. Son teint coloré +et frais, toutes ses dents bien blanches qu'il avait conservées et que +son rire faisait voir, lui donnaient cet air ouvert et facile qui fait +dire d'un homme: «C'est un bon enfant», et d'un vieillard: «C'est un +bonhomme». C'était, on s'en souvient, l'effet qu'il avait fait à +Napoléon. Au premier abord, et pour qui le voyait pour la première fois, +ce n'était guère qu'un bonhomme en effet. Mais si l'on restait quelques +heures près de lui, et pour peu qu'on le vît pensif, le bonhomme se +transfigurait peu à peu et prenait je ne sais quoi d'imposant; son front +large et sérieux, auguste par les cheveux blancs, devenait auguste aussi +par la méditation; la majesté se dégageait de cette bonté, sans que la +bonté cessât de rayonner; on éprouvait quelque chose de l'émotion qu'on +aurait si l'on voyait un ange souriant ouvrir lentement ses ailes sans +cesser de sourire. Le respect, un respect inexprimable, vous pénétrait +par degrés et vous montait au coeur, et l'on sentait qu'on avait devant +soi une de ces âmes fortes, éprouvées et indulgentes, où la pensée est +si grande qu'elle ne peut plus être que douce. + +Comme on l'a vu, la prière, la célébration des offices religieux, +l'aumône, la consolation aux affligés, la culture d'un coin de terre, la +fraternité, la frugalité, l'hospitalité, le renoncement, la confiance, +l'étude, le travail remplissaient chacune des journées de sa vie. +_Remplissaient_ est bien le mot, et certes cette journée de l'évêque +était bien pleine jusqu'aux bords de bonnes pensées, de bonnes paroles +et de bonnes actions. Cependant elle n'était pas complète si le temps +froid ou pluvieux l'empêchait d'aller passer, le soir, quand les deux +femmes s'étaient retirées, une heure ou deux dans son jardin avant de +s'endormir. Il semblait que ce fût une sorte de rite pour lui de se +préparer au sommeil par la méditation en présence des grands spectacles +du ciel nocturne. Quelquefois, à une heure même assez avancée de la +nuit, si les deux vieilles filles ne dormaient pas, elles l'entendaient +marcher lentement dans les allées. Il était là, seul avec lui-même, +recueilli, paisible, adorant, comparant la sérénité de son coeur à la +sérénité de l'éther, ému dans les ténèbres par les splendeurs visibles +des constellations et les splendeurs invisibles de Dieu, ouvrant son âme +aux pensées qui tombent de l'inconnu. Dans ces moments-là, offrant son +coeur à l'heure où les fleurs nocturnes offrent leur parfum, allumé +comme une lampe au centre de la nuit étoilée, se répandant en extase au +milieu du rayonnement universel de la création, il n'eût pu peut-être +dire lui-même ce qui se passait dans son esprit, il sentait quelque +chose s'envoler hors de lui et quelque chose descendre en lui. +Mystérieux échanges des gouffres de l'âme avec les gouffres de +l'univers! + +Il songeait à la grandeur et à la présence de Dieu; à l'éternité future, +étrange mystère; à l'éternité passée, mystère plus étrange encore; à +tous les infinis qui s'enfonçaient sous ses yeux dans tous les sens; et, +sans chercher à comprendre l'incompréhensible, il le regardait. Il +n'étudiait pas Dieu, il s'en éblouissait. Il considérait ces magnifiques +rencontres des atomes qui donnent des aspects à la matière, révèlent les +forces en les constatant, créent les individualités dans l'unité, les +proportions dans l'étendue, l'innombrable dans l'infini, et par la +lumière produisent la beauté. Ces rencontres se nouent et se dénouent +sans cesse; de là la vie et la mort. Il s'asseyait sur un banc de bois +adossé à une treille décrépite, et il regardait les astres à travers les +silhouettes chétives et rachitiques de ses arbres fruitiers. Ce quart +d'arpent, si pauvrement planté, si encombré de masures et de hangars, +lui était cher et lui suffisait. + +Que fallait-il de plus à ce vieillard, qui partageait le loisir de sa +vie, où il y avait si peu de loisir, entre le jardinage le jour et la +contemplation la nuit? Cet étroit enclos, ayant les cieux pour plafond, +n'était-ce pas assez pour pouvoir adorer Dieu tour à tour dans ses +oeuvres les plus charmantes et dans ses oeuvres les plus sublimes? +N'est-ce pas là tout, en effet, et que désirer au-delà? Un petit jardin +pour se promener, et l'immensité pour rêver. À ses pieds ce qu'on peut +cultiver et cueillir; sur sa tête ce qu'on peut étudier et méditer; +quelques fleurs sur la terre et toutes les étoiles dans le ciel. + + + + +Chapitre XIV + +Ce qu'il pensait + + +Un dernier mot. + +Comme cette nature de détails pourrait, particulièrement au moment où +nous sommes, et pour nous servir d'une expression actuellement à la +mode, donner à l'évêque de Digne une certaine physionomie «panthéiste», +et faire croire, soit à son blâme, soit à sa louange, qu'il y avait en +lui une de ces philosophies personnelles, propres à notre siècle, qui +germent quelquefois dans les esprits solitaires et s'y construisent et y +grandissent jusqu'à y remplacer les religions, nous insistons sur ceci +que pas un de ceux qui ont connu monseigneur Bienvenu ne se fût cru +autorisé à penser rien de pareil. Ce qui éclairait cet homme, c'était le +coeur. Sa sagesse était faite de la lumière qui vient de là. + +Point de systèmes, beaucoup d'oeuvres. Les spéculations abstruses +contiennent du vertige; rien n'indique qu'il hasardât son esprit dans +les apocalypses. L'apôtre peut être hardi, mais l'évêque doit être +timide. Il se fût probablement fait scrupule de sonder trop avant de +certains problèmes réservés en quelque sorte aux grands esprits +terribles. Il y a de l'horreur sacrée sous les porches de l'énigme; ces +ouvertures sombres sont là béantes, mais quelque chose vous dit, à vous +passant de la vie, qu'on n'entre pas. Malheur à qui y pénètre! Les +génies, dans les profondeurs inouïes de l'abstraction et de la +spéculation pure, situés pour ainsi dire au-dessus des dogmes, proposent +leurs idées à Dieu. Leur prière offre audacieusement la discussion. Leur +adoration interroge. Ceci est la religion directe, pleine d'anxiété et +de responsabilité pour qui en tente les escarpements. + +La méditation humaine n'a point de limite. À ses risques et périls, elle +analyse et creuse son propre éblouissement. On pourrait presque dire +que, par une sorte de réaction splendide, elle en éblouit la nature; le +mystérieux monde qui nous entoure rend ce qu'il reçoit, il est probable +que les contemplateurs sont contemplés. Quoi qu'il en soit, il y a sur +la terre des hommes--sont-ce des hommes?--qui aperçoivent distinctement +au fond des horizons du rêve les hauteurs de l'absolu, et qui ont la +vision terrible de la montagne infinie. Monseigneur Bienvenu n'était +point de ces hommes-là, monseigneur Bienvenu n'était pas un génie. Il +eût redouté ces sublimités d'où quelques-uns, très grands même, comme +Swedenborg et Pascal, ont glissé dans la démence. Certes, ces puissantes +rêveries ont leur utilité morale, et par ces routes ardues on s'approche +de la perfection idéale. Lui, il prenait le sentier qui abrège: +l'évangile. Il n'essayait point de faire faire à sa chasuble les plis du +manteau d'Élie, il ne projetait aucun rayon d'avenir sur le roulis +ténébreux des événements, il ne cherchait pas à condenser en flamme la +lueur des choses, il n'avait rien du prophète et rien du mage. Cette âme +simple aimait, voilà tout. + +Qu'il dilatât la prière jusqu'à une aspiration surhumaine, cela est +probable; mais on ne peut pas plus prier trop qu'aimer trop; et, si +c'était une hérésie de prier au-delà des textes, sainte Thérèse et saint +Jérôme seraient des hérétiques. + +Il se penchait sur ce qui gémit et sur ce qui expie. L'univers lui +apparaissait comme une immense maladie; il sentait partout de la fièvre, +il auscultait partout de la souffrance, et, sans chercher à deviner +l'énigme, il tâchait de panser la plaie. Le redoutable spectacle des +choses créées développait en lui l'attendrissement; il n'était occupé +qu'à trouver pour lui-même et à inspirer aux autres la meilleure manière +de plaindre et de soulager. Ce qui existe était pour ce bon et rare +prêtre un sujet permanent de tristesse cherchant à consoler. + +Il y a des hommes qui travaillent à l'extraction de l'or; lui, il +travaillait à l'extraction de la pitié. L'universelle misère était sa +mine. La douleur partout n'était qu'une occasion de bonté toujours. +_Aimez-vous les uns les autres;_ il déclarait cela complet, ne +souhaitait rien de plus, et c'était là toute sa doctrine. Un jour, cet +homme qui se croyait «philosophe», ce sénateur, déjà nommé, dit à +l'évêque: + +--Mais voyez donc le spectacle du monde; guerre de tous contre tous; le +plus fort a le plus d'esprit. Votre _aimez-vous les uns les autres_ est +une bêtise. + +--Eh bien, répondit monseigneur Bienvenu sans disputer, si c'est une +bêtise, l'âme doit s'y enfermer comme la perle dans l'huître. + +Il s'y enfermait donc, il y vivait, il s'en satisfaisait absolument, +laissant de côté les questions prodigieuses qui attirent et qui +épouvantent, les perspectives insondables de l'abstraction, les +précipices de la métaphysique, toutes ces profondeurs convergentes, pour +l'apôtre à Dieu, pour l'athée au néant: la destinée, le bien et le mal, +la guerre de l'être contre l'être, la conscience de l'homme, le +somnambulisme pensif de l'animal, la transformation par la mort, la +récapitulation d'existences que contient le tombeau, la greffe +incompréhensible des amours successifs sur le moi persistant, l'essence, +la substance, le Nil et l'Ens, l'âme, la nature, la liberté, la +nécessité; problèmes à pic, épaisseurs sinistres, où se penchent les +gigantesques archanges de l'esprit humain; formidables abîmes que +Lucrèce, Manou, saint Paul et Dante contemplent avec cet oeil fulgurant +qui semble, en regardant fixement l'infini, y faire éclore des étoiles. + +Monseigneur Bienvenu était simplement un homme qui constatait du dehors +les questions mystérieuses sans les scruter, sans les agiter, et sans en +troubler son propre esprit, et qui avait dans l'âme le grave respect de +l'ombre. + + + + +Livre deuxième--La chute + + + + +Chapitre I + +Le soir d'un jour de marche + + +Dans les premiers jours du mois d'octobre 1815, une heure environ avant +le coucher du soleil, un homme qui voyageait à pied entrait dans la +petite ville de Digne. Les rares habitants qui se trouvaient en ce moment +à leurs fenêtres ou sur le seuil de leurs maisons regardaient ce +voyageur avec une sorte d'inquiétude. Il était difficile de rencontrer +un passant d'un aspect plus misérable. C'était un homme de moyenne +taille, trapu et robuste, dans la force de l'âge. Il pouvait avoir +quarante-six ou quarante-huit ans. Une casquette à visière de cuir +rabattue cachait en partie son visage, brûlé par le soleil et le hâle, +et ruisselant de sueur. Sa chemise de grosse toile jaune, rattachée au +col par une petite ancre d'argent, laissait voir sa poitrine velue; il +avait une cravate tordue en corde, un pantalon de coutil bleu, usé et +râpé, blanc à un genou, troué à l'autre, une vieille blouse grise en +haillons, rapiécée à l'un des coudes d'un morceau de drap vert cousu +avec de la ficelle, sur le dos un sac de soldat fort plein, bien bouclé +et tout neuf, à la main un énorme bâton noueux, les pieds sans bas dans +des souliers ferrés, la tête tondue et la barbe longue. + +La sueur, la chaleur, le voyage à pied, la poussière, ajoutaient je ne +sais quoi de sordide à cet ensemble délabré. + +Les cheveux étaient ras, et pourtant hérissés; car ils commençaient à +pousser un peu, et semblaient n'avoir pas été coupés depuis quelque +temps. + +Personne ne le connaissait. Ce n'était évidemment qu'un passant. D'où +venait-il? Du midi. Des bords de la mer peut-être. Car il faisait son +entrée dans Digne par la même rue qui, sept mois auparavant, avait vu +passer l'empereur Napoléon allant de Cannes à Paris. Cet homme avait dû +marcher tout le jour. Il paraissait très fatigué. Des femmes de l'ancien +bourg qui est au bas de la ville l'avaient vu s'arrêter sous les arbres +du boulevard Gassendi et boire à la fontaine qui est à l'extrémité de la +promenade. Il fallait qu'il eût bien soif, car des enfants qui le +suivaient le virent encore s'arrêter, et boire, deux cents pas plus +loin, à la fontaine de la place du marché. + +Arrivé au coin de la rue Poichevert, il tourna à gauche et se dirigea +vers la mairie. Il y entra, puis sortit un quart d'heure après. Un +gendarme était assis près de la porte sur le banc de pierre où le +général Drouot monta le 4 mars pour lire à la foule effarée des +habitants de Digne la proclamation du golfe Juan. L'homme ôta sa +casquette et salua humblement le gendarme. + +Le gendarme, sans répondre à son salut, le regarda avec attention, le +suivit quelque temps des yeux, puis entra dans la maison de ville. + +Il y avait alors à Digne une belle auberge à l'enseigne de _la +Croix-de-Colbas_. Cette auberge avait pour hôtelier un nommé Jacquin +Labarre, homme considéré dans la ville pour sa parenté avec un autre +Labarre, qui tenait à Grenoble l'auberge des _Trois-Dauphins_ et qui +avait servi dans les guides. Lors du débarquement de l'empereur, +beaucoup de bruits avaient couru dans le pays sur cette auberge des +_Trois-Dauphins_. On contait que le général Bertrand, déguisé en +charretier, y avait fait de fréquents voyages au mois de janvier, et +qu'il y avait distribué des croix d'honneur à des soldats et des +poignées de napoléons à des bourgeois. La réalité est que l'empereur, +entré dans Grenoble, avait refusé de s'installer à l'hôtel de la +préfecture; il avait remercié le maire en disant: _Je vais chez un brave +homme que je connais_, et il était allé aux _Trois-Dauphins_. Cette +gloire du Labarre des _Trois-Dauphins_ se reflétait à vingt-cinq lieues +de distance jusque sur le Labarre de la _Croix-de-Colbas_. On disait de +lui dans la ville: _C'est le cousin de celui de Grenoble_. + +L'homme se dirigea vers cette auberge, qui était la meilleure du pays. +Il entra dans la cuisine, laquelle s'ouvrait de plain-pied sur la rue. +Tous les fourneaux étaient allumés; un grand feu flambait gaîment dans +la cheminée. L'hôte, qui était en même temps le chef, allait de l'âtre +aux casseroles, fort occupé et surveillant un excellent dîner destiné à +des rouliers qu'on entendait rire et parler à grand bruit dans une salle +voisine. Quiconque a voyagé sait que personne ne fait meilleure chère +que les rouliers. Une marmotte grasse, flanquée de perdrix blanches et +de coqs de bruyère, tournait sur une longue broche devant le feu; sur +les fourneaux cuisaient deux grosses carpes du lac de Lauzet et une +truite du lac d'Alloz. + +L'hôte, entendant la porte s'ouvrir et entrer un nouveau venu, dit sans +lever les yeux de ses fourneaux: + +--Que veut monsieur? + +--Manger et coucher, dit l'homme. + +--Rien de plus facile, reprit l'hôte. + +En ce moment il tourna la tête, embrassa d'un coup d'oeil tout +l'ensemble du voyageur, et ajouta: + +--... en payant. + +L'homme tira une grosse bourse de cuir de la poche de sa blouse et +répondit: + +--J'ai de l'argent. + +--En ce cas on est à vous, dit l'hôte. + +L'homme remit sa bourse en poche, se déchargea de son sac, le posa à +terre près de la porte, garda son bâton à la main, et alla s'asseoir sur +une escabelle basse près du feu. Digne est dans la montagne. Les soirées +d'octobre y sont froides. + +Cependant, tout en allant et venant, l'homme considérait le voyageur. + +--Dîne-t-on bientôt? dit l'homme. + +--Tout à l'heure, dit l'hôte. + +Pendant que le nouveau venu se chauffait, le dos tourné, le digne +aubergiste Jacquin Labarre tira un crayon de sa poche, puis il déchira +le coin d'un vieux journal qui traînait sur une petite table près de la +fenêtre. Sur la marge blanche il écrivit une ligne ou deux, plia sans +cacheter et remit ce chiffon de papier à un enfant qui paraissait lui +servir tout à la fois de marmiton et de laquais. L'aubergiste dit un mot +à l'oreille du marmiton, et l'enfant partit en courant dans la direction +de la mairie. + +Le voyageur n'avait rien vu de tout cela. + +Il demanda encore une fois: + +--Dîne-t-on bientôt? + +--Tout à l'heure, dit l'hôte. + +L'enfant revint. Il rapportait le papier. L'hôte le déplia avec +empressement, comme quelqu'un qui attend une réponse. Il parut lire +attentivement, puis hocha la tête, et resta un moment pensif. Enfin il +fit un pas vers le voyageur qui semblait plongé dans des réflexions peu +sereines. + +--Monsieur, dit-il, je ne puis vous recevoir. + +L'homme se dressa à demi sur son séant. + +--Comment! Avez-vous peur que je ne paye pas? Voulez-vous que je paye +d'avance? J'ai de l'argent, vous dis-je. + +--Ce n'est pas cela. + +--Quoi donc? + +--Vous avez de l'argent.... + +--Oui, dit l'homme. + +--Et moi, dit l'hôte, je n'ai pas de chambre. + +L'homme reprit tranquillement: + +--Mettez-moi à l'écurie. + +--Je ne puis. + +--Pourquoi? + +--Les chevaux prennent toute la place. + +--Eh bien, repartit l'homme, un coin dans le grenier. Une botte de +paille. Nous verrons cela après dîner. + +--Je ne puis vous donner à dîner. + +Cette déclaration, faite d'un ton mesuré, mais ferme, parut grave à +l'étranger. Il se leva. + +--Ah bah! mais je meurs de faim, moi. J'ai marché dès le soleil levé. +J'ai fait douze lieues. Je paye. Je veux manger. + +--Je n'ai rien, dit l'hôte. + +L'homme éclata de rire et se tourna vers la cheminée et les fourneaux. + +--Rien! et tout cela? + +--Tout cela m'est retenu. + +--Par qui? + +--Par ces messieurs les rouliers. + +--Combien sont-ils? + +--Douze. + +--Il y a là à manger pour vingt. + +--Ils ont tout retenu et tout payé d'avance. + +L'homme se rassit et dit sans hausser la voix: + +--Je suis à l'auberge, j'ai faim, et je reste. + +L'hôte alors se pencha à son oreille, et lui dit d'un accent qui le fit +tressaillir: + +--Allez-vous en. + +Le voyageur était courbé en cet instant et poussait quelques braises +dans le feu avec le bout ferré de son bâton, il se retourna vivement, +et, comme il ouvrait la bouche pour répliquer, l'hôte le regarda +fixement et ajouta toujours à voix basse: + +--Tenez, assez de paroles comme cela. Voulez-vous que je vous dise votre +nom? Vous vous appelez Jean Valjean. Maintenant voulez-vous que je vous +dise qui vous êtes? En vous voyant entrer, je me suis douté de quelque +chose, j'ai envoyé à la mairie, et voici ce qu'on m'a répondu. +Savez-vous lire? + +En parlant ainsi il tendait à l'étranger, tout déplié, le papier qui +venait de voyager de l'auberge à la mairie, et de la mairie à l'auberge. +L'homme y jeta un regard. L'aubergiste reprit après un silence: + +--J'ai l'habitude d'être poli avec tout le monde. Allez-vous-en. + +L'homme baissa la tête, ramassa le sac qu'il avait déposé à terre, et +s'en alla. Il prit la grande rue. Il marchait devant lui au hasard, +rasant de près les maisons, comme un homme humilié et triste. Il ne se +retourna pas une seule fois. S'il s'était retourné, il aurait vu +l'aubergiste de la _Croix-de-Colbas_ sur le seuil de sa porte, entouré +de tous les voyageurs de son auberge et de tous les passants de la rue, +parlant vivement et le désignant du doigt, et, aux regards de défiance +et d'effroi du groupe, il aurait deviné qu'avant peu son arrivée serait +l'événement de toute la ville. + +Il ne vit rien de tout cela. Les gens accablés ne regardent pas derrière +eux. Ils ne savent que trop que le mauvais sort les suit. + +Il chemina ainsi quelque temps, marchant toujours, allant à l'aventure +par des rues qu'il ne connaissait pas, oubliant la fatigue, comme cela +arrive dans la tristesse. Tout à coup il sentit vivement la faim. La +nuit approchait. Il regarda autour de lui pour voir s'il ne découvrirait +pas quelque gîte. + +La belle hôtellerie s'était fermée pour lui; il cherchait quelque +cabaret bien humble, quelque bouge bien pauvre. + +Précisément une lumière s'allumait au bout de la rue; une branche de +pin, pendue à une potence en fer, se dessinait sur le ciel blanc du +crépuscule. Il y alla. + +C'était en effet un cabaret. Le cabaret qui est dans la rue de Chaffaut. + +Le voyageur s'arrêta un moment, et regarda par la vitre l'intérieur de +la salle basse du cabaret, éclairée par une petite lampe sur une table +et par un grand feu dans la cheminée. Quelques hommes y buvaient. L'hôte +se chauffait. La flamme faisait bruire une marmite de fer accrochée à la +crémaillère. + +On entre dans ce cabaret, qui est aussi une espèce d'auberge, par deux +portes. L'une donne sur la rue, l'autre s'ouvre sur une petite cour +pleine de fumier. + +Le voyageur n'osa pas entrer par la porte de la rue. Il se glissa dans +la cour, s'arrêta encore, puis leva timidement le loquet et poussa la +porte. + +--Qui va là? dit le maître. + +--Quelqu'un qui voudrait souper et coucher. + +--C'est bon. Ici on soupe et on couche. + +Il entra. Tous les gens qui buvaient se retournèrent. La lampe +l'éclairait d'un côté, le feu de l'autre. On l'examina quelque temps +pendant qu'il défaisait son sac. + +L'hôte lui dit: + +--Voilà du feu. Le souper cuit dans la marmite. Venez vous chauffer, +camarade. + +Il alla s'asseoir près de l'âtre. Il allongea devant le feu ses pieds +meurtris par la fatigue; une bonne odeur sortait de la marmite. Tout ce +qu'on pouvait distinguer de son visage sous sa casquette baissée prit +une vague apparence de bien-être mêlée à cet autre aspect si poignant +que donne l'habitude de la souffrance. + +C'était d'ailleurs un profil ferme, énergique et triste. Cette +physionomie était étrangement composée; elle commençait par paraître +humble et finissait par sembler sévère. L'oeil luisait sous les sourcils +comme un feu sous une broussaille. + +Cependant un des hommes attablés était un poissonnier qui, avant +d'entrer au cabaret de la rue de Chaffaut, était allé mettre son cheval +à l'écurie chez Labarre. Le hasard faisait que le matin même il avait +rencontré cet étranger de mauvaise mine, cheminant entre Bras d'Asse +et... j'ai oublié le nom. (Je crois que c'est Escoublon). Or, en le +rencontrant, l'homme, qui paraissait déjà très fatigué, lui avait +demandé de le prendre en croupe; à quoi le poissonnier n'avait répondu +qu'en doublant le pas. Ce poissonnier faisait partie, une demi-heure +auparavant, du groupe qui entourait Jacquin Labarre, et lui-même avait +raconté sa désagréable rencontre du matin aux gens de _la +Croix-de-Colbas_. Il fit de sa place au cabaretier un signe +imperceptible. Le cabaretier vint à lui. Ils échangèrent quelques +paroles à voix basse. L'homme était retombé dans ses réflexions. + +Le cabaretier revint à la cheminée, posa brusquement sa main sur +l'épaule de l'homme, et lui dit: + +--Tu vas t'en aller d'ici. + +L'étranger se retourna et répondit avec douceur. + +--Ah! vous savez? + +--Oui. + +--On m'a renvoyé de l'autre auberge. + +--Et l'on te chasse de celle-ci. + +--Où voulez-vous que j'aille? + +--Ailleurs. + +L'homme prit son bâton et son sac, et s'en alla. + +Comme il sortait, quelques enfants, qui l'avaient suivi depuis _la +Croix-de-Colbas_ et qui semblaient l'attendre, lui jetèrent des pierres. +Il revint sur ses pas avec colère et les menaça de son bâton; les +enfants se dispersèrent comme une volée d'oiseaux. + +Il passa devant la prison. À la porte pendait une chaîne de fer attachée +à une cloche. Il sonna. + +Un guichet s'ouvrit. + +--Monsieur le guichetier, dit-il en ôtant respectueusement sa casquette, +voudriez-vous bien m'ouvrir et me loger pour cette nuit? + +Une voix répondit: + +--Une prison n'est pas une auberge. Faites-vous arrêter. On vous +ouvrira. + +Le guichet se referma. + +Il entra dans une petite rue où il y a beaucoup de jardins. Quelques-uns +ne sont enclos que de haies, ce qui égaye la rue. Parmi ces jardins et +ces haies, il vit une petite maison d'un seul étage dont la fenêtre +était éclairée. Il regarda par cette vitre comme il avait fait pour le +cabaret. C'était une grande chambre blanchie à la chaux, avec un lit +drapé d'indienne imprimée, et un berceau dans un coin, quelques chaises +de bois et un fusil à deux coups accroché au mur. Une table était servie +au milieu de la chambre. Une lampe de cuivre éclairait la nappe de +grosse toile blanche, le broc d'étain luisant comme l'argent et plein de +vin et la soupière brune qui fumait. À cette table était assis un homme +d'une quarantaine d'années, à la figure joyeuse et ouverte, qui faisait +sauter un petit enfant sur ses genoux. Près de lui, une femme toute +jeune allaitait un autre enfant. Le père riait, l'enfant riait, la mère +souriait. + +L'étranger resta un moment rêveur devant ce spectacle doux et calmant. +Que se passait-il en lui? Lui seul eût pu le dire. Il est probable qu'il +pensa que cette maison joyeuse serait hospitalière, et que là où il +voyait tant de bonheur il trouverait peut-être un peu de pitié. + +Il frappa au carreau un petit coup très faible. + +On n'entendit pas. + +Il frappa un second coup. + +Il entendit la femme qui disait: + +--Mon homme, il me semble qu'on frappe. + +--Non, répondit le mari. + +Il frappa un troisième coup. + +Le mari se leva, prit la lampe, et alla à la porte qu'il ouvrit. + +C'était un homme de haute taille, demi-paysan, demi-artisan. Il portait +un vaste tablier de cuir qui montait jusqu'à son épaule gauche, et dans +lequel faisaient ventre un marteau, un mouchoir rouge, une poire à +poudre, toutes sortes d'objets que la ceinture retenait comme dans une +poche. Il renversait la tête en arrière; sa chemise largement ouverte et +rabattue montrait son cou de taureau, blanc et nu. Il avait d'épais +sourcils, d'énormes favoris noirs, les yeux à fleur de tête, le bas du +visage en museau, et sur tout cela cet air d'être chez soi qui est une +chose inexprimable. + +--Monsieur, dit le voyageur, pardon. En payant, pourriez-vous me donner +une assiettée de soupe et un coin pour dormir dans ce hangar qui est là +dans ce jardin? Dites, pourriez-vous? En payant? + +--Qui êtes-vous? demanda le maître du logis. + +L'homme répondit: + +--J'arrive de Puy-Moisson. J'ai marché toute la journée. J'ai fait douze +lieues. Pourriez-vous? En payant? + +--Je ne refuserais pas, dit le paysan, de loger quelqu'un de bien qui +payerait. Mais pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge. + +--Il n'y a pas de place. + +--Bah! pas possible. Ce n'est pas jour de foire ni de marché. Êtes-vous +allé chez Labarre? + +--Oui. + +--Eh bien? + +Le voyageur répondit avec embarras: + +--Je ne sais pas, il ne m'a pas reçu. + +--Êtes-vous allé chez chose, de la rue de Chaffaut? + +L'embarras de l'étranger croissait. Il balbutia: + +--Il ne m'a pas reçu non plus. + +Le visage du paysan prit une expression de défiance, il regarda le +nouveau venu de la tête aux pieds, et tout à coup il s'écria avec une +sorte de frémissement: + +--Est-ce que vous seriez l'homme?... + +Il jeta un nouveau coup d'oeil sur l'étranger, fit trois pas en arrière, +posa la lampe sur la table et décrocha son fusil du mur. + +Cependant aux paroles du paysan: _Est-ce que vous seriez l'homme?..._ la +femme s'était levée, avait pris ses deux enfants dans ses bras et +s'était réfugiée précipitamment derrière son mari, regardant l'étranger +avec épouvante, la gorge nue, les yeux effarés, en murmurant tout bas:_ +Tso-maraude_. + +Tout cela se fit en moins de temps qu'il ne faut pour se le figurer. +Après avoir examiné quelques instants l'homme comme on examine une +vipère, le maître du logis revint à la porte et dit: + +--Va-t'en. + +--Par grâce, reprit l'homme, un verre d'eau. + +--Un coup de fusil! dit le paysan. + +Puis il referma la porte violemment, et l'homme l'entendit tirer deux +gros verrous. Un moment après, la fenêtre se ferma au volet, et un bruit +de barre de fer qu'on posait parvint au dehors. + +La nuit continuait de tomber. Le vent froid des Alpes soufflait. À la +lueur du jour expirant, l'étranger aperçut dans un des jardins qui +bordent la rue une sorte de hutte qui lui parut maçonnée en mottes de +gazon. Il franchit résolument une barrière de bois et se trouva dans le +jardin. Il s'approcha de la hutte; elle avait pour porte une étroite +ouverture très basse et elle ressemblait à ces constructions que les +cantonniers se bâtissent au bord des routes. Il pensa sans doute que +c'était en effet le logis d'un cantonnier; il souffrait du froid et de +la faim; il s'était résigné à la faim, mais c'était du moins là un abri +contre le froid. Ces sortes de logis ne sont habituellement pas occupés +la nuit. Il se coucha à plat ventre et se glissa dans la hutte. Il y +faisait chaud, et il y trouva un assez bon lit de paille. Il resta un +moment étendu sur ce lit, sans pouvoir faire un mouvement tant il était +fatigué. Puis, comme son sac sur son dos le gênait et que c'était +d'ailleurs un oreiller tout trouvé, il se mit à déboucler une des +courroies. En ce moment un grondement farouche se fit entendre. Il leva +les yeux. La tête d'un dogue énorme se dessinait dans l'ombre à +l'ouverture de la hutte. + +C'était la niche d'un chien. + +Il était lui-même vigoureux et redoutable; il s'arma de son bâton, il se +fit de son sac un bouclier, et sortit de la niche comme il put, non sans +élargir les déchirures de ses haillons. + +Il sortit également du jardin, mais à reculons, obligé, pour tenir le +dogue en respect, d'avoir recours à cette manoeuvre du bâton que les +maîtres en ce genre d'escrime appellent _la rose couverte_. + +Quand il eut, non sans peine, repassé la barrière et qu'il se retrouva +dans la rue, seul, sans gîte, sans toit, sans abri, chassé même de ce +lit de paille et de cette niche misérable, il se laissa tomber plutôt +qu'il ne s'assit sur une pierre, et il paraît qu'un passant qui +traversait l'entendit s'écrier: + +--Je ne suis pas même un chien! + +Bientôt il se releva et se remit à marcher. Il sortit de la ville, +espérant trouver quelque arbre ou quelque meule dans les champs, et s'y +abriter. + +Il chemina ainsi quelque temps, la tête toujours baissée. Quand il se +sentit loin de toute habitation humaine, il leva les yeux et chercha +autour de lui. Il était dans un champ; il avait devant lui une de ces +collines basses couvertes de chaume coupé ras, qui après la moisson +ressemblent à des têtes tondues. + +L'horizon était tout noir; ce n'était pas seulement le sombre de la +nuit; c'étaient des nuages très bas qui semblaient s'appuyer sur la +colline même et qui montaient, emplissant tout le ciel. Cependant, comme +la lune allait se lever et qu'il flottait encore au zénith un reste de +clarté crépusculaire, ces nuages formaient au haut du ciel une sorte de +voûte blanchâtre d'où tombait sur la terre une lueur. + +La terre était donc plus éclairée que le ciel, ce qui est un effet +particulièrement sinistre, et la colline, d'un pauvre et chétif contour, +se dessinait vague et blafarde sur l'horizon ténébreux. Tout cet +ensemble était hideux, petit, lugubre et borné. Rien dans le champ ni +sur la colline qu'un arbre difforme qui se tordait en frissonnant à +quelques pas du voyageur. + +Cet homme était évidemment très loin d'avoir de ces délicates habitudes +d'intelligence et d'esprit qui font qu'on est sensible aux aspects +mystérieux des choses; cependant il y avait dans ce ciel, dans cette +colline, dans cette plaine et dans cet arbre, quelque chose de si +profondément désolé qu'après un moment d'immobilité et de rêverie, il +rebroussa chemin brusquement. Il y a des instants où la nature semble +hostile. + +Il revint sur ses pas. Les portes de Digne étaient fermées. Digne, qui a +soutenu des sièges dans les guerres de religion, était encore entourée +en 1815 de vieilles murailles flanquées de tours carrées qu'on a +démolies depuis. Il passa par une brèche et rentra dans la ville. + +Il pouvait être huit heures du soir. Comme il ne connaissait pas les +rues, il recommença sa promenade à l'aventure. + +Il parvint ainsi à la préfecture, puis au séminaire. En passant sur la +place de la cathédrale, il montra le poing à l'église. + +Il y a au coin de cette place une imprimerie. C'est là que furent +imprimées pour la première fois les proclamations de l'empereur et de la +garde impériale à l'armée, apportées de l'île d'Elbe et dictées par +Napoléon lui-même. + +Épuisé de fatigue et n'espérant plus rien, il se coucha sur le banc de +pierre qui est à la porte de cette imprimerie. + +Une vieille femme sortait de l'église en ce moment. Elle vit cet homme +étendu dans l'ombre. + +--Que faites-vous là, mon ami? dit-elle. + +Il répondit durement et avec colère: + +--Vous le voyez, bonne femme, je me couche. + +La bonne femme, bien digne de ce nom en effet, était madame la marquise +de R. + +--Sur ce banc? reprit-elle. + +--J'ai eu pendant dix-neuf ans un matelas de bois, dit l'homme, j'ai +aujourd'hui un matelas de pierre. + +--Vous avez été soldat? + +--Oui, bonne femme. Soldat. + +--Pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge? + +--Parce que je n'ai pas d'argent. + +--Hélas, dit madame de R., je n'ai dans ma bourse que quatre sous. + +--Donnez toujours. + +L'homme prit les quatre sous. Madame de R. continua: + +--Vous ne pouvez vous loger avec si peu dans une auberge. Avez-vous +essayé pourtant? Il est impossible que vous passiez ainsi la nuit. Vous +avez sans doute froid et faim. On aurait pu vous loger par charité. + +--J'ai frappé à toutes les portes. + +--Eh bien? + +--Partout on m'a chassé. + +La «bonne femme» toucha le bras de l'homme et lui montra de l'autre côté +de la place une petite maison basse à côté de l'évêché. + +--Vous avez, reprit-elle, frappé à toutes les portes? + +--Oui. + +--Avez-vous frappé à celle-là? + +--Non. + +--Frappez-y. + + + + +Chapitre II + +La prudence conseillée à la sagesse + + +Ce soir-là, M. l'évêque de Digne, après sa promenade en ville, était +resté assez tard enfermé dans sa chambre. Il s'occupait d'un grand +travail sur les _Devoirs_, lequel est malheureusement demeuré inachevé. +Il dépouillait soigneusement tout ce que les Pères et les Docteurs ont +dit sur cette grave matière. Son livre était divisé en deux parties; +premièrement les devoirs de tous, deuxièmement les devoirs de chacun, +selon la classe à laquelle il appartient. Les devoirs de tous sont les +grands devoirs. Il y en a quatre. Saint Matthieu les indique: devoirs +envers Dieu (Matth., VI), devoirs envers soi-même (Matth., V, 29, 30), +devoirs envers le prochain (Matth., VII, 12), devoirs envers les +créatures (Matth., VI, 20, 25). Pour les autres devoirs, l'évêque les +avait trouvés indiqués et prescrits ailleurs; aux souverains et aux +sujets, dans l'Épître aux Romains; aux magistrats, aux épouses, aux +mères et aux jeunes hommes, par saint Pierre; aux maris, aux pères, aux +enfants et aux serviteurs, dans l'Épître aux Éphésiens; aux fidèles, +dans l'Épître aux Hébreux; aux vierges, dans l'Épître aux Corinthiens. +Il faisait laborieusement de toutes ces prescriptions un ensemble +harmonieux qu'il voulait présenter aux âmes. + +Il travaillait encore à huit heures, écrivant assez incommodément sur de +petits carrés de papier avec un gros livre ouvert sur ses genoux, quand +madame Magloire entra, selon son habitude, pour prendre l'argenterie +dans le placard près du lit. Un moment après, l'évêque, sentant que le +couvert était mis et que sa soeur l'attendait peut-être, ferma son +livre, se leva de sa table et entra dans la salle à manger. + +La salle à manger était une pièce oblongue à cheminée, avec porte sur la +rue (nous l'avons dit), et fenêtre sur le jardin. + +Madame Magloire achevait en effet de mettre le couvert. + +Tout en vaquant au service, elle causait avec mademoiselle Baptistine. + +Une lampe était sur la table; la table était près de la cheminée. Un +assez bon feu était allumé. + +On peut se figurer facilement ces deux femmes qui avaient toutes deux +passé soixante ans: madame Magloire petite, grasse, vive; mademoiselle +Baptistine, douce, mince, frêle, un peu plus grande que son frère, vêtue +d'une robe de soie puce, couleur à la mode en 1806, qu'elle avait +achetée alors à Paris et qui lui durait encore. Pour emprunter des +locutions vulgaires qui ont le mérite de dire avec un seul mot une idée +qu'une page suffirait à peine à exprimer, madame Magloire avait l'air +d'une _paysanne_ et mademoiselle Baptistine d'une _dame_. Madame +Magloire avait un bonnet blanc à tuyaux, au cou une jeannette d'or, le +seul bijou de femme qu'il y eût dans la maison, un fichu très blanc +sortant de la robe de bure noire à manches larges et courtes, un tablier +de toile de coton à carreaux rouges et verts, noué à la ceinture d'un +ruban vert, avec pièce d'estomac pareille rattachée par deux épingles +aux deux coins d'en haut, aux pieds de gros souliers et des bas jaunes +comme les femmes de Marseille. La robe de mademoiselle Baptistine était +coupée sur les patrons de 1806, taille courte, fourreau étroit, manches +à épaulettes, avec pattes et boutons. Elle cachait ses cheveux gris sous +une perruque frisée dite à _l'enfant_. Madame Magloire avait l'air +intelligent, vif et bon; les deux angles de sa bouche inégalement +relevés et la lèvre supérieure plus grosse que la lèvre inférieure lui +donnaient quelque chose de bourru et d'impérieux. Tant que monseigneur +se taisait, elle lui parlait résolument avec un mélange de respect et de +liberté; mais dès que monseigneur parlait, on a vu cela, elle obéissait +passivement comme mademoiselle. Mademoiselle Baptistine ne parlait même +pas. Elle se bornait à obéir et à complaire. Même quand elle était +jeune, elle n'était pas jolie, elle avait de gros yeux bleus à fleur de +tête et le nez long et busqué; mais tout son visage, toute sa personne, +nous l'avons dit en commençant, respiraient une ineffable bonté. Elle +avait toujours été prédestinée à la mansuétude; mais la foi, la charité, +l'espérance, ces trois vertus qui chauffent doucement l'âme, avaient +élevé peu à peu cette mansuétude jusqu'à la sainteté. La nature n'en +avait fait qu'une brebis, la religion en avait fait un ange. Pauvre +sainte fille! doux souvenir disparu! Mademoiselle Baptistine a depuis +raconté tant de fois ce qui s'était passé à l'évêché cette soirée-là, +que plusieurs personnes qui vivent encore s'en rappellent les moindres +détails. + +Au moment où M. l'évêque entra, madame Magloire parlait avec quelque +vivacité. Elle entretenait _mademoiselle_ d'un sujet qui lui était +familier et auquel l'évêque était accoutumé. Il s'agissait du loquet de +la porte d'entrée. + +Il paraît que, tout en allant faire quelques provisions pour le souper, +madame Magloire avait entendu dire des choses en divers lieux. On +parlait d'un rôdeur de mauvaise mine; qu'un vagabond suspect serait +arrivé, qu'il devait être quelque part dans la ville, et qu'il se +pourrait qu'il y eût de méchantes rencontres pour ceux qui s'aviseraient +de rentrer tard chez eux cette nuit-là. Que la police était bien mal +faite du reste, attendu que M. le préfet et M. le maire ne s'aimaient +pas, et cherchaient à se nuire en faisant arriver des événements. Que +c'était donc aux gens sages à faire la police eux-mêmes et à se bien +garder, et qu'il faudrait avoir soin de dûment clore, verrouiller et +barricader sa maison, _et de bien fermer ses portes_. + +Madame Magloire appuya sur ce dernier mot; mais l'évêque venait de sa +chambre où il avait eu assez froid, il s'était assis devant la cheminée +et se chauffait, et puis il pensait à autre chose. Il ne releva pas le +mot à effet que madame Magloire venait de laisser tomber. Elle le +répéta. Alors, mademoiselle Baptistine, voulant satisfaire madame +Magloire sans déplaire à son frère, se hasarda à dire timidement: + +--Mon frère, entendez-vous ce que dit madame Magloire? + +--J'en ai entendu vaguement quelque chose, répondit l'évêque. + +Puis tournant à demi sa chaise, mettant ses deux mains sur ses genoux, +et levant vers la vieille servante son visage cordial et facilement +joyeux, que le feu éclairait d'en bas: + +--Voyons. Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? Nous sommes donc dans quelque gros +danger? + +Alors madame Magloire recommença toute l'histoire, en l'exagérant +quelque peu, sans s'en douter. Il paraîtrait qu'un bohémien, un +va-nu-pieds, une espèce de mendiant dangereux serait en ce moment dans +la ville. Il s'était présenté pour loger chez Jacquin Labarre qui +n'avait pas voulu le recevoir. On l'avait vu arriver par le boulevard +Gassendi et rôder dans les rues à la brume. Un homme de sac et de corde +avec une figure terrible. + +--Vraiment? dit l'évêque. + +Ce consentement à l'interroger encouragea madame Magloire; cela lui +semblait indiquer que l'évêque n'était pas loin de s'alarmer; elle +poursuivit triomphante: + +--Oui, monseigneur. C'est comme cela. Il y aura quelque malheur cette +nuit dans la ville. Tout le monde le dit. Avec cela que la police est si +mal faite (répétition inutile). Vivre dans un pays de montagnes, et +n'avoir pas même de lanternes la nuit dans les rues! On sort. Des fours, +quoi! Et je dis, monseigneur, et mademoiselle que voilà dit comme moi.... + +--Moi, interrompit la soeur, je ne dis rien. Ce que mon frère fait est +bien fait. + +Madame Magloire continua comme s'il n'y avait pas eu de protestation: + +--Nous disons que cette maison-ci n'est pas sûre du tout; que, si +monseigneur le permet, je vais aller dire à Paulin Musebois, le +serrurier, qu'il vienne remettre les anciens verrous de la porte; on les +a là, c'est une minute; et je dis qu'il faut des verrous, monseigneur, +ne serait-ce que pour cette nuit; car je dis qu'une porte qui s'ouvre du +dehors avec un loquet, par le premier passant venu, rien n'est plus +terrible; avec cela que monseigneur a l'habitude de toujours dire +d'entrer, et que d'ailleurs, même au milieu de la nuit, ô mon Dieu! on +n'a pas besoin d'en demander la permission.... + +En ce moment, on frappa à la porte un coup assez violent. + +--Entrez, dit l'évêque. + + + + +Chapitre III + +Héroïsme de l'obéissance passive + + +La porte s'ouvrit. + +Elle s'ouvrit vivement, toute grande, comme si quelqu'un la poussait +avec énergie et résolution. + +Un homme entra. + +Cet homme, nous le connaissons déjà. C'est le voyageur que nous avons vu +tout à l'heure errer cherchant un gîte. + +Il entra, fit un pas, et s'arrêta, laissant la porte ouverte derrière +lui. Il avait son sac sur l'épaule, son bâton à la main, une expression +rude, hardie, fatiguée et violente dans les yeux. Le feu de la cheminée +l'éclairait. Il était hideux. C'était une sinistre apparition. + +Madame Magloire n'eut pas même la force de jeter un cri. Elle +tressaillit, et resta béante. + +Mademoiselle Baptistine se retourna, aperçut l'homme qui entrait et se +dressa à demi d'effarement, puis, ramenant peu à peu sa tête vers la +cheminée, elle se mit à regarder son frère et son visage redevint +profondément calme et serein. + +L'évêque fixait sur l'homme un oeil tranquille. + +Comme il ouvrait la bouche, sans doute pour demander au nouveau venu ce +qu'il désirait, l'homme appuya ses deux mains à la fois sur son bâton, +promena ses yeux tour à tour sur le vieillard et les femmes, et, sans +attendre que l'évêque parlât, dit d'une voix haute: + +--Voici. Je m'appelle Jean Valjean. Je suis un galérien. J'ai passé +dix-neuf ans au bagne. Je suis libéré depuis quatre jours et en route +pour Pontarlier qui est ma destination. Quatre jours et que je marche +depuis Toulon. Aujourd'hui, j'ai fait douze lieues à pied. Ce soir, en +arrivant dans ce pays, j'ai été dans une auberge, on m'a renvoyé à cause +de mon passeport jaune que j'avais montré à la mairie. Il avait fallu. +J'ai été à une autre auberge. On m'a dit: Va-t-en! Chez l'un, chez +l'autre. Personne n'a voulu de moi. J'ai été à la prison, le guichetier +n'a pas ouvert. J'ai été dans la niche d'un chien. Ce chien m'a mordu et +m'a chassé, comme s'il avait été un homme. On aurait dit qu'il savait +qui j'étais. Je m'en suis allé dans les champs pour coucher à la belle +étoile. Il n'y avait pas d'étoile. J'ai pensé qu'il pleuvrait, et qu'il +n'y avait pas de bon Dieu pour empêcher de pleuvoir, et je suis rentré +dans la ville pour y trouver le renfoncement d'une porte. Là, dans la +place, j'allais me coucher sur une pierre. Une bonne femme m'a montré +votre maison et m'a dit: «Frappe là». J'ai frappé. Qu'est-ce que c'est +ici? Êtes-vous une auberge? J'ai de l'argent. Ma masse. Cent neuf francs +quinze sous que j'ai gagnés au bagne par mon travail en dix-neuf ans. Je +payerai. Qu'est-ce que cela me fait? J'ai de l'argent. Je suis très +fatigué, douze lieues à pied, j'ai bien faim. Voulez-vous que je reste? + +--Madame Magloire, dit l'évêque, vous mettrez un couvert de plus. + +L'homme fit trois pas et s'approcha de la lampe qui était sur la table. + +--Tenez, reprit-il, comme s'il n'avait pas bien compris, ce n'est pas +ça. Avez-vous entendu? Je suis un galérien. Un forçat. Je viens des +galères. + +Il tira de sa poche une grande feuille de papier jaune qu'il déplia. + +--Voilà mon passeport. Jaune, comme vous voyez. Cela sert à me faire +chasser de partout où je suis. Voulez-vous lire? Je sais lire, moi. J'ai +appris au bagne. Il y a une école pour ceux qui veulent. Tenez, voilà ce +qu'on a mis sur le passeport: «Jean Valjean, forçat libéré, natif +de...--cela vous est égal...--Est resté dix-neuf ans au bagne. Cinq ans +pour vol avec effraction. Quatorze ans pour avoir tenté de s'évader +quatre fois. Cet homme est très dangereux.»--Voilà! Tout le monde m'a +jeté dehors. Voulez-vous me recevoir, vous? Est-ce une auberge? +Voulez-vous me donner à manger et à coucher? Avez-vous une écurie? + +--Madame Magloire, dit l'évêque, vous mettrez des draps blancs au lit de +l'alcôve. + +Nous avons déjà expliqué de quelle nature était l'obéissance des deux +femmes. + +Madame Magloire sortit pour exécuter ces ordres. L'évêque se tourna vers +l'homme. + +--Monsieur, asseyez-vous et chauffez-vous. Nous allons souper dans un +instant, et l'on fera votre lit pendant que vous souperez. + +Ici l'homme comprit tout à fait. L'expression de son visage, jusqu'alors +sombre et dure, s'empreignit de stupéfaction, de doute, de joie, et +devint extraordinaire. Il se mit à balbutier comme un homme fou: + +--Vrai? quoi? vous me gardez? vous ne me chassez pas! un forçat! Vous +m'appelez monsieur! vous ne me tutoyez pas! Va-t-en, chien! qu'on me dit +toujours. Je croyais bien que vous me chasseriez. Aussi j'avais dit tout +de suite qui je suis. Oh! la brave femme qui m'a enseigné ici! Je vais +souper! un lit! Un lit avec des matelas et des draps! comme tout le +monde! il y a dix-neuf ans que je n'ai couché dans un lit! Vous voulez +bien que je ne m'en aille pas! Vous êtes de dignes gens! D'ailleurs j'ai +de l'argent. Je payerai bien. Pardon, monsieur l'aubergiste, comment +vous appelez-vous? Je payerai tout ce qu'on voudra. Vous êtes un brave +homme. Vous êtes aubergiste, n'est-ce pas? + +--Je suis, dit l'évêque, un prêtre qui demeure ici. + +--Un prêtre! reprit l'homme. Oh! un brave homme de prêtre! Alors vous ne +me demandez pas d'argent? Le curé, n'est-ce pas? le curé de cette grande +église? Tiens! c'est vrai, que je suis bête! je n'avais pas vu votre +calotte! + +Tout en parlant, il avait déposé son sac et son bâton dans un coin, puis +remis son passeport dans sa poche, et il s'était assis. Mademoiselle +Baptistine le considérait avec douceur. Il continua: + +--Vous êtes humain, monsieur le curé. Vous n'avez pas de mépris. C'est +bien bon un bon prêtre. Alors vous n'avez pas besoin que je paye? + +--Non, dit l'évêque, gardez votre argent. Combien avez-vous? ne +m'avez-vous pas dit cent neuf francs? + +--Quinze sous, ajouta l'homme. + +--Cent neuf francs quinze sous. Et combien de temps avez-vous mis à +gagner cela? + +--Dix-neuf ans. + +--Dix-neuf ans! + +L'évêque soupira profondément. + +L'homme poursuivit: + +--J'ai encore tout mon argent. Depuis quatre jours je n'ai dépensé que +vingt-cinq sous que j'ai gagnés en aidant à décharger des voitures à +Grasse. Puisque vous êtes abbé, je vais vous dire, nous avions un +aumônier au bagne. Et puis un jour j'ai vu un évêque. Monseigneur, qu'on +appelle. C'était l'évêque de la Majore, à Marseille. C'est le curé qui +est sur les curés. Vous savez, pardon, je dis mal cela, mais pour moi, +c'est si loin!--Vous comprenez, nous autres! Il a dit la messe au milieu +du bagne, sur un autel, il avait une chose pointue, en or, sur la tête. +Au grand jour de midi, cela brillait. Nous étions en rang. Des trois +côtés. Avec les canons, mèche allumée, en face de nous. Nous ne voyions +pas bien. Il a parlé, mais il était trop au fond, nous n'entendions pas. +Voilà ce que c'est qu'un évêque. + +Pendant qu'il parlait, l'évêque était allé pousser la porte qui était +restée toute grande ouverte. + +Madame Magloire rentra. Elle apportait un couvert qu'elle mit sur la +table. + +--Madame Magloire, dit l'évêque, mettez ce couvert le plus près possible +du feu. + +Et se tournant vers son hôte: + +--Le vent de nuit est dur dans les Alpes. Vous devez avoir froid, +monsieur? + +Chaque fois qu'il disait ce mot monsieur, avec sa voix doucement grave +et de si bonne compagnie, le visage de l'homme s'illuminait. Monsieur à +un forçat, c'est un verre d'eau à un naufragé de la Méduse. L'ignominie +a soif de considération. + +--Voici, reprit l'évêque, une lampe qui éclaire bien mal. + +Madame Magloire comprit, et elle alla chercher sur la cheminée de la +chambre à coucher de monseigneur les deux chandeliers d'argent qu'elle +posa sur la table tout allumés. + +--Monsieur le curé, dit l'homme, vous êtes bon. Vous ne me méprisez pas. +Vous me recevez chez vous. Vous allumez vos cierges pour moi. Je ne vous +ai pourtant pas caché d'où je viens et que je suis un homme malheureux. + +L'évêque, assis près de lui, lui toucha doucement la main. + +--Vous pouviez ne pas me dire qui vous étiez. + +Ce n'est pas ici ma maison, c'est la maison de Jésus-Christ. Cette porte +ne demande pas à celui qui entre s'il a un nom, mais s'il a une douleur. +Vous souffrez; vous avez faim et soif; soyez le bienvenu. Et ne me +remerciez pas, ne me dites pas que je vous reçois chez moi. Personne +n'est ici chez soi, excepté celui qui a besoin d'un asile. Je vous le +dis à vous qui passez, vous êtes ici chez vous plus que moi-même. Tout +ce qui est ici est à vous. Qu'ai-je besoin de savoir votre nom? +D'ailleurs, avant que vous me le disiez, vous en avez un que je savais. + +L'homme ouvrit des yeux étonnés. + +--Vrai? vous saviez comment je m'appelle? + +--Oui, répondit l'évêque, vous vous appelez mon frère. + +--Tenez, monsieur le curé! s'écria l'homme, j'avais bien faim en entrant +ici; mais vous êtes si bon qu'à présent je ne sais plus ce que j'ai; +cela m'a passé. + +L'évêque le regarda et lui dit: + +--Vous avez bien souffert? + +--Oh! la casaque rouge, le boulet au pied, une planche pour dormir, le +chaud, le froid, le travail, la chiourme, les coups de bâton! La double +chaîne pour rien. Le cachot pour un mot. Même malade au lit, la chaîne. +Les chiens, les chiens sont plus heureux! Dix-neuf ans! J'en ai +quarante-six. À présent, le passeport jaune! Voilà. + +--Oui, reprit l'évêque, vous sortez d'un lieu de tristesse. Écoutez. Il +y aura plus de joie au ciel pour le visage en larmes d'un pécheur +repentant que pour la robe blanche de cent justes. Si vous sortez de ce +lieu douloureux avec des pensées de haine et de colère contre les +hommes, vous êtes digne de pitié; si vous en sortez avec des pensées de +bienveillance, de douceur et de paix, vous valez mieux qu'aucun de nous. + +Cependant madame Magloire avait servi le souper. Une soupe faite avec de +l'eau, de l'huile, du pain et du sel, un peu de lard, un morceau de +viande de mouton, des figues, un fromage frais, et un gros pain de +seigle. Elle avait d'elle-même ajouté à l'ordinaire de M. l'évêque une +bouteille de vieux vin de Mauves. + +Le visage de l'évêque prit tout à coup cette expression de gaîté propre +aux natures hospitalières: + +--À table! dit-il vivement. + +Comme il en avait coutume lorsque quelque étranger soupait avec lui, il +fit asseoir l'homme à sa droite. Mademoiselle Baptistine, parfaitement +paisible et naturelle, prit place à sa gauche. + +L'évêque dit le bénédicité, puis servit lui-même la soupe, selon son +habitude. L'homme se mit à manger avidement. + +Tout à coup l'évêque dit: + +--Mais il me semble qu'il manque quelque chose sur cette table. + +Madame Magloire en effet n'avait mis que les trois couverts absolument +nécessaires. Or c'était l'usage de la maison, quand l'évêque avait +quelqu'un à souper, de disposer sur la nappe les six couverts d'argent, +étalage innocent. Ce gracieux semblant de luxe était une sorte +d'enfantillage plein de charme dans cette maison douce et sévère qui +élevait la pauvreté jusqu'à la dignité. + +Madame Magloire comprit l'observation, sortit sans dire un mot, et un +moment après les trois couverts réclamés par l'évêque brillaient sur la +nappe, symétriquement arrangés devant chacun des trois convives. + + + + +Chapitre IV + +Détails sur les fromageries de Pontarlier + + +Maintenant, pour donner une idée de ce qui se passa à cette table, nous +ne saurions mieux faire que de transcrire ici un passage d'une lettre de +mademoiselle Baptistine à madame de Boischevron, où la conversation du +forçat et de l'évêque est racontée avec une minutie naïve: + + * * * * * + +«...Cet homme ne faisait aucune attention à personne. Il mangeait avec +une voracité d'affamé. Cependant, après la soupe, il a dit: + +«--Monsieur le curé du bon Dieu, tout ceci est encore bien trop bon pour +moi, mais je dois dire que les rouliers qui n'ont pas voulu me laisser +manger avec eux font meilleure chère que vous. + +«Entre nous, l'observation m'a un peu choquée. Mon frère a répondu: + +«--Ils ont plus de fatigue que moi. + +«--Non, a repris cet homme, ils ont plus d'argent. Vous êtes pauvre. Je +vois bien. Vous n'êtes peut-être pas même curé. Êtes-vous curé +seulement? Ah! par exemple, si le bon Dieu était juste, vous devriez +bien être curé. + +«--Le bon Dieu est plus que juste, a dit mon frère. + +«Un moment après il a ajouté: + +«--Monsieur Jean Valjean, c'est à Pontarlier que vous allez? + +«--Avec itinéraire obligé. + +«Je crois bien que c'est comme cela que l'homme a dit. Puis il a +continué: + +«--Il faut que je sois en route demain à la pointe du jour. Il fait dur +voyager. Si les nuits sont froides, les journées sont chaudes. + +«--Vous allez là, a repris mon frère, dans un bon pays. À la révolution, +ma famille a été ruinée, je me suis réfugié en Franche-Comté d'abord, et +j'y ai vécu quelque temps du travail de mes bras. J'avais de la bonne +volonté. J'ai trouvé à m'y occuper. On n'a qu'à choisir. Il y a des +papeteries, des tanneries, des distilleries, des huileries, des +fabriques d'horlogerie en grand, des fabriques d'acier, des fabriques de +cuivre, au moins vingt usines de fer, dont quatre à Lods, à Châtillon, à +Audincourt et à Beure qui sont très considérables.... + +«Je crois ne pas me tromper et que ce sont bien là les noms que mon +frère a cités, puis il s'est interrompu et m'a adressé la parole: + +«--Chère soeur, n'avons-nous pas des parents dans ce pays-là? + +«J'ai répondu: + +«--Nous en avions, entre autres M. de Lucenet qui était capitaine des +portes à Pontarlier dans l'ancien régime. + +«--Oui, a repris mon frère, mais en 93 on n'avait plus de parents, on +n'avait que ses bras. J'ai travaillé. Ils ont dans le pays de +Pontarlier, où vous allez, monsieur Valjean, une industrie toute +patriarcale et toute charmante, ma soeur. Ce sont leurs fromageries +qu'ils appellent fruitières. + +«Alors mon frère, tout en faisant manger cet homme, lui a expliqué très +en détail ce que c'étaient que les fruitières de Pontarlier;--qu'on en +distinguait deux sortes:--les _grosses granges_, qui sont aux riches, et +où il y a quarante ou cinquante vaches, lesquelles produisent sept à +huit milliers de fromages par été; les _fruitières d'association_, qui +sont aux pauvres; ce sont les paysans de la moyenne montagne qui mettent +leurs vaches en commun et partagent les produits.--Ils prennent à leurs +gages un fromager qu'ils appellent le grurin;--le grurin reçoit le lait +des associés trois fois par jour et marque les quantités sur une taille +double;--c'est vers la fin d'avril que le travail des fromageries +commence; c'est vers la mi-juin que les fromagers conduisent leurs +vaches dans la montagne. + +«L'homme se ranimait tout en mangeant. Mon frère lui faisait boire de ce +bon vin de Mauves dont il ne boit pas lui-même parce qu'il dit que c'est +du vin cher. Mon frère lui disait tous ces détails avec cette gaîté +aisée que vous lui connaissez, entremêlant ses paroles de façons +gracieuses pour moi. Il est beaucoup revenu sur ce bon état de grurin, +comme s'il eût souhaité que cet homme comprît, sans le lui conseiller +directement et durement, que ce serait un asile pour lui. Une chose m'a +frappée. Cet homme était ce que je vous ai dit. Eh bien! mon frère, +pendant tout le souper, ni de toute la soirée, à l'exception de quelques +paroles sur Jésus quand il est entré, n'a pas dit un mot qui pût +rappeler à cet homme qui il était ni apprendre à cet homme qui était mon +frère. C'était bien une occasion en apparence de faire un peu de sermon +et d'appuyer l'évêque sur le galérien pour laisser la marque du passage. +Il eût paru peut-être à un autre que c'était le cas, ayant ce malheureux +sous la main, de lui nourrir l'âme en même temps que le corps et de lui +faire quelque reproche assaisonné de morale et de conseil, ou bien un +peu de commisération avec exhortation de se mieux conduire à l'avenir. +Mon frère ne lui a même pas demandé de quel pays il était, ni son +histoire. Car dans son histoire il y a sa faute, et mon frère semblait +éviter tout ce qui pouvait l'en faire souvenir. C'est au point qu'à un +certain moment, comme mon frère parlait des montagnards de Pontarlier, +qui ont _un doux travail près du ciel et qui_, ajoutait-il, _sont +heureux parce qu'ils sont innocents_, il s'est arrêté court, craignant +qu'il n'y eût dans ce mot qui lui échappait quelque chose qui pût +froisser l'homme. À force d'y réfléchir, je crois avoir compris ce qui +se passait dans le coeur de mon frère. Il pensait sans doute que cet +homme, qui s'appelle Jean Valjean, n'avait que trop sa misère présente à +l'esprit, que le mieux était de l'en distraire, et de lui faire croire, +ne fût-ce qu'un moment, qu'il était une personne comme une autre, en +étant pour lui tout ordinaire. N'est-ce pas là en effet bien entendre la +charité? N'y a-t-il pas, bonne madame, quelque chose de vraiment +évangélique dans cette délicatesse qui s'abstient de sermon, de morale +et d'allusion, et la meilleure pitié, quand un homme a un point +douloureux, n'est-ce pas de n'y point toucher du tout? Il m'a semblé que +ce pouvait être là la pensée intérieure de mon frère. Dans tous les cas, +ce que je puis dire, c'est que, s'il a eu toutes ces idées, il n'en a +rien marqué, même pour moi; il a été d'un bout à l'autre le même homme +que tous les soirs, et il a soupé avec ce Jean Valjean du même air et de +la même façon qu'il aurait soupé avec M. Gédéon Le Prévost ou avec M. le +curé de la paroisse. + +«Vers la fin, comme nous étions aux figues, on a cogné à la porte. +C'était la mère Gerbaud avec son petit dans ses bras. Mon frère a baisé +l'enfant au front, et m'a emprunté quinze sous que j'avais sur moi pour +les donner à la mère Gerbaud. L'homme pendant ce temps-là ne faisait pas +grande attention. Il ne parlait plus et paraissait très fatigué. La +pauvre vieille Gerbaud partie, mon frère a dit les grâces, puis il s'est +tourné vers cet homme, et il lui a dit: Vous devez avoir bien besoin de +votre lit. Madame Magloire a enlevé le couvert bien vite. J'ai compris +qu'il fallait nous retirer pour laisser dormir ce voyageur, et nous +sommes montées toutes les deux. J'ai cependant envoyé madame Magloire un +instant après porter sur le lit de cet homme une peau de chevreuil de la +Forêt-Noire qui est dans ma chambre. Les nuits sont glaciales, et cela +tient chaud. C'est dommage que cette peau soit vieille; tout le poil +s'en va. Mon frère l'a achetée du temps qu'il était en Allemagne, à +Tottlingen, près des sources du Danube, ainsi que le petit couteau à +manche d'ivoire dont je me sers à table. + +«Madame Magloire est remontée presque tout de suite, nous nous sommes +mises à prier Dieu dans le salon où l'on étend le linge, et puis nous +sommes rentrées chacune dans notre chambre sans nous rien dire.» + + + + +Chapitre V + +Tranquillité + + +Après avoir donné le bonsoir à sa soeur, monseigneur Bienvenu prit sur +la table un des deux flambeaux d'argent, remit l'autre à son hôte, et +lui dit: + +--Monsieur, je vais vous conduire à votre chambre. + +L'homme le suivit. + +Comme on a pu le remarquer dans ce qui a été dit plus haut, le logis +était distribué de telle sorte que, pour passer dans l'oratoire où était +l'alcôve ou pour en sortir, il fallait traverser la chambre à coucher de +l'évêque. + +Au moment où ils traversaient cette chambre, madame Magloire serrait +l'argenterie dans le placard qui était au chevet du lit. C'était le +dernier soin qu'elle prenait chaque soir avant de s'aller coucher. + +L'évêque installa son hôte dans l'alcôve. Un lit blanc et frais y était +dressé. L'homme posa le flambeau sur une petite table. + +--Allons, dit l'évêque, faites une bonne nuit. Demain matin, avant de +partir, vous boirez une tasse de lait de nos vaches tout chaud. + +--Merci, monsieur l'abbé, dit l'homme. + +À peine eut-il prononcé ces paroles pleines de paix que, tout à coup et +sans transition, il eut un mouvement étrange et qui eût glacé +d'épouvante les deux saintes filles si elles en eussent été témoins. +Aujourd'hui même il nous est difficile de nous rendre compte de ce qui +le poussait en ce moment. Voulait-il donner un avertissement ou jeter +une menace? Obéissait-il simplement à une sorte d'impulsion instinctive +et obscure pour lui-même? Il se tourna brusquement vers le vieillard, +croisa les bras, et, fixant sur son hôte un regard sauvage, il s'écria +d'une voix rauque: + +--Ah çà! décidément! vous me logez chez vous près de vous comme cela! + +Il s'interrompit et ajouta avec un rire où il y avait quelque chose de +monstrueux: + +--Avez-vous bien fait toutes vos réflexions? Qui est-ce qui vous dit que +je n'ai pas assassiné? + +L'évêque leva les yeux vers le plafond et répondit: + +--Cela regarde le bon Dieu. + +Puis, gravement et remuant les lèvres comme quelqu'un qui prie ou qui se +parle à lui-même, il dressa les deux doigts de sa main droite et bénit +l'homme qui ne se courba pas, et, sans tourner la tête et sans regarder +derrière lui, il rentra dans sa chambre. + +Quand l'alcôve était habitée, un grand rideau de serge tiré de part en +part dans l'oratoire cachait l'autel. L'évêque s'agenouilla en passant +devant ce rideau et fit une courte prière. + +Un moment après, il était dans son jardin, marchant, rêvant, +contemplant, l'âme et la pensée tout entières à ces grandes choses +mystérieuses que Dieu montre la nuit aux yeux qui restent ouverts. + +Quant à l'homme, il était vraiment si fatigué qu'il n'avait même pas +profité de ces bons draps blancs. Il avait soufflé sa bougie avec sa +narine à la manière des forçats et s'était laissé tomber tout habillé +sur le lit, où il s'était tout de suite profondément endormi. + +Minuit sonnait comme l'évêque rentrait de son jardin dans son +appartement. + +Quelques minutes après, tout dormait dans la petite maison. + + + + +Chapitre VI + +Jean Valjean + + +Vers le milieu de la nuit, Jean Valjean se réveilla. + +Jean Valjean était d'une pauvre famille de paysans de la Brie. Dans son +enfance, il n'avait pas appris à lire. Quand il eut l'âge d'homme, il +était émondeur à Faverolles. Sa mère s'appelait Jeanne Mathieu; son père +s'appelait Jean Valjean, ou Vlajean, sobriquet probablement, et +contraction de _Voilà Jean_. + +Jean Valjean était d'un caractère pensif sans être triste, ce qui est le +propre des natures affectueuses. Somme toute, pourtant, c'était quelque +chose d'assez endormi et d'assez insignifiant, en apparence du moins, +que Jean Valjean. Il avait perdu en très bas âge son père et sa mère. Sa +mère était morte d'une fièvre de lait mal soignée. Son père, émondeur +comme lui, s'était tué en tombant d'un arbre. Il n'était resté à Jean +Valjean qu'une soeur plus âgée que lui, veuve, avec sept enfants, filles +et garçons. Cette soeur avait élevé Jean Valjean, et tant qu'elle eut +son mari elle logea et nourrit son jeune frère. Le mari mourut. L'aîné +des sept enfants avait huit ans, le dernier un an. Jean Valjean venait +d'atteindre, lui, sa vingt-cinquième année. Il remplaça le père, et +soutint à son tour sa soeur qui l'avait élevé. Cela se fit simplement, +comme un devoir, même avec quelque chose de bourru de la part de Jean +Valjean. Sa jeunesse se dépensait ainsi dans un travail rude et mal +payé. On ne lui avait jamais connu de «bonne amie» dans le pays. Il +n'avait pas eu le temps d'être amoureux. + +Le soir il rentrait fatigué et mangeait sa soupe sans dire un mot. Sa +soeur, mère Jeanne, pendant qu'il mangeait, lui prenait souvent dans son +écuelle le meilleur de son repas, le morceau de viande, la tranche de +lard, le coeur de chou, pour le donner à quelqu'un de ses enfants; lui, +mangeant toujours, penché sur la table, presque la tête dans sa soupe, +ses longs cheveux tombant autour de son écuelle et cachant ses yeux, +avait l'air de ne rien voir et laissait faire. Il y avait à Faverolles, +pas loin de la chaumière Valjean, de l'autre côté de la ruelle, une +fermière appelée Marie-Claude; les enfants Valjean, habituellement +affamés, allaient quelquefois emprunter au nom de leur mère une pinte de +lait à Marie-Claude, qu'ils buvaient derrière une haie ou dans quelque +coin d'allée, s'arrachant le pot, et si hâtivement que les petites +filles s'en répandaient sur leur tablier et dans leur goulotte. La mère, +si elle eût su cette maraude, eût sévèrement corrigé les délinquants. +Jean Valjean, brusque et bougon, payait en arrière de la mère la pinte +de lait à Marie-Claude, et les enfants n'étaient pas punis. + +Il gagnait dans la saison de l'émondage vingt-quatre sous par jour, puis +il se louait comme moissonneur, comme manoeuvre, comme garçon de ferme +bouvier, comme homme de peine. Il faisait ce qu'il pouvait. Sa soeur +travaillait de son côté, mais que faire avec sept petits enfants? +C'était un triste groupe que la misère enveloppa et étreignit peu à peu. +Il arriva qu'un hiver fut rude. Jean n'eut pas d'ouvrage. La famille +n'eut pas de pain. Pas de pain. À la lettre. Sept enfants! Un dimanche +soir, Maubert Isabeau, boulanger sur la place de l'Église, à Faverolles, +se disposait à se coucher, lorsqu'il entendit un coup violent dans la +devanture grillée et vitrée de sa boutique. Il arriva à temps pour voir +un bras passé à travers un trou fait d'un coup de poing dans la grille +et dans la vitre. Le bras saisit un pain et l'emporta. Isabeau sortit en +hâte; le voleur s'enfuyait à toutes jambes; Isabeau courut après lui et +l'arrêta. Le voleur avait jeté le pain, mais il avait encore le bras +ensanglanté. C'était Jean Valjean. + +Ceci se passait en 1795. Jean Valjean fut traduit devant les tribunaux +du temps «pour vol avec effraction la nuit dans une maison habitée». Il +avait un fusil dont il se servait mieux que tireur au monde, il était +quelque peu braconnier; ce qui lui nuisit. Il y a contre les braconniers +un préjugé légitime. Le braconnier, de même que le contrebandier, côtoie +de fort près le brigand. Pourtant, disons-le en passant, il y a encore +un abîme entre ces races d'hommes et le hideux assassin des villes. Le +braconnier vit dans la forêt; le contrebandier vit dans la montagne ou +sur la mer. Les villes font des hommes féroces parce qu'elles font des +hommes corrompus. La montagne, la mer, la forêt, font des hommes +sauvages. Elles développent le côté farouche, mais souvent sans détruire +le côté humain. + +Jean Valjean fut déclaré coupable. Les termes du code étaient formels. +Il y a dans notre civilisation des heures redoutables; ce sont les +moments où la pénalité prononce un naufrage. Quelle minute funèbre que +celle où la société s'éloigne et consomme l'irréparable abandon d'un +être pensant! Jean Valjean fut condamné à cinq ans de galères. + +Le 22 avril 1796, on cria dans Paris la victoire de Montenotte remportée +par le général en chef de l'année d'Italie, que le message du Directoire +aux Cinq-Cents, du 2 floréal an IV, appelle Buona-Parte; ce même jour +une grande chaîne fut ferrée à Bicêtre. Jean Valjean fit partie de cette +chaîne. Un ancien guichetier de la prison, qui a près de +quatre-vingt-dix ans aujourd'hui, se souvient encore parfaitement de ce +malheureux qui fut ferré à l'extrémité du quatrième cordon dans l'angle +nord de la cour. Il était assis à terre comme tous les autres. Il +paraissait ne rien comprendre à sa position, sinon qu'elle était +horrible. Il est probable qu'il y démêlait aussi, à travers les vagues +idées d'un pauvre homme ignorant de tout, quelque chose d'excessif. +Pendant qu'on rivait à grands coups de marteau derrière sa tête le +boulon de son carcan, il pleurait, les larmes l'étouffaient, elles +l'empêchaient de parler, il parvenait seulement à dire de temps en +temps: _J'étais émondeur à Faverolles_. Puis, tout en sanglotant, il +élevait sa main droite et l'abaissait graduellement sept fois comme s'il +touchait successivement sept têtes inégales, et par ce geste on devinait +que la chose quelconque qu'il avait faite, il l'avait faite pour vêtir +et nourrir sept petits enfants. + +Il partit pour Toulon. Il y arriva après un voyage de vingt-sept jours, +sur une charrette, la chaîne au cou. À Toulon, il fut revêtu de la +casaque rouge. Tout s'effaça de ce qui avait été sa vie, jusqu'à son +nom; il ne fut même plus Jean Valjean; il fut le numéro 24601. Que +devint la soeur? que devinrent les sept enfants? Qui est-ce qui s'occupe +de cela? Que devient la poignée de feuilles du jeune arbre scié par le +pied? + +C'est toujours la même histoire. Ces pauvres êtres vivants, ces +créatures de Dieu, sans appui désormais, sans guide, sans asile, s'en +allèrent au hasard, qui sait même? chacun de leur côté peut-être, et +s'enfoncèrent peu à peu dans cette froide brume où s'engloutissent les +destinées solitaires, moines ténèbres où disparaissent successivement +tant de têtes infortunées dans la sombre marche du genre humain. Ils +quittèrent le pays. Le clocher de ce qui avait été leur village les +oublia; la borne de ce qui avait été leur champ les oublia; après +quelques années de séjour au bagne, Jean Valjean lui-même les oublia. +Dans ce coeur où il y avait eu une plaie, il y eut une cicatrice. Voilà +tout. À peine, pendant tout le temps qu'il passa à Toulon, entendit-il +parler une seule fois de sa soeur. C'était, je crois, vers la fin de la +quatrième année de sa captivité. Je ne sais plus par quelle voie ce +renseignement lui parvint. Quelqu'un, qui les avait connus au pays, +avait vu sa soeur. Elle était à Paris. Elle habitait une pauvre rue près +de Saint-Sulpice, la rue du Geindre. Elle n'avait plus avec elle qu'un +enfant, un petit garçon, le dernier. Où étaient les six autres? Elle ne +le savait peut-être pas elle-même. Tous les matins elle allait à une +imprimerie rue du Sabot, n° 3, où elle était plieuse et brocheuse. Il +fallait être là à six heures du matin, bien avant le jour l'hiver. Dans +la maison de l'imprimerie il y avait une école, elle menait à cette +école son petit garçon qui avait sept ans. Seulement, comme elle entrait +à l'imprimerie à six heures et que l'école n'ouvrait qu'à sept, il +fallait que l'enfant attendît, dans la cour, que l'école ouvrit, une +heure; l'hiver, une heure de nuit, en plein air. On ne voulait pas que +l'enfant entrât dans l'imprimerie, parce qu'il gênait, disait-on. Les +ouvriers voyaient le matin en passant ce pauvre petit être assis sur le +pavé, tombant de sommeil, et souvent endormi dans l'ombre, accroupi et +plié sur son panier. Quand il pleuvait, une vieille femme, la portière, +en avait pitié; elle le recueillait dans son bouge où il n'y avait qu'un +grabat, un rouet et deux chaises de bois, et le petit dormait là dans un +coin, se serrant contre le chat pour avoir moins froid. À sept heures, +l'école ouvrait et il y entrait. Voilà ce qu'on dit à Jean Valjean. On +l'en entretint un jour, ce fut un moment, un éclair, comme une fenêtre +brusquement ouverte sur la destinée de ces êtres qu'il avait aimés, puis +tout se referma; il n'en entendit plus parler, et ce fut pour jamais. +Plus rien n'arriva d'eux à lui; jamais il ne les revit, jamais il ne les +rencontra, et, dans la suite de cette douloureuse histoire, on ne les +retrouvera plus. + +Vers la fin de cette quatrième année, le tour d'évasion de Jean Valjean +arriva. Ses camarades l'aidèrent comme cela se fait dans ce triste lieu. +Il s'évada. Il erra deux jours en liberté dans les champs; si c'est être +libre que d'être traqué; de tourner la tête à chaque instant; de +tressaillir au moindre bruit; d'avoir peur de tout, du toit qui fume, de +l'homme qui passe, du chien qui aboie, du cheval qui galope, de l'heure +qui sonne, du jour parce qu'on voit, de la nuit parce qu'on ne voit pas, +de la route, du sentier, du buisson, du sommeil. Le soir du second jour, +il fut repris. Il n'avait ni mangé ni dormi depuis trente-six heures. Le +tribunal maritime le condamna pour ce délit à une prolongation de trois +ans, ce qui lui fit huit ans. La sixième année, ce fut encore son tour +de s'évader; il en usa, mais il ne put consommer sa fuite. Il avait +manqué à l'appel. On tira le coup de canon, et à la nuit les gens de +ronde le trouvèrent caché sous la quille d'un vaisseau en construction; +il résista aux gardes-chiourme qui le saisirent. Évasion et rébellion. +Ce fait prévu par le code spécial fut puni d'une aggravation de cinq +ans, dont deux ans de double chaîne. Treize ans. La dixième année, son +tour revint, il en profita encore. Il ne réussit pas mieux. Trois ans +pour cette nouvelle tentative. Seize ans. Enfin, ce fut, je crois, +pendant la treizième année qu'il essaya une dernière fois et ne réussit +qu'à se faire reprendre après quatre heures d'absence. Trois ans pour +ces quatre heures. Dix-neuf ans. En octobre 1815 il fut libéré; il était +entré là en 1796 pour avoir cassé un carreau et pris un pain. + +Place pour une courte parenthèse. C'est la seconde fois que, dans ses +études sur la question pénale et sur la damnation par la loi, l'auteur +de ce livre rencontre le vol d'un pain, comme point de départ du +désastre d'une destinée. Claude Gueux avait volé un pain; Jean Valjean +avait volé un pain. Une statistique anglaise constate qu'à Londres +quatre vols sur cinq ont pour cause immédiate la faim. + +Jean Valjean était entré au bagne sanglotant et frémissant; il en sortit +impassible. Il y était entré désespéré; il en sortit sombre. + +Que s'était-il passé dans cette âme? + + + + +Chapitre VII + +Le dedans du désespoir + + +Essayons de le dire. + +Il faut bien que la société regarde ces choses puisque c'est elle qui +les fait. + +C'était, nous l'avons dit, un ignorant; mais ce n'était pas un imbécile. +La lumière naturelle était allumée en lui. Le malheur, qui a aussi sa +clarté, augmenta le peu de jour qu'il y avait dans cet esprit. Sous le +bâton, sous la chaîne, au cachot, à la fatigue, sous l'ardent soleil du +bagne, sur le lit de planches des forçats, il se replia en sa conscience +et réfléchit. + +Il se constitua tribunal. + +Il commença par se juger lui-même. + +Il reconnut qu'il n'était pas un innocent injustement puni. Il s'avoua +qu'il avait commis une action extrême et blâmable; qu'on ne lui eût +peut-être pas refusé ce pain s'il l'avait demandé; que dans tous les cas +il eût mieux valu l'attendre, soit de la pitié, soit du travail; que ce +n'est pas tout à fait une raison sans réplique de dire: peut-on attendre +quand on a faim? que d'abord il est très rare qu'on meure littéralement +de faim; ensuite que, malheureusement ou heureusement, l'homme est ainsi +fait qu'il peut souffrir longtemps et beaucoup, moralement et +physiquement, sans mourir; qu'il fallait donc de la patience; que cela +eût mieux valu même pour ces pauvres petits enfants; que c'était un acte +de folie, à lui, malheureux homme chétif, de prendre violemment au +collet la société tout entière et de se figurer qu'on sort de la misère +par le vol; que c'était, dans tous les cas, une mauvaise porte pour +sortir de la misère que celle par où l'on entre dans l'infamie; enfin +qu'il avait eu tort. + +Puis il se demanda: + +S'il était le seul qui avait eu tort dans sa fatale histoire? Si d'abord +ce n'était pas une chose grave qu'il eût, lui travailleur, manqué de +travail, lui laborieux, manqué de pain. Si, ensuite, la faute commise et +avouée, le châtiment n'avait pas été féroce et outré. S'il n'y avait pas +plus d'abus de la part de la loi dans la peine qu'il n'y avait eu d'abus +de la part du coupable dans la faute. S'il n'y avait pas excès de poids +dans un des plateaux de la balance, celui où est l'expiation. Si la +surcharge de la peine n'était point l'effacement du délit, et n'arrivait +pas à ce résultat: de retourner la situation, de remplacer la faute du +délinquant par la faute de la répression, de faire du coupable la +victime et du débiteur le créancier, et de mettre définitivement le +droit du côté de celui-là même qui l'avait violé. Si cette peine, +compliquée des aggravations successives pour les tentatives d'évasion, +ne finissait pas par être une sorte d'attentat du plus fort sur le plus +faible, un crime de la société sur l'individu, un crime qui recommençait +tous les jours, un crime qui durait dix-neuf ans. + +Il se demanda si la société humaine pouvait avoir le droit de faire +également subir à ses membres, dans un cas son imprévoyance +déraisonnable, et dans l'autre cas sa prévoyance impitoyable, et de +saisir à jamais un pauvre homme entre un défaut et un excès, défaut de +travail, excès de châtiment. S'il n'était pas exorbitant que la société +traitât ainsi précisément ses membres les plus mal dotés dans la +répartition de biens que fait le hasard, et par conséquent les plus +dignes de ménagements. + +Ces questions faites et résolues, il jugea la société et la condamna. + +Il la condamna sans haine. + +Il la fit responsable du sort qu'il subissait, et se dit qu'il +n'hésiterait peut-être pas à lui en demander compte un jour. Il se +déclara à lui-même qu'il n'y avait pas équilibre entre le dommage qu'il +avait causé et le dommage qu'on lui causait; il conclut enfin que son +châtiment n'était pas, à la vérité, une injustice, mais qu'à coup sûr +c'était une iniquité. + +La colère peut être folle et absurde; on peut être irrité à tort; on +n'est indigné que lorsqu'on a raison au fond par quelque côté. Jean +Valjean se sentait indigné. Et puis, la société humaine ne lui avait +fait que du mal. Jamais il n'avait vu d'elle que ce visage courroucé +qu'elle appelle sa justice et qu'elle montre à ceux qu'elle frappe. Les +hommes ne l'avaient touché que pour le meurtrir. Tout contact avec eux +lui avait été un coup. Jamais, depuis son enfance, depuis sa mère, +depuis sa soeur, jamais il n'avait rencontré une parole amie et un +regard bienveillant. De souffrance en souffrance il arriva peu à peu à +cette conviction que la vie était une guerre; et que dans cette guerre +il était le vaincu. Il n'avait d'autre arme que sa haine. Il résolut de +l'aiguiser au bagne et de l'emporter en s'en allant. + +Il y avait à Toulon une école pour la chiourme tenue par des frères +ignorantins où l'on enseignait le plus nécessaire à ceux de ces +malheureux qui avaient de la bonne volonté. Il fut du nombre des hommes +de bonne volonté. Il alla à l'école à quarante ans, et apprit à lire, à +écrire, à compter. Il sentit que fortifier son intelligence, c'était +fortifier sa haine. Dans certains cas, l'instruction et la lumière +peuvent servir de rallonge au mal. + +Cela est triste à dire, après avoir jugé la société qui avait fait son +malheur, il jugea la providence qui avait fait la société. + +Il la condamna aussi. + +Ainsi, pendant ces dix-neuf ans de torture et d'esclavage, cette âme +monta et tomba en même temps. Il y entra de la lumière d'un côté et des +ténèbres de l'autre. + +Jean Valjean n'était pas, on l'a vu, d'une nature mauvaise. Il était +encore bon lorsqu'il arriva au bagne. Il y condamna la société et sentit +qu'il devenait méchant, il y condamna la providence et sentit qu'il +devenait impie. + +Ici il est difficile de ne pas méditer un instant. + +La nature humaine se transforme-t-elle ainsi de fond en comble et tout à +fait? L'homme créé bon par Dieu peut-il être fait méchant par l'homme? +L'âme peut-elle être refaite tout d'une pièce par la destinée, et +devenir mauvaise, la destinée étant mauvaise? Le coeur peut-il devenir +difforme et contracter des laideurs et des infirmités incurables sous la +pression d'un malheur disproportionné, comme la colonne vertébrale sous +une voûte trop basse? N'y a-t-il pas dans toute âme humaine, n'y +avait-il pas dans l'âme de Jean Valjean en particulier, une première +étincelle, un élément divin, incorruptible dans ce monde, immortel dans +l'autre, que le bien peut développer, attiser, allumer, enflammer et +faire rayonner splendidement, et que le mal ne peut jamais entièrement +éteindre? + +Questions graves et obscures, à la dernière desquelles tout +physiologiste eût probablement répondu non, et sans hésiter, s'il eût vu +à Toulon, aux heures de repos qui étaient pour Jean Valjean des heures +de rêverie, assis, les bras croisés, sur la barre de quelque cabestan, +le bout de sa chaîne enfoncé dans sa poche pour l'empêcher de traîner, +ce galérien morne, sérieux, silencieux et pensif, paria des lois qui +regardait l'homme avec colère, damné de la civilisation qui regardait le +ciel avec sévérité. + +Certes, et nous ne voulons pas le dissimuler, le physiologiste +observateur eût vu là une misère irrémédiable, il eût plaint peut-être +ce malade du fait de la loi, mais il n'eût pas même essayé de +traitement; il eût détourné le regard des cavernes qu'il aurait +entrevues dans cette âme; et, comme Dante de la porte de l'enfer, il eût +effacé de cette existence le mot que le doigt de Dieu écrit pourtant sur +le front de tout homme: _Espérance_! + +Cet état de son âme que nous avons tenté d'analyser était-il aussi +parfaitement clair pour Jean Valjean que nous avons essayé de le rendre +pour ceux qui nous lisent? Jean Valjean voyait-il distinctement, après +leur formation, et avait-il vu distinctement, à mesure qu'ils se +formaient, tous les éléments dont se composait sa misère morale? Cet +homme rude et illettré s'était-il bien nettement rendu compte de la +succession d'idées par laquelle il était, degré à degré, monté et +descendu jusqu'aux lugubres aspects qui étaient depuis tant d'années +déjà l'horizon intérieur de son esprit? Avait-il bien conscience de tout +ce qui s'était passé en lui et de tout ce qui s'y remuait? C'est ce que +nous n'oserions dire; c'est même ce que nous ne croyons pas. Il y avait +trop d'ignorance dans Jean Valjean pour que, même après tant de malheur, +il n'y restât pas beaucoup de vague. Par moments il ne savait pas même +bien au juste ce qu'il éprouvait. Jean Valjean était dans les ténèbres; +il souffrait dans les ténèbres; il haïssait dans les ténèbres; on eût pu +dire qu'il haïssait devant lui. Il vivait habituellement dans cette +ombre, tâtonnant comme un aveugle et comme un rêveur. Seulement, par +intervalles, il lui venait tout à coup, de lui-même ou du dehors, une +secousse de colère, un surcroît de souffrance, un pâle et rapide éclair +qui illuminait toute son âme, et faisait brusquement apparaître partout +autour de lui, en avant et en arrière, aux lueurs d'une lumière +affreuse, les hideux précipices et les sombres perspectives de sa +destinée. + +L'éclair passé, la nuit retombait, et où était-il? il ne le savait plus. + +Le propre des peines de cette nature, dans lesquelles domine ce qui est +impitoyable, c'est-à-dire ce qui est abrutissant, c'est de transformer +peu à peu, par une sorte de transfiguration stupide, un homme en une +bête fauve. Quelquefois en une bête féroce. Les tentatives d'évasion de +Jean Valjean, successives et obstinées, suffiraient à prouver cet +étrange travail fait par la loi sur l'âme humaine. Jean Valjean eût +renouvelé ces tentatives, si parfaitement inutiles et folles, autant de +fois que l'occasion s'en fût présentée, sans songer un instant au +résultat, ni aux expériences déjà faites. Il s'échappait impétueusement +comme le loup qui trouve la cage ouverte. L'instinct lui disait: +sauve-toi! Le raisonnement lui eût dit: reste! Mais, devant une +tentation si violente, le raisonnement avait disparu; il n'y avait plus +que l'instinct. La bête seule agissait. Quand il était repris, les +nouvelles sévérités qu'on lui infligeait ne servaient qu'à l'effarer +davantage. + +Un détail que nous ne devons pas omettre, c'est qu'il était d'une force +physique dont n'approchait pas un des habitants du bagne. À la fatigue, +pour filer un câble, pour virer un cabestan, Jean Valjean valait quatre +hommes. Il soulevait et soutenait parfois d'énormes poids sur son dos, +et remplaçait dans l'occasion cet instrument qu'on appelle cric et qu'on +appelait jadis orgueil, d'où a pris nom, soit dit en passant, la rue +Montorgueil près des halles de Paris. Ses camarades l'avaient surnommé +Jean-le-Cric. Une fois, comme on réparait le balcon de l'hôtel de ville +de Toulon, une des admirables cariatides de Puget qui soutiennent ce +balcon se descella et faillit tomber. Jean Valjean, qui se trouvait là, +soutint de l'épaule la cariatide et donna le temps aux ouvriers +d'arriver. + +Sa souplesse dépassait encore sa vigueur. Certains forçats, rêveurs +perpétuels d'évasions, finissent par faire de la force et de l'adresse +combinées une véritable science. C'est la science des muscles. Toute une +statique mystérieuse est quotidiennement pratiquée par les prisonniers, +ces éternels envieux des mouches et des oiseaux. Gravir une verticale, +et trouver des points d'appui là où l'on voit à peine une saillie, était +un jeu pour Jean Valjean. Étant donné un angle de mur, avec la tension +de son dos et de ses jarrets, avec ses coudes et ses talons emboîtés +dans les aspérités de la pierre, il se hissait comme magiquement à un +troisième étage. Quelquefois il montait ainsi jusqu'au toit du bagne. + +Il parlait peu. Il ne riait pas. Il fallait quelque émotion extrême pour +lui arracher, une ou deux fois l'an, ce lugubre rire du forçat qui est +comme un écho du rire du démon. À le voir, il semblait occupé à regarder +continuellement quelque chose de terrible. + +Il était absorbé en effet. + +À travers les perceptions maladives d'une nature incomplète et d'une +intelligence accablée, il sentait confusément qu'une chose monstrueuse +était sur lui. Dans cette pénombre obscure et blafarde où il rampait, +chaque fois qu'il tournait le cou et qu'il essayait d'élever son regard, +il voyait, avec une terreur mêlée de rage, s'échafauder, s'étager et +monter à perte de vue au-dessus de lui, avec des escarpements horribles, +une sorte d'entassement effrayant de choses, de lois, de préjugés, +d'hommes et de faits, dont les contours lui échappaient, dont la masse +l'épouvantait, et qui n'était autre chose que cette prodigieuse pyramide +que nous appelons la civilisation. Il distinguait çà et là dans cet +ensemble fourmillant et difforme, tantôt près de lui, tantôt loin et sur +des plateaux inaccessibles, quelque groupe, quelque détail vivement +éclairé, ici l'argousin et son bâton, ici le gendarme et son sabre, +là-bas l'archevêque mitré, tout en haut, dans une sorte de soleil, +l'empereur couronné et éblouissant. Il lui semblait que ces splendeurs +lointaines, loin de dissiper sa nuit, la rendaient plus funèbre et plus +noire. Tout cela, lois, préjugés, faits, hommes, choses, allait et +venait au-dessus de lui, selon le mouvement compliqué et mystérieux que +Dieu imprime à la civilisation, marchant sur lui et l'écrasant avec je +ne sais quoi de paisible dans la cruauté et d'inexorable dans +l'indifférence. Âmes tombées au fond de l'infortune possible, malheureux +hommes perdus au plus bas de ces limbes où l'on ne regarde plus, les +réprouvés de la loi sentent peser de tout son poids sur leur tête cette +société humaine, si formidable pour qui est dehors, si effroyable pour +qui est dessous. + +Dans cette situation, Jean Valjean songeait, et quelle pouvait être la +nature de sa rêverie? + +Si le grain de mil sous la meule avait des pensées, il penserait sans +doute ce que pensait Jean Valjean. + +Toutes ces choses, réalités pleines de spectres, fantasmagories pleines +de réalités, avaient fini par lui créer une sorte d'état intérieur +presque inexprimable. + +Par moments, au milieu de son travail du bagne, il s'arrêtait. Il se +mettait à penser. Sa raison, à la fois plus mûre et plus troublée +qu'autrefois, se révoltait. Tout ce qui lui était arrivé lui paraissait +absurde; tout ce qui l'entourait lui paraissait impossible. Il se +disait: c'est un rêve. Il regardait l'argousin debout à quelques pas de +lui; l'argousin lui semblait un fantôme; tout à coup le fantôme lui +donnait un coup de bâton. + +La nature visible existait à peine pour lui. Il serait presque vrai de +dire qu'il n'y avait point pour Jean Valjean de soleil, ni de beaux +jours d'été, ni de ciel rayonnant, ni de fraîches aubes d'avril. Je ne +sais quel jour de soupirail éclairait habituellement son âme. + +Pour résumer, en terminant, ce qui peut être résumé et traduit en +résultats positifs dans tout ce que nous venons d'indiquer, nous nous +bornerons à constater qu'en dix-neuf ans, Jean Valjean, l'inoffensif +émondeur de Faverolles, le redoutable galérien de Toulon, était devenu +capable, grâce à la manière dont le bagne l'avait façonné, de deux +espèces de mauvaises actions: premièrement, d'une mauvaise action +rapide, irréfléchie, pleine d'étourdissement, toute d'instinct, sorte de +représaille pour le mal souffert; deuxièmement, d'une mauvaise action +grave, sérieuse, débattue en conscience et méditée avec les idées +fausses que peut donner un pareil malheur. Ses préméditations passaient +par les trois phases successives que les natures d'une certaine trempe +peuvent seules parcourir, raisonnement, volonté, obstination. Il avait +pour mobiles l'indignation habituelle, l'amertume de l'âme, le profond +sentiment des iniquités subies, la réaction, même contre les bons, les +innocents et les justes, s'il y en a. Le point de départ comme le point +d'arrivée de toutes ses pensées était la haine de la loi humaine; cette +haine qui, si elle n'est arrêtée dans son développement par quelque +incident providentiel, devient, dans un temps donné, la haine de la +société, puis la haine du genre humain, puis la haine de la création, et +se traduit par un vague et incessant et brutal désir de nuire, n'importe +à qui, à un être vivant quelconque. Comme on voit, ce n'était pas sans +raison que le passeport qualifiait Jean Valjean d'_homme très +dangereux_. + +D'année en année, cette âme s'était desséchée de plus en plus, +lentement, mais fatalement. À coeur sec, oeil sec. À sa sortie du bagne, +il y avait dix-neuf ans qu'il n'avait versé une larme. + + + + +Chapitre VIII + +L'onde et l'ombre + + +Un homme à la mer! + +Qu'importe! le navire ne s'arrête pas. Le vent souffle, ce sombre +navire-là a une route qu'il est forcé de continuer. Il passe. + +L'homme disparaît, puis reparaît, il plonge et remonte à la surface, il +appelle, il tend les bras, on ne l'entend pas; le navire, frissonnant +sous l'ouragan, est tout à sa manoeuvre, les matelots et les passagers +ne voient même plus l'homme submergé; sa misérable tête n'est qu'un +point dans l'énormité des vagues. Il jette des cris désespérés dans les +profondeurs. Quel spectre que cette voile qui s'en va! Il la regarde, il +la regarde frénétiquement. Elle s'éloigne, elle blêmit, elle décroît. Il +était là tout à l'heure, il était de l'équipage, il allait et venait sur +le pont avec les autres, il avait sa part de respiration et de soleil, +il était un vivant. Maintenant, que s'est-il donc passé? Il a glissé, il +est tombé, c'est fini. + +Il est dans l'eau monstrueuse. Il n'a plus sous les pieds que de la +fuite et de l'écroulement. Les flots déchirés et déchiquetés par le vent +l'environnent hideusement, les roulis de l'abîme l'emportent, tous les +haillons de l'eau s'agitent autour de sa tête, une populace de vagues +crache sur lui, de confuses ouvertures le dévorent à demi; chaque fois +qu'il enfonce, il entrevoit des précipices pleins de nuit; d'affreuses +végétations inconnues le saisissent, lui nouent les pieds, le tirent à +elles; il sent qu'il devient abîme, il fait partie de l'écume, les flots +se le jettent de l'un à l'autre, il boit l'amertume, l'océan lâche +s'acharne à le noyer, l'énormité joue avec son agonie. Il semble que +toute cette eau soit de la haine. + +Il lutte pourtant, il essaie de se défendre, il essaie de se soutenir, +il fait effort, il nage. Lui, cette pauvre force tout de suite épuisée, +il combat l'inépuisable. + +Où donc est le navire? Là-bas. À peine visible dans les pâles ténèbres +de l'horizon. + +Les rafales soufflent; toutes les écumes l'accablent. Il lève les yeux +et ne voit que les lividités des nuages. Il assiste, agonisant, à +l'immense démence de la mer. Il est supplicié par cette folie. Il entend +des bruits étrangers à l'homme qui semblent venir d'au delà de la terre +et d'on ne sait quel dehors effrayant. + +Il y a des oiseaux dans les nuées, de même qu'il y a des anges au-dessus +des détresses humaines, mais que peuvent-ils pour lui? Cela vole, chante +et plane, et lui, il râle. + +Il se sent enseveli à la fois par ces deux infinis, l'océan et le ciel; +l'un est une tombe, l'autre est un linceul. + +La nuit descend, voilà des heures qu'il nage, ses forces sont à bout; ce +navire, cette chose lointaine où il y avait des hommes, s'est effacé; il +est seul dans le formidable gouffre crépusculaire, il enfonce, il se +roidit, il se tord, il sent au-dessous de lui les vagues monstres de +l'invisible; il appelle. + +Il n'y a plus d'hommes. Où est Dieu? + +Il appelle. Quelqu'un! quelqu'un! Il appelle toujours. + +Rien à l'horizon. Rien au ciel. + +Il implore l'étendue, la vague, l'algue, l'écueil; cela est sourd. Il +supplie la tempête; la tempête imperturbable n'obéit qu'à l'infini. + +Autour de lui, l'obscurité, la brume, la solitude, le tumulte orageux et +inconscient, le plissement indéfini des eaux farouches. En lui l'horreur +et la fatigue. Sous lui la chute. Pas de point d'appui. Il songe aux +aventures ténébreuses du cadavre dans l'ombre illimitée. Le froid sans +fond le paralyse. Ses mains se crispent et se ferment et prennent du +néant. Vents, nuées, tourbillons, souffles, étoiles inutiles! Que faire? +Le désespéré s'abandonne, qui est las prend le parti de mourir, il se +laisse faire, il se laisse aller, il lâche prise, et le voilà qui roule +à jamais dans les profondeurs lugubres de l'engloutissement. + +Ô marche implacable des sociétés humaines! Pertes d'hommes et d'âmes +chemin faisant! Océan où tombe tout ce que laisse tomber la loi! +Disparition sinistre du secours! ô mort morale! + +La mer, c'est l'inexorable nuit sociale où la pénalité jette ses damnés. +La mer, c'est l'immense misère. + +L'âme, à vau-l'eau dans ce gouffre, peut devenir un cadavre. Qui la +ressuscitera? + + + + +Chapitre IX + +Nouveaux griefs + + +Quand vint l'heure de la sortie du bagne, quand Jean Valjean entendit à +son oreille ce mot étrange: _tu es libre_! le moment fut invraisemblable +et inouï, un rayon de vive lumière, un rayon de la vraie lumière des +vivants pénétra subitement en lui. Mais ce rayon ne tarda point à pâlir. +Jean Valjean avait été ébloui de l'idée de la liberté. Il avait cru à +une vie nouvelle. Il vit bien vite ce que c'était qu'une liberté à +laquelle on donne un passeport jaune. + +Et autour de cela bien des amertumes. Il avait calculé que sa masse, +pendant son séjour au bagne, aurait dû s'élever à cent soixante et onze +francs. Il est juste d'ajouter qu'il avait oublié de faire entrer dans +ses calculs le repos forcé des dimanches et fêtes qui, pour dix-neuf +ans, entraînait une diminution de vingt-quatre francs environ. Quoi +qu'il en fût, cette masse avait été réduite, par diverses retenues +locales, à la somme de cent neuf francs quinze sous, qui lui avait été +comptée à sa sortie. + +Il n'y avait rien compris, et se croyait lésé. Disons le mot, volé. + +Le lendemain de sa libération, à Grasse, il vit devant la porte d'une +distillerie de fleurs d'oranger des hommes qui déchargeaient des +ballots. Il offrit ses services. La besogne pressait, on les accepta. Il +se mit à l'ouvrage. Il était intelligent, robuste et adroit; il faisait +de son mieux; le maître paraissait content. Pendant qu'il travaillait, +un gendarme passa, le remarqua, et lui demanda ses papiers. Il fallut +montrer le passeport jaune. Cela fait, Jean Valjean reprit son travail. +Un peu auparavant, il avait questionné l'un des ouvriers sur ce qu'ils +gagnaient à cette besogne par jour; on lui avait répondu: _trente sous_. +Le soir venu, comme il était forcé de repartir le lendemain matin, il se +présenta devant le maître de la distillerie et le pria de le payer. Le +maître ne proféra pas une parole, et lui remit vingt-cinq sous. Il +réclama. On lui répondit: cela est assez bon pour toi. Il insista. Le +maître le regarda entre les deux yeux et lui dit: _Gare le bloc_. + +Là encore il se considéra comme volé. + +La société, l'état, en lui diminuant sa masse, l'avait volé en grand. +Maintenant, c'était le tour de l'individu qui le volait en petit. + +Libération n'est pas délivrance. On sort du bagne, mais non de la +condamnation. Voilà ce qui lui était arrivé à Grasse. On a vu de quelle +façon il avait été accueilli à Digne. + + + + +Chapitre X + +L'homme réveillé + + +Donc, comme deux heures du matin sonnaient à l'horloge de la cathédrale, +Jean Valjean se réveilla. + +Ce qui le réveilla, c'est que le lit était trop bon. Il y avait vingt +ans bientôt qu'il n'avait couché dans un lit, et quoiqu'il ne se fût pas +déshabillé, la sensation était trop nouvelle pour ne pas troubler son +sommeil. + +Il avait dormi plus de quatre heures. Sa fatigue était passée. Il était +accoutumé à ne pas donner beaucoup d'heures au repos. + +Il ouvrit les yeux et regarda un moment dans l'obscurité autour de lui, +puis il les referma pour se rendormir. + +Quand beaucoup de sensations diverses ont agité la journée, quand des +choses préoccupent l'esprit, on s'endort, mais on ne se rendort pas. Le +sommeil vient plus aisément qu'il ne revient. C'est ce qui arriva à Jean +Valjean. Il ne put se rendormir, et il se mit à penser. + +Il était dans un de ces moments où les idées qu'on a dans l'esprit sont +troubles. Il avait une sorte de va-et-vient obscur dans le cerveau. Ses +souvenirs anciens et ses souvenirs immédiats y flottaient pêle-mêle et +s'y croisaient confusément, perdant leurs formes, se grossissant +démesurément, puis disparaissant tout à coup comme dans une eau fangeuse +et agitée. Beaucoup de pensées lui venaient, mais il y en avait une qui +se représentait continuellement et qui chassait toutes les autres. Cette +pensée, nous allons la dire tout de suite:--Il avait remarqué les six +couverts d'argent et la grande cuiller que madame Magloire avait posés +sur la table. + +Ces six couverts d'argent l'obsédaient.--Ils étaient là.--À quelques +pas.--À l'instant où il avait traversé la chambre d'à côté pour venir +dans celle où il était, la vieille servante les mettait dans un petit +placard à la tête du lit.--Il avait bien remarqué ce placard.--À droite, +en entrant par la salle à manger.--Ils étaient massifs.--Et de vieille +argenterie.--Avec la grande cuiller, on en tirerait au moins deux cents +francs.--Le double de ce qu'il avait gagné en dix-neuf ans.--Il est +vrai qu'il eût gagné davantage si l'_administration_ ne l'avait pas +_volé_. + +Son esprit oscilla toute une grande heure dans des fluctuations +auxquelles se mêlait bien quelque lutte. Trois heures sonnèrent. Il +rouvrit les yeux, se dressa brusquement sur son séant, étendit le bras +et tâta son havresac qu'il avait jeté dans le coin de l'alcôve, puis il +laissa pendre ses jambes et poser ses pieds à terre, et se trouva, +presque sans savoir comment, assis sur son lit. + +Il resta un certain temps rêveur dans cette attitude qui eût eu quelque +chose de sinistre pour quelqu'un qui l'eût aperçu ainsi dans cette +ombre, seul éveillé dans la maison endormie. Tout à coup il se baissa, +ôta ses souliers et les posa doucement sur la natte près du lit, puis il +reprit sa posture de rêverie et redevint immobile. + +Au milieu de cette méditation hideuse, les idées que nous venons +d'indiquer remuaient sans relâche son cerveau, entraient, sortaient, +rentraient, faisaient sur lui une sorte de pesée; et puis il songeait +aussi, sans savoir pourquoi, et avec cette obstination machinale de la +rêverie, à un forçat nommé Brevet qu'il avait connu au bagne, et dont le +pantalon n'était retenu que par une seule bretelle de coton tricoté. Le +dessin en damier de cette bretelle lui revenait sans cesse à l'esprit. + +Il demeurait dans cette situation, et y fût peut-être resté indéfiniment +jusqu'au lever du jour, si l'horloge n'eût sonné un coup--le quart ou la +demie. Il sembla que ce coup lui eût dit: allons! + +Il se leva debout, hésita encore un moment, et écouta; tout se taisait +dans la maison; alors il marcha droit et à petits pas vers la fenêtre +qu'il entrevoyait. La nuit n'était pas très obscure; c'était une pleine +lune sur laquelle couraient de larges nuées chassées par le vent. Cela +faisait au dehors des alternatives d'ombre et de clarté, des éclipses, +puis des éclaircies, et au dedans une sorte de crépuscule. Ce +crépuscule, suffisant pour qu'on pût se guider, intermittent à cause des +nuages, ressemblait à l'espèce de lividité qui tombe d'un soupirail de +cave devant lequel vont et viennent des passants. Arrivé à la fenêtre, +Jean Valjean l'examina. Elle était sans barreaux, donnait sur le jardin +et n'était fermée, selon la mode du pays, que d'une petite clavette. Il +l'ouvrit, mais, comme un air froid et vif entra brusquement dans la +chambre, il la referma tout de suite. Il regarda le jardin de ce regard +attentif qui étudie plus encore qu'il ne regarde. Le jardin était enclos +d'un mur blanc assez bas, facile à escalader. Au fond, au-delà, il +distingua des têtes d'arbres également espacées, ce qui indiquait que ce +mur séparait le jardin d'une avenue ou d'une ruelle plantée. + +Ce coup d'oeil jeté, il fit le mouvement d'un homme déterminé, marcha à +son alcôve, prit son havresac, l'ouvrit, le fouilla, en tira quelque +chose qu'il posa sur le lit, mit ses souliers dans une des poches, +referma le tout, chargea le sac sur ses épaules, se couvrit de sa +casquette dont il baissa la visière sur ses yeux, chercha son bâton en +tâtonnant, et l'alla poser dans l'angle de la fenêtre, puis revint au +lit et saisit résolument l'objet qu'il y avait déposé. Cela ressemblait +à une barre de fer courte, aiguisée comme un épieu à l'une de ses +extrémités. + +Il eût été difficile de distinguer dans les ténèbres pour quel emploi +avait pu être façonné ce morceau de fer. C'était peut-être un levier? +C'était peut-être une massue? + +Au jour on eût pu reconnaître que ce n'était autre chose qu'un +chandelier de mineur. On employait alors quelquefois les forçats à +extraire de la roche des hautes collines qui environnent Toulon, et il +n'était pas rare qu'ils eussent à leur disposition des outils de mineur. +Les chandeliers des mineurs sont en fer massif, terminés à leur +extrémité inférieure par une pointe au moyen de laquelle on les enfonce +dans le rocher. + +Il prit ce chandelier dans sa main droite, et retenant son haleine, +assourdissant son pas, il se dirigea vers la porte de la chambre +voisine, celle de l'évêque, comme on sait. Arrivé à cette porte, il la +trouva entrebâillée. L'évêque ne l'avait point fermée. + + + + +Chapitre XI + +Ce qu'il fait + + +Jean Valjean écouta. Aucun bruit. + +Il poussa la porte. + +Il la poussa du bout du doigt, légèrement, avec cette douceur furtive et +inquiète d'un chat qui veut entrer. + +La porte céda à la pression et fit un mouvement imperceptible et +silencieux qui élargit un peu l'ouverture. + +Il attendit un moment, puis poussa la porte une seconde fois, plus +hardiment. Elle continua de céder en silence. L'ouverture était assez +grande maintenant pour qu'il pût passer. Mais il y avait près de la +porte une petite table qui faisait avec elle un angle gênant et qui +barrait l'entrée. + +Jean Valjean reconnut la difficulté. Il fallait à toute force que +l'ouverture fût encore élargie. + +Il prit son parti, et poussa une troisième fois la porte, plus +énergiquement que les deux premières. Cette fois il y eut un gond mal +huilé qui jeta tout à coup dans cette obscurité un cri rauque et +prolongé. + +Jean Valjean tressaillit. Le bruit de ce gond sonna dans son oreille +avec quelque chose d'éclatant et de formidable comme le clairon du +jugement dernier. Dans les grossissements fantastiques de la première +minute, il se figura presque que ce gond venait de s'animer et de +prendre tout à coup une vie terrible, et qu'il aboyait comme un chien +pour avertir tout le monde et réveiller les gens endormis. + +Il s'arrêta, frissonnant, éperdu, et retomba de la pointe du pied sur le +talon. Il entendait ses artères battre dans ses tempes comme deux +marteaux de forge, et il lui semblait que son souffle sortait de sa +poitrine avec le bruit du vent qui sort d'une caverne. Il lui paraissait +impossible que l'horrible clameur de ce gond irrité n'eût pas ébranlé +toute la maison comme une secousse de tremblement de terre; la porte, +poussée par lui, avait pris l'alarme et avait appelé; le vieillard +allait se lever, les deux vieilles femmes allaient crier, on viendrait à +l'aide; avant un quart d'heure, la ville serait en rumeur et la +gendarmerie sur pied. Un moment il se crut perdu. + +Il demeura où il était, pétrifié comme la statue de sel, n'osant faire +un mouvement. + +Quelques minutes s'écoulèrent. La porte s'était ouverte toute grande. Il +se hasarda à regarder dans la chambre. Rien n'y avait bougé. Il prêta +l'oreille. Rien ne remuait dans la maison. Le bruit du gond rouillé +n'avait éveillé personne. Ce premier danger était passé, mais il y avait +encore en lui un affreux tumulte. Il ne recula pas pourtant. Même quand +il s'était cru perdu, il n'avait pas reculé. Il ne songea plus qu'à +finir vite. Il fit un pas et entra dans la chambre. + +Cette chambre était dans un calme parfait. On y distinguait çà et là des +formes confuses et vagues qui, au jour, étaient des papiers épars sur +une table, des in-folio ouverts, des volumes empilés sur un tabouret, un +fauteuil chargé de vêtements, un prie-Dieu, et qui à cette heure +n'étaient plus que des coins ténébreux et des places blanchâtres. Jean +Valjean avança avec précaution en évitant de se heurter aux meubles. Il +entendait au fond de la chambre la respiration égale et tranquille de +l'évêque endormi. + +Il s'arrêta tout à coup. Il était près du lit. Il y était arrivé plus +tôt qu'il n'aurait cru. + +La nature mêle quelquefois ses effets et ses spectacles à nos actions +avec une espèce d'à-propos sombre et intelligent, comme si elle voulait +nous faire réfléchir. Depuis près d'une demi-heure un grand nuage +couvrait le ciel. Au moment où Jean Valjean s'arrêta en face du lit, ce +nuage se déchira, comme s'il l'eût fait exprès, et un rayon de lune, +traversant la longue fenêtre, vint éclairer subitement le visage pâle de +l'évêque. Il dormait paisiblement. Il était presque vêtu dans son lit, à +cause des nuits froides des Basses-Alpes, d'un vêtement de laine brune +qui lui couvrait les bras jusqu'aux poignets. Sa tête était renversée +sur l'oreiller dans l'attitude abandonnée du repos; il laissait pendre +hors du lit sa main ornée de l'anneau pastoral et d'où étaient tombées +tant de bonnes oeuvres et de saintes actions. Toute sa face s'illuminait +d'une vague expression de satisfaction, d'espérance et de béatitude. +C'était plus qu'un sourire et presque un rayonnement. Il y avait sur son +front l'inexprimable réverbération d'une lumière qu'on ne voyait pas. +L'âme des justes pendant le sommeil contemple un ciel mystérieux. + +Un reflet de ce ciel était sur l'évêque. + +C'était en même temps une transparence lumineuse, car ce ciel était au +dedans de lui. Ce ciel, c'était sa conscience. + +Au moment où le rayon de lune vint se superposer, pour ainsi dire, à +cette clarté intérieure, l'évêque endormi apparut comme dans une gloire. +Cela pourtant resta doux et voilé d'un demi-jour ineffable. Cette lune +dans le ciel, cette nature assoupie, ce jardin sans un frisson, cette +maison si calme, l'heure, le moment, le silence, ajoutaient je ne sais +quoi de solennel et d'indicible au vénérable repos de ce sage, et +enveloppaient d'une sorte d'auréole majestueuse et sereine ces cheveux +blancs et ces yeux fermés, cette figure où tout était espérance et où +tout était confiance, cette tête de vieillard et ce sommeil d'enfant. + +Il y avait presque de la divinité dans cet homme ainsi auguste à son +insu. Jean Valjean, lui, était dans l'ombre, son chandelier de fer à la +main, debout, immobile, effaré de ce vieillard lumineux. Jamais il +n'avait rien vu de pareil. Cette confiance l'épouvantait. Le monde moral +n'a pas de plus grand spectacle que celui-là: une conscience troublée et +inquiète, parvenue au bord d'une mauvaise action, et contemplant le +sommeil d'un juste. + +Ce sommeil, dans cet isolement, et avec un voisin tel que lui, avait +quelque chose de sublime qu'il sentait vaguement, mais impérieusement. + +Nul n'eût pu dire ce qui se passait en lui, pas même lui. Pour essayer +de s'en rendre compte, il faut rêver ce qu'il y a de plus violent en +présence de ce qu'il y a de plus doux. Sur son visage même on n'eût rien +pu distinguer avec certitude. C'était une sorte d'étonnement hagard. Il +regardait cela. Voilà tout. Mais quelle était sa pensée? Il eût été +impossible de le deviner. Ce qui était évident, c'est qu'il était ému et +bouleversé. Mais de quelle nature était cette émotion? + +Son oeil ne se détachait pas du vieillard. La seule chose qui se +dégageât clairement de son attitude et de sa physionomie, c'était une +étrange indécision. On eût dit qu'il hésitait entre les deux abîmes, +celui où l'on se perd et celui où l'on se sauve. Il semblait prêt à +briser ce crâne ou à baiser cette main. + +Au bout de quelques instants, son bras gauche se leva lentement vers son +front, et il ôta sa casquette, puis son bras retomba avec la même +lenteur, et Jean Valjean rentra dans sa contemplation, sa casquette dans +la main gauche, sa massue dans la main droite, ses cheveux hérissés sur +sa tête farouche. + +L'évêque continuait de dormir dans une paix profonde sous ce regard +effrayant. Un reflet de lune faisait confusément visible au-dessus de la +cheminée le crucifix qui semblait leur ouvrir les bras à tous les deux, +avec une bénédiction pour l'un et un pardon pour l'autre. + +Tout à coup Jean Valjean remit sa casquette sur son front, puis marcha +rapidement, le long du lit, sans regarder l'évêque, droit au placard +qu'il entrevoyait près du chevet; il leva le chandelier de fer comme +pour forcer la serrure; la clef y était; il l'ouvrit; la première chose +qui lui apparut fut le panier d'argenterie; il le prit, traversa la +chambre à grands pas sans précaution et sans s'occuper du bruit, gagna +la porte, rentra dans l'oratoire, ouvrit la fenêtre, saisit un bâton, +enjamba l'appui du rez-de-chaussée, mit l'argenterie dans son sac, jeta +le panier, franchit le jardin, sauta par-dessus le mur comme un tigre, +et s'enfuit. + + + + +Chapitre XII + +L'évêque travaille + + +Le lendemain, au soleil levant, monseigneur Bienvenu se promenait dans +son jardin. Madame Magloire accourut vers lui toute bouleversée. + +--Monseigneur, monseigneur, cria-t-elle, votre grandeur sait-elle où est +le panier d'argenterie? + +--Oui, dit l'évêque. + +--Jésus-Dieu soit béni! reprit-elle. Je ne savais ce qu'il était devenu. + +L'évêque venait de ramasser le panier dans une plate-bande. Il le +présenta à madame Magloire. + +--Le voilà. + +--Eh bien? dit-elle. Rien dedans! et l'argenterie? + +--Ah! repartit l'évêque. C'est donc l'argenterie qui vous occupe? Je ne +sais où elle est. + +--Grand bon Dieu! elle est volée! C'est l'homme d'hier soir qui l'a +volée! + +En un clin d'oeil, avec toute sa vivacité de vieille alerte, madame +Magloire courut à l'oratoire, entra dans l'alcôve et revint vers +l'évêque. L'évêque venait de se baisser et considérait en soupirant un +plant de cochléaria des Guillons que le panier avait brisé en tombant à +travers la plate-bande. Il se redressa au cri de madame Magloire. + +--Monseigneur, l'homme est parti! l'argenterie est volée! + +Tout en poussant cette exclamation, ses yeux tombaient sur un angle du +jardin où l'on voyait des traces d'escalade. Le chevron du mur avait été +arraché. + +--Tenez! c'est par là qu'il s'en est allé. Il a sauté dans la ruelle +Cochefilet! Ah! l'abomination! Il nous a volé notre argenterie! + +L'évêque resta un moment silencieux, puis leva son oeil sérieux, et dit +à madame Magloire avec douceur: + +--Et d'abord, cette argenterie était-elle à nous? + +Madame Magloire resta interdite. Il y eut encore un silence, puis +l'évêque continua: + +--Madame Magloire, je détenais à tort et depuis longtemps cette +argenterie. Elle était aux pauvres. Qu'était-ce que cet homme? Un pauvre +évidemment. + +--Hélas Jésus! repartit madame Magloire. Ce n'est pas pour moi ni pour +mademoiselle. Cela nous est bien égal. Mais c'est pour monseigneur. Dans +quoi monseigneur va-t-il manger maintenant? + +L'évêque la regarda d'un air étonné. + +--Ah çà mais! est-ce qu'il n'y a pas des couverts d'étain? + +Madame Magloire haussa les épaules. + +--L'étain a une odeur. + +--Alors, des couverts de fer. + +Madame Magloire fit une grimace significative. + +--Le fer a un goût. + +--Eh bien, dit l'évêque, des couverts de bois. + +Quelques instants après, il déjeunait à cette même table où Jean Valjean +s'était assis la veille. Tout en déjeunant, monseigneur Bienvenu faisait +gaîment remarquer à sa soeur qui ne disait rien et à madame Magloire qui +grommelait sourdement qu'il n'est nullement besoin d'une cuiller ni +d'une fourchette, même en bois, pour tremper un morceau de pain dans une +tasse de lait. + +--Aussi a-t-on idée! disait madame Magloire toute seule en allant et +venant, recevoir un homme comme cela! et le loger à côté de soi! et quel +bonheur encore qu'il n'ait fait que voler! Ah mon Dieu! cela fait frémir +quand on songe! + +Comme le frère et la soeur allaient se lever de table, on frappa à la +porte. + +--Entrez, dit l'évêque. + +La porte s'ouvrit. Un groupe étrange et violent apparut sur le seuil. +Trois hommes en tenaient un quatrième au collet. Les trois hommes +étaient des gendarmes; l'autre était Jean Valjean. + +Un brigadier de gendarmerie, qui semblait conduire le groupe, était près +de la porte. Il entra et s'avança vers l'évêque en faisant le salut +militaire. + +--Monseigneur... dit-il. + +À ce mot Jean Valjean, qui était morne et semblait abattu, releva la +tête d'un air stupéfait. + +--Monseigneur! murmura-t-il. Ce n'est donc pas le curé?... + +--Silence! dit un gendarme. C'est monseigneur l'évêque. + +Cependant monseigneur Bienvenu s'était approché aussi vivement que son +grand âge le lui permettait. + +--Ah! vous voilà! s'écria-t-il en regardant Jean Valjean. Je suis aise +de vous voir. Et bien mais! je vous avais donné les chandeliers aussi, +qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux +cents francs. Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec vos couverts? + +Jean Valjean ouvrit les yeux et regarda le vénérable évêque avec une +expression qu'aucune langue humaine ne pourrait rendre. + +--Monseigneur, dit le brigadier de gendarmerie, ce que cet homme disait +était donc vrai? Nous l'avons rencontré. Il allait comme quelqu'un qui +s'en va. Nous l'avons arrêté pour voir. Il avait cette argenterie.... + +--Et il vous a dit, interrompit l'évêque en souriant, qu'elle lui avait +été donnée par un vieux bonhomme de prêtre chez lequel il avait passé la +nuit? Je vois la chose. Et vous l'avez ramené ici? C'est une méprise. + +--Comme cela, reprit le brigadier, nous pouvons le laisser aller? + +--Sans doute, répondit l'évêque. + +Les gendarmes lâchèrent Jean Valjean qui recula. + +--Est-ce que c'est vrai qu'on me laisse? dit-il d'une voix presque +inarticulée et comme s'il parlait dans le sommeil. + +--Oui, on te laisse, tu n'entends donc pas? dit un gendarme. + +--Mon ami, reprit l'évêque, avant de vous en aller, voici vos +chandeliers. Prenez-les. + +Il alla à la cheminée, prit les deux flambeaux d'argent et les apporta à +Jean Valjean. Les deux femmes le regardaient faire sans un mot, sans un +geste, sans un regard qui pût déranger l'évêque. + +Jean Valjean tremblait de tous ses membres. Il prit les deux chandeliers +machinalement et d'un air égaré. + +--Maintenant, dit l'évêque, allez en paix. + +--À propos, quand vous reviendrez, mon ami, il est inutile de passer par +le jardin. Vous pourrez toujours entrer et sortir par la porte de la +rue. Elle n'est fermée qu'au loquet jour et nuit. + +Puis se tournant vers la gendarmerie: + +--Messieurs, vous pouvez vous retirer. + +Les gendarmes s'éloignèrent. + +Jean Valjean était comme un homme qui va s'évanouir. + +L'évêque s'approcha de lui, et lui dit à voix basse: + +--N'oubliez pas, n'oubliez jamais que vous m'avez promis d'employer cet +argent à devenir honnête homme. + +Jean Valjean, qui n'avait aucun souvenir d'avoir rien promis, resta +interdit. L'évêque avait appuyé sur ces paroles en les prononçant. Il +reprit avec une sorte de solennité: + +--Jean Valjean, mon frère, vous n'appartenez plus au mal, mais au bien. +C'est votre âme que je vous achète; je la retire aux pensées noires et à +l'esprit de perdition, et je la donne à Dieu. + + + + +Chapitre XIII + +Petit-Gervais + + +Jean Valjean sortit de la ville comme s'il s'échappait. Il se mit à +marcher en toute hâte dans les champs, prenant les chemins et les +sentiers qui se présentaient sans s'apercevoir qu'il revenait à chaque +instant sur ses pas. Il erra ainsi toute la matinée, n'ayant pas mangé +et n'ayant pas faim. Il était en proie à une foule de sensations +nouvelles. Il se sentait une sorte de colère; il ne savait contre qui. +Il n'eût pu dire s'il était touché ou humilié. Il lui venait par moments +un attendrissement étrange qu'il combattait et auquel il opposait +l'endurcissement de ses vingt dernières années. Cet état le fatiguait. +Il voyait avec inquiétude s'ébranler au dedans de lui l'espèce de calme +affreux que l'injustice de son malheur lui avait donné. Il se demandait +qu'est-ce qui remplacerait cela. Parfois il eût vraiment mieux aimé être +en prison avec les gendarmes, et que les choses ne se fussent point +passées ainsi; cela l'eût moins agité. Bien que la saison fut assez +avancée, il y avait encore çà et là dans les haies quelques fleurs +tardives dont l'odeur, qu'il traversait en marchant, lui rappelait des +souvenirs d'enfance. Ces souvenirs lui étaient presque insupportables, +tant il y avait longtemps qu'ils ne lui étaient apparus. + +Des pensées inexprimables s'amoncelèrent ainsi en lui toute la journée. + +Comme le soleil déclinait au couchant, allongeant sur le sol l'ombre du +moindre caillou, Jean Valjean était assis derrière un buisson dans une +grande plaine rousse absolument déserte. Il n'y avait à l'horizon que +les Alpes. Pas même le clocher d'un village lointain. Jean Valjean +pouvait être à trois lieues de Digne. Un sentier qui coupait la plaine +passait à quelques pas du buisson. + +Au milieu de cette méditation qui n'eût pas peu contribué à rendre ses +haillons effrayants pour quelqu'un qui l'eût rencontré, il entendit un +bruit joyeux. + +Il tourna la tête, et vit venir par le sentier un petit savoyard d'une +dizaine d'années qui chantait, sa vielle au flanc et sa boîte à marmotte +sur le dos; un de ces doux et gais enfants qui vont de pays en pays, +laissant voir leurs genoux par les trous de leur pantalon. + +Tout en chantant l'enfant interrompait de temps en temps sa marche et +jouait aux osselets avec quelques pièces de monnaie qu'il avait dans sa +main, toute sa fortune probablement. Parmi cette monnaie il y avait une +pièce de quarante sous. L'enfant s'arrêta à côté du buisson sans voir +Jean Valjean et fit sauter sa poignée de sous que jusque-là il avait +reçue avec assez d'adresse tout entière sur le dos de sa main. + +Cette fois la pièce de quarante sous lui échappa, et vint rouler vers la +broussaille jusqu'à Jean Valjean. + +Jean Valjean posa le pied dessus. + +Cependant l'enfant avait suivi sa pièce du regard, et l'avait vu. + +Il ne s'étonna point et marcha droit à l'homme. + +C'était un lieu absolument solitaire. Aussi loin que le regard pouvait +s'étendre, il n'y avait personne dans la plaine ni dans le sentier. On +n'entendait que les petits cris faibles d'une nuée d'oiseaux de passage +qui traversaient le ciel à une hauteur immense. L'enfant tournait le dos +au soleil qui lui mettait des fils d'or dans les cheveux et qui +empourprait d'une lueur sanglante la face sauvage de Jean Valjean. + +--Monsieur, dit le petit savoyard, avec cette confiance de l'enfance qui +se compose d'ignorance et d'innocence,--ma pièce? + +--Comment t'appelles-tu? dit Jean Valjean. + +--Petit-Gervais, monsieur. + +--Va-t'en, dit Jean Valjean. + +--Monsieur, reprit l'enfant, rendez-moi ma pièce. + +Jean Valjean baissa la tête et ne répondit pas. + +L'enfant recommença: + +--Ma pièce, monsieur! + +L'oeil de Jean Valjean resta fixé à terre. + +--Ma pièce! cria l'enfant, ma pièce blanche! mon argent! Il semblait que +Jean Valjean n'entendit point. L'enfant le prit au collet de sa blouse +et le secoua. Et en même temps il faisait effort pour déranger le gros +soulier ferré posé sur son trésor. + +--Je veux ma pièce! ma pièce de quarante sous! + +L'enfant pleurait. La tête de Jean Valjean se releva. Il était toujours +assis. Ses yeux étaient troubles. Il considéra l'enfant avec une sorte +d'étonnement, puis il étendit la main vers son bâton et cria d'une voix +terrible: + +--Qui est là? + +--Moi, monsieur, répondit l'enfant. Petit-Gervais! moi! moi! Rendez-moi +mes quarante sous, s'il vous plaît! Ôtez votre pied, monsieur, s'il vous +plaît! + +Puis irrité, quoique tout petit, et devenant presque menaçant: + +--Ah, çà, ôterez-vous votre pied? Ôtez donc votre pied, voyons. + +--Ah! c'est encore toi! dit Jean Valjean, et se dressant brusquement +tout debout, le pied toujours sur la pièce d'argent, il ajouta:--Veux-tu +bien te sauver! + +L'enfant effaré le regarda, puis commença à trembler de la tête aux +pieds, et, après quelques secondes de stupeur, se mit à s'enfuir en +courant de toutes ses forces sans oser tourner le cou ni jeter un cri. + +Cependant à une certaine distance l'essoufflement le força de s'arrêter, +et Jean Valjean, à travers sa rêverie, l'entendit qui sanglotait. + +Au bout de quelques instants l'enfant avait disparu. Le soleil s'était +couché. L'ombre se faisait autour de Jean Valjean. Il n'avait pas mangé +de la journée; il est probable qu'il avait la fièvre. + +Il était resté debout, et n'avait pas changé d'attitude depuis que +l'enfant s'était enfui. Son souffle soulevait sa poitrine à des +intervalles longs et inégaux. Son regard, arrêté à dix ou douze pas +devant lui, semblait étudier avec une attention profonde la forme d'un +vieux tesson de faïence bleue tombé dans l'herbe. Tout à coup il +tressaillit; il venait de sentir le froid du soir. + +Il raffermit sa casquette sur son front, chercha machinalement à croiser +et à boutonner sa blouse, fit un pas, et se baissa pour reprendre à +terre son bâton. En ce moment il aperçut la pièce de quarante sous que +son pied avait à demi enfoncée dans la terre et qui brillait parmi les +cailloux. + +Ce fut comme une commotion galvanique. Qu'est-ce que c'est que ça? +dit-il entre ses dents. Il recula de trois pas, puis s'arrêta, sans +pouvoir détacher son regard de ce point que son pied avait foulé +l'instant d'auparavant, comme si cette chose qui luisait là dans +l'obscurité eût été un oeil ouvert fixé sur lui. + +Au bout de quelques minutes, il s'élança convulsivement vers la pièce +d'argent, la saisit, et, se redressant, se mit à regarder au loin dans +la plaine, jetant à la fois ses yeux vers tous les points de l'horizon, +debout et frissonnant comme une bête fauve effarée qui cherche un asile. + +Il ne vit rien. La nuit tombait, la plaine était froide et vague, de +grandes brumes violettes montaient dans la clarté crépusculaire. + +Il dit: «Ah!» et se mit à marcher rapidement dans une certaine +direction, du côté où l'enfant avait disparu. Après une centaine de pas, +il s'arrêta, regarda, et ne vit rien. + +Alors il cria de toute sa force: «Petit-Gervais! Petit-Gervais!» + +Il se tut, et attendit. + +Rien ne répondit. + +La campagne était déserte et morne. Il était environné de l'étendue. Il +n'y avait rien autour de lui qu'une ombre où se perdait son regard et un +silence où sa voix se perdait. + +Une bise glaciale soufflait, et donnait aux choses autour de lui une +sorte de vie lugubre. Des arbrisseaux secouaient leurs petits bras +maigres avec une furie incroyable. On eût dit qu'ils menaçaient et +poursuivaient quelqu'un. + +Il recommença à marcher, puis il se mit à courir, et de temps en temps +il s'arrêtait, et criait dans cette solitude, avec une voix qui était ce +qu'on pouvait entendre de plus formidable et de plus désolé: +«Petit-Gervais! Petit-Gervais!» + +Certes, si l'enfant l'eût entendu, il eût eu peur et se fût bien gardé +de se montrer. Mais l'enfant était sans doute déjà bien loin. + +Il rencontra un prêtre qui était à cheval. Il alla à lui et lui dit: + +--Monsieur le curé, avez-vous vu passer un enfant? + +--Non, dit le prêtre. + +--Un nommé Petit-Gervais? + +--Je n'ai vu personne. + +Il tira deux pièces de cinq francs de sa sacoche et les remit au prêtre. + +--Monsieur le curé, voici pour vos pauvres.--Monsieur le curé, c'est un +petit d'environ dix ans qui a une marmotte, je crois, et une vielle. Il +allait. Un de ces savoyards, vous savez? + +--Je ne l'ai point vu. + +--Petit-Gervais? il n'est point des villages d'ici? pouvez-vous me dire? + +--Si c'est comme vous dites, mon ami, c'est un petit enfant étranger. +Cela passe dans le pays. On ne les connaît pas. + +Jean Valjean prit violemment deux autres écus de cinq francs qu'il donna +au prêtre. + +--Pour vos pauvres, dit-il. + +Puis il ajouta avec égarement: + +--Monsieur l'abbé, faites-moi arrêter. Je suis un voleur. + +Le prêtre piqua des deux et s'enfuit très effrayé. + +Jean Valjean se remit à courir dans la direction qu'il avait d'abord +prise. + +Il fit de la sorte un assez long chemin, regardant, appelant, criant, +mais il ne rencontra plus personne. Deux ou trois fois il courut dans la +plaine vers quelque chose qui lui faisait l'effet d'un être couché ou +accroupi; ce n'étaient que des broussailles ou des roches à fleur de +terre. Enfin, à un endroit où trois sentiers se croisaient, il s'arrêta. +La lune s'était levée. Il promena sa vue au loin et appela une dernière +fois: «Petit-Gervais! Petit-Gervais! Petit-Gervais!» Son cri s'éteignit +dans la brume, sans même éveiller un écho. Il murmura encore: +«Petit-Gervais!» mais d'une voix faible et presque inarticulée. Ce fut +là son dernier effort; ses jarrets fléchirent brusquement sous lui comme +si une puissance invisible l'accablait tout à coup du poids de sa +mauvaise conscience; il tomba épuisé sur une grosse pierre, les poings +dans ses cheveux et le visage dans ses genoux, et il cria: «Je suis un +misérable!» + +Alors son coeur creva et il se mit à pleurer. C'était la première fois +qu'il pleurait depuis dix-neuf ans. + +Quand Jean Valjean était sorti de chez l'évêque, on l'a vu, il était +hors de tout ce qui avait été sa pensée jusque-là. Il ne pouvait se +rendre compte de ce qui se passait en lui. Il se raidissait contre +l'action angélique et contre les douces paroles du vieillard. «Vous +m'avez promis de devenir honnête homme. Je vous achète votre âme. Je la +retire à l'esprit de perversité et je la donne au bon Dieu.» Cela lui +revenait sans cesse. Il opposait à cette indulgence céleste l'orgueil, +qui est en nous comme la forteresse du mal. Il sentait indistinctement +que le pardon de ce prêtre était le plus grand assaut et la plus +formidable attaque dont il eût encore été ébranlé; que son +endurcissement serait définitif s'il résistait à cette clémence; que, +s'il cédait, il faudrait renoncer à cette haine dont les actions des +autres hommes avaient rempli son âme pendant tant d'années, et qui lui +plaisait; que cette fois il fallait vaincre ou être vaincu, et que la +lutte, une lutte colossale et décisive, était engagée entre sa +méchanceté à lui et la bonté de cet homme. + +En présence de toutes ces lueurs, il allait comme un homme ivre. Pendant +qu'il marchait ainsi, les yeux hagards, avait-il une perception +distincte de ce qui pourrait résulter pour lui de son aventure à Digne? +Entendait-il tous ces bourdonnements mystérieux qui avertissent ou +importunent l'esprit à de certains moments de la vie? Une voix lui +disait-elle à l'oreille qu'il venait de traverser l'heure solennelle de +sa destinée, qu'il n'y avait plus de milieu pour lui, que si désormais +il n'était pas le meilleur des hommes il en serait le pire, qu'il +fallait pour ainsi dire que maintenant il montât plus haut que l'évêque +ou retombât plus bas que le galérien, que s'il voulait devenir bon il +fallait qu'il devînt ange; que s'il voulait rester méchant il fallait +qu'il devînt monstre? + +Ici encore il faut se faire ces questions que nous nous sommes déjà +faites ailleurs, recueillait-il confusément quelque ombre de tout ceci +dans sa pensée? Certes, le malheur, nous l'avons dit, fait l'éducation +de l'intelligence; cependant il est douteux que Jean Valjean fût en état +de démêler tout ce que nous indiquons ici. Si ces idées lui arrivaient, +il les entrevoyait plutôt qu'il ne les voyait, et elles ne réussissaient +qu'à le jeter dans un trouble insupportable et presque douloureux. Au +sortir de cette chose difforme et noire qu'on appelle le bagne, l'évêque +lui avait fait mal à l'âme comme une clarté trop vive lui eût fait mal +aux yeux en sortant des ténèbres. La vie future, la vie possible qui +s'offrait désormais à lui toute pure et toute rayonnante le remplissait +de frémissements et d'anxiété. Il ne savait vraiment plus où il en +était. Comme une chouette qui verrait brusquement se lever le soleil, le +forçat avait été ébloui et comme aveuglé par la vertu. + +Ce qui était certain, ce dont il ne se doutait pas, c'est qu'il n'était +déjà plus le même homme, c'est que tout était changé en lui, c'est qu'il +n'était plus en son pouvoir de faire que l'évêque ne lui eût pas parlé +et ne l'eût pas touché. + +Dans cette situation d'esprit, il avait rencontré Petit-Gervais et lui +avait volé ses quarante sous. Pourquoi? Il n'eût assurément pu +l'expliquer; était-ce un dernier effet et comme un suprême effort des +mauvaises pensées qu'il avait apportées du bagne, un reste d'impulsion, +un résultat de ce qu'on appelle en statique la _force acquise_? C'était +cela, et c'était aussi peut-être moins encore que cela. Disons-le +simplement, ce n'était pas lui qui avait volé, ce n'était pas l'homme, +c'était la bête qui, par habitude et par instinct, avait stupidement +posé le pied sur cet argent, pendant que l'intelligence se débattait au +milieu de tant d'obsessions inouïes et nouvelles. Quand l'intelligence +se réveilla et vit cette action de la brute, Jean Valjean recula avec +angoisse et poussa un cri d'épouvante. + +C'est que, phénomène étrange et qui n'était possible que dans la +situation où il était, en volant cet argent à cet enfant, il avait fait +une chose dont il n'était déjà plus capable. + +Quoi qu'il en soit, cette dernière mauvaise action eut sur lui un effet +décisif; elle traversa brusquement ce chaos qu'il avait dans +l'intelligence et le dissipa, mit d'un côté les épaisseurs obscures et +de l'autre la lumière, et agit sur son âme, dans l'état où elle se +trouvait, comme de certains réactifs chimiques agissent sur un mélange +trouble en précipitant un élément et en clarifiant l'autre. + +Tout d'abord, avant même de s'examiner et de réfléchir, éperdu, comme +quelqu'un qui cherche à se sauver, il tâcha de retrouver l'enfant pour +lui rendre son argent, puis, quand il reconnut que cela était inutile et +impossible, il s'arrêta désespéré. Au moment où il s'écria: «je suis un +misérable!» il venait de s'apercevoir tel qu'il était, et il était déjà +à ce point séparé de lui-même, qu'il lui semblait qu'il n'était plus +qu'un fantôme, et qu'il avait là devant lui, en chair et en os, le bâton +à la main, la blouse sur les reins, son sac rempli d'objets volés sur le +dos, avec son visage résolu et morne, avec sa pensée pleine de projets +abominables, le hideux galérien Jean Valjean. + +L'excès du malheur, nous l'avons remarqué, l'avait fait en quelque sorte +visionnaire. Ceci fut donc comme une vision. Il vit véritablement ce +Jean Valjean, cette face sinistre devant lui. Il fut presque au moment +de se demander qui était cet homme, et il en eut horreur. + +Son cerveau était dans un de ces moments violents et pourtant +affreusement calmes où la rêverie est si profonde qu'elle absorbe la +réalité. On ne voit plus les objets qu'on a autour de soi, et l'on voit +comme en dehors de soi les figures qu'on a dans l'esprit. + +Il se contempla donc, pour ainsi dire, face à face, et en même temps, à +travers cette hallucination, il voyait dans une profondeur mystérieuse +une sorte de lumière qu'il prit d'abord pour un flambeau. En regardant +avec plus d'attention cette lumière qui apparaissait à sa conscience, il +reconnut qu'elle avait la forme humaine, et que ce flambeau était +l'évêque. + +Sa conscience considéra tour à tour ces deux hommes ainsi placés devant +elle, l'évêque et Jean Valjean. Il n'avait pas fallu moins que le +premier pour détremper le second. Par un de ces effets singuliers qui +sont propres à ces sortes d'extases, à mesure que sa rêverie se +prolongeait, l'évêque grandissait et resplendissait à ses yeux, Jean +Valjean s'amoindrissait et s'effaçait. À un certain moment il ne fut +plus qu'une ombre. Tout à coup il disparut. L'évêque seul était resté. + +Il remplissait toute l'âme de ce misérable d'un rayonnement magnifique. +Jean Valjean pleura longtemps. Il pleura à chaudes larmes, il pleura à +sanglots, avec plus de faiblesse qu'une femme, avec plus d'effroi qu'un +enfant. + +Pendant qu'il pleurait, le jour se faisait de plus en plus dans son +cerveau, un jour extraordinaire, un jour ravissant et terrible à la +fois. Sa vie passée, sa première faute, sa longue expiation, son +abrutissement extérieur, son endurcissement intérieur, sa mise en +liberté réjouie par tant de plans de vengeance, ce qui lui était arrivé +chez l'évêque, la dernière chose qu'il avait faite, ce vol de quarante +sous à un enfant, crime d'autant plus lâche et d'autant plus monstrueux +qu'il venait après le pardon de l'évêque, tout cela lui revint et lui +apparut, clairement, mais dans une clarté qu'il n'avait jamais vue +jusque-là. Il regarda sa vie, et elle lui parut horrible; son âme, et +elle lui parut affreuse. Cependant un jour doux était sur cette vie et +sur cette âme. Il lui semblait qu'il voyait Satan à la lumière du +paradis. + +Combien d'heures pleura-t-il ainsi? que fit-il après avoir pleuré? où +alla-t-il? on ne l'a jamais su. Il paraît seulement avéré que, dans +cette même nuit, le voiturier qui faisait à cette époque le service de +Grenoble et qui arrivait à Digne vers trois heures du matin, vit en +traversant la rue de l'évêché un homme dans l'attitude de la prière, à +genoux sur le pavé, dans l'ombre, devant la porte de monseigneur +Bienvenu. + + + + +Livre troisième--En l'année 1817 + + + + +Chapitre I + +L'année 1817 + + +1817 est l'année que Louis XVIII, avec un certain aplomb royal qui ne +manquait pas de fierté, qualifiait la vingt-deuxième de son règne. C'est +l'année où M. Bruguière de Sorsum était célèbre. Toutes les boutiques +des perruquiers, espérant la poudre et le retour de l'oiseau royal, +étaient badigeonnées d'azur et fleurdelysées. C'était le temps candide +où le comte Lynch siégeait tous les dimanches comme marguillier au banc +d'oeuvre de Saint-Germain-des-Prés en habit de pair de France, avec son +cordon rouge et son long nez, et cette majesté de profil particulière à +un homme qui a fait une action d'éclat. L'action d'éclat commise par M. +Lynch était ceci: avoir, étant maire de Bordeaux, le 12 mars 1814, donné +la ville un peu trop tôt à M. le duc d'Angoulême. De là sa pairie. En +1817, la mode engloutissait les petits garçons de quatre à six ans sous +de vastes casquettes en cuir maroquiné à oreillons assez ressemblantes à +des mitres d'esquimaux. L'armée française était vêtue de blanc, à +l'autrichienne; les régiments s'appelaient légions; au lieu de chiffres +ils portaient les noms des départements. Napoléon était à Sainte-Hélène, +et, comme l'Angleterre lui refusait du drap vert, il faisait retourner +ses vieux habits. En 1817, Pellegrini chantait, mademoiselle Bigottini +dansait; Potier régnait; Odry n'existait pas encore. Madame Saqui +succédait à Forioso. Il y avait encore des Prussiens en France. M. +Delalot était un personnage. La légitimité venait de s'affirmer en +coupant le poing, puis la tête, à Pleignier, à Carbonneau et à Tolleron. +Le prince de Talleyrand, grand chambellan, et l'abbé Louis, ministre +désigné des finances, se regardaient en riant du rire de deux augures; +tous deux avaient célébré, le 14 juillet 1790, la messe de la Fédération +au Champ de Mars; Talleyrand l'avait dite comme évêque, Louis l'avait +servie comme diacre. En 1817, dans les contre-allées de ce même Champ de +Mars, on apercevait de gros cylindres de bois, gisant sous la pluie, +pourrissant dans l'herbe, peints en bleu avec des traces d'aigles et +d'abeilles dédorées. C'étaient les colonnes qui, deux ans auparavant, +avaient soutenu l'estrade de l'empereur au Champ-de-Mai. Elles étaient +noircies çà et là de la brûlure du bivouac des Autrichiens baraqués près +du Gros-Caillou. Deux ou trois de ces colonnes avaient disparu dans les +feux de ces bivouacs et avaient chauffé les larges mains des +_kaiserlicks_. Le Champ de Mai avait eu cela de remarquable qu'il avait +été tenu au mois de juin et au Champ de Mars. En cette année 1817, deux +choses étaient populaires: le Voltaire-Touquet et la tabatière à la +Charte. L'émotion parisienne la plus récente était le crime de Dautun +qui avait jeté la tête de son frère dans le bassin du Marché-aux-Fleurs. +On commençait à faire au ministère de la marine une enquête sur cette +fatale frégate de la Méduse qui devait couvrir de honte Chaumareix et de +gloire Géricault. Le colonel Selves allait en Égypte pour y devenir +Soliman pacha. Le palais des Thermes, rue de la Harpe, servait de +boutique à un tonnelier. On voyait encore sur la plate-forme de la tour +octogone de l'hôtel de Cluny la petite logette en planches qui avait +servi d'observatoire à Messier, astronome de la marine sous Louis XVI. +La duchesse de Duras lisait à trois ou quatre amis, dans son boudoir +meublé d'X en satin bleu ciel, _Ourika_ inédite. On grattait les N au +Louvre. Le pont d'Austerlitz abdiquait et s'intitulait pont du Jardin du +Roi, double énigme qui déguisait à la fois le pont d'Austerlitz et le +jardin des Plantes. Louis XVIII, préoccupé, tout en annotant du coin de +l'ongle Horace, des héros qui se font empereurs et des sabotiers qui se +font dauphins, avait deux soucis: Napoléon et Mathurin Bruneau. +L'académie française donnait pour sujet de prix: _Le bonheur que procure +l'étude_. M. Bellart était officiellement éloquent. On voyait germer à +son ombre ce futur avocat général de Broè, promis aux sarcasmes de +Paul-Louis Courier. Il y avait un faux Chateaubriand appelé Marchangy, +en attendant qu'il y eut un faux Marchangy appelé d'Arlincourt. _Claire +d'Albe_ et _Malek-Adel_ étaient des chefs-d'oeuvre; madame Cottin était +déclarée le premier écrivain de l'époque. L'institut laissait rayer de +sa liste l'académicien Napoléon Bonaparte. Une ordonnance royale +érigeait Angoulême en école de marine, car, le duc d'Angoulême étant +grand amiral, il était évident que la ville d'Angoulême avait de droit +toutes les qualités d'un port de mer, sans quoi le principe monarchique +eût été entamé. On agitait en conseil des ministres la question de +savoir si l'on devait tolérer les vignettes représentant des voltiges +qui assaisonnaient les affiches de Franconi et qui attroupaient les +polissons des rues. M. Paër, auteur de l'_Agnese_, bonhomme à la face +carrée qui avait une verrue sur la joue, dirigeait les petits concerts +intimes de la marquise de Sassenaye, rue de la Ville-l'Évêque. Toutes +les jeunes filles chantaient _l'Ermite de Saint-Avelle_, paroles +d'Edmond Géraud. _Le Nain jaune_ se transformait en _Miroir_. Le café +Lemblin tenait pour l'empereur contre le café Valois qui tenait pour les +Bourbons. On venait de marier à une princesse de Sicile M. le duc de +Berry, déjà regardé du fond de l'ombre par Louvel. Il y avait un an que +madame de Staël était morte. Les gardes du corps sifflaient mademoiselle +Mars. Les grands journaux étaient tout petits. Le format était +restreint, mais la liberté était grande. _Le Constitutionnel_ était +constitutionnel. _La Minerve_ appelait Chateaubriand _Chateaubriant_. Ce +_t_ faisait beaucoup rire les bourgeois aux dépens du grand écrivain. +Dans des journaux vendus, des journalistes prostitués insultaient les +proscrits de 1815; David n'avait plus de talent, Arnault n'avait plus +d'esprit, Carnot n'avait plus de probité; Soult n'avait gagné aucune +bataille; il est vrai que Napoléon n'avait plus de génie. Personne +n'ignore qu'il est assez rare que les lettres adressées par la poste à +un exilé lui parviennent, les polices se faisant un religieux devoir de +les intercepter. Le fait n'est point nouveau; Descartes, banni, s'en +plaignait. Or, David ayant, dans un journal belge, montré quelque humeur +de ne pas recevoir les lettres qu'on lui écrivait, ceci paraissait +plaisant aux feuilles royalistes qui bafouaient à cette occasion le +proscrit. Dire: _les régicides_, ou dire: _les votants_, dire: _les +ennemis_, ou dire: _les alliés_, dire: _Napoléon_, ou dire: _Buonaparte_, +cela séparait deux hommes plus qu'un abîme. Tous les gens de bons sens +convenaient que l'ère des révolutions était à jamais fermée par le roi +Louis XVIII, surnommé «l'immortel auteur de la charte». Au terre-plein +du Pont-Neuf, on sculptait le mot _Redivivus_, sur le piédestal qui +attendait la statue de Henri IV. M. Piet ébauchait, rue Thérèse, n° 4, +son conciliabule pour consolider la monarchie. Les chefs de la droite +disaient dans les conjonctures graves: «Il faut écrire à Bacot». MM. +Canuel, O'Mahony et de Chappedelaine esquissaient, un peu approuvés de +Monsieur, ce qui devait être plus tard «la conspiration du bord de +l'eau». L'Épingle Noire complotait de son côté. Delaverderie s'abouchait +avec Trogoff. M. Decazes, esprit dans une certaine mesure libéral, +dominait. Chateaubriand, debout tous les matins devant sa fenêtre du n° +27 de la rue Saint-Dominique, en pantalon à pieds et en pantoufles, ses +cheveux gris coiffés d'un madras, les yeux fixés sur un miroir, une +trousse complète de chirurgien dentiste ouverte devant lui, se curait +les dents, qu'il avait charmantes, tout en dictant des variantes de _la +Monarchie selon la Charte_ à M. Pilorge, son secrétaire. La critique +faisant autorité préférait Lafon à Talma. M. de Féletz signait A.; M. +Hoffmann signait Z. Charles Nodier écrivait _Thérèse Aubert_. Le divorce +était aboli. Les lycées s'appelaient collèges. Les collégiens, ornés au +collet d'une fleur de lys d'or, s'y gourmaient à propos du roi de Rome. +La contre-police du château dénonçait à son altesse royale Madame le +portrait, partout exposé, de M. le duc d'Orléans, lequel avait meilleure +mine en uniforme de colonel général des houzards que M. le duc de Berry +en uniforme de colonel général des dragons; grave inconvénient. La ville +de Paris faisait redorer à ses frais le dôme des Invalides. Les hommes +sérieux se demandaient ce que ferait, dans telle ou telle occasion, M. +de Trinquelague; M. Clausel de Montals se séparait, sur divers points, +de M. Clausel de Coussergues; M. de Salaberry n'était pas content. Le +comédien Picard, qui était de l'Académie dont le comédien Molière +n'avait pu être, faisait jouer _les deux Philibert_ à l'Odéon, sur le +fronton duquel l'arrachement des lettres laissait encore lire +distinctement: THÉÂTRE DE L'IMPÉRATRICE. On prenait parti pour ou contre +Cugnet de Montarlot. Fabvier était factieux; Bavoux était +révolutionnaire. Le libraire Pélicier publiait une édition de Voltaire, +sous ce titre: _OEuvres de Voltaire_, de l'Académie française. «Cela +fait venir les acheteurs», disait cet éditeur naïf. L'opinion générale +était que M. Charles Loyson, serait le génie du siècle; l'envie +commençait à le mordre, signe de gloire; et l'on faisait sur lui ce +vers: + +_Même quand Loyson vole, on sent qu'il a des pattes._ + +Le cardinal Fesch refusant de se démettre, M. de Pins, archevêque +d'Amasie, administrait le diocèse de Lyon. La querelle de la vallée des +Dappes commençait entre la Suisse et la France par un mémoire du +capitaine Dufour, depuis général. Saint-Simon, ignoré, échafaudait son +rêve sublime. Il y avait à l'académie des sciences un Fourier célèbre +que la postérité a oublié et dans je ne sais quel grenier un Fourier +obscur dont l'avenir se souviendra. Lord Byron commençait à poindre; une +note d'un poème de Millevoye l'annonçait à la France en ces termes: _un +certain lord Baron_. David d'Angers s'essayait à pétrir le marbre. +L'abbé Caron parlait avec éloge, en petit comité de séminaristes, dans +le cul-de-sac des Feuillantines, d'un prêtre inconnu nommé Félicité +Robert qui a été plus tard Lamennais. Une chose qui fumait et clapotait +sur la Seine avec le bruit d'un chien qui nage allait et venait sous les +fenêtres des Tuileries, du pont Royal au pont Louis XV c'était une +mécanique bonne à pas grand'chose, une espèce de joujou, une rêverie +d'inventeur songe-creux, une utopie: un bateau à vapeur. Les Parisiens +regardaient cette inutilité avec indifférence. M. de Vaublanc, +réformateur de l'Institut par coup d'État, ordonnance et fournée, auteur +distingué de plusieurs académiciens, après en avoir fait, ne pouvait +parvenir à l'être. Le faubourg Saint-Germain et la pavillon Marsan +souhaitaient pour préfet de police M. Delaveau, à cause de sa dévotion. +Dupuytren et Récamier se prenaient de querelle à l'amphithéâtre de +l'École de médecine et se menaçaient du poing à propos de la divinité de +Jésus-Christ. Cuvier, un oeil sur la Genèse et l'autre sur la nature, +s'efforçait de plaire à la réaction bigote en mettant les fossiles +d'accord avec les textes et en faisant flatter Moïse par les +mastodontes. M. François de Neufchâteau, louable cultivateur de la +mémoire de Parmentier, faisait mille efforts pour que _pomme de terre_ +fût prononcée _parmentière_, et n'y réussissait point. L'abbé Grégoire, +ancien évêque, ancien conventionnel, ancien sénateur, était passé dans +la polémique royaliste à l'état «d'infâme Grégoire». Cette locution que +nous venons d'employer: _passer à l'état de_, était dénoncée comme +néologisme par M. Royer-Collard. On pouvait distinguer encore à sa +blancheur, sous la troisième arche du pont d'Iéna, la pierre neuve avec +laquelle, deux ans auparavant, on avait bouché le trou de mine pratiqué +par Blücher pour faire sauter le pont. La justice appelait à sa barre un +homme qui, en voyant entrer le comte d'Artois à Notre-Dame, avait dit +tout haut: _Sapristi! je regrette le temps où je voyais Bonaparte et +Talma entrer bras dessus bras dessous au Bal-Sauvage_. Propos séditieux. +Six mois de prison. Des traîtres se montraient déboutonnés; des hommes +qui avaient passé à l'ennemi la veille d'une bataille ne cachaient rien +de la récompense et marchaient impudiquement en plein soleil dans le +cynisme des richesses et des dignités; des déserteurs de Ligny et des +Quatre-Bras, dans le débraillé de leur turpitude payée, étalaient leur +dévouement monarchique tout nu; oubliant ce qui est écrit en Angleterre +sur la muraille intérieure des water-closets publics: _Please adjust +your dress before leaving_. + +Voilà, pêle-mêle, ce qui surnage confusément de l'année 1817, oubliée +aujourd'hui. L'histoire néglige presque toutes ces particularités, et ne +peut faire autrement; l'infini l'envahirait. Pourtant ces détails, qu'on +appelle à tort petits--il n'y a ni petits faits dans l'humanité, ni +petites feuilles dans la végétation--sont utiles. C'est de la +physionomie des années que se compose la figure des siècles. + +En cette année 1817, quatre jeunes Parisiens firent «une bonne farce». + + + + +Chapitre II + +Double quatuor + + +Ces Parisiens étaient l'un de Toulouse, l'autre de Limoges, le troisième +de Cahors et le quatrième de Montauban; mais ils étaient étudiants, et +qui dit étudiant dit parisien; étudier à Paris, c'est naître à Paris. + +Ces jeunes gens étaient insignifiants; tout le monde a vu ces +figures-là; quatre échantillons du premier venu; ni bons ni mauvais, ni +savants ni ignorants, ni des génies ni des imbéciles; beaux de ce +charmant avril qu'on appelle vingt ans. C'étaient quatre Oscars +quelconques, car à cette époque les Arthurs n'existaient pas encore. +_Brûlez pour lui les parfums d'Arabie_, s'écriait la romance, _Oscar +s'avance, Oscar, je vais le voir!_ On sortait d'Ossian, l'élégance était +scandinave et calédonienne, le genre anglais pur ne devait prévaloir que +plus tard, et le premier des Arthurs, Wellington, venait à peine de +gagner la bataille de Waterloo. + +Ces Oscars s'appelaient l'un Félix Tholomyès, de Toulouse; l'autre +Listolier, de Cahors; l'autre Fameuil, de Limoges; le dernier +Blachevelle, de Montauban. Naturellement chacun avait sa maîtresse. +Blachevelle aimait Favourite, ainsi nommée parce qu'elle était allée en +Angleterre; Listolier adorait Dahlia, qui avait pris pour nom de guerre +un nom de fleur; Fameuil idolâtrait Zéphine, abrégé de Joséphine; +Tholomyès avait Fantine, dite la Blonde à cause de ses beaux cheveux +couleur de soleil. + +Favourite, Dahlia, Zéphine et Fantine étaient quatre ravissantes filles, +parfumées et radieuses, encore un peu ouvrières, n'ayant pas tout à fait +quitté leur aiguille, dérangées par les amourettes, mais ayant sur le +visage un reste de la sérénité du travail et dans l'âme cette fleur +d'honnêteté qui dans la femme survit à la première chute. Il y avait une +des quatre qu'on appelait la jeune, parce qu'elle était la cadette; et +une qu'on appelait la vieille. La vieille avait vingt-trois ans. Pour ne +rien celer, les trois premières étaient plus expérimentées, plus +insouciantes et plus envolées dans le bruit de la vie que Fantine la +Blonde, qui en était à sa première illusion. + +Dahlia, Zéphine, et surtout Favourite, n'en auraient pu dire autant. Il +y avait déjà plus d'un épisode à leur roman à peine commencé, et +l'amoureux, qui s'appelait Adolphe au premier chapitre, se trouvait être +Alphonse au second, et Gustave au troisième. Pauvreté et coquetterie +sont deux conseillères fatales, l'une gronde, l'autre flatte; et les +belles filles du peuple les ont toutes les deux qui leur parlent bas à +l'oreille, chacune de son côté. Ces âmes mal gardées écoutent. De là les +chutes qu'elles font et les pierres qu'on leur jette. On les accable +avec la splendeur de tout ce qui est immaculé et inaccessible. Hélas! si +la _Yungfrau_ avait faim? + +Favourite, ayant été en Angleterre, avait pour admiratrices Zéphine et +Dahlia. Elle avait eu de très bonne heure un chez-soi. Son père était un +vieux professeur de mathématiques brutal et qui gasconnait; point marié, +courant le cachet malgré l'âge. Ce professeur, étant jeune, avait vu un +jour la robe d'une femme de chambre s'accrocher à un garde-cendre; il +était tombé amoureux de cet accident. Il en était résulté Favourite. +Elle rencontrait de temps en temps son père, qui la saluait. Un matin, +une vieille femme à l'air béguin était entrée chez elle et lui avait +dit: + +--Vous ne me connaissez pas, mademoiselle? + +--Non. + +--Je suis ta mère. + +Puis la vieille avait ouvert le buffet, bu et mangé, fait apporter un +matelas qu'elle avait, et s'était installée. Cette mère, grognon et +dévote, ne parlait jamais à Favourite, restait des heures sans souffler +mot, déjeunait, dînait et soupait comme quatre, et descendait faire +salon chez le portier, où elle disait du mal de sa fille. + +Ce qui avait entraîné Dahlia vers Listolier, vers d'autres peut-être, +vers l'oisiveté, c'était d'avoir de trop jolis ongles roses. Comment +faire travailler ces ongles-là? Qui veut rester vertueuse ne doit pas +avoir pitié de ses mains. Quant à Zéphine, elle avait conquis Fameuil +par sa petite manière mutine et caressante de dire: «Oui, monsieur». + +Les jeunes gens étant camarades, les jeunes filles étaient amies. Ces +amours-là sont toujours doublés de ces amitiés-là. + +Sage et philosophe, c'est deux; et ce qui le prouve, c'est que, toutes +réserves faites sur ces petits ménages irréguliers, Favourite, Zéphine +et Dahlia étaient des filles philosophes, et Fantine une fille sage. + +Sage, dira-t-on? et Tholomyès? Salomon répondrait que l'amour fait +partie de la sagesse. Nous nous bornons à dire que l'amour de Fantine +était un premier amour, un amour unique, un amour fidèle. + +Elle était la seule des quatre qui ne fût tutoyée que par un seul. + +Fantine était un de ces êtres comme il en éclôt, pour ainsi dire, au +fond du peuple. Sortie des plus insondables épaisseurs de l'ombre +sociale, elle avait au front le signe de l'anonyme et de l'inconnu. Elle +était née à Montreuil-sur-mer. De quels parents? Qui pourrait le dire? +On ne lui avait jamais connu ni père ni mère. Elle se nommait Fantine. +Pourquoi Fantine? On ne lui avait jamais connu d'autre nom. À l'époque +de sa naissance, le Directoire existait encore. Point de nom de famille, +elle n'avait pas de famille; point de nom de baptême, l'église n'était +plus là. Elle s'appela comme il plut au premier passant qui la rencontra +toute petite, allant pieds nus dans la rue. Elle reçut un nom comme elle +recevait l'eau des nuées sur son front quand il pleuvait. On l'appela la +petite Fantine. Personne n'en savait davantage. Cette créature humaine +était venue dans la vie comme cela. À dix ans, Fantine quitta la ville +et s'alla mettre en service chez des fermiers des environs. À quinze +ans, elle vint à Paris "chercher fortune". Fantine était belle et resta +pure le plus longtemps qu'elle put. C'était une jolie blonde avec de +belles dents. Elle avait de l'or et des perles pour dot, mais son or +était sur sa tête et ses perles étaient dans sa bouche. + +Elle travailla pour vivre; puis, toujours pour vivre, car le coeur a sa +faim aussi, elle aima. + +Elle aima Tholomyès. + +Amourette pour lui, passion pour elle. Les rues du quartier latin, +qu'emplit le fourmillement des étudiants et des grisettes, virent le +commencement de ce songe. Fantine, dans ces dédales de la colline du +Panthéon, où tant d'aventures se nouent et se dénouent, avait fui +longtemps Tholomyès, mais de façon à le rencontrer toujours. Il y a une +manière d'éviter qui ressemble à chercher. Bref, l'églogue eut lieu. + +Blachevelle, Listolier et Fameuil formaient une sorte de groupe dont +Tholomyès était la tête. C'était lui qui avait l'esprit. + +Tholomyès était l'antique étudiant vieux; il était riche; il avait +quatre mille francs de rente; quatre mille francs de rente, splendide +scandale sur la montagne Sainte-Geneviève. Tholomyès était un viveur de +trente ans, mal conservé. Il était ridé et édenté; et il ébauchait une +calvitie dont il disait lui-même sans tristesse: _crâne à trente ans, +genou à quarante_. Il digérait médiocrement, et il lui était venu un +larmoiement à un oeil. Mais à mesure que sa jeunesse s'éteignait, il +allumait sa gaîté; il remplaçait ses dents par des lazzis, ses cheveux +par la joie, sa santé par l'ironie, et son oeil qui pleurait riait sans +cesse. Il était délabré, mais tout en fleurs. Sa jeunesse, pliant bagage +bien avant l'âge, battait en retraite en bon ordre, éclatait de rire, et +l'on n'y voyait que du feu. Il avait eu une pièce refusée au Vaudeville. +Il faisait çà et là des vers quelconques. En outre, il doutait +supérieurement de toute chose, grande force aux yeux des faibles. Donc, +étant ironique et chauve, il était le chef. _Iron_ est un mot anglais +qui veut dire fer. Serait-ce de là que viendrait ironie? + +Un jour Tholomyès prit à part les trois autres, fît un geste d'oracle, +et leur dit: + +--Il y a bientôt un an que Fantine, Dahlia, Zéphine et Favourite nous +demandent de leur faire une surprise. Nous la leur avons promise +solennellement. Elles nous en parlent toujours, à moi surtout. De même +qu'à Naples les vieilles femmes crient à saint Janvier: _Faccia +gialluta, fa o miracolo_. Face jaune, fais ton miracle! nos belles me +disent sans cesse: «Tholomyès, quand accoucheras-tu de ta surprise?» En +même temps nos parents nous écrivent. Scie des deux côtés. Le moment me +semble venu. Causons. + +Sur ce, Tholomyès baissa la voix, et articula mystérieusement quelque +chose de si gai qu'un vaste et enthousiaste ricanement sortit des quatre +bouches à la fois et que Blachevelle s'écria: + +--Ça, c'est une idée! + +Un estaminet plein de fumée se présenta, ils y entrèrent, et le reste de +leur conférence se perdit dans l'ombre. + +Le résultat de ces ténèbres fut une éblouissante partie de plaisir qui +eut lieu le dimanche suivant, les quatre jeunes gens invitant les quatre +jeunes filles. + + + + +Chapitre III + +Quatre à quatre + + +Ce qu'était une partie de campagne d'étudiants et de grisettes, il y a +quarante-cinq ans, on se le représente malaisément aujourd'hui. Paris +n'a plus les mêmes environs; la figure de ce qu'on pourrait appeler la +vie circumparisienne a complètement changé depuis un demi-siècle; où il +y avait le coucou, il y a le wagon; où il y avait la patache, il y a le +bateau à vapeur; on dit aujourd'hui Fécamp comme on disait Saint-Cloud. +Le Paris de 1862 est une ville qui a la France pour banlieue. + +Les quatre couples accomplirent consciencieusement toutes les folies +champêtres possibles alors. On entrait dans les vacances, et c'était une +chaude et claire journée d'été. La veille, Favourite, la seule qui sût +écrire, avait écrit ceci à Tholomyès au nom des quatre: «C'est un bonne +heure de sortir de bonheur.» C'est pourquoi ils se levèrent à cinq +heures du matin. Puis ils allèrent à Saint-Cloud par le coche, +regardèrent la cascade à sec, et s'écrièrent: «Cela doit être bien beau +quand il y a de l'eau!» déjeunèrent à la _Tête-Noire_, où Castaing +n'avait pas encore passé, se payèrent une partie de bagues au quinconce +du grand bassin, montèrent à la lanterne de Diogène, jouèrent des +macarons à la roulette du pont de Sèvres, cueillirent des bouquets à +Puteaux, achetèrent des mirlitons à Neuilly, mangèrent partout des +chaussons de pommes, furent parfaitement heureux. + +Les jeunes filles bruissaient et bavardaient comme des fauvettes +échappées. C'était un délire. Elles donnaient par moments de petites +tapes aux jeunes gens. Ivresse matinale de la vie! Adorables années! +L'aile des libellules frissonne. Oh! qui que vous soyez, vous +souvenez-vous? Avez-vous marché dans les broussailles, en écartant les +branches à cause de la tête charmante qui vient derrière vous? Avez-vous +glissé en riant sur quelque talus mouillé par la pluie avec une femme +aimée qui vous retient par la main et qui s'écrie: «Ah! mes brodequins +tout neufs! dans quel état ils sont!» + +Disons tout de suite que cette joyeuse contrariété, une ondée, manqua à +cette compagnie de belle humeur, quoique Favourite eût dit en partant, +avec un accent magistral et maternel: _Les limaces se promènent dans les +sentiers. Signe de pluie, mes enfants_. + +Toutes quatre étaient follement jolies. Un bon vieux poète classique, +alors en renom, un bonhomme qui avait une Éléonore, M. le chevalier de +Labouïsse, errant ce jour-là sous les marronniers de Saint-Cloud, les +vit passer vers dix heures du matin; il s'écria: _Il y en a une de +trop_, songeant aux Grâces. Favourite, l'amie de Blachevelle, celle de +vingt-trois ans, la vieille, courait en avant sous les grandes branches +vertes, sautait les fossés, enjambait éperdument les buissons, et +présidait cette gaîté avec une verve de jeune faunesse. Zéphine et +Dahlia, que le hasard avait faites belles de façon qu'elles se faisaient +valoir en se rapprochant et se complétaient, ne se quittaient point, par +instinct de coquetterie plus encore que par amitié, et, appuyées l'une à +l'autre, prenaient des poses anglaises; les premiers _keepsakes_ +venaient de paraître, la mélancolie pointait pour les femmes, comme, +plus tard, le byronisme pour les hommes, et les cheveux du sexe tendre +commençaient à s'éplorer. Zéphine et Dahlia étaient coiffées en +rouleaux. Listolier et Fameuil, engagés dans une discussion sur leurs +professeurs, expliquaient à Fantine la différence qu'il y avait entre M. +Delvincourt et M. Blondeau. + +Blachevelle semblait avoir été créé expressément pour porter sur son +bras le dimanche le châle-ternaux boiteux de Favourite. + +Tholomyès suivait, dominant le groupe. Il était très gai, mais on +sentait en lui le gouvernement; il y avait de la dictature dans sa +jovialité; son ornement principal était un pantalon jambes-d'éléphant, +en nankin, avec sous-pieds de tresse de cuivre; il avait un puissant +rotin de deux cents francs à la main, et, comme il se permettait tout, +une chose étrange appelée cigare, à la bouche. Rien n'étant sacré pour +lui, il fumait. + +--Ce Tholomyès est étonnant, disaient les autres avec vénération. Quels +pantalons! quelle énergie! + +Quant à Fantine, c'était la joie. Ses dents splendides avaient +évidemment reçu de Dieu une fonction, le rire. Elle portait à sa main +plus volontiers que sur sa tête son petit chapeau de paille cousue, aux +longues brides blanches. Ses épais cheveux blonds, enclins à flotter et +facilement dénoués et qu'il fallait rattacher sans cesse, semblaient +faits pour la fuite de Galatée sous les saules. Ses lèvres roses +babillaient avec enchantement. Les coins de sa bouche voluptueusement +relevés, comme aux mascarons antiques d'Érigone, avaient l'air +d'encourager les audaces; mais ses longs cils pleins d'ombre +s'abaissaient discrètement sur ce brouhaha du bas du visage comme pour +mettre le holà. Toute sa toilette avait on ne sait quoi de chantant et +de flambant. Elle avait une robe de barège mauve, de petits +souliers-cothurnes mordorés dont les rubans traçaient des X sur son fin +bas blanc à jour, et cette espèce de spencer en mousseline, invention +marseillaise, dont le nom, canezou, corruption du mot _quinze août_ +prononcé à la Canebière, signifie beau temps, chaleur et midi. Les trois +autres, moins timides, nous l'avons dit, étaient décolletées tout net, +ce qui, l'été, sous des chapeaux couverts de fleurs, a beaucoup de grâce +et d'agacerie; mais, à côté de ces ajustements hardis, le canezou de la +blonde Fantine, avec ses transparences, ses indiscrétions et ses +réticences, cachant et montrant à la fois, semblait une trouvaille +provocante de la décence, et la fameuse cour d'amour, présidée par la +vicomtesse de Cette aux yeux vert de mer, eût peut-être donné le prix de +la coquetterie à ce canezou qui concourait pour la chasteté. Le plus +naïf est quelquefois le plus savant. Cela arrive. + +Éclatante de face, délicate de profil, les yeux d'un bleu profond, les +paupières grasses, les pieds cambrés et petits, les poignets et les +chevilles admirablement emboîtés, la peau blanche laissant voir çà et là +les arborescences azurées des veines, la joue puérile et franche, le cou +robuste des Junons éginétiques, la nuque forte et souple, les épaules +modelées comme par Coustou, ayant au centre une voluptueuse fossette +visible à travers la mousseline; une gaîté glacée de rêverie; +sculpturale et exquise; telle était Fantine; et l'on devinait sous ces +chiffons une statue, et dans cette statue une âme. + +Fantine était belle, sans trop le savoir. Les rares songeurs, prêtres +mystérieux du beau, qui confrontent silencieusement toute chose à la +perfection, eussent entrevu en cette petite ouvrière, à travers la +transparence de la grâce parisienne, l'antique euphonie sacrée. Cette +fille de l'ombre avait de la race. Elle était belle sous les deux +espèces, qui sont le style et le rythme. Le style est la forme de +l'idéal; le rythme en est le mouvement. + +Nous avons dit que Fantine était la joie, Fantine était aussi la pudeur. + +Pour un observateur qui l'eût étudiée attentivement, ce qui se dégageait +d'elle, à travers toute cette ivresse de l'âge, de la saison et de +l'amourette, c'était une invincible expression de retenue et de +modestie. Elle restait un peu étonnée. Ce chaste étonnement-là est la +nuance qui sépare Psyché de Vénus. Fantine avait les longs doigts blancs +et fins de la vestale qui remue les cendres du feu sacré avec une +épingle d'or. Quoiqu'elle n'eût rien refusé, on ne le verra que trop, à +Tholomyès, son visage, au repos, était souverainement virginal; une +sorte de dignité sérieuse et presque austère l'envahissait soudainement +à de certaines heures, et rien n'était singulier et troublant comme de +voir la gaîté s'y éteindre si vite et le recueillement y succéder sans +transition à l'épanouissement. Cette gravité subite, parfois sévèrement +accentuée, ressemblait au dédain d'une déesse. Son front, son nez et son +menton offraient cet équilibre de ligne, très distinct de l'équilibre de +proportion, et d'où résulte l'harmonie du visage; dans l'intervalle si +caractéristique qui sépare la base du nez de la lèvre supérieure, elle +avait ce pli imperceptible et charmant, signe mystérieux de la chasteté +qui rendit Barberousse amoureux d'une Diane trouvée dans les fouilles +d'Icône. + +L'amour est une faute; soit. Fantine était l'innocence surnageant sur la +faute. + + + + +Chapitre IV + +Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole + + +Cette journée-là était d'un bout à l'autre faite d'aurore. Toute la +nature semblait avoir congé, et rire. Les parterres de Saint-Cloud +embaumaient; le souffle de la Seine remuait vaguement les feuilles; +les branches gesticulaient dans le vent; les abeilles mettaient les +jasmins au pillage; toute une bohème de papillons s'ébattait dans les +achillées, les trèfles et les folles avoines; il y avait dans l'auguste +parc du roi de France un tas de vagabonds, les oiseaux. + +Les quatre joyeux couples, mêlés au soleil, aux champs, aux fleurs, aux +arbres, resplendissaient. + +Et, dans cette communauté de paradis, parlant, chantant, courant, +dansant, chassant aux papillons, cueillant des liserons, mouillant leurs +bas à jour roses dans les hautes herbes, fraîches, folles, point +méchantes, toutes recevaient un peu çà et là les baisers de tous, +excepté Fantine, enfermée dans sa vague résistance rêveuse et farouche, +et qui aimait. + +--Toi, lui disait Favourite, tu as toujours l'air chose. + +Ce sont là les joies. Ces passages de couples heureux sont un appel +profond à la vie et à la nature, et font sortir de tout la caresse et la +lumière. Il y avait une fois une fée qui fit les prairies et les arbres +exprès pour les amoureux. De là cette éternelle école buissonnière des +amants qui recommence sans cesse et qui durera tant qu'il y aura des +buissons et des écoliers. De là la popularité du printemps parmi les +penseurs. Le patricien et le gagne-petit, le duc et pair et le robin, +les gens de la cour et les gens de la ville, comme on parlait autrefois, +tous sont sujets de cette fée. On rit, on se cherche, il y a dans l'air +une clarté d'apothéose, quelle transfiguration que d'aimer! Les clercs +de notaire sont des dieux. Et les petits cris, les poursuites dans +l'herbe, les tailles prises au vol, ces jargons qui sont des mélodies, +ces adorations qui éclatent dans la façon de dire une syllabe, ces +cerises arrachées d'une bouche à l'autre, tout cela flamboie et passe +dans des gloires célestes. Les belles filles font un doux gaspillage +d'elles-mêmes. On croit que cela ne finira jamais. Les philosophes, les +poètes, les peintres regardent ces extases et ne savent qu'en faire, +tant cela les éblouit. Le départ pour Cythère! s'écrie Watteau; Lancret, +le peintre de la roture, contemple ses bourgeois envolés dans le bleu; +Diderot tend les bras à toutes ces amourettes, et d'Urfé y mêle des +druides. + +Après le déjeuner les quatre couples étaient allés voir, dans ce qu'on +appelait alors le carré du roi, une plante nouvellement arrivée de +l'Inde, dont le nom nous échappe en ce moment, et qui à cette époque +attirait tout Paris à Saint-Cloud; c'était un bizarre et charmant +arbrisseau haut sur tige, dont les innombrables branches fines comme des +fils, ébouriffées, sans feuilles, étaient couvertes d'un million de +petites rosettes blanches; ce qui faisait que l'arbuste avait l'air +d'une chevelure pouilleuse de fleurs. Il y avait toujours foule à +l'admirer. + +L'arbuste vu, Tholomyès s'était écrié: «J'offre des ânes!» et, prix fait +avec un ânier, ils étaient revenus par Vanves et Issy. À Issy, incident. +Le parc, Bien National possédé à cette époque par le munitionnaire +Bourguin, était d'aventure tout grand ouvert. Ils avaient franchi la +grille, visité l'anachorète mannequin dans sa grotte, essayé les petits +effets mystérieux du fameux cabinet des miroirs, lascif traquenard digne +d'un satyre devenu millionnaire ou de Turcaret métamorphosé en Priape. +Ils avaient robustement secoué le grand filet balançoire attaché aux +deux châtaigniers célébrés par l'abbé de Bernis. Tout en y balançant ces +belles l'une après l'autre, ce qui faisait, parmi les rires universels, +des plis de jupe envolée où Greuze eût trouvé son compte, le toulousain +Tholomyès, quelque peu espagnol, Toulouse est cousine de Tolosa, +chantait, sur une mélopée mélancolique, la vieille chanson _gallega_ +probablement inspirée par quelque belle fille lancée à toute volée sur +une corde entre deux arbres: + + _Soy de Badajoz._ + _Amor me llama._ + _Toda mi alma_ + _Es en mi ojos_ + _Porque enseñas_ + _À tus piernas._ + +Fantine seule refusa de se balancer. + +--Je n'aime pas qu'on ait du genre comme ça, murmura assez aigrement +Favourite. + +Les ânes quittés, joie nouvelle; on passa la Seine en bateau, et de +Passy, à pied, ils gagnèrent la barrière de l'Étoile. Ils étaient, on +s'en souvient, debout depuis cinq heures du matin; mais, bah! _il n'y a +pas de lassitude le dimanche_, disait Favourite; _le dimanche, la +fatigue ne travaille pas_. Vers trois heures les quatre couples, effarés +de bonheur, dégringolaient aux montagnes russes, édifice singulier qui +occupait alors les hauteurs Beaujon et dont on apercevait la ligne +serpentante au-dessus des arbres des Champs-Élysées. + +De temps en temps Favourite s'écriait: + +--Et la surprise? je demande la surprise. + +--Patience, répondait Tholomyès. + + + + +Chapitre V + +Chez Bombarda + + +Les montagnes russes épuisées, on avait songé au dîner; et le radieux +huitain, enfin un peu las, s'était échoué au cabaret Bombarda, +succursale qu'avait établie aux Champs-Élysées ce fameux restaurateur +Bombarda, dont on voyait alors l'enseigne rue de Rivoli à côté du +passage Delorme. + +Une chambre grande, mais laide, avec alcôve et lit au fond (vu la +plénitude du cabaret le dimanche, il avait fallu accepter ce gîte); deux +fenêtres d'où l'on pouvait contempler, à travers les ormes, le quai et +la rivière; un magnifique rayon d'août effleurant les fenêtres; deux +tables; sur l'une une triomphante montagne de bouquets mêlés à des +chapeaux d'hommes et de femmes; à l'autre les quatre couples attablés +autour d'un joyeux encombrement de plats, d'assiettes, de verres et de +bouteilles; des cruchons de bière mêlés à des flacons de vin; peu +d'ordre sur la table, quelque désordre dessous; + + _Ils faisaient sous la table_ + _Un bruit, un trique-trac de pieds épouvantable_ + +dit Molière. + +Voilà où en était vers quatre heures et demie du soir la bergerade +commencée à cinq heures du matin. Le soleil déclinait, l'appétit +s'éteignait. + +Les Champs-Élysées, pleins de soleil et de foule, n'étaient que lumière +et poussière, deux choses dont se compose la gloire. Les chevaux de +Marly, ces marbres hennissants, se cabraient dans un nuage d'or. Les +carrosses allaient et venaient. Un escadron de magnifiques gardes du +corps, clairon en tête, descendait l'avenue de Neuilly; le drapeau +blanc, vaguement rose au soleil couchant, flottait sur le dôme des +Tuileries. La place de la Concorde, redevenue alors place Louis XV, +regorgeait de promeneurs contents. Beaucoup portaient la fleur de lys +d'argent suspendue au ruban blanc moiré qui, en 1817, n'avait pas encore +tout à fait disparu des boutonnières. Çà et là au milieu des passants +faisant cercle et applaudissant, des rondes de petites filles jetaient +au vent une bourrée bourbonienne alors célèbre, destinée à foudroyer les +Cent-Jours, et qui avait pour ritournelle: + + _Rendez-nous notre père de Gand,_ + _Rendez-nous notre père._ + +Des tas de faubouriens endimanchés, parfois même fleurdelysés comme les +bourgeois, épars dans le grand carré et dans le carré Marigny, jouaient +aux bagues et tournaient sur les chevaux de bois; d'autres buvaient; +quelques-uns, apprentis imprimeurs, avaient des bonnets de papier; on +entendait leurs rires. Tout était radieux. C'était un temps de paix +incontestable et de profonde sécurité royaliste; c'était l'époque où un +rapport intime et spécial du préfet de police Anglès au roi sur les +faubourgs de Paris se terminait par ces lignes: «Tout bien considéré, +sire, il n'y a rien à craindre de ces gens-là. Ils sont insouciants et +indolents comme des chats. Le bas peuple des provinces est remuant, +celui de Paris ne l'est pas. Ce sont tous petits hommes. Sire, il en +faudrait deux bout à bout pour faire un de vos grenadiers. Il n'y a +point de crainte du côté de la populace de la capitale. Il est +remarquable que la taille a encore décru dans cette population depuis +cinquante ans; et le peuple des faubourgs de Paris est plus petit +qu'avant la révolution. Il n'est point dangereux. En somme, c'est de la +canaille bonne.» + +Qu'un chat puisse se changer en lion, les préfets de police ne le +croient pas possible; cela est pourtant, et c'est là le miracle du +peuple de Paris. Le chat d'ailleurs, si méprisé du comte Anglès, avait +l'estime des républiques antiques; il incarnait à leurs yeux la liberté, +et, comme pour servir de pendant à la Minerve aptère du Pirée, il y +avait sur la place publique de Corinthe le colosse de bronze d'un chat. +La police naïve de la restauration voyait trop «en beau» le peuple de +Paris. Ce n'est point, autant qu'on le croit, de la «canaille bonne». Le +Parisien est au Français ce que l'Athénien était au Grec; personne ne +dort mieux que lui, personne n'est plus franchement frivole et paresseux +que lui, personne mieux que lui n'a l'air d'oublier; qu'on ne s'y fie +pas pourtant; il est propre à toute sorte de nonchalance, mais, quand il +y a de la gloire au bout, il est admirable à toute espèce de furie. +Donnez-lui une pique, il fera le 10 août; donnez-lui un fusil, vous +aurez Austerlitz. Il est le point d'appui de Napoléon et la ressource de +Danton. S'agit-il de la patrie? il s'enrôle; s'agit-il de la liberté? il +dépave. Gare! ses cheveux pleins de colère sont épiques; sa blouse se +drape en chlamyde. Prenez garde. De la première rue Greneta venue, il +fera des fourches caudines. Si l'heure sonne, ce faubourien va grandir, +ce petit homme va se lever, et il regardera d'une façon terrible, et son +souffle deviendra tempête, et il sortira de cette pauvre poitrine grêle +assez de vent pour déranger les plis des Alpes. C'est grâce au +faubourien de Paris que la révolution, mêlée aux armées, conquiert +l'Europe. Il chante, c'est sa joie. Proportionnez sa chanson à sa +nature, et vous verrez! Tant qu'il n'a pour refrain que la Carmagnole, +il ne renverse que Louis XVI; faites-lui chanter la Marseillaise, il +délivrera le monde. + +Cette note écrite en marge du rapport Anglès, nous revenons à nos quatre +couples. Le dîner, comme nous l'avons dit, s'achevait. + + + + +Chapitre VI + +Chapitre où l'on s'adore + + +Propos de table et propos d'amour; les uns sont aussi insaisissables que +les autres; les propos d'amour sont des nuées, les propos de table sont +des fumées. + +Fameuil et Dahlia fredonnaient; Tholomyès buvait; Zéphine riait, Fantine +souriait. Listolier soufflait dans une trompette de bois achetée à +Saint-Cloud. Favourite regardait tendrement Blachevelle et disait: + +--Blachevelle, je t'adore. + +Ceci amena une question de Blachevelle: + +--Qu'est-ce que tu ferais, Favourite, si je cessais de t'aimer? + +--Moi! s'écria Favourite. Ah! ne dis pas cela, même pour rire! Si tu +cessais de m'aimer, je te sauterais après, je te grifferais, je te +gratignerais, je te jetterais de l'eau, je te ferais arrêter. + +Blachevelle sourit avec la fatuité voluptueuse d'un homme chatouillé à +l'amour-propre. Favourite reprit: + +--Oui, je crierais à la garde! Ah! je me gênerais par exemple! Canaille! + +Blachevelle, extasié, se renversa sur sa chaise et ferma +orgueilleusement les deux yeux. + +Dahlia, tout en mangeant, dit bas à Favourite dans le brouhaha: + +--Tu l'idolâtres donc bien, ton Blachevelle? + +--Moi, je le déteste, répondit Favourite du même ton en ressaisissant sa +fourchette. Il est avare. J'aime le petit d'en face de chez moi. Il est +très bien, ce jeune homme-là, le connais-tu? On voit qu'il a le genre +d'être acteur. J'aime les acteurs. Sitôt qu'il rentre, sa mère dit: «Ah! +mon Dieu! ma tranquillité est perdue. Le voilà qui va crier. Mais, mon +ami, tu me casses la tête!» Parce qu'il va dans la maison, dans des +greniers à rats, dans des trous noirs, si haut qu'il peut monter,--et +chanter, et déclamer, est-ce que je sais, moi? qu'on l'entend d'en bas! +Il gagne déjà vingt sous par jour chez un avoué à écrire de la chicane. +Il est fils d'un ancien chantre de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Ah! il est +très bien. Il m'idolâtre tant qu'un jour qu'il me voyait faire de la +pâte pour des crêpes, il m'a dit: _Mamselle, faites des beignets de vos +gants et je les mangerai_. Il n'y a que les artistes pour dire des +choses comme ça. Ah! il est très bien. Je suis en train d'être insensée +de ce petit-là. C'est égal, je dis à Blachevelle que je l'adore. Comme +je mens! Hein? comme je mens! + +Favourite fit une pause, et continua: + +--Dahlia, vois-tu, je suis triste. Il n'a fait que pleuvoir tout l'été, +le vent m'agace, le vent ne décolère pas, Blachevelle est très pingre, +c'est à peine s'il y a des petits pois au marché, on ne sait que manger, +j'ai le spleen, comme disent les Anglais, le beurre est si cher! et +puis, vois, c'est une horreur, nous dînons dans un endroit où il y a un +lit, ça me dégoûte de la vie. + + + + +Chapitre VII + +Sagesse de Tholomyès + + +Cependant, tandis que quelques-uns chantaient, les autres causaient +tumultueusement, et tous ensemble; ce n'était plus que du bruit. +Tholomyès intervint: + +--Ne parlons point au hasard ni trop vite, s'écria-t-il. Méditons si +nous voulons être éblouissants. Trop d'improvisation vide bêtement +l'esprit. Bière qui coule n'amasse point de mousse. Messieurs, pas de +hâte. Mêlons la majesté à la ripaille; mangeons avec recueillement; +festinons lentement. Ne nous pressons pas. Voyez le printemps; s'il se +dépêche, il est flambé, c'est-à-dire gelé. L'excès de zèle perd les +pêchers et les abricotiers. L'excès de zèle tue la grâce et la joie des +bons dîners. Pas de zèle, messieurs! Grimod de la Reynière est de l'avis +de Talleyrand. + +Une sourde rébellion gronda dans le groupe. + +--Tholomyès, laisse-nous tranquilles, dit Blachevelle. + +--À bas le tyran! dit Fameuil. + +--Bombarda, Bombance et Bamboche! cria Listolier. + +--Le dimanche existe, reprit Fameuil. + +--Nous sommes sobres, ajouta Listolier. + +--Tholomyès, fit Blachevelle, contemple mon calme. + +--Tu en es le marquis, répondit Tholomyès. + +Ce médiocre jeu de mots fit l'effet d'une pierre dans une mare. Le +marquis de Montcalm était un royaliste alors célèbre. Toutes les +grenouilles se turent. + +--Amis, s'écria Tholomyès, de l'accent d'un homme qui ressaisit +l'empire, remettez-vous. Il ne faut pas que trop de stupeur accueille ce +calembour tombé du ciel. Tout ce qui tombe de la sorte n'est pas +nécessairement digne d'enthousiasme et de respect. Le calembour est la +fiente de l'esprit qui vole. Le lazzi tombe n'importe où; et l'esprit, +après la ponte d'une bêtise, s'enfonce dans l'azur. Une tache blanchâtre +qui s'aplatit sur le rocher n'empêche pas le condor de planer. Loin de +moi l'insulte au calembour! Je l'honore dans la proportion de ses +mérites; rien de plus. Tout ce qu'il y a de plus auguste, de plus +sublime et de plus charmant dans l'humanité, et peut-être hors de +l'humanité, a fait des jeux de mots. Jésus-Christ a fait un calembour +sur saint Pierre, Moïse sur Isaac, Eschyle sur Polynice, Cléopâtre sur +Octave. Et notez que ce calembour de Cléopâtre a précédé la bataille +d'Actium, et que, sans lui, personne ne se souviendrait de la ville de +Toryne, nom grec qui signifie cuiller à pot. Cela concédé, je reviens à +mon exhortation. Mes frères, je le répète, pas de zèle, pas de +tohu-bohu, pas d'excès, même en pointes, gaîtés, liesses et jeux de +mots. Écoutez-moi, j'ai la prudence d'Amphiaraüs et la calvitie de +César. Il faut une limite, même aux rébus. _Est modus in rebus_. Il faut +une limite, même aux dîners. Vous aimez les chaussons aux pommes, +mesdames, n'en abusez pas. Il faut, même en chaussons, du bon sens et de +l'art. La gloutonnerie châtie le glouton. Gula punit Gulax. +L'indigestion est chargée par le bon Dieu de faire de la morale aux +estomacs. Et, retenez ceci: chacune de nos passions, même l'amour, a un +estomac qu'il ne faut pas trop remplir. En toute chose il faut écrire à +temps le mot _finis_, il faut se contenir, quand cela devient urgent, +tirer le verrou sur son appétit, mettre au violon sa fantaisie et se +mener soi-même au poste. Le sage est celui qui sait à un moment donné +opérer sa propre arrestation. Ayez quelque confiance en moi. Parce que +j'ai fait un peu mon droit, à ce que me disent mes examens, parce que je +sais la différence qu'il y a entre la question mue et la question +pendante, parce que j'ai soutenu une thèse en latin sur la manière dont +on donnait la torture à Rome au temps où Munatius Demens était questeur +du Parricide, parce que je vais être docteur, à ce qu'il paraît, il ne +s'ensuit pas de toute nécessité que je sois un imbécile. Je vous +recommande la modération dans vos désirs. Vrai comme je m'appelle Félix +Tholomyès, je parle bien. Heureux celui qui, lorsque l'heure a sonné, +prend un parti héroïque, et abdique comme Sylla, ou Origène! + +Favourite écoutait avec une attention profonde. + +--Félix! dit-elle, quel joli mot! j'aime ce nom-là. C'est en latin. Ça +veut dire Prosper. + +Tholomyès poursuivit: + +--Quirites, gentlemen, Caballeros, mes amis! voulez-vous ne sentir aucun +aiguillon et vous passer de lit nuptial et braver l'amour? Rien de plus +simple. Voici la recette: la limonade, l'exercice outré, le travail +forcé, éreintez-vous, traînez des blocs, ne dormez pas, veillez, +gorgez-vous de boissons nitreuses et de tisanes de nymphaeas, savourez +des émulsions de pavots et d'agnuscastus, assaisonnez-moi cela d'une +diète sévère, crevez de faim, et joignez-y les bains froids, les +ceintures d'herbes, l'application d'une plaque de plomb, les lotions +avec la liqueur de Saturne et les fomentations avec l'oxycrat. + +--J'aime mieux une femme, dit Listolier. + +--La femme! reprit Tholomyès, méfiez-vous-en. Malheur à celui qui se +livre au coeur changeant de la femme! La femme est perfide et tortueuse. +Elle déteste le serpent par jalousie de métier. Le serpent, c'est la +boutique en face. + +--Tholomyès, cria Blachevelle, tu es ivre! + +--Pardieu! dit Tholomyès. + +--Alors sois gai, reprit Blachevelle. + +Et, remplissant son verre, il se leva: + +--Gloire au vin! _Nunc te, Bacche, canam_! Pardon, mesdemoiselles, c'est +de l'espagnol. Et la preuve, señoras, la voici: tel peuple, telle +futaille. L'arrobe de Castille contient seize litres, le cantaro +d'Alicante douze, l'almude des Canaries vingt-cinq, le cuartin des +Baléares vingt-six, la botte du czar Pierre trente. Vive ce czar qui +était grand, et vive sa botte qui était plus grande encore! Mesdames, un +conseil d'ami: trompez-vous de voisin, si bon vous semble. Le propre de +l'amour, c'est d'errer. L'amourette n'est pas faite pour s'accroupir et +s'abrutir comme une servante anglaise qui a le calus du scrobage aux +genoux. Elle n'est pas faite pour cela, elle erre gaîment, la douce +amourette! On a dit: l'erreur est humaine; moi je dis: l'erreur est +amoureuse. Mesdames, je vous idolâtre toutes. Ô Zéphine, ô Joséphine, +figure plus que chiffonnée, vous seriez charmante, si vous n'étiez de +travers. Vous avez l'air d'un joli visage sur lequel, par mégarde, on +s'est assis. Quant à Favourite, ô nymphes et muses! un jour que +Blachevelle passait le ruisseau de la rue Guérin-Boisseau, il vit une +belle fille aux bas blancs et bien tirés qui montrait ses jambes. Ce +prologue lui plut, et Blachevelle aima. Celle qu'il aima était +Favourite. Ô Favourite, tu as des lèvres ioniennes. Il y avait un +peintre grec, appelé Euphorion, qu'on avait surnommé le peintre des +lèvres. Ce Grec seul eût été digne de peindre ta bouche! Écoute! avant +toi, il n'y avait pas de créature digne de ce nom. Tu es faite pour +recevoir la pomme comme Vénus ou pour la manger comme Ève. La beauté +commence à toi. Je viens de parler d'Ève, c'est toi qui l'as créée. Tu +mérites le brevet d'invention de la jolie femme. Ô Favourite, je cesse +de vous tutoyer, parce que je passe de la poésie à la prose. Vous +parliez de mon nom tout à l'heure. Cela m'a attendri; mais, qui que nous +soyons, méfions-nous des noms. Ils peuvent se tromper. Je me nomme Félix +et ne suis pas heureux. Les mots sont des menteurs. N'acceptons pas +aveuglément les indications qu'ils nous donnent. Ce serait une erreur +d'écrire à Liège pour avoir des bouchons et à Pau pour avoir des gants. +Miss Dahlia, à votre place, je m'appellerais Rosa. Il faut que la fleur +sente bon et que la femme ait de l'esprit. Je ne dis rien de Fantine, +c'est une songeuse, une rêveuse, une pensive, une sensitive; c'est un +fantôme ayant la forme d'une nymphe et la pudeur d'une nonne, qui se +fourvoie dans la vie de grisette, mais qui se réfugie dans les +illusions, et qui chante, et qui prie, et qui regarde l'azur sans trop +savoir ce qu'elle voit ni ce qu'elle fait, et qui, les yeux au ciel, +erre dans un jardin où il y a plus d'oiseaux qu'il n'en existe! Ô +Fantine, sache ceci: moi Tholomyès, je suis une illusion; mais elle ne +m'entend même pas, la blonde fille des chimères! Du reste, tout en elle +est fraîcheur, suavité, jeunesse, douce clarté matinale. Ô Fantine, +fille digne de vous appeler marguerite ou perle, vous êtes une femme du +plus bel orient. Mesdames, un deuxième conseil: ne vous mariez point; le +mariage est une greffe; cela prend bien ou mal; fuyez ce risque. Mais, +bah! qu'est-ce que je chante là? Je perds mes paroles. Les filles sont +incurables sur l'épousaille; et tout ce que nous pouvons dire, nous +autres sages, n'empêchera point les giletières et les piqueuses de +bottines de rêver des maris enrichis de diamants. Enfin, soit; mais, +belles, retenez ceci: vous mangez trop de sucre. Vous n'avez qu'un tort, +ô femmes, c'est de grignoter du sucre. Ô sexe rongeur, tes jolies +petites dents blanches adorent le sucre. Or, écoutez bien, le sucre est +un sel. Tout sel est desséchant. Le sucre est le plus desséchant de tous +les sels. Il pompe à travers les veines les liquides du sang; de là la +coagulation, puis la solidification du sang; de là les tubercules dans +le poumon; de là la mort. Et c'est pourquoi le diabète confine à la +phthisie. Donc ne croquez pas de sucre, et vous vivrez! Je me tourne +vers les hommes. Messieurs, faites des conquêtes. Pillez-vous les uns +aux autres sans remords vos bien-aimées. Chassez-croisez. En amour, il +n'y a pas d'amis. Partout où il y a une jolie femme l'hostilité est +ouverte. Pas de quartier, guerre à outrance! Une jolie femme est un +casus belli; une jolie femme est un flagrant délit. Toutes les invasions +de l'histoire sont déterminées par des cotillons. La femme est le droit +de l'homme. Romulus a enlevé les Sabines, Guillaume a enlevé les +Saxonnes, César a enlevé les Romaines. L'homme qui n'est pas aimé plane +comme un vautour sur les amantes d'autrui; et quant à moi, à tous ces +infortunés qui sont veufs, je jette la proclamation sublime de Bonaparte +à l'armée d'Italie: «Soldats, vous manquez de tout. L'ennemi en a.» + +Tholomyès s'interrompit. + +--Souffle, Tholomyès, dit Blachevelle. + +En même temps, Blachevelle, appuyé de Listolier et de Fameuil, entonna +sur un air de complainte une de ces chansons d'atelier composées des +premiers mots venus, rimées richement et pas du tout, vides de sens +comme le geste de l'arbre et le bruit du vent, qui naissent de la vapeur +des pipes et se dissipent et s'envolent avec elle. Voici par quel +couplet le groupe donna la réplique à la harangue de Tholomyès: + +Les pères dindons donnèrent de l'argent à un agent pour que mons +Clermont-Tonnerre fût fait pape à la Saint-Jean; Mais Clermont ne put +pas être fait pape, n'étant pas prêtre. + +Alors leur agent rageant leur rapporta leur argent. + +Ceci n'était pas fait pour calmer l'improvisation de Tholomyès; il vida +son verre, le remplit, et recommença. + +--À bas la sagesse! oubliez tout ce que j'ai dit. Ne soyons ni prudes, +ni prudents, ni prud'hommes. Je porte un toast à l'allégresse; soyons +allègres! Complétons notre cours de droit par la folie et la nourriture. +Indigestion et digeste. Que Justinien soit le mâle et que Ripaille soit +la femelle! Joie dans les profondeurs! Vis, ô création! Le monde est un +gros diamant! Je suis heureux. Les oiseaux sont étonnants. Quelle fête +partout! Le rossignol est un Elleviou gratis. Été, je te salue. Ô +Luxembourg, ô Géorgiques de la rue Madame et de l'allée de +l'Observatoire! Ô pioupious rêveurs! ô toutes ces bonnes charmantes qui, +tout en gardant des enfants, s'amusent à en ébaucher! Les pampas de +l'Amérique me plairaient, si je n'avais les arcades de l'Odéon. Mon âme +s'envole dans les forêts vierges et dans les savanes. Tout est beau. Les +mouches bourdonnent dans les rayons. Le soleil a éternué le colibri. +Embrasse-moi, Fantine! + +Il se trompa, et embrassa Favourite. + + + + +Chapitre VIII + +Mort d'un cheval + + +--On dîne mieux chez Edon que chez Bombarda, s'écria Zéphine. + +--Je préfère Bombarda à Edon, déclara Blachevelle. Il a plus de luxe. +C'est plus asiatique. Voyez la salle d'en bas. Il y a des glaces sur les +murs. + +--J'en aime mieux dans mon assiette, dit Favourite. + +Blachevelle insista: + +--Regardez les couteaux. Les manches sont en argent chez Bombarda, et en +os chez Edon. Or, l'argent est plus précieux que l'os. + +--Excepté pour ceux qui ont un menton d'argent, observa Tholomyès. + +Il regardait en cet instant-là le dôme des Invalides, visible des +fenêtres de Bombarda. + +Il y eut une pause. + +--Tholomyès, cria Fameuil, tout à l'heure, Listolier et moi, nous avions +une discussion. + +--Une discussion est bonne, répondit Tholomyès, une querelle vaut mieux. + +--Nous disputions philosophie. + +--Soit. + +--Lequel préfères-tu de Descartes ou de Spinosa? + +--Désaugiers, dit Tholomyès. + +Cet arrêt rendu, il but et reprit: + +--Je consens à vivre. Tout n'est pas fini sur la terre, puisqu'on peut +encore déraisonner. J'en rends grâces aux dieux immortels. On ment, mais +on rit. On affirme, mais on doute. L'inattendu jaillit du syllogisme. +C'est beau. Il est encore ici-bas des humains qui savent joyeusement +ouvrir et fermer la boîte à surprises du paradoxe. Ceci, mesdames, que +vous buvez d'un air tranquille, est du vin de Madère, sachez-le, du cru +de Coural das Freiras qui est à trois cent dix-sept toises au-dessus du +niveau de la mer! Attention en buvant! trois cent dix-sept toises! et +monsieur Bombarda, le magnifique restaurateur, vous donne ces trois cent +dix-sept toises pour quatre francs cinquante centimes! + +Fameuil interrompit de nouveau: + +--Tholomyès, tes opinions font loi. Quel est ton auteur favori? + +--Ber.... + +--Quin? + +--Non. Choux. + +Et Tholomyès poursuivit: + +--Honneur à Bombarda! il égalerait Munophis d'Elephanta s'il pouvait me +cueillir une almée, et Thygélion de Chéronée s'il pouvait m'apporter une +hétaïre! car, ô mesdames, il y avait des Bombarda en Grèce et en Égypte. +C'est Apulée qui nous l'apprend. Hélas! toujours les mêmes choses et +rien de nouveau. Plus rien d'inédit dans la création du créateur! _Nil +sub sole novum_, dit Salomon; _amor omnibus idem_, dit Virgile; et +Carabine monte avec Carabin dans la galiote de Saint-Cloud, comme +Aspasie s'embarquait avec Périclès sur la flotte de Samos. Un dernier +mot. Savez-vous ce que c'était qu'Aspasie, mesdames? Quoiqu'elle vécût +dans un temps où les femmes n'avaient pas encore d'âme, c'était une âme; +une âme d'une nuance rose et pourpre, plus embrasée que le feu, plus +franche que l'aurore. Aspasie était une créature en qui se touchaient +les deux extrêmes de la femme; c'était la prostituée déesse. Socrate, +plus Manon Lescaut. Aspasie fut créée pour le cas où il faudrait une +catin à Prométhée. + +Tholomyès, lancé, se serait difficilement arrêté, si un cheval ne se fût +abattu sur le quai en cet instant-là même. Du choc, la charrette et +l'orateur restèrent court. C'était une jument beauceronne, vieille et +maigre et digne de l'équarrisseur, qui traînait une charrette fort +lourde. Parvenue devant Bombarda, la bête, épuisée et accablée, avait +refusé d'aller plus loin. Cet incident avait fait de la foule. À peine +le charretier, jurant et indigné, avait-il eu le temps de prononcer avec +l'énergie convenable le mot sacramentel: _mâtin_! appuyé d'un implacable +coup de fouet, que la haridelle était tombée pour ne plus se relever. Au +brouhaha des passants, les gais auditeurs de Tholomyès tournèrent la +tête, et Tholomyès en profita pour clore son allocution par cette +strophe mélancolique: + + _Elle était de ce monde où coucous et carrosses_ + _Ont le même destin,_ + _Et, rosse, elle a vécu ce que vivent les rosses,_ + _L'espace d'un: mâtin!_ + +--Pauvre cheval, soupira Fantine. + +Et Dahlia s'écria: + +--Voilà Fantine qui va se mettre à plaindre les chevaux! Peut-on être +fichue bête comme ça! + +En ce moment, Favourite, croisant les bras et renversant la tête en +arrière, regarda résolûment Tholomyès et dit: + +--Ah çà! et la surprise? + +--Justement. L'instant est arrivé, répondit Tholomyès. Messieurs, +l'heure de la surprise a sonné. Mesdames, attendez-nous un moment. + +--Cela commence par un baiser, dit Blachevelle. + +--Sur le front, ajouta Tholomyès. + +Chacun déposa gravement un baiser sur le front de sa maîtresse; puis ils +se dirigèrent vers la porte tous les quatre à la file, en mettant leur +doigt sur la bouche. + +Favourite battit des mains à leur sortie. + +--C'est déjà amusant, dit-elle. + +--Ne soyez pas trop longtemps, murmura Fantine. Nous vous attendons. + + + + +Chapitre IX + +Fin joyeuse de la joie + + +Les jeunes filles, restées seules, s'accoudèrent deux à deux sur l'appui +des fenêtres, jasant, penchant leur tête et se parlant d'une croisée à +l'autre. + +Elles virent les jeunes gens sortir du cabaret Bombarda bras dessus bras +dessous; ils se retournèrent, leur firent des signes en riant, et +disparurent dans cette poudreuse cohue du dimanche qui envahit +hebdomadairement les Champs-Élysées. + +--Ne soyez pas longtemps! cria Fantine. + +--Que vont-ils nous rapporter? dit Zéphine. + +--Pour sûr ce sera joli, dit Dahlia. + +--Moi, reprit Favourite, je veux que ce soit en or. + +Elles furent bientôt distraites par le mouvement du bord de l'eau +qu'elles distinguaient dans les branches des grands arbres et qui les +divertissait fort. C'était l'heure du départ des malles-poste et des +diligences. Presque toutes les messageries du midi et de l'ouest +passaient alors par les Champs-Élysées. La plupart suivaient le quai et +sortaient par la barrière de Passy. De minute en minute, quelque grosse +voiture peinte en jaune et en noir, pesamment chargée, bruyamment +attelée, difforme à force de malles, de bâches et de valises, pleine de +têtes tout de suite disparues, broyant la chaussée, changeant tous les +pavés en briquets, se ruait à travers la foule avec toutes les +étincelles d'une forge, de la poussière pour fumée, et un air de furie. +Ce vacarme réjouissait les jeunes filles. Favourite s'exclamait: + +--Quel tapage! on dirait des tas de chaînes qui s'envolent. + +Il arriva une fois qu'une de ces voitures qu'on distinguait +difficilement dans l'épaisseur des ormes, s'arrêta un moment, puis +repartit au galop. Cela étonna Fantine. + +--C'est particulier! dit-elle. Je croyais que la diligence ne s'arrêtait +jamais. Favourite haussa les épaules. + +--Cette Fantine est surprenante. Je viens la voir par curiosité. Elle +s'éblouit des choses les plus simples. Une supposition; je suis un +voyageur, je dis à la diligence: je vais en avant, vous me prendrez sur +le quai en passant. La diligence passe, me voit, s'arrête, et me prend. +Cela se fait tous les jours. Tu ne connais pas la vie, ma chère. + +Un certain temps s'écoula ainsi. Tout à coup Favourite eut le mouvement +de quelqu'un qui se réveille. + +--Eh bien, fit-elle, et la surprise? + +--À propos, oui, reprit Dahlia, la fameuse surprise? + +--Ils sont bien longtemps! dit Fantine. + +Comme Fantine achevait ce soupir, le garçon qui avait servi le dîner +entra. Il tenait à la main quelque chose qui ressemblait à une lettre. + +--Qu'est-ce que cela? demanda Favourite. + +Le garçon répondit: + +--C'est un papier que ces messieurs ont laissé pour ces dames. + +--Pourquoi ne l'avoir pas apporté tout de suite? + +--Parce que ces messieurs, reprit le garçon, ont commandé de ne le +remettre à ces dames qu'au bout d'une heure. + +Favourite arracha le papier des mains du garçon. C'était une lettre en +effet. + +--Tiens! dit-elle. Il n'y a pas d'adresse. Mais voici ce qui est écrit +dessus: + +Ceci est la surprise. + +Elle décacheta vivement la lettre, l'ouvrit et lut (elle savait lire): + +«Ô nos amantes! + +«Sachez que nous avons des parents. Des parents, vous ne connaissez pas +beaucoup ça. Ça s'appelle des pères et mères dans le code civil, puéril +et honnête. Or, ces parents gémissent, ces vieillards nous réclament, +ces bons hommes et ces bonnes femmes nous appellent enfants prodigues, +ils souhaitent nos retours, et nous offrent de tuer des veaux. Nous leur +obéissons, étant vertueux. À l'heure où vous lirez ceci, cinq chevaux +fougueux nous rapporteront à nos papas et à nos mamans. Nous fichons le +camp, comme dit Bossuet. Nous partons, nous sommes partis. Nous fuyons +dans les bras de Laffitte et sur les ailes de Caillard. La diligence de +Toulouse nous arrache à l'abîme, et l'abîme c'est vous, ô nos belles +petites! Nous rentrons dans la société, dans le devoir et dans l'ordre, +au grand trot, à raison de trois lieues à l'heure. Il importe à la +patrie que nous soyons, comme tout le monde, préfets, pères de famille, +gardes champêtres et conseillers d'État. Vénérez-nous. Nous nous +sacrifions. Pleurez-nous rapidement et remplacez-nous vite. Si cette +lettre vous déchire, rendez-le-lui. Adieu. + +«Pendant près de deux ans, nous vous avons rendues heureuses. Ne nous en +gardez pas rancune. + +«Signé: Blachevelle. + +«Fameuil. + +«Listolier. + +«Félix Tholomyès + +«Post-scriptum. Le dîner est payé.» + +Les quatre jeunes filles se regardèrent. + +Favourite rompit la première le silence. + +--Eh bien! s'écria-t-elle, c'est tout de même une bonne farce. + +--C'est très drôle, dit Zéphine. + +--Ce doit être Blachevelle qui a eu cette idée-là, reprit Favourite. Ça +me rend amoureuse de lui. Sitôt parti, sitôt aimé. Voilà l'histoire. + +--Non, dit Dahlia, c'est une idée à Tholomyès. Ça se reconnaît. + +--En ce cas, reprit Favourite, mort à Blachevelle et vive Tholomyès! + +--Vive Tholomyès! crièrent Dahlia et Zéphine. + +Et elles éclatèrent de rire. + +Fantine rit comme les autres. + +Une heure après, quand elle fut rentrée dans sa chambre, elle pleura. +C'était, nous l'avons dit, son premier amour; elle s'était donnée à ce +Tholomyès comme à un mari, et la pauvre fille avait un enfant. + + + + +Livre quatrième--Confier, c'est quelquefois livrer + + + + +Chapitre I + +Une mère qui en rencontre une autre + + +Il y avait, dans le premier quart de ce siècle, à Montfermeil, près de +Paris, une façon de gargote qui n'existe plus aujourd'hui. Cette gargote +était tenue par des gens appelés Thénardier, mari et femme. Elle était +située dans la ruelle du Boulanger. On voyait au-dessus de la porte une +planche clouée à plat sur le mur. Sur cette planche était peint quelque +chose qui ressemblait à un homme portant sur son dos un autre homme, +lequel avait de grosses épaulettes de général dorées avec de larges +étoiles argentées; des taches rouges figuraient du sang; le reste du +tableau était de la fumée et représentait probablement une bataille. Au +bas on lisait cette inscription: _Au Sergent de Waterloo._ + +Rien n'est plus ordinaire qu'un tombereau ou une charrette à la porte +d'une auberge. Cependant le véhicule ou, pour mieux dire, le fragment de +véhicule qui encombrait la rue devant la gargote du Sergent de Waterloo, +un soir du printemps de 1818, eût certainement attiré par sa masse +l'attention d'un peintre qui eût passé là. + +C'était l'avant-train d'un de ces fardiers, usités dans les pays de +forêts, et qui servent à charrier des madriers et des troncs d'arbres. +Cet avant-train se composait d'un massif essieu de fer à pivot où +s'emboîtait un lourd timon, et que supportaient deux roues démesurées. +Tout cet ensemble était trapu, écrasant et difforme. On eût dit l'affût +d'un canon géant. Les ornières avaient donné aux roues, aux jantes, aux +moyeux, à l'essieu et au timon, une couche de vase, hideux badigeonnage +jaunâtre assez semblable à celui dont on orne volontiers les +cathédrales. Le bois disparaissait sous la boue et le fer sous la +rouille. Sous l'essieu pendait en draperie une grosse chaîne digne de +Goliath forçat. Cette chaîne faisait songer, non aux poutres qu'elle +avait fonction de transporter, mais aux mastodontes et aux mammons +qu'elle eût pu atteler; elle avait un air de bagne, mais de bagne +cyclopéen et surhumain, et elle semblait détachée de quelque monstre. +Homère y eût lié Polyphème et Shakespeare Caliban. + +Pourquoi cet avant-train de fardier était-il à cette place dans la rue? +D'abord, pour encombrer la rue; ensuite pour achever de se rouiller. Il +y a dans le vieil ordre social une foule d'institutions qu'on trouve de +la sorte sur son passage en plein air et qui n'ont pas pour être là +d'autres raisons. + +Le centre de la chaîne pendait sous l'essieu assez près de terre, et sur +la courbure, comme sur la corde d'une balançoire, étaient assises et +groupées, ce soir-là, dans un entrelacement exquis, deux petites filles, +l'une d'environ deux ans et demi, l'autre de dix-huit mois, la plus +petite dans les bras de la plus grande. Un mouchoir savamment noué les +empêchait de tomber. Une mère avait vu cette effroyable chaîne, et avait +dit: Tiens! voilà un joujou pour mes enfants. + +Les deux enfants, du reste gracieusement attifées, et avec quelque +recherche, rayonnaient; on eût dit deux roses dans de la ferraille; +leurs yeux étaient un triomphe; leurs fraîches joues riaient. L'une +était châtain, l'autre était brune. Leurs naïfs visages étaient deux +étonnements ravis; un buisson fleuri qui était près de là envoyait aux +passants des parfums qui semblaient venir d'elles; celle de dix-huit +mois montrait son gentil ventre nu avec cette chaste indécence de la +petitesse. + +Au-dessus et autour de ces deux têtes délicates, pétries dans le bonheur +et trempées dans la lumière, le gigantesque avant-train, noir de +rouille, presque terrible, tout enchevêtré de courbes et d'angles +farouches, s'arrondissait comme un porche de caverne. À quelques pas, +accroupie sur le seuil de l'auberge, la mère, femme d'un aspect peu +avenant du reste, mais touchante en ce moment-là, balançait les deux +enfants au moyen d'une longue ficelle, les couvant des yeux de peur +d'accident avec cette expression animale et céleste propre à la +maternité; à chaque va-et-vient, les hideux anneaux jetaient un bruit +strident qui ressemblait à un cri de colère; les petites filles +s'extasiaient, le soleil couchant se mêlait à cette joie, et rien +n'était charmant comme ce caprice du hasard, qui avait fait d'une chaîne +de titans une escarpolette de chérubins. + +Tout en berçant ses deux petites, la mère chantonnait d'une voix fausse +une romance alors célèbre: + + _Il le faut, disait un guerrier._ + +Sa chanson et la contemplation de ses filles l'empêchaient d'entendre et +de voir ce qui se passait dans la rue. + +Cependant quelqu'un s'était approché d'elle, comme elle commençait le +premier couplet de la romance, et tout à coup elle entendit une voix qui +disait très près de son oreille: + +--Vous avez là deux jolis enfants, madame, répondit la mère, continuant +sa romance: + + _À la belle et tendre Imogine._ + +répondit la mère, continuant sa romance, puis elle tourna la tête. + +Une femme était devant elle, à quelques pas. Cette femme, elle aussi, +avait un enfant qu'elle portait dans ses bras. + +Elle portait en outre un assez gros sac de nuit qui semblait fort lourd. + +L'enfant de cette femme était un des plus divins êtres qu'on pût voir. +C'était une fille de deux à trois ans. Elle eût pu jouter avec les deux +autres pour la coquetterie de l'ajustement; elle avait un bavolet de +linge fin, des rubans à sa brassière et de la valenciennes à son bonnet. +Le pli de sa jupe relevée laissait voir sa cuisse blanche, potelée et +ferme. Elle était admirablement rose et bien portante. La belle petite +donnait envie de mordre dans les pommes de ses joues. On ne pouvait rien +dire de ses yeux, sinon qu'ils devaient être très grands et qu'ils +avaient des cils magnifiques. Elle dormait. + +Elle dormait de ce sommeil d'absolue confiance propre à son âge. Les +bras des mères sont faits de tendresse; les enfants y dorment +profondément. + +Quant à la mère, l'aspect en était pauvre et triste. Elle avait la mise +d'une ouvrière qui tend à redevenir paysanne. Elle était jeune. +Était-elle belle? peut-être; mais avec cette mise il n'y paraissait pas. +Ses cheveux, d'où s'échappait une mèche blonde, semblaient fort épais, +mais disparaissaient sévèrement sous une coiffe de béguine, laide, +serrée, étroite, et nouée au menton. Le rire montre les belles dents +quand on en a; mais elle ne riait point. Ses yeux ne semblaient pas être +secs depuis très longtemps. Elle était pâle; elle avait l'air très lasse +et un peu malade; elle regardait sa fille endormie dans ses bras avec +cet air particulier d'une mère qui a nourri son enfant. Un large +mouchoir bleu, comme ceux où se mouchent les invalides, plié en fichu, +masquait lourdement sa taille. Elle avait les mains hâlées et toutes +piquées de taches de rousseur, l'index durci et déchiqueté par +l'aiguille, une mante brune de laine bourrue, une robe de toile et de +gros souliers. C'était Fantine. + +C'était Fantine. Difficile à reconnaître. Pourtant, à l'examiner +attentivement, elle avait toujours sa beauté. Un pli triste, qui +ressemblait à un commencement d'ironie, ridait sa joue droite. Quant à +sa toilette, cette aérienne toilette de mousseline et de rubans qui +semblait faite avec de la gaîté, de la folie et de la musique, pleine de +grelots et parfumée de lilas, elle s'était évanouie comme ces beaux +givres éclatants qu'on prend pour des diamants au soleil; ils fondent et +laissent la branche toute noire. + +Dix mois s'étaient écoulés depuis «la bonne farce». + +Que s'était-il passé pendant ces dix mois? on le devine. + +Après l'abandon, la gêne. Fantine avait tout de suite perdu de vue +Favourite, Zéphine et Dahlia; le lien, brisé du côté des hommes, s'était +défait du côté des femmes; on les eût bien étonnées, quinze jours après, +si on leur eût dit qu'elles étaient amies; cela n'avait plus de raison +d'être. Fantine était restée seule. Le père de son enfant parti,--hélas! +ces ruptures-là sont irrévocables,--elle se trouva absolument isolée, +avec l'habitude du travail de moins et le goût du plaisir de plus. +Entraînée par sa liaison avec Tholomyès à dédaigner le petit métier +qu'elle savait, elle avait négligé ses débouchés; ils s'étaient fermés. +Nulle ressource. Fantine savait à peine lire et ne savait pas écrire; on +lui avait seulement appris dans son enfance à signer son nom; elle avait +fait écrire par un écrivain public une lettre à Tholomyès, puis une +seconde, puis une troisième. Tholomyès n'avait répondu à aucune. Un +jour, Fantine entendit des commères dire en regardant sa fille: + +--Est-ce qu'on prend ces enfants-là au sérieux? on hausse les épaules de +ces enfants-là! + +Alors elle songea à Tholomyès qui haussait les épaules de son enfant et +qui ne prenait pas cet être innocent au sérieux; et son coeur devint +sombre à l'endroit de cet homme. Quel parti prendre pourtant? Elle ne +savait plus à qui s'adresser. Elle avait commis une faute, mais le fond +de sa nature, on s'en souvient, était pudeur et vertu. Elle sentit +vaguement qu'elle était à la veille de tomber dans la détresse, et de +glisser dans le pire. Il fallait du courage; elle en eut, et se roidit. +L'idée lui vint de retourner dans sa ville natale, à Montreuil-sur-mer. +Là quelqu'un peut-être la connaîtrait et lui donnerait du travail. Oui; +mais il faudrait cacher sa faute. Et elle entrevoyait confusément la +nécessité possible d'une séparation plus douloureuse encore que la +première. Son coeur se serra, mais elle prit sa résolution. Fantine, on +le verra, avait la farouche bravoure de la vie. + +Elle avait déjà vaillamment renoncé à la parure, s'était vêtue de toile, +et avait mis toute sa soie, tous ses chiffons, tous ses rubans et toutes +ses dentelles sur sa fille, seule vanité qui lui restât, et sainte +celle-là. Elle vendit tout ce qu'elle avait, ce qui lui produisit deux +cents francs; ses petites dettes payées, elle n'eut plus que +quatre-vingts francs environ. À vingt-deux ans, par une belle matinée de +printemps, elle quittait Paris, emportant son enfant sur son dos. +Quelqu'un qui les eût vues passer toutes les deux eût pitié. Cette femme +n'avait au monde que cet enfant, et cet enfant n'avait au monde que +cette femme. Fantine avait nourri sa fille; cela lui avait fatigué la +poitrine, et elle toussait un peu. + +Nous n'aurons plus occasion de parler de M. Félix Tholomyès. +Bornons-nous à dire que, vingt ans plus tard, sous le roi +Louis-Philippe, c'était un gros avoué de province, influent et riche, +électeur sage et juré très sévère; toujours homme de plaisir. + +Vers le milieu du jour, après avoir, pour se reposer, cheminé de temps +en temps, moyennant trois ou quatre sous par lieue, dans ce qu'on +appelait alors les Petites Voitures des Environs de Paris, Fantine se +trouvait à Montfermeil, dans la ruelle du Boulanger. + +Comme elle passait devant l'auberge Thénardier, les deux petites filles, +enchantées sur leur escarpolette monstre, avaient été pour elle une +sorte d'éblouissement, et elle s'était arrêtée devant cette vision de +joie. + +Il y a des charmes. Ces deux petites filles en furent un pour cette +mère. + +Elle les considérait, toute émue. La présence des anges est une annonce +de paradis. Elle crut voir au dessus de cette auberge le mystérieux ICI +de la providence. Ces deux petites étaient si évidemment heureuses! Elle +les regardait, elle les admirait, tellement attendrie qu'au moment où la +mère reprenait haleine entre deux vers de sa chanson, elle ne put +s'empêcher de lui dire ce mot qu'on vient de lire: + +--Vous avez là deux jolis enfants, madame. + +Les créatures les plus féroces sont désarmées par la caresse à leurs +petits. La mère leva la tête et remercia, et fit asseoir la passante sur +le banc de la porte, elle-même étant sur le seuil. Les deux femmes +causèrent. + +--Je m'appelle madame Thénardier, dit la mère des deux petites. Nous +tenons cette auberge. + +Puis, toujours à sa romance, elle reprit entre ses dents: + + _Il le faut, je suis chevalier,_ + _Et je pars pour la Palestine._ + +Cette madame Thénardier était une femme rousse, charnue, anguleuse; le +type femme-à-soldat dans toute sa disgrâce. Et, chose bizarre, avec un +air penché qu'elle devait à des lectures romanesques. C'était une +minaudière hommasse. De vieux romans qui se sont éraillés sur des +imaginations de gargotières ont de ces effets-là. Elle était jeune +encore; elle avait à peine trente ans. Si cette femme, qui était +accroupie, se fût tenue droite, peut-être sa haute taille et sa carrure +de colosse ambulant propre aux foires, eussent-elles dès l'abord +effarouché la voyageuse, troublé sa confiance, et fait évanouir ce que +nous avons à raconter. Une personne qui est assise au lieu d'être +debout, les destinées tiennent à cela. + +La voyageuse raconta son histoire, un peu modifiée: + +Qu'elle était ouvrière; que son mari était mort; que le travail lui +manquait à Paris, et qu'elle allait en chercher ailleurs; dans son pays; +qu'elle avait quitté Paris, le matin même, à pied; que, comme elle +portait son enfant, se sentant fatiguée, et ayant rencontré la voiture +de Villemomble, elle y était montée; que de Villemomble elle était venue +à Montfermeil à pied, que la petite avait un peu marché, mais pas +beaucoup, c'est si jeune, et qu'il avait fallu la prendre, et que le +bijou s'était endormi. + +Et sur ce mot elle donna à sa fille un baiser passionné qui la réveilla. +L'enfant ouvrit les yeux, de grands yeux bleus comme ceux de sa mère, et +regarda, quoi? rien, tout, avec cet air sérieux et quelquefois sévère +des petits enfants, qui est un mystère de leur lumineuse innocence +devant nos crépuscules de vertus. On dirait qu'ils se sentent anges et +qu'ils nous savent hommes. Puis l'enfant se mit à rire, et, quoique la +mère la retint, glissa à terre avec l'indomptable énergie d'un petit +être qui veut courir. Tout à coup elle aperçut les deux autres sur leur +balançoire, s'arrêta court, et tira la langue, signe d'admiration. + +La mère Thénardier détacha ses filles, les fit descendre de +l'escarpolette, et dit: + +--Amusez-vous toutes les trois. + +Ces âges-là s'apprivoisent vite, et au bout d'une minute les petites +Thénardier jouaient avec la nouvelle venue à faire des trous dans la +terre, plaisir immense. + +Cette nouvelle venue était très gaie; la bonté de la mère est écrite +dans la gaîté du marmot; elle avait pris un brin de bois qui lui servait +de pelle, et elle creusait énergiquement une fosse bonne pour une +mouche. Ce que fait le fossoyeur devient riant, fait par l'enfant. + +Les deux femmes continuaient de causer. + +--Comment s'appelle votre mioche? + +--Cosette. + +Cosette, lisez Euphrasie. La petite se nommait Euphrasie. Mais +d'Euphrasie la mère avait fait Cosette, par ce doux et gracieux instinct +des mères et du peuple qui change Josefa en Pepita et Françoise en +Sillette. C'est là un genre de dérivés qui dérange et déconcerte toute +la science des étymologistes. Nous avons connu une grand'mère qui avait +réussi à faire de Théodore, Gnon. + +--Quel âge a-t-elle? + +--Elle va sur trois ans. + +--C'est comme mon aînée. + +Cependant les trois petites filles étaient groupées dans une posture +d'anxiété profonde et de béatitude; un événement avait lieu; un gros ver +venait de sortir de terre; et elles avaient peur, et elles étaient en +extase. + +Leurs fronts radieux se touchaient; on eût dit trois têtes dans une +auréole. + +--Les enfants, s'écria la mère Thénardier, comme ça se connaît tout de +suite! les voilà qu'on jurerait trois soeurs! + +Ce mot fut l'étincelle qu'attendait probablement l'autre mère. Elle +saisit la main de la Thénardier, la regarda fixement, et lui dit: + +--Voulez-vous me garder mon enfant? + +La Thénardier eut un de ces mouvements surpris qui ne sont ni le +consentement ni le refus. + +La mère de Cosette poursuivit: + +--Voyez-vous, je ne peux pas emmener ma fille au pays. L'ouvrage ne le +permet pas. Avec un enfant, on ne trouve pas à se placer. Ils sont si +ridicules dans ce pays-là. C'est le bon Dieu qui m'a fait passer devant +votre auberge. Quand j'ai vu vos petites si jolies et si propres et si +contentes, cela m'a bouleversée. J'ai dit: voilà une bonne mère. C'est +ça; ça fera trois soeurs. Et puis, je ne serai pas longtemps à revenir. +Voulez-vous me garder mon enfant? + +--Il faudrait voir, dit la Thénardier. + +--Je donnerais six francs par mois. + +Ici une voix d'homme cria du fond de la gargote: + +--Pas à moins de sept francs. Et six mois payés d'avance. + +--Six fois sept quarante-deux, dit la Thénardier. + +--Je les donnerai, dit la mère. + +--Et quinze francs en dehors pour les premiers frais, ajouta la voix +d'homme. + +--Total cinquante-sept francs, dit la madame Thénardier. Et à travers +ces chiffres, elle chantonnait vaguement: + +_Il le faut, disait un guerrier._ + +--Je les donnerai, dit la mère, j'ai quatre-vingts francs. Il me restera +de quoi aller au pays. En allant à pied. Je gagnerai de l'argent là-bas, +et dès que j'en aurai un peu, je reviendrai chercher l'amour. + +La voix d'homme reprit: + +--La petite a un trousseau? + +--C'est mon mari, dit la Thénardier. + +--Sans doute elle a un trousseau, le pauvre trésor. J'ai bien vu que +c'était votre mari. Et un beau trousseau encore! un trousseau insensé. +Tout par douzaines; et des robes de soie comme une dame. Il est là dans +mon sac de nuit. + +--Il faudra le donner, repartit la voix d'homme. + +--Je crois bien que je le donnerai! dit la mère. Ce serait cela qui +serait drôle si je laissais ma fille toute nue! + +La face du maître apparut. + +--C'est bon, dit-il. + +Le marché fut conclu. La mère passa la nuit à l'auberge, donna son +argent et laissa son enfant, renoua son sac de nuit dégonflé du +trousseau et léger désormais, et partit le lendemain matin, comptant +revenir bientôt. On arrange tranquillement ces départs-là, mais ce sont +des désespoirs. + +Une voisine des Thénardier rencontra cette mère comme elle s'en allait, +et s'en revint en disant: + +--Je viens de voir une femme qui pleure dans la rue, que c'est un +déchirement. + +Quand la mère de Cosette fut partie, l'homme dit à la femme: + +--Cela va me payer mon effet de cent dix francs qui échoit demain. Il me +manquait cinquante francs. Sais-tu que j'aurais eu l'huissier et un +protêt? Tu as fait là une bonne souricière avec tes petites. + +--Sans m'en douter, dit la femme. + + + + +Chapitre II + +Première esquisse de deux figures louches + + +La souris prise était bien chétive; mais le chat se réjouit même d'une +souris maigre. Qu'était-ce que les Thénardier? + +Disons-en un mot dès à présent. Nous compléterons le croquis plus tard. + +Ces êtres appartenaient à cette classe bâtarde composée de gens +grossiers parvenus et de gens intelligents déchus, qui est entre la +classe dite moyenne et la classe dite inférieure, et qui combine +quelques-uns des défauts de la seconde avec presque tous les vices de la +première, sans avoir le généreux élan de l'ouvrier ni l'ordre honnête du +bourgeois. + +C'étaient de ces natures naines qui, si quelque feu sombre les chauffe +par hasard, deviennent facilement monstrueuses. Il y avait dans la femme +le fond d'une brute et dans l'homme l'étoffe d'un gueux. Tous deux +étaient au plus haut degré susceptibles de l'espèce de hideux progrès +qui se fait dans le sens du mal. Il existe des âmes écrevisses reculant +continuellement vers les ténèbres, rétrogradant dans la vie plutôt +qu'elles n'y avancent, employant l'expérience à augmenter leur +difformité, empirant sans cesse, et s'empreignant de plus en plus d'une +noirceur croissante. Cet homme et cette femme étaient de ces âmes-là. + +Le Thénardier particulièrement était gênant pour le physionomiste. On +n'a qu'à regarder certains hommes pour s'en défier, on les sent +ténébreux à leurs deux extrémités. Ils sont inquiets derrière eux et +menaçants devant eux. Il y a en eux de l'inconnu. On ne peut pas plus +répondre de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils feront. L'ombre qu'ils +ont dans le regard les dénonce. Rien qu'en les entendant dire un mot ou +qu'en les voyant faire un geste on entrevoit de sombres secrets dans +leur passé et de sombres mystères dans leur avenir. + +Ce Thénardier, s'il fallait l'en croire, avait été soldat; sergent, +disait-il; il avait fait probablement la campagne de 1815, et s'était +même comporté assez bravement, à ce qu'il paraît. Nous verrons plus tard +ce qu'il en était. L'enseigne de son cabaret était une allusion à l'un +de ses faits d'armes. Il l'avait peinte lui-même, car il savait faire un +peu de tout; mal. + +C'était l'époque où l'antique roman classique, qui, après avoir été +_Clélie_, n'était plus que _Lodoïska_, toujours noble, mais de plus en +plus vulgaire, tombé de mademoiselle de Scudéri à madame +Barthélemy-Hadot, et de madame de Lafayette à madame Bournon-Malarme, +incendiait l'âme aimante des portières de Paris et ravageait même un peu +la banlieue. Madame Thénardier était juste assez intelligente pour lire +ces espèces de livres. Elle s'en nourrissait. Elle y noyait ce qu'elle +avait de cervelle; cela lui avait donné, tant qu'elle avait été très +jeune, et même un peu plus tard, une sorte d'attitude pensive près de +son mari, coquin d'une certaine profondeur, ruffian lettré à la +grammaire près, grossier et fin en même temps, mais, en fait de +sentimentalisme, lisant Pigault-Lebrun, et pour «tout ce qui touche le +sexe», comme il disait dans son jargon, butor correct et sans mélange. +Sa femme avait quelque douze ou quinze ans de moins que lui. Plus tard, +quand les cheveux romanesquement pleureurs commencèrent à grisonner, +quand la Mégère se dégagea de la Paméla, la Thénardier ne fut plus +qu'une grosse méchante femme ayant savouré des romans bêtes. Or on ne +lit pas impunément des niaiseries. Il en résulta que sa fille aînée se +nomma Eponine. Quant à la cadette, la pauvre petite faillit se nommer +Gulnare; elle dut à je ne sais quelle heureuse diversion faite par un +roman de Ducray-Duminil, de ne s'appeler qu'Azelma. + +Au reste, pour le dire en passant, tout n'est pas ridicule et +superficiel dans cette curieuse époque à laquelle nous faisons ici +allusion, et qu'on pourrait appeler l'anarchie des noms de baptême. À +côté de l'élément romanesque, que nous venons d'indiquer, il y a le +symptôme social. Il n'est pas rare aujourd'hui que le garçon bouvier se +nomme Arthur, Alfred ou Alphonse, et que le vicomte--s'il y a encore des +vicomtes--se nomme Thomas, Pierre ou Jacques. Ce déplacement qui met le +nom «élégant» sur le plébéien et le nom campagnard sur l'aristocrate +n'est autre chose qu'un remous d'égalité. L'irrésistible pénétration du +souffle nouveau est là comme en tout. Sous cette discordance apparente, +il y a une chose grande et profonde: la révolution française. + + + + +Chapitre III + +L'Alouette + + +Il ne suffit pas d'être méchant pour prospérer. La gargote allait mal. + +Grâce aux cinquante-sept francs de la voyageuse, Thénardier avait pu +éviter un protêt et faire honneur à sa signature. Le mois suivant ils +eurent encore besoin d'argent; la femme porta à Paris et engagea au +Mont-de-Piété le trousseau de Cosette pour une somme de soixante francs. +Dès que cette somme fut dépensée, les Thénardier s'accoutumèrent à ne +plus voir dans la petite fille qu'un enfant qu'ils avaient chez eux par +charité, et la traitèrent en conséquence. Comme elle n'avait plus de +trousseau, on l'habilla des vieilles jupes et des vieilles chemises des +petites Thénardier, c'est-à-dire de haillons. + +On la nourrit des restes de tout le monde, un peu mieux que le chien et +un peu plus mal que le chat. Le chat et le chien étaient du reste ses +commensaux habituels; Cosette mangeait avec eux sous la table dans une +écuelle de bois pareille à la leur. La mère qui s'était fixée, comme on +le verra plus tard, à Montreuil-sur-mer, écrivait, ou, pour mieux dire, +faisait écrire tous les mois afin d'avoir des nouvelles de son enfant. +Les Thénardier répondaient invariablement: Cosette est à merveille. Les +six premiers mois révolus, la mère envoya sept francs pour le septième +mois, et continua assez exactement ses envois de mois en mois. L'année +n'était pas finie que le Thénardier dit: + +--Une belle grâce qu'elle nous fait là! que veut-elle que nous fassions +avec ses sept francs? + +Et il écrivit pour exiger douze francs. La mère, à laquelle ils +persuadaient que son enfant était heureuse "et venait bien", se soumit +et envoya les douze francs. + +Certaines natures ne peuvent aimer d'un côté sans haïr de l'autre. La +mère Thénardier aimait passionnément ses deux filles à elle, ce qui fit +qu'elle détesta l'étrangère. Il est triste de songer que l'amour d'une +mère peut avoir de vilains aspects. Si peu de place que Cosette tînt +chez elle, il lui semblait que cela était pris aux siens, et que cette +petite diminuait l'air que ses filles respiraient. Cette femme, comme +beaucoup de femmes de sa sorte, avait une somme de caresses et une somme +de coups et d'injures à dépenser chaque jour. Si elle n'avait pas eu +Cosette, il est certain que ses filles, tout idolâtrées qu'elles +étaient, auraient tout reçu; mais l'étrangère leur rendit le service de +détourner les coups sur elle. Ses filles n'eurent que les caresses. +Cosette ne faisait pas un mouvement qui ne fît pleuvoir sur sa tête une +grêle de châtiments violents et immérités. Doux être faible qui ne +devait rien comprendre à ce monde ni à Dieu, sans cesse punie, grondée, +rudoyée, battue et voyant à côté d'elle deux petites créatures comme +elle, qui vivaient dans un rayon d'aurore! + +La Thénardier étant méchante pour Cosette, Éponine et Azelma furent +méchantes. Les enfants, à cet âge, ne sont que des exemplaires de la +mère. Le format est plus petit, voilà tout. + +Une année s'écoula, puis une autre. + +On disait dans le village: + +--Ces Thénardier sont de braves gens. Ils ne sont pas riches, et ils +élèvent un pauvre enfant qu'on leur a abandonné chez eux! + +On croyait Cosette oubliée par sa mère. + +Cependant le Thénardier, ayant appris par on ne sait quelles voies +obscures que l'enfant était probablement bâtard et que la mère ne +pouvait l'avouer, exigea quinze francs par mois, disant que «la +créature» grandissait et «_mangeait_», et menaçant de la renvoyer. +«Quelle ne m'embête pas! s'écriait-il, je lui bombarde son mioche tout +au beau milieu de ses cachotteries. Il me faut de l'augmentation.» La +mère paya les quinze francs. + +D'année en année, l'enfant grandit, et sa misère aussi. + +Tant que Cosette fut toute petite, elle fut le souffre-douleur des deux +autres enfants; dès qu'elle se mit à se développer un peu, c'est-à-dire +avant même qu'elle eût cinq ans, elle devint la servante de la maison. + +Cinq ans, dira-t-on, c'est invraisemblable. Hélas, c'est vrai. La +souffrance sociale commence à tout âge. + +N'avons-nous pas vu, récemment, le procès d'un nommé Dumolard, orphelin +devenu bandit, qui, dès l'âge de cinq ans, disent les documents +officiels, étant seul au monde «travaillait pour vivre, et volait.» + +On fit faire à Cosette les commissions, balayer les chambres, la cour, +la rue, laver la vaisselle, porter même des fardeaux. Les Thénardier se +crurent d'autant plus autorisés à agir ainsi que la mère qui était +toujours à Montreuil-sur-mer commença à mal payer. Quelques mois +restèrent en souffrance. + +Si cette mère fût revenue à Montfermeil au bout de ces trois années, +elle n'eût point reconnu son enfant. Cosette, si jolie et si fraîche à +son arrivée dans cette maison, était maintenant maigre et blême. Elle +avait je ne sais quelle allure inquiète. Sournoise! disaient les +Thénardier. + +L'injustice l'avait faite hargneuse et la misère l'avait rendue laide. +Il ne lui restait plus que ses beaux yeux qui faisaient peine, parce +que, grands comme ils étaient, il semblait qu'on y vît une plus grande +quantité de tristesse. + +C'était une chose navrante de voir, l'hiver, ce pauvre enfant, qui +n'avait pas encore six ans, grelottant sous de vieilles loques de toile +trouées, balayer la rue avant le jour avec un énorme balai dans ses +petites mains rouges et une larme dans ses grands yeux. + +Dans le pays on l'appelait l'Alouette. Le peuple, qui aime les figures, +s'était plu à nommer de ce nom ce petit être pas plus gros qu'un oiseau, +tremblant, effarouché et frissonnant, éveillé le premier chaque matin +dans la maison et dans le village, toujours dans la rue ou dans les +champs avant l'aube. Seulement la pauvre Alouette ne chantait jamais. + + + + +Livre cinquième--La descente + + + + +Chapitre I + +Histoire d'un progrès dans les verroteries noires + + +Cette mère cependant qui, au dire des gens de Montfermeil, semblait +avoir abandonné son enfant, que devenait-elle? où était-elle? que +faisait-elle? + +Après avoir laissé sa petite Cosette aux Thénardier, elle avait continué +son chemin et était arrivée à Montreuil-sur-mer. + +C'était, on se le rappelle, en 1818. + +Fantine avait quitté sa province depuis une dizaine d'années. +Montreuil-sur-mer avait changé d'aspect. Tandis que Fantine descendait +lentement de misère en misère, sa ville natale avait prospéré. + +Depuis deux ans environ, il s'y était accompli un de ces faits +industriels qui sont les grands événements des petits pays. + +Ce détail importe, et nous croyons utile de le développer; nous dirions +presque, de le souligner. + +De temps immémorial, Montreuil-sur-mer avait pour industrie spéciale +l'imitation des jais anglais et des verroteries noires d'Allemagne. +Cette industrie avait toujours végété, à cause de la cherté des matières +premières qui réagissait sur la main-d'oeuvre. Au moment où Fantine +revint à Montreuil-sur-mer, une transformation inouïe s'était opérée +dans cette production des «articles noirs». Vers la fin de 1815, un +homme, un inconnu, était venu s'établir dans la ville et avait eu l'idée +de substituer, dans cette fabrication, la gomme laque à la résine et, +pour les bracelets en particulier, les coulants en tôle simplement +rapprochée aux coulants en tôle soudée. Ce tout petit changement avait +été une révolution. + +Ce tout petit changement en effet avait prodigieusement réduit le prix +de la matière première, ce qui avait permis, premièrement, d'élever le +prix de la main-d'oeuvre, bienfait pour le pays; deuxièmement, +d'améliorer la fabrication, avantage pour le consommateur; +troisièmement, de vendre à meilleur marché tout en triplant le bénéfice, +profit pour le manufacturier. + +Ainsi pour une idée trois résultats. + +En moins de trois ans, l'auteur de ce procédé était devenu riche, ce qui +est bien, et avait tout fait riche autour de lui, ce qui est mieux. Il +était étranger au département. De son origine, on ne savait rien; de ses +commencements, peu de chose. + +On contait qu'il était venu dans la ville avec fort peu d'argent, +quelques centaines de francs tout au plus. + +C'est de ce mince capital, mis au service d'une idée ingénieuse, fécondé +par l'ordre et par la pensée, qu'il avait tiré sa fortune et la fortune +de tout ce pays. + +À son arrivée à Montreuil-sur-mer, il n'avait que les vêtements, la +tournure et le langage d'un ouvrier. + +Il paraît que, le jour même où il faisait obscurément son entrée dans la +petite ville de Montreuil-sur-mer, à la tombée d'un soir de décembre, le +sac au dos et le bâton d'épine à la main, un gros incendie venait +d'éclater à la maison commune. Cet homme s'était jeté dans le feu, et +avait sauvé, au péril de sa vie, deux enfants qui se trouvaient être +ceux du capitaine de gendarmerie; ce qui fait qu'on n'avait pas songé à +lui demander son passeport. Depuis lors, on avait su son nom. Il +s'appelait le _père Madeleine_. + + + + +Chapitre II + +M. Madeleine + + +C'était un homme d'environ cinquante ans, qui avait l'air préoccupé et +qui était bon. Voilà tout ce qu'on en pouvait dire. + +Grâce aux progrès rapides de cette industrie qu'il avait si +admirablement remaniée, Montreuil-sur-mer était devenu un centre +d'affaires considérable. L'Espagne, qui consomme beaucoup de jais noir, +y commandait chaque année des achats immenses. Montreuil-sur-mer, pour +ce commerce, faisait presque concurrence à Londres et à Berlin. Les +bénéfices du père Madeleine étaient tels que, dès la deuxième année, il +avait pu bâtir une grande fabrique dans laquelle il y avait deux vastes +ateliers, l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes. Quiconque avait +faim pouvait s'y présenter, et était sûr de trouver là de l'emploi et du +pain. Le père Madeleine demandait aux hommes de la bonne volonté, aux +femmes des moeurs pures, à tous de la probité. Il avait divisé les +ateliers afin de séparer les sexes et que les filles et les femmes +pussent rester sages. Sur ce point, il était inflexible. C'était le seul +où il fût en quelque sorte intolérant. Il était d'autant plus fondé à +cette sévérité que, Montreuil-sur-mer étant une ville de garnison, les +occasions de corruption abondaient. Du reste sa venue avait été un +bienfait, et sa présence était une providence. Avant l'arrivée du père +Madeleine, tout languissait dans le pays; maintenant tout y vivait de la +vie saine du travail. Une forte circulation échauffait tout et pénétrait +partout. Le chômage et la misère étaient inconnus. Il n'y avait pas de +poche si obscure où il n'y eût un peu d'argent, pas de logis si pauvre +où il n'y eût un peu de joie. + +Le père Madeleine employait tout le monde. Il n'exigeait qu'une chose: +soyez honnête homme! soyez honnête fille! + +Comme nous l'avons dit, au milieu de cette activité dont il était la +cause et le pivot, le père Madeleine faisait sa fortune, mais, chose +assez singulière dans un simple homme de commerce, il ne paraissait +point que ce fût là son principal souci. Il semblait qu'il songeât +beaucoup aux autres et peu à lui. En 1820, on lui connaissait une somme +de six cent trente mille francs placée à son nom chez Laffitte; mais +avant de se réserver ces six cent trente mille francs, il avait dépensé +plus d'un million pour la ville et pour les pauvres. + +L'hôpital était mal doté; il y avait fondé dix lits. Montreuil-sur-mer +est divisé en ville haute et ville basse. La ville basse, qu'il +habitait, n'avait qu'une école, méchante masure qui tombait en ruine; il +en avait construit deux, une pour les filles, l'autre pour les garçons. +Il allouait de ses deniers aux deux instituteurs une indemnité double de +leur maigre traitement officiel, et un jour, à quelqu'un qui s'en +étonnait, il dit: «Les deux premiers fonctionnaires de l'état, c'est la +nourrice et le maître d'école.» Il avait créé à ses frais une salle +d'asile, chose alors presque inconnue en France, et une caisse de +secours pour les ouvriers vieux et infirmes. Sa manufacture étant un +centre, un nouveau quartier où il y avait bon nombre de familles +indigentes avait rapidement surgi autour de lui; il y avait établi une +pharmacie gratuite. + +Dans les premiers temps, quand on le vit commencer, les bonnes âmes +dirent: C'est un gaillard qui veut s'enrichir. Quand on le vit enrichir +le pays avant de s'enrichir lui-même, les mêmes bonnes âmes dirent: +C'est un ambitieux. Cela semblait d'autant plus probable que cet homme +était religieux, et même pratiquait dans une certaine mesure, chose fort +bien vue à cette époque. Il allait régulièrement entendre une basse +messe tous les dimanches. Le député local, qui flairait partout des +concurrences, ne tarda pas à s'inquiéter de cette religion. Ce député, +qui avait été membre du corps législatif de l'empire, partageait les +idées religieuses d'un père de l'oratoire connu sous le nom de Fouché, +duc d'Otrante, dont il avait été la créature et l'ami. À huis clos il +riait de Dieu doucement. Mais quand il vit le riche manufacturier +Madeleine aller à la basse messe de sept heures, il entrevit un candidat +possible, et résolut de le dépasser; il prit un confesseur jésuite et +alla à la grand'messe et à vêpres. L'ambition en ce temps-là était, dans +l'acception directe du mot, une course au clocher. Les pauvres +profitèrent de cette terreur comme le bon Dieu, car l'honorable député +fonda aussi deux lits à l'hôpital; ce qui fit douze. + +Cependant en 1819 le bruit se répandit un matin dans la ville que, sur +la présentation de M. le préfet, et en considération des services rendus +au pays, le père Madeleine allait être nommé par le roi maire de +Montreuil-sur-mer. Ceux qui avaient déclaré ce nouveau venu «un +ambitieux», saisirent avec transport cette occasion que tous les hommes +souhaitent de s'écrier: «Là! qu'est-ce que nous avions dit?» Tout +Montreuil-sur-mer fut en rumeur. Le bruit était fondé. Quelques jours +après, la nomination parut dans _le Moniteur_. Le lendemain, le père +Madeleine refusa. + +Dans cette même année 1819, les produits du nouveau procédé inventé par +Madeleine figurèrent à l'exposition de l'industrie; sur le rapport du +jury, le roi nomma l'inventeur chevalier de la Légion d'honneur. +Nouvelle rumeur dans la petite ville. Eh bien! c'est la croix qu'il +voulait! Le père Madeleine refusa la croix. + +Décidément cet homme était une énigme. Les bonnes âmes se tirèrent +d'affaire en disant: Après tout, c'est une espèce d'aventurier. + +On l'a vu, le pays lui devait beaucoup, les pauvres lui devaient tout; +il était si utile qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'honorer, et +il était si doux qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'aimer; ses +ouvriers en particulier l'adoraient, et il portait cette adoration avec +une sorte de gravité mélancolique. Quand il fut constaté riche, «les +personnes de la société» le saluèrent, et on l'appela dans la ville +monsieur Madeleine; ses ouvriers et les enfants continuèrent de +l'appeler _le père Madeleine_, et c'était la chose qui le faisait le +mieux sourire. À mesure qu'il montait, les invitations pleuvaient sur +lui. «La société» le réclamait. Les petits salons guindés de +Montreuil-sur-mer qui, bien entendu, se fussent dans les premiers temps +fermés à l'artisan, s'ouvrirent à deux battants au millionnaire. On lui +fit mille avances. Il refusa. + +Cette fois encore les bonnes âmes ne furent point empêchées. + +--C'est un homme ignorant et de basse éducation. On ne sait d'où cela +sort. Il ne saurait pas se tenir dans le monde. Il n'est pas du tout +prouvé qu'il sache lire. + +Quand on l'avait vu gagner de l'argent, on avait dit: c'est un marchand. +Quand on l'avait vu semer son argent, on avait dit: c'est un ambitieux. +Quand on l'avait vu repousser les honneurs, on avait dit: c'est un +aventurier. Quand on le vit repousser le monde, on dit: c'est une brute. + +En 1820, cinq ans après son arrivée à Montreuil-sur-mer, les services +qu'il avait rendus au pays étaient si éclatants, le voeu de la contrée +fut tellement unanime, que le roi le nomma de nouveau maire de la ville. +Il refusa encore, mais le préfet résista à son refus, tous les notables +vinrent le prier, le peuple en pleine rue le suppliait, l'insistance fut +si vive qu'il finit par accepter. On remarqua que ce qui parut surtout +le déterminer, ce fut l'apostrophe presque irritée d'une vieille femme +du peuple qui lui cria du seuil de sa porte avec humeur: _Un bon maire, +c'est utile. Est-ce qu'on recule devant du bien qu'on peut faire?_ + +Ce fut là la troisième phase de son ascension. Le père Madeleine était +devenu monsieur Madeleine, monsieur Madeleine devint monsieur le maire. + + + + +Chapitre III + +Sommes déposées chez Laffitte + + +Du reste, il était demeuré aussi simple que le premier jour. Il avait +les cheveux gris, l'oeil sérieux, le teint hâlé d'un ouvrier, le visage +pensif d'un philosophe. Il portait habituellement un chapeau à bords +larges et une longue redingote de gros drap, boutonnée jusqu'au menton. +Il remplissait ses fonctions de maire, mais hors de là il vivait +solitaire. Il parlait à peu de monde. Il se dérobait aux politesses, +saluait de côté, s'esquivait vite, souriait pour se dispenser de causer, +donnait pour se dispenser de sourire. Les femmes disaient de lui: Quel +bon ours! Son plaisir était de se promener dans les champs. + +Il prenait ses repas toujours seul, avec un livre ouvert devant lui où +il lisait. Il avait une petite bibliothèque bien faite. Il aimait les +livres; les livres sont des amis froids et sûrs. À mesure que le loisir +lui venait avec la fortune, il semblait qu'il en profitât pour cultiver +son esprit. Depuis qu'il était à Montreuil-sur-mer, on remarquait que +d'année en année son langage devenait plus poli, plus choisi et plus +doux. + +Il emportait volontiers un fusil dans ses promenades, mais il s'en +servait rarement. Quand cela lui arrivait par aventure, il avait un tir +infaillible qui effrayait. Jamais il ne tuait un animal inoffensif. +Jamais il ne tirait un petit oiseau. Quoiqu'il ne fût plus jeune, on +contait qu'il était d'une force prodigieuse. Il offrait un coup de main +à qui en avait besoin, relevait un cheval, poussait à une roue +embourbée, arrêtait par les cornes un taureau échappé. Il avait toujours +ses poches pleines de monnaie en sortant et vides en rentrant. Quand il +passait dans un village, les marmots déguenillés couraient joyeusement +après lui et l'entouraient comme une nuée de moucherons. + +On croyait deviner qu'il avait dû vivre jadis de la vie des champs, car +il avait toutes sortes de secrets utiles qu'il enseignait aux paysans. +Il leur apprenait à détruire la teigne des blés en aspergeant le grenier +et en inondant les fentes du plancher d'une dissolution de sel commun, +et à chasser les charançons en suspendant partout, aux murs et aux +toits, dans les héberges et dans les maisons, de l'orviot en fleur. Il +avait des "recettes" pour extirper d'un champ la luzette, la nielle, la +vesce, la gaverolle, la queue-de-renard, toutes les herbes parasites qui +mangent le blé. Il défendait une lapinière contre les rats rien qu'avec +l'odeur d'un petit cochon de Barbarie qu'il y mettait. Un jour il voyait +des gens du pays très occupés à arracher des orties. Il regarda ce tas +de plantes déracinées et déjà desséchées, et dit: + +--C'est mort. Cela serait pourtant bon si l'on savait s'en servir. Quand +l'ortie est jeune, la feuille est un légume excellent; quand elle +vieillit, elle a des filaments et des fibres comme le chanvre et le lin. +La toile d'ortie vaut la toile de chanvre. Hachée, l'ortie est bonne +pour la volaille; broyée, elle est bonne pour les bêtes à cornes. La +graine de l'ortie mêlée au fourrage donne du luisant au poil des +animaux; la racine mêlée au sel produit une belle couleur jaune. C'est +du reste un excellent foin qu'on peut faucher deux fois. Et que faut-il +à l'ortie? Peu de terre, nul soin, nulle culture. Seulement la graine +tombe à mesure qu'elle mûrit, et est difficile à récolter. Voilà tout. +Avec quelque peine qu'on prendrait, l'ortie serait utile; on la néglige, +elle devient nuisible. Alors on la tue. Que d'hommes ressemblent à +l'ortie! + +Il ajouta après un silence: + +--Mes amis, retenez ceci, il n'y a ni mauvaises herbes ni mauvais +hommes. Il n'y a que de mauvais cultivateurs. + +Les enfants l'aimaient encore parce qu'il savait faire de charmants +petits ouvrages avec de la paille et des noix de coco. + +Quand il voyait la porte d'une église tendue de noir, il entrait; il +recherchait un enterrement comme d'autres recherchent un baptême. Le +veuvage et le malheur d'autrui l'attiraient à cause de sa grande +douceur; il se mêlait aux amis en deuil, aux familles vêtues de noir, +aux prêtres gémissant autour d'un cercueil. Il semblait donner +volontiers pour texte à ses pensées ces psalmodies funèbres pleines de +la vision d'un autre monde. L'oeil au ciel, il écoutait, avec une sorte +d'aspiration vers tous les mystères de l'infini, ces voix tristes qui +chantent sur le bord de l'abîme obscur de la mort. + +Il faisait une foule de bonnes actions en se cachant comme on se cache +pour les mauvaises. Il pénétrait à la dérobée, le soir, dans les +maisons; il montait furtivement des escaliers. Un pauvre diable, en +rentrant dans son galetas, trouvait que sa porte avait été ouverte, +quelquefois même forcée, dans son absence. Le pauvre homme se récriait: +quelque malfaiteur est venu! Il entrait, et la première chose qu'il +voyait, c'était une pièce d'or oubliée sur un meuble. "Le malfaiteur" +qui était venu, c'était le père Madeleine. + +Il était affable et triste. Le peuple disait: «Voilà un homme riche qui +n'a pas l'air fier. Voilà un homme heureux qui n'a pas l'air content.» + +Quelques-uns prétendaient que c'était un personnage mystérieux, et +affirmaient qu'on n'entrait jamais dans sa chambre, laquelle était une +vraie cellule d'anachorète meublée de sabliers ailés et enjolivée de +tibias en croix et de têtes de mort. Cela se disait beaucoup, si bien +que quelques jeunes femmes élégantes et malignes de Montreuil-sur-mer +vinrent chez lui un jour, et lui demandèrent: + +--Monsieur le maire, montrez-nous donc votre chambre. On dit que c'est +une grotte. + +Il sourit, et les introduisit sur-le-champ dans cette «grotte». Elles +furent bien punies de leur curiosité. C'était une chambre garnie tout +bonnement de meubles d'acajou assez laids comme tous les meubles de ce +genre et tapissée de papier à douze sous. Elles n'y purent rien +remarquer que deux flambeaux de forme vieillie qui étaient sur la +cheminée et qui avaient l'air d'être en argent, «car ils étaient +contrôlés». Observation pleine de l'esprit des petites villes. + +On n'en continua pas moins de dire que personne ne pénétrait dans cette +chambre et que c'était une caverne d'ermite, un rêvoir, un trou, un +tombeau. + +On se chuchotait aussi qu'il avait des sommes «immenses» déposées chez +Laffitte, avec cette particularité qu'elles étaient toujours à sa +disposition immédiate, de telle sorte, ajoutait-on, que M. Madeleine +pourrait arriver un matin chez Laffitte, signer un reçu et emporter ses +deux ou trois millions en dix minutes. Dans la réalité ces «deux ou +trois millions» se réduisaient, nous l'avons dit, à six cent trente ou +quarante mille francs. + + + + +Chapitre IV + +M. Madeleine en deuil + + +Au commencement de 1821, les journaux annoncèrent la mort de M. Myriel, +évêque de Digne, «surnommé _monseigneur Bienvenu_», et trépassé en odeur +de sainteté à l'âge de quatre-vingt-deux ans. + +L'évêque de Digne, pour ajouter ici un détail que les journaux omirent, +était, quand il mourut, depuis plusieurs années aveugle, et content +d'être aveugle, sa soeur étant près de lui. + +Disons-le en passant, être aveugle et être aimé, c'est en effet, sur +cette terre où rien n'est complet, une des formes les plus étrangement +exquises du bonheur. Avoir continuellement à ses côtés une femme, une +fille, une soeur, un être charmant, qui est là parce que vous avez +besoin d'elle et parce qu'elle ne peut se passer de vous, se savoir +indispensable à qui nous est nécessaire, pouvoir incessamment mesurer +son affection à la quantité de présence qu'elle nous donne, et se dire: +puisqu'elle me consacre tout son temps, c'est que j'ai tout son coeur; +voir la pensée à défaut de la figure, constater la fidélité d'un être +dans l'éclipse du monde, percevoir le frôlement d'une robe comme un +bruit d'ailes, l'entendre aller et venir, sortir, rentrer, parler, +chanter, et songer qu'on est le centre de ces pas, de cette parole, de +ce chant, manifester à chaque minute sa propre attraction, se sentir +d'autant plus puissant qu'on est plus infirme, devenir dans l'obscurité, +et par l'obscurité, l'astre autour duquel gravite cet ange, peu de +félicités égalent celle-là. Le suprême bonheur de la vie, c'est la +conviction qu'on est aimé; aimé pour soi-même, disons mieux, aimé malgré +soi-même; cette conviction, l'aveugle l'a. Dans cette détresse, être +servi, c'est être caressé. Lui manque-t-il quelque chose? Non. Ce n'est +point perdre la lumière qu'avoir l'amour. Et quel amour! un amour +entièrement fait de vertu. Il n'y a point de cécité où il y a certitude. +L'âme à tâtons cherche l'âme, et la trouve. Et cette âme trouvée et +prouvée est une femme. Une main vous soutient, c'est la sienne; une +bouche effleure votre front, c'est sa bouche; vous entendez une +respiration tout près de vous, c'est elle. Tout avoir d'elle, depuis son +culte jusqu'à sa pitié, n'être jamais quitté, avoir cette douce +faiblesse qui vous secourt, s'appuyer sur ce roseau inébranlable, +toucher de ses mains la providence et pouvoir la prendre dans ses bras, +Dieu palpable, quel ravissement! Le coeur, cette céleste fleur obscure, +entre dans un épanouissement mystérieux. On ne donnerait pas cette ombre +pour toute la clarté. L'âme ange est là, sans cesse là; si elle +s'éloigne, c'est pour revenir; elle s'efface comme le rêve et reparaît +comme la réalité. On sent de la chaleur qui approche, la voilà. On +déborde de sérénité, de gaîté et d'extase; on est un rayonnement dans la +nuit. Et mille petits soins. Des riens qui sont énormes dans ce vide. +Les plus ineffables accents de la voix féminine employés à vous bercer, +et suppléant pour vous à l'univers évanoui. On est caressé avec de +l'âme. On ne voit rien, mais on se sent adoré. C'est un paradis de +ténèbres. + +C'est de ce paradis que monseigneur Bienvenu était passé à l'autre. + +L'annonce de sa mort fut reproduite par le journal local de +Montreuil-sur-mer. M. Madeleine parut le lendemain tout en noir avec un +crêpe à son chapeau. + +On remarqua dans la ville ce deuil, et l'on jasa. Cela parut une lueur +sur l'origine de M. Madeleine. On en conclut qu'il avait quelque +alliance avec le vénérable évêque. _Il drape pour l'évêque de Digne_, +dirent les salons; cela rehaussa fort M. Madeleine, et lui donna +subitement et d'emblée une certaine considération dans le monde noble de +Montreuil-sur-mer. Le microscopique faubourg Saint-Germain de l'endroit +songea à faire cesser la quarantaine de M. Madeleine, parent probable +d'un évêque. M. Madeleine s'aperçut de l'avancement qu'il obtenait à +plus de révérences des vieilles femmes et à plus de sourires des jeunes. +Un soir, une doyenne de ce petit grand monde-là, curieuse par droit +d'ancienneté, se hasarda à lui demander: + +--Monsieur le maire est sans doute cousin du feu évêque de Digne? + +Il dit: + +--Non, madame. + +--Mais, reprit la douairière, vous en portez le deuil? + +Il répondit: + +--C'est que dans ma jeunesse j'ai été laquais dans sa famille. + +Une remarque qu'on faisait encore, c'est que, chaque fois qu'il passait +dans la ville un jeune savoyard courant le pays et cherchant des +cheminées à ramoner, M. le maire le faisait appeler, lui demandait son +nom, et lui donnait de l'argent. Les petits savoyards se le disaient, et +il en passait beaucoup. + + + + +Chapitre V + +Vagues éclairs à l'horizon + + +Peu à peu, et avec le temps, toutes les oppositions étaient tombées. Il +y avait eu d'abord contre M. Madeleine, sorte de loi que subissent +toujours ceux qui s'élèvent, des noirceurs et des calomnies, puis ce ne +fut plus que des méchancetés, puis ce ne fut que des malices, puis cela +s'évanouit tout à fait; le respect devint complet, unanime, cordial, et +il arriva un moment, vers 1821, où ce mot: monsieur le maire, fut +prononcé à Montreuil-sur-mer presque du même accent que ce mot: +monseigneur l'évêque, était prononcé à Digne en 1815. On venait de dix +lieues à la ronde consulter M. Madeleine. Il terminait les différends, +il empêchait les procès, il réconciliait les ennemis. Chacun le prenait +pour juge de son bon droit. Il semblait qu'il eût pour âme le livre de +la loi naturelle. Ce fut comme une contagion de vénération qui, en six +ou sept ans et de proche en proche, gagna tout le pays. + +Un seul homme, dans la ville et dans l'arrondissement, se déroba +absolument à cette contagion, et, quoi que fît le père Madeleine, y +demeura rebelle, comme si une sorte d'instinct, incorruptible et +imperturbable, l'éveillait et l'inquiétait. Il semblerait en effet qu'il +existe dans certains hommes un véritable instinct bestial, pur et +intègre comme tout instinct, qui crée les antipathies et les sympathies, +qui sépare fatalement une nature d'une autre nature, qui n'hésite pas, +qui ne se trouble, ne se tait et ne se dément jamais, clair dans son +obscurité, infaillible, impérieux, réfractaire à tous les conseils de +l'intelligence et à tous les dissolvants de la raison, et qui, de +quelque façon que les destinées soient faites, avertit secrètement +l'homme-chien de la présence de l'homme-chat, et l'homme-renard de la +présence de l'homme-lion. + +Souvent, quand M. Madeleine passait dans une rue, calme, affectueux, +entouré des bénédictions de tous, il arrivait qu'un homme de haute +taille, vêtu d'une redingote gris de fer, armé d'une grosse canne et +coiffé d'un chapeau rabattu, se retournait brusquement derrière lui, et +le suivait des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu, croisant les bras, +secouant lentement la tête, et haussant sa lèvre supérieure avec sa +lèvre inférieure jusqu'à son nez, sorte de grimace significative qui +pourrait se traduire par: «Mais qu'est-ce que c'est que cet +homme-là?--Pour sûr je l'ai vu quelque part.--En tout cas, je ne suis +toujours pas sa dupe.» + +Ce personnage, grave d'une gravité presque menaçante, était de ceux qui, +même rapidement entrevus, préoccupent l'observateur. + +Il se nommait Javert, et il était de la police. + +Il remplissait à Montreuil-sur-mer les fonctions pénibles, mais utiles, +d'inspecteur. Il n'avait pas vu les commencements de Madeleine. Javert +devait le poste qu'il occupait à la protection de M. Chabouillet, le +secrétaire du ministre d'État, comte Anglès, alors préfet de police à +Paris. Quand Javert était arrivé à Montreuil-sur-mer, la fortune du +grand manufacturier était déjà faite, et le père Madeleine était devenu +monsieur Madeleine. + +Certains officiers de police ont une physionomie à part et qui se +complique d'un air de bassesse mêlé à un air d'autorité. Javert avait +cette physionomie, moins la bassesse. + +Dans notre conviction, si les âmes étaient visibles aux yeux, on verrait +distinctement cette chose étrange que chacun des individus de l'espèce +humaine correspond à quelqu'une des espèces de la création animale; et +l'on pourrait reconnaître aisément cette vérité à peine entrevue par le +penseur, que, depuis l'huître jusqu'à l'aigle, depuis le porc jusqu'au +tigre, tous les animaux sont dans l'homme et que chacun d'eux est dans +un homme. Quelquefois même plusieurs d'entre eux à la fois. + +Les animaux ne sont autre chose que les figures de nos vertus et de nos +vices, errantes devant nos yeux, les fantômes visibles de nos âmes. Dieu +nous les montre pour nous faire réfléchir. Seulement, comme les animaux +ne sont que des ombres, Dieu ne les a point faits éducables dans le sens +complet du mot; à quoi bon? Au contraire, nos âmes étant des réalités et +ayant une fin qui leur est propre, Dieu leur a donné l'intelligence, +c'est-à-dire l'éducation possible. L'éducation sociale bien faite peut +toujours tirer d'une âme, quelle qu'elle soit, l'utilité qu'elle +contient. + +Ceci soit dit, bien entendu, au point de vue restreint de la vie +terrestre apparente, et sans préjuger la question profonde de la +personnalité antérieure et ultérieure des êtres qui ne sont pas l'homme. +Le moi visible n'autorise en aucune façon le penseur à nier le moi +latent. Cette réserve faite, passons. + +Maintenant, si l'on admet un moment avec nous que dans tout homme il y a +une des espèces animales de la création, il nous sera facile de dire ce +que c'était que l'officier de paix Javert. + +Les paysans asturiens sont convaincus que dans toute portée de louve il +y a un chien, lequel est tué par la mère, sans quoi en grandissant il +dévorerait les autres petits. + +Donnez une face humaine à ce chien fils d'une louve, et ce sera Javert. + +Javert était né dans une prison d'une tireuse de cartes dont le mari +était aux galères. En grandissant, il pensa qu'il était en dehors de la +société et désespéra d'y rentrer jamais. Il remarqua que la société +maintient irrémissiblement en dehors d'elle deux classes d'hommes, ceux +qui l'attaquent et ceux qui la gardent; il n'avait le choix qu'entre ces +deux classes; en même temps il se sentait je ne sais quel fond de +rigidité, de régularité et de probité, compliqué d'une inexprimable +haine pour cette race de bohèmes dont il était. Il entra dans la police. + +Il y réussit. À quarante ans il était inspecteur. + +Il avait dans sa jeunesse été employé dans les chiourmes du midi. + +Avant d'aller plus loin, entendons-nous sur ce mot face humaine que nous +appliquions tout à l'heure à Javert. + +La face humaine de Javert consistait en un nez camard, avec deux +profondes narines vers lesquelles montaient sur ses deux joues d'énormes +favoris. On se sentait mal à l'aise la première fois qu'on voyait ces +deux forêts et ces deux cavernes. Quand Javert riait, ce qui était rare +et terrible, ses lèvres minces s'écartaient, et laissaient voir, non +seulement ses dents, mais ses gencives, et il se faisait autour de son +nez un plissement épaté et sauvage comme sur un mufle de bête fauve. +Javert sérieux était un dogue; lorsqu'il riait, c'était un tigre. Du +reste, peu de crâne, beaucoup de mâchoire, les cheveux cachant le front +et tombant sur les sourcils, entre les deux yeux un froncement central +permanent comme une étoile de colère, le regard obscur, la bouche pincée +et redoutable, l'air du commandement féroce. + +Cet homme était composé de deux sentiments très simples, et relativement +très bons, mais qu'il faisait presque mauvais à force de les exagérer: +le respect de l'autorité, la haine de la rébellion; et à ses yeux le +vol, le meurtre, tous les crimes, n'étaient que des formes de la +rébellion. Il enveloppait dans une sorte de foi aveugle et profonde tout +ce qui a une fonction dans l'État, depuis le premier ministre jusqu'au +garde champêtre. Il couvrait de mépris, d'aversion et de dégoût tout ce +qui avait franchi une fois le seuil légal du mal. Il était absolu et +n'admettait pas d'exceptions. D'une part il disait: + +--Le fonctionnaire ne peut se tromper; le magistrat n'a jamais tort. + +D'autre part il disait: + +--Ceux-ci sont irrémédiablement perdus. Rien de bon n'en peut sortir. + +Il partageait pleinement l'opinion de ces esprits extrêmes qui +attribuent à la loi humaine je ne sais quel pouvoir de faire ou, si l'on +veut, de constater des damnés, et qui mettent un Styx au bas de la +société. Il était stoïque, sérieux, austère; rêveur triste; humble et +hautain comme les fanatiques. Son regard était une vrille. Cela était +froid et cela perçait. Toute sa vie tenait dans ces deux mots: veiller +et surveiller. Il avait introduit la ligne droite dans ce qu'il y a de +plus tortueux au monde; il avait la conscience de son utilité, la +religion de ses fonctions, et il était espion comme on est prêtre. +Malheur à qui tombait sous sa main! Il eût arrêté son père s'évadant du +bagne et dénoncé sa mère en rupture de ban. Et il l'eût fait avec cette +sorte de satisfaction intérieure que donne la vertu. Avec cela une vie +de privations, l'isolement, l'abnégation, la chasteté, jamais une +distraction. C'était le devoir implacable, la police comprise comme les +Spartiates comprenaient Sparte, un guet impitoyable, une honnêteté +farouche, un mouchard marmoréen, Brutus dans Vidocq. + +Toute la personne de Javert exprimait l'homme qui épie et qui se dérobe. +L'école mystique de Joseph de Maistre, laquelle à cette époque +assaisonnait de haute cosmogonie ce qu'on appelait les journaux ultras, +n'eût pas manqué de dire que Javert était un symbole. On ne voyait pas +son front qui disparaissait sous son chapeau, on ne voyait pas ses yeux +qui se perdaient sous ses sourcils, on ne voyait pas son menton qui +plongeait dans sa cravate, on ne voyait pas ses mains qui rentraient +dans ses manches, on ne voyait pas sa canne qu'il portait sous sa +redingote. Mais l'occasion venue, on voyait tout à coup sortir de toute +cette ombre, comme d'une embuscade, un front anguleux et étroit, un +regard funeste, un menton menaçant, des mains énormes; et un gourdin +monstrueux. + +À ses moments de loisir, qui étaient peu fréquents, tout en haïssant les +livres, il lisait; ce qui fait qu'il n'était pas complètement illettré. +Cela se reconnaissait à quelque emphase dans la parole. + +Il n'avait aucun vice, nous l'avons dit. Quand il était content de lui, +il s'accordait une prise de tabac. Il tenait à l'humanité par là. + +On comprendra sans peine que Javert était l'effroi de toute cette classe +que la statistique annuelle du ministère de la justice désigne sous la +rubrique: _Gens sans aveu_. Le nom de Javert prononcé les mettait en +déroute; la face de Javert apparaissant les pétrifiait. + +Tel était cet homme formidable. + +Javert était comme un oeil toujours fixé sur M. Madeleine. Oeil plein de +soupçon et de conjectures. M. Madeleine avait fini par s'en apercevoir, +mais il sembla que cela fût insignifiant pour lui. Il ne fit pas même +une question à Javert, il ne le cherchait ni ne l'évitait, et il +portait, sans paraître y faire attention, ce regard gênant et presque +pesant. Il traitait Javert comme tout le monde, avec aisance et bonté. + +À quelques paroles échappées à Javert, on devinait qu'il avait recherché +secrètement, avec cette curiosité qui tient à la race et où il entre +autant d'instinct que de volonté, toutes les traces antérieures que le +père Madeleine avait pu laisser ailleurs. Il paraissait savoir, et il +disait parfois à mots couverts, que quelqu'un avait pris certaines +informations dans un certain pays sur une certaine famille disparue. Une +fois il lui arriva de dire, se parlant à lui-même: + +--Je crois que je le tiens! + +Puis il resta trois jours pensif sans prononcer une parole. Il paraît +que le fil qu'il croyait tenir s'était rompu. Du reste, et ceci est le +correctif nécessaire à ce que le sens de certains mots pourrait +présenter de trop absolu, il ne peut y avoir rien de vraiment +infaillible dans une créature humaine, et le propre de l'instinct est +précisément de pouvoir être troublé, dépisté et dérouté. Sans quoi il +serait supérieur à l'intelligence, et la bête se trouverait avoir une +meilleure lumière que l'homme. + +Javert était évidemment quelque peu déconcerté par le complet naturel et +la tranquillité de M. Madeleine. + +Un jour pourtant son étrange manière d'être parut faire impression sur +M. Madeleine. Voici à quelle occasion. + + + + +Chapitre VI + +Le père Fauchelevent + + +M. Madeleine passait un matin dans une ruelle non pavée de +Montreuil-sur-mer. Il entendit du bruit et vit un groupe à quelque +distance. Il y alla. Un vieux homme, nommé le père Fauchelevent, venait +de tomber sous sa charrette dont le cheval s'était abattu. + +Ce Fauchelevent était un des rares ennemis qu'eût encore M. Madeleine à +cette époque. Lorsque Madeleine était arrivé dans le pays, Fauchelevent, +ancien tabellion et paysan presque lettré, avait un commerce qui +commençait à aller mal. Fauchelevent avait vu ce simple ouvrier qui +s'enrichissait, tandis que lui, maître, se ruinait. Cela l'avait rempli +de jalousie, et il avait fait ce qu'il avait pu en toute occasion pour +nuire à Madeleine. Puis la faillite était venue, et, vieux, n'ayant plus +à lui qu'une charrette et un cheval, sans famille et sans enfants du +reste, pour vivre il s'était fait charretier. + +Le cheval avait les deux cuisses cassées et ne pouvait se relever. Le +vieillard était engagé entre les roues. La chute avait été tellement +malheureuse que toute la voiture pesait sur sa poitrine. La charrette +était assez lourdement chargée. Le père Fauchelevent poussait des râles +lamentables. On avait essayé de le tirer, mais en vain. Un effort +désordonné, une aide maladroite, une secousse à faux pouvaient +l'achever. Il était impossible de le dégager autrement qu'en soulevant +la voiture par-dessous. Javert, qui était survenu au moment de +l'accident, avait envoyé chercher un cric. + +M. Madeleine arriva. On s'écarta avec respect. + +--À l'aide! criait le vieux Fauchelevent. Qui est-ce qui est bon enfant +pour sauver le vieux? + +M. Madeleine se tourna vers les assistants: + +--A-t-on un cric? + +--On en est allé quérir un, répondit un paysan. + +--Dans combien de temps l'aura-t-on? + +--On est allé au plus près, au lieu Flachot, où il y a un maréchal; mais +c'est égal, il faudra bien un bon quart d'heure. + +--Un quart d'heure! s'écria Madeleine. + +Il avait plu la veille, le sol était détrempé, la charrette s'enfonçait +dans la terre à chaque instant et comprimait de plus en plus la poitrine +du vieux charretier. Il était évident qu'avant cinq minutes il aurait +les côtes brisées. + +--Il est impossible d'attendre un quart d'heure, dit Madeleine aux +paysans qui regardaient. + +--Il faut bien! + +--Mais il ne sera plus temps! Vous ne voyez donc pas que la charrette +s'enfonce? + +--Dame! + +--Écoutez, reprit Madeleine, il y a encore assez de place sous la +voiture pour qu'un homme s'y glisse et la soulève avec son dos. Rien +qu'une demi-minute, et l'on tirera le pauvre homme. Y a-t-il ici +quelqu'un qui ait des reins et du coeur? Cinq louis d'or à gagner! + +Personne ne bougea dans le groupe. + +--Dix louis, dit Madeleine. + +Les assistants baissaient les yeux. Un d'eux murmura: + +--Il faudrait être diablement fort. Et puis, on risque de se faire +écraser! + +--Allons! recommença Madeleine, vingt louis! Même silence. + +--Ce n'est pas la bonne volonté qui leur manque, dit une voix. + +M. Madeleine se retourna, et reconnut Javert. Il ne l'avait pas aperçu +en arrivant. Javert continua: + +--C'est la force. Il faudrait être un terrible homme pour faire la chose +de lever une voiture comme cela sur son dos. + +Puis, regardant fixement M. Madeleine, il poursuivit en appuyant sur +chacun des mots qu'il prononçait: + +--Monsieur Madeleine, je n'ai jamais connu qu'un seul homme capable de +faire ce que vous demandez là. + +Madeleine tressaillit. + +Javert ajouta avec un air d'indifférence, mais sans quitter des yeux +Madeleine: + +--C'était un forçat. + +--Ah! dit Madeleine. + +--Du bagne de Toulon. + +Madeleine devint pâle. + +Cependant la charrette continuait à s'enfoncer lentement. Le père +Fauchelevent râlait et hurlait: + +--J'étouffe! Ça me brise les côtes! Un cric! quelque chose! Ah! + +Madeleine regarda autour de lui: + +--Il n'y a donc personne qui veuille gagner vingt louis et sauver la vie +à ce pauvre vieux? + +Aucun des assistants ne remua. Javert reprit: + +--Je n'ai jamais connu qu'un homme qui pût remplacer un cric. C'était ce +forçat. + +--Ah! voilà que ça m'écrase! cria le vieillard. + +Madeleine leva la tête, rencontra l'oeil de faucon de Javert toujours +attaché sur lui, regarda les paysans immobiles, et sourit tristement. +Puis, sans dire une parole, il tomba à genoux, et avant même que la +foule eût eu le temps de jeter un cri, il était sous la voiture. + +Il y eut un affreux moment d'attente et de silence. + +On vit Madeleine presque à plat ventre sous ce poids effrayant essayer +deux fois en vain de rapprocher ses coudes de ses genoux. On lui cria: + +--Père Madeleine! retirez-vous de là! + +Le vieux Fauchelevent lui-même lui dit: + +--Monsieur Madeleine! allez-vous-en! C'est qu'il faut que je meure, +voyez-vous! Laissez-moi! Vous allez vous faire écraser aussi! + +Madeleine ne répondit pas. + +Les assistants haletaient. Les roues avaient continué de s'enfoncer, et +il était déjà devenu presque impossible que Madeleine sortît de dessous +la voiture. + +Tout à coup on vit l'énorme masse s'ébranler, la charrette se soulevait +lentement, les roues sortaient à demi de l'ornière. On entendit une voix +étouffée qui criait: + +--Dépêchez-vous! aidez! + +C'était Madeleine qui venait de faire un dernier effort. + +Ils se précipitèrent. Le dévouement d'un seul avait donné de la force et +du courage à tous. La charrette fut enlevée par vingt bras. Le vieux +Fauchelevent était sauvé. + +Madeleine se releva. Il était blême, quoique ruisselant de sueur. Ses +habits étaient déchirés et couverts de boue. Tous pleuraient. Le +vieillard lui baisait les genoux et l'appelait le bon Dieu. Lui, il +avait sur le visage je ne sais quelle expression de souffrance heureuse +et céleste, et il fixait son oeil tranquille sur Javert qui le regardait +toujours. + + + + +Chapitre VII + +Fauchelevent devient jardinier à Paris + + +Fauchelevent s'était démis la rotule dans sa chute. Le père Madeleine le +fit transporter dans une infirmerie qu'il avait établie pour ses +ouvriers dans le bâtiment même de sa fabrique et qui était desservie par +deux soeurs de charité. Le lendemain matin, le vieillard trouva un +billet de mille francs sur sa table de nuit, avec ce mot de la main du +père Madeleine: _Je vous achète votre charrette et votre cheval_. La +charrette était brisée et le cheval était mort. Fauchelevent guérit, +mais son genou resta ankylosé. M. Madeleine, par les recommandations des +soeurs et de son curé, fit placer le bonhomme comme jardinier dans un +couvent de femmes du quartier Saint-Antoine à Paris. + +Quelque temps après, M. Madeleine fut nommé maire. La première fois que +Javert vit M. Madeleine revêtu de l'écharpe qui lui donnait toute +autorité sur la ville, il éprouva cette sorte de frémissement +qu'éprouverait un dogue qui flairerait un loup sous les habits de son +maître. À partir de ce moment, il l'évita le plus qu'il put. Quand les +besoins du service l'exigeaient impérieusement et qu'il ne pouvait faire +autrement que de se trouver avec M. le maire, il lui parlait avec un +respect profond. + +Cette prospérité créée à Montreuil-sur-mer par le père Madeleine avait, +outre les signes visibles que nous avons indiqués, un autre symptôme +qui, pour n'être pas visible, n'était pas moins significatif. Ceci ne +trompe jamais. + +Quand la population souffre, quand le travail manque, quand le commerce +est nul, le contribuable résiste à l'impôt par pénurie, épuise et +dépasse les délais, et l'état dépense beaucoup d'argent en frais de +contrainte et de rentrée. Quand le travail abonde, quand le pays est +heureux et riche, l'impôt se paye aisément et coûte peu à l'état. On +peut dire que la misère et la richesse publiques ont un thermomètre +infaillible, les frais de perception de l'impôt. En sept ans, les frais +de perception de l'impôt s'étaient réduits des trois quarts dans +l'arrondissement de Montreuil-sur-mer, ce qui faisait fréquemment citer +cet arrondissement entre tous par M. de Villèle, alors ministre des +finances. + +Telle était la situation du pays, lorsque Fantine y revint. Personne ne +se souvenait plus d'elle. Heureusement la porte de la fabrique de M. +Madeleine était comme un visage ami. Elle s'y présenta, et fut admise +dans l'atelier des femmes. Le métier était tout nouveau pour Fantine, +elle n'y pouvait être bien adroite, elle ne tirait donc de sa journée de +travail que peu de chose, mais enfin cela suffisait, le problème était +résolu, elle gagnait sa vie. + + + + +Chapitre VIII + +Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale + + +Quand Fantine vit qu'elle vivait, elle eut un moment de joie. Vivre +honnêtement de son travail, quelle grâce du ciel! Le goût du travail lui +revint vraiment. Elle acheta un miroir, se réjouit d'y regarder sa +jeunesse, ses beaux cheveux et ses belles dents, oublia beaucoup de +choses, ne songea plus qu'à sa Cosette et à l'avenir possible, et fut +presque heureuse. Elle loua une petite chambre et la meubla à crédit sur +son travail futur; reste de ses habitudes de désordre. + +Ne pouvant pas dire qu'elle était mariée, elle s'était bien gardée, +comme nous l'avons déjà fait entrevoir, de parler de sa petite fille. + +En ces commencements, on l'a vu, elle payait exactement les Thénardier. +Comme elle ne savait que signer, elle était obligée de leur écrire par +un écrivain public. + +Elle écrivait souvent. Cela fut remarqué. On commença à dire tout bas +dans l'atelier des femmes que Fantine «écrivait des lettres» et qu'«elle +avait des allures». + +Il n'y a rien de tel pour épier les actions des gens que ceux qu'elles +ne regardent pas.--Pourquoi ce monsieur ne vient-il jamais qu'à la +brune? pourquoi monsieur un tel n'accroche-t-il jamais sa clef au clou +le jeudi? pourquoi prend-il toujours les petites rues? pourquoi madame +descend-elle toujours de son fiacre avant d'arriver à la maison? +pourquoi envoie-t-elle acheter un cahier de papier à lettres, quand elle +en a «plein sa papeterie?» etc., etc.--Il existe des êtres qui, pour +connaître le mot de ces énigmes, lesquelles leur sont du reste +parfaitement indifférentes, dépensent plus d'argent, prodiguent plus de +temps, se donnent plus de peine qu'il n'en faudrait pour dix bonnes +actions; et cela, gratuitement, pour le plaisir, sans être payés de la +curiosité autrement que par la curiosité. Ils suivront celui-ci ou +celle-là des jours entiers, feront faction des heures à des coins de +rue, sous des portes d'allées, la nuit, par le froid et par la pluie, +corrompront des commissionnaires, griseront des cochers de fiacre et des +laquais, achèteront une femme de chambre, feront acquisition d'un +portier. Pourquoi? pour rien. Pur acharnement de voir, de savoir et de +pénétrer. Pure démangeaison de dire. Et souvent ces secrets connus, ces +mystères publiés, ces énigmes éclairées du grand jour, entraînent des +catastrophes, des duels, des faillites, des familles ruinées, des +existences brisées, à la grande joie de ceux qui ont «tout découvert» +sans intérêt et par pur instinct. Chose triste. + +Certaines personnes sont méchantes uniquement par besoin de parler. Leur +conversation, causerie dans le salon, bavardage dans l'antichambre, est +comme ces cheminées qui usent vite le bois; il leur faut beaucoup de +combustible; et le combustible, c'est le prochain. + +On observa donc Fantine. + +Avec cela, plus d'une était jalouse de ses cheveux blonds et de ses +dents blanches. On constata que dans l'atelier, au milieu des autres, +elle se détournait souvent pour essuyer une larme. C'étaient les moments +où elle songeait à son enfant; peut-être aussi à l'homme qu'elle avait +aimé. + +C'est un douloureux labeur que la rupture des sombres attaches du passé. + +On constata qu'elle écrivait, au moins deux fois par mois, toujours à la +même adresse, et qu'elle affranchissait la lettre. On parvint à se +procurer l'adresse: _Monsieur, Monsieur Thénardier, aubergiste, à +Montfermeil_. On fit jaser au cabaret l'écrivain public, vieux bonhomme +qui ne pouvait pas emplir son estomac de vin rouge sans vider sa poche +aux secrets. Bref, on sut que Fantine avait un enfant. «Ce devait être +une espèce de fille.» Il se trouva une commère qui fit le voyage de +Montfermeil, parla aux Thénardier, et dit à son retour: «Pour mes +trente-cinq francs, j'en ai eu le coeur net. J'ai vu l'enfant!» + +La commère qui fit cela était une gorgone appelée madame Victurnien, +gardienne et portière de la vertu de tout le monde. Madame Victurnien +avait cinquante-six ans, et doublait le masque de la laideur du masque +de la vieillesse. Voix chevrotante, esprit capricant. Cette vieille +femme avait été jeune, chose étonnante. Dans sa jeunesse, en plein 93, +elle avait épousé un moine échappé du cloître en bonnet rouge et passé +des bernardins aux jacobins. Elle était sèche, rêche, revêche, pointue, +épineuse, presque venimeuse; tout en se souvenant de son moine dont elle +était veuve, et qui l'avait fort domptée et pliée. C'était une ortie où +l'on voyait le froissement du froc. À la restauration, elle s'était +faite bigote, et si énergiquement que les prêtres lui avaient pardonné +son moine. Elle avait un petit bien qu'elle léguait bruyamment à une +communauté religieuse. Elle était fort bien vue à l'évêché d'Arras. +Cette madame Victurnien donc alla à Montfermeil, et revint en disant: +«J'ai vu l'enfant». + +Tout cela prit du temps. Fantine était depuis plus d'un an à la +fabrique, lorsqu'un matin la surveillante de l'atelier lui remit, de la +part de M. le maire, cinquante francs, en lui disant qu'elle ne faisait +plus partie de l'atelier et en l'engageant, de la part de M. le maire, à +quitter le pays. + +C'était précisément dans ce même mois que les Thénardier, après avoir +demandé douze francs au lieu de six, venaient d'exiger quinze francs au +lieu de douze. + +Fantine fut atterrée. Elle ne pouvait s'en aller du pays, elle devait +son loyer et ses meubles. Cinquante francs ne suffisaient pas pour +acquitter cette dette. Elle balbutia quelques mots suppliants. La +surveillante lui signifia qu'elle eût à sortir sur-le-champ de +l'atelier. Fantine n'était du reste qu'une ouvrière médiocre. Accablée +de honte plus encore que de désespoir, elle quitta l'atelier et rentra +dans sa chambre. Sa faute était donc maintenant connue de tous! + +Elle ne se sentit plus la force de dire un mot. On lui conseilla de voir +M. le maire; elle n'osa pas. M. le maire lui donnait cinquante francs, +parce qu'il était bon, et la chassait, parce qu'il était juste. Elle +plia sous cet arrêt. + + + + +Chapitre IX + +Succès de Madame Victurnien + + +La veuve du moine fut donc bonne à quelque chose. + +Du reste, M. Madeleine n'avait rien su de tout cela. Ce sont là de ces +combinaisons d'événements dont la vie est pleine. M. Madeleine avait +pour habitude de n'entrer presque jamais dans l'atelier des femmes. Il +avait mis à la tête de cet atelier une vieille fille, que le curé lui +avait donnée, et il avait toute confiance dans cette surveillante, +personne vraiment respectable, ferme, équitable, intègre, remplie de la +charité qui consiste à donner, mais n'ayant pas au même degré la charité +qui consiste à comprendre et à pardonner. M. Madeleine se remettait de +tout sur elle. Les meilleurs hommes sont souvent forcés de déléguer leur +autorité. C'est dans cette pleine puissance et avec la conviction +qu'elle faisait bien, que la surveillante avait instruit le procès, +jugé, condamné et exécuté Fantine. + +Quant aux cinquante francs, elle les avait donnés sur une somme que M. +Madeleine lui confiait pour aumônes et secours aux ouvrières et dont +elle ne rendait pas compte. + +Fantine s'offrit comme servante dans le pays; elle alla d'une maison à +l'autre. Personne ne voulut d'elle. Elle n'avait pu quitter la ville. Le +marchand fripier auquel elle devait ses meubles, quels meubles! lui +avait dit: «Si vous vous en allez, je vous fais arrêter comme voleuse.» +Le propriétaire auquel elle devait son loyer, lui avait dit: + +«Vous êtes jeune et jolie, vous pouvez payer.» Elle partagea les +cinquante francs entre le propriétaire et le fripier, rendit au marchand +les trois quarts de son mobilier, ne garda que le nécessaire, et se +trouva sans travail, sans état, n'ayant plus que son lit, et devant +encore environ cent francs. + +Elle se mit à coudre de grosses chemises pour les soldats de la +garnison, et gagnait douze sous par jour. Sa fille lui en coûtait dix. +C'est en ce moment qu'elle commença à mal payer les Thénardier. + +Cependant une vieille femme qui lui allumait sa chandelle quand elle +rentrait le soir, lui enseigna l'art de vivre dans la misère. Derrière +vivre de peu, il y a vivre de rien. Ce sont deux chambres; la première +est obscure, la seconde est noire. + +Fantine apprit comment on se passe tout à fait de feu en hiver, comment +on renonce à un oiseau qui vous mange un liard de millet tous les deux +jours, comment on fait de son jupon sa couverture et de sa couverture +son jupon, comment on ménage sa chandelle en prenant son repas à la +lumière de la fenêtre d'en face. On ne sait pas tout ce que certains +êtres faibles, qui ont vieilli dans le dénûment et l'honnêteté, savent +tirer d'un sou. Cela finit par être un talent. Fantine acquit ce sublime +talent et reprit un peu de courage. + +À cette époque, elle disait à une voisine: + +--Bah! je me dis: en ne dormant que cinq heures et en travaillant tout +le reste à mes coutures, je parviendrai bien toujours à gagner à peu +près du pain. Et puis, quand on est triste, on mange moins. Eh bien! des +souffrances, des inquiétudes, un peu de pain d'un côté, des chagrins de +l'autre, tout cela me nourrira. + +Dans cette détresse, avoir sa petite fille eût été un étrange bonheur. +Elle songea à la faire venir. Mais quoi! lui faire partager son +dénûment! Et puis, elle devait aux Thénardier! comment s'acquitter? Et +le voyage! comment le payer? + +La vieille qui lui avait donné ce qu'on pourrait appeler des leçons de +vie indigente était une sainte fille nommée Marguerite, dévote de la +bonne dévotion, pauvre, et charitable pour les pauvres et même pour les +riches, sachant tout juste assez écrire pour signer _Margueritte_, et +croyant en Dieu, ce qui est la science. + +Il y a beaucoup de ces vertus-là en bas; un jour elles seront en haut. +Cette vie a un lendemain. + +Dans les premiers temps, Fantine avait été si honteuse qu'elle n'avait +pas osé sortir. Quand elle était dans la rue, elle devinait qu'on se +retournait derrière elle et qu'on la montrait du doigt; tout le monde la +regardait et personne ne la saluait; le mépris âcre et froid des +passants lui pénétrait dans la chair et dans l'âme comme une bise. + +Dans les petites villes, il semble qu'une malheureuse soit nue sous les +sarcasmes et la curiosité de tous. À Paris, du moins, personne ne vous +connaît, et cette obscurité est un vêtement. Oh! comme elle eût souhaité +venir à Paris! Impossible. + +Il fallut bien s'accoutumer à la déconsidération, comme elle s'était +accoutumée à l'indigence. Peu à peu elle en prit son parti. Après deux +ou trois mois elle secoua la honte et se remit à sortir comme si de rien +n'était. + +--Cela m'est bien égal, dit-elle. + +Elle alla et vint, la tête haute, avec un sourire amer, et sentit +qu'elle devenait effrontée. + +Madame Victurnien quelquefois la voyait passer de sa fenêtre, remarquait +la détresse de «cette créature», grâce à elle "remise à sa place", et se +félicitait. Les méchants ont un bonheur noir. + +L'excès du travail fatiguait Fantine, et la petite toux sèche qu'elle +avait augmenta. Elle disait quelquefois à sa voisine Marguerite: «Tâtez +donc comme mes mains sont chaudes.» + +Cependant le matin, quand elle peignait avec un vieux peigne cassé ses +beaux cheveux qui ruisselaient comme de la soie floche, elle avait une +minute de coquetterie heureuse. + + + + +Chapitre X + +Suite du succès + + +Elle avait été congédiée vers la fin de l'hiver; l'été se passa, mais +l'hiver revint. Jours courts, moins de travail. L'hiver, point de +chaleur, point de lumière, point de midi, le soir touche au matin, +brouillard, crépuscule, la fenêtre est grise, on n'y voit pas clair. Le +ciel est un soupirail. Toute la journée est une cave. Le soleil a l'air +d'un pauvre. L'affreuse saison! L'hiver change en pierre l'eau du ciel +et le coeur de l'homme. Ses créanciers la harcelaient. + +Fantine gagnait trop peu. Ses dettes avaient grossi. Les Thénardier, mal +payés, lui écrivaient à chaque instant des lettres dont le contenu la +désolait et dont le port la ruinait. Un jour ils lui écrivirent que sa +petite Cosette était toute nue par le froid qu'il faisait, qu'elle avait +besoin d'une jupe de laine, et qu'il fallait au moins que la mère +envoyât dix francs pour cela. Elle reçut la lettre, et la froissa dans +ses mains tout le jour. Le soir elle entra chez un barbier qui habitait +le coin de la rue, et défit son peigne. Ses admirables cheveux blonds +lui tombèrent jusqu'aux reins. + +--Les beaux cheveux! s'écria le barbier. + +--Combien m'en donneriez-vous? dit-elle. + +--Dix francs. + +--Coupez-les. + +Elle acheta une jupe de tricot et l'envoya aux Thénardier. + +Cette jupe fit les Thénardier furieux. C'était de l'argent qu'ils +voulaient. Ils donnèrent la jupe à Eponine. La pauvre Alouette continua +de frissonner. + +Fantine pensa: «Mon enfant n'a plus froid. Je l'ai habillée de mes +cheveux.» Elle mettait de petits bonnets ronds qui cachaient sa tête +tondue et avec lesquels elle était encore jolie. + +Un travail ténébreux se faisait dans le coeur de Fantine. Quand elle vit +qu'elle ne pouvait plus se coiffer, elle commença à tout prendre en +haine autour d'elle. Elle avait longtemps partagé la vénération de tous +pour le père Madeleine; cependant, à force de se répéter que c'était lui +qui l'avait chassée, et qu'il était la cause de son malheur, elle en +vint à le haïr lui aussi, lui surtout. Quand elle passait devant la +fabrique aux heures où les ouvriers sont sur la porte, elle affectait de +rire et de chanter. + +Une vieille ouvrière qui la vit une fois chanter et rire de cette façon +dit: + +--Voilà une fille qui finira mal. + +Elle prit un amant, le premier venu, un homme qu'elle n'aimait pas, par +bravade, avec la rage dans le coeur. C'était un misérable, une espèce de +musicien mendiant, un oisif gueux, qui la battait, et qui la quitta +comme elle l'avait pris, avec dégoût. Elle adorait son enfant. + +Plus elle descendait, plus tout devenait sombre autour d'elle plus ce +doux petit ange rayonnait dans le fond de son âme. Elle disait: Quand je +serai riche, j'aurai ma Cosette avec moi; et elle riait. La toux ne la +quittait pas, et elle avait des sueurs dans le dos. + +Un jour elle reçut des Thénardier une lettre ainsi conçue: + +«Cosette est malade d'une maladie qui est dans le pays. Une fièvre +miliaire, qu'ils appellent. Il faut des drogues chères. Cela nous ruine +et nous ne pouvons plus payer. Si vous ne nous envoyez pas quarante +francs avant huit jours, la petite est morte.» + +Elle se mit à rire aux éclats, et elle dit à sa vieille voisine: + +--Ah! ils sont bons! quarante francs! que ça! ça fait deux napoléons! Où +veulent-ils que je les prenne? Sont-ils bêtes, ces paysans! + +Cependant elle alla dans l'escalier près d'une lucarne et relut la +lettre. + +Puis elle descendit l'escalier et sortit en courant et en sautant, riant +toujours. Quelqu'un qui la rencontra lui dit: + +--Qu'est-ce que vous avez donc à être si gaie? + +Elle répondit: + +--C'est une bonne bêtise que viennent de m'écrire des gens de la +campagne. Ils me demandent quarante francs. Paysans, va! + +Comme elle passait sur la place, elle vit beaucoup de monde qui +entourait une voiture de forme bizarre sur l'impériale de laquelle +pérorait tout debout un homme vêtu de rouge. C'était un bateleur +dentiste en tournée, qui offrait au public des râteliers complets, des +opiats, des poudres et des élixirs. + +Fantine se mêla au groupe et se mit à rire comme les autres de cette +harangue où il y avait de l'argot pour la canaille et du jargon pour les +gens comme il faut. L'arracheur de dents vit cette belle fille qui +riait, et s'écria tout à coup: + +--Vous avez de jolies dents, la fille qui riez là. Si vous voulez me +vendre vos deux palettes, je vous donne de chaque un napoléon d'or. + +--Qu'est-ce que c'est que ça, mes palettes? demanda Fantine. + +--Les palettes, reprit le professeur dentiste, c'est les dents de +devant, les deux d'en haut. + +--Quelle horreur! s'écria Fantine. + +--Deux napoléons! grommela une vieille édentée qui était là. Qu'en voilà +une qui est heureuse! + +Fantine s'enfuit, et se boucha les oreilles pour ne pas entendre la voix +enrouée de l'homme qui lui criait: Réfléchissez, la belle! deux +napoléons, ça peut servir. Si le coeur vous en dit, venez ce soir à +l'auberge du _Tillac d'argent_, vous m'y trouverez. + +Fantine rentra, elle était furieuse et conta la chose à sa bonne voisine +Marguerite: + +--Comprenez-vous cela? ne voilà-t-il pas un abominable homme? comment +laisse-t-on des gens comme cela aller dans le pays! M'arracher mes deux +dents de devant! mais je serais horrible! Les cheveux repoussent, mais +les dents! Ah! le monstre d'homme! j'aimerais mieux me jeter d'un +cinquième la tête la première sur le pavé! Il m'a dit qu'il serait ce +soir au _Tillac d'argent_. + +--Et qu'est-ce qu'il offrait? demanda Marguerite. + +--Deux napoléons. + +--Cela fait quarante francs. + +--Oui, dit Fantine, cela fait quarante francs. + +Elle resta pensive, et se mit à son ouvrage. Au bout d'un quart d'heure, +elle quitta sa couture et alla relire la lettre des Thénardier sur +l'escalier. + +En rentrant, elle dit à Marguerite qui travaillait près d'elle: + +--Qu'est-ce que c'est donc que cela, une fièvre miliaire? Savez-vous? + +--Oui, répondit la vieille fille, c'est une maladie. + +--Ça a donc besoin de beaucoup de drogues? + +--Oh! des drogues terribles. + +--Où ça vous prend-il? + +--C'est une maladie qu'on a comme ça. + +--Cela attaque donc les enfants? + +--Surtout les enfants. + +--Est-ce qu'on en meurt? + +--Très bien, dit Marguerite. + +Fantine sortit et alla encore une fois relire la lettre sur l'escalier. + +Le soir elle descendit, et on la vit qui se dirigeait du côté de la rue +de Paris où sont les auberges. + +Le lendemain matin, comme Marguerite entrait dans la chambre de Fantine +avant le jour, car elles travaillaient toujours ensemble et de cette +façon n'allumaient qu'une chandelle pour deux, elle trouva Fantine +assise sur son lit, pâle, glacée. Elle ne s'était pas couchée. Son +bonnet était tombé sur ses genoux. La chandelle avait brûlé toute la +nuit et était presque entièrement consumée. + +Marguerite s'arrêta sur le seuil, pétrifiée de cet énorme désordre, et +s'écria: + +--Seigneur! la chandelle qui est toute brûlée! il s'est passé des +événements! + +Puis elle regarda Fantine qui tournait vers elle sa tête sans cheveux. + +Fantine depuis la veille avait vieilli de dix ans. + +--Jésus! fit Marguerite, qu'est-ce que vous avez, Fantine? + +--Je n'ai rien, répondit Fantine. Au contraire. Mon enfant ne mourra pas +de cette affreuse maladie, faute de secours. Je suis contente. + +En parlant ainsi, elle montrait à la vieille fille deux napoléons qui +brillaient sur la table. + +--Ah, Jésus Dieu! dit Marguerite. Mais c'est une fortune! Où avez-vous +eu ces louis d'or? + +--Je les ai eus, répondit Fantine. + +En même temps elle sourit. La chandelle éclairait son visage. C'était un +sourire sanglant. Une salive rougeâtre lui souillait le coin des lèvres, +et elle avait un trou noir dans la bouche. + +Les deux dents étaient arrachées. + +Elle envoya les quarante francs à Montfermeil. + +Du reste c'était une ruse des Thénardier pour avoir de l'argent. Cosette +n'était pas malade. + +Fantine jeta son miroir par la fenêtre. Depuis longtemps elle avait +quitté sa cellule du second pour une mansarde fermée d'un loquet sous le +toit; un de ces galetas dont le plafond fait angle avec le plancher et +vous heurte à chaque instant la tête. Le pauvre ne peut aller au fond de +sa chambre comme au fond de sa destinée qu'en se courbant de plus en +plus. Elle n'avait plus de lit, il lui restait une loque qu'elle +appelait sa couverture, un matelas à terre et une chaise dépaillée. Un +petit rosier qu'elle avait s'était désséché dans un coin, oublié. Dans +l'autre coin, il y avait un pot à beurre à mettre l'eau, qui gelait +l'hiver, et où les différents niveaux de l'eau restaient longtemps +marqués par des cercles de glace. Elle avait perdu la honte, elle perdit +la coquetterie. Dernier signe. Elle sortait avec des bonnets sales. Soit +faute de temps, soit indifférence, elle ne raccommodait plus son linge. +À mesure que les talons s'usaient, elle tirait ses bas dans ses +souliers. Cela se voyait à de certains plis perpendiculaires. Elle +rapiéçait son corset, vieux et usé, avec des morceaux de calicot qui se +déchiraient au moindre mouvement. Les gens auxquels elle devait, lui +faisaient «des scènes», et ne lui laissaient aucun repos. Elle les +trouvait dans la rue, elle les retrouvait dans son escalier. Elle +passait des nuits à pleurer et à songer. Elle avait les yeux très +brillants, et elle sentait une douleur fixe dans l'épaule, vers le haut +de l'omoplate gauche. Elle toussait beaucoup. Elle haïssait profondément +le père Madeleine, et ne se plaignait pas. Elle cousait dix-sept heures +par jour; mais un entrepreneur du travail des prisons, qui faisait +travailler les prisonnières au rabais, fit tout à coup baisser les prix, +ce qui réduisit la journée des ouvrières libres à neuf sous. Dix-sept +heures de travail, et neuf sous par jour! Ses créanciers étaient plus +impitoyables que jamais. Le fripier, qui avait repris presque tous les +meubles, lui disait sans cesse: Quand me payeras-tu, coquine? Que +voulait-on d'elle, bon Dieu! Elle se sentait traquée et il se +développait en elle quelque chose de la bête farouche. Vers le même +temps, le Thénardier lui écrivit que décidément il avait attendu avec +beaucoup trop de bonté, et qu'il lui fallait cent francs, tout de suite; +sinon qu'il mettrait à la porte la petite Cosette, toute convalescente +de sa grande maladie, par le froid, par les chemins, et qu'elle +deviendrait ce qu'elle pourrait, et qu'elle crèverait, si elle voulait. +«Cent francs, songea Fantine! Mais où y a-t-il un état à gagner cent +sous par jour?» + +--Allons! dit-elle, vendons le reste. + +L'infortunée se fit fille publique. + + + + +Chapitre XI + +_Christus nos liberavit_ + + +Qu'est-ce que c'est que cette histoire de Fantine? C'est la société +achetant une esclave. + +À qui? À la misère. + +À la faim, au froid, à l'isolement, à l'abandon, au dénûment. Marché +douloureux. Une âme pour un morceau de pain. La misère offre, la société +accepte. + +La sainte loi de Jésus-Christ gouverne notre civilisation, mais elle ne +la pénètre pas encore. On dit que l'esclavage a disparu de la +civilisation européenne. C'est une erreur. Il existe toujours, mais il +ne pèse plus que sur la femme, et il s'appelle prostitution. + +Il pèse sur la femme, c'est-à-dire sur la grâce, sur la faiblesse, sur +la beauté, sur la maternité. Ceci n'est pas une des moindres hontes de +l'homme. + +Au point de ce douloureux drame où nous sommes arrivés, il ne reste plus +rien à Fantine de ce qu'elle a été autrefois. Elle est devenue marbre en +devenant boue. Qui la touche a froid. Elle passe, elle vous subit et +elle vous ignore; elle est la figure déshonorée et sévère. La vie et +l'ordre social lui ont dit leur dernier mot. Il lui est arrivé tout ce +qui lui arrivera. Elle a tout ressenti, tout supporté, tout éprouvé, +tout souffert, tout perdu, tout pleuré. Elle est résignée de cette +résignation qui ressemble à l'indifférence comme la mort ressemble au +sommeil. Elle n'évite plus rien. Elle ne craint plus rien. Tombe sur +elle toute la nuée et passe sur elle tout l'océan! que lui importe! +c'est une éponge imbibée. + +Elle le croit du moins, mais c'est une erreur de s'imaginer qu'on épuise +le sort et qu'on touche le fond de quoi que ce soit. + +Hélas! qu'est-ce que toutes ces destinées ainsi poussées pêle-mêle? où +vont-elles? pourquoi sont-elles ainsi? + +Celui qui sait cela voit toute l'ombre. + +Il est seul. Il s'appelle Dieu. + + + + +Chapitre XII + +Le désoeuvrement de M. Bamatabois + + +Il y a dans toutes les petites villes, et il y avait à Montreuil-sur-mer +en particulier, une classe de jeunes gens qui grignotent quinze cents +livres de rente en province du même air dont leurs pareils dévorent à +Paris deux cent mille francs par an. Ce sont des êtres de la grande +espèce neutre; hongres, parasites, nuls, qui ont un peu de terre, un peu +de sottise et un peu d'esprit, qui seraient des rustres dans un salon et +se croient des gentilshommes au cabaret, qui disent: mes prés, mes bois, +mes paysans, sifflent les actrices du théâtre pour prouver qu'ils sont +gens de goût, querellent les officiers de la garnison pour montrer +qu'ils sont gens de guerre, chassent, fument, bâillent, boivent, sentent +le tabac, jouent au billard, regardent les voyageurs descendre de +diligence, vivent au café, dînent à l'auberge, ont un chien qui mange +les os sous la table et une maîtresse qui pose les plats dessus, +tiennent à un sou, exagèrent les modes, admirent la tragédie, méprisent +les femmes, usent leurs vieilles bottes, copient Londres à travers Paris +et Paris à travers Pont-à-Mousson, vieillissent hébétés, ne travaillent +pas, ne servent à rien et ne nuisent pas à grand'chose. + +M. Félix Tholomyès, resté dans sa province et n'ayant jamais vu Paris, +serait un de ces hommes-là. + +S'ils étaient plus riches, on dirait: ce sont des élégants; s'ils +étaient plus pauvres, on dirait: ce sont des fainéants. Ce sont tout +simplement des désoeuvrés. Parmi ces désoeuvrés, il y a des ennuyeux, +des ennuyés, des rêvasseurs, et quelques drôles. + +Dans ce temps-là, un élégant se composait d'un grand col, d'une grande +cravate, d'une montre à breloques, de trois gilets superposés de +couleurs différentes, le bleu et le rouge en dedans, d'un habit couleur +olive à taille courte, à queue de morue, à double rangée de boutons +d'argent serrés les uns contre les autres et montant jusque sur +l'épaule, et d'un pantalon olive plus clair, orné sur les deux coutures +d'un nombre de côtes indéterminé, mais toujours impair, variant de une à +onze, limite qui n'était jamais franchie. Ajoutez à cela des +souliers-bottes avec de petits fers au talon, un chapeau à haute forme +et à bords étroits, des cheveux en touffe, une énorme canne, et une +conversation rehaussée des calembours de Potier. Sur le tout des éperons +et des moustaches. À cette époque, des moustaches voulaient dire +bourgeois et des éperons voulaient dire piéton. + +L'élégant de province portait les éperons plus longs et les moustaches +plus farouches. C'était le temps de la lutte des républiques de +l'Amérique méridionale contre le roi d'Espagne, de Bolivar contre +Morillo. Les chapeaux à petits bords étaient royalistes et se nommaient +des morillos; les libéraux portaient des chapeaux à larges bords qui +s'appelaient des bolivars. + +Huit ou dix mois donc après ce qui a été raconté dans les pages +précédentes, vers les premiers jours de janvier 1823, un soir qu'il +avait neigé, un de ces élégants, un de ces désoeuvrés, un "bien +pensant", car il avait un morillo, de plus chaudement enveloppé d'un de +ces grands manteaux qui complétaient dans les temps froids le costume à +la mode, se divertissait à harceler une créature qui rôdait en robe de +bal et toute décolletée avec des fleurs sur la tête devant la vitre du +café des officiers. Cet élégant fumait, car c'était décidément la mode. + +Chaque fois que cette femme passait devant lui, il lui jetait, avec une +bouffée de la fumée de son cigare, quelque apostrophe qu'il croyait +spirituelle et gaie, comme:--Que tu es laide!--Veux-tu te cacher!--Tu +n'as pas de dents! etc., etc.--Ce monsieur s'appelait monsieur +Bamatabois. La femme, triste spectre paré qui allait et venait sur la +neige, ne lui répondait pas, ne le regardait même pas, et n'en +accomplissait pas moins en silence et avec une régularité sombre sa +promenade qui la ramenait de cinq minutes en cinq minutes sous le +sarcasme, comme le soldat condamné qui revient sous les verges. Ce peu +d'effet piqua sans doute l'oisif qui, profitant d'un moment où elle se +retournait, s'avança derrière elle à pas de loup et en étouffant son +rire, se baissa, prit sur le pavé une poignée de neige et la lui plongea +brusquement dans le dos entre ses deux épaules nues. La fille poussa un +rugissement, se tourna, bondit comme une panthère, et se rua sur +l'homme, lui enfonçant ses ongles dans le visage, avec les plus +effroyables paroles qui puissent tomber du corps de garde dans le +ruisseau. Ces injures, vomies d'une voix enrouée par l'eau-de-vie, +sortaient hideusement d'une bouche à laquelle manquaient en effet les +deux dents de devant. C'était la Fantine. + +Au bruit que cela fit, les officiers sortirent en foule du café, les +passants s'amassèrent, et il se forma un grand cercle riant, huant et +applaudissant, autour de ce tourbillon composé de deux êtres où l'on +avait peine à reconnaître un homme et une femme, l'homme se débattant, +son chapeau à terre, la femme frappant des pieds et des poings, +décoiffée, hurlant, sans dents et sans cheveux, livide de colère, +horrible. Tout à coup un homme de haute taille sortit vivement de la +foule, saisit la femme à son corsage de satin couvert de boue, et lui +dit: Suis-moi! + +La femme leva la tête; sa voix furieuse s'éteignit subitement. Ses yeux +étaient vitreux, de livide elle était devenue pâle, et elle tremblait +d'un tremblement de terreur. Elle avait reconnu Javert. + +L'élégant avait profité de l'incident pour s'esquiver. + + + + +Chapitre XIII + +Solution de quelques questions de police municipale + + +Javert écarta les assistants, rompit le cercle et se mit à marcher à grands +pas vers le bureau de police qui est à l'extrémité de la place, traînant +après lui la misérable. Elle se laissait faire machinalement. Ni lui ni +elle ne disaient un mot. La nuée des spectateurs, au paroxysme de la +joie, suivait avec des quolibets. La suprême misère, occasion +d'obscénités. Arrivé au bureau de police qui était une salle basse +chauffée par un poêle et gardée par un poste, avec une porte vitrée et +grillée sur la rue, Javert ouvrit la porte, entra avec Fantine, et +referma la porte derrière lui, au grand désappointement des curieux qui +se haussèrent sur la pointe du pied et allongèrent le cou devant la +vitre trouble du corps de garde, cherchant à voir. La curiosité est une +gourmandise. Voir, c'est dévorer. + +En entrant, la Fantine alla tomber dans un coin, immobile et muette, +accroupie comme une chienne qui a peur. + +Le sergent du poste apporta une chandelle allumée sur une table. Javert +s'assit, tira de sa poche une feuille de papier timbré et se mit à +écrire. + +Ces classes de femmes sont entièrement remises par nos lois à la +discrétion de la police. Elle en fait ce qu'elle veut, les punit comme +bon lui semble, et confisque à son gré ces deux tristes choses qu'elles +appellent leur industrie et leur liberté. Javert était impassible; son +visage sérieux ne trahissait aucune émotion. Pourtant il était gravement +et profondément préoccupé. C'était un de ces moments où il exerçait sans +contrôle, mais avec tous les scrupules d'une conscience sévère, son +redoutable pouvoir discrétionnaire. En cet instant, il le sentait, son +escabeau d'agent de police était un tribunal. Il jugeait. Il jugeait, et +il condamnait. Il appelait tout ce qu'il pouvait avoir d'idées dans +l'esprit autour de la grande chose qu'il faisait. Plus il examinait le +fait de cette fille, plus il se sentait révolté. Il était évident qu'il +venait de voir commettre un crime. Il venait de voir, là dans la rue, la +société, représentée par un propriétaire-électeur, insultée et attaquée +par une créature en dehors de tout. Une prostituée avait attenté à un +bourgeois. Il avait vu cela, lui Javert. Il écrivait en silence. + +Quand il eut fini, il signa, plia le papier et dit au sergent du poste, +en le lui remettant: + +--Prenez trois hommes, et menez cette fille au bloc. + +Puis se tournant vers la Fantine: + +--Tu en as pour six mois. + +La malheureuse tressaillit. + +--Six mois! six mois de prison! Six mois à gagner sept sous par jour! +Mais que deviendra Cosette? ma fille! ma fille! Mais je dois encore plus +de cent francs aux Thénardier, monsieur l'inspecteur, savez-vous cela? + +Elle se traîna sur la dalle mouillée par les bottes boueuses de tous ces +hommes, sans se lever, joignant les mains, faisant de grands pas avec +ses genoux. + +--Monsieur Javert, dit-elle, je vous demande grâce. Je vous assure que +je n'ai pas eu tort. Si vous aviez vu le commencement, vous auriez vu! +je vous jure le bon Dieu que je n'ai pas eu tort. C'est ce monsieur le +bourgeois que je ne connais pas qui m'a mis de la neige dans le dos. +Est-ce qu'on a le droit de nous mettre de la neige dans le dos quand +nous passons comme cela tranquillement sans faire de mal à personne? +Cela m'a saisie. Je suis un peu malade, voyez-vous! Et puis il y avait +déjà un peu de temps qu'il me disait des raisons. Tu es laide! tu n'as +pas de dents! Je le sais bien que je n'ai plus mes dents. Je ne faisais +rien, moi; je disais: c'est un monsieur qui s'amuse. J'étais honnête +avec lui, je ne lui parlais pas. C'est à cet instant-là qu'il m'a mis de +la neige. Monsieur Javert, mon bon monsieur l'inspecteur! est-ce qu'il +n'y a personne là qui ait vu pour vous dire que c'est bien vrai? J'ai +peut-être eu tort de me fâcher. Vous savez, dans le premier moment, on +n'est pas maître. On a des vivacités. Et puis, quelque chose de si froid +qu'on vous met dans le dos à l'heure que vous ne vous y attendez pas! +J'ai eu tort d'abîmer le chapeau de ce monsieur. Pourquoi s'est-il en +allé? Je lui demanderais pardon. Oh! mon Dieu, cela me serait bien égal +de lui demander pardon. Faites-moi grâce pour aujourd'hui cette fois, +monsieur Javert. Tenez, vous ne savez pas ça, dans les prisons on ne +gagne que sept sous, ce n'est pas la faute du gouvernement, mais on +gagne sept sous, et figurez-vous que j'ai cent francs à payer, ou +autrement on me renverra ma petite. Ô mon Dieu! je ne peux pas l'avoir +avec moi. C'est si vilain ce que je fais! Ô ma Cosette, ô mon petit ange +de la bonne sainte Vierge, qu'est-ce qu'elle deviendra, pauvre loup! Je +vais vous dire, c'est les Thénardier, des aubergistes, des paysans, ça +n'a pas de raisonnement. Il leur faut de l'argent. Ne me mettez pas en +prison! Voyez-vous, c'est une petite qu'on mettrait à même sur la grande +route, va comme tu pourras, en plein coeur d'hiver, il faut avoir pitié +de cette chose-là, mon bon monsieur Javert. Si c'était plus grand, ça +gagnerait sa vie, mais ça ne peut pas, à ces âges-là. Je ne suis pas une +mauvaise femme au fond. Ce n'est pas la lâcheté et la gourmandise qui +ont fait de moi ça. J'ai bu de l'eau-de-vie, c'est par misère. Je ne +l'aime pas, mais cela étourdit. Quand j'étais plus heureuse, on n'aurait +eu qu'à regarder dans mes armoires, on aurait bien vu que je n'étais pas +une femme coquette qui a du désordre. J'avais du linge, beaucoup de +linge. Ayez pitié de moi, monsieur Javert! + +Elle parlait ainsi, brisée en deux, secouée par les sanglots, aveuglée +par les larmes, la gorge nue, se tordant les mains, toussant d'une toux +sèche et courte, balbutiant tout doucement avec la voix de l'agonie. La +grande douleur est un rayon divin et terrible qui transfigure les +misérables. À ce moment-là, la Fantine était redevenue belle. À de +certains instants, elle s'arrêtait et baisait tendrement le bas de la +redingote du mouchard. Elle eût attendri un coeur de granit, mais on +n'attendrit pas un coeur de bois. + +--Allons! dit Javert, je t'ai écoutée. As-tu bien tout dit? Marche à +présent! Tu as tes six mois; _le Père éternel en personne n'y pourrait +plus rien_. + +À cette solennelle parole, Le Père éternel en personne n'y pourrait plus +rien, elle comprit que l'arrêt était prononcé. Elle s'affaissa sur +elle-même en murmurant: + +--Grâce! + +Javert tourna le dos. + +Les soldats la saisirent par les bras. + +Depuis quelques minutes, un homme était entré sans qu'on eût pris garde +à lui. Il avait refermé la porte, s'y était adossé, et avait entendu les +prières désespérées de la Fantine. Au moment où les soldats mirent la +main sur la malheureuse, qui ne voulait pas se lever, il fit un pas, +sortit de l'ombre, et dit: + +--Un instant, s'il vous plaît! + +Javert leva les yeux et reconnut M. Madeleine. Il ôta son chapeau, et +saluant avec une sorte de gaucherie fâchée: + +--Pardon, monsieur le maire.... + +Ce mot, monsieur le maire, fit sur la Fantine un effet étrange. Elle se +dressa debout tout d'une pièce comme un spectre qui sort de terre, +repoussa les soldats des deux bras, marcha droit à M. Madeleine avant +qu'on eût pu la retenir, et le regardant fixement, l'air égaré, elle +cria: + +--Ah! c'est donc toi qui es monsieur le maire! + +Puis elle éclata de rire et lui cracha au visage. + +M. Madeleine s'essuya le visage, et dit: + +--Inspecteur Javert, mettez cette femme en liberté. + +Javert se sentit au moment de devenir fou. Il éprouvait en cet instant, +coup sur coup, et presque mêlées ensemble, les plus violentes émotions +qu'il eût ressenties de sa vie. Voir une fille publique cracher au +visage d'un maire, cela était une chose si monstrueuse que, dans ses +suppositions les plus effroyables, il eût regardé comme un sacrilège de +le croire possible. D'un autre côté, dans le fond de sa pensée, il +faisait confusément un rapprochement hideux entre ce qu'était cette +femme et ce que pouvait être ce maire, et alors il entrevoyait avec +horreur je ne sais quoi de tout simple dans ce prodigieux attentat. Mais +quand il vit ce maire, ce magistrat, s'essuyer tranquillement le visage +et dire: _mettez cette femme en liberté_, il eut comme un éblouissement +de stupeur; la pensée et la parole lui manquèrent également; la somme de +l'étonnement possible était dépassée pour lui. Il resta muet. + +Ce mot n'avait pas porté un coup moins étrange à la Fantine. Elle leva +son bras nu et se cramponna à la clef du poêle comme une personne qui +chancelle. Cependant elle regardait tout autour d'elle et elle se mit à +parler à voix basse, comme si elle se parlait à elle-même. + +--En liberté! qu'on me laisse aller! que je n'aille pas en prison six +mois! Qui est-ce qui a dit cela? Il n'est pas possible qu'on ait dit +cela. J'ai mal entendu. Ça ne peut pas être ce monstre de maire! Est-ce +que c'est vous, mon bon monsieur Javert, qui avez dit qu'on me mette en +liberté? Oh! voyez-vous! je vais vous dire et vous me laisserez aller. +Ce monstre de maire, ce vieux gredin de maire, c'est lui qui est cause +de tout. Figurez-vous, monsieur Javert, qu'il m'a chassée! à cause d'un +tas de gueuses qui tiennent des propos dans l'atelier. Si ce n'est pas +là une horreur! renvoyer une pauvre fille qui fait honnêtement son +ouvrage! Alors je n'ai plus gagné assez, et tout le malheur est venu. +D'abord il y a une amélioration que ces messieurs de la police devraient +bien faire, ce serait d'empêcher les entrepreneurs des prisons de faire +du tort aux pauvres gens. Je vais vous expliquer cela, voyez-vous. Vous +gagnez douze sous dans les chemises, cela tombe à neuf sous, il n'y a +plus moyen de vivre. Il faut donc devenir ce qu'on peut. Moi, j'avais ma +petite Cosette, j'ai bien été forcée de devenir une mauvaise femme. Vous +comprenez à présent, que c'est ce gueux de maire qui a tout fait le mal. +Après cela, j'ai piétiné le chapeau de ce monsieur bourgeois devant le +café des officiers. Mais lui, il m'avait perdu toute ma robe avec sa +neige. Nous autres, nous n'avons qu'une robe de soie, pour le soir. +Voyez-vous, je n'ai jamais fait de mal exprès, vrai, monsieur Javert, et +je vois partout des femmes bien plus méchantes que moi qui sont bien +plus heureuses. Ô monsieur Javert, c'est vous qui avez dit qu'on me +mette dehors, n'est-ce pas? Prenez des informations, parlez à mon +propriétaire, maintenant je paye mon terme, on vous dira bien que je +suis honnête. Ah! mon Dieu, je vous demande pardon, j'ai touché, sans +faire attention, à la clef du poêle, et cela fait fumer. + +M. Madeleine l'écoutait avec une attention profonde. Pendant qu'elle +parlait, il avait fouillé dans son gilet, en avait tiré sa bourse et +l'avait ouverte. Elle était vide. Il l'avait remise dans sa poche. Il +dit à la Fantine: + +--Combien avez-vous dit que vous deviez? + +La Fantine, qui ne regardait que Javert, se retourna de son côté: + +--Est-ce que je te parle à toi! + +Puis s'adressant aux soldats: + +--Dites donc, vous autres, avez-vous vu comme je te vous lui ai craché à +la figure? Ah! vieux scélérat de maire, tu viens ici pour me faire peur, +mais je n'ai pas peur de toi. J'ai peur de monsieur Javert. J'ai peur de +mon bon monsieur Javert! + +En parlant ainsi elle se retourna vers l'inspecteur: + +--Avec ça, voyez-vous, monsieur l'inspecteur, il faut être juste. Je +comprends que vous êtes juste, monsieur l'inspecteur. Au fait, c'est +tout simple, un homme qui joue à mettre un peu de neige dans le dos +d'une femme, ça les faisait rire, les officiers, il faut bien qu'on se +divertisse à quelque chose, nous autres nous sommes là pour qu'on +s'amuse, quoi! Et puis, vous, vous venez, vous êtes bien forcé de mettre +l'ordre, vous emmenez la femme qui a tort, mais en y réfléchissant, +comme vous êtes bon, vous dites qu'on me mette en liberté, c'est pour la +petite, parce que six mois en prison, cela m'empêcherait de nourrir mon +enfant. Seulement n'y reviens plus, coquine! Oh! je n'y reviendrai plus, +monsieur Javert! on me fera tout ce qu'on voudra maintenant, je ne +bougerai plus. Seulement, aujourd'hui, voyez-vous, j'ai crié parce que +cela m'a fait mal, je ne m'attendais pas du tout à cette neige de ce +monsieur, et puis, je vous ai dit, je ne me porte pas très bien, je +tousse, j'ai là dans l'estomac comme une boule qui me brûle, que le +médecin me dit: soignez-vous. Tenez, tâtez, donnez votre main, n'ayez +pas peur, c'est ici. + +Elle ne pleurait plus, sa voix était caressante, elle appuyait sur sa +gorge blanche et délicate la grosse main rude de Javert, et elle le +regardait en souriant. + +Tout à coup elle rajusta vivement le désordre de ses vêtements, fit +retomber les plis de sa robe qui en se traînant s'était relevée presque +à la hauteur du genou, et marcha vers la porte en disant à demi-voix aux +soldats avec un signe de tête amical: + +--Les enfants, monsieur l'inspecteur a dit qu'on me lâche, je m'en vas. + +Elle mit la main sur le loquet. Un pas de plus, elle était dans la rue. + +Javert jusqu'à cet instant était resté debout, immobile, l'oeil fixé à +terre, posé de travers au milieu de cette scène comme une statue +dérangée qui attend qu'on la mette quelque part. + +Le bruit que fit le loquet le réveilla. Il releva la tête avec une +expression d'autorité souveraine, expression toujours d'autant plus +effrayante que le pouvoir se trouve placé plus bas, féroce chez la bête +fauve, atroce chez l'homme de rien. + +--Sergent, cria-t-il, vous ne voyez pas que cette drôlesse s'en va! Qui +est-ce qui vous a dit de la laisser aller? + +--Moi, dit Madeleine. + +La Fantine à la voix de Javert avait tremblé et lâché le loquet comme un +voleur pris lâche l'objet volé. À la voix de Madeleine, elle se +retourna, et à partir de ce moment, sans qu'elle prononçât un mot, sans +qu'elle osât même laisser sortir son souffle librement, son regard alla +tour à tour de Madeleine à Javert et de Javert à Madeleine, selon que +c'était l'un ou l'autre qui parlait. + +Il était évident qu'il fallait que Javert eût été, comme on dit, «jeté +hors des gonds» pour qu'il se fût permis d'apostropher le sergent comme +il l'avait fait, après l'invitation du maire de mettre Fantine en +liberté. En était-il venu à oublier la présence de monsieur le maire? +Avait-il fini par se déclarer à lui-même qu'il était impossible qu'une +«autorité» eût donné un pareil ordre, et que bien certainement monsieur +le maire avait dû dire sans le vouloir une chose pour une autre? Ou +bien, devant les énormités dont il était témoin depuis deux heures, se +disait-il qu'il fallait revenir aux suprêmes résolutions, qu'il était +nécessaire que le petit se fit grand, que le mouchard se transformât en +magistrat, que l'homme de police devînt homme de justice, et qu'en cette +extrémité prodigieuse l'ordre, la loi, la morale, le gouvernement, la +société tout entière, se personnifiaient en lui Javert? + +Quoi qu'il en soit, quand M. Madeleine eut dit ce moi qu'on vient +d'entendre, on vit l'inspecteur de police Javert se tourner vers +monsieur le maire, pâle, froid, les lèvres bleues, le regard désespéré, +tout le corps agité d'un tremblement imperceptible, et, chose inouïe, +lui dire, l'oeil baissé, mais la voix ferme: + +--Monsieur le maire, cela ne se peut pas. + +--Comment? dit M. Madeleine. + +--Cette malheureuse a insulté un bourgeois. + +--Inspecteur Javert, repartit M. Madeleine avec un accent conciliant et +calme, écoutez. Vous êtes un honnête homme, et je ne fais nulle +difficulté de m'expliquer avec vous. Voici le vrai. Je passais sur la +place comme vous emmeniez cette femme, il y avait encore des groupes, je +me suis informé, j'ai tout su, c'est le bourgeois qui a eu tort et qui, +en bonne police, eût dû être arrêté. + +Javert reprit: + +--Cette misérable vient d'insulter monsieur le maire. + +--Ceci me regarde, dit M. Madeleine. Mon injure est à moi peut-être. +J'en puis faire ce que je veux. + +--Je demande pardon à monsieur le maire. Son injure n'est pas à lui, +elle est à la justice. + +--Inspecteur Javert, répliqua M. Madeleine, la première justice, c'est +la conscience. J'ai entendu cette femme. Je sais ce que je fais. + +--Et moi, monsieur le maire, je ne sais pas ce que je vois. + +--Alors contentez-vous d'obéir. + +--J'obéis à mon devoir. Mon devoir veut que cette femme fasse six mois +de prison. + +M. Madeleine répondit avec douceur: + +--Écoutez bien ceci. Elle n'en fera pas un jour. + +À cette parole décisive, Javert osa regarder le maire fixement, et lui +dit, mais avec un son de voix toujours profondément respectueux: + +--Je suis au désespoir de résister à monsieur le maire, c'est la +première fois de ma vie, mais il daignera me permettre de lui faire +observer que je suis dans la limite de mes attributions. Je reste, +puisque monsieur le maire le veut, dans le fait du bourgeois. J'étais +là. C'est cette fille qui s'est jetée sur monsieur Bamatabois, qui est +électeur et propriétaire de cette belle maison à balcon qui fait le coin +de l'esplanade, à trois étages et toute en pierre de taille. Enfin, il y +a des choses dans ce monde! Quoi qu'il en soit, monsieur le maire, cela, +c'est un fait de police de la rue qui me regarde, et je retiens la femme +Fantine. + +Alors M. Madeleine croisa les bras et dit avec une voix sévère que +personne dans la ville n'avait encore entendue: + +--Le fait dont vous parlez est un fait de police municipale. Aux termes +des articles neuf, onze, quinze et soixante-six du code d'instruction +criminelle, j'en suis juge. J'ordonne que cette femme soit mise en +liberté. + +Javert voulut tenter un dernier effort. + +--Mais, monsieur le maire.... + +--Je vous rappelle, à vous, l'article quatre-vingt-un de la loi du 13 +décembre 1799 sur la détention arbitraire. + +--Monsieur le maire, permettez.... + +--Plus un mot. + +--Pourtant.... + +--Sortez, dit M. Madeleine. + +Javert reçut le coup, debout, de face, et en pleine poitrine comme un +soldat russe. Il salua jusqu'à terre monsieur le maire, et sortit. + +Fantine se rangea de la porte et le regarda avec stupeur passer devant +elle. + +Cependant elle aussi était en proie à un bouleversement étrange. Elle +venait de se voir en quelque sorte disputée par deux puissances +opposées. Elle avait vu lutter devant ses yeux deux hommes tenant dans +leurs mains sa liberté, sa vie, son âme, son enfant; l'un de ces hommes +la tirait du côté de l'ombre, l'autre la ramenait vers la lumière. Dans +cette lutte, entrevue à travers les grossissements de l'épouvante, ces +deux hommes lui étaient apparus comme deux géants; l'un parlait comme +son démon, l'autre parlait comme son bon ange. L'ange avait vaincu le +démon, et, chose qui la faisait frissonner de la tête aux pieds, cet +ange, ce libérateur, c'était précisément l'homme qu'elle abhorrait, ce +maire qu'elle avait si longtemps considéré comme l'auteur de tous ses +maux, ce Madeleine! et au moment même où elle venait de l'insulter d'une +façon hideuse, il la sauvait! S'était-elle donc trompée? Devait-elle +donc changer toute son âme?... Elle ne savait, elle tremblait. Elle +écoutait éperdue, elle regardait effarée, et à chaque parole que disait +M. Madeleine, elle sentait fondre et s'écrouler en elle les affreuses +ténèbres de la haine et naître dans son coeur je ne sais quoi de +réchauffant et d'ineffable qui était de la joie, de la confiance et de +l'amour. + +Quand Javert fut sorti, M. Madeleine se tourna vers elle, et lui dit +avec une voix lente, ayant peine à parler comme un homme sérieux qui ne +veut pas pleurer: + +--Je vous ai entendue. Je ne savais rien de ce que vous avez dit. Je +crois que c'est vrai, et je sens que c'est vrai. J'ignorais même que +vous eussiez quitté mes ateliers. Pourquoi ne vous êtes-vous pas +adressée à moi? Mais voici: je payerai vos dettes, je ferai venir votre +enfant, ou vous irez la rejoindre. Vous vivrez ici, à Paris, où vous +voudrez. Je me charge de votre enfant et de vous. Vous ne travaillerez +plus, si vous voulez. Je vous donnerai tout l'argent qu'il vous faudra. +Vous redeviendrez honnête en redevenant heureuse. Et même, écoutez, je +vous le déclare dès à présent, si tout est comme vous le dites, et je +n'en doute pas, vous n'avez jamais cessé d'être vertueuse et sainte +devant Dieu. Oh! pauvre femme! + +C'en était plus que la pauvre Fantine n'en pouvait supporter. Avoir +Cosette! sortir de cette vie infâme! vivre libre, riche, heureuse, +honnête, avec Cosette! voir brusquement s'épanouir au milieu de sa +misère toutes ces réalités du paradis! Elle regarda comme hébétée cet +homme qui lui parlait, et ne put que jeter deux ou trois sanglots: oh! +oh! oh! Ses jarrets plièrent, elle se mit à genoux devant M. Madeleine, +et, avant qu'il eût pu l'en empêcher, il sentit qu'elle lui prenait la +main et que ses lèvres s'y posaient. + +Puis elle s'évanouit. + + + + +Livre sixième--Javert + + + + +Chapitre I + +Commencement du repos + + +M. Madeleine fit transporter la Fantine à cette infirmerie qu'il avait +dans sa propre maison. Il la confia aux soeurs qui la mirent au lit. Une +fièvre ardente était survenue. Elle passa une partie de la nuit à +délirer et à parler haut. Cependant elle finit par s'endormir. + +Le lendemain vers midi Fantine se réveilla, elle entendit une +respiration tout près de son lit, elle écarta son rideau et vit M. +Madeleine debout qui regardait quelque chose au-dessus de sa tête. Ce +regard était plein de pitié et d'angoisse et suppliait. Elle en suivit +la direction et vit qu'il s'adressait à un crucifix cloué au mur. + +M. Madeleine était désormais transfiguré aux yeux de Fantine. Il lui +paraissait enveloppé de lumière. Il était absorbé dans une sorte de +prière. Elle le considéra longtemps sans oser l'interrompre. Enfin elle +lui dit timidement: + +--Que faites-vous donc là? + +M. Madeleine était à cette place depuis une heure. Il attendait que +Fantine se réveillât. Il lui prit la main, lui tâta le pouls, et +répondit: + +--Comment êtes-vous? + +--Bien, j'ai dormi, dit-elle, je crois que je vais mieux. Ce ne sera +rien. + +Lui reprit, répondant à la question qu'elle lui avait adressée d'abord, +comme s'il ne faisait que de l'entendre: + +--Je priais le martyr qui est là-haut. + +Et il ajouta dans sa pensée: «Pour la martyre qui est ici-bas.» + +M. Madeleine avait passé la nuit et la matinée à s'informer. Il savait +tout maintenant. Il connaissait dans tous ses poignants détails +l'histoire de Fantine. Il continua: + +--Vous avez bien souffert, pauvre mère. Oh! ne vous plaignez pas, vous +avez à présent la dot des élus. C'est de cette façon que les hommes font +des anges. Ce n'est point leur faute; ils ne savent pas s'y prendre +autrement. Voyez-vous, cet enfer dont vous sortez est la première forme +du ciel. Il fallait commencer par là. + +Il soupira profondément. Elle cependant lui souriait avec ce sublime +sourire auquel il manquait deux dents. + +Javert dans cette même nuit avait écrit une lettre. Il remit lui-même +cette lettre le lendemain matin au bureau de poste de Montreuil-sur-mer. +Elle était pour Paris, et la suscription portait: À _monsieur +Chabouillet, secrétaire de monsieur le préfet de police_. Comme +l'affaire du corps de garde s'était ébruitée, la directrice du bureau de +poste et quelques autres personnes qui virent la lettre avant le départ +et qui reconnurent l'écriture de Javert sur l'adresse, pensèrent que +c'était sa démission qu'il envoyait. + +M. Madeleine se hâta d'écrire aux Thénardier. Fantine leur devait cent +vingt francs. Il leur envoya trois cents francs en leur disant de se +payer sur cette somme, et d'amener tout de suite l'enfant à +Montreuil-sur-mer où sa mère malade la réclamait. + +Ceci éblouit le Thénardier. + +--Diable! dit-il à sa femme, ne lâchons pas l'enfant. Voilà que cette +mauviette va devenir une vache à lait. Je devine. Quelque jocrisse se +sera amouraché de la mère. + +Il riposta par un mémoire de cinq cents et quelques francs fort bien +fait. Dans ce mémoire figuraient pour plus de trois cents francs deux +notes incontestables, l'une d'un médecin, l'autre d'un apothicaire, +lesquels avaient soigné et médicamenté dans deux longues maladies +Éponine et Azelma. Cosette, nous l'avons dit, n'avait pas été malade. Ce +fut l'affaire d'une toute petite substitution de noms. Thénardier mit au +bas du mémoire: _reçu à compte trois cents francs_. + +M. Madeleine envoya tout de suite trois cents autres francs et écrivit: +Dépêchez-vous d'amener Cosette. + +--Christi! dit le Thénardier, ne lâchons pas l'enfant. + +Cependant Fantine ne se rétablissait point. Elle était toujours à +l'infirmerie. Les soeurs n'avaient d'abord reçu et soigné «cette fille» +qu'avec répugnance. Qui a vu les bas-reliefs de Reims se souvient du +gonflement de la lèvre inférieure des vierges sages regardant les +vierges folles. Cet antique mépris des vestales pour les ambulaïes est +un des plus profonds instincts de la dignité féminine; les soeurs +l'avaient éprouvé, avec le redoublement qu'ajoute la religion. Mais, en +peu de jours, Fantine les avait désarmées. Elle avait toutes sortes de +paroles humbles et douces, et la mère qui était en elle attendrissait. +Un jour les soeurs l'entendirent qui disait à travers la fièvre: + +--J'ai été une pécheresse, mais quand j'aurai mon enfant près de moi, +cela voudra dire que Dieu m'a pardonné. Pendant que j'étais dans le mal, +je n'aurais pas voulu avoir ma Cosette avec moi, je n'aurais pas pu +supporter ses yeux étonnés et tristes. C'était pour elle pourtant que je +faisais le mal, et c'est ce qui fait que Dieu me pardonne. Je sentirai +la bénédiction du bon Dieu quand Cosette sera ici. Je la regarderai, +cela me fera du bien de voir cette innocente. Elle ne sait rien du tout. +C'est un ange, voyez-vous, mes soeurs. À cet âge-là, les ailes, ça n'est +pas encore tombé. + +M. Madeleine l'allait voir deux fois par jour, et chaque fois elle lui +demandait: + +--Verrai-je bientôt ma Cosette? + +Il lui répondait: + +--Peut-être demain matin. D'un moment à l'autre elle arrivera, je +l'attends. + +Et le visage pâle de la mère rayonnait. + +--Oh! disait-elle, comme je vais être heureuse! + +Nous venons de dire qu'elle ne se rétablissait pas. Au contraire, son +état semblait s'aggraver de semaine en semaine. Cette poignée de neige +appliquée à nu sur la peau entre les deux omoplates avait déterminé une +suppression subite de transpiration à la suite de laquelle la maladie +qu'elle couvait depuis plusieurs années finit par se déclarer +violemment. On commençait alors à suivre pour l'étude et le traitement +des maladies de poitrine les belles indications de Laennec. Le médecin +ausculta Fantine et hocha la tête. + +M. Madeleine dit au médecin: + +--Eh bien? + +--N'a-t-elle pas un enfant qu'elle désire voir? dit le médecin. + +--Oui. + +--Eh bien, hâtez-vous de le faire venir. + +M. Madeleine eut un tressaillement. + +Fantine lui demanda: + +--Qu'a dit le médecin? + +M. Madeleine s'efforça de sourire. + +--Il a dit de faire venir bien vite votre enfant. Que cela vous rendra +la santé. + +--Oh! reprit-elle, il a raison! Mais qu'est-ce qu'ils ont donc ces +Thénardier à me garder ma Cosette! Oh! elle va venir. Voici enfin que je +vois le bonheur tout près de moi! + +Le Thénardier cependant ne «lâchait pas l'enfant» et donnait cent +mauvaises raisons. Cosette était un peu souffrante pour se mettre en +route l'hiver. Et puis il y avait un reste de petites dettes criardes +dans le pays dont il rassemblait les factures, etc., etc. + +--J'enverrai quelqu'un chercher Cosette, dit le père Madeleine. S'il le +faut, j'irai moi-même. + +Il écrivit sous la dictée de Fantine cette lettre qu'il lui fit signer: + +«Monsieur Thénardier, + +«Vous remettrez Cosette à la personne. + +«On vous payera toutes les petites choses. + +«J'ai l'honneur de vous saluer avec considération. + +«Fantine.» + +Sur ces entrefaites, il survint un grave incident. Nous avons beau +tailler de notre mieux le bloc mystérieux dont notre vie est faite, la +veine noire de la destinée y reparaît toujours. + + + + +Chapitre II + +Comment Jean peut devenir Champ + + +Un matin, M. Madeleine était dans son cabinet, occupé à régler d'avance +quelques affaires pressantes de la mairie pour le cas où il se +déciderait à ce voyage de Montfermeil, lorsqu'on vint lui dire que +l'inspecteur de police Javert demandait à lui parler. En entendant +prononcer ce nom, M. Madeleine ne put se défendre d'une impression +désagréable. Depuis l'aventure du bureau de police, Javert l'avait plus +que jamais évité, et M. Madeleine ne l'avait point revu. + +--Faites entrer, dit-il. + +Javert entra. + +M. Madeleine était resté assis près de la cheminée, une plume à la main, +l'oeil sur un dossier qu'il feuilletait et qu'il annotait, et qui +contenait des procès-verbaux de contraventions à la police de la voirie. +Il ne se dérangea point pour Javert. Il ne pouvait s'empêcher de songer +à la pauvre Fantine, et il lui convenait d'être glacial. + +Javert salua respectueusement M. le maire qui lui tournait le dos. M. le +maire ne le regarda pas et continua d'annoter son dossier. + +Javert fit deux ou trois pas dans le cabinet, et s'arrêta sans rompre le +silence. Un physionomiste qui eût été familier avec la nature de Javert, +qui eût étudié depuis longtemps ce sauvage au service de la +civilisation, ce composé bizarre du Romain, du Spartiate, du moine et du +caporal, cet espion incapable d'un mensonge, ce mouchard vierge, un +physionomiste qui eût su sa secrète et ancienne aversion pour M. +Madeleine, son conflit avec le maire au sujet de la Fantine, et qui eût +considéré Javert en ce moment, se fût dit: que s'est-il passé? Il était +évident, pour qui eût connu cette conscience droite, claire, sincère, +probe, austère et féroce, que Javert sortait de quelque grand événement +intérieur. Javert n'avait rien dans l'âme qu'il ne l'eût aussi sur le +visage. Il était, comme les gens violents, sujet aux revirements +brusques. Jamais sa physionomie n'avait été plus étrange et plus +inattendue. En entrant, il s'était incliné devant M. Madeleine avec un +regard où il n'y avait ni rancune, ni colère, ni défiance, il s'était +arrêté à quelques pas derrière le fauteuil du maire; et maintenant il se +tenait là, debout, dans une attitude presque disciplinaire, avec la +rudesse naïve et froide d'un homme qui n'a jamais été doux et qui a +toujours été patient; il attendait, sans dire un mot, sans faire un +mouvement, dans une humilité vraie et dans une résignation tranquille, +qu'il plût à monsieur le maire de se retourner, calme, sérieux, le +chapeau à la main, les yeux baissés, avec une expression qui tenait le +milieu entre le soldat devant son officier et le coupable devant son +juge. Tous les sentiments comme tous les souvenirs qu'on eût pu lui +supposer avaient disparu. Il n'y avait plus rien sur ce visage +impénétrable et simple comme le granit, qu'une morne tristesse. Toute sa +personne respirait l'abaissement et la fermeté, et je ne sais quel +accablement courageux. + +Enfin M. le maire posa sa plume et se tourna à demi. + +--Eh bien! qu'est-ce? qu'y a-t-il, Javert? + +Javert demeura un instant silencieux comme s'il se recueillait, puis +éleva la voix avec une sorte de solennité triste qui n'excluait pourtant +pas la simplicité: + +--Il y a, monsieur le maire, qu'un acte coupable a été commis. + +--Quel acte? + +--Un agent inférieur de l'autorité a manqué de respect à un magistrat de +la façon la plus grave. Je viens, comme c'est mon devoir, porter le fait +à votre connaissance. + +--Quel est cet agent? demanda M. Madeleine. + +--Moi, dit Javert. + +--Vous? + +--Moi. + +--Et quel est le magistrat qui aurait à se plaindre de l'agent? + +--Vous, monsieur le maire. + +M. Madeleine se dressa sur son fauteuil. Javert poursuivit, l'air sévère +et les yeux toujours baissés: + +--Monsieur le maire, je viens vous prier de vouloir bien provoquer près +de l'autorité ma destitution. + +M. Madeleine stupéfait ouvrit la bouche. Javert l'interrompit. + +--Vous direz, j'aurais pu donner ma démission, mais cela ne suffit pas. +Donner sa démission, c'est honorable. J'ai failli, je dois être puni. Il +faut que je sois chassé. + +Et après une pause, il ajouta: + +--Monsieur le maire, vous avez été sévère pour moi l'autre jour +injustement. Soyez-le aujourd'hui justement. + +--Ah çà! pourquoi? s'écria M. Madeleine. Quel est ce galimatias? +qu'est-ce que cela veut dire? où y a-t-il un acte coupable commis contre +moi par vous? qu'est-ce que vous m'avez fait? quels torts avez-vous +envers moi? Vous vous accusez, vous voulez être remplacé.... + +--Chassé, dit Javert. + +--Chassé, soit. C'est fort bien. Je ne comprends pas. + +--Vous allez comprendre, monsieur le maire. + +Javert soupira du fond de sa poitrine et reprit toujours froidement et +tristement: + +--Monsieur le maire, il y a six semaines, à la suite de cette scène pour +cette fille, j'étais furieux, je vous ai dénoncé. + +--Dénoncé! + +--À la préfecture de police de Paris. + +M. Madeleine, qui ne riait pas beaucoup plus souvent que Javert, se mit +à rire. + +--Comme maire ayant empiété sur la police? + +--Comme ancien forçat. + +Le maire devint livide. + +Javert, qui n'avait pas levé les yeux, continua: + +--Je le croyais. Depuis longtemps j'avais des idées. + +Une ressemblance, des renseignements que vous avez fait prendre à +Faverolles, votre force des reins, l'aventure du vieux Fauchelevent, +votre adresse au tir, votre jambe qui traîne un peu, est-ce que je sais, +moi? des bêtises! mais enfin je vous prenais pour un nommé Jean Valjean. + +--Un nommé?... Comment dites-vous ce nom-là? + +--Jean Valjean. C'est un forçat que j'avais vu il y a vingt ans quand +j'étais adjudant-garde-chiourme à Toulon. En sortant du bagne, ce Jean +Valjean avait, à ce qu'il paraît, volé chez un évêque, puis il avait +commis un autre vol à main armée, dans un chemin public, sur un petit +savoyard. Depuis huit ans il s'était dérobé, on ne sait comment, et on +le cherchait. Moi je m'étais figuré... Enfin, j'ai fait cette chose! La +colère m'a décidé, je vous ai dénoncé à la préfecture. + +M. Madeleine, qui avait ressaisi le dossier depuis quelques instants, +reprit avec un accent de parfaite indifférence: + +--Et que vous a-t-on répondu? + +--Que j'étais fou. + +--Eh bien? + +--Eh bien, on avait raison. + +--C'est heureux que vous le reconnaissiez! + +--Il faut bien, puisque le véritable Jean Valjean est trouvé. + +La feuille que tenait M. Madeleine lui échappa des mains, il leva la +tête, regarda fixement Javert, et dit avec un accent inexprimable: + +--Ah! + +Javert poursuivit: + +--Voilà ce que c'est, monsieur le maire. Il paraît qu'il y avait dans le +pays, du côté d'Ailly-le-Haut-Clocher, une espèce de bonhomme qu'on +appelait le père Champmathieu. C'était très misérable. On n'y faisait +pas attention. Ces gens-là, on ne sait pas de quoi cela vit. +Dernièrement, cet automne, le père Champmathieu a été arrêté pour un vol +de pommes à cidre, commis chez...--enfin n'importe! Il y a eu vol, mur +escaladé, branches de l'arbre cassées. On a arrêté mon Champmathieu. Il +avait encore la branche de pommier à la main. On coffre le drôle. +Jusqu'ici ce n'est pas beaucoup plus qu'une affaire correctionnelle. +Mais voici qui est de la providence. La geôle étant en mauvais état, +monsieur le juge d'instruction trouve à propos de faire transférer +Champmathieu à Arras où est la prison départementale. Dans cette prison +d'Arras, il y a un ancien forçat nommé Brevet qui est détenu pour je ne +sais quoi et qu'on a fait guichetier de chambrée parce qu'il se conduit +bien. Monsieur le maire, Champmathieu n'est pas plus tôt débarqué que +voilà Brevet qui s'écrie: «Eh mais! je connais cet homme-là. C'est un +fagot. Regardez-moi donc, bonhomme! Vous êtes Jean Valjean!--Jean +Valjean! qui ça Jean Valjean? Le Champmathieu joue l'étonné.--Ne fais +donc pas le sinvre, dit Brevet. Tu es Jean Valjean! Tu as été au bagne +de Toulon. Il y a vingt ans. Nous y étions ensemble.--Le Champmathieu +nie. Parbleu! vous comprenez. On approfondit. On me fouille cette +aventure-là. Voici ce qu'on trouve: ce Champmathieu, il y a une +trentaine d'années, a été ouvrier émondeur d'arbres dans plusieurs pays, +notamment à Faverolles. Là on perd sa trace. Longtemps après, on le +revoit en Auvergne, puis à Paris, où il dit avoir été charron et avoir +eu une fille blanchisseuse, mais cela n'est pas prouvé; enfin dans ce +pays-ci. Or, avant d'aller au bagne pour vol qualifié, qu'était Jean +Valjean? émondeur. Où? à Faverolles. Autre fait. Ce Valjean s'appelait +de son nom de baptême Jean et sa mère se nommait de son nom de famille +Mathieu. Quoi de plus naturel que de penser qu'en sortant du bagne il +aura pris le nom de sa mère pour se cacher et se sera fait appeler Jean +Mathieu? Il va en Auvergne. De _Jean_ la prononciation du pays fait +_Chan_, on l'appelle Chan Mathieu. Notre homme se laisse faire et le +voilà transformé en Champmathieu. Vous me suivez, n'est-ce pas? On +s'informe à Faverolles. La famille de Jean Valjean n'y est plus. On ne +sait plus où elle est. Vous savez, dans ces classes-là, il y a souvent +de ces évanouissements d'une famille. On cherche, on ne trouve plus +rien. Ces gens-là, quand ce n'est pas de la boue, c'est de la poussière. +Et puis, comme le commencement de ces histoires date de trente ans, il +n'y a plus personne à Faverolles qui ait connu Jean Valjean. On +s'informe à Toulon. Avec Brevet, il n'y a plus que deux forçats qui +aient vu Jean Valjean. Ce sont les condamnés à vie Cochepaille et +Chenildieu. On les extrait du bagne et on les fait venir. On les +confronte au prétendu Champmathieu. Ils n'hésitent pas. Pour eux comme +pour Brevet, c'est Jean Valjean. Même âge, il a cinquante-quatre ans, +même taille, même air, même homme enfin, c'est lui. C'est en ce +moment-là même que j'envoyais ma dénonciation à la préfecture de Paris. +On me répond que je perds l'esprit et que Jean Valjean est à Arras au +pouvoir de la justice. Vous concevez si cela m'étonne, moi qui croyais +tenir ici ce même Jean Valjean! J'écris à monsieur le juge +d'instruction. Il me fait venir, on m'amène le Champmathieu.... + +--Eh bien? interrompit M. Madeleine. + +Javert répondit avec son visage incorruptible et triste: + +--Monsieur le maire, la vérité est la vérité. J'en suis fâché, mais +c'est cet homme-là qui est Jean Valjean. Moi aussi je l'ai reconnu. + +M. Madeleine reprit d'une voix très basse: + +--Vous êtes sûr? + +Javert se mit à rire de ce rire douloureux qui échappe à une conviction +profonde: + +--Oh, sûr! + +Il demeura un moment pensif, prenant machinalement des pincées de poudre +de bois dans la sébille à sécher l'encre qui était sur la table, et il +ajouta: + +--Et même, maintenant que je vois le vrai Jean Valjean, je ne comprends +pas comment j'ai pu croire autre chose. Je vous demande pardon, monsieur +le maire. + +En adressant cette parole suppliante et grave à celui qui, six semaines +auparavant, l'avait humilié en plein corps de garde et lui avait dit: +«sortez!» Javert, cet homme hautain, était à son insu plein de +simplicité et de dignité. M. Madeleine ne répondit à sa prière que par +cette question brusque: + +--Et que dit cet homme? + +--Ah, dame! monsieur le maire, l'affaire est mauvaise. Si c'est Jean +Valjean, il y a récidive. Enjamber un mur, casser une branche, chiper +des pommes, pour un enfant, c'est une polissonnerie; pour un homme, +c'est un délit; pour un forçat, c'est un crime. Escalade et vol, tout y +est. Ce n'est plus la police correctionnelle, c'est la cour d'assises. +Ce n'est plus quelques jours de prison, ce sont les galères à +perpétuité. Et puis, il y a l'affaire du petit savoyard que j'espère +bien qui reviendra. Diable! il y a de quoi se débattre, n'est-ce pas? +Oui, pour un autre que Jean Valjean. Mais Jean Valjean est un sournois. +C'est encore là que je le reconnais. Un autre sentirait que cela +chauffe; il se démènerait, il crierait, la bouilloire chante devant le +feu, il ne voudrait pas être Jean Valjean, et caetera. Lui, il n'a pas +l'air de comprendre, il dit: Je suis Champmathieu, je ne sors pas de là! +Il a l'air étonné, il fait la brute, c'est bien mieux. Oh! le drôle est +habile. Mais c'est égal, les preuves sont là. Il est reconnu par quatre +personnes, le vieux coquin sera condamné. C'est porté aux assises, à +Arras. Je vais y aller pour témoigner. Je suis cité. + +M. Madeleine s'était remis à son bureau, avait ressaisi son dossier, et +le feuilletait tranquillement, lisant et écrivant tour à tour comme un +homme affairé. Il se tourna vers Javert: + +--Assez, Javert. Au fait, tous ces détails m'intéressent fort peu. Nous +perdons notre temps, et nous avons des affaires pressées. Javert, vous +allez vous rendre sur-le-champ chez la bonne femme Buseaupied qui vend +des herbes là-bas au coin de la rue Saint-Saulve. Vous lui direz de +déposer sa plainte contre le charretier Pierre Chesnelong. Cet homme est +un brutal qui a failli écraser cette femme et son enfant. Il faut qu'il +soit puni. Vous irez ensuite chez M. Charcellay, rue +Montre-de-Champigny. Il se plaint qu'il y a une gouttière de la maison +voisine qui verse l'eau de la pluie chez lui, et qui affouille les +fondations de sa maison. Après vous constaterez des contraventions de +police qu'on me signale rue Guibourg chez la veuve Doris, et rue du +Garraud-Blanc chez madame Renée Le Bossé, et vous dresserez +procès-verbal. Mais je vous donne là beaucoup de besogne. N'allez-vous +pas être absent? ne m'avez-vous pas dit que vous alliez à Arras pour +cette affaire dans huit ou dix jours?... + +--Plus tôt que cela, monsieur le maire. + +--Quel jour donc? + +--Mais je croyais avoir dit à monsieur le maire que cela se jugeait +demain et que je partais par la diligence cette nuit. + +M. Madeleine fit un mouvement imperceptible. + +--Et combien de temps durera l'affaire? + +--Un jour tout au plus. L'arrêt sera prononcé au plus tard demain dans +la nuit. Mais je n'attendrai pas l'arrêt, qui ne peut manquer. Sitôt ma +déposition faite, je reviendrai ici. + +--C'est bon, dit M. Madeleine. + +Et il congédia Javert d'un signe de main. Javert ne s'en alla pas. + +--Pardon, monsieur le maire, dit-il. + +--Qu'est-ce encore? demanda M. Madeleine. + +--Monsieur le maire, il me reste une chose à vous rappeler. + +--Laquelle? + +--C'est que je dois être destitué. + +M. Madeleine se leva. + +--Javert, vous êtes un homme d'honneur, et je vous estime. Vous vous +exagérez votre faute. Ceci d'ailleurs est encore une offense qui me +concerne. Javert, vous êtes digne de monter et non de descendre. +J'entends que vous gardiez votre place. + +Javert regarda M. Madeleine avec sa prunelle candide au fond de laquelle +il semblait qu'on vit cette conscience peu éclairée, mais rigide et +chaste, et il dit d'une voix tranquille: + +--Monsieur le maire, je ne puis vous accorder cela. + +--Je vous répète, répliqua M. Madeleine, que la chose me regarde. + +Mais Javert, attentif à sa seule pensée, continua: + +--Quant à exagérer, je n'exagère point. Voici comment je raisonne. Je +vous ai soupçonné injustement. Cela, ce n'est rien. C'est notre droit à +nous autres de soupçonner, quoiqu'il y ait pourtant abus à soupçonner +au-dessus de soi. Mais, sans preuves, dans un accès de colère, dans le +but de me venger, je vous ai dénoncé comme forçat, vous, un homme +respectable, un maire, un magistrat! ceci est grave. Très grave. J'ai +offensé l'autorité dans votre personne, moi, agent de l'autorité! Si +l'un de mes subordonnés avait fait ce que j'ai fait, je l'aurais déclaré +indigne du service, et chassé. Eh bien? + +Tenez, monsieur le maire, encore un mot. J'ai souvent été sévère dans ma +vie. Pour les autres. C'était juste. Je faisais bien. Maintenant, si je +n'étais pas sévère pour moi, tout ce que j'ai fait de juste deviendrait +injuste. + +Est-ce que je dois m'épargner plus que les autres? Non. Quoi! je +n'aurais été bon qu'à châtier autrui, et pas moi! mais je serais un +misérable! mais ceux qui disent: ce gueux de Javert! auraient raison! +Monsieur le maire, je ne souhaite pas que vous me traitiez avec bonté, +votre bonté m'a fait faire assez de mauvais sang quand elle était pour +les autres. Je n'en veux pas pour moi. La bonté qui consiste à donner +raison à la fille publique contre le bourgeois, à l'agent de police +contre le maire, à celui qui est en bas contre celui qui est en haut, +c'est ce que j'appelle de la mauvaise bonté. C'est avec cette bonté-là +que la société se désorganise. Mon Dieu! c'est bien facile d'être bon, +le malaisé c'est d'être juste. Allez! si vous aviez été ce que je +croyais, je n'aurais pas été bon pour vous, moi! vous auriez vu! +Monsieur le maire, je dois me traiter comme je traiterais tout autre. +Quand je réprimais des malfaiteurs, quand je sévissais sur des gredins, +je me suis souvent dit à moi-même: toi, si tu bronches, si jamais je te +prends en faute, sois tranquille!--J'ai bronché, je me prends en faute, +tant pis! Allons, renvoyé, cassé, chassé! c'est bon. J'ai des bras, je +travaillerai à la terre, cela m'est égal. Monsieur le maire, le bien du +service veut un exemple. Je demande simplement la destitution de +l'inspecteur Javert. + +Tout cela était prononcé d'un accent humble, fier, désespéré et +convaincu qui donnait je ne sais quelle grandeur bizarre à cet étrange +honnête homme. + +--Nous verrons, fit M. Madeleine. + +Et il lui tendit la main. + +Javert recula, et dit d'un ton farouche: + +--Pardon, monsieur le maire, mais cela ne doit pas être. Un maire ne +donne pas la main à un mouchard. + +Il ajouta entre ses dents: + +--Mouchard, oui; du moment où j'ai médusé de la police, je ne suis plus +qu'un mouchard. Puis il salua profondément, et se dirigea vers la porte. +Là il se retourna, et, les yeux toujours baissés: + +--Monsieur le maire, dit-il, je continuerai le service jusqu'à ce que je +sois remplacé. + +Il sortit. M. Madeleine resta rêveur, écoutant ce pas ferme et assuré +qui s'éloignait sur le pavé du corridor. + + + + +Livre septième--L'affaire Champmathieu + + + + +Chapitre I + +La soeur Simplice + + +Les incidents qu'on va lire n'ont pas tous été connus à +Montreuil-sur-mer, mais le peu qui en a percé a laissé dans cette ville +un tel souvenir, que ce serait une grave lacune dans ce livre si nous ne +les racontions dans leurs moindres détails. + +Dans ces détails, le lecteur rencontrera deux ou trois circonstances +invraisemblables que nous maintenons par respect pour la vérité. + +Dans l'après-midi qui suivit la visite de Javert, M. Madeleine alla voir +la Fantine comme d'habitude. + +Avant de pénétrer près de Fantine, il fit demander la soeur Simplice. +Les deux religieuses qui faisaient le service de l'infirmerie, dames +lazaristes comme toutes les soeurs de charité, s'appelaient soeur +Perpétue et soeur Simplice. + +La soeur Perpétue était la première villageoise venue, grossièrement +soeur de charité, entrée chez Dieu comme on entre en place. Elle était +religieuse comme on est cuisinière. Ce type n'est point très rare. Les +ordres monastiques acceptent volontiers cette lourde poterie paysanne, +aisément façonnée en capucin ou en ursuline. Ces rusticités s'utilisent +pour les grosses besognes de la dévotion. La transition d'un bouvier à +un carme n'a rien de heurté; l'un devient l'autre sans grand travail; le +fond commun d'ignorance du village et du cloître est une préparation +toute faite, et met tout de suite le campagnard de plain-pied avec le +moine. Un peu d'ampleur au sarrau, et voilà un froc. La soeur Perpétue +était une forte religieuse, de Marines, près Pontoise, patoisant, +psalmodiant, bougonnant, sucrant la tisane selon le bigotisme ou +l'hypocrisie du grabataire, brusquant les malades, bourrue avec les +mourants, leur jetant presque Dieu au visage, lapidant l'agonie avec des +prières en colère, hardie, honnête et rougeaude. + +La soeur Simplice était blanche d'une blancheur de cire. Près de soeur +Perpétue, c'était le cierge à côté de la chandelle. Vincent de Paul a +divinement fixé la figure de la soeur de charité dans ces admirables +paroles où il mêle tant de liberté à tant de servitude: «Elles n'auront +pour monastère que la maison des malades, pour cellule qu'une chambre de +louage, pour chapelle que l'église de leur paroisse, pour cloître que +les rues de la ville ou les salles des hôpitaux, pour clôture que +l'obéissance, pour grille que la crainte de Dieu, pour voile que la +modestie.» Cet idéal était vivant dans la soeur Simplice. Personne n'eût +pu dire l'âge de la soeur Simplice; elle n'avait jamais été jeune et +semblait ne devoir jamais être vieille. C'était une personne--nous +n'osons dire une femme--calme, austère, de bonne compagnie, froide, et +qui n'avait jamais menti. Elle était si douce qu'elle paraissait +fragile; plus solide d'ailleurs que le granit. Elle touchait aux +malheureux avec de charmants doigts fins et purs. Il y avait, pour ainsi +dire, du silence dans sa parole; elle parlait juste le nécessaire, et +elle avait un son de voix qui eût tout à la fois édifié un confessionnal +et enchanté un salon. Cette délicatesse s'accommodait de la robe de +bure, trouvant à ce rude contact un rappel continuel du ciel et de Dieu. +Insistons sur un détail. N'avoir jamais menti, n'avoir jamais dit, pour +un intérêt quelconque, même indifféremment, une chose qui ne fût la +vérité, la sainte vérité, c'était le trait distinctif de la soeur +Simplice; c'était l'accent de sa vertu. Elle était presque célèbre dans +la congrégation pour cette véracité imperturbable. L'abbé Sicard parle +de la soeur Simplice dans une lettre au sourd-muet Massieu. Si sincères, +si loyaux et si purs que nous soyons, nous avons tous sur notre candeur +au moins la fêlure du petit mensonge innocent. Elle, point. Petit +mensonge, mensonge innocent, est-ce que cela existe? Mentir, c'est +l'absolu du mal. Peu mentir n'est pas possible; celui qui ment, ment +tout le mensonge; mentir, c'est la face même du démon; Satan a deux +noms, il s'appelle Satan et il s'appelle Mensonge. Voilà ce qu'elle +pensait. Et comme elle pensait, elle pratiquait. Il en résultait cette +blancheur dont nous avons parlé, blancheur qui couvrait de son +rayonnement même ses lèvres et ses yeux. Son sourire était blanc, son +regard était blanc. Il n'y avait pas une toile d'araignée, pas un grain +de poussière à la vitre de cette conscience. En entrant dans l'obédience +de saint Vincent de Paul, elle avait pris le nom de Simplice par choix +spécial. Simplice de Sicile, on le sait, est cette sainte qui aima mieux +se laisser arracher les deux seins que de répondre, étant née à +Syracuse, qu'elle était née à Ségeste, mensonge qui la sauvait. Cette +patronne convenait à cette âme. + +La soeur Simplice, en entrant dans l'ordre, avait deux défauts dont elle +s'était peu à peu corrigée; elle avait eu le goût des friandises et elle +avait aimé à recevoir des lettres. Elle ne lisait jamais qu'un livre de +prières en gros caractères et en latin. Elle ne comprenait pas le latin, +mais elle comprenait le livre. + +La pieuse fille avait pris en affection Fantine, y sentant probablement +de la vertu latente, et s'était dévouée à la soigner presque +exclusivement. + +M. Madeleine emmena à part la soeur Simplice et lui recommanda Fantine +avec un accent singulier dont la soeur se souvint plus tard. + +En quittant la soeur, il s'approcha de Fantine. + +Fantine attendait chaque jour l'apparition de M. Madeleine comme on +attend un rayon de chaleur et de joie. Elle disait aux soeurs: + +--Je ne vis que lorsque monsieur le maire est là. + +Elle avait ce jour-là beaucoup de fièvre. Dès qu'elle vit M. Madeleine, +elle lui demanda: + +--Et Cosette? + +Il répondit en souriant: + +--Bientôt. + +M. Madeleine fut avec Fantine comme à l'ordinaire. Seulement il resta +une heure au lieu d'une demi-heure, au grand contentement de Fantine. Il +fît mille instances à tout le monde pour que rien ne manquât à la +malade. On remarqua qu'il y eut un moment où son visage devint très +sombre. Mais cela s'expliqua quand on sut que le médecin s'était penché +à son oreille et lui avait dit: + +--Elle baisse beaucoup. + +Puis il rentra à la mairie, et le garçon de bureau le vit examiner avec +attention une carte routière de France qui était suspendue dans son +cabinet. Il écrivit quelques chiffres au crayon sur un papier. + + + + +Chapitre II + +Perspicacité de maître Scaufflaire + + +De la mairie il se rendit au bout de la ville chez un Flamand, maître +Scaufflaër, francisé Scaufflaire, qui louait des chevaux et des +«cabriolets à volonté». + +Pour aller chez ce Scaufflaire, le plus court était de prendre une rue +peu fréquentée où était le presbytère de la paroisse que M. Madeleine +habitait. Le curé était, disait-on, un homme digne et respectable, et de +bon conseil. À l'instant où M. Madeleine arriva devant le presbytère, il +n'y avait dans la rue qu'un passant, et ce passant remarqua ceci: M. le +maire, après avoir dépassé la maison curiale, s'arrêta, demeura +immobile, puis revint sur ses pas et rebroussa chemin jusqu'à la porte +du presbytère, qui était une porte bâtarde avec marteau de fer. Il mit +vivement la main au marteau, et le souleva; puis il s'arrêta de nouveau, +et resta court, et comme pensif, et, après quelques secondes, au lieu de +laisser bruyamment retomber le marteau, il le reposa doucement et reprit +son chemin avec une sorte de hâte qu'il n'avait pas auparavant. + +M. Madeleine trouva maître Scaufflaire chez lui occupé à repiquer un +harnais. + +--Maître Scaufflaire, demanda-t-il, avez-vous un bon cheval? + +--Monsieur le maire, dit le Flamand, tous mes chevaux sont bons. +Qu'entendez-vous par un bon cheval? + +--J'entends un cheval qui puisse faire vingt lieues en un jour. + +--Diable! fit le Flamand, vingt lieues! + +--Oui. + +--Attelé à un cabriolet? + +--Oui. + +--Et combien de temps se reposera-t-il après la course? + +--Il faut qu'il puisse au besoin repartir le lendemain. + +--Pour refaire le même trajet? + +--Oui. + +--Diable! diable! et c'est vingt lieues? M. Madeleine tira de sa poche +le papier où il avait crayonné des chiffres. Il les montra au Flamand. +C'étaient les chiffres 5, 6, 8-1/2. + +--Vous voyez, dit-il. Total, dix-neuf et demi, autant dire vingt lieues. + +--Monsieur le maire, reprit le Flamand, j'ai votre affaire. Mon petit +cheval blanc. Vous avez dû le voir passer quelquefois. C'est une petite +bête du bas Boulonnais. C'est plein de feu. On a voulu d'abord en faire +un cheval de selle. Bah! il ruait, il flanquait tout le monde par terre. +On le croyait vicieux, on ne savait qu'en faire. Je l'ai acheté. Je l'ai +mis au cabriolet. Monsieur, c'est cela qu'il voulait; il est doux comme +une fille, il va le vent. Ah! par exemple, il ne faudrait pas lui monter +sur le dos. Ce n'est pas son idée d'être cheval de selle. Chacun a son +ambition. Tirer, oui, porter, non; il faut croire qu'il s'est dit ça. + +--Et il fera la course? + +--Vos vingt lieues. Toujours au grand trot, et en moins de huit heures. +Mais voici à quelles conditions. + +--Dites. + +--Premièrement, vous le ferez souffler une heure à moitié chemin; il +mangera, et on sera là pendant qu'il mangera pour empêcher le garçon de +l'auberge de lui voler son avoine; car j'ai remarqué que dans les +auberges l'avoine est plus souvent bue par les garçons d'écurie que +mangée par les chevaux. + +--On sera là. + +--Deuxièmement.... Est-ce pour monsieur le maire le cabriolet? + +--Oui. + +--Monsieur le maire sait conduire? + +--Oui. + +--Eh bien, monsieur le maire voyagera seul et sans bagage afin de ne +point charger le cheval. + +--Convenu. + +--Mais monsieur le maire, n'ayant personne avec lui, sera obligé de +prendre la peine de surveiller lui-même l'avoine. + +--C'est dit. + +--Il me faudra trente francs par jour. Les jours de repos payés. Pas un +liard de moins, et la nourriture de la bête à la charge de monsieur le +maire. + +M. Madeleine tira trois napoléons de sa bourse et les mit sur la table. + +--Voilà deux jours d'avance. + +--Quatrièmement, pour une course pareille sur cabriolet serait trop +lourd et fatiguerait le cheval. Il faudrait que monsieur le maire +consentît à voyager dans un petit tilbury que j'ai. + +--J'y consens. + +--C'est léger, mais c'est découvert. + +--Cela m'est égal. + +--Monsieur le maire a-t-il réfléchi que nous sommes en hiver?... + +M. Madeleine ne répondit pas. Le Flamand reprit: + +--Qu'il fait très froid? + +M. Madeleine garda le silence. Maître Scaufflaire continua: + +--Qu'il peut pleuvoir? + +M. Madeleine leva la tête et dit: + +--Le tilbury et le cheval seront devant ma porte demain à quatre heures +et demie du matin. + +--C'est entendu, monsieur le maire, répondit Scaufflaire, puis, grattant +avec l'ongle de son pouce une tache qui était dans le bois de la table, +il reprit de cet air insouciant que les Flamands savent si bien mêler à +leur finesse: + +--Mais voilà que j'y songe à présent! monsieur le maire ne me dit pas où +il va. Où est-ce que va monsieur le maire? + +Il ne songeait pas à autre chose depuis le commencement de la +conversation, mais il ne savait pourquoi il n'avait pas osé faire cette +question. + +--Votre cheval a-t-il de bonnes jambes de devant? dit M. Madeleine. + +--Oui, monsieur le maire. Vous le soutiendrez un peu dans les descentes. +Y a-t-il beaucoup de descentes d'ici où vous allez? + +--N'oubliez pas d'être à ma porte à quatre heures et demie du matin, +très précises, répondit M. Madeleine; et il sortit. + +Le Flamand resta «tout bête», comme il disait lui-même quelque temps +après. + +Monsieur le maire était sorti depuis deux ou trois minutes, lorsque la +porte se rouvrit; c'était M. le maire. Il avait toujours le même air +impassible et préoccupé. + +--Monsieur Scaufflaire, dit-il, à quelle somme estimez-vous le cheval et +le tilbury que vous me louerez, l'un portant l'autre? + +--L'un traînant l'autre, monsieur le maire, dit le Flamand avec un gros +rire. + +--Soit. Eh bien! + +--Est-ce que monsieur le maire veut me les acheter? + +--Non, mais à tout événement, je veux vous les garantir. À mon retour +vous me rendrez la somme. Combien estimez-vous cabriolet et cheval? + +--À cinq cents francs, monsieur le maire. + +--Les voici. + +M. Madeleine posa un billet de banque sur la table, puis sortit et cette +fois ne rentra plus. + +Maître Scaufflaire regretta affreusement de n'avoir point dit mille +francs. Du reste le cheval et le tilbury, en bloc, valaient cent écus. + +Le Flamand appela sa femme, et lui conta la chose. Où diable monsieur le +maire peut-il aller? Ils tinrent conseil. + +--Il va à Paris, dit la femme. + +--Je ne crois pas, dit le mari. + +M. Madeleine avait oublié sur la cheminée le papier où il avait tracé +des chiffres. Le Flamand le prit et l'étudia. + +--Cinq, six, huit et demi? cela doit marquer des relais de poste. + +Il se tourna vers sa femme. + +--J'ai trouvé. + +--Comment? + +--Il y a cinq lieues d'ici à Hesdin, six de Hesdin à Saint-Pol, huit et +demie de Saint-Pol à Arras. Il va à Arras. + +Cependant M. Madeleine était rentré chez lui. + +Pour revenir de chez maître Scaufflaire, il avait pris le plus long, +comme si la porte du presbytère avait été pour lui une tentation, et +qu'il eût voulu l'éviter. Il était monté dans sa chambre et s'y était +enfermé, ce qui n'avait rien que de simple, car il se couchait +volontiers de bonne heure. Pourtant la concierge de la fabrique, qui +était en même temps l'unique servante de M. Madeleine, observa que sa +lumière s'éteignit à huit heures et demie, et elle le dit au caissier +qui rentrait, en ajoutant: + +--Est-ce que monsieur le maire est malade? je lui ai trouvé l'air un peu +singulier. + +Ce caissier habitait une chambre située précisément au-dessous de la +chambre de M. Madeleine. Il ne prit point garde aux paroles de la +portière, se coucha et s'endormit. Vers minuit, il se réveilla +brusquement; il avait entendu à travers son sommeil un bruit au-dessus +de sa tête. Il écouta. C'était un pas qui allait et venait, comme si +l'on marchait dans la chambre en haut. Il écouta plus attentivement, et +reconnut le pas de M. Madeleine. Cela lui parut étrange; habituellement +aucun bruit ne se faisait dans la chambre de M. Madeleine avant l'heure +de son lever. Un moment après le caissier entendit quelque chose qui +ressemblait à une armoire qu'on ouvre et qu'on referme. Puis on dérangea +un meuble, il y eut un silence, et le pas recommença. Le caissier se +dressa sur son séant, s'éveilla tout à fait, regarda, et à travers les +vitres de sa croisée aperçut sur le mur d'en face la réverbération +rougeâtre d'une fenêtre éclairée. À la direction des rayons, ce ne +pouvait être que la fenêtre de la chambre de M. Madeleine. La +réverbération tremblait comme si elle venait plutôt d'un feu allumé que +d'une lumière. L'ombre des châssis vitrés ne s'y dessinait pas, ce qui +indiquait que la fenêtre était toute grande ouverte. Par le froid qu'il +faisait, cette fenêtre ouverte était surprenante. Le caissier se +rendormit. Une heure ou deux après, il se réveilla encore. Le même pas, +lent et régulier, allait et venait toujours au-dessus de sa tête. + +La réverbération se dessinait toujours sur le mur, mais elle était +maintenant pâle et paisible comme le reflet d'une lampe ou d'une bougie. +La fenêtre était toujours ouverte. Voici ce qui se passait dans la +chambre de M. Madeleine. + + + + +Chapitre III + +Une tempête sous un crâne + + +Le lecteur a sans doute deviné que M. Madeleine n'est autre que Jean +Valjean. + +Nous avons déjà regardé dans les profondeurs de cette conscience; le +moment est venu d'y regarder encore. Nous ne le faisons pas sans émotion +et sans tremblement. Il n'existe rien de plus terrifiant que cette sorte +de contemplation. L'oeil de l'esprit ne peut trouver nulle part plus +d'éblouissements ni plus de ténèbres que dans l'homme; il ne peut se +fixer sur aucune chose qui soit plus redoutable, plus compliquée, plus +mystérieuse et plus infinie. Il y a un spectacle plus grand que la mer, +c'est le ciel; il y a un spectacle plus grand que le ciel, c'est +l'intérieur de l'âme. + +Faire le poème de la conscience humaine, ne fût-ce qu'à propos d'un seul +homme, ne fût-ce qu'à propos du plus infime des hommes, ce serait fondre +toutes les épopées dans une épopée supérieure et définitive. La +conscience, c'est le chaos des chimères, des convoitises et des +tentatives, la fournaise des rêves, l'antre des idées dont on a honte; +c'est le pandémonium des sophismes, c'est le champ de bataille des +passions. À de certaines heures, pénétrez à travers la face livide d'un +être humain qui réfléchit, et regardez derrière, regardez dans cette +âme, regardez dans cette obscurité. Il y a là, sous le silence +extérieur, des combats de géants comme dans Homère, des mêlées de +dragons et d'hydres et des nuées de fantômes comme dans Milton, des +spirales visionnaires comme chez Dante. Chose sombre que cet infini que +tout homme porte en soi et auquel il mesure avec désespoir les volontés +de son cerveau et les actions de sa vie! + +Alighieri rencontra un jour une sinistre porte devant laquelle il +hésita. En voici une aussi devant nous, au seuil de laquelle nous +hésitons. Entrons pourtant. + +Nous n'avons que peu de chose à ajouter à ce que le lecteur connaît déjà +de ce qui était arrivé à Jean Valjean depuis l'aventure de +Petit-Gervais. À partir de ce moment, on l'a vu, il fut un autre homme. +Ce que l'évêque avait voulu faire de lui, il l'exécuta. Ce fut plus +qu'une transformation, ce fut une transfiguration. + +Il réussit à disparaître, vendit l'argenterie de l'évêque, ne gardant +que les flambeaux, comme souvenir, se glissa de ville en ville, traversa +la France, vint à Montreuil-sur-mer, eut l'idée que nous avons dite, +accomplit ce que nous avons raconté, parvint à se faire insaisissable et +inaccessible, et désormais, établi à Montreuil-sur-mer, heureux de +sentir sa conscience attristée par son passé et la première moitié de +son existence démentie par la dernière, il vécut paisible, rassuré et +espérant, n'ayant plus que deux pensées: cacher son nom, et sanctifier +sa vie; échapper aux hommes, et revenir à Dieu. + +Ces deux pensées étaient si étroitement mêlées dans son esprit qu'elles +n'en formaient qu'une seule; elles étaient toutes deux également +absorbantes et impérieuses, et dominaient ses moindres actions. +D'ordinaire elles étaient d'accord pour régler la conduite de sa vie; +elles le tournaient vers l'ombre; elles le faisaient bienveillant et +simple; elles lui conseillaient les mêmes choses. Quelquefois cependant +il y avait conflit entre elles. Dans ce cas-là, on s'en souvient, +l'homme que tout le pays de Montreuil-sur-mer appelait M. Madeleine ne +balançait pas à sacrifier la première à la seconde, sa sécurité à sa +vertu. Ainsi, en dépit de toute réserve et de toute prudence, il avait +gardé les chandeliers de l'évêque, porté son deuil, appelé et interrogé +tous les petits savoyards qui passaient, pris des renseignements sur les +familles de Faverolles, et sauvé la vie au vieux Fauchelevent, malgré +les inquiétantes insinuations de Javert. Il semblait, nous l'avons déjà +remarqué, qu'il pensât, à l'exemple de tous ceux qui ont été sages, +saints et justes, que son premier devoir n'était pas envers lui. + +Toutefois, il faut le dire, jamais rien de pareil ne s'était encore +présenté. Jamais les deux idées qui gouvernaient le malheureux homme +dont nous racontons les souffrances n'avaient engagé une lutte si +sérieuse. Il le comprit confusément, mais profondément, dès les +premières paroles que prononça Javert, en entrant dans son cabinet. + +Au moment où fut si étrangement articulé ce nom qu'il avait enseveli +sous tant d'épaisseurs, il fut saisi de stupeur et comme enivré par la +sinistre bizarrerie de sa destinée, et, à travers cette stupeur, il eut +ce tressaillement qui précède les grandes secousses; il se courba comme +un chêne à l'approche d'un orage, comme un soldat à l'approche d'un +assaut. Il sentit venir sur sa tête des ombres pleines de foudres et +d'éclairs. Tout en écoutant parler Javert, il eut une première pensée +d'aller, de courir, de se dénoncer, de tirer ce Champmathieu de prison +et de s'y mettre; cela fut douloureux et poignant comme une incision +dans la chair vive, puis cela passa, et il se dit: «Voyons! voyons!» Il +réprima ce premier mouvement généreux et recula devant l'héroïsme. + +Sans doute, il serait beau qu'après les saintes paroles de l'évêque, +après tant d'années de repentir et d'abnégation, au milieu d'une +pénitence admirablement commencée, cet homme, même en présence d'une si +terrible conjoncture, n'eût pas bronché un instant et eût continué de +marcher du même pas vers ce précipice ouvert au fond duquel était le +ciel; cela serait beau, mais cela ne fut pas ainsi. Il faut bien que +nous rendions compte des choses qui s'accomplissaient dans cette âme, et +nous ne pouvons dire que ce qui y était. Ce qui l'emporta tout d'abord, +ce fut l'instinct de la conservation; il rallia en hâte ses idées, +étouffa ses émotions, considéra la présence de Javert, ce grand péril, +ajourna toute résolution avec la fermeté de l'épouvante, s'étourdit sur +ce qu'il y avait à faire, et reprit son calme comme un lutteur ramasse +son bouclier. + +Le reste de la journée il fut dans cet état, un tourbillon au dedans, +une tranquillité profonde au dehors; il ne prit que ce qu'on pourrait +appeler «les mesures conservatoires». Tout était encore confus et se +heurtait dans son cerveau; le trouble y était tel qu'il ne voyait +distinctement la forme d'aucune idée; et lui-même n'aurait pu rien dire +de lui-même, si ce n'est qu'il venait de recevoir un grand coup. Il se +rendit comme d'habitude près du lit de douleur de Fantine et prolongea +sa visite, par un instinct de bonté, se disant qu'il fallait agir ainsi +et la bien recommander aux soeurs pour le cas où il arriverait qu'il eût +à s'absenter. Il sentit vaguement qu'il faudrait peut-être aller à +Arras, et, sans être le moins du monde décidé à ce voyage, il se dit +qu'à l'abri de tout soupçon comme il l'était, il n'y avait point +d'inconvénient à être témoin de ce qui se passerait, et il retint le +tilbury de Scaufflaire, afin d'être préparé à tout événement. + +Il dîna avec assez d'appétit. + +Rentré dans sa chambre il se recueillit. + +Il examina la situation et la trouva inouïe; tellement inouïe qu'au +milieu de sa rêverie, par je ne sais quelle impulsion d'anxiété presque +inexplicable, il se leva de sa chaise et ferma sa porte au verrou. Il +craignait qu'il n'entrât encore quelque chose. Il se barricadait contre +le possible. + +Un moment après il souffla sa lumière. Elle le gênait. + +Il lui semblait qu'on pouvait le voir. + +Qui, on? + +Hélas! ce qu'il voulait mettre à la porte était entré; ce qu'il voulait +aveugler, le regardait. Sa conscience. + +Sa conscience, c'est-à-dire Dieu. + +Pourtant, dans le premier moment, il se fit illusion; il eut un +sentiment de sûreté et de solitude; le verrou tiré, il se crut +imprenable; la chandelle éteinte, il se sentit invisible. Alors il prit +possession de lui-même; il posa ses coudes sur la table, appuya la tête +sur sa main, et se mit à songer dans les ténèbres. + +--Où en suis-je?--Est-ce que je ne rêve pas? Que m'a-t-on dit?--Est-il +bien vrai que j'aie vu ce Javert et qu'il m'ait parlé ainsi?--Que peut +être ce Champmathieu?--Il me ressemble donc?--Est-ce possible?--Quand +je pense qu'hier j'étais si tranquille et si loin de me douter de +rien!--Qu'est-ce que je faisais donc hier à pareille heure?--Qu'y a-t-il +dans cet incident?--Comment se dénouera-t-il?--Que faire? + +Voilà dans quelle tourmente il était. Son cerveau avait perdu la force +de retenir ses idées, elles passaient comme des ondes, et il prenait son +front dans ses deux mains pour les arrêter. + +De ce tumulte qui bouleversait sa volonté et sa raison, et dont il +cherchait à tirer une évidence et une résolution, rien ne se dégageait +que l'angoisse. + +Sa tête était brûlante. Il alla à la fenêtre et l'ouvrit toute grande. +Il n'y avait pas d'étoiles au ciel. Il revint s'asseoir près de la +table. + +La première heure s'écoula ainsi. + +Peu à peu cependant des linéaments vagues commencèrent à se former et à +se fixer dans sa méditation, et il put entrevoir avec la précision de la +réalité, non l'ensemble de la situation, mais quelques détails. + +Il commença par reconnaître que, si extraordinaire et si critique que +fût cette situation, il en était tout à fait le maître. + +Sa stupeur ne fit que s'en accroître. + +Indépendamment du but sévère et religieux que se proposaient ses +actions, tout ce qu'il avait fait jusqu'à ce jour n'était autre chose +qu'un trou qu'il creusait pour y enfouir son nom. Ce qu'il avait +toujours le plus redouté, dans ses heures de repli sur lui-même, dans +ses nuits d'insomnie, c'était d'entendre jamais prononcer ce nom; il se +disait que ce serait là pour lui la fin de tout; que le jour où ce nom +reparaîtrait, il ferait évanouir autour de lui sa vie nouvelle, et qui +sait même peut-être? au dedans de lui sa nouvelle âme. Il frémissait de +la seule pensée que c'était possible. Certes, si quelqu'un lui eût dit +en ces moments-là qu'une heure viendrait où ce nom retentirait à son +oreille, où ce hideux mot, Jean Valjean, sortirait tout à coup de la +nuit et se dresserait devant lui, où cette lumière formidable faite pour +dissiper le mystère dont il s'enveloppait resplendirait subitement sur +sa tête; et que ce nom ne le menacerait pas, que cette lumière ne +produirait qu'une obscurité plus épaisse, que ce voile déchiré +accroîtrait le mystère; que ce tremblement de terre consoliderait son +édifice, que ce prodigieux incident n'aurait d'autre résultat, si bon +lui semblait, à lui, que de rendre son existence à la fois plus claire +et plus impénétrable, et que, de sa confrontation avec le fantôme de +Jean Valjean, le bon et digne bourgeois monsieur Madeleine sortirait +plus honoré, plus paisible et plus respecté que jamais,--si quelqu'un +lui eût dit cela, il eût hoché la tête et regardé ces paroles comme +insensées. Eh bien! tout cela venait précisément d'arriver, tout cet +entassement de l'impossible était un fait, et Dieu avait permis que ces +choses folles devinssent des choses réelles! + +Sa rêverie continuait de s'éclaircir. Il se rendait de plus en plus +compte de sa position. Il lui semblait qu'il venait de s'éveiller de je +ne sais quel sommeil, et qu'il se trouvait glissant sur une pente au +milieu de la nuit, debout, frissonnant, reculant en vain, sur le bord +extrême d'un abîme. Il entrevoyait distinctement dans l'ombre un +inconnu, un étranger, que la destinée prenait pour lui et poussait dans +le gouffre à sa place. Il fallait, pour que le gouffre se refermât, que +quelqu'un y tombât, lui ou l'autre. + +Il n'avait qu'à laisser faire. + +La clarté devint complète, et il s'avoua ceci:--Que sa place était vide +aux galères, qu'il avait beau faire, qu'elle l'y attendait toujours, que +le vol de Petit-Gervais l'y ramenait, que cette place vide l'attendrait +et l'attirerait jusqu'à ce qu'il y fût, que cela était inévitable et +fatal.--Et puis il se dit:--Qu'en ce moment il avait un remplaçant, +qu'il paraissait qu'un nommé Champmathieu avait cette mauvaise chance, +et que, quant à lui, présent désormais au bagne dans la personne de ce +Champmathieu, présent dans la société sous le nom de M. Madeleine, il +n'avait plus rien à redouter, pourvu qu'il n'empêchât pas les hommes de +sceller sur la tête de ce Champmathieu cette pierre de l'infamie qui, +comme la pierre du sépulcre, tombe une fois et ne se relève jamais. + +Tout cela était si violent et si étrange qu'il se fit soudain en lui +cette espèce de mouvement indescriptible qu'aucun homme n'éprouve plus +de deux ou trois fois dans sa vie, sorte de convulsion de la conscience +qui remue tout ce que le coeur a de douteux, qui se compose d'ironie, de +joie et de désespoir, et qu'on pourrait appeler un éclat de rire +intérieur. + +Il ralluma brusquement sa bougie. + +--Eh bien quoi! se dit-il, de quoi est-ce que j'ai peur? qu'est-ce que +j'ai à songer comme cela? Me voilà sauvé. Tout est fini. Je n'avais plus +qu'une porte entr'ouverte par laquelle mon passé pouvait faire irruption +dans ma vie; cette porte, la voilà murée! à jamais! Ce Javert qui me +trouble depuis si longtemps, ce redoutable instinct qui semblait m'avoir +deviné, qui m'avait deviné, pardieu! et qui me suivait partout, cet +affreux chien de chasse toujours en arrêt sur moi, le voilà dérouté, +occupé ailleurs, absolument dépisté! Il est satisfait désormais, il me +laissera tranquille, il tient son Jean Valjean! Qui sait même, il est +probable qu'il voudra quitter la ville! Et tout cela s'est fait sans +moi! Et je n'y suis pour rien! Ah çà, mais! qu'est-ce qu'il y a de +malheureux dans ceci? Des gens qui me verraient, parole d'honneur! +croiraient qu'il m'est arrivé une catastrophe! Après tout, s'il y a du +mal pour quelqu'un, ce n'est aucunement de ma faute. C'est la providence +qui a tout fait. C'est qu'elle veut cela apparemment! + +Ai-je le droit de déranger ce qu'elle arrange? Qu'est-ce que je demande +à présent? De quoi est-ce que je vais me mêler? Cela ne me regarde pas. +Comment! je ne suis pas content! Mais qu'est-ce qu'il me faut donc? Le +but auquel j'aspire depuis tant d'années, le songe de mes nuits, l'objet +de mes prières au ciel, la sécurité, je l'atteins! C'est Dieu qui le +veut. Je n'ai rien à faire contre la volonté de Dieu. Et pourquoi Dieu +le veut-il? Pour que je continue ce que j'ai commencé, pour que je fasse +le bien, pour que je sois un jour un grand et encourageant exemple, pour +qu'il soit dit qu'il y a eu enfin un peu de bonheur attaché à cette +pénitence que j'ai subie et à cette vertu où je suis revenu! Vraiment je +ne comprends pas pourquoi j'ai eu peur tantôt d'entrer chez ce brave +curé et de tout lui raconter comme à un confesseur, et de lui demander +conseil, c'est évidemment là ce qu'il m'aurait dit. C'est décidé, +laissons aller les choses! laissons faire le bon Dieu! + +Il se parlait ainsi dans les profondeurs de sa conscience, penché sur ce +qu'on pourrait appeler son propre abîme. Il se leva de sa chaise, et se +mit à marcher dans la chambre.--Allons, dit-il, n'y pensons plus. Voilà +une résolution prise!--Mais il ne sentit aucune joie. + +Au contraire. + +On n'empêche pas plus la pensée de revenir à une idée que la mer de +revenir à un rivage. Pour le matelot, cela s'appelle la marée; pour le +coupable, cela s'appelle le remords. Dieu soulève l'âme comme l'océan. + +Au bout de peu d'instants, il eut beau faire, il reprit ce sombre +dialogue dans lequel c'était lui qui parlait et lui qui écoutait, disant +ce qu'il eût voulu taire, écoutant ce qu'il n'eût pas voulu entendre, +cédant à cette puissance mystérieuse qui lui disait: pense! comme elle +disait il y a deux mille ans à un autre condamné, marche! + +Avant d'aller plus loin et pour être pleinement compris, insistons sur +une observation nécessaire. + +Il est certain qu'on se parle à soi-même, il n'est pas un être pensant +qui ne l'ait éprouvé. On peut dire même que le verbe n'est jamais un +plus magnifique mystère que lorsqu'il va, dans l'intérieur d'un homme, +de la pensée à la conscience et qu'il retourne de la conscience à la +pensée. C'est dans ce sens seulement qu'il faut entendre les mots +souvent employés dans ce chapitre, il dit, il s'écria. On se dit, on se +parle, on s'écrie en soi-même, sans que le silence extérieur soit rompu. +Il y a un grand tumulte; tout parle en nous, excepté la bouche. Les +réalités de l'âme, pour n'être point visibles et palpables, n'en sont +pas moins des réalités. + +Il se demanda donc où il en était. Il s'interrogea sur cette «résolution +prise». Il se confessa à lui-même que tout ce qu'il venait d'arranger +dans son esprit était monstrueux, que «laisser aller les choses, laisser +faire le bon Dieu», c'était tout simplement horrible. Laisser +s'accomplir cette méprise de la destinée et des hommes, ne pas +l'empêcher, s'y prêter par son silence, ne rien faire enfin, c'était +faire tout! c'était le dernier degré de l'indignité hypocrite! c'était +un crime bas, lâche, sournois, abject, hideux! + +Pour la première fois depuis huit années, le malheureux homme venait de +sentir la saveur amère d'une mauvaise pensée et d'une mauvaise action. + +Il la recracha avec dégoût. + +Il continua de se questionner. Il se demanda sévèrement ce qu'il avait +entendu par ceci: "Mon but est atteint!" Il se déclara que sa vie avait +un but en effet. Mais quel but? cacher son nom? tromper la police? +Était-ce pour une chose si petite qu'il avait fait tout ce qu'il avait +fait? Est-ce qu'il n'avait pas un autre but, qui était le grand, qui +était le vrai? Sauver, non sa personne, mais son âme. Redevenir honnête +et bon. Être un juste! est-ce que ce n'était pas là surtout, là +uniquement, ce qu'il avait toujours voulu, ce que l'évêque lui avait +ordonné?--Fermer la porte à son passé? Mais il ne la fermait pas, grand +Dieu! il la rouvrait en faisant une action infâme! mais il redevenait un +voleur, et le plus odieux des voleurs! il volait à un autre son +existence, sa vie, sa paix, sa place au soleil! il devenait un assassin! +il tuait, il tuait moralement un misérable homme, il lui infligeait +cette affreuse mort vivante, cette mort à ciel ouvert, qu'on appelle le +bagne! Au contraire, se livrer, sauver cet homme frappé d'une si lugubre +erreur, reprendre son nom, redevenir par devoir le forçat Jean Valjean, +c'était là vraiment achever sa résurrection, et fermer à jamais l'enfer +d'où il sortait! Y retomber en apparence, c'était en sortir en réalité! +Il fallait faire cela! il n'avait rien fait s'il ne faisait pas cela! +toute sa vie était inutile, toute sa pénitence était perdue, et il n'y +avait plus qu'à dire: à quoi bon? Il sentait que l'évêque était là, que +l'évêque était d'autant plus présent qu'il était mort, que l'évêque le +regardait fixement, que désormais le maire Madeleine avec toutes ses +vertus lui serait abominable, et que le galérien Jean Valjean serait +admirable et pur devant lui. Que les hommes voyaient son masque, mais +que l'évêque voyait sa face. Que les hommes voyaient sa vie, mais que +l'évêque voyait sa conscience. Il fallait donc aller à Arras, délivrer +le faux Jean Valjean, dénoncer le véritable! Hélas! c'était là le plus +grand des sacrifices, la plus poignante des victoires, le dernier pas à +franchir; mais il le fallait. Douloureuse destinée! il n'entrerait dans +la sainteté aux yeux de Dieu que s'il rentrait dans l'infamie aux yeux +des hommes! + +--Eh bien, dit-il, prenons ce parti! faisons notre devoir! sauvons cet +homme! + +Il prononça ces paroles à haute voix, sans s'apercevoir qu'il parlait +tout haut. + +Il prit ses livres, les vérifia et les mit en ordre. Il jeta au feu une +liasse de créances qu'il avait sur de petits commerçants gênés. Il +écrivit une lettre qu'il cacheta et sur l'enveloppe de laquelle on +aurait pu lire, s'il y avait eu quelqu'un dans sa chambre en cet +instant: _À Monsieur Laffitte, banquier, rue d'Artois, à Paris_. + +Il tira d'un secrétaire un portefeuille qui contenait quelques billets +de banque et le passeport dont il s'était servi cette même année pour +aller aux élections. + +Qui l'eût vu pendant qu'il accomplissait ces divers actes auxquels se +mêlait une méditation si grave, ne se fût pas douté de ce qui se passait +en lui. Seulement par moments ses lèvres remuaient; dans d'autres +instants il relevait la tête et fixait son regard sur un point +quelconque de la muraille, comme s'il y avait précisément là quelque +chose qu'il voulait éclaircir ou interroger. + +La lettre à M. Laffitte terminée, il la mit dans sa poche ainsi que le +portefeuille, et recommença à marcher. + +Sa rêverie n'avait point dévié. Il continuait de voir clairement son +devoir écrit en lettres lumineuses qui flamboyaient devant ses yeux et +se déplaçaient avec son regard:--_Va! nomme-toi! dénonce-toi!_ + +Il voyait de même, et comme si elles se fussent mues devant lui avec des +formes sensibles, les deux idées qui avaient été jusque-là la double +règle de sa vie: cacher son nom, sanctifier son âme. Pour la première +fois, elles lui apparaissaient absolument distinctes, et il voyait la +différence qui les séparait. Il reconnaissait que l'une de ces idées +était nécessairement bonne, tandis que l'autre pouvait devenir mauvaise; +que celle-là était le dévouement et que celle-ci était la personnalité; +que l'une disait: le _prochain_, et que l'autre disait: _moi_; que l'une +venait de la lumière et que l'autre venait de la nuit. + +Elles se combattaient, il les voyait se combattre. À mesure qu'il +songeait, elles avaient grandi devant l'oeil de son esprit; elles +avaient maintenant des statures colossales; et il lui semblait qu'il +voyait lutter au dedans de lui-même, dans cet infini dont nous parlions +tout à l'heure, au milieu des obscurités et des lueurs, une déesse et +une géante. + +Il était plein d'épouvante, mais il lui semblait que la bonne pensée +l'emportait. + +Il sentait qu'il touchait à l'autre moment décisif de sa conscience et +de sa destinée; que l'évêque avait marqué la première phase de sa vie +nouvelle, et que ce Champmathieu en marquait la seconde. Après la grande +crise, la grande épreuve. + +Cependant la fièvre, un instant apaisée, lui revenait peu à peu. Mille +pensées le traversaient, mais elles continuaient de le fortifier dans sa +résolution. + +Un moment il s'était dit:--qu'il prenait peut-être la chose trop +vivement, qu'après tout ce Champmathieu n'était pas intéressant, qu'en +somme il avait volé. + +Il se répondit:--Si cet homme a en effet volé quelques pommes, c'est un +mois de prison. Il y a loin de là aux galères. Et qui sait même? a-t-il +volé? est-ce prouvé? Le nom de Jean Valjean l'accable et semble +dispenser de preuves. Les procureurs du roi n'agissent-ils pas +habituellement ainsi? On le croit voleur, parce qu'on le sait forçat. + +Dans un autre instant, cette idée lui vint que, lorsqu'il se serait +dénoncé, peut-être on considérerait l'héroïsme de son action, et sa vie +honnête depuis sept ans, et ce qu'il avait fait pour le pays, et qu'on +lui ferait grâce. + +Mais cette supposition s'évanouit bien vite, et il sourit amèrement en +songeant que le vol des quarante sous à Petit-Gervais le faisait +récidiviste, que cette affaire reparaîtrait certainement et, aux termes +précis de la loi, le ferait passible des travaux forcés à perpétuité. + +Il se détourna de toute illusion, se détacha de plus en plus de la terre +et chercha la consolation et la force ailleurs. Il se dit qu'il fallait +faire son devoir; que peut-être même ne serait-il pas plus malheureux +après avoir fait son devoir qu'après l'avoir éludé; que s'il _laissait +faire_, s'il restait à Montreuil-sur-mer, sa considération, sa bonne +renommée, ses bonnes oeuvres, la déférence, la vénération, sa charité, +sa richesse, sa popularité, sa vertu, seraient assaisonnées d'un crime; +et quel goût auraient toutes ces choses saintes liées à cette chose +hideuse! tandis que, s'il accomplissait son sacrifice, au bagne, au +poteau, au carcan, au bonnet vert, au travail sans relâche, à la honte +sans pitié, il se mêlerait une idée céleste! + +Enfin il se dit qu'il y avait nécessité, que sa destinée était ainsi +faite, qu'il n'était pas maître de déranger les arrangements d'en haut, +que dans tous les cas il fallait choisir: ou la vertu au dehors et +l'abomination au dedans, ou la sainteté au dedans et l'infamie au +dehors. + +À remuer tant d'idées lugubres, son courage ne défaillait pas, mais son +cerveau se fatiguait. Il commençait à penser malgré lui à d'autres +choses, à des choses indifférentes. Ses artères battaient violemment +dans ses tempes. Il allait et venait toujours. Minuit sonna d'abord à la +paroisse, puis à la maison de ville. Il compta les douze coups aux deux +horloges, et il compara le son des deux cloches. Il se rappela à cette +occasion que quelques jours auparavant il avait vu chez un marchand de +ferrailles une vieille cloche à vendre sur laquelle ce nom était écrit: +_Antoine Albin de Romainville_. + +Il avait froid. Il alluma un peu de feu. Il ne songea pas à fermer la +fenêtre. + +Cependant il était retombé dans sa stupeur. Il lui fallait faire un +assez grand effort pour se rappeler à quoi il songeait avant que minuit +sonnât. Il y parvint enfin. + +--Ah! oui, se dit-il, j'avais pris la résolution de me dénoncer. + +Et puis tout à coup il pensa à la Fantine. + +--Tiens! dit-il, et cette pauvre femme! + +Ici une crise nouvelle se déclara. + +Fantine, apparaissant brusquement dans sa rêverie, y fut comme un rayon +d'une lumière inattendue. Il lui sembla que tout changeait d'aspect +autour de lui, il s'écria: + +--Ah çà, mais! jusqu'ici je n'ai considéré que moi! je n'ai eu égard +qu'à ma convenance! Il me convient de me taire ou de me +dénoncer,--cacher ma personne ou sauver mon âme,--être un magistrat +méprisable et respecté ou un galérien infâme et vénérable, c'est moi, +c'est toujours moi, ce n'est que moi! Mais, mon Dieu, c'est de l'égoïsme +tout cela! Ce sont des formes diverses de l'égoïsme, mais c'est de +l'égoïsme! Si je songeais un peu aux autres? La première sainteté est de +penser à autrui. Voyons, examinons. Moi excepté, moi effacé, moi oublié, +qu'arrivera-t-il de tout ceci?--Si je me dénonce? on me prend. On lâche +ce Champmathieu, on me remet aux galères, c'est bien. Et puis? Que se +passe-t-il ici? Ah! ici, il y a un pays, une ville, des fabriques, une +industrie, des ouvriers, des hommes, des femmes, des vieux grands-pères, +des enfants, des pauvres gens! J'ai créé tout ceci, je fais vivre tout +cela; partout où il y a une cheminée qui fume, c'est moi qui ai mis le +tison dans le feu et la viande dans la marmite; j'ai fait l'aisance, la +circulation, le crédit; avant moi il n'y avait rien; j'ai relevé, +vivifié, animé, fécondé, stimulé, enrichi tout le pays; moi de moins, +c'est l'âme de moins. Je m'ôte, tout meurt.--Et cette femme qui a tant +souffert, qui a tant de mérites dans sa chute, dont j'ai causé sans le +vouloir tout le malheur! Et cet enfant que je voulais aller chercher, +que j'ai promis à la mère! Est-ce que je ne dois pas aussi quelque chose +à cette femme, en réparation du mal que je lui ai fait? Si je disparais, +qu'arrive-t-il? La mère meurt. L'enfant devient ce qu'il peut. Voilà ce +qui se passe, si je me dénonce.--Si je ne me dénonce pas? Voyons, si je +ne me dénonce pas? Après s'être fait cette question, il s'arrêta; il eut +comme un moment d'hésitation et de tremblement; mais ce moment dura peu, +et il se répondit avec calme: + +--Eh bien, cet homme va aux galères, c'est vrai, mais, que diable! il a +volé! J'ai beau me dire qu'il n'a pas volé, il a volé! Moi, je reste +ici, je continue. Dans dix ans j'aurai gagné dix millions, je les +répands dans le pays, je n'ai rien à moi, qu'est-ce que cela me fait? Ce +n'est pas pour moi ce que je fais! La prospérité de tous va croissant, +les industries s'éveillent et s'excitent, les manufactures et les usines +se multiplient, les familles, cent familles, mille familles! sont +heureuses; la contrée se peuple; il naît des villages où il n'y a que +des fermes, il naît des fermes où il n'y a rien; la misère disparaît, et +avec la misère disparaissent la débauche, la prostitution, le vol, le +meurtre, tous les vices, tous les crimes! Et cette pauvre mère élève son +enfant! et voilà tout un pays riche et honnête! Ah çà, j'étais fou, +j'étais absurde, qu'est-ce que je parlais donc de me dénoncer? Il faut +faire attention, vraiment, et ne rien précipiter. Quoi! parce qu'il +m'aura plu de faire le grand et le généreux,--c'est du mélodrame, après +tout!--parce que je n'aurai songé qu'à moi, qu'à moi seul, quoi! pour +sauver d'une punition peut-être un peu exagérée, mais juste au fond, on +ne sait qui, un voleur, un drôle évidemment, il faudra que tout un pays +périsse! il faudra qu'une pauvre femme crève à l'hôpital! qu'une pauvre +petite fille crève sur le pavé! comme des chiens! Ah! mais c'est +abominable! Sans même que la mère ait revu son enfant! sans que l'enfant +ait presque connu sa mère! Et tout ça pour ce vieux gredin de voleur de +pommes qui, à coup sûr, a mérité les galères pour autre chose, si ce +n'est pour cela! Beaux scrupules qui sauvent un coupable et qui +sacrifient des innocents, qui sauvent un vieux vagabond, lequel n'a plus +que quelques années à vivre au bout du compte et ne sera guère plus +malheureux au bagne que dans sa masure, et qui sacrifient toute une +population, mères, femmes, enfants! Cette pauvre petite Cosette qui n'a +que moi au monde et qui est sans doute en ce moment toute bleue de froid +dans le bouge de ces Thénardier! Voilà encore des canailles ceux-là! Et +je manquerais à mes devoirs envers tous ces pauvres êtres! Et je m'en +irais me dénoncer! Et je ferais cette inepte sottise! Mettons tout au +pis. Supposons qu'il y ait une mauvaise action pour moi dans ceci et que +ma conscience me la reproche un jour, accepter, pour le bien d'autrui, +ces reproches qui ne chargent que moi, cette mauvaise action qui ne +compromet que mon âme, c'est là qu'est le dévouement, c'est là qu'est la +vertu. + +Il se leva, il se remit à marcher. Cette fois il lui semblait qu'il +était content. On ne trouve les diamants que dans les ténèbres de la +terre; on ne trouve les vérités que dans les profondeurs de la pensée. +Il lui semblait qu'après être descendu dans ces profondeurs, après avoir +longtemps tâtonné au plus noir de ces ténèbres, il venait enfin de +trouver un de ces diamants, une de ces vérités, et qu'il la tenait dans +sa main; et il s'éblouissait à la regarder. + +--Oui, pensa-t-il, c'est cela. Je suis dans le vrai. J'ai la solution. +Il faut finir par s'en tenir à quelque chose. Mon parti est pris. +Laissons faire! Ne vacillons plus, ne reculons plus. Ceci est dans +l'intérêt de tous, non dans le mien. Je suis Madeleine, je reste +Madeleine. Malheur à celui qui est Jean Valjean! Ce n'est plus moi. Je +ne connais pas cet homme, je ne sais plus ce que c'est, s'il se trouve +que quelqu'un est Jean Valjean à cette heure, qu'il s'arrange! cela ne +me regarde pas. C'est un nom de fatalité qui flotte dans la nuit, s'il +s'arrête et s'abat sur une tête, tant pis pour elle! + +Il se regarda dans le petit miroir qui était sur sa cheminée, et dit: + +--Tiens! cela m'a soulagé de prendre une résolution! Je suis tout autre +à présent. + +Il marcha encore quelques pas, puis il s'arrêta court: + +--Allons! dit-il, il ne faut hésiter devant aucune des conséquences de +la résolution prise. Il y a encore des fils qui m'attachent à ce Jean +Valjean. Il faut les briser! Il y a ici, dans cette chambre même, des +objets qui m'accuseraient, des choses muettes qui seraient des témoins, +c'est dit, il faut que tout cela disparaisse. + +Il fouilla dans sa poche, en tira sa bourse, l'ouvrit, et y prit une +petite clef. + +Il introduisit cette clef dans une serrure dont on voyait à peine le +trou, perdu qu'il était dans les nuances les plus sombres du dessin qui +couvrait le papier collé sur le mur. Une cachette s'ouvrit, une espèce +de fausse armoire ménagée entre l'angle de la muraille et le manteau de +la cheminée. Il n'y avait dans cette cachette que quelques guenilles, un +sarrau de toile bleue, un vieux pantalon, un vieux havresac, et un gros +bâton d'épine ferré aux deux bouts. Ceux qui avaient vu Jean Valjean à +l'époque où il traversait Digne, en octobre 1815, eussent aisément +reconnu toutes les pièces de ce misérable accoutrement. + +Il les avait conservées comme il avait conservé les chandeliers +d'argent, pour se rappeler toujours son point de départ. Seulement il +cachait ceci qui venait du bagne, et il laissait voir les flambeaux qui +venaient de l'évêque. + +Il jeta un regard furtif vers la porte, comme s'il eût craint qu'elle ne +s'ouvrît malgré le verrou qui la fermait; puis d'un mouvement vif et +brusque et d'une seule brassée, sans même donner un coup d'oeil à ces +choses qu'il avait si religieusement et si périlleusement gardées +pendant tant d'années, il prit tout, haillons, bâton, havresac, et jeta +tout au feu. Il referma la fausse armoire, et, redoublant de +précautions, désormais inutiles puisqu'elle était vide, en cacha la +porte derrière un gros meuble qu'il y poussa. + +Au bout de quelques secondes, la chambre et le mur d'en face furent +éclairés d'une grande réverbération rouge et tremblante. Tout brûlait. +Le bâton d'épine pétillait et jetait des étincelles jusqu'au milieu de +la chambre. + +Le havresac, en se consumant avec d'affreux chiffons qu'il contenait, +avait mis à nu quelque chose qui brillait dans la cendre. En se +penchant, on eût aisément reconnu une pièce d'argent. Sans doute la +pièce de quarante sous volée au petit savoyard. + +Lui ne regardait pas le feu et marchait, allant et venant toujours du +même pas. + +Tout à coup ses yeux tombèrent sur les deux flambeaux d'argent que la +réverbération faisait reluire vaguement sur la cheminée. + +--Tiens! pensa-t-il, tout Jean Valjean est encore là-dedans. Il faut +aussi détruire cela. + +Il prit les deux flambeaux. + +Il y avait assez de feu pour qu'on pût les déformer promptement et en +faire une sorte de lingot méconnaissable. + +Il se pencha sur le foyer et s'y chauffa un instant. Il eut un vrai +bien-être.--La bonne chaleur! dit-il. + +Il remua le brasier avec un des deux chandeliers. Une minute de plus, et +ils étaient dans le feu. En ce moment il lui sembla qu'il entendait une +voix qui criait au dedans de lui: + +--Jean Valjean! Jean Valjean! + +Ses cheveux se dressèrent, il devint comme un homme qui écoute une chose +terrible. + +--Oui, c'est cela, achève! disait la voix. Complète ce que tu fais! +détruis ces flambeaux! anéantis ce souvenir! oublie l'évêque! oublie +tout! perds ce Champmathieu! va, c'est bien. Applaudis-toi! Ainsi, c'est +convenu, c'est résolu, c'est dit, voilà un homme, voilà un vieillard qui +ne sait ce qu'on lui veut, qui n'a rien fait peut-être, un innocent, +dont ton nom fait tout le malheur, sur qui ton nom pèse comme un crime, +qui va être pris pour toi, qui va être condamné, qui va finir ses jours +dans l'abjection et dans l'horreur! c'est bien. Sois honnête homme, toi. +Reste monsieur le maire, reste honorable et honoré, enrichis la ville, +nourris des indigents, élève des orphelins, vis heureux, vertueux et +admiré, et pendant ce temps-là, pendant que tu seras ici dans la joie et +dans la lumière, il y aura quelqu'un qui aura ta casaque rouge, qui +portera ton nom dans l'ignominie et qui traînera ta chaîne au bagne! +Oui, c'est bien arrangé ainsi! Ah! misérable! + +La sueur lui coulait du front. Il attachait sur les flambeaux un oeil +hagard. Cependant ce qui parlait en lui n'avait pas fini. La voix +continuait: + +--Jean Valjean! il y aura autour de toi beaucoup de voix qui feront un +grand bruit, qui parleront bien haut, et qui te béniront, et une seule +que personne n'entendra et qui te maudira dans les ténèbres. Eh bien! +écoute, infâme! toutes ces bénédictions retomberont avant d'arriver au +ciel, et il n'y aura que la malédiction qui montera jusqu'à Dieu! Cette +voix, d'abord toute faible et qui s'était élevée du plus obscur de sa +conscience, était devenue par degrés éclatante et formidable, et il +l'entendait maintenant à son oreille. Il lui semblait qu'elle était +sortie de lui-même et qu'elle parlait à présent en dehors de lui. Il +crut entendre les dernières paroles si distinctement qu'il regarda dans +la chambre avec une sorte de terreur. + +--Y a-t-il quelqu'un ici? demanda-t-il à haute voix, et tout égaré. + +Puis il reprit avec un rire qui ressemblait au rire d'un idiot: + +--Que je suis bête! il ne peut y avoir personne. + +Il y avait quelqu'un; mais celui qui y était n'était pas de ceux que +l'oeil humain peut voir. + +Il posa les flambeaux sur la cheminée. + +Alors il reprit cette marche monotone et lugubre qui troublait dans ses +rêves et réveillait en sursaut l'homme endormi au-dessous de lui. + +Cette marche le soulageait et l'enivrait en même temps. Il semble que +parfois dans les occasions suprêmes on se remue pour demander conseil à +tout ce qu'on peut rencontrer en se déplaçant. Au bout de quelques +instants il ne savait plus où il en était. + +Il reculait maintenant avec une égale épouvante devant les deux +résolutions qu'il avait prises tour à tour. Les deux idées qui le +conseillaient lui paraissaient aussi funestes l'une que l'autre.--Quelle +fatalité! quelle rencontre que ce Champmathieu pris pour lui! Être +précipité justement par le moyen que la providence paraissait d'abord +avoir employé pour l'affermir! + +Il y eut un moment où il considéra l'avenir. Se dénoncer, grand Dieu! se +livrer! Il envisagea avec un immense désespoir tout ce qu'il faudrait +quitter, tout ce qu'il faudrait reprendre. Il faudrait donc dire adieu à +cette existence si bonne, si pure, si radieuse, à ce respect de tous, à +l'honneur, à la liberté! Il n'irait plus se promener dans les champs, il +n'entendrait plus chanter les oiseaux au mois de mai, il ne ferait plus +l'aumône aux petits enfants! Il ne sentirait plus la douceur des regards +de reconnaissance et d'amour fixés sur lui! Il quitterait cette maison +qu'il avait bâtie, cette chambre, cette petite chambre! Tout lui +paraissait charmant à cette heure. Il ne lirait plus dans ces livres, il +n'écrirait plus sur cette petite table de bois blanc! Sa vieille +portière, la seule servante qu'il eût, ne lui monterait plus son café le +matin. Grand Dieu! au lieu de cela, la chiourme, le carcan, la veste +rouge, la chaîne au pied, la fatigue, le cachot, le lit de camp, toutes +ces horreurs connues! À son âge, après avoir été ce qu'il était! Si +encore il était jeune! Mais, vieux, être tutoyé par le premier venu, +être fouillé par le garde-chiourme, recevoir le coup de bâton de +l'argousin! avoir les pieds nus dans des souliers ferrés! tendre matin +et soir sa jambe au marteau du rondier qui visite la manille! subir la +curiosité des étrangers auxquels on dirait: _Celui-là, c'est le fameux +Jean Valjean, qui a été maire à Montreuil-sur-mer_! Le soir, ruisselant +de sueur, accablé de lassitude, le bonnet vert sur les yeux, remonter +deux à deux, sous le fouet du sergent, l'escalier-échelle du bagne +flottant! Oh! quelle misère! La destinée peut-elle donc être méchante +comme un être intelligent et devenir monstrueuse comme le coeur humain! + +Et, quoi qu'il fît, il retombait toujours sur ce poignant dilemme qui +était au fond de sa rêverie:--rester dans le paradis, et y devenir +démon! rentrer dans l'enfer, et y devenir ange! + +Que faire, grand Dieu! que faire? + +La tourmente dont il était sorti avec tant de peine se déchaîna de +nouveau en lui. Ses idées recommencèrent à se mêler. Elles prirent ce je +ne sais quoi de stupéfié et de machinal qui est propre au désespoir. Ce +nom de Romainville lui revenait sans cesse à l'esprit avec deux vers +d'une chanson qu'il avait entendue autrefois. Il songeait que +Romainville est un petit bois près Paris où les jeunes gens amoureux +vont cueillir des lilas au mois d'avril. + +Il chancelait au dehors comme au dedans. Il marchait comme un petit +enfant qu'on laisse aller seul. + +À de certains moments, luttant contre sa lassitude, il faisait effort +pour ressaisir son intelligence. Il tâchait de se poser une dernière +fois, et définitivement, le problème sur lequel il était en quelque +sorte tombé d'épuisement. Faut-il se dénoncer? Faut-il se taire?--Il ne +réussissait à rien voir de distinct. Les vagues aspects de tous les +raisonnements ébauchés par sa rêverie tremblaient et se dissipaient l'un +après l'autre en fumée. Seulement il sentait que, à quelque parti qu'il +s'arrêtât, nécessairement, et sans qu'il fût possible d'y échapper, +quelque chose de lui allait mourir; qu'il entrait dans un sépulcre à +droite comme à gauche; qu'il accomplissait une agonie, l'agonie de son +bonheur ou l'agonie de sa vertu. + +Hélas! toutes ses irrésolutions l'avaient repris. Il n'était pas plus +avancé qu'au commencement. + +Ainsi se débattait sous l'angoisse cette malheureuse âme. Dix-huit cents +ans avant cet homme infortuné, l'être mystérieux, en qui se résument +toutes les saintetés et toutes les souffrances de l'humanité, avait +aussi lui, pendant que les oliviers frémissaient au vent farouche de +l'infini, longtemps écarté de la main l'effrayant calice qui lui +apparaissait ruisselant d'ombre et débordant de ténèbres dans des +profondeurs pleines d'étoiles. + + + + +Chapitre IV + +Formes que prend la souffrance pendant le sommeil + + +Trois heures du matin venaient de sonner, et il y avait cinq heures +qu'il marchait ainsi, presque sans interruption lorsqu'il se laissa +tomber sur sa chaise. + +Il s'y endormit et fit un rêve. + +Ce rêve, comme la plupart des rêves, ne se rapportait à la situation que +par je ne sais quoi de funeste et de poignant, mais il lui fit +impression. Ce cauchemar le frappa tellement que plus tard il l'a écrit. +C'est un des papiers écrits de sa main qu'il a laissés. Nous croyons +devoir transcrire ici cette chose textuellement. + +Quel que soit ce rêve, l'histoire de cette nuit serait incomplète si +nous l'omettions. C'est la sombre aventure d'une âme malade. + +Le voici. Sur l'enveloppe nous trouvons cette ligne écrite: _Le rêve que +j'ai eu cette nuit-là._ + +«J'étais dans une campagne. Une grande campagne triste où il n'y avait +pas d'herbe. Il ne me semblait pas qu'il fît jour ni qu'il fît nuit. + +«Je me promenais avec mon frère, le frère de mes années d'enfance, ce +frère auquel je dois dire que je ne pense jamais et dont je ne me +souviens presque plus. + +«Nous causions, et nous rencontrions des passants. Nous parlions d'une +voisine que nous avions eue autrefois, et qui, depuis qu'elle demeurait +sur la rue, travaillait la fenêtre toujours ouverte. Tout en causant, +nous avions froid à cause de cette fenêtre ouverte. + +«Il n'y avait pas d'arbres dans la campagne. + +«Nous vîmes un homme qui passa près de nous. C'était un homme tout nu, +couleur de cendre, monté sur un cheval couleur de terre. L'homme n'avait +pas de cheveux; on voyait son crâne et des veines sur son crâne. Il +tenait à la main une baguette qui était souple comme un sarment de vigne +et lourde comme du fer. Ce cavalier passa et ne nous dit rien. + +«Mon frère me dit: Prenons par le chemin creux. + +«Il y avait un chemin creux où l'on ne voyait pas une broussaille ni un +brin de mousse. Tout était couleur de terre, même le ciel. Au bout de +quelques pas, on ne me répondit plus quand je parlais. Je m'aperçus que +mon frère n'était plus avec moi. + +«J'entrai dans un village que je vis. Je songeai que ce devait être là +Romainville (pourquoi Romainville?). + +«La première rue où j'entrai était déserte. J'entrai dans une seconde +rue. Derrière l'angle que faisaient les deux rues, il y avait un homme +debout contre le mur. Je dis à cet homme:--Quel est ce pays? où suis-je? +L'homme ne répondit pas. Je vis la porte d'une maison ouverte, j'y +entrai. + +«La première chambre était déserte. J'entrai dans la seconde. Derrière +la porte de cette chambre, il y avait un homme debout contre le mur. Je +demandai à cet homme:--À qui est cette maison? où suis-je? L'homme ne +répondit pas. La maison avait un jardin. + +«Je sortis de la maison et j'entrai dans le jardin. Le jardin était +désert. Derrière le premier arbre, je trouvai un homme qui se tenait +debout. Je dis à cet homme:--Quel est ce jardin? où suis-je? L'homme ne +répondit pas. + +«J'errai dans le village, et je m'aperçus que c'était une ville. Toutes +les rues étaient désertes, toutes les portes étaient ouvertes. Aucun +être vivant ne passait dans les rues, ne marchait dans les chambres ou +ne se promenait dans les jardins. Mais il y avait derrière chaque angle +de mur, derrière chaque porte, derrière chaque arbre, un homme debout +qui se taisait. On n'en voyait jamais qu'un à la fois. Ces hommes me +regardaient passer. + +«Je sortis de la ville et je me mis à marcher dans les champs. + +«Au bout de quelque temps, je me retournai, et je vis une grande foule +qui venait derrière moi. Je reconnus tous les hommes que j'avais vus +dans la ville. Ils avaient des têtes étranges. Ils ne semblaient pas se +hâter, et cependant ils marchaient plus vite que moi. Ils ne faisaient +aucun bruit en marchant. En un instant, cette foule me rejoignit et +m'entoura. Les visages de ces hommes étaient couleur de terre. + +«Alors le premier que j'avais vu et questionné en entrant dans la ville +me dit:--Où allez-vous? Est-ce que vous ne savez pas que vous êtes mort +depuis longtemps? + +«J'ouvris la bouche pour répondre, et je m'aperçus qu'il n'y avait +personne autour de moi.» + +Il se réveilla. Il était glacé. Un vent qui était froid comme le vent du +matin faisait tourner dans leurs gonds les châssis de la croisée restée +ouverte. Le feu s'était éteint. La bougie touchait à sa fin. Il était +encore nuit noire. + +Il se leva, il alla à la fenêtre. Il n'y avait toujours pas d'étoiles au +ciel. + +De sa fenêtre on voyait la cour de la maison et la rue. Un bruit sec et +dur qui résonna tout à coup sur le sol lui fit baisser les yeux. + +Il vit au-dessous de lui deux étoiles rouges dont les rayons +s'allongeaient et se raccourcissaient bizarrement dans l'ombre. + +Comme sa pensée était encore à demi submergée dans la brume des +rêves.--tiens! songea-t-il, il n'y en a pas dans le ciel. Elles sont sur +la terre maintenant. + +Cependant ce trouble se dissipa, un second bruit pareil au premier +acheva de le réveiller; il regarda, et il reconnut que ces deux étoiles +étaient les lanternes d'une voiture. À la clarté qu'elles jetaient, il +put distinguer la forme de cette voiture. C'était un tilbury attelé d'un +petit cheval blanc. Le bruit qu'il avait entendu, c'étaient les coups de +pied du cheval sur le pavé. + +--Qu'est-ce que c'est que cette voiture? se dit-il. Qui est-ce qui vient +donc si matin? En ce moment on frappa un petit coup à la porte de sa +chambre. + +Il frissonna de la tête aux pieds, et cria d'une voix terrible: + +--Qui est là? + +Quelqu'un répondit: + +--Moi, monsieur le maire. + +Il reconnut la voix de la vieille femme, sa portière. + +--Eh bien, reprit-il, qu'est-ce que c'est? + +--Monsieur le maire, il est tout à l'heure cinq heures du matin. + +--Qu'est-ce que cela me fait? + +--Monsieur le maire, c'est le cabriolet. + +--Quel cabriolet? + +--Le tilbury. + +--Quel tilbury? + +--Est-ce que monsieur le maire n'a pas fait demander un tilbury? + +--Non, dit-il. + +--Le cocher dit qu'il vient chercher monsieur le maire. + +--Quel cocher? + +--Le cocher de M. Scaufflaire. + +--M. Scaufflaire? + +Ce nom le fit tressaillir comme si un éclair lui eût passé devant la +face. + +--Ah! oui! reprit-il, M. Scaufflaire. + +Si la vieille femme l'eût pu voir en ce moment, elle eût été épouvantée. + +Il se fit un assez long silence. Il examinait d'un air stupide la flamme +de la bougie et prenait autour de la mèche de la cire brûlante qu'il +roulait dans ses doigts. + +La vieille attendait. Elle se hasarda pourtant à élever encore la voix: + +--Monsieur le maire, que faut-il que je réponde? + +--Dites que c'est bien, et que je descends. + + + + +Chapitre V + +Bâtons dans les roues + + +Le service des postes d'Arras à Montreuil-sur-mer se faisait encore à +cette époque par de petites malles du temps de l'empire. Ces malles +étaient des cabriolets à deux roues, tapissés de cuir fauve au dedans, +suspendus sur des ressorts à pompe, et n'ayant que deux places, l'une +pour le courrier, l'autre pour le voyageur. Les roues étaient armées de +ces longs moyeux offensifs qui tiennent les autres voitures à distance +et qu'on voit encore sur les routes d'Allemagne. Le coffre aux dépêches, +immense boîte oblongue, était placé derrière le cabriolet et faisait +corps avec lui. Ce coffre était peint en noir et le cabriolet en jaune. + +Ces voitures, auxquelles rien ne ressemble aujourd'hui, avaient je ne +sais quoi de difforme et de bossu, et, quand on les voyait passer de +loin et ramper dans quelque route à l'horizon, elles ressemblaient à ces +insectes qu'on appelle, je crois, termites, et qui, avec un petit +corsage, traînent un gros arrière-train. Elles allaient, du reste, fort +vite. La malle partie d'Arras toutes les nuits à une heure, après le +passage du courrier de Paris, arrivait à Montreuil-sur-mer un peu avant +cinq heures du matin. + +Cette nuit-là, la malle qui descendait à Montreuil-sur-mer par la route +de Hesdin accrocha, au tournant d'une rue, au moment où elle entrait +dans la ville, un petit tilbury attelé d'un cheval blanc, qui venait en +sens inverse et dans lequel il n'y avait qu'une personne, un homme +enveloppé d'un manteau. La roue du tilbury reçut un choc assez rude. Le +courrier cria à cet homme d'arrêter, mais le voyageur n'écouta pas, et +continua sa route au grand trot. + +--Voilà un homme diablement pressé! dit le courrier. + +L'homme qui se hâtait ainsi, c'est celui que nous venons de voir se +débattre dans des convulsions dignes à coup sûr de pitié. + +Où allait-il? Il n'eût pu le dire. Pourquoi se hâtait-il? Il ne savait. +Il allait au hasard devant lui. Où? À Arras sans doute; mais il allait +peut-être ailleurs aussi. Par moments il le sentait, et il tressaillait. + +Il s'enfonçait dans cette nuit comme dans un gouffre. Quelque chose le +poussait, quelque chose l'attirait. Ce qui se passait en lui, personne +ne pourrait le dire, tous le comprendront. Quel homme n'est entré, au +moins une fois en sa vie, dans cette obscure caverne de l'inconnu? + +Du reste il n'avait rien résolu, rien décidé, rien arrêté, rien fait. +Aucun des actes de sa conscience n'avait été définitif. Il était plus +que jamais comme au premier moment. Pourquoi allait-il à Arras? + +Il se répétait ce qu'il s'était déjà dit en retenant le cabriolet de +Scaufflaire,--que, quel que dût être le résultat, il n'y avait aucun +inconvénient à voir de ses yeux, à juger les choses par lui-même;--que +cela même était prudent, qu'il fallait savoir ce qui se passerait; qu'on +ne pouvait rien décider sans avoir observé et scruté;--que de loin on se +faisait des montagnes de tout; qu'au bout du compte, lorsqu'il aurait vu +ce Champmathieu, quelque misérable, sa conscience serait probablement +fort soulagée de le laisser aller au bagne à sa place;--qu'à la vérité +il y aurait là Javert, et ce Brevet, ce Chenildieu, ce Cochepaille, +anciens forçats qui l'avaient connu; mais qu'à coup sûr ils ne le +reconnaîtraient pas;--bah! quelle idée!--que Javert en était à cent +lieues;--que toutes les conjectures et toutes les suppositions étaient +fixées sur ce Champmathieu, et que rien n'est entêté comme les +suppositions et les conjectures;--qu'il n'y avait donc aucun danger. Que +sans doute c'était un moment noir, mais qu'il en sortirait;--qu'après +tout il tenait sa destinée, si mauvaise qu'elle voulût être, dans sa +main;--qu'il en était le maître. Il se cramponnait à cette pensée. + +Au fond, pour tout dire, il eût mieux aimé ne point aller à Arras. + +Cependant il y allait. + +Tout en songeant, il fouettait le cheval, lequel trottait de ce bon trot +réglé et sûr qui fait deux lieues et demie à l'heure. + +À mesure que le cabriolet avançait, il sentait quelque chose en lui qui +reculait. + +Au point du jour il était en rase campagne; la ville de +Montreuil-sur-mer était assez loin derrière lui. Il regarda l'horizon +blanchir; il regarda, sans les voir, passer devant ses yeux toutes les +froides figures d'une aube d'hiver. Le matin a ses spectres comme le +soir. Il ne les voyait pas, mais, à son insu, et par une sorte de +pénétration presque physique, ces noires silhouettes d'arbres et de +collines ajoutaient à l'état violent de son âme je ne sais quoi de morne +et de sinistre. + +Chaque fois qu'il passait devant une de ces maisons isolées qui côtoient +parfois les routes, il se disait: il y a pourtant là-dedans des gens qui +dorment! + +Le trot du cheval, les grelots du harnais, les roues sur le pavé, +faisaient un bruit doux et monotone. Ces choses-là sont charmantes quand +on est joyeux et lugubres quand on est triste. Il était grand jour +lorsqu'il arriva à Hesdin. Il s'arrêta devant une auberge pour laisser +souffler le cheval et lui faire donner l'avoine. + +Ce cheval était, comme l'avait dit Scaufflaire, de cette petite race du +Boulonnais qui a trop de tête, trop de ventre et pas assez d'encolure, +mais qui a le poitrail ouvert, la croupe large, la jambe sèche et fine +et le pied solide; race laide, mais robuste et saine. L'excellente bête +avait fait cinq lieues en deux heures et n'avait pas une goutte de sueur +sur la croupe. + +Il n'était pas descendu du tilbury. Le garçon d'écurie qui apportait +l'avoine se baissa tout à coup et examina la roue de gauche. + +--Allez-vous loin comme cela? dit cet homme. + +Il répondit, presque sans sortir de sa rêverie: + +--Pourquoi? + +--Venez-vous de loin? reprit le garçon. + +--De cinq lieues d'ici. + +--Ah! + +--Pourquoi dites-vous: ah? + +Le garçon se pencha de nouveau, resta un moment silencieux, l'oeil fixé +sur la roue, puis se redressa en disant: + +--C'est que voilà une roue qui vient de faire cinq lieues, c'est +possible, mais qui à coup sûr ne fera pas maintenant un quart de lieue. + +Il sauta à bas du tilbury. + +--Que dites-vous là, mon ami? + +--Je dis que c'est un miracle que vous ayez fait cinq lieues sans +rouler, vous et votre cheval, dans quelque fossé de la grande route. +Regardez plutôt. + +La roue en effet était gravement endommagée. Le choc de la malle-poste +avait fendu deux rayons et labouré le moyeu dont l'écrou ne tenait plus. + +--Mon ami, dit-il au garçon d'écurie, il y a un charron ici? + +--Sans doute, monsieur. + +--Rendez-moi le service de l'aller chercher. + +--Il est là, à deux pas. Hé! maître Bourgaillard! + +Maître Bourgaillard, le charron, était sur le seuil de sa porte. Il vint +examiner la roue et fit la grimace d'un chirurgien qui considère une +jambe cassée. + +--Pouvez-vous raccommoder cette roue sur-le-champ? + +--Oui, monsieur. + +--Quand pourrai-je repartir? + +--Demain. + +--Demain! + +--Il y a une grande journée d'ouvrage. Est-ce que monsieur est pressé? + +--Très pressé. Il faut que je reparte dans une heure au plus tard. + +--Impossible, monsieur. + +--Je payerai tout ce qu'on voudra. + +--Impossible. + +--Eh bien! dans deux heures. + +--Impossible pour aujourd'hui. Il faut refaire deux rais et un moyeu. +Monsieur ne pourra repartir avant demain. + +--L'affaire que j'ai ne peut attendre à demain. Si, au lieu de +raccommoder cette roue, on la remplaçait? + +--Comment cela? + +--Vous êtes charron? + +--Sans doute, monsieur. + +--Est-ce que vous n'auriez pas une roue à me vendre? Je pourrais +repartir tout de suite. + +--Une roue de rechange? + +--Oui. + +--Je n'ai pas une roue toute faite pour votre cabriolet. Deux roues font +la paire. Deux roues ne vont pas ensemble au hasard. + +--En ce cas, vendez-moi une paire de roues. + +--Monsieur, toutes les roues ne vont pas à tous les essieux. + +--Essayez toujours. + +--C'est inutile, monsieur. Je n'ai à vendre que des roues de charrette. +Nous sommes un petit pays ici. + +--Auriez-vous un cabriolet à me louer? + +Le maître charron, du premier coup d'oeil, avait reconnu que le tilbury +était une voiture de louage. Il haussa les épaules. + +--Vous les arrangez bien, les cabriolets qu'on vous loue! j'en aurais un +que je ne vous le louerais pas. + +--Eh bien, à me vendre? + +--Je n'en ai pas. + +--Quoi! pas une carriole? Je ne suis pas difficile, comme vous voyez. + +--Nous sommes un petit pays. J'ai bien là sous la remise, ajouta le +charron, une vieille calèche qui est à un bourgeois de la ville qui me +l'a donnée en garde et qui s'en sert tous les trente-six du mois. Je +vous la louerais bien, qu'est-ce que cela me fait? mais il ne faudrait +pas que le bourgeois la vît passer; et puis, c'est une calèche, il +faudrait deux chevaux. + +--Je prendrai des chevaux de poste. + +--Où va monsieur? + +--À Arras. + +--Et monsieur veut arriver aujourd'hui? + +--Mais oui. + +--En prenant des chevaux de poste? + +--Pourquoi pas? + +--Est-il égal à monsieur d'arriver cette nuit à quatre heures du matin? + +--Non certes. + +--C'est que, voyez-vous bien, il y a une chose à dire, en prenant des +chevaux de poste.... + +--Monsieur a son passeport? + +--Oui. + +--Eh bien, en prenant des chevaux de poste, monsieur n'arrivera pas à +Arras avant demain. Nous sommes un chemin de traverse. Les relais sont +mal servis, les chevaux sont aux champs. C'est la saison des grandes +charrues qui commence, il faut de forts attelages, et l'on prend les +chevaux partout, à la poste comme ailleurs. Monsieur attendra au moins +trois ou quatre heures à chaque relais. Et puis on va au pas. Il y a +beaucoup de côtes à monter. + +--Allons, j'irai à cheval. Dételez le cabriolet. On me vendra bien une +selle dans le pays. + +--Sans doute. Mais ce cheval-ci endure-t-il la selle? + +--C'est vrai, vous m'y faites penser. Il ne l'endure pas. + +--Alors.... + +--Mais je trouverai bien dans le village un cheval à louer? + +--Un cheval pour aller à Arras d'une traite! + +--Oui. + +--Il faudrait un cheval comme on n'en a pas dans nos endroits. Il +faudrait l'acheter d'abord, car on ne vous connaît pas. Mais ni à vendre +ni à louer, ni pour cinq cents francs, ni pour mille, vous ne le +trouveriez pas! + +--Comment faire? + +--Le mieux, là, en honnête homme, c'est que je raccommode la roue et que +vous remettiez votre voyage à demain. + +--Demain il sera trop tard. + +--Dame! + +--N'y a-t-il pas la malle-poste qui va à Arras? Quand passe-t-elle? + +--La nuit prochaine. Les deux malles font le service la nuit, celle qui +monte comme celle qui descend. + +--Comment! il vous faut une journée pour raccommoder cette roue? + +--Une journée, et une bonne! + +--En mettant deux ouvriers? + +--En en mettant dix! + +--Si on liait les rayons avec des cordes? + +--Les rayons, oui; le moyeu, non. Et puis la jante aussi est en mauvais +état. + +--Y a-t-il un loueur de voitures dans la ville? + +--Non. + +--Y a-t-il un autre charron? + +Le garçon d'écurie et le maître charron répondirent en même temps en +hochant la tête. + +--Non. + +Il sentit une immense joie. + +Il était évident que la providence s'en mêlait. C'était elle qui avait +brisé la roue du tilbury et qui l'arrêtait en route. Il ne s'était pas +rendu à cette espèce de première sommation; il venait de faire tous les +efforts possibles pour continuer son voyage; il avait loyalement et +scrupuleusement épuisé tous les moyens; il n'avait reculé ni devant la +saison, ni devant la fatigue, ni devant la dépense; il n'avait rien à se +reprocher. S'il n'allait pas plus loin, cela ne le regardait plus. Ce +n'était plus sa faute, c'était, non le fait de sa conscience, mais le +fait de la providence. + +Il respira. Il respira librement et à pleine poitrine pour la première +fois depuis la visite de Javert. Il lui semblait que le poignet de fer +qui lui serrait le coeur depuis vingt heures venait de le lâcher. + +Il lui paraissait que maintenant Dieu était pour lui, et se déclarait. + +Il se dit qu'il avait fait tout ce qu'il pouvait, et qu'à présent il +n'avait qu'à revenir sur ses pas, tranquillement. + +Si sa conversation avec le charron eût eu lieu dans une chambre de +l'auberge, elle n'eût point eu de témoins, personne ne l'eût entendue, +les choses en fussent restées là, et il est probable que nous n'aurions +eu à raconter aucun des événements qu'on va lire; mais cette +conversation s'était faite dans la rue. Tout colloque dans la rue +produit inévitablement un cercle. Il y a toujours des gens qui ne +demandent qu'à être spectateurs. Pendant qu'il questionnait le charron, +quelques allants et venants s'étaient arrêtés autour d'eux. Après avoir +écouté pendant quelques minutes, un jeune garçon, auquel personne +n'avait pris garde, s'était détaché du groupe en courant. + +Au moment où le voyageur, après la délibération intérieure que nous +venons d'indiquer, prenait la résolution de rebrousser chemin, cet +enfant revenait. Il était accompagné d'une vieille femme. + +--Monsieur, dit la femme, mon garçon me dit que vous avez envie de louer +un cabriolet. Cette simple parole, prononcée par une vieille femme que +conduisait un enfant, lui fit ruisseler la sueur dans les reins. Il crut +voir la main qui l'avait lâché reparaître dans l'ombre derrière lui, +toute prête à le reprendre. + +Il répondit: + +--Oui, bonne femme, je cherche un cabriolet à louer. + +Et il se hâta d'ajouter: + +--Mais il n'y en a pas dans le pays. + +--Si fait, dit la vieille. + +--Où ça donc? reprit le charron. + +--Chez moi, répliqua la vieille. + +Il tressaillit. La main fatale l'avait ressaisi. + +La vieille avait en effet sous un hangar une façon de carriole en osier. +Le charron et le garçon d'auberge, désolés que le voyageur leur +échappât, intervinrent. + +--C'était une affreuse guimbarde,--cela était posé à cru sur +l'essieu,--il est vrai que les banquettes étaient suspendues à +l'intérieur avec des lanières de cuir,--il pleuvait dedans,--les roues +étaient rouillées et rongées d'humidité,--cela n'irait pas beaucoup plus +loin que le tilbury,--une vraie patache!--Ce monsieur aurait bien tort +de s'y embarquer,--etc., etc. + +Tout cela était vrai, mais cette guimbarde, cette patache, cette chose, +quelle qu'elle fût, roulait sur ses deux roues et pouvait aller à Arras. + +Il paya ce qu'on voulut, laissa le tilbury à réparer chez le charron +pour l'y retrouver à son retour, fit atteler le cheval blanc à la +carriole, y monta, et reprit la route qu'il suivait depuis le matin. + +Au moment où la carriole s'ébranla, il s'avoua qu'il avait eu l'instant +d'auparavant une certaine joie de songer qu'il n'irait point où il +allait. Il examina cette joie avec une sorte de colère et la trouva +absurde. Pourquoi de la joie à revenir en arrière? Après tout, il +faisait ce voyage librement. Personne ne l'y forçait. Et, certainement, +rien n'arriverait que ce qu'il voudrait bien. + +Comme il sortait de Hesdin, il entendit une voix qui lui criait: +arrêtez! arrêtez! Il arrêta la carriole d'un mouvement vif dans lequel +il y avait encore je ne sais quoi de fébrile et de convulsif qui +ressemblait à de l'espérance. + +C'était le petit garçon de la vieille. + +--Monsieur, dit-il, c'est moi qui vous ai procuré la carriole. + +--Eh bien! + +--Vous ne m'avez rien donné. + +Lui qui donnait à tous et si facilement, il trouva cette prétention +exorbitante et presque odieuse. + +--Ah! c'est toi, drôle? dit-il, tu n'auras rien! + +Il fouetta le cheval et repartit au grand trot. + +Il avait perdu beaucoup de temps à Hesdin, il eût voulu le rattraper. Le +petit cheval était courageux et tirait comme deux; mais on était au mois +de février, il avait plu, les routes étaient mauvaises. Et puis, ce +n'était plus le tilbury. La carriole était dure et très lourde. Avec +cela force montées. + +Il mit près de quatre heures pour aller de Hesdin à Saint-Pol. Quatre +heures pour cinq lieues. + +À Saint-Pol il détela à la première auberge venue, et fit mener le +cheval à l'écurie. Comme il l'avait promis à Scaufflaire, il se tint +près du râtelier pendant que le cheval mangeait. Il songeait à des +choses tristes et confuses. + +La femme de l'aubergiste entre dans l'écurie. + +--Est-ce que monsieur ne veut pas déjeuner? + +--Tiens, c'est vrai, dit-il, j'ai même bon appétit. Il suivit cette +femme qui avait une figure fraîche et réjouie. Elle le conduisit dans +une salle basse où il y avait des tables ayant pour nappes des toiles +cirées. + +--Dépêchez-vous, reprit-il, il faut que je reparte. Je suis pressé. + +Une grosse servante flamande mit son couvert en toute hâte. Il regardait +cette fille avec un sentiment de bien-être. + +--C'est là ce que j'avais, pensa-t-il. Je n'avais pas déjeuné. + +On le servit. Il se jeta sur le pain, mordit une bouchée, puis le reposa +lentement sur la table et n'y toucha plus. + +Un routier mangeait à une autre table. Il dit à cet homme: + +--Pourquoi leur pain est-il donc si amer? + +Le routier était allemand et n'entendit pas. + +Il retourna dans l'écurie près du cheval. + +Une heure après, il avait quitté Saint-Pol et se dirigeait vers Tinques +qui n'est qu'à cinq lieues d'Arras. + +Que faisait-il pendant ce trajet? À quoi pensait-il? Comme le matin, il +regardait passer les arbres, les toits de chaume, les champs cultivés, +et les évanouissements du paysage qui se disloque à chaque coude du +chemin. C'est là une contemplation qui suffit quelquefois à l'âme et qui +la dispense presque de penser. Voir mille objets pour la première et +pour la dernière fois, quoi de plus mélancolique et de plus profond! +Voyager, c'est naître et mourir à chaque instant. Peut-être, dans la +région la plus vague de son esprit, faisait-il des rapprochements entre +ces horizons changeants et l'existence humaine. Toutes les choses de la +vie sont perpétuellement en fuite devant nous. Les obscurcissements et +les clartés s'entremêlent: après un éblouissement, une éclipse; on +regarde, on se hâte, on tend les mains pour saisir ce qui passe; chaque +événement est un tournant de la route; et tout à coup on est vieux. On +sent comme une secousse, tout est noir, on distingue une porte obscure, +ce sombre cheval de la vie qui vous traînait s'arrête, et l'on voit +quelqu'un de voilé et d'inconnu qui le dételle dans les ténèbres. + +Le crépuscule tombait au moment où des enfants qui sortaient de l'école +regardèrent ce voyageur entrer dans Tinques. Il est vrai qu'on était +encore aux jours courts de l'année. Il ne s'arrêta pas à Tinques. Comme +il débouchait du village, un cantonnier qui empierrait la route dressa +la tête et dit: + +--Voilà un cheval bien fatigué. + +La pauvre bête en effet n'allait plus qu'au pas. + +--Est-ce que vous allez à Arras? ajouta le cantonnier. + +--Oui. + +--Si vous allez de ce train, vous n'y arriverez pas de bonne heure. + +Il arrêta le cheval et demanda au cantonnier: + +--Combien y a-t-il encore d'ici à Arras? + +--Près de sept grandes lieues. + +--Comment cela? le livre de poste ne marque que cinq lieues et un quart. + +--Ah! reprit le cantonnier, vous ne savez donc pas que la route est en +réparation? Vous allez la trouver coupée à un quart d'heure d'ici. Pas +moyen d'aller plus loin. + +--Vraiment. + +--Vous prendrez à gauche, le chemin qui va à Carency, vous passerez la +rivière; et, quand vous serez à Camblin, vous tournerez à droite; c'est +la route de Mont-Saint-Éloy qui va à Arras. + +--Mais voilà la nuit, je me perdrai. + +--Vous n'êtes pas du pays? + +--Non. + +--Avec ça, c'est tout chemins de traverse. Tenez, Monsieur, reprit le +cantonnier, voulez-vous que je vous donne un conseil? Votre cheval est +las, rentrez dans Tinques. Il y a une bonne auberge. Couchez-y. Vous +irez demain à Arras. + +--Il faut que j'y sois ce soir. + +--C'est différent. Alors allez tout de même à cette auberge et prenez-y +un cheval de renfort. Le garçon du cheval vous guidera dans la traverse. + +Il suivit le conseil du cantonnier, rebroussa chemin, et une demi-heure +après il repassait au même endroit, mais au grand trot, avec un bon +cheval de renfort. Un garçon d'écurie qui s'intitulait postillon était +assis sur le brancard de la carriole. + +Cependant il sentait qu'il perdait du temps. + +Il faisait tout à fait nuit. + +Ils s'engagèrent dans la traverse. La route devint affreuse. La carriole +tombait d'une ornière dans l'autre. Il dit au postillon: + +--Toujours au trot, et double pourboire. + +Dans un cahot le palonnier cassa. + +--Monsieur, dit le postillon, voilà le palonnier cassé, je ne sais plus +comment atteler mon cheval, cette route-ci est bien mauvaise la nuit; si +vous vouliez revenir coucher à Tinques, nous pourrions être demain matin +de bonne heure à Arras. + +Il répondit: + +--As-tu un bout de corde et un couteau? + +--Oui, monsieur. + +Il coupa une branche d'arbre et en fit un palonnier. + +Ce fut encore une perte de vingt minutes; mais ils repartirent au galop. + +La plaine était ténébreuse. Des brouillards bas, courts et noirs +rampaient sur les collines et s'en arrachaient comme des fumées. Il y +avait des lueurs blanchâtres dans les nuages. Un grand vent qui venait +de la mer faisait dans tous les coins de l'horizon le bruit de quelqu'un +qui remue des meubles. Tout ce qu'on entrevoyait avait des attitudes de +terreur. Que de choses frissonnent sous ces vastes souffles de la nuit! + +Le froid le pénétrait. Il n'avait pas mangé depuis la veille. Il se +rappelait vaguement son autre course nocturne dans la grande plaine aux +environs de Digne. Il y avait huit ans; et cela lui semblait hier. + +Une heure sonna à quelque clocher lointain. Il demanda au garçon: + +--Quelle est cette heure? + +--Sept heures, monsieur. Nous serons à Arras à huit. Nous n'avons plus +que trois lieues. En ce moment il fit pour la première fois cette +réflexion--en trouvant étrange qu'elle ne lui fût pas venue plus +tôt--que c'était peut-être inutile, toute la peine qu'il prenait; qu'il +ne savait seulement pas l'heure du procès; qu'il aurait dû au moins s'en +informer; qu'il était extravagant d'aller ainsi devant soi sans savoir +si cela servirait à quelque chose.--Puis il ébaucha quelques calculs +dans son esprit:--qu'ordinairement les séances des cours d'assises +commençaient à neuf heures du matin;--que cela ne devait pas être long, +cette affaire-là;--que le vol de pommes, ce serait très court;--qu'il +n'y aurait plus ensuite qu'une question d'identité;--quatre ou cinq +dépositions, peu de chose à dire pour les avocats;--qu'il allait +arriver lorsque tout serait fini! + +Le postillon fouettait les chevaux. Ils avaient passé la rivière et +laissé derrière eux Mont-Saint-Éloy. + +La nuit devenait de plus en plus profonde. + + + + +Chapitre VI + +La soeur Simplice mise à l'épreuve + + +Cependant, en ce moment-là même, Fantine était dans la joie. + +Elle avait passé une très mauvaise nuit. Toux affreuse, redoublement de +fièvre; elle avait eu des songes. Le matin, à la visite du médecin, elle +délirait. Il avait eu l'air alarmé et avait recommandé qu'on le prévînt +dès que M. Madeleine viendrait. + +Toute la matinée elle fut morne, parla peu, et fit des plis à ses draps +en murmurant à voix basse des calculs qui avaient l'air d'être des +calculs de distances. Ses yeux étaient caves et fixes. Ils paraissaient +presque éteints, et puis, par moments, ils se rallumaient et +resplendissaient comme des étoiles. Il semble qu'aux approches d'une +certaine heure sombre, la clarté du ciel emplisse ceux que quitte la +clarté de la terre. + +Chaque fois que la soeur Simplice lui demandait comment elle se +trouvait, elle répondait invariablement: + +--Bien. Je voudrais voir monsieur Madeleine. + +Quelques mois auparavant, à ce moment où Fantine venait de perdre sa +dernière pudeur, sa dernière honte et sa dernière joie, elle était +l'ombre d'elle-même; maintenant elle en était le spectre. Le mal +physique avait complété l'oeuvre du mal moral. Cette créature de +vingt-cinq ans avait le front ridé, les joues flasques, les narines +pincées, les dents déchaussées, le teint plombé, le cou osseux, les +clavicules saillantes, les membres chétifs, la peau terreuse, et ses +cheveux blonds poussaient mêlés de cheveux gris. Hélas! comme la maladie +improvise la vieillesse! À midi, le médecin revint, il fit quelques +prescriptions, s'informa si M. le maire avait paru à l'infirmerie, et +branla la tête. + +M. Madeleine venait d'habitude à trois heures voir la malade. Comme +l'exactitude était de la bonté, il était exact. + +Vers deux heures et demie, Fantine commença à s'agiter. Dans l'espace de +vingt minutes, elle demanda plus de dix fois à la religieuse: + +--Ma soeur, quelle heure est-il? + +Trois heures sonnèrent. Au troisième coup, Fantine se dressa sur son +séant, elle qui d'ordinaire pouvait à peine remuer dans son lit; elle +joignit dans une sorte d'étreinte convulsive ses deux mains décharnées +et jaunes, et la religieuse entendit sortir de sa poitrine un de ces +soupirs profonds qui semblent soulever un accablement. Puis Fantine se +tourna et regarda la porte. + +Personne n'entra; la porte ne s'ouvrit point. + +Elle resta ainsi un quart d'heure, l'oeil attaché sur la porte, immobile +et comme retenant son haleine. La soeur n'osait lui parler. L'église +sonna trois heures un quart. Fantine se laissa retomber sur l'oreiller. + +Elle ne dit rien et se remit à faire des plis à son drap. La demi-heure +passa, puis l'heure. Personne ne vint. + +Chaque fois que l'horloge sonnait, Fantine se dressait et regardait du +côté de la porte, puis elle retombait. + +On voyait clairement sa pensée, mais elle ne prononçait aucun nom, elle +ne se plaignait pas, elle n'accusait pas. Seulement elle toussait d'une +façon lugubre. On eût dit que quelque chose d'obscur s'abaissait sur +elle. Elle était livide et avait les lèvres bleues. Elle souriait par +moments. + +Cinq heures sonnèrent. Alors la soeur l'entendit qui disait très bas et +doucement: + +--Mais puisque je m'en vais demain, il a tort de ne pas venir +aujourd'hui! + +La soeur Simplice elle-même était surprise du retard de M. Madeleine. + +Cependant Fantine regardait le ciel de son lit. Elle avait l'air de +chercher à se rappeler quelque chose. Tout à coup elle se mit à chanter +d'une voix faible comme un souffle. La religieuse écouta. Voici ce que +Fantine chantait: + + _Nous achèterons de bien belles choses_ + _En nous promenant le long des faubourgs._ + _Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_ + _Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._ + _La vierge Marie auprès de mon poêle_ + _Est venue hier en manteau brodé,_ + _Et m'a dit:--Voici, caché sous mon voile,_ + _Le petit qu'un jour tu m'as demandé._ + _Courez à la ville, ayez de la toile,_ + _Achetez du fil, achetez un dé._ + _Nous achèterons de bien belles choses_ + _En nous promenant le long des faubourgs._ + _Bonne sainte Vierge, auprès de mon poêle_ + _J'ai mis un berceau de rubans orné_ + _Dieu me donnerait sa plus belle étoile,_ + _J'aime mieux l'enfant que tu m'as donné._ + --_Madame, que faire avec cette toile?_ + --_Faites un trousseau pour mon nouveau-né._ + _Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_ + _Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._ + --_Lavez cette toile._ + --_Où?_--_Dans la rivière._ + _Faites-en, sans rien gâter ni salir,_ + _Une belle jupe avec sa brassière_ + _Que je veux broder et de fleurs emplir._ + --_L'enfant n'est plus là, madame, qu'en faire?_ + --_Faites-en un drap pour m'ensevelir._ + _Nous achèterons de bien belles choses_ + _En nous promenant le long des faubourgs._ + _Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,_ + _Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours._ + +Cette chanson était une vieille romance de berceuse avec laquelle +autrefois elle endormait sa petite Cosette, et qui ne s'était pas +offerte à son esprit depuis cinq ans qu'elle n'avait plus son enfant. +Elle chantait cela d'une voix si triste et sur un air si doux que +c'était à faire pleurer, même une religieuse. La soeur, habituée aux +choses austères, sentit une larme lui venir. + +L'horloge sonna six heures. Fantine ne parut pas entendre. Elle semblait +ne plus faire attention à aucune chose autour d'elle. + +La soeur Simplice envoya une fille de service s'informer près de la +portière de la fabrique si M. le maire était rentré et s'il ne monterait +pas bientôt à l'infirmerie. La fille revint au bout de quelques minutes. + +Fantine était toujours immobile et paraissait attentive à des idées +qu'elle avait. + +La servante raconta très bas à la soeur Simplice que M. le maire était +parti le matin même avant six heures dans un petit tilbury attelé d'un +cheval blanc, par le froid qu'il faisait, qu'il était parti seul, pas +même de cocher, qu'on ne savait pas le chemin qu'il avait pris, que des +personnes disaient l'avoir vu tourner par la route d'Arras, que d'autres +assuraient l'avoir rencontré sur la route de Paris. Qu'en s'en allant il +avait été comme à l'ordinaire très doux, et qu'il avait seulement dit à +la portière qu'on ne l'attendît pas cette nuit. + +Pendant que les deux femmes, le dos tourné au lit de la Fantine, +chuchotaient, la soeur questionnant, la servante conjecturant, la +Fantine, avec cette vivacité fébrile de certaines maladies organiques +qui mêle les mouvements libres de la santé à l'effrayante maigreur de la +mort, s'était mise à genoux sur son lit, ses deux poings crispés appuyés +sur le traversin, et, la tête passée par l'intervalle des rideaux, elle +écoutait. Tout à coup elle cria: + +--Vous parlez là de monsieur Madeleine! pourquoi parlez-vous tout bas? +Qu'est-ce qu'il fait? Pourquoi ne vient-il pas? + +Sa voix était si brusque et si rauque que les deux femmes crurent +entendre une voix d'homme; elles se retournèrent effrayées. + +--Répondez donc! cria Fantine. + +La servante balbutia: + +--La portière m'a dit qu'il ne pourrait pas venir aujourd'hui. + +--Mon enfant, dit la soeur, tenez-vous tranquille, recouchez-vous. + +Fantine, sans changer d'attitude, reprit d'une voix haute et avec un +accent tout à la fois impérieux et déchirant: + +--Il ne pourra venir? Pourquoi cela? Vous savez la raison. Vous la +chuchotiez là entre vous. Je veux la savoir. + +La servante se hâta de dire à l'oreille de la religieuse: + +--Répondez qu'il est occupé au conseil municipal. + +La soeur Simplice rougit légèrement; c'était un mensonge que la servante +lui proposait. D'un autre côté il lui semblait bien que dire la vérité à +la malade ce serait sans doute lui porter un coup terrible et que cela +était grave dans l'état où était Fantine. Cette rougeur dura peu. La +soeur leva sur Fantine son oeil calme et triste, et dit: + +--Monsieur le maire est parti. + +Fantine se redressa et s'assit sur ses talons. Ses yeux étincelèrent. +Une joie inouïe rayonna sur cette physionomie douloureuse. + +--Parti! s'écria-t-elle. Il est allé chercher Cosette! + +Puis elle tendit ses deux mains vers le ciel et tout son visage devint +ineffable. Ses lèvres remuaient; elle priait à voix basse. + +Quand sa prière fut finie: + +--Ma soeur, dit-elle, je veux bien me recoucher, je vais faire tout ce +qu'on voudra; tout à l'heure j'ai été méchante, je vous demande pardon +d'avoir parlé si haut, c'est très mal de parler haut, je le sais bien, +ma bonne soeur, mais voyez-vous, je suis très contente. Le bon Dieu est +bon, monsieur Madeleine est bon, figurez-vous qu'il est allé chercher ma +petite Cosette à Montfermeil. + +Elle se recoucha, aida la religieuse à arranger l'oreiller et baisa une +petite croix d'argent qu'elle avait au cou et que la soeur Simplice lui +avait donnée. + +--Mon enfant, dit la soeur, tâchez de reposer maintenant, et ne parlez +plus. + +Fantine prit dans ses mains moites la main de la soeur, qui souffrait de +lui sentir cette sueur. + +--Il est parti ce matin pour aller à Paris. Au fait il n'a pas même +besoin de passer par Paris. Montfermeil, c'est un peu à gauche en +venant. Vous rappelez-vous comme il me disait hier quand je lui parlais +de Cosette: bientôt, bientôt? C'est une surprise qu'il veut me faire. +Vous savez? il m'avait fait signer une lettre pour la reprendre aux +Thénardier. Ils n'auront rien à dire, pas vrai? Ils rendront Cosette. +Puisqu'ils sont payés. Les autorités ne souffriraient pas qu'on garde un +enfant quand on est payé. Ma soeur, ne me faites pas signe qu'il ne faut +pas que je parle. Je suis extrêmement heureuse, je vais très bien, je +n'ai plus de mal du tout, je vais revoir Cosette, j'ai même très faim. +Il y a près de cinq ans que je ne l'ai vue. Vous ne vous figurez pas, +vous, comme cela vous tient, les enfants! Et puis elle sera si gentille, +vous verrez! Si vous saviez, elle a de si jolis petits doigts roses! +D'abord elle aura de très belles mains. À un an, elle avait des mains +ridicules. Ainsi!--Elle doit être grande à présent. Cela vous a sept +ans. C'est une demoiselle. Je l'appelle Cosette, mais elle s'appelle +Euphrasie. Tenez, ce matin, je regardais de la poussière qui était sur +la cheminée et j'avais bien l'idée comme cela que je reverrais bientôt +Cosette. Mon Dieu! comme on a tort d'être des années sans voir ses +enfants! on devrait bien réfléchir que la vie n'est pas éternelle! Oh! +comme il est bon d'être parti, monsieur le maire! C'est vrai ça, qu'il +fait bien froid? avait-il son manteau au moins? Il sera ici demain, +n'est-ce pas? Ce sera demain fête. Demain matin, ma soeur, vous me ferez +penser à mettre mon petit bonnet qui a de la dentelle. Montfermeil, +c'est un pays. J'ai fait cette route-là, à pied, dans le temps. Il y a +eu bien loin pour moi. Mais les diligences vont très vite! Il sera ici +demain avec Cosette. Combien y a-t-il d'ici Montfermeil? + +La soeur, qui n'avait aucune idée des distances, répondit: + +--Oh! je crois bien qu'il pourra être ici demain. + +--Demain! demain! dit Fantine, je verrai Cosette demain! Voyez-vous, +bonne soeur du bon Dieu, je ne suis plus malade. Je suis folle. Je +danserais, si on voulait. + +Quelqu'un qui l'eût vue un quart d'heure auparavant n'y eût rien +compris. Elle était maintenant toute rose, elle parlait d'une voix vive +et naturelle, toute sa figure n'était qu'un sourire. Par moments elle +riait en se parlant tout bas. Joie de mère, c'est presque joie d'enfant. + +--Eh bien, reprit la religieuse, vous voilà heureuse, obéissez-moi, ne +parlez plus. + +Fantine posa sa tête sur l'oreiller et dit à demi-voix: + +--Oui, recouche-toi, sois sage puisque tu vas avoir ton enfant. Elle a +raison, soeur Simplice. Tous ceux qui sont ici ont raison. + +Et puis, sans bouger, sans remuer la tête, elle se mit à regarder +partout avec ses yeux tout grands ouverts et un air joyeux, et elle ne +dit plus rien. + +La soeur referma ses rideaux, espérant qu'elle s'assoupirait. + +Entre sept et huit heures le médecin vint. N'entendant aucun bruit, il +crut que Fantine dormait, entra doucement et s'approcha du lit sur la +pointe du pied. Il entrouvrit les rideaux, et à la lueur de la veilleuse +il vit les grands yeux calmes de Fantine qui le regardaient. + +Elle lui dit: + +--Monsieur, n'est-ce pas, on me laissera la coucher à côté de moi dans +un petit lit? + +Le médecin crut qu'elle délirait. Elle ajouta: + +--Regardez plutôt, il y a juste de la place. + +Le médecin prit à part la soeur Simplice qui lui expliqua la chose, que +M. Madeleine était absent pour un jour ou deux, et que, dans le doute, +on n'avait pas cru devoir détromper la malade qui croyait monsieur le +maire parti pour Montfermeil; qu'il était possible en somme qu'elle eût +deviné juste. Le médecin approuva. + +Il se rapprocha du lit de Fantine, qui reprit: + +--C'est que, voyez-vous, le matin, quand elle s'éveillera, je lui dirai +bonjour à ce pauvre chat, et la nuit, moi qui ne dors pas, je +l'entendrai dormir. Sa petite respiration si douce, cela me fera du +bien. + +--Donnez-moi votre main, dit le médecin. + +Elle tendit son bras, et s'écria en riant. + +--Ah! tiens! au fait, c'est vrai, vous ne savez pas c'est que je suis +guérie. Cosette arrive demain. + +Le médecin fut surpris. Elle était mieux. L'oppression était moindre. Le +pouls avait repris de la force. Une sorte de vie survenue tout à coup +ranimait ce pauvre être épuisé. + +--Monsieur le docteur, reprit-elle, la soeur vous a-t-elle dit que +monsieur le maire était allé chercher le chiffon? + +Le médecin recommanda le silence et qu'on évitât toute émotion pénible. +Il prescrivit une infusion de quinquina pur, et, pour le cas où la +fièvre reprendrait dans la nuit, une potion calmante. En s'en allant, il +dit à la soeur: + +--Cela va mieux. Si le bonheur voulait qu'en effet monsieur le maire +arrivât demain avec l'enfant, qui sait? il y a des crises si étonnantes, +on a vu de grandes joies arrêter court des maladies; je sais bien que +celle-ci est une maladie organique, et bien avancée, mais c'est un tel +mystère que tout cela! Nous la sauverions peut-être. + + + + +Chapitre VII + +Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir. + + +Il était près de huit heures du soir quand la carriole que nous avons +laissée en route entra sous la porte cochère de l'hôtel de la Poste +à Arras. L'homme que nous avons suivi jusqu'à ce moment en descendit, +répondit d'un air distrait aux empressements des gens de l'auberge, +renvoya le cheval de renfort, et conduisit lui-même le petit cheval +blanc à l'écurie; puis il poussa la porte d'une salle de billard qui +était au rez-de-chaussée, s'y assit, et s'accouda sur une table. Il +avait mis quatorze heures à ce trajet qu'il comptait faire en six. +Il se rendait la justice que ce n'était pas sa faute; mais au fond il +n'en était pas fâché. + +La maîtresse de l'hôtel entra. + +--Monsieur couche-t-il? monsieur soupe-t-il? + +Il fit un signe de tête négatif. + +--Le garçon d'écurie dit que le cheval de monsieur est bien fatigué! + +Ici il rompit le silence. + +--Est-ce que le cheval ne pourra pas repartir demain matin? + +--Oh! monsieur! il lui faut au moins deux jours de repos. + +Il demanda: + +--N'est-ce pas ici le bureau de poste? + +--Oui, monsieur. + +L'hôtesse le mena à ce bureau; il montra son passeport et s'informa s'il +y avait moyen de revenir cette nuit même à Montreuil-sur-mer par la +malle; la place à côté du courrier était justement vacante; il la retint +et la paya. + +--Monsieur, dit le buraliste, ne manquez pas d'être ici pour partir à +une heure précise du matin. + +Cela fait, il sortit de l'hôtel et se mit à marcher dans la ville. + +Il ne connaissait pas Arras, les rues étaient obscures, et il allait au +hasard. Cependant il semblait s'obstiner à ne pas demander son chemin +aux passants. Il traversa la petite rivière Crinchon et se trouva dans +un dédale de ruelles étroites où il se perdit. Un bourgeois cheminait +avec un falot. Après quelque hésitation, il prit le parti de s'adresser +à ce bourgeois, non sans avoir d'abord regardé devant et derrière lui, +comme s'il craignait que quelqu'un n'entendit la question qu'il allait +faire. + +--Monsieur, dit-il, le palais de justice, s'il vous plaît? + +--Vous n'êtes pas de la ville, monsieur? répondit le bourgeois qui était +un assez vieux homme, eh bien, suivez-moi. Je vais précisément du côté +du palais de justice, c'est-à-dire du côté de l'hôtel de la préfecture. +Car on répare en ce moment le palais, et provisoirement les tribunaux +ont leurs audiences à la préfecture. + +--Est-ce là, demanda-t-il, qu'on tient les assises? + +--Sans doute, monsieur. Voyez-vous, ce qui est la préfecture aujourd'hui +était l'évêché avant la révolution. Monsieur de Conzié, qui était évêque +en quatre-vingt-deux, y a fait bâtir une grande salle. C'est dans cette +grande salle qu'on juge. + +Chemin faisant, le bourgeois lui dit: + +--Si c'est un procès que monsieur veut voir, il est un peu tard. +Ordinairement les séances finissent à six heures. + +Cependant, comme ils arrivaient sur la grande place, le bourgeois lui +montra quatre longues fenêtres éclairées sur la façade d'un vaste +bâtiment ténébreux. + +--Ma foi, monsieur, vous arrivez à temps, vous avez du bonheur. +Voyez-vous ces quatre fenêtres? c'est la cour d'assises. Il y a de la +lumière. Donc ce n'est pas fini. L'affaire aura traîné en longueur et on +fait une audience du soir. Vous vous intéressez à cette affaire? Est-ce +que c'est un procès criminel? Est-ce que vous êtes témoin? + +Il répondit: + +--Je ne viens pour aucune affaire, j'ai seulement à parler à un avocat. + +--C'est différent, dit le bourgeois. Tenez, monsieur, voici la porte. Où +est le factionnaire. Vous n'aurez qu'à monter le grand escalier. + +Il se conforma aux indications du bourgeois, et, quelques minutes après, +il était dans une salle où il y avait beaucoup de monde et où des +groupes mêlés d'avocats en robe chuchotaient çà et là. + +C'est toujours une chose qui serre le coeur de voir ces attroupements +d'hommes vêtus de noir qui murmurent entre eux à voix basse sur le seuil +des chambres de justice. Il est rare que la charité et la pitié sortent +de toutes ces paroles. Ce qui en sort le plus souvent, ce sont des +condamnations faites d'avance. Tous ces groupes semblent à l'observateur +qui passe et qui rêve autant de ruches sombres où des espèces d'esprits +bourdonnants construisent en commun toutes sortes d'édifices ténébreux. + +Cette salle, spacieuse et éclairée d'une seule lampe, était une ancienne +antichambre de l'évêché et servait de salle des pas perdus. Une porte à +deux battants, fermée en ce moment, la séparait de la grande chambre où +siégeait la cour d'assises. + +L'obscurité était telle qu'il ne craignit pas de s'adresser au premier +avocat qu'il rencontra. + +--Monsieur, dit-il, où en est-on? + +--C'est fini, dit l'avocat. + +--Fini! + +Ce mot fut répété d'un tel accent que l'avocat se retourna. + +--Pardon, monsieur, vous êtes peut-être un parent? + +--Non. Je ne connais personne ici. Et y a-t-il eu condamnation? + +--Sans doute. Cela n'était guère possible autrement. + +--Aux travaux forcés?... + +--À perpétuité. + +Il reprit d'une voix tellement faible qu'on l'entendait à peine: + +--L'identité a donc été constatée? + +--Quelle identité? répondit l'avocat. Il n'y avait pas d'identité à +constater. L'affaire était simple. Cette femme avait tué son enfant, +l'infanticide a été prouvé, le jury a écarté la préméditation, on l'a +condamnée à vie. + +--C'est donc une femme? dit-il. + +--Mais sûrement. La fille Limosin. De quoi me parlez-vous donc? + +--De rien. Mais puisque c'est fini, comment se fait-il que la salle soit +encore éclairée? + +--C'est pour l'autre affaire qu'on a commencée il y a à peu près deux +heures. + +--Quelle autre affaire? + +--Oh! celle-là est claire aussi. C'est une espèce de gueux, un +récidiviste, un galérien, qui a volé. Je ne sais plus trop son nom. En +voilà un qui vous a une mine de bandit. Rien que pour avoir cette +figure-là, je l'enverrais aux galères. + +--Monsieur, demanda-t-il, y a-t-il moyen de pénétrer dans la salle? + +--Je ne crois vraiment pas. Il y a beaucoup de foule. Cependant +l'audience est suspendue. Il y a des gens qui sont sortis, et, à la +reprise de l'audience, vous pourrez essayer. + +--Par où entre-t-on? + +--Par cette grande porte. + +L'avocat le quitta. En quelques instants, il avait éprouvé, presque en +même temps, presque mêlées, toutes les émotions possibles. Les paroles +de cet indifférent lui avaient tour à tour traversé le coeur comme des +aiguilles de glace et comme des lames de feu. Quand il vit que rien +n'était terminé, il respira; mais il n'eût pu dire si ce qu'il +ressentait était du contentement ou de la douleur. + +Il s'approcha de plusieurs groupes et il écouta ce qu'on disait. Le rôle +de la session étant très chargé, le président avait indiqué pour ce même +jour deux affaires simples et courtes. On avait commencé par +l'infanticide, et maintenant on en était au forçat, au récidiviste, au +"cheval de retour". Cet homme avait volé des pommes, mais cela ne +paraissait pas bien prouvé; ce qui était prouvé, c'est qu'il avait été +déjà aux galères à Toulon. C'est ce qui faisait son affaire mauvaise. Du +reste, l'interrogatoire de l'homme était terminé et les dépositions des +témoins; mais il y avait encore les plaidoiries de l'avocat et le +réquisitoire du ministère public; cela ne devait guère finir avant +minuit. L'homme serait probablement condamné; l'avocat général était +très bon--et ne manquait pas ses accusés--c'était un garçon d'esprit qui +faisait des vers. + +Un huissier se tenait debout près de la porte qui communiquait avec la +salle des assises. Il demanda à cet huissier: + +--Monsieur, la porte va-t-elle bientôt s'ouvrir? + +--Elle ne s'ouvrira pas, dit l'huissier. + +--Comment! on ne l'ouvrira pas à la reprise de l'audience? est-ce que +l'audience n'est pas suspendue? + +--L'audience vient d'être reprise, répondit l'huissier, mais la porte ne +se rouvrira pas. + +--Pourquoi? + +--Parce que la salle est pleine. + +--Quoi? il n'y a plus une place? + +--Plus une seule. La porte est fermée. Personne ne peut plus entrer. + +L'huissier ajouta après un silence: + +--Il y a bien encore deux ou trois places derrière monsieur le +président, mais monsieur le président n'y admet que les fonctionnaires +publics. + +Cela dit, l'huissier lui tourna le dos. + +Il se retira la tête baissée, traversa l'antichambre et redescendit +l'escalier lentement, comme hésitant à chaque marche. Il est probable +qu'il tenait conseil avec lui-même. Le violent combat qui se livrait en +lui depuis la veille n'était pas fini; et, à chaque instant, il en +traversait quelque nouvelle péripétie. Arrivé sur le palier de +l'escalier, il s'adossa à la rampe et croisa les bras. Tout à coup il +ouvrit sa redingote, prit son portefeuille, en tira un crayon, déchira +une feuille, et écrivit rapidement sur cette feuille à la lueur du +réverbère cette ligne:--_M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-mer_. +Puis il remonta l'escalier à grands pas, fendit la foule, marcha droit à +l'huissier, lui remit le papier, et lui dit avec autorité: + +--Portez ceci à monsieur le président. + +L'huissier prit le papier, y jeta un coup d'oeil et obéit. + + + + +Chapitre VIII + +Entrée de faveur + + +Sans qu'il s'en doutât, le maire de Montreuil-sur-mer avait une sorte de +célébrité. Depuis sept ans que sa réputation de vertu remplissait tout +le bas Boulonnais, elle avait fini par franchir les limites d'un petit +pays et s'était répandue dans les deux ou trois départements voisins. +Outre le service considérable qu'il avait rendu au chef-lieu en y +restaurant l'industrie des verroteries noires, il n'était pas une des +cent quarante et une communes de l'arrondissement de Montreuil-sur-mer +qui ne lui dût quelque bienfait. Il avait su même au besoin aider et +féconder les industries des autres arrondissements. C'est ainsi qu'il +avait dans l'occasion soutenu de son crédit et de ses fonds la fabrique +de tulle de Boulogne, la filature de lin à la mécanique de Frévent et la +manufacture hydraulique de toiles de Boubers-sur-Canche. Partout on +prononçait avec vénération le nom de M. Madeleine. Arras et Douai +enviaient son maire à l'heureuse petite ville de Montreuil-sur-mer. + +Le conseiller à la cour royale de Douai, qui présidait cette session des +assises à Arras, connaissait comme tout le monde ce nom si profondément +et si universellement honoré. Quand l'huissier, ouvrant discrètement la +porte qui communiquait de la chambre du conseil à l'audience, se pencha +derrière le fauteuil du président et lui remit le papier où était écrite +la ligne qu'on vient de lire, en ajoutant: _Ce monsieur désire assister +à l'audience_, le président fit un vif mouvement de déférence, saisit +une plume, écrivit quelques mots au bas du papier, et le rendit à +l'huissier en lui disant: Faites entrer. + +L'homme malheureux dont nous racontons l'histoire était resté près de la +porte de la salle à la même place et dans la même attitude où l'huissier +l'avait quitté. Il entendit, à travers sa rêverie, quelqu'un qui lui +disait: Monsieur veut-il bien me faire l'honneur de me suivre? C'était +ce même huissier qui lui avait tourné le dos l'instant d'auparavant et +qui maintenant le saluait jusqu'à terre. L'huissier en même temps lui +remit le papier. Il le déplia, et, comme il se rencontrait qu'il était +près de la lampe, il put lire: + +«Le président de la cour d'assises présente son respect à M. Madeleine.» + +Il froissa le papier entre ses mains, comme si ces quelques mots eussent +eu pour lui un arrière-goût étrange et amer. + +Il suivit l'huissier. + +Quelques minutes après, il se trouvait seul dans une espèce de cabinet +lambrissé, d'un aspect sévère, éclairé par deux bougies posées sur une +table à tapis vert. Il avait encore dans l'oreille les dernières paroles +de l'huissier qui venait de le quitter--«Monsieur, vous voici dans la +chambre du conseil; vous n'avez qu'à tourner le bouton de cuivre de +cette porte, et vous vous trouverez dans l'audience derrière le fauteuil +de monsieur le président.»--Ces paroles se mêlaient dans sa pensée à un +souvenir vague de corridors étroits et d'escaliers noirs qu'il venait de +parcourir. + +L'huissier l'avait laissé seul. Le moment suprême était arrivé. Il +cherchait à se recueillir sans pouvoir y parvenir. C'est surtout aux +heures où l'on aurait le plus besoin de les rattacher aux réalités +poignantes de la vie que tous les fils de la pensée se rompent dans le +cerveau. Il était dans l'endroit même où les juges délibèrent et +condamnent. Il regardait avec une tranquillité stupide cette chambre +paisible et redoutable où tant d'existences avaient été brisées, où son +nom allait retentir tout à l'heure, et que sa destinée traversait en ce +moment. Il regardait la muraille, puis il se regardait lui-même, +s'étonnant que ce fût cette chambre et que ce fût lui. + +Il n'avait pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures, il était brisé +par les cahots de la carriole, mais il ne le sentait pas; il lui +semblait qu'il ne sentait rien. + +Il s'approcha d'un cadre noir qui était accroché au mur et qui contenait +sous verre une vieille lettre autographe de Jean-Nicolas Pache, maire de +Paris et ministre, datée, sans doute par erreur, du _9 juin an II_, et +dans laquelle Pache envoyait à la commune la liste des ministres et des +députés tenus en arrestation chez eux. Un témoin qui l'eût pu voir et +qui l'eût observé en cet instant eût sans doute imaginé Fantine et +Cosette. + +Tout en rêvant, il se retourna, et ses yeux rencontrèrent le bouton de +cuivre de la porte qui le séparait de la salle des assises. Il avait +presque oublié cette porte. Son regard, d'abord calme, s'y arrêta, resta +attaché à ce bouton de cuivre, puis devint effaré et fixe, et +s'empreignit peu à peu d'épouvante. Des gouttes de sueur lui sortaient +d'entre les cheveux et ruisselaient sur ses tempes. + +À un certain moment, il fit avec une sorte d'autorité mêlée de rébellion +ce geste indescriptible qui veut dire et qui dit si bien: _Pardieu! qui +est-ce qui m'y force?_ Puis il se tourna vivement, vit devant lui la +porte par laquelle il était entré, y alla, l'ouvrit, et sortit. Il +n'était plus dans cette chambre, il était dehors, dans un corridor, un +corridor long, étroit, coupé de degrés et de guichets, faisant toutes +sortes d'angles, éclairé çà et là de réverbères pareils à des veilleuses +de malades, le corridor par où il était venu. Il respira, il écouta; +aucun bruit derrière lui, aucun bruit devant lui; il se mit à fuir comme +si on le poursuivait. + +Quand il eut doublé plusieurs des coudes de ce couloir, il écouta +encore. C'était toujours le même silence et la même ombre autour de lui. +Il était essoufflé, il chancelait, il s'appuya au mur. La pierre était +froide, sa sueur était glacée sur son front, il se redressa en +frissonnant. + +Alors, là, seul, debout dans cette obscurité, tremblant de froid et +d'autre chose peut-être, il songea. + +Il avait songé toute la nuit, il avait songé toute la journée; il +n'entendait plus en lui qu'une voix qui disait: hélas! + +Un quart d'heure s'écoula ainsi. Enfin, il pencha la tête, soupira avec +angoisse, laissa pendre ses bras, et revint sur ses pas. Il marchait +lentement et comme accablé. Il semblait que quelqu'un l'eût atteint dans +sa fuite et le ramenât. + +Il rentra dans la chambre du conseil. La première chose qu'il aperçut, +ce fut la gâchette de la porte. Cette gâchette, ronde et en cuivre poli, +resplendissait pour lui comme une effroyable étoile. Il la regardait +comme une brebis regarderait l'oeil d'un tigre. + +Ses yeux ne pouvaient s'en détacher. + +De temps en temps il faisait un pas et se rapprochait de la porte. + +S'il eût écouté, il eût entendu, comme une sorte de murmure confus, le +bruit de la salle voisine; mais il n'écoutait pas, et il n'entendait +pas. + +Tout à coup, sans qu'il sût lui-même comment, il se trouva près de la +porte. Il saisit convulsivement le bouton; la porte s'ouvrit. + +Il était dans la salle d'audience. + + + + +Chapitre IX + +Un lieu où des convictions sont en train de se former + + +Il fit un pas, referma machinalement la porte derrière lui, et resta +debout, considérant ce qu'il voyait. + +C'était une assez vaste enceinte à peine éclairée, tantôt pleine de +rumeur, tantôt pleine de silence, où tout l'appareil d'un procès +criminel se développait avec sa gravité mesquine et lugubre au milieu de +la foule. + +À un bout de la salle, celui où il se trouvait, des juges à l'air +distrait, en robe usée, se rongeant les ongles ou fermant les paupières; +à l'autre bout, une foule en haillons; des avocats dans toutes sortes +d'attitudes; des soldats au visage honnête et dur; de vieilles boiseries +tachées, un plafond sale, des tables couvertes d'une serge plutôt jaune +que verte, des portes noircies par les mains; à des clous plantés dans +le lambris, des quinquets d'estaminet donnant plus de fumée que de +clarté; sur les tables, des chandelles dans des chandeliers de cuivre; +l'obscurité, la laideur, la tristesse; et de tout cela se dégageait une +impression austère et auguste, car on y sentait cette grande chose +humaine qu'on appelle la loi et cette grande chose divine qu'on appelle +la justice. + +Personne dans cette foule ne fit attention à lui. Tous les regards +convergeaient vers un point unique, un banc de bois adossé à une petite +porte, le long de la muraille, à gauche du président. Sur ce banc, que +plusieurs chandelles éclairaient, il y avait un homme entre deux +gendarmes. + +Cet homme, c'était l'homme. + +Il ne le chercha pas, il le vit. Ses yeux allèrent là naturellement, +comme s'ils avaient su d'avance où était cette figure. + +Il crut se voir lui-même, vieilli, non pas sans doute absolument +semblable de visage, mais tout pareil d'attitude et d'aspect, avec ces +cheveux hérissés, avec cette prunelle fauve et inquiète, avec cette +blouse, tel qu'il était le jour où il entrait à Digne, plein de haine et +cachant dans son âme ce hideux trésor de pensées affreuses qu'il avait +mis dix-neuf ans à ramasser sur le pavé du bagne. + +Il se dit avec un frémissement: + +--Mon Dieu! est-ce que je redeviendrai ainsi? + +Cet être paraissait au moins soixante ans. Il avait je ne sais quoi de +rude, de stupide et d'effarouché. + +Au bruit de la porte, on s'était rangé pour lui faire place, le +président avait tourné la tête, et comprenant que le personnage qui +venait d'entrer était M. le maire de Montreuil-sur-mer, il l'avait +salué. L'avocat général, qui avait vu M. Madeleine à Montreuil-sur-mer +où des opérations de son ministère l'avaient plus d'une fois appelé, le +reconnut, et salua également. Lui s'en aperçut à peine. Il était en +proie à une sorte d'hallucination; il regardait. + +Des juges, un greffier, des gendarmes, une foule de têtes cruellement +curieuses, il avait déjà vu cela une fois, autrefois, il y avait +vingt-sept ans. Ces choses funestes, il les retrouvait; elles étaient +là, elles remuaient, elles existaient. Ce n'était plus un effort de sa +mémoire, un mirage de sa pensée, c'étaient de vrais gendarmes et de +vrais juges, une vraie foule et de vrais hommes en chair et en os. C'en +était fait, il voyait reparaître et revivre autour de lui, avec tout ce +que la réalité a de formidable, les aspects monstrueux de son passé. + +Tout cela était béant devant lui. + +Il en eut horreur, il ferma les yeux, et s'écria au plus profond de son +âme: jamais! + +Et par un jeu tragique de la destinée qui faisait trembler toutes ses +idées et le rendait presque fou, c'était un autre lui-même qui était là! +Cet homme qu'on jugeait, tous l'appelaient Jean Valjean! + +Il avait sous les yeux, vision inouïe, une sorte de représentation du +moment le plus horrible de sa vie, jouée par son fantôme. + +Tout y était, c'était le même appareil, la même heure de nuit, presque +les mêmes faces de juges, de soldats et de spectateurs. Seulement, +au-dessus de la tête du président, il y avait un crucifix, chose qui +manquait aux tribunaux du temps de sa condamnation. Quand on l'avait +jugé, Dieu était absent. + +Une chaise était derrière lui; il s'y laissa tomber, terrifié de l'idée +qu'on pouvait le voir. Quand il fut assis, il profita d'une pile de +cartons qui était sur le bureau des juges pour dérober son visage à +toute la salle. Il pouvait maintenant voir sans être vu. Peu à peu il se +remit. Il rentra pleinement dans le sentiment du réel; il arriva à cette +phase de calme où l'on peut écouter. + +M. Bamatabois était au nombre des jurés. Il chercha Javert, mais il ne +le vit pas. Le banc des témoins lui était caché par la table du +greffier. Et puis, nous venons de le dire, la salle était à peine +éclairée. + +Au moment où il était entré, l'avocat de l'accusé achevait sa +plaidoirie. L'attention de tous était excitée au plus haut point; +l'affaire durait depuis trois heures. Depuis trois heures, cette foule +regardait plier peu à peu sous le poids d'une vraisemblance terrible un +homme, un inconnu, une espèce d'être misérable, profondément stupide ou +profondément habile. Cet homme, on le sait déjà, était un vagabond qui +avait été trouvé dans un champ, emportant une branche chargée de pommes +mûres, cassée à un pommier dans un clos voisin, appelé le clos Pierron. +Qui était cet homme? Une enquête avait eu lieu; des témoins venaient +d'être entendus, ils avaient été unanimes, des lumières avaient jailli +de tout le débat. L'accusation disait: + +--Nous ne tenons pas seulement un voleur de fruits, un maraudeur; nous +tenons là, dans notre main, un bandit, un relaps en rupture de ban, un +ancien forçat, un scélérat des plus dangereux, un malfaiteur appelé Jean +Valjean que la justice recherche depuis longtemps, et qui, il y a huit +ans, en sortant du bagne de Toulon, a commis un vol de grand chemin à +main armée sur la personne d'un enfant savoyard appelé Petit-Gervais, +crime prévu par l'article 383 du code pénal, pour lequel nous nous +réservons de le poursuivre ultérieurement, quand l'identité sera +judiciairement acquise. Il vient de commettre un nouveau vol. C'est un +cas de récidive. Condamnez-le pour le fait nouveau; il sera jugé plus +tard pour le fait ancien. + +Devant cette accusation, devant l'unanimité des témoins, l'accusé +paraissait surtout étonné. Il faisait des gestes et des signes qui +voulaient dire non, ou bien il considérait le plafond. Il parlait avec +peine, répondait avec embarras, mais de la tête aux pieds toute sa +personne niait. Il était comme un idiot en présence de toutes ces +intelligences rangées en bataille autour de lui, et comme un étranger au +milieu de cette société qui le saisissait. Cependant il y allait pour +lui de l'avenir le plus menaçant, la vraisemblance croissait à chaque +minute, et toute cette foule regardait avec plus d'anxiété que lui-même +cette sentence pleine de calamités qui penchait sur lui de plus en plus. +Une éventualité laissait même entrevoir, outre le bagne, la peine de +mort possible, si l'identité était reconnue et si l'affaire +Petit-Gervais se terminait plus tard par une condamnation. Qu'était-ce +que cet homme? De quelle nature était son apathie? Etait-ce imbécillité +ou ruse? Comprenait-il trop, ou ne comprenait-il pas du tout? Questions +qui divisaient la foule et semblaient partager le jury. Il y avait dans +ce procès ce qui effraye et ce qui intrigue; le drame n'était pas +seulement sombre, il était obscur. Le défenseur avait assez bien plaidé, +dans cette langue de province qui a longtemps constitué l'éloquence du +barreau et dont usaient jadis tous les avocats, aussi bien à Paris qu'à +Romorantin ou à Montbrison, et qui aujourd'hui, étant devenue classique, +n'est plus guère parlée que par les orateurs officiels du parquet, +auxquels elle convient par sa sonorité grave et son allure majestueuse; +langue où un mari s'appelle un époux, une femme, une épouse, Paris, le +centre des arts et de la civilisation, le roi, le monarque, monseigneur +l'évêque, un saint pontife, l'avocat général, l'éloquent interprète de +la vindicte, la plaidoirie, les accents qu'on vient d'entendre, le +siècle de Louis XIV, le grand siècle, un théâtre, le temple de +Melpomène, la famille régnante, l'auguste sang de nos rois, un concert, +une solennité musicale, monsieur le général commandant le département, +l'illustre guerrier qui, etc., les élèves du séminaire, ces tendres +lévites, les erreurs imputées aux journaux, l'imposture qui distille son +venin dans les colonnes de ces organes, etc., etc.--L'avocat donc avait +commencé par s'expliquer sur le vol des pommes,--chose malaisée en beau +style; mais Bénigne Bossuet lui-même a été obligé de faire allusion à +une poule en pleine oraison funèbre, et il s'en est tiré avec pompe. +L'avocat avait établi que le vol de pommes n'était pas matériellement +prouvé.--Son client, qu'en sa qualité de défenseur, il persistait à +appeler Champmathieu, n'avait été vu de personne escaladant le mur ou +cassant la branche. On l'avait arrêté nanti de cette branche (que +l'avocat appelait plus volontiers rameau); mais il disait l'avoir +trouvée à terre et ramassée. Où était la preuve du contraire?--Sans +doute cette branche avait été cassée et dérobée après escalade, puis +jetée là par le maraudeur alarmé; sans doute il y avait un voleur. Mais +qu'est-ce qui prouvait que ce voleur était Champmathieu? Une seule +chose. Sa qualité d'ancien forçat. L'avocat ne niait pas que cette +qualité ne parût malheureusement bien constatée; l'accusé avait résidé à +Faverolles; l'accusé y avait été émondeur; le nom de Champmathieu +pouvait bien avoir pour origine Jean Mathieu; tout cela était vrai; +enfin quatre témoins reconnaissaient sans hésiter et positivement +Champmathieu pour être le galérien Jean Valjean; à ces indications, à +ces témoignages, l'avocat ne pouvait opposer que la dénégation de son +client, dénégation intéressée; mais en supposant qu'il fût le forçat +Jean Valjean, cela prouvait-il qu'il fût le voleur des pommes? C'était +une présomption, tout au plus; non une preuve. L'accusé, cela était +vrai, et le défenseur «dans sa bonne foi» devait en convenir, avait +adopté «un mauvais système de défense»--Il s'obstinait à nier tout, le +vol et sa qualité de forçat. Un aveu sur ce dernier point eût mieux +valu, à coup sûr, et lui eût concilié l'indulgence de ses juges; +l'avocat le lui avait conseillé; mais l'accusé s'y était refusé +obstinément, croyant sans doute sauver tout en n'avouant rien. C'était +un tort; mais ne fallait-il pas considérer la brièveté de cette +intelligence? Cet homme était visiblement stupide. Un long malheur au +bagne, une longue misère hors du bagne, l'avaient abruti, etc., etc. Il +se défendait mal, était-ce une raison pour le condamner? Quant à +l'affaire Petit-Gervais, l'avocat n'avait pas à la discuter, elle +n'était point dans la cause. L'avocat concluait en suppliant le jury et +la cour, si l'identité de Jean Valjean leur paraissait évidente, de lui +appliquer les peines de police qui s'adressent au condamné en rupture de +ban, et non le châtiment épouvantable qui frappe le forçat récidiviste. + +L'avocat général répliqua au défenseur. Il fut violent et fleuri, comme +sont habituellement les avocats généraux. + +Il félicita le défenseur de sa «loyauté», et profita habilement de cette +loyauté. Il atteignit l'accusé par toutes les concessions que l'avocat +avait faites. L'avocat semblait accorder que l'accusé était Jean +Valjean. Il en prit acte. Cet homme était donc Jean Valjean. Ceci était +acquis à l'accusation et ne pouvait plus se contester. Ici, par une +habile antonomase, remontant aux sources et aux causes de la +criminalité, l'avocat général tonna contre l'immoralité de l'école +romantique, alors à son aurore sous le nom d'école satanique que lui +avaient décerné les critiques de l'Oriflamme et de la Quotidienne, il +attribua, non sans vraisemblance, à l'influence de cette littérature +perverse le délit de Champmathieu, ou pour mieux dire, de Jean Valjean. +Ces considérations épuisées, il passa à Jean Valjean lui-même. +Qu'était-ce que Jean Valjean? Description de Jean Valjean. Un monstre +vomi, etc. Le modèle de ces sortes de descriptions est dans le récit de +Théramène, lequel n'est pas utile à la tragédie, mais rend tous les +jours de grands services à l'éloquence judiciaire. L'auditoire et les +jurés «frémirent». La description achevée, l'avocat général reprit, dans +un mouvement oratoire fait pour exciter au plus haut point le lendemain +matin l'enthousiasme du Journal de la Préfecture: + +Et c'est un pareil homme, etc., etc., etc., vagabond, mendiant, sans +moyens d'existence, etc., etc.,--accoutumé par sa vie passée aux actions +coupables et peu corrigé par son séjour au bagne, comme le prouve le +crime commis sur Petit-Gervais, etc., etc.,--c'est un homme pareil qui, +trouvé sur la voie publique en flagrant délit de vol, à quelques pas +d'un mur escaladé, tenant encore à la main l'objet volé, nie le flagrant +délit, le vol, l'escalade, nie tout, nie jusqu'à son nom, nie jusqu'à +son identité! Outre cent autres preuves sur lesquelles nous ne revenons +pas, quatre témoins le reconnaissent, Javert, l'intègre inspecteur de +police Javert, et trois de ses anciens compagnons d'ignominie, les +forçats Brevet, Chenildieu et Cochepaille. Qu'oppose-t-il à cette +unanimité foudroyante? Il nie. Quel endurcissement! Vous ferez justice, +messieurs les jurés, etc., etc. + +Pendant que l'avocat général parlait, l'accusé écoutait, la bouche +ouverte, avec une sorte d'étonnement où il entrait bien quelque +admiration. Il était évidemment surpris qu'un homme pût parler comme +cela. De temps en temps, aux moments les plus «énergiques» du +réquisitoire, dans ces instants où l'éloquence, qui ne peut se contenir, +déborde dans un flux d'épithètes flétrissantes et enveloppe l'accusé +comme un orage, il remuait lentement la tête de droite à gauche et de +gauche à droite, sorte de protestation triste et muette dont il se +contentait depuis le commencement des débats. Deux ou trois fois les +spectateurs placés le plus près de lui l'entendirent dire à demi-voix: + +--Voilà ce que c'est, de n'avoir pas demandé à M. Baloup! + +L'avocat général fit remarquer au jury cette attitude hébétée, calculée +évidemment, qui dénotait, non l'imbécillité, mais l'adresse, la ruse, +l'habitude de tromper la justice, et qui mettait dans tout son jour «la +profonde perversité» de cet homme. Il termina en faisant ses réserves +pour l'affaire Petit-Gervais, et en réclamant une condamnation sévère. + +C'était, pour l'instant, on s'en souvient, les travaux forcés à +perpétuité. + +Le défenseur se leva, commença par complimenter «monsieur l'avocat +général» sur son «admirable parole», puis répliqua comme il put, mais il +faiblissait; le terrain évidemment se dérobait sous lui. + + + + +Chapitre X + +Le système de dénégations + + +L'instant de clore les débats était venu. Le président fit lever +l'accusé et lui adressa la question d'usage: + +--Avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense? + +L'homme, debout, roulant dans ses mains un affreux bonnet qu'il avait, +sembla ne pas entendre. + +Le président répéta la question. + +Cette fois l'homme entendit. Il parut comprendre, il fit le mouvement de +quelqu'un qui se réveille, promena ses yeux autour de lui, regarda le +public, les gendarmes, son avocat, les jurés, la cour, posa son poing +monstrueux sur le rebord de la boiserie placée devant son banc, regarda +encore, et tout à coup, fixant sont regard sur l'avocat général, il se +mit à parler. Ce fut comme une éruption. Il sembla, à la façon dont les +paroles s'échappaient de sa bouche, incohérentes, impétueuses, heurtées, +pêle-mêle, qu'elles s'y pressaient toutes à la fois pour sortir en même +temps. Il dit: + +--J'ai à dire ça. Que j'ai été charron à Paris, même que c'était chez +monsieur Baloup. C'est un état dur. Dans la chose de charron, on +travaille toujours en plein air, dans des cours, sous des hangars chez +les bons maîtres, jamais dans des ateliers fermés, parce qu'il faut des +espaces, voyez-vous. L'hiver, on a si froid qu'on se bat les bras pour +se réchauffer; mais les maîtres ne veulent pas, ils disent que cela perd +du temps. Manier du fer quand il y a de la glace entre les pavés, c'est +rude. Ça vous use vite un homme. On est vieux tout jeune dans cet +état-là. À quarante ans, un homme est fini. Moi, j'en avais +cinquante-trois, j'avais bien du mal. Et puis c'est si méchant les +ouvriers! Quand un bonhomme n'est plus jeune, on vous l'appelle pour +tout vieux serin, vieille bête! Je ne gagnais plus que trente sous par +jour, on me payait le moins cher qu'on pouvait, les maîtres profitaient +de mon âge. Avec ça, j'avais ma fille qui était blanchisseuse à la +rivière. Elle gagnait un peu de son côté. À nous deux, cela allait. Elle +avait de la peine aussi. Toute la journée dans un baquet jusqu'à +mi-corps, à la pluie, à la neige, avec le vent qui vous coupe la figure; +quand il gèle, c'est tout de même, il faut laver; il y a des personnes +qui n'ont pas beaucoup de linge et qui attendent après; si on ne lavait +pas, on perdrait des pratiques. Les planches sont mal jointes et il vous +tombe des gouttes d'eau partout. On a ses jupes toutes mouillées, dessus +et dessous. Ça pénètre. Elle a aussi travaillé au lavoir des +Enfants-Rouges, où l'eau arrive par des robinets. On n'est pas dans le +baquet. On lave devant soi au robinet et on rince derrière soi dans le +bassin. Comme c'est fermé, on a moins froid au corps. Mais il y a une +buée d'eau chaude qui est terrible et qui vous perd les yeux. Elle +revenait à sept heures du soir, et se couchait bien vite; elle était si +fatiguée. Son mari la battait. Elle est morte. Nous n'avons pas été bien +heureux. C'était une brave fille qui n'allait pas au bal, qui était bien +tranquille. Je me rappelle un mardi gras où elle était couchée à huit +heures. Voilà. Je dis vrai. Vous n'avez qu'à demander. Ah, bien oui, +demander! que je suis bête! Paris, c'est un gouffre. Qui est-ce qui +connaît le père Champmathieu? Pourtant je vous dis monsieur Baloup. +Voyez chez monsieur Baloup. Après ça, je ne sais pas ce qu'on me veut. + +L'homme se tut, et resta debout. Il avait dit ces choses d'une voix +haute, rapide, rauque, dure et enrouée, avec une sorte de naïveté +irritée et sauvage. Une fois il s'était interrompu pour saluer quelqu'un +dans la foule. Les espèces d'affirmations qu'il semblait jeter au hasard +devant lui, lui venaient comme des hoquets, et il ajoutait à chacune +d'elles le geste d'un bûcheron qui fend du bois. Quand il eut fini, +l'auditoire éclata de rire. Il regarda le public, et voyant qu'on riait, +et ne comprenant pas, il se mit à rire lui-même. + +Cela était sinistre. + +Le président, homme attentif et bienveillant, éleva la voix. + +Il rappela à «messieurs les jurés» que «le sieur Baloup, l'ancien maître +charron chez lequel l'accusé disait avoir servi, avait été inutilement +cité. Il était en faillite, et n'avait pu être retrouvé.» Puis se +tournant vers l'accusé, il l'engagea à écouter ce qu'il allait lui dire +et ajouta: + +--Vous êtes dans une situation où il faut réfléchir. Les présomptions +les plus graves pèsent sur vous et peuvent entraîner des conséquences +capitales. Accusé, dans votre intérêt, je vous interpelle une dernière +fois, expliquez-vous clairement sur ces deux faits:--Premièrement, +avez-vous, oui ou non, franchi le mur du clos Pierron, cassé la branche +et volé les pommes, c'est-à-dire commis le crime de vol avec escalade? +Deuxièmement, oui ou non, êtes-vous le forçat libéré Jean Valjean? + +L'accusé secoua la tête d'un air capable, comme un homme qui a bien +compris et qui sait ce qu'il va répondre. Il ouvrit la bouche, se tourna +vers le président et dit: + +--D'abord.... + +Puis il regarda son bonnet, il regarda le plafond, et se tut. + +--Accusé, reprit l'avocat général d'une voix sévère, faites attention. +Vous ne répondez à rien de ce qu'on vous demande. Votre trouble vous +condamne. Il est évident que vous ne vous appelez pas Champmathieu, que +vous êtes le forçat Jean Valjean caché d'abord sous le nom de Jean +Mathieu qui était le nom de sa mère, que vous êtes allé en Auvergne, que +vous êtes né à Faverolles où vous avez été émondeur. Il est évident que +vous avez volé avec escalade des pommes mûres dans le clos Pierron. +Messieurs les jurés apprécieront. + +L'accusé avait fini par se rasseoir; il se leva brusquement quand +l'avocat général eut fini, et s'écria: + +--Vous êtes très méchant, vous! Voilà ce que je voulais dire. Je ne +trouvais pas d'abord. Je n'ai rien volé. Je suis un homme qui ne mange +pas tous les jours. Je venais d'Ailly, je marchais dans le pays après +une ondée qui avait fait la campagne toute jaune, même que les mares +débordaient et qu'il ne sortait plus des sables que de petits brins +d'herbe au bord de la route, j'ai trouvé une branche cassée par terre où +il y avait des pommes, j'ai ramassé la branche sans savoir qu'elle me +ferait arriver de la peine. Il y a trois mois que je suis en prison et +qu'on me trimballe. Après ça, je ne peux pas dire, on parle contre moi, +on me dit: répondez! le gendarme, qui est bon enfant, me pousse le coude +et me dit tout bas: réponds donc. Je ne sais pas expliquer, moi, je n'ai +pas fait les études, je suis un pauvre homme. Voilà ce qu'on a tort de +ne pas voir. Je n'ai pas volé, j'ai ramassé par terre des choses qu'il y +avait. Vous dites Jean Valjean, Jean Mathieu! Je ne connais pas ces +personnes-là. C'est des villageois. J'ai travaillé chez monsieur Baloup, +boulevard de l'Hôpital. Je m'appelle Champmathieu. Vous êtes bien malins +de me dire où je suis né. Moi, je l'ignore. Tout le monde n'a pas des +maisons pour y venir au monde. Ce serait trop commode. Je crois que mon +père et ma mère étaient des gens qui allaient sur les routes. Je ne sais +pas d'ailleurs. Quand j'étais enfant, on m'appelait Petit, maintenant, +on m'appelle Vieux. Voilà mes noms de baptême. Prenez ça comme vous +voudrez. J'ai été en Auvergne, j'ai été à Faverolles, pardi! Eh bien? +est-ce qu'on ne peut pas avoir été en Auvergne et avoir été à Faverolles +sans avoir été aux galères? Je vous dis que je n'ai pas volé, et que je +suis le père Champmathieu. J'ai été chez monsieur Baloup, j'ai été +domicilié. Vous m'ennuyez avec vos bêtises à la fin! Pourquoi donc +est-ce que le monde est après moi comme des acharnés! + +L'avocat général était demeuré debout; il s'adressa au président: + +--Monsieur le président, en présence des dénégations confuses, mais fort +habiles de l'accusé, qui voudrait bien se faire passer pour idiot, mais +qui n'y parviendra pas--nous l'en prévenons--nous requérons qu'il vous +plaise et qu'il plaise à la cour appeler de nouveau dans cette enceinte +les condamnés Brevet, Cochepaille et Chenildieu et l'inspecteur de +police Javert, et les interpeller une dernière fois sur l'identité de +l'accusé avec le forçat Jean Valjean. + +--Je fais remarquer à monsieur l'avocat général, dit le président, que +l'inspecteur de police Javert, rappelé par ses fonctions au chef-lieu +d'un arrondissement voisin, a quitté l'audience et même la ville, +aussitôt sa déposition faite. Nous lui en avons accordé l'autorisation, +avec l'agrément de monsieur l'avocat général et du défenseur de +l'accusé. + +--C'est juste, monsieur le président, reprit l'avocat général. En +l'absence du sieur Javert, je crois devoir rappeler à messieurs les +jurés ce qu'il a dit ici-même, il y a peu d'heures. Javert est un homme +estimé qui honore par sa rigoureuse et stricte probité des fonctions +inférieures, mais importantes. Voici en quels termes il a déposé:--«Je +n'ai pas même besoin des présomptions morales et des preuves matérielles +qui démentent les dénégations de l'accusé. Je le reconnais parfaitement. +Cet homme ne s'appelle pas Champmathieu; c'est un ancien forçat très +méchant et très redouté nommé Jean Valjean. On ne l'a libéré à +l'expiration de sa peine qu'avec un extrême regret. Il a subi dix-neuf +ans de travaux forcés pour vol qualifié. Il avait cinq ou six fois tenté +de s'évader. Outre le vol Petit-Gervais et le vol Pierron, je le +soupçonne encore d'un vol commis chez sa grandeur le défunt évêque de +Digne. Je l'ai souvent vu, à l'époque où j'étais adjudant garde-chiourme +au bagne de Toulon. Je répète que je le reconnais parfaitement.» Cette +déclaration si précise parut produire une vive impression sur le public +et le jury. L'avocat général termina en insistant pour qu'à défaut de +Javert, les trois témoins Brevet, Chenildieu et Cochepaille fussent +entendus de nouveau et interpellés solennellement. + +Le président transmit un ordre à un huissier, et un moment après la +porte de la chambre des témoins s'ouvrit. L'huissier, accompagné d'un +gendarme prêt à lui prêter main-forte, introduisit le condamné Brevet. +L'auditoire était en suspens et toutes les poitrines palpitaient comme +si elles n'eussent eu qu'une seule âme. + +L'ancien forçat Brevet portait la veste noire et grise des maisons +centrales. Brevet était un personnage d'une soixantaine d'années qui +avait une espèce de figure d'homme d'affaires et l'air d'un coquin. Cela +va quelquefois ensemble. Il était devenu, dans la prison où de nouveaux +méfaits l'avaient ramené, quelque chose comme guichetier. C'était un +homme dont les chefs disaient: Il cherche à se rendre utile. Les +aumôniers portaient bon témoignage de ses habitudes religieuses. Il ne +faut pas oublier que ceci se passait sous la restauration. + +--Brevet, dit le président, vous avez subi une condamnation infamante et +vous ne pouvez prêter serment.... + +Brevet baissa les yeux. + +--Cependant, reprit le président, même dans l'homme que la loi a +dégradé, il peut rester, quand la pitié divine le permet, un sentiment +d'honneur et d'équité. C'est à ce sentiment que je fais appel à cette +heure décisive. S'il existe encore en vous, et je l'espère, réfléchissez +avant de me répondre, considérez d'une part cet homme qu'un mot de vous +peut perdre, d'autre part la justice qu'un mot de vous peut éclairer. +L'instant est solennel, et il est toujours temps de vous rétracter, si +vous croyez vous être trompé.--Accusé, levez-vous. + +--Brevet, regardez bien l'accusé, recueillez vos souvenirs, et +dites-nous, en votre âme et conscience, si vous persistez à reconnaître +cet homme pour votre ancien camarade de bagne Jean Valjean. + +Brevet regarda l'accusé, puis se retourna vers la cour. + +--Oui, monsieur le président. C'est moi qui l'ai reconnu le premier et +je persiste. Cet homme est Jean Valjean. Entré à Toulon en 1796 et sorti +en 1815. Je suis sorti l'an d'après. Il a l'air d'une brute maintenant, +alors ce serait que l'âge l'a abruti; au bagne il était sournois. Je le +reconnais positivement. + +--Allez vous asseoir, dit le président. Accusé, restez debout. + +On introduisit Chenildieu, forçat à vie, comme l'indiquaient sa casaque +rouge et son bonnet vert. Il subissait sa peine au bagne de Toulon, d'où +on l'avait extrait pour cette affaire. C'était un petit homme d'environ +cinquante ans, vif, ridé, chétif, jaune, effronté, fiévreux, qui avait +dans tous ses membres et dans toute sa personne une sorte de faiblesse +maladive et dans le regard une force immense. Ses compagnons du bagne +l'avaient surnommé Je-nie-Dieu. + +Le président lui adressa à peu près les mêmes paroles qu'à Brevet. Au +moment où il lui rappela que son infamie lui ôtait le droit de prêter +serment, Chenildieu leva la tête et regarda la foule en face. Le +président l'invita à se recueillir et lui demanda, comme à Brevet, s'il +persistait à reconnaître l'accusé. + +Chenildieu éclata de rire. + +--Pardine! si je le reconnais! nous avons été cinq ans attachés à la +même chaîne. Tu boudes donc, mon vieux? + +--Allez vous asseoir, dit le président. + +L'huissier amena Cochepaille. Cet autre condamné à perpétuité, venu du +bagne et vêtu de rouge comme Chenildieu, était un paysan de Lourdes et +un demi-ours des Pyrénées. Il avait gardé des troupeaux dans la +montagne, et de pâtre il avait glissé brigand. Cochepaille n'était pas +moins sauvage et paraissait plus stupide encore que l'accusé. C'était un +de ces malheureux hommes que la nature a ébauchés en bêtes fauves et que +la société termine en galériens. + +Le président essaya de le remuer par quelques paroles pathétiques et +graves et lui demanda, comme aux deux autres, s'il persistait, sans +hésitation et sans trouble, à reconnaître l'homme debout devant lui. + +--C'est Jean Valjean, dit Cochepaille. Même qu'on l'appelait +Jean-le-Cric, tant il était fort. + +Chacune des affirmations de ces trois hommes, évidemment sincères et de +bonne foi, avait soulevé dans l'auditoire un murmure de fâcheux augure +pour l'accusé, murmure qui croissait et se prolongeait plus longtemps +chaque fois qu'une déclaration nouvelle venait s'ajouter à la +précédente. L'accusé, lui, les avait écoutées avec ce visage étonné qui, +selon l'accusation, était son principal moyen de défense. À la première, +les gendarmes ses voisins l'avaient entendu grommeler entre ses dents: +Ah bien! en voilà un! Après la seconde il dit un peu plus haut, d'un air +presque satisfait: Bon! À la troisième il s'écria: Fameux! + +Le président l'interpella. + +--Accusé, vous avez entendu. Qu'avez-vous à dire? + +Il répondit: + +--Je dis--Fameux! + +Une rumeur éclata dans le public et gagna presque le jury. Il était +évident que l'homme était perdu. + +--Huissiers, dit le président, faites faire silence. Je vais clore les +débats. + +En ce moment un mouvement se fit tout à côté du président. On entendit +une voix qui criait: + +--Brevet, Chenildieu, Cochepaille! regardez de ce côté-ci. + +Tous ceux qui entendirent cette voix se sentirent glacés, tant elle +était lamentable et terrible. Les yeux se tournèrent vers le point d'où +elle venait. Un homme, placé parmi les spectateurs privilégiés qui +étaient assis derrière la cour, venait de se lever, avait poussé la +porte à hauteur d'appui qui séparait le tribunal du prétoire, et était +debout au milieu de la salle. Le président, l'avocat général, M. +Bamatabois, vingt personnes, le reconnurent, et s'écrièrent à la fois: + +--Monsieur Madeleine! + + + + +Chapitre XI + +Champmathieu de plus en plus étonné + + +C'était lui en effet. La lampe du greffier éclairait son visage. Il +tenait son chapeau à la main, il n'y avait aucun désordre dans ses +vêtements, sa redingote était boutonnée avec soin. Il était très pâle et +il tremblait légèrement. Ses cheveux, gris encore au moment de son +arrivée à Arras, étaient maintenant tout à fait blancs. Ils avaient +blanchi depuis une heure qu'il était là. + +Toutes les têtes se dressèrent. La sensation fut indescriptible. Il y +eut dans l'auditoire un instant d'hésitation. La voix avait été si +poignante, l'homme qui était là paraissait si calme, qu'au premier abord +on ne comprit pas. On se demanda qui avait crié. On ne pouvait croire +que ce fût cet homme tranquille qui eût jeté ce cri effrayant. + +Cette indécision ne dura que quelques secondes. Avant même que le +président et l'avocat général eussent pu dire un mot, avant que les +gendarmes et les huissiers eussent pu faire un geste, l'homme que tous +appelaient encore en ce moment M. Madeleine s'était avancé vers les +témoins Cochepaille, Brevet et Chenildieu. + +--Vous ne me reconnaissez pas? dit-il. + +Tous trois demeurèrent interdits et indiquèrent par un signe de tête +qu'ils ne le connaissaient point. Cochepaille intimidé fit le salut +militaire. M. Madeleine se tourna vers les jurés et vers la cour et dit +d'une voix douce: + +--Messieurs les jurés, faites relâcher l'accusé. Monsieur le président, +faites-moi arrêter. L'homme que vous cherchez, ce n'est pas lui, c'est +moi. Je suis Jean Valjean. Pas une bouche ne respirait. À la première +commotion de l'étonnement avait succédé un silence de sépulcre. On +sentait dans la salle cette espèce de terreur religieuse qui saisit la +foule lorsque quelque chose de grand s'accomplit. + +Cependant le visage du président s'était empreint de sympathie et de +tristesse; il avait échangé un signe rapide avec l'avocat et quelques +paroles à voix basse avec les conseillers assesseurs. Il s'adressa au +public, et demanda avec un accent qui fut compris de tous: + +--Y a-t-il un médecin ici? + +L'avocat général prit la parole: + +--Messieurs les jurés, l'incident si étrange et si inattendu qui trouble +l'audience ne nous inspire, ainsi qu'à vous, qu'un sentiment que nous +n'avons pas besoin d'exprimer. Vous connaissez tous, au moins de +réputation, l'honorable M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-mer. S'il y +a un médecin dans l'auditoire, nous nous joignons à monsieur le +président pour le prier de vouloir bien assister monsieur Madeleine et +le reconduire à sa demeure. + +M. Madeleine ne laissa point achever l'avocat général. + +Il l'interrompit d'un accent plein de mansuétude et d'autorité. Voici +les paroles qu'il prononça; les voici littéralement, telles qu'elles +furent écrites immédiatement après l'audience par un des témoins de +cette scène; telles qu'elles sont encore dans l'oreille de ceux qui les +ont entendues, il y a près de quarante ans aujourd'hui. + +--Je vous remercie, monsieur l'avocat général, mais je ne suis pas fou. +Vous allez voir. Vous étiez sur le point de commettre une grande erreur, +lâchez cet homme, j'accomplis un devoir, je suis ce malheureux condamné. +Je suis le seul qui voie clair ici, et je vous dis la vérité. Ce que je +fais en ce moment, Dieu, qui est là-haut, le regarde, et cela suffit. +Vous pouvez me prendre, puisque me voilà. J'avais pourtant fait de mon +mieux. Je me suis caché sous un nom; je suis devenu riche, je suis +devenu maire; j'ai voulu rentrer parmi les honnêtes gens. Il paraît que +cela ne se peut pas. Enfin, il y a bien des choses que je ne puis pas +dire, je ne vais pas vous raconter ma vie, un jour on saura. J'ai volé +monseigneur l'évêque, cela est vrai; j'ai volé Petit-Gervais, cela est +vrai. On a eu raison de vous dire que Jean Valjean était un malheureux +très méchant. Toute la faute n'est peut-être pas à lui. Écoutez, +messieurs les juges, un homme aussi abaissé que moi n'a pas de +remontrance à faire à la providence ni de conseil à donner à la société; +mais, voyez-vous, l'infamie d'où j'avais essayé de sortir est une chose +nuisible. Les galères font le galérien. Recueillez cela, si vous voulez. + +Avant le bagne, j'étais un pauvre paysan très peu intelligent, une +espèce d'idiot; le bagne m'a changé. J'étais stupide, je suis devenu +méchant; j'étais bûche, je suis devenu tison. Plus tard l'indulgence et +la bonté m'ont sauvé, comme la sévérité m'avait perdu. Mais, pardon, +vous ne pouvez pas comprendre ce que je dis là. Vous trouverez chez moi, +dans les cendres de la cheminée, la pièce de quarante sous que j'ai +volée il y a sept ans à Petit-Gervais. Je n'ai plus rien à ajouter. +Prenez-moi. Mon Dieu! monsieur l'avocat général remue la tête, vous +dites: M. Madeleine est devenu fou, vous ne me croyez pas! Voilà qui est +affligeant. N'allez point condamner cet homme au moins! Quoi! ceux-ci ne +me reconnaissent pas! Je voudrais que Javert fût ici. Il me +reconnaîtrait, lui! + +Rien ne pourrait rendre ce qu'il y avait de mélancolie bienveillante et +sombre dans l'accent qui accompagnait ces paroles. + +Il se tourna vers les trois forçats: + +--Eh bien, je vous reconnais, moi! Brevet! vous rappelez-vous?... + +Il s'interrompit, hésita un moment, et dit: + +--Te rappelles-tu ces bretelles en tricot à damier que tu avais au +bagne? + +Brevet eut comme une secousse de surprise et le regarda de la tête aux +pieds d'un air effrayé. Lui continua: + +--Chenildieu, qui te surnommais toi-même Je-nie-Dieu, tu as toute +l'épaule droite brûlée profondément, parce que tu t'es couché un jour +l'épaule sur un réchaud plein de braise, pour effacer les trois lettres +T. F. P., qu'on y voit toujours cependant. Réponds, est-ce vrai? + +--C'est vrai, dit Chenildieu. + +Il s'adressa à Cochepaille: + +--Cochepaille, tu as près de la saignée du bras gauche une date gravée +en lettres bleues avec de la poudre brûlée. Cette date, c'est celle du +débarquement de l'empereur à Cannes, _1er mars 1815_. Relève ta manche. + +Cochepaille releva sa manche, tous les regards se penchèrent autour de +lui sur son bras nu. Un gendarme approcha une lampe; la date y était. + +Le malheureux homme se tourna vers l'auditoire et vers les juges avec un +sourire dont ceux qui l'ont vu sont encore navrés lorsqu'ils y songent. +C'était le sourire du triomphe, c'était aussi le sourire du désespoir. + +--Vous voyez bien, dit-il, que je suis Jean Valjean. + +Il n'y avait plus dans cette enceinte ni juges, ni accusateurs, ni +gendarmes; il n'y avait que des yeux fixes et des coeurs émus. Personne +ne se rappelait plus le rôle que chacun pouvait avoir à jouer; l'avocat +général oubliait qu'il était là pour requérir, le président qu'il était +là pour présider, le défenseur qu'il était là pour défendre. Chose +frappante, aucune question ne fut faite, aucune autorité n'intervint. Le +propre des spectacles sublimes, c'est de prendre toutes les âmes et de +faire de tous les témoins des spectateurs. Aucun peut-être ne se rendait +compte de ce qu'il éprouvait; aucun, sans doute, ne se disait qu'il +voyait resplendir là une grande lumière; tous intérieurement se +sentaient éblouis. + +Il était évident qu'on avait sous les yeux Jean Valjean. Cela rayonnait. +L'apparition de cet homme avait suffi pour remplir de clarté cette +aventure si obscure le moment d'auparavant. Sans qu'il fût besoin +d'aucune explication désormais, toute cette foule, comme par une sorte +de révélation électrique, comprit tout de suite et d'un seul coup d'oeil +cette simple et magnifique histoire d'un homme qui se livrait pour qu'un +autre homme ne fût pas condamné à sa place. Les détails, les +hésitations, les petites résistances possibles se perdirent dans ce +vaste fait lumineux. + +Impression qui passa vite, mais qui dans l'instant fut irrésistible. + +--Je ne veux pas déranger davantage l'audience, reprit Jean Valjean. Je +m'en vais, puisqu'on ne m'arrête pas. J'ai plusieurs choses à faire. +Monsieur l'avocat général sait qui je suis, il sait où je vais, il me +fera arrêter quand il voudra. + +Il se dirigea vers la porte de sortie. Pas une voix ne s'éleva, pas un +bras ne s'étendit pour l'empêcher. Tous s'écartèrent. Il avait en ce +moment ce je ne sais quoi de divin qui fait que les multitudes reculent +et se rangent devant un homme. Il traversa la foule à pas lents. On n'a +jamais su qui ouvrit la porte, mais il est certain que la porte se +trouva ouverte lorsqu'il y parvint. Arrivé là, il se retourna et dit: + +--Monsieur l'avocat général, je reste à votre disposition. + +Puis il s'adressa à l'auditoire: + +--Vous tous, tous ceux qui sont ici, vous me trouvez digne de pitié, +n'est-ce pas? Mon Dieu! quand je pense à ce que j'ai été sur le point de +faire, je me trouve digne d'envie. Cependant j'aurais mieux aimé que +tout ceci n'arrivât pas. + +Il sortit, et la porte se referma comme elle avait été ouverte, car ceux +qui font de certaines choses souveraines sont toujours sûrs d'être +servis par quelqu'un dans la foule. + +Moins d'une heure après, le verdict du jury déchargeait de toute +accusation le nommé Champmathieu; et Champmathieu, mis en liberté +immédiatement, s'en allait stupéfait, croyant tous les hommes fous et ne +comprenant rien à cette vision. + + + + +Livre huitième--Contre-coup + + + + +Chapitre I + +Dans quel miroir M. Madeleine regarde ses cheveux + + +Le jour commençait à poindre. Fantine avait eu une nuit de fièvre et +d'insomnie, pleine d'ailleurs d'images heureuses; au matin, elle +s'endormit. La soeur Simplice qui l'avait veillée profita de ce sommeil +pour aller préparer une nouvelle potion de quinquina. La digne soeur +était depuis quelques instants dans le laboratoire de l'infirmerie, +penchée sur ses drogues et sur ses fioles et regardant de très près à +cause de cette brume que le crépuscule répand sur les objets. Tout à +coup elle tourna la tête et fit un léger cri. M. Madeleine était devant +elle. Il venait d'entrer silencieusement. + +--C'est vous, monsieur le maire! s'écria-t-elle. + +Il répondit, à voix basse: + +--Comment va cette pauvre femme? + +--Pas mal en ce moment. Mais nous avons été bien inquiets, allez! + +Elle lui expliqua ce qui s'était passé, que Fantine était bien mal la +veille et que maintenant elle était mieux, parce qu'elle croyait que +monsieur le maire était allé chercher son enfant à Montfermeil. La soeur +n'osa pas interroger monsieur le maire, mais elle vit bien à son air que +ce n'était point de là qu'il venait. + +--Tout cela est bien, dit-il, vous avez eu raison de ne pas la +détromper. + +--Oui, reprit la soeur, mais maintenant, monsieur le maire, qu'elle va +vous voir et qu'elle ne verra pas son enfant, que lui dirons-nous? + +Il resta un moment rêveur. + +--Dieu nous inspirera, dit-il. + +--On ne pourrait cependant pas mentir, murmura la soeur à demi-voix. + +Le plein jour s'était fait dans la chambre. Il éclairait en face le +visage de M. Madeleine. Le hasard fit que la soeur leva les yeux. + +--Mon Dieu, monsieur! s'écria-t-elle, que vous est-il donc arrivé? vos +cheveux sont tout blancs! + +--Blancs! dit-il. + +La soeur Simplice n'avait point de miroir; elle fouilla dans une trousse +et en tira une petite glace dont se servait le médecin de l'infirmerie +pour constater qu'un malade était mort et ne respirait plus. M. +Madeleine prit la glace, y considéra ses cheveux, et dit: + +--Tiens! + +Il prononça ce mot avec indifférence et comme s'il pensait à autre +chose. + +La soeur se sentit glacée par je ne sais quoi d'inconnu qu'elle +entrevoyait dans tout ceci. + +Il demanda: + +--Puis-je la voir? + +--Est-ce que monsieur le maire ne lui fera pas revenir son enfant? dit +la soeur, osant à peine hasarder une question. + +--Sans doute, mais il faut au moins deux ou trois jours. + +--Si elle ne voyait pas monsieur le maire d'ici là, reprit timidement la +soeur, elle ne saurait pas que monsieur le maire est de retour, il +serait aisé de lui faire prendre patience, et quand l'enfant arriverait +elle penserait tout naturellement que monsieur le maire est arrivé avec +l'enfant. On n'aurait pas de mensonge à faire. + +M. Madeleine parut réfléchir quelques instants, puis il dit avec sa +gravité calme: + +--Non, ma soeur, il faut que je la voie. Je suis peut-être pressé. + +La religieuse ne sembla pas remarquer ce mot «peut-être», qui donnait un +sens obscur et singulier aux paroles de M. le maire. Elle répondit en +baissant les yeux et la voix respectueusement: + +--En ce cas, elle repose, mais monsieur le maire peut entrer. + +Il fit quelques observations sur une porte qui fermait mal, et dont le +bruit pouvait réveiller la malade, puis il entra dans la chambre de +Fantine, s'approcha du lit et entrouvrit les rideaux. Elle dormait. Son +souffle sortait de sa poitrine avec ce bruit tragique qui est propre à +ces maladies, et qui navre les pauvres mères lorsqu'elles veillent la +nuit près de leur enfant condamné et endormi. Mais cette respiration +pénible troublait à peine une sorte de sérénité ineffable, répandue sur +son visage, qui la transfigurait dans son sommeil. Sa pâleur était +devenue de la blancheur; ses joues étaient vermeilles. Ses longs cils +blonds, la seule beauté qui lui fût restée de sa virginité et de sa +jeunesse, palpitaient tout en demeurant clos et baissés. Toute sa +personne tremblait de je ne sais quel déploiement d'ailes prêtes à +s'entrouvrir et à l'emporter, qu'on sentait frémir, mais qu'on ne voyait +pas. À la voir ainsi, on n'eût jamais pu croire que c'était là une +malade presque désespérée. Elle ressemblait plutôt à ce qui va s'envoler +qu'à ce qui va mourir. + +La branche, lorsqu'une main s'approche pour détacher la fleur, +frissonne, et semble à la fois se dérober et s'offrir. Le corps humain a +quelque chose de ce tressaillement, quand arrive l'instant où les doigts +mystérieux de la mort vont cueillir l'âme. + +M. Madeleine resta quelque temps immobile près de ce lit, regardant tour +à tour la malade et le crucifix, comme il faisait deux mois auparavant, +le jour où il était venu pour la première fois la voir dans cet asile. +Ils étaient encore là tous les deux dans la même attitude, elle dormant, +lui priant; seulement maintenant, depuis ces deux mois écoulés, elle +avait des cheveux gris et lui des cheveux blancs. + +La soeur n'était pas entrée avec lui. Il se tenait près de ce lit, +debout, le doigt sur la bouche, comme s'il y eût eu dans la chambre +quelqu'un à faire taire. + +Elle ouvrit les yeux, le vit, et dit paisiblement, avec un sourire: + +--Et Cosette? + + + + +Chapitre II + +Fantine heureuse + + +Elle n'eut pas un mouvement de surprise, ni un mouvement de joie; elle +était la joie même. Cette simple question: «Et Cosette?» fut faite avec +une foi si profonde, avec tant de certitude, avec une absence si +complète d'inquiétude et de doute, qu'il ne trouva pas une parole. Elle +continua: + +--Je savais que vous étiez là. Je dormais, mais je vous voyais. Il y a +longtemps que je vous vois. Je vous ai suivi des yeux toute la nuit. +Vous étiez dans une gloire et vous aviez autour de vous toutes sortes de +figures célestes. + +Il leva son regard vers le crucifix. + +--Mais, reprit-elle, dites-moi donc où est Cosette? Pourquoi ne l'avoir +pas mise sur mon lit pour le moment où je m'éveillerais? + +Il répondit machinalement quelque chose qu'il n'a jamais pu se rappeler +plus tard. + +Heureusement le médecin, averti, était survenu. Il vint en aide à M. +Madeleine. + +--Mon enfant, dit le médecin, calmez-vous. Votre enfant est là. + +Les yeux de Fantine s'illuminèrent et couvrirent de clarté tout son +visage. Elle joignit les mains avec une expression qui contenait tout ce +que la prière peut avoir à la fois de plus violent et de plus doux. + +--Oh! s'écria-t-elle, apportez-la-moi! + +Touchante illusion de mère! Cosette était toujours pour elle le petit +enfant qu'on apporte. + +--Pas encore, reprit le médecin, pas en ce moment. Vous avez un reste de +fièvre. La vue de votre enfant vous agiterait et vous ferait du mal. Il +faut d'abord vous guérir. Elle l'interrompit impétueusement. + +--Mais je suis guérie! je vous dis que je suis guérie! Est-il âne, ce +médecin! Ah çà! je veux voir mon enfant, moi! + +--Vous voyez, dit le médecin, comme vous vous emportez. Tant que vous +serez ainsi, je m'opposerai à ce que vous ayez votre enfant. Il ne +suffit pas de la voir, il faut vivre pour elle. Quand vous serez +raisonnable, je vous l'amènerai moi-même. + +La pauvre mère courba la tête. + +--Monsieur le médecin, je vous demande pardon, je vous demande vraiment +bien pardon. Autrefois, je n'aurais pas parlé comme je viens de faire, +il m'est arrivé tant de malheurs que quelquefois je ne sais plus ce que +je dis. Je comprends, vous craignez l'émotion, j'attendrai tant que vous +voudrez, mais je vous jure que cela ne m'aurait pas fait de mal de voir +ma fille. Je la vois, je ne la quitte pas des yeux depuis hier au soir. +Savez-vous? on me l'apporterait maintenant que je me mettrais à lui +parler doucement. Voilà tout. Est-ce que ce n'est pas bien naturel que +j'aie envie de voir mon enfant qu'on a été me chercher exprès à +Montfermeil? Je ne suis pas en colère. Je sais bien que je vais être +heureuse. Toute la nuit j'ai vu des choses blanches et des personnes qui +me souriaient. Quand monsieur le médecin voudra, il m'apportera ma +Cosette. Je n'ai plus de fièvre, puisque je suis guérie; je sens bien +que je n'ai plus rien du tout; mais je vais faire comme si j'étais +malade et ne pas bouger pour faire plaisir aux dames d'ici. Quand on +verra que je suis bien tranquille, on dira: il faut lui donner son +enfant. + +M. Madeleine s'était assis sur une chaise qui était à côté du lit. Elle +se tourna vers lui; elle faisait visiblement effort pour paraître calme +et «bien sage», comme elle disait dans cet affaiblissement de la maladie +qui ressemble à l'enfance, afin que, la voyant si paisible, on ne fît +pas difficulté de lui amener Cosette. Cependant, tout en se contenant, +elle ne pouvait s'empêcher d'adresser à M. Madeleine mille questions. + +--Avez-vous fait un bon voyage, monsieur le maire? Oh! comme vous êtes +bon d'avoir été me la chercher! Dites-moi seulement comment elle est. +A-t-elle bien supporté la route? Hélas! elle ne me reconnaîtra pas! +Depuis le temps, elle m'a oubliée, pauvre chou! Les enfants, cela n'a +pas de mémoire. C'est comme des oiseaux. Aujourd'hui cela voit une chose +et demain une autre, et cela ne pense plus à rien. Avait-elle du linge +blanc seulement? Ces Thénardier la tenaient-ils proprement? Comment la +nourrissait-on? Oh! comme j'ai souffert, si vous saviez! de me faire +toutes ces questions-là dans le temps de ma misère! Maintenant, c'est +passé. Je suis joyeuse. Oh! que je voudrais donc la voir! Monsieur le +maire, l'avez-vous trouvée jolie? N'est-ce pas qu'elle est belle, ma +fille? Vous devez avoir eu bien froid dans cette diligence! Est-ce qu'on +ne pourrait pas l'amener rien qu'un petit moment? On la remporterait +tout de suite après. Dites! vous qui êtes le maître, si vous vouliez! + +Il lui prit la main: + +--Cosette est belle, dit-il, Cosette se porte bien, vous la verrez +bientôt, mais apaisez-vous. Vous parlez trop vivement, et puis vous +sortez vos bras du lit, et cela vous fait tousser. + +En effet, des quintes de toux interrompaient Fantine presque à chaque +mot. + +Fantine ne murmura pas, elle craignait d'avoir compromis par quelques +plaintes trop passionnées la confiance qu'elle voulait inspirer, et elle +se mit à dire des paroles indifférentes. + +--C'est assez joli, Montfermeil, n'est-ce-pas? L'été, on va y faire des +parties de plaisir. Ces Thénardier font-ils de bonnes affaires? Il ne +passe pas grand monde dans leur pays. C'est une espèce de gargote que +cette auberge-là. + +M. Madeleine lui tenait toujours la main, il la considérait avec +anxiété; il était évident qu'il était venu pour lui dire des choses +devant lesquelles sa pensée hésitait maintenant. Le médecin, sa visite +faite, s'était retiré. La soeur Simplice était seule restée auprès +d'eux. + +Cependant, au milieu de ce silence, Fantine s'écria: + +--Je l'entends! mon Dieu! je l'entends! + +Elle étendit le bras pour qu'on se tût autour d'elle, retint son +souffle, et se mit à écouter avec ravissement. + +Il y avait un enfant qui jouait dans la cour; l'enfant de la portière ou +d'une ouvrière quelconque. C'est là un de ces hasards qu'on retrouve +toujours et qui semblent faire partie de la mystérieuse mise en scène +des événements lugubres. L'enfant, c'était une petite fille, allait, +venait, courait pour se réchauffer, riait et chantait à haute voix. +Hélas! à quoi les jeux des enfants ne se mêlent-ils pas! C'était cette +petite fille que Fantine entendait chanter. + +--Oh! reprit-elle, c'est ma Cosette! je reconnais sa voix! + +L'enfant s'éloigna comme il était venu, la voix s'éteignit, Fantine +écouta encore quelque temps, puis son visage s'assombrit, et M. +Madeleine l'entendit qui disait à voix basse: + +--Comme ce médecin est méchant de ne pas me laisser voir ma fille! Il a +une mauvaise figure, cet homme-là! + +Cependant le fond riant de ses idées revint. Elle continua de se parler +à elle-même, la tête sur l'oreiller. + +--Comme nous allons être heureuses! Nous aurons un petit jardin, +d'abord! M. Madeleine me l'a promis. Ma fille jouera dans le jardin. +Elle doit savoir ses lettres maintenant. Je la ferai épeler. Elle courra +dans l'herbe après les papillons. Je la regarderai. Et puis elle fera sa +première communion. Ah çà! quand fera-t-elle sa première communion? Elle +se mit à compter sur ses doigts. + +--... Un, deux, trois, quatre... elle a sept ans. Dans cinq ans. Elle +aura un voile blanc, des bas à jour, elle aura l'air d'une petite femme. +Ô ma bonne soeur, vous ne savez pas comme je suis bête, voilà que je +pense à la première communion de ma fille! Et elle se mit à rire. + +Il avait quitté la main de Fantine. Il écoutait ces paroles comme on +écoute un vent qui souffle, les yeux à terre, l'esprit plongé dans des +réflexions sans fond. Tout à coup elle cessa de parler, cela lui fit +lever machinalement la tête. Fantine était devenue effrayante. + +Elle ne parlait plus, elle ne respirait plus; elle s'était soulevée à +demi sur son séant, son épaule maigre sortait de sa chemise, son visage, +radieux le moment d'auparavant, était blême, et elle paraissait fixer +sur quelque chose de formidable, devant elle, à l'autre extrémité de la +chambre, son oeil agrandi par la terreur. + +--Mon Dieu! s'écria-t-il. Qu'avez-vous, Fantine? + +Elle ne répondit pas, elle ne quitta point des yeux l'objet quelconque +qu'elle semblait voir, elle lui toucha le bras d'une main et de l'autre +lui fit signe de regarder derrière lui. + +Il se retourna, et vit Javert. + + + + +Chapitre III + +Javert content + + +Voici ce qui s'était passé. + +Minuit et demi venait de sonner, quand M. Madeleine était sorti de la +salle des assises d'Arras. Il était rentré à son auberge juste à temps +pour repartir par la malle-poste où l'on se rappelle qu'il avait retenu +sa place. Un peu avant six heures du matin, il était arrivé à +Montreuil-sur-mer, et son premier soin avait été de jeter à la poste sa +lettre à M. Laffitte, puis d'entrer à l'infirmerie et de voir Fantine. + +Cependant, à peine avait-il quitté la salle d'audience de la cour +d'assises, que l'avocat général, revenu du premier saisissement, avait +pris la parole pour déplorer l'acte de folie de l'honorable maire de +Montreuil-sur-mer, déclarer que ses convictions n'étaient en rien +modifiées par cet incident bizarre qui s'éclaircirait plus tard, et +requérir, en attendant, la condamnation de ce Champmathieu, évidemment +le vrai Jean Valjean. La persistance de l'avocat général était +visiblement en contradiction avec le sentiment de tous, du public, de la +cour et du jury. Le défenseur avait eu peu de peine à réfuter cette +harangue et à établir que, par suite des révélations de M. Madeleine, +c'est-à-dire du vrai Jean Valjean, la face de l'affaire était +bouleversée de fond en comble, et que le jury n'avait plus devant les +yeux qu'un innocent. L'avocat avait tiré de là quelques épiphonèmes, +malheureusement peu neufs, sur les erreurs judiciaires, etc., etc., le +président dans son résumé s'était joint au défenseur, et le jury en +quelques minutes avait mis hors de cause Champmathieu. + +Cependant il fallait un Jean Valjean à l'avocat général, et, n'ayant +plus Champmathieu, il prit Madeleine. + +Immédiatement après la mise en liberté de Champmathieu, l'avocat général +s'enferma avec le président. Ils conférèrent «de la nécessité de se +saisir de la personne de M. le maire de Montreuil-sur-mer». Cette +phrase, où il y a beaucoup de _de_, est de M. l'avocat général, +entièrement écrite de sa main sur la minute de son rapport au procureur +général. La première émotion passée, le président fit peu d'objections. +Il fallait bien que justice eût son cours. Et puis, pour tout dire, +quoique le président fût homme bon et assez intelligent, il était en +même temps fort royaliste et presque ardent, et il avait été choqué que +le maire de Montreuil-sur-mer, en parlant du débarquement à Cannes, eût +dit l'_empereur_ et non _Buonaparte_. + +L'ordre d'arrestation fut donc expédié. L'avocat général l'envoya à +Montreuil-sur-mer par un exprès, à franc étrier, et en chargea +l'inspecteur de police Javert. + +On sait que Javert était revenu à Montreuil-sur-mer immédiatement après +avoir fait sa déposition. + +Javert se levait au moment où l'exprès lui remit l'ordre d'arrestation +et le mandat d'amener. + +L'exprès était lui-même un homme de police fort entendu qui, en deux +mots, mit Javert au fait de ce qui était arrivé à Arras. L'ordre +d'arrestation, signé de l'avocat général, était ainsi +conçu:--L'inspecteur Javert appréhendera au corps le sieur Madeleine, +maire de Montreuil-sur-mer, qui, dans l'audience de ce jour, a été +reconnu pour être le forçat libéré Jean Valjean. + +Quelqu'un qui n'eût pas connu Javert et qui l'eût vu au moment où il +pénétra dans l'antichambre de l'infirmerie n'eût pu rien deviner de ce +qui se passait, et lui eût trouvé l'air le plus ordinaire du monde. Il +était froid, calme, grave, avait ses cheveux gris parfaitement lissés +sur les tempes et venait de monter l'escalier avec sa lenteur +habituelle. Quelqu'un qui l'eût connu à fond et qui l'eût examiné +attentivement eût frémi. La boucle de son col de cuir, au lieu d'être +sur sa nuque, était sur son oreille gauche. Ceci révélait une agitation +inouïe. + +Javert était un caractère complet, ne laissant faire de pli ni à son +devoir, ni à son uniforme; méthodique avec les scélérats, rigide avec +les boutons de son habit. + +Pour qu'il eût mal mis la boucle de son col, il fallait qu'il y eût en +lui une de ces émotions qu'on pourrait appeler des tremblements de terre +intérieurs. + +Il était venu simplement, avait requis un caporal et quatre soldats au +poste voisin, avait laissé les soldats dans la cour, et s'était fait +indiquer la chambre de Fantine par la portière sans défiance, accoutumée +qu'elle était à voir des gens armés demander monsieur le maire. + +Arrivé à la chambre de Fantine, Javert tourna la clef, poussa la porte +avec une douceur de garde-malade ou de mouchard, et entra. + +À proprement parler, il n'entra pas. Il se tint debout dans la porte +entrebâillée, le chapeau sur la tête, la main gauche dans sa redingote +fermée jusqu'au menton. Dans le pli du coude on pouvait voir le pommeau +de plomb de son énorme canne, laquelle disparaissait derrière lui. + +Il resta ainsi près d'une minute sans qu'on s'aperçût de sa présence. +Tout à coup Fantine leva les yeux, le vit, et fit retourner M. +Madeleine. + +À l'instant où le regard de Madeleine rencontra le regard de Javert, +Javert, sans bouger, sans remuer, sans approcher, devint épouvantable. +Aucun sentiment humain ne réussit à être effroyable comme la joie. + +Ce fut le visage d'un démon qui vient de retrouver son damné. + +La certitude de tenir enfin Jean Valjean fit apparaître sur sa +physionomie tout ce qu'il avait dans l'âme. Le fond remué monta à la +surface. L'humiliation d'avoir un peu perdu la piste et de s'être mépris +quelques minutes sur ce Champmathieu, s'effaçait sous l'orgueil d'avoir +si bien deviné d'abord et d'avoir eu si longtemps un instinct juste. Le +contentement de Javert éclata dans son attitude souveraine. La +difformité du triomphe s'épanouit sur ce front étroit. Ce fut tout le +déploiement d'horreur que peut donner une figure satisfaite. + +Javert en ce moment était au ciel. Sans qu'il s'en rendit nettement +compte, mais pourtant avec une intuition confuse de sa nécessité et de +son succès, il personnifiait, lui Javert, la justice, la lumière et la +vérité dans leur fonction céleste d'écrasement du mal. Il avait derrière +lui et autour de lui, à une profondeur infinie, l'autorité, la raison, +la chose jugée, la conscience légale, la vindicte publique, toutes les +étoiles; il protégeait l'ordre, il faisait sortir de la loi la foudre, +il vengeait la société, il prêtait main-forte à l'absolu; il se dressait +dans une gloire; il y avait dans sa victoire un reste de défi et de +combat; debout, altier, éclatant, il étalait en plein azur la bestialité +surhumaine d'un archange féroce; l'ombre redoutable de l'action qu'il +accomplissait faisait visible à son poing crispé le vague flamboiement +de l'épée sociale; heureux et indigné, il tenait sous son talon le +crime, le vice, la rébellion, la perdition, l'enfer, il rayonnait, il +exterminait, il souriait et il y avait une incontestable grandeur dans +ce saint Michel monstrueux. + +Javert, effroyable, n'avait rien d'ignoble. + +La probité, la sincérité, la candeur, la conviction, l'idée du devoir, +sont des choses qui, en se trompant, peuvent devenir hideuses, mais qui, +même hideuses, restent grandes; leur majesté, propre à la conscience +humaine, persiste dans l'horreur. Ce sont des vertus qui ont un vice, +l'erreur. L'impitoyable joie honnête d'un fanatique en pleine atrocité +conserve on ne sait quel rayonnement lugubrement vénérable. Sans qu'il +s'en doutât, Javert, dans son bonheur formidable, était à plaindre comme +tout ignorant qui triomphe. Rien n'était poignant et terrible comme +cette figure où se montrait ce qu'on pourrait appeler tout le mauvais du +bon. + + + + +Chapitre IV + +L'autorité reprend ses droits + + +La Fantine n'avait point vu Javert depuis le jour où M. le maire l'avait +arrachée à cet homme. Son cerveau malade ne se rendit compte de rien, +seulement elle ne douta pas qu'il ne revint la chercher. Elle ne put +supporter cette figure affreuse, elle se sentit expirer, elle cacha son +visage de ses deux mains et cria avec angoisse: + +--Monsieur Madeleine, sauvez-moi! + +Jean Valjean--nous ne le nommerons plus désormais autrement--s'était +levé. Il dit à Fantine de sa voix la plus douce et la plus calme: + +--Soyez tranquille. Ce n'est pas pour vous qu'il vient. + +Puis il s'adressa à Javert et lui dit: + +--Je sais ce que vous voulez. + +Javert répondit: + +--Allons, vite! + +Il y eut dans l'inflexion qui accompagna ces deux mots je ne sais quoi +de fauve et de frénétique. Javert ne dit pas: «Allons, vite!» il dit: +«Allonouaite!» Aucune orthographe ne pourrait rendre l'accent dont cela +fut prononcé; ce n'était plus une parole humaine, c'était un +rugissement. + +Il ne fit point comme d'habitude; il n'entra point en matière; il +n'exhiba point de mandat d'amener. Pour lui, Jean Valjean était une +sorte de combattant mystérieux et insaisissable, un lutteur ténébreux +qu'il étreignait depuis cinq ans sans pouvoir le renverser. Cette +arrestation n'était pas un commencement, mais une fin. Il se borna à +dire: «Allons, vite!» + +En parlant ainsi, il ne fit point un pas; il lança sur Jean Valjean ce +regard qu'il jetait comme un crampon, et avec lequel il avait coutume de +tirer violemment les misérables à lui. + +C'était ce regard que la Fantine avait senti pénétrer jusque dans la +moelle de ses os deux mois auparavant. + +Au cri de Javert, Fantine avait rouvert les yeux. Mais M. le maire était +là. Que pouvait-elle craindre? + +Javert avança au milieu de la chambre et cria: + +--Ah çà! viendras-tu? + +La malheureuse regarda autour d'elle. Il n'y avait personne que la +religieuse et monsieur le maire. À qui pouvait s'adresser ce tutoiement +abject? elle seulement. Elle frissonna. + +Alors elle vit une chose inouïe, tellement inouïe que jamais rien de +pareil ne lui était apparu dans les plus noirs délires de la fièvre. + +Elle vit le mouchard Javert saisir au collet monsieur le maire; elle vit +monsieur le maire courber la tête. Il lui sembla que le monde +s'évanouissait. + +Javert, en effet, avait pris Jean Valjean au collet. + +--Monsieur le maire! cria Fantine. + +Javert éclata de rire, de cet affreux rire qui lui déchaussait toutes +les dents. + +--Il n'y a plus de monsieur le maire ici! + +Jean Valjean n'essaya pas de déranger la main qui tenait le col de sa +redingote. Il dit: + +--Javert.... + +Javert l'interrompit: + +--Appelle-moi monsieur l'inspecteur. + +--Monsieur, reprit Jean Valjean, je voudrais vous dire un mot en +particulier. + +--Tout haut! parle tout haut! répondit Javert; on me parle tout haut à +moi! + +Jean Valjean continua en baissant la voix: + +--C'est une prière que j'ai à vous faire.... + +--Je te dis de parler tout haut. + +--Mais cela ne doit être entendu que de vous seul.... + +--Qu'est-ce que cela me fait? je n'écoute pas! + +Jean Valjean se tourna vers lui et lui dit rapidement et très bas: + +--Accordez-moi trois jours! trois jours pour aller chercher l'enfant de +cette malheureuse femme! Je payerai ce qu'il faudra. Vous +m'accompagnerez si vous voulez. + +--Tu veux rire! cria Javert. Ah çà! je ne te croyais pas bête! Tu me +demandes trois jours pour t'en aller! Tu dis que c'est pour aller +chercher l'enfant de cette fille! Ah! ah! c'est bon! voilà qui est bon! +Fantine eut un tremblement. + +--Mon enfant! s'écria-t-elle, aller chercher mon enfant! Elle n'est donc +pas ici! Ma soeur, répondez-moi, où est Cosette? Je veux mon enfant! +Monsieur Madeleine! monsieur le maire! + +Javert frappa du pied. + +--Voilà l'autre, à présent! Te tairas-tu, drôlesse! Gredin de pays où +les galériens sont magistrats et où les filles publiques sont soignées +comme des comtesses! Ah mais! tout ça va changer; il était temps! + +Il regarda fixement Fantine et ajouta en reprenant à poignée la cravate, +la chemise et le collet de Jean Valjean: + +--Je te dis qu'il n'y a point de monsieur Madeleine et qu'il n'y a point +de monsieur le maire. Il y a un voleur, il y a un brigand, il y a un +forçat appelé Jean Valjean! c'est lui que je tiens! voilà ce qu'il y a! + +Fantine se dressa en sursaut, appuyée sur ses bras roides et sur ses +deux mains, elle regarda Jean Valjean, elle regarda Javert, elle regarda +la religieuse, elle ouvrit la bouche comme pour parler, un râle sortit +du fond de sa gorge, ses dents claquèrent, elle étendit les bras avec +angoisse, ouvrant convulsivement les mains, et cherchant autour d'elle +comme quelqu'un qui se noie, puis elle s'affaissa subitement sur +l'oreiller. Sa tête heurta le chevet du lit et vint retomber sur sa +poitrine, la bouche béante, les yeux ouverts et éteints. + +Elle était morte. + +Jean Valjean posa sa main sur la main de Javert qui le tenait, et +l'ouvrit comme il eût ouvert la main d'un enfant, puis il dit à Javert: + +--Vous avez tué cette femme. + +--Finirons-nous! cria Javert furieux. Je ne suis pas ici pour entendre +des raisons. Économisons tout ça. La garde est en bas. Marchons tout de +suite, ou les poucettes! + +Il y avait dans un coin de la chambre un vieux lit en fer en assez +mauvais état qui servait de lit de camp aux soeurs quand elles +veillaient. Jean Valjean alla à ce lit, disloqua en un clin d'oeil le +chevet déjà fort délabré, chose facile à des muscles comme les siens, +saisit à poigne-main la maîtresse-tringle, et considéra Javert. Javert +recula vers la porte. + +Jean Valjean, sa barre de fer au poing, marcha lentement vers le lit de +Fantine. Quand il y fut parvenu, il se retourna, et dit à Javert d'une +voix qu'on entendait à peine: + +--Je ne vous conseille pas de me déranger en ce moment. + +Ce qui est certain, c'est que Javert tremblait. + +Il eut l'idée d'aller appeler la garde, mais Jean Valjean pouvait +profiter de cette minute pour s'évader. Il resta donc, saisit sa canne +par le petit bout, et s'adossa au chambranle de la porte sans quitter du +regard Jean Valjean. + +Jean Valjean posa son coude sur la pomme du chevet du lit et son front +sur sa main, et se mit à contempler Fantine immobile et étendue. Il +demeura ainsi, absorbé, muet, et ne songeant évidemment plus à aucune +chose de cette vie. Il n'y avait plus rien sur son visage et dans son +attitude qu'une inexprimable pitié. Après quelques instants de cette +rêverie, il se pencha vers Fantine et lui parla à voix basse. + +Que lui dit-il? Que pouvait dire cet homme qui était réprouvé à cette +femme qui était morte? Qu'était-ce que ces paroles? Personne sur la +terre ne les a entendues. La morte les entendit-elle? Il y a des +illusions touchantes qui sont peut-être des réalités sublimes. Ce qui +est hors de doute, c'est que la soeur Simplice, unique témoin de la +chose qui se passait, a souvent raconté qu'au moment où Jean Valjean +parla à l'oreille de Fantine, elle vit distinctement poindre un +ineffable sourire sur ces lèvres pâles et dans ces prunelles vagues, +pleines de l'étonnement du tombeau. + +Jean Valjean prit dans ses deux mains la tête de Fantine et l'arrangea +sur l'oreiller comme une mère eût fait pour son enfant, il lui rattacha +le cordon de sa chemise et rentra ses cheveux sous son bonnet. Cela +fait, il lui ferma les yeux. + +La face de Fantine en cet instant semblait étrangement éclairée. + +La mort, c'est l'entrée dans la grande lueur. + +La main de Fantine pendait hors du lit. Jean Valjean s'agenouilla devant +cette main, la souleva doucement, et la baisa. + +Puis il se redressa, et, se tournant vers Javert: + +--Maintenant, dit-il, je suis à vous. + + + + +Chapitre V + +Tombeau convenable + + +Javert déposa Jean Valjean à la prison de la ville. + +L'arrestation de M. Madeleine produisit à Montreuil-sur-mer une +sensation, ou pour mieux dire une commotion extraordinaire. Nous sommes +triste de ne pouvoir dissimuler que sur ce seul mot: _c'était un +galérien_, tout le monde à peu près l'abandonna. En moins de deux heures +tout le bien qu'il avait fait fut oublié, et ce ne fut plus «qu'un +galérien». Il est juste de dire qu'on ne connaissait pas encore les +détails de l'événement d'Arras. Toute la journée on entendait dans +toutes les parties de la ville des conversations comme celle-ci: + +--Vous ne savez pas? c'était un forçat libéré! Qui ça?--Le maire.--Bah! +M. Madeleine?--Oui. Vraiment?--Il ne s'appelait pas Madeleine, il a un +affreux nom, Béjean, Bojean, Boujean.--Ah, mon Dieu!--Il est +arrêté.--Arrêté!--En prison à la prison de la ville, en attendant qu'on +le transfère.--Qu'on le transfère! On va le transférer! Où va-t-on le +transférer?--Il va passer aux assises pour un vol de grand chemin qu'il +a fait autrefois.--Eh bien! je m'en doutais. Cet homme était trop bon, +trop parfait, trop confit. Il refusait la croix, il donnait des sous à +tous les petits drôles qu'il rencontrait. J'ai toujours pensé qu'il y +avait là-dessous quelque mauvaise histoire. + +«Les salons» surtout abondèrent dans ce sens. + +Une vieille dame, abonnée au _Drapeau blanc_, fit cette réflexion dont +il est presque impossible de sonder la profondeur: + +--Je n'en suis pas fâchée. Cela apprendra aux buonapartistes! + +C'est ainsi que ce fantôme qui s'était appelé M. Madeleine se dissipa à +Montreuil-sur-mer. Trois ou quatre personnes seulement dans toute la +ville restèrent fidèles à cette mémoire. La vieille portière qui l'avait +servi fut du nombre. Le soir de ce même jour, cette digne vieille était +assise dans sa loge, encore tout effarée et réfléchissant tristement. La +fabrique avait été fermée toute la journée, la porte cochère était +verrouillée, la rue était déserte. Il n'y avait dans la maison que deux +religieuses, soeur Perpétue et soeur Simplice, qui veillaient près du +corps de Fantine. + +Vers l'heure où M. Madeleine avait coutume de rentrer, la brave portière +se leva machinalement, prit la clef de la chambre de M. Madeleine dans +un tiroir et le bougeoir dont il se servait tous les soirs pour monter +chez lui, puis elle accrocha la clef au clou où il la prenait +d'habitude, et plaça le bougeoir à côté, comme si elle l'attendait. +Ensuite elle se rassit sur sa chaise et se remit à songer. La pauvre +bonne vieille avait fait tout cela sans en avoir conscience. + +Ce ne fut qu'au bout de plus de deux heures qu'elle sortit de sa rêverie +et s'écria: «Tiens! mon bon Dieu Jésus! moi qui ai mis sa clef au clou!» + +En ce moment la vitre de la loge s'ouvrit, une main passa par +l'ouverture, saisit la clef et le bougeoir et alluma la bougie à la +chandelle qui brûlait. + +La portière leva les yeux et resta béante, avec un cri dans le gosier +qu'elle retint. Elle connaissait cette main, ce bras, cette manche de +redingote. + +C'était M. Madeleine. + +Elle fut quelques secondes avant de pouvoir parler, saisie, comme elle +le disait elle-même plus tard en racontant son aventure. + +--Mon Dieu, monsieur le maire, s'écria-t-elle enfin, je vous croyais.... + +Elle s'arrêta, la fin de sa phrase eût manqué de respect au +commencement. Jean Valjean était toujours pour elle monsieur le maire. + +Il acheva sa pensée. + +--En prison, dit-il. J'y étais. J'ai brisé un barreau d'une fenêtre, je +me suis laissé tomber du haut d'un toit, et me voici. Je monte à ma +chambre, allez me chercher la soeur Simplice. Elle est sans doute près +de cette pauvre femme. + +La vieille obéit en toute hâte. + +Il ne lui fit aucune recommandation; il était bien sûr qu'elle le +garderait mieux qu'il ne se garderait lui-même. + +On n'a jamais su comment il avait réussi à pénétrer dans la cour sans +faire ouvrir la porte cochère. Il avait, et portait toujours sur lui, un +passe-partout qui ouvrait une petite porte latérale; mais on avait dû le +fouiller et lui prendre son passe-partout. Ce point n'a pas été +éclairci. + +Il monta l'escalier qui conduisait à sa chambre. Arrivé en haut, il +laissa son bougeoir sur les dernières marches de l'escalier, ouvrit sa +porte avec peu de bruit, et alla fermer à tâtons sa fenêtre et son +volet, puis il revint prendre sa bougie et rentra dans sa chambre. + +La précaution était utile; on se souvient que sa fenêtre pouvait être +aperçue de la rue. Il jeta un coup d'oeil autour de lui, sur sa table, +sur sa chaise, sur son lit qui n'avait pas été défait depuis trois +jours. Il ne restait aucune trace du désordre de l'avant-dernière nuit. +La portière avait «fait la chambre». Seulement elle avait ramassé dans +les cendres et posé proprement sur la table les deux bouts du bâton +ferré et la pièce de quarante sous noircie par le feu. + +Il prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit: _Voici les deux +bouts de mon bâton ferré et la pièce de quarante sous volée à +Petit-Gervais dont j'ai parlé à la cour d'assises_, et il posa sur cette +feuille la pièce d'argent et les deux morceaux de fer, de façon que ce +fût la première chose qu'on aperçût en entrant dans la chambre. Il tira +d'une armoire une vieille chemise à lui qu'il déchira. Cela fit quelques +morceaux de toile dans lesquels il emballa les deux flambeaux d'argent. +Du reste il n'avait ni hâte ni agitation, et, tout en emballant les +chandeliers de l'évêque, il mordait dans un morceau de pain noir. Il est +probable que c'était le pain de la prison qu'il avait emporté en +s'évadant. + +Ceci a été constaté par les miettes de pain qui furent trouvées sur le +carreau de la chambre, lorsque la justice plus tard fit une +perquisition. + +On frappa deux petits coups à la porte. + +--Entrez, dit-il. + +C'était la soeur Simplice. + +Elle était pâle, elle avait les yeux rouges, la chandelle qu'elle tenait +vacillait dans sa main. Les violences de la destinée ont cela de +particulier que, si perfectionnés ou si refroidis que nous soyons, elles +nous tirent du fond des entrailles la nature humaine et la forcent de +reparaître au dehors. Dans les émotions de cette journée, la religieuse +était redevenue femme. Elle avait pleuré, et elle tremblait. + +Jean Valjean venait d'écrire quelques lignes sur un papier qu'il tendit +à la religieuse en disant: + +--Ma soeur, vous remettrez ceci à monsieur le curé. + +Le papier était déplié. Elle y jeta les yeux. + +--Vous pouvez lire, dit-il. + +Elle lut.--«Je prie monsieur le curé de veiller sur tout ce que je +laisse ici. Il voudra bien payer là-dessus les frais de mon procès et +l'enterrement de la femme qui est morte aujourd'hui. Le reste sera aux +pauvres.» + +La soeur voulut parler, mais elle put à peine balbutier quelques sons +inarticulés. Elle parvint cependant à dire: + +--Est-ce que monsieur le maire ne désire pas revoir une dernière fois +cette pauvre malheureuse? + +--Non, dit-il, on est à ma poursuite, on n'aurait qu'à m'arrêter dans sa +chambre, cela la troublerait. + +Il achevait à peine qu'un grand bruit se fit dans l'escalier. Ils +entendirent un tumulte de pas qui montaient, et la vieille portière qui +disait de sa voix la plus haute et la plus perçante: + +--Mon bon monsieur, je vous jure le bon Dieu qu'il n'est entré personne +ici de toute la journée ni de toute la soirée, que même je n'ai pas +quitté ma porte! + +Un homme répondit: + +--Cependant il y a de la lumière dans cette chambre. + +Ils reconnurent la voix de Javert. + +La chambre était disposée de façon que la porte en s'ouvrant masquait +l'angle du mur à droite. Jean Valjean souffla la bougie et se mit dans +cet angle. + +La soeur Simplice tomba à genoux près de la table. + +La porte s'ouvrit. + +Javert entra. + +On entendait le chuchotement de plusieurs hommes et les protestations de +la portière dans le corridor. + +La religieuse ne leva pas les yeux. Elle priait. + +La chandelle était sur la cheminée et ne donnait que peu de clarté. + +Javert aperçut la soeur et s'arrêta interdit. + +On se rappelle que le fond même de Javert, son élément, son milieu +respirable, c'était la vénération de toute autorité. Il était tout d'une +pièce et n'admettait ni objection, ni restriction. Pour lui, bien +entendu, l'autorité ecclésiastique était la première de toutes. Il était +religieux, superficiel et correct sur ce point comme sur tous. À ses +yeux un prêtre était un esprit qui ne se trompe pas, une religieuse +était une créature qui ne pèche pas. C'étaient des âmes murées à ce +monde avec une seule porte qui ne s'ouvrait jamais que pour laisser +sortir la vérité. + +En apercevant la soeur, son premier mouvement fut de se retirer. + +Cependant il y avait aussi un autre devoir qui le tenait, et qui le +poussait impérieusement en sens inverse. Son second mouvement fut de +rester, et de hasarder au moins une question. + +C'était cette soeur Simplice qui n'avait menti de sa vie. Javert le +savait, et la vénérait particulièrement à cause de cela. + +--Ma soeur, dit-il, êtes-vous seule dans cette chambre? + +Il y eut un moment affreux pendant lequel la pauvre portière se sentit +défaillir. + +La soeur leva les yeux et répondit: + +--Oui. + +--Ainsi, reprit Javert, excusez-moi si j'insiste, c'est mon devoir, vous +n'avez pas vu ce soir une personne, un homme. Il s'est évadé, nous le +cherchons, ce nommé Jean Valjean, vous ne l'avez pas vu? + +La soeur répondit: + +--Non. + +Elle mentit. Elle mentit deux fois de suite, coup sur coup, sans +hésiter, rapidement, comme on se dévoue. + +--Pardon, dit Javert, et il se retira en saluant profondément. + +Ô sainte fille! vous n'êtes plus de ce monde depuis beaucoup d'années; +vous avez rejoint dans la lumière vos soeurs les vierges et vos frères +les anges; que ce mensonge vous soit compté dans le paradis! + +L'affirmation de la soeur fut pour Javert quelque chose de si décisif +qu'il ne remarqua même pas la singularité de cette bougie qu'on venait +de souffler et qui fumait sur la table. + +Une heure après, un homme, marchant à travers les arbres et les brumes, +s'éloignait rapidement de Montreuil-sur-mer dans la direction de Paris. +Cet homme était Jean Valjean. Il a été établi, par le témoignage de deux +ou trois rouliers qui l'avaient rencontré, qu'il portait un paquet et +qu'il était vêtu d'une blouse. Où avait-il pris cette blouse? On ne l'a +jamais su. Cependant un vieux ouvrier était mort quelques jours +auparavant à l'infirmerie de la fabrique, ne laissant que sa blouse. +C'était peut-être celle-là. + +Un dernier mot sur Fantine. + +Nous avons tous une mère, la terre. On rendit Fantine à cette mère. + +Le curé crut bien faire, et fit bien peut-être, en réservant, sur ce que +Jean Valjean avait laissé, le plus d'argent possible aux pauvres. Après +tout, de qui s'agissait-il? d'un forçat et d'une fille publique. C'est +pourquoi il simplifia l'enterrement de Fantine, et le réduisit à ce +strict nécessaire qu'on appelle la fosse commune. + +Fantine fut donc enterrée dans ce coin gratis du cimetière qui est à +tous et à personne, et où l'on perd les pauvres. Heureusement Dieu sait +où retrouver l'âme. On coucha Fantine dans les ténèbres parmi les +premiers os venus; elle subit la promiscuité des cendres. Elle fut jetée +à la fosse publique. Sa tombe ressembla à son lit. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome I, by Victor Hugo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME I *** + +***** This file should be named 17489-8.txt or 17489-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/4/8/17489/ + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les misérables Tome I + Fantine + +Author: Victor Hugo + +Release Date: January 10, 2006 [EBook #17489] +[Date last updated: October 30, 2023] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME I *** + + + + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + + + + + +</pre> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h1>Les Misérables</h1> +<h1>Victor Hugo</h1> + +<h2>Tome I—FANTINE</h2> + +<h3>(1862)</h3> +<hr style="width: 65%;" /> +<p><a name="premier" id="premier"></a></p> +<table summary="table"><tr><td> +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> +<p class="dent"> +<a href="#Livre_premier_Un_juste"><b>Livre premier—Un juste</b></a><br /> +<br /></p> +<a href="#Chapitre_I"><b>Chapitre I--Monsieur Myriel</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_II"><b>Chapitre II--Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_III"><b>Chapitre III--À bon évêque dur évêché</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IV"><b>Chapitre IV--Les œuvres semblables aux paroles</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_V"><b>Chapitre V--Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VI"><b>Chapitre VI--Par qui il faisait garder sa maison</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VII"><b>Chapitre VII--Cravatte</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIII"><b>Chapitre VIII--Philosophie après boire</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IX"><b>Chapitre IX--Le frère raconté par la sœur</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_X"><b>Chapitre X--L'évêque en présence d'une lumière inconnue</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XI"><b>Chapitre XI--Une restriction</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XII"><b>Chapitre XII--Solitude de monseigneur Bienvenu</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIII"><b>Chapitre XIII--Ce qu'il croyait</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIV"><b>Chapitre XIV--Ce qu'il pensait</b></a><br /> +<br /><p class="dent"> +<a href="#Livre_deuxieme_La_chute"><b>Livre deuxième—La chute</b></a><br /></p> +<br /><br /><a name="deuxieme" id="deuxieme"></a> + +<a href="#Chapitre_Ib"><b>Chapitre I--Le soir d'un jour de marche</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIb"><b>Chapitre II--La prudence conseillée à la sagesse</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIIb"><b>Chapitre III--Héroïsme de l'obéissance passive</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IVb"><b>Chapitre IV--Détails sur les fromageries de Pontarlier</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Vb"><b>Chapitre V--Tranquillité</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIb"><b>Chapitre VI--Jean Valjean</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIb"><b>Chapitre VII--Le dedans du désespoir</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIIb"><b>Chapitre VIII--L'onde et l'ombre</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IXb"><b>Chapitre IX--Nouveaux griefs</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Xb"><b>Chapitre X--L'homme réveillé</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIb"><b>Chapitre XI--Ce qu'il fait</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIIb"><b>Chapitre XII--L'évêque travaille</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIIIb"><b>Chapitre XIII--Petit-Gervais</b></a><br /> +<br /><p class="dent"> +<a href="#Livre_troisieme_En_lannee_1817"><b>Livre troisième—En l'année 1817</b></a><br /> +<br /><a name="troisieme" id="troisieme"></a></p> +<a href="#Chapitre_Ic"><b>Chapitre I--L'année 1817</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIc"><b>Chapitre II--Double quatuor</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIIc"><b>Chapitre III--Quatre à quatre</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IVc"><b>Chapitre IV--Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Vc"><b>Chapitre V--Chez Bombarda</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIc"><b>Chapitre VI--Chapitre où l'on s'adore</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIc"><b>Chapitre VII--Sagesse de Tholomyès</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIIc"><b>Chapitre VIII--Mort d'un cheval</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IXc"><b>Chapitre IX--Fin joyeuse de la joie</b></a><br /> +<br /><p class="dent"> +<a href="#Livre_quatrieme_Confier_cest_quelquefois_livrer"><b>Livre quatrième—Confier, c'est quelquefois livrer</b></a><br /> +<br /><br /><a name="quatrieme" id="quatrieme"></a></p> +<a href="#Chapitre_Id"><b>Chapitre I--Une mère qui en rencontre une autre</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IId"><b>Chapitre II--Première esquisse de deux figures louches</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIId"><b>Chapitre III--L'Alouette</b></a><br /> +<br /><p class="dent"> +<a href="#Livre_cinquieme_La_descente"><b>Livre cinquième—La descente</b></a><br /> +<br /><a name="cinquieme" id="cinquieme"></a></p> +<a href="#Chapitre_Ie"><b>Chapitre I--Histoire d'un progrès dans les verroteries noires</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIe"><b>Chapitre II--M. Madeleine</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIIe"><b>Chapitre III--Sommes déposées chez Laffitte</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IVe"><b>Chapitre IV--M. Madeleine en deuil</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Ve"><b>Chapitre V--Vagues éclairs à l'horizon</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIe"><b>Chapitre VI--Le père Fauchelevent</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIe"><b>Chapitre VII--Fauchelevent devient jardinier à Paris</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIIe"><b>Chapitre VIII--Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IXe"><b>Chapitre IX--Succès de Madame Victurnien</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Xe"><b>Chapitre X--Suite du succès</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIe"><b>Chapitre XI--<i>Christus nos liberavit</i></b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIIe"><b>Chapitre XII--Le désœuvrement de M. Bamatabois</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIIIe"><b>Chapitre XIII--Solution de quelques questions de police municipale</b></a><br /> +<br /><p class="dent"> +<a href="#Livre_sixieme_Javert"><b>Livre sixième—Javert</b></a><br /> +<br /><a name="sixieme" id="sixieme"></a></p> +<a href="#Chapitre_If"><b>Chapitre I--Commencement du repos</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIf"><b>Chapitre II--Comment Jean peut devenir Champ</b></a><br /> +<br /><p class="dent"> +<a href="#Livre_septieme_Laffaire_Champmathieu"><b>Livre septième—L'affaire Champmathieu</b></a><br /> +<br /><a name="septieme" id="septieme"></a></p> +<a href="#Chapitre_Ig"><b>Chapitre I--La sœur Simplice</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIg"><b>Chapitre II--Perspicacité de maître Scaufflaire</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIIg"><b>Chapitre III--Une tempête sous un crâne</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IVg"><b>Chapitre IV--Formes que prend la souffrance pendant le sommeil</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Vg"><b>Chapitre V--Bâtons dans les roues</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIg"><b>Chapitre VI--La sœur Simplice mise à l'épreuve</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIg"><b>Chapitre VII--Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIIg"><b>Chapitre VIII--Entrée de faveur</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IXg"><b>Chapitre IX--Un lieu où des convictions sont en train de se former</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Xg"><b>Chapitre X--Le système de dénégations</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIg"><b>Chapitre XI--Champmathieu de plus en plus étonné</b></a><br /> +<br /><p class="dent"> +<a href="#Livre_huitieme_Contre-coup"><b>Livre huitième—Contre-coup</b></a><br /> +<br /><a name="huitieme" id="huitieme"></a></p> +<a href="#Chapitre_Ih"><b>Chapitre I--Dans quel miroir M. Madeleine regarde ses cheveux</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIh"><b>Chapitre II--Fantine heureuse</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIIh"><b>Chapitre III--Javert content</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IVh"><b>Chapitre IV--L'autorité reprend ses droits</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Vh"><b>Chapitre V--Tombeau convenable</b></a><br /></td></tr> +</table> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_premier_Un_juste" id="Livre_premier_Un_juste"></a>Livre premier—Un juste</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_I" id="Chapitre_I"></a><a href="#premier">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Monsieur Myriel</h3> + + +<p>En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne. +C'était un vieillard d'environ soixante-quinze ans; il occupait le siège +de Digne depuis 1806.</p> + +<p>Quoique ce détail ne touche en aucune manière au fond même de ce que +nous avons à raconter, il n'est peut-être pas inutile, ne fût-ce que +pour être exact en tout, d'indiquer ici les bruits et les propos qui +avaient couru sur son compte au moment où il était arrivé dans le +diocèse. Vrai ou faux, ce qu'on dit des hommes tient souvent autant de +place dans leur vie et surtout dans leur destinée que ce qu'ils font. M. +Myriel était fils d'un conseiller au parlement d'Aix; noblesse de robe. +On contait de lui que son père, le réservant pour hériter de sa charge, +l'avait marié de fort bonne heure, à dix-huit ou vingt ans, suivant un +usage assez répandu dans les familles parlementaires. Charles Myriel, +nonobstant ce mariage, avait, disait-on, beaucoup fait parler de lui. Il +était bien fait de sa personne, quoique d'assez petite taille, élégant, +gracieux, spirituel; toute la première partie de sa vie avait été donnée +au monde et aux galanteries. La révolution survint, les événements se +précipitèrent, les familles parlementaires décimées, chassées, traquées, +se dispersèrent. M. Charles Myriel, dès les premiers jours de la +révolution, émigra en Italie. Sa femme y mourut d'une maladie de +poitrine dont elle était atteinte depuis longtemps. Ils n'avaient point +d'enfants. Que se passa-t-il ensuite dans la destinée de M. Myriel? +L'écroulement de l'ancienne société française, la chute de sa propre +famille, les tragiques spectacles de 93, plus effrayants encore +peut-être pour les émigrés qui les voyaient de loin avec le +grossissement de l'épouvante, firent-ils germer en lui des idées de +renoncement et de solitude? Fut-il, au milieu d'une de ces distractions +et de ces affections qui occupaient sa vie, subitement atteint d'un de +ces coups mystérieux et terribles qui viennent quelquefois renverser, en +le frappant au cœur, l'homme que les catastrophes publiques +n'ébranleraient pas en le frappant dans son existence et dans sa +fortune? Nul n'aurait pu le dire; tout ce qu'on savait, c'est que, +lorsqu'il revint d'Italie, il était prêtre.</p> + +<p>En 1804, M. Myriel était curé de Brignolles. Il était déjà vieux, et +vivait dans une retraite profonde.</p> + +<p>Vers l'époque du couronnement, une petite affaire de sa cure, on ne sait +plus trop quoi, l'amena à Paris. Entre autres personnes puissantes, il +alla solliciter pour ses paroissiens M. le cardinal Fesch. Un jour que +l'empereur était venu faire visite à son oncle, le digne curé, qui +attendait dans l'antichambre, se trouva sur le passage de sa majesté. +Napoléon, se voyant regardé avec une certaine curiosité par ce +vieillard, se retourna, et dit brusquement:</p> + +<p>—Quel est ce bonhomme qui me regarde?</p> + +<p>—Sire, dit M. Myriel, vous regardez un bonhomme, et moi je regarde un +grand homme. Chacun de nous peut profiter.</p> + +<p>L'empereur, le soir même, demanda au cardinal le nom de ce curé, et +quelque temps après M. Myriel fut tout surpris d'apprendre qu'il était +nommé évêque de Digne.</p> + +<p>Qu'y avait-il de vrai, du reste, dans les récits qu'on faisait sur la +première partie de la vie de M. Myriel? Personne ne le savait. Peu de +familles avaient connu la famille Myriel avant la révolution.</p> + +<p>M. Myriel devait subir le sort de tout nouveau venu dans une petite +ville où il y a beaucoup de bouches qui parlent et fort peu de têtes qui +pensent. Il devait le subir, quoiqu'il fût évêque et parce qu'il était +évêque. Mais, après tout, les propos auxquels on mêlait son nom +n'étaient peut-être que des propos; du bruit, des mots, des paroles; +moins que des paroles, des <i>palabres</i>, comme dit l'énergique langue du +midi.</p> + +<p>Quoi qu'il en fût, après neuf ans d'épiscopat et de résidence à Digne, +tous ces racontages, sujets de conversation qui occupent dans le premier +moment les petites villes et les petites gens, étaient tombés dans un +oubli profond. Personne n'eût osé en parler, personne n'eût même osé +s'en souvenir.</p> + +<p>M. Myriel était arrivé à Digne accompagné d'une vieille fille, +mademoiselle Baptistine, qui était sa sœur et qui avait dix ans de +moins que lui.</p> + +<p>Ils avaient pour tout domestique une servante du même âge que +mademoiselle Baptistine, et appelée madame Magloire, laquelle, après +avoir été <i>la servante de M. le Curé</i>, prenait maintenant le double +titre de femme de chambre de mademoiselle et femme de charge de +monseigneur.</p> + +<p>Mademoiselle Baptistine était une personne longue, pâle, mince, douce; +elle réalisait l'idéal de ce qu'exprime le mot «respectable»; car il +semble qu'il soit nécessaire qu'une femme soit mère pour être vénérable. +Elle n'avait jamais été jolie; toute sa vie, qui n'avait été qu'une +suite de saintes œuvres, avait fini par mettre sur elle une sorte de +blancheur et de clarté; et, en vieillissant, elle avait gagné ce qu'on +pourrait appeler la beauté de la bonté. Ce qui avait été de la maigreur +dans sa jeunesse était devenu, dans sa maturité, de la transparence; et +cette diaphanéité laissait voir l'ange. C'était une âme plus encore que +ce n'était une vierge. Sa personne semblait faite d'ombre; à peine assez +de corps pour qu'il y eût là un sexe; un peu de matière contenant une +lueur; de grands yeux toujours baissés; un prétexte pour qu'une âme +reste sur la terre.</p> + +<p>Madame Magloire était une petite vieille, blanche, grasse, replète, +affairée, toujours haletante, à cause de son activité d'abord, ensuite à +cause d'un asthme.</p> + +<p>À son arrivée, on installa M. Myriel en son palais épiscopal avec les +honneurs voulus par les décrets impériaux qui classent l'évêque +immédiatement après le maréchal de camp. Le maire et le président lui +firent la première visite, et lui de son côté fit la première visite au +général et au préfet.</p> + +<p>L'installation terminée, la ville attendit son évêque à l'œuvre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_II" id="Chapitre_II"></a><a href="#premier">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu</h3> + + +<p>Le palais épiscopal de Digne était attenant à l'hôpital.</p> + +<p>Le palais épiscopal était un vaste et bel hôtel bâti en pierre au +commencement du siècle dernier par monseigneur Henri Puget, docteur en +théologie de la faculté de Paris, abbé de Simore, lequel était évêque de +Digne en 1712. Ce palais était un vrai logis seigneurial. Tout y avait +grand air, les appartements de l'évêque, les salons, les chambres, la +cour d'honneur, fort large, avec promenoirs à arcades, selon l'ancienne +mode florentine, les jardins plantés de magnifiques arbres. Dans la +salle à manger, longue et superbe galerie qui était au rez-de-chaussée +et s'ouvrait sur les jardins, monseigneur Henri Puget avait donné à +manger en cérémonie le 29 juillet 1714 à messeigneurs Charles Brûlart de +Genlis, archevêque-prince d'Embrun, Antoine de Mesgrigny, capucin, +évêque de Grasse, Philippe de Vendôme, grand prieur de France, abbé de +Saint-Honoré de Lérins, François de Berton de Grillon, évêque-baron de +Vence, César de Sabran de Forcalquier, évêque-seigneur de Glandève, et +Jean Soanen, prêtre de l'oratoire, prédicateur ordinaire du roi, +évêque-seigneur de Senez. Les portraits de ces sept révérends +personnages décoraient cette salle, et cette date mémorable, 29 juillet +1714, y était gravée en lettres d'or sur une table de marbre blanc.</p> + +<p>L'hôpital était une maison étroite et basse à un seul étage avec un +petit jardin. Trois jours après son arrivée, l'évêque visita l'hôpital. +La visite terminée, il fit prier le directeur de vouloir bien venir +jusque chez lui.</p> + +<p>—Monsieur le directeur de l'hôpital, lui dit-il, combien en ce moment +avez-vous de malades?</p> + +<p>—Vingt-six, monseigneur.</p> + +<p>—C'est ce que j'avais compté, dit l'évêque.</p> + +<p>—Les lits, reprit le directeur, sont bien serrés les uns contre les +autres.</p> + +<p>—C'est ce que j'avais remarqué.</p> + +<p>—Les salles ne sont que des chambres, et l'air s'y renouvelle +difficilement.</p> + +<p>—C'est ce qui me semble.</p> + +<p>—Et puis, quand il y a un rayon de soleil, le jardin est bien petit +pour les convalescents.</p> + +<p>—C'est ce que je me disais.</p> + +<p>—Dans les épidémies, nous avons eu cette année le typhus, nous avons eu +une suette militaire il y a deux ans, cent malades quelquefois; nous ne +savons que faire.</p> + +<p>—C'est la pensée qui m'était venue.</p> + +<p>—Que voulez-vous, monseigneur? dit le directeur, il faut se résigner.</p> + +<p>Cette conversation avait lieu dans la salle à manger-galerie du +rez-de-chaussée. L'évêque garda un moment le silence, puis il se tourna +brusquement vers le directeur de l'hôpital:</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, combien pensez-vous qu'il tiendrait de lits rien que +dans cette salle?</p> + +<p>—La salle à manger de monseigneur! s'écria le directeur stupéfait.</p> + +<p>L'évêque parcourait la salle du regard et semblait y faire avec les yeux +des mesures et des calculs.</p> + +<p>—Il y tiendrait bien vingt lits! dit-il, comme se parlant à lui-même.</p> + +<p>Puis élevant la voix:</p> + +<p>—Tenez, monsieur le directeur de l'hôpital, je vais vous dire. Il y a +évidemment une erreur. Vous êtes vingt-six personnes dans cinq ou six +petites chambres. Nous sommes trois ici, et nous avons place pour +soixante. Il y a erreur, je vous dis. Vous avez mon logis, et j'ai le +vôtre. Rendez-moi ma maison. C'est ici chez vous.</p> + +<p>Le lendemain, les vingt-six pauvres étaient installés dans le palais de +l'évêque et l'évêque était à l'hôpital.</p> + +<p>M. Myriel n'avait point de bien, sa famille ayant été ruinée par la +révolution. Sa sœur touchait une rente viagère de cinq cents francs +qui, au presbytère, suffisait à sa dépense personnelle. M. Myriel +recevait de l'état comme évêque un traitement de quinze mille francs. Le +jour même où il vint se loger dans la maison de l'hôpital, M. Myriel +détermina l'emploi de cette somme une fois pour toutes de la manière +suivante. Nous transcrivons ici une note écrite de sa main.</p> + +<p class="noindent"> +<i>Note pour régler les dépenses de ma maison.</i><br /> +<br /> +<i>Pour le petit séminaire: quinze cents livres</i><br /> +<i>Congrégation de la mission: cent livres</i><br /> +<i>Pour les lazaristes de Montdidier: cent livres</i><br /> +<i>Séminaire des missions étrangères à Paris: deux cents livres</i><br /> +<i>Congrégation du Saint-Esprit: cent cinquante livres</i><br /> +<i>Établissements religieux de la Terre-Sainte: cent livres</i><br /> +<i>Sociétés de charité maternelle: trois cents livres</i><br /> +<i>En sus, pour celle d'Arles: cinquante livres</i><br /> +<i>OEuvre pour l'amélioration des prisons: quatre cents livres</i><br /> +<i>OEuvre pour le soulagement et la délivrance des prisonniers: cinq cents<br /> +livres</i><br /> +<i>Pour libérer des pères de famille prisonniers pour dettes: mille livres</i><br /> +<i>Supplément au traitement des pauvres maîtres d'école du diocèse: deux<br /> +mille livres</i><br /> +<i>Grenier d'abondance des Hautes-Alpes: cent livres</i><br /> +<i>Congrégation des dames de Digne, de Manosque et de Sisteron,<br /> +pour l'enseignement gratuit des filles indigentes: quinze cents livres</i><br /> +<i>Pour les pauvres: six mille livres</i><br /> +<i>Ma dépense personnelle: mille livres</i><br /> +<br /> +Total: <i>quinze mille livres</i><br /> +</p> + +<p>Pendant tout le temps qu'il occupa le siège de Digne, M. Myriel ne +changea presque rien à cet arrangement. Il appelait cela, comme on voit, +<i>avoir réglé les dépenses de sa maison</i>.</p> + +<p>Cet arrangement fut accepté avec une soumission absolue par mademoiselle +Baptistine. Pour cette sainte fille, M. de Digne était tout à la fois +son frère et son évêque, son ami selon la nature et son supérieur selon +l'église. Elle l'aimait et elle le vénérait tout simplement. Quand il +parlait, elle s'inclinait; quand il agissait, elle adhérait. La servante +seule, madame Magloire, murmura un peu. M. l'évêque, on l'a pu +remarquer, ne s'était réservé que mille livres, ce qui, joint à la +pension de mademoiselle Baptistine, faisait quinze cents francs par an. +Avec ces quinze cents francs, ces deux vieilles femmes et ce vieillard +vivaient.</p> + +<p>Et quand un curé de village venait à Digne, M. l'évêque trouvait encore +moyen de le traiter, grâce à la sévère économie de madame Magloire et à +l'intelligente administration de mademoiselle Baptistine.</p> + +<p>Un jour—il était à Digne depuis environ trois mois—l'évêque dit:</p> + +<p>—Avec tout cela je suis bien gêné!</p> + +<p>—Je le crois bien! s'écria madame Magloire, Monseigneur n'a seulement +pas réclamé la rente que le département lui doit pour ses frais de +carrosse en ville et de tournées dans le diocèse. Pour les évêques +d'autrefois c'était l'usage.</p> + +<p>—Tiens! dit l'évêque, vous avez raison, madame Magloire.</p> + +<p>Il fit sa réclamation.</p> + +<p>Quelque temps après, le conseil général, prenant cette demande en +considération, lui vota une somme annuelle de trois mille francs, sous +cette rubrique: <i>Allocation à M. l'évêque pour frais de carrosse, frais +de poste et frais de tournées pastorales</i>.</p> + +<p>Cela fit beaucoup crier la bourgeoisie locale, et, à cette occasion, un +sénateur de l'empire, ancien membre du conseil des cinq-cents favorable +au dix-huit brumaire et pourvu près de la ville de Digne d'une +sénatorerie magnifique, écrivit au ministre des cultes, M. Bigot de +Préameneu, un petit billet irrité et confidentiel dont nous extrayons +ces lignes authentiques:</p> + +<p>«—Des frais de carrosse? pourquoi faire dans une ville de moins de +quatre mille habitants? Des frais de poste et de tournées? à quoi bon +ces tournées d'abord? ensuite comment courir la poste dans un pays de +montagnes? Il n'y a pas de routes. On ne va qu'à cheval. Le pont même de +la Durance à Château-Arnoux peut à peine porter des charrettes à bœufs. +Ces prêtres sont tous ainsi. Avides et avares. Celui-ci a fait le bon +apôtre en arrivant. Maintenant il fait comme les autres. Il lui faut +carrosse et chaise de poste. Il lui faut du luxe comme aux anciens +évêques. Oh! toute cette prêtraille! Monsieur le comte, les choses +n'iront bien que lorsque l'empereur nous aura délivrés des calotins. À +bas le pape! (les affaires se brouillaient avec Rome). Quant à moi, je +suis pour César tout seul. Etc., etc.»</p> + +<p>La chose, en revanche, réjouit fort madame Magloire.</p> + +<p>—Bon, dit-elle à mademoiselle Baptistine, Monseigneur a commencé par +les autres, mais il a bien fallu qu'il finît par lui-même. Il a réglé +toutes ses charités. Voilà trois mille livres pour nous. Enfin!</p> + +<p>Le soir même, l'évêque écrivit et remit à sa sœur une note ainsi +conçue:</p> + +<p class="noindent"> +<i>Frais de carrosse et de tournées.</i><br /> +<br /> +<i>Pour donner du bouillon de viande aux malades de l'hôpital: quinze<br /> +cents livres</i><br /> +<i>Pour la société de charité maternelle d'Aix: deux cent cinquante livres</i><br /> +<i>Pour la société de charité maternelle de Draguignan: deux cent cinquante<br /> +livres</i><br /> +<i>Pour les enfants trouvés: cinq cents livres</i><br /> +<i>Pour les orphelins: cinq cents livres</i><br /> +<br /> +Total: <i>trois mille livres</i><br /> +</p> + +<p>Tel était le budget de M. Myriel.</p> + +<p>Quant au casuel épiscopal, rachats de bans, dispenses, ondoiements, +prédications, bénédictions d'églises ou de chapelles, mariages, etc., +l'évêque le percevait sur les riches avec d'autant plus d'âpreté qu'il +le donnait aux pauvres.</p> + +<p>Au bout de peu de temps, les offrandes d'argent affluèrent. Ceux qui ont +et ceux qui manquent frappaient à la porte de M. Myriel, les uns venant +chercher l'aumône que les autres venaient y déposer. L'évêque, en moins +d'un an, devint le trésorier de tous les bienfaits et le caissier de +toutes les détresses. Des sommes considérables passaient par ses mains; +mais rien ne put faire qu'il changeât quelque chose à son genre de vie +et qu'il ajoutât le moindre superflu à son nécessaire.</p> + +<p>Loin de là. Comme il y a toujours encore plus de misère en bas que de +fraternité en haut, tout était donné, pour ainsi dire, avant d'être +reçu; c'était comme de l'eau sur une terre sèche; il avait beau recevoir +de l'argent, il n'en avait jamais. Alors il se dépouillait.</p> + +<p>L'usage étant que les évêques énoncent leurs noms de baptême en tête de +leurs mandements et de leurs lettres pastorales, les pauvres gens du +pays avaient choisi, avec une sorte d'instinct affectueux, dans les noms +et prénoms de l'évêque, celui qui leur présentait un sens, et ils ne +l'appelaient que monseigneur Bienvenu. Nous ferons comme eux, et nous le +nommerons ainsi dans l'occasion. Du reste, cette appellation lui +plaisait.</p> + +<p>—J'aime ce nom-là, disait-il. Bienvenu corrige monseigneur.</p> + +<p>Nous ne prétendons pas que le portrait que nous faisons ici soit +vraisemblable; nous nous bornons à dire qu'il est ressemblant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_III" id="Chapitre_III"></a><a href="#premier">Chapitre III</a></h2> + +<h3>À bon évêque dur évêché</h3> + + +<p>M. l'évêque, pour avoir converti son carrosse en aumônes, n'en faisait +pas moins ses tournées. C'est un diocèse fatigant que celui de Digne. Il +a fort peu de plaines, beaucoup de montagnes, presque pas de routes, on +l'a vu tout à l'heure; trente-deux cures, quarante et un vicariats et +deux cent quatre-vingt-cinq succursales. Visiter tout cela, c'est une +affaire. M. l'évêque en venait à bout. Il allait à pied quand c'était +dans le voisinage, en carriole dans la plaine, en cacolet dans la +montagne. Les deux vieilles femmes l'accompagnaient. Quand le trajet +était trop pénible pour elles, il allait seul.</p> + +<p>Un jour, il arriva à Senez, qui est une ancienne ville épiscopale, monté +sur un âne. Sa bourse, fort à sec dans ce moment, ne lui avait pas +permis d'autre équipage. Le maire de la ville vint le recevoir à la +porte de l'évêché et le regardait descendre de son âne avec des yeux +scandalisés. Quelques bourgeois riaient autour de lui.</p> + +<p>—Monsieur le maire, dit l'évêque, et messieurs les bourgeois, je vois +ce qui vous scandalise; vous trouvez que c'est bien de l'orgueil à un +pauvre prêtre de monter une monture qui a été celle de Jésus-Christ. Je +l'ai fait par nécessité, je vous assure, non par vanité.</p> + +<p>Dans ses tournées, il était indulgent et doux, et prêchait moins qu'il +ne causait. Il ne mettait aucune vertu sur un plateau inaccessible. Il +n'allait jamais chercher bien loin ses raisonnements et ses modèles. +Aux habitants d'un pays il citait l'exemple du pays voisin. Dans les +cantons où l'on était dur pour les nécessiteux, il disait:</p> + +<p>—Voyez les gens de Briançon. Ils ont donné aux indigents, aux veuves et +aux orphelins le droit de faire faucher leurs prairies trois jours avant +tous les autres. Ils leur rebâtissent gratuitement leurs maisons quand +elles sont en ruines. Aussi est-ce un pays béni de Dieu. Durant tout un +siècle de cent ans, il n'y a pas eu un meurtrier.</p> + +<p>Dans les villages âpres au gain et à la moisson, il disait:</p> + +<p>—Voyez ceux d'Embrun. Si un père de famille, au temps de la récolte, a +ses fils au service à l'armée et ses filles en service à la ville, et +qu'il soit malade et empêché, le curé le recommande au prône; et le +dimanche, après la messe, tous les gens du village, hommes, femmes, +enfants, vont dans le champ du pauvre homme lui faire sa moisson, et lui +rapportent paille et grain dans son grenier.</p> + +<p>Aux familles divisées par des questions d'argent et d'héritage, il +disait:</p> + +<p>—Voyez les montagnards de Devoluy, pays si sauvage qu'on n'y entend pas +le rossignol une fois en cinquante ans. Eh bien, quand le père meurt +dans une famille, les garçons s'en vont chercher fortune, et laissent le +bien aux filles, afin qu'elles puissent trouver des maris.</p> + +<p>Aux cantons qui ont le goût des procès et où les fermiers se ruinent en +papier timbré, il disait:</p> + +<p>—Voyez ces bons paysans de la vallée de Queyras. Ils sont là trois +mille âmes. Mon Dieu! c'est comme une petite république. On n'y connaît +ni le juge, ni l'huissier. Le maire fait tout. Il répartit l'impôt, taxe +chacun en conscience, juge les querelles gratis, partage les patrimoines +sans honoraires, rend des sentences sans frais; et on lui obéit, parce +que c'est un homme juste parmi des hommes simples.</p> + +<p>Aux villages où il ne trouvait pas de maître d'école, il citait encore +ceux de Queyras:</p> + +<p>—Savez-vous comment ils font? disait-il. Comme un petit pays de douze +ou quinze feux ne peut pas toujours nourrir un magister, ils ont des +maîtres d'école payés par toute la vallée qui parcourent les villages, +passant huit jours dans celui-ci, dix dans celui-là, et enseignant. Ces +magisters vont aux foires, où je les ai vus. On les reconnaît à des +plumes à écrire qu'ils portent dans la ganse de leur chapeau. Ceux qui +n'enseignent qu'à lire ont une plume, ceux qui enseignent la lecture et +le calcul ont deux plumes; ceux qui enseignent la lecture, le calcul et +le latin ont trois plumes. Ceux-là sont de grands savants. Mais quelle +honte d'être ignorants! Faites comme les gens de Queyras.</p> + +<p>Il parlait ainsi, gravement et paternellement, à défaut d'exemples +inventant des paraboles, allant droit au but, avec peu de phrases et +beaucoup d'images, ce qui était l'éloquence même de Jésus-Christ, +convaincu et persuadant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IV" id="Chapitre_IV"></a><a href="#premier">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>Les œuvres semblables aux paroles</h3> + + +<p>Sa conversation était affable et gaie. Il se mettait à la portée des +deux vieilles femmes qui passaient leur vie près de lui; quand il riait, +c'était le rire d'un écolier.</p> + +<p>Madame Magloire l'appelait volontiers <i>Votre Grandeur</i>. Un jour, il se +leva de son fauteuil et alla à sa bibliothèque chercher un livre. Ce +livre était sur un des rayons d'en haut. Comme l'évêque était d'assez +petite taille, il ne put y atteindre.</p> + +<p>—Madame Magloire, dit-il, apportez-moi une chaise. Ma grandeur ne va +pas jusqu'à cette planche.</p> + +<p>Une de ses parentes éloignées, madame la comtesse de Lô, laissait +rarement échapper une occasion d'énumérer en sa présence ce qu'elle +appelait «les espérances» de ses trois fils. Elle avait plusieurs +ascendants fort vieux et proches de la mort dont ses fils étaient +naturellement les héritiers. Le plus jeune des trois avait à recueillir +d'une grand'tante cent bonnes mille livres de rentes; le deuxième était +substitué au titre de duc de son oncle; l'aîné devait succéder à la +pairie de son aïeul. L'évêque écoutait habituellement en silence ces +innocents et pardonnables étalages maternels. Une fois pourtant, il +paraissait plus rêveur que de coutume, tandis que madame de Lô +renouvelait le détail de toutes ces successions et de toutes ces +«espérances». Elle s'interrompit avec quelque impatience:</p> + +<p>—Mon Dieu, mon cousin! mais à quoi songez-vous donc?</p> + +<p>—Je songe, dit l'évêque, à quelque chose de singulier qui est, je +crois, dans saint Augustin: «Mettez votre espérance dans celui auquel on +ne succède point.»</p> + +<p>Une autre fois, recevant une lettre de faire-part du décès d'un +gentilhomme du pays, où s'étalaient en une longue page, outre les +dignités du défunt, toutes les qualifications féodales et nobiliaires de +tous ses parents:</p> + +<p>—Quel bon dos a la mort! s'écria-t-il. Quelle admirable charge de +titres on lui fait allègrement porter, et comme il faut que les hommes +aient de l'esprit pour employer ainsi la tombe à la vanité!</p> + +<p>Il avait dans l'occasion une raillerie douce qui contenait presque +toujours un sens sérieux. Pendant un carême, un jeune vicaire vint à +Digne et prêcha dans la cathédrale. Il fut assez éloquent. Le sujet de +son sermon était la charité. Il invita les riches à donner aux +indigents, afin d'éviter l'enfer qu'il peignit le plus effroyable qu'il +put et de gagner le paradis qu'il fit désirable et charmant. Il y avait +dans l'auditoire un riche marchand retiré, un peu usurier, nommé M. +Géborand, lequel avait gagné un demi-million à fabriquer de gros draps, +des serges, des cadis et des gasquets. De sa vie M. Géborand n'avait +fait l'aumône à un malheureux. À partir de ce sermon, on remarqua qu'il +donnait tous les dimanches un sou aux vieilles mendiantes du portail de +la cathédrale. Elles étaient six à se partager cela. Un jour, l'évêque +le vit faisant sa charité et dit à sa sœur avec un sourire:</p> + +<p>—Voilà monsieur Géborand qui achète pour un sou de paradis.</p> + +<p>Quand il s'agissait de charité, il ne se rebutait pas, même devant un +refus, et il trouvait alors des mots qui faisaient réfléchir. Une fois, +il quêtait pour les pauvres dans un salon de la ville. Il y avait là le +marquis de Champtercier, vieux, riche, avare, lequel trouvait moyen +d'être tout ensemble ultra-royaliste et ultra-voltairien. Cette variété +a existé. L'évêque, arrivé à lui, lui toucha le bras.</p> + +<p>—Monsieur le marquis, il faut que vous me donniez quelque chose.</p> + +<p>Le marquis se retourna et répondit sèchement:</p> + +<p>—Monseigneur, j'ai mes pauvres.</p> + +<p>—Donnez-les-moi, dit l'évêque.</p> + +<p>Un jour, dans la cathédrale, il fit ce sermon.</p> + +<p>«Mes très chers frères, mes bons amis, il y a en France treize cent +vingt mille maisons de paysans qui n'ont que trois ouvertures, dix-huit +cent dix-sept mille qui ont deux ouvertures, la porte et une fenêtre, et +enfin trois cent quarante-six mille cabanes qui n'ont qu'une ouverture, +la porte. Et cela, à cause d'une chose qu'on appelle l'impôt des portes +et fenêtres. Mettez-moi de pauvres familles, des vieilles femmes, des +petits enfants, dans ces logis-là, et voyez les fièvres et les maladies. +Hélas! Dieu donne l'air aux hommes, la loi le leur vend. Je n'accuse pas +la loi, mais je bénis Dieu. Dans l'Isère, dans le Var, dans les deux +Alpes, les hautes et les basses, les paysans n'ont pas même de +brouettes, ils transportent les engrais à dos d'hommes; ils n'ont pas de +chandelles, et ils brûlent des bâtons résineux et des bouts de corde +trempés dans la poix résine. C'est comme cela dans tout le pays haut du +Dauphiné. Ils font le pain pour six mois, ils le font cuire avec de la +bouse de vache séchée. L'hiver, ils cassent ce pain à coups de hache et +ils le font tremper dans l'eau vingt-quatre heures pour pouvoir le +manger.—Mes frères, ayez pitié! voyez comme on souffre autour de vous.»</p> + +<p>Né provençal, il s'était facilement familiarisé avec tous les patois du +midi. Il disait: «<i>Eh bé! moussu, sès sagé?</i>» comme dans le bas +Languedoc. «<i>Onté anaras passa?</i>» comme dans les basses Alpes. «<i>Puerte +un bouen moutou embe un bouen froumage grase</i>», comme dans le haut +Dauphiné. Ceci plaisait au peuple, et n'avait pas peu contribué à lui +donner accès près de tous les esprits. Il était dans la chaumière et +dans la montagne comme chez lui. Il savait dire les choses les plus +grandes dans les idiomes les plus vulgaires. Parlant toutes les langues, +il entrait dans toutes les âmes. Du reste, il était le même pour les +gens du monde et pour les gens du peuple. Il ne condamnait rien +hâtivement, et sans tenir compte des circonstances environnantes. Il +disait:</p> + +<p>—Voyons le chemin par où la faute a passé.</p> + +<p>Étant, comme il se qualifiait lui-même en souriant, un <i>ex-pécheur</i>, il +n'avait aucun des escarpements du rigorisme, et il professait assez +haut, et sans le froncement de sourcil des vertueux féroces, une +doctrine qu'on pourrait résumer à peu près ainsi:</p> + +<p>«L'homme a sur lui la chair qui est tout à la fois son fardeau et sa +tentation. Il la traîne et lui cède.</p> + +<p>«Il doit la surveiller, la contenir, la réprimer, et ne lui obéir qu'à +la dernière extrémité. Dans cette obéissance-là, il peut encore y avoir +de la faute; mais la faute, ainsi faite, est vénielle. C'est une chute, +mais une chute sur les genoux, qui peut s'achever en prière.</p> + +<p>«Être un saint, c'est l'exception; être un juste, c'est la règle. Errez, +défaillez, péchez, mais soyez des justes.</p> + +<p>«Le moins de péché possible, c'est la loi de l'homme. Pas de péché du +tout est le rêve de l'ange. Tout ce qui est terrestre est soumis au +péché. Le péché est une gravitation.»</p> + +<p>Quand il voyait tout le monde crier bien fort et s'indigner bien vite:</p> + +<p>—Oh! oh! disait-il en souriant, il y a apparence que ceci est un gros +crime que tout le monde commet. Voilà les hypocrisies effarées qui se +dépêchent de protester et de se mettre à couvert.</p> + +<p>Il était indulgent pour les femmes et les pauvres sur qui pèse le poids +de la société humaine. Il disait:</p> + +<p>—Les fautes des femmes, des enfants, des serviteurs, des faibles, des +indigents et des ignorants sont la faute des maris, des pères, des +maîtres, des forts, des riches et des savants.</p> + +<p>Il disait encore:</p> + +<p>—À ceux qui ignorent, enseignez-leur le plus de choses que vous +pourrez; la société est coupable de ne pas donner l'instruction gratis; +elle répond de la nuit qu'elle produit. Cette âme est pleine d'ombre, le +péché s'y commet. Le coupable n'est pas celui qui y fait le péché, mais +celui qui y a fait l'ombre.</p> + +<p>Comme on voit, il avait une manière étrange et à lui de juger les +choses. Je soupçonne qu'il avait pris cela dans l'évangile.</p> + +<p>Il entendit un jour conter dans un salon un procès criminel qu'on +instruisait et qu'on allait juger. Un misérable homme, par amour pour +une femme et pour l'enfant qu'il avait d'elle, à bout de ressources, +avait fait de la fausse monnaie. La fausse monnaie était encore punie de +mort à cette époque. La femme avait été arrêtée émettant la première +pièce fausse fabriquée par l'homme. On la tenait, mais on n'avait de +preuves que contre elle. Elle seule pouvait charger son amant et le +perdre en avouant. Elle nia. On insista. Elle s'obstina à nier. Sur ce, +le procureur du roi avait eu une idée. Il avait supposé une infidélité +de l'amant, et était parvenu, avec des fragments de lettres savamment +présentés, à persuader à la malheureuse qu'elle avait une rivale et que +cet homme la trompait. Alors, exaspérée de jalousie, elle avait dénoncé +son amant, tout avoué, tout prouvé. L'homme était perdu. Il allait être +prochainement jugé à Aix avec sa complice. On racontait le fait, et +chacun s'extasiait sur l'habileté du magistrat. En mettant la jalousie +en jeu, il avait fait jaillir la vérité par la colère, il avait fait +sortir la justice de la vengeance. L'évêque écoutait tout cela en +silence. Quand ce fut fini, il demanda:</p> + +<p>—Où jugera-t-on cet homme et cette femme?</p> + +<p>—À la cour d'assises.</p> + +<p>Il reprit:</p> + +<p>—Et où jugera-t-on monsieur le procureur du roi?</p> + +<p>Il arriva à Digne une aventure tragique. Un homme fut condamné à mort +pour meurtre. C'était un malheureux pas tout à fait lettré, pas tout à +fait ignorant, qui avait été bateleur dans les foires et écrivain +public. Le procès occupa beaucoup la ville. La veille du jour fixé pour +l'exécution du condamné, l'aumônier de la prison tomba malade. Il +fallait un prêtre pour assister le patient à ses derniers moments. On +alla chercher le curé. Il paraît qu'il refusa en disant: Cela ne me +regarde pas. Je n'ai que faire de cette corvée et de ce saltimbanque; +moi aussi, je suis malade; d'ailleurs ce n'est pas là ma place. On +rapporta cette réponse à l'évêque qui dit:</p> + +<p>—Monsieur le curé a raison. Ce n'est pas sa place, c'est la mienne.</p> + +<p>Il alla sur-le-champ à la prison, il descendit au cabanon du +«saltimbanque», il l'appela par son nom, lui prit la main et lui parla. +Il passa toute la journée et toute la nuit près de lui, oubliant la +nourriture et le sommeil, priant Dieu pour l'âme du condamné et priant +le condamné pour la sienne propre. Il lui dit les meilleures vérités qui +sont les plus simples. Il fut père, frère, ami; évêque pour bénir +seulement. Il lui enseigna tout, en le rassurant et en le consolant. Cet +homme allait mourir désespéré. La mort était pour lui comme un abîme. +Debout et frémissant sur ce seuil lugubre, il reculait avec horreur. Il +n'était pas assez ignorant pour être absolument indifférent. Sa +condamnation, secousse profonde, avait en quelque sorte rompu çà et là +autour de lui cette cloison qui nous sépare du mystère des choses et que +nous appelons la vie. Il regardait sans cesse au dehors de ce monde par +ces brèches fatales, et ne voyait que des ténèbres. L'évêque lui fit +voir une clarté.</p> + +<p>Le lendemain, quand on vint chercher le malheureux, l'évêque était là. +Il le suivit. Il se montra aux yeux de la foule en camail violet et avec +sa croix épiscopale au cou, côte à côte avec ce misérable lié de cordes.</p> + +<p>Il monta sur la charrette avec lui, il monta sur l'échafaud avec lui. Le +patient, si morne et si accablé la veille, était rayonnant. Il sentait +que son âme était réconciliée et il espérait Dieu. L'évêque l'embrassa, +et, au moment où le couteau allait tomber, il lui dit:</p> + +<p>—Celui que l'homme tue, Dieu le ressuscite; celui que les frères +chassent retrouve le Père. Priez, croyez, entrez dans la vie! le Père +est là.</p> + +<p>Quand il redescendit de l'échafaud, il avait quelque chose dans son +regard qui fit ranger le peuple. On ne savait ce qui était le plus +admirable de sa pâleur ou de sa sérénité. En rentrant à cet humble logis +qu'il appelait en souriant son palais, il dit à sa sœur:</p> + +<p>—Je viens d'officier pontificalement.</p> + +<p>Comme les choses les plus sublimes sont souvent aussi les choses les +moins comprises, il y eut dans la ville des gens qui dirent, en +commentant cette conduite de l'évêque: «C'est de l'affectation.» Ceci ne +fut du reste qu'un propos de salons. Le peuple, qui n'entend pas malice +aux actions saintes, fut attendri et admira.</p> + +<p>Quant à l'évêque, avoir vu la guillotine fut pour lui un choc, et il fut +longtemps à s'en remettre.</p> + +<p>L'échafaud, en effet, quand il est là, dressé et debout, a quelque chose +qui hallucine. On peut avoir une certaine indifférence sur la peine de +mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu'on n'a pas vu de +ses yeux une guillotine; mais si l'on en rencontre une, la secousse est +violente, il faut se décider et prendre parti pour ou contre. Les uns +admirent, comme de Maistre; les autres exècrent, comme Beccaria. La +guillotine est la concrétion de la loi; elle se nomme <i>vindicte;</i> elle +n'est pas neutre, et ne vous permet pas de rester neutre. Qui l'aperçoit +frissonne du plus mystérieux des frissons. Toutes les questions sociales +dressent autour de ce couperet leur point d'interrogation. L'échafaud +est vision. L'échafaud n'est pas une charpente, l'échafaud n'est pas une +machine, l'échafaud n'est pas une mécanique inerte faite de bois, de fer +et de cordes. Il semble que ce soit une sorte d'être qui a je ne sais +quelle sombre initiative; on dirait que cette charpente voit, que cette +machine entend, que cette mécanique comprend, que ce bois, ce fer et ces +cordes veulent. Dans la rêverie affreuse où sa présence jette l'âme, +l'échafaud apparaît terrible et se mêlant de ce qu'il fait. L'échafaud +est le complice du bourreau; il dévore; il mange de la chair, il boit du +sang. L'échafaud est une sorte de monstre fabriqué par le juge et par le +charpentier, un spectre qui semble vivre d'une espèce de vie +épouvantable faite de toute la mort qu'il a donnée.</p> + +<p>Aussi l'impression fut-elle horrible et profonde; le lendemain de +l'exécution et beaucoup de jours encore après, l'évêque parut accablé. +La sérénité presque violente du moment funèbre avait disparu: le fantôme +de la justice sociale l'obsédait. Lui qui d'ordinaire revenait de toutes +ses actions avec une satisfaction si rayonnante, il semblait qu'il se +fît un reproche. Par moments, il se parlait à lui-même, et bégayait à +demi-voix des monologues lugubres. En voici un que sa sœur entendit un +soir et recueillit:</p> + +<p>—Je ne croyais pas que cela fût si monstrueux. C'est un tort de +s'absorber dans la loi divine au point de ne plus s'apercevoir de la loi +humaine. La mort n'appartient qu'à Dieu. De quel droit les hommes +touchent-ils à cette chose inconnue?</p> + +<p>Avec le temps ces impressions s'atténuèrent, et probablement +s'effacèrent. Cependant on remarqua que l'évêque évitait désormais de +passer sur la place des exécutions. On pouvait appeler M. Myriel à toute +heure au chevet des malades et des mourants. Il n'ignorait pas que là +était son plus grand devoir et son plus grand travail. Les familles +veuves ou orphelines n'avaient pas besoin de le demander, il arrivait de +lui-même. Il savait s'asseoir et se taire de longues heures auprès de +l'homme qui avait perdu la femme qu'il aimait, de la mère qui avait +perdu son enfant. Comme il savait le moment de se taire, il savait aussi +le moment de parler. Ô admirable consolateur! il ne cherchait pas à +effacer la douleur par l'oubli, mais à l'agrandir et à la dignifier par +l'espérance. Il disait:</p> + +<p>—Prenez garde à la façon dont vous vous tournez vers les morts. Ne +songez pas à ce qui pourrit. Regardez fixement. Vous apercevrez la lueur +vivante de votre mort bien-aimé au fond du ciel.</p> + +<p>Il savait que la croyance est saine. Il cherchait à conseiller et à +calmer l'homme désespéré en lui indiquant du doigt l'homme résigné, et à +transformer la douleur qui regarde une fosse en lui montrant la douleur +qui regarde une étoile.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_V" id="Chapitre_V"></a><a href="#premier">Chapitre V</a></h2> + +<h3>Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes</h3> + + +<p>La vie intérieure de M. Myriel était pleine des mêmes pensées que sa vie +publique. Pour qui eût pu la voir de près, c'eût été un spectacle grave +et charmant que cette pauvreté volontaire dans laquelle vivait M. +l'évêque de Digne.</p> + +<p>Comme tous les vieillards et comme la plupart des penseurs, il dormait +peu. Ce court sommeil était profond. Le matin il se recueillait pendant +une heure, puis il disait sa messe, soit à la cathédrale, soit dans son +oratoire. Sa messe dite, il déjeunait d'un pain de seigle trempé dans le +lait de ses vaches. Puis il travaillait.</p> + +<p>Un évêque est un homme fort occupé; il faut qu'il reçoive tous les jours +le secrétaire de l'évêché, qui est d'ordinaire un chanoine, presque tous +les jours ses grands vicaires. Il a des congrégations à contrôler, des +privilèges à donner, toute une librairie ecclésiastique à examiner, +paroissiens, catéchismes diocésains, livres d'heures, etc., des +mandements à écrire, des prédications à autoriser, des curés et des +maires à mettre d'accord, une correspondance cléricale, une +correspondance administrative, d'un côté l'état, de l'autre le +Saint-Siège, mille affaires.</p> + +<p>Le temps que lui laissaient ces mille affaires, ses offices et son +bréviaire, il le donnait d'abord aux nécessiteux, aux malades et aux +affligés; le temps que les affligés, les malades et les nécessiteux lui +laissaient, il le donnait au travail. Tantôt il bêchait la terre dans +son jardin, tantôt il lisait et écrivait. Il n'avait qu'un mot pour ces +deux sortes de travail; il appelait cela <i>jardiner</i>.</p> + +<p>—L'esprit est un jardin, disait-il.</p> + +<p>À midi, il dînait. Le dîner ressemblait au déjeuner.</p> + +<p>Vers deux heures, quand le temps était beau, il sortait et se promenait +à pied dans la campagne ou dans la ville, entrant souvent dans les +masures. On le voyait cheminer seul, tout à ses pensées, l'œil baissé, +appuyé sur sa longue canne, vêtu de sa douillette violette ouatée et +bien chaude, chaussé de bas violets dans de gros souliers, et coiffé de +son chapeau plat qui laissait passer par ses trois cornes trois glands +d'or à graine d'épinards.</p> + +<p>C'était une fête partout où il paraissait. On eût dit que son passage +avait quelque chose de réchauffant et de lumineux. Les enfants et les +vieillards venaient sur le seuil des portes pour l'évêque comme pour le +soleil. Il bénissait et on le bénissait. On montrait sa maison à +quiconque avait besoin de quelque chose.</p> + +<p>Çà et là, il s'arrêtait, parlait aux petits garçons et aux petites +filles et souriait aux mères. Il visitait les pauvres tant qu'il avait +de l'argent; quand il n'en avait plus, il visitait les riches.</p> + +<p>Comme il faisait durer ses soutanes beaucoup de temps, et qu'il ne +voulait pas qu'on s'en aperçût, il ne sortait jamais dans la ville +autrement qu'avec sa douillette violette. Cela le gênait un peu en été.</p> + +<p>Le soir à huit heures et demie il soupait avec sa sœur, madame Magloire +debout derrière eux et les servant à table. Rien de plus frugal que ce +repas. Si pourtant l'évêque avait un de ses curés à souper, madame +Magloire en profitait pour servir à Monseigneur quelque excellent +poisson des lacs ou quelque fin gibier de la montagne. Tout curé était +un prétexte à bon repas; l'évêque se laissait faire. Hors de là, son +ordinaire ne se composait guère que de légumes cuits dans l'eau et de +soupe à l'huile. Aussi disait-on dans la ville:</p> + +<p>—Quand l'évêque fait pas chère de curé, il fait chère de trappiste.</p> + +<p>Après son souper, il causait pendant une demi-heure avec mademoiselle +Baptistine et madame Magloire; puis il rentrait dans sa chambre et se +remettait à écrire, tantôt sur des feuilles volantes, tantôt sur la +marge de quelque in-folio. Il était lettré et quelque peu savant. Il a +laissé cinq ou six manuscrits assez curieux; entre autres une +dissertation sur le verset de la Genèse: <i>Au commencement l'esprit de +Dieu flottait sur les eaux</i>. Il confronte avec ce verset trois textes: +la version arabe qui dit: <i>Les vents de Dieu soufflaient;</i> Flavius +Josèphe qui dit: <i>Un vent d'en haut se précipitait sur la terre</i>, et +enfin la paraphrase chaldaïque d'Onkelos qui porte: <i>Un vent venant de +Dieu soufflait sur la face des eaux</i>. Dans une autre dissertation, il +examine les œuvres théologiques de Hugo, évêque de Ptolémaïs, +arrière-grand-oncle de celui qui écrit ce livre, et il établit qu'il +faut attribuer à cet évêque les divers opuscules publiés, au siècle +dernier, sous le pseudonyme de Barleycourt.</p> + +<p>Parfois au milieu d'une lecture, quel que fût le livre qu'il eût entre +les mains, il tombait tout à coup dans une méditation profonde, d'où il +ne sortait que pour écrire quelques lignes sur les pages mêmes du +volume. Ces lignes souvent n'ont aucun rapport avec le livre qui les +contient. Nous avons sous les yeux une note écrite par lui sur une des +marges d'un in-quarto intitulé: <i>Correspondance du lord Germain avec les +généraux Clinton, Cornwallis et les amiraux de la station de l'Amérique. +À Versailles, chez Poinçot, libraire, et à Paris, chez Pissot, libraire, +quai des Augustins</i>.</p> + +<p>Voici cette note:</p> + +<p>«Ô vous qui êtes!</p> + +<p>«L'Ecclésiaste vous nomme Toute-Puissance, les Macchabées vous nomment +Créateur, l'Épître aux Éphésiens vous nomme Liberté, Baruch vous nomme +Immensité, les Psaumes vous nomment Sagesse et Vérité, Jean vous nomme +Lumière, les Rois vous nomment Seigneur, l'Exode vous appelle +Providence, le Lévitique Sainteté, Esdras Justice, la création vous +nomme Dieu, l'homme vous nomme Père; mais Salomon vous nomme +Miséricorde, et c'est là le plus beau de tous vos noms.»</p> + +<p>Vers neuf heures du soir, les deux femmes se retiraient et montaient à +leurs chambres au premier, le laissant jusqu'au matin seul au +rez-de-chaussée.</p> + +<p>Ici il est nécessaire que nous donnions une idée exacte du logis de M. +l'évêque de Digne.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VI" id="Chapitre_VI"></a><a href="#premier">Chapitre VI</a></h2> + +<h3>Par qui il faisait garder sa maison</h3> + + +<p>La maison qu'il habitait se composait, nous l'avons dit, d'un +rez-de-chaussée et d'un seul étage: trois pièces au rez-de-chaussée, +trois chambres au premier, au-dessus un grenier. Derrière la maison, un +jardin d'un quart d'arpent. Les deux femmes occupaient le premier. +L'évêque logeait en bas. La première pièce, qui s'ouvrait sur la rue, +lui servait de salle à manger, la deuxième de chambre à coucher, et la +troisième d'oratoire. On ne pouvait sortir de cet oratoire sans passer +par la chambre à coucher, et sortir de la chambre à coucher sans passer +par la salle à manger. Dans l'oratoire, au fond, il y avait une alcôve +fermée, avec un lit pour les cas d'hospitalité. M. l'évêque offrait ce +lit aux curés de campagne que des affaires ou les besoins de leur +paroisse amenaient à Digne.</p> + +<p>La pharmacie de l'hôpital, petit bâtiment ajouté à la maison et pris sur +le jardin, avait été transformée en cuisine et en cellier.</p> + +<p>Il y avait en outre dans le jardin une étable qui était l'ancienne +cuisine de l'hospice et où l'évêque entretenait deux vaches. Quelle que +fût la quantité de lait qu'elles lui donnassent, il en envoyait +invariablement tous les matins la moitié aux malades de l'hôpital.—Je +paye ma dîme, disait-il.</p> + +<p>Sa chambre était assez grande et assez difficile à chauffer dans la +mauvaise saison. Comme le bois est très cher à Digne, il avait imaginé +de faire faire dans l'étable à vaches un compartiment fermé d'une +cloison en planches. C'était là qu'il passait ses soirées dans les +grands froids. Il appelait cela son <i>salon d'hiver</i>.</p> + +<p>Il n'y avait dans ce salon d'hiver, comme dans la salle à manger, +d'autres meubles qu'une table de bois blanc, carrée, et quatre chaises +de paille. La salle à manger était ornée en outre d'un vieux buffet +peint en rose à la détrempe. Du buffet pareil, convenablement habillé de +napperons blancs et de fausses dentelles, l'évêque avait fait l'autel +qui décorait son oratoire.</p> + +<p>Ses pénitentes riches et les saintes femmes de Digne s'étaient souvent +cotisées pour faire les frais d'un bel autel neuf à l'oratoire de +monseigneur; il avait chaque fois pris l'argent et l'avait donné aux +pauvres.</p> + +<p>—Le plus beau des autels, disait-il, c'est l'âme d'un malheureux +consolé qui remercie Dieu.</p> + +<p>Il avait dans son oratoire deux chaises prie-Dieu en paille, et un +fauteuil à bras également en paille dans sa chambre à coucher. Quand par +hasard il recevait sept ou huit personnes à la fois, le préfet, ou le +général, ou l'état-major du régiment en garnison, ou quelques élèves du +petit séminaire, on était obligé d'aller chercher dans l'étable les +chaises du salon d'hiver, dans l'oratoire les prie-Dieu, et le fauteuil +dans la chambre à coucher; de cette façon, on pouvait réunir jusqu'à +onze sièges pour les visiteurs. À chaque nouvelle visite on démeublait +une pièce.</p> + +<p>Il arrivait parfois qu'on était douze; alors l'évêque dissimulait +l'embarras de la situation en se tenant debout devant la cheminée si +c'était l'hiver, ou en proposant un tour dans le jardin si c'était +l'été.</p> + +<p>Il y avait bien encore dans l'alcôve fermée une chaise, mais elle était +à demi dépaillée et ne portait que sur trois pieds, ce qui faisait +qu'elle ne pouvait servir qu'appuyée contre le mur. Mademoiselle +Baptistine avait bien aussi dans sa chambre une très grande bergère en +bois jadis doré et revêtue de pékin à fleurs, mais on avait été obligé +de monter cette bergère au premier par la fenêtre, l'escalier étant trop +étroit; elle ne pouvait donc pas compter parmi les en-cas du mobilier.</p> + +<p>L'ambition de mademoiselle Baptistine eût été de pouvoir acheter un +meuble de salon en velours d'Utrecht jaune à rosaces et en acajou à cou +de cygne, avec canapé. Mais cela eût coûté au moins cinq cents francs, +et, ayant vu qu'elle n'avait réussi à économiser pour cet objet que +quarante-deux francs dix sous en cinq ans, elle avait fini par y +renoncer. D'ailleurs qui est-ce qui atteint son idéal?</p> + +<p>Rien de plus simple à se figurer que la chambre à coucher de l'évêque. +Une porte-fenêtre donnant sur le jardin, vis-à-vis le lit; un lit +d'hôpital, en fer avec baldaquin de serge verte; dans l'ombre du lit, +derrière un rideau, les ustensiles de toilette trahissant encore les +anciennes habitudes élégantes de l'homme du monde; deux portes, l'une +près de la cheminée, donnant dans l'oratoire; l'autre, près de la +bibliothèque, donnant dans la salle à manger; la bibliothèque, grande +armoire vitrée pleine de livres; la cheminée, de bois peint en marbre, +habituellement sans feu; dans la cheminée, une paire de chenets en fer +ornés de deux vases à guirlandes et cannelures jadis argentés à l'argent +haché, ce qui était un genre de luxe épiscopal; au-dessus, à l'endroit +où d'ordinaire on met la glace, un crucifix de cuivre désargenté fixé +sur un velours noir râpé dans un cadre de bois dédoré. Près de la +porte-fenêtre, une grande table avec un encrier, chargée de papiers +confus et de gros volumes. Devant la table, le fauteuil de paille. +Devant le lit, un prie-Dieu, emprunté à l'oratoire.</p> + +<p>Deux portraits dans des cadres ovales étaient accrochés au mur des deux +côtés du lit. De petites inscriptions dorées sur le fond neutre de la +toile à côté des figures indiquaient que les portraits représentaient, +l'un, l'abbé de Chaliot, évêque de Saint-Claude, l'autre, l'abbé +Tourteau, vicaire général d'Agde, abbé de Grand-Champ, ordre de Cîteaux, +diocèse de Chartres. L'évêque, en succédant dans cette chambre aux +malades de l'hôpital, y avait trouvé ces portraits et les y avait +laissés. C'étaient des prêtres, probablement des donateurs: deux motifs +pour qu'il les respectât. Tout ce qu'il savait de ces deux personnages, +c'est qu'ils avaient été nommés par le roi, l'un à son évêché, l'autre à +son bénéfice, le même jour, le 27 avril 1785. Madame Magloire ayant +décroché les tableaux pour en secouer la poussière, l'évêque avait +trouvé cette particularité écrite d'une encre blanchâtre sur un petit +carré de papier jauni par le temps, collé avec quatre pains à cacheter +derrière le portrait de l'abbé de Grand-Champ.</p> + +<p>Il avait à sa fenêtre un antique rideau de grosse étoffe de laine qui +finit par devenir tellement vieux que, pour éviter la dépense d'un neuf, +madame Magloire fut obligée de faire une grande couture au beau milieu. +Cette couture dessinait une croix. L'évêque le faisait souvent +remarquer.</p> + +<p>—Comme cela fait bien! disait-il.</p> + +<p>Toutes les chambres de la maison, au rez-de-chaussée ainsi qu'au +premier, sans exception, étaient blanchies au lait de chaux, ce qui est +une mode de caserne et d'hôpital.</p> + +<p>Cependant, dans les dernières années, madame Magloire retrouva, comme on +le verra plus loin, sous le papier badigeonné, des peintures qui +ornaient l'appartement de mademoiselle Baptistine. Avant d'être +l'hôpital, cette maison avait été le parloir aux bourgeois. De là cette +décoration. Les chambres étaient pavées de briques rouges qu'on lavait +toutes les semaines, avec des nattes de paille tressée devant tous les +lits. Du reste, ce logis, tenu par deux femmes, était du haut en bas +d'une propreté exquise. C'était le seul luxe que l'évêque permit. Il +disait:</p> + +<p>—Cela ne prend rien aux pauvres.</p> + +<p>Il faut convenir cependant qu'il lui restait de ce qu'il avait possédé +jadis six couverts d'argent et une grande cuiller à soupe que madame +Magloire regardait tous les jours avec bonheur reluire splendidement sur +la grosse nappe de toile blanche. Et comme nous peignons ici l'évêque de +Digne tel qu'il était, nous devons ajouter qu'il lui était arrivé plus +d'une fois de dire:</p> + +<p>—Je renoncerais difficilement à manger dans de l'argenterie.</p> + +<p>Il faut ajouter à cette argenterie deux gros flambeaux d'argent massif +qui lui venaient de l'héritage d'une grand'tante. Ces flambeaux +portaient deux bougies de cire et figuraient habituellement sur la +cheminée de l'évêque. Quand il avait quelqu'un à dîner, madame Magloire +allumait les deux bougies et mettait les deux flambeaux sur la table.</p> + +<p>Il y avait dans la chambre même de l'évêque, à la tête de son lit, un +petit placard dans lequel madame Magloire serrait chaque soir les six +couverts d'argent et la grande cuiller. Il faut dire qu'on n'en ôtait +jamais la clef.</p> + +<p>Le jardin, un peu gâté par les constructions assez laides dont nous +avons parlé, se composait de quatre allées en croix rayonnant autour +d'un puisard; une autre allée faisait tout le tour du jardin et +cheminait le long du mur blanc dont il était enclos. Ces allées +laissaient entre elles quatre carrés bordés de buis. Dans trois, madame +Magloire cultivait des légumes; dans le quatrième, l'évêque avait mis +des fleurs. Il y avait çà et là quelques arbres fruitiers.</p> + +<p>Une fois madame Magloire lui avait dit avec une sorte de malice douce:</p> + +<p>—Monseigneur, vous qui tirez parti de tout, voilà pourtant un carré +inutile. Il vaudrait mieux avoir là des salades que des bouquets.</p> + +<p>—Madame Magloire, répondit l'évêque, vous vous trompez. Le beau est +aussi utile que l'utile.</p> + +<p>Il ajouta après un silence:</p> + +<p>—Plus peut-être.</p> + +<p>Ce carré, composé de trois ou quatre plates-bandes, occupait M. l'évêque +presque autant que ses livres. Il y passait volontiers une heure ou +deux, coupant, sarclant, et piquant çà et là des trous en terre où il +mettait des graines. Il n'était pas aussi hostile aux insectes qu'un +jardinier l'eût voulu. Du reste, aucune prétention à la botanique; il +ignorait les groupes et le solidisme; il ne cherchait pas le moins du +monde à décider entre Tournefort et la méthode naturelle; il ne prenait +parti ni pour les utricules contre les cotylédons, ni pour Jussieu +contre Linné. Il n'étudiait pas les plantes; il aimait les fleurs. Il +respectait beaucoup les savants, il respectait encore plus les +ignorants, et, sans jamais manquer à ces deux respects, il arrosait ses +plates-bandes chaque soir d'été avec un arrosoir de fer-blanc peint en +vert.</p> + +<p>La maison n'avait pas une porte qui fermât à clef. La porte de la salle +à manger qui, nous l'avons dit, donnait de plain-pied sur la place de la +cathédrale, était jadis armée de serrures et de verrous comme une porte +de prison. L'évêque avait fait ôter toutes ces ferrures, et cette porte, +la nuit comme le jour, n'était fermée qu'au loquet. Le premier passant +venu, à quelque heure que ce fût, n'avait qu'à la pousser. Dans les +commencements, les deux femmes avaient été fort tourmentées de cette +porte jamais close; mais M. de Digne leur avait dit:</p> + +<p>—Faites mettre des verrous à vos chambres, si cela vous plaît.</p> + +<p>Elles avaient fini par partager sa confiance ou du moins par faire comme +si elles la partageaient. Madame Magloire seule avait de temps en temps +des frayeurs. Pour ce qui est de l'évêque, on peut trouver sa pensée +expliquée ou du moins indiquée dans ces trois lignes écrites par lui sur +la marge d'une bible: «Voici la nuance: la porte du médecin ne doit +jamais être fermée; la porte du prêtre doit toujours être ouverte.» Sur +un autre livre, intitulé <i>Philosophie de la science médicale</i>, il avait +écrit cette autre note: «Est-ce que je ne suis pas médecin comme eux? +Moi aussi j'ai mes malades; d'abord j'ai les leurs, qu'ils appellent les +malades; et puis j'ai les miens, que j'appelle les malheureux.»</p> + +<p>Ailleurs encore il avait écrit: «Ne demandez pas son nom à qui vous +demande un gîte. C'est surtout celui-là que son nom embarrasse qui a +besoin d'asile.»</p> + +<p>Il advint qu'un digne curé, je ne sais plus si c'était le curé de +Couloubroux ou le curé de Pompierry, s'avisa de lui demander un jour, +probablement à l'instigation de madame Magloire, si Monseigneur était +bien sûr de ne pas commettre jusqu'à un certain point une imprudence en +laissant jour et nuit sa porte ouverte à la disposition de qui voulait +entrer, et s'il ne craignait pas enfin qu'il n'arrivât quelque malheur +dans une maison si peu gardée. L'évêque lui toucha l'épaule avec une +gravité douce et lui dit:—<i>Nisi Dominus custodierit domum, in vanum +vigilant qui custodiunt eam</i>.</p> + +<p>Puis il parla d'autre chose.</p> + +<p>Il disait assez volontiers:</p> + +<p>—Il y a la bravoure du prêtre comme il y a la bravoure du colonel de +dragons. Seulement, ajoutait-il, la nôtre doit être tranquille.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VII" id="Chapitre_VII"></a><a href="#premier">Chapitre VII</a></h2> + +<h3>Cravatte</h3> + + +<p>Ici se place naturellement un fait que nous ne devons pas omettre, car +il est de ceux qui font le mieux voir quel homme c'était que M. l'évêque +de Digne.</p> + +<p>Après la destruction de la bande de Gaspard Bès qui avait infesté les +gorges d'Ollioules, un de ses lieutenants, Cravatte, se réfugia dans la +montagne. Il se cacha quelque temps avec ses bandits, reste de la troupe +de Gaspard Bès, dans le comté de Nice, puis gagna le Piémont, et tout à +coup reparut en France, du côté de Barcelonnette. On le vit à Jauziers +d'abord, puis aux Tuiles. Il se cacha dans les cavernes du +Joug-de-l'Aigle, et de là il descendait vers les hameaux et les villages +par les ravins de l'Ubaye et de l'Ubayette. Il osa même pousser jusqu'à +Embrun, pénétra une nuit dans la cathédrale et dévalisa la sacristie. +Ses brigandages désolaient le pays. On mit la gendarmerie à ses +trousses, mais en vain. Il échappait toujours; quelquefois il résistait +de vive force. C'était un hardi misérable. Au milieu de toute cette +terreur, l'évêque arriva. Il faisait sa tournée. Au Chastelar, le maire +vint le trouver et l'engagea à rebrousser chemin. Cravatte tenait la +montagne jusqu'à l'Arche, et au-delà. Il y avait danger, même avec une +escorte. C'était exposer inutilement trois ou quatre malheureux +gendarmes.</p> + +<p>—Aussi, dit l'évêque, je compte aller sans escorte.</p> + +<p>—Y pensez-vous, monseigneur? s'écria le maire.</p> + +<p>—J'y pense tellement, que je refuse absolument les gendarmes et que je +vais partir dans une heure.</p> + +<p>—Partir?</p> + +<p>—Partir.</p> + +<p>—Seul?</p> + +<p>—Seul.</p> + +<p>—Monseigneur! vous ne ferez pas cela.</p> + +<p>—Il y a là, dans la montagne, reprit l'évêque, une humble petite +commune grande comme ça, que je n'ai pas vue depuis trois ans. Ce sont +mes bons amis. De doux et honnêtes bergers. Ils possèdent une chèvre sur +trente qu'ils gardent. Ils font de fort jolis cordons de laine de +diverses couleurs, et ils jouent des airs de montagne sur de petites +flûtes à six trous. Ils ont besoin qu'on leur parle de temps en temps du +bon Dieu. Que diraient-ils d'un évêque qui a peur? Que diraient-ils si +je n'y allais pas?</p> + +<p>—Mais, monseigneur, les brigands! Si vous rencontrez les brigands!</p> + +<p>—Tiens, dit l'évêque, j'y songe. Vous avez raison. Je puis les +rencontrer. Eux aussi doivent avoir besoin qu'on leur parle du bon Dieu.</p> + +<p>—Monseigneur! mais c'est une bande! c'est un troupeau de loups!</p> + +<p>—Monsieur le maire, c'est peut-être précisément de ce troupeau que +Jésus me fait le pasteur. Qui sait les voies de la Providence?</p> + +<p>—Monseigneur, ils vous dévaliseront.</p> + +<p>—Je n'ai rien.</p> + +<p>—Ils vous tueront.</p> + +<p>—Un vieux bonhomme de prêtre qui passe en marmottant ses momeries? Bah! +à quoi bon?</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! si vous alliez les rencontrer!</p> + +<p>—Je leur demanderai l'aumône pour mes pauvres.</p> + +<p>—Monseigneur, n'y allez pas, au nom du ciel! vous exposez votre vie.</p> + +<p>—Monsieur le maire, dit l'évêque, n'est-ce décidément que cela? Je ne +suis pas en ce monde pour garder ma vie, mais pour garder les âmes.</p> + +<p>Il fallut le laisser faire. Il partit, accompagné seulement d'un enfant +qui s'offrit à lui servir de guide. Son obstination fit bruit dans le +pays, et effraya très fort.</p> + +<p>Il ne voulut emmener ni sa sœur ni madame Magloire. Il traversa la +montagne à mulet, ne rencontra personne, et arriva sain et sauf chez ses +«bons amis» les bergers. Il y resta quinze jours, prêchant, +administrant, enseignant, moralisant. Lorsqu'il fut proche de son +départ, il résolut de chanter pontificalement un <i>Te Deum</i>. Il en parla +au curé. Mais comment faire? pas d'ornements épiscopaux. On ne pouvait +mettre à sa disposition qu'une chétive sacristie de village avec +quelques vieilles chasubles de damas usé ornées de galons faux.</p> + +<p>—Bah! dit l'évêque. Monsieur le curé, annonçons toujours au prône notre +<i>Te Deum</i>. Cela s'arrangera.</p> + +<p>On chercha dans les églises d'alentour. Toutes les magnificences de ces +humbles paroisses réunies n'auraient pas suffi à vêtir convenablement un +chantre de cathédrale. Comme on était dans cet embarras, une grande +caisse fut apportée et déposée au presbytère pour M. l'évêque par deux +cavaliers inconnus qui repartirent sur-le-champ. On ouvrit la caisse; +elle contenait une chape de drap d'or, une mitre ornée de diamants, une +croix archiépiscopale, une crosse magnifique, tous les vêtements +pontificaux volés un mois auparavant au trésor de Notre-Dame d'Embrun. +Dans la caisse, il y avait un papier sur lequel étaient écrits ces mots: +<i>Cravatte à monseigneur Bienvenu</i>.</p> + +<p>—Quand je disais que cela s'arrangerait! dit l'évêque.</p> + +<p>Puis il ajouta en souriant:</p> + +<p>—À qui se contente d'un surplis de curé, Dieu envoie une chape +d'archevêque.</p> + +<p>—Monseigneur, murmura le curé en hochant la tête avec un sourire, Dieu, +ou le diable.</p> + +<p>L'évêque regarda fixement le curé et reprit avec autorité:</p> + +<p>—Dieu!</p> + +<p>Quand il revint au Chastelar, et tout le long de la route, on venait le +regarder par curiosité. Il retrouva au presbytère du Chastelar +mademoiselle Baptistine et madame Magloire qui l'attendaient, et il dit +à sa sœur:</p> + +<p>—Eh bien, avais-je raison? Le pauvre prêtre est allé chez ces pauvres +montagnards les mains vides, il en revient les mains pleines. J'étais +parti n'emportant que ma confiance en Dieu; je rapporte le trésor d'une +cathédrale.</p> + +<p>Le soir, avant de se coucher, il dit encore:</p> + +<p>—Ne craignons jamais les voleurs ni les meurtriers. Ce sont là les +dangers du dehors, les petits dangers. Craignons-nous nous-mêmes. Les +préjugés, voilà les voleurs; les vices, voilà les meurtriers. Les grands +dangers sont au dedans de nous. Qu'importe ce qui menace notre tête ou +notre bourse! Ne songeons qu'à ce qui menace notre âme.</p> + +<p>Puis se tournant vers sa sœur:</p> + +<p>—Ma sœur, de la part du prêtre jamais de précaution contre le +prochain. Ce que le prochain fait, Dieu le permet. Bornons-nous à prier +Dieu quand nous croyons qu'un danger arrive sur nous. Prions-le, non +pour nous, mais pour que notre frère ne tombe pas en faute à notre +occasion.</p> + +<p>Du reste, les événements étaient rares dans son existence. Nous +racontons ceux que nous savons; mais d'ordinaire il passait sa vie à +faire toujours les mêmes choses aux mêmes moments. Un mois de son année +ressemblait à une heure de sa journée.</p> + +<p>Quant à ce que devint «le trésor» de la cathédrale d'Embrun, on nous +embarrasserait de nous interroger là-dessus. C'étaient là de bien belles +choses, et bien tentantes, et bien bonnes à voler au profit des +malheureux. Volées, elles l'étaient déjà d'ailleurs. La moitié de +l'aventure était accomplie; il ne restait plus qu'à changer la direction +du vol, et qu'à lui faire faire un petit bout de chemin du côté des +pauvres. Nous n'affirmons rien du reste à ce sujet. Seulement on a +trouvé dans les papiers de l'évêque une note assez obscure qui se +rapporte peut-être à cette affaire, et qui est ainsi conçue: <i>La +question est de savoir si cela doit faire retour à la cathédrale ou à +l'hôpital</i>.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIII" id="Chapitre_VIII"></a><a href="#premier">Chapitre VIII</a></h2> + +<h3>Philosophie après boire</h3> + + +<p>Le sénateur dont il a été parlé plus haut était un homme entendu qui +avait fait son chemin avec une rectitude inattentive à toutes ces +rencontres qui font obstacle et qu'on nomme conscience, foi jurée, +justice, devoir; il avait marché droit à son but et sans broncher une +seule fois dans la ligne de son avancement et de son intérêt. C'était un +ancien procureur, attendri par le succès, pas méchant homme du tout, +rendant tous les petits services qu'il pouvait à ses fils, à ses +gendres, à ses parents, même à des amis; ayant sagement pris de la vie +les bons côtés, les bonnes occasions, les bonnes aubaines. Le reste lui +semblait assez bête. Il était spirituel, et juste assez lettré pour se +croire un disciple d'Épicure en n'étant peut-être qu'un produit de +Pigault-Lebrun. Il riait volontiers, et agréablement, des choses +infinies et éternelles, et des «billevesées du bonhomme évêque». Il en +riait quelquefois, avec une aimable autorité, devant M. Myriel lui-même, +qui écoutait.</p> + +<p>À je ne sais plus quelle cérémonie demi-officielle, le comte*** (ce +sénateur) et M. Myriel durent dîner chez le préfet. Au dessert, le +sénateur, un peu égayé, quoique toujours digne, s'écria:</p> + +<p>—Parbleu, monsieur l'évêque, causons. Un sénateur et un évêque se +regardent difficilement sans cligner de l'œil. Nous sommes deux +augures. Je vais vous faire un aveu. J'ai ma philosophie.</p> + +<p>—Et vous avez raison, répondit l'évêque. Comme on fait sa philosophie +on se couche. Vous êtes sur le lit de pourpre, monsieur le sénateur.</p> + +<p>Le sénateur, encouragé, reprit:</p> + +<p>—Soyons bons enfants.</p> + +<p>—Bons diables même, dit l'évêque.</p> + +<p>—Je vous déclare, reprit le sénateur, que le marquis d'Argens, Pyrrhon, +Hobbes et M. Naigeon ne sont pas des maroufles. J'ai dans ma +bibliothèque tous mes philosophes dorés sur tranche.</p> + +<p>—Comme vous-même, monsieur le comte, interrompit l'évêque.</p> + +<p>Le sénateur poursuivit:</p> + +<p>—Je hais Diderot; c'est un idéologue, un déclamateur et un +révolutionnaire, au fond croyant en Dieu, et plus bigot que Voltaire. +Voltaire s'est moqué de Needham, et il a eu tort; car les anguilles de +Needham prouvent que Dieu est inutile. Une goutte de vinaigre dans une +cuillerée de pâte de farine supplée le <i>fiat lux</i>. Supposez la goutte +plus grosse et la cuillerée plus grande, vous avez le monde. L'homme, +c'est l'anguille. Alors à quoi bon le Père éternel? Monsieur l'évêque, +l'hypothèse Jéhovah me fatigue. Elle n'est bonne qu'à produire des gens +maigres qui songent creux. À bas ce grand Tout qui me tracasse! Vive +Zéro qui me laisse tranquille! De vous à moi, et pour vider mon sac, et +pour me confesser à mon pasteur comme il convient, je vous avoue que +j'ai du bon sens. Je ne suis pas fou de votre Jésus qui prêche à tout +bout de champ le renoncement et le sacrifice. Conseil d'avare à des +gueux. Renoncement! pourquoi? Sacrifice! à quoi? Je ne vois pas qu'un +loup s'immole au bonheur d'un autre loup. Restons donc dans la nature. +Nous sommes au sommet; ayons la philosophie supérieure. Que sert d'être +en haut, si l'on ne voit pas plus loin que le bout du nez des autres? +Vivons gaîment. La vie, c'est tout. Que l'homme ait un autre avenir, +ailleurs, là-haut, là-bas, quelque part, je n'en crois pas un traître +mot. Ah! l'on me recommande le sacrifice et le renoncement, je dois +prendre garde à tout ce que je fais, il faut que je me casse la tête sur +le bien et le mal, sur le juste et l'injuste, sur le <i>fas</i> et le +<i>nefas</i>. Pourquoi? parce que j'aurai à rendre compte de mes actions. +Quand? après ma mort. Quel bon rêve! Après ma mort, bien fin qui me +pincera. Faites donc saisir une poignée de cendre par une main d'ombre. +Disons le vrai, nous qui sommes des initiés et qui avons levé la jupe +d'Isis: il n'y a ni bien, ni mal; il y a de la végétation. Cherchons le +réel. Creusons tout à fait. Allons au fond, que diable! Il faut flairer +la vérité, fouiller sous terre, et la saisir. Alors elle vous donne des +joies exquises. Alors vous devenez fort, et vous riez. Je suis carré par +la base, moi. Monsieur l'évêque, l'immortalité de l'homme est un +écoute-s'il-pleut. Oh! la charmante promesse! Fiez-vous-y. Le bon billet +qu'a Adam! On est âme, on sera ange, on aura des ailes bleues aux +omoplates. Aidez-moi donc, n'est-ce pas Tertullien qui dit que les +bienheureux iront d'un astre à l'autre? Soit. On sera les sauterelles +des étoiles. Et puis, on verra Dieu. Ta ta ta. Fadaises que tous ces +paradis. Dieu est une sonnette monstre. Je ne dirais point cela dans le +<i>Moniteur</i>, parbleu! mais je le chuchote entre amis. <i>Inter pocula</i>. +Sacrifier la terre au paradis, c'est lâcher la proie pour l'ombre. Être +dupe de l'infini! pas si bête. Je suis néant. Je m'appelle monsieur le +comte Néant, sénateur. Étais-je avant ma naissance? Non. Serai-je après +ma mort? Non. Que suis-je? un peu de poussière agrégée par un organisme. +Qu'ai-je à faire sur cette terre? J'ai le choix. Souffrir ou jouir. Où +me mènera la souffrance? Au néant. Mais j'aurai souffert. Où me mènera +la jouissance? Au néant. Mais j'aurai joui. Mon choix est fait. Il faut +être mangeant ou mangé. Je mange. Mieux vaut être la dent que l'herbe. +Telle est ma sagesse. Après quoi, va comme je te pousse, le fossoyeur +est là, le Panthéon pour nous autres, tout tombe dans le grand trou. +Fin. <i>Finis</i>. Liquidation totale. Ceci est l'endroit de +l'évanouissement. La mort est morte, croyez-moi. Qu'il y ait là +quelqu'un qui ait quelque chose à me dire, je ris d'y songer. Invention +de nourrices. Croquemitaine pour les enfants, Jéhovah pour les hommes. +Non, notre lendemain est de la nuit. Derrière la tombe, il n'y a plus +que des néants égaux. Vous avez été Sardanapale, vous avez été Vincent +de Paul, cela fait le même rien. Voilà le vrai. Donc vivez, par-dessus +tout. Usez de votre moi pendant que vous le tenez. En vérité, je vous le +dis, monsieur l'évêque, j'ai ma philosophie, et j'ai mes philosophes. Je +ne me laisse pas enguirlander par des balivernes. Après ça, il faut bien +quelque chose à ceux qui sont en bas, aux va-nu-pieds, aux gagne-petit, +aux misérables. On leur donne à gober les légendes, les chimères, l'âme, +l'immortalité, le paradis, les étoiles. Ils mâchent cela. Ils le mettent +sur leur pain sec. Qui n'a rien a le bon Dieu. C'est bien le moins. Je +n'y fais point obstacle, mais je garde pour moi monsieur Naigeon. Le bon +Dieu est bon pour le peuple.</p> + +<p>L'évêque battit des mains.</p> + +<p>—Voilà parler! s'écria-t-il. L'excellente chose, et vraiment +merveilleuse, que ce matérialisme-là! Ne l'a pas qui veut. Ah! quand on +l'a, on n'est plus dupe; on ne se laisse pas bêtement exiler comme +Caton, ni lapider comme Étienne, ni brûler vif comme Jeanne d'Arc. Ceux +qui ont réussi à se procurer ce matérialisme admirable ont la joie de se +sentir irresponsables, et de penser qu'ils peuvent dévorer tout, sans +inquiétude, les places, les sinécures, les dignités, le pouvoir bien ou +mal acquis, les palinodies lucratives, les trahisons utiles, les +savoureuses capitulations de conscience, et qu'ils entreront dans la +tombe, leur digestion faite. Comme c'est agréable! Je ne dis pas cela +pour vous, monsieur le sénateur. Cependant il m'est impossible de ne +point vous féliciter. Vous autres grands seigneurs, vous avez, vous le +dites, une philosophie à vous et pour vous, exquise, raffinée, +accessible aux riches seuls, bonne à toutes les sauces, assaisonnant +admirablement les voluptés de la vie. Cette philosophie est prise dans +les profondeurs et déterrée par des chercheurs spéciaux. Mais vous êtes +bons princes, et vous ne trouvez pas mauvais que la croyance au bon Dieu +soit la philosophie du peuple, à peu près comme l'oie aux marrons est la +dinde aux truffes du pauvre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IX" id="Chapitre_IX"></a><a href="#premier">Chapitre IX</a></h2> + +<h3>Le frère raconté par la sœur</h3> + + +<p>Pour donner une idée du ménage intérieur de M. l'évêque de Digne et de +la façon dont ces deux saintes filles subordonnaient leurs actions, +leurs pensées, même leurs instincts de femmes aisément effrayées, aux +habitudes et aux intentions de l'évêque, sans qu'il eût même à prendre +la peine de parler pour les exprimer, nous ne pouvons mieux faire que de +transcrire ici une lettre de mademoiselle Baptistine à madame la +vicomtesse de Boischevron, son amie d'enfance. Cette lettre est entre +nos mains.</p> + +<p>«Digne, 16 décembre 18....</p> + +<p>«Ma bonne madame, pas un jour ne se passe sans que nous parlions de +vous. C'est assez notre habitude, mais il y a une raison de plus. +Figurez-vous qu'en lavant et époussetant les plafonds et les murs, +madame Magloire a fait des découvertes; maintenant nos deux chambres +tapissées de vieux papier blanchi à la chaux ne dépareraient pas un +château dans le genre du vôtre. Madame Magloire a déchiré tout le +papier. Il y avait des choses dessous. Mon salon, où il n'y a pas de +meubles, et dont nous nous servons pour étendre le linge après les +lessives, a quinze pieds de haut, dix-huit de large carrés, un plafond +peint anciennement avec dorure, des solives comme chez vous. C'était +recouvert d'une toile, du temps que c'était l'hôpital. Enfin des +boiseries du temps de nos grand'mères. Mais c'est ma chambre qu'il faut +voir. Madame Magloire a découvert, sous au moins dix papiers collés +dessus, des peintures, sans être bonnes, qui peuvent se supporter. C'est +Télémaque reçu chevalier par Minerve, c'est lui encore dans les jardins. +Le nom m'échappe. Enfin où les dames romaines se rendaient une seule +nuit. Que vous dirai-je? j'ai des romains, des romaines (<i>ici un mot +illisible</i>), et toute la suite. Madame Magloire a débarbouillé tout +cela, et cet été elle va réparer quelques petites avaries, revenir le +tout, et ma chambre sera un vrai musée. Elle a trouvé aussi dans un coin +du grenier deux consoles en bois, genre ancien. On demandait deux écus +de six livres pour les redorer, mais il vaut bien mieux donner cela aux +pauvres; d'ailleurs c'est fort laid, et j'aimerais mieux une table ronde +en acajou.</p> + +<p>«Je suis toujours bien heureuse. Mon frère est si bon. Il donne tout ce +qu'il a aux indigents et aux malades. Nous sommes très gênés. Le pays +est dur l'hiver, et il faut bien faire quelque chose pour ceux qui +manquent. Nous sommes à peu près chauffés et éclairés. Vous voyez que ce +sont de grandes douceurs.</p> + +<p>«Mon frère a ses habitudes à lui. Quand il cause, il dit qu'un évêque +doit être ainsi. Figurez-vous que la porte de la maison n'est jamais +fermée. Entre qui veut, et l'on est tout de suite chez mon frère. Il ne +craint rien, même la nuit. C'est là sa bravoure à lui, comme il dit.</p> + +<p>«Il ne veut pas que je craigne pour lui, ni que madame Magloire craigne. +Il s'expose à tous les dangers, et il ne veut même pas que nous ayons +l'air de nous en apercevoir. Il faut savoir le comprendre.</p> + +<p>«Il sort par la pluie, il marche dans l'eau, il voyage en hiver. Il n'a +pas peur de la nuit, des routes suspectes ni des rencontres.</p> + +<p>«L'an dernier, il est allé tout seul dans un pays de voleurs. Il n'a pas +voulu nous emmener. Il est resté quinze jours absent. À son retour, il +n'avait rien eu, on le croyait mort, et il se portait bien, et il a dit: +"Voilà comme on m'a volé!" Et il a ouvert une malle pleine de tous les +bijoux de la cathédrale d'Embrun, que les voleurs lui avaient donnés.</p> + +<p>«Cette fois-là, en revenant, comme j'étais allée à sa rencontre à deux +lieues avec d'autres de ses amis, je n'ai pu m'empêcher de le gronder un +peu, en ayant soin de ne parler que pendant que la voiture faisait du +bruit, afin que personne autre ne pût entendre.</p> + +<p>«Dans les premiers temps, je me disais: il n'y a pas de dangers qui +l'arrêtent, il est terrible. À présent j'ai fini par m'y accoutumer. Je +fais signe à madame Magloire pour qu'elle ne le contrarie pas. Il se +risque comme il veut. Moi j'emmène madame Magloire, je rentre dans ma +chambre, je prie pour lui, et je m'endors. Je suis tranquille, parce que +je sais bien que s'il lui arrivait malheur, ce serait ma fin. Je m'en +irais au bon Dieu avec mon frère et mon évêque. Madame Magloire a eu +plus de peine que moi à s'habituer à ce qu'elle appelait ses +imprudences. Mais à présent le pli est pris. Nous prions toutes les +deux, nous avons peur ensemble, et nous nous endormons. Le diable +entrerait dans la maison qu'on le laisserait faire. Après tout, que +craignons-nous dans cette maison? Il y a toujours quelqu'un avec nous, +qui est le plus fort. Le diable peut y passer, mais le bon Dieu +l'habite.</p> + +<p>«Voilà qui me suffit. Mon frère n'a plus même besoin de me dire un mot +maintenant. Je le comprends sans qu'il parle, et nous nous abandonnons à +la Providence.</p> + +<p>«Voilà comme il faut être avec un homme qui a du grand dans l'esprit.</p> + +<p>«J'ai questionné mon frère pour le renseignement que vous me demandez +sur la famille de Faux. Vous savez comme il sait tout et comme il a des +souvenirs, car il est toujours très bon royaliste. C'est de vrai une +très ancienne famille normande de la généralité de Caen. Il y a cinq +cents ans d'un Raoul de Faux, d'un Jean de Faux et d'un Thomas de Faux, +qui étaient des gentilshommes, dont un seigneur de Rochefort. Le dernier +était Guy-Étienne-Alexandre, et était maître de camp, et quelque chose +dans les chevaux-légers de Bretagne. Sa fille Marie-Louise a épousé +Adrien-Charles de Gramont, fils du duc Louis de Gramont, pair de France, +colonel des gardes françaises et lieutenant général des armées. On écrit +Faux, Fauq et Faoucq.</p> + +<p>«Bonne madame, recommandez-nous aux prières de votre saint parent, M. le +cardinal. Quant à votre chère Sylvanie, elle a bien fait de ne pas +prendre les courts instants qu'elle passe près de vous pour m'écrire. +Elle se porte bien, travaille selon vos désirs, m'aime toujours. C'est +tout ce que je veux. Son souvenir par vous m'est arrivé. Je m'en trouve +heureuse. Ma santé n'est pas trop mauvaise, et cependant je maigris tous +les jours davantage. Adieu, le papier me manque et me force de vous +quitter. Mille bonnes choses.</p> + +<p>«Baptistine.</p> + +<p>«P. S. Madame votre belle-sœur est toujours ici avec sa jeune famille. +Votre petit-neveu est charmant. Savez-vous qu'il a cinq ans bientôt! +Hier il a vu passer un cheval auquel on avait mis des genouillères, et +il disait: "Qu'est-ce qu'il a donc aux genoux?" Il est si gentil, cet +enfant! Son petit frère traîne un vieux balai dans l'appartement comme +une voiture, et dit: "Hu!"</p> + +<p>»Comme on le voit par cette lettre, ces deux +femmes savaient se plier aux façons d'être de l'évêque avec ce génie +particulier de la femme qui comprend l'homme mieux que l'homme ne se +comprend. L'évêque de Digne, sous cet air doux et candide qui ne se +démentait jamais, faisait parfois des choses grandes, hardies et +magnifiques, sans paraître même s'en douter. Elles en tremblaient, mais +elles le laissaient faire. Quelquefois madame Magloire essayait une +remontrance avant; jamais pendant ni après. Jamais on ne le troublait, +ne fût-ce que par un signe, dans une action commencée. À de certains +moments, sans qu'il eût besoin de le dire, lorsqu'il n'en avait +peut-être pas lui-même conscience, tant sa simplicité était parfaite, +elles sentaient vaguement qu'il agissait comme évêque; alors elles +n'étaient plus que deux ombres dans la maison. Elles le servaient +passivement, et, si c'était obéir que de disparaître, elles +disparaissaient. Elles savaient, avec une admirable délicatesse +d'instinct, que certaines sollicitudes peuvent gêner. Aussi, même le +croyant en péril, elles comprenaient, je ne dis pas sa pensée, mais sa +nature, jusqu'au point de ne plus veiller sur lui. Elles le confiaient à +Dieu.</p> + +<p>D'ailleurs Baptistine disait, comme on vient de le lire, que la fin de +son frère serait la sienne. Madame Magloire ne le disait pas, mais elle +le savait.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_X" id="Chapitre_X"></a><a href="#premier">Chapitre X</a></h2> + +<h3>L'évêque en présence d'une lumière inconnue</h3> + + +<p>À une époque un peu postérieure à la date de la lettre citée dans les +pages précédentes, il fit une chose, à en croire toute la ville, plus +risquée encore que sa promenade à travers les montagnes des bandits. Il +y avait près de Digne, dans la campagne, un homme qui vivait solitaire. +Cet homme, disons tout de suite le gros mot, était un ancien +conventionnel. Il se nommait G.</p> + +<p>On parlait du conventionnel G. dans le petit monde de Digne avec une +sorte d'horreur. Un conventionnel, vous figurez-vous cela? Cela existait +du temps qu'on se tutoyait et qu'on disait: citoyen. Cet homme était à +peu près un monstre. Il n'avait pas voté la mort du roi, mais presque. +C'était un quasi-régicide. Il avait été terrible. Comment, au retour des +princes légitimes, n'avait-on pas traduit cet homme-là devant une cour +prévôtale? On ne lui eût pas coupé la tête, si vous voulez, il faut de +la clémence, soit; mais un bon bannissement à vie. Un exemple enfin! +etc., etc. C'était un athée d'ailleurs, comme tous ces +gens-là.—Commérages des oies sur le vautour.</p> + +<p>Était-ce du reste un vautour que G.? Oui, si l'on en jugeait par ce +qu'il y avait de farouche dans sa solitude. N'ayant pas voté la mort du +roi, il n'avait pas été compris dans les décrets d'exil et avait pu +rester en France.</p> + +<p>Il habitait, à trois quarts d'heure de la ville, loin de tout hameau, +loin de tout chemin, on ne sait quel repli perdu d'un vallon très +sauvage. Il avait là, disait-on, une espèce de champ, un trou, un +repaire. Pas de voisins; pas même de passants. Depuis qu'il demeurait +dans ce vallon, le sentier qui y conduisait avait disparu sous l'herbe. +On parlait de cet endroit-là comme de la maison du bourreau. Pourtant +l'évêque songeait, et de temps en temps regardait l'horizon à l'endroit +où un bouquet d'arbres marquait le vallon du vieux conventionnel, et il +disait:</p> + +<p>—Il y a là une âme qui est seule.</p> + +<p>Et au fond de sa pensée il ajoutait: «Je lui dois ma visite.»</p> + +<p>Mais, avouons-le, cette idée, au premier abord naturelle, lui +apparaissait, après un moment de réflexion, comme étrange et impossible, +et presque repoussante. Car, au fond, il partageait l'impression +générale, et le conventionnel lui inspirait, sans qu'il s'en rendît +clairement compte, ce sentiment qui est comme la frontière de la haine +et qu'exprime si bien le mot éloignement.</p> + +<p>Toutefois, la gale de la brebis doit-elle faire reculer le pasteur? Non. +Mais quelle brebis!</p> + +<p>Le bon évêque était perplexe. Quelquefois il allait de ce côté-là, puis +il revenait. Un jour enfin le bruit se répandit dans la ville qu'une +façon de jeune pâtre qui servait le conventionnel G. dans sa bauge était +venu chercher un médecin; que le vieux scélérat se mourait, que la +paralysie le gagnait, et qu'il ne passerait pas la nuit.</p> + +<p>—Dieu merci! ajoutaient quelques-uns.</p> + +<p>L'évêque prit son bâton, mit son pardessus à cause de sa soutane un peu +trop usée, comme nous l'avons dit, et aussi à cause du vent du soir qui +ne devait pas tarder à souffler, et partit.</p> + +<p>Le soleil déclinait et touchait presque à l'horizon, quand l'évêque +arriva à l'endroit excommunié. Il reconnut avec un certain battement de +cœur qu'il était près de la tanière. Il enjamba un fossé, franchit une +haie, leva un échalier, entra dans un courtil délabré, fit quelques pas +assez hardiment, et tout à coup, au fond de la friche, derrière une +haute broussaille, il aperçut la caverne.</p> + +<p>C'était une cabane toute basse, indigente, petite et propre, avec une +treille clouée à la façade.</p> + +<p>Devant la porte, dans une vieille chaise à roulettes, fauteuil du +paysan, il y avait un homme en cheveux blancs qui souriait au soleil.</p> + +<p>Près du vieillard assis se tenait debout un jeune garçon, le petit +pâtre. Il tendait au vieillard une jatte de lait.</p> + +<p>Pendant que l'évêque regardait, le vieillard éleva la voix:</p> + +<p>—Merci, dit-il, je n'ai plus besoin de rien.</p> + +<p>Et son sourire quitta le soleil pour s'arrêter sur l'enfant.</p> + +<p>L'évêque s'avança. Au bruit qu'il fit en marchant, le vieux homme assis +tourna la tête, et son visage exprima toute la quantité de surprise +qu'on peut avoir après une longue vie.</p> + +<p>—Depuis que je suis ici, dit-il, voilà la première fois qu'on entre +chez moi. Qui êtes-vous, monsieur?</p> + +<p>L'évêque répondit:</p> + +<p>—Je me nomme Bienvenu Myriel.</p> + +<p>—Bienvenu Myriel! j'ai entendu prononcer ce nom. Est-ce que c'est vous +que le peuple appelle monseigneur Bienvenu?</p> + +<p>—C'est moi.</p> + +<p>Le vieillard reprit avec un demi-sourire:</p> + +<p>—En ce cas, vous êtes mon évêque?</p> + +<p>—Un peu.</p> + +<p>—Entrez, monsieur.</p> + +<p>Le conventionnel tendit la main à l'évêque, mais l'évêque ne la prit +pas. L'évêque se borna à dire:</p> + +<p>—Je suis satisfait de voir qu'on m'avait trompé. Vous ne me semblez, +certes, pas malade.</p> + +<p>—Monsieur, répondit le vieillard, je vais guérir.</p> + +<p>Il fit une pause et dit:</p> + +<p>—Je mourrai dans trois heures.</p> + +<p>Puis il reprit:</p> + +<p>—Je suis un peu médecin; je sais de quelle façon la dernière heure +vient. Hier, je n'avais que les pieds froids; aujourd'hui, le froid a +gagné les genoux; maintenant je le sens qui monte jusqu'à la ceinture; +quand il sera au cœur, je m'arrêterai. Le soleil est beau, n'est-ce +pas? je me suis fait rouler dehors pour jeter un dernier coup d'œil sur +les choses, vous pouvez me parler, cela ne me fatigue point. Vous faites +bien de venir regarder un homme qui va mourir. Il est bon que ce +moment-là ait des témoins. On a des manies; j'aurais voulu aller jusqu'à +l'aube. Mais je sais que j'en ai à peine pour trois heures. Il fera +nuit. Au fait, qu'importe! Finir est une affaire simple. On n'a pas +besoin du matin pour cela. Soit. Je mourrai à la belle étoile.</p> + +<p>Le vieillard se tourna vers le pâtre.</p> + +<p>—Toi, va te coucher. Tu as veillé l'autre nuit. Tu es fatigué.</p> + +<p>L'enfant rentra dans la cabane.</p> + +<p>Le vieillard le suivit des yeux et ajouta comme se parlant à lui-même:</p> + +<p>—Pendant qu'il dormira, je mourrai. Les deux sommeils peuvent faire bon +voisinage.</p> + +<p>L'évêque n'était pas ému comme il semble qu'il aurait pu l'être. Il ne +croyait pas sentir Dieu dans cette façon de mourir. Disons tout, car les +petites contradictions des grands cœurs veulent être indiquées comme le +reste, lui qui, dans l'occasion, riait si volontiers de Sa Grandeur, il +était quelque peu choqué de ne pas être appelé monseigneur, et il était +presque tenté de répliquer: citoyen. Il lui vint une velléité de +familiarité bourrue, assez ordinaire aux médecins et aux prêtres, mais +qui ne lui était pas habituelle, à lui. Cet homme, après tout, ce +conventionnel, ce représentant du peuple, avait été un puissant de la +terre; pour la première fois de sa vie peut-être, l'évêque se sentit en +humeur de sévérité.</p> + +<p>Le conventionnel cependant le considérait avec une cordialité modeste, +où l'on eût pu démêler l'humilité qui sied quand on est si près de sa +mise en poussière.</p> + +<p>L'évêque, de son côté, quoiqu'il se gardât ordinairement de la +curiosité, laquelle, selon lui, était contiguë à l'offense, ne pouvait +s'empêcher d'examiner le conventionnel avec une attention qui, n'ayant +pas sa source dans la sympathie, lui eût été probablement reprochée par +sa conscience vis-à-vis de tout autre homme. Un conventionnel lui +faisait un peu l'effet d'être hors la loi, même hors la loi de charité.</p> + +<p>G., calme, le buste presque droit, la voix vibrante, était un de ces +grands octogénaires qui font l'étonnement du physiologiste. La +révolution a eu beaucoup de ces hommes proportionnés à l'époque. On +sentait dans ce vieillard l'homme à l'épreuve. Si près de sa fin, il +avait conservé tous les gestes de la santé. Il y avait dans son coup +d'œil clair, dans son accent ferme, dans son robuste mouvement +d'épaules, de quoi déconcerter la mort. Azraël, l'ange mahométan du +sépulcre, eût rebroussé chemin et eût cru se tromper de porte. G. +semblait mourir parce qu'il le voulait bien. Il y avait de la liberté +dans son agonie. Les jambes seulement étaient immobiles. Les ténèbres le +tenaient par là. Les pieds étaient morts et froids, et la tête vivait de +toute la puissance de la vie et paraissait en pleine lumière. G., en ce +grave moment, ressemblait à ce roi du conte oriental, chair par en haut, +marbre par en bas.</p> + +<p>Une pierre était là. L'évêque s'y assit. L'exorde fut <i>ex abrupto</i>.</p> + +<p>—Je vous félicite, dit-il du ton dont on réprimande. Vous n'avez +toujours pas voté la mort du roi.</p> + +<p>Le conventionnel ne parut pas remarquer le sous-entendu amer caché dans +ce mot: toujours. Il répondit. Tout sourire avait disparu de sa face.</p> + +<p>—Ne me félicitez pas trop, monsieur; j'ai voté la fin du tyran.</p> + +<p>C'était l'accent austère en présence de l'accent sévère.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? reprit l'évêque.</p> + +<p>—Je veux dire que l'homme a un tyran, l'ignorance. J'ai voté la fin de +ce tyran-là. Ce tyran-là a engendré la royauté qui est l'autorité prise +dans le faux, tandis que la science est l'autorité prise dans le vrai. +L'homme ne doit être gouverné que par la science.</p> + +<p>—Et la conscience, ajouta l'évêque.</p> + +<p>—C'est la même chose. La conscience, c'est la quantité de science innée +que nous avons en nous.</p> + +<p>Monseigneur Bienvenu écoutait, un peu étonné, ce langage très nouveau +pour lui. Le conventionnel poursuivit:</p> + +<p>—Quant à Louis XVI, j'ai dit non. Je ne me crois pas le droit de tuer +un homme; mais je me sens le devoir d'exterminer le mal. J'ai voté la +fin du tyran. C'est-à-dire la fin de la prostitution pour la femme, la +fin de l'esclavage pour l'homme, la fin de la nuit pour l'enfant. En +votant la république, j'ai voté cela. J'ai voté la fraternité, la +concorde, l'aurore! J'ai aidé à la chute des préjugés et des erreurs. +Les écroulements des erreurs et des préjugés font de la lumière. Nous +avons fait tomber le vieux monde, nous autres, et le vieux monde, vase +des misères, en se renversant sur le genre humain, est devenu une urne +de joie.</p> + +<p>—Joie mêlée, dit l'évêque.</p> + +<p>—Vous pourriez dire joie troublée, et aujourd'hui, après ce fatal +retour du passé qu'on nomme 1814, joie disparue. Hélas, l'œuvre a été +incomplète, j'en conviens; nous avons démoli l'ancien régime dans les +faits, nous n'avons pu entièrement le supprimer dans les idées. Détruire +les abus, cela ne suffit pas; il faut modifier les mœurs. Le moulin n'y +est plus, le vent y est encore.</p> + +<p>—Vous avez démoli. Démolir peut être utile; mais je me défie d'une +démolition compliquée de colère.</p> + +<p>—Le droit a sa colère, monsieur l'évêque, et la colère du droit est un +élément du progrès. N'importe, et quoi qu'on en dise, la révolution +française est le plus puissant pas du genre humain depuis l'avènement du +Christ. Incomplète, soit; mais sublime. Elle a dégagé toutes les +inconnues sociales. Elle a adouci les esprits; elle a calmé, apaisé, +éclairé; elle a fait couler sur la terre des flots de civilisation. Elle +a été bonne. La révolution française, c'est le sacre de l'humanité.</p> + +<p>L'évêque ne put s'empêcher de murmurer:</p> + +<p>—Oui? 93!</p> + +<p>Le conventionnel se dressa sur sa chaise avec une solennité presque +lugubre, et, autant qu'un mourant peut s'écrier, il s'écria:</p> + +<p>—Ah! vous y voilà! 93! J'attendais ce mot-là. Un nuage s'est formé +pendant quinze cents ans. Au bout de quinze siècles, il a crevé. Vous +faites le procès au coup de tonnerre.</p> + +<p>L'évêque sentit, sans se l'avouer peut-être, que quelque chose en lui +était atteint. Pourtant il fit bonne contenance. Il répondit:</p> + +<p>—Le juge parle au nom de la justice; le prêtre parle au nom de la +pitié, qui n'est autre chose qu'une justice plus élevée. Un coup de +tonnerre ne doit pas se tromper.</p> + +<p>Et il ajouta en regardant fixement le conventionnel.</p> + +<p>—Louis XVII?</p> + +<p>Le conventionnel étendit la main et saisit le bras de l'évêque:</p> + +<p>—Louis XVII! Voyons, sur qui pleurez-vous? Est-ce sur l'enfant +innocent? alors, soit. Je pleure avec vous. Est-ce sur l'enfant royal? +je demande à réfléchir. Pour moi, le frère de Cartouche, enfant +innocent, pendu sous les aisselles en place de Grève jusqu'à ce que mort +s'ensuive, pour le seul crime d'avoir été le frère de Cartouche, n'est +pas moins douloureux que le petit-fils de Louis XV, enfant innocent, +martyrisé dans la tour du Temple pour le seul crime d'avoir été le +petit-fils de Louis XV.</p> + +<p>—Monsieur, dit l'évêque, je n'aime pas ces rapprochements de noms.</p> + +<p>—Cartouche? Louis XV? pour lequel des deux réclamez-vous?</p> + +<p>Il y eut un moment de silence. L'évêque regrettait presque d'être venu, +et pourtant il se sentait vaguement et étrangement ébranlé.</p> + +<p>Le conventionnel reprit:</p> + +<p>—Ah! monsieur le prêtre, vous n'aimez pas les crudités du vrai. Christ +les aimait, lui. Il prenait une verge et il époussetait le temple. Son +fouet plein d'éclairs était un rude diseur de vérités. Quand il +s'écriait: <i>Sinite parvulos</i>..., il ne distinguait pas entre les petits +enfants. Il ne se fût pas gêné de rapprocher le dauphin de Barabbas du +dauphin d'Hérode. Monsieur, l'innocence est sa couronne à elle-même. +L'innocence n'a que faire d'être altesse. Elle est aussi auguste +déguenillée que fleurdelysée.</p> + +<p>—C'est vrai, dit l'évêque à voix basse.</p> + +<p>—J'insiste, continua le conventionnel G. Vous m'avez nommé Louis XVII. +Entendons-nous. Pleurons-nous sur tous les innocents, sur tous les +martyrs, sur tous les enfants, sur ceux d'en bas comme sur ceux d'en +haut? J'en suis. Mais alors, je vous l'ai dit, il faut remonter plus +haut que 93, et c'est avant Louis XVII qu'il faut commencer nos larmes. +Je pleurerai sur les enfants des rois avec vous, pourvu que vous +pleuriez avec moi sur les petits du peuple.</p> + +<p>—Je pleure sur tous, dit l'évêque.</p> + +<p>—Également! s'écria G., et si la balance doit pencher, que ce soit du +côté du peuple. Il y a plus longtemps qu'il souffre.</p> + +<p>Il y eut encore un silence. Ce fut le conventionnel qui le rompit. Il se +souleva sur un coude, prit entre son pouce et son index replié un peu de +sa joue, comme on fait machinalement lorsqu'on interroge et qu'on juge, +et interpella l'évêque avec un regard plein de toutes les énergies de +l'agonie. Ce fut presque une explosion.</p> + +<p>—Oui, monsieur, il y a longtemps que le peuple souffre. Et puis, tenez, +ce n'est pas tout cela, que venez-vous me questionner et me parler de +Louis XVII? Je ne vous connais pas, moi. Depuis que je suis dans ce +pays, j'ai vécu dans cet enclos, seul, ne mettant pas les pieds dehors, +ne vient personne que cet enfant qui m'aide. Votre nom est, il est vrai, +arrivé confusément jusqu'à moi, et, je dois le dire, pas très mal +prononcé; mais cela ne signifie rien; les gens habiles ont tant de +manières d'en faire accroire à ce brave bonhomme de peuple. À propos, je +n'ai pas entendu le bruit de votre voiture, vous l'aurez sans doute +laissée derrière le taillis, là-bas, à l'embranchement de la route. Je +ne vous connais pas, vous dis-je. Vous m'avez dit que vous étiez +l'évêque, mais cela ne me renseigne point sur votre personne morale. En +somme, je vous répète ma question. Qui êtes-vous? Vous êtes un évêque, +c'est-à-dire un prince de l'église, un de ces hommes dorés, armoriés, +rentés, qui ont de grosses prébendes—l'évêché de Digne, quinze mille +francs de fixe, dix mille francs de casuel, total, vingt-cinq mille +francs—, qui ont des cuisines, qui ont des livrées, qui font bonne +chère, qui mangent des poules d'eau le vendredi, qui se pavanent, +laquais devant, laquais derrière, en berline de gala, et qui ont des +palais, et qui roulent carrosse au nom de Jésus-Christ qui allait pieds +nus! Vous êtes un prélat; rentes, palais, chevaux, valets, bonne table, +toutes les sensualités de la vie, vous avez cela comme les autres, et +comme les autres vous en jouissez, c'est bien, mais cela en dit trop ou +pas assez; cela ne m'éclaire pas sur votre valeur intrinsèque et +essentielle, à vous qui venez avec la prétention probable de m'apporter +de la sagesse. À qui est-ce que je parle? Qui êtes-vous?</p> + +<p>L'évêque baissa la tête et répondit:</p> + +<p>—<i>Vermis sum</i>.</p> + +<p>—Un ver de terre en carrosse! grommela le conventionnel.</p> + +<p>C'était le tour du conventionnel d'être hautain, et de l'évêque d'être +humble.</p> + +<p>L'évêque reprit avec douceur.</p> + +<p>—Monsieur, soit. Mais expliquez-moi en quoi mon carrosse, qui est là à +deux pas derrière les arbres, en quoi ma bonne table et les poules d'eau +que je mange le vendredi, en quoi mes vingt-cinq mille livres de rentes, +en quoi mon palais et mes laquais prouvent que la pitié n'est pas une +vertu, que la clémence n'est pas un devoir, et que 93 n'a pas été +inexorable.</p> + +<p>Le conventionnel passa la main sur son front comme pour en écarter un +nuage.</p> + +<p>—Avant de vous répondre, dit-il, je vous prie de me pardonner. Je viens +d'avoir un tort, monsieur. Vous êtes chez moi, vous êtes mon hôte. Je +vous dois courtoisie. Vous discutez mes idées, il sied que je me borne à +combattre vos raisonnements. Vos richesses et vos jouissances sont des +avantages que j'ai contre vous dans le débat, mais il est de bon goût de +ne pas m'en servir. Je vous promets de ne plus en user.</p> + +<p>—Je vous remercie, dit l'évêque.</p> + +<p>G. reprit:</p> + +<p>—Revenons à l'explication que vous me demandiez. Où en étions-nous? Que +me disiez-vous? que 93 a été inexorable?</p> + +<p>—Inexorable, oui, dit l'évêque. Que pensez-vous de Marat battant des +mains à la guillotine?</p> + +<p>—Que pensez-vous de Bossuet chantant le <i>Te Deum</i> sur les dragonnades?</p> + +<p>La réponse était dure, mais elle allait au but avec la rigidité d'une +pointe d'acier. L'évêque en tressaillit; il ne lui vint aucune riposte, +mais il était froissé de cette façon de nommer Bossuet. Les meilleurs +esprits ont leurs fétiches, et parfois se sentent vaguement meurtris des +manques de respect de la logique.</p> + +<p>Le conventionnel commençait à haleter; l'asthme de l'agonie, qui se mêle +aux derniers souffles, lui entrecoupait la voix; cependant il avait +encore une parfaite lucidité d'âme dans les yeux. Il continua:</p> + +<p>—Disons encore quelques mots çà et là, je veux bien. En dehors de la +révolution qui, prise dans son ensemble, est une immense affirmation +humaine, 93, hélas! est une réplique. Vous le trouvez inexorable, mais +toute la monarchie, monsieur? Carrier est un bandit; mais quel nom +donnez-vous à Montrevel? Fouquier-Tinville est un gueux, mais quel est +votre avis sur Lamoignon-Bâville? Maillard est affreux, mais +Saulx-Tavannes, s'il vous plaît? Le père Duchêne est féroce, mais quelle +épithète m'accorderez-vous pour le père Letellier? Jourdan-Coupe-Tête +est un monstre, mais moindre que M. le marquis de Louvois. Monsieur, +monsieur, je plains Marie-Antoinette, archiduchesse et reine, mais je +plains aussi cette pauvre femme huguenote qui, en 1685, sous Louis le +Grand, monsieur, allaitant son enfant, fut liée, nue jusqu'à la +ceinture, à un poteau, l'enfant tenu à distance; le sein se gonflait de +lait et le cœur d'angoisse. Le petit, affamé et pâle, voyait ce sein, +agonisait et criait, et le bourreau disait à la femme, mère et nourrice: +«Abjure!» lui donnant à choisir entre la mort de son enfant et la mort +de sa conscience. Que dites-vous de ce supplice de Tantale accommodé à +une mère? Monsieur, retenez bien ceci: la révolution française a eu ses +raisons. Sa colère sera absoute par l'avenir. Son résultat, c'est le +monde meilleur. De ses coups les plus terribles, il sort une caresse +pour le genre humain. J'abrège. Je m'arrête, j'ai trop beau jeu. +D'ailleurs je me meurs.</p> + +<p>Et, cessant de regarder l'évêque, le conventionnel acheva sa pensée en +ces quelques mots tranquilles:</p> + +<p>—Oui, les brutalités du progrès s'appellent révolutions. Quand elles +sont finies, on reconnaît ceci: que le genre humain a été rudoyé, mais +qu'il a marché.</p> + +<p>Le conventionnel ne se doutait pas qu'il venait +d'emporter successivement l'un après l'autre tous les retranchements +intérieurs de l'évêque. Il en restait un pourtant, et de ce +retranchement, suprême ressource de la résistance de monseigneur +Bienvenu, sortit cette parole où reparut presque toute la rudesse du +commencement:</p> + +<p>—Le progrès doit croire en Dieu. Le bien ne peut pas avoir de serviteur +impie. C'est un mauvais conducteur du genre humain que celui qui est +athée.</p> + +<p>Le vieux représentant du peuple ne répondit pas. Il eut un tremblement. +Il regarda le ciel, et une larme germa lentement dans ce regard. Quand +la paupière fut pleine, la larme coula le long de sa joue livide, et il +dit presque en bégayant, bas et se parlant à lui-même, l'œil perdu dans +les profondeurs:</p> + +<p>—O toi! ô idéal! toi seul existes!</p> + +<p>L'évêque eut une sorte d'inexprimable commotion. Après un silence, le +vieillard leva un doigt vers le ciel, et dit:</p> + +<p>—L'infini est. Il est là. Si l'infini n'avait pas de moi, le moi serait +sa borne; il ne serait pas infini; en d'autres termes, il ne serait pas. +Or il est. Donc il a un moi. Ce moi de l'infini, c'est Dieu.</p> + +<p>Le mourant avait prononcé ces dernières paroles d'une voix haute et avec +le frémissement de l'extase, comme s'il voyait quelqu'un. Quand il eut +parlé, ses yeux se fermèrent. L'effort l'avait épuisé. Il était évident +qu'il venait de vivre en une minute les quelques heures qui lui +restaient. Ce qu'il venait de dire l'avait approché de celui qui est +dans la mort. L'instant suprême arrivait.</p> + +<p>L'évêque le comprit, le moment pressait, c'était comme prêtre qu'il +était venu; de l'extrême froideur, il était passé par degrés à l'émotion +extrême; il regarda ces yeux fermés, il prit cette vieille main ridée et +glacée, et se pencha vers le moribond:</p> + +<p>—Cette heure est celle de Dieu. Ne trouvez-vous pas qu'il serait +regrettable que nous nous fussions rencontrés en vain?</p> + +<p>Le conventionnel rouvrit les yeux. Une gravité où il y avait de l'ombre +s'empreignit sur son visage.</p> + +<p>—Monsieur l'évêque, dit-il, avec une lenteur qui venait peut-être plus +encore de la dignité de l'âme que de la défaillance des forces, j'ai +passé ma vie dans la méditation, l'étude et la contemplation. J'avais +soixante ans quand mon pays m'a appelé, et m'a ordonné de me mêler de +ses affaires. J'ai obéi. Il y avait des abus, je les ai combattus; il y +avait des tyrannies, je les ai détruites; il y avait des droits et des +principes, je les ai proclamés et confessés. Le territoire était envahi, +je l'ai défendu; la France était menacée, j'ai offert ma poitrine. Je +n'étais pas riche; je suis pauvre. J'ai été l'un des maîtres de l'État, +les caves du Trésor étaient encombrées d'espèces au point qu'on était +forcé d'étançonner les murs, prêts à se fendre sous le poids de l'or et +de l'argent, je dînais rue de l'Arbre-Sec à vingt-deux sous par tête. +J'ai secouru les opprimés, j'ai soulagé les souffrants. J'ai déchiré la +nappe de l'autel, c'est vrai; mais c'était pour panser les blessures de +la patrie. J'ai toujours soutenu la marche en avant du genre humain vers +la lumière, et j'ai résisté quelquefois au progrès sans pitié. J'ai, +dans l'occasion, protégé mes propres adversaires, vous autres. Et il y a +à Peteghem en Flandre, à l'endroit même où les rois mérovingiens avaient +leur palais d'été, un couvent d'urbanistes, l'abbaye de Sainte-Claire en +Beaulieu, que j'ai sauvé en 1793. J'ai fait mon devoir selon mes forces, +et le bien que j'ai pu. Après quoi j'ai été chassé, traqué, poursuivi, +persécuté, noirci, raillé, conspué, maudit, proscrit. Depuis bien des +années déjà, avec mes cheveux blancs, je sens que beaucoup de gens se +croient sur moi le droit de mépris, j'ai pour la pauvre foule ignorante +visage de damné, et j'accepte, ne haïssant personne, l'isolement de la +haine. Maintenant, j'ai quatre-vingt-six ans; je vais mourir. Qu'est-ce +que vous venez me demander?</p> + +<p>—Votre bénédiction, dit l'évêque.</p> + +<p>Et il s'agenouilla.</p> + +<p>Quand l'évêque releva la tête, la face du conventionnel était devenue +auguste. Il venait d'expirer.</p> + +<p>L'évêque rentra chez lui profondément absorbé dans on ne sait quelles +pensées. Il passa toute la nuit en prière. Le lendemain, quelques braves +curieux essayèrent de lui parler du conventionnel G.; il se borna à +montrer le ciel. À partir de ce moment, il redoubla de tendresse et de +fraternité pour les petits et les souffrants.</p> + +<p>Toute allusion à ce «vieux scélérat de G.» le faisait tomber dans une +préoccupation singulière. Personne ne pourrait dire que le passage de +cet esprit devant le sien et le reflet de cette grande conscience sur la +sienne ne fût pas pour quelque chose dans son approche de la perfection.</p> + +<p>Cette «visite pastorale» fut naturellement une occasion de bourdonnement +pour les petites coteries locales:</p> + +<p>—Était-ce la place d'un évêque que le chevet d'un tel mourant? Il n'y +avait évidemment pas de conversion à attendre. Tous ces révolutionnaires +sont relaps. Alors pourquoi y aller? Qu'a-t-il été regarder là? Il +fallait donc qu'il fût bien curieux d'un emportement d'âme par le +diable.</p> + +<p>Un jour, une douairière, de la variété impertinente qui se croit +spirituelle, lui adressa cette saillie:</p> + +<p>—Monseigneur, on demande quand Votre Grandeur aura le bonnet rouge.</p> + +<p>—Oh! oh! voilà une grosse couleur, répondit l'évêque. Heureusement que +ceux qui la méprisent dans un bonnet la vénèrent dans un chapeau.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XI" id="Chapitre_XI"></a><a href="#premier">Chapitre XI</a></h2> + +<h3>Une restriction</h3> + + +<p>On risquerait fort de se tromper si l'on concluait de là que monseigneur +Bienvenu fût «un évêque philosophe» ou «un curé patriote». Sa rencontre, +ce qu'on pourrait presque appeler sa conjonction avec le conventionnel +G., lui laissa une sorte d'étonnement qui le rendit plus doux encore. +Voilà tout.</p> + +<p>Quoique monseigneur Bienvenu n'ait été rien moins qu'un homme politique, +c'est peut-être ici le lieu d'indiquer, très brièvement, quelle fut son +attitude dans les événements d'alors, en supposant que monseigneur +Bienvenu ait jamais songé à avoir une attitude. Remontons donc en +arrière de quelques années.</p> + +<p>Quelque temps après l'élévation de M. Myriel à l'épiscopat, l'empereur +l'avait fait baron de l'empire, en même temps que plusieurs autres +évêques. L'arrestation du pape eut lieu, comme on sait, dans la nuit du +5 au 6 juillet 1809; à cette occasion, M. Myriel fut appelé par Napoléon +au synode des évêques de France et d'Italie convoqué à Paris. Ce synode +se tint à Notre-Dame et s'assembla pour la première fois le 15 juin 1811 +sous la présidence de M. le cardinal Fesch. M. Myriel fut du nombre des +quatre-vingt-quinze évêques qui s'y rendirent. Mais il n'assista qu'à +une séance et à trois ou quatre conférences particulières. Évêque d'un +diocèse montagnard, vivant si près de la nature, dans la rusticité et le +dénuement, il paraît qu'il apportait parmi ces personnages éminents des +idées qui changeaient la température de l'assemblée. Il revint bien vite +à Digne. On le questionna sur ce prompt retour, il répondit:</p> + +<p>—Je les gênais. L'air du dehors leur venait par moi. Je leur faisais +l'effet d'une porte ouverte.</p> + +<p>Une autre fois il dit:</p> + +<p>—Que voulez-vous? ces messeigneurs-là sont des princes. Moi, je ne suis +qu'un pauvre évêque paysan.</p> + +<p>Le fait est qu'il avait déplu. Entre autres choses étranges, il lui +serait échappé de dire, un soir qu'il se trouvait chez un de ses +collègues les plus qualifiés:</p> + +<p>—Les belles pendules! les beaux tapis! les belles livrées! Ce doit être +bien importun! Oh! que je ne voudrais pas avoir tout ce superflu-là à me +crier sans cesse aux oreilles: Il y a des gens qui ont faim! il y a des +gens qui ont froid! il y a des pauvres! il y a des pauvres!</p> + +<p>Disons-le en passant, ce ne serait pas une haine intelligente que la +haine du luxe. Cette haine impliquerait la haine des arts. Cependant, +chez les gens d'église, en dehors de la représentation et des +cérémonies, le luxe est un tort. Il semble révéler des habitudes peu +réellement charitables. Un prêtre opulent est un contre-sens. Le prêtre +doit se tenir près des pauvres. Or peut-on toucher sans cesse, et nuit +et jour, à toutes les détresses, à toutes les infortunes, à toutes les +indigences, sans avoir soi-même sur soi un peu de cette sainte misère, +comme la poussière du travail? Se figure-t-on un homme qui est près d'un +brasier, et qui n'a pas chaud? Se figure-t-on un ouvrier qui travaille +sans cesse à une fournaise, et qui n'a ni un cheveu brûlé, ni un ongle +noirci, ni une goutte de sueur, ni un grain de cendre au visage? La +première preuve de la charité chez le prêtre, chez l'évêque surtout, +c'est la pauvreté. C'était là sans doute ce que pensait M. l'évêque de +Digne.</p> + +<p>Il ne faudrait pas croire d'ailleurs qu'il partageait sur certains +points délicats ce que nous appellerions «les idées du siècle». Il se +mêlait peu aux querelles théologiques du moment et se taisait sur les +questions où sont compromis l'Église et l'État; mais si on l'eût +beaucoup pressé, il paraît qu'on l'eût trouvé plutôt ultramontain que +gallican. Comme nous faisons un portrait et que nous ne voulons rien +cacher, nous sommes forcé d'ajouter qu'il fut glacial pour Napoléon +déclinant. À partir de 1813, il adhéra ou il applaudit à toutes les +manifestations hostiles. Il refusa de le voir à son passage au retour de +l'île d'Elbe, et s'abstint d'ordonner dans son diocèse les prières +publiques pour l'empereur pendant les Cent-Jours.</p> + +<p>Outre sa sœur, mademoiselle Baptistine, il avait deux frères: l'un +général, l'autre préfet. Il écrivait assez souvent à tous les deux. Il +tint quelque temps rigueur au premier, parce qu'ayant un commandement en +Provence, à l'époque du débarquement de Cannes, le général s'était mis à +la tête de douze cents hommes et avait poursuivi l'empereur comme +quelqu'un qui veut le laisser échapper. Sa correspondance resta plus +affectueuse pour l'autre frère, l'ancien préfet, brave et digne homme +qui vivait retiré à Paris, rue Cassette.</p> + +<p>Monseigneur Bienvenu eut donc, aussi lui, son heure d'esprit de parti, +son heure d'amertume, son nuage. L'ombre des passions du moment traversa +ce doux et grand esprit occupé des choses éternelles. Certes, un pareil +homme eût mérité de n'avoir pas d'opinions politiques. Qu'on ne se +méprenne pas sur notre pensée, nous ne confondons point ce qu'on appelle +«opinions politiques» avec la grande aspiration au progrès, avec la +sublime foi patriotique, démocratique et humaine, qui, de nos jours, +doit être le fond même de toute intelligence généreuse. Sans approfondir +des questions qui ne touchent qu'indirectement au sujet de ce livre, +nous disons simplement ceci: Il eût été beau que monseigneur Bienvenu +n'eût pas été royaliste et que son regard ne se fût pas détourné un seul +instant de cette contemplation sereine où l'on voit rayonner +distinctement, au-dessus du va-et-vient orageux des choses humaines, ces +trois pures lumières, la Vérité, la Justice, la Charité.</p> + +<p>Tout en convenant que ce n'était point pour une fonction politique que +Dieu avait créé monseigneur Bienvenu, nous eussions compris et admiré la +protestation au nom du droit et de la liberté, l'opposition fière, la +résistance périlleuse et juste à Napoléon tout-puissant. Mais ce qui +nous plaît vis-à-vis de ceux qui montent nous plaît moins vis-à-vis de +ceux qui tombent. Nous n'aimons le combat que tant qu'il y a danger; et, +dans tous les cas, les combattants de la première heure ont seuls le +droit d'être les exterminateurs de la dernière. Qui n'a pas été +accusateur opiniâtre pendant la prospérité doit se taire devant +l'écroulement. Le dénonciateur du succès est le seul légitime justicier +de la chute. Quant à nous, lorsque la Providence s'en mêle et frappe, +nous la laissons faire. 1812 commence à nous désarmer. En 1813, la lâche +rupture de silence de ce corps législatif taciturne enhardi par les +catastrophes n'avait que de quoi indigner, et c'était un tort +d'applaudir; en 1814, devant ces maréchaux trahissant, devant ce sénat +passant d'une fange à l'autre, insultant après avoir divinisé, devant +cette idolâtrie lâchant pied et crachant sur l'idole, c'était un devoir +de détourner la tête; en 1815, comme les suprêmes désastres étaient dans +l'air, comme la France avait le frisson de leur approche sinistre, comme +on pouvait vaguement distinguer Waterloo ouvert devant Napoléon, la +douloureuse acclamation de l'armée et du peuple au condamné du destin +n'avait rien de risible, et, toute réserve faite sur le despote, un +cœur comme l'évêque de Digne n'eût peut-être pas dû méconnaître ce +qu'avait d'auguste et de touchant, au bord de l'abîme, l'étroit +embrassement d'une grande nation et d'un grand homme.</p> + +<p>À cela près, il était et il fut, en toute chose, juste, vrai, équitable, +intelligent, humble et digne; bienfaisant, et bienveillant, ce qui est +une autre bienfaisance. C'était un prêtre, un sage, et un homme. Même, +il faut le dire, dans cette opinion politique que nous venons de lui +reprocher et que nous sommes disposé à juger presque sévèrement, il +était tolérant et facile, peut-être plus que nous qui parlons ici.—Le +portier de la maison de ville avait été placé là par l'empereur. C'était +un vieux sous-officier de la vieille garde, légionnaire d'Austerlitz, +bonapartiste comme l'aigle. Il échappait dans l'occasion à ce pauvre +diable de ces paroles peu réfléchies que la loi d'alors qualifiait +<i>propos séditieux</i>. Depuis que le profil impérial avait disparu de la +légion d'honneur, il ne s'habillait jamais <i>dans l'ordonnance</i>, comme il +disait, afin de ne pas être forcé de porter sa croix. Il avait ôté +lui-même dévotement l'effigie impériale de la croix que Napoléon lui +avait donnée, cela faisait un trou, et il n'avait rien voulu mettre à la +place. «Plutôt mourir, disait-il, que de porter sur mon cœur les trois +crapauds!» Il raillait volontiers tout haut Louis XVIII. «Vieux goutteux +à guêtres d'anglais!» disait-il, «qu'il s'en aille en Prusse avec son +salsifis!» Heureux de réunir dans la même imprécation les deux choses +qu'il détestait le plus, la Prusse et l'Angleterre. Il en fit tant qu'il +perdit sa place. Le voilà sans pain sur le pavé avec femme et enfants. +L'évêque le fit venir, le gronda doucement, et le nomma suisse de la +cathédrale.</p> + +<p>M. Myriel était dans le diocèse le vrai pasteur, l'ami de tous. En neuf +ans, à force de saintes actions et de douces manières, monseigneur +Bienvenu avait rempli la ville de Digne d'une sorte de vénération tendre +et filiale. Sa conduite même envers Napoléon avait été acceptée et comme +tacitement pardonnée par le peuple, bon troupeau faible, qui adorait son +empereur, mais qui aimait son évêque.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XII" id="Chapitre_XII"></a><a href="#premier">Chapitre XII</a></h2> + +<h3>Solitude de monseigneur Bienvenu</h3> + + +<p>Il y a presque toujours autour d'un évêque une escouade de petits abbés +comme autour d'un général une volée de jeunes officiers. C'est là ce que +ce charmant saint François de Sales appelle quelque part «les prêtres +blancs-becs». Toute carrière a ses aspirants qui font cortège aux +arrivés. Pas une puissance qui n'ait son entourage; pas une fortune qui +n'ait sa cour. Les chercheurs d'avenir tourbillonnent autour du présent +splendide. Toute métropole a son état-major. Tout évêque un peu influent +a près de lui sa patrouille de chérubins séminaristes, qui fait la ronde +et maintient le bon ordre dans le palais épiscopal, et qui monte la +garde autour du sourire de monseigneur. Agréer à un évêque, c'est le +pied à l'étrier pour un sous-diacre. Il faut bien faire son chemin; +l'apostolat ne dédaigne pas le canonicat.</p> + +<p>De même qu'il y a ailleurs les gros bonnets, il y a dans l'église les +grosses mitres. Ce sont les évêques bien en cour, riches, rentés, +habiles, acceptés du monde, sachant prier, sans doute, mais sachant +aussi solliciter, peu scrupuleux de faire faire antichambre en leur +personne à tout un diocèse, traits d'union entre la sacristie et la +diplomatie, plutôt abbés que prêtres, plutôt prélats qu'évêques. Heureux +qui les approche! Gens en crédit qu'ils sont, ils font pleuvoir autour +d'eux, sur les empressés et les favorisés, et sur toute cette jeunesse +qui sait plaire, les grasses paroisses, les prébendes, les +archidiaconats, les aumôneries et les fonctions cathédrales, en +attendant les dignités épiscopales. En avançant eux-mêmes, ils font +progresser leurs satellites; c'est tout un système solaire en marche. +Leur rayonnement empourpre leur suite. Leur prospérité s'émiette sur la +cantonade en bonnes petites promotions. Plus grand diocèse au patron, +plus grosse cure au favori. Et puis Rome est là. Un évêque qui sait +devenir archevêque, un archevêque qui sait devenir cardinal, vous emmène +comme conclaviste, vous entrez dans la rote, vous avez le pallium, vous +voilà auditeur, vous voilà camérier, vous voilà monsignor, et de la +Grandeur à Imminence il n'y a qu'un pas, et entre Imminence et la +Sainteté il n'y a que la fumée d'un scrutin. Toute calotte peut rêver la +tiare. Le prêtre est de nos jours le seul homme qui puisse régulièrement +devenir roi; et quel roi! le roi suprême. Aussi quelle pépinière +d'aspirations qu'un séminaire! Que d'enfants de chœur rougissants, que +de jeunes abbés ont sur la tête le pot au lait de Perrette! Comme +l'ambition s'intitule aisément vocation, qui sait? de bonne foi +peut-être et se trompant elle-même, béate qu'elle est!</p> + +<p>Monseigneur Bienvenu, humble, pauvre, particulier, n'était pas compté +parmi les grosses mitres. Cela était visible à l'absence complète de +jeunes prêtres autour de lui. On a vu qu'à Paris «il n'avait pas pris». +Pas un avenir ne songeait à se greffer sur ce vieillard solitaire. Pas +une ambition en herbe ne faisait la folie de verdir à son ombre. Ses +chanoines et ses grands vicaires étaient de bons vieux hommes, un peu +peuple comme lui, murés comme lui dans ce diocèse sans issue sur le +cardinafat, et qui ressemblaient à leur évêque, avec cette différence +qu'eux étaient finis, et que lui était achevé.</p> + +<p>On sentait si bien l'impossibilité de croître près de monseigneur +Bienvenu qu'à peine sortis du séminaire, les jeunes gens ordonnés par +lui se faisaient recommander aux archevêques d'Aix ou d'Auch, et s'en +allaient bien vite. Car enfin, nous le répétons, on veut être poussé. Un +saint qui vit dans un excès d'abnégation est un voisinage dangereux; il +pourrait bien vous communiquer par contagion une pauvreté incurable, +l'ankylose des articulations utiles à l'avancement, et, en somme, plus +de renoncement que vous n'en voulez; et l'on fuit cette vertu galeuse. +De là l'isolement de monseigneur Bienvenu. Nous vivons dans une société +sombre. Réussir, voilà l'enseignement qui tombe goutte à goutte de la +corruption en surplomb.</p> + +<p>Soit dit en passant, c'est une chose assez hideuse que le succès. Sa +fausse ressemblance avec le mérite trompe les hommes. Pour la foule, la +réussite a presque le même profil que la suprématie. Le succès, ce +ménechme du talent, a une dupe: l'histoire. Juvénal et Tacite seuls en +bougonnent. De nos jours, une philosophie à peu près officielle est +entrée en domesticité chez lui, porte la livrée du succès, et fait le +service de son antichambre. Réussissez: théorie. Prospérité suppose +Capacité. Gagnez à la loterie, vous voilà un habile homme. Qui triomphe +est vénéré. Naissez coiffé, tout est là. Ayez de la chance, vous aurez +le reste; soyez heureux, on vous croira grand. En dehors des cinq ou six +exceptions immenses qui font l'éclat d'un siècle, l'admiration +contemporaine n'est guère que myopie. Dorure est or. Être le premier +venu, cela ne gâte rien, pourvu qu'on soit le parvenu. Le vulgaire est +un vieux Narcisse qui s'adore lui-même et qui applaudit le vulgaire. +Cette faculté énorme par laquelle on est Moïse, Eschyle, Dante, +Michel-Ange ou Napoléon, la multitude la décerne d'emblée et par +acclamation à quiconque atteint son but dans quoi que ce soit. Qu'un +notaire se transfigure en député, qu'un faux Corneille fasse <i>Tiridate</i>, +qu'un eunuque parvienne à posséder un harem, qu'un Prud'homme militaire +gagne par accident la bataille décisive d'une époque, qu'un apothicaire +invente les semelles de carton pour l'armée de Sambre-et-Meuse et se +construise, avec ce carton vendu pour du cuir, quatre cent mille livres +de rente, qu'un porte-balle épouse l'usure et la fasse accoucher de sept +ou huit millions dont il est le père et dont elle est la mère, qu'un +prédicateur devienne évêque par le nasillement, qu'un intendant de bonne +maison soit si riche en sortant de service qu'on le fasse ministre des +finances, les hommes appellent cela Génie, de même qu'ils appellent +Beauté la figure de Mousqueton et Majesté l'encolure de Claude. Ils +confondent avec les constellations de l'abîme les étoiles que font dans +la vase molle du bourbier les pattes des canards.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIII" id="Chapitre_XIII"></a><a href="#premier">Chapitre XIII</a></h2> + +<h3>Ce qu'il croyait</h3> + + +<p>Au point de vue de l'orthodoxie, nous n'avons point à sonder M. l'évêque +de Digne. Devant une telle âme, nous ne nous sentons en humeur que de +respect. La conscience du juste doit être crue sur parole. D'ailleurs, +de certaines natures étant données, nous admettons le développement +possible de toutes les beautés de la vertu humaine dans une croyance +différente de la nôtre.</p> + +<p>Que pensait-il de ce dogme-ci ou de ce mystère-là? Ces secrets du for +intérieur ne sont connus que de la tombe où les âmes entrent nues. Ce +dont nous sommes certain, c'est que jamais les difficultés de foi ne se +résolvaient pour lui en hypocrisie. Aucune pourriture n'est possible au +diamant. Il croyait le plus qu'il pouvait. <i>Credo in Patrem</i>, +s'écriait-il souvent. Puisant d'ailleurs dans les bonnes œuvres cette +quantité de satisfaction qui suffit à la conscience, et qui vous dit +tout bas: «Tu es avec Dieu.»</p> + +<p>Ce que nous croyons devoir noter, c'est que, en dehors, pour ainsi dire, +et au-delà de sa foi, l'évêque avait un excès d'amour. C'est par là, +<i>quia multum amavit</i>, qu'il était jugé vulnérable par les «hommes +sérieux», les «personnes graves» et les «gens raisonnables»; locutions +favorites de notre triste monde où l'égoïsme reçoit le mot d'ordre du +pédantisme. Qu'était-ce que cet excès d'amour? C'était une bienveillance +sereine, débordant les hommes, comme nous l'avons indiqué déjà, et, dans +l'occasion, s'étendant jusqu'aux choses. Il vivait sans dédain. Il était +indulgent pour la création de Dieu. Tout homme, même le meilleur, a en +lui une dureté irréfléchie qu'il tient en réserve pour l'animal. +L'évêque de Digne n'avait point cette dureté-là, particulière à beaucoup +de prêtres pourtant. Il n'allait pas jusqu'au bramine, mais il semblait +avoir médité cette parole de l'Ecclésiaste: «Sait-on où va l'âme des +animaux?» Les laideurs de l'aspect, les difformités de l'instinct, ne le +troublaient pas et ne l'indignaient pas. Il en était ému, presque +attendri. Il semblait que, pensif, il en allât chercher, au-delà de la +vie apparente, la cause, l'explication ou l'excuse. Il semblait par +moments demander à Dieu des commutations. Il examinait sans colère, et +avec l'œil du linguiste qui déchiffre un palimpseste, la quantité de +chaos qui est encore dans la nature. Cette rêverie faisait parfois +sortir de lui des mots étranges. Un matin, il était dans son jardin; il +se croyait seul, mais sa sœur marchait derrière lui sans qu'il la vît; +tout à coup, il s'arrêta, et il regarda quelque chose à terre; c'était +une grosse araignée, noire, velue, horrible. Sa sœur l'entendit qui +disait:</p> + +<p>—Pauvre bête! ce n'est pas sa faute.</p> + +<p>Pourquoi ne pas dire ces enfantillages presque divins de la bonté? +Puérilités, soit; mais ces puérilités sublimes ont été celles de saint +François d'Assise et de Marc-Aurèle. Un jour il se donna une entorse +pour n'avoir pas voulu écraser une fourmi.</p> + +<p>Ainsi vivait cet homme juste. Quelquefois, il s'endormait dans son +jardin, et alors il n'était rien de plus vénérable.</p> + +<p>Monseigneur Bienvenu avait été jadis, à en croire les récits sur sa +jeunesse et même sur sa virilité, un homme passionné, peut-être violent. +Sa mansuétude universelle était moins un instinct de nature que le +résultat d'une grande conviction filtrée dans son cœur à travers la vie +et lentement tombée en lui, pensée à pensée; car, dans un caractère +comme dans un rocher, il peut y avoir des trous de gouttes d'eau. Ces +creusements-là sont ineffaçables; ces formations-là sont +indestructibles.</p> + +<p>En 1815, nous croyons l'avoir dit, il atteignit soixante-quinze ans, +mais il n'en paraissait pas avoir plus de soixante. Il n'était pas +grand; il avait quelque embonpoint, et, pour le combattre, il faisait +volontiers de longues marches à pied, il avait le pas ferme et n'était +que fort peu courbé, détail d'où nous ne prétendons rien conclure; +Grégoire XVI, à quatre-vingts ans, se tenait droit et souriant, ce qui +ne l'empêchait pas d'être un mauvais évêque. Monseigneur Bienvenu avait +ce que le peuple appelle «une belle tête», mais si aimable qu'on +oubliait qu'elle était belle.</p> + +<p>Quand il causait avec cette santé enfantine qui était une de ses grâces, +et dont nous avons déjà parlé, on se sentait à l'aise près de lui, il +semblait que de toute sa personne il sortît de la joie. Son teint coloré +et frais, toutes ses dents bien blanches qu'il avait conservées et que +son rire faisait voir, lui donnaient cet air ouvert et facile qui fait +dire d'un homme: «C'est un bon enfant», et d'un vieillard: «C'est un +bonhomme». C'était, on s'en souvient, l'effet qu'il avait fait à +Napoléon. Au premier abord, et pour qui le voyait pour la première fois, +ce n'était guère qu'un bonhomme en effet. Mais si l'on restait quelques +heures près de lui, et pour peu qu'on le vît pensif, le bonhomme se +transfigurait peu à peu et prenait je ne sais quoi d'imposant; son front +large et sérieux, auguste par les cheveux blancs, devenait auguste aussi +par la méditation; la majesté se dégageait de cette bonté, sans que la +bonté cessât de rayonner; on éprouvait quelque chose de l'émotion qu'on +aurait si l'on voyait un ange souriant ouvrir lentement ses ailes sans +cesser de sourire. Le respect, un respect inexprimable, vous pénétrait +par degrés et vous montait au cœur, et l'on sentait qu'on avait devant +soi une de ces âmes fortes, éprouvées et indulgentes, où la pensée est +si grande qu'elle ne peut plus être que douce.</p> + +<p>Comme on l'a vu, la prière, la célébration des offices religieux, +l'aumône, la consolation aux affligés, la culture d'un coin de terre, la +fraternité, la frugalité, l'hospitalité, le renoncement, la confiance, +l'étude, le travail remplissaient chacune des journées de sa vie. +<i>Remplissaient</i> est bien le mot, et certes cette journée de l'évêque +était bien pleine jusqu'aux bords de bonnes pensées, de bonnes paroles +et de bonnes actions. Cependant elle n'était pas complète si le temps +froid ou pluvieux l'empêchait d'aller passer, le soir, quand les deux +femmes s'étaient retirées, une heure ou deux dans son jardin avant de +s'endormir. Il semblait que ce fût une sorte de rite pour lui de se +préparer au sommeil par la méditation en présence des grands spectacles +du ciel nocturne. Quelquefois, à une heure même assez avancée de la +nuit, si les deux vieilles filles ne dormaient pas, elles l'entendaient +marcher lentement dans les allées. Il était là, seul avec lui-même, +recueilli, paisible, adorant, comparant la sérénité de son cœur à la +sérénité de l'éther, ému dans les ténèbres par les splendeurs visibles +des constellations et les splendeurs invisibles de Dieu, ouvrant son âme +aux pensées qui tombent de l'inconnu. Dans ces moments-là, offrant son +cœur à l'heure où les fleurs nocturnes offrent leur parfum, allumé +comme une lampe au centre de la nuit étoilée, se répandant en extase au +milieu du rayonnement universel de la création, il n'eût pu peut-être +dire lui-même ce qui se passait dans son esprit, il sentait quelque +chose s'envoler hors de lui et quelque chose descendre en lui. +Mystérieux échanges des gouffres de l'âme avec les gouffres de +l'univers!</p> + +<p>Il songeait à la grandeur et à la présence de Dieu; à l'éternité future, +étrange mystère; à l'éternité passée, mystère plus étrange encore; à +tous les infinis qui s'enfonçaient sous ses yeux dans tous les sens; et, +sans chercher à comprendre l'incompréhensible, il le regardait. Il +n'étudiait pas Dieu, il s'en éblouissait. Il considérait ces magnifiques +rencontres des atomes qui donnent des aspects à la matière, révèlent les +forces en les constatant, créent les individualités dans l'unité, les +proportions dans l'étendue, l'innombrable dans l'infini, et par la +lumière produisent la beauté. Ces rencontres se nouent et se dénouent +sans cesse; de là la vie et la mort. Il s'asseyait sur un banc de bois +adossé à une treille décrépite, et il regardait les astres à travers les +silhouettes chétives et rachitiques de ses arbres fruitiers. Ce quart +d'arpent, si pauvrement planté, si encombré de masures et de hangars, +lui était cher et lui suffisait.</p> + +<p>Que fallait-il de plus à ce vieillard, qui partageait le loisir de sa +vie, où il y avait si peu de loisir, entre le jardinage le jour et la +contemplation la nuit? Cet étroit enclos, ayant les cieux pour plafond, +n'était-ce pas assez pour pouvoir adorer Dieu tour à tour dans ses +œuvres les plus charmantes et dans ses œuvres les plus sublimes? +N'est-ce pas là tout, en effet, et que désirer au-delà? Un petit jardin +pour se promener, et l'immensité pour rêver. À ses pieds ce qu'on peut +cultiver et cueillir; sur sa tête ce qu'on peut étudier et méditer; +quelques fleurs sur la terre et toutes les étoiles dans le ciel.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIV" id="Chapitre_XIV"></a><a href="#premier">Chapitre XIV</a></h2> + +<h3>Ce qu'il pensait</h3> + + +<p>Un dernier mot.</p> + +<p>Comme cette nature de détails pourrait, particulièrement au moment où +nous sommes, et pour nous servir d'une expression actuellement à la +mode, donner à l'évêque de Digne une certaine physionomie «panthéiste», +et faire croire, soit à son blâme, soit à sa louange, qu'il y avait en +lui une de ces philosophies personnelles, propres à notre siècle, qui +germent quelquefois dans les esprits solitaires et s'y construisent et y +grandissent jusqu'à y remplacer les religions, nous insistons sur ceci +que pas un de ceux qui ont connu monseigneur Bienvenu ne se fût cru +autorisé à penser rien de pareil. Ce qui éclairait cet homme, c'était le +cœur. Sa sagesse était faite de la lumière qui vient de là.</p> + +<p>Point de systèmes, beaucoup d'œuvres. Les spéculations abstruses +contiennent du vertige; rien n'indique qu'il hasardât son esprit dans +les apocalypses. L'apôtre peut être hardi, mais l'évêque doit être +timide. Il se fût probablement fait scrupule de sonder trop avant de +certains problèmes réservés en quelque sorte aux grands esprits +terribles. Il y a de l'horreur sacrée sous les porches de l'énigme; ces +ouvertures sombres sont là béantes, mais quelque chose vous dit, à vous +passant de la vie, qu'on n'entre pas. Malheur à qui y pénètre! Les +génies, dans les profondeurs inouïes de l'abstraction et de la +spéculation pure, situés pour ainsi dire au-dessus des dogmes, proposent +leurs idées à Dieu. Leur prière offre audacieusement la discussion. Leur +adoration interroge. Ceci est la religion directe, pleine d'anxiété et +de responsabilité pour qui en tente les escarpements.</p> + +<p>La méditation humaine n'a point de limite. À ses risques et périls, elle +analyse et creuse son propre éblouissement. On pourrait presque dire +que, par une sorte de réaction splendide, elle en éblouit la nature; le +mystérieux monde qui nous entoure rend ce qu'il reçoit, il est probable +que les contemplateurs sont contemplés. Quoi qu'il en soit, il y a sur +la terre des hommes—sont-ce des hommes?—qui aperçoivent distinctement +au fond des horizons du rêve les hauteurs de l'absolu, et qui ont la +vision terrible de la montagne infinie. Monseigneur Bienvenu n'était +point de ces hommes-là, monseigneur Bienvenu n'était pas un génie. Il +eût redouté ces sublimités d'où quelques-uns, très grands même, comme +Swedenborg et Pascal, ont glissé dans la démence. Certes, ces puissantes +rêveries ont leur utilité morale, et par ces routes ardues on s'approche +de la perfection idéale. Lui, il prenait le sentier qui abrège: +l'évangile. Il n'essayait point de faire faire à sa chasuble les plis du +manteau d'Élie, il ne projetait aucun rayon d'avenir sur le roulis +ténébreux des événements, il ne cherchait pas à condenser en flamme la +lueur des choses, il n'avait rien du prophète et rien du mage. Cette âme +simple aimait, voilà tout.</p> + +<p>Qu'il dilatât la prière jusqu'à une aspiration surhumaine, cela est +probable; mais on ne peut pas plus prier trop qu'aimer trop; et, si +c'était une hérésie de prier au-delà des textes, sainte Thérèse et saint +Jérôme seraient des hérétiques.</p> + +<p>Il se penchait sur ce qui gémit et sur ce qui expie. L'univers lui +apparaissait comme une immense maladie; il sentait partout de la fièvre, +il auscultait partout de la souffrance, et, sans chercher à deviner +l'énigme, il tâchait de panser la plaie. Le redoutable spectacle des +choses créées développait en lui l'attendrissement; il n'était occupé +qu'à trouver pour lui-même et à inspirer aux autres la meilleure manière +de plaindre et de soulager. Ce qui existe était pour ce bon et rare +prêtre un sujet permanent de tristesse cherchant à consoler.</p> + +<p>Il y a des hommes qui travaillent à l'extraction de l'or; lui, il +travaillait à l'extraction de la pitié. L'universelle misère était sa +mine. La douleur partout n'était qu'une occasion de bonté toujours. +<i>Aimez-vous les uns les autres;</i> il déclarait cela complet, ne +souhaitait rien de plus, et c'était là toute sa doctrine. Un jour, cet +homme qui se croyait «philosophe», ce sénateur, déjà nommé, dit à +l'évêque:</p> + +<p>—Mais voyez donc le spectacle du monde; guerre de tous contre tous; le +plus fort a le plus d'esprit. Votre <i>aimez-vous les uns les autres</i> est +une bêtise.</p> + +<p>—Eh bien, répondit monseigneur Bienvenu sans disputer, si c'est une +bêtise, l'âme doit s'y enfermer comme la perle dans l'huître.</p> + +<p>Il s'y enfermait donc, il y vivait, il s'en satisfaisait absolument, +laissant de côté les questions prodigieuses qui attirent et qui +épouvantent, les perspectives insondables de l'abstraction, les +précipices de la métaphysique, toutes ces profondeurs convergentes, pour +l'apôtre à Dieu, pour l'athée au néant: la destinée, le bien et le mal, +la guerre de l'être contre l'être, la conscience de l'homme, le +somnambulisme pensif de l'animal, la transformation par la mort, la +récapitulation d'existences que contient le tombeau, la greffe +incompréhensible des amours successifs sur le moi persistant, l'essence, +la substance, le Nil et l'Ens, l'âme, la nature, la liberté, la +nécessité; problèmes à pic, épaisseurs sinistres, où se penchent les +gigantesques archanges de l'esprit humain; formidables abîmes que +Lucrèce, Manou, saint Paul et Dante contemplent avec cet œil fulgurant +qui semble, en regardant fixement l'infini, y faire éclore des étoiles.</p> + +<p>Monseigneur Bienvenu était simplement un homme qui constatait du dehors +les questions mystérieuses sans les scruter, sans les agiter, et sans en +troubler son propre esprit, et qui avait dans l'âme le grave respect de +l'ombre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_deuxieme_La_chute" id="Livre_deuxieme_La_chute"></a>Livre deuxième—La chute</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ib" id="Chapitre_Ib"></a><a href="#deuxieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Le soir d'un jour de marche</h3> + + +<p>Dans les premiers jours du mois d'octobre 1815, une heure environ avant +le coucher du soleil, un homme qui voyageait à pied entrait dans la +petite ville de Digne. Les rares habitants qui se trouvaient en ce moment +à leurs fenêtres ou sur le seuil de leurs maisons regardaient ce +voyageur avec une sorte d'inquiétude. Il était difficile de rencontrer +un passant d'un aspect plus misérable. C'était un homme de moyenne +taille, trapu et robuste, dans la force de l'âge. Il pouvait avoir +quarante-six ou quarante-huit ans. Une casquette à visière de cuir +rabattue cachait en partie son visage, brûlé par le soleil et le hâle, +et ruisselant de sueur. Sa chemise de grosse toile jaune, rattachée au +col par une petite ancre d'argent, laissait voir sa poitrine velue; il +avait une cravate tordue en corde, un pantalon de coutil bleu, usé et +râpé, blanc à un genou, troué à l'autre, une vieille blouse grise en +haillons, rapiécée à l'un des coudes d'un morceau de drap vert cousu +avec de la ficelle, sur le dos un sac de soldat fort plein, bien bouclé +et tout neuf, à la main un énorme bâton noueux, les pieds sans bas dans +des souliers ferrés, la tête tondue et la barbe longue.</p> + +<p>La sueur, la chaleur, le voyage à pied, la poussière, ajoutaient je ne +sais quoi de sordide à cet ensemble délabré.</p> + +<p>Les cheveux étaient ras, et pourtant hérissés; car ils commençaient à +pousser un peu, et semblaient n'avoir pas été coupés depuis quelque +temps.</p> + +<p>Personne ne le connaissait. Ce n'était évidemment qu'un passant. D'où +venait-il? Du midi. Des bords de la mer peut-être. Car il faisait son +entrée dans Digne par la même rue qui, sept mois auparavant, avait vu +passer l'empereur Napoléon allant de Cannes à Paris. Cet homme avait dû +marcher tout le jour. Il paraissait très fatigué. Des femmes de l'ancien +bourg qui est au bas de la ville l'avaient vu s'arrêter sous les arbres +du boulevard Gassendi et boire à la fontaine qui est à l'extrémité de la +promenade. Il fallait qu'il eût bien soif, car des enfants qui le +suivaient le virent encore s'arrêter, et boire, deux cents pas plus +loin, à la fontaine de la place du marché.</p> + +<p>Arrivé au coin de la rue Poichevert, il tourna à gauche et se dirigea +vers la mairie. Il y entra, puis sortit un quart d'heure après. Un +gendarme était assis près de la porte sur le banc de pierre où le +général Drouot monta le 4 mars pour lire à la foule effarée des +habitants de Digne la proclamation du golfe Juan. L'homme ôta sa +casquette et salua humblement le gendarme.</p> + +<p>Le gendarme, sans répondre à son salut, le regarda avec attention, le +suivit quelque temps des yeux, puis entra dans la maison de ville.</p> + +<p>Il y avait alors à Digne une belle auberge à l'enseigne de <i>la +Croix-de-Colbas</i>. Cette auberge avait pour hôtelier un nommé Jacquin +Labarre, homme considéré dans la ville pour sa parenté avec un autre +Labarre, qui tenait à Grenoble l'auberge des <i>Trois-Dauphins</i> et qui +avait servi dans les guides. Lors du débarquement de l'empereur, +beaucoup de bruits avaient couru dans le pays sur cette auberge des +<i>Trois-Dauphins</i>. On contait que le général Bertrand, déguisé en +charretier, y avait fait de fréquents voyages au mois de janvier, et +qu'il y avait distribué des croix d'honneur à des soldats et des +poignées de napoléons à des bourgeois. La réalité est que l'empereur, +entré dans Grenoble, avait refusé de s'installer à l'hôtel de la +préfecture; il avait remercié le maire en disant: <i>Je vais chez un brave +homme que je connais</i>, et il était allé aux <i>Trois-Dauphins</i>. Cette +gloire du Labarre des <i>Trois-Dauphins</i> se reflétait à vingt-cinq lieues +de distance jusque sur le Labarre de la <i>Croix-de-Colbas</i>. On disait de +lui dans la ville: <i>C'est le cousin de celui de Grenoble</i>.</p> + +<p>L'homme se dirigea vers cette auberge, qui était la meilleure du pays. +Il entra dans la cuisine, laquelle s'ouvrait de plain-pied sur la rue. +Tous les fourneaux étaient allumés; un grand feu flambait gaîment dans +la cheminée. L'hôte, qui était en même temps le chef, allait de l'âtre +aux casseroles, fort occupé et surveillant un excellent dîner destiné à +des rouliers qu'on entendait rire et parler à grand bruit dans une salle +voisine. Quiconque a voyagé sait que personne ne fait meilleure chère +que les rouliers. Une marmotte grasse, flanquée de perdrix blanches et +de coqs de bruyère, tournait sur une longue broche devant le feu; sur +les fourneaux cuisaient deux grosses carpes du lac de Lauzet et une +truite du lac d'Alloz.</p> + +<p>L'hôte, entendant la porte s'ouvrir et entrer un nouveau venu, dit sans +lever les yeux de ses fourneaux:</p> + +<p>—Que veut monsieur?</p> + +<p>—Manger et coucher, dit l'homme.</p> + +<p>—Rien de plus facile, reprit l'hôte.</p> + +<p>En ce moment il tourna la tête, embrassa d'un coup d'œil tout +l'ensemble du voyageur, et ajouta:</p> + +<p>—... en payant.</p> + +<p>L'homme tira une grosse bourse de cuir de la poche de sa blouse et +répondit:</p> + +<p>—J'ai de l'argent.</p> + +<p>—En ce cas on est à vous, dit l'hôte.</p> + +<p>L'homme remit sa bourse en poche, se déchargea de son sac, le posa à +terre près de la porte, garda son bâton à la main, et alla s'asseoir sur +une escabelle basse près du feu. Digne est dans la montagne. Les soirées +d'octobre y sont froides.</p> + +<p>Cependant, tout en allant et venant, l'homme considérait le voyageur.</p> + +<p>—Dîne-t-on bientôt? dit l'homme.</p> + +<p>—Tout à l'heure, dit l'hôte.</p> + +<p>Pendant que le nouveau venu se chauffait, le dos tourné, le digne +aubergiste Jacquin Labarre tira un crayon de sa poche, puis il déchira +le coin d'un vieux journal qui traînait sur une petite table près de la +fenêtre. Sur la marge blanche il écrivit une ligne ou deux, plia sans +cacheter et remit ce chiffon de papier à un enfant qui paraissait lui +servir tout à la fois de marmiton et de laquais. L'aubergiste dit un mot +à l'oreille du marmiton, et l'enfant partit en courant dans la direction +de la mairie.</p> + +<p>Le voyageur n'avait rien vu de tout cela.</p> + +<p>Il demanda encore une fois:</p> + +<p>—Dîne-t-on bientôt?</p> + +<p>—Tout à l'heure, dit l'hôte.</p> + +<p>L'enfant revint. Il rapportait le papier. L'hôte le déplia avec +empressement, comme quelqu'un qui attend une réponse. Il parut lire +attentivement, puis hocha la tête, et resta un moment pensif. Enfin il +fit un pas vers le voyageur qui semblait plongé dans des réflexions peu +sereines.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, je ne puis vous recevoir.</p> + +<p>L'homme se dressa à demi sur son séant.</p> + +<p>—Comment! Avez-vous peur que je ne paye pas? Voulez-vous que je paye +d'avance? J'ai de l'argent, vous dis-je.</p> + +<p>—Ce n'est pas cela.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Vous avez de l'argent....</p> + +<p>—Oui, dit l'homme.</p> + +<p>—Et moi, dit l'hôte, je n'ai pas de chambre.</p> + +<p>L'homme reprit tranquillement:</p> + +<p>—Mettez-moi à l'écurie.</p> + +<p>—Je ne puis.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Les chevaux prennent toute la place.</p> + +<p>—Eh bien, repartit l'homme, un coin dans le grenier. Une botte de +paille. Nous verrons cela après dîner.</p> + +<p>—Je ne puis vous donner à dîner.</p> + +<p>Cette déclaration, faite d'un ton mesuré, mais ferme, parut grave à +l'étranger. Il se leva.</p> + +<p>—Ah bah! mais je meurs de faim, moi. J'ai marché dès le soleil levé. +J'ai fait douze lieues. Je paye. Je veux manger.</p> + +<p>—Je n'ai rien, dit l'hôte.</p> + +<p>L'homme éclata de rire et se tourna vers la cheminée et les fourneaux.</p> + +<p>—Rien! et tout cela?</p> + +<p>—Tout cela m'est retenu.</p> + +<p>—Par qui?</p> + +<p>—Par ces messieurs les rouliers.</p> + +<p>—Combien sont-ils?</p> + +<p>—Douze.</p> + +<p>—Il y a là à manger pour vingt.</p> + +<p>—Ils ont tout retenu et tout payé d'avance.</p> + +<p>L'homme se rassit et dit sans hausser la voix:</p> + +<p>—Je suis à l'auberge, j'ai faim, et je reste.</p> + +<p>L'hôte alors se pencha à son oreille, et lui dit d'un accent qui le fit +tressaillir:</p> + +<p>—Allez-vous en.</p> + +<p>Le voyageur était courbé en cet instant et poussait quelques braises +dans le feu avec le bout ferré de son bâton, il se retourna vivement, +et, comme il ouvrait la bouche pour répliquer, l'hôte le regarda +fixement et ajouta toujours à voix basse:</p> + +<p>—Tenez, assez de paroles comme cela. Voulez-vous que je vous dise votre +nom? Vous vous appelez Jean Valjean. Maintenant voulez-vous que je vous +dise qui vous êtes? En vous voyant entrer, je me suis douté de quelque +chose, j'ai envoyé à la mairie, et voici ce qu'on m'a répondu. +Savez-vous lire?</p> + +<p>En parlant ainsi il tendait à l'étranger, tout déplié, le papier qui +venait de voyager de l'auberge à la mairie, et de la mairie à l'auberge. +L'homme y jeta un regard. L'aubergiste reprit après un silence:</p> + +<p>—J'ai l'habitude d'être poli avec tout le monde. Allez-vous-en.</p> + +<p>L'homme baissa la tête, ramassa le sac qu'il avait déposé à terre, et +s'en alla. Il prit la grande rue. Il marchait devant lui au hasard, +rasant de près les maisons, comme un homme humilié et triste. Il ne se +retourna pas une seule fois. S'il s'était retourné, il aurait vu +l'aubergiste de la <i>Croix-de-Colbas</i> sur le seuil de sa porte, entouré +de tous les voyageurs de son auberge et de tous les passants de la rue, +parlant vivement et le désignant du doigt, et, aux regards de défiance +et d'effroi du groupe, il aurait deviné qu'avant peu son arrivée serait +l'événement de toute la ville.</p> + +<p>Il ne vit rien de tout cela. Les gens accablés ne regardent pas derrière +eux. Ils ne savent que trop que le mauvais sort les suit.</p> + +<p>Il chemina ainsi quelque temps, marchant toujours, allant à l'aventure +par des rues qu'il ne connaissait pas, oubliant la fatigue, comme cela +arrive dans la tristesse. Tout à coup il sentit vivement la faim. La +nuit approchait. Il regarda autour de lui pour voir s'il ne découvrirait +pas quelque gîte.</p> + +<p>La belle hôtellerie s'était fermée pour lui; il cherchait quelque +cabaret bien humble, quelque bouge bien pauvre.</p> + +<p>Précisément une lumière s'allumait au bout de la rue; une branche de +pin, pendue à une potence en fer, se dessinait sur le ciel blanc du +crépuscule. Il y alla.</p> + +<p>C'était en effet un cabaret. Le cabaret qui est dans la rue de Chaffaut.</p> + +<p>Le voyageur s'arrêta un moment, et regarda par la vitre l'intérieur de +la salle basse du cabaret, éclairée par une petite lampe sur une table +et par un grand feu dans la cheminée. Quelques hommes y buvaient. L'hôte +se chauffait. La flamme faisait bruire une marmite de fer accrochée à la +crémaillère.</p> + +<p>On entre dans ce cabaret, qui est aussi une espèce d'auberge, par deux +portes. L'une donne sur la rue, l'autre s'ouvre sur une petite cour +pleine de fumier.</p> + +<p>Le voyageur n'osa pas entrer par la porte de la rue. Il se glissa dans +la cour, s'arrêta encore, puis leva timidement le loquet et poussa la +porte.</p> + +<p>—Qui va là? dit le maître.</p> + +<p>—Quelqu'un qui voudrait souper et coucher.</p> + +<p>—C'est bon. Ici on soupe et on couche.</p> + +<p>Il entra. Tous les gens qui buvaient se retournèrent. La lampe +l'éclairait d'un côté, le feu de l'autre. On l'examina quelque temps +pendant qu'il défaisait son sac.</p> + +<p>L'hôte lui dit:</p> + +<p>—Voilà du feu. Le souper cuit dans la marmite. Venez vous chauffer, +camarade.</p> + +<p>Il alla s'asseoir près de l'âtre. Il allongea devant le feu ses pieds +meurtris par la fatigue; une bonne odeur sortait de la marmite. Tout ce +qu'on pouvait distinguer de son visage sous sa casquette baissée prit +une vague apparence de bien-être mêlée à cet autre aspect si poignant +que donne l'habitude de la souffrance.</p> + +<p>C'était d'ailleurs un profil ferme, énergique et triste. Cette +physionomie était étrangement composée; elle commençait par paraître +humble et finissait par sembler sévère. L'œil luisait sous les sourcils +comme un feu sous une broussaille.</p> + +<p>Cependant un des hommes attablés était un poissonnier qui, avant +d'entrer au cabaret de la rue de Chaffaut, était allé mettre son cheval +à l'écurie chez Labarre. Le hasard faisait que le matin même il avait +rencontré cet étranger de mauvaise mine, cheminant entre Bras d'Asse +et... j'ai oublié le nom. (Je crois que c'est Escoublon). Or, en le +rencontrant, l'homme, qui paraissait déjà très fatigué, lui avait +demandé de le prendre en croupe; à quoi le poissonnier n'avait répondu +qu'en doublant le pas. Ce poissonnier faisait partie, une demi-heure +auparavant, du groupe qui entourait Jacquin Labarre, et lui-même avait +raconté sa désagréable rencontre du matin aux gens de <i>la +Croix-de-Colbas</i>. Il fit de sa place au cabaretier un signe +imperceptible. Le cabaretier vint à lui. Ils échangèrent quelques +paroles à voix basse. L'homme était retombé dans ses réflexions.</p> + +<p>Le cabaretier revint à la cheminée, posa brusquement sa main sur +l'épaule de l'homme, et lui dit:</p> + +<p>—Tu vas t'en aller d'ici.</p> + +<p>L'étranger se retourna et répondit avec douceur.</p> + +<p>—Ah! vous savez?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—On m'a renvoyé de l'autre auberge.</p> + +<p>—Et l'on te chasse de celle-ci.</p> + +<p>—Où voulez-vous que j'aille?</p> + +<p>—Ailleurs.</p> + +<p>L'homme prit son bâton et son sac, et s'en alla.</p> + +<p>Comme il sortait, quelques enfants, qui l'avaient suivi depuis <i>la +Croix-de-Colbas</i> et qui semblaient l'attendre, lui jetèrent des pierres. +Il revint sur ses pas avec colère et les menaça de son bâton; les +enfants se dispersèrent comme une volée d'oiseaux.</p> + +<p>Il passa devant la prison. À la porte pendait une chaîne de fer attachée +à une cloche. Il sonna.</p> + +<p>Un guichet s'ouvrit.</p> + +<p>—Monsieur le guichetier, dit-il en ôtant respectueusement sa casquette, +voudriez-vous bien m'ouvrir et me loger pour cette nuit?</p> + +<p>Une voix répondit:</p> + +<p>—Une prison n'est pas une auberge. Faites-vous arrêter. On vous +ouvrira.</p> + +<p>Le guichet se referma.</p> + +<p>Il entra dans une petite rue où il y a beaucoup de jardins. Quelques-uns +ne sont enclos que de haies, ce qui égaye la rue. Parmi ces jardins et +ces haies, il vit une petite maison d'un seul étage dont la fenêtre +était éclairée. Il regarda par cette vitre comme il avait fait pour le +cabaret. C'était une grande chambre blanchie à la chaux, avec un lit +drapé d'indienne imprimée, et un berceau dans un coin, quelques chaises +de bois et un fusil à deux coups accroché au mur. Une table était servie +au milieu de la chambre. Une lampe de cuivre éclairait la nappe de +grosse toile blanche, le broc d'étain luisant comme l'argent et plein de +vin et la soupière brune qui fumait. À cette table était assis un homme +d'une quarantaine d'années, à la figure joyeuse et ouverte, qui faisait +sauter un petit enfant sur ses genoux. Près de lui, une femme toute +jeune allaitait un autre enfant. Le père riait, l'enfant riait, la mère +souriait.</p> + +<p>L'étranger resta un moment rêveur devant ce spectacle doux et calmant. +Que se passait-il en lui? Lui seul eût pu le dire. Il est probable qu'il +pensa que cette maison joyeuse serait hospitalière, et que là où il +voyait tant de bonheur il trouverait peut-être un peu de pitié.</p> + +<p>Il frappa au carreau un petit coup très faible.</p> + +<p>On n'entendit pas.</p> + +<p>Il frappa un second coup.</p> + +<p>Il entendit la femme qui disait:</p> + +<p>—Mon homme, il me semble qu'on frappe.</p> + +<p>—Non, répondit le mari.</p> + +<p>Il frappa un troisième coup.</p> + +<p>Le mari se leva, prit la lampe, et alla à la porte qu'il ouvrit.</p> + +<p>C'était un homme de haute taille, demi-paysan, demi-artisan. Il portait +un vaste tablier de cuir qui montait jusqu'à son épaule gauche, et dans +lequel faisaient ventre un marteau, un mouchoir rouge, une poire à +poudre, toutes sortes d'objets que la ceinture retenait comme dans une +poche. Il renversait la tête en arrière; sa chemise largement ouverte et +rabattue montrait son cou de taureau, blanc et nu. Il avait d'épais +sourcils, d'énormes favoris noirs, les yeux à fleur de tête, le bas du +visage en museau, et sur tout cela cet air d'être chez soi qui est une +chose inexprimable.</p> + +<p>—Monsieur, dit le voyageur, pardon. En payant, pourriez-vous me donner +une assiettée de soupe et un coin pour dormir dans ce hangar qui est là +dans ce jardin? Dites, pourriez-vous? En payant?</p> + +<p>—Qui êtes-vous? demanda le maître du logis.</p> + +<p>L'homme répondit:</p> + +<p>—J'arrive de Puy-Moisson. J'ai marché toute la journée. J'ai fait douze +lieues. Pourriez-vous? En payant?</p> + +<p>—Je ne refuserais pas, dit le paysan, de loger quelqu'un de bien qui +payerait. Mais pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge.</p> + +<p>—Il n'y a pas de place.</p> + +<p>—Bah! pas possible. Ce n'est pas jour de foire ni de marché. Êtes-vous +allé chez Labarre?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>Le voyageur répondit avec embarras:</p> + +<p>—Je ne sais pas, il ne m'a pas reçu.</p> + +<p>—Êtes-vous allé chez chose, de la rue de Chaffaut?</p> + +<p>L'embarras de l'étranger croissait. Il balbutia:</p> + +<p>—Il ne m'a pas reçu non plus.</p> + +<p>Le visage du paysan prit une expression de défiance, il regarda le +nouveau venu de la tête aux pieds, et tout à coup il s'écria avec une +sorte de frémissement:</p> + +<p>—Est-ce que vous seriez l'homme?...</p> + +<p>Il jeta un nouveau coup d'œil sur l'étranger, fit trois pas en arrière, +posa la lampe sur la table et décrocha son fusil du mur.</p> + +<p>Cependant aux paroles du paysan: <i>Est-ce que vous seriez l'homme?...</i> la +femme s'était levée, avait pris ses deux enfants dans ses bras et +s'était réfugiée précipitamment derrière son mari, regardant l'étranger +avec épouvante, la gorge nue, les yeux effarés, en murmurant tout bas: +<i>Tso-maraude</i>.</p> + +<p>Tout cela se fit en moins de temps qu'il ne faut pour se le figurer. +Après avoir examiné quelques instants l'homme comme on examine une +vipère, le maître du logis revint à la porte et dit:</p> + +<p>—Va-t'en.</p> + +<p>—Par grâce, reprit l'homme, un verre d'eau.</p> + +<p>—Un coup de fusil! dit le paysan.</p> + +<p>Puis il referma la porte violemment, et l'homme l'entendit tirer deux +gros verrous. Un moment après, la fenêtre se ferma au volet, et un bruit +de barre de fer qu'on posait parvint au dehors.</p> + +<p>La nuit continuait de tomber. Le vent froid des Alpes soufflait. À la +lueur du jour expirant, l'étranger aperçut dans un des jardins qui +bordent la rue une sorte de hutte qui lui parut maçonnée en mottes de +gazon. Il franchit résolument une barrière de bois et se trouva dans le +jardin. Il s'approcha de la hutte; elle avait pour porte une étroite +ouverture très basse et elle ressemblait à ces constructions que les +cantonniers se bâtissent au bord des routes. Il pensa sans doute que +c'était en effet le logis d'un cantonnier; il souffrait du froid et de +la faim; il s'était résigné à la faim, mais c'était du moins là un abri +contre le froid. Ces sortes de logis ne sont habituellement pas occupés +la nuit. Il se coucha à plat ventre et se glissa dans la hutte. Il y +faisait chaud, et il y trouva un assez bon lit de paille. Il resta un +moment étendu sur ce lit, sans pouvoir faire un mouvement tant il était +fatigué. Puis, comme son sac sur son dos le gênait et que c'était +d'ailleurs un oreiller tout trouvé, il se mit à déboucler une des +courroies. En ce moment un grondement farouche se fit entendre. Il leva +les yeux. La tête d'un dogue énorme se dessinait dans l'ombre à +l'ouverture de la hutte.</p> + +<p>C'était la niche d'un chien.</p> + +<p>Il était lui-même vigoureux et redoutable; il s'arma de son bâton, il se +fit de son sac un bouclier, et sortit de la niche comme il put, non sans +élargir les déchirures de ses haillons.</p> + +<p>Il sortit également du jardin, mais à reculons, obligé, pour tenir le +dogue en respect, d'avoir recours à cette manœuvre du bâton que les +maîtres en ce genre d'escrime appellent <i>la rose couverte</i>.</p> + +<p>Quand il eut, non sans peine, repassé la barrière et qu'il se retrouva +dans la rue, seul, sans gîte, sans toit, sans abri, chassé même de ce +lit de paille et de cette niche misérable, il se laissa tomber plutôt +qu'il ne s'assit sur une pierre, et il paraît qu'un passant qui +traversait l'entendit s'écrier:</p> + +<p>—Je ne suis pas même un chien!</p> + +<p>Bientôt il se releva et se remit à marcher. Il sortit de la ville, +espérant trouver quelque arbre ou quelque meule dans les champs, et s'y +abriter.</p> + +<p>Il chemina ainsi quelque temps, la tête toujours baissée. Quand il se +sentit loin de toute habitation humaine, il leva les yeux et chercha +autour de lui. Il était dans un champ; il avait devant lui une de ces +collines basses couvertes de chaume coupé ras, qui après la moisson +ressemblent à des têtes tondues.</p> + +<p>L'horizon était tout noir; ce n'était pas seulement le sombre de la +nuit; c'étaient des nuages très bas qui semblaient s'appuyer sur la +colline même et qui montaient, emplissant tout le ciel. Cependant, comme +la lune allait se lever et qu'il flottait encore au zénith un reste de +clarté crépusculaire, ces nuages formaient au haut du ciel une sorte de +voûte blanchâtre d'où tombait sur la terre une lueur.</p> + +<p>La terre était donc plus éclairée que le ciel, ce qui est un effet +particulièrement sinistre, et la colline, d'un pauvre et chétif contour, +se dessinait vague et blafarde sur l'horizon ténébreux. Tout cet +ensemble était hideux, petit, lugubre et borné. Rien dans le champ ni +sur la colline qu'un arbre difforme qui se tordait en frissonnant à +quelques pas du voyageur.</p> + +<p>Cet homme était évidemment très loin d'avoir de ces délicates habitudes +d'intelligence et d'esprit qui font qu'on est sensible aux aspects +mystérieux des choses; cependant il y avait dans ce ciel, dans cette +colline, dans cette plaine et dans cet arbre, quelque chose de si +profondément désolé qu'après un moment d'immobilité et de rêverie, il +rebroussa chemin brusquement. Il y a des instants où la nature semble +hostile.</p> + +<p>Il revint sur ses pas. Les portes de Digne étaient fermées. Digne, qui a +soutenu des sièges dans les guerres de religion, était encore entourée +en 1815 de vieilles murailles flanquées de tours carrées qu'on a +démolies depuis. Il passa par une brèche et rentra dans la ville.</p> + +<p>Il pouvait être huit heures du soir. Comme il ne connaissait pas les +rues, il recommença sa promenade à l'aventure.</p> + +<p>Il parvint ainsi à la préfecture, puis au séminaire. En passant sur la +place de la cathédrale, il montra le poing à l'église.</p> + +<p>Il y a au coin de cette place une imprimerie. C'est là que furent +imprimées pour la première fois les proclamations de l'empereur et de la +garde impériale à l'armée, apportées de l'île d'Elbe et dictées par +Napoléon lui-même.</p> + +<p>Épuisé de fatigue et n'espérant plus rien, il se coucha sur le banc de +pierre qui est à la porte de cette imprimerie.</p> + +<p>Une vieille femme sortait de l'église en ce moment. Elle vit cet homme +étendu dans l'ombre.</p> + +<p>—Que faites-vous là, mon ami? dit-elle.</p> + +<p>Il répondit durement et avec colère:</p> + +<p>—Vous le voyez, bonne femme, je me couche.</p> + +<p>La bonne femme, bien digne de ce nom en effet, était madame la marquise +de R.</p> + +<p>—Sur ce banc? reprit-elle.</p> + +<p>—J'ai eu pendant dix-neuf ans un matelas de bois, dit l'homme, j'ai +aujourd'hui un matelas de pierre.</p> + +<p>—Vous avez été soldat?</p> + +<p>—Oui, bonne femme. Soldat.</p> + +<p>—Pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge?</p> + +<p>—Parce que je n'ai pas d'argent.</p> + +<p>—Hélas, dit madame de R., je n'ai dans ma bourse que quatre sous.</p> + +<p>—Donnez toujours.</p> + +<p>L'homme prit les quatre sous. Madame de R. continua:</p> + +<p>—Vous ne pouvez vous loger avec si peu dans une auberge. Avez-vous +essayé pourtant? Il est impossible que vous passiez ainsi la nuit. Vous +avez sans doute froid et faim. On aurait pu vous loger par charité.</p> + +<p>—J'ai frappé à toutes les portes.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Partout on m'a chassé.</p> + +<p>La «bonne femme» toucha le bras de l'homme et lui montra de l'autre côté +de la place une petite maison basse à côté de l'évêché.</p> + +<p>—Vous avez, reprit-elle, frappé à toutes les portes?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Avez-vous frappé à celle-là?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Frappez-y.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIb" id="Chapitre_IIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>La prudence conseillée à la sagesse</h3> + + +<p>Ce soir-là, M. l'évêque de Digne, après sa promenade en ville, était +resté assez tard enfermé dans sa chambre. Il s'occupait d'un grand +travail sur les <i>Devoirs</i>, lequel est malheureusement demeuré inachevé. +Il dépouillait soigneusement tout ce que les Pères et les Docteurs ont +dit sur cette grave matière. Son livre était divisé en deux parties; +premièrement les devoirs de tous, deuxièmement les devoirs de chacun, +selon la classe à laquelle il appartient. Les devoirs de tous sont les +grands devoirs. Il y en a quatre. Saint Matthieu les indique: devoirs +envers Dieu (Matth., VI), devoirs envers soi-même (Matth., V, 29, 30), +devoirs envers le prochain (Matth., VII, 12), devoirs envers les +créatures (Matth., VI, 20, 25). Pour les autres devoirs, l'évêque les +avait trouvés indiqués et prescrits ailleurs; aux souverains et aux +sujets, dans l'Épître aux Romains; aux magistrats, aux épouses, aux +mères et aux jeunes hommes, par saint Pierre; aux maris, aux pères, aux +enfants et aux serviteurs, dans l'Épître aux Éphésiens; aux fidèles, +dans l'Épître aux Hébreux; aux vierges, dans l'Épître aux Corinthiens. +Il faisait laborieusement de toutes ces prescriptions un ensemble +harmonieux qu'il voulait présenter aux âmes.</p> + +<p>Il travaillait encore à huit heures, écrivant assez incommodément sur de +petits carrés de papier avec un gros livre ouvert sur ses genoux, quand +madame Magloire entra, selon son habitude, pour prendre l'argenterie +dans le placard près du lit. Un moment après, l'évêque, sentant que le +couvert était mis et que sa sœur l'attendait peut-être, ferma son +livre, se leva de sa table et entra dans la salle à manger.</p> + +<p>La salle à manger était une pièce oblongue à cheminée, avec porte sur la +rue (nous l'avons dit), et fenêtre sur le jardin.</p> + +<p>Madame Magloire achevait en effet de mettre le couvert.</p> + +<p>Tout en vaquant au service, elle causait avec mademoiselle Baptistine.</p> + +<p>Une lampe était sur la table; la table était près de la cheminée. Un +assez bon feu était allumé.</p> + +<p>On peut se figurer facilement ces deux femmes qui avaient toutes deux +passé soixante ans: madame Magloire petite, grasse, vive; mademoiselle +Baptistine, douce, mince, frêle, un peu plus grande que son frère, vêtue +d'une robe de soie puce, couleur à la mode en 1806, qu'elle avait +achetée alors à Paris et qui lui durait encore. Pour emprunter des +locutions vulgaires qui ont le mérite de dire avec un seul mot une idée +qu'une page suffirait à peine à exprimer, madame Magloire avait l'air +d'une <i>paysanne</i> et mademoiselle Baptistine d'une <i>dame</i>. Madame +Magloire avait un bonnet blanc à tuyaux, au cou une jeannette d'or, le +seul bijou de femme qu'il y eût dans la maison, un fichu très blanc +sortant de la robe de bure noire à manches larges et courtes, un tablier +de toile de coton à carreaux rouges et verts, noué à la ceinture d'un +ruban vert, avec pièce d'estomac pareille rattachée par deux épingles +aux deux coins d'en haut, aux pieds de gros souliers et des bas jaunes +comme les femmes de Marseille. La robe de mademoiselle Baptistine était +coupée sur les patrons de 1806, taille courte, fourreau étroit, manches +à épaulettes, avec pattes et boutons. Elle cachait ses cheveux gris sous +une perruque frisée dite à <i>l'enfant</i>. Madame Magloire avait l'air +intelligent, vif et bon; les deux angles de sa bouche inégalement +relevés et la lèvre supérieure plus grosse que la lèvre inférieure lui +donnaient quelque chose de bourru et d'impérieux. Tant que monseigneur +se taisait, elle lui parlait résolument avec un mélange de respect et de +liberté; mais dès que monseigneur parlait, on a vu cela, elle obéissait +passivement comme mademoiselle. Mademoiselle Baptistine ne parlait même +pas. Elle se bornait à obéir et à complaire. Même quand elle était +jeune, elle n'était pas jolie, elle avait de gros yeux bleus à fleur de +tête et le nez long et busqué; mais tout son visage, toute sa personne, +nous l'avons dit en commençant, respiraient une ineffable bonté. Elle +avait toujours été prédestinée à la mansuétude; mais la foi, la charité, +l'espérance, ces trois vertus qui chauffent doucement l'âme, avaient +élevé peu à peu cette mansuétude jusqu'à la sainteté. La nature n'en +avait fait qu'une brebis, la religion en avait fait un ange. Pauvre +sainte fille! doux souvenir disparu! Mademoiselle Baptistine a depuis +raconté tant de fois ce qui s'était passé à l'évêché cette soirée-là, +que plusieurs personnes qui vivent encore s'en rappellent les moindres +détails.</p> + +<p>Au moment où M. l'évêque entra, madame Magloire parlait avec quelque +vivacité. Elle entretenait <i>mademoiselle</i> d'un sujet qui lui était +familier et auquel l'évêque était accoutumé. Il s'agissait du loquet de +la porte d'entrée.</p> + +<p>Il paraît que, tout en allant faire quelques provisions pour le souper, +madame Magloire avait entendu dire des choses en divers lieux. On +parlait d'un rôdeur de mauvaise mine; qu'un vagabond suspect serait +arrivé, qu'il devait être quelque part dans la ville, et qu'il se +pourrait qu'il y eût de méchantes rencontres pour ceux qui s'aviseraient +de rentrer tard chez eux cette nuit-là. Que la police était bien mal +faite du reste, attendu que M. le préfet et M. le maire ne s'aimaient +pas, et cherchaient à se nuire en faisant arriver des événements. Que +c'était donc aux gens sages à faire la police eux-mêmes et à se bien +garder, et qu'il faudrait avoir soin de dûment clore, verrouiller et +barricader sa maison, <i>et de bien fermer ses portes</i>.</p> + +<p>Madame Magloire appuya sur ce dernier mot; mais l'évêque venait de sa +chambre où il avait eu assez froid, il s'était assis devant la cheminée +et se chauffait, et puis il pensait à autre chose. Il ne releva pas le +mot à effet que madame Magloire venait de laisser tomber. Elle le +répéta. Alors, mademoiselle Baptistine, voulant satisfaire madame +Magloire sans déplaire à son frère, se hasarda à dire timidement:</p> + +<p>—Mon frère, entendez-vous ce que dit madame Magloire?</p> + +<p>—J'en ai entendu vaguement quelque chose, répondit l'évêque.</p> + +<p>Puis tournant à demi sa chaise, mettant ses deux mains sur ses genoux, +et levant vers la vieille servante son visage cordial et facilement +joyeux, que le feu éclairait d'en bas:</p> + +<p>—Voyons. Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? Nous sommes donc dans quelque gros +danger?</p> + +<p>Alors madame Magloire recommença toute l'histoire, en l'exagérant +quelque peu, sans s'en douter. Il paraîtrait qu'un bohémien, un +va-nu-pieds, une espèce de mendiant dangereux serait en ce moment dans +la ville. Il s'était présenté pour loger chez Jacquin Labarre qui +n'avait pas voulu le recevoir. On l'avait vu arriver par le boulevard +Gassendi et rôder dans les rues à la brume. Un homme de sac et de corde +avec une figure terrible.</p> + +<p>—Vraiment? dit l'évêque.</p> + +<p>Ce consentement à l'interroger encouragea madame Magloire; cela lui +semblait indiquer que l'évêque n'était pas loin de s'alarmer; elle +poursuivit triomphante:</p> + +<p>—Oui, monseigneur. C'est comme cela. Il y aura quelque malheur cette +nuit dans la ville. Tout le monde le dit. Avec cela que la police est si +mal faite (répétition inutile). Vivre dans un pays de montagnes, et +n'avoir pas même de lanternes la nuit dans les rues! On sort. Des fours, +quoi! Et je dis, monseigneur, et mademoiselle que voilà dit comme moi....</p> + +<p>—Moi, interrompit la sœur, je ne dis rien. Ce que mon frère fait est +bien fait.</p> + +<p>Madame Magloire continua comme s'il n'y avait pas eu de protestation:</p> + +<p>—Nous disons que cette maison-ci n'est pas sûre du tout; que, si +monseigneur le permet, je vais aller dire à Paulin Musebois, le +serrurier, qu'il vienne remettre les anciens verrous de la porte; on les +a là, c'est une minute; et je dis qu'il faut des verrous, monseigneur, +ne serait-ce que pour cette nuit; car je dis qu'une porte qui s'ouvre du +dehors avec un loquet, par le premier passant venu, rien n'est plus +terrible; avec cela que monseigneur a l'habitude de toujours dire +d'entrer, et que d'ailleurs, même au milieu de la nuit, ô mon Dieu! on +n'a pas besoin d'en demander la permission....</p> + +<p>En ce moment, on frappa à la porte un coup assez violent.</p> + +<p>—Entrez, dit l'évêque.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIIb" id="Chapitre_IIIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>Héroïsme de l'obéissance passive</h3> + + +<p>La porte s'ouvrit.</p> + +<p>Elle s'ouvrit vivement, toute grande, comme si quelqu'un la poussait +avec énergie et résolution.</p> + +<p>Un homme entra.</p> + +<p>Cet homme, nous le connaissons déjà. C'est le voyageur que nous avons vu +tout à l'heure errer cherchant un gîte.</p> + +<p>Il entra, fit un pas, et s'arrêta, laissant la porte ouverte derrière +lui. Il avait son sac sur l'épaule, son bâton à la main, une expression +rude, hardie, fatiguée et violente dans les yeux. Le feu de la cheminée +l'éclairait. Il était hideux. C'était une sinistre apparition.</p> + +<p>Madame Magloire n'eut pas même la force de jeter un cri. Elle +tressaillit, et resta béante.</p> + +<p>Mademoiselle Baptistine se retourna, aperçut l'homme qui entrait et se +dressa à demi d'effarement, puis, ramenant peu à peu sa tête vers la +cheminée, elle se mit à regarder son frère et son visage redevint +profondément calme et serein.</p> + +<p>L'évêque fixait sur l'homme un œil tranquille.</p> + +<p>Comme il ouvrait la bouche, sans doute pour demander au nouveau venu ce +qu'il désirait, l'homme appuya ses deux mains à la fois sur son bâton, +promena ses yeux tour à tour sur le vieillard et les femmes, et, sans +attendre que l'évêque parlât, dit d'une voix haute:</p> + +<p>—Voici. Je m'appelle Jean Valjean. Je suis un galérien. J'ai passé +dix-neuf ans au bagne. Je suis libéré depuis quatre jours et en route +pour Pontarlier qui est ma destination. Quatre jours et que je marche +depuis Toulon. Aujourd'hui, j'ai fait douze lieues à pied. Ce soir, en +arrivant dans ce pays, j'ai été dans une auberge, on m'a renvoyé à cause +de mon passeport jaune que j'avais montré à la mairie. Il avait fallu. +J'ai été à une autre auberge. On m'a dit: Va-t-en! Chez l'un, chez +l'autre. Personne n'a voulu de moi. J'ai été à la prison, le guichetier +n'a pas ouvert. J'ai été dans la niche d'un chien. Ce chien m'a mordu et +m'a chassé, comme s'il avait été un homme. On aurait dit qu'il savait +qui j'étais. Je m'en suis allé dans les champs pour coucher à la belle +étoile. Il n'y avait pas d'étoile. J'ai pensé qu'il pleuvrait, et qu'il +n'y avait pas de bon Dieu pour empêcher de pleuvoir, et je suis rentré +dans la ville pour y trouver le renfoncement d'une porte. Là, dans la +place, j'allais me coucher sur une pierre. Une bonne femme m'a montré +votre maison et m'a dit: «Frappe là». J'ai frappé. Qu'est-ce que c'est +ici? Êtes-vous une auberge? J'ai de l'argent. Ma masse. Cent neuf francs +quinze sous que j'ai gagnés au bagne par mon travail en dix-neuf ans. Je +payerai. Qu'est-ce que cela me fait? J'ai de l'argent. Je suis très +fatigué, douze lieues à pied, j'ai bien faim. Voulez-vous que je reste?</p> + +<p>—Madame Magloire, dit l'évêque, vous mettrez un couvert de plus.</p> + +<p>L'homme fit trois pas et s'approcha de la lampe qui était sur la table.</p> + +<p>—Tenez, reprit-il, comme s'il n'avait pas bien compris, ce n'est pas +ça. Avez-vous entendu? Je suis un galérien. Un forçat. Je viens des +galères.</p> + +<p>Il tira de sa poche une grande feuille de papier jaune qu'il déplia.</p> + +<p>—Voilà mon passeport. Jaune, comme vous voyez. Cela sert à me faire +chasser de partout où je suis. Voulez-vous lire? Je sais lire, moi. J'ai +appris au bagne. Il y a une école pour ceux qui veulent. Tenez, voilà ce +qu'on a mis sur le passeport: «Jean Valjean, forçat libéré, natif +de...—cela vous est égal...—Est resté dix-neuf ans au bagne. Cinq ans +pour vol avec effraction. Quatorze ans pour avoir tenté de s'évader +quatre fois. Cet homme est très dangereux.»—Voilà! Tout le monde m'a +jeté dehors. Voulez-vous me recevoir, vous? Est-ce une auberge? +Voulez-vous me donner à manger et à coucher? Avez-vous une écurie?</p> + +<p>—Madame Magloire, dit l'évêque, vous mettrez des draps blancs au lit de +l'alcôve.</p> + +<p>Nous avons déjà expliqué de quelle nature était l'obéissance des deux +femmes.</p> + +<p>Madame Magloire sortit pour exécuter ces ordres. L'évêque se tourna vers +l'homme.</p> + +<p>—Monsieur, asseyez-vous et chauffez-vous. Nous allons souper dans un +instant, et l'on fera votre lit pendant que vous souperez.</p> + +<p>Ici l'homme comprit tout à fait. L'expression de son visage, jusqu'alors +sombre et dure, s'empreignit de stupéfaction, de doute, de joie, et +devint extraordinaire. Il se mit à balbutier comme un homme fou:</p> + +<p>—Vrai? quoi? vous me gardez? vous ne me chassez pas! un forçat! Vous +m'appelez monsieur! vous ne me tutoyez pas! Va-t-en, chien! qu'on me dit +toujours. Je croyais bien que vous me chasseriez. Aussi j'avais dit tout +de suite qui je suis. Oh! la brave femme qui m'a enseigné ici! Je vais +souper! un lit! Un lit avec des matelas et des draps! comme tout le +monde! il y a dix-neuf ans que je n'ai couché dans un lit! Vous voulez +bien que je ne m'en aille pas! Vous êtes de dignes gens! D'ailleurs j'ai +de l'argent. Je payerai bien. Pardon, monsieur l'aubergiste, comment +vous appelez-vous? Je payerai tout ce qu'on voudra. Vous êtes un brave +homme. Vous êtes aubergiste, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je suis, dit l'évêque, un prêtre qui demeure ici.</p> + +<p>—Un prêtre! reprit l'homme. Oh! un brave homme de prêtre! Alors vous ne +me demandez pas d'argent? Le curé, n'est-ce pas? le curé de cette grande +église? Tiens! c'est vrai, que je suis bête! je n'avais pas vu votre +calotte!</p> + +<p>Tout en parlant, il avait déposé son sac et son bâton dans un coin, puis +remis son passeport dans sa poche, et il s'était assis. Mademoiselle +Baptistine le considérait avec douceur. Il continua:</p> + +<p>—Vous êtes humain, monsieur le curé. Vous n'avez pas de mépris. C'est +bien bon un bon prêtre. Alors vous n'avez pas besoin que je paye?</p> + +<p>—Non, dit l'évêque, gardez votre argent. Combien avez-vous? ne +m'avez-vous pas dit cent neuf francs?</p> + +<p>—Quinze sous, ajouta l'homme.</p> + +<p>—Cent neuf francs quinze sous. Et combien de temps avez-vous mis à +gagner cela?</p> + +<p>—Dix-neuf ans.</p> + +<p>—Dix-neuf ans!</p> + +<p>L'évêque soupira profondément.</p> + +<p>L'homme poursuivit:</p> + +<p>—J'ai encore tout mon argent. Depuis quatre jours je n'ai dépensé que +vingt-cinq sous que j'ai gagnés en aidant à décharger des voitures à +Grasse. Puisque vous êtes abbé, je vais vous dire, nous avions un +aumônier au bagne. Et puis un jour j'ai vu un évêque. Monseigneur, qu'on +appelle. C'était l'évêque de la Majore, à Marseille. C'est le curé qui +est sur les curés. Vous savez, pardon, je dis mal cela, mais pour moi, +c'est si loin!—Vous comprenez, nous autres! Il a dit la messe au milieu +du bagne, sur un autel, il avait une chose pointue, en or, sur la tête. +Au grand jour de midi, cela brillait. Nous étions en rang. Des trois +côtés. Avec les canons, mèche allumée, en face de nous. Nous ne voyions +pas bien. Il a parlé, mais il était trop au fond, nous n'entendions pas. +Voilà ce que c'est qu'un évêque.</p> + +<p>Pendant qu'il parlait, l'évêque était allé pousser la porte qui était +restée toute grande ouverte.</p> + +<p>Madame Magloire rentra. Elle apportait un couvert qu'elle mit sur la +table.</p> + +<p>—Madame Magloire, dit l'évêque, mettez ce couvert le plus près possible +du feu.</p> + +<p>Et se tournant vers son hôte:</p> + +<p>—Le vent de nuit est dur dans les Alpes. Vous devez avoir froid, +monsieur?</p> + +<p>Chaque fois qu'il disait ce mot monsieur, avec sa voix doucement grave +et de si bonne compagnie, le visage de l'homme s'illuminait. Monsieur à +un forçat, c'est un verre d'eau à un naufragé de la Méduse. L'ignominie +a soif de considération.</p> + +<p>—Voici, reprit l'évêque, une lampe qui éclaire bien mal.</p> + +<p>Madame Magloire comprit, et elle alla chercher sur la cheminée de la +chambre à coucher de monseigneur les deux chandeliers d'argent qu'elle +posa sur la table tout allumés.</p> + +<p>—Monsieur le curé, dit l'homme, vous êtes bon. Vous ne me méprisez pas. +Vous me recevez chez vous. Vous allumez vos cierges pour moi. Je ne vous +ai pourtant pas caché d'où je viens et que je suis un homme malheureux.</p> + +<p>L'évêque, assis près de lui, lui toucha doucement la main.</p> + +<p>—Vous pouviez ne pas me dire qui vous étiez.</p> + +<p>Ce n'est pas ici ma maison, c'est la maison de Jésus-Christ. Cette porte +ne demande pas à celui qui entre s'il a un nom, mais s'il a une douleur. +Vous souffrez; vous avez faim et soif; soyez le bienvenu. Et ne me +remerciez pas, ne me dites pas que je vous reçois chez moi. Personne +n'est ici chez soi, excepté celui qui a besoin d'un asile. Je vous le +dis à vous qui passez, vous êtes ici chez vous plus que moi-même. Tout +ce qui est ici est à vous. Qu'ai-je besoin de savoir votre nom? +D'ailleurs, avant que vous me le disiez, vous en avez un que je savais.</p> + +<p>L'homme ouvrit des yeux étonnés.</p> + +<p>—Vrai? vous saviez comment je m'appelle?</p> + +<p>—Oui, répondit l'évêque, vous vous appelez mon frère.</p> + +<p>—Tenez, monsieur le curé! s'écria l'homme, j'avais bien faim en entrant +ici; mais vous êtes si bon qu'à présent je ne sais plus ce que j'ai; +cela m'a passé.</p> + +<p>L'évêque le regarda et lui dit:</p> + +<p>—Vous avez bien souffert?</p> + +<p>—Oh! la casaque rouge, le boulet au pied, une planche pour dormir, le +chaud, le froid, le travail, la chiourme, les coups de bâton! La double +chaîne pour rien. Le cachot pour un mot. Même malade au lit, la chaîne. +Les chiens, les chiens sont plus heureux! Dix-neuf ans! J'en ai +quarante-six. À présent, le passeport jaune! Voilà.</p> + +<p>—Oui, reprit l'évêque, vous sortez d'un lieu de tristesse. Écoutez. Il +y aura plus de joie au ciel pour le visage en larmes d'un pécheur +repentant que pour la robe blanche de cent justes. Si vous sortez de ce +lieu douloureux avec des pensées de haine et de colère contre les +hommes, vous êtes digne de pitié; si vous en sortez avec des pensées de +bienveillance, de douceur et de paix, vous valez mieux qu'aucun de nous.</p> + +<p>Cependant madame Magloire avait servi le souper. Une soupe faite avec de +l'eau, de l'huile, du pain et du sel, un peu de lard, un morceau de +viande de mouton, des figues, un fromage frais, et un gros pain de +seigle. Elle avait d'elle-même ajouté à l'ordinaire de M. l'évêque une +bouteille de vieux vin de Mauves.</p> + +<p>Le visage de l'évêque prit tout à coup cette expression de gaîté propre +aux natures hospitalières:</p> + +<p>—À table! dit-il vivement.</p> + +<p>Comme il en avait coutume lorsque quelque étranger soupait avec lui, il +fit asseoir l'homme à sa droite. Mademoiselle Baptistine, parfaitement +paisible et naturelle, prit place à sa gauche.</p> + +<p>L'évêque dit le bénédicité, puis servit lui-même la soupe, selon son +habitude. L'homme se mit à manger avidement.</p> + +<p>Tout à coup l'évêque dit:</p> + +<p>—Mais il me semble qu'il manque quelque chose sur cette table.</p> + +<p>Madame Magloire en effet n'avait mis que les trois couverts absolument +nécessaires. Or c'était l'usage de la maison, quand l'évêque avait +quelqu'un à souper, de disposer sur la nappe les six couverts d'argent, +étalage innocent. Ce gracieux semblant de luxe était une sorte +d'enfantillage plein de charme dans cette maison douce et sévère qui +élevait la pauvreté jusqu'à la dignité.</p> + +<p>Madame Magloire comprit l'observation, sortit sans dire un mot, et un +moment après les trois couverts réclamés par l'évêque brillaient sur la +nappe, symétriquement arrangés devant chacun des trois convives.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IVb" id="Chapitre_IVb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>Détails sur les fromageries de Pontarlier</h3> + + +<p>Maintenant, pour donner une idée de ce qui se passa à cette table, nous +ne saurions mieux faire que de transcrire ici un passage d'une lettre de +mademoiselle Baptistine à madame de Boischevron, où la conversation du +forçat et de l'évêque est racontée avec une minutie naïve:</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<p>«...Cet homme ne faisait aucune attention à personne. Il mangeait avec +une voracité d'affamé. Cependant, après la soupe, il a dit:</p> + +<p>«—Monsieur le curé du bon Dieu, tout ceci est encore bien trop bon pour +moi, mais je dois dire que les rouliers qui n'ont pas voulu me laisser +manger avec eux font meilleure chère que vous.</p> + +<p>«Entre nous, l'observation m'a un peu choquée. Mon frère a répondu:</p> + +<p>«—Ils ont plus de fatigue que moi.</p> + +<p>«—Non, a repris cet homme, ils ont plus d'argent. Vous êtes pauvre. Je +vois bien. Vous n'êtes peut-être pas même curé. Êtes-vous curé +seulement? Ah! par exemple, si le bon Dieu était juste, vous devriez +bien être curé.</p> + +<p>«—Le bon Dieu est plus que juste, a dit mon frère.</p> + +<p>«Un moment après il a ajouté:</p> + +<p>«—Monsieur Jean Valjean, c'est à Pontarlier que vous allez?</p> + +<p>«—Avec itinéraire obligé.</p> + +<p>«Je crois bien que c'est comme cela que l'homme a dit. Puis il a +continué:</p> + +<p>«—Il faut que je sois en route demain à la pointe du jour. Il fait dur +voyager. Si les nuits sont froides, les journées sont chaudes.</p> + +<p>«—Vous allez là, a repris mon frère, dans un bon pays. À la révolution, +ma famille a été ruinée, je me suis réfugié en Franche-Comté d'abord, et +j'y ai vécu quelque temps du travail de mes bras. J'avais de la bonne +volonté. J'ai trouvé à m'y occuper. On n'a qu'à choisir. Il y a des +papeteries, des tanneries, des distilleries, des huileries, des +fabriques d'horlogerie en grand, des fabriques d'acier, des fabriques de +cuivre, au moins vingt usines de fer, dont quatre à Lods, à Châtillon, à +Audincourt et à Beure qui sont très considérables....</p> + +<p>«Je crois ne pas me tromper et que ce sont bien là les noms que mon +frère a cités, puis il s'est interrompu et m'a adressé la parole:</p> + +<p>«—Chère sœur, n'avons-nous pas des parents dans ce pays-là?</p> + +<p>«J'ai répondu:</p> + +<p>«—Nous en avions, entre autres M. de Lucenet qui était capitaine des +portes à Pontarlier dans l'ancien régime.</p> + +<p>«—Oui, a repris mon frère, mais en 93 on n'avait plus de parents, on +n'avait que ses bras. J'ai travaillé. Ils ont dans le pays de +Pontarlier, où vous allez, monsieur Valjean, une industrie toute +patriarcale et toute charmante, ma sœur. Ce sont leurs fromageries +qu'ils appellent fruitières.</p> + +<p>«Alors mon frère, tout en faisant manger cet homme, lui a expliqué très +en détail ce que c'étaient que les fruitières de Pontarlier;—qu'on en +distinguait deux sortes:—les <i>grosses granges</i>, qui sont aux riches, et +où il y a quarante ou cinquante vaches, lesquelles produisent sept à +huit milliers de fromages par été; les <i>fruitières d'association</i>, qui +sont aux pauvres; ce sont les paysans de la moyenne montagne qui mettent +leurs vaches en commun et partagent les produits.—Ils prennent à leurs +gages un fromager qu'ils appellent le grurin;—le grurin reçoit le lait +des associés trois fois par jour et marque les quantités sur une taille +double;—c'est vers la fin d'avril que le travail des fromageries +commence; c'est vers la mi-juin que les fromagers conduisent leurs +vaches dans la montagne.</p> + +<p>«L'homme se ranimait tout en mangeant. Mon frère lui faisait boire de ce +bon vin de Mauves dont il ne boit pas lui-même parce qu'il dit que c'est +du vin cher. Mon frère lui disait tous ces détails avec cette gaîté +aisée que vous lui connaissez, entremêlant ses paroles de façons +gracieuses pour moi. Il est beaucoup revenu sur ce bon état de grurin, +comme s'il eût souhaité que cet homme comprît, sans le lui conseiller +directement et durement, que ce serait un asile pour lui. Une chose m'a +frappée. Cet homme était ce que je vous ai dit. Eh bien! mon frère, +pendant tout le souper, ni de toute la soirée, à l'exception de quelques +paroles sur Jésus quand il est entré, n'a pas dit un mot qui pût +rappeler à cet homme qui il était ni apprendre à cet homme qui était mon +frère. C'était bien une occasion en apparence de faire un peu de sermon +et d'appuyer l'évêque sur le galérien pour laisser la marque du passage. +Il eût paru peut-être à un autre que c'était le cas, ayant ce malheureux +sous la main, de lui nourrir l'âme en même temps que le corps et de lui +faire quelque reproche assaisonné de morale et de conseil, ou bien un +peu de commisération avec exhortation de se mieux conduire à l'avenir. +Mon frère ne lui a même pas demandé de quel pays il était, ni son +histoire. Car dans son histoire il y a sa faute, et mon frère semblait +éviter tout ce qui pouvait l'en faire souvenir. C'est au point qu'à un +certain moment, comme mon frère parlait des montagnards de Pontarlier, +qui ont <i>un doux travail près du ciel et qui</i>, ajoutait-il, <i>sont +heureux parce qu'ils sont innocents</i>, il s'est arrêté court, craignant +qu'il n'y eût dans ce mot qui lui échappait quelque chose qui pût +froisser l'homme. À force d'y réfléchir, je crois avoir compris ce qui +se passait dans le cœur de mon frère. Il pensait sans doute que cet +homme, qui s'appelle Jean Valjean, n'avait que trop sa misère présente à +l'esprit, que le mieux était de l'en distraire, et de lui faire croire, +ne fût-ce qu'un moment, qu'il était une personne comme une autre, en +étant pour lui tout ordinaire. N'est-ce pas là en effet bien entendre la +charité? N'y a-t-il pas, bonne madame, quelque chose de vraiment +évangélique dans cette délicatesse qui s'abstient de sermon, de morale +et d'allusion, et la meilleure pitié, quand un homme a un point +douloureux, n'est-ce pas de n'y point toucher du tout? Il m'a semblé que +ce pouvait être là la pensée intérieure de mon frère. Dans tous les cas, +ce que je puis dire, c'est que, s'il a eu toutes ces idées, il n'en a +rien marqué, même pour moi; il a été d'un bout à l'autre le même homme +que tous les soirs, et il a soupé avec ce Jean Valjean du même air et de +la même façon qu'il aurait soupé avec M. Gédéon Le Prévost ou avec M. le +curé de la paroisse.</p> + +<p>«Vers la fin, comme nous étions aux figues, on a cogné à la porte. +C'était la mère Gerbaud avec son petit dans ses bras. Mon frère a baisé +l'enfant au front, et m'a emprunté quinze sous que j'avais sur moi pour +les donner à la mère Gerbaud. L'homme pendant ce temps-là ne faisait pas +grande attention. Il ne parlait plus et paraissait très fatigué. La +pauvre vieille Gerbaud partie, mon frère a dit les grâces, puis il s'est +tourné vers cet homme, et il lui a dit: Vous devez avoir bien besoin de +votre lit. Madame Magloire a enlevé le couvert bien vite. J'ai compris +qu'il fallait nous retirer pour laisser dormir ce voyageur, et nous +sommes montées toutes les deux. J'ai cependant envoyé madame Magloire un +instant après porter sur le lit de cet homme une peau de chevreuil de la +Forêt-Noire qui est dans ma chambre. Les nuits sont glaciales, et cela +tient chaud. C'est dommage que cette peau soit vieille; tout le poil +s'en va. Mon frère l'a achetée du temps qu'il était en Allemagne, à +Tottlingen, près des sources du Danube, ainsi que le petit couteau à +manche d'ivoire dont je me sers à table.</p> + +<p>«Madame Magloire est remontée presque tout de suite, nous nous sommes +mises à prier Dieu dans le salon où l'on étend le linge, et puis nous +sommes rentrées chacune dans notre chambre sans nous rien dire.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Vb" id="Chapitre_Vb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre V</a></h2> + +<h3>Tranquillité</h3> + + +<p>Après avoir donné le bonsoir à sa sœur, monseigneur Bienvenu prit sur +la table un des deux flambeaux d'argent, remit l'autre à son hôte, et +lui dit:</p> + +<p>—Monsieur, je vais vous conduire à votre chambre.</p> + +<p>L'homme le suivit.</p> + +<p>Comme on a pu le remarquer dans ce qui a été dit plus haut, le logis +était distribué de telle sorte que, pour passer dans l'oratoire où était +l'alcôve ou pour en sortir, il fallait traverser la chambre à coucher de +l'évêque.</p> + +<p>Au moment où ils traversaient cette chambre, madame Magloire serrait +l'argenterie dans le placard qui était au chevet du lit. C'était le +dernier soin qu'elle prenait chaque soir avant de s'aller coucher.</p> + +<p>L'évêque installa son hôte dans l'alcôve. Un lit blanc et frais y était +dressé. L'homme posa le flambeau sur une petite table.</p> + +<p>—Allons, dit l'évêque, faites une bonne nuit. Demain matin, avant de +partir, vous boirez une tasse de lait de nos vaches tout chaud.</p> + +<p>—Merci, monsieur l'abbé, dit l'homme.</p> + +<p>À peine eut-il prononcé ces paroles pleines de paix que, tout à coup et +sans transition, il eut un mouvement étrange et qui eût glacé +d'épouvante les deux saintes filles si elles en eussent été témoins. +Aujourd'hui même il nous est difficile de nous rendre compte de ce qui +le poussait en ce moment. Voulait-il donner un avertissement ou jeter +une menace? Obéissait-il simplement à une sorte d'impulsion instinctive +et obscure pour lui-même? Il se tourna brusquement vers le vieillard, +croisa les bras, et, fixant sur son hôte un regard sauvage, il s'écria +d'une voix rauque:</p> + +<p>—Ah çà! décidément! vous me logez chez vous près de vous comme cela!</p> + +<p>Il s'interrompit et ajouta avec un rire où il y avait quelque chose de +monstrueux:</p> + +<p>—Avez-vous bien fait toutes vos réflexions? Qui est-ce qui vous dit que +je n'ai pas assassiné?</p> + +<p>L'évêque leva les yeux vers le plafond et répondit:</p> + +<p>—Cela regarde le bon Dieu.</p> + +<p>Puis, gravement et remuant les lèvres comme quelqu'un qui prie ou qui se +parle à lui-même, il dressa les deux doigts de sa main droite et bénit +l'homme qui ne se courba pas, et, sans tourner la tête et sans regarder +derrière lui, il rentra dans sa chambre.</p> + +<p>Quand l'alcôve était habitée, un grand rideau de serge tiré de part en +part dans l'oratoire cachait l'autel. L'évêque s'agenouilla en passant +devant ce rideau et fit une courte prière.</p> + +<p>Un moment après, il était dans son jardin, marchant, rêvant, +contemplant, l'âme et la pensée tout entières à ces grandes choses +mystérieuses que Dieu montre la nuit aux yeux qui restent ouverts.</p> + +<p>Quant à l'homme, il était vraiment si fatigué qu'il n'avait même pas +profité de ces bons draps blancs. Il avait soufflé sa bougie avec sa +narine à la manière des forçats et s'était laissé tomber tout habillé +sur le lit, où il s'était tout de suite profondément endormi.</p> + +<p>Minuit sonnait comme l'évêque rentrait de son jardin dans son +appartement.</p> + +<p>Quelques minutes après, tout dormait dans la petite maison.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIb" id="Chapitre_VIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre VI</a></h2> + +<h3>Jean Valjean</h3> + + +<p>Vers le milieu de la nuit, Jean Valjean se réveilla.</p> + +<p>Jean Valjean était d'une pauvre famille de paysans de la Brie. Dans son +enfance, il n'avait pas appris à lire. Quand il eut l'âge d'homme, il +était émondeur à Faverolles. Sa mère s'appelait Jeanne Mathieu; son père +s'appelait Jean Valjean, ou Vlajean, sobriquet probablement, et +contraction de <i>Voilà Jean</i>.</p> + +<p>Jean Valjean était d'un caractère pensif sans être triste, ce qui est le +propre des natures affectueuses. Somme toute, pourtant, c'était quelque +chose d'assez endormi et d'assez insignifiant, en apparence du moins, +que Jean Valjean. Il avait perdu en très bas âge son père et sa mère. Sa +mère était morte d'une fièvre de lait mal soignée. Son père, émondeur +comme lui, s'était tué en tombant d'un arbre. Il n'était resté à Jean +Valjean qu'une sœur plus âgée que lui, veuve, avec sept enfants, filles +et garçons. Cette sœur avait élevé Jean Valjean, et tant qu'elle eut +son mari elle logea et nourrit son jeune frère. Le mari mourut. L'aîné +des sept enfants avait huit ans, le dernier un an. Jean Valjean venait +d'atteindre, lui, sa vingt-cinquième année. Il remplaça le père, et +soutint à son tour sa sœur qui l'avait élevé. Cela se fit simplement, +comme un devoir, même avec quelque chose de bourru de la part de Jean +Valjean. Sa jeunesse se dépensait ainsi dans un travail rude et mal +payé. On ne lui avait jamais connu de «bonne amie» dans le pays. Il +n'avait pas eu le temps d'être amoureux.</p> + +<p>Le soir il rentrait fatigué et mangeait sa soupe sans dire un mot. Sa +sœur, mère Jeanne, pendant qu'il mangeait, lui prenait souvent dans son +écuelle le meilleur de son repas, le morceau de viande, la tranche de +lard, le cœur de chou, pour le donner à quelqu'un de ses enfants; lui, +mangeant toujours, penché sur la table, presque la tête dans sa soupe, +ses longs cheveux tombant autour de son écuelle et cachant ses yeux, +avait l'air de ne rien voir et laissait faire. Il y avait à Faverolles, +pas loin de la chaumière Valjean, de l'autre côté de la ruelle, une +fermière appelée Marie-Claude; les enfants Valjean, habituellement +affamés, allaient quelquefois emprunter au nom de leur mère une pinte de +lait à Marie-Claude, qu'ils buvaient derrière une haie ou dans quelque +coin d'allée, s'arrachant le pot, et si hâtivement que les petites +filles s'en répandaient sur leur tablier et dans leur goulotte. La mère, +si elle eût su cette maraude, eût sévèrement corrigé les délinquants. +Jean Valjean, brusque et bougon, payait en arrière de la mère la pinte +de lait à Marie-Claude, et les enfants n'étaient pas punis.</p> + +<p>Il gagnait dans la saison de l'émondage vingt-quatre sous par jour, puis +il se louait comme moissonneur, comme manœuvre, comme garçon de ferme +bouvier, comme homme de peine. Il faisait ce qu'il pouvait. Sa sœur +travaillait de son côté, mais que faire avec sept petits enfants? +C'était un triste groupe que la misère enveloppa et étreignit peu à peu. +Il arriva qu'un hiver fut rude. Jean n'eut pas d'ouvrage. La famille +n'eut pas de pain. Pas de pain. À la lettre. Sept enfants! Un dimanche +soir, Maubert Isabeau, boulanger sur la place de l'Église, à Faverolles, +se disposait à se coucher, lorsqu'il entendit un coup violent dans la +devanture grillée et vitrée de sa boutique. Il arriva à temps pour voir +un bras passé à travers un trou fait d'un coup de poing dans la grille +et dans la vitre. Le bras saisit un pain et l'emporta. Isabeau sortit en +hâte; le voleur s'enfuyait à toutes jambes; Isabeau courut après lui et +l'arrêta. Le voleur avait jeté le pain, mais il avait encore le bras +ensanglanté. C'était Jean Valjean.</p> + +<p>Ceci se passait en 1795. Jean Valjean fut traduit devant les tribunaux +du temps «pour vol avec effraction la nuit dans une maison habitée». Il +avait un fusil dont il se servait mieux que tireur au monde, il était +quelque peu braconnier; ce qui lui nuisit. Il y a contre les braconniers +un préjugé légitime. Le braconnier, de même que le contrebandier, côtoie +de fort près le brigand. Pourtant, disons-le en passant, il y a encore +un abîme entre ces races d'hommes et le hideux assassin des villes. Le +braconnier vit dans la forêt; le contrebandier vit dans la montagne ou +sur la mer. Les villes font des hommes féroces parce qu'elles font des +hommes corrompus. La montagne, la mer, la forêt, font des hommes +sauvages. Elles développent le côté farouche, mais souvent sans détruire +le côté humain.</p> + +<p>Jean Valjean fut déclaré coupable. Les termes du code étaient formels. +Il y a dans notre civilisation des heures redoutables; ce sont les +moments où la pénalité prononce un naufrage. Quelle minute funèbre que +celle où la société s'éloigne et consomme l'irréparable abandon d'un +être pensant! Jean Valjean fut condamné à cinq ans de galères.</p> + +<p>Le 22 avril 1796, on cria dans Paris la victoire de Montenotte remportée +par le général en chef de l'année d'Italie, que le message du Directoire +aux Cinq-Cents, du 2 floréal an IV, appelle Buona-Parte; ce même jour +une grande chaîne fut ferrée à Bicêtre. Jean Valjean fit partie de cette +chaîne. Un ancien guichetier de la prison, qui a près de +quatre-vingt-dix ans aujourd'hui, se souvient encore parfaitement de ce +malheureux qui fut ferré à l'extrémité du quatrième cordon dans l'angle +nord de la cour. Il était assis à terre comme tous les autres. Il +paraissait ne rien comprendre à sa position, sinon qu'elle était +horrible. Il est probable qu'il y démêlait aussi, à travers les vagues +idées d'un pauvre homme ignorant de tout, quelque chose d'excessif. +Pendant qu'on rivait à grands coups de marteau derrière sa tête le +boulon de son carcan, il pleurait, les larmes l'étouffaient, elles +l'empêchaient de parler, il parvenait seulement à dire de temps en +temps: <i>J'étais émondeur à Faverolles</i>. Puis, tout en sanglotant, il +élevait sa main droite et l'abaissait graduellement sept fois comme s'il +touchait successivement sept têtes inégales, et par ce geste on devinait +que la chose quelconque qu'il avait faite, il l'avait faite pour vêtir +et nourrir sept petits enfants.</p> + +<p>Il partit pour Toulon. Il y arriva après un voyage de vingt-sept jours, +sur une charrette, la chaîne au cou. À Toulon, il fut revêtu de la +casaque rouge. Tout s'effaça de ce qui avait été sa vie, jusqu'à son +nom; il ne fut même plus Jean Valjean; il fut le numéro 24601. Que +devint la sœur? que devinrent les sept enfants? Qui est-ce qui s'occupe +de cela? Que devient la poignée de feuilles du jeune arbre scié par le +pied?</p> + +<p>C'est toujours la même histoire. Ces pauvres êtres vivants, ces +créatures de Dieu, sans appui désormais, sans guide, sans asile, s'en +allèrent au hasard, qui sait même? chacun de leur côté peut-être, et +s'enfoncèrent peu à peu dans cette froide brume où s'engloutissent les +destinées solitaires, moines ténèbres où disparaissent successivement +tant de têtes infortunées dans la sombre marche du genre humain. Ils +quittèrent le pays. Le clocher de ce qui avait été leur village les +oublia; la borne de ce qui avait été leur champ les oublia; après +quelques années de séjour au bagne, Jean Valjean lui-même les oublia. +Dans ce cœur où il y avait eu une plaie, il y eut une cicatrice. Voilà +tout. À peine, pendant tout le temps qu'il passa à Toulon, entendit-il +parler une seule fois de sa sœur. C'était, je crois, vers la fin de la +quatrième année de sa captivité. Je ne sais plus par quelle voie ce +renseignement lui parvint. Quelqu'un, qui les avait connus au pays, +avait vu sa sœur. Elle était à Paris. Elle habitait une pauvre rue près +de Saint-Sulpice, la rue du Geindre. Elle n'avait plus avec elle qu'un +enfant, un petit garçon, le dernier. Où étaient les six autres? Elle ne +le savait peut-être pas elle-même. Tous les matins elle allait à une +imprimerie rue du Sabot, n° 3, où elle était plieuse et brocheuse. Il +fallait être là à six heures du matin, bien avant le jour l'hiver. Dans +la maison de l'imprimerie il y avait une école, elle menait à cette +école son petit garçon qui avait sept ans. Seulement, comme elle entrait +à l'imprimerie à six heures et que l'école n'ouvrait qu'à sept, il +fallait que l'enfant attendît, dans la cour, que l'école ouvrit, une +heure; l'hiver, une heure de nuit, en plein air. On ne voulait pas que +l'enfant entrât dans l'imprimerie, parce qu'il gênait, disait-on. Les +ouvriers voyaient le matin en passant ce pauvre petit être assis sur le +pavé, tombant de sommeil, et souvent endormi dans l'ombre, accroupi et +plié sur son panier. Quand il pleuvait, une vieille femme, la portière, +en avait pitié; elle le recueillait dans son bouge où il n'y avait qu'un +grabat, un rouet et deux chaises de bois, et le petit dormait là dans un +coin, se serrant contre le chat pour avoir moins froid. À sept heures, +l'école ouvrait et il y entrait. Voilà ce qu'on dit à Jean Valjean. On +l'en entretint un jour, ce fut un moment, un éclair, comme une fenêtre +brusquement ouverte sur la destinée de ces êtres qu'il avait aimés, puis +tout se referma; il n'en entendit plus parler, et ce fut pour jamais. +Plus rien n'arriva d'eux à lui; jamais il ne les revit, jamais il ne les +rencontra, et, dans la suite de cette douloureuse histoire, on ne les +retrouvera plus.</p> + +<p>Vers la fin de cette quatrième année, le tour d'évasion de Jean Valjean +arriva. Ses camarades l'aidèrent comme cela se fait dans ce triste lieu. +Il s'évada. Il erra deux jours en liberté dans les champs; si c'est être +libre que d'être traqué; de tourner la tête à chaque instant; de +tressaillir au moindre bruit; d'avoir peur de tout, du toit qui fume, de +l'homme qui passe, du chien qui aboie, du cheval qui galope, de l'heure +qui sonne, du jour parce qu'on voit, de la nuit parce qu'on ne voit pas, +de la route, du sentier, du buisson, du sommeil. Le soir du second jour, +il fut repris. Il n'avait ni mangé ni dormi depuis trente-six heures. Le +tribunal maritime le condamna pour ce délit à une prolongation de trois +ans, ce qui lui fit huit ans. La sixième année, ce fut encore son tour +de s'évader; il en usa, mais il ne put consommer sa fuite. Il avait +manqué à l'appel. On tira le coup de canon, et à la nuit les gens de +ronde le trouvèrent caché sous la quille d'un vaisseau en construction; +il résista aux gardes-chiourme qui le saisirent. Évasion et rébellion. +Ce fait prévu par le code spécial fut puni d'une aggravation de cinq +ans, dont deux ans de double chaîne. Treize ans. La dixième année, son +tour revint, il en profita encore. Il ne réussit pas mieux. Trois ans +pour cette nouvelle tentative. Seize ans. Enfin, ce fut, je crois, +pendant la treizième année qu'il essaya une dernière fois et ne réussit +qu'à se faire reprendre après quatre heures d'absence. Trois ans pour +ces quatre heures. Dix-neuf ans. En octobre 1815 il fut libéré; il était +entré là en 1796 pour avoir cassé un carreau et pris un pain.</p> + +<p>Place pour une courte parenthèse. C'est la seconde fois que, dans ses +études sur la question pénale et sur la damnation par la loi, l'auteur +de ce livre rencontre le vol d'un pain, comme point de départ du +désastre d'une destinée. Claude Gueux avait volé un pain; Jean Valjean +avait volé un pain. Une statistique anglaise constate qu'à Londres +quatre vols sur cinq ont pour cause immédiate la faim.</p> + +<p>Jean Valjean était entré au bagne sanglotant et frémissant; il en sortit +impassible. Il y était entré désespéré; il en sortit sombre.</p> + +<p>Que s'était-il passé dans cette âme?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIb" id="Chapitre_VIIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre VII</a></h2> + +<h3>Le dedans du désespoir</h3> + + +<p>Essayons de le dire.</p> + +<p>Il faut bien que la société regarde ces choses puisque c'est elle qui +les fait.</p> + +<p>C'était, nous l'avons dit, un ignorant; mais ce n'était pas un imbécile. +La lumière naturelle était allumée en lui. Le malheur, qui a aussi sa +clarté, augmenta le peu de jour qu'il y avait dans cet esprit. Sous le +bâton, sous la chaîne, au cachot, à la fatigue, sous l'ardent soleil du +bagne, sur le lit de planches des forçats, il se replia en sa conscience +et réfléchit.</p> + +<p>Il se constitua tribunal.</p> + +<p>Il commença par se juger lui-même.</p> + +<p>Il reconnut qu'il n'était pas un innocent injustement puni. Il s'avoua +qu'il avait commis une action extrême et blâmable; qu'on ne lui eût +peut-être pas refusé ce pain s'il l'avait demandé; que dans tous les cas +il eût mieux valu l'attendre, soit de la pitié, soit du travail; que ce +n'est pas tout à fait une raison sans réplique de dire: peut-on attendre +quand on a faim? que d'abord il est très rare qu'on meure littéralement +de faim; ensuite que, malheureusement ou heureusement, l'homme est ainsi +fait qu'il peut souffrir longtemps et beaucoup, moralement et +physiquement, sans mourir; qu'il fallait donc de la patience; que cela +eût mieux valu même pour ces pauvres petits enfants; que c'était un acte +de folie, à lui, malheureux homme chétif, de prendre violemment au +collet la société tout entière et de se figurer qu'on sort de la misère +par le vol; que c'était, dans tous les cas, une mauvaise porte pour +sortir de la misère que celle par où l'on entre dans l'infamie; enfin +qu'il avait eu tort.</p> + +<p>Puis il se demanda:</p> + +<p>S'il était le seul qui avait eu tort dans sa fatale histoire? Si d'abord +ce n'était pas une chose grave qu'il eût, lui travailleur, manqué de +travail, lui laborieux, manqué de pain. Si, ensuite, la faute commise et +avouée, le châtiment n'avait pas été féroce et outré. S'il n'y avait pas +plus d'abus de la part de la loi dans la peine qu'il n'y avait eu d'abus +de la part du coupable dans la faute. S'il n'y avait pas excès de poids +dans un des plateaux de la balance, celui où est l'expiation. Si la +surcharge de la peine n'était point l'effacement du délit, et n'arrivait +pas à ce résultat: de retourner la situation, de remplacer la faute du +délinquant par la faute de la répression, de faire du coupable la +victime et du débiteur le créancier, et de mettre définitivement le +droit du côté de celui-là même qui l'avait violé. Si cette peine, +compliquée des aggravations successives pour les tentatives d'évasion, +ne finissait pas par être une sorte d'attentat du plus fort sur le plus +faible, un crime de la société sur l'individu, un crime qui recommençait +tous les jours, un crime qui durait dix-neuf ans.</p> + +<p>Il se demanda si la société humaine pouvait avoir le droit de faire +également subir à ses membres, dans un cas son imprévoyance +déraisonnable, et dans l'autre cas sa prévoyance impitoyable, et de +saisir à jamais un pauvre homme entre un défaut et un excès, défaut de +travail, excès de châtiment. S'il n'était pas exorbitant que la société +traitât ainsi précisément ses membres les plus mal dotés dans la +répartition de biens que fait le hasard, et par conséquent les plus +dignes de ménagements.</p> + +<p>Ces questions faites et résolues, il jugea la société et la condamna.</p> + +<p>Il la condamna sans haine.</p> + +<p>Il la fit responsable du sort qu'il subissait, et se dit qu'il +n'hésiterait peut-être pas à lui en demander compte un jour. Il se +déclara à lui-même qu'il n'y avait pas équilibre entre le dommage qu'il +avait causé et le dommage qu'on lui causait; il conclut enfin que son +châtiment n'était pas, à la vérité, une injustice, mais qu'à coup sûr +c'était une iniquité.</p> + +<p>La colère peut être folle et absurde; on peut être irrité à tort; on +n'est indigné que lorsqu'on a raison au fond par quelque côté. Jean +Valjean se sentait indigné. Et puis, la société humaine ne lui avait +fait que du mal. Jamais il n'avait vu d'elle que ce visage courroucé +qu'elle appelle sa justice et qu'elle montre à ceux qu'elle frappe. Les +hommes ne l'avaient touché que pour le meurtrir. Tout contact avec eux +lui avait été un coup. Jamais, depuis son enfance, depuis sa mère, +depuis sa sœur, jamais il n'avait rencontré une parole amie et un +regard bienveillant. De souffrance en souffrance il arriva peu à peu à +cette conviction que la vie était une guerre; et que dans cette guerre +il était le vaincu. Il n'avait d'autre arme que sa haine. Il résolut de +l'aiguiser au bagne et de l'emporter en s'en allant.</p> + +<p>Il y avait à Toulon une école pour la chiourme tenue par des frères +ignorantins où l'on enseignait le plus nécessaire à ceux de ces +malheureux qui avaient de la bonne volonté. Il fut du nombre des hommes +de bonne volonté. Il alla à l'école à quarante ans, et apprit à lire, à +écrire, à compter. Il sentit que fortifier son intelligence, c'était +fortifier sa haine. Dans certains cas, l'instruction et la lumière +peuvent servir de rallonge au mal.</p> + +<p>Cela est triste à dire, après avoir jugé la société qui avait fait son +malheur, il jugea la providence qui avait fait la société.</p> + +<p>Il la condamna aussi.</p> + +<p>Ainsi, pendant ces dix-neuf ans de torture et d'esclavage, cette âme +monta et tomba en même temps. Il y entra de la lumière d'un côté et des +ténèbres de l'autre.</p> + +<p>Jean Valjean n'était pas, on l'a vu, d'une nature mauvaise. Il était +encore bon lorsqu'il arriva au bagne. Il y condamna la société et sentit +qu'il devenait méchant, il y condamna la providence et sentit qu'il +devenait impie.</p> + +<p>Ici il est difficile de ne pas méditer un instant.</p> + +<p>La nature humaine se transforme-t-elle ainsi de fond en comble et tout à +fait? L'homme créé bon par Dieu peut-il être fait méchant par l'homme? +L'âme peut-elle être refaite tout d'une pièce par la destinée, et +devenir mauvaise, la destinée étant mauvaise? Le cœur peut-il devenir +difforme et contracter des laideurs et des infirmités incurables sous la +pression d'un malheur disproportionné, comme la colonne vertébrale sous +une voûte trop basse? N'y a-t-il pas dans toute âme humaine, n'y +avait-il pas dans l'âme de Jean Valjean en particulier, une première +étincelle, un élément divin, incorruptible dans ce monde, immortel dans +l'autre, que le bien peut développer, attiser, allumer, enflammer et +faire rayonner splendidement, et que le mal ne peut jamais entièrement +éteindre?</p> + +<p>Questions graves et obscures, à la dernière desquelles tout +physiologiste eût probablement répondu non, et sans hésiter, s'il eût vu +à Toulon, aux heures de repos qui étaient pour Jean Valjean des heures +de rêverie, assis, les bras croisés, sur la barre de quelque cabestan, +le bout de sa chaîne enfoncé dans sa poche pour l'empêcher de traîner, +ce galérien morne, sérieux, silencieux et pensif, paria des lois qui +regardait l'homme avec colère, damné de la civilisation qui regardait le +ciel avec sévérité.</p> + +<p>Certes, et nous ne voulons pas le dissimuler, le physiologiste +observateur eût vu là une misère irrémédiable, il eût plaint peut-être +ce malade du fait de la loi, mais il n'eût pas même essayé de +traitement; il eût détourné le regard des cavernes qu'il aurait +entrevues dans cette âme; et, comme Dante de la porte de l'enfer, il eût +effacé de cette existence le mot que le doigt de Dieu écrit pourtant sur +le front de tout homme: <i>Espérance</i>!</p> + +<p>Cet état de son âme que nous avons tenté d'analyser était-il aussi +parfaitement clair pour Jean Valjean que nous avons essayé de le rendre +pour ceux qui nous lisent? Jean Valjean voyait-il distinctement, après +leur formation, et avait-il vu distinctement, à mesure qu'ils se +formaient, tous les éléments dont se composait sa misère morale? Cet +homme rude et illettré s'était-il bien nettement rendu compte de la +succession d'idées par laquelle il était, degré à degré, monté et +descendu jusqu'aux lugubres aspects qui étaient depuis tant d'années +déjà l'horizon intérieur de son esprit? Avait-il bien conscience de tout +ce qui s'était passé en lui et de tout ce qui s'y remuait? C'est ce que +nous n'oserions dire; c'est même ce que nous ne croyons pas. Il y avait +trop d'ignorance dans Jean Valjean pour que, même après tant de malheur, +il n'y restât pas beaucoup de vague. Par moments il ne savait pas même +bien au juste ce qu'il éprouvait. Jean Valjean était dans les ténèbres; +il souffrait dans les ténèbres; il haïssait dans les ténèbres; on eût pu +dire qu'il haïssait devant lui. Il vivait habituellement dans cette +ombre, tâtonnant comme un aveugle et comme un rêveur. Seulement, par +intervalles, il lui venait tout à coup, de lui-même ou du dehors, une +secousse de colère, un surcroît de souffrance, un pâle et rapide éclair +qui illuminait toute son âme, et faisait brusquement apparaître partout +autour de lui, en avant et en arrière, aux lueurs d'une lumière +affreuse, les hideux précipices et les sombres perspectives de sa +destinée.</p> + +<p>L'éclair passé, la nuit retombait, et où était-il? il ne le savait plus.</p> + +<p>Le propre des peines de cette nature, dans lesquelles domine ce qui est +impitoyable, c'est-à-dire ce qui est abrutissant. C'est de transformer +peu à peu, par une sorte de transfiguration stupide, un homme en une +bête fauve. Quelquefois en une bête féroce. Les tentatives d'évasion de +Jean Valjean, successives et obstinées, suffiraient à prouver cet +étrange travail fait par la loi sur l'âme humaine. Jean Valjean eût +renouvelé ces tentatives, si parfaitement inutiles et folles, autant de +fois que l'occasion s'en fût présentée, sans songer un instant au +résultat, ni aux expériences déjà faites. Il s'échappait impétueusement +comme le loup qui trouve la cage ouverte. L'instinct lui disait: +sauve-toi! Le raisonnement lui eût dit: reste! Mais, devant une +tentation si violente, le raisonnement avait disparu; il n'y avait plus +que l'instinct. La bête seule agissait. Quand il était repris, les +nouvelles sévérités qu'on lui infligeait ne servaient qu'à l'effarer +davantage.</p> + +<p>Un détail que nous ne devons pas omettre, c'est qu'il était d'une force +physique dont n'approchait pas un des habitants du bagne. À la fatigue, +pour filer un câble, pour virer un cabestan, Jean Valjean valait quatre +hommes. Il soulevait et soutenait parfois d'énormes poids sur son dos, +et remplaçait dans l'occasion cet instrument qu'on appelle cric et qu'on +appelait jadis orgueil, d'où a pris nom, soit dit en passant, la rue +Montorgueil près des halles de Paris. Ses camarades l'avaient surnommé +Jean-le-Cric. Une fois, comme on réparait le balcon de l'hôtel de ville +de Toulon, une des admirables cariatides de Puget qui soutiennent ce +balcon se descella et faillit tomber. Jean Valjean, qui se trouvait là, +soutint de l'épaule la cariatide et donna le temps aux ouvriers +d'arriver.</p> + +<p>Sa souplesse dépassait encore sa vigueur. Certains forçats, rêveurs +perpétuels d'évasions, finissent par faire de la force et de l'adresse +combinées une véritable science. C'est la science des muscles. Toute une +statique mystérieuse est quotidiennement pratiquée par les prisonniers, +ces éternels envieux des mouches et des oiseaux. Gravir une verticale, +et trouver des points d'appui là où l'on voit à peine une saillie, était +un jeu pour Jean Valjean. Étant donné un angle de mur, avec la tension +de son dos et de ses jarrets, avec ses coudes et ses talons emboîtés +dans les aspérités de la pierre, il se hissait comme magiquement à un +troisième étage. Quelquefois il montait ainsi jusqu'au toit du bagne.</p> + +<p>Il parlait peu. Il ne riait pas. Il fallait quelque émotion extrême pour +lui arracher, une ou deux fois l'an, ce lugubre rire du forçat qui est +comme un écho du rire du démon. À le voir, il semblait occupé à regarder +continuellement quelque chose de terrible.</p> + +<p>Il était absorbé en effet.</p> + +<p>À travers les perceptions maladives d'une nature incomplète et d'une +intelligence accablée, il sentait confusément qu'une chose monstrueuse +était sur lui. Dans cette pénombre obscure et blafarde où il rampait, +chaque fois qu'il tournait le cou et qu'il essayait d'élever son regard, +il voyait, avec une terreur mêlée de rage, s'échafauder, s'étager et +monter à perte de vue au-dessus de lui, avec des escarpements horribles, +une sorte d'entassement effrayant de choses, de lois, de préjugés, +d'hommes et de faits, dont les contours lui échappaient, dont la masse +l'épouvantait, et qui n'était autre chose que cette prodigieuse pyramide +que nous appelons la civilisation. Il distinguait çà et là dans cet +ensemble fourmillant et difforme, tantôt près de lui, tantôt loin et sur +des plateaux inaccessibles, quelque groupe, quelque détail vivement +éclairé, ici l'argousin et son bâton, ici le gendarme et son sabre, +là-bas l'archevêque mitré, tout en haut, dans une sorte de soleil, +l'empereur couronné et éblouissant. Il lui semblait que ces splendeurs +lointaines, loin de dissiper sa nuit, la rendaient plus funèbre et plus +noire. Tout cela, lois, préjugés, faits, hommes, choses, allait et +venait au-dessus de lui, selon le mouvement compliqué et mystérieux que +Dieu imprime à la civilisation, marchant sur lui et l'écrasant avec je +ne sais quoi de paisible dans la cruauté et d'inexorable dans +l'indifférence. Âmes tombées au fond de l'infortune possible, malheureux +hommes perdus au plus bas de ces limbes où l'on ne regarde plus, les +réprouvés de la loi sentent peser de tout son poids sur leur tête cette +société humaine, si formidable pour qui est dehors, si effroyable pour +qui est dessous.</p> + +<p>Dans cette situation, Jean Valjean songeait, et quelle pouvait être la +nature de sa rêverie?</p> + +<p>Si le grain de mil sous la meule avait des pensées, il penserait sans +doute ce que pensait Jean Valjean.</p> + +<p>Toutes ces choses, réalités pleines de spectres, fantasmagories pleines +de réalités, avaient fini par lui créer une sorte d'état intérieur +presque inexprimable.</p> + +<p>Par moments, au milieu de son travail du bagne, il s'arrêtait. Il se +mettait à penser. Sa raison, à la fois plus mûre et plus troublée +qu'autrefois, se révoltait. Tout ce qui lui était arrivé lui paraissait +absurde; tout ce qui l'entourait lui paraissait impossible. Il se +disait: c'est un rêve. Il regardait l'argousin debout à quelques pas de +lui; l'argousin lui semblait un fantôme; tout à coup le fantôme lui +donnait un coup de bâton.</p> + +<p>La nature visible existait à peine pour lui. Il serait presque vrai de +dire qu'il n'y avait point pour Jean Valjean de soleil, ni de beaux +jours d'été, ni de ciel rayonnant, ni de fraîches aubes d'avril. Je ne +sais quel jour de soupirail éclairait habituellement son âme.</p> + +<p>Pour résumer, en terminant, ce qui peut être résumé et traduit en +résultats positifs dans tout ce que nous venons d'indiquer, nous nous +bornerons à constater qu'en dix-neuf ans, Jean Valjean, l'inoffensif +émondeur de Faverolles, le redoutable galérien de Toulon, était devenu +capable, grâce à la manière dont le bagne l'avait façonné, de deux +espèces de mauvaises actions: premièrement, d'une mauvaise action +rapide, irréfléchie, pleine d'étourdissement, toute d'instinct, sorte de +représaille pour le mal souffert; deuxièmement, d'une mauvaise action +grave, sérieuse, débattue en conscience et méditée avec les idées +fausses que peut donner un pareil malheur. Ses préméditations passaient +par les trois phases successives que les natures d'une certaine trempe +peuvent seules parcourir, raisonnement, volonté, obstination. Il avait +pour mobiles l'indignation habituelle, l'amertume de l'âme, le profond +sentiment des iniquités subies, la réaction, même contre les bons, les +innocents et les justes, s'il y en a. Le point de départ comme le point +d'arrivée de toutes ses pensées était la haine de la loi humaine; cette +haine qui, si elle n'est arrêtée dans son développement par quelque +incident providentiel, devient, dans un temps donné, la haine de la +société, puis la haine du genre humain, puis la haine de la création, et +se traduit par un vague et incessant et brutal désir de nuire, n'importe +à qui, à un être vivant quelconque. Comme on voit, ce n'était pas sans +raison que le passeport qualifiait Jean Valjean d'<i>homme très +dangereux</i>.</p> + +<p>D'année en année, cette âme s'était desséchée de plus en plus, +lentement, mais fatalement. À cœur sec, œil sec. À sa sortie du bagne, +il y avait dix-neuf ans qu'il n'avait versé une larme.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIIb" id="Chapitre_VIIIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre VIII</a></h2> + +<h3>L'onde et l'ombre</h3> + + +<p>Un homme à la mer!</p> + +<p>Qu'importe! le navire ne s'arrête pas. Le vent souffle, ce sombre +navire-là a une route qu'il est forcé de continuer. Il passe.</p> + +<p>L'homme disparaît, puis reparaît, il plonge et remonte à la surface, il +appelle, il tend les bras, on ne l'entend pas; le navire, frissonnant +sous l'ouragan, est tout à sa manœuvre, les matelots et les passagers +ne voient même plus l'homme submergé; sa misérable tête n'est qu'un +point dans l'énormité des vagues. Il jette des cris désespérés dans les +profondeurs. Quel spectre que cette voile qui s'en va! Il la regarde, il +la regarde frénétiquement. Elle s'éloigne, elle blêmit, elle décroît. Il +était là tout à l'heure, il était de l'équipage, il allait et venait sur +le pont avec les autres, il avait sa part de respiration et de soleil, +il était un vivant. Maintenant, que s'est-il donc passé? Il a glissé, il +est tombé, c'est fini.</p> + +<p>Il est dans l'eau monstrueuse. Il n'a plus sous les pieds que de la +fuite et de l'écroulement. Les flots déchirés et déchiquetés par le vent +l'environnent hideusement, les roulis de l'abîme l'emportent, tous les +haillons de l'eau s'agitent autour de sa tête, une populace de vagues +crache sur lui, de confuses ouvertures le dévorent à demi; chaque fois +qu'il enfonce, il entrevoit des précipices pleins de nuit; d'affreuses +végétations inconnues le saisissent, lui nouent les pieds, le tirent à +elles; il sent qu'il devient abîme, il fait partie de l'écume, les flots +se le jettent de l'un à l'autre, il boit l'amertume, l'océan lâche +s'acharne à le noyer, l'énormité joue avec son agonie. Il semble que +toute cette eau soit de la haine.</p> + +<p>Il lutte pourtant, il essaie de se défendre, il essaie de se soutenir, +il fait effort, il nage. Lui, cette pauvre force tout de suite épuisée, +il combat l'inépuisable.</p> + +<p>Où donc est le navire? Là-bas. À peine visible dans les pâles ténèbres +de l'horizon.</p> + +<p>Les rafales soufflent; toutes les écumes l'accablent. Il lève les yeux +et ne voit que les lividités des nuages. Il assiste, agonisant, à +l'immense démence de la mer. Il est supplicié par cette folie. Il entend +des bruits étrangers à l'homme qui semblent venir d'au delà de la terre +et d'on ne sait quel dehors effrayant.</p> + +<p>Il y a des oiseaux dans les nuées, de même qu'il y a des anges au-dessus +des détresses humaines, mais que peuvent-ils pour lui? Cela vole, chante +et plane, et lui, il râle.</p> + +<p>Il se sent enseveli à la fois par ces deux infinis, l'océan et le ciel; +l'un est une tombe, l'autre est un linceul.</p> + +<p>La nuit descend, voilà des heures qu'il nage, ses forces sont à bout; ce +navire, cette chose lointaine où il y avait des hommes, s'est effacé; il +est seul dans le formidable gouffre crépusculaire, il enfonce, il se +roidit, il se tord, il sent au-dessous de lui les vagues monstres de +l'invisible; il appelle.</p> + +<p>Il n'y a plus d'hommes. Où est Dieu?</p> + +<p>Il appelle. Quelqu'un! quelqu'un! Il appelle toujours.</p> + +<p>Rien à l'horizon. Rien au ciel.</p> + +<p>Il implore l'étendue, la vague, l'algue, l'écueil; cela est sourd. Il +supplie la tempête; la tempête imperturbable n'obéit qu'à l'infini.</p> + +<p>Autour de lui, l'obscurité, la brume, la solitude, le tumulte orageux et +inconscient, le plissement indéfini des eaux farouches. En lui l'horreur +et la fatigue. Sous lui la chute. Pas de point d'appui. Il songe aux +aventures ténébreuses du cadavre dans l'ombre illimitée. Le froid sans +fond le paralyse. Ses mains se crispent et se ferment et prennent du +néant. Vents, nuées, tourbillons, souffles, étoiles inutiles! Que faire? +Le désespéré s'abandonne, qui est las prend le parti de mourir, il se +laisse faire, il se laisse aller, il lâche prise, et le voilà qui roule +à jamais dans les profondeurs lugubres de l'engloutissement.</p> + +<p>Ô marche implacable des sociétés humaines! Pertes d'hommes et d'âmes +chemin faisant! Océan où tombe tout ce que laisse tomber la loi! +Disparition sinistre du secours! ô mort morale!</p> + +<p>La mer, c'est l'inexorable nuit sociale où la pénalité jette ses damnés. +La mer, c'est l'immense misère.</p> + +<p>L'âme, à vau-l'eau dans ce gouffre, peut devenir un cadavre. Qui la +ressuscitera?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IXb" id="Chapitre_IXb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre IX</a></h2> + +<h3>Nouveaux griefs</h3> + + +<p>Quand vint l'heure de la sortie du bagne, quand Jean Valjean entendit à +son oreille ce mot étrange: <i>tu es libre</i>! le moment fut invraisemblable +et inouï, un rayon de vive lumière, un rayon de la vraie lumière des +vivants pénétra subitement en lui. Mais ce rayon ne tarda point à pâlir. +Jean Valjean avait été ébloui de l'idée de la liberté. Il avait cru à +une vie nouvelle. Il vit bien vite ce que c'était qu'une liberté à +laquelle on donne un passeport jaune.</p> + +<p>Et autour de cela bien des amertumes. Il avait calculé que sa masse, +pendant son séjour au bagne, aurait dû s'élever à cent soixante et onze +francs. Il est juste d'ajouter qu'il avait oublié de faire entrer dans +ses calculs le repos forcé des dimanches et fêtes qui, pour dix-neuf +ans, entraînait une diminution de vingt-quatre francs environ. Quoi +qu'il en fût, cette masse avait été réduite, par diverses retenues +locales, à la somme de cent neuf francs quinze sous, qui lui avait été +comptée à sa sortie.</p> + +<p>Il n'y avait rien compris, et se croyait lésé. Disons le mot, volé.</p> + +<p>Le lendemain de sa libération, à Grasse, il vit devant la porte d'une +distillerie de fleurs d'oranger des hommes qui déchargeaient des +ballots. Il offrit ses services. La besogne pressait, on les accepta. Il +se mit à l'ouvrage. Il était intelligent, robuste et adroit; il faisait +de son mieux; le maître paraissait content. Pendant qu'il travaillait, +un gendarme passa, le remarqua, et lui demanda ses papiers. Il fallut +montrer le passeport jaune. Cela fait, Jean Valjean reprit son travail. +Un peu auparavant, il avait questionné l'un des ouvriers sur ce qu'ils +gagnaient à cette besogne par jour; on lui avait répondu: <i>trente sous</i>. +Le soir venu, comme il était forcé de repartir le lendemain matin, il se +présenta devant le maître de la distillerie et le pria de le payer. Le +maître ne proféra pas une parole, et lui remit vingt-cinq sous. Il +réclama. On lui répondit: cela est assez bon pour toi. Il insista. Le +maître le regarda entre les deux yeux et lui dit: <i>Gare le bloc</i>.</p> + +<p>Là encore il se considéra comme volé.</p> + +<p>La société, l'état, en lui diminuant sa masse, l'avait volé en grand. +Maintenant, c'était le tour de l'individu qui le volait en petit.</p> + +<p>Libération n'est pas délivrance. On sort du bagne, mais non de la +condamnation. Voilà ce qui lui était arrivé à Grasse. On a vu de quelle +façon il avait été accueilli à Digne.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Xb" id="Chapitre_Xb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre X</a></h2> + +<h3>L'homme réveillé</h3> + + +<p>Donc, comme deux heures du matin sonnaient à l'horloge de la cathédrale, +Jean Valjean se réveilla.</p> + +<p>Ce qui le réveilla, c'est que le lit était trop bon. Il y avait vingt +ans bientôt qu'il n'avait couché dans un lit, et quoiqu'il ne se fût pas +déshabillé, la sensation était trop nouvelle pour ne pas troubler son +sommeil.</p> + +<p>Il avait dormi plus de quatre heures. Sa fatigue était passée. Il était +accoutumé à ne pas donner beaucoup d'heures au repos.</p> + +<p>Il ouvrit les yeux et regarda un moment dans l'obscurité autour de lui, +puis il les referma pour se rendormir.</p> + +<p>Quand beaucoup de sensations diverses ont agité la journée, quand des +choses préoccupent l'esprit, on s'endort, mais on ne se rendort pas. Le +sommeil vient plus aisément qu'il ne revient. C'est ce qui arriva à Jean +Valjean. Il ne put se rendormir, et il se mit à penser.</p> + +<p>Il était dans un de ces moments où les idées qu'on a dans l'esprit sont +troubles. Il avait une sorte de va-et-vient obscur dans le cerveau. Ses +souvenirs anciens et ses souvenirs immédiats y flottaient pêle-mêle et +s'y croisaient confusément, perdant leurs formes, se grossissant +démesurément, puis disparaissant tout à coup comme dans une eau fangeuse +et agitée. Beaucoup de pensées lui venaient, mais il y en avait une qui +se représentait continuellement et qui chassait toutes les autres. Cette +pensée, nous allons la dire tout de suite:—Il avait remarqué les six +couverts d'argent et la grande cuiller que madame Magloire avait posés +sur la table.</p> + +<p>Ces six couverts d'argent l'obsédaient.—Ils étaient là.—À quelques +pas.—À l'instant où il avait traversé la chambre d'à côté pour venir +dans celle où il était, la vieille servante les mettait dans un petit +placard à la tête du lit.—Il avait bien remarqué ce placard.—À droite, +en entrant par la salle à manger.—Ils étaient massifs.—Et de vieille +argenterie.—Avec la grande cuiller, on en tirerait au moins deux cents +francs.—Le double de ce qu'il avait gagné en dix-neuf ans.—Il est +vrai qu'il eût gagné davantage si l'<i>administration</i> ne l'avait pas +<i>volé</i>.</p> + +<p>Son esprit oscilla toute une grande heure dans des fluctuations +auxquelles se mêlait bien quelque lutte. Trois heures sonnèrent. Il +rouvrit les yeux, se dressa brusquement sur son séant, étendit le bras +et tâta son havresac qu'il avait jeté dans le coin de l'alcôve, puis il +laissa pendre ses jambes et poser ses pieds à terre, et se trouva, +presque sans savoir comment, assis sur son lit.</p> + +<p>Il resta un certain temps rêveur dans cette attitude qui eût eu quelque +chose de sinistre pour quelqu'un qui l'eût aperçu ainsi dans cette +ombre, seul éveillé dans la maison endormie. Tout à coup il se baissa, +ôta ses souliers et les posa doucement sur la natte près du lit, puis il +reprit sa posture de rêverie et redevint immobile.</p> + +<p>Au milieu de cette méditation hideuse, les idées que nous venons +d'indiquer remuaient sans relâche son cerveau, entraient, sortaient, +rentraient, faisaient sur lui une sorte de pesée; et puis il songeait +aussi, sans savoir pourquoi, et avec cette obstination machinale de la +rêverie, à un forçat nommé Brevet qu'il avait connu au bagne, et dont le +pantalon n'était retenu que par une seule bretelle de coton tricoté. Le +dessin en damier de cette bretelle lui revenait sans cesse à l'esprit.</p> + +<p>Il demeurait dans cette situation, et y fût peut-être resté indéfiniment +jusqu'au lever du jour, si l'horloge n'eût sonné un coup—le quart ou la +demie. Il sembla que ce coup lui eût dit: allons!</p> + +<p>Il se leva debout, hésita encore un moment, et écouta; tout se taisait +dans la maison; alors il marcha droit et à petits pas vers la fenêtre +qu'il entrevoyait. La nuit n'était pas très obscure; c'était une pleine +lune sur laquelle couraient de larges nuées chassées par le vent. Cela +faisait au dehors des alternatives d'ombre et de clarté, des éclipses, +puis des éclaircies, et au dedans une sorte de crépuscule. Ce +crépuscule, suffisant pour qu'on pût se guider, intermittent à cause des +nuages, ressemblait à l'espèce de lividité qui tombe d'un soupirail de +cave devant lequel vont et viennent des passants. Arrivé à la fenêtre, +Jean Valjean l'examina. Elle était sans barreaux, donnait sur le jardin +et n'était fermée, selon la mode du pays, que d'une petite clavette. Il +l'ouvrit, mais, comme un air froid et vif entra brusquement dans la +chambre, il la referma tout de suite. Il regarda le jardin de ce regard +attentif qui étudie plus encore qu'il ne regarde. Le jardin était enclos +d'un mur blanc assez bas, facile à escalader. Au fond, au-delà, il +distingua des têtes d'arbres également espacées, ce qui indiquait que ce +mur séparait le jardin d'une avenue ou d'une ruelle plantée.</p> + +<p>Ce coup d'œil jeté, il fit le mouvement d'un homme déterminé, marcha à +son alcôve, prit son havresac, l'ouvrit, le fouilla, en tira quelque +chose qu'il posa sur le lit, mit ses souliers dans une des poches, +referma le tout, chargea le sac sur ses épaules, se couvrit de sa +casquette dont il baissa la visière sur ses yeux, chercha son bâton en +tâtonnant, et l'alla poser dans l'angle de la fenêtre, puis revint au +lit et saisit résolument l'objet qu'il y avait déposé. Cela ressemblait +à une barre de fer courte, aiguisée comme un épieu à l'une de ses +extrémités.</p> + +<p>Il eût été difficile de distinguer dans les ténèbres pour quel emploi +avait pu être façonné ce morceau de fer. C'était peut-être un levier? +C'était peut-être une massue?</p> + +<p>Au jour on eût pu reconnaître que ce n'était autre chose qu'un +chandelier de mineur. On employait alors quelquefois les forçats à +extraire de la roche des hautes collines qui environnent Toulon, et il +n'était pas rare qu'ils eussent à leur disposition des outils de mineur. +Les chandeliers des mineurs sont en fer massif, terminés à leur +extrémité inférieure par une pointe au moyen de laquelle on les enfonce +dans le rocher.</p> + +<p>Il prit ce chandelier dans sa main droite, et retenant son haleine, +assourdissant son pas, il se dirigea vers la porte de la chambre +voisine, celle de l'évêque, comme on sait. Arrivé à cette porte, il la +trouva entrebâillée. L'évêque ne l'avait point fermée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIb" id="Chapitre_XIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre XI</a></h2> + +<h3>Ce qu'il fait</h3> + + +<p>Jean Valjean écouta. Aucun bruit.</p> + +<p>Il poussa la porte.</p> + +<p>Il la poussa du bout du doigt, légèrement, avec cette douceur furtive et +inquiète d'un chat qui veut entrer.</p> + +<p>La porte céda à la pression et fit un mouvement imperceptible et +silencieux qui élargit un peu l'ouverture.</p> + +<p>Il attendit un moment, puis poussa la porte une seconde fois, plus +hardiment. Elle continua de céder en silence. L'ouverture était assez +grande maintenant pour qu'il pût passer. Mais il y avait près de la +porte une petite table qui faisait avec elle un angle gênant et qui +barrait l'entrée.</p> + +<p>Jean Valjean reconnut la difficulté. Il fallait à toute force que +l'ouverture fût encore élargie.</p> + +<p>Il prit son parti, et poussa une troisième fois la porte, plus +énergiquement que les deux premières. Cette fois il y eut un gond mal +huilé qui jeta tout à coup dans cette obscurité un cri rauque et +prolongé.</p> + +<p>Jean Valjean tressaillit. Le bruit de ce gond sonna dans son oreille +avec quelque chose d'éclatant et de formidable comme le clairon du +jugement dernier. Dans les grossissements fantastiques de la première +minute, il se figura presque que ce gond venait de s'animer et de +prendre tout à coup une vie terrible, et qu'il aboyait comme un chien +pour avertir tout le monde et réveiller les gens endormis.</p> + +<p>Il s'arrêta, frissonnant, éperdu, et retomba de la pointe du pied sur le +talon. Il entendait ses artères battre dans ses tempes comme deux +marteaux de forge, et il lui semblait que son souffle sortait de sa +poitrine avec le bruit du vent qui sort d'une caverne. Il lui paraissait +impossible que l'horrible clameur de ce gond irrité n'eût pas ébranlé +toute la maison comme une secousse de tremblement de terre; la porte, +poussée par lui, avait pris l'alarme et avait appelé; le vieillard +allait se lever, les deux vieilles femmes allaient crier, on viendrait à +l'aide; avant un quart d'heure, la ville serait en rumeur et la +gendarmerie sur pied. Un moment il se crut perdu.</p> + +<p>Il demeura où il était, pétrifié comme la statue de sel, n'osant faire +un mouvement.</p> + +<p>Quelques minutes s'écoulèrent. La porte s'était ouverte toute grande. Il +se hasarda à regarder dans la chambre. Rien n'y avait bougé. Il prêta +l'oreille. Rien ne remuait dans la maison. Le bruit du gond rouillé +n'avait éveillé personne. Ce premier danger était passé, mais il y avait +encore en lui un affreux tumulte. Il ne recula pas pourtant. Même quand +il s'était cru perdu, il n'avait pas reculé. Il ne songea plus qu'à +finir vite. Il fit un pas et entra dans la chambre.</p> + +<p>Cette chambre était dans un calme parfait. On y distinguait çà et là des +formes confuses et vagues qui, au jour, étaient des papiers épars sur +une table, des in-folio ouverts, des volumes empilés sur un tabouret, un +fauteuil chargé de vêtements, un prie-Dieu, et qui à cette heure +n'étaient plus que des coins ténébreux et des places blanchâtres. Jean +Valjean avança avec précaution en évitant de se heurter aux meubles. Il +entendait au fond de la chambre la respiration égale et tranquille de +l'évêque endormi.</p> + +<p>Il s'arrêta tout à coup. Il était près du lit. Il y était arrivé plus +tôt qu'il n'aurait cru.</p> + +<p>La nature mêle quelquefois ses effets et ses spectacles à nos actions +avec une espèce d'à-propos sombre et intelligent, comme si elle voulait +nous faire réfléchir. Depuis près d'une demi-heure un grand nuage +couvrait le ciel. Au moment où Jean Valjean s'arrêta en face du lit, ce +nuage se déchira, comme s'il l'eût fait exprès, et un rayon de lune, +traversant la longue fenêtre, vint éclairer subitement le visage pâle de +l'évêque. Il dormait paisiblement. Il était presque vêtu dans son lit, à +cause des nuits froides des Basses-Alpes, d'un vêtement de laine brune +qui lui couvrait les bras jusqu'aux poignets. Sa tête était renversée +sur l'oreiller dans l'attitude abandonnée du repos; il laissait pendre +hors du lit sa main ornée de l'anneau pastoral et d'où étaient tombées +tant de bonnes œuvres et de saintes actions. Toute sa face s'illuminait +d'une vague expression de satisfaction, d'espérance et de béatitude. +C'était plus qu'un sourire et presque un rayonnement. Il y avait sur son +front l'inexprimable réverbération d'une lumière qu'on ne voyait pas. +L'âme des justes pendant le sommeil contemple un ciel mystérieux.</p> + +<p>Un reflet de ce ciel était sur l'évêque.</p> + +<p>C'était en même temps une transparence lumineuse, car ce ciel était au +dedans de lui. Ce ciel, c'était sa conscience.</p> + +<p>Au moment où le rayon de lune vint se superposer, pour ainsi dire, à +cette clarté intérieure, l'évêque endormi apparut comme dans une gloire. +Cela pourtant resta doux et voilé d'un demi-jour ineffable. Cette lune +dans le ciel, cette nature assoupie, ce jardin sans un frisson, cette +maison si calme, l'heure, le moment, le silence, ajoutaient je ne sais +quoi de solennel et d'indicible au vénérable repos de ce sage, et +enveloppaient d'une sorte d'auréole majestueuse et sereine ces cheveux +blancs et ces yeux fermés, cette figure où tout était espérance et où +tout était confiance, cette tête de vieillard et ce sommeil d'enfant.</p> + +<p>Il y avait presque de la divinité dans cet homme ainsi auguste à son +insu. Jean Valjean, lui, était dans l'ombre, son chandelier de fer à la +main, debout, immobile, effaré de ce vieillard lumineux. Jamais il +n'avait rien vu de pareil. Cette confiance l'épouvantait. Le monde moral +n'a pas de plus grand spectacle que celui-là: une conscience troublée et +inquiète, parvenue au bord d'une mauvaise action, et contemplant le +sommeil d'un juste.</p> + +<p>Ce sommeil, dans cet isolement, et avec un voisin tel que lui, avait +quelque chose de sublime qu'il sentait vaguement, mais impérieusement.</p> + +<p>Nul n'eût pu dire ce qui se passait en lui, pas même lui. Pour essayer +de s'en rendre compte, il faut rêver ce qu'il y a de plus violent en +présence de ce qu'il y a de plus doux. Sur son visage même on n'eût rien +pu distinguer avec certitude. C'était une sorte d'étonnement hagard. Il +regardait cela. Voilà tout. Mais quelle était sa pensée? Il eût été +impossible de le deviner. Ce qui était évident, c'est qu'il était ému et +bouleversé. Mais de quelle nature était cette émotion?</p> + +<p>Son œil ne se détachait pas du vieillard. La seule chose qui se +dégageât clairement de son attitude et de sa physionomie, c'était une +étrange indécision. On eût dit qu'il hésitait entre les deux abîmes, +celui où l'on se perd et celui où l'on se sauve. Il semblait prêt à +briser ce crâne ou à baiser cette main.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, son bras gauche se leva lentement vers son +front, et il ôta sa casquette, puis son bras retomba avec la même +lenteur, et Jean Valjean rentra dans sa contemplation, sa casquette dans +la main gauche, sa massue dans la main droite, ses cheveux hérissés sur +sa tête farouche.</p> + +<p>L'évêque continuait de dormir dans une paix profonde sous ce regard +effrayant. Un reflet de lune faisait confusément visible au-dessus de la +cheminée le crucifix qui semblait leur ouvrir les bras à tous les deux, +avec une bénédiction pour l'un et un pardon pour l'autre.</p> + +<p>Tout à coup Jean Valjean remit sa casquette sur son front, puis marcha +rapidement, le long du lit, sans regarder l'évêque, droit au placard +qu'il entrevoyait près du chevet; il leva le chandelier de fer comme +pour forcer la serrure; la clef y était; il l'ouvrit; la première chose +qui lui apparut fut le panier d'argenterie; il le prit, traversa la +chambre à grands pas sans précaution et sans s'occuper du bruit, gagna +la porte, rentra dans l'oratoire, ouvrit la fenêtre, saisit un bâton, +enjamba l'appui du rez-de-chaussée, mit l'argenterie dans son sac, jeta +le panier, franchit le jardin, sauta par-dessus le mur comme un tigre, +et s'enfuit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIIb" id="Chapitre_XIIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre XII</a></h2> + +<h3>L'évêque travaille</h3> + + +<p>Le lendemain, au soleil levant, monseigneur Bienvenu se promenait dans +son jardin. Madame Magloire accourut vers lui toute bouleversée.</p> + +<p>—Monseigneur, monseigneur, cria-t-elle, votre grandeur sait-elle où est +le panier d'argenterie?</p> + +<p>—Oui, dit l'évêque.</p> + +<p>—Jésus-Dieu soit béni! reprit-elle. Je ne savais ce qu'il était devenu.</p> + +<p>L'évêque venait de ramasser le panier dans une plate-bande. Il le +présenta à madame Magloire.</p> + +<p>—Le voilà.</p> + +<p>—Eh bien? dit-elle. Rien dedans! et l'argenterie?</p> + +<p>—Ah! repartit l'évêque. C'est donc l'argenterie qui vous occupe? Je ne +sais où elle est.</p> + +<p>—Grand bon Dieu! elle est volée! C'est l'homme d'hier soir qui l'a +volée!</p> + +<p>En un clin d'œil, avec toute sa vivacité de vieille alerte, madame +Magloire courut à l'oratoire, entra dans l'alcôve et revint vers +l'évêque. L'évêque venait de se baisser et considérait en soupirant un +plant de cochléaria des Guillons que le panier avait brisé en tombant à +travers la plate-bande. Il se redressa au cri de madame Magloire.</p> + +<p>—Monseigneur, l'homme est parti! l'argenterie est volée!</p> + +<p>Tout en poussant cette exclamation, ses yeux tombaient sur un angle du +jardin où l'on voyait des traces d'escalade. Le chevron du mur avait été +arraché.</p> + +<p>—Tenez! c'est par là qu'il s'en est allé. Il a sauté dans la ruelle +Cochefilet! Ah! l'abomination! Il nous a volé notre argenterie!</p> + +<p>L'évêque resta un moment silencieux, puis leva son œil sérieux, et dit +à madame Magloire avec douceur:</p> + +<p>—Et d'abord, cette argenterie était-elle à nous?</p> + +<p>Madame Magloire resta interdite. Il y eut encore un silence, puis +l'évêque continua:</p> + +<p>—Madame Magloire, je détenais à tort et depuis longtemps cette +argenterie. Elle était aux pauvres. Qu'était-ce que cet homme? Un pauvre +évidemment.</p> + +<p>—Hélas Jésus! repartit madame Magloire. Ce n'est pas pour moi ni pour +mademoiselle. Cela nous est bien égal. Mais c'est pour monseigneur. Dans +quoi monseigneur va-t-il manger maintenant?</p> + +<p>L'évêque la regarda d'un air étonné.</p> + +<p>—Ah çà mais! est-ce qu'il n'y a pas des couverts d'étain?</p> + +<p>Madame Magloire haussa les épaules.</p> + +<p>—L'étain a une odeur.</p> + +<p>—Alors, des couverts de fer.</p> + +<p>Madame Magloire fit une grimace significative.</p> + +<p>—Le fer a un goût.</p> + +<p>—Eh bien, dit l'évêque, des couverts de bois.</p> + +<p>Quelques instants après, il déjeunait à cette même table où Jean Valjean +s'était assis la veille. Tout en déjeunant, monseigneur Bienvenu faisait +gaîment remarquer à sa sœur qui ne disait rien et à madame Magloire qui +grommelait sourdement qu'il n'est nullement besoin d'une cuiller ni +d'une fourchette, même en bois, pour tremper un morceau de pain dans une +tasse de lait.</p> + +<p>—Aussi a-t-on idée! disait madame Magloire toute seule en allant et +venant, recevoir un homme comme cela! et le loger à côté de soi! et quel +bonheur encore qu'il n'ait fait que voler! Ah mon Dieu! cela fait frémir +quand on songe!</p> + +<p>Comme le frère et la sœur allaient se lever de table, on frappa à la +porte.</p> + +<p>—Entrez, dit l'évêque.</p> + +<p>La porte s'ouvrit. Un groupe étrange et violent apparut sur le seuil. +Trois hommes en tenaient un quatrième au collet. Les trois hommes +étaient des gendarmes; l'autre était Jean Valjean.</p> + +<p>Un brigadier de gendarmerie, qui semblait conduire le groupe, était près +de la porte. Il entra et s'avança vers l'évêque en faisant le salut +militaire.</p> + +<p>—Monseigneur... dit-il.</p> + +<p>À ce mot Jean Valjean, qui était morne et semblait abattu, releva la +tête d'un air stupéfait.</p> + +<p>—Monseigneur! murmura-t-il. Ce n'est donc pas le curé?...</p> + +<p>—Silence! dit un gendarme. C'est monseigneur l'évêque.</p> + +<p>Cependant monseigneur Bienvenu s'était approché aussi vivement que son +grand âge le lui permettait.</p> + +<p>—Ah! vous voilà! s'écria-t-il en regardant Jean Valjean. Je suis aise +de vous voir. Et bien mais! je vous avais donné les chandeliers aussi, +qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux +cents francs. Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec vos couverts?</p> + +<p>Jean Valjean ouvrit les yeux et regarda le vénérable évêque avec une +expression qu'aucune langue humaine ne pourrait rendre.</p> + +<p>—Monseigneur, dit le brigadier de gendarmerie, ce que cet homme disait +était donc vrai? Nous l'avons rencontré. Il allait comme quelqu'un qui +s'en va. Nous l'avons arrêté pour voir. Il avait cette argenterie....</p> + +<p>—Et il vous a dit, interrompit l'évêque en souriant, qu'elle lui avait +été donnée par un vieux bonhomme de prêtre chez lequel il avait passé la +nuit? Je vois la chose. Et vous l'avez ramené ici? C'est une méprise.</p> + +<p>—Comme cela, reprit le brigadier, nous pouvons le laisser aller?</p> + +<p>—Sans doute, répondit l'évêque.</p> + +<p>Les gendarmes lâchèrent Jean Valjean qui recula.</p> + +<p>—Est-ce que c'est vrai qu'on me laisse? dit-il d'une voix presque +inarticulée et comme s'il parlait dans le sommeil.</p> + +<p>—Oui, on te laisse, tu n'entends donc pas? dit un gendarme.</p> + +<p>—Mon ami, reprit l'évêque, avant de vous en aller, voici vos +chandeliers. Prenez-les.</p> + +<p>Il alla à la cheminée, prit les deux flambeaux d'argent et les apporta à +Jean Valjean. Les deux femmes le regardaient faire sans un mot, sans un +geste, sans un regard qui pût déranger l'évêque.</p> + +<p>Jean Valjean tremblait de tous ses membres. Il prit les deux chandeliers +machinalement et d'un air égaré.</p> + +<p>—Maintenant, dit l'évêque, allez en paix.</p> + +<p>—À propos, quand vous reviendrez, mon ami, il est inutile de passer par +le jardin. Vous pourrez toujours entrer et sortir par la porte de la +rue. Elle n'est fermée qu'au loquet jour et nuit.</p> + +<p>Puis se tournant vers la gendarmerie:</p> + +<p>—Messieurs, vous pouvez vous retirer.</p> + +<p>Les gendarmes s'éloignèrent.</p> + +<p>Jean Valjean était comme un homme qui va s'évanouir.</p> + +<p>L'évêque s'approcha de lui, et lui dit à voix basse:</p> + +<p>—N'oubliez pas, n'oubliez jamais que vous m'avez promis d'employer cet +argent à devenir honnête homme.</p> + +<p>Jean Valjean, qui n'avait aucun souvenir d'avoir rien promis, resta +interdit. L'évêque avait appuyé sur ces paroles en les prononçant. Il +reprit avec une sorte de solennité:</p> + +<p>—Jean Valjean, mon frère, vous n'appartenez plus au mal, mais au bien. +C'est votre âme que je vous achète; je la retire aux pensées noires et à +l'esprit de perdition, et je la donne à Dieu.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIIIb" id="Chapitre_XIIIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre XIII</a></h2> + +<h3>Petit-Gervais</h3> + + +<p>Jean Valjean sortit de la ville comme s'il s'échappait. Il se mit à +marcher en toute hâte dans les champs, prenant les chemins et les +sentiers qui se présentaient sans s'apercevoir qu'il revenait à chaque +instant sur ses pas. Il erra ainsi toute la matinée, n'ayant pas mangé +et n'ayant pas faim. Il était en proie à une foule de sensations +nouvelles. Il se sentait une sorte de colère; il ne savait contre qui. +Il n'eût pu dire s'il était touché ou humilié. Il lui venait par moments +un attendrissement étrange qu'il combattait et auquel il opposait +l'endurcissement de ses vingt dernières années. Cet état le fatiguait. +Il voyait avec inquiétude s'ébranler au dedans de lui l'espèce de calme +affreux que l'injustice de son malheur lui avait donné. Il se demandait +qu'est-ce qui remplacerait cela. Parfois il eût vraiment mieux aimé être +en prison avec les gendarmes, et que les choses ne se fussent point +passées ainsi; cela l'eût moins agité. Bien que la saison fut assez +avancée, il y avait encore çà et là dans les haies quelques fleurs +tardives dont l'odeur, qu'il traversait en marchant, lui rappelait des +souvenirs d'enfance. Ces souvenirs lui étaient presque insupportables, +tant il y avait longtemps qu'ils ne lui étaient apparus.</p> + +<p>Des pensées inexprimables s'amoncelèrent ainsi en lui toute la journée.</p> + +<p>Comme le soleil déclinait au couchant, allongeant sur le sol l'ombre du +moindre caillou, Jean Valjean était assis derrière un buisson dans une +grande plaine rousse absolument déserte. Il n'y avait à l'horizon que +les Alpes. Pas même le clocher d'un village lointain. Jean Valjean +pouvait être à trois lieues de Digne. Un sentier qui coupait la plaine +passait à quelques pas du buisson.</p> + +<p>Au milieu de cette méditation qui n'eût pas peu contribué à rendre ses +haillons effrayants pour quelqu'un qui l'eût rencontré, il entendit un +bruit joyeux.</p> + +<p>Il tourna la tête, et vit venir par le sentier un petit savoyard d'une +dizaine d'années qui chantait, sa vielle au flanc et sa boîte à marmotte +sur le dos; un de ces doux et gais enfants qui vont de pays en pays, +laissant voir leurs genoux par les trous de leur pantalon.</p> + +<p>Tout en chantant l'enfant interrompait de temps en temps sa marche et +jouait aux osselets avec quelques pièces de monnaie qu'il avait dans sa +main, toute sa fortune probablement. Parmi cette monnaie il y avait une +pièce de quarante sous. L'enfant s'arrêta à côté du buisson sans voir +Jean Valjean et fit sauter sa poignée de sous que jusque-là il avait +reçue avec assez d'adresse tout entière sur le dos de sa main.</p> + +<p>Cette fois la pièce de quarante sous lui échappa, et vint rouler vers la +broussaille jusqu'à Jean Valjean.</p> + +<p>Jean Valjean posa le pied dessus.</p> + +<p>Cependant l'enfant avait suivi sa pièce du regard, et l'avait vu.</p> + +<p>Il ne s'étonna point et marcha droit à l'homme.</p> + +<p>C'était un lieu absolument solitaire. Aussi loin que le regard pouvait +s'étendre, il n'y avait personne dans la plaine ni dans le sentier. On +n'entendait que les petits cris faibles d'une nuée d'oiseaux de passage +qui traversaient le ciel à une hauteur immense. L'enfant tournait le dos +au soleil qui lui mettait des fils d'or dans les cheveux et qui +empourprait d'une lueur sanglante la face sauvage de Jean Valjean.</p> + +<p>—Monsieur, dit le petit savoyard, avec cette confiance de l'enfance qui +se compose d'ignorance et d'innocence,—ma pièce?</p> + +<p>—Comment t'appelles-tu? dit Jean Valjean.</p> + +<p>—Petit-Gervais, monsieur.</p> + +<p>—Va-t'en, dit Jean Valjean.</p> + +<p>—Monsieur, reprit l'enfant, rendez-moi ma pièce.</p> + +<p>Jean Valjean baissa la tête et ne répondit pas.</p> + +<p>L'enfant recommença:</p> + +<p>—Ma pièce, monsieur!</p> + +<p>L'œil de Jean Valjean resta fixé à terre.</p> + +<p>—Ma pièce! cria l'enfant, ma pièce blanche! mon argent! Il semblait que +Jean Valjean n'entendit point. L'enfant le prit au collet de sa blouse +et le secoua. Et en même temps il faisait effort pour déranger le gros +soulier ferré posé sur son trésor.</p> + +<p>—Je veux ma pièce! ma pièce de quarante sous!</p> + +<p>L'enfant pleurait. La tête de Jean Valjean se releva. Il était toujours +assis. Ses yeux étaient troubles. Il considéra l'enfant avec une sorte +d'étonnement, puis il étendit la main vers son bâton et cria d'une voix +terrible:</p> + +<p>—Qui est là?</p> + +<p>—Moi, monsieur, répondit l'enfant. Petit-Gervais! moi! moi! Rendez-moi +mes quarante sous, s'il vous plaît! Ôtez votre pied, monsieur, s'il vous +plaît!</p> + +<p>Puis irrité, quoique tout petit, et devenant presque menaçant:</p> + +<p>—Ah, çà, ôterez-vous votre pied? Ôtez donc votre pied, voyons.</p> + +<p>—Ah! c'est encore toi! dit Jean Valjean, et se dressant brusquement +tout debout, le pied toujours sur la pièce d'argent, il ajouta:—Veux-tu +bien te sauver!</p> + +<p>L'enfant effaré le regarda, puis commença à trembler de la tête aux +pieds, et, après quelques secondes de stupeur, se mit à s'enfuir en +courant de toutes ses forces sans oser tourner le cou ni jeter un cri.</p> + +<p>Cependant à une certaine distance l'essoufflement le força de s'arrêter, +et Jean Valjean, à travers sa rêverie, l'entendit qui sanglotait.</p> + +<p>Au bout de quelques instants l'enfant avait disparu. Le soleil s'était +couché. L'ombre se faisait autour de Jean Valjean. Il n'avait pas mangé +de la journée; il est probable qu'il avait la fièvre.</p> + +<p>Il était resté debout, et n'avait pas changé d'attitude depuis que +l'enfant s'était enfui. Son souffle soulevait sa poitrine à des +intervalles longs et inégaux. Son regard, arrêté à dix ou douze pas +devant lui, semblait étudier avec une attention profonde la forme d'un +vieux tesson de faïence bleue tombé dans l'herbe. Tout à coup il +tressaillit; il venait de sentir le froid du soir.</p> + +<p>Il raffermit sa casquette sur son front, chercha machinalement à croiser +et à boutonner sa blouse, fit un pas, et se baissa pour reprendre à +terre son bâton. En ce moment il aperçut la pièce de quarante sous que +son pied avait à demi enfoncée dans la terre et qui brillait parmi les +cailloux.</p> + +<p>Ce fut comme une commotion galvanique. Qu'est-ce que c'est que ça? +dit-il entre ses dents. Il recula de trois pas, puis s'arrêta, sans +pouvoir détacher son regard de ce point que son pied avait foulé +l'instant d'auparavant, comme si cette chose qui luisait là dans +l'obscurité eût été un œil ouvert fixé sur lui.</p> + +<p>Au bout de quelques minutes, il s'élança convulsivement vers la pièce +d'argent, la saisit, et, se redressant, se mit à regarder au loin dans +la plaine, jetant à la fois ses yeux vers tous les points de l'horizon, +debout et frissonnant comme une bête fauve effarée qui cherche un asile.</p> + +<p>Il ne vit rien. La nuit tombait, la plaine était froide et vague, de +grandes brumes violettes montaient dans la clarté crépusculaire.</p> + +<p>Il dit: «Ah!» et se mit à marcher rapidement dans une certaine +direction, du côté où l'enfant avait disparu. Après une centaine de pas, +il s'arrêta, regarda, et ne vit rien.</p> + +<p>Alors il cria de toute sa force: «Petit-Gervais! Petit-Gervais!»</p> + +<p>Il se tut, et attendit.</p> + +<p>Rien ne répondit.</p> + +<p>La campagne était déserte et morne. Il était environné de l'étendue. Il +n'y avait rien autour de lui qu'une ombre où se perdait son regard et un +silence où sa voix se perdait.</p> + +<p>Une bise glaciale soufflait, et donnait aux choses autour de lui une +sorte de vie lugubre. Des arbrisseaux secouaient leurs petits bras +maigres avec une furie incroyable. On eût dit qu'ils menaçaient et +poursuivaient quelqu'un.</p> + +<p>Il recommença à marcher, puis il se mit à courir, et de temps en temps +il s'arrêtait, et criait dans cette solitude, avec une voix qui était ce +qu'on pouvait entendre de plus formidable et de plus désolé: +«Petit-Gervais! Petit-Gervais!»</p> + +<p>Certes, si l'enfant l'eût entendu, il eût eu peur et se fût bien gardé +de se montrer. Mais l'enfant était sans doute déjà bien loin.</p> + +<p>Il rencontra un prêtre qui était à cheval. Il alla à lui et lui dit:</p> + +<p>—Monsieur le curé, avez-vous vu passer un enfant?</p> + +<p>—Non, dit le prêtre.</p> + +<p>—Un nommé Petit-Gervais?</p> + +<p>—Je n'ai vu personne.</p> + +<p>Il tira deux pièces de cinq francs de sa sacoche et les remit au prêtre.</p> + +<p>—Monsieur le curé, voici pour vos pauvres.—Monsieur le curé, c'est un +petit d'environ dix ans qui a une marmotte, je crois, et une vielle. Il +allait. Un de ces savoyards, vous savez?</p> + +<p>—Je ne l'ai point vu.</p> + +<p>—Petit-Gervais? il n'est point des villages d'ici? pouvez-vous me dire?</p> + +<p>—Si c'est comme vous dites, mon ami, c'est un petit enfant étranger. +Cela passe dans le pays. On ne les connaît pas.</p> + +<p>Jean Valjean prit violemment deux autres écus de cinq francs qu'il donna +au prêtre.</p> + +<p>—Pour vos pauvres, dit-il.</p> + +<p>Puis il ajouta avec égarement:</p> + +<p>—Monsieur l'abbé, faites-moi arrêter. Je suis un voleur.</p> + +<p>Le prêtre piqua des deux et s'enfuit très effrayé.</p> + +<p>Jean Valjean se remit à courir dans la direction qu'il avait d'abord +prise.</p> + +<p>Il fit de la sorte un assez long chemin, regardant, appelant, criant, +mais il ne rencontra plus personne. Deux ou trois fois il courut dans la +plaine vers quelque chose qui lui faisait l'effet d'un être couché ou +accroupi; ce n'étaient que des broussailles ou des roches à fleur de +terre. Enfin, à un endroit où trois sentiers se croisaient, il s'arrêta. +La lune s'était levée. Il promena sa vue au loin et appela une dernière +fois: «Petit-Gervais! Petit-Gervais! Petit-Gervais!» Son cri s'éteignit +dans la brume, sans même éveiller un écho. Il murmura encore: +«Petit-Gervais!» mais d'une voix faible et presque inarticulée. Ce fut +là son dernier effort; ses jarrets fléchirent brusquement sous lui comme +si une puissance invisible l'accablait tout à coup du poids de sa +mauvaise conscience; il tomba épuisé sur une grosse pierre, les poings +dans ses cheveux et le visage dans ses genoux, et il cria: «Je suis un +misérable!»</p> + +<p>Alors son cœur creva et il se mit à pleurer. C'était la première fois +qu'il pleurait depuis dix-neuf ans.</p> + +<p>Quand Jean Valjean était sorti de chez l'évêque, on l'a vu, il était +hors de tout ce qui avait été sa pensée jusque-là. Il ne pouvait se +rendre compte de ce qui se passait en lui. Il se raidissait contre +l'action angélique et contre les douces paroles du vieillard. «Vous +m'avez promis de devenir honnête homme. Je vous achète votre âme. Je la +retire à l'esprit de perversité et je la donne au bon Dieu.» Cela lui +revenait sans cesse. Il opposait à cette indulgence céleste l'orgueil, +qui est en nous comme la forteresse du mal. Il sentait indistinctement +que le pardon de ce prêtre était le plus grand assaut et la plus +formidable attaque dont il eût encore été ébranlé; que son +endurcissement serait définitif s'il résistait à cette clémence; que, +s'il cédait, il faudrait renoncer à cette haine dont les actions des +autres hommes avaient rempli son âme pendant tant d'années, et qui lui +plaisait; que cette fois il fallait vaincre ou être vaincu, et que la +lutte, une lutte colossale et décisive, était engagée entre sa +méchanceté à lui et la bonté de cet homme.</p> + +<p>En présence de toutes ces lueurs, il allait comme un homme ivre. Pendant +qu'il marchait ainsi, les yeux hagards, avait-il une perception +distincte de ce qui pourrait résulter pour lui de son aventure à Digne? +Entendait-il tous ces bourdonnements mystérieux qui avertissent ou +importunent l'esprit à de certains moments de la vie? Une voix lui +disait-elle à l'oreille qu'il venait de traverser l'heure solennelle de +sa destinée, qu'il n'y avait plus de milieu pour lui, que si désormais +il n'était pas le meilleur des hommes il en serait le pire, qu'il +fallait pour ainsi dire que maintenant il montât plus haut que l'évêque +ou retombât plus bas que le galérien, que s'il voulait devenir bon il +fallait qu'il devînt ange; que s'il voulait rester méchant il fallait +qu'il devînt monstre?</p> + +<p>Ici encore il faut se faire ces questions que nous nous sommes déjà +faites ailleurs, recueillait-il confusément quelque ombre de tout ceci +dans sa pensée? Certes, le malheur, nous l'avons dit, fait l'éducation +de l'intelligence; cependant il est douteux que Jean Valjean fût en état +de démêler tout ce que nous indiquons ici. Si ces idées lui arrivaient, +il les entrevoyait plutôt qu'il ne les voyait, et elles ne réussissaient +qu'à le jeter dans un trouble insupportable et presque douloureux. Au +sortir de cette chose difforme et noire qu'on appelle le bagne, l'évêque +lui avait fait mal à l'âme comme une clarté trop vive lui eût fait mal +aux yeux en sortant des ténèbres. La vie future, la vie possible qui +s'offrait désormais à lui toute pure et toute rayonnante le remplissait +de frémissements et d'anxiété. Il ne savait vraiment plus où il en +était. Comme une chouette qui verrait brusquement se lever le soleil, le +forçat avait été ébloui et comme aveuglé par la vertu.</p> + +<p>Ce qui était certain, ce dont il ne se doutait pas, c'est qu'il n'était +déjà plus le même homme, c'est que tout était changé en lui, c'est qu'il +n'était plus en son pouvoir de faire que l'évêque ne lui eût pas parlé +et ne l'eût pas touché.</p> + +<p>Dans cette situation d'esprit, il avait rencontré Petit-Gervais et lui +avait volé ses quarante sous. Pourquoi? Il n'eût assurément pu +l'expliquer; était-ce un dernier effet et comme un suprême effort des +mauvaises pensées qu'il avait apportées du bagne, un reste d'impulsion, +un résultat de ce qu'on appelle en statique la <i>force acquise</i>? C'était +cela, et c'était aussi peut-être moins encore que cela. Disons-le +simplement, ce n'était pas lui qui avait volé, ce n'était pas l'homme, +c'était la bête qui, par habitude et par instinct, avait stupidement +posé le pied sur cet argent, pendant que l'intelligence se débattait au +milieu de tant d'obsessions inouïes et nouvelles. Quand l'intelligence +se réveilla et vit cette action de la brute, Jean Valjean recula avec +angoisse et poussa un cri d'épouvante.</p> + +<p>C'est que, phénomène étrange et qui n'était possible que dans la +situation où il était, en volant cet argent à cet enfant, il avait fait +une chose dont il n'était déjà plus capable.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, cette dernière mauvaise action eut sur lui un effet +décisif; elle traversa brusquement ce chaos qu'il avait dans +l'intelligence et le dissipa, mit d'un côté les épaisseurs obscures et +de l'autre la lumière, et agit sur son âme, dans l'état où elle se +trouvait, comme de certains réactifs chimiques agissent sur un mélange +trouble en précipitant un élément et en clarifiant l'autre.</p> + +<p>Tout d'abord, avant même de s'examiner et de réfléchir, éperdu, comme +quelqu'un qui cherche à se sauver, il tâcha de retrouver l'enfant pour +lui rendre son argent, puis, quand il reconnut que cela était inutile et +impossible, il s'arrêta désespéré. Au moment où il s'écria: «je suis un +misérable!» il venait de s'apercevoir tel qu'il était, et il était déjà +à ce point séparé de lui-même, qu'il lui semblait qu'il n'était plus +qu'un fantôme, et qu'il avait là devant lui, en chair et en os, le bâton +à la main, la blouse sur les reins, son sac rempli d'objets volés sur le +dos, avec son visage résolu et morne, avec sa pensée pleine de projets +abominables, le hideux galérien Jean Valjean.</p> + +<p>L'excès du malheur, nous l'avons remarqué, l'avait fait en quelque sorte +visionnaire. Ceci fut donc comme une vision. Il vit véritablement ce +Jean Valjean, cette face sinistre devant lui. Il fut presque au moment +de se demander qui était cet homme, et il en eut horreur.</p> + +<p>Son cerveau était dans un de ces moments violents et pourtant +affreusement calmes où la rêverie est si profonde qu'elle absorbe la +réalité. On ne voit plus les objets qu'on a autour de soi, et l'on voit +comme en dehors de soi les figures qu'on a dans l'esprit.</p> + +<p>Il se contempla donc, pour ainsi dire, face à face, et en même temps, à +travers cette hallucination, il voyait dans une profondeur mystérieuse +une sorte de lumière qu'il prit d'abord pour un flambeau. En regardant +avec plus d'attention cette lumière qui apparaissait à sa conscience, il +reconnut qu'elle avait la forme humaine, et que ce flambeau était +l'évêque.</p> + +<p>Sa conscience considéra tour à tour ces deux hommes ainsi placés devant +elle, l'évêque et Jean Valjean. Il n'avait pas fallu moins que le +premier pour détremper le second. Par un de ces effets singuliers qui +sont propres à ces sortes d'extases, à mesure que sa rêverie se +prolongeait, l'évêque grandissait et resplendissait à ses yeux, Jean +Valjean s'amoindrissait et s'effaçait. À un certain moment il ne fut +plus qu'une ombre. Tout à coup il disparut. L'évêque seul était resté.</p> + +<p>Il remplissait toute l'âme de ce misérable d'un rayonnement magnifique. +Jean Valjean pleura longtemps. Il pleura à chaudes larmes, il pleura à +sanglots, avec plus de faiblesse qu'une femme, avec plus d'effroi qu'un +enfant.</p> + +<p>Pendant qu'il pleurait, le jour se faisait de plus en plus dans son +cerveau, un jour extraordinaire, un jour ravissant et terrible à la +fois. Sa vie passée, sa première faute, sa longue expiation, son +abrutissement extérieur, son endurcissement intérieur, sa mise en +liberté réjouie par tant de plans de vengeance, ce qui lui était arrivé +chez l'évêque, la dernière chose qu'il avait faite, ce vol de quarante +sous à un enfant, crime d'autant plus lâche et d'autant plus monstrueux +qu'il venait après le pardon de l'évêque, tout cela lui revint et lui +apparut, clairement, mais dans une clarté qu'il n'avait jamais vue +jusque-là. Il regarda sa vie, et elle lui parut horrible; son âme, et +elle lui parut affreuse. Cependant un jour doux était sur cette vie et +sur cette âme. Il lui semblait qu'il voyait Satan à la lumière du +paradis.</p> + +<p>Combien d'heures pleura-t-il ainsi? que fit-il après avoir pleuré? où +alla-t-il? on ne l'a jamais su. Il paraît seulement avéré que, dans +cette même nuit, le voiturier qui faisait à cette époque le service de +Grenoble et qui arrivait à Digne vers trois heures du matin, vit en +traversant la rue de l'évêché un homme dans l'attitude de la prière, à +genoux sur le pavé, dans l'ombre, devant la porte de monseigneur +Bienvenu.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_troisieme_En_lannee_1817" id="Livre_troisieme_En_lannee_1817"></a>Livre troisième—En l'année 1817</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ic" id="Chapitre_Ic"></a><a href="#troisieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>L'année 1817</h3> + + +<p>1817 est l'année que Louis XVIII, avec un certain aplomb royal qui ne +manquait pas de fierté, qualifiait la vingt-deuxième de son règne. C'est +l'année où M. Bruguière de Sorsum était célèbre. Toutes les boutiques +des perruquiers, espérant la poudre et le retour de l'oiseau royal, +étaient badigeonnées d'azur et fleurdelysées. C'était le temps candide +où le comte Lynch siégeait tous les dimanches comme marguillier au banc +d'œuvre de Saint-Germain-des-Prés en habit de pair de France, avec son +cordon rouge et son long nez, et cette majesté de profil particulière à +un homme qui a fait une action d'éclat. L'action d'éclat commise par M. +Lynch était ceci: avoir, étant maire de Bordeaux, le 12 mars 1814, donné +la ville un peu trop tôt à M. le duc d'Angoulême. De là sa pairie. En +1817, la mode engloutissait les petits garçons de quatre à six ans sous +de vastes casquettes en cuir maroquiné à oreillons assez ressemblantes à +des mitres d'esquimaux. L'armée française était vêtue de blanc, à +l'autrichienne; les régiments s'appelaient légions; au lieu de chiffres +ils portaient les noms des départements. Napoléon était à Sainte-Hélène, +et, comme l'Angleterre lui refusait du drap vert, il faisait retourner +ses vieux habits. En 1817, Pellegrini chantait, mademoiselle Bigottini +dansait; Potier régnait; Odry n'existait pas encore. Madame Saqui +succédait à Forioso. Il y avait encore des Prussiens en France. M. +Delalot était un personnage. La légitimité venait de s'affirmer en +coupant le poing, puis la tête, à Pleignier, à Carbonneau et à Tolleron. +Le prince de Talleyrand, grand chambellan, et l'abbé Louis, ministre +désigné des finances, se regardaient en riant du rire de deux augures; +tous deux avaient célébré, le 14 juillet 1790, la messe de la Fédération +au Champ de Mars; Talleyrand l'avait dite comme évêque, Louis l'avait +servie comme diacre. En 1817, dans les contre-allées de ce même Champ de +Mars, on apercevait de gros cylindres de bois, gisant sous la pluie, +pourrissant dans l'herbe, peints en bleu avec des traces d'aigles et +d'abeilles dédorées. C'étaient les colonnes qui, deux ans auparavant, +avaient soutenu l'estrade de l'empereur au Champ-de-Mai. Elles étaient +noircies çà et là de la brûlure du bivouac des Autrichiens baraqués près +du Gros-Caillou. Deux ou trois de ces colonnes avaient disparu dans les +feux de ces bivouacs et avaient chauffé les larges mains des +<i>kaiserlicks</i>. Le Champ de Mai avait eu cela de remarquable qu'il avait +été tenu au mois de juin et au Champ de Mars. En cette année 1817, deux +choses étaient populaires: le Voltaire-Touquet et la tabatière à la +Charte. L'émotion parisienne la plus récente était le crime de Dautun +qui avait jeté la tête de son frère dans le bassin du Marché-aux-Fleurs. +On commençait à faire au ministère de la marine une enquête sur cette +fatale frégate de la Méduse qui devait couvrir de honte Chaumareix et de +gloire Géricault. Le colonel Selves allait en Égypte pour y devenir +Soliman pacha. Le palais des Thermes, rue de la Harpe, servait de +boutique à un tonnelier. On voyait encore sur la plate-forme de la tour +octogone de l'hôtel de Cluny la petite logette en planches qui avait +servi d'observatoire à Messier, astronome de la marine sous Louis XVI. +La duchesse de Duras lisait à trois ou quatre amis, dans son boudoir +meublé d'X en satin bleu ciel, <i>Ourika</i> inédite. On grattait les N au +Louvre. Le pont d'Austerlitz abdiquait et s'intitulait pont du Jardin du +Roi, double énigme qui déguisait à la fois le pont d'Austerlitz et le +jardin des Plantes. Louis XVIII, préoccupé, tout en annotant du coin de +l'ongle Horace, des héros qui se font empereurs et des sabotiers qui se +font dauphins, avait deux soucis: Napoléon et Mathurin Bruneau. +L'académie française donnait pour sujet de prix: <i>Le bonheur que procure +l'étude</i>. M. Bellart était officiellement éloquent. On voyait germer à +son ombre ce futur avocat général de Broè, promis aux sarcasmes de +Paul-Louis Courier. Il y avait un faux Chateaubriand appelé Marchangy, +en attendant qu'il y eut un faux Marchangy appelé d'Arlincourt. <i>Claire +d'Albe</i> et <i>Malek-Adel</i> étaient des chefs-d'œuvre; madame Cottin était +déclarée le premier écrivain de l'époque. L'institut laissait rayer de +sa liste l'académicien Napoléon Bonaparte. Une ordonnance royale +érigeait Angoulême en école de marine, car, le duc d'Angoulême étant +grand amiral, il était évident que la ville d'Angoulême avait de droit +toutes les qualités d'un port de mer, sans quoi le principe monarchique +eût été entamé. On agitait en conseil des ministres la question de +savoir si l'on devait tolérer les vignettes représentant des voltiges +qui assaisonnaient les affiches de Franconi et qui attroupaient les +polissons des rues. M. Paër, auteur de l'<i>Agnese</i>, bonhomme à la face +carrée qui avait une verrue sur la joue, dirigeait les petits concerts +intimes de la marquise de Sassenaye, rue de la Ville-l'Évêque. Toutes +les jeunes filles chantaient <i>l'Ermite de Saint-Avelle</i>, paroles +d'Edmond Géraud. <i>Le Nain jaune</i> se transformait en <i>Miroir</i>. Le café +Lemblin tenait pour l'empereur contre le café Valois qui tenait pour les +Bourbons. On venait de marier à une princesse de Sicile M. le duc de +Berry, déjà regardé du fond de l'ombre par Louvel. Il y avait un an que +madame de Staël était morte. Les gardes du corps sifflaient mademoiselle +Mars. Les grands journaux étaient tout petits. Le format était +restreint, mais la liberté était grande. <i>Le Constitutionnel</i> était +constitutionnel. <i>La Minerve</i> appelait Chateaubriand <i>Chateaubriant</i>. Ce +<i>t</i> faisait beaucoup rire les bourgeois aux dépens du grand écrivain. +Dans des journaux vendus, des journalistes prostitués insultaient les +proscrits de 1815; David n'avait plus de talent, Arnault n'avait plus +d'esprit, Carnot n'avait plus de probité; Soult n'avait gagné aucune +bataille; il est vrai que Napoléon n'avait plus de génie. Personne +n'ignore qu'il est assez rare que les lettres adressées par la poste à +un exilé lui parviennent, les polices se faisant un religieux devoir de +les intercepter. Le fait n'est point nouveau; Descartes, banni, s'en +plaignait. Or, David ayant, dans un journal belge, montré quelque humeur +de ne pas recevoir les lettres qu'on lui écrivait, ceci paraissait +plaisant aux feuilles royalistes qui bafouaient à cette occasion le +proscrit. Dire: <i>les régicides</i>, ou dire: <i>les votants</i>, dire: <i>les +ennemis</i>, ou dire: <i>les alliés</i>, dire: <i>Napoléon</i>, ou dire: <i>Buonaparte</i>, +cela séparait deux hommes plus qu'un abîme. Tous les gens de bons sens +convenaient que l'ère des révolutions était à jamais fermée par le roi +Louis XVIII, surnommé «l'immortel auteur de la charte». Au terre-plein +du Pont-Neuf, on sculptait le mot <i>Redivivus</i>, sur le piédestal qui +attendait la statue de Henri IV. M. Piet ébauchait, rue Thérèse, n° 4, +son conciliabule pour consolider la monarchie. Les chefs de la droite +disaient dans les conjonctures graves: «Il faut écrire à Bacot». MM. +Canuel, O'Mahony et de Chappedelaine esquissaient, un peu approuvés de +Monsieur, ce qui devait être plus tard «la conspiration du bord de +l'eau». L'Épingle Noire complotait de son côté. Delaverderie s'abouchait +avec Trogoff. M. Decazes, esprit dans une certaine mesure libéral, +dominait. Chateaubriand, debout tous les matins devant sa fenêtre du n° +27 de la rue Saint-Dominique, en pantalon à pieds et en pantoufles, ses +cheveux gris coiffés d'un madras, les yeux fixés sur un miroir, une +trousse complète de chirurgien dentiste ouverte devant lui, se curait +les dents, qu'il avait charmantes, tout en dictant des variantes de <i>la +Monarchie selon la Charte</i> à M. Pilorge, son secrétaire. La critique +faisant autorité préférait Lafon à Talma. M. de Féletz signait A.; M. +Hoffmann signait Z. Charles Nodier écrivait <i>Thérèse Aubert</i>. Le divorce +était aboli. Les lycées s'appelaient collèges. Les collégiens, ornés au +collet d'une fleur de lys d'or, s'y gourmaient à propos du roi de Rome. +La contre-police du château dénonçait à son altesse royale Madame le +portrait, partout exposé, de M. le duc d'Orléans, lequel avait meilleure +mine en uniforme de colonel général des houzards que M. le duc de Berry +en uniforme de colonel général des dragons; grave inconvénient. La ville +de Paris faisait redorer à ses frais le dôme des Invalides. Les hommes +sérieux se demandaient ce que ferait, dans telle ou telle occasion, M. +de Trinquelague; M. Clausel de Montals se séparait, sur divers points, +de M. Clausel de Coussergues; M. de Salaberry n'était pas content. Le +comédien Picard, qui était de l'Académie dont le comédien Molière +n'avait pu être, faisait jouer <i>les deux Philibert</i> à l'Odéon, sur le +fronton duquel l'arrachement des lettres laissait encore lire +distinctement: THÉÂTRE DE L'IMPÉRATRICE. On prenait parti pour ou contre +Cugnet de Montarlot. Fabvier était factieux; Bavoux était +révolutionnaire. Le libraire Pélicier publiait une édition de Voltaire, +sous ce titre: <i>OEuvres de Voltaire</i>, de l'Académie française. «Cela +fait venir les acheteurs», disait cet éditeur naïf. L'opinion générale +était que M. Charles Loyson, serait le génie du siècle; l'envie +commençait à le mordre, signe de gloire; et l'on faisait sur lui ce +vers:</p> + +<p><i>Même quand Loyson vole, on sent qu'il a des pattes.</i></p> + +<p>Le cardinal Fesch refusant de se démettre, M. de Pins, archevêque +d'Amasie, administrait le diocèse de Lyon. La querelle de la vallée des +Dappes commençait entre la Suisse et la France par un mémoire du +capitaine Dufour, depuis général. Saint-Simon, ignoré, échafaudait son +rêve sublime. Il y avait à l'académie des sciences un Fourier célèbre +que la postérité a oublié et dans je ne sais quel grenier un Fourier +obscur dont l'avenir se souviendra. Lord Byron commençait à poindre; une +note d'un poème de Millevoye l'annonçait à la France en ces termes: <i>un +certain lord Baron</i>. David d'Angers s'essayait à pétrir le marbre. +L'abbé Caron parlait avec éloge, en petit comité de séminaristes, dans +le cul-de-sac des Feuillantines, d'un prêtre inconnu nommé Félicité +Robert qui a été plus tard Lamennais. Une chose qui fumait et clapotait +sur la Seine avec le bruit d'un chien qui nage allait et venait sous les +fenêtres des Tuileries, du pont Royal au pont Louis XV c'était une +mécanique bonne à pas grand'chose, une espèce de joujou, une rêverie +d'inventeur songe-creux, une utopie: un bateau à vapeur. Les Parisiens +regardaient cette inutilité avec indifférence. M. de Vaublanc, +réformateur de l'Institut par coup d'État, ordonnance et fournée, auteur +distingué de plusieurs académiciens, après en avoir fait, ne pouvait +parvenir à l'être. Le faubourg Saint-Germain et la pavillon Marsan +souhaitaient pour préfet de police M. Delaveau, à cause de sa dévotion. +Dupuytren et Récamier se prenaient de querelle à l'amphithéâtre de +l'École de médecine et se menaçaient du poing à propos de la divinité de +Jésus-Christ. Cuvier, un œil sur la Genèse et l'autre sur la nature, +s'efforçait de plaire à la réaction bigote en mettant les fossiles +d'accord avec les textes et en faisant flatter Moïse par les +mastodontes. M. François de Neufchâteau, louable cultivateur de la +mémoire de Parmentier, faisait mille efforts pour que <i>pomme de terre</i> +fût prononcée <i>parmentière</i>, et n'y réussissait point. L'abbé Grégoire, +ancien évêque, ancien conventionnel, ancien sénateur, était passé dans +la polémique royaliste à l'état «d'infâme Grégoire». Cette locution que +nous venons d'employer: <i>passer à l'état de</i>, était dénoncée comme +néologisme par M. Royer-Collard. On pouvait distinguer encore à sa +blancheur, sous la troisième arche du pont d'Iéna, la pierre neuve avec +laquelle, deux ans auparavant, on avait bouché le trou de mine pratiqué +par Blücher pour faire sauter le pont. La justice appelait à sa barre un +homme qui, en voyant entrer le comte d'Artois à Notre-Dame, avait dit +tout haut: <i>Sapristi! je regrette le temps où je voyais Bonaparte et Talma +entrer bras dessus bras dessous au Bal-Sauvage</i>. Propos séditieux. Six +mois de prison. Des traîtres se montraient déboutonnés; des hommes qui +avaient passé à l'ennemi la veille d'une bataille ne cachaient rien de +la récompense et marchaient impudiquement en plein soleil dans le +cynisme des richesses et des dignités; des déserteurs de Ligny et des +Quatre-Bras, dans le débraillé de leur turpitude payée, étalaient leur +dévouement monarchique tout nu; oubliant ce qui est écrit en Angleterre +sur la muraille intérieure des water-closets publics: <i>Please adjust +your dress before leaving</i>.</p> + +<p>Voilà, pêle-mêle, ce qui surnage confusément de l'année 1817, oubliée +aujourd'hui. L'histoire néglige presque toutes ces particularités, et ne +peut faire autrement; l'infini l'envahirait. Pourtant ces détails, qu'on +appelle à tort petits—il n'y a ni petits faits dans l'humanité, ni +petites feuilles dans la végétation—sont utiles. C'est de la +physionomie des années que se compose la figure des siècles.</p> + +<p>En cette année 1817, quatre jeunes Parisiens firent «une bonne farce».</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIc" id="Chapitre_IIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Double quatuor</h3> + + +<p>Ces Parisiens étaient l'un de Toulouse, l'autre de Limoges, le troisième +de Cahors et le quatrième de Montauban; mais ils étaient étudiants, et +qui dit étudiant dit parisien; étudier à Paris, c'est naître à Paris.</p> + +<p>Ces jeunes gens étaient insignifiants; tout le monde a vu ces +figures-là; quatre échantillons du premier venu; ni bons ni mauvais, ni +savants ni ignorants, ni des génies ni des imbéciles; beaux de ce +charmant avril qu'on appelle vingt ans. C'étaient quatre Oscars +quelconques, car à cette époque les Arthurs n'existaient pas encore. +<i>Brûlez pour lui les parfums d'Arabie</i>, s'écriait la romance, <i>Oscar +s'avance, Oscar, je vais le voir</i>! On sortait d'Ossian, l'élégance était +scandinave et calédonienne, le genre anglais pur ne devait prévaloir que +plus tard, et le premier des Arthurs, Wellington, venait à peine de +gagner la bataille de Waterloo.</p> + +<p>Ces Oscars s'appelaient l'un Félix Tholomyès, de Toulouse; l'autre +Listolier, de Cahors; l'autre Fameuil, de Limoges; le dernier +Blachevelle, de Montauban. Naturellement chacun avait sa maîtresse. +Blachevelle aimait Favourite, ainsi nommée parce qu'elle était allée en +Angleterre; Listolier adorait Dahlia, qui avait pris pour nom de guerre +un nom de fleur; Fameuil idolâtrait Zéphine, abrégé de Joséphine; +Tholomyès avait Fantine, dite la Blonde à cause de ses beaux cheveux +couleur de soleil.</p> + +<p>Favourite, Dahlia, Zéphine et Fantine étaient quatre ravissantes filles, +parfumées et radieuses, encore un peu ouvrières, n'ayant pas tout à fait +quitté leur aiguille, dérangées par les amourettes, mais ayant sur le +visage un reste de la sérénité du travail et dans l'âme cette fleur +d'honnêteté qui dans la femme survit à la première chute. Il y avait une +des quatre qu'on appelait la jeune, parce qu'elle était la cadette; et +une qu'on appelait la vieille. La vieille avait vingt-trois ans. Pour ne +rien celer, les trois premières étaient plus expérimentées, plus +insouciantes et plus envolées dans le bruit de la vie que Fantine la +Blonde, qui en était à sa première illusion.</p> + +<p>Dahlia, Zéphine, et surtout Favourite, n'en auraient pu dire autant. Il +y avait déjà plus d'un épisode à leur roman à peine commencé, et +l'amoureux, qui s'appelait Adolphe au premier chapitre, se trouvait être +Alphonse au second, et Gustave au troisième. Pauvreté et coquetterie +sont deux conseillères fatales, l'une gronde, l'autre flatte; et les +belles filles du peuple les ont toutes les deux qui leur parlent bas à +l'oreille, chacune de son côté. Ces âmes mal gardées écoutent. De là les +chutes qu'elles font et les pierres qu'on leur jette. On les accable +avec la splendeur de tout ce qui est immaculé et inaccessible. Hélas! si +la <i>Yungfrau</i> avait faim?</p> + +<p>Favourite, ayant été en Angleterre, avait pour admiratrices Zéphine et +Dahlia. Elle avait eu de très bonne heure un chez-soi. Son père était un +vieux professeur de mathématiques brutal et qui gasconnait; point marié, +courant le cachet malgré l'âge. Ce professeur, étant jeune, avait vu un +jour la robe d'une femme de chambre s'accrocher à un garde-cendre; il +était tombé amoureux de cet accident. Il en était résulté Favourite. +Elle rencontrait de temps en temps son père, qui la saluait. Un matin, +une vieille femme à l'air béguin était entrée chez elle et lui avait +dit:</p> + +<p>—Vous ne me connaissez pas, mademoiselle?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Je suis ta mère.</p> + +<p>Puis la vieille avait ouvert le buffet, bu et mangé, fait apporter un +matelas qu'elle avait, et s'était installée. Cette mère, grognon et +dévote, ne parlait jamais à Favourite, restait des heures sans souffler +mot, déjeunait, dînait et soupait comme quatre, et descendait faire +salon chez le portier, où elle disait du mal de sa fille.</p> + +<p>Ce qui avait entraîné Dahlia vers Listolier, vers d'autres peut-être, +vers l'oisiveté, c'était d'avoir de trop jolis ongles roses. Comment +faire travailler ces ongles-là? Qui veut rester vertueuse ne doit pas +avoir pitié de ses mains. Quant à Zéphine, elle avait conquis Fameuil +par sa petite manière mutine et caressante de dire: «Oui, monsieur».</p> + +<p>Les jeunes gens étant camarades, les jeunes filles étaient amies. Ces +amours-là sont toujours doublés de ces amitiés-là.</p> + +<p>Sage et philosophe, c'est deux; et ce qui le prouve, c'est que, toutes +réserves faites sur ces petits ménages irréguliers, Favourite, Zéphine +et Dahlia étaient des filles philosophes, et Fantine une fille sage.</p> + +<p>Sage, dira-t-on? et Tholomyès? Salomon répondrait que l'amour fait +partie de la sagesse. Nous nous bornons à dire que l'amour de Fantine +était un premier amour, un amour unique, un amour fidèle.</p> + +<p>Elle était la seule des quatre qui ne fût tutoyée que par un seul.</p> + +<p>Fantine était un de ces êtres comme il en éclôt, pour ainsi dire, au +fond du peuple. Sortie des plus insondables épaisseurs de l'ombre +sociale, elle avait au front le signe de l'anonyme et de l'inconnu. Elle +était née à Montreuil-sur-mer. De quels parents? Qui pourrait le dire? +On ne lui avait jamais connu ni père ni mère. Elle se nommait Fantine. +Pourquoi Fantine? On ne lui avait jamais connu d'autre nom. À l'époque +de sa naissance, le Directoire existait encore. Point de nom de famille, +elle n'avait pas de famille; point de nom de baptême, l'église n'était +plus là. Elle s'appela comme il plut au premier passant qui la rencontra +toute petite, allant pieds nus dans la rue. Elle reçut un nom comme elle +recevait l'eau des nuées sur son front quand il pleuvait. On l'appela la +petite Fantine. Personne n'en savait davantage. Cette créature humaine +était venue dans la vie comme cela. À dix ans, Fantine quitta la ville +et s'alla mettre en service chez des fermiers des environs. À quinze +ans, elle vint à Paris "chercher fortune". Fantine était belle et resta +pure le plus longtemps qu'elle put. C'était une jolie blonde avec de +belles dents. Elle avait de l'or et des perles pour dot, mais son or +était sur sa tête et ses perles étaient dans sa bouche.</p> + +<p>Elle travailla pour vivre; puis, toujours pour vivre, car le cœur a sa +faim aussi, elle aima.</p> + +<p>Elle aima Tholomyès.</p> + +<p>Amourette pour lui, passion pour elle. Les rues du quartier latin, +qu'emplit le fourmillement des étudiants et des grisettes, virent le +commencement de ce songe. Fantine, dans ces dédales de la colline du +Panthéon, où tant d'aventures se nouent et se dénouent, avait fui +longtemps Tholomyès, mais de façon à le rencontrer toujours. Il y a une +manière d'éviter qui ressemble à chercher. Bref, l'églogue eut lieu.</p> + +<p>Blachevelle, Listolier et Fameuil formaient une sorte de groupe dont +Tholomyès était la tête. C'était lui qui avait l'esprit.</p> + +<p>Tholomyès était l'antique étudiant vieux; il était riche; il avait +quatre mille francs de rente; quatre mille francs de rente, splendide +scandale sur la montagne Sainte-Geneviève. Tholomyès était un viveur de +trente ans, mal conservé. Il était ridé et édenté; et il ébauchait une +calvitie dont il disait lui-même sans tristesse: <i>crâne à trente ans, +genou à quarante</i>. Il digérait médiocrement, et il lui était venu un +larmoiement à un œil. Mais à mesure que sa jeunesse s'éteignait, il +allumait sa gaîté; il remplaçait ses dents par des lazzis, ses cheveux +par la joie, sa santé par l'ironie, et son œil qui pleurait riait sans +cesse. Il était délabré, mais tout en fleurs. Sa jeunesse, pliant bagage +bien avant l'âge, battait en retraite en bon ordre, éclatait de rire, et +l'on n'y voyait que du feu. Il avait eu une pièce refusée au Vaudeville. +Il faisait çà et là des vers quelconques. En outre, il doutait +supérieurement de toute chose, grande force aux yeux des faibles. Donc, +étant ironique et chauve, il était le chef. <i>Iron</i> est un mot anglais +qui veut dire fer. Serait-ce de là que viendrait ironie?</p> + +<p>Un jour Tholomyès prit à part les trois autres, fît un geste d'oracle, +et leur dit:</p> + +<p>—Il y a bientôt un an que Fantine, Dahlia, Zéphine et Favourite nous +demandent de leur faire une surprise. Nous la leur avons promise +solennellement. Elles nous en parlent toujours, à moi surtout. De même +qu'à Naples les vieilles femmes crient à saint Janvier: <i>Faccia +gialluta, fa o miracolo</i>. Face jaune, fais ton miracle! nos belles me +disent sans cesse: «Tholomyès, quand accoucheras-tu de ta surprise?» En +même temps nos parents nous écrivent. Scie des deux côtés. Le moment me +semble venu. Causons.</p> + +<p>Sur ce, Tholomyès baissa la voix, et articula mystérieusement quelque +chose de si gai qu'un vaste et enthousiaste ricanement sortit des quatre +bouches à la fois et que Blachevelle s'écria:</p> + +<p>—Ça, c'est une idée!</p> + +<p>Un estaminet plein de fumée se présenta, ils y entrèrent, et le reste de +leur conférence se perdit dans l'ombre.</p> + +<p>Le résultat de ces ténèbres fut une éblouissante partie de plaisir qui +eut lieu le dimanche suivant, les quatre jeunes gens invitant les quatre +jeunes filles.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIIc" id="Chapitre_IIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>Quatre à quatre</h3> + + +<p>Ce qu'était une partie de campagne d'étudiants et de grisettes, il y a +quarante-cinq ans, on se le représente malaisément aujourd'hui. Paris +n'a plus les mêmes environs; la figure de ce qu'on pourrait appeler la +vie circumparisienne a complètement changé depuis un demi-siècle; où il +y avait le coucou, il y a le wagon; où il y avait la patache, il y a le +bateau à vapeur; on dit aujourd'hui Fécamp comme on disait Saint-Cloud. +Le Paris de 1862 est une ville qui a la France pour banlieue.</p> + +<p>Les quatre couples accomplirent consciencieusement toutes les folies +champêtres possibles alors. On entrait dans les vacances, et c'était une +chaude et claire journée d'été. La veille, Favourite, la seule qui sût +écrire, avait écrit ceci à Tholomyès au nom des quatre: «C'est un bonne +heure de sortir de bonheur.» C'est pourquoi ils se levèrent à cinq +heures du matin. Puis ils allèrent à Saint-Cloud par le coche, +regardèrent la cascade à sec, et s'écrièrent: «Cela doit être bien beau +quand il y a de l'eau!» déjeunèrent à la <i>Tête-Noire</i>, où Castaing +n'avait pas encore passé, se payèrent une partie de bagues au quinconce +du grand bassin, montèrent à la lanterne de Diogène, jouèrent des +macarons à la roulette du pont de Sèvres, cueillirent des bouquets à +Puteaux, achetèrent des mirlitons à Neuilly, mangèrent partout des +chaussons de pommes, furent parfaitement heureux.</p> + +<p>Les jeunes filles bruissaient et bavardaient comme des fauvettes +échappées. C'était un délire. Elles donnaient par moments de petites +tapes aux jeunes gens. Ivresse matinale de la vie! Adorables années! +L'aile des libellules frissonne. Oh! qui que vous soyez, vous +souvenez-vous? Avez-vous marché dans les broussailles, en écartant les +branches à cause de la tête charmante qui vient derrière vous? Avez-vous +glissé en riant sur quelque talus mouillé par la pluie avec une femme +aimée qui vous retient par la main et qui s'écrie: «Ah! mes brodequins +tout neufs! dans quel état ils sont!»</p> + +<p>Disons tout de suite que cette joyeuse contrariété, une ondée, manqua à +cette compagnie de belle humeur, quoique Favourite eût dit en partant, +avec un accent magistral et maternel: <i>Les limaces se promènent dans les +sentiers. Signe de pluie, mes enfants</i>.</p> + +<p>Toutes quatre étaient follement jolies. Un bon vieux poète classique, +alors en renom, un bonhomme qui avait une Éléonore, M. le chevalier de +Labouïsse, errant ce jour-là sous les marronniers de Saint-Cloud, les +vit passer vers dix heures du matin; il s'écria: <i>Il y en a une de +trop</i>, songeant aux Grâces. Favourite, l'amie de Blachevelle, celle de +vingt-trois ans, la vieille, courait en avant sous les grandes branches +vertes, sautait les fossés, enjambait éperdument les buissons, et +présidait cette gaîté avec une verve de jeune faunesse. Zéphine et +Dahlia, que le hasard avait faites belles de façon qu'elles se faisaient +valoir en se rapprochant et se complétaient, ne se quittaient point, par +instinct de coquetterie plus encore que par amitié, et, appuyées l'une à +l'autre, prenaient des poses anglaises; les premiers <i>keepsakes</i> +venaient de paraître, la mélancolie pointait pour les femmes, comme, +plus tard, le byronisme pour les hommes, et les cheveux du sexe tendre +commençaient à s'éplorer. Zéphine et Dahlia étaient coiffées en +rouleaux. Listolier et Fameuil, engagés dans une discussion sur leurs +professeurs, expliquaient à Fantine la différence qu'il y avait entre M. +Delvincourt et M. Blondeau.</p> + +<p>Blachevelle semblait avoir été créé expressément pour porter sur son +bras le dimanche le châle-ternaux boiteux de Favourite.</p> + +<p>Tholomyès suivait, dominant le groupe. Il était très gai, mais on +sentait en lui le gouvernement; il y avait de la dictature dans sa +jovialité; son ornement principal était un pantalon jambes-d'éléphant, +en nankin, avec sous-pieds de tresse de cuivre; il avait un puissant +rotin de deux cents francs à la main, et, comme il se permettait tout, +une chose étrange appelée cigare, à la bouche. Rien n'étant sacré pour +lui, il fumait.</p> + +<p>—Ce Tholomyès est étonnant, disaient les autres avec vénération. Quels +pantalons! quelle énergie!</p> + +<p>Quant à Fantine, c'était la joie. Ses dents splendides avaient +évidemment reçu de Dieu une fonction, le rire. Elle portait à sa main +plus volontiers que sur sa tête son petit chapeau de paille cousue, aux +longues brides blanches. Ses épais cheveux blonds, enclins à flotter et +facilement dénoués et qu'il fallait rattacher sans cesse, semblaient +faits pour la fuite de Galatée sous les saules. Ses lèvres roses +babillaient avec enchantement. Les coins de sa bouche voluptueusement +relevés, comme aux mascarons antiques d'Érigone, avaient l'air +d'encourager les audaces; mais ses longs cils pleins d'ombre +s'abaissaient discrètement sur ce brouhaha du bas du visage comme pour +mettre le holà. Toute sa toilette avait on ne sait quoi de chantant et +de flambant. Elle avait une robe de barège mauve, de petits +souliers-cothurnes mordorés dont les rubans traçaient des X sur son fin +bas blanc à jour, et cette espèce de spencer en mousseline, invention +marseillaise, dont le nom, canezou, corruption du mot <i>quinze août</i> +prononcé à la Canebière, signifie beau temps, chaleur et midi. Les trois +autres, moins timides, nous l'avons dit, étaient décolletées tout net, +ce qui, l'été, sous des chapeaux couverts de fleurs, a beaucoup de grâce +et d'agacerie; mais, à côté de ces ajustements hardis, le canezou de la +blonde Fantine, avec ses transparences, ses indiscrétions et ses +réticences, cachant et montrant à la fois, semblait une trouvaille +provocante de la décence, et la fameuse cour d'amour, présidée par la +vicomtesse de Cette aux yeux vert de mer, eût peut-être donné le prix de +la coquetterie à ce canezou qui concourait pour la chasteté. Le plus +naïf est quelquefois le plus savant. Cela arrive.</p> + +<p>Éclatante de face, délicate de profil, les yeux d'un bleu profond, les +paupières grasses, les pieds cambrés et petits, les poignets et les +chevilles admirablement emboîtés, la peau blanche laissant voir çà et là +les arborescences azurées des veines, la joue puérile et franche, le cou +robuste des Junons éginétiques, la nuque forte et souple, les épaules +modelées comme par Coustou, ayant au centre une voluptueuse fossette +visible à travers la mousseline; une gaîté glacée de rêverie; +sculpturale et exquise; telle était Fantine; et l'on devinait sous ces +chiffons une statue, et dans cette statue une âme.</p> + +<p>Fantine était belle, sans trop le savoir. Les rares songeurs, prêtres +mystérieux du beau, qui confrontent silencieusement toute chose à la +perfection, eussent entrevu en cette petite ouvrière, à travers la +transparence de la grâce parisienne, l'antique euphonie sacrée. Cette +fille de l'ombre avait de la race. Elle était belle sous les deux +espèces, qui sont le style et le rythme. Le style est la forme de +l'idéal; le rythme en est le mouvement.</p> + +<p>Nous avons dit que Fantine était la joie, Fantine était aussi la pudeur.</p> + +<p>Pour un observateur qui l'eût étudiée attentivement, ce qui se dégageait +d'elle, à travers toute cette ivresse de l'âge, de la saison et de +l'amourette, c'était une invincible expression de retenue et de +modestie. Elle restait un peu étonnée. Ce chaste étonnement-là est la +nuance qui sépare Psyché de Vénus. Fantine avait les longs doigts blancs +et fins de la vestale qui remue les cendres du feu sacré avec une +épingle d'or. Quoiqu'elle n'eût rien refusé, on ne le verra que trop, à +Tholomyès, son visage, au repos, était souverainement virginal; une +sorte de dignité sérieuse et presque austère l'envahissait soudainement +à de certaines heures, et rien n'était singulier et troublant comme de +voir la gaîté s'y éteindre si vite et le recueillement y succéder sans +transition à l'épanouissement. Cette gravité subite, parfois sévèrement +accentuée, ressemblait au dédain d'une déesse. Son front, son nez et son +menton offraient cet équilibre de ligne, très distinct de l'équilibre de +proportion, et d'où résulte l'harmonie du visage; dans l'intervalle si +caractéristique qui sépare la base du nez de la lèvre supérieure, elle +avait ce pli imperceptible et charmant, signe mystérieux de la chasteté +qui rendit Barberousse amoureux d'une Diane trouvée dans les fouilles +d'Icône.</p> + +<p>L'amour est une faute; soit. Fantine était l'innocence surnageant sur la +faute.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IVc" id="Chapitre_IVc"></a><a href="#troisieme">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole</h3> + + +<p>Cette journée-là était d'un bout à +l'autre faite d'aurore. Toute la nature semblait avoir congé, et rire. +Les parterres de Saint-Cloud embaumaient; le souffle de la Seine remuait +vaguement les feuilles; les branches gesticulaient dans le vent; les +abeilles mettaient les jasmins au pillage; toute une bohème de papillons +s'ébattait dans les achillées, les trèfles et les folles avoines; il y +avait dans l'auguste parc du roi de France un tas de vagabonds, les +oiseaux.</p> + +<p>Les quatre joyeux couples, mêlés au soleil, aux champs, aux fleurs, aux +arbres, resplendissaient.</p> + +<p>Et, dans cette communauté de paradis, parlant, chantant, courant, +dansant, chassant aux papillons, cueillant des liserons, mouillant leurs +bas à jour roses dans les hautes herbes, fraîches, folles, point +méchantes, toutes recevaient un peu çà et là les baisers de tous, +excepté Fantine, enfermée dans sa vague résistance rêveuse et farouche, +et qui aimait.</p> + +<p>—Toi, lui disait Favourite, tu as toujours l'air chose.</p> + +<p>Ce sont là les joies. Ces passages de couples heureux sont un appel +profond à la vie et à la nature, et font sortir de tout la caresse et la +lumière. Il y avait une fois une fée qui fit les prairies et les arbres +exprès pour les amoureux. De là cette éternelle école buissonnière des +amants qui recommence sans cesse et qui durera tant qu'il y aura des +buissons et des écoliers. De là la popularité du printemps parmi les +penseurs. Le patricien et le gagne-petit, le duc et pair et le robin, +les gens de la cour et les gens de la ville, comme on parlait autrefois, +tous sont sujets de cette fée. On rit, on se cherche, il y a dans l'air +une clarté d'apothéose, quelle transfiguration que d'aimer! Les clercs +de notaire sont des dieux. Et les petits cris, les poursuites dans +l'herbe, les tailles prises au vol, ces jargons qui sont des mélodies, +ces adorations qui éclatent dans la façon de dire une syllabe, ces +cerises arrachées d'une bouche à l'autre, tout cela flamboie et passe +dans des gloires célestes. Les belles filles font un doux gaspillage +d'elles-mêmes. On croit que cela ne finira jamais. Les philosophes, les +poètes, les peintres regardent ces extases et ne savent qu'en faire, +tant cela les éblouit. Le départ pour Cythère! s'écrie Watteau; Lancret, +le peintre de la roture, contemple ses bourgeois envolés dans le bleu; +Diderot tend les bras à toutes ces amourettes, et d'Urfé y mêle des +druides.</p> + +<p>Après le déjeuner les quatre couples étaient allés voir, dans ce qu'on +appelait alors le carré du roi, une plante nouvellement arrivée de +l'Inde, dont le nom nous échappe en ce moment, et qui à cette époque +attirait tout Paris à Saint-Cloud; c'était un bizarre et charmant +arbrisseau haut sur tige, dont les innombrables branches fines comme des +fils, ébouriffées, sans feuilles, étaient couvertes d'un million de +petites rosettes blanches; ce qui faisait que l'arbuste avait l'air +d'une chevelure pouilleuse de fleurs. Il y avait toujours foule à +l'admirer.</p> + +<p>L'arbuste vu, Tholomyès s'était écrié: «J'offre des ânes!» et, prix fait +avec un ânier, ils étaient revenus par Vanves et Issy. À Issy, incident. +Le parc, Bien National possédé à cette époque par le munitionnaire +Bourguin, était d'aventure tout grand ouvert. Ils avaient franchi la +grille, visité l'anachorète mannequin dans sa grotte, essayé les petits +effets mystérieux du fameux cabinet des miroirs, lascif traquenard digne +d'un satyre devenu millionnaire ou de Turcaret métamorphosé en Priape. +Ils avaient robustement secoué le grand filet balançoire attaché aux +deux châtaigniers célébrés par l'abbé de Bernis. Tout en y balançant ces +belles l'une après l'autre, ce qui faisait, parmi les rires universels, +des plis de jupe envolée où Greuze eût trouvé son compte, le toulousain +Tholomyès, quelque peu espagnol, Toulouse est cousine de Tolosa, +chantait, sur une mélopée mélancolique, la vieille chanson <i>gallega</i> +probablement inspirée par quelque belle fille lancée à toute volée sur +une corde entre deux arbres:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Soy de Badajoz.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Amor me llama.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Toda mi alma</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Es en mi ojos</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Porque enseñas</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>À tus piernas.</i></span><br /> +</p> + +<p>Fantine seule refusa de se balancer.</p> + +<p>—Je n'aime pas qu'on ait du genre comme ça, murmura assez aigrement +Favourite.</p> + +<p>Les ânes quittés, joie nouvelle; on passa la Seine en bateau, et de +Passy, à pied, ils gagnèrent la barrière de l'Étoile. Ils étaient, on +s'en souvient, debout depuis cinq heures du matin; mais, bah! <i>il n'y a +pas de lassitude le dimanche</i>, disait Favourite; <i>le dimanche, la +fatigue ne travaille pas</i>. Vers trois heures les quatre couples, effarés +de bonheur, dégringolaient aux montagnes russes, édifice singulier qui +occupait alors les hauteurs Beaujon et dont on apercevait la ligne +serpentante au-dessus des arbres des Champs-Élysées.</p> + +<p>De temps en temps Favourite s'écriait:</p> + +<p>—Et la surprise? je demande la surprise.</p> + +<p>—Patience, répondait Tholomyès.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Vc" id="Chapitre_Vc"></a><a href="#troisieme">Chapitre V</a></h2> + +<h3>Chez Bombarda</h3> + + +<p>Les montagnes russes épuisées, on avait songé au dîner; et le radieux +huitain, enfin un peu las, s'était échoué au cabaret Bombarda, +succursale qu'avait établie aux Champs-Élysées ce fameux restaurateur +Bombarda, dont on voyait alors l'enseigne rue de Rivoli à côté du +passage Delorme.</p> + +<p>Une chambre grande, mais laide, avec alcôve et lit au fond (vu la +plénitude du cabaret le dimanche, il avait fallu accepter ce gîte); deux +fenêtres d'où l'on pouvait contempler, à travers les ormes, le quai et +la rivière; un magnifique rayon d'août effleurant les fenêtres; deux +tables; sur l'une une triomphante montagne de bouquets mêlés à des +chapeaux d'hommes et de femmes; à l'autre les quatre couples attablés +autour d'un joyeux encombrement de plats, d'assiettes, de verres et de +bouteilles; des cruchons de bière mêlés à des flacons de vin; peu +d'ordre sur la table, quelque désordre dessous;</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><i>Ils faisaient sous la table</i></td></tr> +<tr><td align="left"><i>Un bruit, un trique-trac de pieds épouvantable</i></td></tr> +</table> + +<p class="noindent">dit Molière.</p> + +<p>Voilà où en était vers quatre heures et demie du soir la bergerade +commencée à cinq heures du matin. Le soleil déclinait, l'appétit +s'éteignait.</p> + +<p>Les Champs-Élysées, pleins de soleil et de foule, n'étaient que lumière +et poussière, deux choses dont se compose la gloire. Les chevaux de +Marly, ces marbres hennissants, se cabraient dans un nuage d'or. Les +carrosses allaient et venaient. Un escadron de magnifiques gardes du +corps, clairon en tête, descendait l'avenue de Neuilly; le drapeau +blanc, vaguement rose au soleil couchant, flottait sur le dôme des +Tuileries. La place de la Concorde, redevenue alors place Louis XV, +regorgeait de promeneurs contents. Beaucoup portaient la fleur de lys +d'argent suspendue au ruban blanc moiré qui, en 1817, n'avait pas encore +tout à fait disparu des boutonnières. Çà et là au milieu des passants +faisant cercle et applaudissant, des rondes de petites filles jetaient +au vent une bourrée bourbonienne alors célèbre, destinée à foudroyer les +Cent-Jours, et qui avait pour ritournelle:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><i>Rendez-nous notre père de Gand,</i></td></tr> +<tr><td align="left"><i>Rendez-nous notre père.</i></td></tr> +</table> +<p>Des tas de faubouriens endimanchés, parfois même fleurdelysés comme les +bourgeois, épars dans le grand carré et dans le carré Marigny, jouaient +aux bagues et tournaient sur les chevaux de bois; d'autres buvaient; +quelques-uns, apprentis imprimeurs, avaient des bonnets de papier; on +entendait leurs rires. Tout était radieux. C'était un temps de paix +incontestable et de profonde sécurité royaliste; c'était l'époque où un +rapport intime et spécial du préfet de police Anglès au roi sur les +faubourgs de Paris se terminait par ces lignes: «Tout bien considéré, +sire, il n'y a rien à craindre de ces gens-là. Ils sont insouciants et +indolents comme des chats. Le bas peuple des provinces est remuant, +celui de Paris ne l'est pas. Ce sont tous petits hommes. Sire, il en +faudrait deux bout à bout pour faire un de vos grenadiers. Il n'y a +point de crainte du côté de la populace de la capitale. Il est +remarquable que la taille a encore décru dans cette population depuis +cinquante ans; et le peuple des faubourgs de Paris est plus petit +qu'avant la révolution. Il n'est point dangereux. En somme, c'est de la +canaille bonne.»</p> + +<p>Qu'un chat puisse se changer en lion, les préfets de police ne le +croient pas possible; cela est pourtant, et c'est là le miracle du +peuple de Paris. Le chat d'ailleurs, si méprisé du comte Anglès, avait +l'estime des républiques antiques; il incarnait à leurs yeux la liberté, +et, comme pour servir de pendant à la Minerve aptère du Pirée, il y +avait sur la place publique de Corinthe le colosse de bronze d'un chat. +La police naïve de la restauration voyait trop «en beau» le peuple de +Paris. Ce n'est point, autant qu'on le croit, de la «canaille bonne». Le +Parisien est au Français ce que l'Athénien était au Grec; personne ne +dort mieux que lui, personne n'est plus franchement frivole et paresseux +que lui, personne mieux que lui n'a l'air d'oublier; qu'on ne s'y fie +pas pourtant; il est propre à toute sorte de nonchalance, mais, quand il +y a de la gloire au bout, il est admirable à toute espèce de furie. +Donnez-lui une pique, il fera le 10 août; donnez-lui un fusil, vous +aurez Austerlitz. Il est le point d'appui de Napoléon et la ressource de +Danton. S'agit-il de la patrie? il s'enrôle; s'agit-il de la liberté? il +dépave. Gare! ses cheveux pleins de colère sont épiques; sa blouse se +drape en chlamyde. Prenez garde. De la première rue Greneta venue, il +fera des fourches caudines. Si l'heure sonne, ce faubourien va grandir, +ce petit homme va se lever, et il regardera d'une façon terrible, et son +souffle deviendra tempête, et il sortira de cette pauvre poitrine grêle +assez de vent pour déranger les plis des Alpes. C'est grâce au +faubourien de Paris que la révolution, mêlée aux armées, conquiert +l'Europe. Il chante, c'est sa joie. Proportionnez sa chanson à sa +nature, et vous verrez! Tant qu'il n'a pour refrain que la Carmagnole, +il ne renverse que Louis XVI; faites-lui chanter la Marseillaise, il +délivrera le monde.</p> + +<p>Cette note écrite en marge du rapport Anglès, nous revenons à nos quatre +couples. Le dîner, comme nous l'avons dit, s'achevait.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIc" id="Chapitre_VIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VI</a></h2> + +<h3>Chapitre où l'on s'adore</h3> + + +<p>Propos de table et propos d'amour; les uns sont aussi insaisissables que +les autres; les propos d'amour sont des nuées, les propos de table sont +des fumées.</p> + +<p>Fameuil et Dahlia fredonnaient; Tholomyès buvait; Zéphine riait, Fantine +souriait. Listolier soufflait dans une trompette de bois achetée à +Saint-Cloud. Favourite regardait tendrement Blachevelle et disait:</p> + +<p>—Blachevelle, je t'adore.</p> + +<p>Ceci amena une question de Blachevelle:</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu ferais, Favourite, si je cessais de t'aimer?</p> + +<p>—Moi! s'écria Favourite. Ah! ne dis pas cela, même pour rire! Si tu +cessais de m'aimer, je te sauterais après, je te grifferais, je te +gratignerais, je te jetterais de l'eau, je te ferais arrêter.</p> + +<p>Blachevelle sourit avec la fatuité voluptueuse d'un homme chatouillé à +l'amour-propre. Favourite reprit:</p> + +<p>—Oui, je crierais à la garde! Ah! je me gênerais par exemple! Canaille!</p> + +<p>Blachevelle, extasié, se renversa sur sa chaise et ferma +orgueilleusement les deux yeux.</p> + +<p>Dahlia, tout en mangeant, dit bas à Favourite dans le brouhaha:</p> + +<p>—Tu l'idolâtres donc bien, ton Blachevelle?</p> + +<p>—Moi, je le déteste, répondit Favourite du même ton en ressaisissant sa +fourchette. Il est avare. J'aime le petit d'en face de chez moi. Il est +très bien, ce jeune homme-là, le connais-tu? On voit qu'il a le genre +d'être acteur. J'aime les acteurs. Sitôt qu'il rentre, sa mère dit: «Ah! +mon Dieu! ma tranquillité est perdue. Le voilà qui va crier. Mais, mon +ami, tu me casses la tête!» Parce qu'il va dans la maison, dans des +greniers à rats, dans des trous noirs, si haut qu'il peut monter,—et +chanter, et déclamer, est-ce que je sais, moi? qu'on l'entend d'en bas! +Il gagne déjà vingt sous par jour chez un avoué à écrire de la chicane. +Il est fils d'un ancien chantre de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Ah! il est +très bien. Il m'idolâtre tant qu'un jour qu'il me voyait faire de la +pâte pour des crêpes, il m'a dit: <i>Mamselle, faites des beignets de vos +gants et je les mangerai</i>. Il n'y a que les artistes pour dire des +choses comme ça. Ah! il est très bien. Je suis en train d'être insensée +de ce petit-là. C'est égal, je dis à Blachevelle que je l'adore. Comme +je mens! Hein? comme je mens!</p> + +<p>Favourite fit une pause, et continua:</p> + +<p>—Dahlia, vois-tu, je suis triste. Il n'a fait que pleuvoir tout l'été, +le vent m'agace, le vent ne décolère pas, Blachevelle est très pingre, +c'est à peine s'il y a des petits pois au marché, on ne sait que manger, +j'ai le spleen, comme disent les Anglais, le beurre est si cher! et +puis, vois, c'est une horreur, nous dînons dans un endroit où il y a un +lit, ça me dégoûte de la vie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIc" id="Chapitre_VIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VII</a></h2> + +<h3>Sagesse de Tholomyès</h3> + + +<p>Cependant, tandis que quelques-uns chantaient, les autres causaient +tumultueusement, et tous ensemble; ce n'était plus que du bruit. +Tholomyès intervint:</p> + +<p>—Ne parlons point au hasard ni trop vite, s'écria-t-il. Méditons si +nous voulons être éblouissants. Trop d'improvisation vide bêtement +l'esprit. Bière qui coule n'amasse point de mousse. Messieurs, pas de +hâte. Mêlons la majesté à la ripaille; mangeons avec recueillement; +festinons lentement. Ne nous pressons pas. Voyez le printemps; s'il se +dépêche, il est flambé, c'est-à-dire gelé. L'excès de zèle perd les +pêchers et les abricotiers. L'excès de zèle tue la grâce et la joie des +bons dîners. Pas de zèle, messieurs! Grimod de la Reynière est de l'avis +de Talleyrand.</p> + +<p>Une sourde rébellion gronda dans le groupe.</p> + +<p>—Tholomyès, laisse-nous tranquilles, dit Blachevelle.</p> + +<p>—À bas le tyran! dit Fameuil.</p> + +<p>—Bombarda, Bombance et Bamboche! cria Listolier.</p> + +<p>—Le dimanche existe, reprit Fameuil.</p> + +<p>—Nous sommes sobres, ajouta Listolier.</p> + +<p>—Tholomyès, fit Blachevelle, contemple mon calme.</p> + +<p>—Tu en es le marquis, répondit Tholomyès.</p> + +<p>Ce médiocre jeu de mots fit l'effet d'une pierre dans une mare. Le +marquis de Montcalm était un royaliste alors célèbre. Toutes les +grenouilles se turent.</p> + +<p>—Amis, s'écria Tholomyès, de l'accent d'un homme qui ressaisit +l'empire, remettez-vous. Il ne faut pas que trop de stupeur accueille ce +calembour tombé du ciel. Tout ce qui tombe de la sorte n'est pas +nécessairement digne d'enthousiasme et de respect. Le calembour est la +fiente de l'esprit qui vole. Le lazzi tombe n'importe où; et l'esprit, +après la ponte d'une bêtise, s'enfonce dans l'azur. Une tache blanchâtre +qui s'aplatit sur le rocher n'empêche pas le condor de planer. Loin de +moi l'insulte au calembour! Je l'honore dans la proportion de ses +mérites; rien de plus. Tout ce qu'il y a de plus auguste, de plus +sublime et de plus charmant dans l'humanité, et peut-être hors de +l'humanité, a fait des jeux de mots. Jésus-Christ a fait un calembour +sur saint Pierre, Moïse sur Isaac, Eschyle sur Polynice, Cléopâtre sur +Octave. Et notez que ce calembour de Cléopâtre a précédé la bataille +d'Actium, et que, sans lui, personne ne se souviendrait de la ville de +Toryne, nom grec qui signifie cuiller à pot. Cela concédé, je reviens à +mon exhortation. Mes frères, je le répète, pas de zèle, pas de +tohu-bohu, pas d'excès, même en pointes, gaîtés, liesses et jeux de +mots. Écoutez-moi, j'ai la prudence d'Amphiaraüs et la calvitie de +César. Il faut une limite, même aux rébus. <i>Est modus in rebus</i>. Il faut +une limite, même aux dîners. Vous aimez les chaussons aux pommes, +mesdames, n'en abusez pas. Il faut, même en chaussons, du bon sens et de +l'art. La gloutonnerie châtie le glouton. Gula punit Gulax. +L'indigestion est chargée par le bon Dieu de faire de la morale aux +estomacs. Et, retenez ceci: chacune de nos passions, même l'amour, a un +estomac qu'il ne faut pas trop remplir. En toute chose il faut écrire à +temps le mot <i>finis</i>, il faut se contenir, quand cela devient urgent, +tirer le verrou sur son appétit, mettre au violon sa fantaisie et se +mener soi-même au poste. Le sage est celui qui sait à un moment donné +opérer sa propre arrestation. Ayez quelque confiance en moi. Parce que +j'ai fait un peu mon droit, à ce que me disent mes examens, parce que je +sais la différence qu'il y a entre la question mue et la question +pendante, parce que j'ai soutenu une thèse en latin sur la manière dont +on donnait la torture à Rome au temps où Munatius Demens était questeur +du Parricide, parce que je vais être docteur, à ce qu'il paraît, il ne +s'ensuit pas de toute nécessité que je sois un imbécile. Je vous +recommande la modération dans vos désirs. Vrai comme je m'appelle Félix +Tholomyès, je parle bien. Heureux celui qui, lorsque l'heure a sonné, +prend un parti héroïque, et abdique comme Sylla, ou Origène!</p> + +<p>Favourite écoutait avec une attention profonde.</p> + +<p>—Félix! dit-elle, quel joli mot! j'aime ce nom-là. C'est en latin. Ça +veut dire Prosper.</p> + +<p>Tholomyès poursuivit:</p> + +<p>—Quirites, gentlemen, Caballeros, mes amis! voulez-vous ne sentir aucun +aiguillon et vous passer de lit nuptial et braver l'amour? Rien de plus +simple. Voici la recette: la limonade, l'exercice outré, le travail +forcé, éreintez-vous, traînez des blocs, ne dormez pas, veillez, +gorgez-vous de boissons nitreuses et de tisanes de nymphaeas, savourez +des émulsions de pavots et d'agnuscastus, assaisonnez-moi cela d'une +diète sévère, crevez de faim, et joignez-y les bains froids, les +ceintures d'herbes, l'application d'une plaque de plomb, les lotions +avec la liqueur de Saturne et les fomentations avec l'oxycrat.</p> + +<p>—J'aime mieux une femme, dit Listolier.</p> + +<p>—La femme! reprit Tholomyès, méfiez-vous-en. Malheur à celui qui se +livre au cœur changeant de la femme! La femme est perfide et tortueuse. +Elle déteste le serpent par jalousie de métier. Le serpent, c'est la +boutique en face.</p> + +<p>—Tholomyès, cria Blachevelle, tu es ivre!</p> + +<p>—Pardieu! dit Tholomyès.</p> + +<p>—Alors sois gai, reprit Blachevelle.</p> + +<p>Et, remplissant son verre, il se leva:</p> + +<p>—Gloire au vin! <i>Nunc te, Bacche, canam</i>! Pardon, mesdemoiselles, c'est +de l'espagnol. Et la preuve, señoras, la voici: tel peuple, telle +futaille. L'arrobe de Castille contient seize litres, le cantaro +d'Alicante douze, l'almude des Canaries vingt-cinq, le cuartin des +Baléares vingt-six, la botte du czar Pierre trente. Vive ce czar qui +était grand, et vive sa botte qui était plus grande encore! Mesdames, un +conseil d'ami: trompez-vous de voisin, si bon vous semble. Le propre de +l'amour, c'est d'errer. L'amourette n'est pas faite pour s'accroupir et +s'abrutir comme une servante anglaise qui a le calus du scrobage aux +genoux. Elle n'est pas faite pour cela, elle erre gaîment, la douce +amourette! On a dit: l'erreur est humaine; moi je dis: l'erreur est +amoureuse. Mesdames, je vous idolâtre toutes. Ô Zéphine, ô Joséphine, +figure plus que chiffonnée, vous seriez charmante, si vous n'étiez de +travers. Vous avez l'air d'un joli visage sur lequel, par mégarde, on +s'est assis. Quant à Favourite, ô nymphes et muses! un jour que +Blachevelle passait le ruisseau de la rue Guérin-Boisseau, il vit une +belle fille aux bas blancs et bien tirés qui montrait ses jambes. Ce +prologue lui plut, et Blachevelle aima. Celle qu'il aima était +Favourite. Ô Favourite, tu as des lèvres ioniennes. Il y avait un +peintre grec, appelé Euphorion, qu'on avait surnommé le peintre des +lèvres. Ce Grec seul eût été digne de peindre ta bouche! Écoute! avant +toi, il n'y avait pas de créature digne de ce nom. Tu es faite pour +recevoir la pomme comme Vénus ou pour la manger comme Ève. La beauté +commence à toi. Je viens de parler d'Ève, c'est toi qui l'as créée. Tu +mérites le brevet d'invention de la jolie femme. Ô Favourite, je cesse +de vous tutoyer, parce que je passe de la poésie à la prose. Vous +parliez de mon nom tout à l'heure. Cela m'a attendri; mais, qui que nous +soyons, méfions-nous des noms. Ils peuvent se tromper. Je me nomme Félix +et ne suis pas heureux. Les mots sont des menteurs. N'acceptons pas +aveuglément les indications qu'ils nous donnent. Ce serait une erreur +d'écrire à Liège pour avoir des bouchons et à Pau pour avoir des gants. +Miss Dahlia, à votre place, je m'appellerais Rosa. Il faut que la fleur +sente bon et que la femme ait de l'esprit. Je ne dis rien de Fantine, +c'est une songeuse, une rêveuse, une pensive, une sensitive; c'est un +fantôme ayant la forme d'une nymphe et la pudeur d'une nonne, qui se +fourvoie dans la vie de grisette, mais qui se réfugie dans les +illusions, et qui chante, et qui prie, et qui regarde l'azur sans trop +savoir ce qu'elle voit ni ce qu'elle fait, et qui, les yeux au ciel, +erre dans un jardin où il y a plus d'oiseaux qu'il n'en existe! Ô +Fantine, sache ceci: moi Tholomyès, je suis une illusion; mais elle ne +m'entend même pas, la blonde fille des chimères! Du reste, tout en elle +est fraîcheur, suavité, jeunesse, douce clarté matinale. Ô Fantine, +fille digne de vous appeler marguerite ou perle, vous êtes une femme du +plus bel orient. Mesdames, un deuxième conseil: ne vous mariez point; le +mariage est une greffe; cela prend bien ou mal; fuyez ce risque. Mais, +bah! qu'est-ce que je chante là? Je perds mes paroles. Les filles sont +incurables sur l'épousaille; et tout ce que nous pouvons dire, nous +autres sages, n'empêchera point les giletières et les piqueuses de +bottines de rêver des maris enrichis de diamants. Enfin, soit; mais, +belles, retenez ceci: vous mangez trop de sucre. Vous n'avez qu'un tort, +ô femmes, c'est de grignoter du sucre. Ô sexe rongeur, tes jolies +petites dents blanches adorent le sucre. Or, écoutez bien, le sucre est +un sel. Tout sel est desséchant. Le sucre est le plus desséchant de tous +les sels. Il pompe à travers les veines les liquides du sang; de là la +coagulation, puis la solidification du sang; de là les tubercules dans +le poumon; de là la mort. Et c'est pourquoi le diabète confine à la +phthisie. Donc ne croquez pas de sucre, et vous vivrez! Je me tourne +vers les hommes. Messieurs, faites des conquêtes. Pillez-vous les uns +aux autres sans remords vos bien-aimées. Chassez-croisez. En amour, il +n'y a pas d'amis. Partout où il y a une jolie femme l'hostilité est +ouverte. Pas de quartier, guerre à outrance! Une jolie femme est un +casus belli; une jolie femme est un flagrant délit. Toutes les invasions +de l'histoire sont déterminées par des cotillons. La femme est le droit +de l'homme. Romulus a enlevé les Sabines, Guillaume a enlevé les +Saxonnes, César a enlevé les Romaines. L'homme qui n'est pas aimé plane +comme un vautour sur les amantes d'autrui; et quant à moi, à tous ces +infortunés qui sont veufs, je jette la proclamation sublime de Bonaparte +à l'armée d'Italie: «Soldats, vous manquez de tout. L'ennemi en a.»</p> + +<p>Tholomyès s'interrompit.</p> + +<p>—Souffle, Tholomyès, dit Blachevelle.</p> + +<p>En même temps, Blachevelle, appuyé de Listolier et de Fameuil, entonna +sur un air de complainte une de ces chansons d'atelier composées des +premiers mots venus, rimées richement et pas du tout, vides de sens +comme le geste de l'arbre et le bruit du vent, qui naissent de la vapeur +des pipes et se dissipent et s'envolent avec elle. Voici par quel +couplet le groupe donna la réplique à la harangue de Tholomyès:</p> + +<p>Les pères dindons donnèrent de l'argent à un agent pour que mons +Clermont-Tonnerre fût fait pape à la Saint-Jean; Mais Clermont ne put +pas être fait pape, n'étant pas prêtre.</p> + +<p>Alors leur agent rageant leur rapporta leur argent.</p> + +<p>Ceci n'était pas fait pour calmer l'improvisation de Tholomyès; il vida +son verre, le remplit, et recommença.</p> + +<p>—À bas la sagesse! oubliez tout ce que j'ai dit. Ne soyons ni prudes, +ni prudents, ni prud'hommes. Je porte un toast à l'allégresse; soyons +allègres! Complétons notre cours de droit par la folie et la nourriture. +Indigestion et digeste. Que Justinien soit le mâle et que Ripaille soit +la femelle! Joie dans les profondeurs! Vis, ô création! Le monde est un +gros diamant! Je suis heureux. Les oiseaux sont étonnants. Quelle fête +partout! Le rossignol est un Elleviou gratis. Été, je te salue. Ô +Luxembourg, ô Géorgiques de la rue Madame et de l'allée de +l'Observatoire! Ô pioupious rêveurs! ô toutes ces bonnes charmantes qui, +tout en gardant des enfants, s'amusent à en ébaucher! Les pampas de +l'Amérique me plairaient, si je n'avais les arcades de l'Odéon. Mon âme +s'envole dans les forêts vierges et dans les savanes. Tout est beau. Les +mouches bourdonnent dans les rayons. Le soleil a éternué le colibri. +Embrasse-moi, Fantine!</p> + +<p>Il se trompa, et embrassa Favourite.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIIc" id="Chapitre_VIIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VIII</a></h2> + +<h3>Mort d'un cheval</h3> + + +<p>—On dîne mieux chez Edon que chez Bombarda, s'écria Zéphine.</p> + +<p>—Je préfère Bombarda à Edon, déclara Blachevelle. Il a plus de luxe. +C'est plus asiatique. Voyez la salle d'en bas. Il y a des glaces sur les +murs.</p> + +<p>—J'en aime mieux dans mon assiette, dit Favourite.</p> + +<p>Blachevelle insista:</p> + +<p>—Regardez les couteaux. Les manches sont en argent chez Bombarda, et en +os chez Edon. Or, l'argent est plus précieux que l'os.</p> + +<p>—Excepté pour ceux qui ont un menton d'argent, observa Tholomyès.</p> + +<p>Il regardait en cet instant-là le dôme des Invalides, visible des +fenêtres de Bombarda.</p> + +<p>Il y eut une pause.</p> + +<p>—Tholomyès, cria Fameuil, tout à l'heure, Listolier et moi, nous avions +une discussion.</p> + +<p>—Une discussion est bonne, répondit Tholomyès, une querelle vaut mieux.</p> + +<p>—Nous disputions philosophie.</p> + +<p>—Soit.</p> + +<p>—Lequel préfères-tu de Descartes ou de Spinosa?</p> + +<p>—Désaugiers, dit Tholomyès.</p> + +<p>Cet arrêt rendu, il but et reprit:</p> + +<p>—Je consens à vivre. Tout n'est pas fini sur la terre, puisqu'on peut +encore déraisonner. J'en rends grâces aux dieux immortels. On ment, mais +on rit. On affirme, mais on doute. L'inattendu jaillit du syllogisme. +C'est beau. Il est encore ici-bas des humains qui savent joyeusement +ouvrir et fermer la boîte à surprises du paradoxe. Ceci, mesdames, que +vous buvez d'un air tranquille, est du vin de Madère, sachez-le, du cru +de Coural das Freiras qui est à trois cent dix-sept toises au-dessus du +niveau de la mer! Attention en buvant! trois cent dix-sept toises! et +monsieur Bombarda, le magnifique restaurateur, vous donne ces trois cent +dix-sept toises pour quatre francs cinquante centimes!</p> + +<p>Fameuil interrompit de nouveau:</p> + +<p>—Tholomyès, tes opinions font loi. Quel est ton auteur favori?</p> + +<p>—Ber....</p> + +<p>—Quin?</p> + +<p>—Non. Choux.</p> + +<p>Et Tholomyès poursuivit:</p> + +<p>—Honneur à Bombarda! il égalerait Munophis d'Elephanta s'il pouvait me +cueillir une almée, et Thygélion de Chéronée s'il pouvait m'apporter une +hétaïre! car, ô mesdames, il y avait des Bombarda en Grèce et en Égypte. +C'est Apulée qui nous l'apprend. Hélas! toujours les mêmes choses et +rien de nouveau. Plus rien d'inédit dans la création du créateur! <i>Nil +sub sole novum</i>, dit Salomon; <i>amor omnibus idem</i>, dit Virgile; et +Carabine monte avec Carabin dans la galiote de Saint-Cloud, comme +Aspasie s'embarquait avec Périclès sur la flotte de Samos. Un dernier +mot. Savez-vous ce que c'était qu'Aspasie, mesdames? Quoiqu'elle vécût +dans un temps où les femmes n'avaient pas encore d'âme, c'était une âme; +une âme d'une nuance rose et pourpre, plus embrasée que le feu, plus +franche que l'aurore. Aspasie était une créature en qui se touchaient +les deux extrêmes de la femme; c'était la prostituée déesse. Socrate, +plus Manon Lescaut. Aspasie fut créée pour le cas où il faudrait une +catin à Prométhée.</p> + +<p>Tholomyès, lancé, se serait difficilement arrêté, si un cheval ne se fût +abattu sur le quai en cet instant-là même. Du choc, la charrette et +l'orateur restèrent court. C'était une jument beauceronne, vieille et +maigre et digne de l'équarrisseur, qui traînait une charrette fort +lourde. Parvenue devant Bombarda, la bête, épuisée et accablée, avait +refusé d'aller plus loin. Cet incident avait fait de la foule. À peine +le charretier, jurant et indigné, avait-il eu le temps de prononcer avec +l'énergie convenable le mot sacramentel: <i>mâtin</i>! appuyé d'un implacable +coup de fouet, que la haridelle était tombée pour ne plus se relever. Au +brouhaha des passants, les gais auditeurs de Tholomyès tournèrent la +tête, et Tholomyès en profita pour clore son allocution par cette +strophe mélancolique:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Elle était de ce monde où coucous et carrosses</i></span><br /> +<span style="margin-left: 9.5em;"><i>Ont le même destin,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Et, rosse, elle a vécu ce que vivent les rosses,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 9.5em;"><i>L'espace d'un: mâtin!</i></span><br /> +</p> + +<p>—Pauvre cheval, soupira Fantine.</p> + +<p>Et Dahlia s'écria:</p> + +<p>—Voilà Fantine qui va se mettre à plaindre les chevaux! Peut-on être +fichue bête comme ça!</p> + +<p>En ce moment, Favourite, croisant les bras et renversant la tête en +arrière, regarda résolûment Tholomyès et dit:</p> + +<p>—Ah çà! et la surprise?</p> + +<p>—Justement. L'instant est arrivé, répondit Tholomyès. Messieurs, +l'heure de la surprise a sonné. Mesdames, attendez-nous un moment.</p> + +<p>—Cela commence par un baiser, dit Blachevelle.</p> + +<p>—Sur le front, ajouta Tholomyès.</p> + +<p>Chacun déposa gravement un baiser sur le front de sa maîtresse; puis ils +se dirigèrent vers la porte tous les quatre à la file, en mettant leur +doigt sur la bouche.</p> + +<p>Favourite battit des mains à leur sortie.</p> + +<p>—C'est déjà amusant, dit-elle.</p> + +<p>—Ne soyez pas trop longtemps, murmura Fantine. Nous vous attendons.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IXc" id="Chapitre_IXc"></a><a href="#troisieme">Chapitre IX</a></h2> + +<h3>Fin joyeuse de la joie</h3> + + +<p>Les jeunes filles, restées seules, s'accoudèrent deux à deux sur l'appui +des fenêtres, jasant, penchant leur tête et se parlant d'une croisée à +l'autre.</p> + +<p>Elles virent les jeunes gens sortir du cabaret Bombarda bras dessus bras +dessous; ils se retournèrent, leur firent des signes en riant, et +disparurent dans cette poudreuse cohue du dimanche qui envahit +hebdomadairement les Champs-Élysées.</p> + +<p>—Ne soyez pas longtemps! cria Fantine.</p> + +<p>—Que vont-ils nous rapporter? dit Zéphine.</p> + +<p>—Pour sûr ce sera joli, dit Dahlia.</p> + +<p>—Moi, reprit Favourite, je veux que ce soit en or.</p> + +<p>Elles furent bientôt distraites par le mouvement du bord de l'eau +qu'elles distinguaient dans les branches des grands arbres et qui les +divertissait fort. C'était l'heure du départ des malles-poste et des +diligences. Presque toutes les messageries du midi et de l'ouest +passaient alors par les Champs-Élysées. La plupart suivaient le quai et +sortaient par la barrière de Passy. De minute en minute, quelque grosse +voiture peinte en jaune et en noir, pesamment chargée, bruyamment +attelée, difforme à force de malles, de bâches et de valises, pleine de +têtes tout de suite disparues, broyant la chaussée, changeant tous les +pavés en briquets, se ruait à travers la foule avec toutes les +étincelles d'une forge, de la poussière pour fumée, et un air de furie. +Ce vacarme réjouissait les jeunes filles. Favourite s'exclamait:</p> + +<p>—Quel tapage! on dirait des tas de chaînes qui s'envolent.</p> + +<p>Il arriva une fois qu'une de ces voitures qu'on distinguait +difficilement dans l'épaisseur des ormes, s'arrêta un moment, puis +repartit au galop. Cela étonna Fantine.</p> + +<p>—C'est particulier! dit-elle. Je croyais que la diligence ne s'arrêtait +jamais. Favourite haussa les épaules.</p> + +<p>—Cette Fantine est surprenante. Je viens la voir par curiosité. Elle +s'éblouit des choses les plus simples. Une supposition; je suis un +voyageur, je dis à la diligence: je vais en avant, vous me prendrez sur +le quai en passant. La diligence passe, me voit, s'arrête, et me prend. +Cela se fait tous les jours. Tu ne connais pas la vie, ma chère.</p> + +<p>Un certain temps s'écoula ainsi. Tout à coup Favourite eut le mouvement +de quelqu'un qui se réveille.</p> + +<p>—Eh bien, fit-elle, et la surprise?</p> + +<p>—À propos, oui, reprit Dahlia, la fameuse surprise?</p> + +<p>—Ils sont bien longtemps! dit Fantine.</p> + +<p>Comme Fantine achevait ce soupir, le garçon qui avait servi le dîner +entra. Il tenait à la main quelque chose qui ressemblait à une lettre.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? demanda Favourite.</p> + +<p>Le garçon répondit:</p> + +<p>—C'est un papier que ces messieurs ont laissé pour ces dames.</p> + +<p>—Pourquoi ne l'avoir pas apporté tout de suite?</p> + +<p>—Parce que ces messieurs, reprit le garçon, ont commandé de ne le +remettre à ces dames qu'au bout d'une heure.</p> + +<p>Favourite arracha le papier des mains du garçon. C'était une lettre en +effet.</p> + +<p>—Tiens! dit-elle. Il n'y a pas d'adresse. Mais voici ce qui est écrit +dessus:</p> + +<p>Ceci est la surprise.</p> + +<p>Elle décacheta vivement la lettre, l'ouvrit et lut (elle savait lire):</p> + +<p>«Ô nos amantes!</p> + +<p>«Sachez que nous avons des parents. Des parents, vous ne connaissez pas +beaucoup ça. Ça s'appelle des pères et mères dans le code civil, puéril +et honnête. Or, ces parents gémissent, ces vieillards nous réclament, +ces bons hommes et ces bonnes femmes nous appellent enfants prodigues, +ils souhaitent nos retours, et nous offrent de tuer des veaux. Nous leur +obéissons, étant vertueux. À l'heure où vous lirez ceci, cinq chevaux +fougueux nous rapporteront à nos papas et à nos mamans. Nous fichons le +camp, comme dit Bossuet. Nous partons, nous sommes partis. Nous fuyons +dans les bras de Laffitte et sur les ailes de Caillard. La diligence de +Toulouse nous arrache à l'abîme, et l'abîme c'est vous, ô nos belles +petites! Nous rentrons dans la société, dans le devoir et dans l'ordre, +au grand trot, à raison de trois lieues à l'heure. Il importe à la +patrie que nous soyons, comme tout le monde, préfets, pères de famille, +gardes champêtres et conseillers d'État. Vénérez-nous. Nous nous +sacrifions. Pleurez-nous rapidement et remplacez-nous vite. Si cette +lettre vous déchire, rendez-le-lui. Adieu.</p> + +<p>«Pendant près de deux ans, nous vous avons rendues heureuses. Ne nous en +gardez pas rancune.</p> + +<p>«Signé: Blachevelle.</p> + +<p>«Fameuil.</p> + +<p>«Listolier.</p> + +<p>«Félix Tholomyès</p> + +<p>«Post-scriptum. Le dîner est payé.»</p> + +<p>Les quatre jeunes filles se regardèrent.</p> + +<p>Favourite rompit la première le silence.</p> + +<p>—Eh bien! s'écria-t-elle, c'est tout de même une bonne farce.</p> + +<p>—C'est très drôle, dit Zéphine.</p> + +<p>—Ce doit être Blachevelle qui a eu cette idée-là, reprit Favourite. Ça +me rend amoureuse de lui. Sitôt parti, sitôt aimé. Voilà l'histoire.</p> + +<p>—Non, dit Dahlia, c'est une idée à Tholomyès. Ça se reconnaît.</p> + +<p>—En ce cas, reprit Favourite, mort à Blachevelle et vive Tholomyès!</p> + +<p>—Vive Tholomyès! crièrent Dahlia et Zéphine.</p> + +<p>Et elles éclatèrent de rire.</p> + +<p>Fantine rit comme les autres.</p> + +<p>Une heure après, quand elle fut rentrée dans sa chambre, elle pleura. +C'était, nous l'avons dit, son premier amour; elle s'était donnée à ce +Tholomyès comme à un mari, et la pauvre fille avait un enfant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_quatrieme_Confier_cest_quelquefois_livrer" id="Livre_quatrieme_Confier_cest_quelquefois_livrer"></a>Livre quatrième—Confier, c'est quelquefois livrer</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Id" id="Chapitre_Id"></a><a href="#quatrieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Une mère qui en rencontre une autre</h3> + + +<p>Il y avait, dans le premier quart de ce siècle, à Montfermeil, près de +Paris, une façon de gargote qui n'existe plus aujourd'hui. Cette gargote +était tenue par des gens appelés Thénardier, mari et femme. Elle était +située dans la ruelle du Boulanger. On voyait au-dessus de la porte une +planche clouée à plat sur le mur. Sur cette planche était peint quelque +chose qui ressemblait à un homme portant sur son dos un autre homme, +lequel avait de grosses épaulettes de général dorées avec de larges +étoiles argentées; des taches rouges figuraient du sang; le reste du +tableau était de la fumée et représentait probablement une bataille. Au +bas on lisait cette inscription: <i>Au Sergent de Waterloo.</i></p> + +<p>Rien n'est plus ordinaire qu'un tombereau ou une charrette à la porte +d'une auberge. Cependant le véhicule ou, pour mieux dire, le fragment de +véhicule qui encombrait la rue devant la gargote du Sergent de Waterloo, +un soir du printemps de 1818, eût certainement attiré par sa masse +l'attention d'un peintre qui eût passé là.</p> + +<p>C'était l'avant-train d'un de ces fardiers, usités dans les pays de +forêts, et qui servent à charrier des madriers et des troncs d'arbres. +Cet avant-train se composait d'un massif essieu de fer à pivot où +s'emboîtait un lourd timon, et que supportaient deux roues démesurées. +Tout cet ensemble était trapu, écrasant et difforme. On eût dit l'affût +d'un canon géant. Les ornières avaient donné aux roues, aux jantes, aux +moyeux, à l'essieu et au timon, une couche de vase, hideux badigeonnage +jaunâtre assez semblable à celui dont on orne volontiers les +cathédrales. Le bois disparaissait sous la boue et le fer sous la +rouille. Sous l'essieu pendait en draperie une grosse chaîne digne de +Goliath forçat. Cette chaîne faisait songer, non aux poutres qu'elle +avait fonction de transporter, mais aux mastodontes et aux mammons +qu'elle eût pu atteler; elle avait un air de bagne, mais de bagne +cyclopéen et surhumain, et elle semblait détachée de quelque monstre. +Homère y eût lié Polyphème et Shakespeare Caliban.</p> + +<p>Pourquoi cet avant-train de fardier était-il à cette place dans la rue? +D'abord, pour encombrer la rue; ensuite pour achever de se rouiller. Il +y a dans le vieil ordre social une foule d'institutions qu'on trouve de +la sorte sur son passage en plein air et qui n'ont pas pour être là +d'autres raisons.</p> + +<p>Le centre de la chaîne pendait sous l'essieu assez près de terre, et sur +la courbure, comme sur la corde d'une balançoire, étaient assises et +groupées, ce soir-là, dans un entrelacement exquis, deux petites filles, +l'une d'environ deux ans et demi, l'autre de dix-huit mois, la plus +petite dans les bras de la plus grande. Un mouchoir savamment noué les +empêchait de tomber. Une mère avait vu cette effroyable chaîne, et avait +dit: Tiens! voilà un joujou pour mes enfants.</p> + +<p>Les deux enfants, du reste gracieusement attifées, et avec quelque +recherche, rayonnaient; on eût dit deux roses dans de la ferraille; +leurs yeux étaient un triomphe; leurs fraîches joues riaient. L'une +était châtain, l'autre était brune. Leurs naïfs visages étaient deux +étonnements ravis; un buisson fleuri qui était près de là envoyait aux +passants des parfums qui semblaient venir d'elles; celle de dix-huit +mois montrait son gentil ventre nu avec cette chaste indécence de la +petitesse.</p> + +<p>Au-dessus et autour de ces deux têtes délicates, pétries dans le bonheur +et trempées dans la lumière, le gigantesque avant-train, noir de +rouille, presque terrible, tout enchevêtré de courbes et d'angles +farouches, s'arrondissait comme un porche de caverne. À quelques pas, +accroupie sur le seuil de l'auberge, la mère, femme d'un aspect peu +avenant du reste, mais touchante en ce moment-là, balançait les deux +enfants au moyen d'une longue ficelle, les couvant des yeux de peur +d'accident avec cette expression animale et céleste propre à la +maternité; à chaque va-et-vient, les hideux anneaux jetaient un bruit +strident qui ressemblait à un cri de colère; les petites filles +s'extasiaient, le soleil couchant se mêlait à cette joie, et rien +n'était charmant comme ce caprice du hasard, qui avait fait d'une chaîne +de titans une escarpolette de chérubins.</p> + +<p>Tout en berçant ses deux petites, la mère chantonnait d'une voix fausse +une romance alors célèbre:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Il le faut, disait un guerrier.</i></span><br /> +</p> + +<p>Sa chanson et la contemplation de ses filles l'empêchaient d'entendre et +de voir ce qui se passait dans la rue.</p> + +<p>Cependant quelqu'un s'était approché d'elle, comme elle commençait le +premier couplet de la romance, et tout à coup elle entendit une voix qui +disait très près de son oreille:</p> + +<p>—Vous avez là deux jolis enfants, madame, répondit la mère, continuant +sa romance:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>À la belle et tendre Imogine.</i></span><br /> +</p> + +<p class="noindent">rèpondit la mère, continuant sa romance, puis elle tourna la tête.</p> + +<p>Une femme était devant elle, à quelques pas. Cette femme, elle aussi, +avait un enfant qu'elle portait dans ses bras.</p> + +<p>Elle portait en outre un assez gros sac de nuit qui semblait fort lourd.</p> + +<p>L'enfant de cette femme était un des plus divins êtres qu'on pût voir. +C'était une fille de deux à trois ans. Elle eût pu jouter avec les deux +autres pour la coquetterie de l'ajustement; elle avait un bavolet de +linge fin, des rubans à sa brassière et de la valenciennes à son bonnet. +Le pli de sa jupe relevée laissait voir sa cuisse blanche, potelée et +ferme. Elle était admirablement rose et bien portante. La belle petite +donnait envie de mordre dans les pommes de ses joues. On ne pouvait rien +dire de ses yeux, sinon qu'ils devaient être très grands et qu'ils +avaient des cils magnifiques. Elle dormait.</p> + +<p>Elle dormait de ce sommeil d'absolue confiance propre à son âge. Les +bras des mères sont faits de tendresse; les enfants y dorment +profondément.</p> + +<p>Quant à la mère, l'aspect en était pauvre et triste. Elle avait la mise +d'une ouvrière qui tend à redevenir paysanne. Elle était jeune. +Était-elle belle? peut-être; mais avec cette mise il n'y paraissait pas. +Ses cheveux, d'où s'échappait une mèche blonde, semblaient fort épais, +mais disparaissaient sévèrement sous une coiffe de béguine, laide, +serrée, étroite, et nouée au menton. Le rire montre les belles dents +quand on en a; mais elle ne riait point. Ses yeux ne semblaient pas être +secs depuis très longtemps. Elle était pâle; elle avait l'air très lasse +et un peu malade; elle regardait sa fille endormie dans ses bras avec +cet air particulier d'une mère qui a nourri son enfant. Un large +mouchoir bleu, comme ceux où se mouchent les invalides, plié en fichu, +masquait lourdement sa taille. Elle avait les mains hâlées et toutes +piquées de taches de rousseur, l'index durci et déchiqueté par +l'aiguille, une mante brune de laine bourrue, une robe de toile et de +gros souliers. C'était Fantine.</p> + +<p>C'était Fantine. Difficile à reconnaître. Pourtant, à l'examiner +attentivement, elle avait toujours sa beauté. Un pli triste, qui +ressemblait à un commencement d'ironie, ridait sa joue droite. Quant à +sa toilette, cette aérienne toilette de mousseline et de rubans qui +semblait faite avec de la gaîté, de la folie et de la musique, pleine de +grelots et parfumée de lilas, elle s'était évanouie comme ces beaux +givres éclatants qu'on prend pour des diamants au soleil; ils fondent et +laissent la branche toute noire.</p> + +<p>Dix mois s'étaient écoulés depuis «la bonne farce».</p> + +<p>Que s'était-il passé pendant ces dix mois? on le devine.</p> + +<p>Après l'abandon, la gêne. Fantine avait tout de suite perdu de vue +Favourite, Zéphine et Dahlia; le lien, brisé du côté des hommes, s'était +défait du côté des femmes; on les eût bien étonnées, quinze jours après, +si on leur eût dit qu'elles étaient amies; cela n'avait plus de raison +d'être. Fantine était restée seule. Le père de son enfant parti,—hélas! +ces ruptures-là sont irrévocables,—elle se trouva absolument isolée, +avec l'habitude du travail de moins et le goût du plaisir de plus. +Entraînée par sa liaison avec Tholomyès à dédaigner le petit métier +qu'elle savait, elle avait négligé ses débouchés; ils s'étaient fermés. +Nulle ressource. Fantine savait à peine lire et ne savait pas écrire; on +lui avait seulement appris dans son enfance à signer son nom; elle avait +fait écrire par un écrivain public une lettre à Tholomyès, puis une +seconde, puis une troisième. Tholomyès n'avait répondu à aucune. Un +jour, Fantine entendit des commères dire en regardant sa fille:</p> + +<p>—Est-ce qu'on prend ces enfants-là au sérieux? on hausse les épaules de +ces enfants-là!</p> + +<p>Alors elle songea à Tholomyès qui haussait les épaules de son enfant et +qui ne prenait pas cet être innocent au sérieux; et son cœur devint +sombre à l'endroit de cet homme. Quel parti prendre pourtant? Elle ne +savait plus à qui s'adresser. Elle avait commis une faute, mais le fond +de sa nature, on s'en souvient, était pudeur et vertu. Elle sentit +vaguement qu'elle était à la veille de tomber dans la détresse, et de +glisser dans le pire. Il fallait du courage; elle en eut, et se roidit. +L'idée lui vint de retourner dans sa ville natale, à Montreuil-sur-mer. +Là quelqu'un peut-être la connaîtrait et lui donnerait du travail. Oui; +mais il faudrait cacher sa faute. Et elle entrevoyait confusément la +nécessité possible d'une séparation plus douloureuse encore que la +première. Son cœur se serra, mais elle prit sa résolution. Fantine, on +le verra, avait la farouche bravoure de la vie.</p> + +<p>Elle avait déjà vaillamment renoncé à la parure, s'était vêtue de toile, +et avait mis toute sa soie, tous ses chiffons, tous ses rubans et toutes +ses dentelles sur sa fille, seule vanité qui lui restât, et sainte +celle-là. Elle vendit tout ce qu'elle avait, ce qui lui produisit deux +cents francs; ses petites dettes payées, elle n'eut plus que +quatre-vingts francs environ. À vingt-deux ans, par une belle matinée de +printemps, elle quittait Paris, emportant son enfant sur son dos. +Quelqu'un qui les eût vues passer toutes les deux eût pitié. Cette femme +n'avait au monde que cet enfant, et cet enfant n'avait au monde que +cette femme. Fantine avait nourri sa fille; cela lui avait fatigué la +poitrine, et elle toussait un peu.</p> + +<p>Nous n'aurons plus occasion de parler de M. Félix Tholomyès. +Bornons-nous à dire que, vingt ans plus tard, sous le roi +Louis-Philippe, c'était un gros avoué de province, influent et riche, +électeur sage et juré très sévère; toujours homme de plaisir.</p> + +<p>Vers le milieu du jour, après avoir, pour se reposer, cheminé de temps +en temps, moyennant trois ou quatre sous par lieue, dans ce qu'on +appelait alors les Petites Voitures des Environs de Paris, Fantine se +trouvait à Montfermeil, dans la ruelle du Boulanger.</p> + +<p>Comme elle passait devant l'auberge Thénardier, les deux petites filles, +enchantées sur leur escarpolette monstre, avaient été pour elle une +sorte d'éblouissement, et elle s'était arrêtée devant cette vision de +joie.</p> + +<p>Il y a des charmes. Ces deux petites filles en furent un pour cette +mère.</p> + +<p>Elle les considérait, toute émue. La présence des anges est une annonce +de paradis. Elle crut voir au dessus de cette auberge le mystérieux ICI +de la providence. Ces deux petites étaient si évidemment heureuses! Elle +les regardait, elle les admirait, tellement attendrie qu'au moment où la +mère reprenait haleine entre deux vers de sa chanson, elle ne put +s'empêcher de lui dire ce mot qu'on vient de lire:</p> + +<p>—Vous avez là deux jolis enfants, madame.</p> + +<p>Les créatures les plus féroces sont désarmées par la caresse à leurs +petits. La mère leva la tête et remercia, et fit asseoir la passante sur +le banc de la porte, elle-même étant sur le seuil. Les deux femmes +causèrent.</p> + +<p>—Je m'appelle madame Thénardier, dit la mère des deux petites. Nous +tenons cette auberge.</p> + +<p>Puis, toujours à sa romance, elle reprit entre ses dents:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Il le faut, je suis chevalier,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Et je pars pour la Palestine.</i></span><br /> +</p> + +<p>Cette madame Thénardier était une femme rousse, charnue, anguleuse; le +type femme-à-soldat dans toute sa disgrâce. Et, chose bizarre, avec un +air penché qu'elle devait à des lectures romanesques. C'était une +minaudière hommasse. De vieux romans qui se sont éraillés sur des +imaginations de gargotières ont de ces effets-là. Elle était jeune +encore; elle avait à peine trente ans. Si cette femme, qui était +accroupie, se fût tenue droite, peut-être sa haute taille et sa carrure +de colosse ambulant propre aux foires, eussent-elles dès l'abord +effarouché la voyageuse, troublé sa confiance, et fait évanouir ce que +nous avons à raconter. Une personne qui est assise au lieu d'être +debout, les destinées tiennent à cela.</p> + +<p>La voyageuse raconta son histoire, un peu modifiée:</p> + +<p>Qu'elle était ouvrière; que son mari était mort; que le travail lui +manquait à Paris, et qu'elle allait en chercher ailleurs; dans son pays; +qu'elle avait quitté Paris, le matin même, à pied; que, comme elle +portait son enfant, se sentant fatiguée, et ayant rencontré la voiture +de Villemomble, elle y était montée; que de Villemomble elle était venue +à Montfermeil à pied, que la petite avait un peu marché, mais pas +beaucoup, c'est si jeune, et qu'il avait fallu la prendre, et que le +bijou s'était endormi.</p> + +<p>Et sur ce mot elle donna à sa fille un baiser passionné qui la réveilla. +L'enfant ouvrit les yeux, de grands yeux bleus comme ceux de sa mère, et +regarda, quoi? rien, tout, avec cet air sérieux et quelquefois sévère +des petits enfants, qui est un mystère de leur lumineuse innocence +devant nos crépuscules de vertus. On dirait qu'ils se sentent anges et +qu'ils nous savent hommes. Puis l'enfant se mit à rire, et, quoique la +mère la retint, glissa à terre avec l'indomptable énergie d'un petit +être qui veut courir. Tout à coup elle aperçut les deux autres sur leur +balançoire, s'arrêta court, et tira la langue, signe d'admiration.</p> + +<p>La mère Thénardier détacha ses filles, les fit descendre de +l'escarpolette, et dit:</p> + +<p>—Amusez-vous toutes les trois.</p> + +<p>Ces âges-là s'apprivoisent vite, et au bout d'une minute les petites +Thénardier jouaient avec la nouvelle venue à faire des trous dans la +terre, plaisir immense.</p> + +<p>Cette nouvelle venue était très gaie; la bonté de la mère est écrite +dans la gaîté du marmot; elle avait pris un brin de bois qui lui servait +de pelle, et elle creusait énergiquement une fosse bonne pour une +mouche. Ce que fait le fossoyeur devient riant, fait par l'enfant.</p> + +<p>Les deux femmes continuaient de causer.</p> + +<p>—Comment s'appelle votre mioche?</p> + +<p>—Cosette.</p> + +<p>Cosette, lisez Euphrasie. La petite se nommait Euphrasie. Mais +d'Euphrasie la mère avait fait Cosette, par ce doux et gracieux instinct +des mères et du peuple qui change Josefa en Pepita et Françoise en +Sillette. C'est là un genre de dérivés qui dérange et déconcerte toute +la science des étymologistes. Nous avons connu une grand'mère qui avait +réussi à faire de Théodore, Gnon.</p> + +<p>—Quel âge a-t-elle?</p> + +<p>—Elle va sur trois ans.</p> + +<p>—C'est comme mon aînée.</p> + +<p>Cependant les trois petites filles étaient groupées dans une posture +d'anxiété profonde et de béatitude; un événement avait lieu; un gros ver +venait de sortir de terre; et elles avaient peur, et elles étaient en +extase.</p> + +<p>Leurs fronts radieux se touchaient; on eût dit trois têtes dans une +auréole.</p> + +<p>—Les enfants, s'écria la mère Thénardier, comme ça se connaît tout de +suite! les voilà qu'on jurerait trois sœurs!</p> + +<p>Ce mot fut l'étincelle qu'attendait probablement l'autre mère. Elle +saisit la main de la Thénardier, la regarda fixement, et lui dit:</p> + +<p>—Voulez-vous me garder mon enfant?</p> + +<p>La Thénardier eut un de ces mouvements surpris qui ne sont ni le +consentement ni le refus.</p> + +<p>La mère de Cosette poursuivit:</p> + +<p>—Voyez-vous, je ne peux pas emmener ma fille au pays. L'ouvrage ne le +permet pas. Avec un enfant, on ne trouve pas à se placer. Ils sont si +ridicules dans ce pays-là. C'est le bon Dieu qui m'a fait passer devant +votre auberge. Quand j'ai vu vos petites si jolies et si propres et si +contentes, cela m'a bouleversée. J'ai dit: voilà une bonne mère. C'est +ça; ça fera trois sœurs. Et puis, je ne serai pas longtemps à revenir. +Voulez-vous me garder mon enfant?</p> + +<p>—Il faudrait voir, dit la Thénardier.</p> + +<p>—Je donnerais six francs par mois.</p> + +<p>Ici une voix d'homme cria du fond de la gargote:</p> + +<p>—Pas à moins de sept francs. Et six mois payés d'avance.</p> + +<p>—Six fois sept quarante-deux, dit la Thénardier.</p> + +<p>—Je les donnerai, dit la mère.</p> + +<p>—Et quinze francs en dehors pour les premiers frais, ajouta la voix +d'homme.</p> + +<p>—Total cinquante-sept francs, dit la madame Thénardier. Et à travers +ces chiffres, elle chantonnait vaguement:</p> + +<p><i>Il le faut, disait un guerrier.</i></p> + +<p>—Je les donnerai, dit la mère, j'ai quatre-vingts francs. Il me restera +de quoi aller au pays. En allant à pied. Je gagnerai de l'argent là-bas, +et dès que j'en aurai un peu, je reviendrai chercher l'amour.</p> + +<p>La voix d'homme reprit:</p> + +<p>—La petite a un trousseau?</p> + +<p>—C'est mon mari, dit la Thénardier.</p> + +<p>—Sans doute elle a un trousseau, le pauvre trésor. J'ai bien vu que +c'était votre mari. Et un beau trousseau encore! un trousseau insensé. +Tout par douzaines; et des robes de soie comme une dame. Il est là dans +mon sac de nuit.</p> + +<p>—Il faudra le donner, repartit la voix d'homme.</p> + +<p>—Je crois bien que je le donnerai! dit la mère. Ce serait cela qui +serait drôle si je laissais ma fille toute nue!</p> + +<p>La face du maître apparut.</p> + +<p>—C'est bon, dit-il.</p> + +<p>Le marché fut conclu. La mère passa la nuit à l'auberge, donna son +argent et laissa son enfant, renoua son sac de nuit dégonflé du +trousseau et léger désormais, et partit le lendemain matin, comptant +revenir bientôt. On arrange tranquillement ces départs-là, mais ce sont +des désespoirs.</p> + +<p>Une voisine des Thénardier rencontra cette mère comme elle s'en allait, +et s'en revint en disant:</p> + +<p>—Je viens de voir une femme qui pleure dans la rue, que c'est un +déchirement.</p> + +<p>Quand la mère de Cosette fut partie, l'homme dit à la femme:</p> + +<p>—Cela va me payer mon effet de cent dix francs qui échoit demain. Il me +manquait cinquante francs. Sais-tu que j'aurais eu l'huissier et un +protêt? Tu as fait là une bonne souricière avec tes petites.</p> + +<p>—Sans m'en douter, dit la femme.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IId" id="Chapitre_IId"></a><a href="#quatrieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Première esquisse de deux figures louches</h3> + + +<p>La souris prise était bien chétive; mais le chat se réjouit même d'une +souris maigre. Qu'était-ce que les Thénardier?</p> + +<p>Disons-en un mot dès à présent. Nous compléterons le croquis plus tard.</p> + +<p>Ces êtres appartenaient à cette classe bâtarde composée de gens +grossiers parvenus et de gens intelligents déchus, qui est entre la +classe dite moyenne et la classe dite inférieure, et qui combine +quelques-uns des défauts de la seconde avec presque tous les vices de la +première, sans avoir le généreux élan de l'ouvrier ni l'ordre honnête du +bourgeois.</p> + +<p>C'étaient de ces natures naines qui, si quelque feu sombre les chauffe +par hasard, deviennent facilement monstrueuses. Il y avait dans la femme +le fond d'une brute et dans l'homme l'étoffe d'un gueux. Tous deux +étaient au plus haut degré susceptibles de l'espèce de hideux progrès +qui se fait dans le sens du mal. Il existe des âmes écrevisses reculant +continuellement vers les ténèbres, rétrogradant dans la vie plutôt +qu'elles n'y avancent, employant l'expérience à augmenter leur +difformité, empirant sans cesse, et s'empreignant de plus en plus d'une +noirceur croissante. Cet homme et cette femme étaient de ces âmes-là.</p> + +<p>Le Thénardier particulièrement était gênant pour le physionomiste. On +n'a qu'à regarder certains hommes pour s'en défier, on les sent +ténébreux à leurs deux extrémités. Ils sont inquiets derrière eux et +menaçants devant eux. Il y a en eux de l'inconnu. On ne peut pas plus +répondre de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils feront. L'ombre qu'ils +ont dans le regard les dénonce. Rien qu'en les entendant dire un mot ou +qu'en les voyant faire un geste on entrevoit de sombres secrets dans +leur passé et de sombres mystères dans leur avenir.</p> + +<p>Ce Thénardier, s'il fallait l'en croire, avait été soldat; sergent, +disait-il; il avait fait probablement la campagne de 1815, et s'était +même comporté assez bravement, à ce qu'il paraît. Nous verrons plus tard +ce qu'il en était. L'enseigne de son cabaret était une allusion à l'un +de ses faits d'armes. Il l'avait peinte lui-même, car il savait faire un +peu de tout; mal.</p> + +<p>C'était l'époque où l'antique roman classique, qui, après avoir été +<i>Clélie</i>, n'était plus que <i>Lodoïska</i>, toujours noble, mais de plus en +plus vulgaire, tombé de mademoiselle de Scudéri à madame +Barthélemy-Hadot, et de madame de Lafayette à madame Bournon-Malarme, +incendiait l'âme aimante des portières de Paris et ravageait même un peu +la banlieue. Madame Thénardier était juste assez intelligente pour lire +ces espèces de livres. Elle s'en nourrissait. Elle y noyait ce qu'elle +avait de cervelle; cela lui avait donné, tant qu'elle avait été très +jeune, et même un peu plus tard, une sorte d'attitude pensive près de +son mari, coquin d'une certaine profondeur, ruffian lettré à la +grammaire près, grossier et fin en même temps, mais, en fait de +sentimentalisme, lisant Pigault-Lebrun, et pour «tout ce qui touche le +sexe», comme il disait dans son jargon, butor correct et sans mélange. +Sa femme avait quelque douze ou quinze ans de moins que lui. Plus tard, +quand les cheveux romanesquement pleureurs commencèrent à grisonner, +quand la Mégère se dégagea de la Paméla, la Thénardier ne fut plus +qu'une grosse méchante femme ayant savouré des romans bêtes. Or on ne +lit pas impunément des niaiseries. Il en résulta que sa fille aînée se +nomma Eponine. Quant à la cadette, la pauvre petite faillit se nommer +Gulnare; elle dut à je ne sais quelle heureuse diversion faite par un +roman de Ducray-Duminil, de ne s'appeler qu'Azelma.</p> + +<p>Au reste, pour le dire en passant, tout n'est pas ridicule et +superficiel dans cette curieuse époque à laquelle nous faisons ici +allusion, et qu'on pourrait appeler l'anarchie des noms de baptême. À +côté de l'élément romanesque, que nous venons d'indiquer, il y a le +symptôme social. Il n'est pas rare aujourd'hui que le garçon bouvier se +nomme Arthur, Alfred ou Alphonse, et que le vicomte—s'il y a encore des +vicomtes—se nomme Thomas, Pierre ou Jacques. Ce déplacement qui met le +nom «élégant» sur le plébéien et le nom campagnard sur l'aristocrate +n'est autre chose qu'un remous d'égalité. L'irrésistible pénétration du +souffle nouveau est là comme en tout. Sous cette discordance apparente, +il y a une chose grande et profonde: la révolution française.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIId" id="Chapitre_IIId"></a><a href="#quatrieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>L'Alouette</h3> + + +<p>Il ne suffit pas d'être méchant pour prospérer. La gargote allait mal.</p> + +<p>Grâce aux cinquante-sept francs de la voyageuse, Thénardier avait pu +éviter un protêt et faire honneur à sa signature. Le mois suivant ils +eurent encore besoin d'argent; la femme porta à Paris et engagea au +Mont-de-Piété le trousseau de Cosette pour une somme de soixante francs. +Dès que cette somme fut dépensée, les Thénardier s'accoutumèrent à ne +plus voir dans la petite fille qu'un enfant qu'ils avaient chez eux par +charité, et la traitèrent en conséquence. Comme elle n'avait plus de +trousseau, on l'habilla des vieilles jupes et des vieilles chemises des +petites Thénardier, c'est-à-dire de haillons.</p> + +<p>On la nourrit des restes de tout le monde, un peu mieux que le chien et +un peu plus mal que le chat. Le chat et le chien étaient du reste ses +commensaux habituels; Cosette mangeait avec eux sous la table dans une +écuelle de bois pareille à la leur. La mère qui s'était fixée, comme on +le verra plus tard, à Montreuil-sur-mer, écrivait, ou, pour mieux dire, +faisait écrire tous les mois afin d'avoir des nouvelles de son enfant. +Les Thénardier répondaient invariablement: Cosette est à merveille. Les +six premiers mois révolus, la mère envoya sept francs pour le septième +mois, et continua assez exactement ses envois de mois en mois. L'année +n'était pas finie que le Thénardier dit:</p> + +<p>—Une belle grâce qu'elle nous fait là! que veut-elle que nous fassions +avec ses sept francs?</p> + +<p>Et il écrivit pour exiger douze francs. La mère, à laquelle ils +persuadaient que son enfant était heureuse "et venait bien", se soumit +et envoya les douze francs.</p> + +<p>Certaines natures ne peuvent aimer d'un côté sans haïr de l'autre. La +mère Thénardier aimait passionnément ses deux filles à elle, ce qui fit +qu'elle détesta l'étrangère. Il est triste de songer que l'amour d'une +mère peut avoir de vilains aspects. Si peu de place que Cosette tînt +chez elle, il lui semblait que cela était pris aux siens, et que cette +petite diminuait l'air que ses filles respiraient. Cette femme, comme +beaucoup de femmes de sa sorte, avait une somme de caresses et une somme +de coups et d'injures à dépenser chaque jour. Si elle n'avait pas eu +Cosette, il est certain que ses filles, tout idolâtrées qu'elles +étaient, auraient tout reçu; mais l'étrangère leur rendit le service de +détourner les coups sur elle. Ses filles n'eurent que les caresses. +Cosette ne faisait pas un mouvement qui ne fît pleuvoir sur sa tête une +grêle de châtiments violents et immérités. Doux être faible qui ne +devait rien comprendre à ce monde ni à Dieu, sans cesse punie, grondée, +rudoyée, battue et voyant à côté d'elle deux petites créatures comme +elle, qui vivaient dans un rayon d'aurore!</p> + +<p>La Thénardier étant méchante pour Cosette, Éponine et Azelma furent +méchantes. Les enfants, à cet âge, ne sont que des exemplaires de la +mère. Le format est plus petit, voilà tout.</p> + +<p>Une année s'écoula, puis une autre.</p> + +<p>On disait dans le village:</p> + +<p>—Ces Thénardier sont de braves gens. Ils ne sont pas riches, et ils +élèvent un pauvre enfant qu'on leur a abandonné chez eux!</p> + +<p>On croyait Cosette oubliée par sa mère.</p> + +<p>Cependant le Thénardier, ayant appris par on ne sait quelles voies +obscures que l'enfant était probablement bâtard et que la mère ne +pouvait l'avouer, exigea quinze francs par mois, disant que «la +créature» grandissait et «<i>mangeait</i>», et menaçant de la renvoyer. +«Quelle ne m'embête pas! s'écriait-il, je lui bombarde son mioche tout +au beau milieu de ses cachotteries. Il me faut de l'augmentation.» La +mère paya les quinze francs.</p> + +<p>D'année en année, l'enfant grandit, et sa misère aussi.</p> + +<p>Tant que Cosette fut toute petite, elle fut le souffre-douleur des deux +autres enfants; dès qu'elle se mit à se développer un peu, c'est-à-dire +avant même qu'elle eût cinq ans, elle devint la servante de la maison.</p> + +<p>Cinq ans, dira-t-on, c'est invraisemblable. Hélas, c'est vrai. La +souffrance sociale commence à tout âge.</p> + +<p>N'avons-nous pas vu, récemment, le procès d'un nommé Dumolard, orphelin +devenu bandit, qui, dès l'âge de cinq ans, disent les documents +officiels, étant seul au monde «travaillait pour vivre, et volait.»</p> + +<p>On fit faire à Cosette les commissions, balayer les chambres, la cour, +la rue, laver la vaisselle, porter même des fardeaux. Les Thénardier se +crurent d'autant plus autorisés à agir ainsi que la mère qui était +toujours à Montreuil-sur-mer commença à mal payer. Quelques mois +restèrent en souffrance.</p> + +<p>Si cette mère fût revenue à Montfermeil au bout de ces trois années, +elle n'eût point reconnu son enfant. Cosette, si jolie et si fraîche à +son arrivée dans cette maison, était maintenant maigre et blême. Elle +avait je ne sais quelle allure inquiète. Sournoise! disaient les +Thénardier.</p> + +<p>L'injustice l'avait faite hargneuse et la misère l'avait rendue laide. +Il ne lui restait plus que ses beaux yeux qui faisaient peine, parce +que, grands comme ils étaient, il semblait qu'on y vît une plus grande +quantité de tristesse.</p> + +<p>C'était une chose navrante de voir, l'hiver, ce pauvre enfant, qui +n'avait pas encore six ans, grelottant sous de vieilles loques de toile +trouées, balayer la rue avant le jour avec un énorme balai dans ses +petites mains rouges et une larme dans ses grands yeux.</p> + +<p>Dans le pays on l'appelait l'Alouette. Le peuple, qui aime les figures, +s'était plu à nommer de ce nom ce petit être pas plus gros qu'un oiseau, +tremblant, effarouché et frissonnant, éveillé le premier chaque matin +dans la maison et dans le village, toujours dans la rue ou dans les +champs avant l'aube. Seulement la pauvre Alouette ne chantait jamais.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_cinquieme_La_descente" id="Livre_cinquieme_La_descente"></a>Livre cinquième—La descente</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ie" id="Chapitre_Ie"></a><a href="#cinquieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Histoire d'un progrès dans les verroteries noires</h3> + + +<p>Cette mère cependant qui, au dire des gens de Montfermeil, semblait +avoir abandonné son enfant, que devenait-elle? où était-elle? que +faisait-elle?</p> + +<p>Après avoir laissé sa petite Cosette aux Thénardier, elle avait continué +son chemin et était arrivée à Montreuil-sur-mer.</p> + +<p>C'était, on se le rappelle, en 1818.</p> + +<p>Fantine avait quitté sa province depuis une dizaine d'années. +Montreuil-sur-mer avait changé d'aspect. Tandis que Fantine descendait +lentement de misère en misère, sa ville natale avait prospéré.</p> + +<p>Depuis deux ans environ, il s'y était accompli un de ces faits +industriels qui sont les grands événements des petits pays.</p> + +<p>Ce détail importe, et nous croyons utile de le développer; nous dirions +presque, de le souligner.</p> + +<p>De temps immémorial, Montreuil-sur-mer avait pour industrie spéciale +l'imitation des jais anglais et des verroteries noires d'Allemagne. +Cette industrie avait toujours végété, à cause de la cherté des matières +premières qui réagissait sur la main-d'œuvre. Au moment où Fantine +revint à Montreuil-sur-mer, une transformation inouïe s'était opérée +dans cette production des «articles noirs». Vers la fin de 1815, un +homme, un inconnu, était venu s'établir dans la ville et avait eu l'idée +de substituer, dans cette fabrication, la gomme laque à la résine et, +pour les bracelets en particulier, les coulants en tôle simplement +rapprochée aux coulants en tôle soudée. Ce tout petit changement avait +été une révolution.</p> + +<p>Ce tout petit changement en effet avait prodigieusement réduit le prix +de la matière première, ce qui avait permis, premièrement, d'élever le +prix de la main-d'œuvre, bienfait pour le pays; deuxièmement, +d'améliorer la fabrication, avantage pour le consommateur; +troisièmement, de vendre à meilleur marché tout en triplant le bénéfice, +profit pour le manufacturier.</p> + +<p>Ainsi pour une idée trois résultats.</p> + +<p>En moins de trois ans, l'auteur de ce procédé était devenu riche, ce qui +est bien, et avait tout fait riche autour de lui, ce qui est mieux. Il +était étranger au département. De son origine, on ne savait rien; de ses +commencements, peu de chose.</p> + +<p>On contait qu'il était venu dans la ville avec fort peu d'argent, +quelques centaines de francs tout au plus.</p> + +<p>C'est de ce mince capital, mis au service d'une idée ingénieuse, fécondé +par l'ordre et par la pensée, qu'il avait tiré sa fortune et la fortune +de tout ce pays.</p> + +<p>À son arrivée à Montreuil-sur-mer, il n'avait que les vêtements, la +tournure et le langage d'un ouvrier.</p> + +<p>Il paraît que, le jour même où il faisait obscurément son entrée dans la +petite ville de Montreuil-sur-mer, à la tombée d'un soir de décembre, le +sac au dos et le bâton d'épine à la main, un gros incendie venait +d'éclater à la maison commune. Cet homme s'était jeté dans le feu, et +avait sauvé, au péril de sa vie, deux enfants qui se trouvaient être +ceux du capitaine de gendarmerie; ce qui fait qu'on n'avait pas songé à +lui demander son passeport. Depuis lors, on avait su son nom. Il +s'appelait le <i>père Madeleine</i>.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIe" id="Chapitre_IIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>M. Madeleine</h3> + + +<p>C'était un homme d'environ cinquante ans, qui avait l'air préoccupé et +qui était bon. Voilà tout ce qu'on en pouvait dire.</p> + +<p>Grâce aux progrès rapides de cette industrie qu'il avait si +admirablement remaniée, Montreuil-sur-mer était devenu un centre +d'affaires considérable. L'Espagne, qui consomme beaucoup de jais noir, +y commandait chaque année des achats immenses. Montreuil-sur-mer, pour +ce commerce, faisait presque concurrence à Londres et à Berlin. Les +bénéfices du père Madeleine étaient tels que, dès la deuxième année, il +avait pu bâtir une grande fabrique dans laquelle il y avait deux vastes +ateliers, l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes. Quiconque avait +faim pouvait s'y présenter, et était sûr de trouver là de l'emploi et du +pain. Le père Madeleine demandait aux hommes de la bonne volonté, aux +femmes des mœurs pures, à tous de la probité. Il avait divisé les +ateliers afin de séparer les sexes et que les filles et les femmes +pussent rester sages. Sur ce point, il était inflexible. C'était le seul +où il fût en quelque sorte intolérant. Il était d'autant plus fondé à +cette sévérité que, Montreuil-sur-mer étant une ville de garnison, les +occasions de corruption abondaient. Du reste sa venue avait été un +bienfait, et sa présence était une providence. Avant l'arrivée du père +Madeleine, tout languissait dans le pays; maintenant tout y vivait de la +vie saine du travail. Une forte circulation échauffait tout et pénétrait +partout. Le chômage et la misère étaient inconnus. Il n'y avait pas de +poche si obscure où il n'y eût un peu d'argent, pas de logis si pauvre +où il n'y eût un peu de joie.</p> + +<p>Le père Madeleine employait tout le monde. Il n'exigeait qu'une chose: +soyez honnête homme! soyez honnête fille!</p> + +<p>Comme nous l'avons dit, au milieu de cette activité dont il était la +cause et le pivot, le père Madeleine faisait sa fortune, mais, chose +assez singulière dans un simple homme de commerce, il ne paraissait +point que ce fût là son principal souci. Il semblait qu'il songeât +beaucoup aux autres et peu à lui. En 1820, on lui connaissait une somme +de six cent trente mille francs placée à son nom chez Laffitte; mais +avant de se réserver ces six cent trente mille francs, il avait dépensé +plus d'un million pour la ville et pour les pauvres.</p> + +<p>L'hôpital était mal doté; il y avait fondé dix lits. Montreuil-sur-mer +est divisé en ville haute et ville basse. La ville basse, qu'il +habitait, n'avait qu'une école, méchante masure qui tombait en ruine; il +en avait construit deux, une pour les filles, l'autre pour les garçons. +Il allouait de ses deniers aux deux instituteurs une indemnité double de +leur maigre traitement officiel, et un jour, à quelqu'un qui s'en +étonnait, il dit: «Les deux premiers fonctionnaires de l'état, c'est la +nourrice et le maître d'école.» Il avait créé à ses frais une salle +d'asile, chose alors presque inconnue en France, et une caisse de +secours pour les ouvriers vieux et infirmes. Sa manufacture étant un +centre, un nouveau quartier où il y avait bon nombre de familles +indigentes avait rapidement surgi autour de lui; il y avait établi une +pharmacie gratuite.</p> + +<p>Dans les premiers temps, quand on le vit commencer, les bonnes âmes +dirent: C'est un gaillard qui veut s'enrichir. Quand on le vit enrichir +le pays avant de s'enrichir lui-même, les mêmes bonnes âmes dirent: +C'est un ambitieux. Cela semblait d'autant plus probable que cet homme +était religieux, et même pratiquait dans une certaine mesure, chose fort +bien vue à cette époque. Il allait régulièrement entendre une basse +messe tous les dimanches. Le député local, qui flairait partout des +concurrences, ne tarda pas à s'inquiéter de cette religion. Ce député, +qui avait été membre du corps législatif de l'empire, partageait les +idées religieuses d'un père de l'oratoire connu sous le nom de Fouché, +duc d'Otrante, dont il avait été la créature et l'ami. À huis clos il +riait de Dieu doucement. Mais quand il vit le riche manufacturier +Madeleine aller à la basse messe de sept heures, il entrevit un candidat +possible, et résolut de le dépasser; il prit un confesseur jésuite et +alla à la grand'messe et à vêpres. L'ambition en ce temps-là était, dans +l'acception directe du mot, une course au clocher. Les pauvres +profitèrent de cette terreur comme le bon Dieu, car l'honorable député +fonda aussi deux lits à l'hôpital; ce qui fit douze.</p> + +<p>Cependant en 1819 le bruit se répandit un matin dans la ville que, sur +la présentation de M. le préfet, et en considération des services rendus +au pays, le père Madeleine allait être nommé par le roi maire de +Montreuil-sur-mer. Ceux qui avaient déclaré ce nouveau venu «un +ambitieux», saisirent avec transport cette occasion que tous les hommes +souhaitent de s'écrier: «Là! qu'est-ce que nous avions dit?» Tout +Montreuil-sur-mer fut en rumeur. Le bruit était fondé. Quelques jours +après, la nomination parut dans <i>le Moniteur</i>. Le lendemain, le père +Madeleine refusa.</p> + +<p>Dans cette même année 1819, les produits du nouveau procédé inventé par +Madeleine figurèrent à l'exposition de l'industrie; sur le rapport du +jury, le roi nomma l'inventeur chevalier de la Légion d'honneur. +Nouvelle rumeur dans la petite ville. Eh bien! c'est la croix qu'il +voulait! Le père Madeleine refusa la croix.</p> + +<p>Décidément cet homme était une énigme. Les bonnes âmes se tirèrent +d'affaire en disant: Après tout, c'est une espèce d'aventurier.</p> + +<p>On l'a vu, le pays lui devait beaucoup, les pauvres lui devaient tout; +il était si utile qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'honorer, et +il était si doux qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'aimer; ses +ouvriers en particulier l'adoraient, et il portait cette adoration avec +une sorte de gravité mélancolique. Quand il fut constaté riche, «les +personnes de la société» le saluèrent, et on l'appela dans la ville +monsieur Madeleine; ses ouvriers et les enfants continuèrent de +l'appeler <i>le père Madeleine</i>, et c'était la chose qui le faisait le +mieux sourire. À mesure qu'il montait, les invitations pleuvaient sur +lui. «La société» le réclamait. Les petits salons guindés de +Montreuil-sur-mer qui, bien entendu, se fussent dans les premiers temps +fermés à l'artisan, s'ouvrirent à deux battants au millionnaire. On lui +fit mille avances. Il refusa.</p> + +<p>Cette fois encore les bonnes âmes ne furent point empêchées.</p> + +<p>—C'est un homme ignorant et de basse éducation. On ne sait d'où cela +sort. Il ne saurait pas se tenir dans le monde. Il n'est pas du tout +prouvé qu'il sache lire.</p> + +<p>Quand on l'avait vu gagner de l'argent, on avait dit: c'est un marchand. +Quand on l'avait vu semer son argent, on avait dit: c'est un ambitieux. +Quand on l'avait vu repousser les honneurs, on avait dit: c'est un +aventurier. Quand on le vit repousser le monde, on dit: c'est une brute.</p> + +<p>En 1820, cinq ans après son arrivée à Montreuil-sur-mer, les services +qu'il avait rendus au pays étaient si éclatants, le vœu de la contrée +fut tellement unanime, que le roi le nomma de nouveau maire de la ville. +Il refusa encore, mais le préfet résista à son refus, tous les notables +vinrent le prier, le peuple en pleine rue le suppliait, l'insistance fut +si vive qu'il finit par accepter. On remarqua que ce qui parut surtout +le déterminer, ce fut l'apostrophe presque irritée d'une vieille femme +du peuple qui lui cria du seuil de sa porte avec humeur: <i>Un bon maire, +c'est utile. Est-ce qu'on recule devant du bien qu'on peut faire?</i></p> + +<p>Ce fut là la troisième phase de son ascension. Le père Madeleine était +devenu monsieur Madeleine, monsieur Madeleine devint monsieur le maire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIIe" id="Chapitre_IIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>Sommes déposées chez Laffitte</h3> + + +<p>Du reste, il était demeuré aussi simple que le premier jour. Il avait +les cheveux gris, l'œil sérieux, le teint hâlé d'un ouvrier, le visage +pensif d'un philosophe. Il portait habituellement un chapeau à bords +larges et une longue redingote de gros drap, boutonnée jusqu'au menton. +Il remplissait ses fonctions de maire, mais hors de là il vivait +solitaire. Il parlait à peu de monde. Il se dérobait aux politesses, +saluait de côté, s'esquivait vite, souriait pour se dispenser de causer, +donnait pour se dispenser de sourire. Les femmes disaient de lui: Quel +bon ours! Son plaisir était de se promener dans les champs.</p> + +<p>Il prenait ses repas toujours seul, avec un livre ouvert devant lui où +il lisait. Il avait une petite bibliothèque bien faite. Il aimait les +livres; les livres sont des amis froids et sûrs. À mesure que le loisir +lui venait avec la fortune, il semblait qu'il en profitât pour cultiver +son esprit. Depuis qu'il était à Montreuil-sur-mer, on remarquait que +d'année en année son langage devenait plus poli, plus choisi et plus +doux.</p> + +<p>Il emportait volontiers un fusil dans ses promenades, mais il s'en +servait rarement. Quand cela lui arrivait par aventure, il avait un tir +infaillible qui effrayait. Jamais il ne tuait un animal inoffensif. +Jamais il ne tirait un petit oiseau. Quoiqu'il ne fût plus jeune, on +contait qu'il était d'une force prodigieuse. Il offrait un coup de main +à qui en avait besoin, relevait un cheval, poussait à une roue +embourbée, arrêtait par les cornes un taureau échappé. Il avait toujours +ses poches pleines de monnaie en sortant et vides en rentrant. Quand il +passait dans un village, les marmots déguenillés couraient joyeusement +après lui et l'entouraient comme une nuée de moucherons.</p> + +<p>On croyait deviner qu'il avait dû vivre jadis de la vie des champs, car +il avait toutes sortes de secrets utiles qu'il enseignait aux paysans. +Il leur apprenait à détruire la teigne des blés en aspergeant le grenier +et en inondant les fentes du plancher d'une dissolution de sel commun, +et à chasser les charançons en suspendant partout, aux murs et aux +toits, dans les héberges et dans les maisons, de l'orviot en fleur. Il +avait des "recettes" pour extirper d'un champ la luzette, la nielle, la +vesce, la gaverolle, la queue-de-renard, toutes les herbes parasites qui +mangent le blé. Il défendait une lapinière contre les rats rien qu'avec +l'odeur d'un petit cochon de Barbarie qu'il y mettait. Un jour il voyait +des gens du pays très occupés à arracher des orties. Il regarda ce tas +de plantes déracinées et déjà desséchées, et dit:</p> + +<p>—C'est mort. Cela serait pourtant bon si l'on savait s'en servir. Quand +l'ortie est jeune, la feuille est un légume excellent; quand elle +vieillit, elle a des filaments et des fibres comme le chanvre et le lin. +La toile d'ortie vaut la toile de chanvre. Hachée, l'ortie est bonne +pour la volaille; broyée, elle est bonne pour les bêtes à cornes. La +graine de l'ortie mêlée au fourrage donne du luisant au poil des +animaux; la racine mêlée au sel produit une belle couleur jaune. C'est +du reste un excellent foin qu'on peut faucher deux fois. Et que faut-il +à l'ortie? Peu de terre, nul soin, nulle culture. Seulement la graine +tombe à mesure qu'elle mûrit, et est difficile à récolter. Voilà tout. +Avec quelque peine qu'on prendrait, l'ortie serait utile; on la néglige, +elle devient nuisible. Alors on la tue. Que d'hommes ressemblent à +l'ortie!</p> + +<p>Il ajouta après un silence:</p> + +<p>—Mes amis, retenez ceci, il n'y a ni mauvaises herbes ni mauvais +hommes. Il n'y a que de mauvais cultivateurs.</p> + +<p>Les enfants l'aimaient encore parce qu'il savait faire de charmants +petits ouvrages avec de la paille et des noix de coco.</p> + +<p>Quand il voyait la porte d'une église tendue de noir, il entrait; il +recherchait un enterrement comme d'autres recherchent un baptême. Le +veuvage et le malheur d'autrui l'attiraient à cause de sa grande +douceur; il se mêlait aux amis en deuil, aux familles vêtues de noir, +aux prêtres gémissant autour d'un cercueil. Il semblait donner +volontiers pour texte à ses pensées ces psalmodies funèbres pleines de +la vision d'un autre monde. L'œil au ciel, il écoutait, avec une sorte +d'aspiration vers tous les mystères de l'infini, ces voix tristes qui +chantent sur le bord de l'abîme obscur de la mort.</p> + +<p>Il faisait une foule de bonnes actions en se cachant comme on se cache +pour les mauvaises. Il pénétrait à la dérobée, le soir, dans les +maisons; il montait furtivement des escaliers. Un pauvre diable, en +rentrant dans son galetas, trouvait que sa porte avait été ouverte, +quelquefois même forcée, dans son absence. Le pauvre homme se récriait: +quelque malfaiteur est venu! Il entrait, et la première chose qu'il +voyait, c'était une pièce d'or oubliée sur un meuble. "Le malfaiteur" +qui était venu, c'était le père Madeleine.</p> + +<p>Il était affable et triste. Le peuple disait: «Voilà un homme riche qui +n'a pas l'air fier. Voilà un homme heureux qui n'a pas l'air content.»</p> + +<p>Quelques-uns prétendaient que c'était un personnage mystérieux, et +affirmaient qu'on n'entrait jamais dans sa chambre, laquelle était une +vraie cellule d'anachorète meublée de sabliers ailés et enjolivée de +tibias en croix et de têtes de mort. Cela se disait beaucoup, si bien +que quelques jeunes femmes élégantes et malignes de Montreuil-sur-mer +vinrent chez lui un jour, et lui demandèrent:</p> + +<p>—Monsieur le maire, montrez-nous donc votre chambre. On dit que c'est +une grotte.</p> + +<p>Il sourit, et les introduisit sur-le-champ dans cette «grotte». Elles +furent bien punies de leur curiosité. C'était une chambre garnie tout +bonnement de meubles d'acajou assez laids comme tous les meubles de ce +genre et tapissée de papier à douze sous. Elles n'y purent rien +remarquer que deux flambeaux de forme vieillie qui étaient sur la +cheminée et qui avaient l'air d'être en argent, «car ils étaient +contrôlés». Observation pleine de l'esprit des petites villes.</p> + +<p>On n'en continua pas moins de dire que personne ne pénétrait dans cette +chambre et que c'était une caverne d'ermite, un rêvoir, un trou, un +tombeau.</p> + +<p>On se chuchotait aussi qu'il avait des sommes «immenses» déposées chez +Laffitte, avec cette particularité qu'elles étaient toujours à sa +disposition immédiate, de telle sorte, ajoutait-on, que M. Madeleine +pourrait arriver un matin chez Laffitte, signer un reçu et emporter ses +deux ou trois millions en dix minutes. Dans la réalité ces «deux ou +trois millions» se réduisaient, nous l'avons dit, à six cent trente ou +quarante mille francs.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IVe" id="Chapitre_IVe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>M. Madeleine en deuil</h3> + + +<p>Au commencement de 1821, les journaux annoncèrent la mort de M. Myriel, +évêque de Digne, «surnommé <i>monseigneur Bienvenu</i>», et trépassé en odeur +de sainteté à l'âge de quatre-vingt-deux ans.</p> + +<p>L'évêque de Digne, pour ajouter ici un détail que les journaux omirent, +était, quand il mourut, depuis plusieurs années aveugle, et content +d'être aveugle, sa sœur étant près de lui.</p> + +<p>Disons-le en passant, être aveugle et être aimé, c'est en effet, sur +cette terre où rien n'est complet, une des formes les plus étrangement +exquises du bonheur. Avoir continuellement à ses côtés une femme, une +fille, une sœur, un être charmant, qui est là parce que vous avez +besoin d'elle et parce qu'elle ne peut se passer de vous, se savoir +indispensable à qui nous est nécessaire, pouvoir incessamment mesurer +son affection à la quantité de présence qu'elle nous donne, et se dire: +puisqu'elle me consacre tout son temps, c'est que j'ai tout son cœur; +voir la pensée à défaut de la figure, constater la fidélité d'un être +dans l'éclipse du monde, percevoir le frôlement d'une robe comme un +bruit d'ailes, l'entendre aller et venir, sortir, rentrer, parler, +chanter, et songer qu'on est le centre de ces pas, de cette parole, de +ce chant, manifester à chaque minute sa propre attraction, se sentir +d'autant plus puissant qu'on est plus infirme, devenir dans l'obscurité, +et par l'obscurité, l'astre autour duquel gravite cet ange, peu de +félicités égalent celle-là. Le suprême bonheur de la vie, c'est la +conviction qu'on est aimé; aimé pour soi-même, disons mieux, aimé malgré +soi-même; cette conviction, l'aveugle l'a. Dans cette détresse, être +servi, c'est être caressé. Lui manque-t-il quelque chose? Non. Ce n'est +point perdre la lumière qu'avoir l'amour. Et quel amour! un amour +entièrement fait de vertu. Il n'y a point de cécité où il y a certitude. +L'âme à tâtons cherche l'âme, et la trouve. Et cette âme trouvée et +prouvée est une femme. Une main vous soutient, c'est la sienne; une +bouche effleure votre front, c'est sa bouche; vous entendez une +respiration tout près de vous, c'est elle. Tout avoir d'elle, depuis son +culte jusqu'à sa pitié, n'être jamais quitté, avoir cette douce +faiblesse qui vous secourt, s'appuyer sur ce roseau inébranlable, +toucher de ses mains la providence et pouvoir la prendre dans ses bras, +Dieu palpable, quel ravissement! Le cœur, cette céleste fleur obscure, +entre dans un épanouissement mystérieux. On ne donnerait pas cette ombre +pour toute la clarté. L'âme ange est là, sans cesse là; si elle +s'éloigne, c'est pour revenir; elle s'efface comme le rêve et reparaît +comme la réalité. On sent de la chaleur qui approche, la voilà. On +déborde de sérénité, de gaîté et d'extase; on est un rayonnement dans la +nuit. Et mille petits soins. Des riens qui sont énormes dans ce vide. +Les plus ineffables accents de la voix féminine employés à vous bercer, +et suppléant pour vous à l'univers évanoui. On est caressé avec de +l'âme. On ne voit rien, mais on se sent adoré. C'est un paradis de +ténèbres.</p> + +<p>C'est de ce paradis que monseigneur Bienvenu était passé à l'autre.</p> + +<p>L'annonce de sa mort fut reproduite par le journal local de +Montreuil-sur-mer. M. Madeleine parut le lendemain tout en noir avec un +crêpe à son chapeau.</p> + +<p>On remarqua dans la ville ce deuil, et l'on jasa. Cela parut une lueur +sur l'origine de M. Madeleine. On en conclut qu'il avait quelque +alliance avec le vénérable évêque. <i>Il drape pour l'évêque de Digne</i>, +dirent les salons; cela rehaussa fort M. Madeleine, et lui donna +subitement et d'emblée une certaine considération dans le monde noble de +Montreuil-sur-mer. Le microscopique faubourg Saint-Germain de l'endroit +songea à faire cesser la quarantaine de M. Madeleine, parent probable +d'un évêque. M. Madeleine s'aperçut de l'avancement qu'il obtenait à +plus de révérences des vieilles femmes et à plus de sourires des jeunes. +Un soir, une doyenne de ce petit grand monde-là, curieuse par droit +d'ancienneté, se hasarda à lui demander:</p> + +<p>—Monsieur le maire est sans doute cousin du feu évêque de Digne?</p> + +<p>Il dit:</p> + +<p>—Non, madame.</p> + +<p>—Mais, reprit la douairière, vous en portez le deuil?</p> + +<p>Il répondit:</p> + +<p>—C'est que dans ma jeunesse j'ai été laquais dans sa famille.</p> + +<p>Une remarque qu'on faisait encore, c'est que, chaque fois qu'il passait +dans la ville un jeune savoyard courant le pays et cherchant des +cheminées à ramoner, M. le maire le faisait appeler, lui demandait son +nom, et lui donnait de l'argent. Les petits savoyards se le disaient, et +il en passait beaucoup.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ve" id="Chapitre_Ve"></a><a href="#cinquieme">Chapitre V</a></h2> + +<h3>Vagues éclairs à l'horizon</h3> + + +<p>Peu à peu, et avec le temps, toutes les oppositions étaient tombées. Il +y avait eu d'abord contre M. Madeleine, sorte de loi que subissent +toujours ceux qui s'élèvent, des noirceurs et des calomnies, puis ce ne +fut plus que des méchancetés, puis ce ne fut que des malices, puis cela +s'évanouit tout à fait; le respect devint complet, unanime, cordial, et +il arriva un moment, vers 1821, où ce mot: monsieur le maire, fut +prononcé à Montreuil-sur-mer presque du même accent que ce mot: +monseigneur l'évêque, était prononcé à Digne en 1815. On venait de dix +lieues à la ronde consulter M. Madeleine. Il terminait les différends, +il empêchait les procès, il réconciliait les ennemis. Chacun le prenait +pour juge de son bon droit. Il semblait qu'il eût pour âme le livre de +la loi naturelle. Ce fut comme une contagion de vénération qui, en six +ou sept ans et de proche en proche, gagna tout le pays.</p> + +<p>Un seul homme, dans la ville et dans l'arrondissement, se déroba +absolument à cette contagion, et, quoi que fît le père Madeleine, y +demeura rebelle, comme si une sorte d'instinct, incorruptible et +imperturbable, l'éveillait et l'inquiétait. Il semblerait en effet qu'il +existe dans certains hommes un véritable instinct bestial, pur et +intègre comme tout instinct, qui crée les antipathies et les sympathies, +qui sépare fatalement une nature d'une autre nature, qui n'hésite pas, +qui ne se trouble, ne se tait et ne se dément jamais, clair dans son +obscurité, infaillible, impérieux, réfractaire à tous les conseils de +l'intelligence et à tous les dissolvants de la raison, et qui, de +quelque façon que les destinées soient faites, avertit secrètement +l'homme-chien de la présence de l'homme-chat, et l'homme-renard de la +présence de l'homme-lion.</p> + +<p>Souvent, quand M. Madeleine passait dans une rue, calme, affectueux, +entouré des bénédictions de tous, il arrivait qu'un homme de haute +taille, vêtu d'une redingote gris de fer, armé d'une grosse canne et +coiffé d'un chapeau rabattu, se retournait brusquement derrière lui, et +le suivait des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu, croisant les bras, +secouant lentement la tête, et haussant sa lèvre supérieure avec sa +lèvre inférieure jusqu'à son nez, sorte de grimace significative qui +pourrait se traduire par: «Mais qu'est-ce que c'est que cet +homme-là?—Pour sûr je l'ai vu quelque part.—En tout cas, je ne suis +toujours pas sa dupe.»</p> + +<p>Ce personnage, grave d'une gravité presque menaçante, était de ceux qui, +même rapidement entrevus, préoccupent l'observateur.</p> + +<p>Il se nommait Javert, et il était de la police.</p> + +<p>Il remplissait à Montreuil-sur-mer les fonctions pénibles, mais utiles, +d'inspecteur. Il n'avait pas vu les commencements de Madeleine. Javert +devait le poste qu'il occupait à la protection de M. Chabouillet, le +secrétaire du ministre d'État, comte Anglès, alors préfet de police à +Paris. Quand Javert était arrivé à Montreuil-sur-mer, la fortune du +grand manufacturier était déjà faite, et le père Madeleine était devenu +monsieur Madeleine.</p> + +<p>Certains officiers de police ont une physionomie à part et qui se +complique d'un air de bassesse mêlé à un air d'autorité. Javert avait +cette physionomie, moins la bassesse.</p> + +<p>Dans notre conviction, si les âmes étaient visibles aux yeux, on verrait +distinctement cette chose étrange que chacun des individus de l'espèce +humaine correspond à quelqu'une des espèces de la création animale; et +l'on pourrait reconnaître aisément cette vérité à peine entrevue par le +penseur, que, depuis l'huître jusqu'à l'aigle, depuis le porc jusqu'au +tigre, tous les animaux sont dans l'homme et que chacun d'eux est dans +un homme. Quelquefois même plusieurs d'entre eux à la fois.</p> + +<p>Les animaux ne sont autre chose que les figures de nos vertus et de nos +vices, errantes devant nos yeux, les fantômes visibles de nos âmes. Dieu +nous les montre pour nous faire réfléchir. Seulement, comme les animaux +ne sont que des ombres, Dieu ne les a point faits éducables dans le sens +complet du mot; à quoi bon? Au contraire, nos âmes étant des réalités et +ayant une fin qui leur est propre, Dieu leur a donné l'intelligence, +c'est-à-dire l'éducation possible. L'éducation sociale bien faite peut +toujours tirer d'une âme, quelle qu'elle soit, l'utilité qu'elle +contient.</p> + +<p>Ceci soit dit, bien entendu, au point de vue restreint de la vie +terrestre apparente, et sans préjuger la question profonde de la +personnalité antérieure et ultérieure des êtres qui ne sont pas l'homme. +Le moi visible n'autorise en aucune façon le penseur à nier le moi +latent. Cette réserve faite, passons.</p> + +<p>Maintenant, si l'on admet un moment avec nous que dans tout homme il y a +une des espèces animales de la création, il nous sera facile de dire ce +que c'était que l'officier de paix Javert.</p> + +<p>Les paysans asturiens sont convaincus que dans toute portée de louve il +y a un chien, lequel est tué par la mère, sans quoi en grandissant il +dévorerait les autres petits.</p> + +<p>Donnez une face humaine à ce chien fils d'une louve, et ce sera Javert.</p> + +<p>Javert était né dans une prison d'une tireuse de cartes dont le mari +était aux galères. En grandissant, il pensa qu'il était en dehors de la +société et désespéra d'y rentrer jamais. Il remarqua que la société +maintient irrémissiblement en dehors d'elle deux classes d'hommes, ceux +qui l'attaquent et ceux qui la gardent; il n'avait le choix qu'entre ces +deux classes; en même temps il se sentait je ne sais quel fond de +rigidité, de régularité et de probité, compliqué d'une inexprimable +haine pour cette race de bohèmes dont il était. Il entra dans la police.</p> + +<p>Il y réussit. À quarante ans il était inspecteur.</p> + +<p>Il avait dans sa jeunesse été employé dans les chiourmes du midi.</p> + +<p>Avant d'aller plus loin, entendons-nous sur ce mot face humaine que nous +appliquions tout à l'heure à Javert.</p> + +<p>La face humaine de Javert consistait en un nez camard, avec deux +profondes narines vers lesquelles montaient sur ses deux joues d'énormes +favoris. On se sentait mal à l'aise la première fois qu'on voyait ces +deux forêts et ces deux cavernes. Quand Javert riait, ce qui était rare +et terrible, ses lèvres minces s'écartaient, et laissaient voir, non +seulement ses dents, mais ses gencives, et il se faisait autour de son +nez un plissement épaté et sauvage comme sur un mufle de bête fauve. +Javert sérieux était un dogue; lorsqu'il riait, c'était un tigre. Du +reste, peu de crâne, beaucoup de mâchoire, les cheveux cachant le front +et tombant sur les sourcils, entre les deux yeux un froncement central +permanent comme une étoile de colère, le regard obscur, la bouche pincée +et redoutable, l'air du commandement féroce.</p> + +<p>Cet homme était composé de deux sentiments très simples, et relativement +très bons, mais qu'il faisait presque mauvais à force de les exagérer: +le respect de l'autorité, la haine de la rébellion; et à ses yeux le +vol, le meurtre, tous les crimes, n'étaient que des formes de la +rébellion. Il enveloppait dans une sorte de foi aveugle et profonde tout +ce qui a une fonction dans l'État, depuis le premier ministre jusqu'au +garde champêtre. Il couvrait de mépris, d'aversion et de dégoût tout ce +qui avait franchi une fois le seuil légal du mal. Il était absolu et +n'admettait pas d'exceptions. D'une part il disait:</p> + +<p>—Le fonctionnaire ne peut se tromper; le magistrat n'a jamais tort.</p> + +<p>D'autre part il disait:</p> + +<p>—Ceux-ci sont irrémédiablement perdus. Rien de bon n'en peut sortir.</p> + +<p>Il partageait pleinement l'opinion de ces esprits extrêmes qui +attribuent à la loi humaine je ne sais quel pouvoir de faire ou, si l'on +veut, de constater des damnés, et qui mettent un Styx au bas de la +société. Il était stoïque, sérieux, austère; rêveur triste; humble et +hautain comme les fanatiques. Son regard était une vrille. Cela était +froid et cela perçait. Toute sa vie tenait dans ces deux mots: veiller +et surveiller. Il avait introduit la ligne droite dans ce qu'il y a de +plus tortueux au monde; il avait la conscience de son utilité, la +religion de ses fonctions, et il était espion comme on est prêtre. +Malheur à qui tombait sous sa main! Il eût arrêté son père s'évadant du +bagne et dénoncé sa mère en rupture de ban. Et il l'eût fait avec cette +sorte de satisfaction intérieure que donne la vertu. Avec cela une vie +de privations, l'isolement, l'abnégation, la chasteté, jamais une +distraction. C'était le devoir implacable, la police comprise comme les +Spartiates comprenaient Sparte, un guet impitoyable, une honnêteté +farouche, un mouchard marmoréen, Brutus dans Vidocq.</p> + +<p>Toute la personne de Javert exprimait l'homme qui épie et qui se dérobe. +L'école mystique de Joseph de Maistre, laquelle à cette époque +assaisonnait de haute cosmogonie ce qu'on appelait les journaux ultras, +n'eût pas manqué de dire que Javert était un symbole. On ne voyait pas +son front qui disparaissait sous son chapeau, on ne voyait pas ses yeux +qui se perdaient sous ses sourcils, on ne voyait pas son menton qui +plongeait dans sa cravate, on ne voyait pas ses mains qui rentraient +dans ses manches, on ne voyait pas sa canne qu'il portait sous sa +redingote. Mais l'occasion venue, on voyait tout à coup sortir de toute +cette ombre, comme d'une embuscade, un front anguleux et étroit, un +regard funeste, un menton menaçant, des mains énormes; et un gourdin +monstrueux.</p> + +<p>À ses moments de loisir, qui étaient peu fréquents, tout en haïssant les +livres, il lisait; ce qui fait qu'il n'était pas complètement illettré. +Cela se reconnaissait à quelque emphase dans la parole.</p> + +<p>Il n'avait aucun vice, nous l'avons dit. Quand il était content de lui, +il s'accordait une prise de tabac. Il tenait à l'humanité par là.</p> + +<p>On comprendra sans peine que Javert était l'effroi de toute cette classe +que la statistique annuelle du ministère de la justice désigne sous la +rubrique: <i>Gens sans aveu</i>. Le nom de Javert prononcé les mettait en +déroute; la face de Javert apparaissant les pétrifiait.</p> + +<p>Tel était cet homme formidable.</p> + +<p>Javert était comme un œil toujours fixé sur M. Madeleine. Œil plein de +soupçon et de conjectures. M. Madeleine avait fini par s'en apercevoir, +mais il sembla que cela fût insignifiant pour lui. Il ne fit pas même +une question à Javert, il ne le cherchait ni ne l'évitait, et il +portait, sans paraître y faire attention, ce regard gênant et presque +pesant. Il traitait Javert comme tout le monde, avec aisance et bonté.</p> + +<p>À quelques paroles échappées à Javert, on devinait qu'il avait recherché +secrètement, avec cette curiosité qui tient à la race et où il entre +autant d'instinct que de volonté, toutes les traces antérieures que le +père Madeleine avait pu laisser ailleurs. Il paraissait savoir, et il +disait parfois à mots couverts, que quelqu'un avait pris certaines +informations dans un certain pays sur une certaine famille disparue. Une +fois il lui arriva de dire, se parlant à lui-même:</p> + +<p>—Je crois que je le tiens!</p> + +<p>Puis il resta trois jours pensif sans prononcer une parole. Il paraît +que le fil qu'il croyait tenir s'était rompu. Du reste, et ceci est le +correctif nécessaire à ce que le sens de certains mots pourrait +présenter de trop absolu, il ne peut y avoir rien de vraiment +infaillible dans une créature humaine, et le propre de l'instinct est +précisément de pouvoir être troublé, dépisté et dérouté. Sans quoi il +serait supérieur à l'intelligence, et la bête se trouverait avoir une +meilleure lumière que l'homme.</p> + +<p>Javert était évidemment quelque peu déconcerté par le complet naturel et +la tranquillité de M. Madeleine.</p> + +<p>Un jour pourtant son étrange manière d'être parut faire impression sur +M. Madeleine. Voici à quelle occasion.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIe" id="Chapitre_VIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre VI</a></h2> + +<h3>Le père Fauchelevent</h3> + + +<p>M. Madeleine passait un matin dans une ruelle non pavée de +Montreuil-sur-mer. Il entendit du bruit et vit un groupe à quelque +distance. Il y alla. Un vieux homme, nommé le père Fauchelevent, venait +de tomber sous sa charrette dont le cheval s'était abattu.</p> + +<p>Ce Fauchelevent était un des rares ennemis qu'eût encore M. Madeleine à +cette époque. Lorsque Madeleine était arrivé dans le pays, Fauchelevent, +ancien tabellion et paysan presque lettré, avait un commerce qui +commençait à aller mal. Fauchelevent avait vu ce simple ouvrier qui +s'enrichissait, tandis que lui, maître, se ruinait. Cela l'avait rempli +de jalousie, et il avait fait ce qu'il avait pu en toute occasion pour +nuire à Madeleine. Puis la faillite était venue, et, vieux, n'ayant plus +à lui qu'une charrette et un cheval, sans famille et sans enfants du +reste, pour vivre il s'était fait charretier.</p> + +<p>Le cheval avait les deux cuisses cassées et ne pouvait se relever. Le +vieillard était engagé entre les roues. La chute avait été tellement +malheureuse que toute la voiture pesait sur sa poitrine. La charrette +était assez lourdement chargée. Le père Fauchelevent poussait des râles +lamentables. On avait essayé de le tirer, mais en vain. Un effort +désordonné, une aide maladroite, une secousse à faux pouvaient +l'achever. Il était impossible de le dégager autrement qu'en soulevant +la voiture par-dessous. Javert, qui était survenu au moment de +l'accident, avait envoyé chercher un cric.</p> + +<p>M. Madeleine arriva. On s'écarta avec respect.</p> + +<p>—À l'aide! criait le vieux Fauchelevent. Qui est-ce qui est bon enfant +pour sauver le vieux?</p> + +<p>M. Madeleine se tourna vers les assistants:</p> + +<p>—A-t-on un cric?</p> + +<p>—On en est allé quérir un, répondit un paysan.</p> + +<p>—Dans combien de temps l'aura-t-on?</p> + +<p>—On est allé au plus près, au lieu Flachot, où il y a un maréchal; mais +c'est égal, il faudra bien un bon quart d'heure.</p> + +<p>—Un quart d'heure! s'écria Madeleine.</p> + +<p>Il avait plu la veille, le sol était détrempé, la charrette s'enfonçait +dans la terre à chaque instant et comprimait de plus en plus la poitrine +du vieux charretier. Il était évident qu'avant cinq minutes il aurait +les côtes brisées.</p> + +<p>—Il est impossible d'attendre un quart d'heure, dit Madeleine aux +paysans qui regardaient.</p> + +<p>—Il faut bien!</p> + +<p>—Mais il ne sera plus temps! Vous ne voyez donc pas que la charrette +s'enfonce?</p> + +<p>—Dame!</p> + +<p>—Écoutez, reprit Madeleine, il y a encore assez de place sous la +voiture pour qu'un homme s'y glisse et la soulève avec son dos. Rien +qu'une demi-minute, et l'on tirera le pauvre homme. Y a-t-il ici +quelqu'un qui ait des reins et du cœur? Cinq louis d'or à gagner!</p> + +<p>Personne ne bougea dans le groupe.</p> + +<p>—Dix louis, dit Madeleine.</p> + +<p>Les assistants baissaient les yeux. Un d'eux murmura:</p> + +<p>—Il faudrait être diablement fort. Et puis, on risque de se faire +écraser!</p> + +<p>—Allons! recommença Madeleine, vingt louis! Même silence.</p> + +<p>—Ce n'est pas la bonne volonté qui leur manque, dit une voix.</p> + +<p>M. Madeleine se retourna, et reconnut Javert. Il ne l'avait pas aperçu +en arrivant. Javert continua:</p> + +<p>—C'est la force. Il faudrait être un terrible homme pour faire la chose +de lever une voiture comme cela sur son dos.</p> + +<p>Puis, regardant fixement M. Madeleine, il poursuivit en appuyant sur +chacun des mots qu'il prononçait:</p> + +<p>—Monsieur Madeleine, je n'ai jamais connu qu'un seul homme capable de +faire ce que vous demandez là.</p> + +<p>Madeleine tressaillit.</p> + +<p>Javert ajouta avec un air d'indifférence, mais sans quitter des yeux +Madeleine:</p> + +<p>—C'était un forçat.</p> + +<p>—Ah! dit Madeleine.</p> + +<p>—Du bagne de Toulon.</p> + +<p>Madeleine devint pâle.</p> + +<p>Cependant la charrette continuait à s'enfoncer lentement. Le père +Fauchelevent râlait et hurlait:</p> + +<p>—J'étouffe! Ça me brise les côtes! Un cric! quelque chose! Ah!</p> + +<p>Madeleine regarda autour de lui:</p> + +<p>—Il n'y a donc personne qui veuille gagner vingt louis et sauver la vie +à ce pauvre vieux?</p> + +<p>Aucun des assistants ne remua. Javert reprit:</p> + +<p>—Je n'ai jamais connu qu'un homme qui pût remplacer un cric. C'était ce +forçat.</p> + +<p>—Ah! voilà que ça m'écrase! cria le vieillard.</p> + +<p>Madeleine leva la tête, rencontra l'œil de faucon de Javert toujours +attaché sur lui, regarda les paysans immobiles, et sourit tristement. +Puis, sans dire une parole, il tomba à genoux, et avant même que la +foule eût eu le temps de jeter un cri, il était sous la voiture.</p> + +<p>Il y eut un affreux moment d'attente et de silence.</p> + +<p>On vit Madeleine presque à plat ventre sous ce poids effrayant essayer +deux fois en vain de rapprocher ses coudes de ses genoux. On lui cria:</p> + +<p>—Père Madeleine! retirez-vous de là!</p> + +<p>Le vieux Fauchelevent lui-même lui dit:</p> + +<p>—Monsieur Madeleine! allez-vous-en! C'est qu'il faut que je meure, +voyez-vous! Laissez-moi! Vous allez vous faire écraser aussi!</p> + +<p>Madeleine ne répondit pas.</p> + +<p>Les assistants haletaient. Les roues avaient continué de s'enfoncer, et +il était déjà devenu presque impossible que Madeleine sortît de dessous +la voiture.</p> + +<p>Tout à coup on vit l'énorme masse s'ébranler, la charrette se soulevait +lentement, les roues sortaient à demi de l'ornière. On entendit une voix +étouffée qui criait:</p> + +<p>—Dépêchez-vous! aidez!</p> + +<p>C'était Madeleine qui venait de faire un dernier effort.</p> + +<p>Ils se précipitèrent. Le dévouement d'un seul avait donné de la force et +du courage à tous. La charrette fut enlevée par vingt bras. Le vieux +Fauchelevent était sauvé.</p> + +<p>Madeleine se releva. Il était blême, quoique ruisselant de sueur. Ses +habits étaient déchirés et couverts de boue. Tous pleuraient. Le +vieillard lui baisait les genoux et l'appelait le bon Dieu. Lui, il +avait sur le visage je ne sais quelle expression de souffrance heureuse +et céleste, et il fixait son œil tranquille sur Javert qui le regardait +toujours.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIe" id="Chapitre_VIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre VII</a></h2> + +<h3>Fauchelevent devient jardinier à Paris</h3> + + +<p>Fauchelevent s'était démis la rotule dans sa chute. Le père Madeleine le +fit transporter dans une infirmerie qu'il avait établie pour ses +ouvriers dans le bâtiment même de sa fabrique et qui était desservie par +deux sœurs de charité. Le lendemain matin, le vieillard trouva un +billet de mille francs sur sa table de nuit, avec ce mot de la main du +père Madeleine: <i>Je vous achète votre charrette et votre cheval</i>. La +charrette était brisée et le cheval était mort. Fauchelevent guérit, +mais son genou resta ankylosé. M. Madeleine, par les recommandations des +sœurs et de son curé, fit placer le bonhomme comme jardinier dans un +couvent de femmes du quartier Saint-Antoine à Paris.</p> + +<p>Quelque temps après, M. Madeleine fut nommé maire. La première fois que +Javert vit M. Madeleine revêtu de l'écharpe qui lui donnait toute +autorité sur la ville, il éprouva cette sorte de frémissement +qu'éprouverait un dogue qui flairerait un loup sous les habits de son +maître. À partir de ce moment, il l'évita le plus qu'il put. Quand les +besoins du service l'exigeaient impérieusement et qu'il ne pouvait faire +autrement que de se trouver avec M. le maire, il lui parlait avec un +respect profond.</p> + +<p>Cette prospérité créée à Montreuil-sur-mer par le père Madeleine avait, +outre les signes visibles que nous avons indiqués, un autre symptôme +qui, pour n'être pas visible, n'était pas moins significatif. Ceci ne +trompe jamais.</p> + +<p>Quand la population souffre, quand le travail manque, quand le commerce +est nul, le contribuable résiste à l'impôt par pénurie, épuise et +dépasse les délais, et l'état dépense beaucoup d'argent en frais de +contrainte et de rentrée. Quand le travail abonde, quand le pays est +heureux et riche, l'impôt se paye aisément et coûte peu à l'état. On +peut dire que la misère et la richesse publiques ont un thermomètre +infaillible, les frais de perception de l'impôt. En sept ans, les frais +de perception de l'impôt s'étaient réduits des trois quarts dans +l'arrondissement de Montreuil-sur-mer, ce qui faisait fréquemment citer +cet arrondissement entre tous par M. de Villèle, alors ministre des +finances.</p> + +<p>Telle était la situation du pays, lorsque Fantine y revint. Personne ne +se souvenait plus d'elle. Heureusement la porte de la fabrique de M. +Madeleine était comme un visage ami. Elle s'y présenta, et fut admise +dans l'atelier des femmes. Le métier était tout nouveau pour Fantine, +elle n'y pouvait être bien adroite, elle ne tirait donc de sa journée de +travail que peu de chose, mais enfin cela suffisait, le problème était +résolu, elle gagnait sa vie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIIe" id="Chapitre_VIIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre VIII</a></h2> + +<h3>Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale</h3> + + +<p>Quand Fantine vit qu'elle vivait, elle eut un moment de joie. Vivre +honnêtement de son travail, quelle grâce du ciel! Le goût du travail lui +revint vraiment. Elle acheta un miroir, se réjouit d'y regarder sa +jeunesse, ses beaux cheveux et ses belles dents, oublia beaucoup de +choses, ne songea plus qu'à sa Cosette et à l'avenir possible, et fut +presque heureuse. Elle loua une petite chambre et la meubla à crédit sur +son travail futur; reste de ses habitudes de désordre.</p> + +<p>Ne pouvant pas dire qu'elle était mariée, elle s'était bien gardée, +comme nous l'avons déjà fait entrevoir, de parler de sa petite fille.</p> + +<p>En ces commencements, on l'a vu, elle payait exactement les Thénardier. +Comme elle ne savait que signer, elle était obligée de leur écrire par +un écrivain public.</p> + +<p>Elle écrivait souvent. Cela fut remarqué. On commença à dire tout bas +dans l'atelier des femmes que Fantine «écrivait des lettres» et qu'«elle +avait des allures».</p> + +<p>Il n'y a rien de tel pour épier les actions des gens que ceux qu'elles +ne regardent pas.—Pourquoi ce monsieur ne vient-il jamais qu'à la +brune? pourquoi monsieur un tel n'accroche-t-il jamais sa clef au clou +le jeudi? pourquoi prend-il toujours les petites rues? pourquoi madame +descend-elle toujours de son fiacre avant d'arriver à la maison? +pourquoi envoie-t-elle acheter un cahier de papier à lettres, quand elle +en a «plein sa papeterie?» etc., etc.—Il existe des êtres qui, pour +connaître le mot de ces énigmes, lesquelles leur sont du reste +parfaitement indifférentes, dépensent plus d'argent, prodiguent plus de +temps, se donnent plus de peine qu'il n'en faudrait pour dix bonnes +actions; et cela, gratuitement, pour le plaisir, sans être payés de la +curiosité autrement que par la curiosité. Ils suivront celui-ci ou +celle-là des jours entiers, feront faction des heures à des coins de +rue, sous des portes d'allées, la nuit, par le froid et par la pluie, +corrompront des commissionnaires, griseront des cochers de fiacre et des +laquais, achèteront une femme de chambre, feront acquisition d'un +portier. Pourquoi? pour rien. Pur acharnement de voir, de savoir et de +pénétrer. Pure démangeaison de dire. Et souvent ces secrets connus, ces +mystères publiés, ces énigmes éclairées du grand jour, entraînent des +catastrophes, des duels, des faillites, des familles ruinées, des +existences brisées, à la grande joie de ceux qui ont «tout découvert» +sans intérêt et par pur instinct. Chose triste.</p> + +<p>Certaines personnes sont méchantes uniquement par besoin de parler. Leur +conversation, causerie dans le salon, bavardage dans l'antichambre, est +comme ces cheminées qui usent vite le bois; il leur faut beaucoup de +combustible; et le combustible, c'est le prochain.</p> + +<p>On observa donc Fantine.</p> + +<p>Avec cela, plus d'une était jalouse de ses cheveux blonds et de ses +dents blanches. On constata que dans l'atelier, au milieu des autres, +elle se détournait souvent pour essuyer une larme. C'étaient les moments +où elle songeait à son enfant; peut-être aussi à l'homme qu'elle avait +aimé.</p> + +<p>C'est un douloureux labeur que la rupture des sombres attaches du passé.</p> + +<p>On constata qu'elle écrivait, au moins deux fois par mois, toujours à la +même adresse, et qu'elle affranchissait la lettre. On parvint à se +procurer l'adresse: <i>Monsieur, Monsieur Thénardier, aubergiste, à +Montfermeil</i>. On fit jaser au cabaret l'écrivain public, vieux bonhomme +qui ne pouvait pas emplir son estomac de vin rouge sans vider sa poche +aux secrets. Bref, on sut que Fantine avait un enfant. «Ce devait être +une espèce de fille.» Il se trouva une commère qui fit le voyage de +Montfermeil, parla aux Thénardier, et dit à son retour: «Pour mes +trente-cinq francs, j'en ai eu le cœur net. J'ai vu l'enfant!»</p> + +<p>La commère qui fit cela était une gorgone appelée madame Victurnien, +gardienne et portière de la vertu de tout le monde. Madame Victurnien +avait cinquante-six ans, et doublait le masque de la laideur du masque +de la vieillesse. Voix chevrotante, esprit capricant. Cette vieille +femme avait été jeune, chose étonnante. Dans sa jeunesse, en plein 93, +elle avait épousé un moine échappé du cloître en bonnet rouge et passé +des bernardins aux jacobins. Elle était sèche, rêche, revêche, pointue, +épineuse, presque venimeuse; tout en se souvenant de son moine dont elle +était veuve, et qui l'avait fort domptée et pliée. C'était une ortie où +l'on voyait le froissement du froc. À la restauration, elle s'était +faite bigote, et si énergiquement que les prêtres lui avaient pardonné +son moine. Elle avait un petit bien qu'elle léguait bruyamment à une +communauté religieuse. Elle était fort bien vue à l'évêché d'Arras. +Cette madame Victurnien donc alla à Montfermeil, et revint en disant: +«J'ai vu l'enfant».</p> + +<p>Tout cela prit du temps. Fantine était depuis plus d'un an à la +fabrique, lorsqu'un matin la surveillante de l'atelier lui remit, de la +part de M. le maire, cinquante francs, en lui disant qu'elle ne faisait +plus partie de l'atelier et en l'engageant, de la part de M. le maire, à +quitter le pays.</p> + +<p>C'était précisément dans ce même mois que les Thénardier, après avoir +demandé douze francs au lieu de six, venaient d'exiger quinze francs au +lieu de douze.</p> + +<p>Fantine fut atterrée. Elle ne pouvait s'en aller du pays, elle devait +son loyer et ses meubles. Cinquante francs ne suffisaient pas pour +acquitter cette dette. Elle balbutia quelques mots suppliants. La +surveillante lui signifia qu'elle eût à sortir sur-le-champ de +l'atelier. Fantine n'était du reste qu'une ouvrière médiocre. Accablée +de honte plus encore que de désespoir, elle quitta l'atelier et rentra +dans sa chambre. Sa faute était donc maintenant connue de tous!</p> + +<p>Elle ne se sentit plus la force de dire un mot. On lui conseilla de voir +M. le maire; elle n'osa pas. M. le maire lui donnait cinquante francs, +parce qu'il était bon, et la chassait, parce qu'il était juste. Elle +plia sous cet arrêt.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IXe" id="Chapitre_IXe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre IX</a></h2> + +<h3>Succès de Madame Victurnien</h3> + + +<p>La veuve du moine fut donc bonne à quelque chose.</p> + +<p>Du reste, M. Madeleine n'avait rien su de tout cela. Ce sont là de ces +combinaisons d'événements dont la vie est pleine. M. Madeleine avait +pour habitude de n'entrer presque jamais dans l'atelier des femmes. Il +avait mis à la tête de cet atelier une vieille fille, que le curé lui +avait donnée, et il avait toute confiance dans cette surveillante, +personne vraiment respectable, ferme, équitable, intègre, remplie de la +charité qui consiste à donner, mais n'ayant pas au même degré la charité +qui consiste à comprendre et à pardonner. M. Madeleine se remettait de +tout sur elle. Les meilleurs hommes sont souvent forcés de déléguer leur +autorité. C'est dans cette pleine puissance et avec la conviction +qu'elle faisait bien, que la surveillante avait instruit le procès, +jugé, condamné et exécuté Fantine.</p> + +<p>Quant aux cinquante francs, elle les avait donnés sur une somme que M. +Madeleine lui confiait pour aumônes et secours aux ouvrières et dont +elle ne rendait pas compte.</p> + +<p>Fantine s'offrit comme servante dans le pays; elle alla d'une maison à +l'autre. Personne ne voulut d'elle. Elle n'avait pu quitter la ville. Le +marchand fripier auquel elle devait ses meubles, quels meubles! lui +avait dit: «Si vous vous en allez, je vous fais arrêter comme voleuse.» +Le propriétaire auquel elle devait son loyer, lui avait dit:</p> + +<p>«Vous êtes jeune et jolie, vous pouvez payer.» Elle partagea les +cinquante francs entre le propriétaire et le fripier, rendit au marchand +les trois quarts de son mobilier, ne garda que le nécessaire, et se +trouva sans travail, sans état, n'ayant plus que son lit, et devant +encore environ cent francs.</p> + +<p>Elle se mit à coudre de grosses chemises pour les soldats de la +garnison, et gagnait douze sous par jour. Sa fille lui en coûtait dix. +C'est en ce moment qu'elle commença à mal payer les Thénardier.</p> + +<p>Cependant une vieille femme qui lui allumait sa chandelle quand elle +rentrait le soir, lui enseigna l'art de vivre dans la misère. Derrière +vivre de peu, il y a vivre de rien. Ce sont deux chambres; la première +est obscure, la seconde est noire.</p> + +<p>Fantine apprit comment on se passe tout à fait de feu en hiver, comment +on renonce à un oiseau qui vous mange un liard de millet tous les deux +jours, comment on fait de son jupon sa couverture et de sa couverture +son jupon, comment on ménage sa chandelle en prenant son repas à la +lumière de la fenêtre d'en face. On ne sait pas tout ce que certains +êtres faibles, qui ont vieilli dans le dénûment et l'honnêteté, savent +tirer d'un sou. Cela finit par être un talent. Fantine acquit ce sublime +talent et reprit un peu de courage.</p> + +<p>À cette époque, elle disait à une voisine:</p> + +<p>—Bah! je me dis: en ne dormant que cinq heures et en travaillant tout +le reste à mes coutures, je parviendrai bien toujours à gagner à peu +près du pain. Et puis, quand on est triste, on mange moins. Eh bien! des +souffrances, des inquiétudes, un peu de pain d'un côté, des chagrins de +l'autre, tout cela me nourrira.</p> + +<p>Dans cette détresse, avoir sa petite fille eût été un étrange bonheur. +Elle songea à la faire venir. Mais quoi! lui faire partager son +dénûment! Et puis, elle devait aux Thénardier! comment s'acquitter? Et +le voyage! comment le payer?</p> + +<p>La vieille qui lui avait donné ce qu'on pourrait appeler des leçons de +vie indigente était une sainte fille nommée Marguerite, dévote de la +bonne dévotion, pauvre, et charitable pour les pauvres et même pour les +riches, sachant tout juste assez écrire pour signer <i>Margueritte</i>, et +croyant en Dieu, ce qui est la science.</p> + +<p>Il y a beaucoup de ces vertus-là en bas; un jour elles seront en haut. +Cette vie a un lendemain.</p> + +<p>Dans les premiers temps, Fantine avait été si honteuse qu'elle n'avait +pas osé sortir. Quand elle était dans la rue, elle devinait qu'on se +retournait derrière elle et qu'on la montrait du doigt; tout le monde la +regardait et personne ne la saluait; le mépris âcre et froid des +passants lui pénétrait dans la chair et dans l'âme comme une bise.</p> + +<p>Dans les petites villes, il semble qu'une malheureuse soit nue sous les +sarcasmes et la curiosité de tous. À Paris, du moins, personne ne vous +connaît, et cette obscurité est un vêtement. Oh! comme elle eût souhaité +venir à Paris! Impossible.</p> + +<p>Il fallut bien s'accoutumer à la déconsidération, comme elle s'était +accoutumée à l'indigence. Peu à peu elle en prit son parti. Après deux +ou trois mois elle secoua la honte et se remit à sortir comme si de rien +n'était.</p> + +<p>—Cela m'est bien égal, dit-elle.</p> + +<p>Elle alla et vint, la tête haute, avec un sourire amer, et sentit +qu'elle devenait effrontée.</p> + +<p>Madame Victurnien quelquefois la voyait passer de sa fenêtre, remarquait +la détresse de «cette créature», grâce à elle "remise à sa place", et se +félicitait. Les méchants ont un bonheur noir.</p> + +<p>L'excès du travail fatiguait Fantine, et la petite toux sèche qu'elle +avait augmenta. Elle disait quelquefois à sa voisine Marguerite: «Tâtez +donc comme mes mains sont chaudes.»</p> + +<p>Cependant le matin, quand elle peignait avec un vieux peigne cassé ses +beaux cheveux qui ruisselaient comme de la soie floche, elle avait une +minute de coquetterie heureuse.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Xe" id="Chapitre_Xe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre X</a></h2> + +<h3>Suite du succès</h3> + + +<p>Elle avait été congédiée vers la fin de l'hiver; l'été se passa, mais +l'hiver revint. Jours courts, moins de travail. L'hiver, point de +chaleur, point de lumière, point de midi, le soir touche au matin, +brouillard, crépuscule, la fenêtre est grise, on n'y voit pas clair. Le +ciel est un soupirail. Toute la journée est une cave. Le soleil a l'air +d'un pauvre. L'affreuse saison! L'hiver change en pierre l'eau du ciel +et le cœur de l'homme. Ses créanciers la harcelaient.</p> + +<p>Fantine gagnait trop peu. Ses dettes avaient grossi. Les Thénardier, mal +payés, lui écrivaient à chaque instant des lettres dont le contenu la +désolait et dont le port la ruinait. Un jour ils lui écrivirent que sa +petite Cosette était toute nue par le froid qu'il faisait, qu'elle avait +besoin d'une jupe de laine, et qu'il fallait au moins que la mère +envoyât dix francs pour cela. Elle reçut la lettre, et la froissa dans +ses mains tout le jour. Le soir elle entra chez un barbier qui habitait +le coin de la rue, et défit son peigne. Ses admirables cheveux blonds +lui tombèrent jusqu'aux reins.</p> + +<p>—Les beaux cheveux! s'écria le barbier.</p> + +<p>—Combien m'en donneriez-vous? dit-elle.</p> + +<p>—Dix francs.</p> + +<p>—Coupez-les.</p> + +<p>Elle acheta une jupe de tricot et l'envoya aux Thénardier.</p> + +<p>Cette jupe fit les Thénardier furieux. C'était de l'argent qu'ils +voulaient. Ils donnèrent la jupe à Eponine. La pauvre Alouette continua +de frissonner.</p> + +<p>Fantine pensa: «Mon enfant n'a plus froid. Je l'ai habillée de mes +cheveux.» Elle mettait de petits bonnets ronds qui cachaient sa tête +tondue et avec lesquels elle était encore jolie.</p> + +<p>Un travail ténébreux se faisait dans le cœur de Fantine. Quand elle vit +qu'elle ne pouvait plus se coiffer, elle commença à tout prendre en +haine autour d'elle. Elle avait longtemps partagé la vénération de tous +pour le père Madeleine; cependant, à force de se répéter que c'était lui +qui l'avait chassée, et qu'il était la cause de son malheur, elle en +vint à le haïr lui aussi, lui surtout. Quand elle passait devant la +fabrique aux heures où les ouvriers sont sur la porte, elle affectait de +rire et de chanter.</p> + +<p>Une vieille ouvrière qui la vit une fois chanter et rire de cette façon +dit:</p> + +<p>—Voilà une fille qui finira mal.</p> + +<p>Elle prit un amant, le premier venu, un homme qu'elle n'aimait pas, par +bravade, avec la rage dans le cœur. C'était un misérable, une espèce de +musicien mendiant, un oisif gueux, qui la battait, et qui la quitta +comme elle l'avait pris, avec dégoût. Elle adorait son enfant.</p> + +<p>Plus elle descendait, plus tout devenait sombre autour d'elle plus ce +doux petit ange rayonnait dans le fond de son âme. Elle disait: Quand je +serai riche, j'aurai ma Cosette avec moi; et elle riait. La toux ne la +quittait pas, et elle avait des sueurs dans le dos.</p> + +<p>Un jour elle reçut des Thénardier une lettre ainsi conçue:</p> + +<p>«Cosette est malade d'une maladie qui est dans le pays. Une fièvre +miliaire, qu'ils appellent. Il faut des drogues chères. Cela nous ruine +et nous ne pouvons plus payer. Si vous ne nous envoyez pas quarante +francs avant huit jours, la petite est morte.»</p> + +<p>Elle se mit à rire aux éclats, et elle dit à sa vieille voisine:</p> + +<p>—Ah! ils sont bons! quarante francs! que ça! ça fait deux napoléons! Où +veulent-ils que je les prenne? Sont-ils bêtes, ces paysans!</p> + +<p>Cependant elle alla dans l'escalier près d'une lucarne et relut la +lettre.</p> + +<p>Puis elle descendit l'escalier et sortit en courant et en sautant, riant +toujours. Quelqu'un qui la rencontra lui dit:</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous avez donc à être si gaie?</p> + +<p>Elle répondit:</p> + +<p>—C'est une bonne bêtise que viennent de m'écrire des gens de la +campagne. Ils me demandent quarante francs. Paysans, va!</p> + +<p>Comme elle passait sur la place, elle vit beaucoup de monde qui +entourait une voiture de forme bizarre sur l'impériale de laquelle +pérorait tout debout un homme vêtu de rouge. C'était un bateleur +dentiste en tournée, qui offrait au public des râteliers complets, des +opiats, des poudres et des élixirs.</p> + +<p>Fantine se mêla au groupe et se mit à rire comme les autres de cette +harangue où il y avait de l'argot pour la canaille et du jargon pour les +gens comme il faut. L'arracheur de dents vit cette belle fille qui +riait, et s'écria tout à coup:</p> + +<p>—Vous avez de jolies dents, la fille qui riez là. Si vous voulez me +vendre vos deux palettes, je vous donne de chaque un napoléon d'or.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ça, mes palettes? demanda Fantine.</p> + +<p>—Les palettes, reprit le professeur dentiste, c'est les dents de +devant, les deux d'en haut.</p> + +<p>—Quelle horreur! s'écria Fantine.</p> + +<p>—Deux napoléons! grommela une vieille édentée qui était là. Qu'en voilà +une qui est heureuse!</p> + +<p>Fantine s'enfuit, et se boucha les oreilles pour ne pas entendre la voix +enrouée de l'homme qui lui criait: Réfléchissez, la belle! deux +napoléons, ça peut servir. Si le cœur vous en dit, venez ce soir à +l'auberge du <i>Tillac d'argent</i>, vous m'y trouverez.</p> + +<p>Fantine rentra, elle était furieuse et conta la chose à sa bonne voisine +Marguerite:</p> + +<p>—Comprenez-vous cela? ne voilà-t-il pas un abominable homme? comment +laisse-t-on des gens comme cela aller dans le pays! M'arracher mes deux +dents de devant! mais je serais horrible! Les cheveux repoussent, mais +les dents! Ah! le monstre d'homme! j'aimerais mieux me jeter d'un +cinquième la tête la première sur le pavé! Il m'a dit qu'il serait ce +soir au <i>Tillac d'argent</i>.</p> + +<p>—Et qu'est-ce qu'il offrait? demanda Marguerite.</p> + +<p>—Deux napoléons.</p> + +<p>—Cela fait quarante francs.</p> + +<p>—Oui, dit Fantine, cela fait quarante francs.</p> + +<p>Elle resta pensive, et se mit à son ouvrage. Au bout d'un quart d'heure, +elle quitta sa couture et alla relire la lettre des Thénardier sur +l'escalier.</p> + +<p>En rentrant, elle dit à Marguerite qui travaillait près d'elle:</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est donc que cela, une fièvre miliaire? Savez-vous?</p> + +<p>—Oui, répondit la vieille fille, c'est une maladie.</p> + +<p>—Ça a donc besoin de beaucoup de drogues?</p> + +<p>—Oh! des drogues terribles.</p> + +<p>—Où ça vous prend-il?</p> + +<p>—C'est une maladie qu'on a comme ça.</p> + +<p>—Cela attaque donc les enfants?</p> + +<p>—Surtout les enfants.</p> + +<p>—Est-ce qu'on en meurt?</p> + +<p>—Très bien, dit Marguerite.</p> + +<p>Fantine sortit et alla encore une fois relire la lettre sur l'escalier.</p> + +<p>Le soir elle descendit, et on la vit qui se dirigeait du côté de la rue +de Paris où sont les auberges.</p> + +<p>Le lendemain matin, comme Marguerite entrait dans la chambre de Fantine +avant le jour, car elles travaillaient toujours ensemble et de cette +façon n'allumaient qu'une chandelle pour deux, elle trouva Fantine +assise sur son lit, pâle, glacée. Elle ne s'était pas couchée. Son +bonnet était tombé sur ses genoux. La chandelle avait brûlé toute la +nuit et était presque entièrement consumée.</p> + +<p>Marguerite s'arrêta sur le seuil, pétrifiée de cet énorme désordre, et +s'écria:</p> + +<p>—Seigneur! la chandelle qui est toute brûlée! il s'est passé des +événements!</p> + +<p>Puis elle regarda Fantine qui tournait vers elle sa tête sans cheveux.</p> + +<p>Fantine depuis la veille avait vieilli de dix ans.</p> + +<p>—Jésus! fit Marguerite, qu'est-ce que vous avez, Fantine?</p> + +<p>—Je n'ai rien, répondit Fantine. Au contraire. Mon enfant ne mourra pas +de cette affreuse maladie, faute de secours. Je suis contente.</p> + +<p>En parlant ainsi, elle montrait à la vieille fille deux napoléons qui +brillaient sur la table.</p> + +<p>—Ah, Jésus Dieu! dit Marguerite. Mais c'est une fortune! Où avez-vous +eu ces louis d'or?</p> + +<p>—Je les ai eus, répondit Fantine.</p> + +<p>En même temps elle sourit. La chandelle éclairait son visage. C'était un +sourire sanglant. Une salive rougeâtre lui souillait le coin des lèvres, +et elle avait un trou noir dans la bouche.</p> + +<p>Les deux dents étaient arrachées.</p> + +<p>Elle envoya les quarante francs à Montfermeil.</p> + +<p>Du reste c'était une ruse des Thénardier pour avoir de l'argent. Cosette +n'était pas malade.</p> + +<p>Fantine jeta son miroir par la fenêtre. Depuis longtemps elle avait +quitté sa cellule du second pour une mansarde fermée d'un loquet sous le +toit; un de ces galetas dont le plafond fait angle avec le plancher et +vous heurte à chaque instant la tête. Le pauvre ne peut aller au fond de +sa chambre comme au fond de sa destinée qu'en se courbant de plus en +plus. Elle n'avait plus de lit, il lui restait une loque qu'elle +appelait sa couverture, un matelas à terre et une chaise dépaillée. Un +petit rosier qu'elle avait s'était désséché dans un coin, oublié. Dans +l'autre coin, il y avait un pot à beurre à mettre l'eau, qui gelait +l'hiver, et où les différents niveaux de l'eau restaient longtemps +marqués par des cercles de glace. Elle avait perdu la honte, elle perdit +la coquetterie. Dernier signe. Elle sortait avec des bonnets sales. Soit +faute de temps, soit indifférence, elle ne raccommodait plus son linge. +À mesure que les talons s'usaient, elle tirait ses bas dans ses +souliers. Cela se voyait à de certains plis perpendiculaires. Elle +rapiéçait son corset, vieux et usé, avec des morceaux de calicot qui se +déchiraient au moindre mouvement. Les gens auxquels elle devait, lui +faisaient «des scènes», et ne lui laissaient aucun repos. Elle les +trouvait dans la rue, elle les retrouvait dans son escalier. Elle +passait des nuits à pleurer et à songer. Elle avait les yeux très +brillants, et elle sentait une douleur fixe dans l'épaule, vers le haut +de l'omoplate gauche. Elle toussait beaucoup. Elle haïssait profondément +le père Madeleine, et ne se plaignait pas. Elle cousait dix-sept heures +par jour; mais un entrepreneur du travail des prisons, qui faisait +travailler les prisonnières au rabais, fit tout à coup baisser les prix, +ce qui réduisit la journée des ouvrières libres à neuf sous. Dix-sept +heures de travail, et neuf sous par jour! Ses créanciers étaient plus +impitoyables que jamais. Le fripier, qui avait repris presque tous les +meubles, lui disait sans cesse: Quand me payeras-tu, coquine? Que +voulait-on d'elle, bon Dieu! Elle se sentait traquée et il se +développait en elle quelque chose de la bête farouche. Vers le même +temps, le Thénardier lui écrivit que décidément il avait attendu avec +beaucoup trop de bonté, et qu'il lui fallait cent francs, tout de suite; +sinon qu'il mettrait à la porte la petite Cosette, toute convalescente +de sa grande maladie, par le froid, par les chemins, et qu'elle +deviendrait ce qu'elle pourrait, et qu'elle crèverait, si elle voulait. +«Cent francs, songea Fantine! Mais où y a-t-il un état à gagner cent +sous par jour?»</p> + +<p>—Allons! dit-elle, vendons le reste.</p> + +<p>L'infortunée se fit fille publique.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIe" id="Chapitre_XIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre XI</a></h2> + +<h3><i>Christus nos liberavit</i></h3> + + +<p>Qu'est-ce que c'est que cette histoire de Fantine? C'est la société +achetant une esclave.</p> + +<p>À qui? À la misère.</p> + +<p>À la faim, au froid, à l'isolement, à l'abandon, au dénûment. Marché +douloureux. Une âme pour un morceau de pain. La misère offre, la société +accepte.</p> + +<p>La sainte loi de Jésus-Christ gouverne notre civilisation, mais elle ne +la pénètre pas encore. On dit que l'esclavage a disparu de la +civilisation européenne. C'est une erreur. Il existe toujours, mais il +ne pèse plus que sur la femme, et il s'appelle prostitution.</p> + +<p>Il pèse sur la femme, c'est-à-dire sur la grâce, sur la faiblesse, sur +la beauté, sur la maternité. Ceci n'est pas une des moindres hontes de +l'homme.</p> + +<p>Au point de ce douloureux drame où nous sommes arrivés, il ne reste plus +rien à Fantine de ce qu'elle a été autrefois. Elle est devenue marbre en +devenant boue. Qui la touche a froid. Elle passe, elle vous subit et +elle vous ignore; elle est la figure déshonorée et sévère. La vie et +l'ordre social lui ont dit leur dernier mot. Il lui est arrivé tout ce +qui lui arrivera. Elle a tout ressenti, tout supporté, tout éprouvé, +tout souffert, tout perdu, tout pleuré. Elle est résignée de cette +résignation qui ressemble à l'indifférence comme la mort ressemble au +sommeil. Elle n'évite plus rien. Elle ne craint plus rien. Tombe sur +elle toute la nuée et passe sur elle tout l'océan! que lui importe! +c'est une éponge imbibée.</p> + +<p>Elle le croit du moins, mais c'est une erreur de s'imaginer qu'on épuise +le sort et qu'on touche le fond de quoi que ce soit.</p> + +<p>Hélas! qu'est-ce que toutes ces destinées ainsi poussées pêle-mêle? où +vont-elles? pourquoi sont-elles ainsi?</p> + +<p>Celui qui sait cela voit toute l'ombre.</p> + +<p>Il est seul. Il s'appelle Dieu.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIIe" id="Chapitre_XIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre XII</a></h2> + +<h3>Le désœuvrement de M. Bamatabois</h3> + + +<p>Il y a dans toutes les petites villes, et il y avait à Montreuil-sur-mer +en particulier, une classe de jeunes gens qui grignotent quinze cents +livres de rente en province du même air dont leurs pareils dévorent à +Paris deux cent mille francs par an. Ce sont des êtres de la grande +espèce neutre; hongres, parasites, nuls, qui ont un peu de terre, un peu +de sottise et un peu d'esprit, qui seraient des rustres dans un salon et +se croient des gentilshommes au cabaret, qui disent: mes prés, mes bois, +mes paysans, sifflent les actrices du théâtre pour prouver qu'ils sont +gens de goût, querellent les officiers de la garnison pour montrer +qu'ils sont gens de guerre, chassent, fument, bâillent, boivent, sentent +le tabac, jouent au billard, regardent les voyageurs descendre de +diligence, vivent au café, dînent à l'auberge, ont un chien qui mange +les os sous la table et une maîtresse qui pose les plats dessus, +tiennent à un sou, exagèrent les modes, admirent la tragédie, méprisent +les femmes, usent leurs vieilles bottes, copient Londres à travers Paris +et Paris à travers Pont-à-Mousson, vieillissent hébétés, ne travaillent +pas, ne servent à rien et ne nuisent pas à grand'chose.</p> + +<p>M. Félix Tholomyès, resté dans sa province et n'ayant jamais vu Paris, +serait un de ces hommes-là.</p> + +<p>S'ils étaient plus riches, on dirait: ce sont des élégants; s'ils +étaient plus pauvres, on dirait: ce sont des fainéants. Ce sont tout +simplement des désœuvrés. Parmi ces désœuvrés, il y a des ennuyeux, +des ennuyés, des rêvasseurs, et quelques drôles.</p> + +<p>Dans ce temps-là, un élégant se composait d'un grand col, d'une grande +cravate, d'une montre à breloques, de trois gilets superposés de +couleurs différentes, le bleu et le rouge en dedans, d'un habit couleur +olive à taille courte, à queue de morue, à double rangée de boutons +d'argent serrés les uns contre les autres et montant jusque sur +l'épaule, et d'un pantalon olive plus clair, orné sur les deux coutures +d'un nombre de côtes indéterminé, mais toujours impair, variant de une à +onze, limite qui n'était jamais franchie. Ajoutez à cela des +souliers-bottes avec de petits fers au talon, un chapeau à haute forme +et à bords étroits, des cheveux en touffe, une énorme canne, et une +conversation rehaussée des calembours de Potier. Sur le tout des éperons +et des moustaches. À cette époque, des moustaches voulaient dire +bourgeois et des éperons voulaient dire piéton.</p> + +<p>L'élégant de province portait les éperons plus longs et les moustaches +plus farouches. C'était le temps de la lutte des républiques de +l'Amérique méridionale contre le roi d'Espagne, de Bolivar contre +Morillo. Les chapeaux à petits bords étaient royalistes et se nommaient +des morillos; les libéraux portaient des chapeaux à larges bords qui +s'appelaient des bolivars.</p> + +<p>Huit ou dix mois donc après ce qui a été raconté dans les pages +précédentes, vers les premiers jours de janvier 1823, un soir qu'il +avait neigé, un de ces élégants, un de ces désœuvrés, un "bien +pensant", car il avait un morillo, de plus chaudement enveloppé d'un de +ces grands manteaux qui complétaient dans les temps froids le costume à +la mode, se divertissait à harceler une créature qui rôdait en robe de +bal et toute décolletée avec des fleurs sur la tête devant la vitre du +café des officiers. Cet élégant fumait, car c'était décidément la mode.</p> + +<p>Chaque fois que cette femme passait devant lui, il lui jetait, avec une +bouffée de la fumée de son cigare, quelque apostrophe qu'il croyait +spirituelle et gaie, comme:—Que tu es laide!—Veux-tu te cacher!—Tu +n'as pas de dents! etc., etc.—Ce monsieur s'appelait monsieur +Bamatabois. La femme, triste spectre paré qui allait et venait sur la +neige, ne lui répondait pas, ne le regardait même pas, et n'en +accomplissait pas moins en silence et avec une régularité sombre sa +promenade qui la ramenait de cinq minutes en cinq minutes sous le +sarcasme, comme le soldat condamné qui revient sous les verges. Ce peu +d'effet piqua sans doute l'oisif qui, profitant d'un moment où elle se +retournait, s'avança derrière elle à pas de loup et en étouffant son +rire, se baissa, prit sur le pavé une poignée de neige et la lui plongea +brusquement dans le dos entre ses deux épaules nues. La fille poussa un +rugissement, se tourna, bondit comme une panthère, et se rua sur +l'homme, lui enfonçant ses ongles dans le visage, avec les plus +effroyables paroles qui puissent tomber du corps de garde dans le +ruisseau. Ces injures, vomies d'une voix enrouée par l'eau-de-vie, +sortaient hideusement d'une bouche à laquelle manquaient en effet les +deux dents de devant. C'était la Fantine.</p> + +<p>Au bruit que cela fit, les officiers sortirent en foule du café, les +passants s'amassèrent, et il se forma un grand cercle riant, huant et +applaudissant, autour de ce tourbillon composé de deux êtres où l'on +avait peine à reconnaître un homme et une femme, l'homme se débattant, +son chapeau à terre, la femme frappant des pieds et des poings, +décoiffée, hurlant, sans dents et sans cheveux, livide de colère, +horrible. Tout à coup un homme de haute taille sortit vivement de la +foule, saisit la femme à son corsage de satin couvert de boue, et lui +dit: Suis-moi!</p> + +<p>La femme leva la tête; sa voix furieuse s'éteignit subitement. Ses yeux +étaient vitreux, de livide elle était devenue pâle, et elle tremblait +d'un tremblement de terreur. Elle avait reconnu Javert.</p> + +<p>L'élégant avait profité de l'incident pour s'esquiver.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIIIe" id="Chapitre_XIIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre XIII</a></h2> + +<h3>Solution de quelques questions de police municipale</h3> + + +<p>Javert écarta les assistants, rompit le cercle et se mit à marcher à grands pas +vers le bureau de police qui est à l'extrémité de la place, traînant +après lui la misérable. Elle se laissait faire machinalement. Ni lui ni +elle ne disaient un mot. La nuée des spectateurs, au paroxysme de la +joie, suivait avec des quolibets. La suprême misère, occasion +d'obscénités. Arrivé au bureau de police qui était une salle basse +chauffée par un poêle et gardée par un poste, avec une porte vitrée et +grillée sur la rue, Javert ouvrit la porte, entra avec Fantine, et +referma la porte derrière lui, au grand désappointement des curieux qui +se haussèrent sur la pointe du pied et allongèrent le cou devant la +vitre trouble du corps de garde, cherchant à voir. La curiosité est une +gourmandise. Voir, c'est dévorer.</p> + +<p>En entrant, la Fantine alla tomber dans un coin, immobile et muette, +accroupie comme une chienne qui a peur.</p> + +<p>Le sergent du poste apporta une chandelle allumée sur une table. Javert +s'assit, tira de sa poche une feuille de papier timbré et se mit à +écrire.</p> + +<p>Ces classes de femmes sont entièrement remises par nos lois à la +discrétion de la police. Elle en fait ce qu'elle veut, les punit comme +bon lui semble, et confisque à son gré ces deux tristes choses qu'elles +appellent leur industrie et leur liberté. Javert était impassible; son +visage sérieux ne trahissait aucune émotion. Pourtant il était gravement +et profondément préoccupé. C'était un de ces moments où il exerçait sans +contrôle, mais avec tous les scrupules d'une conscience sévère, son +redoutable pouvoir discrétionnaire. En cet instant, il le sentait, son +escabeau d'agent de police était un tribunal. Il jugeait. Il jugeait, et +il condamnait. Il appelait tout ce qu'il pouvait avoir d'idées dans +l'esprit autour de la grande chose qu'il faisait. Plus il examinait le +fait de cette fille, plus il se sentait révolté. Il était évident qu'il +venait de voir commettre un crime. Il venait de voir, là dans la rue, la +société, représentée par un propriétaire-électeur, insultée et attaquée +par une créature en dehors de tout. Une prostituée avait attenté à un +bourgeois. Il avait vu cela, lui Javert. Il écrivait en silence.</p> + +<p>Quand il eut fini, il signa, plia le papier et dit au sergent du poste, +en le lui remettant:</p> + +<p>—Prenez trois hommes, et menez cette fille au bloc.</p> + +<p>Puis se tournant vers la Fantine:</p> + +<p>—Tu en as pour six mois.</p> + +<p>La malheureuse tressaillit.</p> + +<p>—Six mois! six mois de prison! Six mois à gagner sept sous par jour! +Mais que deviendra Cosette? ma fille! ma fille! Mais je dois encore plus +de cent francs aux Thénardier, monsieur l'inspecteur, savez-vous cela?</p> + +<p>Elle se traîna sur la dalle mouillée par les bottes boueuses de tous ces +hommes, sans se lever, joignant les mains, faisant de grands pas avec +ses genoux.</p> + +<p>—Monsieur Javert, dit-elle, je vous demande grâce. Je vous assure que +je n'ai pas eu tort. Si vous aviez vu le commencement, vous auriez vu! +je vous jure le bon Dieu que je n'ai pas eu tort. C'est ce monsieur le +bourgeois que je ne connais pas qui m'a mis de la neige dans le dos. +Est-ce qu'on a le droit de nous mettre de la neige dans le dos quand +nous passons comme cela tranquillement sans faire de mal à personne? +Cela m'a saisie. Je suis un peu malade, voyez-vous! Et puis il y avait +déjà un peu de temps qu'il me disait des raisons. Tu es laide! tu n'as +pas de dents! Je le sais bien que je n'ai plus mes dents. Je ne faisais +rien, moi; je disais: c'est un monsieur qui s'amuse. J'étais honnête +avec lui, je ne lui parlais pas. C'est à cet instant-là qu'il m'a mis de +la neige. Monsieur Javert, mon bon monsieur l'inspecteur! est-ce qu'il +n'y a personne là qui ait vu pour vous dire que c'est bien vrai? J'ai +peut-être eu tort de me fâcher. Vous savez, dans le premier moment, on +n'est pas maître. On a des vivacités. Et puis, quelque chose de si froid +qu'on vous met dans le dos à l'heure que vous ne vous y attendez pas! +J'ai eu tort d'abîmer le chapeau de ce monsieur. Pourquoi s'est-il en +allé? Je lui demanderais pardon. Oh! mon Dieu, cela me serait bien égal +de lui demander pardon. Faites-moi grâce pour aujourd'hui cette fois, +monsieur Javert. Tenez, vous ne savez pas ça, dans les prisons on ne +gagne que sept sous, ce n'est pas la faute du gouvernement, mais on +gagne sept sous, et figurez-vous que j'ai cent francs à payer, ou +autrement on me renverra ma petite. Ô mon Dieu! je ne peux pas l'avoir +avec moi. C'est si vilain ce que je fais! Ô ma Cosette, ô mon petit ange +de la bonne sainte Vierge, qu'est-ce qu'elle deviendra, pauvre loup! Je +vais vous dire, c'est les Thénardier, des aubergistes, des paysans, ça +n'a pas de raisonnement. Il leur faut de l'argent. Ne me mettez pas en +prison! Voyez-vous, c'est une petite qu'on mettrait à même sur la grande +route, va comme tu pourras, en plein cœur d'hiver, il faut avoir pitié +de cette chose-là, mon bon monsieur Javert. Si c'était plus grand, ça +gagnerait sa vie, mais ça ne peut pas, à ces âges-là. Je ne suis pas une +mauvaise femme au fond. Ce n'est pas la lâcheté et la gourmandise qui +ont fait de moi ça. J'ai bu de l'eau-de-vie, c'est par misère. Je ne +l'aime pas, mais cela étourdit. Quand j'étais plus heureuse, on n'aurait +eu qu'à regarder dans mes armoires, on aurait bien vu que je n'étais pas +une femme coquette qui a du désordre. J'avais du linge, beaucoup de +linge. Ayez pitié de moi, monsieur Javert!</p> + +<p>Elle parlait ainsi, brisée en deux, secouée par les sanglots, aveuglée +par les larmes, la gorge nue, se tordant les mains, toussant d'une toux +sèche et courte, balbutiant tout doucement avec la voix de l'agonie. La +grande douleur est un rayon divin et terrible qui transfigure les +misérables. À ce moment-là, la Fantine était redevenue belle. À de +certains instants, elle s'arrêtait et baisait tendrement le bas de la +redingote du mouchard. Elle eût attendri un cœur de granit, mais on +n'attendrit pas un cœur de bois.</p> + +<p>—Allons! dit Javert, je t'ai écoutée. As-tu bien tout dit? Marche à +présent! Tu as tes six mois; <i>le Père éternel en personne n'y pourrait +plus rien</i>.</p> + +<p>À cette solennelle parole, Le Père éternel en personne n'y pourrait plus +rien, elle comprit que l'arrêt était prononcé. Elle s'affaissa sur +elle-même en murmurant:</p> + +<p>—Grâce!</p> + +<p>Javert tourna le dos.</p> + +<p>Les soldats la saisirent par les bras.</p> + +<p>Depuis quelques minutes, un homme était entré sans qu'on eût pris garde +à lui. Il avait refermé la porte, s'y était adossé, et avait entendu les +prières désespérées de la Fantine. Au moment où les soldats mirent la +main sur la malheureuse, qui ne voulait pas se lever, il fit un pas, +sortit de l'ombre, et dit:</p> + +<p>—Un instant, s'il vous plaît!</p> + +<p>Javert leva les yeux et reconnut M. Madeleine. Il ôta son chapeau, et +saluant avec une sorte de gaucherie fâchée:</p> + +<p>—Pardon, monsieur le maire....</p> + +<p>Ce mot, monsieur le maire, fit sur la Fantine un effet étrange. Elle se +dressa debout tout d'une pièce comme un spectre qui sort de terre, +repoussa les soldats des deux bras, marcha droit à M. Madeleine avant +qu'on eût pu la retenir, et le regardant fixement, l'air égaré, elle +cria:</p> + +<p>—Ah! c'est donc toi qui es monsieur le maire!</p> + +<p>Puis elle éclata de rire et lui cracha au visage.</p> + +<p>M. Madeleine s'essuya le visage, et dit:</p> + +<p>—Inspecteur Javert, mettez cette femme en liberté.</p> + +<p>Javert se sentit au moment de devenir fou. Il éprouvait en cet instant, +coup sur coup, et presque mêlées ensemble, les plus violentes émotions +qu'il eût ressenties de sa vie. Voir une fille publique cracher au +visage d'un maire, cela était une chose si monstrueuse que, dans ses +suppositions les plus effroyables, il eût regardé comme un sacrilège de +le croire possible. D'un autre côté, dans le fond de sa pensée, il +faisait confusément un rapprochement hideux entre ce qu'était cette +femme et ce que pouvait être ce maire, et alors il entrevoyait avec +horreur je ne sais quoi de tout simple dans ce prodigieux attentat. Mais +quand il vit ce maire, ce magistrat, s'essuyer tranquillement le visage +et dire: <i>mettez cette femme en liberté</i>, il eut comme un éblouissement +de stupeur; la pensée et la parole lui manquèrent également; la somme de +l'étonnement possible était dépassée pour lui. Il resta muet.</p> + +<p>Ce mot n'avait pas porté un coup moins étrange à la Fantine. Elle leva +son bras nu et se cramponna à la clef du poêle comme une personne qui +chancelle. Cependant elle regardait tout autour d'elle et elle se mit à +parler à voix basse, comme si elle se parlait à elle-même.</p> + +<p>—En liberté! qu'on me laisse aller! que je n'aille pas en prison six +mois! Qui est-ce qui a dit cela? Il n'est pas possible qu'on ait dit +cela. J'ai mal entendu. Ça ne peut pas être ce monstre de maire! Est-ce +que c'est vous, mon bon monsieur Javert, qui avez dit qu'on me mette en +liberté? Oh! voyez-vous! je vais vous dire et vous me laisserez aller. +Ce monstre de maire, ce vieux gredin de maire, c'est lui qui est cause +de tout. Figurez-vous, monsieur Javert, qu'il m'a chassée! à cause d'un +tas de gueuses qui tiennent des propos dans l'atelier. Si ce n'est pas +là une horreur! renvoyer une pauvre fille qui fait honnêtement son +ouvrage! Alors je n'ai plus gagné assez, et tout le malheur est venu. +D'abord il y a une amélioration que ces messieurs de la police devraient +bien faire, ce serait d'empêcher les entrepreneurs des prisons de faire +du tort aux pauvres gens. Je vais vous expliquer cela, voyez-vous. Vous +gagnez douze sous dans les chemises, cela tombe à neuf sous, il n'y a +plus moyen de vivre. Il faut donc devenir ce qu'on peut. Moi, j'avais ma +petite Cosette, j'ai bien été forcée de devenir une mauvaise femme. Vous +comprenez à présent, que c'est ce gueux de maire qui a tout fait le mal. +Après cela, j'ai piétiné le chapeau de ce monsieur bourgeois devant le +café des officiers. Mais lui, il m'avait perdu toute ma robe avec sa +neige. Nous autres, nous n'avons qu'une robe de soie, pour le soir. +Voyez-vous, je n'ai jamais fait de mal exprès, vrai, monsieur Javert, et +je vois partout des femmes bien plus méchantes que moi qui sont bien +plus heureuses. Ô monsieur Javert, c'est vous qui avez dit qu'on me +mette dehors, n'est-ce pas? Prenez des informations, parlez à mon +propriétaire, maintenant je paye mon terme, on vous dira bien que je +suis honnête. Ah! mon Dieu, je vous demande pardon, j'ai touché, sans +faire attention, à la clef du poêle, et cela fait fumer.</p> + +<p>M. Madeleine l'écoutait avec une attention profonde. Pendant qu'elle +parlait, il avait fouillé dans son gilet, en avait tiré sa bourse et +l'avait ouverte. Elle était vide. Il l'avait remise dans sa poche. Il +dit à la Fantine:</p> + +<p>—Combien avez-vous dit que vous deviez?</p> + +<p>La Fantine, qui ne regardait que Javert, se retourna de son côté:</p> + +<p>—Est-ce que je te parle à toi!</p> + +<p>Puis s'adressant aux soldats:</p> + +<p>—Dites donc, vous autres, avez-vous vu comme je te vous lui ai craché à +la figure? Ah! vieux scélérat de maire, tu viens ici pour me faire peur, +mais je n'ai pas peur de toi. J'ai peur de monsieur Javert. J'ai peur de +mon bon monsieur Javert!</p> + +<p>En parlant ainsi elle se retourna vers l'inspecteur:</p> + +<p>—Avec ça, voyez-vous, monsieur l'inspecteur, il faut être juste. Je +comprends que vous êtes juste, monsieur l'inspecteur. Au fait, c'est +tout simple, un homme qui joue à mettre un peu de neige dans le dos +d'une femme, ça les faisait rire, les officiers, il faut bien qu'on se +divertisse à quelque chose, nous autres nous sommes là pour qu'on +s'amuse, quoi! Et puis, vous, vous venez, vous êtes bien forcé de mettre +l'ordre, vous emmenez la femme qui a tort, mais en y réfléchissant, +comme vous êtes bon, vous dites qu'on me mette en liberté, c'est pour la +petite, parce que six mois en prison, cela m'empêcherait de nourrir mon +enfant. Seulement n'y reviens plus, coquine! Oh! je n'y reviendrai plus, +monsieur Javert! on me fera tout ce qu'on voudra maintenant, je ne +bougerai plus. Seulement, aujourd'hui, voyez-vous, j'ai crié parce que +cela m'a fait mal, je ne m'attendais pas du tout à cette neige de ce +monsieur, et puis, je vous ai dit, je ne me porte pas très bien, je +tousse, j'ai là dans l'estomac comme une boule qui me brûle, que le +médecin me dit: soignez-vous. Tenez, tâtez, donnez votre main, n'ayez +pas peur, c'est ici.</p> + +<p>Elle ne pleurait plus, sa voix était caressante, elle appuyait sur sa +gorge blanche et délicate la grosse main rude de Javert, et elle le +regardait en souriant.</p> + +<p>Tout à coup elle rajusta vivement le désordre de ses vêtements, fit +retomber les plis de sa robe qui en se traînant s'était relevée presque +à la hauteur du genou, et marcha vers la porte en disant à demi-voix aux +soldats avec un signe de tête amical:</p> + +<p>—Les enfants, monsieur l'inspecteur a dit qu'on me lâche, je m'en vas.</p> + +<p>Elle mit la main sur le loquet. Un pas de plus, elle était dans la rue.</p> + +<p>Javert jusqu'à cet instant était resté debout, immobile, l'œil fixé à +terre, posé de travers au milieu de cette scène comme une statue +dérangée qui attend qu'on la mette quelque part.</p> + +<p>Le bruit que fit le loquet le réveilla. Il releva la tête avec une +expression d'autorité souveraine, expression toujours d'autant plus +effrayante que le pouvoir se trouve placé plus bas, féroce chez la bête +fauve, atroce chez l'homme de rien.</p> + +<p>—Sergent, cria-t-il, vous ne voyez pas que cette drôlesse s'en va! Qui +est-ce qui vous a dit de la laisser aller?</p> + +<p>—Moi, dit Madeleine.</p> + +<p>La Fantine à la voix de Javert avait tremblé et lâché le loquet comme un +voleur pris lâche l'objet volé. À la voix de Madeleine, elle se +retourna, et à partir de ce moment, sans qu'elle prononçât un mot, sans +qu'elle osât même laisser sortir son souffle librement, son regard alla +tour à tour de Madeleine à Javert et de Javert à Madeleine, selon que +c'était l'un ou l'autre qui parlait.</p> + +<p>Il était évident qu'il fallait que Javert eût été, comme on dit, «jeté +hors des gonds» pour qu'il se fût permis d'apostropher le sergent comme +il l'avait fait, après l'invitation du maire de mettre Fantine en +liberté. En était-il venu à oublier la présence de monsieur le maire? +Avait-il fini par se déclarer à lui-même qu'il était impossible qu'une +«autorité» eût donné un pareil ordre, et que bien certainement monsieur +le maire avait dû dire sans le vouloir une chose pour une autre? Ou +bien, devant les énormités dont il était témoin depuis deux heures, se +disait-il qu'il fallait revenir aux suprêmes résolutions, qu'il était +nécessaire que le petit se fit grand, que le mouchard se transformât en +magistrat, que l'homme de police devînt homme de justice, et qu'en cette +extrémité prodigieuse l'ordre, la loi, la morale, le gouvernement, la +société tout entière, se personnifiaient en lui Javert?</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, quand M. Madeleine eut dit ce moi qu'on vient +d'entendre, on vit l'inspecteur de police Javert se tourner vers +monsieur le maire, pâle, froid, les lèvres bleues, le regard désespéré, +tout le corps agité d'un tremblement imperceptible, et, chose inouïe, +lui dire, l'œil baissé, mais la voix ferme:</p> + +<p>—Monsieur le maire, cela ne se peut pas.</p> + +<p>—Comment? dit M. Madeleine.</p> + +<p>—Cette malheureuse a insulté un bourgeois.</p> + +<p>—Inspecteur Javert, repartit M. Madeleine avec un accent conciliant et +calme, écoutez. Vous êtes un honnête homme, et je ne fais nulle +difficulté de m'expliquer avec vous. Voici le vrai. Je passais sur la +place comme vous emmeniez cette femme, il y avait encore des groupes, je +me suis informé, j'ai tout su, c'est le bourgeois qui a eu tort et qui, +en bonne police, eût dû être arrêté.</p> + +<p>Javert reprit:</p> + +<p>—Cette misérable vient d'insulter monsieur le maire.</p> + +<p>—Ceci me regarde, dit M. Madeleine. Mon injure est à moi peut-être. +J'en puis faire ce que je veux.</p> + +<p>—Je demande pardon à monsieur le maire. Son injure n'est pas à lui, +elle est à la justice.</p> + +<p>—Inspecteur Javert, répliqua M. Madeleine, la première justice, c'est +la conscience. J'ai entendu cette femme. Je sais ce que je fais.</p> + +<p>—Et moi, monsieur le maire, je ne sais pas ce que je vois.</p> + +<p>—Alors contentez-vous d'obéir.</p> + +<p>—J'obéis à mon devoir. Mon devoir veut que cette femme fasse six mois +de prison.</p> + +<p>M. Madeleine répondit avec douceur:</p> + +<p>—Écoutez bien ceci. Elle n'en fera pas un jour.</p> + +<p>À cette parole décisive, Javert osa regarder le maire fixement, et lui +dit, mais avec un son de voix toujours profondément respectueux:</p> + +<p>—Je suis au désespoir de résister à monsieur le maire, c'est la +première fois de ma vie, mais il daignera me permettre de lui faire +observer que je suis dans la limite de mes attributions. Je reste, +puisque monsieur le maire le veut, dans le fait du bourgeois. J'étais +là. C'est cette fille qui s'est jetée sur monsieur Bamatabois, qui est +électeur et propriétaire de cette belle maison à balcon qui fait le coin +de l'esplanade, à trois étages et toute en pierre de taille. Enfin, il y +a des choses dans ce monde! Quoi qu'il en soit, monsieur le maire, cela, +c'est un fait de police de la rue qui me regarde, et je retiens la femme +Fantine.</p> + +<p>Alors M. Madeleine croisa les bras et dit avec une voix sévère que +personne dans la ville n'avait encore entendue:</p> + +<p>—Le fait dont vous parlez est un fait de police municipale. Aux termes +des articles neuf, onze, quinze et soixante-six du code d'instruction +criminelle, j'en suis juge. J'ordonne que cette femme soit mise en +liberté.</p> + +<p>Javert voulut tenter un dernier effort.</p> + +<p>—Mais, monsieur le maire....</p> + +<p>—Je vous rappelle, à vous, l'article quatre-vingt-un de la loi du 13 +décembre 1799 sur la détention arbitraire.</p> + +<p>—Monsieur le maire, permettez....</p> + +<p>—Plus un mot.</p> + +<p>—Pourtant....</p> + +<p>—Sortez, dit M. Madeleine.</p> + +<p>Javert reçut le coup, debout, de face, et en pleine poitrine comme un +soldat russe. Il salua jusqu'à terre monsieur le maire, et sortit.</p> + +<p>Fantine se rangea de la porte et le regarda avec stupeur passer devant +elle.</p> + +<p>Cependant elle aussi était en proie à un bouleversement étrange. Elle +venait de se voir en quelque sorte disputée par deux puissances +opposées. Elle avait vu lutter devant ses yeux deux hommes tenant dans +leurs mains sa liberté, sa vie, son âme, son enfant; l'un de ces hommes +la tirait du côté de l'ombre, l'autre la ramenait vers la lumière. Dans +cette lutte, entrevue à travers les grossissements de l'épouvante, ces +deux hommes lui étaient apparus comme deux géants; l'un parlait comme +son démon, l'autre parlait comme son bon ange. L'ange avait vaincu le +démon, et, chose qui la faisait frissonner de la tête aux pieds, cet +ange, ce libérateur, c'était précisément l'homme qu'elle abhorrait, ce +maire qu'elle avait si longtemps considéré comme l'auteur de tous ses +maux, ce Madeleine! et au moment même où elle venait de l'insulter d'une +façon hideuse, il la sauvait! S'était-elle donc trompée? Devait-elle +donc changer toute son âme?... Elle ne savait, elle tremblait. Elle +écoutait éperdue, elle regardait effarée, et à chaque parole que disait +M. Madeleine, elle sentait fondre et s'écrouler en elle les affreuses +ténèbres de la haine et naître dans son cœur je ne sais quoi de +réchauffant et d'ineffable qui était de la joie, de la confiance et de +l'amour.</p> + +<p>Quand Javert fut sorti, M. Madeleine se tourna vers elle, et lui dit +avec une voix lente, ayant peine à parler comme un homme sérieux qui ne +veut pas pleurer:</p> + +<p>—Je vous ai entendue. Je ne savais rien de ce que vous avez dit. Je +crois que c'est vrai, et je sens que c'est vrai. J'ignorais même que +vous eussiez quitté mes ateliers. Pourquoi ne vous êtes-vous pas +adressée à moi? Mais voici: je payerai vos dettes, je ferai venir votre +enfant, ou vous irez la rejoindre. Vous vivrez ici, à Paris, où vous +voudrez. Je me charge de votre enfant et de vous. Vous ne travaillerez +plus, si vous voulez. Je vous donnerai tout l'argent qu'il vous faudra. +Vous redeviendrez honnête en redevenant heureuse. Et même, écoutez, je +vous le déclare dès à présent, si tout est comme vous le dites, et je +n'en doute pas, vous n'avez jamais cessé d'être vertueuse et sainte +devant Dieu. Oh! pauvre femme!</p> + +<p>C'en était plus que la pauvre Fantine n'en pouvait supporter. Avoir +Cosette! sortir de cette vie infâme! vivre libre, riche, heureuse, +honnête, avec Cosette! voir brusquement s'épanouir au milieu de sa +misère toutes ces réalités du paradis! Elle regarda comme hébétée cet +homme qui lui parlait, et ne put que jeter deux ou trois sanglots: oh! +oh! oh! Ses jarrets plièrent, elle se mit à genoux devant M. Madeleine, +et, avant qu'il eût pu l'en empêcher, il sentit qu'elle lui prenait la +main et que ses lèvres s'y posaient.</p> + +<p>Puis elle s'évanouit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_sixieme_Javert" id="Livre_sixieme_Javert"></a>Livre sixième—Javert</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_If" id="Chapitre_If"></a><a href="#sixieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Commencement du repos</h3> + + +<p>M. Madeleine fit transporter la Fantine à cette infirmerie qu'il avait +dans sa propre maison. Il la confia aux sœurs qui la mirent au lit. Une +fièvre ardente était survenue. Elle passa une partie de la nuit à +délirer et à parler haut. Cependant elle finit par s'endormir.</p> + +<p>Le lendemain vers midi Fantine se réveilla, elle entendit une +respiration tout près de son lit, elle écarta son rideau et vit M. +Madeleine debout qui regardait quelque chose au-dessus de sa tête. Ce +regard était plein de pitié et d'angoisse et suppliait. Elle en suivit +la direction et vit qu'il s'adressait à un crucifix cloué au mur.</p> + +<p>M. Madeleine était désormais transfiguré aux yeux de Fantine. Il lui +paraissait enveloppé de lumière. Il était absorbé dans une sorte de +prière. Elle le considéra longtemps sans oser l'interrompre. Enfin elle +lui dit timidement:</p> + +<p>—Que faites-vous donc là?</p> + +<p>M. Madeleine était à cette place depuis une heure. Il attendait que +Fantine se réveillât. Il lui prit la main, lui tâta le pouls, et +répondit:</p> + +<p>—Comment êtes-vous?</p> + +<p>—Bien, j'ai dormi, dit-elle, je crois que je vais mieux. Ce ne sera +rien.</p> + +<p>Lui reprit, répondant à la question qu'elle lui avait adressée d'abord, +comme s'il ne faisait que de l'entendre:</p> + +<p>—Je priais le martyr qui est là-haut.</p> + +<p>Et il ajouta dans sa pensée: «Pour la martyre qui est ici-bas.»</p> + +<p>M. Madeleine avait passé la nuit et la matinée à s'informer. Il savait +tout maintenant. Il connaissait dans tous ses poignants détails +l'histoire de Fantine. Il continua:</p> + +<p>—Vous avez bien souffert, pauvre mère. Oh! ne vous plaignez pas, vous +avez à présent la dot des élus. C'est de cette façon que les hommes font +des anges. Ce n'est point leur faute; ils ne savent pas s'y prendre +autrement. Voyez-vous, cet enfer dont vous sortez est la première forme +du ciel. Il fallait commencer par là.</p> + +<p>Il soupira profondément. Elle cependant lui souriait avec ce sublime +sourire auquel il manquait deux dents.</p> + +<p>Javert dans cette même nuit avait écrit une lettre. Il remit lui-même +cette lettre le lendemain matin au bureau de poste de Montreuil-sur-mer. +Elle était pour Paris, et la suscription portait: À <i>monsieur +Chabouillet, secrétaire de monsieur le préfet de police</i>. Comme +l'affaire du corps de garde s'était ébruitée, la directrice du bureau de +poste et quelques autres personnes qui virent la lettre avant le départ +et qui reconnurent l'écriture de Javert sur l'adresse, pensèrent que +c'était sa démission qu'il envoyait.</p> + +<p>M. Madeleine se hâta d'écrire aux Thénardier. Fantine leur devait cent +vingt francs. Il leur envoya trois cents francs en leur disant de se +payer sur cette somme, et d'amener tout de suite l'enfant à +Montreuil-sur-mer où sa mère malade la réclamait.</p> + +<p>Ceci éblouit le Thénardier.</p> + +<p>—Diable! dit-il à sa femme, ne lâchons pas l'enfant. Voilà que cette +mauviette va devenir une vache à lait. Je devine. Quelque jocrisse se +sera amouraché de la mère.</p> + +<p>Il riposta par un mémoire de cinq cents et quelques francs fort bien +fait. Dans ce mémoire figuraient pour plus de trois cents francs deux +notes incontestables, l'une d'un médecin, l'autre d'un apothicaire, +lesquels avaient soigné et médicamenté dans deux longues maladies +Éponine et Azelma. Cosette, nous l'avons dit, n'avait pas été malade. Ce +fut l'affaire d'une toute petite substitution de noms. Thénardier mit au +bas du mémoire: <i>reçu à compte trois cents francs</i>.</p> + +<p>M. Madeleine envoya tout de suite trois cents autres francs et écrivit: +Dépêchez-vous d'amener Cosette.</p> + +<p>—Christi! dit le Thénardier, ne lâchons pas l'enfant.</p> + +<p>Cependant Fantine ne se rétablissait point. Elle était toujours à +l'infirmerie. Les sœurs n'avaient d'abord reçu et soigné «cette fille» +qu'avec répugnance. Qui a vu les bas-reliefs de Reims se souvient du +gonflement de la lèvre inférieure des vierges sages regardant les +vierges folles. Cet antique mépris des vestales pour les ambulaïes est +un des plus profonds instincts de la dignité féminine; les sœurs +l'avaient éprouvé, avec le redoublement qu'ajoute la religion. Mais, en +peu de jours, Fantine les avait désarmées. Elle avait toutes sortes de +paroles humbles et douces, et la mère qui était en elle attendrissait. +Un jour les sœurs l'entendirent qui disait à travers la fièvre:</p> + +<p>—J'ai été une pécheresse, mais quand j'aurai mon enfant près de moi, +cela voudra dire que Dieu m'a pardonné. Pendant que j'étais dans le mal, +je n'aurais pas voulu avoir ma Cosette avec moi, je n'aurais pas pu +supporter ses yeux étonnés et tristes. C'était pour elle pourtant que je +faisais le mal, et c'est ce qui fait que Dieu me pardonne. Je sentirai +la bénédiction du bon Dieu quand Cosette sera ici. Je la regarderai, +cela me fera du bien de voir cette innocente. Elle ne sait rien du tout. +C'est un ange, voyez-vous, mes sœurs. À cet âge-là, les ailes, ça n'est +pas encore tombé.</p> + +<p>M. Madeleine l'allait voir deux fois par jour, et chaque fois elle lui +demandait:</p> + +<p>—Verrai-je bientôt ma Cosette?</p> + +<p>Il lui répondait:</p> + +<p>—Peut-être demain matin. D'un moment à l'autre elle arrivera, je +l'attends.</p> + +<p>Et le visage pâle de la mère rayonnait.</p> + +<p>—Oh! disait-elle, comme je vais être heureuse!</p> + +<p>Nous venons de dire qu'elle ne se rétablissait pas. Au contraire, son +état semblait s'aggraver de semaine en semaine. Cette poignée de neige +appliquée à nu sur la peau entre les deux omoplates avait déterminé une +suppression subite de transpiration à la suite de laquelle la maladie +qu'elle couvait depuis plusieurs années finit par se déclarer +violemment. On commençait alors à suivre pour l'étude et le traitement +des maladies de poitrine les belles indications de Laennec. Le médecin +ausculta Fantine et hocha la tête.</p> + +<p>M. Madeleine dit au médecin:</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—N'a-t-elle pas un enfant qu'elle désire voir? dit le médecin.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, hâtez-vous de le faire venir.</p> + +<p>M. Madeleine eut un tressaillement.</p> + +<p>Fantine lui demanda:</p> + +<p>—Qu'a dit le médecin?</p> + +<p>M. Madeleine s'efforça de sourire.</p> + +<p>—Il a dit de faire venir bien vite votre enfant. Que cela vous rendra +la santé.</p> + +<p>—Oh! reprit-elle, il a raison! Mais qu'est-ce qu'ils ont donc ces +Thénardier à me garder ma Cosette! Oh! elle va venir. Voici enfin que je +vois le bonheur tout près de moi!</p> + +<p>Le Thénardier cependant ne «lâchait pas l'enfant» et donnait cent +mauvaises raisons. Cosette était un peu souffrante pour se mettre en +route l'hiver. Et puis il y avait un reste de petites dettes criardes +dans le pays dont il rassemblait les factures, etc., etc.</p> + +<p>—J'enverrai quelqu'un chercher Cosette, dit le père Madeleine. S'il le +faut, j'irai moi-même.</p> + +<p>Il écrivit sous la dictée de Fantine cette lettre qu'il lui fit signer:</p> + +<p>«Monsieur Thénardier,</p> + +<p>«Vous remettrez Cosette à la personne.</p> + +<p>«On vous payera toutes les petites choses.</p> + +<p>«J'ai l'honneur de vous saluer avec considération.</p> + +<p>«Fantine.»</p> + +<p>Sur ces entrefaites, il survint un grave incident. Nous avons beau +tailler de notre mieux le bloc mystérieux dont notre vie est faite, la +veine noire de la destinée y reparaît toujours.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIf" id="Chapitre_IIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Comment Jean peut devenir Champ</h3> + + +<p>Un matin, M. Madeleine était dans son cabinet, occupé à régler d'avance +quelques affaires pressantes de la mairie pour le cas où il se +déciderait à ce voyage de Montfermeil, lorsqu'on vint lui dire que +l'inspecteur de police Javert demandait à lui parler. En entendant +prononcer ce nom, M. Madeleine ne put se défendre d'une impression +désagréable. Depuis l'aventure du bureau de police, Javert l'avait plus +que jamais évité, et M. Madeleine ne l'avait point revu.</p> + +<p>—Faites entrer, dit-il.</p> + +<p>Javert entra.</p> + +<p>M. Madeleine était resté assis près de la cheminée, une plume à la main, +l'œil sur un dossier qu'il feuilletait et qu'il annotait, et qui +contenait des procès-verbaux de contraventions à la police de la voirie. +Il ne se dérangea point pour Javert. Il ne pouvait s'empêcher de songer +à la pauvre Fantine, et il lui convenait d'être glacial.</p> + +<p>Javert salua respectueusement M. le maire qui lui tournait le dos. M. le +maire ne le regarda pas et continua d'annoter son dossier.</p> + +<p>Javert fit deux ou trois pas dans le cabinet, et s'arrêta sans rompre le +silence. Un physionomiste qui eût été familier avec la nature de Javert, +qui eût étudié depuis longtemps ce sauvage au service de la +civilisation, ce composé bizarre du Romain, du Spartiate, du moine et du +caporal, cet espion incapable d'un mensonge, ce mouchard vierge, un +physionomiste qui eût su sa secrète et ancienne aversion pour M. +Madeleine, son conflit avec le maire au sujet de la Fantine, et qui eût +considéré Javert en ce moment, se fût dit: que s'est-il passé? Il était +évident, pour qui eût connu cette conscience droite, claire, sincère, +probe, austère et féroce, que Javert sortait de quelque grand événement +intérieur. Javert n'avait rien dans l'âme qu'il ne l'eût aussi sur le +visage. Il était, comme les gens violents, sujet aux revirements +brusques. Jamais sa physionomie n'avait été plus étrange et plus +inattendue. En entrant, il s'était incliné devant M. Madeleine avec un +regard où il n'y avait ni rancune, ni colère, ni défiance, il s'était +arrêté à quelques pas derrière le fauteuil du maire; et maintenant il se +tenait là, debout, dans une attitude presque disciplinaire, avec la +rudesse naïve et froide d'un homme qui n'a jamais été doux et qui a +toujours été patient; il attendait, sans dire un mot, sans faire un +mouvement, dans une humilité vraie et dans une résignation tranquille, +qu'il plût à monsieur le maire de se retourner, calme, sérieux, le +chapeau à la main, les yeux baissés, avec une expression qui tenait le +milieu entre le soldat devant son officier et le coupable devant son +juge. Tous les sentiments comme tous les souvenirs qu'on eût pu lui +supposer avaient disparu. Il n'y avait plus rien sur ce visage +impénétrable et simple comme le granit, qu'une morne tristesse. Toute sa +personne respirait l'abaissement et la fermeté, et je ne sais quel +accablement courageux.</p> + +<p>Enfin M. le maire posa sa plume et se tourna à demi.</p> + +<p>—Eh bien! qu'est-ce? qu'y a-t-il, Javert?</p> + +<p>Javert demeura un instant silencieux comme s'il se recueillait, puis +éleva la voix avec une sorte de solennité triste qui n'excluait pourtant +pas la simplicité:</p> + +<p>—Il y a, monsieur le maire, qu'un acte coupable a été commis.</p> + +<p>—Quel acte?</p> + +<p>—Un agent inférieur de l'autorité a manqué de respect à un magistrat de +la façon la plus grave. Je viens, comme c'est mon devoir, porter le fait +à votre connaissance.</p> + +<p>—Quel est cet agent? demanda M. Madeleine.</p> + +<p>—Moi, dit Javert.</p> + +<p>—Vous?</p> + +<p>—Moi.</p> + +<p>—Et quel est le magistrat qui aurait à se plaindre de l'agent?</p> + +<p>—Vous, monsieur le maire.</p> + +<p>M. Madeleine se dressa sur son fauteuil. Javert poursuivit, l'air sévère +et les yeux toujours baissés:</p> + +<p>—Monsieur le maire, je viens vous prier de vouloir bien provoquer près +de l'autorité ma destitution.</p> + +<p>M. Madeleine stupéfait ouvrit la bouche. Javert l'interrompit.</p> + +<p>—Vous direz, j'aurais pu donner ma démission, mais cela ne suffit pas. +Donner sa démission, c'est honorable. J'ai failli, je dois être puni. Il +faut que je sois chassé.</p> + +<p>Et après une pause, il ajouta:</p> + +<p>—Monsieur le maire, vous avez été sévère pour moi l'autre jour +injustement. Soyez-le aujourd'hui justement.</p> + +<p>—Ah çà! pourquoi? s'écria M. Madeleine. Quel est ce galimatias? +qu'est-ce que cela veut dire? où y a-t-il un acte coupable commis contre +moi par vous? qu'est-ce que vous m'avez fait? quels torts avez-vous +envers moi? Vous vous accusez, vous voulez être remplacé....</p> + +<p>—Chassé, dit Javert.</p> + +<p>—Chassé, soit. C'est fort bien. Je ne comprends pas.</p> + +<p>—Vous allez comprendre, monsieur le maire.</p> + +<p>Javert soupira du fond de sa poitrine et reprit toujours froidement et +tristement:</p> + +<p>—Monsieur le maire, il y a six semaines, à la suite de cette scène pour +cette fille, j'étais furieux, je vous ai dénoncé.</p> + +<p>—Dénoncé!</p> + +<p>—À la préfecture de police de Paris.</p> + +<p>M. Madeleine, qui ne riait pas beaucoup plus souvent que Javert, se mit +à rire.</p> + +<p>—Comme maire ayant empiété sur la police?</p> + +<p>—Comme ancien forçat.</p> + +<p>Le maire devint livide.</p> + +<p>Javert, qui n'avait pas levé les yeux, continua:</p> + +<p>—Je le croyais. Depuis longtemps j'avais des idées.</p> + +<p>Une ressemblance, des renseignements que vous avez fait prendre à +Faverolles, votre force des reins, l'aventure du vieux Fauchelevent, +votre adresse au tir, votre jambe qui traîne un peu, est-ce que je sais, +moi? des bêtises! mais enfin je vous prenais pour un nommé Jean Valjean.</p> + +<p>—Un nommé?... Comment dites-vous ce nom-là?</p> + +<p>—Jean Valjean. C'est un forçat que j'avais vu il y a vingt ans quand +j'étais adjudant-garde-chiourme à Toulon. En sortant du bagne, ce Jean +Valjean avait, à ce qu'il paraît, volé chez un évêque, puis il avait +commis un autre vol à main armée, dans un chemin public, sur un petit +savoyard. Depuis huit ans il s'était dérobé, on ne sait comment, et on +le cherchait. Moi je m'étais figuré... Enfin, j'ai fait cette chose! La +colère m'a décidé, je vous ai dénoncé à la préfecture.</p> + +<p>M. Madeleine, qui avait ressaisi le dossier depuis quelques instants, +reprit avec un accent de parfaite indifférence:</p> + +<p>—Et que vous a-t-on répondu?</p> + +<p>—Que j'étais fou.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, on avait raison.</p> + +<p>—C'est heureux que vous le reconnaissiez!</p> + +<p>—Il faut bien, puisque le véritable Jean Valjean est trouvé.</p> + +<p>La feuille que tenait M. Madeleine lui échappa des mains, il leva la +tête, regarda fixement Javert, et dit avec un accent inexprimable:</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>Javert poursuivit:</p> + +<p>—Voilà ce que c'est, monsieur le maire. Il paraît qu'il y avait dans le +pays, du côté d'Ailly-le-Haut-Clocher, une espèce de bonhomme qu'on +appelait le père Champmathieu. C'était très misérable. On n'y faisait +pas attention. Ces gens-là, on ne sait pas de quoi cela vit. +Dernièrement, cet automne, le père Champmathieu a été arrêté pour un vol +de pommes à cidre, commis chez...—enfin n'importe! Il y a eu vol, mur +escaladé, branches de l'arbre cassées. On a arrêté mon Champmathieu. Il +avait encore la branche de pommier à la main. On coffre le drôle. +Jusqu'ici ce n'est pas beaucoup plus qu'une affaire correctionnelle. +Mais voici qui est de la providence. La geôle étant en mauvais état, +monsieur le juge d'instruction trouve à propos de faire transférer +Champmathieu à Arras où est la prison départementale. Dans cette prison +d'Arras, il y a un ancien forçat nommé Brevet qui est détenu pour je ne +sais quoi et qu'on a fait guichetier de chambrée parce qu'il se conduit +bien. Monsieur le maire, Champmathieu n'est pas plus tôt débarqué que +voilà Brevet qui s'écrie: «Eh mais! je connais cet homme-là. C'est un +fagot. Regardez-moi donc, bonhomme! Vous êtes Jean Valjean!—Jean +Valjean! qui ça Jean Valjean? Le Champmathieu joue l'étonné.—Ne fais +donc pas le sinvre, dit Brevet. Tu es Jean Valjean! Tu as été au bagne +de Toulon. Il y a vingt ans. Nous y étions ensemble.—Le Champmathieu +nie. Parbleu! vous comprenez. On approfondit. On me fouille cette +aventure-là. Voici ce qu'on trouve: ce Champmathieu, il y a une +trentaine d'années, a été ouvrier émondeur d'arbres dans plusieurs pays, +notamment à Faverolles. Là on perd sa trace. Longtemps après, on le +revoit en Auvergne, puis à Paris, où il dit avoir été charron et avoir +eu une fille blanchisseuse, mais cela n'est pas prouvé; enfin dans ce +pays-ci. Or, avant d'aller au bagne pour vol qualifié, qu'était Jean +Valjean? émondeur. Où? à Faverolles. Autre fait. Ce Valjean s'appelait +de son nom de baptême Jean et sa mère se nommait de son nom de famille +Mathieu. Quoi de plus naturel que de penser qu'en sortant du bagne il +aura pris le nom de sa mère pour se cacher et se sera fait appeler Jean +Mathieu? Il va en Auvergne. De <i>Jean</i> la prononciation du pays fait +<i>Chan</i>, on l'appelle Chan Mathieu. Notre homme se laisse faire et le +voilà transformé en Champmathieu. Vous me suivez, n'est-ce pas? On +s'informe à Faverolles. La famille de Jean Valjean n'y est plus. On ne +sait plus où elle est. Vous savez, dans ces classes-là, il y a souvent +de ces évanouissements d'une famille. On cherche, on ne trouve plus +rien. Ces gens-là, quand ce n'est pas de la boue, c'est de la poussière. +Et puis, comme le commencement de ces histoires date de trente ans, il +n'y a plus personne à Faverolles qui ait connu Jean Valjean. On +s'informe à Toulon. Avec Brevet, il n'y a plus que deux forçats qui +aient vu Jean Valjean. Ce sont les condamnés à vie Cochepaille et +Chenildieu. On les extrait du bagne et on les fait venir. On les +confronte au prétendu Champmathieu. Ils n'hésitent pas. Pour eux comme +pour Brevet, c'est Jean Valjean. Même âge, il a cinquante-quatre ans, +même taille, même air, même homme enfin, c'est lui. C'est en ce +moment-là même que j'envoyais ma dénonciation à la préfecture de Paris. +On me répond que je perds l'esprit et que Jean Valjean est à Arras au +pouvoir de la justice. Vous concevez si cela m'étonne, moi qui croyais +tenir ici ce même Jean Valjean! J'écris à monsieur le juge +d'instruction. Il me fait venir, on m'amène le Champmathieu....</p> + +<p>—Eh bien? interrompit M. Madeleine.</p> + +<p>Javert répondit avec son visage incorruptible et triste:</p> + +<p>—Monsieur le maire, la vérité est la vérité. J'en suis fâché, mais +c'est cet homme-là qui est Jean Valjean. Moi aussi je l'ai reconnu.</p> + +<p>M. Madeleine reprit d'une voix très basse:</p> + +<p>—Vous êtes sûr?</p> + +<p>Javert se mit à rire de ce rire douloureux qui échappe à une conviction +profonde:</p> + +<p>—Oh, sûr!</p> + +<p>Il demeura un moment pensif, prenant machinalement des pincées de poudre +de bois dans la sébille à sécher l'encre qui était sur la table, et il +ajouta:</p> + +<p>—Et même, maintenant que je vois le vrai Jean Valjean, je ne comprends +pas comment j'ai pu croire autre chose. Je vous demande pardon, monsieur +le maire.</p> + +<p>En adressant cette parole suppliante et grave à celui qui, six semaines +auparavant, l'avait humilié en plein corps de garde et lui avait dit: +«sortez!» Javert, cet homme hautain, était à son insu plein de +simplicité et de dignité. M. Madeleine ne répondit à sa prière que par +cette question brusque:</p> + +<p>—Et que dit cet homme?</p> + +<p>—Ah, dame! monsieur le maire, l'affaire est mauvaise. Si c'est Jean +Valjean, il y a récidive. Enjamber un mur, casser une branche, chiper +des pommes, pour un enfant, c'est une polissonnerie; pour un homme, +c'est un délit; pour un forçat, c'est un crime. Escalade et vol, tout y +est. Ce n'est plus la police correctionnelle, c'est la cour d'assises. +Ce n'est plus quelques jours de prison, ce sont les galères à +perpétuité. Et puis, il y a l'affaire du petit savoyard que j'espère +bien qui reviendra. Diable! il y a de quoi se débattre, n'est-ce pas? +Oui, pour un autre que Jean Valjean. Mais Jean Valjean est un sournois. +C'est encore là que je le reconnais. Un autre sentirait que cela +chauffe; il se démènerait, il crierait, la bouilloire chante devant le +feu, il ne voudrait pas être Jean Valjean, et caetera. Lui, il n'a pas +l'air de comprendre, il dit: Je suis Champmathieu, je ne sors pas de là! +Il a l'air étonné, il fait la brute, c'est bien mieux. Oh! le drôle est +habile. Mais c'est égal, les preuves sont là. Il est reconnu par quatre +personnes, le vieux coquin sera condamné. C'est porté aux assises, à +Arras. Je vais y aller pour témoigner. Je suis cité.</p> + +<p>M. Madeleine s'était remis à son bureau, avait ressaisi +son dossier, et le feuilletait tranquillement, lisant et écrivant +tour à tour comme un homme affairé. Il se tourna vers +Javert:</p> + +<p>—Assez, Javert. Au fait, tous ces détails m'intéressent fort peu. Nous +perdons notre temps, et nous avons des affaires pressées. Javert, vous +allez vous rendre sur-le-champ chez la bonne femme Buseaupied qui vend +des herbes là-bas au coin de la rue Saint-Saulve. Vous lui direz de +déposer sa plainte contre le charretier Pierre Chesnelong. Cet homme est +un brutal qui a failli écraser cette femme et son enfant. Il faut qu'il +soit puni. Vous irez ensuite chez M. Charcellay, rue +Montre-de-Champigny. Il se plaint qu'il y a une gouttière de la maison +voisine qui verse l'eau de la pluie chez lui, et qui affouille les +fondations de sa maison. Après vous constaterez des contraventions de +police qu'on me signale rue Guibourg chez la veuve Doris, et rue du +Garraud-Blanc chez madame Renée Le Bossé, et vous dresserez +procès-verbal. Mais je vous donne là beaucoup de besogne. N'allez-vous +pas être absent? ne m'avez-vous pas dit que vous alliez à Arras pour +cette affaire dans huit ou dix jours?...</p> + +<p>—Plus tôt que cela, monsieur le maire.</p> + +<p>—Quel jour donc?</p> + +<p>—Mais je croyais avoir dit à monsieur le maire que cela se jugeait +demain et que je partais par la diligence cette nuit.</p> + +<p>M. Madeleine fit un mouvement imperceptible.</p> + +<p>—Et combien de temps durera l'affaire?</p> + +<p>—Un jour tout au plus. L'arrêt sera prononcé au plus tard demain dans +la nuit. Mais je n'attendrai pas l'arrêt, qui ne peut manquer. Sitôt ma +déposition faite, je reviendrai ici.</p> + +<p>—C'est bon, dit M. Madeleine.</p> + +<p>Et il congédia Javert d'un signe de main. Javert ne s'en alla pas.</p> + +<p>—Pardon, monsieur le maire, dit-il.</p> + +<p>—Qu'est-ce encore? demanda M. Madeleine.</p> + +<p>—Monsieur le maire, il me reste une chose à vous rappeler.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est que je dois être destitué.</p> + +<p>M. Madeleine se leva.</p> + +<p>—Javert, vous êtes un homme d'honneur, et je vous estime. Vous vous +exagérez votre faute. Ceci d'ailleurs est encore une offense qui me +concerne. Javert, vous êtes digne de monter et non de descendre. +J'entends que vous gardiez votre place.</p> + +<p>Javert regarda M. Madeleine avec sa prunelle candide au fond de laquelle +il semblait qu'on vit cette conscience peu éclairée, mais rigide et +chaste, et il dit d'une voix tranquille:</p> + +<p>—Monsieur le maire, je ne puis vous accorder cela.</p> + +<p>—Je vous répète, répliqua M. Madeleine, que la chose me regarde.</p> + +<p>Mais Javert, attentif à sa seule pensée, continua:</p> + +<p>—Quant à exagérer, je n'exagère point. Voici comment je raisonne. Je +vous ai soupçonné injustement. Cela, ce n'est rien. C'est notre droit à +nous autres de soupçonner, quoiqu'il y ait pourtant abus à soupçonner +au-dessus de soi. Mais, sans preuves, dans un accès de colère, dans le +but de me venger, je vous ai dénoncé comme forçat, vous, un homme +respectable, un maire, un magistrat! ceci est grave. Très grave. J'ai +offensé l'autorité dans votre personne, moi, agent de l'autorité! Si +l'un de mes subordonnés avait fait ce que j'ai fait, je l'aurais déclaré +indigne du service, et chassé. Eh bien?</p> + +<p>Tenez, monsieur le maire, encore un mot. J'ai souvent été sévère dans ma +vie. Pour les autres. C'était juste. Je faisais bien. Maintenant, si je +n'étais pas sévère pour moi, tout ce que j'ai fait de juste deviendrait +injuste.</p> + +<p>Est-ce que je dois m'épargner plus que les autres? Non. Quoi! je +n'aurais été bon qu'à châtier autrui, et pas moi! mais je serais un +misérable! mais ceux qui disent: ce gueux de Javert! auraient raison! +Monsieur le maire, je ne souhaite pas que vous me traitiez avec bonté, +votre bonté m'a fait faire assez de mauvais sang quand elle était pour +les autres. Je n'en veux pas pour moi. La bonté qui consiste à donner +raison à la fille publique contre le bourgeois, à l'agent de police +contre le maire, à celui qui est en bas contre celui qui est en haut, +c'est ce que j'appelle de la mauvaise bonté. C'est avec cette bonté-là +que la société se désorganise. Mon Dieu! c'est bien facile d'être bon, +le malaisé c'est d'être juste. Allez! si vous aviez été ce que je +croyais, je n'aurais pas été bon pour vous, moi! vous auriez vu! +Monsieur le maire, je dois me traiter comme je traiterais tout autre. +Quand je réprimais des malfaiteurs, quand je sévissais sur des gredins, +je me suis souvent dit à moi-même: toi, si tu bronches, si jamais je te +prends en faute, sois tranquille!—J'ai bronché, je me prends en faute, +tant pis! Allons, renvoyé, cassé, chassé! c'est bon. J'ai des bras, je +travaillerai à la terre, cela m'est égal. Monsieur le maire, le bien du +service veut un exemple. Je demande simplement la destitution de +l'inspecteur Javert.</p> + +<p>Tout cela était prononcé d'un accent humble, fier, désespéré et +convaincu qui donnait je ne sais quelle grandeur bizarre à cet étrange +honnête homme.</p> + +<p>—Nous verrons, fit M. Madeleine.</p> + +<p>Et il lui tendit la main.</p> + +<p>Javert recula, et dit d'un ton farouche:</p> + +<p>—Pardon, monsieur le maire, mais cela ne doit pas être. Un maire ne +donne pas la main à un mouchard.</p> + +<p>Il ajouta entre ses dents:</p> + +<p>—Mouchard, oui; du moment où j'ai médusé de la police, je ne suis plus +qu'un mouchard. Puis il salua profondément, et se dirigea vers la porte. +Là il se retourna, et, les yeux toujours baissés:</p> + +<p>—Monsieur le maire, dit-il, je continuerai le service jusqu'à ce que je +sois remplacé.</p> + +<p>Il sortit. M. Madeleine resta rêveur, écoutant ce pas ferme et assuré +qui s'éloignait sur le pavé du corridor.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_septieme_Laffaire_Champmathieu" id="Livre_septieme_Laffaire_Champmathieu"></a>Livre septième—L'affaire Champmathieu</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ig" id="Chapitre_Ig"></a><a href="#septieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>La sœur Simplice</h3> + + +<p>Les incidents qu'on va lire n'ont pas tous été connus à +Montreuil-sur-mer, mais le peu qui en a percé a laissé dans cette ville +un tel souvenir, que ce serait une grave lacune dans ce livre si nous ne +les racontions dans leurs moindres détails.</p> + +<p>Dans ces détails, le lecteur rencontrera deux ou trois circonstances +invraisemblables que nous maintenons par respect pour la vérité.</p> + +<p>Dans l'après-midi qui suivit la visite de Javert, M. Madeleine alla voir +la Fantine comme d'habitude.</p> + +<p>Avant de pénétrer près de Fantine, il fit demander la sœur Simplice. +Les deux religieuses qui faisaient le service de l'infirmerie, dames +lazaristes comme toutes les sœurs de charité, s'appelaient sœur +Perpétue et sœur Simplice.</p> + +<p>La sœur Perpétue était la première villageoise venue, grossièrement +sœur de charité, entrée chez Dieu comme on entre en place. Elle était +religieuse comme on est cuisinière. Ce type n'est point très rare. Les +ordres monastiques acceptent volontiers cette lourde poterie paysanne, +aisément façonnée en capucin ou en ursuline. Ces rusticités s'utilisent +pour les grosses besognes de la dévotion. La transition d'un bouvier à +un carme n'a rien de heurté; l'un devient l'autre sans grand travail; le +fond commun d'ignorance du village et du cloître est une préparation +toute faite, et met tout de suite le campagnard de plain-pied avec le +moine. Un peu d'ampleur au sarrau, et voilà un froc. La sœur Perpétue +était une forte religieuse, de Marines, près Pontoise, patoisant, +psalmodiant, bougonnant, sucrant la tisane selon le bigotisme ou +l'hypocrisie du grabataire, brusquant les malades, bourrue avec les +mourants, leur jetant presque Dieu au visage, lapidant l'agonie avec des +prières en colère, hardie, honnête et rougeaude.</p> + +<p>La sœur Simplice était blanche d'une blancheur de cire. Près de sœur +Perpétue, c'était le cierge à côté de la chandelle. Vincent de Paul a +divinement fixé la figure de la sœur de charité dans ces admirables +paroles où il mêle tant de liberté à tant de servitude: «Elles n'auront +pour monastère que la maison des malades, pour cellule qu'une chambre de +louage, pour chapelle que l'église de leur paroisse, pour cloître que +les rues de la ville ou les salles des hôpitaux, pour clôture que +l'obéissance, pour grille que la crainte de Dieu, pour voile que la +modestie.» Cet idéal était vivant dans la sœur Simplice. Personne n'eût +pu dire l'âge de la sœur Simplice; elle n'avait jamais été jeune et +semblait ne devoir jamais être vieille. C'était une personne—nous +n'osons dire une femme—calme, austère, de bonne compagnie, froide, et +qui n'avait jamais menti. Elle était si douce qu'elle paraissait +fragile; plus solide d'ailleurs que le granit. Elle touchait aux +malheureux avec de charmants doigts fins et purs. Il y avait, pour ainsi +dire, du silence dans sa parole; elle parlait juste le nécessaire, et +elle avait un son de voix qui eût tout à la fois édifié un confessionnal +et enchanté un salon. Cette délicatesse s'accommodait de la robe de +bure, trouvant à ce rude contact un rappel continuel du ciel et de Dieu. +Insistons sur un détail. N'avoir jamais menti, n'avoir jamais dit, pour +un intérêt quelconque, même indifféremment, une chose qui ne fût la +vérité, la sainte vérité, c'était le trait distinctif de la sœur +Simplice; c'était l'accent de sa vertu. Elle était presque célèbre dans +la congrégation pour cette véracité imperturbable. L'abbé Sicard parle +de la sœur Simplice dans une lettre au sourd-muet Massieu. Si sincères, +si loyaux et si purs que nous soyons, nous avons tous sur notre candeur +au moins la fêlure du petit mensonge innocent. Elle, point. Petit +mensonge, mensonge innocent, est-ce que cela existe? Mentir, c'est +l'absolu du mal. Peu mentir n'est pas possible; celui qui ment, ment +tout le mensonge; mentir, c'est la face même du démon; Satan a deux +noms, il s'appelle Satan et il s'appelle Mensonge. Voilà ce qu'elle +pensait. Et comme elle pensait, elle pratiquait. Il en résultait cette +blancheur dont nous avons parlé, blancheur qui couvrait de son +rayonnement même ses lèvres et ses yeux. Son sourire était blanc, son +regard était blanc. Il n'y avait pas une toile d'araignée, pas un grain +de poussière à la vitre de cette conscience. En entrant dans l'obédience +de saint Vincent de Paul, elle avait pris le nom de Simplice par choix +spécial. Simplice de Sicile, on le sait, est cette sainte qui aima mieux +se laisser arracher les deux seins que de répondre, étant née à +Syracuse, qu'elle était née à Ségeste, mensonge qui la sauvait. Cette +patronne convenait à cette âme.</p> + +<p>La sœur Simplice, en entrant dans l'ordre, avait deux défauts dont elle +s'était peu à peu corrigée; elle avait eu le goût des friandises et elle +avait aimé à recevoir des lettres. Elle ne lisait jamais qu'un livre de +prières en gros caractères et en latin. Elle ne comprenait pas le latin, +mais elle comprenait le livre.</p> + +<p>La pieuse fille avait pris en affection Fantine, y sentant probablement +de la vertu latente, et s'était dévouée à la soigner presque +exclusivement.</p> + +<p>M. Madeleine emmena à part la sœur Simplice et lui recommanda Fantine +avec un accent singulier dont la sœur se souvint plus tard.</p> + +<p>En quittant la sœur, il s'approcha de Fantine.</p> + +<p>Fantine attendait chaque jour l'apparition de M. Madeleine comme on +attend un rayon de chaleur et de joie. Elle disait aux sœurs:</p> + +<p>—Je ne vis que lorsque monsieur le maire est là.</p> + +<p>Elle avait ce jour-là beaucoup de fièvre. Dès qu'elle vit M. Madeleine, +elle lui demanda:</p> + +<p>—Et Cosette?</p> + +<p>Il répondit en souriant:</p> + +<p>—Bientôt.</p> + +<p>M. Madeleine fut avec Fantine comme à l'ordinaire. Seulement il resta +une heure au lieu d'une demi-heure, au grand contentement de Fantine. Il +fît mille instances à tout le monde pour que rien ne manquât à la +malade. On remarqua qu'il y eut un moment où son visage devint très +sombre. Mais cela s'expliqua quand on sut que le médecin s'était penché +à son oreille et lui avait dit:</p> + +<p>—Elle baisse beaucoup.</p> + +<p>Puis il rentra à la mairie, et le garçon de bureau le vit examiner avec +attention une carte routière de France qui était suspendue dans son +cabinet. Il écrivit quelques chiffres au crayon sur un papier.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIg" id="Chapitre_IIg"></a><a href="#septieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Perspicacité de maître Scaufflaire</h3> + + +<p>De la mairie il se rendit au bout de la ville chez un Flamand, maître +Scaufflaër, francisé Scaufflaire, qui louait des chevaux et des +«cabriolets à volonté».</p> + +<p>Pour aller chez ce Scaufflaire, le plus court était de prendre une rue +peu fréquentée où était le presbytère de la paroisse que M. Madeleine +habitait. Le curé était, disait-on, un homme digne et respectable, et de +bon conseil. À l'instant où M. Madeleine arriva devant le presbytère, il +n'y avait dans la rue qu'un passant, et ce passant remarqua ceci: M. le +maire, après avoir dépassé la maison curiale, s'arrêta, demeura +immobile, puis revint sur ses pas et rebroussa chemin jusqu'à la porte +du presbytère, qui était une porte bâtarde avec marteau de fer. Il mit +vivement la main au marteau, et le souleva; puis il s'arrêta de nouveau, +et resta court, et comme pensif, et, après quelques secondes, au lieu de +laisser bruyamment retomber le marteau, il le reposa doucement et reprit +son chemin avec une sorte de hâte qu'il n'avait pas auparavant.</p> + +<p>M. Madeleine trouva maître Scaufflaire chez lui occupé à repiquer un +harnais.</p> + +<p>—Maître Scaufflaire, demanda-t-il, avez-vous un bon cheval?</p> + +<p>—Monsieur le maire, dit le Flamand, tous mes chevaux sont bons. +Qu'entendez-vous par un bon cheval?</p> + +<p>—J'entends un cheval qui puisse faire vingt lieues en un jour.</p> + +<p>—Diable! fit le Flamand, vingt lieues!</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Attelé à un cabriolet?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et combien de temps se reposera-t-il après la course?</p> + +<p>—Il faut qu'il puisse au besoin repartir le lendemain.</p> + +<p>—Pour refaire le même trajet?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Diable! diable! et c'est vingt lieues? M. Madeleine tira de sa poche +le papier où il avait crayonné des chiffres. Il les montra au Flamand. +C'étaient les chiffres 5, 6, 8-1/2.</p> + +<p>—Vous voyez, dit-il. Total, dix-neuf et demi, autant dire vingt lieues.</p> + +<p>—Monsieur le maire, reprit le Flamand, j'ai votre affaire. Mon petit +cheval blanc. Vous avez dû le voir passer quelquefois. C'est une petite +bête du bas Boulonnais. C'est plein de feu. On a voulu d'abord en faire +un cheval de selle. Bah! il ruait, il flanquait tout le monde par terre. +On le croyait vicieux, on ne savait qu'en faire. Je l'ai acheté. Je l'ai +mis au cabriolet. Monsieur, c'est cela qu'il voulait; il est doux comme +une fille, il va le vent. Ah! par exemple, il ne faudrait pas lui monter +sur le dos. Ce n'est pas son idée d'être cheval de selle. Chacun a son +ambition. Tirer, oui, porter, non; il faut croire qu'il s'est dit ça.</p> + +<p>—Et il fera la course?</p> + +<p>—Vos vingt lieues. Toujours au grand trot, et en moins de huit heures. +Mais voici à quelles conditions.</p> + +<p>—Dites.</p> + +<p>—Premièrement, vous le ferez souffler une heure à moitié chemin; il +mangera, et on sera là pendant qu'il mangera pour empêcher le garçon de +l'auberge de lui voler son avoine; car j'ai remarqué que dans les +auberges l'avoine est plus souvent bue par les garçons d'écurie que +mangée par les chevaux.</p> + +<p>—On sera là.</p> + +<p>—Deuxièmement.... Est-ce pour monsieur le maire le cabriolet?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Monsieur le maire sait conduire?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur le maire voyagera seul et sans bagage afin de ne +point charger le cheval.</p> + +<p>—Convenu.</p> + +<p>—Mais monsieur le maire, n'ayant personne avec lui, sera obligé de +prendre la peine de surveiller lui-même l'avoine.</p> + +<p>—C'est dit.</p> + +<p>—Il me faudra trente francs par jour. Les jours de repos payés. Pas un +liard de moins, et la nourriture de la bête à la charge de monsieur le +maire.</p> + +<p>M. Madeleine tira trois napoléons de sa bourse et les mit sur la table.</p> + +<p>—Voilà deux jours d'avance.</p> + +<p>—Quatrièmement, pour une course pareille sur cabriolet serait trop +lourd et fatiguerait le cheval. Il faudrait que monsieur le maire +consentît à voyager dans un petit tilbury que j'ai.</p> + +<p>—J'y consens.</p> + +<p>—C'est léger, mais c'est découvert.</p> + +<p>—Cela m'est égal.</p> + +<p>—Monsieur le maire a-t-il réfléchi que nous sommes en hiver?...</p> + +<p>M. Madeleine ne répondit pas. Le Flamand reprit:</p> + +<p>—Qu'il fait très froid?</p> + +<p>M. Madeleine garda le silence. Maître Scaufflaire continua:</p> + +<p>—Qu'il peut pleuvoir?</p> + +<p>M. Madeleine leva la tête et dit:</p> + +<p>—Le tilbury et le cheval seront devant ma porte demain à quatre heures +et demie du matin.</p> + +<p>—C'est entendu, monsieur le maire, répondit Scaufflaire, puis, grattant +avec l'ongle de son pouce une tache qui était dans le bois de la table, +il reprit de cet air insouciant que les Flamands savent si bien mêler à +leur finesse:</p> + +<p>—Mais voilà que j'y songe à présent! monsieur le maire ne me dit pas où +il va. Où est-ce que va monsieur le maire?</p> + +<p>Il ne songeait pas à autre chose depuis le commencement de la +conversation, mais il ne savait pourquoi il n'avait pas osé faire cette +question.</p> + +<p>—Votre cheval a-t-il de bonnes jambes de devant? dit M. Madeleine.</p> + +<p>—Oui, monsieur le maire. Vous le soutiendrez un peu dans les descentes. +Y a-t-il beaucoup de descentes d'ici où vous allez?</p> + +<p>—N'oubliez pas d'être à ma porte à quatre heures et demie du matin, +très précises, répondit M. Madeleine; et il sortit.</p> + +<p>Le Flamand resta «tout bête», comme il disait lui-même quelque temps +après.</p> + +<p>Monsieur le maire était sorti depuis deux ou trois minutes, lorsque la +porte se rouvrit; c'était M. le maire. Il avait toujours le même air +impassible et préoccupé.</p> + +<p>—Monsieur Scaufflaire, dit-il, à quelle somme estimez-vous le cheval et +le tilbury que vous me louerez, l'un portant l'autre?</p> + +<p>—L'un traînant l'autre, monsieur le maire, dit le Flamand avec un gros +rire.</p> + +<p>—Soit. Eh bien!</p> + +<p>—Est-ce que monsieur le maire veut me les acheter?</p> + +<p>—Non, mais à tout événement, je veux vous les garantir. À mon retour +vous me rendrez la somme. Combien estimez-vous cabriolet et cheval?</p> + +<p>—À cinq cents francs, monsieur le maire.</p> + +<p>—Les voici.</p> + +<p>M. Madeleine posa un billet de banque sur la table, puis sortit et cette +fois ne rentra plus.</p> + +<p>Maître Scaufflaire regretta affreusement de n'avoir point dit mille +francs. Du reste le cheval et le tilbury, en bloc, valaient cent écus.</p> + +<p>Le Flamand appela sa femme, et lui conta la chose. Où diable monsieur le +maire peut-il aller? Ils tinrent conseil.</p> + +<p>—Il va à Paris, dit la femme.</p> + +<p>—Je ne crois pas, dit le mari.</p> + +<p>M. Madeleine avait oublié sur la cheminée le papier où il avait tracé +des chiffres. Le Flamand le prit et l'étudia.</p> + +<p>—Cinq, six, huit et demi? cela doit marquer des relais de poste.</p> + +<p>Il se tourna vers sa femme.</p> + +<p>—J'ai trouvé.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Il y a cinq lieues d'ici à Hesdin, six de Hesdin à Saint-Pol, huit et +demie de Saint-Pol à Arras. Il va à Arras.</p> + +<p>Cependant M. Madeleine était rentré chez lui.</p> + +<p>Pour revenir de chez maître Scaufflaire, il avait pris le plus long, +comme si la porte du presbytère avait été pour lui une tentation, et +qu'il eût voulu l'éviter. Il était monté dans sa chambre et s'y était +enfermé, ce qui n'avait rien que de simple, car il se couchait +volontiers de bonne heure. Pourtant la concierge de la fabrique, qui +était en même temps l'unique servante de M. Madeleine, observa que sa +lumière s'éteignit à huit heures et demie, et elle le dit au caissier +qui rentrait, en ajoutant:</p> + +<p>—Est-ce que monsieur le maire est malade? je lui ai trouvé l'air un peu +singulier.</p> + +<p>Ce caissier habitait une chambre située précisément au-dessous de la +chambre de M. Madeleine. Il ne prit point garde aux paroles de la +portière, se coucha et s'endormit. Vers minuit, il se réveilla +brusquement; il avait entendu à travers son sommeil un bruit au-dessus +de sa tête. Il écouta. C'était un pas qui allait et venait, comme si +l'on marchait dans la chambre en haut. Il écouta plus attentivement, et +reconnut le pas de M. Madeleine. Cela lui parut étrange; habituellement +aucun bruit ne se faisait dans la chambre de M. Madeleine avant l'heure +de son lever. Un moment après le caissier entendit quelque chose qui +ressemblait à une armoire qu'on ouvre et qu'on referme. Puis on dérangea +un meuble, il y eut un silence, et le pas recommença. Le caissier se +dressa sur son séant, s'éveilla tout à fait, regarda, et à travers les +vitres de sa croisée aperçut sur le mur d'en face la réverbération +rougeâtre d'une fenêtre éclairée. À la direction des rayons, ce ne +pouvait être que la fenêtre de la chambre de M. Madeleine. La +réverbération tremblait comme si elle venait plutôt d'un feu allumé que +d'une lumière. L'ombre des châssis vitrés ne s'y dessinait pas, ce qui +indiquait que la fenêtre était toute grande ouverte. Par le froid qu'il +faisait, cette fenêtre ouverte était surprenante. Le caissier se +rendormit. Une heure ou deux après, il se réveilla encore. Le même pas, +lent et régulier, allait et venait toujours au-dessus de sa tête.</p> + +<p>La réverbération se dessinait toujours sur le mur, mais elle était +maintenant pâle et paisible comme le reflet d'une lampe ou d'une bougie. +La fenêtre était toujours ouverte. Voici ce qui se passait dans la +chambre de M. Madeleine.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIIg" id="Chapitre_IIIg"></a><a href="#septieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>Une tempête sous un crâne</h3> + + +<p>Le lecteur a sans doute deviné que M. Madeleine n'est autre que Jean +Valjean.</p> + +<p>Nous avons déjà regardé dans les profondeurs de cette conscience; le +moment est venu d'y regarder encore. Nous ne le faisons pas sans émotion +et sans tremblement. Il n'existe rien de plus terrifiant que cette sorte +de contemplation. L'œil de l'esprit ne peut trouver nulle part plus +d'éblouissements ni plus de ténèbres que dans l'homme; il ne peut se +fixer sur aucune chose qui soit plus redoutable, plus compliquée, plus +mystérieuse et plus infinie. Il y a un spectacle plus grand que la mer, +c'est le ciel; il y a un spectacle plus grand que le ciel, c'est +l'intérieur de l'âme.</p> + +<p>Faire le poème de la conscience humaine, ne fût-ce qu'à propos d'un seul +homme, ne fût-ce qu'à propos du plus infime des hommes, ce serait fondre +toutes les épopées dans une épopée supérieure et définitive. La +conscience, c'est le chaos des chimères, des convoitises et des +tentatives, la fournaise des rêves, l'antre des idées dont on a honte; +c'est le pandémonium des sophismes, c'est le champ de bataille des +passions. À de certaines heures, pénétrez à travers la face livide d'un +être humain qui réfléchit, et regardez derrière, regardez dans cette +âme, regardez dans cette obscurité. Il y a là, sous le silence +extérieur, des combats de géants comme dans Homère, des mêlées de +dragons et d'hydres et des nuées de fantômes comme dans Milton, des +spirales visionnaires comme chez Dante. Chose sombre que cet infini que +tout homme porte en soi et auquel il mesure avec désespoir les volontés +de son cerveau et les actions de sa vie!</p> + +<p>Alighieri rencontra un jour une sinistre porte devant laquelle il +hésita. En voici une aussi devant nous, au seuil de laquelle nous +hésitons. Entrons pourtant.</p> + +<p>Nous n'avons que peu de chose à ajouter à ce que le lecteur connaît déjà +de ce qui était arrivé à Jean Valjean depuis l'aventure de +Petit-Gervais. À partir de ce moment, on l'a vu, il fut un autre homme. +Ce que l'évêque avait voulu faire de lui, il l'exécuta. Ce fut plus +qu'une transformation, ce fut une transfiguration.</p> + +<p>Il réussit à disparaître, vendit l'argenterie de l'évêque, ne gardant +que les flambeaux, comme souvenir, se glissa de ville en ville, traversa +la France, vint à Montreuil-sur-mer, eut l'idée que nous avons dite, +accomplit ce que nous avons raconté, parvint à se faire insaisissable et +inaccessible, et désormais, établi à Montreuil-sur-mer, heureux de +sentir sa conscience attristée par son passé et la première moitié de +son existence démentie par la dernière, il vécut paisible, rassuré et +espérant, n'ayant plus que deux pensées: cacher son nom, et sanctifier +sa vie; échapper aux hommes, et revenir à Dieu.</p> + +<p>Ces deux pensées étaient si étroitement mêlées dans son esprit qu'elles +n'en formaient qu'une seule; elles étaient toutes deux également +absorbantes et impérieuses, et dominaient ses moindres actions. +D'ordinaire elles étaient d'accord pour régler la conduite de sa vie; +elles le tournaient vers l'ombre; elles le faisaient bienveillant et +simple; elles lui conseillaient les mêmes choses. Quelquefois cependant +il y avait conflit entre elles. Dans ce cas-là, on s'en souvient, +l'homme que tout le pays de Montreuil-sur-mer appelait M. Madeleine ne +balançait pas à sacrifier la première à la seconde, sa sécurité à sa +vertu. Ainsi, en dépit de toute réserve et de toute prudence, il avait +gardé les chandeliers de l'évêque, porté son deuil, appelé et interrogé +tous les petits savoyards qui passaient, pris des renseignements sur les +familles de Faverolles, et sauvé la vie au vieux Fauchelevent, malgré +les inquiétantes insinuations de Javert. Il semblait, nous l'avons déjà +remarqué, qu'il pensât, à l'exemple de tous ceux qui ont été sages, +saints et justes, que son premier devoir n'était pas envers lui.</p> + +<p>Toutefois, il faut le dire, jamais rien de pareil ne s'était encore +présenté. Jamais les deux idées qui gouvernaient le malheureux homme +dont nous racontons les souffrances n'avaient engagé une lutte si +sérieuse. Il le comprit confusément, mais profondément, dès les +premières paroles que prononça Javert, en entrant dans son cabinet.</p> + +<p>Au moment où fut si étrangement articulé ce nom qu'il avait enseveli +sous tant d'épaisseurs, il fut saisi de stupeur et comme enivré par la +sinistre bizarrerie de sa destinée, et, à travers cette stupeur, il eut +ce tressaillement qui précède les grandes secousses; il se courba comme +un chêne à l'approche d'un orage, comme un soldat à l'approche d'un +assaut. Il sentit venir sur sa tête des ombres pleines de foudres et +d'éclairs. Tout en écoutant parler Javert, il eut une première pensée +d'aller, de courir, de se dénoncer, de tirer ce Champmathieu de prison +et de s'y mettre; cela fut douloureux et poignant comme une incision +dans la chair vive, puis cela passa, et il se dit: «Voyons! voyons!» Il +réprima ce premier mouvement généreux et recula devant l'héroïsme.</p> + +<p>Sans doute, il serait beau qu'après les saintes paroles de l'évêque, +après tant d'années de repentir et d'abnégation, au milieu d'une +pénitence admirablement commencée, cet homme, même en présence d'une si +terrible conjoncture, n'eût pas bronché un instant et eût continué de +marcher du même pas vers ce précipice ouvert au fond duquel était le +ciel; cela serait beau, mais cela ne fut pas ainsi. Il faut bien que +nous rendions compte des choses qui s'accomplissaient dans cette âme, et +nous ne pouvons dire que ce qui y était. Ce qui l'emporta tout d'abord, +ce fut l'instinct de la conservation; il rallia en hâte ses idées, +étouffa ses émotions, considéra la présence de Javert, ce grand péril, +ajourna toute résolution avec la fermeté de l'épouvante, s'étourdit sur +ce qu'il y avait à faire, et reprit son calme comme un lutteur ramasse +son bouclier.</p> + +<p>Le reste de la journée il fut dans cet état, un tourbillon au dedans, +une tranquillité profonde au dehors; il ne prit que ce qu'on pourrait +appeler «les mesures conservatoires». Tout était encore confus et se +heurtait dans son cerveau; le trouble y était tel qu'il ne voyait +distinctement la forme d'aucune idée; et lui-même n'aurait pu rien dire +de lui-même, si ce n'est qu'il venait de recevoir un grand coup. Il se +rendit comme d'habitude près du lit de douleur de Fantine et prolongea +sa visite, par un instinct de bonté, se disant qu'il fallait agir ainsi +et la bien recommander aux sœurs pour le cas où il arriverait qu'il eût +à s'absenter. Il sentit vaguement qu'il faudrait peut-être aller à +Arras, et, sans être le moins du monde décidé à ce voyage, il se dit +qu'à l'abri de tout soupçon comme il l'était, il n'y avait point +d'inconvénient à être témoin de ce qui se passerait, et il retint le +tilbury de Scaufflaire, afin d'être préparé à tout événement.</p> + +<p>Il dîna avec assez d'appétit.</p> + +<p>Rentré dans sa chambre il se recueillit.</p> + +<p>Il examina la situation et la trouva inouïe; tellement inouïe qu'au +milieu de sa rêverie, par je ne sais quelle impulsion d'anxiété presque +inexplicable, il se leva de sa chaise et ferma sa porte au verrou. Il +craignait qu'il n'entrât encore quelque chose. Il se barricadait contre +le possible.</p> + +<p>Un moment après il souffla sa lumière. Elle le gênait.</p> + +<p>Il lui semblait qu'on pouvait le voir.</p> + +<p>Qui, on?</p> + +<p>Hélas! ce qu'il voulait mettre à la porte était entré; ce qu'il voulait +aveugler, le regardait. Sa conscience.</p> + +<p>Sa conscience, c'est-à-dire Dieu.</p> + +<p>Pourtant, dans le premier moment, il se fit illusion; il eut un +sentiment de sûreté et de solitude; le verrou tiré, il se crut +imprenable; la chandelle éteinte, il se sentit invisible. Alors il prit +possession de lui-même; il posa ses coudes sur la table, appuya la tête +sur sa main, et se mit à songer dans les ténèbres.</p> + +<p>—Où en suis-je?—Est-ce que je ne rêve pas? Que m'a-t-on dit?—Est-il +bien vrai que j'aie vu ce Javert et qu'il m'ait parlé ainsi?—Que peut +être ce Champmathieu?—Il me ressemble donc?—Est-ce possible?—Quand +je pense qu'hier j'étais si tranquille et si loin de me douter de +rien!—Qu'est-ce que je faisais donc hier à pareille heure?—Qu'y a-t-il +dans cet incident?—Comment se dénouera-t-il?—Que faire?</p> + +<p>Voilà dans quelle tourmente il était. Son cerveau avait perdu la force +de retenir ses idées, elles passaient comme des ondes, et il prenait son +front dans ses deux mains pour les arrêter.</p> + +<p>De ce tumulte qui bouleversait sa volonté et sa raison, et dont il +cherchait à tirer une évidence et une résolution, rien ne se dégageait +que l'angoisse.</p> + +<p>Sa tête était brûlante. Il alla à la fenêtre et l'ouvrit toute grande. +Il n'y avait pas d'étoiles au ciel. Il revint s'asseoir près de la +table.</p> + +<p>La première heure s'écoula ainsi.</p> + +<p>Peu à peu cependant des linéaments vagues commencèrent à se former et à +se fixer dans sa méditation, et il put entrevoir avec la précision de la +réalité, non l'ensemble de la situation, mais quelques détails.</p> + +<p>Il commença par reconnaître que, si extraordinaire et si critique que +fût cette situation, il en était tout à fait le maître.</p> + +<p>Sa stupeur ne fit que s'en accroître.</p> + +<p>Indépendamment du but sévère et religieux que se proposaient ses +actions, tout ce qu'il avait fait jusqu'à ce jour n'était autre chose +qu'un trou qu'il creusait pour y enfouir son nom. Ce qu'il avait +toujours le plus redouté, dans ses heures de repli sur lui-même, dans +ses nuits d'insomnie, c'était d'entendre jamais prononcer ce nom; il se +disait que ce serait là pour lui la fin de tout; que le jour où ce nom +reparaîtrait, il ferait évanouir autour de lui sa vie nouvelle, et qui +sait même peut-être? au dedans de lui sa nouvelle âme. Il frémissait de +la seule pensée que c'était possible. Certes, si quelqu'un lui eût dit +en ces moments-là qu'une heure viendrait où ce nom retentirait à son +oreille, où ce hideux mot, Jean Valjean, sortirait tout à coup de la +nuit et se dresserait devant lui, où cette lumière formidable faite pour +dissiper le mystère dont il s'enveloppait resplendirait subitement sur +sa tête; et que ce nom ne le menacerait pas, que cette lumière ne +produirait qu'une obscurité plus épaisse, que ce voile déchiré +accroîtrait le mystère; que ce tremblement de terre consoliderait son +édifice, que ce prodigieux incident n'aurait d'autre résultat, si bon +lui semblait, à lui, que de rendre son existence à la fois plus claire +et plus impénétrable, et que, de sa confrontation avec le fantôme de +Jean Valjean, le bon et digne bourgeois monsieur Madeleine sortirait +plus honoré, plus paisible et plus respecté que jamais,—si quelqu'un +lui eût dit cela, il eût hoché la tête et regardé ces paroles comme +insensées. Eh bien! tout cela venait précisément d'arriver, tout cet +entassement de l'impossible était un fait, et Dieu avait permis que ces +choses folles devinssent des choses réelles!</p> + +<p>Sa rêverie continuait de s'éclaircir. Il se rendait de plus en plus +compte de sa position. Il lui semblait qu'il venait de s'éveiller de je +ne sais quel sommeil, et qu'il se trouvait glissant sur une pente au +milieu de la nuit, debout, frissonnant, reculant en vain, sur le bord +extrême d'un abîme. Il entrevoyait distinctement dans l'ombre un +inconnu, un étranger, que la destinée prenait pour lui et poussait dans +le gouffre à sa place. Il fallait, pour que le gouffre se refermât, que +quelqu'un y tombât, lui ou l'autre.</p> + +<p>Il n'avait qu'à laisser faire.</p> + +<p>La clarté devint complète, et il s'avoua ceci:—Que sa place était vide +aux galères, qu'il avait beau faire, qu'elle l'y attendait toujours, que +le vol de Petit-Gervais l'y ramenait, que cette place vide l'attendrait +et l'attirerait jusqu'à ce qu'il y fût, que cela était inévitable et +fatal.—Et puis il se dit:—Qu'en ce moment il avait un remplaçant, +qu'il paraissait qu'un nommé Champmathieu avait cette mauvaise chance, +et que, quant à lui, présent désormais au bagne dans la personne de ce +Champmathieu, présent dans la société sous le nom de M. Madeleine, il +n'avait plus rien à redouter, pourvu qu'il n'empêchât pas les hommes de +sceller sur la tête de ce Champmathieu cette pierre de l'infamie qui, +comme la pierre du sépulcre, tombe une fois et ne se relève jamais.</p> + +<p>Tout cela était si violent et si étrange qu'il se fit soudain en lui +cette espèce de mouvement indescriptible qu'aucun homme n'éprouve plus +de deux ou trois fois dans sa vie, sorte de convulsion de la conscience +qui remue tout ce que le cœur a de douteux, qui se compose d'ironie, de +joie et de désespoir, et qu'on pourrait appeler un éclat de rire +intérieur.</p> + +<p>Il ralluma brusquement sa bougie.</p> + +<p>—Eh bien quoi! se dit-il, de quoi est-ce que j'ai peur? qu'est-ce que +j'ai à songer comme cela? Me voilà sauvé. Tout est fini. Je n'avais plus +qu'une porte entr'ouverte par laquelle mon passé pouvait faire irruption +dans ma vie; cette porte, la voilà murée! à jamais! Ce Javert qui me +trouble depuis si longtemps, ce redoutable instinct qui semblait m'avoir +deviné, qui m'avait deviné, pardieu! et qui me suivait partout, cet +affreux chien de chasse toujours en arrêt sur moi, le voilà dérouté, +occupé ailleurs, absolument dépisté! Il est satisfait désormais, il me +laissera tranquille, il tient son Jean Valjean! Qui sait même, il est +probable qu'il voudra quitter la ville! Et tout cela s'est fait sans +moi! Et je n'y suis pour rien! Ah çà, mais! qu'est-ce qu'il y a de +malheureux dans ceci? Des gens qui me verraient, parole d'honneur! +croiraient qu'il m'est arrivé une catastrophe! Après tout, s'il y a du +mal pour quelqu'un, ce n'est aucunement de ma faute. C'est la providence +qui a tout fait. C'est qu'elle veut cela apparemment!</p> + +<p>Ai-je le droit de déranger ce qu'elle arrange? Qu'est-ce que je demande +à présent? De quoi est-ce que je vais me mêler? Cela ne me regarde pas. +Comment! je ne suis pas content! Mais qu'est-ce qu'il me faut donc? Le +but auquel j'aspire depuis tant d'années, le songe de mes nuits, l'objet +de mes prières au ciel, la sécurité, je l'atteins! C'est Dieu qui le +veut. Je n'ai rien à faire contre la volonté de Dieu. Et pourquoi Dieu +le veut-il? Pour que je continue ce que j'ai commencé, pour que je fasse +le bien, pour que je sois un jour un grand et encourageant exemple, pour +qu'il soit dit qu'il y a eu enfin un peu de bonheur attaché à cette +pénitence que j'ai subie et à cette vertu où je suis revenu! Vraiment je +ne comprends pas pourquoi j'ai eu peur tantôt d'entrer chez ce brave +curé et de tout lui raconter comme à un confesseur, et de lui demander +conseil, c'est évidemment là ce qu'il m'aurait dit. C'est décidé, +laissons aller les choses! laissons faire le bon Dieu!</p> + +<p>Il se parlait ainsi dans les profondeurs de sa conscience, penché sur ce +qu'on pourrait appeler son propre abîme. Il se leva de sa chaise, et se +mit à marcher dans la chambre.—Allons, dit-il, n'y pensons plus. Voilà +une résolution prise!—Mais il ne sentit aucune joie.</p> + +<p>Au contraire.</p> + +<p>On n'empêche pas plus la pensée de revenir à une idée que la mer de +revenir à un rivage. Pour le matelot, cela s'appelle la marée; pour le +coupable, cela s'appelle le remords. Dieu soulève l'âme comme l'océan.</p> + +<p>Au bout de peu d'instants, il eut beau faire, il reprit ce sombre +dialogue dans lequel c'était lui qui parlait et lui qui écoutait, disant +ce qu'il eût voulu taire, écoutant ce qu'il n'eût pas voulu entendre, +cédant à cette puissance mystérieuse qui lui disait: pense! comme elle +disait il y a deux mille ans à un autre condamné, marche!</p> + +<p>Avant d'aller plus loin et pour être pleinement compris, insistons sur +une observation nécessaire.</p> + +<p>Il est certain qu'on se parle à soi-même, il n'est pas un être pensant +qui ne l'ait éprouvé. On peut dire même que le verbe n'est jamais un +plus magnifique mystère que lorsqu'il va, dans l'intérieur d'un homme, +de la pensée à la conscience et qu'il retourne de la conscience à la +pensée. C'est dans ce sens seulement qu'il faut entendre les mots +souvent employés dans ce chapitre, il dit, il s'écria. On se dit, on se +parle, on s'écrie en soi-même, sans que le silence extérieur soit rompu. +Il y a un grand tumulte; tout parle en nous, excepté la bouche. Les +réalités de l'âme, pour n'être point visibles et palpables, n'en sont +pas moins des réalités.</p> + +<p>Il se demanda donc où il en était. Il s'interrogea sur cette «résolution +prise». Il se confessa à lui-même que tout ce qu'il venait d'arranger +dans son esprit était monstrueux, que «laisser aller les choses, laisser +faire le bon Dieu», c'était tout simplement horrible. Laisser +s'accomplir cette méprise de la destinée et des hommes, ne pas +l'empêcher, s'y prêter par son silence, ne rien faire enfin, c'était +faire tout! c'était le dernier degré de l'indignité hypocrite! c'était +un crime bas, lâche, sournois, abject, hideux!</p> + +<p>Pour la première fois depuis huit années, le malheureux homme venait de +sentir la saveur amère d'une mauvaise pensée et d'une mauvaise action.</p> + +<p>Il la recracha avec dégoût.</p> + +<p>Il continua de se questionner. Il se demanda sévèrement ce qu'il avait +entendu par ceci: "Mon but est atteint!" Il se déclara que sa vie avait +un but en effet. Mais quel but? cacher son nom? tromper la police? +Était-ce pour une chose si petite qu'il avait fait tout ce qu'il avait +fait? Est-ce qu'il n'avait pas un autre but, qui était le grand, qui +était le vrai? Sauver, non sa personne, mais son âme. Redevenir honnête +et bon. Être un juste! est-ce que ce n'était pas là surtout, là +uniquement, ce qu'il avait toujours voulu, ce que l'évêque lui avait +ordonné?—Fermer la porte à son passé? Mais il ne la fermait pas, grand +Dieu! il la rouvrait en faisant une action infâme! mais il redevenait un +voleur, et le plus odieux des voleurs! il volait à un autre son +existence, sa vie, sa paix, sa place au soleil! il devenait un assassin! +il tuait, il tuait moralement un misérable homme, il lui infligeait +cette affreuse mort vivante, cette mort à ciel ouvert, qu'on appelle le +bagne! Au contraire, se livrer, sauver cet homme frappé d'une si lugubre +erreur, reprendre son nom, redevenir par devoir le forçat Jean Valjean, +c'était là vraiment achever sa résurrection, et fermer à jamais l'enfer +d'où il sortait! Y retomber en apparence, c'était en sortir en réalité! +Il fallait faire cela! il n'avait rien fait s'il ne faisait pas cela! +toute sa vie était inutile, toute sa pénitence était perdue, et il n'y +avait plus qu'à dire: à quoi bon? Il sentait que l'évêque était là, que +l'évêque était d'autant plus présent qu'il était mort, que l'évêque le +regardait fixement, que désormais le maire Madeleine avec toutes ses +vertus lui serait abominable, et que le galérien Jean Valjean serait +admirable et pur devant lui. Que les hommes voyaient son masque, mais +que l'évêque voyait sa face. Que les hommes voyaient sa vie, mais que +l'évêque voyait sa conscience. Il fallait donc aller à Arras, délivrer +le faux Jean Valjean, dénoncer le véritable! Hélas! c'était là le plus +grand des sacrifices, la plus poignante des victoires, le dernier pas à +franchir; mais il le fallait. Douloureuse destinée! il n'entrerait dans +la sainteté aux yeux de Dieu que s'il rentrait dans l'infamie aux yeux +des hommes!</p> + +<p>—Eh bien, dit-il, prenons ce parti! faisons notre devoir! sauvons cet +homme!</p> + +<p>Il prononça ces paroles à haute voix, sans s'apercevoir qu'il parlait +tout haut.</p> + +<p>Il prit ses livres, les vérifia et les mit en ordre. Il jeta au feu une +liasse de créances qu'il avait sur de petits commerçants gênés. Il +écrivit une lettre qu'il cacheta et sur l'enveloppe de laquelle on +aurait pu lire, s'il y avait eu quelqu'un dans sa chambre en cet +instant: <i>À Monsieur Laffitte, banquier, rue d'Artois, à Paris</i>.</p> + +<p>Il tira d'un secrétaire un portefeuille qui contenait quelques billets +de banque et le passeport dont il s'était servi cette même année pour +aller aux élections.</p> + +<p>Qui l'eût vu pendant qu'il accomplissait ces divers actes auxquels se +mêlait une méditation si grave, ne se fût pas douté de ce qui se passait +en lui. Seulement par moments ses lèvres remuaient; dans d'autres +instants il relevait la tête et fixait son regard sur un point +quelconque de la muraille, comme s'il y avait précisément là quelque +chose qu'il voulait éclaircir ou interroger.</p> + +<p>La lettre à M. Laffitte terminée, il la mit dans sa poche ainsi que le +portefeuille, et recommença à marcher.</p> + +<p>Sa rêverie n'avait point dévié. Il continuait de voir clairement son +devoir écrit en lettres lumineuses qui flamboyaient devant ses yeux et +se déplaçaient avec son regard:—<i>Va! nomme-toi! dénonce-toi!</i></p> + +<p>Il voyait de même, et comme si elles se fussent mues devant lui avec des +formes sensibles, les deux idées qui avaient été jusque-là la double +règle de sa vie: cacher son nom, sanctifier son âme. Pour la première +fois, elles lui apparaissaient absolument distinctes, et il voyait la +différence qui les séparait. Il reconnaissait que l'une de ces idées +était nécessairement bonne, tandis que l'autre pouvait devenir mauvaise; +que celle-là était le dévouement et que celle-ci était la personnalité; +que l'une disait: le <i>prochain</i>, et que l'autre disait: <i>moi</i>; que l'une +venait de la lumière et que l'autre venait de la nuit.</p> + +<p>Elles se combattaient, il les voyait se combattre. À mesure qu'il +songeait, elles avaient grandi devant l'œil de son esprit; elles +avaient maintenant des statures colossales; et il lui semblait qu'il +voyait lutter au dedans de lui-même, dans cet infini dont nous parlions +tout à l'heure, au milieu des obscurités et des lueurs, une déesse et +une géante.</p> + +<p>Il était plein d'épouvante, mais il lui semblait que la bonne pensée +l'emportait.</p> + +<p>Il sentait qu'il touchait à l'autre moment décisif de sa conscience et +de sa destinée; que l'évêque avait marqué la première phase de sa vie +nouvelle, et que ce Champmathieu en marquait la seconde. Après la grande +crise, la grande épreuve.</p> + +<p>Cependant la fièvre, un instant apaisée, lui revenait peu à peu. Mille +pensées le traversaient, mais elles continuaient de le fortifier dans sa +résolution.</p> + +<p>Un moment il s'était dit:—qu'il prenait peut-être la chose trop +vivement, qu'après tout ce Champmathieu n'était pas intéressant, qu'en +somme il avait volé.</p> + +<p>Il se répondit:—Si cet homme a en effet volé quelques pommes, c'est un +mois de prison. Il y a loin de là aux galères. Et qui sait même? a-t-il +volé? est-ce prouvé? Le nom de Jean Valjean l'accable et semble +dispenser de preuves. Les procureurs du roi n'agissent-ils pas +habituellement ainsi? On le croit voleur, parce qu'on le sait forçat.</p> + +<p>Dans un autre instant, cette idée lui vint que, lorsqu'il se serait +dénoncé, peut-être on considérerait l'héroïsme de son action, et sa vie +honnête depuis sept ans, et ce qu'il avait fait pour le pays, et qu'on +lui ferait grâce.</p> + +<p>Mais cette supposition s'évanouit bien vite, et il sourit amèrement en +songeant que le vol des quarante sous à Petit-Gervais le faisait +récidiviste, que cette affaire reparaîtrait certainement et, aux termes +précis de la loi, le ferait passible des travaux forcés à perpétuité.</p> + +<p>Il se détourna de toute illusion, se détacha de plus en plus de la terre +et chercha la consolation et la force ailleurs. Il se dit qu'il fallait +faire son devoir; que peut-être même ne serait-il pas plus malheureux +après avoir fait son devoir qu'après l'avoir éludé; que s'il <i>laissait +faire</i>, s'il restait à Montreuil-sur-mer, sa considération, sa bonne +renommée, ses bonnes œuvres, la déférence, la vénération, sa charité, +sa richesse, sa popularité, sa vertu, seraient assaisonnées d'un crime; +et quel goût auraient toutes ces choses saintes liées à cette chose +hideuse! tandis que, s'il accomplissait son sacrifice, au bagne, au +poteau, au carcan, au bonnet vert, au travail sans relâche, à la honte +sans pitié, il se mêlerait une idée céleste!</p> + +<p>Enfin il se dit qu'il y avait nécessité, que sa destinée était ainsi +faite, qu'il n'était pas maître de déranger les arrangements d'en haut, +que dans tous les cas il fallait choisir: ou la vertu au dehors et +l'abomination au dedans, ou la sainteté au dedans et l'infamie au +dehors.</p> + +<p>À remuer tant d'idées lugubres, son courage ne défaillait pas, mais son +cerveau se fatiguait. Il commençait à penser malgré lui à d'autres +choses, à des choses indifférentes. Ses artères battaient violemment +dans ses tempes. Il allait et venait toujours. Minuit sonna d'abord à la +paroisse, puis à la maison de ville. Il compta les douze coups aux deux +horloges, et il compara le son des deux cloches. Il se rappela à cette +occasion que quelques jours auparavant il avait vu chez un marchand de +ferrailles une vieille cloche à vendre sur laquelle ce nom était écrit: +<i>Antoine Albin de Romainville</i>.</p> + +<p>Il avait froid. Il alluma un peu de feu. Il ne songea pas à fermer la +fenêtre.</p> + +<p>Cependant il était retombé dans sa stupeur. Il lui fallait faire un +assez grand effort pour se rappeler à quoi il songeait avant que minuit +sonnât. Il y parvint enfin.</p> + +<p>—Ah! oui, se dit-il, j'avais pris la résolution de me dénoncer.</p> + +<p>Et puis tout à coup il pensa à la Fantine.</p> + +<p>—Tiens! dit-il, et cette pauvre femme!</p> + +<p>Ici une crise nouvelle se déclara.</p> + +<p>Fantine, apparaissant brusquement dans sa rêverie, y fut comme un rayon +d'une lumière inattendue. Il lui sembla que tout changeait d'aspect +autour de lui, il s'écria:</p> + +<p>—Ah çà, mais! jusqu'ici je n'ai considéré que moi! je n'ai eu égard +qu'à ma convenance! Il me convient de me taire ou de me +dénoncer,—cacher ma personne ou sauver mon âme,—être un magistrat +méprisable et respecté ou un galérien infâme et vénérable, c'est moi, +c'est toujours moi, ce n'est que moi! Mais, mon Dieu, c'est de l'égoïsme +tout cela! Ce sont des formes diverses de l'égoïsme, mais c'est de +l'égoïsme! Si je songeais un peu aux autres? La première sainteté est de +penser à autrui. Voyons, examinons. Moi excepté, moi effacé, moi oublié, +qu'arrivera-t-il de tout ceci?—Si je me dénonce? on me prend. On lâche +ce Champmathieu, on me remet aux galères, c'est bien. Et puis? Que se +passe-t-il ici? Ah! ici, il y a un pays, une ville, des fabriques, une +industrie, des ouvriers, des hommes, des femmes, des vieux grands-pères, +des enfants, des pauvres gens! J'ai créé tout ceci, je fais vivre tout +cela; partout où il y a une cheminée qui fume, c'est moi qui ai mis le +tison dans le feu et la viande dans la marmite; j'ai fait l'aisance, la +circulation, le crédit; avant moi il n'y avait rien; j'ai relevé, +vivifié, animé, fécondé, stimulé, enrichi tout le pays; moi de moins, +c'est l'âme de moins. Je m'ôte, tout meurt.—Et cette femme qui a tant +souffert, qui a tant de mérites dans sa chute, dont j'ai causé sans le +vouloir tout le malheur! Et cet enfant que je voulais aller chercher, +que j'ai promis à la mère! Est-ce que je ne dois pas aussi quelque chose +à cette femme, en réparation du mal que je lui ai fait? Si je disparais, +qu'arrive-t-il? La mère meurt. L'enfant devient ce qu'il peut. Voilà ce +qui se passe, si je me dénonce.—Si je ne me dénonce pas? Voyons, si je +ne me dénonce pas? Après s'être fait cette question, il s'arrêta; il eut +comme un moment d'hésitation et de tremblement; mais ce moment dura peu, +et il se répondit avec calme:</p> + +<p>—Eh bien, cet homme va aux galères, c'est vrai, mais, que diable! il a +volé! J'ai beau me dire qu'il n'a pas volé, il a volé! Moi, je reste +ici, je continue. Dans dix ans j'aurai gagné dix millions, je les +répands dans le pays, je n'ai rien à moi, qu'est-ce que cela me fait? Ce +n'est pas pour moi ce que je fais! La prospérité de tous va croissant, +les industries s'éveillent et s'excitent, les manufactures et les usines +se multiplient, les familles, cent familles, mille familles! sont +heureuses; la contrée se peuple; il naît des villages où il n'y a que +des fermes, il naît des fermes où il n'y a rien; la misère disparaît, et +avec la misère disparaissent la débauche, la prostitution, le vol, le +meurtre, tous les vices, tous les crimes! Et cette pauvre mère élève son +enfant! et voilà tout un pays riche et honnête! Ah çà, j'étais fou, +j'étais absurde, qu'est-ce que je parlais donc de me dénoncer? Il faut +faire attention, vraiment, et ne rien précipiter. Quoi! parce qu'il +m'aura plu de faire le grand et le généreux,—c'est du mélodrame, après +tout!—parce que je n'aurai songé qu'à moi, qu'à moi seul, quoi! pour +sauver d'une punition peut-être un peu exagérée, mais juste au fond, on +ne sait qui, un voleur, un drôle évidemment, il faudra que tout un pays +périsse! il faudra qu'une pauvre femme crève à l'hôpital! qu'une pauvre +petite fille crève sur le pavé! comme des chiens! Ah! mais c'est +abominable! Sans même que la mère ait revu son enfant! sans que l'enfant +ait presque connu sa mère! Et tout ça pour ce vieux gredin de voleur de +pommes qui, à coup sûr, a mérité les galères pour autre chose, si ce +n'est pour cela! Beaux scrupules qui sauvent un coupable et qui +sacrifient des innocents, qui sauvent un vieux vagabond, lequel n'a plus +que quelques années à vivre au bout du compte et ne sera guère plus +malheureux au bagne que dans sa masure, et qui sacrifient toute une +population, mères, femmes, enfants! Cette pauvre petite Cosette qui n'a +que moi au monde et qui est sans doute en ce moment toute bleue de froid +dans le bouge de ces Thénardier! Voilà encore des canailles ceux-là! Et +je manquerais à mes devoirs envers tous ces pauvres êtres! Et je m'en +irais me dénoncer! Et je ferais cette inepte sottise! Mettons tout au +pis. Supposons qu'il y ait une mauvaise action pour moi dans ceci et que +ma conscience me la reproche un jour, accepter, pour le bien d'autrui, +ces reproches qui ne chargent que moi, cette mauvaise action qui ne +compromet que mon âme, c'est là qu'est le dévouement, c'est là qu'est la +vertu.</p> + +<p>Il se leva, il se remit à marcher. Cette fois il lui semblait qu'il +était content. On ne trouve les diamants que dans les ténèbres de la +terre; on ne trouve les vérités que dans les profondeurs de la pensée. +Il lui semblait qu'après être descendu dans ces profondeurs, après avoir +longtemps tâtonné au plus noir de ces ténèbres, il venait enfin de +trouver un de ces diamants, une de ces vérités, et qu'il la tenait dans +sa main; et il s'éblouissait à la regarder.</p> + +<p>—Oui, pensa-t-il, c'est cela. Je suis dans le vrai. J'ai la solution. +Il faut finir par s'en tenir à quelque chose. Mon parti est pris. +Laissons faire! Ne vacillons plus, ne reculons plus. Ceci est dans +l'intérêt de tous, non dans le mien. Je suis Madeleine, je reste +Madeleine. Malheur à celui qui est Jean Valjean! Ce n'est plus moi. Je +ne connais pas cet homme, je ne sais plus ce que c'est, s'il se trouve +que quelqu'un est Jean Valjean à cette heure, qu'il s'arrange! cela ne +me regarde pas. C'est un nom de fatalité qui flotte dans la nuit, s'il +s'arrête et s'abat sur une tête, tant pis pour elle!</p> + +<p>Il se regarda dans le petit miroir qui était sur sa cheminée, et dit:</p> + +<p>—Tiens! cela m'a soulagé de prendre une résolution! Je suis tout autre +à présent.</p> + +<p>Il marcha encore quelques pas, puis il s'arrêta court:</p> + +<p>—Allons! dit-il, il ne faut hésiter devant aucune des conséquences de +la résolution prise. Il y a encore des fils qui m'attachent à ce Jean +Valjean. Il faut les briser! Il y a ici, dans cette chambre même, des +objets qui m'accuseraient, des choses muettes qui seraient des témoins, +c'est dit, il faut que tout cela disparaisse.</p> + +<p>Il fouilla dans sa poche, en tira sa bourse, l'ouvrit, et y prit une +petite clef.</p> + +<p>Il introduisit cette clef dans une serrure dont on voyait à peine le +trou, perdu qu'il était dans les nuances les plus sombres du dessin qui +couvrait le papier collé sur le mur. Une cachette s'ouvrit, une espèce +de fausse armoire ménagée entre l'angle de la muraille et le manteau de +la cheminée. Il n'y avait dans cette cachette que quelques guenilles, un +sarrau de toile bleue, un vieux pantalon, un vieux havresac, et un gros +bâton d'épine ferré aux deux bouts. Ceux qui avaient vu Jean Valjean à +l'époque où il traversait Digne, en octobre 1815, eussent aisément +reconnu toutes les pièces de ce misérable accoutrement.</p> + +<p>Il les avait conservées comme il avait conservé les chandeliers +d'argent, pour se rappeler toujours son point de départ. Seulement il +cachait ceci qui venait du bagne, et il laissait voir les flambeaux qui +venaient de l'évêque.</p> + +<p>Il jeta un regard furtif vers la porte, comme s'il eût craint qu'elle ne +s'ouvrît malgré le verrou qui la fermait; puis d'un mouvement vif et +brusque et d'une seule brassée, sans même donner un coup d'œil à ces +choses qu'il avait si religieusement et si périlleusement gardées +pendant tant d'années, il prit tout, haillons, bâton, havresac, et jeta +tout au feu. Il referma la fausse armoire, et, redoublant de +précautions, désormais inutiles puisqu'elle était vide, en cacha la +porte derrière un gros meuble qu'il y poussa.</p> + +<p>Au bout de quelques secondes, la chambre et le mur d'en face furent +éclairés d'une grande réverbération rouge et tremblante. Tout brûlait. +Le bâton d'épine pétillait et jetait des étincelles jusqu'au milieu de +la chambre.</p> + +<p>Le havresac, en se consumant avec d'affreux chiffons qu'il contenait, +avait mis à nu quelque chose qui brillait dans la cendre. En se +penchant, on eût aisément reconnu une pièce d'argent. Sans doute la +pièce de quarante sous volée au petit savoyard.</p> + +<p>Lui ne regardait pas le feu et marchait, allant et venant toujours du +même pas.</p> + +<p>Tout à coup ses yeux tombèrent sur les deux flambeaux d'argent que la +réverbération faisait reluire vaguement sur la cheminée.</p> + +<p>—Tiens! pensa-t-il, tout Jean Valjean est encore là-dedans. Il faut +aussi détruire cela.</p> + +<p>Il prit les deux flambeaux.</p> + +<p>Il y avait assez de feu pour qu'on pût les déformer promptement et en +faire une sorte de lingot méconnaissable.</p> + +<p>Il se pencha sur le foyer et s'y chauffa un instant. Il eut un vrai +bien-être.—La bonne chaleur! dit-il.</p> + +<p>Il remua le brasier avec un des deux chandeliers. Une minute de plus, et +ils étaient dans le feu. En ce moment il lui sembla qu'il entendait une +voix qui criait au dedans de lui:</p> + +<p>—Jean Valjean! Jean Valjean!</p> + +<p>Ses cheveux se dressèrent, il devint comme un homme qui écoute une chose +terrible.</p> + +<p>—Oui, c'est cela, achève! disait la voix. Complète ce que tu fais! +détruis ces flambeaux! anéantis ce souvenir! oublie l'évêque! oublie +tout! perds ce Champmathieu! va, c'est bien. Applaudis-toi! Ainsi, c'est +convenu, c'est résolu, c'est dit, voilà un homme, voilà un vieillard qui +ne sait ce qu'on lui veut, qui n'a rien fait peut-être, un innocent, +dont ton nom fait tout le malheur, sur qui ton nom pèse comme un crime, +qui va être pris pour toi, qui va être condamné, qui va finir ses jours +dans l'abjection et dans l'horreur! c'est bien. Sois honnête homme, toi. +Reste monsieur le maire, reste honorable et honoré, enrichis la ville, +nourris des indigents, élève des orphelins, vis heureux, vertueux et +admiré, et pendant ce temps-là, pendant que tu seras ici dans la joie et +dans la lumière, il y aura quelqu'un qui aura ta casaque rouge, qui +portera ton nom dans l'ignominie et qui traînera ta chaîne au bagne! +Oui, c'est bien arrangé ainsi! Ah! misérable!</p> + +<p>La sueur lui coulait du front. Il attachait sur les flambeaux un œil +hagard. Cependant ce qui parlait en lui n'avait pas fini. La voix +continuait:</p> + +<p>—Jean Valjean! il y aura autour de toi beaucoup de voix qui feront un +grand bruit, qui parleront bien haut, et qui te béniront, et une seule +que personne n'entendra et qui te maudira dans les ténèbres. Eh bien! +écoute, infâme! toutes ces bénédictions retomberont avant d'arriver au +ciel, et il n'y aura que la malédiction qui montera jusqu'à Dieu! Cette +voix, d'abord toute faible et qui s'était élevée du plus obscur de sa +conscience, était devenue par degrés éclatante et formidable, et il +l'entendait maintenant à son oreille. Il lui semblait qu'elle était +sortie de lui-même et qu'elle parlait à présent en dehors de lui. Il +crut entendre les dernières paroles si distinctement qu'il regarda dans +la chambre avec une sorte de terreur.</p> + +<p>—Y a-t-il quelqu'un ici? demanda-t-il à haute voix, et tout égaré.</p> + +<p>Puis il reprit avec un rire qui ressemblait au rire d'un idiot:</p> + +<p>—Que je suis bête! il ne peut y avoir personne.</p> + +<p>Il y avait quelqu'un; mais celui qui y était n'était pas de ceux que +l'œil humain peut voir.</p> + +<p>Il posa les flambeaux sur la cheminée.</p> + +<p>Alors il reprit cette marche monotone et lugubre qui troublait dans ses +rêves et réveillait en sursaut l'homme endormi au-dessous de lui.</p> + +<p>Cette marche le soulageait et l'enivrait en même temps. Il semble que +parfois dans les occasions suprêmes on se remue pour demander conseil à +tout ce qu'on peut rencontrer en se déplaçant. Au bout de quelques +instants il ne savait plus où il en était.</p> + +<p>Il reculait maintenant avec une égale épouvante devant les deux +résolutions qu'il avait prises tour à tour. Les deux idées qui le +conseillaient lui paraissaient aussi funestes l'une que l'autre.—Quelle +fatalité! quelle rencontre que ce Champmathieu pris pour lui! Être +précipité justement par le moyen que la providence paraissait d'abord +avoir employé pour l'affermir!</p> + +<p>Il y eut un moment où il considéra l'avenir. Se dénoncer, grand Dieu! se +livrer! Il envisagea avec un immense désespoir tout ce qu'il faudrait +quitter, tout ce qu'il faudrait reprendre. Il faudrait donc dire adieu à +cette existence si bonne, si pure, si radieuse, à ce respect de tous, à +l'honneur, à la liberté! Il n'irait plus se promener dans les champs, il +n'entendrait plus chanter les oiseaux au mois de mai, il ne ferait plus +l'aumône aux petits enfants! Il ne sentirait plus la douceur des regards +de reconnaissance et d'amour fixés sur lui! Il quitterait cette maison +qu'il avait bâtie, cette chambre, cette petite chambre! Tout lui +paraissait charmant à cette heure. Il ne lirait plus dans ces livres, il +n'écrirait plus sur cette petite table de bois blanc! Sa vieille +portière, la seule servante qu'il eût, ne lui monterait plus son café le +matin. Grand Dieu! au lieu de cela, la chiourme, le carcan, la veste +rouge, la chaîne au pied, la fatigue, le cachot, le lit de camp, toutes +ces horreurs connues! À son âge, après avoir été ce qu'il était! Si +encore il était jeune! Mais, vieux, être tutoyé par le premier venu, +être fouillé par le garde-chiourme, recevoir le coup de bâton de +l'argousin! avoir les pieds nus dans des souliers ferrés! tendre matin +et soir sa jambe au marteau du rondier qui visite la manille! subir la +curiosité des étrangers auxquels on dirait: <i>Celui-là, c'est le fameux +Jean Valjean, qui a été maire à Montreuil-sur-mer</i>! Le soir, ruisselant +de sueur, accablé de lassitude, le bonnet vert sur les yeux, remonter +deux à deux, sous le fouet du sergent, l'escalier-échelle du bagne +flottant! Oh! quelle misère! La destinée peut-elle donc être méchante +comme un être intelligent et devenir monstrueuse comme le cœur humain!</p> + +<p>Et, quoi qu'il fît, il retombait toujours sur ce poignant dilemme qui +était au fond de sa rêverie:—rester dans le paradis, et y devenir +démon! rentrer dans l'enfer, et y devenir ange!</p> + +<p>Que faire, grand Dieu! que faire?</p> + +<p>La tourmente dont il était sorti avec tant de peine se déchaîna de +nouveau en lui. Ses idées recommencèrent à se mêler. Elles prirent ce je +ne sais quoi de stupéfié et de machinal qui est propre au désespoir. Ce +nom de Romainville lui revenait sans cesse à l'esprit avec deux vers +d'une chanson qu'il avait entendue autrefois. Il songeait que +Romainville est un petit bois près Paris où les jeunes gens amoureux +vont cueillir des lilas au mois d'avril.</p> + +<p>Il chancelait au dehors comme au dedans. Il marchait comme un petit +enfant qu'on laisse aller seul.</p> + +<p>À de certains moments, luttant contre sa lassitude, il faisait effort +pour ressaisir son intelligence. Il tâchait de se poser une dernière +fois, et définitivement, le problème sur lequel il était en quelque +sorte tombé d'épuisement. Faut-il se dénoncer? Faut-il se taire?—Il ne +réussissait à rien voir de distinct. Les vagues aspects de tous les +raisonnements ébauchés par sa rêverie tremblaient et se dissipaient l'un +après l'autre en fumée. Seulement il sentait que, à quelque parti qu'il +s'arrêtât, nécessairement, et sans qu'il fût possible d'y échapper, +quelque chose de lui allait mourir; qu'il entrait dans un sépulcre à +droite comme à gauche; qu'il accomplissait une agonie, l'agonie de son +bonheur ou l'agonie de sa vertu.</p> + +<p>Hélas! toutes ses irrésolutions l'avaient repris. Il n'était pas plus +avancé qu'au commencement.</p> + +<p>Ainsi se débattait sous l'angoisse cette malheureuse âme. Dix-huit cents +ans avant cet homme infortuné, l'être mystérieux, en qui se résument +toutes les saintetés et toutes les souffrances de l'humanité, avait +aussi lui, pendant que les oliviers frémissaient au vent farouche de +l'infini, longtemps écarté de la main l'effrayant calice qui lui +apparaissait ruisselant d'ombre et débordant de ténèbres dans des +profondeurs pleines d'étoiles.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IVg" id="Chapitre_IVg"></a><a href="#septieme">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>Formes que prend la souffrance pendant le sommeil</h3> + + +<p>Trois heures du matin venaient de sonner, et il y avait cinq heures +qu'il marchait ainsi, presque sans interruption lorsqu'il se laissa +tomber sur sa chaise.</p> + +<p>Il s'y endormit et fit un rêve.</p> + +<p>Ce rêve, comme la plupart des rêves, ne se rapportait à la situation que +par je ne sais quoi de funeste et de poignant, mais il lui fit +impression. Ce cauchemar le frappa tellement que plus tard il l'a écrit. +C'est un des papiers écrits de sa main qu'il a laissés. Nous croyons +devoir transcrire ici cette chose textuellement.</p> + +<p>Quel que soit ce rêve, l'histoire de cette nuit serait incomplète si +nous l'omettions. C'est la sombre aventure d'une âme malade.</p> + +<p>Le voici. Sur l'enveloppe nous trouvons cette ligne écrite: <i>Le rêve que +j'ai eu cette nuit-là.</i></p> + +<p>«J'étais dans une campagne. Une grande campagne triste où il n'y avait +pas d'herbe. Il ne me semblait pas qu'il fît jour ni qu'il fît nuit.</p> + +<p>«Je me promenais avec mon frère, le frère de mes années d'enfance, ce +frère auquel je dois dire que je ne pense jamais et dont je ne me +souviens presque plus.</p> + +<p>«Nous causions, et nous rencontrions des passants. Nous parlions d'une +voisine que nous avions eue autrefois, et qui, depuis qu'elle demeurait +sur la rue, travaillait la fenêtre toujours ouverte. Tout en causant, +nous avions froid à cause de cette fenêtre ouverte.</p> + +<p>«Il n'y avait pas d'arbres dans la campagne.</p> + +<p>«Nous vîmes un homme qui passa près de nous. C'était un homme tout nu, +couleur de cendre, monté sur un cheval couleur de terre. L'homme n'avait +pas de cheveux; on voyait son crâne et des veines sur son crâne. Il +tenait à la main une baguette qui était souple comme un sarment de vigne +et lourde comme du fer. Ce cavalier passa et ne nous dit rien.</p> + +<p>«Mon frère me dit: Prenons par le chemin creux.</p> + +<p>«Il y avait un chemin creux où l'on ne voyait pas une broussaille ni un +brin de mousse. Tout était couleur de terre, même le ciel. Au bout de +quelques pas, on ne me répondit plus quand je parlais. Je m'aperçus que +mon frère n'était plus avec moi.</p> + +<p>«J'entrai dans un village que je vis. Je songeai que ce devait être là +Romainville (pourquoi Romainville?).</p> + +<p>«La première rue où j'entrai était déserte. J'entrai dans une seconde +rue. Derrière l'angle que faisaient les deux rues, il y avait un homme +debout contre le mur. Je dis à cet homme:—Quel est ce pays? où suis-je? +L'homme ne répondit pas. Je vis la porte d'une maison ouverte, j'y +entrai.</p> + +<p>«La première chambre était déserte. J'entrai dans la seconde. Derrière +la porte de cette chambre, il y avait un homme debout contre le mur. Je +demandai à cet homme:—À qui est cette maison? où suis-je? L'homme ne +répondit pas. La maison avait un jardin.</p> + +<p>«Je sortis de la maison et j'entrai dans le jardin. Le jardin était +désert. Derrière le premier arbre, je trouvai un homme qui se tenait +debout. Je dis à cet homme:—Quel est ce jardin? où suis-je? L'homme ne +répondit pas.</p> + +<p>«J'errai dans le village, et je m'aperçus que c'était une ville. Toutes +les rues étaient désertes, toutes les portes étaient ouvertes. Aucun +être vivant ne passait dans les rues, ne marchait dans les chambres ou +ne se promenait dans les jardins. Mais il y avait derrière chaque angle +de mur, derrière chaque porte, derrière chaque arbre, un homme debout +qui se taisait. On n'en voyait jamais qu'un à la fois. Ces hommes me +regardaient passer.</p> + +<p>«Je sortis de la ville et je me mis à marcher dans les champs.</p> + +<p>«Au bout de quelque temps, je me retournai, et je vis une grande foule +qui venait derrière moi. Je reconnus tous les hommes que j'avais vus +dans la ville. Ils avaient des têtes étranges. Ils ne semblaient pas se +hâter, et cependant ils marchaient plus vite que moi. Ils ne faisaient +aucun bruit en marchant. En un instant, cette foule me rejoignit et +m'entoura. Les visages de ces hommes étaient couleur de terre.</p> + +<p>«Alors le premier que j'avais vu et questionné en entrant dans la ville +me dit:—Où allez-vous? Est-ce que vous ne savez pas que vous êtes mort +depuis longtemps?</p> + +<p>«J'ouvris la bouche pour répondre, et je m'aperçus qu'il n'y avait +personne autour de moi.»</p> + +<p>Il se réveilla. Il était glacé. Un vent qui était froid comme le vent du +matin faisait tourner dans leurs gonds les châssis de la croisée restée +ouverte. Le feu s'était éteint. La bougie touchait à sa fin. Il était +encore nuit noire.</p> + +<p>Il se leva, il alla à la fenêtre. Il n'y avait toujours pas d'étoiles au +ciel.</p> + +<p>De sa fenêtre on voyait la cour de la maison et la rue. Un bruit sec et +dur qui résonna tout à coup sur le sol lui fit baisser les yeux.</p> + +<p>Il vit au-dessous de lui deux étoiles rouges dont les rayons +s'allongeaient et se raccourcissaient bizarrement dans l'ombre.</p> + +<p>Comme sa pensée était encore à demi submergée dans la brume des +rêves.—tiens! songea-t-il, il n'y en a pas dans le ciel. Elles sont sur +la terre maintenant.</p> + +<p>Cependant ce trouble se dissipa, un second bruit pareil au premier +acheva de le réveiller; il regarda, et il reconnut que ces deux étoiles +étaient les lanternes d'une voiture. À la clarté qu'elles jetaient, il +put distinguer la forme de cette voiture. C'était un tilbury attelé d'un +petit cheval blanc. Le bruit qu'il avait entendu, c'étaient les coups de +pied du cheval sur le pavé.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cette voiture? se dit-il. Qui est-ce qui vient +donc si matin? En ce moment on frappa un petit coup à la porte de sa +chambre.</p> + +<p>Il frissonna de la tête aux pieds, et cria d'une voix terrible:</p> + +<p>—Qui est là?</p> + +<p>Quelqu'un répondit:</p> + +<p>—Moi, monsieur le maire.</p> + +<p>Il reconnut la voix de la vieille femme, sa portière.</p> + +<p>—Eh bien, reprit-il, qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>—Monsieur le maire, il est tout à l'heure cinq heures du matin.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela me fait?</p> + +<p>—Monsieur le maire, c'est le cabriolet.</p> + +<p>—Quel cabriolet?</p> + +<p>—Le tilbury.</p> + +<p>—Quel tilbury?</p> + +<p>—Est-ce que monsieur le maire n'a pas fait demander un tilbury?</p> + +<p>—Non, dit-il.</p> + +<p>—Le cocher dit qu'il vient chercher monsieur le maire.</p> + +<p>—Quel cocher?</p> + +<p>—Le cocher de M. Scaufflaire.</p> + +<p>—M. Scaufflaire?</p> + +<p>Ce nom le fit tressaillir comme si un éclair lui eût passé devant la +face.</p> + +<p>—Ah! oui! reprit-il, M. Scaufflaire.</p> + +<p>Si la vieille femme l'eût pu voir en ce moment, elle eût été épouvantée.</p> + +<p>Il se fit un assez long silence. Il examinait d'un air stupide la flamme +de la bougie et prenait autour de la mèche de la cire brûlante qu'il +roulait dans ses doigts.</p> + +<p>La vieille attendait. Elle se hasarda pourtant à élever encore la voix:</p> + +<p>—Monsieur le maire, que faut-il que je réponde?</p> + +<p>—Dites que c'est bien, et que je descends.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Vg" id="Chapitre_Vg"></a><a href="#septieme">Chapitre V</a></h2> + +<h3>Bâtons dans les roues</h3> + + +<p>Le service des postes d'Arras à Montreuil-sur-mer se faisait encore à +cette époque par de petites malles du temps de l'empire. Ces malles +étaient des cabriolets à deux roues, tapissés de cuir fauve au dedans, +suspendus sur des ressorts à pompe, et n'ayant que deux places, l'une +pour le courrier, l'autre pour le voyageur. Les roues étaient armées de +ces longs moyeux offensifs qui tiennent les autres voitures à distance +et qu'on voit encore sur les routes d'Allemagne. Le coffre aux dépêches, +immense boîte oblongue, était placé derrière le cabriolet et faisait +corps avec lui. Ce coffre était peint en noir et le cabriolet en jaune.</p> + +<p>Ces voitures, auxquelles rien ne ressemble aujourd'hui, avaient je ne +sais quoi de difforme et de bossu, et, quand on les voyait passer de +loin et ramper dans quelque route à l'horizon, elles ressemblaient à ces +insectes qu'on appelle, je crois, termites, et qui, avec un petit +corsage, traînent un gros arrière-train. Elles allaient, du reste, fort +vite. La malle partie d'Arras toutes les nuits à une heure, après le +passage du courrier de Paris, arrivait à Montreuil-sur-mer un peu avant +cinq heures du matin.</p> + +<p>Cette nuit-là, la malle qui descendait à Montreuil-sur-mer par la route +de Hesdin accrocha, au tournant d'une rue, au moment où elle entrait +dans la ville, un petit tilbury attelé d'un cheval blanc, qui venait en +sens inverse et dans lequel il n'y avait qu'une personne, un homme +enveloppé d'un manteau. La roue du tilbury reçut un choc assez rude. Le +courrier cria à cet homme d'arrêter, mais le voyageur n'écouta pas, et +continua sa route au grand trot.</p> + +<p>—Voilà un homme diablement pressé! dit le courrier.</p> + +<p>L'homme qui se hâtait ainsi, c'est celui que nous venons de voir se +débattre dans des convulsions dignes à coup sûr de pitié.</p> + +<p>Où allait-il? Il n'eût pu le dire. Pourquoi se hâtait-il? Il ne savait. +Il allait au hasard devant lui. Où? À Arras sans doute; mais il allait +peut-être ailleurs aussi. Par moments il le sentait, et il tressaillait.</p> + +<p>Il s'enfonçait dans cette nuit comme dans un gouffre. Quelque chose le +poussait, quelque chose l'attirait. Ce qui se passait en lui, personne +ne pourrait le dire, tous le comprendront. Quel homme n'est entré, au +moins une fois en sa vie, dans cette obscure caverne de l'inconnu?</p> + +<p>Du reste il n'avait rien résolu, rien décidé, rien arrêté, rien fait. +Aucun des actes de sa conscience n'avait été définitif. Il était plus +que jamais comme au premier moment. Pourquoi allait-il à Arras?</p> + +<p>Il se répétait ce qu'il s'était déjà dit en retenant le cabriolet de +Scaufflaire,—que, quel que dût être le résultat, il n'y avait aucun +inconvénient à voir de ses yeux, à juger les choses par lui-même;—que +cela même était prudent, qu'il fallait savoir ce qui se passerait; qu'on +ne pouvait rien décider sans avoir observé et scruté;—que de loin on se +faisait des montagnes de tout; qu'au bout du compte, lorsqu'il aurait vu +ce Champmathieu, quelque misérable, sa conscience serait probablement +fort soulagée de le laisser aller au bagne à sa place;—qu'à la vérité +il y aurait là Javert, et ce Brevet, ce Chenildieu, ce Cochepaille, +anciens forçats qui l'avaient connu; mais qu'à coup sûr ils ne le +reconnaîtraient pas;—bah! quelle idée!—que Javert en était à cent +lieues;—que toutes les conjectures et toutes les suppositions étaient +fixées sur ce Champmathieu, et que rien n'est entêté comme les +suppositions et les conjectures;—qu'il n'y avait donc aucun danger. Que +sans doute c'était un moment noir, mais qu'il en sortirait;—qu'après +tout il tenait sa destinée, si mauvaise qu'elle voulût être, dans sa +main;—qu'il en était le maître. Il se cramponnait à cette pensée.</p> + +<p>Au fond, pour tout dire, il eût mieux aimé ne point aller à Arras.</p> + +<p>Cependant il y allait.</p> + +<p>Tout en songeant, il fouettait le cheval, lequel trottait de ce bon trot +réglé et sûr qui fait deux lieues et demie à l'heure.</p> + +<p>À mesure que le cabriolet avançait, il sentait quelque chose en lui qui +reculait.</p> + +<p>Au point du jour il était en rase campagne; la ville de +Montreuil-sur-mer était assez loin derrière lui. Il regarda l'horizon +blanchir; il regarda, sans les voir, passer devant ses yeux toutes les +froides figures d'une aube d'hiver. Le matin a ses spectres comme le +soir. Il ne les voyait pas, mais, à son insu, et par une sorte de +pénétration presque physique, ces noires silhouettes d'arbres et de +collines ajoutaient à l'état violent de son âme je ne sais quoi de morne +et de sinistre.</p> + +<p>Chaque fois qu'il passait devant une de ces maisons isolées qui côtoient +parfois les routes, il se disait: il y a pourtant là-dedans des gens qui +dorment!</p> + +<p>Le trot du cheval, les grelots du harnais, les roues sur le pavé, +faisaient un bruit doux et monotone. Ces choses-là sont charmantes quand +on est joyeux et lugubres quand on est triste. Il était grand jour +lorsqu'il arriva à Hesdin. Il s'arrêta devant une auberge pour laisser +souffler le cheval et lui faire donner l'avoine.</p> + +<p>Ce cheval était, comme l'avait dit Scaufflaire, de cette petite race du +Boulonnais qui a trop de tête, trop de ventre et pas assez d'encolure, +mais qui a le poitrail ouvert, la croupe large, la jambe sèche et fine +et le pied solide; race laide, mais robuste et saine. L'excellente bête +avait fait cinq lieues en deux heures et n'avait pas une goutte de sueur +sur la croupe.</p> + +<p>Il n'était pas descendu du tilbury. Le garçon d'écurie qui apportait +l'avoine se baissa tout à coup et examina la roue de gauche.</p> + +<p>—Allez-vous loin comme cela? dit cet homme.</p> + +<p>Il répondit, presque sans sortir de sa rêverie:</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Venez-vous de loin? reprit le garçon.</p> + +<p>—De cinq lieues d'ici.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Pourquoi dites-vous: ah?</p> + +<p>Le garçon se pencha de nouveau, resta un moment silencieux, l'œil fixé +sur la roue, puis se redressa en disant:</p> + +<p>—C'est que voilà une roue qui vient de faire cinq lieues, c'est +possible, mais qui à coup sûr ne fera pas maintenant un quart de lieue.</p> + +<p>Il sauta à bas du tilbury.</p> + +<p>—Que dites-vous là, mon ami?</p> + +<p>—Je dis que c'est un miracle que vous ayez fait cinq lieues sans +rouler, vous et votre cheval, dans quelque fossé de la grande route. +Regardez plutôt.</p> + +<p>La roue en effet était gravement endommagée. Le choc de la malle-poste +avait fendu deux rayons et labouré le moyeu dont l'écrou ne tenait plus.</p> + +<p>—Mon ami, dit-il au garçon d'écurie, il y a un charron ici?</p> + +<p>—Sans doute, monsieur.</p> + +<p>—Rendez-moi le service de l'aller chercher.</p> + +<p>—Il est là, à deux pas. Hé! maître Bourgaillard!</p> + +<p>Maître Bourgaillard, le charron, était sur le seuil de sa porte. Il vint +examiner la roue et fit la grimace d'un chirurgien qui considère une +jambe cassée.</p> + +<p>—Pouvez-vous raccommoder cette roue sur-le-champ?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Quand pourrai-je repartir?</p> + +<p>—Demain.</p> + +<p>—Demain!</p> + +<p>—Il y a une grande journée d'ouvrage. Est-ce que monsieur est pressé?</p> + +<p>—Très pressé. Il faut que je reparte dans une heure au plus tard.</p> + +<p>—Impossible, monsieur.</p> + +<p>—Je payerai tout ce qu'on voudra.</p> + +<p>—Impossible.</p> + +<p>—Eh bien! dans deux heures.</p> + +<p>—Impossible pour aujourd'hui. Il faut refaire deux rais et un moyeu. +Monsieur ne pourra repartir avant demain.</p> + +<p>—L'affaire que j'ai ne peut attendre à demain. Si, au lieu de +raccommoder cette roue, on la remplaçait?</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Vous êtes charron?</p> + +<p>—Sans doute, monsieur.</p> + +<p>—Est-ce que vous n'auriez pas une roue à me vendre? Je pourrais +repartir tout de suite.</p> + +<p>—Une roue de rechange?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je n'ai pas une roue toute faite pour votre cabriolet. Deux roues font +la paire. Deux roues ne vont pas ensemble au hasard.</p> + +<p>—En ce cas, vendez-moi une paire de roues.</p> + +<p>—Monsieur, toutes les roues ne vont pas à tous les essieux.</p> + +<p>—Essayez toujours.</p> + +<p>—C'est inutile, monsieur. Je n'ai à vendre que des roues de charrette. +Nous sommes un petit pays ici.</p> + +<p>—Auriez-vous un cabriolet à me louer?</p> + +<p>Le maître charron, du premier coup d'œil, avait reconnu que le tilbury +était une voiture de louage. Il haussa les épaules.</p> + +<p>—Vous les arrangez bien, les cabriolets qu'on vous loue! j'en aurais un +que je ne vous le louerais pas.</p> + +<p>—Eh bien, à me vendre?</p> + +<p>—Je n'en ai pas.</p> + +<p>—Quoi! pas une carriole? Je ne suis pas difficile, comme vous voyez.</p> + +<p>—Nous sommes un petit pays. J'ai bien là sous la remise, ajouta le +charron, une vieille calèche qui est à un bourgeois de la ville qui me +l'a donnée en garde et qui s'en sert tous les trente-six du mois. Je +vous la louerais bien, qu'est-ce que cela me fait? mais il ne faudrait +pas que le bourgeois la vît passer; et puis, c'est une calèche, il +faudrait deux chevaux.</p> + +<p>—Je prendrai des chevaux de poste.</p> + +<p>—Où va monsieur?</p> + +<p>—À Arras.</p> + +<p>—Et monsieur veut arriver aujourd'hui?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>—En prenant des chevaux de poste?</p> + +<p>—Pourquoi pas?</p> + +<p>—Est-il égal à monsieur d'arriver cette nuit à quatre heures du matin?</p> + +<p>—Non certes.</p> + +<p>—C'est que, voyez-vous bien, il y a une chose à dire, en prenant des +chevaux de poste....</p> + +<p>—Monsieur a son passeport?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, en prenant des chevaux de poste, monsieur n'arrivera pas à +Arras avant demain. Nous sommes un chemin de traverse. Les relais sont +mal servis, les chevaux sont aux champs. C'est la saison des grandes +charrues qui commence, il faut de forts attelages, et l'on prend les +chevaux partout, à la poste comme ailleurs. Monsieur attendra au moins +trois ou quatre heures à chaque relais. Et puis on va au pas. Il y a +beaucoup de côtes à monter.</p> + +<p>—Allons, j'irai à cheval. Dételez le cabriolet. On me vendra bien une +selle dans le pays.</p> + +<p>—Sans doute. Mais ce cheval-ci endure-t-il la selle?</p> + +<p>—C'est vrai, vous m'y faites penser. Il ne l'endure pas.</p> + +<p>—Alors....</p> + +<p>—Mais je trouverai bien dans le village un cheval à louer?</p> + +<p>—Un cheval pour aller à Arras d'une traite!</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Il faudrait un cheval comme on n'en a pas dans nos endroits. Il +faudrait l'acheter d'abord, car on ne vous connaît pas. Mais ni à vendre +ni à louer, ni pour cinq cents francs, ni pour mille, vous ne le +trouveriez pas!</p> + +<p>—Comment faire?</p> + +<p>—Le mieux, là, en honnête homme, c'est que je raccommode la roue et que +vous remettiez votre voyage à demain.</p> + +<p>—Demain il sera trop tard.</p> + +<p>—Dame!</p> + +<p>—N'y a-t-il pas la malle-poste qui va à Arras? Quand passe-t-elle?</p> + +<p>—La nuit prochaine. Les deux malles font le service la nuit, celle qui +monte comme celle qui descend.</p> + +<p>—Comment! il vous faut une journée pour raccommoder cette roue?</p> + +<p>—Une journée, et une bonne!</p> + +<p>—En mettant deux ouvriers?</p> + +<p>—En en mettant dix!</p> + +<p>—Si on liait les rayons avec des cordes?</p> + +<p>—Les rayons, oui; le moyeu, non. Et puis la jante aussi est en mauvais +état.</p> + +<p>—Y a-t-il un loueur de voitures dans la ville?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Y a-t-il un autre charron?</p> + +<p>Le garçon d'écurie et le maître charron répondirent en même temps en +hochant la tête.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>Il sentit une immense joie.</p> + +<p>Il était évident que la providence s'en mêlait. C'était elle qui avait +brisé la roue du tilbury et qui l'arrêtait en route. Il ne s'était pas +rendu à cette espèce de première sommation; il venait de faire tous les +efforts possibles pour continuer son voyage; il avait loyalement et +scrupuleusement épuisé tous les moyens; il n'avait reculé ni devant la +saison, ni devant la fatigue, ni devant la dépense; il n'avait rien à se +reprocher. S'il n'allait pas plus loin, cela ne le regardait plus. Ce +n'était plus sa faute, c'était, non le fait de sa conscience, mais le +fait de la providence.</p> + +<p>Il respira. Il respira librement et à pleine poitrine pour la première +fois depuis la visite de Javert. Il lui semblait que le poignet de fer +qui lui serrait le cœur depuis vingt heures venait de le lâcher.</p> + +<p>Il lui paraissait que maintenant Dieu était pour lui, et se déclarait.</p> + +<p>Il se dit qu'il avait fait tout ce qu'il pouvait, et qu'à présent il +n'avait qu'à revenir sur ses pas, tranquillement.</p> + +<p>Si sa conversation avec le charron eût eu lieu dans une chambre de +l'auberge, elle n'eût point eu de témoins, personne ne l'eût entendue, +les choses en fussent restées là, et il est probable que nous n'aurions +eu à raconter aucun des événements qu'on va lire; mais cette +conversation s'était faite dans la rue. Tout colloque dans la rue +produit inévitablement un cercle. Il y a toujours des gens qui ne +demandent qu'à être spectateurs. Pendant qu'il questionnait le charron, +quelques allants et venants s'étaient arrêtés autour d'eux. Après avoir +écouté pendant quelques minutes, un jeune garçon, auquel personne +n'avait pris garde, s'était détaché du groupe en courant.</p> + +<p>Au moment où le voyageur, après la délibération intérieure que nous +venons d'indiquer, prenait la résolution de rebrousser chemin, cet +enfant revenait. Il était accompagné d'une vieille femme.</p> + +<p>—Monsieur, dit la femme, mon garçon me dit que vous avez envie de louer +un cabriolet. Cette simple parole, prononcée par une vieille femme que +conduisait un enfant, lui fit ruisseler la sueur dans les reins. Il crut +voir la main qui l'avait lâché reparaître dans l'ombre derrière lui, +toute prête à le reprendre.</p> + +<p>Il répondit:</p> + +<p>—Oui, bonne femme, je cherche un cabriolet à louer.</p> + +<p>Et il se hâta d'ajouter:</p> + +<p>—Mais il n'y en a pas dans le pays.</p> + +<p>—Si fait, dit la vieille.</p> + +<p>—Où ça donc? reprit le charron.</p> + +<p>—Chez moi, répliqua la vieille.</p> + +<p>Il tressaillit. La main fatale l'avait ressaisi.</p> + +<p>La vieille avait en effet sous un hangar une façon de carriole en osier. +Le charron et le garçon d'auberge, désolés que le voyageur leur +échappât, intervinrent.</p> + +<p>—C'était une affreuse guimbarde,—cela était posé à cru sur +l'essieu,—il est vrai que les banquettes étaient suspendues à +l'intérieur avec des lanières de cuir,—il pleuvait dedans,—les roues +étaient rouillées et rongées d'humidité,—cela n'irait pas beaucoup plus +loin que le tilbury,—une vraie patache!—Ce monsieur aurait bien tort +de s'y embarquer,—etc., etc.</p> + +<p>Tout cela était vrai, mais cette guimbarde, cette patache, cette chose, +quelle qu'elle fût, roulait sur ses deux roues et pouvait aller à Arras.</p> + +<p>Il paya ce qu'on voulut, laissa le tilbury à réparer chez le charron +pour l'y retrouver à son retour, fit atteler le cheval blanc à la +carriole, y monta, et reprit la route qu'il suivait depuis le matin.</p> + +<p>Au moment où la carriole s'ébranla, il s'avoua qu'il avait eu l'instant +d'auparavant une certaine joie de songer qu'il n'irait point où il +allait. Il examina cette joie avec une sorte de colère et la trouva +absurde. Pourquoi de la joie à revenir en arrière? Après tout, il +faisait ce voyage librement. Personne ne l'y forçait. Et, certainement, +rien n'arriverait que ce qu'il voudrait bien.</p> + +<p>Comme il sortait de Hesdin, il entendit une voix qui lui criait: +arrêtez! arrêtez! Il arrêta la carriole d'un mouvement vif dans lequel +il y avait encore je ne sais quoi de fébrile et de convulsif qui +ressemblait à de l'espérance.</p> + +<p>C'était le petit garçon de la vieille.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, c'est moi qui vous ai procuré la carriole.</p> + +<p>—Eh bien!</p> + +<p>—Vous ne m'avez rien donné.</p> + +<p>Lui qui donnait à tous et si facilement, il trouva cette prétention +exorbitante et presque odieuse.</p> + +<p>—Ah! c'est toi, drôle? dit-il, tu n'auras rien!</p> + +<p>Il fouetta le cheval et repartit au grand trot.</p> + +<p>Il avait perdu beaucoup de temps à Hesdin, il eût voulu le rattraper. Le +petit cheval était courageux et tirait comme deux; mais on était au mois +de février, il avait plu, les routes étaient mauvaises. Et puis, ce +n'était plus le tilbury. La carriole était dure et très lourde. Avec +cela force montées.</p> + +<p>Il mit près de quatre heures pour aller de Hesdin à Saint-Pol. Quatre +heures pour cinq lieues.</p> + +<p>À Saint-Pol il détela à la première auberge venue, et fit mener le +cheval à l'écurie. Comme il l'avait promis à Scaufflaire, il se tint +près du râtelier pendant que le cheval mangeait. Il songeait à des +choses tristes et confuses.</p> + +<p>La femme de l'aubergiste entre dans l'écurie.</p> + +<p>—Est-ce que monsieur ne veut pas déjeuner?</p> + +<p>—Tiens, c'est vrai, dit-il, j'ai même bon appétit. Il suivit cette +femme qui avait une figure fraîche et réjouie. Elle le conduisit dans +une salle basse où il y avait des tables ayant pour nappes des toiles +cirées.</p> + +<p>—Dépêchez-vous, reprit-il, il faut que je reparte. Je suis pressé.</p> + +<p>Une grosse servante flamande mit son couvert en toute hâte. Il regardait +cette fille avec un sentiment de bien-être.</p> + +<p>—C'est là ce que j'avais, pensa-t-il. Je n'avais pas déjeuné.</p> + +<p>On le servit. Il se jeta sur le pain, mordit une bouchée, puis le reposa +lentement sur la table et n'y toucha plus.</p> + +<p>Un routier mangeait à une autre table. Il dit à cet homme:</p> + +<p>—Pourquoi leur pain est-il donc si amer?</p> + +<p>Le routier était allemand et n'entendit pas.</p> + +<p>Il retourna dans l'écurie près du cheval.</p> + +<p>Une heure après, il avait quitté Saint-Pol et se dirigeait vers Tinques +qui n'est qu'à cinq lieues d'Arras.</p> + +<p>Que faisait-il pendant ce trajet? À quoi pensait-il? Comme le matin, il +regardait passer les arbres, les toits de chaume, les champs cultivés, +et les évanouissements du paysage qui se disloque à chaque coude du +chemin. C'est là une contemplation qui suffit quelquefois à l'âme et qui +la dispense presque de penser. Voir mille objets pour la première et +pour la dernière fois, quoi de plus mélancolique et de plus profond! +Voyager, c'est naître et mourir à chaque instant. Peut-être, dans la +région la plus vague de son esprit, faisait-il des rapprochements entre +ces horizons changeants et l'existence humaine. Toutes les choses de la +vie sont perpétuellement en fuite devant nous. Les obscurcissements et +les clartés s'entremêlent: après un éblouissement, une éclipse; on +regarde, on se hâte, on tend les mains pour saisir ce qui passe; chaque +événement est un tournant de la route; et tout à coup on est vieux. On +sent comme une secousse, tout est noir, on distingue une porte obscure, +ce sombre cheval de la vie qui vous traînait s'arrête, et l'on voit +quelqu'un de voilé et d'inconnu qui le dételle dans les ténèbres.</p> + +<p>Le crépuscule tombait au moment où des enfants qui sortaient de l'école +regardèrent ce voyageur entrer dans Tinques. Il est vrai qu'on était +encore aux jours courts de l'année. Il ne s'arrêta pas à Tinques. Comme +il débouchait du village, un cantonnier qui empierrait la route dressa +la tête et dit:</p> + +<p>—Voilà un cheval bien fatigué.</p> + +<p>La pauvre bête en effet n'allait plus qu'au pas.</p> + +<p>—Est-ce que vous allez à Arras? ajouta le cantonnier.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Si vous allez de ce train, vous n'y arriverez pas de bonne heure.</p> + +<p>Il arrêta le cheval et demanda au cantonnier:</p> + +<p>—Combien y a-t-il encore d'ici à Arras?</p> + +<p>—Près de sept grandes lieues.</p> + +<p>—Comment cela? le livre de poste ne marque que cinq lieues et un quart.</p> + +<p>—Ah! reprit le cantonnier, vous ne savez donc pas que la route est en +réparation? Vous allez la trouver coupée à un quart d'heure d'ici. Pas +moyen d'aller plus loin.</p> + +<p>—Vraiment.</p> + +<p>—Vous prendrez à gauche, le chemin qui va à Carency, vous passerez la +rivière; et, quand vous serez à Camblin, vous tournerez à droite; c'est +la route de Mont-Saint-Éloy qui va à Arras.</p> + +<p>—Mais voilà la nuit, je me perdrai.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas du pays?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Avec ça, c'est tout chemins de traverse. Tenez, Monsieur, reprit le +cantonnier, voulez-vous que je vous donne un conseil? Votre cheval est +las, rentrez dans Tinques. Il y a une bonne auberge. Couchez-y. Vous +irez demain à Arras.</p> + +<p>—Il faut que j'y sois ce soir.</p> + +<p>—C'est différent. Alors allez tout de même à cette auberge et prenez-y +un cheval de renfort. Le garçon du cheval vous guidera dans la traverse.</p> + +<p>Il suivit le conseil du cantonnier, rebroussa chemin, et une demi-heure +après il repassait au même endroit, mais au grand trot, avec un bon +cheval de renfort. Un garçon d'écurie qui s'intitulait postillon était +assis sur le brancard de la carriole.</p> + +<p>Cependant il sentait qu'il perdait du temps.</p> + +<p>Il faisait tout à fait nuit.</p> + +<p>Ils s'engagèrent dans la traverse. La route devint affreuse. La carriole +tombait d'une ornière dans l'autre. Il dit au postillon:</p> + +<p>—Toujours au trot, et double pourboire.</p> + +<p>Dans un cahot le palonnier cassa.</p> + +<p>—Monsieur, dit le postillon, voilà le palonnier cassé, je ne sais plus +comment atteler mon cheval, cette route-ci est bien mauvaise la nuit; si +vous vouliez revenir coucher à Tinques, nous pourrions être demain matin +de bonne heure à Arras.</p> + +<p>Il répondit:</p> + +<p>—As-tu un bout de corde et un couteau?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>Il coupa une branche d'arbre et en fit un palonnier.</p> + +<p>Ce fut encore une perte de vingt minutes; mais ils repartirent au galop.</p> + +<p>La plaine était ténébreuse. Des brouillards bas, courts et noirs +rampaient sur les collines et s'en arrachaient comme des fumées. Il y +avait des lueurs blanchâtres dans les nuages. Un grand vent qui venait +de la mer faisait dans tous les coins de l'horizon le bruit de quelqu'un +qui remue des meubles. Tout ce qu'on entrevoyait avait des attitudes de +terreur. Que de choses frissonnent sous ces vastes souffles de la nuit!</p> + +<p>Le froid le pénétrait. Il n'avait pas mangé depuis la veille. Il se +rappelait vaguement son autre course nocturne dans la grande plaine aux +environs de Digne. Il y avait huit ans; et cela lui semblait hier.</p> + +<p>Une heure sonna à quelque clocher lointain. Il demanda au garçon:</p> + +<p>—Quelle est cette heure?</p> + +<p>—Sept heures, monsieur. Nous serons à Arras à huit. Nous n'avons plus +que trois lieues. En ce moment il fit pour la première fois cette +réflexion—en trouvant étrange qu'elle ne lui fût pas venue plus +tôt—que c'était peut-être inutile, toute la peine qu'il prenait; qu'il +ne savait seulement pas l'heure du procès; qu'il aurait dû au moins s'en +informer; qu'il était extravagant d'aller ainsi devant soi sans savoir +si cela servirait à quelque chose.—Puis il ébaucha quelques calculs +dans son esprit:—qu'ordinairement les séances des cours d'assises +commençaient à neuf heures du matin;—que cela ne devait pas être long, +cette affaire-là;—que le vol de pommes, ce serait très court;—qu'il +n'y aurait plus ensuite qu'une question d'identité;—quatre ou cinq +dépositions, peu de chose à dire pour les avocats;—qu'il allait +arriver lorsque tout serait fini!</p> + +<p>Le postillon fouettait les chevaux. Ils avaient passé la rivière et +laissé derrière eux Mont-Saint-Éloy.</p> + +<p>La nuit devenait de plus en plus profonde.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIg" id="Chapitre_VIg"></a><a href="#septieme">Chapitre VI</a></h2> + +<h3>La sœur Simplice mise à l'épreuve</h3> + + +<p>Cependant, en ce moment-là même, Fantine était dans la joie.</p> + +<p>Elle avait passé une très mauvaise nuit. Toux affreuse, redoublement de +fièvre; elle avait eu des songes. Le matin, à la visite du médecin, elle +délirait. Il avait eu l'air alarmé et avait recommandé qu'on le prévînt +dès que M. Madeleine viendrait.</p> + +<p>Toute la matinée elle fut morne, parla peu, et fit des plis à ses draps +en murmurant à voix basse des calculs qui avaient l'air d'être des +calculs de distances. Ses yeux étaient caves et fixes. Ils paraissaient +presque éteints, et puis, par moments, ils se rallumaient et +resplendissaient comme des étoiles. Il semble qu'aux approches d'une +certaine heure sombre, la clarté du ciel emplisse ceux que quitte la +clarté de la terre.</p> + +<p>Chaque fois que la sœur Simplice lui demandait comment elle se +trouvait, elle répondait invariablement:</p> + +<p>—Bien. Je voudrais voir monsieur Madeleine.</p> + +<p>Quelques mois auparavant, à ce moment où Fantine venait de perdre sa +dernière pudeur, sa dernière honte et sa dernière joie, elle était +l'ombre d'elle-même; maintenant elle en était le spectre. Le mal +physique avait complété l'œuvre du mal moral. Cette créature de +vingt-cinq ans avait le front ridé, les joues flasques, les narines +pincées, les dents déchaussées, le teint plombé, le cou osseux, les +clavicules saillantes, les membres chétifs, la peau terreuse, et ses +cheveux blonds poussaient mêlés de cheveux gris. Hélas! comme la maladie +improvise la vieillesse! À midi, le médecin revint, il fit quelques +prescriptions, s'informa si M. le maire avait paru à l'infirmerie, et +branla la tête.</p> + +<p>M. Madeleine venait d'habitude à trois heures voir la malade. Comme +l'exactitude était de la bonté, il était exact.</p> + +<p>Vers deux heures et demie, Fantine commença à s'agiter. Dans l'espace de +vingt minutes, elle demanda plus de dix fois à la religieuse:</p> + +<p>—Ma sœur, quelle heure est-il?</p> + +<p>Trois heures sonnèrent. Au troisième coup, Fantine se dressa sur son +séant, elle qui d'ordinaire pouvait à peine remuer dans son lit; elle +joignit dans une sorte d'étreinte convulsive ses deux mains décharnées +et jaunes, et la religieuse entendit sortir de sa poitrine un de ces +soupirs profonds qui semblent soulever un accablement. Puis Fantine se +tourna et regarda la porte.</p> + +<p>Personne n'entra; la porte ne s'ouvrit point.</p> + +<p>Elle resta ainsi un quart d'heure, l'œil attaché sur la porte, immobile +et comme retenant son haleine. La sœur n'osait lui parler. L'église +sonna trois heures un quart. Fantine se laissa retomber sur l'oreiller.</p> + +<p>Elle ne dit rien et se remit à faire des plis à son drap. La demi-heure +passa, puis l'heure. Personne ne vint.</p> + +<p>Chaque fois que l'horloge sonnait, Fantine se dressait et regardait du +côté de la porte, puis elle retombait.</p> + +<p>On voyait clairement sa pensée, mais elle ne prononçait aucun nom, elle +ne se plaignait pas, elle n'accusait pas. Seulement elle toussait d'une +façon lugubre. On eût dit que quelque chose d'obscur s'abaissait sur +elle. Elle était livide et avait les lèvres bleues. Elle souriait par +moments.</p> + +<p>Cinq heures sonnèrent. Alors la sœur l'entendit qui disait très bas et +doucement:</p> + +<p>—Mais puisque je m'en vais demain, il a tort de ne pas venir +aujourd'hui!</p> + +<p>La sœur Simplice elle-même était surprise du retard de M. Madeleine.</p> + +<p>Cependant Fantine regardait le ciel de son lit. Elle avait l'air de +chercher à se rappeler quelque chose. Tout à coup elle se mit à chanter +d'une voix faible comme un souffle. La religieuse écouta. Voici ce que +Fantine chantait:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Nous achèterons de bien belles choses</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;"><i>En nous promenant le long des faubourgs.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;"><i>Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;"><i>Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5.5em;"><i>La vierge Marie auprès de mon poêle</i></span><br /> +<span style="margin-left: 6em;"><i>Est venue hier en manteau brodé,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;"><i>Et m'a dit:—Voici, caché sous mon voile,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Le petit qu'un jour tu m'as demandé.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Courez à la ville, ayez de la toile,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;"><i>Achetez du fil, achetez un dé.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Nous achèterons de bien belles choses</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;"><i>En nous promenant le long des faubourgs.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;"><i>Bonne sainte Vierge, auprès de mon poêle</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5.5em;"><i>J'ai mis un berceau de rubans orné</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;"><i>Dieu me donnerait sa plus belle étoile,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;"><i>J'aime mieux l'enfant que tu m'as donné.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">—<i>Madame, que faire avec cette toile?</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;">—<i>Faites un trousseau pour mon nouveau-né.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4em;"><i>Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 9em;">—<i>Lavez cette toile.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 8em;">—<i>Où?</i>—<i>Dans la rivière.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;"><i>Faites-en, sans rien gâter ni salir,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 7em;"><i>Une belle jupe avec sa brassière</i></span><br /> +<span style="margin-left: 6em;"><i>Que je veux broder et de fleurs emplir.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">—<i>L'enfant n'est plus là, madame, qu'en faire?</i></span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">—<i>Faites-en un drap pour m'ensevelir.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;"><i>Nous achèterons de bien belles choses</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5.5em;"><i>En nous promenant le long des faubourgs.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;"><i>Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours.</i></span><br /> +</p> + +<p>Cette chanson était une vieille romance de berceuse avec laquelle +autrefois elle endormait sa petite Cosette, et qui ne s'était pas +offerte à son esprit depuis cinq ans qu'elle n'avait plus son enfant. +Elle chantait cela d'une voix si triste et sur un air si doux que +c'était à faire pleurer, même une religieuse. La sœur, habituée aux +choses austères, sentit une larme lui venir.</p> + +<p>L'horloge sonna six heures. Fantine ne parut pas entendre. Elle semblait +ne plus faire attention à aucune chose autour d'elle.</p> + +<p>La sœur Simplice envoya une fille de service s'informer près de la +portière de la fabrique si M. le maire était rentré et s'il ne monterait +pas bientôt à l'infirmerie. La fille revint au bout de quelques minutes.</p> + +<p>Fantine était toujours immobile et paraissait attentive à des idées +qu'elle avait.</p> + +<p>La servante raconta très bas à la sœur Simplice que M. le maire était +parti le matin même avant six heures dans un petit tilbury attelé d'un +cheval blanc, par le froid qu'il faisait, qu'il était parti seul, pas +même de cocher, qu'on ne savait pas le chemin qu'il avait pris, que des +personnes disaient l'avoir vu tourner par la route d'Arras, que d'autres +assuraient l'avoir rencontré sur la route de Paris. Qu'en s'en allant il +avait été comme à l'ordinaire très doux, et qu'il avait seulement dit à +la portière qu'on ne l'attendît pas cette nuit.</p> + +<p>Pendant que les deux femmes, le dos tourné au lit de la Fantine, +chuchotaient, la sœur questionnant, la servante conjecturant, la +Fantine, avec cette vivacité fébrile de certaines maladies organiques +qui mêle les mouvements libres de la santé à l'effrayante maigreur de la +mort, s'était mise à genoux sur son lit, ses deux poings crispés appuyés +sur le traversin, et, la tête passée par l'intervalle des rideaux, elle +écoutait. Tout à coup elle cria:</p> + +<p>—Vous parlez là de monsieur Madeleine! pourquoi parlez-vous tout bas? +Qu'est-ce qu'il fait? Pourquoi ne vient-il pas?</p> + +<p>Sa voix était si brusque et si rauque que les deux femmes crurent +entendre une voix d'homme; elles se retournèrent effrayées.</p> + +<p>—Répondez donc! cria Fantine.</p> + +<p>La servante balbutia:</p> + +<p>—La portière m'a dit qu'il ne pourrait pas venir aujourd'hui.</p> + +<p>—Mon enfant, dit la sœur, tenez-vous tranquille, recouchez-vous.</p> + +<p>Fantine, sans changer d'attitude, reprit d'une voix haute et avec un +accent tout à la fois impérieux et déchirant:</p> + +<p>—Il ne pourra venir? Pourquoi cela? Vous savez la raison. Vous la +chuchotiez là entre vous. Je veux la savoir.</p> + +<p>La servante se hâta de dire à l'oreille de la religieuse:</p> + +<p>—Répondez qu'il est occupé au conseil municipal.</p> + +<p>La sœur Simplice rougit légèrement; c'était un mensonge que la servante +lui proposait. D'un autre côté il lui semblait bien que dire la vérité à +la malade ce serait sans doute lui porter un coup terrible et que cela +était grave dans l'état où était Fantine. Cette rougeur dura peu. La +sœur leva sur Fantine son œil calme et triste, et dit:</p> + +<p>—Monsieur le maire est parti.</p> + +<p>Fantine se redressa et s'assit sur ses talons. Ses yeux étincelèrent. +Une joie inouïe rayonna sur cette physionomie douloureuse.</p> + +<p>—Parti! s'écria-t-elle. Il est allé chercher Cosette!</p> + +<p>Puis elle tendit ses deux mains vers le ciel et tout son visage devint +ineffable. Ses lèvres remuaient; elle priait à voix basse.</p> + +<p>Quand sa prière fut finie:</p> + +<p>—Ma sœur, dit-elle, je veux bien me recoucher, je vais faire tout ce +qu'on voudra; tout à l'heure j'ai été méchante, je vous demande pardon +d'avoir parlé si haut, c'est très mal de parler haut, je le sais bien, +ma bonne sœur, mais voyez-vous, je suis très contente. Le bon Dieu est +bon, monsieur Madeleine est bon, figurez-vous qu'il est allé chercher ma +petite Cosette à Montfermeil.</p> + +<p>Elle se recoucha, aida la religieuse à arranger l'oreiller et baisa une +petite croix d'argent qu'elle avait au cou et que la sœur Simplice lui +avait donnée.</p> + +<p>—Mon enfant, dit la sœur, tâchez de reposer maintenant, et ne parlez +plus.</p> + +<p>Fantine prit dans ses mains moites la main de la sœur, qui souffrait de +lui sentir cette sueur.</p> + +<p>—Il est parti ce matin pour aller à Paris. Au fait il n'a pas même +besoin de passer par Paris. Montfermeil, c'est un peu à gauche en +venant. Vous rappelez-vous comme il me disait hier quand je lui parlais +de Cosette: bientôt, bientôt? C'est une surprise qu'il veut me faire. +Vous savez? il m'avait fait signer une lettre pour la reprendre aux +Thénardier. Ils n'auront rien à dire, pas vrai? Ils rendront Cosette. +Puisqu'ils sont payés. Les autorités ne souffriraient pas qu'on garde un +enfant quand on est payé. Ma sœur, ne me faites pas signe qu'il ne faut +pas que je parle. Je suis extrêmement heureuse, je vais très bien, je +n'ai plus de mal du tout, je vais revoir Cosette, j'ai même très faim. +Il y a près de cinq ans que je ne l'ai vue. Vous ne vous figurez pas, +vous, comme cela vous tient, les enfants! Et puis elle sera si gentille, +vous verrez! Si vous saviez, elle a de si jolis petits doigts roses! +D'abord elle aura de très belles mains. À un an, elle avait des mains +ridicules. Ainsi!—Elle doit être grande à présent. Cela vous a sept +ans. C'est une demoiselle. Je l'appelle Cosette, mais elle s'appelle +Euphrasie. Tenez, ce matin, je regardais de la poussière qui était sur +la cheminée et j'avais bien l'idée comme cela que je reverrais bientôt +Cosette. Mon Dieu! comme on a tort d'être des années sans voir ses +enfants! on devrait bien réfléchir que la vie n'est pas éternelle! Oh! +comme il est bon d'être parti, monsieur le maire! C'est vrai ça, qu'il +fait bien froid? avait-il son manteau au moins? Il sera ici demain, +n'est-ce pas? Ce sera demain fête. Demain matin, ma sœur, vous me ferez +penser à mettre mon petit bonnet qui a de la dentelle. Montfermeil, +c'est un pays. J'ai fait cette route-là, à pied, dans le temps. Il y a +eu bien loin pour moi. Mais les diligences vont très vite! Il sera ici +demain avec Cosette. Combien y a-t-il d'ici Montfermeil?</p> + +<p>La sœur, qui n'avait aucune idée des distances, répondit:</p> + +<p>—Oh! je crois bien qu'il pourra être ici demain.</p> + +<p>—Demain! demain! dit Fantine, je verrai Cosette demain! Voyez-vous, +bonne sœur du bon Dieu, je ne suis plus malade. Je suis folle. Je +danserais, si on voulait.</p> + +<p>Quelqu'un qui l'eût vue un quart d'heure auparavant n'y eût rien +compris. Elle était maintenant toute rose, elle parlait d'une voix vive +et naturelle, toute sa figure n'était qu'un sourire. Par moments elle +riait en se parlant tout bas. Joie de mère, c'est presque joie d'enfant.</p> + +<p>—Eh bien, reprit la religieuse, vous voilà heureuse, obéissez-moi, ne +parlez plus.</p> + +<p>Fantine posa sa tête sur l'oreiller et dit à demi-voix:</p> + +<p>—Oui, recouche-toi, sois sage puisque tu vas avoir ton enfant. Elle a +raison, sœur Simplice. Tous ceux qui sont ici ont raison.</p> + +<p>Et puis, sans bouger, sans remuer la tête, elle se mit à regarder +partout avec ses yeux tout grands ouverts et un air joyeux, et elle ne +dit plus rien.</p> + +<p>La sœur referma ses rideaux, espérant qu'elle s'assoupirait.</p> + +<p>Entre sept et huit heures le médecin vint. N'entendant aucun bruit, il +crut que Fantine dormait, entra doucement et s'approcha du lit sur la +pointe du pied. Il entrouvrit les rideaux, et à la lueur de la veilleuse +il vit les grands yeux calmes de Fantine qui le regardaient.</p> + +<p>Elle lui dit:</p> + +<p>—Monsieur, n'est-ce pas, on me laissera la coucher à côté de moi dans +un petit lit?</p> + +<p>Le médecin crut qu'elle délirait. Elle ajouta:</p> + +<p>—Regardez plutôt, il y a juste de la place.</p> + +<p>Le médecin prit à part la sœur Simplice qui lui expliqua la chose, que +M. Madeleine était absent pour un jour ou deux, et que, dans le doute, +on n'avait pas cru devoir détromper la malade qui croyait monsieur le +maire parti pour Montfermeil; qu'il était possible en somme qu'elle eût +deviné juste. Le médecin approuva.</p> + +<p>Il se rapprocha du lit de Fantine, qui reprit:</p> + +<p>—C'est que, voyez-vous, le matin, quand elle s'éveillera, je lui dirai +bonjour à ce pauvre chat, et la nuit, moi qui ne dors pas, je +l'entendrai dormir. Sa petite respiration si douce, cela me fera du +bien.</p> + +<p>—Donnez-moi votre main, dit le médecin.</p> + +<p>Elle tendit son bras, et s'écria en riant.</p> + +<p>—Ah! tiens! au fait, c'est vrai, vous ne savez pas c'est que je suis +guérie. Cosette arrive demain.</p> + +<p>Le médecin fut surpris. Elle était mieux. L'oppression était moindre. Le +pouls avait repris de la force. Une sorte de vie survenue tout à coup +ranimait ce pauvre être épuisé.</p> + +<p>—Monsieur le docteur, reprit-elle, la sœur vous a-t-elle dit que +monsieur le maire était allé chercher le chiffon?</p> + +<p>Le médecin recommanda le silence et qu'on évitât toute émotion pénible. +Il prescrivit une infusion de quinquina pur, et, pour le cas où la +fièvre reprendrait dans la nuit, une potion calmante. En s'en allant, il +dit à la sœur:</p> + +<p>—Cela va mieux. Si le bonheur voulait qu'en effet monsieur le maire +arrivât demain avec l'enfant, qui sait? il y a des crises si étonnantes, +on a vu de grandes joies arrêter court des maladies; je sais bien que +celle-ci est une maladie organique, et bien avancée, mais c'est un tel +mystère que tout cela! Nous la sauverions peut-être.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIg" id="Chapitre_VIIg"></a><a href="#septieme">Chapitre VII</a></h2> + +<h3>Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir.</h3> + + +<p>Il était près de huit heures du soir +quand la carriole que nous avons laissée en route entra sous la porte +cochère de l'hôtel de la Poste à Arras. L'homme que nous avons suivi +jusqu'à ce moment en descendit, répondit d'un air distrait aux +empressements des gens de l'auberge, renvoya le cheval de renfort, et +conduisit lui-même le petit cheval blanc à l'écurie; puis il poussa la +porte d'une salle de billard qui était au rez-de-chaussée, s'y assit, et +s'accouda sur une table. Il avait mis quatorze heures à ce trajet qu'il +comptait faire en six. Il se rendait la justice que ce n'était pas sa +faute; mais au fond il n'en était pas fâché.</p> + +<p>La maîtresse de l'hôtel entra.</p> + +<p>—Monsieur couche-t-il? monsieur soupe-t-il?</p> + +<p>Il fit un signe de tête négatif.</p> + +<p>—Le garçon d'écurie dit que le cheval de monsieur est bien fatigué!</p> + +<p>Ici il rompit le silence.</p> + +<p>—Est-ce que le cheval ne pourra pas repartir demain matin?</p> + +<p>—Oh! monsieur! il lui faut au moins deux jours de repos.</p> + +<p>Il demanda:</p> + +<p>—N'est-ce pas ici le bureau de poste?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>L'hôtesse le mena à ce bureau; il montra son passeport et s'informa s'il +y avait moyen de revenir cette nuit même à Montreuil-sur-mer par la +malle; la place à côté du courrier était justement vacante; il la retint +et la paya.</p> + +<p>—Monsieur, dit le buraliste, ne manquez pas d'être ici pour partir à +une heure précise du matin.</p> + +<p>Cela fait, il sortit de l'hôtel et se mit à marcher dans la ville.</p> + +<p>Il ne connaissait pas Arras, les rues étaient obscures, et il allait au +hasard. Cependant il semblait s'obstiner à ne pas demander son chemin +aux passants. Il traversa la petite rivière Crinchon et se trouva dans +un dédale de ruelles étroites où il se perdit. Un bourgeois cheminait +avec un falot. Après quelque hésitation, il prit le parti de s'adresser +à ce bourgeois, non sans avoir d'abord regardé devant et derrière lui, +comme s'il craignait que quelqu'un n'entendit la question qu'il allait +faire.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, le palais de justice, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Vous n'êtes pas de la ville, monsieur? répondit le bourgeois qui était +un assez vieux homme, eh bien, suivez-moi. Je vais précisément du côté +du palais de justice, c'est-à-dire du côté de l'hôtel de la préfecture. +Car on répare en ce moment le palais, et provisoirement les tribunaux +ont leurs audiences à la préfecture.</p> + +<p>—Est-ce là, demanda-t-il, qu'on tient les assises?</p> + +<p>—Sans doute, monsieur. Voyez-vous, ce qui est la préfecture aujourd'hui +était l'évêché avant la révolution. Monsieur de Conzié, qui était évêque +en quatre-vingt-deux, y a fait bâtir une grande salle. C'est dans cette +grande salle qu'on juge.</p> + +<p>Chemin faisant, le bourgeois lui dit:</p> + +<p>—Si c'est un procès que monsieur veut voir, il est un peu tard. +Ordinairement les séances finissent à six heures.</p> + +<p>Cependant, comme ils arrivaient sur la grande place, le bourgeois lui +montra quatre longues fenêtres éclairées sur la façade d'un vaste +bâtiment ténébreux.</p> + +<p>—Ma foi, monsieur, vous arrivez à temps, vous avez du bonheur. +Voyez-vous ces quatre fenêtres? c'est la cour d'assises. Il y a de la +lumière. Donc ce n'est pas fini. L'affaire aura traîné en longueur et on +fait une audience du soir. Vous vous intéressez à cette affaire? Est-ce +que c'est un procès criminel? Est-ce que vous êtes témoin?</p> + +<p>Il répondit:</p> + +<p>—Je ne viens pour aucune affaire, j'ai seulement à parler à un avocat.</p> + +<p>—C'est différent, dit le bourgeois. Tenez, monsieur, voici la porte. Où +est le factionnaire. Vous n'aurez qu'à monter le grand escalier.</p> + +<p>Il se conforma aux indications du bourgeois, et, quelques minutes après, +il était dans une salle où il y avait beaucoup de monde et où des +groupes mêlés d'avocats en robe chuchotaient çà et là.</p> + +<p>C'est toujours une chose qui serre le cœur de voir ces attroupements +d'hommes vêtus de noir qui murmurent entre eux à voix basse sur le seuil +des chambres de justice. Il est rare que la charité et la pitié sortent +de toutes ces paroles. Ce qui en sort le plus souvent, ce sont des +condamnations faites d'avance. Tous ces groupes semblent à l'observateur +qui passe et qui rêve autant de ruches sombres où des espèces d'esprits +bourdonnants construisent en commun toutes sortes d'édifices ténébreux.</p> + +<p>Cette salle, spacieuse et éclairée d'une seule lampe, était une ancienne +antichambre de l'évêché et servait de salle des pas perdus. Une porte à +deux battants, fermée en ce moment, la séparait de la grande chambre où +siégeait la cour d'assises.</p> + +<p>L'obscurité était telle qu'il ne craignit pas de s'adresser au premier +avocat qu'il rencontra.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, où en est-on?</p> + +<p>—C'est fini, dit l'avocat.</p> + +<p>—Fini!</p> + +<p>Ce mot fut répété d'un tel accent que l'avocat se retourna.</p> + +<p>—Pardon, monsieur, vous êtes peut-être un parent?</p> + +<p>—Non. Je ne connais personne ici. Et y a-t-il eu condamnation?</p> + +<p>—Sans doute. Cela n'était guère possible autrement.</p> + +<p>—Aux travaux forcés?...</p> + +<p>—À perpétuité.</p> + +<p>Il reprit d'une voix tellement faible qu'on l'entendait à peine:</p> + +<p>—L'identité a donc été constatée?</p> + +<p>—Quelle identité? répondit l'avocat. Il n'y avait pas d'identité à +constater. L'affaire était simple. Cette femme avait tué son enfant, +l'infanticide a été prouvé, le jury a écarté la préméditation, on l'a +condamnée à vie.</p> + +<p>—C'est donc une femme? dit-il.</p> + +<p>—Mais sûrement. La fille Limosin. De quoi me parlez-vous donc?</p> + +<p>—De rien. Mais puisque c'est fini, comment se fait-il que la salle soit +encore éclairée?</p> + +<p>—C'est pour l'autre affaire qu'on a commencée il y a à peu près deux +heures.</p> + +<p>—Quelle autre affaire?</p> + +<p>—Oh! celle-là est claire aussi. C'est une espèce de gueux, un +récidiviste, un galérien, qui a volé. Je ne sais plus trop son nom. En +voilà un qui vous a une mine de bandit. Rien que pour avoir cette +figure-là, je l'enverrais aux galères.</p> + +<p>—Monsieur, demanda-t-il, y a-t-il moyen de pénétrer dans la salle?</p> + +<p>—Je ne crois vraiment pas. Il y a beaucoup de foule. Cependant +l'audience est suspendue. Il y a des gens qui sont sortis, et, à la +reprise de l'audience, vous pourrez essayer.</p> + +<p>—Par où entre-t-on?</p> + +<p>—Par cette grande porte.</p> + +<p>L'avocat le quitta. En quelques instants, il avait éprouvé, presque en +même temps, presque mêlées, toutes les émotions possibles. Les paroles +de cet indifférent lui avaient tour à tour traversé le cœur comme des +aiguilles de glace et comme des lames de feu. Quand il vit que rien +n'était terminé, il respira; mais il n'eût pu dire si ce qu'il +ressentait était du contentement ou de la douleur.</p> + +<p>Il s'approcha de plusieurs groupes et il écouta ce qu'on disait. Le rôle +de la session étant très chargé, le président avait indiqué pour ce même +jour deux affaires simples et courtes. On avait commencé par +l'infanticide, et maintenant on en était au forçat, au récidiviste, au +"cheval de retour". Cet homme avait volé des pommes, mais cela ne +paraissait pas bien prouvé; ce qui était prouvé, c'est qu'il avait été +déjà aux galères à Toulon. C'est ce qui faisait son affaire mauvaise. Du +reste, l'interrogatoire de l'homme était terminé et les dépositions des +témoins; mais il y avait encore les plaidoiries de l'avocat et le +réquisitoire du ministère public; cela ne devait guère finir avant +minuit. L'homme serait probablement condamné; l'avocat général était +très bon—et ne manquait pas ses accusés—c'était un garçon d'esprit qui +faisait des vers.</p> + +<p>Un huissier se tenait debout près de la porte qui communiquait avec la +salle des assises. Il demanda à cet huissier:</p> + +<p>—Monsieur, la porte va-t-elle bientôt s'ouvrir?</p> + +<p>—Elle ne s'ouvrira pas, dit l'huissier.</p> + +<p>—Comment! on ne l'ouvrira pas à la reprise de l'audience? est-ce que +l'audience n'est pas suspendue?</p> + +<p>—L'audience vient d'être reprise, répondit l'huissier, mais la porte ne +se rouvrira pas.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que la salle est pleine.</p> + +<p>—Quoi? il n'y a plus une place?</p> + +<p>—Plus une seule. La porte est fermée. Personne ne peut plus entrer.</p> + +<p>L'huissier ajouta après un silence:</p> + +<p>—Il y a bien encore deux ou trois places derrière monsieur le +président, mais monsieur le président n'y admet que les fonctionnaires +publics.</p> + +<p>Cela dit, l'huissier lui tourna le dos.</p> + +<p>Il se retira la tête baissée, traversa l'antichambre et redescendit +l'escalier lentement, comme hésitant à chaque marche. Il est probable +qu'il tenait conseil avec lui-même. Le violent combat qui se livrait en +lui depuis la veille n'était pas fini; et, à chaque instant, il en +traversait quelque nouvelle péripétie. Arrivé sur le palier de +l'escalier, il s'adossa à la rampe et croisa les bras. Tout à coup il +ouvrit sa redingote, prit son portefeuille, en tira un crayon, déchira +une feuille, et écrivit rapidement sur cette feuille à la lueur du +réverbère cette ligne:—<i>M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-mer</i>. +Puis il remonta l'escalier à grands pas, fendit la foule, marcha droit à +l'huissier, lui remit le papier, et lui dit avec autorité:</p> + +<p>—Portez ceci à monsieur le président.</p> + +<p>L'huissier prit le papier, y jeta un coup d'œil et obéit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIIg" id="Chapitre_VIIIg"></a><a href="#septieme">Chapitre VIII</a></h2> + +<h3>Entrée de faveur</h3> + + +<p>Sans qu'il s'en doutât, le maire de Montreuil-sur-mer avait une sorte de +célébrité. Depuis sept ans que sa réputation de vertu remplissait tout +le bas Boulonnais, elle avait fini par franchir les limites d'un petit +pays et s'était répandue dans les deux ou trois départements voisins. +Outre le service considérable qu'il avait rendu au chef-lieu en y +restaurant l'industrie des verroteries noires, il n'était pas une des +cent quarante et une communes de l'arrondissement de Montreuil-sur-mer +qui ne lui dût quelque bienfait. Il avait su même au besoin aider et +féconder les industries des autres arrondissements. C'est ainsi qu'il +avait dans l'occasion soutenu de son crédit et de ses fonds la fabrique +de tulle de Boulogne, la filature de lin à la mécanique de Frévent et la +manufacture hydraulique de toiles de Boubers-sur-Canche. Partout on +prononçait avec vénération le nom de M. Madeleine. Arras et Douai +enviaient son maire à l'heureuse petite ville de Montreuil-sur-mer.</p> + +<p>Le conseiller à la cour royale de Douai, qui présidait cette session des +assises à Arras, connaissait comme tout le monde ce nom si profondément +et si universellement honoré. Quand l'huissier, ouvrant discrètement la +porte qui communiquait de la chambre du conseil à l'audience, se pencha +derrière le fauteuil du président et lui remit le papier où était écrite +la ligne qu'on vient de lire, en ajoutant: <i>Ce monsieur désire assister +à l'audience</i>, le président fit un vif mouvement de déférence, saisit +une plume, écrivit quelques mots au bas du papier, et le rendit à +l'huissier en lui disant: Faites entrer.</p> + +<p>L'homme malheureux dont nous racontons l'histoire était resté près de la +porte de la salle à la même place et dans la même attitude où l'huissier +l'avait quitté. Il entendit, à travers sa rêverie, quelqu'un qui lui +disait: Monsieur veut-il bien me faire l'honneur de me suivre? C'était +ce même huissier qui lui avait tourné le dos l'instant d'auparavant et +qui maintenant le saluait jusqu'à terre. L'huissier en même temps lui +remit le papier. Il le déplia, et, comme il se rencontrait qu'il était +près de la lampe, il put lire:</p> + +<p>«Le président de la cour d'assises présente son respect à M. Madeleine.»</p> + +<p>Il froissa le papier entre ses mains, comme si ces quelques mots eussent +eu pour lui un arrière-goût étrange et amer.</p> + +<p>Il suivit l'huissier.</p> + +<p>Quelques minutes après, il se trouvait seul dans une espèce de cabinet +lambrissé, d'un aspect sévère, éclairé par deux bougies posées sur une +table à tapis vert. Il avait encore dans l'oreille les dernières paroles +de l'huissier qui venait de le quitter—«Monsieur, vous voici dans la +chambre du conseil; vous n'avez qu'à tourner le bouton de cuivre de +cette porte, et vous vous trouverez dans l'audience derrière le fauteuil +de monsieur le président.»—Ces paroles se mêlaient dans sa pensée à un +souvenir vague de corridors étroits et d'escaliers noirs qu'il venait de +parcourir.</p> + +<p>L'huissier l'avait laissé seul. Le moment suprême était arrivé. Il +cherchait à se recueillir sans pouvoir y parvenir. C'est surtout aux +heures où l'on aurait le plus besoin de les rattacher aux réalités +poignantes de la vie que tous les fils de la pensée se rompent dans le +cerveau. Il était dans l'endroit même où les juges délibèrent et +condamnent. Il regardait avec une tranquillité stupide cette chambre +paisible et redoutable où tant d'existences avaient été brisées, où son +nom allait retentir tout à l'heure, et que sa destinée traversait en ce +moment. Il regardait la muraille, puis il se regardait lui-même, +s'étonnant que ce fût cette chambre et que ce fût lui.</p> + +<p>Il n'avait pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures, il était brisé +par les cahots de la carriole, mais il ne le sentait pas; il lui +semblait qu'il ne sentait rien.</p> + +<p>Il s'approcha d'un cadre noir qui était accroché au mur et qui contenait +sous verre une vieille lettre autographe de Jean-Nicolas Pache, maire de +Paris et ministre, datée, sans doute par erreur, du <i>9 juin an II</i>, et +dans laquelle Pache envoyait à la commune la liste des ministres et des +députés tenus en arrestation chez eux. Un témoin qui l'eût pu voir et +qui l'eût observé en cet instant eût sans doute imaginé Fantine et +Cosette.</p> + +<p>Tout en rêvant, il se retourna, et ses yeux rencontrèrent le bouton de +cuivre de la porte qui le séparait de la salle des assises. Il avait +presque oublié cette porte. Son regard, d'abord calme, s'y arrêta, resta +attaché à ce bouton de cuivre, puis devint effaré et fixe, et +s'empreignit peu à peu d'épouvante. Des gouttes de sueur lui sortaient +d'entre les cheveux et ruisselaient sur ses tempes.</p> + +<p>À un certain moment, il fit avec une sorte d'autorité mêlée de rébellion +ce geste indescriptible qui veut dire et qui dit si bien: <i>Pardieu! qui +est-ce qui m'y force?</i> Puis il se tourna vivement, vit devant lui la +porte par laquelle il était entré, y alla, l'ouvrit, et sortit. Il +n'était plus dans cette chambre, il était dehors, dans un corridor, un +corridor long, étroit, coupé de degrés et de guichets, faisant toutes +sortes d'angles, éclairé çà et là de réverbères pareils à des veilleuses +de malades, le corridor par où il était venu. Il respira, il écouta; +aucun bruit derrière lui, aucun bruit devant lui; il se mit à fuir comme +si on le poursuivait.</p> + +<p>Quand il eut doublé plusieurs des coudes de ce couloir, il écouta +encore. C'était toujours le même silence et la même ombre autour de lui. +Il était essoufflé, il chancelait, il s'appuya au mur. La pierre était +froide, sa sueur était glacée sur son front, il se redressa en +frissonnant.</p> + +<p>Alors, là, seul, debout dans cette obscurité, tremblant de froid et +d'autre chose peut-être, il songea.</p> + +<p>Il avait songé toute la nuit, il avait songé toute la journée; il +n'entendait plus en lui qu'une voix qui disait: hélas!</p> + +<p>Un quart d'heure s'écoula ainsi. Enfin, il pencha la tête, soupira avec +angoisse, laissa pendre ses bras, et revint sur ses pas. Il marchait +lentement et comme accablé. Il semblait que quelqu'un l'eût atteint dans +sa fuite et le ramenât.</p> + +<p>Il rentra dans la chambre du conseil. La première chose qu'il aperçut, +ce fut la gâchette de la porte. Cette gâchette, ronde et en cuivre poli, +resplendissait pour lui comme une effroyable étoile. Il la regardait +comme une brebis regarderait l'œil d'un tigre.</p> + +<p>Ses yeux ne pouvaient s'en détacher.</p> + +<p>De temps en temps il faisait un pas et se rapprochait de la porte.</p> + +<p>S'il eût écouté, il eût entendu, comme une sorte de murmure confus, le +bruit de la salle voisine; mais il n'écoutait pas, et il n'entendait +pas.</p> + +<p>Tout à coup, sans qu'il sût lui-même comment, il se trouva près de la +porte. Il saisit convulsivement le bouton; la porte s'ouvrit.</p> + +<p>Il était dans la salle d'audience.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IXg" id="Chapitre_IXg"></a><a href="#septieme">Chapitre IX</a></h2> + +<h3>Un lieu où des convictions sont en train de se former</h3> + + +<p>Il fit un pas, referma machinalement la porte derrière lui, et resta +debout, considérant ce qu'il voyait.</p> + +<p>C'était une assez vaste enceinte à peine éclairée, tantôt pleine de +rumeur, tantôt pleine de silence, où tout l'appareil d'un procès +criminel se développait avec sa gravité mesquine et lugubre au milieu de +la foule.</p> + +<p>À un bout de la salle, celui où il se trouvait, des juges à l'air +distrait, en robe usée, se rongeant les ongles ou fermant les paupières; +à l'autre bout, une foule en haillons; des avocats dans toutes sortes +d'attitudes; des soldats au visage honnête et dur; de vieilles boiseries +tachées, un plafond sale, des tables couvertes d'une serge plutôt jaune +que verte, des portes noircies par les mains; à des clous plantés dans +le lambris, des quinquets d'estaminet donnant plus de fumée que de +clarté; sur les tables, des chandelles dans des chandeliers de cuivre; +l'obscurité, la laideur, la tristesse; et de tout cela se dégageait une +impression austère et auguste, car on y sentait cette grande chose +humaine qu'on appelle la loi et cette grande chose divine qu'on appelle +la justice.</p> + +<p>Personne dans cette foule ne fit attention à lui. Tous les regards +convergeaient vers un point unique, un banc de bois adossé à une petite +porte, le long de la muraille, à gauche du président. Sur ce banc, que +plusieurs chandelles éclairaient, il y avait un homme entre deux +gendarmes.</p> + +<p>Cet homme, c'était l'homme.</p> + +<p>Il ne le chercha pas, il le vit. Ses yeux allèrent là naturellement, +comme s'ils avaient su d'avance où était cette figure.</p> + +<p>Il crut se voir lui-même, vieilli, non pas sans doute absolument +semblable de visage, mais tout pareil d'attitude et d'aspect, avec ces +cheveux hérissés, avec cette prunelle fauve et inquiète, avec cette +blouse, tel qu'il était le jour où il entrait à Digne, plein de haine et +cachant dans son âme ce hideux trésor de pensées affreuses qu'il avait +mis dix-neuf ans à ramasser sur le pavé du bagne.</p> + +<p>Il se dit avec un frémissement:</p> + +<p>—Mon Dieu! est-ce que je redeviendrai ainsi?</p> + +<p>Cet être paraissait au moins soixante ans. Il avait je ne sais quoi de +rude, de stupide et d'effarouché.</p> + +<p>Au bruit de la porte, on s'était rangé pour lui faire place, le +président avait tourné la tête, et comprenant que le personnage qui +venait d'entrer était M. le maire de Montreuil-sur-mer, il l'avait +salué. L'avocat général, qui avait vu M. Madeleine à Montreuil-sur-mer +où des opérations de son ministère l'avaient plus d'une fois appelé, le +reconnut, et salua également. Lui s'en aperçut à peine. Il était en +proie à une sorte d'hallucination; il regardait.</p> + +<p>Des juges, un greffier, des gendarmes, une foule de têtes cruellement +curieuses, il avait déjà vu cela une fois, autrefois, il y avait +vingt-sept ans. Ces choses funestes, il les retrouvait; elles étaient +là, elles remuaient, elles existaient. Ce n'était plus un effort de sa +mémoire, un mirage de sa pensée, c'étaient de vrais gendarmes et de +vrais juges, une vraie foule et de vrais hommes en chair et en os. C'en +était fait, il voyait reparaître et revivre autour de lui, avec tout ce +que la réalité a de formidable, les aspects monstrueux de son passé.</p> + +<p>Tout cela était béant devant lui.</p> + +<p>Il en eut horreur, il ferma les yeux, et s'écria au plus profond de son +âme: jamais!</p> + +<p>Et par un jeu tragique de la destinée qui faisait trembler toutes ses +idées et le rendait presque fou, c'était un autre lui-même qui était là! +Cet homme qu'on jugeait, tous l'appelaient Jean Valjean!</p> + +<p>Il avait sous les yeux, vision inouïe, une sorte de représentation du +moment le plus horrible de sa vie, jouée par son fantôme.</p> + +<p>Tout y était, c'était le même appareil, la même heure de nuit, presque +les mêmes faces de juges, de soldats et de spectateurs. Seulement, +au-dessus de la tête du président, il y avait un crucifix, chose qui +manquait aux tribunaux du temps de sa condamnation. Quand on l'avait +jugé, Dieu était absent.</p> + +<p>Une chaise était derrière lui; il s'y laissa tomber, terrifié de l'idée +qu'on pouvait le voir. Quand il fut assis, il profita d'une pile de +cartons qui était sur le bureau des juges pour dérober son visage à +toute la salle. Il pouvait maintenant voir sans être vu. Peu à peu il se +remit. Il rentra pleinement dans le sentiment du réel; il arriva à cette +phase de calme où l'on peut écouter.</p> + +<p>M. Bamatabois était au nombre des jurés. Il chercha Javert, mais il ne +le vit pas. Le banc des témoins lui était caché par la table du +greffier. Et puis, nous venons de le dire, la salle était à peine +éclairée.</p> + +<p>Au moment où il était entré, l'avocat de l'accusé achevait sa +plaidoirie. L'attention de tous était excitée au plus haut point; +l'affaire durait depuis trois heures. Depuis trois heures, cette foule +regardait plier peu à peu sous le poids d'une vraisemblance terrible un +homme, un inconnu, une espèce d'être misérable, profondément stupide ou +profondément habile. Cet homme, on le sait déjà, était un vagabond qui +avait été trouvé dans un champ, emportant une branche chargée de pommes +mûres, cassée à un pommier dans un clos voisin, appelé le clos Pierron. +Qui était cet homme? Une enquête avait eu lieu; des témoins venaient +d'être entendus, ils avaient été unanimes, des lumières avaient jailli +de tout le débat. L'accusation disait:</p> + +<p>—Nous ne tenons pas seulement un voleur de fruits, un maraudeur; nous +tenons là, dans notre main, un bandit, un relaps en rupture de ban, un +ancien forçat, un scélérat des plus dangereux, un malfaiteur appelé Jean +Valjean que la justice recherche depuis longtemps, et qui, il y a huit +ans, en sortant du bagne de Toulon, a commis un vol de grand chemin à +main armée sur la personne d'un enfant savoyard appelé Petit-Gervais, +crime prévu par l'article 383 du code pénal, pour lequel nous nous +réservons de le poursuivre ultérieurement, quand l'identité sera +judiciairement acquise. Il vient de commettre un nouveau vol. C'est un +cas de récidive. Condamnez-le pour le fait nouveau; il sera jugé plus +tard pour le fait ancien.</p> + +<p>Devant cette accusation, devant l'unanimité des témoins, l'accusé +paraissait surtout étonné. Il faisait des gestes et des signes qui +voulaient dire non, ou bien il considérait le plafond. Il parlait avec +peine, répondait avec embarras, mais de la tête aux pieds toute sa +personne niait. Il était comme un idiot en présence de toutes ces +intelligences rangées en bataille autour de lui, et comme un étranger au +milieu de cette société qui le saisissait. Cependant il y allait pour +lui de l'avenir le plus menaçant, la vraisemblance croissait à chaque +minute, et toute cette foule regardait avec plus d'anxiété que lui-même +cette sentence pleine de calamités qui penchait sur lui de plus en plus. +Une éventualité laissait même entrevoir, outre le bagne, la peine de +mort possible, si l'identité était reconnue et si l'affaire +Petit-Gervais se terminait plus tard par une condamnation. Qu'était-ce +que cet homme? De quelle nature était son apathie? Etait-ce imbécillité +ou ruse? Comprenait-il trop, ou ne comprenait-il pas du tout? Questions +qui divisaient la foule et semblaient partager le jury. Il y avait dans +ce procès ce qui effraye et ce qui intrigue; le drame n'était pas +seulement sombre, il était obscur. Le défenseur avait assez bien plaidé, +dans cette langue de province qui a longtemps constitué l'éloquence du +barreau et dont usaient jadis tous les avocats, aussi bien à Paris qu'à +Romorantin ou à Montbrison, et qui aujourd'hui, étant devenue classique, +n'est plus guère parlée que par les orateurs officiels du parquet, +auxquels elle convient par sa sonorité grave et son allure majestueuse; +langue où un mari s'appelle un époux, une femme, une épouse, Paris, le +centre des arts et de la civilisation, le roi, le monarque, monseigneur +l'évêque, un saint pontife, l'avocat général, l'éloquent interprète de +la vindicte, la plaidoirie, les accents qu'on vient d'entendre, le +siècle de Louis XIV, le grand siècle, un théâtre, le temple de +Melpomène, la famille régnante, l'auguste sang de nos rois, un concert, +une solennité musicale, monsieur le général commandant le département, +l'illustre guerrier qui, etc., les élèves du séminaire, ces tendres +lévites, les erreurs imputées aux journaux, l'imposture qui distille son +venin dans les colonnes de ces organes, etc., etc.—L'avocat donc avait +commencé par s'expliquer sur le vol des pommes,—chose malaisée en beau +style; mais Bénigne Bossuet lui-même a été obligé de faire allusion à +une poule en pleine oraison funèbre, et il s'en est tiré avec pompe. +L'avocat avait établi que le vol de pommes n'était pas matériellement +prouvé.—Son client, qu'en sa qualité de défenseur, il persistait à +appeler Champmathieu, n'avait été vu de personne escaladant le mur ou +cassant la branche. On l'avait arrêté nanti de cette branche (que +l'avocat appelait plus volontiers rameau); mais il disait l'avoir +trouvée à terre et ramassée. Où était la preuve du contraire?—Sans +doute cette branche avait été cassée et dérobée après escalade, puis +jetée là par le maraudeur alarmé; sans doute il y avait un voleur. Mais +qu'est-ce qui prouvait que ce voleur était Champmathieu? Une seule +chose. Sa qualité d'ancien forçat. L'avocat ne niait pas que cette +qualité ne parût malheureusement bien constatée; l'accusé avait résidé à +Faverolles; l'accusé y avait été émondeur; le nom de Champmathieu +pouvait bien avoir pour origine Jean Mathieu; tout cela était vrai; +enfin quatre témoins reconnaissaient sans hésiter et positivement +Champmathieu pour être le galérien Jean Valjean; à ces indications, à +ces témoignages, l'avocat ne pouvait opposer que la dénégation de son +client, dénégation intéressée; mais en supposant qu'il fût le forçat +Jean Valjean, cela prouvait-il qu'il fût le voleur des pommes? C'était +une présomption, tout au plus; non une preuve. L'accusé, cela était +vrai, et le défenseur «dans sa bonne foi» devait en convenir, avait +adopté «un mauvais système de défense»—Il s'obstinait à nier tout, le +vol et sa qualité de forçat. Un aveu sur ce dernier point eût mieux +valu, à coup sûr, et lui eût concilié l'indulgence de ses juges; +l'avocat le lui avait conseillé; mais l'accusé s'y était refusé +obstinément, croyant sans doute sauver tout en n'avouant rien. C'était +un tort; mais ne fallait-il pas considérer la brièveté de cette +intelligence? Cet homme était visiblement stupide. Un long malheur au +bagne, une longue misère hors du bagne, l'avaient abruti, etc., etc. Il +se défendait mal, était-ce une raison pour le condamner? Quant à +l'affaire Petit-Gervais, l'avocat n'avait pas à la discuter, elle +n'était point dans la cause. L'avocat concluait en suppliant le jury et +la cour, si l'identité de Jean Valjean leur paraissait évidente, de lui +appliquer les peines de police qui s'adressent au condamné en rupture de +ban, et non le châtiment épouvantable qui frappe le forçat récidiviste.</p> + +<p>L'avocat général répliqua au défenseur. Il fut violent et fleuri, comme +sont habituellement les avocats généraux.</p> + +<p>Il félicita le défenseur de sa «loyauté», et profita habilement de cette +loyauté. Il atteignit l'accusé par toutes les concessions que l'avocat +avait faites. L'avocat semblait accorder que l'accusé était Jean +Valjean. Il en prit acte. Cet homme était donc Jean Valjean. Ceci était +acquis à l'accusation et ne pouvait plus se contester. Ici, par une +habile antonomase, remontant aux sources et aux causes de la +criminalité, l'avocat général tonna contre l'immoralité de l'école +romantique, alors à son aurore sous le nom d'école satanique que lui +avaient décerné les critiques de l'Oriflamme et de la Quotidienne, il +attribua, non sans vraisemblance, à l'influence de cette littérature +perverse le délit de Champmathieu, ou pour mieux dire, de Jean Valjean. +Ces considérations épuisées, il passa à Jean Valjean lui-même. +Qu'était-ce que Jean Valjean? Description de Jean Valjean. Un monstre +vomi, etc. Le modèle de ces sortes de descriptions est dans le récit de +Théramène, lequel n'est pas utile à la tragédie, mais rend tous les +jours de grands services à l'éloquence judiciaire. L'auditoire et les +jurés «frémirent». La description achevée, l'avocat général reprit, dans +un mouvement oratoire fait pour exciter au plus haut point le lendemain +matin l'enthousiasme du Journal de la Préfecture:</p> + +<p>Et c'est un pareil homme, etc., etc., etc., vagabond, mendiant, sans +moyens d'existence, etc., etc.,—accoutumé par sa vie passée aux actions +coupables et peu corrigé par son séjour au bagne, comme le prouve le +crime commis sur Petit-Gervais, etc., etc.,—c'est un homme pareil qui, +trouvé sur la voie publique en flagrant délit de vol, à quelques pas +d'un mur escaladé, tenant encore à la main l'objet volé, nie le flagrant +délit, le vol, l'escalade, nie tout, nie jusqu'à son nom, nie jusqu'à +son identité! Outre cent autres preuves sur lesquelles nous ne revenons +pas, quatre témoins le reconnaissent, Javert, l'intègre inspecteur de +police Javert, et trois de ses anciens compagnons d'ignominie, les +forçats Brevet, Chenildieu et Cochepaille. Qu'oppose-t-il à cette +unanimité foudroyante? Il nie. Quel endurcissement! Vous ferez justice, +messieurs les jurés, etc., etc.</p> + +<p>Pendant que l'avocat général parlait, l'accusé écoutait, la bouche +ouverte, avec une sorte d'étonnement où il entrait bien quelque +admiration. Il était évidemment surpris qu'un homme pût parler comme +cela. De temps en temps, aux moments les plus «énergiques» du +réquisitoire, dans ces instants où l'éloquence, qui ne peut se contenir, +déborde dans un flux d'épithètes flétrissantes et enveloppe l'accusé +comme un orage, il remuait lentement la tête de droite à gauche et de +gauche à droite, sorte de protestation triste et muette dont il se +contentait depuis le commencement des débats. Deux ou trois fois les +spectateurs placés le plus près de lui l'entendirent dire à demi-voix:</p> + +<p>—Voilà ce que c'est, de n'avoir pas demandé à M. Baloup!</p> + +<p>L'avocat général fit remarquer au jury cette attitude hébétée, calculée +évidemment, qui dénotait, non l'imbécillité, mais l'adresse, la ruse, +l'habitude de tromper la justice, et qui mettait dans tout son jour «la +profonde perversité» de cet homme. Il termina en faisant ses réserves +pour l'affaire Petit-Gervais, et en réclamant une condamnation sévère.</p> + +<p>C'était, pour l'instant, on s'en souvient, les travaux forcés à +perpétuité.</p> + +<p>Le défenseur se leva, commença par complimenter «monsieur l'avocat +général» sur son «admirable parole», puis répliqua comme il put, mais il +faiblissait; le terrain évidemment se dérobait sous lui.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Xg" id="Chapitre_Xg"></a><a href="#septieme">Chapitre X</a></h2> + +<h3>Le système de dénégations</h3> + + +<p>L'instant de clore les débats était venu. Le président fit lever +l'accusé et lui adressa la question d'usage:</p> + +<p>—Avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense?</p> + +<p>L'homme, debout, roulant dans ses mains un affreux bonnet qu'il avait, +sembla ne pas entendre.</p> + +<p>Le président répéta la question.</p> + +<p>Cette fois l'homme entendit. Il parut comprendre, il fit le mouvement de +quelqu'un qui se réveille, promena ses yeux autour de lui, regarda le +public, les gendarmes, son avocat, les jurés, la cour, posa son poing +monstrueux sur le rebord de la boiserie placée devant son banc, regarda +encore, et tout à coup, fixant sont regard sur l'avocat général, il se +mit à parler. Ce fut comme une éruption. Il sembla, à la façon dont les +paroles s'échappaient de sa bouche, incohérentes, impétueuses, heurtées, +pêle-mêle, qu'elles s'y pressaient toutes à la fois pour sortir en même +temps. Il dit:</p> + +<p>—J'ai à dire ça. Que j'ai été charron à Paris, même que c'était chez +monsieur Baloup. C'est un état dur. Dans la chose de charron, on +travaille toujours en plein air, dans des cours, sous des hangars chez +les bons maîtres, jamais dans des ateliers fermés, parce qu'il faut des +espaces, voyez-vous. L'hiver, on a si froid qu'on se bat les bras pour +se réchauffer; mais les maîtres ne veulent pas, ils disent que cela perd +du temps. Manier du fer quand il y a de la glace entre les pavés, c'est +rude. Ça vous use vite un homme. On est vieux tout jeune dans cet +état-là. À quarante ans, un homme est fini. Moi, j'en avais +cinquante-trois, j'avais bien du mal. Et puis c'est si méchant les +ouvriers! Quand un bonhomme n'est plus jeune, on vous l'appelle pour +tout vieux serin, vieille bête! Je ne gagnais plus que trente sous par +jour, on me payait le moins cher qu'on pouvait, les maîtres profitaient +de mon âge. Avec ça, j'avais ma fille qui était blanchisseuse à la +rivière. Elle gagnait un peu de son côté. À nous deux, cela allait. Elle +avait de la peine aussi. Toute la journée dans un baquet jusqu'à +mi-corps, à la pluie, à la neige, avec le vent qui vous coupe la figure; +quand il gèle, c'est tout de même, il faut laver; il y a des personnes +qui n'ont pas beaucoup de linge et qui attendent après; si on ne lavait +pas, on perdrait des pratiques. Les planches sont mal jointes et il vous +tombe des gouttes d'eau partout. On a ses jupes toutes mouillées, dessus +et dessous. Ça pénètre. Elle a aussi travaillé au lavoir des +Enfants-Rouges, où l'eau arrive par des robinets. On n'est pas dans le +baquet. On lave devant soi au robinet et on rince derrière soi dans le +bassin. Comme c'est fermé, on a moins froid au corps. Mais il y a une +buée d'eau chaude qui est terrible et qui vous perd les yeux. Elle +revenait à sept heures du soir, et se couchait bien vite; elle était si +fatiguée. Son mari la battait. Elle est morte. Nous n'avons pas été bien +heureux. C'était une brave fille qui n'allait pas au bal, qui était bien +tranquille. Je me rappelle un mardi gras où elle était couchée à huit +heures. Voilà. Je dis vrai. Vous n'avez qu'à demander. Ah, bien oui, +demander! que je suis bête! Paris, c'est un gouffre. Qui est-ce qui +connaît le père Champmathieu? Pourtant je vous dis monsieur Baloup. +Voyez chez monsieur Baloup. Après ça, je ne sais pas ce qu'on me veut.</p> + +<p>L'homme se tut, et resta debout. Il avait dit ces choses d'une voix +haute, rapide, rauque, dure et enrouée, avec une sorte de naïveté +irritée et sauvage. Une fois il s'était interrompu pour saluer quelqu'un +dans la foule. Les espèces d'affirmations qu'il semblait jeter au hasard +devant lui, lui venaient comme des hoquets, et il ajoutait à chacune +d'elles le geste d'un bûcheron qui fend du bois. Quand il eut fini, +l'auditoire éclata de rire. Il regarda le public, et voyant qu'on riait, +et ne comprenant pas, il se mit à rire lui-même.</p> + +<p>Cela était sinistre.</p> + +<p>Le président, homme attentif et bienveillant, éleva la voix.</p> + +<p>Il rappela à «messieurs les jurés» que «le sieur Baloup, l'ancien maître +charron chez lequel l'accusé disait avoir servi, avait été inutilement +cité. Il était en faillite, et n'avait pu être retrouvé.» Puis se +tournant vers l'accusé, il l'engagea à écouter ce qu'il allait lui dire +et ajouta:</p> + +<p>—Vous êtes dans une situation où il faut réfléchir. Les présomptions +les plus graves pèsent sur vous et peuvent entraîner des conséquences +capitales. Accusé, dans votre intérêt, je vous interpelle une dernière +fois, expliquez-vous clairement sur ces deux faits:—Premièrement, +avez-vous, oui ou non, franchi le mur du clos Pierron, cassé la branche +et volé les pommes, c'est-à-dire commis le crime de vol avec escalade? +Deuxièmement, oui ou non, êtes-vous le forçat libéré Jean Valjean?</p> + +<p>L'accusé secoua la tête d'un air capable, comme un homme qui a bien +compris et qui sait ce qu'il va répondre. Il ouvrit la bouche, se tourna +vers le président et dit:</p> + +<p>—D'abord....</p> + +<p>Puis il regarda son bonnet, il regarda le plafond, et se tut.</p> + +<p>—Accusé, reprit l'avocat général d'une voix sévère, faites attention. +Vous ne répondez à rien de ce qu'on vous demande. Votre trouble vous +condamne. Il est évident que vous ne vous appelez pas Champmathieu, que +vous êtes le forçat Jean Valjean caché d'abord sous le nom de Jean +Mathieu qui était le nom de sa mère, que vous êtes allé en Auvergne, que +vous êtes né à Faverolles où vous avez été émondeur. Il est évident que +vous avez volé avec escalade des pommes mûres dans le clos Pierron. +Messieurs les jurés apprécieront.</p> + +<p>L'accusé avait fini par se rasseoir; il se leva brusquement quand +l'avocat général eut fini, et s'écria:</p> + +<p>—Vous êtes très méchant, vous! Voilà ce que je voulais dire. Je ne +trouvais pas d'abord. Je n'ai rien volé. Je suis un homme qui ne mange +pas tous les jours. Je venais d'Ailly, je marchais dans le pays après +une ondée qui avait fait la campagne toute jaune, même que les mares +débordaient et qu'il ne sortait plus des sables que de petits brins +d'herbe au bord de la route, j'ai trouvé une branche cassée par terre où +il y avait des pommes, j'ai ramassé la branche sans savoir qu'elle me +ferait arriver de la peine. Il y a trois mois que je suis en prison et +qu'on me trimballe. Après ça, je ne peux pas dire, on parle contre moi, +on me dit: répondez! le gendarme, qui est bon enfant, me pousse le coude +et me dit tout bas: réponds donc. Je ne sais pas expliquer, moi, je n'ai +pas fait les études, je suis un pauvre homme. Voilà ce qu'on a tort de +ne pas voir. Je n'ai pas volé, j'ai ramassé par terre des choses qu'il y +avait. Vous dites Jean Valjean, Jean Mathieu! Je ne connais pas ces +personnes-là. C'est des villageois. J'ai travaillé chez monsieur Baloup, +boulevard de l'Hôpital. Je m'appelle Champmathieu. Vous êtes bien malins +de me dire où je suis né. Moi, je l'ignore. Tout le monde n'a pas des +maisons pour y venir au monde. Ce serait trop commode. Je crois que mon +père et ma mère étaient des gens qui allaient sur les routes. Je ne sais +pas d'ailleurs. Quand j'étais enfant, on m'appelait Petit, maintenant, +on m'appelle Vieux. Voilà mes noms de baptême. Prenez ça comme vous +voudrez. J'ai été en Auvergne, j'ai été à Faverolles, pardi! Eh bien? +est-ce qu'on ne peut pas avoir été en Auvergne et avoir été à Faverolles +sans avoir été aux galères? Je vous dis que je n'ai pas volé, et que je +suis le père Champmathieu. J'ai été chez monsieur Baloup, j'ai été +domicilié. Vous m'ennuyez avec vos bêtises à la fin! Pourquoi donc +est-ce que le monde est après moi comme des acharnés!</p> + +<p>L'avocat général était demeuré debout; il s'adressa au président:</p> + +<p>—Monsieur le président, en présence des dénégations confuses, mais fort +habiles de l'accusé, qui voudrait bien se faire passer pour idiot, mais +qui n'y parviendra pas—nous l'en prévenons—nous requérons qu'il vous +plaise et qu'il plaise à la cour appeler de nouveau dans cette enceinte +les condamnés Brevet, Cochepaille et Chenildieu et l'inspecteur de +police Javert, et les interpeller une dernière fois sur l'identité de +l'accusé avec le forçat Jean Valjean.</p> + +<p>—Je fais remarquer à monsieur l'avocat général, dit le président, que +l'inspecteur de police Javert, rappelé par ses fonctions au chef-lieu +d'un arrondissement voisin, a quitté l'audience et même la ville, +aussitôt sa déposition faite. Nous lui en avons accordé l'autorisation, +avec l'agrément de monsieur l'avocat général et du défenseur de +l'accusé.</p> + +<p>—C'est juste, monsieur le président, reprit l'avocat général. En +l'absence du sieur Javert, je crois devoir rappeler à messieurs les +jurés ce qu'il a dit ici-même, il y a peu d'heures. Javert est un homme +estimé qui honore par sa rigoureuse et stricte probité des fonctions +inférieures, mais importantes. Voici en quels termes il a déposé:—«Je +n'ai pas même besoin des présomptions morales et des preuves matérielles +qui démentent les dénégations de l'accusé. Je le reconnais parfaitement. +Cet homme ne s'appelle pas Champmathieu; c'est un ancien forçat très +méchant et très redouté nommé Jean Valjean. On ne l'a libéré à +l'expiration de sa peine qu'avec un extrême regret. Il a subi dix-neuf +ans de travaux forcés pour vol qualifié. Il avait cinq ou six fois tenté +de s'évader. Outre le vol Petit-Gervais et le vol Pierron, je le +soupçonne encore d'un vol commis chez sa grandeur le défunt évêque de +Digne. Je l'ai souvent vu, à l'époque où j'étais adjudant garde-chiourme +au bagne de Toulon. Je répète que je le reconnais parfaitement.» Cette +déclaration si précise parut produire une vive impression sur le public +et le jury. L'avocat général termina en insistant pour qu'à défaut de +Javert, les trois témoins Brevet, Chenildieu et Cochepaille fussent +entendus de nouveau et interpellés solennellement.</p> + +<p>Le président transmit un ordre à un huissier, et un moment après la +porte de la chambre des témoins s'ouvrit. L'huissier, accompagné d'un +gendarme prêt à lui prêter main-forte, introduisit le condamné Brevet. +L'auditoire était en suspens et toutes les poitrines palpitaient comme +si elles n'eussent eu qu'une seule âme.</p> + +<p>L'ancien forçat Brevet portait la veste noire et grise des maisons +centrales. Brevet était un personnage d'une soixantaine d'années qui +avait une espèce de figure d'homme d'affaires et l'air d'un coquin. Cela +va quelquefois ensemble. Il était devenu, dans la prison où de nouveaux +méfaits l'avaient ramené, quelque chose comme guichetier. C'était un +homme dont les chefs disaient: Il cherche à se rendre utile. Les +aumôniers portaient bon témoignage de ses habitudes religieuses. Il ne +faut pas oublier que ceci se passait sous la restauration.</p> + +<p>—Brevet, dit le président, vous avez subi une condamnation infamante et +vous ne pouvez prêter serment....</p> + +<p>Brevet baissa les yeux.</p> + +<p>—Cependant, reprit le président, même dans l'homme que la loi a +dégradé, il peut rester, quand la pitié divine le permet, un sentiment +d'honneur et d'équité. C'est à ce sentiment que je fais appel à cette +heure décisive. S'il existe encore en vous, et je l'espère, réfléchissez +avant de me répondre, considérez d'une part cet homme qu'un mot de vous +peut perdre, d'autre part la justice qu'un mot de vous peut éclairer. +L'instant est solennel, et il est toujours temps de vous rétracter, si +vous croyez vous être trompé.—Accusé, levez-vous.</p> + +<p>—Brevet, regardez bien l'accusé, recueillez vos souvenirs, et +dites-nous, en votre âme et conscience, si vous persistez à reconnaître +cet homme pour votre ancien camarade de bagne Jean Valjean.</p> + +<p>Brevet regarda l'accusé, puis se retourna vers la cour.</p> + +<p>—Oui, monsieur le président. C'est moi qui l'ai reconnu le premier et +je persiste. Cet homme est Jean Valjean. Entré à Toulon en 1796 et sorti +en 1815. Je suis sorti l'an d'après. Il a l'air d'une brute maintenant, +alors ce serait que l'âge l'a abruti; au bagne il était sournois. Je le +reconnais positivement.</p> + +<p>—Allez vous asseoir, dit le président. Accusé, restez debout.</p> + +<p>On introduisit Chenildieu, forçat à vie, comme l'indiquaient sa casaque +rouge et son bonnet vert. Il subissait sa peine au bagne de Toulon, d'où +on l'avait extrait pour cette affaire. C'était un petit homme d'environ +cinquante ans, vif, ridé, chétif, jaune, effronté, fiévreux, qui avait +dans tous ses membres et dans toute sa personne une sorte de faiblesse +maladive et dans le regard une force immense. Ses compagnons du bagne +l'avaient surnommé Je-nie-Dieu.</p> + +<p>Le président lui adressa à peu près les mêmes paroles qu'à Brevet. Au +moment où il lui rappela que son infamie lui ôtait le droit de prêter +serment, Chenildieu leva la tête et regarda la foule en face. Le +président l'invita à se recueillir et lui demanda, comme à Brevet, s'il +persistait à reconnaître l'accusé.</p> + +<p>Chenildieu éclata de rire.</p> + +<p>—Pardine! si je le reconnais! nous avons été cinq ans attachés à la +même chaîne. Tu boudes donc, mon vieux?</p> + +<p>—Allez vous asseoir, dit le président.</p> + +<p>L'huissier amena Cochepaille. Cet autre condamné à perpétuité, venu du +bagne et vêtu de rouge comme Chenildieu, était un paysan de Lourdes et +un demi-ours des Pyrénées. Il avait gardé des troupeaux dans la +montagne, et de pâtre il avait glissé brigand. Cochepaille n'était pas +moins sauvage et paraissait plus stupide encore que l'accusé. C'était un +de ces malheureux hommes que la nature a ébauchés en bêtes fauves et que +la société termine en galériens.</p> + +<p>Le président essaya de le remuer par quelques paroles pathétiques et +graves et lui demanda, comme aux deux autres, s'il persistait, sans +hésitation et sans trouble, à reconnaître l'homme debout devant lui.</p> + +<p>—C'est Jean Valjean, dit Cochepaille. Même qu'on l'appelait +Jean-le-Cric, tant il était fort.</p> + +<p>Chacune des affirmations de ces trois hommes, évidemment sincères et de +bonne foi, avait soulevé dans l'auditoire un murmure de fâcheux augure +pour l'accusé, murmure qui croissait et se prolongeait plus longtemps +chaque fois qu'une déclaration nouvelle venait s'ajouter à la +précédente. L'accusé, lui, les avait écoutées avec ce visage étonné qui, +selon l'accusation, était son principal moyen de défense. À la première, +les gendarmes ses voisins l'avaient entendu grommeler entre ses dents: +Ah bien! en voilà un! Après la seconde il dit un peu plus haut, d'un air +presque satisfait: Bon! À la troisième il s'écria: Fameux!</p> + +<p>Le président l'interpella.</p> + +<p>—Accusé, vous avez entendu. Qu'avez-vous à dire?</p> + +<p>Il répondit:</p> + +<p>—Je dis—Fameux!</p> + +<p>Une rumeur éclata dans le public et gagna presque le jury. Il était +évident que l'homme était perdu.</p> + +<p>—Huissiers, dit le président, faites faire silence. Je vais clore les +débats.</p> + +<p>En ce moment un mouvement se fit tout à côté du président. On entendit +une voix qui criait:</p> + +<p>—Brevet, Chenildieu, Cochepaille! regardez de ce côté-ci.</p> + +<p>Tous ceux qui entendirent cette voix se sentirent glacés, tant elle +était lamentable et terrible. Les yeux se tournèrent vers le point d'où +elle venait. Un homme, placé parmi les spectateurs privilégiés qui +étaient assis derrière la cour, venait de se lever, avait poussé la +porte à hauteur d'appui qui séparait le tribunal du prétoire, et était +debout au milieu de la salle. Le président, l'avocat général, M. +Bamatabois, vingt personnes, le reconnurent, et s'écrièrent à la fois:</p> + +<p>—Monsieur Madeleine!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIg" id="Chapitre_XIg"></a><a href="#septieme">Chapitre XI</a></h2> + +<h3>Champmathieu de plus en plus étonné</h3> + + +<p>C'était lui en effet. La lampe du greffier éclairait son visage. Il +tenait son chapeau à la main, il n'y avait aucun désordre dans ses +vêtements, sa redingote était boutonnée avec soin. Il était très pâle et +il tremblait légèrement. Ses cheveux, gris encore au moment de son +arrivée à Arras, étaient maintenant tout à fait blancs. Ils avaient +blanchi depuis une heure qu'il était là.</p> + +<p>Toutes les têtes se dressèrent. La sensation fut indescriptible. Il y +eut dans l'auditoire un instant d'hésitation. La voix avait été si +poignante, l'homme qui était là paraissait si calme, qu'au premier abord +on ne comprit pas. On se demanda qui avait crié. On ne pouvait croire +que ce fût cet homme tranquille qui eût jeté ce cri effrayant.</p> + +<p>Cette indécision ne dura que quelques secondes. Avant même que le +président et l'avocat général eussent pu dire un mot, avant que les +gendarmes et les huissiers eussent pu faire un geste, l'homme que tous +appelaient encore en ce moment M. Madeleine s'était avancé vers les +témoins Cochepaille, Brevet et Chenildieu.</p> + +<p>—Vous ne me reconnaissez pas? dit-il.</p> + +<p>Tous trois demeurèrent interdits et indiquèrent par un signe de tête +qu'ils ne le connaissaient point. Cochepaille intimidé fit le salut +militaire. M. Madeleine se tourna vers les jurés et vers la cour et dit +d'une voix douce:</p> + +<p>—Messieurs les jurés, faites relâcher l'accusé. Monsieur le président, +faites-moi arrêter. L'homme que vous cherchez, ce n'est pas lui, c'est +moi. Je suis Jean Valjean. Pas une bouche ne respirait. À la première +commotion de l'étonnement avait succédé un silence de sépulcre. On +sentait dans la salle cette espèce de terreur religieuse qui saisit la +foule lorsque quelque chose de grand s'accomplit.</p> + +<p>Cependant le visage du président s'était empreint de sympathie et de +tristesse; il avait échangé un signe rapide avec l'avocat et quelques +paroles à voix basse avec les conseillers assesseurs. Il s'adressa au +public, et demanda avec un accent qui fut compris de tous:</p> + +<p>—Y a-t-il un médecin ici?</p> + +<p>L'avocat général prit la parole:</p> + +<p>—Messieurs les jurés, l'incident si étrange et si inattendu qui trouble +l'audience ne nous inspire, ainsi qu'à vous, qu'un sentiment que nous +n'avons pas besoin d'exprimer. Vous connaissez tous, au moins de +réputation, l'honorable M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-mer. S'il y +a un médecin dans l'auditoire, nous nous joignons à monsieur le +président pour le prier de vouloir bien assister monsieur Madeleine et +le reconduire à sa demeure.</p> + +<p>M. Madeleine ne laissa point achever l'avocat général.</p> + +<p>Il l'interrompit d'un accent plein de mansuétude et d'autorité. Voici +les paroles qu'il prononça; les voici littéralement, telles qu'elles +furent écrites immédiatement après l'audience par un des témoins de +cette scène; telles qu'elles sont encore dans l'oreille de ceux qui les +ont entendues, il y a près de quarante ans aujourd'hui.</p> + +<p>—Je vous remercie, monsieur l'avocat général, mais je ne suis pas fou. +Vous allez voir. Vous étiez sur le point de commettre une grande erreur, +lâchez cet homme, j'accomplis un devoir, je suis ce malheureux condamné. +Je suis le seul qui voie clair ici, et je vous dis la vérité. Ce que je +fais en ce moment, Dieu, qui est là-haut, le regarde, et cela suffit. +Vous pouvez me prendre, puisque me voilà. J'avais pourtant fait de mon +mieux. Je me suis caché sous un nom; je suis devenu riche, je suis +devenu maire; j'ai voulu rentrer parmi les honnêtes gens. Il paraît que +cela ne se peut pas. Enfin, il y a bien des choses que je ne puis pas +dire, je ne vais pas vous raconter ma vie, un jour on saura. J'ai volé +monseigneur l'évêque, cela est vrai; j'ai volé Petit-Gervais, cela est +vrai. On a eu raison de vous dire que Jean Valjean était un malheureux +très méchant. Toute la faute n'est peut-être pas à lui. Écoutez, +messieurs les juges, un homme aussi abaissé que moi n'a pas de +remontrance à faire à la providence ni de conseil à donner à la société; +mais, voyez-vous, l'infamie d'où j'avais essayé de sortir est une chose +nuisible. Les galères font le galérien. Recueillez cela, si vous voulez.</p> + +<p>Avant le bagne, j'étais un pauvre paysan très peu intelligent, une +espèce d'idiot; le bagne m'a changé. J'étais stupide, je suis devenu +méchant; j'étais bûche, je suis devenu tison. Plus tard l'indulgence et +la bonté m'ont sauvé, comme la sévérité m'avait perdu. Mais, pardon, +vous ne pouvez pas comprendre ce que je dis là. Vous trouverez chez moi, +dans les cendres de la cheminée, la pièce de quarante sous que j'ai +volée il y a sept ans à Petit-Gervais. Je n'ai plus rien à ajouter. +Prenez-moi. Mon Dieu! monsieur l'avocat général remue la tête, vous +dites: M. Madeleine est devenu fou, vous ne me croyez pas! Voilà qui est +affligeant. N'allez point condamner cet homme au moins! Quoi! ceux-ci ne +me reconnaissent pas! Je voudrais que Javert fût ici. Il me +reconnaîtrait, lui!</p> + +<p>Rien ne pourrait rendre ce qu'il y avait de mélancolie bienveillante et +sombre dans l'accent qui accompagnait ces paroles.</p> + +<p>Il se tourna vers les trois forçats:</p> + +<p>—Eh bien, je vous reconnais, moi! Brevet! vous rappelez-vous?...</p> + +<p>Il s'interrompit, hésita un moment, et dit:</p> + +<p>—Te rappelles-tu ces bretelles en tricot à damier que tu avais au +bagne?</p> + +<p>Brevet eut comme une secousse de surprise et le regarda de la tête aux +pieds d'un air effrayé. Lui continua:</p> + +<p>—Chenildieu, qui te surnommais toi-même Je-nie-Dieu, tu as toute +l'épaule droite brûlée profondément, parce que tu t'es couché un jour +l'épaule sur un réchaud plein de braise, pour effacer les trois lettres +T. F. P., qu'on y voit toujours cependant. Réponds, est-ce vrai?</p> + +<p>—C'est vrai, dit Chenildieu.</p> + +<p>Il s'adressa à Cochepaille:</p> + +<p>—Cochepaille, tu as près de la saignée du bras gauche une date gravée +en lettres bleues avec de la poudre brûlée. Cette date, c'est celle du +débarquement de l'empereur à Cannes, <i>1er mars 1815</i>. Relève ta manche.</p> + +<p>Cochepaille releva sa manche, tous les regards se penchèrent autour de +lui sur son bras nu. Un gendarme approcha une lampe; la date y était.</p> + +<p>Le malheureux homme se tourna vers l'auditoire et vers les juges avec un +sourire dont ceux qui l'ont vu sont encore navrés lorsqu'ils y songent. +C'était le sourire du triomphe, c'était aussi le sourire du désespoir.</p> + +<p>—Vous voyez bien, dit-il, que je suis Jean Valjean.</p> + +<p>Il n'y avait plus dans cette enceinte ni juges, ni accusateurs, ni +gendarmes; il n'y avait que des yeux fixes et des cœurs émus. Personne +ne se rappelait plus le rôle que chacun pouvait avoir à jouer; l'avocat +général oubliait qu'il était là pour requérir, le président qu'il était +là pour présider, le défenseur qu'il était là pour défendre. Chose +frappante, aucune question ne fut faite, aucune autorité n'intervint. Le +propre des spectacles sublimes, c'est de prendre toutes les âmes et de +faire de tous les témoins des spectateurs. Aucun peut-être ne se rendait +compte de ce qu'il éprouvait; aucun, sans doute, ne se disait qu'il +voyait resplendir là une grande lumière; tous intérieurement se +sentaient éblouis.</p> + +<p>Il était évident qu'on avait sous les yeux Jean Valjean. Cela rayonnait. +L'apparition de cet homme avait suffi pour remplir de clarté cette +aventure si obscure le moment d'auparavant. Sans qu'il fût besoin +d'aucune explication désormais, toute cette foule, comme par une sorte +de révélation électrique, comprit tout de suite et d'un seul coup d'œil +cette simple et magnifique histoire d'un homme qui se livrait pour qu'un +autre homme ne fût pas condamné à sa place. Les détails, les +hésitations, les petites résistances possibles se perdirent dans ce +vaste fait lumineux.</p> + +<p>Impression qui passa vite, mais qui dans l'instant fut irrésistible.</p> + +<p>—Je ne veux pas déranger davantage l'audience, reprit Jean Valjean. Je +m'en vais, puisqu'on ne m'arrête pas. J'ai plusieurs choses à faire. +Monsieur l'avocat général sait qui je suis, il sait où je vais, il me +fera arrêter quand il voudra.</p> + +<p>Il se dirigea vers la porte de sortie. Pas une voix ne s'éleva, pas un +bras ne s'étendit pour l'empêcher. Tous s'écartèrent. Il avait en ce +moment ce je ne sais quoi de divin qui fait que les multitudes reculent +et se rangent devant un homme. Il traversa la foule à pas lents. On n'a +jamais su qui ouvrit la porte, mais il est certain que la porte se +trouva ouverte lorsqu'il y parvint. Arrivé là, il se retourna et dit:</p> + +<p>—Monsieur l'avocat général, je reste à votre disposition.</p> + +<p>Puis il s'adressa à l'auditoire:</p> + +<p>—Vous tous, tous ceux qui sont ici, vous me trouvez digne de pitié, +n'est-ce pas? Mon Dieu! quand je pense à ce que j'ai été sur le point de +faire, je me trouve digne d'envie. Cependant j'aurais mieux aimé que +tout ceci n'arrivât pas.</p> + +<p>Il sortit, et la porte se referma comme elle avait été ouverte, car ceux +qui font de certaines choses souveraines sont toujours sûrs d'être +servis par quelqu'un dans la foule.</p> + +<p>Moins d'une heure après, le verdict du jury déchargeait de toute +accusation le nommé Champmathieu; et Champmathieu, mis en liberté +immédiatement, s'en allait stupéfait, croyant tous les hommes fous et ne +comprenant rien à cette vision.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_huitieme_Contre-coup" id="Livre_huitieme_Contre-coup"></a>Livre huitième—Contre-coup</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ih" id="Chapitre_Ih"></a><a href="#huitieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Dans quel miroir M. Madeleine regarde ses cheveux</h3> + + +<p>Le jour commençait à poindre. Fantine avait eu une nuit de fièvre et +d'insomnie, pleine d'ailleurs d'images heureuses; au matin, elle +s'endormit. La sœur Simplice qui l'avait veillée profita de ce sommeil +pour aller préparer une nouvelle potion de quinquina. La digne sœur +était depuis quelques instants dans le laboratoire de l'infirmerie, +penchée sur ses drogues et sur ses fioles et regardant de très près à +cause de cette brume que le crépuscule répand sur les objets. Tout à +coup elle tourna la tête et fit un léger cri. M. Madeleine était devant +elle. Il venait d'entrer silencieusement.</p> + +<p>—C'est vous, monsieur le maire! s'écria-t-elle.</p> + +<p>Il répondit, à voix basse:</p> + +<p>—Comment va cette pauvre femme?</p> + +<p>—Pas mal en ce moment. Mais nous avons été bien inquiets, allez!</p> + +<p>Elle lui expliqua ce qui s'était passé, que Fantine était bien mal la +veille et que maintenant elle était mieux, parce qu'elle croyait que +monsieur le maire était allé chercher son enfant à Montfermeil. La sœur +n'osa pas interroger monsieur le maire, mais elle vit bien à son air que +ce n'était point de là qu'il venait.</p> + +<p>—Tout cela est bien, dit-il, vous avez eu raison de ne pas la +détromper.</p> + +<p>—Oui, reprit la sœur, mais maintenant, monsieur le maire, qu'elle va +vous voir et qu'elle ne verra pas son enfant, que lui dirons-nous?</p> + +<p>Il resta un moment rêveur.</p> + +<p>—Dieu nous inspirera, dit-il.</p> + +<p>—On ne pourrait cependant pas mentir, murmura la sœur à demi-voix.</p> + +<p>Le plein jour s'était fait dans la chambre. Il éclairait en face le +visage de M. Madeleine. Le hasard fit que la sœur leva les yeux.</p> + +<p>—Mon Dieu, monsieur! s'écria-t-elle, que vous est-il donc arrivé? vos +cheveux sont tout blancs!</p> + +<p>—Blancs! dit-il.</p> + +<p>La sœur Simplice n'avait point de miroir; elle fouilla dans une trousse +et en tira une petite glace dont se servait le médecin de l'infirmerie +pour constater qu'un malade était mort et ne respirait plus. M. +Madeleine prit la glace, y considéra ses cheveux, et dit:</p> + +<p>—Tiens!</p> + +<p>Il prononça ce mot avec indifférence et comme s'il pensait à autre +chose.</p> + +<p>La sœur se sentit glacée par je ne sais quoi d'inconnu qu'elle +entrevoyait dans tout ceci.</p> + +<p>Il demanda:</p> + +<p>—Puis-je la voir?</p> + +<p>—Est-ce que monsieur le maire ne lui fera pas revenir son enfant? dit +la sœur, osant à peine hasarder une question.</p> + +<p>—Sans doute, mais il faut au moins deux ou trois jours.</p> + +<p>—Si elle ne voyait pas monsieur le maire d'ici là, reprit timidement la +sœur, elle ne saurait pas que monsieur le maire est de retour, il +serait aisé de lui faire prendre patience, et quand l'enfant arriverait +elle penserait tout naturellement que monsieur le maire est arrivé avec +l'enfant. On n'aurait pas de mensonge à faire.</p> + +<p>M. Madeleine parut réfléchir quelques instants, puis il dit avec sa +gravité calme:</p> + +<p>—Non, ma sœur, il faut que je la voie. Je suis peut-être pressé.</p> + +<p>La religieuse ne sembla pas remarquer ce mot «peut-être», qui donnait un +sens obscur et singulier aux paroles de M. le maire. Elle répondit en +baissant les yeux et la voix respectueusement:</p> + +<p>—En ce cas, elle repose, mais monsieur le maire peut entrer.</p> + +<p>Il fit quelques observations sur une porte qui fermait mal, et dont le +bruit pouvait réveiller la malade, puis il entra dans la chambre de +Fantine, s'approcha du lit et entrouvrit les rideaux. Elle dormait. Son +souffle sortait de sa poitrine avec ce bruit tragique qui est propre à +ces maladies, et qui navre les pauvres mères lorsqu'elles veillent la +nuit près de leur enfant condamné et endormi. Mais cette respiration +pénible troublait à peine une sorte de sérénité ineffable, répandue sur +son visage, qui la transfigurait dans son sommeil. Sa pâleur était +devenue de la blancheur; ses joues étaient vermeilles. Ses longs cils +blonds, la seule beauté qui lui fût restée de sa virginité et de sa +jeunesse, palpitaient tout en demeurant clos et baissés. Toute sa +personne tremblait de je ne sais quel déploiement d'ailes prêtes à +s'entrouvrir et à l'emporter, qu'on sentait frémir, mais qu'on ne voyait +pas. À la voir ainsi, on n'eût jamais pu croire que c'était là une +malade presque désespérée. Elle ressemblait plutôt à ce qui va s'envoler +qu'à ce qui va mourir.</p> + +<p>La branche, lorsqu'une main s'approche pour détacher la fleur, +frissonne, et semble à la fois se dérober et s'offrir. Le corps humain a +quelque chose de ce tressaillement, quand arrive l'instant où les doigts +mystérieux de la mort vont cueillir l'âme.</p> + +<p>M. Madeleine resta quelque temps immobile près de ce lit, regardant tour +à tour la malade et le crucifix, comme il faisait deux mois auparavant, +le jour où il était venu pour la première fois la voir dans cet asile. +Ils étaient encore là tous les deux dans la même attitude, elle dormant, +lui priant; seulement maintenant, depuis ces deux mois écoulés, elle +avait des cheveux gris et lui des cheveux blancs.</p> + +<p>La sœur n'était pas entrée avec lui. Il se tenait près de ce lit, +debout, le doigt sur la bouche, comme s'il y eût eu dans la chambre +quelqu'un à faire taire.</p> + +<p>Elle ouvrit les yeux, le vit, et dit paisiblement, avec un sourire:</p> + +<p>—Et Cosette?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIh" id="Chapitre_IIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Fantine heureuse</h3> + + +<p>Elle n'eut pas un mouvement de surprise, ni un mouvement de joie; elle +était la joie même. Cette simple question: «Et Cosette?» fut faite avec +une foi si profonde, avec tant de certitude, avec une absence si +complète d'inquiétude et de doute, qu'il ne trouva pas une parole. Elle +continua:</p> + +<p>—Je savais que vous étiez là. Je dormais, mais je vous voyais. Il y a +longtemps que je vous vois. Je vous ai suivi des yeux toute la nuit. +Vous étiez dans une gloire et vous aviez autour de vous toutes sortes de +figures célestes.</p> + +<p>Il leva son regard vers le crucifix.</p> + +<p>—Mais, reprit-elle, dites-moi donc où est Cosette? Pourquoi ne l'avoir +pas mise sur mon lit pour le moment où je m'éveillerais?</p> + +<p>Il répondit machinalement quelque chose qu'il n'a jamais pu se rappeler +plus tard.</p> + +<p>Heureusement le médecin, averti, était survenu. Il vint en aide à M. +Madeleine.</p> + +<p>—Mon enfant, dit le médecin, calmez-vous. Votre enfant est là.</p> + +<p>Les yeux de Fantine s'illuminèrent et couvrirent de clarté tout son +visage. Elle joignit les mains avec une expression qui contenait tout ce +que la prière peut avoir à la fois de plus violent et de plus doux.</p> + +<p>—Oh! s'écria-t-elle, apportez-la-moi!</p> + +<p>Touchante illusion de mère! Cosette était toujours pour elle le petit +enfant qu'on apporte.</p> + +<p>—Pas encore, reprit le médecin, pas en ce moment. Vous avez un reste de +fièvre. La vue de votre enfant vous agiterait et vous ferait du mal. Il +faut d'abord vous guérir. Elle l'interrompit impétueusement.</p> + +<p>—Mais je suis guérie! je vous dis que je suis guérie! Est-il âne, ce +médecin! Ah çà! je veux voir mon enfant, moi!</p> + +<p>—Vous voyez, dit le médecin, comme vous vous emportez. Tant que vous +serez ainsi, je m'opposerai à ce que vous ayez votre enfant. Il ne +suffit pas de la voir, il faut vivre pour elle. Quand vous serez +raisonnable, je vous l'amènerai moi-même.</p> + +<p>La pauvre mère courba la tête.</p> + +<p>—Monsieur le médecin, je vous demande pardon, je vous demande vraiment +bien pardon. Autrefois, je n'aurais pas parlé comme je viens de faire, +il m'est arrivé tant de malheurs que quelquefois je ne sais plus ce que +je dis. Je comprends, vous craignez l'émotion, j'attendrai tant que vous +voudrez, mais je vous jure que cela ne m'aurait pas fait de mal de voir +ma fille. Je la vois, je ne la quitte pas des yeux depuis hier au soir. +Savez-vous? on me l'apporterait maintenant que je me mettrais à lui +parler doucement. Voilà tout. Est-ce que ce n'est pas bien naturel que +j'aie envie de voir mon enfant qu'on a été me chercher exprès à +Montfermeil? Je ne suis pas en colère. Je sais bien que je vais être +heureuse. Toute la nuit j'ai vu des choses blanches et des personnes qui +me souriaient. Quand monsieur le médecin voudra, il m'apportera ma +Cosette. Je n'ai plus de fièvre, puisque je suis guérie; je sens bien +que je n'ai plus rien du tout; mais je vais faire comme si j'étais +malade et ne pas bouger pour faire plaisir aux dames d'ici. Quand on +verra que je suis bien tranquille, on dira: il faut lui donner son +enfant.</p> + +<p>M. Madeleine s'était assis sur une chaise qui était à côté du lit. Elle +se tourna vers lui; elle faisait visiblement effort pour paraître calme +et «bien sage», comme elle disait dans cet affaiblissement de la maladie +qui ressemble à l'enfance, afin que, la voyant si paisible, on ne fît +pas difficulté de lui amener Cosette. Cependant, tout en se contenant, +elle ne pouvait s'empêcher d'adresser à M. Madeleine mille questions.</p> + +<p>—Avez-vous fait un bon voyage, monsieur le maire? Oh! comme vous êtes +bon d'avoir été me la chercher! Dites-moi seulement comment elle est. +A-t-elle bien supporté la route? Hélas! elle ne me reconnaîtra pas! +Depuis le temps, elle m'a oubliée, pauvre chou! Les enfants, cela n'a +pas de mémoire. C'est comme des oiseaux. Aujourd'hui cela voit une chose +et demain une autre, et cela ne pense plus à rien. Avait-elle du linge +blanc seulement? Ces Thénardier la tenaient-ils proprement? Comment la +nourrissait-on? Oh! comme j'ai souffert, si vous saviez! de me faire +toutes ces questions-là dans le temps de ma misère! Maintenant, c'est +passé. Je suis joyeuse. Oh! que je voudrais donc la voir! Monsieur le +maire, l'avez-vous trouvée jolie? N'est-ce pas qu'elle est belle, ma +fille? Vous devez avoir eu bien froid dans cette diligence! Est-ce qu'on +ne pourrait pas l'amener rien qu'un petit moment? On la remporterait +tout de suite après. Dites! vous qui êtes le maître, si vous vouliez!</p> + +<p>Il lui prit la main:</p> + +<p>—Cosette est belle, dit-il, Cosette se porte bien, vous la verrez +bientôt, mais apaisez-vous. Vous parlez trop vivement, et puis vous +sortez vos bras du lit, et cela vous fait tousser.</p> + +<p>En effet, des quintes de toux interrompaient Fantine presque à chaque +mot.</p> + +<p>Fantine ne murmura pas, elle craignait d'avoir compromis par quelques +plaintes trop passionnées la confiance qu'elle voulait inspirer, et elle +se mit à dire des paroles indifférentes.</p> + +<p>—C'est assez joli, Montfermeil, n'est-ce-pas? L'été, on va y faire des +parties de plaisir. Ces Thénardier font-ils de bonnes affaires? Il ne +passe pas grand monde dans leur pays. C'est une espèce de gargote que +cette auberge-là.</p> + +<p>M. Madeleine lui tenait toujours la main, il la considérait avec +anxiété; il était évident qu'il était venu pour lui dire des choses +devant lesquelles sa pensée hésitait maintenant. Le médecin, sa visite +faite, s'était retiré. La sœur Simplice était seule restée auprès +d'eux.</p> + +<p>Cependant, au milieu de ce silence, Fantine s'écria:</p> + +<p>—Je l'entends! mon Dieu! je l'entends!</p> + +<p>Elle étendit le bras pour qu'on se tût autour d'elle, retint son +souffle, et se mit à écouter avec ravissement.</p> + +<p>Il y avait un enfant qui jouait dans la cour; l'enfant de la portière ou +d'une ouvrière quelconque. C'est là un de ces hasards qu'on retrouve +toujours et qui semblent faire partie de la mystérieuse mise en scène +des événements lugubres. L'enfant, c'était une petite fille, allait, +venait, courait pour se réchauffer, riait et chantait à haute voix. +Hélas! à quoi les jeux des enfants ne se mêlent-ils pas! C'était cette +petite fille que Fantine entendait chanter.</p> + +<p>—Oh! reprit-elle, c'est ma Cosette! je reconnais sa voix!</p> + +<p>L'enfant s'éloigna comme il était venu, la voix s'éteignit, Fantine +écouta encore quelque temps, puis son visage s'assombrit, et M. +Madeleine l'entendit qui disait à voix basse:</p> + +<p>—Comme ce médecin est méchant de ne pas me laisser voir ma fille! Il a +une mauvaise figure, cet homme-là!</p> + +<p>Cependant le fond riant de ses idées revint. Elle continua de se parler +à elle-même, la tête sur l'oreiller.</p> + +<p>—Comme nous allons être heureuses! Nous aurons un petit jardin, +d'abord! M. Madeleine me l'a promis. Ma fille jouera dans le jardin. +Elle doit savoir ses lettres maintenant. Je la ferai épeler. Elle courra +dans l'herbe après les papillons. Je la regarderai. Et puis elle fera sa +première communion. Ah çà! quand fera-t-elle sa première communion? Elle +se mit à compter sur ses doigts.</p> + +<p>—... Un, deux, trois, quatre... elle a sept ans. Dans cinq ans. Elle +aura un voile blanc, des bas à jour, elle aura l'air d'une petite femme. +Ô ma bonne sœur, vous ne savez pas comme je suis bête, voilà que je +pense à la première communion de ma fille! Et elle se mit à rire.</p> + +<p>Il avait quitté la main de Fantine. Il écoutait ces paroles comme on +écoute un vent qui souffle, les yeux à terre, l'esprit plongé dans des +réflexions sans fond. Tout à coup elle cessa de parler, cela lui fit +lever machinalement la tête. Fantine était devenue effrayante.</p> + +<p>Elle ne parlait plus, elle ne respirait plus; elle s'était soulevée à +demi sur son séant, son épaule maigre sortait de sa chemise, son visage, +radieux le moment d'auparavant, était blême, et elle paraissait fixer +sur quelque chose de formidable, devant elle, à l'autre extrémité de la +chambre, son œil agrandi par la terreur.</p> + +<p>—Mon Dieu! s'écria-t-il. Qu'avez-vous, Fantine?</p> + +<p>Elle ne répondit pas, elle ne quitta point des yeux l'objet quelconque +qu'elle semblait voir, elle lui toucha le bras d'une main et de l'autre +lui fit signe de regarder derrière lui.</p> + +<p>Il se retourna, et vit Javert.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIIh" id="Chapitre_IIIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>Javert content</h3> + + +<p>Voici ce qui s'était passé.</p> + +<p>Minuit et demi venait de sonner, quand M. Madeleine était sorti de la +salle des assises d'Arras. Il était rentré à son auberge juste à temps +pour repartir par la malle-poste où l'on se rappelle qu'il avait retenu +sa place. Un peu avant six heures du matin, il était arrivé à +Montreuil-sur-mer, et son premier soin avait été de jeter à la poste sa +lettre à M. Laffitte, puis d'entrer à l'infirmerie et de voir Fantine.</p> + +<p>Cependant, à peine avait-il quitté la salle d'audience de la cour +d'assises, que l'avocat général, revenu du premier saisissement, avait +pris la parole pour déplorer l'acte de folie de l'honorable maire de +Montreuil-sur-mer, déclarer que ses convictions n'étaient en rien +modifiées par cet incident bizarre qui s'éclaircirait plus tard, et +requérir, en attendant, la condamnation de ce Champmathieu, évidemment +le vrai Jean Valjean. La persistance de l'avocat général était +visiblement en contradiction avec le sentiment de tous, du public, de la +cour et du jury. Le défenseur avait eu peu de peine à réfuter cette +harangue et à établir que, par suite des révélations de M. Madeleine, +c'est-à-dire du vrai Jean Valjean, la face de l'affaire était +bouleversée de fond en comble, et que le jury n'avait plus devant les +yeux qu'un innocent. L'avocat avait tiré de là quelques épiphonèmes, +malheureusement peu neufs, sur les erreurs judiciaires, etc., etc., le +président dans son résumé s'était joint au défenseur, et le jury en +quelques minutes avait mis hors de cause Champmathieu.</p> + +<p>Cependant il fallait un Jean Valjean à l'avocat général, et, n'ayant +plus Champmathieu, il prit Madeleine.</p> + +<p>Immédiatement après la mise en liberté de Champmathieu, l'avocat général +s'enferma avec le président. Ils conférèrent «de la nécessité de se +saisir de la personne de M. le maire de Montreuil-sur-mer». Cette +phrase, où il y a beaucoup de <i>de</i>, est de M. l'avocat général, +entièrement écrite de sa main sur la minute de son rapport au procureur +général. La première émotion passée, le président fit peu d'objections. +Il fallait bien que justice eût son cours. Et puis, pour tout dire, +quoique le président fût homme bon et assez intelligent, il était en +même temps fort royaliste et presque ardent, et il avait été choqué que +le maire de Montreuil-sur-mer, en parlant du débarquement à Cannes, eût +dit l'<i>empereur</i> et non <i>Buonaparte</i>.</p> + +<p>L'ordre d'arrestation fut donc expédié. L'avocat général l'envoya à +Montreuil-sur-mer par un exprès, à franc étrier, et en chargea +l'inspecteur de police Javert.</p> + +<p>On sait que Javert était revenu à Montreuil-sur-mer immédiatement après +avoir fait sa déposition.</p> + +<p>Javert se levait au moment où l'exprès lui remit l'ordre d'arrestation +et le mandat d'amener.</p> + +<p>L'exprès était lui-même un homme de police fort entendu qui, en deux +mots, mit Javert au fait de ce qui était arrivé à Arras. L'ordre +d'arrestation, signé de l'avocat général, était ainsi +conçu:—L'inspecteur Javert appréhendera au corps le sieur Madeleine, +maire de Montreuil-sur-mer, qui, dans l'audience de ce jour, a été +reconnu pour être le forçat libéré Jean Valjean.</p> + +<p>Quelqu'un qui n'eût pas connu Javert et qui l'eût vu au moment où il +pénétra dans l'antichambre de l'infirmerie n'eût pu rien deviner de ce +qui se passait, et lui eût trouvé l'air le plus ordinaire du monde. Il +était froid, calme, grave, avait ses cheveux gris parfaitement lissés +sur les tempes et venait de monter l'escalier avec sa lenteur +habituelle. Quelqu'un qui l'eût connu à fond et qui l'eût examiné +attentivement eût frémi. La boucle de son col de cuir, au lieu d'être +sur sa nuque, était sur son oreille gauche. Ceci révélait une agitation +inouïe.</p> + +<p>Javert était un caractère complet, ne laissant faire de pli ni à son +devoir, ni à son uniforme; méthodique avec les scélérats, rigide avec +les boutons de son habit.</p> + +<p>Pour qu'il eût mal mis la boucle de son col, il fallait qu'il y eût en +lui une de ces émotions qu'on pourrait appeler des tremblements de terre +intérieurs.</p> + +<p>Il était venu simplement, avait requis un caporal et quatre soldats au +poste voisin, avait laissé les soldats dans la cour, et s'était fait +indiquer la chambre de Fantine par la portière sans défiance, accoutumée +qu'elle était à voir des gens armés demander monsieur le maire.</p> + +<p>Arrivé à la chambre de Fantine, Javert tourna la clef, poussa la porte +avec une douceur de garde-malade ou de mouchard, et entra.</p> + +<p>À proprement parler, il n'entra pas. Il se tint debout dans la porte +entrebâillée, le chapeau sur la tête, la main gauche dans sa redingote +fermée jusqu'au menton. Dans le pli du coude on pouvait voir le pommeau +de plomb de son énorme canne, laquelle disparaissait derrière lui.</p> + +<p>Il resta ainsi près d'une minute sans qu'on s'aperçût de sa présence. +Tout à coup Fantine leva les yeux, le vit, et fit retourner M. +Madeleine.</p> + +<p>À l'instant où le regard de Madeleine rencontra le regard de Javert, +Javert, sans bouger, sans remuer, sans approcher, devint épouvantable. +Aucun sentiment humain ne réussit à être effroyable comme la joie.</p> + +<p>Ce fut le visage d'un démon qui vient de retrouver son damné.</p> + +<p>La certitude de tenir enfin Jean Valjean fit apparaître sur sa +physionomie tout ce qu'il avait dans l'âme. Le fond remué monta à la +surface. L'humiliation d'avoir un peu perdu la piste et de s'être mépris +quelques minutes sur ce Champmathieu, s'effaçait sous l'orgueil d'avoir +si bien deviné d'abord et d'avoir eu si longtemps un instinct juste. Le +contentement de Javert éclata dans son attitude souveraine. La +difformité du triomphe s'épanouit sur ce front étroit. Ce fut tout le +déploiement d'horreur que peut donner une figure satisfaite.</p> + +<p>Javert en ce moment était au ciel. Sans qu'il s'en rendit nettement +compte, mais pourtant avec une intuition confuse de sa nécessité et de +son succès, il personnifiait, lui Javert, la justice, la lumière et la +vérité dans leur fonction céleste d'écrasement du mal. Il avait derrière +lui et autour de lui, à une profondeur infinie, l'autorité, la raison, +la chose jugée, la conscience légale, la vindicte publique, toutes les +étoiles; il protégeait l'ordre, il faisait sortir de la loi la foudre, +il vengeait la société, il prêtait main-forte à l'absolu; il se dressait +dans une gloire; il y avait dans sa victoire un reste de défi et de +combat; debout, altier, éclatant, il étalait en plein azur la bestialité +surhumaine d'un archange féroce; l'ombre redoutable de l'action qu'il +accomplissait faisait visible à son poing crispé le vague flamboiement +de l'épée sociale; heureux et indigné, il tenait sous son talon le +crime, le vice, la rébellion, la perdition, l'enfer, il rayonnait, il +exterminait, il souriait et il y avait une incontestable grandeur dans +ce saint Michel monstrueux.</p> + +<p>Javert, effroyable, n'avait rien d'ignoble.</p> + +<p>La probité, la sincérité, la candeur, la conviction, l'idée du devoir, +sont des choses qui, en se trompant, peuvent devenir hideuses, mais qui, +même hideuses, restent grandes; leur majesté, propre à la conscience +humaine, persiste dans l'horreur. Ce sont des vertus qui ont un vice, +l'erreur. L'impitoyable joie honnête d'un fanatique en pleine atrocité +conserve on ne sait quel rayonnement lugubrement vénérable. Sans qu'il +s'en doutât, Javert, dans son bonheur formidable, était à plaindre comme +tout ignorant qui triomphe. Rien n'était poignant et terrible comme +cette figure où se montrait ce qu'on pourrait appeler tout le mauvais du +bon.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IVh" id="Chapitre_IVh"></a><a href="#huitieme">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>L'autorité reprend ses droits</h3> + + +<p>La Fantine n'avait point vu Javert depuis le jour où M. le maire l'avait +arrachée à cet homme. Son cerveau malade ne se rendit compte de rien, +seulement elle ne douta pas qu'il ne revint la chercher. Elle ne put +supporter cette figure affreuse, elle se sentit expirer, elle cacha son +visage de ses deux mains et cria avec angoisse:</p> + +<p>—Monsieur Madeleine, sauvez-moi!</p> + +<p>Jean Valjean—nous ne le nommerons plus désormais autrement—s'était +levé. Il dit à Fantine de sa voix la plus douce et la plus calme:</p> + +<p>—Soyez tranquille. Ce n'est pas pour vous qu'il vient.</p> + +<p>Puis il s'adressa à Javert et lui dit:</p> + +<p>—Je sais ce que vous voulez.</p> + +<p>Javert répondit:</p> + +<p>—Allons, vite!</p> + +<p>Il y eut dans l'inflexion qui accompagna ces deux mots je ne sais quoi +de fauve et de frénétique. Javert ne dit pas: «Allons, vite!» il dit: +«Allonouaite!» Aucune orthographe ne pourrait rendre l'accent dont cela +fut prononcé; ce n'était plus une parole humaine, c'était un +rugissement.</p> + +<p>Il ne fit point comme d'habitude; il n'entra point en matière; il +n'exhiba point de mandat d'amener. Pour lui, Jean Valjean était une +sorte de combattant mystérieux et insaisissable, un lutteur ténébreux +qu'il étreignait depuis cinq ans sans pouvoir le renverser. Cette +arrestation n'était pas un commencement, mais une fin. Il se borna à +dire: «Allons, vite!»</p> + +<p>En parlant ainsi, il ne fit point un pas; il lança sur Jean Valjean ce +regard qu'il jetait comme un crampon, et avec lequel il avait coutume de +tirer violemment les misérables à lui.</p> + +<p>C'était ce regard que la Fantine avait senti pénétrer jusque dans la +moelle de ses os deux mois auparavant.</p> + +<p>Au cri de Javert, Fantine avait rouvert les yeux. Mais M. le maire était +là. Que pouvait-elle craindre?</p> + +<p>Javert avança au milieu de la chambre et cria:</p> + +<p>—Ah çà! viendras-tu?</p> + +<p>La malheureuse regarda autour d'elle. Il n'y avait personne que la +religieuse et monsieur le maire. À qui pouvait s'adresser ce tutoiement +abject? elle seulement. Elle frissonna.</p> + +<p>Alors elle vit une chose inouïe, tellement inouïe que jamais rien de +pareil ne lui était apparu dans les plus noirs délires de la fièvre.</p> + +<p>Elle vit le mouchard Javert saisir au collet monsieur le maire; elle vit +monsieur le maire courber la tête. Il lui sembla que le monde +s'évanouissait.</p> + +<p>Javert, en effet, avait pris Jean Valjean au collet.</p> + +<p>—Monsieur le maire! cria Fantine.</p> + +<p>Javert éclata de rire, de cet affreux rire qui lui déchaussait toutes +les dents.</p> + +<p>—Il n'y a plus de monsieur le maire ici!</p> + +<p>Jean Valjean n'essaya pas de déranger la main qui tenait le col de sa +redingote. Il dit:</p> + +<p>—Javert....</p> + +<p>Javert l'interrompit:</p> + +<p>—Appelle-moi monsieur l'inspecteur.</p> + +<p>—Monsieur, reprit Jean Valjean, je voudrais vous dire un mot en +particulier.</p> + +<p>—Tout haut! parle tout haut! répondit Javert; on me parle tout haut à +moi!</p> + +<p>Jean Valjean continua en baissant la voix:</p> + +<p>—C'est une prière que j'ai à vous faire....</p> + +<p>—Je te dis de parler tout haut.</p> + +<p>—Mais cela ne doit être entendu que de vous seul....</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela me fait? je n'écoute pas!</p> + +<p>Jean Valjean se tourna vers lui et lui dit rapidement et très bas:</p> + +<p>—Accordez-moi trois jours! trois jours pour aller chercher l'enfant de +cette malheureuse femme! Je payerai ce qu'il faudra. Vous +m'accompagnerez si vous voulez.</p> + +<p>—Tu veux rire! cria Javert. Ah çà! je ne te croyais pas bête! Tu me +demandes trois jours pour t'en aller! Tu dis que c'est pour aller +chercher l'enfant de cette fille! Ah! ah! c'est bon! voilà qui est bon! +Fantine eut un tremblement.</p> + +<p>—Mon enfant! s'écria-t-elle, aller chercher mon enfant! Elle n'est donc +pas ici! Ma sœur, répondez-moi, où est Cosette? Je veux mon enfant! +Monsieur Madeleine! monsieur le maire!</p> + +<p>Javert frappa du pied.</p> + +<p>—Voilà l'autre, à présent! Te tairas-tu, drôlesse! Gredin de pays où +les galériens sont magistrats et où les filles publiques sont soignées +comme des comtesses! Ah mais! tout ça va changer; il était temps!</p> + +<p>Il regarda fixement Fantine et ajouta en reprenant à poignée la cravate, +la chemise et le collet de Jean Valjean:</p> + +<p>—Je te dis qu'il n'y a point de monsieur Madeleine et qu'il n'y a point +de monsieur le maire. Il y a un voleur, il y a un brigand, il y a un +forçat appelé Jean Valjean! c'est lui que je tiens! voilà ce qu'il y a!</p> + +<p>Fantine se dressa en sursaut, appuyée sur ses bras roides et sur ses +deux mains, elle regarda Jean Valjean, elle regarda Javert, elle regarda +la religieuse, elle ouvrit la bouche comme pour parler, un râle sortit +du fond de sa gorge, ses dents claquèrent, elle étendit les bras avec +angoisse, ouvrant convulsivement les mains, et cherchant autour d'elle +comme quelqu'un qui se noie, puis elle s'affaissa subitement sur +l'oreiller. Sa tête heurta le chevet du lit et vint retomber sur sa +poitrine, la bouche béante, les yeux ouverts et éteints.</p> + +<p>Elle était morte.</p> + +<p>Jean Valjean posa sa main sur la main de Javert qui le tenait, et +l'ouvrit comme il eût ouvert la main d'un enfant, puis il dit à Javert:</p> + +<p>—Vous avez tué cette femme.</p> + +<p>—Finirons-nous! cria Javert furieux. Je ne suis pas ici pour entendre +des raisons. Économisons tout ça. La garde est en bas. Marchons tout de +suite, ou les poucettes!</p> + +<p>Il y avait dans un coin de la chambre un vieux lit en fer en assez +mauvais état qui servait de lit de camp aux sœurs quand elles +veillaient. Jean Valjean alla à ce lit, disloqua en un clin d'œil le +chevet déjà fort délabré, chose facile à des muscles comme les siens, +saisit à poigne-main la maîtresse-tringle, et considéra Javert. Javert +recula vers la porte.</p> + +<p>Jean Valjean, sa barre de fer au poing, marcha lentement vers le lit de +Fantine. Quand il y fut parvenu, il se retourna, et dit à Javert d'une +voix qu'on entendait à peine:</p> + +<p>—Je ne vous conseille pas de me déranger en ce moment.</p> + +<p>Ce qui est certain, c'est que Javert tremblait.</p> + +<p>Il eut l'idée d'aller appeler la garde, mais Jean Valjean pouvait +profiter de cette minute pour s'évader. Il resta donc, saisit sa canne +par le petit bout, et s'adossa au chambranle de la porte sans quitter du +regard Jean Valjean.</p> + +<p>Jean Valjean posa son coude sur la pomme du chevet du lit et son front +sur sa main, et se mit à contempler Fantine immobile et étendue. Il +demeura ainsi, absorbé, muet, et ne songeant évidemment plus à aucune +chose de cette vie. Il n'y avait plus rien sur son visage et dans son +attitude qu'une inexprimable pitié. Après quelques instants de cette +rêverie, il se pencha vers Fantine et lui parla à voix basse.</p> + +<p>Que lui dit-il? Que pouvait dire cet homme qui était réprouvé à cette +femme qui était morte? Qu'était-ce que ces paroles? Personne sur la +terre ne les a entendues. La morte les entendit-elle? Il y a des +illusions touchantes qui sont peut-être des réalités sublimes. Ce qui +est hors de doute, c'est que la sœur Simplice, unique témoin de la +chose qui se passait, a souvent raconté qu'au moment où Jean Valjean +parla à l'oreille de Fantine, elle vit distinctement poindre un +ineffable sourire sur ces lèvres pâles et dans ces prunelles vagues, +pleines de l'étonnement du tombeau.</p> + +<p>Jean Valjean prit dans ses deux mains la tête de Fantine et l'arrangea +sur l'oreiller comme une mère eût fait pour son enfant, il lui rattacha +le cordon de sa chemise et rentra ses cheveux sous son bonnet. Cela +fait, il lui ferma les yeux.</p> + +<p>La face de Fantine en cet instant semblait étrangement éclairée.</p> + +<p>La mort, c'est l'entrée dans la grande lueur.</p> + +<p>La main de Fantine pendait hors du lit. Jean Valjean s'agenouilla devant +cette main, la souleva doucement, et la baisa.</p> + +<p>Puis il se redressa, et, se tournant vers Javert:</p> + +<p>—Maintenant, dit-il, je suis à vous.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Vh" id="Chapitre_Vh"></a><a href="#huitieme">Chapitre V</a></h2> + +<h3>Tombeau convenable</h3> + + +<p>Javert déposa Jean Valjean à la prison de la ville.</p> + +<p>L'arrestation de M. Madeleine produisit à Montreuil-sur-mer une +sensation, ou pour mieux dire une commotion extraordinaire. Nous sommes +triste de ne pouvoir dissimuler que sur ce seul mot: <i>c'était un +galérien</i>, tout le monde à peu près l'abandonna. En moins de deux heures +tout le bien qu'il avait fait fut oublié, et ce ne fut plus «qu'un +galérien». Il est juste de dire qu'on ne connaissait pas encore les +détails de l'événement d'Arras. Toute la journée on entendait dans +toutes les parties de la ville des conversations comme celle-ci:</p> + +<p>—Vous ne savez pas? c'était un forçat libéré! Qui ça?—Le maire.—Bah! +M. Madeleine?—Oui. Vraiment?—Il ne s'appelait pas Madeleine, il a un +affreux nom, Béjean, Bojean, Boujean.—Ah, mon Dieu!—Il est +arrêté.—Arrêté!—En prison à la prison de la ville, en attendant qu'on +le transfère.—Qu'on le transfère! On va le transférer! Où va-t-on le +transférer?—Il va passer aux assises pour un vol de grand chemin qu'il +a fait autrefois.—Eh bien! je m'en doutais. Cet homme était trop bon, +trop parfait, trop confit. Il refusait la croix, il donnait des sous à +tous les petits drôles qu'il rencontrait. J'ai toujours pensé qu'il y +avait là-dessous quelque mauvaise histoire.</p> + +<p>«Les salons» surtout abondèrent dans ce sens.</p> + +<p>Une vieille dame, abonnée au <i>Drapeau blanc</i>, fit cette réflexion dont +il est presque impossible de sonder la profondeur:</p> + +<p>—Je n'en suis pas fâchée. Cela apprendra aux buonapartistes!</p> + +<p>C'est ainsi que ce fantôme qui s'était appelé M. Madeleine se dissipa à +Montreuil-sur-mer. Trois ou quatre personnes seulement dans toute la +ville restèrent fidèles à cette mémoire. La vieille portière qui l'avait +servi fut du nombre. Le soir de ce même jour, cette digne vieille était +assise dans sa loge, encore tout effarée et réfléchissant tristement. La +fabrique avait été fermée toute la journée, la porte cochère était +verrouillée, la rue était déserte. Il n'y avait dans la maison que deux +religieuses, sœur Perpétue et sœur Simplice, qui veillaient près du +corps de Fantine.</p> + +<p>Vers l'heure où M. Madeleine avait coutume de rentrer, la brave portière +se leva machinalement, prit la clef de la chambre de M. Madeleine dans +un tiroir et le bougeoir dont il se servait tous les soirs pour monter +chez lui, puis elle accrocha la clef au clou où il la prenait +d'habitude, et plaça le bougeoir à côté, comme si elle l'attendait. +Ensuite elle se rassit sur sa chaise et se remit à songer. La pauvre +bonne vieille avait fait tout cela sans en avoir conscience.</p> + +<p>Ce ne fut qu'au bout de plus de deux heures qu'elle sortit de sa rêverie +et s'écria: «Tiens! mon bon Dieu Jésus! moi qui ai mis sa clef au clou!»</p> + +<p>En ce moment la vitre de la loge s'ouvrit, une main passa par +l'ouverture, saisit la clef et le bougeoir et alluma la bougie à la +chandelle qui brûlait.</p> + +<p>La portière leva les yeux et resta béante, avec un cri dans le gosier +qu'elle retint. Elle connaissait cette main, ce bras, cette manche de +redingote.</p> + +<p>C'était M. Madeleine.</p> + +<p>Elle fut quelques secondes avant de pouvoir parler, saisie, comme elle +le disait elle-même plus tard en racontant son aventure.</p> + +<p>—Mon Dieu, monsieur le maire, s'écria-t-elle enfin, je vous croyais....</p> + +<p>Elle s'arrêta, la fin de sa phrase eût manqué de respect au +commencement. Jean Valjean était toujours pour elle monsieur le maire.</p> + +<p>Il acheva sa pensée.</p> + +<p>—En prison, dit-il. J'y étais. J'ai brisé un barreau d'une fenêtre, je +me suis laissé tomber du haut d'un toit, et me voici. Je monte à ma +chambre, allez me chercher la sœur Simplice. Elle est sans doute près +de cette pauvre femme.</p> + +<p>La vieille obéit en toute hâte.</p> + +<p>Il ne lui fit aucune recommandation; il était bien sûr qu'elle le +garderait mieux qu'il ne se garderait lui-même.</p> + +<p>On n'a jamais su comment il avait réussi à pénétrer dans la cour sans +faire ouvrir la porte cochère. Il avait, et portait toujours sur lui, un +passe-partout qui ouvrait une petite porte latérale; mais on avait dû le +fouiller et lui prendre son passe-partout. Ce point n'a pas été +éclairci.</p> + +<p>Il monta l'escalier qui conduisait à sa chambre. Arrivé en haut, il +laissa son bougeoir sur les dernières marches de l'escalier, ouvrit sa +porte avec peu de bruit, et alla fermer à tâtons sa fenêtre et son +volet, puis il revint prendre sa bougie et rentra dans sa chambre.</p> + +<p>La précaution était utile; on se souvient que sa fenêtre pouvait être +aperçue de la rue. Il jeta un coup d'œil autour de lui, sur sa table, +sur sa chaise, sur son lit qui n'avait pas été défait depuis trois +jours. Il ne restait aucune trace du désordre de l'avant-dernière nuit. +La portière avait «fait la chambre». Seulement elle avait ramassé dans +les cendres et posé proprement sur la table les deux bouts du bâton +ferré et la pièce de quarante sous noircie par le feu.</p> + +<p>Il prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit: <i>Voici les deux +bouts de mon bâton ferré et la pièce de quarante sous volée à +Petit-Gervais dont j'ai parlé à la cour d'assises</i>, et il posa sur cette +feuille la pièce d'argent et les deux morceaux de fer, de façon que ce +fût la première chose qu'on aperçût en entrant dans la chambre. Il tira +d'une armoire une vieille chemise à lui qu'il déchira. Cela fit quelques +morceaux de toile dans lesquels il emballa les deux flambeaux d'argent. +Du reste il n'avait ni hâte ni agitation, et, tout en emballant les +chandeliers de l'évêque, il mordait dans un morceau de pain noir. Il est +probable que c'était le pain de la prison qu'il avait emporté en +s'évadant.</p> + +<p>Ceci a été constaté par les miettes de pain qui furent trouvées sur le +carreau de la chambre, lorsque la justice plus tard fit une +perquisition.</p> + +<p>On frappa deux petits coups à la porte.</p> + +<p>—Entrez, dit-il.</p> + +<p>C'était la sœur Simplice.</p> + +<p>Elle était pâle, elle avait les yeux rouges, la chandelle qu'elle tenait +vacillait dans sa main. Les violences de la destinée ont cela de +particulier que, si perfectionnés ou si refroidis que nous soyons, elles +nous tirent du fond des entrailles la nature humaine et la forcent de +reparaître au dehors. Dans les émotions de cette journée, la religieuse +était redevenue femme. Elle avait pleuré, et elle tremblait.</p> + +<p>Jean Valjean venait d'écrire quelques lignes sur un papier qu'il tendit +à la religieuse en disant:</p> + +<p>—Ma sœur, vous remettrez ceci à monsieur le curé.</p> + +<p>Le papier était déplié. Elle y jeta les yeux.</p> + +<p>—Vous pouvez lire, dit-il.</p> + +<p>Elle lut.—«Je prie monsieur le curé de veiller sur tout ce que je +laisse ici. Il voudra bien payer là-dessus les frais de mon procès et +l'enterrement de la femme qui est morte aujourd'hui. Le reste sera aux +pauvres.»</p> + +<p>La sœur voulut parler, mais elle put à peine balbutier quelques sons +inarticulés. Elle parvint cependant à dire:</p> + +<p>—Est-ce que monsieur le maire ne désire pas revoir une dernière fois +cette pauvre malheureuse?</p> + +<p>—Non, dit-il, on est à ma poursuite, on n'aurait qu'à m'arrêter dans sa +chambre, cela la troublerait.</p> + +<p>Il achevait à peine qu'un grand bruit se fit dans l'escalier. Ils +entendirent un tumulte de pas qui montaient, et la vieille portière qui +disait de sa voix la plus haute et la plus perçante:</p> + +<p>—Mon bon monsieur, je vous jure le bon Dieu qu'il n'est entré personne +ici de toute la journée ni de toute la soirée, que même je n'ai pas +quitté ma porte!</p> + +<p>Un homme répondit:</p> + +<p>—Cependant il y a de la lumière dans cette chambre.</p> + +<p>Ils reconnurent la voix de Javert.</p> + +<p>La chambre était disposée de façon que la porte en s'ouvrant masquait +l'angle du mur à droite. Jean Valjean souffla la bougie et se mit dans +cet angle.</p> + +<p>La sœur Simplice tomba à genoux près de la table.</p> + +<p>La porte s'ouvrit.</p> + +<p>Javert entra.</p> + +<p>On entendait le chuchotement de plusieurs hommes et les protestations de +la portière dans le corridor.</p> + +<p>La religieuse ne leva pas les yeux. Elle priait.</p> + +<p>La chandelle était sur la cheminée et ne donnait que peu de clarté.</p> + +<p>Javert aperçut la sœur et s'arrêta interdit.</p> + +<p>On se rappelle que le fond même de Javert, son élément, son milieu +respirable, c'était la vénération de toute autorité. Il était tout d'une +pièce et n'admettait ni objection, ni restriction. Pour lui, bien +entendu, l'autorité ecclésiastique était la première de toutes. Il était +religieux, superficiel et correct sur ce point comme sur tous. À ses +yeux un prêtre était un esprit qui ne se trompe pas, une religieuse +était une créature qui ne pèche pas. C'étaient des âmes murées à ce +monde avec une seule porte qui ne s'ouvrait jamais que pour laisser +sortir la vérité.</p> + +<p>En apercevant la sœur, son premier mouvement fut de se retirer.</p> + +<p>Cependant il y avait aussi un autre devoir qui le tenait, et qui le +poussait impérieusement en sens inverse. Son second mouvement fut de +rester, et de hasarder au moins une question.</p> + +<p>C'était cette sœur Simplice qui n'avait menti de sa vie. Javert le +savait, et la vénérait particulièrement à cause de cela.</p> + +<p>—Ma sœur, dit-il, êtes-vous seule dans cette chambre?</p> + +<p>Il y eut un moment affreux pendant lequel la pauvre portière se sentit +défaillir.</p> + +<p>La sœur leva les yeux et répondit:</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ainsi, reprit Javert, excusez-moi si j'insiste, c'est mon devoir, vous +n'avez pas vu ce soir une personne, un homme. Il s'est évadé, nous le +cherchons, ce nommé Jean Valjean, vous ne l'avez pas vu?</p> + +<p>La sœur répondit:</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>Elle mentit. Elle mentit deux fois de suite, coup sur coup, sans +hésiter, rapidement, comme on se dévoue.</p> + +<p>—Pardon, dit Javert, et il se retira en saluant profondément.</p> + +<p>Ô sainte fille! vous n'êtes plus de ce monde depuis beaucoup d'années; +vous avez rejoint dans la lumière vos sœurs les vierges et vos frères +les anges; que ce mensonge vous soit compté dans le paradis!</p> + +<p>L'affirmation de la sœur fut pour Javert quelque chose de si décisif +qu'il ne remarqua même pas la singularité de cette bougie qu'on venait +de souffler et qui fumait sur la table.</p> + +<p>Une heure après, un homme, marchant à travers les arbres et les brumes, +s'éloignait rapidement de Montreuil-sur-mer dans la direction de Paris. +Cet homme était Jean Valjean. Il a été établi, par le témoignage de deux +ou trois rouliers qui l'avaient rencontré, qu'il portait un paquet et +qu'il était vêtu d'une blouse. Où avait-il pris cette blouse? On ne l'a +jamais su. Cependant un vieux ouvrier était mort quelques jours +auparavant à l'infirmerie de la fabrique, ne laissant que sa blouse. +C'était peut-être celle-là.</p> + +<p>Un dernier mot sur Fantine.</p> + +<p>Nous avons tous une mère, la terre. On rendit Fantine à cette mère.</p> + +<p>Le curé crut bien faire, et fit bien peut-être, en réservant, sur ce que +Jean Valjean avait laissé, le plus d'argent possible aux pauvres. Après +tout, de qui s'agissait-il? d'un forçat et d'une fille publique. C'est +pourquoi il simplifia l'enterrement de Fantine, et le réduisit à ce +strict nécessaire qu'on appelle la fosse commune.</p> + +<p>Fantine fut donc enterrée dans ce coin gratis du cimetière qui est à +tous et à personne, et où l'on perd les pauvres. Heureusement Dieu sait +où retrouver l'âme. On coucha Fantine dans les ténèbres parmi les +premiers os venus; elle subit la promiscuité des cendres. Elle fut jetée +à la fosse publique. Sa tombe ressembla à son lit.</p> +<hr style="width: 65%;" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome I, by Victor Hugo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME I *** + +***** This file should be named 17489-h.htm or 17489-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/4/8/17489/ + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/17489-h/17489-h.htm~ b/17489-h/17489-h.htm~ new file mode 100644 index 0000000..fb0cd0c --- /dev/null +++ b/17489-h/17489-h.htm~ @@ -0,0 +1,14488 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of Les Misérables, par Victor Hugo. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2% + } + p.dent {text-indent: 10%;} + p.noindent {text-indent: 0%;} + h1,h2,h3 { + text-align: center; /* all headings centered */ + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + a:link {color: blue; text-decoration: none; } + link {color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {color: red } + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome I, by Victor Hugo + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les misérables Tome I + Fantine + +Author: Victor Hugo + +Release Date: January 10, 2006 [EBook #17489] +[Date last updated: October 30, 2023] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME I *** + + + + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + + + + + +</pre> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h1>Les Misérables</h1> +<h1>Victor Hugo</h1> + +<h2>Tome I—FANTINE</h2> + +<h3>(1862)</h3> +<hr style="width: 65%;" /> +<p><a name="premier" id="premier"></a></p> +<table summary="table"><tr><td> +<h3>TABLE DES MATIÈRES</h3> +<p class="dent"> +<a href="#Livre_premier_Un_juste"><b>Livre premier—Un juste</b></a><br /> +<br /></p> +<a href="#Chapitre_I"><b>Chapitre I--Monsieur Myriel</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_II"><b>Chapitre II--Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_III"><b>Chapitre III--À bon évêque dur évêché</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IV"><b>Chapitre IV--Les œuvres semblables aux paroles</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_V"><b>Chapitre V--Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VI"><b>Chapitre VI--Par qui il faisait garder sa maison</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VII"><b>Chapitre VII--Cravatte</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIII"><b>Chapitre VIII--Philosophie après boire</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IX"><b>Chapitre IX--Le frère raconté par la sœur</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_X"><b>Chapitre X--L'évêque en présence d'une lumière inconnue</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XI"><b>Chapitre XI--Une restriction</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XII"><b>Chapitre XII--Solitude de monseigneur Bienvenu</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIII"><b>Chapitre XIII--Ce qu'il croyait</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIV"><b>Chapitre XIV--Ce qu'il pensait</b></a><br /> +<br /><p class="dent"> +<a href="#Livre_deuxieme_La_chute"><b>Livre deuxième—La chute</b></a><br /></p> +<br /><br /><a name="deuxieme" id="deuxieme"></a> + +<a href="#Chapitre_Ib"><b>Chapitre I--Le soir d'un jour de marche</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIb"><b>Chapitre II--La prudence conseillée à la sagesse</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIIb"><b>Chapitre III--Héroïsme de l'obéissance passive</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IVb"><b>Chapitre IV--Détails sur les fromageries de Pontarlier</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Vb"><b>Chapitre V--Tranquillité</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIb"><b>Chapitre VI--Jean Valjean</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIb"><b>Chapitre VII--Le dedans du désespoir</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIIb"><b>Chapitre VIII--L'onde et l'ombre</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IXb"><b>Chapitre IX--Nouveaux griefs</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Xb"><b>Chapitre X--L'homme réveillé</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIb"><b>Chapitre XI--Ce qu'il fait</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIIb"><b>Chapitre XII--L'évêque travaille</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIIIb"><b>Chapitre XIII--Petit-Gervais</b></a><br /> +<br /><p class="dent"> +<a href="#Livre_troisieme_En_lannee_1817"><b>Livre troisième—En l'année 1817</b></a><br /> +<br /><a name="troisieme" id="troisieme"></a></p> +<a href="#Chapitre_Ic"><b>Chapitre I--L'année 1817</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIc"><b>Chapitre II--Double quatuor</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIIc"><b>Chapitre III--Quatre à quatre</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IVc"><b>Chapitre IV--Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Vc"><b>Chapitre V--Chez Bombarda</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIc"><b>Chapitre VI--Chapitre où l'on s'adore</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIc"><b>Chapitre VII--Sagesse de Tholomyès</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIIc"><b>Chapitre VIII--Mort d'un cheval</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IXc"><b>Chapitre IX--Fin joyeuse de la joie</b></a><br /> +<br /><p class="dent"> +<a href="#Livre_quatrieme_Confier_cest_quelquefois_livrer"><b>Livre quatrième—Confier, c'est quelquefois livrer</b></a><br /> +<br /><br /><a name="quatrieme" id="quatrieme"></a></p> +<a href="#Chapitre_Id"><b>Chapitre I--Une mère qui en rencontre une autre</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IId"><b>Chapitre II--Première esquisse de deux figures louches</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIId"><b>Chapitre III--L'Alouette</b></a><br /> +<br /><p class="dent"> +<a href="#Livre_cinquieme_La_descente"><b>Livre cinquième—La descente</b></a><br /> +<br /><a name="cinquieme" id="cinquieme"></a></p> +<a href="#Chapitre_Ie"><b>Chapitre I--Histoire d'un progrès dans les verroteries noires</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIe"><b>Chapitre II--M. Madeleine</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIIe"><b>Chapitre III--Sommes déposées chez Laffitte</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IVe"><b>Chapitre IV--M. Madeleine en deuil</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Ve"><b>Chapitre V--Vagues éclairs à l'horizon</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIe"><b>Chapitre VI--Le père Fauchelevent</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIe"><b>Chapitre VII--Fauchelevent devient jardinier à Paris</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIIe"><b>Chapitre VIII--Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IXe"><b>Chapitre IX--Succès de Madame Victurnien</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Xe"><b>Chapitre X--Suite du succès</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIe"><b>Chapitre XI--<i>Christus nos liberavit</i></b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIIe"><b>Chapitre XII--Le désœuvrement de M. Bamatabois</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIIIe"><b>Chapitre XIII--Solution de quelques questions de police municipale</b></a><br /> +<br /><p class="dent"> +<a href="#Livre_sixieme_Javert"><b>Livre sixième—Javert</b></a><br /> +<br /><a name="sixieme" id="sixieme"></a></p> +<a href="#Chapitre_If"><b>Chapitre I--Commencement du repos</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIf"><b>Chapitre II--Comment Jean peut devenir Champ</b></a><br /> +<br /><p class="dent"> +<a href="#Livre_septieme_Laffaire_Champmathieu"><b>Livre septième—L'affaire Champmathieu</b></a><br /> +<br /><a name="septieme" id="septieme"></a></p> +<a href="#Chapitre_Ig"><b>Chapitre I--La sœur Simplice</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIg"><b>Chapitre II--Perspicacité de maître Scaufflaire</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIIg"><b>Chapitre III--Une tempête sous un crâne</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IVg"><b>Chapitre IV--Formes que prend la souffrance pendant le sommeil</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Vg"><b>Chapitre V--Bâtons dans les roues</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIg"><b>Chapitre VI--La sœur Simplice mise à l'épreuve</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIg"><b>Chapitre VII--Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_VIIIg"><b>Chapitre VIII--Entrée de faveur</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IXg"><b>Chapitre IX--Un lieu où des convictions sont en train de se former</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Xg"><b>Chapitre X--Le système de dénégations</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_XIg"><b>Chapitre XI--Champmathieu de plus en plus étonné</b></a><br /> +<br /><p class="dent"> +<a href="#Livre_huitieme_Contre-coup"><b>Livre huitième—Contre-coup</b></a><br /> +<br /><a name="huitieme" id="huitieme"></a></p> +<a href="#Chapitre_Ih"><b>Chapitre I--Dans quel miroir M. Madeleine regarde ses cheveux</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIh"><b>Chapitre II--Fantine heureuse</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IIIh"><b>Chapitre III--Javert content</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_IVh"><b>Chapitre IV--L'autorité reprend ses droits</b></a><br /> +<a href="#Chapitre_Vh"><b>Chapitre V--Tombeau convenable</b></a><br /></td></tr> +</table> + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_premier_Un_juste" id="Livre_premier_Un_juste"></a>Livre premier—Un juste</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_I" id="Chapitre_I"></a><a href="#premier">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Monsieur Myriel</h3> + + +<p>En 1815, M. Charles-François-Bienvenu Myriel était évêque de Digne. +C'était un vieillard d'environ soixante-quinze ans; il occupait le siège +de Digne depuis 1806.</p> + +<p>Quoique ce détail ne touche en aucune manière au fond même de ce que +nous avons à raconter, il n'est peut-être pas inutile, ne fût-ce que +pour être exact en tout, d'indiquer ici les bruits et les propos qui +avaient couru sur son compte au moment où il était arrivé dans le +diocèse. Vrai ou faux, ce qu'on dit des hommes tient souvent autant de +place dans leur vie et surtout dans leur destinée que ce qu'ils font. M. +Myriel était fils d'un conseiller au parlement d'Aix; noblesse de robe. +On contait de lui que son père, le réservant pour hériter de sa charge, +l'avait marié de fort bonne heure, à dix-huit ou vingt ans, suivant un +usage assez répandu dans les familles parlementaires. Charles Myriel, +nonobstant ce mariage, avait, disait-on, beaucoup fait parler de lui. Il +était bien fait de sa personne, quoique d'assez petite taille, élégant, +gracieux, spirituel; toute la première partie de sa vie avait été donnée +au monde et aux galanteries. La révolution survint, les événements se +précipitèrent, les familles parlementaires décimées, chassées, traquées, +se dispersèrent. M. Charles Myriel, dès les premiers jours de la +révolution, émigra en Italie. Sa femme y mourut d'une maladie de +poitrine dont elle était atteinte depuis longtemps. Ils n'avaient point +d'enfants. Que se passa-t-il ensuite dans la destinée de M. Myriel? +L'écroulement de l'ancienne société française, la chute de sa propre +famille, les tragiques spectacles de 93, plus effrayants encore +peut-être pour les émigrés qui les voyaient de loin avec le +grossissement de l'épouvante, firent-ils germer en lui des idées de +renoncement et de solitude? Fut-il, au milieu d'une de ces distractions +et de ces affections qui occupaient sa vie, subitement atteint d'un de +ces coups mystérieux et terribles qui viennent quelquefois renverser, en +le frappant au cœur, l'homme que les catastrophes publiques +n'ébranleraient pas en le frappant dans son existence et dans sa +fortune? Nul n'aurait pu le dire; tout ce qu'on savait, c'est que, +lorsqu'il revint d'Italie, il était prêtre.</p> + +<p>En 1804, M. Myriel était curé de Brignolles. Il était déjà vieux, et +vivait dans une retraite profonde.</p> + +<p>Vers l'époque du couronnement, une petite affaire de sa cure, on ne sait +plus trop quoi, l'amena à Paris. Entre autres personnes puissantes, il +alla solliciter pour ses paroissiens M. le cardinal Fesch. Un jour que +l'empereur était venu faire visite à son oncle, le digne curé, qui +attendait dans l'antichambre, se trouva sur le passage de sa majesté. +Napoléon, se voyant regardé avec une certaine curiosité par ce +vieillard, se retourna, et dit brusquement:</p> + +<p>—Quel est ce bonhomme qui me regarde?</p> + +<p>—Sire, dit M. Myriel, vous regardez un bonhomme, et moi je regarde un +grand homme. Chacun de nous peut profiter.</p> + +<p>L'empereur, le soir même, demanda au cardinal le nom de ce curé, et +quelque temps après M. Myriel fut tout surpris d'apprendre qu'il était +nommé évêque de Digne.</p> + +<p>Qu'y avait-il de vrai, du reste, dans les récits qu'on faisait sur la +première partie de la vie de M. Myriel? Personne ne le savait. Peu de +familles avaient connu la famille Myriel avant la révolution.</p> + +<p>M. Myriel devait subir le sort de tout nouveau venu dans une petite +ville où il y a beaucoup de bouches qui parlent et fort peu de têtes qui +pensent. Il devait le subir, quoiqu'il fût évêque et parce qu'il était +évêque. Mais, après tout, les propos auxquels on mêlait son nom +n'étaient peut-être que des propos; du bruit, des mots, des paroles; +moins que des paroles, des <i>palabres</i>, comme dit l'énergique langue du +midi.</p> + +<p>Quoi qu'il en fût, après neuf ans d'épiscopat et de résidence à Digne, +tous ces racontages, sujets de conversation qui occupent dans le premier +moment les petites villes et les petites gens, étaient tombés dans un +oubli profond. Personne n'eût osé en parler, personne n'eût même osé +s'en souvenir.</p> + +<p>M. Myriel était arrivé à Digne accompagné d'une vieille fille, +mademoiselle Baptistine, qui était sa sœur et qui avait dix ans de +moins que lui.</p> + +<p>Ils avaient pour tout domestique une servante du même âge que +mademoiselle Baptistine, et appelée madame Magloire, laquelle, après +avoir été <i>la servante de M. le Curé</i>, prenait maintenant le double +titre de femme de chambre de mademoiselle et femme de charge de +monseigneur.</p> + +<p>Mademoiselle Baptistine était une personne longue, pâle, mince, douce; +elle réalisait l'idéal de ce qu'exprime le mot «respectable»; car il +semble qu'il soit nécessaire qu'une femme soit mère pour être vénérable. +Elle n'avait jamais été jolie; toute sa vie, qui n'avait été qu'une +suite de saintes œuvres, avait fini par mettre sur elle une sorte de +blancheur et de clarté; et, en vieillissant, elle avait gagné ce qu'on +pourrait appeler la beauté de la bonté. Ce qui avait été de la maigreur +dans sa jeunesse était devenu, dans sa maturité, de la transparence; et +cette diaphanéité laissait voir l'ange. C'était une âme plus encore que +ce n'était une vierge. Sa personne semblait faite d'ombre; à peine assez +de corps pour qu'il y eût là un sexe; un peu de matière contenant une +lueur; de grands yeux toujours baissés; un prétexte pour qu'une âme +reste sur la terre.</p> + +<p>Madame Magloire était une petite vieille, blanche, grasse, replète, +affairée, toujours haletante, à cause de son activité d'abord, ensuite à +cause d'un asthme.</p> + +<p>À son arrivée, on installa M. Myriel en son palais épiscopal avec les +honneurs voulus par les décrets impériaux qui classent l'évêque +immédiatement après le maréchal de camp. Le maire et le président lui +firent la première visite, et lui de son côté fit la première visite au +général et au préfet.</p> + +<p>L'installation terminée, la ville attendit son évêque à l'œuvre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_II" id="Chapitre_II"></a><a href="#premier">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Monsieur Myriel devient monseigneur Bienvenu</h3> + + +<p>Le palais épiscopal de Digne était attenant à l'hôpital.</p> + +<p>Le palais épiscopal était un vaste et bel hôtel bâti en pierre au +commencement du siècle dernier par monseigneur Henri Puget, docteur en +théologie de la faculté de Paris, abbé de Simore, lequel était évêque de +Digne en 1712. Ce palais était un vrai logis seigneurial. Tout y avait +grand air, les appartements de l'évêque, les salons, les chambres, la +cour d'honneur, fort large, avec promenoirs à arcades, selon l'ancienne +mode florentine, les jardins plantés de magnifiques arbres. Dans la +salle à manger, longue et superbe galerie qui était au rez-de-chaussée +et s'ouvrait sur les jardins, monseigneur Henri Puget avait donné à +manger en cérémonie le 29 juillet 1714 à messeigneurs Charles Brûlart de +Genlis, archevêque-prince d'Embrun, Antoine de Mesgrigny, capucin, +évêque de Grasse, Philippe de Vendôme, grand prieur de France, abbé de +Saint-Honoré de Lérins, François de Berton de Grillon, évêque-baron de +Vence, César de Sabran de Forcalquier, évêque-seigneur de Glandève, et +Jean Soanen, prêtre de l'oratoire, prédicateur ordinaire du roi, +évêque-seigneur de Senez. Les portraits de ces sept révérends +personnages décoraient cette salle, et cette date mémorable, 29 juillet +1714, y était gravée en lettres d'or sur une table de marbre blanc.</p> + +<p>L'hôpital était une maison étroite et basse à un seul étage avec un +petit jardin. Trois jours après son arrivée, l'évêque visita l'hôpital. +La visite terminée, il fit prier le directeur de vouloir bien venir +jusque chez lui.</p> + +<p>—Monsieur le directeur de l'hôpital, lui dit-il, combien en ce moment +avez-vous de malades?</p> + +<p>—Vingt-six, monseigneur.</p> + +<p>—C'est ce que j'avais compté, dit l'évêque.</p> + +<p>—Les lits, reprit le directeur, sont bien serrés les uns contre les +autres.</p> + +<p>—C'est ce que j'avais remarqué.</p> + +<p>—Les salles ne sont que des chambres, et l'air s'y renouvelle +difficilement.</p> + +<p>—C'est ce qui me semble.</p> + +<p>—Et puis, quand il y a un rayon de soleil, le jardin est bien petit +pour les convalescents.</p> + +<p>—C'est ce que je me disais.</p> + +<p>—Dans les épidémies, nous avons eu cette année le typhus, nous avons eu +une suette militaire il y a deux ans, cent malades quelquefois; nous ne +savons que faire.</p> + +<p>—C'est la pensée qui m'était venue.</p> + +<p>—Que voulez-vous, monseigneur? dit le directeur, il faut se résigner.</p> + +<p>Cette conversation avait lieu dans la salle à manger-galerie du +rez-de-chaussée. L'évêque garda un moment le silence, puis il se tourna +brusquement vers le directeur de l'hôpital:</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, combien pensez-vous qu'il tiendrait de lits rien que +dans cette salle?</p> + +<p>—La salle à manger de monseigneur! s'écria le directeur stupéfait.</p> + +<p>L'évêque parcourait la salle du regard et semblait y faire avec les yeux +des mesures et des calculs.</p> + +<p>—Il y tiendrait bien vingt lits! dit-il, comme se parlant à lui-même.</p> + +<p>Puis élevant la voix:</p> + +<p>—Tenez, monsieur le directeur de l'hôpital, je vais vous dire. Il y a +évidemment une erreur. Vous êtes vingt-six personnes dans cinq ou six +petites chambres. Nous sommes trois ici, et nous avons place pour +soixante. Il y a erreur, je vous dis. Vous avez mon logis, et j'ai le +vôtre. Rendez-moi ma maison. C'est ici chez vous.</p> + +<p>Le lendemain, les vingt-six pauvres étaient installés dans le palais de +l'évêque et l'évêque était à l'hôpital.</p> + +<p>M. Myriel n'avait point de bien, sa famille ayant été ruinée par la +révolution. Sa sœur touchait une rente viagère de cinq cents francs +qui, au presbytère, suffisait à sa dépense personnelle. M. Myriel +recevait de l'état comme évêque un traitement de quinze mille francs. Le +jour même où il vint se loger dans la maison de l'hôpital, M. Myriel +détermina l'emploi de cette somme une fois pour toutes de la manière +suivante. Nous transcrivons ici une note écrite de sa main.</p> + +<p class="noindent"> +<i>Note pour régler les dépenses de ma maison.</i><br /> +<br /> +<i>Pour le petit séminaire: quinze cents livres</i><br /> +<i>Congrégation de la mission: cent livres</i><br /> +<i>Pour les lazaristes de Montdidier: cent livres</i><br /> +<i>Séminaire des missions étrangères à Paris: deux cents livres</i><br /> +<i>Congrégation du Saint-Esprit: cent cinquante livres</i><br /> +<i>Établissements religieux de la Terre-Sainte: cent livres</i><br /> +<i>Sociétés de charité maternelle: trois cents livres</i><br /> +<i>En sus, pour celle d'Arles: cinquante livres</i><br /> +<i>OEuvre pour l'amélioration des prisons: quatre cents livres</i><br /> +<i>OEuvre pour le soulagement et la délivrance des prisonniers: cinq cents<br /> +livres</i><br /> +<i>Pour libérer des pères de famille prisonniers pour dettes: mille livres</i><br /> +<i>Supplément au traitement des pauvres maîtres d'école du diocèse: deux<br /> +mille livres</i><br /> +<i>Grenier d'abondance des Hautes-Alpes: cent livres</i><br /> +<i>Congrégation des dames de Digne, de Manosque et de Sisteron,<br /> +pour l'enseignement gratuit des filles indigentes: quinze cents livres</i><br /> +<i>Pour les pauvres: six mille livres</i><br /> +<i>Ma dépense personnelle: mille livres</i><br /> +<br /> +Total: <i>quinze mille livres</i><br /> +</p> + +<p>Pendant tout le temps qu'il occupa le siège de Digne, M. Myriel ne +changea presque rien à cet arrangement. Il appelait cela, comme on voit, +<i>avoir réglé les dépenses de sa maison</i>.</p> + +<p>Cet arrangement fut accepté avec une soumission absolue par mademoiselle +Baptistine. Pour cette sainte fille, M. de Digne était tout à la fois +son frère et son évêque, son ami selon la nature et son supérieur selon +l'église. Elle l'aimait et elle le vénérait tout simplement. Quand il +parlait, elle s'inclinait; quand il agissait, elle adhérait. La servante +seule, madame Magloire, murmura un peu. M. l'évêque, on l'a pu +remarquer, ne s'était réservé que mille livres, ce qui, joint à la +pension de mademoiselle Baptistine, faisait quinze cents francs par an. +Avec ces quinze cents francs, ces deux vieilles femmes et ce vieillard +vivaient.</p> + +<p>Et quand un curé de village venait à Digne, M. l'évêque trouvait encore +moyen de le traiter, grâce à la sévère économie de madame Magloire et à +l'intelligente administration de mademoiselle Baptistine.</p> + +<p>Un jour—il était à Digne depuis environ trois mois—l'évêque dit:</p> + +<p>—Avec tout cela je suis bien gêné!</p> + +<p>—Je le crois bien! s'écria madame Magloire, Monseigneur n'a seulement +pas réclamé la rente que le département lui doit pour ses frais de +carrosse en ville et de tournées dans le diocèse. Pour les évêques +d'autrefois c'était l'usage.</p> + +<p>—Tiens! dit l'évêque, vous avez raison, madame Magloire.</p> + +<p>Il fit sa réclamation.</p> + +<p>Quelque temps après, le conseil général, prenant cette demande en +considération, lui vota une somme annuelle de trois mille francs, sous +cette rubrique: <i>Allocation à M. l'évêque pour frais de carrosse, frais +de poste et frais de tournées pastorales</i>.</p> + +<p>Cela fit beaucoup crier la bourgeoisie locale, et, à cette occasion, un +sénateur de l'empire, ancien membre du conseil des cinq-cents favorable +au dix-huit brumaire et pourvu près de la ville de Digne d'une +sénatorerie magnifique, écrivit au ministre des cultes, M. Bigot de +Préameneu, un petit billet irrité et confidentiel dont nous extrayons +ces lignes authentiques:</p> + +<p>«—Des frais de carrosse? pourquoi faire dans une ville de moins de +quatre mille habitants? Des frais de poste et de tournées? à quoi bon +ces tournées d'abord? ensuite comment courir la poste dans un pays de +montagnes? Il n'y a pas de routes. On ne va qu'à cheval. Le pont même de +la Durance à Château-Arnoux peut à peine porter des charrettes à bœufs. +Ces prêtres sont tous ainsi. Avides et avares. Celui-ci a fait le bon +apôtre en arrivant. Maintenant il fait comme les autres. Il lui faut +carrosse et chaise de poste. Il lui faut du luxe comme aux anciens +évêques. Oh! toute cette prêtraille! Monsieur le comte, les choses +n'iront bien que lorsque l'empereur nous aura délivrés des calotins. À +bas le pape! (les affaires se brouillaient avec Rome). Quant à moi, je +suis pour César tout seul. Etc., etc.»</p> + +<p>La chose, en revanche, réjouit fort madame Magloire.</p> + +<p>—Bon, dit-elle à mademoiselle Baptistine, Monseigneur a commencé par +les autres, mais il a bien fallu qu'il finît par lui-même. Il a réglé +toutes ses charités. Voilà trois mille livres pour nous. Enfin!</p> + +<p>Le soir même, l'évêque écrivit et remit à sa sœur une note ainsi +conçue:</p> + +<p class="noindent"> +<i>Frais de carrosse et de tournées.</i><br /> +<br /> +<i>Pour donner du bouillon de viande aux malades de l'hôpital: quinze<br /> +cents livres</i><br /> +<i>Pour la société de charité maternelle d'Aix: deux cent cinquante livres</i><br /> +<i>Pour la société de charité maternelle de Draguignan: deux cent cinquante<br /> +livres</i><br /> +<i>Pour les enfants trouvés: cinq cents livres</i><br /> +<i>Pour les orphelins: cinq cents livres</i><br /> +<br /> +Total: <i>trois mille livres</i><br /> +</p> + +<p>Tel était le budget de M. Myriel.</p> + +<p>Quant au casuel épiscopal, rachats de bans, dispenses, ondoiements, +prédications, bénédictions d'églises ou de chapelles, mariages, etc., +l'évêque le percevait sur les riches avec d'autant plus d'âpreté qu'il +le donnait aux pauvres.</p> + +<p>Au bout de peu de temps, les offrandes d'argent affluèrent. Ceux qui ont +et ceux qui manquent frappaient à la porte de M. Myriel, les uns venant +chercher l'aumône que les autres venaient y déposer. L'évêque, en moins +d'un an, devint le trésorier de tous les bienfaits et le caissier de +toutes les détresses. Des sommes considérables passaient par ses mains; +mais rien ne put faire qu'il changeât quelque chose à son genre de vie +et qu'il ajoutât le moindre superflu à son nécessaire.</p> + +<p>Loin de là. Comme il y a toujours encore plus de misère en bas que de +fraternité en haut, tout était donné, pour ainsi dire, avant d'être +reçu; c'était comme de l'eau sur une terre sèche; il avait beau recevoir +de l'argent, il n'en avait jamais. Alors il se dépouillait.</p> + +<p>L'usage étant que les évêques énoncent leurs noms de baptême en tête de +leurs mandements et de leurs lettres pastorales, les pauvres gens du +pays avaient choisi, avec une sorte d'instinct affectueux, dans les noms +et prénoms de l'évêque, celui qui leur présentait un sens, et ils ne +l'appelaient que monseigneur Bienvenu. Nous ferons comme eux, et nous le +nommerons ainsi dans l'occasion. Du reste, cette appellation lui +plaisait.</p> + +<p>—J'aime ce nom-là, disait-il. Bienvenu corrige monseigneur.</p> + +<p>Nous ne prétendons pas que le portrait que nous faisons ici soit +vraisemblable; nous nous bornons à dire qu'il est ressemblant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_III" id="Chapitre_III"></a><a href="#premier">Chapitre III</a></h2> + +<h3>À bon évêque dur évêché</h3> + + +<p>M. l'évêque, pour avoir converti son carrosse en aumônes, n'en faisait +pas moins ses tournées. C'est un diocèse fatigant que celui de Digne. Il +a fort peu de plaines, beaucoup de montagnes, presque pas de routes, on +l'a vu tout à l'heure; trente-deux cures, quarante et un vicariats et +deux cent quatre-vingt-cinq succursales. Visiter tout cela, c'est une +affaire. M. l'évêque en venait à bout. Il allait à pied quand c'était +dans le voisinage, en carriole dans la plaine, en cacolet dans la +montagne. Les deux vieilles femmes l'accompagnaient. Quand le trajet +était trop pénible pour elles, il allait seul.</p> + +<p>Un jour, il arriva à Senez, qui est une ancienne ville épiscopale, monté +sur un âne. Sa bourse, fort à sec dans ce moment, ne lui avait pas +permis d'autre équipage. Le maire de la ville vint le recevoir à la +porte de l'évêché et le regardait descendre de son âne avec des yeux +scandalisés. Quelques bourgeois riaient autour de lui.</p> + +<p>—Monsieur le maire, dit l'évêque, et messieurs les bourgeois, je vois +ce qui vous scandalise; vous trouvez que c'est bien de l'orgueil à un +pauvre prêtre de monter une monture qui a été celle de Jésus-Christ. Je +l'ai fait par nécessité, je vous assure, non par vanité.</p> + +<p>Dans ses tournées, il était indulgent et doux, et prêchait moins qu'il +ne causait. Il ne mettait aucune vertu sur un plateau inaccessible. Il +n'allait jamais chercher bien loin ses raisonnements et ses modèles. +Aux habitants d'un pays il citait l'exemple du pays voisin. Dans les +cantons où l'on était dur pour les nécessiteux, il disait:</p> + +<p>—Voyez les gens de Briançon. Ils ont donné aux indigents, aux veuves et +aux orphelins le droit de faire faucher leurs prairies trois jours avant +tous les autres. Ils leur rebâtissent gratuitement leurs maisons quand +elles sont en ruines. Aussi est-ce un pays béni de Dieu. Durant tout un +siècle de cent ans, il n'y a pas eu un meurtrier.</p> + +<p>Dans les villages âpres au gain et à la moisson, il disait:</p> + +<p>—Voyez ceux d'Embrun. Si un père de famille, au temps de la récolte, a +ses fils au service à l'armée et ses filles en service à la ville, et +qu'il soit malade et empêché, le curé le recommande au prône; et le +dimanche, après la messe, tous les gens du village, hommes, femmes, +enfants, vont dans le champ du pauvre homme lui faire sa moisson, et lui +rapportent paille et grain dans son grenier.</p> + +<p>Aux familles divisées par des questions d'argent et d'héritage, il +disait:</p> + +<p>—Voyez les montagnards de Devoluy, pays si sauvage qu'on n'y entend pas +le rossignol une fois en cinquante ans. Eh bien, quand le père meurt +dans une famille, les garçons s'en vont chercher fortune, et laissent le +bien aux filles, afin qu'elles puissent trouver des maris.</p> + +<p>Aux cantons qui ont le goût des procès et où les fermiers se ruinent en +papier timbré, il disait:</p> + +<p>—Voyez ces bons paysans de la vallée de Queyras. Ils sont là trois +mille âmes. Mon Dieu! c'est comme une petite république. On n'y connaît +ni le juge, ni l'huissier. Le maire fait tout. Il répartit l'impôt, taxe +chacun en conscience, juge les querelles gratis, partage les patrimoines +sans honoraires, rend des sentences sans frais; et on lui obéit, parce +que c'est un homme juste parmi des hommes simples.</p> + +<p>Aux villages où il ne trouvait pas de maître d'école, il citait encore +ceux de Queyras:</p> + +<p>—Savez-vous comment ils font? disait-il. Comme un petit pays de douze +ou quinze feux ne peut pas toujours nourrir un magister, ils ont des +maîtres d'école payés par toute la vallée qui parcourent les villages, +passant huit jours dans celui-ci, dix dans celui-là, et enseignant. Ces +magisters vont aux foires, où je les ai vus. On les reconnaît à des +plumes à écrire qu'ils portent dans la ganse de leur chapeau. Ceux qui +n'enseignent qu'à lire ont une plume, ceux qui enseignent la lecture et +le calcul ont deux plumes; ceux qui enseignent la lecture, le calcul et +le latin ont trois plumes. Ceux-là sont de grands savants. Mais quelle +honte d'être ignorants! Faites comme les gens de Queyras.</p> + +<p>Il parlait ainsi, gravement et paternellement, à défaut d'exemples +inventant des paraboles, allant droit au but, avec peu de phrases et +beaucoup d'images, ce qui était l'éloquence même de Jésus-Christ, +convaincu et persuadant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IV" id="Chapitre_IV"></a><a href="#premier">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>Les œuvres semblables aux paroles</h3> + + +<p>Sa conversation était affable et gaie. Il se mettait à la portée des +deux vieilles femmes qui passaient leur vie près de lui; quand il riait, +c'était le rire d'un écolier.</p> + +<p>Madame Magloire l'appelait volontiers <i>Votre Grandeur</i>. Un jour, il se +leva de son fauteuil et alla à sa bibliothèque chercher un livre. Ce +livre était sur un des rayons d'en haut. Comme l'évêque était d'assez +petite taille, il ne put y atteindre.</p> + +<p>—Madame Magloire, dit-il, apportez-moi une chaise. Ma grandeur ne va +pas jusqu'à cette planche.</p> + +<p>Une de ses parentes éloignées, madame la comtesse de Lô, laissait +rarement échapper une occasion d'énumérer en sa présence ce qu'elle +appelait «les espérances» de ses trois fils. Elle avait plusieurs +ascendants fort vieux et proches de la mort dont ses fils étaient +naturellement les héritiers. Le plus jeune des trois avait à recueillir +d'une grand'tante cent bonnes mille livres de rentes; le deuxième était +substitué au titre de duc de son oncle; l'aîné devait succéder à la +pairie de son aïeul. L'évêque écoutait habituellement en silence ces +innocents et pardonnables étalages maternels. Une fois pourtant, il +paraissait plus rêveur que de coutume, tandis que madame de Lô +renouvelait le détail de toutes ces successions et de toutes ces +«espérances». Elle s'interrompit avec quelque impatience:</p> + +<p>—Mon Dieu, mon cousin! mais à quoi songez-vous donc?</p> + +<p>—Je songe, dit l'évêque, à quelque chose de singulier qui est, je +crois, dans saint Augustin: «Mettez votre espérance dans celui auquel on +ne succède point.»</p> + +<p>Une autre fois, recevant une lettre de faire-part du décès d'un +gentilhomme du pays, où s'étalaient en une longue page, outre les +dignités du défunt, toutes les qualifications féodales et nobiliaires de +tous ses parents:</p> + +<p>—Quel bon dos a la mort! s'écria-t-il. Quelle admirable charge de +titres on lui fait allègrement porter, et comme il faut que les hommes +aient de l'esprit pour employer ainsi la tombe à la vanité!</p> + +<p>Il avait dans l'occasion une raillerie douce qui contenait presque +toujours un sens sérieux. Pendant un carême, un jeune vicaire vint à +Digne et prêcha dans la cathédrale. Il fut assez éloquent. Le sujet de +son sermon était la charité. Il invita les riches à donner aux +indigents, afin d'éviter l'enfer qu'il peignit le plus effroyable qu'il +put et de gagner le paradis qu'il fit désirable et charmant. Il y avait +dans l'auditoire un riche marchand retiré, un peu usurier, nommé M. +Géborand, lequel avait gagné un demi-million à fabriquer de gros draps, +des serges, des cadis et des gasquets. De sa vie M. Géborand n'avait +fait l'aumône à un malheureux. À partir de ce sermon, on remarqua qu'il +donnait tous les dimanches un sou aux vieilles mendiantes du portail de +la cathédrale. Elles étaient six à se partager cela. Un jour, l'évêque +le vit faisant sa charité et dit à sa sœur avec un sourire:</p> + +<p>—Voilà monsieur Géborand qui achète pour un sou de paradis.</p> + +<p>Quand il s'agissait de charité, il ne se rebutait pas, même devant un +refus, et il trouvait alors des mots qui faisaient réfléchir. Une fois, +il quêtait pour les pauvres dans un salon de la ville. Il y avait là le +marquis de Champtercier, vieux, riche, avare, lequel trouvait moyen +d'être tout ensemble ultra-royaliste et ultra-voltairien. Cette variété +a existé. L'évêque, arrivé à lui, lui toucha le bras.</p> + +<p>—Monsieur le marquis, il faut que vous me donniez quelque chose.</p> + +<p>Le marquis se retourna et répondit sèchement:</p> + +<p>—Monseigneur, j'ai mes pauvres.</p> + +<p>—Donnez-les-moi, dit l'évêque.</p> + +<p>Un jour, dans la cathédrale, il fit ce sermon.</p> + +<p>«Mes très chers frères, mes bons amis, il y a en France treize cent +vingt mille maisons de paysans qui n'ont que trois ouvertures, dix-huit +cent dix-sept mille qui ont deux ouvertures, la porte et une fenêtre, et +enfin trois cent quarante-six mille cabanes qui n'ont qu'une ouverture, +la porte. Et cela, à cause d'une chose qu'on appelle l'impôt des portes +et fenêtres. Mettez-moi de pauvres familles, des vieilles femmes, des +petits enfants, dans ces logis-là, et voyez les fièvres et les maladies. +Hélas! Dieu donne l'air aux hommes, la loi le leur vend. Je n'accuse pas +la loi, mais je bénis Dieu. Dans l'Isère, dans le Var, dans les deux +Alpes, les hautes et les basses, les paysans n'ont pas même de +brouettes, ils transportent les engrais à dos d'hommes; ils n'ont pas de +chandelles, et ils brûlent des bâtons résineux et des bouts de corde +trempés dans la poix résine. C'est comme cela dans tout le pays haut du +Dauphiné. Ils font le pain pour six mois, ils le font cuire avec de la +bouse de vache séchée. L'hiver, ils cassent ce pain à coups de hache et +ils le font tremper dans l'eau vingt-quatre heures pour pouvoir le +manger.—Mes frères, ayez pitié! voyez comme on souffre autour de vous.»</p> + +<p>Né provençal, il s'était facilement familiarisé avec tous les patois du +midi. Il disait: «<i>Eh bé! moussu, sès sagé?</i>» comme dans le bas +Languedoc. «<i>Onté anaras passa?</i>» comme dans les basses Alpes. «<i>Puerte +un bouen moutou embe un bouen froumage grase</i>», comme dans le haut +Dauphiné. Ceci plaisait au peuple, et n'avait pas peu contribué à lui +donner accès près de tous les esprits. Il était dans la chaumière et +dans la montagne comme chez lui. Il savait dire les choses les plus +grandes dans les idiomes les plus vulgaires. Parlant toutes les langues, +il entrait dans toutes les âmes. Du reste, il était le même pour les +gens du monde et pour les gens du peuple. Il ne condamnait rien +hâtivement, et sans tenir compte des circonstances environnantes. Il +disait:</p> + +<p>—Voyons le chemin par où la faute a passé.</p> + +<p>Étant, comme il se qualifiait lui-même en souriant, un <i>ex-pécheur</i>, il +n'avait aucun des escarpements du rigorisme, et il professait assez +haut, et sans le froncement de sourcil des vertueux féroces, une +doctrine qu'on pourrait résumer à peu près ainsi:</p> + +<p>«L'homme a sur lui la chair qui est tout à la fois son fardeau et sa +tentation. Il la traîne et lui cède.</p> + +<p>«Il doit la surveiller, la contenir, la réprimer, et ne lui obéir qu'à +la dernière extrémité. Dans cette obéissance-là, il peut encore y avoir +de la faute; mais la faute, ainsi faite, est vénielle. C'est une chute, +mais une chute sur les genoux, qui peut s'achever en prière.</p> + +<p>«Être un saint, c'est l'exception; être un juste, c'est la règle. Errez, +défaillez, péchez, mais soyez des justes.</p> + +<p>«Le moins de péché possible, c'est la loi de l'homme. Pas de péché du +tout est le rêve de l'ange. Tout ce qui est terrestre est soumis au +péché. Le péché est une gravitation.»</p> + +<p>Quand il voyait tout le monde crier bien fort et s'indigner bien vite:</p> + +<p>—Oh! oh! disait-il en souriant, il y a apparence que ceci est un gros +crime que tout le monde commet. Voilà les hypocrisies effarées qui se +dépêchent de protester et de se mettre à couvert.</p> + +<p>Il était indulgent pour les femmes et les pauvres sur qui pèse le poids +de la société humaine. Il disait:</p> + +<p>—Les fautes des femmes, des enfants, des serviteurs, des faibles, des +indigents et des ignorants sont la faute des maris, des pères, des +maîtres, des forts, des riches et des savants.</p> + +<p>Il disait encore:</p> + +<p>—À ceux qui ignorent, enseignez-leur le plus de choses que vous +pourrez; la société est coupable de ne pas donner l'instruction gratis; +elle répond de la nuit qu'elle produit. Cette âme est pleine d'ombre, le +péché s'y commet. Le coupable n'est pas celui qui y fait le péché, mais +celui qui y a fait l'ombre.</p> + +<p>Comme on voit, il avait une manière étrange et à lui de juger les +choses. Je soupçonne qu'il avait pris cela dans l'évangile.</p> + +<p>Il entendit un jour conter dans un salon un procès criminel qu'on +instruisait et qu'on allait juger. Un misérable homme, par amour pour +une femme et pour l'enfant qu'il avait d'elle, à bout de ressources, +avait fait de la fausse monnaie. La fausse monnaie était encore punie de +mort à cette époque. La femme avait été arrêtée émettant la première +pièce fausse fabriquée par l'homme. On la tenait, mais on n'avait de +preuves que contre elle. Elle seule pouvait charger son amant et le +perdre en avouant. Elle nia. On insista. Elle s'obstina à nier. Sur ce, +le procureur du roi avait eu une idée. Il avait supposé une infidélité +de l'amant, et était parvenu, avec des fragments de lettres savamment +présentés, à persuader à la malheureuse qu'elle avait une rivale et que +cet homme la trompait. Alors, exaspérée de jalousie, elle avait dénoncé +son amant, tout avoué, tout prouvé. L'homme était perdu. Il allait être +prochainement jugé à Aix avec sa complice. On racontait le fait, et +chacun s'extasiait sur l'habileté du magistrat. En mettant la jalousie +en jeu, il avait fait jaillir la vérité par la colère, il avait fait +sortir la justice de la vengeance. L'évêque écoutait tout cela en +silence. Quand ce fut fini, il demanda:</p> + +<p>—Où jugera-t-on cet homme et cette femme?</p> + +<p>—À la cour d'assises.</p> + +<p>Il reprit:</p> + +<p>—Et où jugera-t-on monsieur le procureur du roi?</p> + +<p>Il arriva à Digne une aventure tragique. Un homme fut condamné à mort +pour meurtre. C'était un malheureux pas tout à fait lettré, pas tout à +fait ignorant, qui avait été bateleur dans les foires et écrivain +public. Le procès occupa beaucoup la ville. La veille du jour fixé pour +l'exécution du condamné, l'aumônier de la prison tomba malade. Il +fallait un prêtre pour assister le patient à ses derniers moments. On +alla chercher le curé. Il paraît qu'il refusa en disant: Cela ne me +regarde pas. Je n'ai que faire de cette corvée et de ce saltimbanque; +moi aussi, je suis malade; d'ailleurs ce n'est pas là ma place. On +rapporta cette réponse à l'évêque qui dit:</p> + +<p>—Monsieur le curé a raison. Ce n'est pas sa place, c'est la mienne.</p> + +<p>Il alla sur-le-champ à la prison, il descendit au cabanon du +«saltimbanque», il l'appela par son nom, lui prit la main et lui parla. +Il passa toute la journée et toute la nuit près de lui, oubliant la +nourriture et le sommeil, priant Dieu pour l'âme du condamné et priant +le condamné pour la sienne propre. Il lui dit les meilleures vérités qui +sont les plus simples. Il fut père, frère, ami; évêque pour bénir +seulement. Il lui enseigna tout, en le rassurant et en le consolant. Cet +homme allait mourir désespéré. La mort était pour lui comme un abîme. +Debout et frémissant sur ce seuil lugubre, il reculait avec horreur. Il +n'était pas assez ignorant pour être absolument indifférent. Sa +condamnation, secousse profonde, avait en quelque sorte rompu çà et là +autour de lui cette cloison qui nous sépare du mystère des choses et que +nous appelons la vie. Il regardait sans cesse au dehors de ce monde par +ces brèches fatales, et ne voyait que des ténèbres. L'évêque lui fit +voir une clarté.</p> + +<p>Le lendemain, quand on vint chercher le malheureux, l'évêque était là. +Il le suivit. Il se montra aux yeux de la foule en camail violet et avec +sa croix épiscopale au cou, côte à côte avec ce misérable lié de cordes.</p> + +<p>Il monta sur la charrette avec lui, il monta sur l'échafaud avec lui. Le +patient, si morne et si accablé la veille, était rayonnant. Il sentait +que son âme était réconciliée et il espérait Dieu. L'évêque l'embrassa, +et, au moment où le couteau allait tomber, il lui dit:</p> + +<p>—Celui que l'homme tue, Dieu le ressuscite; celui que les frères +chassent retrouve le Père. Priez, croyez, entrez dans la vie! le Père +est là.</p> + +<p>Quand il redescendit de l'échafaud, il avait quelque chose dans son +regard qui fit ranger le peuple. On ne savait ce qui était le plus +admirable de sa pâleur ou de sa sérénité. En rentrant à cet humble logis +qu'il appelait en souriant son palais, il dit à sa sœur:</p> + +<p>—Je viens d'officier pontificalement.</p> + +<p>Comme les choses les plus sublimes sont souvent aussi les choses les +moins comprises, il y eut dans la ville des gens qui dirent, en +commentant cette conduite de l'évêque: «C'est de l'affectation.» Ceci ne +fut du reste qu'un propos de salons. Le peuple, qui n'entend pas malice +aux actions saintes, fut attendri et admira.</p> + +<p>Quant à l'évêque, avoir vu la guillotine fut pour lui un choc, et il fut +longtemps à s'en remettre.</p> + +<p>L'échafaud, en effet, quand il est là, dressé et debout, a quelque chose +qui hallucine. On peut avoir une certaine indifférence sur la peine de +mort, ne point se prononcer, dire oui et non, tant qu'on n'a pas vu de +ses yeux une guillotine; mais si l'on en rencontre une, la secousse est +violente, il faut se décider et prendre parti pour ou contre. Les uns +admirent, comme de Maistre; les autres exècrent, comme Beccaria. La +guillotine est la concrétion de la loi; elle se nomme <i>vindicte;</i> elle +n'est pas neutre, et ne vous permet pas de rester neutre. Qui l'aperçoit +frissonne du plus mystérieux des frissons. Toutes les questions sociales +dressent autour de ce couperet leur point d'interrogation. L'échafaud +est vision. L'échafaud n'est pas une charpente, l'échafaud n'est pas une +machine, l'échafaud n'est pas une mécanique inerte faite de bois, de fer +et de cordes. Il semble que ce soit une sorte d'être qui a je ne sais +quelle sombre initiative; on dirait que cette charpente voit, que cette +machine entend, que cette mécanique comprend, que ce bois, ce fer et ces +cordes veulent. Dans la rêverie affreuse où sa présence jette l'âme, +l'échafaud apparaît terrible et se mêlant de ce qu'il fait. L'échafaud +est le complice du bourreau; il dévore; il mange de la chair, il boit du +sang. L'échafaud est une sorte de monstre fabriqué par le juge et par le +charpentier, un spectre qui semble vivre d'une espèce de vie +épouvantable faite de toute la mort qu'il a donnée.</p> + +<p>Aussi l'impression fut-elle horrible et profonde; le lendemain de +l'exécution et beaucoup de jours encore après, l'évêque parut accablé. +La sérénité presque violente du moment funèbre avait disparu: le fantôme +de la justice sociale l'obsédait. Lui qui d'ordinaire revenait de toutes +ses actions avec une satisfaction si rayonnante, il semblait qu'il se +fît un reproche. Par moments, il se parlait à lui-même, et bégayait à +demi-voix des monologues lugubres. En voici un que sa sœur entendit un +soir et recueillit:</p> + +<p>—Je ne croyais pas que cela fût si monstrueux. C'est un tort de +s'absorber dans la loi divine au point de ne plus s'apercevoir de la loi +humaine. La mort n'appartient qu'à Dieu. De quel droit les hommes +touchent-ils à cette chose inconnue?</p> + +<p>Avec le temps ces impressions s'atténuèrent, et probablement +s'effacèrent. Cependant on remarqua que l'évêque évitait désormais de +passer sur la place des exécutions. On pouvait appeler M. Myriel à toute +heure au chevet des malades et des mourants. Il n'ignorait pas que là +était son plus grand devoir et son plus grand travail. Les familles +veuves ou orphelines n'avaient pas besoin de le demander, il arrivait de +lui-même. Il savait s'asseoir et se taire de longues heures auprès de +l'homme qui avait perdu la femme qu'il aimait, de la mère qui avait +perdu son enfant. Comme il savait le moment de se taire, il savait aussi +le moment de parler. Ô admirable consolateur! il ne cherchait pas à +effacer la douleur par l'oubli, mais à l'agrandir et à la dignifier par +l'espérance. Il disait:</p> + +<p>—Prenez garde à la façon dont vous vous tournez vers les morts. Ne +songez pas à ce qui pourrit. Regardez fixement. Vous apercevrez la lueur +vivante de votre mort bien-aimé au fond du ciel.</p> + +<p>Il savait que la croyance est saine. Il cherchait à conseiller et à +calmer l'homme désespéré en lui indiquant du doigt l'homme résigné, et à +transformer la douleur qui regarde une fosse en lui montrant la douleur +qui regarde une étoile.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_V" id="Chapitre_V"></a><a href="#premier">Chapitre V</a></h2> + +<h3>Que monseigneur Bienvenu faisait durer trop longtemps ses soutanes</h3> + + +<p>La vie intérieure de M. Myriel était pleine des mêmes pensées que sa vie +publique. Pour qui eût pu la voir de près, c'eût été un spectacle grave +et charmant que cette pauvreté volontaire dans laquelle vivait M. +l'évêque de Digne.</p> + +<p>Comme tous les vieillards et comme la plupart des penseurs, il dormait +peu. Ce court sommeil était profond. Le matin il se recueillait pendant +une heure, puis il disait sa messe, soit à la cathédrale, soit dans son +oratoire. Sa messe dite, il déjeunait d'un pain de seigle trempé dans le +lait de ses vaches. Puis il travaillait.</p> + +<p>Un évêque est un homme fort occupé; il faut qu'il reçoive tous les jours +le secrétaire de l'évêché, qui est d'ordinaire un chanoine, presque tous +les jours ses grands vicaires. Il a des congrégations à contrôler, des +privilèges à donner, toute une librairie ecclésiastique à examiner, +paroissiens, catéchismes diocésains, livres d'heures, etc., des +mandements à écrire, des prédications à autoriser, des curés et des +maires à mettre d'accord, une correspondance cléricale, une +correspondance administrative, d'un côté l'état, de l'autre le +Saint-Siège, mille affaires.</p> + +<p>Le temps que lui laissaient ces mille affaires, ses offices et son +bréviaire, il le donnait d'abord aux nécessiteux, aux malades et aux +affligés; le temps que les affligés, les malades et les nécessiteux lui +laissaient, il le donnait au travail. Tantôt il bêchait la terre dans +son jardin, tantôt il lisait et écrivait. Il n'avait qu'un mot pour ces +deux sortes de travail; il appelait cela <i>jardiner</i>.</p> + +<p>—L'esprit est un jardin, disait-il.</p> + +<p>À midi, il dînait. Le dîner ressemblait au déjeuner.</p> + +<p>Vers deux heures, quand le temps était beau, il sortait et se promenait +à pied dans la campagne ou dans la ville, entrant souvent dans les +masures. On le voyait cheminer seul, tout à ses pensées, l'œil baissé, +appuyé sur sa longue canne, vêtu de sa douillette violette ouatée et +bien chaude, chaussé de bas violets dans de gros souliers, et coiffé de +son chapeau plat qui laissait passer par ses trois cornes trois glands +d'or à graine d'épinards.</p> + +<p>C'était une fête partout où il paraissait. On eût dit que son passage +avait quelque chose de réchauffant et de lumineux. Les enfants et les +vieillards venaient sur le seuil des portes pour l'évêque comme pour le +soleil. Il bénissait et on le bénissait. On montrait sa maison à +quiconque avait besoin de quelque chose.</p> + +<p>Çà et là, il s'arrêtait, parlait aux petits garçons et aux petites +filles et souriait aux mères. Il visitait les pauvres tant qu'il avait +de l'argent; quand il n'en avait plus, il visitait les riches.</p> + +<p>Comme il faisait durer ses soutanes beaucoup de temps, et qu'il ne +voulait pas qu'on s'en aperçût, il ne sortait jamais dans la ville +autrement qu'avec sa douillette violette. Cela le gênait un peu en été.</p> + +<p>Le soir à huit heures et demie il soupait avec sa sœur, madame Magloire +debout derrière eux et les servant à table. Rien de plus frugal que ce +repas. Si pourtant l'évêque avait un de ses curés à souper, madame +Magloire en profitait pour servir à Monseigneur quelque excellent +poisson des lacs ou quelque fin gibier de la montagne. Tout curé était +un prétexte à bon repas; l'évêque se laissait faire. Hors de là, son +ordinaire ne se composait guère que de légumes cuits dans l'eau et de +soupe à l'huile. Aussi disait-on dans la ville:</p> + +<p>—Quand l'évêque fait pas chère de curé, il fait chère de trappiste.</p> + +<p>Après son souper, il causait pendant une demi-heure avec mademoiselle +Baptistine et madame Magloire; puis il rentrait dans sa chambre et se +remettait à écrire, tantôt sur des feuilles volantes, tantôt sur la +marge de quelque in-folio. Il était lettré et quelque peu savant. Il a +laissé cinq ou six manuscrits assez curieux; entre autres une +dissertation sur le verset de la Genèse: <i>Au commencement l'esprit de +Dieu flottait sur les eaux</i>. Il confronte avec ce verset trois textes: +la version arabe qui dit: <i>Les vents de Dieu soufflaient;</i> Flavius +Josèphe qui dit: <i>Un vent d'en haut se précipitait sur la terre</i>, et +enfin la paraphrase chaldaïque d'Onkelos qui porte: <i>Un vent venant de +Dieu soufflait sur la face des eaux</i>. Dans une autre dissertation, il +examine les œuvres théologiques de Hugo, évêque de Ptolémaïs, +arrière-grand-oncle de celui qui écrit ce livre, et il établit qu'il +faut attribuer à cet évêque les divers opuscules publiés, au siècle +dernier, sous le pseudonyme de Barleycourt.</p> + +<p>Parfois au milieu d'une lecture, quel que fût le livre qu'il eût entre +les mains, il tombait tout à coup dans une méditation profonde, d'où il +ne sortait que pour écrire quelques lignes sur les pages mêmes du +volume. Ces lignes souvent n'ont aucun rapport avec le livre qui les +contient. Nous avons sous les yeux une note écrite par lui sur une des +marges d'un in-quarto intitulé: <i>Correspondance du lord Germain avec les +généraux Clinton, Cornwallis et les amiraux de la station de l'Amérique. +À Versailles, chez Poinçot, libraire, et à Paris, chez Pissot, libraire, +quai des Augustins</i>.</p> + +<p>Voici cette note:</p> + +<p>«Ô vous qui êtes!</p> + +<p>«L'Ecclésiaste vous nomme Toute-Puissance, les Macchabées vous nomment +Créateur, l'Épître aux Éphésiens vous nomme Liberté, Baruch vous nomme +Immensité, les Psaumes vous nomment Sagesse et Vérité, Jean vous nomme +Lumière, les Rois vous nomment Seigneur, l'Exode vous appelle +Providence, le Lévitique Sainteté, Esdras Justice, la création vous +nomme Dieu, l'homme vous nomme Père; mais Salomon vous nomme +Miséricorde, et c'est là le plus beau de tous vos noms.»</p> + +<p>Vers neuf heures du soir, les deux femmes se retiraient et montaient à +leurs chambres au premier, le laissant jusqu'au matin seul au +rez-de-chaussée.</p> + +<p>Ici il est nécessaire que nous donnions une idée exacte du logis de M. +l'évêque de Digne.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VI" id="Chapitre_VI"></a><a href="#premier">Chapitre VI</a></h2> + +<h3>Par qui il faisait garder sa maison</h3> + + +<p>La maison qu'il habitait se composait, nous l'avons dit, d'un +rez-de-chaussée et d'un seul étage: trois pièces au rez-de-chaussée, +trois chambres au premier, au-dessus un grenier. Derrière la maison, un +jardin d'un quart d'arpent. Les deux femmes occupaient le premier. +L'évêque logeait en bas. La première pièce, qui s'ouvrait sur la rue, +lui servait de salle à manger, la deuxième de chambre à coucher, et la +troisième d'oratoire. On ne pouvait sortir de cet oratoire sans passer +par la chambre à coucher, et sortir de la chambre à coucher sans passer +par la salle à manger. Dans l'oratoire, au fond, il y avait une alcôve +fermée, avec un lit pour les cas d'hospitalité. M. l'évêque offrait ce +lit aux curés de campagne que des affaires ou les besoins de leur +paroisse amenaient à Digne.</p> + +<p>La pharmacie de l'hôpital, petit bâtiment ajouté à la maison et pris sur +le jardin, avait été transformée en cuisine et en cellier.</p> + +<p>Il y avait en outre dans le jardin une étable qui était l'ancienne +cuisine de l'hospice et où l'évêque entretenait deux vaches. Quelle que +fût la quantité de lait qu'elles lui donnassent, il en envoyait +invariablement tous les matins la moitié aux malades de l'hôpital.—Je +paye ma dîme, disait-il.</p> + +<p>Sa chambre était assez grande et assez difficile à chauffer dans la +mauvaise saison. Comme le bois est très cher à Digne, il avait imaginé +de faire faire dans l'étable à vaches un compartiment fermé d'une +cloison en planches. C'était là qu'il passait ses soirées dans les +grands froids. Il appelait cela son <i>salon d'hiver</i>.</p> + +<p>Il n'y avait dans ce salon d'hiver, comme dans la salle à manger, +d'autres meubles qu'une table de bois blanc, carrée, et quatre chaises +de paille. La salle à manger était ornée en outre d'un vieux buffet +peint en rose à la détrempe. Du buffet pareil, convenablement habillé de +napperons blancs et de fausses dentelles, l'évêque avait fait l'autel +qui décorait son oratoire.</p> + +<p>Ses pénitentes riches et les saintes femmes de Digne s'étaient souvent +cotisées pour faire les frais d'un bel autel neuf à l'oratoire de +monseigneur; il avait chaque fois pris l'argent et l'avait donné aux +pauvres.</p> + +<p>—Le plus beau des autels, disait-il, c'est l'âme d'un malheureux +consolé qui remercie Dieu.</p> + +<p>Il avait dans son oratoire deux chaises prie-Dieu en paille, et un +fauteuil à bras également en paille dans sa chambre à coucher. Quand par +hasard il recevait sept ou huit personnes à la fois, le préfet, ou le +général, ou l'état-major du régiment en garnison, ou quelques élèves du +petit séminaire, on était obligé d'aller chercher dans l'étable les +chaises du salon d'hiver, dans l'oratoire les prie-Dieu, et le fauteuil +dans la chambre à coucher; de cette façon, on pouvait réunir jusqu'à +onze sièges pour les visiteurs. À chaque nouvelle visite on démeublait +une pièce.</p> + +<p>Il arrivait parfois qu'on était douze; alors l'évêque dissimulait +l'embarras de la situation en se tenant debout devant la cheminée si +c'était l'hiver, ou en proposant un tour dans le jardin si c'était +l'été.</p> + +<p>Il y avait bien encore dans l'alcôve fermée une chaise, mais elle était +à demi dépaillée et ne portait que sur trois pieds, ce qui faisait +qu'elle ne pouvait servir qu'appuyée contre le mur. Mademoiselle +Baptistine avait bien aussi dans sa chambre une très grande bergère en +bois jadis doré et revêtue de pékin à fleurs, mais on avait été obligé +de monter cette bergère au premier par la fenêtre, l'escalier étant trop +étroit; elle ne pouvait donc pas compter parmi les en-cas du mobilier.</p> + +<p>L'ambition de mademoiselle Baptistine eût été de pouvoir acheter un +meuble de salon en velours d'Utrecht jaune à rosaces et en acajou à cou +de cygne, avec canapé. Mais cela eût coûté au moins cinq cents francs, +et, ayant vu qu'elle n'avait réussi à économiser pour cet objet que +quarante-deux francs dix sous en cinq ans, elle avait fini par y +renoncer. D'ailleurs qui est-ce qui atteint son idéal?</p> + +<p>Rien de plus simple à se figurer que la chambre à coucher de l'évêque. +Une porte-fenêtre donnant sur le jardin, vis-à-vis le lit; un lit +d'hôpital, en fer avec baldaquin de serge verte; dans l'ombre du lit, +derrière un rideau, les ustensiles de toilette trahissant encore les +anciennes habitudes élégantes de l'homme du monde; deux portes, l'une +près de la cheminée, donnant dans l'oratoire; l'autre, près de la +bibliothèque, donnant dans la salle à manger; la bibliothèque, grande +armoire vitrée pleine de livres; la cheminée, de bois peint en marbre, +habituellement sans feu; dans la cheminée, une paire de chenets en fer +ornés de deux vases à guirlandes et cannelures jadis argentés à l'argent +haché, ce qui était un genre de luxe épiscopal; au-dessus, à l'endroit +où d'ordinaire on met la glace, un crucifix de cuivre désargenté fixé +sur un velours noir râpé dans un cadre de bois dédoré. Près de la +porte-fenêtre, une grande table avec un encrier, chargée de papiers +confus et de gros volumes. Devant la table, le fauteuil de paille. +Devant le lit, un prie-Dieu, emprunté à l'oratoire.</p> + +<p>Deux portraits dans des cadres ovales étaient accrochés au mur des deux +côtés du lit. De petites inscriptions dorées sur le fond neutre de la +toile à côté des figures indiquaient que les portraits représentaient, +l'un, l'abbé de Chaliot, évêque de Saint-Claude, l'autre, l'abbé +Tourteau, vicaire général d'Agde, abbé de Grand-Champ, ordre de Cîteaux, +diocèse de Chartres. L'évêque, en succédant dans cette chambre aux +malades de l'hôpital, y avait trouvé ces portraits et les y avait +laissés. C'étaient des prêtres, probablement des donateurs: deux motifs +pour qu'il les respectât. Tout ce qu'il savait de ces deux personnages, +c'est qu'ils avaient été nommés par le roi, l'un à son évêché, l'autre à +son bénéfice, le même jour, le 27 avril 1785. Madame Magloire ayant +décroché les tableaux pour en secouer la poussière, l'évêque avait +trouvé cette particularité écrite d'une encre blanchâtre sur un petit +carré de papier jauni par le temps, collé avec quatre pains à cacheter +derrière le portrait de l'abbé de Grand-Champ.</p> + +<p>Il avait à sa fenêtre un antique rideau de grosse étoffe de laine qui +finit par devenir tellement vieux que, pour éviter la dépense d'un neuf, +madame Magloire fut obligée de faire une grande couture au beau milieu. +Cette couture dessinait une croix. L'évêque le faisait souvent +remarquer.</p> + +<p>—Comme cela fait bien! disait-il.</p> + +<p>Toutes les chambres de la maison, au rez-de-chaussée ainsi qu'au +premier, sans exception, étaient blanchies au lait de chaux, ce qui est +une mode de caserne et d'hôpital.</p> + +<p>Cependant, dans les dernières années, madame Magloire retrouva, comme on +le verra plus loin, sous le papier badigeonné, des peintures qui +ornaient l'appartement de mademoiselle Baptistine. Avant d'être +l'hôpital, cette maison avait été le parloir aux bourgeois. De là cette +décoration. Les chambres étaient pavées de briques rouges qu'on lavait +toutes les semaines, avec des nattes de paille tressée devant tous les +lits. Du reste, ce logis, tenu par deux femmes, était du haut en bas +d'une propreté exquise. C'était le seul luxe que l'évêque permit. Il +disait:</p> + +<p>—Cela ne prend rien aux pauvres.</p> + +<p>Il faut convenir cependant qu'il lui restait de ce qu'il avait possédé +jadis six couverts d'argent et une grande cuiller à soupe que madame +Magloire regardait tous les jours avec bonheur reluire splendidement sur +la grosse nappe de toile blanche. Et comme nous peignons ici l'évêque de +Digne tel qu'il était, nous devons ajouter qu'il lui était arrivé plus +d'une fois de dire:</p> + +<p>—Je renoncerais difficilement à manger dans de l'argenterie.</p> + +<p>Il faut ajouter à cette argenterie deux gros flambeaux d'argent massif +qui lui venaient de l'héritage d'une grand'tante. Ces flambeaux +portaient deux bougies de cire et figuraient habituellement sur la +cheminée de l'évêque. Quand il avait quelqu'un à dîner, madame Magloire +allumait les deux bougies et mettait les deux flambeaux sur la table.</p> + +<p>Il y avait dans la chambre même de l'évêque, à la tête de son lit, un +petit placard dans lequel madame Magloire serrait chaque soir les six +couverts d'argent et la grande cuiller. Il faut dire qu'on n'en ôtait +jamais la clef.</p> + +<p>Le jardin, un peu gâté par les constructions assez laides dont nous +avons parlé, se composait de quatre allées en croix rayonnant autour +d'un puisard; une autre allée faisait tout le tour du jardin et +cheminait le long du mur blanc dont il était enclos. Ces allées +laissaient entre elles quatre carrés bordés de buis. Dans trois, madame +Magloire cultivait des légumes; dans le quatrième, l'évêque avait mis +des fleurs. Il y avait çà et là quelques arbres fruitiers.</p> + +<p>Une fois madame Magloire lui avait dit avec une sorte de malice douce:</p> + +<p>—Monseigneur, vous qui tirez parti de tout, voilà pourtant un carré +inutile. Il vaudrait mieux avoir là des salades que des bouquets.</p> + +<p>—Madame Magloire, répondit l'évêque, vous vous trompez. Le beau est +aussi utile que l'utile.</p> + +<p>Il ajouta après un silence:</p> + +<p>—Plus peut-être.</p> + +<p>Ce carré, composé de trois ou quatre plates-bandes, occupait M. l'évêque +presque autant que ses livres. Il y passait volontiers une heure ou +deux, coupant, sarclant, et piquant çà et là des trous en terre où il +mettait des graines. Il n'était pas aussi hostile aux insectes qu'un +jardinier l'eût voulu. Du reste, aucune prétention à la botanique; il +ignorait les groupes et le solidisme; il ne cherchait pas le moins du +monde à décider entre Tournefort et la méthode naturelle; il ne prenait +parti ni pour les utricules contre les cotylédons, ni pour Jussieu +contre Linné. Il n'étudiait pas les plantes; il aimait les fleurs. Il +respectait beaucoup les savants, il respectait encore plus les +ignorants, et, sans jamais manquer à ces deux respects, il arrosait ses +plates-bandes chaque soir d'été avec un arrosoir de fer-blanc peint en +vert.</p> + +<p>La maison n'avait pas une porte qui fermât à clef. La porte de la salle +à manger qui, nous l'avons dit, donnait de plain-pied sur la place de la +cathédrale, était jadis armée de serrures et de verrous comme une porte +de prison. L'évêque avait fait ôter toutes ces ferrures, et cette porte, +la nuit comme le jour, n'était fermée qu'au loquet. Le premier passant +venu, à quelque heure que ce fût, n'avait qu'à la pousser. Dans les +commencements, les deux femmes avaient été fort tourmentées de cette +porte jamais close; mais M. de Digne leur avait dit:</p> + +<p>—Faites mettre des verrous à vos chambres, si cela vous plaît.</p> + +<p>Elles avaient fini par partager sa confiance ou du moins par faire comme +si elles la partageaient. Madame Magloire seule avait de temps en temps +des frayeurs. Pour ce qui est de l'évêque, on peut trouver sa pensée +expliquée ou du moins indiquée dans ces trois lignes écrites par lui sur +la marge d'une bible: «Voici la nuance: la porte du médecin ne doit +jamais être fermée; la porte du prêtre doit toujours être ouverte.» Sur +un autre livre, intitulé <i>Philosophie de la science médicale</i>, il avait +écrit cette autre note: «Est-ce que je ne suis pas médecin comme eux? +Moi aussi j'ai mes malades; d'abord j'ai les leurs, qu'ils appellent les +malades; et puis j'ai les miens, que j'appelle les malheureux.»</p> + +<p>Ailleurs encore il avait écrit: «Ne demandez pas son nom à qui vous +demande un gîte. C'est surtout celui-là que son nom embarrasse qui a +besoin d'asile.»</p> + +<p>Il advint qu'un digne curé, je ne sais plus si c'était le curé de +Couloubroux ou le curé de Pompierry, s'avisa de lui demander un jour, +probablement à l'instigation de madame Magloire, si Monseigneur était +bien sûr de ne pas commettre jusqu'à un certain point une imprudence en +laissant jour et nuit sa porte ouverte à la disposition de qui voulait +entrer, et s'il ne craignait pas enfin qu'il n'arrivât quelque malheur +dans une maison si peu gardée. L'évêque lui toucha l'épaule avec une +gravité douce et lui dit:—<i>Nisi Dominus custodierit domum, in vanum +vigilant qui custodiunt eam</i>.</p> + +<p>Puis il parla d'autre chose.</p> + +<p>Il disait assez volontiers:</p> + +<p>—Il y a la bravoure du prêtre comme il y a la bravoure du colonel de +dragons. Seulement, ajoutait-il, la nôtre doit être tranquille.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VII" id="Chapitre_VII"></a><a href="#premier">Chapitre VII</a></h2> + +<h3>Cravatte</h3> + + +<p>Ici se place naturellement un fait que nous ne devons pas omettre, car +il est de ceux qui font le mieux voir quel homme c'était que M. l'évêque +de Digne.</p> + +<p>Après la destruction de la bande de Gaspard Bès qui avait infesté les +gorges d'Ollioules, un de ses lieutenants, Cravatte, se réfugia dans la +montagne. Il se cacha quelque temps avec ses bandits, reste de la troupe +de Gaspard Bès, dans le comté de Nice, puis gagna le Piémont, et tout à +coup reparut en France, du côté de Barcelonnette. On le vit à Jauziers +d'abord, puis aux Tuiles. Il se cacha dans les cavernes du +Joug-de-l'Aigle, et de là il descendait vers les hameaux et les villages +par les ravins de l'Ubaye et de l'Ubayette. Il osa même pousser jusqu'à +Embrun, pénétra une nuit dans la cathédrale et dévalisa la sacristie. +Ses brigandages désolaient le pays. On mit la gendarmerie à ses +trousses, mais en vain. Il échappait toujours; quelquefois il résistait +de vive force. C'était un hardi misérable. Au milieu de toute cette +terreur, l'évêque arriva. Il faisait sa tournée. Au Chastelar, le maire +vint le trouver et l'engagea à rebrousser chemin. Cravatte tenait la +montagne jusqu'à l'Arche, et au-delà. Il y avait danger, même avec une +escorte. C'était exposer inutilement trois ou quatre malheureux +gendarmes.</p> + +<p>—Aussi, dit l'évêque, je compte aller sans escorte.</p> + +<p>—Y pensez-vous, monseigneur? s'écria le maire.</p> + +<p>—J'y pense tellement, que je refuse absolument les gendarmes et que je +vais partir dans une heure.</p> + +<p>—Partir?</p> + +<p>—Partir.</p> + +<p>—Seul?</p> + +<p>—Seul.</p> + +<p>—Monseigneur! vous ne ferez pas cela.</p> + +<p>—Il y a là, dans la montagne, reprit l'évêque, une humble petite +commune grande comme ça, que je n'ai pas vue depuis trois ans. Ce sont +mes bons amis. De doux et honnêtes bergers. Ils possèdent une chèvre sur +trente qu'ils gardent. Ils font de fort jolis cordons de laine de +diverses couleurs, et ils jouent des airs de montagne sur de petites +flûtes à six trous. Ils ont besoin qu'on leur parle de temps en temps du +bon Dieu. Que diraient-ils d'un évêque qui a peur? Que diraient-ils si +je n'y allais pas?</p> + +<p>—Mais, monseigneur, les brigands! Si vous rencontrez les brigands!</p> + +<p>—Tiens, dit l'évêque, j'y songe. Vous avez raison. Je puis les +rencontrer. Eux aussi doivent avoir besoin qu'on leur parle du bon Dieu.</p> + +<p>—Monseigneur! mais c'est une bande! c'est un troupeau de loups!</p> + +<p>—Monsieur le maire, c'est peut-être précisément de ce troupeau que +Jésus me fait le pasteur. Qui sait les voies de la Providence?</p> + +<p>—Monseigneur, ils vous dévaliseront.</p> + +<p>—Je n'ai rien.</p> + +<p>—Ils vous tueront.</p> + +<p>—Un vieux bonhomme de prêtre qui passe en marmottant ses momeries? Bah! +à quoi bon?</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! si vous alliez les rencontrer!</p> + +<p>—Je leur demanderai l'aumône pour mes pauvres.</p> + +<p>—Monseigneur, n'y allez pas, au nom du ciel! vous exposez votre vie.</p> + +<p>—Monsieur le maire, dit l'évêque, n'est-ce décidément que cela? Je ne +suis pas en ce monde pour garder ma vie, mais pour garder les âmes.</p> + +<p>Il fallut le laisser faire. Il partit, accompagné seulement d'un enfant +qui s'offrit à lui servir de guide. Son obstination fit bruit dans le +pays, et effraya très fort.</p> + +<p>Il ne voulut emmener ni sa sœur ni madame Magloire. Il traversa la +montagne à mulet, ne rencontra personne, et arriva sain et sauf chez ses +«bons amis» les bergers. Il y resta quinze jours, prêchant, +administrant, enseignant, moralisant. Lorsqu'il fut proche de son +départ, il résolut de chanter pontificalement un <i>Te Deum</i>. Il en parla +au curé. Mais comment faire? pas d'ornements épiscopaux. On ne pouvait +mettre à sa disposition qu'une chétive sacristie de village avec +quelques vieilles chasubles de damas usé ornées de galons faux.</p> + +<p>—Bah! dit l'évêque. Monsieur le curé, annonçons toujours au prône notre +<i>Te Deum</i>. Cela s'arrangera.</p> + +<p>On chercha dans les églises d'alentour. Toutes les magnificences de ces +humbles paroisses réunies n'auraient pas suffi à vêtir convenablement un +chantre de cathédrale. Comme on était dans cet embarras, une grande +caisse fut apportée et déposée au presbytère pour M. l'évêque par deux +cavaliers inconnus qui repartirent sur-le-champ. On ouvrit la caisse; +elle contenait une chape de drap d'or, une mitre ornée de diamants, une +croix archiépiscopale, une crosse magnifique, tous les vêtements +pontificaux volés un mois auparavant au trésor de Notre-Dame d'Embrun. +Dans la caisse, il y avait un papier sur lequel étaient écrits ces mots: +<i>Cravatte à monseigneur Bienvenu</i>.</p> + +<p>—Quand je disais que cela s'arrangerait! dit l'évêque.</p> + +<p>Puis il ajouta en souriant:</p> + +<p>—À qui se contente d'un surplis de curé, Dieu envoie une chape +d'archevêque.</p> + +<p>—Monseigneur, murmura le curé en hochant la tête avec un sourire, Dieu, +ou le diable.</p> + +<p>L'évêque regarda fixement le curé et reprit avec autorité:</p> + +<p>—Dieu!</p> + +<p>Quand il revint au Chastelar, et tout le long de la route, on venait le +regarder par curiosité. Il retrouva au presbytère du Chastelar +mademoiselle Baptistine et madame Magloire qui l'attendaient, et il dit +à sa sœur:</p> + +<p>—Eh bien, avais-je raison? Le pauvre prêtre est allé chez ces pauvres +montagnards les mains vides, il en revient les mains pleines. J'étais +parti n'emportant que ma confiance en Dieu; je rapporte le trésor d'une +cathédrale.</p> + +<p>Le soir, avant de se coucher, il dit encore:</p> + +<p>—Ne craignons jamais les voleurs ni les meurtriers. Ce sont là les +dangers du dehors, les petits dangers. Craignons-nous nous-mêmes. Les +préjugés, voilà les voleurs; les vices, voilà les meurtriers. Les grands +dangers sont au dedans de nous. Qu'importe ce qui menace notre tête ou +notre bourse! Ne songeons qu'à ce qui menace notre âme.</p> + +<p>Puis se tournant vers sa sœur:</p> + +<p>—Ma sœur, de la part du prêtre jamais de précaution contre le +prochain. Ce que le prochain fait, Dieu le permet. Bornons-nous à prier +Dieu quand nous croyons qu'un danger arrive sur nous. Prions-le, non +pour nous, mais pour que notre frère ne tombe pas en faute à notre +occasion.</p> + +<p>Du reste, les événements étaient rares dans son existence. Nous +racontons ceux que nous savons; mais d'ordinaire il passait sa vie à +faire toujours les mêmes choses aux mêmes moments. Un mois de son année +ressemblait à une heure de sa journée.</p> + +<p>Quant à ce que devint «le trésor» de la cathédrale d'Embrun, on nous +embarrasserait de nous interroger là-dessus. C'étaient là de bien belles +choses, et bien tentantes, et bien bonnes à voler au profit des +malheureux. Volées, elles l'étaient déjà d'ailleurs. La moitié de +l'aventure était accomplie; il ne restait plus qu'à changer la direction +du vol, et qu'à lui faire faire un petit bout de chemin du côté des +pauvres. Nous n'affirmons rien du reste à ce sujet. Seulement on a +trouvé dans les papiers de l'évêque une note assez obscure qui se +rapporte peut-être à cette affaire, et qui est ainsi conçue: <i>La +question est de savoir si cela doit faire retour à la cathédrale ou à +l'hôpital</i>.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIII" id="Chapitre_VIII"></a><a href="#premier">Chapitre VIII</a></h2> + +<h3>Philosophie après boire</h3> + + +<p>Le sénateur dont il a été parlé plus haut était un homme entendu qui +avait fait son chemin avec une rectitude inattentive à toutes ces +rencontres qui font obstacle et qu'on nomme conscience, foi jurée, +justice, devoir; il avait marché droit à son but et sans broncher une +seule fois dans la ligne de son avancement et de son intérêt. C'était un +ancien procureur, attendri par le succès, pas méchant homme du tout, +rendant tous les petits services qu'il pouvait à ses fils, à ses +gendres, à ses parents, même à des amis; ayant sagement pris de la vie +les bons côtés, les bonnes occasions, les bonnes aubaines. Le reste lui +semblait assez bête. Il était spirituel, et juste assez lettré pour se +croire un disciple d'Épicure en n'étant peut-être qu'un produit de +Pigault-Lebrun. Il riait volontiers, et agréablement, des choses +infinies et éternelles, et des «billevesées du bonhomme évêque». Il en +riait quelquefois, avec une aimable autorité, devant M. Myriel lui-même, +qui écoutait.</p> + +<p>À je ne sais plus quelle cérémonie demi-officielle, le comte*** (ce +sénateur) et M. Myriel durent dîner chez le préfet. Au dessert, le +sénateur, un peu égayé, quoique toujours digne, s'écria:</p> + +<p>—Parbleu, monsieur l'évêque, causons. Un sénateur et un évêque se +regardent difficilement sans cligner de l'œil. Nous sommes deux +augures. Je vais vous faire un aveu. J'ai ma philosophie.</p> + +<p>—Et vous avez raison, répondit l'évêque. Comme on fait sa philosophie +on se couche. Vous êtes sur le lit de pourpre, monsieur le sénateur.</p> + +<p>Le sénateur, encouragé, reprit:</p> + +<p>—Soyons bons enfants.</p> + +<p>—Bons diables même, dit l'évêque.</p> + +<p>—Je vous déclare, reprit le sénateur, que le marquis d'Argens, Pyrrhon, +Hobbes et M. Naigeon ne sont pas des maroufles. J'ai dans ma +bibliothèque tous mes philosophes dorés sur tranche.</p> + +<p>—Comme vous-même, monsieur le comte, interrompit l'évêque.</p> + +<p>Le sénateur poursuivit:</p> + +<p>—Je hais Diderot; c'est un idéologue, un déclamateur et un +révolutionnaire, au fond croyant en Dieu, et plus bigot que Voltaire. +Voltaire s'est moqué de Needham, et il a eu tort; car les anguilles de +Needham prouvent que Dieu est inutile. Une goutte de vinaigre dans une +cuillerée de pâte de farine supplée le <i>fiat lux</i>. Supposez la goutte +plus grosse et la cuillerée plus grande, vous avez le monde. L'homme, +c'est l'anguille. Alors à quoi bon le Père éternel? Monsieur l'évêque, +l'hypothèse Jéhovah me fatigue. Elle n'est bonne qu'à produire des gens +maigres qui songent creux. À bas ce grand Tout qui me tracasse! Vive +Zéro qui me laisse tranquille! De vous à moi, et pour vider mon sac, et +pour me confesser à mon pasteur comme il convient, je vous avoue que +j'ai du bon sens. Je ne suis pas fou de votre Jésus qui prêche à tout +bout de champ le renoncement et le sacrifice. Conseil d'avare à des +gueux. Renoncement! pourquoi? Sacrifice! à quoi? Je ne vois pas qu'un +loup s'immole au bonheur d'un autre loup. Restons donc dans la nature. +Nous sommes au sommet; ayons la philosophie supérieure. Que sert d'être +en haut, si l'on ne voit pas plus loin que le bout du nez des autres? +Vivons gaîment. La vie, c'est tout. Que l'homme ait un autre avenir, +ailleurs, là-haut, là-bas, quelque part, je n'en crois pas un traître +mot. Ah! l'on me recommande le sacrifice et le renoncement, je dois +prendre garde à tout ce que je fais, il faut que je me casse la tête sur +le bien et le mal, sur le juste et l'injuste, sur le <i>fas</i> et le +<i>nefas</i>. Pourquoi? parce que j'aurai à rendre compte de mes actions. +Quand? après ma mort. Quel bon rêve! Après ma mort, bien fin qui me +pincera. Faites donc saisir une poignée de cendre par une main d'ombre. +Disons le vrai, nous qui sommes des initiés et qui avons levé la jupe +d'Isis: il n'y a ni bien, ni mal; il y a de la végétation. Cherchons le +réel. Creusons tout à fait. Allons au fond, que diable! Il faut flairer +la vérité, fouiller sous terre, et la saisir. Alors elle vous donne des +joies exquises. Alors vous devenez fort, et vous riez. Je suis carré par +la base, moi. Monsieur l'évêque, l'immortalité de l'homme est un +écoute-s'il-pleut. Oh! la charmante promesse! Fiez-vous-y. Le bon billet +qu'a Adam! On est âme, on sera ange, on aura des ailes bleues aux +omoplates. Aidez-moi donc, n'est-ce pas Tertullien qui dit que les +bienheureux iront d'un astre à l'autre? Soit. On sera les sauterelles +des étoiles. Et puis, on verra Dieu. Ta ta ta. Fadaises que tous ces +paradis. Dieu est une sonnette monstre. Je ne dirais point cela dans le +<i>Moniteur</i>, parbleu! mais je le chuchote entre amis. <i>Inter pocula</i>. +Sacrifier la terre au paradis, c'est lâcher la proie pour l'ombre. Être +dupe de l'infini! pas si bête. Je suis néant. Je m'appelle monsieur le +comte Néant, sénateur. Étais-je avant ma naissance? Non. Serai-je après +ma mort? Non. Que suis-je? un peu de poussière agrégée par un organisme. +Qu'ai-je à faire sur cette terre? J'ai le choix. Souffrir ou jouir. Où +me mènera la souffrance? Au néant. Mais j'aurai souffert. Où me mènera +la jouissance? Au néant. Mais j'aurai joui. Mon choix est fait. Il faut +être mangeant ou mangé. Je mange. Mieux vaut être la dent que l'herbe. +Telle est ma sagesse. Après quoi, va comme je te pousse, le fossoyeur +est là, le Panthéon pour nous autres, tout tombe dans le grand trou. +Fin. <i>Finis</i>. Liquidation totale. Ceci est l'endroit de +l'évanouissement. La mort est morte, croyez-moi. Qu'il y ait là +quelqu'un qui ait quelque chose à me dire, je ris d'y songer. Invention +de nourrices. Croquemitaine pour les enfants, Jéhovah pour les hommes. +Non, notre lendemain est de la nuit. Derrière la tombe, il n'y a plus +que des néants égaux. Vous avez été Sardanapale, vous avez été Vincent +de Paul, cela fait le même rien. Voilà le vrai. Donc vivez, par-dessus +tout. Usez de votre moi pendant que vous le tenez. En vérité, je vous le +dis, monsieur l'évêque, j'ai ma philosophie, et j'ai mes philosophes. Je +ne me laisse pas enguirlander par des balivernes. Après ça, il faut bien +quelque chose à ceux qui sont en bas, aux va-nu-pieds, aux gagne-petit, +aux misérables. On leur donne à gober les légendes, les chimères, l'âme, +l'immortalité, le paradis, les étoiles. Ils mâchent cela. Ils le mettent +sur leur pain sec. Qui n'a rien a le bon Dieu. C'est bien le moins. Je +n'y fais point obstacle, mais je garde pour moi monsieur Naigeon. Le bon +Dieu est bon pour le peuple.</p> + +<p>L'évêque battit des mains.</p> + +<p>—Voilà parler! s'écria-t-il. L'excellente chose, et vraiment +merveilleuse, que ce matérialisme-là! Ne l'a pas qui veut. Ah! quand on +l'a, on n'est plus dupe; on ne se laisse pas bêtement exiler comme +Caton, ni lapider comme Étienne, ni brûler vif comme Jeanne d'Arc. Ceux +qui ont réussi à se procurer ce matérialisme admirable ont la joie de se +sentir irresponsables, et de penser qu'ils peuvent dévorer tout, sans +inquiétude, les places, les sinécures, les dignités, le pouvoir bien ou +mal acquis, les palinodies lucratives, les trahisons utiles, les +savoureuses capitulations de conscience, et qu'ils entreront dans la +tombe, leur digestion faite. Comme c'est agréable! Je ne dis pas cela +pour vous, monsieur le sénateur. Cependant il m'est impossible de ne +point vous féliciter. Vous autres grands seigneurs, vous avez, vous le +dites, une philosophie à vous et pour vous, exquise, raffinée, +accessible aux riches seuls, bonne à toutes les sauces, assaisonnant +admirablement les voluptés de la vie. Cette philosophie est prise dans +les profondeurs et déterrée par des chercheurs spéciaux. Mais vous êtes +bons princes, et vous ne trouvez pas mauvais que la croyance au bon Dieu +soit la philosophie du peuple, à peu près comme l'oie aux marrons est la +dinde aux truffes du pauvre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IX" id="Chapitre_IX"></a><a href="#premier">Chapitre IX</a></h2> + +<h3>Le frère raconté par la sœur</h3> + + +<p>Pour donner une idée du ménage intérieur de M. l'évêque de Digne et de +la façon dont ces deux saintes filles subordonnaient leurs actions, +leurs pensées, même leurs instincts de femmes aisément effrayées, aux +habitudes et aux intentions de l'évêque, sans qu'il eût même à prendre +la peine de parler pour les exprimer, nous ne pouvons mieux faire que de +transcrire ici une lettre de mademoiselle Baptistine à madame la +vicomtesse de Boischevron, son amie d'enfance. Cette lettre est entre +nos mains.</p> + +<p>«Digne, 16 décembre 18....</p> + +<p>«Ma bonne madame, pas un jour ne se passe sans que nous parlions de +vous. C'est assez notre habitude, mais il y a une raison de plus. +Figurez-vous qu'en lavant et époussetant les plafonds et les murs, +madame Magloire a fait des découvertes; maintenant nos deux chambres +tapissées de vieux papier blanchi à la chaux ne dépareraient pas un +château dans le genre du vôtre. Madame Magloire a déchiré tout le +papier. Il y avait des choses dessous. Mon salon, où il n'y a pas de +meubles, et dont nous nous servons pour étendre le linge après les +lessives, a quinze pieds de haut, dix-huit de large carrés, un plafond +peint anciennement avec dorure, des solives comme chez vous. C'était +recouvert d'une toile, du temps que c'était l'hôpital. Enfin des +boiseries du temps de nos grand'mères. Mais c'est ma chambre qu'il faut +voir. Madame Magloire a découvert, sous au moins dix papiers collés +dessus, des peintures, sans être bonnes, qui peuvent se supporter. C'est +Télémaque reçu chevalier par Minerve, c'est lui encore dans les jardins. +Le nom m'échappe. Enfin où les dames romaines se rendaient une seule +nuit. Que vous dirai-je? j'ai des romains, des romaines (<i>ici un mot +illisible</i>), et toute la suite. Madame Magloire a débarbouillé tout +cela, et cet été elle va réparer quelques petites avaries, revenir le +tout, et ma chambre sera un vrai musée. Elle a trouvé aussi dans un coin +du grenier deux consoles en bois, genre ancien. On demandait deux écus +de six livres pour les redorer, mais il vaut bien mieux donner cela aux +pauvres; d'ailleurs c'est fort laid, et j'aimerais mieux une table ronde +en acajou.</p> + +<p>«Je suis toujours bien heureuse. Mon frère est si bon. Il donne tout ce +qu'il a aux indigents et aux malades. Nous sommes très gênés. Le pays +est dur l'hiver, et il faut bien faire quelque chose pour ceux qui +manquent. Nous sommes à peu près chauffés et éclairés. Vous voyez que ce +sont de grandes douceurs.</p> + +<p>«Mon frère a ses habitudes à lui. Quand il cause, il dit qu'un évêque +doit être ainsi. Figurez-vous que la porte de la maison n'est jamais +fermée. Entre qui veut, et l'on est tout de suite chez mon frère. Il ne +craint rien, même la nuit. C'est là sa bravoure à lui, comme il dit.</p> + +<p>«Il ne veut pas que je craigne pour lui, ni que madame Magloire craigne. +Il s'expose à tous les dangers, et il ne veut même pas que nous ayons +l'air de nous en apercevoir. Il faut savoir le comprendre.</p> + +<p>«Il sort par la pluie, il marche dans l'eau, il voyage en hiver. Il n'a +pas peur de la nuit, des routes suspectes ni des rencontres.</p> + +<p>«L'an dernier, il est allé tout seul dans un pays de voleurs. Il n'a pas +voulu nous emmener. Il est resté quinze jours absent. À son retour, il +n'avait rien eu, on le croyait mort, et il se portait bien, et il a dit: +"Voilà comme on m'a volé!" Et il a ouvert une malle pleine de tous les +bijoux de la cathédrale d'Embrun, que les voleurs lui avaient donnés.</p> + +<p>«Cette fois-là, en revenant, comme j'étais allée à sa rencontre à deux +lieues avec d'autres de ses amis, je n'ai pu m'empêcher de le gronder un +peu, en ayant soin de ne parler que pendant que la voiture faisait du +bruit, afin que personne autre ne pût entendre.</p> + +<p>«Dans les premiers temps, je me disais: il n'y a pas de dangers qui +l'arrêtent, il est terrible. À présent j'ai fini par m'y accoutumer. Je +fais signe à madame Magloire pour qu'elle ne le contrarie pas. Il se +risque comme il veut. Moi j'emmène madame Magloire, je rentre dans ma +chambre, je prie pour lui, et je m'endors. Je suis tranquille, parce que +je sais bien que s'il lui arrivait malheur, ce serait ma fin. Je m'en +irais au bon Dieu avec mon frère et mon évêque. Madame Magloire a eu +plus de peine que moi à s'habituer à ce qu'elle appelait ses +imprudences. Mais à présent le pli est pris. Nous prions toutes les +deux, nous avons peur ensemble, et nous nous endormons. Le diable +entrerait dans la maison qu'on le laisserait faire. Après tout, que +craignons-nous dans cette maison? Il y a toujours quelqu'un avec nous, +qui est le plus fort. Le diable peut y passer, mais le bon Dieu +l'habite.</p> + +<p>«Voilà qui me suffit. Mon frère n'a plus même besoin de me dire un mot +maintenant. Je le comprends sans qu'il parle, et nous nous abandonnons à +la Providence.</p> + +<p>«Voilà comme il faut être avec un homme qui a du grand dans l'esprit.</p> + +<p>«J'ai questionné mon frère pour le renseignement que vous me demandez +sur la famille de Faux. Vous savez comme il sait tout et comme il a des +souvenirs, car il est toujours très bon royaliste. C'est de vrai une +très ancienne famille normande de la généralité de Caen. Il y a cinq +cents ans d'un Raoul de Faux, d'un Jean de Faux et d'un Thomas de Faux, +qui étaient des gentilshommes, dont un seigneur de Rochefort. Le dernier +était Guy-Étienne-Alexandre, et était maître de camp, et quelque chose +dans les chevaux-légers de Bretagne. Sa fille Marie-Louise a épousé +Adrien-Charles de Gramont, fils du duc Louis de Gramont, pair de France, +colonel des gardes françaises et lieutenant général des armées. On écrit +Faux, Fauq et Faoucq.</p> + +<p>«Bonne madame, recommandez-nous aux prières de votre saint parent, M. le +cardinal. Quant à votre chère Sylvanie, elle a bien fait de ne pas +prendre les courts instants qu'elle passe près de vous pour m'écrire. +Elle se porte bien, travaille selon vos désirs, m'aime toujours. C'est +tout ce que je veux. Son souvenir par vous m'est arrivé. Je m'en trouve +heureuse. Ma santé n'est pas trop mauvaise, et cependant je maigris tous +les jours davantage. Adieu, le papier me manque et me force de vous +quitter. Mille bonnes choses.</p> + +<p>«Baptistine.</p> + +<p>«P. S. Madame votre belle-sœur est toujours ici avec sa jeune famille. +Votre petit-neveu est charmant. Savez-vous qu'il a cinq ans bientôt! +Hier il a vu passer un cheval auquel on avait mis des genouillères, et +il disait: "Qu'est-ce qu'il a donc aux genoux?" Il est si gentil, cet +enfant! Son petit frère traîne un vieux balai dans l'appartement comme +une voiture, et dit: "Hu!"</p> + +<p>»Comme on le voit par cette lettre, ces deux +femmes savaient se plier aux façons d'être de l'évêque avec ce génie +particulier de la femme qui comprend l'homme mieux que l'homme ne se +comprend. L'évêque de Digne, sous cet air doux et candide qui ne se +démentait jamais, faisait parfois des choses grandes, hardies et +magnifiques, sans paraître même s'en douter. Elles en tremblaient, mais +elles le laissaient faire. Quelquefois madame Magloire essayait une +remontrance avant; jamais pendant ni après. Jamais on ne le troublait, +ne fût-ce que par un signe, dans une action commencée. À de certains +moments, sans qu'il eût besoin de le dire, lorsqu'il n'en avait +peut-être pas lui-même conscience, tant sa simplicité était parfaite, +elles sentaient vaguement qu'il agissait comme évêque; alors elles +n'étaient plus que deux ombres dans la maison. Elles le servaient +passivement, et, si c'était obéir que de disparaître, elles +disparaissaient. Elles savaient, avec une admirable délicatesse +d'instinct, que certaines sollicitudes peuvent gêner. Aussi, même le +croyant en péril, elles comprenaient, je ne dis pas sa pensée, mais sa +nature, jusqu'au point de ne plus veiller sur lui. Elles le confiaient à +Dieu.</p> + +<p>D'ailleurs Baptistine disait, comme on vient de le lire, que la fin de +son frère serait la sienne. Madame Magloire ne le disait pas, mais elle +le savait.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_X" id="Chapitre_X"></a><a href="#premier">Chapitre X</a></h2> + +<h3>L'évêque en présence d'une lumière inconnue</h3> + + +<p>À une époque un peu postérieure à la date de la lettre citée dans les +pages précédentes, il fit une chose, à en croire toute la ville, plus +risquée encore que sa promenade à travers les montagnes des bandits. Il +y avait près de Digne, dans la campagne, un homme qui vivait solitaire. +Cet homme, disons tout de suite le gros mot, était un ancien +conventionnel. Il se nommait G.</p> + +<p>On parlait du conventionnel G. dans le petit monde de Digne avec une +sorte d'horreur. Un conventionnel, vous figurez-vous cela? Cela existait +du temps qu'on se tutoyait et qu'on disait: citoyen. Cet homme était à +peu près un monstre. Il n'avait pas voté la mort du roi, mais presque. +C'était un quasi-régicide. Il avait été terrible. Comment, au retour des +princes légitimes, n'avait-on pas traduit cet homme-là devant une cour +prévôtale? On ne lui eût pas coupé la tête, si vous voulez, il faut de +la clémence, soit; mais un bon bannissement à vie. Un exemple enfin! +etc., etc. C'était un athée d'ailleurs, comme tous ces +gens-là.—Commérages des oies sur le vautour.</p> + +<p>Était-ce du reste un vautour que G.? Oui, si l'on en jugeait par ce +qu'il y avait de farouche dans sa solitude. N'ayant pas voté la mort du +roi, il n'avait pas été compris dans les décrets d'exil et avait pu +rester en France.</p> + +<p>Il habitait, à trois quarts d'heure de la ville, loin de tout hameau, +loin de tout chemin, on ne sait quel repli perdu d'un vallon très +sauvage. Il avait là, disait-on, une espèce de champ, un trou, un +repaire. Pas de voisins; pas même de passants. Depuis qu'il demeurait +dans ce vallon, le sentier qui y conduisait avait disparu sous l'herbe. +On parlait de cet endroit-là comme de la maison du bourreau. Pourtant +l'évêque songeait, et de temps en temps regardait l'horizon à l'endroit +où un bouquet d'arbres marquait le vallon du vieux conventionnel, et il +disait:</p> + +<p>—Il y a là une âme qui est seule.</p> + +<p>Et au fond de sa pensée il ajoutait: «Je lui dois ma visite.»</p> + +<p>Mais, avouons-le, cette idée, au premier abord naturelle, lui +apparaissait, après un moment de réflexion, comme étrange et impossible, +et presque repoussante. Car, au fond, il partageait l'impression +générale, et le conventionnel lui inspirait, sans qu'il s'en rendît +clairement compte, ce sentiment qui est comme la frontière de la haine +et qu'exprime si bien le mot éloignement.</p> + +<p>Toutefois, la gale de la brebis doit-elle faire reculer le pasteur? Non. +Mais quelle brebis!</p> + +<p>Le bon évêque était perplexe. Quelquefois il allait de ce côté-là, puis +il revenait. Un jour enfin le bruit se répandit dans la ville qu'une +façon de jeune pâtre qui servait le conventionnel G. dans sa bauge était +venu chercher un médecin; que le vieux scélérat se mourait, que la +paralysie le gagnait, et qu'il ne passerait pas la nuit.</p> + +<p>—Dieu merci! ajoutaient quelques-uns.</p> + +<p>L'évêque prit son bâton, mit son pardessus à cause de sa soutane un peu +trop usée, comme nous l'avons dit, et aussi à cause du vent du soir qui +ne devait pas tarder à souffler, et partit.</p> + +<p>Le soleil déclinait et touchait presque à l'horizon, quand l'évêque +arriva à l'endroit excommunié. Il reconnut avec un certain battement de +cœur qu'il était près de la tanière. Il enjamba un fossé, franchit une +haie, leva un échalier, entra dans un courtil délabré, fit quelques pas +assez hardiment, et tout à coup, au fond de la friche, derrière une +haute broussaille, il aperçut la caverne.</p> + +<p>C'était une cabane toute basse, indigente, petite et propre, avec une +treille clouée à la façade.</p> + +<p>Devant la porte, dans une vieille chaise à roulettes, fauteuil du +paysan, il y avait un homme en cheveux blancs qui souriait au soleil.</p> + +<p>Près du vieillard assis se tenait debout un jeune garçon, le petit +pâtre. Il tendait au vieillard une jatte de lait.</p> + +<p>Pendant que l'évêque regardait, le vieillard éleva la voix:</p> + +<p>—Merci, dit-il, je n'ai plus besoin de rien.</p> + +<p>Et son sourire quitta le soleil pour s'arrêter sur l'enfant.</p> + +<p>L'évêque s'avança. Au bruit qu'il fit en marchant, le vieux homme assis +tourna la tête, et son visage exprima toute la quantité de surprise +qu'on peut avoir après une longue vie.</p> + +<p>—Depuis que je suis ici, dit-il, voilà la première fois qu'on entre +chez moi. Qui êtes-vous, monsieur?</p> + +<p>L'évêque répondit:</p> + +<p>—Je me nomme Bienvenu Myriel.</p> + +<p>—Bienvenu Myriel! j'ai entendu prononcer ce nom. Est-ce que c'est vous +que le peuple appelle monseigneur Bienvenu?</p> + +<p>—C'est moi.</p> + +<p>Le vieillard reprit avec un demi-sourire:</p> + +<p>—En ce cas, vous êtes mon évêque?</p> + +<p>—Un peu.</p> + +<p>—Entrez, monsieur.</p> + +<p>Le conventionnel tendit la main à l'évêque, mais l'évêque ne la prit +pas. L'évêque se borna à dire:</p> + +<p>—Je suis satisfait de voir qu'on m'avait trompé. Vous ne me semblez, +certes, pas malade.</p> + +<p>—Monsieur, répondit le vieillard, je vais guérir.</p> + +<p>Il fit une pause et dit:</p> + +<p>—Je mourrai dans trois heures.</p> + +<p>Puis il reprit:</p> + +<p>—Je suis un peu médecin; je sais de quelle façon la dernière heure +vient. Hier, je n'avais que les pieds froids; aujourd'hui, le froid a +gagné les genoux; maintenant je le sens qui monte jusqu'à la ceinture; +quand il sera au cœur, je m'arrêterai. Le soleil est beau, n'est-ce +pas? je me suis fait rouler dehors pour jeter un dernier coup d'œil sur +les choses, vous pouvez me parler, cela ne me fatigue point. Vous faites +bien de venir regarder un homme qui va mourir. Il est bon que ce +moment-là ait des témoins. On a des manies; j'aurais voulu aller jusqu'à +l'aube. Mais je sais que j'en ai à peine pour trois heures. Il fera +nuit. Au fait, qu'importe! Finir est une affaire simple. On n'a pas +besoin du matin pour cela. Soit. Je mourrai à la belle étoile.</p> + +<p>Le vieillard se tourna vers le pâtre.</p> + +<p>—Toi, va te coucher. Tu as veillé l'autre nuit. Tu es fatigué.</p> + +<p>L'enfant rentra dans la cabane.</p> + +<p>Le vieillard le suivit des yeux et ajouta comme se parlant à lui-même:</p> + +<p>—Pendant qu'il dormira, je mourrai. Les deux sommeils peuvent faire bon +voisinage.</p> + +<p>L'évêque n'était pas ému comme il semble qu'il aurait pu l'être. Il ne +croyait pas sentir Dieu dans cette façon de mourir. Disons tout, car les +petites contradictions des grands cœurs veulent être indiquées comme le +reste, lui qui, dans l'occasion, riait si volontiers de Sa Grandeur, il +était quelque peu choqué de ne pas être appelé monseigneur, et il était +presque tenté de répliquer: citoyen. Il lui vint une velléité de +familiarité bourrue, assez ordinaire aux médecins et aux prêtres, mais +qui ne lui était pas habituelle, à lui. Cet homme, après tout, ce +conventionnel, ce représentant du peuple, avait été un puissant de la +terre; pour la première fois de sa vie peut-être, l'évêque se sentit en +humeur de sévérité.</p> + +<p>Le conventionnel cependant le considérait avec une cordialité modeste, +où l'on eût pu démêler l'humilité qui sied quand on est si près de sa +mise en poussière.</p> + +<p>L'évêque, de son côté, quoiqu'il se gardât ordinairement de la +curiosité, laquelle, selon lui, était contiguë à l'offense, ne pouvait +s'empêcher d'examiner le conventionnel avec une attention qui, n'ayant +pas sa source dans la sympathie, lui eût été probablement reprochée par +sa conscience vis-à-vis de tout autre homme. Un conventionnel lui +faisait un peu l'effet d'être hors la loi, même hors la loi de charité.</p> + +<p>G., calme, le buste presque droit, la voix vibrante, était un de ces +grands octogénaires qui font l'étonnement du physiologiste. La +révolution a eu beaucoup de ces hommes proportionnés à l'époque. On +sentait dans ce vieillard l'homme à l'épreuve. Si près de sa fin, il +avait conservé tous les gestes de la santé. Il y avait dans son coup +d'œil clair, dans son accent ferme, dans son robuste mouvement +d'épaules, de quoi déconcerter la mort. Azraël, l'ange mahométan du +sépulcre, eût rebroussé chemin et eût cru se tromper de porte. G. +semblait mourir parce qu'il le voulait bien. Il y avait de la liberté +dans son agonie. Les jambes seulement étaient immobiles. Les ténèbres le +tenaient par là. Les pieds étaient morts et froids, et la tête vivait de +toute la puissance de la vie et paraissait en pleine lumière. G., en ce +grave moment, ressemblait à ce roi du conte oriental, chair par en haut, +marbre par en bas.</p> + +<p>Une pierre était là. L'évêque s'y assit. L'exorde fut <i>ex abrupto</i>.</p> + +<p>—Je vous félicite, dit-il du ton dont on réprimande. Vous n'avez +toujours pas voté la mort du roi.</p> + +<p>Le conventionnel ne parut pas remarquer le sous-entendu amer caché dans +ce mot: toujours. Il répondit. Tout sourire avait disparu de sa face.</p> + +<p>—Ne me félicitez pas trop, monsieur; j'ai voté la fin du tyran.</p> + +<p>C'était l'accent austère en présence de l'accent sévère.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? reprit l'évêque.</p> + +<p>—Je veux dire que l'homme a un tyran, l'ignorance. J'ai voté la fin de +ce tyran-là. Ce tyran-là a engendré la royauté qui est l'autorité prise +dans le faux, tandis que la science est l'autorité prise dans le vrai. +L'homme ne doit être gouverné que par la science.</p> + +<p>—Et la conscience, ajouta l'évêque.</p> + +<p>—C'est la même chose. La conscience, c'est la quantité de science innée +que nous avons en nous.</p> + +<p>Monseigneur Bienvenu écoutait, un peu étonné, ce langage très nouveau +pour lui. Le conventionnel poursuivit:</p> + +<p>—Quant à Louis XVI, j'ai dit non. Je ne me crois pas le droit de tuer +un homme; mais je me sens le devoir d'exterminer le mal. J'ai voté la +fin du tyran. C'est-à-dire la fin de la prostitution pour la femme, la +fin de l'esclavage pour l'homme, la fin de la nuit pour l'enfant. En +votant la république, j'ai voté cela. J'ai voté la fraternité, la +concorde, l'aurore! J'ai aidé à la chute des préjugés et des erreurs. +Les écroulements des erreurs et des préjugés font de la lumière. Nous +avons fait tomber le vieux monde, nous autres, et le vieux monde, vase +des misères, en se renversant sur le genre humain, est devenu une urne +de joie.</p> + +<p>—Joie mêlée, dit l'évêque.</p> + +<p>—Vous pourriez dire joie troublée, et aujourd'hui, après ce fatal +retour du passé qu'on nomme 1814, joie disparue. Hélas, l'œuvre a été +incomplète, j'en conviens; nous avons démoli l'ancien régime dans les +faits, nous n'avons pu entièrement le supprimer dans les idées. Détruire +les abus, cela ne suffit pas; il faut modifier les mœurs. Le moulin n'y +est plus, le vent y est encore.</p> + +<p>—Vous avez démoli. Démolir peut être utile; mais je me défie d'une +démolition compliquée de colère.</p> + +<p>—Le droit a sa colère, monsieur l'évêque, et la colère du droit est un +élément du progrès. N'importe, et quoi qu'on en dise, la révolution +française est le plus puissant pas du genre humain depuis l'avènement du +Christ. Incomplète, soit; mais sublime. Elle a dégagé toutes les +inconnues sociales. Elle a adouci les esprits; elle a calmé, apaisé, +éclairé; elle a fait couler sur la terre des flots de civilisation. Elle +a été bonne. La révolution française, c'est le sacre de l'humanité.</p> + +<p>L'évêque ne put s'empêcher de murmurer:</p> + +<p>—Oui? 93!</p> + +<p>Le conventionnel se dressa sur sa chaise avec une solennité presque +lugubre, et, autant qu'un mourant peut s'écrier, il s'écria:</p> + +<p>—Ah! vous y voilà! 93! J'attendais ce mot-là. Un nuage s'est formé +pendant quinze cents ans. Au bout de quinze siècles, il a crevé. Vous +faites le procès au coup de tonnerre.</p> + +<p>L'évêque sentit, sans se l'avouer peut-être, que quelque chose en lui +était atteint. Pourtant il fit bonne contenance. Il répondit:</p> + +<p>—Le juge parle au nom de la justice; le prêtre parle au nom de la +pitié, qui n'est autre chose qu'une justice plus élevée. Un coup de +tonnerre ne doit pas se tromper.</p> + +<p>Et il ajouta en regardant fixement le conventionnel.</p> + +<p>—Louis XVII?</p> + +<p>Le conventionnel étendit la main et saisit le bras de l'évêque:</p> + +<p>—Louis XVII! Voyons, sur qui pleurez-vous? Est-ce sur l'enfant +innocent? alors, soit. Je pleure avec vous. Est-ce sur l'enfant royal? +je demande à réfléchir. Pour moi, le frère de Cartouche, enfant +innocent, pendu sous les aisselles en place de Grève jusqu'à ce que mort +s'ensuive, pour le seul crime d'avoir été le frère de Cartouche, n'est +pas moins douloureux que le petit-fils de Louis XV, enfant innocent, +martyrisé dans la tour du Temple pour le seul crime d'avoir été le +petit-fils de Louis XV.</p> + +<p>—Monsieur, dit l'évêque, je n'aime pas ces rapprochements de noms.</p> + +<p>—Cartouche? Louis XV? pour lequel des deux réclamez-vous?</p> + +<p>Il y eut un moment de silence. L'évêque regrettait presque d'être venu, +et pourtant il se sentait vaguement et étrangement ébranlé.</p> + +<p>Le conventionnel reprit:</p> + +<p>—Ah! monsieur le prêtre, vous n'aimez pas les crudités du vrai. Christ +les aimait, lui. Il prenait une verge et il époussetait le temple. Son +fouet plein d'éclairs était un rude diseur de vérités. Quand il +s'écriait: <i>Sinite parvulos</i>..., il ne distinguait pas entre les petits +enfants. Il ne se fût pas gêné de rapprocher le dauphin de Barabbas du +dauphin d'Hérode. Monsieur, l'innocence est sa couronne à elle-même. +L'innocence n'a que faire d'être altesse. Elle est aussi auguste +déguenillée que fleurdelysée.</p> + +<p>—C'est vrai, dit l'évêque à voix basse.</p> + +<p>—J'insiste, continua le conventionnel G. Vous m'avez nommé Louis XVII. +Entendons-nous. Pleurons-nous sur tous les innocents, sur tous les +martyrs, sur tous les enfants, sur ceux d'en bas comme sur ceux d'en +haut? J'en suis. Mais alors, je vous l'ai dit, il faut remonter plus +haut que 93, et c'est avant Louis XVII qu'il faut commencer nos larmes. +Je pleurerai sur les enfants des rois avec vous, pourvu que vous +pleuriez avec moi sur les petits du peuple.</p> + +<p>—Je pleure sur tous, dit l'évêque.</p> + +<p>—Également! s'écria G., et si la balance doit pencher, que ce soit du +côté du peuple. Il y a plus longtemps qu'il souffre.</p> + +<p>Il y eut encore un silence. Ce fut le conventionnel qui le rompit. Il se +souleva sur un coude, prit entre son pouce et son index replié un peu de +sa joue, comme on fait machinalement lorsqu'on interroge et qu'on juge, +et interpella l'évêque avec un regard plein de toutes les énergies de +l'agonie. Ce fut presque une explosion.</p> + +<p>—Oui, monsieur, il y a longtemps que le peuple souffre. Et puis, tenez, +ce n'est pas tout cela, que venez-vous me questionner et me parler de +Louis XVII? Je ne vous connais pas, moi. Depuis que je suis dans ce +pays, j'ai vécu dans cet enclos, seul, ne mettant pas les pieds dehors, +ne vient personne que cet enfant qui m'aide. Votre nom est, il est vrai, +arrivé confusément jusqu'à moi, et, je dois le dire, pas très mal +prononcé; mais cela ne signifie rien; les gens habiles ont tant de +manières d'en faire accroire à ce brave bonhomme de peuple. À propos, je +n'ai pas entendu le bruit de votre voiture, vous l'aurez sans doute +laissée derrière le taillis, là-bas, à l'embranchement de la route. Je +ne vous connais pas, vous dis-je. Vous m'avez dit que vous étiez +l'évêque, mais cela ne me renseigne point sur votre personne morale. En +somme, je vous répète ma question. Qui êtes-vous? Vous êtes un évêque, +c'est-à-dire un prince de l'église, un de ces hommes dorés, armoriés, +rentés, qui ont de grosses prébendes—l'évêché de Digne, quinze mille +francs de fixe, dix mille francs de casuel, total, vingt-cinq mille +francs—, qui ont des cuisines, qui ont des livrées, qui font bonne +chère, qui mangent des poules d'eau le vendredi, qui se pavanent, +laquais devant, laquais derrière, en berline de gala, et qui ont des +palais, et qui roulent carrosse au nom de Jésus-Christ qui allait pieds +nus! Vous êtes un prélat; rentes, palais, chevaux, valets, bonne table, +toutes les sensualités de la vie, vous avez cela comme les autres, et +comme les autres vous en jouissez, c'est bien, mais cela en dit trop ou +pas assez; cela ne m'éclaire pas sur votre valeur intrinsèque et +essentielle, à vous qui venez avec la prétention probable de m'apporter +de la sagesse. À qui est-ce que je parle? Qui êtes-vous?</p> + +<p>L'évêque baissa la tête et répondit:</p> + +<p>—<i>Vermis sum</i>.</p> + +<p>—Un ver de terre en carrosse! grommela le conventionnel.</p> + +<p>C'était le tour du conventionnel d'être hautain, et de l'évêque d'être +humble.</p> + +<p>L'évêque reprit avec douceur.</p> + +<p>—Monsieur, soit. Mais expliquez-moi en quoi mon carrosse, qui est là à +deux pas derrière les arbres, en quoi ma bonne table et les poules d'eau +que je mange le vendredi, en quoi mes vingt-cinq mille livres de rentes, +en quoi mon palais et mes laquais prouvent que la pitié n'est pas une +vertu, que la clémence n'est pas un devoir, et que 93 n'a pas été +inexorable.</p> + +<p>Le conventionnel passa la main sur son front comme pour en écarter un +nuage.</p> + +<p>—Avant de vous répondre, dit-il, je vous prie de me pardonner. Je viens +d'avoir un tort, monsieur. Vous êtes chez moi, vous êtes mon hôte. Je +vous dois courtoisie. Vous discutez mes idées, il sied que je me borne à +combattre vos raisonnements. Vos richesses et vos jouissances sont des +avantages que j'ai contre vous dans le débat, mais il est de bon goût de +ne pas m'en servir. Je vous promets de ne plus en user.</p> + +<p>—Je vous remercie, dit l'évêque.</p> + +<p>G. reprit:</p> + +<p>—Revenons à l'explication que vous me demandiez. Où en étions-nous? Que +me disiez-vous? que 93 a été inexorable?</p> + +<p>—Inexorable, oui, dit l'évêque. Que pensez-vous de Marat battant des +mains à la guillotine?</p> + +<p>—Que pensez-vous de Bossuet chantant le <i>Te Deum</i> sur les dragonnades?</p> + +<p>La réponse était dure, mais elle allait au but avec la rigidité d'une +pointe d'acier. L'évêque en tressaillit; il ne lui vint aucune riposte, +mais il était froissé de cette façon de nommer Bossuet. Les meilleurs +esprits ont leurs fétiches, et parfois se sentent vaguement meurtris des +manques de respect de la logique.</p> + +<p>Le conventionnel commençait à haleter; l'asthme de l'agonie, qui se mêle +aux derniers souffles, lui entrecoupait la voix; cependant il avait +encore une parfaite lucidité d'âme dans les yeux. Il continua:</p> + +<p>—Disons encore quelques mots çà et là, je veux bien. En dehors de la +révolution qui, prise dans son ensemble, est une immense affirmation +humaine, 93, hélas! est une réplique. Vous le trouvez inexorable, mais +toute la monarchie, monsieur? Carrier est un bandit; mais quel nom +donnez-vous à Montrevel? Fouquier-Tinville est un gueux, mais quel est +votre avis sur Lamoignon-Bâville? Maillard est affreux, mais +Saulx-Tavannes, s'il vous plaît? Le père Duchêne est féroce, mais quelle +épithète m'accorderez-vous pour le père Letellier? Jourdan-Coupe-Tête +est un monstre, mais moindre que M. le marquis de Louvois. Monsieur, +monsieur, je plains Marie-Antoinette, archiduchesse et reine, mais je +plains aussi cette pauvre femme huguenote qui, en 1685, sous Louis le +Grand, monsieur, allaitant son enfant, fut liée, nue jusqu'à la +ceinture, à un poteau, l'enfant tenu à distance; le sein se gonflait de +lait et le cœur d'angoisse. Le petit, affamé et pâle, voyait ce sein, +agonisait et criait, et le bourreau disait à la femme, mère et nourrice: +«Abjure!» lui donnant à choisir entre la mort de son enfant et la mort +de sa conscience. Que dites-vous de ce supplice de Tantale accommodé à +une mère? Monsieur, retenez bien ceci: la révolution française a eu ses +raisons. Sa colère sera absoute par l'avenir. Son résultat, c'est le +monde meilleur. De ses coups les plus terribles, il sort une caresse +pour le genre humain. J'abrège. Je m'arrête, j'ai trop beau jeu. +D'ailleurs je me meurs.</p> + +<p>Et, cessant de regarder l'évêque, le conventionnel acheva sa pensée en +ces quelques mots tranquilles:</p> + +<p>—Oui, les brutalités du progrès s'appellent révolutions. Quand elles +sont finies, on reconnaît ceci: que le genre humain a été rudoyé, mais +qu'il a marché.</p> + +<p>Le conventionnel ne se doutait pas qu'il venait +d'emporter successivement l'un après l'autre tous les retranchements +intérieurs de l'évêque. Il en restait un pourtant, et de ce +retranchement, suprême ressource de la résistance de monseigneur +Bienvenu, sortit cette parole où reparut presque toute la rudesse du +commencement:</p> + +<p>—Le progrès doit croire en Dieu. Le bien ne peut pas avoir de serviteur +impie. C'est un mauvais conducteur du genre humain que celui qui est +athée.</p> + +<p>Le vieux représentant du peuple ne répondit pas. Il eut un tremblement. +Il regarda le ciel, et une larme germa lentement dans ce regard. Quand +la paupière fut pleine, la larme coula le long de sa joue livide, et il +dit presque en bégayant, bas et se parlant à lui-même, l'œil perdu dans +les profondeurs:</p> + +<p>—O toi! ô idéal! toi seul existes!</p> + +<p>L'évêque eut une sorte d'inexprimable commotion. Après un silence, le +vieillard leva un doigt vers le ciel, et dit:</p> + +<p>—L'infini est. Il est là. Si l'infini n'avait pas de moi, le moi serait +sa borne; il ne serait pas infini; en d'autres termes, il ne serait pas. +Or il est. Donc il a un moi. Ce moi de l'infini, c'est Dieu.</p> + +<p>Le mourant avait prononcé ces dernières paroles d'une voix haute et avec +le frémissement de l'extase, comme s'il voyait quelqu'un. Quand il eut +parlé, ses yeux se fermèrent. L'effort l'avait épuisé. Il était évident +qu'il venait de vivre en une minute les quelques heures qui lui +restaient. Ce qu'il venait de dire l'avait approché de celui qui est +dans la mort. L'instant suprême arrivait.</p> + +<p>L'évêque le comprit, le moment pressait, c'était comme prêtre qu'il +était venu; de l'extrême froideur, il était passé par degrés à l'émotion +extrême; il regarda ces yeux fermés, il prit cette vieille main ridée et +glacée, et se pencha vers le moribond:</p> + +<p>—Cette heure est celle de Dieu. Ne trouvez-vous pas qu'il serait +regrettable que nous nous fussions rencontrés en vain?</p> + +<p>Le conventionnel rouvrit les yeux. Une gravité où il y avait de l'ombre +s'empreignit sur son visage.</p> + +<p>—Monsieur l'évêque, dit-il, avec une lenteur qui venait peut-être plus +encore de la dignité de l'âme que de la défaillance des forces, j'ai +passé ma vie dans la méditation, l'étude et la contemplation. J'avais +soixante ans quand mon pays m'a appelé, et m'a ordonné de me mêler de +ses affaires. J'ai obéi. Il y avait des abus, je les ai combattus; il y +avait des tyrannies, je les ai détruites; il y avait des droits et des +principes, je les ai proclamés et confessés. Le territoire était envahi, +je l'ai défendu; la France était menacée, j'ai offert ma poitrine. Je +n'étais pas riche; je suis pauvre. J'ai été l'un des maîtres de l'État, +les caves du Trésor étaient encombrées d'espèces au point qu'on était +forcé d'étançonner les murs, prêts à se fendre sous le poids de l'or et +de l'argent, je dînais rue de l'Arbre-Sec à vingt-deux sous par tête. +J'ai secouru les opprimés, j'ai soulagé les souffrants. J'ai déchiré la +nappe de l'autel, c'est vrai; mais c'était pour panser les blessures de +la patrie. J'ai toujours soutenu la marche en avant du genre humain vers +la lumière, et j'ai résisté quelquefois au progrès sans pitié. J'ai, +dans l'occasion, protégé mes propres adversaires, vous autres. Et il y a +à Peteghem en Flandre, à l'endroit même où les rois mérovingiens avaient +leur palais d'été, un couvent d'urbanistes, l'abbaye de Sainte-Claire en +Beaulieu, que j'ai sauvé en 1793. J'ai fait mon devoir selon mes forces, +et le bien que j'ai pu. Après quoi j'ai été chassé, traqué, poursuivi, +persécuté, noirci, raillé, conspué, maudit, proscrit. Depuis bien des +années déjà, avec mes cheveux blancs, je sens que beaucoup de gens se +croient sur moi le droit de mépris, j'ai pour la pauvre foule ignorante +visage de damné, et j'accepte, ne haïssant personne, l'isolement de la +haine. Maintenant, j'ai quatre-vingt-six ans; je vais mourir. Qu'est-ce +que vous venez me demander?</p> + +<p>—Votre bénédiction, dit l'évêque.</p> + +<p>Et il s'agenouilla.</p> + +<p>Quand l'évêque releva la tête, la face du conventionnel était devenue +auguste. Il venait d'expirer.</p> + +<p>L'évêque rentra chez lui profondément absorbé dans on ne sait quelles +pensées. Il passa toute la nuit en prière. Le lendemain, quelques braves +curieux essayèrent de lui parler du conventionnel G.; il se borna à +montrer le ciel. À partir de ce moment, il redoubla de tendresse et de +fraternité pour les petits et les souffrants.</p> + +<p>Toute allusion à ce «vieux scélérat de G.» le faisait tomber dans une +préoccupation singulière. Personne ne pourrait dire que le passage de +cet esprit devant le sien et le reflet de cette grande conscience sur la +sienne ne fût pas pour quelque chose dans son approche de la perfection.</p> + +<p>Cette «visite pastorale» fut naturellement une occasion de bourdonnement +pour les petites coteries locales:</p> + +<p>—Était-ce la place d'un évêque que le chevet d'un tel mourant? Il n'y +avait évidemment pas de conversion à attendre. Tous ces révolutionnaires +sont relaps. Alors pourquoi y aller? Qu'a-t-il été regarder là? Il +fallait donc qu'il fût bien curieux d'un emportement d'âme par le +diable.</p> + +<p>Un jour, une douairière, de la variété impertinente qui se croit +spirituelle, lui adressa cette saillie:</p> + +<p>—Monseigneur, on demande quand Votre Grandeur aura le bonnet rouge.</p> + +<p>—Oh! oh! voilà une grosse couleur, répondit l'évêque. Heureusement que +ceux qui la méprisent dans un bonnet la vénèrent dans un chapeau.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XI" id="Chapitre_XI"></a><a href="#premier">Chapitre XI</a></h2> + +<h3>Une restriction</h3> + + +<p>On risquerait fort de se tromper si l'on concluait de là que monseigneur +Bienvenu fût «un évêque philosophe» ou «un curé patriote». Sa rencontre, +ce qu'on pourrait presque appeler sa conjonction avec le conventionnel +G., lui laissa une sorte d'étonnement qui le rendit plus doux encore. +Voilà tout.</p> + +<p>Quoique monseigneur Bienvenu n'ait été rien moins qu'un homme politique, +c'est peut-être ici le lieu d'indiquer, très brièvement, quelle fut son +attitude dans les événements d'alors, en supposant que monseigneur +Bienvenu ait jamais songé à avoir une attitude. Remontons donc en +arrière de quelques années.</p> + +<p>Quelque temps après l'élévation de M. Myriel à l'épiscopat, l'empereur +l'avait fait baron de l'empire, en même temps que plusieurs autres +évêques. L'arrestation du pape eut lieu, comme on sait, dans la nuit du +5 au 6 juillet 1809; à cette occasion, M. Myriel fut appelé par Napoléon +au synode des évêques de France et d'Italie convoqué à Paris. Ce synode +se tint à Notre-Dame et s'assembla pour la première fois le 15 juin 1811 +sous la présidence de M. le cardinal Fesch. M. Myriel fut du nombre des +quatre-vingt-quinze évêques qui s'y rendirent. Mais il n'assista qu'à +une séance et à trois ou quatre conférences particulières. Évêque d'un +diocèse montagnard, vivant si près de la nature, dans la rusticité et le +dénuement, il paraît qu'il apportait parmi ces personnages éminents des +idées qui changeaient la température de l'assemblée. Il revint bien vite +à Digne. On le questionna sur ce prompt retour, il répondit:</p> + +<p>—Je les gênais. L'air du dehors leur venait par moi. Je leur faisais +l'effet d'une porte ouverte.</p> + +<p>Une autre fois il dit:</p> + +<p>—Que voulez-vous? ces messeigneurs-là sont des princes. Moi, je ne suis +qu'un pauvre évêque paysan.</p> + +<p>Le fait est qu'il avait déplu. Entre autres choses étranges, il lui +serait échappé de dire, un soir qu'il se trouvait chez un de ses +collègues les plus qualifiés:</p> + +<p>—Les belles pendules! les beaux tapis! les belles livrées! Ce doit être +bien importun! Oh! que je ne voudrais pas avoir tout ce superflu-là à me +crier sans cesse aux oreilles: Il y a des gens qui ont faim! il y a des +gens qui ont froid! il y a des pauvres! il y a des pauvres!</p> + +<p>Disons-le en passant, ce ne serait pas une haine intelligente que la +haine du luxe. Cette haine impliquerait la haine des arts. Cependant, +chez les gens d'église, en dehors de la représentation et des +cérémonies, le luxe est un tort. Il semble révéler des habitudes peu +réellement charitables. Un prêtre opulent est un contre-sens. Le prêtre +doit se tenir près des pauvres. Or peut-on toucher sans cesse, et nuit +et jour, à toutes les détresses, à toutes les infortunes, à toutes les +indigences, sans avoir soi-même sur soi un peu de cette sainte misère, +comme la poussière du travail? Se figure-t-on un homme qui est près d'un +brasier, et qui n'a pas chaud? Se figure-t-on un ouvrier qui travaille +sans cesse à une fournaise, et qui n'a ni un cheveu brûlé, ni un ongle +noirci, ni une goutte de sueur, ni un grain de cendre au visage? La +première preuve de la charité chez le prêtre, chez l'évêque surtout, +c'est la pauvreté. C'était là sans doute ce que pensait M. l'évêque de +Digne.</p> + +<p>Il ne faudrait pas croire d'ailleurs qu'il partageait sur certains +points délicats ce que nous appellerions «les idées du siècle». Il se +mêlait peu aux querelles théologiques du moment et se taisait sur les +questions où sont compromis l'Église et l'État; mais si on l'eût +beaucoup pressé, il paraît qu'on l'eût trouvé plutôt ultramontain que +gallican. Comme nous faisons un portrait et que nous ne voulons rien +cacher, nous sommes forcé d'ajouter qu'il fut glacial pour Napoléon +déclinant. À partir de 1813, il adhéra ou il applaudit à toutes les +manifestations hostiles. Il refusa de le voir à son passage au retour de +l'île d'Elbe, et s'abstint d'ordonner dans son diocèse les prières +publiques pour l'empereur pendant les Cent-Jours.</p> + +<p>Outre sa sœur, mademoiselle Baptistine, il avait deux frères: l'un +général, l'autre préfet. Il écrivait assez souvent à tous les deux. Il +tint quelque temps rigueur au premier, parce qu'ayant un commandement en +Provence, à l'époque du débarquement de Cannes, le général s'était mis à +la tête de douze cents hommes et avait poursuivi l'empereur comme +quelqu'un qui veut le laisser échapper. Sa correspondance resta plus +affectueuse pour l'autre frère, l'ancien préfet, brave et digne homme +qui vivait retiré à Paris, rue Cassette.</p> + +<p>Monseigneur Bienvenu eut donc, aussi lui, son heure d'esprit de parti, +son heure d'amertume, son nuage. L'ombre des passions du moment traversa +ce doux et grand esprit occupé des choses éternelles. Certes, un pareil +homme eût mérité de n'avoir pas d'opinions politiques. Qu'on ne se +méprenne pas sur notre pensée, nous ne confondons point ce qu'on appelle +«opinions politiques» avec la grande aspiration au progrès, avec la +sublime foi patriotique, démocratique et humaine, qui, de nos jours, +doit être le fond même de toute intelligence généreuse. Sans approfondir +des questions qui ne touchent qu'indirectement au sujet de ce livre, +nous disons simplement ceci: Il eût été beau que monseigneur Bienvenu +n'eût pas été royaliste et que son regard ne se fût pas détourné un seul +instant de cette contemplation sereine où l'on voit rayonner +distinctement, au-dessus du va-et-vient orageux des choses humaines, ces +trois pures lumières, la Vérité, la Justice, la Charité.</p> + +<p>Tout en convenant que ce n'était point pour une fonction politique que +Dieu avait créé monseigneur Bienvenu, nous eussions compris et admiré la +protestation au nom du droit et de la liberté, l'opposition fière, la +résistance périlleuse et juste à Napoléon tout-puissant. Mais ce qui +nous plaît vis-à-vis de ceux qui montent nous plaît moins vis-à-vis de +ceux qui tombent. Nous n'aimons le combat que tant qu'il y a danger; et, +dans tous les cas, les combattants de la première heure ont seuls le +droit d'être les exterminateurs de la dernière. Qui n'a pas été +accusateur opiniâtre pendant la prospérité doit se taire devant +l'écroulement. Le dénonciateur du succès est le seul légitime justicier +de la chute. Quant à nous, lorsque la Providence s'en mêle et frappe, +nous la laissons faire. 1812 commence à nous désarmer. En 1813, la lâche +rupture de silence de ce corps législatif taciturne enhardi par les +catastrophes n'avait que de quoi indigner, et c'était un tort +d'applaudir; en 1814, devant ces maréchaux trahissant, devant ce sénat +passant d'une fange à l'autre, insultant après avoir divinisé, devant +cette idolâtrie lâchant pied et crachant sur l'idole, c'était un devoir +de détourner la tête; en 1815, comme les suprêmes désastres étaient dans +l'air, comme la France avait le frisson de leur approche sinistre, comme +on pouvait vaguement distinguer Waterloo ouvert devant Napoléon, la +douloureuse acclamation de l'armée et du peuple au condamné du destin +n'avait rien de risible, et, toute réserve faite sur le despote, un +cœur comme l'évêque de Digne n'eût peut-être pas dû méconnaître ce +qu'avait d'auguste et de touchant, au bord de l'abîme, l'étroit +embrassement d'une grande nation et d'un grand homme.</p> + +<p>À cela près, il était et il fut, en toute chose, juste, vrai, équitable, +intelligent, humble et digne; bienfaisant, et bienveillant, ce qui est +une autre bienfaisance. C'était un prêtre, un sage, et un homme. Même, +il faut le dire, dans cette opinion politique que nous venons de lui +reprocher et que nous sommes disposé à juger presque sévèrement, il +était tolérant et facile, peut-être plus que nous qui parlons ici.—Le +portier de la maison de ville avait été placé là par l'empereur. C'était +un vieux sous-officier de la vieille garde, légionnaire d'Austerlitz, +bonapartiste comme l'aigle. Il échappait dans l'occasion à ce pauvre +diable de ces paroles peu réfléchies que la loi d'alors qualifiait +<i>propos séditieux</i>. Depuis que le profil impérial avait disparu de la +légion d'honneur, il ne s'habillait jamais <i>dans l'ordonnance</i>, comme il +disait, afin de ne pas être forcé de porter sa croix. Il avait ôté +lui-même dévotement l'effigie impériale de la croix que Napoléon lui +avait donnée, cela faisait un trou, et il n'avait rien voulu mettre à la +place. «Plutôt mourir, disait-il, que de porter sur mon cœur les trois +crapauds!» Il raillait volontiers tout haut Louis XVIII. «Vieux goutteux +à guêtres d'anglais!» disait-il, «qu'il s'en aille en Prusse avec son +salsifis!» Heureux de réunir dans la même imprécation les deux choses +qu'il détestait le plus, la Prusse et l'Angleterre. Il en fit tant qu'il +perdit sa place. Le voilà sans pain sur le pavé avec femme et enfants. +L'évêque le fit venir, le gronda doucement, et le nomma suisse de la +cathédrale.</p> + +<p>M. Myriel était dans le diocèse le vrai pasteur, l'ami de tous. En neuf +ans, à force de saintes actions et de douces manières, monseigneur +Bienvenu avait rempli la ville de Digne d'une sorte de vénération tendre +et filiale. Sa conduite même envers Napoléon avait été acceptée et comme +tacitement pardonnée par le peuple, bon troupeau faible, qui adorait son +empereur, mais qui aimait son évêque.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XII" id="Chapitre_XII"></a><a href="#premier">Chapitre XII</a></h2> + +<h3>Solitude de monseigneur Bienvenu</h3> + + +<p>Il y a presque toujours autour d'un évêque une escouade de petits abbés +comme autour d'un général une volée de jeunes officiers. C'est là ce que +ce charmant saint François de Sales appelle quelque part «les prêtres +blancs-becs». Toute carrière a ses aspirants qui font cortège aux +arrivés. Pas une puissance qui n'ait son entourage; pas une fortune qui +n'ait sa cour. Les chercheurs d'avenir tourbillonnent autour du présent +splendide. Toute métropole a son état-major. Tout évêque un peu influent +a près de lui sa patrouille de chérubins séminaristes, qui fait la ronde +et maintient le bon ordre dans le palais épiscopal, et qui monte la +garde autour du sourire de monseigneur. Agréer à un évêque, c'est le +pied à l'étrier pour un sous-diacre. Il faut bien faire son chemin; +l'apostolat ne dédaigne pas le canonicat.</p> + +<p>De même qu'il y a ailleurs les gros bonnets, il y a dans l'église les +grosses mitres. Ce sont les évêques bien en cour, riches, rentés, +habiles, acceptés du monde, sachant prier, sans doute, mais sachant +aussi solliciter, peu scrupuleux de faire faire antichambre en leur +personne à tout un diocèse, traits d'union entre la sacristie et la +diplomatie, plutôt abbés que prêtres, plutôt prélats qu'évêques. Heureux +qui les approche! Gens en crédit qu'ils sont, ils font pleuvoir autour +d'eux, sur les empressés et les favorisés, et sur toute cette jeunesse +qui sait plaire, les grasses paroisses, les prébendes, les +archidiaconats, les aumôneries et les fonctions cathédrales, en +attendant les dignités épiscopales. En avançant eux-mêmes, ils font +progresser leurs satellites; c'est tout un système solaire en marche. +Leur rayonnement empourpre leur suite. Leur prospérité s'émiette sur la +cantonade en bonnes petites promotions. Plus grand diocèse au patron, +plus grosse cure au favori. Et puis Rome est là. Un évêque qui sait +devenir archevêque, un archevêque qui sait devenir cardinal, vous emmène +comme conclaviste, vous entrez dans la rote, vous avez le pallium, vous +voilà auditeur, vous voilà camérier, vous voilà monsignor, et de la +Grandeur à Imminence il n'y a qu'un pas, et entre Imminence et la +Sainteté il n'y a que la fumée d'un scrutin. Toute calotte peut rêver la +tiare. Le prêtre est de nos jours le seul homme qui puisse régulièrement +devenir roi; et quel roi! le roi suprême. Aussi quelle pépinière +d'aspirations qu'un séminaire! Que d'enfants de chœur rougissants, que +de jeunes abbés ont sur la tête le pot au lait de Perrette! Comme +l'ambition s'intitule aisément vocation, qui sait? de bonne foi +peut-être et se trompant elle-même, béate qu'elle est!</p> + +<p>Monseigneur Bienvenu, humble, pauvre, particulier, n'était pas compté +parmi les grosses mitres. Cela était visible à l'absence complète de +jeunes prêtres autour de lui. On a vu qu'à Paris «il n'avait pas pris». +Pas un avenir ne songeait à se greffer sur ce vieillard solitaire. Pas +une ambition en herbe ne faisait la folie de verdir à son ombre. Ses +chanoines et ses grands vicaires étaient de bons vieux hommes, un peu +peuple comme lui, murés comme lui dans ce diocèse sans issue sur le +cardinafat, et qui ressemblaient à leur évêque, avec cette différence +qu'eux étaient finis, et que lui était achevé.</p> + +<p>On sentait si bien l'impossibilité de croître près de monseigneur +Bienvenu qu'à peine sortis du séminaire, les jeunes gens ordonnés par +lui se faisaient recommander aux archevêques d'Aix ou d'Auch, et s'en +allaient bien vite. Car enfin, nous le répétons, on veut être poussé. Un +saint qui vit dans un excès d'abnégation est un voisinage dangereux; il +pourrait bien vous communiquer par contagion une pauvreté incurable, +l'ankylose des articulations utiles à l'avancement, et, en somme, plus +de renoncement que vous n'en voulez; et l'on fuit cette vertu galeuse. +De là l'isolement de monseigneur Bienvenu. Nous vivons dans une société +sombre. Réussir, voilà l'enseignement qui tombe goutte à goutte de la +corruption en surplomb.</p> + +<p>Soit dit en passant, c'est une chose assez hideuse que le succès. Sa +fausse ressemblance avec le mérite trompe les hommes. Pour la foule, la +réussite a presque le même profil que la suprématie. Le succès, ce +ménechme du talent, a une dupe: l'histoire. Juvénal et Tacite seuls en +bougonnent. De nos jours, une philosophie à peu près officielle est +entrée en domesticité chez lui, porte la livrée du succès, et fait le +service de son antichambre. Réussissez: théorie. Prospérité suppose +Capacité. Gagnez à la loterie, vous voilà un habile homme. Qui triomphe +est vénéré. Naissez coiffé, tout est là. Ayez de la chance, vous aurez +le reste; soyez heureux, on vous croira grand. En dehors des cinq ou six +exceptions immenses qui font l'éclat d'un siècle, l'admiration +contemporaine n'est guère que myopie. Dorure est or. Être le premier +venu, cela ne gâte rien, pourvu qu'on soit le parvenu. Le vulgaire est +un vieux Narcisse qui s'adore lui-même et qui applaudit le vulgaire. +Cette faculté énorme par laquelle on est Moïse, Eschyle, Dante, +Michel-Ange ou Napoléon, la multitude la décerne d'emblée et par +acclamation à quiconque atteint son but dans quoi que ce soit. Qu'un +notaire se transfigure en député, qu'un faux Corneille fasse <i>Tiridate</i>, +qu'un eunuque parvienne à posséder un harem, qu'un Prud'homme militaire +gagne par accident la bataille décisive d'une époque, qu'un apothicaire +invente les semelles de carton pour l'armée de Sambre-et-Meuse et se +construise, avec ce carton vendu pour du cuir, quatre cent mille livres +de rente, qu'un porte-balle épouse l'usure et la fasse accoucher de sept +ou huit millions dont il est le père et dont elle est la mère, qu'un +prédicateur devienne évêque par le nasillement, qu'un intendant de bonne +maison soit si riche en sortant de service qu'on le fasse ministre des +finances, les hommes appellent cela Génie, de même qu'ils appellent +Beauté la figure de Mousqueton et Majesté l'encolure de Claude. Ils +confondent avec les constellations de l'abîme les étoiles que font dans +la vase molle du bourbier les pattes des canards.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIII" id="Chapitre_XIII"></a><a href="#premier">Chapitre XIII</a></h2> + +<h3>Ce qu'il croyait</h3> + + +<p>Au point de vue de l'orthodoxie, nous n'avons point à sonder M. l'évêque +de Digne. Devant une telle âme, nous ne nous sentons en humeur que de +respect. La conscience du juste doit être crue sur parole. D'ailleurs, +de certaines natures étant données, nous admettons le développement +possible de toutes les beautés de la vertu humaine dans une croyance +différente de la nôtre.</p> + +<p>Que pensait-il de ce dogme-ci ou de ce mystère-là? Ces secrets du for +intérieur ne sont connus que de la tombe où les âmes entrent nues. Ce +dont nous sommes certain, c'est que jamais les difficultés de foi ne se +résolvaient pour lui en hypocrisie. Aucune pourriture n'est possible au +diamant. Il croyait le plus qu'il pouvait. <i>Credo in Patrem</i>, +s'écriait-il souvent. Puisant d'ailleurs dans les bonnes œuvres cette +quantité de satisfaction qui suffit à la conscience, et qui vous dit +tout bas: «Tu es avec Dieu.»</p> + +<p>Ce que nous croyons devoir noter, c'est que, en dehors, pour ainsi dire, +et au-delà de sa foi, l'évêque avait un excès d'amour. C'est par là, +<i>quia multum amavit</i>, qu'il était jugé vulnérable par les «hommes +sérieux», les «personnes graves» et les «gens raisonnables»; locutions +favorites de notre triste monde où l'égoïsme reçoit le mot d'ordre du +pédantisme. Qu'était-ce que cet excès d'amour? C'était une bienveillance +sereine, débordant les hommes, comme nous l'avons indiqué déjà, et, dans +l'occasion, s'étendant jusqu'aux choses. Il vivait sans dédain. Il était +indulgent pour la création de Dieu. Tout homme, même le meilleur, a en +lui une dureté irréfléchie qu'il tient en réserve pour l'animal. +L'évêque de Digne n'avait point cette dureté-là, particulière à beaucoup +de prêtres pourtant. Il n'allait pas jusqu'au bramine, mais il semblait +avoir médité cette parole de l'Ecclésiaste: «Sait-on où va l'âme des +animaux?» Les laideurs de l'aspect, les difformités de l'instinct, ne le +troublaient pas et ne l'indignaient pas. Il en était ému, presque +attendri. Il semblait que, pensif, il en allât chercher, au-delà de la +vie apparente, la cause, l'explication ou l'excuse. Il semblait par +moments demander à Dieu des commutations. Il examinait sans colère, et +avec l'œil du linguiste qui déchiffre un palimpseste, la quantité de +chaos qui est encore dans la nature. Cette rêverie faisait parfois +sortir de lui des mots étranges. Un matin, il était dans son jardin; il +se croyait seul, mais sa sœur marchait derrière lui sans qu'il la vît; +tout à coup, il s'arrêta, et il regarda quelque chose à terre; c'était +une grosse araignée, noire, velue, horrible. Sa sœur l'entendit qui +disait:</p> + +<p>—Pauvre bête! ce n'est pas sa faute.</p> + +<p>Pourquoi ne pas dire ces enfantillages presque divins de la bonté? +Puérilités, soit; mais ces puérilités sublimes ont été celles de saint +François d'Assise et de Marc-Aurèle. Un jour il se donna une entorse +pour n'avoir pas voulu écraser une fourmi.</p> + +<p>Ainsi vivait cet homme juste. Quelquefois, il s'endormait dans son +jardin, et alors il n'était rien de plus vénérable.</p> + +<p>Monseigneur Bienvenu avait été jadis, à en croire les récits sur sa +jeunesse et même sur sa virilité, un homme passionné, peut-être violent. +Sa mansuétude universelle était moins un instinct de nature que le +résultat d'une grande conviction filtrée dans son cœur à travers la vie +et lentement tombée en lui, pensée à pensée; car, dans un caractère +comme dans un rocher, il peut y avoir des trous de gouttes d'eau. Ces +creusements-là sont ineffaçables; ces formations-là sont +indestructibles.</p> + +<p>En 1815, nous croyons l'avoir dit, il atteignit soixante-quinze ans, +mais il n'en paraissait pas avoir plus de soixante. Il n'était pas +grand; il avait quelque embonpoint, et, pour le combattre, il faisait +volontiers de longues marches à pied, il avait le pas ferme et n'était +que fort peu courbé, détail d'où nous ne prétendons rien conclure; +Grégoire XVI, à quatre-vingts ans, se tenait droit et souriant, ce qui +ne l'empêchait pas d'être un mauvais évêque. Monseigneur Bienvenu avait +ce que le peuple appelle «une belle tête», mais si aimable qu'on +oubliait qu'elle était belle.</p> + +<p>Quand il causait avec cette santé enfantine qui était une de ses grâces, +et dont nous avons déjà parlé, on se sentait à l'aise près de lui, il +semblait que de toute sa personne il sortît de la joie. Son teint coloré +et frais, toutes ses dents bien blanches qu'il avait conservées et que +son rire faisait voir, lui donnaient cet air ouvert et facile qui fait +dire d'un homme: «C'est un bon enfant», et d'un vieillard: «C'est un +bonhomme». C'était, on s'en souvient, l'effet qu'il avait fait à +Napoléon. Au premier abord, et pour qui le voyait pour la première fois, +ce n'était guère qu'un bonhomme en effet. Mais si l'on restait quelques +heures près de lui, et pour peu qu'on le vît pensif, le bonhomme se +transfigurait peu à peu et prenait je ne sais quoi d'imposant; son front +large et sérieux, auguste par les cheveux blancs, devenait auguste aussi +par la méditation; la majesté se dégageait de cette bonté, sans que la +bonté cessât de rayonner; on éprouvait quelque chose de l'émotion qu'on +aurait si l'on voyait un ange souriant ouvrir lentement ses ailes sans +cesser de sourire. Le respect, un respect inexprimable, vous pénétrait +par degrés et vous montait au cœur, et l'on sentait qu'on avait devant +soi une de ces âmes fortes, éprouvées et indulgentes, où la pensée est +si grande qu'elle ne peut plus être que douce.</p> + +<p>Comme on l'a vu, la prière, la célébration des offices religieux, +l'aumône, la consolation aux affligés, la culture d'un coin de terre, la +fraternité, la frugalité, l'hospitalité, le renoncement, la confiance, +l'étude, le travail remplissaient chacune des journées de sa vie. +<i>Remplissaient</i> est bien le mot, et certes cette journée de l'évêque +était bien pleine jusqu'aux bords de bonnes pensées, de bonnes paroles +et de bonnes actions. Cependant elle n'était pas complète si le temps +froid ou pluvieux l'empêchait d'aller passer, le soir, quand les deux +femmes s'étaient retirées, une heure ou deux dans son jardin avant de +s'endormir. Il semblait que ce fût une sorte de rite pour lui de se +préparer au sommeil par la méditation en présence des grands spectacles +du ciel nocturne. Quelquefois, à une heure même assez avancée de la +nuit, si les deux vieilles filles ne dormaient pas, elles l'entendaient +marcher lentement dans les allées. Il était là, seul avec lui-même, +recueilli, paisible, adorant, comparant la sérénité de son cœur à la +sérénité de l'éther, ému dans les ténèbres par les splendeurs visibles +des constellations et les splendeurs invisibles de Dieu, ouvrant son âme +aux pensées qui tombent de l'inconnu. Dans ces moments-là, offrant son +cœur à l'heure où les fleurs nocturnes offrent leur parfum, allumé +comme une lampe au centre de la nuit étoilée, se répandant en extase au +milieu du rayonnement universel de la création, il n'eût pu peut-être +dire lui-même ce qui se passait dans son esprit, il sentait quelque +chose s'envoler hors de lui et quelque chose descendre en lui. +Mystérieux échanges des gouffres de l'âme avec les gouffres de +l'univers!</p> + +<p>Il songeait à la grandeur et à la présence de Dieu; à l'éternité future, +étrange mystère; à l'éternité passée, mystère plus étrange encore; à +tous les infinis qui s'enfonçaient sous ses yeux dans tous les sens; et, +sans chercher à comprendre l'incompréhensible, il le regardait. Il +n'étudiait pas Dieu, il s'en éblouissait. Il considérait ces magnifiques +rencontres des atomes qui donnent des aspects à la matière, révèlent les +forces en les constatant, créent les individualités dans l'unité, les +proportions dans l'étendue, l'innombrable dans l'infini, et par la +lumière produisent la beauté. Ces rencontres se nouent et se dénouent +sans cesse; de là la vie et la mort. Il s'asseyait sur un banc de bois +adossé à une treille décrépite, et il regardait les astres à travers les +silhouettes chétives et rachitiques de ses arbres fruitiers. Ce quart +d'arpent, si pauvrement planté, si encombré de masures et de hangars, +lui était cher et lui suffisait.</p> + +<p>Que fallait-il de plus à ce vieillard, qui partageait le loisir de sa +vie, où il y avait si peu de loisir, entre le jardinage le jour et la +contemplation la nuit? Cet étroit enclos, ayant les cieux pour plafond, +n'était-ce pas assez pour pouvoir adorer Dieu tour à tour dans ses +œuvres les plus charmantes et dans ses œuvres les plus sublimes? +N'est-ce pas là tout, en effet, et que désirer au-delà? Un petit jardin +pour se promener, et l'immensité pour rêver. À ses pieds ce qu'on peut +cultiver et cueillir; sur sa tête ce qu'on peut étudier et méditer; +quelques fleurs sur la terre et toutes les étoiles dans le ciel.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIV" id="Chapitre_XIV"></a><a href="#premier">Chapitre XIV</a></h2> + +<h3>Ce qu'il pensait</h3> + + +<p>Un dernier mot.</p> + +<p>Comme cette nature de détails pourrait, particulièrement au moment où +nous sommes, et pour nous servir d'une expression actuellement à la +mode, donner à l'évêque de Digne une certaine physionomie «panthéiste», +et faire croire, soit à son blâme, soit à sa louange, qu'il y avait en +lui une de ces philosophies personnelles, propres à notre siècle, qui +germent quelquefois dans les esprits solitaires et s'y construisent et y +grandissent jusqu'à y remplacer les religions, nous insistons sur ceci +que pas un de ceux qui ont connu monseigneur Bienvenu ne se fût cru +autorisé à penser rien de pareil. Ce qui éclairait cet homme, c'était le +cœur. Sa sagesse était faite de la lumière qui vient de là.</p> + +<p>Point de systèmes, beaucoup d'œuvres. Les spéculations abstruses +contiennent du vertige; rien n'indique qu'il hasardât son esprit dans +les apocalypses. L'apôtre peut être hardi, mais l'évêque doit être +timide. Il se fût probablement fait scrupule de sonder trop avant de +certains problèmes réservés en quelque sorte aux grands esprits +terribles. Il y a de l'horreur sacrée sous les porches de l'énigme; ces +ouvertures sombres sont là béantes, mais quelque chose vous dit, à vous +passant de la vie, qu'on n'entre pas. Malheur à qui y pénètre! Les +génies, dans les profondeurs inouïes de l'abstraction et de la +spéculation pure, situés pour ainsi dire au-dessus des dogmes, proposent +leurs idées à Dieu. Leur prière offre audacieusement la discussion. Leur +adoration interroge. Ceci est la religion directe, pleine d'anxiété et +de responsabilité pour qui en tente les escarpements.</p> + +<p>La méditation humaine n'a point de limite. À ses risques et périls, elle +analyse et creuse son propre éblouissement. On pourrait presque dire +que, par une sorte de réaction splendide, elle en éblouit la nature; le +mystérieux monde qui nous entoure rend ce qu'il reçoit, il est probable +que les contemplateurs sont contemplés. Quoi qu'il en soit, il y a sur +la terre des hommes—sont-ce des hommes?—qui aperçoivent distinctement +au fond des horizons du rêve les hauteurs de l'absolu, et qui ont la +vision terrible de la montagne infinie. Monseigneur Bienvenu n'était +point de ces hommes-là, monseigneur Bienvenu n'était pas un génie. Il +eût redouté ces sublimités d'où quelques-uns, très grands même, comme +Swedenborg et Pascal, ont glissé dans la démence. Certes, ces puissantes +rêveries ont leur utilité morale, et par ces routes ardues on s'approche +de la perfection idéale. Lui, il prenait le sentier qui abrège: +l'évangile. Il n'essayait point de faire faire à sa chasuble les plis du +manteau d'Élie, il ne projetait aucun rayon d'avenir sur le roulis +ténébreux des événements, il ne cherchait pas à condenser en flamme la +lueur des choses, il n'avait rien du prophète et rien du mage. Cette âme +simple aimait, voilà tout.</p> + +<p>Qu'il dilatât la prière jusqu'à une aspiration surhumaine, cela est +probable; mais on ne peut pas plus prier trop qu'aimer trop; et, si +c'était une hérésie de prier au-delà des textes, sainte Thérèse et saint +Jérôme seraient des hérétiques.</p> + +<p>Il se penchait sur ce qui gémit et sur ce qui expie. L'univers lui +apparaissait comme une immense maladie; il sentait partout de la fièvre, +il auscultait partout de la souffrance, et, sans chercher à deviner +l'énigme, il tâchait de panser la plaie. Le redoutable spectacle des +choses créées développait en lui l'attendrissement; il n'était occupé +qu'à trouver pour lui-même et à inspirer aux autres la meilleure manière +de plaindre et de soulager. Ce qui existe était pour ce bon et rare +prêtre un sujet permanent de tristesse cherchant à consoler.</p> + +<p>Il y a des hommes qui travaillent à l'extraction de l'or; lui, il +travaillait à l'extraction de la pitié. L'universelle misère était sa +mine. La douleur partout n'était qu'une occasion de bonté toujours. +<i>Aimez-vous les uns les autres;</i> il déclarait cela complet, ne +souhaitait rien de plus, et c'était là toute sa doctrine. Un jour, cet +homme qui se croyait «philosophe», ce sénateur, déjà nommé, dit à +l'évêque:</p> + +<p>—Mais voyez donc le spectacle du monde; guerre de tous contre tous; le +plus fort a le plus d'esprit. Votre <i>aimez-vous les uns les autres</i> est +une bêtise.</p> + +<p>—Eh bien, répondit monseigneur Bienvenu sans disputer, si c'est une +bêtise, l'âme doit s'y enfermer comme la perle dans l'huître.</p> + +<p>Il s'y enfermait donc, il y vivait, il s'en satisfaisait absolument, +laissant de côté les questions prodigieuses qui attirent et qui +épouvantent, les perspectives insondables de l'abstraction, les +précipices de la métaphysique, toutes ces profondeurs convergentes, pour +l'apôtre à Dieu, pour l'athée au néant: la destinée, le bien et le mal, +la guerre de l'être contre l'être, la conscience de l'homme, le +somnambulisme pensif de l'animal, la transformation par la mort, la +récapitulation d'existences que contient le tombeau, la greffe +incompréhensible des amours successifs sur le moi persistant, l'essence, +la substance, le Nil et l'Ens, l'âme, la nature, la liberté, la +nécessité; problèmes à pic, épaisseurs sinistres, où se penchent les +gigantesques archanges de l'esprit humain; formidables abîmes que +Lucrèce, Manou, saint Paul et Dante contemplent avec cet œil fulgurant +qui semble, en regardant fixement l'infini, y faire éclore des étoiles.</p> + +<p>Monseigneur Bienvenu était simplement un homme qui constatait du dehors +les questions mystérieuses sans les scruter, sans les agiter, et sans en +troubler son propre esprit, et qui avait dans l'âme le grave respect de +l'ombre.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_deuxieme_La_chute" id="Livre_deuxieme_La_chute"></a>Livre deuxième—La chute</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ib" id="Chapitre_Ib"></a><a href="#deuxieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Le soir d'un jour de marche</h3> + + +<p>Dans les premiers jours du mois d'octobre 1815, une heure environ avant +le coucher du soleil, un homme qui voyageait à pied entrait dans la +petite ville de Digne. Les rares habitants qui se trouvaient en ce moment +à leurs fenêtres ou sur le seuil de leurs maisons regardaient ce +voyageur avec une sorte d'inquiétude. Il était difficile de rencontrer +un passant d'un aspect plus misérable. C'était un homme de moyenne +taille, trapu et robuste, dans la force de l'âge. Il pouvait avoir +quarante-six ou quarante-huit ans. Une casquette à visière de cuir +rabattue cachait en partie son visage, brûlé par le soleil et le hâle, +et ruisselant de sueur. Sa chemise de grosse toile jaune, rattachée au +col par une petite ancre d'argent, laissait voir sa poitrine velue; il +avait une cravate tordue en corde, un pantalon de coutil bleu, usé et +râpé, blanc à un genou, troué à l'autre, une vieille blouse grise en +haillons, rapiécée à l'un des coudes d'un morceau de drap vert cousu +avec de la ficelle, sur le dos un sac de soldat fort plein, bien bouclé +et tout neuf, à la main un énorme bâton noueux, les pieds sans bas dans +des souliers ferrés, la tête tondue et la barbe longue.</p> + +<p>La sueur, la chaleur, le voyage à pied, la poussière, ajoutaient je ne +sais quoi de sordide à cet ensemble délabré.</p> + +<p>Les cheveux étaient ras, et pourtant hérissés; car ils commençaient à +pousser un peu, et semblaient n'avoir pas été coupés depuis quelque +temps.</p> + +<p>Personne ne le connaissait. Ce n'était évidemment qu'un passant. D'où +venait-il? Du midi. Des bords de la mer peut-être. Car il faisait son +entrée dans Digne par la même rue qui, sept mois auparavant, avait vu +passer l'empereur Napoléon allant de Cannes à Paris. Cet homme avait dû +marcher tout le jour. Il paraissait très fatigué. Des femmes de l'ancien +bourg qui est au bas de la ville l'avaient vu s'arrêter sous les arbres +du boulevard Gassendi et boire à la fontaine qui est à l'extrémité de la +promenade. Il fallait qu'il eût bien soif, car des enfants qui le +suivaient le virent encore s'arrêter, et boire, deux cents pas plus +loin, à la fontaine de la place du marché.</p> + +<p>Arrivé au coin de la rue Poichevert, il tourna à gauche et se dirigea +vers la mairie. Il y entra, puis sortit un quart d'heure après. Un +gendarme était assis près de la porte sur le banc de pierre où le +général Drouot monta le 4 mars pour lire à la foule effarée des +habitants de Digne la proclamation du golfe Juan. L'homme ôta sa +casquette et salua humblement le gendarme.</p> + +<p>Le gendarme, sans répondre à son salut, le regarda avec attention, le +suivit quelque temps des yeux, puis entra dans la maison de ville.</p> + +<p>Il y avait alors à Digne une belle auberge à l'enseigne de <i>la +Croix-de-Colbas</i>. Cette auberge avait pour hôtelier un nommé Jacquin +Labarre, homme considéré dans la ville pour sa parenté avec un autre +Labarre, qui tenait à Grenoble l'auberge des <i>Trois-Dauphins</i> et qui +avait servi dans les guides. Lors du débarquement de l'empereur, +beaucoup de bruits avaient couru dans le pays sur cette auberge des +<i>Trois-Dauphins</i>. On contait que le général Bertrand, déguisé en +charretier, y avait fait de fréquents voyages au mois de janvier, et +qu'il y avait distribué des croix d'honneur à des soldats et des +poignées de napoléons à des bourgeois. La réalité est que l'empereur, +entré dans Grenoble, avait refusé de s'installer à l'hôtel de la +préfecture; il avait remercié le maire en disant: <i>Je vais chez un brave +homme que je connais</i>, et il était allé aux <i>Trois-Dauphins</i>. Cette +gloire du Labarre des <i>Trois-Dauphins</i> se reflétait à vingt-cinq lieues +de distance jusque sur le Labarre de la <i>Croix-de-Colbas</i>. On disait de +lui dans la ville: <i>C'est le cousin de celui de Grenoble</i>.</p> + +<p>L'homme se dirigea vers cette auberge, qui était la meilleure du pays. +Il entra dans la cuisine, laquelle s'ouvrait de plain-pied sur la rue. +Tous les fourneaux étaient allumés; un grand feu flambait gaîment dans +la cheminée. L'hôte, qui était en même temps le chef, allait de l'âtre +aux casseroles, fort occupé et surveillant un excellent dîner destiné à +des rouliers qu'on entendait rire et parler à grand bruit dans une salle +voisine. Quiconque a voyagé sait que personne ne fait meilleure chère +que les rouliers. Une marmotte grasse, flanquée de perdrix blanches et +de coqs de bruyère, tournait sur une longue broche devant le feu; sur +les fourneaux cuisaient deux grosses carpes du lac de Lauzet et une +truite du lac d'Alloz.</p> + +<p>L'hôte, entendant la porte s'ouvrir et entrer un nouveau venu, dit sans +lever les yeux de ses fourneaux:</p> + +<p>—Que veut monsieur?</p> + +<p>—Manger et coucher, dit l'homme.</p> + +<p>—Rien de plus facile, reprit l'hôte.</p> + +<p>En ce moment il tourna la tête, embrassa d'un coup d'œil tout +l'ensemble du voyageur, et ajouta:</p> + +<p>—... en payant.</p> + +<p>L'homme tira une grosse bourse de cuir de la poche de sa blouse et +répondit:</p> + +<p>—J'ai de l'argent.</p> + +<p>—En ce cas on est à vous, dit l'hôte.</p> + +<p>L'homme remit sa bourse en poche, se déchargea de son sac, le posa à +terre près de la porte, garda son bâton à la main, et alla s'asseoir sur +une escabelle basse près du feu. Digne est dans la montagne. Les soirées +d'octobre y sont froides.</p> + +<p>Cependant, tout en allant et venant, l'homme considérait le voyageur.</p> + +<p>—Dîne-t-on bientôt? dit l'homme.</p> + +<p>—Tout à l'heure, dit l'hôte.</p> + +<p>Pendant que le nouveau venu se chauffait, le dos tourné, le digne +aubergiste Jacquin Labarre tira un crayon de sa poche, puis il déchira +le coin d'un vieux journal qui traînait sur une petite table près de la +fenêtre. Sur la marge blanche il écrivit une ligne ou deux, plia sans +cacheter et remit ce chiffon de papier à un enfant qui paraissait lui +servir tout à la fois de marmiton et de laquais. L'aubergiste dit un mot +à l'oreille du marmiton, et l'enfant partit en courant dans la direction +de la mairie.</p> + +<p>Le voyageur n'avait rien vu de tout cela.</p> + +<p>Il demanda encore une fois:</p> + +<p>—Dîne-t-on bientôt?</p> + +<p>—Tout à l'heure, dit l'hôte.</p> + +<p>L'enfant revint. Il rapportait le papier. L'hôte le déplia avec +empressement, comme quelqu'un qui attend une réponse. Il parut lire +attentivement, puis hocha la tête, et resta un moment pensif. Enfin il +fit un pas vers le voyageur qui semblait plongé dans des réflexions peu +sereines.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, je ne puis vous recevoir.</p> + +<p>L'homme se dressa à demi sur son séant.</p> + +<p>—Comment! Avez-vous peur que je ne paye pas? Voulez-vous que je paye +d'avance? J'ai de l'argent, vous dis-je.</p> + +<p>—Ce n'est pas cela.</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Vous avez de l'argent....</p> + +<p>—Oui, dit l'homme.</p> + +<p>—Et moi, dit l'hôte, je n'ai pas de chambre.</p> + +<p>L'homme reprit tranquillement:</p> + +<p>—Mettez-moi à l'écurie.</p> + +<p>—Je ne puis.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Les chevaux prennent toute la place.</p> + +<p>—Eh bien, repartit l'homme, un coin dans le grenier. Une botte de +paille. Nous verrons cela après dîner.</p> + +<p>—Je ne puis vous donner à dîner.</p> + +<p>Cette déclaration, faite d'un ton mesuré, mais ferme, parut grave à +l'étranger. Il se leva.</p> + +<p>—Ah bah! mais je meurs de faim, moi. J'ai marché dès le soleil levé. +J'ai fait douze lieues. Je paye. Je veux manger.</p> + +<p>—Je n'ai rien, dit l'hôte.</p> + +<p>L'homme éclata de rire et se tourna vers la cheminée et les fourneaux.</p> + +<p>—Rien! et tout cela?</p> + +<p>—Tout cela m'est retenu.</p> + +<p>—Par qui?</p> + +<p>—Par ces messieurs les rouliers.</p> + +<p>—Combien sont-ils?</p> + +<p>—Douze.</p> + +<p>—Il y a là à manger pour vingt.</p> + +<p>—Ils ont tout retenu et tout payé d'avance.</p> + +<p>L'homme se rassit et dit sans hausser la voix:</p> + +<p>—Je suis à l'auberge, j'ai faim, et je reste.</p> + +<p>L'hôte alors se pencha à son oreille, et lui dit d'un accent qui le fit +tressaillir:</p> + +<p>—Allez-vous en.</p> + +<p>Le voyageur était courbé en cet instant et poussait quelques braises +dans le feu avec le bout ferré de son bâton, il se retourna vivement, +et, comme il ouvrait la bouche pour répliquer, l'hôte le regarda +fixement et ajouta toujours à voix basse:</p> + +<p>—Tenez, assez de paroles comme cela. Voulez-vous que je vous dise votre +nom? Vous vous appelez Jean Valjean. Maintenant voulez-vous que je vous +dise qui vous êtes? En vous voyant entrer, je me suis douté de quelque +chose, j'ai envoyé à la mairie, et voici ce qu'on m'a répondu. +Savez-vous lire?</p> + +<p>En parlant ainsi il tendait à l'étranger, tout déplié, le papier qui +venait de voyager de l'auberge à la mairie, et de la mairie à l'auberge. +L'homme y jeta un regard. L'aubergiste reprit après un silence:</p> + +<p>—J'ai l'habitude d'être poli avec tout le monde. Allez-vous-en.</p> + +<p>L'homme baissa la tête, ramassa le sac qu'il avait déposé à terre, et +s'en alla. Il prit la grande rue. Il marchait devant lui au hasard, +rasant de près les maisons, comme un homme humilié et triste. Il ne se +retourna pas une seule fois. S'il s'était retourné, il aurait vu +l'aubergiste de la <i>Croix-de-Colbas</i> sur le seuil de sa porte, entouré +de tous les voyageurs de son auberge et de tous les passants de la rue, +parlant vivement et le désignant du doigt, et, aux regards de défiance +et d'effroi du groupe, il aurait deviné qu'avant peu son arrivée serait +l'événement de toute la ville.</p> + +<p>Il ne vit rien de tout cela. Les gens accablés ne regardent pas derrière +eux. Ils ne savent que trop que le mauvais sort les suit.</p> + +<p>Il chemina ainsi quelque temps, marchant toujours, allant à l'aventure +par des rues qu'il ne connaissait pas, oubliant la fatigue, comme cela +arrive dans la tristesse. Tout à coup il sentit vivement la faim. La +nuit approchait. Il regarda autour de lui pour voir s'il ne découvrirait +pas quelque gîte.</p> + +<p>La belle hôtellerie s'était fermée pour lui; il cherchait quelque +cabaret bien humble, quelque bouge bien pauvre.</p> + +<p>Précisément une lumière s'allumait au bout de la rue; une branche de +pin, pendue à une potence en fer, se dessinait sur le ciel blanc du +crépuscule. Il y alla.</p> + +<p>C'était en effet un cabaret. Le cabaret qui est dans la rue de Chaffaut.</p> + +<p>Le voyageur s'arrêta un moment, et regarda par la vitre l'intérieur de +la salle basse du cabaret, éclairée par une petite lampe sur une table +et par un grand feu dans la cheminée. Quelques hommes y buvaient. L'hôte +se chauffait. La flamme faisait bruire une marmite de fer accrochée à la +crémaillère.</p> + +<p>On entre dans ce cabaret, qui est aussi une espèce d'auberge, par deux +portes. L'une donne sur la rue, l'autre s'ouvre sur une petite cour +pleine de fumier.</p> + +<p>Le voyageur n'osa pas entrer par la porte de la rue. Il se glissa dans +la cour, s'arrêta encore, puis leva timidement le loquet et poussa la +porte.</p> + +<p>—Qui va là? dit le maître.</p> + +<p>—Quelqu'un qui voudrait souper et coucher.</p> + +<p>—C'est bon. Ici on soupe et on couche.</p> + +<p>Il entra. Tous les gens qui buvaient se retournèrent. La lampe +l'éclairait d'un côté, le feu de l'autre. On l'examina quelque temps +pendant qu'il défaisait son sac.</p> + +<p>L'hôte lui dit:</p> + +<p>—Voilà du feu. Le souper cuit dans la marmite. Venez vous chauffer, +camarade.</p> + +<p>Il alla s'asseoir près de l'âtre. Il allongea devant le feu ses pieds +meurtris par la fatigue; une bonne odeur sortait de la marmite. Tout ce +qu'on pouvait distinguer de son visage sous sa casquette baissée prit +une vague apparence de bien-être mêlée à cet autre aspect si poignant +que donne l'habitude de la souffrance.</p> + +<p>C'était d'ailleurs un profil ferme, énergique et triste. Cette +physionomie était étrangement composée; elle commençait par paraître +humble et finissait par sembler sévère. L'œil luisait sous les sourcils +comme un feu sous une broussaille.</p> + +<p>Cependant un des hommes attablés était un poissonnier qui, avant +d'entrer au cabaret de la rue de Chaffaut, était allé mettre son cheval +à l'écurie chez Labarre. Le hasard faisait que le matin même il avait +rencontré cet étranger de mauvaise mine, cheminant entre Bras d'Asse +et... j'ai oublié le nom. (Je crois que c'est Escoublon). Or, en le +rencontrant, l'homme, qui paraissait déjà très fatigué, lui avait +demandé de le prendre en croupe; à quoi le poissonnier n'avait répondu +qu'en doublant le pas. Ce poissonnier faisait partie, une demi-heure +auparavant, du groupe qui entourait Jacquin Labarre, et lui-même avait +raconté sa désagréable rencontre du matin aux gens de <i>la +Croix-de-Colbas</i>. Il fit de sa place au cabaretier un signe +imperceptible. Le cabaretier vint à lui. Ils échangèrent quelques +paroles à voix basse. L'homme était retombé dans ses réflexions.</p> + +<p>Le cabaretier revint à la cheminée, posa brusquement sa main sur +l'épaule de l'homme, et lui dit:</p> + +<p>—Tu vas t'en aller d'ici.</p> + +<p>L'étranger se retourna et répondit avec douceur.</p> + +<p>—Ah! vous savez?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—On m'a renvoyé de l'autre auberge.</p> + +<p>—Et l'on te chasse de celle-ci.</p> + +<p>—Où voulez-vous que j'aille?</p> + +<p>—Ailleurs.</p> + +<p>L'homme prit son bâton et son sac, et s'en alla.</p> + +<p>Comme il sortait, quelques enfants, qui l'avaient suivi depuis <i>la +Croix-de-Colbas</i> et qui semblaient l'attendre, lui jetèrent des pierres. +Il revint sur ses pas avec colère et les menaça de son bâton; les +enfants se dispersèrent comme une volée d'oiseaux.</p> + +<p>Il passa devant la prison. À la porte pendait une chaîne de fer attachée +à une cloche. Il sonna.</p> + +<p>Un guichet s'ouvrit.</p> + +<p>—Monsieur le guichetier, dit-il en ôtant respectueusement sa casquette, +voudriez-vous bien m'ouvrir et me loger pour cette nuit?</p> + +<p>Une voix répondit:</p> + +<p>—Une prison n'est pas une auberge. Faites-vous arrêter. On vous +ouvrira.</p> + +<p>Le guichet se referma.</p> + +<p>Il entra dans une petite rue où il y a beaucoup de jardins. Quelques-uns +ne sont enclos que de haies, ce qui égaye la rue. Parmi ces jardins et +ces haies, il vit une petite maison d'un seul étage dont la fenêtre +était éclairée. Il regarda par cette vitre comme il avait fait pour le +cabaret. C'était une grande chambre blanchie à la chaux, avec un lit +drapé d'indienne imprimée, et un berceau dans un coin, quelques chaises +de bois et un fusil à deux coups accroché au mur. Une table était servie +au milieu de la chambre. Une lampe de cuivre éclairait la nappe de +grosse toile blanche, le broc d'étain luisant comme l'argent et plein de +vin et la soupière brune qui fumait. À cette table était assis un homme +d'une quarantaine d'années, à la figure joyeuse et ouverte, qui faisait +sauter un petit enfant sur ses genoux. Près de lui, une femme toute +jeune allaitait un autre enfant. Le père riait, l'enfant riait, la mère +souriait.</p> + +<p>L'étranger resta un moment rêveur devant ce spectacle doux et calmant. +Que se passait-il en lui? Lui seul eût pu le dire. Il est probable qu'il +pensa que cette maison joyeuse serait hospitalière, et que là où il +voyait tant de bonheur il trouverait peut-être un peu de pitié.</p> + +<p>Il frappa au carreau un petit coup très faible.</p> + +<p>On n'entendit pas.</p> + +<p>Il frappa un second coup.</p> + +<p>Il entendit la femme qui disait:</p> + +<p>—Mon homme, il me semble qu'on frappe.</p> + +<p>—Non, répondit le mari.</p> + +<p>Il frappa un troisième coup.</p> + +<p>Le mari se leva, prit la lampe, et alla à la porte qu'il ouvrit.</p> + +<p>C'était un homme de haute taille, demi-paysan, demi-artisan. Il portait +un vaste tablier de cuir qui montait jusqu'à son épaule gauche, et dans +lequel faisaient ventre un marteau, un mouchoir rouge, une poire à +poudre, toutes sortes d'objets que la ceinture retenait comme dans une +poche. Il renversait la tête en arrière; sa chemise largement ouverte et +rabattue montrait son cou de taureau, blanc et nu. Il avait d'épais +sourcils, d'énormes favoris noirs, les yeux à fleur de tête, le bas du +visage en museau, et sur tout cela cet air d'être chez soi qui est une +chose inexprimable.</p> + +<p>—Monsieur, dit le voyageur, pardon. En payant, pourriez-vous me donner +une assiettée de soupe et un coin pour dormir dans ce hangar qui est là +dans ce jardin? Dites, pourriez-vous? En payant?</p> + +<p>—Qui êtes-vous? demanda le maître du logis.</p> + +<p>L'homme répondit:</p> + +<p>—J'arrive de Puy-Moisson. J'ai marché toute la journée. J'ai fait douze +lieues. Pourriez-vous? En payant?</p> + +<p>—Je ne refuserais pas, dit le paysan, de loger quelqu'un de bien qui +payerait. Mais pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge.</p> + +<p>—Il n'y a pas de place.</p> + +<p>—Bah! pas possible. Ce n'est pas jour de foire ni de marché. Êtes-vous +allé chez Labarre?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>Le voyageur répondit avec embarras:</p> + +<p>—Je ne sais pas, il ne m'a pas reçu.</p> + +<p>—Êtes-vous allé chez chose, de la rue de Chaffaut?</p> + +<p>L'embarras de l'étranger croissait. Il balbutia:</p> + +<p>—Il ne m'a pas reçu non plus.</p> + +<p>Le visage du paysan prit une expression de défiance, il regarda le +nouveau venu de la tête aux pieds, et tout à coup il s'écria avec une +sorte de frémissement:</p> + +<p>—Est-ce que vous seriez l'homme?...</p> + +<p>Il jeta un nouveau coup d'œil sur l'étranger, fit trois pas en arrière, +posa la lampe sur la table et décrocha son fusil du mur.</p> + +<p>Cependant aux paroles du paysan: <i>Est-ce que vous seriez l'homme?...</i> la +femme s'était levée, avait pris ses deux enfants dans ses bras et +s'était réfugiée précipitamment derrière son mari, regardant l'étranger +avec épouvante, la gorge nue, les yeux effarés, en murmurant tout bas: +<i>Tso-maraude</i>.</p> + +<p>Tout cela se fit en moins de temps qu'il ne faut pour se le figurer. +Après avoir examiné quelques instants l'homme comme on examine une +vipère, le maître du logis revint à la porte et dit:</p> + +<p>—Va-t'en.</p> + +<p>—Par grâce, reprit l'homme, un verre d'eau.</p> + +<p>—Un coup de fusil! dit le paysan.</p> + +<p>Puis il referma la porte violemment, et l'homme l'entendit tirer deux +gros verrous. Un moment après, la fenêtre se ferma au volet, et un bruit +de barre de fer qu'on posait parvint au dehors.</p> + +<p>La nuit continuait de tomber. Le vent froid des Alpes soufflait. À la +lueur du jour expirant, l'étranger aperçut dans un des jardins qui +bordent la rue une sorte de hutte qui lui parut maçonnée en mottes de +gazon. Il franchit résolument une barrière de bois et se trouva dans le +jardin. Il s'approcha de la hutte; elle avait pour porte une étroite +ouverture très basse et elle ressemblait à ces constructions que les +cantonniers se bâtissent au bord des routes. Il pensa sans doute que +c'était en effet le logis d'un cantonnier; il souffrait du froid et de +la faim; il s'était résigné à la faim, mais c'était du moins là un abri +contre le froid. Ces sortes de logis ne sont habituellement pas occupés +la nuit. Il se coucha à plat ventre et se glissa dans la hutte. Il y +faisait chaud, et il y trouva un assez bon lit de paille. Il resta un +moment étendu sur ce lit, sans pouvoir faire un mouvement tant il était +fatigué. Puis, comme son sac sur son dos le gênait et que c'était +d'ailleurs un oreiller tout trouvé, il se mit à déboucler une des +courroies. En ce moment un grondement farouche se fit entendre. Il leva +les yeux. La tête d'un dogue énorme se dessinait dans l'ombre à +l'ouverture de la hutte.</p> + +<p>C'était la niche d'un chien.</p> + +<p>Il était lui-même vigoureux et redoutable; il s'arma de son bâton, il se +fit de son sac un bouclier, et sortit de la niche comme il put, non sans +élargir les déchirures de ses haillons.</p> + +<p>Il sortit également du jardin, mais à reculons, obligé, pour tenir le +dogue en respect, d'avoir recours à cette manœuvre du bâton que les +maîtres en ce genre d'escrime appellent <i>la rose couverte</i>.</p> + +<p>Quand il eut, non sans peine, repassé la barrière et qu'il se retrouva +dans la rue, seul, sans gîte, sans toit, sans abri, chassé même de ce +lit de paille et de cette niche misérable, il se laissa tomber plutôt +qu'il ne s'assit sur une pierre, et il paraît qu'un passant qui +traversait l'entendit s'écrier:</p> + +<p>—Je ne suis pas même un chien!</p> + +<p>Bientôt il se releva et se remit à marcher. Il sortit de la ville, +espérant trouver quelque arbre ou quelque meule dans les champs, et s'y +abriter.</p> + +<p>Il chemina ainsi quelque temps, la tête toujours baissée. Quand il se +sentit loin de toute habitation humaine, il leva les yeux et chercha +autour de lui. Il était dans un champ; il avait devant lui une de ces +collines basses couvertes de chaume coupé ras, qui après la moisson +ressemblent à des têtes tondues.</p> + +<p>L'horizon était tout noir; ce n'était pas seulement le sombre de la +nuit; c'étaient des nuages très bas qui semblaient s'appuyer sur la +colline même et qui montaient, emplissant tout le ciel. Cependant, comme +la lune allait se lever et qu'il flottait encore au zénith un reste de +clarté crépusculaire, ces nuages formaient au haut du ciel une sorte de +voûte blanchâtre d'où tombait sur la terre une lueur.</p> + +<p>La terre était donc plus éclairée que le ciel, ce qui est un effet +particulièrement sinistre, et la colline, d'un pauvre et chétif contour, +se dessinait vague et blafarde sur l'horizon ténébreux. Tout cet +ensemble était hideux, petit, lugubre et borné. Rien dans le champ ni +sur la colline qu'un arbre difforme qui se tordait en frissonnant à +quelques pas du voyageur.</p> + +<p>Cet homme était évidemment très loin d'avoir de ces délicates habitudes +d'intelligence et d'esprit qui font qu'on est sensible aux aspects +mystérieux des choses; cependant il y avait dans ce ciel, dans cette +colline, dans cette plaine et dans cet arbre, quelque chose de si +profondément désolé qu'après un moment d'immobilité et de rêverie, il +rebroussa chemin brusquement. Il y a des instants où la nature semble +hostile.</p> + +<p>Il revint sur ses pas. Les portes de Digne étaient fermées. Digne, qui a +soutenu des sièges dans les guerres de religion, était encore entourée +en 1815 de vieilles murailles flanquées de tours carrées qu'on a +démolies depuis. Il passa par une brèche et rentra dans la ville.</p> + +<p>Il pouvait être huit heures du soir. Comme il ne connaissait pas les +rues, il recommença sa promenade à l'aventure.</p> + +<p>Il parvint ainsi à la préfecture, puis au séminaire. En passant sur la +place de la cathédrale, il montra le poing à l'église.</p> + +<p>Il y a au coin de cette place une imprimerie. C'est là que furent +imprimées pour la première fois les proclamations de l'empereur et de la +garde impériale à l'armée, apportées de l'île d'Elbe et dictées par +Napoléon lui-même.</p> + +<p>Épuisé de fatigue et n'espérant plus rien, il se coucha sur le banc de +pierre qui est à la porte de cette imprimerie.</p> + +<p>Une vieille femme sortait de l'église en ce moment. Elle vit cet homme +étendu dans l'ombre.</p> + +<p>—Que faites-vous là, mon ami? dit-elle.</p> + +<p>Il répondit durement et avec colère:</p> + +<p>—Vous le voyez, bonne femme, je me couche.</p> + +<p>La bonne femme, bien digne de ce nom en effet, était madame la marquise +de R.</p> + +<p>—Sur ce banc? reprit-elle.</p> + +<p>—J'ai eu pendant dix-neuf ans un matelas de bois, dit l'homme, j'ai +aujourd'hui un matelas de pierre.</p> + +<p>—Vous avez été soldat?</p> + +<p>—Oui, bonne femme. Soldat.</p> + +<p>—Pourquoi n'allez-vous pas à l'auberge?</p> + +<p>—Parce que je n'ai pas d'argent.</p> + +<p>—Hélas, dit madame de R., je n'ai dans ma bourse que quatre sous.</p> + +<p>—Donnez toujours.</p> + +<p>L'homme prit les quatre sous. Madame de R. continua:</p> + +<p>—Vous ne pouvez vous loger avec si peu dans une auberge. Avez-vous +essayé pourtant? Il est impossible que vous passiez ainsi la nuit. Vous +avez sans doute froid et faim. On aurait pu vous loger par charité.</p> + +<p>—J'ai frappé à toutes les portes.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Partout on m'a chassé.</p> + +<p>La «bonne femme» toucha le bras de l'homme et lui montra de l'autre côté +de la place une petite maison basse à côté de l'évêché.</p> + +<p>—Vous avez, reprit-elle, frappé à toutes les portes?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Avez-vous frappé à celle-là?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Frappez-y.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIb" id="Chapitre_IIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>La prudence conseillée à la sagesse</h3> + + +<p>Ce soir-là, M. l'évêque de Digne, après sa promenade en ville, était +resté assez tard enfermé dans sa chambre. Il s'occupait d'un grand +travail sur les <i>Devoirs</i>, lequel est malheureusement demeuré inachevé. +Il dépouillait soigneusement tout ce que les Pères et les Docteurs ont +dit sur cette grave matière. Son livre était divisé en deux parties; +premièrement les devoirs de tous, deuxièmement les devoirs de chacun, +selon la classe à laquelle il appartient. Les devoirs de tous sont les +grands devoirs. Il y en a quatre. Saint Matthieu les indique: devoirs +envers Dieu (Matth., VI), devoirs envers soi-même (Matth., V, 29, 30), +devoirs envers le prochain (Matth., VII, 12), devoirs envers les +créatures (Matth., VI, 20, 25). Pour les autres devoirs, l'évêque les +avait trouvés indiqués et prescrits ailleurs; aux souverains et aux +sujets, dans l'Épître aux Romains; aux magistrats, aux épouses, aux +mères et aux jeunes hommes, par saint Pierre; aux maris, aux pères, aux +enfants et aux serviteurs, dans l'Épître aux Éphésiens; aux fidèles, +dans l'Épître aux Hébreux; aux vierges, dans l'Épître aux Corinthiens. +Il faisait laborieusement de toutes ces prescriptions un ensemble +harmonieux qu'il voulait présenter aux âmes.</p> + +<p>Il travaillait encore à huit heures, écrivant assez incommodément sur de +petits carrés de papier avec un gros livre ouvert sur ses genoux, quand +madame Magloire entra, selon son habitude, pour prendre l'argenterie +dans le placard près du lit. Un moment après, l'évêque, sentant que le +couvert était mis et que sa sœur l'attendait peut-être, ferma son +livre, se leva de sa table et entra dans la salle à manger.</p> + +<p>La salle à manger était une pièce oblongue à cheminée, avec porte sur la +rue (nous l'avons dit), et fenêtre sur le jardin.</p> + +<p>Madame Magloire achevait en effet de mettre le couvert.</p> + +<p>Tout en vaquant au service, elle causait avec mademoiselle Baptistine.</p> + +<p>Une lampe était sur la table; la table était près de la cheminée. Un +assez bon feu était allumé.</p> + +<p>On peut se figurer facilement ces deux femmes qui avaient toutes deux +passé soixante ans: madame Magloire petite, grasse, vive; mademoiselle +Baptistine, douce, mince, frêle, un peu plus grande que son frère, vêtue +d'une robe de soie puce, couleur à la mode en 1806, qu'elle avait +achetée alors à Paris et qui lui durait encore. Pour emprunter des +locutions vulgaires qui ont le mérite de dire avec un seul mot une idée +qu'une page suffirait à peine à exprimer, madame Magloire avait l'air +d'une <i>paysanne</i> et mademoiselle Baptistine d'une <i>dame</i>. Madame +Magloire avait un bonnet blanc à tuyaux, au cou une jeannette d'or, le +seul bijou de femme qu'il y eût dans la maison, un fichu très blanc +sortant de la robe de bure noire à manches larges et courtes, un tablier +de toile de coton à carreaux rouges et verts, noué à la ceinture d'un +ruban vert, avec pièce d'estomac pareille rattachée par deux épingles +aux deux coins d'en haut, aux pieds de gros souliers et des bas jaunes +comme les femmes de Marseille. La robe de mademoiselle Baptistine était +coupée sur les patrons de 1806, taille courte, fourreau étroit, manches +à épaulettes, avec pattes et boutons. Elle cachait ses cheveux gris sous +une perruque frisée dite à <i>l'enfant</i>. Madame Magloire avait l'air +intelligent, vif et bon; les deux angles de sa bouche inégalement +relevés et la lèvre supérieure plus grosse que la lèvre inférieure lui +donnaient quelque chose de bourru et d'impérieux. Tant que monseigneur +se taisait, elle lui parlait résolument avec un mélange de respect et de +liberté; mais dès que monseigneur parlait, on a vu cela, elle obéissait +passivement comme mademoiselle. Mademoiselle Baptistine ne parlait même +pas. Elle se bornait à obéir et à complaire. Même quand elle était +jeune, elle n'était pas jolie, elle avait de gros yeux bleus à fleur de +tête et le nez long et busqué; mais tout son visage, toute sa personne, +nous l'avons dit en commençant, respiraient une ineffable bonté. Elle +avait toujours été prédestinée à la mansuétude; mais la foi, la charité, +l'espérance, ces trois vertus qui chauffent doucement l'âme, avaient +élevé peu à peu cette mansuétude jusqu'à la sainteté. La nature n'en +avait fait qu'une brebis, la religion en avait fait un ange. Pauvre +sainte fille! doux souvenir disparu! Mademoiselle Baptistine a depuis +raconté tant de fois ce qui s'était passé à l'évêché cette soirée-là, +que plusieurs personnes qui vivent encore s'en rappellent les moindres +détails.</p> + +<p>Au moment où M. l'évêque entra, madame Magloire parlait avec quelque +vivacité. Elle entretenait <i>mademoiselle</i> d'un sujet qui lui était +familier et auquel l'évêque était accoutumé. Il s'agissait du loquet de +la porte d'entrée.</p> + +<p>Il paraît que, tout en allant faire quelques provisions pour le souper, +madame Magloire avait entendu dire des choses en divers lieux. On +parlait d'un rôdeur de mauvaise mine; qu'un vagabond suspect serait +arrivé, qu'il devait être quelque part dans la ville, et qu'il se +pourrait qu'il y eût de méchantes rencontres pour ceux qui s'aviseraient +de rentrer tard chez eux cette nuit-là. Que la police était bien mal +faite du reste, attendu que M. le préfet et M. le maire ne s'aimaient +pas, et cherchaient à se nuire en faisant arriver des événements. Que +c'était donc aux gens sages à faire la police eux-mêmes et à se bien +garder, et qu'il faudrait avoir soin de dûment clore, verrouiller et +barricader sa maison, <i>et de bien fermer ses portes</i>.</p> + +<p>Madame Magloire appuya sur ce dernier mot; mais l'évêque venait de sa +chambre où il avait eu assez froid, il s'était assis devant la cheminée +et se chauffait, et puis il pensait à autre chose. Il ne releva pas le +mot à effet que madame Magloire venait de laisser tomber. Elle le +répéta. Alors, mademoiselle Baptistine, voulant satisfaire madame +Magloire sans déplaire à son frère, se hasarda à dire timidement:</p> + +<p>—Mon frère, entendez-vous ce que dit madame Magloire?</p> + +<p>—J'en ai entendu vaguement quelque chose, répondit l'évêque.</p> + +<p>Puis tournant à demi sa chaise, mettant ses deux mains sur ses genoux, +et levant vers la vieille servante son visage cordial et facilement +joyeux, que le feu éclairait d'en bas:</p> + +<p>—Voyons. Qu'y a-t-il? qu'y a-t-il? Nous sommes donc dans quelque gros +danger?</p> + +<p>Alors madame Magloire recommença toute l'histoire, en l'exagérant +quelque peu, sans s'en douter. Il paraîtrait qu'un bohémien, un +va-nu-pieds, une espèce de mendiant dangereux serait en ce moment dans +la ville. Il s'était présenté pour loger chez Jacquin Labarre qui +n'avait pas voulu le recevoir. On l'avait vu arriver par le boulevard +Gassendi et rôder dans les rues à la brume. Un homme de sac et de corde +avec une figure terrible.</p> + +<p>—Vraiment? dit l'évêque.</p> + +<p>Ce consentement à l'interroger encouragea madame Magloire; cela lui +semblait indiquer que l'évêque n'était pas loin de s'alarmer; elle +poursuivit triomphante:</p> + +<p>—Oui, monseigneur. C'est comme cela. Il y aura quelque malheur cette +nuit dans la ville. Tout le monde le dit. Avec cela que la police est si +mal faite (répétition inutile). Vivre dans un pays de montagnes, et +n'avoir pas même de lanternes la nuit dans les rues! On sort. Des fours, +quoi! Et je dis, monseigneur, et mademoiselle que voilà dit comme moi....</p> + +<p>—Moi, interrompit la sœur, je ne dis rien. Ce que mon frère fait est +bien fait.</p> + +<p>Madame Magloire continua comme s'il n'y avait pas eu de protestation:</p> + +<p>—Nous disons que cette maison-ci n'est pas sûre du tout; que, si +monseigneur le permet, je vais aller dire à Paulin Musebois, le +serrurier, qu'il vienne remettre les anciens verrous de la porte; on les +a là, c'est une minute; et je dis qu'il faut des verrous, monseigneur, +ne serait-ce que pour cette nuit; car je dis qu'une porte qui s'ouvre du +dehors avec un loquet, par le premier passant venu, rien n'est plus +terrible; avec cela que monseigneur a l'habitude de toujours dire +d'entrer, et que d'ailleurs, même au milieu de la nuit, ô mon Dieu! on +n'a pas besoin d'en demander la permission....</p> + +<p>En ce moment, on frappa à la porte un coup assez violent.</p> + +<p>—Entrez, dit l'évêque.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIIb" id="Chapitre_IIIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>Héroïsme de l'obéissance passive</h3> + + +<p>La porte s'ouvrit.</p> + +<p>Elle s'ouvrit vivement, toute grande, comme si quelqu'un la poussait +avec énergie et résolution.</p> + +<p>Un homme entra.</p> + +<p>Cet homme, nous le connaissons déjà. C'est le voyageur que nous avons vu +tout à l'heure errer cherchant un gîte.</p> + +<p>Il entra, fit un pas, et s'arrêta, laissant la porte ouverte derrière +lui. Il avait son sac sur l'épaule, son bâton à la main, une expression +rude, hardie, fatiguée et violente dans les yeux. Le feu de la cheminée +l'éclairait. Il était hideux. C'était une sinistre apparition.</p> + +<p>Madame Magloire n'eut pas même la force de jeter un cri. Elle +tressaillit, et resta béante.</p> + +<p>Mademoiselle Baptistine se retourna, aperçut l'homme qui entrait et se +dressa à demi d'effarement, puis, ramenant peu à peu sa tête vers la +cheminée, elle se mit à regarder son frère et son visage redevint +profondément calme et serein.</p> + +<p>L'évêque fixait sur l'homme un œil tranquille.</p> + +<p>Comme il ouvrait la bouche, sans doute pour demander au nouveau venu ce +qu'il désirait, l'homme appuya ses deux mains à la fois sur son bâton, +promena ses yeux tour à tour sur le vieillard et les femmes, et, sans +attendre que l'évêque parlât, dit d'une voix haute:</p> + +<p>—Voici. Je m'appelle Jean Valjean. Je suis un galérien. J'ai passé +dix-neuf ans au bagne. Je suis libéré depuis quatre jours et en route +pour Pontarlier qui est ma destination. Quatre jours et que je marche +depuis Toulon. Aujourd'hui, j'ai fait douze lieues à pied. Ce soir, en +arrivant dans ce pays, j'ai été dans une auberge, on m'a renvoyé à cause +de mon passeport jaune que j'avais montré à la mairie. Il avait fallu. +J'ai été à une autre auberge. On m'a dit: Va-t-en! Chez l'un, chez +l'autre. Personne n'a voulu de moi. J'ai été à la prison, le guichetier +n'a pas ouvert. J'ai été dans la niche d'un chien. Ce chien m'a mordu et +m'a chassé, comme s'il avait été un homme. On aurait dit qu'il savait +qui j'étais. Je m'en suis allé dans les champs pour coucher à la belle +étoile. Il n'y avait pas d'étoile. J'ai pensé qu'il pleuvrait, et qu'il +n'y avait pas de bon Dieu pour empêcher de pleuvoir, et je suis rentré +dans la ville pour y trouver le renfoncement d'une porte. Là, dans la +place, j'allais me coucher sur une pierre. Une bonne femme m'a montré +votre maison et m'a dit: «Frappe là». J'ai frappé. Qu'est-ce que c'est +ici? Êtes-vous une auberge? J'ai de l'argent. Ma masse. Cent neuf francs +quinze sous que j'ai gagnés au bagne par mon travail en dix-neuf ans. Je +payerai. Qu'est-ce que cela me fait? J'ai de l'argent. Je suis très +fatigué, douze lieues à pied, j'ai bien faim. Voulez-vous que je reste?</p> + +<p>—Madame Magloire, dit l'évêque, vous mettrez un couvert de plus.</p> + +<p>L'homme fit trois pas et s'approcha de la lampe qui était sur la table.</p> + +<p>—Tenez, reprit-il, comme s'il n'avait pas bien compris, ce n'est pas +ça. Avez-vous entendu? Je suis un galérien. Un forçat. Je viens des +galères.</p> + +<p>Il tira de sa poche une grande feuille de papier jaune qu'il déplia.</p> + +<p>—Voilà mon passeport. Jaune, comme vous voyez. Cela sert à me faire +chasser de partout où je suis. Voulez-vous lire? Je sais lire, moi. J'ai +appris au bagne. Il y a une école pour ceux qui veulent. Tenez, voilà ce +qu'on a mis sur le passeport: «Jean Valjean, forçat libéré, natif +de...—cela vous est égal...—Est resté dix-neuf ans au bagne. Cinq ans +pour vol avec effraction. Quatorze ans pour avoir tenté de s'évader +quatre fois. Cet homme est très dangereux.»—Voilà! Tout le monde m'a +jeté dehors. Voulez-vous me recevoir, vous? Est-ce une auberge? +Voulez-vous me donner à manger et à coucher? Avez-vous une écurie?</p> + +<p>—Madame Magloire, dit l'évêque, vous mettrez des draps blancs au lit de +l'alcôve.</p> + +<p>Nous avons déjà expliqué de quelle nature était l'obéissance des deux +femmes.</p> + +<p>Madame Magloire sortit pour exécuter ces ordres. L'évêque se tourna vers +l'homme.</p> + +<p>—Monsieur, asseyez-vous et chauffez-vous. Nous allons souper dans un +instant, et l'on fera votre lit pendant que vous souperez.</p> + +<p>Ici l'homme comprit tout à fait. L'expression de son visage, jusqu'alors +sombre et dure, s'empreignit de stupéfaction, de doute, de joie, et +devint extraordinaire. Il se mit à balbutier comme un homme fou:</p> + +<p>—Vrai? quoi? vous me gardez? vous ne me chassez pas! un forçat! Vous +m'appelez monsieur! vous ne me tutoyez pas! Va-t-en, chien! qu'on me dit +toujours. Je croyais bien que vous me chasseriez. Aussi j'avais dit tout +de suite qui je suis. Oh! la brave femme qui m'a enseigné ici! Je vais +souper! un lit! Un lit avec des matelas et des draps! comme tout le +monde! il y a dix-neuf ans que je n'ai couché dans un lit! Vous voulez +bien que je ne m'en aille pas! Vous êtes de dignes gens! D'ailleurs j'ai +de l'argent. Je payerai bien. Pardon, monsieur l'aubergiste, comment +vous appelez-vous? Je payerai tout ce qu'on voudra. Vous êtes un brave +homme. Vous êtes aubergiste, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je suis, dit l'évêque, un prêtre qui demeure ici.</p> + +<p>—Un prêtre! reprit l'homme. Oh! un brave homme de prêtre! Alors vous ne +me demandez pas d'argent? Le curé, n'est-ce pas? le curé de cette grande +église? Tiens! c'est vrai, que je suis bête! je n'avais pas vu votre +calotte!</p> + +<p>Tout en parlant, il avait déposé son sac et son bâton dans un coin, puis +remis son passeport dans sa poche, et il s'était assis. Mademoiselle +Baptistine le considérait avec douceur. Il continua:</p> + +<p>—Vous êtes humain, monsieur le curé. Vous n'avez pas de mépris. C'est +bien bon un bon prêtre. Alors vous n'avez pas besoin que je paye?</p> + +<p>—Non, dit l'évêque, gardez votre argent. Combien avez-vous? ne +m'avez-vous pas dit cent neuf francs?</p> + +<p>—Quinze sous, ajouta l'homme.</p> + +<p>—Cent neuf francs quinze sous. Et combien de temps avez-vous mis à +gagner cela?</p> + +<p>—Dix-neuf ans.</p> + +<p>—Dix-neuf ans!</p> + +<p>L'évêque soupira profondément.</p> + +<p>L'homme poursuivit:</p> + +<p>—J'ai encore tout mon argent. Depuis quatre jours je n'ai dépensé que +vingt-cinq sous que j'ai gagnés en aidant à décharger des voitures à +Grasse. Puisque vous êtes abbé, je vais vous dire, nous avions un +aumônier au bagne. Et puis un jour j'ai vu un évêque. Monseigneur, qu'on +appelle. C'était l'évêque de la Majore, à Marseille. C'est le curé qui +est sur les curés. Vous savez, pardon, je dis mal cela, mais pour moi, +c'est si loin!—Vous comprenez, nous autres! Il a dit la messe au milieu +du bagne, sur un autel, il avait une chose pointue, en or, sur la tête. +Au grand jour de midi, cela brillait. Nous étions en rang. Des trois +côtés. Avec les canons, mèche allumée, en face de nous. Nous ne voyions +pas bien. Il a parlé, mais il était trop au fond, nous n'entendions pas. +Voilà ce que c'est qu'un évêque.</p> + +<p>Pendant qu'il parlait, l'évêque était allé pousser la porte qui était +restée toute grande ouverte.</p> + +<p>Madame Magloire rentra. Elle apportait un couvert qu'elle mit sur la +table.</p> + +<p>—Madame Magloire, dit l'évêque, mettez ce couvert le plus près possible +du feu.</p> + +<p>Et se tournant vers son hôte:</p> + +<p>—Le vent de nuit est dur dans les Alpes. Vous devez avoir froid, +monsieur?</p> + +<p>Chaque fois qu'il disait ce mot monsieur, avec sa voix doucement grave +et de si bonne compagnie, le visage de l'homme s'illuminait. Monsieur à +un forçat, c'est un verre d'eau à un naufragé de la Méduse. L'ignominie +a soif de considération.</p> + +<p>—Voici, reprit l'évêque, une lampe qui éclaire bien mal.</p> + +<p>Madame Magloire comprit, et elle alla chercher sur la cheminée de la +chambre à coucher de monseigneur les deux chandeliers d'argent qu'elle +posa sur la table tout allumés.</p> + +<p>—Monsieur le curé, dit l'homme, vous êtes bon. Vous ne me méprisez pas. +Vous me recevez chez vous. Vous allumez vos cierges pour moi. Je ne vous +ai pourtant pas caché d'où je viens et que je suis un homme malheureux.</p> + +<p>L'évêque, assis près de lui, lui toucha doucement la main.</p> + +<p>—Vous pouviez ne pas me dire qui vous étiez.</p> + +<p>Ce n'est pas ici ma maison, c'est la maison de Jésus-Christ. Cette porte +ne demande pas à celui qui entre s'il a un nom, mais s'il a une douleur. +Vous souffrez; vous avez faim et soif; soyez le bienvenu. Et ne me +remerciez pas, ne me dites pas que je vous reçois chez moi. Personne +n'est ici chez soi, excepté celui qui a besoin d'un asile. Je vous le +dis à vous qui passez, vous êtes ici chez vous plus que moi-même. Tout +ce qui est ici est à vous. Qu'ai-je besoin de savoir votre nom? +D'ailleurs, avant que vous me le disiez, vous en avez un que je savais.</p> + +<p>L'homme ouvrit des yeux étonnés.</p> + +<p>—Vrai? vous saviez comment je m'appelle?</p> + +<p>—Oui, répondit l'évêque, vous vous appelez mon frère.</p> + +<p>—Tenez, monsieur le curé! s'écria l'homme, j'avais bien faim en entrant +ici; mais vous êtes si bon qu'à présent je ne sais plus ce que j'ai; +cela m'a passé.</p> + +<p>L'évêque le regarda et lui dit:</p> + +<p>—Vous avez bien souffert?</p> + +<p>—Oh! la casaque rouge, le boulet au pied, une planche pour dormir, le +chaud, le froid, le travail, la chiourme, les coups de bâton! La double +chaîne pour rien. Le cachot pour un mot. Même malade au lit, la chaîne. +Les chiens, les chiens sont plus heureux! Dix-neuf ans! J'en ai +quarante-six. À présent, le passeport jaune! Voilà.</p> + +<p>—Oui, reprit l'évêque, vous sortez d'un lieu de tristesse. Écoutez. Il +y aura plus de joie au ciel pour le visage en larmes d'un pécheur +repentant que pour la robe blanche de cent justes. Si vous sortez de ce +lieu douloureux avec des pensées de haine et de colère contre les +hommes, vous êtes digne de pitié; si vous en sortez avec des pensées de +bienveillance, de douceur et de paix, vous valez mieux qu'aucun de nous.</p> + +<p>Cependant madame Magloire avait servi le souper. Une soupe faite avec de +l'eau, de l'huile, du pain et du sel, un peu de lard, un morceau de +viande de mouton, des figues, un fromage frais, et un gros pain de +seigle. Elle avait d'elle-même ajouté à l'ordinaire de M. l'évêque une +bouteille de vieux vin de Mauves.</p> + +<p>Le visage de l'évêque prit tout à coup cette expression de gaîté propre +aux natures hospitalières:</p> + +<p>—À table! dit-il vivement.</p> + +<p>Comme il en avait coutume lorsque quelque étranger soupait avec lui, il +fit asseoir l'homme à sa droite. Mademoiselle Baptistine, parfaitement +paisible et naturelle, prit place à sa gauche.</p> + +<p>L'évêque dit le bénédicité, puis servit lui-même la soupe, selon son +habitude. L'homme se mit à manger avidement.</p> + +<p>Tout à coup l'évêque dit:</p> + +<p>—Mais il me semble qu'il manque quelque chose sur cette table.</p> + +<p>Madame Magloire en effet n'avait mis que les trois couverts absolument +nécessaires. Or c'était l'usage de la maison, quand l'évêque avait +quelqu'un à souper, de disposer sur la nappe les six couverts d'argent, +étalage innocent. Ce gracieux semblant de luxe était une sorte +d'enfantillage plein de charme dans cette maison douce et sévère qui +élevait la pauvreté jusqu'à la dignité.</p> + +<p>Madame Magloire comprit l'observation, sortit sans dire un mot, et un +moment après les trois couverts réclamés par l'évêque brillaient sur la +nappe, symétriquement arrangés devant chacun des trois convives.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IVb" id="Chapitre_IVb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>Détails sur les fromageries de Pontarlier</h3> + + +<p>Maintenant, pour donner une idée de ce qui se passa à cette table, nous +ne saurions mieux faire que de transcrire ici un passage d'une lettre de +mademoiselle Baptistine à madame de Boischevron, où la conversation du +forçat et de l'évêque est racontée avec une minutie naïve:</p> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<p>«...Cet homme ne faisait aucune attention à personne. Il mangeait avec +une voracité d'affamé. Cependant, après la soupe, il a dit:</p> + +<p>«—Monsieur le curé du bon Dieu, tout ceci est encore bien trop bon pour +moi, mais je dois dire que les rouliers qui n'ont pas voulu me laisser +manger avec eux font meilleure chère que vous.</p> + +<p>«Entre nous, l'observation m'a un peu choquée. Mon frère a répondu:</p> + +<p>«—Ils ont plus de fatigue que moi.</p> + +<p>«—Non, a repris cet homme, ils ont plus d'argent. Vous êtes pauvre. Je +vois bien. Vous n'êtes peut-être pas même curé. Êtes-vous curé +seulement? Ah! par exemple, si le bon Dieu était juste, vous devriez +bien être curé.</p> + +<p>«—Le bon Dieu est plus que juste, a dit mon frère.</p> + +<p>«Un moment après il a ajouté:</p> + +<p>«—Monsieur Jean Valjean, c'est à Pontarlier que vous allez?</p> + +<p>«—Avec itinéraire obligé.</p> + +<p>«Je crois bien que c'est comme cela que l'homme a dit. Puis il a +continué:</p> + +<p>«—Il faut que je sois en route demain à la pointe du jour. Il fait dur +voyager. Si les nuits sont froides, les journées sont chaudes.</p> + +<p>«—Vous allez là, a repris mon frère, dans un bon pays. À la révolution, +ma famille a été ruinée, je me suis réfugié en Franche-Comté d'abord, et +j'y ai vécu quelque temps du travail de mes bras. J'avais de la bonne +volonté. J'ai trouvé à m'y occuper. On n'a qu'à choisir. Il y a des +papeteries, des tanneries, des distilleries, des huileries, des +fabriques d'horlogerie en grand, des fabriques d'acier, des fabriques de +cuivre, au moins vingt usines de fer, dont quatre à Lods, à Châtillon, à +Audincourt et à Beure qui sont très considérables....</p> + +<p>«Je crois ne pas me tromper et que ce sont bien là les noms que mon +frère a cités, puis il s'est interrompu et m'a adressé la parole:</p> + +<p>«—Chère sœur, n'avons-nous pas des parents dans ce pays-là?</p> + +<p>«J'ai répondu:</p> + +<p>«—Nous en avions, entre autres M. de Lucenet qui était capitaine des +portes à Pontarlier dans l'ancien régime.</p> + +<p>«—Oui, a repris mon frère, mais en 93 on n'avait plus de parents, on +n'avait que ses bras. J'ai travaillé. Ils ont dans le pays de +Pontarlier, où vous allez, monsieur Valjean, une industrie toute +patriarcale et toute charmante, ma sœur. Ce sont leurs fromageries +qu'ils appellent fruitières.</p> + +<p>«Alors mon frère, tout en faisant manger cet homme, lui a expliqué très +en détail ce que c'étaient que les fruitières de Pontarlier;—qu'on en +distinguait deux sortes:—les <i>grosses granges</i>, qui sont aux riches, et +où il y a quarante ou cinquante vaches, lesquelles produisent sept à +huit milliers de fromages par été; les <i>fruitières d'association</i>, qui +sont aux pauvres; ce sont les paysans de la moyenne montagne qui mettent +leurs vaches en commun et partagent les produits.—Ils prennent à leurs +gages un fromager qu'ils appellent le grurin;—le grurin reçoit le lait +des associés trois fois par jour et marque les quantités sur une taille +double;—c'est vers la fin d'avril que le travail des fromageries +commence; c'est vers la mi-juin que les fromagers conduisent leurs +vaches dans la montagne.</p> + +<p>«L'homme se ranimait tout en mangeant. Mon frère lui faisait boire de ce +bon vin de Mauves dont il ne boit pas lui-même parce qu'il dit que c'est +du vin cher. Mon frère lui disait tous ces détails avec cette gaîté +aisée que vous lui connaissez, entremêlant ses paroles de façons +gracieuses pour moi. Il est beaucoup revenu sur ce bon état de grurin, +comme s'il eût souhaité que cet homme comprît, sans le lui conseiller +directement et durement, que ce serait un asile pour lui. Une chose m'a +frappée. Cet homme était ce que je vous ai dit. Eh bien! mon frère, +pendant tout le souper, ni de toute la soirée, à l'exception de quelques +paroles sur Jésus quand il est entré, n'a pas dit un mot qui pût +rappeler à cet homme qui il était ni apprendre à cet homme qui était mon +frère. C'était bien une occasion en apparence de faire un peu de sermon +et d'appuyer l'évêque sur le galérien pour laisser la marque du passage. +Il eût paru peut-être à un autre que c'était le cas, ayant ce malheureux +sous la main, de lui nourrir l'âme en même temps que le corps et de lui +faire quelque reproche assaisonné de morale et de conseil, ou bien un +peu de commisération avec exhortation de se mieux conduire à l'avenir. +Mon frère ne lui a même pas demandé de quel pays il était, ni son +histoire. Car dans son histoire il y a sa faute, et mon frère semblait +éviter tout ce qui pouvait l'en faire souvenir. C'est au point qu'à un +certain moment, comme mon frère parlait des montagnards de Pontarlier, +qui ont <i>un doux travail près du ciel et qui</i>, ajoutait-il, <i>sont +heureux parce qu'ils sont innocents</i>, il s'est arrêté court, craignant +qu'il n'y eût dans ce mot qui lui échappait quelque chose qui pût +froisser l'homme. À force d'y réfléchir, je crois avoir compris ce qui +se passait dans le cœur de mon frère. Il pensait sans doute que cet +homme, qui s'appelle Jean Valjean, n'avait que trop sa misère présente à +l'esprit, que le mieux était de l'en distraire, et de lui faire croire, +ne fût-ce qu'un moment, qu'il était une personne comme une autre, en +étant pour lui tout ordinaire. N'est-ce pas là en effet bien entendre la +charité? N'y a-t-il pas, bonne madame, quelque chose de vraiment +évangélique dans cette délicatesse qui s'abstient de sermon, de morale +et d'allusion, et la meilleure pitié, quand un homme a un point +douloureux, n'est-ce pas de n'y point toucher du tout? Il m'a semblé que +ce pouvait être là la pensée intérieure de mon frère. Dans tous les cas, +ce que je puis dire, c'est que, s'il a eu toutes ces idées, il n'en a +rien marqué, même pour moi; il a été d'un bout à l'autre le même homme +que tous les soirs, et il a soupé avec ce Jean Valjean du même air et de +la même façon qu'il aurait soupé avec M. Gédéon Le Prévost ou avec M. le +curé de la paroisse.</p> + +<p>«Vers la fin, comme nous étions aux figues, on a cogné à la porte. +C'était la mère Gerbaud avec son petit dans ses bras. Mon frère a baisé +l'enfant au front, et m'a emprunté quinze sous que j'avais sur moi pour +les donner à la mère Gerbaud. L'homme pendant ce temps-là ne faisait pas +grande attention. Il ne parlait plus et paraissait très fatigué. La +pauvre vieille Gerbaud partie, mon frère a dit les grâces, puis il s'est +tourné vers cet homme, et il lui a dit: Vous devez avoir bien besoin de +votre lit. Madame Magloire a enlevé le couvert bien vite. J'ai compris +qu'il fallait nous retirer pour laisser dormir ce voyageur, et nous +sommes montées toutes les deux. J'ai cependant envoyé madame Magloire un +instant après porter sur le lit de cet homme une peau de chevreuil de la +Forêt-Noire qui est dans ma chambre. Les nuits sont glaciales, et cela +tient chaud. C'est dommage que cette peau soit vieille; tout le poil +s'en va. Mon frère l'a achetée du temps qu'il était en Allemagne, à +Tottlingen, près des sources du Danube, ainsi que le petit couteau à +manche d'ivoire dont je me sers à table.</p> + +<p>«Madame Magloire est remontée presque tout de suite, nous nous sommes +mises à prier Dieu dans le salon où l'on étend le linge, et puis nous +sommes rentrées chacune dans notre chambre sans nous rien dire.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Vb" id="Chapitre_Vb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre V</a></h2> + +<h3>Tranquillité</h3> + + +<p>Après avoir donné le bonsoir à sa sœur, monseigneur Bienvenu prit sur +la table un des deux flambeaux d'argent, remit l'autre à son hôte, et +lui dit:</p> + +<p>—Monsieur, je vais vous conduire à votre chambre.</p> + +<p>L'homme le suivit.</p> + +<p>Comme on a pu le remarquer dans ce qui a été dit plus haut, le logis +était distribué de telle sorte que, pour passer dans l'oratoire où était +l'alcôve ou pour en sortir, il fallait traverser la chambre à coucher de +l'évêque.</p> + +<p>Au moment où ils traversaient cette chambre, madame Magloire serrait +l'argenterie dans le placard qui était au chevet du lit. C'était le +dernier soin qu'elle prenait chaque soir avant de s'aller coucher.</p> + +<p>L'évêque installa son hôte dans l'alcôve. Un lit blanc et frais y était +dressé. L'homme posa le flambeau sur une petite table.</p> + +<p>—Allons, dit l'évêque, faites une bonne nuit. Demain matin, avant de +partir, vous boirez une tasse de lait de nos vaches tout chaud.</p> + +<p>—Merci, monsieur l'abbé, dit l'homme.</p> + +<p>À peine eut-il prononcé ces paroles pleines de paix que, tout à coup et +sans transition, il eut un mouvement étrange et qui eût glacé +d'épouvante les deux saintes filles si elles en eussent été témoins. +Aujourd'hui même il nous est difficile de nous rendre compte de ce qui +le poussait en ce moment. Voulait-il donner un avertissement ou jeter +une menace? Obéissait-il simplement à une sorte d'impulsion instinctive +et obscure pour lui-même? Il se tourna brusquement vers le vieillard, +croisa les bras, et, fixant sur son hôte un regard sauvage, il s'écria +d'une voix rauque:</p> + +<p>—Ah çà! décidément! vous me logez chez vous près de vous comme cela!</p> + +<p>Il s'interrompit et ajouta avec un rire où il y avait quelque chose de +monstrueux:</p> + +<p>—Avez-vous bien fait toutes vos réflexions? Qui est-ce qui vous dit que +je n'ai pas assassiné?</p> + +<p>L'évêque leva les yeux vers le plafond et répondit:</p> + +<p>—Cela regarde le bon Dieu.</p> + +<p>Puis, gravement et remuant les lèvres comme quelqu'un qui prie ou qui se +parle à lui-même, il dressa les deux doigts de sa main droite et bénit +l'homme qui ne se courba pas, et, sans tourner la tête et sans regarder +derrière lui, il rentra dans sa chambre.</p> + +<p>Quand l'alcôve était habitée, un grand rideau de serge tiré de part en +part dans l'oratoire cachait l'autel. L'évêque s'agenouilla en passant +devant ce rideau et fit une courte prière.</p> + +<p>Un moment après, il était dans son jardin, marchant, rêvant, +contemplant, l'âme et la pensée tout entières à ces grandes choses +mystérieuses que Dieu montre la nuit aux yeux qui restent ouverts.</p> + +<p>Quant à l'homme, il était vraiment si fatigué qu'il n'avait même pas +profité de ces bons draps blancs. Il avait soufflé sa bougie avec sa +narine à la manière des forçats et s'était laissé tomber tout habillé +sur le lit, où il s'était tout de suite profondément endormi.</p> + +<p>Minuit sonnait comme l'évêque rentrait de son jardin dans son +appartement.</p> + +<p>Quelques minutes après, tout dormait dans la petite maison.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIb" id="Chapitre_VIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre VI</a></h2> + +<h3>Jean Valjean</h3> + + +<p>Vers le milieu de la nuit, Jean Valjean se réveilla.</p> + +<p>Jean Valjean était d'une pauvre famille de paysans de la Brie. Dans son +enfance, il n'avait pas appris à lire. Quand il eut l'âge d'homme, il +était émondeur à Faverolles. Sa mère s'appelait Jeanne Mathieu; son père +s'appelait Jean Valjean, ou Vlajean, sobriquet probablement, et +contraction de <i>Voilà Jean</i>.</p> + +<p>Jean Valjean était d'un caractère pensif sans être triste, ce qui est le +propre des natures affectueuses. Somme toute, pourtant, c'était quelque +chose d'assez endormi et d'assez insignifiant, en apparence du moins, +que Jean Valjean. Il avait perdu en très bas âge son père et sa mère. Sa +mère était morte d'une fièvre de lait mal soignée. Son père, émondeur +comme lui, s'était tué en tombant d'un arbre. Il n'était resté à Jean +Valjean qu'une sœur plus âgée que lui, veuve, avec sept enfants, filles +et garçons. Cette sœur avait élevé Jean Valjean, et tant qu'elle eut +son mari elle logea et nourrit son jeune frère. Le mari mourut. L'aîné +des sept enfants avait huit ans, le dernier un an. Jean Valjean venait +d'atteindre, lui, sa vingt-cinquième année. Il remplaça le père, et +soutint à son tour sa sœur qui l'avait élevé. Cela se fit simplement, +comme un devoir, même avec quelque chose de bourru de la part de Jean +Valjean. Sa jeunesse se dépensait ainsi dans un travail rude et mal +payé. On ne lui avait jamais connu de «bonne amie» dans le pays. Il +n'avait pas eu le temps d'être amoureux.</p> + +<p>Le soir il rentrait fatigué et mangeait sa soupe sans dire un mot. Sa +sœur, mère Jeanne, pendant qu'il mangeait, lui prenait souvent dans son +écuelle le meilleur de son repas, le morceau de viande, la tranche de +lard, le cœur de chou, pour le donner à quelqu'un de ses enfants; lui, +mangeant toujours, penché sur la table, presque la tête dans sa soupe, +ses longs cheveux tombant autour de son écuelle et cachant ses yeux, +avait l'air de ne rien voir et laissait faire. Il y avait à Faverolles, +pas loin de la chaumière Valjean, de l'autre côté de la ruelle, une +fermière appelée Marie-Claude; les enfants Valjean, habituellement +affamés, allaient quelquefois emprunter au nom de leur mère une pinte de +lait à Marie-Claude, qu'ils buvaient derrière une haie ou dans quelque +coin d'allée, s'arrachant le pot, et si hâtivement que les petites +filles s'en répandaient sur leur tablier et dans leur goulotte. La mère, +si elle eût su cette maraude, eût sévèrement corrigé les délinquants. +Jean Valjean, brusque et bougon, payait en arrière de la mère la pinte +de lait à Marie-Claude, et les enfants n'étaient pas punis.</p> + +<p>Il gagnait dans la saison de l'émondage vingt-quatre sous par jour, puis +il se louait comme moissonneur, comme manœuvre, comme garçon de ferme +bouvier, comme homme de peine. Il faisait ce qu'il pouvait. Sa sœur +travaillait de son côté, mais que faire avec sept petits enfants? +C'était un triste groupe que la misère enveloppa et étreignit peu à peu. +Il arriva qu'un hiver fut rude. Jean n'eut pas d'ouvrage. La famille +n'eut pas de pain. Pas de pain. À la lettre. Sept enfants! Un dimanche +soir, Maubert Isabeau, boulanger sur la place de l'Église, à Faverolles, +se disposait à se coucher, lorsqu'il entendit un coup violent dans la +devanture grillée et vitrée de sa boutique. Il arriva à temps pour voir +un bras passé à travers un trou fait d'un coup de poing dans la grille +et dans la vitre. Le bras saisit un pain et l'emporta. Isabeau sortit en +hâte; le voleur s'enfuyait à toutes jambes; Isabeau courut après lui et +l'arrêta. Le voleur avait jeté le pain, mais il avait encore le bras +ensanglanté. C'était Jean Valjean.</p> + +<p>Ceci se passait en 1795. Jean Valjean fut traduit devant les tribunaux +du temps «pour vol avec effraction la nuit dans une maison habitée». Il +avait un fusil dont il se servait mieux que tireur au monde, il était +quelque peu braconnier; ce qui lui nuisit. Il y a contre les braconniers +un préjugé légitime. Le braconnier, de même que le contrebandier, côtoie +de fort près le brigand. Pourtant, disons-le en passant, il y a encore +un abîme entre ces races d'hommes et le hideux assassin des villes. Le +braconnier vit dans la forêt; le contrebandier vit dans la montagne ou +sur la mer. Les villes font des hommes féroces parce qu'elles font des +hommes corrompus. La montagne, la mer, la forêt, font des hommes +sauvages. Elles développent le côté farouche, mais souvent sans détruire +le côté humain.</p> + +<p>Jean Valjean fut déclaré coupable. Les termes du code étaient formels. +Il y a dans notre civilisation des heures redoutables; ce sont les +moments où la pénalité prononce un naufrage. Quelle minute funèbre que +celle où la société s'éloigne et consomme l'irréparable abandon d'un +être pensant! Jean Valjean fut condamné à cinq ans de galères.</p> + +<p>Le 22 avril 1796, on cria dans Paris la victoire de Montenotte remportée +par le général en chef de l'année d'Italie, que le message du Directoire +aux Cinq-Cents, du 2 floréal an IV, appelle Buona-Parte; ce même jour +une grande chaîne fut ferrée à Bicêtre. Jean Valjean fit partie de cette +chaîne. Un ancien guichetier de la prison, qui a près de +quatre-vingt-dix ans aujourd'hui, se souvient encore parfaitement de ce +malheureux qui fut ferré à l'extrémité du quatrième cordon dans l'angle +nord de la cour. Il était assis à terre comme tous les autres. Il +paraissait ne rien comprendre à sa position, sinon qu'elle était +horrible. Il est probable qu'il y démêlait aussi, à travers les vagues +idées d'un pauvre homme ignorant de tout, quelque chose d'excessif. +Pendant qu'on rivait à grands coups de marteau derrière sa tête le +boulon de son carcan, il pleurait, les larmes l'étouffaient, elles +l'empêchaient de parler, il parvenait seulement à dire de temps en +temps: <i>J'étais émondeur à Faverolles</i>. Puis, tout en sanglotant, il +élevait sa main droite et l'abaissait graduellement sept fois comme s'il +touchait successivement sept têtes inégales, et par ce geste on devinait +que la chose quelconque qu'il avait faite, il l'avait faite pour vêtir +et nourrir sept petits enfants.</p> + +<p>Il partit pour Toulon. Il y arriva après un voyage de vingt-sept jours, +sur une charrette, la chaîne au cou. À Toulon, il fut revêtu de la +casaque rouge. Tout s'effaça de ce qui avait été sa vie, jusqu'à son +nom; il ne fut même plus Jean Valjean; il fut le numéro 24601. Que +devint la sœur? que devinrent les sept enfants? Qui est-ce qui s'occupe +de cela? Que devient la poignée de feuilles du jeune arbre scié par le +pied?</p> + +<p>C'est toujours la même histoire. Ces pauvres êtres vivants, ces +créatures de Dieu, sans appui désormais, sans guide, sans asile, s'en +allèrent au hasard, qui sait même? chacun de leur côté peut-être, et +s'enfoncèrent peu à peu dans cette froide brume où s'engloutissent les +destinées solitaires, moines ténèbres où disparaissent successivement +tant de têtes infortunées dans la sombre marche du genre humain. Ils +quittèrent le pays. Le clocher de ce qui avait été leur village les +oublia; la borne de ce qui avait été leur champ les oublia; après +quelques années de séjour au bagne, Jean Valjean lui-même les oublia. +Dans ce cœur où il y avait eu une plaie, il y eut une cicatrice. Voilà +tout. À peine, pendant tout le temps qu'il passa à Toulon, entendit-il +parler une seule fois de sa sœur. C'était, je crois, vers la fin de la +quatrième année de sa captivité. Je ne sais plus par quelle voie ce +renseignement lui parvint. Quelqu'un, qui les avait connus au pays, +avait vu sa sœur. Elle était à Paris. Elle habitait une pauvre rue près +de Saint-Sulpice, la rue du Geindre. Elle n'avait plus avec elle qu'un +enfant, un petit garçon, le dernier. Où étaient les six autres? Elle ne +le savait peut-être pas elle-même. Tous les matins elle allait à une +imprimerie rue du Sabot, n° 3, où elle était plieuse et brocheuse. Il +fallait être là à six heures du matin, bien avant le jour l'hiver. Dans +la maison de l'imprimerie il y avait une école, elle menait à cette +école son petit garçon qui avait sept ans. Seulement, comme elle entrait +à l'imprimerie à six heures et que l'école n'ouvrait qu'à sept, il +fallait que l'enfant attendît, dans la cour, que l'école ouvrit, une +heure; l'hiver, une heure de nuit, en plein air. On ne voulait pas que +l'enfant entrât dans l'imprimerie, parce qu'il gênait, disait-on. Les +ouvriers voyaient le matin en passant ce pauvre petit être assis sur le +pavé, tombant de sommeil, et souvent endormi dans l'ombre, accroupi et +plié sur son panier. Quand il pleuvait, une vieille femme, la portière, +en avait pitié; elle le recueillait dans son bouge où il n'y avait qu'un +grabat, un rouet et deux chaises de bois, et le petit dormait là dans un +coin, se serrant contre le chat pour avoir moins froid. À sept heures, +l'école ouvrait et il y entrait. Voilà ce qu'on dit à Jean Valjean. On +l'en entretint un jour, ce fut un moment, un éclair, comme une fenêtre +brusquement ouverte sur la destinée de ces êtres qu'il avait aimés, puis +tout se referma; il n'en entendit plus parler, et ce fut pour jamais. +Plus rien n'arriva d'eux à lui; jamais il ne les revit, jamais il ne les +rencontra, et, dans la suite de cette douloureuse histoire, on ne les +retrouvera plus.</p> + +<p>Vers la fin de cette quatrième année, le tour d'évasion de Jean Valjean +arriva. Ses camarades l'aidèrent comme cela se fait dans ce triste lieu. +Il s'évada. Il erra deux jours en liberté dans les champs; si c'est être +libre que d'être traqué; de tourner la tête à chaque instant; de +tressaillir au moindre bruit; d'avoir peur de tout, du toit qui fume, de +l'homme qui passe, du chien qui aboie, du cheval qui galope, de l'heure +qui sonne, du jour parce qu'on voit, de la nuit parce qu'on ne voit pas, +de la route, du sentier, du buisson, du sommeil. Le soir du second jour, +il fut repris. Il n'avait ni mangé ni dormi depuis trente-six heures. Le +tribunal maritime le condamna pour ce délit à une prolongation de trois +ans, ce qui lui fit huit ans. La sixième année, ce fut encore son tour +de s'évader; il en usa, mais il ne put consommer sa fuite. Il avait +manqué à l'appel. On tira le coup de canon, et à la nuit les gens de +ronde le trouvèrent caché sous la quille d'un vaisseau en construction; +il résista aux gardes-chiourme qui le saisirent. Évasion et rébellion. +Ce fait prévu par le code spécial fut puni d'une aggravation de cinq +ans, dont deux ans de double chaîne. Treize ans. La dixième année, son +tour revint, il en profita encore. Il ne réussit pas mieux. Trois ans +pour cette nouvelle tentative. Seize ans. Enfin, ce fut, je crois, +pendant la treizième année qu'il essaya une dernière fois et ne réussit +qu'à se faire reprendre après quatre heures d'absence. Trois ans pour +ces quatre heures. Dix-neuf ans. En octobre 1815 il fut libéré; il était +entré là en 1796 pour avoir cassé un carreau et pris un pain.</p> + +<p>Place pour une courte parenthèse. C'est la seconde fois que, dans ses +études sur la question pénale et sur la damnation par la loi, l'auteur +de ce livre rencontre le vol d'un pain, comme point de départ du +désastre d'une destinée. Claude Gueux avait volé un pain; Jean Valjean +avait volé un pain. Une statistique anglaise constate qu'à Londres +quatre vols sur cinq ont pour cause immédiate la faim.</p> + +<p>Jean Valjean était entré au bagne sanglotant et frémissant; il en sortit +impassible. Il y était entré désespéré; il en sortit sombre.</p> + +<p>Que s'était-il passé dans cette âme?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIb" id="Chapitre_VIIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre VII</a></h2> + +<h3>Le dedans du désespoir</h3> + + +<p>Essayons de le dire.</p> + +<p>Il faut bien que la société regarde ces choses puisque c'est elle qui +les fait.</p> + +<p>C'était, nous l'avons dit, un ignorant; mais ce n'était pas un imbécile. +La lumière naturelle était allumée en lui. Le malheur, qui a aussi sa +clarté, augmenta le peu de jour qu'il y avait dans cet esprit. Sous le +bâton, sous la chaîne, au cachot, à la fatigue, sous l'ardent soleil du +bagne, sur le lit de planches des forçats, il se replia en sa conscience +et réfléchit.</p> + +<p>Il se constitua tribunal.</p> + +<p>Il commença par se juger lui-même.</p> + +<p>Il reconnut qu'il n'était pas un innocent injustement puni. Il s'avoua +qu'il avait commis une action extrême et blâmable; qu'on ne lui eût +peut-être pas refusé ce pain s'il l'avait demandé; que dans tous les cas +il eût mieux valu l'attendre, soit de la pitié, soit du travail; que ce +n'est pas tout à fait une raison sans réplique de dire: peut-on attendre +quand on a faim? que d'abord il est très rare qu'on meure littéralement +de faim; ensuite que, malheureusement ou heureusement, l'homme est ainsi +fait qu'il peut souffrir longtemps et beaucoup, moralement et +physiquement, sans mourir; qu'il fallait donc de la patience; que cela +eût mieux valu même pour ces pauvres petits enfants; que c'était un acte +de folie, à lui, malheureux homme chétif, de prendre violemment au +collet la société tout entière et de se figurer qu'on sort de la misère +par le vol; que c'était, dans tous les cas, une mauvaise porte pour +sortir de la misère que celle par où l'on entre dans l'infamie; enfin +qu'il avait eu tort.</p> + +<p>Puis il se demanda:</p> + +<p>S'il était le seul qui avait eu tort dans sa fatale histoire? Si d'abord +ce n'était pas une chose grave qu'il eût, lui travailleur, manqué de +travail, lui laborieux, manqué de pain. Si, ensuite, la faute commise et +avouée, le châtiment n'avait pas été féroce et outré. S'il n'y avait pas +plus d'abus de la part de la loi dans la peine qu'il n'y avait eu d'abus +de la part du coupable dans la faute. S'il n'y avait pas excès de poids +dans un des plateaux de la balance, celui où est l'expiation. Si la +surcharge de la peine n'était point l'effacement du délit, et n'arrivait +pas à ce résultat: de retourner la situation, de remplacer la faute du +délinquant par la faute de la répression, de faire du coupable la +victime et du débiteur le créancier, et de mettre définitivement le +droit du côté de celui-là même qui l'avait violé. Si cette peine, +compliquée des aggravations successives pour les tentatives d'évasion, +ne finissait pas par être une sorte d'attentat du plus fort sur le plus +faible, un crime de la société sur l'individu, un crime qui recommençait +tous les jours, un crime qui durait dix-neuf ans.</p> + +<p>Il se demanda si la société humaine pouvait avoir le droit de faire +également subir à ses membres, dans un cas son imprévoyance +déraisonnable, et dans l'autre cas sa prévoyance impitoyable, et de +saisir à jamais un pauvre homme entre un défaut et un excès, défaut de +travail, excès de châtiment. S'il n'était pas exorbitant que la société +traitât ainsi précisément ses membres les plus mal dotés dans la +répartition de biens que fait le hasard, et par conséquent les plus +dignes de ménagements.</p> + +<p>Ces questions faites et résolues, il jugea la société et la condamna.</p> + +<p>Il la condamna sans haine.</p> + +<p>Il la fit responsable du sort qu'il subissait, et se dit qu'il +n'hésiterait peut-être pas à lui en demander compte un jour. Il se +déclara à lui-même qu'il n'y avait pas équilibre entre le dommage qu'il +avait causé et le dommage qu'on lui causait; il conclut enfin que son +châtiment n'était pas, à la vérité, une injustice, mais qu'à coup sûr +c'était une iniquité.</p> + +<p>La colère peut être folle et absurde; on peut être irrité à tort; on +n'est indigné que lorsqu'on a raison au fond par quelque côté. Jean +Valjean se sentait indigné. Et puis, la société humaine ne lui avait +fait que du mal. Jamais il n'avait vu d'elle que ce visage courroucé +qu'elle appelle sa justice et qu'elle montre à ceux qu'elle frappe. Les +hommes ne l'avaient touché que pour le meurtrir. Tout contact avec eux +lui avait été un coup. Jamais, depuis son enfance, depuis sa mère, +depuis sa sœur, jamais il n'avait rencontré une parole amie et un +regard bienveillant. De souffrance en souffrance il arriva peu à peu à +cette conviction que la vie était une guerre; et que dans cette guerre +il était le vaincu. Il n'avait d'autre arme que sa haine. Il résolut de +l'aiguiser au bagne et de l'emporter en s'en allant.</p> + +<p>Il y avait à Toulon une école pour la chiourme tenue par des frères +ignorantins où l'on enseignait le plus nécessaire à ceux de ces +malheureux qui avaient de la bonne volonté. Il fut du nombre des hommes +de bonne volonté. Il alla à l'école à quarante ans, et apprit à lire, à +écrire, à compter. Il sentit que fortifier son intelligence, c'était +fortifier sa haine. Dans certains cas, l'instruction et la lumière +peuvent servir de rallonge au mal.</p> + +<p>Cela est triste à dire, après avoir jugé la société qui avait fait son +malheur, il jugea la providence qui avait fait la société.</p> + +<p>Il la condamna aussi.</p> + +<p>Ainsi, pendant ces dix-neuf ans de torture et d'esclavage, cette âme +monta et tomba en même temps. Il y entra de la lumière d'un côté et des +ténèbres de l'autre.</p> + +<p>Jean Valjean n'était pas, on l'a vu, d'une nature mauvaise. Il était +encore bon lorsqu'il arriva au bagne. Il y condamna la société et sentit +qu'il devenait méchant, il y condamna la providence et sentit qu'il +devenait impie.</p> + +<p>Ici il est difficile de ne pas méditer un instant.</p> + +<p>La nature humaine se transforme-t-elle ainsi de fond en comble et tout à +fait? L'homme créé bon par Dieu peut-il être fait méchant par l'homme? +L'âme peut-elle être refaite tout d'une pièce par la destinée, et +devenir mauvaise, la destinée étant mauvaise? Le cœur peut-il devenir +difforme et contracter des laideurs et des infirmités incurables sous la +pression d'un malheur disproportionné, comme la colonne vertébrale sous +une voûte trop basse? N'y a-t-il pas dans toute âme humaine, n'y +avait-il pas dans l'âme de Jean Valjean en particulier, une première +étincelle, un élément divin, incorruptible dans ce monde, immortel dans +l'autre, que le bien peut développer, attiser, allumer, enflammer et +faire rayonner splendidement, et que le mal ne peut jamais entièrement +éteindre?</p> + +<p>Questions graves et obscures, à la dernière desquelles tout +physiologiste eût probablement répondu non, et sans hésiter, s'il eût vu +à Toulon, aux heures de repos qui étaient pour Jean Valjean des heures +de rêverie, assis, les bras croisés, sur la barre de quelque cabestan, +le bout de sa chaîne enfoncé dans sa poche pour l'empêcher de traîner, +ce galérien morne, sérieux, silencieux et pensif, paria des lois qui +regardait l'homme avec colère, damné de la civilisation qui regardait le +ciel avec sévérité.</p> + +<p>Certes, et nous ne voulons pas le dissimuler, le physiologiste +observateur eût vu là une misère irrémédiable, il eût plaint peut-être +ce malade du fait de la loi, mais il n'eût pas même essayé de +traitement; il eût détourné le regard des cavernes qu'il aurait +entrevues dans cette âme; et, comme Dante de la porte de l'enfer, il eût +effacé de cette existence le mot que le doigt de Dieu écrit pourtant sur +le front de tout homme: <i>Espérance</i>!</p> + +<p>Cet état de son âme que nous avons tenté d'analyser était-il aussi +parfaitement clair pour Jean Valjean que nous avons essayé de le rendre +pour ceux qui nous lisent? Jean Valjean voyait-il distinctement, après +leur formation, et avait-il vu distinctement, à mesure qu'ils se +formaient, tous les éléments dont se composait sa misère morale? Cet +homme rude et illettré s'était-il bien nettement rendu compte de la +succession d'idées par laquelle il était, degré à degré, monté et +descendu jusqu'aux lugubres aspects qui étaient depuis tant d'années +déjà l'horizon intérieur de son esprit? Avait-il bien conscience de tout +ce qui s'était passé en lui et de tout ce qui s'y remuait? C'est ce que +nous n'oserions dire; c'est même ce que nous ne croyons pas. Il y avait +trop d'ignorance dans Jean Valjean pour que, même après tant de malheur, +il n'y restât pas beaucoup de vague. Par moments il ne savait pas même +bien au juste ce qu'il éprouvait. Jean Valjean était dans les ténèbres; +il souffrait dans les ténèbres; il haïssait dans les ténèbres; on eût pu +dire qu'il haïssait devant lui. Il vivait habituellement dans cette +ombre, tâtonnant comme un aveugle et comme un rêveur. Seulement, par +intervalles, il lui venait tout à coup, de lui-même ou du dehors, une +secousse de colère, un surcroît de souffrance, un pâle et rapide éclair +qui illuminait toute son âme, et faisait brusquement apparaître partout +autour de lui, en avant et en arrière, aux lueurs d'une lumière +affreuse, les hideux précipices et les sombres perspectives de sa +destinée.</p> + +<p>L'éclair passé, la nuit retombait, et où était-il? il ne le savait plus.</p> + +<p>Le propre des peines de cette nature, dans lesquelles domine ce qui est +impitoyable, c'est-à-dire ce qui est abrutissant. C'est de transformer +peu à peu, par une sorte de transfiguration stupide, un homme en une +bête fauve. Quelquefois en une bête féroce. Les tentatives d'évasion de +Jean Valjean, successives et obstinées, suffiraient à prouver cet +étrange travail fait par la loi sur l'âme humaine. Jean Valjean eût +renouvelé ces tentatives, si parfaitement inutiles et folles, autant de +fois que l'occasion s'en fût présentée, sans songer un instant au +résultat, ni aux expériences déjà faites. Il s'échappait impétueusement +comme le loup qui trouve la cage ouverte. L'instinct lui disait: +sauve-toi! Le raisonnement lui eût dit: reste! Mais, devant une +tentation si violente, le raisonnement avait disparu; il n'y avait plus +que l'instinct. La bête seule agissait. Quand il était repris, les +nouvelles sévérités qu'on lui infligeait ne servaient qu'à l'effarer +davantage.</p> + +<p>Un détail que nous ne devons pas omettre, c'est qu'il était d'une force +physique dont n'approchait pas un des habitants du bagne. À la fatigue, +pour filer un câble, pour virer un cabestan, Jean Valjean valait quatre +hommes. Il soulevait et soutenait parfois d'énormes poids sur son dos, +et remplaçait dans l'occasion cet instrument qu'on appelle cric et qu'on +appelait jadis orgueil, d'où a pris nom, soit dit en passant, la rue +Montorgueil près des halles de Paris. Ses camarades l'avaient surnommé +Jean-le-Cric. Une fois, comme on réparait le balcon de l'hôtel de ville +de Toulon, une des admirables cariatides de Puget qui soutiennent ce +balcon se descella et faillit tomber. Jean Valjean, qui se trouvait là, +soutint de l'épaule la cariatide et donna le temps aux ouvriers +d'arriver.</p> + +<p>Sa souplesse dépassait encore sa vigueur. Certains forçats, rêveurs +perpétuels d'évasions, finissent par faire de la force et de l'adresse +combinées une véritable science. C'est la science des muscles. Toute une +statique mystérieuse est quotidiennement pratiquée par les prisonniers, +ces éternels envieux des mouches et des oiseaux. Gravir une verticale, +et trouver des points d'appui là où l'on voit à peine une saillie, était +un jeu pour Jean Valjean. Étant donné un angle de mur, avec la tension +de son dos et de ses jarrets, avec ses coudes et ses talons emboîtés +dans les aspérités de la pierre, il se hissait comme magiquement à un +troisième étage. Quelquefois il montait ainsi jusqu'au toit du bagne.</p> + +<p>Il parlait peu. Il ne riait pas. Il fallait quelque émotion extrême pour +lui arracher, une ou deux fois l'an, ce lugubre rire du forçat qui est +comme un écho du rire du démon. À le voir, il semblait occupé à regarder +continuellement quelque chose de terrible.</p> + +<p>Il était absorbé en effet.</p> + +<p>À travers les perceptions maladives d'une nature incomplète et d'une +intelligence accablée, il sentait confusément qu'une chose monstrueuse +était sur lui. Dans cette pénombre obscure et blafarde où il rampait, +chaque fois qu'il tournait le cou et qu'il essayait d'élever son regard, +il voyait, avec une terreur mêlée de rage, s'échafauder, s'étager et +monter à perte de vue au-dessus de lui, avec des escarpements horribles, +une sorte d'entassement effrayant de choses, de lois, de préjugés, +d'hommes et de faits, dont les contours lui échappaient, dont la masse +l'épouvantait, et qui n'était autre chose que cette prodigieuse pyramide +que nous appelons la civilisation. Il distinguait çà et là dans cet +ensemble fourmillant et difforme, tantôt près de lui, tantôt loin et sur +des plateaux inaccessibles, quelque groupe, quelque détail vivement +éclairé, ici l'argousin et son bâton, ici le gendarme et son sabre, +là-bas l'archevêque mitré, tout en haut, dans une sorte de soleil, +l'empereur couronné et éblouissant. Il lui semblait que ces splendeurs +lointaines, loin de dissiper sa nuit, la rendaient plus funèbre et plus +noire. Tout cela, lois, préjugés, faits, hommes, choses, allait et +venait au-dessus de lui, selon le mouvement compliqué et mystérieux que +Dieu imprime à la civilisation, marchant sur lui et l'écrasant avec je +ne sais quoi de paisible dans la cruauté et d'inexorable dans +l'indifférence. Âmes tombées au fond de l'infortune possible, malheureux +hommes perdus au plus bas de ces limbes où l'on ne regarde plus, les +réprouvés de la loi sentent peser de tout son poids sur leur tête cette +société humaine, si formidable pour qui est dehors, si effroyable pour +qui est dessous.</p> + +<p>Dans cette situation, Jean Valjean songeait, et quelle pouvait être la +nature de sa rêverie?</p> + +<p>Si le grain de mil sous la meule avait des pensées, il penserait sans +doute ce que pensait Jean Valjean.</p> + +<p>Toutes ces choses, réalités pleines de spectres, fantasmagories pleines +de réalités, avaient fini par lui créer une sorte d'état intérieur +presque inexprimable.</p> + +<p>Par moments, au milieu de son travail du bagne, il s'arrêtait. Il se +mettait à penser. Sa raison, à la fois plus mûre et plus troublée +qu'autrefois, se révoltait. Tout ce qui lui était arrivé lui paraissait +absurde; tout ce qui l'entourait lui paraissait impossible. Il se +disait: c'est un rêve. Il regardait l'argousin debout à quelques pas de +lui; l'argousin lui semblait un fantôme; tout à coup le fantôme lui +donnait un coup de bâton.</p> + +<p>La nature visible existait à peine pour lui. Il serait presque vrai de +dire qu'il n'y avait point pour Jean Valjean de soleil, ni de beaux +jours d'été, ni de ciel rayonnant, ni de fraîches aubes d'avril. Je ne +sais quel jour de soupirail éclairait habituellement son âme.</p> + +<p>Pour résumer, en terminant, ce qui peut être résumé et traduit en +résultats positifs dans tout ce que nous venons d'indiquer, nous nous +bornerons à constater qu'en dix-neuf ans, Jean Valjean, l'inoffensif +émondeur de Faverolles, le redoutable galérien de Toulon, était devenu +capable, grâce à la manière dont le bagne l'avait façonné, de deux +espèces de mauvaises actions: premièrement, d'une mauvaise action +rapide, irréfléchie, pleine d'étourdissement, toute d'instinct, sorte de +représaille pour le mal souffert; deuxièmement, d'une mauvaise action +grave, sérieuse, débattue en conscience et méditée avec les idées +fausses que peut donner un pareil malheur. Ses préméditations passaient +par les trois phases successives que les natures d'une certaine trempe +peuvent seules parcourir, raisonnement, volonté, obstination. Il avait +pour mobiles l'indignation habituelle, l'amertume de l'âme, le profond +sentiment des iniquités subies, la réaction, même contre les bons, les +innocents et les justes, s'il y en a. Le point de départ comme le point +d'arrivée de toutes ses pensées était la haine de la loi humaine; cette +haine qui, si elle n'est arrêtée dans son développement par quelque +incident providentiel, devient, dans un temps donné, la haine de la +société, puis la haine du genre humain, puis la haine de la création, et +se traduit par un vague et incessant et brutal désir de nuire, n'importe +à qui, à un être vivant quelconque. Comme on voit, ce n'était pas sans +raison que le passeport qualifiait Jean Valjean d'<i>homme très +dangereux</i>.</p> + +<p>D'année en année, cette âme s'était desséchée de plus en plus, +lentement, mais fatalement. À cœur sec, œil sec. À sa sortie du bagne, +il y avait dix-neuf ans qu'il n'avait versé une larme.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIIb" id="Chapitre_VIIIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre VIII</a></h2> + +<h3>L'onde et l'ombre</h3> + + +<p>Un homme à la mer!</p> + +<p>Qu'importe! le navire ne s'arrête pas. Le vent souffle, ce sombre +navire-là a une route qu'il est forcé de continuer. Il passe.</p> + +<p>L'homme disparaît, puis reparaît, il plonge et remonte à la surface, il +appelle, il tend les bras, on ne l'entend pas; le navire, frissonnant +sous l'ouragan, est tout à sa manœuvre, les matelots et les passagers +ne voient même plus l'homme submergé; sa misérable tête n'est qu'un +point dans l'énormité des vagues. Il jette des cris désespérés dans les +profondeurs. Quel spectre que cette voile qui s'en va! Il la regarde, il +la regarde frénétiquement. Elle s'éloigne, elle blêmit, elle décroît. Il +était là tout à l'heure, il était de l'équipage, il allait et venait sur +le pont avec les autres, il avait sa part de respiration et de soleil, +il était un vivant. Maintenant, que s'est-il donc passé? Il a glissé, il +est tombé, c'est fini.</p> + +<p>Il est dans l'eau monstrueuse. Il n'a plus sous les pieds que de la +fuite et de l'écroulement. Les flots déchirés et déchiquetés par le vent +l'environnent hideusement, les roulis de l'abîme l'emportent, tous les +haillons de l'eau s'agitent autour de sa tête, une populace de vagues +crache sur lui, de confuses ouvertures le dévorent à demi; chaque fois +qu'il enfonce, il entrevoit des précipices pleins de nuit; d'affreuses +végétations inconnues le saisissent, lui nouent les pieds, le tirent à +elles; il sent qu'il devient abîme, il fait partie de l'écume, les flots +se le jettent de l'un à l'autre, il boit l'amertume, l'océan lâche +s'acharne à le noyer, l'énormité joue avec son agonie. Il semble que +toute cette eau soit de la haine.</p> + +<p>Il lutte pourtant, il essaie de se défendre, il essaie de se soutenir, +il fait effort, il nage. Lui, cette pauvre force tout de suite épuisée, +il combat l'inépuisable.</p> + +<p>Où donc est le navire? Là-bas. À peine visible dans les pâles ténèbres +de l'horizon.</p> + +<p>Les rafales soufflent; toutes les écumes l'accablent. Il lève les yeux +et ne voit que les lividités des nuages. Il assiste, agonisant, à +l'immense démence de la mer. Il est supplicié par cette folie. Il entend +des bruits étrangers à l'homme qui semblent venir d'au delà de la terre +et d'on ne sait quel dehors effrayant.</p> + +<p>Il y a des oiseaux dans les nuées, de même qu'il y a des anges au-dessus +des détresses humaines, mais que peuvent-ils pour lui? Cela vole, chante +et plane, et lui, il râle.</p> + +<p>Il se sent enseveli à la fois par ces deux infinis, l'océan et le ciel; +l'un est une tombe, l'autre est un linceul.</p> + +<p>La nuit descend, voilà des heures qu'il nage, ses forces sont à bout; ce +navire, cette chose lointaine où il y avait des hommes, s'est effacé; il +est seul dans le formidable gouffre crépusculaire, il enfonce, il se +roidit, il se tord, il sent au-dessous de lui les vagues monstres de +l'invisible; il appelle.</p> + +<p>Il n'y a plus d'hommes. Où est Dieu?</p> + +<p>Il appelle. Quelqu'un! quelqu'un! Il appelle toujours.</p> + +<p>Rien à l'horizon. Rien au ciel.</p> + +<p>Il implore l'étendue, la vague, l'algue, l'écueil; cela est sourd. Il +supplie la tempête; la tempête imperturbable n'obéit qu'à l'infini.</p> + +<p>Autour de lui, l'obscurité, la brume, la solitude, le tumulte orageux et +inconscient, le plissement indéfini des eaux farouches. En lui l'horreur +et la fatigue. Sous lui la chute. Pas de point d'appui. Il songe aux +aventures ténébreuses du cadavre dans l'ombre illimitée. Le froid sans +fond le paralyse. Ses mains se crispent et se ferment et prennent du +néant. Vents, nuées, tourbillons, souffles, étoiles inutiles! Que faire? +Le désespéré s'abandonne, qui est las prend le parti de mourir, il se +laisse faire, il se laisse aller, il lâche prise, et le voilà qui roule +à jamais dans les profondeurs lugubres de l'engloutissement.</p> + +<p>Ô marche implacable des sociétés humaines! Pertes d'hommes et d'âmes +chemin faisant! Océan où tombe tout ce que laisse tomber la loi! +Disparition sinistre du secours! ô mort morale!</p> + +<p>La mer, c'est l'inexorable nuit sociale où la pénalité jette ses damnés. +La mer, c'est l'immense misère.</p> + +<p>L'âme, à vau-l'eau dans ce gouffre, peut devenir un cadavre. Qui la +ressuscitera?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IXb" id="Chapitre_IXb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre IX</a></h2> + +<h3>Nouveaux griefs</h3> + + +<p>Quand vint l'heure de la sortie du bagne, quand Jean Valjean entendit à +son oreille ce mot étrange: <i>tu es libre</i>! le moment fut invraisemblable +et inouï, un rayon de vive lumière, un rayon de la vraie lumière des +vivants pénétra subitement en lui. Mais ce rayon ne tarda point à pâlir. +Jean Valjean avait été ébloui de l'idée de la liberté. Il avait cru à +une vie nouvelle. Il vit bien vite ce que c'était qu'une liberté à +laquelle on donne un passeport jaune.</p> + +<p>Et autour de cela bien des amertumes. Il avait calculé que sa masse, +pendant son séjour au bagne, aurait dû s'élever à cent soixante et onze +francs. Il est juste d'ajouter qu'il avait oublié de faire entrer dans +ses calculs le repos forcé des dimanches et fêtes qui, pour dix-neuf +ans, entraînait une diminution de vingt-quatre francs environ. Quoi +qu'il en fût, cette masse avait été réduite, par diverses retenues +locales, à la somme de cent neuf francs quinze sous, qui lui avait été +comptée à sa sortie.</p> + +<p>Il n'y avait rien compris, et se croyait lésé. Disons le mot, volé.</p> + +<p>Le lendemain de sa libération, à Grasse, il vit devant la porte d'une +distillerie de fleurs d'oranger des hommes qui déchargeaient des +ballots. Il offrit ses services. La besogne pressait, on les accepta. Il +se mit à l'ouvrage. Il était intelligent, robuste et adroit; il faisait +de son mieux; le maître paraissait content. Pendant qu'il travaillait, +un gendarme passa, le remarqua, et lui demanda ses papiers. Il fallut +montrer le passeport jaune. Cela fait, Jean Valjean reprit son travail. +Un peu auparavant, il avait questionné l'un des ouvriers sur ce qu'ils +gagnaient à cette besogne par jour; on lui avait répondu: <i>trente sous</i>. +Le soir venu, comme il était forcé de repartir le lendemain matin, il se +présenta devant le maître de la distillerie et le pria de le payer. Le +maître ne proféra pas une parole, et lui remit vingt-cinq sous. Il +réclama. On lui répondit: cela est assez bon pour toi. Il insista. Le +maître le regarda entre les deux yeux et lui dit: <i>Gare le bloc</i>.</p> + +<p>Là encore il se considéra comme volé.</p> + +<p>La société, l'état, en lui diminuant sa masse, l'avait volé en grand. +Maintenant, c'était le tour de l'individu qui le volait en petit.</p> + +<p>Libération n'est pas délivrance. On sort du bagne, mais non de la +condamnation. Voilà ce qui lui était arrivé à Grasse. On a vu de quelle +façon il avait été accueilli à Digne.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Xb" id="Chapitre_Xb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre X</a></h2> + +<h3>L'homme réveillé</h3> + + +<p>Donc, comme deux heures du matin sonnaient à l'horloge de la cathédrale, +Jean Valjean se réveilla.</p> + +<p>Ce qui le réveilla, c'est que le lit était trop bon. Il y avait vingt +ans bientôt qu'il n'avait couché dans un lit, et quoiqu'il ne se fût pas +déshabillé, la sensation était trop nouvelle pour ne pas troubler son +sommeil.</p> + +<p>Il avait dormi plus de quatre heures. Sa fatigue était passée. Il était +accoutumé à ne pas donner beaucoup d'heures au repos.</p> + +<p>Il ouvrit les yeux et regarda un moment dans l'obscurité autour de lui, +puis il les referma pour se rendormir.</p> + +<p>Quand beaucoup de sensations diverses ont agité la journée, quand des +choses préoccupent l'esprit, on s'endort, mais on ne se rendort pas. Le +sommeil vient plus aisément qu'il ne revient. C'est ce qui arriva à Jean +Valjean. Il ne put se rendormir, et il se mit à penser.</p> + +<p>Il était dans un de ces moments où les idées qu'on a dans l'esprit sont +troubles. Il avait une sorte de va-et-vient obscur dans le cerveau. Ses +souvenirs anciens et ses souvenirs immédiats y flottaient pêle-mêle et +s'y croisaient confusément, perdant leurs formes, se grossissant +démesurément, puis disparaissant tout à coup comme dans une eau fangeuse +et agitée. Beaucoup de pensées lui venaient, mais il y en avait une qui +se représentait continuellement et qui chassait toutes les autres. Cette +pensée, nous allons la dire tout de suite:—Il avait remarqué les six +couverts d'argent et la grande cuiller que madame Magloire avait posés +sur la table.</p> + +<p>Ces six couverts d'argent l'obsédaient.—Ils étaient là.—À quelques +pas.—À l'instant où il avait traversé la chambre d'à côté pour venir +dans celle où il était, la vieille servante les mettait dans un petit +placard à la tête du lit.—Il avait bien remarqué ce placard.—À droite, +en entrant par la salle à manger.—Ils étaient massifs.—Et de vieille +argenterie.—Avec la grande cuiller, on en tirerait au moins deux cents +francs.—Le double de ce qu'il avait gagné en dix-neuf ans.—Il est +vrai qu'il eût gagné davantage si l'<i>administration</i> ne l'avait pas +<i>volé</i>.</p> + +<p>Son esprit oscilla toute une grande heure dans des fluctuations +auxquelles se mêlait bien quelque lutte. Trois heures sonnèrent. Il +rouvrit les yeux, se dressa brusquement sur son séant, étendit le bras +et tâta son havresac qu'il avait jeté dans le coin de l'alcôve, puis il +laissa pendre ses jambes et poser ses pieds à terre, et se trouva, +presque sans savoir comment, assis sur son lit.</p> + +<p>Il resta un certain temps rêveur dans cette attitude qui eût eu quelque +chose de sinistre pour quelqu'un qui l'eût aperçu ainsi dans cette +ombre, seul éveillé dans la maison endormie. Tout à coup il se baissa, +ôta ses souliers et les posa doucement sur la natte près du lit, puis il +reprit sa posture de rêverie et redevint immobile.</p> + +<p>Au milieu de cette méditation hideuse, les idées que nous venons +d'indiquer remuaient sans relâche son cerveau, entraient, sortaient, +rentraient, faisaient sur lui une sorte de pesée; et puis il songeait +aussi, sans savoir pourquoi, et avec cette obstination machinale de la +rêverie, à un forçat nommé Brevet qu'il avait connu au bagne, et dont le +pantalon n'était retenu que par une seule bretelle de coton tricoté. Le +dessin en damier de cette bretelle lui revenait sans cesse à l'esprit.</p> + +<p>Il demeurait dans cette situation, et y fût peut-être resté indéfiniment +jusqu'au lever du jour, si l'horloge n'eût sonné un coup—le quart ou la +demie. Il sembla que ce coup lui eût dit: allons!</p> + +<p>Il se leva debout, hésita encore un moment, et écouta; tout se taisait +dans la maison; alors il marcha droit et à petits pas vers la fenêtre +qu'il entrevoyait. La nuit n'était pas très obscure; c'était une pleine +lune sur laquelle couraient de larges nuées chassées par le vent. Cela +faisait au dehors des alternatives d'ombre et de clarté, des éclipses, +puis des éclaircies, et au dedans une sorte de crépuscule. Ce +crépuscule, suffisant pour qu'on pût se guider, intermittent à cause des +nuages, ressemblait à l'espèce de lividité qui tombe d'un soupirail de +cave devant lequel vont et viennent des passants. Arrivé à la fenêtre, +Jean Valjean l'examina. Elle était sans barreaux, donnait sur le jardin +et n'était fermée, selon la mode du pays, que d'une petite clavette. Il +l'ouvrit, mais, comme un air froid et vif entra brusquement dans la +chambre, il la referma tout de suite. Il regarda le jardin de ce regard +attentif qui étudie plus encore qu'il ne regarde. Le jardin était enclos +d'un mur blanc assez bas, facile à escalader. Au fond, au-delà, il +distingua des têtes d'arbres également espacées, ce qui indiquait que ce +mur séparait le jardin d'une avenue ou d'une ruelle plantée.</p> + +<p>Ce coup d'œil jeté, il fit le mouvement d'un homme déterminé, marcha à +son alcôve, prit son havresac, l'ouvrit, le fouilla, en tira quelque +chose qu'il posa sur le lit, mit ses souliers dans une des poches, +referma le tout, chargea le sac sur ses épaules, se couvrit de sa +casquette dont il baissa la visière sur ses yeux, chercha son bâton en +tâtonnant, et l'alla poser dans l'angle de la fenêtre, puis revint au +lit et saisit résolument l'objet qu'il y avait déposé. Cela ressemblait +à une barre de fer courte, aiguisée comme un épieu à l'une de ses +extrémités.</p> + +<p>Il eût été difficile de distinguer dans les ténèbres pour quel emploi +avait pu être façonné ce morceau de fer. C'était peut-être un levier? +C'était peut-être une massue?</p> + +<p>Au jour on eût pu reconnaître que ce n'était autre chose qu'un +chandelier de mineur. On employait alors quelquefois les forçats à +extraire de la roche des hautes collines qui environnent Toulon, et il +n'était pas rare qu'ils eussent à leur disposition des outils de mineur. +Les chandeliers des mineurs sont en fer massif, terminés à leur +extrémité inférieure par une pointe au moyen de laquelle on les enfonce +dans le rocher.</p> + +<p>Il prit ce chandelier dans sa main droite, et retenant son haleine, +assourdissant son pas, il se dirigea vers la porte de la chambre +voisine, celle de l'évêque, comme on sait. Arrivé à cette porte, il la +trouva entrebâillée. L'évêque ne l'avait point fermée.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIb" id="Chapitre_XIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre XI</a></h2> + +<h3>Ce qu'il fait</h3> + + +<p>Jean Valjean écouta. Aucun bruit.</p> + +<p>Il poussa la porte.</p> + +<p>Il la poussa du bout du doigt, légèrement, avec cette douceur furtive et +inquiète d'un chat qui veut entrer.</p> + +<p>La porte céda à la pression et fit un mouvement imperceptible et +silencieux qui élargit un peu l'ouverture.</p> + +<p>Il attendit un moment, puis poussa la porte une seconde fois, plus +hardiment. Elle continua de céder en silence. L'ouverture était assez +grande maintenant pour qu'il pût passer. Mais il y avait près de la +porte une petite table qui faisait avec elle un angle gênant et qui +barrait l'entrée.</p> + +<p>Jean Valjean reconnut la difficulté. Il fallait à toute force que +l'ouverture fût encore élargie.</p> + +<p>Il prit son parti, et poussa une troisième fois la porte, plus +énergiquement que les deux premières. Cette fois il y eut un gond mal +huilé qui jeta tout à coup dans cette obscurité un cri rauque et +prolongé.</p> + +<p>Jean Valjean tressaillit. Le bruit de ce gond sonna dans son oreille +avec quelque chose d'éclatant et de formidable comme le clairon du +jugement dernier. Dans les grossissements fantastiques de la première +minute, il se figura presque que ce gond venait de s'animer et de +prendre tout à coup une vie terrible, et qu'il aboyait comme un chien +pour avertir tout le monde et réveiller les gens endormis.</p> + +<p>Il s'arrêta, frissonnant, éperdu, et retomba de la pointe du pied sur le +talon. Il entendait ses artères battre dans ses tempes comme deux +marteaux de forge, et il lui semblait que son souffle sortait de sa +poitrine avec le bruit du vent qui sort d'une caverne. Il lui paraissait +impossible que l'horrible clameur de ce gond irrité n'eût pas ébranlé +toute la maison comme une secousse de tremblement de terre; la porte, +poussée par lui, avait pris l'alarme et avait appelé; le vieillard +allait se lever, les deux vieilles femmes allaient crier, on viendrait à +l'aide; avant un quart d'heure, la ville serait en rumeur et la +gendarmerie sur pied. Un moment il se crut perdu.</p> + +<p>Il demeura où il était, pétrifié comme la statue de sel, n'osant faire +un mouvement.</p> + +<p>Quelques minutes s'écoulèrent. La porte s'était ouverte toute grande. Il +se hasarda à regarder dans la chambre. Rien n'y avait bougé. Il prêta +l'oreille. Rien ne remuait dans la maison. Le bruit du gond rouillé +n'avait éveillé personne. Ce premier danger était passé, mais il y avait +encore en lui un affreux tumulte. Il ne recula pas pourtant. Même quand +il s'était cru perdu, il n'avait pas reculé. Il ne songea plus qu'à +finir vite. Il fit un pas et entra dans la chambre.</p> + +<p>Cette chambre était dans un calme parfait. On y distinguait çà et là des +formes confuses et vagues qui, au jour, étaient des papiers épars sur +une table, des in-folio ouverts, des volumes empilés sur un tabouret, un +fauteuil chargé de vêtements, un prie-Dieu, et qui à cette heure +n'étaient plus que des coins ténébreux et des places blanchâtres. Jean +Valjean avança avec précaution en évitant de se heurter aux meubles. Il +entendait au fond de la chambre la respiration égale et tranquille de +l'évêque endormi.</p> + +<p>Il s'arrêta tout à coup. Il était près du lit. Il y était arrivé plus +tôt qu'il n'aurait cru.</p> + +<p>La nature mêle quelquefois ses effets et ses spectacles à nos actions +avec une espèce d'à-propos sombre et intelligent, comme si elle voulait +nous faire réfléchir. Depuis près d'une demi-heure un grand nuage +couvrait le ciel. Au moment où Jean Valjean s'arrêta en face du lit, ce +nuage se déchira, comme s'il l'eût fait exprès, et un rayon de lune, +traversant la longue fenêtre, vint éclairer subitement le visage pâle de +l'évêque. Il dormait paisiblement. Il était presque vêtu dans son lit, à +cause des nuits froides des Basses-Alpes, d'un vêtement de laine brune +qui lui couvrait les bras jusqu'aux poignets. Sa tête était renversée +sur l'oreiller dans l'attitude abandonnée du repos; il laissait pendre +hors du lit sa main ornée de l'anneau pastoral et d'où étaient tombées +tant de bonnes œuvres et de saintes actions. Toute sa face s'illuminait +d'une vague expression de satisfaction, d'espérance et de béatitude. +C'était plus qu'un sourire et presque un rayonnement. Il y avait sur son +front l'inexprimable réverbération d'une lumière qu'on ne voyait pas. +L'âme des justes pendant le sommeil contemple un ciel mystérieux.</p> + +<p>Un reflet de ce ciel était sur l'évêque.</p> + +<p>C'était en même temps une transparence lumineuse, car ce ciel était au +dedans de lui. Ce ciel, c'était sa conscience.</p> + +<p>Au moment où le rayon de lune vint se superposer, pour ainsi dire, à +cette clarté intérieure, l'évêque endormi apparut comme dans une gloire. +Cela pourtant resta doux et voilé d'un demi-jour ineffable. Cette lune +dans le ciel, cette nature assoupie, ce jardin sans un frisson, cette +maison si calme, l'heure, le moment, le silence, ajoutaient je ne sais +quoi de solennel et d'indicible au vénérable repos de ce sage, et +enveloppaient d'une sorte d'auréole majestueuse et sereine ces cheveux +blancs et ces yeux fermés, cette figure où tout était espérance et où +tout était confiance, cette tête de vieillard et ce sommeil d'enfant.</p> + +<p>Il y avait presque de la divinité dans cet homme ainsi auguste à son +insu. Jean Valjean, lui, était dans l'ombre, son chandelier de fer à la +main, debout, immobile, effaré de ce vieillard lumineux. Jamais il +n'avait rien vu de pareil. Cette confiance l'épouvantait. Le monde moral +n'a pas de plus grand spectacle que celui-là: une conscience troublée et +inquiète, parvenue au bord d'une mauvaise action, et contemplant le +sommeil d'un juste.</p> + +<p>Ce sommeil, dans cet isolement, et avec un voisin tel que lui, avait +quelque chose de sublime qu'il sentait vaguement, mais impérieusement.</p> + +<p>Nul n'eût pu dire ce qui se passait en lui, pas même lui. Pour essayer +de s'en rendre compte, il faut rêver ce qu'il y a de plus violent en +présence de ce qu'il y a de plus doux. Sur son visage même on n'eût rien +pu distinguer avec certitude. C'était une sorte d'étonnement hagard. Il +regardait cela. Voilà tout. Mais quelle était sa pensée? Il eût été +impossible de le deviner. Ce qui était évident, c'est qu'il était ému et +bouleversé. Mais de quelle nature était cette émotion?</p> + +<p>Son œil ne se détachait pas du vieillard. La seule chose qui se +dégageât clairement de son attitude et de sa physionomie, c'était une +étrange indécision. On eût dit qu'il hésitait entre les deux abîmes, +celui où l'on se perd et celui où l'on se sauve. Il semblait prêt à +briser ce crâne ou à baiser cette main.</p> + +<p>Au bout de quelques instants, son bras gauche se leva lentement vers son +front, et il ôta sa casquette, puis son bras retomba avec la même +lenteur, et Jean Valjean rentra dans sa contemplation, sa casquette dans +la main gauche, sa massue dans la main droite, ses cheveux hérissés sur +sa tête farouche.</p> + +<p>L'évêque continuait de dormir dans une paix profonde sous ce regard +effrayant. Un reflet de lune faisait confusément visible au-dessus de la +cheminée le crucifix qui semblait leur ouvrir les bras à tous les deux, +avec une bénédiction pour l'un et un pardon pour l'autre.</p> + +<p>Tout à coup Jean Valjean remit sa casquette sur son front, puis marcha +rapidement, le long du lit, sans regarder l'évêque, droit au placard +qu'il entrevoyait près du chevet; il leva le chandelier de fer comme +pour forcer la serrure; la clef y était; il l'ouvrit; la première chose +qui lui apparut fut le panier d'argenterie; il le prit, traversa la +chambre à grands pas sans précaution et sans s'occuper du bruit, gagna +la porte, rentra dans l'oratoire, ouvrit la fenêtre, saisit un bâton, +enjamba l'appui du rez-de-chaussée, mit l'argenterie dans son sac, jeta +le panier, franchit le jardin, sauta par-dessus le mur comme un tigre, +et s'enfuit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIIb" id="Chapitre_XIIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre XII</a></h2> + +<h3>L'évêque travaille</h3> + + +<p>Le lendemain, au soleil levant, monseigneur Bienvenu se promenait dans +son jardin. Madame Magloire accourut vers lui toute bouleversée.</p> + +<p>—Monseigneur, monseigneur, cria-t-elle, votre grandeur sait-elle où est +le panier d'argenterie?</p> + +<p>—Oui, dit l'évêque.</p> + +<p>—Jésus-Dieu soit béni! reprit-elle. Je ne savais ce qu'il était devenu.</p> + +<p>L'évêque venait de ramasser le panier dans une plate-bande. Il le +présenta à madame Magloire.</p> + +<p>—Le voilà.</p> + +<p>—Eh bien? dit-elle. Rien dedans! et l'argenterie?</p> + +<p>—Ah! repartit l'évêque. C'est donc l'argenterie qui vous occupe? Je ne +sais où elle est.</p> + +<p>—Grand bon Dieu! elle est volée! C'est l'homme d'hier soir qui l'a +volée!</p> + +<p>En un clin d'œil, avec toute sa vivacité de vieille alerte, madame +Magloire courut à l'oratoire, entra dans l'alcôve et revint vers +l'évêque. L'évêque venait de se baisser et considérait en soupirant un +plant de cochléaria des Guillons que le panier avait brisé en tombant à +travers la plate-bande. Il se redressa au cri de madame Magloire.</p> + +<p>—Monseigneur, l'homme est parti! l'argenterie est volée!</p> + +<p>Tout en poussant cette exclamation, ses yeux tombaient sur un angle du +jardin où l'on voyait des traces d'escalade. Le chevron du mur avait été +arraché.</p> + +<p>—Tenez! c'est par là qu'il s'en est allé. Il a sauté dans la ruelle +Cochefilet! Ah! l'abomination! Il nous a volé notre argenterie!</p> + +<p>L'évêque resta un moment silencieux, puis leva son œil sérieux, et dit +à madame Magloire avec douceur:</p> + +<p>—Et d'abord, cette argenterie était-elle à nous?</p> + +<p>Madame Magloire resta interdite. Il y eut encore un silence, puis +l'évêque continua:</p> + +<p>—Madame Magloire, je détenais à tort et depuis longtemps cette +argenterie. Elle était aux pauvres. Qu'était-ce que cet homme? Un pauvre +évidemment.</p> + +<p>—Hélas Jésus! repartit madame Magloire. Ce n'est pas pour moi ni pour +mademoiselle. Cela nous est bien égal. Mais c'est pour monseigneur. Dans +quoi monseigneur va-t-il manger maintenant?</p> + +<p>L'évêque la regarda d'un air étonné.</p> + +<p>—Ah çà mais! est-ce qu'il n'y a pas des couverts d'étain?</p> + +<p>Madame Magloire haussa les épaules.</p> + +<p>—L'étain a une odeur.</p> + +<p>—Alors, des couverts de fer.</p> + +<p>Madame Magloire fit une grimace significative.</p> + +<p>—Le fer a un goût.</p> + +<p>—Eh bien, dit l'évêque, des couverts de bois.</p> + +<p>Quelques instants après, il déjeunait à cette même table où Jean Valjean +s'était assis la veille. Tout en déjeunant, monseigneur Bienvenu faisait +gaîment remarquer à sa sœur qui ne disait rien et à madame Magloire qui +grommelait sourdement qu'il n'est nullement besoin d'une cuiller ni +d'une fourchette, même en bois, pour tremper un morceau de pain dans une +tasse de lait.</p> + +<p>—Aussi a-t-on idée! disait madame Magloire toute seule en allant et +venant, recevoir un homme comme cela! et le loger à côté de soi! et quel +bonheur encore qu'il n'ait fait que voler! Ah mon Dieu! cela fait frémir +quand on songe!</p> + +<p>Comme le frère et la sœur allaient se lever de table, on frappa à la +porte.</p> + +<p>—Entrez, dit l'évêque.</p> + +<p>La porte s'ouvrit. Un groupe étrange et violent apparut sur le seuil. +Trois hommes en tenaient un quatrième au collet. Les trois hommes +étaient des gendarmes; l'autre était Jean Valjean.</p> + +<p>Un brigadier de gendarmerie, qui semblait conduire le groupe, était près +de la porte. Il entra et s'avança vers l'évêque en faisant le salut +militaire.</p> + +<p>—Monseigneur... dit-il.</p> + +<p>À ce mot Jean Valjean, qui était morne et semblait abattu, releva la +tête d'un air stupéfait.</p> + +<p>—Monseigneur! murmura-t-il. Ce n'est donc pas le curé?...</p> + +<p>—Silence! dit un gendarme. C'est monseigneur l'évêque.</p> + +<p>Cependant monseigneur Bienvenu s'était approché aussi vivement que son +grand âge le lui permettait.</p> + +<p>—Ah! vous voilà! s'écria-t-il en regardant Jean Valjean. Je suis aise +de vous voir. Et bien mais! je vous avais donné les chandeliers aussi, +qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux +cents francs. Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec vos couverts?</p> + +<p>Jean Valjean ouvrit les yeux et regarda le vénérable évêque avec une +expression qu'aucune langue humaine ne pourrait rendre.</p> + +<p>—Monseigneur, dit le brigadier de gendarmerie, ce que cet homme disait +était donc vrai? Nous l'avons rencontré. Il allait comme quelqu'un qui +s'en va. Nous l'avons arrêté pour voir. Il avait cette argenterie....</p> + +<p>—Et il vous a dit, interrompit l'évêque en souriant, qu'elle lui avait +été donnée par un vieux bonhomme de prêtre chez lequel il avait passé la +nuit? Je vois la chose. Et vous l'avez ramené ici? C'est une méprise.</p> + +<p>—Comme cela, reprit le brigadier, nous pouvons le laisser aller?</p> + +<p>—Sans doute, répondit l'évêque.</p> + +<p>Les gendarmes lâchèrent Jean Valjean qui recula.</p> + +<p>—Est-ce que c'est vrai qu'on me laisse? dit-il d'une voix presque +inarticulée et comme s'il parlait dans le sommeil.</p> + +<p>—Oui, on te laisse, tu n'entends donc pas? dit un gendarme.</p> + +<p>—Mon ami, reprit l'évêque, avant de vous en aller, voici vos +chandeliers. Prenez-les.</p> + +<p>Il alla à la cheminée, prit les deux flambeaux d'argent et les apporta à +Jean Valjean. Les deux femmes le regardaient faire sans un mot, sans un +geste, sans un regard qui pût déranger l'évêque.</p> + +<p>Jean Valjean tremblait de tous ses membres. Il prit les deux chandeliers +machinalement et d'un air égaré.</p> + +<p>—Maintenant, dit l'évêque, allez en paix.</p> + +<p>—À propos, quand vous reviendrez, mon ami, il est inutile de passer par +le jardin. Vous pourrez toujours entrer et sortir par la porte de la +rue. Elle n'est fermée qu'au loquet jour et nuit.</p> + +<p>Puis se tournant vers la gendarmerie:</p> + +<p>—Messieurs, vous pouvez vous retirer.</p> + +<p>Les gendarmes s'éloignèrent.</p> + +<p>Jean Valjean était comme un homme qui va s'évanouir.</p> + +<p>L'évêque s'approcha de lui, et lui dit à voix basse:</p> + +<p>—N'oubliez pas, n'oubliez jamais que vous m'avez promis d'employer cet +argent à devenir honnête homme.</p> + +<p>Jean Valjean, qui n'avait aucun souvenir d'avoir rien promis, resta +interdit. L'évêque avait appuyé sur ces paroles en les prononçant. Il +reprit avec une sorte de solennité:</p> + +<p>—Jean Valjean, mon frère, vous n'appartenez plus au mal, mais au bien. +C'est votre âme que je vous achète; je la retire aux pensées noires et à +l'esprit de perdition, et je la donne à Dieu.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIIIb" id="Chapitre_XIIIb"></a><a href="#deuxieme">Chapitre XIII</a></h2> + +<h3>Petit-Gervais</h3> + + +<p>Jean Valjean sortit de la ville comme s'il s'échappait. Il se mit à +marcher en toute hâte dans les champs, prenant les chemins et les +sentiers qui se présentaient sans s'apercevoir qu'il revenait à chaque +instant sur ses pas. Il erra ainsi toute la matinée, n'ayant pas mangé +et n'ayant pas faim. Il était en proie à une foule de sensations +nouvelles. Il se sentait une sorte de colère; il ne savait contre qui. +Il n'eût pu dire s'il était touché ou humilié. Il lui venait par moments +un attendrissement étrange qu'il combattait et auquel il opposait +l'endurcissement de ses vingt dernières années. Cet état le fatiguait. +Il voyait avec inquiétude s'ébranler au dedans de lui l'espèce de calme +affreux que l'injustice de son malheur lui avait donné. Il se demandait +qu'est-ce qui remplacerait cela. Parfois il eût vraiment mieux aimé être +en prison avec les gendarmes, et que les choses ne se fussent point +passées ainsi; cela l'eût moins agité. Bien que la saison fut assez +avancée, il y avait encore çà et là dans les haies quelques fleurs +tardives dont l'odeur, qu'il traversait en marchant, lui rappelait des +souvenirs d'enfance. Ces souvenirs lui étaient presque insupportables, +tant il y avait longtemps qu'ils ne lui étaient apparus.</p> + +<p>Des pensées inexprimables s'amoncelèrent ainsi en lui toute la journée.</p> + +<p>Comme le soleil déclinait au couchant, allongeant sur le sol l'ombre du +moindre caillou, Jean Valjean était assis derrière un buisson dans une +grande plaine rousse absolument déserte. Il n'y avait à l'horizon que +les Alpes. Pas même le clocher d'un village lointain. Jean Valjean +pouvait être à trois lieues de Digne. Un sentier qui coupait la plaine +passait à quelques pas du buisson.</p> + +<p>Au milieu de cette méditation qui n'eût pas peu contribué à rendre ses +haillons effrayants pour quelqu'un qui l'eût rencontré, il entendit un +bruit joyeux.</p> + +<p>Il tourna la tête, et vit venir par le sentier un petit savoyard d'une +dizaine d'années qui chantait, sa vielle au flanc et sa boîte à marmotte +sur le dos; un de ces doux et gais enfants qui vont de pays en pays, +laissant voir leurs genoux par les trous de leur pantalon.</p> + +<p>Tout en chantant l'enfant interrompait de temps en temps sa marche et +jouait aux osselets avec quelques pièces de monnaie qu'il avait dans sa +main, toute sa fortune probablement. Parmi cette monnaie il y avait une +pièce de quarante sous. L'enfant s'arrêta à côté du buisson sans voir +Jean Valjean et fit sauter sa poignée de sous que jusque-là il avait +reçue avec assez d'adresse tout entière sur le dos de sa main.</p> + +<p>Cette fois la pièce de quarante sous lui échappa, et vint rouler vers la +broussaille jusqu'à Jean Valjean.</p> + +<p>Jean Valjean posa le pied dessus.</p> + +<p>Cependant l'enfant avait suivi sa pièce du regard, et l'avait vu.</p> + +<p>Il ne s'étonna point et marcha droit à l'homme.</p> + +<p>C'était un lieu absolument solitaire. Aussi loin que le regard pouvait +s'étendre, il n'y avait personne dans la plaine ni dans le sentier. On +n'entendait que les petits cris faibles d'une nuée d'oiseaux de passage +qui traversaient le ciel à une hauteur immense. L'enfant tournait le dos +au soleil qui lui mettait des fils d'or dans les cheveux et qui +empourprait d'une lueur sanglante la face sauvage de Jean Valjean.</p> + +<p>—Monsieur, dit le petit savoyard, avec cette confiance de l'enfance qui +se compose d'ignorance et d'innocence,—ma pièce?</p> + +<p>—Comment t'appelles-tu? dit Jean Valjean.</p> + +<p>—Petit-Gervais, monsieur.</p> + +<p>—Va-t'en, dit Jean Valjean.</p> + +<p>—Monsieur, reprit l'enfant, rendez-moi ma pièce.</p> + +<p>Jean Valjean baissa la tête et ne répondit pas.</p> + +<p>L'enfant recommença:</p> + +<p>—Ma pièce, monsieur!</p> + +<p>L'œil de Jean Valjean resta fixé à terre.</p> + +<p>—Ma pièce! cria l'enfant, ma pièce blanche! mon argent! Il semblait que +Jean Valjean n'entendit point. L'enfant le prit au collet de sa blouse +et le secoua. Et en même temps il faisait effort pour déranger le gros +soulier ferré posé sur son trésor.</p> + +<p>—Je veux ma pièce! ma pièce de quarante sous!</p> + +<p>L'enfant pleurait. La tête de Jean Valjean se releva. Il était toujours +assis. Ses yeux étaient troubles. Il considéra l'enfant avec une sorte +d'étonnement, puis il étendit la main vers son bâton et cria d'une voix +terrible:</p> + +<p>—Qui est là?</p> + +<p>—Moi, monsieur, répondit l'enfant. Petit-Gervais! moi! moi! Rendez-moi +mes quarante sous, s'il vous plaît! Ôtez votre pied, monsieur, s'il vous +plaît!</p> + +<p>Puis irrité, quoique tout petit, et devenant presque menaçant:</p> + +<p>—Ah, çà, ôterez-vous votre pied? Ôtez donc votre pied, voyons.</p> + +<p>—Ah! c'est encore toi! dit Jean Valjean, et se dressant brusquement +tout debout, le pied toujours sur la pièce d'argent, il ajouta:—Veux-tu +bien te sauver!</p> + +<p>L'enfant effaré le regarda, puis commença à trembler de la tête aux +pieds, et, après quelques secondes de stupeur, se mit à s'enfuir en +courant de toutes ses forces sans oser tourner le cou ni jeter un cri.</p> + +<p>Cependant à une certaine distance l'essoufflement le força de s'arrêter, +et Jean Valjean, à travers sa rêverie, l'entendit qui sanglotait.</p> + +<p>Au bout de quelques instants l'enfant avait disparu. Le soleil s'était +couché. L'ombre se faisait autour de Jean Valjean. Il n'avait pas mangé +de la journée; il est probable qu'il avait la fièvre.</p> + +<p>Il était resté debout, et n'avait pas changé d'attitude depuis que +l'enfant s'était enfui. Son souffle soulevait sa poitrine à des +intervalles longs et inégaux. Son regard, arrêté à dix ou douze pas +devant lui, semblait étudier avec une attention profonde la forme d'un +vieux tesson de faïence bleue tombé dans l'herbe. Tout à coup il +tressaillit; il venait de sentir le froid du soir.</p> + +<p>Il raffermit sa casquette sur son front, chercha machinalement à croiser +et à boutonner sa blouse, fit un pas, et se baissa pour reprendre à +terre son bâton. En ce moment il aperçut la pièce de quarante sous que +son pied avait à demi enfoncée dans la terre et qui brillait parmi les +cailloux.</p> + +<p>Ce fut comme une commotion galvanique. Qu'est-ce que c'est que ça? +dit-il entre ses dents. Il recula de trois pas, puis s'arrêta, sans +pouvoir détacher son regard de ce point que son pied avait foulé +l'instant d'auparavant, comme si cette chose qui luisait là dans +l'obscurité eût été un œil ouvert fixé sur lui.</p> + +<p>Au bout de quelques minutes, il s'élança convulsivement vers la pièce +d'argent, la saisit, et, se redressant, se mit à regarder au loin dans +la plaine, jetant à la fois ses yeux vers tous les points de l'horizon, +debout et frissonnant comme une bête fauve effarée qui cherche un asile.</p> + +<p>Il ne vit rien. La nuit tombait, la plaine était froide et vague, de +grandes brumes violettes montaient dans la clarté crépusculaire.</p> + +<p>Il dit: «Ah!» et se mit à marcher rapidement dans une certaine +direction, du côté où l'enfant avait disparu. Après une centaine de pas, +il s'arrêta, regarda, et ne vit rien.</p> + +<p>Alors il cria de toute sa force: «Petit-Gervais! Petit-Gervais!»</p> + +<p>Il se tut, et attendit.</p> + +<p>Rien ne répondit.</p> + +<p>La campagne était déserte et morne. Il était environné de l'étendue. Il +n'y avait rien autour de lui qu'une ombre où se perdait son regard et un +silence où sa voix se perdait.</p> + +<p>Une bise glaciale soufflait, et donnait aux choses autour de lui une +sorte de vie lugubre. Des arbrisseaux secouaient leurs petits bras +maigres avec une furie incroyable. On eût dit qu'ils menaçaient et +poursuivaient quelqu'un.</p> + +<p>Il recommença à marcher, puis il se mit à courir, et de temps en temps +il s'arrêtait, et criait dans cette solitude, avec une voix qui était ce +qu'on pouvait entendre de plus formidable et de plus désolé: +«Petit-Gervais! Petit-Gervais!»</p> + +<p>Certes, si l'enfant l'eût entendu, il eût eu peur et se fût bien gardé +de se montrer. Mais l'enfant était sans doute déjà bien loin.</p> + +<p>Il rencontra un prêtre qui était à cheval. Il alla à lui et lui dit:</p> + +<p>—Monsieur le curé, avez-vous vu passer un enfant?</p> + +<p>—Non, dit le prêtre.</p> + +<p>—Un nommé Petit-Gervais?</p> + +<p>—Je n'ai vu personne.</p> + +<p>Il tira deux pièces de cinq francs de sa sacoche et les remit au prêtre.</p> + +<p>—Monsieur le curé, voici pour vos pauvres.—Monsieur le curé, c'est un +petit d'environ dix ans qui a une marmotte, je crois, et une vielle. Il +allait. Un de ces savoyards, vous savez?</p> + +<p>—Je ne l'ai point vu.</p> + +<p>—Petit-Gervais? il n'est point des villages d'ici? pouvez-vous me dire?</p> + +<p>—Si c'est comme vous dites, mon ami, c'est un petit enfant étranger. +Cela passe dans le pays. On ne les connaît pas.</p> + +<p>Jean Valjean prit violemment deux autres écus de cinq francs qu'il donna +au prêtre.</p> + +<p>—Pour vos pauvres, dit-il.</p> + +<p>Puis il ajouta avec égarement:</p> + +<p>—Monsieur l'abbé, faites-moi arrêter. Je suis un voleur.</p> + +<p>Le prêtre piqua des deux et s'enfuit très effrayé.</p> + +<p>Jean Valjean se remit à courir dans la direction qu'il avait d'abord +prise.</p> + +<p>Il fit de la sorte un assez long chemin, regardant, appelant, criant, +mais il ne rencontra plus personne. Deux ou trois fois il courut dans la +plaine vers quelque chose qui lui faisait l'effet d'un être couché ou +accroupi; ce n'étaient que des broussailles ou des roches à fleur de +terre. Enfin, à un endroit où trois sentiers se croisaient, il s'arrêta. +La lune s'était levée. Il promena sa vue au loin et appela une dernière +fois: «Petit-Gervais! Petit-Gervais! Petit-Gervais!» Son cri s'éteignit +dans la brume, sans même éveiller un écho. Il murmura encore: +«Petit-Gervais!» mais d'une voix faible et presque inarticulée. Ce fut +là son dernier effort; ses jarrets fléchirent brusquement sous lui comme +si une puissance invisible l'accablait tout à coup du poids de sa +mauvaise conscience; il tomba épuisé sur une grosse pierre, les poings +dans ses cheveux et le visage dans ses genoux, et il cria: «Je suis un +misérable!»</p> + +<p>Alors son cœur creva et il se mit à pleurer. C'était la première fois +qu'il pleurait depuis dix-neuf ans.</p> + +<p>Quand Jean Valjean était sorti de chez l'évêque, on l'a vu, il était +hors de tout ce qui avait été sa pensée jusque-là. Il ne pouvait se +rendre compte de ce qui se passait en lui. Il se raidissait contre +l'action angélique et contre les douces paroles du vieillard. «Vous +m'avez promis de devenir honnête homme. Je vous achète votre âme. Je la +retire à l'esprit de perversité et je la donne au bon Dieu.» Cela lui +revenait sans cesse. Il opposait à cette indulgence céleste l'orgueil, +qui est en nous comme la forteresse du mal. Il sentait indistinctement +que le pardon de ce prêtre était le plus grand assaut et la plus +formidable attaque dont il eût encore été ébranlé; que son +endurcissement serait définitif s'il résistait à cette clémence; que, +s'il cédait, il faudrait renoncer à cette haine dont les actions des +autres hommes avaient rempli son âme pendant tant d'années, et qui lui +plaisait; que cette fois il fallait vaincre ou être vaincu, et que la +lutte, une lutte colossale et décisive, était engagée entre sa +méchanceté à lui et la bonté de cet homme.</p> + +<p>En présence de toutes ces lueurs, il allait comme un homme ivre. Pendant +qu'il marchait ainsi, les yeux hagards, avait-il une perception +distincte de ce qui pourrait résulter pour lui de son aventure à Digne? +Entendait-il tous ces bourdonnements mystérieux qui avertissent ou +importunent l'esprit à de certains moments de la vie? Une voix lui +disait-elle à l'oreille qu'il venait de traverser l'heure solennelle de +sa destinée, qu'il n'y avait plus de milieu pour lui, que si désormais +il n'était pas le meilleur des hommes il en serait le pire, qu'il +fallait pour ainsi dire que maintenant il montât plus haut que l'évêque +ou retombât plus bas que le galérien, que s'il voulait devenir bon il +fallait qu'il devînt ange; que s'il voulait rester méchant il fallait +qu'il devînt monstre?</p> + +<p>Ici encore il faut se faire ces questions que nous nous sommes déjà +faites ailleurs, recueillait-il confusément quelque ombre de tout ceci +dans sa pensée? Certes, le malheur, nous l'avons dit, fait l'éducation +de l'intelligence; cependant il est douteux que Jean Valjean fût en état +de démêler tout ce que nous indiquons ici. Si ces idées lui arrivaient, +il les entrevoyait plutôt qu'il ne les voyait, et elles ne réussissaient +qu'à le jeter dans un trouble insupportable et presque douloureux. Au +sortir de cette chose difforme et noire qu'on appelle le bagne, l'évêque +lui avait fait mal à l'âme comme une clarté trop vive lui eût fait mal +aux yeux en sortant des ténèbres. La vie future, la vie possible qui +s'offrait désormais à lui toute pure et toute rayonnante le remplissait +de frémissements et d'anxiété. Il ne savait vraiment plus où il en +était. Comme une chouette qui verrait brusquement se lever le soleil, le +forçat avait été ébloui et comme aveuglé par la vertu.</p> + +<p>Ce qui était certain, ce dont il ne se doutait pas, c'est qu'il n'était +déjà plus le même homme, c'est que tout était changé en lui, c'est qu'il +n'était plus en son pouvoir de faire que l'évêque ne lui eût pas parlé +et ne l'eût pas touché.</p> + +<p>Dans cette situation d'esprit, il avait rencontré Petit-Gervais et lui +avait volé ses quarante sous. Pourquoi? Il n'eût assurément pu +l'expliquer; était-ce un dernier effet et comme un suprême effort des +mauvaises pensées qu'il avait apportées du bagne, un reste d'impulsion, +un résultat de ce qu'on appelle en statique la <i>force acquise</i>? C'était +cela, et c'était aussi peut-être moins encore que cela. Disons-le +simplement, ce n'était pas lui qui avait volé, ce n'était pas l'homme, +c'était la bête qui, par habitude et par instinct, avait stupidement +posé le pied sur cet argent, pendant que l'intelligence se débattait au +milieu de tant d'obsessions inouïes et nouvelles. Quand l'intelligence +se réveilla et vit cette action de la brute, Jean Valjean recula avec +angoisse et poussa un cri d'épouvante.</p> + +<p>C'est que, phénomène étrange et qui n'était possible que dans la +situation où il était, en volant cet argent à cet enfant, il avait fait +une chose dont il n'était déjà plus capable.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, cette dernière mauvaise action eut sur lui un effet +décisif; elle traversa brusquement ce chaos qu'il avait dans +l'intelligence et le dissipa, mit d'un côté les épaisseurs obscures et +de l'autre la lumière, et agit sur son âme, dans l'état où elle se +trouvait, comme de certains réactifs chimiques agissent sur un mélange +trouble en précipitant un élément et en clarifiant l'autre.</p> + +<p>Tout d'abord, avant même de s'examiner et de réfléchir, éperdu, comme +quelqu'un qui cherche à se sauver, il tâcha de retrouver l'enfant pour +lui rendre son argent, puis, quand il reconnut que cela était inutile et +impossible, il s'arrêta désespéré. Au moment où il s'écria: «je suis un +misérable!» il venait de s'apercevoir tel qu'il était, et il était déjà +à ce point séparé de lui-même, qu'il lui semblait qu'il n'était plus +qu'un fantôme, et qu'il avait là devant lui, en chair et en os, le bâton +à la main, la blouse sur les reins, son sac rempli d'objets volés sur le +dos, avec son visage résolu et morne, avec sa pensée pleine de projets +abominables, le hideux galérien Jean Valjean.</p> + +<p>L'excès du malheur, nous l'avons remarqué, l'avait fait en quelque sorte +visionnaire. Ceci fut donc comme une vision. Il vit véritablement ce +Jean Valjean, cette face sinistre devant lui. Il fut presque au moment +de se demander qui était cet homme, et il en eut horreur.</p> + +<p>Son cerveau était dans un de ces moments violents et pourtant +affreusement calmes où la rêverie est si profonde qu'elle absorbe la +réalité. On ne voit plus les objets qu'on a autour de soi, et l'on voit +comme en dehors de soi les figures qu'on a dans l'esprit.</p> + +<p>Il se contempla donc, pour ainsi dire, face à face, et en même temps, à +travers cette hallucination, il voyait dans une profondeur mystérieuse +une sorte de lumière qu'il prit d'abord pour un flambeau. En regardant +avec plus d'attention cette lumière qui apparaissait à sa conscience, il +reconnut qu'elle avait la forme humaine, et que ce flambeau était +l'évêque.</p> + +<p>Sa conscience considéra tour à tour ces deux hommes ainsi placés devant +elle, l'évêque et Jean Valjean. Il n'avait pas fallu moins que le +premier pour détremper le second. Par un de ces effets singuliers qui +sont propres à ces sortes d'extases, à mesure que sa rêverie se +prolongeait, l'évêque grandissait et resplendissait à ses yeux, Jean +Valjean s'amoindrissait et s'effaçait. À un certain moment il ne fut +plus qu'une ombre. Tout à coup il disparut. L'évêque seul était resté.</p> + +<p>Il remplissait toute l'âme de ce misérable d'un rayonnement magnifique. +Jean Valjean pleura longtemps. Il pleura à chaudes larmes, il pleura à +sanglots, avec plus de faiblesse qu'une femme, avec plus d'effroi qu'un +enfant.</p> + +<p>Pendant qu'il pleurait, le jour se faisait de plus en plus dans son +cerveau, un jour extraordinaire, un jour ravissant et terrible à la +fois. Sa vie passée, sa première faute, sa longue expiation, son +abrutissement extérieur, son endurcissement intérieur, sa mise en +liberté réjouie par tant de plans de vengeance, ce qui lui était arrivé +chez l'évêque, la dernière chose qu'il avait faite, ce vol de quarante +sous à un enfant, crime d'autant plus lâche et d'autant plus monstrueux +qu'il venait après le pardon de l'évêque, tout cela lui revint et lui +apparut, clairement, mais dans une clarté qu'il n'avait jamais vue +jusque-là. Il regarda sa vie, et elle lui parut horrible; son âme, et +elle lui parut affreuse. Cependant un jour doux était sur cette vie et +sur cette âme. Il lui semblait qu'il voyait Satan à la lumière du +paradis.</p> + +<p>Combien d'heures pleura-t-il ainsi? que fit-il après avoir pleuré? où +alla-t-il? on ne l'a jamais su. Il paraît seulement avéré que, dans +cette même nuit, le voiturier qui faisait à cette époque le service de +Grenoble et qui arrivait à Digne vers trois heures du matin, vit en +traversant la rue de l'évêché un homme dans l'attitude de la prière, à +genoux sur le pavé, dans l'ombre, devant la porte de monseigneur +Bienvenu.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_troisieme_En_lannee_1817" id="Livre_troisieme_En_lannee_1817"></a>Livre troisième—En l'année 1817</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ic" id="Chapitre_Ic"></a><a href="#troisieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>L'année 1817</h3> + + +<p>1817 est l'année que Louis XVIII, avec un certain aplomb royal qui ne +manquait pas de fierté, qualifiait la vingt-deuxième de son règne. C'est +l'année où M. Bruguière de Sorsum était célèbre. Toutes les boutiques +des perruquiers, espérant la poudre et le retour de l'oiseau royal, +étaient badigeonnées d'azur et fleurdelysées. C'était le temps candide +où le comte Lynch siégeait tous les dimanches comme marguillier au banc +d'œuvre de Saint-Germain-des-Prés en habit de pair de France, avec son +cordon rouge et son long nez, et cette majesté de profil particulière à +un homme qui a fait une action d'éclat. L'action d'éclat commise par M. +Lynch était ceci: avoir, étant maire de Bordeaux, le 12 mars 1814, donné +la ville un peu trop tôt à M. le duc d'Angoulême. De là sa pairie. En +1817, la mode engloutissait les petits garçons de quatre à six ans sous +de vastes casquettes en cuir maroquiné à oreillons assez ressemblantes à +des mitres d'esquimaux. L'armée française était vêtue de blanc, à +l'autrichienne; les régiments s'appelaient légions; au lieu de chiffres +ils portaient les noms des départements. Napoléon était à Sainte-Hélène, +et, comme l'Angleterre lui refusait du drap vert, il faisait retourner +ses vieux habits. En 1817, Pellegrini chantait, mademoiselle Bigottini +dansait; Potier régnait; Odry n'existait pas encore. Madame Saqui +succédait à Forioso. Il y avait encore des Prussiens en France. M. +Delalot était un personnage. La légitimité venait de s'affirmer en +coupant le poing, puis la tête, à Pleignier, à Carbonneau et à Tolleron. +Le prince de Talleyrand, grand chambellan, et l'abbé Louis, ministre +désigné des finances, se regardaient en riant du rire de deux augures; +tous deux avaient célébré, le 14 juillet 1790, la messe de la Fédération +au Champ de Mars; Talleyrand l'avait dite comme évêque, Louis l'avait +servie comme diacre. En 1817, dans les contre-allées de ce même Champ de +Mars, on apercevait de gros cylindres de bois, gisant sous la pluie, +pourrissant dans l'herbe, peints en bleu avec des traces d'aigles et +d'abeilles dédorées. C'étaient les colonnes qui, deux ans auparavant, +avaient soutenu l'estrade de l'empereur au Champ-de-Mai. Elles étaient +noircies çà et là de la brûlure du bivouac des Autrichiens baraqués près +du Gros-Caillou. Deux ou trois de ces colonnes avaient disparu dans les +feux de ces bivouacs et avaient chauffé les larges mains des +<i>kaiserlicks</i>. Le Champ de Mai avait eu cela de remarquable qu'il avait +été tenu au mois de juin et au Champ de Mars. En cette année 1817, deux +choses étaient populaires: le Voltaire-Touquet et la tabatière à la +Charte. L'émotion parisienne la plus récente était le crime de Dautun +qui avait jeté la tête de son frère dans le bassin du Marché-aux-Fleurs. +On commençait à faire au ministère de la marine une enquête sur cette +fatale frégate de la Méduse qui devait couvrir de honte Chaumareix et de +gloire Géricault. Le colonel Selves allait en Égypte pour y devenir +Soliman pacha. Le palais des Thermes, rue de la Harpe, servait de +boutique à un tonnelier. On voyait encore sur la plate-forme de la tour +octogone de l'hôtel de Cluny la petite logette en planches qui avait +servi d'observatoire à Messier, astronome de la marine sous Louis XVI. +La duchesse de Duras lisait à trois ou quatre amis, dans son boudoir +meublé d'X en satin bleu ciel, <i>Ourika</i> inédite. On grattait les N au +Louvre. Le pont d'Austerlitz abdiquait et s'intitulait pont du Jardin du +Roi, double énigme qui déguisait à la fois le pont d'Austerlitz et le +jardin des Plantes. Louis XVIII, préoccupé, tout en annotant du coin de +l'ongle Horace, des héros qui se font empereurs et des sabotiers qui se +font dauphins, avait deux soucis: Napoléon et Mathurin Bruneau. +L'académie française donnait pour sujet de prix: <i>Le bonheur que procure +l'étude</i>. M. Bellart était officiellement éloquent. On voyait germer à +son ombre ce futur avocat général de Broè, promis aux sarcasmes de +Paul-Louis Courier. Il y avait un faux Chateaubriand appelé Marchangy, +en attendant qu'il y eut un faux Marchangy appelé d'Arlincourt. <i>Claire +d'Albe</i> et <i>Malek-Adel</i> étaient des chefs-d'œuvre; madame Cottin était +déclarée le premier écrivain de l'époque. L'institut laissait rayer de +sa liste l'académicien Napoléon Bonaparte. Une ordonnance royale +érigeait Angoulême en école de marine, car, le duc d'Angoulême étant +grand amiral, il était évident que la ville d'Angoulême avait de droit +toutes les qualités d'un port de mer, sans quoi le principe monarchique +eût été entamé. On agitait en conseil des ministres la question de +savoir si l'on devait tolérer les vignettes représentant des voltiges +qui assaisonnaient les affiches de Franconi et qui attroupaient les +polissons des rues. M. Paër, auteur de l'<i>Agnese</i>, bonhomme à la face +carrée qui avait une verrue sur la joue, dirigeait les petits concerts +intimes de la marquise de Sassenaye, rue de la Ville-l'Évêque. Toutes +les jeunes filles chantaient <i>l'Ermite de Saint-Avelle</i>, paroles +d'Edmond Géraud. <i>Le Nain jaune</i> se transformait en <i>Miroir</i>. Le café +Lemblin tenait pour l'empereur contre le café Valois qui tenait pour les +Bourbons. On venait de marier à une princesse de Sicile M. le duc de +Berry, déjà regardé du fond de l'ombre par Louvel. Il y avait un an que +madame de Staël était morte. Les gardes du corps sifflaient mademoiselle +Mars. Les grands journaux étaient tout petits. Le format était +restreint, mais la liberté était grande. <i>Le Constitutionnel</i> était +constitutionnel. <i>La Minerve</i> appelait Chateaubriand <i>Chateaubriant</i>. Ce +<i>t</i> faisait beaucoup rire les bourgeois aux dépens du grand écrivain. +Dans des journaux vendus, des journalistes prostitués insultaient les +proscrits de 1815; David n'avait plus de talent, Arnault n'avait plus +d'esprit, Carnot n'avait plus de probité; Soult n'avait gagné aucune +bataille; il est vrai que Napoléon n'avait plus de génie. Personne +n'ignore qu'il est assez rare que les lettres adressées par la poste à +un exilé lui parviennent, les polices se faisant un religieux devoir de +les intercepter. Le fait n'est point nouveau; Descartes, banni, s'en +plaignait. Or, David ayant, dans un journal belge, montré quelque humeur +de ne pas recevoir les lettres qu'on lui écrivait, ceci paraissait +plaisant aux feuilles royalistes qui bafouaient à cette occasion le +proscrit. Dire: <i>les régicides</i>, ou dire: <i>les votants</i>, dire: <i>les +ennemis</i>, ou dire: <i>les alliés</i>, dire: <i>Napoléon</i>, ou dire: <i>Buonaparte</i>, +cela séparait deux hommes plus qu'un abîme. Tous les gens de bons sens +convenaient que l'ère des révolutions était à jamais fermée par le roi +Louis XVIII, surnommé «l'immortel auteur de la charte». Au terre-plein +du Pont-Neuf, on sculptait le mot <i>Redivivus</i>, sur le piédestal qui +attendait la statue de Henri IV. M. Piet ébauchait, rue Thérèse, n° 4, +son conciliabule pour consolider la monarchie. Les chefs de la droite +disaient dans les conjonctures graves: «Il faut écrire à Bacot». MM. +Canuel, O'Mahony et de Chappedelaine esquissaient, un peu approuvés de +Monsieur, ce qui devait être plus tard «la conspiration du bord de +l'eau». L'Épingle Noire complotait de son côté. Delaverderie s'abouchait +avec Trogoff. M. Decazes, esprit dans une certaine mesure libéral, +dominait. Chateaubriand, debout tous les matins devant sa fenêtre du n° +27 de la rue Saint-Dominique, en pantalon à pieds et en pantoufles, ses +cheveux gris coiffés d'un madras, les yeux fixés sur un miroir, une +trousse complète de chirurgien dentiste ouverte devant lui, se curait +les dents, qu'il avait charmantes, tout en dictant des variantes de <i>la +Monarchie selon la Charte</i> à M. Pilorge, son secrétaire. La critique +faisant autorité préférait Lafon à Talma. M. de Féletz signait A.; M. +Hoffmann signait Z. Charles Nodier écrivait <i>Thérèse Aubert</i>. Le divorce +était aboli. Les lycées s'appelaient collèges. Les collégiens, ornés au +collet d'une fleur de lys d'or, s'y gourmaient à propos du roi de Rome. +La contre-police du château dénonçait à son altesse royale Madame le +portrait, partout exposé, de M. le duc d'Orléans, lequel avait meilleure +mine en uniforme de colonel général des houzards que M. le duc de Berry +en uniforme de colonel général des dragons; grave inconvénient. La ville +de Paris faisait redorer à ses frais le dôme des Invalides. Les hommes +sérieux se demandaient ce que ferait, dans telle ou telle occasion, M. +de Trinquelague; M. Clausel de Montals se séparait, sur divers points, +de M. Clausel de Coussergues; M. de Salaberry n'était pas content. Le +comédien Picard, qui était de l'Académie dont le comédien Molière +n'avait pu être, faisait jouer <i>les deux Philibert</i> à l'Odéon, sur le +fronton duquel l'arrachement des lettres laissait encore lire +distinctement: THÉÂTRE DE L'IMPÉRATRICE. On prenait parti pour ou contre +Cugnet de Montarlot. Fabvier était factieux; Bavoux était +révolutionnaire. Le libraire Pélicier publiait une édition de Voltaire, +sous ce titre: <i>OEuvres de Voltaire</i>, de l'Académie française. «Cela +fait venir les acheteurs», disait cet éditeur naïf. L'opinion générale +était que M. Charles Loyson, serait le génie du siècle; l'envie +commençait à le mordre, signe de gloire; et l'on faisait sur lui ce +vers:</p> + +<p><i>Même quand Loyson vole, on sent qu'il a des pattes.</i></p> + +<p>Le cardinal Fesch refusant de se démettre, M. de Pins, archevêque +d'Amasie, administrait le diocèse de Lyon. La querelle de la vallée des +Dappes commençait entre la Suisse et la France par un mémoire du +capitaine Dufour, depuis général. Saint-Simon, ignoré, échafaudait son +rêve sublime. Il y avait à l'académie des sciences un Fourier célèbre +que la postérité a oublié et dans je ne sais quel grenier un Fourier +obscur dont l'avenir se souviendra. Lord Byron commençait à poindre; une +note d'un poème de Millevoye l'annonçait à la France en ces termes: <i>un +certain lord Baron</i>. David d'Angers s'essayait à pétrir le marbre. +L'abbé Caron parlait avec éloge, en petit comité de séminaristes, dans +le cul-de-sac des Feuillantines, d'un prêtre inconnu nommé Félicité +Robert qui a été plus tard Lamennais. Une chose qui fumait et clapotait +sur la Seine avec le bruit d'un chien qui nage allait et venait sous les +fenêtres des Tuileries, du pont Royal au pont Louis XV c'était une +mécanique bonne à pas grand'chose, une espèce de joujou, une rêverie +d'inventeur songe-creux, une utopie: un bateau à vapeur. Les Parisiens +regardaient cette inutilité avec indifférence. M. de Vaublanc, +réformateur de l'Institut par coup d'État, ordonnance et fournée, auteur +distingué de plusieurs académiciens, après en avoir fait, ne pouvait +parvenir à l'être. Le faubourg Saint-Germain et la pavillon Marsan +souhaitaient pour préfet de police M. Delaveau, à cause de sa dévotion. +Dupuytren et Récamier se prenaient de querelle à l'amphithéâtre de +l'École de médecine et se menaçaient du poing à propos de la divinité de +Jésus-Christ. Cuvier, un œil sur la Genèse et l'autre sur la nature, +s'efforçait de plaire à la réaction bigote en mettant les fossiles +d'accord avec les textes et en faisant flatter Moïse par les +mastodontes. M. François de Neufchâteau, louable cultivateur de la +mémoire de Parmentier, faisait mille efforts pour que <i>pomme de terre</i> +fût prononcée <i>parmentière</i>, et n'y réussissait point. L'abbé Grégoire, +ancien évêque, ancien conventionnel, ancien sénateur, était passé dans +la polémique royaliste à l'état «d'infâme Grégoire». Cette locution que +nous venons d'employer: <i>passer à l'état de</i>, était dénoncée comme +néologisme par M. Royer-Collard. On pouvait distinguer encore à sa +blancheur, sous la troisième arche du pont d'Iéna, la pierre neuve avec +laquelle, deux ans auparavant, on avait bouché le trou de mine pratiqué +par Blücher pour faire sauter le pont. La justice appelait à sa barre un +homme qui, en voyant entrer le comte d'Artois à Notre-Dame, avait dit +tout haut: <i>Sapristi! je regrette le temps où je voyais Bonaparte et Talma +entrer bras dessus bras dessous au Bal-Sauvage</i>. Propos séditieux. Six +mois de prison. Des traîtres se montraient déboutonnés; des hommes qui +avaient passé à l'ennemi la veille d'une bataille ne cachaient rien de +la récompense et marchaient impudiquement en plein soleil dans le +cynisme des richesses et des dignités; des déserteurs de Ligny et des +Quatre-Bras, dans le débraillé de leur turpitude payée, étalaient leur +dévouement monarchique tout nu; oubliant ce qui est écrit en Angleterre +sur la muraille intérieure des water-closets publics: <i>Please adjust +your dress before leaving</i>.</p> + +<p>Voilà, pêle-mêle, ce qui surnage confusément de l'année 1817, oubliée +aujourd'hui. L'histoire néglige presque toutes ces particularités, et ne +peut faire autrement; l'infini l'envahirait. Pourtant ces détails, qu'on +appelle à tort petits—il n'y a ni petits faits dans l'humanité, ni +petites feuilles dans la végétation—sont utiles. C'est de la +physionomie des années que se compose la figure des siècles.</p> + +<p>En cette année 1817, quatre jeunes Parisiens firent «une bonne farce».</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIc" id="Chapitre_IIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Double quatuor</h3> + + +<p>Ces Parisiens étaient l'un de Toulouse, l'autre de Limoges, le troisième +de Cahors et le quatrième de Montauban; mais ils étaient étudiants, et +qui dit étudiant dit parisien; étudier à Paris, c'est naître à Paris.</p> + +<p>Ces jeunes gens étaient insignifiants; tout le monde a vu ces +figures-là; quatre échantillons du premier venu; ni bons ni mauvais, ni +savants ni ignorants, ni des génies ni des imbéciles; beaux de ce +charmant avril qu'on appelle vingt ans. C'étaient quatre Oscars +quelconques, car à cette époque les Arthurs n'existaient pas encore. +<i>Brûlez pour lui les parfums d'Arabie</i>, s'écriait la romance, <i>Oscar +s'avance, Oscar, je vais le voir</i>! On sortait d'Ossian, l'élégance était +scandinave et calédonienne, le genre anglais pur ne devait prévaloir que +plus tard, et le premier des Arthurs, Wellington, venait à peine de +gagner la bataille de Waterloo.</p> + +<p>Ces Oscars s'appelaient l'un Félix Tholomyès, de Toulouse; l'autre +Listolier, de Cahors; l'autre Fameuil, de Limoges; le dernier +Blachevelle, de Montauban. Naturellement chacun avait sa maîtresse. +Blachevelle aimait Favourite, ainsi nommée parce qu'elle était allée en +Angleterre; Listolier adorait Dahlia, qui avait pris pour nom de guerre +un nom de fleur; Fameuil idolâtrait Zéphine, abrégé de Joséphine; +Tholomyès avait Fantine, dite la Blonde à cause de ses beaux cheveux +couleur de soleil.</p> + +<p>Favourite, Dahlia, Zéphine et Fantine étaient quatre ravissantes filles, +parfumées et radieuses, encore un peu ouvrières, n'ayant pas tout à fait +quitté leur aiguille, dérangées par les amourettes, mais ayant sur le +visage un reste de la sérénité du travail et dans l'âme cette fleur +d'honnêteté qui dans la femme survit à la première chute. Il y avait une +des quatre qu'on appelait la jeune, parce qu'elle était la cadette; et +une qu'on appelait la vieille. La vieille avait vingt-trois ans. Pour ne +rien celer, les trois premières étaient plus expérimentées, plus +insouciantes et plus envolées dans le bruit de la vie que Fantine la +Blonde, qui en était à sa première illusion.</p> + +<p>Dahlia, Zéphine, et surtout Favourite, n'en auraient pu dire autant. Il +y avait déjà plus d'un épisode à leur roman à peine commencé, et +l'amoureux, qui s'appelait Adolphe au premier chapitre, se trouvait être +Alphonse au second, et Gustave au troisième. Pauvreté et coquetterie +sont deux conseillères fatales, l'une gronde, l'autre flatte; et les +belles filles du peuple les ont toutes les deux qui leur parlent bas à +l'oreille, chacune de son côté. Ces âmes mal gardées écoutent. De là les +chutes qu'elles font et les pierres qu'on leur jette. On les accable +avec la splendeur de tout ce qui est immaculé et inaccessible. Hélas! si +la <i>Yungfrau</i> avait faim?</p> + +<p>Favourite, ayant été en Angleterre, avait pour admiratrices Zéphine et +Dahlia. Elle avait eu de très bonne heure un chez-soi. Son père était un +vieux professeur de mathématiques brutal et qui gasconnait; point marié, +courant le cachet malgré l'âge. Ce professeur, étant jeune, avait vu un +jour la robe d'une femme de chambre s'accrocher à un garde-cendre; il +était tombé amoureux de cet accident. Il en était résulté Favourite. +Elle rencontrait de temps en temps son père, qui la saluait. Un matin, +une vieille femme à l'air béguin était entrée chez elle et lui avait +dit:</p> + +<p>—Vous ne me connaissez pas, mademoiselle?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Je suis ta mère.</p> + +<p>Puis la vieille avait ouvert le buffet, bu et mangé, fait apporter un +matelas qu'elle avait, et s'était installée. Cette mère, grognon et +dévote, ne parlait jamais à Favourite, restait des heures sans souffler +mot, déjeunait, dînait et soupait comme quatre, et descendait faire +salon chez le portier, où elle disait du mal de sa fille.</p> + +<p>Ce qui avait entraîné Dahlia vers Listolier, vers d'autres peut-être, +vers l'oisiveté, c'était d'avoir de trop jolis ongles roses. Comment +faire travailler ces ongles-là? Qui veut rester vertueuse ne doit pas +avoir pitié de ses mains. Quant à Zéphine, elle avait conquis Fameuil +par sa petite manière mutine et caressante de dire: «Oui, monsieur».</p> + +<p>Les jeunes gens étant camarades, les jeunes filles étaient amies. Ces +amours-là sont toujours doublés de ces amitiés-là.</p> + +<p>Sage et philosophe, c'est deux; et ce qui le prouve, c'est que, toutes +réserves faites sur ces petits ménages irréguliers, Favourite, Zéphine +et Dahlia étaient des filles philosophes, et Fantine une fille sage.</p> + +<p>Sage, dira-t-on? et Tholomyès? Salomon répondrait que l'amour fait +partie de la sagesse. Nous nous bornons à dire que l'amour de Fantine +était un premier amour, un amour unique, un amour fidèle.</p> + +<p>Elle était la seule des quatre qui ne fût tutoyée que par un seul.</p> + +<p>Fantine était un de ces êtres comme il en éclôt, pour ainsi dire, au +fond du peuple. Sortie des plus insondables épaisseurs de l'ombre +sociale, elle avait au front le signe de l'anonyme et de l'inconnu. Elle +était née à Montreuil-sur-mer. De quels parents? Qui pourrait le dire? +On ne lui avait jamais connu ni père ni mère. Elle se nommait Fantine. +Pourquoi Fantine? On ne lui avait jamais connu d'autre nom. À l'époque +de sa naissance, le Directoire existait encore. Point de nom de famille, +elle n'avait pas de famille; point de nom de baptême, l'église n'était +plus là. Elle s'appela comme il plut au premier passant qui la rencontra +toute petite, allant pieds nus dans la rue. Elle reçut un nom comme elle +recevait l'eau des nuées sur son front quand il pleuvait. On l'appela la +petite Fantine. Personne n'en savait davantage. Cette créature humaine +était venue dans la vie comme cela. À dix ans, Fantine quitta la ville +et s'alla mettre en service chez des fermiers des environs. À quinze +ans, elle vint à Paris "chercher fortune". Fantine était belle et resta +pure le plus longtemps qu'elle put. C'était une jolie blonde avec de +belles dents. Elle avait de l'or et des perles pour dot, mais son or +était sur sa tête et ses perles étaient dans sa bouche.</p> + +<p>Elle travailla pour vivre; puis, toujours pour vivre, car le cœur a sa +faim aussi, elle aima.</p> + +<p>Elle aima Tholomyès.</p> + +<p>Amourette pour lui, passion pour elle. Les rues du quartier latin, +qu'emplit le fourmillement des étudiants et des grisettes, virent le +commencement de ce songe. Fantine, dans ces dédales de la colline du +Panthéon, où tant d'aventures se nouent et se dénouent, avait fui +longtemps Tholomyès, mais de façon à le rencontrer toujours. Il y a une +manière d'éviter qui ressemble à chercher. Bref, l'églogue eut lieu.</p> + +<p>Blachevelle, Listolier et Fameuil formaient une sorte de groupe dont +Tholomyès était la tête. C'était lui qui avait l'esprit.</p> + +<p>Tholomyès était l'antique étudiant vieux; il était riche; il avait +quatre mille francs de rente; quatre mille francs de rente, splendide +scandale sur la montagne Sainte-Geneviève. Tholomyès était un viveur de +trente ans, mal conservé. Il était ridé et édenté; et il ébauchait une +calvitie dont il disait lui-même sans tristesse: <i>crâne à trente ans, +genou à quarante</i>. Il digérait médiocrement, et il lui était venu un +larmoiement à un œil. Mais à mesure que sa jeunesse s'éteignait, il +allumait sa gaîté; il remplaçait ses dents par des lazzis, ses cheveux +par la joie, sa santé par l'ironie, et son œil qui pleurait riait sans +cesse. Il était délabré, mais tout en fleurs. Sa jeunesse, pliant bagage +bien avant l'âge, battait en retraite en bon ordre, éclatait de rire, et +l'on n'y voyait que du feu. Il avait eu une pièce refusée au Vaudeville. +Il faisait çà et là des vers quelconques. En outre, il doutait +supérieurement de toute chose, grande force aux yeux des faibles. Donc, +étant ironique et chauve, il était le chef. <i>Iron</i> est un mot anglais +qui veut dire fer. Serait-ce de là que viendrait ironie?</p> + +<p>Un jour Tholomyès prit à part les trois autres, fît un geste d'oracle, +et leur dit:</p> + +<p>—Il y a bientôt un an que Fantine, Dahlia, Zéphine et Favourite nous +demandent de leur faire une surprise. Nous la leur avons promise +solennellement. Elles nous en parlent toujours, à moi surtout. De même +qu'à Naples les vieilles femmes crient à saint Janvier: <i>Faccia +gialluta, fa o miracolo</i>. Face jaune, fais ton miracle! nos belles me +disent sans cesse: «Tholomyès, quand accoucheras-tu de ta surprise?» En +même temps nos parents nous écrivent. Scie des deux côtés. Le moment me +semble venu. Causons.</p> + +<p>Sur ce, Tholomyès baissa la voix, et articula mystérieusement quelque +chose de si gai qu'un vaste et enthousiaste ricanement sortit des quatre +bouches à la fois et que Blachevelle s'écria:</p> + +<p>—Ça, c'est une idée!</p> + +<p>Un estaminet plein de fumée se présenta, ils y entrèrent, et le reste de +leur conférence se perdit dans l'ombre.</p> + +<p>Le résultat de ces ténèbres fut une éblouissante partie de plaisir qui +eut lieu le dimanche suivant, les quatre jeunes gens invitant les quatre +jeunes filles.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIIc" id="Chapitre_IIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>Quatre à quatre</h3> + + +<p>Ce qu'était une partie de campagne d'étudiants et de grisettes, il y a +quarante-cinq ans, on se le représente malaisément aujourd'hui. Paris +n'a plus les mêmes environs; la figure de ce qu'on pourrait appeler la +vie circumparisienne a complètement changé depuis un demi-siècle; où il +y avait le coucou, il y a le wagon; où il y avait la patache, il y a le +bateau à vapeur; on dit aujourd'hui Fécamp comme on disait Saint-Cloud. +Le Paris de 1862 est une ville qui a la France pour banlieue.</p> + +<p>Les quatre couples accomplirent consciencieusement toutes les folies +champêtres possibles alors. On entrait dans les vacances, et c'était une +chaude et claire journée d'été. La veille, Favourite, la seule qui sût +écrire, avait écrit ceci à Tholomyès au nom des quatre: «C'est un bonne +heure de sortir de bonheur.» C'est pourquoi ils se levèrent à cinq +heures du matin. Puis ils allèrent à Saint-Cloud par le coche, +regardèrent la cascade à sec, et s'écrièrent: «Cela doit être bien beau +quand il y a de l'eau!» déjeunèrent à la <i>Tête-Noire</i>, où Castaing +n'avait pas encore passé, se payèrent une partie de bagues au quinconce +du grand bassin, montèrent à la lanterne de Diogène, jouèrent des +macarons à la roulette du pont de Sèvres, cueillirent des bouquets à +Puteaux, achetèrent des mirlitons à Neuilly, mangèrent partout des +chaussons de pommes, furent parfaitement heureux.</p> + +<p>Les jeunes filles bruissaient et bavardaient comme des fauvettes +échappées. C'était un délire. Elles donnaient par moments de petites +tapes aux jeunes gens. Ivresse matinale de la vie! Adorables années! +L'aile des libellules frissonne. Oh! qui que vous soyez, vous +souvenez-vous? Avez-vous marché dans les broussailles, en écartant les +branches à cause de la tête charmante qui vient derrière vous? Avez-vous +glissé en riant sur quelque talus mouillé par la pluie avec une femme +aimée qui vous retient par la main et qui s'écrie: «Ah! mes brodequins +tout neufs! dans quel état ils sont!»</p> + +<p>Disons tout de suite que cette joyeuse contrariété, une ondée, manqua à +cette compagnie de belle humeur, quoique Favourite eût dit en partant, +avec un accent magistral et maternel: <i>Les limaces se promènent dans les +sentiers. Signe de pluie, mes enfants</i>.</p> + +<p>Toutes quatre étaient follement jolies. Un bon vieux poète classique, +alors en renom, un bonhomme qui avait une Éléonore, M. le chevalier de +Labouïsse, errant ce jour-là sous les marronniers de Saint-Cloud, les +vit passer vers dix heures du matin; il s'écria: <i>Il y en a une de +trop</i>, songeant aux Grâces. Favourite, l'amie de Blachevelle, celle de +vingt-trois ans, la vieille, courait en avant sous les grandes branches +vertes, sautait les fossés, enjambait éperdument les buissons, et +présidait cette gaîté avec une verve de jeune faunesse. Zéphine et +Dahlia, que le hasard avait faites belles de façon qu'elles se faisaient +valoir en se rapprochant et se complétaient, ne se quittaient point, par +instinct de coquetterie plus encore que par amitié, et, appuyées l'une à +l'autre, prenaient des poses anglaises; les premiers <i>keepsakes</i> +venaient de paraître, la mélancolie pointait pour les femmes, comme, +plus tard, le byronisme pour les hommes, et les cheveux du sexe tendre +commençaient à s'éplorer. Zéphine et Dahlia étaient coiffées en +rouleaux. Listolier et Fameuil, engagés dans une discussion sur leurs +professeurs, expliquaient à Fantine la différence qu'il y avait entre M. +Delvincourt et M. Blondeau.</p> + +<p>Blachevelle semblait avoir été créé expressément pour porter sur son +bras le dimanche le châle-ternaux boiteux de Favourite.</p> + +<p>Tholomyès suivait, dominant le groupe. Il était très gai, mais on +sentait en lui le gouvernement; il y avait de la dictature dans sa +jovialité; son ornement principal était un pantalon jambes-d'éléphant, +en nankin, avec sous-pieds de tresse de cuivre; il avait un puissant +rotin de deux cents francs à la main, et, comme il se permettait tout, +une chose étrange appelée cigare, à la bouche. Rien n'étant sacré pour +lui, il fumait.</p> + +<p>—Ce Tholomyès est étonnant, disaient les autres avec vénération. Quels +pantalons! quelle énergie!</p> + +<p>Quant à Fantine, c'était la joie. Ses dents splendides avaient +évidemment reçu de Dieu une fonction, le rire. Elle portait à sa main +plus volontiers que sur sa tête son petit chapeau de paille cousue, aux +longues brides blanches. Ses épais cheveux blonds, enclins à flotter et +facilement dénoués et qu'il fallait rattacher sans cesse, semblaient +faits pour la fuite de Galatée sous les saules. Ses lèvres roses +babillaient avec enchantement. Les coins de sa bouche voluptueusement +relevés, comme aux mascarons antiques d'Érigone, avaient l'air +d'encourager les audaces; mais ses longs cils pleins d'ombre +s'abaissaient discrètement sur ce brouhaha du bas du visage comme pour +mettre le holà. Toute sa toilette avait on ne sait quoi de chantant et +de flambant. Elle avait une robe de barège mauve, de petits +souliers-cothurnes mordorés dont les rubans traçaient des X sur son fin +bas blanc à jour, et cette espèce de spencer en mousseline, invention +marseillaise, dont le nom, canezou, corruption du mot <i>quinze août</i> +prononcé à la Canebière, signifie beau temps, chaleur et midi. Les trois +autres, moins timides, nous l'avons dit, étaient décolletées tout net, +ce qui, l'été, sous des chapeaux couverts de fleurs, a beaucoup de grâce +et d'agacerie; mais, à côté de ces ajustements hardis, le canezou de la +blonde Fantine, avec ses transparences, ses indiscrétions et ses +réticences, cachant et montrant à la fois, semblait une trouvaille +provocante de la décence, et la fameuse cour d'amour, présidée par la +vicomtesse de Cette aux yeux vert de mer, eût peut-être donné le prix de +la coquetterie à ce canezou qui concourait pour la chasteté. Le plus +naïf est quelquefois le plus savant. Cela arrive.</p> + +<p>Éclatante de face, délicate de profil, les yeux d'un bleu profond, les +paupières grasses, les pieds cambrés et petits, les poignets et les +chevilles admirablement emboîtés, la peau blanche laissant voir çà et là +les arborescences azurées des veines, la joue puérile et franche, le cou +robuste des Junons éginétiques, la nuque forte et souple, les épaules +modelées comme par Coustou, ayant au centre une voluptueuse fossette +visible à travers la mousseline; une gaîté glacée de rêverie; +sculpturale et exquise; telle était Fantine; et l'on devinait sous ces +chiffons une statue, et dans cette statue une âme.</p> + +<p>Fantine était belle, sans trop le savoir. Les rares songeurs, prêtres +mystérieux du beau, qui confrontent silencieusement toute chose à la +perfection, eussent entrevu en cette petite ouvrière, à travers la +transparence de la grâce parisienne, l'antique euphonie sacrée. Cette +fille de l'ombre avait de la race. Elle était belle sous les deux +espèces, qui sont le style et le rythme. Le style est la forme de +l'idéal; le rythme en est le mouvement.</p> + +<p>Nous avons dit que Fantine était la joie, Fantine était aussi la pudeur.</p> + +<p>Pour un observateur qui l'eût étudiée attentivement, ce qui se dégageait +d'elle, à travers toute cette ivresse de l'âge, de la saison et de +l'amourette, c'était une invincible expression de retenue et de +modestie. Elle restait un peu étonnée. Ce chaste étonnement-là est la +nuance qui sépare Psyché de Vénus. Fantine avait les longs doigts blancs +et fins de la vestale qui remue les cendres du feu sacré avec une +épingle d'or. Quoiqu'elle n'eût rien refusé, on ne le verra que trop, à +Tholomyès, son visage, au repos, était souverainement virginal; une +sorte de dignité sérieuse et presque austère l'envahissait soudainement +à de certaines heures, et rien n'était singulier et troublant comme de +voir la gaîté s'y éteindre si vite et le recueillement y succéder sans +transition à l'épanouissement. Cette gravité subite, parfois sévèrement +accentuée, ressemblait au dédain d'une déesse. Son front, son nez et son +menton offraient cet équilibre de ligne, très distinct de l'équilibre de +proportion, et d'où résulte l'harmonie du visage; dans l'intervalle si +caractéristique qui sépare la base du nez de la lèvre supérieure, elle +avait ce pli imperceptible et charmant, signe mystérieux de la chasteté +qui rendit Barberousse amoureux d'une Diane trouvée dans les fouilles +d'Icône.</p> + +<p>L'amour est une faute; soit. Fantine était l'innocence surnageant sur la +faute.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IVc" id="Chapitre_IVc"></a><a href="#troisieme">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>Tholomyès est si joyeux qu'il chante une chanson espagnole</h3> + + +<p>Cette journée-là était d'un bout à +l'autre faite d'aurore. Toute la nature semblait avoir congé, et rire. +Les parterres de Saint-Cloud embaumaient; le souffle de la Seine remuait +vaguement les feuilles; les branches gesticulaient dans le vent; les +abeilles mettaient les jasmins au pillage; toute une bohème de papillons +s'ébattait dans les achillées, les trèfles et les folles avoines; il y +avait dans l'auguste parc du roi de France un tas de vagabonds, les +oiseaux.</p> + +<p>Les quatre joyeux couples, mêlés au soleil, aux champs, aux fleurs, aux +arbres, resplendissaient.</p> + +<p>Et, dans cette communauté de paradis, parlant, chantant, courant, +dansant, chassant aux papillons, cueillant des liserons, mouillant leurs +bas à jour roses dans les hautes herbes, fraîches, folles, point +méchantes, toutes recevaient un peu çà et là les baisers de tous, +excepté Fantine, enfermée dans sa vague résistance rêveuse et farouche, +et qui aimait.</p> + +<p>—Toi, lui disait Favourite, tu as toujours l'air chose.</p> + +<p>Ce sont là les joies. Ces passages de couples heureux sont un appel +profond à la vie et à la nature, et font sortir de tout la caresse et la +lumière. Il y avait une fois une fée qui fit les prairies et les arbres +exprès pour les amoureux. De là cette éternelle école buissonnière des +amants qui recommence sans cesse et qui durera tant qu'il y aura des +buissons et des écoliers. De là la popularité du printemps parmi les +penseurs. Le patricien et le gagne-petit, le duc et pair et le robin, +les gens de la cour et les gens de la ville, comme on parlait autrefois, +tous sont sujets de cette fée. On rit, on se cherche, il y a dans l'air +une clarté d'apothéose, quelle transfiguration que d'aimer! Les clercs +de notaire sont des dieux. Et les petits cris, les poursuites dans +l'herbe, les tailles prises au vol, ces jargons qui sont des mélodies, +ces adorations qui éclatent dans la façon de dire une syllabe, ces +cerises arrachées d'une bouche à l'autre, tout cela flamboie et passe +dans des gloires célestes. Les belles filles font un doux gaspillage +d'elles-mêmes. On croit que cela ne finira jamais. Les philosophes, les +poètes, les peintres regardent ces extases et ne savent qu'en faire, +tant cela les éblouit. Le départ pour Cythère! s'écrie Watteau; Lancret, +le peintre de la roture, contemple ses bourgeois envolés dans le bleu; +Diderot tend les bras à toutes ces amourettes, et d'Urfé y mêle des +druides.</p> + +<p>Après le déjeuner les quatre couples étaient allés voir, dans ce qu'on +appelait alors le carré du roi, une plante nouvellement arrivée de +l'Inde, dont le nom nous échappe en ce moment, et qui à cette époque +attirait tout Paris à Saint-Cloud; c'était un bizarre et charmant +arbrisseau haut sur tige, dont les innombrables branches fines comme des +fils, ébouriffées, sans feuilles, étaient couvertes d'un million de +petites rosettes blanches; ce qui faisait que l'arbuste avait l'air +d'une chevelure pouilleuse de fleurs. Il y avait toujours foule à +l'admirer.</p> + +<p>L'arbuste vu, Tholomyès s'était écrié: «J'offre des ânes!» et, prix fait +avec un ânier, ils étaient revenus par Vanves et Issy. À Issy, incident. +Le parc, Bien National possédé à cette époque par le munitionnaire +Bourguin, était d'aventure tout grand ouvert. Ils avaient franchi la +grille, visité l'anachorète mannequin dans sa grotte, essayé les petits +effets mystérieux du fameux cabinet des miroirs, lascif traquenard digne +d'un satyre devenu millionnaire ou de Turcaret métamorphosé en Priape. +Ils avaient robustement secoué le grand filet balançoire attaché aux +deux châtaigniers célébrés par l'abbé de Bernis. Tout en y balançant ces +belles l'une après l'autre, ce qui faisait, parmi les rires universels, +des plis de jupe envolée où Greuze eût trouvé son compte, le toulousain +Tholomyès, quelque peu espagnol, Toulouse est cousine de Tolosa, +chantait, sur une mélopée mélancolique, la vieille chanson <i>gallega</i> +probablement inspirée par quelque belle fille lancée à toute volée sur +une corde entre deux arbres:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Soy de Badajoz.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Amor me llama.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Toda mi alma</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Es en mi ojos</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Porque enseñas</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>À tus piernas.</i></span><br /> +</p> + +<p>Fantine seule refusa de se balancer.</p> + +<p>—Je n'aime pas qu'on ait du genre comme ça, murmura assez aigrement +Favourite.</p> + +<p>Les ânes quittés, joie nouvelle; on passa la Seine en bateau, et de +Passy, à pied, ils gagnèrent la barrière de l'Étoile. Ils étaient, on +s'en souvient, debout depuis cinq heures du matin; mais, bah! <i>il n'y a +pas de lassitude le dimanche</i>, disait Favourite; <i>le dimanche, la +fatigue ne travaille pas</i>. Vers trois heures les quatre couples, effarés +de bonheur, dégringolaient aux montagnes russes, édifice singulier qui +occupait alors les hauteurs Beaujon et dont on apercevait la ligne +serpentante au-dessus des arbres des Champs-Élysées.</p> + +<p>De temps en temps Favourite s'écriait:</p> + +<p>—Et la surprise? je demande la surprise.</p> + +<p>—Patience, répondait Tholomyès.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Vc" id="Chapitre_Vc"></a><a href="#troisieme">Chapitre V</a></h2> + +<h3>Chez Bombarda</h3> + + +<p>Les montagnes russes épuisées, on avait songé au dîner; et le radieux +huitain, enfin un peu las, s'était échoué au cabaret Bombarda, +succursale qu'avait établie aux Champs-Élysées ce fameux restaurateur +Bombarda, dont on voyait alors l'enseigne rue de Rivoli à côté du +passage Delorme.</p> + +<p>Une chambre grande, mais laide, avec alcôve et lit au fond (vu la +plénitude du cabaret le dimanche, il avait fallu accepter ce gîte); deux +fenêtres d'où l'on pouvait contempler, à travers les ormes, le quai et +la rivière; un magnifique rayon d'août effleurant les fenêtres; deux +tables; sur l'une une triomphante montagne de bouquets mêlés à des +chapeaux d'hommes et de femmes; à l'autre les quatre couples attablés +autour d'un joyeux encombrement de plats, d'assiettes, de verres et de +bouteilles; des cruchons de bière mêlés à des flacons de vin; peu +d'ordre sur la table, quelque désordre dessous;</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><i>Ils faisaient sous la table</i></td></tr> +<tr><td align="left"><i>Un bruit, un trique-trac de pieds épouvantable</i></td></tr> +</table> + +<p class="noindent">dit Molière.</p> + +<p>Voilà où en était vers quatre heures et demie du soir la bergerade +commencée à cinq heures du matin. Le soleil déclinait, l'appétit +s'éteignait.</p> + +<p>Les Champs-Élysées, pleins de soleil et de foule, n'étaient que lumière +et poussière, deux choses dont se compose la gloire. Les chevaux de +Marly, ces marbres hennissants, se cabraient dans un nuage d'or. Les +carrosses allaient et venaient. Un escadron de magnifiques gardes du +corps, clairon en tête, descendait l'avenue de Neuilly; le drapeau +blanc, vaguement rose au soleil couchant, flottait sur le dôme des +Tuileries. La place de la Concorde, redevenue alors place Louis XV, +regorgeait de promeneurs contents. Beaucoup portaient la fleur de lys +d'argent suspendue au ruban blanc moiré qui, en 1817, n'avait pas encore +tout à fait disparu des boutonnières. Çà et là au milieu des passants +faisant cercle et applaudissant, des rondes de petites filles jetaient +au vent une bourrée bourbonienne alors célèbre, destinée à foudroyer les +Cent-Jours, et qui avait pour ritournelle:</p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><td align="left"><i>Rendez-nous notre père de Gand,</i></td></tr> +<tr><td align="left"><i>Rendez-nous notre père.</i></td></tr> +</table> +<p>Des tas de faubouriens endimanchés, parfois même fleurdelysés comme les +bourgeois, épars dans le grand carré et dans le carré Marigny, jouaient +aux bagues et tournaient sur les chevaux de bois; d'autres buvaient; +quelques-uns, apprentis imprimeurs, avaient des bonnets de papier; on +entendait leurs rires. Tout était radieux. C'était un temps de paix +incontestable et de profonde sécurité royaliste; c'était l'époque où un +rapport intime et spécial du préfet de police Anglès au roi sur les +faubourgs de Paris se terminait par ces lignes: «Tout bien considéré, +sire, il n'y a rien à craindre de ces gens-là. Ils sont insouciants et +indolents comme des chats. Le bas peuple des provinces est remuant, +celui de Paris ne l'est pas. Ce sont tous petits hommes. Sire, il en +faudrait deux bout à bout pour faire un de vos grenadiers. Il n'y a +point de crainte du côté de la populace de la capitale. Il est +remarquable que la taille a encore décru dans cette population depuis +cinquante ans; et le peuple des faubourgs de Paris est plus petit +qu'avant la révolution. Il n'est point dangereux. En somme, c'est de la +canaille bonne.»</p> + +<p>Qu'un chat puisse se changer en lion, les préfets de police ne le +croient pas possible; cela est pourtant, et c'est là le miracle du +peuple de Paris. Le chat d'ailleurs, si méprisé du comte Anglès, avait +l'estime des républiques antiques; il incarnait à leurs yeux la liberté, +et, comme pour servir de pendant à la Minerve aptère du Pirée, il y +avait sur la place publique de Corinthe le colosse de bronze d'un chat. +La police naïve de la restauration voyait trop «en beau» le peuple de +Paris. Ce n'est point, autant qu'on le croit, de la «canaille bonne». Le +Parisien est au Français ce que l'Athénien était au Grec; personne ne +dort mieux que lui, personne n'est plus franchement frivole et paresseux +que lui, personne mieux que lui n'a l'air d'oublier; qu'on ne s'y fie +pas pourtant; il est propre à toute sorte de nonchalance, mais, quand il +y a de la gloire au bout, il est admirable à toute espèce de furie. +Donnez-lui une pique, il fera le 10 août; donnez-lui un fusil, vous +aurez Austerlitz. Il est le point d'appui de Napoléon et la ressource de +Danton. S'agit-il de la patrie? il s'enrôle; s'agit-il de la liberté? il +dépave. Gare! ses cheveux pleins de colère sont épiques; sa blouse se +drape en chlamyde. Prenez garde. De la première rue Greneta venue, il +fera des fourches caudines. Si l'heure sonne, ce faubourien va grandir, +ce petit homme va se lever, et il regardera d'une façon terrible, et son +souffle deviendra tempête, et il sortira de cette pauvre poitrine grêle +assez de vent pour déranger les plis des Alpes. C'est grâce au +faubourien de Paris que la révolution, mêlée aux armées, conquiert +l'Europe. Il chante, c'est sa joie. Proportionnez sa chanson à sa +nature, et vous verrez! Tant qu'il n'a pour refrain que la Carmagnole, +il ne renverse que Louis XVI; faites-lui chanter la Marseillaise, il +délivrera le monde.</p> + +<p>Cette note écrite en marge du rapport Anglès, nous revenons à nos quatre +couples. Le dîner, comme nous l'avons dit, s'achevait.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIc" id="Chapitre_VIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VI</a></h2> + +<h3>Chapitre où l'on s'adore</h3> + + +<p>Propos de table et propos d'amour; les uns sont aussi insaisissables que +les autres; les propos d'amour sont des nuées, les propos de table sont +des fumées.</p> + +<p>Fameuil et Dahlia fredonnaient; Tholomyès buvait; Zéphine riait, Fantine +souriait. Listolier soufflait dans une trompette de bois achetée à +Saint-Cloud. Favourite regardait tendrement Blachevelle et disait:</p> + +<p>—Blachevelle, je t'adore.</p> + +<p>Ceci amena une question de Blachevelle:</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu ferais, Favourite, si je cessais de t'aimer?</p> + +<p>—Moi! s'écria Favourite. Ah! ne dis pas cela, même pour rire! Si tu +cessais de m'aimer, je te sauterais après, je te grifferais, je te +gratignerais, je te jetterais de l'eau, je te ferais arrêter.</p> + +<p>Blachevelle sourit avec la fatuité voluptueuse d'un homme chatouillé à +l'amour-propre. Favourite reprit:</p> + +<p>—Oui, je crierais à la garde! Ah! je me gênerais par exemple! Canaille!</p> + +<p>Blachevelle, extasié, se renversa sur sa chaise et ferma +orgueilleusement les deux yeux.</p> + +<p>Dahlia, tout en mangeant, dit bas à Favourite dans le brouhaha:</p> + +<p>—Tu l'idolâtres donc bien, ton Blachevelle?</p> + +<p>—Moi, je le déteste, répondit Favourite du même ton en ressaisissant sa +fourchette. Il est avare. J'aime le petit d'en face de chez moi. Il est +très bien, ce jeune homme-là, le connais-tu? On voit qu'il a le genre +d'être acteur. J'aime les acteurs. Sitôt qu'il rentre, sa mère dit: «Ah! +mon Dieu! ma tranquillité est perdue. Le voilà qui va crier. Mais, mon +ami, tu me casses la tête!» Parce qu'il va dans la maison, dans des +greniers à rats, dans des trous noirs, si haut qu'il peut monter,—et +chanter, et déclamer, est-ce que je sais, moi? qu'on l'entend d'en bas! +Il gagne déjà vingt sous par jour chez un avoué à écrire de la chicane. +Il est fils d'un ancien chantre de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Ah! il est +très bien. Il m'idolâtre tant qu'un jour qu'il me voyait faire de la +pâte pour des crêpes, il m'a dit: <i>Mamselle, faites des beignets de vos +gants et je les mangerai</i>. Il n'y a que les artistes pour dire des +choses comme ça. Ah! il est très bien. Je suis en train d'être insensée +de ce petit-là. C'est égal, je dis à Blachevelle que je l'adore. Comme +je mens! Hein? comme je mens!</p> + +<p>Favourite fit une pause, et continua:</p> + +<p>—Dahlia, vois-tu, je suis triste. Il n'a fait que pleuvoir tout l'été, +le vent m'agace, le vent ne décolère pas, Blachevelle est très pingre, +c'est à peine s'il y a des petits pois au marché, on ne sait que manger, +j'ai le spleen, comme disent les Anglais, le beurre est si cher! et +puis, vois, c'est une horreur, nous dînons dans un endroit où il y a un +lit, ça me dégoûte de la vie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIc" id="Chapitre_VIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VII</a></h2> + +<h3>Sagesse de Tholomyès</h3> + + +<p>Cependant, tandis que quelques-uns chantaient, les autres causaient +tumultueusement, et tous ensemble; ce n'était plus que du bruit. +Tholomyès intervint:</p> + +<p>—Ne parlons point au hasard ni trop vite, s'écria-t-il. Méditons si +nous voulons être éblouissants. Trop d'improvisation vide bêtement +l'esprit. Bière qui coule n'amasse point de mousse. Messieurs, pas de +hâte. Mêlons la majesté à la ripaille; mangeons avec recueillement; +festinons lentement. Ne nous pressons pas. Voyez le printemps; s'il se +dépêche, il est flambé, c'est-à-dire gelé. L'excès de zèle perd les +pêchers et les abricotiers. L'excès de zèle tue la grâce et la joie des +bons dîners. Pas de zèle, messieurs! Grimod de la Reynière est de l'avis +de Talleyrand.</p> + +<p>Une sourde rébellion gronda dans le groupe.</p> + +<p>—Tholomyès, laisse-nous tranquilles, dit Blachevelle.</p> + +<p>—À bas le tyran! dit Fameuil.</p> + +<p>—Bombarda, Bombance et Bamboche! cria Listolier.</p> + +<p>—Le dimanche existe, reprit Fameuil.</p> + +<p>—Nous sommes sobres, ajouta Listolier.</p> + +<p>—Tholomyès, fit Blachevelle, contemple mon calme.</p> + +<p>—Tu en es le marquis, répondit Tholomyès.</p> + +<p>Ce médiocre jeu de mots fit l'effet d'une pierre dans une mare. Le +marquis de Montcalm était un royaliste alors célèbre. Toutes les +grenouilles se turent.</p> + +<p>—Amis, s'écria Tholomyès, de l'accent d'un homme qui ressaisit +l'empire, remettez-vous. Il ne faut pas que trop de stupeur accueille ce +calembour tombé du ciel. Tout ce qui tombe de la sorte n'est pas +nécessairement digne d'enthousiasme et de respect. Le calembour est la +fiente de l'esprit qui vole. Le lazzi tombe n'importe où; et l'esprit, +après la ponte d'une bêtise, s'enfonce dans l'azur. Une tache blanchâtre +qui s'aplatit sur le rocher n'empêche pas le condor de planer. Loin de +moi l'insulte au calembour! Je l'honore dans la proportion de ses +mérites; rien de plus. Tout ce qu'il y a de plus auguste, de plus +sublime et de plus charmant dans l'humanité, et peut-être hors de +l'humanité, a fait des jeux de mots. Jésus-Christ a fait un calembour +sur saint Pierre, Moïse sur Isaac, Eschyle sur Polynice, Cléopâtre sur +Octave. Et notez que ce calembour de Cléopâtre a précédé la bataille +d'Actium, et que, sans lui, personne ne se souviendrait de la ville de +Toryne, nom grec qui signifie cuiller à pot. Cela concédé, je reviens à +mon exhortation. Mes frères, je le répète, pas de zèle, pas de +tohu-bohu, pas d'excès, même en pointes, gaîtés, liesses et jeux de +mots. Écoutez-moi, j'ai la prudence d'Amphiaraüs et la calvitie de +César. Il faut une limite, même aux rébus. <i>Est modus in rebus</i>. Il faut +une limite, même aux dîners. Vous aimez les chaussons aux pommes, +mesdames, n'en abusez pas. Il faut, même en chaussons, du bon sens et de +l'art. La gloutonnerie châtie le glouton. Gula punit Gulax. +L'indigestion est chargée par le bon Dieu de faire de la morale aux +estomacs. Et, retenez ceci: chacune de nos passions, même l'amour, a un +estomac qu'il ne faut pas trop remplir. En toute chose il faut écrire à +temps le mot <i>finis</i>, il faut se contenir, quand cela devient urgent, +tirer le verrou sur son appétit, mettre au violon sa fantaisie et se +mener soi-même au poste. Le sage est celui qui sait à un moment donné +opérer sa propre arrestation. Ayez quelque confiance en moi. Parce que +j'ai fait un peu mon droit, à ce que me disent mes examens, parce que je +sais la différence qu'il y a entre la question mue et la question +pendante, parce que j'ai soutenu une thèse en latin sur la manière dont +on donnait la torture à Rome au temps où Munatius Demens était questeur +du Parricide, parce que je vais être docteur, à ce qu'il paraît, il ne +s'ensuit pas de toute nécessité que je sois un imbécile. Je vous +recommande la modération dans vos désirs. Vrai comme je m'appelle Félix +Tholomyès, je parle bien. Heureux celui qui, lorsque l'heure a sonné, +prend un parti héroïque, et abdique comme Sylla, ou Origène!</p> + +<p>Favourite écoutait avec une attention profonde.</p> + +<p>—Félix! dit-elle, quel joli mot! j'aime ce nom-là. C'est en latin. Ça +veut dire Prosper.</p> + +<p>Tholomyès poursuivit:</p> + +<p>—Quirites, gentlemen, Caballeros, mes amis! voulez-vous ne sentir aucun +aiguillon et vous passer de lit nuptial et braver l'amour? Rien de plus +simple. Voici la recette: la limonade, l'exercice outré, le travail +forcé, éreintez-vous, traînez des blocs, ne dormez pas, veillez, +gorgez-vous de boissons nitreuses et de tisanes de nymphaeas, savourez +des émulsions de pavots et d'agnuscastus, assaisonnez-moi cela d'une +diète sévère, crevez de faim, et joignez-y les bains froids, les +ceintures d'herbes, l'application d'une plaque de plomb, les lotions +avec la liqueur de Saturne et les fomentations avec l'oxycrat.</p> + +<p>—J'aime mieux une femme, dit Listolier.</p> + +<p>—La femme! reprit Tholomyès, méfiez-vous-en. Malheur à celui qui se +livre au cœur changeant de la femme! La femme est perfide et tortueuse. +Elle déteste le serpent par jalousie de métier. Le serpent, c'est la +boutique en face.</p> + +<p>—Tholomyès, cria Blachevelle, tu es ivre!</p> + +<p>—Pardieu! dit Tholomyès.</p> + +<p>—Alors sois gai, reprit Blachevelle.</p> + +<p>Et, remplissant son verre, il se leva:</p> + +<p>—Gloire au vin! <i>Nunc te, Bacche, canam</i>! Pardon, mesdemoiselles, c'est +de l'espagnol. Et la preuve, señoras, la voici: tel peuple, telle +futaille. L'arrobe de Castille contient seize litres, le cantaro +d'Alicante douze, l'almude des Canaries vingt-cinq, le cuartin des +Baléares vingt-six, la botte du czar Pierre trente. Vive ce czar qui +était grand, et vive sa botte qui était plus grande encore! Mesdames, un +conseil d'ami: trompez-vous de voisin, si bon vous semble. Le propre de +l'amour, c'est d'errer. L'amourette n'est pas faite pour s'accroupir et +s'abrutir comme une servante anglaise qui a le calus du scrobage aux +genoux. Elle n'est pas faite pour cela, elle erre gaîment, la douce +amourette! On a dit: l'erreur est humaine; moi je dis: l'erreur est +amoureuse. Mesdames, je vous idolâtre toutes. Ô Zéphine, ô Joséphine, +figure plus que chiffonnée, vous seriez charmante, si vous n'étiez de +travers. Vous avez l'air d'un joli visage sur lequel, par mégarde, on +s'est assis. Quant à Favourite, ô nymphes et muses! un jour que +Blachevelle passait le ruisseau de la rue Guérin-Boisseau, il vit une +belle fille aux bas blancs et bien tirés qui montrait ses jambes. Ce +prologue lui plut, et Blachevelle aima. Celle qu'il aima était +Favourite. Ô Favourite, tu as des lèvres ioniennes. Il y avait un +peintre grec, appelé Euphorion, qu'on avait surnommé le peintre des +lèvres. Ce Grec seul eût été digne de peindre ta bouche! Écoute! avant +toi, il n'y avait pas de créature digne de ce nom. Tu es faite pour +recevoir la pomme comme Vénus ou pour la manger comme Ève. La beauté +commence à toi. Je viens de parler d'Ève, c'est toi qui l'as créée. Tu +mérites le brevet d'invention de la jolie femme. Ô Favourite, je cesse +de vous tutoyer, parce que je passe de la poésie à la prose. Vous +parliez de mon nom tout à l'heure. Cela m'a attendri; mais, qui que nous +soyons, méfions-nous des noms. Ils peuvent se tromper. Je me nomme Félix +et ne suis pas heureux. Les mots sont des menteurs. N'acceptons pas +aveuglément les indications qu'ils nous donnent. Ce serait une erreur +d'écrire à Liège pour avoir des bouchons et à Pau pour avoir des gants. +Miss Dahlia, à votre place, je m'appellerais Rosa. Il faut que la fleur +sente bon et que la femme ait de l'esprit. Je ne dis rien de Fantine, +c'est une songeuse, une rêveuse, une pensive, une sensitive; c'est un +fantôme ayant la forme d'une nymphe et la pudeur d'une nonne, qui se +fourvoie dans la vie de grisette, mais qui se réfugie dans les +illusions, et qui chante, et qui prie, et qui regarde l'azur sans trop +savoir ce qu'elle voit ni ce qu'elle fait, et qui, les yeux au ciel, +erre dans un jardin où il y a plus d'oiseaux qu'il n'en existe! Ô +Fantine, sache ceci: moi Tholomyès, je suis une illusion; mais elle ne +m'entend même pas, la blonde fille des chimères! Du reste, tout en elle +est fraîcheur, suavité, jeunesse, douce clarté matinale. Ô Fantine, +fille digne de vous appeler marguerite ou perle, vous êtes une femme du +plus bel orient. Mesdames, un deuxième conseil: ne vous mariez point; le +mariage est une greffe; cela prend bien ou mal; fuyez ce risque. Mais, +bah! qu'est-ce que je chante là? Je perds mes paroles. Les filles sont +incurables sur l'épousaille; et tout ce que nous pouvons dire, nous +autres sages, n'empêchera point les giletières et les piqueuses de +bottines de rêver des maris enrichis de diamants. Enfin, soit; mais, +belles, retenez ceci: vous mangez trop de sucre. Vous n'avez qu'un tort, +ô femmes, c'est de grignoter du sucre. Ô sexe rongeur, tes jolies +petites dents blanches adorent le sucre. Or, écoutez bien, le sucre est +un sel. Tout sel est desséchant. Le sucre est le plus desséchant de tous +les sels. Il pompe à travers les veines les liquides du sang; de là la +coagulation, puis la solidification du sang; de là les tubercules dans +le poumon; de là la mort. Et c'est pourquoi le diabète confine à la +phthisie. Donc ne croquez pas de sucre, et vous vivrez! Je me tourne +vers les hommes. Messieurs, faites des conquêtes. Pillez-vous les uns +aux autres sans remords vos bien-aimées. Chassez-croisez. En amour, il +n'y a pas d'amis. Partout où il y a une jolie femme l'hostilité est +ouverte. Pas de quartier, guerre à outrance! Une jolie femme est un +casus belli; une jolie femme est un flagrant délit. Toutes les invasions +de l'histoire sont déterminées par des cotillons. La femme est le droit +de l'homme. Romulus a enlevé les Sabines, Guillaume a enlevé les +Saxonnes, César a enlevé les Romaines. L'homme qui n'est pas aimé plane +comme un vautour sur les amantes d'autrui; et quant à moi, à tous ces +infortunés qui sont veufs, je jette la proclamation sublime de Bonaparte +à l'armée d'Italie: «Soldats, vous manquez de tout. L'ennemi en a.»</p> + +<p>Tholomyès s'interrompit.</p> + +<p>—Souffle, Tholomyès, dit Blachevelle.</p> + +<p>En même temps, Blachevelle, appuyé de Listolier et de Fameuil, entonna +sur un air de complainte une de ces chansons d'atelier composées des +premiers mots venus, rimées richement et pas du tout, vides de sens +comme le geste de l'arbre et le bruit du vent, qui naissent de la vapeur +des pipes et se dissipent et s'envolent avec elle. Voici par quel +couplet le groupe donna la réplique à la harangue de Tholomyès:</p> + +<p>Les pères dindons donnèrent de l'argent à un agent pour que mons +Clermont-Tonnerre fût fait pape à la Saint-Jean; Mais Clermont ne put +pas être fait pape, n'étant pas prêtre.</p> + +<p>Alors leur agent rageant leur rapporta leur argent.</p> + +<p>Ceci n'était pas fait pour calmer l'improvisation de Tholomyès; il vida +son verre, le remplit, et recommença.</p> + +<p>—À bas la sagesse! oubliez tout ce que j'ai dit. Ne soyons ni prudes, +ni prudents, ni prud'hommes. Je porte un toast à l'allégresse; soyons +allègres! Complétons notre cours de droit par la folie et la nourriture. +Indigestion et digeste. Que Justinien soit le mâle et que Ripaille soit +la femelle! Joie dans les profondeurs! Vis, ô création! Le monde est un +gros diamant! Je suis heureux. Les oiseaux sont étonnants. Quelle fête +partout! Le rossignol est un Elleviou gratis. Été, je te salue. Ô +Luxembourg, ô Géorgiques de la rue Madame et de l'allée de +l'Observatoire! Ô pioupious rêveurs! ô toutes ces bonnes charmantes qui, +tout en gardant des enfants, s'amusent à en ébaucher! Les pampas de +l'Amérique me plairaient, si je n'avais les arcades de l'Odéon. Mon âme +s'envole dans les forêts vierges et dans les savanes. Tout est beau. Les +mouches bourdonnent dans les rayons. Le soleil a éternué le colibri. +Embrasse-moi, Fantine!</p> + +<p>Il se trompa, et embrassa Favourite.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIIc" id="Chapitre_VIIIc"></a><a href="#troisieme">Chapitre VIII</a></h2> + +<h3>Mort d'un cheval</h3> + + +<p>—On dîne mieux chez Edon que chez Bombarda, s'écria Zéphine.</p> + +<p>—Je préfère Bombarda à Edon, déclara Blachevelle. Il a plus de luxe. +C'est plus asiatique. Voyez la salle d'en bas. Il y a des glaces sur les +murs.</p> + +<p>—J'en aime mieux dans mon assiette, dit Favourite.</p> + +<p>Blachevelle insista:</p> + +<p>—Regardez les couteaux. Les manches sont en argent chez Bombarda, et en +os chez Edon. Or, l'argent est plus précieux que l'os.</p> + +<p>—Excepté pour ceux qui ont un menton d'argent, observa Tholomyès.</p> + +<p>Il regardait en cet instant-là le dôme des Invalides, visible des +fenêtres de Bombarda.</p> + +<p>Il y eut une pause.</p> + +<p>—Tholomyès, cria Fameuil, tout à l'heure, Listolier et moi, nous avions +une discussion.</p> + +<p>—Une discussion est bonne, répondit Tholomyès, une querelle vaut mieux.</p> + +<p>—Nous disputions philosophie.</p> + +<p>—Soit.</p> + +<p>—Lequel préfères-tu de Descartes ou de Spinosa?</p> + +<p>—Désaugiers, dit Tholomyès.</p> + +<p>Cet arrêt rendu, il but et reprit:</p> + +<p>—Je consens à vivre. Tout n'est pas fini sur la terre, puisqu'on peut +encore déraisonner. J'en rends grâces aux dieux immortels. On ment, mais +on rit. On affirme, mais on doute. L'inattendu jaillit du syllogisme. +C'est beau. Il est encore ici-bas des humains qui savent joyeusement +ouvrir et fermer la boîte à surprises du paradoxe. Ceci, mesdames, que +vous buvez d'un air tranquille, est du vin de Madère, sachez-le, du cru +de Coural das Freiras qui est à trois cent dix-sept toises au-dessus du +niveau de la mer! Attention en buvant! trois cent dix-sept toises! et +monsieur Bombarda, le magnifique restaurateur, vous donne ces trois cent +dix-sept toises pour quatre francs cinquante centimes!</p> + +<p>Fameuil interrompit de nouveau:</p> + +<p>—Tholomyès, tes opinions font loi. Quel est ton auteur favori?</p> + +<p>—Ber....</p> + +<p>—Quin?</p> + +<p>—Non. Choux.</p> + +<p>Et Tholomyès poursuivit:</p> + +<p>—Honneur à Bombarda! il égalerait Munophis d'Elephanta s'il pouvait me +cueillir une almée, et Thygélion de Chéronée s'il pouvait m'apporter une +hétaïre! car, ô mesdames, il y avait des Bombarda en Grèce et en Égypte. +C'est Apulée qui nous l'apprend. Hélas! toujours les mêmes choses et +rien de nouveau. Plus rien d'inédit dans la création du créateur! <i>Nil +sub sole novum</i>, dit Salomon; <i>amor omnibus idem</i>, dit Virgile; et +Carabine monte avec Carabin dans la galiote de Saint-Cloud, comme +Aspasie s'embarquait avec Périclès sur la flotte de Samos. Un dernier +mot. Savez-vous ce que c'était qu'Aspasie, mesdames? Quoiqu'elle vécût +dans un temps où les femmes n'avaient pas encore d'âme, c'était une âme; +une âme d'une nuance rose et pourpre, plus embrasée que le feu, plus +franche que l'aurore. Aspasie était une créature en qui se touchaient +les deux extrêmes de la femme; c'était la prostituée déesse. Socrate, +plus Manon Lescaut. Aspasie fut créée pour le cas où il faudrait une +catin à Prométhée.</p> + +<p>Tholomyès, lancé, se serait difficilement arrêté, si un cheval ne se fût +abattu sur le quai en cet instant-là même. Du choc, la charrette et +l'orateur restèrent court. C'était une jument beauceronne, vieille et +maigre et digne de l'équarrisseur, qui traînait une charrette fort +lourde. Parvenue devant Bombarda, la bête, épuisée et accablée, avait +refusé d'aller plus loin. Cet incident avait fait de la foule. À peine +le charretier, jurant et indigné, avait-il eu le temps de prononcer avec +l'énergie convenable le mot sacramentel: <i>mâtin</i>! appuyé d'un implacable +coup de fouet, que la haridelle était tombée pour ne plus se relever. Au +brouhaha des passants, les gais auditeurs de Tholomyès tournèrent la +tête, et Tholomyès en profita pour clore son allocution par cette +strophe mélancolique:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Elle était de ce monde où coucous et carrosses</i></span><br /> +<span style="margin-left: 9.5em;"><i>Ont le même destin,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Et, rosse, elle a vécu ce que vivent les rosses,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 9.5em;"><i>L'espace d'un: mâtin!</i></span><br /> +</p> + +<p>—Pauvre cheval, soupira Fantine.</p> + +<p>Et Dahlia s'écria:</p> + +<p>—Voilà Fantine qui va se mettre à plaindre les chevaux! Peut-on être +fichue bête comme ça!</p> + +<p>En ce moment, Favourite, croisant les bras et renversant la tête en +arrière, regarda résolûment Tholomyès et dit:</p> + +<p>—Ah çà! et la surprise?</p> + +<p>—Justement. L'instant est arrivé, répondit Tholomyès. Messieurs, +l'heure de la surprise a sonné. Mesdames, attendez-nous un moment.</p> + +<p>—Cela commence par un baiser, dit Blachevelle.</p> + +<p>—Sur le front, ajouta Tholomyès.</p> + +<p>Chacun déposa gravement un baiser sur le front de sa maîtresse; puis ils +se dirigèrent vers la porte tous les quatre à la file, en mettant leur +doigt sur la bouche.</p> + +<p>Favourite battit des mains à leur sortie.</p> + +<p>—C'est déjà amusant, dit-elle.</p> + +<p>—Ne soyez pas trop longtemps, murmura Fantine. Nous vous attendons.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IXc" id="Chapitre_IXc"></a><a href="#troisieme">Chapitre IX</a></h2> + +<h3>Fin joyeuse de la joie</h3> + + +<p>Les jeunes filles, restées seules, s'accoudèrent deux à deux sur l'appui +des fenêtres, jasant, penchant leur tête et se parlant d'une croisée à +l'autre.</p> + +<p>Elles virent les jeunes gens sortir du cabaret Bombarda bras dessus bras +dessous; ils se retournèrent, leur firent des signes en riant, et +disparurent dans cette poudreuse cohue du dimanche qui envahit +hebdomadairement les Champs-Élysées.</p> + +<p>—Ne soyez pas longtemps! cria Fantine.</p> + +<p>—Que vont-ils nous rapporter? dit Zéphine.</p> + +<p>—Pour sûr ce sera joli, dit Dahlia.</p> + +<p>—Moi, reprit Favourite, je veux que ce soit en or.</p> + +<p>Elles furent bientôt distraites par le mouvement du bord de l'eau +qu'elles distinguaient dans les branches des grands arbres et qui les +divertissait fort. C'était l'heure du départ des malles-poste et des +diligences. Presque toutes les messageries du midi et de l'ouest +passaient alors par les Champs-Élysées. La plupart suivaient le quai et +sortaient par la barrière de Passy. De minute en minute, quelque grosse +voiture peinte en jaune et en noir, pesamment chargée, bruyamment +attelée, difforme à force de malles, de bâches et de valises, pleine de +têtes tout de suite disparues, broyant la chaussée, changeant tous les +pavés en briquets, se ruait à travers la foule avec toutes les +étincelles d'une forge, de la poussière pour fumée, et un air de furie. +Ce vacarme réjouissait les jeunes filles. Favourite s'exclamait:</p> + +<p>—Quel tapage! on dirait des tas de chaînes qui s'envolent.</p> + +<p>Il arriva une fois qu'une de ces voitures qu'on distinguait +difficilement dans l'épaisseur des ormes, s'arrêta un moment, puis +repartit au galop. Cela étonna Fantine.</p> + +<p>—C'est particulier! dit-elle. Je croyais que la diligence ne s'arrêtait +jamais. Favourite haussa les épaules.</p> + +<p>—Cette Fantine est surprenante. Je viens la voir par curiosité. Elle +s'éblouit des choses les plus simples. Une supposition; je suis un +voyageur, je dis à la diligence: je vais en avant, vous me prendrez sur +le quai en passant. La diligence passe, me voit, s'arrête, et me prend. +Cela se fait tous les jours. Tu ne connais pas la vie, ma chère.</p> + +<p>Un certain temps s'écoula ainsi. Tout à coup Favourite eut le mouvement +de quelqu'un qui se réveille.</p> + +<p>—Eh bien, fit-elle, et la surprise?</p> + +<p>—À propos, oui, reprit Dahlia, la fameuse surprise?</p> + +<p>—Ils sont bien longtemps! dit Fantine.</p> + +<p>Comme Fantine achevait ce soupir, le garçon qui avait servi le dîner +entra. Il tenait à la main quelque chose qui ressemblait à une lettre.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela? demanda Favourite.</p> + +<p>Le garçon répondit:</p> + +<p>—C'est un papier que ces messieurs ont laissé pour ces dames.</p> + +<p>—Pourquoi ne l'avoir pas apporté tout de suite?</p> + +<p>—Parce que ces messieurs, reprit le garçon, ont commandé de ne le +remettre à ces dames qu'au bout d'une heure.</p> + +<p>Favourite arracha le papier des mains du garçon. C'était une lettre en +effet.</p> + +<p>—Tiens! dit-elle. Il n'y a pas d'adresse. Mais voici ce qui est écrit +dessus:</p> + +<p>Ceci est la surprise.</p> + +<p>Elle décacheta vivement la lettre, l'ouvrit et lut (elle savait lire):</p> + +<p>«Ô nos amantes!</p> + +<p>«Sachez que nous avons des parents. Des parents, vous ne connaissez pas +beaucoup ça. Ça s'appelle des pères et mères dans le code civil, puéril +et honnête. Or, ces parents gémissent, ces vieillards nous réclament, +ces bons hommes et ces bonnes femmes nous appellent enfants prodigues, +ils souhaitent nos retours, et nous offrent de tuer des veaux. Nous leur +obéissons, étant vertueux. À l'heure où vous lirez ceci, cinq chevaux +fougueux nous rapporteront à nos papas et à nos mamans. Nous fichons le +camp, comme dit Bossuet. Nous partons, nous sommes partis. Nous fuyons +dans les bras de Laffitte et sur les ailes de Caillard. La diligence de +Toulouse nous arrache à l'abîme, et l'abîme c'est vous, ô nos belles +petites! Nous rentrons dans la société, dans le devoir et dans l'ordre, +au grand trot, à raison de trois lieues à l'heure. Il importe à la +patrie que nous soyons, comme tout le monde, préfets, pères de famille, +gardes champêtres et conseillers d'État. Vénérez-nous. Nous nous +sacrifions. Pleurez-nous rapidement et remplacez-nous vite. Si cette +lettre vous déchire, rendez-le-lui. Adieu.</p> + +<p>«Pendant près de deux ans, nous vous avons rendues heureuses. Ne nous en +gardez pas rancune.</p> + +<p>«Signé: Blachevelle.</p> + +<p>«Fameuil.</p> + +<p>«Listolier.</p> + +<p>«Félix Tholomyès</p> + +<p>«Post-scriptum. Le dîner est payé.»</p> + +<p>Les quatre jeunes filles se regardèrent.</p> + +<p>Favourite rompit la première le silence.</p> + +<p>—Eh bien! s'écria-t-elle, c'est tout de même une bonne farce.</p> + +<p>—C'est très drôle, dit Zéphine.</p> + +<p>—Ce doit être Blachevelle qui a eu cette idée-là, reprit Favourite. Ça +me rend amoureuse de lui. Sitôt parti, sitôt aimé. Voilà l'histoire.</p> + +<p>—Non, dit Dahlia, c'est une idée à Tholomyès. Ça se reconnaît.</p> + +<p>—En ce cas, reprit Favourite, mort à Blachevelle et vive Tholomyès!</p> + +<p>—Vive Tholomyès! crièrent Dahlia et Zéphine.</p> + +<p>Et elles éclatèrent de rire.</p> + +<p>Fantine rit comme les autres.</p> + +<p>Une heure après, quand elle fut rentrée dans sa chambre, elle pleura. +C'était, nous l'avons dit, son premier amour; elle s'était donnée à ce +Tholomyès comme à un mari, et la pauvre fille avait un enfant.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_quatrieme_Confier_cest_quelquefois_livrer" id="Livre_quatrieme_Confier_cest_quelquefois_livrer"></a>Livre quatrième—Confier, c'est quelquefois livrer</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Id" id="Chapitre_Id"></a><a href="#quatrieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Une mère qui en rencontre une autre</h3> + + +<p>Il y avait, dans le premier quart de ce siècle, à Montfermeil, près de +Paris, une façon de gargote qui n'existe plus aujourd'hui. Cette gargote +était tenue par des gens appelés Thénardier, mari et femme. Elle était +située dans la ruelle du Boulanger. On voyait au-dessus de la porte une +planche clouée à plat sur le mur. Sur cette planche était peint quelque +chose qui ressemblait à un homme portant sur son dos un autre homme, +lequel avait de grosses épaulettes de général dorées avec de larges +étoiles argentées; des taches rouges figuraient du sang; le reste du +tableau était de la fumée et représentait probablement une bataille. Au +bas on lisait cette inscription: <i>Au Sergent de Waterloo.</i></p> + +<p>Rien n'est plus ordinaire qu'un tombereau ou une charrette à la porte +d'une auberge. Cependant le véhicule ou, pour mieux dire, le fragment de +véhicule qui encombrait la rue devant la gargote du Sergent de Waterloo, +un soir du printemps de 1818, eût certainement attiré par sa masse +l'attention d'un peintre qui eût passé là.</p> + +<p>C'était l'avant-train d'un de ces fardiers, usités dans les pays de +forêts, et qui servent à charrier des madriers et des troncs d'arbres. +Cet avant-train se composait d'un massif essieu de fer à pivot où +s'emboîtait un lourd timon, et que supportaient deux roues démesurées. +Tout cet ensemble était trapu, écrasant et difforme. On eût dit l'affût +d'un canon géant. Les ornières avaient donné aux roues, aux jantes, aux +moyeux, à l'essieu et au timon, une couche de vase, hideux badigeonnage +jaunâtre assez semblable à celui dont on orne volontiers les +cathédrales. Le bois disparaissait sous la boue et le fer sous la +rouille. Sous l'essieu pendait en draperie une grosse chaîne digne de +Goliath forçat. Cette chaîne faisait songer, non aux poutres qu'elle +avait fonction de transporter, mais aux mastodontes et aux mammons +qu'elle eût pu atteler; elle avait un air de bagne, mais de bagne +cyclopéen et surhumain, et elle semblait détachée de quelque monstre. +Homère y eût lié Polyphème et Shakespeare Caliban.</p> + +<p>Pourquoi cet avant-train de fardier était-il à cette place dans la rue? +D'abord, pour encombrer la rue; ensuite pour achever de se rouiller. Il +y a dans le vieil ordre social une foule d'institutions qu'on trouve de +la sorte sur son passage en plein air et qui n'ont pas pour être là +d'autres raisons.</p> + +<p>Le centre de la chaîne pendait sous l'essieu assez près de terre, et sur +la courbure, comme sur la corde d'une balançoire, étaient assises et +groupées, ce soir-là, dans un entrelacement exquis, deux petites filles, +l'une d'environ deux ans et demi, l'autre de dix-huit mois, la plus +petite dans les bras de la plus grande. Un mouchoir savamment noué les +empêchait de tomber. Une mère avait vu cette effroyable chaîne, et avait +dit: Tiens! voilà un joujou pour mes enfants.</p> + +<p>Les deux enfants, du reste gracieusement attifées, et avec quelque +recherche, rayonnaient; on eût dit deux roses dans de la ferraille; +leurs yeux étaient un triomphe; leurs fraîches joues riaient. L'une +était châtain, l'autre était brune. Leurs naïfs visages étaient deux +étonnements ravis; un buisson fleuri qui était près de là envoyait aux +passants des parfums qui semblaient venir d'elles; celle de dix-huit +mois montrait son gentil ventre nu avec cette chaste indécence de la +petitesse.</p> + +<p>Au-dessus et autour de ces deux têtes délicates, pétries dans le bonheur +et trempées dans la lumière, le gigantesque avant-train, noir de +rouille, presque terrible, tout enchevêtré de courbes et d'angles +farouches, s'arrondissait comme un porche de caverne. À quelques pas, +accroupie sur le seuil de l'auberge, la mère, femme d'un aspect peu +avenant du reste, mais touchante en ce moment-là, balançait les deux +enfants au moyen d'une longue ficelle, les couvant des yeux de peur +d'accident avec cette expression animale et céleste propre à la +maternité; à chaque va-et-vient, les hideux anneaux jetaient un bruit +strident qui ressemblait à un cri de colère; les petites filles +s'extasiaient, le soleil couchant se mêlait à cette joie, et rien +n'était charmant comme ce caprice du hasard, qui avait fait d'une chaîne +de titans une escarpolette de chérubins.</p> + +<p>Tout en berçant ses deux petites, la mère chantonnait d'une voix fausse +une romance alors célèbre:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Il le faut, disait un guerrier.</i></span><br /> +</p> + +<p>Sa chanson et la contemplation de ses filles l'empêchaient d'entendre et +de voir ce qui se passait dans la rue.</p> + +<p>Cependant quelqu'un s'était approché d'elle, comme elle commençait le +premier couplet de la romance, et tout à coup elle entendit une voix qui +disait très près de son oreille:</p> + +<p>—Vous avez là deux jolis enfants, madame, répondit la mère, continuant +sa romance:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>À la belle et tendre Imogine.</i></span><br /> +</p> + +<p class="noindent">rèpondit la mère, continuant sa romance, puis elle tourna la tête.</p> + +<p>Une femme était devant elle, à quelques pas. Cette femme, elle aussi, +avait un enfant qu'elle portait dans ses bras.</p> + +<p>Elle portait en outre un assez gros sac de nuit qui semblait fort lourd.</p> + +<p>L'enfant de cette femme était un des plus divins êtres qu'on pût voir. +C'était une fille de deux à trois ans. Elle eût pu jouter avec les deux +autres pour la coquetterie de l'ajustement; elle avait un bavolet de +linge fin, des rubans à sa brassière et de la valenciennes à son bonnet. +Le pli de sa jupe relevée laissait voir sa cuisse blanche, potelée et +ferme. Elle était admirablement rose et bien portante. La belle petite +donnait envie de mordre dans les pommes de ses joues. On ne pouvait rien +dire de ses yeux, sinon qu'ils devaient être très grands et qu'ils +avaient des cils magnifiques. Elle dormait.</p> + +<p>Elle dormait de ce sommeil d'absolue confiance propre à son âge. Les +bras des mères sont faits de tendresse; les enfants y dorment +profondément.</p> + +<p>Quant à la mère, l'aspect en était pauvre et triste. Elle avait la mise +d'une ouvrière qui tend à redevenir paysanne. Elle était jeune. +Était-elle belle? peut-être; mais avec cette mise il n'y paraissait pas. +Ses cheveux, d'où s'échappait une mèche blonde, semblaient fort épais, +mais disparaissaient sévèrement sous une coiffe de béguine, laide, +serrée, étroite, et nouée au menton. Le rire montre les belles dents +quand on en a; mais elle ne riait point. Ses yeux ne semblaient pas être +secs depuis très longtemps. Elle était pâle; elle avait l'air très lasse +et un peu malade; elle regardait sa fille endormie dans ses bras avec +cet air particulier d'une mère qui a nourri son enfant. Un large +mouchoir bleu, comme ceux où se mouchent les invalides, plié en fichu, +masquait lourdement sa taille. Elle avait les mains hâlées et toutes +piquées de taches de rousseur, l'index durci et déchiqueté par +l'aiguille, une mante brune de laine bourrue, une robe de toile et de +gros souliers. C'était Fantine.</p> + +<p>C'était Fantine. Difficile à reconnaître. Pourtant, à l'examiner +attentivement, elle avait toujours sa beauté. Un pli triste, qui +ressemblait à un commencement d'ironie, ridait sa joue droite. Quant à +sa toilette, cette aérienne toilette de mousseline et de rubans qui +semblait faite avec de la gaîté, de la folie et de la musique, pleine de +grelots et parfumée de lilas, elle s'était évanouie comme ces beaux +givres éclatants qu'on prend pour des diamants au soleil; ils fondent et +laissent la branche toute noire.</p> + +<p>Dix mois s'étaient écoulés depuis «la bonne farce».</p> + +<p>Que s'était-il passé pendant ces dix mois? on le devine.</p> + +<p>Après l'abandon, la gêne. Fantine avait tout de suite perdu de vue +Favourite, Zéphine et Dahlia; le lien, brisé du côté des hommes, s'était +défait du côté des femmes; on les eût bien étonnées, quinze jours après, +si on leur eût dit qu'elles étaient amies; cela n'avait plus de raison +d'être. Fantine était restée seule. Le père de son enfant parti,—hélas! +ces ruptures-là sont irrévocables,—elle se trouva absolument isolée, +avec l'habitude du travail de moins et le goût du plaisir de plus. +Entraînée par sa liaison avec Tholomyès à dédaigner le petit métier +qu'elle savait, elle avait négligé ses débouchés; ils s'étaient fermés. +Nulle ressource. Fantine savait à peine lire et ne savait pas écrire; on +lui avait seulement appris dans son enfance à signer son nom; elle avait +fait écrire par un écrivain public une lettre à Tholomyès, puis une +seconde, puis une troisième. Tholomyès n'avait répondu à aucune. Un +jour, Fantine entendit des commères dire en regardant sa fille:</p> + +<p>—Est-ce qu'on prend ces enfants-là au sérieux? on hausse les épaules de +ces enfants-là!</p> + +<p>Alors elle songea à Tholomyès qui haussait les épaules de son enfant et +qui ne prenait pas cet être innocent au sérieux; et son cœur devint +sombre à l'endroit de cet homme. Quel parti prendre pourtant? Elle ne +savait plus à qui s'adresser. Elle avait commis une faute, mais le fond +de sa nature, on s'en souvient, était pudeur et vertu. Elle sentit +vaguement qu'elle était à la veille de tomber dans la détresse, et de +glisser dans le pire. Il fallait du courage; elle en eut, et se roidit. +L'idée lui vint de retourner dans sa ville natale, à Montreuil-sur-mer. +Là quelqu'un peut-être la connaîtrait et lui donnerait du travail. Oui; +mais il faudrait cacher sa faute. Et elle entrevoyait confusément la +nécessité possible d'une séparation plus douloureuse encore que la +première. Son cœur se serra, mais elle prit sa résolution. Fantine, on +le verra, avait la farouche bravoure de la vie.</p> + +<p>Elle avait déjà vaillamment renoncé à la parure, s'était vêtue de toile, +et avait mis toute sa soie, tous ses chiffons, tous ses rubans et toutes +ses dentelles sur sa fille, seule vanité qui lui restât, et sainte +celle-là. Elle vendit tout ce qu'elle avait, ce qui lui produisit deux +cents francs; ses petites dettes payées, elle n'eut plus que +quatre-vingts francs environ. À vingt-deux ans, par une belle matinée de +printemps, elle quittait Paris, emportant son enfant sur son dos. +Quelqu'un qui les eût vues passer toutes les deux eût pitié. Cette femme +n'avait au monde que cet enfant, et cet enfant n'avait au monde que +cette femme. Fantine avait nourri sa fille; cela lui avait fatigué la +poitrine, et elle toussait un peu.</p> + +<p>Nous n'aurons plus occasion de parler de M. Félix Tholomyès. +Bornons-nous à dire que, vingt ans plus tard, sous le roi +Louis-Philippe, c'était un gros avoué de province, influent et riche, +électeur sage et juré très sévère; toujours homme de plaisir.</p> + +<p>Vers le milieu du jour, après avoir, pour se reposer, cheminé de temps +en temps, moyennant trois ou quatre sous par lieue, dans ce qu'on +appelait alors les Petites Voitures des Environs de Paris, Fantine se +trouvait à Montfermeil, dans la ruelle du Boulanger.</p> + +<p>Comme elle passait devant l'auberge Thénardier, les deux petites filles, +enchantées sur leur escarpolette monstre, avaient été pour elle une +sorte d'éblouissement, et elle s'était arrêtée devant cette vision de +joie.</p> + +<p>Il y a des charmes. Ces deux petites filles en furent un pour cette +mère.</p> + +<p>Elle les considérait, toute émue. La présence des anges est une annonce +de paradis. Elle crut voir au dessus de cette auberge le mystérieux ICI +de la providence. Ces deux petites étaient si évidemment heureuses! Elle +les regardait, elle les admirait, tellement attendrie qu'au moment où la +mère reprenait haleine entre deux vers de sa chanson, elle ne put +s'empêcher de lui dire ce mot qu'on vient de lire:</p> + +<p>—Vous avez là deux jolis enfants, madame.</p> + +<p>Les créatures les plus féroces sont désarmées par la caresse à leurs +petits. La mère leva la tête et remercia, et fit asseoir la passante sur +le banc de la porte, elle-même étant sur le seuil. Les deux femmes +causèrent.</p> + +<p>—Je m'appelle madame Thénardier, dit la mère des deux petites. Nous +tenons cette auberge.</p> + +<p>Puis, toujours à sa romance, elle reprit entre ses dents:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Il le faut, je suis chevalier,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Et je pars pour la Palestine.</i></span><br /> +</p> + +<p>Cette madame Thénardier était une femme rousse, charnue, anguleuse; le +type femme-à-soldat dans toute sa disgrâce. Et, chose bizarre, avec un +air penché qu'elle devait à des lectures romanesques. C'était une +minaudière hommasse. De vieux romans qui se sont éraillés sur des +imaginations de gargotières ont de ces effets-là. Elle était jeune +encore; elle avait à peine trente ans. Si cette femme, qui était +accroupie, se fût tenue droite, peut-être sa haute taille et sa carrure +de colosse ambulant propre aux foires, eussent-elles dès l'abord +effarouché la voyageuse, troublé sa confiance, et fait évanouir ce que +nous avons à raconter. Une personne qui est assise au lieu d'être +debout, les destinées tiennent à cela.</p> + +<p>La voyageuse raconta son histoire, un peu modifiée:</p> + +<p>Qu'elle était ouvrière; que son mari était mort; que le travail lui +manquait à Paris, et qu'elle allait en chercher ailleurs; dans son pays; +qu'elle avait quitté Paris, le matin même, à pied; que, comme elle +portait son enfant, se sentant fatiguée, et ayant rencontré la voiture +de Villemomble, elle y était montée; que de Villemomble elle était venue +à Montfermeil à pied, que la petite avait un peu marché, mais pas +beaucoup, c'est si jeune, et qu'il avait fallu la prendre, et que le +bijou s'était endormi.</p> + +<p>Et sur ce mot elle donna à sa fille un baiser passionné qui la réveilla. +L'enfant ouvrit les yeux, de grands yeux bleus comme ceux de sa mère, et +regarda, quoi? rien, tout, avec cet air sérieux et quelquefois sévère +des petits enfants, qui est un mystère de leur lumineuse innocence +devant nos crépuscules de vertus. On dirait qu'ils se sentent anges et +qu'ils nous savent hommes. Puis l'enfant se mit à rire, et, quoique la +mère la retint, glissa à terre avec l'indomptable énergie d'un petit +être qui veut courir. Tout à coup elle aperçut les deux autres sur leur +balançoire, s'arrêta court, et tira la langue, signe d'admiration.</p> + +<p>La mère Thénardier détacha ses filles, les fit descendre de +l'escarpolette, et dit:</p> + +<p>—Amusez-vous toutes les trois.</p> + +<p>Ces âges-là s'apprivoisent vite, et au bout d'une minute les petites +Thénardier jouaient avec la nouvelle venue à faire des trous dans la +terre, plaisir immense.</p> + +<p>Cette nouvelle venue était très gaie; la bonté de la mère est écrite +dans la gaîté du marmot; elle avait pris un brin de bois qui lui servait +de pelle, et elle creusait énergiquement une fosse bonne pour une +mouche. Ce que fait le fossoyeur devient riant, fait par l'enfant.</p> + +<p>Les deux femmes continuaient de causer.</p> + +<p>—Comment s'appelle votre mioche?</p> + +<p>—Cosette.</p> + +<p>Cosette, lisez Euphrasie. La petite se nommait Euphrasie. Mais +d'Euphrasie la mère avait fait Cosette, par ce doux et gracieux instinct +des mères et du peuple qui change Josefa en Pepita et Françoise en +Sillette. C'est là un genre de dérivés qui dérange et déconcerte toute +la science des étymologistes. Nous avons connu une grand'mère qui avait +réussi à faire de Théodore, Gnon.</p> + +<p>—Quel âge a-t-elle?</p> + +<p>—Elle va sur trois ans.</p> + +<p>—C'est comme mon aînée.</p> + +<p>Cependant les trois petites filles étaient groupées dans une posture +d'anxiété profonde et de béatitude; un événement avait lieu; un gros ver +venait de sortir de terre; et elles avaient peur, et elles étaient en +extase.</p> + +<p>Leurs fronts radieux se touchaient; on eût dit trois têtes dans une +auréole.</p> + +<p>—Les enfants, s'écria la mère Thénardier, comme ça se connaît tout de +suite! les voilà qu'on jurerait trois sœurs!</p> + +<p>Ce mot fut l'étincelle qu'attendait probablement l'autre mère. Elle +saisit la main de la Thénardier, la regarda fixement, et lui dit:</p> + +<p>—Voulez-vous me garder mon enfant?</p> + +<p>La Thénardier eut un de ces mouvements surpris qui ne sont ni le +consentement ni le refus.</p> + +<p>La mère de Cosette poursuivit:</p> + +<p>—Voyez-vous, je ne peux pas emmener ma fille au pays. L'ouvrage ne le +permet pas. Avec un enfant, on ne trouve pas à se placer. Ils sont si +ridicules dans ce pays-là. C'est le bon Dieu qui m'a fait passer devant +votre auberge. Quand j'ai vu vos petites si jolies et si propres et si +contentes, cela m'a bouleversée. J'ai dit: voilà une bonne mère. C'est +ça; ça fera trois sœurs. Et puis, je ne serai pas longtemps à revenir. +Voulez-vous me garder mon enfant?</p> + +<p>—Il faudrait voir, dit la Thénardier.</p> + +<p>—Je donnerais six francs par mois.</p> + +<p>Ici une voix d'homme cria du fond de la gargote:</p> + +<p>—Pas à moins de sept francs. Et six mois payés d'avance.</p> + +<p>—Six fois sept quarante-deux, dit la Thénardier.</p> + +<p>—Je les donnerai, dit la mère.</p> + +<p>—Et quinze francs en dehors pour les premiers frais, ajouta la voix +d'homme.</p> + +<p>—Total cinquante-sept francs, dit la madame Thénardier. Et à travers +ces chiffres, elle chantonnait vaguement:</p> + +<p><i>Il le faut, disait un guerrier.</i></p> + +<p>—Je les donnerai, dit la mère, j'ai quatre-vingts francs. Il me restera +de quoi aller au pays. En allant à pied. Je gagnerai de l'argent là-bas, +et dès que j'en aurai un peu, je reviendrai chercher l'amour.</p> + +<p>La voix d'homme reprit:</p> + +<p>—La petite a un trousseau?</p> + +<p>—C'est mon mari, dit la Thénardier.</p> + +<p>—Sans doute elle a un trousseau, le pauvre trésor. J'ai bien vu que +c'était votre mari. Et un beau trousseau encore! un trousseau insensé. +Tout par douzaines; et des robes de soie comme une dame. Il est là dans +mon sac de nuit.</p> + +<p>—Il faudra le donner, repartit la voix d'homme.</p> + +<p>—Je crois bien que je le donnerai! dit la mère. Ce serait cela qui +serait drôle si je laissais ma fille toute nue!</p> + +<p>La face du maître apparut.</p> + +<p>—C'est bon, dit-il.</p> + +<p>Le marché fut conclu. La mère passa la nuit à l'auberge, donna son +argent et laissa son enfant, renoua son sac de nuit dégonflé du +trousseau et léger désormais, et partit le lendemain matin, comptant +revenir bientôt. On arrange tranquillement ces départs-là, mais ce sont +des désespoirs.</p> + +<p>Une voisine des Thénardier rencontra cette mère comme elle s'en allait, +et s'en revint en disant:</p> + +<p>—Je viens de voir une femme qui pleure dans la rue, que c'est un +déchirement.</p> + +<p>Quand la mère de Cosette fut partie, l'homme dit à la femme:</p> + +<p>—Cela va me payer mon effet de cent dix francs qui échoit demain. Il me +manquait cinquante francs. Sais-tu que j'aurais eu l'huissier et un +protêt? Tu as fait là une bonne souricière avec tes petites.</p> + +<p>—Sans m'en douter, dit la femme.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IId" id="Chapitre_IId"></a><a href="#quatrieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Première esquisse de deux figures louches</h3> + + +<p>La souris prise était bien chétive; mais le chat se réjouit même d'une +souris maigre. Qu'était-ce que les Thénardier?</p> + +<p>Disons-en un mot dès à présent. Nous compléterons le croquis plus tard.</p> + +<p>Ces êtres appartenaient à cette classe bâtarde composée de gens +grossiers parvenus et de gens intelligents déchus, qui est entre la +classe dite moyenne et la classe dite inférieure, et qui combine +quelques-uns des défauts de la seconde avec presque tous les vices de la +première, sans avoir le généreux élan de l'ouvrier ni l'ordre honnête du +bourgeois.</p> + +<p>C'étaient de ces natures naines qui, si quelque feu sombre les chauffe +par hasard, deviennent facilement monstrueuses. Il y avait dans la femme +le fond d'une brute et dans l'homme l'étoffe d'un gueux. Tous deux +étaient au plus haut degré susceptibles de l'espèce de hideux progrès +qui se fait dans le sens du mal. Il existe des âmes écrevisses reculant +continuellement vers les ténèbres, rétrogradant dans la vie plutôt +qu'elles n'y avancent, employant l'expérience à augmenter leur +difformité, empirant sans cesse, et s'empreignant de plus en plus d'une +noirceur croissante. Cet homme et cette femme étaient de ces âmes-là.</p> + +<p>Le Thénardier particulièrement était gênant pour le physionomiste. On +n'a qu'à regarder certains hommes pour s'en défier, on les sent +ténébreux à leurs deux extrémités. Ils sont inquiets derrière eux et +menaçants devant eux. Il y a en eux de l'inconnu. On ne peut pas plus +répondre de ce qu'ils ont fait que de ce qu'ils feront. L'ombre qu'ils +ont dans le regard les dénonce. Rien qu'en les entendant dire un mot ou +qu'en les voyant faire un geste on entrevoit de sombres secrets dans +leur passé et de sombres mystères dans leur avenir.</p> + +<p>Ce Thénardier, s'il fallait l'en croire, avait été soldat; sergent, +disait-il; il avait fait probablement la campagne de 1815, et s'était +même comporté assez bravement, à ce qu'il paraît. Nous verrons plus tard +ce qu'il en était. L'enseigne de son cabaret était une allusion à l'un +de ses faits d'armes. Il l'avait peinte lui-même, car il savait faire un +peu de tout; mal.</p> + +<p>C'était l'époque où l'antique roman classique, qui, après avoir été +<i>Clélie</i>, n'était plus que <i>Lodoïska</i>, toujours noble, mais de plus en +plus vulgaire, tombé de mademoiselle de Scudéri à madame +Barthélemy-Hadot, et de madame de Lafayette à madame Bournon-Malarme, +incendiait l'âme aimante des portières de Paris et ravageait même un peu +la banlieue. Madame Thénardier était juste assez intelligente pour lire +ces espèces de livres. Elle s'en nourrissait. Elle y noyait ce qu'elle +avait de cervelle; cela lui avait donné, tant qu'elle avait été très +jeune, et même un peu plus tard, une sorte d'attitude pensive près de +son mari, coquin d'une certaine profondeur, ruffian lettré à la +grammaire près, grossier et fin en même temps, mais, en fait de +sentimentalisme, lisant Pigault-Lebrun, et pour «tout ce qui touche le +sexe», comme il disait dans son jargon, butor correct et sans mélange. +Sa femme avait quelque douze ou quinze ans de moins que lui. Plus tard, +quand les cheveux romanesquement pleureurs commencèrent à grisonner, +quand la Mégère se dégagea de la Paméla, la Thénardier ne fut plus +qu'une grosse méchante femme ayant savouré des romans bêtes. Or on ne +lit pas impunément des niaiseries. Il en résulta que sa fille aînée se +nomma Eponine. Quant à la cadette, la pauvre petite faillit se nommer +Gulnare; elle dut à je ne sais quelle heureuse diversion faite par un +roman de Ducray-Duminil, de ne s'appeler qu'Azelma.</p> + +<p>Au reste, pour le dire en passant, tout n'est pas ridicule et +superficiel dans cette curieuse époque à laquelle nous faisons ici +allusion, et qu'on pourrait appeler l'anarchie des noms de baptême. À +côté de l'élément romanesque, que nous venons d'indiquer, il y a le +symptôme social. Il n'est pas rare aujourd'hui que le garçon bouvier se +nomme Arthur, Alfred ou Alphonse, et que le vicomte—s'il y a encore des +vicomtes—se nomme Thomas, Pierre ou Jacques. Ce déplacement qui met le +nom «élégant» sur le plébéien et le nom campagnard sur l'aristocrate +n'est autre chose qu'un remous d'égalité. L'irrésistible pénétration du +souffle nouveau est là comme en tout. Sous cette discordance apparente, +il y a une chose grande et profonde: la révolution française.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIId" id="Chapitre_IIId"></a><a href="#quatrieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>L'Alouette</h3> + + +<p>Il ne suffit pas d'être méchant pour prospérer. La gargote allait mal.</p> + +<p>Grâce aux cinquante-sept francs de la voyageuse, Thénardier avait pu +éviter un protêt et faire honneur à sa signature. Le mois suivant ils +eurent encore besoin d'argent; la femme porta à Paris et engagea au +Mont-de-Piété le trousseau de Cosette pour une somme de soixante francs. +Dès que cette somme fut dépensée, les Thénardier s'accoutumèrent à ne +plus voir dans la petite fille qu'un enfant qu'ils avaient chez eux par +charité, et la traitèrent en conséquence. Comme elle n'avait plus de +trousseau, on l'habilla des vieilles jupes et des vieilles chemises des +petites Thénardier, c'est-à-dire de haillons.</p> + +<p>On la nourrit des restes de tout le monde, un peu mieux que le chien et +un peu plus mal que le chat. Le chat et le chien étaient du reste ses +commensaux habituels; Cosette mangeait avec eux sous la table dans une +écuelle de bois pareille à la leur. La mère qui s'était fixée, comme on +le verra plus tard, à Montreuil-sur-mer, écrivait, ou, pour mieux dire, +faisait écrire tous les mois afin d'avoir des nouvelles de son enfant. +Les Thénardier répondaient invariablement: Cosette est à merveille. Les +six premiers mois révolus, la mère envoya sept francs pour le septième +mois, et continua assez exactement ses envois de mois en mois. L'année +n'était pas finie que le Thénardier dit:</p> + +<p>—Une belle grâce qu'elle nous fait là! que veut-elle que nous fassions +avec ses sept francs?</p> + +<p>Et il écrivit pour exiger douze francs. La mère, à laquelle ils +persuadaient que son enfant était heureuse "et venait bien", se soumit +et envoya les douze francs.</p> + +<p>Certaines natures ne peuvent aimer d'un côté sans haïr de l'autre. La +mère Thénardier aimait passionnément ses deux filles à elle, ce qui fit +qu'elle détesta l'étrangère. Il est triste de songer que l'amour d'une +mère peut avoir de vilains aspects. Si peu de place que Cosette tînt +chez elle, il lui semblait que cela était pris aux siens, et que cette +petite diminuait l'air que ses filles respiraient. Cette femme, comme +beaucoup de femmes de sa sorte, avait une somme de caresses et une somme +de coups et d'injures à dépenser chaque jour. Si elle n'avait pas eu +Cosette, il est certain que ses filles, tout idolâtrées qu'elles +étaient, auraient tout reçu; mais l'étrangère leur rendit le service de +détourner les coups sur elle. Ses filles n'eurent que les caresses. +Cosette ne faisait pas un mouvement qui ne fît pleuvoir sur sa tête une +grêle de châtiments violents et immérités. Doux être faible qui ne +devait rien comprendre à ce monde ni à Dieu, sans cesse punie, grondée, +rudoyée, battue et voyant à côté d'elle deux petites créatures comme +elle, qui vivaient dans un rayon d'aurore!</p> + +<p>La Thénardier étant méchante pour Cosette, Éponine et Azelma furent +méchantes. Les enfants, à cet âge, ne sont que des exemplaires de la +mère. Le format est plus petit, voilà tout.</p> + +<p>Une année s'écoula, puis une autre.</p> + +<p>On disait dans le village:</p> + +<p>—Ces Thénardier sont de braves gens. Ils ne sont pas riches, et ils +élèvent un pauvre enfant qu'on leur a abandonné chez eux!</p> + +<p>On croyait Cosette oubliée par sa mère.</p> + +<p>Cependant le Thénardier, ayant appris par on ne sait quelles voies +obscures que l'enfant était probablement bâtard et que la mère ne +pouvait l'avouer, exigea quinze francs par mois, disant que «la +créature» grandissait et «<i>mangeait</i>», et menaçant de la renvoyer. +«Quelle ne m'embête pas! s'écriait-il, je lui bombarde son mioche tout +au beau milieu de ses cachotteries. Il me faut de l'augmentation.» La +mère paya les quinze francs.</p> + +<p>D'année en année, l'enfant grandit, et sa misère aussi.</p> + +<p>Tant que Cosette fut toute petite, elle fut le souffre-douleur des deux +autres enfants; dès qu'elle se mit à se développer un peu, c'est-à-dire +avant même qu'elle eût cinq ans, elle devint la servante de la maison.</p> + +<p>Cinq ans, dira-t-on, c'est invraisemblable. Hélas, c'est vrai. La +souffrance sociale commence à tout âge.</p> + +<p>N'avons-nous pas vu, récemment, le procès d'un nommé Dumolard, orphelin +devenu bandit, qui, dès l'âge de cinq ans, disent les documents +officiels, étant seul au monde «travaillait pour vivre, et volait.»</p> + +<p>On fit faire à Cosette les commissions, balayer les chambres, la cour, +la rue, laver la vaisselle, porter même des fardeaux. Les Thénardier se +crurent d'autant plus autorisés à agir ainsi que la mère qui était +toujours à Montreuil-sur-mer commença à mal payer. Quelques mois +restèrent en souffrance.</p> + +<p>Si cette mère fût revenue à Montfermeil au bout de ces trois années, +elle n'eût point reconnu son enfant. Cosette, si jolie et si fraîche à +son arrivée dans cette maison, était maintenant maigre et blême. Elle +avait je ne sais quelle allure inquiète. Sournoise! disaient les +Thénardier.</p> + +<p>L'injustice l'avait faite hargneuse et la misère l'avait rendue laide. +Il ne lui restait plus que ses beaux yeux qui faisaient peine, parce +que, grands comme ils étaient, il semblait qu'on y vît une plus grande +quantité de tristesse.</p> + +<p>C'était une chose navrante de voir, l'hiver, ce pauvre enfant, qui +n'avait pas encore six ans, grelottant sous de vieilles loques de toile +trouées, balayer la rue avant le jour avec un énorme balai dans ses +petites mains rouges et une larme dans ses grands yeux.</p> + +<p>Dans le pays on l'appelait l'Alouette. Le peuple, qui aime les figures, +s'était plu à nommer de ce nom ce petit être pas plus gros qu'un oiseau, +tremblant, effarouché et frissonnant, éveillé le premier chaque matin +dans la maison et dans le village, toujours dans la rue ou dans les +champs avant l'aube. Seulement la pauvre Alouette ne chantait jamais.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_cinquieme_La_descente" id="Livre_cinquieme_La_descente"></a>Livre cinquième—La descente</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ie" id="Chapitre_Ie"></a><a href="#cinquieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Histoire d'un progrès dans les verroteries noires</h3> + + +<p>Cette mère cependant qui, au dire des gens de Montfermeil, semblait +avoir abandonné son enfant, que devenait-elle? où était-elle? que +faisait-elle?</p> + +<p>Après avoir laissé sa petite Cosette aux Thénardier, elle avait continué +son chemin et était arrivée à Montreuil-sur-mer.</p> + +<p>C'était, on se le rappelle, en 1818.</p> + +<p>Fantine avait quitté sa province depuis une dizaine d'années. +Montreuil-sur-mer avait changé d'aspect. Tandis que Fantine descendait +lentement de misère en misère, sa ville natale avait prospéré.</p> + +<p>Depuis deux ans environ, il s'y était accompli un de ces faits +industriels qui sont les grands événements des petits pays.</p> + +<p>Ce détail importe, et nous croyons utile de le développer; nous dirions +presque, de le souligner.</p> + +<p>De temps immémorial, Montreuil-sur-mer avait pour industrie spéciale +l'imitation des jais anglais et des verroteries noires d'Allemagne. +Cette industrie avait toujours végété, à cause de la cherté des matières +premières qui réagissait sur la main-d'œuvre. Au moment où Fantine +revint à Montreuil-sur-mer, une transformation inouïe s'était opérée +dans cette production des «articles noirs». Vers la fin de 1815, un +homme, un inconnu, était venu s'établir dans la ville et avait eu l'idée +de substituer, dans cette fabrication, la gomme laque à la résine et, +pour les bracelets en particulier, les coulants en tôle simplement +rapprochée aux coulants en tôle soudée. Ce tout petit changement avait +été une révolution.</p> + +<p>Ce tout petit changement en effet avait prodigieusement réduit le prix +de la matière première, ce qui avait permis, premièrement, d'élever le +prix de la main-d'œuvre, bienfait pour le pays; deuxièmement, +d'améliorer la fabrication, avantage pour le consommateur; +troisièmement, de vendre à meilleur marché tout en triplant le bénéfice, +profit pour le manufacturier.</p> + +<p>Ainsi pour une idée trois résultats.</p> + +<p>En moins de trois ans, l'auteur de ce procédé était devenu riche, ce qui +est bien, et avait tout fait riche autour de lui, ce qui est mieux. Il +était étranger au département. De son origine, on ne savait rien; de ses +commencements, peu de chose.</p> + +<p>On contait qu'il était venu dans la ville avec fort peu d'argent, +quelques centaines de francs tout au plus.</p> + +<p>C'est de ce mince capital, mis au service d'une idée ingénieuse, fécondé +par l'ordre et par la pensée, qu'il avait tiré sa fortune et la fortune +de tout ce pays.</p> + +<p>À son arrivée à Montreuil-sur-mer, il n'avait que les vêtements, la +tournure et le langage d'un ouvrier.</p> + +<p>Il paraît que, le jour même où il faisait obscurément son entrée dans la +petite ville de Montreuil-sur-mer, à la tombée d'un soir de décembre, le +sac au dos et le bâton d'épine à la main, un gros incendie venait +d'éclater à la maison commune. Cet homme s'était jeté dans le feu, et +avait sauvé, au péril de sa vie, deux enfants qui se trouvaient être +ceux du capitaine de gendarmerie; ce qui fait qu'on n'avait pas songé à +lui demander son passeport. Depuis lors, on avait su son nom. Il +s'appelait le <i>père Madeleine</i>.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIe" id="Chapitre_IIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>M. Madeleine</h3> + + +<p>C'était un homme d'environ cinquante ans, qui avait l'air préoccupé et +qui était bon. Voilà tout ce qu'on en pouvait dire.</p> + +<p>Grâce aux progrès rapides de cette industrie qu'il avait si +admirablement remaniée, Montreuil-sur-mer était devenu un centre +d'affaires considérable. L'Espagne, qui consomme beaucoup de jais noir, +y commandait chaque année des achats immenses. Montreuil-sur-mer, pour +ce commerce, faisait presque concurrence à Londres et à Berlin. Les +bénéfices du père Madeleine étaient tels que, dès la deuxième année, il +avait pu bâtir une grande fabrique dans laquelle il y avait deux vastes +ateliers, l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes. Quiconque avait +faim pouvait s'y présenter, et était sûr de trouver là de l'emploi et du +pain. Le père Madeleine demandait aux hommes de la bonne volonté, aux +femmes des mœurs pures, à tous de la probité. Il avait divisé les +ateliers afin de séparer les sexes et que les filles et les femmes +pussent rester sages. Sur ce point, il était inflexible. C'était le seul +où il fût en quelque sorte intolérant. Il était d'autant plus fondé à +cette sévérité que, Montreuil-sur-mer étant une ville de garnison, les +occasions de corruption abondaient. Du reste sa venue avait été un +bienfait, et sa présence était une providence. Avant l'arrivée du père +Madeleine, tout languissait dans le pays; maintenant tout y vivait de la +vie saine du travail. Une forte circulation échauffait tout et pénétrait +partout. Le chômage et la misère étaient inconnus. Il n'y avait pas de +poche si obscure où il n'y eût un peu d'argent, pas de logis si pauvre +où il n'y eût un peu de joie.</p> + +<p>Le père Madeleine employait tout le monde. Il n'exigeait qu'une chose: +soyez honnête homme! soyez honnête fille!</p> + +<p>Comme nous l'avons dit, au milieu de cette activité dont il était la +cause et le pivot, le père Madeleine faisait sa fortune, mais, chose +assez singulière dans un simple homme de commerce, il ne paraissait +point que ce fût là son principal souci. Il semblait qu'il songeât +beaucoup aux autres et peu à lui. En 1820, on lui connaissait une somme +de six cent trente mille francs placée à son nom chez Laffitte; mais +avant de se réserver ces six cent trente mille francs, il avait dépensé +plus d'un million pour la ville et pour les pauvres.</p> + +<p>L'hôpital était mal doté; il y avait fondé dix lits. Montreuil-sur-mer +est divisé en ville haute et ville basse. La ville basse, qu'il +habitait, n'avait qu'une école, méchante masure qui tombait en ruine; il +en avait construit deux, une pour les filles, l'autre pour les garçons. +Il allouait de ses deniers aux deux instituteurs une indemnité double de +leur maigre traitement officiel, et un jour, à quelqu'un qui s'en +étonnait, il dit: «Les deux premiers fonctionnaires de l'état, c'est la +nourrice et le maître d'école.» Il avait créé à ses frais une salle +d'asile, chose alors presque inconnue en France, et une caisse de +secours pour les ouvriers vieux et infirmes. Sa manufacture étant un +centre, un nouveau quartier où il y avait bon nombre de familles +indigentes avait rapidement surgi autour de lui; il y avait établi une +pharmacie gratuite.</p> + +<p>Dans les premiers temps, quand on le vit commencer, les bonnes âmes +dirent: C'est un gaillard qui veut s'enrichir. Quand on le vit enrichir +le pays avant de s'enrichir lui-même, les mêmes bonnes âmes dirent: +C'est un ambitieux. Cela semblait d'autant plus probable que cet homme +était religieux, et même pratiquait dans une certaine mesure, chose fort +bien vue à cette époque. Il allait régulièrement entendre une basse +messe tous les dimanches. Le député local, qui flairait partout des +concurrences, ne tarda pas à s'inquiéter de cette religion. Ce député, +qui avait été membre du corps législatif de l'empire, partageait les +idées religieuses d'un père de l'oratoire connu sous le nom de Fouché, +duc d'Otrante, dont il avait été la créature et l'ami. À huis clos il +riait de Dieu doucement. Mais quand il vit le riche manufacturier +Madeleine aller à la basse messe de sept heures, il entrevit un candidat +possible, et résolut de le dépasser; il prit un confesseur jésuite et +alla à la grand'messe et à vêpres. L'ambition en ce temps-là était, dans +l'acception directe du mot, une course au clocher. Les pauvres +profitèrent de cette terreur comme le bon Dieu, car l'honorable député +fonda aussi deux lits à l'hôpital; ce qui fit douze.</p> + +<p>Cependant en 1819 le bruit se répandit un matin dans la ville que, sur +la présentation de M. le préfet, et en considération des services rendus +au pays, le père Madeleine allait être nommé par le roi maire de +Montreuil-sur-mer. Ceux qui avaient déclaré ce nouveau venu «un +ambitieux», saisirent avec transport cette occasion que tous les hommes +souhaitent de s'écrier: «Là! qu'est-ce que nous avions dit?» Tout +Montreuil-sur-mer fut en rumeur. Le bruit était fondé. Quelques jours +après, la nomination parut dans <i>le Moniteur</i>. Le lendemain, le père +Madeleine refusa.</p> + +<p>Dans cette même année 1819, les produits du nouveau procédé inventé par +Madeleine figurèrent à l'exposition de l'industrie; sur le rapport du +jury, le roi nomma l'inventeur chevalier de la Légion d'honneur. +Nouvelle rumeur dans la petite ville. Eh bien! c'est la croix qu'il +voulait! Le père Madeleine refusa la croix.</p> + +<p>Décidément cet homme était une énigme. Les bonnes âmes se tirèrent +d'affaire en disant: Après tout, c'est une espèce d'aventurier.</p> + +<p>On l'a vu, le pays lui devait beaucoup, les pauvres lui devaient tout; +il était si utile qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'honorer, et +il était si doux qu'il avait bien fallu qu'on finît par l'aimer; ses +ouvriers en particulier l'adoraient, et il portait cette adoration avec +une sorte de gravité mélancolique. Quand il fut constaté riche, «les +personnes de la société» le saluèrent, et on l'appela dans la ville +monsieur Madeleine; ses ouvriers et les enfants continuèrent de +l'appeler <i>le père Madeleine</i>, et c'était la chose qui le faisait le +mieux sourire. À mesure qu'il montait, les invitations pleuvaient sur +lui. «La société» le réclamait. Les petits salons guindés de +Montreuil-sur-mer qui, bien entendu, se fussent dans les premiers temps +fermés à l'artisan, s'ouvrirent à deux battants au millionnaire. On lui +fit mille avances. Il refusa.</p> + +<p>Cette fois encore les bonnes âmes ne furent point empêchées.</p> + +<p>—C'est un homme ignorant et de basse éducation. On ne sait d'où cela +sort. Il ne saurait pas se tenir dans le monde. Il n'est pas du tout +prouvé qu'il sache lire.</p> + +<p>Quand on l'avait vu gagner de l'argent, on avait dit: c'est un marchand. +Quand on l'avait vu semer son argent, on avait dit: c'est un ambitieux. +Quand on l'avait vu repousser les honneurs, on avait dit: c'est un +aventurier. Quand on le vit repousser le monde, on dit: c'est une brute.</p> + +<p>En 1820, cinq ans après son arrivée à Montreuil-sur-mer, les services +qu'il avait rendus au pays étaient si éclatants, le vœu de la contrée +fut tellement unanime, que le roi le nomma de nouveau maire de la ville. +Il refusa encore, mais le préfet résista à son refus, tous les notables +vinrent le prier, le peuple en pleine rue le suppliait, l'insistance fut +si vive qu'il finit par accepter. On remarqua que ce qui parut surtout +le déterminer, ce fut l'apostrophe presque irritée d'une vieille femme +du peuple qui lui cria du seuil de sa porte avec humeur: <i>Un bon maire, +c'est utile. Est-ce qu'on recule devant du bien qu'on peut faire?</i></p> + +<p>Ce fut là la troisième phase de son ascension. Le père Madeleine était +devenu monsieur Madeleine, monsieur Madeleine devint monsieur le maire.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIIe" id="Chapitre_IIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>Sommes déposées chez Laffitte</h3> + + +<p>Du reste, il était demeuré aussi simple que le premier jour. Il avait +les cheveux gris, l'œil sérieux, le teint hâlé d'un ouvrier, le visage +pensif d'un philosophe. Il portait habituellement un chapeau à bords +larges et une longue redingote de gros drap, boutonnée jusqu'au menton. +Il remplissait ses fonctions de maire, mais hors de là il vivait +solitaire. Il parlait à peu de monde. Il se dérobait aux politesses, +saluait de côté, s'esquivait vite, souriait pour se dispenser de causer, +donnait pour se dispenser de sourire. Les femmes disaient de lui: Quel +bon ours! Son plaisir était de se promener dans les champs.</p> + +<p>Il prenait ses repas toujours seul, avec un livre ouvert devant lui où +il lisait. Il avait une petite bibliothèque bien faite. Il aimait les +livres; les livres sont des amis froids et sûrs. À mesure que le loisir +lui venait avec la fortune, il semblait qu'il en profitât pour cultiver +son esprit. Depuis qu'il était à Montreuil-sur-mer, on remarquait que +d'année en année son langage devenait plus poli, plus choisi et plus +doux.</p> + +<p>Il emportait volontiers un fusil dans ses promenades, mais il s'en +servait rarement. Quand cela lui arrivait par aventure, il avait un tir +infaillible qui effrayait. Jamais il ne tuait un animal inoffensif. +Jamais il ne tirait un petit oiseau. Quoiqu'il ne fût plus jeune, on +contait qu'il était d'une force prodigieuse. Il offrait un coup de main +à qui en avait besoin, relevait un cheval, poussait à une roue +embourbée, arrêtait par les cornes un taureau échappé. Il avait toujours +ses poches pleines de monnaie en sortant et vides en rentrant. Quand il +passait dans un village, les marmots déguenillés couraient joyeusement +après lui et l'entouraient comme une nuée de moucherons.</p> + +<p>On croyait deviner qu'il avait dû vivre jadis de la vie des champs, car +il avait toutes sortes de secrets utiles qu'il enseignait aux paysans. +Il leur apprenait à détruire la teigne des blés en aspergeant le grenier +et en inondant les fentes du plancher d'une dissolution de sel commun, +et à chasser les charançons en suspendant partout, aux murs et aux +toits, dans les héberges et dans les maisons, de l'orviot en fleur. Il +avait des "recettes" pour extirper d'un champ la luzette, la nielle, la +vesce, la gaverolle, la queue-de-renard, toutes les herbes parasites qui +mangent le blé. Il défendait une lapinière contre les rats rien qu'avec +l'odeur d'un petit cochon de Barbarie qu'il y mettait. Un jour il voyait +des gens du pays très occupés à arracher des orties. Il regarda ce tas +de plantes déracinées et déjà desséchées, et dit:</p> + +<p>—C'est mort. Cela serait pourtant bon si l'on savait s'en servir. Quand +l'ortie est jeune, la feuille est un légume excellent; quand elle +vieillit, elle a des filaments et des fibres comme le chanvre et le lin. +La toile d'ortie vaut la toile de chanvre. Hachée, l'ortie est bonne +pour la volaille; broyée, elle est bonne pour les bêtes à cornes. La +graine de l'ortie mêlée au fourrage donne du luisant au poil des +animaux; la racine mêlée au sel produit une belle couleur jaune. C'est +du reste un excellent foin qu'on peut faucher deux fois. Et que faut-il +à l'ortie? Peu de terre, nul soin, nulle culture. Seulement la graine +tombe à mesure qu'elle mûrit, et est difficile à récolter. Voilà tout. +Avec quelque peine qu'on prendrait, l'ortie serait utile; on la néglige, +elle devient nuisible. Alors on la tue. Que d'hommes ressemblent à +l'ortie!</p> + +<p>Il ajouta après un silence:</p> + +<p>—Mes amis, retenez ceci, il n'y a ni mauvaises herbes ni mauvais +hommes. Il n'y a que de mauvais cultivateurs.</p> + +<p>Les enfants l'aimaient encore parce qu'il savait faire de charmants +petits ouvrages avec de la paille et des noix de coco.</p> + +<p>Quand il voyait la porte d'une église tendue de noir, il entrait; il +recherchait un enterrement comme d'autres recherchent un baptême. Le +veuvage et le malheur d'autrui l'attiraient à cause de sa grande +douceur; il se mêlait aux amis en deuil, aux familles vêtues de noir, +aux prêtres gémissant autour d'un cercueil. Il semblait donner +volontiers pour texte à ses pensées ces psalmodies funèbres pleines de +la vision d'un autre monde. L'œil au ciel, il écoutait, avec une sorte +d'aspiration vers tous les mystères de l'infini, ces voix tristes qui +chantent sur le bord de l'abîme obscur de la mort.</p> + +<p>Il faisait une foule de bonnes actions en se cachant comme on se cache +pour les mauvaises. Il pénétrait à la dérobée, le soir, dans les +maisons; il montait furtivement des escaliers. Un pauvre diable, en +rentrant dans son galetas, trouvait que sa porte avait été ouverte, +quelquefois même forcée, dans son absence. Le pauvre homme se récriait: +quelque malfaiteur est venu! Il entrait, et la première chose qu'il +voyait, c'était une pièce d'or oubliée sur un meuble. "Le malfaiteur" +qui était venu, c'était le père Madeleine.</p> + +<p>Il était affable et triste. Le peuple disait: «Voilà un homme riche qui +n'a pas l'air fier. Voilà un homme heureux qui n'a pas l'air content.»</p> + +<p>Quelques-uns prétendaient que c'était un personnage mystérieux, et +affirmaient qu'on n'entrait jamais dans sa chambre, laquelle était une +vraie cellule d'anachorète meublée de sabliers ailés et enjolivée de +tibias en croix et de têtes de mort. Cela se disait beaucoup, si bien +que quelques jeunes femmes élégantes et malignes de Montreuil-sur-mer +vinrent chez lui un jour, et lui demandèrent:</p> + +<p>—Monsieur le maire, montrez-nous donc votre chambre. On dit que c'est +une grotte.</p> + +<p>Il sourit, et les introduisit sur-le-champ dans cette «grotte». Elles +furent bien punies de leur curiosité. C'était une chambre garnie tout +bonnement de meubles d'acajou assez laids comme tous les meubles de ce +genre et tapissée de papier à douze sous. Elles n'y purent rien +remarquer que deux flambeaux de forme vieillie qui étaient sur la +cheminée et qui avaient l'air d'être en argent, «car ils étaient +contrôlés». Observation pleine de l'esprit des petites villes.</p> + +<p>On n'en continua pas moins de dire que personne ne pénétrait dans cette +chambre et que c'était une caverne d'ermite, un rêvoir, un trou, un +tombeau.</p> + +<p>On se chuchotait aussi qu'il avait des sommes «immenses» déposées chez +Laffitte, avec cette particularité qu'elles étaient toujours à sa +disposition immédiate, de telle sorte, ajoutait-on, que M. Madeleine +pourrait arriver un matin chez Laffitte, signer un reçu et emporter ses +deux ou trois millions en dix minutes. Dans la réalité ces «deux ou +trois millions» se réduisaient, nous l'avons dit, à six cent trente ou +quarante mille francs.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IVe" id="Chapitre_IVe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>M. Madeleine en deuil</h3> + + +<p>Au commencement de 1821, les journaux annoncèrent la mort de M. Myriel, +évêque de Digne, «surnommé <i>monseigneur Bienvenu</i>», et trépassé en odeur +de sainteté à l'âge de quatre-vingt-deux ans.</p> + +<p>L'évêque de Digne, pour ajouter ici un détail que les journaux omirent, +était, quand il mourut, depuis plusieurs années aveugle, et content +d'être aveugle, sa sœur étant près de lui.</p> + +<p>Disons-le en passant, être aveugle et être aimé, c'est en effet, sur +cette terre où rien n'est complet, une des formes les plus étrangement +exquises du bonheur. Avoir continuellement à ses côtés une femme, une +fille, une sœur, un être charmant, qui est là parce que vous avez +besoin d'elle et parce qu'elle ne peut se passer de vous, se savoir +indispensable à qui nous est nécessaire, pouvoir incessamment mesurer +son affection à la quantité de présence qu'elle nous donne, et se dire: +puisqu'elle me consacre tout son temps, c'est que j'ai tout son cœur; +voir la pensée à défaut de la figure, constater la fidélité d'un être +dans l'éclipse du monde, percevoir le frôlement d'une robe comme un +bruit d'ailes, l'entendre aller et venir, sortir, rentrer, parler, +chanter, et songer qu'on est le centre de ces pas, de cette parole, de +ce chant, manifester à chaque minute sa propre attraction, se sentir +d'autant plus puissant qu'on est plus infirme, devenir dans l'obscurité, +et par l'obscurité, l'astre autour duquel gravite cet ange, peu de +félicités égalent celle-là. Le suprême bonheur de la vie, c'est la +conviction qu'on est aimé; aimé pour soi-même, disons mieux, aimé malgré +soi-même; cette conviction, l'aveugle l'a. Dans cette détresse, être +servi, c'est être caressé. Lui manque-t-il quelque chose? Non. Ce n'est +point perdre la lumière qu'avoir l'amour. Et quel amour! un amour +entièrement fait de vertu. Il n'y a point de cécité où il y a certitude. +L'âme à tâtons cherche l'âme, et la trouve. Et cette âme trouvée et +prouvée est une femme. Une main vous soutient, c'est la sienne; une +bouche effleure votre front, c'est sa bouche; vous entendez une +respiration tout près de vous, c'est elle. Tout avoir d'elle, depuis son +culte jusqu'à sa pitié, n'être jamais quitté, avoir cette douce +faiblesse qui vous secourt, s'appuyer sur ce roseau inébranlable, +toucher de ses mains la providence et pouvoir la prendre dans ses bras, +Dieu palpable, quel ravissement! Le cœur, cette céleste fleur obscure, +entre dans un épanouissement mystérieux. On ne donnerait pas cette ombre +pour toute la clarté. L'âme ange est là, sans cesse là; si elle +s'éloigne, c'est pour revenir; elle s'efface comme le rêve et reparaît +comme la réalité. On sent de la chaleur qui approche, la voilà. On +déborde de sérénité, de gaîté et d'extase; on est un rayonnement dans la +nuit. Et mille petits soins. Des riens qui sont énormes dans ce vide. +Les plus ineffables accents de la voix féminine employés à vous bercer, +et suppléant pour vous à l'univers évanoui. On est caressé avec de +l'âme. On ne voit rien, mais on se sent adoré. C'est un paradis de +ténèbres.</p> + +<p>C'est de ce paradis que monseigneur Bienvenu était passé à l'autre.</p> + +<p>L'annonce de sa mort fut reproduite par le journal local de +Montreuil-sur-mer. M. Madeleine parut le lendemain tout en noir avec un +crêpe à son chapeau.</p> + +<p>On remarqua dans la ville ce deuil, et l'on jasa. Cela parut une lueur +sur l'origine de M. Madeleine. On en conclut qu'il avait quelque +alliance avec le vénérable évêque. <i>Il drape pour l'évêque de Digne</i>, +dirent les salons; cela rehaussa fort M. Madeleine, et lui donna +subitement et d'emblée une certaine considération dans le monde noble de +Montreuil-sur-mer. Le microscopique faubourg Saint-Germain de l'endroit +songea à faire cesser la quarantaine de M. Madeleine, parent probable +d'un évêque. M. Madeleine s'aperçut de l'avancement qu'il obtenait à +plus de révérences des vieilles femmes et à plus de sourires des jeunes. +Un soir, une doyenne de ce petit grand monde-là, curieuse par droit +d'ancienneté, se hasarda à lui demander:</p> + +<p>—Monsieur le maire est sans doute cousin du feu évêque de Digne?</p> + +<p>Il dit:</p> + +<p>—Non, madame.</p> + +<p>—Mais, reprit la douairière, vous en portez le deuil?</p> + +<p>Il répondit:</p> + +<p>—C'est que dans ma jeunesse j'ai été laquais dans sa famille.</p> + +<p>Une remarque qu'on faisait encore, c'est que, chaque fois qu'il passait +dans la ville un jeune savoyard courant le pays et cherchant des +cheminées à ramoner, M. le maire le faisait appeler, lui demandait son +nom, et lui donnait de l'argent. Les petits savoyards se le disaient, et +il en passait beaucoup.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ve" id="Chapitre_Ve"></a><a href="#cinquieme">Chapitre V</a></h2> + +<h3>Vagues éclairs à l'horizon</h3> + + +<p>Peu à peu, et avec le temps, toutes les oppositions étaient tombées. Il +y avait eu d'abord contre M. Madeleine, sorte de loi que subissent +toujours ceux qui s'élèvent, des noirceurs et des calomnies, puis ce ne +fut plus que des méchancetés, puis ce ne fut que des malices, puis cela +s'évanouit tout à fait; le respect devint complet, unanime, cordial, et +il arriva un moment, vers 1821, où ce mot: monsieur le maire, fut +prononcé à Montreuil-sur-mer presque du même accent que ce mot: +monseigneur l'évêque, était prononcé à Digne en 1815. On venait de dix +lieues à la ronde consulter M. Madeleine. Il terminait les différends, +il empêchait les procès, il réconciliait les ennemis. Chacun le prenait +pour juge de son bon droit. Il semblait qu'il eût pour âme le livre de +la loi naturelle. Ce fut comme une contagion de vénération qui, en six +ou sept ans et de proche en proche, gagna tout le pays.</p> + +<p>Un seul homme, dans la ville et dans l'arrondissement, se déroba +absolument à cette contagion, et, quoi que fît le père Madeleine, y +demeura rebelle, comme si une sorte d'instinct, incorruptible et +imperturbable, l'éveillait et l'inquiétait. Il semblerait en effet qu'il +existe dans certains hommes un véritable instinct bestial, pur et +intègre comme tout instinct, qui crée les antipathies et les sympathies, +qui sépare fatalement une nature d'une autre nature, qui n'hésite pas, +qui ne se trouble, ne se tait et ne se dément jamais, clair dans son +obscurité, infaillible, impérieux, réfractaire à tous les conseils de +l'intelligence et à tous les dissolvants de la raison, et qui, de +quelque façon que les destinées soient faites, avertit secrètement +l'homme-chien de la présence de l'homme-chat, et l'homme-renard de la +présence de l'homme-lion.</p> + +<p>Souvent, quand M. Madeleine passait dans une rue, calme, affectueux, +entouré des bénédictions de tous, il arrivait qu'un homme de haute +taille, vêtu d'une redingote gris de fer, armé d'une grosse canne et +coiffé d'un chapeau rabattu, se retournait brusquement derrière lui, et +le suivait des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu, croisant les bras, +secouant lentement la tête, et haussant sa lèvre supérieure avec sa +lèvre inférieure jusqu'à son nez, sorte de grimace significative qui +pourrait se traduire par: «Mais qu'est-ce que c'est que cet +homme-là?—Pour sûr je l'ai vu quelque part.—En tout cas, je ne suis +toujours pas sa dupe.»</p> + +<p>Ce personnage, grave d'une gravité presque menaçante, était de ceux qui, +même rapidement entrevus, préoccupent l'observateur.</p> + +<p>Il se nommait Javert, et il était de la police.</p> + +<p>Il remplissait à Montreuil-sur-mer les fonctions pénibles, mais utiles, +d'inspecteur. Il n'avait pas vu les commencements de Madeleine. Javert +devait le poste qu'il occupait à la protection de M. Chabouillet, le +secrétaire du ministre d'État, comte Anglès, alors préfet de police à +Paris. Quand Javert était arrivé à Montreuil-sur-mer, la fortune du +grand manufacturier était déjà faite, et le père Madeleine était devenu +monsieur Madeleine.</p> + +<p>Certains officiers de police ont une physionomie à part et qui se +complique d'un air de bassesse mêlé à un air d'autorité. Javert avait +cette physionomie, moins la bassesse.</p> + +<p>Dans notre conviction, si les âmes étaient visibles aux yeux, on verrait +distinctement cette chose étrange que chacun des individus de l'espèce +humaine correspond à quelqu'une des espèces de la création animale; et +l'on pourrait reconnaître aisément cette vérité à peine entrevue par le +penseur, que, depuis l'huître jusqu'à l'aigle, depuis le porc jusqu'au +tigre, tous les animaux sont dans l'homme et que chacun d'eux est dans +un homme. Quelquefois même plusieurs d'entre eux à la fois.</p> + +<p>Les animaux ne sont autre chose que les figures de nos vertus et de nos +vices, errantes devant nos yeux, les fantômes visibles de nos âmes. Dieu +nous les montre pour nous faire réfléchir. Seulement, comme les animaux +ne sont que des ombres, Dieu ne les a point faits éducables dans le sens +complet du mot; à quoi bon? Au contraire, nos âmes étant des réalités et +ayant une fin qui leur est propre, Dieu leur a donné l'intelligence, +c'est-à-dire l'éducation possible. L'éducation sociale bien faite peut +toujours tirer d'une âme, quelle qu'elle soit, l'utilité qu'elle +contient.</p> + +<p>Ceci soit dit, bien entendu, au point de vue restreint de la vie +terrestre apparente, et sans préjuger la question profonde de la +personnalité antérieure et ultérieure des êtres qui ne sont pas l'homme. +Le moi visible n'autorise en aucune façon le penseur à nier le moi +latent. Cette réserve faite, passons.</p> + +<p>Maintenant, si l'on admet un moment avec nous que dans tout homme il y a +une des espèces animales de la création, il nous sera facile de dire ce +que c'était que l'officier de paix Javert.</p> + +<p>Les paysans asturiens sont convaincus que dans toute portée de louve il +y a un chien, lequel est tué par la mère, sans quoi en grandissant il +dévorerait les autres petits.</p> + +<p>Donnez une face humaine à ce chien fils d'une louve, et ce sera Javert.</p> + +<p>Javert était né dans une prison d'une tireuse de cartes dont le mari +était aux galères. En grandissant, il pensa qu'il était en dehors de la +société et désespéra d'y rentrer jamais. Il remarqua que la société +maintient irrémissiblement en dehors d'elle deux classes d'hommes, ceux +qui l'attaquent et ceux qui la gardent; il n'avait le choix qu'entre ces +deux classes; en même temps il se sentait je ne sais quel fond de +rigidité, de régularité et de probité, compliqué d'une inexprimable +haine pour cette race de bohèmes dont il était. Il entra dans la police.</p> + +<p>Il y réussit. À quarante ans il était inspecteur.</p> + +<p>Il avait dans sa jeunesse été employé dans les chiourmes du midi.</p> + +<p>Avant d'aller plus loin, entendons-nous sur ce mot face humaine que nous +appliquions tout à l'heure à Javert.</p> + +<p>La face humaine de Javert consistait en un nez camard, avec deux +profondes narines vers lesquelles montaient sur ses deux joues d'énormes +favoris. On se sentait mal à l'aise la première fois qu'on voyait ces +deux forêts et ces deux cavernes. Quand Javert riait, ce qui était rare +et terrible, ses lèvres minces s'écartaient, et laissaient voir, non +seulement ses dents, mais ses gencives, et il se faisait autour de son +nez un plissement épaté et sauvage comme sur un mufle de bête fauve. +Javert sérieux était un dogue; lorsqu'il riait, c'était un tigre. Du +reste, peu de crâne, beaucoup de mâchoire, les cheveux cachant le front +et tombant sur les sourcils, entre les deux yeux un froncement central +permanent comme une étoile de colère, le regard obscur, la bouche pincée +et redoutable, l'air du commandement féroce.</p> + +<p>Cet homme était composé de deux sentiments très simples, et relativement +très bons, mais qu'il faisait presque mauvais à force de les exagérer: +le respect de l'autorité, la haine de la rébellion; et à ses yeux le +vol, le meurtre, tous les crimes, n'étaient que des formes de la +rébellion. Il enveloppait dans une sorte de foi aveugle et profonde tout +ce qui a une fonction dans l'État, depuis le premier ministre jusqu'au +garde champêtre. Il couvrait de mépris, d'aversion et de dégoût tout ce +qui avait franchi une fois le seuil légal du mal. Il était absolu et +n'admettait pas d'exceptions. D'une part il disait:</p> + +<p>—Le fonctionnaire ne peut se tromper; le magistrat n'a jamais tort.</p> + +<p>D'autre part il disait:</p> + +<p>—Ceux-ci sont irrémédiablement perdus. Rien de bon n'en peut sortir.</p> + +<p>Il partageait pleinement l'opinion de ces esprits extrêmes qui +attribuent à la loi humaine je ne sais quel pouvoir de faire ou, si l'on +veut, de constater des damnés, et qui mettent un Styx au bas de la +société. Il était stoïque, sérieux, austère; rêveur triste; humble et +hautain comme les fanatiques. Son regard était une vrille. Cela était +froid et cela perçait. Toute sa vie tenait dans ces deux mots: veiller +et surveiller. Il avait introduit la ligne droite dans ce qu'il y a de +plus tortueux au monde; il avait la conscience de son utilité, la +religion de ses fonctions, et il était espion comme on est prêtre. +Malheur à qui tombait sous sa main! Il eût arrêté son père s'évadant du +bagne et dénoncé sa mère en rupture de ban. Et il l'eût fait avec cette +sorte de satisfaction intérieure que donne la vertu. Avec cela une vie +de privations, l'isolement, l'abnégation, la chasteté, jamais une +distraction. C'était le devoir implacable, la police comprise comme les +Spartiates comprenaient Sparte, un guet impitoyable, une honnêteté +farouche, un mouchard marmoréen, Brutus dans Vidocq.</p> + +<p>Toute la personne de Javert exprimait l'homme qui épie et qui se dérobe. +L'école mystique de Joseph de Maistre, laquelle à cette époque +assaisonnait de haute cosmogonie ce qu'on appelait les journaux ultras, +n'eût pas manqué de dire que Javert était un symbole. On ne voyait pas +son front qui disparaissait sous son chapeau, on ne voyait pas ses yeux +qui se perdaient sous ses sourcils, on ne voyait pas son menton qui +plongeait dans sa cravate, on ne voyait pas ses mains qui rentraient +dans ses manches, on ne voyait pas sa canne qu'il portait sous sa +redingote. Mais l'occasion venue, on voyait tout à coup sortir de toute +cette ombre, comme d'une embuscade, un front anguleux et étroit, un +regard funeste, un menton menaçant, des mains énormes; et un gourdin +monstrueux.</p> + +<p>À ses moments de loisir, qui étaient peu fréquents, tout en haïssant les +livres, il lisait; ce qui fait qu'il n'était pas complètement illettré. +Cela se reconnaissait à quelque emphase dans la parole.</p> + +<p>Il n'avait aucun vice, nous l'avons dit. Quand il était content de lui, +il s'accordait une prise de tabac. Il tenait à l'humanité par là.</p> + +<p>On comprendra sans peine que Javert était l'effroi de toute cette classe +que la statistique annuelle du ministère de la justice désigne sous la +rubrique: <i>Gens sans aveu</i>. Le nom de Javert prononcé les mettait en +déroute; la face de Javert apparaissant les pétrifiait.</p> + +<p>Tel était cet homme formidable.</p> + +<p>Javert était comme un œil toujours fixé sur M. Madeleine. Œil plein de +soupçon et de conjectures. M. Madeleine avait fini par s'en apercevoir, +mais il sembla que cela fût insignifiant pour lui. Il ne fit pas même +une question à Javert, il ne le cherchait ni ne l'évitait, et il +portait, sans paraître y faire attention, ce regard gênant et presque +pesant. Il traitait Javert comme tout le monde, avec aisance et bonté.</p> + +<p>À quelques paroles échappées à Javert, on devinait qu'il avait recherché +secrètement, avec cette curiosité qui tient à la race et où il entre +autant d'instinct que de volonté, toutes les traces antérieures que le +père Madeleine avait pu laisser ailleurs. Il paraissait savoir, et il +disait parfois à mots couverts, que quelqu'un avait pris certaines +informations dans un certain pays sur une certaine famille disparue. Une +fois il lui arriva de dire, se parlant à lui-même:</p> + +<p>—Je crois que je le tiens!</p> + +<p>Puis il resta trois jours pensif sans prononcer une parole. Il paraît +que le fil qu'il croyait tenir s'était rompu. Du reste, et ceci est le +correctif nécessaire à ce que le sens de certains mots pourrait +présenter de trop absolu, il ne peut y avoir rien de vraiment +infaillible dans une créature humaine, et le propre de l'instinct est +précisément de pouvoir être troublé, dépisté et dérouté. Sans quoi il +serait supérieur à l'intelligence, et la bête se trouverait avoir une +meilleure lumière que l'homme.</p> + +<p>Javert était évidemment quelque peu déconcerté par le complet naturel et +la tranquillité de M. Madeleine.</p> + +<p>Un jour pourtant son étrange manière d'être parut faire impression sur +M. Madeleine. Voici à quelle occasion.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIe" id="Chapitre_VIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre VI</a></h2> + +<h3>Le père Fauchelevent</h3> + + +<p>M. Madeleine passait un matin dans une ruelle non pavée de +Montreuil-sur-mer. Il entendit du bruit et vit un groupe à quelque +distance. Il y alla. Un vieux homme, nommé le père Fauchelevent, venait +de tomber sous sa charrette dont le cheval s'était abattu.</p> + +<p>Ce Fauchelevent était un des rares ennemis qu'eût encore M. Madeleine à +cette époque. Lorsque Madeleine était arrivé dans le pays, Fauchelevent, +ancien tabellion et paysan presque lettré, avait un commerce qui +commençait à aller mal. Fauchelevent avait vu ce simple ouvrier qui +s'enrichissait, tandis que lui, maître, se ruinait. Cela l'avait rempli +de jalousie, et il avait fait ce qu'il avait pu en toute occasion pour +nuire à Madeleine. Puis la faillite était venue, et, vieux, n'ayant plus +à lui qu'une charrette et un cheval, sans famille et sans enfants du +reste, pour vivre il s'était fait charretier.</p> + +<p>Le cheval avait les deux cuisses cassées et ne pouvait se relever. Le +vieillard était engagé entre les roues. La chute avait été tellement +malheureuse que toute la voiture pesait sur sa poitrine. La charrette +était assez lourdement chargée. Le père Fauchelevent poussait des râles +lamentables. On avait essayé de le tirer, mais en vain. Un effort +désordonné, une aide maladroite, une secousse à faux pouvaient +l'achever. Il était impossible de le dégager autrement qu'en soulevant +la voiture par-dessous. Javert, qui était survenu au moment de +l'accident, avait envoyé chercher un cric.</p> + +<p>M. Madeleine arriva. On s'écarta avec respect.</p> + +<p>—À l'aide! criait le vieux Fauchelevent. Qui est-ce qui est bon enfant +pour sauver le vieux?</p> + +<p>M. Madeleine se tourna vers les assistants:</p> + +<p>—A-t-on un cric?</p> + +<p>—On en est allé quérir un, répondit un paysan.</p> + +<p>—Dans combien de temps l'aura-t-on?</p> + +<p>—On est allé au plus près, au lieu Flachot, où il y a un maréchal; mais +c'est égal, il faudra bien un bon quart d'heure.</p> + +<p>—Un quart d'heure! s'écria Madeleine.</p> + +<p>Il avait plu la veille, le sol était détrempé, la charrette s'enfonçait +dans la terre à chaque instant et comprimait de plus en plus la poitrine +du vieux charretier. Il était évident qu'avant cinq minutes il aurait +les côtes brisées.</p> + +<p>—Il est impossible d'attendre un quart d'heure, dit Madeleine aux +paysans qui regardaient.</p> + +<p>—Il faut bien!</p> + +<p>—Mais il ne sera plus temps! Vous ne voyez donc pas que la charrette +s'enfonce?</p> + +<p>—Dame!</p> + +<p>—Écoutez, reprit Madeleine, il y a encore assez de place sous la +voiture pour qu'un homme s'y glisse et la soulève avec son dos. Rien +qu'une demi-minute, et l'on tirera le pauvre homme. Y a-t-il ici +quelqu'un qui ait des reins et du cœur? Cinq louis d'or à gagner!</p> + +<p>Personne ne bougea dans le groupe.</p> + +<p>—Dix louis, dit Madeleine.</p> + +<p>Les assistants baissaient les yeux. Un d'eux murmura:</p> + +<p>—Il faudrait être diablement fort. Et puis, on risque de se faire +écraser!</p> + +<p>—Allons! recommença Madeleine, vingt louis! Même silence.</p> + +<p>—Ce n'est pas la bonne volonté qui leur manque, dit une voix.</p> + +<p>M. Madeleine se retourna, et reconnut Javert. Il ne l'avait pas aperçu +en arrivant. Javert continua:</p> + +<p>—C'est la force. Il faudrait être un terrible homme pour faire la chose +de lever une voiture comme cela sur son dos.</p> + +<p>Puis, regardant fixement M. Madeleine, il poursuivit en appuyant sur +chacun des mots qu'il prononçait:</p> + +<p>—Monsieur Madeleine, je n'ai jamais connu qu'un seul homme capable de +faire ce que vous demandez là.</p> + +<p>Madeleine tressaillit.</p> + +<p>Javert ajouta avec un air d'indifférence, mais sans quitter des yeux +Madeleine:</p> + +<p>—C'était un forçat.</p> + +<p>—Ah! dit Madeleine.</p> + +<p>—Du bagne de Toulon.</p> + +<p>Madeleine devint pâle.</p> + +<p>Cependant la charrette continuait à s'enfoncer lentement. Le père +Fauchelevent râlait et hurlait:</p> + +<p>—J'étouffe! Ça me brise les côtes! Un cric! quelque chose! Ah!</p> + +<p>Madeleine regarda autour de lui:</p> + +<p>—Il n'y a donc personne qui veuille gagner vingt louis et sauver la vie +à ce pauvre vieux?</p> + +<p>Aucun des assistants ne remua. Javert reprit:</p> + +<p>—Je n'ai jamais connu qu'un homme qui pût remplacer un cric. C'était ce +forçat.</p> + +<p>—Ah! voilà que ça m'écrase! cria le vieillard.</p> + +<p>Madeleine leva la tête, rencontra l'œil de faucon de Javert toujours +attaché sur lui, regarda les paysans immobiles, et sourit tristement. +Puis, sans dire une parole, il tomba à genoux, et avant même que la +foule eût eu le temps de jeter un cri, il était sous la voiture.</p> + +<p>Il y eut un affreux moment d'attente et de silence.</p> + +<p>On vit Madeleine presque à plat ventre sous ce poids effrayant essayer +deux fois en vain de rapprocher ses coudes de ses genoux. On lui cria:</p> + +<p>—Père Madeleine! retirez-vous de là!</p> + +<p>Le vieux Fauchelevent lui-même lui dit:</p> + +<p>—Monsieur Madeleine! allez-vous-en! C'est qu'il faut que je meure, +voyez-vous! Laissez-moi! Vous allez vous faire écraser aussi!</p> + +<p>Madeleine ne répondit pas.</p> + +<p>Les assistants haletaient. Les roues avaient continué de s'enfoncer, et +il était déjà devenu presque impossible que Madeleine sortît de dessous +la voiture.</p> + +<p>Tout à coup on vit l'énorme masse s'ébranler, la charrette se soulevait +lentement, les roues sortaient à demi de l'ornière. On entendit une voix +étouffée qui criait:</p> + +<p>—Dépêchez-vous! aidez!</p> + +<p>C'était Madeleine qui venait de faire un dernier effort.</p> + +<p>Ils se précipitèrent. Le dévouement d'un seul avait donné de la force et +du courage à tous. La charrette fut enlevée par vingt bras. Le vieux +Fauchelevent était sauvé.</p> + +<p>Madeleine se releva. Il était blême, quoique ruisselant de sueur. Ses +habits étaient déchirés et couverts de boue. Tous pleuraient. Le +vieillard lui baisait les genoux et l'appelait le bon Dieu. Lui, il +avait sur le visage je ne sais quelle expression de souffrance heureuse +et céleste, et il fixait son œil tranquille sur Javert qui le regardait +toujours.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIe" id="Chapitre_VIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre VII</a></h2> + +<h3>Fauchelevent devient jardinier à Paris</h3> + + +<p>Fauchelevent s'était démis la rotule dans sa chute. Le père Madeleine le +fit transporter dans une infirmerie qu'il avait établie pour ses +ouvriers dans le bâtiment même de sa fabrique et qui était desservie par +deux sœurs de charité. Le lendemain matin, le vieillard trouva un +billet de mille francs sur sa table de nuit, avec ce mot de la main du +père Madeleine: <i>Je vous achète votre charrette et votre cheval</i>. La +charrette était brisée et le cheval était mort. Fauchelevent guérit, +mais son genou resta ankylosé. M. Madeleine, par les recommandations des +sœurs et de son curé, fit placer le bonhomme comme jardinier dans un +couvent de femmes du quartier Saint-Antoine à Paris.</p> + +<p>Quelque temps après, M. Madeleine fut nommé maire. La première fois que +Javert vit M. Madeleine revêtu de l'écharpe qui lui donnait toute +autorité sur la ville, il éprouva cette sorte de frémissement +qu'éprouverait un dogue qui flairerait un loup sous les habits de son +maître. À partir de ce moment, il l'évita le plus qu'il put. Quand les +besoins du service l'exigeaient impérieusement et qu'il ne pouvait faire +autrement que de se trouver avec M. le maire, il lui parlait avec un +respect profond.</p> + +<p>Cette prospérité créée à Montreuil-sur-mer par le père Madeleine avait, +outre les signes visibles que nous avons indiqués, un autre symptôme +qui, pour n'être pas visible, n'était pas moins significatif. Ceci ne +trompe jamais.</p> + +<p>Quand la population souffre, quand le travail manque, quand le commerce +est nul, le contribuable résiste à l'impôt par pénurie, épuise et +dépasse les délais, et l'état dépense beaucoup d'argent en frais de +contrainte et de rentrée. Quand le travail abonde, quand le pays est +heureux et riche, l'impôt se paye aisément et coûte peu à l'état. On +peut dire que la misère et la richesse publiques ont un thermomètre +infaillible, les frais de perception de l'impôt. En sept ans, les frais +de perception de l'impôt s'étaient réduits des trois quarts dans +l'arrondissement de Montreuil-sur-mer, ce qui faisait fréquemment citer +cet arrondissement entre tous par M. de Villèle, alors ministre des +finances.</p> + +<p>Telle était la situation du pays, lorsque Fantine y revint. Personne ne +se souvenait plus d'elle. Heureusement la porte de la fabrique de M. +Madeleine était comme un visage ami. Elle s'y présenta, et fut admise +dans l'atelier des femmes. Le métier était tout nouveau pour Fantine, +elle n'y pouvait être bien adroite, elle ne tirait donc de sa journée de +travail que peu de chose, mais enfin cela suffisait, le problème était +résolu, elle gagnait sa vie.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIIe" id="Chapitre_VIIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre VIII</a></h2> + +<h3>Madame Victurnien dépense trente-cinq francs pour la morale</h3> + + +<p>Quand Fantine vit qu'elle vivait, elle eut un moment de joie. Vivre +honnêtement de son travail, quelle grâce du ciel! Le goût du travail lui +revint vraiment. Elle acheta un miroir, se réjouit d'y regarder sa +jeunesse, ses beaux cheveux et ses belles dents, oublia beaucoup de +choses, ne songea plus qu'à sa Cosette et à l'avenir possible, et fut +presque heureuse. Elle loua une petite chambre et la meubla à crédit sur +son travail futur; reste de ses habitudes de désordre.</p> + +<p>Ne pouvant pas dire qu'elle était mariée, elle s'était bien gardée, +comme nous l'avons déjà fait entrevoir, de parler de sa petite fille.</p> + +<p>En ces commencements, on l'a vu, elle payait exactement les Thénardier. +Comme elle ne savait que signer, elle était obligée de leur écrire par +un écrivain public.</p> + +<p>Elle écrivait souvent. Cela fut remarqué. On commença à dire tout bas +dans l'atelier des femmes que Fantine «écrivait des lettres» et qu'«elle +avait des allures».</p> + +<p>Il n'y a rien de tel pour épier les actions des gens que ceux qu'elles +ne regardent pas.—Pourquoi ce monsieur ne vient-il jamais qu'à la +brune? pourquoi monsieur un tel n'accroche-t-il jamais sa clef au clou +le jeudi? pourquoi prend-il toujours les petites rues? pourquoi madame +descend-elle toujours de son fiacre avant d'arriver à la maison? +pourquoi envoie-t-elle acheter un cahier de papier à lettres, quand elle +en a «plein sa papeterie?» etc., etc.—Il existe des êtres qui, pour +connaître le mot de ces énigmes, lesquelles leur sont du reste +parfaitement indifférentes, dépensent plus d'argent, prodiguent plus de +temps, se donnent plus de peine qu'il n'en faudrait pour dix bonnes +actions; et cela, gratuitement, pour le plaisir, sans être payés de la +curiosité autrement que par la curiosité. Ils suivront celui-ci ou +celle-là des jours entiers, feront faction des heures à des coins de +rue, sous des portes d'allées, la nuit, par le froid et par la pluie, +corrompront des commissionnaires, griseront des cochers de fiacre et des +laquais, achèteront une femme de chambre, feront acquisition d'un +portier. Pourquoi? pour rien. Pur acharnement de voir, de savoir et de +pénétrer. Pure démangeaison de dire. Et souvent ces secrets connus, ces +mystères publiés, ces énigmes éclairées du grand jour, entraînent des +catastrophes, des duels, des faillites, des familles ruinées, des +existences brisées, à la grande joie de ceux qui ont «tout découvert» +sans intérêt et par pur instinct. Chose triste.</p> + +<p>Certaines personnes sont méchantes uniquement par besoin de parler. Leur +conversation, causerie dans le salon, bavardage dans l'antichambre, est +comme ces cheminées qui usent vite le bois; il leur faut beaucoup de +combustible; et le combustible, c'est le prochain.</p> + +<p>On observa donc Fantine.</p> + +<p>Avec cela, plus d'une était jalouse de ses cheveux blonds et de ses +dents blanches. On constata que dans l'atelier, au milieu des autres, +elle se détournait souvent pour essuyer une larme. C'étaient les moments +où elle songeait à son enfant; peut-être aussi à l'homme qu'elle avait +aimé.</p> + +<p>C'est un douloureux labeur que la rupture des sombres attaches du passé.</p> + +<p>On constata qu'elle écrivait, au moins deux fois par mois, toujours à la +même adresse, et qu'elle affranchissait la lettre. On parvint à se +procurer l'adresse: <i>Monsieur, Monsieur Thénardier, aubergiste, à +Montfermeil</i>. On fit jaser au cabaret l'écrivain public, vieux bonhomme +qui ne pouvait pas emplir son estomac de vin rouge sans vider sa poche +aux secrets. Bref, on sut que Fantine avait un enfant. «Ce devait être +une espèce de fille.» Il se trouva une commère qui fit le voyage de +Montfermeil, parla aux Thénardier, et dit à son retour: «Pour mes +trente-cinq francs, j'en ai eu le cœur net. J'ai vu l'enfant!»</p> + +<p>La commère qui fit cela était une gorgone appelée madame Victurnien, +gardienne et portière de la vertu de tout le monde. Madame Victurnien +avait cinquante-six ans, et doublait le masque de la laideur du masque +de la vieillesse. Voix chevrotante, esprit capricant. Cette vieille +femme avait été jeune, chose étonnante. Dans sa jeunesse, en plein 93, +elle avait épousé un moine échappé du cloître en bonnet rouge et passé +des bernardins aux jacobins. Elle était sèche, rêche, revêche, pointue, +épineuse, presque venimeuse; tout en se souvenant de son moine dont elle +était veuve, et qui l'avait fort domptée et pliée. C'était une ortie où +l'on voyait le froissement du froc. À la restauration, elle s'était +faite bigote, et si énergiquement que les prêtres lui avaient pardonné +son moine. Elle avait un petit bien qu'elle léguait bruyamment à une +communauté religieuse. Elle était fort bien vue à l'évêché d'Arras. +Cette madame Victurnien donc alla à Montfermeil, et revint en disant: +«J'ai vu l'enfant».</p> + +<p>Tout cela prit du temps. Fantine était depuis plus d'un an à la +fabrique, lorsqu'un matin la surveillante de l'atelier lui remit, de la +part de M. le maire, cinquante francs, en lui disant qu'elle ne faisait +plus partie de l'atelier et en l'engageant, de la part de M. le maire, à +quitter le pays.</p> + +<p>C'était précisément dans ce même mois que les Thénardier, après avoir +demandé douze francs au lieu de six, venaient d'exiger quinze francs au +lieu de douze.</p> + +<p>Fantine fut atterrée. Elle ne pouvait s'en aller du pays, elle devait +son loyer et ses meubles. Cinquante francs ne suffisaient pas pour +acquitter cette dette. Elle balbutia quelques mots suppliants. La +surveillante lui signifia qu'elle eût à sortir sur-le-champ de +l'atelier. Fantine n'était du reste qu'une ouvrière médiocre. Accablée +de honte plus encore que de désespoir, elle quitta l'atelier et rentra +dans sa chambre. Sa faute était donc maintenant connue de tous!</p> + +<p>Elle ne se sentit plus la force de dire un mot. On lui conseilla de voir +M. le maire; elle n'osa pas. M. le maire lui donnait cinquante francs, +parce qu'il était bon, et la chassait, parce qu'il était juste. Elle +plia sous cet arrêt.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IXe" id="Chapitre_IXe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre IX</a></h2> + +<h3>Succès de Madame Victurnien</h3> + + +<p>La veuve du moine fut donc bonne à quelque chose.</p> + +<p>Du reste, M. Madeleine n'avait rien su de tout cela. Ce sont là de ces +combinaisons d'événements dont la vie est pleine. M. Madeleine avait +pour habitude de n'entrer presque jamais dans l'atelier des femmes. Il +avait mis à la tête de cet atelier une vieille fille, que le curé lui +avait donnée, et il avait toute confiance dans cette surveillante, +personne vraiment respectable, ferme, équitable, intègre, remplie de la +charité qui consiste à donner, mais n'ayant pas au même degré la charité +qui consiste à comprendre et à pardonner. M. Madeleine se remettait de +tout sur elle. Les meilleurs hommes sont souvent forcés de déléguer leur +autorité. C'est dans cette pleine puissance et avec la conviction +qu'elle faisait bien, que la surveillante avait instruit le procès, +jugé, condamné et exécuté Fantine.</p> + +<p>Quant aux cinquante francs, elle les avait donnés sur une somme que M. +Madeleine lui confiait pour aumônes et secours aux ouvrières et dont +elle ne rendait pas compte.</p> + +<p>Fantine s'offrit comme servante dans le pays; elle alla d'une maison à +l'autre. Personne ne voulut d'elle. Elle n'avait pu quitter la ville. Le +marchand fripier auquel elle devait ses meubles, quels meubles! lui +avait dit: «Si vous vous en allez, je vous fais arrêter comme voleuse.» +Le propriétaire auquel elle devait son loyer, lui avait dit:</p> + +<p>«Vous êtes jeune et jolie, vous pouvez payer.» Elle partagea les +cinquante francs entre le propriétaire et le fripier, rendit au marchand +les trois quarts de son mobilier, ne garda que le nécessaire, et se +trouva sans travail, sans état, n'ayant plus que son lit, et devant +encore environ cent francs.</p> + +<p>Elle se mit à coudre de grosses chemises pour les soldats de la +garnison, et gagnait douze sous par jour. Sa fille lui en coûtait dix. +C'est en ce moment qu'elle commença à mal payer les Thénardier.</p> + +<p>Cependant une vieille femme qui lui allumait sa chandelle quand elle +rentrait le soir, lui enseigna l'art de vivre dans la misère. Derrière +vivre de peu, il y a vivre de rien. Ce sont deux chambres; la première +est obscure, la seconde est noire.</p> + +<p>Fantine apprit comment on se passe tout à fait de feu en hiver, comment +on renonce à un oiseau qui vous mange un liard de millet tous les deux +jours, comment on fait de son jupon sa couverture et de sa couverture +son jupon, comment on ménage sa chandelle en prenant son repas à la +lumière de la fenêtre d'en face. On ne sait pas tout ce que certains +êtres faibles, qui ont vieilli dans le dénûment et l'honnêteté, savent +tirer d'un sou. Cela finit par être un talent. Fantine acquit ce sublime +talent et reprit un peu de courage.</p> + +<p>À cette époque, elle disait à une voisine:</p> + +<p>—Bah! je me dis: en ne dormant que cinq heures et en travaillant tout +le reste à mes coutures, je parviendrai bien toujours à gagner à peu +près du pain. Et puis, quand on est triste, on mange moins. Eh bien! des +souffrances, des inquiétudes, un peu de pain d'un côté, des chagrins de +l'autre, tout cela me nourrira.</p> + +<p>Dans cette détresse, avoir sa petite fille eût été un étrange bonheur. +Elle songea à la faire venir. Mais quoi! lui faire partager son +dénûment! Et puis, elle devait aux Thénardier! comment s'acquitter? Et +le voyage! comment le payer?</p> + +<p>La vieille qui lui avait donné ce qu'on pourrait appeler des leçons de +vie indigente était une sainte fille nommée Marguerite, dévote de la +bonne dévotion, pauvre, et charitable pour les pauvres et même pour les +riches, sachant tout juste assez écrire pour signer <i>Margueritte</i>, et +croyant en Dieu, ce qui est la science.</p> + +<p>Il y a beaucoup de ces vertus-là en bas; un jour elles seront en haut. +Cette vie a un lendemain.</p> + +<p>Dans les premiers temps, Fantine avait été si honteuse qu'elle n'avait +pas osé sortir. Quand elle était dans la rue, elle devinait qu'on se +retournait derrière elle et qu'on la montrait du doigt; tout le monde la +regardait et personne ne la saluait; le mépris âcre et froid des +passants lui pénétrait dans la chair et dans l'âme comme une bise.</p> + +<p>Dans les petites villes, il semble qu'une malheureuse soit nue sous les +sarcasmes et la curiosité de tous. À Paris, du moins, personne ne vous +connaît, et cette obscurité est un vêtement. Oh! comme elle eût souhaité +venir à Paris! Impossible.</p> + +<p>Il fallut bien s'accoutumer à la déconsidération, comme elle s'était +accoutumée à l'indigence. Peu à peu elle en prit son parti. Après deux +ou trois mois elle secoua la honte et se remit à sortir comme si de rien +n'était.</p> + +<p>—Cela m'est bien égal, dit-elle.</p> + +<p>Elle alla et vint, la tête haute, avec un sourire amer, et sentit +qu'elle devenait effrontée.</p> + +<p>Madame Victurnien quelquefois la voyait passer de sa fenêtre, remarquait +la détresse de «cette créature», grâce à elle "remise à sa place", et se +félicitait. Les méchants ont un bonheur noir.</p> + +<p>L'excès du travail fatiguait Fantine, et la petite toux sèche qu'elle +avait augmenta. Elle disait quelquefois à sa voisine Marguerite: «Tâtez +donc comme mes mains sont chaudes.»</p> + +<p>Cependant le matin, quand elle peignait avec un vieux peigne cassé ses +beaux cheveux qui ruisselaient comme de la soie floche, elle avait une +minute de coquetterie heureuse.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Xe" id="Chapitre_Xe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre X</a></h2> + +<h3>Suite du succès</h3> + + +<p>Elle avait été congédiée vers la fin de l'hiver; l'été se passa, mais +l'hiver revint. Jours courts, moins de travail. L'hiver, point de +chaleur, point de lumière, point de midi, le soir touche au matin, +brouillard, crépuscule, la fenêtre est grise, on n'y voit pas clair. Le +ciel est un soupirail. Toute la journée est une cave. Le soleil a l'air +d'un pauvre. L'affreuse saison! L'hiver change en pierre l'eau du ciel +et le cœur de l'homme. Ses créanciers la harcelaient.</p> + +<p>Fantine gagnait trop peu. Ses dettes avaient grossi. Les Thénardier, mal +payés, lui écrivaient à chaque instant des lettres dont le contenu la +désolait et dont le port la ruinait. Un jour ils lui écrivirent que sa +petite Cosette était toute nue par le froid qu'il faisait, qu'elle avait +besoin d'une jupe de laine, et qu'il fallait au moins que la mère +envoyât dix francs pour cela. Elle reçut la lettre, et la froissa dans +ses mains tout le jour. Le soir elle entra chez un barbier qui habitait +le coin de la rue, et défit son peigne. Ses admirables cheveux blonds +lui tombèrent jusqu'aux reins.</p> + +<p>—Les beaux cheveux! s'écria le barbier.</p> + +<p>—Combien m'en donneriez-vous? dit-elle.</p> + +<p>—Dix francs.</p> + +<p>—Coupez-les.</p> + +<p>Elle acheta une jupe de tricot et l'envoya aux Thénardier.</p> + +<p>Cette jupe fit les Thénardier furieux. C'était de l'argent qu'ils +voulaient. Ils donnèrent la jupe à Eponine. La pauvre Alouette continua +de frissonner.</p> + +<p>Fantine pensa: «Mon enfant n'a plus froid. Je l'ai habillée de mes +cheveux.» Elle mettait de petits bonnets ronds qui cachaient sa tête +tondue et avec lesquels elle était encore jolie.</p> + +<p>Un travail ténébreux se faisait dans le cœur de Fantine. Quand elle vit +qu'elle ne pouvait plus se coiffer, elle commença à tout prendre en +haine autour d'elle. Elle avait longtemps partagé la vénération de tous +pour le père Madeleine; cependant, à force de se répéter que c'était lui +qui l'avait chassée, et qu'il était la cause de son malheur, elle en +vint à le haïr lui aussi, lui surtout. Quand elle passait devant la +fabrique aux heures où les ouvriers sont sur la porte, elle affectait de +rire et de chanter.</p> + +<p>Une vieille ouvrière qui la vit une fois chanter et rire de cette façon +dit:</p> + +<p>—Voilà une fille qui finira mal.</p> + +<p>Elle prit un amant, le premier venu, un homme qu'elle n'aimait pas, par +bravade, avec la rage dans le cœur. C'était un misérable, une espèce de +musicien mendiant, un oisif gueux, qui la battait, et qui la quitta +comme elle l'avait pris, avec dégoût. Elle adorait son enfant.</p> + +<p>Plus elle descendait, plus tout devenait sombre autour d'elle plus ce +doux petit ange rayonnait dans le fond de son âme. Elle disait: Quand je +serai riche, j'aurai ma Cosette avec moi; et elle riait. La toux ne la +quittait pas, et elle avait des sueurs dans le dos.</p> + +<p>Un jour elle reçut des Thénardier une lettre ainsi conçue:</p> + +<p>«Cosette est malade d'une maladie qui est dans le pays. Une fièvre +miliaire, qu'ils appellent. Il faut des drogues chères. Cela nous ruine +et nous ne pouvons plus payer. Si vous ne nous envoyez pas quarante +francs avant huit jours, la petite est morte.»</p> + +<p>Elle se mit à rire aux éclats, et elle dit à sa vieille voisine:</p> + +<p>—Ah! ils sont bons! quarante francs! que ça! ça fait deux napoléons! Où +veulent-ils que je les prenne? Sont-ils bêtes, ces paysans!</p> + +<p>Cependant elle alla dans l'escalier près d'une lucarne et relut la +lettre.</p> + +<p>Puis elle descendit l'escalier et sortit en courant et en sautant, riant +toujours. Quelqu'un qui la rencontra lui dit:</p> + +<p>—Qu'est-ce que vous avez donc à être si gaie?</p> + +<p>Elle répondit:</p> + +<p>—C'est une bonne bêtise que viennent de m'écrire des gens de la +campagne. Ils me demandent quarante francs. Paysans, va!</p> + +<p>Comme elle passait sur la place, elle vit beaucoup de monde qui +entourait une voiture de forme bizarre sur l'impériale de laquelle +pérorait tout debout un homme vêtu de rouge. C'était un bateleur +dentiste en tournée, qui offrait au public des râteliers complets, des +opiats, des poudres et des élixirs.</p> + +<p>Fantine se mêla au groupe et se mit à rire comme les autres de cette +harangue où il y avait de l'argot pour la canaille et du jargon pour les +gens comme il faut. L'arracheur de dents vit cette belle fille qui +riait, et s'écria tout à coup:</p> + +<p>—Vous avez de jolies dents, la fille qui riez là. Si vous voulez me +vendre vos deux palettes, je vous donne de chaque un napoléon d'or.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ça, mes palettes? demanda Fantine.</p> + +<p>—Les palettes, reprit le professeur dentiste, c'est les dents de +devant, les deux d'en haut.</p> + +<p>—Quelle horreur! s'écria Fantine.</p> + +<p>—Deux napoléons! grommela une vieille édentée qui était là. Qu'en voilà +une qui est heureuse!</p> + +<p>Fantine s'enfuit, et se boucha les oreilles pour ne pas entendre la voix +enrouée de l'homme qui lui criait: Réfléchissez, la belle! deux +napoléons, ça peut servir. Si le cœur vous en dit, venez ce soir à +l'auberge du <i>Tillac d'argent</i>, vous m'y trouverez.</p> + +<p>Fantine rentra, elle était furieuse et conta la chose à sa bonne voisine +Marguerite:</p> + +<p>—Comprenez-vous cela? ne voilà-t-il pas un abominable homme? comment +laisse-t-on des gens comme cela aller dans le pays! M'arracher mes deux +dents de devant! mais je serais horrible! Les cheveux repoussent, mais +les dents! Ah! le monstre d'homme! j'aimerais mieux me jeter d'un +cinquième la tête la première sur le pavé! Il m'a dit qu'il serait ce +soir au <i>Tillac d'argent</i>.</p> + +<p>—Et qu'est-ce qu'il offrait? demanda Marguerite.</p> + +<p>—Deux napoléons.</p> + +<p>—Cela fait quarante francs.</p> + +<p>—Oui, dit Fantine, cela fait quarante francs.</p> + +<p>Elle resta pensive, et se mit à son ouvrage. Au bout d'un quart d'heure, +elle quitta sa couture et alla relire la lettre des Thénardier sur +l'escalier.</p> + +<p>En rentrant, elle dit à Marguerite qui travaillait près d'elle:</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est donc que cela, une fièvre miliaire? Savez-vous?</p> + +<p>—Oui, répondit la vieille fille, c'est une maladie.</p> + +<p>—Ça a donc besoin de beaucoup de drogues?</p> + +<p>—Oh! des drogues terribles.</p> + +<p>—Où ça vous prend-il?</p> + +<p>—C'est une maladie qu'on a comme ça.</p> + +<p>—Cela attaque donc les enfants?</p> + +<p>—Surtout les enfants.</p> + +<p>—Est-ce qu'on en meurt?</p> + +<p>—Très bien, dit Marguerite.</p> + +<p>Fantine sortit et alla encore une fois relire la lettre sur l'escalier.</p> + +<p>Le soir elle descendit, et on la vit qui se dirigeait du côté de la rue +de Paris où sont les auberges.</p> + +<p>Le lendemain matin, comme Marguerite entrait dans la chambre de Fantine +avant le jour, car elles travaillaient toujours ensemble et de cette +façon n'allumaient qu'une chandelle pour deux, elle trouva Fantine +assise sur son lit, pâle, glacée. Elle ne s'était pas couchée. Son +bonnet était tombé sur ses genoux. La chandelle avait brûlé toute la +nuit et était presque entièrement consumée.</p> + +<p>Marguerite s'arrêta sur le seuil, pétrifiée de cet énorme désordre, et +s'écria:</p> + +<p>—Seigneur! la chandelle qui est toute brûlée! il s'est passé des +événements!</p> + +<p>Puis elle regarda Fantine qui tournait vers elle sa tête sans cheveux.</p> + +<p>Fantine depuis la veille avait vieilli de dix ans.</p> + +<p>—Jésus! fit Marguerite, qu'est-ce que vous avez, Fantine?</p> + +<p>—Je n'ai rien, répondit Fantine. Au contraire. Mon enfant ne mourra pas +de cette affreuse maladie, faute de secours. Je suis contente.</p> + +<p>En parlant ainsi, elle montrait à la vieille fille deux napoléons qui +brillaient sur la table.</p> + +<p>—Ah, Jésus Dieu! dit Marguerite. Mais c'est une fortune! Où avez-vous +eu ces louis d'or?</p> + +<p>—Je les ai eus, répondit Fantine.</p> + +<p>En même temps elle sourit. La chandelle éclairait son visage. C'était un +sourire sanglant. Une salive rougeâtre lui souillait le coin des lèvres, +et elle avait un trou noir dans la bouche.</p> + +<p>Les deux dents étaient arrachées.</p> + +<p>Elle envoya les quarante francs à Montfermeil.</p> + +<p>Du reste c'était une ruse des Thénardier pour avoir de l'argent. Cosette +n'était pas malade.</p> + +<p>Fantine jeta son miroir par la fenêtre. Depuis longtemps elle avait +quitté sa cellule du second pour une mansarde fermée d'un loquet sous le +toit; un de ces galetas dont le plafond fait angle avec le plancher et +vous heurte à chaque instant la tête. Le pauvre ne peut aller au fond de +sa chambre comme au fond de sa destinée qu'en se courbant de plus en +plus. Elle n'avait plus de lit, il lui restait une loque qu'elle +appelait sa couverture, un matelas à terre et une chaise dépaillée. Un +petit rosier qu'elle avait s'était désséché dans un coin, oublié. Dans +l'autre coin, il y avait un pot à beurre à mettre l'eau, qui gelait +l'hiver, et où les différents niveaux de l'eau restaient longtemps +marqués par des cercles de glace. Elle avait perdu la honte, elle perdit +la coquetterie. Dernier signe. Elle sortait avec des bonnets sales. Soit +faute de temps, soit indifférence, elle ne raccommodait plus son linge. +À mesure que les talons s'usaient, elle tirait ses bas dans ses +souliers. Cela se voyait à de certains plis perpendiculaires. Elle +rapiéçait son corset, vieux et usé, avec des morceaux de calicot qui se +déchiraient au moindre mouvement. Les gens auxquels elle devait, lui +faisaient «des scènes», et ne lui laissaient aucun repos. Elle les +trouvait dans la rue, elle les retrouvait dans son escalier. Elle +passait des nuits à pleurer et à songer. Elle avait les yeux très +brillants, et elle sentait une douleur fixe dans l'épaule, vers le haut +de l'omoplate gauche. Elle toussait beaucoup. Elle haïssait profondément +le père Madeleine, et ne se plaignait pas. Elle cousait dix-sept heures +par jour; mais un entrepreneur du travail des prisons, qui faisait +travailler les prisonnières au rabais, fit tout à coup baisser les prix, +ce qui réduisit la journée des ouvrières libres à neuf sous. Dix-sept +heures de travail, et neuf sous par jour! Ses créanciers étaient plus +impitoyables que jamais. Le fripier, qui avait repris presque tous les +meubles, lui disait sans cesse: Quand me payeras-tu, coquine? Que +voulait-on d'elle, bon Dieu! Elle se sentait traquée et il se +développait en elle quelque chose de la bête farouche. Vers le même +temps, le Thénardier lui écrivit que décidément il avait attendu avec +beaucoup trop de bonté, et qu'il lui fallait cent francs, tout de suite; +sinon qu'il mettrait à la porte la petite Cosette, toute convalescente +de sa grande maladie, par le froid, par les chemins, et qu'elle +deviendrait ce qu'elle pourrait, et qu'elle crèverait, si elle voulait. +«Cent francs, songea Fantine! Mais où y a-t-il un état à gagner cent +sous par jour?»</p> + +<p>—Allons! dit-elle, vendons le reste.</p> + +<p>L'infortunée se fit fille publique.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIe" id="Chapitre_XIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre XI</a></h2> + +<h3><i>Christus nos liberavit</i></h3> + + +<p>Qu'est-ce que c'est que cette histoire de Fantine? C'est la société +achetant une esclave.</p> + +<p>À qui? À la misère.</p> + +<p>À la faim, au froid, à l'isolement, à l'abandon, au dénûment. Marché +douloureux. Une âme pour un morceau de pain. La misère offre, la société +accepte.</p> + +<p>La sainte loi de Jésus-Christ gouverne notre civilisation, mais elle ne +la pénètre pas encore. On dit que l'esclavage a disparu de la +civilisation européenne. C'est une erreur. Il existe toujours, mais il +ne pèse plus que sur la femme, et il s'appelle prostitution.</p> + +<p>Il pèse sur la femme, c'est-à-dire sur la grâce, sur la faiblesse, sur +la beauté, sur la maternité. Ceci n'est pas une des moindres hontes de +l'homme.</p> + +<p>Au point de ce douloureux drame où nous sommes arrivés, il ne reste plus +rien à Fantine de ce qu'elle a été autrefois. Elle est devenue marbre en +devenant boue. Qui la touche a froid. Elle passe, elle vous subit et +elle vous ignore; elle est la figure déshonorée et sévère. La vie et +l'ordre social lui ont dit leur dernier mot. Il lui est arrivé tout ce +qui lui arrivera. Elle a tout ressenti, tout supporté, tout éprouvé, +tout souffert, tout perdu, tout pleuré. Elle est résignée de cette +résignation qui ressemble à l'indifférence comme la mort ressemble au +sommeil. Elle n'évite plus rien. Elle ne craint plus rien. Tombe sur +elle toute la nuée et passe sur elle tout l'océan! que lui importe! +c'est une éponge imbibée.</p> + +<p>Elle le croit du moins, mais c'est une erreur de s'imaginer qu'on épuise +le sort et qu'on touche le fond de quoi que ce soit.</p> + +<p>Hélas! qu'est-ce que toutes ces destinées ainsi poussées pêle-mêle? où +vont-elles? pourquoi sont-elles ainsi?</p> + +<p>Celui qui sait cela voit toute l'ombre.</p> + +<p>Il est seul. Il s'appelle Dieu.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIIe" id="Chapitre_XIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre XII</a></h2> + +<h3>Le désœuvrement de M. Bamatabois</h3> + + +<p>Il y a dans toutes les petites villes, et il y avait à Montreuil-sur-mer +en particulier, une classe de jeunes gens qui grignotent quinze cents +livres de rente en province du même air dont leurs pareils dévorent à +Paris deux cent mille francs par an. Ce sont des êtres de la grande +espèce neutre; hongres, parasites, nuls, qui ont un peu de terre, un peu +de sottise et un peu d'esprit, qui seraient des rustres dans un salon et +se croient des gentilshommes au cabaret, qui disent: mes prés, mes bois, +mes paysans, sifflent les actrices du théâtre pour prouver qu'ils sont +gens de goût, querellent les officiers de la garnison pour montrer +qu'ils sont gens de guerre, chassent, fument, bâillent, boivent, sentent +le tabac, jouent au billard, regardent les voyageurs descendre de +diligence, vivent au café, dînent à l'auberge, ont un chien qui mange +les os sous la table et une maîtresse qui pose les plats dessus, +tiennent à un sou, exagèrent les modes, admirent la tragédie, méprisent +les femmes, usent leurs vieilles bottes, copient Londres à travers Paris +et Paris à travers Pont-à-Mousson, vieillissent hébétés, ne travaillent +pas, ne servent à rien et ne nuisent pas à grand'chose.</p> + +<p>M. Félix Tholomyès, resté dans sa province et n'ayant jamais vu Paris, +serait un de ces hommes-là.</p> + +<p>S'ils étaient plus riches, on dirait: ce sont des élégants; s'ils +étaient plus pauvres, on dirait: ce sont des fainéants. Ce sont tout +simplement des désœuvrés. Parmi ces désœuvrés, il y a des ennuyeux, +des ennuyés, des rêvasseurs, et quelques drôles.</p> + +<p>Dans ce temps-là, un élégant se composait d'un grand col, d'une grande +cravate, d'une montre à breloques, de trois gilets superposés de +couleurs différentes, le bleu et le rouge en dedans, d'un habit couleur +olive à taille courte, à queue de morue, à double rangée de boutons +d'argent serrés les uns contre les autres et montant jusque sur +l'épaule, et d'un pantalon olive plus clair, orné sur les deux coutures +d'un nombre de côtes indéterminé, mais toujours impair, variant de une à +onze, limite qui n'était jamais franchie. Ajoutez à cela des +souliers-bottes avec de petits fers au talon, un chapeau à haute forme +et à bords étroits, des cheveux en touffe, une énorme canne, et une +conversation rehaussée des calembours de Potier. Sur le tout des éperons +et des moustaches. À cette époque, des moustaches voulaient dire +bourgeois et des éperons voulaient dire piéton.</p> + +<p>L'élégant de province portait les éperons plus longs et les moustaches +plus farouches. C'était le temps de la lutte des républiques de +l'Amérique méridionale contre le roi d'Espagne, de Bolivar contre +Morillo. Les chapeaux à petits bords étaient royalistes et se nommaient +des morillos; les libéraux portaient des chapeaux à larges bords qui +s'appelaient des bolivars.</p> + +<p>Huit ou dix mois donc après ce qui a été raconté dans les pages +précédentes, vers les premiers jours de janvier 1823, un soir qu'il +avait neigé, un de ces élégants, un de ces désœuvrés, un "bien +pensant", car il avait un morillo, de plus chaudement enveloppé d'un de +ces grands manteaux qui complétaient dans les temps froids le costume à +la mode, se divertissait à harceler une créature qui rôdait en robe de +bal et toute décolletée avec des fleurs sur la tête devant la vitre du +café des officiers. Cet élégant fumait, car c'était décidément la mode.</p> + +<p>Chaque fois que cette femme passait devant lui, il lui jetait, avec une +bouffée de la fumée de son cigare, quelque apostrophe qu'il croyait +spirituelle et gaie, comme:—Que tu es laide!—Veux-tu te cacher!—Tu +n'as pas de dents! etc., etc.—Ce monsieur s'appelait monsieur +Bamatabois. La femme, triste spectre paré qui allait et venait sur la +neige, ne lui répondait pas, ne le regardait même pas, et n'en +accomplissait pas moins en silence et avec une régularité sombre sa +promenade qui la ramenait de cinq minutes en cinq minutes sous le +sarcasme, comme le soldat condamné qui revient sous les verges. Ce peu +d'effet piqua sans doute l'oisif qui, profitant d'un moment où elle se +retournait, s'avança derrière elle à pas de loup et en étouffant son +rire, se baissa, prit sur le pavé une poignée de neige et la lui plongea +brusquement dans le dos entre ses deux épaules nues. La fille poussa un +rugissement, se tourna, bondit comme une panthère, et se rua sur +l'homme, lui enfonçant ses ongles dans le visage, avec les plus +effroyables paroles qui puissent tomber du corps de garde dans le +ruisseau. Ces injures, vomies d'une voix enrouée par l'eau-de-vie, +sortaient hideusement d'une bouche à laquelle manquaient en effet les +deux dents de devant. C'était la Fantine.</p> + +<p>Au bruit que cela fit, les officiers sortirent en foule du café, les +passants s'amassèrent, et il se forma un grand cercle riant, huant et +applaudissant, autour de ce tourbillon composé de deux êtres où l'on +avait peine à reconnaître un homme et une femme, l'homme se débattant, +son chapeau à terre, la femme frappant des pieds et des poings, +décoiffée, hurlant, sans dents et sans cheveux, livide de colère, +horrible. Tout à coup un homme de haute taille sortit vivement de la +foule, saisit la femme à son corsage de satin couvert de boue, et lui +dit: Suis-moi!</p> + +<p>La femme leva la tête; sa voix furieuse s'éteignit subitement. Ses yeux +étaient vitreux, de livide elle était devenue pâle, et elle tremblait +d'un tremblement de terreur. Elle avait reconnu Javert.</p> + +<p>L'élégant avait profité de l'incident pour s'esquiver.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIIIe" id="Chapitre_XIIIe"></a><a href="#cinquieme">Chapitre XIII</a></h2> + +<h3>Solution de quelques questions de police municipale</h3> + + +<p>Javert écarta les assistants, rompit le cercle et se mit à marcher à grands pas +vers le bureau de police qui est à l'extrémité de la place, traînant +après lui la misérable. Elle se laissait faire machinalement. Ni lui ni +elle ne disaient un mot. La nuée des spectateurs, au paroxysme de la +joie, suivait avec des quolibets. La suprême misère, occasion +d'obscénités. Arrivé au bureau de police qui était une salle basse +chauffée par un poêle et gardée par un poste, avec une porte vitrée et +grillée sur la rue, Javert ouvrit la porte, entra avec Fantine, et +referma la porte derrière lui, au grand désappointement des curieux qui +se haussèrent sur la pointe du pied et allongèrent le cou devant la +vitre trouble du corps de garde, cherchant à voir. La curiosité est une +gourmandise. Voir, c'est dévorer.</p> + +<p>En entrant, la Fantine alla tomber dans un coin, immobile et muette, +accroupie comme une chienne qui a peur.</p> + +<p>Le sergent du poste apporta une chandelle allumée sur une table. Javert +s'assit, tira de sa poche une feuille de papier timbré et se mit à +écrire.</p> + +<p>Ces classes de femmes sont entièrement remises par nos lois à la +discrétion de la police. Elle en fait ce qu'elle veut, les punit comme +bon lui semble, et confisque à son gré ces deux tristes choses qu'elles +appellent leur industrie et leur liberté. Javert était impassible; son +visage sérieux ne trahissait aucune émotion. Pourtant il était gravement +et profondément préoccupé. C'était un de ces moments où il exerçait sans +contrôle, mais avec tous les scrupules d'une conscience sévère, son +redoutable pouvoir discrétionnaire. En cet instant, il le sentait, son +escabeau d'agent de police était un tribunal. Il jugeait. Il jugeait, et +il condamnait. Il appelait tout ce qu'il pouvait avoir d'idées dans +l'esprit autour de la grande chose qu'il faisait. Plus il examinait le +fait de cette fille, plus il se sentait révolté. Il était évident qu'il +venait de voir commettre un crime. Il venait de voir, là dans la rue, la +société, représentée par un propriétaire-électeur, insultée et attaquée +par une créature en dehors de tout. Une prostituée avait attenté à un +bourgeois. Il avait vu cela, lui Javert. Il écrivait en silence.</p> + +<p>Quand il eut fini, il signa, plia le papier et dit au sergent du poste, +en le lui remettant:</p> + +<p>—Prenez trois hommes, et menez cette fille au bloc.</p> + +<p>Puis se tournant vers la Fantine:</p> + +<p>—Tu en as pour six mois.</p> + +<p>La malheureuse tressaillit.</p> + +<p>—Six mois! six mois de prison! Six mois à gagner sept sous par jour! +Mais que deviendra Cosette? ma fille! ma fille! Mais je dois encore plus +de cent francs aux Thénardier, monsieur l'inspecteur, savez-vous cela?</p> + +<p>Elle se traîna sur la dalle mouillée par les bottes boueuses de tous ces +hommes, sans se lever, joignant les mains, faisant de grands pas avec +ses genoux.</p> + +<p>—Monsieur Javert, dit-elle, je vous demande grâce. Je vous assure que +je n'ai pas eu tort. Si vous aviez vu le commencement, vous auriez vu! +je vous jure le bon Dieu que je n'ai pas eu tort. C'est ce monsieur le +bourgeois que je ne connais pas qui m'a mis de la neige dans le dos. +Est-ce qu'on a le droit de nous mettre de la neige dans le dos quand +nous passons comme cela tranquillement sans faire de mal à personne? +Cela m'a saisie. Je suis un peu malade, voyez-vous! Et puis il y avait +déjà un peu de temps qu'il me disait des raisons. Tu es laide! tu n'as +pas de dents! Je le sais bien que je n'ai plus mes dents. Je ne faisais +rien, moi; je disais: c'est un monsieur qui s'amuse. J'étais honnête +avec lui, je ne lui parlais pas. C'est à cet instant-là qu'il m'a mis de +la neige. Monsieur Javert, mon bon monsieur l'inspecteur! est-ce qu'il +n'y a personne là qui ait vu pour vous dire que c'est bien vrai? J'ai +peut-être eu tort de me fâcher. Vous savez, dans le premier moment, on +n'est pas maître. On a des vivacités. Et puis, quelque chose de si froid +qu'on vous met dans le dos à l'heure que vous ne vous y attendez pas! +J'ai eu tort d'abîmer le chapeau de ce monsieur. Pourquoi s'est-il en +allé? Je lui demanderais pardon. Oh! mon Dieu, cela me serait bien égal +de lui demander pardon. Faites-moi grâce pour aujourd'hui cette fois, +monsieur Javert. Tenez, vous ne savez pas ça, dans les prisons on ne +gagne que sept sous, ce n'est pas la faute du gouvernement, mais on +gagne sept sous, et figurez-vous que j'ai cent francs à payer, ou +autrement on me renverra ma petite. Ô mon Dieu! je ne peux pas l'avoir +avec moi. C'est si vilain ce que je fais! Ô ma Cosette, ô mon petit ange +de la bonne sainte Vierge, qu'est-ce qu'elle deviendra, pauvre loup! Je +vais vous dire, c'est les Thénardier, des aubergistes, des paysans, ça +n'a pas de raisonnement. Il leur faut de l'argent. Ne me mettez pas en +prison! Voyez-vous, c'est une petite qu'on mettrait à même sur la grande +route, va comme tu pourras, en plein cœur d'hiver, il faut avoir pitié +de cette chose-là, mon bon monsieur Javert. Si c'était plus grand, ça +gagnerait sa vie, mais ça ne peut pas, à ces âges-là. Je ne suis pas une +mauvaise femme au fond. Ce n'est pas la lâcheté et la gourmandise qui +ont fait de moi ça. J'ai bu de l'eau-de-vie, c'est par misère. Je ne +l'aime pas, mais cela étourdit. Quand j'étais plus heureuse, on n'aurait +eu qu'à regarder dans mes armoires, on aurait bien vu que je n'étais pas +une femme coquette qui a du désordre. J'avais du linge, beaucoup de +linge. Ayez pitié de moi, monsieur Javert!</p> + +<p>Elle parlait ainsi, brisée en deux, secouée par les sanglots, aveuglée +par les larmes, la gorge nue, se tordant les mains, toussant d'une toux +sèche et courte, balbutiant tout doucement avec la voix de l'agonie. La +grande douleur est un rayon divin et terrible qui transfigure les +misérables. À ce moment-là, la Fantine était redevenue belle. À de +certains instants, elle s'arrêtait et baisait tendrement le bas de la +redingote du mouchard. Elle eût attendri un cœur de granit, mais on +n'attendrit pas un cœur de bois.</p> + +<p>—Allons! dit Javert, je t'ai écoutée. As-tu bien tout dit? Marche à +présent! Tu as tes six mois; <i>le Père éternel en personne n'y pourrait +plus rien</i>.</p> + +<p>À cette solennelle parole, Le Père éternel en personne n'y pourrait plus +rien, elle comprit que l'arrêt était prononcé. Elle s'affaissa sur +elle-même en murmurant:</p> + +<p>—Grâce!</p> + +<p>Javert tourna le dos.</p> + +<p>Les soldats la saisirent par les bras.</p> + +<p>Depuis quelques minutes, un homme était entré sans qu'on eût pris garde +à lui. Il avait refermé la porte, s'y était adossé, et avait entendu les +prières désespérées de la Fantine. Au moment où les soldats mirent la +main sur la malheureuse, qui ne voulait pas se lever, il fit un pas, +sortit de l'ombre, et dit:</p> + +<p>—Un instant, s'il vous plaît!</p> + +<p>Javert leva les yeux et reconnut M. Madeleine. Il ôta son chapeau, et +saluant avec une sorte de gaucherie fâchée:</p> + +<p>—Pardon, monsieur le maire....</p> + +<p>Ce mot, monsieur le maire, fit sur la Fantine un effet étrange. Elle se +dressa debout tout d'une pièce comme un spectre qui sort de terre, +repoussa les soldats des deux bras, marcha droit à M. Madeleine avant +qu'on eût pu la retenir, et le regardant fixement, l'air égaré, elle +cria:</p> + +<p>—Ah! c'est donc toi qui es monsieur le maire!</p> + +<p>Puis elle éclata de rire et lui cracha au visage.</p> + +<p>M. Madeleine s'essuya le visage, et dit:</p> + +<p>—Inspecteur Javert, mettez cette femme en liberté.</p> + +<p>Javert se sentit au moment de devenir fou. Il éprouvait en cet instant, +coup sur coup, et presque mêlées ensemble, les plus violentes émotions +qu'il eût ressenties de sa vie. Voir une fille publique cracher au +visage d'un maire, cela était une chose si monstrueuse que, dans ses +suppositions les plus effroyables, il eût regardé comme un sacrilège de +le croire possible. D'un autre côté, dans le fond de sa pensée, il +faisait confusément un rapprochement hideux entre ce qu'était cette +femme et ce que pouvait être ce maire, et alors il entrevoyait avec +horreur je ne sais quoi de tout simple dans ce prodigieux attentat. Mais +quand il vit ce maire, ce magistrat, s'essuyer tranquillement le visage +et dire: <i>mettez cette femme en liberté</i>, il eut comme un éblouissement +de stupeur; la pensée et la parole lui manquèrent également; la somme de +l'étonnement possible était dépassée pour lui. Il resta muet.</p> + +<p>Ce mot n'avait pas porté un coup moins étrange à la Fantine. Elle leva +son bras nu et se cramponna à la clef du poêle comme une personne qui +chancelle. Cependant elle regardait tout autour d'elle et elle se mit à +parler à voix basse, comme si elle se parlait à elle-même.</p> + +<p>—En liberté! qu'on me laisse aller! que je n'aille pas en prison six +mois! Qui est-ce qui a dit cela? Il n'est pas possible qu'on ait dit +cela. J'ai mal entendu. Ça ne peut pas être ce monstre de maire! Est-ce +que c'est vous, mon bon monsieur Javert, qui avez dit qu'on me mette en +liberté? Oh! voyez-vous! je vais vous dire et vous me laisserez aller. +Ce monstre de maire, ce vieux gredin de maire, c'est lui qui est cause +de tout. Figurez-vous, monsieur Javert, qu'il m'a chassée! à cause d'un +tas de gueuses qui tiennent des propos dans l'atelier. Si ce n'est pas +là une horreur! renvoyer une pauvre fille qui fait honnêtement son +ouvrage! Alors je n'ai plus gagné assez, et tout le malheur est venu. +D'abord il y a une amélioration que ces messieurs de la police devraient +bien faire, ce serait d'empêcher les entrepreneurs des prisons de faire +du tort aux pauvres gens. Je vais vous expliquer cela, voyez-vous. Vous +gagnez douze sous dans les chemises, cela tombe à neuf sous, il n'y a +plus moyen de vivre. Il faut donc devenir ce qu'on peut. Moi, j'avais ma +petite Cosette, j'ai bien été forcée de devenir une mauvaise femme. Vous +comprenez à présent, que c'est ce gueux de maire qui a tout fait le mal. +Après cela, j'ai piétiné le chapeau de ce monsieur bourgeois devant le +café des officiers. Mais lui, il m'avait perdu toute ma robe avec sa +neige. Nous autres, nous n'avons qu'une robe de soie, pour le soir. +Voyez-vous, je n'ai jamais fait de mal exprès, vrai, monsieur Javert, et +je vois partout des femmes bien plus méchantes que moi qui sont bien +plus heureuses. Ô monsieur Javert, c'est vous qui avez dit qu'on me +mette dehors, n'est-ce pas? Prenez des informations, parlez à mon +propriétaire, maintenant je paye mon terme, on vous dira bien que je +suis honnête. Ah! mon Dieu, je vous demande pardon, j'ai touché, sans +faire attention, à la clef du poêle, et cela fait fumer.</p> + +<p>M. Madeleine l'écoutait avec une attention profonde. Pendant qu'elle +parlait, il avait fouillé dans son gilet, en avait tiré sa bourse et +l'avait ouverte. Elle était vide. Il l'avait remise dans sa poche. Il +dit à la Fantine:</p> + +<p>—Combien avez-vous dit que vous deviez?</p> + +<p>La Fantine, qui ne regardait que Javert, se retourna de son côté:</p> + +<p>—Est-ce que je te parle à toi!</p> + +<p>Puis s'adressant aux soldats:</p> + +<p>—Dites donc, vous autres, avez-vous vu comme je te vous lui ai craché à +la figure? Ah! vieux scélérat de maire, tu viens ici pour me faire peur, +mais je n'ai pas peur de toi. J'ai peur de monsieur Javert. J'ai peur de +mon bon monsieur Javert!</p> + +<p>En parlant ainsi elle se retourna vers l'inspecteur:</p> + +<p>—Avec ça, voyez-vous, monsieur l'inspecteur, il faut être juste. Je +comprends que vous êtes juste, monsieur l'inspecteur. Au fait, c'est +tout simple, un homme qui joue à mettre un peu de neige dans le dos +d'une femme, ça les faisait rire, les officiers, il faut bien qu'on se +divertisse à quelque chose, nous autres nous sommes là pour qu'on +s'amuse, quoi! Et puis, vous, vous venez, vous êtes bien forcé de mettre +l'ordre, vous emmenez la femme qui a tort, mais en y réfléchissant, +comme vous êtes bon, vous dites qu'on me mette en liberté, c'est pour la +petite, parce que six mois en prison, cela m'empêcherait de nourrir mon +enfant. Seulement n'y reviens plus, coquine! Oh! je n'y reviendrai plus, +monsieur Javert! on me fera tout ce qu'on voudra maintenant, je ne +bougerai plus. Seulement, aujourd'hui, voyez-vous, j'ai crié parce que +cela m'a fait mal, je ne m'attendais pas du tout à cette neige de ce +monsieur, et puis, je vous ai dit, je ne me porte pas très bien, je +tousse, j'ai là dans l'estomac comme une boule qui me brûle, que le +médecin me dit: soignez-vous. Tenez, tâtez, donnez votre main, n'ayez +pas peur, c'est ici.</p> + +<p>Elle ne pleurait plus, sa voix était caressante, elle appuyait sur sa +gorge blanche et délicate la grosse main rude de Javert, et elle le +regardait en souriant.</p> + +<p>Tout à coup elle rajusta vivement le désordre de ses vêtements, fit +retomber les plis de sa robe qui en se traînant s'était relevée presque +à la hauteur du genou, et marcha vers la porte en disant à demi-voix aux +soldats avec un signe de tête amical:</p> + +<p>—Les enfants, monsieur l'inspecteur a dit qu'on me lâche, je m'en vas.</p> + +<p>Elle mit la main sur le loquet. Un pas de plus, elle était dans la rue.</p> + +<p>Javert jusqu'à cet instant était resté debout, immobile, l'œil fixé à +terre, posé de travers au milieu de cette scène comme une statue +dérangée qui attend qu'on la mette quelque part.</p> + +<p>Le bruit que fit le loquet le réveilla. Il releva la tête avec une +expression d'autorité souveraine, expression toujours d'autant plus +effrayante que le pouvoir se trouve placé plus bas, féroce chez la bête +fauve, atroce chez l'homme de rien.</p> + +<p>—Sergent, cria-t-il, vous ne voyez pas que cette drôlesse s'en va! Qui +est-ce qui vous a dit de la laisser aller?</p> + +<p>—Moi, dit Madeleine.</p> + +<p>La Fantine à la voix de Javert avait tremblé et lâché le loquet comme un +voleur pris lâche l'objet volé. À la voix de Madeleine, elle se +retourna, et à partir de ce moment, sans qu'elle prononçât un mot, sans +qu'elle osât même laisser sortir son souffle librement, son regard alla +tour à tour de Madeleine à Javert et de Javert à Madeleine, selon que +c'était l'un ou l'autre qui parlait.</p> + +<p>Il était évident qu'il fallait que Javert eût été, comme on dit, «jeté +hors des gonds» pour qu'il se fût permis d'apostropher le sergent comme +il l'avait fait, après l'invitation du maire de mettre Fantine en +liberté. En était-il venu à oublier la présence de monsieur le maire? +Avait-il fini par se déclarer à lui-même qu'il était impossible qu'une +«autorité» eût donné un pareil ordre, et que bien certainement monsieur +le maire avait dû dire sans le vouloir une chose pour une autre? Ou +bien, devant les énormités dont il était témoin depuis deux heures, se +disait-il qu'il fallait revenir aux suprêmes résolutions, qu'il était +nécessaire que le petit se fit grand, que le mouchard se transformât en +magistrat, que l'homme de police devînt homme de justice, et qu'en cette +extrémité prodigieuse l'ordre, la loi, la morale, le gouvernement, la +société tout entière, se personnifiaient en lui Javert?</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, quand M. Madeleine eut dit ce moi qu'on vient +d'entendre, on vit l'inspecteur de police Javert se tourner vers +monsieur le maire, pâle, froid, les lèvres bleues, le regard désespéré, +tout le corps agité d'un tremblement imperceptible, et, chose inouïe, +lui dire, l'œil baissé, mais la voix ferme:</p> + +<p>—Monsieur le maire, cela ne se peut pas.</p> + +<p>—Comment? dit M. Madeleine.</p> + +<p>—Cette malheureuse a insulté un bourgeois.</p> + +<p>—Inspecteur Javert, repartit M. Madeleine avec un accent conciliant et +calme, écoutez. Vous êtes un honnête homme, et je ne fais nulle +difficulté de m'expliquer avec vous. Voici le vrai. Je passais sur la +place comme vous emmeniez cette femme, il y avait encore des groupes, je +me suis informé, j'ai tout su, c'est le bourgeois qui a eu tort et qui, +en bonne police, eût dû être arrêté.</p> + +<p>Javert reprit:</p> + +<p>—Cette misérable vient d'insulter monsieur le maire.</p> + +<p>—Ceci me regarde, dit M. Madeleine. Mon injure est à moi peut-être. +J'en puis faire ce que je veux.</p> + +<p>—Je demande pardon à monsieur le maire. Son injure n'est pas à lui, +elle est à la justice.</p> + +<p>—Inspecteur Javert, répliqua M. Madeleine, la première justice, c'est +la conscience. J'ai entendu cette femme. Je sais ce que je fais.</p> + +<p>—Et moi, monsieur le maire, je ne sais pas ce que je vois.</p> + +<p>—Alors contentez-vous d'obéir.</p> + +<p>—J'obéis à mon devoir. Mon devoir veut que cette femme fasse six mois +de prison.</p> + +<p>M. Madeleine répondit avec douceur:</p> + +<p>—Écoutez bien ceci. Elle n'en fera pas un jour.</p> + +<p>À cette parole décisive, Javert osa regarder le maire fixement, et lui +dit, mais avec un son de voix toujours profondément respectueux:</p> + +<p>—Je suis au désespoir de résister à monsieur le maire, c'est la +première fois de ma vie, mais il daignera me permettre de lui faire +observer que je suis dans la limite de mes attributions. Je reste, +puisque monsieur le maire le veut, dans le fait du bourgeois. J'étais +là. C'est cette fille qui s'est jetée sur monsieur Bamatabois, qui est +électeur et propriétaire de cette belle maison à balcon qui fait le coin +de l'esplanade, à trois étages et toute en pierre de taille. Enfin, il y +a des choses dans ce monde! Quoi qu'il en soit, monsieur le maire, cela, +c'est un fait de police de la rue qui me regarde, et je retiens la femme +Fantine.</p> + +<p>Alors M. Madeleine croisa les bras et dit avec une voix sévère que +personne dans la ville n'avait encore entendue:</p> + +<p>—Le fait dont vous parlez est un fait de police municipale. Aux termes +des articles neuf, onze, quinze et soixante-six du code d'instruction +criminelle, j'en suis juge. J'ordonne que cette femme soit mise en +liberté.</p> + +<p>Javert voulut tenter un dernier effort.</p> + +<p>—Mais, monsieur le maire....</p> + +<p>—Je vous rappelle, à vous, l'article quatre-vingt-un de la loi du 13 +décembre 1799 sur la détention arbitraire.</p> + +<p>—Monsieur le maire, permettez....</p> + +<p>—Plus un mot.</p> + +<p>—Pourtant....</p> + +<p>—Sortez, dit M. Madeleine.</p> + +<p>Javert reçut le coup, debout, de face, et en pleine poitrine comme un +soldat russe. Il salua jusqu'à terre monsieur le maire, et sortit.</p> + +<p>Fantine se rangea de la porte et le regarda avec stupeur passer devant +elle.</p> + +<p>Cependant elle aussi était en proie à un bouleversement étrange. Elle +venait de se voir en quelque sorte disputée par deux puissances +opposées. Elle avait vu lutter devant ses yeux deux hommes tenant dans +leurs mains sa liberté, sa vie, son âme, son enfant; l'un de ces hommes +la tirait du côté de l'ombre, l'autre la ramenait vers la lumière. Dans +cette lutte, entrevue à travers les grossissements de l'épouvante, ces +deux hommes lui étaient apparus comme deux géants; l'un parlait comme +son démon, l'autre parlait comme son bon ange. L'ange avait vaincu le +démon, et, chose qui la faisait frissonner de la tête aux pieds, cet +ange, ce libérateur, c'était précisément l'homme qu'elle abhorrait, ce +maire qu'elle avait si longtemps considéré comme l'auteur de tous ses +maux, ce Madeleine! et au moment même où elle venait de l'insulter d'une +façon hideuse, il la sauvait! S'était-elle donc trompée? Devait-elle +donc changer toute son âme?... Elle ne savait, elle tremblait. Elle +écoutait éperdue, elle regardait effarée, et à chaque parole que disait +M. Madeleine, elle sentait fondre et s'écrouler en elle les affreuses +ténèbres de la haine et naître dans son cœur je ne sais quoi de +réchauffant et d'ineffable qui était de la joie, de la confiance et de +l'amour.</p> + +<p>Quand Javert fut sorti, M. Madeleine se tourna vers elle, et lui dit +avec une voix lente, ayant peine à parler comme un homme sérieux qui ne +veut pas pleurer:</p> + +<p>—Je vous ai entendue. Je ne savais rien de ce que vous avez dit. Je +crois que c'est vrai, et je sens que c'est vrai. J'ignorais même que +vous eussiez quitté mes ateliers. Pourquoi ne vous êtes-vous pas +adressée à moi? Mais voici: je payerai vos dettes, je ferai venir votre +enfant, ou vous irez la rejoindre. Vous vivrez ici, à Paris, où vous +voudrez. Je me charge de votre enfant et de vous. Vous ne travaillerez +plus, si vous voulez. Je vous donnerai tout l'argent qu'il vous faudra. +Vous redeviendrez honnête en redevenant heureuse. Et même, écoutez, je +vous le déclare dès à présent, si tout est comme vous le dites, et je +n'en doute pas, vous n'avez jamais cessé d'être vertueuse et sainte +devant Dieu. Oh! pauvre femme!</p> + +<p>C'en était plus que la pauvre Fantine n'en pouvait supporter. Avoir +Cosette! sortir de cette vie infâme! vivre libre, riche, heureuse, +honnête, avec Cosette! voir brusquement s'épanouir au milieu de sa +misère toutes ces réalités du paradis! Elle regarda comme hébétée cet +homme qui lui parlait, et ne put que jeter deux ou trois sanglots: oh! +oh! oh! Ses jarrets plièrent, elle se mit à genoux devant M. Madeleine, +et, avant qu'il eût pu l'en empêcher, il sentit qu'elle lui prenait la +main et que ses lèvres s'y posaient.</p> + +<p>Puis elle s'évanouit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_sixieme_Javert" id="Livre_sixieme_Javert"></a>Livre sixième—Javert</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_If" id="Chapitre_If"></a><a href="#sixieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Commencement du repos</h3> + + +<p>M. Madeleine fit transporter la Fantine à cette infirmerie qu'il avait +dans sa propre maison. Il la confia aux sœurs qui la mirent au lit. Une +fièvre ardente était survenue. Elle passa une partie de la nuit à +délirer et à parler haut. Cependant elle finit par s'endormir.</p> + +<p>Le lendemain vers midi Fantine se réveilla, elle entendit une +respiration tout près de son lit, elle écarta son rideau et vit M. +Madeleine debout qui regardait quelque chose au-dessus de sa tête. Ce +regard était plein de pitié et d'angoisse et suppliait. Elle en suivit +la direction et vit qu'il s'adressait à un crucifix cloué au mur.</p> + +<p>M. Madeleine était désormais transfiguré aux yeux de Fantine. Il lui +paraissait enveloppé de lumière. Il était absorbé dans une sorte de +prière. Elle le considéra longtemps sans oser l'interrompre. Enfin elle +lui dit timidement:</p> + +<p>—Que faites-vous donc là?</p> + +<p>M. Madeleine était à cette place depuis une heure. Il attendait que +Fantine se réveillât. Il lui prit la main, lui tâta le pouls, et +répondit:</p> + +<p>—Comment êtes-vous?</p> + +<p>—Bien, j'ai dormi, dit-elle, je crois que je vais mieux. Ce ne sera +rien.</p> + +<p>Lui reprit, répondant à la question qu'elle lui avait adressée d'abord, +comme s'il ne faisait que de l'entendre:</p> + +<p>—Je priais le martyr qui est là-haut.</p> + +<p>Et il ajouta dans sa pensée: «Pour la martyre qui est ici-bas.»</p> + +<p>M. Madeleine avait passé la nuit et la matinée à s'informer. Il savait +tout maintenant. Il connaissait dans tous ses poignants détails +l'histoire de Fantine. Il continua:</p> + +<p>—Vous avez bien souffert, pauvre mère. Oh! ne vous plaignez pas, vous +avez à présent la dot des élus. C'est de cette façon que les hommes font +des anges. Ce n'est point leur faute; ils ne savent pas s'y prendre +autrement. Voyez-vous, cet enfer dont vous sortez est la première forme +du ciel. Il fallait commencer par là.</p> + +<p>Il soupira profondément. Elle cependant lui souriait avec ce sublime +sourire auquel il manquait deux dents.</p> + +<p>Javert dans cette même nuit avait écrit une lettre. Il remit lui-même +cette lettre le lendemain matin au bureau de poste de Montreuil-sur-mer. +Elle était pour Paris, et la suscription portait: À <i>monsieur +Chabouillet, secrétaire de monsieur le préfet de police</i>. Comme +l'affaire du corps de garde s'était ébruitée, la directrice du bureau de +poste et quelques autres personnes qui virent la lettre avant le départ +et qui reconnurent l'écriture de Javert sur l'adresse, pensèrent que +c'était sa démission qu'il envoyait.</p> + +<p>M. Madeleine se hâta d'écrire aux Thénardier. Fantine leur devait cent +vingt francs. Il leur envoya trois cents francs en leur disant de se +payer sur cette somme, et d'amener tout de suite l'enfant à +Montreuil-sur-mer où sa mère malade la réclamait.</p> + +<p>Ceci éblouit le Thénardier.</p> + +<p>—Diable! dit-il à sa femme, ne lâchons pas l'enfant. Voilà que cette +mauviette va devenir une vache à lait. Je devine. Quelque jocrisse se +sera amouraché de la mère.</p> + +<p>Il riposta par un mémoire de cinq cents et quelques francs fort bien +fait. Dans ce mémoire figuraient pour plus de trois cents francs deux +notes incontestables, l'une d'un médecin, l'autre d'un apothicaire, +lesquels avaient soigné et médicamenté dans deux longues maladies +Éponine et Azelma. Cosette, nous l'avons dit, n'avait pas été malade. Ce +fut l'affaire d'une toute petite substitution de noms. Thénardier mit au +bas du mémoire: <i>reçu à compte trois cents francs</i>.</p> + +<p>M. Madeleine envoya tout de suite trois cents autres francs et écrivit: +Dépêchez-vous d'amener Cosette.</p> + +<p>—Christi! dit le Thénardier, ne lâchons pas l'enfant.</p> + +<p>Cependant Fantine ne se rétablissait point. Elle était toujours à +l'infirmerie. Les sœurs n'avaient d'abord reçu et soigné «cette fille» +qu'avec répugnance. Qui a vu les bas-reliefs de Reims se souvient du +gonflement de la lèvre inférieure des vierges sages regardant les +vierges folles. Cet antique mépris des vestales pour les ambulaïes est +un des plus profonds instincts de la dignité féminine; les sœurs +l'avaient éprouvé, avec le redoublement qu'ajoute la religion. Mais, en +peu de jours, Fantine les avait désarmées. Elle avait toutes sortes de +paroles humbles et douces, et la mère qui était en elle attendrissait. +Un jour les sœurs l'entendirent qui disait à travers la fièvre:</p> + +<p>—J'ai été une pécheresse, mais quand j'aurai mon enfant près de moi, +cela voudra dire que Dieu m'a pardonné. Pendant que j'étais dans le mal, +je n'aurais pas voulu avoir ma Cosette avec moi, je n'aurais pas pu +supporter ses yeux étonnés et tristes. C'était pour elle pourtant que je +faisais le mal, et c'est ce qui fait que Dieu me pardonne. Je sentirai +la bénédiction du bon Dieu quand Cosette sera ici. Je la regarderai, +cela me fera du bien de voir cette innocente. Elle ne sait rien du tout. +C'est un ange, voyez-vous, mes sœurs. À cet âge-là, les ailes, ça n'est +pas encore tombé.</p> + +<p>M. Madeleine l'allait voir deux fois par jour, et chaque fois elle lui +demandait:</p> + +<p>—Verrai-je bientôt ma Cosette?</p> + +<p>Il lui répondait:</p> + +<p>—Peut-être demain matin. D'un moment à l'autre elle arrivera, je +l'attends.</p> + +<p>Et le visage pâle de la mère rayonnait.</p> + +<p>—Oh! disait-elle, comme je vais être heureuse!</p> + +<p>Nous venons de dire qu'elle ne se rétablissait pas. Au contraire, son +état semblait s'aggraver de semaine en semaine. Cette poignée de neige +appliquée à nu sur la peau entre les deux omoplates avait déterminé une +suppression subite de transpiration à la suite de laquelle la maladie +qu'elle couvait depuis plusieurs années finit par se déclarer +violemment. On commençait alors à suivre pour l'étude et le traitement +des maladies de poitrine les belles indications de Laennec. Le médecin +ausculta Fantine et hocha la tête.</p> + +<p>M. Madeleine dit au médecin:</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—N'a-t-elle pas un enfant qu'elle désire voir? dit le médecin.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, hâtez-vous de le faire venir.</p> + +<p>M. Madeleine eut un tressaillement.</p> + +<p>Fantine lui demanda:</p> + +<p>—Qu'a dit le médecin?</p> + +<p>M. Madeleine s'efforça de sourire.</p> + +<p>—Il a dit de faire venir bien vite votre enfant. Que cela vous rendra +la santé.</p> + +<p>—Oh! reprit-elle, il a raison! Mais qu'est-ce qu'ils ont donc ces +Thénardier à me garder ma Cosette! Oh! elle va venir. Voici enfin que je +vois le bonheur tout près de moi!</p> + +<p>Le Thénardier cependant ne «lâchait pas l'enfant» et donnait cent +mauvaises raisons. Cosette était un peu souffrante pour se mettre en +route l'hiver. Et puis il y avait un reste de petites dettes criardes +dans le pays dont il rassemblait les factures, etc., etc.</p> + +<p>—J'enverrai quelqu'un chercher Cosette, dit le père Madeleine. S'il le +faut, j'irai moi-même.</p> + +<p>Il écrivit sous la dictée de Fantine cette lettre qu'il lui fit signer:</p> + +<p>«Monsieur Thénardier,</p> + +<p>«Vous remettrez Cosette à la personne.</p> + +<p>«On vous payera toutes les petites choses.</p> + +<p>«J'ai l'honneur de vous saluer avec considération.</p> + +<p>«Fantine.»</p> + +<p>Sur ces entrefaites, il survint un grave incident. Nous avons beau +tailler de notre mieux le bloc mystérieux dont notre vie est faite, la +veine noire de la destinée y reparaît toujours.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIf" id="Chapitre_IIf"></a><a href="#sixieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Comment Jean peut devenir Champ</h3> + + +<p>Un matin, M. Madeleine était dans son cabinet, occupé à régler d'avance +quelques affaires pressantes de la mairie pour le cas où il se +déciderait à ce voyage de Montfermeil, lorsqu'on vint lui dire que +l'inspecteur de police Javert demandait à lui parler. En entendant +prononcer ce nom, M. Madeleine ne put se défendre d'une impression +désagréable. Depuis l'aventure du bureau de police, Javert l'avait plus +que jamais évité, et M. Madeleine ne l'avait point revu.</p> + +<p>—Faites entrer, dit-il.</p> + +<p>Javert entra.</p> + +<p>M. Madeleine était resté assis près de la cheminée, une plume à la main, +l'œil sur un dossier qu'il feuilletait et qu'il annotait, et qui +contenait des procès-verbaux de contraventions à la police de la voirie. +Il ne se dérangea point pour Javert. Il ne pouvait s'empêcher de songer +à la pauvre Fantine, et il lui convenait d'être glacial.</p> + +<p>Javert salua respectueusement M. le maire qui lui tournait le dos. M. le +maire ne le regarda pas et continua d'annoter son dossier.</p> + +<p>Javert fit deux ou trois pas dans le cabinet, et s'arrêta sans rompre le +silence. Un physionomiste qui eût été familier avec la nature de Javert, +qui eût étudié depuis longtemps ce sauvage au service de la +civilisation, ce composé bizarre du Romain, du Spartiate, du moine et du +caporal, cet espion incapable d'un mensonge, ce mouchard vierge, un +physionomiste qui eût su sa secrète et ancienne aversion pour M. +Madeleine, son conflit avec le maire au sujet de la Fantine, et qui eût +considéré Javert en ce moment, se fût dit: que s'est-il passé? Il était +évident, pour qui eût connu cette conscience droite, claire, sincère, +probe, austère et féroce, que Javert sortait de quelque grand événement +intérieur. Javert n'avait rien dans l'âme qu'il ne l'eût aussi sur le +visage. Il était, comme les gens violents, sujet aux revirements +brusques. Jamais sa physionomie n'avait été plus étrange et plus +inattendue. En entrant, il s'était incliné devant M. Madeleine avec un +regard où il n'y avait ni rancune, ni colère, ni défiance, il s'était +arrêté à quelques pas derrière le fauteuil du maire; et maintenant il se +tenait là, debout, dans une attitude presque disciplinaire, avec la +rudesse naïve et froide d'un homme qui n'a jamais été doux et qui a +toujours été patient; il attendait, sans dire un mot, sans faire un +mouvement, dans une humilité vraie et dans une résignation tranquille, +qu'il plût à monsieur le maire de se retourner, calme, sérieux, le +chapeau à la main, les yeux baissés, avec une expression qui tenait le +milieu entre le soldat devant son officier et le coupable devant son +juge. Tous les sentiments comme tous les souvenirs qu'on eût pu lui +supposer avaient disparu. Il n'y avait plus rien sur ce visage +impénétrable et simple comme le granit, qu'une morne tristesse. Toute sa +personne respirait l'abaissement et la fermeté, et je ne sais quel +accablement courageux.</p> + +<p>Enfin M. le maire posa sa plume et se tourna à demi.</p> + +<p>—Eh bien! qu'est-ce? qu'y a-t-il, Javert?</p> + +<p>Javert demeura un instant silencieux comme s'il se recueillait, puis +éleva la voix avec une sorte de solennité triste qui n'excluait pourtant +pas la simplicité:</p> + +<p>—Il y a, monsieur le maire, qu'un acte coupable a été commis.</p> + +<p>—Quel acte?</p> + +<p>—Un agent inférieur de l'autorité a manqué de respect à un magistrat de +la façon la plus grave. Je viens, comme c'est mon devoir, porter le fait +à votre connaissance.</p> + +<p>—Quel est cet agent? demanda M. Madeleine.</p> + +<p>—Moi, dit Javert.</p> + +<p>—Vous?</p> + +<p>—Moi.</p> + +<p>—Et quel est le magistrat qui aurait à se plaindre de l'agent?</p> + +<p>—Vous, monsieur le maire.</p> + +<p>M. Madeleine se dressa sur son fauteuil. Javert poursuivit, l'air sévère +et les yeux toujours baissés:</p> + +<p>—Monsieur le maire, je viens vous prier de vouloir bien provoquer près +de l'autorité ma destitution.</p> + +<p>M. Madeleine stupéfait ouvrit la bouche. Javert l'interrompit.</p> + +<p>—Vous direz, j'aurais pu donner ma démission, mais cela ne suffit pas. +Donner sa démission, c'est honorable. J'ai failli, je dois être puni. Il +faut que je sois chassé.</p> + +<p>Et après une pause, il ajouta:</p> + +<p>—Monsieur le maire, vous avez été sévère pour moi l'autre jour +injustement. Soyez-le aujourd'hui justement.</p> + +<p>—Ah çà! pourquoi? s'écria M. Madeleine. Quel est ce galimatias? +qu'est-ce que cela veut dire? où y a-t-il un acte coupable commis contre +moi par vous? qu'est-ce que vous m'avez fait? quels torts avez-vous +envers moi? Vous vous accusez, vous voulez être remplacé....</p> + +<p>—Chassé, dit Javert.</p> + +<p>—Chassé, soit. C'est fort bien. Je ne comprends pas.</p> + +<p>—Vous allez comprendre, monsieur le maire.</p> + +<p>Javert soupira du fond de sa poitrine et reprit toujours froidement et +tristement:</p> + +<p>—Monsieur le maire, il y a six semaines, à la suite de cette scène pour +cette fille, j'étais furieux, je vous ai dénoncé.</p> + +<p>—Dénoncé!</p> + +<p>—À la préfecture de police de Paris.</p> + +<p>M. Madeleine, qui ne riait pas beaucoup plus souvent que Javert, se mit +à rire.</p> + +<p>—Comme maire ayant empiété sur la police?</p> + +<p>—Comme ancien forçat.</p> + +<p>Le maire devint livide.</p> + +<p>Javert, qui n'avait pas levé les yeux, continua:</p> + +<p>—Je le croyais. Depuis longtemps j'avais des idées.</p> + +<p>Une ressemblance, des renseignements que vous avez fait prendre à +Faverolles, votre force des reins, l'aventure du vieux Fauchelevent, +votre adresse au tir, votre jambe qui traîne un peu, est-ce que je sais, +moi? des bêtises! mais enfin je vous prenais pour un nommé Jean Valjean.</p> + +<p>—Un nommé?... Comment dites-vous ce nom-là?</p> + +<p>—Jean Valjean. C'est un forçat que j'avais vu il y a vingt ans quand +j'étais adjudant-garde-chiourme à Toulon. En sortant du bagne, ce Jean +Valjean avait, à ce qu'il paraît, volé chez un évêque, puis il avait +commis un autre vol à main armée, dans un chemin public, sur un petit +savoyard. Depuis huit ans il s'était dérobé, on ne sait comment, et on +le cherchait. Moi je m'étais figuré... Enfin, j'ai fait cette chose! La +colère m'a décidé, je vous ai dénoncé à la préfecture.</p> + +<p>M. Madeleine, qui avait ressaisi le dossier depuis quelques instants, +reprit avec un accent de parfaite indifférence:</p> + +<p>—Et que vous a-t-on répondu?</p> + +<p>—Que j'étais fou.</p> + +<p>—Eh bien?</p> + +<p>—Eh bien, on avait raison.</p> + +<p>—C'est heureux que vous le reconnaissiez!</p> + +<p>—Il faut bien, puisque le véritable Jean Valjean est trouvé.</p> + +<p>La feuille que tenait M. Madeleine lui échappa des mains, il leva la +tête, regarda fixement Javert, et dit avec un accent inexprimable:</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>Javert poursuivit:</p> + +<p>—Voilà ce que c'est, monsieur le maire. Il paraît qu'il y avait dans le +pays, du côté d'Ailly-le-Haut-Clocher, une espèce de bonhomme qu'on +appelait le père Champmathieu. C'était très misérable. On n'y faisait +pas attention. Ces gens-là, on ne sait pas de quoi cela vit. +Dernièrement, cet automne, le père Champmathieu a été arrêté pour un vol +de pommes à cidre, commis chez...—enfin n'importe! Il y a eu vol, mur +escaladé, branches de l'arbre cassées. On a arrêté mon Champmathieu. Il +avait encore la branche de pommier à la main. On coffre le drôle. +Jusqu'ici ce n'est pas beaucoup plus qu'une affaire correctionnelle. +Mais voici qui est de la providence. La geôle étant en mauvais état, +monsieur le juge d'instruction trouve à propos de faire transférer +Champmathieu à Arras où est la prison départementale. Dans cette prison +d'Arras, il y a un ancien forçat nommé Brevet qui est détenu pour je ne +sais quoi et qu'on a fait guichetier de chambrée parce qu'il se conduit +bien. Monsieur le maire, Champmathieu n'est pas plus tôt débarqué que +voilà Brevet qui s'écrie: «Eh mais! je connais cet homme-là. C'est un +fagot. Regardez-moi donc, bonhomme! Vous êtes Jean Valjean!—Jean +Valjean! qui ça Jean Valjean? Le Champmathieu joue l'étonné.—Ne fais +donc pas le sinvre, dit Brevet. Tu es Jean Valjean! Tu as été au bagne +de Toulon. Il y a vingt ans. Nous y étions ensemble.—Le Champmathieu +nie. Parbleu! vous comprenez. On approfondit. On me fouille cette +aventure-là. Voici ce qu'on trouve: ce Champmathieu, il y a une +trentaine d'années, a été ouvrier émondeur d'arbres dans plusieurs pays, +notamment à Faverolles. Là on perd sa trace. Longtemps après, on le +revoit en Auvergne, puis à Paris, où il dit avoir été charron et avoir +eu une fille blanchisseuse, mais cela n'est pas prouvé; enfin dans ce +pays-ci. Or, avant d'aller au bagne pour vol qualifié, qu'était Jean +Valjean? émondeur. Où? à Faverolles. Autre fait. Ce Valjean s'appelait +de son nom de baptême Jean et sa mère se nommait de son nom de famille +Mathieu. Quoi de plus naturel que de penser qu'en sortant du bagne il +aura pris le nom de sa mère pour se cacher et se sera fait appeler Jean +Mathieu? Il va en Auvergne. De <i>Jean</i> la prononciation du pays fait +<i>Chan</i>, on l'appelle Chan Mathieu. Notre homme se laisse faire et le +voilà transformé en Champmathieu. Vous me suivez, n'est-ce pas? On +s'informe à Faverolles. La famille de Jean Valjean n'y est plus. On ne +sait plus où elle est. Vous savez, dans ces classes-là, il y a souvent +de ces évanouissements d'une famille. On cherche, on ne trouve plus +rien. Ces gens-là, quand ce n'est pas de la boue, c'est de la poussière. +Et puis, comme le commencement de ces histoires date de trente ans, il +n'y a plus personne à Faverolles qui ait connu Jean Valjean. On +s'informe à Toulon. Avec Brevet, il n'y a plus que deux forçats qui +aient vu Jean Valjean. Ce sont les condamnés à vie Cochepaille et +Chenildieu. On les extrait du bagne et on les fait venir. On les +confronte au prétendu Champmathieu. Ils n'hésitent pas. Pour eux comme +pour Brevet, c'est Jean Valjean. Même âge, il a cinquante-quatre ans, +même taille, même air, même homme enfin, c'est lui. C'est en ce +moment-là même que j'envoyais ma dénonciation à la préfecture de Paris. +On me répond que je perds l'esprit et que Jean Valjean est à Arras au +pouvoir de la justice. Vous concevez si cela m'étonne, moi qui croyais +tenir ici ce même Jean Valjean! J'écris à monsieur le juge +d'instruction. Il me fait venir, on m'amène le Champmathieu....</p> + +<p>—Eh bien? interrompit M. Madeleine.</p> + +<p>Javert répondit avec son visage incorruptible et triste:</p> + +<p>—Monsieur le maire, la vérité est la vérité. J'en suis fâché, mais +c'est cet homme-là qui est Jean Valjean. Moi aussi je l'ai reconnu.</p> + +<p>M. Madeleine reprit d'une voix très basse:</p> + +<p>—Vous êtes sûr?</p> + +<p>Javert se mit à rire de ce rire douloureux qui échappe à une conviction +profonde:</p> + +<p>—Oh, sûr!</p> + +<p>Il demeura un moment pensif, prenant machinalement des pincées de poudre +de bois dans la sébille à sécher l'encre qui était sur la table, et il +ajouta:</p> + +<p>—Et même, maintenant que je vois le vrai Jean Valjean, je ne comprends +pas comment j'ai pu croire autre chose. Je vous demande pardon, monsieur +le maire.</p> + +<p>En adressant cette parole suppliante et grave à celui qui, six semaines +auparavant, l'avait humilié en plein corps de garde et lui avait dit: +«sortez!» Javert, cet homme hautain, était à son insu plein de +simplicité et de dignité. M. Madeleine ne répondit à sa prière que par +cette question brusque:</p> + +<p>—Et que dit cet homme?</p> + +<p>—Ah, dame! monsieur le maire, l'affaire est mauvaise. Si c'est Jean +Valjean, il y a récidive. Enjamber un mur, casser une branche, chiper +des pommes, pour un enfant, c'est une polissonnerie; pour un homme, +c'est un délit; pour un forçat, c'est un crime. Escalade et vol, tout y +est. Ce n'est plus la police correctionnelle, c'est la cour d'assises. +Ce n'est plus quelques jours de prison, ce sont les galères à +perpétuité. Et puis, il y a l'affaire du petit savoyard que j'espère +bien qui reviendra. Diable! il y a de quoi se débattre, n'est-ce pas? +Oui, pour un autre que Jean Valjean. Mais Jean Valjean est un sournois. +C'est encore là que je le reconnais. Un autre sentirait que cela +chauffe; il se démènerait, il crierait, la bouilloire chante devant le +feu, il ne voudrait pas être Jean Valjean, et caetera. Lui, il n'a pas +l'air de comprendre, il dit: Je suis Champmathieu, je ne sors pas de là! +Il a l'air étonné, il fait la brute, c'est bien mieux. Oh! le drôle est +habile. Mais c'est égal, les preuves sont là. Il est reconnu par quatre +personnes, le vieux coquin sera condamné. C'est porté aux assises, à +Arras. Je vais y aller pour témoigner. Je suis cité.</p> + +<p>M. Madeleine s'était remis à son bureau, avait ressaisi +son dossier, et le feuilletait tranquillement, lisant et écrivant +tour à tour comme un homme affairé. Il se tourna vers +Javert:</p> + +<p>—Assez, Javert. Au fait, tous ces détails m'intéressent fort peu. Nous +perdons notre temps, et nous avons des affaires pressées. Javert, vous +allez vous rendre sur-le-champ chez la bonne femme Buseaupied qui vend +des herbes là-bas au coin de la rue Saint-Saulve. Vous lui direz de +déposer sa plainte contre le charretier Pierre Chesnelong. Cet homme est +un brutal qui a failli écraser cette femme et son enfant. Il faut qu'il +soit puni. Vous irez ensuite chez M. Charcellay, rue +Montre-de-Champigny. Il se plaint qu'il y a une gouttière de la maison +voisine qui verse l'eau de la pluie chez lui, et qui affouille les +fondations de sa maison. Après vous constaterez des contraventions de +police qu'on me signale rue Guibourg chez la veuve Doris, et rue du +Garraud-Blanc chez madame Renée Le Bossé, et vous dresserez +procès-verbal. Mais je vous donne là beaucoup de besogne. N'allez-vous +pas être absent? ne m'avez-vous pas dit que vous alliez à Arras pour +cette affaire dans huit ou dix jours?...</p> + +<p>—Plus tôt que cela, monsieur le maire.</p> + +<p>—Quel jour donc?</p> + +<p>—Mais je croyais avoir dit à monsieur le maire que cela se jugeait +demain et que je partais par la diligence cette nuit.</p> + +<p>M. Madeleine fit un mouvement imperceptible.</p> + +<p>—Et combien de temps durera l'affaire?</p> + +<p>—Un jour tout au plus. L'arrêt sera prononcé au plus tard demain dans +la nuit. Mais je n'attendrai pas l'arrêt, qui ne peut manquer. Sitôt ma +déposition faite, je reviendrai ici.</p> + +<p>—C'est bon, dit M. Madeleine.</p> + +<p>Et il congédia Javert d'un signe de main. Javert ne s'en alla pas.</p> + +<p>—Pardon, monsieur le maire, dit-il.</p> + +<p>—Qu'est-ce encore? demanda M. Madeleine.</p> + +<p>—Monsieur le maire, il me reste une chose à vous rappeler.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—C'est que je dois être destitué.</p> + +<p>M. Madeleine se leva.</p> + +<p>—Javert, vous êtes un homme d'honneur, et je vous estime. Vous vous +exagérez votre faute. Ceci d'ailleurs est encore une offense qui me +concerne. Javert, vous êtes digne de monter et non de descendre. +J'entends que vous gardiez votre place.</p> + +<p>Javert regarda M. Madeleine avec sa prunelle candide au fond de laquelle +il semblait qu'on vit cette conscience peu éclairée, mais rigide et +chaste, et il dit d'une voix tranquille:</p> + +<p>—Monsieur le maire, je ne puis vous accorder cela.</p> + +<p>—Je vous répète, répliqua M. Madeleine, que la chose me regarde.</p> + +<p>Mais Javert, attentif à sa seule pensée, continua:</p> + +<p>—Quant à exagérer, je n'exagère point. Voici comment je raisonne. Je +vous ai soupçonné injustement. Cela, ce n'est rien. C'est notre droit à +nous autres de soupçonner, quoiqu'il y ait pourtant abus à soupçonner +au-dessus de soi. Mais, sans preuves, dans un accès de colère, dans le +but de me venger, je vous ai dénoncé comme forçat, vous, un homme +respectable, un maire, un magistrat! ceci est grave. Très grave. J'ai +offensé l'autorité dans votre personne, moi, agent de l'autorité! Si +l'un de mes subordonnés avait fait ce que j'ai fait, je l'aurais déclaré +indigne du service, et chassé. Eh bien?</p> + +<p>Tenez, monsieur le maire, encore un mot. J'ai souvent été sévère dans ma +vie. Pour les autres. C'était juste. Je faisais bien. Maintenant, si je +n'étais pas sévère pour moi, tout ce que j'ai fait de juste deviendrait +injuste.</p> + +<p>Est-ce que je dois m'épargner plus que les autres? Non. Quoi! je +n'aurais été bon qu'à châtier autrui, et pas moi! mais je serais un +misérable! mais ceux qui disent: ce gueux de Javert! auraient raison! +Monsieur le maire, je ne souhaite pas que vous me traitiez avec bonté, +votre bonté m'a fait faire assez de mauvais sang quand elle était pour +les autres. Je n'en veux pas pour moi. La bonté qui consiste à donner +raison à la fille publique contre le bourgeois, à l'agent de police +contre le maire, à celui qui est en bas contre celui qui est en haut, +c'est ce que j'appelle de la mauvaise bonté. C'est avec cette bonté-là +que la société se désorganise. Mon Dieu! c'est bien facile d'être bon, +le malaisé c'est d'être juste. Allez! si vous aviez été ce que je +croyais, je n'aurais pas été bon pour vous, moi! vous auriez vu! +Monsieur le maire, je dois me traiter comme je traiterais tout autre. +Quand je réprimais des malfaiteurs, quand je sévissais sur des gredins, +je me suis souvent dit à moi-même: toi, si tu bronches, si jamais je te +prends en faute, sois tranquille!—J'ai bronché, je me prends en faute, +tant pis! Allons, renvoyé, cassé, chassé! c'est bon. J'ai des bras, je +travaillerai à la terre, cela m'est égal. Monsieur le maire, le bien du +service veut un exemple. Je demande simplement la destitution de +l'inspecteur Javert.</p> + +<p>Tout cela était prononcé d'un accent humble, fier, désespéré et +convaincu qui donnait je ne sais quelle grandeur bizarre à cet étrange +honnête homme.</p> + +<p>—Nous verrons, fit M. Madeleine.</p> + +<p>Et il lui tendit la main.</p> + +<p>Javert recula, et dit d'un ton farouche:</p> + +<p>—Pardon, monsieur le maire, mais cela ne doit pas être. Un maire ne +donne pas la main à un mouchard.</p> + +<p>Il ajouta entre ses dents:</p> + +<p>—Mouchard, oui; du moment où j'ai médusé de la police, je ne suis plus +qu'un mouchard. Puis il salua profondément, et se dirigea vers la porte. +Là il se retourna, et, les yeux toujours baissés:</p> + +<p>—Monsieur le maire, dit-il, je continuerai le service jusqu'à ce que je +sois remplacé.</p> + +<p>Il sortit. M. Madeleine resta rêveur, écoutant ce pas ferme et assuré +qui s'éloignait sur le pavé du corridor.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_septieme_Laffaire_Champmathieu" id="Livre_septieme_Laffaire_Champmathieu"></a>Livre septième—L'affaire Champmathieu</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ig" id="Chapitre_Ig"></a><a href="#septieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>La sœur Simplice</h3> + + +<p>Les incidents qu'on va lire n'ont pas tous été connus à +Montreuil-sur-mer, mais le peu qui en a percé a laissé dans cette ville +un tel souvenir, que ce serait une grave lacune dans ce livre si nous ne +les racontions dans leurs moindres détails.</p> + +<p>Dans ces détails, le lecteur rencontrera deux ou trois circonstances +invraisemblables que nous maintenons par respect pour la vérité.</p> + +<p>Dans l'après-midi qui suivit la visite de Javert, M. Madeleine alla voir +la Fantine comme d'habitude.</p> + +<p>Avant de pénétrer près de Fantine, il fit demander la sœur Simplice. +Les deux religieuses qui faisaient le service de l'infirmerie, dames +lazaristes comme toutes les sœurs de charité, s'appelaient sœur +Perpétue et sœur Simplice.</p> + +<p>La sœur Perpétue était la première villageoise venue, grossièrement +sœur de charité, entrée chez Dieu comme on entre en place. Elle était +religieuse comme on est cuisinière. Ce type n'est point très rare. Les +ordres monastiques acceptent volontiers cette lourde poterie paysanne, +aisément façonnée en capucin ou en ursuline. Ces rusticités s'utilisent +pour les grosses besognes de la dévotion. La transition d'un bouvier à +un carme n'a rien de heurté; l'un devient l'autre sans grand travail; le +fond commun d'ignorance du village et du cloître est une préparation +toute faite, et met tout de suite le campagnard de plain-pied avec le +moine. Un peu d'ampleur au sarrau, et voilà un froc. La sœur Perpétue +était une forte religieuse, de Marines, près Pontoise, patoisant, +psalmodiant, bougonnant, sucrant la tisane selon le bigotisme ou +l'hypocrisie du grabataire, brusquant les malades, bourrue avec les +mourants, leur jetant presque Dieu au visage, lapidant l'agonie avec des +prières en colère, hardie, honnête et rougeaude.</p> + +<p>La sœur Simplice était blanche d'une blancheur de cire. Près de sœur +Perpétue, c'était le cierge à côté de la chandelle. Vincent de Paul a +divinement fixé la figure de la sœur de charité dans ces admirables +paroles où il mêle tant de liberté à tant de servitude: «Elles n'auront +pour monastère que la maison des malades, pour cellule qu'une chambre de +louage, pour chapelle que l'église de leur paroisse, pour cloître que +les rues de la ville ou les salles des hôpitaux, pour clôture que +l'obéissance, pour grille que la crainte de Dieu, pour voile que la +modestie.» Cet idéal était vivant dans la sœur Simplice. Personne n'eût +pu dire l'âge de la sœur Simplice; elle n'avait jamais été jeune et +semblait ne devoir jamais être vieille. C'était une personne—nous +n'osons dire une femme—calme, austère, de bonne compagnie, froide, et +qui n'avait jamais menti. Elle était si douce qu'elle paraissait +fragile; plus solide d'ailleurs que le granit. Elle touchait aux +malheureux avec de charmants doigts fins et purs. Il y avait, pour ainsi +dire, du silence dans sa parole; elle parlait juste le nécessaire, et +elle avait un son de voix qui eût tout à la fois édifié un confessionnal +et enchanté un salon. Cette délicatesse s'accommodait de la robe de +bure, trouvant à ce rude contact un rappel continuel du ciel et de Dieu. +Insistons sur un détail. N'avoir jamais menti, n'avoir jamais dit, pour +un intérêt quelconque, même indifféremment, une chose qui ne fût la +vérité, la sainte vérité, c'était le trait distinctif de la sœur +Simplice; c'était l'accent de sa vertu. Elle était presque célèbre dans +la congrégation pour cette véracité imperturbable. L'abbé Sicard parle +de la sœur Simplice dans une lettre au sourd-muet Massieu. Si sincères, +si loyaux et si purs que nous soyons, nous avons tous sur notre candeur +au moins la fêlure du petit mensonge innocent. Elle, point. Petit +mensonge, mensonge innocent, est-ce que cela existe? Mentir, c'est +l'absolu du mal. Peu mentir n'est pas possible; celui qui ment, ment +tout le mensonge; mentir, c'est la face même du démon; Satan a deux +noms, il s'appelle Satan et il s'appelle Mensonge. Voilà ce qu'elle +pensait. Et comme elle pensait, elle pratiquait. Il en résultait cette +blancheur dont nous avons parlé, blancheur qui couvrait de son +rayonnement même ses lèvres et ses yeux. Son sourire était blanc, son +regard était blanc. Il n'y avait pas une toile d'araignée, pas un grain +de poussière à la vitre de cette conscience. En entrant dans l'obédience +de saint Vincent de Paul, elle avait pris le nom de Simplice par choix +spécial. Simplice de Sicile, on le sait, est cette sainte qui aima mieux +se laisser arracher les deux seins que de répondre, étant née à +Syracuse, qu'elle était née à Ségeste, mensonge qui la sauvait. Cette +patronne convenait à cette âme.</p> + +<p>La sœur Simplice, en entrant dans l'ordre, avait deux défauts dont elle +s'était peu à peu corrigée; elle avait eu le goût des friandises et elle +avait aimé à recevoir des lettres. Elle ne lisait jamais qu'un livre de +prières en gros caractères et en latin. Elle ne comprenait pas le latin, +mais elle comprenait le livre.</p> + +<p>La pieuse fille avait pris en affection Fantine, y sentant probablement +de la vertu latente, et s'était dévouée à la soigner presque +exclusivement.</p> + +<p>M. Madeleine emmena à part la sœur Simplice et lui recommanda Fantine +avec un accent singulier dont la sœur se souvint plus tard.</p> + +<p>En quittant la sœur, il s'approcha de Fantine.</p> + +<p>Fantine attendait chaque jour l'apparition de M. Madeleine comme on +attend un rayon de chaleur et de joie. Elle disait aux sœurs:</p> + +<p>—Je ne vis que lorsque monsieur le maire est là.</p> + +<p>Elle avait ce jour-là beaucoup de fièvre. Dès qu'elle vit M. Madeleine, +elle lui demanda:</p> + +<p>—Et Cosette?</p> + +<p>Il répondit en souriant:</p> + +<p>—Bientôt.</p> + +<p>M. Madeleine fut avec Fantine comme à l'ordinaire. Seulement il resta +une heure au lieu d'une demi-heure, au grand contentement de Fantine. Il +fît mille instances à tout le monde pour que rien ne manquât à la +malade. On remarqua qu'il y eut un moment où son visage devint très +sombre. Mais cela s'expliqua quand on sut que le médecin s'était penché +à son oreille et lui avait dit:</p> + +<p>—Elle baisse beaucoup.</p> + +<p>Puis il rentra à la mairie, et le garçon de bureau le vit examiner avec +attention une carte routière de France qui était suspendue dans son +cabinet. Il écrivit quelques chiffres au crayon sur un papier.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIg" id="Chapitre_IIg"></a><a href="#septieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Perspicacité de maître Scaufflaire</h3> + + +<p>De la mairie il se rendit au bout de la ville chez un Flamand, maître +Scaufflaër, francisé Scaufflaire, qui louait des chevaux et des +«cabriolets à volonté».</p> + +<p>Pour aller chez ce Scaufflaire, le plus court était de prendre une rue +peu fréquentée où était le presbytère de la paroisse que M. Madeleine +habitait. Le curé était, disait-on, un homme digne et respectable, et de +bon conseil. À l'instant où M. Madeleine arriva devant le presbytère, il +n'y avait dans la rue qu'un passant, et ce passant remarqua ceci: M. le +maire, après avoir dépassé la maison curiale, s'arrêta, demeura +immobile, puis revint sur ses pas et rebroussa chemin jusqu'à la porte +du presbytère, qui était une porte bâtarde avec marteau de fer. Il mit +vivement la main au marteau, et le souleva; puis il s'arrêta de nouveau, +et resta court, et comme pensif, et, après quelques secondes, au lieu de +laisser bruyamment retomber le marteau, il le reposa doucement et reprit +son chemin avec une sorte de hâte qu'il n'avait pas auparavant.</p> + +<p>M. Madeleine trouva maître Scaufflaire chez lui occupé à repiquer un +harnais.</p> + +<p>—Maître Scaufflaire, demanda-t-il, avez-vous un bon cheval?</p> + +<p>—Monsieur le maire, dit le Flamand, tous mes chevaux sont bons. +Qu'entendez-vous par un bon cheval?</p> + +<p>—J'entends un cheval qui puisse faire vingt lieues en un jour.</p> + +<p>—Diable! fit le Flamand, vingt lieues!</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Attelé à un cabriolet?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et combien de temps se reposera-t-il après la course?</p> + +<p>—Il faut qu'il puisse au besoin repartir le lendemain.</p> + +<p>—Pour refaire le même trajet?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Diable! diable! et c'est vingt lieues? M. Madeleine tira de sa poche +le papier où il avait crayonné des chiffres. Il les montra au Flamand. +C'étaient les chiffres 5, 6, 8-1/2.</p> + +<p>—Vous voyez, dit-il. Total, dix-neuf et demi, autant dire vingt lieues.</p> + +<p>—Monsieur le maire, reprit le Flamand, j'ai votre affaire. Mon petit +cheval blanc. Vous avez dû le voir passer quelquefois. C'est une petite +bête du bas Boulonnais. C'est plein de feu. On a voulu d'abord en faire +un cheval de selle. Bah! il ruait, il flanquait tout le monde par terre. +On le croyait vicieux, on ne savait qu'en faire. Je l'ai acheté. Je l'ai +mis au cabriolet. Monsieur, c'est cela qu'il voulait; il est doux comme +une fille, il va le vent. Ah! par exemple, il ne faudrait pas lui monter +sur le dos. Ce n'est pas son idée d'être cheval de selle. Chacun a son +ambition. Tirer, oui, porter, non; il faut croire qu'il s'est dit ça.</p> + +<p>—Et il fera la course?</p> + +<p>—Vos vingt lieues. Toujours au grand trot, et en moins de huit heures. +Mais voici à quelles conditions.</p> + +<p>—Dites.</p> + +<p>—Premièrement, vous le ferez souffler une heure à moitié chemin; il +mangera, et on sera là pendant qu'il mangera pour empêcher le garçon de +l'auberge de lui voler son avoine; car j'ai remarqué que dans les +auberges l'avoine est plus souvent bue par les garçons d'écurie que +mangée par les chevaux.</p> + +<p>—On sera là.</p> + +<p>—Deuxièmement.... Est-ce pour monsieur le maire le cabriolet?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Monsieur le maire sait conduire?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, monsieur le maire voyagera seul et sans bagage afin de ne +point charger le cheval.</p> + +<p>—Convenu.</p> + +<p>—Mais monsieur le maire, n'ayant personne avec lui, sera obligé de +prendre la peine de surveiller lui-même l'avoine.</p> + +<p>—C'est dit.</p> + +<p>—Il me faudra trente francs par jour. Les jours de repos payés. Pas un +liard de moins, et la nourriture de la bête à la charge de monsieur le +maire.</p> + +<p>M. Madeleine tira trois napoléons de sa bourse et les mit sur la table.</p> + +<p>—Voilà deux jours d'avance.</p> + +<p>—Quatrièmement, pour une course pareille sur cabriolet serait trop +lourd et fatiguerait le cheval. Il faudrait que monsieur le maire +consentît à voyager dans un petit tilbury que j'ai.</p> + +<p>—J'y consens.</p> + +<p>—C'est léger, mais c'est découvert.</p> + +<p>—Cela m'est égal.</p> + +<p>—Monsieur le maire a-t-il réfléchi que nous sommes en hiver?...</p> + +<p>M. Madeleine ne répondit pas. Le Flamand reprit:</p> + +<p>—Qu'il fait très froid?</p> + +<p>M. Madeleine garda le silence. Maître Scaufflaire continua:</p> + +<p>—Qu'il peut pleuvoir?</p> + +<p>M. Madeleine leva la tête et dit:</p> + +<p>—Le tilbury et le cheval seront devant ma porte demain à quatre heures +et demie du matin.</p> + +<p>—C'est entendu, monsieur le maire, répondit Scaufflaire, puis, grattant +avec l'ongle de son pouce une tache qui était dans le bois de la table, +il reprit de cet air insouciant que les Flamands savent si bien mêler à +leur finesse:</p> + +<p>—Mais voilà que j'y songe à présent! monsieur le maire ne me dit pas où +il va. Où est-ce que va monsieur le maire?</p> + +<p>Il ne songeait pas à autre chose depuis le commencement de la +conversation, mais il ne savait pourquoi il n'avait pas osé faire cette +question.</p> + +<p>—Votre cheval a-t-il de bonnes jambes de devant? dit M. Madeleine.</p> + +<p>—Oui, monsieur le maire. Vous le soutiendrez un peu dans les descentes. +Y a-t-il beaucoup de descentes d'ici où vous allez?</p> + +<p>—N'oubliez pas d'être à ma porte à quatre heures et demie du matin, +très précises, répondit M. Madeleine; et il sortit.</p> + +<p>Le Flamand resta «tout bête», comme il disait lui-même quelque temps +après.</p> + +<p>Monsieur le maire était sorti depuis deux ou trois minutes, lorsque la +porte se rouvrit; c'était M. le maire. Il avait toujours le même air +impassible et préoccupé.</p> + +<p>—Monsieur Scaufflaire, dit-il, à quelle somme estimez-vous le cheval et +le tilbury que vous me louerez, l'un portant l'autre?</p> + +<p>—L'un traînant l'autre, monsieur le maire, dit le Flamand avec un gros +rire.</p> + +<p>—Soit. Eh bien!</p> + +<p>—Est-ce que monsieur le maire veut me les acheter?</p> + +<p>—Non, mais à tout événement, je veux vous les garantir. À mon retour +vous me rendrez la somme. Combien estimez-vous cabriolet et cheval?</p> + +<p>—À cinq cents francs, monsieur le maire.</p> + +<p>—Les voici.</p> + +<p>M. Madeleine posa un billet de banque sur la table, puis sortit et cette +fois ne rentra plus.</p> + +<p>Maître Scaufflaire regretta affreusement de n'avoir point dit mille +francs. Du reste le cheval et le tilbury, en bloc, valaient cent écus.</p> + +<p>Le Flamand appela sa femme, et lui conta la chose. Où diable monsieur le +maire peut-il aller? Ils tinrent conseil.</p> + +<p>—Il va à Paris, dit la femme.</p> + +<p>—Je ne crois pas, dit le mari.</p> + +<p>M. Madeleine avait oublié sur la cheminée le papier où il avait tracé +des chiffres. Le Flamand le prit et l'étudia.</p> + +<p>—Cinq, six, huit et demi? cela doit marquer des relais de poste.</p> + +<p>Il se tourna vers sa femme.</p> + +<p>—J'ai trouvé.</p> + +<p>—Comment?</p> + +<p>—Il y a cinq lieues d'ici à Hesdin, six de Hesdin à Saint-Pol, huit et +demie de Saint-Pol à Arras. Il va à Arras.</p> + +<p>Cependant M. Madeleine était rentré chez lui.</p> + +<p>Pour revenir de chez maître Scaufflaire, il avait pris le plus long, +comme si la porte du presbytère avait été pour lui une tentation, et +qu'il eût voulu l'éviter. Il était monté dans sa chambre et s'y était +enfermé, ce qui n'avait rien que de simple, car il se couchait +volontiers de bonne heure. Pourtant la concierge de la fabrique, qui +était en même temps l'unique servante de M. Madeleine, observa que sa +lumière s'éteignit à huit heures et demie, et elle le dit au caissier +qui rentrait, en ajoutant:</p> + +<p>—Est-ce que monsieur le maire est malade? je lui ai trouvé l'air un peu +singulier.</p> + +<p>Ce caissier habitait une chambre située précisément au-dessous de la +chambre de M. Madeleine. Il ne prit point garde aux paroles de la +portière, se coucha et s'endormit. Vers minuit, il se réveilla +brusquement; il avait entendu à travers son sommeil un bruit au-dessus +de sa tête. Il écouta. C'était un pas qui allait et venait, comme si +l'on marchait dans la chambre en haut. Il écouta plus attentivement, et +reconnut le pas de M. Madeleine. Cela lui parut étrange; habituellement +aucun bruit ne se faisait dans la chambre de M. Madeleine avant l'heure +de son lever. Un moment après le caissier entendit quelque chose qui +ressemblait à une armoire qu'on ouvre et qu'on referme. Puis on dérangea +un meuble, il y eut un silence, et le pas recommença. Le caissier se +dressa sur son séant, s'éveilla tout à fait, regarda, et à travers les +vitres de sa croisée aperçut sur le mur d'en face la réverbération +rougeâtre d'une fenêtre éclairée. À la direction des rayons, ce ne +pouvait être que la fenêtre de la chambre de M. Madeleine. La +réverbération tremblait comme si elle venait plutôt d'un feu allumé que +d'une lumière. L'ombre des châssis vitrés ne s'y dessinait pas, ce qui +indiquait que la fenêtre était toute grande ouverte. Par le froid qu'il +faisait, cette fenêtre ouverte était surprenante. Le caissier se +rendormit. Une heure ou deux après, il se réveilla encore. Le même pas, +lent et régulier, allait et venait toujours au-dessus de sa tête.</p> + +<p>La réverbération se dessinait toujours sur le mur, mais elle était +maintenant pâle et paisible comme le reflet d'une lampe ou d'une bougie. +La fenêtre était toujours ouverte. Voici ce qui se passait dans la +chambre de M. Madeleine.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIIg" id="Chapitre_IIIg"></a><a href="#septieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>Une tempête sous un crâne</h3> + + +<p>Le lecteur a sans doute deviné que M. Madeleine n'est autre que Jean +Valjean.</p> + +<p>Nous avons déjà regardé dans les profondeurs de cette conscience; le +moment est venu d'y regarder encore. Nous ne le faisons pas sans émotion +et sans tremblement. Il n'existe rien de plus terrifiant que cette sorte +de contemplation. L'œil de l'esprit ne peut trouver nulle part plus +d'éblouissements ni plus de ténèbres que dans l'homme; il ne peut se +fixer sur aucune chose qui soit plus redoutable, plus compliquée, plus +mystérieuse et plus infinie. Il y a un spectacle plus grand que la mer, +c'est le ciel; il y a un spectacle plus grand que le ciel, c'est +l'intérieur de l'âme.</p> + +<p>Faire le poème de la conscience humaine, ne fût-ce qu'à propos d'un seul +homme, ne fût-ce qu'à propos du plus infime des hommes, ce serait fondre +toutes les épopées dans une épopée supérieure et définitive. La +conscience, c'est le chaos des chimères, des convoitises et des +tentatives, la fournaise des rêves, l'antre des idées dont on a honte; +c'est le pandémonium des sophismes, c'est le champ de bataille des +passions. À de certaines heures, pénétrez à travers la face livide d'un +être humain qui réfléchit, et regardez derrière, regardez dans cette +âme, regardez dans cette obscurité. Il y a là, sous le silence +extérieur, des combats de géants comme dans Homère, des mêlées de +dragons et d'hydres et des nuées de fantômes comme dans Milton, des +spirales visionnaires comme chez Dante. Chose sombre que cet infini que +tout homme porte en soi et auquel il mesure avec désespoir les volontés +de son cerveau et les actions de sa vie!</p> + +<p>Alighieri rencontra un jour une sinistre porte devant laquelle il +hésita. En voici une aussi devant nous, au seuil de laquelle nous +hésitons. Entrons pourtant.</p> + +<p>Nous n'avons que peu de chose à ajouter à ce que le lecteur connaît déjà +de ce qui était arrivé à Jean Valjean depuis l'aventure de +Petit-Gervais. À partir de ce moment, on l'a vu, il fut un autre homme. +Ce que l'évêque avait voulu faire de lui, il l'exécuta. Ce fut plus +qu'une transformation, ce fut une transfiguration.</p> + +<p>Il réussit à disparaître, vendit l'argenterie de l'évêque, ne gardant +que les flambeaux, comme souvenir, se glissa de ville en ville, traversa +la France, vint à Montreuil-sur-mer, eut l'idée que nous avons dite, +accomplit ce que nous avons raconté, parvint à se faire insaisissable et +inaccessible, et désormais, établi à Montreuil-sur-mer, heureux de +sentir sa conscience attristée par son passé et la première moitié de +son existence démentie par la dernière, il vécut paisible, rassuré et +espérant, n'ayant plus que deux pensées: cacher son nom, et sanctifier +sa vie; échapper aux hommes, et revenir à Dieu.</p> + +<p>Ces deux pensées étaient si étroitement mêlées dans son esprit qu'elles +n'en formaient qu'une seule; elles étaient toutes deux également +absorbantes et impérieuses, et dominaient ses moindres actions. +D'ordinaire elles étaient d'accord pour régler la conduite de sa vie; +elles le tournaient vers l'ombre; elles le faisaient bienveillant et +simple; elles lui conseillaient les mêmes choses. Quelquefois cependant +il y avait conflit entre elles. Dans ce cas-là, on s'en souvient, +l'homme que tout le pays de Montreuil-sur-mer appelait M. Madeleine ne +balançait pas à sacrifier la première à la seconde, sa sécurité à sa +vertu. Ainsi, en dépit de toute réserve et de toute prudence, il avait +gardé les chandeliers de l'évêque, porté son deuil, appelé et interrogé +tous les petits savoyards qui passaient, pris des renseignements sur les +familles de Faverolles, et sauvé la vie au vieux Fauchelevent, malgré +les inquiétantes insinuations de Javert. Il semblait, nous l'avons déjà +remarqué, qu'il pensât, à l'exemple de tous ceux qui ont été sages, +saints et justes, que son premier devoir n'était pas envers lui.</p> + +<p>Toutefois, il faut le dire, jamais rien de pareil ne s'était encore +présenté. Jamais les deux idées qui gouvernaient le malheureux homme +dont nous racontons les souffrances n'avaient engagé une lutte si +sérieuse. Il le comprit confusément, mais profondément, dès les +premières paroles que prononça Javert, en entrant dans son cabinet.</p> + +<p>Au moment où fut si étrangement articulé ce nom qu'il avait enseveli +sous tant d'épaisseurs, il fut saisi de stupeur et comme enivré par la +sinistre bizarrerie de sa destinée, et, à travers cette stupeur, il eut +ce tressaillement qui précède les grandes secousses; il se courba comme +un chêne à l'approche d'un orage, comme un soldat à l'approche d'un +assaut. Il sentit venir sur sa tête des ombres pleines de foudres et +d'éclairs. Tout en écoutant parler Javert, il eut une première pensée +d'aller, de courir, de se dénoncer, de tirer ce Champmathieu de prison +et de s'y mettre; cela fut douloureux et poignant comme une incision +dans la chair vive, puis cela passa, et il se dit: «Voyons! voyons!» Il +réprima ce premier mouvement généreux et recula devant l'héroïsme.</p> + +<p>Sans doute, il serait beau qu'après les saintes paroles de l'évêque, +après tant d'années de repentir et d'abnégation, au milieu d'une +pénitence admirablement commencée, cet homme, même en présence d'une si +terrible conjoncture, n'eût pas bronché un instant et eût continué de +marcher du même pas vers ce précipice ouvert au fond duquel était le +ciel; cela serait beau, mais cela ne fut pas ainsi. Il faut bien que +nous rendions compte des choses qui s'accomplissaient dans cette âme, et +nous ne pouvons dire que ce qui y était. Ce qui l'emporta tout d'abord, +ce fut l'instinct de la conservation; il rallia en hâte ses idées, +étouffa ses émotions, considéra la présence de Javert, ce grand péril, +ajourna toute résolution avec la fermeté de l'épouvante, s'étourdit sur +ce qu'il y avait à faire, et reprit son calme comme un lutteur ramasse +son bouclier.</p> + +<p>Le reste de la journée il fut dans cet état, un tourbillon au dedans, +une tranquillité profonde au dehors; il ne prit que ce qu'on pourrait +appeler «les mesures conservatoires». Tout était encore confus et se +heurtait dans son cerveau; le trouble y était tel qu'il ne voyait +distinctement la forme d'aucune idée; et lui-même n'aurait pu rien dire +de lui-même, si ce n'est qu'il venait de recevoir un grand coup. Il se +rendit comme d'habitude près du lit de douleur de Fantine et prolongea +sa visite, par un instinct de bonté, se disant qu'il fallait agir ainsi +et la bien recommander aux sœurs pour le cas où il arriverait qu'il eût +à s'absenter. Il sentit vaguement qu'il faudrait peut-être aller à +Arras, et, sans être le moins du monde décidé à ce voyage, il se dit +qu'à l'abri de tout soupçon comme il l'était, il n'y avait point +d'inconvénient à être témoin de ce qui se passerait, et il retint le +tilbury de Scaufflaire, afin d'être préparé à tout événement.</p> + +<p>Il dîna avec assez d'appétit.</p> + +<p>Rentré dans sa chambre il se recueillit.</p> + +<p>Il examina la situation et la trouva inouïe; tellement inouïe qu'au +milieu de sa rêverie, par je ne sais quelle impulsion d'anxiété presque +inexplicable, il se leva de sa chaise et ferma sa porte au verrou. Il +craignait qu'il n'entrât encore quelque chose. Il se barricadait contre +le possible.</p> + +<p>Un moment après il souffla sa lumière. Elle le gênait.</p> + +<p>Il lui semblait qu'on pouvait le voir.</p> + +<p>Qui, on?</p> + +<p>Hélas! ce qu'il voulait mettre à la porte était entré; ce qu'il voulait +aveugler, le regardait. Sa conscience.</p> + +<p>Sa conscience, c'est-à-dire Dieu.</p> + +<p>Pourtant, dans le premier moment, il se fit illusion; il eut un +sentiment de sûreté et de solitude; le verrou tiré, il se crut +imprenable; la chandelle éteinte, il se sentit invisible. Alors il prit +possession de lui-même; il posa ses coudes sur la table, appuya la tête +sur sa main, et se mit à songer dans les ténèbres.</p> + +<p>—Où en suis-je?—Est-ce que je ne rêve pas? Que m'a-t-on dit?—Est-il +bien vrai que j'aie vu ce Javert et qu'il m'ait parlé ainsi?—Que peut +être ce Champmathieu?—Il me ressemble donc?—Est-ce possible?—Quand +je pense qu'hier j'étais si tranquille et si loin de me douter de +rien!—Qu'est-ce que je faisais donc hier à pareille heure?—Qu'y a-t-il +dans cet incident?—Comment se dénouera-t-il?—Que faire?</p> + +<p>Voilà dans quelle tourmente il était. Son cerveau avait perdu la force +de retenir ses idées, elles passaient comme des ondes, et il prenait son +front dans ses deux mains pour les arrêter.</p> + +<p>De ce tumulte qui bouleversait sa volonté et sa raison, et dont il +cherchait à tirer une évidence et une résolution, rien ne se dégageait +que l'angoisse.</p> + +<p>Sa tête était brûlante. Il alla à la fenêtre et l'ouvrit toute grande. +Il n'y avait pas d'étoiles au ciel. Il revint s'asseoir près de la +table.</p> + +<p>La première heure s'écoula ainsi.</p> + +<p>Peu à peu cependant des linéaments vagues commencèrent à se former et à +se fixer dans sa méditation, et il put entrevoir avec la précision de la +réalité, non l'ensemble de la situation, mais quelques détails.</p> + +<p>Il commença par reconnaître que, si extraordinaire et si critique que +fût cette situation, il en était tout à fait le maître.</p> + +<p>Sa stupeur ne fit que s'en accroître.</p> + +<p>Indépendamment du but sévère et religieux que se proposaient ses +actions, tout ce qu'il avait fait jusqu'à ce jour n'était autre chose +qu'un trou qu'il creusait pour y enfouir son nom. Ce qu'il avait +toujours le plus redouté, dans ses heures de repli sur lui-même, dans +ses nuits d'insomnie, c'était d'entendre jamais prononcer ce nom; il se +disait que ce serait là pour lui la fin de tout; que le jour où ce nom +reparaîtrait, il ferait évanouir autour de lui sa vie nouvelle, et qui +sait même peut-être? au dedans de lui sa nouvelle âme. Il frémissait de +la seule pensée que c'était possible. Certes, si quelqu'un lui eût dit +en ces moments-là qu'une heure viendrait où ce nom retentirait à son +oreille, où ce hideux mot, Jean Valjean, sortirait tout à coup de la +nuit et se dresserait devant lui, où cette lumière formidable faite pour +dissiper le mystère dont il s'enveloppait resplendirait subitement sur +sa tête; et que ce nom ne le menacerait pas, que cette lumière ne +produirait qu'une obscurité plus épaisse, que ce voile déchiré +accroîtrait le mystère; que ce tremblement de terre consoliderait son +édifice, que ce prodigieux incident n'aurait d'autre résultat, si bon +lui semblait, à lui, que de rendre son existence à la fois plus claire +et plus impénétrable, et que, de sa confrontation avec le fantôme de +Jean Valjean, le bon et digne bourgeois monsieur Madeleine sortirait +plus honoré, plus paisible et plus respecté que jamais,—si quelqu'un +lui eût dit cela, il eût hoché la tête et regardé ces paroles comme +insensées. Eh bien! tout cela venait précisément d'arriver, tout cet +entassement de l'impossible était un fait, et Dieu avait permis que ces +choses folles devinssent des choses réelles!</p> + +<p>Sa rêverie continuait de s'éclaircir. Il se rendait de plus en plus +compte de sa position. Il lui semblait qu'il venait de s'éveiller de je +ne sais quel sommeil, et qu'il se trouvait glissant sur une pente au +milieu de la nuit, debout, frissonnant, reculant en vain, sur le bord +extrême d'un abîme. Il entrevoyait distinctement dans l'ombre un +inconnu, un étranger, que la destinée prenait pour lui et poussait dans +le gouffre à sa place. Il fallait, pour que le gouffre se refermât, que +quelqu'un y tombât, lui ou l'autre.</p> + +<p>Il n'avait qu'à laisser faire.</p> + +<p>La clarté devint complète, et il s'avoua ceci:—Que sa place était vide +aux galères, qu'il avait beau faire, qu'elle l'y attendait toujours, que +le vol de Petit-Gervais l'y ramenait, que cette place vide l'attendrait +et l'attirerait jusqu'à ce qu'il y fût, que cela était inévitable et +fatal.—Et puis il se dit:—Qu'en ce moment il avait un remplaçant, +qu'il paraissait qu'un nommé Champmathieu avait cette mauvaise chance, +et que, quant à lui, présent désormais au bagne dans la personne de ce +Champmathieu, présent dans la société sous le nom de M. Madeleine, il +n'avait plus rien à redouter, pourvu qu'il n'empêchât pas les hommes de +sceller sur la tête de ce Champmathieu cette pierre de l'infamie qui, +comme la pierre du sépulcre, tombe une fois et ne se relève jamais.</p> + +<p>Tout cela était si violent et si étrange qu'il se fit soudain en lui +cette espèce de mouvement indescriptible qu'aucun homme n'éprouve plus +de deux ou trois fois dans sa vie, sorte de convulsion de la conscience +qui remue tout ce que le cœur a de douteux, qui se compose d'ironie, de +joie et de désespoir, et qu'on pourrait appeler un éclat de rire +intérieur.</p> + +<p>Il ralluma brusquement sa bougie.</p> + +<p>—Eh bien quoi! se dit-il, de quoi est-ce que j'ai peur? qu'est-ce que +j'ai à songer comme cela? Me voilà sauvé. Tout est fini. Je n'avais plus +qu'une porte entr'ouverte par laquelle mon passé pouvait faire irruption +dans ma vie; cette porte, la voilà murée! à jamais! Ce Javert qui me +trouble depuis si longtemps, ce redoutable instinct qui semblait m'avoir +deviné, qui m'avait deviné, pardieu! et qui me suivait partout, cet +affreux chien de chasse toujours en arrêt sur moi, le voilà dérouté, +occupé ailleurs, absolument dépisté! Il est satisfait désormais, il me +laissera tranquille, il tient son Jean Valjean! Qui sait même, il est +probable qu'il voudra quitter la ville! Et tout cela s'est fait sans +moi! Et je n'y suis pour rien! Ah çà, mais! qu'est-ce qu'il y a de +malheureux dans ceci? Des gens qui me verraient, parole d'honneur! +croiraient qu'il m'est arrivé une catastrophe! Après tout, s'il y a du +mal pour quelqu'un, ce n'est aucunement de ma faute. C'est la providence +qui a tout fait. C'est qu'elle veut cela apparemment!</p> + +<p>Ai-je le droit de déranger ce qu'elle arrange? Qu'est-ce que je demande +à présent? De quoi est-ce que je vais me mêler? Cela ne me regarde pas. +Comment! je ne suis pas content! Mais qu'est-ce qu'il me faut donc? Le +but auquel j'aspire depuis tant d'années, le songe de mes nuits, l'objet +de mes prières au ciel, la sécurité, je l'atteins! C'est Dieu qui le +veut. Je n'ai rien à faire contre la volonté de Dieu. Et pourquoi Dieu +le veut-il? Pour que je continue ce que j'ai commencé, pour que je fasse +le bien, pour que je sois un jour un grand et encourageant exemple, pour +qu'il soit dit qu'il y a eu enfin un peu de bonheur attaché à cette +pénitence que j'ai subie et à cette vertu où je suis revenu! Vraiment je +ne comprends pas pourquoi j'ai eu peur tantôt d'entrer chez ce brave +curé et de tout lui raconter comme à un confesseur, et de lui demander +conseil, c'est évidemment là ce qu'il m'aurait dit. C'est décidé, +laissons aller les choses! laissons faire le bon Dieu!</p> + +<p>Il se parlait ainsi dans les profondeurs de sa conscience, penché sur ce +qu'on pourrait appeler son propre abîme. Il se leva de sa chaise, et se +mit à marcher dans la chambre.—Allons, dit-il, n'y pensons plus. Voilà +une résolution prise!—Mais il ne sentit aucune joie.</p> + +<p>Au contraire.</p> + +<p>On n'empêche pas plus la pensée de revenir à une idée que la mer de +revenir à un rivage. Pour le matelot, cela s'appelle la marée; pour le +coupable, cela s'appelle le remords. Dieu soulève l'âme comme l'océan.</p> + +<p>Au bout de peu d'instants, il eut beau faire, il reprit ce sombre +dialogue dans lequel c'était lui qui parlait et lui qui écoutait, disant +ce qu'il eût voulu taire, écoutant ce qu'il n'eût pas voulu entendre, +cédant à cette puissance mystérieuse qui lui disait: pense! comme elle +disait il y a deux mille ans à un autre condamné, marche!</p> + +<p>Avant d'aller plus loin et pour être pleinement compris, insistons sur +une observation nécessaire.</p> + +<p>Il est certain qu'on se parle à soi-même, il n'est pas un être pensant +qui ne l'ait éprouvé. On peut dire même que le verbe n'est jamais un +plus magnifique mystère que lorsqu'il va, dans l'intérieur d'un homme, +de la pensée à la conscience et qu'il retourne de la conscience à la +pensée. C'est dans ce sens seulement qu'il faut entendre les mots +souvent employés dans ce chapitre, il dit, il s'écria. On se dit, on se +parle, on s'écrie en soi-même, sans que le silence extérieur soit rompu. +Il y a un grand tumulte; tout parle en nous, excepté la bouche. Les +réalités de l'âme, pour n'être point visibles et palpables, n'en sont +pas moins des réalités.</p> + +<p>Il se demanda donc où il en était. Il s'interrogea sur cette «résolution +prise». Il se confessa à lui-même que tout ce qu'il venait d'arranger +dans son esprit était monstrueux, que «laisser aller les choses, laisser +faire le bon Dieu», c'était tout simplement horrible. Laisser +s'accomplir cette méprise de la destinée et des hommes, ne pas +l'empêcher, s'y prêter par son silence, ne rien faire enfin, c'était +faire tout! c'était le dernier degré de l'indignité hypocrite! c'était +un crime bas, lâche, sournois, abject, hideux!</p> + +<p>Pour la première fois depuis huit années, le malheureux homme venait de +sentir la saveur amère d'une mauvaise pensée et d'une mauvaise action.</p> + +<p>Il la recracha avec dégoût.</p> + +<p>Il continua de se questionner. Il se demanda sévèrement ce qu'il avait +entendu par ceci: "Mon but est atteint!" Il se déclara que sa vie avait +un but en effet. Mais quel but? cacher son nom? tromper la police? +Était-ce pour une chose si petite qu'il avait fait tout ce qu'il avait +fait? Est-ce qu'il n'avait pas un autre but, qui était le grand, qui +était le vrai? Sauver, non sa personne, mais son âme. Redevenir honnête +et bon. Être un juste! est-ce que ce n'était pas là surtout, là +uniquement, ce qu'il avait toujours voulu, ce que l'évêque lui avait +ordonné?—Fermer la porte à son passé? Mais il ne la fermait pas, grand +Dieu! il la rouvrait en faisant une action infâme! mais il redevenait un +voleur, et le plus odieux des voleurs! il volait à un autre son +existence, sa vie, sa paix, sa place au soleil! il devenait un assassin! +il tuait, il tuait moralement un misérable homme, il lui infligeait +cette affreuse mort vivante, cette mort à ciel ouvert, qu'on appelle le +bagne! Au contraire, se livrer, sauver cet homme frappé d'une si lugubre +erreur, reprendre son nom, redevenir par devoir le forçat Jean Valjean, +c'était là vraiment achever sa résurrection, et fermer à jamais l'enfer +d'où il sortait! Y retomber en apparence, c'était en sortir en réalité! +Il fallait faire cela! il n'avait rien fait s'il ne faisait pas cela! +toute sa vie était inutile, toute sa pénitence était perdue, et il n'y +avait plus qu'à dire: à quoi bon? Il sentait que l'évêque était là, que +l'évêque était d'autant plus présent qu'il était mort, que l'évêque le +regardait fixement, que désormais le maire Madeleine avec toutes ses +vertus lui serait abominable, et que le galérien Jean Valjean serait +admirable et pur devant lui. Que les hommes voyaient son masque, mais +que l'évêque voyait sa face. Que les hommes voyaient sa vie, mais que +l'évêque voyait sa conscience. Il fallait donc aller à Arras, délivrer +le faux Jean Valjean, dénoncer le véritable! Hélas! c'était là le plus +grand des sacrifices, la plus poignante des victoires, le dernier pas à +franchir; mais il le fallait. Douloureuse destinée! il n'entrerait dans +la sainteté aux yeux de Dieu que s'il rentrait dans l'infamie aux yeux +des hommes!</p> + +<p>—Eh bien, dit-il, prenons ce parti! faisons notre devoir! sauvons cet +homme!</p> + +<p>Il prononça ces paroles à haute voix, sans s'apercevoir qu'il parlait +tout haut.</p> + +<p>Il prit ses livres, les vérifia et les mit en ordre. Il jeta au feu une +liasse de créances qu'il avait sur de petits commerçants gênés. Il +écrivit une lettre qu'il cacheta et sur l'enveloppe de laquelle on +aurait pu lire, s'il y avait eu quelqu'un dans sa chambre en cet +instant: <i>À Monsieur Laffitte, banquier, rue d'Artois, à Paris</i>.</p> + +<p>Il tira d'un secrétaire un portefeuille qui contenait quelques billets +de banque et le passeport dont il s'était servi cette même année pour +aller aux élections.</p> + +<p>Qui l'eût vu pendant qu'il accomplissait ces divers actes auxquels se +mêlait une méditation si grave, ne se fût pas douté de ce qui se passait +en lui. Seulement par moments ses lèvres remuaient; dans d'autres +instants il relevait la tête et fixait son regard sur un point +quelconque de la muraille, comme s'il y avait précisément là quelque +chose qu'il voulait éclaircir ou interroger.</p> + +<p>La lettre à M. Laffitte terminée, il la mit dans sa poche ainsi que le +portefeuille, et recommença à marcher.</p> + +<p>Sa rêverie n'avait point dévié. Il continuait de voir clairement son +devoir écrit en lettres lumineuses qui flamboyaient devant ses yeux et +se déplaçaient avec son regard:—<i>Va! nomme-toi! dénonce-toi!</i></p> + +<p>Il voyait de même, et comme si elles se fussent mues devant lui avec des +formes sensibles, les deux idées qui avaient été jusque-là la double +règle de sa vie: cacher son nom, sanctifier son âme. Pour la première +fois, elles lui apparaissaient absolument distinctes, et il voyait la +différence qui les séparait. Il reconnaissait que l'une de ces idées +était nécessairement bonne, tandis que l'autre pouvait devenir mauvaise; +que celle-là était le dévouement et que celle-ci était la personnalité; +que l'une disait: le <i>prochain</i>, et que l'autre disait: <i>moi</i>; que l'une +venait de la lumière et que l'autre venait de la nuit.</p> + +<p>Elles se combattaient, il les voyait se combattre. À mesure qu'il +songeait, elles avaient grandi devant l'œil de son esprit; elles +avaient maintenant des statures colossales; et il lui semblait qu'il +voyait lutter au dedans de lui-même, dans cet infini dont nous parlions +tout à l'heure, au milieu des obscurités et des lueurs, une déesse et +une géante.</p> + +<p>Il était plein d'épouvante, mais il lui semblait que la bonne pensée +l'emportait.</p> + +<p>Il sentait qu'il touchait à l'autre moment décisif de sa conscience et +de sa destinée; que l'évêque avait marqué la première phase de sa vie +nouvelle, et que ce Champmathieu en marquait la seconde. Après la grande +crise, la grande épreuve.</p> + +<p>Cependant la fièvre, un instant apaisée, lui revenait peu à peu. Mille +pensées le traversaient, mais elles continuaient de le fortifier dans sa +résolution.</p> + +<p>Un moment il s'était dit:—qu'il prenait peut-être la chose trop +vivement, qu'après tout ce Champmathieu n'était pas intéressant, qu'en +somme il avait volé.</p> + +<p>Il se répondit:—Si cet homme a en effet volé quelques pommes, c'est un +mois de prison. Il y a loin de là aux galères. Et qui sait même? a-t-il +volé? est-ce prouvé? Le nom de Jean Valjean l'accable et semble +dispenser de preuves. Les procureurs du roi n'agissent-ils pas +habituellement ainsi? On le croit voleur, parce qu'on le sait forçat.</p> + +<p>Dans un autre instant, cette idée lui vint que, lorsqu'il se serait +dénoncé, peut-être on considérerait l'héroïsme de son action, et sa vie +honnête depuis sept ans, et ce qu'il avait fait pour le pays, et qu'on +lui ferait grâce.</p> + +<p>Mais cette supposition s'évanouit bien vite, et il sourit amèrement en +songeant que le vol des quarante sous à Petit-Gervais le faisait +récidiviste, que cette affaire reparaîtrait certainement et, aux termes +précis de la loi, le ferait passible des travaux forcés à perpétuité.</p> + +<p>Il se détourna de toute illusion, se détacha de plus en plus de la terre +et chercha la consolation et la force ailleurs. Il se dit qu'il fallait +faire son devoir; que peut-être même ne serait-il pas plus malheureux +après avoir fait son devoir qu'après l'avoir éludé; que s'il <i>laissait +faire</i>, s'il restait à Montreuil-sur-mer, sa considération, sa bonne +renommée, ses bonnes œuvres, la déférence, la vénération, sa charité, +sa richesse, sa popularité, sa vertu, seraient assaisonnées d'un crime; +et quel goût auraient toutes ces choses saintes liées à cette chose +hideuse! tandis que, s'il accomplissait son sacrifice, au bagne, au +poteau, au carcan, au bonnet vert, au travail sans relâche, à la honte +sans pitié, il se mêlerait une idée céleste!</p> + +<p>Enfin il se dit qu'il y avait nécessité, que sa destinée était ainsi +faite, qu'il n'était pas maître de déranger les arrangements d'en haut, +que dans tous les cas il fallait choisir: ou la vertu au dehors et +l'abomination au dedans, ou la sainteté au dedans et l'infamie au +dehors.</p> + +<p>À remuer tant d'idées lugubres, son courage ne défaillait pas, mais son +cerveau se fatiguait. Il commençait à penser malgré lui à d'autres +choses, à des choses indifférentes. Ses artères battaient violemment +dans ses tempes. Il allait et venait toujours. Minuit sonna d'abord à la +paroisse, puis à la maison de ville. Il compta les douze coups aux deux +horloges, et il compara le son des deux cloches. Il se rappela à cette +occasion que quelques jours auparavant il avait vu chez un marchand de +ferrailles une vieille cloche à vendre sur laquelle ce nom était écrit: +<i>Antoine Albin de Romainville</i>.</p> + +<p>Il avait froid. Il alluma un peu de feu. Il ne songea pas à fermer la +fenêtre.</p> + +<p>Cependant il était retombé dans sa stupeur. Il lui fallait faire un +assez grand effort pour se rappeler à quoi il songeait avant que minuit +sonnât. Il y parvint enfin.</p> + +<p>—Ah! oui, se dit-il, j'avais pris la résolution de me dénoncer.</p> + +<p>Et puis tout à coup il pensa à la Fantine.</p> + +<p>—Tiens! dit-il, et cette pauvre femme!</p> + +<p>Ici une crise nouvelle se déclara.</p> + +<p>Fantine, apparaissant brusquement dans sa rêverie, y fut comme un rayon +d'une lumière inattendue. Il lui sembla que tout changeait d'aspect +autour de lui, il s'écria:</p> + +<p>—Ah çà, mais! jusqu'ici je n'ai considéré que moi! je n'ai eu égard +qu'à ma convenance! Il me convient de me taire ou de me +dénoncer,—cacher ma personne ou sauver mon âme,—être un magistrat +méprisable et respecté ou un galérien infâme et vénérable, c'est moi, +c'est toujours moi, ce n'est que moi! Mais, mon Dieu, c'est de l'égoïsme +tout cela! Ce sont des formes diverses de l'égoïsme, mais c'est de +l'égoïsme! Si je songeais un peu aux autres? La première sainteté est de +penser à autrui. Voyons, examinons. Moi excepté, moi effacé, moi oublié, +qu'arrivera-t-il de tout ceci?—Si je me dénonce? on me prend. On lâche +ce Champmathieu, on me remet aux galères, c'est bien. Et puis? Que se +passe-t-il ici? Ah! ici, il y a un pays, une ville, des fabriques, une +industrie, des ouvriers, des hommes, des femmes, des vieux grands-pères, +des enfants, des pauvres gens! J'ai créé tout ceci, je fais vivre tout +cela; partout où il y a une cheminée qui fume, c'est moi qui ai mis le +tison dans le feu et la viande dans la marmite; j'ai fait l'aisance, la +circulation, le crédit; avant moi il n'y avait rien; j'ai relevé, +vivifié, animé, fécondé, stimulé, enrichi tout le pays; moi de moins, +c'est l'âme de moins. Je m'ôte, tout meurt.—Et cette femme qui a tant +souffert, qui a tant de mérites dans sa chute, dont j'ai causé sans le +vouloir tout le malheur! Et cet enfant que je voulais aller chercher, +que j'ai promis à la mère! Est-ce que je ne dois pas aussi quelque chose +à cette femme, en réparation du mal que je lui ai fait? Si je disparais, +qu'arrive-t-il? La mère meurt. L'enfant devient ce qu'il peut. Voilà ce +qui se passe, si je me dénonce.—Si je ne me dénonce pas? Voyons, si je +ne me dénonce pas? Après s'être fait cette question, il s'arrêta; il eut +comme un moment d'hésitation et de tremblement; mais ce moment dura peu, +et il se répondit avec calme:</p> + +<p>—Eh bien, cet homme va aux galères, c'est vrai, mais, que diable! il a +volé! J'ai beau me dire qu'il n'a pas volé, il a volé! Moi, je reste +ici, je continue. Dans dix ans j'aurai gagné dix millions, je les +répands dans le pays, je n'ai rien à moi, qu'est-ce que cela me fait? Ce +n'est pas pour moi ce que je fais! La prospérité de tous va croissant, +les industries s'éveillent et s'excitent, les manufactures et les usines +se multiplient, les familles, cent familles, mille familles! sont +heureuses; la contrée se peuple; il naît des villages où il n'y a que +des fermes, il naît des fermes où il n'y a rien; la misère disparaît, et +avec la misère disparaissent la débauche, la prostitution, le vol, le +meurtre, tous les vices, tous les crimes! Et cette pauvre mère élève son +enfant! et voilà tout un pays riche et honnête! Ah çà, j'étais fou, +j'étais absurde, qu'est-ce que je parlais donc de me dénoncer? Il faut +faire attention, vraiment, et ne rien précipiter. Quoi! parce qu'il +m'aura plu de faire le grand et le généreux,—c'est du mélodrame, après +tout!—parce que je n'aurai songé qu'à moi, qu'à moi seul, quoi! pour +sauver d'une punition peut-être un peu exagérée, mais juste au fond, on +ne sait qui, un voleur, un drôle évidemment, il faudra que tout un pays +périsse! il faudra qu'une pauvre femme crève à l'hôpital! qu'une pauvre +petite fille crève sur le pavé! comme des chiens! Ah! mais c'est +abominable! Sans même que la mère ait revu son enfant! sans que l'enfant +ait presque connu sa mère! Et tout ça pour ce vieux gredin de voleur de +pommes qui, à coup sûr, a mérité les galères pour autre chose, si ce +n'est pour cela! Beaux scrupules qui sauvent un coupable et qui +sacrifient des innocents, qui sauvent un vieux vagabond, lequel n'a plus +que quelques années à vivre au bout du compte et ne sera guère plus +malheureux au bagne que dans sa masure, et qui sacrifient toute une +population, mères, femmes, enfants! Cette pauvre petite Cosette qui n'a +que moi au monde et qui est sans doute en ce moment toute bleue de froid +dans le bouge de ces Thénardier! Voilà encore des canailles ceux-là! Et +je manquerais à mes devoirs envers tous ces pauvres êtres! Et je m'en +irais me dénoncer! Et je ferais cette inepte sottise! Mettons tout au +pis. Supposons qu'il y ait une mauvaise action pour moi dans ceci et que +ma conscience me la reproche un jour, accepter, pour le bien d'autrui, +ces reproches qui ne chargent que moi, cette mauvaise action qui ne +compromet que mon âme, c'est là qu'est le dévouement, c'est là qu'est la +vertu.</p> + +<p>Il se leva, il se remit à marcher. Cette fois il lui semblait qu'il +était content. On ne trouve les diamants que dans les ténèbres de la +terre; on ne trouve les vérités que dans les profondeurs de la pensée. +Il lui semblait qu'après être descendu dans ces profondeurs, après avoir +longtemps tâtonné au plus noir de ces ténèbres, il venait enfin de +trouver un de ces diamants, une de ces vérités, et qu'il la tenait dans +sa main; et il s'éblouissait à la regarder.</p> + +<p>—Oui, pensa-t-il, c'est cela. Je suis dans le vrai. J'ai la solution. +Il faut finir par s'en tenir à quelque chose. Mon parti est pris. +Laissons faire! Ne vacillons plus, ne reculons plus. Ceci est dans +l'intérêt de tous, non dans le mien. Je suis Madeleine, je reste +Madeleine. Malheur à celui qui est Jean Valjean! Ce n'est plus moi. Je +ne connais pas cet homme, je ne sais plus ce que c'est, s'il se trouve +que quelqu'un est Jean Valjean à cette heure, qu'il s'arrange! cela ne +me regarde pas. C'est un nom de fatalité qui flotte dans la nuit, s'il +s'arrête et s'abat sur une tête, tant pis pour elle!</p> + +<p>Il se regarda dans le petit miroir qui était sur sa cheminée, et dit:</p> + +<p>—Tiens! cela m'a soulagé de prendre une résolution! Je suis tout autre +à présent.</p> + +<p>Il marcha encore quelques pas, puis il s'arrêta court:</p> + +<p>—Allons! dit-il, il ne faut hésiter devant aucune des conséquences de +la résolution prise. Il y a encore des fils qui m'attachent à ce Jean +Valjean. Il faut les briser! Il y a ici, dans cette chambre même, des +objets qui m'accuseraient, des choses muettes qui seraient des témoins, +c'est dit, il faut que tout cela disparaisse.</p> + +<p>Il fouilla dans sa poche, en tira sa bourse, l'ouvrit, et y prit une +petite clef.</p> + +<p>Il introduisit cette clef dans une serrure dont on voyait à peine le +trou, perdu qu'il était dans les nuances les plus sombres du dessin qui +couvrait le papier collé sur le mur. Une cachette s'ouvrit, une espèce +de fausse armoire ménagée entre l'angle de la muraille et le manteau de +la cheminée. Il n'y avait dans cette cachette que quelques guenilles, un +sarrau de toile bleue, un vieux pantalon, un vieux havresac, et un gros +bâton d'épine ferré aux deux bouts. Ceux qui avaient vu Jean Valjean à +l'époque où il traversait Digne, en octobre 1815, eussent aisément +reconnu toutes les pièces de ce misérable accoutrement.</p> + +<p>Il les avait conservées comme il avait conservé les chandeliers +d'argent, pour se rappeler toujours son point de départ. Seulement il +cachait ceci qui venait du bagne, et il laissait voir les flambeaux qui +venaient de l'évêque.</p> + +<p>Il jeta un regard furtif vers la porte, comme s'il eût craint qu'elle ne +s'ouvrît malgré le verrou qui la fermait; puis d'un mouvement vif et +brusque et d'une seule brassée, sans même donner un coup d'œil à ces +choses qu'il avait si religieusement et si périlleusement gardées +pendant tant d'années, il prit tout, haillons, bâton, havresac, et jeta +tout au feu. Il referma la fausse armoire, et, redoublant de +précautions, désormais inutiles puisqu'elle était vide, en cacha la +porte derrière un gros meuble qu'il y poussa.</p> + +<p>Au bout de quelques secondes, la chambre et le mur d'en face furent +éclairés d'une grande réverbération rouge et tremblante. Tout brûlait. +Le bâton d'épine pétillait et jetait des étincelles jusqu'au milieu de +la chambre.</p> + +<p>Le havresac, en se consumant avec d'affreux chiffons qu'il contenait, +avait mis à nu quelque chose qui brillait dans la cendre. En se +penchant, on eût aisément reconnu une pièce d'argent. Sans doute la +pièce de quarante sous volée au petit savoyard.</p> + +<p>Lui ne regardait pas le feu et marchait, allant et venant toujours du +même pas.</p> + +<p>Tout à coup ses yeux tombèrent sur les deux flambeaux d'argent que la +réverbération faisait reluire vaguement sur la cheminée.</p> + +<p>—Tiens! pensa-t-il, tout Jean Valjean est encore là-dedans. Il faut +aussi détruire cela.</p> + +<p>Il prit les deux flambeaux.</p> + +<p>Il y avait assez de feu pour qu'on pût les déformer promptement et en +faire une sorte de lingot méconnaissable.</p> + +<p>Il se pencha sur le foyer et s'y chauffa un instant. Il eut un vrai +bien-être.—La bonne chaleur! dit-il.</p> + +<p>Il remua le brasier avec un des deux chandeliers. Une minute de plus, et +ils étaient dans le feu. En ce moment il lui sembla qu'il entendait une +voix qui criait au dedans de lui:</p> + +<p>—Jean Valjean! Jean Valjean!</p> + +<p>Ses cheveux se dressèrent, il devint comme un homme qui écoute une chose +terrible.</p> + +<p>—Oui, c'est cela, achève! disait la voix. Complète ce que tu fais! +détruis ces flambeaux! anéantis ce souvenir! oublie l'évêque! oublie +tout! perds ce Champmathieu! va, c'est bien. Applaudis-toi! Ainsi, c'est +convenu, c'est résolu, c'est dit, voilà un homme, voilà un vieillard qui +ne sait ce qu'on lui veut, qui n'a rien fait peut-être, un innocent, +dont ton nom fait tout le malheur, sur qui ton nom pèse comme un crime, +qui va être pris pour toi, qui va être condamné, qui va finir ses jours +dans l'abjection et dans l'horreur! c'est bien. Sois honnête homme, toi. +Reste monsieur le maire, reste honorable et honoré, enrichis la ville, +nourris des indigents, élève des orphelins, vis heureux, vertueux et +admiré, et pendant ce temps-là, pendant que tu seras ici dans la joie et +dans la lumière, il y aura quelqu'un qui aura ta casaque rouge, qui +portera ton nom dans l'ignominie et qui traînera ta chaîne au bagne! +Oui, c'est bien arrangé ainsi! Ah! misérable!</p> + +<p>La sueur lui coulait du front. Il attachait sur les flambeaux un œil +hagard. Cependant ce qui parlait en lui n'avait pas fini. La voix +continuait:</p> + +<p>—Jean Valjean! il y aura autour de toi beaucoup de voix qui feront un +grand bruit, qui parleront bien haut, et qui te béniront, et une seule +que personne n'entendra et qui te maudira dans les ténèbres. Eh bien! +écoute, infâme! toutes ces bénédictions retomberont avant d'arriver au +ciel, et il n'y aura que la malédiction qui montera jusqu'à Dieu! Cette +voix, d'abord toute faible et qui s'était élevée du plus obscur de sa +conscience, était devenue par degrés éclatante et formidable, et il +l'entendait maintenant à son oreille. Il lui semblait qu'elle était +sortie de lui-même et qu'elle parlait à présent en dehors de lui. Il +crut entendre les dernières paroles si distinctement qu'il regarda dans +la chambre avec une sorte de terreur.</p> + +<p>—Y a-t-il quelqu'un ici? demanda-t-il à haute voix, et tout égaré.</p> + +<p>Puis il reprit avec un rire qui ressemblait au rire d'un idiot:</p> + +<p>—Que je suis bête! il ne peut y avoir personne.</p> + +<p>Il y avait quelqu'un; mais celui qui y était n'était pas de ceux que +l'œil humain peut voir.</p> + +<p>Il posa les flambeaux sur la cheminée.</p> + +<p>Alors il reprit cette marche monotone et lugubre qui troublait dans ses +rêves et réveillait en sursaut l'homme endormi au-dessous de lui.</p> + +<p>Cette marche le soulageait et l'enivrait en même temps. Il semble que +parfois dans les occasions suprêmes on se remue pour demander conseil à +tout ce qu'on peut rencontrer en se déplaçant. Au bout de quelques +instants il ne savait plus où il en était.</p> + +<p>Il reculait maintenant avec une égale épouvante devant les deux +résolutions qu'il avait prises tour à tour. Les deux idées qui le +conseillaient lui paraissaient aussi funestes l'une que l'autre.—Quelle +fatalité! quelle rencontre que ce Champmathieu pris pour lui! Être +précipité justement par le moyen que la providence paraissait d'abord +avoir employé pour l'affermir!</p> + +<p>Il y eut un moment où il considéra l'avenir. Se dénoncer, grand Dieu! se +livrer! Il envisagea avec un immense désespoir tout ce qu'il faudrait +quitter, tout ce qu'il faudrait reprendre. Il faudrait donc dire adieu à +cette existence si bonne, si pure, si radieuse, à ce respect de tous, à +l'honneur, à la liberté! Il n'irait plus se promener dans les champs, il +n'entendrait plus chanter les oiseaux au mois de mai, il ne ferait plus +l'aumône aux petits enfants! Il ne sentirait plus la douceur des regards +de reconnaissance et d'amour fixés sur lui! Il quitterait cette maison +qu'il avait bâtie, cette chambre, cette petite chambre! Tout lui +paraissait charmant à cette heure. Il ne lirait plus dans ces livres, il +n'écrirait plus sur cette petite table de bois blanc! Sa vieille +portière, la seule servante qu'il eût, ne lui monterait plus son café le +matin. Grand Dieu! au lieu de cela, la chiourme, le carcan, la veste +rouge, la chaîne au pied, la fatigue, le cachot, le lit de camp, toutes +ces horreurs connues! À son âge, après avoir été ce qu'il était! Si +encore il était jeune! Mais, vieux, être tutoyé par le premier venu, +être fouillé par le garde-chiourme, recevoir le coup de bâton de +l'argousin! avoir les pieds nus dans des souliers ferrés! tendre matin +et soir sa jambe au marteau du rondier qui visite la manille! subir la +curiosité des étrangers auxquels on dirait: <i>Celui-là, c'est le fameux +Jean Valjean, qui a été maire à Montreuil-sur-mer</i>! Le soir, ruisselant +de sueur, accablé de lassitude, le bonnet vert sur les yeux, remonter +deux à deux, sous le fouet du sergent, l'escalier-échelle du bagne +flottant! Oh! quelle misère! La destinée peut-elle donc être méchante +comme un être intelligent et devenir monstrueuse comme le cœur humain!</p> + +<p>Et, quoi qu'il fît, il retombait toujours sur ce poignant dilemme qui +était au fond de sa rêverie:—rester dans le paradis, et y devenir +démon! rentrer dans l'enfer, et y devenir ange!</p> + +<p>Que faire, grand Dieu! que faire?</p> + +<p>La tourmente dont il était sorti avec tant de peine se déchaîna de +nouveau en lui. Ses idées recommencèrent à se mêler. Elles prirent ce je +ne sais quoi de stupéfié et de machinal qui est propre au désespoir. Ce +nom de Romainville lui revenait sans cesse à l'esprit avec deux vers +d'une chanson qu'il avait entendue autrefois. Il songeait que +Romainville est un petit bois près Paris où les jeunes gens amoureux +vont cueillir des lilas au mois d'avril.</p> + +<p>Il chancelait au dehors comme au dedans. Il marchait comme un petit +enfant qu'on laisse aller seul.</p> + +<p>À de certains moments, luttant contre sa lassitude, il faisait effort +pour ressaisir son intelligence. Il tâchait de se poser une dernière +fois, et définitivement, le problème sur lequel il était en quelque +sorte tombé d'épuisement. Faut-il se dénoncer? Faut-il se taire?—Il ne +réussissait à rien voir de distinct. Les vagues aspects de tous les +raisonnements ébauchés par sa rêverie tremblaient et se dissipaient l'un +après l'autre en fumée. Seulement il sentait que, à quelque parti qu'il +s'arrêtât, nécessairement, et sans qu'il fût possible d'y échapper, +quelque chose de lui allait mourir; qu'il entrait dans un sépulcre à +droite comme à gauche; qu'il accomplissait une agonie, l'agonie de son +bonheur ou l'agonie de sa vertu.</p> + +<p>Hélas! toutes ses irrésolutions l'avaient repris. Il n'était pas plus +avancé qu'au commencement.</p> + +<p>Ainsi se débattait sous l'angoisse cette malheureuse âme. Dix-huit cents +ans avant cet homme infortuné, l'être mystérieux, en qui se résument +toutes les saintetés et toutes les souffrances de l'humanité, avait +aussi lui, pendant que les oliviers frémissaient au vent farouche de +l'infini, longtemps écarté de la main l'effrayant calice qui lui +apparaissait ruisselant d'ombre et débordant de ténèbres dans des +profondeurs pleines d'étoiles.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IVg" id="Chapitre_IVg"></a><a href="#septieme">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>Formes que prend la souffrance pendant le sommeil</h3> + + +<p>Trois heures du matin venaient de sonner, et il y avait cinq heures +qu'il marchait ainsi, presque sans interruption lorsqu'il se laissa +tomber sur sa chaise.</p> + +<p>Il s'y endormit et fit un rêve.</p> + +<p>Ce rêve, comme la plupart des rêves, ne se rapportait à la situation que +par je ne sais quoi de funeste et de poignant, mais il lui fit +impression. Ce cauchemar le frappa tellement que plus tard il l'a écrit. +C'est un des papiers écrits de sa main qu'il a laissés. Nous croyons +devoir transcrire ici cette chose textuellement.</p> + +<p>Quel que soit ce rêve, l'histoire de cette nuit serait incomplète si +nous l'omettions. C'est la sombre aventure d'une âme malade.</p> + +<p>Le voici. Sur l'enveloppe nous trouvons cette ligne écrite: <i>Le rêve que +j'ai eu cette nuit-là.</i></p> + +<p>«J'étais dans une campagne. Une grande campagne triste où il n'y avait +pas d'herbe. Il ne me semblait pas qu'il fît jour ni qu'il fît nuit.</p> + +<p>«Je me promenais avec mon frère, le frère de mes années d'enfance, ce +frère auquel je dois dire que je ne pense jamais et dont je ne me +souviens presque plus.</p> + +<p>«Nous causions, et nous rencontrions des passants. Nous parlions d'une +voisine que nous avions eue autrefois, et qui, depuis qu'elle demeurait +sur la rue, travaillait la fenêtre toujours ouverte. Tout en causant, +nous avions froid à cause de cette fenêtre ouverte.</p> + +<p>«Il n'y avait pas d'arbres dans la campagne.</p> + +<p>«Nous vîmes un homme qui passa près de nous. C'était un homme tout nu, +couleur de cendre, monté sur un cheval couleur de terre. L'homme n'avait +pas de cheveux; on voyait son crâne et des veines sur son crâne. Il +tenait à la main une baguette qui était souple comme un sarment de vigne +et lourde comme du fer. Ce cavalier passa et ne nous dit rien.</p> + +<p>«Mon frère me dit: Prenons par le chemin creux.</p> + +<p>«Il y avait un chemin creux où l'on ne voyait pas une broussaille ni un +brin de mousse. Tout était couleur de terre, même le ciel. Au bout de +quelques pas, on ne me répondit plus quand je parlais. Je m'aperçus que +mon frère n'était plus avec moi.</p> + +<p>«J'entrai dans un village que je vis. Je songeai que ce devait être là +Romainville (pourquoi Romainville?).</p> + +<p>«La première rue où j'entrai était déserte. J'entrai dans une seconde +rue. Derrière l'angle que faisaient les deux rues, il y avait un homme +debout contre le mur. Je dis à cet homme:—Quel est ce pays? où suis-je? +L'homme ne répondit pas. Je vis la porte d'une maison ouverte, j'y +entrai.</p> + +<p>«La première chambre était déserte. J'entrai dans la seconde. Derrière +la porte de cette chambre, il y avait un homme debout contre le mur. Je +demandai à cet homme:—À qui est cette maison? où suis-je? L'homme ne +répondit pas. La maison avait un jardin.</p> + +<p>«Je sortis de la maison et j'entrai dans le jardin. Le jardin était +désert. Derrière le premier arbre, je trouvai un homme qui se tenait +debout. Je dis à cet homme:—Quel est ce jardin? où suis-je? L'homme ne +répondit pas.</p> + +<p>«J'errai dans le village, et je m'aperçus que c'était une ville. Toutes +les rues étaient désertes, toutes les portes étaient ouvertes. Aucun +être vivant ne passait dans les rues, ne marchait dans les chambres ou +ne se promenait dans les jardins. Mais il y avait derrière chaque angle +de mur, derrière chaque porte, derrière chaque arbre, un homme debout +qui se taisait. On n'en voyait jamais qu'un à la fois. Ces hommes me +regardaient passer.</p> + +<p>«Je sortis de la ville et je me mis à marcher dans les champs.</p> + +<p>«Au bout de quelque temps, je me retournai, et je vis une grande foule +qui venait derrière moi. Je reconnus tous les hommes que j'avais vus +dans la ville. Ils avaient des têtes étranges. Ils ne semblaient pas se +hâter, et cependant ils marchaient plus vite que moi. Ils ne faisaient +aucun bruit en marchant. En un instant, cette foule me rejoignit et +m'entoura. Les visages de ces hommes étaient couleur de terre.</p> + +<p>«Alors le premier que j'avais vu et questionné en entrant dans la ville +me dit:—Où allez-vous? Est-ce que vous ne savez pas que vous êtes mort +depuis longtemps?</p> + +<p>«J'ouvris la bouche pour répondre, et je m'aperçus qu'il n'y avait +personne autour de moi.»</p> + +<p>Il se réveilla. Il était glacé. Un vent qui était froid comme le vent du +matin faisait tourner dans leurs gonds les châssis de la croisée restée +ouverte. Le feu s'était éteint. La bougie touchait à sa fin. Il était +encore nuit noire.</p> + +<p>Il se leva, il alla à la fenêtre. Il n'y avait toujours pas d'étoiles au +ciel.</p> + +<p>De sa fenêtre on voyait la cour de la maison et la rue. Un bruit sec et +dur qui résonna tout à coup sur le sol lui fit baisser les yeux.</p> + +<p>Il vit au-dessous de lui deux étoiles rouges dont les rayons +s'allongeaient et se raccourcissaient bizarrement dans l'ombre.</p> + +<p>Comme sa pensée était encore à demi submergée dans la brume des +rêves.—tiens! songea-t-il, il n'y en a pas dans le ciel. Elles sont sur +la terre maintenant.</p> + +<p>Cependant ce trouble se dissipa, un second bruit pareil au premier +acheva de le réveiller; il regarda, et il reconnut que ces deux étoiles +étaient les lanternes d'une voiture. À la clarté qu'elles jetaient, il +put distinguer la forme de cette voiture. C'était un tilbury attelé d'un +petit cheval blanc. Le bruit qu'il avait entendu, c'étaient les coups de +pied du cheval sur le pavé.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cette voiture? se dit-il. Qui est-ce qui vient +donc si matin? En ce moment on frappa un petit coup à la porte de sa +chambre.</p> + +<p>Il frissonna de la tête aux pieds, et cria d'une voix terrible:</p> + +<p>—Qui est là?</p> + +<p>Quelqu'un répondit:</p> + +<p>—Moi, monsieur le maire.</p> + +<p>Il reconnut la voix de la vieille femme, sa portière.</p> + +<p>—Eh bien, reprit-il, qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>—Monsieur le maire, il est tout à l'heure cinq heures du matin.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela me fait?</p> + +<p>—Monsieur le maire, c'est le cabriolet.</p> + +<p>—Quel cabriolet?</p> + +<p>—Le tilbury.</p> + +<p>—Quel tilbury?</p> + +<p>—Est-ce que monsieur le maire n'a pas fait demander un tilbury?</p> + +<p>—Non, dit-il.</p> + +<p>—Le cocher dit qu'il vient chercher monsieur le maire.</p> + +<p>—Quel cocher?</p> + +<p>—Le cocher de M. Scaufflaire.</p> + +<p>—M. Scaufflaire?</p> + +<p>Ce nom le fit tressaillir comme si un éclair lui eût passé devant la +face.</p> + +<p>—Ah! oui! reprit-il, M. Scaufflaire.</p> + +<p>Si la vieille femme l'eût pu voir en ce moment, elle eût été épouvantée.</p> + +<p>Il se fit un assez long silence. Il examinait d'un air stupide la flamme +de la bougie et prenait autour de la mèche de la cire brûlante qu'il +roulait dans ses doigts.</p> + +<p>La vieille attendait. Elle se hasarda pourtant à élever encore la voix:</p> + +<p>—Monsieur le maire, que faut-il que je réponde?</p> + +<p>—Dites que c'est bien, et que je descends.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Vg" id="Chapitre_Vg"></a><a href="#septieme">Chapitre V</a></h2> + +<h3>Bâtons dans les roues</h3> + + +<p>Le service des postes d'Arras à Montreuil-sur-mer se faisait encore à +cette époque par de petites malles du temps de l'empire. Ces malles +étaient des cabriolets à deux roues, tapissés de cuir fauve au dedans, +suspendus sur des ressorts à pompe, et n'ayant que deux places, l'une +pour le courrier, l'autre pour le voyageur. Les roues étaient armées de +ces longs moyeux offensifs qui tiennent les autres voitures à distance +et qu'on voit encore sur les routes d'Allemagne. Le coffre aux dépêches, +immense boîte oblongue, était placé derrière le cabriolet et faisait +corps avec lui. Ce coffre était peint en noir et le cabriolet en jaune.</p> + +<p>Ces voitures, auxquelles rien ne ressemble aujourd'hui, avaient je ne +sais quoi de difforme et de bossu, et, quand on les voyait passer de +loin et ramper dans quelque route à l'horizon, elles ressemblaient à ces +insectes qu'on appelle, je crois, termites, et qui, avec un petit +corsage, traînent un gros arrière-train. Elles allaient, du reste, fort +vite. La malle partie d'Arras toutes les nuits à une heure, après le +passage du courrier de Paris, arrivait à Montreuil-sur-mer un peu avant +cinq heures du matin.</p> + +<p>Cette nuit-là, la malle qui descendait à Montreuil-sur-mer par la route +de Hesdin accrocha, au tournant d'une rue, au moment où elle entrait +dans la ville, un petit tilbury attelé d'un cheval blanc, qui venait en +sens inverse et dans lequel il n'y avait qu'une personne, un homme +enveloppé d'un manteau. La roue du tilbury reçut un choc assez rude. Le +courrier cria à cet homme d'arrêter, mais le voyageur n'écouta pas, et +continua sa route au grand trot.</p> + +<p>—Voilà un homme diablement pressé! dit le courrier.</p> + +<p>L'homme qui se hâtait ainsi, c'est celui que nous venons de voir se +débattre dans des convulsions dignes à coup sûr de pitié.</p> + +<p>Où allait-il? Il n'eût pu le dire. Pourquoi se hâtait-il? Il ne savait. +Il allait au hasard devant lui. Où? À Arras sans doute; mais il allait +peut-être ailleurs aussi. Par moments il le sentait, et il tressaillait.</p> + +<p>Il s'enfonçait dans cette nuit comme dans un gouffre. Quelque chose le +poussait, quelque chose l'attirait. Ce qui se passait en lui, personne +ne pourrait le dire, tous le comprendront. Quel homme n'est entré, au +moins une fois en sa vie, dans cette obscure caverne de l'inconnu?</p> + +<p>Du reste il n'avait rien résolu, rien décidé, rien arrêté, rien fait. +Aucun des actes de sa conscience n'avait été définitif. Il était plus +que jamais comme au premier moment. Pourquoi allait-il à Arras?</p> + +<p>Il se répétait ce qu'il s'était déjà dit en retenant le cabriolet de +Scaufflaire,—que, quel que dût être le résultat, il n'y avait aucun +inconvénient à voir de ses yeux, à juger les choses par lui-même;—que +cela même était prudent, qu'il fallait savoir ce qui se passerait; qu'on +ne pouvait rien décider sans avoir observé et scruté;—que de loin on se +faisait des montagnes de tout; qu'au bout du compte, lorsqu'il aurait vu +ce Champmathieu, quelque misérable, sa conscience serait probablement +fort soulagée de le laisser aller au bagne à sa place;—qu'à la vérité +il y aurait là Javert, et ce Brevet, ce Chenildieu, ce Cochepaille, +anciens forçats qui l'avaient connu; mais qu'à coup sûr ils ne le +reconnaîtraient pas;—bah! quelle idée!—que Javert en était à cent +lieues;—que toutes les conjectures et toutes les suppositions étaient +fixées sur ce Champmathieu, et que rien n'est entêté comme les +suppositions et les conjectures;—qu'il n'y avait donc aucun danger. Que +sans doute c'était un moment noir, mais qu'il en sortirait;—qu'après +tout il tenait sa destinée, si mauvaise qu'elle voulût être, dans sa +main;—qu'il en était le maître. Il se cramponnait à cette pensée.</p> + +<p>Au fond, pour tout dire, il eût mieux aimé ne point aller à Arras.</p> + +<p>Cependant il y allait.</p> + +<p>Tout en songeant, il fouettait le cheval, lequel trottait de ce bon trot +réglé et sûr qui fait deux lieues et demie à l'heure.</p> + +<p>À mesure que le cabriolet avançait, il sentait quelque chose en lui qui +reculait.</p> + +<p>Au point du jour il était en rase campagne; la ville de +Montreuil-sur-mer était assez loin derrière lui. Il regarda l'horizon +blanchir; il regarda, sans les voir, passer devant ses yeux toutes les +froides figures d'une aube d'hiver. Le matin a ses spectres comme le +soir. Il ne les voyait pas, mais, à son insu, et par une sorte de +pénétration presque physique, ces noires silhouettes d'arbres et de +collines ajoutaient à l'état violent de son âme je ne sais quoi de morne +et de sinistre.</p> + +<p>Chaque fois qu'il passait devant une de ces maisons isolées qui côtoient +parfois les routes, il se disait: il y a pourtant là-dedans des gens qui +dorment!</p> + +<p>Le trot du cheval, les grelots du harnais, les roues sur le pavé, +faisaient un bruit doux et monotone. Ces choses-là sont charmantes quand +on est joyeux et lugubres quand on est triste. Il était grand jour +lorsqu'il arriva à Hesdin. Il s'arrêta devant une auberge pour laisser +souffler le cheval et lui faire donner l'avoine.</p> + +<p>Ce cheval était, comme l'avait dit Scaufflaire, de cette petite race du +Boulonnais qui a trop de tête, trop de ventre et pas assez d'encolure, +mais qui a le poitrail ouvert, la croupe large, la jambe sèche et fine +et le pied solide; race laide, mais robuste et saine. L'excellente bête +avait fait cinq lieues en deux heures et n'avait pas une goutte de sueur +sur la croupe.</p> + +<p>Il n'était pas descendu du tilbury. Le garçon d'écurie qui apportait +l'avoine se baissa tout à coup et examina la roue de gauche.</p> + +<p>—Allez-vous loin comme cela? dit cet homme.</p> + +<p>Il répondit, presque sans sortir de sa rêverie:</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Venez-vous de loin? reprit le garçon.</p> + +<p>—De cinq lieues d'ici.</p> + +<p>—Ah!</p> + +<p>—Pourquoi dites-vous: ah?</p> + +<p>Le garçon se pencha de nouveau, resta un moment silencieux, l'œil fixé +sur la roue, puis se redressa en disant:</p> + +<p>—C'est que voilà une roue qui vient de faire cinq lieues, c'est +possible, mais qui à coup sûr ne fera pas maintenant un quart de lieue.</p> + +<p>Il sauta à bas du tilbury.</p> + +<p>—Que dites-vous là, mon ami?</p> + +<p>—Je dis que c'est un miracle que vous ayez fait cinq lieues sans +rouler, vous et votre cheval, dans quelque fossé de la grande route. +Regardez plutôt.</p> + +<p>La roue en effet était gravement endommagée. Le choc de la malle-poste +avait fendu deux rayons et labouré le moyeu dont l'écrou ne tenait plus.</p> + +<p>—Mon ami, dit-il au garçon d'écurie, il y a un charron ici?</p> + +<p>—Sans doute, monsieur.</p> + +<p>—Rendez-moi le service de l'aller chercher.</p> + +<p>—Il est là, à deux pas. Hé! maître Bourgaillard!</p> + +<p>Maître Bourgaillard, le charron, était sur le seuil de sa porte. Il vint +examiner la roue et fit la grimace d'un chirurgien qui considère une +jambe cassée.</p> + +<p>—Pouvez-vous raccommoder cette roue sur-le-champ?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Quand pourrai-je repartir?</p> + +<p>—Demain.</p> + +<p>—Demain!</p> + +<p>—Il y a une grande journée d'ouvrage. Est-ce que monsieur est pressé?</p> + +<p>—Très pressé. Il faut que je reparte dans une heure au plus tard.</p> + +<p>—Impossible, monsieur.</p> + +<p>—Je payerai tout ce qu'on voudra.</p> + +<p>—Impossible.</p> + +<p>—Eh bien! dans deux heures.</p> + +<p>—Impossible pour aujourd'hui. Il faut refaire deux rais et un moyeu. +Monsieur ne pourra repartir avant demain.</p> + +<p>—L'affaire que j'ai ne peut attendre à demain. Si, au lieu de +raccommoder cette roue, on la remplaçait?</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Vous êtes charron?</p> + +<p>—Sans doute, monsieur.</p> + +<p>—Est-ce que vous n'auriez pas une roue à me vendre? Je pourrais +repartir tout de suite.</p> + +<p>—Une roue de rechange?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Je n'ai pas une roue toute faite pour votre cabriolet. Deux roues font +la paire. Deux roues ne vont pas ensemble au hasard.</p> + +<p>—En ce cas, vendez-moi une paire de roues.</p> + +<p>—Monsieur, toutes les roues ne vont pas à tous les essieux.</p> + +<p>—Essayez toujours.</p> + +<p>—C'est inutile, monsieur. Je n'ai à vendre que des roues de charrette. +Nous sommes un petit pays ici.</p> + +<p>—Auriez-vous un cabriolet à me louer?</p> + +<p>Le maître charron, du premier coup d'œil, avait reconnu que le tilbury +était une voiture de louage. Il haussa les épaules.</p> + +<p>—Vous les arrangez bien, les cabriolets qu'on vous loue! j'en aurais un +que je ne vous le louerais pas.</p> + +<p>—Eh bien, à me vendre?</p> + +<p>—Je n'en ai pas.</p> + +<p>—Quoi! pas une carriole? Je ne suis pas difficile, comme vous voyez.</p> + +<p>—Nous sommes un petit pays. J'ai bien là sous la remise, ajouta le +charron, une vieille calèche qui est à un bourgeois de la ville qui me +l'a donnée en garde et qui s'en sert tous les trente-six du mois. Je +vous la louerais bien, qu'est-ce que cela me fait? mais il ne faudrait +pas que le bourgeois la vît passer; et puis, c'est une calèche, il +faudrait deux chevaux.</p> + +<p>—Je prendrai des chevaux de poste.</p> + +<p>—Où va monsieur?</p> + +<p>—À Arras.</p> + +<p>—Et monsieur veut arriver aujourd'hui?</p> + +<p>—Mais oui.</p> + +<p>—En prenant des chevaux de poste?</p> + +<p>—Pourquoi pas?</p> + +<p>—Est-il égal à monsieur d'arriver cette nuit à quatre heures du matin?</p> + +<p>—Non certes.</p> + +<p>—C'est que, voyez-vous bien, il y a une chose à dire, en prenant des +chevaux de poste....</p> + +<p>—Monsieur a son passeport?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Eh bien, en prenant des chevaux de poste, monsieur n'arrivera pas à +Arras avant demain. Nous sommes un chemin de traverse. Les relais sont +mal servis, les chevaux sont aux champs. C'est la saison des grandes +charrues qui commence, il faut de forts attelages, et l'on prend les +chevaux partout, à la poste comme ailleurs. Monsieur attendra au moins +trois ou quatre heures à chaque relais. Et puis on va au pas. Il y a +beaucoup de côtes à monter.</p> + +<p>—Allons, j'irai à cheval. Dételez le cabriolet. On me vendra bien une +selle dans le pays.</p> + +<p>—Sans doute. Mais ce cheval-ci endure-t-il la selle?</p> + +<p>—C'est vrai, vous m'y faites penser. Il ne l'endure pas.</p> + +<p>—Alors....</p> + +<p>—Mais je trouverai bien dans le village un cheval à louer?</p> + +<p>—Un cheval pour aller à Arras d'une traite!</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Il faudrait un cheval comme on n'en a pas dans nos endroits. Il +faudrait l'acheter d'abord, car on ne vous connaît pas. Mais ni à vendre +ni à louer, ni pour cinq cents francs, ni pour mille, vous ne le +trouveriez pas!</p> + +<p>—Comment faire?</p> + +<p>—Le mieux, là, en honnête homme, c'est que je raccommode la roue et que +vous remettiez votre voyage à demain.</p> + +<p>—Demain il sera trop tard.</p> + +<p>—Dame!</p> + +<p>—N'y a-t-il pas la malle-poste qui va à Arras? Quand passe-t-elle?</p> + +<p>—La nuit prochaine. Les deux malles font le service la nuit, celle qui +monte comme celle qui descend.</p> + +<p>—Comment! il vous faut une journée pour raccommoder cette roue?</p> + +<p>—Une journée, et une bonne!</p> + +<p>—En mettant deux ouvriers?</p> + +<p>—En en mettant dix!</p> + +<p>—Si on liait les rayons avec des cordes?</p> + +<p>—Les rayons, oui; le moyeu, non. Et puis la jante aussi est en mauvais +état.</p> + +<p>—Y a-t-il un loueur de voitures dans la ville?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Y a-t-il un autre charron?</p> + +<p>Le garçon d'écurie et le maître charron répondirent en même temps en +hochant la tête.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>Il sentit une immense joie.</p> + +<p>Il était évident que la providence s'en mêlait. C'était elle qui avait +brisé la roue du tilbury et qui l'arrêtait en route. Il ne s'était pas +rendu à cette espèce de première sommation; il venait de faire tous les +efforts possibles pour continuer son voyage; il avait loyalement et +scrupuleusement épuisé tous les moyens; il n'avait reculé ni devant la +saison, ni devant la fatigue, ni devant la dépense; il n'avait rien à se +reprocher. S'il n'allait pas plus loin, cela ne le regardait plus. Ce +n'était plus sa faute, c'était, non le fait de sa conscience, mais le +fait de la providence.</p> + +<p>Il respira. Il respira librement et à pleine poitrine pour la première +fois depuis la visite de Javert. Il lui semblait que le poignet de fer +qui lui serrait le cœur depuis vingt heures venait de le lâcher.</p> + +<p>Il lui paraissait que maintenant Dieu était pour lui, et se déclarait.</p> + +<p>Il se dit qu'il avait fait tout ce qu'il pouvait, et qu'à présent il +n'avait qu'à revenir sur ses pas, tranquillement.</p> + +<p>Si sa conversation avec le charron eût eu lieu dans une chambre de +l'auberge, elle n'eût point eu de témoins, personne ne l'eût entendue, +les choses en fussent restées là, et il est probable que nous n'aurions +eu à raconter aucun des événements qu'on va lire; mais cette +conversation s'était faite dans la rue. Tout colloque dans la rue +produit inévitablement un cercle. Il y a toujours des gens qui ne +demandent qu'à être spectateurs. Pendant qu'il questionnait le charron, +quelques allants et venants s'étaient arrêtés autour d'eux. Après avoir +écouté pendant quelques minutes, un jeune garçon, auquel personne +n'avait pris garde, s'était détaché du groupe en courant.</p> + +<p>Au moment où le voyageur, après la délibération intérieure que nous +venons d'indiquer, prenait la résolution de rebrousser chemin, cet +enfant revenait. Il était accompagné d'une vieille femme.</p> + +<p>—Monsieur, dit la femme, mon garçon me dit que vous avez envie de louer +un cabriolet. Cette simple parole, prononcée par une vieille femme que +conduisait un enfant, lui fit ruisseler la sueur dans les reins. Il crut +voir la main qui l'avait lâché reparaître dans l'ombre derrière lui, +toute prête à le reprendre.</p> + +<p>Il répondit:</p> + +<p>—Oui, bonne femme, je cherche un cabriolet à louer.</p> + +<p>Et il se hâta d'ajouter:</p> + +<p>—Mais il n'y en a pas dans le pays.</p> + +<p>—Si fait, dit la vieille.</p> + +<p>—Où ça donc? reprit le charron.</p> + +<p>—Chez moi, répliqua la vieille.</p> + +<p>Il tressaillit. La main fatale l'avait ressaisi.</p> + +<p>La vieille avait en effet sous un hangar une façon de carriole en osier. +Le charron et le garçon d'auberge, désolés que le voyageur leur +échappât, intervinrent.</p> + +<p>—C'était une affreuse guimbarde,—cela était posé à cru sur +l'essieu,—il est vrai que les banquettes étaient suspendues à +l'intérieur avec des lanières de cuir,—il pleuvait dedans,—les roues +étaient rouillées et rongées d'humidité,—cela n'irait pas beaucoup plus +loin que le tilbury,—une vraie patache!—Ce monsieur aurait bien tort +de s'y embarquer,—etc., etc.</p> + +<p>Tout cela était vrai, mais cette guimbarde, cette patache, cette chose, +quelle qu'elle fût, roulait sur ses deux roues et pouvait aller à Arras.</p> + +<p>Il paya ce qu'on voulut, laissa le tilbury à réparer chez le charron +pour l'y retrouver à son retour, fit atteler le cheval blanc à la +carriole, y monta, et reprit la route qu'il suivait depuis le matin.</p> + +<p>Au moment où la carriole s'ébranla, il s'avoua qu'il avait eu l'instant +d'auparavant une certaine joie de songer qu'il n'irait point où il +allait. Il examina cette joie avec une sorte de colère et la trouva +absurde. Pourquoi de la joie à revenir en arrière? Après tout, il +faisait ce voyage librement. Personne ne l'y forçait. Et, certainement, +rien n'arriverait que ce qu'il voudrait bien.</p> + +<p>Comme il sortait de Hesdin, il entendit une voix qui lui criait: +arrêtez! arrêtez! Il arrêta la carriole d'un mouvement vif dans lequel +il y avait encore je ne sais quoi de fébrile et de convulsif qui +ressemblait à de l'espérance.</p> + +<p>C'était le petit garçon de la vieille.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, c'est moi qui vous ai procuré la carriole.</p> + +<p>—Eh bien!</p> + +<p>—Vous ne m'avez rien donné.</p> + +<p>Lui qui donnait à tous et si facilement, il trouva cette prétention +exorbitante et presque odieuse.</p> + +<p>—Ah! c'est toi, drôle? dit-il, tu n'auras rien!</p> + +<p>Il fouetta le cheval et repartit au grand trot.</p> + +<p>Il avait perdu beaucoup de temps à Hesdin, il eût voulu le rattraper. Le +petit cheval était courageux et tirait comme deux; mais on était au mois +de février, il avait plu, les routes étaient mauvaises. Et puis, ce +n'était plus le tilbury. La carriole était dure et très lourde. Avec +cela force montées.</p> + +<p>Il mit près de quatre heures pour aller de Hesdin à Saint-Pol. Quatre +heures pour cinq lieues.</p> + +<p>À Saint-Pol il détela à la première auberge venue, et fit mener le +cheval à l'écurie. Comme il l'avait promis à Scaufflaire, il se tint +près du râtelier pendant que le cheval mangeait. Il songeait à des +choses tristes et confuses.</p> + +<p>La femme de l'aubergiste entre dans l'écurie.</p> + +<p>—Est-ce que monsieur ne veut pas déjeuner?</p> + +<p>—Tiens, c'est vrai, dit-il, j'ai même bon appétit. Il suivit cette +femme qui avait une figure fraîche et réjouie. Elle le conduisit dans +une salle basse où il y avait des tables ayant pour nappes des toiles +cirées.</p> + +<p>—Dépêchez-vous, reprit-il, il faut que je reparte. Je suis pressé.</p> + +<p>Une grosse servante flamande mit son couvert en toute hâte. Il regardait +cette fille avec un sentiment de bien-être.</p> + +<p>—C'est là ce que j'avais, pensa-t-il. Je n'avais pas déjeuné.</p> + +<p>On le servit. Il se jeta sur le pain, mordit une bouchée, puis le reposa +lentement sur la table et n'y toucha plus.</p> + +<p>Un routier mangeait à une autre table. Il dit à cet homme:</p> + +<p>—Pourquoi leur pain est-il donc si amer?</p> + +<p>Le routier était allemand et n'entendit pas.</p> + +<p>Il retourna dans l'écurie près du cheval.</p> + +<p>Une heure après, il avait quitté Saint-Pol et se dirigeait vers Tinques +qui n'est qu'à cinq lieues d'Arras.</p> + +<p>Que faisait-il pendant ce trajet? À quoi pensait-il? Comme le matin, il +regardait passer les arbres, les toits de chaume, les champs cultivés, +et les évanouissements du paysage qui se disloque à chaque coude du +chemin. C'est là une contemplation qui suffit quelquefois à l'âme et qui +la dispense presque de penser. Voir mille objets pour la première et +pour la dernière fois, quoi de plus mélancolique et de plus profond! +Voyager, c'est naître et mourir à chaque instant. Peut-être, dans la +région la plus vague de son esprit, faisait-il des rapprochements entre +ces horizons changeants et l'existence humaine. Toutes les choses de la +vie sont perpétuellement en fuite devant nous. Les obscurcissements et +les clartés s'entremêlent: après un éblouissement, une éclipse; on +regarde, on se hâte, on tend les mains pour saisir ce qui passe; chaque +événement est un tournant de la route; et tout à coup on est vieux. On +sent comme une secousse, tout est noir, on distingue une porte obscure, +ce sombre cheval de la vie qui vous traînait s'arrête, et l'on voit +quelqu'un de voilé et d'inconnu qui le dételle dans les ténèbres.</p> + +<p>Le crépuscule tombait au moment où des enfants qui sortaient de l'école +regardèrent ce voyageur entrer dans Tinques. Il est vrai qu'on était +encore aux jours courts de l'année. Il ne s'arrêta pas à Tinques. Comme +il débouchait du village, un cantonnier qui empierrait la route dressa +la tête et dit:</p> + +<p>—Voilà un cheval bien fatigué.</p> + +<p>La pauvre bête en effet n'allait plus qu'au pas.</p> + +<p>—Est-ce que vous allez à Arras? ajouta le cantonnier.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Si vous allez de ce train, vous n'y arriverez pas de bonne heure.</p> + +<p>Il arrêta le cheval et demanda au cantonnier:</p> + +<p>—Combien y a-t-il encore d'ici à Arras?</p> + +<p>—Près de sept grandes lieues.</p> + +<p>—Comment cela? le livre de poste ne marque que cinq lieues et un quart.</p> + +<p>—Ah! reprit le cantonnier, vous ne savez donc pas que la route est en +réparation? Vous allez la trouver coupée à un quart d'heure d'ici. Pas +moyen d'aller plus loin.</p> + +<p>—Vraiment.</p> + +<p>—Vous prendrez à gauche, le chemin qui va à Carency, vous passerez la +rivière; et, quand vous serez à Camblin, vous tournerez à droite; c'est +la route de Mont-Saint-Éloy qui va à Arras.</p> + +<p>—Mais voilà la nuit, je me perdrai.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas du pays?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Avec ça, c'est tout chemins de traverse. Tenez, Monsieur, reprit le +cantonnier, voulez-vous que je vous donne un conseil? Votre cheval est +las, rentrez dans Tinques. Il y a une bonne auberge. Couchez-y. Vous +irez demain à Arras.</p> + +<p>—Il faut que j'y sois ce soir.</p> + +<p>—C'est différent. Alors allez tout de même à cette auberge et prenez-y +un cheval de renfort. Le garçon du cheval vous guidera dans la traverse.</p> + +<p>Il suivit le conseil du cantonnier, rebroussa chemin, et une demi-heure +après il repassait au même endroit, mais au grand trot, avec un bon +cheval de renfort. Un garçon d'écurie qui s'intitulait postillon était +assis sur le brancard de la carriole.</p> + +<p>Cependant il sentait qu'il perdait du temps.</p> + +<p>Il faisait tout à fait nuit.</p> + +<p>Ils s'engagèrent dans la traverse. La route devint affreuse. La carriole +tombait d'une ornière dans l'autre. Il dit au postillon:</p> + +<p>—Toujours au trot, et double pourboire.</p> + +<p>Dans un cahot le palonnier cassa.</p> + +<p>—Monsieur, dit le postillon, voilà le palonnier cassé, je ne sais plus +comment atteler mon cheval, cette route-ci est bien mauvaise la nuit; si +vous vouliez revenir coucher à Tinques, nous pourrions être demain matin +de bonne heure à Arras.</p> + +<p>Il répondit:</p> + +<p>—As-tu un bout de corde et un couteau?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>Il coupa une branche d'arbre et en fit un palonnier.</p> + +<p>Ce fut encore une perte de vingt minutes; mais ils repartirent au galop.</p> + +<p>La plaine était ténébreuse. Des brouillards bas, courts et noirs +rampaient sur les collines et s'en arrachaient comme des fumées. Il y +avait des lueurs blanchâtres dans les nuages. Un grand vent qui venait +de la mer faisait dans tous les coins de l'horizon le bruit de quelqu'un +qui remue des meubles. Tout ce qu'on entrevoyait avait des attitudes de +terreur. Que de choses frissonnent sous ces vastes souffles de la nuit!</p> + +<p>Le froid le pénétrait. Il n'avait pas mangé depuis la veille. Il se +rappelait vaguement son autre course nocturne dans la grande plaine aux +environs de Digne. Il y avait huit ans; et cela lui semblait hier.</p> + +<p>Une heure sonna à quelque clocher lointain. Il demanda au garçon:</p> + +<p>—Quelle est cette heure?</p> + +<p>—Sept heures, monsieur. Nous serons à Arras à huit. Nous n'avons plus +que trois lieues. En ce moment il fit pour la première fois cette +réflexion—en trouvant étrange qu'elle ne lui fût pas venue plus +tôt—que c'était peut-être inutile, toute la peine qu'il prenait; qu'il +ne savait seulement pas l'heure du procès; qu'il aurait dû au moins s'en +informer; qu'il était extravagant d'aller ainsi devant soi sans savoir +si cela servirait à quelque chose.—Puis il ébaucha quelques calculs +dans son esprit:—qu'ordinairement les séances des cours d'assises +commençaient à neuf heures du matin;—que cela ne devait pas être long, +cette affaire-là;—que le vol de pommes, ce serait très court;—qu'il +n'y aurait plus ensuite qu'une question d'identité;—quatre ou cinq +dépositions, peu de chose à dire pour les avocats;—qu'il allait +arriver lorsque tout serait fini!</p> + +<p>Le postillon fouettait les chevaux. Ils avaient passé la rivière et +laissé derrière eux Mont-Saint-Éloy.</p> + +<p>La nuit devenait de plus en plus profonde.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIg" id="Chapitre_VIg"></a><a href="#septieme">Chapitre VI</a></h2> + +<h3>La sœur Simplice mise à l'épreuve</h3> + + +<p>Cependant, en ce moment-là même, Fantine était dans la joie.</p> + +<p>Elle avait passé une très mauvaise nuit. Toux affreuse, redoublement de +fièvre; elle avait eu des songes. Le matin, à la visite du médecin, elle +délirait. Il avait eu l'air alarmé et avait recommandé qu'on le prévînt +dès que M. Madeleine viendrait.</p> + +<p>Toute la matinée elle fut morne, parla peu, et fit des plis à ses draps +en murmurant à voix basse des calculs qui avaient l'air d'être des +calculs de distances. Ses yeux étaient caves et fixes. Ils paraissaient +presque éteints, et puis, par moments, ils se rallumaient et +resplendissaient comme des étoiles. Il semble qu'aux approches d'une +certaine heure sombre, la clarté du ciel emplisse ceux que quitte la +clarté de la terre.</p> + +<p>Chaque fois que la sœur Simplice lui demandait comment elle se +trouvait, elle répondait invariablement:</p> + +<p>—Bien. Je voudrais voir monsieur Madeleine.</p> + +<p>Quelques mois auparavant, à ce moment où Fantine venait de perdre sa +dernière pudeur, sa dernière honte et sa dernière joie, elle était +l'ombre d'elle-même; maintenant elle en était le spectre. Le mal +physique avait complété l'œuvre du mal moral. Cette créature de +vingt-cinq ans avait le front ridé, les joues flasques, les narines +pincées, les dents déchaussées, le teint plombé, le cou osseux, les +clavicules saillantes, les membres chétifs, la peau terreuse, et ses +cheveux blonds poussaient mêlés de cheveux gris. Hélas! comme la maladie +improvise la vieillesse! À midi, le médecin revint, il fit quelques +prescriptions, s'informa si M. le maire avait paru à l'infirmerie, et +branla la tête.</p> + +<p>M. Madeleine venait d'habitude à trois heures voir la malade. Comme +l'exactitude était de la bonté, il était exact.</p> + +<p>Vers deux heures et demie, Fantine commença à s'agiter. Dans l'espace de +vingt minutes, elle demanda plus de dix fois à la religieuse:</p> + +<p>—Ma sœur, quelle heure est-il?</p> + +<p>Trois heures sonnèrent. Au troisième coup, Fantine se dressa sur son +séant, elle qui d'ordinaire pouvait à peine remuer dans son lit; elle +joignit dans une sorte d'étreinte convulsive ses deux mains décharnées +et jaunes, et la religieuse entendit sortir de sa poitrine un de ces +soupirs profonds qui semblent soulever un accablement. Puis Fantine se +tourna et regarda la porte.</p> + +<p>Personne n'entra; la porte ne s'ouvrit point.</p> + +<p>Elle resta ainsi un quart d'heure, l'œil attaché sur la porte, immobile +et comme retenant son haleine. La sœur n'osait lui parler. L'église +sonna trois heures un quart. Fantine se laissa retomber sur l'oreiller.</p> + +<p>Elle ne dit rien et se remit à faire des plis à son drap. La demi-heure +passa, puis l'heure. Personne ne vint.</p> + +<p>Chaque fois que l'horloge sonnait, Fantine se dressait et regardait du +côté de la porte, puis elle retombait.</p> + +<p>On voyait clairement sa pensée, mais elle ne prononçait aucun nom, elle +ne se plaignait pas, elle n'accusait pas. Seulement elle toussait d'une +façon lugubre. On eût dit que quelque chose d'obscur s'abaissait sur +elle. Elle était livide et avait les lèvres bleues. Elle souriait par +moments.</p> + +<p>Cinq heures sonnèrent. Alors la sœur l'entendit qui disait très bas et +doucement:</p> + +<p>—Mais puisque je m'en vais demain, il a tort de ne pas venir +aujourd'hui!</p> + +<p>La sœur Simplice elle-même était surprise du retard de M. Madeleine.</p> + +<p>Cependant Fantine regardait le ciel de son lit. Elle avait l'air de +chercher à se rappeler quelque chose. Tout à coup elle se mit à chanter +d'une voix faible comme un souffle. La religieuse écouta. Voici ce que +Fantine chantait:</p> + +<p class="noindent"> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Nous achèterons de bien belles choses</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;"><i>En nous promenant le long des faubourgs.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 3.5em;"><i>Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;"><i>Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5.5em;"><i>La vierge Marie auprès de mon poêle</i></span><br /> +<span style="margin-left: 6em;"><i>Est venue hier en manteau brodé,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;"><i>Et m'a dit:—Voici, caché sous mon voile,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Le petit qu'un jour tu m'as demandé.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Courez à la ville, ayez de la toile,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;"><i>Achetez du fil, achetez un dé.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Nous achèterons de bien belles choses</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;"><i>En nous promenant le long des faubourgs.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;"><i>Bonne sainte Vierge, auprès de mon poêle</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5.5em;"><i>J'ai mis un berceau de rubans orné</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;"><i>Dieu me donnerait sa plus belle étoile,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;"><i>J'aime mieux l'enfant que tu m'as donné.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;">—<i>Madame, que faire avec cette toile?</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;">—<i>Faites un trousseau pour mon nouveau-né.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4em;"><i>Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 9em;">—<i>Lavez cette toile.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 8em;">—<i>Où?</i>—<i>Dans la rivière.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;"><i>Faites-en, sans rien gâter ni salir,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 7em;"><i>Une belle jupe avec sa brassière</i></span><br /> +<span style="margin-left: 6em;"><i>Que je veux broder et de fleurs emplir.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4em;">—<i>L'enfant n'est plus là, madame, qu'en faire?</i></span><br /> +<span style="margin-left: 6em;">—<i>Faites-en un drap pour m'ensevelir.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 6.5em;"><i>Nous achèterons de bien belles choses</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5.5em;"><i>En nous promenant le long des faubourgs.</i></span><br /> +<span style="margin-left: 4.5em;"><i>Les bleuets sont bleus, les roses sont roses,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Les bleuets sont bleus, j'aime mes amours.</i></span><br /> +</p> + +<p>Cette chanson était une vieille romance de berceuse avec laquelle +autrefois elle endormait sa petite Cosette, et qui ne s'était pas +offerte à son esprit depuis cinq ans qu'elle n'avait plus son enfant. +Elle chantait cela d'une voix si triste et sur un air si doux que +c'était à faire pleurer, même une religieuse. La sœur, habituée aux +choses austères, sentit une larme lui venir.</p> + +<p>L'horloge sonna six heures. Fantine ne parut pas entendre. Elle semblait +ne plus faire attention à aucune chose autour d'elle.</p> + +<p>La sœur Simplice envoya une fille de service s'informer près de la +portière de la fabrique si M. le maire était rentré et s'il ne monterait +pas bientôt à l'infirmerie. La fille revint au bout de quelques minutes.</p> + +<p>Fantine était toujours immobile et paraissait attentive à des idées +qu'elle avait.</p> + +<p>La servante raconta très bas à la sœur Simplice que M. le maire était +parti le matin même avant six heures dans un petit tilbury attelé d'un +cheval blanc, par le froid qu'il faisait, qu'il était parti seul, pas +même de cocher, qu'on ne savait pas le chemin qu'il avait pris, que des +personnes disaient l'avoir vu tourner par la route d'Arras, que d'autres +assuraient l'avoir rencontré sur la route de Paris. Qu'en s'en allant il +avait été comme à l'ordinaire très doux, et qu'il avait seulement dit à +la portière qu'on ne l'attendît pas cette nuit.</p> + +<p>Pendant que les deux femmes, le dos tourné au lit de la Fantine, +chuchotaient, la sœur questionnant, la servante conjecturant, la +Fantine, avec cette vivacité fébrile de certaines maladies organiques +qui mêle les mouvements libres de la santé à l'effrayante maigreur de la +mort, s'était mise à genoux sur son lit, ses deux poings crispés appuyés +sur le traversin, et, la tête passée par l'intervalle des rideaux, elle +écoutait. Tout à coup elle cria:</p> + +<p>—Vous parlez là de monsieur Madeleine! pourquoi parlez-vous tout bas? +Qu'est-ce qu'il fait? Pourquoi ne vient-il pas?</p> + +<p>Sa voix était si brusque et si rauque que les deux femmes crurent +entendre une voix d'homme; elles se retournèrent effrayées.</p> + +<p>—Répondez donc! cria Fantine.</p> + +<p>La servante balbutia:</p> + +<p>—La portière m'a dit qu'il ne pourrait pas venir aujourd'hui.</p> + +<p>—Mon enfant, dit la sœur, tenez-vous tranquille, recouchez-vous.</p> + +<p>Fantine, sans changer d'attitude, reprit d'une voix haute et avec un +accent tout à la fois impérieux et déchirant:</p> + +<p>—Il ne pourra venir? Pourquoi cela? Vous savez la raison. Vous la +chuchotiez là entre vous. Je veux la savoir.</p> + +<p>La servante se hâta de dire à l'oreille de la religieuse:</p> + +<p>—Répondez qu'il est occupé au conseil municipal.</p> + +<p>La sœur Simplice rougit légèrement; c'était un mensonge que la servante +lui proposait. D'un autre côté il lui semblait bien que dire la vérité à +la malade ce serait sans doute lui porter un coup terrible et que cela +était grave dans l'état où était Fantine. Cette rougeur dura peu. La +sœur leva sur Fantine son œil calme et triste, et dit:</p> + +<p>—Monsieur le maire est parti.</p> + +<p>Fantine se redressa et s'assit sur ses talons. Ses yeux étincelèrent. +Une joie inouïe rayonna sur cette physionomie douloureuse.</p> + +<p>—Parti! s'écria-t-elle. Il est allé chercher Cosette!</p> + +<p>Puis elle tendit ses deux mains vers le ciel et tout son visage devint +ineffable. Ses lèvres remuaient; elle priait à voix basse.</p> + +<p>Quand sa prière fut finie:</p> + +<p>—Ma sœur, dit-elle, je veux bien me recoucher, je vais faire tout ce +qu'on voudra; tout à l'heure j'ai été méchante, je vous demande pardon +d'avoir parlé si haut, c'est très mal de parler haut, je le sais bien, +ma bonne sœur, mais voyez-vous, je suis très contente. Le bon Dieu est +bon, monsieur Madeleine est bon, figurez-vous qu'il est allé chercher ma +petite Cosette à Montfermeil.</p> + +<p>Elle se recoucha, aida la religieuse à arranger l'oreiller et baisa une +petite croix d'argent qu'elle avait au cou et que la sœur Simplice lui +avait donnée.</p> + +<p>—Mon enfant, dit la sœur, tâchez de reposer maintenant, et ne parlez +plus.</p> + +<p>Fantine prit dans ses mains moites la main de la sœur, qui souffrait de +lui sentir cette sueur.</p> + +<p>—Il est parti ce matin pour aller à Paris. Au fait il n'a pas même +besoin de passer par Paris. Montfermeil, c'est un peu à gauche en +venant. Vous rappelez-vous comme il me disait hier quand je lui parlais +de Cosette: bientôt, bientôt? C'est une surprise qu'il veut me faire. +Vous savez? il m'avait fait signer une lettre pour la reprendre aux +Thénardier. Ils n'auront rien à dire, pas vrai? Ils rendront Cosette. +Puisqu'ils sont payés. Les autorités ne souffriraient pas qu'on garde un +enfant quand on est payé. Ma sœur, ne me faites pas signe qu'il ne faut +pas que je parle. Je suis extrêmement heureuse, je vais très bien, je +n'ai plus de mal du tout, je vais revoir Cosette, j'ai même très faim. +Il y a près de cinq ans que je ne l'ai vue. Vous ne vous figurez pas, +vous, comme cela vous tient, les enfants! Et puis elle sera si gentille, +vous verrez! Si vous saviez, elle a de si jolis petits doigts roses! +D'abord elle aura de très belles mains. À un an, elle avait des mains +ridicules. Ainsi!—Elle doit être grande à présent. Cela vous a sept +ans. C'est une demoiselle. Je l'appelle Cosette, mais elle s'appelle +Euphrasie. Tenez, ce matin, je regardais de la poussière qui était sur +la cheminée et j'avais bien l'idée comme cela que je reverrais bientôt +Cosette. Mon Dieu! comme on a tort d'être des années sans voir ses +enfants! on devrait bien réfléchir que la vie n'est pas éternelle! Oh! +comme il est bon d'être parti, monsieur le maire! C'est vrai ça, qu'il +fait bien froid? avait-il son manteau au moins? Il sera ici demain, +n'est-ce pas? Ce sera demain fête. Demain matin, ma sœur, vous me ferez +penser à mettre mon petit bonnet qui a de la dentelle. Montfermeil, +c'est un pays. J'ai fait cette route-là, à pied, dans le temps. Il y a +eu bien loin pour moi. Mais les diligences vont très vite! Il sera ici +demain avec Cosette. Combien y a-t-il d'ici Montfermeil?</p> + +<p>La sœur, qui n'avait aucune idée des distances, répondit:</p> + +<p>—Oh! je crois bien qu'il pourra être ici demain.</p> + +<p>—Demain! demain! dit Fantine, je verrai Cosette demain! Voyez-vous, +bonne sœur du bon Dieu, je ne suis plus malade. Je suis folle. Je +danserais, si on voulait.</p> + +<p>Quelqu'un qui l'eût vue un quart d'heure auparavant n'y eût rien +compris. Elle était maintenant toute rose, elle parlait d'une voix vive +et naturelle, toute sa figure n'était qu'un sourire. Par moments elle +riait en se parlant tout bas. Joie de mère, c'est presque joie d'enfant.</p> + +<p>—Eh bien, reprit la religieuse, vous voilà heureuse, obéissez-moi, ne +parlez plus.</p> + +<p>Fantine posa sa tête sur l'oreiller et dit à demi-voix:</p> + +<p>—Oui, recouche-toi, sois sage puisque tu vas avoir ton enfant. Elle a +raison, sœur Simplice. Tous ceux qui sont ici ont raison.</p> + +<p>Et puis, sans bouger, sans remuer la tête, elle se mit à regarder +partout avec ses yeux tout grands ouverts et un air joyeux, et elle ne +dit plus rien.</p> + +<p>La sœur referma ses rideaux, espérant qu'elle s'assoupirait.</p> + +<p>Entre sept et huit heures le médecin vint. N'entendant aucun bruit, il +crut que Fantine dormait, entra doucement et s'approcha du lit sur la +pointe du pied. Il entrouvrit les rideaux, et à la lueur de la veilleuse +il vit les grands yeux calmes de Fantine qui le regardaient.</p> + +<p>Elle lui dit:</p> + +<p>—Monsieur, n'est-ce pas, on me laissera la coucher à côté de moi dans +un petit lit?</p> + +<p>Le médecin crut qu'elle délirait. Elle ajouta:</p> + +<p>—Regardez plutôt, il y a juste de la place.</p> + +<p>Le médecin prit à part la sœur Simplice qui lui expliqua la chose, que +M. Madeleine était absent pour un jour ou deux, et que, dans le doute, +on n'avait pas cru devoir détromper la malade qui croyait monsieur le +maire parti pour Montfermeil; qu'il était possible en somme qu'elle eût +deviné juste. Le médecin approuva.</p> + +<p>Il se rapprocha du lit de Fantine, qui reprit:</p> + +<p>—C'est que, voyez-vous, le matin, quand elle s'éveillera, je lui dirai +bonjour à ce pauvre chat, et la nuit, moi qui ne dors pas, je +l'entendrai dormir. Sa petite respiration si douce, cela me fera du +bien.</p> + +<p>—Donnez-moi votre main, dit le médecin.</p> + +<p>Elle tendit son bras, et s'écria en riant.</p> + +<p>—Ah! tiens! au fait, c'est vrai, vous ne savez pas c'est que je suis +guérie. Cosette arrive demain.</p> + +<p>Le médecin fut surpris. Elle était mieux. L'oppression était moindre. Le +pouls avait repris de la force. Une sorte de vie survenue tout à coup +ranimait ce pauvre être épuisé.</p> + +<p>—Monsieur le docteur, reprit-elle, la sœur vous a-t-elle dit que +monsieur le maire était allé chercher le chiffon?</p> + +<p>Le médecin recommanda le silence et qu'on évitât toute émotion pénible. +Il prescrivit une infusion de quinquina pur, et, pour le cas où la +fièvre reprendrait dans la nuit, une potion calmante. En s'en allant, il +dit à la sœur:</p> + +<p>—Cela va mieux. Si le bonheur voulait qu'en effet monsieur le maire +arrivât demain avec l'enfant, qui sait? il y a des crises si étonnantes, +on a vu de grandes joies arrêter court des maladies; je sais bien que +celle-ci est une maladie organique, et bien avancée, mais c'est un tel +mystère que tout cela! Nous la sauverions peut-être.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIg" id="Chapitre_VIIg"></a><a href="#septieme">Chapitre VII</a></h2> + +<h3>Le voyageur arrivé prend ses précautions pour repartir.</h3> + + +<p>Il était près de huit heures du soir +quand la carriole que nous avons laissée en route entra sous la porte +cochère de l'hôtel de la Poste à Arras. L'homme que nous avons suivi +jusqu'à ce moment en descendit, répondit d'un air distrait aux +empressements des gens de l'auberge, renvoya le cheval de renfort, et +conduisit lui-même le petit cheval blanc à l'écurie; puis il poussa la +porte d'une salle de billard qui était au rez-de-chaussée, s'y assit, et +s'accouda sur une table. Il avait mis quatorze heures à ce trajet qu'il +comptait faire en six. Il se rendait la justice que ce n'était pas sa +faute; mais au fond il n'en était pas fâché.</p> + +<p>La maîtresse de l'hôtel entra.</p> + +<p>—Monsieur couche-t-il? monsieur soupe-t-il?</p> + +<p>Il fit un signe de tête négatif.</p> + +<p>—Le garçon d'écurie dit que le cheval de monsieur est bien fatigué!</p> + +<p>Ici il rompit le silence.</p> + +<p>—Est-ce que le cheval ne pourra pas repartir demain matin?</p> + +<p>—Oh! monsieur! il lui faut au moins deux jours de repos.</p> + +<p>Il demanda:</p> + +<p>—N'est-ce pas ici le bureau de poste?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>L'hôtesse le mena à ce bureau; il montra son passeport et s'informa s'il +y avait moyen de revenir cette nuit même à Montreuil-sur-mer par la +malle; la place à côté du courrier était justement vacante; il la retint +et la paya.</p> + +<p>—Monsieur, dit le buraliste, ne manquez pas d'être ici pour partir à +une heure précise du matin.</p> + +<p>Cela fait, il sortit de l'hôtel et se mit à marcher dans la ville.</p> + +<p>Il ne connaissait pas Arras, les rues étaient obscures, et il allait au +hasard. Cependant il semblait s'obstiner à ne pas demander son chemin +aux passants. Il traversa la petite rivière Crinchon et se trouva dans +un dédale de ruelles étroites où il se perdit. Un bourgeois cheminait +avec un falot. Après quelque hésitation, il prit le parti de s'adresser +à ce bourgeois, non sans avoir d'abord regardé devant et derrière lui, +comme s'il craignait que quelqu'un n'entendit la question qu'il allait +faire.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, le palais de justice, s'il vous plaît?</p> + +<p>—Vous n'êtes pas de la ville, monsieur? répondit le bourgeois qui était +un assez vieux homme, eh bien, suivez-moi. Je vais précisément du côté +du palais de justice, c'est-à-dire du côté de l'hôtel de la préfecture. +Car on répare en ce moment le palais, et provisoirement les tribunaux +ont leurs audiences à la préfecture.</p> + +<p>—Est-ce là, demanda-t-il, qu'on tient les assises?</p> + +<p>—Sans doute, monsieur. Voyez-vous, ce qui est la préfecture aujourd'hui +était l'évêché avant la révolution. Monsieur de Conzié, qui était évêque +en quatre-vingt-deux, y a fait bâtir une grande salle. C'est dans cette +grande salle qu'on juge.</p> + +<p>Chemin faisant, le bourgeois lui dit:</p> + +<p>—Si c'est un procès que monsieur veut voir, il est un peu tard. +Ordinairement les séances finissent à six heures.</p> + +<p>Cependant, comme ils arrivaient sur la grande place, le bourgeois lui +montra quatre longues fenêtres éclairées sur la façade d'un vaste +bâtiment ténébreux.</p> + +<p>—Ma foi, monsieur, vous arrivez à temps, vous avez du bonheur. +Voyez-vous ces quatre fenêtres? c'est la cour d'assises. Il y a de la +lumière. Donc ce n'est pas fini. L'affaire aura traîné en longueur et on +fait une audience du soir. Vous vous intéressez à cette affaire? Est-ce +que c'est un procès criminel? Est-ce que vous êtes témoin?</p> + +<p>Il répondit:</p> + +<p>—Je ne viens pour aucune affaire, j'ai seulement à parler à un avocat.</p> + +<p>—C'est différent, dit le bourgeois. Tenez, monsieur, voici la porte. Où +est le factionnaire. Vous n'aurez qu'à monter le grand escalier.</p> + +<p>Il se conforma aux indications du bourgeois, et, quelques minutes après, +il était dans une salle où il y avait beaucoup de monde et où des +groupes mêlés d'avocats en robe chuchotaient çà et là.</p> + +<p>C'est toujours une chose qui serre le cœur de voir ces attroupements +d'hommes vêtus de noir qui murmurent entre eux à voix basse sur le seuil +des chambres de justice. Il est rare que la charité et la pitié sortent +de toutes ces paroles. Ce qui en sort le plus souvent, ce sont des +condamnations faites d'avance. Tous ces groupes semblent à l'observateur +qui passe et qui rêve autant de ruches sombres où des espèces d'esprits +bourdonnants construisent en commun toutes sortes d'édifices ténébreux.</p> + +<p>Cette salle, spacieuse et éclairée d'une seule lampe, était une ancienne +antichambre de l'évêché et servait de salle des pas perdus. Une porte à +deux battants, fermée en ce moment, la séparait de la grande chambre où +siégeait la cour d'assises.</p> + +<p>L'obscurité était telle qu'il ne craignit pas de s'adresser au premier +avocat qu'il rencontra.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, où en est-on?</p> + +<p>—C'est fini, dit l'avocat.</p> + +<p>—Fini!</p> + +<p>Ce mot fut répété d'un tel accent que l'avocat se retourna.</p> + +<p>—Pardon, monsieur, vous êtes peut-être un parent?</p> + +<p>—Non. Je ne connais personne ici. Et y a-t-il eu condamnation?</p> + +<p>—Sans doute. Cela n'était guère possible autrement.</p> + +<p>—Aux travaux forcés?...</p> + +<p>—À perpétuité.</p> + +<p>Il reprit d'une voix tellement faible qu'on l'entendait à peine:</p> + +<p>—L'identité a donc été constatée?</p> + +<p>—Quelle identité? répondit l'avocat. Il n'y avait pas d'identité à +constater. L'affaire était simple. Cette femme avait tué son enfant, +l'infanticide a été prouvé, le jury a écarté la préméditation, on l'a +condamnée à vie.</p> + +<p>—C'est donc une femme? dit-il.</p> + +<p>—Mais sûrement. La fille Limosin. De quoi me parlez-vous donc?</p> + +<p>—De rien. Mais puisque c'est fini, comment se fait-il que la salle soit +encore éclairée?</p> + +<p>—C'est pour l'autre affaire qu'on a commencée il y a à peu près deux +heures.</p> + +<p>—Quelle autre affaire?</p> + +<p>—Oh! celle-là est claire aussi. C'est une espèce de gueux, un +récidiviste, un galérien, qui a volé. Je ne sais plus trop son nom. En +voilà un qui vous a une mine de bandit. Rien que pour avoir cette +figure-là, je l'enverrais aux galères.</p> + +<p>—Monsieur, demanda-t-il, y a-t-il moyen de pénétrer dans la salle?</p> + +<p>—Je ne crois vraiment pas. Il y a beaucoup de foule. Cependant +l'audience est suspendue. Il y a des gens qui sont sortis, et, à la +reprise de l'audience, vous pourrez essayer.</p> + +<p>—Par où entre-t-on?</p> + +<p>—Par cette grande porte.</p> + +<p>L'avocat le quitta. En quelques instants, il avait éprouvé, presque en +même temps, presque mêlées, toutes les émotions possibles. Les paroles +de cet indifférent lui avaient tour à tour traversé le cœur comme des +aiguilles de glace et comme des lames de feu. Quand il vit que rien +n'était terminé, il respira; mais il n'eût pu dire si ce qu'il +ressentait était du contentement ou de la douleur.</p> + +<p>Il s'approcha de plusieurs groupes et il écouta ce qu'on disait. Le rôle +de la session étant très chargé, le président avait indiqué pour ce même +jour deux affaires simples et courtes. On avait commencé par +l'infanticide, et maintenant on en était au forçat, au récidiviste, au +"cheval de retour". Cet homme avait volé des pommes, mais cela ne +paraissait pas bien prouvé; ce qui était prouvé, c'est qu'il avait été +déjà aux galères à Toulon. C'est ce qui faisait son affaire mauvaise. Du +reste, l'interrogatoire de l'homme était terminé et les dépositions des +témoins; mais il y avait encore les plaidoiries de l'avocat et le +réquisitoire du ministère public; cela ne devait guère finir avant +minuit. L'homme serait probablement condamné; l'avocat général était +très bon—et ne manquait pas ses accusés—c'était un garçon d'esprit qui +faisait des vers.</p> + +<p>Un huissier se tenait debout près de la porte qui communiquait avec la +salle des assises. Il demanda à cet huissier:</p> + +<p>—Monsieur, la porte va-t-elle bientôt s'ouvrir?</p> + +<p>—Elle ne s'ouvrira pas, dit l'huissier.</p> + +<p>—Comment! on ne l'ouvrira pas à la reprise de l'audience? est-ce que +l'audience n'est pas suspendue?</p> + +<p>—L'audience vient d'être reprise, répondit l'huissier, mais la porte ne +se rouvrira pas.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Parce que la salle est pleine.</p> + +<p>—Quoi? il n'y a plus une place?</p> + +<p>—Plus une seule. La porte est fermée. Personne ne peut plus entrer.</p> + +<p>L'huissier ajouta après un silence:</p> + +<p>—Il y a bien encore deux ou trois places derrière monsieur le +président, mais monsieur le président n'y admet que les fonctionnaires +publics.</p> + +<p>Cela dit, l'huissier lui tourna le dos.</p> + +<p>Il se retira la tête baissée, traversa l'antichambre et redescendit +l'escalier lentement, comme hésitant à chaque marche. Il est probable +qu'il tenait conseil avec lui-même. Le violent combat qui se livrait en +lui depuis la veille n'était pas fini; et, à chaque instant, il en +traversait quelque nouvelle péripétie. Arrivé sur le palier de +l'escalier, il s'adossa à la rampe et croisa les bras. Tout à coup il +ouvrit sa redingote, prit son portefeuille, en tira un crayon, déchira +une feuille, et écrivit rapidement sur cette feuille à la lueur du +réverbère cette ligne:—<i>M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-mer</i>. +Puis il remonta l'escalier à grands pas, fendit la foule, marcha droit à +l'huissier, lui remit le papier, et lui dit avec autorité:</p> + +<p>—Portez ceci à monsieur le président.</p> + +<p>L'huissier prit le papier, y jeta un coup d'œil et obéit.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_VIIIg" id="Chapitre_VIIIg"></a><a href="#septieme">Chapitre VIII</a></h2> + +<h3>Entrée de faveur</h3> + + +<p>Sans qu'il s'en doutât, le maire de Montreuil-sur-mer avait une sorte de +célébrité. Depuis sept ans que sa réputation de vertu remplissait tout +le bas Boulonnais, elle avait fini par franchir les limites d'un petit +pays et s'était répandue dans les deux ou trois départements voisins. +Outre le service considérable qu'il avait rendu au chef-lieu en y +restaurant l'industrie des verroteries noires, il n'était pas une des +cent quarante et une communes de l'arrondissement de Montreuil-sur-mer +qui ne lui dût quelque bienfait. Il avait su même au besoin aider et +féconder les industries des autres arrondissements. C'est ainsi qu'il +avait dans l'occasion soutenu de son crédit et de ses fonds la fabrique +de tulle de Boulogne, la filature de lin à la mécanique de Frévent et la +manufacture hydraulique de toiles de Boubers-sur-Canche. Partout on +prononçait avec vénération le nom de M. Madeleine. Arras et Douai +enviaient son maire à l'heureuse petite ville de Montreuil-sur-mer.</p> + +<p>Le conseiller à la cour royale de Douai, qui présidait cette session des +assises à Arras, connaissait comme tout le monde ce nom si profondément +et si universellement honoré. Quand l'huissier, ouvrant discrètement la +porte qui communiquait de la chambre du conseil à l'audience, se pencha +derrière le fauteuil du président et lui remit le papier où était écrite +la ligne qu'on vient de lire, en ajoutant: <i>Ce monsieur désire assister +à l'audience</i>, le président fit un vif mouvement de déférence, saisit +une plume, écrivit quelques mots au bas du papier, et le rendit à +l'huissier en lui disant: Faites entrer.</p> + +<p>L'homme malheureux dont nous racontons l'histoire était resté près de la +porte de la salle à la même place et dans la même attitude où l'huissier +l'avait quitté. Il entendit, à travers sa rêverie, quelqu'un qui lui +disait: Monsieur veut-il bien me faire l'honneur de me suivre? C'était +ce même huissier qui lui avait tourné le dos l'instant d'auparavant et +qui maintenant le saluait jusqu'à terre. L'huissier en même temps lui +remit le papier. Il le déplia, et, comme il se rencontrait qu'il était +près de la lampe, il put lire:</p> + +<p>«Le président de la cour d'assises présente son respect à M. Madeleine.»</p> + +<p>Il froissa le papier entre ses mains, comme si ces quelques mots eussent +eu pour lui un arrière-goût étrange et amer.</p> + +<p>Il suivit l'huissier.</p> + +<p>Quelques minutes après, il se trouvait seul dans une espèce de cabinet +lambrissé, d'un aspect sévère, éclairé par deux bougies posées sur une +table à tapis vert. Il avait encore dans l'oreille les dernières paroles +de l'huissier qui venait de le quitter—«Monsieur, vous voici dans la +chambre du conseil; vous n'avez qu'à tourner le bouton de cuivre de +cette porte, et vous vous trouverez dans l'audience derrière le fauteuil +de monsieur le président.»—Ces paroles se mêlaient dans sa pensée à un +souvenir vague de corridors étroits et d'escaliers noirs qu'il venait de +parcourir.</p> + +<p>L'huissier l'avait laissé seul. Le moment suprême était arrivé. Il +cherchait à se recueillir sans pouvoir y parvenir. C'est surtout aux +heures où l'on aurait le plus besoin de les rattacher aux réalités +poignantes de la vie que tous les fils de la pensée se rompent dans le +cerveau. Il était dans l'endroit même où les juges délibèrent et +condamnent. Il regardait avec une tranquillité stupide cette chambre +paisible et redoutable où tant d'existences avaient été brisées, où son +nom allait retentir tout à l'heure, et que sa destinée traversait en ce +moment. Il regardait la muraille, puis il se regardait lui-même, +s'étonnant que ce fût cette chambre et que ce fût lui.</p> + +<p>Il n'avait pas mangé depuis plus de vingt-quatre heures, il était brisé +par les cahots de la carriole, mais il ne le sentait pas; il lui +semblait qu'il ne sentait rien.</p> + +<p>Il s'approcha d'un cadre noir qui était accroché au mur et qui contenait +sous verre une vieille lettre autographe de Jean-Nicolas Pache, maire de +Paris et ministre, datée, sans doute par erreur, du <i>9 juin an II</i>, et +dans laquelle Pache envoyait à la commune la liste des ministres et des +députés tenus en arrestation chez eux. Un témoin qui l'eût pu voir et +qui l'eût observé en cet instant eût sans doute imaginé Fantine et +Cosette.</p> + +<p>Tout en rêvant, il se retourna, et ses yeux rencontrèrent le bouton de +cuivre de la porte qui le séparait de la salle des assises. Il avait +presque oublié cette porte. Son regard, d'abord calme, s'y arrêta, resta +attaché à ce bouton de cuivre, puis devint effaré et fixe, et +s'empreignit peu à peu d'épouvante. Des gouttes de sueur lui sortaient +d'entre les cheveux et ruisselaient sur ses tempes.</p> + +<p>À un certain moment, il fit avec une sorte d'autorité mêlée de rébellion +ce geste indescriptible qui veut dire et qui dit si bien: <i>Pardieu! qui +est-ce qui m'y force?</i> Puis il se tourna vivement, vit devant lui la +porte par laquelle il était entré, y alla, l'ouvrit, et sortit. Il +n'était plus dans cette chambre, il était dehors, dans un corridor, un +corridor long, étroit, coupé de degrés et de guichets, faisant toutes +sortes d'angles, éclairé çà et là de réverbères pareils à des veilleuses +de malades, le corridor par où il était venu. Il respira, il écouta; +aucun bruit derrière lui, aucun bruit devant lui; il se mit à fuir comme +si on le poursuivait.</p> + +<p>Quand il eut doublé plusieurs des coudes de ce couloir, il écouta +encore. C'était toujours le même silence et la même ombre autour de lui. +Il était essoufflé, il chancelait, il s'appuya au mur. La pierre était +froide, sa sueur était glacée sur son front, il se redressa en +frissonnant.</p> + +<p>Alors, là, seul, debout dans cette obscurité, tremblant de froid et +d'autre chose peut-être, il songea.</p> + +<p>Il avait songé toute la nuit, il avait songé toute la journée; il +n'entendait plus en lui qu'une voix qui disait: hélas!</p> + +<p>Un quart d'heure s'écoula ainsi. Enfin, il pencha la tête, soupira avec +angoisse, laissa pendre ses bras, et revint sur ses pas. Il marchait +lentement et comme accablé. Il semblait que quelqu'un l'eût atteint dans +sa fuite et le ramenât.</p> + +<p>Il rentra dans la chambre du conseil. La première chose qu'il aperçut, +ce fut la gâchette de la porte. Cette gâchette, ronde et en cuivre poli, +resplendissait pour lui comme une effroyable étoile. Il la regardait +comme une brebis regarderait l'œil d'un tigre.</p> + +<p>Ses yeux ne pouvaient s'en détacher.</p> + +<p>De temps en temps il faisait un pas et se rapprochait de la porte.</p> + +<p>S'il eût écouté, il eût entendu, comme une sorte de murmure confus, le +bruit de la salle voisine; mais il n'écoutait pas, et il n'entendait +pas.</p> + +<p>Tout à coup, sans qu'il sût lui-même comment, il se trouva près de la +porte. Il saisit convulsivement le bouton; la porte s'ouvrit.</p> + +<p>Il était dans la salle d'audience.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IXg" id="Chapitre_IXg"></a><a href="#septieme">Chapitre IX</a></h2> + +<h3>Un lieu où des convictions sont en train de se former</h3> + + +<p>Il fit un pas, referma machinalement la porte derrière lui, et resta +debout, considérant ce qu'il voyait.</p> + +<p>C'était une assez vaste enceinte à peine éclairée, tantôt pleine de +rumeur, tantôt pleine de silence, où tout l'appareil d'un procès +criminel se développait avec sa gravité mesquine et lugubre au milieu de +la foule.</p> + +<p>À un bout de la salle, celui où il se trouvait, des juges à l'air +distrait, en robe usée, se rongeant les ongles ou fermant les paupières; +à l'autre bout, une foule en haillons; des avocats dans toutes sortes +d'attitudes; des soldats au visage honnête et dur; de vieilles boiseries +tachées, un plafond sale, des tables couvertes d'une serge plutôt jaune +que verte, des portes noircies par les mains; à des clous plantés dans +le lambris, des quinquets d'estaminet donnant plus de fumée que de +clarté; sur les tables, des chandelles dans des chandeliers de cuivre; +l'obscurité, la laideur, la tristesse; et de tout cela se dégageait une +impression austère et auguste, car on y sentait cette grande chose +humaine qu'on appelle la loi et cette grande chose divine qu'on appelle +la justice.</p> + +<p>Personne dans cette foule ne fit attention à lui. Tous les regards +convergeaient vers un point unique, un banc de bois adossé à une petite +porte, le long de la muraille, à gauche du président. Sur ce banc, que +plusieurs chandelles éclairaient, il y avait un homme entre deux +gendarmes.</p> + +<p>Cet homme, c'était l'homme.</p> + +<p>Il ne le chercha pas, il le vit. Ses yeux allèrent là naturellement, +comme s'ils avaient su d'avance où était cette figure.</p> + +<p>Il crut se voir lui-même, vieilli, non pas sans doute absolument +semblable de visage, mais tout pareil d'attitude et d'aspect, avec ces +cheveux hérissés, avec cette prunelle fauve et inquiète, avec cette +blouse, tel qu'il était le jour où il entrait à Digne, plein de haine et +cachant dans son âme ce hideux trésor de pensées affreuses qu'il avait +mis dix-neuf ans à ramasser sur le pavé du bagne.</p> + +<p>Il se dit avec un frémissement:</p> + +<p>—Mon Dieu! est-ce que je redeviendrai ainsi?</p> + +<p>Cet être paraissait au moins soixante ans. Il avait je ne sais quoi de +rude, de stupide et d'effarouché.</p> + +<p>Au bruit de la porte, on s'était rangé pour lui faire place, le +président avait tourné la tête, et comprenant que le personnage qui +venait d'entrer était M. le maire de Montreuil-sur-mer, il l'avait +salué. L'avocat général, qui avait vu M. Madeleine à Montreuil-sur-mer +où des opérations de son ministère l'avaient plus d'une fois appelé, le +reconnut, et salua également. Lui s'en aperçut à peine. Il était en +proie à une sorte d'hallucination; il regardait.</p> + +<p>Des juges, un greffier, des gendarmes, une foule de têtes cruellement +curieuses, il avait déjà vu cela une fois, autrefois, il y avait +vingt-sept ans. Ces choses funestes, il les retrouvait; elles étaient +là, elles remuaient, elles existaient. Ce n'était plus un effort de sa +mémoire, un mirage de sa pensée, c'étaient de vrais gendarmes et de +vrais juges, une vraie foule et de vrais hommes en chair et en os. C'en +était fait, il voyait reparaître et revivre autour de lui, avec tout ce +que la réalité a de formidable, les aspects monstrueux de son passé.</p> + +<p>Tout cela était béant devant lui.</p> + +<p>Il en eut horreur, il ferma les yeux, et s'écria au plus profond de son +âme: jamais!</p> + +<p>Et par un jeu tragique de la destinée qui faisait trembler toutes ses +idées et le rendait presque fou, c'était un autre lui-même qui était là! +Cet homme qu'on jugeait, tous l'appelaient Jean Valjean!</p> + +<p>Il avait sous les yeux, vision inouïe, une sorte de représentation du +moment le plus horrible de sa vie, jouée par son fantôme.</p> + +<p>Tout y était, c'était le même appareil, la même heure de nuit, presque +les mêmes faces de juges, de soldats et de spectateurs. Seulement, +au-dessus de la tête du président, il y avait un crucifix, chose qui +manquait aux tribunaux du temps de sa condamnation. Quand on l'avait +jugé, Dieu était absent.</p> + +<p>Une chaise était derrière lui; il s'y laissa tomber, terrifié de l'idée +qu'on pouvait le voir. Quand il fut assis, il profita d'une pile de +cartons qui était sur le bureau des juges pour dérober son visage à +toute la salle. Il pouvait maintenant voir sans être vu. Peu à peu il se +remit. Il rentra pleinement dans le sentiment du réel; il arriva à cette +phase de calme où l'on peut écouter.</p> + +<p>M. Bamatabois était au nombre des jurés. Il chercha Javert, mais il ne +le vit pas. Le banc des témoins lui était caché par la table du +greffier. Et puis, nous venons de le dire, la salle était à peine +éclairée.</p> + +<p>Au moment où il était entré, l'avocat de l'accusé achevait sa +plaidoirie. L'attention de tous était excitée au plus haut point; +l'affaire durait depuis trois heures. Depuis trois heures, cette foule +regardait plier peu à peu sous le poids d'une vraisemblance terrible un +homme, un inconnu, une espèce d'être misérable, profondément stupide ou +profondément habile. Cet homme, on le sait déjà, était un vagabond qui +avait été trouvé dans un champ, emportant une branche chargée de pommes +mûres, cassée à un pommier dans un clos voisin, appelé le clos Pierron. +Qui était cet homme? Une enquête avait eu lieu; des témoins venaient +d'être entendus, ils avaient été unanimes, des lumières avaient jailli +de tout le débat. L'accusation disait:</p> + +<p>—Nous ne tenons pas seulement un voleur de fruits, un maraudeur; nous +tenons là, dans notre main, un bandit, un relaps en rupture de ban, un +ancien forçat, un scélérat des plus dangereux, un malfaiteur appelé Jean +Valjean que la justice recherche depuis longtemps, et qui, il y a huit +ans, en sortant du bagne de Toulon, a commis un vol de grand chemin à +main armée sur la personne d'un enfant savoyard appelé Petit-Gervais, +crime prévu par l'article 383 du code pénal, pour lequel nous nous +réservons de le poursuivre ultérieurement, quand l'identité sera +judiciairement acquise. Il vient de commettre un nouveau vol. C'est un +cas de récidive. Condamnez-le pour le fait nouveau; il sera jugé plus +tard pour le fait ancien.</p> + +<p>Devant cette accusation, devant l'unanimité des témoins, l'accusé +paraissait surtout étonné. Il faisait des gestes et des signes qui +voulaient dire non, ou bien il considérait le plafond. Il parlait avec +peine, répondait avec embarras, mais de la tête aux pieds toute sa +personne niait. Il était comme un idiot en présence de toutes ces +intelligences rangées en bataille autour de lui, et comme un étranger au +milieu de cette société qui le saisissait. Cependant il y allait pour +lui de l'avenir le plus menaçant, la vraisemblance croissait à chaque +minute, et toute cette foule regardait avec plus d'anxiété que lui-même +cette sentence pleine de calamités qui penchait sur lui de plus en plus. +Une éventualité laissait même entrevoir, outre le bagne, la peine de +mort possible, si l'identité était reconnue et si l'affaire +Petit-Gervais se terminait plus tard par une condamnation. Qu'était-ce +que cet homme? De quelle nature était son apathie? Etait-ce imbécillité +ou ruse? Comprenait-il trop, ou ne comprenait-il pas du tout? Questions +qui divisaient la foule et semblaient partager le jury. Il y avait dans +ce procès ce qui effraye et ce qui intrigue; le drame n'était pas +seulement sombre, il était obscur. Le défenseur avait assez bien plaidé, +dans cette langue de province qui a longtemps constitué l'éloquence du +barreau et dont usaient jadis tous les avocats, aussi bien à Paris qu'à +Romorantin ou à Montbrison, et qui aujourd'hui, étant devenue classique, +n'est plus guère parlée que par les orateurs officiels du parquet, +auxquels elle convient par sa sonorité grave et son allure majestueuse; +langue où un mari s'appelle un époux, une femme, une épouse, Paris, le +centre des arts et de la civilisation, le roi, le monarque, monseigneur +l'évêque, un saint pontife, l'avocat général, l'éloquent interprète de +la vindicte, la plaidoirie, les accents qu'on vient d'entendre, le +siècle de Louis XIV, le grand siècle, un théâtre, le temple de +Melpomène, la famille régnante, l'auguste sang de nos rois, un concert, +une solennité musicale, monsieur le général commandant le département, +l'illustre guerrier qui, etc., les élèves du séminaire, ces tendres +lévites, les erreurs imputées aux journaux, l'imposture qui distille son +venin dans les colonnes de ces organes, etc., etc.—L'avocat donc avait +commencé par s'expliquer sur le vol des pommes,—chose malaisée en beau +style; mais Bénigne Bossuet lui-même a été obligé de faire allusion à +une poule en pleine oraison funèbre, et il s'en est tiré avec pompe. +L'avocat avait établi que le vol de pommes n'était pas matériellement +prouvé.—Son client, qu'en sa qualité de défenseur, il persistait à +appeler Champmathieu, n'avait été vu de personne escaladant le mur ou +cassant la branche. On l'avait arrêté nanti de cette branche (que +l'avocat appelait plus volontiers rameau); mais il disait l'avoir +trouvée à terre et ramassée. Où était la preuve du contraire?—Sans +doute cette branche avait été cassée et dérobée après escalade, puis +jetée là par le maraudeur alarmé; sans doute il y avait un voleur. Mais +qu'est-ce qui prouvait que ce voleur était Champmathieu? Une seule +chose. Sa qualité d'ancien forçat. L'avocat ne niait pas que cette +qualité ne parût malheureusement bien constatée; l'accusé avait résidé à +Faverolles; l'accusé y avait été émondeur; le nom de Champmathieu +pouvait bien avoir pour origine Jean Mathieu; tout cela était vrai; +enfin quatre témoins reconnaissaient sans hésiter et positivement +Champmathieu pour être le galérien Jean Valjean; à ces indications, à +ces témoignages, l'avocat ne pouvait opposer que la dénégation de son +client, dénégation intéressée; mais en supposant qu'il fût le forçat +Jean Valjean, cela prouvait-il qu'il fût le voleur des pommes? C'était +une présomption, tout au plus; non une preuve. L'accusé, cela était +vrai, et le défenseur «dans sa bonne foi» devait en convenir, avait +adopté «un mauvais système de défense»—Il s'obstinait à nier tout, le +vol et sa qualité de forçat. Un aveu sur ce dernier point eût mieux +valu, à coup sûr, et lui eût concilié l'indulgence de ses juges; +l'avocat le lui avait conseillé; mais l'accusé s'y était refusé +obstinément, croyant sans doute sauver tout en n'avouant rien. C'était +un tort; mais ne fallait-il pas considérer la brièveté de cette +intelligence? Cet homme était visiblement stupide. Un long malheur au +bagne, une longue misère hors du bagne, l'avaient abruti, etc., etc. Il +se défendait mal, était-ce une raison pour le condamner? Quant à +l'affaire Petit-Gervais, l'avocat n'avait pas à la discuter, elle +n'était point dans la cause. L'avocat concluait en suppliant le jury et +la cour, si l'identité de Jean Valjean leur paraissait évidente, de lui +appliquer les peines de police qui s'adressent au condamné en rupture de +ban, et non le châtiment épouvantable qui frappe le forçat récidiviste.</p> + +<p>L'avocat général répliqua au défenseur. Il fut violent et fleuri, comme +sont habituellement les avocats généraux.</p> + +<p>Il félicita le défenseur de sa «loyauté», et profita habilement de cette +loyauté. Il atteignit l'accusé par toutes les concessions que l'avocat +avait faites. L'avocat semblait accorder que l'accusé était Jean +Valjean. Il en prit acte. Cet homme était donc Jean Valjean. Ceci était +acquis à l'accusation et ne pouvait plus se contester. Ici, par une +habile antonomase, remontant aux sources et aux causes de la +criminalité, l'avocat général tonna contre l'immoralité de l'école +romantique, alors à son aurore sous le nom d'école satanique que lui +avaient décerné les critiques de l'Oriflamme et de la Quotidienne, il +attribua, non sans vraisemblance, à l'influence de cette littérature +perverse le délit de Champmathieu, ou pour mieux dire, de Jean Valjean. +Ces considérations épuisées, il passa à Jean Valjean lui-même. +Qu'était-ce que Jean Valjean? Description de Jean Valjean. Un monstre +vomi, etc. Le modèle de ces sortes de descriptions est dans le récit de +Théramène, lequel n'est pas utile à la tragédie, mais rend tous les +jours de grands services à l'éloquence judiciaire. L'auditoire et les +jurés «frémirent». La description achevée, l'avocat général reprit, dans +un mouvement oratoire fait pour exciter au plus haut point le lendemain +matin l'enthousiasme du Journal de la Préfecture:</p> + +<p>Et c'est un pareil homme, etc., etc., etc., vagabond, mendiant, sans +moyens d'existence, etc., etc.,—accoutumé par sa vie passée aux actions +coupables et peu corrigé par son séjour au bagne, comme le prouve le +crime commis sur Petit-Gervais, etc., etc.,—c'est un homme pareil qui, +trouvé sur la voie publique en flagrant délit de vol, à quelques pas +d'un mur escaladé, tenant encore à la main l'objet volé, nie le flagrant +délit, le vol, l'escalade, nie tout, nie jusqu'à son nom, nie jusqu'à +son identité! Outre cent autres preuves sur lesquelles nous ne revenons +pas, quatre témoins le reconnaissent, Javert, l'intègre inspecteur de +police Javert, et trois de ses anciens compagnons d'ignominie, les +forçats Brevet, Chenildieu et Cochepaille. Qu'oppose-t-il à cette +unanimité foudroyante? Il nie. Quel endurcissement! Vous ferez justice, +messieurs les jurés, etc., etc.</p> + +<p>Pendant que l'avocat général parlait, l'accusé écoutait, la bouche +ouverte, avec une sorte d'étonnement où il entrait bien quelque +admiration. Il était évidemment surpris qu'un homme pût parler comme +cela. De temps en temps, aux moments les plus «énergiques» du +réquisitoire, dans ces instants où l'éloquence, qui ne peut se contenir, +déborde dans un flux d'épithètes flétrissantes et enveloppe l'accusé +comme un orage, il remuait lentement la tête de droite à gauche et de +gauche à droite, sorte de protestation triste et muette dont il se +contentait depuis le commencement des débats. Deux ou trois fois les +spectateurs placés le plus près de lui l'entendirent dire à demi-voix:</p> + +<p>—Voilà ce que c'est, de n'avoir pas demandé à M. Baloup!</p> + +<p>L'avocat général fit remarquer au jury cette attitude hébétée, calculée +évidemment, qui dénotait, non l'imbécillité, mais l'adresse, la ruse, +l'habitude de tromper la justice, et qui mettait dans tout son jour «la +profonde perversité» de cet homme. Il termina en faisant ses réserves +pour l'affaire Petit-Gervais, et en réclamant une condamnation sévère.</p> + +<p>C'était, pour l'instant, on s'en souvient, les travaux forcés à +perpétuité.</p> + +<p>Le défenseur se leva, commença par complimenter «monsieur l'avocat +général» sur son «admirable parole», puis répliqua comme il put, mais il +faiblissait; le terrain évidemment se dérobait sous lui.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Xg" id="Chapitre_Xg"></a><a href="#septieme">Chapitre X</a></h2> + +<h3>Le système de dénégations</h3> + + +<p>L'instant de clore les débats était venu. Le président fit lever +l'accusé et lui adressa la question d'usage:</p> + +<p>—Avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense?</p> + +<p>L'homme, debout, roulant dans ses mains un affreux bonnet qu'il avait, +sembla ne pas entendre.</p> + +<p>Le président répéta la question.</p> + +<p>Cette fois l'homme entendit. Il parut comprendre, il fit le mouvement de +quelqu'un qui se réveille, promena ses yeux autour de lui, regarda le +public, les gendarmes, son avocat, les jurés, la cour, posa son poing +monstrueux sur le rebord de la boiserie placée devant son banc, regarda +encore, et tout à coup, fixant sont regard sur l'avocat général, il se +mit à parler. Ce fut comme une éruption. Il sembla, à la façon dont les +paroles s'échappaient de sa bouche, incohérentes, impétueuses, heurtées, +pêle-mêle, qu'elles s'y pressaient toutes à la fois pour sortir en même +temps. Il dit:</p> + +<p>—J'ai à dire ça. Que j'ai été charron à Paris, même que c'était chez +monsieur Baloup. C'est un état dur. Dans la chose de charron, on +travaille toujours en plein air, dans des cours, sous des hangars chez +les bons maîtres, jamais dans des ateliers fermés, parce qu'il faut des +espaces, voyez-vous. L'hiver, on a si froid qu'on se bat les bras pour +se réchauffer; mais les maîtres ne veulent pas, ils disent que cela perd +du temps. Manier du fer quand il y a de la glace entre les pavés, c'est +rude. Ça vous use vite un homme. On est vieux tout jeune dans cet +état-là. À quarante ans, un homme est fini. Moi, j'en avais +cinquante-trois, j'avais bien du mal. Et puis c'est si méchant les +ouvriers! Quand un bonhomme n'est plus jeune, on vous l'appelle pour +tout vieux serin, vieille bête! Je ne gagnais plus que trente sous par +jour, on me payait le moins cher qu'on pouvait, les maîtres profitaient +de mon âge. Avec ça, j'avais ma fille qui était blanchisseuse à la +rivière. Elle gagnait un peu de son côté. À nous deux, cela allait. Elle +avait de la peine aussi. Toute la journée dans un baquet jusqu'à +mi-corps, à la pluie, à la neige, avec le vent qui vous coupe la figure; +quand il gèle, c'est tout de même, il faut laver; il y a des personnes +qui n'ont pas beaucoup de linge et qui attendent après; si on ne lavait +pas, on perdrait des pratiques. Les planches sont mal jointes et il vous +tombe des gouttes d'eau partout. On a ses jupes toutes mouillées, dessus +et dessous. Ça pénètre. Elle a aussi travaillé au lavoir des +Enfants-Rouges, où l'eau arrive par des robinets. On n'est pas dans le +baquet. On lave devant soi au robinet et on rince derrière soi dans le +bassin. Comme c'est fermé, on a moins froid au corps. Mais il y a une +buée d'eau chaude qui est terrible et qui vous perd les yeux. Elle +revenait à sept heures du soir, et se couchait bien vite; elle était si +fatiguée. Son mari la battait. Elle est morte. Nous n'avons pas été bien +heureux. C'était une brave fille qui n'allait pas au bal, qui était bien +tranquille. Je me rappelle un mardi gras où elle était couchée à huit +heures. Voilà. Je dis vrai. Vous n'avez qu'à demander. Ah, bien oui, +demander! que je suis bête! Paris, c'est un gouffre. Qui est-ce qui +connaît le père Champmathieu? Pourtant je vous dis monsieur Baloup. +Voyez chez monsieur Baloup. Après ça, je ne sais pas ce qu'on me veut.</p> + +<p>L'homme se tut, et resta debout. Il avait dit ces choses d'une voix +haute, rapide, rauque, dure et enrouée, avec une sorte de naïveté +irritée et sauvage. Une fois il s'était interrompu pour saluer quelqu'un +dans la foule. Les espèces d'affirmations qu'il semblait jeter au hasard +devant lui, lui venaient comme des hoquets, et il ajoutait à chacune +d'elles le geste d'un bûcheron qui fend du bois. Quand il eut fini, +l'auditoire éclata de rire. Il regarda le public, et voyant qu'on riait, +et ne comprenant pas, il se mit à rire lui-même.</p> + +<p>Cela était sinistre.</p> + +<p>Le président, homme attentif et bienveillant, éleva la voix.</p> + +<p>Il rappela à «messieurs les jurés» que «le sieur Baloup, l'ancien maître +charron chez lequel l'accusé disait avoir servi, avait été inutilement +cité. Il était en faillite, et n'avait pu être retrouvé.» Puis se +tournant vers l'accusé, il l'engagea à écouter ce qu'il allait lui dire +et ajouta:</p> + +<p>—Vous êtes dans une situation où il faut réfléchir. Les présomptions +les plus graves pèsent sur vous et peuvent entraîner des conséquences +capitales. Accusé, dans votre intérêt, je vous interpelle une dernière +fois, expliquez-vous clairement sur ces deux faits:—Premièrement, +avez-vous, oui ou non, franchi le mur du clos Pierron, cassé la branche +et volé les pommes, c'est-à-dire commis le crime de vol avec escalade? +Deuxièmement, oui ou non, êtes-vous le forçat libéré Jean Valjean?</p> + +<p>L'accusé secoua la tête d'un air capable, comme un homme qui a bien +compris et qui sait ce qu'il va répondre. Il ouvrit la bouche, se tourna +vers le président et dit:</p> + +<p>—D'abord....</p> + +<p>Puis il regarda son bonnet, il regarda le plafond, et se tut.</p> + +<p>—Accusé, reprit l'avocat général d'une voix sévère, faites attention. +Vous ne répondez à rien de ce qu'on vous demande. Votre trouble vous +condamne. Il est évident que vous ne vous appelez pas Champmathieu, que +vous êtes le forçat Jean Valjean caché d'abord sous le nom de Jean +Mathieu qui était le nom de sa mère, que vous êtes allé en Auvergne, que +vous êtes né à Faverolles où vous avez été émondeur. Il est évident que +vous avez volé avec escalade des pommes mûres dans le clos Pierron. +Messieurs les jurés apprécieront.</p> + +<p>L'accusé avait fini par se rasseoir; il se leva brusquement quand +l'avocat général eut fini, et s'écria:</p> + +<p>—Vous êtes très méchant, vous! Voilà ce que je voulais dire. Je ne +trouvais pas d'abord. Je n'ai rien volé. Je suis un homme qui ne mange +pas tous les jours. Je venais d'Ailly, je marchais dans le pays après +une ondée qui avait fait la campagne toute jaune, même que les mares +débordaient et qu'il ne sortait plus des sables que de petits brins +d'herbe au bord de la route, j'ai trouvé une branche cassée par terre où +il y avait des pommes, j'ai ramassé la branche sans savoir qu'elle me +ferait arriver de la peine. Il y a trois mois que je suis en prison et +qu'on me trimballe. Après ça, je ne peux pas dire, on parle contre moi, +on me dit: répondez! le gendarme, qui est bon enfant, me pousse le coude +et me dit tout bas: réponds donc. Je ne sais pas expliquer, moi, je n'ai +pas fait les études, je suis un pauvre homme. Voilà ce qu'on a tort de +ne pas voir. Je n'ai pas volé, j'ai ramassé par terre des choses qu'il y +avait. Vous dites Jean Valjean, Jean Mathieu! Je ne connais pas ces +personnes-là. C'est des villageois. J'ai travaillé chez monsieur Baloup, +boulevard de l'Hôpital. Je m'appelle Champmathieu. Vous êtes bien malins +de me dire où je suis né. Moi, je l'ignore. Tout le monde n'a pas des +maisons pour y venir au monde. Ce serait trop commode. Je crois que mon +père et ma mère étaient des gens qui allaient sur les routes. Je ne sais +pas d'ailleurs. Quand j'étais enfant, on m'appelait Petit, maintenant, +on m'appelle Vieux. Voilà mes noms de baptême. Prenez ça comme vous +voudrez. J'ai été en Auvergne, j'ai été à Faverolles, pardi! Eh bien? +est-ce qu'on ne peut pas avoir été en Auvergne et avoir été à Faverolles +sans avoir été aux galères? Je vous dis que je n'ai pas volé, et que je +suis le père Champmathieu. J'ai été chez monsieur Baloup, j'ai été +domicilié. Vous m'ennuyez avec vos bêtises à la fin! Pourquoi donc +est-ce que le monde est après moi comme des acharnés!</p> + +<p>L'avocat général était demeuré debout; il s'adressa au président:</p> + +<p>—Monsieur le président, en présence des dénégations confuses, mais fort +habiles de l'accusé, qui voudrait bien se faire passer pour idiot, mais +qui n'y parviendra pas—nous l'en prévenons—nous requérons qu'il vous +plaise et qu'il plaise à la cour appeler de nouveau dans cette enceinte +les condamnés Brevet, Cochepaille et Chenildieu et l'inspecteur de +police Javert, et les interpeller une dernière fois sur l'identité de +l'accusé avec le forçat Jean Valjean.</p> + +<p>—Je fais remarquer à monsieur l'avocat général, dit le président, que +l'inspecteur de police Javert, rappelé par ses fonctions au chef-lieu +d'un arrondissement voisin, a quitté l'audience et même la ville, +aussitôt sa déposition faite. Nous lui en avons accordé l'autorisation, +avec l'agrément de monsieur l'avocat général et du défenseur de +l'accusé.</p> + +<p>—C'est juste, monsieur le président, reprit l'avocat général. En +l'absence du sieur Javert, je crois devoir rappeler à messieurs les +jurés ce qu'il a dit ici-même, il y a peu d'heures. Javert est un homme +estimé qui honore par sa rigoureuse et stricte probité des fonctions +inférieures, mais importantes. Voici en quels termes il a déposé:—«Je +n'ai pas même besoin des présomptions morales et des preuves matérielles +qui démentent les dénégations de l'accusé. Je le reconnais parfaitement. +Cet homme ne s'appelle pas Champmathieu; c'est un ancien forçat très +méchant et très redouté nommé Jean Valjean. On ne l'a libéré à +l'expiration de sa peine qu'avec un extrême regret. Il a subi dix-neuf +ans de travaux forcés pour vol qualifié. Il avait cinq ou six fois tenté +de s'évader. Outre le vol Petit-Gervais et le vol Pierron, je le +soupçonne encore d'un vol commis chez sa grandeur le défunt évêque de +Digne. Je l'ai souvent vu, à l'époque où j'étais adjudant garde-chiourme +au bagne de Toulon. Je répète que je le reconnais parfaitement.» Cette +déclaration si précise parut produire une vive impression sur le public +et le jury. L'avocat général termina en insistant pour qu'à défaut de +Javert, les trois témoins Brevet, Chenildieu et Cochepaille fussent +entendus de nouveau et interpellés solennellement.</p> + +<p>Le président transmit un ordre à un huissier, et un moment après la +porte de la chambre des témoins s'ouvrit. L'huissier, accompagné d'un +gendarme prêt à lui prêter main-forte, introduisit le condamné Brevet. +L'auditoire était en suspens et toutes les poitrines palpitaient comme +si elles n'eussent eu qu'une seule âme.</p> + +<p>L'ancien forçat Brevet portait la veste noire et grise des maisons +centrales. Brevet était un personnage d'une soixantaine d'années qui +avait une espèce de figure d'homme d'affaires et l'air d'un coquin. Cela +va quelquefois ensemble. Il était devenu, dans la prison où de nouveaux +méfaits l'avaient ramené, quelque chose comme guichetier. C'était un +homme dont les chefs disaient: Il cherche à se rendre utile. Les +aumôniers portaient bon témoignage de ses habitudes religieuses. Il ne +faut pas oublier que ceci se passait sous la restauration.</p> + +<p>—Brevet, dit le président, vous avez subi une condamnation infamante et +vous ne pouvez prêter serment....</p> + +<p>Brevet baissa les yeux.</p> + +<p>—Cependant, reprit le président, même dans l'homme que la loi a +dégradé, il peut rester, quand la pitié divine le permet, un sentiment +d'honneur et d'équité. C'est à ce sentiment que je fais appel à cette +heure décisive. S'il existe encore en vous, et je l'espère, réfléchissez +avant de me répondre, considérez d'une part cet homme qu'un mot de vous +peut perdre, d'autre part la justice qu'un mot de vous peut éclairer. +L'instant est solennel, et il est toujours temps de vous rétracter, si +vous croyez vous être trompé.—Accusé, levez-vous.</p> + +<p>—Brevet, regardez bien l'accusé, recueillez vos souvenirs, et +dites-nous, en votre âme et conscience, si vous persistez à reconnaître +cet homme pour votre ancien camarade de bagne Jean Valjean.</p> + +<p>Brevet regarda l'accusé, puis se retourna vers la cour.</p> + +<p>—Oui, monsieur le président. C'est moi qui l'ai reconnu le premier et +je persiste. Cet homme est Jean Valjean. Entré à Toulon en 1796 et sorti +en 1815. Je suis sorti l'an d'après. Il a l'air d'une brute maintenant, +alors ce serait que l'âge l'a abruti; au bagne il était sournois. Je le +reconnais positivement.</p> + +<p>—Allez vous asseoir, dit le président. Accusé, restez debout.</p> + +<p>On introduisit Chenildieu, forçat à vie, comme l'indiquaient sa casaque +rouge et son bonnet vert. Il subissait sa peine au bagne de Toulon, d'où +on l'avait extrait pour cette affaire. C'était un petit homme d'environ +cinquante ans, vif, ridé, chétif, jaune, effronté, fiévreux, qui avait +dans tous ses membres et dans toute sa personne une sorte de faiblesse +maladive et dans le regard une force immense. Ses compagnons du bagne +l'avaient surnommé Je-nie-Dieu.</p> + +<p>Le président lui adressa à peu près les mêmes paroles qu'à Brevet. Au +moment où il lui rappela que son infamie lui ôtait le droit de prêter +serment, Chenildieu leva la tête et regarda la foule en face. Le +président l'invita à se recueillir et lui demanda, comme à Brevet, s'il +persistait à reconnaître l'accusé.</p> + +<p>Chenildieu éclata de rire.</p> + +<p>—Pardine! si je le reconnais! nous avons été cinq ans attachés à la +même chaîne. Tu boudes donc, mon vieux?</p> + +<p>—Allez vous asseoir, dit le président.</p> + +<p>L'huissier amena Cochepaille. Cet autre condamné à perpétuité, venu du +bagne et vêtu de rouge comme Chenildieu, était un paysan de Lourdes et +un demi-ours des Pyrénées. Il avait gardé des troupeaux dans la +montagne, et de pâtre il avait glissé brigand. Cochepaille n'était pas +moins sauvage et paraissait plus stupide encore que l'accusé. C'était un +de ces malheureux hommes que la nature a ébauchés en bêtes fauves et que +la société termine en galériens.</p> + +<p>Le président essaya de le remuer par quelques paroles pathétiques et +graves et lui demanda, comme aux deux autres, s'il persistait, sans +hésitation et sans trouble, à reconnaître l'homme debout devant lui.</p> + +<p>—C'est Jean Valjean, dit Cochepaille. Même qu'on l'appelait +Jean-le-Cric, tant il était fort.</p> + +<p>Chacune des affirmations de ces trois hommes, évidemment sincères et de +bonne foi, avait soulevé dans l'auditoire un murmure de fâcheux augure +pour l'accusé, murmure qui croissait et se prolongeait plus longtemps +chaque fois qu'une déclaration nouvelle venait s'ajouter à la +précédente. L'accusé, lui, les avait écoutées avec ce visage étonné qui, +selon l'accusation, était son principal moyen de défense. À la première, +les gendarmes ses voisins l'avaient entendu grommeler entre ses dents: +Ah bien! en voilà un! Après la seconde il dit un peu plus haut, d'un air +presque satisfait: Bon! À la troisième il s'écria: Fameux!</p> + +<p>Le président l'interpella.</p> + +<p>—Accusé, vous avez entendu. Qu'avez-vous à dire?</p> + +<p>Il répondit:</p> + +<p>—Je dis—Fameux!</p> + +<p>Une rumeur éclata dans le public et gagna presque le jury. Il était +évident que l'homme était perdu.</p> + +<p>—Huissiers, dit le président, faites faire silence. Je vais clore les +débats.</p> + +<p>En ce moment un mouvement se fit tout à côté du président. On entendit +une voix qui criait:</p> + +<p>—Brevet, Chenildieu, Cochepaille! regardez de ce côté-ci.</p> + +<p>Tous ceux qui entendirent cette voix se sentirent glacés, tant elle +était lamentable et terrible. Les yeux se tournèrent vers le point d'où +elle venait. Un homme, placé parmi les spectateurs privilégiés qui +étaient assis derrière la cour, venait de se lever, avait poussé la +porte à hauteur d'appui qui séparait le tribunal du prétoire, et était +debout au milieu de la salle. Le président, l'avocat général, M. +Bamatabois, vingt personnes, le reconnurent, et s'écrièrent à la fois:</p> + +<p>—Monsieur Madeleine!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_XIg" id="Chapitre_XIg"></a><a href="#septieme">Chapitre XI</a></h2> + +<h3>Champmathieu de plus en plus étonné</h3> + + +<p>C'était lui en effet. La lampe du greffier éclairait son visage. Il +tenait son chapeau à la main, il n'y avait aucun désordre dans ses +vêtements, sa redingote était boutonnée avec soin. Il était très pâle et +il tremblait légèrement. Ses cheveux, gris encore au moment de son +arrivée à Arras, étaient maintenant tout à fait blancs. Ils avaient +blanchi depuis une heure qu'il était là.</p> + +<p>Toutes les têtes se dressèrent. La sensation fut indescriptible. Il y +eut dans l'auditoire un instant d'hésitation. La voix avait été si +poignante, l'homme qui était là paraissait si calme, qu'au premier abord +on ne comprit pas. On se demanda qui avait crié. On ne pouvait croire +que ce fût cet homme tranquille qui eût jeté ce cri effrayant.</p> + +<p>Cette indécision ne dura que quelques secondes. Avant même que le +président et l'avocat général eussent pu dire un mot, avant que les +gendarmes et les huissiers eussent pu faire un geste, l'homme que tous +appelaient encore en ce moment M. Madeleine s'était avancé vers les +témoins Cochepaille, Brevet et Chenildieu.</p> + +<p>—Vous ne me reconnaissez pas? dit-il.</p> + +<p>Tous trois demeurèrent interdits et indiquèrent par un signe de tête +qu'ils ne le connaissaient point. Cochepaille intimidé fit le salut +militaire. M. Madeleine se tourna vers les jurés et vers la cour et dit +d'une voix douce:</p> + +<p>—Messieurs les jurés, faites relâcher l'accusé. Monsieur le président, +faites-moi arrêter. L'homme que vous cherchez, ce n'est pas lui, c'est +moi. Je suis Jean Valjean. Pas une bouche ne respirait. À la première +commotion de l'étonnement avait succédé un silence de sépulcre. On +sentait dans la salle cette espèce de terreur religieuse qui saisit la +foule lorsque quelque chose de grand s'accomplit.</p> + +<p>Cependant le visage du président s'était empreint de sympathie et de +tristesse; il avait échangé un signe rapide avec l'avocat et quelques +paroles à voix basse avec les conseillers assesseurs. Il s'adressa au +public, et demanda avec un accent qui fut compris de tous:</p> + +<p>—Y a-t-il un médecin ici?</p> + +<p>L'avocat général prit la parole:</p> + +<p>—Messieurs les jurés, l'incident si étrange et si inattendu qui trouble +l'audience ne nous inspire, ainsi qu'à vous, qu'un sentiment que nous +n'avons pas besoin d'exprimer. Vous connaissez tous, au moins de +réputation, l'honorable M. Madeleine, maire de Montreuil-sur-mer. S'il y +a un médecin dans l'auditoire, nous nous joignons à monsieur le +président pour le prier de vouloir bien assister monsieur Madeleine et +le reconduire à sa demeure.</p> + +<p>M. Madeleine ne laissa point achever l'avocat général.</p> + +<p>Il l'interrompit d'un accent plein de mansuétude et d'autorité. Voici +les paroles qu'il prononça; les voici littéralement, telles qu'elles +furent écrites immédiatement après l'audience par un des témoins de +cette scène; telles qu'elles sont encore dans l'oreille de ceux qui les +ont entendues, il y a près de quarante ans aujourd'hui.</p> + +<p>—Je vous remercie, monsieur l'avocat général, mais je ne suis pas fou. +Vous allez voir. Vous étiez sur le point de commettre une grande erreur, +lâchez cet homme, j'accomplis un devoir, je suis ce malheureux condamné. +Je suis le seul qui voie clair ici, et je vous dis la vérité. Ce que je +fais en ce moment, Dieu, qui est là-haut, le regarde, et cela suffit. +Vous pouvez me prendre, puisque me voilà. J'avais pourtant fait de mon +mieux. Je me suis caché sous un nom; je suis devenu riche, je suis +devenu maire; j'ai voulu rentrer parmi les honnêtes gens. Il paraît que +cela ne se peut pas. Enfin, il y a bien des choses que je ne puis pas +dire, je ne vais pas vous raconter ma vie, un jour on saura. J'ai volé +monseigneur l'évêque, cela est vrai; j'ai volé Petit-Gervais, cela est +vrai. On a eu raison de vous dire que Jean Valjean était un malheureux +très méchant. Toute la faute n'est peut-être pas à lui. Écoutez, +messieurs les juges, un homme aussi abaissé que moi n'a pas de +remontrance à faire à la providence ni de conseil à donner à la société; +mais, voyez-vous, l'infamie d'où j'avais essayé de sortir est une chose +nuisible. Les galères font le galérien. Recueillez cela, si vous voulez.</p> + +<p>Avant le bagne, j'étais un pauvre paysan très peu intelligent, une +espèce d'idiot; le bagne m'a changé. J'étais stupide, je suis devenu +méchant; j'étais bûche, je suis devenu tison. Plus tard l'indulgence et +la bonté m'ont sauvé, comme la sévérité m'avait perdu. Mais, pardon, +vous ne pouvez pas comprendre ce que je dis là. Vous trouverez chez moi, +dans les cendres de la cheminée, la pièce de quarante sous que j'ai +volée il y a sept ans à Petit-Gervais. Je n'ai plus rien à ajouter. +Prenez-moi. Mon Dieu! monsieur l'avocat général remue la tête, vous +dites: M. Madeleine est devenu fou, vous ne me croyez pas! Voilà qui est +affligeant. N'allez point condamner cet homme au moins! Quoi! ceux-ci ne +me reconnaissent pas! Je voudrais que Javert fût ici. Il me +reconnaîtrait, lui!</p> + +<p>Rien ne pourrait rendre ce qu'il y avait de mélancolie bienveillante et +sombre dans l'accent qui accompagnait ces paroles.</p> + +<p>Il se tourna vers les trois forçats:</p> + +<p>—Eh bien, je vous reconnais, moi! Brevet! vous rappelez-vous?...</p> + +<p>Il s'interrompit, hésita un moment, et dit:</p> + +<p>—Te rappelles-tu ces bretelles en tricot à damier que tu avais au +bagne?</p> + +<p>Brevet eut comme une secousse de surprise et le regarda de la tête aux +pieds d'un air effrayé. Lui continua:</p> + +<p>—Chenildieu, qui te surnommais toi-même Je-nie-Dieu, tu as toute +l'épaule droite brûlée profondément, parce que tu t'es couché un jour +l'épaule sur un réchaud plein de braise, pour effacer les trois lettres +T. F. P., qu'on y voit toujours cependant. Réponds, est-ce vrai?</p> + +<p>—C'est vrai, dit Chenildieu.</p> + +<p>Il s'adressa à Cochepaille:</p> + +<p>—Cochepaille, tu as près de la saignée du bras gauche une date gravée +en lettres bleues avec de la poudre brûlée. Cette date, c'est celle du +débarquement de l'empereur à Cannes, <i>1er mars 1815</i>. Relève ta manche.</p> + +<p>Cochepaille releva sa manche, tous les regards se penchèrent autour de +lui sur son bras nu. Un gendarme approcha une lampe; la date y était.</p> + +<p>Le malheureux homme se tourna vers l'auditoire et vers les juges avec un +sourire dont ceux qui l'ont vu sont encore navrés lorsqu'ils y songent. +C'était le sourire du triomphe, c'était aussi le sourire du désespoir.</p> + +<p>—Vous voyez bien, dit-il, que je suis Jean Valjean.</p> + +<p>Il n'y avait plus dans cette enceinte ni juges, ni accusateurs, ni +gendarmes; il n'y avait que des yeux fixes et des cœurs émus. Personne +ne se rappelait plus le rôle que chacun pouvait avoir à jouer; l'avocat +général oubliait qu'il était là pour requérir, le président qu'il était +là pour présider, le défenseur qu'il était là pour défendre. Chose +frappante, aucune question ne fut faite, aucune autorité n'intervint. Le +propre des spectacles sublimes, c'est de prendre toutes les âmes et de +faire de tous les témoins des spectateurs. Aucun peut-être ne se rendait +compte de ce qu'il éprouvait; aucun, sans doute, ne se disait qu'il +voyait resplendir là une grande lumière; tous intérieurement se +sentaient éblouis.</p> + +<p>Il était évident qu'on avait sous les yeux Jean Valjean. Cela rayonnait. +L'apparition de cet homme avait suffi pour remplir de clarté cette +aventure si obscure le moment d'auparavant. Sans qu'il fût besoin +d'aucune explication désormais, toute cette foule, comme par une sorte +de révélation électrique, comprit tout de suite et d'un seul coup d'œil +cette simple et magnifique histoire d'un homme qui se livrait pour qu'un +autre homme ne fût pas condamné à sa place. Les détails, les +hésitations, les petites résistances possibles se perdirent dans ce +vaste fait lumineux.</p> + +<p>Impression qui passa vite, mais qui dans l'instant fut irrésistible.</p> + +<p>—Je ne veux pas déranger davantage l'audience, reprit Jean Valjean. Je +m'en vais, puisqu'on ne m'arrête pas. J'ai plusieurs choses à faire. +Monsieur l'avocat général sait qui je suis, il sait où je vais, il me +fera arrêter quand il voudra.</p> + +<p>Il se dirigea vers la porte de sortie. Pas une voix ne s'éleva, pas un +bras ne s'étendit pour l'empêcher. Tous s'écartèrent. Il avait en ce +moment ce je ne sais quoi de divin qui fait que les multitudes reculent +et se rangent devant un homme. Il traversa la foule à pas lents. On n'a +jamais su qui ouvrit la porte, mais il est certain que la porte se +trouva ouverte lorsqu'il y parvint. Arrivé là, il se retourna et dit:</p> + +<p>—Monsieur l'avocat général, je reste à votre disposition.</p> + +<p>Puis il s'adressa à l'auditoire:</p> + +<p>—Vous tous, tous ceux qui sont ici, vous me trouvez digne de pitié, +n'est-ce pas? Mon Dieu! quand je pense à ce que j'ai été sur le point de +faire, je me trouve digne d'envie. Cependant j'aurais mieux aimé que +tout ceci n'arrivât pas.</p> + +<p>Il sortit, et la porte se referma comme elle avait été ouverte, car ceux +qui font de certaines choses souveraines sont toujours sûrs d'être +servis par quelqu'un dans la foule.</p> + +<p>Moins d'une heure après, le verdict du jury déchargeait de toute +accusation le nommé Champmathieu; et Champmathieu, mis en liberté +immédiatement, s'en allait stupéfait, croyant tous les hommes fous et ne +comprenant rien à cette vision.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Livre_huitieme_Contre-coup" id="Livre_huitieme_Contre-coup"></a>Livre huitième—Contre-coup</h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Ih" id="Chapitre_Ih"></a><a href="#huitieme">Chapitre I</a></h2> + +<h3>Dans quel miroir M. Madeleine regarde ses cheveux</h3> + + +<p>Le jour commençait à poindre. Fantine avait eu une nuit de fièvre et +d'insomnie, pleine d'ailleurs d'images heureuses; au matin, elle +s'endormit. La sœur Simplice qui l'avait veillée profita de ce sommeil +pour aller préparer une nouvelle potion de quinquina. La digne sœur +était depuis quelques instants dans le laboratoire de l'infirmerie, +penchée sur ses drogues et sur ses fioles et regardant de très près à +cause de cette brume que le crépuscule répand sur les objets. Tout à +coup elle tourna la tête et fit un léger cri. M. Madeleine était devant +elle. Il venait d'entrer silencieusement.</p> + +<p>—C'est vous, monsieur le maire! s'écria-t-elle.</p> + +<p>Il répondit, à voix basse:</p> + +<p>—Comment va cette pauvre femme?</p> + +<p>—Pas mal en ce moment. Mais nous avons été bien inquiets, allez!</p> + +<p>Elle lui expliqua ce qui s'était passé, que Fantine était bien mal la +veille et que maintenant elle était mieux, parce qu'elle croyait que +monsieur le maire était allé chercher son enfant à Montfermeil. La sœur +n'osa pas interroger monsieur le maire, mais elle vit bien à son air que +ce n'était point de là qu'il venait.</p> + +<p>—Tout cela est bien, dit-il, vous avez eu raison de ne pas la +détromper.</p> + +<p>—Oui, reprit la sœur, mais maintenant, monsieur le maire, qu'elle va +vous voir et qu'elle ne verra pas son enfant, que lui dirons-nous?</p> + +<p>Il resta un moment rêveur.</p> + +<p>—Dieu nous inspirera, dit-il.</p> + +<p>—On ne pourrait cependant pas mentir, murmura la sœur à demi-voix.</p> + +<p>Le plein jour s'était fait dans la chambre. Il éclairait en face le +visage de M. Madeleine. Le hasard fit que la sœur leva les yeux.</p> + +<p>—Mon Dieu, monsieur! s'écria-t-elle, que vous est-il donc arrivé? vos +cheveux sont tout blancs!</p> + +<p>—Blancs! dit-il.</p> + +<p>La sœur Simplice n'avait point de miroir; elle fouilla dans une trousse +et en tira une petite glace dont se servait le médecin de l'infirmerie +pour constater qu'un malade était mort et ne respirait plus. M. +Madeleine prit la glace, y considéra ses cheveux, et dit:</p> + +<p>—Tiens!</p> + +<p>Il prononça ce mot avec indifférence et comme s'il pensait à autre +chose.</p> + +<p>La sœur se sentit glacée par je ne sais quoi d'inconnu qu'elle +entrevoyait dans tout ceci.</p> + +<p>Il demanda:</p> + +<p>—Puis-je la voir?</p> + +<p>—Est-ce que monsieur le maire ne lui fera pas revenir son enfant? dit +la sœur, osant à peine hasarder une question.</p> + +<p>—Sans doute, mais il faut au moins deux ou trois jours.</p> + +<p>—Si elle ne voyait pas monsieur le maire d'ici là, reprit timidement la +sœur, elle ne saurait pas que monsieur le maire est de retour, il +serait aisé de lui faire prendre patience, et quand l'enfant arriverait +elle penserait tout naturellement que monsieur le maire est arrivé avec +l'enfant. On n'aurait pas de mensonge à faire.</p> + +<p>M. Madeleine parut réfléchir quelques instants, puis il dit avec sa +gravité calme:</p> + +<p>—Non, ma sœur, il faut que je la voie. Je suis peut-être pressé.</p> + +<p>La religieuse ne sembla pas remarquer ce mot «peut-être», qui donnait un +sens obscur et singulier aux paroles de M. le maire. Elle répondit en +baissant les yeux et la voix respectueusement:</p> + +<p>—En ce cas, elle repose, mais monsieur le maire peut entrer.</p> + +<p>Il fit quelques observations sur une porte qui fermait mal, et dont le +bruit pouvait réveiller la malade, puis il entra dans la chambre de +Fantine, s'approcha du lit et entrouvrit les rideaux. Elle dormait. Son +souffle sortait de sa poitrine avec ce bruit tragique qui est propre à +ces maladies, et qui navre les pauvres mères lorsqu'elles veillent la +nuit près de leur enfant condamné et endormi. Mais cette respiration +pénible troublait à peine une sorte de sérénité ineffable, répandue sur +son visage, qui la transfigurait dans son sommeil. Sa pâleur était +devenue de la blancheur; ses joues étaient vermeilles. Ses longs cils +blonds, la seule beauté qui lui fût restée de sa virginité et de sa +jeunesse, palpitaient tout en demeurant clos et baissés. Toute sa +personne tremblait de je ne sais quel déploiement d'ailes prêtes à +s'entrouvrir et à l'emporter, qu'on sentait frémir, mais qu'on ne voyait +pas. À la voir ainsi, on n'eût jamais pu croire que c'était là une +malade presque désespérée. Elle ressemblait plutôt à ce qui va s'envoler +qu'à ce qui va mourir.</p> + +<p>La branche, lorsqu'une main s'approche pour détacher la fleur, +frissonne, et semble à la fois se dérober et s'offrir. Le corps humain a +quelque chose de ce tressaillement, quand arrive l'instant où les doigts +mystérieux de la mort vont cueillir l'âme.</p> + +<p>M. Madeleine resta quelque temps immobile près de ce lit, regardant tour +à tour la malade et le crucifix, comme il faisait deux mois auparavant, +le jour où il était venu pour la première fois la voir dans cet asile. +Ils étaient encore là tous les deux dans la même attitude, elle dormant, +lui priant; seulement maintenant, depuis ces deux mois écoulés, elle +avait des cheveux gris et lui des cheveux blancs.</p> + +<p>La sœur n'était pas entrée avec lui. Il se tenait près de ce lit, +debout, le doigt sur la bouche, comme s'il y eût eu dans la chambre +quelqu'un à faire taire.</p> + +<p>Elle ouvrit les yeux, le vit, et dit paisiblement, avec un sourire:</p> + +<p>—Et Cosette?</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIh" id="Chapitre_IIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre II</a></h2> + +<h3>Fantine heureuse</h3> + + +<p>Elle n'eut pas un mouvement de surprise, ni un mouvement de joie; elle +était la joie même. Cette simple question: «Et Cosette?» fut faite avec +une foi si profonde, avec tant de certitude, avec une absence si +complète d'inquiétude et de doute, qu'il ne trouva pas une parole. Elle +continua:</p> + +<p>—Je savais que vous étiez là. Je dormais, mais je vous voyais. Il y a +longtemps que je vous vois. Je vous ai suivi des yeux toute la nuit. +Vous étiez dans une gloire et vous aviez autour de vous toutes sortes de +figures célestes.</p> + +<p>Il leva son regard vers le crucifix.</p> + +<p>—Mais, reprit-elle, dites-moi donc où est Cosette? Pourquoi ne l'avoir +pas mise sur mon lit pour le moment où je m'éveillerais?</p> + +<p>Il répondit machinalement quelque chose qu'il n'a jamais pu se rappeler +plus tard.</p> + +<p>Heureusement le médecin, averti, était survenu. Il vint en aide à M. +Madeleine.</p> + +<p>—Mon enfant, dit le médecin, calmez-vous. Votre enfant est là.</p> + +<p>Les yeux de Fantine s'illuminèrent et couvrirent de clarté tout son +visage. Elle joignit les mains avec une expression qui contenait tout ce +que la prière peut avoir à la fois de plus violent et de plus doux.</p> + +<p>—Oh! s'écria-t-elle, apportez-la-moi!</p> + +<p>Touchante illusion de mère! Cosette était toujours pour elle le petit +enfant qu'on apporte.</p> + +<p>—Pas encore, reprit le médecin, pas en ce moment. Vous avez un reste de +fièvre. La vue de votre enfant vous agiterait et vous ferait du mal. Il +faut d'abord vous guérir. Elle l'interrompit impétueusement.</p> + +<p>—Mais je suis guérie! je vous dis que je suis guérie! Est-il âne, ce +médecin! Ah çà! je veux voir mon enfant, moi!</p> + +<p>—Vous voyez, dit le médecin, comme vous vous emportez. Tant que vous +serez ainsi, je m'opposerai à ce que vous ayez votre enfant. Il ne +suffit pas de la voir, il faut vivre pour elle. Quand vous serez +raisonnable, je vous l'amènerai moi-même.</p> + +<p>La pauvre mère courba la tête.</p> + +<p>—Monsieur le médecin, je vous demande pardon, je vous demande vraiment +bien pardon. Autrefois, je n'aurais pas parlé comme je viens de faire, +il m'est arrivé tant de malheurs que quelquefois je ne sais plus ce que +je dis. Je comprends, vous craignez l'émotion, j'attendrai tant que vous +voudrez, mais je vous jure que cela ne m'aurait pas fait de mal de voir +ma fille. Je la vois, je ne la quitte pas des yeux depuis hier au soir. +Savez-vous? on me l'apporterait maintenant que je me mettrais à lui +parler doucement. Voilà tout. Est-ce que ce n'est pas bien naturel que +j'aie envie de voir mon enfant qu'on a été me chercher exprès à +Montfermeil? Je ne suis pas en colère. Je sais bien que je vais être +heureuse. Toute la nuit j'ai vu des choses blanches et des personnes qui +me souriaient. Quand monsieur le médecin voudra, il m'apportera ma +Cosette. Je n'ai plus de fièvre, puisque je suis guérie; je sens bien +que je n'ai plus rien du tout; mais je vais faire comme si j'étais +malade et ne pas bouger pour faire plaisir aux dames d'ici. Quand on +verra que je suis bien tranquille, on dira: il faut lui donner son +enfant.</p> + +<p>M. Madeleine s'était assis sur une chaise qui était à côté du lit. Elle +se tourna vers lui; elle faisait visiblement effort pour paraître calme +et «bien sage», comme elle disait dans cet affaiblissement de la maladie +qui ressemble à l'enfance, afin que, la voyant si paisible, on ne fît +pas difficulté de lui amener Cosette. Cependant, tout en se contenant, +elle ne pouvait s'empêcher d'adresser à M. Madeleine mille questions.</p> + +<p>—Avez-vous fait un bon voyage, monsieur le maire? Oh! comme vous êtes +bon d'avoir été me la chercher! Dites-moi seulement comment elle est. +A-t-elle bien supporté la route? Hélas! elle ne me reconnaîtra pas! +Depuis le temps, elle m'a oubliée, pauvre chou! Les enfants, cela n'a +pas de mémoire. C'est comme des oiseaux. Aujourd'hui cela voit une chose +et demain une autre, et cela ne pense plus à rien. Avait-elle du linge +blanc seulement? Ces Thénardier la tenaient-ils proprement? Comment la +nourrissait-on? Oh! comme j'ai souffert, si vous saviez! de me faire +toutes ces questions-là dans le temps de ma misère! Maintenant, c'est +passé. Je suis joyeuse. Oh! que je voudrais donc la voir! Monsieur le +maire, l'avez-vous trouvée jolie? N'est-ce pas qu'elle est belle, ma +fille? Vous devez avoir eu bien froid dans cette diligence! Est-ce qu'on +ne pourrait pas l'amener rien qu'un petit moment? On la remporterait +tout de suite après. Dites! vous qui êtes le maître, si vous vouliez!</p> + +<p>Il lui prit la main:</p> + +<p>—Cosette est belle, dit-il, Cosette se porte bien, vous la verrez +bientôt, mais apaisez-vous. Vous parlez trop vivement, et puis vous +sortez vos bras du lit, et cela vous fait tousser.</p> + +<p>En effet, des quintes de toux interrompaient Fantine presque à chaque +mot.</p> + +<p>Fantine ne murmura pas, elle craignait d'avoir compromis par quelques +plaintes trop passionnées la confiance qu'elle voulait inspirer, et elle +se mit à dire des paroles indifférentes.</p> + +<p>—C'est assez joli, Montfermeil, n'est-ce-pas? L'été, on va y faire des +parties de plaisir. Ces Thénardier font-ils de bonnes affaires? Il ne +passe pas grand monde dans leur pays. C'est une espèce de gargote que +cette auberge-là.</p> + +<p>M. Madeleine lui tenait toujours la main, il la considérait avec +anxiété; il était évident qu'il était venu pour lui dire des choses +devant lesquelles sa pensée hésitait maintenant. Le médecin, sa visite +faite, s'était retiré. La sœur Simplice était seule restée auprès +d'eux.</p> + +<p>Cependant, au milieu de ce silence, Fantine s'écria:</p> + +<p>—Je l'entends! mon Dieu! je l'entends!</p> + +<p>Elle étendit le bras pour qu'on se tût autour d'elle, retint son +souffle, et se mit à écouter avec ravissement.</p> + +<p>Il y avait un enfant qui jouait dans la cour; l'enfant de la portière ou +d'une ouvrière quelconque. C'est là un de ces hasards qu'on retrouve +toujours et qui semblent faire partie de la mystérieuse mise en scène +des événements lugubres. L'enfant, c'était une petite fille, allait, +venait, courait pour se réchauffer, riait et chantait à haute voix. +Hélas! à quoi les jeux des enfants ne se mêlent-ils pas! C'était cette +petite fille que Fantine entendait chanter.</p> + +<p>—Oh! reprit-elle, c'est ma Cosette! je reconnais sa voix!</p> + +<p>L'enfant s'éloigna comme il était venu, la voix s'éteignit, Fantine +écouta encore quelque temps, puis son visage s'assombrit, et M. +Madeleine l'entendit qui disait à voix basse:</p> + +<p>—Comme ce médecin est méchant de ne pas me laisser voir ma fille! Il a +une mauvaise figure, cet homme-là!</p> + +<p>Cependant le fond riant de ses idées revint. Elle continua de se parler +à elle-même, la tête sur l'oreiller.</p> + +<p>—Comme nous allons être heureuses! Nous aurons un petit jardin, +d'abord! M. Madeleine me l'a promis. Ma fille jouera dans le jardin. +Elle doit savoir ses lettres maintenant. Je la ferai épeler. Elle courra +dans l'herbe après les papillons. Je la regarderai. Et puis elle fera sa +première communion. Ah çà! quand fera-t-elle sa première communion? Elle +se mit à compter sur ses doigts.</p> + +<p>—... Un, deux, trois, quatre... elle a sept ans. Dans cinq ans. Elle +aura un voile blanc, des bas à jour, elle aura l'air d'une petite femme. +Ô ma bonne sœur, vous ne savez pas comme je suis bête, voilà que je +pense à la première communion de ma fille! Et elle se mit à rire.</p> + +<p>Il avait quitté la main de Fantine. Il écoutait ces paroles comme on +écoute un vent qui souffle, les yeux à terre, l'esprit plongé dans des +réflexions sans fond. Tout à coup elle cessa de parler, cela lui fit +lever machinalement la tête. Fantine était devenue effrayante.</p> + +<p>Elle ne parlait plus, elle ne respirait plus; elle s'était soulevée à +demi sur son séant, son épaule maigre sortait de sa chemise, son visage, +radieux le moment d'auparavant, était blême, et elle paraissait fixer +sur quelque chose de formidable, devant elle, à l'autre extrémité de la +chambre, son œil agrandi par la terreur.</p> + +<p>—Mon Dieu! s'écria-t-il. Qu'avez-vous, Fantine?</p> + +<p>Elle ne répondit pas, elle ne quitta point des yeux l'objet quelconque +qu'elle semblait voir, elle lui toucha le bras d'une main et de l'autre +lui fit signe de regarder derrière lui.</p> + +<p>Il se retourna, et vit Javert.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IIIh" id="Chapitre_IIIh"></a><a href="#huitieme">Chapitre III</a></h2> + +<h3>Javert content</h3> + + +<p>Voici ce qui s'était passé.</p> + +<p>Minuit et demi venait de sonner, quand M. Madeleine était sorti de la +salle des assises d'Arras. Il était rentré à son auberge juste à temps +pour repartir par la malle-poste où l'on se rappelle qu'il avait retenu +sa place. Un peu avant six heures du matin, il était arrivé à +Montreuil-sur-mer, et son premier soin avait été de jeter à la poste sa +lettre à M. Laffitte, puis d'entrer à l'infirmerie et de voir Fantine.</p> + +<p>Cependant, à peine avait-il quitté la salle d'audience de la cour +d'assises, que l'avocat général, revenu du premier saisissement, avait +pris la parole pour déplorer l'acte de folie de l'honorable maire de +Montreuil-sur-mer, déclarer que ses convictions n'étaient en rien +modifiées par cet incident bizarre qui s'éclaircirait plus tard, et +requérir, en attendant, la condamnation de ce Champmathieu, évidemment +le vrai Jean Valjean. La persistance de l'avocat général était +visiblement en contradiction avec le sentiment de tous, du public, de la +cour et du jury. Le défenseur avait eu peu de peine à réfuter cette +harangue et à établir que, par suite des révélations de M. Madeleine, +c'est-à-dire du vrai Jean Valjean, la face de l'affaire était +bouleversée de fond en comble, et que le jury n'avait plus devant les +yeux qu'un innocent. L'avocat avait tiré de là quelques épiphonèmes, +malheureusement peu neufs, sur les erreurs judiciaires, etc., etc., le +président dans son résumé s'était joint au défenseur, et le jury en +quelques minutes avait mis hors de cause Champmathieu.</p> + +<p>Cependant il fallait un Jean Valjean à l'avocat général, et, n'ayant +plus Champmathieu, il prit Madeleine.</p> + +<p>Immédiatement après la mise en liberté de Champmathieu, l'avocat général +s'enferma avec le président. Ils conférèrent «de la nécessité de se +saisir de la personne de M. le maire de Montreuil-sur-mer». Cette +phrase, où il y a beaucoup de <i>de</i>, est de M. l'avocat général, +entièrement écrite de sa main sur la minute de son rapport au procureur +général. La première émotion passée, le président fit peu d'objections. +Il fallait bien que justice eût son cours. Et puis, pour tout dire, +quoique le président fût homme bon et assez intelligent, il était en +même temps fort royaliste et presque ardent, et il avait été choqué que +le maire de Montreuil-sur-mer, en parlant du débarquement à Cannes, eût +dit l'<i>empereur</i> et non <i>Buonaparte</i>.</p> + +<p>L'ordre d'arrestation fut donc expédié. L'avocat général l'envoya à +Montreuil-sur-mer par un exprès, à franc étrier, et en chargea +l'inspecteur de police Javert.</p> + +<p>On sait que Javert était revenu à Montreuil-sur-mer immédiatement après +avoir fait sa déposition.</p> + +<p>Javert se levait au moment où l'exprès lui remit l'ordre d'arrestation +et le mandat d'amener.</p> + +<p>L'exprès était lui-même un homme de police fort entendu qui, en deux +mots, mit Javert au fait de ce qui était arrivé à Arras. L'ordre +d'arrestation, signé de l'avocat général, était ainsi +conçu:—L'inspecteur Javert appréhendera au corps le sieur Madeleine, +maire de Montreuil-sur-mer, qui, dans l'audience de ce jour, a été +reconnu pour être le forçat libéré Jean Valjean.</p> + +<p>Quelqu'un qui n'eût pas connu Javert et qui l'eût vu au moment où il +pénétra dans l'antichambre de l'infirmerie n'eût pu rien deviner de ce +qui se passait, et lui eût trouvé l'air le plus ordinaire du monde. Il +était froid, calme, grave, avait ses cheveux gris parfaitement lissés +sur les tempes et venait de monter l'escalier avec sa lenteur +habituelle. Quelqu'un qui l'eût connu à fond et qui l'eût examiné +attentivement eût frémi. La boucle de son col de cuir, au lieu d'être +sur sa nuque, était sur son oreille gauche. Ceci révélait une agitation +inouïe.</p> + +<p>Javert était un caractère complet, ne laissant faire de pli ni à son +devoir, ni à son uniforme; méthodique avec les scélérats, rigide avec +les boutons de son habit.</p> + +<p>Pour qu'il eût mal mis la boucle de son col, il fallait qu'il y eût en +lui une de ces émotions qu'on pourrait appeler des tremblements de terre +intérieurs.</p> + +<p>Il était venu simplement, avait requis un caporal et quatre soldats au +poste voisin, avait laissé les soldats dans la cour, et s'était fait +indiquer la chambre de Fantine par la portière sans défiance, accoutumée +qu'elle était à voir des gens armés demander monsieur le maire.</p> + +<p>Arrivé à la chambre de Fantine, Javert tourna la clef, poussa la porte +avec une douceur de garde-malade ou de mouchard, et entra.</p> + +<p>À proprement parler, il n'entra pas. Il se tint debout dans la porte +entrebâillée, le chapeau sur la tête, la main gauche dans sa redingote +fermée jusqu'au menton. Dans le pli du coude on pouvait voir le pommeau +de plomb de son énorme canne, laquelle disparaissait derrière lui.</p> + +<p>Il resta ainsi près d'une minute sans qu'on s'aperçût de sa présence. +Tout à coup Fantine leva les yeux, le vit, et fit retourner M. +Madeleine.</p> + +<p>À l'instant où le regard de Madeleine rencontra le regard de Javert, +Javert, sans bouger, sans remuer, sans approcher, devint épouvantable. +Aucun sentiment humain ne réussit à être effroyable comme la joie.</p> + +<p>Ce fut le visage d'un démon qui vient de retrouver son damné.</p> + +<p>La certitude de tenir enfin Jean Valjean fit apparaître sur sa +physionomie tout ce qu'il avait dans l'âme. Le fond remué monta à la +surface. L'humiliation d'avoir un peu perdu la piste et de s'être mépris +quelques minutes sur ce Champmathieu, s'effaçait sous l'orgueil d'avoir +si bien deviné d'abord et d'avoir eu si longtemps un instinct juste. Le +contentement de Javert éclata dans son attitude souveraine. La +difformité du triomphe s'épanouit sur ce front étroit. Ce fut tout le +déploiement d'horreur que peut donner une figure satisfaite.</p> + +<p>Javert en ce moment était au ciel. Sans qu'il s'en rendit nettement +compte, mais pourtant avec une intuition confuse de sa nécessité et de +son succès, il personnifiait, lui Javert, la justice, la lumière et la +vérité dans leur fonction céleste d'écrasement du mal. Il avait derrière +lui et autour de lui, à une profondeur infinie, l'autorité, la raison, +la chose jugée, la conscience légale, la vindicte publique, toutes les +étoiles; il protégeait l'ordre, il faisait sortir de la loi la foudre, +il vengeait la société, il prêtait main-forte à l'absolu; il se dressait +dans une gloire; il y avait dans sa victoire un reste de défi et de +combat; debout, altier, éclatant, il étalait en plein azur la bestialité +surhumaine d'un archange féroce; l'ombre redoutable de l'action qu'il +accomplissait faisait visible à son poing crispé le vague flamboiement +de l'épée sociale; heureux et indigné, il tenait sous son talon le +crime, le vice, la rébellion, la perdition, l'enfer, il rayonnait, il +exterminait, il souriait et il y avait une incontestable grandeur dans +ce saint Michel monstrueux.</p> + +<p>Javert, effroyable, n'avait rien d'ignoble.</p> + +<p>La probité, la sincérité, la candeur, la conviction, l'idée du devoir, +sont des choses qui, en se trompant, peuvent devenir hideuses, mais qui, +même hideuses, restent grandes; leur majesté, propre à la conscience +humaine, persiste dans l'horreur. Ce sont des vertus qui ont un vice, +l'erreur. L'impitoyable joie honnête d'un fanatique en pleine atrocité +conserve on ne sait quel rayonnement lugubrement vénérable. Sans qu'il +s'en doutât, Javert, dans son bonheur formidable, était à plaindre comme +tout ignorant qui triomphe. Rien n'était poignant et terrible comme +cette figure où se montrait ce qu'on pourrait appeler tout le mauvais du +bon.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_IVh" id="Chapitre_IVh"></a><a href="#huitieme">Chapitre IV</a></h2> + +<h3>L'autorité reprend ses droits</h3> + + +<p>La Fantine n'avait point vu Javert depuis le jour où M. le maire l'avait +arrachée à cet homme. Son cerveau malade ne se rendit compte de rien, +seulement elle ne douta pas qu'il ne revint la chercher. Elle ne put +supporter cette figure affreuse, elle se sentit expirer, elle cacha son +visage de ses deux mains et cria avec angoisse:</p> + +<p>—Monsieur Madeleine, sauvez-moi!</p> + +<p>Jean Valjean—nous ne le nommerons plus désormais autrement—s'était +levé. Il dit à Fantine de sa voix la plus douce et la plus calme:</p> + +<p>—Soyez tranquille. Ce n'est pas pour vous qu'il vient.</p> + +<p>Puis il s'adressa à Javert et lui dit:</p> + +<p>—Je sais ce que vous voulez.</p> + +<p>Javert répondit:</p> + +<p>—Allons, vite!</p> + +<p>Il y eut dans l'inflexion qui accompagna ces deux mots je ne sais quoi +de fauve et de frénétique. Javert ne dit pas: «Allons, vite!» il dit: +«Allonouaite!» Aucune orthographe ne pourrait rendre l'accent dont cela +fut prononcé; ce n'était plus une parole humaine, c'était un +rugissement.</p> + +<p>Il ne fit point comme d'habitude; il n'entra point en matière; il +n'exhiba point de mandat d'amener. Pour lui, Jean Valjean était une +sorte de combattant mystérieux et insaisissable, un lutteur ténébreux +qu'il étreignait depuis cinq ans sans pouvoir le renverser. Cette +arrestation n'était pas un commencement, mais une fin. Il se borna à +dire: «Allons, vite!»</p> + +<p>En parlant ainsi, il ne fit point un pas; il lança sur Jean Valjean ce +regard qu'il jetait comme un crampon, et avec lequel il avait coutume de +tirer violemment les misérables à lui.</p> + +<p>C'était ce regard que la Fantine avait senti pénétrer jusque dans la +moelle de ses os deux mois auparavant.</p> + +<p>Au cri de Javert, Fantine avait rouvert les yeux. Mais M. le maire était +là. Que pouvait-elle craindre?</p> + +<p>Javert avança au milieu de la chambre et cria:</p> + +<p>—Ah çà! viendras-tu?</p> + +<p>La malheureuse regarda autour d'elle. Il n'y avait personne que la +religieuse et monsieur le maire. À qui pouvait s'adresser ce tutoiement +abject? elle seulement. Elle frissonna.</p> + +<p>Alors elle vit une chose inouïe, tellement inouïe que jamais rien de +pareil ne lui était apparu dans les plus noirs délires de la fièvre.</p> + +<p>Elle vit le mouchard Javert saisir au collet monsieur le maire; elle vit +monsieur le maire courber la tête. Il lui sembla que le monde +s'évanouissait.</p> + +<p>Javert, en effet, avait pris Jean Valjean au collet.</p> + +<p>—Monsieur le maire! cria Fantine.</p> + +<p>Javert éclata de rire, de cet affreux rire qui lui déchaussait toutes +les dents.</p> + +<p>—Il n'y a plus de monsieur le maire ici!</p> + +<p>Jean Valjean n'essaya pas de déranger la main qui tenait le col de sa +redingote. Il dit:</p> + +<p>—Javert....</p> + +<p>Javert l'interrompit:</p> + +<p>—Appelle-moi monsieur l'inspecteur.</p> + +<p>—Monsieur, reprit Jean Valjean, je voudrais vous dire un mot en +particulier.</p> + +<p>—Tout haut! parle tout haut! répondit Javert; on me parle tout haut à +moi!</p> + +<p>Jean Valjean continua en baissant la voix:</p> + +<p>—C'est une prière que j'ai à vous faire....</p> + +<p>—Je te dis de parler tout haut.</p> + +<p>—Mais cela ne doit être entendu que de vous seul....</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela me fait? je n'écoute pas!</p> + +<p>Jean Valjean se tourna vers lui et lui dit rapidement et très bas:</p> + +<p>—Accordez-moi trois jours! trois jours pour aller chercher l'enfant de +cette malheureuse femme! Je payerai ce qu'il faudra. Vous +m'accompagnerez si vous voulez.</p> + +<p>—Tu veux rire! cria Javert. Ah çà! je ne te croyais pas bête! Tu me +demandes trois jours pour t'en aller! Tu dis que c'est pour aller +chercher l'enfant de cette fille! Ah! ah! c'est bon! voilà qui est bon! +Fantine eut un tremblement.</p> + +<p>—Mon enfant! s'écria-t-elle, aller chercher mon enfant! Elle n'est donc +pas ici! Ma sœur, répondez-moi, où est Cosette? Je veux mon enfant! +Monsieur Madeleine! monsieur le maire!</p> + +<p>Javert frappa du pied.</p> + +<p>—Voilà l'autre, à présent! Te tairas-tu, drôlesse! Gredin de pays où +les galériens sont magistrats et où les filles publiques sont soignées +comme des comtesses! Ah mais! tout ça va changer; il était temps!</p> + +<p>Il regarda fixement Fantine et ajouta en reprenant à poignée la cravate, +la chemise et le collet de Jean Valjean:</p> + +<p>—Je te dis qu'il n'y a point de monsieur Madeleine et qu'il n'y a point +de monsieur le maire. Il y a un voleur, il y a un brigand, il y a un +forçat appelé Jean Valjean! c'est lui que je tiens! voilà ce qu'il y a!</p> + +<p>Fantine se dressa en sursaut, appuyée sur ses bras roides et sur ses +deux mains, elle regarda Jean Valjean, elle regarda Javert, elle regarda +la religieuse, elle ouvrit la bouche comme pour parler, un râle sortit +du fond de sa gorge, ses dents claquèrent, elle étendit les bras avec +angoisse, ouvrant convulsivement les mains, et cherchant autour d'elle +comme quelqu'un qui se noie, puis elle s'affaissa subitement sur +l'oreiller. Sa tête heurta le chevet du lit et vint retomber sur sa +poitrine, la bouche béante, les yeux ouverts et éteints.</p> + +<p>Elle était morte.</p> + +<p>Jean Valjean posa sa main sur la main de Javert qui le tenait, et +l'ouvrit comme il eût ouvert la main d'un enfant, puis il dit à Javert:</p> + +<p>—Vous avez tué cette femme.</p> + +<p>—Finirons-nous! cria Javert furieux. Je ne suis pas ici pour entendre +des raisons. Économisons tout ça. La garde est en bas. Marchons tout de +suite, ou les poucettes!</p> + +<p>Il y avait dans un coin de la chambre un vieux lit en fer en assez +mauvais état qui servait de lit de camp aux sœurs quand elles +veillaient. Jean Valjean alla à ce lit, disloqua en un clin d'œil le +chevet déjà fort délabré, chose facile à des muscles comme les siens, +saisit à poigne-main la maîtresse-tringle, et considéra Javert. Javert +recula vers la porte.</p> + +<p>Jean Valjean, sa barre de fer au poing, marcha lentement vers le lit de +Fantine. Quand il y fut parvenu, il se retourna, et dit à Javert d'une +voix qu'on entendait à peine:</p> + +<p>—Je ne vous conseille pas de me déranger en ce moment.</p> + +<p>Ce qui est certain, c'est que Javert tremblait.</p> + +<p>Il eut l'idée d'aller appeler la garde, mais Jean Valjean pouvait +profiter de cette minute pour s'évader. Il resta donc, saisit sa canne +par le petit bout, et s'adossa au chambranle de la porte sans quitter du +regard Jean Valjean.</p> + +<p>Jean Valjean posa son coude sur la pomme du chevet du lit et son front +sur sa main, et se mit à contempler Fantine immobile et étendue. Il +demeura ainsi, absorbé, muet, et ne songeant évidemment plus à aucune +chose de cette vie. Il n'y avait plus rien sur son visage et dans son +attitude qu'une inexprimable pitié. Après quelques instants de cette +rêverie, il se pencha vers Fantine et lui parla à voix basse.</p> + +<p>Que lui dit-il? Que pouvait dire cet homme qui était réprouvé à cette +femme qui était morte? Qu'était-ce que ces paroles? Personne sur la +terre ne les a entendues. La morte les entendit-elle? Il y a des +illusions touchantes qui sont peut-être des réalités sublimes. Ce qui +est hors de doute, c'est que la sœur Simplice, unique témoin de la +chose qui se passait, a souvent raconté qu'au moment où Jean Valjean +parla à l'oreille de Fantine, elle vit distinctement poindre un +ineffable sourire sur ces lèvres pâles et dans ces prunelles vagues, +pleines de l'étonnement du tombeau.</p> + +<p>Jean Valjean prit dans ses deux mains la tête de Fantine et l'arrangea +sur l'oreiller comme une mère eût fait pour son enfant, il lui rattacha +le cordon de sa chemise et rentra ses cheveux sous son bonnet. Cela +fait, il lui ferma les yeux.</p> + +<p>La face de Fantine en cet instant semblait étrangement éclairée.</p> + +<p>La mort, c'est l'entrée dans la grande lueur.</p> + +<p>La main de Fantine pendait hors du lit. Jean Valjean s'agenouilla devant +cette main, la souleva doucement, et la baisa.</p> + +<p>Puis il se redressa, et, se tournant vers Javert:</p> + +<p>—Maintenant, dit-il, je suis à vous.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="Chapitre_Vh" id="Chapitre_Vh"></a><a href="#huitieme">Chapitre V</a></h2> + +<h3>Tombeau convenable</h3> + + +<p>Javert déposa Jean Valjean à la prison de la ville.</p> + +<p>L'arrestation de M. Madeleine produisit à Montreuil-sur-mer une +sensation, ou pour mieux dire une commotion extraordinaire. Nous sommes +triste de ne pouvoir dissimuler que sur ce seul mot: <i>c'était un +galérien</i>, tout le monde à peu près l'abandonna. En moins de deux heures +tout le bien qu'il avait fait fut oublié, et ce ne fut plus «qu'un +galérien». Il est juste de dire qu'on ne connaissait pas encore les +détails de l'événement d'Arras. Toute la journée on entendait dans +toutes les parties de la ville des conversations comme celle-ci:</p> + +<p>—Vous ne savez pas? c'était un forçat libéré! Qui ça?—Le maire.—Bah! +M. Madeleine?—Oui. Vraiment?—Il ne s'appelait pas Madeleine, il a un +affreux nom, Béjean, Bojean, Boujean.—Ah, mon Dieu!—Il est +arrêté.—Arrêté!—En prison à la prison de la ville, en attendant qu'on +le transfère.—Qu'on le transfère! On va le transférer! Où va-t-on le +transférer?—Il va passer aux assises pour un vol de grand chemin qu'il +a fait autrefois.—Eh bien! je m'en doutais. Cet homme était trop bon, +trop parfait, trop confit. Il refusait la croix, il donnait des sous à +tous les petits drôles qu'il rencontrait. J'ai toujours pensé qu'il y +avait là-dessous quelque mauvaise histoire.</p> + +<p>«Les salons» surtout abondèrent dans ce sens.</p> + +<p>Une vieille dame, abonnée au <i>Drapeau blanc</i>, fit cette réflexion dont +il est presque impossible de sonder la profondeur:</p> + +<p>—Je n'en suis pas fâchée. Cela apprendra aux buonapartistes!</p> + +<p>C'est ainsi que ce fantôme qui s'était appelé M. Madeleine se dissipa à +Montreuil-sur-mer. Trois ou quatre personnes seulement dans toute la +ville restèrent fidèles à cette mémoire. La vieille portière qui l'avait +servi fut du nombre. Le soir de ce même jour, cette digne vieille était +assise dans sa loge, encore tout effarée et réfléchissant tristement. La +fabrique avait été fermée toute la journée, la porte cochère était +verrouillée, la rue était déserte. Il n'y avait dans la maison que deux +religieuses, sœur Perpétue et sœur Simplice, qui veillaient près du +corps de Fantine.</p> + +<p>Vers l'heure où M. Madeleine avait coutume de rentrer, la brave portière +se leva machinalement, prit la clef de la chambre de M. Madeleine dans +un tiroir et le bougeoir dont il se servait tous les soirs pour monter +chez lui, puis elle accrocha la clef au clou où il la prenait +d'habitude, et plaça le bougeoir à côté, comme si elle l'attendait. +Ensuite elle se rassit sur sa chaise et se remit à songer. La pauvre +bonne vieille avait fait tout cela sans en avoir conscience.</p> + +<p>Ce ne fut qu'au bout de plus de deux heures qu'elle sortit de sa rêverie +et s'écria: «Tiens! mon bon Dieu Jésus! moi qui ai mis sa clef au clou!»</p> + +<p>En ce moment la vitre de la loge s'ouvrit, une main passa par +l'ouverture, saisit la clef et le bougeoir et alluma la bougie à la +chandelle qui brûlait.</p> + +<p>La portière leva les yeux et resta béante, avec un cri dans le gosier +qu'elle retint. Elle connaissait cette main, ce bras, cette manche de +redingote.</p> + +<p>C'était M. Madeleine.</p> + +<p>Elle fut quelques secondes avant de pouvoir parler, saisie, comme elle +le disait elle-même plus tard en racontant son aventure.</p> + +<p>—Mon Dieu, monsieur le maire, s'écria-t-elle enfin, je vous croyais....</p> + +<p>Elle s'arrêta, la fin de sa phrase eût manqué de respect au +commencement. Jean Valjean était toujours pour elle monsieur le maire.</p> + +<p>Il acheva sa pensée.</p> + +<p>—En prison, dit-il. J'y étais. J'ai brisé un barreau d'une fenêtre, je +me suis laissé tomber du haut d'un toit, et me voici. Je monte à ma +chambre, allez me chercher la sœur Simplice. Elle est sans doute près +de cette pauvre femme.</p> + +<p>La vieille obéit en toute hâte.</p> + +<p>Il ne lui fit aucune recommandation; il était bien sûr qu'elle le +garderait mieux qu'il ne se garderait lui-même.</p> + +<p>On n'a jamais su comment il avait réussi à pénétrer dans la cour sans +faire ouvrir la porte cochère. Il avait, et portait toujours sur lui, un +passe-partout qui ouvrait une petite porte latérale; mais on avait dû le +fouiller et lui prendre son passe-partout. Ce point n'a pas été +éclairci.</p> + +<p>Il monta l'escalier qui conduisait à sa chambre. Arrivé en haut, il +laissa son bougeoir sur les dernières marches de l'escalier, ouvrit sa +porte avec peu de bruit, et alla fermer à tâtons sa fenêtre et son +volet, puis il revint prendre sa bougie et rentra dans sa chambre.</p> + +<p>La précaution était utile; on se souvient que sa fenêtre pouvait être +aperçue de la rue. Il jeta un coup d'œil autour de lui, sur sa table, +sur sa chaise, sur son lit qui n'avait pas été défait depuis trois +jours. Il ne restait aucune trace du désordre de l'avant-dernière nuit. +La portière avait «fait la chambre». Seulement elle avait ramassé dans +les cendres et posé proprement sur la table les deux bouts du bâton +ferré et la pièce de quarante sous noircie par le feu.</p> + +<p>Il prit une feuille de papier sur laquelle il écrivit: <i>Voici les deux +bouts de mon bâton ferré et la pièce de quarante sous volée à +Petit-Gervais dont j'ai parlé à la cour d'assises</i>, et il posa sur cette +feuille la pièce d'argent et les deux morceaux de fer, de façon que ce +fût la première chose qu'on aperçût en entrant dans la chambre. Il tira +d'une armoire une vieille chemise à lui qu'il déchira. Cela fit quelques +morceaux de toile dans lesquels il emballa les deux flambeaux d'argent. +Du reste il n'avait ni hâte ni agitation, et, tout en emballant les +chandeliers de l'évêque, il mordait dans un morceau de pain noir. Il est +probable que c'était le pain de la prison qu'il avait emporté en +s'évadant.</p> + +<p>Ceci a été constaté par les miettes de pain qui furent trouvées sur le +carreau de la chambre, lorsque la justice plus tard fit une +perquisition.</p> + +<p>On frappa deux petits coups à la porte.</p> + +<p>—Entrez, dit-il.</p> + +<p>C'était la sœur Simplice.</p> + +<p>Elle était pâle, elle avait les yeux rouges, la chandelle qu'elle tenait +vacillait dans sa main. Les violences de la destinée ont cela de +particulier que, si perfectionnés ou si refroidis que nous soyons, elles +nous tirent du fond des entrailles la nature humaine et la forcent de +reparaître au dehors. Dans les émotions de cette journée, la religieuse +était redevenue femme. Elle avait pleuré, et elle tremblait.</p> + +<p>Jean Valjean venait d'écrire quelques lignes sur un papier qu'il tendit +à la religieuse en disant:</p> + +<p>—Ma sœur, vous remettrez ceci à monsieur le curé.</p> + +<p>Le papier était déplié. Elle y jeta les yeux.</p> + +<p>—Vous pouvez lire, dit-il.</p> + +<p>Elle lut.—«Je prie monsieur le curé de veiller sur tout ce que je +laisse ici. Il voudra bien payer là-dessus les frais de mon procès et +l'enterrement de la femme qui est morte aujourd'hui. Le reste sera aux +pauvres.»</p> + +<p>La sœur voulut parler, mais elle put à peine balbutier quelques sons +inarticulés. Elle parvint cependant à dire:</p> + +<p>—Est-ce que monsieur le maire ne désire pas revoir une dernière fois +cette pauvre malheureuse?</p> + +<p>—Non, dit-il, on est à ma poursuite, on n'aurait qu'à m'arrêter dans sa +chambre, cela la troublerait.</p> + +<p>Il achevait à peine qu'un grand bruit se fit dans l'escalier. Ils +entendirent un tumulte de pas qui montaient, et la vieille portière qui +disait de sa voix la plus haute et la plus perçante:</p> + +<p>—Mon bon monsieur, je vous jure le bon Dieu qu'il n'est entré personne +ici de toute la journée ni de toute la soirée, que même je n'ai pas +quitté ma porte!</p> + +<p>Un homme répondit:</p> + +<p>—Cependant il y a de la lumière dans cette chambre.</p> + +<p>Ils reconnurent la voix de Javert.</p> + +<p>La chambre était disposée de façon que la porte en s'ouvrant masquait +l'angle du mur à droite. Jean Valjean souffla la bougie et se mit dans +cet angle.</p> + +<p>La sœur Simplice tomba à genoux près de la table.</p> + +<p>La porte s'ouvrit.</p> + +<p>Javert entra.</p> + +<p>On entendait le chuchotement de plusieurs hommes et les protestations de +la portière dans le corridor.</p> + +<p>La religieuse ne leva pas les yeux. Elle priait.</p> + +<p>La chandelle était sur la cheminée et ne donnait que peu de clarté.</p> + +<p>Javert aperçut la sœur et s'arrêta interdit.</p> + +<p>On se rappelle que le fond même de Javert, son élément, son milieu +respirable, c'était la vénération de toute autorité. Il était tout d'une +pièce et n'admettait ni objection, ni restriction. Pour lui, bien +entendu, l'autorité ecclésiastique était la première de toutes. Il était +religieux, superficiel et correct sur ce point comme sur tous. À ses +yeux un prêtre était un esprit qui ne se trompe pas, une religieuse +était une créature qui ne pèche pas. C'étaient des âmes murées à ce +monde avec une seule porte qui ne s'ouvrait jamais que pour laisser +sortir la vérité.</p> + +<p>En apercevant la sœur, son premier mouvement fut de se retirer.</p> + +<p>Cependant il y avait aussi un autre devoir qui le tenait, et qui le +poussait impérieusement en sens inverse. Son second mouvement fut de +rester, et de hasarder au moins une question.</p> + +<p>C'était cette sœur Simplice qui n'avait menti de sa vie. Javert le +savait, et la vénérait particulièrement à cause de cela.</p> + +<p>—Ma sœur, dit-il, êtes-vous seule dans cette chambre?</p> + +<p>Il y eut un moment affreux pendant lequel la pauvre portière se sentit +défaillir.</p> + +<p>La sœur leva les yeux et répondit:</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ainsi, reprit Javert, excusez-moi si j'insiste, c'est mon devoir, vous +n'avez pas vu ce soir une personne, un homme. Il s'est évadé, nous le +cherchons, ce nommé Jean Valjean, vous ne l'avez pas vu?</p> + +<p>La sœur répondit:</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>Elle mentit. Elle mentit deux fois de suite, coup sur coup, sans +hésiter, rapidement, comme on se dévoue.</p> + +<p>—Pardon, dit Javert, et il se retira en saluant profondément.</p> + +<p>Ô sainte fille! vous n'êtes plus de ce monde depuis beaucoup d'années; +vous avez rejoint dans la lumière vos sœurs les vierges et vos frères +les anges; que ce mensonge vous soit compté dans le paradis!</p> + +<p>L'affirmation de la sœur fut pour Javert quelque chose de si décisif +qu'il ne remarqua même pas la singularité de cette bougie qu'on venait +de souffler et qui fumait sur la table.</p> + +<p>Une heure après, un homme, marchant à travers les arbres et les brumes, +s'éloignait rapidement de Montreuil-sur-mer dans la direction de Paris. +Cet homme était Jean Valjean. Il a été établi, par le témoignage de deux +ou trois rouliers qui l'avaient rencontré, qu'il portait un paquet et +qu'il était vêtu d'une blouse. Où avait-il pris cette blouse? On ne l'a +jamais su. Cependant un vieux ouvrier était mort quelques jours +auparavant à l'infirmerie de la fabrique, ne laissant que sa blouse. +C'était peut-être celle-là.</p> + +<p>Un dernier mot sur Fantine.</p> + +<p>Nous avons tous une mère, la terre. On rendit Fantine à cette mère.</p> + +<p>Le curé crut bien faire, et fit bien peut-être, en réservant, sur ce que +Jean Valjean avait laissé, le plus d'argent possible aux pauvres. Après +tout, de qui s'agissait-il? d'un forçat et d'une fille publique. C'est +pourquoi il simplifia l'enterrement de Fantine, et le réduisit à ce +strict nécessaire qu'on appelle la fosse commune.</p> + +<p>Fantine fut donc enterrée dans ce coin gratis du cimetière qui est à +tous et à personne, et où l'on perd les pauvres. Heureusement Dieu sait +où retrouver l'âme. On coucha Fantine dans les ténèbres parmi les +premiers os venus; elle subit la promiscuité des cendres. Elle fut jetée +à la fosse publique. Sa tombe ressembla à son lit.</p> +<hr style="width: 65%;" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les misérables Tome I, by Victor Hugo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MISÉRABLES TOME I *** + +***** This file should be named 17489-h.htm or 17489-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/4/8/17489/ + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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