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diff --git a/17419-h/17419-h.htm b/17419-h/17419-h.htm new file mode 100644 index 0000000..c954957 --- /dev/null +++ b/17419-h/17419-h.htm @@ -0,0 +1,2414 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>Bouddha</title> + <meta name="author" content="Jules Claretie"> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.mid {text-align: center} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Bouddha, by Jules Claretie + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Bouddha + +Author: Jules Claretie + +Release Date: December 30, 2005 [EBook #17419] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOUDDHA *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + +<h2>JULES CLARETIE</h2> + +<h4>de l'Académie Française</h4><br> + +<h1>BOUDDHA</h1> + +<h3>1 FRONTISPICE<br> +ET 10 VIGNETTES DESSINÉS<br> +<b>PAR ROBAUDI</b><br> +<i>Gravés par A. NARGEOT</i></h3> + + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p> +<br> +<p class="mid">PARIS<br> +LIBRAIRIE L. CONQUET<br> +5, RUE DROUOT, 5</p> + + +<h3>1888</h3> +<br><br> + +<hr> +<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p> + + + + +<p>Sur le balcon du Cercle +des Armées de Terre et de +Mer, en achevant leur café, +ils causaient, se retrouvant +là après des mois et des +mois, des mois d'exil, de +maladie, de batailles, de blessures. En +tête-à-tête, dans le délicieux bavardage +du premier cigare, après le café, +les deux camarades souriaient, évoquant +les années enfuies, les souvenirs de +l'École, les promenades militaires, les +jours de sortie, d'examen ou d'escapade, +et la première épaulette et la dernière +revue, la revue d'hier, à Longchamps, +devant les tribunes, ce défilé +des <i>Tonkinois</i> sous les acclamations +d'une foule, les sourires des mères, les +bravos des anciens, les larmes des +femmes.</p> + +<p>Tous deux décorés de la Légion d'honneur, +l'un des deux amis, la taille fine +serrée dans la redingote bourgeoise, regardait, +sur la tunique bleu de ciel des +officiers de turcos que portait son camarade, +la médaille d'argent qui pendait au +bout du large ruban semé de vert clair et +de jaune, avec ses noms barbares représentant +deux ans de sacrifices, deux ans +d'héroïsme: Son-Tay, Bac-Ninh, Fou-Tcheou, +Formose, Tuyen-Quan, Pescadores;—et +tout en fumant, il se disait +qu'il en avait fallu du sang de braves +gens, Africains, Alsaciens, Bretons, Berrichons, +petits troupiers, fantassins, fusiliers +marins, chasseurs à cheval, soldats +du train, et tant d'autres, tant +d'autres, pour écrire là, sur une médaille +d'argent, ces deux dates: 1883-1885, +et les quarante-huit lettres de ces six +noms de victoires!</p> + +<p>L'officier de turcos—vingt-huit ou +trente ans, blond, gai, souriant, la joue +bronzée à peine par le hâle de la mer et +du vent d'Asie—regardait devant lui, +le coude appuyé sur la balustrade du +balcon en fer forgé. Il regardait devant +lui et se sentait heureux de vivre, humant +l'air plus frais de ce soir d'août +après une journée chaude.</p> + +<p>Un brouhaha de fiacres, d'omnibus, +un vague murmure de voix montaient +de l'Avenue de l'Opéra comme un lointain +bruit de houle, et là, sous ses yeux, +comme un décor, se découpait sur le +ciel tout bleu la masse blanche de +l'Opéra, éclairée fantastiquement par la +lumière électrique, l'Opéra, illuminé, +avec des silhouettes noires allant et venant +sur les marches, et les deux groupes +sculptés se détachant avec de vagues +reflets d'or, tandis que l'Apollon géant +se perdait plus haut, dans le bleu noir, +comme une ombre géante.</p> + +<p>Et c'était une féerie pour l'exilé, retour +d'Asie, de respirer cette atmosphère +de Paris, cet air, ce bruit, cette +poussière de Paris; il se détournait, +pour regarder, après l'Opéra, la double +file de lumières de l'avenue aboutissant, +là-bas, à une autre masse lumineuse +dont les traînées de gaz flambaient au +loin: la Comédie-Française. Tout Paris +dans un coin de Paris! Le boulevard +deux pas, là, sous son regard, et des +passants, et des voitures, dont les lanternes +filaient comme des lucioles, et +des femmes en toilettes claires, et la griserie +d'un soir d'été, avec la caresse +molle d'une chaleur qui tombe et le +sourd murmure indistinct de la foule, +ce murmure fait de causeries, de rires, +de propos envolés, perdus comme cette +fumée de cigare....</p> + +<p>... Et pendant un moment il restait +là, appuyant sa tête au dossier de la +chaise cannée, comme se laissant aller +sur un rocking-chair; et il n'écoutait +rien, n'entendait rien, ni le bruit mâle +des voix des camarades qui arrivait +jusqu'au balcon par les fenêtres ouvertes +du Cercle, ni les causeries des voisins, +attablés près d'eux sur le balcon +et prenant le kummel.</p> + +<p>—Alors, dit brusquement le jeune +homme en habit bourgeois, il te plaît +toujours, ce diable de Paris?</p> + +<p>—S'il me plaît?</p> + +<p>Et le turco leva la main avec une +sorte de respect passionné, un geste de +vénération ardente, comme s'il se fût agi +d'une femme.</p> + +<p>—C'est-à-dire que je le trouve plus +adorable que jamais! Je ne sais pas, +vrai, je ne sais pas comment on peut +vivre loin de lui! Je me demande comment +j'ai pu passer sans mourir d'ennui +mes années de campagne. Et quand je +pense que je l'ai quitté, ce Paris, pour +Alger et le Tonkin avec une joie de collégien +échappant au <i>bahut!</i> Parisien jusqu'aux +moelles, moi, et cependant promenant +mes os un peu partout, quitte à les +laisser un jour quelque part! Mais, parole +d'honneur, il n'y a que Paris au +monde! Tiens, il n'y a pas de paysage +d'Asie, de nuit d'Algérie, rien qui vaille +cette carte d'échantillon que nous +voyons d'ici!... Oui, là, ces affiches!</p> + +<p>Il montrait du doigt, à l'étalage de +l'Agence des Théâtres, les affiches jaunes, +bleues, saumon ou roses, et les placards +enluminés de coloriage, qui donnaient +les titres des pièces qu'on jouait le soir, +les programmes illustrés de l'Hippodrome +ou de l'Éden.</p> + +<p>—Ce coin de paysage-là, mon cher +Roger, ça vaut tous les autres!... Ah! +les théâtres! Quand on a été voir jouer, +sur le théâtre d'Alger, la <i>Favorite</i> ou la +<i>Mascotte</i>, par de vénérables personnes +qui on pourrait distribuer la Guanhumara +des <i>Burgraves</i>, et qu'on a essayé +d'avaler les drames chinois que les acteurs +d'Hué dévident pendant des jours +et des jours, comme un rouleau sans +fin,—les drames en trois soirées du +père Dumas sont des levers de rideau +côté de ça;—quand on a été sevré des +acteurs de Paris, si tu savais ce que ces +bouts d'affiche contiennent de promesses +et d'allèchements!...</p> + +<p>L'officier s'arrêta, laissant un moment +sa pensée se fondre comme son londrès, +puis tout à coup il se redressa brusquement +sur sa chaise. Par-dessus le bourdonnement +des chars et le bruit de houle +des passants, un air sautillant et vif, un +air d'opérette enlevé gaiement sur un +piano, venait à lui, comme une bouffée +de vent, par quelque fenêtre ouverte.</p> + +<p>—Tiens! dit-il, l'air de <i>Bouddha</i>!...</p> + +<p>—Bouddha?</p> + +<p>—Oui, dans l'opérette des Nouveautés, +la <i>Petite Mousmée</i>, tu sais bien....</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—L'air que chantait Antonia Boulard.</p> + +<p>—Ah! ah! Antonia! Encore!</p> + +<p>—Toujours, fit le turco en essayant +de sourire. Quoique... si tu savais, mon +cher!</p> + +<p>Il s'arrêta encore, écoutant toujours +l'air pétillant qui montait vers lui comme +une mousse de champagne au haut +du verre, et, instinctivement, ses doigts +battant la mesure sur la table de marbre, +il se laissait aller à murmurer le fredon +d'autrefois, le couplet de la petite mousmée +d'Yokohama, amoureuse du dieu +Bouddha:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2"> Ah! Bouddha, Bouddha,</p> +<p class="i2"> Mon petit Bouddha,</p> +<p>Que tu m'as fait de la peine!</p> +<p class="i2"> Bouddha me bouda</p> +<p class="i2"> Le cruel Bouddha!</p> +<p>Je l'implore à perdre haleine!</p> +<p class="i2"> Ah! Bouddha,</p> +<p class="i2"> Cher Bouddha,</p> +<p class="i2"> Doux Bouddha...</p> + </div> </div> + +<p>Et pendant qu'il murmurait, dans sa +moustache blonde, le couplet de l'opérette +oubliée,—du succès parisien d'il +y avait trois hivers,—le joli garçon +rieur devenait sérieux; lentement une +ride se creusait entre ses sourcils, et son +oeil bleu, son oeil franc, clair et bon, +s'emplissait comme d'un voile de brume.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Bouddha me bouda,</p> +<p>Le cruel Bouddha....</p> + </div> </div> + +<p>—Est-ce drôle, dit-il tout à coup en +s'interrompant, il m'énerve maintenant, +ce refrain-là! Et je l'ai tant chanté et +rechanté là-bas!... Bouddha! Je ne t'ai +pas dit l'histoire du Bouddha d'Antonia?... +Non?... Comique et triste, cette histoire-là, +mon cher!... Antonia!... Ah! la +jolie fille!... Et bonne fille! Grande, +blonde, gaie, des dents de mangeuse, +des lèvres de joyeuse, tout cela appétissant, +sain et solide!... Nous avions commencé +par nous détester, je ne sais pas +pourquoi. Un souper, au Cercle, après +une revue de fin d'année, où elle avait +figuré je ne sais quel personnage... le +Nouveau Timbre-poste ou le Détective +dans l'embarras.... Placée à côté de +moi.... J'avais voulu faire de l'esprit, elle +ne m'avait pas trouvé drôle et me l'avait +dit. Six mois après, nous nous adorions. +Quand je dis nous, moi je l'adorais. Elle +ne me détestait probablement pas. Bonne +créature, Antonia! Et campée!... Du +reste, tu la connais.</p> + +<p>—Par les photographes.</p> + +<p>—Ça suffit. J'étais détaché au ministère +de la guerre. Beaucoup de temps +moi. J'ai vu quatre-vingts fois de suite +la <i>Petite Mousmée</i>, l'opérette japonaise +laquelle avait collaboré Yamato, le chargé +d'affaires du Japon. Très gentille dans +la <i>Petite Mousmée</i>, Antonia! Sa robe +de soie bleu ciel à fleurs jetées lui collait +comme à la peau et la moulait comme +ces voiles mouillés que les sculpteurs +jettent sur leur terre fraîche. C'était, +mon cher, sous cette caresse du satin, +la femme même, la femme attirante, +vivante, avec sa beauté impérieuse et +saine, que le public avait sous les yeux. +Les marchands de lorgnettes ont dû faire +leurs frais. Et de cette robe bleue une +nuque blanche sortait, un cou élégant +mis à nu par les cheveux relevés en +bloc, et retenus, au haut de la tête, par +une grosse épingle d'or. Les oreilles +charnues, les joues à fossettes, les lèvres, +le rire d'Antonia, ont été pour cinquante +pour cent dans le succès de la <i>Petite +Mousmée</i>. Quant à Lafertrille, qui jouait +Bouddha, jamais il n'avait été plus drôle. +A propos, de quoi est-il mort, Lafertrille?</p> + +<p>—De la maladie moderne: l'ataxie +locomotrice! Trop de petites mousmées. +Et quand il est mort les chroniqueurs +ont dit: «Encore un qu'on ne remplacera +pas!» Et maintenant Galivet a repris +les rôles de Lafertrille, et qui parle de +Lafertrille maintenant qu'on a Galivet? +Galivet est gras, Lafertrille était maigre. +Voilà toute la différence, le public s'en +moque! Il se moque de tout, le public!</p> + +<p>—Je ne connais pas Galivet, mais j'ai +vu Lafertrille jouer Bouddha de la première +à la dernière. Le tour de <i>Bouddha</i> +en quatre-vingt soirs! Et quand c'était +fini, <i>Bouddha</i>, avec quelle joie j'emportais +«ma mousmée» à moi, fouette +cocher, au grand galop, vers son petit +hôtel de l'avenue Kléber!... Le coupé +traversait la place de la Concorde presque +déserte, montait rapidement les +Champs-Élysées, où d'autres coupés +duos passaient emportés aussi, et le +temps me paraissait si long, si long, +quoique j'eusse près de moi, la tête sur +mon épaule,—ou moi la serrant de +mon bras passé sous son manteau,—la +jolie blonde que toute une salle lorgnait +tout à l'heure, et qui me fredonnait +très bas, pour moi seul, comme un petit +murmure caressant, le couplet bissé +par les boulevardiers:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mon petit Bouddha,</p> +<p>Que tu m'as fait de la peine!</p> + </div> </div> + +<p>Je trouvais la route longue, et, arrivé, +je regrettais presque cette sensation +délicieuse d'un tête-à-tête au fond d'une +voiture avec une créature que tout Paris +enviait, et que quelqu'un, à la lueur du +gaz, pouvait presque reconnaître du +fond d'un de ces coupés qui nous croisaient. +C'est étonnant ce qu'il y a de +grains de vanité au fond de l'amour!... +Et pourtant, vrai, j'aimais Antonia pour +tout de bon.</p> + +<p>Elle était folle des japonaiseries. Elle +prenait son opérette au sérieux. Elle +voulait qu'autour d'elle, bibelots et soieries, +tout fût du <i>temps</i>, du <i>temps</i> de +Bouddha Ier. Je dévalisais les boutiques +de vendeurs de <i>netzskés</i> pour peupler de +drôleries ses étagères, et je me rappelle +sa joie, sa joie d'enfant lorsque j'arrivai, +un soir, précédant un commissionnaire +qui portait sur ses bras, comme une +nourrice son nourrisson, un gros Bouddha +doré que j'avais découvert au fond +d'un magasin de bric-à-brac, rue des +Martyrs! Ah! le beau Bouddha! Presque +grandeur nature, mon cher, accroupi, +les mains jointes, tout doré, mais d'un +or rouge à reflets sanglants, d'un ton +tout particulier qui rappelait le cuir de +Cordoue et les faïences mezzo-arabes, +un Bouddha au crâne rose, et dont la +bonne figure paterne, les yeux mi-clos +et le sourire béat, un sourire indulgent +et las, illuminait une face luisante avec +une paire d'oreilles longues d'ici à demain!...</p> + +<p>Quand elle l'aperçut tout luisant d'or +rouge entre les mains du commissionnaire; +quand elle le vit apparaître sous +la portière de soie de Chine soulevée, +Antonia salua le Bouddha d'un grand +cri d'enfant joyeuse suivi d'un long éclat +de rire:</p> + +<p>—Ah! Bouddha! Voilà Bouddha!... +Vive Bouddha!</p> + +<p>Et elle frappait dans ses mains, elle +me sautait au cou.</p> + +<p>—Mon petit Edmond! Oh! comme tu +es gentil!... Un Bouddha!... Ça me manquait! +Il ne ressemble pas du tout +Lafertrille, du tout, du tout!... Il est +joliment mieux! Où le mettrons-nous?... +Parbleu, là, sur la cheminée.... Je ferai +faire une planchette.... Ah! le beau +Bouddha!</p> + +<p>Puis, avec des airs respectueux, elle +s'avançait vers le Bouddha que nous +avions posé sur la table, et, prenant les +poses de la petite mousmée:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ah! Bouddha,</p> +<p>Cher Bouddha,</p> +<p>Doux Bouddha!</p> + </div> </div> + +<p>Elle chantait de sa voix de théâtre, +s'interrompant tout à coup parce que +je riais, pour me dire:</p> + +<p>—Au fait, tu sais, Edmond, c'est +peut-être le vrai Dieu!</p> + +<p>Elle vida son porte-monnaie dans les +mains du commissionnaire, et nous dînâmes, +ce soir-là, en tiers avec ce brave +Bouddha doré, posé sur la table et qui +nous contemplait de son air calme, gravement. +Au dessert, Antonia voulut lui +faire boire du champagne. Bouddha conserva +sa dignité et nous allâmes aux +Nouveautés en riant beaucoup de notre +invité en or rouge. Jamais Antonia ne +chanta mieux que ce soir-là, les couplets +de la <i>Petite Mousmée</i>.</p> + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p> +<br><br><br> +<hr> +<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p> + + + +<p>Et dès lors, Bouddha, +mon Bouddha de la rue +des Martyrs, devint le dieu +de cette jolie bonbonnière +de l'avenue Kléber, que ma +petite bouddhiste voulait +rendre japonaise du rez-de-chaussée +au grenier. Antichambre +japonaise avec deux vieux griffons de +bronze à l'entrée, salle à manger japonaise +tendue de rouleaux peints par +un décorateur du Mikado, chambre japonaise, +salle de bain japonaise... Tout +au Japon! Et dans ce délicieux paradis +japonais, une déesse bien vivante emplissant +tout l'hôtel,—prononce a u, +au, autel, si tu veux,—de son rire, +de son parfum de femme, de sa jeunesse +et de sa gaieté,—et un dieu silencieux +et indulgent bénissant nos amours +sans rien dire!</p> + +<p>Ah! le bon Bouddha, le <i>doux Bouddha</i>, +comme disait la chanson!... Il trônait +au milieu du salon, sur la cheminée, +comme dans une pagode. On avait drapé +son socle, encadré la glace, et Bouddha +rayonnait là, rouge et or, comme un +soleil d'automne. Je le saluais avec amitié. +J'en étais arrivé à le considérer +comme un hôte du logis, un habitué, +un vieux parent. Antonia lui donnait de +petits tapes câlines sur ses joues cuivrées. +Bouddha veillait sur nous, toujours +digne.</p> + +<p>Un soir... ah! le diable soit des +femmes, même les meilleures!... Antonia +était nerveuse.... Elle s'était, pour parler +comme elle, <i>attrapée</i> à la répétition +avec Lafertrille.... Aimé des femmes, +mais mal élevé, Lafertrille! Il avait +traité Antonia du nom de l'oiseau qui +plaisait si peu à Ibicus. Antonia avait +répliqué qu'en fait de <i>grues</i> la grande +Stella pouvait compter pour deux... +Cette grande Stella, qui donnait en +ce temps-là à Lafertrille l'illusion de l'amour, +était alors survenue. Tapage, duo +de Mme Angot, un régisseur affolé, Lafertrille +embarrassé, le directeur agacé.</p> + +<p>Bref, Antonia était revenue d'une humeur +massacrante.</p> + +<p>—Cet imbécile de Lafertrille! Cette +intrigante de Stella! Et cet autre <i>empoté</i> +qui ne disait rien!</p> + +<p>L'<i>empoté</i>, c'était le régisseur.</p> + +<p>—Ah! il est propre, Bouddha! Avec +ça qu'il le joue bien, Lafertrille! Il n'est +pas plus Bouddha que toi!</p> + +<p>C'était à moi qu'elle parlait, Antonia, +et en présence du Bouddha doré, «qui +était peut-être le vrai Dieu!»</p> + +<p>—Lafertrille est, en tout cas, moins +Bouddha que celui-ci! dis-je en essayant +de rire.</p> + +<p>Je n'aimais pas beaucoup ce Lafertrille. +Un instinct. Si Antonia en voulait +à la grande Stella, Lafertrille, bourreau +des coeurs, y était peut-être bien pour +quelque chose. Je ne l'ai jamais su. Passons. +Toujours est-il que lorsque j'eus +comparé à Lafertrille le pauvre et bon +Bouddha de la rue des Martyrs, Antonia +se mit aussitôt dans une colère! Et +comme si le Bouddha des Nouveautés +eût été là, et le régisseur, et la grande +Stella, et les petites camarades, elle +s'avança vers mon Bouddha à moi et, +lui mettant le poing sous le nez:</p> + +<p>—Oh! toi, tu sais, tu es aussi bête +que l'autre!</p> + +<p>Pauvre Bouddha, va!</p> + +<p>Je ne sais pas pourquoi, mais l'injure +me parut injuste, imméritée, et moitié +sérieux, moitié riant, je me mis à plaider +la cause de Bouddha, le vrai Bouddha! +Voyons, était-ce sa faute à ce Bouddha, +si Lafertrille était un insolent, et si la +grande Stella se montrait si mal embouchée,—quoiqu'elle +eût une jolie bouche, +Stella...</p> + +<p>—Une jolie bouche? Et où as-tu vu +ça? Grande comme un four, sa bouche! +On y passerait la tête! Ah ça! mais, tu +vas la défendre aussi, toi, Edmond!</p> + +<p>—Moi? pas le moins du monde!</p> + +<p>—Si, tu la défends! Si, tu la défends! +Une jolie bouche; et de jolis cheveux +aussi, n'est-ce pas? Elle en a quatre, un +de plus que Cadet Roussel, quatre qu'elle +teint avec du henné, et le reste elle se +le fournit chez Loisel!... Une jolie bouche, +Stella? Non, vous autres hommes, +vous êtes tous des imbéciles, tenez, vous +vous laissez prendre à la première grue +venue... Oui, j'ai dit grue... Je te croyais +moins bête que les autres... Tu es aussi +bête que Lafertrille... Une jolie bouche! +Stella!... Un four, je te le dis, un four!</p> + +<p>—Voyons, Antonia, ma petite Antonia...</p> + +<p>J'essayais de la calmer. Je tâchais de +rire.</p> + +<p>—Tiens, Antonia, j'en atteste Bouddha.</p> + +<p>—Bouddha?</p> + +<p>Elle allait et venait par le salon, les +bras croisés, les doigts de sa main droite +battant sur son coude gauche une marche +rageuse, et, de temps à autre, elle +secouait, pour chasser les mèches blondes +qui lui fouettaient le visage, ses +beaux cheveux lourds mal attachés... +Ah! mon ami Roger, qu'elle était jolie!</p> + +<p>Elle vint se planter toute droite devant +la cheminée, regarda le malheureux +Bouddha, impassible dans sa pose +hiératique, et avec un accent de mépris +si drôle que je ne pus retenir cette fois +un éclat de rire:</p> + +<p>—Un Bouddha? Ce poussah-là? Il est +aussi bête que Lafertrille!</p> + +<p>Je te dis que je riais. Je riais trop, +probablement. Antonia en devint furieuse. +Bonne fille, Antonia, mais le sang +aux yeux avec une facilité! Elle n'admettait +pas que je pusse rire. Elle +n'admettait pas que mon Bouddha, salué +d'acclamations joyeuses lorsqu'il avait +apparu, étincelant entre les bras du +commissionnaire auvergnat, ne fût point +odieux à regarder et stupide à manger +du foin.</p> + +<p>Et je défendais, toujours riant, le +Bouddha paisible et doux! Ah! ce que +mon rire exaspérait Antonia! Mon cher, +elle bondit tout à coup comme une panthère +vers la cheminée, allongea la main +pour gifler—cette fois furieusement—le +bon Bouddha, et...—Ah! mon pauvre +ami, comme elle fut calmée d'un seul +coup!—et... patatras, Bouddha insulté, +Bouddha souffleté... «Tiens, ton Bouddha! +tiens, ton Bouddha! tiens! tiens! +tiens!» Bouddha chancela sur le socle +drapé et le front en avant, pauvre dieu +croulant sous l'injure,—de tomber là, +droit entre elle et moi!... Bouddha, cassé +en deux, le chef d'un côté, sur le tapis, +et les genoux sur le devant de marbre +blanc de la cheminée...</p> + +<p>Brisé, Bouddha! Décapité, Bouddha!</p> + +<p>Et, sur le tapis de Perse, la tête coupée, +roulant aux pieds d'Antonia, regardait +encore, regardait toujours la jolie +fille, oui, la regardait de ses yeux clos +demi, entre ses oreilles énormes, dont +l'une pendait, fendue comme celle d'un +cheval au rancart, et le rictus demeurait +impassible dans la face à reflets d'or.</p> + +<p>—Pauvre Bouddha!</p> + +<p>Toute la colère d'Antonia tomba devant +l'aspect lamentable de ce Bouddha guillotiné.</p> + +<p>—Ah! dit-elle.</p> + +<p>Elle ne dit même que: <i>Ah!</i> Mais il y +avait de tout dans ce <i>Ah!</i> Du chagrin, +de l'étonnement, du remords. Elle joignait ses +jolies mains; elle contemplait, +baissée à demi, là, par terre, le Bouddha +sans tête, la tête sans corps!</p> + +<p>—<i>Ah!</i></p> + +<p>Et je ne riais plus. Je l'aimais, ce +Bouddha. C'était, je te l'ai dit, un ami. +Il me semblait que je venais de perdre +un être cher, que ce corps souffrait. Je +ramassai le cadavre. Écaillé, l'or, çà et +là, tombant par squames; et la tête +avec un trou au front et le nez cassé. +Méconnaissable, mon pauvre Bouddha. +Affreux, écrasé! Plus laid encore que Lafertrille!</p> + +<p>—<i>Ah!</i> disait toujours Antonia.</p> + +<p>Elle murmura doucement, timide, un +moment après:</p> + +<p>—On pourra le recoller... peut-être!</p> + +<p>Puis, repentante, et me prenant des +mains la tête de Bouddha, qu'elle posa sur +la cheminée avec cette précaution qu'on +a toujours lorsqu'un malheur est arrivé:</p> + +<p>—Oh! vois-tu, j'en pleurerais!</p> + +<p>Et elle allait pleurer, elle pleurait. +Il y avait deux grosses larmes dans ses +yeux. J'essayais de la consoler, tout en +ramassant les débris de Bouddha, mais +je n'y avais pas le coeur. Le massacre de +cet innocent me navrait. Je cherchais +des plaisanteries, je n'en trouvais pas.</p> + +<p>—Qu'est-ce que tu veux, Antonia? Il +n'y a pas qu'un Bouddha au monde, je +t'en déterrerai un autre!</p> + +<p>—Ce ne sera pas celui-là, dit-elle.</p> + +<p>Jamais elle n'avait eu autant de justesse +d'esprit, Antonia. C'était un peu +tard, mais c'était fort juste: «Ce ne +sera pas celui-là!»</p> + +<p>Et <i>celui-là</i> faisait si bien sur la cheminée! +L'or rouge s'harmonisait avec +les soieries des Kakémonos. La taille de +Bouddha était proportionnée avec les +figurines japonaises qui grimaçaient +drôlement, çà et là, sur les étagères et +les meubles. Il était vraiment le centre, +le président de ce congrès de dieux et +de demi-dieux du pays bleu. Antonia, +calmée, désolée, muette, restait comme +abêtie devant sa victime. Elle était, +comme la petite mousmée de l'opérette, +veuve de ce Bouddha qu'elle avait exterminé!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p> +<br><br><br> +<hr> +<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p> + + + +<p>Mon cher, nous passâmes +des journées entières +à essayer de pâtes fantastiques +et de colles brevetées +sans garantie du gouvernement, +pour arriver à raccommoder le +Bouddha coupé en deux. Toutes les pâtes +furent inutiles. Et, d'ailleurs, essorillé +d'un côté et le nez écrasé au milieu +de la face, Bouddha, dont le revêtement +d'or s'écaillait comme une peau malade, +Bouddha lépreux, Bouddha devenu horrible, +ne pouvait plus figurer jamais, +<i>never, never more</i>, sur la cheminée de +la jolie fille. Quant à en acheter un +autre, à donner sur-le-champ un successeur +au Bouddha de la rue des +Martyrs, non, non, non.... Antonia se +vantait d'être fidèle à ce qu'elle aimait.</p> + +<p>—Fidèle?</p> + +<p>Et je souriais, l'exaspérant par mon +doute.</p> + +<p>—Oui, fidèle! Oui, fidèle! La preuve, +c'est que si tu m'apportais un nouveau +Bouddha, oui, tu entends, un nouveau, +je le jetterais par la fenêtre!</p> + +<p>Et sur le nez épaté du Bouddha décapité +elle posait ses bonnes lèvres fraîches +et baisait l'idole avec une passion éperdue. +Les femmes n'adorent peut-être, +mon pauvre ami, que ce qu'elles ont +cassé.</p> + +<p>Du reste, le repentir et l'adoration ne +durèrent pas longtemps. A bien considérer +son salon japonais, Antonia s'aperçut +peu à peu qu'il fallait décidément +un ornement sur la cheminée. Le salon +manquait, disait-elle, de «point milieu». +Elle avait dû, assez belle pour avoir fait +un modèle, accrocher cette expression +chez quelque peintre.</p> + +<p>Pendant ce temps, les affaires s'embrouillaient +vers l'Extrême Orient, et je +commençais à me lasser un peu de tenir +la plume au ministère et de ne pas +faire, au grand air, quelque exercice de +sabre. La fringale me prit d'aller quelque +part, au Tonkin, écouter, après les fredons +de <i>Bouddha</i>, le petit <i>pchttement</i> des +balles. Un soir, en arrivant chez Antonia, +je lui dis, en essayant d'être gai, et il +m'en coûtait de me séparer de la jolie +fille:</p> + +<p>—Ma petite Antonia, j'ai une nouvelle +à t'annoncer! Si tu veux un <i>point +milieu</i>, tu n'as qu'à le dire. Je m'en vais +au pays où ils poussent tout seuls, +comme des champignons.</p> + +<p>—Tu dis?</p> + +<p>—Je pars pour le Tonkin. Embarquement +à Toulon. Si tu as envie de voir la +Méditerranée...</p> + +<p>Ah! bonne fille! Elle avait eu deux +grosses larmes pour Bouddha décollé +comme saint Jean-Baptiste. Elle en eut +bien quatre pour moi, et aussi grosses, +certainement.</p> + +<p>—Edmond!... Comment? tu pars, +Edmond? Tu me quittes? Tu ne m'aimes +donc pas?</p> + +<p>Je te passe la scène des larmes. Celle-là +fut flatteuse pour mon amour-propre, +et il fallait tout mon appétit de nouveauté +et tout mon amour de la bataille et des +Bouddhas authentiques pour laisser là le +boulevard, les Nouveautés, Antonia et la +petite chambre japonaise de l'avenue +Kléber... Mais si je te disais—chose +curieuse—que cette grande et belle +fille était si enfant, si enfant, que l'idée +que je lui rapporterais de là-bas un +Bouddha nouveau, un Bouddha tout neuf, +la consolait un peu de me voir partir. +Ça l'amusait, la pensée de me voir revenir +tout bronzé en tenant entre mes bras, +comme le commissionnaire auvergnat, +un Bouddha doré!...</p> + +<p>Elle avait eu la folle envie de m'accompagner +jusqu'à Toulon. Voir la mer, +manger de la bouillabaisse en Provence +et ne me quitter que dans le canot ou +sur la passerelle. Ça valait bien une partie +à Bougival ou à Saint-Cloud! Mais +voilà: le jour de mon départ, il y avait +aux Nouveautés lecture de la <i>Pipe cassée</i>, +et on collationnait les rôles le lendemain.</p> + +<p>—Allons, c'est dit! tu partiras sans +moi, mon petit Edmond. Tu comprends, +si je n'étais pas là, les auteurs, qui ne +pensent qu'à eux, donneraient le rôle +de Vadé à Stella... Vadé!... un travesti! +je n'ai jamais joué de travestis! Tu +penses si j'y tiens!</p> + +<p>—Comment donc!</p> + +<p>Et je partis seul pour Toulon, mon +vieux Roger. Mais avant de partir, dans +un petit cabinet des environs de la gare, +nous trinquâmes une dernière fois, +Antonia et moi, des lèvres et des verres, +à la santé du futur Tonkinois, à l'arrivée +du Bouddha nouveau et à la centième de +la <i>Pipe cassée</i>!... Je crois même, soit dit +entre nous, que, pleurant ou riant, +Antonia parla beaucoup plus de son rôle +de Vadé que de la guerre de Chine. Il y +avait un personnage qui la taquinait, +celui de Manon Giroux! La grande Stella +y avait un <i>effet</i>, mais un <i>effet</i>!... C'était +elle qui cassait à coups de pommes la +pipe dans la bouche de Vadé... Un <i>clou</i>!</p> + +<p>Et puis, peu à peu, comme l'heure du +train approchait, elle oubliait tout, +Antonia, et Vadé, et Manon Giroux, et la +<i>collation</i> du lendemain, et, se remémorant +nos parties de plaisir, les bois de +Viroflay, les auberges de Barbizon, les +frileux retours du théâtre par les Champs-Élysées +à demi déserts et les soupers +dans la salle à manger japonaise et nos +rires de l'avenue Kléber, doucement, +doucement, dans l'oreille, elle me disait:</p> + +<p>—Tu sais, si tu veux, la <i>Pipe cassée</i>, +les Nouveautés, les auteurs, j'envoie +tout promener, tout, et je t'accompagne +à Toulon... au Tonkin!... où tu voudras.</p> + +<p>Et elle se serait envolée, ma foi, ce +soir-là, quitte à me reprocher le lendemain +de lui avoir fait <i>rater</i> le rôle de +Vadé! Et cela me flattait, ce mensonge +de la jolie fille se mentant à elle-même +sincèrement! Tout à coup un regard jeté +sur la pendule... «Ah! mon train! +Garçon, l'addition! Et ma valise! Et mes +livres!... Allons, ma petite Antonia!...»</p> + +<p>Elle se pendait à mon bras, en allant +du restaurant à la gare. Elle voulait se +promener encore dans la grande salle +d'attente pleine de pas et de bruissement.... +«Tu as encore cinq minutes... +deux minutes... une minute!...» Et au +seuil de la salle ouverte sur le quai, le +dernier baiser, le long baiser sans bruit, +amer et inoubliable avec son goût de +larmes! «Vite, vite, Edmond, tu ne +trouverais plus de coin!»</p> + +<p>Puis, doucement, tendrement:</p> + +<p>—Mon Bouddha surtout! mon Bouddha! +Ne l'oublie pas!</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ah! Bouddha, Bouddha,</p> +<p>Que tu m'as fait de la peine!...</p> + </div> </div> + +<p>Elle voulut chanter, s'arrêta court, +perdue, comme si elle étouffait, son +mouchoir mouillé à ses lèvres, et je +courus vers le train dont la vapeur +sifflait,—écoutant, entendant toujours +le refrain, le cher refrain de l'opérette +tant de fois répété:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Bouddha me bouda,</p> +<p>Je l'implore à perdre haleine.</p> + </div> </div> + +<p>Et toute la nuit, toute la nuit, dans +une sorte d'hallucination entre sommeil +et fièvre, je revis les pauvres yeux d'Antonia +gonflés comme son coeur, et le +rictus placide du Bouddha brisé, et les +pommes crues de Manon Giroux; et, +au-dessus du tic-tac du train et du +halètement de la machine, l'air de +<i>Bouddha</i> passait, sautillant, railleur, +attendri, coupé par le sifflement des +balles au-devant desquelles j'allais.... +Combien de fois je devais le fredonner, +jusqu'au retour, l'air de <i>Bouddha</i>!</p> + +<p>Le lendemain, d'instinct, avant de +m'embarquer, j'allai, poste restante, +demander si quelque télégramme à mon +adresse.... Eh bien, oui, il y en avait un, +télégramme! Daté de minuit. Antonia +l'avait envoyé du Grand-Hôtel en sortant +des Nouveautés. C'est bête, mon cher, +mais si je te disais que, là-bas, je l'ai +relu cent fois, comme un prêtre lit son +bréviaire, ce papier bleu aux lettres drôlement +imprimées:</p> + +<p>«EDMOND DE LAURIÈRE</p> + +<p>Toulon.—Poste restante.</p> + +<p>Pense à Bouddha, mais pense à toi. +Sois brave, mais pas imprudent. On pavanera +(pour <i>pavoisera</i>) avenue Kléber, +à ton retour. Emporte les meilleures +tendresses de mon coeur.—ANTONIA +VADÉ.»</p> + +<p><i>Vadé</i>! Elle avait signé du nom de son +rôle nouveau! Vadé de la <i>Pipe cassée</i>! +Elle pensait, en saluant l'ami d'hier, au +<i>Clou</i> de demain! Pauvre petite! Mais je +ne voyais qu'une chose: elle songeait +moi;—et lorsque Toulon disparut au +loin, au bout de la mer bleue, je relus +ma dépêche, je l'épelai lettre à lettre, et +pendant que des paysans bretons chantonnaient, +sur le pont, je ne sais quelle +complainte religieuse du Finistère ou du +Morbihan, je portai le papier bleu à mes +lèvres, et je murmurai la chanson de +<i>Bouddha</i>—en pensant à celle qui ne +pensait plus à <i>Bouddha</i> déjà et s'occupait +de Vadé, rôle travesti, costume de +Grévin!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p> +<br><br><br> +<hr> +<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p> + + + +<p>Je ne te raconterai pas +mes impressions du Tonkin. +Ah! nous en avons vu! +Il y a eu, là-bas, mon cher, +jour par jour, des héroïsmes +et des faits d'armes qui +donnent de l'espoir au coeur. Et tout +ça si loin, sans nouvelles, sous la pluie, +dans la boue, avec la fièvre, le choléra, +les rhumatismes, tout le tonnerre de +chien de l'hôpital! La bataille, ce n'est +rien; on se sent vivre quand on se +moque de mourir. Mais la maladie bête, +la dysenterie qui vous tord les entrailles, +l'anémie qui vous mine, l'eau putride +plus meurtrière que le canon... et la +boue, mon cher, la boue, les défilés +dans les rizières, les ciels bas et gris, +la terre où l'on enfonce comme dans du +beurre et qui vous retient comme un +sable mouvant... Et, avec cela, étape +sur étape, marches et contremarches, +des pièces d'artillerie embourbées et +portées à dos d'homme par des chemins +étroits comme des rubans... Puis, +quelquefois, des forêts à traverser, sans +éclaireurs et sans cartes, des sentiers +se tracer à travers bois, à coups de +hache... Je te passe tout ça; c'est +ennuyeux à subir, ces journées et ces +nuits d'alerte et de fatigue, mais c'est +amusant à évoquer... J'ai souvent regretté +ce mauvais temps, en fumant +mon cigare! Atroce, la guerre, mais +quelle gymnastique morale! Toutes les +facultés de l'homme en éveil, et les +meilleures: le courage, le dévouement, +la décision, l'amour du prochain et +l'amour du drapeau!</p> + +<p>Pour en revenir à Bouddha, je l'avais +depuis longtemps oublié, le Bouddha +d'Antonia Boulard, et je me réservais—comme +je l'avais dit—d'en déterrer +un, au moment du retour, chez quelque +brocanteur d'Hanoï... J'en avais tant +vu, de mes camarades, qui faisaient +provision de bibelots par avance, et +qu'une balle couchait en chemin! On +expédiait dans quelque caisse, à la famille, +leur pantalon rouge, leur portefeuille +et les rouleaux de papier de Chine +achetés çà et là, et achats et défroque, +tout partait, roulé en un paquet, pour +France. L'idée de me fournir par avance +d'un Bouddha que je pourrais abandonner +en route avec ma carcasse ne +me souriait pas beaucoup... Oui, au retour, +je m'en occuperais, au retour!</p> + +<p>Et, en attendant le retour, nous nous +enfoncions chaque jour plus avant du +côté de la frontière de Chine, allant +vers Lang-Son, qu'il fallait emporter et +que nous aurions occupé depuis des +mois sans le guet-apens que tu connais... +Lang-Son enlevé, nous pouvions nous y +croire en grande halte, lorsque, au milieu +de février, le général reçoit de +Tuyen-Quan des nouvelles dures... Les +Chinois tenaient là-bas, comme à la +gorge, la petite garnison du commandant +Dominé, et, pied à pied, attaquaient +la citadelle... Toute une armée, comme +tu sais, celle du Yun-Nam, autour d'une +poignée d'hommes! Impossible de laisser +écraser la garnison qui se défend, +là-bas, depuis décembre! De décembre +à mars, compte les jours d'héroïsme, +mon cher!</p> + +<p>Brière de l'Isle laisse donc Négrier +Lang-Son, et, le 15 février, sans pouvoir +prendre un repos crânement gagné, +en route pour Tuyen-Quan, toute la brigade +Giovaninelli! Infanterie de marine, +artilleurs, tirailleurs tonkinois et deux +bataillons de mes bons turcos. Nous +étions éreintés! oh! éreintés! Mais on +avait dit la veille au soldat: «Il faut un +effort pour prendre Lang-Son». Le soldat +avait fait un effort. On lui disait, le +lendemain: «Il faut un effort pour +débloquer Tuyen-Quan». Le soldat faisait +un effort. Et gaiement.</p> + +<p>Pauvres enfants, ces soldats, troupeau +de moutons héroïques allant à la boucherie +comme à une promenade! Et +quelle promenade! Par la route mandarine, +un brouillard à couper au couteau; +presque du verglas pour avancer; partout +des arroyos... En quatre heures +de marche, on traverse l'eau sept fois... +La nuit vient... il pleut... on attend le +jour en grelottant... A l'aurore,—brr! +quelle aurore!—<i>Bono</i>, disent les +turcos, et en route!</p> + +<p>En avant, les fantassins nous taillent +des escaliers dans les pentes raides... On +nous dit qu'il y a des tigres, çà et là, dans +les montagnes de marbre... Tant mieux! +Voir des tigres, ça nous distrairait!... +Et nous marchons, nous marchons, +nous marchons... Il nous semble entendre +dans le lointain les cris d'appel +de la petite garnison qui se défend avec +la brèche ouverte et qu'on égorge. Et +quand la fatigue se fait sentir chez nos +hommes, un mot, comme un coup +d'éperon, les ranime:</p> + +<p>—Vous savez, les camarades nous +attendent!</p> + +<p>Et ces pauvres diables de turcos, donnant +leur peau pour les Français, que +leurs pères ont combattus, disent alors +avec un entrain touchant, montrant en +riant leurs dents blanches:</p> + +<p>—Oui, oui, camarades! Camarades! +Là-bas! En avant!</p> + +<p>Et on marche.</p> + +<p>Comme c'est drôle, la bêtise humaine! +Une nuit, tous ces malheureux, harassés, +n'en pouvaient plus et se traînaient, l'emplacement +du bivouac étant loin encore... +Pas un mot... Rien... Les hanhans +avachis des soldats, alourdis comme des +bêtes de somme... le clic-clac monotone +des sabres sur les quarts de fer-blanc... +Tout à coup la lune se lève, montre sa +lueur rose à travers les nuages, et soudain, +de cette longue file d'hommes en +marche une voix s'élève, que j'entends +encore, avec un accent toulousain, une +voix bien timbrée et qui salue ce lever +de lune de la vieille chanson du pays:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Au clair de la lune,</p> +<p>Mon ami Pierrot...</p> + </div> </div> + +<p>Et crac, mon cher, à cette vieille chanson +du berceau, à ce refrain de mère-grand, +les fronts se redressent, les +jarrets se raffermissent—en avant! au +clair de la lune, mon ami Pierrot—et +cette nuit-là, si on l'eût voulu, en +chantant on eût doublé l'étape!</p> + +<p>Moi aussi, j'avais ma chanson, mon +coup d'éperon! Je ne demandais pas +l'ami Pierrot une plume pour écrire un +mot; mais j'évoquais Bouddha, le doux +Bouddha, le Bouddha qui bouda la petite +Mousmée, et je fredonnais le refrain +d'Antonia, qui me faisait l'effet d'un +clairon invisible. Et pas un moment +de fatigue avec la diane et les airs de +marche sonnés par cette musique du +boulevard! De quoi est fait l'héroïsme, +Roger! Si j'avais donné, pendant cette +campagne, l'exemple d'une belle mort, +tu sais, là, à la Plutarque, l'histoire +aurait toujours ignoré que je puisais cet +héroïsme dans un petit refrain d'opérette!</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ah! Bouddha, Bouddha,</p> +<p>Ah! Bouddha, Bouddha,</p> +<p>Que tu m'as fait de la peine!</p> + </div> </div> + +<p>Au clair de lune ou autrement, la +colonne avançait toujours. Fin février, +nous n'étions plus qu'à huit kilomètres +de Tuyen-Quan. Fichu pays: la flottille, +qui nous accompagnait par la rivière +Claire, était forcée, tant il y avait +d'échouages, de traîner parfois ses canonnières +à bras. Nous, dans les hautes +herbes, nous nous coupions les mollets +aux bambous taillés en ciseaux qu'y +avaient spirituellement cachés les Chinois. +Et pas un ennemi visible. On le sentait, +on le devinait partout, aux fossés creusés, +à la terre remuée, à ces bambous +affilés comme des rasoirs: on ne le +voyait nulle part. Tout à coup, le +2 mars, des auxiliaires tonkinois, entrés +dans les herbes jusqu'à mi-corps, reçoivent +une grêle de balles et voient, +comme des chats-tigres, les Pavillons-Noirs +bondir sur les blessés pour leur +couper la tête...</p> + +<p>Nous sommes à Yuoc, en face des positions +vraiment formidables, et très savantes, +mon cher, établies par le vieux +Liuh-Vinh-Phuoc. Entre nous et Tuyen-Quan, +entre nos troupiers et les «camarades», +l'armée du Yun-Nam, bons +soldats dont quelques-uns, ayant juré de +mourir plutôt que de reculer, s'étaient +fait tatouer au front d'une croix rouge. +Et ce sont ces fanatiques et ces combattants +de toutes les aventures qu'il +faut bousculer, enfoncer, crever, avant +d'arriver à la garnison que commande +Dominé!</p> + +<p>—Allons! mes enfants, encore un +effort!</p> + +<p>Un effort! Toujours un effort! Taran, +taran! Tarataratata, tarataratata! La +charge sonne. Ran, ran, ran, ran! Et +moi je fredonne <i>Bouddha</i>! Ah! Bouddha, +Bouddha! En avant! en avant! Deux fois +l'infanterie de marine, bataillon Mahias, +attaque les Chinois. Deux fois les Chinois +la repoussent. On est à deux cents +mètres de l'ennemi quand la nuit vient. +Deux cents mètres! Et la pluie tombe! +Les hommes râlent dans les herbes. On +allume, pour ramasser les blessés, des +allumettes mouillées... Quelle nuit, +mon cher! Ce brouillard humide, cette +douche glacée qui délaye le sang dans +la boue piétinée, ces ennemis qui sont +là et qui tirent; le bruit des balles qui +sifflent et de l'eau qui dégoutte; ça ne +s'oublie jamais, ces impressions-là.</p> + +<p>Je m'étais avancé assez près des lignes +chinoises, entendant les Pavillons-Noirs +parler de leurs voix gutturales. Tout +coup, au milieu d'une décharge de fusils, +je reçois sur les pieds une masse qui +roule. Je me penche, croyant à un projectile... +C'était une tête, une tête coupée +de petit paysan de France que les +Chinois nous envoyaient à travers les +herbes comme une menace et un défi. +Ah! je ne le chantais même plus le +refrain d'Antonia! J'attendais le petit +jour avec une rage sourde, un appétit +sauvage de vengeance et de mort. Et le +jour arrivé, ce jour gris de mars qui +allait éclairer tant de cadavres, vive +Dieu! comme nous enlevâmes nos turcos!</p> + +<p>—En avant, les Algériens! En avant! +Les amis attendent!</p> + +<p>Et à l'assaut! A l'assaut des retranchements +chinois! A l'assaut! Il s'agissait +d'arracher aux ongles des hommes +jaunes les assiégés qui haletaient, attendant +nos troupiers comme le Messie. A +l'assaut! Elles couraient lentement, les +vestes bleu de ciel de mes enfants +d'Afrique! Les redoutes, les tuyaux de +bambous, les feux croisés, les obusiers, +les fusils de rempart, rien ne les arrêtait. +Rien. Ils sautaient dans le feu, +bondissaient dans l'enfer. Une mine +éclate. La terre tremble. Nous avons les +poils roussis et les vêtements brûlés. +Quarante turcos de ma seule compagnie +disparaissent comme dans un cratère +de volcan. En avant! en avant! On +n'entend pas les cris de mort, tant nos +chacals poussent des cris de rage. Les +balles sifflent, les boulets ronflent, les +fougasses éclatent. En avant! Les turcos +sont déjà dans les retranchements, +clouant aux fascines de bambous les +volontaires au front croisé de rouge, +étranglant les Chinois, mordant au sang, +comme des loups, ces Pavillons-Noirs +qui se défendent comme des lions... Je +n'ai jamais vu motte de terre pétrie de +tant de sang!</p> + +<p>Et, les retranchements emportés, mes +tirailleurs sautent hors des tranchées, +poursuivant les Célestes et leur arrachant +leurs pavillons à tête de mort... +J'avais, comme eux, la fièvre, la «furia» +de cette chasse à l'homme. Tout en +avant de mes hommes, revolver au +poing, je poussais devant moi la cohue +des soldats en déroute, et qui jetaient +leurs armes en se retournant pour tirer. +Au loin Tuyen-Quan, encore debout, +montrait sa silhouette déchiquetée... A +mi-chemin, mon cher, une poignée de +Pavillons-Noirs s'arrêta net, dans une +sorte de pagode abandonnée et, me +voyant maintenant suivi de quelques +hommes seulement, ouvrit vivement le +feu pour nous couper la marche. Mes +turcos étaient enragés. Nous nous lançons +dans la cour gazonnée qui précède +toute pagode, puis, en trois bonds, dans +la pagode même d'où les balles sortaient, +et nous voulons en déloger ces vaincus +qui n'entendent pas fuir.</p> + +<p>Pas de porte à la pagode; du seuil, +nous apercevons seulement un trou noir, +rayé de coups de feu. Nous entrons. +Une fusillade abat à mes côtés trois de +mes hommes, et je pénètre presque +seul dans cette bauge laquée et dorée, +au fond de laquelle, comme des sangliers +forcés, les Pavillons-Noirs nous attendent. +Je verrai toujours ce spectacle, je +te dis: des cadavres sur les dallages, +les colonnes avec leurs inscriptions +dorées enveloppées de fumée, des silhouettes +bizarres et mêlées de dieux et +d'êtres vivants, tous grimaçants, depuis +ce dieu tout vert que nos troupiers +appelaient le <i>diable</i>, jusqu'à des réguliers +chinois armés et faisant feu; +et au fond, au milieu de ces idoles peinturlurées, +et de ces Pavillons-Noirs +adossés aux parois rouges de la pagode, +une statue de Bouddha, un grand Bouddha, +un Bouddha de la taille d'un enfant +de dix ans, et qui flambait, tout entier +d'or rouge, sous un rayon de jour +entrant par le toit de cette pagode, crevassé +par quelque obus.</p> + +<p>Du grouillement des Chinois qui nous +tiraient dessus, de ces ennemis tapis +derrière et nous envoyant leurs coups +de fusil presque à bout portant, je ne +regardais rien, hypnotisé, que ce Bouddha, +là-bas dressé, superbe et m'apparaissant +comme dans une gloire. Et—on +dit que les gens qui se noient revoient +en quelques secondes toute leur vie +passée, brusquement, en avalant leur dernière +gorgée—la vision du petit hôtel +de l'avenue Kléber me traversa la pensée +comme un éclair, et l'or rouge du Bouddha +évoqua subitement les tresses, +teintes au henné, de la chevelure d'Antonia... +Oh! pas longue, du reste, la +vision! Une balle emporta mon casque +blanc, mon <i>tropical helmet</i>, et les cinq +hommes que nous étions, entrés dans +la pagode, nous fûmes contraints de +reculer, comme écrasés, encerclés par +les Chinois, qui sortaient de partout, de +derrière ces idoles d'or, grouillaient, nous +enserraient et cassaient la tête devant +nous à un de mes turcos en faisant siffler +leur <i>coupe-coupe</i> autour de nous...</p> + +<p>Repoussés, mon cher!... Et cette +damnée pagode vomissant littéralement +des Chinois qui nous tiraient dessus, les +trois hommes qui me restaient et moi, +nous nous jetâmes derrière un terrassement +abandonné, et—moi à coups de +revolver, mes turcos à coups de fusil—nous +tînmes un moment ces gaillards-l +à distance. Au surplus, traqués dans +la pagode, ils se donnaient simplement +du champ pour fuir. Ils nous avaient +crus tout d'abord plus nombreux, et, +acculés, ils voulaient mourir en tuant... +Nous ayant repoussés, ils continuaient +leur retraite, ralliant les vaincus, vers +les rapides du Fleuve Rouge.</p> + +<p>Je les voyais fuir; mais, avec ces +renards-là, il y a toujours, un piège +attendre. L'idée me tenait qu'il en restait +encore dans la pagode, à l'affût +pour sauter sur nous.</p> + +<p>—Attendons un moment! dis-je, +mes turcos, qui sortaient déjà de l'abri +de terre.</p> + +<p>Et l'idée du Bouddha me revenant, le +Bouddha qui avait assisté, paisible, à la +tuerie de tout à l'heure:</p> + +<p>—Pourvu qu'ils n'aient pas emporté +le Bouddha!</p> + +<p>J'avais à peine dit cela machinalement +tout haut, qu'un petit éclat de rire clair, +un rire d'enfant, partait à mes côtés, +comme une fusée, et qu'un de mes +Algériens,—vingt-cinq ans, mon cher, +et beau comme un bronze antique,—se +dressant sur la crête du terrassement, +me disait:</p> + +<p>—Tu veux, toi, le Bouddha, mon +capitaine?... Tu vas l'avoir!</p> + +<p>Et moi lui criant: «Mohammed! +Mohammed! je te défends...» il n'en +courait pas moins, bondissait comme +un chat vers la pagode, s'enfonçait dans +le trou noir, et je le suivais, l'appelant +toujours, les deux autres Africains +arrivant au pas de course sur mes +talons...</p> + +<p>Pauvre fou de Mohammed-ben-Saïda! +Il y a, à Alger, une vieille femme, un +aïeul et de jeunes frères qui l'avaient +accompagné, silencieux et résignés, +lorsqu'il s'était embarqué, et qui l'attendent! +Ils l'attendront toujours!</p> + +<p>J'avais raison de croire que la pagode +n'était pas vide. Autour du Bouddha doré, +quatre ou cinq démons,—des volontaires +du Yun-Nam, à la croix rouge, de +ceux qui avaient juré de donner leur +peau,—se tenaient dressés, comme des +dogues à qui l'on veut arracher leur +proie. Un piédestal humain, hérissé, +farouche; et au-dessus, le Bouddha, +accroupi et impassible. Mohammed avait +couru sur eux. Son fusil déchargé, il le +faisait tournoyer, ce fusil, au-dessus de sa +tête rasée, et la crosse lourdement s'en +abattait sur les crânes.—«Attends-nous! +attends-moi!» criais-je. Tout à coup, pendant +qu'un Chinois tombé mordait l'Algérien +aux jambes, un autre, d'un coup +de côté, dans la gorge, le frappait d'un +<i>coupe-coupe</i>, et je vis le turco chanceler.</p> + +<p>J'arrivai sur les Chinois comme Mohammed +tombait, et j'entends encore +de sa gorge crevée sortir le flot de sang +rendant le son d'un tuyau qui se vide... +Puis je ne vis plus rien... Je déchargeai +mon revolver devant moi, au hasard... +Mes turcos enfonçaient leurs baïonnettes +dans les poitrines jaunes... J'étais fou +de colère... Il me semblait que c'était +moi, moi qui venais d'assassiner Mohammed-ben-Saïda.</p> + +<p>Ce ne fut pas long, ce dernier coup +de collier. Les Chinois assommés ou +éventrés râlaient déjà sur les dalles de +la pagode. Les Turcos, en sueur, +essuyaient sur les tuniques des Chinois +leurs baïonnettes qui fumaient. Et Bouddha, +le grand Bouddha doré, souriait +ces flaques de sang et contemplait ces +morts avec son rictus impénétrable figé +sur ses lèvres pour l'éternité.</p> + +<p>Et à deux pas, le cou coupé, la tête +demi renversée dans une pose presque +comiquement lugubre, Mohammed était +aplati, les yeux agrandis, la bouche de +travers, ses pauvres mains encore tendues +vers ce Bouddha qu'il voulait saisir +—pour moi—lorsque le <i>coupe-coupe</i> +l'avait à demi décapité. Alors, par une +navrante association d'idées, ce cadavre +du pauvre enfant d'Afrique, cette tête +presque tranchée, me rappelaient le +Bouddha cassé, tombé sur le tapis du +salon japonais, le Bouddha guillotiné +par la colère d'Antonia... La grande +Stella! Lafertrille! Que c'était loin, loin, +loin! Il me semblait que j'évoquais des +fantômes devant des cadavres.</p> + +<p>Tout à coup, mon cher, il se passa +une chose effroyable, hideuse et héroïque. +De ce tas de morts chinois, un +être se leva, un Céleste tout jeune, +demi nu, la poitrine à l'air, avec un +trou de baïonnette dans cette chair de +cuivre, un petit Chinois maigre, avec +des yeux embrasés et des lèvres qui +tremblotaient, toutes blêmes... Il se +dressa, saignant, s'accrochant de la +main droite au piédestal de Bouddha, et +sa main gauche crispée nous menaçant +encore d'un long couteau recourbé, +taché de rouge...</p> + +<p>Cette espèce de spectre embrassa, +avec une ferveur effrayante, la grande +image d'or qui rayonnait, ironique, au-dessus +du carnage, et, au moment où +un de mes turcos s'approchait pour le +repousser, le petit Chinois poussa un +cri aigu, suppliant et menaçant à la +fois, se jeta entre Bouddha et le turco; +un effroi indigné passa sur sa face au +jaune blême, et le sang de sa blessure +éclaboussant l'or rouge de la statue +accroupie, il leva encore, de son bras +grêle, sur le crâne du turco, le coupe-coupe +qui avait peut-être, tout à l'heure, +décapité Mohammed-ben-Saïda.</p> + +<p>Mais, cette fois, l'Algérien, baïonnette +en avant, clouait d'un seul coup, pan! le +petit Chinois au socle même de la statue, +comme un scarabée sur la planchette, +et la tête du Céleste se renversa, +avec un rauquement court, sur les +jambes accroupies de l'idole.</p> + +<p>Et il me sembla (j'ai dû me tromper), +oui, il me sembla que le petit Chinois, en +tombant, en mourant, râlait le nom adoré +qui formait le premier vers de la chanson +de l'opérette: <i>Bouddha! Boud...dha</i>!</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ah! Bouddha! Bouddha!</p> + </div> </div> + +<p>Hallucination de l'ouïe, évidemment! +Mais le regard mourant du petit Céleste +était plein d'une clarté étrange. Il mourait +heureux et croyant, l'humble héros, +fanatique acharné, aux pieds mêmes de +son adoration et, ne pouvant arracher +aux barbares d'Europe le dieu qu'il avait +prié, il lui donnait sa vie. Sa face s'abattit +sur le socle, et ses lèvres, ses lèvres +ferventes, cherchaient pour s'y coller, +dans un dernier soupir; les pieds de +Bouddha accroupi.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p> +<br><br><br> +<hr> +<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p> + + + +<p>Il était payé cher, le +Bouddha, et comme redoré +deux fois par le sang +du pauvre Africain et du +petit Céleste. Je vivrais cent ans que +je verrais toujours ces deux cous coupés, +ces deux têtes pendantes, l'une glabre +et crispée, l'autre noire, convulsée, +farouche. Un fils d'Afrique, un enfant +d'Asie et, au-dessus, la statue d'or souriant, +immobile, à cette tuerie!</p> + +<p>Je fis emporter le Bouddha comme un +trophée, et on remballa précieusement +après l'avoir passé à l'éponge mouillée, +car sur son or rouge il y avait des éclaboussures +de sang. Il demeura longtemps +en douane, puis, lorsque je reçus +l'ordre de rapatriement, quand on dit +à mes turcos: «Vous allez retourner +Alger en passant par Paris», je surveillai +l'embarquement de la caisse contenant +mon Bouddha, le Bouddha qui +avait vu mourir Mohammed et le petit +Chinois, et je fis monter devant moi le +colis portant au coin, sur le bois blanc, +l'étiquette: <i>Fragile</i>. Et pendant toute la +route, durant le voyage du retour, je +pensais à la joie, au bon rire, aux battements +de mains d'Antonia, en voyant +arriver, majestueux et grave, dans la +bonbonnière de l'avenue Kléber, le Bouddha +pour lequel tant de pauvres gens +s'étaient fait égorger.</p> + +<p>Aussi, dès mon arrivée à Paris, ah! +mon bon Roger, «cocher, avenue Kléber!» +Et le Bouddha sorti de la caisse, +déballé mais empaqueté et hissé sur le +fiacre! Il allait lentement, lentement, ce +maudit fiacre!... Moi, je regardais Paris +par la portière. Il pleuvait; la pluie me +paraissait adorable, saine, pittoresque,... +parisienne, c'est tout dire. Finies, finies, +les pluies cholériques du Tonkin! Enfin, +mon vieux, j'arrive avenue Kléber. Je +sonne à la petite porte. Un domestique +vient m'ouvrir. Tiens, ce n'est plus +Jean! Jean était souriant et accueillant, +celui-ci a la gravité d'un notaire.</p> + +<p>—Madame est chez elle?</p> + +<p>—Je ne sais pas, monsieur; je vais +voir!</p> + +<p>—Annoncez M. Edmond de Laurière!</p> + +<p>—M. de Laurière, bien!</p> + +<p>Eh! non, ce n'est plus Jean! Jean volontiers +m'eût appelé «monsieur Edmond». +Et ce n'est pas Mariette, non plus. Cette +bonne Mariette! J'aperçois, traversant le +hall, un autre profil de femme de chambre. +Au-dessus de ma tête, j'entends +des pas lents et ordonnés: c'est le notaire +qui va m'annoncer à Antonia.</p> + +<p>—Mais elle ne se précipite pas bien +vite pour me sauter au cou, Antonia!...</p> + +<p>Et, pour occuper le temps, là, dans le +salon d'attente, je dépaquette le Bouddha, +je le déficelle, j'enlève le papier +qui le couvre et je le vois apparaître, +triomphant, doré comme un soleil, avec +sa bonne figure paterne,—un peu narquoise +même pour un Bouddha qui a vu +tant de sang autour de lui. Mon cher, je +m'apercevais même qu'il lui en restait +une petite tache au bout de l'oreille, et +j'étais en train de l'effacer, cette tache +rouge—là-bas et devenue noire,—je +l'effaçais avec mon doigt mouillé, lorsque +la porte s'ouvre... Ah! mon Dieu, ah! +quel battement de coeur... C'est Antonia!</p> + +<p>Antonia! je laisse le Bouddha, je +m'avance vers elle.</p> + +<p>C'est Antonia! Oui! c'est Antonia et ce +n'est pas Antonia! Oh! mon cher, grave, +imposante, jolie—de plus en plus jolie,—mais +dans une toilette, une toilette! +Une toilette janséniste, ma parole... Une +dame de charité, une quakeresse, tout ce +que tu voudras, et sans les cheveux blonds +et le bon sourire, j'aurais hésité!...</p> + +<p>—Antonia! ma petite Antonia!</p> + +<p>J'allais l'embrasser, moi, à la bonne +franquette. Elle me montre une chaise, +ne dit rien et me reçoit comme une marquise +de Marivaux pourrait recevoir +Dorante... Je croyais, ma parole, que +quelqu'un nous épiait et que la petite +mousmée jouait un rôle... Non, non, +Roger; transformée, Antonia!... Elle +avait pris l'opérette en grippe et recevait +des leçons de Madame Plessy pour +passer une audition chez Molière! Et +quant à nos amours,—oh! envolés +nos amours! Pft! plus rien!—Aussi +pourquoi s'en aller au Tonkin, mon +pauvre vieux, je te le demande?</p> + +<p>Veux-tu mon impression exacte? Il +me semblait qu'allant rendre visite +Rose Pompon, j'étais reçu par Madame +Swetchine.</p> + +<p>—Alors, dis-je à Antonia, je... je suis +remplacé?</p> + +<p>—Remplacé?</p> + +<p>Elle n'avait pas l'air de comprendre.</p> + +<p>Mais machinalement sa main feuilletait +un petit journal de théâtres traînant +sur la table, et, à la première page de +ce <i>Paris-Artiste</i>, une photographie s'étalait: +celle de Galinet.—Je l'ai vu depuis, +Galinet le comique des Nouveautés, le +successeur de Lafertrille. Il parait qu'elle +était bonne la photographie du menton +bleu et des lèvres roses de Galinet, car +Antonia, visiblement, la regardait avec +indulgence.</p> + +<p>Et si tu savais comme je me sentais +gauche, et bête, et comme j'aurais voulu +m'enfoncer sous terre par une trappe! +Mais ça n'arrive qu'au théâtre les enfoncements +dans les trappes! Je me sentais +mieux, beaucoup mieux vraiment, +à Yuoc, sous la pluie et les balles.</p> + +<p>Alors l'idée me vint de prendre le +Bouddha entre mes bras et de le montrer +à Antonia.</p> + +<p>—Eh! grand Dieu! qu'est-ce que +c'est que ça?</p> + +<p>—Ça? Mais c'est Bouddha! le Bouddha +que je t... que je vous ai promis..., le +Bouddha qui doit remplacer celui de la +rue des Martyrs... le guillotiné!</p> + +<p>Et je montrais, sur le marbre de la +cheminée, la place même où le Bouddha +avait roulé—comme, là-bas, la tête de +Mohammed.</p> + +<p>Alors Antonia me regarda d'un air indulgent, +très indulgent, mais désolant:</p> + +<p>—Oh! mon cher, Bouddha! C'est si +loin, le japonais!... Fini, le japonais! +Démodé la «japonaiserie, le japonisme!...» +Vous n'avez donc pas remarqué?...</p> + +<p>En effet, je n'avais pas remarqué...</p> + +<p>Son geste me montrait le salon +tout neuf, meublé de meubles blancs, +Louis XVI, tendu de vieille soie à fleurs +jetées, comme une robe à paniers de nos +grand'mères!</p> + +<p>—Tout du Louis XVI, maintenant, mon +cher! Chaises et tentures copiées sur les +appartements de Marie-Antoinette. +Trianon! C'est Achenbach qui l'a voulu!</p> + +<p>—Achenbach?</p> + +<p>—De la maison Achenbach, Moser, +Lévy et Compagnie!... Il a été tellement +étrillé à la Bourse lors de l'affaire de +Lang-Son, Dang-Son, Mang-Son, je m'embrouille +avec ces noms du Tonkin, qu'il +aurait volontiers cassé ou déchiré toutes +les chinoiseries, chez moi, ce pauvre +Achenbach!... Quand je dis pauvre!</p> + +<p>—Et c'est lui qui...</p> + +<p>—Qui m'a fait envoyer tout mon +japon à l'hôtel Drouot, et m'a meublé +l'hôtel style Louis XVI? Oui. Il prétendait +que mon japonisme porte <i>raille</i> et que +le Louis XVI est bien plus dans ses opinions. +J'aime mieux ça aussi, moi! C'est +plus convenable.</p> + +<p>Elle se mit à rire.</p> + +<p>—Pur Versailles! faubourg Saint-Germain!</p> + +<p>Puis, frappant sur la joue du malheureux +Bouddha exilé:</p> + +<p>—Remporte ça, vois-tu! C'est de l'histoire +ancienne!</p> + +<p>Et, me tendant les lèvres:</p> + +<p>—Allons, toi, je t'ai bien aimé, ne te +plains pas! Et quand tu voudras me +revoir... en ami...</p> + +<p>—Non, merci!</p> + +<p>—Non?</p> + +<p>—L'amitié, c'est de l'amour en contrefaçon!</p> + +<p>Elle haussa les épaules.</p> + +<p>—Comme tu voudras! Mais je ne te +croyais pas si bête!</p> + +<p>Puis, tout à coup, regardant en face +le Bouddha que j'allais remettre en +fiacre et qui me paraissait si piteux, +elle se mit à fredonner l'air d'autrefois, +l'air si souvent chanté, l'air qui, pour +moi, voltigeait comme un chant d'oiseau +au-dessus des balles chinoises:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ah! Bouddha! Bouddha!</p> +<p>Que tu m'as fait de la peine!</p> + </div> </div> + +<p>Mais, brusquement s'interrompant et +me regardant là, dans les yeux,—très +franche, sincère peut-être:</p> + +<p>—Oh! est-ce drôle! je ne me rappelle +même plus les paroles!...</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ah! Bouddha! Bouddha!...</p> + </div> </div> + +<p>C'est vrai, je ne sais plus!...</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ah! Bouddha! Bouddha!...</p> + </div> </div> + +<p>Non, non, envolé!... Est-ce drôle! +Est-ce drôle!</p> + +<p>—Pas si drôle que ça, lui dis-je, mais +tout naturel. Oh! très naturel! Adieu, +Antonia!</p> + +<p>—Adieu!</p> + +<p>J'avais déjà mon Bouddha entre les +bras, je sortais!</p> + +<p>Elle vint à moi, et se penchant jusqu' +mes lèvres, avec le Bouddha entre nous +deux:</p> + +<p>—Mais embrasse-moi donc, grosse +bête!... Ça ne te va pas bien, Edmond, +le hâle tonkinois... Tu es bronzé, +bronzé!...</p> + +<p>Elle ajouta, gentiment: Reviendras-tu?</p> + +<p>—Oh! oh! Il y a entre nous deux, +maintenant, ma chère...</p> + +<p>—Bouddha?</p> + +<p>—Non, Achenbach!</p> + +<p>—Ah! Tonkinois, va! Tonkinois!</p> + +<p>Et, cette fois, elle me tendit la main, +de bonne amitié.</p> + +<p>Voilà l'histoire.</p> + +<p>Si tu viens chez moi, hôtel de Suez, +mon bon Roger, tu verras, sur ma cheminée, +le pauvre Bouddha, que je vais +emporter, je ne sais où, dans ma vie de +garnison... Si tu le veux, mon Bouddha, +il est à toi, tu sais? Il a toujours sa tache +de sang à l'oreille, sang du petit turco +ou du petit Chinois! Et après tout, çà et +là des bibelots ou des Bouddhas tachés +de sang, c'est peut-être tout ce que nous +aurons rapporté de la terre de Chine! +Allons, Roger, viens-tu à l'Hippodrome?</p> + +<p>Le turco s'était levé, regardant toujours +le boulevard du haut du balcon du +cercle.</p> + +<p>—Allons à l'Hippodrome, dit l'officier +d'artillerie.</p> + +<p>Puis sérieusement, de sa voix jeune, +habituée au commandement:</p> + +<p>—Mon cher, veux-tu que je te dise? +Tu n'as peut-être rapporté de là-bas +qu'un bibelot de bric-à-brac, mais quand +je vous regardais, l'autre jour, à Longchamps +défilant devant tous ces hommes, +toutes ces femmes, ce Paris dont le coeur +battait; quand je voyais les cols bleus des +marins et les vestes bleu clair de tes +turcos passer sur l'herbe verte; quand +les tambours battaient aux champs pour +saluer la croix d'honneur qu'un officier +supérieur attachait à la poitrine d'un +autre officier,—encore un bibelot et +un bibelot taché de sang, cette croix +des braves, mon cher;—quand je voyais +ça, je me disais que c'est peu de chose +sans doute un jour de triomphe pour tant +de jours de sacrifices, mais qu'après tout +ça vaut bien les périls bravés, et les maladies, +et la marche, et le tremblement, +cette vibration d'une foule, cette acclamation +des tribunes, cette sorte de baiser +bruyant de tout un peuple à son armée!...</p> + +<p>Ils étaient devenus pensifs.</p> + +<p>Derrière les rideaux de guipure des +fenêtres, des silhouettes apparaissaient, +se dessinaient, puis s'effaçaient, les hôtes +du Cercle: jeunes gens, vieux généraux, +allant, venant, causant, contant les campagnes +passées, les espoirs futurs.</p> + +<p>Les deux amis rentrèrent.</p> + +<p>Edmond de Laurière chercha, du +regard, un journal qu'il avait, tout à +l'heure, posé sur une table, et ses yeux +allèrent d'une panoplie d'armes,—sabres +en rosaces entrelacées de pistolets, +crosses et lames étincelant sous la +lumière d'un lustre,—à une grande +carte de France, qui tapissait presque +tout un pan du petit salon.</p> + +<p>Alors il s'arrêta.</p> + +<p>Et sur cette carte géante, montrant du +doigt vers l'Est une large marque noire +qui semblait comme une plaque de deuil, +comme la plaie d'une chair arrachée:</p> + +<p>—Tout ça, c'est très bien, dit l'officier +de turcos; mais, vois-tu, ça ne +bouche pas ce trou-là!...</p> + +<p>Et il descendit vers l'avenue de +l'Opéra, fredonnant encore machinalement, +tout en allumant un nouveau +cigare:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ah! Bouddha, Bouddha,</p> +<p>Mon petit Bouddha,</p> +<p>Que tu m'as fait de la peine!</p> + </div> </div> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png"></p> +<br><br><br> +<hr> +<br><br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Bouddha, by Jules Claretie + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOUDDHA *** + +***** This file should be named 17419-h.htm or 17419-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/4/1/17419/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/17419-h/images/01.png b/17419-h/images/01.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..09e4686 --- /dev/null +++ b/17419-h/images/01.png diff --git a/17419-h/images/02.png b/17419-h/images/02.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..512a219 --- /dev/null +++ b/17419-h/images/02.png diff --git a/17419-h/images/03.png b/17419-h/images/03.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b7de885 --- /dev/null +++ b/17419-h/images/03.png diff --git a/17419-h/images/04.png b/17419-h/images/04.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..49d393f --- /dev/null +++ b/17419-h/images/04.png diff --git a/17419-h/images/05.png b/17419-h/images/05.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1858f18 --- /dev/null +++ b/17419-h/images/05.png diff --git a/17419-h/images/06.png b/17419-h/images/06.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..503d36a --- /dev/null +++ b/17419-h/images/06.png diff --git a/17419-h/images/07.png b/17419-h/images/07.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..207757a --- /dev/null +++ b/17419-h/images/07.png diff --git a/17419-h/images/08.png b/17419-h/images/08.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..50fa927 --- /dev/null +++ b/17419-h/images/08.png diff --git a/17419-h/images/09.png b/17419-h/images/09.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f6318bb --- /dev/null +++ b/17419-h/images/09.png diff --git a/17419-h/images/10.png b/17419-h/images/10.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c6d4e53 --- /dev/null +++ b/17419-h/images/10.png diff --git a/17419-h/images/11.png b/17419-h/images/11.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..9f64f3f --- /dev/null +++ b/17419-h/images/11.png |
