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+The Project Gutenberg EBook of Bouddha, by Jules Claretie
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Bouddha
+
+Author: Jules Claretie
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+Release Date: December 30, 2005 [EBook #17419]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOUDDHA ***
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+
+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
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+
+
+
+<h2>JULES CLARETIE</h2>
+
+<h4>de l'Académie Française</h4><br>
+
+<h1>BOUDDHA</h1>
+
+<h3>1 FRONTISPICE<br>
+ET 10 VIGNETTES DESSINÉS<br>
+<b>PAR ROBAUDI</b><br>
+<i>Gravés par A. NARGEOT</i></h3>
+
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/01.png"></p>
+<br>
+<p class="mid">PARIS<br>
+LIBRAIRIE L. CONQUET<br>
+5, RUE DROUOT, 5</p>
+
+
+<h3>1888</h3>
+<br><br>
+
+<hr>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/02.png"></p>
+
+
+
+
+<p>Sur le balcon du Cercle
+des Armées de Terre et de
+Mer, en achevant leur café,
+ils causaient, se retrouvant
+là après des mois et des
+mois, des mois d'exil, de
+maladie, de batailles, de blessures. En
+tête-à-tête, dans le délicieux bavardage
+du premier cigare, après le café,
+les deux camarades souriaient, évoquant
+les années enfuies, les souvenirs de
+l'École, les promenades militaires, les
+jours de sortie, d'examen ou d'escapade,
+et la première épaulette et la dernière
+revue, la revue d'hier, à Longchamps,
+devant les tribunes, ce défilé
+des <i>Tonkinois</i> sous les acclamations
+d'une foule, les sourires des mères, les
+bravos des anciens, les larmes des
+femmes.</p>
+
+<p>Tous deux décorés de la Légion d'honneur,
+l'un des deux amis, la taille fine
+serrée dans la redingote bourgeoise, regardait,
+sur la tunique bleu de ciel des
+officiers de turcos que portait son camarade,
+la médaille d'argent qui pendait au
+bout du large ruban semé de vert clair et
+de jaune, avec ses noms barbares représentant
+deux ans de sacrifices, deux ans
+d'héroïsme: Son-Tay, Bac-Ninh, Fou-Tcheou,
+Formose, Tuyen-Quan, Pescadores;&mdash;et
+tout en fumant, il se disait
+qu'il en avait fallu du sang de braves
+gens, Africains, Alsaciens, Bretons, Berrichons,
+petits troupiers, fantassins, fusiliers
+marins, chasseurs à cheval, soldats
+du train, et tant d'autres, tant
+d'autres, pour écrire là, sur une médaille
+d'argent, ces deux dates: 1883-1885,
+et les quarante-huit lettres de ces six
+noms de victoires!</p>
+
+<p>L'officier de turcos&mdash;vingt-huit ou
+trente ans, blond, gai, souriant, la joue
+bronzée à peine par le hâle de la mer et
+du vent d'Asie&mdash;regardait devant lui,
+le coude appuyé sur la balustrade du
+balcon en fer forgé. Il regardait devant
+lui et se sentait heureux de vivre, humant
+l'air plus frais de ce soir d'août
+après une journée chaude.</p>
+
+<p>Un brouhaha de fiacres, d'omnibus,
+un vague murmure de voix montaient
+de l'Avenue de l'Opéra comme un lointain
+bruit de houle, et là, sous ses yeux,
+comme un décor, se découpait sur le
+ciel tout bleu la masse blanche de
+l'Opéra, éclairée fantastiquement par la
+lumière électrique, l'Opéra, illuminé,
+avec des silhouettes noires allant et venant
+sur les marches, et les deux groupes
+sculptés se détachant avec de vagues
+reflets d'or, tandis que l'Apollon géant
+se perdait plus haut, dans le bleu noir,
+comme une ombre géante.</p>
+
+<p>Et c'était une féerie pour l'exilé, retour
+d'Asie, de respirer cette atmosphère
+de Paris, cet air, ce bruit, cette
+poussière de Paris; il se détournait,
+pour regarder, après l'Opéra, la double
+file de lumières de l'avenue aboutissant,
+là-bas, à une autre masse lumineuse
+dont les traînées de gaz flambaient au
+loin: la Comédie-Française. Tout Paris
+dans un coin de Paris! Le boulevard
+deux pas, là, sous son regard, et des
+passants, et des voitures, dont les lanternes
+filaient comme des lucioles, et
+des femmes en toilettes claires, et la griserie
+d'un soir d'été, avec la caresse
+molle d'une chaleur qui tombe et le
+sourd murmure indistinct de la foule,
+ce murmure fait de causeries, de rires,
+de propos envolés, perdus comme cette
+fumée de cigare....</p>
+
+<p>... Et pendant un moment il restait
+là, appuyant sa tête au dossier de la
+chaise cannée, comme se laissant aller
+sur un rocking-chair; et il n'écoutait
+rien, n'entendait rien, ni le bruit mâle
+des voix des camarades qui arrivait
+jusqu'au balcon par les fenêtres ouvertes
+du Cercle, ni les causeries des voisins,
+attablés près d'eux sur le balcon
+et prenant le kummel.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit brusquement le jeune
+homme en habit bourgeois, il te plaît
+toujours, ce diable de Paris?</p>
+
+<p>&mdash;S'il me plaît?</p>
+
+<p>Et le turco leva la main avec une
+sorte de respect passionné, un geste de
+vénération ardente, comme s'il se fût agi
+d'une femme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que je le trouve plus
+adorable que jamais! Je ne sais pas,
+vrai, je ne sais pas comment on peut
+vivre loin de lui! Je me demande comment
+j'ai pu passer sans mourir d'ennui
+mes années de campagne. Et quand je
+pense que je l'ai quitté, ce Paris, pour
+Alger et le Tonkin avec une joie de collégien
+échappant au <i>bahut!</i> Parisien jusqu'aux
+moelles, moi, et cependant promenant
+mes os un peu partout, quitte à les
+laisser un jour quelque part! Mais, parole
+d'honneur, il n'y a que Paris au
+monde! Tiens, il n'y a pas de paysage
+d'Asie, de nuit d'Algérie, rien qui vaille
+cette carte d'échantillon que nous
+voyons d'ici!... Oui, là, ces affiches!</p>
+
+<p>Il montrait du doigt, à l'étalage de
+l'Agence des Théâtres, les affiches jaunes,
+bleues, saumon ou roses, et les placards
+enluminés de coloriage, qui donnaient
+les titres des pièces qu'on jouait le soir,
+les programmes illustrés de l'Hippodrome
+ou de l'Éden.</p>
+
+<p>&mdash;Ce coin de paysage-là, mon cher
+Roger, ça vaut tous les autres!... Ah!
+les théâtres! Quand on a été voir jouer,
+sur le théâtre d'Alger, la <i>Favorite</i> ou la
+<i>Mascotte</i>, par de vénérables personnes
+qui on pourrait distribuer la Guanhumara
+des <i>Burgraves</i>, et qu'on a essayé
+d'avaler les drames chinois que les acteurs
+d'Hué dévident pendant des jours
+et des jours, comme un rouleau sans
+fin,&mdash;les drames en trois soirées du
+père Dumas sont des levers de rideau
+côté de ça;&mdash;quand on a été sevré des
+acteurs de Paris, si tu savais ce que ces
+bouts d'affiche contiennent de promesses
+et d'allèchements!...</p>
+
+<p>L'officier s'arrêta, laissant un moment
+sa pensée se fondre comme son londrès,
+puis tout à coup il se redressa brusquement
+sur sa chaise. Par-dessus le bourdonnement
+des chars et le bruit de houle
+des passants, un air sautillant et vif, un
+air d'opérette enlevé gaiement sur un
+piano, venait à lui, comme une bouffée
+de vent, par quelque fenêtre ouverte.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! dit-il, l'air de <i>Bouddha</i>!...</p>
+
+<p>&mdash;Bouddha?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dans l'opérette des Nouveautés,
+la <i>Petite Mousmée</i>, tu sais bien....</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;L'air que chantait Antonia Boulard.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! Antonia! Encore!</p>
+
+<p>&mdash;Toujours, fit le turco en essayant
+de sourire. Quoique... si tu savais, mon
+cher!</p>
+
+<p>Il s'arrêta encore, écoutant toujours
+l'air pétillant qui montait vers lui comme
+une mousse de champagne au haut
+du verre, et, instinctivement, ses doigts
+battant la mesure sur la table de marbre,
+il se laissait aller à murmurer le fredon
+d'autrefois, le couplet de la petite mousmée
+d'Yokohama, amoureuse du dieu
+Bouddha:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2"> Ah! Bouddha, Bouddha,</p>
+<p class="i2"> Mon petit Bouddha,</p>
+<p>Que tu m'as fait de la peine!</p>
+<p class="i2"> Bouddha me bouda</p>
+<p class="i2"> Le cruel Bouddha!</p>
+<p>Je l'implore à perdre haleine!</p>
+<p class="i2"> Ah! Bouddha,</p>
+<p class="i2"> Cher Bouddha,</p>
+<p class="i2"> Doux Bouddha...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et pendant qu'il murmurait, dans sa
+moustache blonde, le couplet de l'opérette
+oubliée,&mdash;du succès parisien d'il
+y avait trois hivers,&mdash;le joli garçon
+rieur devenait sérieux; lentement une
+ride se creusait entre ses sourcils, et son
+oeil bleu, son oeil franc, clair et bon,
+s'emplissait comme d'un voile de brume.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Bouddha me bouda,</p>
+<p>Le cruel Bouddha....</p>
+ </div> </div>
+
+<p>&mdash;Est-ce drôle, dit-il tout à coup en
+s'interrompant, il m'énerve maintenant,
+ce refrain-là! Et je l'ai tant chanté et
+rechanté là-bas!... Bouddha! Je ne t'ai
+pas dit l'histoire du Bouddha d'Antonia?...
+Non?... Comique et triste, cette histoire-là,
+mon cher!... Antonia!... Ah! la
+jolie fille!... Et bonne fille! Grande,
+blonde, gaie, des dents de mangeuse,
+des lèvres de joyeuse, tout cela appétissant,
+sain et solide!... Nous avions commencé
+par nous détester, je ne sais pas
+pourquoi. Un souper, au Cercle, après
+une revue de fin d'année, où elle avait
+figuré je ne sais quel personnage... le
+Nouveau Timbre-poste ou le Détective
+dans l'embarras.... Placée à côté de
+moi.... J'avais voulu faire de l'esprit, elle
+ne m'avait pas trouvé drôle et me l'avait
+dit. Six mois après, nous nous adorions.
+Quand je dis nous, moi je l'adorais. Elle
+ne me détestait probablement pas. Bonne
+créature, Antonia! Et campée!... Du
+reste, tu la connais.</p>
+
+<p>&mdash;Par les photographes.</p>
+
+<p>&mdash;Ça suffit. J'étais détaché au ministère
+de la guerre. Beaucoup de temps
+moi. J'ai vu quatre-vingts fois de suite
+la <i>Petite Mousmée</i>, l'opérette japonaise
+laquelle avait collaboré Yamato, le chargé
+d'affaires du Japon. Très gentille dans
+la <i>Petite Mousmée</i>, Antonia! Sa robe
+de soie bleu ciel à fleurs jetées lui collait
+comme à la peau et la moulait comme
+ces voiles mouillés que les sculpteurs
+jettent sur leur terre fraîche. C'était,
+mon cher, sous cette caresse du satin,
+la femme même, la femme attirante,
+vivante, avec sa beauté impérieuse et
+saine, que le public avait sous les yeux.
+Les marchands de lorgnettes ont dû faire
+leurs frais. Et de cette robe bleue une
+nuque blanche sortait, un cou élégant
+mis à nu par les cheveux relevés en
+bloc, et retenus, au haut de la tête, par
+une grosse épingle d'or. Les oreilles
+charnues, les joues à fossettes, les lèvres,
+le rire d'Antonia, ont été pour cinquante
+pour cent dans le succès de la <i>Petite
+Mousmée</i>. Quant à Lafertrille, qui jouait
+Bouddha, jamais il n'avait été plus drôle.
+A propos, de quoi est-il mort, Lafertrille?</p>
+
+<p>&mdash;De la maladie moderne: l'ataxie
+locomotrice! Trop de petites mousmées.
+Et quand il est mort les chroniqueurs
+ont dit: «Encore un qu'on ne remplacera
+pas!» Et maintenant Galivet a repris
+les rôles de Lafertrille, et qui parle de
+Lafertrille maintenant qu'on a Galivet?
+Galivet est gras, Lafertrille était maigre.
+Voilà toute la différence, le public s'en
+moque! Il se moque de tout, le public!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais pas Galivet, mais j'ai
+vu Lafertrille jouer Bouddha de la première
+à la dernière. Le tour de <i>Bouddha</i>
+en quatre-vingt soirs! Et quand c'était
+fini, <i>Bouddha</i>, avec quelle joie j'emportais
+«ma mousmée» à moi, fouette
+cocher, au grand galop, vers son petit
+hôtel de l'avenue Kléber!... Le coupé
+traversait la place de la Concorde presque
+déserte, montait rapidement les
+Champs-Élysées, où d'autres coupés
+duos passaient emportés aussi, et le
+temps me paraissait si long, si long,
+quoique j'eusse près de moi, la tête sur
+mon épaule,&mdash;ou moi la serrant de
+mon bras passé sous son manteau,&mdash;la
+jolie blonde que toute une salle lorgnait
+tout à l'heure, et qui me fredonnait
+très bas, pour moi seul, comme un petit
+murmure caressant, le couplet bissé
+par les boulevardiers:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mon petit Bouddha,</p>
+<p>Que tu m'as fait de la peine!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Je trouvais la route longue, et, arrivé,
+je regrettais presque cette sensation
+délicieuse d'un tête-à-tête au fond d'une
+voiture avec une créature que tout Paris
+enviait, et que quelqu'un, à la lueur du
+gaz, pouvait presque reconnaître du
+fond d'un de ces coupés qui nous croisaient.
+C'est étonnant ce qu'il y a de
+grains de vanité au fond de l'amour!...
+Et pourtant, vrai, j'aimais Antonia pour
+tout de bon.</p>
+
+<p>Elle était folle des japonaiseries. Elle
+prenait son opérette au sérieux. Elle
+voulait qu'autour d'elle, bibelots et soieries,
+tout fût du <i>temps</i>, du <i>temps</i> de
+Bouddha Ier. Je dévalisais les boutiques
+de vendeurs de <i>netzskés</i> pour peupler de
+drôleries ses étagères, et je me rappelle
+sa joie, sa joie d'enfant lorsque j'arrivai,
+un soir, précédant un commissionnaire
+qui portait sur ses bras, comme une
+nourrice son nourrisson, un gros Bouddha
+doré que j'avais découvert au fond
+d'un magasin de bric-à-brac, rue des
+Martyrs! Ah! le beau Bouddha! Presque
+grandeur nature, mon cher, accroupi,
+les mains jointes, tout doré, mais d'un
+or rouge à reflets sanglants, d'un ton
+tout particulier qui rappelait le cuir de
+Cordoue et les faïences mezzo-arabes,
+un Bouddha au crâne rose, et dont la
+bonne figure paterne, les yeux mi-clos
+et le sourire béat, un sourire indulgent
+et las, illuminait une face luisante avec
+une paire d'oreilles longues d'ici à demain!...</p>
+
+<p>Quand elle l'aperçut tout luisant d'or
+rouge entre les mains du commissionnaire;
+quand elle le vit apparaître sous
+la portière de soie de Chine soulevée,
+Antonia salua le Bouddha d'un grand
+cri d'enfant joyeuse suivi d'un long éclat
+de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Bouddha! Voilà Bouddha!...
+Vive Bouddha!</p>
+
+<p>Et elle frappait dans ses mains, elle
+me sautait au cou.</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit Edmond! Oh! comme tu
+es gentil!... Un Bouddha!... Ça me manquait!
+Il ne ressemble pas du tout
+Lafertrille, du tout, du tout!... Il est
+joliment mieux! Où le mettrons-nous?...
+Parbleu, là, sur la cheminée.... Je ferai
+faire une planchette.... Ah! le beau
+Bouddha!</p>
+
+<p>Puis, avec des airs respectueux, elle
+s'avançait vers le Bouddha que nous
+avions posé sur la table, et, prenant les
+poses de la petite mousmée:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ah! Bouddha,</p>
+<p>Cher Bouddha,</p>
+<p>Doux Bouddha!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Elle chantait de sa voix de théâtre,
+s'interrompant tout à coup parce que
+je riais, pour me dire:</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, tu sais, Edmond, c'est
+peut-être le vrai Dieu!</p>
+
+<p>Elle vida son porte-monnaie dans les
+mains du commissionnaire, et nous dînâmes,
+ce soir-là, en tiers avec ce brave
+Bouddha doré, posé sur la table et qui
+nous contemplait de son air calme, gravement.
+Au dessert, Antonia voulut lui
+faire boire du champagne. Bouddha conserva
+sa dignité et nous allâmes aux
+Nouveautés en riant beaucoup de notre
+invité en or rouge. Jamais Antonia ne
+chanta mieux que ce soir-là, les couplets
+de la <i>Petite Mousmée</i>.</p>
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/03.png"></p>
+<br><br><br>
+<hr>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/04.png"></p>
+
+
+
+<p>Et dès lors, Bouddha,
+mon Bouddha de la rue
+des Martyrs, devint le dieu
+de cette jolie bonbonnière
+de l'avenue Kléber, que ma
+petite bouddhiste voulait
+rendre japonaise du rez-de-chaussée
+au grenier. Antichambre
+japonaise avec deux vieux griffons de
+bronze à l'entrée, salle à manger japonaise
+tendue de rouleaux peints par
+un décorateur du Mikado, chambre japonaise,
+salle de bain japonaise... Tout
+au Japon! Et dans ce délicieux paradis
+japonais, une déesse bien vivante emplissant
+tout l'hôtel,&mdash;prononce a u,
+au, autel, si tu veux,&mdash;de son rire,
+de son parfum de femme, de sa jeunesse
+et de sa gaieté,&mdash;et un dieu silencieux
+et indulgent bénissant nos amours
+sans rien dire!</p>
+
+<p>Ah! le bon Bouddha, le <i>doux Bouddha</i>,
+comme disait la chanson!... Il trônait
+au milieu du salon, sur la cheminée,
+comme dans une pagode. On avait drapé
+son socle, encadré la glace, et Bouddha
+rayonnait là, rouge et or, comme un
+soleil d'automne. Je le saluais avec amitié.
+J'en étais arrivé à le considérer
+comme un hôte du logis, un habitué,
+un vieux parent. Antonia lui donnait de
+petits tapes câlines sur ses joues cuivrées.
+Bouddha veillait sur nous, toujours
+digne.</p>
+
+<p>Un soir... ah! le diable soit des
+femmes, même les meilleures!... Antonia
+était nerveuse.... Elle s'était, pour parler
+comme elle, <i>attrapée</i> à la répétition
+avec Lafertrille.... Aimé des femmes,
+mais mal élevé, Lafertrille! Il avait
+traité Antonia du nom de l'oiseau qui
+plaisait si peu à Ibicus. Antonia avait
+répliqué qu'en fait de <i>grues</i> la grande
+Stella pouvait compter pour deux...
+Cette grande Stella, qui donnait en
+ce temps-là à Lafertrille l'illusion de l'amour,
+était alors survenue. Tapage, duo
+de Mme Angot, un régisseur affolé, Lafertrille
+embarrassé, le directeur agacé.</p>
+
+<p>Bref, Antonia était revenue d'une humeur
+massacrante.</p>
+
+<p>&mdash;Cet imbécile de Lafertrille! Cette
+intrigante de Stella! Et cet autre <i>empoté</i>
+qui ne disait rien!</p>
+
+<p>L'<i>empoté</i>, c'était le régisseur.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il est propre, Bouddha! Avec
+ça qu'il le joue bien, Lafertrille! Il n'est
+pas plus Bouddha que toi!</p>
+
+<p>C'était à moi qu'elle parlait, Antonia,
+et en présence du Bouddha doré, «qui
+était peut-être le vrai Dieu!»</p>
+
+<p>&mdash;Lafertrille est, en tout cas, moins
+Bouddha que celui-ci! dis-je en essayant
+de rire.</p>
+
+<p>Je n'aimais pas beaucoup ce Lafertrille.
+Un instinct. Si Antonia en voulait
+à la grande Stella, Lafertrille, bourreau
+des coeurs, y était peut-être bien pour
+quelque chose. Je ne l'ai jamais su. Passons.
+Toujours est-il que lorsque j'eus
+comparé à Lafertrille le pauvre et bon
+Bouddha de la rue des Martyrs, Antonia
+se mit aussitôt dans une colère! Et
+comme si le Bouddha des Nouveautés
+eût été là, et le régisseur, et la grande
+Stella, et les petites camarades, elle
+s'avança vers mon Bouddha à moi et,
+lui mettant le poing sous le nez:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! toi, tu sais, tu es aussi bête
+que l'autre!</p>
+
+<p>Pauvre Bouddha, va!</p>
+
+<p>Je ne sais pas pourquoi, mais l'injure
+me parut injuste, imméritée, et moitié
+sérieux, moitié riant, je me mis à plaider
+la cause de Bouddha, le vrai Bouddha!
+Voyons, était-ce sa faute à ce Bouddha,
+si Lafertrille était un insolent, et si la
+grande Stella se montrait si mal embouchée,&mdash;quoiqu'elle
+eût une jolie bouche,
+Stella...</p>
+
+<p>&mdash;Une jolie bouche? Et où as-tu vu
+ça? Grande comme un four, sa bouche!
+On y passerait la tête! Ah ça! mais, tu
+vas la défendre aussi, toi, Edmond!</p>
+
+<p>&mdash;Moi? pas le moins du monde!</p>
+
+<p>&mdash;Si, tu la défends! Si, tu la défends!
+Une jolie bouche; et de jolis cheveux
+aussi, n'est-ce pas? Elle en a quatre, un
+de plus que Cadet Roussel, quatre qu'elle
+teint avec du henné, et le reste elle se
+le fournit chez Loisel!... Une jolie bouche,
+Stella? Non, vous autres hommes,
+vous êtes tous des imbéciles, tenez, vous
+vous laissez prendre à la première grue
+venue... Oui, j'ai dit grue... Je te croyais
+moins bête que les autres... Tu es aussi
+bête que Lafertrille... Une jolie bouche!
+Stella!... Un four, je te le dis, un four!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Antonia, ma petite Antonia...</p>
+
+<p>J'essayais de la calmer. Je tâchais de
+rire.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, Antonia, j'en atteste Bouddha.</p>
+
+<p>&mdash;Bouddha?</p>
+
+<p>Elle allait et venait par le salon, les
+bras croisés, les doigts de sa main droite
+battant sur son coude gauche une marche
+rageuse, et, de temps à autre, elle
+secouait, pour chasser les mèches blondes
+qui lui fouettaient le visage, ses
+beaux cheveux lourds mal attachés...
+Ah! mon ami Roger, qu'elle était jolie!</p>
+
+<p>Elle vint se planter toute droite devant
+la cheminée, regarda le malheureux
+Bouddha, impassible dans sa pose
+hiératique, et avec un accent de mépris
+si drôle que je ne pus retenir cette fois
+un éclat de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Un Bouddha? Ce poussah-là? Il est
+aussi bête que Lafertrille!</p>
+
+<p>Je te dis que je riais. Je riais trop,
+probablement. Antonia en devint furieuse.
+Bonne fille, Antonia, mais le sang
+aux yeux avec une facilité! Elle n'admettait
+pas que je pusse rire. Elle
+n'admettait pas que mon Bouddha, salué
+d'acclamations joyeuses lorsqu'il avait
+apparu, étincelant entre les bras du
+commissionnaire auvergnat, ne fût point
+odieux à regarder et stupide à manger
+du foin.</p>
+
+<p>Et je défendais, toujours riant, le
+Bouddha paisible et doux! Ah! ce que
+mon rire exaspérait Antonia! Mon cher,
+elle bondit tout à coup comme une panthère
+vers la cheminée, allongea la main
+pour gifler&mdash;cette fois furieusement&mdash;le
+bon Bouddha, et...&mdash;Ah! mon pauvre
+ami, comme elle fut calmée d'un seul
+coup!&mdash;et... patatras, Bouddha insulté,
+Bouddha souffleté... «Tiens, ton Bouddha!
+tiens, ton Bouddha! tiens! tiens!
+tiens!» Bouddha chancela sur le socle
+drapé et le front en avant, pauvre dieu
+croulant sous l'injure,&mdash;de tomber là,
+droit entre elle et moi!... Bouddha, cassé
+en deux, le chef d'un côté, sur le tapis,
+et les genoux sur le devant de marbre
+blanc de la cheminée...</p>
+
+<p>Brisé, Bouddha! Décapité, Bouddha!</p>
+
+<p>Et, sur le tapis de Perse, la tête coupée,
+roulant aux pieds d'Antonia, regardait
+encore, regardait toujours la jolie
+fille, oui, la regardait de ses yeux clos
+demi, entre ses oreilles énormes, dont
+l'une pendait, fendue comme celle d'un
+cheval au rancart, et le rictus demeurait
+impassible dans la face à reflets d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Bouddha!</p>
+
+<p>Toute la colère d'Antonia tomba devant
+l'aspect lamentable de ce Bouddha guillotiné.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dit-elle.</p>
+
+<p>Elle ne dit même que: <i>Ah!</i> Mais il y
+avait de tout dans ce <i>Ah!</i> Du chagrin,
+de l'étonnement, du remords. Elle joignait ses
+jolies mains; elle contemplait,
+baissée à demi, là, par terre, le Bouddha
+sans tête, la tête sans corps!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ah!</i></p>
+
+<p>Et je ne riais plus. Je l'aimais, ce
+Bouddha. C'était, je te l'ai dit, un ami.
+Il me semblait que je venais de perdre
+un être cher, que ce corps souffrait. Je
+ramassai le cadavre. Écaillé, l'or, çà et
+là, tombant par squames; et la tête
+avec un trou au front et le nez cassé.
+Méconnaissable, mon pauvre Bouddha.
+Affreux, écrasé! Plus laid encore que Lafertrille!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ah!</i> disait toujours Antonia.</p>
+
+<p>Elle murmura doucement, timide, un
+moment après:</p>
+
+<p>&mdash;On pourra le recoller... peut-être!</p>
+
+<p>Puis, repentante, et me prenant des
+mains la tête de Bouddha, qu'elle posa sur
+la cheminée avec cette précaution qu'on
+a toujours lorsqu'un malheur est arrivé:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vois-tu, j'en pleurerais!</p>
+
+<p>Et elle allait pleurer, elle pleurait.
+Il y avait deux grosses larmes dans ses
+yeux. J'essayais de la consoler, tout en
+ramassant les débris de Bouddha, mais
+je n'y avais pas le coeur. Le massacre de
+cet innocent me navrait. Je cherchais
+des plaisanteries, je n'en trouvais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu veux, Antonia? Il
+n'y a pas qu'un Bouddha au monde, je
+t'en déterrerai un autre!</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sera pas celui-là, dit-elle.</p>
+
+<p>Jamais elle n'avait eu autant de justesse
+d'esprit, Antonia. C'était un peu
+tard, mais c'était fort juste: «Ce ne
+sera pas celui-là!»</p>
+
+<p>Et <i>celui-là</i> faisait si bien sur la cheminée!
+L'or rouge s'harmonisait avec
+les soieries des Kakémonos. La taille de
+Bouddha était proportionnée avec les
+figurines japonaises qui grimaçaient
+drôlement, çà et là, sur les étagères et
+les meubles. Il était vraiment le centre,
+le président de ce congrès de dieux et
+de demi-dieux du pays bleu. Antonia,
+calmée, désolée, muette, restait comme
+abêtie devant sa victime. Elle était,
+comme la petite mousmée de l'opérette,
+veuve de ce Bouddha qu'elle avait exterminé!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/05.png"></p>
+<br><br><br>
+<hr>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/06.png"></p>
+
+
+
+<p>Mon cher, nous passâmes
+des journées entières
+à essayer de pâtes fantastiques
+et de colles brevetées
+sans garantie du gouvernement,
+pour arriver à raccommoder le
+Bouddha coupé en deux. Toutes les pâtes
+furent inutiles. Et, d'ailleurs, essorillé
+d'un côté et le nez écrasé au milieu
+de la face, Bouddha, dont le revêtement
+d'or s'écaillait comme une peau malade,
+Bouddha lépreux, Bouddha devenu horrible,
+ne pouvait plus figurer jamais,
+<i>never, never more</i>, sur la cheminée de
+la jolie fille. Quant à en acheter un
+autre, à donner sur-le-champ un successeur
+au Bouddha de la rue des
+Martyrs, non, non, non.... Antonia se
+vantait d'être fidèle à ce qu'elle aimait.</p>
+
+<p>&mdash;Fidèle?</p>
+
+<p>Et je souriais, l'exaspérant par mon
+doute.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fidèle! Oui, fidèle! La preuve,
+c'est que si tu m'apportais un nouveau
+Bouddha, oui, tu entends, un nouveau,
+je le jetterais par la fenêtre!</p>
+
+<p>Et sur le nez épaté du Bouddha décapité
+elle posait ses bonnes lèvres fraîches
+et baisait l'idole avec une passion éperdue.
+Les femmes n'adorent peut-être,
+mon pauvre ami, que ce qu'elles ont
+cassé.</p>
+
+<p>Du reste, le repentir et l'adoration ne
+durèrent pas longtemps. A bien considérer
+son salon japonais, Antonia s'aperçut
+peu à peu qu'il fallait décidément
+un ornement sur la cheminée. Le salon
+manquait, disait-elle, de «point milieu».
+Elle avait dû, assez belle pour avoir fait
+un modèle, accrocher cette expression
+chez quelque peintre.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, les affaires s'embrouillaient
+vers l'Extrême Orient, et je
+commençais à me lasser un peu de tenir
+la plume au ministère et de ne pas
+faire, au grand air, quelque exercice de
+sabre. La fringale me prit d'aller quelque
+part, au Tonkin, écouter, après les fredons
+de <i>Bouddha</i>, le petit <i>pchttement</i> des
+balles. Un soir, en arrivant chez Antonia,
+je lui dis, en essayant d'être gai, et il
+m'en coûtait de me séparer de la jolie
+fille:</p>
+
+<p>&mdash;Ma petite Antonia, j'ai une nouvelle
+à t'annoncer! Si tu veux un <i>point
+milieu</i>, tu n'as qu'à le dire. Je m'en vais
+au pays où ils poussent tout seuls,
+comme des champignons.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis?</p>
+
+<p>&mdash;Je pars pour le Tonkin. Embarquement
+à Toulon. Si tu as envie de voir la
+Méditerranée...</p>
+
+<p>Ah! bonne fille! Elle avait eu deux
+grosses larmes pour Bouddha décollé
+comme saint Jean-Baptiste. Elle en eut
+bien quatre pour moi, et aussi grosses,
+certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Edmond!... Comment? tu pars,
+Edmond? Tu me quittes? Tu ne m'aimes
+donc pas?</p>
+
+<p>Je te passe la scène des larmes. Celle-là
+fut flatteuse pour mon amour-propre,
+et il fallait tout mon appétit de nouveauté
+et tout mon amour de la bataille et des
+Bouddhas authentiques pour laisser là le
+boulevard, les Nouveautés, Antonia et la
+petite chambre japonaise de l'avenue
+Kléber... Mais si je te disais&mdash;chose
+curieuse&mdash;que cette grande et belle
+fille était si enfant, si enfant, que l'idée
+que je lui rapporterais de là-bas un
+Bouddha nouveau, un Bouddha tout neuf,
+la consolait un peu de me voir partir.
+Ça l'amusait, la pensée de me voir revenir
+tout bronzé en tenant entre mes bras,
+comme le commissionnaire auvergnat,
+un Bouddha doré!...</p>
+
+<p>Elle avait eu la folle envie de m'accompagner
+jusqu'à Toulon. Voir la mer,
+manger de la bouillabaisse en Provence
+et ne me quitter que dans le canot ou
+sur la passerelle. Ça valait bien une partie
+à Bougival ou à Saint-Cloud! Mais
+voilà: le jour de mon départ, il y avait
+aux Nouveautés lecture de la <i>Pipe cassée</i>,
+et on collationnait les rôles le lendemain.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, c'est dit! tu partiras sans
+moi, mon petit Edmond. Tu comprends,
+si je n'étais pas là, les auteurs, qui ne
+pensent qu'à eux, donneraient le rôle
+de Vadé à Stella... Vadé!... un travesti!
+je n'ai jamais joué de travestis! Tu
+penses si j'y tiens!</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc!</p>
+
+<p>Et je partis seul pour Toulon, mon
+vieux Roger. Mais avant de partir, dans
+un petit cabinet des environs de la gare,
+nous trinquâmes une dernière fois,
+Antonia et moi, des lèvres et des verres,
+à la santé du futur Tonkinois, à l'arrivée
+du Bouddha nouveau et à la centième de
+la <i>Pipe cassée</i>!... Je crois même, soit dit
+entre nous, que, pleurant ou riant,
+Antonia parla beaucoup plus de son rôle
+de Vadé que de la guerre de Chine. Il y
+avait un personnage qui la taquinait,
+celui de Manon Giroux! La grande Stella
+y avait un <i>effet</i>, mais un <i>effet</i>!... C'était
+elle qui cassait à coups de pommes la
+pipe dans la bouche de Vadé... Un <i>clou</i>!</p>
+
+<p>Et puis, peu à peu, comme l'heure du
+train approchait, elle oubliait tout,
+Antonia, et Vadé, et Manon Giroux, et la
+<i>collation</i> du lendemain, et, se remémorant
+nos parties de plaisir, les bois de
+Viroflay, les auberges de Barbizon, les
+frileux retours du théâtre par les Champs-Élysées
+à demi déserts et les soupers
+dans la salle à manger japonaise et nos
+rires de l'avenue Kléber, doucement,
+doucement, dans l'oreille, elle me disait:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais, si tu veux, la <i>Pipe cassée</i>,
+les Nouveautés, les auteurs, j'envoie
+tout promener, tout, et je t'accompagne
+à Toulon... au Tonkin!... où tu voudras.</p>
+
+<p>Et elle se serait envolée, ma foi, ce
+soir-là, quitte à me reprocher le lendemain
+de lui avoir fait <i>rater</i> le rôle de
+Vadé! Et cela me flattait, ce mensonge
+de la jolie fille se mentant à elle-même
+sincèrement! Tout à coup un regard jeté
+sur la pendule... «Ah! mon train!
+Garçon, l'addition! Et ma valise! Et mes
+livres!... Allons, ma petite Antonia!...»</p>
+
+<p>Elle se pendait à mon bras, en allant
+du restaurant à la gare. Elle voulait se
+promener encore dans la grande salle
+d'attente pleine de pas et de bruissement....
+«Tu as encore cinq minutes...
+deux minutes... une minute!...» Et au
+seuil de la salle ouverte sur le quai, le
+dernier baiser, le long baiser sans bruit,
+amer et inoubliable avec son goût de
+larmes! «Vite, vite, Edmond, tu ne
+trouverais plus de coin!»</p>
+
+<p>Puis, doucement, tendrement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Bouddha surtout! mon Bouddha!
+Ne l'oublie pas!</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ah! Bouddha, Bouddha,</p>
+<p>Que tu m'as fait de la peine!...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Elle voulut chanter, s'arrêta court,
+perdue, comme si elle étouffait, son
+mouchoir mouillé à ses lèvres, et je
+courus vers le train dont la vapeur
+sifflait,&mdash;écoutant, entendant toujours
+le refrain, le cher refrain de l'opérette
+tant de fois répété:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Bouddha me bouda,</p>
+<p>Je l'implore à perdre haleine.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et toute la nuit, toute la nuit, dans
+une sorte d'hallucination entre sommeil
+et fièvre, je revis les pauvres yeux d'Antonia
+gonflés comme son coeur, et le
+rictus placide du Bouddha brisé, et les
+pommes crues de Manon Giroux; et,
+au-dessus du tic-tac du train et du
+halètement de la machine, l'air de
+<i>Bouddha</i> passait, sautillant, railleur,
+attendri, coupé par le sifflement des
+balles au-devant desquelles j'allais....
+Combien de fois je devais le fredonner,
+jusqu'au retour, l'air de <i>Bouddha</i>!</p>
+
+<p>Le lendemain, d'instinct, avant de
+m'embarquer, j'allai, poste restante,
+demander si quelque télégramme à mon
+adresse.... Eh bien, oui, il y en avait un,
+télégramme! Daté de minuit. Antonia
+l'avait envoyé du Grand-Hôtel en sortant
+des Nouveautés. C'est bête, mon cher,
+mais si je te disais que, là-bas, je l'ai
+relu cent fois, comme un prêtre lit son
+bréviaire, ce papier bleu aux lettres drôlement
+imprimées:</p>
+
+<p>«EDMOND DE LAURIÈRE</p>
+
+<p>Toulon.&mdash;Poste restante.</p>
+
+<p>Pense à Bouddha, mais pense à toi.
+Sois brave, mais pas imprudent. On pavanera
+(pour <i>pavoisera</i>) avenue Kléber,
+à ton retour. Emporte les meilleures
+tendresses de mon coeur.&mdash;ANTONIA
+VADÉ.»</p>
+
+<p><i>Vadé</i>! Elle avait signé du nom de son
+rôle nouveau! Vadé de la <i>Pipe cassée</i>!
+Elle pensait, en saluant l'ami d'hier, au
+<i>Clou</i> de demain! Pauvre petite! Mais je
+ne voyais qu'une chose: elle songeait
+moi;&mdash;et lorsque Toulon disparut au
+loin, au bout de la mer bleue, je relus
+ma dépêche, je l'épelai lettre à lettre, et
+pendant que des paysans bretons chantonnaient,
+sur le pont, je ne sais quelle
+complainte religieuse du Finistère ou du
+Morbihan, je portai le papier bleu à mes
+lèvres, et je murmurai la chanson de
+<i>Bouddha</i>&mdash;en pensant à celle qui ne
+pensait plus à <i>Bouddha</i> déjà et s'occupait
+de Vadé, rôle travesti, costume de
+Grévin!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/07.png"></p>
+<br><br><br>
+<hr>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/08.png"></p>
+
+
+
+<p>Je ne te raconterai pas
+mes impressions du Tonkin.
+Ah! nous en avons vu!
+Il y a eu, là-bas, mon cher,
+jour par jour, des héroïsmes
+et des faits d'armes qui
+donnent de l'espoir au coeur. Et tout
+ça si loin, sans nouvelles, sous la pluie,
+dans la boue, avec la fièvre, le choléra,
+les rhumatismes, tout le tonnerre de
+chien de l'hôpital! La bataille, ce n'est
+rien; on se sent vivre quand on se
+moque de mourir. Mais la maladie bête,
+la dysenterie qui vous tord les entrailles,
+l'anémie qui vous mine, l'eau putride
+plus meurtrière que le canon... et la
+boue, mon cher, la boue, les défilés
+dans les rizières, les ciels bas et gris,
+la terre où l'on enfonce comme dans du
+beurre et qui vous retient comme un
+sable mouvant... Et, avec cela, étape
+sur étape, marches et contremarches,
+des pièces d'artillerie embourbées et
+portées à dos d'homme par des chemins
+étroits comme des rubans... Puis,
+quelquefois, des forêts à traverser, sans
+éclaireurs et sans cartes, des sentiers
+se tracer à travers bois, à coups de
+hache... Je te passe tout ça; c'est
+ennuyeux à subir, ces journées et ces
+nuits d'alerte et de fatigue, mais c'est
+amusant à évoquer... J'ai souvent regretté
+ce mauvais temps, en fumant
+mon cigare! Atroce, la guerre, mais
+quelle gymnastique morale! Toutes les
+facultés de l'homme en éveil, et les
+meilleures: le courage, le dévouement,
+la décision, l'amour du prochain et
+l'amour du drapeau!</p>
+
+<p>Pour en revenir à Bouddha, je l'avais
+depuis longtemps oublié, le Bouddha
+d'Antonia Boulard, et je me réservais&mdash;comme
+je l'avais dit&mdash;d'en déterrer
+un, au moment du retour, chez quelque
+brocanteur d'Hanoï... J'en avais tant
+vu, de mes camarades, qui faisaient
+provision de bibelots par avance, et
+qu'une balle couchait en chemin! On
+expédiait dans quelque caisse, à la famille,
+leur pantalon rouge, leur portefeuille
+et les rouleaux de papier de Chine
+achetés çà et là, et achats et défroque,
+tout partait, roulé en un paquet, pour
+France. L'idée de me fournir par avance
+d'un Bouddha que je pourrais abandonner
+en route avec ma carcasse ne
+me souriait pas beaucoup... Oui, au retour,
+je m'en occuperais, au retour!</p>
+
+<p>Et, en attendant le retour, nous nous
+enfoncions chaque jour plus avant du
+côté de la frontière de Chine, allant
+vers Lang-Son, qu'il fallait emporter et
+que nous aurions occupé depuis des
+mois sans le guet-apens que tu connais...
+Lang-Son enlevé, nous pouvions nous y
+croire en grande halte, lorsque, au milieu
+de février, le général reçoit de
+Tuyen-Quan des nouvelles dures... Les
+Chinois tenaient là-bas, comme à la
+gorge, la petite garnison du commandant
+Dominé, et, pied à pied, attaquaient
+la citadelle... Toute une armée, comme
+tu sais, celle du Yun-Nam, autour d'une
+poignée d'hommes! Impossible de laisser
+écraser la garnison qui se défend,
+là-bas, depuis décembre! De décembre
+à mars, compte les jours d'héroïsme,
+mon cher!</p>
+
+<p>Brière de l'Isle laisse donc Négrier
+Lang-Son, et, le 15 février, sans pouvoir
+prendre un repos crânement gagné,
+en route pour Tuyen-Quan, toute la brigade
+Giovaninelli! Infanterie de marine,
+artilleurs, tirailleurs tonkinois et deux
+bataillons de mes bons turcos. Nous
+étions éreintés! oh! éreintés! Mais on
+avait dit la veille au soldat: «Il faut un
+effort pour prendre Lang-Son». Le soldat
+avait fait un effort. On lui disait, le
+lendemain: «Il faut un effort pour
+débloquer Tuyen-Quan». Le soldat faisait
+un effort. Et gaiement.</p>
+
+<p>Pauvres enfants, ces soldats, troupeau
+de moutons héroïques allant à la boucherie
+comme à une promenade! Et
+quelle promenade! Par la route mandarine,
+un brouillard à couper au couteau;
+presque du verglas pour avancer; partout
+des arroyos... En quatre heures
+de marche, on traverse l'eau sept fois...
+La nuit vient... il pleut... on attend le
+jour en grelottant... A l'aurore,&mdash;brr!
+quelle aurore!&mdash;<i>Bono</i>, disent les
+turcos, et en route!</p>
+
+<p>En avant, les fantassins nous taillent
+des escaliers dans les pentes raides... On
+nous dit qu'il y a des tigres, çà et là, dans
+les montagnes de marbre... Tant mieux!
+Voir des tigres, ça nous distrairait!...
+Et nous marchons, nous marchons,
+nous marchons... Il nous semble entendre
+dans le lointain les cris d'appel
+de la petite garnison qui se défend avec
+la brèche ouverte et qu'on égorge. Et
+quand la fatigue se fait sentir chez nos
+hommes, un mot, comme un coup
+d'éperon, les ranime:</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, les camarades nous
+attendent!</p>
+
+<p>Et ces pauvres diables de turcos, donnant
+leur peau pour les Français, que
+leurs pères ont combattus, disent alors
+avec un entrain touchant, montrant en
+riant leurs dents blanches:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, camarades! Camarades!
+Là-bas! En avant!</p>
+
+<p>Et on marche.</p>
+
+<p>Comme c'est drôle, la bêtise humaine!
+Une nuit, tous ces malheureux, harassés,
+n'en pouvaient plus et se traînaient, l'emplacement
+du bivouac étant loin encore...
+Pas un mot... Rien... Les hanhans
+avachis des soldats, alourdis comme des
+bêtes de somme... le clic-clac monotone
+des sabres sur les quarts de fer-blanc...
+Tout à coup la lune se lève, montre sa
+lueur rose à travers les nuages, et soudain,
+de cette longue file d'hommes en
+marche une voix s'élève, que j'entends
+encore, avec un accent toulousain, une
+voix bien timbrée et qui salue ce lever
+de lune de la vieille chanson du pays:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Au clair de la lune,</p>
+<p>Mon ami Pierrot...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et crac, mon cher, à cette vieille chanson
+du berceau, à ce refrain de mère-grand,
+les fronts se redressent, les
+jarrets se raffermissent&mdash;en avant! au
+clair de la lune, mon ami Pierrot&mdash;et
+cette nuit-là, si on l'eût voulu, en
+chantant on eût doublé l'étape!</p>
+
+<p>Moi aussi, j'avais ma chanson, mon
+coup d'éperon! Je ne demandais pas
+l'ami Pierrot une plume pour écrire un
+mot; mais j'évoquais Bouddha, le doux
+Bouddha, le Bouddha qui bouda la petite
+Mousmée, et je fredonnais le refrain
+d'Antonia, qui me faisait l'effet d'un
+clairon invisible. Et pas un moment
+de fatigue avec la diane et les airs de
+marche sonnés par cette musique du
+boulevard! De quoi est fait l'héroïsme,
+Roger! Si j'avais donné, pendant cette
+campagne, l'exemple d'une belle mort,
+tu sais, là, à la Plutarque, l'histoire
+aurait toujours ignoré que je puisais cet
+héroïsme dans un petit refrain d'opérette!</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ah! Bouddha, Bouddha,</p>
+<p>Ah! Bouddha, Bouddha,</p>
+<p>Que tu m'as fait de la peine!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Au clair de lune ou autrement, la
+colonne avançait toujours. Fin février,
+nous n'étions plus qu'à huit kilomètres
+de Tuyen-Quan. Fichu pays: la flottille,
+qui nous accompagnait par la rivière
+Claire, était forcée, tant il y avait
+d'échouages, de traîner parfois ses canonnières
+à bras. Nous, dans les hautes
+herbes, nous nous coupions les mollets
+aux bambous taillés en ciseaux qu'y
+avaient spirituellement cachés les Chinois.
+Et pas un ennemi visible. On le sentait,
+on le devinait partout, aux fossés creusés,
+à la terre remuée, à ces bambous
+affilés comme des rasoirs: on ne le
+voyait nulle part. Tout à coup, le
+2 mars, des auxiliaires tonkinois, entrés
+dans les herbes jusqu'à mi-corps, reçoivent
+une grêle de balles et voient,
+comme des chats-tigres, les Pavillons-Noirs
+bondir sur les blessés pour leur
+couper la tête...</p>
+
+<p>Nous sommes à Yuoc, en face des positions
+vraiment formidables, et très savantes,
+mon cher, établies par le vieux
+Liuh-Vinh-Phuoc. Entre nous et Tuyen-Quan,
+entre nos troupiers et les «camarades»,
+l'armée du Yun-Nam, bons
+soldats dont quelques-uns, ayant juré de
+mourir plutôt que de reculer, s'étaient
+fait tatouer au front d'une croix rouge.
+Et ce sont ces fanatiques et ces combattants
+de toutes les aventures qu'il
+faut bousculer, enfoncer, crever, avant
+d'arriver à la garnison que commande
+Dominé!</p>
+
+<p>&mdash;Allons! mes enfants, encore un
+effort!</p>
+
+<p>Un effort! Toujours un effort! Taran,
+taran! Tarataratata, tarataratata! La
+charge sonne. Ran, ran, ran, ran! Et
+moi je fredonne <i>Bouddha</i>! Ah! Bouddha,
+Bouddha! En avant! en avant! Deux fois
+l'infanterie de marine, bataillon Mahias,
+attaque les Chinois. Deux fois les Chinois
+la repoussent. On est à deux cents
+mètres de l'ennemi quand la nuit vient.
+Deux cents mètres! Et la pluie tombe!
+Les hommes râlent dans les herbes. On
+allume, pour ramasser les blessés, des
+allumettes mouillées... Quelle nuit,
+mon cher! Ce brouillard humide, cette
+douche glacée qui délaye le sang dans
+la boue piétinée, ces ennemis qui sont
+là et qui tirent; le bruit des balles qui
+sifflent et de l'eau qui dégoutte; ça ne
+s'oublie jamais, ces impressions-là.</p>
+
+<p>Je m'étais avancé assez près des lignes
+chinoises, entendant les Pavillons-Noirs
+parler de leurs voix gutturales. Tout
+coup, au milieu d'une décharge de fusils,
+je reçois sur les pieds une masse qui
+roule. Je me penche, croyant à un projectile...
+C'était une tête, une tête coupée
+de petit paysan de France que les
+Chinois nous envoyaient à travers les
+herbes comme une menace et un défi.
+Ah! je ne le chantais même plus le
+refrain d'Antonia! J'attendais le petit
+jour avec une rage sourde, un appétit
+sauvage de vengeance et de mort. Et le
+jour arrivé, ce jour gris de mars qui
+allait éclairer tant de cadavres, vive
+Dieu! comme nous enlevâmes nos turcos!</p>
+
+<p>&mdash;En avant, les Algériens! En avant!
+Les amis attendent!</p>
+
+<p>Et à l'assaut! A l'assaut des retranchements
+chinois! A l'assaut! Il s'agissait
+d'arracher aux ongles des hommes
+jaunes les assiégés qui haletaient, attendant
+nos troupiers comme le Messie. A
+l'assaut! Elles couraient lentement, les
+vestes bleu de ciel de mes enfants
+d'Afrique! Les redoutes, les tuyaux de
+bambous, les feux croisés, les obusiers,
+les fusils de rempart, rien ne les arrêtait.
+Rien. Ils sautaient dans le feu,
+bondissaient dans l'enfer. Une mine
+éclate. La terre tremble. Nous avons les
+poils roussis et les vêtements brûlés.
+Quarante turcos de ma seule compagnie
+disparaissent comme dans un cratère
+de volcan. En avant! en avant! On
+n'entend pas les cris de mort, tant nos
+chacals poussent des cris de rage. Les
+balles sifflent, les boulets ronflent, les
+fougasses éclatent. En avant! Les turcos
+sont déjà dans les retranchements,
+clouant aux fascines de bambous les
+volontaires au front croisé de rouge,
+étranglant les Chinois, mordant au sang,
+comme des loups, ces Pavillons-Noirs
+qui se défendent comme des lions... Je
+n'ai jamais vu motte de terre pétrie de
+tant de sang!</p>
+
+<p>Et, les retranchements emportés, mes
+tirailleurs sautent hors des tranchées,
+poursuivant les Célestes et leur arrachant
+leurs pavillons à tête de mort...
+J'avais, comme eux, la fièvre, la «furia»
+de cette chasse à l'homme. Tout en
+avant de mes hommes, revolver au
+poing, je poussais devant moi la cohue
+des soldats en déroute, et qui jetaient
+leurs armes en se retournant pour tirer.
+Au loin Tuyen-Quan, encore debout,
+montrait sa silhouette déchiquetée... A
+mi-chemin, mon cher, une poignée de
+Pavillons-Noirs s'arrêta net, dans une
+sorte de pagode abandonnée et, me
+voyant maintenant suivi de quelques
+hommes seulement, ouvrit vivement le
+feu pour nous couper la marche. Mes
+turcos étaient enragés. Nous nous lançons
+dans la cour gazonnée qui précède
+toute pagode, puis, en trois bonds, dans
+la pagode même d'où les balles sortaient,
+et nous voulons en déloger ces vaincus
+qui n'entendent pas fuir.</p>
+
+<p>Pas de porte à la pagode; du seuil,
+nous apercevons seulement un trou noir,
+rayé de coups de feu. Nous entrons.
+Une fusillade abat à mes côtés trois de
+mes hommes, et je pénètre presque
+seul dans cette bauge laquée et dorée,
+au fond de laquelle, comme des sangliers
+forcés, les Pavillons-Noirs nous attendent.
+Je verrai toujours ce spectacle, je
+te dis: des cadavres sur les dallages,
+les colonnes avec leurs inscriptions
+dorées enveloppées de fumée, des silhouettes
+bizarres et mêlées de dieux et
+d'êtres vivants, tous grimaçants, depuis
+ce dieu tout vert que nos troupiers
+appelaient le <i>diable</i>, jusqu'à des réguliers
+chinois armés et faisant feu;
+et au fond, au milieu de ces idoles peinturlurées,
+et de ces Pavillons-Noirs
+adossés aux parois rouges de la pagode,
+une statue de Bouddha, un grand Bouddha,
+un Bouddha de la taille d'un enfant
+de dix ans, et qui flambait, tout entier
+d'or rouge, sous un rayon de jour
+entrant par le toit de cette pagode, crevassé
+par quelque obus.</p>
+
+<p>Du grouillement des Chinois qui nous
+tiraient dessus, de ces ennemis tapis
+derrière et nous envoyant leurs coups
+de fusil presque à bout portant, je ne
+regardais rien, hypnotisé, que ce Bouddha,
+là-bas dressé, superbe et m'apparaissant
+comme dans une gloire. Et&mdash;on
+dit que les gens qui se noient revoient
+en quelques secondes toute leur vie
+passée, brusquement, en avalant leur dernière
+gorgée&mdash;la vision du petit hôtel
+de l'avenue Kléber me traversa la pensée
+comme un éclair, et l'or rouge du Bouddha
+évoqua subitement les tresses,
+teintes au henné, de la chevelure d'Antonia...
+Oh! pas longue, du reste, la
+vision! Une balle emporta mon casque
+blanc, mon <i>tropical helmet</i>, et les cinq
+hommes que nous étions, entrés dans
+la pagode, nous fûmes contraints de
+reculer, comme écrasés, encerclés par
+les Chinois, qui sortaient de partout, de
+derrière ces idoles d'or, grouillaient, nous
+enserraient et cassaient la tête devant
+nous à un de mes turcos en faisant siffler
+leur <i>coupe-coupe</i> autour de nous...</p>
+
+<p>Repoussés, mon cher!... Et cette
+damnée pagode vomissant littéralement
+des Chinois qui nous tiraient dessus, les
+trois hommes qui me restaient et moi,
+nous nous jetâmes derrière un terrassement
+abandonné, et&mdash;moi à coups de
+revolver, mes turcos à coups de fusil&mdash;nous
+tînmes un moment ces gaillards-l
+à distance. Au surplus, traqués dans
+la pagode, ils se donnaient simplement
+du champ pour fuir. Ils nous avaient
+crus tout d'abord plus nombreux, et,
+acculés, ils voulaient mourir en tuant...
+Nous ayant repoussés, ils continuaient
+leur retraite, ralliant les vaincus, vers
+les rapides du Fleuve Rouge.</p>
+
+<p>Je les voyais fuir; mais, avec ces
+renards-là, il y a toujours, un piège
+attendre. L'idée me tenait qu'il en restait
+encore dans la pagode, à l'affût
+pour sauter sur nous.</p>
+
+<p>&mdash;Attendons un moment! dis-je,
+mes turcos, qui sortaient déjà de l'abri
+de terre.</p>
+
+<p>Et l'idée du Bouddha me revenant, le
+Bouddha qui avait assisté, paisible, à la
+tuerie de tout à l'heure:</p>
+
+<p>&mdash;Pourvu qu'ils n'aient pas emporté
+le Bouddha!</p>
+
+<p>J'avais à peine dit cela machinalement
+tout haut, qu'un petit éclat de rire clair,
+un rire d'enfant, partait à mes côtés,
+comme une fusée, et qu'un de mes
+Algériens,&mdash;vingt-cinq ans, mon cher,
+et beau comme un bronze antique,&mdash;se
+dressant sur la crête du terrassement,
+me disait:</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux, toi, le Bouddha, mon
+capitaine?... Tu vas l'avoir!</p>
+
+<p>Et moi lui criant: «Mohammed!
+Mohammed! je te défends...» il n'en
+courait pas moins, bondissait comme
+un chat vers la pagode, s'enfonçait dans
+le trou noir, et je le suivais, l'appelant
+toujours, les deux autres Africains
+arrivant au pas de course sur mes
+talons...</p>
+
+<p>Pauvre fou de Mohammed-ben-Saïda!
+Il y a, à Alger, une vieille femme, un
+aïeul et de jeunes frères qui l'avaient
+accompagné, silencieux et résignés,
+lorsqu'il s'était embarqué, et qui l'attendent!
+Ils l'attendront toujours!</p>
+
+<p>J'avais raison de croire que la pagode
+n'était pas vide. Autour du Bouddha doré,
+quatre ou cinq démons,&mdash;des volontaires
+du Yun-Nam, à la croix rouge, de
+ceux qui avaient juré de donner leur
+peau,&mdash;se tenaient dressés, comme des
+dogues à qui l'on veut arracher leur
+proie. Un piédestal humain, hérissé,
+farouche; et au-dessus, le Bouddha,
+accroupi et impassible. Mohammed avait
+couru sur eux. Son fusil déchargé, il le
+faisait tournoyer, ce fusil, au-dessus de sa
+tête rasée, et la crosse lourdement s'en
+abattait sur les crânes.&mdash;«Attends-nous!
+attends-moi!» criais-je. Tout à coup, pendant
+qu'un Chinois tombé mordait l'Algérien
+aux jambes, un autre, d'un coup
+de côté, dans la gorge, le frappait d'un
+<i>coupe-coupe</i>, et je vis le turco chanceler.</p>
+
+<p>J'arrivai sur les Chinois comme Mohammed
+tombait, et j'entends encore
+de sa gorge crevée sortir le flot de sang
+rendant le son d'un tuyau qui se vide...
+Puis je ne vis plus rien... Je déchargeai
+mon revolver devant moi, au hasard...
+Mes turcos enfonçaient leurs baïonnettes
+dans les poitrines jaunes... J'étais fou
+de colère... Il me semblait que c'était
+moi, moi qui venais d'assassiner Mohammed-ben-Saïda.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas long, ce dernier coup
+de collier. Les Chinois assommés ou
+éventrés râlaient déjà sur les dalles de
+la pagode. Les Turcos, en sueur,
+essuyaient sur les tuniques des Chinois
+leurs baïonnettes qui fumaient. Et Bouddha,
+le grand Bouddha doré, souriait
+ces flaques de sang et contemplait ces
+morts avec son rictus impénétrable figé
+sur ses lèvres pour l'éternité.</p>
+
+<p>Et à deux pas, le cou coupé, la tête
+demi renversée dans une pose presque
+comiquement lugubre, Mohammed était
+aplati, les yeux agrandis, la bouche de
+travers, ses pauvres mains encore tendues
+vers ce Bouddha qu'il voulait saisir
+&mdash;pour moi&mdash;lorsque le <i>coupe-coupe</i>
+l'avait à demi décapité. Alors, par une
+navrante association d'idées, ce cadavre
+du pauvre enfant d'Afrique, cette tête
+presque tranchée, me rappelaient le
+Bouddha cassé, tombé sur le tapis du
+salon japonais, le Bouddha guillotiné
+par la colère d'Antonia... La grande
+Stella! Lafertrille! Que c'était loin, loin,
+loin! Il me semblait que j'évoquais des
+fantômes devant des cadavres.</p>
+
+<p>Tout à coup, mon cher, il se passa
+une chose effroyable, hideuse et héroïque.
+De ce tas de morts chinois, un
+être se leva, un Céleste tout jeune,
+demi nu, la poitrine à l'air, avec un
+trou de baïonnette dans cette chair de
+cuivre, un petit Chinois maigre, avec
+des yeux embrasés et des lèvres qui
+tremblotaient, toutes blêmes... Il se
+dressa, saignant, s'accrochant de la
+main droite au piédestal de Bouddha, et
+sa main gauche crispée nous menaçant
+encore d'un long couteau recourbé,
+taché de rouge...</p>
+
+<p>Cette espèce de spectre embrassa,
+avec une ferveur effrayante, la grande
+image d'or qui rayonnait, ironique, au-dessus
+du carnage, et, au moment où
+un de mes turcos s'approchait pour le
+repousser, le petit Chinois poussa un
+cri aigu, suppliant et menaçant à la
+fois, se jeta entre Bouddha et le turco;
+un effroi indigné passa sur sa face au
+jaune blême, et le sang de sa blessure
+éclaboussant l'or rouge de la statue
+accroupie, il leva encore, de son bras
+grêle, sur le crâne du turco, le coupe-coupe
+qui avait peut-être, tout à l'heure,
+décapité Mohammed-ben-Saïda.</p>
+
+<p>Mais, cette fois, l'Algérien, baïonnette
+en avant, clouait d'un seul coup, pan! le
+petit Chinois au socle même de la statue,
+comme un scarabée sur la planchette,
+et la tête du Céleste se renversa,
+avec un rauquement court, sur les
+jambes accroupies de l'idole.</p>
+
+<p>Et il me sembla (j'ai dû me tromper),
+oui, il me sembla que le petit Chinois, en
+tombant, en mourant, râlait le nom adoré
+qui formait le premier vers de la chanson
+de l'opérette: <i>Bouddha! Boud...dha</i>!</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ah! Bouddha! Bouddha!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Hallucination de l'ouïe, évidemment!
+Mais le regard mourant du petit Céleste
+était plein d'une clarté étrange. Il mourait
+heureux et croyant, l'humble héros,
+fanatique acharné, aux pieds mêmes de
+son adoration et, ne pouvant arracher
+aux barbares d'Europe le dieu qu'il avait
+prié, il lui donnait sa vie. Sa face s'abattit
+sur le socle, et ses lèvres, ses lèvres
+ferventes, cherchaient pour s'y coller,
+dans un dernier soupir; les pieds de
+Bouddha accroupi.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/09.png"></p>
+<br><br><br>
+<hr>
+<p class="mid"><img alt="" src="images/10.png"></p>
+
+
+
+<p>Il était payé cher, le
+Bouddha, et comme redoré
+deux fois par le sang
+du pauvre Africain et du
+petit Céleste. Je vivrais cent ans que
+je verrais toujours ces deux cous coupés,
+ces deux têtes pendantes, l'une glabre
+et crispée, l'autre noire, convulsée,
+farouche. Un fils d'Afrique, un enfant
+d'Asie et, au-dessus, la statue d'or souriant,
+immobile, à cette tuerie!</p>
+
+<p>Je fis emporter le Bouddha comme un
+trophée, et on remballa précieusement
+après l'avoir passé à l'éponge mouillée,
+car sur son or rouge il y avait des éclaboussures
+de sang. Il demeura longtemps
+en douane, puis, lorsque je reçus
+l'ordre de rapatriement, quand on dit
+à mes turcos: «Vous allez retourner
+Alger en passant par Paris», je surveillai
+l'embarquement de la caisse contenant
+mon Bouddha, le Bouddha qui
+avait vu mourir Mohammed et le petit
+Chinois, et je fis monter devant moi le
+colis portant au coin, sur le bois blanc,
+l'étiquette: <i>Fragile</i>. Et pendant toute la
+route, durant le voyage du retour, je
+pensais à la joie, au bon rire, aux battements
+de mains d'Antonia, en voyant
+arriver, majestueux et grave, dans la
+bonbonnière de l'avenue Kléber, le Bouddha
+pour lequel tant de pauvres gens
+s'étaient fait égorger.</p>
+
+<p>Aussi, dès mon arrivée à Paris, ah!
+mon bon Roger, «cocher, avenue Kléber!»
+Et le Bouddha sorti de la caisse,
+déballé mais empaqueté et hissé sur le
+fiacre! Il allait lentement, lentement, ce
+maudit fiacre!... Moi, je regardais Paris
+par la portière. Il pleuvait; la pluie me
+paraissait adorable, saine, pittoresque,...
+parisienne, c'est tout dire. Finies, finies,
+les pluies cholériques du Tonkin! Enfin,
+mon vieux, j'arrive avenue Kléber. Je
+sonne à la petite porte. Un domestique
+vient m'ouvrir. Tiens, ce n'est plus
+Jean! Jean était souriant et accueillant,
+celui-ci a la gravité d'un notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Madame est chez elle?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, monsieur; je vais
+voir!</p>
+
+<p>&mdash;Annoncez M. Edmond de Laurière!</p>
+
+<p>&mdash;M. de Laurière, bien!</p>
+
+<p>Eh! non, ce n'est plus Jean! Jean volontiers
+m'eût appelé «monsieur Edmond».
+Et ce n'est pas Mariette, non plus. Cette
+bonne Mariette! J'aperçois, traversant le
+hall, un autre profil de femme de chambre.
+Au-dessus de ma tête, j'entends
+des pas lents et ordonnés: c'est le notaire
+qui va m'annoncer à Antonia.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle ne se précipite pas bien
+vite pour me sauter au cou, Antonia!...</p>
+
+<p>Et, pour occuper le temps, là, dans le
+salon d'attente, je dépaquette le Bouddha,
+je le déficelle, j'enlève le papier
+qui le couvre et je le vois apparaître,
+triomphant, doré comme un soleil, avec
+sa bonne figure paterne,&mdash;un peu narquoise
+même pour un Bouddha qui a vu
+tant de sang autour de lui. Mon cher, je
+m'apercevais même qu'il lui en restait
+une petite tache au bout de l'oreille, et
+j'étais en train de l'effacer, cette tache
+rouge&mdash;là-bas et devenue noire,&mdash;je
+l'effaçais avec mon doigt mouillé, lorsque
+la porte s'ouvre... Ah! mon Dieu, ah!
+quel battement de coeur... C'est Antonia!</p>
+
+<p>Antonia! je laisse le Bouddha, je
+m'avance vers elle.</p>
+
+<p>C'est Antonia! Oui! c'est Antonia et ce
+n'est pas Antonia! Oh! mon cher, grave,
+imposante, jolie&mdash;de plus en plus jolie,&mdash;mais
+dans une toilette, une toilette!
+Une toilette janséniste, ma parole... Une
+dame de charité, une quakeresse, tout ce
+que tu voudras, et sans les cheveux blonds
+et le bon sourire, j'aurais hésité!...</p>
+
+<p>&mdash;Antonia! ma petite Antonia!</p>
+
+<p>J'allais l'embrasser, moi, à la bonne
+franquette. Elle me montre une chaise,
+ne dit rien et me reçoit comme une marquise
+de Marivaux pourrait recevoir
+Dorante... Je croyais, ma parole, que
+quelqu'un nous épiait et que la petite
+mousmée jouait un rôle... Non, non,
+Roger; transformée, Antonia!... Elle
+avait pris l'opérette en grippe et recevait
+des leçons de Madame Plessy pour
+passer une audition chez Molière! Et
+quant à nos amours,&mdash;oh! envolés
+nos amours! Pft! plus rien!&mdash;Aussi
+pourquoi s'en aller au Tonkin, mon
+pauvre vieux, je te le demande?</p>
+
+<p>Veux-tu mon impression exacte? Il
+me semblait qu'allant rendre visite
+Rose Pompon, j'étais reçu par Madame
+Swetchine.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dis-je à Antonia, je... je suis
+remplacé?</p>
+
+<p>&mdash;Remplacé?</p>
+
+<p>Elle n'avait pas l'air de comprendre.</p>
+
+<p>Mais machinalement sa main feuilletait
+un petit journal de théâtres traînant
+sur la table, et, à la première page de
+ce <i>Paris-Artiste</i>, une photographie s'étalait:
+celle de Galinet.&mdash;Je l'ai vu depuis,
+Galinet le comique des Nouveautés, le
+successeur de Lafertrille. Il parait qu'elle
+était bonne la photographie du menton
+bleu et des lèvres roses de Galinet, car
+Antonia, visiblement, la regardait avec
+indulgence.</p>
+
+<p>Et si tu savais comme je me sentais
+gauche, et bête, et comme j'aurais voulu
+m'enfoncer sous terre par une trappe!
+Mais ça n'arrive qu'au théâtre les enfoncements
+dans les trappes! Je me sentais
+mieux, beaucoup mieux vraiment,
+à Yuoc, sous la pluie et les balles.</p>
+
+<p>Alors l'idée me vint de prendre le
+Bouddha entre mes bras et de le montrer
+à Antonia.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! grand Dieu! qu'est-ce que
+c'est que ça?</p>
+
+<p>&mdash;Ça? Mais c'est Bouddha! le Bouddha
+que je t... que je vous ai promis..., le
+Bouddha qui doit remplacer celui de la
+rue des Martyrs... le guillotiné!</p>
+
+<p>Et je montrais, sur le marbre de la
+cheminée, la place même où le Bouddha
+avait roulé&mdash;comme, là-bas, la tête de
+Mohammed.</p>
+
+<p>Alors Antonia me regarda d'un air indulgent,
+très indulgent, mais désolant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon cher, Bouddha! C'est si
+loin, le japonais!... Fini, le japonais!
+Démodé la «japonaiserie, le japonisme!...»
+Vous n'avez donc pas remarqué?...</p>
+
+<p>En effet, je n'avais pas remarqué...</p>
+
+<p>Son geste me montrait le salon
+tout neuf, meublé de meubles blancs,
+Louis XVI, tendu de vieille soie à fleurs
+jetées, comme une robe à paniers de nos
+grand'mères!</p>
+
+<p>&mdash;Tout du Louis XVI, maintenant, mon
+cher! Chaises et tentures copiées sur les
+appartements de Marie-Antoinette.
+Trianon! C'est Achenbach qui l'a voulu!</p>
+
+<p>&mdash;Achenbach?</p>
+
+<p>&mdash;De la maison Achenbach, Moser,
+Lévy et Compagnie!... Il a été tellement
+étrillé à la Bourse lors de l'affaire de
+Lang-Son, Dang-Son, Mang-Son, je m'embrouille
+avec ces noms du Tonkin, qu'il
+aurait volontiers cassé ou déchiré toutes
+les chinoiseries, chez moi, ce pauvre
+Achenbach!... Quand je dis pauvre!</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est lui qui...</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'a fait envoyer tout mon
+japon à l'hôtel Drouot, et m'a meublé
+l'hôtel style Louis XVI? Oui. Il prétendait
+que mon japonisme porte <i>raille</i> et que
+le Louis XVI est bien plus dans ses opinions.
+J'aime mieux ça aussi, moi! C'est
+plus convenable.</p>
+
+<p>Elle se mit à rire.</p>
+
+<p>&mdash;Pur Versailles! faubourg Saint-Germain!</p>
+
+<p>Puis, frappant sur la joue du malheureux
+Bouddha exilé:</p>
+
+<p>&mdash;Remporte ça, vois-tu! C'est de l'histoire
+ancienne!</p>
+
+<p>Et, me tendant les lèvres:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, toi, je t'ai bien aimé, ne te
+plains pas! Et quand tu voudras me
+revoir... en ami...</p>
+
+<p>&mdash;Non, merci!</p>
+
+<p>&mdash;Non?</p>
+
+<p>&mdash;L'amitié, c'est de l'amour en contrefaçon!</p>
+
+<p>Elle haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras! Mais je ne te
+croyais pas si bête!</p>
+
+<p>Puis, tout à coup, regardant en face
+le Bouddha que j'allais remettre en
+fiacre et qui me paraissait si piteux,
+elle se mit à fredonner l'air d'autrefois,
+l'air si souvent chanté, l'air qui, pour
+moi, voltigeait comme un chant d'oiseau
+au-dessus des balles chinoises:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ah! Bouddha! Bouddha!</p>
+<p>Que tu m'as fait de la peine!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Mais, brusquement s'interrompant et
+me regardant là, dans les yeux,&mdash;très
+franche, sincère peut-être:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! est-ce drôle! je ne me rappelle
+même plus les paroles!...</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ah! Bouddha! Bouddha!...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>C'est vrai, je ne sais plus!...</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ah! Bouddha! Bouddha!...</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Non, non, envolé!... Est-ce drôle!
+Est-ce drôle!</p>
+
+<p>&mdash;Pas si drôle que ça, lui dis-je, mais
+tout naturel. Oh! très naturel! Adieu,
+Antonia!</p>
+
+<p>&mdash;Adieu!</p>
+
+<p>J'avais déjà mon Bouddha entre les
+bras, je sortais!</p>
+
+<p>Elle vint à moi, et se penchant jusqu'
+mes lèvres, avec le Bouddha entre nous
+deux:</p>
+
+<p>&mdash;Mais embrasse-moi donc, grosse
+bête!... Ça ne te va pas bien, Edmond,
+le hâle tonkinois... Tu es bronzé,
+bronzé!...</p>
+
+<p>Elle ajouta, gentiment: Reviendras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! Il y a entre nous deux,
+maintenant, ma chère...</p>
+
+<p>&mdash;Bouddha?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Achenbach!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Tonkinois, va! Tonkinois!</p>
+
+<p>Et, cette fois, elle me tendit la main,
+de bonne amitié.</p>
+
+<p>Voilà l'histoire.</p>
+
+<p>Si tu viens chez moi, hôtel de Suez,
+mon bon Roger, tu verras, sur ma cheminée,
+le pauvre Bouddha, que je vais
+emporter, je ne sais où, dans ma vie de
+garnison... Si tu le veux, mon Bouddha,
+il est à toi, tu sais? Il a toujours sa tache
+de sang à l'oreille, sang du petit turco
+ou du petit Chinois! Et après tout, çà et
+là des bibelots ou des Bouddhas tachés
+de sang, c'est peut-être tout ce que nous
+aurons rapporté de la terre de Chine!
+Allons, Roger, viens-tu à l'Hippodrome?</p>
+
+<p>Le turco s'était levé, regardant toujours
+le boulevard du haut du balcon du
+cercle.</p>
+
+<p>&mdash;Allons à l'Hippodrome, dit l'officier
+d'artillerie.</p>
+
+<p>Puis sérieusement, de sa voix jeune,
+habituée au commandement:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, veux-tu que je te dise?
+Tu n'as peut-être rapporté de là-bas
+qu'un bibelot de bric-à-brac, mais quand
+je vous regardais, l'autre jour, à Longchamps
+défilant devant tous ces hommes,
+toutes ces femmes, ce Paris dont le coeur
+battait; quand je voyais les cols bleus des
+marins et les vestes bleu clair de tes
+turcos passer sur l'herbe verte; quand
+les tambours battaient aux champs pour
+saluer la croix d'honneur qu'un officier
+supérieur attachait à la poitrine d'un
+autre officier,&mdash;encore un bibelot et
+un bibelot taché de sang, cette croix
+des braves, mon cher;&mdash;quand je voyais
+ça, je me disais que c'est peu de chose
+sans doute un jour de triomphe pour tant
+de jours de sacrifices, mais qu'après tout
+ça vaut bien les périls bravés, et les maladies,
+et la marche, et le tremblement,
+cette vibration d'une foule, cette acclamation
+des tribunes, cette sorte de baiser
+bruyant de tout un peuple à son armée!...</p>
+
+<p>Ils étaient devenus pensifs.</p>
+
+<p>Derrière les rideaux de guipure des
+fenêtres, des silhouettes apparaissaient,
+se dessinaient, puis s'effaçaient, les hôtes
+du Cercle: jeunes gens, vieux généraux,
+allant, venant, causant, contant les campagnes
+passées, les espoirs futurs.</p>
+
+<p>Les deux amis rentrèrent.</p>
+
+<p>Edmond de Laurière chercha, du
+regard, un journal qu'il avait, tout à
+l'heure, posé sur une table, et ses yeux
+allèrent d'une panoplie d'armes,&mdash;sabres
+en rosaces entrelacées de pistolets,
+crosses et lames étincelant sous la
+lumière d'un lustre,&mdash;à une grande
+carte de France, qui tapissait presque
+tout un pan du petit salon.</p>
+
+<p>Alors il s'arrêta.</p>
+
+<p>Et sur cette carte géante, montrant du
+doigt vers l'Est une large marque noire
+qui semblait comme une plaque de deuil,
+comme la plaie d'une chair arrachée:</p>
+
+<p>&mdash;Tout ça, c'est très bien, dit l'officier
+de turcos; mais, vois-tu, ça ne
+bouche pas ce trou-là!...</p>
+
+<p>Et il descendit vers l'avenue de
+l'Opéra, fredonnant encore machinalement,
+tout en allumant un nouveau
+cigare:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ah! Bouddha, Bouddha,</p>
+<p>Mon petit Bouddha,</p>
+<p>Que tu m'as fait de la peine!</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/11.png"></p>
+<br><br><br>
+<hr>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Bouddha, by Jules Claretie
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOUDDHA ***
+
+***** This file should be named 17419-h.htm or 17419-h.zip *****
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+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
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+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
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