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+The Project Gutenberg EBook of Bouddha, by Jules Claretie
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Bouddha
+
+Author: Jules Claretie
+
+Release Date: December 30, 2005 [EBook #17419]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOUDDHA ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+ JULES CLARETIE
+
+ de l'Académie Française
+
+
+ BOUDDHA
+
+
+ ILLUSTRATIONS
+
+ PAR ROBAUDI
+
+
+
+ PARIS
+
+ LIBRAIRIE L. CONQUET
+ 5, RUE DROUOT, 5
+
+
+
+[Illustration 01.png]
+
+
+
+
+ 1 FRONTISPICE
+ ET 10 VIGNETTES DESSINÉS
+ PAR ROBAUDI
+ _Gravés par A. NARGEOT_
+
+
+ 1888
+
+[Illustration 02.png]
+
+
+
+
+I
+
+
+Sur le balcon du Cercle des Armées de Terre et de Mer, en achevant leur
+café, ils causaient, se retrouvant là après des mois et des mois, des
+mois d'exil, de maladie, de batailles, de blessures. En tête-à-tête,
+dans le délicieux bavardage du premier cigare, après le café, les deux
+camarades souriaient, évoquant les années enfuies, les souvenirs de
+l'École, les promenades militaires, les jours de sortie, d'examen ou
+d'escapade, et la première épaulette et la dernière revue, la revue
+d'hier, à Longchamps, devant les tribunes, ce défilé des _Tonkinois_
+sous les acclamations d'une foule, les sourires des mères, les bravos
+des anciens, les larmes des femmes.
+
+Tous deux décorés de la Légion d'honneur, l'un des deux amis, la taille
+fine serrée dans la redingote bourgeoise, regardait, sur la tunique bleu
+de ciel des officiers de turcos que portait son camarade, la médaille
+d'argent qui pendait au bout du large ruban semé de vert clair et de
+jaune, avec ses noms barbares représentant deux ans de sacrifices, deux
+ans d'héroïsme: Son-Tay, Bac-Ninh, Fou-Tcheou, Formose, Tuyen-Quan,
+Pescadores;--et tout en fumant, il se disait qu'il en avait fallu du
+sang de braves gens, Africains, Alsaciens, Bretons, Berrichons, petits
+troupiers, fantassins, fusiliers marins, chasseurs à cheval, soldats du
+train, et tant d'autres, tant d'autres, pour écrire là, sur une médaille
+d'argent, ces deux dates: 1883-1885, et les quarante-huit lettres de ces
+six noms de victoires!
+
+L'officier de turcos--vingt-huit ou trente ans, blond, gai, souriant, la
+joue bronzée à peine par le hâle de la mer et du vent d'Asie--regardait
+devant lui, le coude appuyé sur la balustrade du balcon en fer forgé. Il
+regardait devant lui et se sentait heureux de vivre, humant l'air plus
+frais de ce soir d'août après une journée chaude.
+
+Un brouhaha de fiacres, d'omnibus, un vague murmure de voix montaient
+de l'Avenue de l'Opéra comme un lointain bruit de houle, et là, sous
+ses yeux, comme un décor, se découpait sur le ciel tout bleu la masse
+blanche de l'Opéra, éclairée fantastiquement par la lumière électrique,
+l'Opéra, illuminé, avec des silhouettes noires allant et venant sur
+les marches, et les deux groupes sculptés se détachant avec de vagues
+reflets d'or, tandis que l'Apollon géant se perdait plus haut, dans le
+bleu noir, comme une ombre géante.
+
+Et c'était une féerie pour l'exilé, retour d'Asie, de respirer cette
+atmosphère de Paris, cet air, ce bruit, cette poussière de Paris; il se
+détournait, pour regarder, après l'Opéra, la double file de lumières
+de l'avenue aboutissant, là-bas, à une autre masse lumineuse dont les
+traînées de gaz flambaient au loin: la Comédie-Française. Tout Paris
+dans un coin de Paris! Le boulevard deux pas, là, sous son regard, et
+des passants, et des voitures, dont les lanternes filaient comme des
+lucioles, et des femmes en toilettes claires, et la griserie d'un soir
+d'été, avec la caresse molle d'une chaleur qui tombe et le sourd murmure
+indistinct de la foule, ce murmure fait de causeries, de rires, de
+propos envolés, perdus comme cette fumée de cigare....
+
+... Et pendant un moment il restait là, appuyant sa tête au dossier de
+la chaise cannée, comme se laissant aller sur un rocking-chair; et
+il n'écoutait rien, n'entendait rien, ni le bruit mâle des voix des
+camarades qui arrivait jusqu'au balcon par les fenêtres ouvertes du
+Cercle, ni les causeries des voisins, attablés près d'eux sur le balcon
+et prenant le kummel.
+
+--Alors, dit brusquement le jeune homme en habit bourgeois, il te plaît
+toujours, ce diable de Paris?
+
+--S'il me plaît?
+
+Et le turco leva la main avec une sorte de respect passionné, un geste
+de vénération ardente, comme s'il se fût agi d'une femme.
+
+--C'est-à-dire que je le trouve plus adorable que jamais! Je ne sais
+pas, vrai, je ne sais pas comment on peut vivre loin de lui! Je me
+demande comment j'ai pu passer sans mourir d'ennui mes années de
+campagne. Et quand je pense que je l'ai quitté, ce Paris, pour Alger
+et le Tonkin avec une joie de collégien échappant au _bahut!_ Parisien
+jusqu'aux moelles, moi, et cependant promenant mes os un peu partout,
+quitte à les laisser un jour quelque part! Mais, parole d'honneur, il
+n'y a que Paris au monde! Tiens, il n'y a pas de paysage d'Asie, de nuit
+d'Algérie, rien qui vaille cette carte d'échantillon que nous voyons
+d'ici!... Oui, là, ces affiches!
+
+Il montrait du doigt, à l'étalage de l'Agence des Théâtres, les affiches
+jaunes, bleues, saumon ou roses, et les placards enluminés de coloriage,
+qui donnaient les titres des pièces qu'on jouait le soir, les programmes
+illustrés de l'Hippodrome ou de l'Éden.
+
+--Ce coin de paysage-là, mon cher Roger, ça vaut tous les autres!...
+Ah! les théâtres! Quand on a été voir jouer, sur le théâtre d'Alger, la
+_Favorite_ ou la _Mascotte_, par de vénérables personnes qui on pourrait
+distribuer la Guanhumara des _Burgraves_, et qu'on a essayé d'avaler les
+drames chinois que les acteurs d'Hué dévident pendant des jours et des
+jours, comme un rouleau sans fin,--les drames en trois soirées du père
+Dumas sont des levers de rideau côté de ça;--quand on a été sevré des
+acteurs de Paris, si tu savais ce que ces bouts d'affiche contiennent de
+promesses et d'allèchements!...
+
+L'officier s'arrêta, laissant un moment sa pensée se fondre comme son
+londrès, puis tout à coup il se redressa brusquement sur sa chaise.
+Par-dessus le bourdonnement des chars et le bruit de houle des passants,
+un air sautillant et vif, un air d'opérette enlevé gaiement sur un
+piano, venait à lui, comme une bouffée de vent, par quelque fenêtre
+ouverte.
+
+--Tiens! dit-il, l'air de _Bouddha_!...
+
+--Bouddha?
+
+--Oui, dans l'opérette des Nouveautés, la _Petite Mousmée_, tu sais
+bien....
+
+--Non.
+
+--L'air que chantait Antonia Boulard.
+
+--Ah! ah! Antonia! Encore!
+
+--Toujours, fit le turco en essayant de sourire. Quoique... si tu
+savais, mon cher!
+
+Il s'arrêta encore, écoutant toujours l'air pétillant qui montait vers
+lui comme une mousse de champagne au haut du verre, et, instinctivement,
+ses doigts battant la mesure sur la table de marbre, il se laissait
+aller à murmurer le fredon d'autrefois, le couplet de la petite mousmée
+d'Yokohama, amoureuse du dieu Bouddha:
+
+ Ah! Bouddha, Bouddha,
+ Mon petit Bouddha,
+ Que tu m'as fait de la peine!
+ Bouddha me bouda
+ Le cruel Bouddha!
+ Je l'implore à perdre haleine!
+ Ah! Bouddha,
+ Cher Bouddha,
+ Doux Bouddha...
+
+Et pendant qu'il murmurait, dans sa moustache blonde, le couplet de
+l'opérette oubliée,--du succès parisien d'il y avait trois hivers,--le
+joli garçon rieur devenait sérieux; lentement une ride se creusait
+entre ses sourcils, et son oeil bleu, son oeil franc, clair et bon,
+s'emplissait comme d'un voile de brume.
+
+ Bouddha me bouda,
+ Le cruel Bouddha....
+
+--Est-ce drôle, dit-il tout à coup en s'interrompant, il m'énerve
+maintenant, ce refrain-là! Et je l'ai tant chanté et rechanté là-bas!...
+Bouddha! Je ne t'ai pas dit l'histoire du Bouddha d'Antonia?... Non?...
+Comique et triste, cette histoire-là, mon cher!... Antonia!... Ah!
+la jolie fille!... Et bonne fille! Grande, blonde, gaie, des dents
+de mangeuse, des lèvres de joyeuse, tout cela appétissant, sain et
+solide!... Nous avions commencé par nous détester, je ne sais pas
+pourquoi. Un souper, au Cercle, après une revue de fin d'année, où elle
+avait figuré je ne sais quel personnage... le Nouveau Timbre-poste ou
+le Détective dans l'embarras.... Placée à côté de moi.... J'avais voulu
+faire de l'esprit, elle ne m'avait pas trouvé drôle et me l'avait dit.
+Six mois après, nous nous adorions. Quand je dis nous, moi je l'adorais.
+Elle ne me détestait probablement pas. Bonne créature, Antonia! Et
+campée!... Du reste, tu la connais.
+
+--Par les photographes.
+
+--Ça suffit. J'étais détaché au ministère de la guerre. Beaucoup de
+temps moi. J'ai vu quatre-vingts fois de suite la _Petite Mousmée_,
+l'opérette japonaise laquelle avait collaboré Yamato, le chargé
+d'affaires du Japon. Très gentille dans la _Petite Mousmée_, Antonia! Sa
+robe de soie bleu ciel à fleurs jetées lui collait comme à la peau et
+la moulait comme ces voiles mouillés que les sculpteurs jettent sur leur
+terre fraîche. C'était, mon cher, sous cette caresse du satin, la femme
+même, la femme attirante, vivante, avec sa beauté impérieuse et saine,
+que le public avait sous les yeux. Les marchands de lorgnettes ont dû
+faire leurs frais. Et de cette robe bleue une nuque blanche sortait,
+un cou élégant mis à nu par les cheveux relevés en bloc, et retenus, au
+haut de la tête, par une grosse épingle d'or. Les oreilles charnues, les
+joues à fossettes, les lèvres, le rire d'Antonia, ont été pour cinquante
+pour cent dans le succès de la _Petite Mousmée_. Quant à Lafertrille,
+qui jouait Bouddha, jamais il n'avait été plus drôle. A propos, de quoi
+est-il mort, Lafertrille?
+
+--De la maladie moderne: l'ataxie locomotrice! Trop de petites mousmées.
+Et quand il est mort les chroniqueurs ont dit: «Encore un qu'on
+ne remplacera pas!» Et maintenant Galivet a repris les rôles de
+Lafertrille, et qui parle de Lafertrille maintenant qu'on a Galivet?
+Galivet est gras, Lafertrille était maigre. Voilà toute la différence,
+le public s'en moque! Il se moque de tout, le public!
+
+--Je ne connais pas Galivet, mais j'ai vu Lafertrille jouer Bouddha de
+la première à la dernière. Le tour de _Bouddha_ en quatre-vingt soirs!
+Et quand c'était fini, _Bouddha_, avec quelle joie j'emportais «ma
+mousmée» à moi, fouette cocher, au grand galop, vers son petit hôtel de
+l'avenue Kléber!... Le coupé traversait la place de la Concorde presque
+déserte, montait rapidement les Champs-Élysées, où d'autres coupés duos
+passaient emportés aussi, et le temps me paraissait si long, si long,
+quoique j'eusse près de moi, la tête sur mon épaule,--ou moi la serrant
+de mon bras passé sous son manteau,--la jolie blonde que toute une salle
+lorgnait tout à l'heure, et qui me fredonnait très bas, pour moi
+seul, comme un petit murmure caressant, le couplet bissé par les
+boulevardiers:
+
+ Mon petit Bouddha,
+ Que tu m'as fait de la peine!
+
+Je trouvais la route longue, et, arrivé, je regrettais presque cette
+sensation délicieuse d'un tête-à-tête au fond d'une voiture avec une
+créature que tout Paris enviait, et que quelqu'un, à la lueur du
+gaz, pouvait presque reconnaître du fond d'un de ces coupés qui nous
+croisaient. C'est étonnant ce qu'il y a de grains de vanité au fond de
+l'amour!... Et pourtant, vrai, j'aimais Antonia pour tout de bon.
+
+Elle était folle des japonaiseries. Elle prenait son opérette au
+sérieux. Elle voulait qu'autour d'elle, bibelots et soieries, tout fût
+du _temps_, du _temps_ de Bouddha Ier. Je dévalisais les boutiques de
+vendeurs de _netzskés_ pour peupler de drôleries ses étagères, et je me
+rappelle sa joie, sa joie d'enfant lorsque j'arrivai, un soir, précédant
+un commissionnaire qui portait sur ses bras, comme une nourrice son
+nourrisson, un gros Bouddha doré que j'avais découvert au fond d'un
+magasin de bric-à-brac, rue des Martyrs! Ah! le beau Bouddha! Presque
+grandeur nature, mon cher, accroupi, les mains jointes, tout doré,
+mais d'un or rouge à reflets sanglants, d'un ton tout particulier qui
+rappelait le cuir de Cordoue et les faïences mezzo-arabes, un Bouddha
+au crâne rose, et dont la bonne figure paterne, les yeux mi-clos et le
+sourire béat, un sourire indulgent et las, illuminait une face luisante
+avec une paire d'oreilles longues d'ici à demain!...
+
+Quand elle l'aperçut tout luisant d'or rouge entre les mains du
+commissionnaire; quand elle le vit apparaître sous la portière de soie
+de Chine soulevée, Antonia salua le Bouddha d'un grand cri d'enfant
+joyeuse suivi d'un long éclat de rire:
+
+--Ah! Bouddha! Voilà Bouddha!... Vive Bouddha!
+
+Et elle frappait dans ses mains, elle me sautait au cou.
+
+--Mon petit Edmond! Oh! comme tu es gentil!... Un Bouddha!... Ça me
+manquait! Il ne ressemble pas du tout Lafertrille, du tout, du tout!...
+Il est joliment mieux! Où le mettrons-nous?... Parbleu, là, sur la
+cheminée.... Je ferai faire une planchette.... Ah! le beau Bouddha!
+
+Puis, avec des airs respectueux, elle s'avançait vers le Bouddha que
+nous avions posé sur la table, et, prenant les poses de la petite
+mousmée:
+
+ Ah! Bouddha,
+ Cher Bouddha,
+ Doux Bouddha!
+
+Elle chantait de sa voix de théâtre, s'interrompant tout à coup parce
+que je riais, pour me dire:
+
+--Au fait, tu sais, Edmond, c'est peut-être le vrai Dieu!
+
+Elle vida son porte-monnaie dans les mains du commissionnaire, et nous
+dînâmes, ce soir-là, en tiers avec ce brave Bouddha doré, posé sur la
+table et qui nous contemplait de son air calme, gravement. Au dessert,
+Antonia voulut lui faire boire du champagne. Bouddha conserva sa dignité
+et nous allâmes aux Nouveautés en riant beaucoup de notre invité en or
+rouge. Jamais Antonia ne chanta mieux que ce soir-là, les couplets de la
+_Petite Mousmée_.
+
+[Illustration 03.png]
+
+
+
+
+[Illustration 04.png]
+
+II
+
+
+Et dès lors, Bouddha, mon Bouddha de la rue des Martyrs, devint le dieu
+de cette jolie bonbonnière de l'avenue Kléber, que ma petite bouddhiste
+voulait rendre japonaise du rez-de-chaussée au grenier. Antichambre
+japonaise avec deux vieux griffons de bronze à l'entrée, salle à manger
+japonaise tendue de rouleaux peints par un décorateur du Mikado,
+chambre japonaise, salle de bain japonaise... Tout au Japon! Et dans
+ce délicieux paradis japonais, une déesse bien vivante emplissant tout
+l'hôtel,--prononce a u, au, autel, si tu veux,--de son rire, de son
+parfum de femme, de sa jeunesse et de sa gaieté,--et un dieu silencieux
+et indulgent bénissant nos amours sans rien dire!
+
+Ah! le bon Bouddha, le _doux Bouddha_, comme disait la chanson!... Il
+trônait au milieu du salon, sur la cheminée, comme dans une pagode. On
+avait drapé son socle, encadré la glace, et Bouddha rayonnait là, rouge
+et or, comme un soleil d'automne. Je le saluais avec amitié. J'en étais
+arrivé à le considérer comme un hôte du logis, un habitué, un vieux
+parent. Antonia lui donnait de petits tapes câlines sur ses joues
+cuivrées. Bouddha veillait sur nous, toujours digne.
+
+Un soir... ah! le diable soit des femmes, même les meilleures!...
+Antonia était nerveuse.... Elle s'était, pour parler comme elle,
+_attrapée_ à la répétition avec Lafertrille.... Aimé des femmes, mais
+mal élevé, Lafertrille! Il avait traité Antonia du nom de l'oiseau qui
+plaisait si peu à Ibicus. Antonia avait répliqué qu'en fait de _grues_
+la grande Stella pouvait compter pour deux... Cette grande Stella, qui
+donnait en ce temps-là à Lafertrille l'illusion de l'amour, était alors
+survenue. Tapage, duo de Mme Angot, un régisseur affolé, Lafertrille
+embarrassé, le directeur agacé.
+
+Bref, Antonia était revenue d'une humeur massacrante.
+
+--Cet imbécile de Lafertrille! Cette intrigante de Stella! Et cet autre
+_empoté_ qui ne disait rien!
+
+L'_empoté_, c'était le régisseur.
+
+--Ah! il est propre, Bouddha! Avec ça qu'il le joue bien, Lafertrille!
+Il n'est pas plus Bouddha que toi!
+
+C'était à moi qu'elle parlait, Antonia, et en présence du Bouddha doré,
+«qui était peut-être le vrai Dieu!»
+
+--Lafertrille est, en tout cas, moins Bouddha que celui-ci! dis-je en
+essayant de rire.
+
+Je n'aimais pas beaucoup ce Lafertrille. Un instinct. Si Antonia en
+voulait à la grande Stella, Lafertrille, bourreau des coeurs, y était
+peut-être bien pour quelque chose. Je ne l'ai jamais su. Passons.
+Toujours est-il que lorsque j'eus comparé à Lafertrille le pauvre et bon
+Bouddha de la rue des Martyrs, Antonia se mit aussitôt dans une colère!
+Et comme si le Bouddha des Nouveautés eût été là, et le régisseur, et la
+grande Stella, et les petites camarades, elle s'avança vers mon Bouddha
+à moi et, lui mettant le poing sous le nez:
+
+--Oh! toi, tu sais, tu es aussi bête que l'autre!
+
+Pauvre Bouddha, va!
+
+Je ne sais pas pourquoi, mais l'injure me parut injuste, imméritée, et
+moitié sérieux, moitié riant, je me mis à plaider la cause de Bouddha,
+le vrai Bouddha! Voyons, était-ce sa faute à ce Bouddha, si Lafertrille
+était un insolent, et si la grande Stella se montrait si mal embouchée,
+--quoiqu'elle eût une jolie bouche, Stella...
+
+--Une jolie bouche? Et où as-tu vu ça? Grande comme un four, sa bouche!
+On y passerait la tête! Ah ça! mais, tu vas la défendre aussi, toi,
+Edmond!
+
+--Moi? pas le moins du monde!
+
+--Si, tu la défends! Si, tu la défends! Une jolie bouche; et de jolis
+cheveux aussi, n'est-ce pas? Elle en a quatre, un de plus que Cadet
+Roussel, quatre qu'elle teint avec du henné, et le reste elle se le
+fournit chez Loisel!... Une jolie bouche, Stella? Non, vous autres
+hommes, vous êtes tous des imbéciles, tenez, vous vous laissez prendre à
+la première grue venue... Oui, j'ai dit grue... Je te croyais moins bête
+que les autres... Tu es aussi bête que Lafertrille... Une jolie bouche!
+Stella!... Un four, je te le dis, un four!
+
+--Voyons, Antonia, ma petite Antonia...
+
+J'essayais de la calmer. Je tâchais de rire.
+
+--Tiens, Antonia, j'en atteste Bouddha.
+
+--Bouddha?
+
+Elle allait et venait par le salon, les bras croisés, les doigts de
+sa main droite battant sur son coude gauche une marche rageuse, et, de
+temps à autre, elle secouait, pour chasser les mèches blondes qui lui
+fouettaient le visage, ses beaux cheveux lourds mal attachés... Ah! mon
+ami Roger, qu'elle était jolie!
+
+Elle vint se planter toute droite devant la cheminée, regarda le
+malheureux Bouddha, impassible dans sa pose hiératique, et avec un
+accent de mépris si drôle que je ne pus retenir cette fois un éclat de
+rire:
+
+--Un Bouddha? Ce poussah-là? Il est aussi bête que Lafertrille!
+
+Je te dis que je riais. Je riais trop, probablement. Antonia en devint
+furieuse. Bonne fille, Antonia, mais le sang aux yeux avec une facilité!
+Elle n'admettait pas que je pusse rire. Elle n'admettait pas que
+mon Bouddha, salué d'acclamations joyeuses lorsqu'il avait apparu,
+étincelant entre les bras du commissionnaire auvergnat, ne fût point
+odieux à regarder et stupide à manger du foin.
+
+Et je défendais, toujours riant, le Bouddha paisible et doux! Ah! ce que
+mon rire exaspérait Antonia! Mon cher, elle bondit tout à coup comme
+une panthère vers la cheminée, allongea la main pour gifler--cette fois
+furieusement--le bon Bouddha, et...--Ah! mon pauvre ami, comme elle
+fut calmée d'un seul coup!--et... patatras, Bouddha insulté, Bouddha
+souffleté... «Tiens, ton Bouddha! tiens, ton Bouddha! tiens! tiens!
+tiens!» Bouddha chancela sur le socle drapé et le front en avant, pauvre
+dieu croulant sous l'injure,--de tomber là, droit entre elle et moi!...
+Bouddha, cassé en deux, le chef d'un côté, sur le tapis, et les genoux
+sur le devant de marbre blanc de la cheminée...
+
+Brisé, Bouddha! Décapité, Bouddha!
+
+Et, sur le tapis de Perse, la tête coupée, roulant aux pieds d'Antonia,
+regardait encore, regardait toujours la jolie fille, oui, la regardait
+de ses yeux clos demi, entre ses oreilles énormes, dont l'une pendait,
+fendue comme celle d'un cheval au rancart, et le rictus demeurait
+impassible dans la face à reflets d'or.
+
+--Pauvre Bouddha!
+
+Toute la colère d'Antonia tomba devant l'aspect lamentable de ce Bouddha
+guillotiné.--Ah! dit-elle.
+
+Elle ne dit même que: _Ah!_ Mais il y avait de tout dans ce _Ah!_ Du
+chagrin, de l'étonnement, du remords. Elle joignait ses jolies mains;
+elle contemplait, baissée à demi, là, par terre, le Bouddha sans tête,
+la tête sans corps!--_Ah!_
+
+Et je ne riais plus. Je l'aimais, ce Bouddha. C'était, je te l'ai dit,
+un ami. Il me semblait que je venais de perdre un être cher, que ce
+corps souffrait. Je ramassai le cadavre. Écaillé, l'or, çà et là,
+tombant par squames; et la tête avec un trou au front et le nez cassé.
+Méconnaissable, mon pauvre Bouddha. Affreux, écrasé! Plus laid encore
+que Lafertrille!--_Ah!_ disait toujours Antonia.
+
+Elle murmura doucement, timide, un moment après:
+
+--On pourra le recoller... peut-être!
+
+Puis, repentante, et me prenant des mains la tête de Bouddha, qu'elle
+posa sur la cheminée avec cette précaution qu'on a toujours lorsqu'un
+malheur est arrivé:
+
+--Oh! vois-tu, j'en pleurerais!
+
+Et elle allait pleurer, elle pleurait. Il y avait deux grosses larmes
+dans ses yeux. J'essayais de la consoler, tout en ramassant les débris
+de Bouddha, mais je n'y avais pas le coeur. Le massacre de cet innocent
+me navrait. Je cherchais des plaisanteries, je n'en trouvais pas.
+
+--Qu'est-ce que tu veux, Antonia? Il n'y a pas qu'un Bouddha au monde,
+je t'en déterrerai un autre!
+
+--Ce ne sera pas celui-là, dit-elle.
+
+Jamais elle n'avait eu autant de justesse d'esprit, Antonia. C'était un
+peu tard, mais c'était fort juste: «Ce ne sera pas celui-là!»
+
+Et _celui-là_ faisait si bien sur la cheminée! L'or rouge s'harmonisait
+avec les soieries des Kakémonos. La taille de Bouddha était
+proportionnée avec les figurines japonaises qui grimaçaient drôlement,
+çà et là, sur les étagères et les meubles. Il était vraiment le centre,
+le président de ce congrès de dieux et de demi-dieux du pays bleu.
+Antonia, calmée, désolée, muette, restait comme abêtie devant sa
+victime. Elle était, comme la petite mousmée de l'opérette, veuve de ce
+Bouddha qu'elle avait exterminé!
+
+[Illustration 05.png]
+
+
+
+
+[Illustration 06.png]
+
+III
+
+
+Mon cher, nous passâmes des journées entières à essayer de pâtes
+fantastiques et de colles brevetées sans garantie du gouvernement, pour
+arriver à raccommoder le Bouddha coupé en deux. Toutes les pâtes furent
+inutiles. Et, d'ailleurs, essorillé d'un côté et le nez écrasé au milieu
+de la face, Bouddha, dont le revêtement d'or s'écaillait comme une
+peau malade, Bouddha lépreux, Bouddha devenu horrible, ne pouvait plus
+figurer jamais, _never, never more_, sur la cheminée de la jolie fille.
+Quant à en acheter un autre, à donner sur-le-champ un successeur au
+Bouddha de la rue des Martyrs, non, non, non.... Antonia se vantait
+d'être fidèle à ce qu'elle aimait.
+
+--Fidèle?
+
+Et je souriais, l'exaspérant par mon doute.
+
+--Oui, fidèle! Oui, fidèle! La preuve, c'est que si tu m'apportais un
+nouveau Bouddha, oui, tu entends, un nouveau, je le jetterais par la
+fenêtre!
+
+Et sur le nez épaté du Bouddha décapité elle posait ses bonnes lèvres
+fraîches et baisait l'idole avec une passion éperdue. Les femmes
+n'adorent peut-être, mon pauvre ami, que ce qu'elles ont cassé.
+
+Du reste, le repentir et l'adoration ne durèrent pas longtemps. A bien
+considérer son salon japonais, Antonia s'aperçut peu à peu qu'il fallait
+décidément un ornement sur la cheminée. Le salon manquait, disait-elle,
+de «point milieu». Elle avait dû, assez belle pour avoir fait un modèle,
+accrocher cette expression chez quelque peintre.
+
+Pendant ce temps, les affaires s'embrouillaient vers l'Extrême Orient,
+et je commençais à me lasser un peu de tenir la plume au ministère et
+de ne pas faire, au grand air, quelque exercice de sabre. La fringale
+me prit d'aller quelque part, au Tonkin, écouter, après les fredons de
+_Bouddha_, le petit _pchttement_ des balles. Un soir, en arrivant chez
+Antonia, je lui dis, en essayant d'être gai, et il m'en coûtait de me
+séparer de la jolie fille:
+
+--Ma petite Antonia, j'ai une nouvelle à t'annoncer! Si tu veux un
+_point milieu_, tu n'as qu'à le dire. Je m'en vais au pays où ils
+poussent tout seuls, comme des champignons.
+
+--Tu dis?
+
+--Je pars pour le Tonkin. Embarquement à Toulon. Si tu as envie de voir
+la Méditerranée...
+
+Ah! bonne fille! Elle avait eu deux grosses larmes pour Bouddha décollé
+comme saint Jean-Baptiste. Elle en eut bien quatre pour moi, et aussi
+grosses, certainement.
+
+--Edmond!... Comment? tu pars, Edmond? Tu me quittes? Tu ne m'aimes donc
+pas?
+
+Je te passe la scène des larmes. Celle-là fut flatteuse pour mon
+amour-propre, et il fallait tout mon appétit de nouveauté et tout mon
+amour de la bataille et des Bouddhas authentiques pour laisser là le
+boulevard, les Nouveautés, Antonia et la petite chambre japonaise de
+l'avenue Kléber... Mais si je te disais--chose curieuse--que cette
+grande et belle fille était si enfant, si enfant, que l'idée que je
+lui rapporterais de là-bas un Bouddha nouveau, un Bouddha tout neuf, la
+consolait un peu de me voir partir. Ça l'amusait, la pensée de me voir
+revenir tout bronzé en tenant entre mes bras, comme le commissionnaire
+auvergnat, un Bouddha doré!...
+
+Elle avait eu la folle envie de m'accompagner jusqu'à Toulon. Voir la
+mer, manger de la bouillabaisse en Provence et ne me quitter que dans
+le canot ou sur la passerelle. Ça valait bien une partie à Bougival ou
+à Saint-Cloud! Mais voilà: le jour de mon départ, il y avait aux
+Nouveautés lecture de la _Pipe cassée_, et on collationnait les rôles le
+lendemain.
+
+--Allons, c'est dit! tu partiras sans moi, mon petit Edmond. Tu
+comprends, si je n'étais pas là, les auteurs, qui ne pensent qu'à eux,
+donneraient le rôle de Vadé à Stella... Vadé!... un travesti! je n'ai
+jamais joué de travestis! Tu penses si j'y tiens!
+
+--Comment donc!
+
+Et je partis seul pour Toulon, mon vieux Roger. Mais avant de partir,
+dans un petit cabinet des environs de la gare, nous trinquâmes une
+dernière fois, Antonia et moi, des lèvres et des verres, à la santé du
+futur Tonkinois, à l'arrivée du Bouddha nouveau et à la centième de la
+_Pipe cassée_!... Je crois même, soit dit entre nous, que, pleurant ou
+riant, Antonia parla beaucoup plus de son rôle de Vadé que de la guerre
+de Chine. Il y avait un personnage qui la taquinait, celui de Manon
+Giroux! La grande Stella y avait un _effet_, mais un _effet_!... C'était
+elle qui cassait à coups de pommes la pipe dans la bouche de Vadé... Un
+_clou_!
+
+Et puis, peu à peu, comme l'heure du train approchait, elle oubliait
+tout, Antonia, et Vadé, et Manon Giroux, et la _collation_ du lendemain,
+et, se remémorant nos parties de plaisir, les bois de Viroflay,
+les auberges de Barbizon, les frileux retours du théâtre par les
+Champs-Élysées à demi déserts et les soupers dans la salle à manger
+japonaise et nos rires de l'avenue Kléber, doucement, doucement, dans
+l'oreille, elle me disait:
+
+--Tu sais, si tu veux, la _Pipe cassée_, les Nouveautés, les auteurs,
+j'envoie tout promener, tout, et je t'accompagne à Toulon... au
+Tonkin!... où tu voudras.
+
+Et elle se serait envolée, ma foi, ce soir-là, quitte à me reprocher
+le lendemain de lui avoir fait _rater_ le rôle de Vadé! Et cela
+me flattait, ce mensonge de la jolie fille se mentant à elle-même
+sincèrement! Tout à coup un regard jeté sur la pendule... «Ah! mon
+train! Garçon, l'addition! Et ma valise! Et mes livres!... Allons, ma
+petite Antonia!...»
+
+Elle se pendait à mon bras, en allant du restaurant à la gare. Elle
+voulait se promener encore dans la grande salle d'attente pleine de pas
+et de bruissement.... «Tu as encore cinq minutes... deux minutes...
+une minute!...» Et au seuil de la salle ouverte sur le quai, le dernier
+baiser, le long baiser sans bruit, amer et inoubliable avec son goût de
+larmes! «Vite, vite, Edmond, tu ne trouverais plus de coin!»
+
+Puis, doucement, tendrement:
+
+--Mon Bouddha surtout! mon Bouddha! Ne l'oublie pas!
+
+ Ah! Bouddha, Bouddha,
+ Que tu m'as fait de la peine!...
+
+Elle voulut chanter, s'arrêta court, perdue, comme si elle étouffait,
+son mouchoir mouillé à ses lèvres, et je courus vers le train dont
+la vapeur sifflait,--écoutant, entendant toujours le refrain, le cher
+refrain de l'opérette tant de fois répété:
+
+ Bouddha me bouda,
+ Je l'implore à perdre haleine.
+
+Et toute la nuit, toute la nuit, dans une sorte d'hallucination entre
+sommeil et fièvre, je revis les pauvres yeux d'Antonia gonflés comme
+son coeur, et le rictus placide du Bouddha brisé, et les pommes crues de
+Manon Giroux; et, au-dessus du tic-tac du train et du halètement de la
+machine, l'air de _Bouddha_ passait, sautillant, railleur, attendri,
+coupé par le sifflement des balles au-devant desquelles j'allais....
+Combien de fois je devais le fredonner, jusqu'au retour, l'air de
+_Bouddha_!
+
+Le lendemain, d'instinct, avant de m'embarquer, j'allai, poste restante,
+demander si quelque télégramme à mon adresse.... Eh bien, oui, il y
+en avait un, télégramme! Daté de minuit. Antonia l'avait envoyé du
+Grand-Hôtel en sortant des Nouveautés. C'est bête, mon cher, mais si je
+te disais que, là-bas, je l'ai relu cent fois, comme un prêtre lit son
+bréviaire, ce papier bleu aux lettres drôlement imprimées:
+
+«EDMOND DE LAURIÈRE
+
+Toulon.--Poste restante.
+
+Pense à Bouddha, mais pense à toi. Sois brave, mais pas imprudent. On
+pavanera (pour _pavoisera_) avenue Kléber, à ton retour. Emporte les
+meilleures tendresses de mon coeur.--ANTONIA VADÉ.»
+
+_Vadé_! Elle avait signé du nom de son rôle nouveau! Vadé de la _Pipe
+cassée_! Elle pensait, en saluant l'ami d'hier, au _Clou_ de demain!
+Pauvre petite! Mais je ne voyais qu'une chose: elle songeait moi;--et
+lorsque Toulon disparut au loin, au bout de la mer bleue, je relus ma
+dépêche, je l'épelai lettre à lettre, et pendant que des paysans bretons
+chantonnaient, sur le pont, je ne sais quelle complainte religieuse du
+Finistère ou du Morbihan, je portai le papier bleu à mes lèvres, et je
+murmurai la chanson de _Bouddha_--en pensant à celle qui ne pensait
+plus à _Bouddha_ déjà et s'occupait de Vadé, rôle travesti, costume de
+Grévin!
+
+[Illustration 07.png]
+
+
+
+
+[Illustration 08.png]
+
+IV
+
+
+Je ne te raconterai pas mes impressions du Tonkin. Ah! nous en avons vu!
+Il y a eu, là-bas, mon cher, jour par jour, des héroïsmes et des faits
+d'armes qui donnent de l'espoir au coeur. Et tout ça si loin, sans
+nouvelles, sous la pluie, dans la boue, avec la fièvre, le choléra, les
+rhumatismes, tout le tonnerre de chien de l'hôpital! La bataille,
+ce n'est rien; on se sent vivre quand on se moque de mourir. Mais la
+maladie bête, la dysenterie qui vous tord les entrailles, l'anémie qui
+vous mine, l'eau putride plus meurtrière que le canon... et la boue, mon
+cher, la boue, les défilés dans les rizières, les ciels bas et gris, la
+terre où l'on enfonce comme dans du beurre et qui vous retient comme
+un sable mouvant... Et, avec cela, étape sur étape, marches et
+contremarches, des pièces d'artillerie embourbées et portées à dos
+d'homme par des chemins étroits comme des rubans... Puis, quelquefois,
+des forêts à traverser, sans éclaireurs et sans cartes, des sentiers se
+tracer à travers bois, à coups de hache... Je te passe tout ça; c'est
+ennuyeux à subir, ces journées et ces nuits d'alerte et de fatigue, mais
+c'est amusant à évoquer... J'ai souvent regretté ce mauvais temps, en
+fumant mon cigare! Atroce, la guerre, mais quelle gymnastique morale!
+Toutes les facultés de l'homme en éveil, et les meilleures: le courage,
+le dévouement, la décision, l'amour du prochain et l'amour du drapeau!
+
+Pour en revenir à Bouddha, je l'avais depuis longtemps oublié, le
+Bouddha d'Antonia Boulard, et je me réservais --comme je l'avais
+dit--d'en déterrer un, au moment du retour, chez quelque brocanteur
+d'Hanoï... J'en avais tant vu, de mes camarades, qui faisaient provision
+de bibelots par avance, et qu'une balle couchait en chemin! On
+expédiait dans quelque caisse, à la famille, leur pantalon rouge, leur
+portefeuille et les rouleaux de papier de Chine achetés çà et là, et
+achats et défroque, tout partait, roulé en un paquet, pour France.
+L'idée de me fournir par avance d'un Bouddha que je pourrais abandonner
+en route avec ma carcasse ne me souriait pas beaucoup... Oui, au retour,
+je m'en occuperais, au retour!
+
+Et, en attendant le retour, nous nous enfoncions chaque jour plus avant
+du côté de la frontière de Chine, allant vers Lang-Son, qu'il fallait
+emporter et que nous aurions occupé depuis des mois sans le guet-apens
+que tu connais... Lang-Son enlevé, nous pouvions nous y croire en grande
+halte, lorsque, au milieu de février, le général reçoit de Tuyen-Quan
+des nouvelles dures... Les Chinois tenaient là-bas, comme à la gorge,
+la petite garnison du commandant Dominé, et, pied à pied, attaquaient
+la citadelle... Toute une armée, comme tu sais, celle du Yun-Nam, autour
+d'une poignée d'hommes! Impossible de laisser écraser la garnison qui
+se défend, là-bas, depuis décembre! De décembre à mars, compte les jours
+d'héroïsme, mon cher!
+
+Brière de l'Isle laisse donc Négrier Lang-Son, et, le 15 février, sans
+pouvoir prendre un repos crânement gagné, en route pour Tuyen-Quan,
+toute la brigade Giovaninelli! Infanterie de marine, artilleurs,
+tirailleurs tonkinois et deux bataillons de mes bons turcos. Nous étions
+éreintés! oh! éreintés! Mais on avait dit la veille au soldat: «Il faut
+un effort pour prendre Lang-Son». Le soldat avait fait un effort. On lui
+disait, le lendemain: «Il faut un effort pour débloquer Tuyen-Quan». Le
+soldat faisait un effort. Et gaiement.
+
+Pauvres enfants, ces soldats, troupeau de moutons héroïques allant à
+la boucherie comme à une promenade! Et quelle promenade! Par la route
+mandarine, un brouillard à couper au couteau; presque du verglas pour
+avancer; partout des arroyos... En quatre heures de marche, on traverse
+l'eau sept fois... La nuit vient... il pleut... on attend le jour en
+grelottant... A l'aurore,--brr! quelle aurore!--_Bono_, disent les
+turcos, et en route!
+
+En avant, les fantassins nous taillent des escaliers dans les pentes
+raides... On nous dit qu'il y a des tigres, çà et là, dans les montagnes
+de marbre... Tant mieux! Voir des tigres, ça nous distrairait!... Et
+nous marchons, nous marchons, nous marchons... Il nous semble entendre
+dans le lointain les cris d'appel de la petite garnison qui se défend
+avec la brèche ouverte et qu'on égorge. Et quand la fatigue se fait
+sentir chez nos hommes, un mot, comme un coup d'éperon, les ranime:
+
+--Vous savez, les camarades nous attendent!
+
+Et ces pauvres diables de turcos, donnant leur peau pour les Français,
+que leurs pères ont combattus, disent alors avec un entrain touchant,
+montrant en riant leurs dents blanches:
+
+--Oui, oui, camarades! Camarades! Là-bas! En avant!
+
+Et on marche.
+
+Comme c'est drôle, la bêtise humaine! Une nuit, tous ces malheureux,
+harassés, n'en pouvaient plus et se traînaient, l'emplacement du bivouac
+étant loin encore... Pas un mot... Rien... Les hanhans avachis des
+soldats, alourdis comme des bêtes de somme... le clic-clac monotone
+des sabres sur les quarts de fer-blanc... Tout à coup la lune se lève,
+montre sa lueur rose à travers les nuages, et soudain, de cette longue
+file d'hommes en marche une voix s'élève, que j'entends encore, avec un
+accent toulousain, une voix bien timbrée et qui salue ce lever de lune
+de la vieille chanson du pays:
+
+ Au clair de la lune,
+ Mon ami Pierrot...
+
+Et crac, mon cher, à cette vieille chanson du berceau, à ce refrain de
+mère-grand, les fronts se redressent, les jarrets se raffermissent--en
+avant! au clair de la lune, mon ami Pierrot--et cette nuit-là, si on
+l'eût voulu, en chantant on eût doublé l'étape!
+
+Moi aussi, j'avais ma chanson, mon coup d'éperon! Je ne demandais pas
+l'ami Pierrot une plume pour écrire un mot; mais j'évoquais Bouddha, le
+doux Bouddha, le Bouddha qui bouda la petite Mousmée, et je fredonnais
+le refrain d'Antonia, qui me faisait l'effet d'un clairon invisible. Et
+pas un moment de fatigue avec la diane et les airs de marche sonnés
+par cette musique du boulevard! De quoi est fait l'héroïsme, Roger! Si
+j'avais donné, pendant cette campagne, l'exemple d'une belle mort,
+tu sais, là, à la Plutarque, l'histoire aurait toujours ignoré que je
+puisais cet héroïsme dans un petit refrain d'opérette!
+
+ Ah! Bouddha, Bouddha,
+ Ah! Bouddha, Bouddha,
+ Que tu m'as fait de la peine!
+
+Au clair de lune ou autrement, la colonne avançait toujours. Fin
+février, nous n'étions plus qu'à huit kilomètres de Tuyen-Quan. Fichu
+pays: la flottille, qui nous accompagnait par la rivière Claire, était
+forcée, tant il y avait d'échouages, de traîner parfois ses canonnières
+à bras. Nous, dans les hautes herbes, nous nous coupions les mollets
+aux bambous taillés en ciseaux qu'y avaient spirituellement cachés
+les Chinois. Et pas un ennemi visible. On le sentait, on le devinait
+partout, aux fossés creusés, à la terre remuée, à ces bambous affilés
+comme des rasoirs: on ne le voyait nulle part. Tout à coup, le 2 mars,
+des auxiliaires tonkinois, entrés dans les herbes jusqu'à mi-corps,
+reçoivent une grêle de balles et voient, comme des chats-tigres, les
+Pavillons-Noirs bondir sur les blessés pour leur couper la tête...
+
+Nous sommes à Yuoc, en face des positions vraiment formidables, et très
+savantes, mon cher, établies par le vieux Liuh-Vinh-Phuoc. Entre nous et
+Tuyen-Quan, entre nos troupiers et les «camarades», l'armée du Yun-Nam,
+bons soldats dont quelques-uns, ayant juré de mourir plutôt que de
+reculer, s'étaient fait tatouer au front d'une croix rouge. Et ce sont
+ces fanatiques et ces combattants de toutes les aventures qu'il faut
+bousculer, enfoncer, crever, avant d'arriver à la garnison que commande
+Dominé!
+
+--Allons! mes enfants, encore un effort!
+
+Un effort! Toujours un effort! Taran, taran! Tarataratata, tarataratata!
+La charge sonne. Ran, ran, ran, ran! Et moi je fredonne _Bouddha_! Ah!
+Bouddha, Bouddha! En avant! en avant! Deux fois l'infanterie de
+marine, bataillon Mahias, attaque les Chinois. Deux fois les Chinois la
+repoussent. On est à deux cents mètres de l'ennemi quand la nuit vient.
+Deux cents mètres! Et la pluie tombe! Les hommes râlent dans les herbes.
+On allume, pour ramasser les blessés, des allumettes mouillées... Quelle
+nuit, mon cher! Ce brouillard humide, cette douche glacée qui délaye le
+sang dans la boue piétinée, ces ennemis qui sont là et qui tirent; le
+bruit des balles qui sifflent et de l'eau qui dégoutte; ça ne s'oublie
+jamais, ces impressions-là.
+
+Je m'étais avancé assez près des lignes chinoises, entendant les
+Pavillons-Noirs parler de leurs voix gutturales. Tout coup, au milieu
+d'une décharge de fusils, je reçois sur les pieds une masse qui roule.
+Je me penche, croyant à un projectile... C'était une tête, une tête
+coupée de petit paysan de France que les Chinois nous envoyaient à
+travers les herbes comme une menace et un défi. Ah! je ne le chantais
+même plus le refrain d'Antonia! J'attendais le petit jour avec une rage
+sourde, un appétit sauvage de vengeance et de mort. Et le jour arrivé,
+ce jour gris de mars qui allait éclairer tant de cadavres, vive Dieu!
+comme nous enlevâmes nos turcos!
+
+--En avant, les Algériens! En avant! Les amis attendent!
+
+Et à l'assaut! A l'assaut des retranchements chinois! A l'assaut! Il
+s'agissait d'arracher aux ongles des hommes jaunes les assiégés qui
+haletaient, attendant nos troupiers comme le Messie. A l'assaut! Elles
+couraient lentement, les vestes bleu de ciel de mes enfants d'Afrique!
+Les redoutes, les tuyaux de bambous, les feux croisés, les obusiers,
+les fusils de rempart, rien ne les arrêtait. Rien. Ils sautaient dans le
+feu, bondissaient dans l'enfer. Une mine éclate. La terre tremble. Nous
+avons les poils roussis et les vêtements brûlés. Quarante turcos de ma
+seule compagnie disparaissent comme dans un cratère de volcan. En avant!
+en avant! On n'entend pas les cris de mort, tant nos chacals poussent
+des cris de rage. Les balles sifflent, les boulets ronflent,
+les fougasses éclatent. En avant! Les turcos sont déjà dans les
+retranchements, clouant aux fascines de bambous les volontaires au front
+croisé de rouge, étranglant les Chinois, mordant au sang, comme des
+loups, ces Pavillons-Noirs qui se défendent comme des lions... Je n'ai
+jamais vu motte de terre pétrie de tant de sang!
+
+Et, les retranchements emportés, mes tirailleurs sautent hors des
+tranchées, poursuivant les Célestes et leur arrachant leurs pavillons
+à tête de mort... J'avais, comme eux, la fièvre, la «furia» de cette
+chasse à l'homme. Tout en avant de mes hommes, revolver au poing, je
+poussais devant moi la cohue des soldats en déroute, et qui jetaient
+leurs armes en se retournant pour tirer. Au loin Tuyen-Quan, encore
+debout, montrait sa silhouette déchiquetée... A mi-chemin, mon cher,
+une poignée de Pavillons-Noirs s'arrêta net, dans une sorte de pagode
+abandonnée et, me voyant maintenant suivi de quelques hommes seulement,
+ouvrit vivement le feu pour nous couper la marche. Mes turcos étaient
+enragés. Nous nous lançons dans la cour gazonnée qui précède toute
+pagode, puis, en trois bonds, dans la pagode même d'où les balles
+sortaient, et nous voulons en déloger ces vaincus qui n'entendent pas
+fuir.
+
+Pas de porte à la pagode; du seuil, nous apercevons seulement un trou
+noir, rayé de coups de feu. Nous entrons. Une fusillade abat à mes côtés
+trois de mes hommes, et je pénètre presque seul dans cette bauge
+laquée et dorée, au fond de laquelle, comme des sangliers forcés, les
+Pavillons-Noirs nous attendent. Je verrai toujours ce spectacle, je te
+dis: des cadavres sur les dallages, les colonnes avec leurs inscriptions
+dorées enveloppées de fumée, des silhouettes bizarres et mêlées de dieux
+et d'êtres vivants, tous grimaçants, depuis ce dieu tout vert que nos
+troupiers appelaient le _diable_, jusqu'à des réguliers chinois armés et
+faisant feu; et au fond, au milieu de ces idoles peinturlurées, et de
+ces Pavillons-Noirs adossés aux parois rouges de la pagode, une statue
+de Bouddha, un grand Bouddha, un Bouddha de la taille d'un enfant de
+dix ans, et qui flambait, tout entier d'or rouge, sous un rayon de jour
+entrant par le toit de cette pagode, crevassé par quelque obus.
+
+Du grouillement des Chinois qui nous tiraient dessus, de ces ennemis
+tapis derrière et nous envoyant leurs coups de fusil presque à bout
+portant, je ne regardais rien, hypnotisé, que ce Bouddha, là-bas dressé,
+superbe et m'apparaissant comme dans une gloire. Et--on dit que les
+gens qui se noient revoient en quelques secondes toute leur vie passée,
+brusquement, en avalant leur dernière gorgée--la vision du petit hôtel
+de l'avenue Kléber me traversa la pensée comme un éclair, et l'or
+rouge du Bouddha évoqua subitement les tresses, teintes au henné, de la
+chevelure d'Antonia... Oh! pas longue, du reste, la vision! Une balle
+emporta mon casque blanc, mon _tropical helmet_, et les cinq hommes que
+nous étions, entrés dans la pagode, nous fûmes contraints de reculer,
+comme écrasés, encerclés par les Chinois, qui sortaient de partout, de
+derrière ces idoles d'or, grouillaient, nous enserraient et cassaient
+la tête devant nous à un de mes turcos en faisant siffler leur
+_coupe-coupe_ autour de nous...
+
+Repoussés, mon cher!... Et cette damnée pagode vomissant littéralement
+des Chinois qui nous tiraient dessus, les trois hommes qui me restaient
+et moi, nous nous jetâmes derrière un terrassement abandonné, et--moi
+à coups de revolver, mes turcos à coups de fusil--nous tînmes un moment
+ces gaillards-l à distance. Au surplus, traqués dans la pagode, ils
+se donnaient simplement du champ pour fuir. Ils nous avaient crus tout
+d'abord plus nombreux, et, acculés, ils voulaient mourir en tuant...
+Nous ayant repoussés, ils continuaient leur retraite, ralliant les
+vaincus, vers les rapides du Fleuve Rouge.
+
+Je les voyais fuir; mais, avec ces renards-là, il y a toujours, un piège
+attendre. L'idée me tenait qu'il en restait encore dans la pagode, à
+l'affût pour sauter sur nous.
+
+--Attendons un moment! dis-je, mes turcos, qui sortaient déjà de l'abri
+de terre.
+
+Et l'idée du Bouddha me revenant, le Bouddha qui avait assisté,
+paisible, à la tuerie de tout à l'heure:
+
+--Pourvu qu'ils n'aient pas emporté le Bouddha!
+
+J'avais à peine dit cela machinalement tout haut, qu'un petit éclat de
+rire clair, un rire d'enfant, partait à mes côtés, comme une fusée,
+et qu'un de mes Algériens,--vingt-cinq ans, mon cher, et beau comme un
+bronze antique,--se dressant sur la crête du terrassement, me disait:
+
+--Tu veux, toi, le Bouddha, mon capitaine?... Tu vas l'avoir!
+
+Et moi lui criant: «Mohammed! Mohammed! je te défends...» il n'en
+courait pas moins, bondissait comme un chat vers la pagode, s'enfonçait
+dans le trou noir, et je le suivais, l'appelant toujours, les deux
+autres Africains arrivant au pas de course sur mes talons...
+
+Pauvre fou de Mohammed-ben-Saïda! Il y a, à Alger, une vieille femme,
+un aïeul et de jeunes frères qui l'avaient accompagné, silencieux
+et résignés, lorsqu'il s'était embarqué, et qui l'attendent! Ils
+l'attendront toujours!
+
+J'avais raison de croire que la pagode n'était pas vide. Autour du
+Bouddha doré, quatre ou cinq démons,--des volontaires du Yun-Nam, à la
+croix rouge, de ceux qui avaient juré de donner leur peau,--se tenaient
+dressés, comme des dogues à qui l'on veut arracher leur proie. Un
+piédestal humain, hérissé, farouche; et au-dessus, le Bouddha, accroupi
+et impassible. Mohammed avait couru sur eux. Son fusil déchargé, il le
+faisait tournoyer, ce fusil, au-dessus de sa tête rasée, et la crosse
+lourdement s'en abattait sur les crânes.--«Attends-nous! attends-moi!»
+criais-je. Tout à coup, pendant qu'un Chinois tombé mordait l'Algérien
+aux jambes, un autre, d'un coup de côté, dans la gorge, le frappait d'un
+_coupe-coupe_, et je vis le turco chanceler.
+
+J'arrivai sur les Chinois comme Mohammed tombait, et j'entends encore de
+sa gorge crevée sortir le flot de sang rendant le son d'un tuyau qui se
+vide... Puis je ne vis plus rien... Je déchargeai mon revolver devant
+moi, au hasard... Mes turcos enfonçaient leurs baïonnettes dans les
+poitrines jaunes... J'étais fou de colère... Il me semblait que c'était
+moi, moi qui venais d'assassiner Mohammed-ben-Saïda.
+
+Ce ne fut pas long, ce dernier coup de collier. Les Chinois assommés
+ou éventrés râlaient déjà sur les dalles de la pagode. Les Turcos, en
+sueur, essuyaient sur les tuniques des Chinois leurs baïonnettes qui
+fumaient. Et Bouddha, le grand Bouddha doré, souriait ces flaques de
+sang et contemplait ces morts avec son rictus impénétrable figé sur ses
+lèvres pour l'éternité.
+
+Et à deux pas, le cou coupé, la tête demi renversée dans une pose
+presque comiquement lugubre, Mohammed était aplati, les yeux agrandis,
+la bouche de travers, ses pauvres mains encore tendues vers ce Bouddha
+qu'il voulait saisir--pour moi--lorsque le _coupe-coupe_ l'avait à demi
+décapité. Alors, par une navrante association d'idées, ce cadavre du
+pauvre enfant d'Afrique, cette tête presque tranchée, me rappelaient
+le Bouddha cassé, tombé sur le tapis du salon japonais, le Bouddha
+guillotiné par la colère d'Antonia... La grande Stella! Lafertrille!
+Que c'était loin, loin, loin! Il me semblait que j'évoquais des fantômes
+devant des cadavres.
+
+Tout à coup, mon cher, il se passa une chose effroyable, hideuse et
+héroïque. De ce tas de morts chinois, un être se leva, un Céleste tout
+jeune, demi nu, la poitrine à l'air, avec un trou de baïonnette dans
+cette chair de cuivre, un petit Chinois maigre, avec des yeux embrasés
+et des lèvres qui tremblotaient, toutes blêmes... Il se dressa,
+saignant, s'accrochant de la main droite au piédestal de Bouddha, et
+sa main gauche crispée nous menaçant encore d'un long couteau recourbé,
+taché de rouge...
+
+Cette espèce de spectre embrassa, avec une ferveur effrayante, la grande
+image d'or qui rayonnait, ironique, au-dessus du carnage, et, au moment
+où un de mes turcos s'approchait pour le repousser, le petit Chinois
+poussa un cri aigu, suppliant et menaçant à la fois, se jeta entre
+Bouddha et le turco; un effroi indigné passa sur sa face au jaune
+blême, et le sang de sa blessure éclaboussant l'or rouge de la statue
+accroupie, il leva encore, de son bras grêle, sur le crâne du turco,
+le coupe-coupe qui avait peut-être, tout à l'heure, décapité
+Mohammed-ben-Saïda.
+
+Mais, cette fois, l'Algérien, baïonnette en avant, clouait d'un seul
+coup, pan! le petit Chinois au socle même de la statue, comme un
+scarabée sur la planchette, et la tête du Céleste se renversa, avec un
+rauquement court, sur les jambes accroupies de l'idole.
+
+Et il me sembla (j'ai dû me tromper), oui, il me sembla que le petit
+Chinois, en tombant, en mourant, râlait le nom adoré qui formait le
+premier vers de la chanson de l'opérette: _Bouddha! Boud...dha_!
+
+ Ah! Bouddha! Bouddha!
+
+Hallucination de l'ouïe, évidemment! Mais le regard mourant du petit
+Céleste était plein d'une clarté étrange. Il mourait heureux et croyant,
+l'humble héros, fanatique acharné, aux pieds mêmes de son adoration et,
+ne pouvant arracher aux barbares d'Europe le dieu qu'il avait prié, il
+lui donnait sa vie. Sa face s'abattit sur le socle, et ses lèvres, ses
+lèvres ferventes, cherchaient pour s'y coller, dans un dernier soupir;
+les pieds de Bouddha accroupi.
+
+[Illustration 09.png]
+
+
+
+
+[Illustration 10.png]
+
+V
+
+
+Il était payé cher, le Bouddha, et comme redoré deux fois par le sang du
+pauvre Africain et du petit Céleste. Je vivrais cent ans que je verrais
+toujours ces deux cous coupés, ces deux têtes pendantes, l'une glabre
+et crispée, l'autre noire, convulsée, farouche. Un fils d'Afrique, un
+enfant d'Asie et, au-dessus, la statue d'or souriant, immobile, à cette
+tuerie!
+
+Je fis emporter le Bouddha comme un trophée, et on remballa
+précieusement après l'avoir passé à l'éponge mouillée, car sur son or
+rouge il y avait des éclaboussures de sang. Il demeura longtemps en
+douane, puis, lorsque je reçus l'ordre de rapatriement, quand on dit
+à mes turcos: «Vous allez retourner Alger en passant par Paris», je
+surveillai l'embarquement de la caisse contenant mon Bouddha, le Bouddha
+qui avait vu mourir Mohammed et le petit Chinois, et je fis monter
+devant moi le colis portant au coin, sur le bois blanc, l'étiquette:
+_Fragile_. Et pendant toute la route, durant le voyage du retour, je
+pensais à la joie, au bon rire, aux battements de mains d'Antonia, en
+voyant arriver, majestueux et grave, dans la bonbonnière de l'avenue
+Kléber, le Bouddha pour lequel tant de pauvres gens s'étaient fait
+égorger.
+
+Aussi, dès mon arrivée à Paris, ah! mon bon Roger, «cocher, avenue
+Kléber!» Et le Bouddha sorti de la caisse, déballé mais empaqueté
+et hissé sur le fiacre! Il allait lentement, lentement, ce maudit
+fiacre!... Moi, je regardais Paris par la portière. Il pleuvait; la
+pluie me paraissait adorable, saine, pittoresque,... parisienne, c'est
+tout dire. Finies, finies, les pluies cholériques du Tonkin! Enfin, mon
+vieux, j'arrive avenue Kléber. Je sonne à la petite porte. Un domestique
+vient m'ouvrir. Tiens, ce n'est plus Jean! Jean était souriant et
+accueillant, celui-ci a la gravité d'un notaire.
+
+--Madame est chez elle?
+
+--Je ne sais pas, monsieur; je vais voir!
+
+--Annoncez M. Edmond de Laurière!
+
+--M. de Laurière, bien!
+
+Eh! non, ce n'est plus Jean! Jean volontiers m'eût appelé «monsieur
+Edmond». Et ce n'est pas Mariette, non plus. Cette bonne Mariette!
+J'aperçois, traversant le hall, un autre profil de femme de chambre.
+Au-dessus de ma tête, j'entends des pas lents et ordonnés: c'est le
+notaire qui va m'annoncer à Antonia.
+
+--Mais elle ne se précipite pas bien vite pour me sauter au cou,
+Antonia!...
+
+Et, pour occuper le temps, là, dans le salon d'attente, je dépaquette le
+Bouddha, je le déficelle, j'enlève le papier qui le couvre et je le
+vois apparaître, triomphant, doré comme un soleil, avec sa bonne figure
+paterne,--un peu narquoise même pour un Bouddha qui a vu tant de sang
+autour de lui. Mon cher, je m'apercevais même qu'il lui en restait une
+petite tache au bout de l'oreille, et j'étais en train de l'effacer,
+cette tache rouge--là-bas et devenue noire,--je l'effaçais avec mon
+doigt mouillé, lorsque la porte s'ouvre... Ah! mon Dieu, ah! quel
+battement de coeur... C'est Antonia!
+
+Antonia! je laisse le Bouddha, je m'avance vers elle.
+
+C'est Antonia! Oui! c'est Antonia et ce n'est pas Antonia! Oh! mon cher,
+grave, imposante, jolie--de plus en plus jolie,--mais dans une toilette,
+une toilette! Une toilette janséniste, ma parole... Une dame de charité,
+une quakeresse, tout ce que tu voudras, et sans les cheveux blonds et le
+bon sourire, j'aurais hésité!...
+
+--Antonia! ma petite Antonia!
+
+J'allais l'embrasser, moi, à la bonne franquette. Elle me montre une
+chaise, ne dit rien et me reçoit comme une marquise de Marivaux pourrait
+recevoir Dorante... Je croyais, ma parole, que quelqu'un nous épiait et
+que la petite mousmée jouait un rôle... Non, non, Roger; transformée,
+Antonia!... Elle avait pris l'opérette en grippe et recevait des leçons
+de Madame Plessy pour passer une audition chez Molière! Et quant à nos
+amours,--oh! envolés nos amours! Pft! plus rien!--Aussi pourquoi s'en
+aller au Tonkin, mon pauvre vieux, je te le demande?
+
+Veux-tu mon impression exacte? Il me semblait qu'allant rendre visite
+Rose Pompon, j'étais reçu par Madame Swetchine.
+
+--Alors, dis-je à Antonia, je... je suis remplacé?
+
+--Remplacé?
+
+Elle n'avait pas l'air de comprendre.
+
+Mais machinalement sa main feuilletait un petit journal de théâtres
+traînant sur la table, et, à la première page de ce _Paris-Artiste_, une
+photographie s'étalait: celle de Galinet.--Je l'ai vu depuis, Galinet le
+comique des Nouveautés, le successeur de Lafertrille. Il parait qu'elle
+était bonne la photographie du menton bleu et des lèvres roses de
+Galinet, car Antonia, visiblement, la regardait avec indulgence.
+
+Et si tu savais comme je me sentais gauche, et bête, et comme j'aurais
+voulu m'enfoncer sous terre par une trappe! Mais ça n'arrive qu'au
+théâtre les enfoncements dans les trappes! Je me sentais mieux, beaucoup
+mieux vraiment, à Yuoc, sous la pluie et les balles.
+
+Alors l'idée me vint de prendre le Bouddha entre mes bras et de le
+montrer à Antonia.
+
+--Eh! grand Dieu! qu'est-ce que c'est que ça?
+
+--Ça? Mais c'est Bouddha! le Bouddha que je t... que je vous ai
+promis..., le Bouddha qui doit remplacer celui de la rue des Martyrs...
+le guillotiné!
+
+Et je montrais, sur le marbre de la cheminée, la place même où le
+Bouddha avait roulé--comme, là-bas, la tête de Mohammed.
+
+Alors Antonia me regarda d'un air indulgent, très indulgent, mais
+désolant:
+
+--Oh! mon cher, Bouddha! C'est si loin, le japonais!... Fini, le
+japonais! Démodé la «japonaiserie, le japonisme!...» Vous n'avez donc
+pas remarqué?...
+
+En effet, je n'avais pas remarqué...
+
+Son geste me montrait le salon tout neuf, meublé de meubles blancs,
+Louis XVI, tendu de vieille soie à fleurs jetées, comme une robe à
+paniers de nos grand'mères!
+
+--Tout du Louis XVI, maintenant, mon cher! Chaises et tentures copiées
+sur les appartements de Marie-Antoinette. Trianon! C'est Achenbach qui
+l'a voulu!
+
+--Achenbach?
+
+--De la maison Achenbach, Moser, Lévy et Compagnie!... Il a été
+tellement étrillé à la Bourse lors de l'affaire de Lang-Son, Dang-Son,
+Mang-Son, je m'embrouille avec ces noms du Tonkin, qu'il aurait
+volontiers cassé ou déchiré toutes les chinoiseries, chez moi, ce pauvre
+Achenbach!... Quand je dis pauvre!
+
+--Et c'est lui qui...
+
+--Qui m'a fait envoyer tout mon japon à l'hôtel Drouot, et m'a meublé
+l'hôtel style Louis XVI? Oui. Il prétendait que mon japonisme porte
+_raille_ et que le Louis XVI est bien plus dans ses opinions. J'aime
+mieux ça aussi, moi! C'est plus convenable.
+
+Elle se mit à rire.
+
+--Pur Versailles! faubourg Saint-Germain!
+
+Puis, frappant sur la joue du malheureux Bouddha exilé:
+
+--Remporte ça, vois-tu! C'est de l'histoire ancienne!
+
+Et, me tendant les lèvres:
+
+--Allons, toi, je t'ai bien aimé, ne te plains pas! Et quand tu voudras
+me revoir... en ami...
+
+--Non, merci!
+
+--Non?
+
+--L'amitié, c'est de l'amour en contrefaçon!
+
+Elle haussa les épaules.
+
+--Comme tu voudras! Mais je ne te croyais pas si bête!
+
+Puis, tout à coup, regardant en face le Bouddha que j'allais remettre
+en fiacre et qui me paraissait si piteux, elle se mit à fredonner l'air
+d'autrefois, l'air si souvent chanté, l'air qui, pour moi, voltigeait
+comme un chant d'oiseau au-dessus des balles chinoises:
+
+ Ah! Bouddha! Bouddha!
+ Que tu m'as fait de la peine!
+
+Mais, brusquement s'interrompant et me regardant là, dans les
+yeux,--très franche, sincère peut-être:
+
+--Oh! est-ce drôle! je ne me rappelle même plus les paroles!...
+
+ Ah! Bouddha! Bouddha!...
+
+C'est vrai, je ne sais plus!...
+
+ Ah! Bouddha! Bouddha!...
+
+Non, non, envolé!... Est-ce drôle! Est-ce drôle!
+
+--Pas si drôle que ça, lui dis-je, mais tout naturel. Oh! très naturel!
+Adieu, Antonia!
+
+--Adieu!
+
+J'avais déjà mon Bouddha entre les bras, je sortais!
+
+Elle vint à moi, et se penchant jusqu' mes lèvres, avec le Bouddha entre
+nous deux:
+
+--Mais embrasse-moi donc, grosse bête!... Ça ne te va pas bien, Edmond,
+le hâle tonkinois... Tu es bronzé, bronzé!...
+
+Elle ajouta, gentiment: Reviendras-tu?
+
+--Oh! oh! Il y a entre nous deux, maintenant, ma chère...
+
+--Bouddha?
+
+--Non, Achenbach!
+
+--Ah! Tonkinois, va! Tonkinois!
+
+Et, cette fois, elle me tendit la main, de bonne amitié.
+
+Voilà l'histoire.
+
+Si tu viens chez moi, hôtel de Suez, mon bon Roger, tu verras, sur ma
+cheminée, le pauvre Bouddha, que je vais emporter, je ne sais où, dans
+ma vie de garnison... Si tu le veux, mon Bouddha, il est à toi, tu sais?
+Il a toujours sa tache de sang à l'oreille, sang du petit turco ou du
+petit Chinois! Et après tout, çà et là des bibelots ou des Bouddhas
+tachés de sang, c'est peut-être tout ce que nous aurons rapporté de la
+terre de Chine! Allons, Roger, viens-tu à l'Hippodrome?
+
+Le turco s'était levé, regardant toujours le boulevard du haut du balcon
+du cercle.
+
+--Allons à l'Hippodrome, dit l'officier d'artillerie.
+
+Puis sérieusement, de sa voix jeune, habituée au commandement:
+
+--Mon cher, veux-tu que je te dise? Tu n'as peut-être rapporté de là-bas
+qu'un bibelot de bric-à-brac, mais quand je vous regardais, l'autre
+jour, à Longchamps défilant devant tous ces hommes, toutes ces femmes,
+ce Paris dont le coeur battait; quand je voyais les cols bleus des
+marins et les vestes bleu clair de tes turcos passer sur l'herbe verte;
+quand les tambours battaient aux champs pour saluer la croix
+d'honneur qu'un officier supérieur attachait à la poitrine d'un autre
+officier,--encore un bibelot et un bibelot taché de sang, cette croix
+des braves, mon cher;--quand je voyais ça, je me disais que c'est peu de
+chose sans doute un jour de triomphe pour tant de jours de sacrifices,
+mais qu'après tout ça vaut bien les périls bravés, et les maladies,
+et la marche, et le tremblement, cette vibration d'une foule, cette
+acclamation des tribunes, cette sorte de baiser bruyant de tout un
+peuple à son armée!...
+
+Ils étaient devenus pensifs.
+
+Derrière les rideaux de guipure des fenêtres, des silhouettes
+apparaissaient, se dessinaient, puis s'effaçaient, les hôtes du Cercle:
+jeunes gens, vieux généraux, allant, venant, causant, contant les
+campagnes passées, les espoirs futurs.
+
+Les deux amis rentrèrent.
+
+Edmond de Laurière chercha, du regard, un journal qu'il avait, tout
+à l'heure, posé sur une table, et ses yeux allèrent d'une panoplie
+d'armes,--sabres en rosaces entrelacées de pistolets, crosses et lames
+étincelant sous la lumière d'un lustre,--à une grande carte de France,
+qui tapissait presque tout un pan du petit salon.
+
+Alors il s'arrêta.
+
+Et sur cette carte géante, montrant du doigt vers l'Est une large marque
+noire qui semblait comme une plaque de deuil, comme la plaie d'une chair
+arrachée:
+
+--Tout ça, c'est très bien, dit l'officier de turcos; mais, vois-tu, ça
+ne bouche pas ce trou-là!...
+
+Et il descendit vers l'avenue de l'Opéra, fredonnant encore
+machinalement, tout en allumant un nouveau cigare:
+
+ Ah! Bouddha, Bouddha,
+ Mon petit Bouddha,
+ Que tu m'as fait de la peine!
+
+[Illustration 11.png]
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Bouddha, by Jules Claretie
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BOUDDHA ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.