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+The Project Gutenberg EBook of Marcof le Malouin, by Ernest Capendu
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Marcof le Malouin
+
+Author: Ernest Capendu
+
+Release Date: December 22, 2005 [EBook #17372]
+[Date last updated: February 12, 2006]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARCOF LE MALOUIN ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+
+ERNEST CAPENDU
+
+MARCOF-LE-MALOUIN
+
+
+[Illustration]
+
+
+PARIS
+A. DEGORCE-CADOT, ÉDITEUR
+9, RUE DE VERNEUIL, 9
+
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+LES PROMIS DE FOUESNAN
+
+
+
+
+I
+
+LE JEAN-LOUIS.
+
+
+Dans les derniers jours de juin 1791, au moment où le soleil couchant
+dorait de ses rayonnements splendides la surface moutonneuse de l'Océan,
+embrasant l'occident des flots d'une lumière pourpre, comparable, par
+l'éclat, à des métaux en fusion, un petit lougre, fin de carène, élancé
+de mâture, marchant sous sa misaine, ses basses voiles, ses huniers et
+ses focs, filait gaiement sur la lame, par une belle brise du
+sud-ouest. L'atmosphère, lourde et épaisse, chargée d'électricité,
+se rafraîchissait peu à peu, car le vent augmentant progressivement
+d'intensité, menaçait de se changer en rafale. Les vagues, roulant plus
+précipitées sous l'action de la bourrasque naissante, déferlaient avec
+force sur les bordages du frêle bâtiment qui, insoucieux de l'orage, ne
+diminuait ni sa voilure ni la rapidité de sa marche. Il courait, serrant
+le vent au plus près, bondissant sur l'Océan comme un enfant qui se joue
+sur le sein maternel.
+
+Son équipage, composé de quelques hommes, les uns fumant accoudés sur le
+bastingage, les autres accroupis avec nonchalance sur le pont, semblait
+lui-même n'avoir aucune préoccupation des nuages plombés et couleur de
+cuivre qui s'amoncelaient au sud et s'emparaient du firmament avec une
+vélocité incroyable pour tous ceux qui n'ont pas assisté à ce sublime
+spectacle de la nature que l'on nomme une tempête.
+
+Ce lougre, baptisé sous le nom de _Jean-Louis_, parti la veille au soir
+de l'île de Groix, avait mis le cap sur Penmarckh. Quelques ballots de
+marchandises entassés au pied du grand mât et solidement amarrés contre
+le roulis, expliquaient suffisamment son voyage. Cependant ce petit
+navire, qu'à son aspect il était impossible de ne pas prendre tout
+d'abord pour l'un de ces paisibles et inoffensifs caboteurs faisant
+le commerce des côtes, offrait à l'oeil exercé du marin un problème
+difficile à résoudre. En dépit de son extérieur innocent, il avait
+dans toutes ses allures quelque chose du bâtiment de guerre. Sa mâture,
+coquettement inclinée en arrière, s'élevait haute et fière vers les
+nuages qu'elle semblait braver. Son gréement, soigné et admirablement
+entretenu, dénotait de la part de celui qui commandait _le Jean-Louis_
+des connaissances maritimes peu communes.
+
+On sentait qu'à un moment donné, le lougre pouvait en un clin d'oeil se
+couvrir de toile, prendre chasse ou la donner, suivant la circonstance.
+Peut-être même les ballots qui couvraient son pont, sans l'encombrer
+toutefois, n'étaient-ils là que pour faire prendre le change aux
+curieux.
+
+Au moment où nous rencontrons _le Jean-Louis_, rien pourtant ne décelait
+des intentions guerrières, il se contentait de filer gaiement sous la
+brise fraîchissante, s'inclinant sous la vague et bondissant comme un
+cheval de steeple-chase, par-dessus les barrières humides qui voulaient
+s'opposer à son passage. Les matelots insouciants regardaient d'un oeil
+calme approcher la tempête.
+
+A l'arrière du petit bâtiment, le dos appuyé contre la muraille du
+couronnement, se tenait debout, une main passée dans la ceinture qui
+lui serrait le corps, un homme de taille moyenne, aux épaules larges et
+carrées, aux bras musculeux, aux longs cheveux tombant sur le cou, et
+dont le costume indiquait au premier coup d'oeil le marin de la vieille
+Bretagne.
+
+Depuis trois quarts d'heure environ que la brise se carabinait de plus
+en plus, ce personnage n'avait pas fait un seul mouvement. Ses yeux vifs
+et pénétrants étaient fixés sur le ciel. De temps à autre une sorte de
+rayonnement intérieur illuminait sa physionomie.
+
+--Avant une heure d'ici, nous aurons un vrai temps de damnés!
+murmura-t-il en faisant un mouvement brusque.
+
+Un petit mousse, accroupi au pied du mât d'artimon, se releva vivement.
+
+--Pierre! lui dit le commandant.
+
+--Maître, fit l'enfant en s'avançant avec timidité.
+
+--Va te poster dans les hautes vergues. Tu me signaleras la terre.
+
+Le mousse, sans répondre, s'élança dans les enfléchures, et avec la
+rapidité et l'agilité d'un singe, il se mit en devoir de gagner la
+première hune de misaine.
+
+--Amarre-toi solidement, lui cria son chef.
+
+Puis, marchant à grands pas sur le pont, le personnage s'approcha
+d'un vieux matelot à la figure basanée, aux cheveux grisonnants, qui
+regardait froidement l'horizon.
+
+--Bervic, lui demanda-t-il après un moment de silence, que penses-tu du
+grain qui se prépare?
+
+--Je pense qu'avant dix minutes nous en verrons le commencement,
+répondit le matelot.
+
+--Crois-tu qu'il dure?
+
+--Dieu seul le sait.
+
+--Eh bien! en ce cas, fais fermer les écoutilles et nettoyer les
+dallots.
+
+«Bien, continua le patron du _Jean-Louis_ en voyant ses ordres exécutés.
+Alerte, enfants! Carguez les huniers et amenez les focs!
+
+--C'est pas mal, mais c'est pas encore ça, murmura Bervic resté seul à
+côté du commandant auquel il servait de contre-maître et de second.
+
+--Qu'est-ce que tu dis, vieux caïman?
+
+--Je dis que, pendant qu'on y est, autant carguer la misaine; le lougre
+est assez jeune pour marcher à sec, et si nous laissons prise au vent,
+il ne se passera pas cinq minutes avant que la voilure ne s'en aille à
+tous les grands diables d'enfer...
+
+--Tu te trompes, vieux gabier, répondit le commandant, si la brise est
+forte, ma misaine est plus forte encore. Envoie prendre deux ris, amarre
+deux écoutes et tiens bon la barre. Tu gouverneras jusqu'en vue de
+terre. Va! je réponds de tout. Marcof n'a jamais culé devant la tempête,
+et _le Jean-Louis_ obéit mieux qu'une jeune fille.
+
+--C'est tenter Dieu! grommela le vieux marin, qui néanmoins s'empressa
+d'obéir à son chef.
+
+La tempête éclatait alors dans toute sa fureur. Les rayons du soleil,
+entièrement masqués par des nuées livides, n'éclairaient plus que
+faiblement l'horizon. Cinq heures sonnaient à peine aux clochers de
+la côte voisine, et la nuit semblait avoir déjà jeté sur la terre son
+manteau de deuil. Des vagues gigantesques, courtes et rapides comme
+elles le sont toujours dans ces parages hérissés de brisants et de
+rochers, s'élançaient avec furie les unes contre les autres, par suite
+du ressac que la proximité de la terre rendait terrible. La rafale
+passant sur la mer échevelée, comme un vol de djinns fantastiques,
+tordait les vergues et sifflait dans les agrès du navire.
+
+Le petit lougre bondissait, emporté par le tourbillon; mais néanmoins il
+tenait ferme, et gouvernait bien. Presque à sec de voiles, ne marchant
+plus que sous sa misaine, obéissant comme un enfant aux impulsions de la
+main savante qui tenait la barre, il présentait sans cesse son avant aux
+plus fortes lames, tout en évitant avec soin de se laisser emporter par
+les courants multipliés qui offrent tant de périls aux navires longeant
+les côtes de la Cornouaille.
+
+Personne à bord n'ignorait les dangers que courait _le Jean-Louis_.
+Mais, soit confiance dans la bonne construction du lougre, soit
+certitude de l'infaillibilité de leur chef, soit indifférence de la mort
+imminente, les matelots, rudement ballotés par le tangage, n'avaient
+rien perdu de leur attitude calme et passive, presque semblable à
+l'allure fataliste des musulmans fumeurs d'opium. Le patron lui-même
+sifflait gaiement entre ses dents en regardant d'un oeil presque
+ironique la fureur croissante des flots. On eût dit que cet homme
+éprouvait une sorte de joie intérieure à lutter ainsi contre les
+éléments, lui, si faible, contre eux si forts!...
+
+Au moment où il passait devant l'écoutille qui servait de communication
+avec l'entre-pont du navire, deux têtes jeunes et souriantes apparurent
+au sommet de l'escalier, et deux nouveaux personnages firent leur entrée
+sur l'arrière du _Jean-Louis_.
+
+Le premier qui se présenta était un grand et beau jeune homme de
+vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux yeux bleus et aux cheveux blonds. Il
+portait avec grâce le costume simple et élégant des habitants de Roscof.
+Des braies blanches, une veste de même couleur en fine toile, serrée à
+la taille par une large ceinture de serge rouge, et laissant apercevoir
+le grand gilet vert à manches bleues, commun à presque tous les Bretons.
+Un chapeau aux larges bords, tout entouré de chenilles de couleurs vives
+et bariolées, lui couvrait la tête. Ses jambes se dessinaient fines et
+nerveuses sous de longues guêtres de toile blanche. Il portait à la main
+le penbas traditionnel.
+
+Dès qu'il eut atteint le pont, sur lequel il se maintint en équilibre,
+malgré les rudes mouvements d'un tangage énergique, il se retourna et
+offrit la main à une jeune fille qui venait derrière lui.
+
+Cette charmante créature, âgée de dix-huit ans tout au plus, offrait
+dans sa personne le type poétique et accompli des belles pennerès de la
+Bretagne. Le contraste de ses grands yeux noirs, pleins de vivacité
+et presque de passion, avec ses blonds cheveux aux reflets soyeux et
+cendrés, présentait tout d'abord un aspect d'une originalité séduisante,
+tandis que l'ovale parfait de la figure, la petite bouche fine et
+carminée, le nez droit aux narines mobiles et la peau d'une blancheur
+mate et rosée, constituaient un ensemble d'une saisissante beauté. Une
+large bande de toile duement empesée, relevée de chaque côté de la tête
+par deux épingles d'or, formait la coiffure de cette gracieuse tête. Le
+corsage de la robe, en étoffe de laine bleue, tout chamarré de velours
+noir et, de broderies de couleur jonquille, dessinait une taille ronde
+et cambrée et une poitrine élégante et riche de promesses presque
+réalisées. Les manches, en mousseline blanche à mille plis, s'ajustaient
+à la robe par deux larges poignets de velours entourant la naissance du
+bras. La jupe bleue retombait sur une seconde jupe orange, laquelle, à
+son tour, laissait apercevoir un troisième jupon de laine noire. Des
+bas de coton cerise, à broderie noire, modelaient à ravir une fine et
+délicieuse jambe de Diane chasseresse. Le petit pied de cette belle
+fille était enfermé dans un simple soulier de cuir bien ciré, orné
+d'une boucle d'or. D'énormes anneaux d'oreilles et une chaîne de cou
+à laquelle pendait une petite croix d'or, complétaient ce costume
+pittoresque.
+
+En s'élançant légère sur le pont du lougre, la jeune Bretonne déplia une
+sorte de manteau à capuchon à fond gris rayé de vert, qu'elle se jeta
+gracieusement sur les épaules. Précaution d'autant moins inutile, que
+les vagues qui déferlaient contre le bordage du _Jean-Louis_ retombaient
+en pluie fine sur le pont du navire, qu'elles balayaient même
+quelquefois dans toute sa largeur.
+
+--Ah! ah! les promis, vous avez donc assez du tête-à-tête? demanda en
+souriant le patron du lougre, dès qu'il eut vu les deux jeunes gens
+s'avancer vers lui.
+
+Il avait formulé cette question en français. Jusqu'alors, pour causer
+avec Bervic et pour donner des ordres à son équipage, il avait employé
+le dialecte breton.
+
+--Dame! monsieur Marcof, répondit la jeune fille, depuis que vous avez
+fait fermer les panneaux, l'air commence à manquer là-dedans...
+
+--Si j'ai fait fermer les panneaux, ma belle petite Yvonne, c'est que,
+sans cela, les lames auraient fort bien pu troubler votre conversation.
+
+--Sainte Marie! quel changement de temps! s'écria le jeune homme
+en jetant autour de lui un regard plein d'étonnement et presque
+d'épouvante.
+
+--Ah ça! mon gars, fit Marcof en souriant, il paraît que quand tu es
+en train de gazouiller des chansons d'amour, le bon Dieu peut déchaîner
+toutes ses colères et tous ses tonnerres sans que tu y prêtes seulement
+attention! Voici près d'une heure que nous dansons sur des vagues
+diaboliques, et, ce qui m'étonne le plus, c'est que tu sois là, debout
+devant moi, au lieu de t'affaler dans ton hamac...
+
+--Et pourquoi souffrirais-je, Marcof, quand Yvonne ne souffre pas?...
+
+--C'est qu'Yvonne est fille de matelot; c'est qu'elle a le pied et le
+coeur marins, et qu'elle serait capable de tenir la barre si elle en
+avait la force. N'est-ce pas, ma fille? continua Marcof en se retournant
+vers Yvonne.
+
+--Sans doute, répondit-elle; vous savez bien que je n'ai pas quitté mon
+père tant qu'il a navigué...
+
+--Je sais que tu es une brave Bretonne, et que la sainte Vierge qui te
+protége portera bonheur au _Jean-Louis_. Ah! Jahoua, mon gars, tu auras
+là une sainte et honnête femme; et si tu ne te montrais pas digne de ton
+bonheur, ce serait un rude compte à régler entre toi et tous les marins
+de Penmarkh, moi en tête! Vois-tu, Yvonne, c'est notre enfant à tous!
+Quand un navire vire au cabestan pour venir à pic sur son ancre, il faut
+qu'elle soit là, il faut qu'elle prie au milieu de l'équipage qui va
+partir! Un _Pater_ d'Yvonne, c'est une recommandation pour le paradis.
+
+--J'aime Yvonne de toute mon âme et de tout mon coeur, répondit Jahoua
+avec simplicité, et la preuve que je l'aime, c'est que je suis son
+promis.
+
+--Je sais bien, mon gars; mais, vois-tu, dans tout cet amour-là, il y a
+quelque chose qui me met vent dessous vent dedans, c'est...
+
+Marcof s'arrêta brusquement, comme si la crainte d'entamer un sujet
+pénible ou embarrassant lui eût fermé la bouche. Jahoua lui-même fit un
+signe d'impatience, et Yvonne, dont son fiancé tenait les deux mains,
+se recula vivement en rougissant et en baissant la tête. A coup sûr, les
+paroles du patron avaient éveillé dans leurs âmes un triste souvenir.
+
+--Tonnerre! s'écria Marcof après un moment de silence, voilà la rafale
+qui redouble. La barre à bâbord, Bervic! Vieux caïman, tu ne gouvernes
+plus! continua-t-il en breton en s'adressant au marin chargé de la
+direction du lougre.
+
+La tempête, en effet, prenait des proportions formidables. Un coup de
+tonnerre effrayant succéda si rapidement à l'éclair qui le précédait
+qu'Yvonne, épouvantée, se laissa tomber à genoux. Marcof saisit lui-même
+la barre du gouvernail.
+
+--Largue les focs et les huniers! commandait-il d'une voix brusque et
+saccadée.
+
+A cet ordre inattendu de livrer de la toile au vent dans cette infernale
+tourmente, les marins, stupéfaits, demeurèrent immobiles.
+
+--Tonnerre d'enfer!... chacun à son poste! hurla Marcof d'une voix
+tellement impérieuse que ses hommes bondirent en avant.
+
+Quelques secondes plus tard, _le Jean-Louis_, chargé de toiles, filait
+sur les vagues, tellement penché à tribord que ses basses vergues
+plongeaient entièrement dans l'Océan.
+
+--Yvonne, reprit plus doucement Marcof en s'adressant à la jeune fille,
+je suis fâché que ton père t'ait conduite à bord...
+
+--Et pourquoi cela, Marcof?
+
+--Parce que le temps est rude, ma fille, et que, s'il arrivait malheur
+au _Jean-Louis_, le vieil Yvon ne s'en relèverait pas...
+
+--Est-ce que vous craignez pour le lougre? demanda Jahoua.
+
+--Il est entre les mains de Dieu, mon gars. Je fais ce que je puis, mais
+la tempête est dure et les rochers de Penmarckh sont bien près.
+
+--Sainte Vierge! protégez-nous! murmura la jeune fille.
+
+--Ne craignez rien, ma douce Yvonne, dit Jahoua en s'approchant d'elle;
+le bon Dieu voit notre amour et il nous sauvera. Si nous nous trouvons
+embarqués à bord du _Jean-Louis_, n'allions-nous pas faire un pèlerinage
+à la Vierge de l'Ile de Groix pour qu'elle bénisse notre union? Dieu
+nous éprouve, mais il ne veut pas nous punir..... nous ne l'avons pas
+mérité...
+
+--Vous avez raison, Pierre, ayons confiance.
+
+--En attendant, ma fille, reprit Marcof, va me chercher ce bout de
+grelin qui est là roulé au pied du mât de misaine. Là, c'est bien!
+Maintenant amarre-le solidement autour de ta taille; aide-la, Jahoua.
+Bon, ça y est; approche, continua le marin en passant à son tour son
+bras droit dans le reste de la corde à laquelle Yvonne avait fait un
+noeud coulant. Va! ne crains rien, si nous sombrons en mer ou si nous
+nous brisons sur les côtes, je te sauverai.
+
+--Non, non, s'écria impétueusement Jahoua; si quelqu'un doit sauver
+Yvonne en cas de péril, c'est à moi que ce droit appartient...
+
+--Toi, mon gars, occupe-toi de tes affaires, et laisse-moi arranger les
+miennes à ma guise. Yvon m'a confié sa fille, à moi, entends-tu, et je
+dois la lui ramener ou mourir avec elle.
+
+--S'il y a du danger, Marcof, laissez-moi et sauvez-vous!... s'écria
+Yvonne.
+
+--Terre! cria tout à coup une voix aiguë partie du haut de la mâture.
+
+--Voilà le péril qui approche, murmura vivement Marcof à voix basse.
+Silence tous deux et laissez-moi.
+
+En ce moment, un éclair qui déchira les nues illumina l'horizon, et
+malgré la nuit déjà sombre on put distinguer les falaises s'élevant
+comme de gigantesques masses noires, par le tribord du _Jean-Louis_. La
+rafale poussait le navire à la côte avec une effroyable rapidité.
+
+--Marcof! dit le vieux Bervic en s'approchant vivement de son chef, au
+nom de Dieu! fais carguer la toile ou nous sommes perdus.
+
+--Silence... s'écria durement Marcof; à ton poste! Prends ta hache, et,
+sur ta vie, fends la tête au premier qui hésiterait à obéir.
+
+Le matelot gagna l'avant du navire sans répondre un seul mot, mais en
+pensant à part lui que son chef était devenu fou.
+
+
+
+
+II
+
+LA BAIE DES TRÉPASSÉS.
+
+
+De toutes les côtes de la vieille Bretagne, celle qui offre l'aspect le
+plus sauvage, le plus sinistre, le plus désolé, est sans contredit la
+_Torche de la tête du cheval_, en breton Penmarckh. Là, rien ne manque
+pour frapper d'horreur le regard du voyageur éperdu. Un chaos presque
+fantastique, des amoncellements étranges de rochers granitiques qu'on
+croirait foudroyés, encombrent le rivage. La tradition prétend qu'à
+cette place s'élevait jadis une cité vaste et florissante submergée en
+une seule nuit par une mer en fureur. Mais de cette cité, il ne reste
+pas même le nom! Des falaises à pic, des blocs écrasés les uns sur les
+autres par quelque cataclysme épouvantable, pas un arbre, pas d'autre
+verdure que celle des algues marines poussant aux crevasses des
+brisants, un promontoire étroit, vacillant sans cesse sous les coups
+de mer et formé lui-même de quartiers de rocs entassés pêle-mêle dans
+l'Océan par les convulsions de quelque Titan agonisant; voilà quel
+est l'aspect de Penmarckh, même par un temps calme et par une mer
+tranquille.
+
+Mais lorsque le vent du sud vient chasser le flot sur les côtes, lorsque
+le ciel s'assombrit, lorsque la tempête éclate, il est impossible à
+l'imagination de rêver un spectacle plus grandiose, plus émouvant, plus
+terrible, que ne l'offre cette partie des côtes de la Cornouaille. On
+dirait alors que les vagues et que les rochers, que le démon des eaux et
+celui de la terre se livrent un de ces combats formidables dont l'issue
+doit être l'anéantissement des deux adversaires. L'Océan, furieux,
+bondit écumant hors de son lit, et vient saisir corps à corps ces
+falaises hérissées qui tremblent sur leur base. Sa grande voix mugit si
+haut qu'on l'entend à plus de cinq lieues dans l'intérieur des terres,
+et que les habitants de Quimper même frémissent à ce bruit redoutable.
+La langue humaine n'offre pas d'expressions capables de dépeindre ce
+bouleversement et ce chaos. Ce bruit infernal possède, pour qui l'entend
+de près, les propriétés étranges de la fascination. Il attire comme un
+gouffre. Cent rochers, aux pointes aiguës, semés de tous côtés dans
+la mer, obstruent le passage et s'élèvent comme une première et
+insuffisante barrière contre la fureur du flot qui les heurte et les
+ébranle.
+
+En franchissant cette sorte de fortification naturelle, en suivant
+la falaise dans la direction d'Audierne, après avoir doublé à demi la
+pointe de Penmarckh, on découvre une crique étroite offrant un fond
+suffisant aux navires d'un médiocre tirant d'eau. Cette crique, refuge
+momentané de quelques barques de pêche, est le plus souvent déserte.
+
+Les rocs qui encombrent sa passe présentent de tels dangers au
+navigateur, qu'il est rare de voir s'y aventurer d'autres marins que
+ceux qui sont originaires du pays.
+
+Néanmoins, c'est au milieu du bruit assourdissant, c'est en passant
+entre ces écueils perfides, par une nuit sombre et par un vent de
+tempête, que _le Jean-Louis_ doit gagner ce douteux port de salut.
+
+Le lougre avançait avec la rapidité d'une flèche lancée par une main
+vigoureuse. Marcof, toujours attaché à Yvonne, tenait la barre du
+gouvernail.
+
+--Tonnerre! murmura-t-il brusquement en interrogeant l'horizon; tous ces
+gars de Penmarckh sont donc devenus idiots! Pas un feu sur les côtes!
+
+--Un feu à l'arrière! cria le mousse toujours amarré au sommet du mât,
+et semblant répondre ainsi à l'exclamation du marin.
+
+--Impossible! fit Marcof, nous n'avons pas doublé la baie, j'en suis
+sûr!
+
+--Un feu à l'avant! dit Bervic.
+
+--Un feu par la hanche de tribord! s'écria un autre matelot.
+
+--Un feu par le bossoir de bâbord! ajouta un troisième.
+
+--Tonnerre! rugit Marcof en frappant du pied avec fureur. Tous les
+diables de l'enfer ont-ils donc allumé des feux sur les falaises!
+
+On distinguait alors, perçant la nuit sombre et la brume épaisse, des
+clartés rougeâtres dont la quantité augmentait à chaque instant, et qui
+semblaient autant de météores allumés par la tempête.
+
+--Que Satan nous vienne en aide; murmura le marin.
+
+--Ne blasphémez pas, Marcof! s'écria vivement Yvonne. La tourmente nous
+a fait oublier que c'était aujourd'hui le jour de la Saint-Jean. Ce que
+nous voyons, ce sont les feux de joie.
+
+--Damnés feux de joie, qui nous indiquent aussi bien les récifs que la
+baie.
+
+--Marcof! entendez-vous? fit tout à coup Jahoua.
+
+--Et que veux-tu que j'entende, si ce n'est les hurlements du ressac?
+
+--Quoi? écoutez!
+
+--Ciel! murmura Yvonne après avoir prêté l'oreille, ce sont les âmes de
+la _baie des Trépassés_ qui demandent des prières!...
+
+Marcof, lui aussi, avait sans doute reconnu un bruit nouveau se mêlant à
+l'assourdissant tapage de la tempête déchaînée, car il porta vivement
+un sifflet d'argent à ses lèvres et il en tira un son aigu. Bervic
+accourut. Le patron délia la corde qui l'attachait à Yvonne, et
+remettant la barre du gouvernail entre les mains du matelot:
+
+--Gouverne droit, dit-il, évite les courants, toujours à bâbord, et toi,
+ma fille, continua-t-il en se retournant vers Yvonne, demeure au pied du
+mât. Sur ton salut, ne bouge pas!... Que je te retrouve là au moment du
+danger! Seulement, appelle le ciel à notre aide! Sans lui, nous sommes
+perdus!
+
+La jolie Bretonne se prosterna, et ôtant la petite croix d'or qu'elle
+portait à son cou, elle la baisa pieusement et commença une ardente
+prière. Jahoua, agenouillé à côté d'elle, joignit ses prières aux
+siennes.
+
+Marcof s'était élancé dans la mâture. A cheval sur une vergue, balancé
+au-dessus de l'abîme, il tira de sa poche une petite lunette de nuit
+et interrogea de nouveau l'horizon. Malgré le puissant secours de cette
+lunette, il fallait l'oeil profond et exercé du marin, cet oeil habitué
+à percer la brume et à sonder les ténèbres, pour distinguer autre chose
+que le ciel et l'eau. A peine la masse des nuages, paraissant plus
+sombre sur la droite du lougre, indiquait-elle l'approche de la terre.
+
+--Ces feux nous perdront! murmura Marcof. _Le Jean-Louis_ a doublé
+Penmarckh, et il court sur la baie des Trépassés.
+
+Cette baie des Trépassés, dont le nom seul suffisait pour jeter
+l'épouvante dans l'âme des marins et des pêcheurs, était une petite anse
+abrupte et sauvage, vers laquelle un courant invincible emportait les
+navires imprudents qui s'engageaient dans ses eaux. Elle avait été le
+théâtre de si nombreux naufrages, on avait recueilli tant de cadavres
+sur sa plage rocheuse, que son appellation sinistre était trop
+pleinement justifiée. La légende, et qui dit _légende_ en Bretagne, dit
+article de foi, la légende racontait que lorsque la nuit était orageuse,
+lorsque la vague déferlait rudement sur la côte, on entendait des
+clameurs s'élever dans la baie au-dessus de chaque lame. Ces clameurs
+étaient poussées par les âmes en peine qui, faute de messes, de prières
+et de sépultures chrétiennes, étaient impitoyablement repoussées
+du paradis, et erraient désolées sur cette partie des côtes de la
+Cornouaille. Un navire eût mieux aimé courir à une perte certaine sur
+les rochers de Penmarckh que de chercher un refuge dans cette crique de
+désolation.
+
+En constatant la direction prise par son lougre, Marcof ne put retenir
+un mouvement de colère et de désespoir. A peine eut-il reconnu les côtes
+que, s'abandonnant à un cordage, il se laissa glisser du haut de la
+mâture.
+
+--Aux bras et aux boulines! commanda-t-il en tombant comme une avalanche
+sur le pont, et en reprenant son poste à la barre. Pare à virer! Hardi,
+les gars! Notre-Dame de Groix ne nous abandonnera pas! Allons, Jahoua!
+tu es jeune et vigoureux, va donner un coup de main à mes hommes.
+
+La manoeuvre était difficile. Il s'agissait de virer sous le vent. Une
+rafale plus forte, une vague plus monstrueuse prenant le navire par le
+travers opposé, au moment de son abattée, pouvait le faire engager. Or,
+un navire engagé, c'est-à-dire couché littéralement sur la mer et ne
+gouvernant plus, se relève rarement. Il devient le jouet des flots, qui
+le déchirent pièce à pièce, sans qu'il puisse leur opposer la moindre
+résistance.
+
+_Le Jean-Louis_, néanmoins, grâce à l'habileté de son patron et à
+l'agilité de son équipage, sortit victorieux de cette dangereuse
+entreprise. Le péril n'avait fait que changer de nature, sans diminuer
+en rien d'imminence et d'intensité. Il ne s'agissait pas de tenir contre
+le vent debout et de gagner sur lui, chose matériellement impossible; il
+fallait courir des bordées sur les côtes, en essayant de reprendre peu
+à peu la haute mer. Malheureusement, la marée, la tempête et le vent du
+sud se réunissaient pour pousser le lougre à la côte. En virant de bord,
+il s'était bien éloigné de la baie des Trépassés; mais il s'approchait
+de plus en plus des roches de Penmarck. Déjà la Torche, le plus avancé
+des brisants, se détachait comme un point noir et sinistre sur les
+vagues.
+
+Marcof avait fait carguer ses huniers, sa misaine, ses basses voiles.
+_Le Jean-Louis_ gouvernait sous ses focs. Des fanaux avaient été hissés
+à ses mâts et à ses hautes vergues.
+
+Yvonne priait toujours. Jahoua avait repris sa place auprès d'elle.
+L'équipage, morne et silencieux, s'attendait à chaque instant à voir le
+petit bâtiment se briser sur quelque rocher sous-marin.
+
+--Jette le loch! ordonna Marcof en s'adressant à Bervic.
+
+Celui-ci s'éloigna, et, au bout de quelques minutes, revint près du
+patron.
+
+--Eh bien?
+
+--Nous culons de trois brasses par minute, répondit le vieux Breton avec
+cette résignation subite et ce calme absolu du marin qui se trouve en
+face de la mort sans moyen de l'éviter.
+
+--A combien sommes-nous de la Torche?
+
+--A trente brasses environ.
+
+--Alors nous avons dix minutes! murmura froidement Marcof. Tu entends,
+Yvonne? Prie, ma fille, mais prie en breton; le bon Dieu n'entend
+peut-être plus le français!...
+
+Un silence d'agonie régnait à bord. La tempête seule mugissait.
+
+La voix de la jeune fille s'éleva pure et touchante, implorant la
+miséricorde du Dieu des tempêtes. Tous les matelots s'agenouillèrent.
+
+--Va Doué sicourit a hanom, commença Yvonne dans le sauvage et poétique
+dialecte de la Cornouaille; va vatimant a zo kes bian ag ar mor a zo ker
+brus[1]!
+
+[Note 1: «Mon Dieu, protégez-moi, mon navire est si petit et votre
+mer si grande.»]
+
+--Amen! répondit pieusement l'équipage en se relevant.
+
+--Un canot à bâbord! cria brusquement Bervic.
+
+Tous les matelots, oubliant le péril qui les menaçait pour contempler
+celui, plus terrible encore, qu'affrontait une frêle barque sur ces
+flots en courroux, tous les matelots, disons-nous, se tournèrent vers la
+direction indiquée.
+
+Un spectacle saisissant s'offrit à leurs regards. Tantôt lancée au
+sommet des vagues, tantôt glissant rapidement dans les profondeurs de
+l'abîme, une chaloupe s'avançait vers le lougre, et le lougre, par suite
+de son mouvement rétrograde, s'avançait également vers elle. Un seul
+homme était dans cette barque. Courbé sur les avirons, il nageait
+vigoureusement, coupant les lames avec une habileté et une hardiesse
+véritablement féeriques.
+
+--Ce ne peut-être qu'un démon! grommela Bervic à l'oreille de Marcof.
+
+--Homme ou démon, fais-lui jeter un bout d'amarre s'il veut venir à
+bord, répondit le marin, car, à coup sûr, c'est un vrai matelot!
+
+En ce moment, une vague monstrueuse, refoulée par la falaise, revenait
+en mugissant vers la pleine mer. Le canot bondit au sommet de cette
+vague, puis, disparaissant sous un nuage d'écume, il fut lancé avec une
+force irrésistible contre les parois du lougre.
+
+Un cri d'horreur retentit à bord. La barque venait d'être broyée
+entre la vague et le bordage. Les débris, lancés au loin, avaient déjà
+disparu.
+
+--Un homme à la mer! répétèrent les matelots.
+
+Mais avant qu'on ait eu le temps de couper le câble qui retenait la
+bouée de sauvetage, un homme cramponné à un grelin extérieur escaladait
+le bastingage et s'élançait sur le pont.
+
+--Keinec! s'écrièrent les marins.
+
+--Keinec! fit vivement Marcof avec un brusque mouvement de joie.
+
+--Keinec! répéta faiblement Yvonne en reculant de quelques pas et en
+cachant son doux visage dans ses petites mains.
+
+Jahoua seul était demeuré impassible. Relevant la tête et s'appuyant sur
+son pen-bas, il lança un regard de défi au nouveau venu. Celui-ci, jeune
+et vigoureux, ruisselant d'eau de toute part, ne daigna pas même laisser
+tomber un coup d'oeil sur les deux promis. Il se dirigea vers Marcof et
+il lui tendit la main.
+
+--J'ai reconnu ton lougre à ses fanaux, dit-il lentement; tu étais en
+péril, je suis venu.
+
+--Merci, matelot; c'est Dieu qui t'envoie! répondit Marcof. Tu connais
+la côte. Prends la barre, gouverne et commande!
+
+--Un moment; j'ai mes conditions à faire, murmura Keinec. Une fois à
+terre, jure-moi, si j'ai fait entrer _le Jean-Louis_ dans la crique,
+jure-moi de m'accorder ce que je te demanderai.
+
+--Ce n'est rien contre le salut de mon âme?
+
+--Non.
+
+--Eh bien! je le jure! Ce que tu me demanderas je te l'accorderai.
+
+Keinec prit le commandement du lougre. Avec une intrépidité sans bornes
+et une sûreté de coup d'oeil infaillible, il fit courir une nouvelle
+bordée au bâtiment, et il s'avança droit vers la passe de Penmarckh.
+
+Malgré la violence du vent, malgré les vagues, _le Jean-Louis_, gouverné
+par une main ferme et audacieuse, s'engagea dans un véritable dédale de
+récifs et de brisants. Peu à peu on put distinguer les hautes falaises
+derrière lesquelles s'élevait une lune rougeâtre toute maculée de larges
+taches noires et livides.
+
+Bientôt la population du pays, échelonnée sur le promontoire et sur la
+grève, fut à même de lancer à bord un cordage que l'on amarra solidement
+au cabestan. _Le Jean-Louis_ était sauvé!
+
+Keinec, impassible, n'avait pas prononcé une parole depuis le peu de
+mots qu'il avait échangés avec Marcof. Soit hasard, soit intention
+arrêtée, il n'avait pas une seule fois non plus laissé tomber ses
+regards sur Yvonne et sur Jahoua. La jeune fille, appuyée contre le
+bastingage, semblait absorbée par une rêverie profonde. Jahoua, lui,
+serrait convulsivement son pen-bas dans sa main crispée.
+
+Dès que les pêcheurs de la côte eurent halé le lougre vers la terre,
+Bervic s'approcha de Marcof, et se penchant vers lui:
+
+--Avez-vous remarqué que Keinec a une tache rouge entre les deux
+sourcils? demanda-t-il à voix basse.
+
+--Non! répondit Marcof.
+
+--Eh bien, regardez-y! Vrai comme je suis un bon chrétien, il ne se
+passera pas vingt-quatre heures avant que le gars n'ait répandu du sang!
+
+--Pauvre Yvonne! murmura Marcof.
+
+Il ne put achever sa pensée. Le navire abordait. Jahoua, saisissant
+Yvonne et l'enlevant dans ses bras, s'élança à terre d'un seul bond.
+
+Au moment où le couple passait devant Keinec, celui-ci fit un mouvement:
+ses traits se décomposèrent, et il porta vivement la main à sa ceinture,
+de laquelle il tira un couteau tout ouvert. Peut-être allait-il
+s'élancer, lorsque la main puissante de Marcof s'appesantit sur son
+épaule. Keinec tressaillit.
+
+--C'est toi! fit-il d'une voix sombre.
+
+--Oui, mon gars, c'est moi qui viens te rappeler tes paroles; si je ne
+me trompe, nous avons à causer...
+
+Les deux hommes ouvrirent l'écoutille et s'engouffrèrent dans
+l'entrepont. Arrivés à la chambre du commandant, Marcof entra le
+premier. Keinec le suivit.
+
+--Tu boiras bien un verre de gui-arden (eau-de-vie)? demanda Marcof en
+s'asseyant.
+
+Keinec, sans répondre, attira à lui une longue caisse placée contre une
+des parois de la cabine.
+
+--C'est dans ce coffre que tu mets tes mousquets et tes carabines?
+demanda-t-il brusquement.
+
+--Oui.
+
+--Ne m'as-tu pas promis de me donner la première chose que je te
+demanderais après avoir sauvé _le Jean-Louis_?
+
+--Sans doute. Que veux-tu?
+
+--Ton meilleur fusil, de la poudre et des balles.
+
+--Keinec! dit lentement Marcof, je vais te donner ce que tu demandes;
+mais Bervic a raison, tu as une tache rouge entre les yeux, tu vas faire
+un malheur!...
+
+Keinec, sans répondre, frappa du pied avec impatience. Marcof ouvrit la
+caisse.
+
+
+
+
+III
+
+KEINEC.
+
+
+Marcof, reculant de quelques pas, laissa Keinec choisir en liberté une
+arme à sa convenance. Le jeune homme prit une carabine à canon d'acier
+fondu, courte, légère, et admirablement proportionnée.
+
+--Voici douze balles de calibre, dit Marcof, et un moule pour en fondre
+de nouvelles. Décroche cette poire à poudre placée à la tête de
+mon hamac. Elle contient une livre et demie. Tu vois que je tiens
+religieusement ma parole?
+
+--C'est vrai! Tu ne me dois plus rien.
+
+--Ne veux-tu donc pas de mon amitié?
+
+--Est-elle franche?
+
+--Ne suis-je pas aussi bon Breton que toi, Keinec?
+
+--Si. Marcof. Pardonne-moi et soyons amis. Tu sais bien que je ne
+demande pas mieux...
+
+--Et moi, tu sais aussi que je t'aime comme mon matelot, et que j'estime
+comme il convient ton courage et ton brave coeur! C'est pour cela,
+vois-tu, mon gars, c'est pour cela que je suis fâché de ce que tu vas
+faire!...
+
+--Et que vais-je donc faire?
+
+--Tu vas tuer Yvonne et Jahoua.
+
+--Si je voulais la mort de ceux dont tu parles, je n'aurais eu qu'à
+rester à terre, et, à cette heure, ils rouleraient noyés sous les
+vagues.
+
+--Oui! mais c'est la main de Dieu et non la tienne qui les aurait
+frappés! Tu n'aurais pas assisté au spectacle de leur agonie; tu
+n'aurais pas répandu toi-même ce sang dont ta haine est avide et dont
+ton amour est jaloux!.....
+
+--Tais-toi, Marcof, tais-toi!... murmura Keinec.
+
+--Est-ce que je ne dis pas la vérité?.... Ai-je raison?...
+
+--C'est possible!
+
+--Tu vois bien que, maintenant qu'ils sont à terre, maintenant qu'ils
+n'ont plus rien à craindre de la tempête, tu vois bien que c'est toi qui
+les tueras!
+
+--Que t'importe.
+
+--J'aime Yvonne comme si elle était ma fille!...
+
+--C'est un malheur, Marcof, mais il faut qu'Yvonne meure; il le faut!...
+Elle a trahi ses serments! elle est parjure! elle sera punie! répliqua
+Keinec d'une voix sombre et résolue.
+
+Marcof se leva et fit quelques pas dans la cabine, puis, revenant
+brusquement à son interlocuteur:
+
+--Keinec, dit-il, je te répète que j'aime Yvonne comme ma fille. Si tu
+dois la tuer, ne reparais jamais devant moi, jamais, tu m'entends? Si,
+au contraire, tu pardonnes, eh bien! ta place est marquée dans cette
+cabine, et je te la garderai jusqu'au jour où tu voudras venir la
+prendre.
+
+--Si tu aimes Yvonne comme tu le dis, murmura Keinec, pourquoi ne
+m'empêches-tu pas d'accomplir mon projet?
+
+--Parce qu'il faudrait te tuer toi-même?
+
+--Tue-moi donc! tue-moi, Marcof! au moins je ne souffrirai plus.
+
+Marcof, ému par l'accent déchirant avec lequel le jeune homme avait
+prononcé ces mots, lui prit la main dans les siennes.
+
+--Ami, lui dit-il d'une voix plus douce, ne te rappelles-tu pas que
+c'est en voulant sauver le navire que je commandais et qui a failli
+périr sur les côtes, que ton pauvre père est mort? Toi-même ne viens-tu
+pas de te dévouer pour mon lougre? Va, pour ne pas te voir souffrir, je
+donnerais dix ans de ma vie, et c'est pour t'éviter un désespoir sans
+fin, un remords éternel, que je te supplie encore de ne pas aller à
+terre!
+
+Keinec courba la tête et ne répondit pas. Ses traits expressifs
+reflétaient le combat qui se livrait dans son âme. Enfin, s'arrachant
+pour ainsi dire aux pensées qui le torturaient, il fit un brusque
+mouvement, serra les mains de Marcof, leva ses yeux vers le ciel, et
+s'élança au dehors en emportant sa carabine.
+
+--Il va la tuer! s'écria Marcof en brisant d'un coup de poing une petite
+table qui se trouvait à sa portée.
+
+Marcof sortit de sa cabine, poussa la porte avec violence et s'élança
+sur le pont de son navire. Keinec n'y était plus. Quelques marins,
+étendus çà et là, sommeillaient paisiblement, se remettant de leurs
+fatigues de la soirée.
+
+La falaise, descendant à pic dans la mer, avait permis au lougre de
+venir s'amarrer bord à bord avec elle. Une planche, posée d'un côté sur
+le rocher et de l'autre sur le bastingage de l'arrière, établissait la
+communication entre _le Jean-Louis_ et la terre ferme. Marcof se dirigea
+de ce côté. Au moment où il allait poser le pied sur le pont-volant,
+un homme s'avança venant de l'extrémité opposée. Le marin se recula et
+livra passage.
+
+--Jocelyn! fit-il vivement en reconnaissant le nouveau venu.--Vous avez
+à me parler?
+
+--De la part de monseigneur.
+
+--Est-ce qu'il désire me voir?
+
+--Cette nuit même.
+
+--Il a donc appris mon arrivée?
+
+--Oui; un domestique à cheval attendait à Penmarckh pendant l'orage, et
+avait ordre de revenir au château dès l'entrée du _Jean-Louis_ dans la
+crique.--Vous viendrez n'est-ce pas?
+
+--Sans doute, Jocelyn; aussitôt que les feux de la Saint-Jean seront
+éteints, je me rendrai au château de Loc-Ronan.
+
+Jocelyn traversa la planche et disparut dans les ténèbres. Marcof
+réveilla Bervic, lui donna quelques ordres, puis, passant une paire de
+pistolets dans sa large ceinture, il descendit à terre et s'enfonça dans
+un étroit sentier qui longeait le pied des falaises.
+
+ * * * * *
+
+Dès qu'Yvonne et Jahoua eurent senti le rocher immobile sous leurs
+pieds, le jeune Breton poussa un soupir de satisfaction. Glissant son
+bras autour de la taille de sa fiancée, il entraîna rapidement la jeune
+fille vers l'intérieur du village. Ils firent ainsi deux cents pas
+environ sans échanger une parole. Jahoua, le premier, rompit le silence.
+
+--Yvonne! fit-il d'une voix lente.
+
+--Jahoua! répondit la jeune fille en levant sur son promis ses grands
+yeux expressifs tout chargés de langueur.
+
+--Chère Yvonne! je sens votre bras trembler sous le mien. Les coups de
+mer vous ont mouillée; avez-vous froid?
+
+--Non, Jahoua, mais je me sens faible.
+
+--Voulez-vous que nous nous arrêtions un moment?
+
+--Oh! non, dit vivement la jolie Bretonne; marchons plus vite, au
+contraire.
+
+Un court silence régna de nouveau.
+
+--Ma chère âme! reprit le jeune homme, vous semblez triste et soucieuse.
+Est-ce que vous ne m'aimez plus?
+
+--Si fait, je vous aime toujours, Jahoua, répondit Yvonne avec un
+adorable accent de sincérité.
+
+--La présence de Keinec vous a fait mal? avouez-le...
+
+--Oh! oui.
+
+--Vous avez eu peur, peut-être?
+
+--Oh! oui, répéta Yvonne pour la seconde fois.
+
+--Craignez-vous donc Keinec?
+
+--Je ne le devrais pas; car, lui ne m'a jamais fait mal; bien au
+contraire, il m'a toujours prodigué les soins affectueux d'un frère;
+mais, depuis qu'il est revenu au pays, depuis que nous sommes promis,
+Jahoua, je ne m'explique pas pourquoi, le nom seul de Keinec me fait
+trembler.
+
+--N'y pensez pas!
+
+--Quand je le vois, sa vue me donne un coup dans le coeur!
+
+--Vous avez tort de vous troubler ainsi. Il ne nous a pas seulement
+regardés, lui!
+
+--Keinec n'a rien à se reprocher envers moi, tandis que moi, j'ai repris
+la parole que je lui avais donnée...
+
+--Puisque vous ne l'aimiez pas.
+
+--Mais il m'aime, lui!
+
+--Eh bien! qu'il vienne me trouver, nous réglerons la chose ensemble!...
+
+--Ne dites pas cela, Jahoua, s'écria vivement la jeune fille.
+
+--Calmez-vous, chère Yvonne! je ferai ce que vous voudrez. Mais ne vous
+occupez plus de Keinec, par grâce! Songez plutôt à votre père, que la
+tempête aura si fort tourmenté! Quelle sera sa joie en vous revoyant
+saine et sauve! Dans une demi-heure nous serons près de lui. Tenez!
+voici ma jument grise qui nous attend...
+
+Les deux jeunes gens, en effet, étaient arrivés devant la porte d'une
+sorte de grange située au milieu du village. Un paysan bas-breton tenait
+les rênes d'une belle bête des Pointes de la Coquille, achetée à la
+dernière foire de la Martyre.
+
+Jahoua aida Yvonne à monter sur une grosse pierre. Lui-même s'élança sur
+le cheval, et, contraignant l'animal à s'approcher de la pierre, il prit
+Yvonne en croupe. La jolie Bretonne passa ses bras autour de la taille
+de son fiancé, et tous les deux gagnèrent rapidement la campagne. Ils
+se dirigeaient vers le petit village de Fouesnan, qu'habitait le père
+d'Yvonne.
+
+
+
+
+IV
+
+LE CHEMIN DES PIERRES-NOIRES.
+
+
+La fureur de la tempête arrivait à son déclin. La nuit était sombre
+encore, mais les nuages, déchirés par la rafale, permettaient de temps à
+autre d'apercevoir un coin du ciel bleu éclairé par le scintillement de
+quelques étoiles. Les feux de la Saint-Jean, allumés sur tous les points
+de la campagne, formaient une illumination pittoresque.
+
+En sortant de Penmarckh, les deux jeunes gens s'engagèrent dans un
+sentier encaissé et bordé d'un rideau d'ajoncs entremêlés de chênes
+séculaires. Ce sentier se nommait le chemin des Pierres-Noires. Il
+devait cette dénomination à des vestiges de monuments druidiques noircis
+par le temps, qui s'élevaient à une petite distance de Penmarckh, et
+auxquels il conduisait.
+
+Au moment où Jahoua et Yvonne, bâtissant projets sur projets,
+négligeaient le présent pour ne songer qu'à l'avenir, un homme,
+traversant la campagne en ligne droite, gagnait rapidement le chemin
+creux. Cet homme était Keinec, qui, son fusil en bandoulière, son
+pen-bas à la main, courait sur les roches avec l'agilité d'un chamois.
+En quelques minutes, il eut atteint la crête du talus qui bordait le
+sentier. Là, il se coucha à plat-ventre. Écartant sans bruit et avec
+des précautions infinies les branches épineuses des ajoncs, il prêta
+l'oreille d'abord, puis ensuite il avança lentement la tête. Il entendit
+les sabots de la jument grise de Jahoua résonner sur les pierres du
+chemin, et il vit venir de loin, à travers l'ombre, les deux amoureux.
+Alors se relevant d'un bond, prenant ses sabots à la main, il courut
+parallèlement au sentier jusqu'à un endroit où celui-ci décrivait un
+coude pour s'enfoncer dans les terres. Les ajoncs, plus épais, formaient
+un rideau impénétrable. Keinec les élagua avec son couteau. Cela fait,
+il planta en terre une petite fourche, et appuyant sur cette fourche le
+canon de sa carabine, il attendit:
+
+Yvonne et Jahoua riaient en causant. A mesure qu'ils avançaient dans
+le pays, les feux allumés pour la Saint-Jean devenaient de plus en plus
+distincts. Les montagnes et la plaine offraient le coup d'oeil féerique
+d'une splendide illumination.
+
+--Voyez-vous, ma belle Yvonne? Notre-Dame de Groix a eu pitié de nous;
+elle nous a sauvés de la tempête. Elle a calmé l'orage pour que nous
+puissions achever la route sans danger.
+
+--La première fois que nous retournerons à Groix, il faudra faire
+présent à Notre-Dame d'une pièce de toile fine pour son autel, répondit
+la jeune fille.
+
+--Nous la lui porterons ensemble aussitôt après notre mariage.
+
+--Ah! prenez donc garde! votre jument vient de butter!
+
+--C'est qu'elle a glissé sur une roche. Mais voilà que nous atteignons
+le coude du sentier, et de l'autre côté, la chaussée est meilleure.
+
+Les deux jeunes gens approchaient en effet de l'endroit où Keinec se
+tenait embusqué. La crosse de la carabine solidement appuyée sur son
+épaule, le doigt sur la détente, dans une immobilité absolue, Keinec
+était prêt à faire feu.
+
+Les voyageurs s'avançaient en lui faisant face. Mais la jument grise
+allait à petits pas; elle s'arrêtait parfois, et Jahoua ne songeait
+guère à lui faire hâter sa marche.
+
+De la main gauche, le malheureux Keinec labourait sa poitrine que
+déchiraient ses ongles crispés. Enfin le moment favorable arriva. Keinec
+voulut presser la détente, mais sa main demeura inerte, un nuage passa
+sur ses yeux. Sa tête s'inclina lentement sur sa poitrine. Puis, par une
+réaction puissante, il revint à lui soudainement. Mais les deux jeunes
+gens étaient passés, et c'était maintenant Yvonne qu'il allait frapper
+la première. Deux fois Keinec la coucha en joue. Deux fois sa main
+tremblante releva son arme inutile.
+
+--Oh! je suis un lâche! murmura-t-il avec rage.
+
+Et Keinec se relevant et prenant sa course, bondit sur la falaise
+pour devancer de nouveau les deux promis. Les pauvres jeunes gens
+continuaient gaiement leur route, ignorant que la mort fût si près
+d'eux, menaçante, presque inévitable.
+
+Au moment où Keinec franchissait légèrement un petit ravin, il se heurta
+contre un homme qui se dressa subitement devant lui. En même temps il
+sentit une main de fer lui saisir le poignet et le clouer sur place,
+sans qu'il lui fût possible de faire un pas en avant.
+
+--Ne vois-tu pas, Keinec, dit une voix lente, que tu ne dois pas les
+tuer?
+
+--Ian Carfor! s'écria Keinec.
+
+--Tu es jeune, Yvonne l'est aussi; l'avenir est grand, et Yvonne n'est
+pas encore la femme de Jahoua!...
+
+--Elle le sera dans sept jours!
+
+--En sept jours, Dieu a créé le monde et s'est reposé! Crois-tu qu'il ne
+puisse en sept jours délier un mariage?
+
+--Que dis-tu, Carfor?
+
+--Rien ce soir; mais, si tu le veux, demain je parlerai...
+
+--A quelle heure?
+
+--A minuit.
+
+--Où cela?
+
+--A la baie des Trépassés.
+
+--J'y serai.
+
+--Tu m'apporteras un bouc noir et deux poules blanches, ton fusil, tes
+balles et ta poudre.
+
+--Ensuite?
+
+--J'interrogerai les astres, et tu connaîtras la volonté de Dieu.
+
+Ian Carfor s'éloigna dans la direction des pierres druidiques auxquelles
+aboutissait le chemin creux.
+
+Keinec, appuyé sur son fusil, le regarda jusqu'au moment où il disparut
+dans les ténèbres. Quand il l'eut complètement perdu de vue, il désarma
+sa carabine, il la jeta sur son épaule, il s'avança jusqu'au bord du
+chemin et il se laissa glisser le long du talus.
+
+Une fois sur la chaussée, il se dirigea vers le village en murmurant à
+voix basse:
+
+--Il faut que je la revoie encore!
+
+En ce moment, Yvonne et Jahoua atteignaient Fouesnan, dont la population
+tout entière dansait joyeusement autour d'un immense brasier.
+
+
+
+
+V
+
+LA SAINT-JEAN.
+
+
+La fête de la Saint-Jean, le 24 juin de chaque année, est une des
+solennités les plus remarquables et les plus religieusement célébrées
+de la Bretagne. La veille, on voit des troupes de petits garçons et de
+petites filles, la plupart couverts de haillons et de mauvaises peaux de
+moutons dont la clavée a rongé la laine, parcourir pieds nus les routes
+et les chemins creux. Une assiette à la main, ils s'en vont quêter de
+porte en porte. Ce sont les pauvres qui, n'ayant pu économiser assez
+pour faire l'acquisition d'une fascine d'ajoncs, envoient leurs gars et
+leurs fillettes mendier chez les paysans plus riches de quoi acheter les
+quelques branches destinées à illuminer un feu en l'honneur de _monsieur
+saint Jean_.
+
+Aussi, lorsque la nuit étend ses voiles sur la vieille Armorique, de
+l'orient au couchant, du sud au septentrion, sur la plage baignée par la
+mer, sur la montagne s'élevant vers le ciel, dans la vallée où serpente
+la rivière, il n'est pas à l'horizon un seul point qui demeure plongé
+dans les ténèbres. Nombreux comme les étoiles de la voûte céleste, les
+feux de saint Jean luttent de scintillement avec ces diamants que la
+main du Créateur a semés sur le manteau bleu du ciel. Partout la joie,
+l'espérance éclatent en rumeur confuse.
+
+Les enfants qui, là comme ailleurs, font consister l'expression du
+bonheur dans le retentissement du bruit, les enfants, disons-nous,
+sentant leurs petites voix frêles étouffées parmi les clameurs de leurs
+pères, ont imaginé un moyen aussi simple qu'ingénieux d'avoir une part
+active au tumulte. Ils prennent une bassine de cuivre qu'ils emplissent
+d'eau et de morceaux de fer; ils fixent un jonc aux deux parois
+opposées, puis ils passent le doigt sur cette chanterelle d'une nouvelle
+espèce, qui rend une vibration mixte tenant à la fois du tam-tam
+indien et de l'harmonica. Un pâtre du voisinage les accompagne avec son
+bigniou. C'est aux accords de cette musique étrange que jeunes gens et
+jeunes filles dansent autour du feu de saint Jean, surmonté toujours
+d'une belle couronne de fleurs d'ajoncs.
+
+Les vieillards et les femmes entonnent des noëls et des psaumes. Une
+superstition touchante fait disposer des siéges autour du brasier; ces
+siéges vides sont offerts aux âmes des morts qui, invisibles, viennent
+prendre part à la fête annuelle. Il est de toute notoriété que les
+_pennères_ (jeunes filles), qui peuvent visiter neuf feux avant minuit,
+trouvent un époux dans le cours de l'année qui commence, surtout si
+elles ont pris soin d'aller deux jours auparavant jeter une épingle de
+leur _justin_ (corset en étoffe) dans la fontaine du bois de l'église.
+De temps à autre on interrompt la danse pour laisser passer les
+troupeaux; car il est également avéré que les bêtes qui ont franchi le
+brasier sacré seront préservées de la maladie.
+
+A minuit les feux s'éteignent, et chacun se précipite pour emporter un
+tison fumant que l'on place près du lit, entre un buis béni le dimanche
+des Rameaux, et un morceau du gâteau des Rois.
+
+Les heureux par excellence sont ceux qui peuvent obtenir des parcelles
+de la couronne roussie. Ces fleurs sont des talismans contre les maux du
+corps et les peines de l'âme. Les jeunes filles les portent suspendues
+sur leur poitrine par un fil de laine rouge, tout-puissant, comme
+personne ne l'ignore, pour guérir instantanément les douleurs nerveuses.
+
+Ce soir-là tous les habitants de Fouesnan avaient déserté leurs
+demeures pour accourir sur la place principale du village, où s'élevait
+majestueusement une immense gerbe de flammes. L'entrée de Jahoua et
+d'Yvonne fut saluée par des cris de joie. Nul n'ignorait que les promis
+étaient en mer, et que la tempête avait été rude.
+
+Au moment où la jument grise s'arrêta sur la place, un beau vieillard
+aux cheveux blancs et à la barbe également blanche, accourut appuyé sur
+son pen-bas.
+
+--Béni soit le Seigneur Jésus-Christ et madame la sainte Vierge de
+Groix! s'écria-t-il en tendant ses bras vers Yvonne qui, plus légère
+qu'un oiseau, s'élança à terre et se jeta au cou du vieillard.
+
+--Vous avez eu peur, mon père? demanda-t-elle d'une voix émue.
+
+--Non, mon enfant; car je savais bien que le ciel ne t'abandonnerait
+pas. Le lougre a-t-il eu des avaries?
+
+--Je ne crois pas; mais nous avons couru un grand danger....
+
+--Lequel mon enfant?
+
+--Celui d'aller sombrer dans la baie des Trépassés, père Yvon!... dit
+Jahoua en serrant la main du vieux Breton.
+
+En entendant prononcer le nom de la baie fatale, tous les assistants se
+signèrent.
+
+--Heureusement que Marcof est un bon marin! reprit Yvon après un moment
+de silence et en embrassant de nouveau sa fille.
+
+--Oh! je vous en réponds! Il courait sur les rochers de Penmarckh sans
+plus s'en soucier que s'ils n'existaient pas...
+
+--Il a donc manoeuvré bien habilement?
+
+--Mon père, dit Yvonne en courbant la tête, ce n'est pas lui qui a sauvé
+_le Jean-Louis_...
+
+--Et qui donc? Le vieux Bervic, peut-être?
+
+--Non, mon père; c'est...
+
+--Qui?
+
+--Keinec.
+
+--Keinec, répéta Yvon avec mécontentement. Il était donc à bord?
+
+--Il est venu quand le lougre dérivait. Sa barque s'est brisée contre
+les bordages au moment où elle accostait.
+
+--Ah! c'est un brave gars et un fier matelot! fit Yvon avec un soupir.
+
+--Chère Yvonne, interrompit Jahoua en coupant court à la conversation,
+ne voulez-vous pas, vous aussi, fêter monsieur saint Jean?
+
+--Allez à la danse, mes enfants, répondit le vieillard en mettant la
+main de sa fille dans celle du fermier. Allez à la danse, et chantez des
+noëls pour remercier Dieu.
+
+Yvonne embrassa encore son père, puis, prenant le bras de son
+fiancé, elle courut se mêler aux jeunes gens et aux jeunes filles qui
+s'empressèrent de leur faire place dans la ronde.
+
+Yvon retourna s'asseoir à côté des vieillards, en dehors du cercle des
+siéges consacrés aux défunts. Près de lui se trouvait un personnage à la
+physionomie vénérable, à la chevelure argentée, et que sa longue soutane
+noire désignait à tous les regards comme un ministre du Seigneur.
+C'était le recteur de Fouesnan.
+
+Les Bretons donnent ce titre de _recteur_ au curé de leur paroisse,
+n'employant cette dernière dénomination qu'à l'égard du prêtre qui
+remplit les fonctions de vicaire.
+
+Le pasteur qui, depuis quarante années, dirigeait les consciences du
+village, était le grand ami du père de la jolie Bretonne. Lui aussi
+s'était levé lors de l'arrivée des promis, et avait manifesté une joie
+franche et cordiale en les revoyant sains et saufs. Le mécontentement
+d'Yvon, en entendant parler de Keinec, ne lui avait pas échappé.
+Aussi, dès que les vieillards eurent repris leur place, il examina
+attentivement la figure de son ami. Elle était sombre et sévère.
+
+--Yvon, dit-il en se penchant vers lui.
+
+Yvon ne parut pas l'avoir entendu. Le prêtre le toucha du bout du doigt.
+
+--Yvon, reprit-il.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda le vieillard en tressaillant comme si on
+l'arrachait à un songe pénible.
+
+--Mon vieil ami, j'ai des reproches à te faire. Tu gardes un chagrin, là
+au fond de ton coeur, et tu ne me permets pas de le partager.
+
+--C'est vrai, mon bon recteur; mais que veux-tu? chacun a ses peines
+ici-bas. J'ai les miennes. Que le Seigneur soit béni! je ne me plains
+pas...
+
+--Pourquoi me les cacher? Tu n'as plus confiance en moi?
+
+--Ce n'est pas ta pensée! dit vivement Yvon en saisissant la main du
+prêtre.
+
+--Et bien! alors, raconte-moi donc tes chagrins!
+
+--Tu le veux?
+
+--Je l'exige, au nom de notre amitié. Veux-tu, pendant que les jeunes
+gens dansent et que les hommes et les femmes chantent les louanges du
+Seigneur, veux-tu que nous causions sans témoins? Voici ta fille de
+retour. Jahoua ne te quittera guère jusqu'au jour de son mariage.
+Peut-être n'aurons-nous que ce moment favorable; car, si je devine bien,
+tes chagrins proviennent de l'union qui se prépare...
+
+--Dieu fasse que je me trompe! mais tu as pensé juste.
+
+--Viens donc alors, Dieu nous éclairera.
+
+Les deux vieillards se levèrent et se dirigèrent vers la demeure d'Yvon,
+située précisément sur la place du village. Yvon offrit un siége à son
+ami, approcha une table de la fenêtre, posa sur cette table un
+pichet plein et deux gobelets en étain; puis éclairés par les
+reflets rougeâtres du feu de Saint-Jean, le prêtre et le vieillard se
+disposèrent, l'un à écouter, l'autre à entamer la confidence demandée et
+attendue.
+
+--Tu te rappelles, n'est-ce pas, demanda Yvon, le jour où je conduisis
+en terre sainte le corps de ma pauvre défunte? Tu avais béni la fosse
+et prié pour l'âme de la morte. Yvonne était bien jeune alors, et je
+demeurais veuf avec un enfant de cinq ans à élever et à nourrir. J'étais
+pauvre: ma barque de pêche avait été brisée par la mer; mes filets
+étaient en mauvais état; il y avait peu de pain à la maison. La mort de
+ma femme m'avait porté un tel coup que ma raison était ébranlée et mon
+courage affaibli...
+
+«A cette époque, j'avais pour matelot un brave homme de Penmarckh qui
+se nommait Maugueron. C'était le père de Keinec. Son fils, de quatre
+ans plus âgé qu'Yvonne, était déjà fort et vigoureux. Un matin que je
+demeurais sombre et désolé, contemplant d'un oeil terne mes avirons
+devenus inutiles, Maugueron entra chez moi.
+
+--Yvon, me dit-il, il y a longtemps que tu n'as pris la mer; tu n'as
+plus de barque et tu as une fille à nourrir. Mon canot de pêche est à
+flot; apporte tes filets; viens avec moi, nous partagerons l'argent que
+nous gagnerons.
+
+--Comment veux-tu que je laisse Yvonne seule à la maison? répondis-je.
+Tout le monde est aux champs et la petite a besoin de soin.
+
+«--Apporte ta fille sur tes bras. Keinec, mon gars, la gardera.
+
+«J'acceptai. Depuis ce jour, Maugueron et moi, nous pêchâmes ensemble.
+Yvonne fut élevée par Keinec, qui l'adorait comme une soeur. Les enfants
+grandirent. Entre Maugueron et moi, il était convenu que, dès qu'ils
+seraient en âge, les jeunes gens seraient fiancés. Seulement, j'avais
+mis pour condition qu'Yvonne aurait le droit de me délier de ma parole,
+car je ne voulais pas la forcer.
+
+«Tu sais comment mourut mon ami? En voulant aller secourir un brick
+en perdition sur les côtes, il fut brisé sur les rochers. Keinec avait
+quatorze ans. Le gars a toujours été d'un caractère sombre et résolu. Un
+an après qu'il était orphelin et qu'il m'accompagnait en mer, il me prit
+à part un soir en rentrant de la pêche.
+
+«--Père, me dit-il, c'est ainsi que l'enfant m'appelait depuis qu'il
+avait perdu le sien, père, vous êtes pauvre, et je le suis aussi. Yvonne
+aime les beaux justins de fine laine et les croix d'or. Je veux la
+rendre heureuse. J'ai trouvé un engagement avec Marcof. Nous allons
+courir le monde durant quelques années, et, Dieu aidant, je reviendrai
+riche... Alors vous mettrez la main d'Yvonne dans la mienne et nous
+serons vos enfants.
+
+«Je voulus le détourner de son projet, il fut inébranlable. Le jour où
+il partit, après avoir embrassé ma fille qui pleurait à grosses larmes,
+je l'accompagnai jusqu'à Audierne, où il devait s'embarquer.
+
+«--Mon gars, lui dis-je en le pressant sur ma poitrine, car je l'aime
+comme s'il était mon fils, mon gars, reviens vite; mais rappelle-toi
+encore que ma parole n'engage pas Yvonne.
+
+«--J'ai la sienne, me répondit-il. Et il partit.
+
+«Nous restâmes deux ans sans avoir de nouvelles. Au bout de ce temps
+Marcof revint; mais il était seul. Il avait été faire la guerre là-bas,
+de l'autre côté de la mer, et il nous raconta que le pauvre Keinec
+était mort en combattant, dans un débarquement sur la terre ferme. Il
+le croyait, car il ne savait pas que Keinec, blessé seulement, avait
+été recueilli par des mains charitables, qu'il était guéri et qu'il
+attendait une occasion pour revenir en Bretagne. Cette occasion, il
+l'attendit cinq années. Deux fois il avait tenté de s'embarquer, deux
+fois, le navire, à bord duquel il était, avait fait naufrage.
+
+«Nous autres, nous ne savions rien, rien que ce que nous avait dit
+Marcof. Yvonne et moi nous l'avions pleuré, et tu sais combien tu as dit
+de messes pour lui.
+
+--Sans doute, répondit le recteur; et je savais aussi tout ce que tu
+viens de dire.
+
+--N'importe; il me fallait le répéter pour arriver à la fin. Écoute
+encore: Yvonne grandissait et devenait la plus belle fille du pays.
+Pendant quatre ans passés elle ne voulut écouter aucun demandeur. Enfin,
+bien persuadée que Keinec était mort, elle consentit, l'année dernière,
+à aller au Pardon de la Saint-Michel, où se rendent toujours les
+pennères. Là elle vit Jahoua, le plus riche fermier de la Cornouaille.
+Jahoua l'aima. Il est jeune, riche et beau garçon. Jamais je n'avais
+pu rêver un gars plus fortuné pour lui donner Yvonne. Quand il vint
+me parler et me dire qu'il voulait m'appeler son père, je fis venir ma
+fille et l'interrogeai. Yvonne l'aimait aussi. La pauvre enfant s'était
+aperçue que ce qu'elle avait ressenti jadis pour Keinec n'était qu'une
+affection toute fraternelle.
+
+«Que devais-je faire?... Pouvais-je hésiter à assurer le bonheur
+d'Yvonne et de Jahoua? Ils devinrent promis: ils étaient heureux tous
+deux. Il y a deux mois seulement, Keinec revint au pays. Le pauvre gars
+apprit par d'autres qu'Yvonne était fiancée. Il ne chercha pas à me
+voir; il n'adressa pas un reproche à Yvonne. Je le croyais reparti
+de nouveau, lorsque, tout à l'heure, la petiote vient de me dire que
+c'était lui qui avait sauvé _le Jean-Louis_. S'il a sauvé le lougre,
+vois-tu, recteur, c'est qu'il savait bien qu'Yvonne était à bord, et
+c'est qu'il aime toujours Yvonne!...
+
+«Maintenant, ma fille se marie dans sept jours. J'estime Jahoua et
+mon Yvonne aime son promis. Voilà, recteur ce qui me fait souffrir et
+m'inquiète. J'ai peur que le pauvre Keinec ne soit malheureux et qu'il
+ne fasse un coup de désespoir, car je l'aime, ce gars, et pourtant je ne
+peux pas forcer ma fille. Dis, à présent que tu sais tout, que dois-je
+faire?»
+
+Le recteur réfléchit pendant quelques secondes. Il allait parler,
+lorsqu'une ombre opaque vint s'interposer entre la lueur jetée par
+le feu qui brûlait sur la grande place et la petite fenêtre auprès de
+laquelle causaient les deux vieillards. Un homme, caché sous l'appui de
+cette fenêtre et qui avait tout entendu, s'était dressé brusquement.
+Le recteur fit un mouvement de surprise. Yvon, reconnaissant le nouveau
+venu pour un ami, lui tendit vivement la main.
+
+--C'est toi, Marcof! dit-il. Pourquoi n'entres-tu pas, mon gars?
+
+--Parce que au moment où j'allais entrer chez vous, j'ai aperçu Keinec
+qui rôdait au bout du village, et que je ne voulais pas le perdre
+de vue. Maintenant je vous dirai, Yvon, et à vous aussi, monsieur le
+recteur, que c'est dans la crainte que mon nom prononcé tout haut ne
+parvint à l'oreille de Keinec, que je me suis blotti sous la fenêtre et
+que j'ai entendu toute votre conversation. Au reste, c'est le bon Dieu
+qui l'a voulu sans doute, car je venais vous parler à tous deux d'Yvonne
+et de Jahoua.
+
+--Et Keinec? demanda Yvon.
+
+--Keinec a gagné la montagne, c'est pourquoi je me suis montré....
+
+--Qu'avez-vous à nous dire, Marcof? fit le recteur dès que le marin eut
+franchi le seuil de la porte.
+
+--Des choses graves, très-graves. D'abord, j'ai peur que le pauvre
+Keinec ne soit fou!
+
+--Comment cela?
+
+--Il aime toujours Yvonne; et votre vieil ami ne s'est pas trompé en
+redoutant un coup de désespoir.
+
+--Keinec voudrait-il se tuer? demanda le digne pasteur avec anxiété.
+
+--Peut-être bien; mais avant tout, il tuera Jahoua, c'est moi qui vous
+le dis!...
+
+Marcof n'osa pas exprimer toute sa pensée devant le père de la jeune
+Bretonne, mais il ajouta à part lui:
+
+--Et, bien sûr, il tuera Yvonne!...
+
+
+
+
+VI
+
+PHILIPPE DE LOC-RONAN.
+
+
+Entre Fouesnan et Quimper, sur les rives de l'Odet, au sommet d'une
+colline dominant le pays, s'élevait jadis un château seigneurial dont
+il ne reste aujourd'hui que des ruines pittoresques. A l'époque vers
+laquelle nous avons fait remonter nos lecteurs, c'est-à-dire au milieu
+de l'année 1791, ce château, planté fièrement sur le roc comme l'aire
+d'un aigle, dominait majestueusement les environs. Il appartenait à la
+famille des marquis de Loc-Ronan, dont il portait le nom et les armes.
+Les seigneurs de Loc-Ronan étaient de vieux gentilshommes bretons,
+compromis dans toutes les conspirations qui avaient eu pour but de
+conserver ou de rétablir les droits féodaux, et qui, trop puissants
+pour ne pas être charitables, trop véritablement nobles pour ne pas être
+simples, trop Bretons pour ne pas être braves, étaient adorés dans le
+pays.
+
+Le dernier marquis de Loc-Ronan était veuf depuis plusieurs années.
+Jeune encore, âgé de quarante ans à peine, il avait quitté complètement
+Versailles et s'était retiré dans ses terres. Jadis grand chasseur, il
+avait déserté les bois. Une profonde mélancolie semblait l'accabler.
+Recherchant la solitude, évitant soigneusement le bruit des fêtes,
+n'allant nulle part et ne recevant personne, le marquis vivait entouré
+de quelques vieux serviteurs, dans le château où avaient vécu ses pères.
+Quelquefois, mais rarement, les paysans le rencontraient chevauchant sur
+un bidet du pays. Alors les bonnes gens ôtaient respectueusement leurs
+grands chapeaux, s'inclinaient humblement et saluaient leur seigneur
+d'un:
+
+--Dieu soit avec vous, monseigneur le marquis!
+
+--Et qu'il ne t'abandonne jamais, mon gars! répondait invariablement
+le gentilhomme en ôtant lui-même son chapeau pour rendre le salut à
+son vassal, circonstance qui faisait qu'à dix lieues à la ronde, il n'y
+avait pas un paysan qui ne se fût détourné volontiers d'une lieue de sa
+route pour recevoir un si grand honneur.
+
+Dans les mauvaises années, loin de tourmenter ses vasseaux, le marquis
+leur remettait leurs fermages et leur venait encore en aide. Rempli
+d'une piété bien entendue, il ne manquait pas un office et partageait
+son banc seigneurial avec les vieillards, auxquels il serrait la main.
+
+Au moment où nous pénétrons dans le château, le gentilhomme, retiré
+dans une petite pièce située dans une des tourelles, était en train de
+consulter deux énormes manuscrits in-folio placés sur une table en
+vieux chêne admirablement travaillée. Cette petite pièce, formant
+bibliothèque, était le séjour favori du marquis. Éclairée par une seule
+fenêtre en ogive, de laquelle on découvrait les falaises d'abord, la
+pleine mer ensuite, elle était garnie de boiseries sculptées. D'épais
+rideaux et des portières en tapisseries masquaient la fenêtre et les
+portes.
+
+Une cheminée armoriée, petite pour l'époque, mais sous le manteau
+de laquelle on pouvait néanmoins s'asseoir, faisait face à la porte
+d'entrée donnant sur l'escalier. Quatre corps de bibliothèques,
+ployant sous la charge des livres qui y étaient entassés, ornaient les
+boiseries. Près de la fenêtre se trouvait la petite table.
+
+Le marquis était un homme de quarante ans environ. Sa taille élevée,
+noble et majestueuse, n'était nullement dépourvue de grâce. Son front
+haut, ombragé par une épaisse chevelure brune (depuis son retour
+en Bretagne le marquis ne portait plus la poudre), son front haut,
+indiquait une vaste intelligence, comme ses yeux grands et sérieux
+décelaient une réelle profondeur de jugement. Ses extrémités étaient de
+bonne race; et sa main surtout, blanche et fine, eût fait envie à plus
+d'une grande dame.
+
+L'ensemble de la physionomie de M. de Loc-Ronan inspirait tout d'abord
+le respect et la confiance; mais l'expression de ce beau visage était
+si profondément soucieuse et mélancolique, qu'on se sentait malgré soi
+attristé en le contemplant.
+
+Une heure et demie du matin venait de sonner. La tempête entièrement
+dissipée avait fait place à un calme profond, troublé seulement par le
+mugissement sourd et monotone des flots se brisant contre les rochers.
+La lune, débarrassée de son rempart de nuages, étincelait comme
+un disque d'argent au milieu de son cortége d'étoiles. Le vent,
+s'affaiblissant d'instants en instants, ne soufflait plus que par
+courtes rafales.
+
+Le marquis, plongé dans sa lecture, offrait la complète immobilité d'une
+statue. La fenêtre ouverte laissait librement pénétrer les rayons blancs
+de la lune, qui venaient livrer un combat inoffensif aux faibles rayons
+d'une lampe placée sur la petite table. En entendant le marteau de la
+pendule frapper sur le timbre, le marquis leva la tête.
+
+--Une heure et demie, murmura-t-il. Il tarde bien!
+
+Puis prenant un sifflet en or posé à côté des livres, il le porta à ses
+lèvres et en tira un son aigu. La porte s'ouvrit aussitôt, et un homme
+de quarante à cinquante ans parut sur le seuil.
+
+--Jocelyn, fit le marquis en se levant, tu as été à Penmarckh?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Il t'a dit qu'il viendrait!
+
+--Cette nuit même.
+
+--Il tarde bien!
+
+--Monseigneur veut-il que je retourne à Penmarckh?
+
+--Non, mon bon Jocelyn; ce serait trop de fatigue.
+
+--Qu'importe?
+
+--Il m'importe beaucoup! Je n'entends pas que tu abuses de tes
+forces!... J'ai besoin que tu vives, Jocelyn; tu le sais bien.
+
+--Monseigneur, encore cette pensée qui vous occupe?
+
+--Elle m'occupera toujours, mon vieil ami.
+
+--Monseigneur, il est bien tard, fit observer Jocelyn après un moment
+de silence, et en cherchant évidemment à détourner le cours des idées de
+son maître; ne voulez-vous pas prendre un peu de repos?
+
+--Impossible! J'attends celui que tu as été chercher.
+
+--Monseigneur! j'entends la cloche de la grille; c'est lui sans doute.
+
+--Eh bien! va vite, et introduis-le sans tarder.
+
+Jocelyn sortit, et le marquis, refermant son in-folio, le replaça dans
+les rayons de la bibliothèque. A peine avait-il achevé, qu'un homme,
+enveloppé dans un caban de matelot en toile cirée, parut sur le seuil.
+Il salua le marquis avec aisance, entra, referma la petite porte, fit
+retomber la lourde portière, ôta vivement son caban qu'il jeta à terre,
+et, s'avançant vers le marquis, il lui prit la main et voulut la baiser.
+Le marquis retira vivement cette main, et attira le nouveau venu sur sa
+poitrine.
+
+--Êtes-vous fou, Marcof? dit-il.
+
+--Non, monseigneur, répondit le marin, car c'était lui qui venait
+d'entrer; non, monseigneur, je ne suis pas fou; mais il s'en faut de
+bien peu, car vos bontés pour moi me feront perdre la tête!
+
+--N'êtes-vous pas mon ami?
+
+--Oh! monseigneur!
+
+--Eh! mon cher Marcof, qui donc mieux que vous a mérité ce titre? Vous
+m'avez quatre fois sauvé la vie; vous avez reçu deux blessures en
+me couvrant de votre corps, lorsque nous faisions ensemble la guerre
+d'Amérique. Vous m'avez donné la moitié de votre pain lorsque nous ne
+savions pas si nous en aurions le lendemain. Vous n'avez jamais trahi
+un secret duquel dépend mon honneur, et dont le hasard vous a fait
+dépositaire. Que diable un homme peut-il faire de plus pour un autre
+homme? et, en vous appelant mon ami, ne l'oubliez pas, c'est moi seul
+qui dois être fier de votre affection!...
+
+Marcof porta vivement la main à ses yeux et essuya une larme.
+
+--Au nom du ciel! dit-il en frappant du pied, ne parlez donc jamais de
+toutes ces choses passées qui n'en valent pas la peine, et qui peut-être
+vous compromettraient si elles étaient entendues.
+
+--Nous sommes seuls ici, répondit lentement le marquis. Donc, plus de
+gêne! Frère, embrasse-moi.
+
+Marcof lança autour de lui un coup d'oeil rapide. Pour plus de
+précaution, il poussa la fenêtre, et, serrant vivement et à deux
+reprises le marquis dans ses bras, il l'embrassa en murmurant:
+
+--Oui, mon bon Philippe, j'avais besoin de te voir.
+
+Les deux hommes, se reculant un peu en se tenant par la main,
+demeurèrent pendant quelques minutes immobiles en face l'un de l'autre.
+Leurs bouches étaient muettes, leurs regards seuls lançaient des éclairs
+joyeux.
+
+
+
+
+VII
+
+UN SECRET DE FAMILLE.
+
+
+Marcof fut le premier qui parvint à dominer les sensations tumultueuses
+qui agitaient son coeur. Il prit un siége, s'assit, et, après avoir
+encore passé une fois la main sur ses yeux:
+
+--Assieds-toi, Philippe, dit-il à voix basse, et, pour Dieu! remets-toi;
+si quelqu'un de tes gens entrait, notre secret ne serait plus à nous
+seuls.
+
+--Jocelyn veille, répondit le marquis.
+
+--Sans doute; mais Jocelyn ne sait rien et ne doit rien savoir.
+
+--Tu te défies de lui?
+
+--Quand il s'agit d'un secret pareil au nôtre, je me défie de moi-même.
+
+--Et pourquoi donc éterniser ce secret?
+
+--Parce qu'il le faut.
+
+--Frère!
+
+--Chut! fit vivement le marin en posant son doigt sur les lèvres du
+marquis. Il n'y a ici que deux hommes, dont l'un est le serviteur de
+l'autre. Le noble marquis de Loc-Ronan et Marcof le Malouin!
+
+--Encore!
+
+--Il le faut, vous dis-je, monseigneur; je vous en conjure!
+
+--Soit donc!
+
+--A la bonne heure! Maintenant occupons-nous de choses sérieuses.
+
+--Mon cher Marcof, reprit le marquis après un silence, et en faisant
+un effort visible pour traiter son interlocuteur avec une indifférence
+apparente; mon cher Marcof, vous avez été à Paris dernièrement.
+
+--Oui, monseigneur, et j'ai scrupuleusement suivi vos ordres.
+
+--Ce que l'on m'a écrit est-il vrai?
+
+--Parfaitement vrai. Le roi n'a plus de sa puissance que le titre de
+roi, et, avant peu, il n'aura même plus ce titre.
+
+--Quoi! le peuple de Paris oublierait à ce point ses devoirs?
+
+--Le peuple ne sait pas ce qu'il fait. On le pousse, il va!
+
+--Et la noblesse?
+
+--Elle se sauve.
+
+--Elle se sauve? répéta le gentilhomme stupéfait.
+
+--Oui; mais elle appelle cela _émigrer_. Au demeurant, le mot seul est
+changé; mais il signifie bien _fuite_.
+
+--Qu'espère-t-elle donc, cette noblesse insensée?
+
+--Elle n'en sait rien. Fuir est à la mode; elle suit la mode.
+
+--Et la bourgeoisie?
+
+--La bourgeoisie agit en se cachant. Elle pousse à la révolution;
+et rappelez-vous ceci, monseigneur, si cette révolution éclate, la
+bourgeoisie seule en profitera.
+
+--Mon Dieu!... pauvre France! murmura le marquis.
+
+Puis, relevant la tête, il ajouta avec fierté:
+
+--Toute la noblesse ne fuit pas, au moins! La Bretagne est pleine de
+braves gentilshommes. Que devrons-nous faire?
+
+--Ce qui a été convenu.
+
+--La guerre?...
+
+--Oui, la guerre! Que le roi revienne parmi nous, et nous saurons bien
+le défendre.
+
+--Avez-vous été à Saint-Tady?
+
+--Hier même j'étais à l'île de Groix, et j'en arrive.
+
+--Vous avez rencontré le marquis de La Rouairie?
+
+--Nous sommes restés deux heures ensemble.
+
+--Que vous a-t-il dit?
+
+--Il m'a montré deux lettres de Paris, trois de Londres, deux autres
+datées de Coblentz. De tous côtés on le pousse, on le presse, on le
+conjure d'agir sans retard.
+
+--Et La Rouairie est prêt à agir?
+
+--Oui. Les proclamations sont faites, les hommes vont être rassemblés.
+Les armes sont en suffisante quantité pour en donner à qui jurera d'être
+fidèle au roi et à l'honneur! Avant deux mois la conspiration éclatera,
+si toutefois l'on doit donner ce nom à la noble cause qui nous ralliera
+tous.
+
+--Allez-vous donc vous joindre à eux?
+
+--Provisoirement, oui; plus tard, je servirai le roi à bord de mon
+lougre quand la guerre maritime sera possible.
+
+--Quand devez-vous rejoindre La Rouairie?
+
+--Dans quinze ou vingt jours seulement.
+
+Le marquis, en proie à de sombres réflexions, parcourut vivement la
+petite pièce: puis, s'arrêtant enfin brusquement devant Marcof, et lui
+prenant la main:
+
+--Frère, lui dit-il à voix basse, la guerre va bientôt éclater dans le
+pays. Qui sait si nous pourrons encore une fois causer ensemble comme
+nous sommes libres de le faire aujourd'hui. Écoute-moi donc: Si je suis
+tué par une balle sur le champ de bataille, ou si je meurs dans mon lit
+de ma mort naturelle, souviens-toi de mes paroles. Tu vois ce casier de
+la seconde bibliothèque?
+
+--Oui, répondit Marcof, je le vois.
+
+--En dérangeant les livres, on découvre la boiserie.
+
+--Ensuite?
+
+--A droite, au milieu de la rosace, il y a un bouton de bois sculpté en
+forme de gland de chêne. Ce bouton est mobile. En le pressant, il fait
+jouer un ressort qui démasque une porte secrète donnant dans une armoire
+de fer. Moi mort, tu ouvrirais cette armoire et tu y trouverais des
+papiers. Il te faudrait, tu m'entends bien, il te faudrait les lire avec
+une profonde et religieuse attention.
+
+--Je te le promets!
+
+--C'est tout ce que j'avais à te dire; et, maintenant que j'ai ta
+promesse, je suis tranquille.
+
+--Alors, monseigneur, je me retire, reprit Marcof à voix haute.
+
+--Quand vous reverrai-je?
+
+--Dans douze jours; le temps d'aller à Paimboeuf et d'en revenir.
+
+--Avez-vous besoin d'argent?
+
+--J'ai trois cent mille francs en or dans la cale de mon lougre.
+
+En ce moment, la cloche du château retentit de nouveau et avec force.
+
+--Qui diable peut venir à pareille heure? s'écria Marcof.
+
+--Des voyageurs égarés peut-être, qui demandent l'hospitalité.
+
+--Pardieu! nous allons le savoir. J'entends Jocelyn qui monte.
+
+En effet, le vieux serviteur, après avoir discrètement gratté à la
+porte, pénétra dans la petite pièce. Marcof tenait respectueusement son
+chapeau à la main et il avait repris son caban.
+
+--Qu'est-ce donc, Jocelyn? demanda le marquis.
+
+--Monseigneur, répondit Jocelyn dont la physionomie décelait un
+mécontentement manifeste, ce sont deux voyageurs qui demandent à vous
+parler sur l'heure.
+
+--Vous ont-ils dit leur nom?
+
+--Ils m'ont remis cette lettre.
+
+Le marquis prit la lettre que lui présentait Jocelyn et l'ouvrit. A
+peine en eut-il parcouru quelques lignes qu'il devint très-pâle.
+
+--C'est bien, fit-il en s'adressant à Jocelyn. Faites entrer ces
+étrangers dans la salle basse; je vais descendre.
+
+Jocelyn n'avait pas franchi le seuil de la porte que, se retournant
+vivement vers Marcof, le marquis ajouta:
+
+--Il ne faut pas sortir par la grille.
+
+--Pourquoi?
+
+--Ne m'interroge pas! Tu sauras tout plus tard. Passe par l'escalier
+secret qui aboutit à ma chambre. Tiens, voici la clef de la petite porte
+qui donne sur les falaises... Pars vite!
+
+--Qu'as-tu donc? demanda Marcof en remarquant la subite altération des
+traits du marquis.
+
+--Va! je n'ai pas le temps de t'expliquer. Seulement souviens-toi de
+l'armoire secrète, et n'oublie pas ta parole.
+
+Et le gentilhomme, serrant les mains du marin, s'élança vivement au
+dehors. Marcof, demeuré seul, resta quelques moments pensif, puis il
+sortit à son tour; il traversa un corridor, et, en homme qui connaissait
+bien les aîtres du château, il ouvrit une porte donnant sur une vaste
+chambre éclairée par les rayons de la lune. En traversant cette pièce,
+le marin s'arrêta devant un magnifique portrait de vieillard. Il inclina
+la tête, il murmura tout bas quelques paroles, une prière peut-être;
+puis s'approchant du cadre, il déposa un respectueux baiser sur
+l'écusson placé dans l'angle gauche du tableau. Cela fait, il ouvrit une
+autre porte, et il descendit les marches d'un petit escalier pratiqué
+dans l'épaisseur de la muraille.
+
+Les deux étrangers que Jocelyn avait introduits dans la salle basse du
+château, d'après les ordres de son maître, y entraient à peine lorsque
+le marquis de Loc-Ronan se présenta à eux. Ils échangèrent tous trois un
+salut cérémonieux.
+
+--Monsieur le marquis, dit l'un des deux personnages, nous devons faire
+un appel à votre indulgence; nous eussions dû arriver à une heure
+plus convenable, et nous l'eussions fait (ayant pris nos mesures en
+conséquence), si la tempête qui nous a assaillis dans la montagne
+n'était venue mettre une entrave à notre marche.
+
+--Je joins mes excuses à celles du chevalier de Tessy, dit le second des
+deux étrangers en s'avançant à son tour.
+
+--Je les reçois, comte de Fougueray, répondit le marquis avec une
+extrême hauteur.
+
+Après cet échange de paroles, les trois hommes demeurèrent quelques
+moments silencieux. Le marquis froissait dans sa main droite avec une
+colère sourde la lettre que lui avait remise Jocelyn, et qui avait
+précédé l'introduction des deux gentilshommes. Enfin, se calmant peu à
+peu, il reprit:
+
+--Je ne crois pas, messieurs, que vous ayez fait une centaine de lieues
+pour venir me trouver, sans un autre motif que celui d'en appeler à mon
+indulgence pour votre arrivée inattendue. Nous avons à causer ensemble;
+vous plaît-il que cela soit immédiatement?
+
+--Nous craindrions d'être indiscrets et de vous fatiguer, répondit le
+chevalier de Tessy.
+
+--Aucunement, messieurs. A cette heure avancée, nous n'en serons que
+moins troublés, et c'est, je crois, ce qu'il faut avant tout pour la
+conversation que nous allons avoir?
+
+--Cette salle me paraît fort convenable, monsieur, dit le comte de
+Fougueray en regardant autour de lui. Seulement, notre souper ayant été
+des plus mauvais, je vous serais infiniment obligé de nous faire servir
+quoi que ce soit...
+
+--Dites plutôt, interrompit brusquement le marquis, que vous connaissez
+la vieille coutume bretonne qui veut qu'un homme soit sacré pour celui
+sous le toit duquel il a brisé un pain.
+
+--Quand cela serait?
+
+--Vous osez en convenir?
+
+--Eh! pourquoi diable me gênerais-je? Ne sommes-nous pas de vieilles
+connaissances? Vous savez bien, marquis, qu'entre nous il n'y a pas de
+secret!...
+
+Le comte appuya sur ce dernier mot. Le marquis de Loc-Ronan se mordit
+les lèvres avec une telle violence que quelques gouttelettes de sang
+jaillirent sous sa dent convulsive. Il agita une sonnette. Jocelyn
+parut.
+
+--Servez à ces messieurs ce que vous trouverez de meilleur à l'office,
+dit-il.
+
+Le domestique s'inclina et sortit. Cinq minutes après il rentra.
+
+--Eh bien? lui demanda son maître.
+
+--Monseigneur, je n'ai rien trouvé à l'office; mais, en revanche, il
+y avait cette paire de pistolets tout chargés sur la table de votre
+chambre, et je vous les apporte.
+
+--Est-ce un guet-apens? s'écria le chevalier en portant la main à la
+garde de son épée.
+
+--Ce serait tout au plus un duel, répondit tranquillement le marquis,
+car vous voyez que votre digne compagnon a pris ses précautions...
+
+Le comte, en effet, tenait un pistolet de chaque main. Jocelyn s'avança
+près de son maître en levant son pen-bas. Mais le marquis, posant
+froidement ses pistolets sur un meuble voisin, ordonna au serviteur de
+sortir. Jocelyn hésita, mais il obéit.
+
+--Nous nous passerons donc de souper? demanda le comte en remettant ses
+armes à sa ceinture.
+
+--Finissons, messieurs! s'écria le marquis; si nous continuions
+longtemps sur ce ton, je sens que la colère me dominerait bien vite.
+Vous êtes venu ici pour me proposer un marché. Ce marché est infâme, je
+le sais d'avance; mais n'importe! détaillez-le. J'écoute.
+
+--Mon cher marquis, fit le chevalier en attirant à lui un siége et s'y
+installant sans façon, vous avez une façon d'exprimer votre pensée
+qui ne nous semblerait nullement parlementaire (comme le dit si bien
+Mirabeau du haut de la tribune de l'Assemblée nationale), si nous vous
+connaissions moins. Mais nous ne verrons dans vos paroles que ce qu'il
+faut y voir, c'est-à-dire que vous êtes prêt à nous donner toute votre
+attention.
+
+Le comte fit un geste brusque d'assentiment, tandis que le marquis, se
+laissant tomber dans un vaste fauteuil, passait une main sur son front,
+où perlait une sueur abondante.
+
+--Comte, continua le chevalier, vous plairait-il d'entamer l'entretien?
+
+--Nullement, mon très-cher. Vous parlez à merveille, et vous avez, comme
+l'on dit, la langue fort bien pendue. J'imiterai M. de Loc-Ronan; je
+vous écouterai.
+
+--Avec votre permission, monsieur le marquis, je commence. Laissez-moi
+cependant vous dire que, pour établir correctement l'affaire que nous
+allons avoir l'honneur de débattre avec vous, il est de toute utilité de
+bien poser tout de suite les jalons de départ. Puis il n'est peut-être
+pas moins essentiel que vous sachiez jusqu'à quel point nous sommes
+instruits, le comte de Fougueray et moi...
+
+Le marquis ne répondant pas, le chevalier ajouta:
+
+--Je vais donc faire un appel à vos souvenirs et vous prier de remonter
+avec moi jusqu'à l'époque où, après avoir perdu votre père et recueilli
+son immense héritage, vous vous décidâtes à venir présenter vos hommages
+à Sa Majesté Louis XV. Vous aviez, je crois, vingt-deux ans alors, et
+vous étiez véritablement fort beau.
+
+--Monsieur le marquis n'a jamais cessé de l'être! interrompit le comte.
+
+--Sans doute, reprit l'orateur: mais, en outre, à cette époque, le
+marquis possédait le charme entraînant de la première jeunesse. Croyez
+bien que je n'ai nullement l'intention de détailler ici vos nombreux
+succès, mon cher hôte; je les mentionne seulement en masse, afin de vous
+rendre la justice qui vous est due...
+
+--Au fait! dit le marquis d'une voix impatiente.
+
+--J'y arrive. A cette époque donc, après avoir fait tourner bien des
+têtes féminines, il arriva que la vôtre devint elle-même le point de
+mire des traits du petit dieu malin. Le 15 août 1776, jour d'une grande
+fête, celle du roi, pardieu! à l'occasion de je ne sais quel tumulte
+et quelle perturbation causée par la foule en démence, vous eûtes le
+bonheur de sauver et d'emporter dans vos bras une jeune fille, belle
+comme la déesse Vénus elle-même. En échange de la vie que vous lui aviez
+conservée, elle vous ravit votre coeur et vous donna le sien...
+
+--Dorat n'aurait pas mieux dit, interrompit de nouveau le comte.
+
+Le marquis demeurait toujours impassible. Évidemment il avait pris le
+parti d'écouter jusqu'au bout ses deux interlocuteurs et de ne leur
+point mesurer le temps.
+
+--Cette jeune fille, dont la beauté avait fait sur vous une si vive
+impression, appartenait à une famille honorable de vieux gentilshommes
+de Basse-Normandie, dont M. le comte de Fougueray et moi avons l'honneur
+d'être les uniques représentants mâles. Il s'agit donc de notre soeur
+qui, vous le savez aussi bien que nous, se nomme Marie-Augustine. Il
+est inutile, je le pense, de vous rappeler que vous vous fîtes présenter
+dans la famille, que vous demandâtes la main de Marie-Augustine, et
+qu'enfin, d'heureux fiancé devenant heureux époux, vous conduisîtes
+cette chère enfant aux pieds des autels, où vous lui jurâtes fidélité et
+protection... Cela nous conduit tout droit à la fin de l'année 1777.
+
+«Vous êtes d'une humeur un peu jalouse, mon cher marquis; les adorateurs
+qui papillonnaient autour de votre femme vous donnèrent quelques
+soucis... En véritable femme jolie et coquette qu'elle était,
+Marie-Augustine se prit à vous rire au nez lorsque vous lui proposâtes
+de quitter Versailles. Malheureusement la pauvre enfant ne savait pas
+encore ce que c'était qu'une cervelle bretonne. Elle ne tarda guère à
+l'apprendre.--Sans plus de cérémonies, vous fîtes enlever la marquise,
+et huit jours après votre départ clandestin, vous étiez installés tous
+deux dans ce vieux château de vos ancêtres. Marie-Augustine pleura,
+pria, supplia. Vous l'aimiez et vous étiez jaloux; double raison pour
+demeurer inébranlable dans votre résolution de vivre isolé avec elle
+dans cette farouche solitude.
+
+Vous n'aviez oublié qu'une chose, mon cher marquis, c'était l'histoire
+de notre grand'mère Ève et celle du fruit défendu... Marie-Augustine se
+voyant en prison, ne rêva plus qu'évasion et liberté. Tous les moyens
+lui semblèrent bons, et elle n'hésita pas même à se compromettre pour
+voir tomber les barreaux et les grilles. Comment s'y prit-elle? Par ma
+foi, je l'ignore. Toujours est-il qu'elle trouva moyen d'entretenir une
+correspondance active avec un beau gentilhomme de Quimper, qui jadis
+avait été votre compagnon de plaisirs...
+
+--Comment elle s'y prit? s'écria le marquis en se levant brusquement. Je
+vais vous l'expliquer!... A prix d'or, cette misérable femme, indigne
+du nom que je lui avais donné, séduisit le valet et parvint à se
+ménager plusieurs entrevues avec son amant, car vous oubliez de le dire,
+messieurs, votre soeur était devenue la maîtresse du baron d'Audierne!
+
+--Vous l'avez dit depuis, mais nous ne l'avons jamais cru! répondit le
+comte de Fougueray.
+
+--En voulez-vous les preuves? J'ai les lettres ici.
+
+--Inutile, continua le chevalier. Que notre soeur soit coupable ou non,
+là n'est pas la question. Permettez-moi d'achever. Donc les deux...
+comment dirais-je? les deux amants, puisque vous le voulez absolument,
+ayant pris d'avance toutes leurs mesures, attendaient une nuit favorable
+pour accomplir leur projet. Ils ne savaient pas, qu'instruit de tout,
+vous les faisiez épier, et que vous attendiez le moment d'agir... Aussi,
+la nuit où la fuite devait avoir lieu, vous trouvèrent-ils sur leur
+passage. Le baron tira son épée; Marie-Augustine s'évanouit. Ils ne vous
+connaissaient pas encore!... Vous emportâtes votre femme dans vos bras
+en priant le baron de vous suivre. Le gentilhomme, sommé par vous au nom
+de son honneur, obéit.
+
+Ah! pardon, fit le chevalier en s'interrompant, j'oubliais, pour la
+clarté de ce qui va suivre, de mentionner ici que votre mariage avait
+eu lieu sur les terres mêmes de mon frère, et que les témoins d'usage
+assistaient seuls à la cérémonie...
+
+--C'était le comte de Fougueray qui l'avait voulu ainsi, répondit le
+marquis.
+
+--Je m'empresse de le reconnaître, ajouta le comte en s'inclinant.
+Continuez, chevalier.
+
+--C'est moi seul qui continuerai! s'écria le marquis. Écoutez-moi tous
+deux à votre tour. Lorsque je tins entre mes mains la misérable qui
+avait déshonoré mon nom, et son indigne complice, ma première pensée fut
+de les tuer tous les deux. Cependant j'hésitai!... Mon mépris pour
+cette femme était tellement profond, que ma main dédaigna de verser son
+sang!... D'ailleurs, j'avais mieux à faire!
+
+--Oui, c'était fort ingénieux ce que vous avez trouvé, fit observer le
+comte en chiffonnant coquettement la dentelle de son jabot.
+
+
+
+
+VIII
+
+LE MARCHÉ.
+
+
+--Oh! cette scène est encore présente à ma pensée comme si elle venait
+d'avoir lieu à l'instant même, continua le marquis sans paraître avoir
+entendu l'observation de son singulier beau-frère. Marie-Augustine était
+là couchée sur ce fauteuil; car c'est dans cette salle que je l'avais
+amenée avec son complice. Ce fauteuil est précisément celui sur lequel
+vous êtes assis, chevalier. Le baron d'Audierne, debout devant elle,
+attendait mes ordres, et je suis convaincu qu'il se croyait en ce
+moment bien près de sa dernière heure. Dès que votre soeur revint à elle
+j'appelai tous mes gens; tous, sans exception: depuis mon maître
+d'hôtel jusqu'à mon dernier valet de chiens... Alors, désignant du geste
+Marie-Augustine, que l'incertitude et l'épouvante rendaient muette et à
+demi morte:
+
+«--Mes amis, m'écriai-je, vous voyez cette femme que, jusqu'ici, vous
+avez crue digne de votre respect, parce que vous pensiez qu'elle portait
+mon nom? Eh bien! je vous avais trompés. Cette fille n'a jamais été ma
+femme légitime!... Elle n'était que ma maîtresse jadis, comme elle est
+aujourd'hui celle du baron d'Audierne! Si je parle ainsi devant vous
+tous, c'est que, comme j'ai commis une faute en vous faisant honorer une
+méprisable créature, je me devais à moi-même, et je vous devais à vous
+aussi, de révéler publiquement la vérité tout entière. Et, maintenant,
+monsieur le baron peut emmener sa maîtresse à laquelle je renonce, et
+que je lui abandonne...
+
+«Une heure après, ajouta le marquis, Marie-Augustine partait avec son
+amant.
+
+--Et vous, mon cher ami, interrompit le comte, vous qui aviez pris au
+sérieux votre belle et ingénieuse invention, vous vous faisiez seller un
+bon cheval le soir même, et vous gagniez au galop la route de
+Fougueray, bien décidé à changer en réalité le conte dont vous veniez
+très-spirituellement de faire part à vos domestiques. Je vous le répète,
+c'était bien joué!... C'était tout bonnement de première force!... Nous
+devons reconnaître, et nous reconnaissons, croyez-le, qu'il vous était
+impossible de supposer un seul instant que le désir de voir notre soeur
+nous eût fait faire le voyage de Quimper, que l'épouse outragée nous
+rencontrât à quelques lieues à peine de ce château, et qu'elle nous
+racontât ce qui venait de se passer...
+
+«Mais je le dis encore, marquis, vous ne pouviez savoir cela; de sorte
+qu'arrivé à Fougueray par une nuit sombre, vous vous fîtes indiquer
+la porte du presbytère. Le vieux prêtre qui avait célébré votre union
+l'habitait seul avec une servante. Intimidé par votre rang, convaincu
+surtout par vos pistolets, il consentit à vous laisser arracher du
+registre de la paroisse la feuille sur laquelle votre mariage se
+trouvait inscrit.
+
+«Cela était d'autant mieux imaginé, que, sur les quatre témoins
+signataires, deux, le chevalier et moi, ne pouvions rien prouver en
+justice en raison de notre proche degré de parenté avec la victime,
+et que les deux autres étaient morts... Donc, la feuille enlevée,
+rien n'existait plus... La marquise de Loc-Ronan n'était désormais
+que mademoiselle de Fougueray. Vous affirmiez qu'elle avait été
+votre maîtresse et non votre femme; personne ne pouvait prouver le
+contraire... Aussi, comme vous étiez joyeux en reprenant la route de
+votre château! Vous étiez dégagé d'un lien qui commençait à vous peser;
+vous étiez libre!
+
+--Ne dites pas cela, monsieur, interrompit le marquis avec émotion;
+à l'époque dont vous parlez, Dieu sait bien que j'aimais encore votre
+soeur! Oui, je l'aimais. Il a fallu, pour arracher cet amour de mon
+coeur, toutes les heures de jalousie, de tortures, d'angoisses, dont
+celle que vous défendez s'est montrée si prodigue à mon égard!... Il
+a fallu le déshonneur menaçant mon nom jusqu'alors sans tache, la boue
+prête à souiller l'écusson de mes ancêtres, pour me contraindre à un
+acte qu'aujourd'hui je réprouve!... Au reste, Dieu n'a pas voulu que
+l'accomplissement du forfait eût lieu dans toute son étendue, puisqu'il
+avait permis que, dans une intention que j'ignore, et avec cette
+prescience infernale qui n'appartient qu'à vous, vous eussiez pris
+d'avance le double de cet acte maudit!
+
+--Dame! cher marquis! répondit le comte en souriant, nous avons joué au
+plus fin et vous avez perdu. Enfin, je reprends les choses où nous les
+avons laissées: lorsque vous partîtes de Fougueray, vous crûtes être
+libre, si bien libre même, et si peu marié que, deux années plus tard,
+à Rennes, vous vous épreniez d'amour pour une charmante jeune fille,
+et que, n'ayant aucunement entendu parler de votre ex-femme ni de vos
+ex-beaux-frères, vous pensâtes qu'en toute sécurité vous pouviez suivre
+les inspirations de votre coeur... Ce qui signifie que trente et un mois
+après votre séparation violente d'avec Marie-Augustine de Fougueray,
+vous devîntes l'époux heureux de Julie-Antoinette de Château-Giron.
+
+«Rendez-nous la justice d'avouer que nous vous laissâmes jouir en
+paix des charmants délices de la lune de miel. Mais aussi quel réveil,
+lorsqu'après quelques semaines d'un bonheur sans nuages, du moins je
+me plais à penser qu'il fut tel, vous vous trouvâtes tout à coup face à
+face avec la première marquise de Loc-Ronan; lorsque, poussé sans doute
+par votre mauvais génie, vous voulûtes faire jeter notre soeur à la
+porte de l'hôtel que vous habitiez à Rennes, et qu'elle vous jeta, elle,
+son acte de mariage à la face!...
+
+--Assez, misérable! s'écria le marquis avec une telle violence, que les
+deux interlocuteurs se levèrent spontanément, croyant à une attaque;
+assez! Osez-vous me rappeler ces heures douloureuses, vous qui ne
+songiez, au moment où vous me brisiez le coeur, qu'à exploiter ce secret
+au détriment de ma fortune et au profit de la vôtre? Rappelez-vous les
+sommes immenses que vous m'avez arrachées pour vous faire payer votre
+douteux silence!...
+
+--Il ne s'agit pas de nous, mais de vous, interrompit le chevalier; et
+permettez-moi de vous faire observer que les grandes phrases inutiles
+ne feront qu'allonger la conversation... Si nous vous avons rappelé un
+passé peu agréable, c'était afin d'établir le présent sur de solides
+bases... Or, le présent, le voici: Vous avez deux femmes. L'une,
+Marie-Augustine de Fougueray, qui habite Paris sous un nom d'emprunt,
+suivant nos conventions, vous le savez. L'autre, Julie-Antoinette de
+Château-Giron, laquelle, en apprenant l'étrange position que vous lui
+aviez faite, a voulu se retirer du monde et s'enfermer dans un cloître.
+Vous et la famille de cette femme aviez trop d'intérêt à étouffer
+l'affaire pour que l'on essayât de s'opposer à ses volontés. Bref, vous
+avez en ce moment deux femmes, marquis de Loc-Ronan, et deux femmes
+bien vivantes. Or, la polygamie, vous le savez, a toujours été un
+cas pendable en France, et la pendaison une vilaine mort pour un
+gentilhomme!
+
+--Allez droit au fait, interrompit encore le marquis, quelle somme vous
+faut-il aujourd'hui?
+
+--Aucune, répondit le chevalier.
+
+--Aucune, appuya le comte.
+
+Le seigneur de Loc-Ronan demeura un moment interdit.
+
+--Que voulez-vous donc? demanda-t-il lentement.
+
+--Écoutez le chevalier, et vous allez le savoir.
+
+--Soit! parlez vite.
+
+--Je m'explique en quelques mots, fit le chevalier en s'inclinant avec
+cette politesse railleuse qui ne l'avait pas abandonné un seul moment
+durant cette longue conversation. Nous avons pensé, mon frère et moi,
+qu'il serait fâcheux que le vieux nom de Loc-Ronan vînt à s'éteindre.
+Or, vous avez deux femmes, c'est un fait incontestable; mais d'enfants,
+point! Eh bien! celle lacune qui doit assombrir un peu vos pensées, nous
+avons résolu de la combler... A partir de ce jour, vous allez être père.
+Vous comprenez?
+
+--Nullement.
+
+--Allons donc! impossible?
+
+--Je ne comprends pas le sens de vos paroles, je le répète, et je vous
+serai fort reconnaissant de bien vouloir me l'expliquer.
+
+--Eh! s'écria le comte avec impatience, notre soeur est votre femme,
+n'est-il pas vrai?
+
+--C'est possible.
+
+--Nul arrêt de parlement n'a annulé votre mariage; elle peut reprendre
+votre nom demain, si bon lui semble...
+
+--Je le reconnais.
+
+--Et vous connaissez sans doute aussi certaine axiome en droit romain
+qui dit: _Ille pater est, quem nuptiæ demonstrant?_
+
+--Vraiment, je crois que je commence à comprendre, fit le marquis en
+conservant un calme et une froideur bien étranges chez le fougueux
+gentilhomme.
+
+--C'est, pardieu, bien heureux!
+
+--N'importe, achevez!
+
+--Donc, si votre femme est mère, vous, marquis, vous êtes père! Voilà!
+
+--Ainsi donc, monsieur le comte de Fougueray, ainsi donc, monsieur le
+chevalier de Tessy, ce que vous êtes venus me proposer à moi, marquis de
+Loc-Ronan, c'est d'abriter sous l'égide de mon nom ce fruit honteux d'un
+infâme adultère? c'est de consentir à admettre dans ma famille, à
+donner pour descendant à mes aïeux l'enfant né d'un crime, le fils d'une
+courtisane; car votre soeur, messieurs, n'est qu'une courtisane, et vous
+le savez comme moi!...
+
+En parlant ainsi d'une voix brève et sèche, le marquis, les bras croisés
+sur sa large poitrine, dardait sur ses interlocuteurs des regards d'où
+jaillissait une flamme si vive qu'ils ne purent en supporter l'éclat.
+Les misérables courbèrent un moment la tête. Cependant le comte se remit
+le premier, et répondit avec un sourire:
+
+--Eh! mon cher marquis!... vous forgez de la tragédie à plaisir! Qui
+diable vous parle du fruit d'un adultère? Je vous ai dit: Supposez! Je
+ne vous ai pas dit: Cela est! Bref, voici la vérité; Il existe, de par
+le monde, un enfant mâle âgé de huit ans, bien constitué, et beau comme
+un Amour de Boucher ou de Watteau. A cet enfant, le chevalier et moi
+nous nous intéressons vivement. Or, il est orphelin. Pour des
+raisons qu'il ne nous plaît pas de vous communiquer, nous ne pouvons
+personnellement rien pour lui. Il faut donc que vous nous veniez
+en aide. Voici ce que vous aurez à faire. Adopter cet enfant, et le
+reconnaître comme un fils issu de votre mariage avec Marie-Augustine.
+Lui transmettre votre nom et votre fortune, à l'exception d'une rente
+viagère de douze mille livres que vous vous conserverez. Enfin, nous
+nommer, le chevalier et moi, tuteurs de votre fils. Mais l'acte doit
+être fait de telle sorte que nous ayons la libre et immédiate gestion
+des biens, meubles et immeubles, que nous puissions vendre, aliéner,
+réaliser, échanger à notre volonté, comme si vous étiez réellement mort.
+
+--Après? demanda le marquis.
+
+--Après? mais je crois que ce sont là les articles principaux. Au reste,
+voici un modèle fort exact de l'acte que vous devez faire dresser.
+
+Et le comte tendit au gentilhomme un cahier de papiers manuscrits.
+
+--Et si je refuse de donner mon nom à un enfant que je ne connais pas et
+qui pourra le déshonorer un jour, si je ne consens pas à me dépouiller
+de toute ma fortune en votre faveur, vous me menacez, comme toujours, de
+divulguer le secret qui me lie à vous, n'est-ce pas?
+
+--Hélas! vous nous y contraindriez! dit mielleusement le chevalier.
+Et vilaine mort que cette mort par la potence!... Mort infamante qui
+entraîne avec elle la dégradation de noblesse, vous ne l'ignorez pas,
+marquis?
+
+--Eh bien! messieurs, voici ma réponse: Vous êtes fous tous les deux!
+
+--Vous croyez? fit le comte d'un ton railleur.
+
+--Oui, vous êtes fous; car vous n'avez pas réfléchi que je préférerais
+toujours la mort au déshonneur, mais qu'avant de me frapper je vous
+tuerais tous deux, vous, mes bourreaux! Non! non! je n'introduirai pas
+quelque ignoble rejeton d'une souche odieuse dans la noble lignée des
+Loc-Ronan! Non! non! je ne dépouillerai pas, moi, les héritiers de mon
+choix de ce que m'ont légué mes aïeux! Non! non! je ne jetterai pas
+entre vos mains avides une fortune que vous iriez fondre au creuset de
+vos passions infâmes!... Allons! comte de Fougueray! allons, chevalier
+de Tessy! nous devons mourir tous trois ensemble, et nous mourrons cette
+nuit même.
+
+En disant ces mots, le marquis avait saisi les pistolets que Jocelyn lui
+avait apportés. Les armant rapidement, il s'était élancé au-devant de la
+porte. Le comte de Fougueray, lui aussi, avait pris ses armes. Les deux
+hommes, se menaçant réciproquement d'une double gueule de fer prête
+à vomir la mort, restèrent un moment immobiles. La porte s'ouvrit
+brusquement, et Jocelyn, complétant le tableau, parut sur le seuil, un
+mousquet à la main. Il mit en joue le chevalier.
+
+Une catastrophe terrible était imminente. Quelques secondes encore, et
+ces quatre hommes forts et vigoureux allaient s'entre-tuer sans merci ni
+pitié. La résolution du marquis se lisait si nettement arrêtée sur son
+visage, que le comte de Fougueray, avec lequel il se trouvait face
+à face, devint pâle comme un linceul. Néanmoins il sut conserver une
+apparente fermeté.
+
+--Marquis de Loc-Ronan! dit tout à coup le chevalier, souvenez-vous que,
+nous une fois morts, ceux qui doivent nous venger le feront sur Marcof
+le Malouin.
+
+--Qu'avez-vous dit? Quel nom venez-vous de prononcer? s'écria le marquis
+dont les mains défaillantes laissèrent échapper les armes.
+
+--Celui de votre frère naturel, lui répondit le chevalier à l'oreille,
+de manière à ce que Jocelyn ne pût entendre ces quelques mots; vous
+voyez que vous êtes bien et complètement entre nos mains. Renvoyez donc
+ce valet, plus de violence, et agissez, ainsi que nous le demandons, au
+mieux de nos intérêts.
+
+Jocelyn sortit sur un signe de son maître.
+
+--Eh bien? demanda le comte, lorsque les trois hommes se trouvèrent
+seuls de nouveau.
+
+--Eh bien! répondit lentement le marquis, je vais réfléchir à ce
+que vous exigez de moi!... En ce moment, il me serait impossible de
+continuer la discussion. Nous sommes aujourd'hui au 25 juin, car voici
+le soleil qui se lève; revenez le 1er juillet, messieurs, et alors vous
+aurez ma réponse... Telle est ma résolution formelle et inébranlable.
+
+--Nous acceptons votre parole, répondit le comte; le 1er juillet, au
+lever du soleil, nous serons ici.
+
+Les deux hommes saluèrent froidement, sortirent de la salle basse et
+traversèrent la cour précédés par Jocelyn, lequel referma sur eux les
+grilles du château. Ceci fait, il accourut auprès de son maître. Le
+marquis, sombre et résolu, parcourait vivement la vaste pièce.
+
+--Jocelyn! dit-il à son vieux serviteur en le voyant entrer, tu vois que
+je ne m'étais pas trompé, tu vois qu'il faut agir, et agir sans retard.
+Je puis toujours compter sur toi?
+
+--Quoi! vous voulez? s'écria Jocelyn avec épouvante.
+
+--Il le faut, répondit froidement le marquis. Point d'observation,
+Jocelyn. Les gens du château vont s'éveiller, et ils ne doivent pas nous
+trouver debout si matin. Je rentre dans mes appartements. Tu monteras à
+huit heures.
+
+Jocelyn s'inclina et le marquis gagna la chambre où se trouvait le
+portrait de vieillard que Marcof avait embrassé en partant cette même
+nuit.
+
+
+
+
+IX
+
+DIÉGO ET RAPHAEL.
+
+
+Le chevalier de Tessy et le comte son frère s'étaient éloignés assez
+vivement du château, se retournant de temps à autre comme s'ils eussent
+craint d'entendre siffler à leurs oreilles quelques balles de mousquet
+ou de carabine. Arrivés au bas de la côte, ils frappèrent à la porte
+d'une humble cabane, laquelle ne tarda pas à s'ouvrir. Un domestique
+parut sur le seuil. En apercevant les deux gentilshommes, il salua
+respectueusement, courut à l'écurie, brida deux beaux chevaux normands
+auxquels on n'avait point enlevé la selle, et, les attirant à sa suite,
+il les conduisit vers l'endroit où les deux gentilshommes attendaient.
+Le chevalier se mit en selle avec la grâce et l'aisance d'un écuyer
+de premier ordre. Le comte, gêné par un embonpoint prononcé, enfourcha
+néanmoins sa monture avec plus de légèreté qu'on n'aurait pu en attendre
+de lui.
+
+--Picard, dit-il au valet qui lui tenait l'étrier, vous allez retourner
+à Quimper.--Vous direz à madame la baronne, que nous serons de retour
+demain matin seulement.
+
+Le valet s'inclina et les deux cavaliers, rendant la bride à leurs
+montures, partirent au trot dans la direction de Penmarckh.
+
+--Sang de Dieu! caro mio! fit le comte en ralentissant quelque peu
+l'allure de son cheval et en frappant légèrement sur l'épaule du
+chevalier, sang de Dieu! carissimo! nos affaires sont en bonne voie! Que
+t'en semble?
+
+--Il me semble, Diégo, répondit le chevalier en souriant, que nous
+tenons déjà les écus du bélître!
+
+--Corps du Christ! nous les aurons entre les mains avant qu'il soit huit
+jours.
+
+--Il adoptera Henrique, n'est-ce pas?
+
+--Certes!
+
+--Hermosa va nager dans la joie!...
+
+--Ma foi! je lui devais bien de lui faire ce plaisir, n'est-ce pas,
+Raphaël, à cette chère belle?
+
+--D'autant plus que cela nous rapportera beaucoup.
+
+--Oui, carissimo! et notre avenir m'apparaît émaillé de fêtes et
+d'amours.
+
+--Nous quitterons Paris, j'imagine?
+
+--Sans doute.
+
+--Et où irons-nous, Diégo?
+
+--Partout, excepté à Naples!
+
+--Corpo di Bacco! je le crois aisément. Quittons Paris, d'accord, on ne
+saurait trop prendre de précautions; mais pourquoi fuir la France?
+
+--Parce que, après ce qui nous reste encore à faire dans ce pays, mon
+très-cher, nous ne serions pas plus en sûreté à Marseille, à Bordeaux
+ou à Lille qu'au centre même de Paris. Mon bon chevalier, nous irons
+à Séville, la cité par excellence des petits pieds et des beaux grands
+yeux, la ville des sérénades et des fandangos! Grâce à notre fortune,
+nous y vivrons en grands seigneurs. Cela te va-t-il?
+
+--Touche-là, Diégo!... C'est convenu.
+
+--Convenu et parfaitement arrêté.
+
+--Et Hermosa?
+
+--Son fils aura un nom, elle touchera sa part de l'argent, ma foi,
+elle fera ce qu'elle voudra... Si elle souhaite venir avec nous, je n'y
+mettrai nul obstacle...
+
+--Palsambleu! la belle vie que nous mènerons à nous trois...
+
+--En attendant, songeons au présent et veillons à ce qui se passe autour
+de nous; car, tu le sais, chevalier, ce brave Marat est un ami précieux,
+mais il entend peu la plaisanterie en matière politique, et ma foi, à la
+façon dont tournent les choses, je pense toujours avec un secret frisson
+à cette ingénieuse machine de M. Guillotin, que l'on a essayée devant
+nous à Bicêtre, le 15 avril dernier, avec de si charmants résultats...
+
+--Eh bien!... quel rapport établis-tu entre cette ingénieuse machine,
+comme tu l'appelles, et notre excellent ami Marat?
+
+--Eh! c'est pardieu bien lui qui l'établit, ce rapport, puisqu'il répète
+à satiété dans ses conversations intimes qu'il faut faire tomber deux
+cent mille têtes. Or, l'invention de M. Guillotin arrivant tout à
+souhait pour réaliser son désir, je trouve la circonstance de fâcheux
+augure...
+
+--Bah! que nous importe qu'on fauche deux ou trois cent mille têtes,
+pourvu que les nôtres soient toujours solides sur nos épaules? Allons,
+Diégo, depuis quand as-tu donc une telle horreur du sang répandu?...
+
+--Depuis que je n'ai plus besoin d'en verser pour avoir de l'or!
+répondit à voix basse le comte de Fougueray en se penchant vers son
+compagnon.
+
+--Oui, je comprends ce raisonnement, et j'avoue qu'il ne manque pas de
+justesse; mais, crois-moi, laissons Marat agir à sa guise, et servons-le
+bien. S'il ne nous paie pas en argent, il nous laissera nous payer
+nous-mêmes comme nous l'entendrons, et nous n'aurons pas à nous
+plaindre, je te le promets.
+
+--Je l'espère aussi.
+
+--En ce cas, hâtons le pas et pressons un peu nos chevaux.
+
+--C'est difficile par ce chemin d'enfer tout pavé de rochers glissants,
+répondit le comte en relevant vertement sa monture qui venait de faire
+une faute.
+
+Les deux hommes avaient, tout en causant, atteint les hauteurs
+de Penmarckh, et suivaient la crête des falaises dans la baie des
+Trépassés, qui avait failli devenir si funeste, la veille au soir, au
+lougre de Marcof. Le soleil s'élevant rapidement derrière eux, donnait
+aux roches aiguës des teintes roses, violettes et orangées, des reflets
+aux splendides couleurs, des tons d'une chaleur et d'une magnificence
+capables de désespérer le pinceau vigoureux de Salvator Rosa lui-même.
+La brise de mer apportait jusqu'à eux les âcres parfums de ses
+émanations salines. Les mouettes, les goëlands, les frégates décrivaient
+mille cercles rapides au-dessus de la vague poussée par la marée
+montante, et venaient se poser, en poussant un cri aigu, sur les pics
+les plus élevés des falaises. Le ciel pur et limpide reflétait
+dans l'Océan calme et paresseux l'azur de sa coupole. Aux pieds des
+voyageurs, au fond d'un abîme profond à donner le vertige, s'élevaient
+les cabanes des habitants de Penmarckh. En dépit de leur nature
+matérialiste, les deux cavaliers arrêtèrent instinctivement leurs
+montures pour contempler le spectacle grandiose qui s'offrait à leurs
+regards.
+
+--Corbleu! chevalier, fit le comte en rompant le silence, l'aspect de
+ce pays a quelque chose de vraiment original! Ces falaises, ces rochers
+sont splendidement sauvages, et j'aime assez, comme dernier plan, cette
+mer azurée qui n'offre pas de limites au tableau...
+
+--Cher comte, répondit le chevalier, l'Océan ne vaut pas la
+Méditerranée; ces falaises et ces blocs de rochers ne peuvent lutter
+contre nos forêts des Abruzzes, et j'avoue que la vue de la baie de
+Naples me réjouirait autrement le coeur que celle de cette crique
+étroite et déchirée.
+
+--A propos, cher ami, c'était dans cette crique que Marcof avait jeté
+l'ancre hier soir, et le diable m'emporte si je vois l'ombre d'un
+lougre!
+
+--En effet, la crique est vide.
+
+--Il a donc mis à la voile ce matin, ce Marcof enragé?
+
+--Probablement.
+
+--Diable!
+
+--Cela te contrarie?
+
+--Mais, en y réfléchissant, je pense, au contraire, que ce départ est
+pour le mieux.
+
+--Sans doute. Marcof est difficile à intimider, et si le marquis de
+Loc-Ronan avait eu la fantaisie de lui demander conseil...
+
+--Ne crains pas cela, Raphaël, interrompit le comte. Le marquis ne
+révélera jamais un tel secret à son frère. Non, ce qui me fait dire que
+le départ de Marcof nous sert, c'est que, tu le sais comme moi, jadis
+cet homme, lui aussi, a été à Naples, et qu'il pourrait peut-être nous
+reconnaître, s'il nous rencontrait jamais.
+
+--Impossible, Diégo! Il ne nous a parlé qu'une seule fois.
+
+--Il a bonne mémoire.
+
+--Alors tu crains donc?
+
+--Rien, puisqu'il est absent. Seulement je désirerais fort savoir
+combien de jours durera cette absence. Eh! justement, voici venir à nous
+des braves Bretons et une jolie fille qui seront peut-être en mesure de
+nous renseigner.
+
+Trois personnages en effet gravissant un sentier taillé dans les flancs
+de la falaise, se dirigeaient vers les cavaliers. Ces trois personnages
+étaient le vieil Yvon, sa fille et Jahoua. Les promis et le père avaient
+voulu aller remercier Marcof, et n'avaient quitté Penmarckh que lorsque
+le lougre avait repris la mer. Puis, après être demeurés quelque temps à
+le suivre au milieu de sa course périlleuse à travers les brisants, ils
+reprenaient le chemin de Fouesnan. En apercevant les deux seigneurs,
+dont les riches costumes attirèrent leurs regards, ils s'arrêtèrent d'un
+commun accord.
+
+--Dites-moi, mes braves gens, fit le comte en s'avançant de quelques
+pas.
+
+--Monseigneur, répondit le vieillard en se découvrant avec respect.
+
+--Nous venons du château de Loc-Ronan, et nous craignons de nous être
+égarés. Où conduit la route sur laquelle nous sommes?
+
+--En descendant à gauche, elle mène à Audierne en passant par la route
+des Trépassés.
+
+--Et, à droite, en remontant?
+
+--Elle va à Fouesnan.
+
+--Merci, mon ami...
+
+--A votre service, monseigneur.
+
+Pendant ce dialogue, le chevalier de Tessy contemplait avec une vive
+admiration la beauté virginale de la charmante Yvonne.
+
+--Vive Dieu! s'écria-t-il en se mêlant à la conversation, si toutes les
+filles de ce pays ressemblent à cette belle enfant, Mahomet, je le jure,
+y établira quelque jour son paradis, et, quitte à damner mon âme, je me
+ferai mahométan!
+
+--Silence! Vous scandalisez ces honnêtes chrétiens! fit observer le
+comte.
+
+Puis, se retournant vers Yvon:
+
+--N'y avait-il pas un lougre dans la crique hier au soir? demanda-t-il.
+
+--Si fait, monseigneur.
+
+--Qu'est-il devenu?
+
+--Il a mis à la voile, ce matin même.
+
+--Savez-vous où il allait?
+
+--A Paimboeuf, je crois.
+
+--Comment s'appelle le patron?
+
+--Marcof le Malouin, monseigneur.
+
+--C'est bien cela. Et quand revient-il, ce lougre?
+
+--Dans douze jours si la mer est bonne.
+
+--Merci de nouveau, mon brave. Comment vous nommez-vous?
+
+--Yvon pour vous servir.
+
+--Et cette belle fille que mon frère trouve si charmante est votre
+fille, sans doute?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Et ce jeune gars est-il votre fils?
+
+--Il le sera bientôt. Dans six jours, à compter d'aujourd'hui, Jahoua
+épouse Yvonne.
+
+--Ah! ah! interrompit le chevalier; et s'adressant à Yvonne: Puisque
+vous allez vous marier, ma jolie Bretonne, et que ce mariage tombe le
+premier juillet, jour que notre ami le marquis de Loc-Ronan nous a
+priés de lui consacrer tout entier, je prétends aller avec lui jusqu'à
+Fouesnan pour assister à votre union et pour vous porter mon cadeau de
+noces.
+
+--Monseigneur est bien bon, balbutia Yvonne en ébauchant une révérence.
+
+--Monseigneur nous comble! ajouta Jahoua en saluant profondément.
+
+--Maintenant, bonnes gens, allez à vos affaires et que le ciel vous
+conduise! reprit le comte avec un geste tout à fait aristocratique, et
+qui sentait d'une lieue son grand seigneur.
+
+Yvonne et les deux Bretons saluèrent une dernière fois, et continuèrent
+leur route non pas sans se retourner pour admirer encore les riches
+costumes des voyageurs et la beauté de leurs chevaux.
+
+--Qu'est-ce que c'est que cette fantaisie d'aller à la noce? demanda le
+comte en souriant, et en dirigeant sa monture vers l'embranchement de la
+route qui conduisait à Audierne.
+
+--Est-ce que tu ne trouves pas cette petite fille ravissante?
+
+--Si, elle est gentille.
+
+--Mieux que gentille!... Adorable! divine!...
+
+--Te voilà amoureux?
+
+--Fi donc! La Bretonne me plaît; c'est une fantaisie que je veux
+contenter, mais rien de plus.
+
+--Puisqu'elle se marie...
+
+--Bah! d'ici à six jours nous avons dix fois le temps d'empêcher le
+mariage.
+
+--Soit! agis à ta guise; mais en attendant hâtons-nous un peu, sinon
+nous n'arriverons jamais assez tôt!...
+
+--Connais-tu le chemin?
+
+--Parfaitement.
+
+--Il nous faut descendre jusqu'à la baie, n'est-ce pas?
+
+--Oui; il nous attendra sur la grève même, et, grâce à la superstition
+qui fait de cet endroit le séjour des spectres et des âmes en peine,
+il est impossible que nous puissions être dérangés dans notre
+conversation...
+
+--Allons, essayons de trotter, si toutefois nos chevaux peuvent avoir
+pied sur ces miroirs.
+
+Et les deux cavaliers pressant leurs montures, les soutenant des jambes
+et de la main pour éviter un accident, allongèrent leur allure autant
+que faire se pouvait. Ils parcoururent ainsi une demi-lieue environ,
+toujours sur la crête des falaises. Enfin, arrivés à un endroit où un
+sentier presque à pic descendait vers la grève, ils mirent pied à
+terre, et, reconnaissant l'impossibilité où se trouvaient leurs chevaux
+d'effectuer cette descente périlleuse, ils les attachèrent à de gros
+troncs d'arbres dont les cimes mutilées avaient attiré plus d'une fois
+le feu du ciel.
+
+--Nous sommes donc arrivés? demanda le chevalier.
+
+--Il ne nous reste plus qu'à descendre.
+
+--Mais c'est une opération de lézards que nous allons tenter là, mon
+cher!...
+
+--Rappelle-toi nos escalades dans les Abruzzes, Raphaël, et tu
+n'hésiteras plus.
+
+--Oh! je n'hésite pas, Diégo. Tu sais bien que je n'ai jamais eu peur.
+
+--C'est vrai, tu es brave...
+
+--Et défiant, ajouta le chevalier. C'est pourquoi je te prie de passer
+le premier.
+
+--Tu te défies donc de moi, Raphaël?
+
+--Dame! cher Diégo, nous nous connaissons si bien!...
+
+Le comte ne répondit point; et, passant devant le chevalier, il se
+disposa à entreprendre sa descente. L'opération était réellement
+difficile et périlleuse. Il fallait avoir la main prête à s'accrocher à
+toutes les aspérités, le pied sûr, l'oeil ferme, et un cerveau à l'abri
+des fascinations du vertige pour l'accomplir sans catastrophe. Aussi les
+deux hommes, employant tout ce que la nature leur avait donné d'agilité,
+de force et de sang-froid, ne négligèrent-ils aucune précaution pour
+éviter un accident fatal. Enfin ils touchèrent la grève.
+
+Ils étaient alors au centre d'une petite baie semi-circulaire, cachée
+à tous les regards par d'énormes blocs de rochers qui surplombaient sur
+elle, et qui, depuis la haute mer, semblaient une simple crevasse dans
+la falaise. Les vagues, même en temps calme, se brisaient furieuses sur
+cette plage encombrée de sinistres débris.
+
+--C'est la baie des Trépassés? demanda le chevalier en regardant autour
+de lui.
+
+--Oui, répondit le comte; et élevant le doigt dans la direction
+opposée, c'est-à-dire vers l'extrême limite de l'un des promontoires, il
+ajouta:--Voici l'homme auquel nous avons affaire.
+
+En effet, debout et immobile sur un quartier de roc contre lequel
+déferlaient les lames, on apercevait un personnage de haute taille, la
+tête couverte d'un vaste chapeau breton, le corps entouré d'un vêtement
+indescriptible, assemblage étrange de haillons, la main droite appuyée
+sur un long bâton ferré.
+
+
+
+
+X
+
+IAN CARFOR.
+
+
+En voyant les deux étrangers s'avancer vers lui, l'homme descendit à son
+tour sur la grève et se dirigea vers eux. Quand ils furent à quelques
+pas seulement les uns des autres, ils s'arrêtèrent.
+
+--Ian Carfor, dit le comte, me reconnais-tu?
+
+Le berger demeura pendant quelques secondes immobile; puis relevant la
+tête, il fixa sur les deux étrangers un regard froid et investigateur.
+
+--D'où viens-tu? demanda-t-il d'une voix lente.
+
+--De la cité de l'oppression, répondit gravement le comte.
+
+--Où vas-tu?
+
+--A la liberté.
+
+--Pour qui est ta haine?
+
+--Pour les tyrans!
+
+--Que portes-tu?
+
+--La mort!
+
+--Suivez-moi tous deux.
+
+Et Ian Carfor, marchant le premier, conduisit le comte et le chevalier
+vers l'entrée d'une petite grotte creusée dans le rocher, et que la mer
+devait envahir dans les hautes marées. Il fit signe aux deux hommes de
+s'asseoir sur un banc de mousse et de fougère. Lui-même s'installa sur
+une grosse pierre. La conversation continua entre Ian et le comte. Le
+chevalier paraissait avoir accepté le rôle de témoin muet.
+
+--Tu veux des nouvelles? demanda Ian Carfor.
+
+--Sans doute. Le pays se remue?
+
+--Avant quinze jours il sera en armes!
+
+--Qui commande ici?
+
+--Le marquis de Loc-Ronan; qui correspond avec le marquis de la
+Rouairie.
+
+--Ainsi, Marat avait dit vrai! fit le comte en s'adressant cette fois au
+chevalier. Tu le vois, la Bretagne va se soulever.
+
+--Eh bien, qu'elle se soulève! répondit le chevalier avec indifférence;
+cela nous servira.
+
+--Mais cela ne servira pas la France, citoyens! s'écria brusquement une
+voix venant du fond de la grotte, où régnait une obscurité complète.
+
+Le comte et son compagnon se levèrent vivement et avec une surprise
+mêlée d'effroi. Ian Carfor ne bougea pas.
+
+--Qui donc nous écoute? demanda le comte avec hauteur.
+
+--Quelqu'un qui en a le droit, répondit la voix.
+
+Et un nouvel interlocuteur, sortant des ténèbres, vint se placer en
+pleine lumière.
+
+--Quelqu'un qui a le droit de t'entendre, citoyen Fougueray,
+continua-t-il, et qui trouve étrange la réponse de ton compagnon!
+
+--Billaud-Varenne! murmura le comte en reculant d'un pas.
+
+--Eh! pourquoi diable trouves-tu ma réponse étrange? demanda le
+chevalier, sans rien perdre de son aisance ordinaire.
+
+--Parce qu'elle n'est pas d'un bon citoyen.
+
+--Qu'en sais-tu?
+
+--Tu souhaites la rébellion de ce pays.
+
+--Je la souhaite pour qu'il nous soit plus facile de connaître les
+traîtres, et par conséquent de les châtier.
+
+--Bien répondu! s'écria Ian Carfor. Celui-là est un bon!...
+
+--C'est vrai, dit Billaud-Varenne. C'est le chevalier de Tessy, et je
+n'ignore pas les services qu'il nous a déjà rendus.
+
+--Sans compter ceux qu'il peut rendre encore!
+
+--Reprenez donc vos places, citoyens, et causons donc sérieusement, car,
+ainsi que vous l'a dit Ian Carfor, la situation est grave, et la guerre
+civile imminente. Déjà la Vendée se remue; la Bretagne ne tardera pas à
+suivre son exemple...
+
+Alors les quatre personnages enfermés dans l'étroite demeure du berger
+entamèrent une de ces longues conversations politiques, telles que
+pouvaient les avoir des amis de Marat et de Billaud-Varenne.
+
+Le soleil était déjà haut sur l'horizon lorsque la séance fut levée.
+Au moment où les quatre hommes allaient se séparer, Billaud-Varenne
+s'adressa au berger.
+
+--Ian Carfor, lui dit-il, tu nous as promis de nous tenir au courant des
+messages qui seraient échangés entre La Rouairie et Loc-Ronan?
+
+--Oui, je l'ai promis et je le promets encore, répondit le berger.
+
+--Tu ne nous as pas expliqué par quels moyens tu parviendrais à te
+renseigner toi-même?
+
+--C'est bien simple. L'agent entre les deux marquis est Marcof.
+
+--Oui; mais Marcof n'est pas facile à exploiter...
+
+--C'est possible, citoyen; mais il a pour ami un garçon en qui il a une
+confiance absolue, et qui se nomme Keinec. Or, Keinec me dira tout, j'en
+réponds. Je le surveille à cet effet, et ce soir même il sera à moi.
+
+--Très-bien! Seconde-nous, sois fidèle, et la patrie se montrera
+reconnaissante, reprit Billaud-Varenne.
+
+Puis, s'adressant aux deux gentilshommes, il ajouta:
+
+--Adieu, citoyens: je pars, je vous laisse; mais il est bien convenu que
+vous séjournerez encore trois mois dans ce pays. J'ai dans l'idée que le
+mois de septembre prochain nous sera favorable, à nous et à nos amis;
+et si nous frappons un grand coup à Paris, il est urgent que dans les
+provinces il y ait des têtes et des bras qui nous soutiennent.
+
+En disant ces mots, qu'il accentua par un geste énergique, le futur
+terroriste salua lestement les trois hommes et s'éloigna. Il gravit, non
+sans quelque difficulté, un petit sentier, moins escarpé cependant que
+celui par lequel étaient descendus le comte et le chevalier, et situé au
+flanc opposé de la baie. Arrivé sur la falaise, il se retourna, salua de
+la main une dernière fois, et prit, selon toute apparence, la direction
+de Quimper. A peine eut-il disparu, que le chevalier, pressant le bras
+du comte pour l'entraîner à l'écart, lui dit à voix basse:
+
+--Est-ce que tu comptes lui obéir, Diégo, et rester ici encore trois
+mois?
+
+--Allons donc! quelle plaisanterie! Nous agirons pour notre compte et
+non pour le leur et pour celui de leur patrie bien-aimée, qu'ils ne
+songent qu'à ensanglanter.
+
+--Donc, nous resterons ici?...
+
+--Tant que nous le jugerons convenable à nos intérêts.
+
+--Et ensuite?
+
+--Nous partirons.
+
+--A merveille.
+
+--Or çà, très-cher, continua le comte de Fougueray, il me paraît que
+notre mission diplomatique est terminée et que nous n'avons plus rien
+à faire ici. Le soleil descend rapidement vers la mer; mon estomac est
+creux comme le tonneau des Danaïdes, songeons un peu, s'il vous plaît,
+à regagner l'endroit où nous avons laissé nos chevaux et à trouver pour
+cette nuit bonne table et bon gîte!...
+
+--Un instant, j'ai quelques mots à dire à Ian Carfor.
+
+--Encore de la politique?
+
+--Non pas!
+
+--Quoi donc?
+
+--Il s'agit d'amour, cette fois.
+
+--Qu'est-ce que cette folie, chevalier?
+
+--Folie ou non, la petite Bretonne me tient fort au coeur!
+
+--La Bretonne de ce matin?
+
+--Oui!
+
+--Une paysanne!... fi!
+
+--Je ne fais jamais fi d'une charmante créature! Paysanne ou duchesse,
+je les estime autant l'une que l'autre, et, pour les femmes seulement,
+j'admets l'égalité absolue.
+
+--L'égalité comme la comprend si bien ce bon M. de Robespierre?...
+
+--Précisément.
+
+--Et tu crois que Carfor peut quelque chose pour toi?
+
+--Je n'en sais rien.... Je vais le lui demander.
+
+--Demande, cher, demande! Pendant ce temps, je vais admirer le paysage;
+j'aime la belle nature, moi, voilà mes seules amours!
+
+Et le comte de Fougueray, après avoir émis cette réflexion
+philosophique, commença une promenade sur la grève les mains enfoncées
+dans les poches de sa veste de satin, la tête légèrement inclinée sur
+l'épaule droite, dans une attitude toute gracieuse.
+
+Le chevalier se rapprocha du berger.
+
+--Carfor! dit-il.
+
+--Monsieur le chevalier! répondit l'agent révolutionnaire avec plus de
+respect qu'il n'en avait affecté en présence de Billaud-Varenne.
+
+--Tu habites ce pays depuis longtemps?
+
+--Depuis quinze ans.
+
+--Tu connais tout le monde?
+
+--A dix lieues à la ronde, sans exception.
+
+--Très-bien! J'ai besoin de toi. Aimerais-tu gagner cinquante louis d'un
+seul coup?
+
+Les yeux de Ian Carfor lancèrent des éclairs; mais éteignant soudain ces
+lueurs compromettantes, il répondit:
+
+--On n'est jamais fâché de gagner honnêtement sa vie.
+
+--Bien! Nous nous entendrons... Connais-tu un paysan qui s'appelle Yvon
+et qui a pour fille une jolie enfant, aux yeux noirs et aux cheveux
+blonds?
+
+--Et qui est fiancée au fermier Jahoua?... ajouta Carfor. Je connais le
+père et la fille!... ils habitent Fouesnan.
+
+--C'est cela même, je les ai rencontrés ce matin; la petite m'a plu, et
+je serais assez disposé à l'emmener à Paris avec moi.
+
+--Vous voulez lui faire quitter le pays?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! cela peut se faire...
+
+--Tu crois?
+
+--J'en réponds.
+
+--Avant son mariage, s'entend?
+
+--Avant son mariage.
+
+--Corbleu! si nous réussissons, il y aura deux cents louis pour toi!
+
+--Je les accepterai, monsieur; mais si vous ne me donniez rien, je vous
+aiderais tout de même, foi de Breton!
+
+--Bah! Quel intérêt as-tu donc à tout cela, toi?
+
+--Celui de la vengeance.
+
+--Contre Yvonne?
+
+--Ne m'interrogez pas! Je ne répondrais rien! Tout ce que je puis
+affirmer, c'est que la belle se marie le 1er juillet prochain, à dix
+heures du matin. Eh bien! ce même jour, vous entendez? ce même jour, à
+la tombée de la nuit, elle sera en route avec vous...
+
+--Et les moyens sur lesquels tu comptes pour opérer ce miracle?
+
+--Je les ai, et je me charge de tout.
+
+--Quand devrai-je te revoir?
+
+--Le 1er juillet, ici même, à quatre heures de relevée!
+
+--Et voilà dix louis d'à-compte, mon brave!... fit le chevalier en
+jetant sa bourse dans la main de Carfor. Au 1er juillet je serai exact,
+je t'en préviens!
+
+Et le chevalier pirouettant vivement sur le talon, chiffonna son jabot
+d'une main assez élégante, et, tendant la pointe en homme qui croit à
+une victoire prochaine, il se dirigea vers le comte.
+
+--Eh bien? lui demanda celui-ci.
+
+--Eh bien, cher, si Hermosa part avec nous, nous partirons quatre.
+
+--Vraiment!
+
+--D'honneur! ce Carfor est un homme précieux! Çà, mon excellent ami, je
+me sens maintenant tout à fait disposé à fêter un solide repas!... Si
+vous le trouvez bon, en route!
+
+--Volontiers, répondit le comte.
+
+Et les deux hommes, prenant congé de Carfor, regagnèrent le sentier
+périlleux qu'ils se mirent en devoir d'escalader.
+
+--Je préfère cent fois cela!... murmura Carfor en les suivant d'un oeil
+distrait. Cette vengeance vaut mieux que toutes celles qu'aurait pu me
+procurer Keinec! Mais lui aussi me servira!
+
+
+
+
+XI
+
+LE SORCIER DE PENMARCKH.
+
+
+C'était pour la nuit même de ce jour, lendemain de la Saint-Jean, que le
+sorcier avait donné rendez-vous au triste amoureux de la belle Yvonne.
+Keinec attendait avec impatience l'heure de se rendre à la baie des
+Trépassés. Enfin la nuit vint; dix heures sonnèrent à la petite église
+de Penmarckh. Keinec, alors, se dirigea vers la crique en portant sur
+ses épaules le bouc noir, et sous son bras les poules blanches que
+Carfor avait demandés.
+
+Arrivé sur la plage, il détacha un canot, il y jeta son paquet, il
+sauta légèrement à bord et poussa au large. En marin consommé, en homme
+intrépide, Keinec allait braver les rochers et les âmes errantes de
+la baie des Trépassés; il se rendait par mer à la sinistre demeure du
+sorcier. A onze heures et demie, il abordait devant la grotte. Carfor
+était accroupi sur le rivage, occupé, en apparence, à contempler les
+astres.
+
+--Te voilà, mon gars? dit-il avec étonnement.
+
+--Ne m'attendais-tu pas? répondit Keinec.
+
+--Si fait; mais pas par mer...
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que je pensais que tu aurais peur des esprits...
+
+--Je n'ai peur ni des morts ni des vivants, entends-tu!...
+
+--Ah! tu es un brave matelot!...
+
+--Il ne s'agit pas de cela. Tu sais ce qui m'amène? Voici le bouc
+noir, voici les poules blanches, voilà ma carabine, de la poudre et des
+balles. Tu as tout ce que tu m'as demandé!
+
+--Je le vois.
+
+--Eh bien! Parle vite!...
+
+--Tu le veux, Keinec?
+
+--Parle, te dis-je!
+
+--Écoute-moi donc!
+
+--Attends! interrompit Keinec. Avant de commencer, rappelle-toi quelle
+est ma volonté inflexible!... il faut, ou qu'Yvonne soit ma femme! ou
+qu'elle meure! ou que je meure moi-même!...
+
+--Tu n'es pas venu ici pour ordonner!... s'écria Carfor avec violence,
+mais bien pour obéir! Orgueilleux insensé, courbe la tête! J'ai
+interrogé les astres la nuit dernière, et voici ce qu'ils m'ont répondu:
+
+«Jahoua épousera Yvonne, et pourtant Yvonne ne sera pas la femme de
+Jahoua!...
+
+--Que veux-tu dire? demanda Keinec.
+
+--Je veux dire que le mariage à l'église aura lieu quoi que tu tentes
+pour l'empêcher, car, jusqu'à l'heure où le prêtre aura béni les promis,
+Jahoua sera invulnérable pour tes balles!...
+
+--Invulnérable?
+
+--Au moment où il sortira de l'église, il cessera d'être défendu contre
+toi!... Écoute encore, Keinec, et ne prends pas une résolution avant de
+m'avoir entendu jusqu'au bout!... Yvonne aime Jahoua. Ne tourmente pas
+ainsi la batterie de ta carabine et écoute toujours, car je te dis
+la vérité!... Yvonne aime Jahoua. Yvonne ne pardonnera jamais à son
+meurtrier si elle le connaît; il faut donc que Jahoua meure, mais il
+faut aussi que sa fiancée ignore toujours quelle est la main qui l'aura
+frappé! Jahoua doit paraître mourir par un accident. Le jour fixé
+pour le mariage est celui de la fête de la Soule! C'est le village de
+Fouesnan qui, cette année, disputera le prix au village de Penmarckh:
+les vieillards l'ont décidé. Ce hasard semble fait pour toi!... tu sais
+qu'il y a souvent mort d'homme à la fête de la Soule?
+
+--Je le sais.
+
+--Eh bien! ce jour-là Jahoua peut mourir.
+
+--Après?
+
+--Yvonne pleurera son fiancé; mais Yvonne est coquette! les femmes le
+sont toutes! Quand le temps aura calmé sa douleur, elle pensera aux
+beaux justins et aux jupes de couleurs vives. Elle écoutera, comme elle
+l'a fait déjà... le plus riche de nos gars...
+
+--Après?... après?
+
+--Il te faut donc devenir riche pour ranimer son amour éteint... car
+elle t'a aimé, Keinec... elle t'a aimé, autrefois... Si tu es riche,
+elle t'aimera encore...
+
+--Oui.
+
+--Et que feras-tu pour conquérir cette richesse?
+
+--Tout ce qu'un homme peut faire.
+
+--Tu ne reculeras devant rien?
+
+--Devant rien, je le jure!
+
+--Alors, Yvonne t'appartiendra, car tu seras riche, c'est moi qui te le
+promets!
+
+--Comment cela?
+
+--Ne t'inquiète pas; j'ai les moyens de te donner une fortune...
+
+--Ne puis-je les connaître?
+
+--Non!... maintenant du moins!... C'est seulement dans l'heure qui
+suivra la mort de Jahoua que je pourrai te révéler mes secrets, qui
+alors deviendront les tiens. Sache seulement qu'avant une année révolue,
+nous aurons tous deux des trésors cent fois plus considérables que ceux
+du marquis de Loc-Ronan.
+
+--Tu me le jures, Carfor?
+
+--Sur le salut de mon âme! Nous serons riches dans un an!
+
+--Un an! répéta Keinec, c'est bien long!
+
+--Je ne puis rien pour toi avant cette époque.
+
+--Et si d'ici à un an Yvonne allait en aimer un autre?
+
+--Impossible!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que, le jour même de la mort de Jahoua, Yvonne quittera le
+pays...
+
+--Yvonne quittera le pays! s'écria Keinec, et où donc ira-t-elle?
+
+--Je te le dirai quand il sera temps.
+
+--Je veux le savoir à l'instant même!
+
+--Je ne puis te répondre.
+
+--Il le faut cependant.
+
+--Non! je ne le peux ni ne le veux faire!
+
+Un long silence interrompit la conversation commencée. Carfor, plongé
+dans des rêveries profondes, paraissait avoir oublié la présence de
+Keinec. Le marin, lui aussi, réfléchissait à ce qu'il venait d'entendre.
+Enfin il releva les yeux sur le berger, et lui posant sa main nerveuse
+sur l'épaule:
+
+--Ian Carfor, lui dit-il, il court de singuliers bruits sur ton compte!
+On prétend que tu trahis ceux qui te donnent leur confiance. On ajoute
+que tu jettes des sorts, que tu évoques le démon, que tu te fais un
+jeu des souffrances de tes semblables. Écoute-moi bien! Réfléchis, Ian
+Carfor, avant de vouloir faire de moi ta risée et ton jouet!... Tu me
+connais assez pour savoir que j'ai la main rude, eh bien! par la sainte
+croix, entends-tu? si tu me trompais, si tu me guidais mal, je te
+tuerais comme un chien!
+
+Le berger haussa froidement les épaules.
+
+--Si tu crains mes trahisons, répondit-il d'un ton parfaitement calme,
+agis à ta guise et n'écoute pas mes conseils... Qui donc te force à les
+suivre?... Si au contraire, tu veux te laisser guider par moi, il est
+inutile de proférer des menaces que je ne crains pas. Je t'ai dit ce que
+j'avais lu dans les astres. Maintenant décide toi-même. Tue Jahoua tout
+de suite! tue Yvonne avec lui! que m'importe?...
+
+--Et si je t'obéis?
+
+--Si tu m'obéis, Keinec, je te le répète, avant un an écoulé, celle que
+tu aimes sera ta femme!
+
+--Eh bien! je t'obéirai; conseille ou plutôt ordonne!...
+
+--Soit!... Le jour de la Soule tu t'attacheras à Jahoua, tu lutteras
+avec lui, et tu l'étoufferas dans tes bras!... T'en sens-tu la force?...
+
+Keinec sourit. Promenant autour de lui un regard investigateur, il
+aperçut une longue barre de fer que la mer avait rejetée sur le rivage,
+et qui provenait, comme les débris au milieu desquels elle se trouvait,
+de quelque récent naufrage. Il se baissa sans mot dire, il ramassa la
+barre de métal et il retourna vers Carfor.
+
+Alors il prit le morceau de fer par chaque extrémité, il plaça le milieu
+sur son genou, et il roidit ses bras dont les muscles saillirent et dont
+les veines se gonflèrent comme des cordes entrecroisées, puis il appuya
+lentement. La barre ploya peu à peu, et finit par former un demi-cercle.
+Keinec appuyait toujours. Bientôt les deux extrémités se touchèrent.
+Alors il retourna la barre ployée en deux, et, l'écartant en sens
+inverse, il entreprit de la redresser. Mais le fer craqua, et la
+barre se rompit en deux morceaux au premier effort. Keinec en jeta les
+tronçons dans la mer.
+
+--Crois-tu que je puisse étouffer un homme entre mes bras? dit-il.
+
+--Oui, certes!
+
+--Seulement, peut-être Jahoua ne prendra-t-il point part à la Soule; il
+n'est pas de Fouesnan, lui...
+
+--Il épouse une fille du village; il doit soutenir les gars du village
+ce jour-là.
+
+--C'est vrai.
+
+--Eh bien! maintenant, va me chercher le bouc noir, et les poules
+blanches.
+
+--Que veux-tu faire?
+
+--Te dire avec certitude si tu seras vainqueur et quel sera ton avenir!
+
+Keinec coupa les liens qui retenaient les pieds du bouc noir qu'il
+apporta devant Carfor. Ce dernier contempla pendant quelques instants
+l'animal, puis il avisa sur la grève un rocher dont la surface polie
+présentait l'aspect d'une table de marbre. Il en fit une sorte d'autel
+en le posant sur trois pierres disposées en triangle, et il y plaça le
+bouc en prononçant quelques paroles à voix basse.
+
+La pauvre bête, étourdie encore par le roulis du canot, les quatre pieds
+engourdis et meurtris, restait étendue sur le flanc sans donner signe
+de vie. Carfor lui ouvrit les yeux avec le doigt, puis il prit dans
+sa bouche une gorgée d'eau de mer, et il insuffla cette eau dans les
+oreilles de la victime. Le bouc essaya de relever la tête, et la balança
+de droite à gauche pendant quelques secondes.
+
+--Il consent! il consent! murmura Carfor.
+
+Le berger courut à sa grotte, et en rapporta une énorme brassée de
+bruyères sèches qu'il disposa symétriquement en cercle autour de l'autel
+improvisé. Il ajouta quelques branches de lauriers et d'oliviers qu'il
+tira d'un petit sac. Cela fait, il ordonna à Keinec de s'asseoir sur la
+grève à quelque distance du cercle magique, et il se mit en devoir de
+commencer l'opération mystérieuse et cabalistique.
+
+Il se dépouilla d'abord d'une partie de ses vêtements, il se lava les
+bras dans la mer, et il entonna d'une voix lugubre un chant étrange dans
+une langue inconnue, et bizarrement rhytmée. A mesure qu'il chantait, le
+sang lui montait au visage, ses gestes devenaient plus rapides, et ses
+pieds martelaient le sol en exécutant une sorte de danse assez semblable
+à celle des sauvages. C'était un spectacle vraiment fantastique que
+celui qu'offrait cet homme au corps décharné dansant et chantant autour
+d'un animal destiné au sacrifice. Les rayons tremblants de la lune
+éclairaient cette scène et lui donnaient un aspect lugubre.
+
+Carfor n'était plus le même. Le conspirateur républicain, l'agent
+révolutionnaire, avaient complètement disparu. Ils cédaient la place
+au fils des Celtes, au descendant des druides, au vieil enfant de
+la superstitieuse Armorique. Évidemment Carfor avait foi en ce qu'il
+accomplissait. Il se regardait comme le prêtre d'une religion infernale.
+A force de jouer le rôle de sorcier, il s'était tellement identifié
+avec son personnage que, malgré sa volonté peut-être, il en était venu
+à croire à ses cabales magiques. Keinec était brave, et pourtant il se
+sentit frissonner en présence de l'exaltation fanatique et hallucinée du
+berger sorcier.
+
+Après quelques minutes de chants et de danse, Carfor alluma une branche
+de bruyère, il versa quelques gouttes de l'eau-de-vie enfermée dans sa
+gourde sur le reste du bûcher, et il approcha la flamme. Aussitôt
+une fumée épaisse s'éleva, et enveloppa l'autel et la victime. Carfor
+continua sa pantomime entremêlée de paroles prononcées tantôt d'une voix
+brève et impérative, comme s'il donnait des ordres à quelque puissance
+invisible; tantôt murmurées sur le ton de la prière.
+
+Lorsque la flamme s'éleva claire et brillante, illuminant la grève,
+il entra dans le cercle de feu et s'approcha de l'autel. Saisissant un
+couteau affilé, il écarta les pieds de la victime, et, avec une adresse
+merveilleuse, il éventra le bouc d'un seul coup. L'animal ne poussa pas
+une plainte. Carfor sourit de plaisir. Sa rude physionomie, éclairée par
+les rayonnements du feu, offrait une expression sauvage et inspirée.
+Le bouc éventré, le berger plongea ses mains dans les entrailles
+palpitantes, et les ramena à lui en les arrachant. Il les déposa sur
+la pierre. Puis il sépara la tête du tronc, et il jeta dans le brasier
+ardent le reste du corps. Alors il se prosterna et demeura en prière
+pendant deux ou trois minutes. Se relevant ensuite il se pencha
+avidement vers les entrailles, et il commença l'examen avec une
+attention minutieuse.
+
+--Les poules blanches? demanda-t-il à Keinec.
+
+Celui-ci s'empressa de les lui remettre. Carfor recommença pour les
+poules ce qu'il avait fait pour le bouc. Lorsque les entrailles des
+trois victimes furent rassemblées en un monceau sanglant, le berger
+éparpilla le feu qui commençait à s'éteindre faute d'aliments. Il alluma
+une torche de résine, et il la planta dans la fente d'un rocher voisin.
+
+--Approche! dit-il à Keinec.
+
+Le marin, dont l'imagination était frappée par ce qu'il venait de voir,
+hésita en se signant...
+
+--Approche sans crainte! répéta Carfor.
+
+Keinec obéit.
+
+--Voici le livre du destin! continua le sorcier en désignant les
+entrailles des victimes immolées. Regarde et écoute, car ton sort y est
+tracé en lettres ineffaçables!
+
+Combien m'as-tu apporté d'animaux, Keinec?
+
+--Trois, répondit le jeune homme.
+
+--Trois seulement, n'est-ce pas? Eh bien! vois, cependant, il y a
+là quatre foies! Quatre foies rouges, sains et sans taches. Regarde,
+Keinec! Celui du bouc noir était double! Signe infaillible de succès et
+de prospérités! Maintenant regarde encore! examine les coeurs. Ils
+sont tous les trois larges, et leurs palpitations sont égales. Heureux
+présages, Keinec! Heureux présages! Vois comme ces entrailles glissent
+facilement entre mes mains. Elles ne sont ni souillées de pustules,
+ni déchirées, ni desséchées, ni tachetées. Heureux présages, Keinec!
+Heureux présages! Regarde le fiel du bouc noir, il est volumineux et
+facile à dédoubler. Indices certains de débats violents, de combats
+sanglants, mais dont l'issue te sera favorable! Va, mon gars. Les
+esprits sont avec toi; ils te soutiennent! Yvonne t'appartiendra, et tu
+tueras Jahoua!...
+
+En prononçant ces mots, Carfor se laissa glisser sur la grève comme s'il
+se fût senti à bout de forces. Keinec tressaillit de joie.
+
+--Elle sera à moi! murmura-t-il.
+
+Carfor était revenu à lui. Il se redressa, et il fit signe de la main à
+Keinec de s'agenouiller. Celui-ci obéit. Le berger prit une poignée de
+feuilles de laurier, les alluma à la torche, les éteignit ensuite dans
+le sang des victimes, et les secoua sur la tête du jeune homme.
+
+--Va! dit-il à voix haute. Va, Keinec!... Tu seras riche, tu seras
+puissant, tu seras redouté! Les biens de la terre t'appartiendront. Et,
+je te le dis, Yvonne sera ta femme!... Va donc, et tue Jahoua!
+
+--Je le tuerai! répondit Keinec en se relevant.
+
+
+
+
+XII
+
+LE TAILLEUR DE FOUESNAN.
+
+
+Trois jours après le dernier de ceux pendant lesquels se sont passés les
+divers événements qui ont fait le sujet des précédents chapitres, les
+cloches de l'église du petit village de Fouesnan, lancées à toutes
+volées, appelaient les fidèles à l'office du dimanche, et les fidèles
+s'empressaient de répondre à ce pieux appel. Aussi depuis le matin,
+comme cela se pratique chaque dimanche, les sentiers des montagnes,
+les chemins creux bordés d'ajoncs et de houx, les routes serpentant
+au milieu des landes et des bruyères, étaient-ils couverts de braves
+paysans portant leurs costumes de fêtes, leurs grands chapeaux
+enrubannés, et s'appuyant sur leurs pen-bas. Au loin on distinguait
+les jeunes filles et les femmes. Les unes parées de leurs plus beaux
+corsages, de leurs jupes aux plus éclatantes couleurs, marchant deux à
+deux ou donnant le doigt à leurs «promis,» tandis que les parents, qui
+suivaient à courte distance, admiraient naïvement la brave tournure du
+gars, et la gracieuse démarche de la «fillette» Les autres, escortées
+par leur maris, par leurs frères, par leurs enfants, portant dans leurs
+bras le dernier né, et dans la poche de leur tablier le gros missel
+acheté à Quimper et donné par l'époux le jour du mariage. Puis au
+milieu de toute cette population jeune, alerte et remuante, s'avançaient
+gravement les vieillards et les matrones. Tous se dirigeaient vers
+l'église paroissiale de Fouesnan. A dix heures la place du village
+regorgeait de monde, et personne pourtant n'entrait dans l'église
+où l'on allait célébrer la grand'messe. On attendait le marquis de
+Loc-Ronan, qui jamais n'avait manqué d'assister à l'office.
+
+Enfin un mouvement se fit à l'extrémité de la foule, un passage se forma
+de lui-même, et le marquis, suivi de Jocelyn qui portait son livre, et
+de deux domestiques à ses livrées, fit son entrée sur la place. Toutes
+les têtes se découvrirent; le marquis, poli lui-même comme on l'était
+autrefois, poli comme un véritable grand seigneur qui laisse l'insolence
+aux laquais et aux parvenus, le marquis, disons-nous, porta la main à
+son chapeau et salua les paysans; puis il traversa lentement la foule,
+s'arrêtant pour adresser à l'un quelques mots affectueux, à l'autre
+quelque amicale gronderie. Aux femmes il parlait de leurs enfants
+malades; aux jeunes filles il faisait compliment de leur bonne mine. Aux
+vieillards il leur serrait la main. Et c'était sur toutes ces braves et
+franches physionomies bretonnes des sourires de joie, des rougeurs de
+plaisir, des yeux s'humectant de douces larmes, toutes les expressions,
+enfin, de l'amour, du respect, et de la reconnaissance. Aussi, on se
+pressait, on se poussait, pour obtenir la faveur d'un regard du marquis,
+à défaut d'un mot de sa bouche. Les pères lui présentaient leurs enfants
+pour qu'il passât ses doigts blancs et aristocratiques sur leur tête
+ronde et couverte de cheveux dorés. Les vieillards s'inclinaient sur la
+main qui serrait la leur. Les gars jeunes et vigoureux se redressaient
+fièrement sous les doigts qui leur touchaient l'épaule; et les
+jeunes filles rougissaient en répondant par une révérence aux paroles
+affectueuses de leur seigneur.
+
+Arrivé devant l'église, le marquis appela du geste les élus, parmi les
+vieillards, qui devaient ce jour là s'asseoir à ses côtés. Au nombre de
+ces derniers se trouvait le vieil Yvon, que le marquis honorait d'une
+affection toute particulière. Il avait même coutume de baiser sur le
+front la jolie Yvonne, faveur qui la faisait bien fière, et rendait fort
+jalouses ses jeunes amies moins bien traitées par le gentilhomme.
+
+Au moment où le marquis arrivait sur le seuil, le recteur, en étole et
+en surplis blanc comme la neige de sa chevelure, s'avança suivi de son
+modeste clergé, pour lui offrir l'eau bénite. Le marquis la reçut avec
+respect, et, saluant amicalement le vénérable prêtre, il le suivit
+jusqu'à son banc seigneurial. Ce banc, plus élevé que les autres, et
+situé près du maître-autel, était remarquable par les sculptures qui le
+décoraient. C'était un cadeau qu'un des ancêtres du marquis avait fait
+à la paroisse, car, bien qu'il y eût une chapelle au château, l'habitude
+de la famille de Loc-Ronan était, depuis des siècles, d'aller entendre
+la messe du dimanche à l'église du village.
+
+Après la célébration de l'office divin, le marquis, reconduit par
+le recteur, traversa l'église et retourna au château. Les paysans se
+réunissant suivant leurs fantaisies, leurs habitudes ou leurs amitiés,
+allèrent, en attendant vêpres, les uns faire une promenade dans les
+bruyères, les autres vider quelques pichets de cidre en devisant des
+nouvelles du jour.
+
+Ce dimanche-là, il y avait réunion chez Yvon. La jolie Yvonne, plus
+charmante encore sous sa riche parure, entraîna ses amies pour leur
+faire voir les cadeaux de noce de son fiancé. Jahoua et les hommes se
+réunirent aux vieillards, et s'assirent à la porte en plein air, autour
+d'une longue table de chêne, sur laquelle circulaient les verres et les
+pichets.
+
+Déjà la conversation s'engageait joyeuse et bruyante, lorsque l'arrivée
+d'un nouveau personnage vint porter la gaieté à son apogée. Ce dernier
+venu était un petit homme d'apparence grêle et délicate, aux jambes un
+peu arc-boutées, aux pieds longs et plats, aux bras énormes et maigres
+et dont le dos était affligé de cette proéminence naturelle que les gens
+trop sincères appellent une bosse, et que ceux mieux élevés nomment une
+déviation de la taille. Sa tête, large et grosse, paraissait hors de
+proportion avec le reste du corps. Une bouche énorme, un nez épaté,
+des joues vermillonnées, de petits yeux noirs, vifs et spirituels,
+complétaient l'ensemble de sa figure. Ce pauvre disgracié de la nature
+se nommait Kersan; mais il était beaucoup plus connu sous le nom de
+_Tailleur_, qui était celui de la profession qu'il exerçait.
+
+Pour bien comprendre l'importance du personnage nouveau que nous mettons
+en scène, il nous faut expliquer brièvement au lecteur les diverses
+attributions du tailleur dans la Basse-Bretagne. Un fait remarquable,
+c'est que dans la vieille Armorique tous les tailleurs sont contrefaits:
+les uns boiteux, les autres bossus, etc. Cela s'explique en ce que cet
+état n'est guère adopté que par les gens qu'une complexion débile
+ou défectueuse empêche de se livrer aux travaux de l'agriculture. Un
+tailleur possesseur d'une bosse, de deux yeux louches, de cheveux roux,
+est le _nec plus ultra_ du genre, le beau idéal de l'espèce. Au moral,
+le tailleur est généralement conteur, hableur, vantard et peureux. Il
+se marie rarement, mais il fait le galentin auprès des filles, qui
+se moquent de lui. Les hommes le méprisent à cause de ses occupations
+casanières et féminines. S'ils parlent de lui, c'est en ajoutant:
+«Sauf votre respect!» comme lorsqu'il s'agit de choses dégoûtantes. En
+général, il est le favori des femmes que ses contes amusent, que son
+babil réjouit, que sa gourmandise fait sourire. Il n'a pas de domicile.
+Il va de ferme en ferme, séjournant dans l'une, passant dans l'autre le
+temps pendant lequel on l'occupe à raccommoder les habits des gars et
+les justins des filles. Il est poëte, faiseur de chansons, chanteur et
+musicien. Vivant d'une existence nomade, il sert de journal au pays dans
+lequel il arrive. Il arrange les événements, recueille les légendes;
+seulement il a grand soin que la plaisanterie domine toujours dans ses
+récits.
+
+Mais sa fonction principale, celle dans laquelle il brille de tout son
+éclat, c'est celle d'agent matrimonial. Dès qu'un gars éprouve le désir
+de prendre femme, il va faire part au tailleur de ses dispositions
+conjugales, et il lui demande quelles sont les filles à marier. Le
+tailleur les connaît toutes et les lui désigne.
+
+Le jeune homme fait son choix, déterminé le plus souvent par les
+conseils du tailleur, et il le charge de porter la parole à la
+«pennère.» Aussitôt le tailleur se met en campagne. Il se rend à la
+ferme qu'habite la jeune fille désignée, et il s'arrange de façon à lui
+parler sans témoins. La rencontre paraît fortuite; il parle du temps,
+de la récolte, des _pardons_ prochains; puis, par une transition
+ingénieuse, il en arrive à aborder la question... Il vante le
+prétendant; il appelle l'attention sur la force dont il a fait preuve à
+la lutte ou à la Soule; il parle de son talent pour conduire les boeufs;
+il laisse échapper quelques mots touchant la dot. Enfin il cite son bon
+air lorsqu'il s'habille le dimanche, et sa mémoire imperturbable, qui a
+retenu les plus belles complaintes de la côte. La nouvelle Ève écoute le
+serpent tentateur, tout en rougissant et en roulant entre ses doigts le
+bord de son tablier.
+
+«Parlez à mon père et à ma mère,» dit-elle enfin.
+
+C'est la manière d'exprimer que le parti lui convient. Les parents
+avertis et consultés, si le jeune homme est agréé, au jour convenu, le
+tailleur, portant à la main une baguette blanche et chaussé d'un bas
+rouge et d'un bas violet, le leur amène accompagné de son plus proche
+parent. Cette démarche s'appelle «demande de la parole.» Là cessent
+les fonctions du tailleur. Il ne les reprend plus que pour le jour
+du mariage; mais elles changent de nature, et rentrent alors dans les
+attributions du poète, ainsi que nous le verrons plus tard.
+
+C'était le tailleur de Fouesnan qui avait arrangé le mariage de
+Jahoua et d'Yvonne. Jahoua avait vu la jeune fille au pardon de la
+Saint-Michel, et en était devenu amoureux. Jahoua habitait à dix lieues
+de Fouesnan. Ne connaissant ni Yvonne ni son père, il avait, suivant la
+coutume, été trouver le tailleur, et l'avait prié de parler en son
+nom. Le tailleur très-fier d'être employé par un fermier comme Jahoua,
+n'avait pas demandé mieux que de se charger de l'affaire, et, sans
+retard, il s'était mis à l'oeuvre, et il avait réussi.
+
+Donc, l'arrivée du tailleur devait être, à bon droit, saluée par les
+acclamations des assistants.
+
+--Ah! c'est vous, tailleur! s'écria Jahoua.
+
+--Oui, mon gars, c'est moi!
+
+--Approchez et prenez un gobelet, ajouta Yvon.
+
+--Asseyez-vous et contez-nous les nouvelles, fit un troisième.
+
+--Ah! les nouvelles, mes gars, elles ne sont pas gaies aujourd'hui,
+répondit le tailleur.
+
+--Est-ce qu'il est arrivé un malheur à quelqu'un? demanda Jahoua.
+
+--Oui.
+
+--A qui donc?
+
+--A Rose Le Far, de Rosporden.
+
+--Contez-nous cela, tailleur, contez-nous cela! s'écria l'assistance
+avec un ensemble parfait.
+
+--Dame! c'est bien simple. La pauvre Rose a eu l'imprudence de ne pas
+écouter les vieillards: elle refusait de croire aux vérités que l'on
+raconte sur les âmes des morts. Si bien que dernièrement, comme elle
+revenait de la ville un peu tard, elle a traversé le cimetière à minuit.
+
+Ici un frémissement parcourut l'assemblée.
+
+--Après, après! demandèrent plusieurs voix.
+
+--Eh bien, continua le tailleur que chacun écoutait avec un
+recueillement plein de terreur, lorsqu'elle fut arrivée au milieu des
+tombes, le sixième coup de minuit sonnait. Alors elle entendit autour
+d'elle un bruit étrange. Elle regarda. Elle vit toutes les tombes qui
+s'ouvraient lentement. Puis les morts en sortirent, secouèrent leur
+linceul et les étendirent proprement sur leur fosse; ensuite, marchant
+deux par deux, ils se dirigèrent à pas comptés vers l'église qui
+s'illumina tout à coup, et ils entrèrent... Rose ne pouvait plus bouger
+de sa place. Elle entendit des voix lugubres entonner le _De Profundis_.
+Alors elle voulut fuir, mais il était trop tard, les morts revenaient
+vers le cimetière. Elle saisit un linceul et s'en enveloppa pour se
+cacher. Les morts défilaient devant elle. Rose reconnut sa mère et son
+père. Ils la virent, eux aussi, et ils l'appelèrent... Rose voulut
+fuir encore. Les mains des squelettes avaient pris les siennes et
+l'entraînaient. Le lendemain, un prêtre, qui traversait le cimetière,
+trouva le corps de la malheureuse Rose étendu sans vie auprès de la
+tombe de sa mère. Voilà, mes gars, ce que j'avais à vous raconter...»
+
+Le tailleur avait cessé de parler que le silence régnait encore.
+
+--Faut dire aussi, reprit-il, car il y a toujours des impies qui sont
+prêts à tout nier, faut dire que le médecin de Quimper, qui passait par
+Rosporden dans la journée, ayant entendu raconter l'histoire de Rose Le
+Far, voulut à toute force la voir. On le conduisit auprès du corps. Il
+la regarda bien, et puis, savez-vous ce qu'il a dit?
+
+--Qu'est-ce qu'il a dit? demandèrent les paysans.
+
+--Il a dit que Rose était morte d'une maladie qu'il a appelée d'un drôle
+de nom. Attendez un peu... une apatre... une acotreplie... Ah! voilà,
+une _apotre_... _plécie_. Eh bien! moi je dis qu'elle n'est pas morte
+autrement que par la main des trépassés.
+
+--C'est sûr! s'écria-t-on de toutes parts.
+
+--Faudra prier le recteur de dire une messe pour son âme, fit observer
+Jahoua.
+
+--Justement le voici! dit Yvon en désignant le pasteur qui se dirigeait
+vers lui.
+
+Au moment où le recteur allait s'asseoir à côté de son vieil ami, un
+galop furieux se fit entendre à l'extrémité du village, puis on vit, au
+milieu d'un tourbillon de poussière, un cavalier déboucher à toute bride
+sur la place de Fouesnan. Ce cavalier était un piqueur du château de
+Loc-Ronan. En arrivant devant la maison d'Yvon, il s'arrêta. Son cheval
+était blanc d'écume.
+
+--Mes gars! s'écria-t-il, où est M. le recteur?
+
+--Me voici, mon ami, répondit le prêtre en se levant.
+
+--Ah! monsieur le recteur, il faut que vous veniez au château au plus
+vite...
+
+--On a besoin de moi?
+
+--M. le marquis vous demande.
+
+--Savez-vous pourquoi?
+
+--Pour le confesser, hélas!
+
+--Le confesser! s'écrièrent les paysans.
+
+--Est-il donc malade, lui que j'ai vu il y a deux heures si bien
+portant? demanda le recteur avec épouvante.
+
+--Ah! mon Dieu, oui! Cela lui a pris tout de suite en rentrant; il est
+tombé de cheval, et le vieux Jocelyn dit qu'il se meurt!...
+
+--Seigneur mon Dieu! ayez pitié de lui! murmura le prêtre en quittant le
+cercle des paysans. Je cours au château, mon ami, je cours au château...
+Voyons, mes enfants, qui veut me prêter un bidet?
+
+--Moi!... moi!... moi!... répétèrent vingt voix diverses, tandis que
+vingt paysans se précipitèrent de tous les côtés.
+
+L'événement qu'annonçait le piqueur était si inattendu, si terrifiant,
+que la foule accourue ne pouvait se remettre de la stupeur dont elle
+était frappée. Nous avons dit combien le marquis était adoré dans le
+pays; cette vive affection explique cette grande douleur.
+
+Enfin le bidet fut amené. Le recteur l'enfourcha aussi vivement que
+possible, et suivant le piqueur, suivi lui-même par une partie
+des hommes du village, il se dirigea rapidement vers le château de
+Loc-Ronan. Les femmes se précipitèrent vers l'église, et, d'un commun
+accord, entourèrent l'autel de cierges allumés devant lesquels elles
+s'agenouillèrent en priant.
+
+Lorsque le digne recteur arriva en vue du château, une bannière noire
+flottait sur la tour principale. La foule poussa un cri.
+
+--Il est trop tard! murmura le prêtre; le marquis est mort!... Dieu ait
+son âme!
+
+Et, mettant pied à terre, il s'agenouilla dans la poussière au milieu
+des paysans courbés comme lui, et tous prièrent à haute voix pour le
+repos de l'âme du marquis de Loc-Ronan.
+
+
+
+
+XIII
+
+LE DERNIER DES LOC-RONAN.
+
+
+Lorsque le marquis de Loc-Ronan avait quitté la place de Fouesnan, il
+était remonté à cheval, et, toujours suivi de Jocelyn et de ses deux
+autres domestiques, il avait repris ainsi le chemin du château. Près
+de trois lieues séparaient l'habitation seigneuriale du petit village.
+Pendant la première moitié de la route, le marquis avait chevauché sans
+prononcer un mot. Il semblait plus triste qu'à l'ordinaire, et sa grande
+taille se voûtait sous le poids d'une fatigue physique ou d'une pensée
+incessante de l'esprit. Arrivé à un quart de lieue du château, il arrêta
+son cheval et appela Jocelyn. Le serviteur accourut. Le marquis était
+d'une pâleur extrême.
+
+--Vous souffrez, monseigneur? demanda Jocelyn.
+
+--Horriblement, mon ami, répondit le gentilhomme. J'ai la gorge en feu;
+je voudrais boire.
+
+--La source est à deux pas, fit Jocelyn en s'éloignant rapidement.
+
+Il revint bientôt, apportant à son maître un vase de terre rempli d'eau
+fraîche. Le marquis n'était plus pâle, il était devenu livide, et ses
+joues se tachetaient de larges plaques rouges. Jocelyn le regardait avec
+effroi. Le gentilhomme porta le vase à ses lèvres et but avec avidité.
+
+--Je me sens mieux, dit-il, remettons-nous en route. Le petit cortége
+avança silencieux pendant quelques minutes. Puis le marquis chancela sur
+sa selle et s'arrêta de nouveau.
+
+--Encore! s'écria Jocelyn de plus en plus inquiet et affligé.
+
+--Un étourdissement, répondit le marquis.
+
+--Mon Dieu! Seigneur! ayez pitié de nous! murmura le vieux serviteur à
+voix basse.
+
+--Jocelyn! appela de nouveau le marquis.
+
+--Monseigneur?
+
+--Dis-moi, tu étais à Brest avec moi l'an dernier lorsque j'allai
+visiter le baron de Pont-Louis?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Il se mourait à cette époque.
+
+--Cela est vrai.
+
+--Et même il se mourait par suite d'une substance vénéneuse qu'il avait
+absorbée. Bref, il était empoisonné.
+
+--Du moins on le disait, monseigneur.
+
+--Et l'on ne se trompait pas, Jocelyn.
+
+Le serviteur ne répondit pas. Le marquis reprit:
+
+--Il m'a détaillé ses souffrances, et il me semble que ce sont les mêmes
+que je ressens aujourd'hui.
+
+--Oh! mon bon maître, ne dites pas cela!
+
+--Pourquoi? la mort n'a rien qui m'effraye!...
+
+--Oh! mon Dieu! pourquoi donc avez-vous voulu faire ce que vous avez
+fait? murmura Jocelyn à voix basse.
+
+--Parce que j'ai cru que Dieu m'inspirait et que je le crois encore.
+Seulement je ne pensais pas tant souffrir!
+
+--Vous souffrez donc beaucoup, mon bon seigneur?
+
+--Comme un damné, Jocelyn; comme un véritable damné! J'ai encore soif.
+
+--Nous sommes près du château.
+
+--Oui, mais je ne respire plus; il me semble qu'un nuage épais descend
+sur mes yeux, qu'un cercle de fer rougi étreint mes tempes.
+
+--N'auriez-vous pas la force d'arriver?
+
+--Je vais essayer, Jocelyn, mais je ne le crois pas. Reste là, à mes
+côtés, ne me quitte plus.
+
+--Non, monseigneur. Permettez-moi seulement de donner un ordre à
+Dominique.
+
+Et Jocelyn s'adressant à l'un des domestiques de suite, lui commanda
+de courir au château, de faire atteler le carrosse et de venir en toute
+hâte au devant du marquis.
+
+--Non! non! inutile! fit vivement celui-ci en arrêtant du geste le
+domestique qui rassemblait déjà les rênes de son cheval. Galopons
+plutôt, galopons!...
+
+Et enfonçant les molettes de ses éperons dans le ventre de sa monture
+qui bondit en avant, le gentilhomme s'élança suivi de ses domestiques.
+Jocelyn se tenait botte à botte avec lui, ne le quittant pas des yeux.
+Il parcourut, en fournissant ainsi une course furieuse, la presque
+totalité de la distance qu'il avait encore à franchir pour gagner son
+habitation. Seulement, lui que l'on admirait d'ordinaire pour sa tenue
+élégante et la manière gracieuse dont il conduisait son cheval; lui qui
+passait à juste titre pour le meilleur écuyer de la province, il ne se
+maintenait plus que par un miracle d'équilibre, et, en termes de manége,
+il roulait sur sa selle. Pour gravir la petite montée qui conduisait
+au château, il fut même obligé, tant sa faiblesse était grande et ses
+douleurs aiguës, il fut même obligé, disons-nous, d'abandonner les rênes
+et de saisir à deux mains la crinière de son cheval.
+
+Un tremblement convulsif agitait tous ses membres. En arrivant dans la
+cour, la force lui manqua complètement, il s'évanouit. Jocelyn n'eut que
+le temps de se précipiter pour le soutenir. Aidé des autres domestiques,
+il transporta le marquis, privé de sentiment, dans la chambre à coucher
+et il le déposa sur le lit. Au bout de quelques minutes, le gentilhomme
+ouvrit les yeux.
+
+--Eh bien? murmura Jocelyn.
+
+--Je me sens mourir, répondit faiblement le marquis.
+
+--Du courage, monseigneur.
+
+Tout à coup le marquis se dressa sur son séant, et regardant son vieux
+serviteur avec des yeux hagards:
+
+--Si nous nous étions trompés! dit-il.
+
+--Ne parlez pas ainsi, au nom du ciel! s'écria Jocelyn dont la terreur
+bouleversa soudain les traits expressifs.
+
+--Peut-être serait-ce un bien!
+
+--Oh! mon bon maître! ne dites pas cela!
+
+Jocelyn s'arrachait les cheveux.
+
+--N'importe, reprit le marquis, je me sens mourir, je le sens! Envoie
+chercher un prêtre...
+
+--Monseigneur!
+
+--Je le veux, Jocelyn.
+
+Jocelyn transmit l'ordre, et un piqueur partit à cheval chercher le
+recteur de Fouesnan.
+
+--Vous sentez-vous mieux, monseigneur? demanda Jocelyn après le départ
+du valet.
+
+--Non!
+
+--Vous souffrez autant?
+
+--Plus encore!
+
+--Que faire, mon Dieu?
+
+--Rien! donne-moi de l'air! J'étouffe!
+
+Jocelyn, la tête perdue, arracha les rideaux et ouvrit les fenêtres.
+
+--Jocelyn! appela le malade.
+
+Le serviteur revint vivement auprès du lit.
+
+--Tu te souviens de mes ordres?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Tu les exécuteras?
+
+--De point en point; je vous le jure sur le salut de mon âme.
+
+--Donne-moi ta main; je ne vois plus.
+
+La respiration du marquis, devenue courte et précipitée, se changeait
+rapidement en un râle d'agonisant. Ses traits se décomposaient à vue
+d'oeil. Ses doigts, crispés et déjà froids, tordaient les draps et
+brisaient leurs ongles sur les boiseries.
+
+Le marquis ne voyait plus, n'entendait plus... Jocelyn, ivre de douleur,
+courait follement par la chambre. Il pleurait, il priait, il maudissait.
+Cependant un moment de calme parut apporter quelque soulagement au
+malade.
+
+--A boire! dit-il pour la troisième fois.
+
+Jocelyn lui offrit une coupe pleine d'un breuvage rafraîchissant.
+
+--J'ai envoyé à Quimper chercher un médecin, fit-il en s'adressant à son
+maître.
+
+--Un médecin, non! Dans aucun cas je ne veux le voir; Jocelyn, je le
+défends!
+
+--Mais, monseigneur.
+
+--Assez! Je l'ordonne! c'est un prêtre que je veux! Oh! un prêtre! un
+prêtre!
+
+--Le recteur de Fouesnan va venir.
+
+--Je ne puis plus attendre. Ah! les douleurs me reprennent! Ah! Seigneur
+Dieu! que je souffre, que je...
+
+Le marquis se renversa sur son lit. Une seconde crise, plus forte que la
+première, venait de s'emparer de lui. Jocelyn essaya de lui glisser un
+peu du breuvage dans la gorge en desserrant les dents à l'aide d'une
+lame de couteau. Il ne put y parvenir. L'air sifflait dans cette gorge
+aride qui ne pouvait plus avaler. Le calme revint. Le marquis balbutia
+quelques mots:
+
+--Le portrait de mon père! le portrait! demanda-t-il d'une façon
+inintelligible.
+
+Mais comme du geste il désignait le cadre appendu à la muraille, en
+face du lit, Jocelyn devina. Il décrocha la toile et s'approcha. Puis il
+souleva le tableau dans ses deux mains, et, le plaçant en lumière, il le
+présenta à son maître.
+
+Le marquis fit un effort suprême. Il parvint à se soulever à demi. Il
+contempla le portrait pendant quelques secondes.
+
+Tout à coup son oeil s'ouvrit démesurément; il porta la main à sa
+poitrine, il essaya d'articuler quelques paroles qui sortirent de ses
+lèvres en sons rauques et indistincts; puis, battant l'air de ses bras,
+il retomba sur sa couche en poussant un faible soupir. Son corps demeura
+immobile. Jocelyn laissa échapper le tableau. Il se précipita vers le
+malade. Il lui saisit les bras et les mains; mais ces mains et ces bras
+avaient la rigidité de la mort.
+
+Les extrémités étaient glacées. Seule, la poitrine conservait un reste
+de chaleur. Les yeux, toujours démesurément ouverts, étaient dilatés
+et sans regard. Jocelyn posa sa main sur le coeur. Le coeur ne battait
+plus. Il approcha un miroir des lèvres blêmes du marquis; la glace
+demeura brillante; aucun souffle ne la ternit.
+
+Alors Jocelyn recula de quelques pas, leva les bras au ciel, poussa un
+cri suprême et s'abattit comme une masse sur le tapis. Les domestiques
+accoururent. Ils relevèrent Jocelyn qui revint bientôt à lui; puis ils
+entourèrent le lit de leur maître.
+
+--Monsieur le marquis? murmuraient-ils à voix basse.
+
+--Monseigneur est mort! répondit Jocelyn. Déployez la bannière noire.
+Telle est sa volonté suprême.
+
+A ces mots: «Monseigneur est mort!» un concert de larmes et de sanglots
+retentit dans la chambre. Tous ces braves gens (nous parlons ici des
+domestiques d'il y a soixante ans), tous ces braves gens aimaient leur
+maître et le regrettaient sincèrement. Mais celui dont le désespoir
+était véritablement effrayant était le vieux Jocelyn. Quoi qu'on pût
+faire pour l'entraîner, il s'obstina à vouloir garder le cadavre du
+marquis, sans s'éloigner de lui, ne fût-ce que pour une minute.
+
+Ce fut au milieu de cette scène de désolation que le recteur de
+Fouesnan, suivi des paysans bretons, fit son entrée dans le château. Le
+vénérable prêtre s'approcha du lit. Après avoir reconnu que tous secours
+corporels et spirituels étaient devenus désormais inutiles, il récita
+les prières des morts.
+
+Les mauvaises nouvelles, on le sait, se propagent avec une rapidité
+foudroyante. Quelques heures à peine après que la bannière de deuil,
+arborée sur le château, eut annoncé la mort du dernier des Loc-Ronan,
+toute la campagne environnante était instruite de cette mort, et, le
+soir même, le bruit en arrivait à Quimper. Ceux qui ne connaissaient pas
+assez le marquis pour l'aimer, l'estimaient profondément.
+
+Partout ce furent des regrets, mais nulle part cependant, la désolation
+ne fut aussi vive qu'à Fouesnan. Après la mort de son maître, le vieux
+Jocelyn avait fait faire tous les préparatifs nécessaires pour la
+célébration d'un service somptueux.
+
+En deux heures, la physionomie du vieux serviteur avait subi une
+transformation étrange et mystérieuse. Ses yeux brillaient d'un
+éclat fiévreux. Ses mains s'agitaient convulsivement. Tout son corps
+paraissait en proie à des secousses galvaniques. A chaque instant il
+pénétrait dans la chambre mortuaire. Sous un prétexte quelconque, il en
+éloignait tout le monde, à l'exception du recteur, qui, agenouillé au
+pied du grand lit, priait à voix haute pour le repos de l'âme du défunt.
+Jocelyn, alors, s'approchait du cadavre. Il le contemplait longuement en
+attachant sur lui des regards humides de larmes. Par moments des lueurs
+de désespoir sombre, auxquelles succédaient d'autres lueurs d'espérance
+folle, étincelaient dans ses yeux et faisaient jaillir des éclairs
+fauves de ses prunelles. Puis, s'agenouillant et joignant ses prières
+à celles du prêtre, il s'inclinait sur la main glacée du marquis et
+la baisait avec un sentiment de respect et d'amour. Quand Jocelyn se
+relevait, il paraissait plus calme.
+
+Pendant ce temps, des ouvriers appelés en toute hâte, auxquels les
+paysans prêtaient le secours de leurs bras, élevaient une estrade dans
+la chapelle du château. Aux quatre coins de cette estrade, on plaçait
+quatre brûle-parfums d'argent massif. On tendait les murailles avec
+des draps noirs. Les armes des Loc-Ronan, voilées d'un crêpe funèbre, y
+étaient appendues de distance en distance, et ajoutaient à la tristesse
+de l'ensemble. Des profusions de cierges se dressaient dans d'énormes
+chandeliers d'église.
+
+A deux heures du soir, la chapelle ardente était prête. Alors on plaça
+le corps du marquis, vêtu de ses plus riches habits et décoré des ordres
+du roi, dans une bière tout ouverte. Les domestiques, en grand deuil, ne
+voulurent céder à personne l'honneur de porter le corps de leur maître.
+Le cortége se mit en devoir de descendre l'escalier de marbre du
+château. Les clergés des villages voisins étaient accourus accompagnés
+des populations entières. Les paysans chantaient des psaumes. Les femmes
+éplorées les suivaient. Tous pleuraient, et pleuraient amèrement celui
+qui était moins leur maître que leur bienfaiteur et leur ami.
+
+Parmi les jeunes filles, on distinguait Yvonne, plus triste encore que
+ses compagnes. Le vieil Yvon et les autres vieillards accompagnaient les
+recteurs et les vicaires précédés du bon prêtre de Fouesnan.
+
+On déposa le cercueil sur l'estrade. Quatre prêtres demeurèrent dans la
+chapelle pour veiller le corps. Puis la foule s'écoula tristement. Tous
+devaient revenir le lendemain, car le lendemain était le jour fixé pour
+la cérémonie funèbre.
+
+
+
+
+XIV
+
+LES FUNÉRAILLES.
+
+
+Bien avant que les premières lueurs de l'aube naissante vinssent teinter
+l'horizon de nuances orangées, les cloches des églises environnantes
+firent entendre leur glas sinistre. Presque partout les paysans étaient
+demeurés en prières pendant la plus grande partie de la nuit. Des
+cierges brûlaient sur tous les autels. Les femmes et les jeunes filles
+préparaient les vêtements noirs et bleus, qui sont les couleurs du deuil
+en Bretagne. Mais, nulle part la douleur n'était aussi profonde qu'à
+Fouesnan.
+
+Les principaux habitants avaient passé la nuit dans la maison d'Yvon.
+Tandis que les femmes priaient dans une salle voisine, les hommes
+causaient à voix basse, se racontaient mutuellement les nombreux traits
+de bienfaisance qui avaient honoré la vie du défunt.
+
+--Je n'étais pas son fermier, disait Jahoua, je ne suis pas né sur ses
+terres, et pourtant je l'aimais comme s'il eût été mon seigneur.
+
+--Et dire que voilà une si noble famille éteinte! fit le vieil Yvon en
+passant la main sur ses yeux; c'est une vraie calamité pour le pays.
+
+--Une vraie calamité, eh! oui... répondit un paysan, car, enfin, qui
+sait entre quelles mains vont passer les domaines? A qui aurons-nous
+affaire? Peut-être à quelque beau muguet de la France, qui nous enverra
+son intendant pour nous appauvrir!
+
+--Ah! seigneur Dieu! fit le tailleur qui, malgré sa loquacité ordinaire,
+était demeuré bouche close depuis le commencement de la conversation;
+Seigneur Dieu! je n'en puis revenir! dire qu'il n'y a pas vingt-quatre
+heures qu'il était là, sur la place, au milieu de nous!
+
+--C'est pourtant la vérité! répondirent plusieurs voix.
+
+--Pour sûr, il y a dans cette mort quelque chose de surnaturel?
+
+--Qu'est-ce que vous voulez dire, tailleur?
+
+--Je veux dire ce que je dis, et je m'entends. La dernière fois que je
+suis monté au château, j'ai rencontré trois pies sur la route!
+
+--Trois pies! fit observer Jahoua, ça signifie malheur!
+
+--Et puis après? demanda un paysan.
+
+--Après, mon gars? Dame! l'année passée, quand j'étais à Brest, vous
+savez que le pauvre baron de Pont-Louis, Dieu veuille avoir son âme!
+est mort comme notre digne marquis, presque subitement, sans avoir eu le
+temps de se confesser.
+
+--Oui, oui; continuez, tailleur.
+
+--Savez-vous ce qu'on disait?
+
+--Non.
+
+--Qu'est-ce qu'on disait?
+
+Et les paysans, se pressant autour de l'orateur, attendaient avec
+avidité les paroles qui allaient sortir de ses lèvres.
+
+--Eh bien! mes gars, on disait que le baron avait été empoisonné!
+
+--Empoisonné! s'écria l'assemblée avec terreur.
+
+--Oui, empoisonné! et m'est avis que la mort de monseigneur le marquis
+de Loc-Ronan ressemble beaucoup à celle de M. le baron.
+
+Les paysans étaient tellement loin de s'attendre à une semblable
+conclusion, qu'ils restèrent stupéfaits, et qu'un profond silence fut la
+réponse qu'obtint tout d'abord le tailleur. Cependant Jahoua, plus hardi
+que les autres, reprit après quelques minutes:
+
+--Comment, tailleur, vous croyez qu'on aurait commis un crime sur la
+personne de M. le marquis?
+
+--Je dis que ça y ressemble.
+
+--Et qui accusez-vous?
+
+Le tailleur haussa les épaules, puis il répondit:
+
+--Depuis plusieurs jours on a vu des étrangers rôder autour du château.
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! ne savez-vous pas ce qu'on dit de ce qui se passe en France?
+Après cela, continua-t-il avec un peu de dédain, dans ces campagnes
+reculées, on n'apprend jamais les nouvelles; mais moi qui vais souvent
+dans les villes, je suis au courant des événements...
+
+--Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda un vieillard.
+
+--Il y a qu'à Paris on s'est battu, on a pendu des nobles.
+
+--Pendu des nobles! s'écrièrent les paysans avec une réprobation
+évidente.
+
+--Oui, mes gars. Ils font là-bas, à ce qu'ils disent, une révolution.
+Ils veulent contraindre le roi à signer des édits; et comme les
+gentilshommes soutiennent le roi, ils tuent les gentilshommes. Qu'est-ce
+qu'il y aurait d'étonnant à ce qu'on se soit attaqué à notre pauvre
+marquis, car chacun sait qu'il aimait son roi.
+
+--C'est vrai! c'est vrai! murmura la foule.
+
+--On m'a raconté qu'en Vendée il y avait déjà des soldats bleus qui
+brûlaient les fermes et massacraient les gars!
+
+--Des soldats! s'écria Jahoua en se redressant. Eh bien! qu'ils osent
+venir en Bretagne! Nous avons des fusils et nous les recevrons.
+
+--Oui, oui, répondit l'assemblée; nous nous défendrons contre les
+égorgeurs!
+
+--Mes gars! s'écria le vieil Yvon en se levant, si ce que dit le
+tailleur est vrai, si on a assassiné notre seigneur, nous le vengerons,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui, nous tuerons les bleus!
+
+Comme on le voit, l'allure de la conversation tournait rapidement à
+la politique. Le tailleur, agent royaliste, avait su amener fort
+adroitement, à propos de la mort du marquis, une effervescence que l'on
+pouvait sans peine exploiter au profit des idées naissantes de guerre
+civile qui s'agitaient à cette époque dans quelques esprits de la
+Bretagne et de la Vendée. Le marquis de la Rouairie, le premier qui
+ait osé lever un drapeau en faveur de la contre-révolution, avait eu
+l'habileté de se mettre en communication avec tout ce qui possédait une
+influence grande ou minime sur les terres de Vendée et de Bretagne. Pour
+nous servir d'un terme vulgaire, «il échauffait les esprits.» Au reste,
+n'oublions pas que nous sommes au milieu de l'année 1791, et que le
+moment était proche où toutes les provinces de l'Ouest allaient arborer
+l'étendard de la révolte. Les meneurs parisiens n'ignoraient pas ces
+dispositions de la population bretonne et de la population vendéenne.
+Quelques mois plus tard, le 5 octobre de la même année, MM. Gallois
+et Gensonné, commissaires envoyés le 19 juillet précédent dans le
+département de la Vendée, pour s'informer des causes de la fermentation
+qui s'y manifestait, avaient fait leur rapport à l'Assemblée
+constituante.
+
+«L'exigence de la prestation du serment ecclésiastique, disaient-ils
+dans ce rapport, a été pour le département de la Vendée la première
+cause de ces troubles. La division des prêtres en assermentés et
+non assermentés a établi une véritable scission dans le peuple des
+paroisses. Les familles y sont divisées. On a vu et on voit chaque jour
+des femmes se séparer de leur mari, des enfants abandonner leur père.
+Les municipalités sont désorganisées. Une grande partie des citoyens
+ont renoncé au service de la garde nationale. Il est à craindre que
+les mesures vigoureuses, nécessaires dans les circonstances contre les
+perturbateurs de repos public, ne paraissent plutôt une persécution
+qu'un châtiment infligé par la loi.»
+
+Le rapport entendu, l'Assemblée décréta qu'il serait envoyé des troupes
+en Vendée. Donc la Vendée s'agitait déjà, ou du moins la partie du pays
+où se passent les faits de ce récit, était encore à peu près calme,
+seulement on profitait des moindres circonstances pour animer les
+esprits.
+
+La mort du marquis de Loc-Ronan arrivait comme un puissant auxiliaire au
+secours des agents royalistes.
+
+La conversation des paysans bretons fut interrompue par la sonnerie
+lugubre des cloches. Tous se mirent en prières, et, oubliant les orages
+politiques pour la calamité présente, ils se disposèrent à gagner le
+château. Seulement, avant de partir, Yvon, après avoir échangé tout bas
+quelques mots avec les vieillards, fit signe qu'il voulait parler. On
+fit silence et on l'écouta.
+
+--Mes gars, dit-il, demain devait avoir lieu le mariage de ma fille et
+la fête de la Soule. Dans un pareil moment, tout ce qui ressemblerait à
+une réjouissance publique serait peu convenable. Nous venons de décider,
+vos pères et moi, que l'une et l'autre cérémonies seraient remises à
+huit jours.
+
+Les paysans s'inclinèrent en signe d'assentiment, et la population du
+village se réunissant sur la grande place, aux premiers rayons du soleil
+levant, se dirigea vers le château.
+
+A ce moment précis deux cavaliers, lancés à fond de train sur la route
+de Quimper, prenaient la même direction. Ces deux cavaliers étaient
+le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy. Ils avaient appris la
+fatale nouvelle quelques heures auparavant, et, ne pouvant en croire
+leurs oreilles, ils se hâtaient d'accourir. Tous deux étaient pâles, et
+leurs traits contractés indiquaient les émotions qui les agitaient.
+
+--Si cela est vrai, nous sommes perdus; disait le comte.
+
+--Pas encore! répondait le chevalier.
+
+--Oh! je n'ai guère d'espoir!
+
+--J'en ai deux, moi.
+
+--Lesquels?
+
+--Celui, d'abord, que la nouvelle est fausse; celui, ensuite, que
+le marquis ait eu recours à quelque subterfuge pour essayer de nous
+tromper.
+
+--Corbleu! si telle a été sa pensée, il ignore à qui il a affaire? Le
+médecin est-il parti?
+
+--Je l'ai réveillé moi-même, et je l'ai vu monter à cheval... Il doit
+être arrivé depuis près d'une heure.
+
+--Bien.
+
+--Il nous faudra voir le cadavre.
+
+--Oh! nous le verrons!
+
+--Et si l'on s'opposait à notre examen?
+
+--Impossible! Nous ferions tant de bruit que l'on n'oserait... et s'il y
+a fourberie...
+
+--S'il y a tromperie, interrompit le chevalier, nous constaterons le
+fait, en silence! Ce sera une arme de plus entre nos mains, et une arme
+terrible!...
+
+Les deux cavaliers arrivèrent à la porte du château. La cour était
+pleine de paysans et de domestiques. On prit les deux arrivants pour
+d'anciens amis du marquis, et chacun s'empressa de leur faire place.
+Le comte et le chevalier mirent pied à terre. Aussitôt un homme vêtu de
+noir s'avança vers eux.
+
+--Ah! c'est vous, docteur! fit le chevalier. Avez-vous vu notre pauvre
+marquis?
+
+--Pas encore; je vous attendais.
+
+--C'est bien! Suivez-nous.
+
+Le comte marchant en tête, les trois hommes pénétrèrent dans la salle
+basse. Jocelyn prévenu de leur arrivée les attendait sur le seuil.
+
+--Que voulez-vous? demanda-t-il brusquement.
+
+--Le marquis de Loc-Ronan? répondit le comte.
+
+--Monseigneur est mort!
+
+--Quand cela?
+
+--Hier à midi et demi.
+
+--Ne pouvons-nous du moins le contempler une dernière fois?
+
+--Entrez dans la chapelle, messieurs.
+
+Et Jocelyn, saluant à peine, désigna du geste l'entrée du lieu sacré et
+se retira.
+
+--Cette mine de vieux boule-dogue anglais ne me présage rien de bon,
+murmura le comte. Est-ce que ce damné marquis serait mort et bien mort!
+
+--Entrons toujours! répondit le chevalier.
+
+Une fois dans la chapelle, et en présence du recteur et des nombreux
+assistants, les deux aventuriers, car désormais nous devons leur donner
+ce titre qui, le lecteur l'a deviné sans doute, leur convient de tout
+point, les deux aventuriers crurent nécessaire de jouer une comédie
+larmoyante. Ce furent donc, de leur part, des gestes attendris et des
+pleurs mal essuyés attestant une douleur vive et profonde.
+
+--Jamais, disaient-ils, chacun sur des variations différentes, mais au
+fond sur le même thème, jamais ils n'auraient pu songer, en quittant
+quelques jours auparavant leur cher et bien-aimé marquis, qu'ils le
+serraient dans leurs bras pour la dernière fois!... Puis suivaient des
+soupirs, des hélas! des sanglots difficilement contenus.
+
+Il fallait que ces hommes fussent de bien complets misérables, il
+fallait que leur coeur fût gangrené tout entier et dénué de l'ombre
+même d'un sentiment de décence pour qu'ils osassent jouer une si infâme
+comédie en présence d'un cadavre et d'une foule désolée. Ils poussèrent
+l'audace jusqu'à dire que leur tendre affection n'avait pu encore se
+résoudre à ajouter foi à toute l'étendue du malheur qui les frappait,
+et qu'ils avaient amené un médecin pour s'assurer que l'espoir d'une
+léthargie ou de toute autre maladie donnant l'apparence de la mort était
+anéanti pour eux. Bref, ils jouèrent leur rôle avec une telle perfection
+que, Jocelyn n'étant pas présent, les prêtres et les témoins de cette
+douleur bruyante ne purent s'empêcher de compatir à cette désolation
+sans borne.
+
+Le pieux recteur de Fouesnan voulut même leur prodiguer les consolations
+de la parole. On tenta de les arracher à ce spectacle qui semblait
+déchirer leur coeur. Soins inutiles!... Instances vaines! Ils
+persistèrent dans leur désir de rester présents, et ils déclarèrent
+formellement ne vouloir se retirer qu'après que le célèbre praticien
+qu'ils avaient amené avec eux, aurait bien et dûment constaté que le
+malheur était irréparable et que la science devenait impuissante. Force
+fut donc de leur laisser tromper leur douleur pour quelques instants,
+en leur permettant de satisfaire un désir si légitime et si ardemment
+exprimé. Les prêtres s'écartèrent, et le médecin, sur un signe du comte,
+gravit les marches du catafalque.
+
+Le docteur avait sans aucun doute reçu des ordres antérieurs, car il
+procéda minutieusement à l'examen du corps. Après dix minutes d'une
+attention scrupuleuse, il secoua la tête, laissa retomber dans la
+bière la main inerte qu'il avait prise, et s'adressant au comte et au
+chevalier:
+
+--La science ne peut plus rien ici, messieurs, dit-il. Pour faire
+revivre le marquis de Loc-Ronan, il faudrait plus que le pouvoir des
+hommes, il faudrait un miracle de Dieu. Le marquis est bien mort!
+
+
+
+
+XV
+
+DES HÉRITIERS PRESSÉS.
+
+
+Le comte et son compagnon courbèrent la tête sous cet arrêt sans appel
+prononcé à voix haute. Ils se retirèrent ensuite à pas lents, au milieu
+des témoignages d'estime et de sympathie. Arrivés à la porte de la
+chapelle, ils en franchirent silencieusement le seuil. Mais une fois
+dans, la cour, ils traversèrent une voûte, descendirent au jardin, et,
+ayant trouvé un endroit solitaire:
+
+--Eh bien! docteur? demanda brusquement le chevalier en s'adressant au
+médecin.
+
+--Eh bien! messieurs, j'ai dit la vérité, répondit froidement celui-ci.
+Le marquis de Loc-Ronan est bien mort.
+
+--Rien n'est simulé?
+
+--Tout est vrai.
+
+--Vous en répondez?
+
+--J'en fais serment. Au reste, si vous doutez de mes paroles,
+adressez-vous à quelqu'un de mes confrères.
+
+--Inutile! répondit le comte en frappant du pied avec colère; inutile!
+Nous n'avons plus besoin de vous, docteur.
+
+--Je puis repartir?
+
+--Quand vous voudrez.
+
+--Nous vous reverrons ce soir à Quimper, ajouta le chevalier, et nous
+vous récompenserons de vos peines et de vos bons soins.
+
+Le médecin s'inclina et sortit du petit parc. Les deux hommes, demeurés
+seuls, se regardèrent pendant quelques minutes avec anxiété. Puis le
+comte laissa s'échapper de ses lèvres une série de malédictions qui, si
+elles eussent été entendues, auraient singulièrement compromi sa douleur
+affectée.
+
+--Sang du Christ! murmura-t-il; corps du diable! nous sommes ruinés,
+Raphaël!
+
+--Chut! pas de noms propres ici! répliqua vivement le chevalier.
+
+Il y eut un instant de silence. Tout à coup le comte releva fièrement la
+tête. Une pensée soudaine illumina son front soucieux.
+
+--Que faire? demanda le chevalier.
+
+--Voir Jocelyn à l'instant même.
+
+--Pourquoi?
+
+--J'ai un projet.
+
+--Est-il bon, ce projet?
+
+--Tu en jugeras, Raphaël, viens avec moi.
+
+Le comte rencontra Jocelyn dans la cour. Il alla droit à lui, et, le
+prenant à part:
+
+--Nous avons à vous parler, lui dit-il.
+
+--A moi? répondit le serviteur étonné.
+
+--A vous-même, sans retard et sans témoins.
+
+--Mais, dans un semblable moment... balbutia Jocelyn.
+
+--C'est justement le moment qui nous décide et qui nous fournira le
+sujet de notre conférence.
+
+--Soit, messieurs, je suis à vos ordres...
+
+--Alors conduisez-nous quelque part où l'on ne puisse nous entendre.
+
+--Montons à la bibliothèque.
+
+--Montons!
+
+Les trois hommes gravirent rapidement le premier étage de l'escalier
+du château. Jocelyn introduisit ses deux interlocuteurs dans la petite
+pièce que nous connaissons déjà. Rien n'y était changé. Les livres que
+le marquis avait feuilletés la veille au matin étaient encore ouverts
+sur la table. Jocelyn poussa un soupir. Le comte et le chevalier n'y
+prêtèrent pas la moindre attention. Seulement ils s'assurèrent que
+personne ne pouvait les entendre. Cette précaution prise, ils attirèrent
+à eux des siéges.
+
+--Pas là! s'écria Jocelyn en voyant le comte s'emparer du fauteuil
+armorié que nous avons décrit précédemment.
+
+--Que dites-vous?
+
+--Je dis que vous ne vous assiérez pas dans ce fauteuil, fit résolûment
+le serviteur en éloignant ce meuble révéré.
+
+--Ah! c'est le fauteuil de feu le marquis! répondit le comte avec
+insouciance et en prenant un autre siége. Soit, je ne vous contrarierai
+pas pour si peu. Puis je vous jure que la chose m'est complètement
+indifférente.
+
+--Jocelyn, dit à son tour le chevalier, mon frère a le désir de vous
+faire une communication importante.
+
+--Je vous écoute, répondit Jocelyn en demeurant debout, non par respect,
+mais par habitude. Seulement je vous ferai observer que j'ai peu de
+temps à vous donner.
+
+--Oh! soyez sans crainte, estimable Jocelyn, fit le comte en souriant;
+je serai bref dans mon discours, et il ne tiendra qu'à vous de terminer
+promptement notre conversation...
+
+--Veuillez donc commencer...
+
+--Ça, d'abord, maître valet! il me semble que vous manquez étrangement,
+vis-à-vis de nous, au respect qu'un manant de votre sorte doit à deux
+gentilshommes tels que le chevalier de Tessy et moi.
+
+--Tout manant que je sois, répondit Jocelyn avec hauteur, sachez bien
+que j'ai quelque influence ici. Tous ces braves paysans qui remplissent
+la cour et le parc adoraient mon pauvre maître; si je leur disais que
+les tortures que vous lui avez avez infligées l'ont conduit au tombeau,
+soyez convaincus que vous ne sortiriez pas vivants de ce château,
+et que, tout bons gentilshommes que vous puissiez être, vous seriez
+infailliblement pendus aux grilles avant que cinq minutes se fussent
+écoulées...
+
+--Oses-tu bien parler ainsi, drôle?
+
+--Êtes-vous curieux d'en faire l'expérience?...
+
+Jocelyn se dirigeait vers la porte.
+
+--Nous ne sommes pas venus pour discuter avec vous, fit vivement le
+chevalier. Écoutez-nous, mon cher Jocelyn, et vous agirez ensuite comme
+bon vous semblera.
+
+--Eh bien! je vous l'ai déjà dit; parlez promptement, messieurs, je vous
+écoute...
+
+--Jocelyn, reprit le comte, vous aviez toute la confiance de votre
+maître?
+
+--J'avais effectivement cet honneur.
+
+--Vous n'avez jamais quitté le marquis depuis trente ans...
+
+--Cela est vrai.
+
+--Donc, vous nous connaissez tous deux, mon frère et moi, et vous
+n'ignorez pas de quelle nature étaient nos relations avec le marquis?
+
+Jocelyn ne répondit pas. Le comte de Fougueray continua:
+
+--Je prends votre silence pour une réponse affirmative. Donc, vous savez
+que votre maître était en notre puissance, et que son honneur était
+entre nos mains. Or, vous devez savoir aussi que l'honneur d'un
+gentilhomme surtout lorsque ce gentilhomme est un Loc-Ronan, vous devez
+savoir, dis-je, que cet honneur ne meurt point au moment où la vie
+s'éteint.
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--En d'autres termes, je veux dire que, vivant ou mort, le marquis de
+Loc-Ronan peut être déshonoré par nous.
+
+--Quoi! vous voudriez?...
+
+--Attendez donc! La mort du marquis est un obstacle à l'exécution de
+certaines conventions arrêtées entre nous, conventions d'où dépend
+notre fortune à venir, et dont l'inexécution nous porte un préjudice
+déplorable. Or, vous comprenez sans peine que nous éprouvions en ce
+moment quelques velléités de vengeance contre ce marquis qui vient nous
+frustrer!... Il est mort, cela est vrai, et nous ne pouvons nous en
+prendre à son corps; mais sa mémoire et son nom nous restent, et nous
+sommes décidés à les livrer à l'infamie!
+
+--Mais c'est horrible! s'écria Jocelyn.
+
+--Que pensez-vous de cette résolution, estimable serviteur? parlez sans
+crainte...
+
+--Je pense que vous êtes des misérables!
+
+--Paroles perdues que tout cela!
+
+--Et vous croyez que je vous laisserai agir?
+
+--Parbleu!
+
+--Eh bien! vous vous trompez!
+
+--Vraiment?
+
+--Je vais...
+
+--Ameuter ces drôles contre nous? interrompit le comte en désignant
+les paysans assemblés dans la cour. Erreur, mon cher, grave erreur!
+Ce serait le moyen le plus certain de voir déshonorer à l'instant la
+mémoire de votre maître, Nous ne sommes pas si nigauds que de nous être
+mis de cette façon à la merci des gens! Nous jeter ainsi dans la gueule
+du loup, pour qu'il nous croque!... Allons donc! Le chevalier et moi
+sommes des gens fort adroits, mon cher Jocelyn. Vous avez vu, lorsqu'il
+y a quelques jours le marquis voulut faire de nous un massacre général,
+qu'il a suffi d'un seul mot pour le désarmer et l'amener à composition?
+Sachez bien, mon brave ami, que les papiers qui renferment les secrets
+de la vie de votre maître sont déposés à Quimper, entre les mains d'une
+personne qui nous est toute dévouée... Si, par un hasard quelconque,
+nous ne reparaissions pas ce soir, ces papiers seraient remis à
+l'instant entre les mains de la justice. Or, vous n'ignorez pas, vous
+qui êtes au courant des événements politiques, que la justice aime
+assez en ce moment à courir sus aux bons gentilshommes, pour flatter les
+instincts populaires en vue de ce qui doit arriver? Donc, quoi que vous
+fassiez, si nous ne nous entendons pas, le marquis de Loc-Ronan, mort ou
+vivant, sera jugé!
+
+--Vous n'oseriez évoquer cette affaire! répondit Jocelyn.
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Parce que je raconterais la vérité, moi!
+
+--Vraiment!
+
+--Je dirais ce que vous avez fait.
+
+--Et quoi donc! qu'avons-nous fait?
+
+--Je dirais que vous avez spéculé sur ce secret pour arracher des sommes
+énormes à mon maître. Enfin, je raconterais votre dernière visite.
+
+--Bah! on ne vous croirait pas!
+
+--On ne me croirait pas! s'écria Jocelyn avec impétuosité.
+
+--Eh non! Quelle preuve avez-vous? Nous démentirons vos paroles.
+
+--Mon Dieu! Mais enfin que voulez-vous de moi?
+
+--Vous prévenir que nous allons agir.
+
+--Oh! non! vous ne le ferez pas!...
+
+--Si fait, parbleu!
+
+--Messieurs! messieurs! je vous en conjure! Rappelez-vous que mon
+pauvre maître vous a toujours comblés de bienfaits. Ne déshonorez pas sa
+mémoire ne révélez pas cet affreux mystère, oh! je vous en supplie!...
+Voyez! je me traîne à vos genoux. Dites, dites que vous ne remuerez
+pas les cendres qui reposent au fond d'un cercueil? Mon Dieu! mais quel
+intérêt vous pousserait? La vengeance est stérile!
+
+Tout en parlant ainsi, Jocelyn, les yeux pleins de larmes, les mains
+suppliantes, s'adressait tour à tour au chevalier et au comte. En voyant
+le désespoir du fidèle serviteur, le comte lança à son compagnon un
+regard de triomphe. Puis, revenant à Jocelyn, il sembla prêt à se
+laisser fléchir.
+
+--Peut-être dépend-il de vous que nous n'agissions pas ainsi que nous
+l'avons résolu, dit-il.
+
+--Eh! que dois-je faire pour cela?
+
+--Répondre franchement.
+
+--A quoi?
+
+--A ce que nous allons vous demander.
+
+--Parlez donc, messieurs, et si je puis vous répondre selon vos désirs,
+je le ferai.
+
+--Le marquis a-t-il fait un testament?
+
+--Je n'en sais rien; mais je ne le crois pas.
+
+--Alors, n'ayant eu aucun enfant de ses deux mariages, ses biens
+reviendront à des collatéraux?
+
+--C'est possible.
+
+Le comte et le chevalier poussèrent un profond soupir.
+
+--Jocelyn, dit brusquement le comte, venons au fait. Nous ne pouvons
+malheureusement rien prétendre sur l'héritage; mais, avant que la
+justice soit venue ici mettre les scellés, nous sommes les maîtres de la
+maison... Or, la justice va venir avant une heure; d'ici là, agissons.
+
+--Que voulez-vous donc? demanda Jocelyn.
+
+--Nous voulons que tu nous livres immédiatement tout ce qu'il y a au
+château, d'or, d'argent et de pierreries...
+
+--Mais...
+
+--Oh! n'hésite pas! l'honneur de ton maître te met à notre discrétion;
+souviens-toi!...
+
+--Messieurs, je ne puis...
+
+--Dépêche-toi!... te dis-je.
+
+--On m'accusera de vol! Encore une fois...
+
+--Encore une fois, dépêche-toi! ou, je te le jure par tous les démons
+de l'enfer! si tu nous laisses sortir d'ici les mains vides, avant qu'il
+soit nuit, nous aurons publié dans tout le pays la bigamie du marquis de
+Loc-Ronan.
+
+Jocelyn demeura pendant quelques secondes indécis. Un violent combat se
+lisait sur sa figure et contractait sa physionomie expressive. Enfin, il
+sembla avoir pris un parti.
+
+--Venez! dit-il, je vais faire ce que vous me demandez, mais que le
+crime en retombe sur vous!
+
+--C'est bon! nous achèterons des indulgences à Rome! répondit le
+marquis; nous sommes au mieux avec trois cardinaux!...
+
+Jocelyn conduisit les deux hommes dans une pièce voisine qui contenait
+les annales du château et de la famille des Loc-Ronan. Il prit une clef
+qu'il tira de la poche de son habit, et il ouvrit une énorme armoire en
+chêne toute doublée de fer. Cette armoire était, à l'intérieur,
+composée de divers compartiments. Le comte exigea qu'ils fussent ouverts
+successivement. A l'exception d'un seul, ils renfermaient des papiers.
+Mais ce que contenait le dernier valait la peine d'une recherche
+minutieuse. Il y avait là, enfermées dans une petite caisse en fer
+ciselé, des valeurs pour plus de cent cinquante mille livres; les unes
+en des traites sur l'intendance de Brest, d'autres sur celle de Rennes;
+puis des diamants de famille non montés, de l'or pour une somme de près
+de trente mille livres, etc., etc.
+
+Le comte et le chevalier, éblouis par la vue de tant de richesses et
+n'espérant pas trouver un pareil trésor, ne purent retenir un mouvement
+de joie. Sans plus tarder ils s'emparèrent des traites, toutes au
+porteur, et des diamants qu'ils firent disparaître dans leurs poches
+profondes. A les voir ainsi âpres à la curée, on devinait les bandits
+sous les gentilshommes. Jocelyn les connaissait bien, probablement, car
+il ne s'étonna pas.
+
+Restait l'or dont le volume offrait un obstacle pour l'emporter
+facilement. Le comte fit preuve alors de toute l'ingéniosité de son
+esprit fertile en expédients. Après en avoir fait prendre au chevalier
+et après en avoir pris lui-même tout ce qu'ils pouvaient porter, il
+versa le reste des louis dans une sacoche qu'il se fit donner par
+Jocelyn. Puis, dégrafant son manteau, il l'enroula autour du sac et
+il passa le tout sur son bras en arrangeant les plis de manière à
+dissimuler le fardeau.
+
+--Là! dit-il quand cela fut fait; maintenant, mon brave Jocelyn, tu
+vas nous reconduire avec force politesse, et pour te récompenser de ton
+zèle, nous te jurons que tu n'entendras plus jamais parler de nous!
+
+Jocelyn leva les yeux au ciel en signe de remerciement et s'empressa de
+précéder les deux larrons.
+
+
+
+
+XVI
+
+LA ROUTE DES FALAISES.
+
+
+Au moment où le comte et le chevalier se mettaient en selle, le
+lieutenant civil de Quimper, accompagné de divers magistrats et suivi
+d'une escorte, arrivait au château pour dresser un inventaire détaillé
+et apposer officiellement les scellés. Le comte poussa du coude son
+compagnon. Ils échangèrent un sourire.
+
+--Qu'en dis-tu? murmura le comte en mettant son cheval au pas.
+
+--Je dis qu'il était temps! répondit le chevalier.
+
+Les deux cavaliers franchirent le seuil du château en affectant beaucoup
+d'indifférence et de calme, et en laissant échapper quelques mots
+qui pouvaient donner à penser qu'ils se rendaient au-devant d'autres
+gentilshommes arrivant par la route de Quimper. Mais une fois sur la
+pente douce qui aboutissait au point où se croisaient le chemin de la
+ville et celui des falaises, ils s'empressèrent de suivre ce dernier.
+
+--Un temps de galop, Raphaël! dit le comte en éperonnant son cheval. On
+ne sait pas ce qui peut arriver...
+
+Dix minutes après, jugeant qu'ils étaient hors de vue et rien
+n'indiquant qu'ils eussent un danger à redouter, ils mirent leurs
+chevaux à une allure plus douce.
+
+--Corbleu, Diégo! s'écria Raphaël, la matinée n'est pas perdue!
+
+--Certes! répondit le comte, la journée a été moins mauvaise que nous le
+pensions. Ah! ce matin, je n'espérais plus!
+
+--Le morceau est joli, à défaut du gâteau tout entier.
+
+--C'est là ton avis, n'est-ce pas!
+
+--Et le tien aussi, je suppose!
+
+--Oui, ma foi! mais en y réfléchissant, je ne puis m'empêcher de me
+désoler un peu! Cette mort est venue faire avorter un plan si beau! Nous
+avons de l'or, Raphaël, mais nous ne sommes pas riches et Henrique n'a
+pas de nom!
+
+--Bah! tu lui donneras le tien! Maintenant que le marquis est mort, rien
+ne t'empêche d'épouser Hermosa.
+
+--Hermosa n'est plus jeune.
+
+--Oui, voilà la pierre d'achoppement. Mais après tout elle est belle
+encore, et quand elle aura cessé de l'être tu t'en consoleras avec
+d'autres.
+
+--Là n'est point la question. Je pense plus à l'argent qu'à l'amour. Or,
+environ soixante-quinze mille livres pour chacun ce n'est guère!...
+
+--Eh! ne quittons pas le pays. Lançons-nous dans la politique. Si
+Billaud-Varenne tient parole, avant peu la noblesse va se voir assez
+malmenée. Alors nous quitterons nos titres, nous reprendrons nos
+véritables noms, et nous trouverons bien au milieu de la révolution qui
+éclatera, le moyen de faire fructifier nos capitaux.
+
+--Et si la noblesse triomphe?
+
+--Eh bien! nous garderons nos titres, et, comme nous connaissons une
+partie des secrets des révolutionnaires, nous les combattrons plus
+facilement.
+
+--Tu as réponse à tout.
+
+--Tu t'embarrasses d'un rien.
+
+--Corbleu! Raphaël! je suis fier de toi. Tu es mon élève, et bientôt tu
+seras plus fort que ton maître!...
+
+Raphaël sourit dédaigneusement. Le comte le vit sourire, et ses yeux se
+fermant à demi laissèrent glisser entre les paupières un regard moqueur
+qui enveloppa son compagnon.
+
+--Maître corbeau!... pensa-t-il.
+
+Il n'acheva pas la citation. En ce moment les deux hommes, qui avaient
+quitté la route des falaises pour une chaussée plus commode située à
+peu de distance et tracée parallèlement à la mer, les deux hommes,
+disons-nous, chevauchaient dans un étroit sentier bordé de genêts
+et d'ajoncs. Ces derniers, s'élevant à cinq et six pieds de hauteur,
+formaient un rideau qui leur dérobait la vue du pays. Les chevaux,
+auxquels ils avaient rendu la main, allongeaient leur cou et avançaient
+d'un pas égal et mesuré.
+
+Depuis quelques instants le comte semblait prêter une oreille attentive
+à ces mille bruits indescriptibles de la campagne, auxquels se mêlait
+le murmure sourd de la houle. Le chevalier paraissait plongé dans des
+rêveries qui absorbaient toute son intelligence. Enfin il redressa la
+tête, et s'adressant à son ami:
+
+--Diégo! dit-il.
+
+--Chut! répondit le comte en se penchant vers lui.
+
+--Qu'est-ce donc?
+
+--On nous suit!
+
+--On nous suit? répéta le chevalier en se retournant vivement.
+
+--Pas sur la route: mais là dans les genêts, il y a quelqu'un qui nous
+épie... Tiens la bride de mon cheval...
+
+Le chevalier s'empressa d'obéir. Le comte sauta lestement à terre et
+s'élança sur le côté droit du sentier. Il écarta les genêts, il les
+fouilla de la main et du regard.
+
+--Personne! s'écria-t-il ensuite.
+
+--Tu te seras trompé!
+
+--C'est bien étrange!
+
+--Tu auras pris le bruit du vent pour les pas d'un homme.
+
+--C'est possible, après tout.
+
+--Ne remontes-tu pas à cheval?
+
+--Tout à l'heure.
+
+Le comte recommença son investigation, mais sans plus de résultat que la
+première fois.
+
+--Corbleu! fit-il en revenant à sa monture, corbleu! ces genêts sont
+insupportables! On peut vous espionner, vous suivre pas à pas sans que
+l'on puisse prendre l'espion sur le fait!
+
+--Tu es fou, Diégo, lors même qu'un homme eût marché dans le même sens
+que nous, pourquoi penser qu'il nous épiât?
+
+--Allons, je me serai trompé.
+
+--Sans doute, fit le chevalier en se remettant en marche. Écoute-moi,
+mon cher, j'ai à te communiquer une idée lumineuse qui vient de me
+surgir tout à coup...
+
+--Quelle est cette idée?...
+
+--Voici la chose.
+
+--Attends, interrompit le comte, regagnons d'abord le sentier des
+falaises. Du haut des rochers au moins on domine la campagne, et
+personne ne peut vous entendre.
+
+--Soit! regagnons les falaises...
+
+Les deux cavaliers traversèrent le fourré et se dirigèrent vers les
+hauteurs. Le vent agitait en ce moment l'extrémité des genêts, de telle
+sorte que ni le chevalier, ni le comte ne purent remarquer l'ondulation
+causée par le passage d'un homme qui courait en se baissant pour les
+devancer. Cet homme, dont la position ne permettait pas de distinguer la
+taille ni de voir le visage, arriva sur les rochers, les franchit d'un
+seul bond, tandis que les cavaliers étaient encore engagés dans les
+ajoncs, et, avec l'agilité d'un singe, il se laissa glisser sur une
+sorte d'étroite corniche suspendue au-dessus de l'abîme.
+
+Cette arête du roc longeait les falaises jusqu'à la baie des Trépassés.
+Elle était large de dix-huit pouces à peine, située à quatre pieds
+environ en contre-bas de la route, et elle dominait la mer. On ne
+pouvait en deviner l'existence qu'en s'approchant tout à fait du pic des
+falaises.
+
+L'homme mystérieux pouvait donc continuer à suivre la même route que
+les cavaliers, et à écouter toutes leurs paroles sans crainte d'être
+découvert par eux. D'autant mieux que la surface glissante des rochers
+ne permettait aux chevaux que de marcher au petit pas. Seulement il
+fallait que cet homme eût une habitude extrême de suivre un pareil
+chemin; car, il se trouvait sur une corniche large de dix-huit pouces,
+et la mort était au bas!
+
+Les deux cavaliers, une fois sur les falaises, continuèrent leur route
+et reprirent la conversation un moment interrompue.
+
+--Tu disais donc? demanda le comte en regardant autour de lui, et en
+poussant un soupir de satisfaction, tu disais donc, mon cher Raphaël?...
+
+--Que si tu veux m'en croire, Diégo, nous allons chercher dans le pays
+une retraite impénétrable, ignorée de tous les partis et où nous serons
+en sûreté.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Tu ne comprends pas?
+
+--Non; développe ta pensée, Raphaël. Développe ta pensée!
+
+--Ma pensée est que cette retraite une fois trouvée, et nous
+parviendrons à la découvrir avec l'aide de Carfor, nous nous y
+enfermerons pour y attendre les événements.
+
+--Bon!
+
+--Nous y conduirons Hermosa que tu aimes toujours, quoi que tu en dises;
+car elle est encore fort belle et n'a pas quarante ans, ce qui lui donne
+le droit d'en avoir vingt-neuf.
+
+--Après?
+
+--Tu y cacheras Henrique. De mon côté j'y mènerai ma petite Bretonne, et
+nous passerons joyeusement là les trois mois d'attente dont nous a parlé
+Billaud-Varenne. Bien entendu que l'un de nous ira de temps à autre aux
+nouvelles, et que, si les événements l'exigent, nous agirons plus tôt...
+
+--Eh bien! cela me sourit assez.
+
+--N'est-ce pas?
+
+--Tout à fait, même.
+
+--Tu m'en vois enchanté.
+
+--Seulement, avoue une chose.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que ta passion subite pour la jolie Yvonne de Fouesnan, la
+fiancée de ce rustre, te tient plus au coeur que tu ne voulais en
+convenir ces jours passés?
+
+En entendant prononcer le nom d'Yvonne, l'homme qui suivait les falaises
+en rampant sur la corniche fit un tel mouvement de surprise qu'il
+faillit perdre pied, et qu'il n'eut que le temps de s'accrocher à une
+crevasse placée heureusement à portée de sa main.
+
+--Mais, répondit le chevalier, je ne te cache pas que la belle enfant me
+plaît assez.
+
+--Dis donc beaucoup.
+
+--Beaucoup, soit!
+
+--Et tu comptes sur la promesse de Carfor pour l'enlever?
+
+--Sans doute.
+
+--C'est demain, je crois, que la chose doit avoir lieu?
+
+--Demain, après la célébration du mariage.
+
+--Ah! par ma foi! je ris de bon coeur en songeant à la figure que fera
+le marié!
+
+--Oui, ce sera, j'imagine, assez réjouissant à voir. Les deux hommes se
+laissèrent aller à un joyeux accent d'hilarité.
+
+--Quant à la retraite dont tu parles, reprit le comte en redevenant
+sérieux, il nous faudra nous en occuper ces jours-ci.
+
+--Nous en parlerons à Carfor.
+
+--Pourquoi nous fier à lui?
+
+--Il connaît le pays.
+
+--Crois-moi, Raphaël, en ces sortes de choses mieux vaut agir soi-même
+et sans l'aide de personne.
+
+--Eh bien! nous agirons...
+
+--C'est cela; mais avant tout, il faut songer à mettre notre trésor à
+l'abri des mains profanes.
+
+--Bien entendu, Diégo; allons d'abord à Quimper. Dès demain, nous
+entrerons en campagne.
+
+--C'est arrêté!
+
+Les deux cavaliers, suivant la route escarpée des falaises, dominaient
+la hauts mer, nous le savons. Le ciel était pur, la brume, presque
+constante sur cette partie des côtes, s'était évanouie sous les rayons
+ardents du soleil; l'atmosphère limpide permettait à la vue de s'étendre
+jusqu'aux plus extrêmes limites de l'horizon. Le comte, qui laissait
+errer ses regards sur l'Océan, arrêta si brusquement son cheval que
+l'animal, surpris par le mors, pointa en se jetant de côté.
+
+--Raphaël! dit le comte. Regarde! Là, sur notre gauche.
+
+--Eh bien?
+
+--Tu ne vois pas ce navire qui court si rapidement vers Penmarckh?
+
+--Si fait, je le vois. Mais que nous importe ce navire?
+
+--Dieu me damne! si ce n'est pas le lougre de Marcof.
+
+--Le lougre de Marcof! répéta Raphaël.
+
+--C'est _le Jean-Louis_, sang du Christ! Je le reconnais à sa mâture
+élevée et à ses allures de brick de guerre.
+
+--Impossible! Le paysan que nous avons rencontré il y a trois jours
+à peine, nous a dit que Marcof était allé à Paimboeuf et qu'il ne
+reviendrait que dans douze jours au plus tôt.
+
+--Je le sais; mais néanmoins, c'est _le Jean-Louis_, j'en réponds!...
+
+--Marcof n'est peut-être pas à bord.
+
+--Allons donc! _Le Jean-Louis_ ne prend jamais la mer sans son damné
+patron.
+
+--Alors si c'est Marcof, Diégo, raison de plus pour chercher promptement
+un asile sûr!...
+
+--C'est mon avis, Raphaël; car si ce diable incarné connaît la vérité,
+et Jocelyn la lui apprendra sans doute, il va se mettre à nos trousses.
+Or, je l'ai vu à l'oeuvre, et je sais de quoi il est capable. Je suis
+brave, Raphaël, je ne crains personne, et tu as assisté, près de moi,
+à plus d'une rencontre périlleuse, n'est-ce pas? Eh bien!... tout brave
+que je sois et que tu sois toi-même, nous ne pouvons rivaliser d'audace
+et d'intrépidité avec cet homme. Il semble que la lutte, le carnage
+et la mort soient ses éléments. Marcof, sans armes, attaquerait sans
+hésiter deux hommes armés, et je crois, sur mon âme, qu'il sortirait
+vainqueur de la lutte! Hâtons-nous donc de regagner Quimper, Raphaël,
+et mettons sans plus tarder ton sage projet à exécution. Un jour
+nous trouverons l'occasion de nous défaire de cet homme, j'en ai le
+pressentiment! Mais, en ce moment, ne compromettons point l'avenir par
+une imprudence.
+
+Le comte et le chevalier, pressant leurs montures, quittèrent la route
+des falaises en prenant la direction de Quimper.
+
+
+
+
+XVII
+
+MARCOF.
+
+
+Le comte de Fougueray ne s'était pas trompé, c'était bien le lougre de
+Marcof qu'il avait aperçu au loin sur la mer. Cette fois, comme le ciel
+était pur et la brise favorable, _le Jean-Louis_ avait donné au vent
+tout ce qu'il avait de toile sur ses vergues.
+
+Le petit navire fendait la lame avec une rapidité merveilleuse,
+et Bervic, qui venait de jeter le loch, avait constaté la vitesse
+remarquable de quatorze noeuds à l'heure.
+
+Le comte n'avait pas été le seul à constater l'arrivée inattendue
+du lougre. Un homme qu'il n'avait pu voir, caché qu'il était par la
+falaise, un homme, disons-nous, suivait depuis longtemps les moindres
+mouvements du _Jean-Louis_. Cet homme était Keinec.
+
+Se promenant avec agitation sur la grève rocailleuse, il s'arrêtait de
+temps à autre, interrogeait l'horizon et reportait ses regards sur un
+canot amarré à ses pieds. Au gré de son impatience, le lougre n'avançait
+pas assez vite. Enfin, ne pouvant contenir l'agitation qui faisait
+trembler ses membres, Keinec s'embarqua, dressa un petit mât, hissa
+une voile, et, poussant au large, il gouverna en mettant le cap sur _le
+Jean-Louis_.
+
+En moins d'une heure, le lougre et le canot furent bord à bord. Bervic,
+reconnaissant Keinec, lui jeta un câble que le jeune marin amarra à
+l'avant de son embarcation, puis, s'élançant sur l'escalier cloué aux
+flancs du petit navire, il bondit sur le pont.
+
+--Où est le capitaine? demanda-t-il à Bervic.
+
+--Dans sa cabine, mon gars, répondit le vieux matelot.
+
+--Bon; je descends.
+
+Keinec disparut par l'écoutille et alla droit à la chambre de Marcof
+dont la porte était ouverte. Le patron du _Jean-Louis_, courbé sur une
+table, était en train de pointer des cartes marines. Il était tellement
+absorbé par son travail qu'il n'entendit pas Keinec entrer.
+
+--Marcof! fit le jeune homme après un moment de silence.
+
+--Keinec! s'écria Marcof en relevant la tête, et un éclair de plaisir
+illumina sa physionomie. Ta présence m'en dit plus que tes paroles
+ne pourraient le faire, et je devine que je puis te tendre la main,
+n'est-ce pas.
+
+--Je n'ai encore rien fait, murmura Keinec.
+
+Et les deux marins échangèrent une amicale poignée de main.
+
+--J'apporte de bonnes nouvelles pour nous, reprit Marcof.
+
+--Et moi de mauvaises pour toi.
+
+--Qu'est-ce donc?
+
+--Je t'ai entendu dire bien souvent que tu aimais le marquis de
+Loc-Ronan?
+
+--Le marquis de Loc-Ronan! s'écria Marcof. Sans doute! je l'aime et je
+le respecte de toute mon âme! il a toujours été si bon pour moi!...
+
+--Alors, mon pauvre ami, du courage!
+
+--Du courage, dis-tu?
+
+--Oui, Marcof, il t'en faut!
+
+--Mais pourquoi?... pourquoi?
+
+--Parce que...
+
+Keinec s'interrompit.
+
+--Tonnerre! parle donc!
+
+--Le marquis est mort hier!
+
+--Le marquis de Loc-Ronan est mort! s'écria le marin d'une voix
+étranglée.
+
+--Oui!
+
+--Par accident?
+
+--Non, dans son lit.
+
+Marcof demeura immobile. Sa physionomie bouleversée indiquait
+énergiquement tout ce qu'une pareille nouvelle lui causait de douleurs.
+Le sang lui monta au visage. Il arracha sa cravate qui l'étouffait. Ses
+yeux s'ouvrirent comme s'ils allaient jaillir de leurs orbites. Puis il
+se laissa tomber sur un siége, et il prit sa tête dans ses mains.
+Alors des sanglots convulsifs gonflèrent sa poitrine; des cris rauques
+s'échappèrent de sa gorge, et au travers de ses doigts crispés des
+larmes brûlantes roulèrent sur ses joues bronzées par le vent de la mer.
+Le désespoir de cet homme était terrible et puissant comme sa nature.
+
+Keinec le contemplait dans un religieux silence. Enfin Marcof releva
+lentement la tête. Ses larmes tarirent. Il quitta son siége et il marcha
+rapidement quelques secondes dans l'entre-pont. Puis il revint près de
+Keinec.
+
+--Donne-moi des détails, lui dit-il.
+
+Le jeune homme raconta tout ce qu'il savait de la mort du marquis, et ce
+qu'il raconta était l'expression la plus simplement exacte de la vérité.
+
+--De sorte, continua Marcof, que c'est hier matin que le marquis est
+mort?...
+
+--Oui, répondit Keinec, à cette heure on le descend dans le caveau de
+ses pères.
+
+--Ainsi je ne pourrai même pas revoir une dernière fois son visage?...
+
+--Dès que j'eus connaissance de cette horrible catastrophe, continua
+Keinec, je pensai à t'en donner avis en te faisant passer une lettre
+par le premier chasse-marée en vue qui eût mis le cap sur Paimboeuf.
+J'ignorais que tu revinsses si promptement.
+
+--Je ne suis allé qu'à l'Ile de Groix, mon ami, et c'est Dieu qui sans
+doute l'a voulu ainsi, puisqu'il a permis que je pusse arriver le jour
+même de l'enterrement du marquis.
+
+--Aussi, dès que j'ai reconnu ton lougre à ses allures, je me suis mis
+en mer pour venir à toi.
+
+--Merci, Keinec, merci! Tu es un brave gars! Oh! vois-tu, je souffre
+autant que puisse souffrir un homme! continua Marcof, dont les larmes
+débordèrent de nouveau.
+
+Cela t'étonne, n'est-ce pas, de me voir terrassé par le chagrin? moi,
+que tu as vu si souvent donner la mort avec un sang-froid farouche! Cela
+te paraît bizarre, ridicule peut-être, de voir pleurer Marcof, Marcof
+le coeur d'acier, comme l'appellent ses matelots. Tu me regardes et tu
+doutes!... Oh! c'est que le marquis de Loc-Ronan, entends-tu? le marquis
+de Loc-Ronan, c'était tout ce que j'adorais ici-bas! Je n'ai jamais
+embrassé ni mon père ni ma mère, moi, Keinec! Je n'ai jamais connu la
+tendresse d'un frère! Je n'ai jamais éprouvé de l'amour pour une femme!
+Eh bien! rassemble tous ces sentiments, pétris-les pour n'en former
+qu'un seul. Joins-y l'admiration, l'estime, le respect, et tu n'auras
+pas encore une idée de ce que je ressentais pour le marquis de
+Loc-Ronan!... Tu ne me comprends pas? Tu ne t'expliques pas comment il
+peut se faire qu'un obscur matelot comme moi porte une telle affection
+à un gentilhomme d'une ancienne et illustre famille?... C'est un secret,
+Keinec, un secret que je t'expliquerai peut-être un jour. Aujourd'hui
+sache seulement que tout ce que le coeur peut endurer de tortures, le
+mien le supporte à cette heure!... Oh! je suis bien malheureux! bien
+malheureux!...
+
+Et il murmura à voix basse:
+
+--Mon Dieu! vous me punissez trop cruellement. Il fallait me frapper,
+moi, et l'épargner, lui!
+
+Keinec comprenait qu'en face d'un pareil désespoir les consolations
+seraient impuissantes. Il écoutait donc en silence, et profondément ému
+lui-même. Marcof se calma peu à peu.
+
+--Matelot, dit-il, crois-tu que nous arrivions à temps pour assister à
+l'office des morts?...
+
+--Ne l'espère pas, répondit Keinec. A l'heure où j'ai quitté la côte,
+les prières étaient commencées, et maintenant le corps du marquis repose
+dans le caveau mortuaire du château.
+
+--Ne pas avoir revu ses traits!... ne plus le revoir jamais! murmurait
+avec amertume le patron du _Jean-Louis_.
+
+Une pensée subite sembla l'illuminer tout à coup.
+
+--Keinec! s'écria-t-il.
+
+--Que veux-tu?
+
+--Tu m'aimes, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Tu m'es fidèle?
+
+--Oui, Marcof, fidèle et dévoué!...
+
+--J'aurai besoin de toi cette nuit; peux-tu m'aider?
+
+--Cette nuit, comme toujours, je suis à toi!
+
+--Bien.
+
+--A quelle heure veux-tu que je sois prêt?
+
+--A dix heures. Trouve-toi dans la montagne, auprès du mur du parc, à
+l'angle du sentier qui rejoint l'avenue.
+
+--J'y serai.
+
+--Merci, mon gars.
+
+--Puis-je encore autre chose pour toi?
+
+--Oui. Nous approchons de Penmarckh; monte sur le pont et prends le
+commandement du lougre pour franchir la passe.
+
+Keinec obéit et Marcof demeura seul. Alors face à face avec lui-même,
+l'homme de bronze se laissa aller à toute l'expansion de sa douleur.
+Pendant deux heures, prières et cris d'angoisse s'échappèrent
+confusément de ses lèvres. Ses yeux devenus arides, étaient bordés
+d'un cercle écarlate. Sa main puissante anéantissait les objets qu'elle
+prenait convulsivement. Enfin, le corps brisé, l'âme torturée, Marcof se
+jeta sur son hamac.
+
+La douleur avait terrassé cette vaillante nature!... Jusqu'à la nuit
+Marcof ne bougea plus. Deux fois le mousse chargé du soin de préparer
+son repas entra dans la cabine. Deux fois le pauvre enfant sortit sans
+avoir osé troubler les rêveries désolées de son chef.
+
+Les matelots, stupéfaits de ne pas avoir vu Marcof présider au
+mouillage, s'interrogeaient du regard. Le vieux Bervic surtout exprimait
+sa surprise par des bordées de jurons énergiques empruntés à toutes
+les langues connues, et qui s'échappaient de sa large bouche avec une
+facilité résultant de la grande habitude. Keinec avait formellement
+défendu aux matelots de descendre dans l'entre-pont. Le jeune homme
+voulait qu'on laissât Marcof libre dans sa douleur.
+
+Vers huit heures du soir, Marcof se jeta à bas de son hamac. Il ouvrit
+un meuble et il en tira une petite clé d'abord, puis une plus grande,
+et il les serra précieusement toutes deux dans la poche de sa veste. Il
+passa ses pistolets à sa ceinture. Il prit une courte hache d'abordage,
+et une forte pioche qu'il roula dans son caban. Cela fait, il mit le
+tout sous son bras et monta sur le pont.
+
+Il jeta un long regard sur son lougre, il passa devant Bervic sans
+prononcer une parole, et il descendit à terre. Il traversa rapidement
+Penmarck, il prit le chemin des Pierres-Noires, et, tournant brusquement
+sur la gauche, il se dirigea vers les montagnes. La nuit était noire. La
+lune ne s'était point encore levée, et une brume assez forte couvrait la
+terre.
+
+Arrivé au pied de la demeure seigneuriale, Marcof continua sa route,
+longea le mur du parc et s'engagea dans le sentier conduisant à la
+montagne. Tout à coup une forme humaine se dressa devant lui.
+
+--C'est toi, Keinec? demanda-t-il.
+
+--Oui, répondit le jeune homme.
+
+--Viens!
+
+Après avoir franchi l'espace d'une centaine de pas, Marcof s'arrêta
+devant une porte étroite et basse, pratiquée dans la muraille. Il tira
+la petite clé de sa poche et il ouvrit cette porte.
+
+--Suis-moi, dit-il à Keinec.
+
+Tous deux entrèrent. Marcof, en homme qui connaît parfaitement les
+aîtres, guida son compagnon à travers le dédale des allées et des
+taillis. Bientôt ils arrivèrent devant le corps de bâtiment principal.
+
+Marcof se dirigea vers l'angle du mur, il pressa un bouton de cuivre,
+il fit jouer un ressort, et une porte massive tourna lentement sur ses
+gonds. A peine cette porte fut-elle ouverte, qu'une bouffée de cet air
+frais et humide, atmosphère habituelle des souterrains, les frappa au
+visage.
+
+Marcof tira un briquet de sa ceinture, fit du feu, alluma une torche et
+avança. Keinec le suivit silencieusement. Un escalier taillé dans le roc
+les conduisit en tournant sur lui-même dans un premier étage inférieur.
+
+--Où sommes-nous donc, Marcof? demanda Keinec à voix basse.
+
+--Dans les caveaux du château de Loc-Ronan, répondit le marin.
+
+Keinec se signa. Marcof avançait toujours. Après avoir traversé une
+longue galerie voûtée, il se trouva en face d'une porte en fer, percée
+d'ouvertures en forme d'arabesques, qui permettaient de distinguer à
+l'intérieur.
+
+Grâce à la clarté projetée par la torche que tenait Marcof, on pouvait
+apercevoir une longue rangée de sépulcres. Le marin prit alors la plus
+grande des deux clés qu'il avait apportées et l'introduisit dans la
+serrure.
+
+Le mouvement qu'il fit pour pousser la porte renversa la torche qui
+s'éteignit. Les deux hommes demeurèrent plongés dans une obscurité
+profonde. Tout autre à leur place eût sans doute été en proie à un
+mouvement de frayeur; mais, soit bravoure, soit force de volonté, ils ne
+parurent ressentir aucune émotion.
+
+--Ramasse la torche, dit Marcof d'une voix parfaitement calme, tandis
+qu'il battait le briquet.
+
+--La voici, répondit Keinec.
+
+La torche rallumée, ils entrèrent. Parmi tous ces sépulcres rangés
+symétriquement, la tête adossée à la muraille, on en distinguait un, le
+dernier, dont la teinte plus claire attestait une construction récente;
+des fragments du plâtre encore frais qui avait servi à sceller la dalle
+étaient épars autour de ce tombeau. Marcof, avant de s'en approcher, se
+dirigea vers celui qui le précédait. C'était la tombe du père du marquis
+de Loc-Ronan. Il s'agenouilla et pria longuement. Keinec l'imita. Puis
+se relevant, il revint à la dernière tombe qui se trouvait naturellement
+placée la première en entrant dans le caveau.
+
+--C'est là qu'il repose! murmura-t-il.
+
+Et, prenant une résolution:
+
+--Keinec, dit-il, à l'oeuvre, mon gars!...
+
+--Que veux-tu donc faire, Marcof?
+
+--Enlever cette pierre, d'abord.
+
+--Et ensuite?
+
+--Retirer le cercueil, l'ouvrir, embrasser une dernière fois le marquis,
+et le recoucher ensuite dans sa dernière demeure!...
+
+--Une profanation, Marcof!...
+
+--Non! je te le jure! J'ai le droit d'agir ainsi que je veux le
+faire!...
+
+--Marcof!...
+
+--Ne veux-tu pas me prêter ton aide?
+
+--Mais, songe donc...
+
+--Pas de réflexion, Keinec, interrompit Marcof; réponds oui ou non. Pars
+ou reste!
+
+--Je suis venu avec toi, dit Keinec après un silence; je t'ai promis de
+t'aider et je t'aiderai.
+
+--Merci, mon gars. Et maintenant mettons-nous à l'oeuvre sans plus
+tarder. Travaillons, Keinec! et, je te le répète encore, que ta
+conscience soit en repos. J'ai le droit de faire ce que je fais.
+
+--Je ne te comprends pas, Marcof; mais, n'importe, dispose de moi!
+
+
+
+
+XVIII
+
+LE SÉPULCRE DU MARQUIS DE LOC-RONAN.
+
+
+Marcof donna la pioche à Keinec et prit sa torche. Tous deux se mirent
+en devoir de desceller la large dalle. Le plâtre, qui n'avait pas eu le
+temps de durcir depuis les quelques heures qu'il avait été employé, céda
+facilement.
+
+Introduisant le manche de la pioche entre la dalle et les bords de la
+tombe, Keinec s'en servit comme d'un levier. Marcof joignit ses
+efforts aux siens. Tous deux roidissant leurs bras, la dalle se souleva
+lentement, puis elle glissa sur le bord opposé et tomba sur la terre
+molle. Le sépulcre était ouvert. Marcof fit un signe de croix sur le
+vide et dit à Keinec:
+
+--Je vais descendre, allume la seconde torche qui est dans mon caban, et
+tu me la donneras.
+
+Keinec obéit.
+
+--Bien. Maintenant, matelot, prends le paquet de cordes et donne-le moi
+aussi.
+
+Marcof enroula les cordes autour de son bras droit, et éclairé par
+Keinec, il descendit avec précaution dans le caveau. La bière reposait
+sur deux barres de fer scellées dans la muraille. Marcof l'attacha
+solidement, puis pressant l'extrémité de la corde entre ses dents, il
+remonta. Keinec, devinant ses intentions, saisit le cordage, et tous
+deux tirèrent doucement, sans secousses, pour hisser le cercueil à
+l'orifice du caveau.
+
+La tâche était rude et difficile, car le cercueil, en chêne massif et
+doublé de plomb, était d'une extrême pesanteur. Mais la volonté froide
+et inébranlable de Marcof décuplait ses forces. Keinec l'aidait de tout
+son pouvoir.
+
+Après un travail opiniâtre, l'extrémité du cercueil apparut enfin. Les
+deux hommes redoublèrent d'efforts. Marcof, laissant à son compagnon le
+soin de maintenir en équilibre le funèbre fardeau, quitta la corde, se
+glissa dans le caveau et poussa le cercueil de toute la vigueur de ses
+mains puissantes. Keinec l'attira à lui.
+
+Certes, quiconque eût pu assister à ce spectacle, aurait cru à quelque
+effroyable profanation. L'ensemble de ces deux hommes ainsi occupés,
+offrait un aspect fantastique et lugubre. Travaillant dans ce caveau
+sépulcral à la pâle clarté de deux torches vacillantes qui laissaient
+dans l'obscurité les trois quarts du souterrain, on les eût pris pour
+deux de ces vampires des légendes du moyen-âge qui déterraient les
+corps fraîchement ensevelis, pour satisfaire leur infâme et dégoûtante
+voracité. Leurs vêtements en désordre, leur figure pâle, leurs longs
+cheveux flottants ajoutaient encore à l'illusion. Et cependant c'était
+l'amour fraternel qui conduisait l'un de ces hardis fossoyeurs; c'était
+l'amitié qui guidait l'autre!... Marcof voulait revoir les restes chéris
+de celui qu'il avait perdu. Keinec aidait Marcof dans l'accomplissement
+de ce pieux désir, parce que Marcof était son ami.
+
+Encore quelques efforts et leur travail pénible allait être couronné de
+succès. Marcof voyant la bière maintenue par Keinec, se hissa hors du
+tombeau. Puis tous deux attirèrent le cercueil pour le déposer doucement
+à terre.
+
+Malheureusement ils avaient compté sans le poids énorme du cercueil.
+A peine l'eurent-ils incliné de leur côté, que la masse les entraîna.
+Leurs ongles se brisèrent sur le coffre de chêne; le cercueil, poussé
+par sa propre pesanteur, fit plier leurs genoux. En vain ils firent un
+effort suprême pour le retenir, ils ne purent en venir à bout. La bière
+tomba lourdement à terre.
+
+Marcof poussa un cri de douleur. Keinec laissa échapper une exclamation
+de terreur folle, et il recula comme pris de vertige, jusqu'à ce qu'il
+fût adossé à la muraille. C'est qu'en tombant à terre le cercueil, au
+lieu de rendre un son mat, avait semblé pousser un soupir métallique.
+On eût dit plusieurs feuilles de cuivre frappant, les unes contre les
+autres.
+
+Keinec et Marcof se regardèrent. Ils frémissaient tous deux.
+
+--As-tu entendu? demanda Keinec à voix basse.
+
+--Quoi? Qu'est-ce que cela?
+
+--L'âme du marquis qui revient!
+
+--Oh! si cela pouvait être! fit Marcof en s'inclinant, ce serait trop de
+bonheur.
+
+--Marcof, si tu m'en crois, tu renonceras à ton projet.
+
+--Non!
+
+--Eh bien! achevons donc à l'instant, car j'étouffe ici!...
+
+--Achevons.
+
+Ils déclouèrent la bière. Au moment d'enlever le couvercle ils
+s'arrêtèrent tous deux et firent le signe de la croix. Puis, d'une main
+ferme, Marcof souleva les planches déclouées.
+
+Un long suaire blanc leur apparut.
+
+Marcof porta la main sur l'extrémité du suaire pour le soulever à son
+tour. Keinec recula. Marcof écarta le linceul et se pencha en avant. Ses
+yeux devinrent hagards, ses cheveux se hérissèrent, il poussa un grand
+cri et tomba à genoux.
+
+--Keinec! s'écria-t-il, le marquis n'est pas mort.
+
+Keinec, domptant sa terreur, se précipita vers lui.
+
+--Keinec, reprit Marcof, le marquis n'est pas mort.
+
+--Que dis-tu?
+
+--Regarde!
+
+--Non! non! répondit Keinec qui crut que son compagnon était devenu fou.
+
+--Mais regarde donc, te dis-je!
+
+Et Marcof, arrachant le linceul, découvrit, au lieu d'un cadavre, un
+rouleau de feuilles de cuivre.
+
+--Miracle! s'écria Keinec.
+
+--Non! pas de miracle! répondit Marcof. Le marquis a voulu faire croire
+à sa mort.
+
+--Dans quel but?
+
+--Le sais-je?... Mais, viens! j'étouffe de joie. Le vieux Jocelyn nous
+dira tout!
+
+Et, se précipitant hors du caveau sépulcral, Marcof entraîna Keinec avec
+lui. Dès qu'ils furent remontés, et après avoir refermé l'entrée secrète
+du souterrain, ils se dirigèrent vers une autre porte, dissimulée dans
+la muraille. Mais au moment de frapper à cette porte ou de faire jouer
+un ressort, Marcof s'arrêta.
+
+--Nous ne devons pas entrer par ici, dit-il; faisons le tour et allons
+sonner à la grille. Mais, écoute, Keinec, avant de sortir d'ici, il faut
+que tu me fasses un serment, un serment solennel! Jure-moi, sur ce qu'il
+y a de plus saint et de plus sacré au monde, de ne jamais révéler à
+personne ce dont nous venons d'être témoins!
+
+--Je te le jure, Marcof! répondit Keinec. Pour moi, comme pour tous, M.
+le marquis de Loc-Ronan est mort, et bien mort!...
+
+--Partons, maintenant.
+
+--Tu oublies quelque chose.
+
+--Quoi donc?
+
+--Nous n'avons pas remis ce cercueil à sa place, et nous avons laissé la
+tombe ouverte.
+
+--Qu'importe! Jocelyn et moi avons seuls les clés du caveau, et je vais
+parler à Jocelyn...
+
+Keinec se tut. Les deux amis firent rapidement le tour du mur extérieur,
+et allèrent sonner à la grille d'honneur. On fut longtemps sans leur
+répondre. Enfin un domestique accourut.
+
+--Que demandez-vous? fit-il.
+
+--Nous demandons à entrer au château.
+
+--Pourquoi faire? M. le marquis est mort et les scellés sont posés
+partout.
+
+--Faites-nous parler à Jocelyn.
+
+--A Jocelyn? répéta le domestique.
+
+--Oui, sans doute! répondit Marcof avec impatience.
+
+--Impossible.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que cela ne se peut pas, vous dis-je...
+
+--Mais, tonnerre! t'expliqueras-tu? s'écria le marin. Parle vite, ou
+sinon je t'envoie à travers les barreaux de la grille une balle pour te
+délier la langue.
+
+--Ah! mon Dieu! fit le domestique avec effroi, je crois que c'est le
+capitaine Marcof!
+
+--Eh oui! c'est moi-même; et, puisque tu m'as reconnu, ouvre-moi vite ou
+fais venir Jocelyn.
+
+--Mais, encore une fois, cela ne se peut pas.
+
+--Est-ce que Jocelyn est malade?
+
+--Non.
+
+--Eh bien?...
+
+--Mais il est parti.
+
+--Parti! Jocelyn a quitté le château?
+
+--Oui, monsieur!
+
+--Quand cela?
+
+--Aujourd'hui même, pendant que la justice posait les scellés, et tout
+de suite après que l'on eut descendu dans les caveaux le corps de notre
+pauvre maître.
+
+--Où est-il allé?
+
+--On l'ignore; on l'a cherché partout. Il y en a qui disent qu'il s'est
+tué de désespoir.
+
+--Où peut-il être? se demandait Marcof en se frappant le front.
+
+--Vous voyez bien qu'il est inutile que vous entriez, dit le domestique.
+
+Et, sans attendre la réponse, il se hâta de se retirer. Marcof et Keinec
+s'éloignèrent. Arrivés sur les falaises, Marcof s'arrêta, et, saisissant
+le bras du jeune homme:
+
+--Keinec! dit-il.
+
+--Que veux-tu?
+
+--Je mets à la voile à la marée montante; tu vas venir à bord.
+
+--Je ne le puis pas, Marcof.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que c'est bientôt qu'Yvonne se marie...
+
+--Eh bien?
+
+--Et tu sais bien qu'il faut que je tue Jahoua!...
+
+--Encore cette pensée de meurtre?
+
+--Toujours!
+
+Marcof demeura silencieux. Keinec semblait attendre.
+
+--Qu'as-tu fait depuis mon départ? demanda brusquement le marin.
+
+--Rien!
+
+--Ne mens pas!
+
+--Je te dis la vérité.
+
+--Tu as vu quelqu'un cependant?
+
+Keinec se tut.
+
+--Réponds!
+
+--J'ai juré de me taire.
+
+--Je devine. Tu as consulté Carfor?
+
+--C'est possible.
+
+--C'est lui qui te pousse au mal.
+
+--Non! ma résolution était prise.
+
+--C'est lui qui te l'a inspirée jadis, je le sais.
+
+Keinec fit un geste d'étonnement, mais il ne démentit pas l'assertion de
+Marcof.
+
+--Sorcier de malheur! reprit celui-ci avec violence, je t'attacherai un
+jour au bout d'une de mes vergues!
+
+Keinec demeura impassible. Marcof frappait du pied avec colère.
+
+--Encore une fois, viens à bord.
+
+--Non!
+
+--Tu refuses?
+
+--Oui.
+
+--Tu viendras malgré toi! s'écria le marin.
+
+Et, se précipitant sur Keinec, il le terrassa avec une rapidité
+effrayante. Keinec ne put même pas se défendre. Il fut lié, garrotté et
+bâillonné en un clin d'oeil. Cela fait, Marcof le prit dans ses bras et
+le transporta dans les genêts.
+
+--Maintenant, se dit-il, les papiers de l'armoire de fer m'apprendront
+peut-être la vérité.
+
+Abandonnant Keinec, qu'il devait reprendre à son retour, il se dirigea
+rapidement vers le château. A peine eut-il disparu, qu'un homme de haute
+taille, écartant les genêts, se glissa jusqu'à Keinec, tira un couteau
+de sa poche, trancha les liens et enleva le bâillon.
+
+--Merci, Carfor! fit Keinec en se remettant sur ses pieds.
+
+--Viens vite! répondit celui-ci.
+
+Et tandis que Keinec, silencieux et pensif, suivait la falaise, Carfor
+murmurait à voix basse:
+
+--Ah! Marcof, pirate maudit, tu veux me pendre à l'une de tes vergues!
+tu apprendras à connaître celui que tu menaces, je te le jure!
+
+Puis, sans échanger une parole, les deux hommes se dirigèrent vers la
+grotte de Carfor.
+
+Pendant ce temps, Marcof pénétrant de nouveau dans le parc, arrivait à
+la petite porte qu'il n'avait pas voulu ouvrir.
+
+Il fit jouer un ressort. La porte s'écarta. Il entra. Sans allumer de
+torche cette fois, il gravit l'escalier qui se présentait à lui, il
+pénétra dans la chambre mortuaire, et il voulut ouvrir la porte donnant
+sur le corridor. Il sentit une légère résistance. Cette résistance
+provenait de la bande de parchemin des scellés apposés sur toutes les
+portes du château.
+
+--Tonnerre!... murmura-t-il, la bibliothèque doit être fermée également.
+
+Il réfléchit pendant quelques secondes. Puis il ouvrit la fenêtre, et
+montant sur l'appui, il se laissa glisser jusqu'à la corniche. Grâce
+à cette agilité, qui est l'apanage de l'homme de mer, il gagna
+extérieurement la petite croisée en ogive qui éclairait la pièce dans
+laquelle il voulait pénétrer.
+
+Il brisa un carreau, il passa son bras dans l'intérieur, il tira les
+verrous, il poussa les battants de la fenêtre, et il pénétra dans la
+bibliothèque. Alors il alluma une bougie et se dirigea vers la partie
+de la pièce que lui avait désignée son frère. Il déplaça les volumes.
+Il reconnut le secret indiqué. L'armoire s'ouvrit sans résistance. Elle
+renfermait une liasse de papiers.
+
+Marcof tira ces papiers à lui, s'assura que l'armoire ne renfermait
+pas autre chose, la referma et remit les in-folio en place dans leurs
+rayons. Puis, la curiosité le poussant, il entr'ouvrit les papiers et en
+parcourut quelques-uns. Tout à coup il s'arrêta.
+
+--Ah! pauvre Philippe! murmura-t-il, je devine tout maintenant! je
+devine!...
+
+Ce disant, il mit les manuscrits sur sa poitrine, les assura avec l'aide
+de sa ceinture, et reprenant la route aérienne qu'il avait suivie, il
+regagna le petit escalier du parc. Quelques minutes après, il atteignait
+l'endroit où il avait laissé Keinec. La lune s'était levée et éclairait
+splendidement la campagne. Marcof reconnut la place; il la vit foulée
+encore par le corps du jeune homme, mais elle était déserte.
+
+--Carfor nous épiait!... dit-il au bout d'un instant. Keinec est libre.
+Ah! malheur au pauvre Jahoua! malheur à lui et à Yvonne! Damné sorcier!
+je fais serment que tout le sang qui sera versé par ta faute, tu me le
+payeras goutte pour goutte!
+
+Puis, se remettant en marche, il aperçut bientôt les maisons de
+Penmarckh et la mâture élancée de son lougre qui se balançait sur la
+mer.
+
+
+
+
+XIX
+
+CARFOR ET RAPHAËL.
+
+
+Dès que Carfor et Keinec furent arrivés à la baie des Trépassés, ils
+entrèrent dans la grotte. Keinec était toujours silencieux et sombre.
+Carfor souriait de ce mauvais sourire du démon triomphant.
+
+--Mon gars, dit-il enfin, tu vois ce que Marcof a tenté contre toi?
+
+--Ne parlons plus de Marcof, répondit Keinec avec impatience; Marcof
+est mon ami. Quoi que tu dises, Carfor, tu ne parviendras pas à me faire
+changer d'avis.
+
+--Ainsi tu lui pardonnes de t'avoir violenté?
+
+--Oui.
+
+--Tu l'en remercies même?
+
+--Sans doute, car je juge son intention.
+
+--A merveille, mon gars! N'en parlons plus, comme tu dis, mais tu aurais
+tort de t'arrêter en si belle voie! Tu pardonnes à Marcof; pendant que
+tu es en train, pardonne à Yvonne, et remercie-la d'épouser Jahoua.
+
+--Tais-toi, Carfor!... tais-toi!...
+
+--Bah! pourquoi te contraindre?...
+
+--Tais-toi, te dis-je! répéta Keinec d'une voix tellement impérative que
+Carfor se recula. Si j'ai accepté la liberté que tu m'as rendue ce soir,
+c'est que je veux me venger.
+
+--Dès aujourd'hui?...
+
+--Le puis-je donc?
+
+--N'est-ce pas aujourd'hui qu'a lieu le mariage?
+
+--Tu te trompes, Carfor; la mort du marquis de Loc-Ronan a fait remettre
+la fête de la Soule, et la cérémonie du mariage de Jahoua et d'Yvonne.
+
+--Ah! tu sais cela? fit Carfor avec un peu de dépit.
+
+--L'ignorais-tu?
+
+--Non.
+
+--Alors pourquoi me demander si je me vengerai aujourd'hui, lorsque
+toi-même tu m'as affirmé qu'il me fallait attendre le jour de la
+bénédiction nuptiale.
+
+Carfor ne répondit pas. Depuis quelques instants il paraissait réfléchir
+profondément. Enfin il se leva, sortit de la grotte, interrogea le ciel,
+et revenant vers le jeune homme:
+
+--Trois heures passées, dit-il. Keinec, il faut que je te quitte. Je
+m'absenterai jusqu'au soleil levé mais il faut que tu m'attendes ici,
+il le faut, Keinec, au nom même de ta vengeance, dont le moment est plus
+proche que tu ne le crois...
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Je m'expliquerai à mon retour. M'attendras-tu?
+
+--Oui.
+
+Sans ajouter un mot, Carfor prit son pen-bas et s'éloigna. Après avoir
+regagné les falaises, le berger longea la route de Quimper et s'enfonça
+dans les genêts. Il avait sans doute une direction arrêtée d'avance, car
+il marcha sans hésiter et arriva à une saulaie située à peu de distance
+d'un petit ruisseau. Au moment où il y pénétrait, un cavalier débouchait
+de l'autre côté. Ce cavalier était le chevalier de Tessy.
+
+--Palsambleu! s'écria-t-il joyeusement en apercevant Carfor, te voilà
+enfin! Sais-tu que j'allais parodier le mot fameux de Sa Majesté Louis
+XIV, et dire: j'ai failli attendre!
+
+--Je n'ai pas pu venir plus tôt, répondit Carfor.
+
+--Tu arrives à l'heure, c'est tout ce qu'il me faut. Ta présence me
+prouve que tu as trouvé mon message dans le tronc du vieux chêne, ainsi
+que cela était convenu entre nous...
+
+--Je l'ai trouvé. Que voulez-vous de moi?
+
+--Corbleu! je trouve la question passablement originale. Est-ce que
+par hasard tu aurais oublié les dix louis que je t'ai donnés et les
+cinquante autres que je t'ai promis?
+
+--Cent, s'il vous plaît.
+
+--Bravo! tu as bonne mémoire.
+
+--Oui! je n'ai rien oublié.
+
+--Eh bien, si je ne m'abuse, maître sorcier, c'est demain que nous nous
+occupons de l'enlèvement.
+
+--Cela ne se peut plus.
+
+--Qu'est-ce à dire?
+
+--Il faut que vous attendiez huit jours encore.
+
+--Corps du Christ! je n'attendrai seulement pas une heure de plus que le
+temps que je t'ai donné, maraud! s'écria le chevalier en mettant pied à
+terre et en attachant la bride de son cheval à une branche de saule.
+
+Puis il fouetta cavalièrement ses bottes molles avec l'extrémité d'une
+charmante cravache. Carfor le regardait et ne répondait point.
+
+--Ne m'as-tu pas entendu? demanda le chevalier.
+
+--Si fait.
+
+--Eh bien?
+
+--Je vous le dis encore, c'est impossible.
+
+--Et moi, je te répète que je ne veux pas attendre.
+
+--Il le faut cependant.
+
+--Pour quelle cause?
+
+--Le mariage de la jeune fille a été reculé de huit jours.
+
+--A quel propos?
+
+--A propos de la mort du marquis.
+
+--Damné marquis! grommela le chevalier, il faut que sa mort vienne
+contrarier tous mes projets; mais, palsambleu! nous verrons bien.
+
+Puis s'adressant au berger:
+
+--Au fait, dit-il, que diable veux-tu que me fasse la mort du marquis de
+Loc-Ronan dont Satan emporte l'âme?
+
+--Il ne s'agit pas de la mort du marquis, répondit Carfor, mais bien du
+mariage qui se trouve reculé par cette mort.
+
+--Eh! mon cher, je ne tiens en aucune façon à ce que la belle ait
+prononcé des serments au pied des autels. Que je l'enlève, c'est pardieu
+bien tout ce qu'il me faut!...
+
+--Je comprends cela.
+
+--Eh bien! alors?
+
+--Ce mariage nous est cependant indispensable pour réussir.
+
+--Que chantes-tu là, corbeau de mauvais augure?
+
+--La vérité. Ce mariage doit être notre plus puissant auxiliaire.
+
+--Explique-toi clairement.
+
+--Sachez donc que mes mesures étaient prises. Aujourd'hui même, jour de
+la bénédiction des deux promis, la fête de la Soule devait avoir lieu.
+
+--Qu'est-ce que c'est que la fête de la Soule?
+
+--Une vieille coutume du pays qu'il serait trop long de vous expliquer.
+
+--Passons alors.
+
+--Jahoua, le fiancé d'Yvonne, aurait été tué à cette fête.
+
+--Bah! vraiment?
+
+--Vous comprenez quel tumulte aurait occasionné sa mort.
+
+--Sans doute!
+
+--Dès lors, rien n'était plus facile, par ruse ou par violence, que de
+s'emparer d'Yvonne.
+
+--Tiens! tiens! tiens! s'écria le chevalier en riant; mais c'était fort
+bien imaginé tout cela!...
+
+--D'autant plus que j'aurais augmenté ce tumulte par des moyens qui sont
+à ma disposition, et peut-être réussi à faire un peu de politique en
+même temps.
+
+--Très-ingénieux, sur ma foi!
+
+--Malheureusement, vous le savez, la fête de la Soule et le mariage sont
+reculés. Il faut donc ajourner notre expédition.
+
+--Je ne suis pas de ton avis.
+
+--Cependant...
+
+--Je veux enlever Yvonne aujourd'hui, et, morbleu! je l'enlèverai!
+
+--Sans moi?
+
+--Avec toi, au contraire.
+
+--Comment cela?
+
+--Écoute-moi attentivement.
+
+Carfor fit signe qu'il était disposé à ne pas laisser échapper un mot de
+ce qu'allait dire le chevalier.
+
+--Nous disons, continua celui-ci, qu'il te faut un tumulte quelconque
+dans le village de Fouesnan?
+
+--Oui, répondit le berger.
+
+--Cela est indispensable?
+
+--Tout à fait.
+
+--Eh bien! mon gars, j'ai ton affaire.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Tu sauras qu'aujourd'hui même il y aura à Fouesnan, non-seulement un
+tumulte, mais encore un véritable orage, une émeute même, et peut-être
+bien un commencement de contre-révolution.
+
+--Expliquez-vous, monsieur le chevalier! s'écria Carfor avec anxiété.
+
+--Comment, tu ne sais rien?
+
+--Rien!
+
+--Toi? un agent révolutionnaire? continua le gentilhomme, ou celui qui
+en portait l'habit, ravi intérieurement de prouver au berger que lui,
+Carfor, n'était qu'un de ces agents subalternes qui ne savent jamais
+tout, tandis que lui, le chevalier de Tessy, connaissait à fond les
+intrigues politiques du département.
+
+Carfor, effectivement, laissait voir une vive impatience. Le chevalier
+reprit:
+
+--Voyons, je veux bien t'éclairer. Tu dois au moins savoir que, depuis
+quelques mois, une partie de la Bretagne s'agite à propos des prêtres.
+
+--Pour le serment à la constitution?
+
+--C'est cela.
+
+--Oui, les assermentés et les insermentés, les jureurs et les vrais
+prêtres, comme on les appelle dans le pays.
+
+--Parfaitement.
+
+--Je savais cela, monsieur; mais je savais aussi que, jusqu'ici, la
+Cornouaille était restée calme, et que le département ne tourmentait pas
+les recteurs comme dans le pays de Léon, dans celui de Tréguier et dans
+celui de Vannes...
+
+--Oui, mon cher; mais tu n'ignores pas non plus que l'Assemblée
+législative a rendu un décret par lequel il est formellement interdit
+aux prêtres non assermentés d'exercer dans les paroisses? Comme tu viens
+de le dire, la Cornouaille, autrement dit le département de Finistère,
+n'avait pas encore sévi contre ses calotins. Mais l'administration a
+reçu des ordres précis auxquels il faut obéir sans retard.
+
+--Elle va sévir contre les recteurs? demanda vivement Carfor dont l'oeil
+brilla d'espoir.
+
+--Sans doute.
+
+--En êtes-vous certain?
+
+--J'en réponds.
+
+--Et quand cela?
+
+--Tout de suite, te dis-je.
+
+--Bonne nouvelle!
+
+--Excellente, mon cher. Es-tu curieux de connaître l'arrêt de
+l'administration?
+
+--Certes!...
+
+--J'en ai la copie dans ma poche.
+
+--Oh! lisez vite, monsieur le chevalier!
+
+Le chevalier prit un papier dans la poche de son habit, et il s'apprêta
+à en donner lecture.
+
+--Écoute, dit-il, je passe sur les formules d'usage et j'arrive au point
+important:
+
+--Nous, administrateurs, etc., etc. Ordonnons ce qui suit:
+
+«1º Que toutes les églises et chapelles, autres que les églises
+paroissiales, seront fermées dans les vingt-quatre heures.
+
+«2º Que tous les prêtres insermentés demeureront en état d'arrestation.
+
+«3º Que tout citoyen qui, au lieu de faire baptiser ses enfants par
+le prêtre constitutionnel, recourrait aux insoumis, sera déféré à
+l'accusateur public.
+
+«Arrêté du département du Finistère, 30 juin 1791.»
+
+--Or, continua le chevalier après avoir terminé sa lecture, il résulte
+des informations que j'ai prises, que le recteur de Fouesnan n'est
+nullement assermenté. Aujourd'hui même, messieurs les gendarmes se
+présenteront au presbytère et l'arrêteront. Les gars du village
+tiennent plus à leur curé qu'à la peau de leur crâne. Crois-tu qu'ils le
+laisseront emmener?
+
+--Non certes! répondit Carfor.
+
+--En poussant adroitement les masses, et c'est là ton affaire, on
+arrivera facilement à une petite rébellion. Or, une rébellion, maître
+Carfor, quelque minime qu'elle soit, ne s'accomplit pas sans beaucoup de
+tumulte, et, dans un tumulte politique, on garde peu les jeunes filles.
+Comprends-tu?
+
+--Parfaitement.
+
+--Et tu agiras?
+
+--Vous pouvez vous en rapporter à moi. A quelle heure les gendarmes
+doivent-ils venir au presbytère de Fouesnan?
+
+--Vers la tombée de la nuit...
+
+--Vous en êtes sûr?
+
+--J'en suis parfaitement certain.
+
+--Alors trouvez-vous avec un bon cheval et un domestique dévoué à
+l'entrée du village du côté du chemin des Pierres-Noires.
+
+--Bon! à quelle heure?
+
+--A sept heures du soir.
+
+--Tu m'amèneras Yvonne?
+
+--A mon tour je vous en réponds.
+
+--Seras-tu obligé d'employer du monde?
+
+--Pourquoi cette question?
+
+--Parce qu'il me répugne de mettre beaucoup d'étrangers au courant de
+mes affaires.
+
+--Tranquillisez-vous, j'agirai seul.
+
+--Bravo! maître Carfor. Tu es décidément un sorcier accompli.
+
+--Voilà le jour qui se lève. Séparons-nous.
+
+--A ce soir, à Fouesnan.
+
+--A sept heures, mais à condition que les gendarmes agiront de leur
+côté.
+
+--Cela va sans dire.
+
+--Adieu, monsieur le chevalier.
+
+--Adieu, mon gars.
+
+Et le chevalier de Tessy, enchanté de la tournure que prenaient ses
+affaires, décrocha la bride de son cheval, se mit légèrement en selle et
+partit au galop. Carfor demeura seul à réfléchir.
+
+--Oh! les prêtres vont être poursuivis maintenant! pensait-il, et un
+éclair joyeux se reflétait sur ses traits amaigris. On va donner la
+chasse aux recteurs! Tant mieux! Les paysans se révolteront, les coups
+de fusil retentiront. C'est la guerre dans le pays! La guerre! Oh! il
+sera facile alors de frapper ses ennemis! Quel malheur que ce marquis de
+Loc-Ronan soit mort si vite! Dans quelques mois, j'aurais peut-être pu
+le tuer moi-même! N'importe, les autres me restent et Jahoua sera le
+premier!
+
+Et Carfor, poussant un éclat de rire sauvage, frappa ses mains l'une
+dans l'autre en murmurant d'une voix vibrante:
+
+--Tous! ils mourront tous! et je serai riche et puissant!
+
+
+
+
+XX
+
+UN PRÊTRE NON ASSERMENTÉ.
+
+
+En 1791, la Bretagne ne se soulevait pas encore ouvertement, mais de
+sourdes menées faisaient fermenter dans la tête des paysans de vagues
+idées de lutte contre le nouveau mode de gouvernement établi. Depuis
+la proclamation de la constitution, une scission s'était opérée dans
+le clergé, et cette scission menaçait de partager non-seulement les
+prêtres, mais encore les paroisses.
+
+Au mois de juillet 1790, quelques jours avant la fête de la Fédération,
+Armand-Gaston Camus, prêtre janséniste, aidé par ses amis, avait
+provoqué la régularisation du temporel de l'Église. Le temporel est, on
+le sait, le revenu qu'un ecclésiastique tire de ses bénéfices. D'abord,
+la proposition fut mal accueillie par l'Assemblée; Camus prétendait
+vouloir mettre le clergé en communion d'intérêt avec le peuple, mais
+le côté droit crut apercevoir dans cette motion un moyen employé pour
+servir la cause de Jansénius, et il la repoussa de toutes ses forces,
+n'épargnant pas à l'orateur le ridicule ni les injures.
+
+Camus, néanmoins, ne se tint pas pour battu. Le 12 du même mois, il
+revint à la charge et développa ses idées. Il ne s'agissait de rien
+moins que d'une révolution dans l'établissement de la constitution
+existante du clergé. Camus assimilait la division ecclésiastique à
+la division civile, réduisait les cent trente-cinq évêques à
+quatre-vingt-trois, détruisait les chapitres, les abbayes, les prieurés,
+les chapelles et les bénéfices, confiait le choix des évêques et des
+curés aux mêmes corps électoraux chargés de nommer les administrations
+civiles, et statuait enfin qu'aucun évêque, à l'avenir, ne pourrait
+s'adresser au pape pour en obtenir la confirmation. De plus, le casuel
+était supprimé et remplacé par un traitement fixe.
+
+Après une vive et orageuse discussion, l'Assemblée adopta ce projet que
+l'on nomma la _Constitution civile du clergé_. Louis XVI, cependant,
+n'approuva pas immédiatement cette décision; et avant de la sanctionner
+de son pouvoir royal, il demanda du temps pour réfléchir. Puis il
+écrivit au pape de venir en aide à sa conscience. Le pape fit longtemps
+attendre sa réponse, et pendant de longs mois, la constitution devint un
+obstacle à la concorde générale. Enfin, le 26 décembre, le roi, obsédé
+par les manoeuvres de ceux qui le poussaient, approuva le décret et
+sanctionna du même coup l'article relatif au serment que devaient donner
+les prêtres à cette constitution nouvelle, article arrêté depuis peu
+par l'Assemblée. Le lendemain de ce jour, cinquante-huit ecclésiastiques
+prêtèrent ce serment au sein de l'Assemblée, et le décret fut bientôt
+placardé par toute la France avec ordre d'y obéir, en dépit des sages
+observations de Cazalès qui s'y opposa vivement.
+
+«Les querelles religieuses vont recommencer, s'écria-t-il du haut de la
+tribune; le royaume sera divisé et réduit bientôt à cet état de misère
+et de guerre civile qui rappellera l'époque sanglante de la révocation
+de l'édit de Nantes!
+
+Le 4 janvier 1791, M. de Bonnac, évêque d'Agen, monte à son tour à la
+tribune et refuse le serment prêté par l'abbé Grégoire; d'autres prêtres
+suivent son exemple. La séance devient orageuse; on entend des cris dans
+les tribunes et au dehors de la salle. Alors l'Assemblée décrète que
+les membres interpellés répondront seulement _oui_ ou _non_. Tous les
+évêques et tous les ecclésiastiques qui siégent à droite répondent par
+un refus formel. Le 9, vingt-neuf curés des paroisses de Paris refusent
+d'accepter la constitution. Le 10, l'abbé Noy envoie à Bailly son
+serment civique signé de son sang. Le même jour, une caricature,
+colportée dans tout Paris, représente un prêtre en chaire: une corde,
+mue par une poulie et tirée par les patriotes, lui fait lever les bras.
+Enfin, sur huit cents ecclésiastiques employés dans la capitale, plus de
+six cents préfèrent renoncer à leurs places plutôt que d'obéir à l'ordre
+de l'Assemblée.
+
+Bientôt la province vint augmenter le nombre de ces réfractaires. Sur
+les cent trente-cinq évêques, quatre seulement prêtèrent le serment
+exigé; les autres se renfermèrent dans un refus absolu, déclarant que
+leur conscience les empêchait d'accéder à ce que l'on exigeait d'eux.
+Les populations des campagnes, tiraillées en sens contraire, penchaient
+ouvertement du côté de leurs anciens pasteurs. En Bretagne, surtout,
+l'émotion fut vive et profonde, bien qu'elle se produisît tardivement en
+raison de l'éloignement de la province de la capitale et de la façon de
+vivre de ses paysans. Depuis les premiers jours de 1791 jusqu'à l'époque
+à laquelle se passe notre récit, cependant, les départements de l'Ouest
+s'étaient peu à peu occupés de leur clergé menacé, et le schisme s'y
+faisait jour. Certains ecclésiastiques, adoptant les doctrines à l'ordre
+du jour, s'étaient empressés de se rallier au parti triomphant, et
+n'avaient pas hésité à lui jurer fidélité et obéissance. D'autres, au
+contraire, et surtout les prêtres des départements de l'Ouest, avaient
+refusé obstinément de reconnaître la constitution, et par conséquent de
+lui prêter serment.
+
+De là les assermentés et les insermentés. Ces derniers luttaient
+contre le pouvoir, excitant même le zèle de leurs concitoyens, et les
+conduisant de l'opposition passive à la révolte ouverte. Agissant soit
+avec connaissance de cause, soit par ignorance, ils prêchaient la guerre
+civile. D'un autre côté, les persécutions sans nombre qui devaient les
+atteindre allaient en faire des martyrs. Puis, il faut le dire, parmi
+ces prêtres réfractaires, il se trouvait de dignes pasteurs, amis du
+repos et de la tranquillité, et ne comprenant pas comment eux, ministres
+du Dieu de miséricorde, étaient ou n'étaient pas déchus de leur
+sacerdoce, suivant qu'ils avaient prêté ou non un serment entre les
+mains de citoyens revêtus d'écharpes tricolores. Ils disaient qu'ils
+servaient Dieu d'abord et non la révolution; ils demandaient simplement
+qu'on les laissât continuer en paix leur pieuse mission, et qu'on ne les
+chassât pas des cures qu'ils administraient depuis si longtemps. Mais
+l'Assemblée législative voyait en eux des agents provocateurs, et,
+les poursuivant sans relâche, augmentait encore leur influence. Mis en
+révolte ouverte contre la loi, ils agirent contre elle, et se firent un
+honneur et un devoir de ne pas céder. Non contents de blâmer ce qu'ils
+nommaient l'apostasie des prêtres assermentés, ils excitaient les
+fidèles à chasser ces derniers de leur paroisse, et à les traiter comme
+des profanateurs et des impies.
+
+Presque toutes les communes avaient repoussé par la force les curés que
+l'on voulait leur imposer. Dans celles où on les souffrait, l'église
+était déserte. Les enfants mêmes se sauvaient en désignant le nouveau
+prêtre sous le nom de «jureur.»
+
+Quant aux curés réfractaires, la persécution leur avait donné une
+sainteté véritable. Chaque paroisse cachait au moins un de ces
+proscrits. La nuit on leur conduisait, de plusieurs lieues, les enfants
+nouveau-nés et les malades, pour baptiser les uns et bénir les autres.
+Tout mariage qui n'eût pas été consacré par eux eût été réputé impur et
+presque nul. Ne pouvant pas officier de jour dans les églises qui leur
+étaient fermées, ils improvisaient des autels dans les bruyères, sur
+quelque pierre druidique, au fond des bois, sur des souches amoncelées,
+au bord des grèves, sur des rochers laissés à sec par la marée basse.
+Des enfants de choeur, allant de ferme en ferme, frappaient au petit
+volet extérieur, et disaient à voix basse:
+
+--Tel jour, telle heure, dans telle bruyère, sur tel autel.
+
+Et le lendemain la population se trouvait au lieu et au moment indiqués
+pour assistera la célébration de l'office divin. Ces offices avaient
+toujours lieu la nuit. Souvent les sermons succédant à la messe
+faisaient germer dans les esprits de sourdes colères, et préparaient peu
+à peu à la guerre qui devait bientôt éclater.
+
+Les ministres de la paix prêchaient la bataille, et ils étaient prêts
+à bénir les armes de l'insurrection. Des proclamations étaient presque
+toujours distribuées à la fin de chaque sermon, proclamations écrites
+dans un style politico-religieux, et propre à frapper l'imagination de
+ceux qui les lisaient.
+
+De même que plus tard les Espagnols devaient apprendre de la bouche
+de leurs moines un catéchisme composé contre les Français, de même les
+paysans bretons et vendéens recevaient des mains de leurs recteurs des
+actes religieux dans le genre de ceux-ci.
+
+ ACTE DE FOI.
+
+ Je crois fermement que l'Église,
+ Quoi que la nation en dise,
+ Du Saint-Père relèvera
+ Tant que le monde durera;
+ Que les évêques qu'elle nomme,
+ N'étant point reconnus de Rome,
+ Sont des intrus, des apostats,
+ Et les curés des scélérats,
+ Qui devraient craindre davantage
+ Un Dieu que leur serment outrage.
+
+
+ ACTE D'ESPÉRANCE.
+
+ J'espère, avant que ce soit peu,
+ Les apostats verront beau jeu,
+ Que nous reverrons dans nos chaires
+ Nos vrais pasteurs, nos vrais vicaires;
+ Que les intrus disparaîtront;
+ Que la divine Providence,
+ Qui veille toujours sur la France,
+ En dépit de la nation,
+ Nous rendra la religion.
+
+ ACTE DE CHARITÉ.
+
+ J'aime, avec un amour de frère,
+ Les rois d'Espagne et d'Angleterre,
+ Et les émigrés réunis,
+ Qui rendront la paix au pays;
+ J'aime les juges qui sans fautes
+ Condamneront les patriotes,
+ Le fer chaud qui les marquera,
+ Et le bourreau qui les pendra.
+
+Lassés par ces résistances, la plus grande partie des administrateurs
+essayèrent d'user de rigueur et de réprimer par la force. D'autres
+fermèrent bénévolement les yeux. Indulgence et sévérité demeurèrent
+impuissantes.
+
+Jusqu'alors le département du Finistère, et surtout les côtes
+méridionales, avaient été à l'abri de ces calamités. Les recteurs
+réfractaires ou constitutionnels vivaient en paix dans leurs paroisses.
+Malheureusement cette tranquillité ne pouvait être de longue durée.
+Ainsi que le chevalier de Tessy l'avait dit à Carfor, l'administration
+du département, agissant d'après des ordres supérieurs, avait rendu un
+arrêté contre les prêtres non assermentés, et cet arrêté allait recevoir
+le jour même à Fouesnan son application rigoureuse.
+
+Vers sept heures du soir, et au moment où le soleil semblait prêt à
+s'enfoncer dans l'Océan, une douzaine de cavaliers portant l'uniforme de
+la gendarmerie, commandés par un brigadier, arrivèrent au grand trot
+par la route de Quimper, se dirigeant vers Fouesnan. En entendant le
+piétinement des chevaux, les paysans sortaient curieusement de leurs
+demeures et s'avançaient sur le pas de leur porte.
+
+C'était encore un spectacle nouveau pour eux, dans cette partie de la
+Cornouaille, que de voir passer un détachement de soldats bleus. Les
+enfants criaient en courant pour suivre les gendarmes, chacun croyait
+à une ronde venant au secours de quelque poste de douane. Personne
+ne devinait le véritable but de la cavalcade. Arrivés sur la place du
+village, le brigadier et six de ses hommes mirent pied à terre, tandis
+que les autres gardaient les chevaux.
+
+Les gendarmes s'avancèrent vers le presbytère. Par un singulier hasard,
+le vieux recteur sortait précisément de l'église, et s'apprêtait à
+regagner son humble demeure. Son costume l'indiquait trop clairement
+au brigadier pour qu'il pût y avoir l'ombre d'une hésitation dans son
+esprit. Le gendarme marcha donc tout droit au prêtre.
+
+En voyant les soldats s'arrêter sur la place au lieu de continuer leur
+route, les paysans étaient successivement sortis de leurs maisons et
+s'étaient rapprochés. Ils formaient un cercle autour des gendarmes. L'un
+d'eux, qui connaissait le brigadier, s'approcha de lui.
+
+--Bonjour, monsieur Christophe, lui dit-il.
+
+--Bonjour, l'ancien, répondit le brigadier qui parlait assez bien le
+bas-breton.
+
+--Qu'est-ce qui vous amène donc ici?
+
+--Une réquisition de corbeaux.
+
+--Qu'est-ce que ça veut dire?
+
+--Je te l'expliquerai une autre fois, mon gars. Pour le présent,
+ôte-toi un peu de mon passage; j'aperçois là-bas l'oiseau que je veux
+dénicher...
+
+Et le brigadier, écartant brutalement le paysan, passa outre en se
+dirigeant vers le prêtre. Celui-ci, devinant sans doute que c'était
+à lui que le sous-officier en voulait, attendait paisiblement sous le
+porche de l'église. Quand le gendarme fut en face du vieux recteur:
+
+--Le curé de Fouesnan? demanda-t-il.
+
+--C'est moi, répondit le prêtre.
+
+--Ça marche tout seul, murmura le brigadier avec un sourire.
+
+--Que me voulez-vous, mon ami?
+
+--Vous demander d'abord, comme la loi l'exige, si vous avez prêté
+serment à la constitution?
+
+--Un pauvre ministre du Seigneur ne s'occupe pas de politique. Il prêche
+la paix, voilà tout.
+
+--Connu! les grandes phrases et autres frimes pour ne pas répondre; mais
+je représente la nation, moi, et la nation n'a pas le temps d'écouter
+les sermons. Répondez catégoriquement.
+
+Un murmure d'indignation accueillit ces paroles.
+
+--Silence dans les rangs! commanda le brigadier. A moins qu'il n'y en
+ait parmi vous qui aient envie que je leur lie les pouces et que je les
+emmène avec moi.
+
+Les paysans se regardèrent, mais personne ne répondit.
+
+--Voyons, continua le gendarme en s'adressant au recteur; répondez,
+l'ancien!
+
+--Que me voulez-vous? C'est la seconde fois que je vous le demande.
+
+--Avez-vous, oui ou non, prêté serment à la constitution, ainsi que
+l'ordonne la loi?
+
+--Non, répondit le prêtre.
+
+--Vous avouez donc que vous êtes réfractaire?
+
+--J'avoue que je ne m'occupe que de mes enfants.
+
+Et le recteur désignait du geste les paysans.
+
+--Alors, reprit le brigadier, faites vos paquets, mon vieux, et en
+route.
+
+--Vous m'emmenez?
+
+--Parbleu!
+
+--Et où allez-vous me conduire, mon Dieu?
+
+--A Quimper.
+
+--En prison peut-être?
+
+--C'est possible; mais ce n'est pas mon affaire, vous vous arrangerez
+avec les membres de la commune.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! qu'ai-je donc fait?
+
+--Vous êtes insermenté.
+
+--Monsieur le brigadier...
+
+--Allons! pas tant de manières, et filons! interrompit le soldat en
+portant la main sur le collet de la soutane du prêtre.
+
+Le vieillard se dégagea avec un geste plein de dignité. Mais les
+murmures des paysans se changeaient en vociférations, et déjà les gars
+les plus solides et les plus hardis s'étaient jetés entre le prêtre
+et les gendarmes. Au plus fort du tumulte, le vieil Yvon accourut,
+son pen-bas à la main. Il se précipita vers son ami le recteur, et
+s'adressant aux paysans:
+
+--Mes gars! s'écria-t-il, on a tué notre marquis, on veut emprisonner
+notre recteur. Le souffrirez-vous?
+
+--Non! non! répondirent les paysans en formant autour des gendarmes un
+cercle plus étroit.
+
+--La Rose! commanda le brigadier à un trompette, sonne un appel!...
+
+Le trompette obéit. Le brigadier, alors, tira de sa ceinture l'arrêté du
+département, le lut à haute et intelligible voix. Après cette lecture,
+il y eut un moment d'hésitation parmi la foule. Le brigadier voulut en
+profiter. Saisissant une seconde fois le vieillard, il fit un effort
+pour l'entraîner, mais les paysans se précipitèrent de nouveau et le
+recteur fut dégagé. Jusqu'alors là résistance se bornait à une simple
+opposition passive. Cependant cette opposition était tellement évidente,
+que le brigadier frappa la terre de la crosse de sa carabine avec une
+sourde colère.
+
+Il y avait là douze soldats en présence de près de cinquante paysan.
+Le gendarme comprenait qu'en dépit des carabines, des pistolets et des
+sabres, la partie ne serait pas égale.
+
+--A cheval! commanda-t-il à ses hommes.
+
+La foule, croyant qu'il allait donner l'ordre du départ sans exécuter
+son mandat, lui livra passage. Mais se retournant vers le recteur:
+
+--Au nom de la nation, du roi et de la loi, je vous ordonne de me
+suivre! dit-il.
+
+--Non! non! hurlèrent les paysans.
+
+--Attention, alors! fit le brigadier en s'adressant à ses soldats.
+
+--Mes enfants! mes enfants! disait le prêtre en s'efforçant d'apaiser le
+tumulte.
+
+Mais sa voix, ordinairement écoutée, se perdait au milieu du bruit. Puis
+les enfants se glissaient silencieusement dans la foule et apportaient à
+leurs pères les pen-bas que leur envoyaient les femmes.
+
+--Sabre en main! ordonna le brigadier.
+
+Les sabres jaillirent hors du fourreau, Les paysans se reculèrent. Le
+moment était décisif. Tout à coup un bruit de galop de chevaux retentit,
+et une nouvelle troupe de soldats, plus nombreuse que la première,
+déboucha sur la place. Le brigadier poussa un cri de joie.
+
+--Gendarmes! ordonna-t-il en s'élançant, sabrez-moi cette canaille!
+
+--A bas les gendarmes! à bas les bleus! répondirent les paysans. Vive le
+recteur! à bas la constitution!
+
+--Ah! vous faites les rebelles, mes petits Bretons! s'écria la voix
+du sous-lieutenant commandant le nouveau détachement. Attention, vous
+autres! Placez les prisonniers dans les rangs.
+
+Les gendarmes occupaient le centre de la place. Les paysans, refoulés,
+en obstruaient les issues. Une collision était imminente. Les femmes
+pleuraient, les enfants criaient, les soldats juraient, et les paysans,
+calmes et froids, les uns armés de faulx, les autres de fusils, les
+autres du fourches et du pen-bas, attendaient de pied ferme la charge
+des cavaliers. Le vieux recteur, dont les gendarmes n'avaient pu
+s'emparer, était agenouillé sous le porche de l'église et implorait la
+miséricorde divine.
+
+
+
+
+XXI
+
+LES DEUX RIVAUX.
+
+
+En voyant les gendarmes serrer leurs rangs et se mettre en bataille, le
+vieil Yvon s'était précipité vers sa demeure.
+
+--Yvonne! cria-t-il.
+
+--Mon père? répondit la jeune fille toute tremblante.
+
+--Où est Jahoua?
+
+--A Penmarkh, père, vous le savez bien.
+
+--Est-ce qu'il ne va pas revenir?
+
+--Si, père, je l'attends.
+
+Pendant ces mots échangés rapidement, le vieillard avait décroché un
+fusil pendu au-dessus de la cheminée.
+
+--Écoute, dit-il à sa fille. Tu vas sortir par le verger.
+
+--Oui, père.
+
+--Tu prendras la traverse par les genêts.
+
+--Oui, père.
+
+--Tu gagneras la route de Penmarckh, tu iras au-devant de Jahoua, et tu
+lui diras de hâter sa venue...
+
+--Oui, père.
+
+--Nous n'avons pas trop de gars ici...
+
+--Oh! mon Dieu! s'écria Yvonne, on va donc se battre?
+
+--Tu le vois.
+
+--Oh! mon père, prenez garde...
+
+--Silence, enfant; songe à mes ordres et obéis.
+
+--Oui, père, répondit la jeune fille en présentant son front au
+vieillard. Celui-ci embrassa tendrement Yvonne, la poussa vers le
+verger, et la suivant de l'oeil;
+
+--Au moins, murmura-t-il, elle sera à l'abri de tout danger!
+
+Et Yvon, s'élançant au dehors, rejoignit ses amis. En ce moment,
+l'officier qui avait pris le commandement renouvelait l'ordre d'exécuter
+la loi. Les paysans, faisant bonne contenance, répondaient aux menaces
+par des huées.
+
+ * * * * *
+
+Une demi-heure avant que les gendarmes ne pénétrassent dans le village
+de Fouesnan, Jahoua, le fiancé de la jolie Yvonne, suivait en trottant
+sur son bidet ce chemin des Pierres-Noires, dans lequel il avait couru
+jadis un si grand danger. L'amoureux fermier, tout entier aux rêves
+enchanteurs que faisait naître dans son esprit la pensée de son prochain
+mariage, chantonnait gaiement un noël, laissant marcher son cheval à sa
+fantaisie.
+
+Ce cheval était le même qui avait eu l'honneur de recevoir Yvonne sur
+sa croupe rebondie, lors du retour des promis de leur voyage à l'île de
+Groix. L'imagination emportée dans les suaves régions du bonheur, Jahoua
+se voyait, dans l'avenir, entouré d'une nombreuse progéniture, criant,
+pleurant et dansant dans la salle basse de la ferme. De temps en temps
+il portait la main à la poche de sa veste, en tirait un petit paquet
+sous forme de boîte, l'ouvrait et s'extasiait. Cette petite boite
+renfermait une magnifique paire de boucles d'oreilles qu'un pêcheur,
+commissionné par le fermier à cet effet, avait rapportée ce jour même
+de Brest. Jahoua souriait en pensant à la joie qu'allait éprouver sa
+coquette fiancée. Alors il activait l'allure du bidet. Déjà l'extrémité
+du clocher de Fouesnan lui apparaissait au-dessus des bruyères. Encore
+une demi-heure de route et il serait arrivé. C'était précisément à ce
+moment que les gendarmes opéraient leur entrée dans le village.
+
+Et apercevant le clocher du village, Jahoua précipita l'allure de son
+cheval; mais il n'avait pas fait cent pas en avant qu'un homme, écartant
+brusquement les ajoncs, se dressa devant lui, à un endroit où la route
+faisait coude.
+
+Cet homme, à la figure pâle, aux yeux égarés, était Keinec.
+
+Jahoua n'avait d'autre arme que son pen-bas Keinec tenait à la main sa
+carabine. Les deux hommes demeurèrent un moment immobiles, les regards
+fixés l'un sur l'autre.
+
+Jahoua était brave. En voyant son rival, il devina sur-le-champ qu'une
+scène tragique allait avoir lieu. Néanmoins son visage n'exprima pas la
+moindre crainte, et, lorsqu'il parla, sa voix était calme et sonore.
+
+--Que me veux-tu, Keinec? demanda-t-il
+
+--Tu le sais bien, Jahoua: ne t'es-tu pas demandé quelquefois si tu
+devais redouter ma vengeance?
+
+--Pourquoi la redouterais-je? Qu'as-tu à me reprocher pour me parler
+ainsi de vengeance?
+
+--Tu oses le demander, Jahoua! Faut-il donc te rappeler les serments
+d'Yvonne et sa trahison?
+
+--Écoute, Keinec, répondit le fermier, moi aussi, depuis longtemps, je
+désirais trouver une occasion de te parler sans témoins.
+
+--Toi? fit le marin avec étonnement.
+
+--Moi-même, car une explication est nécessaire entre nous, et le bonheur
+et la tranquillité d'Yvonne en dépendent. Keinec, tu me reproches de
+t'avoir enlevé l'amour de celle que tu aimes. Keinec, tu reproches
+à Yvonne d'avoir trahi ses serments. Tu nous menaces tous deux de ta
+vengeance, et si tu n'as pas fait jusqu'à présent un malheur, c'est que
+la volonté de Dieu s'y est opposée! Est-ce vrai?
+
+--Cela est vrai, répondit Keinec.
+
+--Réfléchis, mon gars, avant de songer à commettre un crime. Que t'ai-je
+fait, moi? Je ne te connaissais pas. Tu passais pour mort dans le pays.
+Je vis Yvonne et je l'aimai. Est-ce que j'agissais contre toi, dont
+j'ignorais l'existence? De son côté, Yvonne t'avait longtemps pleuré!
+Yvonne te croyait à jamais perdu!... Voulais-tu que, jeune et jolie
+comme elle l'est, elle se condamnât à vivre dans une éternelle
+solitude?...
+
+--Jahoua, interrompit Keinec avec violence, je ne suis pas venu pour
+écouter ici des explications quelles qu'elles soient!...
+
+--Pourquoi es-tu venu alors?
+
+--Pour te tuer!
+
+--Je suis sans armes, Keinec; veux-tu m'assassiner?
+
+--N'as-tu pas assassiné mon bonheur?
+
+--Tuer un homme qui ne peut se défendre, c'est l'acte d'un lâche!
+
+--Eh bien! je serai lâche! que m'importe.
+
+Et Keinec, saisissant sa carabine, l'arma rapidement. Jahoua pâlit, mais
+il ne bougea point.
+
+--Écoute, dit Keinec, dont le visage décomposé était plus livide et plus
+effrayant que celui du fermier; écoute, je ne veux pas tuer l'âme
+en même temps que le corps. Je t'accorde cinq minutes pour faire ta
+prière...
+
+--Je refuse! répondit Jahoua.
+
+--Tu ne veux pas te mettre en paix avec Dieu?
+
+--Dieu nous voit tous deux, Keinec; Dieu lit dans nos coeurs; Dieu nous
+jugera.
+
+--Voyons; jures-tu de renoncer à Yvonne?
+
+--Jamais!
+
+--Alors, malheur à toi, Jahoua! Tu viens de prononcer ton arrêt! Tu es
+décidé à mourir? Eh bien! meurs sans prières!... meurs comme un chien!
+
+Et, relevant sa carabine avec impétuosité, il l'épaula, appuya son doigt
+sur la détente et fit feu. L'amorce brûla seule. Keinec poussa un cri de
+rage. Jahoua respira fortement.
+
+--Invulnérable! invulnérable! s'écria le jeune marin; Carfor l'avait
+bien dit!
+
+--Keinec, fit Jahoua avec calme, à ton tour tu es désarmé!
+
+--Eh bien! répondit Keinec en relevant la tête.
+
+--Tu es désarmé, Keinec, et moi j'ai mon pen-bas!
+
+En disant ces mots, Jahoua franchit d'un seul bond le talus de la route,
+et se tint debout à trois pas de Keinec. Ce dernier saisit sa carabine
+par le canon, et la fit tournoyer comme une massue. Les deux hommes se
+regardèrent face à face, et demeurèrent pendant quelques secondes dans
+une menaçante immobilité. On devinait qu'entre eux la lutte serait
+terrible, car ils étaient tous deux de même âge et de même force.
+
+Ils demeurèrent là, les yeux fixés sur les yeux, presque pied contre
+pied, la tête haute, les bras prêts à frapper. Ils allaient s'élancer.
+Tout à coup un bruit de fusillade retentit derrière eux dans le
+lointain.
+
+--C'est à Fouesnan qu'on se bat, s'écria Jahoua.
+
+--Qu'est-ce donc? fit Keinec à son tour.
+
+--Yvonne est peut-être en danger!
+
+--Eh bien! si cela est, si, comme tu le dis, un danger menace Yvonne,
+c'est moi seul qui la sauverai, Jahoua!
+
+Et Keinec, s'élançant sur son ennemi, le saisit à la gorge. D'un commun
+accord ils avaient abandonné, l'un son pen-bas, l'autre sa carabine. Ils
+voulaient sentir leurs ongles s'enfoncer dans les chairs palpitantes!
+Ils restèrent ainsi immobiles de nouveau, essayant mutuellement de
+s'enlever de terre. Les veines de leurs bras se gonflaient et semblaient
+des cordes tendues. Leurs yeux injectés de sang lançaient des éclairs
+fauves. L'égalité de puissance musculaire de chacun d'eux annihilait
+pour ainsi dire leurs forces.
+
+Jahoua avait franchi l'espace qui le séparait de Keinec, ainsi que nous
+l'avons dit. Ils luttaient donc tous deux sur le talus coupé à pic de
+la chaussée. Insensiblement ils se rapprochaient du bord. Enfin Jahoua,
+dans un effort suprême pour renverser son adversaire, sentit son pied
+glisser sur la crête du talus. Il enlaça plus fortement Keinec, et tous
+deux, sans pousser un cri, sans cesser de s'étreindre, roulèrent d'une
+hauteur de sept ou huit pieds sur les cailloux du chemin.
+
+La violence de la chute les contraignit à se disjoindre. Chacun d'eux se
+releva en même temps. Silencieux toujours, ils recommencèrent la lutte
+avec plus d'acharnement encore. Il était évident que l'un de ces deux
+hommes devait mourir. Déjà Jahoua faiblissait. Keinec, qui avait mieux
+ménagé ses forces, roidissait ses bras, et ployait lentement en arrière
+le corps du fermier.
+
+Le sang coulait des deux côtés. Un râle sourd s'échappait de la poitrine
+des adversaires entrelacés. Enfin Jahoua fit un effort désespéré.
+Rassemblant ses forces suprêmes, il étreignit son ennemi. Keinec,
+ébranlé par la secousse, fit un pas en arrière. Dans ce mouvement, son
+pied posa à faux sur le bord d'une ornière profonde. Il chancela. Jahoua
+redoubla d'efforts, et tous deux roulèrent pour la seconde fois sur la
+chaussée, Keinec renversé sous son adversaire.
+
+Profitant habilement de l'avantage de sa position, le fermier s'efforça
+de contenir les mouvements de Keinec et de l'étreindre à la gorge pour
+l'étrangler. Déjà ses doigts crispés meurtrissaient le cou du marin.
+Keinec poussa un cri rauque, roidit son corps, saisit le fermier par les
+hanches, et, avec la force et la violence d'une catapulte, il le
+lança de côté. Se relevant alors, il bondit à son tour sur son ennemi
+terrassé.
+
+Encore quelques minutes peut-être, et de ces deux hommes il ne resterait
+plus qu'un vivant. En ce moment, le galop d'un cheval lancé à fond de
+train retentit sur les pierres de la route dans la direction du village.
+Ce galop se rapprochait rapidement de l'endroit où luttaient les deux
+rivaux. Jahoua et Keinec n'y prêtèrent pas la moindre attention, non
+plus qu'à la fusillade qui retentissait sans relâche. Liés l'un à
+l'autre, tous deux n'avaient qu'une volonté, qu'une pensée, qu'un
+sentiment: celui de se tuer mutuellement. La lutte était trop violente
+pour pouvoir être longue encore.
+
+
+
+
+XXII
+
+YVONNE.
+
+
+Tandis que les gendarmes procédaient à l'arrestation du recteur de
+Fouesnan, Yvonne, sur l'ordre de son père, avait pris en toute hâte la
+route de Penmarckh pour aller au-devant de son fiancé, et presser son
+arrivée au village. Dans cette circonstance solennelle, le vieil Yvon
+voulait que son futur gendre fît cause commune avec les gars du pays.
+Yvonne traversa donc rapidement le verger et s'élança dans les genêts
+pour couper au plus court. La jeune fille marchait rapidement.
+
+Les gendarmes étaient arrivés vers la chute du jour. C'était donc à
+cette heure indécise, où la lumière mourante lutte faiblement avec
+l'obscurité, que se passaient les événements.
+
+La jolie Bretonne, vive et légère comme l'hirondelle, rasait la terre de
+son pied rapide. Déjà elle atteignait le rebord de la route, lorsqu'une
+exclamation poussée près d'elle l'arrêta brusquement dans sa course.
+Avant qu'elle eût le temps de reconnaître le côté d'où partait ce bruit
+inattendu, deux bras vigoureux la saisirent par la taille, l'enlevèrent
+de terre et la renversèrent sur le sol. Yvonne voulut se débattre, et
+sa bouche essaya un cri. Mais un mouchoir noué rapidement sur ses lèvres
+étouffa sa voix, et ses mains, attachées par un noeud coulant préparé
+d'avance, ne purent lui venir en aide pour la résistance. Trois hommes
+l'entouraient. Sans prononcer un seul mot, l'un de ces hommes prit la
+jeune fille dans ses bras et courut vers la route. Avant de descendre
+le talus, il regarda attentivement autour de lui. Assuré qu'il n'y avait
+personne qui pût gêner ses projets, il s'élança sur la chaussée.
+
+Un vigoureux bidet d'allure était attaché aux branches d'un chêne
+voisin. L'inconnu déposa Yvonne sur le cou du cheval et sauta lui-même
+en selle. Ses deux compagnon s'avancèrent alors. Le cavalier prit une
+bourse dans sa poche et la jeta à leurs pieds. Puis, soutenant Yvonne de
+son bras droit, et rendant de l'autre la main à sa monture, il partit au
+galop dans la direction de Penmarckh.
+
+La nuit descendait rapidement. Du côté de Fouesnan, la fusillade
+augmentait d'intensité. A peine le cheval emportant Yvonne et son
+ravisseur avait-il fait deux cents pas, que ce dernier aperçut deux
+ombres se mouvant sur la route d'une façon bizarre.
+
+--Que diable est cela? murmura-t-il en ralentissant un peu le galop de
+sa monture.
+
+Il essaya de percer les ténèbres en fixant son regard sur le chemin;
+mais il ne distingua pas autre chose qu'une forme étrange et double
+roulant sur la chaussée. Un moment il parut vouloir retourner en
+arrière. Mais le bruit de la fusillade, arrivant plus vif et plus
+pressé, lui fit abandonner ce dessein.
+
+--En avant! murmura-t-il en piquant son cheval et en armant un pistolet
+qu'il tira de l'une des fontes de sa selle.
+
+La pauvre Yvonne s'était évanouie. Le cheval avançait avec la rapidité
+de la foudre. Déjà les ombres n'étaient qu'à quelques pas, et l'on
+pouvait distinguer deux hommes luttant l'un contre l'autre avec
+l'énergie du désespoir. Le cavalier rassembla son cheval et s'apprêta à
+franchir l'obstacle. Le cheval, enlevé par une main savante, s'élança,
+bondit et passa. La violence du soubresaut fit revenir Yvonne à
+elle-même. Elle ouvrit les yeux. Ses regards s'arrêtèrent sur le visage
+de son ravisseur. Alors, d'un geste rapide et désespéré, elle brisa les
+liens qui retenaient ses mains captives; elle écarta le mouchoir qui lui
+couvrait la bouche, et elle poussa un cri d'appel.
+
+--Malédiction! s'écria le cavalier en lui comprimant les lèvres avec la
+paume de sa main, et il précipita de nouveau la course de son cheval.
+
+Cependant au cri suprême poussé par Yvonne, les deux combattants
+s'étaient arrêtés en frissonnant. D'un seul bond ils furent debout.
+
+--As-tu entendu? demanda Keinec.
+
+--Oui, répondit Jahoua.
+
+En ce moment la fusillade retentit avec un redoublement d'énergie. Les
+deux hommes se regardèrent: ils ne pensaient plus à s'entre-tuer. Tous
+deux aimaient trop Yvonne pour ne pas sacrifier leur haine à leur amour.
+Dans l'apparition fantastique de ce cheval emportant deux corps
+enlacés, dans ce cri de terreur, dans cet appel gémissant poussé presque
+au-dessus de leurs têtes, ils avaient cru reconnaître la forme
+gracieuse et la voix altérée d'Yvonne. Puis, voici que la fusillade qui
+retentissait du côté de Fouesnan venait donner un autre cours à leurs
+pensées.
+
+--On se bat au village! murmurèrent-ils ensemble.
+
+Et, de nouveau, ils demeurèrent indécis. Mais ces indécisions
+successives durèrent à peine une seconde. Keinec prit sur-le-champ un
+parti.
+
+--Jahoua, dit-il, tu es brave; jure-moi de te trouver demain, au point
+du jour, à cette même place..
+
+--Je te le jure!
+
+--Maintenant, un cri vient de retentir et une ombre a passé sur nos
+têtes. J'ai cru reconnaître Yvonne.
+
+--Moi aussi.
+
+--Si cela est, elle est en péril...
+
+--Oui.
+
+--Sauvons-la d'abord; nous nous battrons ensuite.
+
+--Tu as raison, Keinec; courons!
+
+--Attends! On se bat à Fouesnan.
+
+--Je le crois.
+
+--Peut-être avons-nous été le jouet d'une illusion tout à l'heure.
+
+--C'est possible.
+
+--Cours donc à Fouesnan, toi, Jahoua.
+
+--Et toi?
+
+--Je me mets à la poursuite de ce cheval maudit!
+
+--Non! non! je ne te quitte pas. Si on violente Yvonne, je veux la
+sauver...
+
+--Cependant si nous nous sommes trompés?
+
+--Non; c'était Yvonne, te dis-je! j'en suis sûr!
+
+--Je le crois aussi; il me semble l'avoir reconnue mais encore une
+fois, cependant, nous pouvons nous être trompés, et dans ce cas nous la
+laisserions donc à Fouesnan exposée au tumulte et au danger du combat
+qui s'y livre!
+
+--Eh bien! dit Jahoua, va à Fouesnan, toi!
+
+--Non! non!... Je poursuivrai ce cavalier.
+
+Les deux jeunes gens se regardèrent encore avec des yeux brillants de
+courroux: leur volonté, qui se contredisait, allait peut-être ranimer la
+lutte. Jahoua se baissa et ramassa une poignée de petites pierres.
+
+--Que le sort décide! s'écria-t-il. Pair ou non?
+
+--Pair! répondit Keinec.
+
+La main du fermier renfermait six petits cailloux. Le jeune marin poussa
+un cri de joie.
+
+--Va donc à Fouesnan, dit-il; moi je vais couper le pays et gagner la
+mer. C'est là que le chemin aboutit.
+
+Jahoua rejeta les pierres avec rage; puis, sans mot dire, il saisit son
+pen-bas. Keinec reprit sa carabine, et tous deux, dans une direction
+opposée, s'élancèrent rapidement.
+
+ * * * * *
+
+Lorsque les gendarmes eurent, sur l'ordre de leur officier, placé les
+prisonniers au milieu d'eux, ils se préparèrent à forcer l'une des
+issues de la place. En conséquence, ils s'avancèrent le sabre en main,
+et au petit pas de leurs chevaux, jusqu'à la barrière vivante qui
+s'opposait à leur passage. Là, l'officier commanda: Halte!
+
+Suivant les instructions qu'il avait reçues, il devait éviter, autant
+que possible, l'effusion du sang. Mais, avant tout, il avait mission
+d'arrêter les prêtres insermentés et de les ramener, coûte que coûte,
+dans les prisons de Quimper. Il improvisa donc une petite harangue
+arrangée pour la circonstance, et dans laquelle il s'efforçait de
+démontrer aux habitants de Fouesnan que, si la nation leur enlevait leur
+recteur, c'était pour le bien général. En 1791, on n'avait pas encore
+pris l'habitude de mettre:--_la patrie en danger_.--Les Bas-Bretons
+écoutèrent paisiblement cette harangue, pour deux motifs: Le premier, et
+c'est là un trait distinctif du caractère des fils de l'Armorique, c'est
+que, bonnes ou mauvaises, le paysan breton écoute toujours les raisons
+données par son interlocuteur; seulement, il prend pour les écouter un
+air de stupidité sauvage qui indique sa résolution de ne pas vouloir
+comprendre. Inutile de dire que ces raisons données ne changent
+exactement rien à sa résolution arrêtée. En second lieu, et peut-être
+eussions-nous dû commencer par là, le discours du lieutenant étant en
+français et les habitants de Fouesnan ne parlant guère que le dialecte
+breton, il était difficile, malgré tout le talent de l'orateur, qu'il
+parvînt à persuader son auditoire. Aussi les paysans, la harangue
+terminée, ne firent-ils pas mine de bouger de place et de livrer
+passage. Tout au contraire, les cris s'élevèrent plus violents encore.
+
+--Notre recteur! notre recteur! hurla la foule.
+
+Le lieutenant commença alors les sommations. Les paysans ne reculèrent
+pas.
+
+--Chargez! commanda le gendarme exaspéré par cette froide résistance.
+
+Les cavaliers s'élancèrent. Un long cri retentit dans la foule. Trois
+paysans venaient de tomber sous les sabres des gendarmes. Alors le
+combat commença. Les Bas-Bretons, exaspérés, attaquèrent à leur tour.
+Une mêlée épouvantable eut lieu sur la place. Quelques chevaux, atteints
+par le fer des faulx, roulèrent en entraînant leurs cavaliers. Les
+gendarmes se replièrent et firent feu de leurs carabines. Les paysans
+ripostèrent. Mal armés, mal dirigés ils ne maintenaient l'égalité de la
+lutte que par leur nombre; mais il était évident qu'à la fin les soldats
+devaient l'emporter.
+
+Pendant près d'une heure chacun fit bravement son devoir. De chaque côté
+les morts et les blessés tombaient à tous moments. Au premier rang des
+combattants on distinguait le vieil Yvon. Ce fut à ce moment que Jahoua
+arriva. Le brave fermier se joignit à ses amis, et leur apporta le
+puissant concours de son bras robuste.
+
+Cependant les soldats gagnaient du terrain. Ils étaient parvenus
+à s'emparer du recteur, et, se rangeant en colonne serrée, ils se
+préparaient à faire une trouée pour quitter le village. Les paysans
+reculaient quand une troupe d'hommes, arrivant au pas de course par la
+route du château, vint tout à coup changer la face du combat.
+
+Cette troupe, composée d'une trentaine de gars armés de carabines, de
+piques et de haches, s'élança au secours des paysans. C'étaient les
+marins du _Jean-Louis_, commandés par Marcof. Le patron du lougre était
+magnifique à voir. Brandissant d'une main une courte hache, tenant de
+l'autre un pistolet, il bondissait comme un jaguar. Ses yeux lançaient
+des éclairs, ses narines dilatées respiraient avec joie l'odeur du sang
+et l'odeur de la poudre. En arrivant en face des gendarmes, il poussa un
+rugissement de joie farouche.
+
+--Arrière, vous autres, cria-t-il aux paysans en les écartant de la
+main. Et se retournant vers sa troupe: A moi, les gars! En avant et feu
+partout! Tue! tue!
+
+--Mort aux bandits! hurla l'officier de gendarmerie. Vive la nation!
+
+--Vive le roi! A bas la constitution! répondit Marcof en fendant la tête
+du sous-lieutenant qui roula en bas de son cheval.
+
+Alors, entre ces hommes également aguerris aux combats, ce fut une
+boucherie épouvantable. Au milieu de la mêlée la plus sanglante, et au
+moment où Marcof, pressé, entouré par cinq gendarmes, se défendait
+comme un lion, mais ne parvenait pas toujours à parer les coups qui lui
+étaient portés, un nouvel arrivant s'élança vers lui, et abattit d'un
+coup de carabine d'abord, et d'un coup de crosse ensuite, deux de ceux
+qui menaçaient le plus l'intrépide marin.
+
+--Keinec! s'écria Marcof en se détournant. Merci, mon gars.
+
+Le combat continua. Bientôt les gendarmes se comptèrent de l'oeil. Ils
+n'étaient plus que sept ou huit privés d'officier. Ils firent signe
+qu'ils se rendaient. Marcof arrêta le feu et s'avança vers eux.
+
+--Vous avez fait bravement votre devoir, leur dit-il; vous êtes de bons
+soldats; partez vite; regagnez Quimper; car je ne répondrais pas de vous
+ici.
+
+Les soldats remirent le sabre au fourreau, et s'élancèrent poursuivis
+par les rires et les huées. Alors les paysans entourèrent leur vieux
+recteur, et, l'enlevant dans leurs bras, le portèrent en triomphe
+jusque sur le seuil de l'église. Le vieillard épouvanté de ce qui venait
+d'avoir lieu, versait des larmes de douleur. Enfin, il étendit les mains
+vers la foule, et, désignant les blessés et les morts:
+
+--Songez à eux avant tout! dit-il. Transportez au presbytère ceux qui
+n'ont pas d'asile.
+
+Une heure après, le village, naguère si calme, offrait encore tous les
+aspects de l'agitation la plus vive. Marcof, dans la crainte d'un retour
+de nouveaux soldats, avait placé des vedettes sur les hauteurs. Les
+hommes étaient réunis dans la maison d'Yvon. Le vieux pêcheur, au milieu
+de la chaleur du combat, et pendant les premiers instants consacrés aux
+blessés et aux morts, n'avait pu constater l'absence de sa fille. En
+rentrant chez lui il aperçut Jahoua qui, tout ensanglanté par sa double
+lutte de la soirée, accourait vers lui.
+
+--Où est Yvonne? demanda vivement le fermier.
+
+--Yvonne! répéta le vieillard.
+
+--Oui.
+
+--Mais tu dois le savoir.
+
+--Comment le saurai-je?
+
+--Elle est allée au-devant de toi.
+
+--Quand donc?
+
+--Au commencement du combat.
+
+--Alors elle était sur le chemin des Pierres-Noires?
+
+--Oui.
+
+--Et elle n'est pas revenue?
+
+--Non! répondit Yvon frappé de terreur par le bouleversement subit des
+traits du jeune homme.
+
+--Elle n'est pas revenue! répéta ce dernier.
+
+--Mais tu ne l'as donc pas ramenée avec toi?
+
+--Je ne l'ai même pas rencontrée!...
+
+--Mon Dieu! qu'est-elle donc devenue depuis deux heures?
+
+Les paysans qui entraient successivement dans la maison d'Yvon avaient
+entendu ce dialogue.
+
+--Mais, fit observer l'un d'eux, peut-être qu'Yvonne aura eu peur et
+qu'elle se sera cachée.
+
+--C'est possible, répondit le vieillard. Tiens, Jahoua, cherchons dans
+la maison, et vous autres, mes gars, cherchez dans le village.
+
+Plusieurs paysans sortirent.
+
+--Ah! murmura Jahoua, c'était bien elle que j'avais vue, et Keinec aussi
+l'avait bien reconnue!
+
+
+
+
+XXIII
+
+DEUX COEURS POUR UN AMOUR.
+
+
+Comme on le pense, les recherches furent vaines. Marcof revint avec les
+paysans, et là, devant tous, Jahoua raconta sa rencontre avec Keinec,
+la lutte qui s'en était suivie, et l'apparition étrange qui les avait
+séparés. Il termina en ajoutant que Keinec s'était mis à la poursuite du
+cavalier qui, selon toute probabilité, enlevait Yvonne.
+
+--Mais Keinec est ici, interrompit Marcof.
+
+--Il est revenu? s'écria Jahoua.
+
+--Me voici! répondit la voix du marin.
+
+Et Keinec s'avança au milieu du cercle.
+
+--Ma fille? mon Yvonne? demanda le vieillard avec désespoir.
+
+--Je n'ai pu retrouver sa trace! répondit Keinec d'une voix sombre.
+
+--N'importe; raconte vite ce qui est arrivé, ce que tu as fait au moins!
+dit vivement Marcof.
+
+--C'est bien simple: comme la route des Pierres-Noires n'aboutit qu'à
+Penmarckh, je me suis élancé sur les falaises pour couper au plus court.
+J'entendais de loin le galop précipité du cheval. Arrivé au village,
+j'écoutai pour tâcher de deviner la direction prise, mais je n'entendis
+plus rien. Alors l'idée me vint que l'on pouvait avoir gagné la mer. Je
+me laissai glisser sur les pentes et je touchai promptement la plage.
+Elle était déserte. J'écoutai de nouveau. Rien! Cependant, en m'avançant
+sur les rochers, il me sembla voir au loin une barque glisser sur les
+vagues. Je courus à mon canot. L'amarre avait été coupée et la marée
+l'avait entraîné. Aucune autre embarcation n'était là. Aucune des
+chaloupes du _Jean-Louis_ n'était à la mer. A bord, j'appris que Marcof
+et ses hommes étaient ici. Alors une sorte de folie étrange s'empara de
+moi. Je crus un moment que j'avais fait un mauvais rêve et que rien
+de ce que j'avais vu et entendu n'était vrai. Je me dis que personne
+n'avait intérêt à enlever Yvonne, et qu'elle devait être à Fouesnan.
+D'ailleurs, la fusillade que j'entendais m'attirait de ce côté.
+Convaincu que je retrouverais la jeune fille au village, je repris la
+route des falaises. Vous savez le reste.
+
+Un profond silence suivit le récit de Keinec. Aucun des assistants
+ne pouvant deviner la vérité, se livrait intérieurement à mille
+conjectures. Marcof, surtout, réfléchissait profondément. Le vieil
+Yvon s'abandonnait sans réserve à toute sa douleur. Jahoua et Keinec
+s'étaient rapprochés du père d'Yvonne et s'efforçaient de le consoler.
+Leurs mains se touchaient presque, et telle était la force de leur
+passion, qu'ils ne songeaient plus au combat qu'ils s'étaient livré
+quelques heures auparavant, ni à celui qui devait avoir lieu le
+lendemain. Marcof se leva, et, frappant du poing sur la table:
+
+--Nous la retrouverons, mes gars! s'écria-t-il.
+
+Tous se rapprochèrent de lui.
+
+--Que faut-il faire? demandèrent à la fois le fermier et le jeune marin.
+
+--Cesser de vous haïr, d'abord, et m'aider loyalement tous deux.
+
+Les deux hommes se regardèrent.
+
+--Keinec, dit Jahoua après un court silence, nous aimons tous deux
+Yvonne, et nous étions prêts tout à l'heure à nous entretuer pour
+satisfaire notre amour et nous débarrasser mutuellement d'un rival.
+Aujourd'hui Yvonne est en danger; nous devons la sauver. Tu entends ce
+que dit Marcof. Quant à ce qui me concerne, je jure, jusqu'au moment où
+nous aurons rendu Yvonne à son père, de ne plus avoir de haine pour toi,
+et d'être même un allié sincère et loyal. Le veux-tu?
+
+--J'accepte! répondit Keinec; plus tard, nous verrons.
+
+--Touchez-vous la main! ordonna Marcof.
+
+Les deux jeunes gens firent un effort visible. Néanmoins ils obéirent.
+
+--Bien, mes gars! s'écria Yvon avec attendrissement, bien! Vous êtes
+braves et vigoureux tous deux; aidez Marcof, et Dieu récompensera vos
+efforts!
+
+Au moment où les paysans entouraient les deux rivaux devenus alliés,
+le tailleur de Fouesnan se précipita dans la chambre. La physionomie
+du bossu reflétait tant de sensations diverses, que tous les yeux se
+fixèrent sur lui. Il était accouru droit à Yvon.
+
+--Votre fille!... balbutia-t-il comme quelqu'un qui cherche à reprendre
+haleine, votre fille, père Yvon?
+
+--Sais-tu donc quelque chose sur elle? demanda vivement Marcof.
+
+Le tailleur fit signe que oui.
+
+--Parle! parle vite! s'écrièrent les paysans.
+
+--On l'a enlevée ce soir dans le chemin des Pierres-Noires!
+
+--Comment sais-tu cela?
+
+--J'ai vu celui qui l'enlevait.
+
+--Son nom? s'écria Keinec en se levant avec violence.
+
+--Je l'ignore; mais vous vous rappelez les deux inconnus dont je vous ai
+parlé, et que j'avais vu rôder autour du château?
+
+--Oui, oui, firent les paysans.
+
+--Eh bien! celui qui emportait Yvonne sur son cheval, est l'un de ces
+hommes.
+
+--Tu en es sûr? dit Marcof avec vivacité.
+
+--Sans doute. Le jour de la mort de notre regretté seigneur, je les ai
+suivis tous les deux, et, caché dans les genêts d'abord, sur la corniche
+des falaises ensuite, j'ai entendu leur conversation presque tout
+entière. Ils parlaient d'enlèvement; mais je n'avais pas compris qu'il
+s'agissait de votre fille, père Yvon. Ce soir, en revenant de Penmarckh
+et au moment où je longeais la grève pour regagner la route, j'ai
+parfaitement reconnu le plus jeune des deux hommes dont je vous parlais.
+Il portait une femme dans ses bras. Comme j'étais dans l'ombre, il
+ne m'a pas vu, et avant que j'aie eu le temps de pousser un cri, il
+s'élançait dans une barque que montaient déjà deux autres hommes, et ils
+ont poussé au large... C'est alors que, la lune se levant, il m'a semblé
+reconnaître Yvonne. Je n'en étais pas certain néanmoins, lorsque leur
+conversation m'est revenue à la mémoire tout à coup, et j'ai pris ma
+course vers le village. En arrivant, les femmes m'ont appris qu'Yvonne
+avait disparu... Alors je n'ai plus douté.
+
+--Et sur quel point de la côte semblaient-ils mettre le cap? demanda
+Yvon.
+
+--Ils paraissaient vouloir prendre la haute mer, mais j'ai dans l'idée
+qu'ils s'orientaient vers la baie des Trépassés.
+
+--Et moi j'en suis sûr! dit brusquement Marcof. Allons, mes gars,
+continua-t-il en s'adressant à Keinec et à Jahoua, en route et
+vivement. Je laisse ici mes hommes pour la garde du village, Bervic les
+commandera. Nous reviendrons probablement au point du jour. D'ici là,
+mes enfants, cachez le recteur, car vous pouvez être certains que les
+gendarmes reviendront.
+
+Puis, prenant le tailleur à part, il l'entraîna au dehors.
+
+--Tu as entendu toute la conversation de ces deux hommes? dit-il à voix
+basse.
+
+--Oui.
+
+--N'a-t-il donc été question que de cet enlèvement?...
+
+--Oh non!
+
+--Ils ont parlé du marquis, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Tu vas me raconter cela, et surtout n'omets rien.
+
+Le tailleur raconta alors minutieusement la conversation qui avait eu
+lieu entre le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy. Seulement la
+brise de mer, en empêchant parfois le tailleur de saisir tout ce que
+se communiquaient les cavaliers, avait mis obstacle à ce qu'il comprît
+qu'il s'agissait d'Yvonne dans la question de l'enlèvement. Le nom
+de Carfor, revenu plusieurs fois dans la conversation l'avait
+singulièrement frappé. En entendant prononcer ce nom, Marcof
+tressaillit.
+
+--Carfor mêlé à toute cette infernale intrigue! murmura-t-il; j'aurais
+dû le prévoir. C'est le mauvais génie du pays! Merci, continua-t-il en
+s'adressant au tailleur; viens demain à bord de mon lougre, et je te
+remettrai l'argent que le marquis de La Rouairie te fait passer pour tes
+services.
+
+Un quart d'heure après, Marcof, Keinec et Jahoua suivaient
+silencieusement la route des falaises, se dirigeant vers la crique où
+était amarré _le Jean-Louis_. Deux hommes seulement veillaient à bord,
+mais ils faisaient bonne garde, car les arrivants ne les avaient
+pas encore pu distinguer, que le cri de «Qui vive!» retentit à leurs
+oreilles et qu'ils entendirent le bruit sec que fait la batterie d'un
+fusil que l'on arme. Marcof, au lieu de répondre, porta la main à sa
+bouche et imita le cri sauvage de la chouette. A ce signal, un second
+cri retentit à quelque distance.
+
+--Qu'est-ce que cela? fit Marcof en s'arrêtant. Ce cri vient de terre et
+je n'y ai laissé personne.
+
+Puis, faisant signe de la main à ses deux compagnons de demeurer à la
+même place, il s'avança avec précaution en suivant le pied des falaises.
+Au bout d'une centaine de pas, il recommença le même cri quoique plus
+faiblement. Aussitôt un homme sortit d'une crevasse naturelle du rocher
+et s'avança vers lui. Marcof le regarda fixement, puis, lui tendant la
+main:
+
+--C'est toi, Jean Chouan? fit-il d'un air étonné. Que viens-tu faire en
+ce pays?
+
+--J'étais prévenu depuis huit jours de l'arrêté que le département
+allait rendre, répondit le chef si connu des rebelles de l'Ouest, et
+je suis venu seul dans la Cornouaille pour savoir ce que les gars
+voudraient faire...
+
+--Eh bien! tu as vu que, pour le premier jour, cela n'avait pas trop mal
+marché?
+
+--Oui. Ceux de Fouesnan ont agi solidement, et tu les as bien secondés.
+
+--Par malheur je n'ai qu'une cinquantaine d'hommes ici.
+
+--Demain il en arrivera cinq cents dans les bruyères de Boennalie. La
+Rouairie sera avec eux.
+
+--Très-bien.
+
+--Tu sais que les gendarmes reviendront au point du jour et brûleront
+les fermes. Il faudrait faire prévenir les gars.
+
+--Je m'en charge.
+
+--Tu feras conduire le recteur dans les bruyères et tu y amèneras tes
+hommes.
+
+--Cela sera fait.
+
+--C'est tout ce que j'avais à te dire, Marcof.
+
+--Adieu, Jean Chouan.
+
+Et le futur général de l'insurrection, dont le nom était alors presque
+inconnu, disparut en remontant vers le village. Marcof revint à ses deux
+compagnons, et tous trois s'élancèrent à bord du lougre. Marcof leur
+donna des armes et des munitions, puis ils mirent un canot à la mer, et,
+s'embarquant tous trois, ils poussèrent vigoureusement au large.
+
+--Sur quel point de la côte mettons-nous le cap? demanda Keinec en
+armant un aviron.
+
+--Sur la baie des Trépassés, répondit Marcof.
+
+--Nous allons à la grotte de Carfor?
+
+--Oui.
+
+--Dans quel but?
+
+--Dans le but de forcer le sorcier à nous dire où on a conduit Yvonne,
+répondit Marcof; et, par l'âme de mon père, il le dira. J'en réponds!
+
+Keinec et Jahoua, se courbant sur les avirons, nageaient avec force
+pendant que Marcof tenait la barre.
+
+ * * * * *
+
+En reconnaissant le chevalier de Tessy pour l'homme qui enlevait Yvonne,
+le tailleur de Fouesnan ne s'était pas trompé. Ainsi que cela avait été
+convenu entre lui et Carfor, le chevalier, accompagné d'un domestique,
+sorte de Frontin qui avait dix fois mérité les galères, était venu se
+poster sur la route de Penmarckh. Carfor avait compté se glisser dans
+le village, et, sous un prétexte quelconque, isoler Yvonne, s'en faire
+suivre ou l'enlever. Il pénétrait par le verger dans la maison d'Yvon,
+lorsqu'il entendit le vieillard donner à sa fille l'ordre d'aller
+au-devant de Jahoua. Le hasard servait donc le berger beaucoup mieux
+qu'il n'aurait pu l'espérer. En conséquence, il se retira vivement et
+courut dans les genêts prévenir le chevalier. Tous trois se tinrent
+prêts, et, ainsi qu'on l'a vu, ils accomplirent leur audacieux projet
+sans éprouver la moindre résistance.
+
+A peine le chevalier fut-il à cheval, que Carfor et le valet gagnèrent
+la grève par le sentier des falaises. Pour première précaution ils
+coupèrent les amarres du canot de Keinec, le seul qui se trouvât sur
+la côte. Puis ils allèrent à la crique et armèrent promptement une
+embarcation préparée d'avance. Cela fait, ils attendirent. Le chevalier
+ne tarda pas à arriver avec la jeune fille. Il sauta à terre. Le valet
+prit le cheval et le conduisit dans une grange dont la porte était
+ouverte. Ensuite ils s'embarquèrent. Carfor, assez bon pilote, dirigea
+l'embarcation, et ils franchirent les brisants. Yvonne s'était évanouie
+de nouveau, et cette circonstance, en empêchant la jeune fille de se
+débattre et de crier, facilitait singulièrement leur fuite. En moins
+d'une heure ils doublèrent la baie des Trépassés et mirent le cap sur
+l'île de Seint; mais, arrivés à la hauteur d'Audierne, ils coururent
+une bordée vers la côte. Le vent les poussait rapidement. Ils abordèrent
+dans une petite baie déserte. Le comte de Fougueray les y attendait avec
+des chevaux frais.
+
+--Eh bien? demanda-t-il au chevalier en lui voyant mettre le pied sur la
+plage.
+
+--J'ai réussi, Diégo, répondit celui-ci.
+
+--Bravo! A cheval, alors!
+
+--A cheval!
+
+--Et la belle Bretonne?
+
+--Elle est toujours évanouie.
+
+--Viens! Hermosa a tout préparé pour la recevoir. Débarrasse-toi d'abord
+du berger.
+
+--C'est juste.
+
+Et le chevalier, emmenant Carfor à l'écart, lui remit une nouvelle
+bourse complétant la somme promise.
+
+--Maintenant, lui dit-il, tu peux partir.
+
+--Quand vous reverrai-je? demanda Carfor.
+
+--Bientôt: mais il ne serait pas prudent que nous ayons une conférence
+avant quelques jours.
+
+--Vous m'écrirez?
+
+--Oui.
+
+--La lettre toujours dans le tronc du grand chêne?
+
+--Toujours.
+
+--Bonne chance, alors, monsieur le chevalier.
+
+--Merci.
+
+Le chevalier et le comte se mirent en selle. Le chevalier prit Yvonne
+entre ses bras, et, suivis du valet, ils s'éloignèrent rapidement.
+Carfor les suivit des yeux un instant et se rembarqua. Il revint vers la
+baie des Trépassés...
+
+La route qu'avaient prise le comte et le chevalier s'enfonçait dans
+l'intérieur des terres. Le chevalier pressait sa monture.
+
+--Corbleu! fit le comte en l'arrêtant du geste. Pas si vite, Raphaël, et
+songe que le cheval porte double poids.
+
+--J'ai hâte d'arriver, répondit le chevalier.
+
+--Nous ne courons aucun danger, très-cher, et nous avons devant nous une
+des plus belles routes de la Bretagne.
+
+--Je voudrais être à même de donner des soins à Yvonne. Voici près
+de trois heures qu'elle est sans connaissance, et cet évanouissement
+prolongé m'effraye.
+
+--Bah! sans cette pâmoison venue si à propos, nous ne saurions qu'en
+faire.
+
+--N'importe, hâtons-nous.
+
+--Soit, galopons.
+
+--Dis-moi, Diégo, reprit Raphaël après un moment de silence, tu es
+content de l'asile que tu as trouvé?
+
+--Enchanté! Personne ne viendra nous chercher là.
+
+--C'est un ancien couvent, je crois?
+
+--Oui, très-cher. Les nonnes en ont été expulsées par ordre du
+département, et j'ai obtenu la permission de m'y installer à ma guise.
+Or, à dix lieues à la ronde, tout le monde croit le cloître inhabité.
+
+--N'y a-t-il pas des souterrains?
+
+--Oui; et de magnifiques.
+
+--C'est là qu'il faudra nous installer.
+
+--Sans doute; et j'ai donné des ordres en conséquence?
+
+--Est-ce que tu as commis l'imprudence d'amener nos gens avec toi?
+
+--Allons donc, Raphaël; pour qui me prends-tu? Emmener nos gens!...
+quelle folie! Hermosa est seule là-bas avec Henrique, et nous n'aurons
+avec nous que le fidèle Jasmin.
+
+Et du geste le comte désignait le valet qui suivait.
+
+--Très-bien, fit le chevalier.
+
+--Jasmin! appela le comte.
+
+--Monseigneur? répondit le laquais en s'avançant au galop.
+
+--Prends les devants, et préviens madame la baronne de notre arrivée.
+
+Jasmin obéit; et, piquant son cheval, il partit à fond de train.
+
+--J'aperçois les clochetons de l'abbaye, dit alors le comte.
+
+--Ah! Yvonne revient à elle! s'écria le chevalier.
+
+La jeune fille, en effet, venait de rouvrir ses beaux yeux. Elle
+promena autour d'elle un regard étonné. La nuit était sur son déclin, et
+l'aurore commençait à blanchir l'horizon. Yvonne poussa un soupir. Puis
+sa tête retomba sur sa poitrine, et elle parut succomber à un nouvel
+évanouissement. Mais cette sorte de torpeur dura peu. Elle se ranima
+insensiblement et fixa ses yeux sur l'homme qui la tenait entre ses
+bras. Alors elle se jeta en arrière, et, rassemblant toutes ses forces,
+elle s'écria:
+
+--Au secours! au secours?
+
+--Qu'est-ce que je disais? fit le comte. Mieux la valait évanouie;
+heureusement nous sommes arrivés.
+
+Les cavaliers, en effet, entraient en ce moment dans la cour d'une vaste
+habitation, dont le style et l'architecture indiquaient la destination
+religieuse.
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE.
+
+L'ABBAYE DE PLOGASTEL.
+
+
+
+
+I
+
+L'ABBAYE DE PLOGASTEL
+
+
+L'abbaye de Plogastel, située à quelques lieues des côtes, dans la
+partie sud-ouest du département du Finistère, était depuis longtemps le
+siége d'une communauté religieuse, ouverte aux jeunes filles nobles de
+la province. Les pauvres nonnes, peu soucieuses des affaires du dehors,
+vivaient en paix dans leurs étroites cellules, lorsque l'Assemblée
+constituante d'abord, et l'Assemblée législative ensuite, jugèrent
+à propos de désorganiser les couvents et d'exiger surtout ce fameux
+serment à la constitution, qui devait faire tant de mal dans ses
+effets, et qui était si peu utile dans sa cause. L'abbesse du couvent de
+Plogastel refusa fort nettement de reconnaître d'autre souveraineté que
+celle du roi, et ne voulut, en aucune sorte, se soumettre à celle de
+la nation. Comme on le pense, cet état de rébellion ouverte ne pouvait
+durer. Les autorités du département délibérèrent, décrétèrent
+et ordonnèrent. En conséquence de ces délibérations, décrets et
+ordonnances, les nonnes furent expulsées de l'abbaye, le couvent fermé,
+et la propriété du clergé mise en vente. Aucun acquéreur ne se présenta.
+L'abbaye resta donc déserte. Le comte de Fougueray, en apprenant par
+hasard tous ces détails, résolut d'aller visiter l'abbaye de Plogastel.
+L'ayant trouvée fort à son goût et lui présentant tous les avantages
+de la retraite isolée qu'il cherchait, il se rendit chez le maire,
+fit valoir les lettres de ses amis de Paris, et toutes étant de chauds
+patriotes, il obtint facilement l'autorisation d'habiter temporairement
+le couvent désert. D'anciens souterrains, conduisant dans la campagne,
+offraient des moyens de fuite inconnus aux paysans eux-mêmes. Le comte
+choisit l'aile du bâtiment qu'habitait jadis l'abbesse et qui était
+encore fort bien décorée. En quelques heures il eut tout fait préparer,
+et ainsi que nous l'avons vu, il s'y était installé pendant l'absence du
+chevalier.
+
+En arrivant dans la cour, les deux hommes mirent pied à terre. Le
+chevalier enleva Yvonne qui criait et se débattait, et l'emporta dans
+l'intérieur du couvent, tandis que Jasmin prenait soin des chevaux.
+Le comte jeta autour de lui un coup d'oeil satisfait et suivit son
+compagnon.
+
+--Corpo di Bacco! dit-il tout à coup en patois napolitain et avec un
+accent de mauvaise humeur très-marqué. Au diable les amoureux et leurs
+donzelles!... Celle-ci me fend les oreilles avec ses criailleries. Sang
+du Christ! pourquoi lui as-tu enlevé son bâillon?
+
+--Elle étouffait, répondit le chevalier.
+
+--A d'autres! Tu donnes dans toutes ces simagrées? Voyons, tourne à
+droite, maintenant; là, nous voici dans l'ancienne cellule de l'abbesse.
+Il y a de bons verrous extérieurs, tu peux déposer la Bretonne ici.
+
+Le chevalier assit Yvonne sur un magnifique fauteuil brodé au petit
+point. Mais la jeune fille, s'échappant de ses bras et poussant des
+cris inarticulés, se précipita vers la porte. Le comte la retint par le
+poignet.
+
+--Holà! ma mignonne... dit-il, on ne nous quitte pas ainsi! C'est
+que, par ma foi! elle est charmante cette tourterelle effarouchée,
+continua-t-il en regardant attentivement la pauvre enfant.
+
+--Que faire pour la calmer? demanda le chevalier.
+
+--Rien, mon cher; une déclaration d'amour ne serait pas de mise. La
+fenêtre est grillée, sortons et enfermons-la! nous reviendrons, ou,
+pour mieux dire, tu reviendras plus tard. D'ici là, nous consulterons
+Hermosa, et tu sais qu'elle est femme de bon conseil.
+
+--Soit, répondit le chevalier; maintenant que la petite est ici, je ne
+crains plus qu'elle m'échappe, et j'ai, pour la revoir, tout le temps
+nécessaire. D'ailleurs, j'aime autant éviter les larmes.
+
+--Ah! tu es un homme sensible, toi, Raphaël! Les pleurs d'une jolie
+femme t'ont toujours attendri... témoin notre dernière aventure dans
+les gorges de Tarente. Vois, pourtant, si je t'avais écouté et que nous
+eussions épargné cette petite Française, où en serions-nous aujourd'hui?
+Tu porterais encore la veste déguenillée du lazzarone Raphaël, et
+peut-être même, ajouta-t-il en baissant la voix, bien qu'il parlât
+toujours italien, et peut-être même ramerions-nous à bord de quelque
+tartane de Sa Majesté le roi de Naples.
+
+Le chevalier frissonna involontairement en entendant ces paroles si
+étranges; puis jetant un coup d'oeil sur Yvonne qui était agenouillée et
+priait avec ferveur:
+
+--Viens! dit-il.
+
+Les deux hommes sortirent et poussèrent les verrous extérieurs.
+Ils traversèrent un long corridor et pénétrèrent dans une sorte
+d'antichambre ornée de torchères d'argent massif. Trois portes
+différentes s'ouvraient sur cette pièce. Le comte souleva familièrement
+une portière en s'effaçant pour livrer passage au chevalier.
+
+--Entre, mio caro! fit-il railleusement. Hermosa se plaint de ne pas
+t'avoir vu depuis vingt-quatre heures!
+
+La nouvelle pièce sur le seuil de laquelle se trouvaient Diégo et
+Raphaël (car désormais nous ne leur donnerons plus que ces noms qui sont
+véritablement les leurs), cette nouvelle pièce, disons-nous, servait
+évidemment d'oratoire à l'abbesse de Plogastel. Elle avait encore
+conservé une partie de ses somptuosités. Une tenture en soie de couleur
+violette, toute parsemée d'étoiles d'argent, tapissait les murailles.
+Des vitraux admirablement peints ornaient les fenêtres ogivales. Deux
+tableaux de sainteté, chefs-d'oeuvre des grands maîtres italiens,
+étaient appendus aux murs.
+
+On comprenait, en voyant toutes ces choses, que les religieuses,
+ne pouvant croire à une expulsion violente, n'avaient pris aucune
+précaution, et que les gendarmes les avaient surprises et arrachées au
+luxe des cloîtres (si luxueux alors), sans qu'elles eussent le temps de
+sauver les débris. Les bandes noires n'étaient pas alors suffisamment
+organisées, de sorte que les richesses laissées sans gardiens avaient
+cependant été respectées.
+
+Dans le fond de la pièce, étendue mollement dans une vaste bergère, on
+apercevait une femme qui, vue à distance, produisait cette impression
+que cause la souveraine beauté. En se rapprochant même, on voyait que
+cette femme, quoiqu'elle eût depuis longtemps dépassé les limites de
+la première jeunesse, pouvait soutenir encore un examen attentif. De
+magnifiques cheveux noirs, que la poudre n'avait jamais touchés en dépit
+de la mode. Un nez romain, d'une finesse et d'un dessin irréprochables.
+Une bouche mignonne, aux lèvres rouges. Des yeux de Sicilienne,
+surmontés de sourcils mauresques. Le teint était brun et mat comme celui
+des femmes du Midi, qui ne craignent pas de braver les rayons de flamme
+de leur soleil.
+
+Mais, en examinant avec plus d'attention, on apercevait aux tempes
+quelques rides habilement dissimulées. Les plis de la bouche étaient
+un peu fanés. Les contours du visage avaient perdu de leur fraîcheur et
+s'étaient arrêtés. Néanmoins, si l'on veut bien joindre à l'ensemble,
+un cou remarquable de forme, une taille bien prise, une poitrine fort
+belle, une main d'enfant et un pied patricien, on conviendra que, telle
+qu'elle était encore, cette femme pouvait passer pour une créature fort
+séduisante. Seulement, on demeurait émerveillé en songeant à ce qu'elle
+avait dû être à vingt ans.
+
+Au moment où les deux hommes pénétraient dans l'oratoire, Hermosa avait
+auprès d'elle un jeune garçon de dix à onze ans, blond et rose comme
+une fille, et qui semblait fort gravement occupé à tirer les longues
+oreilles d'un magnifique épagneul couché aux pieds de la dame. De temps
+en temps le chien poussait un petit cri de douleur et secouait sa tête
+intelligente, puis il se prêtait de bonne grâce à la continuation de ce
+jeu qui devait souverainement lui déplaire, mais qui charmait l'enfant.
+
+--Tableau de famille! s'écria le comte. D'honneur! je sentirais mes yeux
+humides de larmes si j'avais l'estomac moins affamé!
+
+--Fi! Diégo, répondit Hermosa en se levant; vous parlez comme un paysan!
+
+--C'est que je me sens un véritable appétit de manant, chère amie.
+
+--On va servir, répondit Hermosa.
+
+Puis, se tournant vers le chevalier:
+
+--Bonjour, Raphaël, dit-elle en lui tendant la main.
+
+--Bonjour, petite soeur.
+
+--Que m'a-t-on dit? que vous étiez en expédition amoureuse?
+
+--Par ma foi! on ne vous a pas menti.
+
+--Et vous avez réussi?
+
+--Comme toujours.
+
+--Fat!
+
+--Corbleu! interrompit le comte avec impatience, vous vous ferez vos
+confidences plus tard. Pour Dieu! mettons-nous à table!...
+
+--Cher Diégo, répondit Hermosa en souriant, depuis que vous avoisinez la
+cinquantaine, vous devenez d'un matérialisme dont rien n'approche! Cela
+est véritablement désolant.
+
+--Il est bien convenu que depuis que je n'ai plus trente ans et que je
+possède une taille largement arrondie, j'ai hérité de tous les défauts
+qui vous sont le plus antipathiques. Je l'admets; mais, corps du Christ!
+si je consens à être affublé de tous ces vices que vous me donnez si
+généreusement, je veux au moins en avoir les bénéfices! Encore une fois,
+je meurs de faim!
+
+--Et vous, chevalier? demanda Hermosa.
+
+--Lui! interrompit le comte, il est trop amoureux pour être assujetti
+aux besoins de l'estomac.
+
+--Et vous ne l'êtes pas, vous?
+
+--Quoi?
+
+--Amoureux!
+
+--Amoureux? Ce serait joli, à mon âge.
+
+Hermosa haussa les épaules et sortit. Cinq minutes après, Jasmin
+dressait un couvert dans un angle de la pièce, et après avoir encombré
+la table de mets abondants, il se disposa à servir ses maîtres.
+
+--Maintenant, dit Hermosa, pendant que Diégo entre en conversation
+réglée avec ce pâté de perdrix, racontez-moi, chevalier, votre
+expédition de cette nuit.
+
+--Avec d'autant plus de plaisir, chère soeur, que j'ai grand besoin de
+votre aide et de vos conseils, répondit Raphaël.
+
+--Vraiment?
+
+--Oui; la jeune fille se révolte.
+
+--Bah! Ces cris que j'ai entendus étaient donc les siens?
+
+--Précisément.
+
+--Eh bien! il faut avant tout commencer par la calmer, Cette petite doit
+être nerveuse...
+
+--J'y pensais, fit le comte sans perdre une bouchée.
+
+--Mangez, cher, et laissez-nous causer, dit Hermosa.
+
+ * * * * *
+
+Dès que Diégo et Raphaël eurent quitté la cellule dans laquelle ils
+avaient conduit Yvonne, la jeune fille se redressa vivement. Ses yeux
+rougis se séchèrent. Une résolution soudaine et hardie se refléta sur
+son joli visage. Elle fit lentement le tour de la pièce. Elle s'assura
+d'abord que la porte était verrouillée au dehors; puis elle alla droit
+à la fenêtre et essaya de l'ouvrir; mais elle ne put en venir à bout.
+Cette fenêtre était grillée.
+
+--Où m'ont-ils conduite? Que me veulent-ils? murmura la pauvre enfant
+en demeurant immobile, le front appuyé sur la vitre. Qu'est-il arrivé
+à Fouesnan depuis mon absence? Que doit penser mon pauvre père? Et ces
+deux hommes que j'ai cru voir sur la route des Pierres-Noires!... Il m'a
+semblé reconnaître Jahoua et Keinec. Mon Dieu! mon Dieu!... que s'est-il
+passé?
+
+Et le désespoir s'emparant de nouveau de son coeur, Yvonne éclata en
+sanglots.
+
+--Oh! reprit-elle au bout de quelques instants, si je ne m'étais pas
+évanouie, j'aurais pu voir; je saurais où ils m'ont amenée! Où suis-je,
+Seigneur? où suis-je?
+
+Puis à ces crises successives qui, depuis plusieurs heures, brisaient
+l'organisation délicate de la pauvre enfant, succéda une prostration
+complète. A demi ployée sur elle-même, Yvonne demeura accroupie sur le
+fauteuil, sans pensée et sans vue. Des visions fantastiques, forgées
+par son imagination en délire, dansaient autour d'elle et lui faisaient
+oublier sa situation présente. Le sang montait avec violence au
+cerveau. Les artères de ses tempes battaient à se rompre. Son visage
+s'empourprait. Ses yeux s'injectaient de sang. Enfin ses extrémités se
+glacèrent, et elle se laissa glisser sans force et sans mouvement sur le
+sol. Puis, par une réaction subite, le sang reflua tout à coup vers le
+coeur. Alors une crise de nerfs, crise épouvantable, s'empara de son
+corps brisé. Elle roula sur les dalles de la cellule, se meurtrissant
+les bras, frappant sa tête contre les meubles, et poussant des cris
+déchirants. La porte s'ouvrit, et Hermosa entra suivie du chevalier. Ils
+s'empressèrent de relever Yvonne.
+
+--Faites dresser un lit dans cette pièce, dit Hermosa à Raphaël qui
+s'empressa de faire exécuter l'ordre par Jasmin.
+
+Dès que le lit fut prêt, Hermosa, demeurée seule avec la jeune fille, la
+déshabilla complètement et la coucha. Yvonne était plus calme; mais une
+fièvre ardente et un délire affreux s'étaient emparés d'elle. Hermosa
+envoya chercher le comte.
+
+--Vous êtes un peu médecin, Diégo, lui dit-elle dès qu'il parut. Voyez
+donc ce qu'a cette enfant, et ce que nous devons faire...
+
+Le comte s'approcha du lit, prit le bras de la malade, et après avoir
+réfléchi quelques minutes:
+
+--Raphaël a fait une sottise qui ne lui profitera guère, répondit-il
+froidement.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que la petite est atteinte d'une fièvre cérébrale, que nous
+n'avons aucun médicament ici pour la soigner, et qu'avant quarante-huit
+heures elle sera morte.
+
+--Yvonne sera morte? s'écria Raphaël qui venait d'entrer.
+
+--Tu as entendu? Eh bien, j'ai dit la vérité!
+
+--Et ne peux-tu rien, Diégo?
+
+--Je vais la saigner; mais mon opinion est arrêtée: mauvaise affaire,
+cher ami, mauvaise affaire; c'est une centaine de louis que tu as jeté à
+la mer.
+
+Et le comte, prenant une petite trousse de voyage qu'il portait toujours
+sur lui, en tira une lancette et ouvrit la veine de la jeune fille, qui
+ne parut pas avoir conscience de cette opération.
+
+ * * * * *
+
+Le comte de Fougueray, en venant habiter l'abbaye déserte de Plogastel,
+avait choisi pour corps-de-logis l'aile où étaient situés les
+appartements de l'ancienne abbesse. Ce couvent, l'un des plus
+considérables de la Bretagne, renfermait jadis plus de quatre cents
+religieuses. Simple chapelle aux premières années de la Bretagne
+chrétienne, il s'était peu à peu transformé en imposante abbaye. Aussi
+les divers bâtiments qui le composaient avaient-ils chacun le cachet
+d'une époque différente. Le style gothique surtout y dominait et
+découpait sur la façade du centre ses plus riches dessins et ses plus
+merveilleuses dentelles.
+
+Placé jadis sous la protection toute spéciale des ducs de Bretagne, qui
+avaient vu plusieurs des filles de leur sang princier quitter le monde
+pour se retirer au fond de cette magnifique abbaye, le cloître, l'un
+des plus riches de la province, avait acquis une réputation méritée de
+sainteté et d'honneur. Comme dans les chapitres nobles de l'Allemagne,
+il fallait faire ses preuves pour voir les portes du couvent s'ouvrir
+devant la vierge qui désertait la famille pour se fiancer au Christ.
+Aussi est-il facile de se figurer l'élégance et le caractère solennel de
+ces bâtiments spacieux, aérés, adossés à un splendide jardin dont eût, à
+bon droit, été jaloux plus d'un parc seigneurial.
+
+L'aile opposée à celle occupée par Diégo et les siens s'étendait vers
+le nord. Autrefois consacrée aux religieuses, elle ne contenait que des
+cellules étroites et sombres; c'est ce qui l'avait fait dédaigner par
+le comte. Seulement, celui-ci ignorait qu'au-dessous des étages des
+cellules s'élevant sur le sol, existait un second étage souterrain
+d'autres cellules plus étroites encore, et naturellement plus sombres
+que les premières. Rien, extérieurement, ne pouvait indiquer l'existence
+de ces sortes de caves organisées en habitation. Il fallait faire jouer
+un ressort habilement caché dans la muraille, pour découvrir la porte
+donnant sur l'escalier qui y conduisait. Du côté des souterrains,
+souterrains que le comte avait entièrement parcourus, aucun indice
+ne laissait soupçonner ces cachettes impénétrables. Le couvent de
+Plogastel, construit au moyen-âge par des moines et des gentilshommes
+entrés en religion, offrait le type complet de ces établissements
+mystérieux, où la partie des bâtisses s'élevant au soleil n'était
+pas toujours la plus importante. Ainsi, passages secrets, impasses,
+souterrains, prisons, oubliettes, s'y trouvaient à profusion et
+semblaient défier la curiosité.
+
+Dans cet étage de cellules construites sous le sol, dans l'une de ces
+pièces obscures et étroites qui reçoivent toute leur lumière d'un petit
+soupirail artistement dissimulé au dehors par des arabesques sculptées
+dans le mur, se trouvait une belle jeune femme de trente à trente-cinq
+ans, aux yeux bleus et doux, aux blonds cheveux à demi cachés par une
+coiffe blanche. Cette femme portait l'ancien costume des nonnes de
+l'abbaye: la robe de laine blanche, la coiffure de toile blanche et
+la ceinture violette. Sous ce vêtement d'une simplicité extrême, la
+religieuse était belle, de cette beauté que les peintres s'accordent à
+prêter aux anges.
+
+Agenouillée devant sa modeste couche surmontée d'un Christ en ivoire,
+elle priait dévotement en tenant entre ses mains un chapelet surchargé
+de médailles d'or et d'argent. A peine terminait-elle ses oraisons,
+qu'un coup frappé discrètement à la petite porte la fit tressaillir.
+
+--Entrez! dit-elle en se relevant.
+
+La porte s'ouvrit, et un homme de haute taille, enveloppé dans un ample
+manteau, entra doucement.
+
+--Bonjour, mon ami, fit la religieuse en tendant à l'étranger une main
+sur laquelle celui-ci posa ses lèvres avec un mélange de respect profond
+et d'amour brûlant.
+
+--Bonjour, chère Julie, répondit l'inconnu. Comment avez-vous passé la
+nuit?
+
+--Bien, je vous remercie; et vous?
+
+--Parfaitement.
+
+--Vous vous accoutumez un peu à cette existence étrange que vous vous
+êtes faite?
+
+--Je m'accoutumerai à tout pour avoir le bonheur de vous voir, vous le
+savez bien.
+
+--Chut! Philippe. N'oubliez pas l'habit que je porte!
+
+--Hélas! Julie, cet habit fait mon plus cruel remords!
+
+--Ne parlez pas ainsi! Dites-moi plutôt si vous avez eu soin de fermer
+la porte des souterrains.
+
+--Sans doute. Pourquoi cette demande?...
+
+--C'est que depuis hier nous avons de nouveaux habitants dans l'abbaye.
+
+--Qui donc?
+
+--Je l'ignore.
+
+--Je le saurai, Julie.
+
+--N'allez pas commettre d'imprudence, Philippe!...
+
+--Oh! ne craignez rien, ce n'est que la curiosité qui me pousse; car
+ici nous sommes en sûreté, et nous pouvons braver tous les regards
+extérieurs.
+
+--Où est Jocelyn? demanda la religieuse après un court silence.
+
+--Me voici, madame, répondit notre ancienne connaissance, le vieux
+serviteur du marquis de Loc-Ronan en paraissant sur le seuil de la
+cellule.
+
+--Avez-vous apporté des provisions, mon ami?
+
+--Oui, madame la marquise.
+
+--Dis: «Soeur Julie,» mon bon Jocelyn, interrompit l'inconnu. Madame ne
+veut plus être nommée autrement.
+
+--Oui, monseigneur! répondit Jocelyn.
+
+L'étranger alors écarta son manteau et le jeta sur une chaise. Cet homme
+était le marquis de Loc-Ronan.
+
+
+
+
+II
+
+LA RELIGIEUSE.
+
+
+Le vieux Jocelyn s'empressa de placer sur la petite table un frugal
+repas, bien différent de celui auquel avaient pris part les habitants de
+l'aile opposée du couvent. Le marquis offrit la main à la religieuse,
+et tous deux s'assirent en face l'un de l'autre. Jocelyn demeura debout,
+appuyé contre le chambranle de la porte, et, aux éclairs de joie
+que lançaient ses yeux, il était facile de deviner tout le bonheur
+qu'éprouvait le fidèle et dévoué serviteur. Le marquis se pencha vers la
+religieuse et lui fit une question à voix basse.
+
+--Mais sans doute, Philippe, répondit-elle vivement; vous savez bien que
+vous n'avez pas besoin de ma permission pour agir ainsi...
+
+Le marquis se retourna.
+
+--Jocelyn, dit-il, depuis trois jours tu as partagé ma table.
+
+--Vous me l'avez ordonné, monseigneur.
+
+--Et madame permet que je te l'ordonne encore, mon vieux Jocelyn. Viens
+donc prendre place à nos côtés...
+
+--Mon bon maître, n'exigez pas cela!...
+
+--Comment, tu refuses de m'obéir?
+
+--Monseigneur, songez donc qui je suis!...
+
+--Jocelyn, dit vivement la jeune femme, c'est parce que M. le marquis se
+rappelle qui vous êtes, que nous vous prions tous deux de vous asseoir
+auprès de nous; venez, mon ami, venez, et songez vous-même que vous
+faites partie de la famille... Vous n'êtes plus un serviteur, vous êtes
+un ami...
+
+Et la religieuse, avec un geste d'une adorable bonté, tendit la main au
+vieillard. Jocelyn, les yeux pleins de larmes, s'agenouilla pour baiser
+cette main blanche et fine. Puis, comme un enfant qui n'ose résister aux
+volontés d'un maître qu'il craint et qu'il aime tout à la fois, il prit
+place timidement en face du marquis et de sa gracieuse compagne.
+
+--Mon Dieu, Julie! dit Philippe avec émotion, que vous êtes bonne et
+charmante!
+
+--Je m'inspire de Dieu qui nous voit et de vous que j'aimerai toujours,
+mon Philippe! répondit la religieuse.
+
+--Oh! que je suis heureux ainsi! Je vous jure que depuis dix ans, voici
+le premier moment de bonheur que je goûte, et c'est à vous que je le
+dois...
+
+--Il ne manque donc rien à ce bonheur dont vous parlez?
+
+--Hélas! mon amie, le coeur de l'homme est ainsi fait qu'il désire
+toujours! Je serais véritablement heureux, je vous l'affirme, si devant
+moi je voyais encore un ami...
+
+--Qui donc?
+
+--Marcof.
+
+--Marcof?... En effet, Philippe, jadis déjà, lorsque nous habitions
+Rennes, ce nom vous échappait parfois... c'est donc celui d'un homme que
+vous aimez bien tendrement?
+
+--C'est celui d'un homme, chère Julie, envers lequel la destinée s'est
+montrée aussi cruelle qu'envers vous...
+
+--Mais quel est-il, cet homme?
+
+--C'est mon frère!
+
+--Votre frère, Philippe! s'écria la religieuse.
+
+--Votre frère, monseigneur! répéta Jocelyn.
+
+--Oui, mon frère, mes amis, et pardonnez-moi de vous avoir jusqu'ici
+caché ce secret qui n'était pas entièrement le mien! Aujourd'hui, si je
+vous le révèle, c'est que les circonstances sont changées; c'est que,
+passant pour mort vis-à-vis du reste du monde, je crois utile de ne
+pas laisser ensevelir à tout jamais ce mystère... Marcof, lui, ce noble
+coeur, ne voudra point déchirer le voile qui le couvre, et cependant il
+doit y avoir après moi des êtres qui soient à même de dire la vérité...
+la vérité tout entière!...
+
+Un silence suivit ces paroles du marquis.
+
+La religieuse attachait sur le marquis des regards investigateurs,
+n'osant pas exprimer à haute voix la curiosité qu'elle ressentait. Quant
+à Jocelyn, qui avait été témoin des relations fréquentes de son maître
+avec Marcof, il n'avait cependant jamais supposé qu'un lien de parenté
+aussi sérieux alliât le noble seigneur à l'humble corsaire. Le marquis
+reprit:
+
+--Ce secret, je vais vous le confier tout entier. Jocelyn, parmi les
+papiers que nous avons emportés du château, il est un manuscrit relié en
+velours noir?
+
+--Oui, monseigneur.
+
+--Va le chercher, mon ami, et apporte-le promptement...
+
+Jocelyn sortit aussitôt pour exécuter les ordres de son maître.
+
+ * * * * *
+
+Avant d'aller plus loin, je crois utile d'expliquer brièvement comme il
+se fait que nous retrouvions dans les cellules souterraines du couvent
+de Plogastel, le marquis de Loc-Ronan, aux funérailles duquel nous avons
+assisté.
+
+On se souvient sans doute de la conversation qui avait eu lieu entre
+le marquis et les deux frères de sa première femme. On se rappelle les
+menaces de Diégo et de Raphaël, et la proposition qu'ils avaient osé
+faire au gentilhomme breton. Celui-ci se sentant pris dans les griffes
+de ces deux vautours, plus altérés de son or que de son sang, avait
+résolu de tenter un effort suprême pour s'arracher à ces mains qui
+l'étreignaient sans pitié.
+
+Le marquis de Loc-Ronan avait rapporté jadis, d'un voyage qu'il avait
+fait en Italie, un narcotique tout-puissant, dû aux secrets travaux d'un
+chimiste habile, narcotique qui parvenait à simuler entièrement l'action
+destructive de la mort. Ne voyant pas d'autre moyen de reconquérir sa
+liberté individuelle, il avait résolu depuis longtemps d'avoir recours à
+ce breuvage, à l'effet duquel il ajoutait une foi entière.
+
+Le marquis était honnête homme, et homme d'honneur par excellence. A
+l'époque de son mariage avec mademoiselle de Fougueray, il n'avait pas
+tardé à s'apercevoir de l'indigne conduite de celle à laquelle il
+avait eu la faiblesse de confier l'honneur de son nom. Aussi, lorsqu'il
+anéantit son acte de mariage, sa conscience ne lui reprocha-t-elle rien.
+Pour lui, c'était faire justice; peut être se trompait-il, mais à coup
+sûr, il était de bonne foi.
+
+Marié une seconde fois et adorant sa femme, il avait vu son bonheur
+se briser, grâce à l'adresse infernale du comte de Fougueray et du
+chevalier de Tessy. A partir de ce moment, son existence était devenue
+celle des damnés. Mademoiselle de Château-Giron s'était réfugiée dans
+un cloître, et lui était demeuré en butte aux extorsions continuelles
+de ses beaux-frères. Donc le marquis avait résolu d'en finir, coûte que
+coûte, avec cette domination intolérable. Ne confiant son dessein qu'à
+son fidèle serviteur, et ne pouvant prévenir Marcof qui, on le sait,
+avait pris la mer à la suite de sa conférence avec son frère, le marquis
+avait mis sans retard ses projets à exécution. Nous en connaissons les
+résultats.
+
+Dès que le corps avait été enfermé dans le suaire, Jocelyn, faisant
+valoir deux ordres écrits de son maître, avait exigé qu'après la
+cérémonie funèbre lui seul procédât à la fermeture du cercueil. Tout le
+monde s'était donc éloigné de la chapelle. Jocelyn alors avait enlevé le
+soi-disant cadavre et l'avait déposé dans une chambre secrète réservée
+derrière le maître-autel. Puis il avait enveloppé dans le linceuil
+un énorme lingot de cuivre préparé d'avance. Cela fait, et la bière
+refermée, on avait procédé à la descente du cercueil dans les caveaux du
+château.
+
+La nuit venue, le marquis était sorti de son sommeil léthargique,
+et s'appuyant sur Jocelyn, avait quitté mystérieusement sa demeure à
+l'heure à laquelle Marcof arrivait à Penmarckh. Le gentilhomme et son
+serviteur se dirigèrent à pied vers le couvent de Plogastel, dans lequel
+le marquis savait que s'était nouvellement retirée sa femme. Seulement
+il ignorait l'expulsion récente des nonnes. Aussi, lorsqu'à l'aube du
+jour il pénétra dans le cloître, grande fut sa stupéfaction en trouvant
+l'abbaye déserte.
+
+Le marquis parcourut ce vaste bâtiment solitaire. Désespéré, il prit la
+résolution de se cacher jusqu'à la nuit dans les souterrains. Alors
+il se mettrait en quête de la cause de cette solitude désolée. Jocelyn
+connaissait les habitations mystérieuses pour y avoir autrefois pénétré.
+Son père avait été jardinier du couvent de Plogastel, et l'enfant avait
+joué bien souvent dans ces cellules obscures que se réservaient les
+religieuses les plus austères. Ils descendirent donc tous les deux,
+et cherchèrent à s'orienter au milieu de ce dédale de voûtes et de
+corridors sombres. Bref, Jocelyn, guidé par ses souvenirs, parvint à
+introduire son maître dans ces réduits inconnus de tous.
+
+Au moment où ils y pénétraient, ils furent frappés par la clarté d'une
+petite lampe dont les rayons filtraient sous la porte mal jointe d'une
+cellule. Convaincus que quelque gardien du couvent s'était retiré dans
+les souterrains, ils avancèrent sans hésiter, espérant obtenir des
+renseignements sur ce qu'étaient devenues les nonnes. Mais à peine
+eurent-ils franchi le seuil de la cellule, qu'un double cri de joie
+s'échappa de leur poitrine. Dans la religieuse demeurée fidèle à son
+cloître, le marquis et Jocelyn venaient de reconnaître mademoiselle
+Julie de Château-Giron, marquise de Loc-Ronan.
+
+Cette rencontre avait eu lieu la veille du jour où nous avons nous-même
+introduit le lecteur près de la belle religieuse. Le marquis passa les
+heures de cette première journée à raconter à sa femme et les événements
+survenus et la résolution qu'il avait prise.
+
+Julie avait conservé pour son mari le plus tendre attachement. Si elle
+avait pris le voile lors de la découverte du fatal secret, cela avait
+été dans l'espoir d'assurer la tranquillité à venir du marquis. La
+courageuse femme, faisant abnégation de sa jeunesse et de sa beauté,
+s'était dévouée, s'offrant en holocauste pour apaiser la colère de Dieu.
+
+Elle avait même obtenu la permission de changer de cloître et de
+quitter celui de Rennes pour celui de Plogastel, dans le seul but de
+se rapprocher de l'endroit où vivait le marquis de Loc-Ronan, et dans
+l'espoir d'entendre quelquefois prononcer ce nom si connu dans la
+province.
+
+La religieuse accueillit donc son mari, non comme un époux dont elle
+était séparée depuis longtemps, mais comme un frère et comme un ami
+pour lequel elle eût volontiers donné sa vie entière. Elle approuva
+aveuglément ce qu'avait fait le marquis. Puis elle lui raconta que,
+lors de l'expulsion de la communauté, elle se trouvait seule dans les
+cellules souterraines. La crainte l'avait empêchée de se montrer en
+présence des soldats, et, les gendarmes une fois partis, ne sachant
+que faire, elle avait résolu de conserver l'asile que la Providence lui
+avait ménagé; seule, une vieille fermière des environs était dans
+le secret de sa présence et lui apportait chaque jour ses provisions
+qu'elle déposait à l'entrée des souterrains. Dès lors il fut convenu
+que le marquis et Jocelyn habiteraient une cellule voisine et qu'ils
+ne sortiraient que la nuit, revêtus tous deux du costume des paysans
+bretons, costume que la religieuse se chargeait de se procurer avec
+l'aide de la fermière. C'est donc à la seconde visite seulement du
+marquis auprès de sa femme, que nous assistons en ce moment. Les deux
+époux, calmes et heureux, ignoraient qu'à quelques pas de leur retraite
+et dans le même corps de bâtiment, demeuraient ceux qui leur avait fait
+tant de mal et avaient brisé à jamais leurs deux existences.
+
+ * * * * *
+
+Après quelques minutes, Jocelyn revint apportant un in-folio relié en
+velours noir, rehaussé de garnitures en argent massif, et fermé à l'aide
+d'une double serrure dont la clef ne quittait jamais le gentilhomme. Le
+marquis ouvrit le manuscrit, l'appuya sur la table, et s'adressant à sa
+femme:
+
+--Julie, lui dit-il, lorsque vous aurez pris connaissance de ce que
+contient ce volume, vous connaîtrez dans leur entier tous les secrets
+de ma famille. Écoutez-moi donc attentivement. Toi aussi, mon fidèle
+serviteur, continua-t-il en se retournant vers Jocelyn. Toi aussi,
+n'oublie jamais ce que tu vas entendre; et, si Dieu me rappelle à
+lui avant que j'aie accompli ce que je dois faire, jurez-moi que vous
+réunirez tous deux vos efforts pour exécuter mes volontés suprêmes!
+Jurez-moi, Julie, que vous considérerez toujours, et quoi qu'il arrive,
+Marcof le Malouin comme votre frère! Jure-moi, Jocelyn, qu'en toutes
+circonstances tu lui obéiras comme à ton maître.
+
+--Je le jure, monseigneur! s'écria Jocelyn.
+
+--J'en fais serment sur ce Christ! dit la religieuse en étendant la main
+sur le crucifix cloué à la muraille.
+
+--Bien, Julie! Merci, Jocelyn!
+
+Et le marquis, après une légère pose, reprit avant de commencer sa
+lecture:
+
+--L'époque à laquelle nous allons remonter est à peu près celle de ma
+naissance. Vous n'étiez pas au monde, chère Julie; vous n'étiez pas
+encore entrée dans cette vie qui devrait être si belle et si heureuse,
+et que j'ai rendue, moi, si tristement misérable...
+
+--M'avez-vous donc entendue jamais me plaindre, pour que vous me parliez
+ainsi, Philippe? répondit vivement la religieuse en saisissant la main
+du marquis.
+
+--Vous plaindre, vous, Julie! Est-ce que les anges du Seigneur savent
+autre chose qu'aimer et que pardonner?
+
+--Ne me comparez pas aux anges, mon ami, répondit Julie avec un accent
+empreint d'une douce mélancolie. Leurs prières sont entendues de Dieu,
+et, hélas! les miennes demeurent stériles; car, depuis dix années,
+j'implore la miséricorde divine pour que votre âme soit calme et
+heureuse; et vous le savez, Philippe, vous venez de l'avouer vous-même,
+vous n'avez fait que souffrir longuement, cruellement, sans relâche!...
+
+Le marquis baissa la tête et sembla se plonger dans de sombres
+réflexions. Enfin il se redressa, et prenant la main de Julie:
+
+--Qu'importe ce que j'ai souffert, dit-il, si maintenant je dois être
+heureux par vous et près de vous...
+
+--Un bonheur fugitif, mon ami. L'habit que je porte ne vous indique-t-il
+pas que j'appartiens à Dieu seul?
+
+--Ne pouvez-vous être relevée de vos voeux?
+
+--Et que deviendrions-nous, Philippe?
+
+--Nous fuirions loin, bien loin d'ici... Nous cacherions, dans une
+patrie nouvelle et ignorée, notre amour et notre bonheur!...
+
+--Vous ne pouvez en ce moment abandonner la cause royale!
+
+--Cela est vrai.
+
+--Puis, lors même que nous parviendrions à fuir, en quel endroit de la
+terre trouverions-nous la tranquillité?
+
+--Hélas!... Julie, ces misérables nous poursuivraient sans trêve et sans
+pitié s'ils découvraient que je suis encore vivant! C'est là ce que vous
+voulez dire, n'est-ce pas?
+
+Julie garda le silence.
+
+--Oh! murmura le marquis dont l'indignation douloureuse s'accroissait
+à chaque parole, oh! les infâmes. Ne pourrai-je donc jamais les écraser
+sous mes pieds comme de venimeux reptiles!...
+
+--Taisez-vous, Philippe! s'écria la jeune femme. N'oubliez pas que notre
+religion interdit toute vengeance!
+
+Le marquis ne répondit pas; mais il lança un regard étincelant à
+Jocelyn, et tous deux sourirent, mais d'un sourire étrange.
+
+--Oubliez ces rêves, Philippe; oubliez cet avenir impossible! continua
+Julie. Pour rompre mes voeux, il faudrait un bref de Sa Sainteté;
+et croyez-vous qu'un tel acte puisse s'accomplir dans le mystère? On
+s'informerait de la cause qui me fait agir, et on ne tarderait pas à
+découvrir la vérité.
+
+--Peut-être! répondit lentement le marquis. Lorsque vous connaîtrez
+davantage l'homme dont je vais lire l'histoire, histoire tracée de sa
+propre main, vous changerez sans doute d'opinion, et vous penserez avec
+moi que celui qui fut capable de faire ce qu'il a fait, peut nous sauver
+tous deux, et assurer notre bonheur à venir...
+
+--Lisez donc, mon ami. J'écoute.
+
+Alors le marquis se pencha vers le manuscrit, et commença à voix haute
+sa lecture.
+
+
+
+
+III
+
+L'ENFANT PERDU.
+
+
+«Vers la fin de l'année 1756, habitait à Saint-Malo un pauvre pêcheur
+nommé Marcof. Cet homme vivait seul, sans famille, du produit de son
+industrie. D'un caractère taciturne et sauvage, il fuyait la société des
+autres hommes plutôt qu'il ne la recherchait.
+
+Un soir qu'il était, comme toujours, isolé et morose sur le seuil de son
+humble cabane, occupé à refaire les mailles de ses filets, il vit venir
+à lui un cavalier qui semblait en quête de renseignements. Ce
+cavalier, qu'à son costume il était facile de reconnaître pour un riche
+gentilhomme, jeta un regard en passant sur le pêcheur. Puis il s'arrêta,
+le considéra attentivement, et, mettant pied à terre, il passa la bride
+de son cheval dans son bras droit et se dirigea vers la cabane.
+
+--Comment t'appelles-tu? demanda-t-il en dialecte breton.
+
+--Que vous importe? répondit le pêcheur.
+
+--Plus que tu ne penses, peut-être...
+
+--Est-ce donc moi que vous cherchez?
+
+--C'est possible.
+
+--Vous devez vous tromper...
+
+--C'est ce que je verrai quand tu auras répondu à ma question. Comment
+te nommes-tu.
+
+--Marcof le Malouin.
+
+--Quel est ton état.
+
+--Vous le voyez, fit le paysan en désignant ses filets.
+
+--Pêcheur?
+
+--Oui.
+
+--Tu es né dans ce pays?
+
+--A Saint-Malo même, comme l'indique mon nom.
+
+--Tu n'es pas marié?
+
+--Non!
+
+--Tu n'as pas de famille?
+
+--Je suis seul au monde.
+
+--As-tu des amis?
+
+--Aucun.
+
+--Alors, bien décidément, c'est à toi que j'ai affaire, dit le
+gentilhomme en attachant son cheval à un piquet, tandis que le pêcheur
+le regardait avec étonnement. Entrons chez toi.
+
+--Pourquoi ne pas rester ici?
+
+--Parce que ce que j'ai à te dire ne doit pas être dit en plein air...
+
+--C'est donc un secret?
+
+--D'où dépend ta fortune; oui.
+
+Le pêcheur sourit avec incrédulité. Néanmoins il ouvrit sa porte, et
+livra passage à son singulier interlocuteur. Le gentilhomme entra et
+s'assit sur un escabeau.
+
+--Que possèdes-tu? demanda-t-il brusquement.
+
+--Rien que ma barque et mes filets.
+
+--Si ta barque ne vaut pas mieux que tes filets, tu ne possèdes pas
+grand'chose.
+
+--C'est possible; mais je ne demande rien à personne.
+
+--Tu es fier?
+
+--On le dit dans le pays.
+
+--Tant mieux.
+
+--Tant mieux ou tant pis, peu importe! Je suis tel qu'il a plu au bon
+Dieu de me faire.
+
+--Si on t'offrait cent louis, les accepterais-tu?
+
+--Non.
+
+--Pourquoi? fit le gentilhomme en levant à son tour un oeil étonné.
+
+--Lorsqu'un grand seigneur, comme vous paraissez l'être, offre une telle
+somme à un pauvre homme comme moi, c'est pour l'engager à faire une
+mauvaise action, et j'ai l'habitude de vivre en paix avec ma conscience;
+d'autant que c'est ma seule compagne, ajouta simplement le pêcheur.
+
+--Allons, tu es honnête.
+
+--Je m'en vante.
+
+--De mieux en mieux!
+
+--Vous voyez bien qu'il vous faut chercher ailleurs.
+
+--Non, j'ai jeté les yeux sur toi; tu es l'homme qui me convient, et tu
+me serviras.
+
+--Je ne crois pas.
+
+--C'est ce que nous allons voir.
+
+Marcof était d'une nature violente. Il chercha de l'oeil son pen-bas. Le
+gentilhomme sourit en suivant son regard.
+
+--Honnête, fier, brave! murmura-t-il; c'est la Providence qui m'a
+conduit vers lui!...
+
+Marcof attendait.
+
+--Écoute, reprit le gentilhomme, il est inutile que je reste plus
+longtemps près de toi; je vais t'adresser une seule question. Tu y
+répondras. Si nous ne nous entendons pas, je partirai.
+
+--Faites.
+
+--Tu m'as dit que tu refuserais une somme qui te serait offerte pour
+accomplir une mauvaise action.
+
+--Je l'ai dit, et je le répète.
+
+--Et s'il s'agissait, au contraire, de faire une bonne action?
+
+--Je ne prendrais peut-être pas l'argent, mais je ferais le bien... si
+cela était en mon pouvoir...
+
+--Parle net. Ou tu prendras la somme en accomplissant une oeuvre
+charitable, ou tu refuseras l'une et l'autre. Il s'agit, je te le
+répète, d'une bonne action qui te rapportera cent louis. Acceptes-tu?
+
+--Eh bien... dit le pêcheur en hésitant.
+
+--Dis oui ou non!
+
+--J'accepte...
+
+--Très bien! s'écria le gentilhomme en se levant, je reviendrai demain à
+pareille heure.
+
+Et sortant de la cabane, il remonta à cheval et s'éloigna rapidement.
+Marcof se gratta la tête; réfléchit quelques instants, puis, haussant
+les épaules, il se remit à travailler.
+
+Le lendemain, le gentilhomme fut exact au rendez-vous. Seulement,
+cette fois, il venait à pied et tenait par la main un jeune garçon âgé
+d'environ trois ans. Il entra dans la cabane, et déposa sur la table une
+bourse gonflée d'or. Le marché qu'il avait à proposer au pêcheur était
+de prendre l'argent et l'enfant. Le pêcheur accepta.
+
+--Comment s'appelle le petit? demanda-t-il.
+
+--Il porte ton nom.
+
+--Mon nom?
+
+--Sans doute; il sera ton fils et s'appellera Marcof.
+
+--C'est bien. Vous reverrai-je?
+
+--Jamais.
+
+--Et si je vous rencontrais?
+
+--Tu ne me rencontreras pas.
+
+--Quand l'enfant sera grand, que lui dirai-je?
+
+--Rien.
+
+--Mais plus tard, il apprendra dans le pays qu'il n'est pas mon fils et
+il me demandera où sont ses parents...
+
+--Tu lui diras que tu l'as trouvé dans un naufrage, et que ses parents
+sort sans doute morts.
+
+--Est-il baptisé, au moins?
+
+--Oui.
+
+--Alors c'est bien; je garde l'enfant. Vous pouvez partir.
+
+Le gentilhomme fit quelques pas dans la cabane. Il semblait ému. Enfin,
+s'approchant brusquement de l'enfant, il l'enleva dans ses bras, le
+pressa sur son coeur, l'embrassa, puis, le déposant à terre, il s'élança
+au dehors. Depuis ce jour, on ne le revit plus dans le pays...
+
+Le marquis de Loc-Ronan interrompit sa lecture.
+
+--Ce gentilhomme, dit-il, était mon père, et cet enfant était son fils.
+
+--Et il l'abandonnait ainsi? s'écria Julie.
+
+--Oui, répondit le marquis; mais cet abandon a été pendant toute sa vie
+le sujet d'un remords cuisant! Ce fut à son lit d'agonie et de sa bouche
+même que tous ces détails me furent confirmés. Il me donna, en outre,
+les moyens de reconnaître un jour mon frère naturel, ainsi que vous le
+verrez plus tard. Je continue.
+
+Et le marquis se remit à lire:
+
+«Le pêcheur tint sa promesse et éleva l'enfant; seulement, c'était une
+nature singulière que celle de ce Marcof: l'argent que lui avait
+donné le gentilhomme lui pesait comme une mauvaise action. Il le fit
+distribuer aux pauvres, et n'en garda pas pour lui la moindre part.
+Bientôt l'enfant devint fort et vigoureux, au point que son père adoptif
+crut devoir l'emmener avec lui, quand il prenait la mer, dans sa barque
+de pêche. Le dur métier de mousse développa ses membres, et l'aguerrit
+de bonne heure à tous les dangers auxquels sont exposés les marins.
+A dix ans, il était le plus adroit, le plus intrépide et le plus
+batailleur de tous les gars du pays.
+
+Bon par nature, il protégeait les faibles et luttait avec les forts. Un
+jour, un méchant gars de dix-huit à vingt ans frappait un enfant pauvre
+et débile que sa faiblesse empêchait de travailler. Le jeune Marcof
+voulut intervenir. Le brutal paysan le menaça d'un châtiment semblable à
+celui qu'il infligeait à sa triste victime. Marcof le défia.
+
+Ceci se passait sur la grève devant une douzaine de matelots, qui
+riaient de l'arrogance du «moussaillon,» comme ils le nommaient. Le
+jeune homme s'avança vers Marcof. Celui-ci ne recula pas; seulement il
+se baissa, ramassa une pierre, et, au moment où son adversaire étendait
+la main pour le saisir au collet, il lui lança le projectile en pleine
+poitrine. La pierre ne fit pas grand mal au paysan, mais elle excita sa
+colère outre mesure.
+
+--Ah! fahis gars!... s'écria-t-il, tu vas la danser!...
+
+Et, prenant un bâton, il courut sus au pauvre enfant. Marcof devint
+pâle, puis écarlate. Ses yeux parurent prêts à jaillir de leurs orbites.
+Un charpentier présent à la discussion était appuyé sur sa hache. Marcof
+la lui arracha, et, la brandissant avec force, tandis que le paysan
+levait son bâton pour le frapper:
+
+--Allons, dit-il, je veux bien!... coup pour coup!
+
+Le paysan recula. Les matelots applaudirent, et emmenèrent l'enfant avec
+eux au cabaret, où ils le baptisèrent «matelot.» Marcof était enchanté.
+
+L'année suivante, Marcof avait onze ans à peine, le pêcheur tomba
+gravement malade. En quelques jours la maladie fit de rapides progrès.
+Un vieux chirurgien de marine déclara sans la moindre précaution que
+tous les remèdes seraient inutiles, et qu'il fallait songer à mourir. En
+entendant cette cruelle et brutale sentence, Marcof, qui prodiguait
+ses soins à celui qu'il croyait son père, Marcof se laissa aller à un
+profond désespoir.
+
+Le pécheur reçut courageusement l'avertissement du docteur, et se
+prépara à entreprendre ce dernier voyage, qui s'achève dans l'éternité.
+Comme presque tous les marins, il craignait peu la mort, pour l'avoir
+souvent bravée, et ses sentiments religieux lui promettaient une seconde
+vie plus heureuse que la première. Aussi, le docteur parti, il se fit
+donner sa gourde, avala à longs traits quelques gorgées de rhum, et,
+ensuite, il alluma sa pipe.
+
+Au moment de mourir, les souffrances avaient disparu, et le vieux
+matelot se sentait calme et tranquille. Il profita de cet instant de
+repos pour appeler près de lui son fils adoptif. Marcof accourut en
+s'efforçant de cacher ses larmes.
+
+--Tu pleures, mon gars? lui dit le pêcheur d'une voix douce.
+
+--Oui, père, répondit l'enfant.
+
+--Et à cause de quoi pleures-tu?
+
+--A cause de ce que m'a dit le médecin.
+
+--Le médecin est un bon matelot qui a bien fait de me larguer la vérité.
+Vois-tu, mon gars, je file ma dernière écoute. Je suis comme un vieux
+navire qui chasse sur son ancre de miséricorde... Dans quelques heures
+je vais m'en aller à la dérive et courir vers le bon Dieu sous ma voile
+de fortune. Ne t'afflige pas comme ça, mon gars! Je n'ai jamais fait de
+mal à personne; ma conscience est nette comme la patente d'un caboteur,
+et quand la mort va venir me jeter le grappin sur la carcasse, je ne
+refuserai pas l'abordage. La bonne sainte Vierge et sainte Anne d'Auray
+me conduiront aux pieds du Seigneur, et, comme j'ai toujours été bon
+matelot et bon Breton, le paradis me sera ouvert... Sois donc tranquille
+et ne t'occupe plus de moi!...
+
+Marcof pleurait sans répondre. Le pêcheur se reposa pendant quelques
+secondes, et reprit:
+
+--Voyons, mon gars, quand les amis m'auront conduit au cimetière,
+qu'est-ce que tu feras?
+
+--Je ne sais pas! fit l'enfant en sanglotant.
+
+--Dame! mon gars, nous ne sommes point riches ni l'un ni l'autre. J'ai
+bien encore, dans un vieux sabot enterré sous le foyer une dizaine de
+louis; mais ça ne peut te mettre à même de vivre longtemps... Tu
+n'es pas encore assez fort pour conduire seul une barque de pêche! Et
+pourtant, avant de m'en aller, je voudrais te savoir à l'abri du besoin,
+car je t'aime, moi...
+
+--Et moi aussi, père, je vous aime de toutes mes forces!... répondit
+Marcof en embrassant le mourant.
+
+--Tu m'aimes, bien vrai?
+
+--Dame! je n'aime que vous au monde!
+
+Le pêcheur réfléchit profondément. De vagues pensées assombrissaient son
+visage. Il se rappelait la visite du gentilhomme et la promesse qu'il
+avait faite de ne pas révéler à l'enfant la manière dont il avait été
+abandonné. Mais l'étrange divination qui précède la mort lui conseillait
+de tout dire à son fils adoptif. Il craignait d'être coupable envers
+lui en lui cachant la vérité. Puis il aimait sincèrement Marcof, et il
+pensait aussi qu'un jour peut-être il pourrait retrouver ses parents
+qui, sans aucun doute, étaient riches et puissants. Alors le pauvre
+enfant se verrait non-seulement à l'abri de la misère, mais encore
+dans une position brillante et heureuse. Cependant, avant de prendre un
+parti, il envoya chercher un prêtre. Il se confessa et raconta naïvement
+ce qui s'était passé entre lui et le gentilhomme. Il demanda au recteur
+ce qu'il devait faire. Celui-ci était un homme de sens droit et profond.
+Il conseilla au pêcheur de suivre l'inspiration de sa conscience, et
+de ne rien cacher à son fils adoptif de ce qu'il savait sur son passé.
+Malheureusement, il ne savait pas grand'chose.
+
+Néanmoins, le prêtre étant présent à l'entretien, le pêcheur dévoila
+à Marcof le mystère qui avait entouré sa venue dans la cabane de celui
+qu'il avait coutume d'appeler son père. Ce récit ne produisit pas une
+bien grande impression sur l'enfant.
+
+--Si mon véritable père m'a abandonné, dit-il avec fermeté, c'est que
+probablement il avait ses raisons pour le faire. Je ne chercherai jamais
+à retrouver ceux qui ont eu honte de moi. Je ne connais qu'un homme
+qui mérite de ma part ce titre de père, et cet homme, c'est vous!
+continua-t-il en s'agenouillant devant le lit du mourant. Bénissez-moi
+donc, mon père, et ne voyez en moi que votre enfant...
+
+Le pêcheur, attendri, leva ses mains amaigries sur la tête de Marcof.
+Puis, les yeux fixés vers le ciel, il pria longuement, implorant pour
+l'enfant la miséricorde du Seigneur. Le prêtre aussi joignait ses
+prières à celles de l'agonisant. Il ne fut plus question, entre le
+pêcheur et Marcof, du gentilhomme qui était venu jadis.
+
+Le lendemain, le marin rendait son âme à Dieu. Marcof le pleura
+amèrement. Il employa la meilleure partie des dix louis qui composaient
+l'actif de la succession, à faire célébrer un enterrement convenable, à
+orner la fosse d'une pierre tumulaire, sur laquelle on grava une courte
+inscription. Le soir, Marcof revint dans la cabane, qui lui parut si
+triste et si désolée depuis qu'il s'y trouvait seul, qu'il résolut de
+quitter non-seulement sa demeure, mais encore Saint-Malo. Il partit pour
+Brest.
+
+On était alors en 1765. Marcof avait douze ans à peine. Il trouva un
+engagement comme novice à bord d'un navire dont le commandant avait une
+réputation de dureté et d'habileté devenue proverbiale dans tous les
+ports de la Bretagne. Le navire allait aux Indes, et, de là, à la
+Virginie. Marcof resta deux ans et demi absent. A son retour, son
+engagement était terminé. Mais le vieux loup de mer qui se connaissait
+en hommes, le retint à son bord en qualité de matelot.
+
+Bref, à dix-neuf ans, Marcof le Malouin, car il avait hérité du surnom
+de son père adoptif, avait navigué sur tous les océans connus. Il avait
+essuyé de nombreuses tempêtes, fait cinq ou six fois naufrage, et il
+avait manqué quatre fois de mourir de faim et de soif sur les planches
+d'un radeau. Comme on le voit, son éducation maritime était complète.
+Aussi était-il connu de tous les officiers dénicheurs de bons marins,
+et les armateurs eux-mêmes engageaient souvent les commandants de leurs
+navires à embarquer le jeune homme dont la réputation de bravoure,
+d'honnêteté, de courage et d'habileté grandissait chaque jour.
+
+Jusqu'alors l'existence de Marcof avait été heureuse, sauf, bien
+entendu, les dangers inséparables de la vie de l'homme de mer. Cependant
+on le voyait parfois triste et soucieux. Il se sentait mal à l'aise en
+ce cadre étroit dans lequel il végétait. Parfois, dans ses rêves, il
+voyait devant lui un avenir large et brillant, où son ambition nageait
+en pleine eau; puis, au réveil, la réalité lui faisait pousser un
+soupir. En un mot, il fallait à cette nature énergique et puissante, à
+cette intelligence élevée et hardie, une existence remplie de périls,
+d'aventures, de jouissances de toutes sortes. Il n'allait pas tarder à
+voir son ambition satisfaite, et ces périls qu'il appelait n'allaient
+pas lui faire défaut.
+
+
+
+
+IV
+
+LA FIDÉLITÉ.
+
+
+Vers la fin de 1773, un des riches armateurs de la Bretagne qui avait
+perdu successivement sept navires, tous pris et coulés par les navires
+musulmans qui sillonnaient la Méditerranée depuis des siècles, eut le
+désir bien légitime de venger ces désastres. De plus, le digne négociant
+pensa avec raison que voler des voleurs étant une oeuvre pie, pirater
+des pirates serait une action bien plus méritoire encore, puisqu'elle
+aurait le double avantage de leur prendre ce qu'ils avaient pris, et
+de les punir ensuite. En conséquence, il fit construire, à Lorient,
+un charmant brick savamment gréé, élancé de carène, propre à donner la
+chasse, et qui portait dans son entre-pont vingt jolis canons de douze.
+Le brick, une fois lancé et prêt à prendre la mer, fut baptisé sous le
+nom de _la Félicité_, et on obtint du ministre des lettres de marque
+pour le capitaine qui le commanderait. C'était ce capitaine qu'il
+s'agissait de trouver.
+
+Il faut dire qu'à cette époque vivait à Brest un officier de marine
+nommé Charles Cornic. Charles Cornic était né à Morlaix, et était un
+émule des Jean-Bart et des Duguay-Trouin. Malheureusement pour lui,
+Cornic était aussi ce que l'on nommait alors un «officier bleu.»
+
+Pour comprendre la valeur négative de ce titre, il faut savoir qu'à
+l'époque dont nous parlons, le corps des officiers de marine se divisait
+en deux catégories bien tranchées. Les officiers nobles d'une part, et
+les officiers sans naissance de l'autre. Ces derniers étaient en butte
+continuellement aux vexations des premiers qui, non-seulement refusaient
+souvent de leur obéir, mais encore ne voulaient pas toujours les
+prendre sous leurs ordres. Et cependant, pour de simple matelot devenir
+officier, il fallait avoir fait preuve d'un courage et d'une
+habileté bien rares. Mais le préjugé était là, comme une barrière
+infranchissable, et les parvenus, les intrus, comme on les nommait
+aussi, se voyaient toujours l'objet des risées des élégants
+gentilshommes.
+
+Cornic, surtout, était presque un objet d'horreur parmi les officiers
+nobles. Brave, fier, hautain, il répondait par le mépris aux
+provocations, et, lorsqu'on le contraignait à mettre l'épée à la main,
+il revenait à son bord en laissant un cadavre derrière lui. Deux fois le
+ministre avait voulu lui donner un commandement, et deux fois il s'était
+vu contraint par le corps des gentilshommes de le lui retirer. Fatigué
+de prodiguer son sang et son intelligence, blessé dans son orgueil et
+déçu dans ses légitimes espérances, Cornic, alors, avait abandonné la
+marine royale et avait accepté le commandement d'un petit corsaire.
+Il courut les mers des Indes faire la chasse à tout ce qui portait un
+pavillon ennemi.
+
+Un jour, après un combat sanglant, il s'empara d'une frégate anglaise
+de guerre, à bord de laquelle il y avait six officiers de la marine
+française prisonniers. Tous les six étaient nobles. Tous les six étaient
+connus de Cornic, qu'ils avaient toujours repoussé. Grand fut leur
+désappointement de devoir la liberté à un officier bleu. Cornic, pour
+toute vengeance, leur demanda avec ironie un très-humble pardon de les
+avoir délivrés, ajoutant que c'était trop d'honneur pour lui, pauvre
+officier de fortune, d'avoir châtié des Anglais qui avaient eu l'audace
+de faire prisonniers des gentilshommes français, marins comme lui. Puis
+il les ramena à Brest sans leur avoir adressé la parole pendant tout le
+temps que dura la traversée.
+
+Une fois à terre, l'aventure se répandit à la grande gloire du corsaire
+et à la profonde humiliation des officiers nobles. Aussi jurèrent-ils
+d'en tirer une vengeance éclatante. Quelques jours après, Cornic reçut,
+dans la même matinée, huit provocations différentes. Il fixa le même
+jour et la même heure, à ses huit adversaires. Puis, une fois sur le
+terrain, il mit l'épée à la main, et les blessa successivement tous les
+huit. Ce duel eut un retentissement énorme. Les familles des blessés
+portèrent plainte, et, quoique l'officier bleu eût combattu loyalement,
+il se vit contraint de s'éloigner de Brest.
+
+Ce fut sur ces entrefaites que l'armateur de _la Félicité_ s'adressa à
+lui et lui proposa le commandement du nouveau corsaire. Cornic accepta.
+Seulement, il mit pour condition qu'il prendrait un second à sa guise;
+et comme il était lié avec Marcof, il lui demanda s'il voulait embarquer
+à bord du corsaire. Marcof remercia chaleureusement Cornic, et signa
+l'engagement avec une ardeur impatiente. Tous deux, alors, composèrent
+un équipage de cent cinquante hommes, tous dignes de combattre sous de
+tels chefs. Puis _la Félicité_ prit la mer.
+
+Le nouveau corsaire avait pour mission de louvoyer sur les côtes
+d'Afrique, mais de ne donner la chasse aux pirates qu'autant que
+ces derniers, par leur ventre arrondi et leurs lourdes allures,
+indiqueraient qu'ils avaient dans leurs flancs la cargaison de quelque
+riche navire de commerce. Les débuts de _la Félicité_ furent brillants.
+En quittant le détroit de Gibraltar et en entrant dans la Méditerranée,
+le brick, déguisé en bâtiment marchand, se laissa donner la chasse par
+un pirate algérien. Puis, lorsque les deux navires furent presque bord à
+bord, la toile peinte, qui masquait les sabords de _la Félicité_, tomba
+subitement à la mer et une grêle de boulets balaya le pont du pirate
+stupéfait. Moins d'une heure après, la cargaison du navire algérien
+passait dans la cale du corsaire; les pirates étaient pendus au bout des
+vergues, et le vautour, devenu victime de l'épervier, coulait bas aux
+yeux des marins français qui dansaient joyeusement en poussant des cris
+de triomphe.
+
+Six mois plus tard, _la Félicité_ rentrait à Brest, et Cornic remettait
+entre les mains de son armateur, pour près de cinq millions de diamants
+et de marchandises de toute espèce. On procéda alors à la répartition de
+ces richesses. Marcof emporta deux cent mille livres. Le soir même, il
+montait dans une chaise de poste, et, précédé d'un courrier, il prenait
+avec fracas la route de Paris. Il avait compris que Brest était une
+trop petite ville pour pouvoir y dépenser rapidement son or. Il voulait
+connaître toutes les merveilles de la capitale et se procurer toutes les
+jouissances que rêvait son ardente imagination. Pendant quatre mois, il
+gaspilla follement cet or gagné au prix de sa vie; pendant quatre mois
+il mena cette existence curieuse du marin grand seigneur, qui n'admet
+aucun obstacle pour son plaisir, satisfait toutes ses fantaisies, et
+brise ce qui s'oppose à ses volontés et à ses caprices.
+
+Ce temps écoulé, Marcof s'aperçut un beau matin que son portefeuille
+était vide et sa bourse à peu près à sec. Il reprit philosophiquement la
+route de Brest, et il arriva au moment où Cornic réengageait un nouvel
+équipage et s'apprêtait à reprendre la mer. Marcof le suivit de nouveau.
+
+Comme la première fois, _la Félicité_ mit le cap sur la Méditerranée,
+et, comme la première fois encore, elle ouvrit la campagne sous les plus
+heureux auspices. Le corsaire avait déjà fait amener pavillon à deux
+pirates de l'archipel grec et se disposait à continuer ses courses sur
+le littoral de l'Afrique, lorsqu'à la hauteur de Malte il fut assailli
+par une tempête qui le rejeta entre les côtes d'Italie et celles de
+Sardaigne.
+
+Pendant les trois premiers jours, _la Félicité_ tint bravement contre
+le vent et les vagues; mais, vers le commencement du quatrième, elle
+se démâta de son misaine et une voie d'eau se déclara dans sa cale. La
+tempête ne ralentissait pas de fureur. Cornic essaya de gagner la côte.
+Ce fut en vain. Les pompes ne suffisaient plus à alléger le navire de
+l'eau qui montait de minute en minute. Il fallut abandonner le brick.
+
+Les deux canots qui n'avaient pas été brisés ou entraînés par les lames,
+furent mis à la mer. L'équipage se sépara en deux parties. La première,
+commandée par Cornic, monta dans l'une des embarcations; la seconde,
+ayant pour chef Marcof, se jeta dans l'autre.
+
+Durant quelques heures, les deux canots firent route de conserve; mais
+la tempête les sépara bientôt. Celui de Cornic put atteindre Naples et
+s'y réfugier. Celui de Marcof fut moins heureux. Entraîné vers la haute
+mer, il doubla la Sicile.
+
+Pendant trois jours la frêle barque fut ballottée au gré des flots.
+N'ayant pas eu le temps d'emporter des vivres, les pauvres naufragés
+mouraient de fatigue et de faim. Déjà on parlait de tirer au sort et
+de sacrifier une victime pour essayer de sauver ceux qui survivraient,
+lorsque, la nuit suivante, le canot fut jeté sur les côtes de la Calabre
+méridionale, et se brisa sur les rochers. A l'exception de Marcof, tous
+les marins périrent. Seul il parvint à gagner la plage. Une fois en
+sûreté sur la terre ferme, les forces l'abandonnèrent et il tomba
+évanoui.
+
+Combien de temps dura cet évanouissement? Marcof l'ignora toujours.
+Lorsqu'il reprit ses sens, il se trouvait au milieu d'une vaste salle
+meublée, on plutôt démeublée, comme le sont d'ordinaire les hôtelleries
+italiennes. Il faisait grand jour. Les rayons de l'ardent soleil des
+Calabres, perçant les couches épaisses de poussière qui encrassaient les
+vitres des croisées, se ruaient dans la pièce en l'inondant d'un flot de
+lumière dorée.
+
+Autour de Marcof se tenaient, dans des attitudes différentes, une
+quinzaine d'hommes à figure sinistre, à costume indescriptible, tenant
+le milieu entre celui du montagnard et celui du soldat. Les uns, appuyés
+sur de longues carabines, les autres, chantant ou causant, tous buvant
+à plein verre le vin blanc capiteux des coteaux de la Sicile, ce
+_Marsalla_ dont on a à peine l'idée dans les autres contrées de
+l'Europe, car il perd tout son arôme en subissant un transport lointain.
+Marcof, en ouvrant les yeux, fit un léger mouvement.
+
+--Eh bien! Piétro? demanda l'un de ceux qui étaient debout, en
+s'adressant à un jeune homme assis près du marin.
+
+--Eh bien! capitaine, je crois que le noyé n'est pas mort.
+
+--Sainte madone! il peut se vanter alors d'avoir la vie dure, et il
+devra bien des cierges à son patron.
+
+--Tenez! voici qu'il remue.
+
+Marcof, en effet, se dressait sur son séant. La conversation qui précède
+avait eu lieu en patois napolitain. Marcof, en sa qualité de navigateur,
+avait une légère teinture de toutes les langues qui se parlent sur
+les côtes, et depuis, surtout, les courses de _la Félicité_ dans la
+Méditerranée, il avait appris assez d'italien pour comprendre les
+paroles qui se prononçaient, et, au besoin même, pour converser avec
+les hommes auprès desquels il se trouvait. Celui qu'on avait qualifié de
+capitaine s'avança gravement vers le naufragé.
+
+--Comment te trouves-tu? lui demanda-t-il.
+
+--Je n'en sais trop rien, répondit naïvement Marcof, qui, le corps brisé
+et la tête vide, était effectivement incapable de constater l'état de
+santé dans lequel il était.
+
+--D'où viens-tu?
+
+--De la mer.
+
+--Par saint Janvier! je le sais bien, puisque nous t'avons trouvé
+évanoui sur la plage. Ce n'est pas cela que je te demande. Tu es
+Français?
+
+--Oui.
+
+--Et marin?
+
+--Oui.
+
+--Ton navire a donc fait naufrage?
+
+--Oui! répondit une troisième fois Marcof, incapable de prononcer un mot
+plus long.
+
+--Tu es laconique! fit observer son interlocuteur d'un air mécontent.
+
+Marcof fit un effort et rassembla ses forces.
+
+--Il y a trois jours que je n'ai mangé, balbutia-t-il; par grâce,
+donnez-moi à boire, je meurs de faim, de soif et de fatigue!
+
+Le jeune homme qui le veillait parut ému.
+
+--Tenez! fit-il vivement en lui offrant une gourde; buvez d'abord, je
+vais vous donner à manger.
+
+Marcof prit la gourde et la porta avidement à ses lèvres.
+
+Le capitaine appela Piétro.
+
+--Nous retournons à la montagne, lui dit-il. Tu vas rester près de cet
+homme; demain nous reviendrons, et, s'il le veut, nous l'enrôlerons
+parmi nous. Il paraît vigoureux, ce sera une bonne recrue.
+
+Quelques instants après, on servait à Marcof un mauvais dîner, et on lui
+donnait ensuite un lit plus mauvais encore. Mais, dans la position où se
+trouvait le marin, on n'a pas le droit d'être bien difficile. Il mangea
+avec avidité et dormit quinze heures consécutives. A son réveil, il
+se sentit frais et dispos. Piétro était près de lui; il entama la
+conversation. Le jeune Calabrais était bavard comme la plupart de ses
+compatriotes; il parla longtemps, et Marcof apprit qu'il avait été
+recueilli par une de ces bandes si redoutées de bandits des Abruzzes.
+N'ayant rien sur lui qui pût tenter la cupidité de ces hommes, il reçut
+cette confidence avec le plus grand calme.
+
+Dans la journée, les bandits de la veille revinrent dans l'hôtellerie.
+Le chef, qui se nommait Gavaccioli, proposa, sans préambule, à Marcof de
+s'enrégimenter sous ses ordres, lui vantant la grâce et les séductions
+de l'état. Marcof hésitait.
+
+Ce mot de bandit sonnait désagréablement à ses oreilles. Mais, d'un
+autre côté, il réfléchissait qu'il se trouvait sur une terre étrangère,
+sans aucun moyen d'existence. Son navire était perdu, ses compagnons
+avaient tous péri. Quelle ressource lui restait-il! Aucune. Cavaccioli
+renouvela ses offres. Marcof n'hésita plus.
+
+--J'accepte, dit-il, à une condition.
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que je serai entièrement libre de ma volonté quant à ce qui
+concernera mon séjour parmi vous.
+
+--Accordé! fit le bandit en souriant, tandis qu'il murmurait à part:
+Une fois avec nous, tu y resteras; et si tu veux fuir, une balle dans la
+tête nous répondra de ta discrétion.
+
+Marcof fut présenté officiellement à la bande et accueilli avec
+acclamations. Piétro, surtout, paraissait des plus joyeux. Marcof lui en
+demanda la cause.
+
+--Je l'ignore, répondit le jeune homme; mais dès que je vous ai vu
+rouvrir les yeux hier, cela m'a fait plaisir; il me semblait que vous
+étiez pour moi un ancien camarade.
+
+--Allons, murmura Marcof, il y a de bonnes natures partout.
+
+Le soir même, il y eut festin dans l'hôtellerie, et Marcof en eut les
+honneurs. Chacun fêtait la nouvelle recrue dont les membres athlétiques
+indiquaient la force peu commune, et inspiraient la crainte à défaut
+de la sympathie. Le lendemain, au point du jour, Marcof, devenu bandit
+calabrais, s'enfonçait dans la montagne en compagnie de ses nouveaux
+camarades.
+
+En acceptant les propositions de Cavaccioli, le marin avait songé qu'il
+pourrait promptement gagner Naples ou Reggio, et de là s'embarquer pour
+la France. Il était trop bon matelot pour se trouver embarrassé dans un
+port de mer, quel qu'il fût.
+
+
+
+
+V
+
+LES CALABRES.
+
+
+Quinze jours après, Marcof parcourait, la carabine au poing et la
+cartouchière au côté, les routes rocheuses des Abruzzes. Les bandits
+calabrais étaient alors en guerre ouverte avec les troupes régulières
+du roi de Naples. Douze heures se passaient rarement sans voir livrer
+quelque combat plus ou moins meurtrier. Cette existence aventureuse
+ne déplaisait pas au marin qui trouvait constamment à faire preuve
+d'adresse, de courage et d'intrépidité. Bientôt ses compagnons
+reconnurent en lui un homme supérieur. Il acquit ainsi une sorte de
+supériorité morale, et son nom, répété avec éloges, était connu dans la
+montagne pour celui d'un combattant intrépide.
+
+Piétro lui avait bien décidément voué une amitié véritable. Il en
+faisait preuve en toutes circonstances. Au reste, cette amitié s'était
+encore accrue de ce que, dans deux combats successifs, Marcof avait
+arraché Piétro des mains des carabiniers royaux et des gardes suisses.
+Or, être prisonnier des troupes napolitaines, se résumait pour tout
+bandit dans une prompte et haute pendaison. Marcof, en réalité, avait
+donc deux fois sauvé la vie au jeune homme. Aussi l'amitié de Piétro
+s'était-elle peu à peu transformée en véritable adoration. Marcof était
+son dieu.
+
+Bientôt les troupes royales, lassées par cette guerre dans laquelle
+elles trouvaient rarement un ennemi à combattre mais où elles étaient
+sans cesse harcelées, se replièrent sur Naples. Puis elles rentrèrent
+dans la ville et laissèrent, comme par le passé, les Abruzzes et les
+Calabres sous la souveraineté des brigands. Alors ceux-ci retournèrent
+à leurs anciennes habitudes. Les embuscades, le pillage, le vol,
+l'assassinat devinrent le but de leurs travaux. Mais lorsqu'au lieu de
+combattre vaillamment des hommes armés, il fallut attaquer, assassiner
+et voler des êtres sans défense, tuer lâchement des femmes qui
+demandaient inutilement merci, égorger d'une main ferme de faibles
+enfants qui tendaient leurs petits bras avec des cris et des larmes,
+Marcof sentit tout ce qu'il y avait de noble dans sa nature se révolter
+en lui.
+
+A la première expédition de ce genre, il brisa sa carabine contre un
+rocher. A la seconde, il refusa nettement d'accompagner les bandits.
+Gavaccioli, étonné, lui commanda impérativement d'obéir. Marcof lui
+répondit qu'il n'était ni un lâche, ni un infâme, et que s'il allait
+avec les brigands s'embusquer sur le passage des chaises de poste et des
+mulets, ce serait, non pour attaquer les voyageurs, mais bien pour les
+défendre.
+
+--Rappelle-toi, ajouta-t-il avec énergie, que j'ai été corsaire et
+non pirate; que je sais me battre et non pas assassiner. J'ai honte et
+horreur de demeurer plus longtemps parmi des êtres de l'espèce de ceux
+qui m'entourent; demain je partirai.
+
+--Tu insultes tes amis! s'écria le chef avec colère.
+
+--Tu m'insultes toi-même en supposant que ces hommes me soient quelque
+chose!
+
+A ces mots, prononcés à voix haute, des rumeurs et des cris menaçants
+s'élevèrent de toute part. Quelques-uns des bandits portèrent la main à
+leur poignard. Marcof leva la tête, croisa ses bras nerveux sur sa vaste
+poitrine et marcha droit vers le groupe le plus menaçant. En présence de
+cette contenance froide et calme, les bandits se turent. Marcof revint
+vers le chef.
+
+--Tu m'as entendu? dit-il; demain soir même je partirai. Jusque-là, je
+ne t'obéirai plus.
+
+Puis il s'éloigna à pas lents, sans daigner tourner la tête. Marcof
+avait l'habitude de se retirer vers le soir dans une sorte de petit
+jardin naturel situé au milieu des rochers. Une fontaine voisine,
+jaillissant d'un bloc de porphyre, entretenait dans ce lieu une
+fraîcheur agréable. La nature sauvage qui dominait ce site pittoresque
+en rehaussait encore la beauté. C'était là que, mollement étendu sur son
+manteau, le marin rêvait à la France, à ses compagnons, à ses combats
+passés, à son avenir dès qu'il aurait quitté la Calabre.
+
+Le jour où eut lieu la scène dont nous venons de parler, Marcof,
+suivant sa coutume, s'était dirigé vers le lieu habituel de ses rêveries
+solitaires. La nuit venue, il prépara ses armes et se disposa à veiller,
+car il connaissait assez ses compagnons pour se défier d'une attaque.
+
+Les premières heures se passèrent dans le calme et dans le silence;
+mais au moment où la lune se voilait sous un nuage, il crut percevoir un
+léger bruit dans le feuillage. Il écouta attentivement. Le bruit devint
+plus distinct; il résultait évidemment d'un corps rampant sur les
+rochers. Était-ce un serpent? était-ce un homme? Marcof prit un pistolet
+et l'arma froidement.
+
+Sans doute le froissement sec de la batterie avait été entendu de celui
+qui se glissait ainsi vers le marin, car le bruit cessa tout à coup.
+Marcof attendit néanmoins, toujours prêt à faire feu. Enfin les branches
+s'entr'ouvrirent, et une voix amie fit entendre un appel. Marcof avait
+reconnu Piétro. Le jeune homme s'élança vivement près du marin.
+
+--Que me veux-tu donc? demanda Marcof étonné des allures mystérieuses de
+son fidèle camarade.
+
+--Silence! fit Piétro à voix basse et en indiquant du geste à Marcof
+qu'il parlait trop haut.
+
+--Que me veux-tu? répéta le marin.
+
+--Te sauver d'une mort inévitable. Nos compagnons dorment; j'étais de
+veille cette nuit, et j'ai abandonné mon poste pour te prévenir. Si
+Cavaccioli s'apercevait de mon absence il me casserait la tête; mais
+comme il s'agissait de toi, j'ai tout bravé.
+
+--Que se passe-t-il?... Parle vite!
+
+--Dès que tu fus parti, dit Piétro avec volubilité et en baissant encore
+la voix, tous nos hommes se rassemblèrent; eux et Cavaccioli étaient
+furieux de la manière dont tu les avais traités.
+
+--Que m'importe! interrompit Marcof.
+
+--Laisse-moi achever! Ils résolurent de te tuer.
+
+--Bah! vraiment?... Et qui diable voudra se charger de la commission?
+demanda le marin avec ironie.
+
+--C'est précisément ce choix qui a causé un long débat.
+
+--Et l'on a décidé?...
+
+--On a décidé que, connaissant ta force et ton courage à toute épreuve,
+on aurait recours à la ruse.
+
+--Les lâches! murmura Marcof. Après?
+
+--On sait que tu viens tous les soirs à cet endroit, et il a été convenu
+que demain cinq de nous te précéderaient, s'embusqueraient derrière ce
+rocher au pied duquel tu te couches, et lorsque tu serais sans défiance,
+cinq balles de carabine te frapperaient d'un même coup.
+
+--Et quels sont ceux qui doivent prendre part à cette ingénieuse
+expédition?
+
+--Je ne le sais pas encore; demain on tirera au sort.
+
+--Et tu as risqué ta vie pour venir m'avertir?
+
+--J'ai fait ce que je devais. Ne m'as-tu pas deux fois sauvé de la corde
+en m'arrachant aux carabiniers?
+
+--Tu as une bonne nature, Piétro, et si tu veux, je t'emmènerai avec
+moi.
+
+--Tu vas partir, n'est-ce pas?
+
+--La nuit prochaine.
+
+--Quoi! pas cette nuit?
+
+--J'aurais l'air de fuir.
+
+--Mais ils te tueront demain!
+
+--Ceci est mon affaire.
+
+--Songe donc...
+
+--J'ai songé, interrompit Marcof, et mon plan est fait; ne crains rien.
+Seulement sache bien que dans vingt-quatre heures je quitterai la bande
+de Cavaccioli, et je te propose de venir avec moi.
+
+--Je ne puis quitter la montagne.
+
+--Pourquoi?
+
+--Je suis amoureux d'une jeune fille de Lorenzana que je dois épouser
+dans quelques mois, puis mon père est infirme et a besoin de moi.
+
+--Alors quitte ce métier infâme.
+
+--Et lequel veux-tu que je fasse? Il n'y en a pas d'autre dans les
+Calabres.
+
+--C'est vrai, répondit Marcof.
+
+Puis après un moment de réflexion:
+
+--Tu es bien décidé? reprit-il.
+
+--Oui, Marcof, répondit Piétro. Seulement je te conjure de partir cette
+nuit même.
+
+--Encore une fois ne t'inquiète de rien, mon brave: j'ai mon projet.
+Maintenant regagne vite ton poste, et merci.
+
+Marcof serra vivement la main du jeune homme. Piétro allait s'éloigner.
+
+--Encore un mot, cependant, fit le marin en l'arrêtant. Quand et comment
+les assassins doivent-ils se rendre ici?
+
+--Je te l'ai dit: quelques instants avant l'heure où tu as l'habitude
+d'y venir.
+
+--Et ils arriveront tous les cinq ensemble?
+
+--Oh! non pas! Pour que tu ne puisses concevoir aucun soupçon,
+Cavaccioli leur donnera publiquement un ordre différent à chacun; puis
+ils arriveront ici l'un par un sentier, l'autre par une autre voie, de
+manière à se trouver réunis à l'heure convenue.
+
+--Merci. C'est tout ce que je voulais savoir.
+
+--Tu n'as plus rien à me demander?
+
+--Non.
+
+--Alors je retourne à mon poste.
+
+--Va, cher ami; mais tâche que le sort ne tombe pas sur toi demain pour
+faire partie de l'expédition.
+
+--Je briserais ma carabine! s'écria Piétro vivement.
+
+--Non; mais tu t'arrangerais de façon à arriver le dernier, voilà tout.
+Va donc maintenant, et merci encore! Puisque je n'ai rien à redouter
+pour cette nuit, je vais dormir.
+
+Et Marcof, serra de nouveau la main de Piétro, s'étendit sur la terre,
+et s'endormit aussi profondément et aussi tranquillement que lorsqu'il
+était balancé dans son hamac à bord de la Félicité.
+
+Le lendemain, Marcof alla se promener dans la montagne. Il rencontra
+Cavaccioli et échangea avec lui quelques phrases banales, annonçant,
+comme toujours, pour la nuit même, le départ dont il avait parlé.
+
+Cavaccioli poussa l'amabilité jusqu'à lui proposer un guide et à lui
+donner un sauf-conduit pour la route. Marcof accepta, lui disant que
+le soir venu il lui rappellerait ses promesses. Puis les deux hommes se
+quittèrent, l'un calme et froid, l'autre aimable et souple comme tous
+ses compatriotes lorsqu'ils veulent tromper quelqu'un ou lui tendre une
+embûche.
+
+Marcof continua sa promenade, pour s'assurer qu'il n'était ni épié ni
+suivi. Bien convaincu qu'il était libre de ses mouvements, il prit un
+sentier détourné et revint promptement à l'endroit où devait s'accomplir
+le crime projeté contre lui. Sans s'arrêter à la source, il gravit le
+rocher derrière lequel Piétro l'avait averti que s'embusqueraient les
+assassins; puis, profitant d'une large crevasse qui l'abritait à tous
+les regards, il s'y blottit vivement.
+
+A sa droite s'élevait un chêne gigantesque qui, enfonçant ses racines
+près de la source, étendait ses branches énormes au-dessus des rochers.
+Marcof posa ses armes contre lui, puis il tira de ses poches une large
+feuille de papier blanc qu'il plaça sur ses pistolets, et un bout de
+corde d'une vingtaine de pieds de longueur. A l'aide de son couteau il
+partagea la corde en cinq parties égales, à chacune desquelles il fit
+artistement un noeud coulant qu'il maintint ouvert au moyen d'une petite
+branche. Cela fait, il mit les bouts à portée de sa main, en ayant soin
+de les séparer les uns des autres, puis il demeura dans une immobilité
+complète, toujours caché dans la crevasse du rocher. Il n'attendit pas
+longtemps.
+
+Un bruit de pas retentit à sa gauche. Aussitôt il se replia sur lui-même
+dans la position d'un tigre qui va bondir sur sa proie, et l'oeil
+ardent, la lèvre légèrement crispée, il se prépara à s'élancer en avant.
+Un bandit, sa carabine armée à la main, parut à l'extrémité du sentier
+qui aboutissait à la source. Le misérable regarda attentivement autour
+de lui.
+
+Convaincu que l'endroit était désert et que Marcof n'était pas encore
+arrivé, il se dirigea rapidement vers le rocher et l'escalada avec une
+agilité d'écureuil. Au moment où il atteignait le sommet, Marcof lui
+apparut face à face. Le bandit n'eut le temps ni de se servir de sa
+carabine ni même de pousser un cri d'alarme. Marcof, l'étreignant à la
+gorge, l'avait renversé sous lui. Puis, tandis que d'une main de fer il
+étranglait son ennemi, de l'autre il attirait à lui une des cordes et la
+passait autour du cou du brigand avec une dextérité digne d'un muet du
+sérail. Alors se relevant d'un bond, il appuya son pied sur la poitrine
+du Calabrais, et tira sur l'extrémité de la corde.
+
+Il sentit le corps qu'il foulait frémir dans une suprême convulsion. La
+face du bandit, déjà empourprée, devint violette et bleuâtre; les
+yeux parurent prêts à jaillir hors de la tête, la bouche s'ouvrit
+démesurément; enfin le corps demeura immobile. Marcof le repoussa du
+pied pour ne pas qu'il gênât ses opérations à venir, et reprit sa place
+dans la crevasse.
+
+Ce qu'il avait fait pour le premier, il l'accomplit pour les quatre
+suivants; de sorte qu'une demi-heure après, il avait cinq cadavres
+autour de lui. Alors il s'approcha du chêne, passa successivement les
+cordes autour d'une branche, les y attacha solidement, et lança
+les corps dans le vide. Les cinq bandits se balançaient dans l'air,
+au-dessus de l'endroit même où avait coutume de se coucher Marcof.
+
+Le marin ouvrit une veine à l'un des pendus, trempa dans le sang noir
+qui en coula lentement l'extrémité d'un roseau, et prenant la feuille de
+papier blanc qu'il avait apportée, il traça dessus en lettres énormes:
+
+ AVIS AUX LACHES!
+
+Puis il se lava les mains dans l'eau pure de la source, reprit ses armes
+et s'éloigna tranquillement. Cinq minutes après, il faisait son entrée
+au milieu du cercle des brigands qui, à son aspect, reculèrent muets
+de surprise et d'épouvante. Ces hommes, convaincus de la mort du marin,
+crurent à une apparition surnaturelle.
+
+Quant à Marcof, il ne se préoccupa pas le moins du monde de l'impression
+qu'il produisait, et marcha droit à Cavaccioli. Arrivé en face du chef,
+il tira un pistolet de sa ceinture.
+
+--Je t'engage, lui dit-il, à ordonner à tes hommes de ne pas faire un
+geste; car si j'entendais seulement soulever une carabine, je te jure,
+foi de chrétien, que je te brûlerais la cervelle avant qu'une balle
+m'eût atteint.
+
+Puis, se retournant à demi sans cesser d'appuyer le canon de son
+pistolet sur la poitrine de Cavaccioli:
+
+--Vous autres, continua-t-il en s'adressant aux bandits, vous pouvez,
+si bon vous semble, aller voir ce que sont devenus ceux qui devaient
+m'assassiner; mais si vous tenez à la vie de votre capitaine, je vous
+engage à vous retirer, car j'ai à lui parler seul à seul.
+
+Les brigands, interdits et dominés par l'accent impératif de celui
+qui leur parlait, se reculèrent à distance respectueuse. Marcof et
+Cavaccioli demeurèrent seuls.
+
+--Tu veux me tuer? demanda le chef en pâlissant.
+
+--Ma foi, non, répondit Marcof; à moins que tu ne m'y contraignes.
+
+--Que veux-tu de moi alors?
+
+--Je veux te faire mes adieux.
+
+--Tu pars donc?
+
+--Cette nuit même, ainsi que je l'avais annoncé ce matin.
+
+--Cela ne se peut pas, fit Cavaccioli en frappant du pied.
+
+--Et pourquoi donc?
+
+--Parce que tu tomberas entre les mains des troupes royales.
+
+--Cela me regarde.
+
+--Et puis...
+
+--Et puis quoi?
+
+--Tu sais nos secrets.
+
+--Je ne les révélerai pas.
+
+--Tu connais nos points de refuge dans la montagne.
+
+--Je ne suis pas un traître; je les oublierai en vous quittant.
+
+--Enfin, pourquoi agir comme tu le fais?
+
+--Parce qu'il me plaît d'agir ainsi.
+
+--Qu'as-tu fait de ceux qui t'attendaient?
+
+--Pour me tuer? interrompit Marcof.
+
+Cavaccioli ne répondit pas.
+
+--Je les ai pendus, continua le marin.
+
+--Pendus tous les cinq?
+
+--Tous les cinq!
+
+--A toi seul?
+
+--A moi seul.
+
+Cavaccioli regarda fixement son interlocuteur et baissa la tête. Il
+semblait méditer un projet.
+
+
+
+
+VI
+
+L'AVENTURIER.
+
+
+--Écoute, dit le chef. Jamais je ne me suis trouvé en face d'un homme
+aussi brave que toi.
+
+--Parbleu, répondit Marcof, tu n'as vu jusqu'ici que des figures
+italiennes, et moi je suis Français, et qui plus est, Breton!
+
+--Si tu veux demeurer avec nous, j'oublierai tout, et je te prends pour
+chef après moi.
+
+--Inutile de tant causer, je suis pressé.
+
+--Adieu, alors.
+
+--Un instant.
+
+--Que désires-tu?
+
+--Que tu tiennes tes promesses.
+
+--Tu veux un guide?
+
+--Piétro m'en servira; c'est convenu.
+
+--Et ensuite?
+
+--Un sauf-conduit pour tes amis.
+
+--Mais... fit le chef en hésitant.
+
+--Allons, dépêche! dit Marcof en lui saisissant le bras.
+
+Cavaccioli s'apprêta à obéir.
+
+--Surtout, continua Marcof, pas de signes cabalistiques, pas de mots à
+double sens! Que je lise et que je comprenne clairement ce que tu écris!
+Tu entends?
+
+--C'est bien, répondit le bandit en lui tendant le papier; voici le
+sauf-conduit que tu m'as demandé. A trente lieues d'ici environ tu
+trouveras la bande de Diégo; sur ma recommandation il te fournira les
+moyens d'aller où bon te semblera.
+
+--Maintenant tu vas ordonner à tous tes hommes de rester ici; tu vas y
+laisser tes armes et tu m'accompagneras jusqu'à la route. Songe bien
+que je ne te quitte pas, et que lors même que je recevrais une balle
+par derrière j'aurais encore assez de force pour te poignarder avant de
+mourir.
+
+Cavaccioli se sentait sous une main de fer; il fit de point en point
+ce que lui ordonnait Marcof. Piétro prit les devants, et tous trois
+quittèrent l'endroit où séjournait la bande. Arrivés à une distance
+convenable, Marcof lâcha Cavaccioli.
+
+--Tu es libre, maintenant, lui dit-il. Retourne à tes hommes et
+garde-toi de la potence.
+
+Cavaccioli poussa un soupir de satisfaction et s'éloigna vivement. Le
+chef des bandits ne se crut en sûreté que lorsqu'il eut rejoint ses
+compagnons. Quant à Marcof et à Piétro ils continuèrent leur route en
+s'enfonçant dans la partie méridionale de la péninsule italienne.
+
+Marcof voulait gagner Reggio. Il savait ce petit port assez commerçant,
+et il espérait y trouver le moyen de passer d'abord en Sicile puis de là
+en Espagne et en France. Marcof avait la maladie du pays. Il lui tardait
+de revoir les côtes brumeuses de la vieille et poétique Bretagne. Tout
+en cheminant il parlait à Piétro de Brest, de Lorient, de Roscoff. Le
+Calabrais l'écoutait; mais il ne comprenait pas qu'on pût aimer ainsi un
+pays qui n'était pas chaudement éclairé par ce soleil italien si cher à
+ceux qui sont nés sous ses rayons ardents.
+
+Bref, tout en causant, les voyageurs avançaient sans faire aucune
+mauvaise rencontre, se dirigeant vers l'endroit où se trouvait la
+bande de ce Diégo, pour lequel Cavaccioli avait donné un sauf-conduit à
+Marcof. Il leur fallait trois jours pour franchir la distance. Vers la
+fin du troisième, Piétro se sépara de son compagnon. Marcof se trouvait
+alors dans un petit bois touffu sous les arbres duquel il passa la nuit.
+
+A la pointe du jour il se remit en marche. N'ayant rien à redouter des
+carabiniers royaux qui ne s'aventuraient pas aussi loin, Marcof quitta
+la montagne et suivit une sorte de mauvais chemin décoré du titre de
+route. Il marchait depuis une heure environ lorsqu'un bruit de fouets et
+de pas de chevaux retentit derrière lui.
+
+Étonné qu'une voiture se hasardât dans un tel pays, Marcof se retourna
+et attendit. Au bout de quelques minutes il vit passer une chaise de
+poste armoriée traînée par quatre chevaux, et dans laquelle il distingua
+deux jeunes gens et une femme. La femme lui parut toute jeune et fort
+jolie. Puis Marcof continua sa route. Mais Piétro s'était probablement
+trompé dans ses calculs, ou Marcof s'était fourvoyé dans les sentiers,
+car la nuit vint sans qu'il découvrît ni le vestige d'un gîte quelconque
+ni l'ombre d'un être humain quel qu'il fût.
+
+--Bah! se dit-il avec insouciance, j'ai encore quelques provisions, je
+vais souper et je coucherai à la belle étoile. Demain Dieu m'aidera.
+Pour le présent, il s'agit de découvrir une source, car je me sens la
+gorge aride et brûlante comme une véritable fournaise de l'enfer.
+
+Marcof fit quelques pas dans l'intérieur des terres, et rencontra
+promptement ce qu'il cherchait. L'endroit dans lequel il pénétra était
+un délicieux réduit de verdure tout entouré de rosiers sauvages, et
+abrité par des orangers et des chênes séculaires. Au milieu, sur un
+tapis de gazon dont la couleur eût défié la pureté de l'émeraude,
+coulait une eau fraîche et limpide sautillant sur des cailloux polis,
+murmurant harmonieusement ces airs divins composés par la nature.
+Marcof, charmé et séduit, se laissa aller sur l'herbe tendre, étala
+devant lui ses provisions frugales, et se disposa à faire un véritable
+repas de sybarite, grâce à la beauté de la salle à manger.
+
+Mais au moment où il portait les premières bouchées à ses lèvres une
+vive fusillade retentit à une courte distance. Marcof bondit comme mu
+par un ressort d'acier. Il écouta en se courbant sur le sol.
+
+La fusillade continuait, et il lui semblait entendre des cris de
+détresse parvenir jusqu'à lui. Oubliant son dîner et sa fatigue, Marcof
+visita les amorces de ses pistolets, suspendit sa hache à son poignet
+droit, à l'aide d'une chaînette d'acier et se dirigea rapidement vers
+l'endroit d'où venait le bruit. La nuit était descendue jetant son
+manteau parsemé d'étoiles sur la voûte céleste. Marcof marchait au
+hasard. Deux fois il fut obligé de faire un long détour pour tourner
+un précipice qui ouvrait tout à coup sous ses pieds sa gueule large et
+béante.
+
+La fusillade avait cessé; mais plus il avançait et plus les cris
+devenaient distincts. Puis à ces cris aigus et désespérés s'en
+joignaient d'autres d'un caractère tout différent. C'était des éclats de
+voix, des rires, des chansons. Marcof hâta sa course. Bientôt il aperçut
+la lumière de plusieurs torches de résine qui éclairaient un carrefour.
+Il avança avec précaution. Enfin il arriva, sans avoir éveillé un moment
+l'attention des gens qu'il voulait surprendre, jusqu'à un épais massif
+de jasmin d'où il pouvait voir aisément ce qui se passait dans le
+carrefour.
+
+Il écarta doucement les branches et avança la tête. Un horrible
+spectacle s'offrit ses regards. Quinze à vingt hommes, qu'à leur costume
+et à leur physionomie il était facile de reconnaître pour de misérables
+brigands, étaient les uns accroupis par terre, les autres debout appuyés
+sur leurs carabines. Ceux qui étaient à terre jouaient aux dés, et se
+passaient successivement le cornet. Ceux qui étaient debout, attendant
+probablement leur tour de prendre part à la partie, les regardaient.
+Presque tous buvaient dans d'énormes outres qui passaient de mains en
+mains, et auxquelles chaque bandit donnait une longue et chaleureuse
+accolade. Près de la moitié de la bande était plongée dans l'ivresse.
+A quelques pas d'eux gisaient deux cadavres baignés dans leur sang, et
+transpercés tous deux par la lame d'un poignard. Ces cadavres étaient
+ceux de deux hommes jeunes et richement vêtus. L'un tenait encore dans
+sa main crispée un tronçon d'épée. Un peu plus loin, une jeune
+femme demi-nue était attachée au tronc d'un arbre. Enfin, au fond du
+carrefour, on distinguait une voiture encore attelée.
+
+Marcof reconnut du premier coup d'oeil la chaise de poste qu'il avait
+vue passer sur la route. Il ne douta pas que les deux hommes tués
+ne fussent ceux qui voyageaient en compagnie de la jeune femme qu'il
+reconnut également dans la pauvre créature attachée au tronc du chêne.
+Elle poussait des cris lamentables dont les bandits ne semblaient
+nullement se préoccuper. Les postillons qui conduisaient la voiture
+riaient et jouaient aux dés avec les misérables. Comme presque tous les
+postillons et les aubergistes calabrais, ils étaient membres de la bande
+des voleurs. Marcof connaissait trop bien les usages de ces messieurs
+pour ne pas comprendre leur occupation présente. Les bandits avaient
+trouvé la jeune femme fort belle, et ils la jouaient froidement aux dés.
+Au point du jour elle devait être poignardée.
+
+Marcof écarta davantage alors les branches, et pénétra hardiment dans
+le carrefour. Il n'avait pas fait trois pas, qu'à un cri poussé par
+l'un des bandits huit ou dix carabines se dirigèrent vers la poitrine du
+nouvel arrivant.
+
+--Holà! dit Marcof en relevant les canons des carabines avec le manche
+de sa hache. Vous avez une singulière façon, vous autres, d'accueillir
+les gens qui vous sont recommandés.
+
+--Qui es-tu? demanda brusquement l'un des hommes.
+
+--Tu le sauras tout à l'heure. Ce n'est pas pour vous dire mon nom et
+vous apprendre mes qualités que je suis venu troubler vos loisirs.
+
+--Que veux-tu, alors?... Parle!
+
+--Oh! tu es bien pressé!
+
+--Corps du Christ! s'écria le bandit; faut-il t'envoyer une balle dans
+le crâne pour te délier la langue?
+
+--Le moyen ne serait ni nouveau ni ingénieux, répondit tranquillement
+Marcof. Allons! ne te mets pas en colère. Tu es fort laid, mio caro,
+quand tu fais la grimace. Tiens, prends ce papier et tâche de lire si tu
+peux.
+
+Le bandit, stupéfait d'une pareille audace, étendit machinalement la
+main pour prendre le sauf-conduit.
+
+--Un instant! fit Marcof en l'arrêtant.
+
+--Encore! hurla le bandit exaspéré de la froide tranquillité de cet
+homme qui ne paraissait nullement intimidé de se trouver entre ses
+mains.
+
+--Écoute donc! il faut s'entendre avant tout; connais-tu Diégo?
+
+--Diégo?
+
+--Oui.
+
+--C'est moi-même.
+
+--Ah! c'est toi?
+
+--En personne.
+
+--Alors tu peux prendre connaissance du papier.
+
+Et Marcof le remit au bandit. Celui-ci le déploya tandis que ses
+compagnons, moitié curieux, moitié menaçants, entouraient Marcof qui
+les toisait avec dédain. A peine Diégo eût-il parcouru l'écrit que, se
+tournant vers le marin:
+
+--Tu t'appelles Marcof? lui dit-il.
+
+--Comme toi Diégo.
+
+--Corps du Christ, je ne m'étonne plus de ton audace! Tu fais partie de
+la bande de Cavaccioli?
+
+--C'est-à dire que j'ai combattu avec ses hommes les carabiniers du roi;
+mais je n'ai jamais fait partie de cette bande d'assassins.
+
+--Hein? fit Diégo en se reculant.
+
+--J'ai dit ce que j'ai dit; c'est inutile que je le répète. Ta m'as
+demandé si je me nommais Marcof, je t'ai répondu que tel était mon nom.
+Tu as lu le papier de Cavaccioli; feras-tu ce qu'il te prie de faire?
+
+--Il te recommande à moi. Tu veux sans doute t'engager sous mes ordres,
+et, comme ta réputation de bravoure m'est connue, je te reçois avec
+plaisir.
+
+Marcof secoua la tête.
+
+--Tu refuses? dit Diégo étonné.
+
+--Sans doute.
+
+--Pourquoi?
+
+--Ce n'est pas là ce que je veux.
+
+--Et que veux-tu?
+
+--Un guide pour me conduire à Reggio.
+
+--Tu quittes les Calabres?
+
+--Oui.
+
+--Pour quelle raison?
+
+--Cela ne te regarde pas.
+
+--Tu es bien hardi d'oser me parler ainsi.
+
+--Je parle comme il me plaît.
+
+--Et si je te punissais de ton insolence?
+
+--Je t'en défie.
+
+--Oublies-tu que tu es entre mes mains?
+
+--Oublies-tu toi-même que ta vie est entre les miennes? répondit Marcof
+d'un ton menaçant, et en désignant sa hache.
+
+Les deux hommes se regardèrent quelques instants au milieu du
+silence général. Les bandits semblaient ne pas comprendre, tant leur
+stupéfaction était grande. Marcof reprit:
+
+--J'ai quitté Cavaccioli parce que je ne suis ni assez lâche ni assez
+misérable pour me livrer à un honteux métier. Il a voulu me faire
+assassiner. J'ai pendu de ma main les cinq drôles qu'il m'avait envoyés.
+Maintenant, contraint par moi, il m'a remis ce sauf-conduit. Songe à
+suivre ces instructions, ou sinon ne t'en prends qu'à toi du sang qui
+sera versé!
+
+--Allons! répondit Diégo en souriant, tu ne fais pas mentir ta
+réputation d'audace et de bravoure.
+
+--Alors tu vas me donner un guide?
+
+--Bah! nous parlerons de cela demain. Il fera jour.
+
+--Non pas! je veux en parler sans tarder d'une minute!
+
+--Allons! tu n'y songes pas! Tu es un brave compagnon; ta hardiesse
+me plaît. Demeure avec nous! Vois! ce soir j'ai fait une riche proie,
+continua le bandit en désignant du geste les cadavres et la jeune femme.
+Je ne puis t'offrir une part du butin puisque tu es arrivé trop tard
+pour combattre, mais si cette femme te plaît, si tu la trouves belle, je
+te permets de jouer aux dés avec nous.
+
+--Et si je la gagne, je l'emmènerai avec moi?
+
+--Non! Elle sera poignardée au point du jour. Elle pourrait nous trahir.
+
+--Alors je refuse.
+
+--Et tu fais bien, répondit un bandit en s'adressant à Marcof; car je
+viens de gagner la belle et je ne suis nullement disposé à la céder à
+personne.
+
+En disant ces mots le misérable, trébuchant par l'effet de l'ivresse,
+s'avança vers la victime. Il posa sa main encore ensanglantée sur
+l'épaule nue de la jeune femme. Au contact de ces doigts grossiers,
+celle-ci tressaillit. Elle poussa un cri d'horreur; puis, rassemblant
+ses forces:
+
+--Au secours! murmura-elle en français.
+
+--Une Française! s'écria Marcof en repoussant rudement le bandit qui
+alla rouler à quelques pas. Que personne ne porte la main sur cette
+femme!
+
+
+
+
+VII
+
+L'INCONNUE.
+
+
+--De quoi te mêles-tu? demanda vivement Diégo.
+
+--De ce qui me convient, répondit Marcof en se plaçant entre la jeune
+femme et les misérables qui l'entouraient en tumulte.
+
+--Écarte-toi! tu as refusé de jouer cette femme, un autre l'a gagnée;
+elle ne t'appartient pas.
+
+--Eh bien! que celui qui la veut ose donc venir la chercher!
+
+--A mort! crièrent les bandits furieux de cette atteinte portée à leurs
+droits.
+
+--Écoutez-moi tous! fit le marin dont la voix habituée à dominer la
+tempête s'éleva haute et fière au-dessus du tumulte; écoutez-moi tous!
+Cette femme est faible et sans défense. La massacrer serait la dernière
+des lâchetés; la violenter serait la dernière des infamies! Elle est
+Française comme moi. Je la prends sous ma protection. Malheur à qui
+l'approcherait.
+
+Il y eut parmi les bandits ce moment d'hésitation qui précède les
+combats. La plupart, avons-nous dit, gisaient ivres-morts et incapables
+de comprendre ce qui se passait. Dix seulement avaient conservé assez
+de raison pour opposer une résistance sérieuse à la volonté du marin. Il
+était aisé de comprendre qu'une scène de carnage allait avoir lieu,
+et en voyant un homme seul en menacer dix autres, on pouvait prévoir
+l'issue de la lutte. Cependant il y avait tant d'énergie et tant
+d'audace dans l'oeil expressif de Marcof que les brigands n'osaient
+avancer, sentant bien que le premier qui ferait un pas tomberait mort.
+Diégo s'était mis à l'écart et armait sa carabine.
+
+Marcof jetait autour de lui un coup d'oeil rapide. Il voyait à
+l'expression de la physionomie des brigands que le combat était certain.
+Aussi, voulant avoir l'avantage de l'attaque, il n'attendit pas et
+bondit sur les misérables. De ses deux coups de pistolets il en abattit
+deux. Cela se passa en moins de temps que nous n'en mettons à l'écrire.
+Les bandits reculèrent. Puis les carabines s'abaissèrent dans la
+direction de l'ennemi commun. Mais encore sous l'influence du vin
+sicilien, les Calabrais avaient oublié dans leur précipitation de
+recharger leurs armes dont ils avaient fait usage dans le combat contre
+les deux gentilshommes.
+
+Les chiens s'abattirent, mais deux détonations seules firent vibrer
+les échos de la forêt. Marcof se jeta rapidement à terre, et évita
+facilement le premier feu. Cependant l'une des deux balles tirée plus
+bas que l'autre lui effleura l'épaule et lui fit une légère blessure.
+Alors le marin poussa un cri tellement puissant que les brigands
+reculèrent encore. En même temps, il fondit sur eux.
+
+Sa hache s'abaissait, se relevait et s'abaissait encore avec la rapidité
+de la foudre. Frappant sans trêve et sans relâche, déployant toute
+l'agilité et toute la puissance de sa force herculéenne, il s'entoura
+d'un cercle de morts et de mourants. Trois des bandits étaient étendus
+à ses pieds, ce qui, joint aux deux premiers tués des deux coups de
+pistolets, faisait cinq hommes hors de combat.
+
+La terreur se peignait sur le front des autres. Au reste, c'est à tort
+que l'on a fait aux bandits calabrais une réputation d'audace et de
+bravoure qu'ils sont loin de mériter. Ils ne savent pas ce que c'est
+que d'affronter le péril en face. Ils ignorent le combat à nombre égal.
+S'ils veulent attaquer deux voyageurs, ils se mettront cinquante. Encore
+s'embusqueront-ils la plupart du temps pour surprendre ceux qu'ils
+veulent assassiner.
+
+Bref, en voyant le carnage que faisait la hache du marin, les bandits
+commencèrent à lâcher pied. Marcof frappait toujours. Diégo avait
+disparu. Les trois brigands, encore debout, croyant avoir à combattre
+un démon invulnérable, ne songèrent plus qu'à fuir. Tous trois
+s'échappèrent en prenant des directions différentes.
+
+Marcof, entraîné par l'ardeur du carnage, les poursuivit, et atteignit
+un dernier qu'il étendit à ses pieds. Puis, couvert de sang et de
+poussière, il revint auprès de la jeune femme. Elle était complètement
+évanouie. Comprenant le danger, car il ne doutait pas du retour des
+brigands avec des forces nouvelles, Marcof détacha rapidement celle
+qu'il venait de sauver et l'enleva dans ses bras. Espérant ne pas être
+éloigné de la mer, et se dirigeant d'après les étoiles, il courut vers
+l'orient.
+
+Toute la nuit, il marcha sans trêve et sans relâche, bravant la fatigue
+et portant soigneusement son précieux fardeau. Aux premiers rayons du
+soleil, il atteignit le sommet d'une petite colline. D'un regard rapide,
+il embrassa l'horizon. La mer était devant lui. Marcof poussa un cri de
+joie. En entendant ce cri, la jeune femme rouvrit les yeux. Marcof la
+déposa sur l'herbe et la contempla quelques moments. C'était une belle
+et charmante personne âgée au plus de dix-huit ans. Ses grands cheveux
+noirs, dénoués, flottant autour d'elle, faisaient ressortir la blancheur
+de sa peau, doucement veinée. Elle porta ses deux mains à son front
+et rejeta ses cheveux en arrière. Puis elle promena autour d'elle ses
+regards étonnés. Enfin elle les fixa sur Marcof. Celui-ci lui adressa
+quelques questions. La jeune fille ne répondit pas. Marcof renouvela
+ses demandes. Alors elle le regarda encore, puis ses lèvres
+s'entr'ouvrirent, et elle poussa un éclat de rire effrayant. La
+malheureuse était devenue folle.
+
+Marcof et sa compagne étaient alors en vue d'un petit village situé à
+l'extrémité de la pointe Stilo, dans le golfe de Tarente. Le marin
+avait d'abord pensé à laisser la jeune femme à l'endroit où ils étaient
+arrêtés, et à aller lui-même aux informations. Mais, en constatant
+le triste état dans lequel elle se trouvait, il résolut de ne pas la
+quitter un seul instant.
+
+Comme elle était presque nue, il se dépouilla de son manteau et l'en
+enveloppa. Elle se laissa faire sans la moindre résistance. Alors il
+reprit la jeune femme dans ses bras et se dirigea vers le village.
+
+Au moment où il allait atteindre les premières cabanes, il aperçut sur
+la grève un pêcheur en train d'armer sa barque. Changeant aussitôt de
+résolution, il appela cet homme. Le pêcheur vint à lui.
+
+--Tu vas mettre à la mer? lui demanda Marcof, qui, pendant son séjour
+dans les montagnes, s'était familiarisé avec le rude patois du pays, au
+point de le parler couramment.
+
+--Oui, répondit le pêcheur.
+
+--Où vas-tu?
+
+--Dans le détroit de Messine.
+
+--Où comptes-tu relâcher en premier?
+
+--A Catane.
+
+--Veux-tu nous prendre à ton bord, cette jeune femme et moi?
+
+--Je veux bien, si vous payez généreusement.
+
+--J'ai trois sequins dans ma bourse; je t'en donnerai deux pour le
+passage.
+
+--Embarquez alors.
+
+La traversée fut courte et heureuse. En touchant à Catane, Marcof
+conduisit sa compagne dans une auberge et s'informa d'un médecin. On lui
+indiqua le meilleur docteur de la ville. Marcof le pria de venir visiter
+la jeune femme, et, après une consultation longue, le médecin déclara
+que la pauvre enfant était folle, et qu'il fallait lui faire suivre un
+traitement en règle. Encore le médecin ajouta-t-il qu'il ne répondait
+de rien. Marcof ne possédait plus qu'un sequin. Il raconta sa triste
+situation au docteur.
+
+--Mon ami, lui dit celui-ci, je ne suis pas assez riche pour soigner
+chez moi cette jeune femme; mais je puis vous donner une lettre pour
+l'un de mes confrères de Messine. Il dirige l'hôpital des fous, et il y
+recevra celle dont vous prenez soin si charitablement.
+
+Marcof accepta la lettre, partit pour Messine, et, grâce à la
+recommandation du médecin de Catane, il vit sa protégée installée à
+l'hospice des aliénés. Mais le voyage terminé, il ne lui restait pas
+deux paoli.
+
+--Excellent coeur! dit la religieuse en interrompant le marquis.
+
+--Oui, Marcof est une noble nature! répondit Philippe de Loc-Ronan;
+c'est une âme grande et généreuse, forte dans l'adversité, toujours
+prête à protéger les faibles.
+
+--Et cette jeune femme, quel était son nom?
+
+--Marcof ne l'a jamais su; elle avait été complètement dépouillée par
+les bandits; rien sur elle ne pouvait indiquer son origine, et son état
+de santé ne lui permettait de donner aucun renseignement à cet égard. La
+seule remarque que fit mon frère fut que le mouchoir brodé que la pauvre
+folle portait à la main était marqué d'un F surmonté d'une couronne de
+comte.
+
+--La revit-il?
+
+--Jamais.
+
+--Alors il ignore si elle a recouvré la raison.
+
+--Il l'ignore.
+
+--Mais, monseigneur, dit Jocelyn, cette jeune femme appartenait
+probablement à une puissante famille. Sa disparition et celle des
+cavaliers qui l'accompagnaient eussent dû être remarquées?
+
+--J'étais à la cour à cette époque, Jocelyn, et je n'ai jamais entendu
+parler de ce malheur.
+
+--C'est étrange!
+
+--Et que devint Marcof? Que fit-il après avoir conduit sa protégée à
+l'hôpital des fous? demanda la religieuse.
+
+--Il trouva à s'embarquer et revint en France. A cette époque, la guerre
+d'Amérique venait d'éclater. Marcof résolut d'aller combattre pour la
+cause de l'indépendance. C'est ici que commence la seconde partie de
+sa vie; mais cette seconde partie est tellement liée à mon existence,
+continua la marquis, que je vais cesser de lire, chère Julie, et que je
+vous raconterai.
+
+Le marquis se recueillit quelques instants, puis il reprit:
+
+--Six ans après que Marcof eut quitté la Calabre, c'est-à-dire vers
+1780, il y a bientôt douze années, chère Julie, et vous devez d'autant
+mieux vous souvenir de cette date que cette année dont je vous parle fut
+celle de notre séparation, je m'embarquai moi-même pour l'Amérique, où
+M. de La Fayette, mon ami, me fit l'accueil le plus cordial.
+
+Je n'entreprendrai pas de vous raconter ici l'odyssée des combats
+auxquels je pris part. Je vous dirai seulement qu'au commencement de
+1783, me trouvant avec un parti de volontaires chargé d'explorer les
+frontières de la Virginie, nous tombâmes tout à coup dans une embuscade
+tendue habilement par les Anglais. Nous nous battîmes avec acharnement.
+
+Blessé deux fois, mais légèrement, je prenais à l'action une part
+que mes amis qualifièrent plus tard de glorieuse, quand je me vis
+brusquement séparé des miens et entouré par une troupe d'ennemis. On
+me somma de me rendre. Ma réponse fut un coup de pistolet qui renversa
+l'insolent qui me demandait mon épée. Dès lors il s'agissait de mourir
+bravement, et je me préparai à me faire des funérailles dignes de
+mes ancêtres. Bientôt le nombre allait l'emporter. Mes blessures me
+faisaient cruellement souffrir; la perte de mon sang détruisait mes
+forces; ma vue s'affaiblissait, et mon bras devenait lourd. J'allais
+succomber, quand une voix retentit soudain à mes oreilles, et me cria en
+excellent français:
+
+--Courage, mon gentilhomme! nous sommes deux maintenant.
+
+Alors, à travers le nuage qui descendait sur mes yeux, je distinguai
+un homme qu'à son agilité, à sa vigueur, à la force avec laquelle il
+frappait, je fus tenté de prendre pour un être surnaturel. Il me
+couvrit de son corps et reçut à la poitrine un coup de lance qui m'était
+destiné. Je poussai un cri.
+
+Lui, sans se soucier de son sang qui coulait à flots, ivre de poudre
+et de carnage, il était à la fois effrayant et admirable à contempler.
+Pendant cinq minutes il soutint seul le choc des Anglais, et cinq
+minutes, dans une bataille, sont plus longues que cinq années dans toute
+autre circonstance. Enfin nos amis, qui avaient d'abord lâché pied,
+revinrent à la charge et nous délivrèrent.
+
+Après le combat, je cherchai partout mon généreux sauveur, mais je
+ne pus le découvrir. Transporté au poste des blessés, j'appris, le
+lendemain, qu'après s'être fait panser il s'était élancé à la poursuite
+des Anglais.
+
+Six mois après, chère Julie, au milieu d'un autre combat, et dans des
+circonstances à peu près semblables, je dus encore la vie au même homme,
+qui fut encore blessé pour moi. Cette fois, malheureusement, sa blessure
+était grave, et il lui fallut consentir à être transporté à l'ambulance.
+Le chirurgien qui le soigna demeura stupéfait en voyant ce corps
+sillonné par plus de quatorze cicatrices.
+
+Une fièvre ardente s'empara du blessé et le tint trois semaines entre la
+vie et la mort. Enfin, la vigueur de sa puissante nature triompha de la
+maladie. Il entra en convalescence. J'ignorais encore qui il était. Je
+lui avais prodigué mes soins, et un jour qu'il essayait ses forces en
+s'appuyant sur mon bras, je tentai de l'interroger.
+
+--Vous êtes Français, lui dis-je, cela s'entend; mais dans quelle partie
+de la France êtes-vous né?
+
+--Je n'en sais rien, me répondit-il.
+
+--Quoi! vous ignorez l'endroit de votre naissance?
+
+--Absolument.
+
+--Et vos parents?
+
+--Je ne les ai jamais connus.
+
+--Vous êtes orphelin?
+
+--Je l'ignore.
+
+--Comment cela?
+
+--Je suis un enfant perdu.
+
+--Alors le nom que vous portez?
+
+--Est celui d'un brave homme qui a pris soin de mon enfance.
+
+--Et où avez-vous été élevé?
+
+--En Bretagne.
+
+--Dans quelle partie de la province?
+
+--A Saint-Malo.
+
+--A Saint-Malo! m'écriai-je.
+
+--Oui, me répondit-il. Est-ce que vous-même vous seriez né dans cette
+ville?
+
+--Non. Je suis Breton comme vous, mais je suis né à Loc-Ronan, dans le
+château de mes ancêtres.
+
+Puis, après un moment de silence, je repris avec une émotion que je
+pouvais à peine contenir:
+
+--Vous m'avez dit que vous portiez le nom du brave homme qui vous avait
+élevé?
+
+--Oui.
+
+--Quelle profession exerçait-il?
+
+--Celle de pêcheur.
+
+--Et il se nommait?
+
+--Marcof le Malouin.
+
+En entendant prononcer ce nom, j'eus peine à retenir un cri prêt à
+jaillir de ma poitrine; mais cependant je parvins à le retenir et à
+comprimer l'élan qui me poussait vers mon sauveur.
+
+
+
+
+VIII
+
+LES DEUX FRÈRES.
+
+
+--Pour comprendre cette émotion profonde que je ressentais, continua
+le marquis de Loc-Ronan, il me faut vous rappeler les recommandations
+faites par mon père à son lit de mort. Je vous ai déjà dit que l'abandon
+de cet enfant, fruit d'une faute de jeunesse, avait assombri le reste de
+ses jours. Lui-même avait cherché, mais en vain, à retrouver plus tard
+les traces de ce fils délaissé, et confié à des mains étrangères.
+Aussi, lorsqu'il m'eut révélé dans ses moindres détails le secret qui
+le tourmentait, lorsqu'il m'en eut raconté toutes les circonstances, me
+disant et le nom du pêcheur, et l'âge que devait avoir mon frère, et le
+lieu dans lequel il l'avait abandonné; lorsqu'après m'avoir fait jurer
+de ne pas repousser ce frère si le hasard me faisait trouver face à face
+avec lui, mon père mourut content de mon serment, je me mis en devoir de
+faire toutes les recherches nécessaires pour accomplir ma promesse. Mais
+les recherches furent vaines. Je fouillai inutilement toutes les côtes
+de la Bretagne. A Saint-Malo, depuis plus de dix ans que le vieux
+pêcheur était mort, on n'avait plus entendu parler de son fils adoptif.
+A Brest, une fois, ce nom de Marcof le Malouin frappa mon oreille; mais
+ce fut pour apprendre que le corsaire qu'il montait s'était perdu jadis
+corps et bien sur les côtes d'Italie.
+
+Lorsque mon père avait tenté ses recherches, Marcof était en Calabre.
+Lorsque je tentai les miennes, il était déjà en Amérique. Et voilà qu'au
+moment où j'y songeais le moins, au moment où j'avais perdu tout espoir
+de rencontrer ce frère inconnu que je cherchais, un hasard providentiel
+me mettait sur sa route, et, dans ce second fils de mon père, je
+reconnaissais celui qui deux fois m'avait sauvé la vie au péril de la
+sienne; celui qui, deux fois, avait prodigué son sang pour épargner le
+mien! Maintenant vous comprenez, n'est-ce pas, les élans de mon coeur?
+Et cependant, je vous l'ai dit, je parvins à me contenir et à ne rien
+laisser deviner. J'avais mes projets.
+
+Nous étions en 1784. Nous venions d'apprendre que la France avait
+reconnu enfin l'indépendance des États-Unis, et que la guerre allait
+cesser. J'avais résolu de revenir en Bretagne et d'y ramener avec moi ce
+frère si miraculeusement retrouvé. Je voulais que ce fût seulement dans
+le château de nos aïeux qu'eût lieu cette reconnaissance tant souhaitée.
+Je me faisais une joie de celle qu'éprouverait Marcof en retrouvant
+une famille et en apprenant le nom de son père. Je lui proposai donc de
+m'accompagner en France.
+
+La guerre était terminée; il n'avait plus rien à faire en Amérique; il
+consentit. Deux mois après, nous abordâmes à Brest. Le lendemain nous
+étions à Loc-Ronan. Tu te rappelles notre arrivée, Jocelyn?
+
+--Oh! sans doute, mon bon maître, répondit le vieux serviteur.
+
+Le marquis continua:
+
+--L'impatience me dévorait. Le soir même j'emmenai Marcof dans ma
+bibliothèque, et là je le priai de me raconter son histoire. Il le fit
+avec simplicité. Lorsqu'il eut terminé:
+
+--Ne vous rappelez-vous rien de ce qui a précédé votre arrivée chez le
+pécheur? lui demandai-je.
+
+--Rien, me répondit-il.
+
+--Quoi! pas même les traits de celui qui vous y conduisit?
+
+--Non; je ne crois pas. Mes souvenirs sont tellement confus, et j'étais
+si jeune alors.
+
+--Soupçonnez-vous quel pouvait être cet homme?
+
+--Je n'ai jamais cherche à le deviner.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que, si j'avais supposé que cet homme dont vous parlez fût mon
+père, cela m'eût été trop pénible.
+
+--Et si c'était lui, et qu'il se fût repenti plus tard?
+
+--Alors je le plaindrais.
+
+--Et vous lui pardonneriez, n'est-ce pas?
+
+--Lui pardonner quoi? demanda Marcof avec étonnement.
+
+--Mais, votre abandon.
+
+--Un fils n'a rien à pardonner à son père; car il n'a pas le droit de
+l'accuser. Si le mien a agi ainsi, c'est que la Providence l'a voulu. Il
+a dû souffrir plus tard, et j'espère que Dieu lui aura pardonné; quant
+à moi, je ne puis avoir, s'il n'est plus, que des larmes et des regrets
+pour sa mémoire.
+
+Toute la grandeur d'âme de Marcof se révélait dans ce peu de mots. Je
+le quittai et revins bientôt, apportant dans mes bras le portrait de mon
+père; ce portrait, qui est d'une ressemblance tellement admirable que,
+lorsque je le contemple, il me semble que le vieillard va se détacher de
+son cadre et venir à moi. Je le présentai à Marcof.
+
+--Regardez ce portrait! m'écriai-je, et dites-moi s'il ne vous rappelle
+aucun souvenir?
+
+Marcof contempla la peinture. Puis il recula, passa la main sur son
+front et pâlit.
+
+--Mon Dieu! murmura-t-il, n'est-ce point un rêve?
+
+--Que vous rappelle-t-il? demandai-je vivement en suivant d'un oeil
+humide l'émotion qui se reflétait sur sa mâle physionomie.
+
+--Non, non, fit-il sans me répondre; et cependant il me semble que je
+ne me trompe pas? Oh! mes souvenirs! continua-t-il en pressant sa tête
+entre ses mains.
+
+Il releva le front et fixa de nouveau les yeux sur le portrait.
+
+--Oui! s'écria-t-il, je le reconnais. C'est là l'homme qui m'a conduit
+chez le pêcheur de Saint-Malo.
+
+--Vous ne vous trompez pas, lui dis-je.
+
+--Et cet homme est-il donc de votre famille?
+
+--Oui.
+
+--Son nom?
+
+--Le marquis de Loc-Ronan.
+
+--Le marquis de Loc-Ronan! répéta Marcof qui vint tout à coup se placer
+en face de moi. Mais alors, si ce que vous me disiez était vrai, ce
+serait...
+
+Il n'acheva pas.
+
+--Votre père! lui dis-je.
+
+--Et vous! vous?...
+
+--Moi, Marcof, je suis ton frère!
+
+Et j'ouvris mes bras au marin qui s'y précipita en fondant en larmes.
+Pendant deux semaines j'oubliai presque mes douleurs quotidiennes. Votre
+charmante image, Julie, venait seule se placer en tiers entre nous.
+
+--Quoi! s'écria vivement la religieuse, auriez-vous confié à votre
+frère...
+
+--Rien! interrompit le marquis; il ne sait rien de ma vie passée.
+Connaissant la violence de son caractère, je n'osai pas lui révéler
+un tel secret. Marcof, par amitié pour moi, aurait été capable d'aller
+poignarder à Versailles même les infâmes qui se jouaient de mon repos et
+menaçaient sans cesse mon honneur. Non, Julie, non, je ne lui dis rien;
+il ignore tout. Marcof aurait trop souffert.
+
+Le marquis baissa la tête sous le poids de ces cruels souvenirs, tandis
+que la religieuse lui serrait tendrement les mains.
+
+--Et que devint Marcof? demanda-t-elle pour écarter les nuages qui
+assombrissaient le front de son époux.
+
+--Je vais vous le dire, répondit Philippe en reprenant son récit.
+
+Moins pour obéir à mon père que pour suivre les inspirations de mon
+coeur, je conjurai mon frère d'accepter une partie de ma fortune, et
+de prendre avec la terre de Brévelay le nom et les armes de la branche
+cadette de notre famille, branche alors éteinte, et qu'il eût fait
+dignement revivre, lors même que son écusson eût porté la barre de
+bâtardise. Mais il refusa.
+
+--Philippe, me dit-il un jour que je le pressais plus vivement d'accéder
+à mes prières, Philippe, n'insiste pas. Je suis un matelot, vois-tu, et
+je ne suis pas fait pour porter un titre de gentilhomme. J'ai l'habitude
+de me nommer Marcof; laisse-moi paisiblement continuer à m'appeler
+ainsi. Si demain tu me reconnaissais hautement pour être de ta famille,
+on fouillerait dans mon passé, et on ne manquerait pas de le calomnier.
+Mes courses à bord des corsaires, on les traiterait de pirateries. Mon
+séjour dans les Calabres, on le considérerait comme celui d'un voleur de
+grand chemin. Enfin, on accuserait notre père, Philippe, sous prétexte
+de me plaindre, et nous ne devons pas le souffrir. Demeurons tels
+que nous sommes. Soyons toujours, l'un le noble marquis de Loc-Ronan;
+l'autre le pauvre marin Marcof. Nous nous verrons en secret, et nous
+nous embrasserons alors comme deux frères.
+
+--Réfléchis! lui dis-je; ne prends pas une résolution aussi prompte.
+
+--La mienne est inébranlable, Philippe; n'insiste plus.
+
+En effet, jamais Marcof ne changea de façon de penser, et rien de ce que
+je pus faire ne le ramena à d'autres sentiments. Bientôt même je crus
+m'apercevoir que le séjour du château commençait à lui devenir à charge.
+Je le lui dis.
+
+--Cela est vrai, me répondit-il naïvement; j'aime la mer, les dangers
+et les tempêtes; je ne suis pas fait pour vivre paisiblement dans une
+chambre. Il me faut le grand air, la brise et la liberté.
+
+--Tu veux partir, alors?
+
+--Oui.
+
+--Mais ne puis-je rien pour toi?
+
+--Si fait, tu peux me rendre heureux.
+
+--Parle donc!
+
+--Je refuse la fortune et les titres que tu voulais me donner; mais
+j'accepte la somme qui m'est nécessaire pour fréter un navire, engager
+un équipage et reprendre ma vie d'autrefois.
+
+--Fais ce que tu voudras, lui répondis-je; ce que j'ai t'appartient.
+
+Le lendemain Marcof partit pour Lorient. Il acheta un lougre qu'il fit
+gréer à sa fantaisie, et trois semaines après, il mettait à la voile.
+Nous fûmes deux ans sans nous revoir. Pendant cet espace de temps, il
+avait parcouru les mers de l'Inde et fait la chasse aux pirates. Puis
+il retourna en Amérique et continua cette vie d'aventures qui semble un
+besoin pour sa nature énergique.
+
+Chaque fois qu'il revenait et mouillait, soit à Brest, soit à Lorient,
+il accourait au château. Enfin, il finit par adopter pour refuge
+la petite crique de Penmarckh. Lorsque les événements politiques
+commencèrent à agiter la France et à ébranler le trône, Marcof se lança
+dans le parti royaliste. C'est là, chère Julie, où nous en sommes, et
+voici ce que je connais de l'existence et du caractère de mon frère.»
+
+Un long silence succéda au récit de Philippe. La religieuse et Jocelyn
+réfléchissaient profondément. Le vieux serviteur prit le premier la
+parole.
+
+--Monseigneur, dit-il, lorsque le capitaine est venu au château, il y a
+quelques jours, l'avez-vous prévenu de ce qui allait se passer?
+
+--Non, mon ami, répondit le marquis; j'ignorais alors que le moment fût
+si proche, n'ayant pas encore vu les deux misérables que tu connais si
+bien.
+
+--Mais il vous croit donc mort? s'écria la religieuse.
+
+--Non, Julie.
+
+--Comment cela?
+
+--Marcof, d'après nos conventions, devait revoir le marquis de La
+Rouairie. Il avait été arrêté entre eux qu'ils se rencontreraient
+à l'embouchure de la Loire. Le matin même qui suivit notre dernière
+entrevue, il mettait à la voile pour Paimboeuf. Il devait, m'a-t-il dit,
+être douze jours absents. Or, en voici huit seulement qu'il est parti.
+Demain dans la nuit, Jocelyn se rendra à Penmarckh; je lui donnerai les
+instructions nécessaires, et il préviendra mon frère.
+
+Le marquis ignorait le prompt retour du _Jean-Louis_ et la subite
+arrivée de Marcof. Il ne savait pas que le marin, le croyant mort, avait
+pénétré dans le château et s'était emparé des papiers que le marquis lui
+avait indiqués.
+
+--Le capitaine sera-t-il de retour? fit observer Jocelyn.
+
+--Je l'ignore, répondit Philippe; mais peu importe! Écoute-moi
+seulement, et retiens bien mes paroles.
+
+--J'écoute, monseigneur.
+
+--Il a été convenu jadis entre mon frère et moi que toutes les fois
+qu'il aborderait à terre et que tu ne lui porterais aucun message de
+ma part, il pénétrerait dans le parc de Loc-Ronan par la petite porte
+donnant sur la montagne, et dont je lui ai remis une double clé. Une
+fois entré, il se dirigerait vers la grande coupe de marbre placée sur
+le second piédestal à droite. C'est à l'aide de cette coupe que nous
+échangions nos secrètes correspondances. Bien des fois nous avons
+communiqué ainsi lorque des importuns entravaient nos rencontres.
+Demain, ou plutôt cette nuit même, Jocelyn, je te remettrai une lettre
+que tu iras déposer dans la coupe.
+
+--Mais, interrompit Jocelyn, si, en débarquant à terre, le capitaine
+apprend la fatale nouvelle déjà répandue dans tout le pays, il croira à
+un malheur véritable, et qui sait alors s'il viendra comme d'ordinaire
+dans le parc?
+
+--C'est précisément ce à quoi je songeais, répondit le marquis. Je
+connais le coeur de Marcof; je sais combien il m'aime, et son désespoir,
+quelque court qu'il fût, serait affreux.
+
+--Mon Dieu! inspirez-nous! dit la religieuse avec anxiété. Que
+devons-nous faire?
+
+--Je ne sais.
+
+--Et moi, je crois que j'ai trouvé ce qu'il fallait que je fisse, dit
+Jocelyn.
+
+--Qu'est-ce donc?
+
+--Tout le monde vous pleure, monseigneur; mais on ignore ce que je suis
+devenu, et l'on doit penser au château que je reviendrai d'un instant à
+l'autre.
+
+--Eh bien?
+
+--Maintenant que vous êtes en sûreté ici, rien ne s'oppose à ce que je
+retourne à Loc-Ronan.
+
+--Je devine, interrompit le marquis. Tu guetteras l'arrivée du
+_Jean-Louis_?
+
+--Sans doute. Je veillerai nuit et jour, et dès que le lougre sera en
+vue, je l'attendrai dans la crique.
+
+--Bon Jocelyn! fit le marquis.
+
+--Si vous le permettez même, monseigneur, je partirai cette nuit.
+
+--Je le veux bien.
+
+--Et si le capitaine me demande où vous vous trouvez, faudra-t-il le lui
+dire?
+
+--Certes.
+
+--Et l'amener?
+
+Le marquis regarda la religieuse comme pour solliciter son approbation.
+Julie devina sa pensée.
+
+--Oui, oui, Jocelyn, dit-elle vivement, amenez ici le frère de votre
+maître.
+
+Le marquis s'inclina sur la main de la religieuse et la remercia par un
+baiser.
+
+--Ange de bonté et de consolation! murmura-t-il.
+
+A peine se relevait-il qu'un bruit léger retentit dans le souterrain et
+fit pâlir la religieuse et Jocelyn.
+
+--Mon Dieu! dit Julie à voix basse, avez-vous entendu?
+
+--Silence! fit Jocelyn en se levant.
+
+Le marquis avait porté la main à sa ceinture et en avait retiré un
+pistolet qu'il armait. Jocelyn se glissa hors de la cellule. Il avança
+doucement dans la demi-obscurité et se dirigea vers la petite porte
+secrète qui faisait communiquer la partie du cloître cachée sous la
+terre avec les galeries souterraines dont nous avons déjà parlé.
+
+Arrivé à cet endroit, il s'arrêta et se coucha sur le sol. Il appuya
+son oreille contre la porte. D'abord il n'entendit aucun bruit. Puis il
+distingua des pas lourds et irréguliers comme ceux d'une personne dont
+la marche serait embarrassée.
+
+Il entendit le sifflement d'une respiration haletante. Enfin, les pas se
+rapprochèrent, s'arrêtèrent, une main s'appuya contre la porte secrète,
+Jocelyn écoutait avec anxiété. Il s'attendait à voir jouer le ressort.
+Il n'en fut rien; mais le bruit mat d'un corps roulant lourdement sur
+la terre parvint jusqu'à lui. Ce bruit fut suivi d'un soupir. Puis tout
+rentra dans le plus profond silence.
+
+
+
+
+IX
+
+LA CELLULE DE L'ABBESSE.
+
+Si le lecteur ne se fatigue pas d'un séjour trop prolongé dans le
+couvent de Plogastel, nous allons le prier de quitter le cloître
+souterrain et de retourner avec nous dans cette partie de l'abbaye où
+nous l'avons conduit déjà.
+
+Nous avons abandonné la jolie Bretonne au moment où le comte de
+Fougueray s'apprêtait à la saigner, tout en se livrant à de sinistres
+pronostics à l'endroit de la jeune malade.
+
+Avec un sang-froid et une habileté dignes d'un disciple d'Esculape,
+le beau-frère du marquis de Loc-Ronan procéda aux préliminaires de
+l'opération. Il releva la manche de la jeune fille, mit à nu son bras
+blanc et arrondi, et, gonflant la veine par la pression du pouce, il
+la piqua de l'extrémité acérée de sa lancette. Le sang jaillit en
+abondance.
+
+Hermosa soutenait d'un bras la jeune fille, tandis que le chevalier lui
+baignait les tempes avec de l'eau fraîche. Mais qu'il y avait loin de la
+contenance froide et presque indifférente de ces trois personnages aux
+soins affectueux que prodiguent d'ordinaire ceux qui entourent un malade
+aimé! Le comte regardait Yvonne d'un oeil calme et cruel, agissant
+plutôt comme opérateur que comme médecin. Hermosa se préoccupait
+d'empêcher les gouttelettes de sang de tacher sa robe. Le chevalier
+insouciant de l'état alarmant de la jeune fille, promenait ses regards
+animés sur les charmes que lui révélait le désordre de toilette dans
+lequel se trouvait la malade.
+
+--Crois-tu qu'elle en revienne? demanda-t-il au comte.
+
+--Je n'en sais rien, répondit celui-ci.
+
+Puis, jugeant la saignée suffisamment abondante, il l'arrêta et banda le
+bras de la jeune fille.
+
+--Maintenant, dit-il, nous n'avons plus rien à faire ici. Laissons
+la nature agir à sa guise. Le sujet est jeune et vigoureux; il y a
+peut-être de la ressource.
+
+--Faut-il la veiller? demanda Hermosa; j'enverrais Jasmin.
+
+--Inutile, ma chère; qu'elle dorme, cela vaut mieux
+
+--Au diable cette maladie subite! s'écria le chevalier. Nous allons
+avoir une succession d'ennuis à la place des jours de plaisirs que
+j'espérais.
+
+--Oui, cela est contrariant, Raphaël, mais que veux-tu? il faut prendre
+son mal en patience. Si la petite doit mourir ici, mieux vaut que ce
+soit aujourd'hui que demain; nous en serons débarrassés plus tôt.
+
+--C'est qu'elle est charmante, et qu'elle me plaît énormément.
+
+--Elle ne peut t'entendre en ce moment, mon cher; tes galanteries sont
+donc en pure perte. Laisse-la reposer quelques heures, et peut-être qu'à
+son réveil tu pourras causer avec elle; en attendant, quittons cette
+chambre.
+
+--Nous pouvons la laisser seule?...
+
+--Pardieu! Elle ne songera pas à fuir, je t'en réponds; y songeât-elle,
+que les grilles et les verrous s'opposeraient à son dessein. Partons!
+c'est, je le répète, ce qu'il y a de mieux à faire en ce moment. Il ne
+faut pas nous dissimuler, Raphaël, que tu es un peu cause de l'état dans
+lequel se trouve ta bien-aimée. Tu l'entends?... elle délire. Je pense
+que ma saignée et le repos ramèneront le calme et la raison. Néanmoins,
+si à son réveil elle voyait quelque chose qui l'effrayât, le délire
+pourrait revenir plus violent encore. Donc, allons-nous-en et attendons.
+
+--Soit! fit le chevalier en quittant la cellule; attendons... je
+reviendrai dans deux heures!
+
+Et sans plus se préoccuper de celle que son infâme conduite et ses
+violences avaient amenée aux portes du tombeau, Raphaël descendit
+l'escalier de l'abbaye et se rendit aux écuries pour s'assurer que ses
+chevaux étaient convenablement soignés.
+
+--Bien décidément, se dit-il tout en passant la main sur la croupe
+arrondie et luisante de son cheval favori, bien décidément, cette petite
+est charmante, et je serais fâché qu'elle mourût sitôt! En tout cas, je
+remonterai tout à l'heure, et si elle est en état de m'entendre, je lui
+parlerai fort nettement. De cette façon, j'éviterai les premières scènes
+de larmes et de cris, car elle sera trop faible pour me répondre.
+
+Et le chevalier, après avoir pris cette froide résolution, se promena
+dans la cour. Le comte et sa compagne le suivaient du regard à travers
+l'étroite fenêtre.
+
+--Pauvre chevalier! fit le comte en se penchant vers Hermosa et en
+donnant à ses paroles un accent d'ironie amère, pauvre chevalier! sa
+douleur me fait mal!
+
+--Tu sais bien que Raphaël n'a jamais eu de coeur! répondit Hermosa à
+voix basse.
+
+--J'aurais pourtant cru que la petite lui avait monté la tête.
+
+--Lui?... Tu oublies, Diégo, que l'amour de l'or est le seul amour que
+connaisse Raphaël. Il craint de s'ennuyer ici, et s'il a enlevé cette
+enfant, c'est pour lui servir de passe-temps.
+
+--On dirait que tu n'aimes pas ce cher ami, Hermosa?
+
+--Je le hais!
+
+--Très-bien!
+
+--Pourquoi ce très-bien?
+
+--Je m'entends, fit le comte avec un sourire.
+
+--Et moi je ne t'entends pas.
+
+--Quoi! il te faut des explications?
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien! chère Hermosa, continua le comte en refermant la porte de
+la cellule où se trouvait Yvonne et en entraînant sa compagne vers son
+appartement, combien avons-nous rapporté du château de Loc-Ronan?
+
+--Mais environ cinquante mille écus, tant en or et en traites qu'en
+bijoux et en pierreries.
+
+--Ce qui fait, après le partage?...
+
+--Soixante-quinze mille livres chacun.
+
+--C'est peu, n'est-ce pas?
+
+--Fort peu.
+
+--Surtout après ce que nous avions rêvé!
+
+--Hélas!
+
+--Cependant, si nous avions les cinquante mille écus à nous seuls, ce
+serait une fiche de consolation?
+
+--Oui, mais nous ne les avons pas.
+
+--Si nous héritions de Raphaël?
+
+--Il est plus jeune que toi.
+
+--Bah! la vie est semée de dangereux hasards.
+
+--Cite-m'en un?
+
+--Dame! personne ne nous sait ici. Nous sommes seuls, et si Raphaël
+était atteint subitement d'une indisposition.
+
+--Eh bien?...
+
+--Je parle d'une de ces indispositions graves qui entraînent la mort
+dans les vingt-quatre heures!
+
+--Est-ce que tu serais amoureux de la Bretonne, Diégo? dit Hermosa en
+regardant fixement son interlocuteur.
+
+--Jalouse! répondit le comte avec un sourire. Tu sais bien que je n'aime
+que toi, Hermosa; toi et notre Henrique. Si Raphaël venait à trépasser,
+Henrique hériterait de lui, et ces soixante-quinze mille livres lui
+assureraient un commencement de dot.
+
+--Tu me prends par l'amour maternel, Diégo.
+
+--Enfin, es-tu de mon avis?
+
+--Eh! je ne dis pas le contraire; mais Raphaël se porte bien.
+
+--Du moins il en a l'apparence; je suis contraint de l'avouer.
+
+--A quoi bon alors toutes ces suppositions?
+
+--A quoi bon, dis-tu?
+
+--Oui.
+
+--Tiens, chère et tendre amie, regarde ce petit flacon. Et Diégo tira
+de sa poitrine une petite fiole en cristal, hermétiquement bouchée,
+contenant une liqueur incolore.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda Hermosa.
+
+--Un produit chimique fort intéressant. Mélangé au vin, il n'en change
+le goût ni n'en altère la couleur.
+
+--Et quel effet produit-il?
+
+--Quelques douleurs d'entrailles imperceptibles.
+
+--Qui amènent infailliblement la mort, n'est-ce pas, dit Hermosa en
+baissant encore la voix. Ce que contient cette fiole est un poison
+violent?
+
+--Eh! non. Tu as des expressions d'une brutalité révoltante, permets-moi
+de le dire. Il ne s'agit nullement de poison. L'effet de ces douleurs
+d'entrailles cause un malaise général d'abord, puis détermine ensuite un
+épanchement au cerveau. De sorte que celui qui a goûté à cette liqueur
+meurt, non pas empoisonné, mais par la suite d'une attaque d'apoplexie
+foudroyante. Voilà tout.
+
+--Et tu nommes ce que contient ce flacon?
+
+--De l'extrait «d'aqua-tofana!»
+
+--Le poison perdu des Borgia?
+
+--Retrouvé par un ancien ami à moi que tu as connu en Italie.
+
+--Cavaccioli, n'est-ce pas?
+
+--En personne!
+
+Hermosa ne continua pas la conversation. Le comte fit quelques tours
+dans la chambre, ouvrit une tabatière d'or, y plongea l'index et le
+pouce, en écarquillant gracieusement les autres doigts de la main, et
+après avoir dégusté savamment le tabac d'Espagne, il lança délicatement
+à la dentelle de son jabot deux ou trois chiquenaudes, qui eurent
+l'avantage de faire ressortir l'éclat d'un magnifique solitaire qui
+brillait à son petit doigt. Puis, revenant près d'Hermosa:
+
+--C'est toi, chère belle, lui glissa-t-il à l'oreille, qui as l'habitude
+de nous verser le syracuse à la fin de chaque repas. Je te laisse ce
+flacon. Par le temps qui court cette composition peut devenir de la plus
+grande utilité. On ne sait pas; mais si par hasard tu avais le caprice
+d'en faire l'épreuve, ne va pas te tromper! Je te préviens que j'ai le
+coup d'oeil d'un inquisiteur espagnol!
+
+Ceci dit, le comte déposa le flacon sur une petite table près de
+laquelle Hermosa était assise, et sortit en fredonnant une tarentelle.
+Arrivé près de la porte il se retourna. Hermosa avait la main appuyée
+sur la table, et le flacon avait disparu. Le comte sourit.
+
+--Cette Hermosa est véritablement une créature des plus intelligentes,
+murmura-t-il en traversant le corridor pour gagner l'escalier du
+couvent. Il n'est vraisemblablement pas impossible que je consente un
+jour à lui donner mon nom. Palsambleu! nous verrons plus tard. Pour
+le présent, ce cher Raphaël ne se doute de rien. Tout est au mieux.
+Pardieu! moi aussi je trouve cette petite Bretonne charmante, et j'ai
+toujours jugé fort sage cette sorte de parabole diplomatique qui traite
+de la façon de faire tirer les marrons du feu. Allons, Raphaël n'est
+pas encore de ma force, et je crois qu'il n'aura pas le temps d'arriver
+jamais à ce degré de supériorité.
+
+Au pied de l'escalier le comte rencontra Jasmin.
+
+--Tu vas, lui dit-il, nous préparer pour ce soir un souper des plus
+délicats. Je me sens en disposition de fêter tes connaissances dans
+l'art culinaire!
+
+Jasmin s'inclina en signe d'assentiment; et le comte hâta le pas pour
+rejoindre son ami le chevalier, dont il passa le bras sous le sien avec
+une familiarité charmante. Puis tous deux continuèrent leur promenade.
+Pendant ce temps Hermosa se faisait apporter par Jasmin des flacons de
+syracuse.
+
+
+
+
+X
+
+L'AMOUR DU CHEVALIER DE TESSY.
+
+
+Une heure environ s'était écoulée depuis qu'Yvonne se trouvait seule
+dans la cellule où on l'avait transportée. Un profond silence régnait
+dans la petite pièce. Tout à coup la jeune fille fit un mouvement et
+entr'ouvrit les yeux.
+
+Son front devint moins rouge, sa respiration moins pressée, son oeil
+moins hagard. Évidemment la saignée avait produit un mieux sensible.
+Yvonne se dressa péniblement sur son séant et regarda avec attention
+autour d'elle.
+
+D'abord son gracieux visage n'exprima que l'étonnement. Elle ne se
+souvenait plus. Mais bientôt la mémoire lui revint.
+
+Alors elle poussa un cri étouffé, et une troisième crise, plus terrible
+que les deux premières peut-être, faillit s'emparer d'elle. Elle demeura
+quelques minutes les yeux fixes, les doigts crispés. Elle étouffait.
+
+Enfin, les larmes jaillirent en abondance de ses beaux yeux et la
+soulagèrent. Les nerfs se détendirent peu à peu et la faiblesse causée
+par la saignée arrêta la crise. Après avoir pleuré, elle se laissa
+glisser silencieusement à bas de son lit et s'achemina vers la fenêtre.
+
+--Mon Dieu! où suis-je? se demandait-elle avec angoisse.
+
+En parcourant des yeux l'étroite cellule, ses regards rencontrèrent un
+crucifix appendu à la muraille. Yvonne se traîna jusqu'au pied du
+signe rédempteur, s'agenouilla, et pria avec ferveur. Puis, se relevant
+péniblement, elle étendit la main vers le crucifix, et le décrocha pour
+le baiser.
+
+C'était un magnifique Christ, largement fouillé dans un morceau
+d'ivoire, et encadré sur un fond de velours noir. Yvonne le contempla
+longuement, et, par un mouvement machinal, elle le retourna. Sur le dos
+du cadre étaient tracées quelques lignes à l'encre rouge. Yvonne les
+lut d'abord avec une sorte d'indifférence, puis elle les relut
+attentivement, et un cri de joie s'échappa de ses lèvres, tandis que ses
+yeux lancèrent un rayon d'espérance.
+
+Voici ce qui était écrit derrière ce Christ encadré.
+
+«Le vingt-cinquième jour d'août mil sept cent soixante-dix-huit, voulant
+témoigner à ma fille en Jésus-Christ, tout l'amour évangélique que ses
+vertus m'inspirent, moi, Louis-Claude de Vannes, évêque diocésain, et
+humble serviteur du Dieu tout-puissant, ai remis ce Christ, rapporté de
+Rome et béni par les mains sacrées de Sa Sainteté Pie VI, à Marie-Ursule
+de Mortemart, abbesse du couvent de Plogastel.»
+
+--Oh! merci, mon Dieu! Vous avez exaucé ma prière! dit Yvonne en baisant
+encore le crucifix. Le couvent de Plogastel! C'est donc là où je me
+trouve?
+
+«Le couvent de Plogastel! répétait-elle. Comment n'ai-je pas reconnu
+cette cellule de la bonne abbesse, moi, qui, tout enfant, y suis venue
+si souvent? Mais comment se fait-il que ces hommes m'aient conduite dans
+ce saint-lieu?... Ah! je me rappelle! Dernièrement on racontait chez
+mon père que les pauvres nonnes en avaient été chassées. L'abbaye est
+déserte et les misérables en ont fait leur retraite! Oh! ces hommes! ces
+hommes que je ne connais pas! que me veulent-ils donc?
+
+En ce moment Yvonne entendit marcher dans le corridor. Elle se hâta de
+remettre le crucifix à sa place et de regagner son lit. Il était temps,
+car la porte tourna doucement sur ses gonds et le chevalier de Tessy
+pénétra dans la cellule.
+
+En le voyant, Yvonne se sentit prise par un tremblement nerveux. Raphaël
+s'avança avec précaution. Arrivé près du lit, il se pencha vers la jeune
+fille, qu'il croyait endormie, et approcha ses lèvres de ce front si
+pur. Yvonne se recula vivement, avec un mouvement de dégoût semblable à
+celui que l'on éprouve au contact d'une bête venimeuse.
+
+--Ah! ah! chère petite, dit le chevalier, il paraît que cela va mieux et
+que vous me reconnaissez?
+
+Yvonne ne répondit pas.
+
+--Chère Yvonne, continua le chevalier de sa voix la plus douce, je vous
+en conjure, dites-moi si vous voulez m'entendre et si vous vous sentez
+en état de comprendre mes paroles. De grâce! répondez-moi! Il y va de
+votre bonheur.
+
+--Que me voulez-vous? répondit Yvonne d'une voix faible et en faisant
+un visible effort pour surmonter la répugnance qu'elle ressentait en
+présence de son interlocuteur.
+
+--Je veux que vous m'accordiez quelques minutes d'attention.
+
+--Qu'avez-vous à me dire?
+
+--Vous allez le savoir.
+
+Et le chevalier, attirant à lui un fauteuil, s'assit familièrement au
+chevet de la malade. Yvonne s'éloigna le plus possible en se rapprochant
+de la muraille. Raphaël remarqua ce mouvement.
+
+--Ne craignez rien, dit-il.
+
+--Oh! je ne vous crains pas! répondit fièrement la Bretonne.
+
+--Soit! mais ne me bravez pas non plus! N'oubliez pas, avant tout, que
+vous êtes en ma puissance!
+
+--Et de quel droit agissez-vous ainsi vis-à-vis de moi? s'écria Yvonne
+avec colère et indignation, car le ton menaçant avec lequel Raphaël
+avait prononcé la phrase précédente avait ranimé les forces de la
+malade. De quel droit m'avez-vous enlevée à mon père? Savez-vous bien
+que pour abuser de votre force envers une femme, il faut que vous soyez
+le dernier des lâches! Et vous osez me menacer, me rappeler que je suis
+en votre puissance!
+
+Le chevalier était sans doute préparé à recevoir les reproches d'Yvonne,
+et il avait fait une ample provision de patience, présumons-nous, car
+loin de répondre à la jeune fille indignée qui l'accablait de sa colère
+et de son mépris, il s'enfonça mollement dans le fauteuil sur lequel
+il était assis, et croisant ses deux mains sur ses genoux, il se mit à
+tourner tranquillement ses pouces.
+
+En présence de cette contenance froide qui indiquait de la part de cet
+homme une résolution fermement arrêtée, Yvonne sentit son courage prêt à
+défaillir de nouveau. Elle se voyait perdue, et bien perdue, sans
+espoir d'échapper aux mains qui la retenaient prisonnière. Cependant
+son énergie bretonne surmonta la terreur qui s'était emparée d'elle.
+S'enveloppant dans les draps qui la couvraient, et se drapant pour
+se dresser, elle prit une pose si sublimement digne, que le chevalier
+laissa échapper une exclamation admirative.
+
+--Corbleu! s'écria-t-il, la déesse Junon ne serait pas digne de délacer
+les cordons de votre justin, ma belle Bretonne!
+
+--Monsieur, dit Yvonne dont les yeux étincelaient, si vous n'êtes pas le
+plus misérable et le plus dégradé des hommes, vous allez sortir de cette
+chambre et me laisser libre de quitter cet endroit où vous me retenez
+par la force!
+
+--Peste! chère enfant! répondit Raphaël, comme vous y allez! Croyez-vous
+donc que j'ai fait la nuit dernière douze lieues à franc étrier et vidé
+ma bourse pour me priver aussi vite de votre charmante présence? Non
+pas! de par Dieu! vous êtes ici et vous y resterez de gré ou de force,
+bien qu'à vrai dire je préférerais vous garder près de moi sans avoir
+recours à la violence.
+
+--Mais, encore une fois, s'écria la pauvre enfant, de quel droit
+agissez-vous ainsi que vous le faites? Où suis-je donc ici? Qui
+êtes-vous? Vous me retenez par la force, vous l'avouez! Vous violentez
+une femme et vous osez encore l'insulter! Au costume que vous portez,
+monsieur, je vous eusse pris pour un gentilhomme. N'êtes-vous donc qu'un
+bandit et avez-vous volé l'habit qui vous couvre!
+
+--Là! ma toute belle! répondit le chevalier en souriant et en
+s'efforçant de prendre une main qu'Yvonne retira vivement; là, ne
+vous emportez pas! Si mes paroles vous ont offensée, je ne fais nulle
+difficulté de les rétracter, et cela à l'instant même.
+
+--Répondez! dit Yvonne avec violence, répondez, monsieur!... De quel
+droit avez-vous attenté à ma liberté? je ne vous connais pas; je ne vous
+ai jamais vu! Qui êtes-vous et que me voulez-vous?
+
+--Quel déluge de questions! Ma chère enfant, je veux bien vous répondre;
+mais, s'il vous plait, procédons par ordre! Vous me demandez de quel
+droit je vous ai enlevée.
+
+--Oui!
+
+--Est-il donc nécessaire que je le dise et ne le devinez-vous pas?
+
+--Parlez, monsieur, parlez vite!
+
+--Eh bien, ma gracieuse Yvonne, ce droit que vous voulez sans doute me
+contester maintenant, ce sont, vos beaux yeux qui me l'ont donné jadis!
+
+--Vous osez dire cela! s'écria Yvonne, stupéfaite de l'aplomb de son
+interlocuteur.
+
+--Sans doute.
+
+--Vous mentez!
+
+--Non pas! je vous jure...
+
+--Mais alors, expliquez-vous donc, monsieur! Ne voyez-vous pas que vous
+me torturez?
+
+--Calmez-vous, de grâce!
+
+--Répondez-moi!
+
+--Eh bien! je vous ai dit la vérité!
+
+--Mais je ne vous connais pas, je vous le répète. Je ne vous ai vu qu'au
+moment où vous avez accompli votre infâme dessein.
+
+Et la pauvre enfant, en parlant ainsi, s'efforçait d'arrêter les
+sanglots qui lui montaient à la gorge. Elle tordait ses mains dans des
+crispations nerveuses. Semblable à la tourterelle se débattant sous les
+serres du gerfaut, elle s'efforçait de lutter contre cet homme, dont
+l'oeil fixé sur elle dégageait une sorte de fluide magnétique.
+
+--Permettez-moi de réveiller vos souvenirs, reprit le chevalier, et de
+vous rappeler ce certain jour où vous reveniez de Penmarckh avec votre
+père et un gros rustre que l'on m'a dit depuis être votre fiancé? Vous
+avez rencontré sur la route des falaises deux cavaliers qui vous ont
+arrêtés tous trois pour se renseigner sur leur chemin.
+
+--En effet, je me le rappelle.
+
+--L'un d'eux vous promit même d'assister à votre prochain mariage et de
+vous porter un cadeau de noce.
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! vous ne me reconnaissez pas?
+
+--Ainsi, ce cavalier?
+
+--C'était moi, chère Yvonne.
+
+--Oui, je vous reconnais maintenant, répondit la jeune fille dont la
+tête commençait de nouveau à s'embarrasser.
+
+--Pendant cette courte conférence, continua le chevalier, vous avez
+peut-être remarqué que je n'eus de regards que pour vous, que pour
+contempler et admirer cette beauté radieuse qui m'enivrait.
+
+--Monsieur! fit Yvonne en rougissant instinctivement, bien qu'elle ne
+devinât pas encore dans son innocence virginale où en voulait venir son
+interlocuteur.
+
+--Ne vous effarouchez pas pour un compliment que bien d'autres avant
+moi vous ont adressé sans doute. Écoutez-moi encore, et sachez que cette
+beauté dont je vous parle a allumé dans mon coeur une passion subite.
+Oui, à partir du moment où je vous ai rencontrée, un amour violent
+s'est emparé de moi. Si les sentiments que je viens de vous peindre vous
+déplaisent, ne vous en prenez qu'au charme tout-puissant qui s'exhale de
+votre personne! Ne vous en prenez qu'à ces yeux si beaux, qu'à ce front
+si pur, qu'à cette perfection de l'ensemble capable de rendre jalouses
+toutes les vierges de Raphaël et toutes les courtisanes du Titien. Et
+c'est là ce qui me fait vous ce droit dont nous parlons, que ce droit
+que vous me reprochez si amèrement d'avoir pris, c'est vous-même qui me
+l'avez donné en faisant éclore en moi ce sentiment invincible que je ne
+puis vous exprimer.
+
+--Je ne vous comprends pas! répondit Yvonne atterrée par cette
+révélation.
+
+--Vous ne me comprenez pas?
+
+--Non.
+
+--Vous ne devinez pas que je vous aime?
+
+--Vous m'aimez! s'écria la jeune fille qui, bien que s'attendant à cet
+aveu, ne put retenir un mouvement de terreur folle.
+
+--Oui, je vous aime!
+
+--Vous m'aimez! répéta Yvonne. Oh! seigneur mon Dieu! ayez pitié de moi!
+
+--Eh! que diable cela a-t-il de si effrayant! dit le chevalier en se
+levant avec brusquerie. Beaucoup de belles et nobles dames ont été
+fort heureuses d'entendre de semblables paroles sortir de mes lèvres.
+Corbleu! que l'on est farouche en Bretagne! Allons, chère petite!
+tranquillisez-vous! nous vous humaniserons!
+
+--Sortez! laissez-moi! s'écria la pauvre enfant avec désespoir et
+colère. Vous m'aimez, dites-vous? Moi je vous hais et je vous méprise!
+
+--C'est de toute rigueur ce que vous dites là. Une jeune fille parle
+toujours ainsi la première fois, puis elle change de manière de voir, et
+vous en changerez aussi.
+
+--Jamais!
+
+--C'est ce que nous verrons.
+
+Et le chevalier se penchant vers le lit sur lequel reposait Yvonne,
+voulut la prendre dans ses bras. La Bretonne poussa un cri d'horreur,
+mais elle ne put éviter l'étreinte du chevalier qui couvrait ses épaules
+de baisers ardents. Enfin Yvonne, réunissant toute sa force, repoussa
+violemment le misérable.
+
+--Au secours! à moi! cria-t-elle avec désespoir.
+
+Mais, dans la lutte qu'elle venait de soutenir, la bande qui enveloppait
+son bras blessé s'était dérangée. La veine se rouvrit et le sang coula à
+flots. Yvonne, épuisée, retomba presque sans connaissance. En la voyant
+ainsi à sa merci, Raphaël s'avança vivement.
+
+Yvonne était d'une pâleur effrayante et incapable de faire un seul
+mouvement, de jeter un seul cri. Raphaël s'arrêta. La vue du sang qui
+teignait les draps parut faire impression sur lui. Il prit le bras de
+la jeune fille, rétablit la bande de toile qui empêcha la veine de se
+rouvrir, et s'occupa de faire revenir Yvonne à elle. Puis il marcha
+silencieusement dans la chambre pour lui laisser le temps de se
+remettre.
+
+Des pensées opposées se succédaient en lui. Son front, tour à tour
+sombre et joyeux, exprimait le combat de ses passions tumultueuses.
+Enfin, il sembla s'arrêter à une résolution. Il revint vers la jeune
+fille.
+
+--Écoutez, lui dit-il brusquement; vous repoussez mes paroles, vous
+refusez de vous laisser aimer; c'est là un jeu auquel je suis trop
+habitué pour m'y laisser prendre. Vous ne pouvez regretter le paysan
+grossier auquel vous êtes fiancée, et qui est indigne de vous. Moi,
+je vous aime, et vous êtes en ma puissance. Donc, vous serez à moi.
+Inutile, par conséquent, de continuer une comédie ridicule. Je n'y
+croirai pas. Réfléchissez à ce que je vais vous dire. Je suis riche.
+Laissez-vous aimer, consentez à vivre quelque temps auprès de moi, et
+vous aurez à jamais la fortune. Quand je quitterai la Bretagne, vous
+serez libre. Alors, vous pourrez retourner auprès de votre père et
+devenir, si bon vous semble, la femme du rustre auquel vous êtes
+fiancée. Mais si, comme je l'espère, vous sentez tout le prix de mon
+amour, vous me suivrez à Paris. Jusque-là, vous commanderez ici en
+souveraine, et chacun vous obéira, tant, bien entendu, que vous ne
+voudrez pas fuir. Vous aurez une compagne charmante dans la noble
+dame qui vous a déjà prodigué ses soins. Vous quitterez ces vêtements
+grossiers, pour la soie, le velours et les riches joyaux. Puis, une
+fois à Paris, ce seront des fêtes, des bals, des plaisirs de toutes les
+heures. Vous jetterez à pleines mains l'or et l'argent, pour satisfaire
+vos caprices et vos moindres fantaisies. Pour vous parer vous me
+trouverez prodigue. Voilà l'existence que vous mènerez et à laquelle
+il n'est pas trop cruel de vous soumettre. Maintenant que vous êtes
+éclairée sur votre situation présente, je ne vous fatiguerai pas par un
+long verbiage. Réfléchissez! Soyez raisonnable. Vous me reverrez ce soir
+même. Dans tous les cas, souvenez-vous de mes premières paroles: Je vous
+aime, vous êtes en ma puissance, vous serez à moi!
+
+Et le chevalier de Tessy, terminant cette tirade prononcée d'un ton
+calme, froid et résolu, sortit à pas lents de la cellule et poussa les
+verrous extérieurs avec le plus grand soin.
+
+
+
+
+XI
+
+LES SOUTERRAINS.
+
+
+Pendant les quelques instants qui suivirent le départ du chevalier de
+Tessy, Yvonne, terrifiée, demeura immobile, sans voir et sans penser. La
+fièvre qui s'était emparée d'elle redoublait de violence sous le
+poids de ces secousses successives. Un miracle de la Providence fit
+qu'heureusement le délire ne revint pas. Un peu de calme même prit
+naissance dans la solitude profonde où elle se trouvait.
+
+Alors elle attira à elle d'une main défaillante les vêtements épars sur
+son lit, et essaya de s'en couvrir. A force de patience et de courage,
+elle parvint à s'habiller à peu près. Elle se leva.
+
+Ce qu'elle voulait, ce qu'elle suppliait intérieurement Dieu de lui
+faire trouver, c'était une arme, un couteau, un poignard à l'aide duquel
+elle pût essayer de se défendre ou de se donner la mort. Cependant le
+temps s'écoulait rapidement: d'un moment à l'autre quelqu'un pouvait
+venir la surprendre faible et sans aucun espoir de secours, car ses
+regards anxieux interrogeaient en vain les murailles nues de la cellule.
+
+Outre le lit dressé à la hâte par Jasmin, il n'y avait dans la petite
+chambre que deux sièges: un divan, et une sorte de bahut en ébène adossé
+à la muraille. Ce fut vers ce meuble qu'Yvonne se traîna, trébuchant
+à chaque pas, mais soutenue par la pensée que peut-être l'intérieur
+du bahut lui offrirait ce moyen de défense qu'elle sollicitait si
+ardemment.
+
+Deux portes massives et finement sculptées le fermaient extérieurement.
+La jeune fille essaya en vain de les ouvrir. Elles étaient fermées à
+clef. Yvonne passa plus d'une heure à user ses ongles roses sur les
+boiseries du bahut.
+
+Enfin, défaillant, grelottant par la force de la fièvre, pouvant à peine
+se soutenir, elle se laissa glisser sur les dalles, en proie au plus
+sombre désespoir. Un bruit qu'elle entendit extérieurement la fit
+revenir à elle.
+
+C'étaient des pas dans le corridor: mais personne n'entra dans la
+cellule. La jeune fille essaya de se relever. Ne pouvant y parvenir,
+elle chercha un point d'appui en s'appuyant sur le meuble.
+
+Sa main se posa sur la tête d'une cariatide de bronze qui ornait l'un
+des angles. Dans le mouvement que fit Yvonne, elle attira à elle la
+cariatide.
+
+Tout à coup elle la sentit céder. Effectivement la statuette s'abattit
+sur deux charnières qui la retenaient au pied, et découvrit une petite
+plaque de cuivre au centre de laquelle se trouvait un anneau de même
+métal. Sans se rendre encore bien compte de ce qu'elle faisait, Yvonne
+agenouillée passa son doigt dans l'anneau et tira. L'anneau céda.
+
+Aussitôt un mouvement lent et régulier s'opéra dans le bahut, qui
+tourna sur un de ses deux angles appuyés à la muraille, et découvrit une
+ouverture étroite, mais néanmoins assez grande pour qu'une femme y
+pût passer facilement. Yvonne étouffa un cri et joignit les mains pour
+remercier le ciel.
+
+--Oh! murmura-t-elle, les secrets souterrains du couvent, dont j'ai tant
+entendu parler.
+
+Les forces lui étaient revenues avec l'espoir d'un moyen de salut. Elle
+alla jusqu'à la porte et écouta attentivement. Elle n'entendit rien qui
+pût l'inquiéter.
+
+Alors, revenant à l'ouverture pratiquée dans le mur, elle s'avança
+doucement. Le bahut en s'écartant avait donné libre accès sur un
+escalier qui descendait dans les profondeurs du cloître. Seulement une
+obscurité complète ne permettait pas d'en mesurer la longueur. Mais
+Yvonne n'hésita pas.
+
+Elle murmura une courte prière, se signa, et leva la cariatide qui
+pouvait déceler son moyen d'évasion, et posant le pied sur les premières
+marches, elle attira le bahut à elle. Le meuble vint reprendre sa place
+avec un bruit sec attestant la bonté du ressort. Yvonne s'appuyant
+contre la muraille commença à descendre.
+
+L'obscurité, ainsi que nous l'avons dit, était tellement profonde que
+la jeune fille ne pouvait avancer qu'avec les plus grandes précautions.
+Trois fois elle trébucha sur les marches usées, et trois fois elle se
+releva pour continuer sa marche. Enfin elle atteignit le sol. Mais là
+son embarras fut extrême. Elle ignorait où elle se trouvait.
+
+Elle avait bien deviné qu'elle était dans les souterrains de l'abbaye;
+mais où ces souterrains aboutissaient-ils? Elle ne le savait pas.
+
+Les issues mêmes n'avaient-elles pas pu être comblées lorsqu'on avait
+expulsé les nonnes? Si cela était, ou même si la fièvre et la maladie
+empêchaient Yvonne de continuer à se traîner vers une ouverture
+praticable, une mort atroce l'attendait dans ce tombeau. Elle aurait à
+subir, sans espoir de salut, les tortures de la faim et de la soif. Un
+moment elle eut regret de sa fuite.
+
+Puis l'image du chevalier s'offrit à elle, et elle se dit que mieux
+valait la mort, quelque lente et cruelle qu'elle fût, que d'être restée
+entre les mains de pareils misérables. Soutenue par cette pensée, elle
+s'engagea dans le dédale des souterrains.
+
+Ce qu'elle redoutait encore, c'était que le secret qu'elle avait
+découvert fût à la connaissance des hommes qui l'avaient enlevée; car,
+si cela était, on se mettrait à sa poursuite dès qu'en pénétrant dans
+la cellule on s'apercevrait de son évasion. Cette autre pensée, plus
+effrayante que la perspective de la mort, lui rendit complètement
+le courage prêt à l'abandonner. Elle réunit le peu de forces qui lui
+restaient par une suprême énergie, et s'avança courageusement.
+
+Elle erra ainsi pendant plusieurs heures, sans pouvoir se rendre
+compte du temps écoulé. Aucun point lumineux indiquant une ouverture ne
+brillait à l'extrémité des galeries qu'elle parcourait. Une sueur froide
+inondait son visage. A chaque pas elle trébuchait, et se soutenait à
+peine le long de la muraille humide. De distance en distance, ses pieds
+rencontraient des flaques d'eau bourbeuse creusées par les pluies qui,
+filtrant à travers le sol supérieur, rongeaient la pierre et pénétraient
+dans les galeries.
+
+Elle enfonçait alors dans la vase en étouffant un cri de frayeur. Des
+hallucinations étranges s'emparaient de son cerveau. Peu à peu la fièvre
+redoublant d'intensité ramena avec elle le délire.
+
+Une force factice la faisait encore avancer cependant, mais il était
+évident que celle force se briserait à la première secousse. Il lui
+semblait entendre tourbillonner et voir voltiger autour d'elle des
+monstres aux proportions gigantesques, des insectes hideux, des êtres
+aux formes indescriptibles qui l'étreignaient dans une ronde infernale.
+Des paroles confuses étaient murmurées à son oreille. Le souterrain
+tremblait sous ses pieds vacillants. Se sentant tomber, elle s'appuya
+contre le mur, et demeura immobile, la tête penchée sur son sein agité
+par la terreur et par la fièvre. Ses paupières alourdies s'abaissèrent,
+et un frissonnement agita tout son être.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! j'ai peur, murmurait-elle d'une voix brisée
+et saccadée, et en se rendant si peu compte du sentiment qui faisait
+mouvoir ses lèvres, que le bruit des paroles qu'elle prononçait
+augmentait encore son trouble et son effroi en venant frapper son
+oreille.
+
+Yvonne fermait les yeux, croyant échapper ainsi aux visions fantastiques
+que causait son imagination affolée; mais, loin de s'évanouir, ces
+visions devenaient alors plus effrayantes, et se transformaient pour
+ainsi dire en réalité; car, aux êtres fabuleux qu'il lui semblait
+entendre voltiger autour d'elle, se joignait le bruit véritable causé
+par ces myriades d'animaux, habitants ordinaires des endroits humides et
+délaissés.
+
+Un moment la pauvre petite parut reprendre un peu de sentiment et de
+calme. Se soutenant toujours à la muraille, elle continua sa marche sans
+paraître se soucier des êtres immondes que le bruit de ses pas faisait
+fuir de tous côtés.
+
+Deux fois elle poussa un cri de joie et se crut sauvée, car deux fois
+elle aperçut une lueur lointaine qui lui sembla être celle causée par
+la lumière du ciel pénétrant par une étroite ouverture. Ces lueurs
+successives émanaient de vers luisants rampant sur la voûte des galeries
+souterraines. Bientôt sa volonté et son énergie furent complètement
+épuisées, ses genoux tremblaient et vacillaient, les artères de ses
+tempes battaient avec violence et lui martelaient le cerveau. Tout à
+coup le point d'appui que lui offrait le mur lui manqua. Sa main ne
+rencontra que le vide. Incapable de se soutenir elle trébucha, chancela,
+perdit l'équilibre, et roula sur le sol en poussant un soupir. Elle
+avait perdu entièrement connaissance.
+
+C'étaient les pas incertains d'Yvonne, c'était ce soupir exhalé de sa
+poitrine haletante que Jocelyn avait entendus. Le vieux serviteur, le
+corps penché, demeura immobile et silencieux, les traits contractés
+par l'épouvante. Prêtant l'oreille avec une attention profonde, Jocelyn
+écouta longtemps. Puis, n'entendant plus aucun bruit, il revint vers son
+maître.
+
+--Eh bien? demanda le marquis.
+
+--J'ignore ce qui se passe, monseigneur, répondit Jocelyn; mais je suis
+certain qu'il y a quelqu'un dans les galeries.
+
+--Tu as entendu parler?
+
+--Non, j'ai entendu marcher.
+
+--Un pas d'homme? demanda la religieuse.
+
+--Je ne puis vous le dire, madame.
+
+--Et ces pas se sont éloignés?
+
+--Non, monseigneur; j'ai entendu la chute d'un corps, puis un soupir,
+puis plus rien.
+
+--C'est peut-être quelqu'un qui a besoin de secours! s'écria le marquis.
+Allons, viens, Jocelyn.
+
+--Philippe! dit vivement la religieuse en arrêtant le marquis, Philippe,
+ne me quittez pas!
+
+--Monseigneur! fit Jocelyn en joignant ses instances à celles de Julie,
+monseigneur! ne sortez pas! Songez que vous pourriez vous compromettre.
+
+--Faire découvrir notre retraite! continua Julie.
+
+--Et qui sait si ce n'est pas une ruse!
+
+--Cependant, fit observer le marquis, nous ne pouvons laisser ainsi une
+créature humaine qui peut-être a besoin de nous.
+
+--De grâce! Philippe, songez à vous! Je vous ai dit que l'autre aile du
+couvent était habitée par des gens que je ne connaissais point. Ils ont
+découvert sans doute le secret des galeries souterraines; mais ils ne
+peuvent venir jusqu'ici. Il n'y avait que moi et notre digne abbesse
+qui eussions connaissance de cette partie du cloître dans laquelle nous
+sommes. Une imprudence pourrait nous perdre tous!
+
+--Puis, monseigneur, reprit Jocelyn, la nuit va bientôt venir; alors
+je sortirai par l'ouverture secrète d'en haut; je connais les autres
+entrées des souterrains; je ferai le tour du cloître; j'y pénétrerai
+et j'atteindrai ainsi la galerie voisine; mais jusque-là, je vous en
+conjure, ne tentons rien!
+
+--Attendons donc la nuit! dit le marquis en soupirant.
+
+Et tous trois rentrèrent dans la cellule, sur le seuil de laquelle le
+marquis s'était déjà avancé.
+
+Ainsi que l'avait dit Jocelyn, la nuit descendit rapidement. Alors le
+vieux serviteur se disposa à accomplir son dessein. Seulement, au lieu
+de se diriger vers la porte secrète en dehors de laquelle Yvonne gisait
+toujours évanouie, il gagna une galerie située du côté opposé. Bientôt
+il atteignit un petit escalier qu'il gravit rapidement. Arrivé au sommet
+il pénétra dans une pièce voûtée qu'il traversa, et, au moyen d'une clé
+qu'il portait sur lui, il ouvrit une porte de fer imperceptible aux
+yeux de quiconque n'en connaissait pas l'existence, tant la peinture,
+artistement appliquée, la dissimulait au milieu des murailles noircies.
+
+Alors il se trouva dans l'aile droite du couvent. A la faveur de
+l'obscurité il atteignit la cour commune. Là, caché derrière un pilier,
+il jeta autour de lui des regards interrogateurs. Deux fenêtres de
+l'aile gauche étaient splendidement éclairées.
+
+Jocelyn, certain que la cour était déserte, la traversa rapidement.
+Il voulait, en gagnant une hauteur voisine, essayer de voir dans
+l'intérieur, et de connaître les nouveaux habitants. Malheureusement les
+vitraux des fenêtres étaient peints, et ne permettaient pas aux regards
+de plonger dans l'intérieur. Jocelyn, déçu dans son espoir, abandonna la
+petite éminence, et songea à pénétrer dans les souterrains par une des
+issues donnant sur la campagne, et dont il connaissait à merveille les
+entrées.
+
+Au moment où il longeait l'aile gauche de l'abbaye, il aperçut un homme
+qui traversait la cour et qui marchait dans sa direction. Jocelyn, vêtu
+du costume des paysans bretons, était méconnaissable. Il attendit donc
+assez tranquillement, certain de ne pas être exposé à une reconnaissance
+fâcheuse. Mais l'homme passa près de lui sans le voir, et se dirigea
+tout droit vers un rez-de-chaussée que le comte avait converti en
+écurie. Cet homme était Jasmin. Il allait simplement donner la provende
+aux chevaux.
+
+Le vieux serviteur du marquis de Loc-Ronan se sentit saisi d'une
+inspiration subite. Dévoré par le désir de connaître de quelle espèce
+étaient les gens qui habitaient si près de son maître, et pouvaient d'un
+moment à l'autre devenir possesseurs de son secret, Jocelyn rentra dans
+la cour, prit une échelle appuyée dans un des angles, la plaça devant
+l'une des fenêtres éclairées, et monta rapidement.
+
+En voyant le domestique du comte sortir du corps de bâtiment, en
+entendant les chevaux hennir à l'approche de leur avoine, Jocelyn avait
+supposé la vérité, et il avait mentalement calculé qu'il avait le temps
+d'accomplir son projet avant que le domestique eût terminé ses fonctions
+de palefrenier.
+
+Mais à peine eut-il atteint l'échelon de l'échelle qui lui permettait de
+plonger ses regards dans l'intérieur, qu'il fut saisi d'un tremblement
+nerveux, et qu'il sauta à terre plutôt qu'il ne descendit. Jocelyn
+venait de reconnaître le comte de Fougueray, le chevalier de Tessy, et
+la première marquise de Loc-Ronan.
+
+Ignorant des circonstances qui avaient conduit ces deux hommes dans
+l'abbaye, Jocelyn pensa naturellement qu'ils avaient deviné et la
+supercherie de son maître, et le lieu de sa retraite. Aussi, oubliant
+le bruit qu'il avait entendu dans les souterrains, et qui avait été la
+cause de sa sortie, il ne prit que le temps de remettre l'échelle à sa
+place, et, avec l'agilité d'un jeune homme, il franchit la distance qui
+le séparait de l'entrée du cloître mystérieux où l'attendaient Julie et
+Philippe.
+
+En le voyant entrer pâle, les cheveux en désordre, l'oeil égaré, le
+marquis et la religieuse poussèrent une exclamation d'effroi.
+
+--Qu'as-tu? s'écria vivement Philippe.
+
+--Que se passe-t-il? demanda la religieuse.
+
+Jocelyn fit signe qu'il ne pouvait répondre. L'émotion l'étouffait.
+
+--Monseigneur! dit-il enfin d'une voix entrecoupée, monseigneur, fuyez!
+fuyez sans retard!
+
+--Fuir! répondit le marquis étonné. Pourquoi? A quel propos?
+
+--Mon bon maître, ils savent tout! vous êtes perdu!...
+
+--De qui parles-tu?
+
+--D'eux!... de ces misérables!
+
+--Du comte et du chevalier?
+
+--Oui!
+
+--Impossible!
+
+--Si, vous dis-je!
+
+La pauvre religieuse écoutait sans avoir la force d'interroger ni de se
+mêler à la conversation rapide qui avait lieu entre son mari et le vieux
+serviteur.
+
+--Jocelyn, reprit le marquis qui ne pouvait encore comprendre le danger
+dont il était menacé, Jocelyn, ton dévouement t'abuse; tu te crées des
+fantômes.
+
+--Plût au ciel, monseigneur!
+
+--Mais alors, qui te fait supposer?...
+
+--Ils sont ici!
+
+--Ces hommes dont tu parles?
+
+--Oui!
+
+--Ils sont à Plogastel?
+
+--Dans l'abbaye même.
+
+--Dans l'abbaye! s'écria cette fois la religieuse en frissonnant.
+
+--Hélas! oui, madame!
+
+--Impossible! Impossible!... dit encore le marquis.
+
+--Je les ai vus! répondit Jocelyn.
+
+--Quand cela?
+
+--A l'instant même!
+
+--Dans les souterrains?
+
+--Non, monseigneur, dans l'aile gauche du couvent!
+
+Et Jocelyn raconta rapidement ce qu'il venait de faire et de voir. Il
+dit que lorsque ses regards plongèrent dans la chambre éclairée, il
+avait aperçu le comte et le chevalier à table, et auprès d'eux une autre
+personne encore.
+
+--Une femme? demanda le marquis.
+
+Jocelyn fit un signe affirmatif, puis il regarda la religieuse et se
+tut.
+
+--Elle?... s'écria Philippe illuminé par une pensée subite.
+
+--Oui, monseigneur, répondit Jocelyn à voix basse.
+
+Un silence de stupeur suivit cette brève réponse. La religieuse,
+agenouillée, priait avec ferveur. De sombres résolutions se lisaient sur
+le front du marquis. Pour lui, comme pour Jocelyn, il était manifeste
+que le comte et le chevalier connaissaient la vérité et s'étaient mis
+à sa poursuite. Sans cela, comment expliquer leur arrivée dans l'abbaye
+déserte?
+
+Ainsi ce que Philippe avait fait devenait nul. Il allait encore se
+retrouver à la merci de ses bourreaux, et, qui plus était, s'y retrouver
+en entraînant Julie avec lui. Pour sortir libre de l'abbaye, il lui
+faudrait sans aucun doute accéder aux propositions qui lui avaient été
+faites. Non-seulement abandonner sa fortune, ce qui n'était rien,
+mais reconnaître pour son fils un étranger, fruit de quelque crime qui
+déshonorerait le nom si respecté de ses aïeux.
+
+Philippe avait la main posée sur un pistolet. Il eut la pensée d'en
+finir d'un seul coup avec cette existence horrible et de se donner la
+mort. La vue de Julie priant à ses côtés le retint.
+
+Jocelyn, en proie aux terreurs les plus vives, conjurait son maître de
+fuir promptement sans tarder d'un seul instant.
+
+--Fuir! répondit enfin le marquis. Où irai-je? Chacun me connaît dans la
+province! Je ne ferai pas cent pas en plein soleil sans être salué par
+une voix amie. Oh! si Marcof était à Penmarckh, je n'hésiterais pas!
+J'irais lui demander un refuge à bord de son lougre!
+
+--Écoutez-moi, Philippe, dit la religieuse en se relevant, Dieu vient
+de m'envoyer une inspiration. Voici ce que vous devez, ce que vous allez
+faire: Je vous ai dit que, seule dans le pays, une vieille fermière
+connaissait mon séjour dans l'abbaye. Cette femme m'est entièrement
+dévouée. Je puis avoir toute confiance en elle et la rendre dépositaire
+du secret de toute ma vie. Elle se mettra avec empressement à mes ordres
+et consentira à faire tout ce qui dépendra d'elle pour nous être utile,
+j'en suis certaine. Grâce à la nuit épaisse qu'il fait au dehors, nous
+pouvons encore sortir tous trois sans être vus. Nous nous rendrons chez
+elle. Son fils est pêcheur et habite la côte voisine, près d'Audierne.
+Vous vous embarquerez avec lui. Vous gagnerez promptement les îles
+anglaises, et une fois là, vous serez en sûreté.
+
+--Et vous, Julie? demanda le marquis.
+
+--Moi, mon ami, une fois assurée de votre départ, je reviendrai ici.
+
+--Ici!... oh! je ne le veux pas!
+
+--Pourquoi, Philippe?
+
+--Mais ce serait vous mettre entre les mains de ces misérables! Vous ne
+savez pas, comme moi, de quoi ils sont capables!
+
+--Qu'ai-je à craindre?
+
+--Tout!
+
+--Ils ne me connaissent pas.
+
+--Qu'en savez-vous? Leur intérêt étant de vous connaître, ils vous
+devineront.
+
+--Qu'importe?
+
+--Non! encore une fois! Je fuirai, mais à une condition.
+
+--Laquelle?
+
+--Vous m'accompagnerez en Angleterre.
+
+--Cela ne se peut pas, Philippe.
+
+--Alors, je reste!
+
+--Philippe! je vous en conjure! s'écria la religieuse désolée. Partez!
+consentez à fuir!
+
+--Jamais, tant que vous serez exposée, Julie!
+
+--Eh bien! je vous promets de demeurer quelques jours chez la fermière.
+Je ne reviendrai à l'abbaye que lorsqu'elle sera de nouveau solitaire.
+
+--Non! je ne pars pas sans vous!
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! vous voyez qu'il me contraint à abandonner votre
+maison! dit la religieuse en levant les mains vers le ciel.
+
+--Dieu nous voit, Julie; il m'absout!
+
+--Eh bien! partons, alors! reprit Julie avec une expression de
+résolution sublime.
+
+Jocelyn se dirigea vers les souterrains.
+
+--Non! dit vivement la religieuse; peut-être y sont ils déjà. Partons
+par le cloître.
+
+Jocelyn obéit. Tous trois prirent alors la route qu'il avait parcourue
+lui-même quelques minutes auparavant. Pour plus de précaution, Jocelyn
+sortit seul d'abord. Il s'assura que le cloître était désert. Puis il
+revint prévenir le marquis et Julie.
+
+Cette fois, seulement, ils ne traversèrent pas la cour, ainsi que
+l'avait fait le vieux serviteur. La religieuse leur fit suivre les
+arcades, et bientôt ils atteignirent le jardin du couvent qu'ils
+parcoururent avec mille précautions dans toute sa longueur. A
+l'extrémité de ce petit parc, Julie se dirigea vers une petite porte
+qu'elle ouvrit et qui donnait sur la campagne.
+
+Tous trois franchirent le seuil. Une véritable forêt de genêts hauts
+et touffus se présenta devant eux. Ils s'y engagèrent, certains d'être
+ainsi à l'abri des poursuites. Puis Julie, leur indiquant la route, se
+mit en devoir de les conduire à la demeure de la paysanne dont elle leur
+avait parlé. La Providence avait abandonné la pauvre Yvonne.
+
+Depuis plus de deux heures, la malheureuse enfant était demeurée dans
+la même position. Étendue sur le sol humide, dévorée par une fièvre
+brûlante, en proie à un délire épouvantable, sans voix et sans force,
+elle se mourait. Aucun espoir de secours n'était admissible.
+
+
+
+
+XII
+
+LE POISON DES BORGIA.
+
+
+Dans cette chambre si brillamment éclairée qui, en attirant l'attention
+de Jocelyn, avait été cause de la découverte de la présence des
+beaux-frères et de la première femme de son maître dans l'abbaye de
+Plogastel; dans cette chambre, disons-nous, le comte de Fougueray
+était assis entre celle qu'il nommait sa soeur et sa compagne, la
+belle Hermosa, ou la noble Marie Augustine, et celui que suivant les
+circonstances, il appelait tantôt son ami Raphaël, tantôt son très-cher
+frère, le chevalier de Tessy. Jasmin avait fidèlement exécuté les ordres
+reçus. Combinant avec un soin digne d'éloges ses talents dans l'art
+culinaire et ses habitudes de service élégant, le respectable valet
+cumulait, à la grande satisfaction de ses maîtres, l'office du cuisinier
+et celui du maître d'hôtel.
+
+Depuis son entrée dans l'abbaye, Jasmin avait fouillé l'aile choisie par
+le comte, du rez-de-chaussée aux combles. Il avait déployé un tel
+luxe d'activité dans ses recherches que vaisselle, argenterie,
+vins, liqueurs, conserves, cristaux, rien n'avait échappé à son oeil
+scrutateur.
+
+Peut-être bien qu'en suivant les explorations du valet, on eût pu
+s'étonner et de son activité et de son adresse à trouver les cachettes,
+à fouiller les bons coins et à forcer les serrures; peut-être qu'en
+examinant attentivement le riche service de table de l'abbesse, on
+se fût aperçu de la disparition de plusieurs vases de vermeil et
+de nombreuses timbales d'argent massif; peut-être qu'en constatant
+l'énormité d'un feu de bois allumé dans une salle basse, on eût pu
+établir un rapprochement probable entre ce foyer incandescent et
+ces objets détournés, en but d'un lingot facile à emporter; mais les
+résultats des investigations de Jasmin avaient été trouvés, à bon droit,
+si heureux, si splendides que ni le comte, ni le chevalier, ni Hermosa
+n'avaient songé à s'inquiéter du reste.
+
+A l'annonce de Jasmin que le souper était servi, tous trois s'étaient
+mis à table, et le jeune Henrique n'avait pas tardé à les rejoindre. Le
+menu était simple, mais parfaitement entendu. Les pauvres soeurs, nous
+le savons, avaient été contraintes à abandonner brusquement l'abbaye
+sans qu'il leur fût permis de sauver leurs richesses.
+
+Aussi rien ne manquait-il à l'élégance de la table. Le linge, d'une
+finesse extrême, avait évidemment été tissé dans les meilleures
+fabriques de la Hollande. Les verres et les carafes étaient taillés
+dans le plus pur cristal de la Bohême. La vaisselle d'argent s'étalait
+somptueusement, entourée d'admirables porcelaines de Sèvres; des
+candélabres en même métal que la vaisselle, et surchargés de bougies,
+inondaient la table d'un torrent de rayons lumineux qui se brisaient
+en se reflétant aux arêtes tranchantes et aiguës des verreries, ou qui
+caressaient, en en doublant l'éclat, les contours arrondis des pièces
+d'argenterie et des porcelaines transparentes.
+
+Les meilleurs vins, que l'abbesse dépossédée réservait soigneusement
+pour les visites de l'évêque diocésain, étincelaient dans les coupes de
+cristal, auxquelles ils donnaient les tons chauds de la topaze brûlée ou
+ceux du rubis oriental, suivant que les convives s'adressaient aux crûs
+bourguignons ou aux produits généreux des coteaux espagnols.
+
+Les conserves, les pâtes confites, les fruits sucrés, entremets et
+desserts, que les bonnes soeurs se plaisaient à confectionner dans le
+silence du cloître pour envoyer en présent à leurs amis de Quimper et
+de Vannes, gisaient éventrés, renversés par les mains profanes des deux
+hommes et de leur compagne.
+
+Vers la fin du repas, Jasmin fit une dernière entrée dans la pièce,
+ployant sous le poids d'un plateau d'argent richement ciselé, et
+encombré de la plus merveilleuse collection de liqueurs qu'eut pu
+désirer un disciple de Grimod de la Reynière. Flacons de toutes formes
+et de toutes couleurs s'entre-choquaient par le mouvement de la marche
+du valet. Il déposa le tout sur la table, et sur un signe d'Hermosa, il
+sortit en emmenant Henrique.
+
+Les convives, dont les têtes, singulièrement échauffées par les
+libations copieuses faites aux dépens des habiles trouvailles du
+cuisinier, commençaient à fermenter outre mesure, les convives voulaient
+se débarrasser de la présence de témoins gênants.
+
+Aucun d'eux n'avait pu soupçonner la disparition d'Yvonne, que le
+chevalier voulait laisser reposer avant d'entamer un second tête-à-tête,
+qu'il espérait bien rendre définitif. La conversation, que la présence
+du jeune Henrique avait jusqu'alors renfermée dans les bornes d'une
+causerie presque convenable, s'élança rapidement dans les hautes régions
+du dévergondage le plus éhonté.
+
+Hermosa donnait le diapason. Se débarrassant d'une partie de ses
+vêtements que la chaleur rendait gênants, à demi couchée sur les genoux
+de Diégo, les épaules nues, les lèvres rouges et humides, les regards
+étincelants de cynisme et de débauche, la magnifique créature avait
+recouvré tout l'éclat de cette beauté de bacchante qui faisait d'elle
+une véritable sirène aux charmes invincibles. Se prêtant aux caresses du
+comte, sans fuir celles du chevalier, elle buvait dans tous les verres,
+lançait des quolibets capable d'amener le rouge sur le visage d'un
+garde-française.
+
+Aucune contrainte ne régnait pins dans les paroles des trois convives;
+aucune gêne n'entravait leurs actions.
+
+--Je vais chercher la petite, dit le chevalier en se levant tout à coup.
+
+--Au diable! s'écria Diégo; laisse-nous faire en paix notre digestion.
+Ta Bretonne va crier comme une fauvette à laquelle on arrache les
+plumes, et les pleurs des femmes ont le don de m'agacer les nerfs après
+souper.
+
+--Tout à l'heure tu iras la trouver, cette belle inhumaine, ajouta
+Hermosa en souriant; mais Diégo a raison: finissons d'abord de souper et
+de boire. Allons, mio caro, verse-moi de ce xérès aux reflets dorés,
+et oublie un peu tes amours champêtres pour songer à l'avenir. Je suis
+veuve, Raphaël, tu le sais bien, et j'ai besoin d'être entourée de mes
+amis, pour m'aider à supporter mes douleurs et me décider sur le parti
+que je dois prendre. Voyons, mes aimables frères, parlez: me faut-il
+revêtir les noirs vêtements de circonstance, et larmoyer en public sur
+ma triste situation?
+
+--A quoi diable cela t'avancerait-il? dit brusquement Diégo.
+
+--Mais, on ne sait pas! Si je faisais constater mes droits, peut-être
+aurais-je une part dans l'héritage?
+
+--Laisse donc! Tu n'aurais rien, et le noir ne te va pas. Au diable les
+vêtements de deuil et la comédie de veuvage! Elle ne nous rapporterait
+pas une obole. Non! non! j'ai une autre idée.
+
+--Quelle idée?
+
+--Tu l'apprendras plus tard; mais, pour le présent, soupons gaîment!
+Allons, Hermosa, ma diva, ma reine, ma belle maîtresse, à toi à nous
+verser le syracuse, ce vieux vin de la Sicile, cet aimable compatriote
+qui noie la raison, raffermit le coeur, réjouit l'âme, et nous rappelle
+nos Calabres bien-aimées! Donne-nous à chacun un flacon entier, comme
+jadis après une expédition. Part égale!
+
+--Part égale! répéta Raphaël. Verse, Hermosa, verse à ton tour!
+
+Hermosa se leva et fit un pas pour se diriger vers le buffet en chêne
+sculpté sur lequel elle avait déposé les flacons du vin sicilien. Mais
+Diégo, la saisissant par la taille, l'attira à lui et la renversa sur
+ses genoux.
+
+--Un baiser, dit-il; il me semble que je n'ai que trente ans!
+
+Et se penchant vers sa compagne:
+
+--Ne va pas te tromper! murmura-t-il à son oreille.
+
+Hermosa se redressa en échangeant avec lui un rapide regard, puis elle
+alla prendre les flacons et les plaça sur la table. Chacun prit celui
+qui lui était offert. A les voir ainsi tous trois, chancelant à demi
+sous l'effet de l'ivresse naissante, on devinait facilement que ce
+n'étaient pas là deux gentilshommes et une noble dame soupant ensemble:
+c'étaient deux bandits comme en avait rencontré autrefois Marcof, et une
+courtisane éhontée comme on en a rencontré et comme on en rencontrera
+toujours, tant que la débauche existera sur un coin de la terre. Le
+souper avait dégénéré en orgie.
+
+--Raphaël! s'écria Diégo en remplissant son verre, buvons et portons
+une santé à nos amis d'autrefois, à ces pauvres diables qui se déchirent
+encore les pieds sur les roches des Abruzzes, à nos compagnons de
+misère, de gaieté et de plaisirs, à Cavaccioli et à ses hommes!
+
+--A Cavaccioli! dit Hermosa; et puisse-t-il danser le plus tard possible
+au bout d'une corde!
+
+--A Cavaccioli! répéta Raphaël en choquant son verre contre celui que
+lui présentait Diégo.
+
+Et il but à longs traits.
+
+--Allons, Hermosa! reprit Raphaël en posant son verre vide sur la table
+et en saisissant le flacon d'une autre main pour le remplir de nouveau.
+Allons, Hermosa! chante-nous quelque-uns de tes joyeux refrains, cela
+égayera un peu ces murailles, qui n'ont guère entendu que des psaumes et
+des litanies!
+
+--Et que veux-tu que je chante, Raphaël?
+
+--Ce que tu voudras, pardieu!
+
+--Une chanson française?
+
+--Sang du Christ! interrompit Diégo en italien, fi des chansons
+françaises! Une chanson du pays, cara mia! une chanson en patois
+napolitain.
+
+Hermosa se recueillit quelques instants, puis elle se leva et commença
+d'une voix fraîche encore et vibrante ces couplets si répétés à Naples,
+et que depuis plus d'un siècle les lazzaroni ont chantés sur tous les
+airs connus:
+
+ Pecque qu'a ne me vide
+ T'en griffe com agato?
+ Nene que t'aggio fato
+ Quà non me pui vide.
+ O jestemma voria
+ Le giorno que t'amaï
+ Io te voglio ben assaï
+ E tu non me pui vide!
+
+--Bravo! s'écria Raphaël.
+
+--Bravo! répéta Diégo. Il me semble être encore dans les Abruzzes!
+Ah! l'on a bien raison de dire que les années de la jeunesse ne se
+remplacent pas! Depuis que nous avons quitté les Calabres, depuis le
+jour où ce damné Marcof, que Dieu confonde! a détruit à lui seul une
+partie de ma bande, nous n'avons jamais cessé d'avoir de l'or et d'en
+dépenser à pleines mains. Eh bien! je regrette néanmoins cette vie
+d'autrefois, si misérable peut-être, mais si belle et si libre.
+
+--Pour moi, je ne suis pas de ton avis, répondit Hermosa, et je suis
+certaine que Raphaël ne pense pas autrement que je le fais.
+
+--Tu as raison, Hermosa, fit Raphaël. Eh bien! continua-t-il en
+tressaillant, que diable ai-je donc? Un étourdissement!
+
+--Tu as besoin d'air peut-être? fit observer Diégo.
+
+--C'est possible.
+
+--Ouvre la fenêtre, Hermosa.
+
+Hermosa obéit en lançant un nouveau coup d'oeil à Diégo, qui laissa
+errer un sourire sur ses lèvres.
+
+--Je me sens mieux! fit Raphaël en s'approchant de la fenêtre.
+
+Diégo se leva, et passant son bras autour de la taille d'Hermosa, il se
+pencha vers elle comme pour lui baiser le cou, mais il lui dit à voix
+basse:
+
+--Tu as vidé tout le flacon?
+
+--Oui, répondit la femme.
+
+--Per Bacco!
+
+--C'est trop?
+
+--C'est énorme!
+
+--Alors?
+
+--Alors ce sera plus tôt fini, voilà tout.
+
+Et celle fois, il embrassa Hermosa au moment où Raphaël se retournait.
+
+--Corps du Christ! s'écria celui-ci en les voyant dans les bras l'un de
+l'autre, quelle tendresse! quel amour! quelle passion! cela fait plaisir
+à voir!
+
+--Eh! caro mio! répondit Diégo, n'as-tu pas aussi une belle compagne qui
+t'attend?
+
+--Si fait! pardieu! ma jolie Yvonne! Je n'y songeais plus.
+
+--Peste! quelle indifférence pour un amoureux!
+
+--Eh! c'est la faute de ce vin de Syracuse! Il me produit ce soir un
+effet étrange; à tous moments j'ai des éblouissements. Il me semble que
+le plancher vacille sous mes pieds.
+
+--Tu as la tête faible!
+
+--Tu sais bien le contraire.
+
+--Alors c'est une mauvaise disposition passagère!
+
+--C'est possible. En attendant, j'ai laissé, je crois, à la belle
+enfant, tout le temps nécessaire pour mûrir mes paroles. Corpo di Bacco!
+j'ai dans l'idée que je vais la trouver docile comme une fiancée, et
+amoureuse comme une courtisane romaine!
+
+--Tu vas à la cellule?
+
+--De ce pas, mio caro.
+
+Et Raphaël se dirigea vers la porte; mais à moitié chemin, il chancela,
+fit un effort pour se soutenir et tomba sur une chaise. Diégo suivait
+tous ses mouvements de l'oeil du tigre qui veille sur sa proie.
+
+Hermosa, indifférente à ce qui se passait autour d'elle, trempait
+le petit doigt de sa main mignonne dans son verre à demi rempli et
+s'amusait à laisser tomber sur la nappe, déjà maculée, les gouttelettes
+brillantes du vin liquoreux que les rayons des bougies transformaient
+en perles orangées. Tandis que sa main droite se livrait à cet innocent
+exercice, la gauche s'approchait, en se jouant, du flacon qu'avait aux
+trois quarts vidé Raphaël. Agitant doucement la tête, elle lança un
+regard autour d'elle. Diégo lui tournait le dos, Raphaël avait la main
+sur ses yeux. Alors la belle figure de l'Italienne prit une expression
+sauvage et épouvantable: ses doigts fiévreux saisirent le flacon et
+l'attirèrent à la place de celui appartenant au comte de Fougueray. Puis
+une idée nouvelle lui traversa sans doute l'esprit, car ses traits se
+détendirent, et elle remit la bouteille devant le couvert de Raphaël.
+Les deux hommes n'avaient rien vu.
+
+Diégo paraissait absorbé plus que jamais dans la contemplation de son
+compagnon, et celui-ci, pâle et la bouche crispée, était incapable de
+voir ni d'entendre. Le poison opérait rapidement, car la physionomie du
+chevalier se décomposait à vue d'oeil.
+
+Cependant le malaise parut se dissiper un peu. Raphaël respira
+bruyamment, et, se relevant, essaya de gagner la porte; mais une
+nouvelle faiblesse s'empara de lui et le fit retomber sur un siège. Il
+passa la main sur son front humide de sueur.
+
+--Oh! murmura-t-il, j'ai la poitrine qui me brûle!
+
+--Veux-tu boire? demanda Diégo.
+
+Raphaël ne répondit pas. Diégo s'avança vers la table, prit un verre
+qu'il remplit encore de syracuse, et le présenta à Raphaël. Celui-ci
+tendit la main et leva les yeux sur son compagnon. Puis une pensée
+subite illumina sa physionomie cadavéreuse. Il ouvrit démesurément les
+yeux, se redressa vivement en repoussant le verre, et saisissant le bras
+de Diégo:
+
+--Pourquoi nous as-tu fait donner à chacun un flacon séparé de syracuse?
+demanda-t-il d'une voix rauque. Pourquoi n'as-tu pas bu dans le mien?
+
+--Quelle diable de folie me contes-tu là? répondit Diégo en souriant
+avec calme.
+
+Mais Raphaël se précipitant vers la table, prit son verre, vida dedans
+ce qui restait du breuvage empoisonné placé devant lui, et l'offrant à
+Diégo:
+
+--Bois! lui dit-il.
+
+--Je n'ai pas soif! répondit le comte.
+
+--Bois, te dis-je, je le veux!
+
+--Au diable!
+
+Et Diégo, d'un revers de main, fit voler le verre à l'autre bout de la
+pièce.
+
+--Ah! s'écria Raphaël dont l'expression de la physionomie devint
+effrayante. Ah! tu m'as empoisonné!
+
+--Tu es fou, Raphaël! ne suis-je pas ton ami?
+
+--Tu m'as empoisonné! Le flacon? où est le flacon que Cavaccioli t'a
+donné?
+
+--C'est Hermosa qui l'a.
+
+--Où est-il? Je veux le voir!
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Ah! je souffre! je ne vois plus! je brûle! s'écria Raphaël en se
+tordant dans des convulsions horribles.
+
+--Que faut-il faire? demanda Hermosa à Diégo.
+
+--Attendre! cela ne sera pas long!
+
+--Tu vois bien que tu m'as empoisonné! s'écria Raphaël, qui, avec cette
+perception mystérieuse des sens qui résulte en général de l'absorption
+d'un poison végétal, avait entendu ces paroles. Tu m'as empoisonné!
+continua-t-il en tirant son poignard; mais nous allons mourir ensemble!
+
+Et Raphaël essaya de s'élancer sur Diégo, mais un nouvel éblouissement
+la cloua à la même place. Hermosa s'était rapprochée de la porte.
+
+--Va-t'en! lui dit vivement Diégo, va-t'en! et empêche Jasmin de
+pénétrer jusqu'ici.
+
+Hermosa obéit avec un empressement visible.
+
+--Si Raphaël pouvait le tuer avant de mourir! murmura-t-elle en entrant
+dans une pièce voisine.
+
+Là, s'agenouillant sur un prie-Dieu:
+
+--Sainte madone! exaucez ma prière! dit-elle avec onction; je promets
+une robe de dentelle à la vierge de Reggio!
+
+Raphaël s'était relevé. Rassemblant ses forces, et soutenu par la
+suprême énergie du désespoir, par le désir de la vengeance, par la
+volonté d'entraîner avec lui son meurtrier dans la tombe, il marcha vers
+Diégo. Celui-ci connaissait trop la violence du poison qu'il avait fait
+prendre à Raphaël pour douter de son efficacité. Aussi ne cherchait-il
+qu'à gagner du temps.
+
+Alors commença entre ces deux hommes un combat horrible à voir. L'un
+fuyait en se faisant un rempart de chaque meuble. L'autre, pâle,
+haletant, se soutenant à peine trébuchant devant chaque obstacle,
+essayait en vain d'atteindre son ennemi.
+
+Le silence le plus profond régnait dans la pièce. On entendait seulement
+la respiration de chacun, l'une sifflante avec bruit, l'autre égale et
+sonore.
+
+Diégo renversa avec intention les candélabres placés sur la table encore
+toute servie. L'obscurité ajouta à l'horreur de la situation. Devinant
+que son adversaire n'avait renversé les flambeaux que pour gagner plus
+facilement la porte de sortie et fuir, Raphaël s'appuya immobile contre
+le chambranle, serrant le manche de son poignard entre ses doigts
+humides et crispés.
+
+Diégo fit quelques pas, se tenant toujours sur la défensive. Il avait
+pris sur la table un long couteau à lame courte et acérée qui avait
+servi à trancher un magnifique jambon de Westphalie. N'entendant Raphaël
+faire aucun mouvement, il le crut évanoui de nouveau. Alors il se
+dirigea rapidement vers la porte. Sa main, étendue, rencontra celle de
+son ennemi.
+
+--Enfin! s'écria Raphaël en levant son poignard.
+
+Et d'un bras encore assez ferme il frappa. Diégo, avec une présence
+d'esprit qui indiquait un sang-froid remarquable, se baissa vivement.
+Raphaël frappa dans le vide.
+
+Alors Diégo, se relevant, saisit son adversaire dans ses bras, le
+souleva de terre et le renversa sur la dalle. Puis, entr'ouvrant
+vivement la porte, il s'élança en la retirant à lui. La clef, placée
+extérieurement, lui permit de la refermer. Une fois dans le corridor, il
+respira. Hermosa était en face de lui.
+
+--Eh bien? demanda-t-elle.
+
+--Il va mourir! répondit Diégo.
+
+--Quoi! ce n'est pas encore fini?
+
+--Je ne voulais pas répandre son sang.
+
+--Parce qu'il avait été ton compagnon?
+
+Diégo haussa les épaules.
+
+--Non! dit-il, mais pour que Jasmin puisse croire à ce que nous dirons
+lorsque nous lui parlerons de cette mort subite.
+
+A travers l'épaisseur de la boiserie de la porte, on entendait Raphaël
+blasphèmer. Seulement les blasphèmes étaient interrompus de temps à
+autre par un râle d'agonie.
+
+--Maintenant, rentre chez toi! dit Diégo à Hermosa.
+
+--Tu ne viens pas?
+
+--Non!
+
+--Où vas-tu donc?
+
+--A la cellule de l'abbesse.
+
+--Trouver la Bretonne?
+
+--Oui.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour savoir si, elle aussi, elle est morte.
+
+Hermosa fixa sur son interlocuteur son grand oeil noir pénétrant.
+
+--Diégo! fit-elle.
+
+--Hermosa? répondit tranquillement le comte en soutenant sans trouble le
+regard de sa compagne.
+
+--Diégo! tu m'as dit que cette jeune fille t'était indifférente?
+
+--Oui.
+
+--Tu as menti!
+
+--Hermosa!
+
+--Tu as menti! te dis-je.
+
+--Mais, je te jure...
+
+--Allons-donc! interrompit Hermosa avec dédain, crois-tu donc que je
+t'aime encore assez pour être jalouse?
+
+--Eh bien, alors?
+
+--Je veux que tu me dises la vérité.
+
+--Je te l'ai dite.
+
+--Très-bien; je vais alors aller moi-même dans la cellule, et comme
+cette jeune fille nous est inutile...
+
+--Après? dit Diégo en voyant qu'elle n'achevait pas sa pensée.
+
+--Il reste encore quelques gouttes au fond du flacon, continua-t-elle
+froidement.
+
+Diégo fit un geste violent d'impatience. Hermosa se rapprocha de lui.
+
+--Avoue-donc! dit-elle.
+
+--Eh! quand cela serait? que t'importe?
+
+--Il m'importe qu'avant toute chose je veux que nous partagions ce que
+vous avez rapporté du château de Loc-Ronan.
+
+--Morbleu! que ne le disais-tu plus tôt?
+
+Et Diégo entraîna rapidement Hermosa dans une chambre voisine. On
+entendait toujours le râle et les blasphèmes de Raphaël qui lacérait
+la boiserie de la porte avec la pointe de son poignard. A l'aide d'un
+briquet qu'il portait constamment sur lui, le malheureux avait encore
+eu la force de faire jaillir la lumière et de rallumer une bougie. Il
+espérait pouvoir démonter les gonds de la porte et joindre alors son
+ennemi, mais sa main vacillante frappait la boiserie et non le fer.
+
+Diégo se dirigea vers un énorme coffre placé dans un des angles de la
+pièce dont Hermosa avait fait sa retraite. Ce coffre était doublé en
+fer et avait servi sans doute à renfermer les trésors du couvent. Les
+religieuses avaient fui si promptement qu'elles n'en avaient pas emporté
+les clefs. Lorsque le comte de Fougueray était arrivé dans l'abbaye,
+le coffre était ouvert et vide. C'était là qu'avec Raphaël ils avaient
+déposé l'or, les bijoux et les papiers arrachés à Jocelyn.
+
+Diégo ouvrit le coffre. Il allait procéder au partage, lorsque Hermosa
+lui posa la main sur l'épaule.
+
+--Attends! dit-elle.
+
+Diégo la regarda étonné.
+
+--Qu'est-ce donc? demanda-t-il.
+
+--J'ai à te parler.
+
+--Plus tard!
+
+--De suite!
+
+--Fais vite en ce cas.
+
+--Cette demande de partage, mon cher, est un prétexte, dit Hermosa en
+souriant. Je n'ai pas peur que tu me trompes jamais; car nous avons trop
+besoin l'un de l'autre pour que tu songes à faire de moi ton ennemie.
+Ne t'impatiente pas! Si tout à l'heure j'avais voulu t'amener ici pour
+causer, tu aurais refusé! Je connais ton caractère gai et j'ai suivant
+mes appréciations. Maintenant que nous sommes seuls, oublie un moment
+la belle Yvonne, tu as trop d'esprit, et tu n'es plus assez jeune pour
+sacrifier ton intérêt à l'amour. Or, il s'agit de notre fortune, Diégo!
+de notre fortune que la mort de Philippe nous a enlevée tout à coup,
+et qu'il dépend de moi de nous rendre! Ah! tu es devenu attentif? Tu
+m'écoutes, maintenant!
+
+--Sans doute! tu m'intrigues énormément. Parle vite.
+
+--Oh! mon projet sera court à expliquer.
+
+--Je t'écoute.
+
+--La mort du marquis est tellement récente, continua Hermosa, qu'elle
+est à peine connue dans cette partie de la province, et que bien
+certainement on l'ignore à vingt lieues.
+
+--Ceci est incontestable.
+
+--Tu te rappelles, Diégo, lors de notre arrivée à Rennes, jadis ce
+que nous avons entendu dire de l'amour de Julie de Château-Giron pour
+Philippe de Loc-Ronan?
+
+--On prétendait cet amour fort sérieux.
+
+--Et l'on ne se trompait pas! Ce qui a déterminé la nouvelle marquise à
+prendre le voile a été la pensée de rendre le repos à son époux, croyant
+le mettre ainsi à l'abri de nos poursuites. Tu avoueras qu'elle se
+sacrifiait. Or, une femme qui, jeune et jolie, renonce au monde pour
+l'amour d'un homme, cette femme-la, ferait à plus forte raison, le
+sacrifice de sa fortune pour assurer la tranquillité de ce même homme?
+
+--Puissamment raisonné! interrompit Diégo.
+
+--Julie de Château-Giron a perdu son père il y a quatre mois.
+
+--Comment sais-tu cela?
+
+--Que t'importe?
+
+--Tu as donc des espions partout?
+
+--Peut-être bien!
+
+--Allons! tu es bien décidément d'une force remarquable! dit Diégo en
+baisant la main de sa compagne.
+
+Il avait entièrement oublié Yvonne.
+
+
+
+
+XIII
+
+LES PROJETS D'HERMOSA.
+
+
+--Tu disais donc, reprit Diégo après quelques instants, que Julie de
+Château-Giron avait perdu son père il y a quatre mois?
+
+-Oui.
+
+--Mais elle était fille unique, si j'ai bonne mémoire?
+
+--En effet, tu ne te trompes pas.
+
+--Alors elle a hérité?...
+
+--De trois millions environ.
+
+--Elle les a donnés à sa communauté? demanda vivement Diégo.
+
+--Non.
+
+-Qu'en a-t-elle fait?
+
+--Elle a donné cinq cent mille livres au couvent dans lequel elle
+résidait, et dont j'ignore le nom.
+
+--Et le reste?
+
+--Le reste, c'est-à-dire deux millions cinq cent mille livres, est
+demeuré à Rennes entre les mains de son notaire.
+
+--Qu'en fera-t-elle?
+
+--Elle veut en disposer en faveur du marquis.
+
+--Qui t'a donné tous ces détails?
+
+--L'intendant de la Bretagne qui a été destitué dernièrement.
+
+--C'est donc cela que tu le recevais si fréquemment à Paris? fit Diégo
+avec un sourire.
+
+--Sans doute.
+
+--Alors, tu es certaine de ce que tu me dis?
+
+--J'en réponds!
+
+--Et que conclus-tu?
+
+--Tu ne devines pas?
+
+--Pas précisément, je l'avoue.
+
+--Je te croyais de l'esprit.
+
+--Suppose que j'en manque, et explique-toi.
+
+--C'est bien simple.
+
+--Mais, encore, qu'est-ce que c'est?
+
+--Il faut d'abord connaître le nom du couvent où s'est retirée Julie.
+
+--Nous saurons cela facilement à Rennes, dit Diégo. Au pis-aller, nous
+interrogerions le notaire lui-même sous un prétexte quelconque. Bref, je
+m'en charge! Après?
+
+--Tu dois te faire une idée de la terreur qu'inspirent seulement nos
+noms à la marquise?
+
+--Parbleu!
+
+--Tu avoueras aussi qu'elle doit ignorer encore la mort de son époux?
+
+--Je le crois.
+
+--Donc, tu iras la trouver hardiment.
+
+--Bien; j'irai.
+
+--Tu demanderas à lui parler en particulier. Au besoin, j'obtiendrai la
+permission.
+
+--Ensuite?
+
+--Tu lui diras que nous sommes décidés à faire un éclat...
+
+--Si elle n'abandonne pas entre nos mains les deux millions cinq cent
+mille livres? interrompit Diégo.
+
+--Précisément.
+
+--Elle les abandonnera, Hermosa; elle les abandonnera!
+
+Et Diégo marcha avec agitation dans la chambre en se frottant les mains
+avec joie.
+
+--Admirable! s'écria-t-il tout à coup en s'arrêtant devant sa compagne,
+admirable! Tu es un génie!
+
+--Tu approuves mon projet?
+
+--Je le trouve sublime.
+
+--Et tu le mettras à exécution?
+
+--Sur l'heure!
+
+--Donc nous partons?
+
+--Cette nuit même!
+
+--Et la Bretonne? demanda Hermosa avec coquetterie.
+
+Le comte la prit dans ses bras.
+
+--Tu sais bien que je n'aime que toi! dit-il.
+
+--Alors, reprit Hermosa en désignant le flacon qu'elle tenait dans sa
+main droite, alors finissons-en. Ne laissons personne ici. Raphaël doit
+être mort; qu'Yvonne meure aussi.
+
+--Soit! répondit Diégo après un moment de réflexion; mais va seule et
+présente lui le breuvage toi-même! je ne veux pas la voir.
+
+Hermosa sortit rapidement. Diégo, alors, s'occupa de refermer le coffre.
+Il achevait à peine que Jasmin parut discrètement sur le seuil de la
+porte.
+
+--Que veux-tu? demanda le comte.
+
+--Faut-il desservir? répondit le valet.
+
+--Inutile; nous n'avons pas le temps; aide-moi à descendre cette
+caisse, nous la chargerons sur le cheval du chevalier. Ah! à propos
+du chevalier, continua-t-il après un moment de silence, tu sais qu'il
+s'occupait de politique?
+
+--Je le crois, monseigneur.
+
+--Eh bien! il est urgent que l'on ignore où il est.
+
+--M. le chevalier est donc parti?
+
+--Oui.
+
+--Je ne l'ai pas vu.
+
+--Il a passé par les souterrains.
+
+Jasmin avait chargé le coffre sur ses épaules et descendait aidé par le
+comte. Ils l'attachèrent solidement sur la croupe d'un cheval que Jasmin
+devait mener en main. Lorsqu'ils eurent terminé, le comte ordonna au
+valet de l'attendre dans la cour, et tirant une bourse de sa poche:
+
+--Tiens! dit-il en la lui remettant, sois toujours discret sur tout ce
+que tu vois et entends.
+
+Jasmin s'inclina et le comte remonta vivement. Au sommet de l'escalier
+il rencontra Hermosa. Celle-ci était un peu pâle.
+
+--Qu'as-tu? demanda Diégo.
+
+--Suis-moi! répondit-elle.
+
+Hermosa saisit la main de Diégo et l'entraîna vivement vers la cellule
+de l'abbesse.
+
+--Entre! dit-elle en se rangeant pour lui faire place.
+
+Diégo pénétra dans la pièce éclairée par un candélabre qu'Hermosa y
+avait apporté. La cellule était déserte. Diégo la parcourut rapidement
+du regard.
+
+--Où est la jeune fille? fit-il brusquement.
+
+--J'allais te le demander! répondit froidement Hermosa.
+
+--A moi?
+
+--A toi-même!
+
+--Mais elle doit être ici?
+
+--Regarde!
+
+--Qu'est-ce que cela signifie, Hermosa?
+
+--Cela signifie, Diégo, que tu as probablement pris tes mesures d'avance
+et que tu as fait évader la belle enfant. C'est ce qui m'explique ta
+facilité de tout à l'heure.
+
+--Sang du Christ! j'ignore ce que tu veux dire!
+
+--Tu le jurerais?
+
+--Sur mon honneur!
+
+--Mauvaise garantie.
+
+--Hermosa!
+
+--Je dis mauvaise garantie! répéta l'Italienne.
+
+--Par tous les démons de l'enfer et sur ma damnation éternelle! s'écria
+Diégo, je te fais serment que je ne comprends pas tes paroles.
+
+Il parlait avec un tel accent de vérité, qu'Hermosa fut convaincue.
+
+--Mais alors où est-elle?
+
+--Le sais-je!
+
+--Raphaël l'aurait-il rendue à la liberté?
+
+--Impossible! Rappelle-toi qu'après souper il voulait aller auprès
+d'elle, lorsque... l'accident est arrivé.
+
+--Par quel moyen a-t-elle donc pu sortir d'ici?
+
+--Cherchons! dit vivement Diégo.
+
+Et tous deux se mirent à explorer la cellule, sondant les murailles
+et les dalles du plancher. Partout le son était mat et attestait
+l'épaisseur. Aucun indice ne pouvait leur révéler la vérité.
+
+--Que faire? dit Hermosa en s'arrêtant.
+
+--Nous n'avons pas à hésiter! répondit vivement Diégo. Yvonne a pris la
+fuite par un moyen que nous ignorons.
+
+--Après?
+
+--Une fois hors d'ici, elle ira implorer du secours, et peut-être même
+ramènera-t-elle les paysans des environs.
+
+--C'est probable.
+
+--On nous trouvera tous deux, et l'on découvrira la cadavre de Raphaël.
+Or, si la justice met le nez dans nos affaires, nous ne savons pas où
+cela peut nous mener. Fuyons donc au plus vite, si nous en avons encore
+le temps.
+
+--Nous irons à Rennes?
+
+--Oui, mais allons à Brest d'abord, et demain, sans plus tarder, nous
+nous embarquerons pour gagner Nantes ou Saint-Malo.
+
+--Si tu t'assurais avant tout que Raphaël est bien mort?
+
+--Inutile! la dose était trop violente pour qu'elle ne l'ait pas déjà
+tué. Nous pourrions voir recommencer une scène qui nous retarderait et
+mettrait forcément Jasmin dans notre confidence, ce qui nous gênerait
+très-certainement un jour.
+
+--Tu as raison.
+
+--Où est Henrique?
+
+--Il dort.
+
+--Réveille-le promptement et descends. Je t'attends en bas.
+
+--Va; je te suis.
+
+Hermosa courut vers la chambre où reposait son fils. Diégo descendit
+dans la cour. Les chevaux étaient bridés. Jasmin, tenant les rênes
+réunies dans sa main droite, attendait au pied de l'escalier. Le ciel
+était pur. Des myriades de diamants étincelants étaient semés sur
+l'horizon à la teinte bleue foncée. Quelques nuages blancs s'élevaient
+gracieusement et enveloppaient au passage la blanche Phébé dans un
+brouillard semblable à une gaze diaphane.
+
+Diégo frappait sa botte molle du manche de son fouet. Enfin Hermosa
+parut. Elle tenait son fils par la main. Diégo souleva dans ses bras
+l'enfant mal réveillé et le jeta sur le cou du cheval qui lui était
+destiné. Puis, se retournant vers sa compagne, il lui tendit sa main
+ouverte en se baissant un peu. Hermosa releva sa jupe, appuya sur la
+main de Diégo un pied fort élégamment chaussé et assez mignon pour celui
+d'une Italienne, et s'élança en selle en écuyère habile. Diégo enfourcha
+alors sa monture, prit Henrique entre ses bras, et, appelant le
+domestique:
+
+--Jasmin, dit-il.
+
+--Monsieur le comte?
+
+--Attache à ton bras la bride du cheval de main et prends la tête.
+
+--Quelle route, monsieur?
+
+--Celle de Brest.
+
+Et Jasmin, sur cette réponse, piqua en avant, tenant soigneusement les
+rênes du cheval sur lequel il avait placé le coffre. Hermosa et Diégo le
+suivirent.
+
+Ils ne pouvaient pas songer, à cause de leurs montures, à traverser les
+champs de genêts. Il fallait suivre la route. Or, cette route conduisait
+précisément dans la direction qu'avaient prise le marquis de Loc-Ronan,
+Julie, et Jocelyn une demi-heure auparavant pour se rendre auprès de la
+vieille fermière.
+
+--Diégo, dit tout à coup Hermosa, si au lieu de gagner Brest, où nous
+n'arriverons que demain, nous nous dirigions vers Audierne, où nous
+pourrions être facilement en moins d'une heure?
+
+--Crois-tu que nous trouvions à nous embarquer?
+
+--Sans aucun doute! Avec de l'argent ne trouve-t-on pas tout ce que l'on
+veut?
+
+--Alors, fit Diégo, piquons vers Audierne.
+
+Et il transmit l'ordre à Jasmin qui, arrivé à un endroit où la route
+se bifurquait, continua de courir en ligne droite, au lieu de suivre le
+chemin qui conduisait à Brest.
+
+--Tu as eu une excellente inspiration, reprit Diégo en se penchant vers
+sa compagne.
+
+--Certes! répondit celle-ci. Nous ne saurions être trop tôt à l'abri des
+recherches que va provoquer Yvonne d'une part, en racontant ce qu'elle
+sait, et de l'autre le cadavre de Raphaël que l'on trouvera dans la
+chambre.
+
+--Puis nous ne saurions trop nous presser également d'arriver à Rennes.
+
+--Ah! les deux millions te tiennent au coeur.
+
+--Énormément!
+
+--J'en suis fort aise.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que tu es habile, Diégo, et que, si tu emploies dans cette
+affaire tout le génie d'intrigue dont le ciel t'a si amplement pourvu,
+nous réussirons.
+
+--Je n'en doute pas, belle Hermosa.
+
+Et tous deux activèrent encore les allures rapides de leurs chevaux.
+Ainsi qu'Hermosa l'avait dit, en moins d'une heure ils aperçurent les
+premières maisons de la petite ville maritime. Ils étaient alors au
+sommet d'une colline.
+
+--Demeure ici avec Henrique et Jasmin, fit Diégo en s'adressant à
+Hermosa. Le galop de nos chevaux au milieu du silence de la nuit
+pourrait éveiller l'attention des habitants d'Audierne. Je vais aller
+frapper seul à la porte d'un pêcheur et obtenir de gré ou de force qu'il
+nous embarque sur l'heure.
+
+--Voici précisément un canot qui rentre au port, répondit Hermosa en
+désignant du geste le rivage sur lequel venaient doucement mourir les
+vagues.
+
+Diégo regarda attentivement.
+
+--Tu te trompes, dit-il, c'est une barque qui gagne la haute mer.
+
+--Peux-tu distinguer ce qu'elle contient?
+
+--Oui, quatre personnes.
+
+--Y a-t-il une femme parmi ces gens?
+
+--Attends!
+
+Diégo posa la main sur ses yeux pour concentrer leurs rayons visuels.
+
+--Oui... oui, répondit-il vivement; je distingue une coiffe blanche.
+
+--Si c'était Yvonne?
+
+--Que nous importe, maintenant!
+
+--Nous pourrions peut-être gagner de vitesse sur cette embarcation. Elle
+n'est montée que par trois hommes: prends-en six, paie sans marchander,
+et assurons-nous le silence de cette jeune fille; si quelquefois nous
+étions forcés par les circonstances de revenir plus tard dans ce pays.
+
+--Tu as raison.
+
+--Hâte-toi donc.
+
+--Je pars.
+
+Diégo lança son cheval au galop. Au moment où il disparaissait, une
+chouette fit entendre dans les genêts qui bordaient la route son cri
+triste et sauvage, Hermosa n'y fit aucune attention. Ses yeux étaient
+fixés sur la barque qui gagnait la haute mer et sur Diégo qui courait
+vers Audierne. Un second cri pareil au premier retentit de nouveau,
+mais de l'autre côté du chemin. Puis un troisième lui succéda, et si
+l'Italienne eût regardé à droite ou à gauche au lieu de regarder en
+avant, elle eût vu l'extrémité des genêts s'agiter avec un mouvement
+imperceptible.
+
+Tout à coup deux coups de feu retentirent. Le cheval que montait Jasmin
+fit un écart et s'abattit. Hermosa sentit le sien trembler sous elle;
+avant qu'elle eût pu le relever de la main, l'animal roula sur la route
+en l'entraînant avec lui. Le cheval que Jasmin conduisait, se sentant
+libre, et effrayé par les coups de feu, bondit dans les genêts, mais une
+main de fer le saisit à la bride tandis qu'un couteau à lame large lui
+ouvrait le flanc. L'animal hennit de douleur, se cabra et tomba à son
+tour.
+
+ * * * * *
+
+Pendant ce temps, Diégo frappait à la porte d'un pêcheur, et le
+contraignait à se relever, faisant marché avec lui pour qu'il armât sa
+barque et qu'il engageât quelques camarades. L'Italien était trop rusé
+pour parler de ses intentions de poursuivre le canot qu'il avait aperçu.
+Une fois en mer, il se flattait de faire faire aux matelots ce qu'il
+jugerait convenable. Le pêcheur promit que l'embarcation serait parée
+avant que dix minutes se fussent écoulées, et que les autres marins
+seraient à bord dans ce court espace de temps.
+
+Diégo lui jeta quelques louis, et reprit la route qu'il venait de
+parcourir, afin d'aller chercher Hermosa, Henrique et Jasmin. Il avait
+déjà gravi la colline, lorsque son cheval s'arrêta tellement court que
+le cavalier faillit être lancé à terre. Diégo irrité enfonça ses éperons
+dans le ventre de sa monture; mais le cheval, refusant d'avancer, pointa
+et se défendit.
+
+--Qu'y a-t-il donc sur la route? murmura l'Italien en se rendant maître
+de l'animal effrayé.
+
+Et il se pencha en avant fixant ses regards sur le sol.
+
+--Un cheval mort! s'écria-t-il; le cheval d'Hermosa! Corps du Christ!
+qu'est-ce que cela veut dire?
+
+Saisissant ses pistolets, il sauta vivement à terre. Trois pas plus
+loin, il rencontra la monture de Jasmin. Enfin, à moitié caché par les
+genêts, il aperçut le cheval porteur du trésor qui se débattait encore
+dans les convulsions de l'agonie et inondait la terre du sang qui
+coulait en abondance de sa blessure. Mais Jasmin, Henrique et Hermosa
+avaient disparu.
+
+Rendons justice à Diégo, il courut tout d'abord au cheval auquel il
+avait confié le fameux coffre. La précieuse caisse était toujours
+attachée sur la croupe de l'animal. Diégo poussa un cri de joie suivi
+bientôt d'un hideux blasphème. Il venait d'ouvrir le coffre et l'avait
+trouvé vide.
+
+--Saint Janvier soit maudit! hurla-t-il en patois napolitain. La
+misérable m'a joué! Elle m'a envoyé à Audierne et son plan était fait
+d'avance. Elle était d'accord avec Jasmin!
+
+Puis il s'arrêta tout à coup.
+
+--Non, dit-il plus froidement, ils auraient fui avec les chevaux.
+
+Un cri semblable à ceux qui avaient retenti aux oreilles de l'Italienne,
+un cri imitant à s'y méprendre celui de la chouette fit résonner les
+échos. Ainsi qu'Hermosa un quart d'heure auparavant, Diégo n'y prêta pas
+la moindre attention: il réfléchissait toujours, et se creusait de plus
+en plus la tête pour donner un motif raisonnable à la subite disparition
+de sa compagne, d'Henrique et de Jasmin, et à la mort des chevaux qui
+gisaient à ses pieds. Un second cri plus rapproché se fit entendre sans
+troubler davantage les pensées qui absorbaient le beau-frère du marquis
+de Loc-Ronan.
+
+--Que diable peuvent-ils être devenus? s'écria-t-il en se frappant le
+front avec la paume de la main droite et en promenant autour de lui
+un regard interrogateur, comme s'il eût supposé que les arbres ou les
+genêts qui projetaient jusqu'à ses pieds leurs ombres noires eussent pu
+lui répondre.
+
+Tout à coup il tressaillit et fit un pas en arrière. Son oeil venait de
+rencontrer le canon luisant d'un fusil passant au-dessus des genêts,
+et sur l'extrémité duquel se jouait un rayon de lune. Un troisième cri,
+semblable aux deux premiers, retentit derrière lui. Diégo pâlit, et
+saisissant la bride de son cheval, il sauta lestement en selle.
+
+--Les royalistes! murmura-t-il en se courbant sur l'encolure de sa
+monture dans les flancs de laquelle il enfonça les molettes de ses
+éperons, les royalistes! Ce sont eux qui ont enlevé Hermosa!
+
+Et il partit à fond de train en courbant plus que jamais la tête, car
+cinq à six balles vinrent siffler en même temps à ses oreilles. Aucune
+cependant ne l'atteignit.
+
+
+
+
+XIV
+
+LA POURSUITE.
+
+
+On n'a pas oublié, que le soir même où eut lieu l'enlèvement d'Yvonne,
+ce soir où les gendarmes livrèrent un combat aux paysans de Fouesnan
+qui s'opposaient à l'emprisonnement de leur recteur, Marcof, Keinec
+et Jahoua s'étaient mis tous trois en route pour suivre les traces
+du ravisseur de la jolie Bretonne. On se rappelle que le tailleur de
+Fouesnan avait révélé la conversation entendue par lui, conversation
+qui avait eu lieu entre le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy
+lorsqu'ils suivaient la route des falaises, et dans laquelle le nom de
+Carfor était revenu plusieurs fois à l'occasion d'un enlèvement projeté.
+Seulement le tailleur, n'ayant pas entendu prononcer celui d'Yvonne,
+n'avait pu rien prévoir. La coïncidence était tellement grande, que
+Marcof et Jahoua ne doutaient pas que le berger-sorcier ne fût un des
+principaux agents de la violence exercée envers la jeune fille. Keinec
+même, malgré l'ascendant que Carfor avait dû prendre sur lui, paraissait
+également convaincu. Mais il se souvenait aussi des paroles de Carfor.
+Yvonne, avait dit le berger, devait quitter le pays pour quelque temps,
+et, à son retour, devenir la femme de Keinec.
+
+Cependant son premier mouvement avait été de se précipiter à la
+poursuite de celui qui emportait Yvonne sur le cou de son cheval.
+Évidemment la volonté de la jeune fille avait été violentée; évidemment
+on l'avait contrainte par surprise à s'éloigner du village. Donc, elle
+devait souffrir, et Keinec ne voulait pas qu'elle fût malheureuse.
+Il était résolu à forcer Carfor à lui indiquer l'endroit où il avait
+conduit la pauvre enfant. Puis, ainsi qu'il l'avait dit à Jahoua,
+Yvonne retrouvée, Yvonne rendue à son père, chacun des deux prétendants
+défendrait ses droits. Aussi, les trois hommes s'étaient-ils rapidement
+dirigés vers la crique de Penmarck.
+
+Nous avons assisté à la courte conférence qui avait eu lieu entre Marcof
+et Jean Chouan, lequel lui avait annoncé que la Bretagne se soulevait
+en masse, et lui avait donné rendez-vous pour la nuit suivante en lui
+recommandant de prévenir les gars de Fouesnan de se rendre à la forêt
+voisine, et d'y conduire le vieux recteur. Marcof avait promis et Chouan
+s'était éloigné.
+
+Alors les trois hommes s'étaient jetés dans une embarcation. Mais
+à quelques brasses de la côte, Marcof avait ordonné de revenir au
+_Jean-Louis_. Puis il avait laissé Keinec et Jahoua dans le canot, et il
+était monté lestement sur le pont de son lougre.
+
+Il avait appelé un matelot et lui avait donné plusieurs ordres, entre
+autres celui de se rendre à Fouesnan, et d'engager les gars à suivre les
+avis de Jean Chouan dès la nuit même, afin de mettre le recteur et les
+plus compromis d'entre eux en sûreté. Ensuite il était descendu dans
+sa cabine. Il avait pris une bourse pleine d'or, trois carabines, des
+balles, de la poudre, trois haches d'abordage, et il était remonté. Deux
+secondes après il avait repris sa place dans le canot.
+
+Keinec et Jahoua avaient armé chacun un aviron, et Marcof, tenant la
+barre, on avait poussé au large.
+
+--Nageons vigoureusement, mes gars! dit le marin; souque ferme et avant
+partout.
+
+--Tu mets le cap sur la baie des Trépassés? demanda Keinec.
+
+-Oui.
+
+--Nous allons chez Carfor? fit Jahoua à son tour.
+
+--Sans doute!
+
+Et les deux rameurs se courbant sur leur banc, la barque fendait la lame
+et voguait avec la rapidité de la flèche. Keinec et Jahoua avaient leurs
+bras nus jusqu'à l'épaule. Marcof contemplait en souriant les muscles
+saillants de ces membres vigoureux.
+
+--Courage, mes gars! reprit-il. Nagez ferme; nous arriverons
+promptement. Seulement, faisons nos conditions d'avance. Pour mener à
+bien un projet quelconque, il faut se concerter et combiner ses actions.
+Nous faisons là une expédition dangereuse. Les brigands qui ont enlevé
+Yvonne doivent se douter qu'on se mettra à leur poursuite; donc ils sont
+sur leurs gardes. Il y va de la vie dans ce que nous entreprenons.
+
+Les deux jeunes gens firent en même temps un geste de dédain.
+
+--Ah! continua Marcof, je sais que vous êtes braves tous les deux, et
+que vous ne craignez pas la mort. Ce n'est pas là ce que je veux dire.
+Comprenez bien mes paroles: elles signifient que, là où il y a danger
+de perdre l'existence, le plus courageux doit raisonner le péril.
+Souvenez-vous que, si nous nous faisions tuer tous les trois, notre
+mort ne rendrait pas Yvonne à son père; et c'est là le but de notre
+expédition. Rappelez-vous encore, mes gars, que, pour bien combattre, il
+faut à une réunion d'hommes, quelque petite qu'elle soit, un chef à qui
+l'on obéisse. Voulez-vous me reconnaître pour chef?
+
+--Sans doute! répondit vivement Jahoua.
+
+--Et toi, Keinec?
+
+--Tu fus toujours le mien, Marcof; je t'obéirai.
+
+--Très-bien! Mais sachez qu'il me faut une obéissance passive.
+
+Les deux jeunes gens firent un signe approbatif.
+
+--Jurez! dit Marcof.
+
+--Nous le jurons! répondirent-ils.
+
+--Alors commencez par me raconter ce qui s'est passé entre vous ce soir.
+
+Keinec et Jahoua se regardèrent.
+
+--Parle d'abord, toi! commanda Marcof en s'adressant à Keinec.
+
+--Eh bien! répondit le jeune homme en continuant à ramer avec vigueur,
+tu sais que je voulais tuer Jahoua?
+
+--Oui.
+
+--Je l'ai attendu ce soir sur la route de Penmarck.
+
+--Après?
+
+--J'ai tiré sur lui.
+
+--Et tu l'as manqué? fit Marcof avec étonnement; car il connaissait
+l'adresse de Keinec.
+
+--Non, répondit celui-ci en baissant la tête, ma carabine a fait long
+feu.
+
+--Ainsi tu commettais un assassinat?
+
+Keinec ne répondit pas.
+
+--Tu tirais sur un homme sans défense, continua durement Marcof. Est-ce
+ainsi que je t'ai appris à combattre?
+
+--Marcof!... fit Keinec humilié.
+
+--Un assassinat, c'est une lâcheté!
+
+--Marcof!
+
+--Tais-toi! Si je supposais que tu eusses agi de toi-même je te
+jetterais à la mer plutôt que de te garder près de moi! Mais quelqu'un
+te poussait au crime! Qui t'a délivré, l'autre nuit, lorsque je t'avais
+garrotté et laissé dans les genêts? Parle!
+
+Keinec garda le silence.
+
+--Parleras-tu? s'écria Marcof d'un accent tellement impératif, que le
+jeune homme tressaillit.
+
+--Carfor! répondit-il lentement.
+
+--C'est lui qui t'excitait à tuer Jahoua?
+
+--Oui.
+
+--Que te disait-il pour te mener au crime?
+
+--Que Jahoua mort, Yvonne serait à moi.
+
+--Pauvre niais! fit Marcof. Tu ne t'apercevais donc pas qu'il te jouait?
+
+Jahoua ne prononçait pas une parole; mais ses yeux expressifs lançaient
+des éclairs.
+
+--Carfor est un infâme! continua le marin avec véhémence. C'est un
+lâche, un misérable, un traître! Sais-tu ce qu'il a dit il y a cinq
+jours? ce qu'il a dit dans cette grotte de la baie des Trépassés, ce
+qu'il a dit en présence de trois hommes qui se croyaient bien seuls avec
+lui?
+
+--Je ne sais pas, murmura Keinec qui, devenu plus calme, se rendait
+compte de toute la honte de l'action qu'il avait failli commettre.
+
+--Il a dit que par toi il saurait mes secrets.
+
+--Par moi?
+
+--Oui; qu'il ferait de toi un espion et un délateur.
+
+--Il a dit cela?
+
+--J'en suis sûr.
+
+--Comment le sais-tu?
+
+--Un homme, chargé par moi de l'épier sans relâche, a tout entendu.
+Malheureusement la conversation n'a pas eu lieu que dans la grotte, et
+il n'a pu surprendre les paroles prononcées en plein air. Oh! Carfor et
+ceux qui le font agir ne savent pas qu'ils sont dans une main de fer, et
+que cette main est en train de se refermer sur eux. Ils ignorent ce
+que nous pouvons, nous autres, qui restons fidèles à notre roi! Mais
+comprends-tu, Keinec, ce que l'on voulait faire de toi? On voulait te
+conduire à assassiner lâchement un homme que tu hais, mais qui est brave
+et loyal, et que tu devais combattre face à face. On voulait t'amener
+à trahir celui que tu nommes ton ami! S'il avait réussi, pauvre
+malheureux! il aurait rendu ton nom infâme et méprisable! Assassin,
+traître et délateur, tu aurais été repoussé par tous les coeurs
+honnêtes. Il exploitait ton amour. Il te promettait Yvonne, et il
+faisait enlever la jeune fille pour le compte de quelque misérable qui
+lui payait largement sa complaisance. Il se servait de toi comme d'une
+machine inintelligente qu'il aurait peut-être désavouée plus tard. Dis,
+Keinec, comprends-tu?
+
+Tandis que Marcof parlait, le jeune homme, pâle et les yeux baissés,
+écoutait en silence. Sa physionomie reflétait les sentiments tumultueux
+qui s'agitaient en lui. Quand Marcof eut achevé, il releva lentement la
+tête.
+
+--Jure-moi que tout cela est vrai? fit-il
+
+--Je te le jure sur mon honneur, et tu sais que je n'ai jamais menti!
+
+Keinec, soutenant d'une main son aviron, se souleva sur son banc. Ses
+traits décomposés par la colère, offraient une expression de férocité
+effrayante.
+
+--Eh bien! dit-il enfin en accentuant fortement ses paroles, moi aussi
+je fais un serment! Je jure devant Dieu et devant vous que Carfor
+souffrira toutes les tortures qu'il m'a fait souffrir! Je jure de verser
+son sang goutte à goutte! Je jure de hacher son corps en morceaux et de
+disperser ces morceaux sur le rivage, pour qu'ils soient dévorés par les
+oiseaux de proie!
+
+--Je retiens ton serment, répondit Marcof; mais souviens-toi de celui
+que tu as prononcé tout à l'heure. Tu me dois avant tout obéissance,
+et tu n'agiras librement envers Carfor que lorsque je t'aurai délié
+moi-même. Jusque-là cet homme m'appartient.
+
+--Oui! répondit sourdement Keinec.
+
+Un moment de silence régna dans la barque.
+
+--Et lorsque tu as eu manqué Jahoua, reprit Marcof, que s'est-il passé?
+
+--Je me suis élancé sur lui, dit le fermier; nous avons combattu quelque
+temps sans trop d'avantage marqué. Enfin le cheval qui emportait Yvonne
+a passé; nous l'avons entendu, et comme il nous est venu à tous deux la
+même pensée, nous nous sommes arrêtés.
+
+--Vous avez reconnu la jeune fille?
+
+--Il nous a semblé reconnaître sa voix. Moi, j'ai couru au village, et
+Keinec a couru après le cheval. Seulement nous étions convenus tous deux
+que nous nous rejoindrions au lever du jour.
+
+--Bien! fit Marcof. Maintenant, écoutez-moi. Vous êtes deux gars braves
+et vigoureux. A nous trois nous ne craindrions pas une dizaine d'hommes,
+surtout bien armés comme nous le sommes. Keinec, tu vas dire à Jahoua
+que tu as regret de ce que tu as fait ou tenté de faire envers lui.
+Allons! parle sans mauvaise grâce. Songe que tu as failli commettre une
+mauvaise action et que tu dois la réparer.
+
+--Je le reconnais, dit Keinec avec noblesse; je demande pardon à Jahoua,
+et je te suis reconnaissant, Marcof, d'avoir réveillé dans mon coeur des
+sentiments dignes de moi!
+
+--Bravo! mon gars. Donne-moi la main. Keinec serra vivement la main que
+lui tendait Marcof; puis, se retournant vers Jahoua:
+
+--Me pardonnes-tu? lui dit-il.
+
+--Certes! répondit le brave fermier. Puisque tu ne m'as pas tué, je ne
+dois pas te garder rancune. Si tu veux même me donner la main, voici la
+mienne, à condition que, dès que nous aurons ramené Yvonne à Fouesnan,
+nous reprendrons la conversation où nous l'avons laissée.
+
+--Convenu, Jahoua! Jusque-là, combattons ensemble pour sauver celle que
+nous aimons. Soyons-nous fidèles l'un à l'autre. Qui sait? peut-être
+qu'une balle ou un coup de poignard des misérables que nous allons
+chercher simplifiera la situation.
+
+--C'est tout de même possible, Keinec!
+
+Et les deux ennemis se donnèrent la main. Keinec n'était plus le même:
+sous l'influence du coeur loyal de Marcof, sa loyauté était revenue.
+Il se repentait sincèrement des horribles projets qu'avait fait naître
+Carfor, et s'il était toujours décidé à tuer son rival, désormais il ne
+le ferait qu'en adversaire loyal. Il avait hâte de se trouver en face
+du berger et de lui faire payer la honte qui venait de faire rougir son
+front.
+
+Marcof aimait sincèrement Keinec. Il suivait attentivement sur sa
+physionomie les sensations diverses qui s'y reflétaient. Heureux d'avoir
+ramené dans le sentier de l'honneur le jeune homme qui avait été près
+de s'en écarter en commettant un crime, il espérait trouver plus tard un
+moyen de s'opposer au combat projeté. Au reste, il ne blâmait pas cette
+manière de terminer les choses; mais sans savoir encore précisément ce
+qu'il ferait, il songeait à empêcher l'effusion du sang.
+
+--Après tout, murmura-t-il, Keinec a peut-être raison: une balle ou un
+coup de poignard peuvent trancher la difficulté.
+
+Le canot avançait rapidement. Déjà on apercevait le promontoire qui
+fermait d'un côté la baie des Trépassés. Marcof, gouvernant au milieu
+des récifs, longeait la côte pour tenir son embarcation dans la masse
+d'ombre projetée par les falaises. Peu à peu ses pensées l'absorbèrent
+complètement.
+
+En se mettant à la poursuite des ravisseurs d'Yvonne, le marin agissait
+sous l'influence d'un triple sentiment. Il avait lu attentivement
+les papiers qu'il avait trouvés dans l'armoire de fer du château de
+Loc-Ronan. Ces papiers, écrits entièrement de la main de Philippe,
+contenaient le récit exact de ces deux mariages successifs, et des
+douleurs sans nombre qui avaient suivi le premier.
+
+Marcof pensait que ces deux hommes, signalés par le tailleur, lequel,
+nous le savons, était un espion royaliste, que ces deux hommes qui
+avaient rôdé autour du château, qui avaient été à la grotte de Carfor,
+qui, le jour même de l'annonce de la mort du marquis avaient disparu
+du pays, pouvaient bien être les deux frères de la première femme de
+Philippe. On comprend tout ce que Marcof était disposé à faire pour
+s'assurer de la véracité de ces pensées et pour se mettre à la poursuite
+des misérables. Donc, au désir de sauver Yvonne et de la ramener à son
+père, se joignait d'abord celui d'éclaircir ses soupçons à l'endroit des
+deux hommes indiqués par le tailleur; puis enfin celui non moins grand
+de contraindre Carfor, par quelque moyen que ce fût, à lui révéler les
+secrets des agents de la révolution.
+
+S'il avait insisté auprès de Keinec et de Jahoua pour qu'une sorte de
+réconciliation eût lieu entre eux, s'il avait parlé au premier comme il
+avait fait, c'est qu'avant d'arriver en face du berger, il voulait que
+Keinec ne s'opposât à rien de ce que lui, Marcof, voudrait faire, et
+qu'il désirait être certain qu'aucune mauvaise pensée ne germerait dans
+l'esprit des deux rivaux, et ne viendrait ainsi entraver ses projets.
+Certain d'avoir réussi auprès des jeunes gens, à la loyauté desquels il
+pouvait se fier, il attendait avec impatience le moment où il aborderait
+dans la baie.
+
+Longeant le promontoire pour rester toujours dans l'ombre, il recommanda
+à ses compagnons de ramer silencieusement. Tous deux obéirent. Les
+avirons, maniés par des bras habiles, s'enfonçaient dans la mer sans
+faire jaillir une seule goutte d'eau et sans provoquer le moindre bruit.
+Le canot doubla ainsi la pointe du promontoire.
+
+La lune, se dévoilant tout à coup, éclairait la baie dans toute sa
+largeur. Il était donc inutile de prendre les mêmes précautions, car
+l'oeil pouvait facilement distinguer au loin le canot qui se dirigeait
+vers la terre. Aussi Marcof quitta-t-il la côte qui, en la suivant,
+aurait augmenté la longueur du parcours, et gouverna droit vers le
+centre de la baie.
+
+--Nagez, mes gars, répéta-t-il.
+
+Et les deux rameurs appuyant sur les avirons oubliaient la fatigue à la
+vue de la terre. Keinec tourna la tête.
+
+--Il y a un feu sur la grève! dit-il.
+
+--Un feu qui s'éteint! répondit Marcof.
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? demanda Jahoua.
+
+--Cela signifie, selon toute probabilité, que Carfor, n'attendant
+personne à cette heure, s'est retiré dans sa grotte.
+
+--Ou qu'il n'y est pas encore, fit observer Keinec.
+
+--C'est ce que nous allons voir, dit Marcof. En tous cas, nous
+approchons; de la prudence! Jahoua, quitte ta rame et donne-la à Keinec.
+Bien! Maintenant étends-toi au fond du canot; là, comme je le fais
+moi-même... que Carfor ne puisse voir qu'un seul homme. Et toi, Keinec,
+lève la tête, mets-toi en lumière. Le brigand, en te reconnaissant, s'il
+était caché dans quelque crevasse, ne se défiera pas.
+
+Et Marcof, mettant ses paroles à exécution, baissa la tête de façon
+que le bordage de la barque le cachât complètement. Jahoua demeurait
+immobile, étendu aux pieds de Keinec.
+
+Le canot glissait doucement sur les flots calmes aux reflets sombres. Le
+silence de la nuit n'était troublé que par le cri du milan ou celui de
+l'orfraie perchés sur les rocs qui enfermaient la baie, et par le bruit
+que faisaient de temps à autres les marsouins que les rames de Keinec
+dérangeaient dans leur sommeil, et qui, bondissant sur la vague,
+plongeaient en faisant jaillir l'écume blanchâtre.
+
+
+
+
+XV
+
+LA CHOUANNERIE.
+
+
+--Ainsi, nous voici dans la baie des Trépassés! dit Jahoua à voix basse
+et en répondant à ses pensées secrètes.
+
+Le fermier regardait autour de lui avec une sorte d'attention mêlée de
+crainte superstitieuse.
+
+--Oui, répondit Marcof. Mais ne t'effraye pas, Jahoua, nous allons
+accomplir une bonne action, et s'il est vrai que les âmes des morts
+errent autour de notre canot, aucune ne doit chercher à nous nuire.
+
+--Oh! fit le fermier, je n'ai peur ni des morts ni des vivants quand il
+s'agit d'Yvonne.
+
+--Jahoua, interrompit brusquement Keinec, je crois que nous devons nous
+abstenir tous deux de parler de notre amour.
+
+--C'est vrai, répondit Jahoua, tu as raison; ne songeons qu'à arracher
+la jeune fille à ceux qui l'ont enlevée.
+
+--Laisse aller! ordonna Marcof.
+
+Keinec cessa aussitôt de ramer, releva ses avirons, et le canot, poussé
+seulement par l'impulsion de sa propre vitesse, s'approcha rapidement de
+la grève. La quille laboura le sable.
+
+Sur un geste de Marcof, Keinec s'élança hors de l'embarcation et
+sauta dans la mer, qui lui monta jusqu'à la ceinture. Marcof et Jahoua
+demeurèrent dans le canot. Keinec s'avança vers la terre ferme qu'il
+atteignit en quelques pas.
+
+Là, il sauta sur un quartier de roc isolé, et examina attentivement la
+plage étroite qui lui faisait face. Aucun être humain ne se présenta à
+ses regards investigateurs. Marchant avec précaution, il alla jusqu'aux
+roches énormes qui s'élevaient fièrement vers le ciel. Tout était désert
+autour de lui.
+
+Keinec, connaissant les habitudes mystérieuses et étranges du
+berger-sorcier, pensa que Carfor était caché dans quelque anfractuosité
+qui le dérobait à la vue. Alors il s'arrêta de nouveau et appela
+plusieurs fois à voix basse. Personne ne lui répondit. Enfin, convaincu
+que celui qu'il cherchait n'était pas dans la baie ou qu'il refusait
+de se montrer, il retourna vers l'endroit où il avait laissé ses
+compagnons.
+
+--Eh bien? demanda Marcof en le voyant près de lui.
+
+--Rien! répondit Keinec; Carfor est absent ou bien il nous a vus.
+
+--C'est peu probable.
+
+--Que faut-il faire!
+
+--Le chercher d'abord et ensuite l'attendre, si réellement il est
+absent.
+
+Et Marcof, se levant vivement, sauta également à la mer.
+
+--Garde le canot, dit-il à Jahoua qui avait fait un mouvement pour le
+suivre.
+
+Le fermier s'arrêta et garda sa position au fond de la barque. Keinec
+et Marcof gagnèrent vivement la grotte. Le jeune homme avait pris,
+en passant près du brasier à moitié éteint, une branche de résine qui
+brûlait encore. Il pénétra hardiment dans la demeure de Carfor. La
+grotte était vide. Ces deux hommes se regardèrent, se consultant
+mutuellement des yeux.
+
+--Il n'est pas rentré, dit Keinec. Tu le vois.
+
+--Peut-être a-t-il pris la fuite! répondit Marcof.
+
+--Il est sans doute dans les genêts.
+
+--Ou en mer.
+
+--Il n'a pas d'embarcation.
+
+--La tienne n'était plus à Penmarckh.
+
+--C'est vrai!
+
+--Alors il ne serait pas revenu?
+
+--Tu penses donc qu'il a conduit Yvonne loin d'ici?
+
+--Je pense qu'il aura accompagné celui qui enlevait la pauvre enfant, et
+c'est plus que probable, pour détourner les soupçons. Il serait ici sans
+cela!
+
+--Crois-tu qu'il y revienne?
+
+--Sans aucun doute!
+
+--Il faut donc attendre?
+
+--Oui!
+
+--Attendre! fit Keinec en frappant la terre avec impatience; attendre!
+Yvonne a besoin de nous!
+
+--Si nous n'attendons pas, de quel côté dirigerons-nous nos recherches?
+Où sont allés ceux qui l'ont enlevée? Ont-ils suivi les côtes? ont-ils
+abordé dans les îles? ont-ils rejoint quelque croiseur anglais?
+
+--Mais que faire alors?
+
+--Rester ici! Carfor reviendra, te dis-je!
+
+--Et nous le forcerons à parler?
+
+--J'en fais mon affaire, répondit Marcof. Va retrouver Jahoua. Cherchez
+tous deux un abri pour le canot, afin qu'on ne puisse le voir de la
+haute mer, et tenez-vous à l'ombre des rochers.
+
+--Et toi?
+
+--Si Carfor, contre mon attente, nous avait aperçus et s'était sauvé
+dans les genêts, je vais le savoir. Mais, va; laisse-moi agir à ma
+guise.
+
+--J'obéis! dit Keinec en s'éloignant.
+
+Jahoua, impatient, se tenait à genoux dans le canot, sa carabine à la
+main, prêt à sauter à terre. Keinec lui transmit les ordres de Marcof.
+
+Tous deux conduisirent l'embarcation derrière un énorme bloc de rocher à
+moitié enfoui dans l'Océan. Le canot disparaissait complètement sous la
+masse de granit. Keinec l'amarra solidement.
+
+--Que devons-nous faire maintenant? demanda Jahoua.
+
+--Attendre Marcof! répondit Keinec, et veiller attentivement.
+
+--Eh bien! aie l'oeil sur la mer, moi je me charge de la grève.
+
+--Reste à l'ombre! que l'on ne puisse nous apercevoir d'aucun côté.
+
+Et les deux jeunes gens, ne s'adressant plus la parole tant leur
+attention était absorbée par leurs propres pensées et par l'espérance
+de découvrir l'arrivée de Carfor, demeurèrent immobiles, les regards
+de l'un fixés sur l'Océan, ceux de l'autre sur la plage et sur les
+falaises. Pendant ce temps Marcof avait quitté la grotte, et s'était
+avancé vers ce sentier escarpé par lequel Raphaël et Diégo étaient jadis
+descendus dans la baie.
+
+Marcof, pour ne pas être embarrassé dans ses mouvements, déposa sa
+carabine contre le rocher, affermit les pistolets passés dans sa
+ceinture, et consolida, par un double tour, la petite chaîne qui,
+suivant son habitude, suspendait sa hache à son poignet droit. Posant
+son pied dans les crevasses, s'accrochant aux aspérités des falaises,
+s'aidant, enfin, de tout ce qu'il rencontrait, il entreprit l'ascension
+périlleuse, et gagna la crête des rochers avec une merveilleuse agilité.
+
+Une fois sur les falaises, il se jeta dans les genêts qui s'élevaient
+à quelque distance. Puis il écouta avec une profonde et scrupuleuse
+attention. Ce bruit vague qui règne dans la solitude arriva seul jusqu'à
+lui. Alors portant ses deux mains à sa bouche pour mieux conduire le
+son, il imita le cri de la chouette.
+
+Trois fois, à intervalles égaux, il répéta le même cri. Après quelques
+secondes de silence, un sifflement aigu et cadencé se fit entendre au
+loin. Un rayon de joie illumina la figure de Marcof.
+
+Dix minutes après le même sifflement se fit encore entendre, mais
+beaucoup plus rapproché. Marcof imita de nouveau le cri de l'oiseau de
+nuit et s'avança doucement dans les genêts en les fouillant du regard.
+Bientôt il vit les genêts s'agiter faiblement; puis l'extrémité du canon
+d'un fusil écarter les plantes.
+
+Marcof fit un pas en avant et se trouva face à face avec un homme de
+haute taille, portant le costume breton, et dont le large chapeau était
+constellé de médailles de sainteté, et orné d'une petite cocarde noire.
+Un étroit carré d'étoffe blanche, sur laquelle était gravée l'image du
+sacré coeur, se distinguait du côté gauche de sa veste. Quoique vêtu
+en simple paysan, cet homme avait dans toute sa personne un véritable
+cachet d'élégance. Sa figure mâle et belle inspirait l'intérêt et la
+confiance. Une large cicatrice, dont la teinte annonçait une blessure
+récemment fermée, partageait son front élevé, et donnait à sa figure un
+aspect guerrier plein de charme. En apercevant Marcof il lui tendit la
+main.
+
+--Je ne vous croyais pas de retour? lui dit-il.
+
+--Je suis arrivé hier, répondit le marin. Le pays de Vannes et celui de
+Tréguier sont en feu!
+
+--Je le sais! Vous avez vu La Rouairie?
+
+--Il m'a fait dire par un ami de Saint-Tady qu'il ne pouvait se rendre à
+Paimboeuf.
+
+--Et Loc-Ronan?
+
+--On dit que le marquis est mort! répondit Marcof.
+
+--Tué, peut-être?
+
+--Non; mort dans son lit.
+
+--Un malheur pour nous, Marcof.
+
+--Un véritable malheur, monsieur le comte.
+
+--On s'est battu à Fouesnan? reprit l'inconnu après quelques minutes.
+
+--Oui.
+
+--Aujourd'hui, n'est-ce pas?
+
+--Ce soir même.
+
+--Vous y étiez?
+
+--J'ai donné un coup de main aux gars.
+
+--Qui les attaquait?
+
+--Les gendarmes.
+
+--A propos du recteur?
+
+--Oui!
+
+--Je l'aurais parié. L'arrêté du département nous servira à merveille.
+On dirait qu'ils prennent à tâche de tout faire pour seconder nos plans
+et nous envoyer des soldats. A l'heure où je vous parlé, dix communes
+sont déjà soulevées.
+
+--Combien avez-vous d'hommes ici?
+
+--Deux cents à peine.
+
+--C'est peu.
+
+--Boishardy doit m'en amener autant ce soir ou demain au plus tard.
+
+--Vous occupez les genêts?
+
+--Tous! Nous avons déjà attaqué deux convois destinés aux bataillons qui
+occupent Brest.
+
+--Je ne savais pas que le premier coup de feu ait été tiré encore dans
+cette partie de la Cornouaille? dit Marcof avec un peu d'étonnement.
+
+--Il l'a été avant-hier, et vous arrivez au bon moment, car maintenant
+la guerre va commencer dans toute la Bretagne.
+
+--Je ne puis demeurer auprès de vous.
+
+--Vous reprenez la mer?
+
+--Je n'en sais rien encore.
+
+--Aviez-vous quelque chose d'important à me communiquer cette nuit?
+
+--Oui.
+
+--Qu'est-ce donc?
+
+--Jean Chouan était à Fouesnan ce soir même.
+
+--Que venait-il faire?
+
+--Engager les gars à quitter le village.
+
+--Bien. Vous a-t-il chargé de quelque chose pour moi?
+
+--Non.
+
+--Et que voulez-vous ensuite, mon cher Marcof?
+
+--Je vais vous le dire, monsieur le comte.
+
+Et Marcof raconta brièvement l'histoire de l'enlèvement d'Yvonne.
+
+--Tout me porte à croire, ajouta-t-il en terminant, que le comte de
+Fougueray et le chevalier de Tessy sont les deux hommes qui, vous
+le savez, se sont entretenus avec Carfor. L'un deux serait également
+l'auteur du rapt dont je viens de vous parler. Or, je crois important de
+vous emparer de ces deux hommes.
+
+--Sans aucun doute.
+
+--Je vais m'efforcer d'atteindre Carfor, et si je l'ai entre mes mains,
+je saurai le faire parler. Pendant ce temps, faites surveiller les côtes
+et les campagnes. Durant quelques jours, arrêtez tous ceux que vous ne
+connaîtrez pas pour faire partie des nôtres.
+
+--Je le ferai.
+
+--Gardez-les jusqu'à ce que nous nous soyons revus.
+
+--Très-bien.
+
+--Quand voulez-vous que nous nous rencontrions?
+
+--Le plus tôt possible.
+
+Marcof réfléchit.
+
+--Après-demain, à la même heure, dans la forêt de Plogastel, près de
+l'abbaye, dit-il.
+
+--J'y serai.
+
+--Faites-y conduire les prisonniers, afin que nous puissions les
+interroger ensemble.
+
+--C'est entendu.
+
+--Adieu donc, monsieur le comte.
+
+--Adieu et bonne chance, mon cher Marcof. Après-demain, Boishardy sera
+avec nous.
+
+Et les deux hommes, échangeant un salut affectueux, se séparèrent.
+L'inconnu, pour s'enfoncer dans les genêts. Marcof, pour revenir à la
+falaise. Quelques minutes après, Marcof était de retour auprès de ses
+deux compagnons.
+
+--Eh bien? demanda-t-il vivement.
+
+--Rien encore, répondit Jahoua.
+
+--Attendons!
+
+--Mais le jour va venir! s'écria Keinec; nous perdons un temps précieux.
+
+--Keinec a raison, ajouta Jahoua.
+
+--Ne craignez rien, mes gars, répondit Marcof en les calmant du geste.
+Les côtes et les campagnes sont gardées. Si les ravisseurs d'Yvonne nous
+échappent à nous, ils n'échapperont pas à d'autres.
+
+--A qui donc? fit Jahoua avec étonnement.
+
+--A des amis à moi que je viens de prévenir.
+
+--Des amis?
+
+--Oui, sans doute. Je m'expliquerai plus tard.
+
+--Pourquoi pas maintenant? dit Keinec.
+
+--Parce que je ne suis pas assez sûr de vous deux.
+
+--Je ne comprends pas vos paroles, Marcof.
+
+--Tu ne comprends pas, mon brave fermier, ce qui se passe autour de
+toi? Écoutez-moi tous deux, et si vos réponses sont franches, nous nous
+entendrons vite. Vous avez vu ce soir ce qui a eu lieu à Fouesnan?
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! dix communes se sont soulevées également à propos de leurs
+recteurs. Les paysans, traqués, se sont réfugiés dans les bois. Le pays
+de Vannes et celui de Tréguier sont en feu à l'heure qu'il est. Par
+toute la Bretagne la guerre éclate pour soutenir les droits du roi et ne
+reconnaître que sa puissance. Des chefs habiles et hardis conduisent les
+bandes qui, d'attaquées qu'elles étaient, attaquent à leur tour. Avant
+six mois peut-être, nous lutterons ouvertement contre les soldats bleus
+qui emprisonnent nos prêtres, détruisent nos moissons et incendient nos
+fermes. Dites-moi maintenant si, après avoir ramené Yvonne à son père,
+vous voudrez me suivre encore et combattre pour le roi et la religion?
+
+--Je suis bon Breton, moi, répondit Jahoua; je n'abandonnerai pas les
+gars, et j'irai avec eux.
+
+--Moi aussi, ajouta Keinec.
+
+--C'est bien, fit Marcof. Quoi qu'il arrive, je vous conduirai
+après-demain à la forêt de Plogastel. Nous y trouverons M. de La
+Bourdonnaie.
+
+--M. de La Bourdonnaie! s'écria Jahoua avec, étonnement et respect.
+
+--Lui-même. Je viens de le voir, et c'est lui qui arrêtera ceux que nous
+cherchons, s'ils parviennent à nous échapper.
+
+--Voici le jour, dit Keinec en désignant l'horizon.
+
+--Et une barque qui double le promontoire, ajouta Marcof.
+
+--C'est Carfor, sans doute, dit Jahoua.
+
+--Est-ce ton canot, Keinec?
+
+--Non.
+
+--Alors, ce n'est pas le berger.
+
+--Attends, Marcof! fit brusquement le jeune homme en arrêtant le marin
+par le bras. Voici une seconde barque, et cette fois c'est la mienne.
+
+--Allons, tout va bien! répondit Marcof.
+
+--Que devons-nous faire?
+
+--Gagner la grotte et attendre. Nous le prendrons dans son terrier, dit
+vivement Jahoua.
+
+--Oh! nous avons le temps, mon gars; Carfor a la marée contre lui. Il
+n'abordera pas avant deux heures d'ici.
+
+--Demeurons dans notre embarcation. Nous sommes cachés par le rocher.
+Dès qu'il sera à terre, nous pourrons lui couper la retraite.
+
+--Bien pensé, Keinec! et nous ferons comme tu le dis, répondit Marcof.
+
+Les trois hommes effectivement entrèrent dans leur canot et attendirent.
+A l'horizon, à la lueur des premiers rayons du jour naissant, on voyait
+un point noir se détacher sur les vagues; mais il fallait l'oeil exercé
+d'un marin pour reconnaître une barque.
+
+Le moment où Keinec avait signalé l'arrivée du canot monté par Carfor,
+du moins il le supposait, ce moment, disons-nous, correspondait à
+peu près à celui de l'entrée de Raphaël et de Diégo dans l'abbaye de
+Plogastel; car nos lecteurs se sont aperçus sans doute que pour revenir
+à Marcof et à ses deux compagnons, nous les avions fait rétrograder de
+vingt-quatre heures. Keinec ne s'était pas trompé dans la supposition
+qu'il avait faite. C'était effectivement Ian Carfor qui, après avoir
+quitté le comte de Fougueray et le chevalier de Tessy près d'Audierne,
+avait remis à la voile pour regagner la baie des Trépassés.
+
+Après avoir doublé le promontoire, le vent changeant brusquement de
+direction et venant de terre, le sorcier s'était vu contraint de carguer
+sa voile et de prendre les avirons. Aussi avançait-il lentement, et
+Marcof n'avait-il pas eu tort en annonçant à Jahoua que celui qu'ils
+attendaient tous trois ne toucherait pas la terre avant deux heures
+écoulées.
+
+Carfor était seul dans le canot. Ramant avec nonchalance, il repassait
+dans sa tête les événements de la nuit dernière. De temps en temps il
+laissait glisser les avirons le long du bordage de la barque, et portait
+la main à sa ceinture, à laquelle était attachée la bourse que lui
+avait donnée le chevalier. Il l'ouvrait, contemplait l'or d'un oeil
+étincelant, y plongeait ses doigts avides du contact des louis, et un
+sourire de joie illuminait sa physionomie sinistre. Puis il reprenait
+les rames, et gouvernait vers le fond de la baie.
+
+--Cent louis! murmurait-il; cent louis d'abord, sans compter ce que
+j'aurai encore demain. Ah! si l'on pouvait acheter des douleurs avec de
+l'or, comme je viderais cette bourse pour songer à ma vengeance. Que
+je les hais ces nobles maudits! Quand donc pourrais-je frapper du
+pied leurs cadavres sanglants? Billaud-Varenne et Carrier me disent
+d'attendre! Attendre! Et qui sait si je vivrai assez pour voir luire
+ce jour tant souhaité! Keinec a-t-il suivi mes instructions? reprit-il
+après quelques minutes de silence. Aura-t-il tué Jahoua? Oh! si cela est
+Keinec m'appartiendra tout à fait. Le sang qu'il aura versé sera le lien
+qui l'unira à moi, et alors je le ferai agir. Il me servira, lui!... il
+frappera pour moi!
+
+La quille du canot s'enfonçant dans le sable fin qui couvrait les
+bas-fonds de la baie, vint, en rendant l'embarcation stationnaire,
+interrompre le cours des pensées du sorcier breton. Il abordait.
+
+Marcof s'avança doucement dans l'ombre, guettant l'instant favorable
+pour se placer entre Carfor et la mer, tandis que ses deux compagnons
+gagnaient chacun l'un des sentiers des falaises, afin de couper tout
+moyen de fuite à celui qu'ils supposaient avec raison avoir contribué à
+l'enlèvement d'Yvonne.
+
+
+
+
+XVI
+
+LES TORTURES.
+
+
+Carfor sauta à terre et amarra soigneusement le canot à un gros piquet
+enfoncé sur la plage.
+
+--Je le ramènerai cette nuit à Penmarckh, murmura-t-il, et je dirai à
+Keinec que j'en ai eu besoin... Le gars ne se doutera de rien.
+
+En parlant ainsi, Carfor se dirigeait vers la grotte, lorsqu'il s'arrêta
+tout à coup. La branche de résine dont Keinec s'était servi pour
+pénétrer dans la grotte avec Marcof, et que le jeune marin avait jetée
+à terre sans prendre soin de la remettre dans le brasier, venait de
+frapper les regards de Carfor. Son intelligence, toujours prompte à
+soupçonner, lui dit qu'il fallait que quelqu'un fût venu, pour que cette
+branche aux trois quarts brûlée fût éloignée de plus de cent pas du feu
+qu'il avait laissé allumé toute la nuit pour faire croire à sa présence.
+
+--Qui donc est venu? se demanda-t-il. Le comte et le chevalier,
+Billaud-Varenne et Keinec, sont les seuls qui eussent osé, à dix lieues
+à la ronde, s'aventurer la nuit dans la baie des Trépassés! Or, je
+quitte à l'instant le comte et le chevalier; Billaud-Varenne est à
+Brest. Keinec n'avait pas son canot! Qui donc serait-ce?
+
+Carfor réfléchit longuement; puis il se frappa le front et pâlit.
+
+--Marcof! murmura-t-il; Marcof, peut-être!
+
+--Tu ne te trompes pas, répondit une voix rude.
+
+Carfor se retourna vivement et tressaillit. Marcof était debout entre le
+berger et le canot.
+
+--Que me veux-tu? demanda Carfor.
+
+--Te parler.
+
+--A moi?
+
+--En personne.
+
+--Pourquoi?
+
+--Tu le sauras.
+
+--Je ne veux pas t'entendre.
+
+--Tu n'en es pas le maître.
+
+--Tu as donc résolu de me contraindre.
+
+--Certainement.
+
+--Mais...
+
+--Assez.
+
+Et Marcof se retournant:
+
+--Venez, dit-il.
+
+Jahoua et Keinec parurent. En voyant Keinec, la physionomie de Carfor
+exprima une joie réelle.
+
+--Ah! pensa le berger, Keinec est ici; il est fort: tout n'est pas
+perdu.
+
+Et s'adressant à Marcof:
+
+--Encore une fois, dit-il, que me veux-tu?
+
+--Entrons dans la grotte, tu le sauras.
+
+Carfor obéit, et marcha vers sa demeure dans laquelle il pénétra. Marcof
+et ses deux compagnons l'y suivirent pas à pas. Marcof prit pour siége
+un quartier de rocher. Keinec et Jahoua se tinrent debout à l'entrée de
+la grotte. Carfor promenait autour de lui un regard sombre et résolu; il
+attendait que Marcof lui adressât la parole.
+
+--D'où viens-tu? lui dit le marin.
+
+--Que t'importe?
+
+--Je veux le savoir.
+
+--De quel droit m'interroges-tu?
+
+--Du droit qu'il me plaît de prendre, et, si tu le veux, du droit du
+plus fort.
+
+--Je ne te comprends pas!
+
+--C'est ton dernier mot?
+
+--Oui.
+
+--Réfléchis!
+
+--Inutile!
+
+--Très-bien! dit froidement Marcof.
+
+--Carfor! s'écria Keinec en s'avançant, il faut que tu parles!
+
+--Qu'as-tu fait d'Yvonne? demanda Jahoua en même temps.
+
+Le jour qui naissait à peine n'avait pas jusqu'alors permis à Carfor
+de distinguer les traits du second compagnon de Marcof. Terrifié par
+la subite apparition du marin qu'il redoutait et savait son ennemi, le
+berger ne s'était remis de son trouble qu'en reconnaissant Keinec
+dont il espérait un secours. Mais, en voyant tout à coup Jahoua, qu'il
+croyait mort, car il n'avait pas douté un seul instant que Keinec ne
+l'eût tué, en voyant le fermier, disons-nous, ses yeux exprimèrent
+malgré lui ce qui se passait dans son âme. Marcof sourit ironiquement.
+
+--Tu ne t'attendais pas à les voir ensemble, n'est-ce pas? dit-il.
+
+Carfor garda le silence. Alors Marcof s'adressant aux deux jeunes gens:
+
+--Laissez-moi faire, continua-t-il, et gardez l'entrée de la grotte; je
+vous l'ordonne.
+
+Keinec et Jahoua se reculèrent, tandis que Marcof, se tournant vers
+Carfor, reprenait:
+
+--Encore une fois, veux-tu répondre aux questions que je vais
+t'adresser?
+
+--Non!
+
+--Tonnerre! tu parleras, cependant.
+
+Marcof prit un bout de corde qui gisait à terre, et, sans ajouter un
+seul mot, il le coupa en deux à l'aide d'un poignard qu'il tira de sa
+ceinture. Cela fait, il répandit un peu de poudre sur un rocher, et
+roula dedans le bout de la corde qu'il convertit ainsi en mèche.
+
+--Pour la troisième fois, fit-il encore en s'adressant à Carfor, veux-tu
+répondre!
+
+Le berger détourna la tâte.
+
+--Garrottez-le! ordonna le marin.
+
+Jahoua et Keinec se précipitèrent sur Carfor. Le misérable voulut
+opposer de la résistance, mais, terrassé en une seconde, il fut bientôt
+mis dans l'impossibilité de faire un seul mouvement. Les deux hommes lui
+tinrent solidement les jambes et les bras.
+
+--Attachez-lui les mains, continua Marcof impassible; seulement,
+laissez-lui les pouces libres... Là, continua-t-il en voyant ses ordres
+exécutés. Maintenant, Keinec, prends ce bout de mèche et place-le entre
+ses pouces; mais serre vigoureusement, que la corde entre bien dans les
+chairs.
+
+Keinec s'empressa d'obéir. Lorsque les deux pouces de Carfor furent liés
+ensemble, de façon que la mèche se trouvât prise entre eux et passât
+de quelques lignes, Marcof tira un briquet de sa poche, fit du feu
+et approcha l'amadou allumé du bout de corde. Le feu se communiqua
+rapidement à la poudre dont la mèche était saupoudrée.
+
+--Attendons un peu maintenant, reprit Marcof d'une voix parfaitement
+calme. Le drôle va parler tout à l'heure, et il sera aussi bavard que
+nous le voudrons.
+
+Carfor sourit avec incrédulité.
+
+--De plus solides que toi ont demandé grâce à ce jeu-là!... continua le
+marin en reprenant sa place. Demande à Keinec, il connaît l'invention
+pour l'avoir vu pratiquer en Amérique parmi les peuplades sauvages.
+Tu souris, à présent, mais quand les chairs commenceront à griller
+lentement, tu parleras, et même tu crieras.
+
+Keinec et Jahoua frémissaient d'impatience. Marcof les calma du geste.
+Les deux jeunes gens se rappelant le serment d'obéissance qu'ils avaient
+fait à leur compagnon, n'osaient exprimer toute leur pensée, mais ils
+trouvaient la torture trop longue, car tous deux songeaient à Yvonne
+et à ce que la pauvre enfant pouvait être devenue. Pendant quelques
+minutes, le plus profond silence régna dans la grotte. Puis Carfor ne
+put retenir un soupir.
+
+--Cela commence! fit observer Marcof. Je savais bien que le procédé
+était infaillible.
+
+En effet, l'extrémité de la mèche s'était consumée et la corde
+commençait à brûler plus lentement encore les pouces du berger. Suivant
+l'expression de Marcof, la chair grillait sous l'action du feu. La
+peau se noircit et la chair vive se trouva en contact avec la mèche
+enflammée. La souffrance devait être horrible. La figure de Carfor, pâle
+comme un linceul, s'empourprait par moments, et les veines de son cou et
+de son front se gonflaient à faire croire qu'elles allaient éclater. Une
+sueur abondante perlait à la racine des cheveux et inonda bientôt
+son visage. Sa bouche se crispa; ses membres se roidirent. Marcof
+contemplait d'un oeil froid les progrès de la douleur qui commençait à
+terrasser le sauvage Breton.
+
+--Veux-tu parler? dit-il.
+
+Carfor le regarda avec des yeux ardents de haine.
+
+--Non! répondit-il.
+
+--A ton aise! nous ne sommes pas pressés.
+
+--Si je le tuais! s'écria Keinec.
+
+--Silence! fit Marcof en écartant le jeune homme qui s'était avancé.
+
+La douleur devint tellement vive que Carfor ne put étouffer un cri.
+
+--Au secours! cria-t-il; à moi!... à l'aide!...
+
+--Crois-tu donc que quelqu'un soit ici pour t'entendre? Tes amis les
+révolutionnaires ne sont pas là.
+
+--A moi! les âmes des Trépassés! hurla le berger, Keinec et Jahoua
+tressaillirent. Marcof remarqua le mouvement.
+
+--Nous ne croyons pas à tes jongleries, se hâta-t-il de dire. Inutile
+de jouer au sorcier, entends-tu? Tes contes sont bons pour effrayer
+les enfants et les femmes, mais nous sommes ici trois hommes qui ne
+craignons rien. N'est-ce pas, mes gars?
+
+--Dis-nous où est Yvonne? fit Keinec en secouant le berger par le bras.
+
+--Laisse-le! il te le dira tout à l'heure, répondit Marcof.
+
+Carfor, en proie à la douleur, se roulait par terre dans des convulsions
+effrayantes.
+
+--Il ne parlera pas! fit Jahoua.
+
+--Bah! continua Marcof en haussant les épaules. J'ai vu des Indiens qui
+n'avaient la langue déliée qu'à la troisième mèche, et j'ai de quoi en
+faire deux autres.
+
+--Déliez-moi! déliez-moi! s'écria Carfor.
+
+--Tu parleras?
+
+--Oui!
+
+--Tu diras la vérité?
+
+--Oui!
+
+--Détache la mèche, Jahoua.
+
+Le fermier trancha les liens d'un coup de couteau. Carfor poussa un
+soupir et s'évanouit.
+
+--Va chercher de l'eau, Keinec, continua froidement Marcof.
+
+Mais avant que le jeune homme ne fût revenu, le berger avait rouvert les
+yeux. Marcof alors procéda à l'interrogatoire.
+
+--Tu sais qu'Yvonne a disparu? dit-il à Carfor.
+
+--Oui! répondit le berger.
+
+--On l'a enlevée?
+
+--Oui!
+
+--Tu as aidé à l'enlèvement?
+
+Carfor hésita.
+
+--La seconde mèche! fit Marcof.
+
+--Je dirai tout! s'écria Carfor, dont les cheveux se hérissèrent à la
+pensée d'une torture nouvelle.
+
+--Réfléchis avant de répondre! Ne dis que la vérité, ou tu mourras comme
+un chien que tu es.
+
+--Je dirai ce que je sais; je te le jure.
+
+--Réponds: tu as aidé à l'enlèvement?
+
+--Oui.
+
+--Tu n'étais pas seul?
+
+--Non.
+
+--Qui t'accompagnait?
+
+--Deux hommes: le maître et le valet.
+
+--Le nom du maître?
+
+--Je l'ignore!
+
+--Le nom du maître!
+
+--Je ne sais pas!
+
+--Tonnerre! s'écria Marcof en laissant enfin éclater la colère qu'il
+s'efforçait de contenir depuis si longtemps. Tonnerre! le temps presse,
+et l'on martyrise peut-être la jeune fille, tandis que les gendarmes
+vont revenir à Fouesnan traquer le père. La seconde mèche!
+
+--Grâce! s'écria Carfor.
+
+--La seconde mèche!
+
+--Je parlerai!...
+
+--Faites vite, mes gars! continua le marin.
+
+Keinec et Jahoua obéirent. Carfor, incapable de se défendre, poussait
+des cris déchirants. La seconde mèche, fut attachée et allumée. Le
+malheureux devenait fou de douleur; car les chairs se rongeaient au
+point de laisser l'os à nu.
+
+--Le nom de cet homme? demanda Marcof.
+
+--Grâce! pitié!
+
+--Son nom?
+
+--Le chevalier de Tessy!
+
+--Pourquoi a-t-il enlevé Yvonne?
+
+--Il l'aimait!
+
+--Combien t'a-t-il payé, misérable infâme?
+
+Carfor ne put répondre. Marcof renouvela sa question.
+
+--Cinquante louis! murmura le berger.
+
+--Chien! tu ne mérites pas de pitié!
+
+Qu'il meure! s'écria Jahoua.
+
+--Plus tard, répondit Keinec, Après Marcof, c'est à moi qu'il
+appartient.
+
+Carfor s'était évanoui de nouveau. Marcof délia une seconde fois les
+cordes, et le berger revint à lui.
+
+--Où est Yvonne? demanda le marin.
+
+--Je l'ai laissée près d'Audierne.
+
+--Mais où l'a-t-on emmenée?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Réponds!
+
+--Je ne sais pas.
+
+Cette fois Carfor prononça ces paroles avec un tel accent de vérité,
+que Marcof vit bien qu'il ignorait en effet ce qu'était devenue la jeune
+fille.
+
+--Partons! s'écrièrent Jahoua et Keinec.
+
+--Allez armer le canot!
+
+Les jeunes gens s'élancèrent. Marcof se rapprocha de Carfor et lui posa
+la pointe de son poignard sur la gorge.
+
+--Le chevalier de Tessy a avec lui un compagnon? dit-il.
+
+--Oui, répondit Carfor.
+
+--Le nom de ce compagnon?
+
+--Le comte de Fougueray.
+
+--Ce sont des agents révolutionnaires?
+
+Carfor leva sur le marin un oeil où se peignait la stupéfaction.
+
+--Réponds! ou je t'enfonce ce poignard dans la gorge! continua Marcof en
+faisant sentir au misérable la pointe de son arme.
+
+--Tu as deviné.
+
+--Quels sont les autres agents avec toi et eux deux?
+
+--Billaud-Varenne et Carrier.
+
+--Où sont-ils?
+
+--A Brest
+
+--Les mots de passe et de reconnaissance? Parle vite, et ne te trompe
+pas!
+
+--_Patrie et Brutus_.
+
+--Sont-ils bons pour toute la Bretagne?
+
+--Non!
+
+--Pour la Cornouaille seulement?
+
+--Oui!
+
+--C'est bien.
+
+En ce moment Keinec et Jahoua rentrèrent dans la grotte.
+
+--L'embarcation est à flot, et la brise vient de terre, dit Keinec.
+
+--Embarquons, alors.
+
+--Un moment, continua le jeune homme en s'avançant vers Carfor.
+
+--Que veux-tu faire?
+
+--M'assurer qu'il ne fuira pas.
+
+Et Keinec, après avoir visité les liens qui retenaient Carfor, le
+bâillonna, et, le chargeant sur ses épaules, il le porta vers une
+crevasse de la falaise. Puis, aidé par Jahoua, il y introduisit le corps
+du berger et combla l'entrée avec un quartier de roc.
+
+--Personne ne le découvrira là, et je le retrouverai! murmura-t-il.
+
+Alors les trois hommes entrèrent dans le canot, et poussèrent au large.
+
+
+
+
+XVII
+
+AUDIERNE.
+
+
+Ainsi que l'avait fait remarquer Keinec, la brise était bonne, car le
+vent venait de terre. Le canot glissant rapidement sur la vague, doubla
+le promontoire de la baie et mit le cap sur Audierne, où Carfor avait
+dit avoir laissé Yvonne.
+
+Marcof espérait obtenir là de précieux renseignements. Mais le destin
+semblait avoir pris à tâche de contrarier et de retarder les
+recherches des trois hommes en venant au secours des misérables qu'ils
+poursuivaient. A peine l'embarcation prenait-elle la haute mer qu'une
+saute de vent vint entraver sa marche. Une forte brise de nordouest
+souffla tout à coup.
+
+Keinec et Jahoua usaient leurs forces en se couchant sur les avirons
+sans pouvoir gagner sur le vent debout qui se carabinait de plus en
+plus, suivant l'expression des matelots. Marcof était trop bon marin
+pour ne pas reconnaître qu'il deviendrait bientôt impossible de lutter
+contre la brise. Risquer de faire sombrer le canot eût été l'acte d'un
+fou.
+
+--Il faut retourner à Penmarckh! dit-il.
+
+--Retourner! s'écrièrent ensemble les deux jeunes gens.
+
+--Eh! sans doute! que voulez-vous faire? Bientôt nous reculerons au lieu
+d'avancer. Virons de bord et retournons au _Jean-Louis_. La brise nous
+y portera promptement. Je ferai armer le grand canot; je prendrai avec
+nous douze hommes, et alors nous gagnerons sur le vent.
+
+Keinec interrogea le ciel et poussa un profond soupir.
+
+--Allons par terre! dit Jahoua.
+
+--Nous arriverons une heure plus tard, répondit Marcof.
+
+--Alors virons de bord.
+
+--C'est ton avis, Keinec?
+
+--Oui.
+
+--Armez les deux avirons à tribord et attendons, car nous allons virer
+sons le vent, et la lame commence à être forte.
+
+Ces ordres exécutés, l'embarcation, obéissant à l'impulsion du
+gouvernail, présenta d'abord le travers à la brise, puis tourna vivement
+sur elle-même.
+
+--Larguez la toile mes gars, et laissons courir, dit Marcof.
+
+Trois quarts d'heure ne s'étaient pas écoulés que le canot accostait le
+lougre. Le soleil s'élevait rapidement sur l'horizon. Marcof fit armer
+le grand canot, commanda les canotiers de service, et sans prendre le
+temps de descendre à terre il fit pousser au large.
+
+La nouvelle embarcation était vaste et spacieuse, et pouvait aisément
+contenir trente hommes. Tenant admirablement la mer, et enlevée par
+douze avirons habilement maniés, elle luttait avec avantage contre
+le vent. Néanmoins, ce ne fut que vers l'approche de la nuit qu'elle
+parvint à gagner Audierne.
+
+L'entrée du canot dans le petit port vient donc correspondre au moment
+où Jocelyn venait de reconnaître le chevalier de Tessy et le comte de
+Fougueray dans les habitants mystérieux de l'aile droite de l'abbaye de
+Plogastel, au moment aussi où Hermosa plaçait devant Raphaël la carafe
+de Syracuse contenant le poison des Borgia. Marcof, Jahoua, et Keinec se
+séparèrent pour aller aux renseignements.
+
+Partout ils interrogèrent. Partout ils racontèrent brièvement la
+disparition d'Yvonne. Nulle part ils ne purent obtenir une seule parole
+qui les mît sur la trace des ravisseurs. Les deux jeunes gens étaient en
+proie au plus violent désespoir. Marcof seul conservait sa raison.
+
+--Fouillons le pays, dit-il.
+
+--Mais il n'y a ni village ni château dans les environs! répondit
+Jahoua. Carfor nous aura trompés.
+
+--Je ne le crois pas.
+
+--L'abbaye de Plogastel est déserte, fit observer Keinec.
+
+--Dirigeons-nous toujours vers l'abbaye. La forêt est voisine, et le
+comte de La Bourdonnaie aura peut-être été plus heureux que nous.
+
+Jahoua secoua la tête.
+
+--Je n'espère plus, dit-il.
+
+--Ils auront gagné les îles anglaises, ajouta Keinec.
+
+--Tonnerre! s'écria Marcof avec colère, le désespoir est bon pour
+les faibles! Restez donc ici. Si vous ne voulez plus continuer les
+recherches, je les ferai seul!
+
+Et, jetant sa carabine sur son épaule, le marin se dirigea vers la
+campagne. Keinec et Jahoua s'élancèrent à sa suite. Arrivé à la porte
+d'une ferme voisine, Marcof s'arrêta.
+
+--Tu dois avoir des amis dans ce pays? dit-il à Jahoua.
+
+--Oui, répondit le fermier.
+
+--Connais-tu le propriétaire de cette ferme?
+
+--C'est Louis Kéric, mon cousin.
+
+--Frappe alors, et demande des chevaux.
+
+En voyant Marcof ferme et résolu, ses deux compagnons sentirent
+renaître une lueur d'espoir; Jahoua obéit vivement. Le fermier auquel il
+s'adressait mit son écurie à la disposition de son cousin. Trois bidets
+vigoureux furent lestement sellés et bridés. Les trois hommes partirent
+au galop. Dix heures du soir sonnaient à l'église d'Audierne à l'instant
+où ils s'élançaient dans la direction de l'abbaye. Marcof était en tête.
+
+Arrivés à la moitié environ du chemin qu'ils avaient à parcourir pour
+atteindre l'abbaye de Plogastel, les trois cavaliers, qui suivaient au
+galop la route bordée de genêts, entendirent un sifflement aigu retentir
+à peu de distance. Marcof étendit vivement la main.
+
+--Halte! dit-il en retenant son cheval.
+
+--Pourquoi nous arrêter? demanda Keinec.
+
+--Parce que nos amis pourraient nous prendre pour des ennemis et tirer
+sur nos chevaux. Attendez!
+
+Le marin répondit par un sifflement semblable à celui qu'il avait
+entendu, puis il l'accompagna du cri delà chouette.
+
+Alors il mit pied à terre.
+
+--Tiens mon cheval, dit-il à Jahoua. Et il s'approcha des genêts. Deux
+ou trois hommes apparurent de chaque côté de la route.
+
+--Fleur-de-Chêne! dit Marcof en reconnaissant l'un d'eux.
+
+--Capitaine! répondit le paysan en saluant avec respect.
+
+--Avez-vous des prisonniers?
+
+--Aucun encore.
+
+--Tonnerre! s'écria le marin en laissant échapper un geste d'impatience
+furieuse. Vous veillez cependant?
+
+--Tous les genêts sont gardés.
+
+--Et les routes?
+
+--Surveillées.
+
+--Où est M. le comte?
+
+--Dans la forêt.
+
+--Bien, j'y vais. Donne le signal pour qu'on laisse continuer notre
+route, car nous n'avons pas le temps de nous arrêter.
+
+Fleur-de-Chêne prit une petite corne de berger suspendue à son cou et
+en tira un son plaintif. Le même bruit fut répété quatre fois, affaibli
+successivement par la distance.
+
+--Vous pouvez partir, dit le paysan.
+
+--Et toi, veille attentivement.
+
+Marcof se remit en selle, et les trois hommes continuèrent leur route en
+activant encore les allures de leurs chevaux. Bientôt ils atteignirent
+l'endroit où se soudait au chemin qu'ils parcouraient l'embranchement de
+celui conduisant à Brest.
+
+--Continuons, dit Jahoua en voyant Marcof hésiter.
+
+--Non, répondit le marin. Peut-être se sont-ils réfugiés dans l'abbaye,
+et alors ils doivent garder l'entrée de la route. Prenons celle de
+Brest, nous traverserons les genêts en mettant pied à terre, et nous
+pénétrerons en escaladant les murs de clôture du jardin. De ce côté, on
+ne nous attendra pas.
+
+--Au galop! fit Keinec en s'élançant sur la route indiquée.
+
+Bien évidemment le hasard protégeait Diégo, car, sans la réflexion de
+Marcof, les trois cavaliers, continuant droit devant eux, se fussent
+trouvés face à face avec le comte et Hermosa, qui quittaient en ce
+moment l'abbaye après le meurtre de Raphaël.
+
+
+
+
+XVIII
+
+LE MOURANT.
+
+
+Après avoir fourni une course rapide, accomplie dans le plus profond
+silence, Marcof Keinec et Jahoua atteignirent les genêts. De l'autre
+côté, on apercevait les clochetons aigus, les tourelles gothiques et
+les toits aux corniches sculptées de l'abbaye de Plogastel, qui, plus
+sombres encore que le ciel noir, se détachaient au milieu des ténèbres.
+
+Marcof et ses deux compagnons entrèrent dans les genêts. Mettant tous
+trois pied à terre, ils attachèrent solidement les brides de leur
+monture à un bouquet de vieux saules qui se dressait à peu de distance
+de la route. Puis ils s'enfoncèrent dans la direction de l'abbaye, se
+frayant un chemin au milieu des hautes plantes dont les rameaux
+anguleux se rejoignaient en arceaux au-dessus de leurs têtes bientôt ils
+atteignirent le mur du jardin.
+
+Ce mur très-élevé eût rendu l'escalade assez difficile, si le temps et
+la négligence des employés de la communauté n'eussent laissé à la pluie
+le soin d'établir de petites brèches praticables pour des gens même
+moins agiles que les deux marins. Marcof et Keinec furent bientôt sur
+l'arête du mur et aidèrent Jahoua à les rejoindre. Tous trois sautèrent
+ensemble dans le jardin parfaitement désert, à l'extrémité duquel se
+dressait la façade noire du bâtiment.
+
+Ils traversèrent le petit parc dans toute sa longueur et examinèrent
+attentivement l'abbaye. Aucune lumière révélatrice ne brillait aux
+fenêtres de ce côté.
+
+--L'abbaye est déserte! murmura Jahoua.
+
+--Allons dans la cour! répondit Marcof.
+
+Ils pénétrèrent dans le rez-de-chaussée du couvent à l'aide d'une
+croisée entr'ouverte.
+
+--Puis, traversant en silence les cellules et le corridor, ils se
+trouvèrent au pied de l'escalier.
+
+--Il y a de la lumière au premier étage! fit Keinec à voix basse, en
+désignant de la main une faible lueur qui rayonnait doucement au-dessus
+de sa tête.
+
+--Montons, répondit Marcof.
+
+--Je garde la porte ajouta Jahoua; vous m'appellerez si besoin est.
+
+Marcof et Keinec gravirent les marches de pierre de l'escalier. Arrivés
+sur le palier du premier étage, ils s'arrêtèrent indécis et hésitants.
+Un long corridor se présentait à eux.
+
+A droite une porte ouverte donnait accès dans une pièce éclairée.
+C'était la chambre d'Hermosa, que, dans leur précipitation, les
+deux misérables n'avaient pas pris soin de refermer. Marcof s'avança
+vivement.
+
+--Personne! dit-il.
+
+--Personne! répéta Keinec étonné.
+
+Ils ressortirent. A quelques pas plus loin, dans le corridor, se
+présenta une seconde porte, fermée cette fois, mais sous laquelle
+passait une traînée de lumière. Marcof et Keinec écoutèrent, lis
+entendirent un soupir, une sorte de plainte douloureuse ressemblant au
+râle d'un agonisant.
+
+--Cette chambre est habitée, murmura le jeune homme.
+
+--Entrons! répondit Marcof sans hésitation.
+
+La porte résista.
+
+--Elle est fermée en dedans! reprit Keinec.
+
+--Mais, on dirait entendre les plaintes d'un mourant. Écoute!...
+
+--C'est vrai!
+
+--Eh bien! enfonçons la porte.
+
+--Frappe!
+
+Keinec, d'un violent coup de hache, fit sauter la serrure. La porte
+s'ouvrit, mais ils demeurèrent tous deux immobiles sur le seuil. Ils
+venaient d'apercevoir un horrible spectacle.
+
+Cette cellule était celle dans laquelle expirait le chevalier de Tessy.
+Diégo, on s'en souvient peut-être, avait renversé les candélabres.
+Raphaël, seul et se sentant mourir, s'était traîné sur les dalles et
+était parvenu à allumer une bougie. Mais sa main vacillante n'avait pu
+achever son oeuvre. La bougie enflammée s'était renversée sur la table
+et avait communiqué le feu à la nappe. La flamme, brûlant lentement,
+avait gagné les draperies des fenêtres. Raphaël, en proie aux douleurs
+que lui causait le poison, se sentait étouffer par les tourbillons de
+fumée qui emplissaient la chambre. Dans les convulsions de son agonie,
+il avait renversé la table et le feu avait atteint ses vêtement.
+Incapable de tenter un effort pour se relever, il subissait une torture
+épouvantable. Ses jambes étaient couvertes d'horribles brûlures, et au
+moment où Marcof et Keinec pénétrèrent dans la pièce sur le plancher de
+laquelle il gisait, le feu gagnait son habit.
+
+Marcof s'élança, brisa la fenêtre, arracha les rideaux à demi consumés
+et les jeta au dehors. Keinec, pendant ce temps, avait saisi un seau
+d'argent dans lequel Jasmin avait fait frapper du champagne, et en
+versait le contenu sur Raphaël. Puis, aidé par le marin, il transporta
+le mourant dans la chambre d'Hermosa.
+
+--Cet homme se meurt et est incapable de nous donner aucun
+renseignement, dit Marcof après avoir déposé Raphaël sur un divan. Il
+y a eu un crime commis ici; tout nous porte à le croire. Fouillons
+l'abbaye, Keinec, et peut-être découvrirons-nous ce que nous cherchons.
+
+Keinec pour toute réponse saisit un candélabre chargé de bougies et
+s'élança au dehors. Marcof redescendit près de Jahoua.
+
+Tous deux fermèrent soigneusement la porte d'entrée, en retirèrent la
+clé, et, remontant au premier étage, ils se séparèrent pour parcourir,
+chacun d'un côté différent, le dédale des corridors et des cellules.
+Mais ce fut en vain qu'ils fouillèrent le couvent depuis le premier
+étage jusqu'aux combles, ils ne découvrirent rien.
+
+Jahoua, qui était redescendu et pénétrait successivement dans les
+cellules, poussa tout à coup un cri terrible. Keinec et Marcof
+accoururent. Ils trouvèrent le fermier à genoux dans la chambre de
+l'abbesse et tenant entre ses mains une petite croix d'or.
+
+--Qu'y a-t-il? s'écria Marcof.
+
+--Cette croix! répondit Jahoua.
+
+--Eh bien!
+
+--C'est celle d'Yvonne.
+
+--En es-tu certain fit Keinec en bondissant.
+
+--Oui! c'est sur cette croix qu'Yvonne priait à bord du lougre pendant
+la tempête. Elle la portait toujours à son cou.
+
+--Alors! on l'avait conduite ici? dit Marcof.
+
+--Qu'est-elle devenue?
+
+--L'abbaye est déserte!
+
+--On l'aura enlevée de nouveau.
+
+--Mon Dieu! où l'aura-t-on conduite?
+
+--L'homme que nous avons trouvé nous le dira! s'écria Keinec.
+
+Et tous trois se précipitèrent vers la chambre d'Hermosa. Raphaël
+n'avait pas fait un seul mouvement; seulement le râle était devenu plus
+sourd et bientôt même il cessa tout à fait.
+
+--Il est mort! fit Jahoua.
+
+Marcof lui posa la main sur le coeur.
+
+--Pas encore, répondit-il; mais il n'en vaut guère mieux.
+
+--Comment le faire parler?
+
+--Fouille-le, Keinec; peut-être trouverons-nous quelque indice.
+
+Keinec arracha l'habit et la veste qui couvraient Raphaël. Il plongea
+ses mains frémissantes dans les poches, et en retira un papier.
+
+--Donne s'écria Marcof en le lui arrachant.
+
+C'était une lettre. Le marin l'ouvrit rapidement.
+
+--L'écriture de Carfor! fit-il.
+
+--Lis! dit Keinec.
+
+--Adressée au chevalier de Tessy! continua Marcof.
+
+--Celui qui a enlevé Yvonne! s'écrièrent les deux jeunes gens.
+
+--Cet homme est le chevalier de Tessy, alors?
+
+--Je tiens donc l'un de ces misérables! murmura Marcof avec une joie
+féroce.
+
+Tous trois d'un même mouvement soulevèrent Raphaël.
+
+--Il faut lui donner la force de parler! s'écria Jahoua; que
+nous sachions ce qu'il a fait d'Yvonne et ce qui s'est passé ici,
+dussions-nous pour cela hâter sa mort.
+
+Raphaël fit un mouvement. Il porta la main à sa poitrine et à sa gorge,
+et balbutia quelques mots qu'il fut impossible de comprendre.
+
+--Il veut boire dit Marcof en interprétant le geste dû mourant.
+
+Jahoua descendit et remonta bientôt, apportant un vase plein d'eau
+fraîche qu'il approcha de la bouche du chevalier. Raphaël y trempa ses
+lèvres et parut éprouver un peu de bien-être. Keinec le soutenait. Les
+lumières des bougies frappaient en plein sur la figure décomposée du
+misérable. Marcof porta la main à son front.
+
+--C'est étrange! murmura-t-il.
+
+--Qu'est-ce donc? demanda Keinec.
+
+Marcof ne lui répondit pas, mais, prenant un flambeau, il l'approcha du
+visage de Raphaël pour mieux en examiner les traits.
+
+--C'est étrange! répéta-t-il, il me semble reconnaître cet homme!
+et j'ai beau fouiller dans mes souvenirs, je ne puis me rappeler
+positivement à quelle époque ni dans quelles circonstances je l'ai
+rencontré.
+
+--N'est-ce donc pas là le chevalier de Tessy? s'écria Jahoua.
+
+--Je l'ignore, répondit Marcof, et cependant cette lettre porte bien ce
+nom et semble lui appartenir.
+
+--Je crois qu'il a fait un mouvement! dit Keinec.
+
+--Alors nous allons savoir qui il est.
+
+Et tous trois se rapprochèrent du moribond, Marcof de plus en plus
+singulièrement préoccupé, Keinec et Jahoua poussés par l'unique désir
+d'apprendre de cet homme ce qu'était devenue la jeune fille qu'ils
+aimaient tous deux.
+
+
+
+
+XIX
+
+LA FORÊT DE PLOGASTEL.
+
+
+Raphaël sembla reprendre un peu de force. Il entendait déjà, mais il
+ne voyait pas encore. Il éprouvait cette courte absence de douleurs qui
+précède le dernier moment.
+
+--Vous êtes le chevalier de Tessy, n'est-ce pas? demanda Marcof.
+
+Raphaël fit un effort. Un «oui» bien faible vint expirer sur ses lèvres.
+
+--Qu'as-tu fait d'Yvonne? s'écria Keinec.
+
+--Yvonne... balbutia le mourant.
+
+--Oui. Yvonne que tu as enlevée, misérable, dit Jahoua. Réponds vite!
+qu'en as-tu fait?
+
+--Il m'a empoisonné! fit Raphaël en suivant le cours de ses pensées sans
+paraître avoir compris ce que lui demandait le fermier.
+
+--Empoisonné? s'écria Marcof.
+
+--Oui, empoisonné! «L'aqua-tofana!» la fiole que lui avait donnée...
+
+Raphaël ne put achever: de nouvelles douleurs crispaient ses traits
+bouleversés. Marcof lui secoua le bras.
+
+--Qui t'a empoisonné? dit-il à voix basse.
+
+--Lui...
+
+--Qui, lui?
+
+--Oh!... J'étouffe!... Je brûle!... A moi! balbutia le malheureux en se
+tordant.
+
+--Mon Dieu! nous ne saurons rien!... s'écria Jahoua avec désespoir.
+
+--Que faire? il va mourir! dit Keinec. Marcof, viens à notre aide!
+
+--Marcof?... répéta Raphaël que ce nom prononcé parut faire revenir à
+lui. Marcof!
+
+--Me connais-tu donc?
+
+--Oui...
+
+--Alors, réponds-moi. Où est Yvonne?
+
+--Oh! tu me vengeras! fit Raphaël en se cramponnant au bras du marin, tu
+me vengeras!...
+
+--Mais, de qui?
+
+--De lui.... de celui qui... m'a assassiné.
+
+--Son nom?
+
+--Oh!... je ne puis... J'étouffe trop... je...
+
+Et Raphaël, portant les mains à sa poitrine arracha ses vêtements et
+s'enfonça les ongles dans les chairs.
+
+--Yvonne! Yvonne! s'écria Keinec.
+
+--Je ne sais pas, répondit le mourant.
+
+--Que s'est-il donc passé ici? fit Marcof en regardant autour de lui.
+
+Puis revenant à Raphaël:
+
+--Qui était avec toi ici?
+
+--Lui.
+
+--Mais qui donc? le comte de Fougueray peut-être?
+
+--Oui.
+
+--C'est lui qui t'a empoisonné?
+
+--Oui.
+
+--Ton frère! s'écria le marin en reculant d'épouvante. Raphaël se dressa
+sur son séant.
+
+--Ce n'est pas mon frère! dit-il d'une voix nette.
+
+--Que dis-tu? fit Marcof en s'élançant près de lui.
+
+--La vérité!
+
+--Oh! je te reconnais! je te reconnais! Je t'ai vu dans les Abruzzes!
+
+Raphaël regarda Marcof avec des yeux hagards.
+
+--Ton nom! s'écria le marin.
+
+--Raphaël! Venge-moi! venge-moi! Je vais tout te dire. Tu sauras la
+vérité... tu les livreras à la justice... Elle n'est pas notre soeur...
+c'est sa maîtresse à lui... à...
+
+Raphaël s'arrêta. Il demeura quelques secondes la bouche entr'ouverte
+comme s'il allait prononcer un mot, puis il retomba sur le divan, et se
+roidit dans une convulsion suprême.
+
+--Il est mort! s'écria Keinec.
+
+--Mort! répéta Marcof avec stupeur.
+
+--Mort! Et nous ne savons rien! fit Jahoua en se tordant les mains.
+
+Les trois hommes se regardèrent. En ce moment, le bruit d'une détonation
+lointaine arriva jusqu'à eux par la fenêtre ouverte. Cette détonation
+fut suivie de plusieurs autres; puis tout rentra dans le silence.
+
+--Qu'est-ce cela? fit Keinec.
+
+Marcof, sans répondre, s'élança vers la fenêtre. Il écouta
+attentivement: deux nouveaux coups de feu firent encore résonner les
+échos, et ces coups de feu furent suivis rapidement d'un sifflement aigu
+et du son d'une corne.
+
+--Partons! dit-il brusquement; partons! Nos amis viennent d'arrêter
+quelqu'un! Peut-être est-ce l'autre, son complice, son meurtrier
+qu'ils ont pris! Hâtons-nous. Cet homme est bien mort! continua-t-il en
+s'approchant de Raphaël. Le couvent est désert, allons à la forêt.
+
+Tous trois quittèrent vivement l'abbaye. La forêt de Plogastel était
+proche; ils y arrivèrent rapidement en passant au milieu des embuscades
+royalistes. Marcof se fit reconnaître des paysans et demanda un guide
+pour le conduire vers le comte de La Bourdonnaie. Le chef des royalistes
+était assis au pied d'un chêne gigantesque situé au centre d'un vaste
+carrefour vers lequel rayonnaient quatre routes différentes. Debout,
+près de lui, appuyé sur son fusil, se tenait un homme de taille moyenne,
+mais dont l'extérieur décelait une force musculaire peu commune. Cet
+homme était M. de Boishardy.
+
+Marcof laissa Keinec et Jahoua à quelque distance, et s'avança seul vers
+les deux chefs qui paraissaient plongés dans une conversation des plus
+attachantes et des plus sérieuses. M. de Boishardy parlait; M. de La
+Bourdonnaie écoutait. A la vue de Marcof, le narrateur s'interrompit
+pour lui tendre familièrement la main.
+
+--Vos hommes viennent de faire des prisonniers? demanda le marin en se
+tournant vers le comte de La Bourdonnaie, après avoir répondu au salut
+amical qui lui était adressé.
+
+--Oui, répondit le royaliste; j'ai entendu les coups do feu et le
+signal.
+
+--Où sont-ils?
+
+--On va les amener ici.
+
+--Bien! Je les attendrai près de vous si toutefois je ne suis pas un
+tiers importun.
+
+--Nullement, mon cher Marcof. Vous arrivez, au contraire, dans un moment
+favorable. Il n'y a pas de secret entre nous, et M. de Boishardy me
+rapportait des nouvelles des plus graves.
+
+--Des nouvelles de Paris? demanda Marcof.
+
+--Oui, répondit de Boishardy. Je les ai reçues il y a quatre heures à
+peine, et j'ai fait quinze lieues pour venir vous les communiquer.
+
+--Sont-elles donc si importantes?
+
+--Vous allez en juger, mon cher. Depuis votre départ de la capitale il
+s'y est passé d'étranges choses. Écoutez.
+
+Et Boishardy, prenant une liasse de lettres et de papiers qu'il avait
+posés sur un tronc d'arbre renversé, placé à côté de lui, se mit à les
+parcourir rapidement tout en s'adressant à ses deux auditeurs.
+
+--Nos dernières nouvelles, vous le savez, étaient à la date du 26
+mai dernier. Voici celles qui leur font suite: «Le 5 juin l'Assemblée
+nationale a ôté au roi le plus beau de ses droits, celui de faire grâce.
+Le 6, le roi et la famille royale, qui allaient monter en voiture pour
+accomplir une promenade, se sont vus contraints à rentrer aux Tuileries
+sous les menaces du peuple ameuté. Le 10, une nouvelle publication du
+«_Credo d'un bon Français_» a eu lieu dans plusieurs journaux, et
+a excité encore la fureur populaire. Vous vous rappelez cette pièce
+ridiculement fatale qui, en février dernier, a accompagné et peut-être
+causé la tentative de ces braves coeurs que les révolutionnaires ont cru
+flétrir en leur donnant le nom de «chevaliers du Poignard?»
+
+--Parbleu! dit Marcof, je sais encore par coeur ce credo dont vous
+parlez. Le voici tel que je l'ai appris: «Je crois en un roi, descendu
+de son trône pour nous, qui étant venu au sein de la capitale par
+l'opération d'un général, s'est fait homme, qui a permis que son pouvoir
+royal fût mis dans le tombeau; mais qui ressuscitera bientôt...»
+
+--Précisément, interrompit Boishardy. Eh bien! cette seconde publication
+a fait plus de mal encore peut-être que la première. «Pour se venger du
+dévouement dont faisaient preuve un grand nombre de sujets fidèles, le
+peuple, perfidement conseillé, a abreuvé d'outrages notre malheureux
+prince, sous les fenêtres duquel les chansons insultantes retentissaient
+à toute heure. Enfin, le 20 juin, le roi prit un parti énergique que
+lui conseillaient depuis longtemps ses frères et les émigrés. A la nuit
+fermée, il a quitté secrètement les Tuileries, et, accompagné de la
+reine, du dauphin, de Madame Royale, de madame Élisabeth et de madame de
+Tourzel, gouvernante des enfants de France, il s'est élancé sur la
+route de Montmédy. Une heure plus tard MONSIEUR et MADAME partaient du
+Luxembourg pour gagner la frontière des Pays-Bas.
+
+--Quoi! s'écria Marcof stupéfait, le roi abandonne sa propre cause? Il
+quitte Paris, il quitte la France peut-être?
+
+--Telle était son intention effectivement, dit le comte de La
+Bourdonnaie; car M. de Bouillé, à la tête du régiment de Royal-Allemand,
+était parti de Metz pour aller au-devant du roi et protéger sa fuite.
+
+--Eh bien! ne l'a-t-il donc pas fait?
+
+--Il n'a pu le faire!
+
+--Quoi! le roi est revenu?
+
+--Oui, dit Boishardy; mais revenu par force. Reconnu à Sainte-Menehould
+par le maître de postes Drouet, il a été arrêté à Varennes par les soins
+de Sauze, procureur de la commune, et par Rouneuf, l'aide-de-camp de
+Lafayette, envoyé de Paris en toute diligence.
+
+--Le roi arrêté! dit Marcof avec une stupeur profonde.
+
+--Oui, arrêté! et écroué le 25 dans son propre palais, interrogé comme
+un criminel par des commissaires de l'Assemblée, et gardé à vue ainsi
+que sa famille, par les soldats révolutionnaires!
+
+Marcof laissa échapper un énergique juron, et fit craquer, par un
+mouvement involontaire, la batterie de sa carabine.
+
+--Le roi, continua Boishardy, avait été ramené de Varennes par trois
+envoyés de l'Assemblée: Latour-Maubourg, Pétion et Barnave, qui ont
+voyagé dans la même voiture que la famille royale, tandis que Maldan,
+Valory et Dumoutier, les trois gardes-du-corps qui s'étaient dévoués
+pour accompagner leur prince, étaient liés et garrottés sur le siége,
+exposés aux injures de la populace, qui riait autour du cortége de
+la royale victime! Pendant ce temps, savez-vous ce que faisait le bon
+peuple parisien? Il arrachait les enseignes où se trouvait l'effigie,
+les armoiries ou seulement le nom du roi; il brisait dans tous les lieux
+publics le buste de Louis XVI et un piquet de cinquante lances faisait
+des patrouilles jusque dans le jardin des Tuilleries en portant sur une
+bannière: «_Vivre libre ou mourir Louis XVI s'expatriant n'existe plus
+pour nous._»
+
+--Mais, dit La Bourdonnaie, que fait la classe riche, la classe aisée?
+
+--La bourgeoisie? répondit Boishardy; elle fait chauffer le four pour
+manger les gâteaux. Elle rit, elle plaisante; elle a adopté un nouveau
+jeu, celui de «_l'émigrette_» ou de «_l'émigrant_» ou de «_Coblentz_.
+C'est une espèce de roulette suspendue à un cordon qui lui donne un
+mouvement de va-et-vient perpétuel. «C'est une rage! Aux portes des
+boutiques, m'écrit-on, aux fenêtres, dans les promenades, dans les
+salons, à toute heure et partout, les hommes, les femmes et les enfants
+s'en amusent.
+
+--Mais le roi, le roi? dit encore Marcof.
+
+--Je vous répète qu'il est prisonnier. Tenez, voici le journal _l'Ami du
+roi_, lisez, et vous verrez qu'il ne peut tenter une nouvelle évasion:
+un commandant de bataillon passe la nuit dans le vestibule séparant le
+salon de la chambre à coucher de Marie-Antoinette. Trente-six hommes
+de la milice citoyenne vont monter la garde dans l'intérieur des
+appartements. Un égoût conduisant les eaux du château des Tuileries à la
+rivière doit être bouché, et on doit même murer les cheminées. Lafayette
+donnera dorénavant le mot d'ordre sans le recevoir du roi, et les
+grilles des cours et des jardins seront tenues fermées. Quant à
+l'Assemblée nationale, elle cumule maintenant les deux pouvoirs exécutif
+et délibérant.
+
+--Ensuite? demanda La Bourdonnaie en voyant Boishardy s'arrêter, et
+remettre ses papiers, ses lettres et ses journaux dans sa poche.
+
+--C'est ici où s'arrêtent mes nouvelles, à la date du 26 juin. Le
+dernier acte de l'Assemblée nationale a été de faire apporter le sceau
+de l'État sur son bureau, et de déclarer pour l'avenir ses décrets
+exécutoires, quoique privés de la sanction royale.
+
+--Ainsi, dit Marcof, le roi n'est plus rien?
+
+--A peine existe-t-il même de nom.
+
+--Ils ont osé cela!
+
+--Oh! ils oseront bien autre chose encore si on les laisse faire!
+
+--Mais on ne les laissera pas faire! s'écria le comte de La Bourdonnaie
+en se levant.
+
+--C'est ce qu'il faut espérer! répondit Boishardy. Cependant
+l'insurrection a bien de la peine à lever hautement la tête.
+
+Marcof réfléchissait profondément.
+
+--La Rouairie commence à agir, dit le comte.
+
+--Mais nous n'avons encore que quelques hommes autour de nous.
+
+--Les autres viendront.
+
+--Quand cela?
+
+--Bientôt, mon cher. Mes renseignements sont certains et précis;
+avant un an, la Bretagne et la Vendée seront en armes: avant un an, la
+contre-révolution aura sur pied une armée formidable; avant un an, nous
+serons les maîtres de l'ouest de la France!
+
+--Un an, c'est trop long. Qui sait d'ici là ce que deviendra le roi?
+
+--Nos paysans se décident lentement, vous le savez.
+
+--Activons-les, poussons-les, entraînons-les!
+
+--Comment?
+
+--Tuez les boeufs des retardataires et allumez une botte de foin sous
+leurs toits; tous marcheront.
+
+--S'ils viennent à nous par force, ils nous abandonneront vite.
+
+--Peut-être; mais le point essentiel est d'agir vite.
+
+--Que font les émigrés?
+
+--Ils dansent de l'autre côté du Rhin, et se moquent de nous!...
+
+Le comte de La Bourdonnaie haussa les épaules.
+
+--Ils nous enverront bientôt des quenouilles comme à ceux de la noblesse
+qui n'ont pas encore quitté la France.
+
+--C'est à quoi ils songent, soyez-en certains!
+
+--Corbleu! que le roi ne s'appuie donc que sur sa noblesse de province.
+Elle ne l'abandonnera pas, celle-là!...
+
+--Nous le prouverons, Boishardy.
+
+Marcof, on le voit, ne prenait plus qu'une part silencieuse à la
+conversation. Toujours absorbé par ses pensées intimes, il était trop
+préoccupé pour pouvoir s'y mêler activement. Son esprit, un moment
+distrait par les récits de Boishardy, s'était promptement reporté sur la
+situation présente. Aussi, frappant le sol de la crosse de sa carabine:
+
+--Ces prisonniers ne viennent pas! dit-il avec impatience.
+
+
+
+
+XX
+
+L'INTERROGATOIRE.
+
+
+Un cri d'appel retentit au loin. Un second plus rapproché lui succéda.
+
+--Voici nos hommes! fit le comte.
+
+Keinec et Jahoua s'étaient rapprochés. Une douzaine de chouans,
+conduisant au milieu d'eux une femme, un homme et un enfant, sortirent
+d'une allée voisine et s'avancèrent.
+
+--Où les avez-vous pris, mon gars? demanda M. de La Bourdonnaie.
+
+--Près d'Audierne, répondit un paysan.
+
+--Ils n'étaient que trois?
+
+--Pardon, monsieur le comte, il y avait avec eux un autre homme.
+
+--Où est-il?
+
+--Il a pris la fuite et nos balles n'ont pu l'atteindre.
+
+--Maladroits!
+
+--Nous avons fait pour le mieux.
+
+--Les prisonniers sont attachés?
+
+--Oui, monsieur le comte.
+
+--C'est bien... je vais les interroger.
+
+Les paysans se retirèrent, et les prisonniers demeurèrent en face du
+comte. Ces prisonniers, nos lecteurs l'ont deviné sans doute, n'étaient
+autres que Jasmin, Hermosa et Henrique. L'enfant, nous pensons l'avoir
+dit, n'avait pas onze ans encore. Effrayé de ce qui se passait, il se
+tenait étroitement serré contre sa mère.
+
+Jasmin, pâle et défait, tremblait de tous ses membres, jetant autour
+de lui des regards effarés. Hermosa, fière et hautaine, relevait
+dédaigneusement la tête, et semblait défier ceux entre les mains
+desquels elle se trouvait. Le comte de La Bourdonnaie commença par
+interroger Jasmin.
+
+--Qui es-tu? lui demanda-t-il.
+
+Mais avant que le valet pût ouvrir la bouche pour répondre, Hermosa se
+tournant vers lui:
+
+--Je te défends de parler! dit-elle d'une voix impérative.
+
+--Oh! oh! belle dame! fit Boishardy en souriant ironiquement, vous
+oubliez, je crois, devant qui vous êtes.
+
+--C'est parce que je m'en souviens que je parle ainsi.
+
+--Vraiment?
+
+--Je suis femme de qualité!
+
+--Et nous sommes gentilshommes.
+
+--On ne s'en douterait pas.
+
+--Vous plairait-il de vous expliquer?
+
+--Des gentilshommes ne font pas d'ordinaire le métier de voleurs de
+grand chemin.
+
+--Tonnerre! s'écria Marcof, ne discutons pas et dépêchons.
+
+--Laissez-moi faire, mes amis, dit M. de Boishardy en s'adressant
+au comte de La Bourdonnaie et au marin. Madame voudrait sans doute
+prolonger la conversation, mais je vous réponds qu'elle va parler
+nettement.
+
+Hermosa sourit.
+
+--D'abord, continua le gentilhomme, nous ne sommes nullement des
+voleurs, mais bien des personnages politiques. Veuillez vous rappeler
+cela. Une insulte nouvelle pourrait vous coûter la vie à tous trois.
+Réfléchissez!... Vous venez de défendre à cet homme de répondre,
+n'est-ce pas? Eh bien! ce sera vous alors, madame, qui allez nous faire
+cet honneur. Ne riez pas!... je vous affirme que je ne mens jamais.
+Veuillez m'écouter; je commence: Qui êtes-vous?
+
+--Comme je ne vous reconnais pas le droit de m'interroger, pas plus que
+celui de m'avoir arrêtée, je ne vous répondrai pas.
+
+--La chose devient piquante! Cet enfant est votre fils? continua
+Boishardy en indiquant Henrique.
+
+Hermosa ne répondit que par un sourire railleur. Marcof se mordait
+les lèvres avec impatience et tourmentait la batterie de sa carabine.
+Boishardy, parfaitement calme, siffla doucement. Un paysan s'avança:
+c'était Fleur-de-Chêne.
+
+--Ton fusil est-il chargé? demanda le chef.
+
+--Oui.
+
+--Très-bien. Appuie un peu le canon sur la poitrine de cet enfant.
+
+Fleur-de-Chêne épaula son arme et en dirigea l'extrémité à bout portant
+sur Henrique. Hermosa poussa un cri et voulut se jeter entre son fils et
+l'arme meurtrière, mais Marcof lui saisit le bras et la cloua sur place.
+
+--Mon fils! dit-elle. Grâce!...
+
+--Allons donc! je savais bien que je vous ferais répondre! continua
+Boishardy. Maintenant, Fleur-de-Chêne, attention, mon gars; je vais
+interroger madame, à la moindre hésitation de sa part à me répondre, tu
+feras feu sans que je t'en donne l'ordre.
+
+--Ça sera fait! répondit le paysan.
+
+Hermosa était d'une pâleur extrême. En proie à la rage de se voir
+contrainte à obéir, effrayée du péril qui menaçait Henrique, elle
+tordait ses belles mains sous les cordes qui les retenaient captives.
+
+--Votre nom? demanda Boishardy.
+
+--Je suis la marquise de Loc-Ronan.
+
+--La marquise de Loc-Ronan! s'écria Marcof en bondissant.
+
+--Crois-tu qu'elle mente? fit Boishardy.
+
+--Non! non! répondit le marin. Elle doit dire vrai, et c'est la
+Providence qui l'a conduite ici!
+
+Puis, se retournant vers Hermosa:
+
+--Vous êtes la soeur du comte de Fougueray et du Chevalier de Tessy,
+n'est-ce pas? demanda-t-il.
+
+--Répondez! dit Boishardy.
+
+--Oui.
+
+--Oh! mes yeux s'ouvrent enfin! murmura Marcof.
+
+--Yvonne! Yvonne! glissa Keinec son oreille.
+
+--Nous allons tout savoir, patience! répondit le marin.
+
+Boishardy continua l'interrogatoire.
+
+--D'où venez-vous?
+
+--De chez mon frère.
+
+--Où était votre frère?
+
+--A l'abbaye de Plogastel.
+
+--Ici près?
+
+--Oui!
+
+--Où alliez-vous?
+
+--A Audierne.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour m'y embarquer.
+
+--Vous vouliez quitter la France?
+
+--Je voulais seulement quitter la Bretagne.
+
+--Quel est l'homme qui vous accompagne?
+
+--Mon valet.
+
+--Il se nomme?
+
+--Jasmin.
+
+--Et celui qui a fui
+
+--C'est mon frère.
+
+--Le comte de Fougueray?
+
+--Oui.
+
+--Connaissez-vous ce comte? demanda Boishardy à Marcof.
+
+--Oui, répondit le marin; c'est un agent révolutionnaire.
+
+--Vous en êtes certain?
+
+--J'en ai les preuves.
+
+--Alors, il faut les faire fusiller, n'est-ce pas?
+
+--C'est mon avis!... dit le comte de La Bourdonnaie; quoique tuer une
+femme me répugne, môme lorsqu'il s'agit du bien de notre cause.
+
+Boishardy fit un geste d'indifférence.
+
+--Attendez! s'écria Marcof, il faut que je l'interroge.
+
+--Interrogez, mon cher ami!
+
+--Fleur-de-Chêne, dit Marcof, fais toujours attention...
+
+Puis, revenant à Hermosa:
+
+--Avec qui étiez-vous à l'abbaye?
+
+--Avec mon frère, je l'ai dit.
+
+--Avec le comte seulement?
+
+--Mais...
+
+--Vous hésitez?
+
+--Non! s'écria Hermosa.
+
+--Répondez donc!
+
+--Il y avait un autre homme avec nous.
+
+--Le nom de celui-là?
+
+--La chevalier de Tessy.
+
+--Votre second frère?
+
+--Oui.
+
+--Vous mentez.
+
+--Monsieur!
+
+--Cet homme n'est pas votre frère.
+
+--Monsieur!
+
+--Fleur-de-Chêne! s'écria Marcof.
+
+--Grâce!.... fit Hermosa en se laissant tomber à genoux.
+
+--Faut-il faire feu? demanda froidement le paysan.
+
+--Attends encore!... répondit Marcof.
+
+Hermosa réfléchit rapidement. Elle se sentait prise dans des mains de
+fer. Fallait-il avouer tout? Fallait-il nier obstinément?
+
+Un aveu la perdait à tout jamais, car c'était raconter sa vie infâme.
+D'un autre côté, ceux qui lui parlaient et qui l'interrogeaient ne
+pouvaient pas avoir de preuves contre ses assertions au sujet de sa
+famille. Elle se résolut à soutenir le mensonge.
+
+--Répondez! reprit Marcof.
+
+--Vous pouvez tuer mon enfant, monsieur, vous pouvez me faire tuer
+ensuite, fit Hermosa avec l'apparence d'une victime résignée; mais vous
+ne sauriez me contraindre à mentir.
+
+--Ainsi le chevalier de Tessy est votre frère?
+
+--Oui.
+
+--Soit; je ne puis pas malheureusement vous prouver le contraire. Mais
+songez bien maintenant à me répondre franchement, car je jure Dieu que
+votre fils mourrait sans pitié!
+
+--Interrogez donc!
+
+--Où avez-vous laissé le chevalier?
+
+--A l'abbaye.
+
+--Pourquoi?
+
+--Il était malade.
+
+--Prenez garde!
+
+--Je dis la vérité.
+
+--Attention, Fleur-de-Chêne, attention, mon gars, et tire sur l'enfant à
+mon premier geste.
+
+Hermosa tressaillit involontairement. Elle devinait où allait en venir
+son interrogateur.
+
+--Le chevalier était empoisonné! accentua fortement Marcof.
+
+--Oui, répondit Hermosa sans hésiter, car elle comprenait que le moindre
+retard dans ses paroles coûterait la vie à Henrique.
+
+Au milieu de ses vices, dans sa vie de criminelle débauche, cette femme
+avait conservé au fond de son coeur un amour effréné pour son enfant.
+Mais cet amour était celui de la louve pour ses louveteaux.
+
+--Qui a empoisonné le chevalier?
+
+--Le comte de Fougueray.
+
+--Son frère! s'écria Marcof. Vous entendez, messieurs?
+
+--Qui a versé le poison? demanda Boishardy.
+
+--Moi!
+
+--Qu'elle meure donc! fit le comte de La Bourdonnaie. Cette misérable me
+fait horreur!
+
+--Non! dit vivement Marcof; je lui promets la vie si elle dit là vérité
+sur ce que j'ai encore à lui demander.
+
+--Faites, répondit Boishardy.
+
+--Vous devez savoir que le chevalier de Tessy avait enlevé une jeune
+fille? continua le marin.
+
+--Je le sais.
+
+--Elle se nomme Yvonne.
+
+--Oui.
+
+--L'avez-vous vue?
+
+--Oui.
+
+--Quand cela?
+
+--Il y quelques heures à peine.
+
+Keinec et Jahoua poussèrent un rugissement de joie et de colère. Marcof
+les arrêta de la main. Puis, revenant à Hermosa:
+
+--Où était cette jeune fille?
+
+--A l'abbaye.
+
+--Où est-elle?
+
+--Écoutez-moi, fit vivement la misérable, craignant qu'on ne prit pour
+hésitation de sa part l'ignorance où elle était effectivement de ce
+qu'était devenue Yvonne.
+
+Elle raconta brièvement ce qu'elle savait. Elle dit comment Yvonne avait
+été atteinte par les crises nerveuses, comment le comte l'avait saignée,
+comment lui et le chevalier l'avaient enfermée dans la cellule de
+l'abbesse, et comment enfin elle, Hermosa, avait constaté le soir la
+disparition extraordinaire de la jeune fille. Il y avait un tel cachet
+de vérité à ses paroles, il était si naturel de supposer qu'Yvonne eût
+profité de la plus légère circonstance favorable pour fuir, que Marcof
+et ceux qui écoutaient Hermosa ne doutèrent pas qu'elle ne parlât
+sincèrement.
+
+--La jeune fille est peut-être retournée à son village, dit le comte de
+La Bourdonnaie.
+
+--C'est possible, répondit Boishardy.
+
+--Non, dit Marcof; elle devait être trop faible, et il y a loin d'ici à
+Fouesnan. Et puis, vos gars qui gardent le pays l'auraient déjà arrêtée.
+
+--Mais qu'est-elle devenue alors? s'écria Jahoua.
+
+--Avez-vous visité les souterrains? demanda Hermosa qui avait compris
+facilement que les trois hommes avaient été à l'abbaye.
+
+Il lui était fort indifférent que l'on retrouvât ou non Yvonne, et elle
+espérait attendrir ses juges en ayant l'air de leur donner tous les
+éclaircissements qui étaient en son pouvoir.
+
+--Il y a donc des souterrains dans l'abbaye? demanda Marcof.
+
+--Oui, dit Fleur-de-Chêne, et de fameux!
+
+--Tu les connais?
+
+--Oui.
+
+--Tu vas venir avec nous et nous conduire.
+
+--Partons! s'écrièrent Jahoua et Keinec.
+
+--Guides-les, Fleur-de-Chêne. Je vous rejoins, mes gars, dit Marcof.
+
+Fleur-de-Chêne et les deux jeunes gars disparurent promptement. Hermosa
+poussa un soupir de soulagement. Henrique n'était plus menacé par le
+fusil du paysan breton.
+
+--Qu'allons-nous faire de cette femme? demanda M. de La Bourdonnaie en
+désignant Hermosa.
+
+Marcof l'entraîna, ainsi que Boishardy, à quelques pas, et, baissant la
+voix:
+
+--Il ne faut pas la tuer, dit-il.
+
+--Elle peut nous être utile?
+
+--Peut-être.
+
+--Nous devons la garder à vie, alors?
+
+--Oui.
+
+--Je m'en charge, fit Boishardy.
+
+--Où la conduirez-vous?
+
+--Au château de La Guiomarais, où est le quartier général de La
+Rouairie.
+
+--Très-bien.
+
+--Je l'emmènerai cette nuit même.
+
+Les trois chefs allaient se séparer, lorsqu'un paysan parut dans la
+petite clairière où ils se trouvaient.
+
+--Qu'y a-t-il, Liguerou? demanda vivement le comte.
+
+--Un message pour vous, monsieur.
+
+--De quelle part?
+
+--De la part d'un monsieur que je ne connais pas, répondit le paysan en
+présentant une lettre à La Bourdonnaie.
+
+--Où as-tu vu ce monsieur?
+
+--A deux lieues d'ici, sur la route d'Audierne. Il traversait les genêts
+avec une femme habillée en religieuse et un autre homme âgé. Nous les
+avons arrêtés, mais il nous a donné le mot de passe et il a ajouté
+les paroles convenues et qui désignent un chef. Alors, au moment de
+s'éloigner, il m'a rappelé; je suis revenu; il a écrit une lettre sur
+un papier avec un crayon, et il me l'a remise en m'ordonnant de vous la
+porter sans retard. J'ai obéi.
+
+--Bien, mon gars.
+
+Le paysan se recula, tandis que le comte brisait le cachet ou plutôt
+déchirait une enveloppe collée avec de la mie de pain.
+
+--Kérouët, dit-il en s'adressant à un homme qui tenait à la main une
+torche de résine enflammée, éclaire-moi.
+
+Kérouët s'approcha vivement pour obéir à son chef. Quelques lignes
+étaient tracées sur le verso de l'enveloppe. Ces quelques lignes
+contenaient les mots suivants:
+
+«Prière au comte de La Bourdonnaie de faire passer cette lettre par une
+main fidèle au capitaine Marcof, commandant le lougre _le Jean-Louis_ en
+relâche à Penmarckh.»
+
+--Marcof, dit le comte en tendant la lettre au marin, ceci est pour
+vous.
+
+--Pour moi?
+
+--Voyez ce que l'on m'écrit.
+
+Marcof prit la lettre et l'enveloppe. A peine eut-il jeté les yeux sur
+les lignes tracées au crayon qu'il tressaillit et qu'une joie immense
+illumina sa mâle figure. Il venait de reconnaître l'écriture du marquis
+de Loc-Ronan. Prenant la torche des mains de Kérouët et se retirant
+à l'écart, il lut avidement. Puis il revint vers le comte et son
+compagnon.
+
+--Messieurs, dit-il, il faut que je vous parle. Éloignez tout le monde.
+
+La Bourdonnaie donna l'ordre d'emmener les prisonniers et de veiller sur
+eux.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Boishardy lorsqu'ils furent seuls tous trois.
+
+--Je suis autorisé à vous révéler un secret, répondit Marcof.
+Écoutez-moi attentivement. Le marquis de Loc-Ronan n'est pas mort.
+
+--Philippe n'est pas mort! s'écria Boishardy.
+
+--Impossible! fit le comte; j'ai assisté à ses funérailles.
+
+--Je vous le répète pourtant: le marquis de Loc-Ronan n'est pas mort.
+
+--Impossible! impossible!
+
+--Cette lettre est de lui. Voyez sa signature. Elle est datée de ce soir
+même.
+
+--C'est une bénédiction du ciel! murmura M. de La Bourdonnaie en
+regardant la lettre que lui présentait Marcof.
+
+--C'est un bras et un coeur de plus dans nos rangs, ajouta Boishardy.
+
+--Expliquez-nous ce mystère, Marcof!
+
+--Je ne puis vous révéler les causes qui ont déterminé le marquis à se
+faire passer pour mort. Il faut même que vous gardiez le plus profond
+secret à cet égard. Toujours est-il qu'il est vivant. Il quitte la
+Bretagne cette nuit même, et voici ce qu'il m'écrit avec ordre de vous
+communiquer ses intentions.
+
+--Nous écoutons.
+
+Marcof commença la lecture de la lettre:
+
+«Mon cher et aimé Marcof, écrivait le marquis, si tu m'as cru mort, je
+viens porter d'un seul coup et sans préparation aucune la joie dans ton
+âme, car je n'ignore pas les sentiments qui t'attachent à moi. Si le
+bruit de ma mort n'est pas encore arrivé jusqu'à toi, j'en bénirai le
+ciel qui t'aura ainsi évité une douleur profonde. Dans tous les cas,
+voici ce qu'il est important que tu saches; le soir même du jour où mes
+funérailles ont été célébrées dans le château de mes pères, je prenais
+la fuite avec Jocelyn.
+
+«Je me suis retiré dans l'abbaye de Plogastel, près de mademoiselle
+de Château-Giron, qui avait continué à habiter le couvent. Je comptais
+attendre là ton retour et te donner les moyens de venir m'y joindre.
+Malheureusement, Dieu en a ordonné autrement. Des misérables m'ont
+poursuivi et ont découvert ma retraite. Je fuis donc; je passe en
+Angleterre.
+
+«Communique cette lettre à nos principaux amis, afin qu'ils sachent ce
+que je vais faire et qu'ils connaissent nos moyens de correspondre. Je
+vais à Londres d'abord; là, je verrai Pitt, et je m'efforcerai d'obtenir
+des secours en armes et en argent. Je solliciterais l'appui d'une flotte
+anglaise, s'il ne me répugnait d'associer des étrangers à notre cause.
+
+«S'il m'accorde les secours que je demande, le roi pourra l'en
+récompenser plus tard et rendre à l'Angleterre ce qu'elle nous aura
+prêté. D'Angleterre j'irai en Allemagne; je verrai Son Altesse Royale
+monseigneur le comte de Provence. Je prendrai ses ordres que je vous
+ferai passer.
+
+«Tu pourras te mettre facilement en communication avec le pêcheur qui
+me conduit en Angleterre; il se nomme Salaün et habite Audierne. A son
+retour, il te remettra une nouvelle lettre de moi.»
+
+--C'est là tout ce qui concerne notre cause, messieurs, dit Marcof en
+repliant la lettre.
+
+--Je répondrai à Philippe, dit Boishardy, et je vous remettrai la
+lettre, Marcof.
+
+--Serez-vous encore à Penmarckh dans quatre jours? demanda le comte de
+La Bourdonnaie.
+
+--Oui; je ne mettrai à la voile qu'après avoir reçu la seconde lettre du
+marquis.
+
+--Bien; nous irons vous trouver à bord de votre lougre dans quatre
+nuits.
+
+--Je vous attendrai, messieurs.
+
+Marcof prit les mains de ses deux interlocuteurs.
+
+--Pas de honte entre nous, dit-il; avez-vous besoin d'argent?...
+
+--Non, répondit le comte.
+
+--Et vous, monsieur de Boishardy?
+
+--J'avoue qu'il m'en faudrait pour augmenter l'entraînement général.
+
+--Combien?
+
+--Oh! beaucoup.
+
+--Dites toujours.
+
+--Vingt-cinq mille écus environ.
+
+--Vous les aurez.
+
+--Quand cela?
+
+--Quand vous viendrez à mon bord.
+
+--Ah ça! mon cher ami, le Pactole coule donc sur le pont de votre
+lougre? dit Boishardy en riant.
+
+--Pas sur le pont, mais dans la cale.
+
+--Quoi! sérieusement, cet argent est à vous? demanda La Bourdonnaie.
+
+--J'ai trois cent mille livres à votre disposition, à bord du
+_Jean-Louis_, et cinq cent mille autres cachées dans un endroit connu de
+moi seul. Cet or est consacré au besoin de notre cause.
+
+--Brave coeur! s'écria Boishardy; il donne plus que nous!
+
+--J'ai toujours pensé que Marcof était un gentilhomme qui reniait son
+origine et se cachait sous les habits d'un matelot, ajouta M. de La
+Bourdonnaie en s'inclinant avec une gracieuse politesse.
+
+--Ne vous occupez pas de cela, messieurs, répondit Marcof en souriant
+avec fierté. Sachez seulement que je puis vous recevoir et vous serrer
+la main sans que vous descendiez trop du rang où vous a placé chacun le
+nom de vos aïeux.
+
+--Nous n'en doutons pas, fit Boishardy en tendant sa main ouverte au
+marin.
+
+--Dans quatre nuits, n'est-ce pas?
+
+--C'est convenu.
+
+--Et les prisonniers?
+
+--J'en réponds, dit encore Boishardy.
+
+--Adieu donc!
+
+Marcof quitta rapidement la clairière et prit la route de l'abbaye de
+Plogastel.
+
+--Oh! se disait-il en se glissant dans les genêts.
+
+--Pauvre Philippe! je sais maintenant tes secrets. Je connais la cause
+de ta fuite. Je devine celle qui te fait abandonner la Bretagne au
+moment du danger. Mais je suis là, frère, et je veille. Déjà deux des
+misérables qui ont torturé ta vie sont entre mes mains, et le troisième
+ne m'échappera pas? Mon Dieu! faites que je puisse rendre à celui que
+j'aime de toute la force de mon coeur cette tranquilité qu'il a perdue!
+Que je le voie heureux et que je meure après s'il le faut. Mais comment
+se fait-il que ce chevalier de Tessy soit le même homme que ce Raphaël
+que j'ai rencontré jadis dans les Abruzzes? Il y a là-dessous quelque
+horrible mystère que je saurai bien découvrir plus tard. Oh! que je
+trouve ce comte de Fougueray, que je le tienne en ma puissance comme
+j'y tiens sa soeur maudite, et je parviendrai à leur faire révéler
+la vérité! Va, Philippe, tu seras heureux peut-être, mais je te ferai
+libre, je le jure!
+
+Marcof était arrivé devant l'abbaye. Il monta rapidement à la chambre
+où il avait laissé Raphaël. Le cadavre du malheureux était dans une
+décomposition complète. La force du poison était telle qu'en quelques
+heures il avait accompli l'oeuvre que la mort met plusieurs jours
+à faire. L'air de la cellule était vicié par une odeur infecte et
+insoutenable. Marcof sortit vivement. Il appela Keinec et Jahoua. Aucun
+d'eux ne lui répondit. L'abbaye semblait déserte et abandonnée.
+
+--Ils sont dans les souterrains, murmura Marcof; ils n'ont pas besoin de
+moi en ce moment. Je vais visiter encore la chambre qu'a habitée Yvonne
+et la sonder attentivement. La jeune fille n'a pu fuir que par une
+ouverture secrète qu'elle aura découverte.
+
+Ce disant, le marin entra dans la cellule de l'abbesse. Il visita avec
+une profonde attention le plancher et les murailles; puis, ne découvrant
+rien et supposant que les meubles pouvaient cacher ce qu'il cherchait,
+il se mit en devoir de les enlever de la chambre. Il s'adressa d'abord
+au lit.
+
+Le lit ne recouvrait aucun indice qui put mettre Marcof sur la voie
+qu'Yvonne avait dû prendre pour se sauver. Alors il voulut repousser le
+bahut d'ébène. Le meuble résista. On se rappelle qu'il était scellé à la
+muraille par l'un de ses angles.
+
+Marcof employa inutilement ses forces. Saisissant sa hache, il attaqua
+les deux battants de la porte du bahut. Le bois craqua sous l'acier.
+Marcof arracha la porte qui céda, et sonda l'intérieur avec le manche de
+son arme.
+
+Le fond, élevé sur quatre pieds, ne pouvait évidemment pas mériter un
+long examen. Il frappa sur le côté du meuble, qui devait être appuyé au
+mur. Le panneau rendit ce son sec du bois derrière lequel il y a vide.
+Marcof poussa un cri de joie et attaqua plus vigoureusement encore
+l'ébène, qui bientôt joncha le plancher de ses débris mutilés.
+
+
+
+
+XXI
+
+DIÉGO ET MARCOF.
+
+
+Une heure avant que Marcof ne franchit le seuil de l'abbaye un homme
+chevauchant sur un magnifique étalon anglais, galopait à fond de train
+sur la plage, dans la direction d'Audierne. Cet homme étant le comte
+de Fougueray. Arrivé dans la petite ville, et se jugeant à l'abri,
+il s'était arrêté pour réfléchir à sa situation et prendre un parti
+quelconque.
+
+--J'avais tort d'accuser Hermosa, pensait-il tandis que son cheval
+reprenait haleine, et que la vapeur s'échappant de ses flancs
+enveloppait le cavalier dans un nuage de brouillard. Évidemment elle est
+tombée entre les mains des paysans. Pourquoi ne l'ai-je pas emmenée
+de suite à Audierne? Les drôles ont fait main basse sur l'or qui se
+trouvait dans le coffre! Je suis ruiné, complètement ruiné! mauvaise
+nuit! C'est ce Raphaël maudit qui est cause de tout cela avec sa manie
+d'enlever les jeunes filles! Que Satan torture ce bélître amoureux, et
+j'espère pardieu qu'il n'y manque pas à cette heure. Que dois-je faire?
+M'embarquer? A peine me reste-il dix louis! Ah! si j'avais eu le temps
+d'emporter cette argenterie massive que nous avons découverte dans
+l'abbaye! J'aurais dû la fondre en lingots; rien n'était plus facile....
+Je réponds qu'il y en a bien pour vingt mille livres! Vingt mille
+livres! continua-t-il en soupirant. Joli denier pour un homme qui n'a
+pas le sou! Ah! si je pouvais... Pour quoi pas? fit-il tout à coup en se
+redressant sur sa selle. Les souterrains du château m'offrent un asile,
+et, en quelques heures, j'aurai terminé mon opération métallurgique.
+Excellente idée! Oui; mais ces damnés chouans gardent les alentours. Ah!
+bah! qui ne risque rien n'a rien! Risquons!
+
+Et, rassemblant ses rênes, Diégo se remit en marche; mais cette fois
+au pas de son cheval. Au moment de s'engager de nouveau sur la route de
+l'abbaye, il s'arrêta encore.
+
+--Je suis bien bon, murmura-t-il, de risquer à me faire prendre pour
+une cible par ces fusils bas-bretons! N'ai-je pas, pour pénétrer dans
+l'abbaye, les entrées des souterrains qui donnent dans la campagne!
+Réfléchissons un peu! La galerie que nous avons explorée en premier
+donne dans la forêt de Plogastel. N'y songeons pas. La forêt doit servir
+de quartier général à ces royalistes endiablés. La seconde est sur la
+route de Penmarckh. Si Yvonne a fui c'est par là qu'elle ramènera du
+secours. Mais la troisième?...
+
+Et Diégo réfléchit profondément. Puis il reprit:
+
+--La troisième, si j'ai bonne mémoire, aboutit près de Douarnenez, entre
+ce village et Pont-Croix, à quelque distance de la mer. Environ à une
+lieue d'ici. Vingt minutes de galop m'y conduiront, et, comme je suivrai
+la plage, je n'aurai pas la crainte de rencontrer les chouans qui
+n'occupent que le haut pays. En route!
+
+Diégo revint sur ses pas, traversa de nouveau Audierne, et s'élança dans
+la direction indiquée. Diégo montait un excellent coursier. En un
+quart d'heure il eut atteint Pont-Croix. Rien n'était venu inquiéter sa
+marche. Là il s'orienta.
+
+Lorsque, après avoir pris possession de l'abbaye quelques jours
+auparavant, il avait soigneusement visité les souterrains, il avait
+attentivement examiné les entrées qui y donnaient accès. Celle située
+sur le bord de la mer, à peu de distance des falaises, était cachée aux
+regards des passants par un travail admirable, oeuvre d'une main habile.
+Elle donnait dans une petite grotte étroite et fort basse dans laquelle
+il fallait pénétrer en se glissant sur les genoux. Une porte, enduite
+d'une épaisse couche de granit, était pratiquée au fond de cette grotte,
+et, se mouvant par un ressort artistement dissimulé, s'ouvrait sur
+la galerie. Diégo avait découvert le ressort faisant céder la porte
+intérieurement. Donc, lorsqu'il eut dépassé Pont-Croix, il mit pied
+à terre, et conduisant son cheval par la bride, il se dirigea vers la
+grotte qu'il atteignit bientôt.
+
+Alors il attacha son cheval à un arbre voisin et se glissa dans
+l'intérieur. Diégo était un homme de précaution. Il avait sur lui une
+bougie et un briquet. Il fit du feu à l'aide de l'un, et, le feu fait,
+il alluma l'autre. Puis il pressa le ressort; la porte s'ouvrit et il
+pénétra dans la galerie.
+
+Ce moment coïncidait précisément avec celui où Hermosa, Jasmin et
+Henrique étaient amenés devant le comte de La Bourdonnaie, M. de
+Boishardy et Marcof. Il y avait six heures environ que la pauvre Yvonne
+gisait à terre en proie à la fièvre et au délire.
+
+Diégo, certain d'être seul, avança hardiment. Par mesure de précaution,
+il tenait un pistolet à la main. Diégo avait été doué par la nature
+prodigue d'une imagination des plus vives. Son esprit, continuellement
+éveillé, travaillait sans relâche. En traversant les souterrains, le
+projet d'Hermosa, relatif à la seconde marquise de Loc-Ronan, lui revint
+en tête. Il sourit.
+
+--J'ai eu tort de me plaindre, murmura-t-il. Les chouans m'ont rendu
+grand service. Ils m'ont pris soixante-quinze mille livres, mais ils me
+mettent en possession de plus de deux millions. «Ils m'ont ruiné pour le
+moment, mais ils me font riche pour l'avenir et libre pour le présent.
+Ma foi! j'avais assez d'Hermosa! Elle est entre leurs mains, qu'elle
+y reste! C'est le seul souhait que je forme. J'irai seul à Rennes.
+Je verrai Julie de Château-Giron, et je saurai bien la contraindre à
+m'abandonner sa fortune, lors même qu'elle aurait appris la mort du
+marquis. Elle ne voudra pas que l'on déshonore sa mémoire. L'argenterie
+de la mère abbesse me mettra à même de faire le voyage et d'attendre,
+s'il le faut, pour mieux réussir. Allons! saint Janvier le patron des
+lazzaroni, veille toujours sur moi! Grâce lui soient rendues! Ah! fit-il
+tout à coup en poussant un cri de surprise et en trébuchant. Il se
+retint à la muraille. Mais la bougie lui avait échappé et s'était
+éteinte en tombant. Diégo était brave. Cependant sa position était assez
+critique pour qu'il fût excusable de ressentir un mouvement de terreur.
+
+Il était au milieu de souterrains inhabités depuis longtemps. Quelque
+bête fauve avait pu en avoir fait son repaire. Il avait heurté du pied
+un obstacle que l'on devait supposer être un corps étendu en travers de
+la galerie.
+
+Aussi, s'appuyant à la muraille, son pistolet à la main, il s'efforça
+de sonder les ténèbres. Il s'attendait à voir des yeux flamboyants luire
+dans l'obscurité. Il n'en fut rien. Rassuré par le silence qui régnait,
+Diégo se baissa et chercha sa bougie. Bientôt il la retrouva et l'alluma
+promptement. Alors il regarda à ses pieds. Un corps inanimé gisait sur
+le sol humide, et c'était l'obstacle causé par ce corps qui avait fait
+trébucher l'Italien.
+
+--Une femme! s'écria Diégo en s'approchant davantage et en se baissant
+pour mieux éclairer l'être privé de sentiment qui demeurait immobile à
+ses pieds. Une femme! répéta-t-il en posant la bougie sur la terre.
+
+Ce corps, le lecteur l'a deviné, était celui de la malheureuse Yvonne.
+Lorsque les forces avaient manqué à la jeune fille, elle était tombée
+en avant la face contre terre. Depuis elle n'avait pas bougé. Diégo
+l'enleva dans ses bras.
+
+--Yvonne!... dit-il en demeurant stupéfait. Yvonne!... morte peut-être!
+Non, continua-t-il, son coeur bat encore. Comment a-t-elle pu se traîner
+jusqu'ici? Oh! je devine! Elle aura découvert dans la cellule quelque
+ouverture secrète que j'ignorais. Ma foi! je lui ai rendu un grand
+service en la débarrassant de Raphaël, et elle m'en devra quelque
+reconnaissance si elle en réchappe. Quelle jolie tête! Per Bacco!
+Hermosa n'avait pas eu tort d'en être jalouse. Que diable vais-je en
+faire?
+
+Diégo se mit à réfléchir.
+
+--Le temps presse, ajouta-t-il. Il faut prendre un parti. Elle est sans
+connaissance, incapable de se défendre. Si Je l'enlevais à mon tour?
+Oui, mais elle m'embarrassera. D'un autre côté, j'ai la solitude en
+horreur! Elle remplacera Hermosa!
+
+Sur cette détermination, Diégo prit dans ses bras le corps de la jeune
+fille, retourna vivement sur ses pas et atteignit bientôt l'entrée du
+souterrain.
+
+--Je la retrouverai ici, murmura-t-il en la déposant doucement à terre,
+près de la porte donnant dans la grotte. Maintenant faisons vite!
+
+Et, pressant sa course, il revint vers l'abbaye. Il pénétra dans le
+corps de bâtiment, et gravit rapidement le premier étage de l'escalier.
+En poussant la porte de la chambre d'Hermosa, il recula.
+
+--Raphaël ici! s'écria-t-il à la vue du cadavre couché sur le divan.
+N'est-il pas mort encore?
+
+Il s'approcha vivement.
+
+--Si fait, il est mort et bien mort! continua-t-il. Mais alors quelqu'un
+est venu ici! On l'a transporté dans cette pièce! Oh! pourvu que le
+misérable n'ait pas eu le temps de parler!
+
+Diégo demeura immobile. Un bruit de pas retentit au dehors. Diégo bondit
+vers le corridor.
+
+--Je suis perdu! on pénètre dans l'étage supérieur.
+
+Il jeta autour de lui un coup d'oeil rapide. Une cellule était ouverte;
+il s'y précipita. Là, il retint sa respiration, pour être à même de
+mieux entendre. Keinec, Jahoua et Fleur-de-chêne venaient d'entrer dans
+l'abbaye.
+
+--Montons-nous? demanda Fleur-de-Chêne.
+
+--Oui, répondit Jahoua.
+
+Diégo sentit une sueur froide inonder son visage. Le misérable craignait
+la mort, et il ne s'illusionnait pas sur sa position. Être pris était,
+pour lui, être tué.
+
+Il ne doutait pas que les hommes qu'il entendait ne fussent des
+chouans, et lui, agent révolutionnaire, devait périr sans miséricorde.
+Fleur-de-Chêne s'était élancé sur l'escalier. Keinec le retint.
+
+--Inutile, dit-il; nous avons fouillé les étages supérieurs. Allons de
+suite aux souterrains.
+
+--Soit!
+
+Les trois hommes s'éloignèrent. Diégo sentit une joie suprême succéder
+à l'angoisse qui le torturait. Il n'était pas découvert, donc il y avait
+encore de l'espérance. Il entendit les pas résonner sur les dalles du
+corridor, puis s'éloigner rapidement. Alors Diégo sortit de la cellule.
+Il ne songeait plus à l'argenterie de l'abbesse.
+
+Retenant sa respiration, se coulant le long des murailles, il descendit
+les marches avec des précautions infinies. Une fois au rez-de-chaussé,
+il écouta attentivement.
+
+--Si je fuyais par la cour? pensait-il.
+
+Il fit quelques pas et s'arrêta.
+
+--Non! elle est sans doute gardée; puis, je serais arrêté dans les
+genêts!
+
+Il revint vers l'escalier conduisant aux souterrains.
+
+--S'ils sont dans les deux autres galeries, je suis sauvé! murmura-t-il.
+
+Keinec, Jahoua et Fleur-de-Chêne étaient demeurés à l'entrée des trois
+galeries, se consultant sur celle qu'ils devaient explorer la première.
+Diégo pouvait entendre leurs paroles de l'endroit où il était.
+
+Il sentait que des quelques minutes qui allaient suivre dépendait
+son existence. Il essaya de balbutier une prière, mais ses lèvres ne
+trouvaient que des blasphèmes.
+
+Pâle et tremblant, il écoutait comme le criminel qui attend l'arrêt de
+ses juges. Enfin les trois hommes prirent une décision. Ils continuèrent
+leurs recherches en poussant en avant. Seulement Diégo ne put deviner
+tout d'abord, au bruit de leurs pas, la direction qu'ils avaient prise.
+
+Il resta au sommet de l'escalier souterrain, n'osant avancer encore,
+lorsqu'un nouveau bruit retentit derrière lui. Quelqu'un pénétrait dans
+le couvent. Diégo se précipita en avant et descendit quelques marches
+sous l'empire d'une terreur folle.
+
+C'étaient les pas de Marcof que l'Italien avaient entendus. Le marin,
+arrivant en dernier, avait voulu retourner à la cellule qu'avait
+probablement occupée Yvonne. Une fois de plus, Diégo voyait s'éloigner
+le péril.
+
+Bientôt la marche de Marcof résonna au-dessus de la tête du misérable.
+Alors il continua à descendre. Les trois galeries s'offrirent à lui.
+Toutes les trois étaient sombres, et aucun rayon de lumière ne lui
+indiquait celle qu'avaient suivie ceux qui venaient d'y pénétrer.
+C'était la galerie de gauche qui conduisait à la grotte.
+
+Diégo examina d'abord attentivement celle de droite. Il avança
+doucement; il ne vit rien. Alors il prit celle du milieu. Au bout de
+quelques pas, il aperçut au loin la lueur d'une torche.
+
+--Sauvé! murmura-t-il avec joie.
+
+La galerie de gauche était libre. Diégo n'avait pas de lumière. Dans la
+précipitation de sa fuite, il avait laissé la bougie allumée dans
+les souterrains près du cadavre de Raphaël. Il se précipita donc dans
+l'obscurité, se guidant sur la muraille qu'il suivait de la main.
+Cependant il avançait rapidement. Déjà il avait franchi plus d'un tiers
+de la distance qui le séparait encore de la grotte, lorsqu'une porte
+s'ouvrit brusquement derrière lui et qu'un homme s'élança à son tour
+dans la galerie. Cet homme tenait une torche à la main. C'était Marcof.
+
+Le marin, après avoir brisé le bahut d'ébène, avait facilement découvert
+l'ouverture secrète donnant dans la cellule de l'abbesse, et espérant
+être sur les traces d'Yvonne, il était descendu. En pénétrant dans la
+galerie, il vit un homme bondir devant lui et s'éloigner.
+
+Marcof appela, croyant avoir affaire à l'un de ses compagnons qu'il
+savait être dans les souterrains. Ne recevant pas de réponse, il
+poursuivit celui qui fuyait.
+
+--Arrête! cria-t-il en tirant on pistolet de sa ceinture, Arrête!... ou
+je fais feu!
+
+Diégo continua sa course en augmentant de vitesse; il était protégé par
+l'obscurité. Marcof fut donc obligé d'ajuster au hasard et de tirer au
+juger.
+
+La balle effleura la tête de l'Italien et se perdit dans la voûte. Mais
+Marcof, sa torche d'une main, sa hache de l'autre, bondissait comme un
+lion en fureur à la poursuite de sa proie.
+
+Diégo s'aperçut promptement qu'il ne pouvait lutter d'agilité; il se
+retourna. Ne voyant qu'un seul homme, il tint ferme. Le marin arriva sur
+lui. La torche qu'il portait le mettait en pleine lumière.
+
+--Marcof! s'écria Diégo dont les dents grincèrent de rage. Marcof! je
+vais te payer la dette que je te dois!
+
+Et levant son pistolet, il fit feu presque à bout portant. La balle
+atteignit le marin en pleine poitrine. Marcof poussa un cri rauque,
+tourna sur lui-même et tomba. En ce moment Keinec, Jahoua et
+Fleur-de-Chêne, attirés par le bruit de la première détonation,
+accouraient en toute hâte.
+
+Diégo était à l'extrémité du souterrain. Il saisit Yvonne toujours
+étendue sans connaissance à l'endroit où il l'avait laissée, et faisant
+jouer le ressort, il s'élança dans la grotte en attirant vivement la
+porte à lui.
+
+--Sauvé, vengé, j'emporte la jolie Bretonne! fit-il en souriant et en
+pressant Yvonne sur sa poitrine. C'est trop de bonheur! A moi maintenant
+le plaisir, la liberté et les millions de la marquise!
+
+Puis il se glissa avec son fardeau par l'étroite ouverture, courut à
+son cheval, le détacha, plaça Yvonne sur l'encolure, sauta en selle, et
+disparut au galop dans la direction de Brest au moment où Keinec, après
+avoir arraché les gonds de la porte, bondissait sur la plage. Jahoua le
+suivait.
+
+Tous deux avaient vu tomber Marcof et enlever celle qu'ils aimaient.
+L'expression de leur physionomie était effrayante. On y lisait, comme
+ont eût lu dans un livre ouvert, les sentiments terribles de la colère,
+de la haine, de la rage, de la soif du sang. Leur impuissance présente
+ajoutait encore à l'horreur de leur situation morale, car ils ne
+pouvaient espérer, à pied, atteindre le ravisseur qui fuyait sur un bon
+cheval. Ils se regardèrent muets de douleur.
+
+Puis, par un mouvement admirable qui décelait tout ce que ces
+deux jeunes et vaillants coeurs renfermaient de richesses, ils se
+précipitèrent dans les bras l'un de l'autre. Ces deux hommes, ennemis la
+veille, s'étreignirent en frères.
+
+--Jahoua! s'écria Keinec, si tu sauve Yvonne je te jure, par le Dieu
+vivant, que je ne m'opposerai pas à votre union.
+
+--Je fais le même serment, Keinec! répondit le fermier.
+
+--Alors, elle sera à celui qui l'aura sauvée!
+
+--A celui qui l'aura sauvée! répéta Jahoua.
+
+Pendant ce temps Fleur-de-Chêne essayait d'arrêter le sang qui coulait
+à flots de la poitrine de Marcof, et Diégo, longeant les falaises,
+disparaissait à l'horizon. La coiffe blanche d'Yvonne, dont la tête
+ballottée par le galop du cheval vacillait sur le bras du ravisseur,
+se distingua quelque temps encore, puis tout disparut dans un nuage de
+poussière.
+
+Les deux jeunes gens devaient-ils tenir leur serment? Yvonne devait-elle
+demeurer la proie du bandit? Marcof devait-il mourir? Que ceux de mes
+lecteurs, que la longueur de ce volume n'aura pas lassés, veulent bien
+s'adresser au Marquis de Loc-Ronan et ils auront réponse aux précédentes
+questions.
+
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MARCOF LE MALOUIN ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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+
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