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+The Project Gutenberg EBook of Rose d'Amour, by Alfred Assollant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Rose d'Amour
+
+Author: Alfred Assollant
+
+Release Date: December 18, 2005 [EBook #17344]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROSE D'AMOUR ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+
+
+
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+
+
+
+
+ ALFRED ASSOLLANT
+
+ ROSE D'AMOUR
+
+
+
+PARIS
+E. DENTU, ÉDITEUR
+LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
+3, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL
+
+
+
+ 1889
+
+
+
+ I
+
+
+J'avais à peu près dix ans quand je fis connaissance avec Bernard...
+
+Mais avant tout, madame, il faut que je vous parle un peu de ma famille.
+
+Mon père était charpentier, et ma mère blanchisseuse. Ils n'avaient pour
+tout bien que cinq filles dont je suis la plus jeune, et une maison que
+mon père bâtit lui-même, sans l'aide de personne, et sans qu'il lui en
+coûtât un centime. Elle était perchée sur la pointe d'un rocher qu'on
+s'attendait tous les jours à voir rouler au fond de la vallée, et qui,
+pour cette raison, n'avait pas trouvé de propriétaire. Quand j'étais
+enfant, j'allais m'asseoir à l'extrémité du rocher, sur une petite
+marche en pierre, d'où l'on pouvait voir, à trois cents pieds au-dessous
+du sol, la plus grande partie de la ville.
+
+Mon père, après sa journée finie, venait s'asseoir à côté de moi. Son
+plaisir était de me prendre dans ses bras et de regarder le ciel, sans
+rien dire, pendant des heures entières. Il ne parlait, du reste, à
+personne, excepté à ma mère, et encore bien rarement, soit qu'il fût
+fatigué du travail,--car la hache et la scie sont de durs outils,--soit
+qu'il pensât, comme je l'ai cru souvent, à des choses que nous ne
+pouvions pas comprendre. C'était, du reste, un très-bon ouvrier,
+très-doux, très-exact et qui n'allait pas au cabaret trois fois par an.
+
+Si mon père était silencieux, ma mère en revanche parlait pour lui, pour
+elle, et pour toute la famille. Comme elle avait le verbe haut et la
+voix forte, on l'entendait de tout le voisinage; mais ses gestes
+étaient encore plus prompts que ses paroles, et d'un revers de main
+elle rétablissait partout l'ordre et la paix. Sa main était, révérence
+parler, comme un vrai magasin de tapes, et la clef était toujours sur la
+porte du magasin. Au premier mot que nous disions de travers, mes soeurs
+et moi, la pauvre chère femme (que le bon Dieu ait son âme en son saint
+paradis!) nous choisissait l'une de ses plus belles giffles et nous
+l'appliquait sur la joue.
+
+Et croyez bien, madame, que nous n'avions pas envie de rire, car ses
+mains, endurcies par le travail, avaient la pesanteur de deux battoirs.
+Du reste, bonne femme, qui pleurait comme une Madeleine les jours
+d'enterrement, et qui aurait donné pour mon père et pour nous son sang
+et sa vie; mais quant à crier, battre et se disputer avec ses voisins,
+elle n'y aurait pas renoncé pour un empire.
+
+Mon père, qui était la bonté même, voyait et entendait tout sans se
+plaindre, se contentait de lever quelquefois les épaules,--ce qui ne
+le sauvait même pas de tout reproche. Mais il était dur à la peine. Il
+disait souvent: «Nous ne sommes pas en ce monde pour avoir nos aises;
+et, puisque nous ne pouvons pas avoir d'enfants sans nos femmes, il faut
+savoir supporter nos femmes.» On l'appelait le vieux _Sans-Souci_, parce
+que jamais personne n'avait pu le mettre en colère, ni homme, ni enfant,
+ni créature vivante, et qu'il n'aurait pas donné une chiquenaude, même à
+un chien, excepté pour se défendre de la mort.
+
+Un jour, en revenant du lavoir, ma mère se sentit fort altérée et toute
+en sueur. Elle but un grand verre d'eau froide, tomba malade et mourut
+la semaine suivante. Mon père la mena au cimetière sans pleurer, et
+revint à la maison avec mes soeurs et moi. Il nous embrassa toutes,
+donna les clefs de ma mère à ma soeur aînée, qui avait déjà dix-huit
+ans, s'assit dans le coin de la cheminée, et mit sa tête entre ses
+mains. A dater de ce jour-là, le vieux _Sans-Souci_, qui n'avait guère
+parlé jusque-là, ne parla plus du tout: il avait l'air de rêver nuit et
+jour, et nous-mêmes, intimidées par son silence, nous ne parlions plus
+qu'à voix basse pour ne pas l'interrompre dans ses rêves.
+
+Cependant mes soeurs se marièrent l'une après l'autre, quand l'âge
+fut venu, et laissèrent là mon père, avec qui je restai bientôt seule.
+J'avais alors dix ans, et ce fut vers ce temps-là, comme je vous le
+disais en commençant, que je fis pour la première fois connaissance avec
+Bernard, dit l'_Éveillé_ et le _Vire-Loup_. Car vous savez, madame, que
+c'est assez la coutume chez nous de donner des surnoms aux garçons comme
+aux filles, et que ces surnoms font souvent oublier le nom que nous a
+donné notre père. Moi, par exemple, quoiqu'à l'église et à la mairie
+l'on m'ait appelée Marie, je n'ai jamais, depuis l'âge de douze ans,
+répondu qu'au nom de _Rose-d'Amour_, que les filles de mon âge me
+donnaient par dérision, et que les garçons répétaient par habitude.
+
+Car il faut vous dire, madame, et vous devez le voir aujourd'hui, que je
+n'ai jamais été jolie, même au temps où l'on dit communément que toutes
+les filles le sont, c'est-à-dire entre seize et dix-huit ans. J'avais
+les cheveux noirs, naturellement, les yeux bleus et assez doux, à ce
+que disait quelquefois mon père, qui ne pouvait pas se lasser de me
+regarder; mais tout le reste de la figure était fort ordinaire, et si
+j'ajoute que je n'étais ni boiteuse, ni manchotte, ni malade, ni mal
+conformée, que j'avais des dents assez blanches, et que je riais toute
+la journée, vous aurez tout mon portrait.
+
+Du reste, on m'aimait assez dans le voisinage, parce que je n'avais
+jamais fait un mauvais tour ni donné un coup de langue à personne ce qui
+est rare parmi les pauvres gens, et plus rare encore, dit-on, chez les
+riches.
+
+Il ne faudrait pas croire que je fusse le moins du monde malheureuse de
+vivre avec mon père, quoiqu'il ne me dit pas six paroles par jour, si ce
+n'est pour les soins du ménage, et que nous n'eussions pas toujours de
+quoi vivre. Les gens qui se portent bien et qui travaillent n'ont pas
+de très-grands besoins: un petit écu leur suffit pour la moitié d'une
+semaine, et s'il ne suffit pas, ils prennent patience, sachant bien que
+la vie est courte, que la bonne conscience est mère de la bonne humeur,
+et que la gaité vaut tous les autres biens.
+
+Tous les soirs, après souper, dans la belle saison, j'allais me promener
+avec mon père et quelques voisins dans la campagne; nous montions dans
+ce bois de châtaigniers que vous connaissez et qui est sur la hauteur,
+à une demi-lieue de la ville. Là, mon père se couchait sur le gazon, les
+yeux tournés vers les étoiles, et moi je courais autour de lui avec les
+enfants de mon âge. L'hiver, nous restions au coin du feu, tantôt chez
+nous, tantôt chez le père Bernard, dit _Tape-à-l'Oeil_, afin de ménager
+le bois, qui ne se donne pas dans notre pays, et qui coûte aussi cher
+que le pain.
+
+Un soir, c'était au mois d'avril, mon père ne voulut pas venir avec
+nous, et me laissa aller au bois avec plusieurs autres garçons et
+filles sous la conduite de la mère Bernard, qui était une femme très
+respectable et âgée. Tout en courant, je m'égarai un peu dans le bois
+qui n'était pas toujours sûr; les loups y venaient quelquefois de
+la grande forêt de la Renarderie, qui n'est qu'à six lieues de là.
+Justement, ce jour-là des chasseurs avaient fait une battue dans la
+forêt, et un vieux loup, pour échapper aux chiens, s'étant jeté dans la
+campagne, avait cherché un asile dans le bois où je courais.
+
+J'étais seule, avec un jeune garçon plus âgé que moi de trois ans, qu'on
+appelait Bernard l'_Éveillé_, lorsqu'au détour du sentier je vois venir
+à moi le loup, une grande et énorme bête, avec une gueule écumante et
+des yeux étincelants que je vois encore. Je pousse des cris affreux et
+je veux fuir: mais le loup, qui peut-être ne songeait pas à moi, courait
+pourtant de mon côté et allait m'atteindre; j'entendais déjà le bruit
+de ses pattes qui retombaient lourdement sur la terre et froissaient les
+feuilles des arbres dont les chemins étaient couverts depuis l'hiver,
+lorsque tout à coup Bernard l'_Éveillé_ se jette au-devant de lui. Comme
+il n'avait ni arme ni bâton, il quitte sa veste, attend le loup, et, le
+voyant à portée, la lui jette sur la tête pour l'étouffer.
+
+En même temps il m'appelle à son secours; mais j'étais bien embarrassée,
+et pendant qu'avec les manches de sa veste il cherchait à étouffer le
+loup, je poussais des cris effrayants au lieu de l'aider. Le loup, tout
+enveloppé dans la veste de Bernard, poussait de sourds hurlements, se
+dressait contre lui, et cherchait à le mordre et à le déchirer. Je ne
+sais pas comment l'affaire aurait fini, si les chasseurs et les chiens
+qui le poursuivaient depuis plusieurs lieues n'étaient pas arrivés en
+ce moment pour délivrer Bernard. Le loup fut tué d'un coup de couteau
+de chasse, les chasseurs firent de grands compliments à Bernard pour son
+courage, et l'on nous remit tous deux dans notre chemin. Madame, cette
+petite aventure a décidé de ma vie.
+
+Vous devinez aisément comment Bernard fut reçu par mon père lorsqu'il
+eut appris mon danger, et la manière dont il m'en avait tirée. De ce
+jour-là, Bernard devint notre ami le plus cher et ne nous quitta plus,
+surtout le dimanche. Il perdit son surnom de l'Éveillé pour celui de
+_Vire-Loup_, qui rappelait son courage, et mon père ne fit plus une
+partie de campagne sans y inviter Bernard, qui, de son côté, ne se fit
+pas prier, et ne me quittait pas plus que mon ombre.
+
+
+
+
+ II
+
+
+A parler sincèrement, madame, je crois que les belles demoiselles des
+villes qui ont des chapeaux de velours, des crinolines, des robes
+de soie, des écharpes, des cachemires, des bagues, des bracelets, et
+généralement tout ce qui leur plaît et tout ce qui coûte cher, ne sont
+pas moitié si heureuses que nous avant leur mariage, ni peut-être même
+quand elles sont mariées; et je vais vous en dire la raison.
+
+S'il leur prend fantaisie d'avoir un amoureux et de courir les champs
+avec lui (en tout bien tout honneur s'entend), et d'admirer la lune, et
+l'herbe verte des prés, et la hauteur des arbres, et la beauté du ciel,
+et les étoiles qui ressemblent à des clous d'or, et qui font rêver si
+longtemps à des pays inconnus et magnifiques, on les enferme dans leurs
+chambres, on tourne la clef à double tour, et on les engage à lire
+l'Écriture sainte, qui est une très bonne lecture, ou l'Imitation de
+Jésus-Christ.
+
+Et si l'on veut agir plus doucement avec elles, on leur fait de beaux
+et longs sermons qui durent trois heures ou trois quarts d'heure, sur la
+manière de penser, de parler, de s'asseoir, de regarder les jeunes gens
+du coin de l'oeil sans en faire semblant, et d'attendre après sur des
+chaises qu'ils viennent les chercher, soit pour la danse, soit pour le
+mariage, et de ne pas écouter un mot de ces beaux jeunes gens si bien
+gantés, cirés, frisés et pommadés, à moins que les parents n'aient connu
+d'abord s'ils sont riches ou s'ils sont pauvres, s'ils ont des places
+ou s'ils n'en ont pas, si la famille est convenable, et plusieurs autres
+belles choses qui sont sagement inventées pour refroidir l'inclination
+naturelle des deux sexes à s'aimer l'un l'autre et à se le dire.
+
+Tout cela, madame, est sans doute très juste, très bien arrangé et très
+nécessaire pour sauver de toute atteinte la fragilité des demoiselles;
+mais il faut dire aussi que ce serait à les faire périr d'ennui si elles
+n'avaient la consolation de penser que leurs mères se sont ennuyées
+de la même façon et n'en sont pas mortes, et qu'étant aussi bien
+constituées que leurs mères, elles n'en mourront sans doute pas
+davantage.
+
+Cependant une Anglaise qui travaillait dans le même atelier que moi
+m'a souvent assuré que les demoiselles de son pays n'étaient pas plus
+surveillées que nos ouvrières, qu'elles couraient les champs avec les
+jeunes gens, qu'elles faisaient des parties de plaisir, et que cela ne
+les empêchait pas de se bien conduire et de se bien marier. Mais, comme
+vous savez, madame, chacun est juge de ses affaires, et si l'on a décidé
+qu'en France les demoiselles baisseraient toujours les yeux, tiendraient
+les coudes attachés au corps, ne parleraient que pour répondre et jamais
+pour interroger, c'est leur affaire et non la mienne.
+
+Permettez-moi seulement de dire que j'aime mieux, toute pauvre qu'elle
+est, la condition d'une ouvrière qui fait sa volonté matin et soir,
+que celle d'une demoiselle qui aurait en dot des terres, des prés, des
+châteaux, des fabriques et des billets de banque, et qui obéit toute sa
+vie,--fille à son père, et femme à son mari.
+
+Pour moi, qui avais le bonheur de n'être pas gardée à vue, et tenue
+dans une chambre comme une demoiselle, et surveillée à tout instant, et
+écartée de la compagnie des garçons, ni d'aucune compagnie plaisante et
+agréable, je n'attendis pas quinze ans pour avoir mon amoureux en
+titre, qui, fut, comme vous pensez bien, Bernard l'_Éveillé_, Bernard le
+_Vire-Loup_, mon sauveur Bernard.
+
+Je ne vous apprendrai rien, je crois, madame, en vous disant que nos
+amours étaient la plus innocente chose du monde, et que la sainte Vierge
+et les saints pouvaient les regarder du haut du Paradis, sans rougir.
+Bernard avait dix-sept ans, et j'en avais quatorze. Nos amours
+consistaient surtout à nous promener ensemble, le dimanche, à cueillir
+des églantines le long des haies ou des noisettes et des mûres dans les
+buissons, ou encore dans les grands jours,--jours de fête, ceux-là!--à
+boire du lait chaud dans les villages voisins.
+
+Mon père qui craignait par-dessus tout de me contrarier, et qui avait
+d'ailleurs confiance en moi, nous laissait souvent tête à tête dans
+ces promenades. Et pourquoi aurions-nous fait du mal? Savions-nous
+seulement, excepté par les discours des vieilles gens, ce que c'était
+que le mal? Que pouvions-nous désirer de plus? Nous nous voyions tous
+les jours, nous nous aimions, nous nous l'étions dit cent fois, nous
+voulions nous marier ensemble; nos parents le voyaient et en étaient
+contents; les camarades de Bernard faisaient la cour aux autres filles
+de mon âge, comme lui à moi, et personne ne le trouvait mauvais: c'est
+le moyen de choisir son mari longtemps d'avance, de le bien connaître,
+de s'accommoder à son humeur, ou de l'accommoder à la sienne propre;
+qu'est-ce qu'on pourrait reprendre à cela?
+
+Maris et femmes, dans notre monde tout est jeune; comme les garçons
+n'ont point d'argent, ils ne peuvent pas courir après des femmes de
+mauvaise vie qui leur feraient dépenser leur jeunesse et leur santé;
+comme les filles en ont encore moins, et que personne n'a dix écus à
+côté d'elles, elles ne pensent pas à acheter des choses qui coûtent
+cher. Un bonnet blanc, une robe d'indienne, un fichu rouge ou bleu,
+voilà toute la toilette. Comment la jeunesse ne serait-elle pas
+heureuse?
+
+Aussi étions-nous heureux, Bernard et moi, parfaitement heureux, et nous
+comptions bien que ce bonheur durerait toujours. Bernard était un grand
+garçon, leste, bien fait, dégagé, un peu mince, qui chantait toujours,
+qui riait, qui m'aimait, et qui n'avait pas deux idées en dehors de moi,
+ni une volonté contraire à la mienne. Ses parents, qui étaient assez
+riches (la maison et le jardin valaient bien cinq mille francs),
+n'étaient pas fiers ni avares, et ils ne cherchaient pas à contrarier
+ses inclinations; et quoique je n'eusse pas deux cents francs de dot à
+attendre du vieux _Sans-Souci_, mon père, et que pour des pauvres gens
+la différence entre nous fût énorme, son père et sa mère n'avaient pas
+l'air de s'en apercevoir. Ils m'aimaient comme leur fille.
+
+Souvent Bernard me disait: «Ma petite Rose-d'Amour (c'était le nom que
+mes amies m'avaient donné, justement parce que je n'étais pas belle),
+je t'aime à la folie, et les autres ne sont rien auprès de toi. Tu es
+toujours de l'avis de tout le monde, tu ne contraries personne, tu es
+gaie comme un chardonneret, et si mes camarades pouvaient te voir et
+t'entendre tous les jours comme je te vois et t'entends, il seraient
+tous amoureux de toi. Quand tu leur parles, je sens quelque chose qui me
+serre le coeur, et quand tu les regarde avec ces yeux bleus qui sont si
+beaux qu'il n'y en a de pareils à la ronde, j'ai des envies de me jeter
+sur eux et de leur arracher un par un tous les cheveux de la tête... Et
+toi, Rose-d'Amour, comment m'aimes-tu?»
+
+Je répondais à mon tour:
+
+«Mon bon Bernard, mon cher Vire-loup, je t'aime comme je peux,
+c'est-à-dire de toutes mes forces.
+
+--Ce n'est pas assez,» disait Bernard.
+
+Et nous commencions une dispute qui n'était pas près de finir, et qui
+valait toujours quelque chose à Bernard, car les disputes d'amoureux ne
+vaudraient guère si elles ne finissaient par un raccommodement, et le
+raccommodement par un baiser.
+
+Pardonnez-moi, madame, de vous dire tout cela et de vous ennuyer de tous
+ces détails. Hélas! c'est le temps le plus heureux de ma vie, et il me
+semble, lorsque je vous le raconte, boire dans la même tasse un reste de
+crème qu'on aurait oublié par mégarde. Mais ces temps heureux allaient
+finir.
+
+Quand Bernard eut vingt ans et moi dix-sept, nos parents pensèrent
+à nous marier. Le vieux _Sans-Souci_ commençait à s'inquiéter de nos
+amours, pourtant si innocentes, et, n'eût été la conscription, il
+nous aurait mariés tout de suite; mais vous savez ce que c'est que la
+conscription, et comme elle dérange souvent la vie la mieux réglée et
+les projets les mieux établis. Pouvais-je épouser Bernard pour le voir
+s'enrôler six mois après, prendre le sac et le fusil, et passer sept
+ans aux pays lointains? Il fut donc décidé que nous attendrions ce terme
+fatal avant de nous marier.
+
+Ce n'est pas sans délibérer beaucoup qu'on prit cette résolution. Comme
+les parents de Bernard étaient riches et avaient dans leur maison
+trois locataires qui payent chacun cent francs, il aurait été facile
+de trouver un remplaçant à mon pauvre Bernard; car si l'argent est bien
+précieux aux pauvres gens, encore vaut-il mieux donner son argent que
+ses enfants. D'ailleurs, cette année-là, les remplaçants étaient fort
+chers, vous vous en souvenez, madame: c'était en 1840, et l'on disait
+chez nous que ceux qui partiraient cette année-là seraient tués à la
+guerre comme au temps du grand Napoléon, et qu'il n'en échapperait pas
+un sur dix, et que ceux qui reviendraient dans leurs foyers seraient
+estropiés à jamais.
+
+Quand on nous dit tout cela, et que les remplaçants coûteraient au moins
+trois mille francs pièce, la somme était si grosse qu'elle fit reculer
+les parents de Bernard, et qu'il fut résolu qu'on s'en remettrait
+au hasard, et qu'on ne prendrait aucune précaution contre le mauvais
+numéro. Je ne sais pas ce que pensa Bernard; mais il fit bonne
+contenance devant moi et me dit: «Rose-d'Amour, compte sur moi comme
+je compte sur toi, et ne crains rien. S'il faut partir, je partirai, je
+resterai sept ans en Afrique, ou en Allemagne, ou en Italie; mais dans
+le pays où l'on m'enverra, je ne penserai qu'à toi, je n'aimerai que
+toi, et si tu m'aimes encore dans sept ans nous serons heureux tout
+comme aujourd'hui, foi de Bernard!» Je le crus sur parole, mais je ne
+pus m'empêcher de pleurer. Sept ans! Hélas! madame, quand on est jeune
+et qu'on aime, sept ans, c'est la vie entière.
+
+Parmi les larmes, je ne pus m'empêcher de dire: «Ah! la maudite
+conscription!» Sur quoi mon père, le vieux _Sans-Souci_, me dit en me
+prenant sur ses genoux: «Mon enfant, c'est la loi. Ce n'est pas nous qui
+l'avons faite, mais que veux-tu? c'est la loi... Et après tout, Bernard,
+s'il y a guerre, tu reviendras peut-être colonel, ou général, ou
+maréchal comme au temps de l'autre».
+
+Pauvre père! il cherchait à me consoler, mais je voyais bien sa
+tristesse qui était peut-être plus forte que la mienne parce que les
+vieilles gens désespèrent aisément de tout; les jeunes, au contraire,
+croient toujours que le bon Dieu va venir à leurs secours.
+
+Enfin arriva le jour du tirage, et mon pauvre Bernard, plus mort que
+vif, s'en alla tirer le billet de l'urne. 19? Ah! madame, quand nous
+vîmes ce malheureux numéro, je sentis mon coeur défaillir, et je serais
+tombée à la renverse au milieu de la salle où se faisait le tirage, si
+mon père ne m'avait pas soutenue. Bernard s'avança vers nous:
+
+«Eh bien! ma pauvre Rose-d'Amour, dit-il tout pâle, c'est fini: je vais
+partir.
+
+--Tu vas partir, lui répondit assez rudement mon père, mais tu ne vas
+pas mourir. Allons, donne-lui le bras et ramène-la à la maison».
+
+Quel retour! Il me semblait voir Bernard pour la dernière fois. Vous
+auriez cru assister à un enterrement.
+
+«Encore s'il était borgne ou bossu! disait toujours mon père, qui
+faisait semblant de rire pour secouer notre tristesse. Mais non, ce
+gaillard-là est droit comme un I, il est joli garçon, il ferait trois
+lieues à l'heure: jamais le gouvernement ne voudra s'en priver pour toi,
+ma pauvre enfant.»
+
+Le soir, on délibéra dans les deux familles sur ce qu'il fallait faire.
+
+
+
+
+ III
+
+
+Bernard et moi nous assistions au conseil.
+
+«Ah! dit le père Bernard, il est bien dur de travailler toute sa vie
+et d'amasser avec beaucoup de peine quatre ou cinq mille francs pour en
+faire cadeau au gouvernement ou n'importe à qui, quand on est vieux et
+quand on ne peut plus travailler».
+
+Mon père, qui était là, ne répliqua rien. Comme il n'avait pas de dot
+à me donner, il était trop fier pour engager les parents de Bernard à
+faire donner un remplaçant à leur fils. Ce fut la mère de Bernard qui
+répondit à son mari.
+
+«Écoute, mon vieux. Ces trois mille francs qu'il nous faudra donner nous
+mettront sur la paille, c'est vrai; mais aimerais-tu mieux que Bernard
+partît pour l'armée, qu'il tint un fusil dans les mains, qu'il allât
+tuer l'ennemi, qu'il en fût tué ou estropié, pendant que nous jouirions
+ici bien tranquillement de l'argent gagné, et que nous aurions de bonne
+viande à manger et de bon vin à boire tous les jours que Dieu nous
+donne?
+
+A chaque bouchée ne penserais-tu pas que Bernard est là-bas, qu'il a
+froid, qu'il a faim peut-être, qu'on nous le tue? Et cette pensée ne
+te couperait-elle pas l'appétit? Pour moi, je suis vieille, infirme, je
+n'ai pas longtemps à vivre, je n'ai pas d'autre enfant que Bernard, et
+je veux voir les siens avant de mourir. Qu'il en coûte ce qu'il pourra,
+il faut lui donner un remplaçant.
+
+--Comme tu voudras, dit le vieux. Crois-tu que je n'aime pas Bernard
+autant que toi, et que je n'ai pas envie de voir une demi-douzaine de
+marmots grimper sur mes genoux et me tirer les cheveux et la barbe?
+Va, va, je ne regrette pas plus mon argent que toi. Allons, viens
+ici, Bernard, et toi, ma petite Rose-d'Amour, ne pleure pas comme une
+fontaine, tu auras ton amoureux. C'est convenu: embrassez-vous, et que
+ce soient là vos fiançailles. Demain, je vais chercher quelqu'un à qui
+je puisse vendre ma maison.
+
+--Mais je ne veux pas que tu la vendes! s'écria mon pauvre Bernard. Je
+ne veux pas que ma mère et toi vous soyez ruinés pour moi. Je partirai.
+Rose-d'Amour m'attendra, je le sais; je reviendrai à cheval et avec des
+épaulettes comme un seigneur, et nous nous marierons dans sept ans comme
+Jacob et Rachel.
+
+--Tais-toi, dit le père, et ne parle ni de Rachel ni de Jacob, ni de
+sept ans. Je veux voir ton premier-né l'année prochaine, et si Rose
+d'Amour manque à nous le donner, je me fâcherai tout de bon. Allons, à
+quinze jours la noce. Est-ce décidé, vieux _Sans-Souci_?
+
+--Si ça plaît aux enfants, répondit mon père, je ne suis pas pour les
+contrarier».
+
+Vous croyez, madame, que j'allais être la plus heureuse des femmes?
+Attendez la fin. Ah! la tuile tombe toujours sur celui qui ne l'attend
+pas.
+
+Huit jours avant celui qui était fixé pour notre mariage, le père
+Bernard avait trouvé un bourgeois qui consentait à lui prêter trois
+mille francs hypothéqués sur la maison et le jardin, qui en valaient à
+peu près deux fois autant. Aussitôt, il vint chez nous, le soir, pour
+nous annoncer cette bonne nouvelle.
+
+«Eh bien! vieux _Sans-Souci_, dit-il, l'affaire est faite, et Bernard
+va se marier. C'est Malingreux qui les prête. Tu connais Malingreux, ce
+petit homme sec, avec un nez de fouine, qui est une si bonne pratique
+pour les huissiers? Quand je dis qu'il les prête, c'est une manière de
+parler, car il ne déboursera pas un centime, mais il me les fait prêter
+par un propriétaire, à 5 pour 100. Ce n'est pas trop cher, hein, pour
+Malingreux?
+
+--Ma foi, dit mon père, je ne l'en aurais pas cru capable.
+
+--Oui, mais le propriétaire lui-même, qui ne les a pas, est obligé de
+les emprunter à un notaire, à 6 pour 100.
+
+--Six et cinq, ça fait onze, dit mon père.
+
+--Oui, onze et trois pour la peine de Malingreux, cela fera quatorze,
+sans comprendre les renouvellements. Enfin, Bernard est sauvé de la
+conscription, c'est tout ce que nous voulions. Ce sera à lui et à
+Rose-d'Amour de regagner ma pauvre maison, et d'économiser jour et nuit.
+Et maintenant viens, _Sans-Souci_. Veux-tu venir avec nous faire une
+partie à Saint-Sulpice? Nous dînerons au cabaret avec toute la famille,
+excepté ma femme, qui ne peut pas aller si loin. Rose-d'Amour et Bernard
+seront bien aises de se promener ensemble.»
+
+Le lendemain nous partions huit ou dix, ensemble, à pied, pleins de joie
+comme pour une noce. J'avais pris le bras de Bernard, et nous marchions
+les premiers à plus d'un quart de lieue en avant. Jamais nous n'avions
+été si gais. Pensez un peu, madame, si jeunes, si heureux, contents
+de nous-mêmes, de nos parents, de nos amis, du bon Dieu et de toute
+la nature, délivrés d'ailleurs de toute inquiétude pour l'avenir, nous
+étions dans un de ces jours qu'on ne rencontre pas trois fois dans la
+vie.
+
+Saint-Sulpice est un village de quarante ou cinquante maisons, à
+deux lieues de chez nous. Derrière chaque maison sont des près et des
+chènevières. Au milieu du village est une grande place avec une belle
+église, consacrée à saint Sulpice, un saint à qui l'on a coupé la tête
+dans les anciens temps, et dont les reliques font encore des miracles.
+Tout le village est très-beau et bien situé sur le penchant de la
+montagne. Les prairies sont les meilleures du département, on les fauche
+trois fois par an, et les boeufs si beaux que j'entends dire qu'on les
+envoie à Paris, pour être servis sur la table de l'empereur. Vous savez
+mieux que moi, madame, si l'on m'a dit la vérité.
+
+La plus belle maison du village est un grand cabaret, toujours plein le
+dimanche, et où les gens de la ville vont quelquefois dîner comme les
+gens de la campagne. On y trouve toujours des pâtés, du veau rôti, des
+fruits, du lait, du vin d'Auvergne, de la bière et du cassis: et comme,
+à cause des chemins qui sont très mauvais dans nos montagnes, il est
+plus commode d'aller à pied, on a toujours faim et soif en arrivant.
+
+Nous n'étions pas, vous pensez bien, pour faire autrement que les
+autres, et nous ne tardâmes pas beaucoup à nous mettre à table. On but
+et l'on mangea comme à la noce; et de fait, c'était notre noce qu'on
+célébrait. Après dîner on dansa de toutes ses forces. Nous avions amené
+un vieux joueur de violon qui nous joua les plus belles bourrées du
+pays, et nous fit sauter comme des Basques, ou comme des tanches dans la
+friture. Peu à peu on s'échauffa de telle sorte, que les plus vieux se
+mirent de la partie et voulurent danser comme les autres.
+
+Le vieux _Sans-Souci_ lui-même ne se fit pas prier: on invita les
+paysans et les paysannes qui étaient là et qui nous regardaient, à
+danser avec nous, et bientôt toute la commune, le maire en tête, se mit
+en branle, et commença à faire un tel vacarme qu'on n'entendait pas le
+son des cloches qui appelaient les paroissiens à vêpres.
+
+Pour moi, je dansais de mon mieux avec Bernard sans que personne
+s'occupât de nous, tant le tumulte et les cris de joie empêchaient de
+rien remarquer.
+
+Quant au père de Bernard, il était d'une gaieté folle; le vin et la
+danse avaient réjoui sa vieillesse, il parlait de ses petits-enfants et
+chantait des chansons à boire. Enfin la nuit vint, et nous retournâmes à
+la ville.
+
+Comme nous arrivions, nous vîmes une grande flamme s'élever au-dessus
+du faubourg. C'était la maison de Bernard qui brûlait. Sa mère, restée
+seule et infirme, avait, sans y penser, mis le feu aux rideaux de son
+lit. On l'avait sauvée à grand'peine. La rivière était loin, on n'eut
+pas d'eau pour l'incendie, et la maison fut brûlée tout entière sans
+qu'on put en retirer une chaise.
+
+«Allons, dit le père Bernard, plus de maison, plus d'hypothèque; plus
+d'hypothèque, plus d'argent; plus d'argent, plus de remplaçant, plus
+de Bernard. Mes enfants, il faut vous séparer, Bernard partira dans dix
+jours. Ma pauvre Rose, vos amours sont finies pour l'éternité, à
+moins que vous n'attendiez ce garçon pendant sept ans; et sept ans,
+croyez-moi, c'est beaucoup.»
+
+Bernard ne dit pas un mot: on aurait cru que le tonnerre venait de
+tomber sur sa tête. Pour moi, je me sauvai dans ma chambre, et je
+pleurai toute la nuit.
+
+Le vieux _Sans-Souci_, qui s'inquiétait d'entendre mes sanglots à
+travers la cloison, se leva au milieu de la nuit et m'embrassa en
+disant:
+
+«Pauvre Rose!»
+
+Il était loin de connaître tout mon malheur! Hélas! madame, à l'insu de
+nos parents, nous étions déjà mariés devant Dieu, et, depuis quelques
+jours, je n'avais plus rien à refuser à Bernard.
+
+
+
+
+ IV
+
+
+Jusque-là, madame, je n'avais jamais eu l'ombre d'un regret ni d'un
+remords. A partir de cette fatale journée, je n'eus pas un moment de
+repos intérieur. Je voyais mon bonheur détruit, mon mari perdu, et, ce
+qui était pire encore, je n'avais même pas la consolation d'une bonne
+conscience. Ma vie était gâtée, je le voyais, je le sentais, et quoique
+personne ne le sût, excepté Bernard, je n'osais lever les yeux sur
+personne; il me semblait qu'on y aurait lu ce que je voulais me cacher
+à moi-même. Enfin, je commençai à avoir honte de moi-même. Avoir honte,
+madame, n'est-ce pas le pire tourment qu'on puisse souffrir en ce monde?
+
+Cette douleur était d'autant plus vive que Bernard, son père et sa mère
+étant sans asile à cause de l'incendie de leur maison, furent obligés de
+venir habiter pendant quelque temps dans celle de mon père, et que je me
+trouvai tous les jours, matin et soir, en face de Bernard. Moi, si vive
+autrefois, si gaie, je me sentais triste à tout moment et je ne disais
+pas trois paroles par jour. Mon père lui-même finit par s'en étonner et
+par en chercher la cause, car il voyait bien qu'il y avait au fond de ce
+silence quelque chose de plus que la tristesse de voir partir Bernard.
+Il me fit plusieurs questions, mais je n'osai répondre, je n'osai
+surtout lui dire la vérité. Et d'ailleurs, quel remède?
+
+Ce qui vous étonnera peut-être, c'est que Bernard lui-même paraissait
+presque aussi confus que moi de la faute que nous avions commise.
+Soit qu'il commençât d'en craindre les suites, soit qu'il devinât ma
+tristesse et ma honte et qu'il se reprochât d'en être cause, soit
+enfin qu'il fût entièrement occupé de l'idée de partir et de me quitter
+peut-être pour toujours, il reprit avec moi le ton et les manières d'un
+frère, comme auparavant.
+
+Enfin, il reçut l'ordre de partir et de rejoindre son régiment. Cette
+nouvelle, que nous attendions tous les jours, fut cependant pour nous
+comme le coup de la mort. Sa vieille mère poussait des cris déchirants:
+
+«Ah! malheureuse! disait-elle, c'est moi qui l'égorge et qui le tue!
+C'est moi qui ai brûlé la maison, c'est moi qui envoie mon fils à la
+mort!»
+
+Et s'adressant à son mari:
+
+«C'est ta faute aussi vieux fou, vieux propre à rien, qui ne penses tout
+le long du jour qu'à boire, manger, dormir et te promener! Tu avais bien
+besoin d'inventer cette promenade de Saint-Sulpice et ces dîners, et de
+courir les cabarets, et de vider les bouteilles, et de danser comme un
+pantin, à ton âge! Quand on pense qu'il a cinquante-cinq ans, l'âge de
+Mathusalem, et que monsieur veut encore danser dans les prés avec toutes
+les filles du canton! Sans-coeur, va!
+
+--Ma femme, dit le vieux Bernard, je n'ai que cinquante-trois ans.
+
+--Cinquante-trois ou soixante-dix, n'est-ce pas la même chose, vieux
+sans cervelle, vieux mange-tout!
+
+--Eh! pauvre mère! dit Bernard.
+
+--Tais-toi, dit-elle, ce n'est pas à toi de m'apprendre à parler. Je
+ne suis pas encore folle, n'est-ce pas, ni imbécile, pour recevoir des
+conseils de mes enfants.
+
+--Allons, voisine..., interrompit mon père.
+
+--Et vous aussi, vieux _Sans-Souci_, qui avez toujours la pipe à la
+bouche et qui avez fait mourir votre femme de chagrin, faut-il encore
+que vous veniez vous mêler des affaires de tout le monde? C'est assez
+d'avoir renversé votre soupe, voyez-vous; il ne faut pas venir encore
+cracher dans celle des autres. Ce n'est pas parce que nous ne sommes
+plus riches comme auparavant qu'il faut croire que vous me ferez la loi.
+Pauvreté n'est pas vice, voyez-vous, vieux _Sans-Souci_, et les Bernard
+ont toujours eu la tête près du bonnet; et il ne faut pas croire qu'il
+n'y a qu'une fille ici et que Bernard n'en trouverait pas d'autre à
+épouser: car, pour les filles, nous en avons, Dieu merci, par douzaines,
+et, toute brûlée qu'est ma maison, Bernard n'est pas encore un parti à
+dédaigner, et je connais des filles d'huissier qui s'en lécheraient les
+doigts bien volontiers; mais il n'est pas fait pour leur nez.»
+
+A ces mots, mon père se mit à bourrer tranquillement sa pipe en faisant
+signe du coin de l'oeil au père Bernard.
+
+«Oui, oui, j'entends bien vos signes, vieux sans-coeur, vieux
+_Sans-Souci_, dit-elle. Vous avez l'air de dire à Bernard: Laisse couler
+l'eau, ou: Autant en emporte le vent, car vous vous entendez tous entre
+hommes comme larrons en foire. Au lieu de pleurer comme moi mon pauvre
+Bernard et de le tirer d'embarras et du service militaire, vous fumez
+là vos pipes comme des va-nu-pieds. Eh bien! c'est moi qui le sauverai,
+moi, sa mère.
+
+--Comment? dit le vieux Bernard.
+
+--J'irai chez le maire, j'irai chez le sous-préfet, j'irai chez le
+préfet, chez le général, s'il le faut, mais je ne laisserai pas emmener
+mon enfant, car ils vont me l'emmener et me le faire tuer en Afrique,
+pour sûr.
+
+--Va! dit le père.
+
+--Oui, va, c'est bientôt dit. Et comment veux-tu que j'aille? Est-ce que
+je les connais, moi, ces gens-là et ces seigneurs? Mais tu me laisses
+toujours la besogne sur le dos, grand fainéant, et tu engraisses là au
+coin du feu, les mains dans les poches, pendant que je trotte et que je
+cours par les chemins, sous la pluie, le vent et la neige; cherchant le
+pain de la famille.
+
+--Alors n'y va pas, reprit le vieux Bernard.
+
+--Oui, n'y va pas! Et si je n'y vais pas, qui donc ira? Est-ce toi,
+vieille poule mouillée, homme de carton, boeuf au pâturage? Et tu auras
+le coeur et le front de laisser partir notre enfant, notre dernier
+enfant, le seul qui nous soit resté de quatre que j'ai nourris! Pauvre
+Bernard, pauvre ami, soutien de ma vieillesse, qui donc t'aimera,
+puisque ton père te jette là au coin de la borne comme une vieille
+casquette?»
+
+Les deux hommes se levèrent et allèrent s'asseoir sur un banc devant la
+porte pour fumer tranquillement leurs pipes; mais leur tranquillité ne
+fit qu'irriter davantage la pauvre femme, qui se mit à dire que tout le
+monde l'abandonnait, qu'elle le voyait bien, qu'on ne lui parlait même
+plus, qu'elle était bonne à porter en terre, que le plus tôt serait le
+meilleur, et qui, finalement, fondit en larmes et embrassa Bernard en
+sanglotant pendant plus d'une heure.
+
+A ce moment, les forces lui manquèrent. Elle se jeta sur son lit et
+s'endormit. C'était le moment que nous attendions, Bernard et moi, sans
+nous le dire. Nos pères étaient rentrés et s'étaient couchés aussi;
+car le chagrin même ne pouvait pas leur faire oublier le travail du
+lendemain, et les pauvres gens, par bonheur, ont trop d'affaires pour se
+lamenter éternellement, comme ceux qui ont des rentes et du loisir.
+
+Je menai Bernard dans ma chambre. Il s'assit sur la table et moi sur une
+chaise à côté de lui. Si vous trouvez, madame, que c'était une démarche
+bien hardie, il faut penser que cette entrevue était la dernière, que
+nous ne devions pas nous retrouver avant sept ans, que nous avions
+mille choses à nous dire pour lesquelles il ne fallait pas de témoin, et
+qu'enfin je lui avais, par malheur, donné des droits sur moi. Au reste,
+il n'était pas disposé à en abuser ce soir-là, car nous nous sentions
+tous deux le coeur serré, et nous retenions à peine nos larmes.
+
+«Rose, ma chère Rose, me dit-il dès que nous fûmes assis, c'est la
+dernière fois que je te parle, il ne faut pas que tu me caches rien.
+M'aimes-tu comme je t'aime et comme je t'aimerai toujours? M'aimes-tu
+assez pour attendre mon retour sans inquiétude, et de me jurer de ne pas
+te marier et de n'écouter les discours de personne pendant tout ce long
+temps? Dis, m'aimes-tu assez pour cela?»
+
+Tout en parlant il serrait mes mains dans les siennes avec une force et
+une tendresse extraordinaires.
+
+«Oui, je t'aime assez pour t'aimer éternellement, dis-je à mon tour.
+
+--Pense, reprit-il, que j'ai vingt ans aujourd'hui, et que j'en aurai
+vingt-sept et toi vingt-quatre à mon retour. Pense que ce temps est bien
+long, qu'il viendra peut-être beaucoup de gens pour te regarder dans
+les yeux, pour te dire que tu es belle, que je suis loin et que je ne
+reviendrai jamais; pense...
+
+--J'ai pensé à tout, lui dis-je. Mais toi, veux-tu jurer de m'être
+toujours fidèle, d'avoir en moi une confiance entière, non pas seulement
+aujourd'hui, ni demain, mais tous les jours de l'année, et dans deux
+ans, et dans dix ans, et durant la vie entière? Veux-tu jurer de ne
+croire personne avant moi, quelque chose qu'on puisse te dire de ma
+conduite, quelque parole qu'on puisse te rapporter?
+
+--Je le jure!
+
+--Pense à ton tour qu'il est bien facile de dire du mal d'une honnête
+fille, qu'il ne faut qu'un mot d'une mauvaise langue et qu'un mensonge
+pour la déshonorer, qu'il se fait bien des histoires dans le pays et
+qu'on pourra me mettre dans quelqu'une de ces histoires. Es-tu bien
+résolu et déterminé à n'écouter rien de ce qu'on pourra te dire contre
+moi, à moins que tu ne l'aies vu de tes deux yeux; et veux-tu jurer, si
+l'on te fait quelque rapport, quand ce rapport viendrait de ton père ou
+de ta mère, ou des personnes que tu respectes le plus, de me le dire à
+moi avant toute chose, afin que je puisse me justifier et confondre le
+mensonge?
+
+--Je le jure! Et maintenant, Rose, nous sommes mariés pour la vie.
+Prends cet anneau d'or que j'ai acheté aujourd'hui pour toi; et si je
+manque à mon serment, que je meure!».
+
+Je ne répéterai pas, madame, le reste de notre conversation. Nos parents
+mêmes auraient pu l'écouter sans nous faire rougir, et Bernard évita
+avec soin tout ce qui aurait pu me rappeler la faute que nous avions
+commise. Moi-même je n'osai y faire la moindre allusion, par un
+sentiment de pudeur que vous comprendrez aisément. Hélas! il était bien
+tard pour me garder.
+
+Le lendemain, Bernard partit avec les conscrits de sa classe et alla
+rejoindre son régiment.
+
+Dès qu'il fut parti, je me trouvai seule comme dans un désert. Je
+sentais que mes vrais malheurs allaient commencer.
+
+
+
+
+ V
+
+
+Cependant, comme après tout il faut vivre, et comme les pauvres gens ne
+vivent pas sans manger, et comme ils ne mangent pas sans travailler, et
+comme il fait froid en hiver, ce qui oblige d'avoir des robes de laine,
+et chaud en été, ce qui oblige d'avoir des robes de coton, et comme les
+robes de laine coûtent fort cher, et comme on ne donne pas pour rien
+les robes de coton, je me remis à travailler comme à l'ordinaire, dès le
+lendemain du départ de Bernard.
+
+Ce ne fut pas sans une amère tristesse. Bien souvent je baissais la tête
+sur mon ouvrage, et je m'arrêtais à rêver de l'absent, et à me rappeler
+les dernières paroles qu'il m'avait dites et les derniers regards qu'il
+m'avait jetés en partant le sac sur le dos; mais le contre-maître de
+l'atelier ne tardait pas à me réveiller, et je reprenais mon travail
+avec ardeur.
+
+Car il faut vous dire, madame, que je travaillais dans un atelier
+avec trente ou quarante ouvrières. Chacune de nous avait son métier et
+gagnait à peu près soixante-quinze centimes. Pour une femme, et dans ce
+pays, c'est beaucoup; car les femmes, comme vous savez, sont toujours
+fort mal payées, et on ne leur confie guère que des ouvrages qui
+demandent de la patience.
+
+Quinze sous par jour! pensez, madame, si nous avions de quoi mener les
+violons; encore faut-il excepter les dimanches, où l'on ne travaille
+pas, les jours de marché, où l'on ne travaille guère, et les jours où
+l'ouvrage manque, ce qui arrive au moins trois semaines par an. Quand
+nous avons payé le propriétaire, le boulanger, le beurre, les légumes
+et les pauvres habits que nous avons sur le corps, jugez s'il nous reste
+grand'chose et si nous pouvons faire bombance.
+
+Et ce n'est rien encore quand on vit seule ou qu'on n'a pas des enfants
+à élever et des parents infirmes à soutenir; mais s'il faut élever les
+enfants (et peut-on les laisser seuls avant l'âge de douze ans?) et
+travailler en même temps, l'argent du ménage sort presque tout entier de
+la poche du mari.
+
+Pour moi, qui n'avais ni parents à soutenir, puisque mon père était
+encore droit et vigoureux, ni enfants à élever, je me trouvais encore
+l'une des plus riches et des plus favorisées de l'atelier. Quoique la
+besogne que nous faisions ne fût pas des plus propres, et que parmi la
+laine et la poussière il y eût bien des occasions de se salir, je savais
+m'en garantir, et mon bonnet toujours blanc et noué avec soin sous le
+menton faisait l'envie de mes camarades. «Rose-d'Amour fait la
+coquette, disait-on; Rose-d'Amour a mis des brides bleues à son bonnet;
+Rose-d'Amour veut plaire aux garçons.» Et le contre-maître de la
+fabrique commença à me parler d'un ton plus doux qu'à toutes les autres,
+et à me faire des compliments sur mes beaux yeux, et à me dire qu'il
+m'aimait de tout son coeur, et qu'il ne tiendrait qu'à moi d'avoir
+de plus belles robes et de plus beaux fichus que pas une fille de
+l'atelier, et enfin à vouloir m'embrasser publiquement, par forme de
+plaisanterie.
+
+Là, madame, je me fâchai. Je ne puis pas dire que ses premiers
+compliments m'eussent fait de la peine, car enfin l'on est toujours
+bien aise d'entendre dire qu'on est jolie, surtout quand on n'a pas eu
+souvent occasion de l'entendre; et franchement, excepté Bernard, les
+garçons ne m'avaient pas gâtée jusque-là par leurs louanges. Mais quand
+je vis où le contre-maître voulait en venir, je fus indignée de sa
+conduite, et lorsqu'il m'embrassa, je le repoussai fortement, ce qui
+l'obligea de s'asseoir brusquement sur un sac de laine pour se garantir
+de tomber en arrière, et, comme on dit chez nous, les quatre fers en
+l'air.
+
+Ce commencement, qui aurait dû le décourager, ne fit que l'exciter
+davantage. Le contre-maître, madame, était un gros homme de quarante
+ans, laid comme les sept péchés capitaux, qui était marié, qui sentait
+l'eau-de-vie et qui était horriblement brutal. Très souvent, par pure
+plaisanterie, il nous donnait des coups de poing dans le dos, ou des
+coups de pied, ou des tapes sur l'épaule à assommer un boeuf. Ensuite il
+riait de toutes ses forces. Encore ne fallait-il pas se plaindre, car
+il était alors tout prêt à recommencer; et si l'on se plaignait au
+fabricant, il ne faisait qu'en rire, disant que cela ne le regardait
+pas et que nous saurions toujours bien nous accommoder avec le
+contre-maître, et qu'il ne fallait pas tant faire les renchéries, et
+toutes sortes de choses que je ne vous rapporterais pas, tant elles sont
+difficiles à croire.
+
+Cependant, grâce au ciel, j'aurais encore assez bien supporté ses
+bourrades; mais pour ses caresses, madame, c'était à n'y pas tenir.
+Comme il savait par les autres filles de l'atelier l'histoire de
+mes amours avec Bernard,--car le pauvre Bernard avait pris tous ses
+camarades pour confidents, et ne leur avait rien caché, excepté ce que
+j'aurais voulu oublier moi-même,--il commença à me dire que Bernard
+ne reviendrait jamais, qu'il en conterait à toutes les filles qu'il
+pourrait rencontrer, qu'il était parti pour l'Afrique, et que dans ce
+pays-là nos soldats ramassaient les mauricaudes au boisseau, qu'il n'y
+avait qu'à se baisser et prendre, que Bernard n'était certainement pas
+homme à faire autrement que les autres, que j'en serais pour mes frais
+de fidélité, et qu'il était bien dommage qu'une fille aussi jolie et
+aussi aimable que moi fût perdue pour la société.
+
+Je le laissai parler tout son soûl sans lui rien répondre, et je
+continuai tranquillement mon travail. Ses discours ne faisaient rien
+sur moi, car j'étais bien résolue à n'aimer jamais que Bernard et
+à l'attendre éternellement. Les autres filles de l'atelier, un peu
+jalouses d'abord de la préférence du contre-maître, commencèrent, en
+voyant ma résistance, à se moquer de lui, et son caprice devint une
+sorte de fureur.
+
+«Mon pauvre Matthieu, disait l'une, tu perds ton temps; Rose-d'Amour ne
+pense qu'à son bel amoureux; elle ne t'aimera jamais.
+
+--Et pourquoi ne m'aimerait-elle pas, petit tison d'enfer, petit serpent
+en jupons? Tu m'as bien aimé, toi qui parles.
+
+--Moi?
+
+--Oui, toi; et tu m'en as donné des marques l'année dernière.
+
+--Oh! le menteur.»
+
+Voilà ce qui se disait dans l'atelier, et beaucoup d'autres paroles plus
+libres que je n'oserais vous répéter ici. Hélas! madame, on nous élève
+si peu et si mal! Dès que nous sommes nées, il faut marcher; dès que
+nous marchons, il faut aller à l'atelier; la moitié, que dis-je? les
+trois quarts d'entre nous n'ont jamais vu l'intérieur d'une école.
+Comment saurions-nous ce qu'il faut dire et ce qu'il faut faire, si l'on
+ne nous l'enseigne pas? Ah! les demoiselles qui sont riches, qui sont
+bien vêtues, bien chaussées, bien couchées, conduites en classe dès le
+matin et ramenées le soir, qui apprennent à lire, à calculer, à prier
+Dieu, à faire de la musique,--ces demoiselles-là sont bien heureuses
+en comparaison de nous qui naissons au hasard, vivons par miracle et
+mourons si souvent sans secours.
+
+Les discours du contre-maître, dont il ne se cachait guère, car ce sont
+choses trop communes dans les ateliers pour qu'on en fasse mystère, et
+le soin que je prenais de me taire et de me tenir toujours éloignée de
+lui, me firent d'abord une grande réputation de vertu, et l'on commença
+à me citer en exemple aux autres filles du quartier, ce qui ne laissa
+pas de les exciter un peu contre moi.
+
+Vers ce temps-là, c'est-à-dire à peu près trois ou quatre mois après le
+départ de Bernard, un matin, je me sentis toute changée et je m'aperçus
+que j'étais grosse. Hélas! madame, c'était le juste châtiment de Dieu et
+la juste punition de n'avoir pas su me garder contre Bernard.
+
+A cette découverte un froid glacial s'empara de tout mon corps et je
+me sentis prête à mourir. Pensez à cette horrible situation. J'étais
+grosse, et mon amant se trouvait si éloigné de moi qu'il ne pouvait
+même me donner de ses nouvelles et que je ne savais s'il pourrait jamais
+revenir. Encore s'il avait été là! il m'aurait soutenue, encouragée,
+épousée, aimée du moins. Mais non, tout se réunissait contre moi, et je
+ne vis d'abord à mon malheur d'autre remède que la mort.
+
+Oui, madame, je vous le jure, ma première pensée fut de me jeter dans
+la rivière; car de paraître devant mon père qui m'aimait tant, qui ne
+pensait qu'à moi, qui aurait donné pour moi sa vie je n'osais d'abord en
+soutenir l'idée.
+
+Ce qui rendait mon malheur plus affreux, c'est que je n'osais en parler
+à personne; car, vous le savez, madame, dans un pareil embarras, on
+n'est pas seulement malheureux, on est encore plus ridicule. J'entendais
+par avance les cris et les plaisanteries de mes camarades de l'atelier,
+de celles surtout dont la conduite n'avait pas été bonne, et à qui
+l'on me citait pour modèle. Je voyais l'odieuse figure de Matthieu le
+contre-maître, et je les entendais dire en riant:
+
+«Eh bien! Rose-d'Amour, te voilà donc _embarrassée_! La voilà, cette
+Rose-d'Amour, cette sainte-n'y-touche, cette hypocrite qui faisait tant
+la vertueuse et qui ne se serait pas laissé baiser le bout des doigts
+par un garçon, la voilà qui va faire des layettes et occuper la
+sage-femme. Va-t-on sonner les cloches pour le baptême, et faudra-t-il
+faire un carillon exprès?».
+
+Dans cette inquiétude horrible, je ne vis qu'une seule personne en qui
+je pusse avoir confiance; c'était la mère de Bernard.
+
+Elle seule pouvait excuser ma faute: elle m'aimait, elle avait longtemps
+désiré notre mariage. L'enfant, après tout, était son petit-fils, elle
+ne pouvait en douter, et si elle me condamnait, elle ne pourrait pas du
+moins condamner son petit-fils. D'ailleurs, il ne me restait pas d'autre
+moyen de salut, et j'aurais mieux aimé vingt fois--je vous l'ai dit--me
+jeter tête baissée dans la rivière que d'en parler moi-même à mon père.
+
+Le soir même, j'allai la trouver. Depuis quelque temps, elle avait
+quitté notre maison, et rebâti la sienne avec beaucoup de peine et en
+empruntant quelque argent à gros intérêts. Elle était assise au coin du
+feu, quand j'entrai, et venait de manger sa soupe.
+
+«Entre, dit-elle, ma pauvre Rose-d'Amour, entre, mon homme n'y est pas,
+et tu apportes toujours la joie partout où tu vas. Eh bien! as-tu des
+nouvelles de Bernard?
+
+--Non, lui dis-je en l'embrassant.
+
+--Ni moi non plus. Ah! quel dommage de ne pas savoir lire et écrire
+comme un savant. Je lui écrirais et je le forcerais bien d'écrire, ce
+paresseux, car enfin, il a été à l'école, lui, et il lit couramment dans
+tous les livres. Où est-il maintenant? On m'a dit que son régiment
+avait quitté Strasbourg et qu'on l'envoyait en Afrique pour baptiser les
+Bédouins.
+
+Ah! les gueux! ils me le tueront. On dit aussi qu'il fait si chaud
+là-bas qu'on y fait cuire la soupe au soleil, que les hommes y sont
+noirs comme des taupes, et qu'il y a des oranges aux arbres comme chez
+nous des prunes aux pruniers; mais ces gens-là sont si menteurs, ceux
+qui reviennent de là-bas, et ils savent bien qu'on n'ira pas voir s'ils
+ont menti.»
+
+Pendant qu'elle parlait, je regardais le feu en cherchant un moyen de
+lui expliquer pourquoi j'étais venue; mais au moment de commencer,
+je sentais mon gosier se sécher et mon coeur battre si fort que j'en
+entendais les battements.
+
+«Mère, lui dis-je en mettant mes bras autour de son cou, comme j'en
+avais l'habitude,--car de tout temps elle m'avait montré beaucoup
+d'amitié,--mère, je voudrais te dire un secret, mais je n'ose.»
+
+Au mot de secret, ses yeux brillèrent comme deux charbons allumés.
+
+«Parle, dit-elle, tu sais bien que l'on m'appelle _Bouche-Close_ dans la
+famille.»
+
+C'était justement tout le contraire, mais enfin je n'avais pas d'autre
+ressource.
+
+«Eh bien! lui dis-je en faisant un violent effort, mère, vous aurez
+bientôt un petit-fils.
+
+--Que dis-tu? malheureuse?»
+
+Alors je lui racontai tout ce qui s'était passé entre son fils et moi.
+Elle écouta sans m'interrompre ce triste récit, qui ne fut pas bien
+long, comme vous pouvez croire, car l'émotion où j'étais me coupait à
+chaque instant la parole. Enfin, quand j'eus tout dit, elle se leva de
+nouveau et me cria:
+
+«Ah! malheureuse, qu'as-tu fait? Que va dire ton père?
+
+--Mon père n'en sait rien, et c'est vous que je veux prier de lui dire.
+
+--Ah! malheureuse! malheureuse! tu avais bien besoin d'aller au
+bois avec Bernard! N'aurais-tu pas dû l'empêcher de te suivre, ou le
+repousser bien loin? Ah! mon Dieu! qu'allons-nous devenir?
+
+Bernard est en Afrique et ne reviendra jamais, et voilà ma pauvre
+Rose-d'Amour qui est sa femme et qui ne sera jamais mariée. Ah! mon
+Dieu! comment vais-je faire pour l'annoncer à ton père? Il est capable
+de te tuer, le pauvre homme, dans le premier moment, et c'est bien
+excusable, car on n'a jamais vu personne se conduire comme tu t'es
+conduite, ma pauvre Rose; non, jamais! jamais! jamais. Ah! mon Dieu! Ah!
+mon Dieu!»
+
+Après ce dernier élan de douleur, elle convint pourtant avec moi qu'elle
+annoncerait cette nouvelle à mon père, et qu'elle lui promettrait
+d'adopter l'enfant.
+
+Le lendemain à la même heure, j'étais assise toute tremblante à côté de
+mon père. J'attendais et je craignais horriblement l'arrivée de la mère
+de Bernard. Contre son usage, mon père qui ne parlait guère, était ce
+soir-là d'une humeur toute joyeuse.
+
+«Boutonnet, dit-il, me doit cent vingt francs. Je veux te les donner,
+ma petite Rose, pour que tu fasses réparer ta chambre et que tu y fasses
+mettre du papier blanc comme une princesse. Au bas je veux planter une
+vignette et un petit berceau avec cette belle glycine que tu as vue dans
+le jardin du maire, qui est toute bleue et blanche, et qui s'étend si
+vite et si loin. Je veux que ta chambre soit la plus jolie de tout le
+quartier, comme tu en es la plus jolie fille et moi le plus heureux
+père. Et, ma foi, tiens, s'il faut que je t'avoue mes mauvais
+sentiments, je suis bien aise maintenant que Bernard soit parti pour
+l'armée et que votre mariage soit retardé. Il m'ennuyait, ce Bernard.
+Il était toujours ici, fourré dans la maison ou dans le jardin, il te
+donnait le bras, il te parlait matin et soir, il te faisait la cour; il
+ne me laissait rien; il avait tout récolté. A présent, du moins, il ne
+m'assassine plus de ses visites et je puis t'aimer en toute liberté. Ah!
+ma bonne Rose, ma chère Rose-d'Amour, tu es aujourd'hui toute ma pensée
+et ma vie, tu es mon soleil et ma joie. Quand je travaille, c'est pour
+toi; quand je chante, c'est parce que je t'ai vue; quand je suis triste,
+je t'écoute et ma tristesse s'en va. Ne me quitte pas, mon enfant; je
+suis vieux, et quoique fort, je n'ai peut-être pas longtemps à vivre.
+Sois avec moi toujours,--mariée ou non mariée,--je te devrai mon dernier
+bonheur. Je ferai danser tes enfants sur mes genoux, et, comme leur
+mère, ils réjouiront ma vieillesse. Je leur dirai des contes bleus,
+je les ferai rire, je les amuserai, va, je ne te serai pas inutile. Je
+t'aime, mon enfant, parce que tu as toujours été bonne et douce, et
+que même enfant, je m'en souviens encore, tu étais sans malice. Depuis
+dix-sept ans que tu es née, tu ne m'as pas encore donné un chagrin, et
+je n'ai pas une pensée qui ne soit pour t'épargner une peine ou pour te
+faire un plaisir.»
+
+En même temps, il me tenait étroitement serrée sur sa poitrine et
+m'embrassait avec tendresse. Je ne savais que répondre; j'avais envie
+de pleurer, en pensant à l'horrible nouvelle qu'il allait recevoir;
+j'aurais voulu retarder le moment fatal, et empêcher la mère de Bernard
+de lui tout apprendre. Je cherchais même moyen de l'avertir; mais il
+était trop tard. Elle entra au même instant.
+
+Après les premiers compliments:
+
+«Va te coucher, dit-elle, ma pauvre Rose-d'Amour; je te trouve
+maintenant un peu pâle. Tu auras trop veillé. Les veilles ne sont pas
+bonnes pour la jeunesse. Va te coucher. J'ai quelque chose à dire à ton
+père que tu ne dois pas entendre.
+
+--Oh! oh! mère Bernard, dit mon père, vous êtes bien discrète
+aujourd'hui: sur quelle herbe avez-vous marché?
+
+--C'est bon, c'est bon, vieux _Sans-Souci_. Je sais ce que je dis. Il
+est temps pour Rose d'aller se coucher.»
+
+De fait, j'avais peine à me soutenir.
+
+«C'est vrai, dit mon père en me regardant, te voilà toute pâle. C'est la
+croissance, sans doute.»
+
+Il m'embrassa, et je courus m'enfermer et me barricader dans ma chambre,
+le laissant seul avec le mère de Bernard.
+
+
+
+
+ VI
+
+
+Dès que la porte fut refermée sur moi et que j'eus mis le verrou, je
+collai mon visage à la cloison, et je cherchai à voir par la fente qui
+était entre deux planches; car notre maison, que mon père avait bâtie
+pièce à pièce, prenant là les pierres, ici le mortier, plus loin la
+brique, n'était pas, comme vous pensez bien, aussi solide que ces belles
+maisons en pierres de taille qu'on bâtit pour les bourgeois, qui ont
+pignon sur rue, chevaux à l'écurie, vin dans la cave, gibier et viande
+de boucherie dans le garde-manger, et des vêtements à n'en savoir que
+faire. Tout se faisait à bon marché chez nous; notre plancher était en
+cailloux tirés du fond de l'eau, et nos meubles auraient pu demeurer
+cinquante ans exposés dans la rue, nuit et jour, sans tenter personne.
+
+Mais, malgré toute mon attention, je n'entendis rien. La mère de Bernard
+parlait à voix basse, et mon père, la tête dans ses mains et tourné vers
+le feu, demeurait immobile comme un rocher.
+
+Excepté un cri étouffé qu'il fit au commencement, vous auriez dit une de
+ces statues qu'on voit à l'église dans les niches des saints.
+
+Quand elle eut fini de parler, il ne répondit pas un mot. J'attendais
+avec toute l'inquiétude que vous pouvez penser quel serait son premier
+mouvement. La mère de Bernard, au bout d'un moment, recommença à
+parler et à l'interroger, mais il ne répondit encore rien. Ce silence
+m'inquiétait plus que ne l'aurait fait la plus violente colère.
+
+«Eh bien! demanda-t-elle une troisième fois, que voulez-vous faire?
+
+--Ah! ma fille! ma pauvre fille!»
+
+Ce fut tout ce qu'il put dire. Il se leva, et, sans dire ni bonjour ni
+bonsoir à la mère de Bernard, il sortit et alla s'asseoir sur le rocher
+où nous nous étions assis si longtemps ensemble. J'eus peur un moment
+qu'il ne voulût se jeter de là dans le précipice et s'y briser la tête.
+
+J'ouvris la porte sur le champ, et je courus sur ses pas.
+
+Il se retourna.
+
+«Que veux-tu?»
+
+Je me jetai à genoux devant lui en joignant les mains.
+
+«Père, pardonne-moi!
+
+--Rentre! dit-il d'une voix qui me parut toute changée. Rentre!»
+
+Je n'osai lui désobéir et je retournai dans ma chambre.
+
+Le lendemain, en ouvrant la fenêtre au point du jour (je ne m'étais pas
+couchée), je le vis encore sur son rocher et dans la même position où
+je l'avais laissé le soir. Il avait les yeux fixes et la figure
+horriblement pâle.
+
+La cloche de l'atelier sonna. C'était l'heure où tous les ouvriers
+descendent et vont travailler. Il se leva machinalement, prit sa hache,
+et parut prêt à descendre; puis, tout à coup, il fit un geste comme une
+personne accablée, jeta sa hache dans le jardin, sortit et s'en alla
+dans la campagne.
+
+Le soir, il ne reparut pas, ni le lendemain, ni le troisième jour. Je me
+sentais tourmentée de remords horribles, je commençais à craindre qu'il
+ne se fût tué, et j'allai prier la mère Bernard de le faire chercher
+partout.
+
+Quand j'entrai chez elle, je n'y trouvai que le vieux Bernard.
+
+«Ma femme m'a tout raconté, dit-il. Viens ici, Rose.»
+
+Je m'approchai en tremblant.
+
+«Écoute, ce n'est pas à moi de te faire un crime, si tu me donnes des
+petits-enfants avant le temps. C'est bien la faute de Bernard autant que
+la tienne. Je ne te gronderai donc pas pour cela; mais tu vas me faire
+un serment.
+
+--Lequel?
+
+--Tu vas me jurer que jamais tu n'as donné le petit bout du doigt à
+personne.
+
+--Oh! père Bernard!
+
+--Eh! mon enfant, tu ne serais pas la première. Au reste, je ne veux pas
+te faire de peine. Oui, Rose, je te crois, et je suis prêt à recevoir
+mon petit-fils quand son temps sera venu: mais tu sens qu'il faut que tu
+te tiennes comme une sage personne, et que tu ne fasses plus parler de
+toi jusqu'à l'arrivée de Bernard, si tu veux qu'il t'épouse; car, sans
+cela, point de salut. On m'a parlé de Matthieu, le contre-maître....
+
+--Oh! père, pouvez-vous croire?...
+
+--Je ne crois rien, tu le vois bien, puisque je veux que tu sois ma
+fille comme auparavant; mais, enfin, il faut prendre ses précautions en
+ce monde. Je suis vieux, Rose, et j'ai bien vu des filles qui auraient
+juré de.... Allons, ne pleure pas, mon enfant, je ne te dis pas cela
+pour t'affliger, mais parce que je ne veux pas qu'on se moque de moi.»
+
+Pendant qu'il parlait, je pleurais comme une Madeleine. Hélas! madame
+je commençais à voir toutes les suites de ma faute, et tous les malheurs
+que je m'étais attirés. Mon père en fuite, moi déshonorée, mon enfant
+sans père, et toute ma vie perdue pour un moment d'oubli.
+
+«Et vous irez chercher mon père? dis-je au vieux Bernard.
+
+--J'irai le chercher, Rose, mais je ne réponds pas qu'il revienne.
+_Sans-Souci_ a de l'honneur, et l'on n'aime pas à voir sa fille montrée
+au doigt dans le quartier.»
+
+Chacune de ses paroles me perçait le coeur, et le pauvre homme
+n'y faisait pas attention et ne s'apercevait pas de l'effet de ses
+consolations. Enfin il fut résolu qu'il irait chercher mon père le
+lendemain.
+
+Il partit, en effet, et, deux jours après, ramena mon père. Il ne se
+borna pas là, et chercha à nous réconcilier. Aux premiers mots, le vieux
+_Sans-Souci_ l'interrompit:
+
+«Laisse-nous, Bernard. Je veux lui parler seul.»
+
+Quand la porte fut refermée, mon père me dit, sans me regarder:
+
+«Assieds-toi, Rose. Je ne te reproche rien. J'aurais dû te garder mieux.
+J'ai oublié mon devoir de père. Dieu m'en punit. J'ai eu confiance en
+toi; tu m'as trompé, tu ne me tromperas plus. Aujourd'hui tu es femme
+et maîtresse de toi. Je n'ai plus aucun droit sur toi. Si tu veux courir
+les champs et prendre un autre amant, en attendant le retour de Bernard,
+tu es libre. Je ne te dirai pas un mot, je ne ferai plus un pas pour
+t'en empêcher. Mais si je n'ai plus de droits, j'ai encore des devoirs
+envers toi. Je dois te protéger jusqu'à ton mariage (si tu dois te
+marier jamais), contre la faim, la misère et les mauvais sujets. Quoique
+tu aies mérité d'être insultée, je ne veux pas qu'on t'insulte, et le
+premier qui te parlera plus haut ou autrement qu'à l'ordinaire, je lui
+romprai les os; oui, je lui romprai les os! ajouta-t-il en frappant sur
+la table un coup si fort, qu'elle se fendit en deux. Je voulais d'abord
+te quitter et te laisser cette maison, que j'avais bâtie pour toi, où
+ta mère est morte, où tes soeurs sont nées, je ne voulais plus te voir;
+mais si l'on croyait que je t'abandonne, tout le monde te cracherait à
+la figure, car on serait bien aise d'insulter une femme sans défense.
+Cela dispense les autres femmes de faire preuve de vertu.»
+
+Les paroles sortaient une à une de son gosier avec un effort qui faisait
+peine à voir. Ces trois jours passés à courir la campagne l'avaient
+fatigué plus qu'une longue maladie. Je l'écoutais, abattue, consternée,
+presque prosternée, sans rien dire. Il reprit:
+
+«Nous vivrons donc ensemble comme par le passé. Tout ce qui te manquera,
+je te le donnerai mais tu ne seras plus pour moi qu'une étrangère.»
+
+A ces mots, je fondis en larmes et me jetai à genoux devant lui. Il
+m'écarta doucement de la main, se leva, et, prenant sa hache, il alla
+travailler comme à l'ordinaire.
+
+Je me couchai sur mon lit, les membres brisés par la fatigue et la
+douleur. La fièvre me prit et ne me quitta qu'au bout de huit jours.
+Cependant mon histoire commençait à se répandre. Le départ subit de mon
+père et son retour, qu'on ne s'expliquait pas, avaient fait causer les
+voisins, car dans notre pays tout est événement. On interrogea mon père,
+qui ne répondit rien, suivant sa coutume. Alors la mère de Bernard fit
+entendre qu'elle en savait sur ce mystère plus long qu'elle n'en voulait
+dire. On la pressa de parler.
+
+«C'est bon, c'est bon, dit-elle; ce n'est pas pour rien qu'on m'a
+surnommée Bouche-close. Vous voudriez bien savoir ce qu'il y a, mes
+petits amis; mais vous ne saurez rien, c'est moi qui vous le dis.
+
+--On ne saura rien parce qu'il n'y a rien, dit une voisine.
+
+--Ah! vous croyez qu'il n'y a rien vous autres? Et pourquoi donc le
+vieux _Sans-Souci_ aurait-il?... Mais je ne veux rien dire, pour vous
+faire enrager.
+
+--Bon! s'il y avait quelque chose, reprit une autre, est-ce que vous ne
+l'auriez pas tambouriné depuis longtemps aux quatre coins de la ville?
+
+--Tambouriné! vieille folle? c'est vous qu'on tambourine tous les jours
+depuis soixante ans! Ah! je tambourine les secrets! Eh bien! vous ne
+saurez pas celui-là, vous ne le saurez jamais, c'est-à-dire... vous
+ne le saurez pas avant le temps. N'empêche que Bernard est un fameux
+gaillard et un joli garçon.
+
+--Voilà du nouveau! cria la vieille qui avait parlé de tambouriner. Elle
+va nous faire l'éloge de son Bernard. Un joli garçon, n'est-ce pas, un
+va-nu-pieds qui n'a jamais su gagner dix sous!...
+
+--Mon Bernard! un va-nu-pieds! Eh bien! quand je lâcherai mon coq,
+gardez vos poules, mes amies, je ne vous dis que ça.
+
+--Un fameux coq! ce Bernard! Ne dirait-on pas que les filles vont courir
+après lui?
+
+--Eh bien! et quand on le dirait, sais-tu qu'il y en a plus d'une
+qui!... Mais je ne veux rien dire, j'en dirais trop. Et après tout, ce
+n'est pas sa faute, à cette pauvre fille!...
+
+--Quelle pauvre fille? dit une des curieuses. Quelle est l'abandonnée du
+ciel qui voudrait d'un vilain singe comme ton Bernard?
+
+--L'abandonnée du ciel! Apprends, dévergondée, que tu serais encore bien
+heureuse d'être cette abandonnée du ciel, et si Bernard avait voulu....
+Demande plutôt à....
+
+--A qui, mère Bernard?
+
+--A mon bonnet, bavarde! Tu voudrais bien savoir ce que je ne veux pas
+te dire; mais ce n'est ni moi, ni Bernard, ni le vieux _Sans-Souci_,
+qui....
+
+--Le vieux _Sans-Souci_! cria l'autre, c'est donc Rose-d'Amour, Rose la
+vertueuse, Rose la rusée, Rose la renchérie, Rose qui fait la fière en
+public avec les garçons?
+
+--Qui est-ce qui te parle de Rose-d'Amour, langue du diable, langue
+pestiférée?
+
+--Bon! la vieille se fâche; mais c'est toi qui nous as parlé du vieux
+_Sans-Souci_.
+
+--Le fait est, dit une autre, que Rose pâlit tous les jours.
+
+--Rose maigrit, Rose se dessèche, Rose dépérit.
+
+--C'est faux, dit la première qui avait parlé, Rose-d'Amour ne maigrit
+pas; au contraire, elle engraisse. Rose-d'Amour était en fleurs ce
+printemps, elle donnera des fruits cet hiver.
+
+--Est-ce que vous allez devenir grand'mère, mère Bernard?»
+
+La pauvre femme vit bien alors qu'elle avait trop parlé. Le plaisir
+de vanter son fils lui avait fait dire ce malheureux secret. Dès le
+lendemain, ce fut l'histoire de tout le quartier. Quand j'entrai dans
+l'atelier, le contre-maître vint me prendre le menton en riant. Mes
+camarades se moquèrent de moi; ce fut une risée générale. Le soir, on
+se mit en haie pour me voir passer. Ah! madame, les femmes sont si dures
+les unes pour les autres!
+
+Cependant je n'osai rien dire, de peur que mon père ne se fît quelque
+querelle avec les voisins. Heureusement le pauvre homme, tout occupé de
+son propre chagrin, ne s'aperçut pas des affronts qu'on me faisait. Il
+allait de bonne heure à son travail, il revenait à la nuit close; pour
+éviter tous les regards, il se coulait le long des murs, il faisait des
+détours et rentrait à la maison en suivant des sentiers de chèvre. Nous
+ne nous parlions plus. Je préparais la soupe comme à l'ordinaire; il
+prenait son écuelle, s'enfonçait dans le coin de la cheminée et mangeait
+sans lever les yeux. Quand il avait fini il allait s'asseoir sur le
+rocher, mais seul, car je n'osais plus lui tenir compagnie; il demeurait
+là une heure ou deux, à réfléchir, rentrait et se couchait. A peine si
+je lui disais d'une voix tremblante:
+
+«Bonsoir, père.»
+
+Il me répondait:
+
+«Bonsoir.»
+
+Et se retournait du côté de la muraille. J'allais alors dans ma chambre,
+et je passais la moitié de la nuit à pleurer.
+
+Voilà, madame, comment je passai la moitié de l'année. Enfin,
+j'accouchai d'une fille avec des douleurs terribles. Mon père avait fait
+venir la sage-femme et attendait, dans la chambre à côté de la mienne,
+que je fusse délivrée. Quand ma petite fille fut née, il la prit
+dans ses bras, l'enveloppa lui-même dans les langes et la mit dans le
+berceau; puis il entra pour me voir, et me demanda si j'avais besoin de
+quelque chose.
+
+«Je n'ai besoin de rien, lui dis-je, que de ton pardon.»
+
+Il se détourna sans répondre, et sortit en s'essuyant les yeux. Le
+pauvre homme était, je crois, mille fois plus malheureux que moi. Il
+m'aimait tant, et il me voyait si malheureuse! Mais il craignait de me
+donner la moindre marque d'amitié.
+
+Quand je pus me lever, je lui demandai bien humblement la permission de
+nourrir moi-même mon enfant. Je craignais qu'il ne voulût pas la voir.
+
+«Il est bien tard, dit-il, pour me demander cette permission-là; mais la
+pauvre enfant est innocente. Garde-la.»
+
+Ce fut sa seule parole; mais je le voyais me regarder souvent quand il
+pensait n'être pas vu, et s'attendrir sur mon sort. Il allait chercher
+lui-même ou acheter tout ce dont j'avais besoin, et quand je voulais le
+remercier, il répondait brusquement:
+
+«C'est pour l'enfant.»
+
+Quand il fut question du baptême, je voulus encore lui demander conseil.
+
+«Appelle-la comme tu voudras,» dit-il.
+
+Je l'appelai Bernardine en souvenir de son père; mais comme ce nom
+faisait mal au vieux _Sans-Souci_, je changeais, quand il était là, ce
+nom pour celui de ma mère, qui s'appelait Jeanne.
+
+Petit à petit, nous reprîmes notre vie ordinaire. Je nourrissais mon
+enfant, et comme je savais coudre, je gagnais encore quelque argent à
+demeurer dans la maison. Le père et la mère de Bernard venaient nous
+voir souvent, et nous parlions ensemble de Bernard, du moins quand mon
+père n'y était pas, car la première fois qu'on en parla devant lui il se
+leva, sortit, et ne voulut pas rentrer de toute la soirée.
+
+Il faut vous dire, madame, que ma pauvre Bernardine était jolie comme
+un ange, avec de beaux cheveux blonds frisés, de petites dents blanches
+comme du lait, et des lèvres comme on n'en fait plus. Dès l'âge de huit
+mois elle commença à marcher, et à neuf mois elle disait papa et maman,
+comme une personne naturelle.
+
+Le vieux _Sans-Souci_, malgré tout son chagrin, ne tarda pas à l'aimer
+plus que moi-même. Il la prenait dans ses bras, il lui riait, il lui
+chantait des chansons comme on en fait aux petits enfants:
+
+ Do, do,
+ L'enfant do.
+
+Il la berçait dans ses bras, il la portait dans le jardin, il la mettait
+à cheval sur son cou, la promenait et la faisait sauter et danser. Quand
+elle eut un an, il finit par ne pouvoir plus s'en séparer. Vous jugez si
+j'étais contente et si j'espérais de me réconcilier avec lui.
+
+Il m'arriva bientôt un autre bonheur.
+
+Depuis que j'avais sevré mon enfant, j'étais retournée à l'atelier, où
+l'on finissait par s'accoutumer à moi. Le contre-maître seul essayait
+encore de prendre avec moi un air familier, mais je me tenais toujours
+aussi loin que je pouvais, et même un jour, comme il voulut m'embrasser
+de force pendant que mes camarades riaient, je le menaçai de tout dire à
+mon père.
+
+«Est-ce que tu crois que je le crains ton père?» dit-il en grognant et
+grondant comme un dogue.
+
+Mais il n'osa plus y revenir, et je vécus tranquille pendant quelque
+temps.
+
+
+
+
+ VII
+
+
+Un soir, la mère de Bernard entra chez nous avec son mari. Elle tenait à
+la main une grande lettre ouverte qui me fit battre le coeur dès que je
+l'aperçus.
+
+«Eh bien! Rose-d'Amour, dit-elle en m'embrassant, voici des nouvelles de
+Bernard. Il n'est pas mort, il n'est pas estropié: il est vainqueur du
+sultan de Maroc; il a les galons de caporal; il a pris la _tante_ du
+sultan. Ah! pour ça, je ne n'y comprends rien. Que veut-il faire de la
+tante du Sultan? Il valait bien mieux prendre son neveu; mais il paraît
+qu'il courait à bride abattue et que Bernard, qui était à pied et qui
+portait son sac et son fusil, n'a pas pu le rattraper. C'est égal,
+c'est bien drôle de laisser là sa tante. Pourquoi l'avait-il menée à la
+bataille?
+
+--Voyons, dit le vieux Bernard, donne-moi la lettre pour que je la lise,
+car tu nous la racontes si bien que je n'y comprends plus rien.
+
+--Et qu'est-ce que tu comprends, vieux fou? Tu ne sais pas seulement
+faire cuire ta soupe, et si tu fermais les yeux tu ne saurais pas la
+manger. Écoute-moi cette lettre, Rose, et tu verras les belles choses
+qu'il dit pour toi et pour moi.»
+
+En même temps, elle commença sa lecture. Tenez, madame, voici la lettre:
+
+
+«Isly.... 1845.
+
+
+«Ma chère mère,
+
+«La présente est pour vous dire que je me porte bien et que je souhaite
+que la présente vous trouve dans le même état qu'elle me quitte,
+c'est-à-dire joyeuse et bien portante, ainsi que mon père, le vieux
+Sans-Souci et ma petite Rose-d'Amour, et mes parents, et mes amis, et
+toutes mes connaissances.
+
+«Subséquemment, je viens d'être fait caporal avec des galons dont
+auxquels je me suis fait sensiblement hommage pour la circonstance de ce
+que les Morocains sont venus nous attaquer pendant que nous mangions la
+soupe, ce qui m'a dérangé notoirement, vu qu'il est sensible qu'on ne
+peut manger la soupe et faire le coup de feu avec commodité, et qu'il
+faut choisir substantiellement entre la soupe et l'étrillement du
+moricaud, dont j'ai choisi l'étrillement, dans l'espérance de manger
+plutôt ma soupe et plus tranquillement, ce qui n'a pas manqué.
+
+«Insensiblement le sultan de Maroc, qu'on appelle Raman, Karaman ou
+quelque chose de pareil, vu que dans son pays on est comme qui dirait
+aux galères et qu'on y rame à perpétuité, à cause du soleil qui est
+chaud comme braise et qui rend noirs comme charbon ceux qui ont la
+négligence de le regarder en face, ce pauvre sultan, que je dis, a eu
+l'imprudence de venir se frotter contre ma baïonnette, dont je lui ai
+montré la pointe avec l'intention de la lui mettre dans la poitrine
+comme dans un fourreau; mais que le moricaud, pénétrant mon dessein, m'a
+grossièrement montré le dos, comme s'il avait eu besoin d'un lavement;
+mais que je n'ai pas eu le temps d'obtempérer à son désir, vu qu'il
+était déjà loin et que ma baïonnette conséquemment n'a pas des ailes
+comme les oiseaux, et que, comme dit l'autre, ce n'est pas la peine
+de courir après la mauvaise compagnie, et que, s'il m'a fait une
+impolitesse en me tournant le dos, je puis bien lui pardonner
+diamétralement en long et en large, vu qu'il a fait le même affront au
+maréchal Bugeaud et à tous les officiers et sous-officiers du régiment,
+et que le sergent-major m'a dit qu'il aurait fait la même chose au grand
+Napoléon lui-même.
+
+«Itérativement et sans tarder, j'ai couru droit vers sa tente, qui était
+étendue sur six bâtons dorés et qui prenait l'air au soleil, et que moi
+et Dumanet nous l'avons emportée à nous deux sur nos épaules et qu'on a
+dit que nous aurions la croix, ou du moins que mon capitaine l'aurait,
+ce qui honore toute la compagnie et subséquemment le simple soldat, dont
+auquel du reste mon capitaine a bien voulu me dire que je serais mis à
+l'ordre du jour et que j'aurais les galons de caporal, ce qui m'a fait
+plaisir, vu que je sais que tu es glorieuse de ton fils et que tu seras
+bien aise d'apprendre qu'il est le brave des braves ou qu'il ne s'en
+faut de guère, mais qu'il t'aime toujours par-dessus toute chose,
+mère Bernard, excepté toutefois ma chère Rose-d'Amour que j'espère qui
+m'attendra toujours, et qui sera éternellement ma chérie.
+
+«Je compte que tu m'écriras bientôt pour me donner de tes nouvelles,
+et subséquemment de celles de mon père, de Rose-d'Amour et de toute la
+famille, et que tu me diras qui est-ce qui vit et qui est-ce qui meurt,
+et qui est-ce qui se marie, et je t'embrasse sur les deux yeux.
+
+ «Ton fils honoré,
+
+ «Bernard.»
+
+«Dis à Rose-d'Amour que je voulais lui envoyer la tente du sultan, mais
+qu'on va l'embarquer pour la France et la donner au roi Louis-Philippe,
+qui pourra la montrer, s'il veut, à tous ces badauds de Parisiens.
+Dis-lui aussi que voici bientôt deux ans que je suis loin d'elle et que
+nous n'avons plus que cinq ans à attendre.»
+
+
+
+Je ne sais pas, madame, ce que vous pensez de cette lettre, mais, pour
+moi, elle me fit un effet dont vous ne pouvez pas avoir d'idée. Tout
+ce que j'avais souffert, je l'oubliai en un instant. Je ne pensai plus
+qu'au bonheur de revoir Bernard, et, s'il faut le dire, ses galons de
+caporal me rendaient toute fière. Je pensai tout de suite qu'il avait
+gagné la bataille à lui tout seul, et que c'était une grande injustice
+de ne pas lui donner la croix et de ne pas mettre son nom dans tous
+les journaux; et j'enviai la mère de Bernard, qui pouvait s'en aller et
+montrer sa lettre dans tout le quartier et se faire honneur de son
+fils, comme j'aurais voulu me faire honneur de mon mari et du père de ma
+petite Bernardine.
+
+Mon père, qui avait tout entendu, et qui n'en faisait pas semblant,
+parut plus content qu'à l'ordinaire, et pendant quelques jours je fus
+presque heureuse. Hélas! madame, ce n'était qu'un moment de repos dans
+ma douleur, et ce que j'avais souffert n'était rien auprès de ce que
+j'avais à souffrir encore.
+
+Un soir, c'était pendant l'été, après souper, mon père tenait ma petite
+Bernardine dans ses bras et était assis sur un banc devant la porte.
+Il s'amusait à la faire sauter sur ses genoux et la faisait rire aux
+éclats, lorsqu'un homme qu'il connaissait vint à passer. C'était un
+mauvais ouvrier, méchant, querelleur, ivrogne, et qui avait eu quelque
+dispute avec mon père deux mois auparavant, je ne sais plus à quel
+sujet.
+
+Quand cet homme vit mon père ainsi occupé, comme il avait bu ce jour-là,
+il voulut l'insulter et lui dit:
+
+«Bonsoir, _Sans-Souci_, comment va ta petite bâtarde?»
+
+A ces mots, mon père, qui était l'homme le plus doux du monde et le plus
+ennemi des batailles, devint pâle comme un mort; il déposa Bernardine à
+terre, et saisissant l'homme aux cheveux, il le roula dans la poussière
+et l'accabla de coups de pied et de coups de poing.
+
+Les voisins voulurent l'arracher de ses mains, mais mon père y allait
+avec tant de rage qu'on ne put jamais délivrer l'autre; à peine si l'on
+parvint à le relever à demi, tout sanglant et la bouche écumante.
+
+Cependant, à force de frapper, mon père, fatigué, finit par lâcher
+prise. A ce moment, l'autre ayant ses deux mains libres, tira de sa
+poche un compas (c'était un charpentier comme mon père) et l'en frappa
+deux fois dans la poitrine. Mon père tomba aussitôt, et l'autre se sauva
+sans qu'on pût l'arrêter.
+
+Jugez, madame, quel spectacle pour moi qui voyais toute cette bataille
+commencée à cause de moi, et qui ne pouvais pas l'empêcher. Je me jetai
+sur mon père pour le relever; mais il était en tel état qu'il fallut
+le porter sur son lit. On appela le médecin, qui secoua la tête et dit
+qu'il n'avait pas deux heures à vivre.
+
+«Puisqu'il en est ainsi, dit mon père, sortez tous: je veux parler à ma
+fille.»
+
+Mes yeux se fondaient en eau. Je ne pouvais plus parler. Je m'avançai
+vers son lit.
+
+«Embrasse-moi, dit-il, ma chère enfant, et réconcilions-nous, puisque je
+vais mourir. Dieu me punit d'avoir été peut-être trop sévère avec toi,
+après avoir été trop négligent.
+
+--Oh! père, tu me pardonnes!»
+
+Et je l'embrassai de toutes mes forces.
+
+«Je ne te pardonne pas, ma pauvre Rose, dit-il, c'est Dieu seul qui
+pardonne. Moi, je t'aime. Qu'est-ce que je pourrais te reprocher? Ne
+m'as-tu pas aimé, soigné, caressé? As-tu été ingrate ou méchante avec
+moi? Jamais. Et si tu as manqué à tes devoirs de femme, n'est-ce pas
+toi qui en as porté la peine? Va, je t'aime, et si je regrette quelque
+chose, c'est de te laisser seule et sans protection sur la terre, car
+tes soeurs, je le sais, sont tout occupées de leurs maris et de leurs
+enfants, comme il est naturel, et ne pourront jamais t'aider. Je ne
+puis plus rien pour toi que te donner cette maison. Je te la donne. Tes
+soeurs ont reçu leur dot. Toi, attends Bernard, puisqu'il le faut, et
+élève Bernardine mieux que je ne t'ai élevée. Je ne te demande pas de la
+rendre meilleure et plus douce que toi, car tu as toujours été bonne et
+soumise envers moi, ni plus laborieuse, car je ne t'ai jamais vu
+perdre une minute, mais de la surveiller mieux. Hélas! tu vois tous les
+malheurs qui naissent d'un moment d'oubli. Apporte-moi Bernardine.»
+
+Il la prit dans ses bras, la regarda un moment, l'embrassa, et me la
+rendit en disant:
+
+«C'est tout ton portrait; elle sera aussi jolie que toi.»
+
+Quelques moments après, le prêtre entra et resta seul pendant une
+demi-heure avec lui. Quand il fut sorti, je revins à mon tour, je pris
+la main de mon père; il fit un effort pour me sourire encore, et mourut.
+
+Je me trouvai seule sur la terre, avec Bernardine qu'il fallait
+protéger, quand j'avais moi-même si grand besoin de protection.
+
+
+
+
+ VIII
+
+
+Ce nouveau et terrible malheur, le plus grand de tous peut-être, qui
+venait de me frapper, aurait dû exciter la pitié de nos voisins; ce fut
+tout le contraire. Quand j'allai en pleurant, et la tête cachée dans le
+capuchon de ma mante, mener au cimetière le corps de mon pauvre père,
+j'entendis de tous côtés des cris contre moi.
+
+«La voilà, cette coquine qui a fait assassiner son père! La voilà, cette
+dévergondée! Si elle n'avait pas eu une si mauvaise conduite, le pauvre
+homme vivrait encore. Ah! c'était un digne homme, celui-là, et qui
+méritait bien de n'être pas le père d'une pareille effrontée!... Pauvre
+vieux Sans-Souci! il n'aurait pas donné une chiquenaude à un enfant ni
+fait de mal à une mouche, mais elle l'a tourmenté toute sa vie et n'a
+pas eu de repos qu'il ne fût tué. La misérable! comment ose-t-elle se
+montrer dans les rues? On devrait la poursuivre à coups de pierres?»
+
+Voilà, madame, les choses les plus douces qu'on disait de moi et que
+j'eus tout le temps d'entendre de notre maison à l'église et de l'église
+au cimetière.
+
+Quand le cercueil fut descendu dans la fosse, et quand les premières
+pelletées de terre eurent été jetées sur le corps les cris redoublèrent,
+et quelques-uns parlaient de me jeter dans la rivière.
+
+A ce moment-là, brisée par la fatigue, par la honte, par le désespoir,
+je me trouvai mal et je tombai sans connaissance dans le cimetière même.
+Personne, excepté le vieux Bernard, ne s'occupa de me relever; on cria
+même que c'était une comédie, que je cherchais à inspirer de la pitié
+aux assistants; et quand, ranimée par les soins du père Bernard, je pus
+sortir du cimetière et revenir à la maison, on me suivit dans la rue
+avec des huées.
+
+Enfin, madame, j'avais bu le calice jusqu'à la lie, et j'étais devenue
+comme insensible à tout. Au point où j'étais arrivée, je ne craignais ni
+n'espérais plus rien, et la mort même aurait été pour moi un bienfait.
+
+Quant je rentrai chez moi, le vieux Bernard me quitta. C'était un
+honnête homme, mais il craignait qu'on ne lui fit un mauvais parti, et
+il n'était pas de force ni d'humeur à me défendre seul contre tous. La
+mère Bernard, quoi qu'elle aimât beaucoup Bernardine, ne voulait pas non
+plus se compromettre pour moi, car on quitte volontiers ceux contre qui
+le monde aboie, et ce sont de solides amis ceux qui vous défendent quand
+vous êtes seul contre tous.
+
+Ce soir-là, quand je me vis seule au coin de mon feu, à cette place où
+mon père était encore assis la veille, je fus prise d'une telle envie de
+pleurer et d'un tel désespoir que j'eus un instant l'idée de me briser
+la tête contre les murs. Je pensais que j'étais seule au monde,
+que Bernard m'avait oubliée ou m'oublierait à coup sûr; que s'il ne
+m'oubliait pas, ses parents l'empêcheraient d'épouser une fille sans dot
+et déshonorée, qu'il me trouverait vieille et laide à son tour, qu'on
+lui ferait cent histoires de moi où je serais peinte comme une mauvaise
+fille, et qu'il faudrait qu'il m'aimât d'un amour sans pareil s'il
+pouvait résister à tous ces dégoûts. Enfin, mon coeur ne me fournissait
+que des sujets de chagrin, et si ce désespoir avait duré quelque temps,
+je crois que j'en serais devenue folle.
+
+Pendant que je réfléchissais ainsi, ma petite Bernardine, que j'avais
+mise dans son berceau et oubliée, s'écria:
+
+«Papa! papa!»
+
+A ce cri, qui me rappelait si cruellement ma perte, je me remis à
+pleurer et j'allais la prendre dans son berceau; mais l'enfant, effrayée
+sans doute de voir ma figure pâle et décomposée, détourna la tête et se
+mit à crier plus fort:
+
+«Papa! papa!»
+
+Je sentis alors que j'étais mère et qu'il n'était plus temps de se
+désespérer.
+
+«Papa est sorti, lui dis-je.
+
+--Il est sorti.... Va-t-il revenir bientôt?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Il reviendra en été? dit l'enfant.
+
+--Oui, mon enfant, en été.»
+
+Ces deux mots la calmèrent. Il faut savoir que, lorsqu'elle demandait
+quelque chose qu'il m'était impossible de lui donner, j'avais l'habitude
+de lui promettre de le donner en été, et ce mot dont elle ne connaissait
+pas le sens lui faisait autant de plaisir que si j'avais fait sa
+volonté.
+
+Au bout d'un instant, Bernardine s'endormit dans mes bras, et je la
+plaçai sur son lit.
+
+Je demeurai enfermée chez moi pendant plusieurs jours sans voir personne
+car les parents mêmes de Bernard m'avaient abandonnée, et mes soeurs et
+mes beaux-frères ne voulaient plus me voir. Enfin, il fallut sortir et
+aller chercher de l'ouvrage à l'atelier.
+
+Aussitôt qu'on me vit paraître, ce ne fut qu'un cri contre moi. Toutes
+mes camarades se levèrent pour me chasser et déclarèrent qu'elles
+partiraient si je rentrais au milieu d'elles. Madame, j'étais si
+désespérée que je ne ressentis pas ce terrible affront comme j'aurais
+fait en toute autre circonstance; je m'assis sur une chaise en faisant
+signe que je ne pouvais plus me soutenir, ni parler, et que je priais
+qu'on eût pitié de moi.
+
+Mais le triste état où j'étais ne m'aurait pas sauvée de cette avanie si
+Matthieu le contre-maître n'avait pas pris mon parti.
+
+«Que lui voulez-vous, dit-il, à cette pauvre Rose-d'Amour? Elle a un
+enfant; eh bien! et vous, n'avez-vous pas fait tout ce qu'il faut faire
+pour en avoir aussi? Asseyez-vous et tenez-vous tranquilles, ou si
+quelqu'une de vous remue je la mets à la porte de l'atelier. Et vous
+Rose, allez à votre métier. C'est moi qui aurai soin de vous.
+
+--Il aura soin! il aura soin! dit tout bas en grondant l'une des plus
+furieuses. Est-ce qu'il va prendre la succession de Bernard?»
+
+Matthieu l'entendit et lui donna un grand coup de poing sur l'épaule.
+
+«Tais-toi, dit-il, ou je vais raconter tes histoires.»
+
+Cette menace fit taire tout le monde, mais on ne cessa par pour cela
+de me haïr et de me persécuter secrètement; cependant, c'était déjà
+beaucoup de pouvoir travailler et vivre.
+
+Vous êtes étonnée, madame, et vous croyez peut-être que j'avais affaire
+à de très-méchantes femmes. Pas du tout: elles n'étaient ni meilleures
+ni plus mauvaises que celles qu'on voit tous les jours dans la rue; mais
+elles me voyaient à terre et me frappaient sans réflexion, comme on fait
+toujours pour le plus faible, dans le grand monde aussi bien que dans le
+petit.
+
+Quand je revins chez moi, j'y trouvai la mère de Bernard, qui gardait
+ma petite fille pendant que j'étais à l'atelier. Elle fut bien contente
+d'apprendre que j'avais enfin trouvé de l'ouvrage.
+
+«Est-ce que tu vas vivre seule? me dit-elle.
+
+--Et comment voulez-vous que je vive? Mes soeurs ne veulent pas de moi.»
+
+Je vis qu'elle était tentée de m'offrir un logement dans sa maison,
+mais qu'elle n'osait me le proposer de peur de s'engager et d'engager
+Bernard. D'ailleurs, son mari pouvait le trouver mauvais: il avait
+été très fâché du bruit qui s'était fait et des paroles qu'il avait
+entendues le jour de l'enterrement de mon père; il ne voulait pas
+s'exposer à une seconde algarade. C'était un homme sage et voyez-vous,
+madame, les hommes de ce caractère n'aiment pas à s'exposer sans
+nécessité.
+
+Je vécus donc seule, ne sortant que pour aller le dimanche à la messe et
+tous les autres jours à l'atelier. Je commençai aussi à réfléchir et à
+écouter avec plus de soin les exhortations qu'on faisait en chaire tous
+les dimanches.
+
+Jusque-là j'avais entendu, sans les comprendre, les paroles de
+l'Évangile que lisait le curé dans sa chaire, ou plutôt, comme font les
+enfants, je marmottais des prières dont je n'avais jamais cherché le
+sens; mais quand je sentis que j'étais seule sur la terre, et que je ne
+pouvais attendre de consolation de personne, je commençai à réfléchir
+et à vouloir causer avec Dieu même, puisqu'on dit qu'il écoute également
+tout le monde, et qu'il n'est pas besoin d'être savant pour l'entretenir
+face à face.
+
+En récitant les premiers mots de la prière que je faisais soir et matin:
+«Notre Père qui êtes aux cieux,» je fus étonnée de n'avoir jamais pensé
+à ce que je commençai à me faire du ciel une idée que je n'avais jamais
+eue auparavant.
+
+Je me souvins que mon père, qui n'était pourtant pas un savant, m'avait
+souvent dit que le ciel était tout autre chose que ce qu'on se figure;
+que c'était une espace immense où roulaient des milliards d'étoiles, et
+que ces étoiles étaient un million de fois plus éloignées de nous que
+le soleil, et qu'elles étaient elles-mêmes des soleils, et qu'autour de
+chacun de ses soleils tournaient des quantités innombrables de mondes
+plus grands que la terre entière et la mer; et je fis réflexion que si
+notre soleil était si petit en comparaison de cet espace immense, et
+si petite notre terre en présence du soleil, et si petite ma ville en
+présence de la terre entière, et moi si petite dans cette ville même, ce
+n'était pas la peine de s'occuper de mes voisins, ni de leur haine, ni
+de leur mépris; que la vie ici-bas était assez courte pour qu'on pût
+eu oublier facilement et promptement toutes les douleurs; que si ce
+voisinage m'était insupportable, je pouvais me réfugier dans ma chambre
+et que mon âme trouverait aisément un abri dans ces pensées et dans ces
+espérances, qu'il n'était au pouvoir de personne de m'enlever.
+
+Je pensai aussi que cette vie éternelle dont nous parlait le curé
+n'était peut-être pas autre chose qu'une vie nouvelle dans un monde
+meilleur, où je pourrais aisément trouver une place si je remplissais
+tous mes devoirs sur la terre; je pensai aussi avec joie que si j'avais
+commis une grande et inexcusable faute, je l'avais très cruellement
+expiée; que le départ de Bernard, la mort de mon père, la haine et le
+mépris de mes voisins étaient des châtiments dont la justice divine
+pouvait se contenter, et que s'il m'arrivait de quitter cette vie avant
+le retour de Bernard, je pouvais espérer, ne m'étant pas révoltée contre
+ma destinée, qu'elle cesserait de me poursuivre dans un autre monde, et
+que je pourrais rejoindre mon père et vivre heureuse à mon tour.
+
+Ces réflexions, que je vous dis bien, mal, et que je ne fis pas en un
+jour, commencèrent à rendre mon esprit plus tranquille. Je ne craignais
+plus comme auparavant de tomber dans un affreux désespoir; ou plutôt,
+comme j'étais étendue toute meurtrie au fond du précipice, je ne
+craignais plus aucune chute ni aucune meurtrissure. Cependant mes
+épreuves n'étaient pas terminées.
+
+
+
+
+ IX
+
+
+Le meurtrier de mon père ayant été arrêté, fut jugé deux mois après à
+la cour d'assises. Je fus forcée, comme témoin, d'assister au jugement.
+Nouvelle douleur, qui recommençait l'ancienne.
+
+Ah! madame, si vous saviez dans quels termes les magistrats me
+parlèrent, comme on me fit entendre, en m'interrogeant, que j'étais
+une fille perdue, comme tous les témoins déclarèrent que j'avais une
+réputation déplorable, comme le procureur du roi me renvoya à ma place
+d'un air de mépris en relevant la manche de sa robe, comme on rejeta sur
+moi tous les torts de la querelle, comme l'avocat de celui qui avait tué
+mon père fit l'éloge de son client, comme il assura que mon pauvre père,
+le vieux _Sans-Souci_, était un homme sans moeurs, un vagabond, mal
+famé; que sais-je encore (hélas! pauvre père! un si bon ouvrier,
+si laborieux et si doux! et c'est moi qui lui attirais toutes ces
+injures!)? comme il ajouta que son client avait donné une marque
+d'intérêt et d'amitié à mon père en lui demandant des nouvelles de sa
+petite-fille; comment mon père, qui était toujours (à son dire) ivrogne
+et furieux, avait répondu par des injures et des coups à cette marque
+d'amitié; comme il avait voulu assommer le client, pris en traître (en
+traître!) et forcé de se défendre, avait résisté de son mieux; comment
+un compas s'était trouvé dans sa poche: comment mon père avait voulu
+le prendre et l'en frapper; comment l'autre s'était débattu et mon père
+s'était enferré, ce qu'on pouvait appeler «une justice de la divine
+Providence.».
+
+Enfin, madame, il parla tant et si bien; il leva si souvent les bras
+vers le ciel et les fit retomber sur la barre, il invoqua les présents
+et les absents, et il dit de si belles choses de son client et de si
+laides de mon père et de moi, que l'assassin fut acquitté et que le
+peuple le reconduisit en poussant des cris et en applaudissant à la
+sentence; et moi, pour échapper aux coups de pierres et aux huées,
+j'attendis la nuit, je traversai la ville en courant, et m'enfermai chez
+moi en grande peur d'être poursuivie. C'est la justice des hommes.
+
+Quand je rentrai, ma petite Bernardine me tendit les bras en riant; je
+la pris à mon cou, je la serrai de toutes mes forces sur ma poitrine,
+comme si l'on avait voulu me l'arracher, et je me sentis consolée.
+Après tout, grâce à mon travail et au petit jardin que mon père m'avait
+laissé, je n'avais ni froid ni faim, et je pouvais vivre en paix, entre
+ma famille et Dieu. Combien de malheureux voudraient pouvoir en dire
+autant!
+
+Cependant je comptais les jours, les mois et les années qui me
+séparaient encore de Bernard. Lui seul me restait sur la terre; mais
+s'il venait à m'abandonner, je me sentais tout à fait découragée, car
+les réflexions pieuses et la confiance en Dieu pouvaient bien m'adoucir
+l'amertume de la vie, mais non pas me la rendre précieuse et me la faire
+aimer. L'amour seul pouvait faire ce miracle.
+
+Une chose surtout, quand j'étais seule, m'inquiétait cruellement.
+Pourquoi ne m'écrivait-il pas? Il est vrai que je ne savais pas
+l'écriture (c'est un de nos grands malheurs à nous, pauvres ouvrières),
+mais la mère Bernard aurait dû me lire ses lettres.
+
+Quand je l'interrogeais, elle répondait toujours:
+
+«Bernard va bien, il sera sergent un de ces jours. Son capitaine est
+très-content. S'il veut être officier, il le sera, et même colonel.
+
+--Colonel!»
+
+A vous dire le vrai, madame, je ne sais pas trop ce que c'est qu'un
+colonel; mais j'ai toujours entendu dire qu'il faut être si riche et si
+grand seigneur pour en porter les épaulettes, que j'avais peine à
+croire que Bernard pût être colonel, et cependant, en y pensant bien, je
+trouvais que personne n'en pouvait être plus digne.
+
+J'ai su depuis que la mère de Bernard ne me disait pas tout. Son fils
+m'avait écrit, mais en mettant sa lettre dans celle de sa mère, parce
+qu'il désirait que sa mère me la lût tout haut elle-même, et aussi parce
+qu'il avait peur que mon pauvre père (le vieux Sans-Souci), dont il
+ignorait la mort, ne voulût l'intercepter; en quoi il se trompait
+des deux côtés, car mon père me laissait toute liberté, et la mère de
+Bernard, qui commençait à se dégoûter de moi à cause de tout le bruit
+qu'on avait fait, et qui rêvait de voir son fils officier, et qui aurait
+voulu lui faire épouser la fille d'un notaire, garda soigneusement
+toutes les lettres sans m'en dire un seul mot.
+
+Enfin, j'étais arrivée à l'âge de vingt-deux ans; Bernard n'avait plus
+que deux ans de service à faire, et je commençais à espérer la fin de
+mes peines, lorsqu'un soir le contre-maître Matthieu, qui n'avait jamais
+cessé de me faire la cour mais que j'avais tenu à distance, s'avisa de
+me demander un rendez-vous.
+
+Il faut vous dire que sa femme était morte depuis deux mois, et
+qu'avantageux comme il l'était, il avait toujours cru qu'il n'y avait
+que cet obstacle entre nous. Je le priai de me laisser tranquille.
+
+«Écoute, dit-il, il faut que tu aies un amoureux caché, car de vivre
+ainsi seule et d'attendre quelqu'un qui ne viendra jamais, ce n'est pas
+naturel.»
+
+Je haussai les épaules sans répondre, et je rentrai chez moi.
+
+Il était à peu près dix heures du soir; Bernardine était déjà couchée
+et j'allais me coucher moi-même, lorsque j'entendis qu'on frappait à
+la vitre deux coups légers. Je n'eus pas grand peur d'abord, car il n'y
+avait rien à prendre chez moi, et la mère de Bernard venait quelquefois
+chez moi le soir et frappait de la même manière pour se faire entendre.
+
+Je me levais donc et j'ouvris la fenêtre sans défiance.
+
+«Est-ce vous, mère?»
+
+Pour toute réponse, un homme sauta dans la chambre qui était au
+rez-de-chaussée et au niveau de la rue. Aussitôt je poussai un cri.
+
+«Tais-toi, dit-il. C'est moi, Matthieu. Ne me reconnais-tu pas?»
+
+Je reculai, moitié de frayeur, moitié de colère:
+
+«Je ne vous connais pas. Que me voulez-vous? Sortez, ou j'appelle.
+
+--Pas de bruit, Rose. On viendrait, on me trouverait ici, et l'on
+croirait que tu m'as fait venir. Expliquons-nous tranquillement.
+
+--Je ne veux pas m'expliquer, lui dis-je avec force. Sortez d'ici!
+
+--Allons, tu fais la méchante; tu as tort. Je t'aime, tu le sais bien.
+Tu es seule, je suis seul aussi, car mes enfants ne comptent pas. Nous
+pouvons vivre ensemble.
+
+--Va-t'en, Matthieu, ou je crie: Au feu!»
+
+A ces mots, il saute tout à coup sur moi et veut me fermer la bouche.
+Mais je me dégage à la faveur de l'obscurité; je saisis une chaise, et
+la jette dans ses jambes. Il tombe, j'ouvre la porte, et je me mets à
+courir comme une folle dans la rue.
+
+Dès qu'il vit que je m'étais échappée, il sortit lui-même, et pour
+éviter d'être rencontré, il descendit à travers les jardins qui vont de
+ce côté-là jusqu'à la rivière.
+
+Quand je vis qu'il était parti, je rentrai moi-même toute tremblante
+dans la maison, je fermai soigneusement la porte et la fenêtre, je mis
+un bâton à côté de mon lit pour me défendre si j'étais attaquée la nuit,
+et je dormis assez tranquillement jusqu'au lendemain.
+
+Je ne parlai de cette aventure à personne, et on ne l'aurait pas connue
+si un voisin qui par hasard était dans son jardin, n'avait aperçu au
+clair de lune Matthieu qui fuyait du côté de la rivière. Il le reconnut
+sur-le-champ, et n'eut rien de plus pressé que d'en parler le lendemain
+à tout le quartier.
+
+Ce fut une rumeur générale. Si le feu avait pris à trois maisons à la
+fois, on n'en aurait pas fait plus de bruit.
+
+On fit d'abord raconter au voisin tout ce qu'il avait vu.
+
+«A quelle heure?
+
+--A dix heures.
+
+--C'était Matthieu? L'avez-vous bien reconnu?
+
+--Parbleu! si je l'ai reconnu! il a laissé sa casquette dans mon jardin.
+
+--Et d'où venait-il?
+
+--Ah! pour cela, je n'en sais rien.
+
+--Je le sais, moi, dit une femme. Il venait de chez Rose-d'Amour.»
+
+A ce nom, tout le monde se mit à crier:
+
+«En voilà une gaillarde, une effrontée! Rien ne pourra donc la corriger?
+Comment! elle va débaucher les pères de famille, maintenant!
+
+--Faites attention à ce que je vous dis, ajouta une de mes camarades
+d'atelier, il y aura encore quelqu'un de tué pour cette malheureuse.
+
+--Ce n'est pas étonnant, dit une vieille femme. Les hommes n'aiment que
+ces créatures-là?»
+
+Et cette fois encore, on rejeta sur moi tous les torts. C'était moi qui
+avais encouragé Matthieu. Du vivant de sa femme, je l'avais reçu chez
+moi tous les soirs. Quelqu'un dit qu'il l'avait vu sortir de ma maison à
+trois heures du matin. On plaignit la pauvre défunte, on assura qu'elle
+était morte du chagrin de voir la mauvaise conduite de son mari; enfin
+tout ce qu'on avait dit contre moi depuis le départ de Bernard se
+réveilla de nouveau, et cette fois je n'avais plus d'appui nulle part.
+Mon père était mort, mon pauvre père, le seul être qui m'eût protégée!
+
+Il faut vous dire que j'avais encore, sans le savoir, un nouveau sujet
+de tristesse.
+
+Quand je vis que Bernard ne m'écrivait pas et que sa mère ne me parlait
+plus de lui que rarement, de loin en loin, j'avais résolu d'apprendre
+à lire et à écrire, et d'écrire mes lettres moi-même, car excepté le
+catéchisme, qu'on m'avait fait apprendre pour la première communion, je
+ne savais absolument rien de ce qu'on enseigne dans les écoles.
+
+Mais en même temps j'étais fort embarrassée d'apprendre, car d'abord,
+madame, je n'avais pas la tête bien organisée pour les livres. Cela
+vient un peu de naissance, comme vous savez, et mon père, mes soeurs
+et moi nous avions la tête si dure qu'il avait fallu renoncer à nous
+apprendre à lire.
+
+Cependant, comme je veux fermement ce que je veux, je m'en allai trouver
+un pauvre garçon qu'on appelait Jean-Paul, qui était sans famille, sans
+parents connus, et sorti, je crois, de l'hospice de Lyon. Ce pauvre
+Jean-Paul, qui était boiteux et marqué de la petite vérole, mais doux
+comme un mouton et aimé de tout le monde à cause de sa bonté, faisait
+le soir, après souper, une école de lecture et d'écriture à sept ou huit
+filles de mon âge qui n'avaient pas appris à lire mieux que moi, et qui
+en sentaient trop tard la nécessité.
+
+Comme il était garçon tailleur et vivait de son aiguille, sans être
+riche, il faisait son école gratis et ne se faisait pas prier pour
+écrire les lettres de son quartier. J'allai lui demander de me recevoir
+parmi ses élèves.
+
+Le pauvre garçon me regarda en souriant, suivant sa manière, et me dit:
+
+«Tu es bien grande, Rose-d'Amour, pour apprendre l'écriture à ton âge.
+Est-ce que tu veux écrire à ton colonel?
+
+--Justement. C'est à mon colonel.
+
+--Au colonel Bernard?
+
+--Oui, au colonel Bernard.
+
+--Eh bien! viens quand tu voudras.»
+
+J'y allai le soir même, et je commençai à travailler si durement et avec
+tant d'application à faire des barres, des _a_, des _o_, des _i_, des
+_u_, des majuscules, des minuscules, de la ronde, de l'anglaise, de la
+bâtarde et de la coulée, que j'en étais bien souvent plus fatiguée que
+de bêcher la terre, tant la plume est un outil pesant pour celui qui
+n'en a pas l'habitude.
+
+Enfin je commençai à écrire des lettres grandes d'un pouce, puis d'un
+demi-pouce, d'un quart de pouce, et finalement de grandeur naturelle, et
+quoique je n'aie jamais été grande écrivassière, je puis maintenant me
+faire lire et lire les autres.
+
+Pendant ce temps, Jean-Paul pensait à tout autre chose. Un soir, comme
+je m'en allais après la leçon, il me retint par le bras, et me fit
+signe qu'il avait quelque secret à me dire. Moi, toujours simple et bien
+éloignée de croire qu'on pût s'occuper de moi, je restai et je m'assis.
+
+Jean-Paul ferma la porte et s'assit en face de moi.
+
+«Rose-d'Amour, la bien nommée, dit-il, comment me trouves-tu?»
+
+Je crus qu'il voulait rire.
+
+«Très joli garçon,» lui dis-je.
+
+Il secoua la tête.
+
+«Non, non, ce n'est pas cela que je te demande, Rose. Parle-moi
+sérieusement, et regarde-moi bien... Écoute, j'ai vingt-six ans, cent
+francs d'économies et le mobilier que voilà; je t'aime à la folie.
+Veux-tu m'aimer?
+
+--Est-ce que tu vas m'insulter, Jean-Paul?» lui dis-je d'un air triste.
+
+Je me sentais venir les larmes aux yeux.
+
+«T'insulter? moi! Rose-d'Amour! moi, t'insulter! As-tu pu le croire? Je
+te demande si tu veux te marier avec moi?»
+
+Je lui tendis la main. Il la baisa et la serra dans les siennes.
+
+«Eh bien, tu acceptes? dit-il. En ce cas, la noce se fera dans quinze
+jours.
+
+--Elle ne se fera pas. Tu ne m'as pas comprise, mon bon Jean-Paul. Elle
+ne se fera jamais.
+
+--Ah! oui, je le sais, tu aimes Bernard; mais pense-t-il encore à toi,
+et reviendra-t-il jamais?
+
+--Qu'il revienne ou non, je l'aime, et j'ai promis de l'attendre.
+
+--Non, tu ne l'aimes pas, s'écria-t-il. Écoute-moi, Rose, je sais ce qui
+t'arrête. C'est ta fille. Eh bien! je la reconnaîtrai. On se moquera de
+moi, mais je me moquerai des autres à mon tour. Je t'aime et je serai
+heureux. Je n'ai pas de parents, pas de famille, je suis un enfant
+trouvé, je ne dois compte de rien à personne, et je t'aime. Ne me dis
+pas que tu ne m'aimes pas aujourd'hui: je le sais et je te le pardonne;
+mais tu m'aimeras un jour. Tu es si bonne! car je te vois depuis cinq
+ans, Rose, et je n'ai pas cru un seul mot de ce qu'on a dit de toi. Je
+ne le croirais pas quand je l'aurais vu de mes deux yeux. Tu es seule,
+sans amis, sans fortune, sans mari, sans amant. Je suis seul comme toi,
+et personne ne m'aime; appuyons-nous l'un sur l'autre, aimons-nous et
+marions-nous. Va, je ne serai pas jaloux de Bernard. Je te prends telle
+que tu es, et je t'aime mieux qu'aucune créature, car tu es la meilleure
+fille du quartier; et quoiqu'on t'ait fait bien du mal, tu n'as jamais
+cherché à te venger: et la vengeance aurait été pourtant bien facile. Ce
+qu'il me faut, c'est une bonne femme, douce et laborieuse, et soigneuse,
+et je sais que tu le seras, car tu l'es déjà. Dis un mot, Rose, et tu
+feras mon bonheur et peut-être le tien.
+
+Je ne puis vous dire, madame, combien je fus touchée des paroles de
+ce pauvre garçon: je sentais bien qu'il disait vrai et qu'il m'aimait
+tendrement; mais moi je ne l'aimais pas, et surtout j'avais dans le
+coeur un trop tendre souvenir de Bernard.
+
+Comme il vit que je ne répondais rien, il me crut ébranlée et voulut
+continuer. Ses yeux bleus, qui étaient pleins de douceur, m'imploraient
+encore mieux que ses discours; mais, d'un mot, je lui fermai la bouche.
+
+«Adieu, Jean-Paul. Je te remercie, et tu seras toujours pour moi un
+ami, le meilleur et le plus sûr après Bernard; mais ce mariage est
+impossible, et je ne remettrai plus les pieds dans cette maison.
+
+--Et tu ne me permettras pas d'aller te voir?
+
+--Non, car tu ne pourrais pas t'empêcher de me parler de ce que je ne
+veux plus entendre. Devant Dieu, je suis la femme de Bernard, et je ne
+dois entendre de personne un mot d'amour.
+
+A ces mots, je sortis et refermai la porte. Il n'essaya pas de me
+retenir, tant il était consterné.
+
+
+
+
+ X
+
+
+Quand on connut l'aventure de Matthieu, le père et la mère Bernard,
+qui avaient été jusqu'alors assez bien disposés pour moi, ne purent pas
+s'empêcher de croire qu'il fallait que j'eusse fait de grandes avances
+à ce misérable, pour qu'il osât entrer chez moi par la fenêtre à dix
+heures du soir. Quand chacun eut dit son mot et raconté son histoire, le
+père Bernard hocha la tête et dit à sa femme:
+
+«Rose-d'Amour ne sera pas notre fille.
+
+--C'est une dévergondée, dit la mère. On m'assurait encore ce matin
+qu'elle recevait trois ou quatre jeunes gens toutes les nuits et, de
+plus, monsieur l'adjoint au maire.
+
+--Qu'elle reçoive qui elle voudra, dit le père, j'empêcherai bien
+Bernard de l'épouser.
+
+--Et moi aussi, dit la mère. Mais qui aurait cru cela de cette petite
+fille que nous avons tenue sur nos genoux, qui était si sage et si
+douce, étant enfant! Il faut que Dieu l'ai abandonnée.
+
+Le lendemain, sans perdre de temps, la mère Bernard vint chez moi pour
+m'annoncer cette nouvelle. Quoique je connusse déjà par mes camarades
+d'atelier tous les bruits qui avaient couru, j'étais loin de m'attendre
+à ce dernier coup.
+
+Je ne vous raconterai pas son discours. Je ne l'entendis pas tout
+entier. Aux premiers mots, je compris tout, et je reçus comme un coup de
+massue sur la tête.
+
+«Ah! mère, lui dis-je, est-ce vous qui devriez me dire une chose
+pareille!»
+
+Et je me mis à fondre en larmes.
+
+«Écoute, mon enfant, répondit-elle, mets-toi à ma place. Tu ne penses
+qu'à toi; moi, je pense à mon Bernard, et je ne serais pas bien aise
+qu'il fût le mari d'une coureuse. Je veux croire que tu n'as rien fait
+de mal, et que tu n'attirais chez toi ce Matthieu et tous les autres
+que pour chanter les psaumes avec eux et dire les litanies de la sainte
+Vierge; mais...
+
+--J'ai attiré Matthieu? moi!
+
+--Ma foi, je répète ce qui se dit. Ils sont là plus de trente qui ont
+vu les gens entrer chez toi à toutes heures de la nuit, ou en sortir. Il
+faut bien croire de pareils témoins. Et après tout....
+
+--C'est bien, lui dis-je en me levant, car je me sentais indignée, vous
+pouvez dire à Bernard ce qu'il vous plaira, mais vous êtes chez moi.
+
+--C'est bon, c'est bon, on s'en va. Ne vas-tu pas faire la princesse
+parce que tu t'es mise dans ton tort? Je ne te dit pas: au revoir, ma
+petite.»
+
+Je la laissai partir et ne cherchai pas à la retenir; puis je repris
+ma vie accoutumée, et je retournai à l'atelier, malgré les cris
+d'indignation des voisins, qui disaient que je m'entendais avec
+Matthieu.
+
+Le méchant homme lui-même le laissait croire, et en mon absence disait
+d'un air fin:
+
+«Rose-d'Amour et moi, nous ne sommes pas aussi brouillés qu'elle veut le
+faire croire.»
+
+Si vous me demandez pourquoi je n'ai pas quitté son atelier, je vous
+dirai, madame, que je craignais de ne pas trouver d'ouvrage dans un
+autre. Les mauvais bruits qui couraient m'auraient suivie partout:
+j'aurais été persécutée ailleurs tout autant et peut-être davantage;
+et d'ailleurs, je vous avoue que, grâce à mes lectures,--car depuis que
+Jean-Paul m'avait enseigné à lire, je lisais souvent _l'Évangile_
+et _l'Imitation de Jésus-Christ_, et j'en tirais des consolations
+infinies,--grâce à mes lectures, je devenais à peu près indifférente
+à tout ce qu'on disait de moi. Toujours frappée au même endroit et par
+tous, je sentais ma blessure se cicatriser, et je commençais à vivre
+dans un monde bien supérieur à tous les autres, dans le monde où les
+corps ont disparu, et où il ne reste plus que de purs esprits. Là, du
+moins, je me sentais libre.
+
+Enfin j'appris de mes camarades que Bernard allait revenir; on disait
+qu'il était sergent, qu'il allait obtenir un emploi dans les droits
+réunis, qu'il allait vivre comme un bourgeois, et sa mère parlait même
+de lui acheter une charge d'huissier.
+
+A cette nouvelle, je sentis mon coeur battre plus vite et plus
+joyeusement, et je crus que mes peines touchaient à leur fin. Imaginez,
+madame, un enfer qui a duré sept ans avec la promesse du paradis! Voilà
+ce que je pensai tout de suite en apprenant ce retour. Du reste, j'en
+eus bientôt des preuves certaines.
+
+La mère de Bernard commença à parcourir le quartier en racontant les
+campagnes de son fils, tous ses grades depuis celui de caporal jusqu'à
+celui de sergent; tous les Arabes qu'il avait tués; tous les bois de
+myrtes et de lauriers-roses où il avait chassé le lion, le tigre, la
+panthère, le léopard, la perdrix, le lièvre et tous les autres animaux
+féroces. Elle fit blanchir sa maison du haut en bas: quoique la maison,
+qui était neuve, comme vous savez, n'en eût guère besoin. Elle acheta
+des cravates, des mouchoirs, des chemises, douze paires de bas; elle
+parlait même d'aller au-devant de lui jusqu'à Paris, et (à ce qu'on
+disait) de le faire revenir en poste comme un prince.
+
+Toute la rue était en rumeur à cause de cet événement.
+
+Pour moi, qui attendais Bernard avec plus d'impatience qu'elle, car je
+lui avais écrit depuis deux ans une douzaine de lettres auxquelles il
+n'avait jamais répondu, je me tenais plus renfermée que jamais dans mon
+atelier, et au sortir de l'atelier dans ma chambre.
+
+J'étais certaine, quelque mal qu'on pût lui dire de moi, qu'il n'en
+croirait pas un mot, tant j'avais confiance en lui, et j'étais sûre que
+sa première visite et sa première parole seraient pour moi.
+
+Enfin, j'appris un matin dans mon atelier que Bernard devait arriver le
+soir par la diligence. Le père Bernard devait aller l'attendre avec tous
+ses amis, et la mère faisait préparer un grand souper dont la fumée (car
+nous étions voisins) pourrait se faire sentir jusque chez moi.
+
+Rien n'était plus naturel que toute cette joie, ce festin et ses
+apprêts. Eh bien! madame, il me semblait entendre parler de mon
+enterrement. A mesure que l'heure approchait, je me sentais prête à me
+trouver mal, et je fus forcée de sortir de l'atelier et de rentrer chez
+moi.
+
+Je venais à peine de fermer ma porte et de m'asseoir près de la fenêtre,
+qui donnait sur la campagne, lorsque j'entendis les grelots des chevaux
+et le roulement de la diligence au fond de la vallée. En même temps,
+je vis les amis de Bernard et son père arrêter la diligence le faire
+descendre et l'emmener bras dessus bras dessous après l'avoir embrassé.
+
+«A quoi pense-t-il maintenant? me disais-je. M'a-t-il oubliée? Je le
+saurai en le voyant entrer. Son premier regard, sa première parole
+doivent être pour moi.»
+
+J'avais mis ma plus belle robe et mon plus beau bonnet. J'avais habillé
+Bernardine comme une petite poupée, et je la retenais à grand'peine à
+côté de moi pour qu'elle fût tout à fait belle quand son père la verrait
+pour la première fois. Je me demandais aussi s'il fallait attendre
+Bernard, ou bien si je ne ferais pas mieux de descendre dans la rue et
+de me jeter dans ses bras dès qu'il aurait paru. Cependant un reste de
+défiance me retint, et j'attendis de pied ferme, mais non sans maudire
+la lenteur des minutes.
+
+Il parut enfin au coin de la rue. Je le voyais, cachée derrière le
+rideau de ma fenêtre. Il était plus fort, plus hardi, mieux découplé,
+mieux pris dans sa taille, plus beau aussi; mais c'était bien Bernard.
+Il avait penché son képi sur l'oreille, ce qui lui donnait l'air
+guerrier; sa moustache était fine et longue. C'était un bel homme, un
+joli garçon dont toute femme eût été fière.
+
+Il passa devant ma maison sans lever les yeux. J'étais là, prête à
+crier, à m'élancer, je laissai retomber le rideau. J'étais presque
+folle de douleur. Pas un regard! Ses amis étaient avec lui; peut-être
+n'osait-il pas les quitter et entrer chez moi, mais pas un regard!
+
+Il ne m'aimait plus!
+
+Ainsi pendant sept ans j'avais souffert mort et passion à cause de
+lui; mon père était mort, j'avais été déshonorée, je vivais, seule,
+malheureuse, méprisée, abandonnée de tous: une seule chose me soutenait,
+son amour, et il ne m'aimait plus!
+
+Le tonnerre serait tombé sur ma tête sans me faire plus de mal.
+
+J'ôtai mon bonnet, je le jetai à terre, je pleurai de colère et de
+désespoir. Bernardine étonnée se jetait à mon cou et cherchait à me
+consoler.
+
+«Tu m'avais promis de me faire voir papa. Où est-il donc papa?
+
+--Il est parti, mon enfant, il ne reviendra plus!»
+
+Quand la nuit fut venue et l'enfant couché, j'allai m'asseoir dans mon
+jardin, qui était voisin de celui de Bernard, sous un berceau que mon
+père avait fait lui-même, et j'entendis de là le bruit du souper, le
+choc des verres, les cris de joie des amis, et le vieux Bernard qui
+buvait à la santé de son fils, de sa femme, de l'armée française, du roi
+des Français, de la garde nationale et du sultan Abd-el-Kader.
+
+J'entendis aussi la voix de Bernard! mais il me parut moins gai qu'on
+s'y attendait, et quelqu'un en fit la remarque.
+
+«Je suis un peu fatigué, dit-il. J'ai fait cent lieues sans dormir.
+
+--Et tu veux dormir ce soir? dit le père. C'est trop juste. Eh bien! va
+te coucher, mon garçon; et nous, amis, buvons.»
+
+Bernard monta dans sa chambre, et au lieu de se coucher, s'assit
+auprès de la fenêtre. Il appuyait son menton sur sa main. Je le voyais
+parfaitement quoiqu'il ne me vît pas, car son visage était éclairé par
+la lune et j'étais dans l'ombre, sous le berceau.
+
+Après être resté plus d'une heure dans cette position, il poussa un long
+soupir, ferma la fenêtre et se coucha.
+
+Quelques moments après, ses amis sortirent de la maison, et j'entendis
+le vieux Bernard qui chantonnait un air à boire:
+
+ Que Monus et la Folie
+ Veillent toujours sur notre vie, etc.
+
+Alors, toute brisée par le désespoir, j'allai me coucher à mon tour.
+Voilà comment se passa ce jour dont j'avais attendu tant de bonheur.
+
+
+
+
+ XI
+
+
+Le lendemain fut pareil. Bernard passa et repassa devant ma maison, sans
+même lever les yeux sur ma fenêtre. Oh! sa mère avait dû lui raconter
+de moi de terribles histoires. Je ne puis vous dire, madame, combien
+j'étais indignée. Quelque chose qu'on m'eût dit de lui, de quelque
+crime qu'on l'eût accusé, je n'en aurais rien cru; et lui, sur un simple
+récit, me croyait coupable et me condamnait sans m'entendre.
+
+Que dis-je? il me condamnait! il poussait si loin le mépris qu'il ne
+daignait pas s'informer de moi, ni douter un seul instant! Et tous ces
+bruits infâmes qui avaient couru sur moi, lui seul en était cause; quand
+le monde entier m'aurait condamnée, lui seul aurait dû m'absoudre: et
+pendant que je vivais dans la solitude et le désespoir, il fêtait ses
+amis, il en était fêté; il riait peut-être quand on lui parlait de moi!
+
+Cette pensée devint si continuelle et si désespérante, que je crus
+retrouver un moment la force d'oublier Bernard et de me faire à moi
+seule une vie, puisque je ne pouvais plus être mariée à celui pour qui
+j'avais tout sacrifié.
+
+Je continuai d'aller à l'atelier en ayant soin d'éviter les rues et les
+heures où je pouvais craindre la rencontre de Bernard. Je ne voulais pas
+qu'il me crût assez peu fière pour le rechercher et me justifier près de
+lui.
+
+Il ne me fut pas du reste très-difficile de l'éviter, car il prenait de
+son côté le même soin, et quoique les deux maisons fussent très-proches
+voisines l'une de l'autre, et que les deux jardins fussent très-petits
+et séparés seulement l'un de l'autre par un mur à hauteur d'appui,
+nous vécûmes pendant trois semaines côte à côte sans nous voir et sans
+échanger une parole.
+
+Une seule fois, je le vis paraître à l'entrée de la rue au moment où je
+sortais moi-même. Aussitôt je me sentis pâlir si fortement que la force
+me manqua, et je rentrai chez moi sans le regarder.
+
+Ne croyez pas, madame, qu'il y eût là quelque sentiment de honte. Non:
+je me sentais forte devant lui. Tout le monde pouvait me reprocher
+d'avoir failli; lui seul ne le pouvait pas, car je n'avais failli que
+pour lui.
+
+Cependant on commençait à s'étonner de sa conduite. Les histoires
+d'amour, c'est comme les assassinats; tout le monde aime à en parler, et
+surtout les femmes. Mes camarades d'atelier s'aperçurent bien vite que
+Bernard ne pensait plus à moi. On nous surveilla, on vit bien que ni
+publiquement ni secrètement nous n'avions ensemble aucune intelligence;
+on lui en parla, et voici comment, car j'ai su plus tard toute
+l'affaire.
+
+Un jour, une fille assez coquette du quartier, qui avait, je crois,
+quelque envie d'épouser Bernard, causait avec lui.
+
+«Oh! vous, dit-elle, on ne peut pas se fier à vous.
+
+--Pourquoi? demanda Bernard.
+
+--N'avez-vous pas trompé cette pauvre Rose-d'Amour.»
+
+Bernard devint sombre tout à coup.
+
+«Ne parlons pas de cela, dit-il. C'est elle qui m'a indignement trompé,
+et pour qui? pour ce Matthieu, un misérable, pour Jean-Paul, un enfant
+trouvé, et qui sait encore pour combien d'autres? Ah! la malheureuse!
+elle m'a bien fait souffrir!»
+
+Il faut vous dire qu'en effet le pauvre Jean-Paul, après que je l'eus
+refusé, ne se tint pas pour battu, et raconta son amour à tous les
+voisins; et quoiqu'il eût dit très-honnêtement et très-franchement
+toute la vérité, les autres filles, qui se trouvaient blessées de la
+préférence qu'il me donnait, avaient raconté l'histoire tout autrement
+que lui, disant qu'il en agissait ainsi par ruse et pour mieux cacher
+son jeu.
+
+La conversation de Bernard et de cette fille me fut bientôt répétée
+par une de mes camarades d'atelier, car on se faisait un plaisir de me
+tourmenter, parce que je ne voulais jamais rendre le mal pour le mal,
+ayant toujours à l'esprit cette parole de Jésus-Christ, que je lisais
+tous les soirs dans l'Évangile: «Aimez-vous les uns les autres.»
+
+Ces paroles de Bernard me rejetèrent de nouveau dans une douleur dont
+vous ne pouvez avoir d'idée. Perdre ses amis, ses parents, son mari,
+c'est le plus grand malheur du monde; mais se sentir méprisée de celui
+qu'on aime le plus, n'est-ce pas le comble de toutes les calamités?
+
+Alors, je commençai à désespérer de tout et à me dégoûter de la vie.
+Les livres saints eux-mêmes, que je lisais si souvent, n'avaient plus de
+consolation pour moi.
+
+«Oui, puisqu'on me traite comme une malheureuse femme, odieuse à tous et
+méprisée de tous, pensai-je, c'est que Dieu ne veut pas que je vive plus
+longtemps, c'est que je n'ai plus rien à faire ici-bas.»
+
+Hélas! madame, je ne me justifie pas, je vous raconte toutes mes
+pensées. Cependant, au moment de mourir, j'étais retenue par la crainte
+de laisser Bernardine seule sur la terre et exposée peut-être aux mêmes
+malheurs que sa mère.
+
+«Eh bien, me dis-je, je vais la lui léguer en mourant. S'il ne m'aime
+plus, du moins il aimera sa fille.»
+
+Un soir, donc, je mis le lit de Bernardine dans la chambre qui était à
+côté de la mienne, je fermai soigneusement la porte, j'écrivis à Bernard
+une lettre que voici:
+
+«Bernard, tu m'as perdue, tu m'as abandonnée. Je te pardonne, je meurs.
+Prends soin de ta fille. A ce dernier moment, où je vais paraître devant
+Dieu, je le jure, je n'ai jamais aimé que toi. Tu élèveras Bernardine et
+tu lui parleras quelquefois de sa mère, n'est-ce pas? Adieu!»
+
+En même temps, je m'habillai de ma plus belle robe, j'allumai au milieu
+de la chambre le feu que j'avais mis dans un réchaud, et je me couchai
+sur mon lit, en laissant sur la table une lampe allumée.
+
+Mais avant de vous dire ce qui suivit, il faut que vous sachiez que
+les paroles de Bernard n'avaient pas été rapportées à moi seule. Elles
+arrivèrent aussi jusqu'aux oreilles de mon pauvre ami Jean-Paul.
+
+Comme c'était un très honnête garçon, tout rempli de délicatesse, il ne
+voulut pas souffrir qu'on m'accusât faussement d'une faute qu'il savait
+fort bien que je n'avais pas commise, et il voulut m'en justifier
+lui-même. Il alla donc trouver Bernard.
+
+C'était après la journée terminée. Bernard, fatigué de son travail,
+mécontent de moi, de tout le monde et peut-être de lui-même, le reçut
+fort mal; mais Jean-Paul ne se rebuta point.
+
+«Tes grands airs ne m'imposent pas, dit-il à Bernard. Je suis bon tout
+comme un autre pour te prêter le collet, et il faut que tu m'écoutes.
+
+--Parle donc, puisque tu veux parler.
+
+--Oui, je veux parler et dire la vérité, et peut-être suis-je le seul
+qui puisse ou qui veuille la dire sur Rose-d'Amour.
+
+--Oh! oh! dit Bernard, que ce ton-là et la sincérité connue de Jean-Paul
+engagèrent à l'écouter plus attentivement.
+
+--Oui, l'on t'a menti, si l'on t'a dit que Rose-d'Amour m'avait aimé.
+
+--Sais-tu que c'est ma mère qui me l'a dit?
+
+--Eh bien, sauf ton respect, la mère Bernard a menti comme tous les
+autres. Il y a ici une ligue contre cette pauvre Rose-d'Amour, et j'en
+sais bien la raison; c'est qu'elle a plus d'esprit, de bonté et
+de raison dans son petit doigt que toutes celles qui font tant les
+dédaigneuses n'en ont dans toute leur personne. Et, tiens, pour preuve,
+si tu y renonces, je l'épouse.
+
+--Toi? dit Bernard étonné.
+
+--Oui, moi, Jean-Paul, dit la _Paire-de-Ciseaux_, et si elle l'avait
+voulu il y a deux ans, ce serait déjà fait; mais elle t'attendait, la
+pauvre créature, et voilà comment tu la récompenses.
+
+--Mais, dit Bernard toujours défiant, quel intérêt as-tu à me la faire
+épouser?
+
+--Pauvre Bernard! tu es bien de la race de ceux qui disent toujours:
+«Voilà un honnête homme. Quel intérêt a-t-il à être honnête?» Eh bien!
+oui, puisque tu veux le savoir, oui, j'ai un intérêt, c'est que si tu
+l'abandonnes positivement, peut-être voudra-t-elle de moi; et ma foi, je
+ne ferai pas le difficile; je la prendrai dès demain, si elle veut, et
+même je t'inviterai à la noce.
+
+--Qui t'empêche de commencer par là?
+
+--Ah! c'est que je veux qu'elle ne doute pas que tu l'abandonnes. Cela
+pourra la décider en ma faveur. Et pour preuve de cet abandon, je veux
+que tu sois mon garçon d'honneur, et que tu ailles lui faire ma demande
+en mariage.
+
+--Tu es fou!
+
+--Je ne suis pas fou du tout; je suis très sensé. Je la connais depuis
+sept ans; je l'ai toujours vue aimable, douce, gaie, et fidèle à son
+devoir et à toi. C'est une femme comme celle-là qu'il me faut. Je me
+moque du passé. Ne suis-je pas moi-même un enfant trouvé? et si mon
+coeur est content, ai-je besoin de prendre l'avis du voisin?
+
+--Mais enfin, dit Bernard qui doutait toujours, tu la prends quoiqu'elle
+ait été ma maîtresse; ne pourrais-tu pas la prendre aussi quoiqu'elle
+eût appartenu à Matthieu comme à moi?
+
+--Et tu crois cela, imbécile? Matthieu s'est vanté, comme un fanfaron
+qu'il est, et jamais il n'a baisé le bas de sa robe. D'ailleurs, si tu
+ne l'aimes plus, que t'importe Matthieu et tout l'univers?
+
+--Mais tu voulais me la faire épouser, tout à l'heure.
+
+--Moi? jamais je ne t'en ai parlé. Je pense que c'est ton devoir parce
+qu'elle t'aime, et parce qu'elle a une fille de toi; mais je crois aussi
+que tu la rendras très-malheureuse, car tu es orgueilleux, égoïste, tu
+crois que le soleil et la lune tournent autour de toi, et tu tournes
+toi-même à tout vent comme une girouette. Le premier venu te fait voir
+des étoiles en plein midi. Quand tu es venu ici, l'on t'a fait croire
+tout ce qu'on a voulu; tu as tout avalé parce que tu es sans réflexion,
+et tu as rejeté cette pauvre Rose parce que tu es plein de vanité; et si
+vous vous mariez et qu'une méchante langue te parle encore d'elle, tu es
+si fou que tu croiras tout, tu te mettras en colère, tu la battras ou la
+tueras, et, dans tous les cas, tu la rendras éternellement malheureuse.
+Moi, au contraire, je l'aimerai toute ma vie, et elle m'aimera aussi, je
+le sais, non pas d'amour, car on n'aime pas deux fois, mais de bonne et
+tendre amitié; et je serai son mari, je saurai toutes ses pensées, et je
+l'aimerai et l'honorerai éternellement, et je la protégerai contre tous,
+et j'ôterai pour elle les cailloux du chemin où elle s'est blessée si
+souvent, la pauvre fille! Et s'il faut...
+
+--Écoute, interrompit Bernard, tu es un honnête homme, je le sais, et tu
+ne voudrais pas me tromper. Jure qu'elle ne t'a jamais aimé.
+
+--Je le jure.
+
+--Et jure aussi qu'elle n'a jamais aimé Matthieu.
+
+--Je jure que je le crois, dit Jean-Paul: mais si tu veux savoir la
+vérité, interroge-le lui-même. J'irai volontiers chez lui avec toi, et
+je serai votre témoin.
+
+--Eh bien! allons, dit Bernard.... Ah! si tu avais dit la vérité, quels
+remords pour moi!»
+
+Matthieu était chez lui et fronça le sourcil en les voyant entrer. Il
+se douta bien à leur mine que Jean-Paul et Bernard venaient chercher une
+explication sérieuse.
+
+«Que me voulez-vous? demanda-t-il.
+
+--Te parler en particulier, dit Bernard. Fais sortir tes enfants.
+
+--Sortons nous-mêmes,» dit Matthieu.
+
+Et comme s'il eût craint quelque attaque, il prit dans un coin un fort
+bâton de houx. A cette vue Bernard, qui comprit sa pensée, en prit une
+autre de force et de longueur égales; Jean-Paul resta seul sans armes.
+
+«Viens sur la route, un peu loin des maisons, dit Bernard. Il ne faut
+pas que personne, excepté Jean-Paul que voilà, entende la question que
+je vais te faire, ni ta réponse.
+
+Matthieu y consentit, et ils marchèrent en silence jusqu'auprès d'un
+petit bois qui n'était pas fort éloigné.
+
+«C'est là, dit Bernard. Arrêtons-nous. On dit Matthieu, que tu t'es
+vanté d'avoir eu les bonnes grâces de Rose-d'Amour?
+
+--Je ne m'en suis pas vanté, répondit Matthieu.
+
+--Eh bien! on l'a dit, et tu n'as pas dit le contraire.
+
+--Ce n'est pas à moi à faire taire les langues.
+
+--Voyons, dit Bernard, qui commençait à s'échauffer, as-tu été aimé
+d'elle, oui ou non?
+
+--De quel droit fais-tu cette question? demanda Matthieu avec un grand
+sang-froid.
+
+--Je devais l'épouser, et j'ai d'elle une fille. J'ai le droit de savoir
+si celle que je veux épouser est digne de moi.
+
+--Et quelle preuve as-tu que je vais dire la vérité? Va, laisse parler
+les femmes. Épouse Rose, si cela te fait plaisir, et ne l'épouse pas si
+cela t'ennuie; mais ne va pas t'inquiéter et te tourmenter la cervelle
+pour savoir ce qu'elle a fait en ton absence.
+
+--Ainsi, tu refuses de répondre?
+
+--Je refuse.
+
+--Défends-toi, car je vais te briser le crâne.
+
+--Fou! dit l'autre, qu'est-ce que cela prouvera? Mais si tu veux, je
+suis prêt. En garde!»
+
+Il se battirent à coups de bâton pendant un bon quart d'heure, éclairés
+seulement par la lune. Jean-Paul était témoin. Enfin, Matthieu reçut un
+dernier coup sur la tête, si violent qu'il en demeura tout étourdi. Il
+s'assit dans le fossé qui bordait la route, et se lava la figure, qui
+était couverte de sang. De son côté, Bernard se lavait aussi les mains
+dans l'eau du fossé.
+
+«Maintenant, dit Matthieu, la bataille est finie, du moins pour ce soir,
+car je ne puis plus me soutenir, et il faudra me ramener chez moi.
+Je vais répondre franchement à ta question. Oui, j'ai voulu plaire à
+Rose-d'Amour; oui je suis allé chez elle un soir sans sa permission....
+
+--Ah! misérable, s'écria Bernard, tu l'avoues donc?
+
+--Pour moi, oui; mais pour elle non. Elle courut dans la rue en me
+voyant, et, comme je crus qu'elle allait appeler les voisins, je me mis
+à courir à travers les jardins. C'est ce jour-là qu'on me vit et qu'on
+fit toutes les histoires que ta mère t'a racontées.
+
+--Et pourquoi n'as-tu pas parlé plus tôt? dit Bernard.
+
+--Pour te donner confiance. Si j'avais parlé avant de me battre, tu
+aurais cru que je niais pour éviter la bataille. D'ailleurs, entre nous,
+j'étais un peu jaloux de toi, et j'espérais bien te frotter les
+épaules. Le bon Dieu a voulu que les miennes fussent frottées et non les
+tiennes.»
+
+Quand Bernard entendit ces paroles, il fut saisi d'une telle joie, qu'il
+voulut courir sur-le-champ vers la ville pour se réconcilier avec moi;
+mais Jean-Paul le rappela.
+
+«Eh! dit-il, donne-moi donc un coup de main pour transporter Matthieu,
+qui va passer la nuit dans ce fossé si tu ne m'aides.
+
+--Qu'il y crève, s'il veut! dit Bernard; il l'a bien mérité!»
+
+Cependant il vint au secours de son camarade et amena Matthieu, qui
+était d'ailleurs plus meurtri de coups que grièvement blessé.
+
+Dès qu'il fut dans son lit, Bernard le quitta pour venir se réconcilier
+avec moi. Bernard courait si vite que l'autre avait peine à le suivre.
+Il était dix heures du soir, et tout le quartier dormait déjà. Ils
+virent ma lampe allumée, à travers les vitres, et frappèrent.
+
+Le charbon était à peine allumé depuis une demi-heure, et déjà la fumée
+se répandait dans l'appartement. Je me sentais défaillir et ne répondis
+pas à l'appel qu'on me faisait du dehors.
+
+«Rose-d'Amour! c'est moi! c'est moi!» criait Bernard.
+
+Je reconnus cette voix et je crus rêver ou entrer déjà dans la mort.
+Cependant les cris continuaient, et comme je ne répondais pas, Bernard
+frappa si violemment la fenêtre qu'elle s'ouvrit, à demi brisée, et il
+entra en sautant dans la chambre avec Jean-Paul. L'air frais entra avec
+eux et commença à me ranimer.
+
+«A la malheureuse! dit Jean-Paul, elle a voulu s'asphyxier.»
+
+Et il ouvrit la porte aussitôt.
+
+A ces mots Bernard s'élança vers mon lit, et m'embrassa sans que j'eusse
+le temps de me reconnaître.
+
+«Rose, chère Rose, c'est moi qui t'aime et qui te demande pardon à
+genoux!»
+
+Je ne vous répéterai pas, madame, tout ce qu'il me dit dans ce premier
+instant. Je l'entendais moi-même à peine tant j'étais étonnée, joyeuse
+et troublée de ce changement. Avoir touché la mort de si près, et
+rentrer tout à coup dans la vie, dans la joie, dans le bonheur?
+
+«M'aimes-tu, me pardonnes-tu?» demandait mille fois Bernard.
+
+Pour toute réponse, je me laissai aller dans ses bras.
+
+A cette vue, Jean-Paul, que je n'avais pas encore aperçu, détourna la
+tête et sortit brusquement. Si généreux qu'il fût, notre bonheur lui
+faisait mal.
+
+Bernard passa la moitié de la nuit à me raconter tout ce qu'il avait
+souffert à cause de moi, toute les vilaines histoires qu'on lui avait
+écrites au régiment, et quand je voulus me plaindre de sa crédulité, il
+me ferma la bouche d'un baiser. De mon côté, je lui racontai tous mes
+malheurs, et comment la seule espérance de le revoir m'avait soutenue
+pendant ces sept années d'infortune.
+
+«Va, va, dit-il, plus rien ne nous séparera. Dans quinze jours nous
+serons mariés.»
+
+Mais quand je lui montrai notre petite Bernardine, qui dormait et
+n'avait rien su des événements de la nuit, il s'écria qu'elle était plus
+belle que tout ce qu'il avait vu sur la terre, moi seule, exceptée, et
+il me jura si passionnément de m'aimer toujours, que je vis bien qu'il
+disait vrai et que je serais heureuse dorénavant pour le passé et pour
+l'avenir.
+
+Douze jours après nous fûmes mariés. La veille, Jean-Paul vint me dire
+adieu.
+
+«Vous ne restez pas pour la noce? lui dis-je.
+
+--Non, Rose je vous remercie. Vous êtes heureuse, et par moi; j'en
+remercie le ciel, mais je ne puis m'accoutumer à vous voir au bras d'un
+autre. Je pars ce soir pour l'Amérique. Là, je verrai du nouveau, et je
+vous oublierai peut-être. Adieu.»
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Rose d'Amour, by Alfred Assollant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROSE D'AMOUR ***
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+The Project Gutenberg EBook of Rose d'Amour, by Alfred Assollant
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Rose d'Amour
+
+Author: Alfred Assollant
+
+Release Date: December 18, 2005 [EBook #17344]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROSE D'AMOUR ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+
+<h3>ALFRED ASSOLLANT</h3>
+
+<h1>ROSE D'AMOUR</h1>
+
+
+
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+E. DENTU, ÉDITEUR<br>
+LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES<br>
+3, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL</p>
+
+<h3>1889</h3>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>J'avais à peu près dix ans quand je fis connaissance avec Bernard...</p>
+
+<p>Mais avant tout, madame, il faut que je vous parle un peu de ma famille.</p>
+
+<p>Mon père était charpentier, et ma mère blanchisseuse. Ils n'avaient pour
+tout bien que cinq filles dont je suis la plus jeune, et une maison que
+mon père bâtit lui-même, sans l'aide de personne, et sans qu'il lui en
+coûtât un centime. Elle était perchée sur la pointe d'un rocher qu'on
+s'attendait tous les jours à voir rouler au fond de la vallée, et qui,
+pour cette raison, n'avait pas trouvé de propriétaire. Quand j'étais
+enfant, j'allais m'asseoir à l'extrémité du rocher, sur une petite
+marche en pierre, d'où l'on pouvait voir, à trois cents pieds au-dessous
+du sol, la plus grande partie de la ville.</p>
+
+<p>Mon père, après sa journée finie, venait s'asseoir à côté de moi. Son
+plaisir était de me prendre dans ses bras et de regarder le ciel, sans
+rien dire, pendant des heures entières. Il ne parlait, du reste, à
+personne, excepté à ma mère, et encore bien rarement, soit qu'il fût
+fatigué du travail,&mdash;car la hache et la scie sont de durs outils,&mdash;soit
+qu'il pensât, comme je l'ai cru souvent, à des choses que nous ne
+pouvions pas comprendre. C'était, du reste, un très-bon ouvrier,
+très-doux, très-exact et qui n'allait pas au cabaret trois fois par an.</p>
+
+<p>Si mon père était silencieux, ma mère en revanche parlait pour lui, pour
+elle, et pour toute la famille. Comme elle avait le verbe haut et la
+voix forte, on l'entendait de tout le voisinage; mais ses gestes étaient
+encore plus prompts que ses paroles, et d'un revers de main elle
+rétablissait partout l'ordre et la paix. Sa main était, révérence
+parler, comme un vrai magasin de tapes, et la clef était toujours sur la
+porte du magasin. Au premier mot que nous disions de travers, mes soeurs
+et moi, la pauvre chère femme (que le bon Dieu ait son âme en son saint
+paradis!) nous choisissait l'une de ses plus belles giffles et nous
+l'appliquait sur la joue.</p>
+
+<p>Et croyez bien, madame, que nous n'avions pas envie de rire, car ses
+mains, endurcies par le travail, avaient la pesanteur de deux battoirs.
+Du reste, bonne femme, qui pleurait comme une Madeleine les jours
+d'enterrement, et qui aurait donné pour mon père et pour nous son sang
+et sa vie; mais quant à crier, battre et se disputer avec ses voisins,
+elle n'y aurait pas renoncé pour un empire.</p>
+
+<p>Mon père, qui était la bonté même, voyait et entendait tout sans se
+plaindre, se contentait de lever quelquefois les épaules,&mdash;ce qui ne le
+sauvait même pas de tout reproche. Mais il était dur à la peine. Il
+disait souvent: «Nous ne sommes pas en ce monde pour avoir nos aises;
+et, puisque nous ne pouvons pas avoir d'enfants sans nos femmes, il faut
+savoir supporter nos femmes.» On l'appelait le vieux <i>Sans-Souci</i>,
+parce que jamais personne n'avait pu le mettre en colère, ni homme, ni
+enfant, ni créature vivante, et qu'il n'aurait pas donné une
+chiquenaude, même à un chien, excepté pour se défendre de la mort.</p>
+
+<p>Un jour, en revenant du lavoir, ma mère se sentit fort altérée et toute
+en sueur. Elle but un grand verre d'eau froide, tomba malade et mourut
+la semaine suivante. Mon père la mena au cimetière sans pleurer, et
+revint à la maison avec mes soeurs et moi. Il nous embrassa toutes,
+donna les clefs de ma mère à ma soeur aînée, qui avait déjà dix-huit
+ans, s'assit dans le coin de la cheminée, et mit sa tête entre ses
+mains. A dater de ce jour-là, le vieux <i>Sans-Souci</i>, qui n'avait guère
+parlé jusque-là, ne parla plus du tout: il avait l'air de rêver nuit et
+jour, et nous-mêmes, intimidées par son silence, nous ne parlions plus
+qu'à voix basse pour ne pas l'interrompre dans ses rêves.</p>
+
+<p>Cependant mes soeurs se marièrent l'une après l'autre, quand l'âge fut
+venu, et laissèrent là mon père, avec qui je restai bientôt seule.
+J'avais alors dix ans, et ce fut vers ce temps-là, comme je vous le
+disais en commençant, que je fis pour la première fois connaissance avec
+Bernard, dit l'<i>Éveillé</i> et le <i>Vire-Loup</i>. Car vous savez,
+madame, que c'est assez la coutume chez nous de donner des surnoms aux
+garçons comme aux filles, et que ces surnoms font souvent oublier le nom
+que nous a donné notre père. Moi, par exemple, quoiqu'à l'église et à la
+mairie l'on m'ait appelée Marie, je n'ai jamais, depuis l'âge de douze
+ans, répondu qu'au nom de <i>Rose-d'Amour</i>, que les filles de mon âge
+me donnaient par dérision, et que les garçons répétaient par habitude.</p>
+
+<p>Car il faut vous dire, madame, et vous devez le voir aujourd'hui, que je
+n'ai jamais été jolie, même au temps où l'on dit communément que toutes
+les filles le sont, c'est-à-dire entre seize et dix-huit ans. J'avais
+les cheveux noirs, naturellement, les yeux bleus et assez doux, à ce que
+disait quelquefois mon père, qui ne pouvait pas se lasser de me
+regarder; mais tout le reste de la figure était fort ordinaire, et si
+j'ajoute que je n'étais ni boiteuse, ni manchotte, ni malade, ni mal
+conformée, que j'avais des dents assez blanches, et que je riais toute
+la journée, vous aurez tout mon portrait.</p>
+
+<p>Du reste, on m'aimait assez dans le voisinage, parce que je n'avais
+jamais fait un mauvais tour ni donné un coup de langue à personne ce qui
+est rare parmi les pauvres gens, et plus rare encore, dit-on, chez les
+riches.</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas croire que je fusse le moins du monde malheureuse de
+vivre avec mon père, quoiqu'il ne me dit pas six paroles par jour, si ce
+n'est pour les soins du ménage, et que nous n'eussions pas toujours de
+quoi vivre. Les gens qui se portent bien et qui travaillent n'ont pas de
+très-grands besoins: un petit écu leur suffit pour la moitié d'une
+semaine, et s'il ne suffit pas, ils prennent patience, sachant bien que
+la vie est courte, que la bonne conscience est mère de la bonne humeur,
+et que la gaité vaut tous les autres biens.</p>
+
+<p>Tous les soirs, après souper, dans la belle saison, j'allais me
+promener avec mon père et quelques voisins dans la campagne; nous
+montions dans ce bois de châtaigniers que vous connaissez et qui est sur
+la hauteur, à une demi-lieue de la ville. Là, mon père se couchait sur
+le gazon, les yeux tournés vers les étoiles, et moi je courais autour de
+lui avec les enfants de mon âge. L'hiver, nous restions au coin du feu,
+tantôt chez nous, tantôt chez le père Bernard, dit <i>Tape-à-l'Oeil</i>, afin
+de ménager le bois, qui ne se donne pas dans notre pays, et qui coûte
+aussi cher que le pain.</p>
+
+<p>Un soir, c'était au mois d'avril, mon père ne voulut pas venir avec
+nous, et me laissa aller au bois avec plusieurs autres garçons et filles
+sous la conduite de la mère Bernard, qui était une femme très
+respectable et âgée. Tout en courant, je m'égarai un peu dans le bois
+qui n'était pas toujours sûr; les loups y venaient quelquefois de la
+grande forêt de la Renarderie, qui n'est qu'à six lieues de là.
+Justement, ce jour-là des chasseurs avaient fait une battue dans la
+forêt, et un vieux loup, pour échapper aux chiens, s'étant jeté dans la
+campagne, avait cherché un asile dans le bois où je courais.</p>
+
+<p>J'étais seule, avec un jeune garçon plus âgé que moi de trois ans, qu'on
+appelait Bernard l'<i>Éveillé</i>, lorsqu'au détour du sentier je vois venir
+à moi le loup, une grande et énorme bête, avec une gueule écumante et
+des yeux étincelants que je vois encore. Je pousse des cris affreux et
+je veux fuir: mais le loup, qui peut-être ne songeait pas à moi, courait
+pourtant de mon côté et allait m'atteindre; j'entendais déjà le bruit
+de ses pattes qui retombaient lourdement sur la terre et froissaient les
+feuilles des arbres dont les chemins étaient couverts depuis l'hiver,
+lorsque tout à coup Bernard l'<i>Éveillé</i> se jette au-devant de lui. Comme
+il n'avait ni arme ni bâton, il quitte sa veste, attend le loup, et, le
+voyant à portée, la lui jette sur la tête pour l'étouffer.</p>
+
+<p>En même temps il m'appelle à son secours; mais j'étais bien embarrassée,
+et pendant qu'avec les manches de sa veste il cherchait à étouffer le
+loup, je poussais des cris effrayants au lieu de l'aider. Le loup, tout
+enveloppé dans la veste de Bernard, poussait de sourds hurlements, se
+dressait contre lui, et cherchait à le mordre et à le déchirer. Je ne
+sais pas comment l'affaire aurait fini, si les chasseurs et les chiens
+qui le poursuivaient depuis plusieurs lieues n'étaient pas arrivés en
+ce moment pour délivrer Bernard. Le loup fut tué d'un coup de couteau de
+chasse, les chasseurs firent de grands compliments à Bernard pour son
+courage, et l'on nous remit tous deux dans notre chemin. Madame, cette
+petite aventure a décidé de ma vie.</p>
+
+<p>Vous devinez aisément comment Bernard fut reçu par mon père lorsqu'il
+eut appris mon danger, et la manière dont il m'en avait tirée. De ce
+jour-là, Bernard devint notre ami le plus cher et ne nous quitta plus,
+surtout le dimanche. Il perdit son surnom de l'Éveillé pour celui de
+<i>Vire-Loup</i>, qui rappelait son courage, et mon père ne fit plus une
+partie de campagne sans y inviter Bernard, qui, de son côté, ne se fit
+pas prier, et ne me quittait pas plus que mon ombre.</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>A parler sincèrement, madame, je crois que les belles demoiselles des
+villes qui ont des chapeaux de velours, des crinolines, des robes de
+soie, des écharpes, des cachemires, des bagues, des bracelets, et
+généralement tout ce qui leur plaît et tout ce qui coûte cher, ne sont
+pas moitié si heureuses que nous avant leur mariage, ni peut-être même
+quand elles sont mariées; et je vais vous en dire la raison.</p>
+
+<p>S'il leur prend fantaisie d'avoir un amoureux et de courir les champs
+avec lui (en tout bien tout honneur s'entend), et d'admirer la lune, et
+l'herbe verte des prés, et la hauteur des arbres, et la beauté du ciel,
+et les étoiles qui ressemblent à des clous d'or, et qui font rêver si
+longtemps à des pays inconnus et magnifiques, on les enferme dans leurs
+chambres, on tourne la clef à double tour, et on les engage à lire
+l'Écriture sainte, qui est une très bonne lecture, ou l'Imitation de
+Jésus-Christ.</p>
+
+<p>Et si l'on veut agir plus doucement avec elles, on leur fait de beaux et
+longs sermons qui durent trois heures ou trois quarts d'heure, sur la
+manière de penser, de parler, de s'asseoir, de regarder les jeunes gens
+du coin de l'oeil sans en faire semblant, et d'attendre après sur des
+chaises qu'ils viennent les chercher, soit pour la danse, soit pour le
+mariage, et de ne pas écouter un mot de ces beaux jeunes gens si bien
+gantés, cirés, frisés et pommadés, à moins que les parents n'aient connu
+d'abord s'ils sont riches ou s'ils sont pauvres, s'ils ont des places ou
+s'ils n'en ont pas, si la famille est convenable, et plusieurs autres
+belles choses qui sont sagement inventées pour refroidir l'inclination
+naturelle des deux sexes à s'aimer l'un l'autre et à se le dire.</p>
+
+<p>Tout cela, madame, est sans doute très juste, très bien arrangé et très
+nécessaire pour sauver de toute atteinte la fragilité des demoiselles;
+mais il faut dire aussi que ce serait à les faire périr d'ennui si elles
+n'avaient la consolation de penser que leurs mères se sont ennuyées de
+la même façon et n'en sont pas mortes, et qu'étant aussi bien
+constituées que leurs mères, elles n'en mourront sans doute pas
+davantage.</p>
+
+<p>Cependant une Anglaise qui travaillait dans le même atelier que moi m'a
+souvent assuré que les demoiselles de son pays n'étaient pas plus
+surveillées que nos ouvrières, qu'elles couraient les champs avec les
+jeunes gens, qu'elles faisaient des parties de plaisir, et que cela ne
+les empêchait pas de se bien conduire et de se bien marier. Mais, comme
+vous savez, madame, chacun est juge de ses affaires, et si l'on a décidé
+qu'en France les demoiselles baisseraient toujours les yeux, tiendraient
+les coudes attachés au corps, ne parleraient que pour répondre et jamais
+pour interroger, c'est leur affaire et non la mienne.</p>
+
+<p>Permettez-moi seulement de dire que j'aime mieux, toute pauvre qu'elle
+est, la condition d'une ouvrière qui fait sa volonté matin et soir, que
+celle d'une demoiselle qui aurait en dot des terres, des prés, des
+châteaux, des fabriques et des billets de banque, et qui obéit toute sa
+vie,&mdash;fille à son père, et femme à son mari.</p>
+
+<p>Pour moi, qui avais le bonheur de n'être pas gardée à vue, et tenue dans
+une chambre comme une demoiselle, et surveillée à tout instant, et
+écartée de la compagnie des garçons, ni d'aucune compagnie plaisante et
+agréable, je n'attendis pas quinze ans pour avoir mon amoureux en titre,
+qui, fut, comme vous pensez bien, Bernard l'<i>Éveillé</i>, Bernard le
+<i>Vire-Loup</i>, mon sauveur Bernard.</p>
+
+<p>Je ne vous apprendrai rien, je crois, madame, en vous disant que nos
+amours étaient la plus innocente chose du monde, et que la sainte Vierge
+et les saints pouvaient les regarder du haut du Paradis, sans rougir.
+Bernard avait dix-sept ans, et j'en avais quatorze. Nos amours
+consistaient surtout à nous promener ensemble, le dimanche, à cueillir
+des églantines le long des haies ou des noisettes et des mûres dans les
+buissons, ou encore dans les grands jours,&mdash;jours de fête, ceux-là!&mdash;à
+boire du lait chaud dans les villages voisins.</p>
+
+<p>Mon père qui craignait par-dessus tout de me contrarier, et qui avait
+d'ailleurs confiance en moi, nous laissait souvent tête à tête dans ces
+promenades. Et pourquoi aurions-nous fait du mal? Savions-nous
+seulement, excepté par les discours des vieilles gens, ce que c'était
+que le mal? Que pouvions-nous désirer de plus? Nous nous voyions tous
+les jours, nous nous aimions, nous nous l'étions dit cent fois, nous
+voulions nous marier ensemble; nos parents le voyaient et en étaient
+contents; les camarades de Bernard faisaient la cour aux autres filles
+de mon âge, comme lui à moi, et personne ne le trouvait mauvais: c'est
+le moyen de choisir son mari longtemps d'avance, de le bien connaître,
+de s'accommoder à son humeur, ou de l'accommoder à la sienne propre;
+qu'est-ce qu'on pourrait reprendre à cela?</p>
+
+<p>Maris et femmes, dans notre monde tout est jeune; comme les garçons
+n'ont point d'argent, ils ne peuvent pas courir après des femmes de
+mauvaise vie qui leur feraient dépenser leur jeunesse et leur santé;
+comme les filles en ont encore moins, et que personne n'a dix écus à
+côté d'elles, elles ne pensent pas à acheter des choses qui coûtent
+cher. Un bonnet blanc, une robe d'indienne, un fichu rouge ou bleu,
+voilà toute la toilette. Comment la jeunesse ne serait-elle pas
+heureuse?</p>
+
+<p>Aussi étions-nous heureux, Bernard et moi, parfaitement heureux, et nous
+comptions bien que ce bonheur durerait toujours. Bernard était un grand
+garçon, leste, bien fait, dégagé, un peu mince, qui chantait toujours,
+qui riait, qui m'aimait, et qui n'avait pas deux idées en dehors de moi,
+ni une volonté contraire à la mienne. Ses parents, qui étaient assez
+riches (la maison et le jardin valaient bien cinq mille francs),
+n'étaient pas fiers ni avares, et ils ne cherchaient pas à contrarier
+ses inclinations; et quoique je n'eusse pas deux cents francs de dot à
+attendre du vieux <i>Sans-Souci</i>, mon père, et que pour des pauvres gens
+la différence entre nous fût énorme, son père et sa mère n'avaient pas
+l'air de s'en apercevoir. Ils m'aimaient comme leur fille.</p>
+
+<p>Souvent Bernard me disait: «Ma petite Rose-d'Amour (c'était le nom que
+mes amies m'avaient donné, justement parce que je n'étais pas belle), je
+t'aime à la folie, et les autres ne sont rien auprès de toi. Tu es
+toujours de l'avis de tout le monde, tu ne contraries personne, tu es
+gaie comme un chardonneret, et si mes camarades pouvaient te voir et
+t'entendre tous les jours comme je te vois et t'entends, il seraient
+tous amoureux de toi. Quand tu leur parles, je sens quelque chose qui me
+serre le coeur, et quand tu les regarde avec ces yeux bleus qui sont si
+beaux qu'il n'y en a de pareils à la ronde, j'ai des envies de me
+jeter sur eux et de leur arracher un par un tous les cheveux de la
+tête... Et toi, Rose-d'Amour, comment m'aimes-tu?»</p>
+
+<p>Je répondais à mon tour:</p>
+
+<p>«Mon bon Bernard, mon cher Vire-loup, je t'aime comme je peux,
+c'est-à-dire de toutes mes forces.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas assez,» disait Bernard.</p>
+
+<p>Et nous commencions une dispute qui n'était pas près de finir, et qui
+valait toujours quelque chose à Bernard, car les disputes d'amoureux ne
+vaudraient guère si elles ne finissaient par un raccommodement, et le
+raccommodement par un baiser.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi, madame, de vous dire tout cela et de vous ennuyer de tous
+ces détails. Hélas! c'est le temps le plus heureux de ma vie, et il me
+semble, lorsque je vous le raconte, boire dans la même tasse un reste de
+crème qu'on aurait oublié par mégarde. Mais ces temps heureux allaient
+finir.</p>
+
+<p>Quand Bernard eut vingt ans et moi dix-sept, nos parents pensèrent à
+nous marier. Le vieux <i>Sans-Souci</i> commençait à s'inquiéter de nos
+amours, pourtant si innocentes, et, n'eût été la conscription, il nous
+aurait mariés tout de suite; mais vous savez ce que c'est que la
+conscription, et comme elle dérange souvent la vie la mieux réglée et
+les projets les mieux établis. Pouvais-je épouser Bernard pour le voir
+s'enrôler six mois après, prendre le sac et le fusil, et passer sept ans
+aux pays lointains? Il fut donc décidé que nous attendrions ce terme
+fatal avant de nous marier.</p>
+
+<p>Ce n'est pas sans délibérer beaucoup qu'on prit cette résolution. Comme
+les parents de Bernard étaient riches et avaient dans leur maison trois
+locataires qui payent chacun cent francs, il aurait été facile de
+trouver un remplaçant à mon pauvre Bernard; car si l'argent est bien
+précieux aux pauvres gens, encore vaut-il mieux donner son argent que
+ses enfants. D'ailleurs, cette année-là, les remplaçants
+étaient fort chers, vous vous en souvenez, madame: c'était en 1840, et
+l'on disait chez nous que ceux qui partiraient cette année-là seraient
+tués à la guerre comme au temps du grand Napoléon, et qu'il n'en
+échapperait pas un sur dix, et que ceux qui reviendraient dans leurs
+foyers seraient estropiés à jamais.</p>
+
+<p>Quand on nous dit tout cela, et que les remplaçants coûteraient au moins
+trois mille francs pièce, la somme était si grosse qu'elle fit reculer
+les parents de Bernard, et qu'il fut résolu qu'on s'en remettrait au
+hasard, et qu'on ne prendrait aucune précaution contre le mauvais
+numéro. Je ne sais pas ce que pensa Bernard; mais il fit bonne
+contenance devant moi et me dit: «Rose-d'Amour, compte sur moi comme je
+compte sur toi, et ne crains rien. S'il faut partir, je partirai, je
+resterai sept ans en Afrique, ou en Allemagne, ou en Italie; mais dans
+le pays où l'on m'enverra, je ne penserai qu'à toi, je n'aimerai que
+toi, et si tu m'aimes encore dans sept ans nous serons heureux tout
+comme aujourd'hui, foi de Bernard!» Je le crus sur parole, mais je ne
+pus m'empêcher de pleurer. Sept ans! Hélas! madame, quand on est jeune
+et qu'on aime, sept ans, c'est la vie entière.</p>
+
+<p>Parmi les larmes, je ne pus m'empêcher de dire: «Ah! la maudite
+conscription!» Sur quoi mon père, le vieux <i>Sans-Souci</i>, me dit en me
+prenant sur ses genoux: «Mon enfant, c'est la loi. Ce n'est pas nous qui
+l'avons faite, mais que veux-tu? c'est la loi... Et après tout,
+Bernard, s'il y a guerre, tu reviendras peut-être colonel, ou général,
+ou maréchal comme au temps de l'autre».</p>
+
+<p>Pauvre père! il cherchait à me consoler, mais je voyais bien sa
+tristesse qui était peut-être plus forte que la mienne parce que les
+vieilles gens désespèrent aisément de tout; les jeunes, au contraire,
+croient toujours que le bon Dieu va venir à leurs secours.</p>
+
+<p>Enfin arriva le jour du tirage, et mon pauvre Bernard, plus mort que
+vif, s'en alla tirer le billet de l'urne. 19? Ah! madame, quand nous
+vîmes ce malheureux numéro, je sentis mon coeur défaillir, et je serais
+tombée à la renverse au milieu de la salle où se faisait le tirage, si
+mon père ne m'avait pas soutenue. Bernard s'avança vers nous:</p>
+
+<p>«Eh bien! ma pauvre Rose-d'Amour, dit-il tout pâle, c'est fini: je vais
+partir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas partir, lui répondit assez rudement mon père, mais tu ne vas
+pas mourir. Allons, donne-lui le bras et ramène-la à la maison».</p>
+
+<p>Quel retour! Il me semblait voir Bernard
+pour la dernière fois. Vous auriez
+cru assister à un enterrement.</p>
+
+<p>«Encore s'il était borgne ou bossu!
+disait toujours mon père, qui faisait
+semblant de rire pour secouer notre
+tristesse. Mais non, ce gaillard-là est
+droit comme un I, il est joli garçon, il
+ferait trois lieues à l'heure: jamais le
+gouvernement ne voudra s'en priver
+pour toi, ma pauvre enfant.»</p>
+
+<p>Le soir, on délibéra dans les deux
+familles sur ce qu'il fallait faire.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Bernard et moi nous assistions au
+conseil.</p>
+
+<p>«Ah! dit le père Bernard, il est bien
+dur de travailler toute sa vie et d'amasser
+avec beaucoup de peine quatre ou
+cinq mille francs pour en faire cadeau
+au gouvernement ou n'importe à qui,
+quand on est vieux et quand on ne peut
+plus travailler».</p>
+
+<p>Mon père, qui était là, ne répliqua
+rien. Comme il n'avait pas de dot à me
+donner, il était trop fier pour engager
+les parents de Bernard à faire donner
+un remplaçant à leur fils. Ce fut la mère
+de Bernard qui répondit à son mari.</p>
+
+<p>«Écoute, mon vieux. Ces trois mille
+francs qu'il nous faudra donner nous
+mettront sur la paille, c'est vrai; mais
+aimerais-tu mieux que Bernard partît
+pour l'armée, qu'il tint un fusil dans
+les mains, qu'il allât tuer l'ennemi,
+qu'il en fût tué ou estropié, pendant
+que nous jouirions ici bien tranquillement
+de l'argent gagné, et que nous
+aurions de bonne viande à manger et
+de bon vin à boire tous les jours que
+Dieu nous donne?</p>
+
+<p>A chaque bouchée ne penserais-tu
+pas que Bernard est là-bas, qu'il a
+froid, qu'il a faim peut-être, qu'on nous
+le tue? Et cette pensée ne te couperait-elle
+pas l'appétit? Pour moi, je suis
+vieille, infirme, je n'ai pas longtemps à
+vivre, je n'ai pas d'autre enfant que Bernard,
+et je veux voir les siens avant de
+mourir. Qu'il en coûte ce qu'il pourra,
+il faut lui donner un remplaçant.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras, dit le vieux.
+Crois-tu que je n'aime pas Bernard
+autant que toi, et que je n'ai pas envie
+de voir une demi-douzaine de marmots
+grimper sur mes genoux et me tirer les
+cheveux et la barbe? Va, va, je ne
+regrette pas plus mon argent que toi.
+Allons, viens ici, Bernard, et toi, ma
+petite Rose-d'Amour, ne pleure pas
+comme une fontaine, tu auras ton
+amoureux. C'est convenu: embrassez-vous,
+et que ce soient là vos fiançailles.
+Demain, je vais chercher quelqu'un à
+qui je puisse vendre ma maison.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne veux pas que tu la vendes!
+s'écria mon pauvre Bernard. Je
+ne veux pas que ma mère et toi vous
+soyez ruinés pour moi. Je partirai. Rose-d'Amour
+m'attendra, je le sais; je
+reviendrai à cheval et avec des épaulettes
+comme un seigneur, et nous nous
+marierons dans sept ans comme Jacob
+et Rachel.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, dit le père, et ne parle
+ni de Rachel ni de Jacob, ni de sept ans.
+Je veux voir ton premier-né l'année prochaine,
+et si Rose d'Amour manque à
+nous le donner, je me fâcherai tout de
+bon. Allons, à quinze jours la noce. Est-ce
+décidé, vieux <i>Sans-Souci</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Si ça plaît aux enfants, répondit
+mon père, je ne suis pas pour les contrarier».</p>
+
+<p>Vous croyez, madame, que j'allais
+être la plus heureuse des femmes? Attendez
+la fin. Ah! la tuile tombe toujours
+sur celui qui ne l'attend pas.</p>
+
+<p>Huit jours avant celui qui était fixé
+pour notre mariage, le père Bernard
+avait trouvé un bourgeois qui consentait
+à lui prêter trois mille francs hypothéqués
+sur la maison et le jardin, qui en
+valaient à peu près deux fois autant.
+Aussitôt, il vint chez nous, le soir, pour
+nous annoncer cette bonne nouvelle.</p>
+
+<p>«Eh bien! vieux <i>Sans-Souci</i>, dit-il,
+l'affaire est faite, et Bernard va se marier.
+C'est Malingreux qui les prête. Tu connais
+Malingreux, ce petit homme sec,
+avec un nez de fouine, qui est une si
+bonne pratique pour les huissiers?
+Quand je dis qu'il les prête, c'est une
+manière de parler, car il ne déboursera
+pas un centime, mais il me les fait
+prêter par un propriétaire, à 5 pour 100.
+Ce n'est pas trop cher, hein, pour Malingreux?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit mon père, je ne l'en
+aurais pas cru capable.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais le propriétaire lui-même,
+qui ne les a pas, est obligé de
+les emprunter à un notaire, à 6
+pour 100.</p>
+
+<p>&mdash;Six et cinq, ça fait onze, dit mon
+père.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, onze et trois pour la peine
+de Malingreux, cela fera quatorze, sans
+comprendre les renouvellements. Enfin,
+Bernard est sauvé de la conscription,
+c'est tout ce que nous voulions. Ce sera
+à lui et à Rose-d'Amour de regagner
+ma pauvre maison, et d'économiser jour
+et nuit. Et maintenant viens, <i>Sans-Souci</i>.
+Veux-tu venir avec nous faire une partie
+à Saint-Sulpice? Nous dînerons au
+cabaret avec toute la famille, excepté
+ma femme, qui ne peut pas aller si
+loin. Rose-d'Amour et Bernard seront
+bien aises de se promener ensemble.»</p>
+
+<p>Le lendemain nous partions huit ou
+dix, ensemble, à pied, pleins de joie
+comme pour une noce. J'avais pris le
+bras de Bernard, et nous marchions
+les premiers à plus d'un quart de lieue
+en avant. Jamais nous n'avions été si
+gais. Pensez un peu, madame, si jeunes,
+si heureux, contents de nous-mêmes,
+de nos parents, de nos amis, du bon
+Dieu et de toute la nature, délivrés
+d'ailleurs de toute inquiétude pour l'avenir,
+nous étions dans un de ces
+jours qu'on ne rencontre pas trois fois
+dans la vie.</p>
+
+<p>Saint-Sulpice est un village de quarante
+ou cinquante maisons, à deux
+lieues de chez nous. Derrière chaque
+maison sont des près et des chènevières.
+Au milieu du village est une grande
+place avec une belle église, consacrée à
+saint Sulpice, un saint à qui l'on a
+coupé la tête dans les anciens temps,
+et dont les reliques font encore des
+miracles. Tout le village est très-beau
+et bien situé sur le penchant de la montagne.
+Les prairies sont les meilleures
+du département, on les fauche trois fois
+par an, et les boeufs si beaux que j'entends
+dire qu'on les envoie à Paris, pour
+être servis sur la table de l'empereur.
+Vous savez mieux que moi, madame,
+si l'on m'a dit la vérité.</p>
+
+<p>La plus belle maison du village est
+un grand cabaret, toujours plein le
+dimanche, et où les gens de la ville vont
+quelquefois dîner comme les gens de la
+campagne. On y trouve toujours des
+pâtés, du veau rôti, des fruits, du lait,
+du vin d'Auvergne, de la bière et du
+cassis: et comme, à cause des chemins
+qui sont très mauvais dans nos montagnes,
+il est plus commode d'aller à pied,
+on a toujours faim et soif en arrivant.</p>
+
+<p>Nous n'étions pas, vous pensez bien,
+pour faire autrement que les autres, et
+nous ne tardâmes pas beaucoup à nous
+mettre à table. On but et l'on mangea
+comme à la noce; et de fait, c'était notre
+noce qu'on célébrait. Après dîner on
+dansa de toutes ses forces. Nous avions
+amené un vieux joueur de violon qui
+nous joua les plus belles bourrées du
+pays, et nous fit sauter comme des
+Basques, ou comme des tanches dans
+la friture. Peu à peu on s'échauffa de
+telle sorte, que les plus vieux se mirent
+de la partie et voulurent danser comme
+les autres.</p>
+
+<p>Le vieux <i>Sans-Souci</i> lui-même ne se
+fit pas prier: on invita les paysans et les
+paysannes qui étaient là et qui nous
+regardaient, à danser avec nous, et bientôt
+toute la commune, le maire en tête,
+se mit en branle, et commença à faire
+un tel vacarme qu'on n'entendait pas le
+son des cloches qui appelaient les paroissiens
+à vêpres.</p>
+
+<p>Pour moi, je dansais de mon mieux
+avec Bernard sans que personne s'occupât
+de nous, tant le tumulte et les cris
+de joie empêchaient de rien remarquer.</p>
+
+<p>Quant au père de Bernard, il était
+d'une gaieté folle; le vin et la danse
+avaient réjoui sa vieillesse, il parlait de
+ses petits-enfants et chantait des chansons
+à boire. Enfin la nuit vint, et nous
+retournâmes à la ville.</p>
+
+<p>Comme nous arrivions, nous vîmes
+une grande flamme s'élever au-dessus
+du faubourg. C'était la maison de Bernard
+qui brûlait. Sa mère, restée seule
+et infirme, avait, sans y penser, mis le
+feu aux rideaux de son lit. On l'avait
+sauvée à grand'peine. La rivière était
+loin, on n'eut pas d'eau pour l'incendie,
+et la maison fut brûlée tout entière sans
+qu'on put en retirer une chaise.</p>
+
+<p>«Allons, dit le père Bernard, plus
+de maison, plus d'hypothèque; plus
+d'hypothèque, plus d'argent; plus d'argent,
+plus de remplaçant, plus de Bernard.
+Mes enfants, il faut vous séparer,
+Bernard partira dans dix jours. Ma
+pauvre Rose, vos amours sont finies
+pour l'éternité, à moins que vous n'attendiez
+ce garçon pendant sept ans; et
+sept ans, croyez-moi, c'est beaucoup.»</p>
+
+<p>Bernard ne dit pas un mot: on aurait
+cru que le tonnerre venait de tomber
+sur sa tête. Pour moi, je me sauvai dans
+ma chambre, et je pleurai toute la nuit.</p>
+
+<p>Le vieux <i>Sans-Souci</i>, qui s'inquiétait
+d'entendre mes sanglots à travers la
+cloison, se leva au milieu de la nuit et
+m'embrassa en disant:</p>
+
+<p>«Pauvre Rose!»</p>
+
+<p>Il était loin de connaître tout mon
+malheur! Hélas! madame, à l'insu de
+nos parents, nous étions déjà mariés
+devant Dieu, et, depuis quelques jours,
+je n'avais plus rien à refuser à Bernard.</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Jusque-là, madame, je n'avais jamais
+eu l'ombre d'un regret ni d'un remords.
+A partir de cette fatale journée, je n'eus
+pas un moment de repos intérieur. Je
+voyais mon bonheur détruit, mon mari
+perdu, et, ce qui était pire encore, je
+n'avais même pas la consolation d'une
+bonne conscience. Ma vie était gâtée,
+je le voyais, je le sentais, et quoique
+personne ne le sût, excepté Bernard,
+je n'osais lever les yeux sur personne;
+il me semblait qu'on y aurait lu ce que
+je voulais me cacher à moi-même.
+Enfin, je commençai à avoir honte de
+moi-même. Avoir honte, madame,
+n'est-ce pas le pire tourment qu'on
+puisse souffrir en ce monde?</p>
+
+<p>Cette douleur était d'autant plus vive
+que Bernard, son père et sa mère étant
+sans asile à cause de l'incendie de leur
+maison, furent obligés de venir habiter
+pendant quelque temps dans celle de
+mon père, et que je me trouvai tous les
+jours, matin et soir, en face de Bernard.
+Moi, si vive autrefois, si gaie, je me
+sentais triste à tout moment et je ne
+disais pas trois paroles par jour. Mon
+père lui-même finit par s'en étonner et
+par en chercher la cause, car il voyait
+bien qu'il y avait au fond de ce silence
+quelque chose de plus que la tristesse
+de voir partir Bernard. Il me fit plusieurs
+questions, mais je n'osai répondre,
+je n'osai surtout lui dire la vérité.
+Et d'ailleurs, quel remède?</p>
+
+<p>Ce qui vous étonnera peut-être, c'est
+que Bernard lui-même paraissait presque
+aussi confus que moi de la faute
+que nous avions commise. Soit qu'il
+commençât d'en craindre les suites,
+soit qu'il devinât ma tristesse et ma
+honte et qu'il se reprochât d'en être
+cause, soit enfin qu'il fût entièrement
+occupé de l'idée de partir et de me
+quitter peut-être pour toujours, il
+reprit avec moi le ton et les manières
+d'un frère, comme auparavant.</p>
+
+<p>Enfin, il reçut l'ordre de partir et de
+rejoindre son régiment. Cette nouvelle,
+que nous attendions tous les jours, fut
+cependant pour nous comme le coup de
+la mort. Sa vieille mère poussait des
+cris déchirants:</p>
+
+<p>«Ah! malheureuse! disait-elle, c'est
+moi qui l'égorge et qui le tue! C'est
+moi qui ai brûlé la maison, c'est moi
+qui envoie mon fils à la mort!»</p>
+
+<p>Et s'adressant à son mari:</p>
+
+<p>«C'est ta faute aussi vieux fou, vieux
+propre à rien, qui ne penses tout le
+long du jour qu'à boire, manger, dormir
+et te promener! Tu avais bien
+besoin d'inventer cette promenade de
+Saint-Sulpice et ces dîners, et de courir
+les cabarets, et de vider les bouteilles,
+et de danser comme un pantin, à ton
+âge! Quand on pense qu'il a cinquante-cinq
+ans, l'âge de Mathusalem,
+et que monsieur veut encore danser dans
+les prés avec toutes les filles du canton!
+Sans-coeur, va!</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme, dit le vieux Bernard,
+je n'ai que cinquante-trois ans.</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante-trois ou soixante-dix,
+n'est-ce pas la même chose, vieux
+sans cervelle, vieux mange-tout!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pauvre mère! dit Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, dit-elle, ce n'est pas à
+toi de m'apprendre à parler. Je ne suis
+pas encore folle, n'est-ce pas, ni imbécile,
+pour recevoir des conseils de mes
+enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, voisine..., interrompit mon
+père.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous aussi, vieux <i>Sans-Souci</i>,
+qui avez toujours la pipe à la bouche et
+qui avez fait mourir votre femme de
+chagrin, faut-il encore que vous veniez
+vous mêler des affaires de tout le monde?
+C'est assez d'avoir renversé votre
+soupe, voyez-vous; il ne faut pas venir
+encore cracher dans celle des autres.
+Ce n'est pas parce que nous ne sommes
+plus riches comme auparavant qu'il faut
+croire que vous me ferez la loi. Pauvreté
+n'est pas vice, voyez-vous, vieux
+<i>Sans-Souci</i>, et les Bernard ont toujours
+eu la tête près du bonnet; et il ne faut
+pas croire qu'il n'y a qu'une fille ici et
+que Bernard n'en trouverait pas d'autre
+à épouser: car, pour les filles, nous en
+avons, Dieu merci, par douzaines, et,
+toute brûlée qu'est ma maison, Bernard
+n'est pas encore un parti à dédaigner,
+et je connais des filles d'huissier qui s'en
+lécheraient les doigts bien volontiers;
+mais il n'est pas fait pour leur nez.»</p>
+
+<p>A ces mots, mon père se mit à bourrer
+tranquillement sa pipe en faisant
+signe du coin de l'oeil au père Bernard.</p>
+
+<p>«Oui, oui, j'entends bien vos signes,
+vieux sans-coeur, vieux <i>Sans-Souci</i>, dit-elle.
+Vous avez l'air de dire à Bernard:
+Laisse couler l'eau, ou: Autant en
+emporte le vent, car vous vous entendez
+tous entre hommes comme larrons en
+foire. Au lieu de pleurer comme moi
+mon pauvre Bernard et de le tirer d'embarras
+et du service militaire, vous
+fumez là vos pipes comme des va-nu-pieds.
+Eh bien! c'est moi qui le sauverai,
+moi, sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? dit le vieux Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai chez le maire, j'irai chez le
+sous-préfet, j'irai chez le préfet, chez
+le général, s'il le faut, mais je ne laisserai
+pas emmener mon enfant, car ils
+vont me l'emmener et me le faire tuer
+en Afrique, pour sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Va! dit le père.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, va, c'est bientôt dit. Et comment
+veux-tu que j'aille? Est-ce que je
+les connais, moi, ces gens-là et ces seigneurs?
+Mais tu me laisses toujours la
+besogne sur le dos, grand fainéant, et
+tu engraisses là au coin du feu, les
+mains dans les poches, pendant que je
+trotte et que je cours par les chemins,
+sous la pluie, le vent et la neige; cherchant
+le pain de la famille.</p>
+
+<p>&mdash;Alors n'y va pas, reprit le vieux
+Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, n'y va pas! Et si je n'y vais
+pas, qui donc ira? Est-ce toi, vieille
+poule mouillée, homme de carton, boeuf
+au pâturage? Et tu auras le coeur et le
+front de laisser partir notre enfant,
+notre dernier enfant, le seul qui nous
+soit resté de quatre que j'ai nourris!
+Pauvre Bernard, pauvre ami, soutien
+de ma vieillesse, qui donc t'aimera,
+puisque ton père te jette là au coin de
+la borne comme une vieille casquette?»</p>
+
+<p>Les deux hommes se levèrent et allèrent
+s'asseoir sur un banc devant la
+porte pour fumer tranquillement leurs
+pipes; mais leur tranquillité ne fit qu'irriter
+davantage la pauvre femme, qui
+se mit à dire que tout le monde l'abandonnait,
+qu'elle le voyait bien, qu'on ne
+lui parlait même plus, qu'elle était
+bonne à porter en terre, que le plus tôt
+serait le meilleur, et qui, finalement,
+fondit en larmes et embrassa Bernard
+en sanglotant pendant plus d'une
+heure.</p>
+
+<p>A ce moment, les forces lui manquèrent.
+Elle se jeta sur son lit et s'endormit.
+C'était le moment que nous attendions,
+Bernard et moi, sans nous le
+dire. Nos pères étaient rentrés et s'étaient
+couchés aussi; car le chagrin
+même ne pouvait pas leur faire oublier
+le travail du lendemain, et les pauvres
+gens, par bonheur, ont trop d'affaires
+pour se lamenter éternellement, comme
+ceux qui ont des rentes et du loisir.</p>
+
+<p>Je menai Bernard dans ma chambre.
+Il s'assit sur la table et moi sur une
+chaise à côté de lui. Si vous trouvez,
+madame, que c'était une démarche
+bien hardie, il faut penser que cette
+entrevue était la dernière, que nous ne
+devions pas nous retrouver avant sept
+ans, que nous avions mille choses à
+nous dire pour lesquelles il ne fallait
+pas de témoin, et qu'enfin je lui avais,
+par malheur, donné des droits sur moi.
+Au reste, il n'était pas disposé à en abuser
+ce soir-là, car nous nous sentions
+tous deux le coeur serré, et nous retenions
+à peine nos larmes.</p>
+
+<p>«Rose, ma chère Rose, me dit-il dès
+que nous fûmes assis, c'est la dernière
+fois que je te parle, il ne faut pas que
+tu me caches rien. M'aimes-tu comme je
+t'aime et comme je t'aimerai toujours?
+M'aimes-tu assez pour attendre mon
+retour sans inquiétude, et de me jurer
+de ne pas te marier et de n'écouter les
+discours de personne pendant tout ce
+long temps? Dis, m'aimes-tu assez pour
+cela?»</p>
+
+<p>Tout en parlant il serrait mes mains
+dans les siennes avec une force et une
+tendresse extraordinaires.</p>
+
+<p>«Oui, je t'aime assez pour t'aimer
+éternellement, dis-je à mon tour.</p>
+
+<p>&mdash;Pense, reprit-il, que j'ai vingt ans
+aujourd'hui, et que j'en aurai vingt-sept
+et toi vingt-quatre à mon retour. Pense
+que ce temps est bien long, qu'il viendra
+peut-être beaucoup de gens pour te
+regarder dans les yeux, pour te dire
+que tu es belle, que je suis loin et que
+je ne reviendrai jamais; pense...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pensé à tout, lui dis-je. Mais
+toi, veux-tu jurer de m'être toujours
+fidèle, d'avoir en moi une confiance
+entière, non pas seulement aujourd'hui,
+ni demain, mais tous les jours de l'année,
+et dans deux ans, et dans dix ans,
+et durant la vie entière? Veux-tu jurer
+de ne croire personne avant moi, quelque
+chose qu'on puisse te dire de ma
+conduite, quelque parole qu'on puisse
+te rapporter?</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure!</p>
+
+<p>&mdash;Pense à ton tour qu'il est bien facile
+de dire du mal d'une honnête fille,
+qu'il ne faut qu'un mot d'une mauvaise
+langue et qu'un mensonge pour la déshonorer,
+qu'il se fait bien des histoires
+dans le pays et qu'on pourra me mettre
+dans quelqu'une de ces histoires. Es-tu
+bien résolu et déterminé à n'écouter
+rien de ce qu'on pourra te dire contre
+moi, à moins que tu ne l'aies vu de tes
+deux yeux; et veux-tu jurer, si l'on te
+fait quelque rapport, quand ce rapport
+viendrait de ton père ou de ta mère, ou
+des personnes que tu respectes le plus,
+de me le dire à moi avant toute chose,
+afin que je puisse me justifier et confondre
+le mensonge?</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure! Et maintenant, Rose,
+nous sommes mariés pour la vie. Prends
+cet anneau d'or que j'ai acheté aujourd'hui
+pour toi; et si je manque à mon
+serment, que je meure!».</p>
+
+<p>Je ne répéterai pas, madame, le reste
+de notre conversation. Nos parents
+mêmes auraient pu l'écouter sans nous
+faire rougir, et Bernard évita avec soin
+tout ce qui aurait pu me rappeler la
+faute que nous avions commise. Moi-même
+je n'osai y faire la moindre allusion,
+par un sentiment de pudeur que
+vous comprendrez aisément. Hélas! il
+était bien tard pour me garder.</p>
+
+<p>Le lendemain, Bernard partit avec les
+conscrits de sa classe et alla rejoindre
+son régiment.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut parti, je me trouvai
+seule comme dans un désert. Je sentais
+que mes vrais malheurs allaient commencer.</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Cependant, comme après tout il faut
+vivre, et comme les pauvres gens ne
+vivent pas sans manger, et comme ils
+ne mangent pas sans travailler, et comme
+il fait froid en hiver, ce qui oblige d'avoir
+des robes de laine, et chaud en été,
+ce qui oblige d'avoir des robes de coton,
+et comme les robes de laine coûtent
+fort cher, et comme on ne donne pas
+pour rien les robes de coton, je me remis
+à travailler comme à l'ordinaire, dès le
+lendemain du départ de Bernard.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas sans une amère tristesse.
+Bien souvent je baissais la tête
+sur mon ouvrage, et je m'arrêtais à
+rêver de l'absent, et à me rappeler les
+dernières paroles qu'il m'avait dites et
+les derniers regards qu'il m'avait jetés
+en partant le sac sur le dos; mais le
+contre-maître de l'atelier ne tardait pas
+à me réveiller, et je reprenais mon travail
+avec ardeur.</p>
+
+<p>Car il faut vous dire, madame, que je
+travaillais dans un atelier avec trente ou
+quarante ouvrières. Chacune de nous
+avait son métier et gagnait à peu près
+soixante-quinze centimes. Pour une femme,
+et dans ce pays, c'est beaucoup;
+car les femmes, comme vous savez, sont
+toujours fort mal payées, et on ne leur
+confie guère que des ouvrages qui
+demandent de la patience.</p>
+
+<p>Quinze sous par jour! pensez, madame,
+si nous avions de quoi mener les
+violons; encore faut-il excepter les
+dimanches, où l'on ne travaille pas,
+les jours de marché, où l'on ne travaille
+guère, et les jours où l'ouvrage manque,
+ce qui arrive au moins trois semaines
+par an. Quand nous avons payé le propriétaire,
+le boulanger, le beurre, les
+légumes et les pauvres habits que nous
+avons sur le corps, jugez s'il nous reste
+grand'chose et si nous pouvons faire
+bombance.</p>
+
+<p>Et ce n'est rien encore quand on vit
+seule ou qu'on n'a pas des enfants à
+élever et des parents infirmes à soutenir;
+mais s'il faut élever les enfants (et
+peut-on les laisser seuls avant l'âge de
+douze ans?) et travailler en même
+temps, l'argent du ménage sort presque
+tout entier de la poche du mari.</p>
+
+<p>Pour moi, qui n'avais ni parents à
+soutenir, puisque mon père était encore
+droit et vigoureux, ni enfants à élever,
+je me trouvais encore l'une des plus
+riches et des plus favorisées de l'atelier.
+Quoique la besogne que nous faisions
+ne fût pas des plus propres, et
+que parmi la laine et la poussière il y
+eût bien des occasions de se salir, je
+savais m'en garantir, et mon bonnet
+toujours blanc et noué avec soin sous
+le menton faisait l'envie de mes camarades.
+«Rose-d'Amour fait la coquette,
+disait-on; Rose-d'Amour a mis des brides
+bleues à son bonnet; Rose-d'Amour
+veut plaire aux garçons.» Et le contre-maître
+de la fabrique commença à me
+parler d'un ton plus doux qu'à toutes
+les autres, et à me faire des compliments
+sur mes beaux yeux, et à me dire
+qu'il m'aimait de tout son coeur, et
+qu'il ne tiendrait qu'à moi d'avoir de
+plus belles robes et de plus beaux fichus
+que pas une fille de l'atelier, et enfin à
+vouloir m'embrasser publiquement, par
+forme de plaisanterie.</p>
+
+<p>Là, madame, je me fâchai. Je ne
+puis pas dire que ses premiers compliments
+m'eussent fait de la peine, car
+enfin l'on est toujours bien aise d'entendre
+dire qu'on est jolie, surtout
+quand on n'a pas eu souvent occasion
+de l'entendre; et franchement, excepté
+Bernard, les garçons ne m'avaient pas
+gâtée jusque-là par leurs louanges.
+Mais quand je vis où le contre-maître
+voulait en venir, je fus indignée de sa
+conduite, et lorsqu'il m'embrassa, je le
+repoussai fortement, ce qui l'obligea de
+s'asseoir brusquement sur un sac de
+laine pour se garantir de tomber en
+arrière, et, comme on dit chez nous,
+les quatre fers en l'air.</p>
+
+<p>Ce commencement, qui aurait dû le
+décourager, ne fit que l'exciter davantage.
+Le contre-maître, madame, était
+un gros homme de quarante ans, laid
+comme les sept péchés capitaux, qui
+était marié, qui sentait l'eau-de-vie et
+qui était horriblement brutal. Très souvent,
+par pure plaisanterie, il nous donnait
+des coups de poing dans le dos, ou
+des coups de pied, ou des tapes sur
+l'épaule à assommer un boeuf. Ensuite
+il riait de toutes ses forces. Encore ne
+fallait-il pas se plaindre, car il était
+alors tout prêt à recommencer; et si
+l'on se plaignait au fabricant, il ne faisait
+qu'en rire, disant que cela ne le
+regardait pas et que nous saurions toujours
+bien nous accommoder avec le
+contre-maître, et qu'il ne fallait pas tant
+faire les renchéries, et toutes sortes de
+choses que je ne vous rapporterais pas,
+tant elles sont difficiles à croire.</p>
+
+<p>Cependant, grâce au ciel, j'aurais
+encore assez bien supporté ses bourrades;
+mais pour ses caresses, madame,
+c'était à n'y pas tenir. Comme il savait
+par les autres filles de l'atelier l'histoire
+de mes amours avec Bernard,&mdash;car
+le pauvre Bernard avait pris tous ses
+camarades pour confidents, et ne leur
+avait rien caché, excepté ce que j'aurais
+voulu oublier moi-même,&mdash;il commença
+à me dire que Bernard ne reviendrait
+jamais, qu'il en conterait à toutes
+les filles qu'il pourrait rencontrer, qu'il
+était parti pour l'Afrique, et que dans
+ce pays-là nos soldats ramassaient les
+mauricaudes au boisseau, qu'il n'y avait
+qu'à se baisser et prendre, que Bernard
+n'était certainement pas homme à faire
+autrement que les autres, que j'en serais
+pour mes frais de fidélité, et qu'il était
+bien dommage qu'une fille aussi jolie et
+aussi aimable que moi fût perdue pour
+la société.</p>
+
+<p>Je le laissai parler tout son soûl sans
+lui rien répondre, et je continuai tranquillement
+mon travail. Ses discours ne
+faisaient rien sur moi, car j'étais bien
+résolue à n'aimer jamais que Bernard
+et à l'attendre éternellement. Les autres
+filles de l'atelier, un peu jalouses d'abord
+de la préférence du contre-maître,
+commencèrent, en voyant ma résistance,
+à se moquer de lui, et son caprice devint
+une sorte de fureur.</p>
+
+<p>«Mon pauvre Matthieu, disait l'une,
+tu perds ton temps; Rose-d'Amour ne
+pense qu'à son bel amoureux; elle ne
+t'aimera jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne m'aimerait-elle
+pas, petit tison d'enfer, petit serpent en
+jupons? Tu m'as bien aimé, toi qui parles.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, toi; et tu m'en as donné
+des marques l'année dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le menteur.»</p>
+
+<p>Voilà ce qui se disait dans l'atelier, et
+beaucoup d'autres paroles plus libres
+que je n'oserais vous répéter ici. Hélas!
+madame, on nous élève si peu et si
+mal! Dès que nous sommes nées, il
+faut marcher; dès que nous marchons,
+il faut aller à l'atelier; la moitié, que
+dis-je? les trois quarts d'entre nous
+n'ont jamais vu l'intérieur d'une école.
+Comment saurions-nous ce qu'il faut
+dire et ce qu'il faut faire, si l'on ne nous
+l'enseigne pas? Ah! les demoiselles qui
+sont riches, qui sont bien vêtues, bien
+chaussées, bien couchées, conduites en
+classe dès le matin et ramenées le soir,
+qui apprennent à lire, à calculer, à prier
+Dieu, à faire de la musique,&mdash;ces
+demoiselles-là sont bien heureuses en
+comparaison de nous qui naissons au
+hasard, vivons par miracle et mourons
+si souvent sans secours.</p>
+
+<p>Les discours du contre-maître, dont
+il ne se cachait guère, car ce sont choses
+trop communes dans les ateliers
+pour qu'on en fasse mystère, et le soin
+que je prenais de me taire et de me
+tenir toujours éloignée de lui, me firent
+d'abord une grande réputation de vertu,
+et l'on commença à me citer en
+exemple aux autres filles du quartier,
+ce qui ne laissa pas de les exciter un
+peu contre moi.</p>
+
+<p>Vers ce temps-là, c'est-à-dire à peu
+près trois ou quatre mois après le
+départ de Bernard, un matin, je me
+sentis toute changée et je m'aperçus
+que j'étais grosse. Hélas! madame,
+c'était le juste châtiment de Dieu et
+la juste punition de n'avoir pas su
+me garder contre Bernard.</p>
+
+<p>A cette découverte un froid glacial
+s'empara de tout mon corps et je me sentis
+prête à mourir. Pensez à cette horrible
+situation. J'étais grosse, et mon amant
+se trouvait si éloigné de moi qu'il ne
+pouvait même me donner de ses nouvelles
+et que je ne savais s'il pourrait
+jamais revenir. Encore s'il avait été là!
+il m'aurait soutenue, encouragée, épousée,
+aimée du moins. Mais non, tout se
+réunissait contre moi, et je ne vis d'abord
+à mon malheur d'autre remède
+que la mort.</p>
+
+<p>Oui, madame, je vous le jure, ma
+première pensée fut de me jeter dans
+la rivière; car de paraître devant mon
+père qui m'aimait tant, qui ne pensait
+qu'à moi, qui aurait donné pour moi sa
+vie je n'osais d'abord en soutenir l'idée.</p>
+
+<p>Ce qui rendait mon malheur plus
+affreux, c'est que je n'osais en parler à
+personne; car, vous le savez, madame,
+dans un pareil embarras, on n'est pas
+seulement malheureux, on est encore
+plus ridicule. J'entendais par avance les
+cris et les plaisanteries de mes camarades
+de l'atelier, de celles surtout dont
+la conduite n'avait pas été bonne, et
+à qui l'on me citait pour modèle. Je
+voyais l'odieuse figure de Matthieu le
+contre-maître, et je les entendais dire en
+riant:</p>
+
+<p>«Eh bien! Rose-d'Amour, te voilà
+donc <i>embarrassée</i>! La voilà, cette Rose-d'Amour,
+cette sainte-n'y-touche, cette
+hypocrite qui faisait tant la vertueuse
+et qui ne se serait pas laissé baiser le
+bout des doigts par un garçon, la voilà
+qui va faire des layettes et occuper la
+sage-femme. Va-t-on sonner les cloches
+pour le baptême, et faudra-t-il faire un
+carillon exprès?».</p>
+
+<p>Dans cette inquiétude horrible, je ne
+vis qu'une seule personne en qui je pusse
+avoir confiance; c'était la mère de Bernard.</p>
+
+<p>Elle seule pouvait excuser ma faute:
+elle m'aimait, elle avait longtemps désiré
+notre mariage. L'enfant, après tout,
+était son petit-fils, elle ne pouvait en
+douter, et si elle me condamnait, elle
+ne pourrait pas du moins condamner
+son petit-fils. D'ailleurs, il ne me restait
+pas d'autre moyen de salut, et j'aurais
+mieux aimé vingt fois&mdash;je vous l'ai
+dit&mdash;me jeter tête baissée dans la
+rivière que d'en parler moi-même à mon
+père.</p>
+
+<p>Le soir même, j'allai la trouver. Depuis
+quelque temps, elle avait quitté notre
+maison, et rebâti la sienne avec beaucoup
+de peine et en empruntant quelque
+argent à gros intérêts. Elle était
+assise au coin du feu, quand j'entrai,
+et venait de manger sa soupe.</p>
+
+<p>«Entre, dit-elle, ma pauvre Rose-d'Amour,
+entre, mon homme n'y est
+pas, et tu apportes toujours la joie partout
+où tu vas. Eh bien! as-tu des nouvelles
+de Bernard?</p>
+
+<p>&mdash;Non, lui dis-je en l'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus. Ah! quel dommage
+de ne pas savoir lire et écrire
+comme un savant. Je lui écrirais et je
+le forcerais bien d'écrire, ce paresseux,
+car enfin, il a été à l'école, lui, et il lit
+couramment dans tous les livres. Où est-il
+maintenant? On m'a dit que son régiment
+avait quitté Strasbourg et qu'on
+l'envoyait en Afrique pour baptiser les
+Bédouins.</p>
+
+<p>Ah! les gueux! ils me le tueront. On
+dit aussi qu'il fait si chaud là-bas qu'on
+y fait cuire la soupe au soleil, que les
+hommes y sont noirs comme des taupes,
+et qu'il y a des oranges aux arbres
+comme chez nous des prunes aux pruniers;
+mais ces gens-là sont si menteurs,
+ceux qui reviennent de là-bas, et
+ils savent bien qu'on n'ira pas voir s'ils
+ont menti.»</p>
+
+<p>Pendant qu'elle parlait, je regardais
+le feu en cherchant un moyen de lui expliquer
+pourquoi j'étais venue; mais au
+moment de commencer, je sentais mon
+gosier se sécher et mon coeur battre si
+fort que j'en entendais les battements.</p>
+
+<p>«Mère, lui dis-je en mettant mes
+bras autour de son cou, comme j'en
+avais l'habitude,&mdash;car de tout temps
+elle m'avait montré beaucoup d'amitié,&mdash;mère,
+je voudrais te dire un secret,
+mais je n'ose.»</p>
+
+<p>Au mot de secret, ses yeux brillèrent
+comme deux charbons allumés.</p>
+
+<p>«Parle, dit-elle, tu sais bien que l'on
+m'appelle <i>Bouche-Close</i> dans la famille.»</p>
+
+<p>C'était justement tout le contraire,
+mais enfin je n'avais pas d'autre ressource.</p>
+
+<p>«Eh bien! lui dis-je en faisant un
+violent effort, mère, vous aurez bientôt
+un petit-fils.</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu? malheureuse?»</p>
+
+<p>Alors je lui racontai tout ce qui s'était
+passé entre son fils et moi. Elle
+écouta sans m'interrompre ce triste
+récit, qui ne fut pas bien long, comme
+vous pouvez croire, car l'émotion où
+j'étais me coupait à chaque instant la
+parole. Enfin, quand j'eus tout dit, elle
+se leva de nouveau et me cria:</p>
+
+<p>«Ah! malheureuse, qu'as-tu fait?
+Que va dire ton père?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père n'en sait rien, et c'est
+vous que je veux prier de lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! malheureuse! malheureuse!
+tu avais bien besoin d'aller au bois
+avec Bernard! N'aurais-tu pas dû l'empêcher
+de te suivre, ou le repousser
+bien loin? Ah! mon Dieu! qu'allons-nous
+devenir?</p>
+
+<p>Bernard est en Afrique et ne reviendra
+jamais, et voilà ma pauvre Rose-d'Amour
+qui est sa femme et qui ne
+sera jamais mariée. Ah! mon Dieu!
+comment vais-je faire pour l'annoncer
+à ton père? Il est capable de te tuer,
+le pauvre homme, dans le premier
+moment, et c'est bien excusable, car
+on n'a jamais vu personne se conduire
+comme tu t'es conduite, ma pauvre
+Rose; non, jamais! jamais! jamais.
+Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu!»</p>
+
+<p>Après ce dernier élan de douleur,
+elle convint pourtant avec moi qu'elle
+annoncerait cette nouvelle à mon père,
+et qu'elle lui promettrait d'adopter l'enfant.</p>
+
+<p>Le lendemain à la même heure, j'étais
+assise toute tremblante à côté de
+mon père. J'attendais et je craignais
+horriblement l'arrivée de la mère de
+Bernard. Contre son usage, mon père
+qui ne parlait guère, était ce soir-là
+d'une humeur toute joyeuse.</p>
+
+<p>«Boutonnet, dit-il, me doit cent
+vingt francs. Je veux te les donner,
+ma petite Rose, pour que tu fasses
+réparer ta chambre et que tu y fasses
+mettre du papier blanc comme une
+princesse. Au bas je veux planter une
+vignette et un petit berceau avec cette
+belle glycine que tu as vue dans le jardin
+du maire, qui est toute bleue et
+blanche, et qui s'étend si vite et si loin.
+Je veux que ta chambre soit la plus
+jolie de tout le quartier, comme tu en
+es la plus jolie fille et moi le plus heureux
+père. Et, ma foi, tiens, s'il faut que
+je t'avoue mes mauvais sentiments, je
+suis bien aise maintenant que Bernard
+soit parti pour l'armée et que votre
+mariage soit retardé. Il m'ennuyait, ce
+Bernard. Il était toujours ici, fourré
+dans la maison ou dans le jardin, il te
+donnait le bras, il te parlait matin et
+soir, il te faisait la cour; il ne me laissait
+rien; il avait tout récolté. A présent, du
+moins, il ne m'assassine plus de ses
+visites et je puis t'aimer en toute liberté.
+Ah! ma bonne Rose, ma chère Rose-d'Amour,
+tu es aujourd'hui toute ma
+pensée et ma vie, tu es mon soleil et
+ma joie. Quand je travaille, c'est pour
+toi; quand je chante, c'est parce que je
+t'ai vue; quand je suis triste, je t'écoute
+et ma tristesse s'en va. Ne me quitte
+pas, mon enfant; je suis vieux, et quoique
+fort, je n'ai peut-être pas longtemps
+à vivre. Sois avec moi toujours,&mdash;mariée
+ou non mariée,&mdash;je te devrai
+mon dernier bonheur. Je ferai danser
+tes enfants sur mes genoux, et, comme
+leur mère, ils réjouiront ma vieillesse.
+Je leur dirai des contes bleus, je les ferai
+rire, je les amuserai, va, je ne te serai
+pas inutile. Je t'aime, mon enfant,
+parce que tu as toujours été bonne et
+douce, et que même enfant, je m'en
+souviens encore, tu étais sans malice.
+Depuis dix-sept ans que tu es née, tu
+ne m'as pas encore donné un chagrin,
+et je n'ai pas une pensée qui ne soit
+pour t'épargner une peine ou pour te
+faire un plaisir.»</p>
+
+<p>En même temps, il me tenait étroitement
+serrée sur sa poitrine et m'embrassait
+avec tendresse. Je ne savais
+que répondre; j'avais envie de pleurer,
+en pensant à l'horrible nouvelle qu'il
+allait recevoir; j'aurais voulu retarder
+le moment fatal, et empêcher la mère
+de Bernard de lui tout apprendre. Je
+cherchais même moyen de l'avertir;
+mais il était trop tard. Elle entra au
+même instant.</p>
+
+<p>Après les premiers compliments:</p>
+
+<p>«Va te coucher, dit-elle, ma pauvre
+Rose-d'Amour; je te trouve maintenant
+un peu pâle. Tu auras trop veillé. Les
+veilles ne sont pas bonnes pour la jeunesse.
+Va te coucher. J'ai quelque chose
+à dire à ton père que tu ne dois pas
+entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! mère Bernard, dit mon
+père, vous êtes bien discrète aujourd'hui:
+sur quelle herbe avez-vous marché?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon, vieux <i>Sans-Souci</i>.
+Je sais ce que je dis. Il est temps
+pour Rose d'aller se coucher.»</p>
+
+<p>De fait, j'avais peine à me soutenir.</p>
+
+<p>«C'est vrai, dit mon père en me
+regardant, te voilà toute pâle. C'est la
+croissance, sans doute.»</p>
+
+<p>Il m'embrassa, et je courus m'enfermer
+et me barricader dans ma chambre,
+le laissant seul avec le mère de
+Bernard.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Dès que la porte fut refermée sur
+moi et que j'eus mis le verrou, je collai
+mon visage à la cloison, et je cherchai
+à voir par la fente qui était entre deux
+planches; car notre maison, que mon
+père avait bâtie pièce à pièce, prenant
+là les pierres, ici le mortier, plus loin
+la brique, n'était pas, comme vous pensez
+bien, aussi solide que ces belles
+maisons en pierres de taille qu'on bâtit
+pour les bourgeois, qui ont pignon sur
+rue, chevaux à l'écurie, vin dans la
+cave, gibier et viande de boucherie
+dans le garde-manger, et des vêtements
+à n'en savoir que faire. Tout se
+faisait à bon marché chez nous; notre
+plancher était en cailloux tirés du fond
+de l'eau, et nos meubles auraient pu
+demeurer cinquante ans exposés dans
+la rue, nuit et jour, sans tenter personne.</p>
+
+<p>Mais, malgré toute mon attention, je
+n'entendis rien. La mère de Bernard
+parlait à voix basse, et mon père, la
+tête dans ses mains et tourné vers le
+feu, demeurait immobile comme un
+rocher.</p>
+
+<p>Excepté un cri étouffé qu'il fit au
+commencement, vous auriez dit une de
+ces statues qu'on voit à l'église dans les
+niches des saints.</p>
+
+<p>Quand elle eut fini de parler, il ne
+répondit pas un mot. J'attendais avec
+toute l'inquiétude que vous pouvez
+penser quel serait son premier mouvement.
+La mère de Bernard, au bout
+d'un moment, recommença à parler et
+à l'interroger, mais il ne répondit
+encore rien. Ce silence m'inquiétait
+plus que ne l'aurait fait la plus violente
+colère.</p>
+
+<p>«Eh bien! demanda-t-elle une troisième
+fois, que voulez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma fille! ma pauvre fille!»</p>
+
+<p>Ce fut tout ce qu'il put dire. Il se
+leva, et, sans dire ni bonjour ni bonsoir
+à la mère de Bernard, il sortit et
+alla s'asseoir sur le rocher où nous
+nous étions assis si longtemps ensemble.
+J'eus peur un moment qu'il ne
+voulût se jeter de là dans le précipice
+et s'y briser la tête.</p>
+
+<p>J'ouvris la porte sur le champ, et je
+courus sur ses pas.</p>
+
+<p>Il se retourna.</p>
+
+<p>«Que veux-tu?»</p>
+
+<p>Je me jetai à genoux devant lui en
+joignant les mains.</p>
+
+<p>«Père, pardonne-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Rentre! dit-il d'une voix qui me
+parut toute changée. Rentre!»</p>
+
+<p>Je n'osai lui désobéir et je retournai
+dans ma chambre.</p>
+
+<p>Le lendemain, en ouvrant la fenêtre
+au point du jour (je ne m'étais pas
+couchée), je le vis encore sur son
+rocher et dans la même position où
+je l'avais laissé le soir. Il avait les yeux
+fixes et la figure horriblement pâle.</p>
+
+<p>La cloche de l'atelier sonna. C'était
+l'heure où tous les ouvriers descendent
+et vont travailler. Il se leva machinalement,
+prit sa hache, et parut prêt à
+descendre; puis, tout à coup, il fit un
+geste comme une personne accablée,
+jeta sa hache dans le jardin, sortit et
+s'en alla dans la campagne.</p>
+
+<p>Le soir, il ne reparut pas, ni le lendemain,
+ni le troisième jour. Je me
+sentais tourmentée de remords horribles,
+je commençais à craindre qu'il ne
+se fût tué, et j'allai prier la mère
+Bernard de le faire chercher partout.</p>
+
+<p>Quand j'entrai chez elle, je n'y trouvai
+que le vieux Bernard.</p>
+
+<p>«Ma femme m'a tout raconté, dit-il.
+Viens ici, Rose.»</p>
+
+<p>Je m'approchai en tremblant.</p>
+
+<p>«Écoute, ce n'est pas à moi de te
+faire un crime, si tu me donnes des
+petits-enfants avant le temps. C'est
+bien la faute de Bernard autant que la
+tienne. Je ne te gronderai donc pas
+pour cela; mais tu vas me faire un serment.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas me jurer que jamais tu
+n'as donné le petit bout du doigt à
+personne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! père Bernard!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon enfant, tu ne serais pas
+la première. Au reste, je ne veux pas
+te faire de peine. Oui, Rose, je te crois,
+et je suis prêt à recevoir mon petit-fils
+quand son temps sera venu: mais tu
+sens qu'il faut que tu te tiennes comme
+une sage personne, et que tu ne fasses
+plus parler de toi jusqu'à l'arrivée de
+Bernard, si tu veux qu'il t'épouse; car,
+sans cela, point de salut. On m'a parlé
+de Matthieu, le contre-maître....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! père, pouvez-vous croire?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois rien, tu le vois bien,
+puisque je veux que tu sois ma fille
+comme auparavant; mais, enfin, il faut
+prendre ses précautions en ce monde.
+Je suis vieux, Rose, et j'ai bien vu des
+filles qui auraient juré de.... Allons, ne
+pleure pas, mon enfant, je ne te dis
+pas cela pour t'affliger, mais parce que
+je ne veux pas qu'on se moque de
+moi.»</p>
+
+<p>Pendant qu'il parlait, je pleurais
+comme une Madeleine. Hélas! madame
+je commençais à voir toutes les suites
+de ma faute, et tous les malheurs que
+je m'étais attirés. Mon père en fuite,
+moi déshonorée, mon enfant sans père,
+et toute ma vie perdue pour un moment
+d'oubli.</p>
+
+<p>«Et vous irez chercher mon père?
+dis-je au vieux Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai le chercher, Rose, mais je
+ne réponds pas qu'il revienne. <i>Sans-Souci</i>
+a de l'honneur, et l'on n'aime
+pas à voir sa fille montrée au doigt
+dans le quartier.»</p>
+
+<p>Chacune de ses paroles me perçait le
+coeur, et le pauvre homme n'y faisait
+pas attention et ne s'apercevait pas de
+l'effet de ses consolations. Enfin il fut
+résolu qu'il irait chercher mon père le
+lendemain.</p>
+
+<p>Il partit, en effet, et, deux jours
+après, ramena mon père. Il ne se
+borna pas là, et chercha à nous réconcilier.
+Aux premiers mots, le vieux
+<i>Sans-Souci</i> l'interrompit:</p>
+
+<p>«Laisse-nous, Bernard. Je veux lui
+parler seul.»</p>
+
+<p>Quand la porte fut refermée, mon
+père me dit, sans me regarder:</p>
+
+<p>«Assieds-toi, Rose. Je ne te reproche
+rien. J'aurais dû te garder mieux.
+J'ai oublié mon devoir de père. Dieu
+m'en punit. J'ai eu confiance en toi;
+tu m'as trompé, tu ne me tromperas
+plus. Aujourd'hui tu es femme et
+maîtresse de toi. Je n'ai plus aucun
+droit sur toi. Si tu veux courir les
+champs et prendre un autre amant, en
+attendant le retour de Bernard, tu es
+libre. Je ne te dirai pas un mot, je
+ne ferai plus un pas pour t'en empêcher.
+Mais si je n'ai plus de droits,
+j'ai encore des devoirs envers toi. Je
+dois te protéger jusqu'à ton mariage (si
+tu dois te marier jamais), contre la
+faim, la misère et les mauvais sujets.
+Quoique tu aies mérité d'être insultée,
+je ne veux pas qu'on t'insulte, et le premier
+qui te parlera plus haut ou autrement
+qu'à l'ordinaire, je lui romprai
+les os; oui, je lui romprai les os!
+ajouta-t-il en frappant sur la table un
+coup si fort, qu'elle se fendit en deux.
+Je voulais d'abord te quitter et te laisser
+cette maison, que j'avais bâtie pour
+toi, où ta mère est morte, où tes soeurs
+sont nées, je ne voulais plus te voir;
+mais si l'on croyait que je t'abandonne,
+tout le monde te cracherait à la figure,
+car on serait bien aise d'insulter une
+femme sans défense. Cela dispense les
+autres femmes de faire preuve de
+vertu.»</p>
+
+<p>Les paroles sortaient une à une de
+son gosier avec un effort qui faisait
+peine à voir. Ces trois jours passés à
+courir la campagne l'avaient fatigué
+plus qu'une longue maladie. Je l'écoutais,
+abattue, consternée, presque prosternée,
+sans rien dire. Il reprit:</p>
+
+<p>«Nous vivrons donc ensemble comme
+par le passé. Tout ce qui te manquera,
+je te le donnerai mais tu ne
+seras plus pour moi qu'une étrangère.»</p>
+
+<p>A ces mots, je fondis en larmes et
+me jetai à genoux devant lui. Il m'écarta
+doucement de la main, se leva,
+et, prenant sa hache, il alla travailler
+comme à l'ordinaire.</p>
+
+<p>Je me couchai sur mon lit, les
+membres brisés par la fatigue et la
+douleur. La fièvre me prit et ne me
+quitta qu'au bout de huit jours. Cependant
+mon histoire commençait à se répandre.
+Le départ subit de mon père
+et son retour, qu'on ne s'expliquait
+pas, avaient fait causer les voisins, car
+dans notre pays tout est événement.
+On interrogea mon père, qui ne répondit
+rien, suivant sa coutume. Alors la
+mère de Bernard fit entendre qu'elle en
+savait sur ce mystère plus long qu'elle
+n'en voulait dire. On la pressa de
+parler.</p>
+
+<p>«C'est bon, c'est bon, dit-elle; ce
+n'est pas pour rien qu'on m'a surnommée
+Bouche-close. Vous voudriez bien
+savoir ce qu'il y a, mes petits amis;
+mais vous ne saurez rien, c'est moi qui
+vous le dis.</p>
+
+<p>&mdash;On ne saura rien parce qu'il n'y
+a rien, dit une voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous croyez qu'il n'y a rien
+vous autres? Et pourquoi donc le
+vieux <i>Sans-Souci</i> aurait-il?... Mais je ne
+veux rien dire, pour vous faire enrager.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! s'il y avait quelque chose,
+reprit une autre, est-ce que vous ne
+l'auriez pas tambouriné depuis longtemps
+aux quatre coins de la ville?</p>
+
+<p>&mdash;Tambouriné! vieille folle? c'est
+vous qu'on tambourine tous les jours
+depuis soixante ans! Ah! je tambourine
+les secrets! Eh bien! vous ne saurez
+pas celui-là, vous ne le saurez
+jamais, c'est-à-dire... vous ne le saurez
+pas avant le temps. N'empêche que Bernard
+est un fameux gaillard et un joli
+garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà du nouveau! cria la vieille
+qui avait parlé de tambouriner. Elle va
+nous faire l'éloge de son Bernard. Un
+joli garçon, n'est-ce pas, un va-nu-pieds
+qui n'a jamais su gagner dix sous!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Bernard! un va-nu-pieds!
+Eh bien! quand je lâcherai mon coq,
+gardez vos poules, mes amies, je ne
+vous dis que ça.</p>
+
+<p>&mdash;Un fameux coq! ce Bernard! Ne
+dirait-on pas que les filles vont courir
+après lui?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! et quand on le dirait,
+sais-tu qu'il y en a plus d'une qui!...
+Mais je ne veux rien dire, j'en dirais
+trop. Et après tout, ce n'est pas sa
+faute, à cette pauvre fille!...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle pauvre fille? dit une des
+curieuses. Quelle est l'abandonnée du
+ciel qui voudrait d'un vilain singe
+comme ton Bernard?</p>
+
+<p>&mdash;L'abandonnée du ciel! Apprends,
+dévergondée, que tu serais encore bien
+heureuse d'être cette abandonnée du
+ciel, et si Bernard avait voulu.... Demande
+plutôt à....</p>
+
+<p>&mdash;A qui, mère Bernard?</p>
+
+<p>&mdash;A mon bonnet, bavarde! Tu
+voudrais bien savoir ce que je ne veux
+pas te dire; mais ce n'est ni moi, ni
+Bernard, ni le vieux <i>Sans-Souci</i>, qui....</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux <i>Sans-Souci</i>! cria l'autre,
+c'est donc Rose-d'Amour, Rose la vertueuse,
+Rose la rusée, Rose la renchérie,
+Rose qui fait la fière en public avec
+les garçons?</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui te parle de Rose-d'Amour,
+langue du diable, langue pestiférée?</p>
+
+<p>&mdash;Bon! la vieille se fâche; mais
+c'est toi qui nous as parlé du vieux
+<i>Sans-Souci</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, dit une autre, que
+Rose pâlit tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;Rose maigrit, Rose se dessèche,
+Rose dépérit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est faux, dit la première qui
+avait parlé, Rose-d'Amour ne maigrit
+pas; au contraire, elle engraisse. Rose-d'Amour
+était en fleurs ce printemps,
+elle donnera des fruits cet hiver.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous allez devenir
+grand'mère, mère Bernard?»</p>
+
+<p>La pauvre femme vit bien alors
+qu'elle avait trop parlé. Le plaisir de
+vanter son fils lui avait fait dire ce
+malheureux secret. Dès le lendemain,
+ce fut l'histoire de tout le quartier.
+Quand j'entrai dans l'atelier, le contre-maître
+vint me prendre le menton en
+riant. Mes camarades se moquèrent de
+moi; ce fut une risée générale. Le soir,
+on se mit en haie pour me voir passer.
+Ah! madame, les femmes sont si dures
+les unes pour les autres!</p>
+
+<p>Cependant je n'osai rien dire, de
+peur que mon père ne se fît quelque
+querelle avec les voisins. Heureusement
+le pauvre homme, tout occupé de son
+propre chagrin, ne s'aperçut pas des
+affronts qu'on me faisait. Il allait de
+bonne heure à son travail, il revenait à
+la nuit close; pour éviter tous les
+regards, il se coulait le long des murs,
+il faisait des détours et rentrait à la
+maison en suivant des sentiers de
+chèvre. Nous ne nous parlions plus. Je
+préparais la soupe comme à l'ordinaire;
+il prenait son écuelle, s'enfonçait
+dans le coin de la cheminée et
+mangeait sans lever les yeux. Quand il
+avait fini il allait s'asseoir sur le rocher,
+mais seul, car je n'osais plus lui tenir
+compagnie; il demeurait là une heure
+ou deux, à réfléchir, rentrait et se couchait.
+A peine si je lui disais d'une voix
+tremblante:</p>
+
+<p>«Bonsoir, père.»</p>
+
+<p>Il me répondait:</p>
+
+<p>«Bonsoir.»</p>
+
+<p>Et se retournait du côté de la muraille.
+J'allais alors dans ma chambre,
+et je passais la moitié de la nuit à pleurer.</p>
+
+<p>Voilà, madame, comment je passai
+la moitié de l'année. Enfin, j'accouchai
+d'une fille avec des douleurs terribles.
+Mon père avait fait venir la sage-femme
+et attendait, dans la chambre à côté de
+la mienne, que je fusse délivrée. Quand
+ma petite fille fut née, il la prit dans
+ses bras, l'enveloppa lui-même dans les
+langes et la mit dans le berceau; puis
+il entra pour me voir, et me demanda
+si j'avais besoin de quelque chose.</p>
+
+<p>«Je n'ai besoin de rien, lui dis-je,
+que de ton pardon.»</p>
+
+<p>Il se détourna sans répondre, et
+sortit en s'essuyant les yeux. Le pauvre
+homme était, je crois, mille fois plus
+malheureux que moi. Il m'aimait tant,
+et il me voyait si malheureuse! Mais il
+craignait de me donner la moindre
+marque d'amitié.</p>
+
+<p>Quand je pus me lever, je lui demandai
+bien humblement la permission de
+nourrir moi-même mon enfant. Je craignais
+qu'il ne voulût pas la voir.</p>
+
+<p>«Il est bien tard, dit-il, pour me demander
+cette permission-là; mais la
+pauvre enfant est innocente. Garde-la.»</p>
+
+<p>Ce fut sa seule parole; mais je le voyais
+me regarder souvent quand il pensait
+n'être pas vu, et s'attendrir sur mon
+sort. Il allait chercher lui-même ou
+acheter tout ce dont j'avais besoin, et
+quand je voulais le remercier, il répondait
+brusquement:</p>
+
+<p>«C'est pour l'enfant.»</p>
+
+<p>Quand il fut question du baptême, je
+voulus encore lui demander conseil.</p>
+
+<p>«Appelle-la comme tu voudras,»
+dit-il.</p>
+
+<p>Je l'appelai Bernardine en souvenir
+de son père; mais comme ce nom faisait
+mal au vieux <i>Sans-Souci</i>, je changeais,
+quand il était là, ce nom pour
+celui de ma mère, qui s'appelait Jeanne.</p>
+
+<p>Petit à petit, nous reprîmes notre vie
+ordinaire. Je nourrissais mon enfant,
+et comme je savais coudre, je gagnais
+encore quelque argent à demeurer dans
+la maison. Le père et la mère de Bernard
+venaient nous voir souvent, et
+nous parlions ensemble de Bernard, du
+moins quand mon père n'y était pas, car
+la première fois qu'on en parla devant
+lui il se leva, sortit, et ne voulut pas
+rentrer de toute la soirée.</p>
+
+<p>Il faut vous dire, madame, que ma
+pauvre Bernardine était jolie comme un
+ange, avec de beaux cheveux blonds
+frisés, de petites dents blanches comme
+du lait, et des lèvres comme on n'en fait
+plus. Dès l'âge de huit mois elle commença
+à marcher, et à neuf mois elle
+disait papa et maman, comme une personne
+naturelle.</p>
+
+<p>Le vieux <i>Sans-Souci</i>, malgré tout son
+chagrin, ne tarda pas à l'aimer plus que
+moi-même. Il la prenait dans ses bras,
+il lui riait, il lui chantait des chansons
+comme on en fait aux petits enfants:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">Do, do,</p>
+<p>L'enfant do.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il la berçait dans ses bras, il la portait
+dans le jardin, il la mettait à cheval sur
+son cou, la promenait et la faisait sauter
+et danser. Quand elle eut un an, il
+finit par ne pouvoir plus s'en séparer.
+Vous jugez si j'étais contente et si j'espérais
+de me réconcilier avec lui.</p>
+
+<p>Il m'arriva bientôt un autre bonheur.</p>
+
+<p>Depuis que j'avais sevré mon enfant,
+j'étais retournée à l'atelier, où l'on finissait
+par s'accoutumer à moi. Le contre-maître
+seul essayait encore de prendre
+avec moi un air familier, mais je me
+tenais toujours aussi loin que je pouvais,
+et même un jour, comme il voulut
+m'embrasser de force pendant que
+mes camarades riaient, je le menaçai de
+tout dire à mon père.</p>
+
+<p>«Est-ce que tu crois que je le crains
+ton père?» dit-il en grognant et grondant
+comme un dogue.</p>
+
+<p>Mais il n'osa plus y revenir, et je
+vécus tranquille pendant quelque temps.</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Un soir, la mère de Bernard entra
+chez nous avec son mari. Elle tenait à
+la main une grande lettre ouverte qui
+me fit battre le coeur dès que je l'aperçus.</p>
+
+<p>«Eh bien! Rose-d'Amour, dit-elle en
+m'embrassant, voici des nouvelles de
+Bernard. Il n'est pas mort, il n'est pas
+estropié: il est vainqueur du sultan de
+Maroc; il a les galons de caporal; il a
+pris la <i>tante</i> du sultan. Ah! pour ça,
+je ne n'y comprends rien. Que veut-il
+faire de la tante du Sultan? Il valait
+bien mieux prendre son neveu; mais il
+paraît qu'il courait à bride abattue et
+que Bernard, qui était à pied et qui
+portait son sac et son fusil, n'a pas pu
+le rattraper. C'est égal, c'est bien
+drôle de laisser là sa tante. Pourquoi
+l'avait-il menée à la bataille?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit le vieux Bernard,
+donne-moi la lettre pour que je la lise,
+car tu nous la racontes si bien que je
+n'y comprends plus rien.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que tu comprends,
+vieux fou? Tu ne sais pas seulement
+faire cuire ta soupe, et si tu fermais
+les yeux tu ne saurais pas la manger.
+Écoute-moi cette lettre, Rose, et tu verras
+les belles choses qu'il dit pour toi
+et pour moi.»</p>
+
+<p>En même temps, elle commença sa
+lecture. Tenez, madame, voici la lettre:</p>
+
+
+<p>«Isly.... 1845.</p>
+
+
+<p>«Ma chère mère,</p>
+
+<p>«La présente est pour vous dire que
+je me porte bien et que je souhaite que
+la présente vous trouve dans le même
+état qu'elle me quitte, c'est-à-dire
+joyeuse et bien portante, ainsi que mon
+père, le vieux Sans-Souci et ma petite
+Rose-d'Amour, et mes parents, et mes
+amis, et toutes mes connaissances.</p>
+
+<p>«Subséquemment, je viens d'être
+fait caporal avec des galons dont auxquels
+je me suis fait sensiblement hommage
+pour la circonstance de ce que
+les Morocains sont venus nous attaquer
+pendant que nous mangions la soupe,
+ce qui m'a dérangé notoirement, vu
+qu'il est sensible qu'on ne peut manger
+la soupe et faire le coup de feu avec
+commodité, et qu'il faut choisir substantiellement
+entre la soupe et l'étrillement
+du moricaud, dont j'ai choisi
+l'étrillement, dans l'espérance de manger
+plutôt ma soupe et plus tranquillement,
+ce qui n'a pas manqué.</p>
+
+<p>«Insensiblement le sultan de Maroc,
+qu'on appelle Raman, Karaman ou quelque
+chose de pareil, vu que dans son
+pays on est comme qui dirait aux galères
+et qu'on y rame à perpétuité, à
+cause du soleil qui est chaud comme
+braise et qui rend noirs comme charbon
+ceux qui ont la négligence de le regarder
+en face, ce pauvre sultan, que je
+dis, a eu l'imprudence de venir se frotter
+contre ma baïonnette, dont je lui ai
+montré la pointe avec l'intention de la
+lui mettre dans la poitrine comme dans
+un fourreau; mais que le moricaud,
+pénétrant mon dessein, m'a grossièrement
+montré le dos, comme s'il avait
+eu besoin d'un lavement; mais que je
+n'ai pas eu le temps d'obtempérer à son
+désir, vu qu'il était déjà loin et que
+ma baïonnette conséquemment n'a pas
+des ailes comme les oiseaux, et que,
+comme dit l'autre, ce n'est pas la peine
+de courir après la mauvaise compagnie,
+et que, s'il m'a fait une impolitesse en
+me tournant le dos, je puis bien lui
+pardonner diamétralement en long et
+en large, vu qu'il a fait le même affront
+au maréchal Bugeaud et à tous les officiers
+et sous-officiers du régiment, et
+que le sergent-major m'a dit qu'il
+aurait fait la même chose au grand
+Napoléon lui-même.</p>
+
+<p>«Itérativement et sans tarder, j'ai
+couru droit vers sa tente, qui était
+étendue sur six bâtons dorés et qui prenait
+l'air au soleil, et que moi et Dumanet
+nous l'avons emportée à nous deux
+sur nos épaules et qu'on a dit que nous
+aurions la croix, ou du moins que mon
+capitaine l'aurait, ce qui honore toute
+la compagnie et subséquemment le simple
+soldat, dont auquel du reste mon
+capitaine a bien voulu me dire que je
+serais mis à l'ordre du jour et que j'aurais
+les galons de caporal, ce qui m'a
+fait plaisir, vu que je sais que tu es
+glorieuse de ton fils et que tu seras bien
+aise d'apprendre qu'il est le brave des
+braves ou qu'il ne s'en faut de guère,
+mais qu'il t'aime toujours par-dessus
+toute chose, mère Bernard, excepté toutefois
+ma chère Rose-d'Amour que j'espère
+qui m'attendra toujours, et qui sera
+éternellement ma chérie.</p>
+
+<p>«Je compte que tu m'écriras bientôt
+pour me donner de tes nouvelles, et subséquemment
+de celles de mon père, de
+Rose-d'Amour et de toute la famille, et
+que tu me diras qui est-ce qui vit et qui
+est-ce qui meurt, et qui est-ce qui se
+marie, et je t'embrasse sur les deux yeux.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Ton fils honoré,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«<span class="sc">Bernard</span>.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Dis à Rose-d'Amour que je voulais
+lui envoyer la tente du sultan, mais
+qu'on va l'embarquer pour la France et
+la donner au roi Louis-Philippe, qui
+pourra la montrer, s'il veut, à tous ces
+badauds de Parisiens. Dis-lui aussi que
+voici bientôt deux ans que je suis loin
+d'elle et que nous n'avons plus que cinq
+ans à attendre.»</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Je ne sais pas, madame, ce que vous
+pensez de cette lettre, mais, pour moi,
+elle me fit un effet dont vous ne pouvez
+pas avoir d'idée. Tout ce que j'avais
+souffert, je l'oubliai en un instant. Je ne
+pensai plus qu'au bonheur de revoir
+Bernard, et, s'il faut le dire, ses galons
+de caporal me rendaient toute fière. Je
+pensai tout de suite qu'il avait gagné la
+bataille à lui tout seul, et que c'était
+une grande injustice de ne pas lui donner
+la croix et de ne pas mettre son nom
+dans tous les journaux; et j'enviai la
+mère de Bernard, qui pouvait s'en aller
+et montrer sa lettre dans tout le quartier
+et se faire honneur de son fils,
+comme j'aurais voulu me faire honneur
+de mon mari et du père de ma petite
+Bernardine.</p>
+
+<p>Mon père, qui avait tout entendu, et
+qui n'en faisait pas semblant, parut plus
+content qu'à l'ordinaire, et pendant
+quelques jours je fus presque heureuse.
+Hélas! madame, ce n'était qu'un moment
+de repos dans ma douleur, et ce
+que j'avais souffert n'était rien auprès
+de ce que j'avais à souffrir encore.</p>
+
+<p>Un soir, c'était pendant l'été, après
+souper, mon père tenait ma petite Bernardine
+dans ses bras et était assis sur
+un banc devant la porte. Il s'amusait à
+la faire sauter sur ses genoux et la faisait
+rire aux éclats, lorsqu'un homme
+qu'il connaissait vint à passer. C'était
+un mauvais ouvrier, méchant, querelleur,
+ivrogne, et qui avait eu quelque
+dispute avec mon père deux mois auparavant,
+je ne sais plus à quel sujet.</p>
+
+<p>Quand cet homme vit mon père ainsi
+occupé, comme il avait bu ce jour-là, il
+voulut l'insulter et lui dit:</p>
+
+<p>«Bonsoir, <i>Sans-Souci</i>, comment va
+ta petite bâtarde?»</p>
+
+<p>A ces mots, mon père, qui était
+l'homme le plus doux du monde et le
+plus ennemi des batailles, devint pâle
+comme un mort; il déposa Bernardine
+à terre, et saisissant l'homme aux cheveux,
+il le roula dans la poussière et
+l'accabla de coups de pied et de coups
+de poing.</p>
+
+<p>Les voisins voulurent l'arracher de
+ses mains, mais mon père y allait avec
+tant de rage qu'on ne put jamais délivrer
+l'autre; à peine si l'on parvint à le
+relever à demi, tout sanglant et la bouche
+écumante.</p>
+
+<p>Cependant, à force de frapper, mon
+père, fatigué, finit par lâcher prise. A
+ce moment, l'autre ayant ses deux mains
+libres, tira de sa poche un compas (c'était
+un charpentier comme mon père) et
+l'en frappa deux fois dans la poitrine.
+Mon père tomba aussitôt, et l'autre se
+sauva sans qu'on pût l'arrêter.</p>
+
+<p>Jugez, madame, quel spectacle pour
+moi qui voyais toute cette bataille commencée
+à cause de moi, et qui ne pouvais
+pas l'empêcher. Je me jetai sur mon
+père pour le relever; mais il était en
+tel état qu'il fallut le porter sur son lit.
+On appela le médecin, qui secoua la
+tête et dit qu'il n'avait pas deux heures
+à vivre.</p>
+
+<p>«Puisqu'il en est ainsi, dit mon père,
+sortez tous: je veux parler à ma fille.»</p>
+
+<p>Mes yeux se fondaient en eau. Je ne
+pouvais plus parler. Je m'avançai vers
+son lit.</p>
+
+<p>«Embrasse-moi, dit-il, ma chère
+enfant, et réconcilions-nous, puisque je
+vais mourir. Dieu me punit d'avoir été
+peut-être trop sévère avec toi, après
+avoir été trop négligent.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! père, tu me pardonnes!»</p>
+
+<p>Et je l'embrassai de toutes mes forces.</p>
+
+<p>«Je ne te pardonne pas, ma pauvre
+Rose, dit-il, c'est Dieu seul qui pardonne.
+Moi, je t'aime. Qu'est-ce que je pourrais
+te reprocher? Ne m'as-tu pas aimé,
+soigné, caressé? As-tu été ingrate ou
+méchante avec moi? Jamais. Et si tu as
+manqué à tes devoirs de femme, n'est-ce
+pas toi qui en as porté la peine? Va,
+je t'aime, et si je regrette quelque chose,
+c'est de te laisser seule et sans protection
+sur la terre, car tes soeurs, je le
+sais, sont tout occupées de leurs maris
+et de leurs enfants, comme il est naturel,
+et ne pourront jamais t'aider. Je ne
+puis plus rien pour toi que te donner
+cette maison. Je te la donne. Tes soeurs
+ont reçu leur dot. Toi, attends Bernard,
+puisqu'il le faut, et élève Bernardine
+mieux que je ne t'ai élevée. Je ne te
+demande pas de la rendre meilleure et
+plus douce que toi, car tu as toujours
+été bonne et soumise envers moi, ni
+plus laborieuse, car je ne t'ai jamais vu
+perdre une minute, mais de la surveiller
+mieux. Hélas! tu vois tous les malheurs
+qui naissent d'un moment d'oubli.
+Apporte-moi Bernardine.»</p>
+
+<p>Il la prit dans ses bras, la regarda un
+moment, l'embrassa, et me la rendit en
+disant:</p>
+
+<p>«C'est tout ton portrait; elle sera
+aussi jolie que toi.»</p>
+
+<p>Quelques moments après, le prêtre
+entra et resta seul pendant une demi-heure
+avec lui. Quand il fut sorti, je
+revins à mon tour, je pris la main de
+mon père; il fit un effort pour me sourire
+encore, et mourut.</p>
+
+<p>Je me trouvai seule sur la terre, avec
+Bernardine qu'il fallait protéger, quand
+j'avais moi-même si grand besoin de protection.</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Ce nouveau et terrible malheur, le
+plus grand de tous peut-être, qui venait
+de me frapper, aurait dû exciter la pitié
+de nos voisins; ce fut tout le contraire.
+Quand j'allai en pleurant, et la tête
+cachée dans le capuchon de ma mante,
+mener au cimetière le corps de mon
+pauvre père, j'entendis de tous côtés
+des cris contre moi.</p>
+
+<p>«La voilà, cette coquine qui a fait
+assassiner son père! La voilà, cette
+dévergondée! Si elle n'avait pas eu
+une si mauvaise conduite, le pauvre
+homme vivrait encore. Ah! c'était un
+digne homme, celui-là, et qui méritait
+bien de n'être pas le père d'une pareille
+effrontée!... Pauvre vieux Sans-Souci!
+il n'aurait pas donné une chiquenaude
+à un enfant ni fait de mal à une mouche,
+mais elle l'a tourmenté toute sa vie et
+n'a pas eu de repos qu'il ne fût tué. La
+misérable! comment ose-t-elle se montrer
+dans les rues? On devrait la poursuivre
+à coups de pierres?»</p>
+
+<p>Voilà, madame, les choses les plus
+douces qu'on disait de moi et que j'eus
+tout le temps d'entendre de notre maison
+à l'église et de l'église au cimetière.</p>
+
+<p>Quand le cercueil fut descendu dans
+la fosse, et quand les premières pelletées
+de terre eurent été jetées sur le
+corps les cris redoublèrent, et quelques-uns
+parlaient de me jeter dans la rivière.</p>
+
+<p>A ce moment-là, brisée par la fatigue,
+par la honte, par le désespoir, je
+me trouvai mal et je tombai sans connaissance
+dans le cimetière même. Personne,
+excepté le vieux Bernard, ne
+s'occupa de me relever; on cria même
+que c'était une comédie, que je cherchais
+à inspirer de la pitié aux assistants;
+et quand, ranimée par les soins
+du père Bernard, je pus sortir du cimetière
+et revenir à la maison, on me suivit
+dans la rue avec des huées.</p>
+
+<p>Enfin, madame, j'avais bu le calice
+jusqu'à la lie, et j'étais devenue comme
+insensible à tout. Au point où j'étais
+arrivée, je ne craignais ni n'espérais
+plus rien, et la mort même aurait été
+pour moi un bienfait.</p>
+
+<p>Quant je rentrai chez moi, le vieux
+Bernard me quitta. C'était un honnête
+homme, mais il craignait qu'on ne lui
+fit un mauvais parti, et il n'était pas de
+force ni d'humeur à me défendre seul
+contre tous. La mère Bernard, quoi
+qu'elle aimât beaucoup Bernardine, ne
+voulait pas non plus se compromettre
+pour moi, car on quitte volontiers ceux
+contre qui le monde aboie, et ce sont de
+solides amis ceux qui vous défendent
+quand vous êtes seul contre tous.</p>
+
+<p>Ce soir-là, quand je me vis seule au
+coin de mon feu, à cette place où mon
+père était encore assis la veille, je fus
+prise d'une telle envie de pleurer et d'un
+tel désespoir que j'eus un instant l'idée
+de me briser la tête contre les murs. Je
+pensais que j'étais seule au monde, que
+Bernard m'avait oubliée ou m'oublierait
+à coup sûr; que s'il ne m'oubliait pas,
+ses parents l'empêcheraient d'épouser
+une fille sans dot et déshonorée, qu'il
+me trouverait vieille et laide à son tour,
+qu'on lui ferait cent histoires de moi où
+je serais peinte comme une mauvaise
+fille, et qu'il faudrait qu'il m'aimât d'un
+amour sans pareil s'il pouvait résister à
+tous ces dégoûts. Enfin, mon coeur ne
+me fournissait que des sujets de chagrin,
+et si ce désespoir avait duré quelque
+temps, je crois que j'en serais devenue
+folle.</p>
+
+<p>Pendant que je réfléchissais ainsi, ma
+petite Bernardine, que j'avais mise dans
+son berceau et oubliée, s'écria:</p>
+
+<p>«Papa! papa!»</p>
+
+<p>A ce cri, qui me rappelait si cruellement
+ma perte, je me remis à pleurer
+et j'allais la prendre dans son berceau;
+mais l'enfant, effrayée sans doute de
+voir ma figure pâle et décomposée, détourna
+la tête et se mit à crier plus fort:</p>
+
+<p>«Papa! papa!»</p>
+
+<p>Je sentis alors que j'étais mère et
+qu'il n'était plus temps de se désespérer.</p>
+
+<p>«Papa est sorti, lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Il est sorti.... Va-t-il revenir bientôt?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il reviendra en été? dit l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon enfant, en été.»</p>
+
+<p>Ces deux mots la calmèrent. Il faut
+savoir que, lorsqu'elle demandait quelque
+chose qu'il m'était impossible de lui
+donner, j'avais l'habitude de lui promettre
+de le donner en été, et ce mot
+dont elle ne connaissait pas le sens lui
+faisait autant de plaisir que si j'avais
+fait sa volonté.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, Bernardine
+s'endormit dans mes bras, et je la plaçai
+sur son lit.</p>
+
+<p>Je demeurai enfermée chez moi pendant
+plusieurs jours sans voir personne
+car les parents mêmes de Bernard
+m'avaient abandonnée, et mes soeurs et
+mes beaux-frères ne voulaient plus me
+voir. Enfin, il fallut sortir et aller chercher
+de l'ouvrage à l'atelier.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'on me vit paraître, ce ne
+fut qu'un cri contre moi. Toutes mes
+camarades se levèrent pour me chasser
+et déclarèrent qu'elles partiraient si je
+rentrais au milieu d'elles. Madame,
+j'étais si désespérée que je ne ressentis
+pas ce terrible affront comme j'aurais
+fait en toute autre circonstance; je
+m'assis sur une chaise en faisant signe
+que je ne pouvais plus me soutenir, ni
+parler, et que je priais qu'on eût pitié
+de moi.</p>
+
+<p>Mais le triste état où j'étais ne m'aurait
+pas sauvée de cette avanie si Matthieu
+le contre-maître n'avait pas pris
+mon parti.</p>
+
+<p>«Que lui voulez-vous, dit-il, à cette
+pauvre Rose-d'Amour? Elle a un enfant;
+eh bien! et vous, n'avez-vous pas fait
+tout ce qu'il faut faire pour en avoir
+aussi? Asseyez-vous et tenez-vous tranquilles,
+ou si quelqu'une de vous remue
+je la mets à la porte de l'atelier. Et vous
+Rose, allez à votre métier. C'est moi
+qui aurai soin de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura soin! il aura soin! dit
+tout bas en grondant l'une des plus
+furieuses. Est-ce qu'il va prendre la
+succession de Bernard?»</p>
+
+<p>Matthieu l'entendit et lui donna un
+grand coup de poing sur l'épaule.</p>
+
+<p>«Tais-toi, dit-il, ou je vais raconter
+tes histoires.»</p>
+
+<p>Cette menace fit taire tout le monde,
+mais on ne cessa par pour cela de me
+haïr et de me persécuter secrètement;
+cependant, c'était déjà beaucoup de pouvoir
+travailler et vivre.</p>
+
+<p>Vous êtes étonnée, madame, et vous
+croyez peut-être que j'avais affaire à de
+très-méchantes femmes. Pas du tout:
+elles n'étaient ni meilleures ni plus mauvaises
+que celles qu'on voit tous les jours
+dans la rue; mais elles me voyaient à
+terre et me frappaient sans réflexion,
+comme on fait toujours pour le plus
+faible, dans le grand monde aussi bien
+que dans le petit.</p>
+
+<p>Quand je revins chez moi, j'y trouvai
+la mère de Bernard, qui gardait ma
+petite fille pendant que j'étais à l'atelier.
+Elle fut bien contente d'apprendre que
+j'avais enfin trouvé de l'ouvrage.</p>
+
+<p>«Est-ce que tu vas vivre seule? me
+dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment voulez-vous que je
+vive? Mes soeurs ne veulent pas de moi.»</p>
+
+<p>Je vis qu'elle était tentée de m'offrir
+un logement dans sa maison, mais
+qu'elle n'osait me le proposer de peur de
+s'engager et d'engager Bernard. D'ailleurs,
+son mari pouvait le trouver mauvais:
+il avait été très fâché du bruit qui
+s'était fait et des paroles qu'il avait entendues
+le jour de l'enterrement de mon
+père; il ne voulait pas s'exposer à une
+seconde algarade. C'était un homme sage
+et voyez-vous, madame, les hommes de
+ce caractère n'aiment pas à s'exposer
+sans nécessité.</p>
+
+<p>Je vécus donc seule, ne sortant que
+pour aller le dimanche à la messe et tous
+les autres jours à l'atelier. Je commençai
+aussi à réfléchir et à écouter avec plus
+de soin les exhortations qu'on faisait en
+chaire tous les dimanches.</p>
+
+<p>Jusque-là j'avais entendu, sans les
+comprendre, les paroles de l'Évangile
+que lisait le curé dans sa chaire, ou plutôt,
+comme font les enfants, je marmottais
+des prières dont je n'avais jamais
+cherché le sens; mais quand je sentis
+que j'étais seule sur la terre, et que je
+ne pouvais attendre de consolation de
+personne, je commençai à réfléchir et à
+vouloir causer avec Dieu même, puisqu'on
+dit qu'il écoute également tout le
+monde, et qu'il n'est pas besoin d'être
+savant pour l'entretenir face à face.</p>
+
+<p>En récitant les premiers mots de la
+prière que je faisais soir et matin:
+«Notre Père qui êtes aux cieux,» je fus
+étonnée de n'avoir jamais pensé à ce que
+je commençai à me faire du ciel une idée
+que je n'avais jamais eue auparavant.</p>
+
+<p>Je me souvins que mon père, qui
+n'était pourtant pas un savant, m'avait
+souvent dit que le ciel était tout autre
+chose que ce qu'on se figure; que c'était
+une espace immense où roulaient des
+milliards d'étoiles, et que ces étoiles
+étaient un million de fois plus éloignées
+de nous que le soleil, et qu'elles étaient
+elles-mêmes des soleils, et qu'autour de
+chacun de ses soleils tournaient des
+quantités innombrables de mondes plus
+grands que la terre entière et la mer; et
+je fis réflexion que si notre soleil était si
+petit en comparaison de cet espace
+immense, et si petite notre terre en présence
+du soleil, et si petite ma ville en
+présence de la terre entière, et moi si
+petite dans cette ville même, ce n'était
+pas la peine de s'occuper de mes voisins,
+ni de leur haine, ni de leur mépris;
+que la vie ici-bas était assez courte pour
+qu'on pût eu oublier facilement et promptement
+toutes les douleurs; que si ce
+voisinage m'était insupportable, je pouvais
+me réfugier dans ma chambre et que
+mon âme trouverait aisément un abri
+dans ces pensées et dans ces espérances,
+qu'il n'était au pouvoir de personne de
+m'enlever.</p>
+
+<p>Je pensai aussi que cette vie éternelle
+dont nous parlait le curé n'était peut-être
+pas autre chose qu'une vie nouvelle dans
+un monde meilleur, où je pourrais aisément
+trouver une place si je remplissais
+tous mes devoirs sur la terre; je
+pensai aussi avec joie que si j'avais commis
+une grande et inexcusable faute,
+je l'avais très cruellement expiée; que
+le départ de Bernard, la mort de mon
+père, la haine et le mépris de mes voisins
+étaient des châtiments dont la justice
+divine pouvait se contenter, et que
+s'il m'arrivait de quitter cette vie avant
+le retour de Bernard, je pouvais espérer,
+ne m'étant pas révoltée contre ma destinée,
+qu'elle cesserait de me poursuivre
+dans un autre monde, et que je
+pourrais rejoindre mon père et vivre
+heureuse à mon tour.</p>
+
+<p>Ces réflexions, que je vous dis bien,
+mal, et que je ne fis pas en un jour,
+commencèrent à rendre mon esprit plus
+tranquille. Je ne craignais plus comme
+auparavant de tomber dans un affreux
+désespoir; ou plutôt, comme j'étais
+étendue toute meurtrie au fond du précipice,
+je ne craignais plus aucune chute
+ni aucune meurtrissure. Cependant mes
+épreuves n'étaient pas terminées.</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>Le meurtrier de mon père ayant été
+arrêté, fut jugé deux mois après à la cour
+d'assises. Je fus forcée, comme témoin,
+d'assister au jugement. Nouvelle douleur,
+qui recommençait l'ancienne.</p>
+
+<p>Ah! madame, si vous saviez dans
+quels termes les magistrats me parlèrent,
+comme on me fit entendre, en
+m'interrogeant, que j'étais une fille perdue,
+comme tous les témoins déclarèrent
+que j'avais une réputation déplorable,
+comme le procureur du roi me
+renvoya à ma place d'un air de mépris
+en relevant la manche de sa robe,
+comme on rejeta sur moi tous les torts
+de la querelle, comme l'avocat de celui
+qui avait tué mon père fit l'éloge de
+son client, comme il assura que mon
+pauvre père, le vieux <i>Sans-Souci</i>, était
+un homme sans moeurs, un vagabond,
+mal famé; que sais-je encore (hélas!
+pauvre père! un si bon ouvrier, si laborieux
+et si doux! et c'est moi qui lui
+attirais toutes ces injures!)? comme il
+ajouta que son client avait donné une
+marque d'intérêt et d'amitié à mon
+père en lui demandant des nouvelles de
+sa petite-fille; comment mon père, qui
+était toujours (à son dire) ivrogne et
+furieux, avait répondu par des injures
+et des coups à cette marque d'amitié;
+comme il avait voulu assommer le
+client, pris en traître (en traître!) et forcé
+de se défendre, avait résisté de son
+mieux; comment un compas s'était
+trouvé dans sa poche: comment mon
+père avait voulu le prendre et l'en frapper;
+comment l'autre s'était débattu et
+mon père s'était enferré, ce qu'on pouvait
+appeler «une justice de la divine
+Providence.».</p>
+
+<p>Enfin, madame, il parla tant et si
+bien; il leva si souvent les bras vers le
+ciel et les fit retomber sur la barre, il
+invoqua les présents et les absents, et
+il dit de si belles choses de son client et
+de si laides de mon père et de moi, que
+l'assassin fut acquitté et que le peuple
+le reconduisit en poussant des cris et en
+applaudissant à la sentence; et moi,
+pour échapper aux coups de pierres et
+aux huées, j'attendis la nuit, je traversai
+la ville en courant, et m'enfermai
+chez moi en grande peur d'être poursuivie.
+C'est la justice des hommes.</p>
+
+<p>Quand je rentrai, ma petite Bernardine
+me tendit les bras en riant; je la
+pris à mon cou, je la serrai de toutes
+mes forces sur ma poitrine, comme si
+l'on avait voulu me l'arracher, et je me
+sentis consolée. Après tout, grâce à mon
+travail et au petit jardin que mon père
+m'avait laissé, je n'avais ni froid ni
+faim, et je pouvais vivre en paix, entre
+ma famille et Dieu. Combien de malheureux
+voudraient pouvoir en dire
+autant!</p>
+
+<p>Cependant je comptais les jours, les
+mois et les années qui me séparaient
+encore de Bernard. Lui seul me restait
+sur la terre; mais s'il venait à m'abandonner,
+je me sentais tout à fait découragée,
+car les réflexions pieuses et la
+confiance en Dieu pouvaient bien m'adoucir
+l'amertume de la vie, mais non
+pas me la rendre précieuse et me la
+faire aimer. L'amour seul pouvait faire
+ce miracle.</p>
+
+<p>Une chose surtout, quand j'étais
+seule, m'inquiétait cruellement. Pourquoi
+ne m'écrivait-il pas? Il est vrai
+que je ne savais pas l'écriture (c'est un
+de nos grands malheurs à nous, pauvres
+ouvrières), mais la mère Bernard aurait
+dû me lire ses lettres.</p>
+
+<p>Quand je l'interrogeais, elle répondait
+toujours:</p>
+
+<p>«Bernard va bien, il sera sergent un
+de ces jours. Son capitaine est très-content.
+S'il veut être officier, il le sera, et
+même colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Colonel!»</p>
+
+<p>A vous dire le vrai, madame, je ne
+sais pas trop ce que c'est qu'un colonel;
+mais j'ai toujours entendu dire qu'il
+faut être si riche et si grand seigneur
+pour en porter les épaulettes, que j'avais
+peine à croire que Bernard pût
+être colonel, et cependant, en y pensant
+bien, je trouvais que personne n'en pouvait
+être plus digne.</p>
+
+<p>J'ai su depuis que la mère de Bernard
+ne me disait pas tout. Son fils m'avait
+écrit, mais en mettant sa lettre dans
+celle de sa mère, parce qu'il désirait que
+sa mère me la lût tout haut elle-même,
+et aussi parce qu'il avait peur que mon
+pauvre père (le vieux Sans-Souci), dont
+il ignorait la mort, ne voulût l'intercepter;
+en quoi il se trompait des deux
+côtés, car mon père me laissait toute
+liberté, et la mère de Bernard, qui commençait
+à se dégoûter de moi à cause
+de tout le bruit qu'on avait fait, et qui
+rêvait de voir son fils officier, et qui
+aurait voulu lui faire épouser la fille
+d'un notaire, garda soigneusement toutes
+les lettres sans m'en dire un seul mot.</p>
+
+<p>Enfin, j'étais arrivée à l'âge de vingt-deux
+ans; Bernard n'avait plus que deux
+ans de service à faire, et je commençais
+à espérer la fin de mes peines, lorsqu'un
+soir le contre-maître Matthieu, qui n'avait
+jamais cessé de me faire la cour
+mais que j'avais tenu à distance, s'avisa
+de me demander un rendez-vous.</p>
+
+<p>Il faut vous dire que sa femme était
+morte depuis deux mois, et qu'avantageux
+comme il l'était, il avait toujours
+cru qu'il n'y avait que cet obstacle entre
+nous. Je le priai de me laisser tranquille.</p>
+
+<p>«Écoute, dit-il, il faut que tu aies un
+amoureux caché, car de vivre ainsi seule
+et d'attendre quelqu'un qui ne viendra
+jamais, ce n'est pas naturel.»</p>
+
+<p>Je haussai les épaules sans répondre,
+et je rentrai chez moi.</p>
+
+<p>Il était à peu près dix heures du soir;
+Bernardine était déjà couchée et j'allais
+me coucher moi-même, lorsque j'entendis
+qu'on frappait à la vitre deux coups
+légers. Je n'eus pas grand peur d'abord,
+car il n'y avait rien à prendre chez moi,
+et la mère de Bernard venait quelquefois
+chez moi le soir et frappait de la même
+manière pour se faire entendre.</p>
+
+<p>Je me levais donc et j'ouvris la fenêtre
+sans défiance.</p>
+
+<p>«Est-ce vous, mère?»</p>
+
+<p>Pour toute réponse, un homme sauta
+dans la chambre qui était au rez-de-chaussée
+et au niveau de la rue. Aussitôt
+je poussai un cri.</p>
+
+<p>«Tais-toi, dit-il. C'est moi, Matthieu.
+Ne me reconnais-tu pas?»</p>
+
+<p>Je reculai, moitié de frayeur, moitié
+de colère:</p>
+
+<p>«Je ne vous connais pas. Que me
+voulez-vous? Sortez, ou j'appelle.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de bruit, Rose. On viendrait,
+on me trouverait ici, et l'on croirait que
+tu m'as fait venir. Expliquons-nous
+tranquillement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas m'expliquer, lui
+dis-je avec force. Sortez d'ici!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tu fais la méchante; tu as
+tort. Je t'aime, tu le sais bien. Tu es seule,
+je suis seul aussi, car mes enfants ne
+comptent pas. Nous pouvons vivre ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, Matthieu, ou je crie: Au
+feu!»</p>
+
+<p>A ces mots, il saute tout à coup sur
+moi et veut me fermer la bouche. Mais
+je me dégage à la faveur de l'obscurité;
+je saisis une chaise, et la jette dans ses
+jambes. Il tombe, j'ouvre la porte, et je
+me mets à courir comme une folle dans
+la rue.</p>
+
+<p>Dès qu'il vit que je m'étais échappée, il
+sortit lui-même, et pour éviter d'être rencontré,
+il descendit à travers les jardins
+qui vont de ce côté-là jusqu'à la rivière.</p>
+
+<p>Quand je vis qu'il était parti, je rentrai
+moi-même toute tremblante dans la
+maison, je fermai soigneusement la porte
+et la fenêtre, je mis un bâton à côté de
+mon lit pour me défendre si j'étais attaquée
+la nuit, et je dormis assez tranquillement
+jusqu'au lendemain.</p>
+
+<p>Je ne parlai de cette aventure à personne,
+et on ne l'aurait pas connue si un
+voisin qui par hasard était dans son
+jardin, n'avait aperçu au clair de lune
+Matthieu qui fuyait du côté de la rivière.
+Il le reconnut sur-le-champ, et n'eut
+rien de plus pressé que d'en parler le
+lendemain à tout le quartier.</p>
+
+<p>Ce fut une rumeur générale. Si le feu
+avait pris à trois maisons à la fois, on
+n'en aurait pas fait plus de bruit.</p>
+
+<p>On fit d'abord raconter au voisin tout
+ce qu'il avait vu.</p>
+
+<p>«A quelle heure?</p>
+
+<p>&mdash;A dix heures.</p>
+
+<p>&mdash;C'était Matthieu? L'avez-vous bien
+reconnu?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! si je l'ai reconnu! il a
+laissé sa casquette dans mon jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'où venait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour cela, je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, moi, dit une femme. Il
+venait de chez Rose-d'Amour.»</p>
+
+<p>A ce nom, tout le monde se mit à crier:</p>
+
+<p>«En voilà une gaillarde, une effrontée!
+Rien ne pourra donc la corriger?
+Comment! elle va débaucher les pères
+de famille, maintenant!</p>
+
+<p>&mdash;Faites attention à ce que je vous
+dis, ajouta une de mes camarades d'atelier,
+il y aura encore quelqu'un de tué
+pour cette malheureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas étonnant, dit une
+vieille femme. Les hommes n'aiment
+que ces créatures-là?»</p>
+
+<p>Et cette fois encore, on rejeta sur moi
+tous les torts. C'était moi qui avais
+encouragé Matthieu. Du vivant de sa
+femme, je l'avais reçu chez moi tous les
+soirs. Quelqu'un dit qu'il l'avait vu sortir
+de ma maison à trois heures du
+matin. On plaignit la pauvre défunte,
+on assura qu'elle était morte du chagrin
+de voir la mauvaise conduite de son
+mari; enfin tout ce qu'on avait dit contre
+moi depuis le départ de Bernard se
+réveilla de nouveau, et cette fois je n'avais
+plus d'appui nulle part. Mon père
+était mort, mon pauvre père, le seul
+être qui m'eût protégée!</p>
+
+<p>Il faut vous dire que j'avais encore,
+sans le savoir, un nouveau sujet de tristesse.</p>
+
+<p>Quand je vis que Bernard ne m'écrivait
+pas et que sa mère ne me parlait
+plus de lui que rarement, de loin en
+loin, j'avais résolu d'apprendre à lire et
+à écrire, et d'écrire mes lettres moi-même,
+car excepté le catéchisme, qu'on
+m'avait fait apprendre pour la première
+communion, je ne savais absolument
+rien de ce qu'on enseigne dans les écoles.</p>
+
+<p>Mais en même temps j'étais fort
+embarrassée d'apprendre, car d'abord,
+madame, je n'avais pas la tête bien organisée
+pour les livres. Cela vient un peu
+de naissance, comme vous savez, et mon
+père, mes soeurs et moi nous avions la
+tête si dure qu'il avait fallu renoncer
+à nous apprendre à lire.</p>
+
+<p>Cependant, comme je veux fermement
+ce que je veux, je m'en allai trouver
+un pauvre garçon qu'on appelait
+Jean-Paul, qui était sans famille, sans
+parents connus, et sorti, je crois, de
+l'hospice de Lyon. Ce pauvre Jean-Paul,
+qui était boiteux et marqué de la petite
+vérole, mais doux comme un mouton
+et aimé de tout le monde à cause de sa
+bonté, faisait le soir, après souper, une
+école de lecture et d'écriture à sept ou
+huit filles de mon âge qui n'avaient pas
+appris à lire mieux que moi, et qui en
+sentaient trop tard la nécessité.</p>
+
+<p>Comme il était garçon tailleur et vivait
+de son aiguille, sans être riche, il
+faisait son école gratis et ne se faisait
+pas prier pour écrire les lettres de son
+quartier. J'allai lui demander de me recevoir
+parmi ses élèves.</p>
+
+<p>Le pauvre garçon me regarda en souriant,
+suivant sa manière, et me dit:</p>
+
+<p>«Tu es bien grande, Rose-d'Amour,
+pour apprendre l'écriture à ton âge.
+Est-ce que tu veux écrire à ton colonel?</p>
+
+<p>&mdash;Justement. C'est à mon colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Au colonel Bernard?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, au colonel Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! viens quand tu voudras.»</p>
+
+<p>J'y allai le soir même, et je commençai
+à travailler si durement et avec tant
+d'application à faire des barres, des <i>a</i>,
+des <i>o</i>, des <i>i</i>, des <i>u</i>, des majuscules, des
+minuscules, de la ronde, de l'anglaise,
+de la bâtarde et de la coulée, que j'en
+étais bien souvent plus fatiguée que de
+bêcher la terre, tant la plume est un
+outil pesant pour celui qui n'en a pas
+l'habitude.</p>
+
+<p>Enfin je commençai à écrire des lettres
+grandes d'un pouce, puis d'un demi-pouce,
+d'un quart de pouce, et finalement
+de grandeur naturelle, et quoique
+je n'aie jamais été grande écrivassière,
+je puis maintenant me faire lire et lire
+les autres.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Jean-Paul pensait
+à tout autre chose. Un soir, comme je
+m'en allais après la leçon, il me retint
+par le bras, et me fit signe qu'il avait
+quelque secret à me dire. Moi, toujours
+simple et bien éloignée de croire qu'on
+pût s'occuper de moi, je restai et je
+m'assis.</p>
+
+<p>Jean-Paul ferma la porte et s'assit en
+face de moi.</p>
+
+<p>«Rose-d'Amour, la bien nommée,
+dit-il, comment me trouves-tu?»</p>
+
+<p>Je crus qu'il voulait rire.</p>
+
+<p>«Très joli garçon,» lui dis-je.</p>
+
+<p>Il secoua la tête.</p>
+
+<p>«Non, non, ce n'est pas cela que je
+te demande, Rose. Parle-moi sérieusement,
+et regarde-moi bien... Écoute, j'ai
+vingt-six ans, cent francs d'économies
+et le mobilier que voilà; je t'aime à la
+folie. Veux-tu m'aimer?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu vas m'insulter, Jean-Paul?»
+lui dis-je d'un air triste.</p>
+
+<p>Je me sentais venir les larmes aux
+yeux.</p>
+
+<p>«T'insulter? moi! Rose-d'Amour!
+moi, t'insulter! As-tu pu le croire? Je
+te demande si tu veux te marier avec
+moi?»</p>
+
+<p>Je lui tendis la main. Il la baisa et la
+serra dans les siennes.</p>
+
+<p>«Eh bien, tu acceptes? dit-il. En
+ce cas, la noce se fera dans quinze
+jours.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne se fera pas. Tu ne m'as pas
+comprise, mon bon Jean-Paul. Elle ne
+se fera jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, je le sais, tu aimes Bernard;
+mais pense-t-il encore à toi, et
+reviendra-t-il jamais?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il revienne ou non, je l'aime,
+et j'ai promis de l'attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu ne l'aimes pas, s'écria-t-il.
+Écoute-moi, Rose, je sais ce qui
+t'arrête. C'est ta fille. Eh bien! je la
+reconnaîtrai. On se moquera de moi,
+mais je me moquerai des autres à mon
+tour. Je t'aime et je serai heureux. Je
+n'ai pas de parents, pas de famille, je
+suis un enfant trouvé, je ne dois compte
+de rien à personne, et je t'aime. Ne me
+dis pas que tu ne m'aimes pas aujourd'hui:
+je le sais et je te le pardonne;
+mais tu m'aimeras un jour. Tu es si
+bonne! car je te vois depuis cinq ans,
+Rose, et je n'ai pas cru un seul mot de
+ce qu'on a dit de toi. Je ne le croirais
+pas quand je l'aurais vu de mes deux
+yeux. Tu es seule, sans amis, sans fortune,
+sans mari, sans amant. Je suis
+seul comme toi, et personne ne m'aime;
+appuyons-nous l'un sur l'autre, aimons-nous
+et marions-nous. Va, je ne serai
+pas jaloux de Bernard. Je te prends
+telle que tu es, et je t'aime mieux qu'aucune
+créature, car tu es la meilleure fille
+du quartier; et quoiqu'on t'ait fait bien
+du mal, tu n'as jamais cherché à te venger:
+et la vengeance aurait été pourtant
+bien facile. Ce qu'il me faut, c'est une
+bonne femme, douce et laborieuse, et
+soigneuse, et je sais que tu le seras, car
+tu l'es déjà. Dis un mot, Rose, et tu
+feras mon bonheur et peut-être le tien.</p>
+
+<p>Je ne puis vous dire, madame, combien
+je fus touchée des paroles de ce
+pauvre garçon: je sentais bien qu'il
+disait vrai et qu'il m'aimait tendrement;
+mais moi je ne l'aimais pas, et surtout
+j'avais dans le coeur un trop tendre
+souvenir de Bernard.</p>
+
+<p>Comme il vit que je ne répondais
+rien, il me crut ébranlée et voulut continuer.
+Ses yeux bleus, qui étaient
+pleins de douceur, m'imploraient encore
+mieux que ses discours; mais, d'un
+mot, je lui fermai la bouche.</p>
+
+<p>«Adieu, Jean-Paul. Je te remercie,
+et tu seras toujours pour moi un ami,
+le meilleur et le plus sûr après Bernard;
+mais ce mariage est impossible, et je
+ne remettrai plus les pieds dans cette
+maison.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu ne me permettras pas d'aller
+te voir?</p>
+
+<p>&mdash;Non, car tu ne pourrais pas t'empêcher
+de me parler de ce que je ne
+veux plus entendre. Devant Dieu, je
+suis la femme de Bernard, et je ne dois
+entendre de personne un mot d'amour.</p>
+
+<p>A ces mots, je sortis et refermai la
+porte. Il n'essaya pas de me retenir,
+tant il était consterné.</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Quand on connut l'aventure de Matthieu,
+le père et la mère Bernard, qui
+avaient été jusqu'alors assez bien disposés
+pour moi, ne purent pas s'empêcher
+de croire qu'il fallait que j'eusse fait de
+grandes avances à ce misérable, pour
+qu'il osât entrer chez moi par la fenêtre
+à dix heures du soir. Quand chacun eut
+dit son mot et raconté son histoire, le
+père Bernard hocha la tête et dit à sa
+femme:</p>
+
+<p>«Rose-d'Amour ne sera pas notre fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une dévergondée, dit la mère.
+On m'assurait encore ce matin qu'elle
+recevait trois ou quatre jeunes gens toutes
+les nuits et, de plus, monsieur l'adjoint
+au maire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle reçoive qui elle voudra,
+dit le père, j'empêcherai bien Bernard
+de l'épouser.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, dit la mère. Mais
+qui aurait cru cela de cette petite fille
+que nous avons tenue sur nos genoux,
+qui était si sage et si douce, étant enfant!
+Il faut que Dieu l'ai abandonnée.</p>
+
+<p>Le lendemain, sans perdre de temps,
+la mère Bernard vint chez moi pour
+m'annoncer cette nouvelle. Quoique je
+connusse déjà par mes camarades d'atelier
+tous les bruits qui avaient couru,
+j'étais loin de m'attendre à ce dernier
+coup.</p>
+
+<p>Je ne vous raconterai pas son discours.
+Je ne l'entendis pas tout entier. Aux premiers
+mots, je compris tout, et je reçus
+comme un coup de massue sur la
+tête.</p>
+
+<p>«Ah! mère, lui dis-je, est-ce vous qui
+devriez me dire une chose pareille!»</p>
+
+<p>Et je me mis à fondre en larmes.</p>
+
+<p>«Écoute, mon enfant, répondit-elle,
+mets-toi à ma place. Tu ne penses qu'à
+toi; moi, je pense à mon Bernard, et je
+ne serais pas bien aise qu'il fût le mari
+d'une coureuse. Je veux croire que tu
+n'as rien fait de mal, et que tu n'attirais
+chez toi ce Matthieu et tous les autres
+que pour chanter les psaumes avec eux
+et dire les litanies de la sainte Vierge;
+mais...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai attiré Matthieu? moi!</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je répète ce qui se dit. Ils
+sont là plus de trente qui ont vu les gens
+entrer chez toi à toutes heures de la
+nuit, ou en sortir. Il faut bien croire de
+pareils témoins. Et après tout....</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, lui dis-je en me levant,
+car je me sentais indignée, vous pouvez
+dire à Bernard ce qu'il vous plaira, mais
+vous êtes chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon, on s'en va.
+Ne vas-tu pas faire la princesse parce
+que tu t'es mise dans ton tort? Je ne te
+dit pas: au revoir, ma petite.»</p>
+
+<p>Je la laissai partir et ne cherchai pas
+à la retenir; puis je repris ma vie accoutumée,
+et je retournai à l'atelier, malgré
+les cris d'indignation des voisins, qui
+disaient que je m'entendais avec Matthieu.</p>
+
+<p>Le méchant homme lui-même le laissait
+croire, et en mon absence disait
+d'un air fin:</p>
+
+<p>«Rose-d'Amour et moi, nous ne sommes
+pas aussi brouillés qu'elle veut le
+faire croire.»</p>
+
+<p>Si vous me demandez pourquoi je n'ai
+pas quitté son atelier, je vous dirai, madame,
+que je craignais de ne pas trouver
+d'ouvrage dans un autre. Les mauvais
+bruits qui couraient m'auraient
+suivie partout: j'aurais été persécutée
+ailleurs tout autant et peut-être davantage;
+et d'ailleurs, je vous avoue que,
+grâce à mes lectures,&mdash;car depuis que
+Jean-Paul m'avait enseigné à lire, je
+lisais souvent <i>l'Évangile</i> et <i>l'Imitation de
+Jésus-Christ</i>, et j'en tirais des consolations
+infinies,&mdash;grâce à mes lectures,
+je devenais à peu près indifférente à
+tout ce qu'on disait de moi. Toujours
+frappée au même endroit et par tous,
+je sentais ma blessure se cicatriser, et
+je commençais à vivre dans un monde
+bien supérieur à tous les autres, dans le
+monde où les corps ont disparu, et où
+il ne reste plus que de purs esprits. Là,
+du moins, je me sentais libre.</p>
+
+<p>Enfin j'appris de mes camarades que
+Bernard allait revenir; on disait qu'il
+était sergent, qu'il allait obtenir un emploi
+dans les droits réunis, qu'il allait
+vivre comme un bourgeois, et sa mère
+parlait même de lui acheter une charge
+d'huissier.</p>
+
+<p>A cette nouvelle, je sentis mon coeur
+battre plus vite et plus joyeusement, et
+je crus que mes peines touchaient à leur
+fin. Imaginez, madame, un enfer qui a
+duré sept ans avec la promesse du paradis!
+Voilà ce que je pensai tout de suite
+en apprenant ce retour. Du reste, j'en
+eus bientôt des preuves certaines.</p>
+
+<p>La mère de Bernard commença à parcourir
+le quartier en racontant les campagnes
+de son fils, tous ses grades depuis
+celui de caporal jusqu'à celui de sergent;
+tous les Arabes qu'il avait tués; tous les
+bois de myrtes et de lauriers-roses où il
+avait chassé le lion, le tigre, la panthère,
+le léopard, la perdrix, le lièvre et tous
+les autres animaux féroces. Elle fit blanchir
+sa maison du haut en bas: quoique
+la maison, qui était neuve, comme vous
+savez, n'en eût guère besoin. Elle acheta
+des cravates, des mouchoirs, des chemises,
+douze paires de bas; elle parlait
+même d'aller au-devant de lui jusqu'à
+Paris, et (à ce qu'on disait) de le faire
+revenir en poste comme un prince.</p>
+
+<p>Toute la rue était en rumeur à cause
+de cet événement.</p>
+
+<p>Pour moi, qui attendais Bernard avec
+plus d'impatience qu'elle, car je lui
+avais écrit depuis deux ans une douzaine
+de lettres auxquelles il n'avait jamais
+répondu, je me tenais plus renfermée
+que jamais dans mon atelier, et au
+sortir de l'atelier dans ma chambre.</p>
+
+<p>J'étais certaine, quelque mal qu'on
+pût lui dire de moi, qu'il n'en croirait
+pas un mot, tant j'avais confiance en lui,
+et j'étais sûre que sa première visite et
+sa première parole seraient pour moi.</p>
+
+<p>Enfin, j'appris un matin dans mon
+atelier que Bernard devait arriver le soir
+par la diligence. Le père Bernard devait
+aller l'attendre avec tous ses amis, et
+la mère faisait préparer un grand souper
+dont la fumée (car nous étions voisins)
+pourrait se faire sentir jusque chez moi.</p>
+
+<p>Rien n'était plus naturel que toute
+cette joie, ce festin et ses apprêts. Eh
+bien! madame, il me semblait entendre
+parler de mon enterrement. A mesure
+que l'heure approchait, je me sentais
+prête à me trouver mal, et je fus forcée de
+sortir de l'atelier et de rentrer chez moi.</p>
+
+<p>Je venais à peine de fermer ma porte
+et de m'asseoir près de la fenêtre, qui
+donnait sur la campagne, lorsque j'entendis
+les grelots des chevaux et le roulement
+de la diligence au fond de la vallée.
+En même temps, je vis les amis de
+Bernard et son père arrêter la diligence le
+faire descendre et l'emmener bras dessus
+bras dessous après l'avoir embrassé.</p>
+
+<p>«A quoi pense-t-il maintenant? me
+disais-je. M'a-t-il oubliée? Je le saurai
+en le voyant entrer. Son premier regard,
+sa première parole doivent être pour
+moi.»</p>
+
+<p>J'avais mis ma plus belle robe et mon
+plus beau bonnet. J'avais habillé Bernardine
+comme une petite poupée, et je la
+retenais à grand'peine à côté de moi
+pour qu'elle fût tout à fait belle quand
+son père la verrait pour la première fois.
+Je me demandais aussi s'il fallait attendre
+Bernard, ou bien si je ne ferais pas
+mieux de descendre dans la rue et de
+me jeter dans ses bras dès qu'il aurait
+paru. Cependant un reste de défiance
+me retint, et j'attendis de pied ferme,
+mais non sans maudire la lenteur des
+minutes.</p>
+
+<p>Il parut enfin au coin de la rue. Je le
+voyais, cachée derrière le rideau de ma
+fenêtre. Il était plus fort, plus hardi,
+mieux découplé, mieux pris dans sa
+taille, plus beau aussi; mais c'était bien
+Bernard. Il avait penché son képi sur
+l'oreille, ce qui lui donnait l'air guerrier;
+sa moustache était fine et longue.
+C'était un bel homme, un joli garçon
+dont toute femme eût été fière.</p>
+
+<p>Il passa devant ma maison sans lever
+les yeux. J'étais là, prête à crier, à m'élancer,
+je laissai retomber le rideau. J'étais
+presque folle de douleur. Pas un regard!
+Ses amis étaient avec lui; peut-être
+n'osait-il pas les quitter et entrer
+chez moi, mais pas un regard!</p>
+
+<p>Il ne m'aimait plus!</p>
+
+<p>Ainsi pendant sept ans j'avais souffert
+mort et passion à cause de lui; mon père
+était mort, j'avais été déshonorée, je
+vivais, seule, malheureuse, méprisée,
+abandonnée de tous: une seule chose
+me soutenait, son amour, et il ne m'aimait
+plus!</p>
+
+<p>Le tonnerre serait tombé sur ma tête
+sans me faire plus de mal.</p>
+
+<p>J'ôtai mon bonnet, je le jetai à terre,
+je pleurai de colère et de désespoir. Bernardine
+étonnée se jetait à mon cou et
+cherchait à me consoler.</p>
+
+<p>«Tu m'avais promis de me faire voir
+papa. Où est-il donc papa?</p>
+
+<p>&mdash;Il est parti, mon enfant, il ne reviendra
+plus!»</p>
+
+<p>Quand la nuit fut venue et l'enfant
+couché, j'allai m'asseoir dans mon jardin,
+qui était voisin de celui de Bernard,
+sous un berceau que mon père avait fait
+lui-même, et j'entendis de là le bruit du
+souper, le choc des verres, les cris de
+joie des amis, et le vieux Bernard qui
+buvait à la santé de son fils, de sa femme,
+de l'armée française, du roi des Français,
+de la garde nationale et du sultan
+Abd-el-Kader.</p>
+
+<p>J'entendis aussi la voix de Bernard!
+mais il me parut moins gai qu'on s'y
+attendait, et quelqu'un en fit la remarque.</p>
+
+<p>«Je suis un peu fatigué, dit-il. J'ai
+fait cent lieues sans dormir.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu veux dormir ce soir? dit le
+père. C'est trop juste. Eh bien! va te coucher,
+mon garçon; et nous, amis, buvons.»</p>
+
+<p>Bernard monta dans sa chambre, et
+au lieu de se coucher, s'assit auprès de
+la fenêtre. Il appuyait son menton sur sa
+main. Je le voyais parfaitement quoiqu'il
+ne me vît pas, car son visage était
+éclairé par la lune et j'étais dans l'ombre,
+sous le berceau.</p>
+
+<p>Après être resté plus d'une heure
+dans cette position, il poussa un long
+soupir, ferma la fenêtre et se coucha.</p>
+
+<p>Quelques moments après, ses amis
+sortirent de la maison, et j'entendis le
+vieux Bernard qui chantonnait un air à
+boire:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">Que Monus et la Folie</p>
+<p>Veillent toujours sur notre vie, etc.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Alors, toute brisée par le désespoir,
+j'allai me coucher à mon tour. Voilà
+comment se passa ce jour dont j'avais
+attendu tant de bonheur.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>Le lendemain fut pareil. Bernard
+passa et repassa devant ma maison,
+sans même lever les yeux sur ma fenêtre.
+Oh! sa mère avait dû lui raconter
+de moi de terribles histoires. Je ne puis
+vous dire, madame, combien j'étais indignée.
+Quelque chose qu'on m'eût dit
+de lui, de quelque crime qu'on l'eût accusé,
+je n'en aurais rien cru; et lui, sur
+un simple récit, me croyait coupable et
+me condamnait sans m'entendre.</p>
+
+<p>Que dis-je? il me condamnait! il
+poussait si loin le mépris qu'il ne daignait
+pas s'informer de moi, ni douter
+un seul instant! Et tous ces bruits infâmes
+qui avaient couru sur moi, lui seul
+en était cause; quand le monde entier
+m'aurait condamnée, lui seul aurait dû
+m'absoudre: et pendant que je vivais
+dans la solitude et le désespoir, il fêtait
+ses amis, il en était fêté; il riait peut-être
+quand on lui parlait de moi!</p>
+
+<p>Cette pensée devint si continuelle et
+si désespérante, que je crus retrouver
+un moment la force d'oublier Bernard
+et de me faire à moi seule une vie, puisque
+je ne pouvais plus être mariée à
+celui pour qui j'avais tout sacrifié.</p>
+
+<p>Je continuai d'aller à l'atelier en ayant
+soin d'éviter les rues et les heures où
+je pouvais craindre la rencontre de Bernard.
+Je ne voulais pas qu'il me crût
+assez peu fière pour le rechercher et me
+justifier près de lui.</p>
+
+<p>Il ne me fut pas du reste très-difficile
+de l'éviter, car il prenait de son
+côté le même soin, et quoique les deux
+maisons fussent très-proches voisines
+l'une de l'autre, et que les deux jardins
+fussent très-petits et séparés seulement
+l'un de l'autre par un mur à hauteur
+d'appui, nous vécûmes pendant trois
+semaines côte à côte sans nous voir et
+sans échanger une parole.</p>
+
+<p>Une seule fois, je le vis paraître à
+l'entrée de la rue au moment où je sortais
+moi-même. Aussitôt je me sentis
+pâlir si fortement que la force me manqua,
+et je rentrai chez moi sans le regarder.</p>
+
+<p>Ne croyez pas, madame, qu'il y eût
+là quelque sentiment de honte. Non: je
+me sentais forte devant lui. Tout le
+monde pouvait me reprocher d'avoir
+failli; lui seul ne le pouvait pas, car je
+n'avais failli que pour lui.</p>
+
+<p>Cependant on commençait à s'étonner
+de sa conduite. Les histoires d'amour,
+c'est comme les assassinats; tout
+le monde aime à en parler, et surtout
+les femmes. Mes camarades d'atelier
+s'aperçurent bien vite que Bernard ne
+pensait plus à moi. On nous surveilla,
+on vit bien que ni publiquement ni secrètement
+nous n'avions ensemble aucune
+intelligence; on lui en parla, et
+voici comment, car j'ai su plus tard
+toute l'affaire.</p>
+
+<p>Un jour, une fille assez coquette du
+quartier, qui avait, je crois, quelque envie
+d'épouser Bernard, causait avec lui.</p>
+
+<p>«Oh! vous, dit-elle, on ne peut pas
+se fier à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas trompé cette pauvre
+Rose-d'Amour.»</p>
+
+<p>Bernard devint sombre tout à coup.</p>
+
+<p>«Ne parlons pas de cela, dit-il. C'est
+elle qui m'a indignement trompé, et
+pour qui? pour ce Matthieu, un misérable,
+pour Jean-Paul, un enfant trouvé,
+et qui sait encore pour combien d'autres?
+Ah! la malheureuse! elle m'a bien
+fait souffrir!»</p>
+
+<p>Il faut vous dire qu'en effet le pauvre
+Jean-Paul, après que je l'eus refusé, ne
+se tint pas pour battu, et raconta son
+amour à tous les voisins; et quoiqu'il
+eût dit très-honnêtement et très-franchement
+toute la vérité, les autres filles,
+qui se trouvaient blessées de la préférence
+qu'il me donnait, avaient raconté
+l'histoire tout autrement que lui, disant
+qu'il en agissait ainsi par ruse et pour
+mieux cacher son jeu.</p>
+
+<p>La conversation de Bernard et de cette
+fille me fut bientôt répétée par une de
+mes camarades d'atelier, car on se faisait
+un plaisir de me tourmenter, parce
+que je ne voulais jamais rendre le mal
+pour le mal, ayant toujours à l'esprit
+cette parole de Jésus-Christ, que je lisais
+tous les soirs dans l'Évangile: «Aimez-vous
+les uns les autres.»</p>
+
+<p>Ces paroles de Bernard me rejetèrent
+de nouveau dans une douleur dont vous
+ne pouvez avoir d'idée. Perdre ses amis,
+ses parents, son mari, c'est le plus grand
+malheur du monde; mais se sentir méprisée
+de celui qu'on aime le plus, n'est-ce
+pas le comble de toutes les calamités?</p>
+
+<p>Alors, je commençai à désespérer de
+tout et à me dégoûter de la vie. Les livres
+saints eux-mêmes, que je lisais si
+souvent, n'avaient plus de consolation
+pour moi.</p>
+
+<p>«Oui, puisqu'on me traite comme
+une malheureuse femme, odieuse à tous
+et méprisée de tous, pensai-je, c'est que
+Dieu ne veut pas que je vive plus longtemps,
+c'est que je n'ai plus rien à faire
+ici-bas.»</p>
+
+<p>Hélas! madame, je ne me justifie pas,
+je vous raconte toutes mes pensées. Cependant,
+au moment de mourir, j'étais
+retenue par la crainte de laisser Bernardine
+seule sur la terre et exposée peut-être
+aux mêmes malheurs que sa mère.</p>
+
+<p>«Eh bien, me dis-je, je vais la lui léguer
+en mourant. S'il ne m'aime plus,
+du moins il aimera sa fille.»</p>
+
+<p>Un soir, donc, je mis le lit de Bernardine
+dans la chambre qui était à côté de
+la mienne, je fermai soigneusement la
+porte, j'écrivis à Bernard une lettre que
+voici:</p>
+
+<p>«Bernard, tu m'as perdue, tu m'as
+abandonnée. Je te pardonne, je meurs.
+Prends soin de ta fille. A ce dernier moment,
+où je vais paraître devant Dieu,
+je le jure, je n'ai jamais aimé que toi.
+Tu élèveras Bernardine et tu lui parleras
+quelquefois de sa mère, n'est-ce pas?
+Adieu!»</p>
+
+<p>En même temps, je m'habillai de ma
+plus belle robe, j'allumai au milieu de
+la chambre le feu que j'avais mis dans
+un réchaud, et je me couchai sur mon
+lit, en laissant sur la table une lampe allumée.</p>
+
+<p>Mais avant de vous dire ce qui suivit,
+il faut que vous sachiez que les paroles
+de Bernard n'avaient pas été rapportées
+à moi seule. Elles arrivèrent aussi jusqu'aux
+oreilles de mon pauvre ami Jean-Paul.</p>
+
+<p>Comme c'était un très honnête garçon,
+tout rempli de délicatesse, il ne voulut
+pas souffrir qu'on m'accusât faussement
+d'une faute qu'il savait fort bien que je
+n'avais pas commise, et il voulut m'en
+justifier lui-même. Il alla donc trouver
+Bernard.</p>
+
+<p>C'était après la journée terminée. Bernard,
+fatigué de son travail, mécontent
+de moi, de tout le monde et peut-être
+de lui-même, le reçut fort mal; mais
+Jean-Paul ne se rebuta point.</p>
+
+<p>«Tes grands airs ne m'imposent pas,
+dit-il à Bernard. Je suis bon tout comme
+un autre pour te prêter le collet, et il
+faut que tu m'écoutes.</p>
+
+<p>&mdash;Parle donc, puisque tu veux parler.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je veux parler et dire la vérité,
+et peut-être suis-je le seul qui puisse ou
+qui veuille la dire sur Rose-d'Amour.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit Bernard, que ce ton-là
+et la sincérité connue de Jean-Paul engagèrent
+à l'écouter plus attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'on t'a menti, si l'on t'a dit
+que Rose-d'Amour m'avait aimé.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu que c'est ma mère qui me
+l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, sauf ton respect, la mère
+Bernard a menti comme tous les autres.
+Il y a ici une ligue contre cette pauvre
+Rose-d'Amour, et j'en sais bien la raison;
+c'est qu'elle a plus d'esprit, de
+bonté et de raison dans son petit doigt
+que toutes celles qui font tant les dédaigneuses
+n'en ont dans toute leur personne.
+Et, tiens, pour preuve, si tu y
+renonces, je l'épouse.</p>
+
+<p>&mdash;Toi? dit Bernard étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi, Jean-Paul, dit la <i>Paire-de-Ciseaux</i>,
+et si elle l'avait voulu il y
+a deux ans, ce serait déjà fait; mais elle
+t'attendait, la pauvre créature, et voilà
+comment tu la récompenses.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Bernard toujours défiant,
+quel intérêt as-tu à me la faire épouser?</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Bernard! tu es bien de la
+race de ceux qui disent toujours: «Voilà
+un honnête homme. Quel intérêt a-t-il
+à être honnête?» Eh bien! oui, puisque
+tu veux le savoir, oui, j'ai un intérêt,
+c'est que si tu l'abandonnes positivement,
+peut-être voudra-t-elle de moi; et
+ma foi, je ne ferai pas le difficile; je la
+prendrai dès demain, si elle veut, et
+même je t'inviterai à la noce.</p>
+
+<p>&mdash;Qui t'empêche de commencer par
+là?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est que je veux qu'elle ne
+doute pas que tu l'abandonnes. Cela
+pourra la décider en ma faveur. Et pour
+preuve de cet abandon, je veux que tu
+sois mon garçon d'honneur, et que tu
+ailles lui faire ma demande en mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fou!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas fou du tout; je suis
+très sensé. Je la connais depuis sept ans;
+je l'ai toujours vue aimable, douce, gaie,
+et fidèle à son devoir et à toi. C'est une
+femme comme celle-là qu'il me faut. Je
+me moque du passé. Ne suis-je pas moi-même
+un enfant trouvé? et si mon coeur
+est content, ai-je besoin de prendre l'avis
+du voisin?</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, dit Bernard qui doutait
+toujours, tu la prends quoiqu'elle ait
+été ma maîtresse; ne pourrais-tu pas la
+prendre aussi quoiqu'elle eût appartenu
+à Matthieu comme à moi?</p>
+
+<p>&mdash;Et tu crois cela, imbécile? Matthieu
+s'est vanté, comme un fanfaron qu'il est,
+et jamais il n'a baisé le bas de sa robe.
+D'ailleurs, si tu ne l'aimes plus, que
+t'importe Matthieu et tout l'univers?</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu voulais me la faire épouser,
+tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? jamais je ne t'en ai parlé.
+Je pense que c'est ton devoir parce
+qu'elle t'aime, et parce qu'elle a une fille
+de toi; mais je crois aussi que tu la
+rendras très-malheureuse, car tu es orgueilleux,
+égoïste, tu crois que le soleil
+et la lune tournent autour de toi, et tu
+tournes toi-même à tout vent comme
+une girouette. Le premier venu te fait
+voir des étoiles en plein midi. Quand
+tu es venu ici, l'on t'a fait croire tout ce
+qu'on a voulu; tu as tout avalé parce
+que tu es sans réflexion, et tu as rejeté
+cette pauvre Rose parce que tu es plein
+de vanité; et si vous vous mariez et
+qu'une méchante langue te parle encore
+d'elle, tu es si fou que tu croiras tout,
+tu te mettras en colère, tu la battras ou
+la tueras, et, dans tous les cas, tu la rendras
+éternellement malheureuse. Moi,
+au contraire, je l'aimerai toute ma vie,
+et elle m'aimera aussi, je le sais, non
+pas d'amour, car on n'aime pas deux
+fois, mais de bonne et tendre amitié;
+et je serai son mari, je saurai toutes ses
+pensées, et je l'aimerai et l'honorerai
+éternellement, et je la protégerai contre
+tous, et j'ôterai pour elle les cailloux du
+chemin où elle s'est blessée si souvent,
+la pauvre fille! Et s'il faut...</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, interrompit Bernard, tu
+es un honnête homme, je le sais, et tu
+ne voudrais pas me tromper. Jure qu'elle
+ne t'a jamais aimé.</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Et jure aussi qu'elle n'a jamais
+aimé Matthieu.</p>
+
+<p>&mdash;Je jure que je le crois, dit Jean-Paul:
+mais si tu veux savoir la vérité,
+interroge-le lui-même. J'irai volontiers
+chez lui avec toi, et je serai votre témoin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! allons, dit Bernard....
+Ah! si tu avais dit la vérité, quels remords
+pour moi!»</p>
+
+<p>Matthieu était chez lui et fronça le
+sourcil en les voyant entrer. Il se douta
+bien à leur mine que Jean-Paul et Bernard
+venaient chercher une explication
+sérieuse.</p>
+
+<p>«Que me voulez-vous? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Te parler en particulier, dit Bernard.
+Fais sortir tes enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Sortons nous-mêmes,» dit Matthieu.</p>
+
+<p>Et comme s'il eût craint quelque attaque,
+il prit dans un coin un fort bâton
+de houx. A cette vue Bernard, qui comprit
+sa pensée, en prit une autre de force
+et de longueur égales; Jean-Paul resta
+seul sans armes.</p>
+
+<p>«Viens sur la route, un peu loin des
+maisons, dit Bernard. Il ne faut pas que
+personne, excepté Jean-Paul que voilà,
+entende la question que je vais te faire,
+ni ta réponse.</p>
+
+<p>Matthieu y consentit, et ils marchèrent
+en silence jusqu'auprès d'un petit
+bois qui n'était pas fort éloigné.</p>
+
+<p>«C'est là, dit Bernard. Arrêtons-nous.
+On dit Matthieu, que tu t'es
+vanté d'avoir eu les bonnes grâces de
+Rose-d'Amour?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'en suis pas vanté, répondit
+Matthieu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! on l'a dit, et tu n'as pas
+dit le contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas à moi à faire taire les
+langues.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit Bernard, qui commençait
+à s'échauffer, as-tu été aimé d'elle,
+oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;De quel droit fais-tu cette question?
+demanda Matthieu avec un grand
+sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;Je devais l'épouser, et j'ai d'elle
+une fille. J'ai le droit de savoir si celle
+que je veux épouser est digne de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle preuve as-tu que je vais
+dire la vérité? Va, laisse parler les femmes.
+Épouse Rose, si cela te fait plaisir,
+et ne l'épouse pas si cela t'ennuie; mais
+ne va pas t'inquiéter et te tourmenter
+la cervelle pour savoir ce qu'elle a fait
+en ton absence.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tu refuses de répondre?</p>
+
+<p>&mdash;Je refuse.</p>
+
+<p>&mdash;Défends-toi, car je vais te briser
+le crâne.</p>
+
+<p>&mdash;Fou! dit l'autre, qu'est-ce que cela
+prouvera? Mais si tu veux, je suis prêt.
+En garde!»</p>
+
+<p>Il se battirent à coups de bâton pendant
+un bon quart d'heure, éclairés seulement
+par la lune. Jean-Paul était témoin.
+Enfin, Matthieu reçut un dernier
+coup sur la tête, si violent qu'il en demeura
+tout étourdi. Il s'assit dans le
+fossé qui bordait la route, et se lava la
+figure, qui était couverte de sang. De
+son côté, Bernard se lavait aussi les
+mains dans l'eau du fossé.</p>
+
+<p>«Maintenant, dit Matthieu, la bataille
+est finie, du moins pour ce soir, car je
+ne puis plus me soutenir, et il faudra
+me ramener chez moi. Je vais répondre
+franchement à ta question. Oui, j'ai
+voulu plaire à Rose-d'Amour; oui je suis
+allé chez elle un soir sans sa permission....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! misérable, s'écria Bernard,
+tu l'avoues donc?</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, oui; mais pour elle non.
+Elle courut dans la rue en me voyant,
+et, comme je crus qu'elle allait appeler
+les voisins, je me mis à courir à travers
+les jardins. C'est ce jour-là qu'on me
+vit et qu'on fit toutes les histoires que ta
+mère t'a racontées.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi n'as-tu pas parlé plus
+tôt? dit Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;Pour te donner confiance. Si j'avais
+parlé avant de me battre, tu aurais
+cru que je niais pour éviter la bataille.
+D'ailleurs, entre nous, j'étais un peu
+jaloux de toi, et j'espérais bien te frotter
+les épaules. Le bon Dieu a voulu que
+les miennes fussent frottées et non les
+tiennes.»</p>
+
+<p>Quand Bernard entendit ces paroles,
+il fut saisi d'une telle joie, qu'il voulut
+courir sur-le-champ vers la ville pour se
+réconcilier avec moi; mais Jean-Paul
+le rappela.</p>
+
+<p>«Eh! dit-il, donne-moi donc un coup
+de main pour transporter Matthieu, qui
+va passer la nuit dans ce fossé si tu ne
+m'aides.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il y crève, s'il veut! dit Bernard;
+il l'a bien mérité!»</p>
+
+<p>Cependant il vint au secours de son
+camarade et amena Matthieu, qui était
+d'ailleurs plus meurtri de coups que
+grièvement blessé.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut dans son lit, Bernard le
+quitta pour venir se réconcilier avec
+moi. Bernard courait si vite que l'autre
+avait peine à le suivre. Il était dix heures
+du soir, et tout le quartier dormait
+déjà. Ils virent ma lampe allumée, à
+travers les vitres, et frappèrent.</p>
+
+<p>Le charbon était à peine allumé depuis
+une demi-heure, et déjà la fumée se
+répandait dans l'appartement. Je me
+sentais défaillir et ne répondis pas à
+l'appel qu'on me faisait du dehors.</p>
+
+<p>«Rose-d'Amour! c'est moi! c'est
+moi!» criait Bernard.</p>
+
+<p>Je reconnus cette voix et je crus rêver
+ou entrer déjà dans la mort. Cependant
+les cris continuaient, et comme je ne
+répondais pas, Bernard frappa si violemment
+la fenêtre qu'elle s'ouvrit, à
+demi brisée, et il entra en sautant dans
+la chambre avec Jean-Paul. L'air frais
+entra avec eux et commença à me ranimer.</p>
+
+<p>«A la malheureuse! dit Jean-Paul,
+elle a voulu s'asphyxier.»</p>
+
+<p>Et il ouvrit la porte aussitôt.</p>
+
+<p>A ces mots Bernard s'élança vers mon
+lit, et m'embrassa sans que j'eusse le
+temps de me reconnaître.</p>
+
+<p>«Rose, chère Rose, c'est moi qui
+t'aime et qui te demande pardon à genoux!»</p>
+
+<p>Je ne vous répéterai pas, madame,
+tout ce qu'il me dit dans ce premier
+instant. Je l'entendais moi-même à peine
+tant j'étais étonnée, joyeuse et troublée
+de ce changement. Avoir touché la
+mort de si près, et rentrer tout à
+coup dans la vie, dans la joie, dans le
+bonheur?</p>
+
+<p>«M'aimes-tu, me pardonnes-tu?»
+demandait mille fois Bernard.</p>
+
+<p>Pour toute réponse, je me laissai aller
+dans ses bras.</p>
+
+<p>A cette vue, Jean-Paul, que je n'avais
+pas encore aperçu, détourna la tête et
+sortit brusquement. Si généreux qu'il
+fût, notre bonheur lui faisait mal.</p>
+
+<p>Bernard passa la moitié de la nuit à
+me raconter tout ce qu'il avait souffert
+à cause de moi, toute les vilaines histoires
+qu'on lui avait écrites au régiment,
+et quand je voulus me plaindre de sa
+crédulité, il me ferma la bouche d'un
+baiser. De mon côté, je lui racontai
+tous mes malheurs, et comment la seule
+espérance de le revoir m'avait soutenue
+pendant ces sept années d'infortune.</p>
+
+<p>«Va, va, dit-il, plus rien ne nous
+séparera. Dans quinze jours nous serons
+mariés.»</p>
+
+<p>Mais quand je lui montrai notre petite
+Bernardine, qui dormait et n'avait rien
+su des événements de la nuit, il s'écria
+qu'elle était plus belle que tout ce qu'il
+avait vu sur la terre, moi seule, exceptée,
+et il me jura si passionnément de
+m'aimer toujours, que je vis bien qu'il
+disait vrai et que je serais heureuse dorénavant
+pour le passé et pour l'avenir.</p>
+
+<p>Douze jours après nous fûmes mariés.
+La veille, Jean-Paul vint me dire adieu.</p>
+
+<p>«Vous ne restez pas pour la noce?
+lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Rose je vous remercie. Vous
+êtes heureuse, et par moi; j'en remercie
+le ciel, mais je ne puis m'accoutumer
+à vous voir au bras d'un autre. Je
+pars ce soir pour l'Amérique. Là, je
+verrai du nouveau, et je vous oublierai
+peut-être. Adieu.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Rose d'Amour, by Alfred Assollant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROSE D'AMOUR ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ https://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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