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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:50:57 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Rose d'Amour + +Author: Alfred Assollant + +Release Date: December 18, 2005 [EBook #17344] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROSE D'AMOUR *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + + + + + ALFRED ASSOLLANT + + ROSE D'AMOUR + + + +PARIS +E. DENTU, ÉDITEUR +LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES +3, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL + + + + 1889 + + + + I + + +J'avais à peu près dix ans quand je fis connaissance avec Bernard... + +Mais avant tout, madame, il faut que je vous parle un peu de ma famille. + +Mon père était charpentier, et ma mère blanchisseuse. Ils n'avaient pour +tout bien que cinq filles dont je suis la plus jeune, et une maison que +mon père bâtit lui-même, sans l'aide de personne, et sans qu'il lui en +coûtât un centime. Elle était perchée sur la pointe d'un rocher qu'on +s'attendait tous les jours à voir rouler au fond de la vallée, et qui, +pour cette raison, n'avait pas trouvé de propriétaire. Quand j'étais +enfant, j'allais m'asseoir à l'extrémité du rocher, sur une petite +marche en pierre, d'où l'on pouvait voir, à trois cents pieds au-dessous +du sol, la plus grande partie de la ville. + +Mon père, après sa journée finie, venait s'asseoir à côté de moi. Son +plaisir était de me prendre dans ses bras et de regarder le ciel, sans +rien dire, pendant des heures entières. Il ne parlait, du reste, à +personne, excepté à ma mère, et encore bien rarement, soit qu'il fût +fatigué du travail,--car la hache et la scie sont de durs outils,--soit +qu'il pensât, comme je l'ai cru souvent, à des choses que nous ne +pouvions pas comprendre. C'était, du reste, un très-bon ouvrier, +très-doux, très-exact et qui n'allait pas au cabaret trois fois par an. + +Si mon père était silencieux, ma mère en revanche parlait pour lui, pour +elle, et pour toute la famille. Comme elle avait le verbe haut et la +voix forte, on l'entendait de tout le voisinage; mais ses gestes +étaient encore plus prompts que ses paroles, et d'un revers de main +elle rétablissait partout l'ordre et la paix. Sa main était, révérence +parler, comme un vrai magasin de tapes, et la clef était toujours sur la +porte du magasin. Au premier mot que nous disions de travers, mes soeurs +et moi, la pauvre chère femme (que le bon Dieu ait son âme en son saint +paradis!) nous choisissait l'une de ses plus belles giffles et nous +l'appliquait sur la joue. + +Et croyez bien, madame, que nous n'avions pas envie de rire, car ses +mains, endurcies par le travail, avaient la pesanteur de deux battoirs. +Du reste, bonne femme, qui pleurait comme une Madeleine les jours +d'enterrement, et qui aurait donné pour mon père et pour nous son sang +et sa vie; mais quant à crier, battre et se disputer avec ses voisins, +elle n'y aurait pas renoncé pour un empire. + +Mon père, qui était la bonté même, voyait et entendait tout sans se +plaindre, se contentait de lever quelquefois les épaules,--ce qui ne +le sauvait même pas de tout reproche. Mais il était dur à la peine. Il +disait souvent: «Nous ne sommes pas en ce monde pour avoir nos aises; +et, puisque nous ne pouvons pas avoir d'enfants sans nos femmes, il faut +savoir supporter nos femmes.» On l'appelait le vieux _Sans-Souci_, parce +que jamais personne n'avait pu le mettre en colère, ni homme, ni enfant, +ni créature vivante, et qu'il n'aurait pas donné une chiquenaude, même à +un chien, excepté pour se défendre de la mort. + +Un jour, en revenant du lavoir, ma mère se sentit fort altérée et toute +en sueur. Elle but un grand verre d'eau froide, tomba malade et mourut +la semaine suivante. Mon père la mena au cimetière sans pleurer, et +revint à la maison avec mes soeurs et moi. Il nous embrassa toutes, +donna les clefs de ma mère à ma soeur aînée, qui avait déjà dix-huit +ans, s'assit dans le coin de la cheminée, et mit sa tête entre ses +mains. A dater de ce jour-là, le vieux _Sans-Souci_, qui n'avait guère +parlé jusque-là, ne parla plus du tout: il avait l'air de rêver nuit et +jour, et nous-mêmes, intimidées par son silence, nous ne parlions plus +qu'à voix basse pour ne pas l'interrompre dans ses rêves. + +Cependant mes soeurs se marièrent l'une après l'autre, quand l'âge +fut venu, et laissèrent là mon père, avec qui je restai bientôt seule. +J'avais alors dix ans, et ce fut vers ce temps-là, comme je vous le +disais en commençant, que je fis pour la première fois connaissance avec +Bernard, dit l'_Éveillé_ et le _Vire-Loup_. Car vous savez, madame, que +c'est assez la coutume chez nous de donner des surnoms aux garçons comme +aux filles, et que ces surnoms font souvent oublier le nom que nous a +donné notre père. Moi, par exemple, quoiqu'à l'église et à la mairie +l'on m'ait appelée Marie, je n'ai jamais, depuis l'âge de douze ans, +répondu qu'au nom de _Rose-d'Amour_, que les filles de mon âge me +donnaient par dérision, et que les garçons répétaient par habitude. + +Car il faut vous dire, madame, et vous devez le voir aujourd'hui, que je +n'ai jamais été jolie, même au temps où l'on dit communément que toutes +les filles le sont, c'est-à-dire entre seize et dix-huit ans. J'avais +les cheveux noirs, naturellement, les yeux bleus et assez doux, à ce +que disait quelquefois mon père, qui ne pouvait pas se lasser de me +regarder; mais tout le reste de la figure était fort ordinaire, et si +j'ajoute que je n'étais ni boiteuse, ni manchotte, ni malade, ni mal +conformée, que j'avais des dents assez blanches, et que je riais toute +la journée, vous aurez tout mon portrait. + +Du reste, on m'aimait assez dans le voisinage, parce que je n'avais +jamais fait un mauvais tour ni donné un coup de langue à personne ce qui +est rare parmi les pauvres gens, et plus rare encore, dit-on, chez les +riches. + +Il ne faudrait pas croire que je fusse le moins du monde malheureuse de +vivre avec mon père, quoiqu'il ne me dit pas six paroles par jour, si ce +n'est pour les soins du ménage, et que nous n'eussions pas toujours de +quoi vivre. Les gens qui se portent bien et qui travaillent n'ont pas +de très-grands besoins: un petit écu leur suffit pour la moitié d'une +semaine, et s'il ne suffit pas, ils prennent patience, sachant bien que +la vie est courte, que la bonne conscience est mère de la bonne humeur, +et que la gaité vaut tous les autres biens. + +Tous les soirs, après souper, dans la belle saison, j'allais me promener +avec mon père et quelques voisins dans la campagne; nous montions dans +ce bois de châtaigniers que vous connaissez et qui est sur la hauteur, +à une demi-lieue de la ville. Là, mon père se couchait sur le gazon, les +yeux tournés vers les étoiles, et moi je courais autour de lui avec les +enfants de mon âge. L'hiver, nous restions au coin du feu, tantôt chez +nous, tantôt chez le père Bernard, dit _Tape-à-l'Oeil_, afin de ménager +le bois, qui ne se donne pas dans notre pays, et qui coûte aussi cher +que le pain. + +Un soir, c'était au mois d'avril, mon père ne voulut pas venir avec +nous, et me laissa aller au bois avec plusieurs autres garçons et +filles sous la conduite de la mère Bernard, qui était une femme très +respectable et âgée. Tout en courant, je m'égarai un peu dans le bois +qui n'était pas toujours sûr; les loups y venaient quelquefois de +la grande forêt de la Renarderie, qui n'est qu'à six lieues de là. +Justement, ce jour-là des chasseurs avaient fait une battue dans la +forêt, et un vieux loup, pour échapper aux chiens, s'étant jeté dans la +campagne, avait cherché un asile dans le bois où je courais. + +J'étais seule, avec un jeune garçon plus âgé que moi de trois ans, qu'on +appelait Bernard l'_Éveillé_, lorsqu'au détour du sentier je vois venir +à moi le loup, une grande et énorme bête, avec une gueule écumante et +des yeux étincelants que je vois encore. Je pousse des cris affreux et +je veux fuir: mais le loup, qui peut-être ne songeait pas à moi, courait +pourtant de mon côté et allait m'atteindre; j'entendais déjà le bruit +de ses pattes qui retombaient lourdement sur la terre et froissaient les +feuilles des arbres dont les chemins étaient couverts depuis l'hiver, +lorsque tout à coup Bernard l'_Éveillé_ se jette au-devant de lui. Comme +il n'avait ni arme ni bâton, il quitte sa veste, attend le loup, et, le +voyant à portée, la lui jette sur la tête pour l'étouffer. + +En même temps il m'appelle à son secours; mais j'étais bien embarrassée, +et pendant qu'avec les manches de sa veste il cherchait à étouffer le +loup, je poussais des cris effrayants au lieu de l'aider. Le loup, tout +enveloppé dans la veste de Bernard, poussait de sourds hurlements, se +dressait contre lui, et cherchait à le mordre et à le déchirer. Je ne +sais pas comment l'affaire aurait fini, si les chasseurs et les chiens +qui le poursuivaient depuis plusieurs lieues n'étaient pas arrivés en +ce moment pour délivrer Bernard. Le loup fut tué d'un coup de couteau +de chasse, les chasseurs firent de grands compliments à Bernard pour son +courage, et l'on nous remit tous deux dans notre chemin. Madame, cette +petite aventure a décidé de ma vie. + +Vous devinez aisément comment Bernard fut reçu par mon père lorsqu'il +eut appris mon danger, et la manière dont il m'en avait tirée. De ce +jour-là, Bernard devint notre ami le plus cher et ne nous quitta plus, +surtout le dimanche. Il perdit son surnom de l'Éveillé pour celui de +_Vire-Loup_, qui rappelait son courage, et mon père ne fit plus une +partie de campagne sans y inviter Bernard, qui, de son côté, ne se fit +pas prier, et ne me quittait pas plus que mon ombre. + + + + + II + + +A parler sincèrement, madame, je crois que les belles demoiselles des +villes qui ont des chapeaux de velours, des crinolines, des robes +de soie, des écharpes, des cachemires, des bagues, des bracelets, et +généralement tout ce qui leur plaît et tout ce qui coûte cher, ne sont +pas moitié si heureuses que nous avant leur mariage, ni peut-être même +quand elles sont mariées; et je vais vous en dire la raison. + +S'il leur prend fantaisie d'avoir un amoureux et de courir les champs +avec lui (en tout bien tout honneur s'entend), et d'admirer la lune, et +l'herbe verte des prés, et la hauteur des arbres, et la beauté du ciel, +et les étoiles qui ressemblent à des clous d'or, et qui font rêver si +longtemps à des pays inconnus et magnifiques, on les enferme dans leurs +chambres, on tourne la clef à double tour, et on les engage à lire +l'Écriture sainte, qui est une très bonne lecture, ou l'Imitation de +Jésus-Christ. + +Et si l'on veut agir plus doucement avec elles, on leur fait de beaux +et longs sermons qui durent trois heures ou trois quarts d'heure, sur la +manière de penser, de parler, de s'asseoir, de regarder les jeunes gens +du coin de l'oeil sans en faire semblant, et d'attendre après sur des +chaises qu'ils viennent les chercher, soit pour la danse, soit pour le +mariage, et de ne pas écouter un mot de ces beaux jeunes gens si bien +gantés, cirés, frisés et pommadés, à moins que les parents n'aient connu +d'abord s'ils sont riches ou s'ils sont pauvres, s'ils ont des places +ou s'ils n'en ont pas, si la famille est convenable, et plusieurs autres +belles choses qui sont sagement inventées pour refroidir l'inclination +naturelle des deux sexes à s'aimer l'un l'autre et à se le dire. + +Tout cela, madame, est sans doute très juste, très bien arrangé et très +nécessaire pour sauver de toute atteinte la fragilité des demoiselles; +mais il faut dire aussi que ce serait à les faire périr d'ennui si elles +n'avaient la consolation de penser que leurs mères se sont ennuyées +de la même façon et n'en sont pas mortes, et qu'étant aussi bien +constituées que leurs mères, elles n'en mourront sans doute pas +davantage. + +Cependant une Anglaise qui travaillait dans le même atelier que moi +m'a souvent assuré que les demoiselles de son pays n'étaient pas plus +surveillées que nos ouvrières, qu'elles couraient les champs avec les +jeunes gens, qu'elles faisaient des parties de plaisir, et que cela ne +les empêchait pas de se bien conduire et de se bien marier. Mais, comme +vous savez, madame, chacun est juge de ses affaires, et si l'on a décidé +qu'en France les demoiselles baisseraient toujours les yeux, tiendraient +les coudes attachés au corps, ne parleraient que pour répondre et jamais +pour interroger, c'est leur affaire et non la mienne. + +Permettez-moi seulement de dire que j'aime mieux, toute pauvre qu'elle +est, la condition d'une ouvrière qui fait sa volonté matin et soir, +que celle d'une demoiselle qui aurait en dot des terres, des prés, des +châteaux, des fabriques et des billets de banque, et qui obéit toute sa +vie,--fille à son père, et femme à son mari. + +Pour moi, qui avais le bonheur de n'être pas gardée à vue, et tenue +dans une chambre comme une demoiselle, et surveillée à tout instant, et +écartée de la compagnie des garçons, ni d'aucune compagnie plaisante et +agréable, je n'attendis pas quinze ans pour avoir mon amoureux en +titre, qui, fut, comme vous pensez bien, Bernard l'_Éveillé_, Bernard le +_Vire-Loup_, mon sauveur Bernard. + +Je ne vous apprendrai rien, je crois, madame, en vous disant que nos +amours étaient la plus innocente chose du monde, et que la sainte Vierge +et les saints pouvaient les regarder du haut du Paradis, sans rougir. +Bernard avait dix-sept ans, et j'en avais quatorze. Nos amours +consistaient surtout à nous promener ensemble, le dimanche, à cueillir +des églantines le long des haies ou des noisettes et des mûres dans les +buissons, ou encore dans les grands jours,--jours de fête, ceux-là!--à +boire du lait chaud dans les villages voisins. + +Mon père qui craignait par-dessus tout de me contrarier, et qui avait +d'ailleurs confiance en moi, nous laissait souvent tête à tête dans +ces promenades. Et pourquoi aurions-nous fait du mal? Savions-nous +seulement, excepté par les discours des vieilles gens, ce que c'était +que le mal? Que pouvions-nous désirer de plus? Nous nous voyions tous +les jours, nous nous aimions, nous nous l'étions dit cent fois, nous +voulions nous marier ensemble; nos parents le voyaient et en étaient +contents; les camarades de Bernard faisaient la cour aux autres filles +de mon âge, comme lui à moi, et personne ne le trouvait mauvais: c'est +le moyen de choisir son mari longtemps d'avance, de le bien connaître, +de s'accommoder à son humeur, ou de l'accommoder à la sienne propre; +qu'est-ce qu'on pourrait reprendre à cela? + +Maris et femmes, dans notre monde tout est jeune; comme les garçons +n'ont point d'argent, ils ne peuvent pas courir après des femmes de +mauvaise vie qui leur feraient dépenser leur jeunesse et leur santé; +comme les filles en ont encore moins, et que personne n'a dix écus à +côté d'elles, elles ne pensent pas à acheter des choses qui coûtent +cher. Un bonnet blanc, une robe d'indienne, un fichu rouge ou bleu, +voilà toute la toilette. Comment la jeunesse ne serait-elle pas +heureuse? + +Aussi étions-nous heureux, Bernard et moi, parfaitement heureux, et nous +comptions bien que ce bonheur durerait toujours. Bernard était un grand +garçon, leste, bien fait, dégagé, un peu mince, qui chantait toujours, +qui riait, qui m'aimait, et qui n'avait pas deux idées en dehors de moi, +ni une volonté contraire à la mienne. Ses parents, qui étaient assez +riches (la maison et le jardin valaient bien cinq mille francs), +n'étaient pas fiers ni avares, et ils ne cherchaient pas à contrarier +ses inclinations; et quoique je n'eusse pas deux cents francs de dot à +attendre du vieux _Sans-Souci_, mon père, et que pour des pauvres gens +la différence entre nous fût énorme, son père et sa mère n'avaient pas +l'air de s'en apercevoir. Ils m'aimaient comme leur fille. + +Souvent Bernard me disait: «Ma petite Rose-d'Amour (c'était le nom que +mes amies m'avaient donné, justement parce que je n'étais pas belle), +je t'aime à la folie, et les autres ne sont rien auprès de toi. Tu es +toujours de l'avis de tout le monde, tu ne contraries personne, tu es +gaie comme un chardonneret, et si mes camarades pouvaient te voir et +t'entendre tous les jours comme je te vois et t'entends, il seraient +tous amoureux de toi. Quand tu leur parles, je sens quelque chose qui me +serre le coeur, et quand tu les regarde avec ces yeux bleus qui sont si +beaux qu'il n'y en a de pareils à la ronde, j'ai des envies de me jeter +sur eux et de leur arracher un par un tous les cheveux de la tête... Et +toi, Rose-d'Amour, comment m'aimes-tu?» + +Je répondais à mon tour: + +«Mon bon Bernard, mon cher Vire-loup, je t'aime comme je peux, +c'est-à-dire de toutes mes forces. + +--Ce n'est pas assez,» disait Bernard. + +Et nous commencions une dispute qui n'était pas près de finir, et qui +valait toujours quelque chose à Bernard, car les disputes d'amoureux ne +vaudraient guère si elles ne finissaient par un raccommodement, et le +raccommodement par un baiser. + +Pardonnez-moi, madame, de vous dire tout cela et de vous ennuyer de tous +ces détails. Hélas! c'est le temps le plus heureux de ma vie, et il me +semble, lorsque je vous le raconte, boire dans la même tasse un reste de +crème qu'on aurait oublié par mégarde. Mais ces temps heureux allaient +finir. + +Quand Bernard eut vingt ans et moi dix-sept, nos parents pensèrent +à nous marier. Le vieux _Sans-Souci_ commençait à s'inquiéter de nos +amours, pourtant si innocentes, et, n'eût été la conscription, il +nous aurait mariés tout de suite; mais vous savez ce que c'est que la +conscription, et comme elle dérange souvent la vie la mieux réglée et +les projets les mieux établis. Pouvais-je épouser Bernard pour le voir +s'enrôler six mois après, prendre le sac et le fusil, et passer sept +ans aux pays lointains? Il fut donc décidé que nous attendrions ce terme +fatal avant de nous marier. + +Ce n'est pas sans délibérer beaucoup qu'on prit cette résolution. Comme +les parents de Bernard étaient riches et avaient dans leur maison +trois locataires qui payent chacun cent francs, il aurait été facile +de trouver un remplaçant à mon pauvre Bernard; car si l'argent est bien +précieux aux pauvres gens, encore vaut-il mieux donner son argent que +ses enfants. D'ailleurs, cette année-là, les remplaçants étaient fort +chers, vous vous en souvenez, madame: c'était en 1840, et l'on disait +chez nous que ceux qui partiraient cette année-là seraient tués à la +guerre comme au temps du grand Napoléon, et qu'il n'en échapperait pas +un sur dix, et que ceux qui reviendraient dans leurs foyers seraient +estropiés à jamais. + +Quand on nous dit tout cela, et que les remplaçants coûteraient au moins +trois mille francs pièce, la somme était si grosse qu'elle fit reculer +les parents de Bernard, et qu'il fut résolu qu'on s'en remettrait +au hasard, et qu'on ne prendrait aucune précaution contre le mauvais +numéro. Je ne sais pas ce que pensa Bernard; mais il fit bonne +contenance devant moi et me dit: «Rose-d'Amour, compte sur moi comme +je compte sur toi, et ne crains rien. S'il faut partir, je partirai, je +resterai sept ans en Afrique, ou en Allemagne, ou en Italie; mais dans +le pays où l'on m'enverra, je ne penserai qu'à toi, je n'aimerai que +toi, et si tu m'aimes encore dans sept ans nous serons heureux tout +comme aujourd'hui, foi de Bernard!» Je le crus sur parole, mais je ne +pus m'empêcher de pleurer. Sept ans! Hélas! madame, quand on est jeune +et qu'on aime, sept ans, c'est la vie entière. + +Parmi les larmes, je ne pus m'empêcher de dire: «Ah! la maudite +conscription!» Sur quoi mon père, le vieux _Sans-Souci_, me dit en me +prenant sur ses genoux: «Mon enfant, c'est la loi. Ce n'est pas nous qui +l'avons faite, mais que veux-tu? c'est la loi... Et après tout, Bernard, +s'il y a guerre, tu reviendras peut-être colonel, ou général, ou +maréchal comme au temps de l'autre». + +Pauvre père! il cherchait à me consoler, mais je voyais bien sa +tristesse qui était peut-être plus forte que la mienne parce que les +vieilles gens désespèrent aisément de tout; les jeunes, au contraire, +croient toujours que le bon Dieu va venir à leurs secours. + +Enfin arriva le jour du tirage, et mon pauvre Bernard, plus mort que +vif, s'en alla tirer le billet de l'urne. 19? Ah! madame, quand nous +vîmes ce malheureux numéro, je sentis mon coeur défaillir, et je serais +tombée à la renverse au milieu de la salle où se faisait le tirage, si +mon père ne m'avait pas soutenue. Bernard s'avança vers nous: + +«Eh bien! ma pauvre Rose-d'Amour, dit-il tout pâle, c'est fini: je vais +partir. + +--Tu vas partir, lui répondit assez rudement mon père, mais tu ne vas +pas mourir. Allons, donne-lui le bras et ramène-la à la maison». + +Quel retour! Il me semblait voir Bernard pour la dernière fois. Vous +auriez cru assister à un enterrement. + +«Encore s'il était borgne ou bossu! disait toujours mon père, qui +faisait semblant de rire pour secouer notre tristesse. Mais non, ce +gaillard-là est droit comme un I, il est joli garçon, il ferait trois +lieues à l'heure: jamais le gouvernement ne voudra s'en priver pour toi, +ma pauvre enfant.» + +Le soir, on délibéra dans les deux familles sur ce qu'il fallait faire. + + + + + III + + +Bernard et moi nous assistions au conseil. + +«Ah! dit le père Bernard, il est bien dur de travailler toute sa vie +et d'amasser avec beaucoup de peine quatre ou cinq mille francs pour en +faire cadeau au gouvernement ou n'importe à qui, quand on est vieux et +quand on ne peut plus travailler». + +Mon père, qui était là, ne répliqua rien. Comme il n'avait pas de dot +à me donner, il était trop fier pour engager les parents de Bernard à +faire donner un remplaçant à leur fils. Ce fut la mère de Bernard qui +répondit à son mari. + +«Écoute, mon vieux. Ces trois mille francs qu'il nous faudra donner nous +mettront sur la paille, c'est vrai; mais aimerais-tu mieux que Bernard +partît pour l'armée, qu'il tint un fusil dans les mains, qu'il allât +tuer l'ennemi, qu'il en fût tué ou estropié, pendant que nous jouirions +ici bien tranquillement de l'argent gagné, et que nous aurions de bonne +viande à manger et de bon vin à boire tous les jours que Dieu nous +donne? + +A chaque bouchée ne penserais-tu pas que Bernard est là-bas, qu'il a +froid, qu'il a faim peut-être, qu'on nous le tue? Et cette pensée ne +te couperait-elle pas l'appétit? Pour moi, je suis vieille, infirme, je +n'ai pas longtemps à vivre, je n'ai pas d'autre enfant que Bernard, et +je veux voir les siens avant de mourir. Qu'il en coûte ce qu'il pourra, +il faut lui donner un remplaçant. + +--Comme tu voudras, dit le vieux. Crois-tu que je n'aime pas Bernard +autant que toi, et que je n'ai pas envie de voir une demi-douzaine de +marmots grimper sur mes genoux et me tirer les cheveux et la barbe? +Va, va, je ne regrette pas plus mon argent que toi. Allons, viens +ici, Bernard, et toi, ma petite Rose-d'Amour, ne pleure pas comme une +fontaine, tu auras ton amoureux. C'est convenu: embrassez-vous, et que +ce soient là vos fiançailles. Demain, je vais chercher quelqu'un à qui +je puisse vendre ma maison. + +--Mais je ne veux pas que tu la vendes! s'écria mon pauvre Bernard. Je +ne veux pas que ma mère et toi vous soyez ruinés pour moi. Je partirai. +Rose-d'Amour m'attendra, je le sais; je reviendrai à cheval et avec des +épaulettes comme un seigneur, et nous nous marierons dans sept ans comme +Jacob et Rachel. + +--Tais-toi, dit le père, et ne parle ni de Rachel ni de Jacob, ni de +sept ans. Je veux voir ton premier-né l'année prochaine, et si Rose +d'Amour manque à nous le donner, je me fâcherai tout de bon. Allons, à +quinze jours la noce. Est-ce décidé, vieux _Sans-Souci_? + +--Si ça plaît aux enfants, répondit mon père, je ne suis pas pour les +contrarier». + +Vous croyez, madame, que j'allais être la plus heureuse des femmes? +Attendez la fin. Ah! la tuile tombe toujours sur celui qui ne l'attend +pas. + +Huit jours avant celui qui était fixé pour notre mariage, le père +Bernard avait trouvé un bourgeois qui consentait à lui prêter trois +mille francs hypothéqués sur la maison et le jardin, qui en valaient à +peu près deux fois autant. Aussitôt, il vint chez nous, le soir, pour +nous annoncer cette bonne nouvelle. + +«Eh bien! vieux _Sans-Souci_, dit-il, l'affaire est faite, et Bernard +va se marier. C'est Malingreux qui les prête. Tu connais Malingreux, ce +petit homme sec, avec un nez de fouine, qui est une si bonne pratique +pour les huissiers? Quand je dis qu'il les prête, c'est une manière de +parler, car il ne déboursera pas un centime, mais il me les fait prêter +par un propriétaire, à 5 pour 100. Ce n'est pas trop cher, hein, pour +Malingreux? + +--Ma foi, dit mon père, je ne l'en aurais pas cru capable. + +--Oui, mais le propriétaire lui-même, qui ne les a pas, est obligé de +les emprunter à un notaire, à 6 pour 100. + +--Six et cinq, ça fait onze, dit mon père. + +--Oui, onze et trois pour la peine de Malingreux, cela fera quatorze, +sans comprendre les renouvellements. Enfin, Bernard est sauvé de la +conscription, c'est tout ce que nous voulions. Ce sera à lui et à +Rose-d'Amour de regagner ma pauvre maison, et d'économiser jour et nuit. +Et maintenant viens, _Sans-Souci_. Veux-tu venir avec nous faire une +partie à Saint-Sulpice? Nous dînerons au cabaret avec toute la famille, +excepté ma femme, qui ne peut pas aller si loin. Rose-d'Amour et Bernard +seront bien aises de se promener ensemble.» + +Le lendemain nous partions huit ou dix, ensemble, à pied, pleins de joie +comme pour une noce. J'avais pris le bras de Bernard, et nous marchions +les premiers à plus d'un quart de lieue en avant. Jamais nous n'avions +été si gais. Pensez un peu, madame, si jeunes, si heureux, contents +de nous-mêmes, de nos parents, de nos amis, du bon Dieu et de toute +la nature, délivrés d'ailleurs de toute inquiétude pour l'avenir, nous +étions dans un de ces jours qu'on ne rencontre pas trois fois dans la +vie. + +Saint-Sulpice est un village de quarante ou cinquante maisons, à +deux lieues de chez nous. Derrière chaque maison sont des près et des +chènevières. Au milieu du village est une grande place avec une belle +église, consacrée à saint Sulpice, un saint à qui l'on a coupé la tête +dans les anciens temps, et dont les reliques font encore des miracles. +Tout le village est très-beau et bien situé sur le penchant de la +montagne. Les prairies sont les meilleures du département, on les fauche +trois fois par an, et les boeufs si beaux que j'entends dire qu'on les +envoie à Paris, pour être servis sur la table de l'empereur. Vous savez +mieux que moi, madame, si l'on m'a dit la vérité. + +La plus belle maison du village est un grand cabaret, toujours plein le +dimanche, et où les gens de la ville vont quelquefois dîner comme les +gens de la campagne. On y trouve toujours des pâtés, du veau rôti, des +fruits, du lait, du vin d'Auvergne, de la bière et du cassis: et comme, +à cause des chemins qui sont très mauvais dans nos montagnes, il est +plus commode d'aller à pied, on a toujours faim et soif en arrivant. + +Nous n'étions pas, vous pensez bien, pour faire autrement que les +autres, et nous ne tardâmes pas beaucoup à nous mettre à table. On but +et l'on mangea comme à la noce; et de fait, c'était notre noce qu'on +célébrait. Après dîner on dansa de toutes ses forces. Nous avions amené +un vieux joueur de violon qui nous joua les plus belles bourrées du +pays, et nous fit sauter comme des Basques, ou comme des tanches dans la +friture. Peu à peu on s'échauffa de telle sorte, que les plus vieux se +mirent de la partie et voulurent danser comme les autres. + +Le vieux _Sans-Souci_ lui-même ne se fit pas prier: on invita les +paysans et les paysannes qui étaient là et qui nous regardaient, à +danser avec nous, et bientôt toute la commune, le maire en tête, se mit +en branle, et commença à faire un tel vacarme qu'on n'entendait pas le +son des cloches qui appelaient les paroissiens à vêpres. + +Pour moi, je dansais de mon mieux avec Bernard sans que personne +s'occupât de nous, tant le tumulte et les cris de joie empêchaient de +rien remarquer. + +Quant au père de Bernard, il était d'une gaieté folle; le vin et la +danse avaient réjoui sa vieillesse, il parlait de ses petits-enfants et +chantait des chansons à boire. Enfin la nuit vint, et nous retournâmes à +la ville. + +Comme nous arrivions, nous vîmes une grande flamme s'élever au-dessus +du faubourg. C'était la maison de Bernard qui brûlait. Sa mère, restée +seule et infirme, avait, sans y penser, mis le feu aux rideaux de son +lit. On l'avait sauvée à grand'peine. La rivière était loin, on n'eut +pas d'eau pour l'incendie, et la maison fut brûlée tout entière sans +qu'on put en retirer une chaise. + +«Allons, dit le père Bernard, plus de maison, plus d'hypothèque; plus +d'hypothèque, plus d'argent; plus d'argent, plus de remplaçant, plus +de Bernard. Mes enfants, il faut vous séparer, Bernard partira dans dix +jours. Ma pauvre Rose, vos amours sont finies pour l'éternité, à +moins que vous n'attendiez ce garçon pendant sept ans; et sept ans, +croyez-moi, c'est beaucoup.» + +Bernard ne dit pas un mot: on aurait cru que le tonnerre venait de +tomber sur sa tête. Pour moi, je me sauvai dans ma chambre, et je +pleurai toute la nuit. + +Le vieux _Sans-Souci_, qui s'inquiétait d'entendre mes sanglots à +travers la cloison, se leva au milieu de la nuit et m'embrassa en +disant: + +«Pauvre Rose!» + +Il était loin de connaître tout mon malheur! Hélas! madame, à l'insu de +nos parents, nous étions déjà mariés devant Dieu, et, depuis quelques +jours, je n'avais plus rien à refuser à Bernard. + + + + + IV + + +Jusque-là, madame, je n'avais jamais eu l'ombre d'un regret ni d'un +remords. A partir de cette fatale journée, je n'eus pas un moment de +repos intérieur. Je voyais mon bonheur détruit, mon mari perdu, et, ce +qui était pire encore, je n'avais même pas la consolation d'une bonne +conscience. Ma vie était gâtée, je le voyais, je le sentais, et quoique +personne ne le sût, excepté Bernard, je n'osais lever les yeux sur +personne; il me semblait qu'on y aurait lu ce que je voulais me cacher +à moi-même. Enfin, je commençai à avoir honte de moi-même. Avoir honte, +madame, n'est-ce pas le pire tourment qu'on puisse souffrir en ce monde? + +Cette douleur était d'autant plus vive que Bernard, son père et sa mère +étant sans asile à cause de l'incendie de leur maison, furent obligés de +venir habiter pendant quelque temps dans celle de mon père, et que je me +trouvai tous les jours, matin et soir, en face de Bernard. Moi, si vive +autrefois, si gaie, je me sentais triste à tout moment et je ne disais +pas trois paroles par jour. Mon père lui-même finit par s'en étonner et +par en chercher la cause, car il voyait bien qu'il y avait au fond de ce +silence quelque chose de plus que la tristesse de voir partir Bernard. +Il me fit plusieurs questions, mais je n'osai répondre, je n'osai +surtout lui dire la vérité. Et d'ailleurs, quel remède? + +Ce qui vous étonnera peut-être, c'est que Bernard lui-même paraissait +presque aussi confus que moi de la faute que nous avions commise. +Soit qu'il commençât d'en craindre les suites, soit qu'il devinât ma +tristesse et ma honte et qu'il se reprochât d'en être cause, soit +enfin qu'il fût entièrement occupé de l'idée de partir et de me quitter +peut-être pour toujours, il reprit avec moi le ton et les manières d'un +frère, comme auparavant. + +Enfin, il reçut l'ordre de partir et de rejoindre son régiment. Cette +nouvelle, que nous attendions tous les jours, fut cependant pour nous +comme le coup de la mort. Sa vieille mère poussait des cris déchirants: + +«Ah! malheureuse! disait-elle, c'est moi qui l'égorge et qui le tue! +C'est moi qui ai brûlé la maison, c'est moi qui envoie mon fils à la +mort!» + +Et s'adressant à son mari: + +«C'est ta faute aussi vieux fou, vieux propre à rien, qui ne penses tout +le long du jour qu'à boire, manger, dormir et te promener! Tu avais bien +besoin d'inventer cette promenade de Saint-Sulpice et ces dîners, et de +courir les cabarets, et de vider les bouteilles, et de danser comme un +pantin, à ton âge! Quand on pense qu'il a cinquante-cinq ans, l'âge de +Mathusalem, et que monsieur veut encore danser dans les prés avec toutes +les filles du canton! Sans-coeur, va! + +--Ma femme, dit le vieux Bernard, je n'ai que cinquante-trois ans. + +--Cinquante-trois ou soixante-dix, n'est-ce pas la même chose, vieux +sans cervelle, vieux mange-tout! + +--Eh! pauvre mère! dit Bernard. + +--Tais-toi, dit-elle, ce n'est pas à toi de m'apprendre à parler. Je +ne suis pas encore folle, n'est-ce pas, ni imbécile, pour recevoir des +conseils de mes enfants. + +--Allons, voisine..., interrompit mon père. + +--Et vous aussi, vieux _Sans-Souci_, qui avez toujours la pipe à la +bouche et qui avez fait mourir votre femme de chagrin, faut-il encore +que vous veniez vous mêler des affaires de tout le monde? C'est assez +d'avoir renversé votre soupe, voyez-vous; il ne faut pas venir encore +cracher dans celle des autres. Ce n'est pas parce que nous ne sommes +plus riches comme auparavant qu'il faut croire que vous me ferez la loi. +Pauvreté n'est pas vice, voyez-vous, vieux _Sans-Souci_, et les Bernard +ont toujours eu la tête près du bonnet; et il ne faut pas croire qu'il +n'y a qu'une fille ici et que Bernard n'en trouverait pas d'autre à +épouser: car, pour les filles, nous en avons, Dieu merci, par douzaines, +et, toute brûlée qu'est ma maison, Bernard n'est pas encore un parti à +dédaigner, et je connais des filles d'huissier qui s'en lécheraient les +doigts bien volontiers; mais il n'est pas fait pour leur nez.» + +A ces mots, mon père se mit à bourrer tranquillement sa pipe en faisant +signe du coin de l'oeil au père Bernard. + +«Oui, oui, j'entends bien vos signes, vieux sans-coeur, vieux +_Sans-Souci_, dit-elle. Vous avez l'air de dire à Bernard: Laisse couler +l'eau, ou: Autant en emporte le vent, car vous vous entendez tous entre +hommes comme larrons en foire. Au lieu de pleurer comme moi mon pauvre +Bernard et de le tirer d'embarras et du service militaire, vous fumez +là vos pipes comme des va-nu-pieds. Eh bien! c'est moi qui le sauverai, +moi, sa mère. + +--Comment? dit le vieux Bernard. + +--J'irai chez le maire, j'irai chez le sous-préfet, j'irai chez le +préfet, chez le général, s'il le faut, mais je ne laisserai pas emmener +mon enfant, car ils vont me l'emmener et me le faire tuer en Afrique, +pour sûr. + +--Va! dit le père. + +--Oui, va, c'est bientôt dit. Et comment veux-tu que j'aille? Est-ce que +je les connais, moi, ces gens-là et ces seigneurs? Mais tu me laisses +toujours la besogne sur le dos, grand fainéant, et tu engraisses là au +coin du feu, les mains dans les poches, pendant que je trotte et que je +cours par les chemins, sous la pluie, le vent et la neige; cherchant le +pain de la famille. + +--Alors n'y va pas, reprit le vieux Bernard. + +--Oui, n'y va pas! Et si je n'y vais pas, qui donc ira? Est-ce toi, +vieille poule mouillée, homme de carton, boeuf au pâturage? Et tu auras +le coeur et le front de laisser partir notre enfant, notre dernier +enfant, le seul qui nous soit resté de quatre que j'ai nourris! Pauvre +Bernard, pauvre ami, soutien de ma vieillesse, qui donc t'aimera, +puisque ton père te jette là au coin de la borne comme une vieille +casquette?» + +Les deux hommes se levèrent et allèrent s'asseoir sur un banc devant la +porte pour fumer tranquillement leurs pipes; mais leur tranquillité ne +fit qu'irriter davantage la pauvre femme, qui se mit à dire que tout le +monde l'abandonnait, qu'elle le voyait bien, qu'on ne lui parlait même +plus, qu'elle était bonne à porter en terre, que le plus tôt serait le +meilleur, et qui, finalement, fondit en larmes et embrassa Bernard en +sanglotant pendant plus d'une heure. + +A ce moment, les forces lui manquèrent. Elle se jeta sur son lit et +s'endormit. C'était le moment que nous attendions, Bernard et moi, sans +nous le dire. Nos pères étaient rentrés et s'étaient couchés aussi; +car le chagrin même ne pouvait pas leur faire oublier le travail du +lendemain, et les pauvres gens, par bonheur, ont trop d'affaires pour se +lamenter éternellement, comme ceux qui ont des rentes et du loisir. + +Je menai Bernard dans ma chambre. Il s'assit sur la table et moi sur une +chaise à côté de lui. Si vous trouvez, madame, que c'était une démarche +bien hardie, il faut penser que cette entrevue était la dernière, que +nous ne devions pas nous retrouver avant sept ans, que nous avions +mille choses à nous dire pour lesquelles il ne fallait pas de témoin, et +qu'enfin je lui avais, par malheur, donné des droits sur moi. Au reste, +il n'était pas disposé à en abuser ce soir-là, car nous nous sentions +tous deux le coeur serré, et nous retenions à peine nos larmes. + +«Rose, ma chère Rose, me dit-il dès que nous fûmes assis, c'est la +dernière fois que je te parle, il ne faut pas que tu me caches rien. +M'aimes-tu comme je t'aime et comme je t'aimerai toujours? M'aimes-tu +assez pour attendre mon retour sans inquiétude, et de me jurer de ne pas +te marier et de n'écouter les discours de personne pendant tout ce long +temps? Dis, m'aimes-tu assez pour cela?» + +Tout en parlant il serrait mes mains dans les siennes avec une force et +une tendresse extraordinaires. + +«Oui, je t'aime assez pour t'aimer éternellement, dis-je à mon tour. + +--Pense, reprit-il, que j'ai vingt ans aujourd'hui, et que j'en aurai +vingt-sept et toi vingt-quatre à mon retour. Pense que ce temps est bien +long, qu'il viendra peut-être beaucoup de gens pour te regarder dans +les yeux, pour te dire que tu es belle, que je suis loin et que je ne +reviendrai jamais; pense... + +--J'ai pensé à tout, lui dis-je. Mais toi, veux-tu jurer de m'être +toujours fidèle, d'avoir en moi une confiance entière, non pas seulement +aujourd'hui, ni demain, mais tous les jours de l'année, et dans deux +ans, et dans dix ans, et durant la vie entière? Veux-tu jurer de ne +croire personne avant moi, quelque chose qu'on puisse te dire de ma +conduite, quelque parole qu'on puisse te rapporter? + +--Je le jure! + +--Pense à ton tour qu'il est bien facile de dire du mal d'une honnête +fille, qu'il ne faut qu'un mot d'une mauvaise langue et qu'un mensonge +pour la déshonorer, qu'il se fait bien des histoires dans le pays et +qu'on pourra me mettre dans quelqu'une de ces histoires. Es-tu bien +résolu et déterminé à n'écouter rien de ce qu'on pourra te dire contre +moi, à moins que tu ne l'aies vu de tes deux yeux; et veux-tu jurer, si +l'on te fait quelque rapport, quand ce rapport viendrait de ton père ou +de ta mère, ou des personnes que tu respectes le plus, de me le dire à +moi avant toute chose, afin que je puisse me justifier et confondre le +mensonge? + +--Je le jure! Et maintenant, Rose, nous sommes mariés pour la vie. +Prends cet anneau d'or que j'ai acheté aujourd'hui pour toi; et si je +manque à mon serment, que je meure!». + +Je ne répéterai pas, madame, le reste de notre conversation. Nos parents +mêmes auraient pu l'écouter sans nous faire rougir, et Bernard évita +avec soin tout ce qui aurait pu me rappeler la faute que nous avions +commise. Moi-même je n'osai y faire la moindre allusion, par un +sentiment de pudeur que vous comprendrez aisément. Hélas! il était bien +tard pour me garder. + +Le lendemain, Bernard partit avec les conscrits de sa classe et alla +rejoindre son régiment. + +Dès qu'il fut parti, je me trouvai seule comme dans un désert. Je +sentais que mes vrais malheurs allaient commencer. + + + + + V + + +Cependant, comme après tout il faut vivre, et comme les pauvres gens ne +vivent pas sans manger, et comme ils ne mangent pas sans travailler, et +comme il fait froid en hiver, ce qui oblige d'avoir des robes de laine, +et chaud en été, ce qui oblige d'avoir des robes de coton, et comme les +robes de laine coûtent fort cher, et comme on ne donne pas pour rien +les robes de coton, je me remis à travailler comme à l'ordinaire, dès le +lendemain du départ de Bernard. + +Ce ne fut pas sans une amère tristesse. Bien souvent je baissais la tête +sur mon ouvrage, et je m'arrêtais à rêver de l'absent, et à me rappeler +les dernières paroles qu'il m'avait dites et les derniers regards qu'il +m'avait jetés en partant le sac sur le dos; mais le contre-maître de +l'atelier ne tardait pas à me réveiller, et je reprenais mon travail +avec ardeur. + +Car il faut vous dire, madame, que je travaillais dans un atelier +avec trente ou quarante ouvrières. Chacune de nous avait son métier et +gagnait à peu près soixante-quinze centimes. Pour une femme, et dans ce +pays, c'est beaucoup; car les femmes, comme vous savez, sont toujours +fort mal payées, et on ne leur confie guère que des ouvrages qui +demandent de la patience. + +Quinze sous par jour! pensez, madame, si nous avions de quoi mener les +violons; encore faut-il excepter les dimanches, où l'on ne travaille +pas, les jours de marché, où l'on ne travaille guère, et les jours où +l'ouvrage manque, ce qui arrive au moins trois semaines par an. Quand +nous avons payé le propriétaire, le boulanger, le beurre, les légumes +et les pauvres habits que nous avons sur le corps, jugez s'il nous reste +grand'chose et si nous pouvons faire bombance. + +Et ce n'est rien encore quand on vit seule ou qu'on n'a pas des enfants +à élever et des parents infirmes à soutenir; mais s'il faut élever les +enfants (et peut-on les laisser seuls avant l'âge de douze ans?) et +travailler en même temps, l'argent du ménage sort presque tout entier de +la poche du mari. + +Pour moi, qui n'avais ni parents à soutenir, puisque mon père était +encore droit et vigoureux, ni enfants à élever, je me trouvais encore +l'une des plus riches et des plus favorisées de l'atelier. Quoique la +besogne que nous faisions ne fût pas des plus propres, et que parmi la +laine et la poussière il y eût bien des occasions de se salir, je savais +m'en garantir, et mon bonnet toujours blanc et noué avec soin sous le +menton faisait l'envie de mes camarades. «Rose-d'Amour fait la +coquette, disait-on; Rose-d'Amour a mis des brides bleues à son bonnet; +Rose-d'Amour veut plaire aux garçons.» Et le contre-maître de la +fabrique commença à me parler d'un ton plus doux qu'à toutes les autres, +et à me faire des compliments sur mes beaux yeux, et à me dire qu'il +m'aimait de tout son coeur, et qu'il ne tiendrait qu'à moi d'avoir +de plus belles robes et de plus beaux fichus que pas une fille de +l'atelier, et enfin à vouloir m'embrasser publiquement, par forme de +plaisanterie. + +Là, madame, je me fâchai. Je ne puis pas dire que ses premiers +compliments m'eussent fait de la peine, car enfin l'on est toujours +bien aise d'entendre dire qu'on est jolie, surtout quand on n'a pas eu +souvent occasion de l'entendre; et franchement, excepté Bernard, les +garçons ne m'avaient pas gâtée jusque-là par leurs louanges. Mais quand +je vis où le contre-maître voulait en venir, je fus indignée de sa +conduite, et lorsqu'il m'embrassa, je le repoussai fortement, ce qui +l'obligea de s'asseoir brusquement sur un sac de laine pour se garantir +de tomber en arrière, et, comme on dit chez nous, les quatre fers en +l'air. + +Ce commencement, qui aurait dû le décourager, ne fit que l'exciter +davantage. Le contre-maître, madame, était un gros homme de quarante +ans, laid comme les sept péchés capitaux, qui était marié, qui sentait +l'eau-de-vie et qui était horriblement brutal. Très souvent, par pure +plaisanterie, il nous donnait des coups de poing dans le dos, ou des +coups de pied, ou des tapes sur l'épaule à assommer un boeuf. Ensuite il +riait de toutes ses forces. Encore ne fallait-il pas se plaindre, car +il était alors tout prêt à recommencer; et si l'on se plaignait au +fabricant, il ne faisait qu'en rire, disant que cela ne le regardait +pas et que nous saurions toujours bien nous accommoder avec le +contre-maître, et qu'il ne fallait pas tant faire les renchéries, et +toutes sortes de choses que je ne vous rapporterais pas, tant elles sont +difficiles à croire. + +Cependant, grâce au ciel, j'aurais encore assez bien supporté ses +bourrades; mais pour ses caresses, madame, c'était à n'y pas tenir. +Comme il savait par les autres filles de l'atelier l'histoire de +mes amours avec Bernard,--car le pauvre Bernard avait pris tous ses +camarades pour confidents, et ne leur avait rien caché, excepté ce que +j'aurais voulu oublier moi-même,--il commença à me dire que Bernard +ne reviendrait jamais, qu'il en conterait à toutes les filles qu'il +pourrait rencontrer, qu'il était parti pour l'Afrique, et que dans ce +pays-là nos soldats ramassaient les mauricaudes au boisseau, qu'il n'y +avait qu'à se baisser et prendre, que Bernard n'était certainement pas +homme à faire autrement que les autres, que j'en serais pour mes frais +de fidélité, et qu'il était bien dommage qu'une fille aussi jolie et +aussi aimable que moi fût perdue pour la société. + +Je le laissai parler tout son soûl sans lui rien répondre, et je +continuai tranquillement mon travail. Ses discours ne faisaient rien +sur moi, car j'étais bien résolue à n'aimer jamais que Bernard et +à l'attendre éternellement. Les autres filles de l'atelier, un peu +jalouses d'abord de la préférence du contre-maître, commencèrent, en +voyant ma résistance, à se moquer de lui, et son caprice devint une +sorte de fureur. + +«Mon pauvre Matthieu, disait l'une, tu perds ton temps; Rose-d'Amour ne +pense qu'à son bel amoureux; elle ne t'aimera jamais. + +--Et pourquoi ne m'aimerait-elle pas, petit tison d'enfer, petit serpent +en jupons? Tu m'as bien aimé, toi qui parles. + +--Moi? + +--Oui, toi; et tu m'en as donné des marques l'année dernière. + +--Oh! le menteur.» + +Voilà ce qui se disait dans l'atelier, et beaucoup d'autres paroles plus +libres que je n'oserais vous répéter ici. Hélas! madame, on nous élève +si peu et si mal! Dès que nous sommes nées, il faut marcher; dès que +nous marchons, il faut aller à l'atelier; la moitié, que dis-je? les +trois quarts d'entre nous n'ont jamais vu l'intérieur d'une école. +Comment saurions-nous ce qu'il faut dire et ce qu'il faut faire, si l'on +ne nous l'enseigne pas? Ah! les demoiselles qui sont riches, qui sont +bien vêtues, bien chaussées, bien couchées, conduites en classe dès le +matin et ramenées le soir, qui apprennent à lire, à calculer, à prier +Dieu, à faire de la musique,--ces demoiselles-là sont bien heureuses +en comparaison de nous qui naissons au hasard, vivons par miracle et +mourons si souvent sans secours. + +Les discours du contre-maître, dont il ne se cachait guère, car ce sont +choses trop communes dans les ateliers pour qu'on en fasse mystère, et +le soin que je prenais de me taire et de me tenir toujours éloignée de +lui, me firent d'abord une grande réputation de vertu, et l'on commença +à me citer en exemple aux autres filles du quartier, ce qui ne laissa +pas de les exciter un peu contre moi. + +Vers ce temps-là, c'est-à-dire à peu près trois ou quatre mois après le +départ de Bernard, un matin, je me sentis toute changée et je m'aperçus +que j'étais grosse. Hélas! madame, c'était le juste châtiment de Dieu et +la juste punition de n'avoir pas su me garder contre Bernard. + +A cette découverte un froid glacial s'empara de tout mon corps et je +me sentis prête à mourir. Pensez à cette horrible situation. J'étais +grosse, et mon amant se trouvait si éloigné de moi qu'il ne pouvait +même me donner de ses nouvelles et que je ne savais s'il pourrait jamais +revenir. Encore s'il avait été là! il m'aurait soutenue, encouragée, +épousée, aimée du moins. Mais non, tout se réunissait contre moi, et je +ne vis d'abord à mon malheur d'autre remède que la mort. + +Oui, madame, je vous le jure, ma première pensée fut de me jeter dans +la rivière; car de paraître devant mon père qui m'aimait tant, qui ne +pensait qu'à moi, qui aurait donné pour moi sa vie je n'osais d'abord en +soutenir l'idée. + +Ce qui rendait mon malheur plus affreux, c'est que je n'osais en parler +à personne; car, vous le savez, madame, dans un pareil embarras, on +n'est pas seulement malheureux, on est encore plus ridicule. J'entendais +par avance les cris et les plaisanteries de mes camarades de l'atelier, +de celles surtout dont la conduite n'avait pas été bonne, et à qui +l'on me citait pour modèle. Je voyais l'odieuse figure de Matthieu le +contre-maître, et je les entendais dire en riant: + +«Eh bien! Rose-d'Amour, te voilà donc _embarrassée_! La voilà, cette +Rose-d'Amour, cette sainte-n'y-touche, cette hypocrite qui faisait tant +la vertueuse et qui ne se serait pas laissé baiser le bout des doigts +par un garçon, la voilà qui va faire des layettes et occuper la +sage-femme. Va-t-on sonner les cloches pour le baptême, et faudra-t-il +faire un carillon exprès?». + +Dans cette inquiétude horrible, je ne vis qu'une seule personne en qui +je pusse avoir confiance; c'était la mère de Bernard. + +Elle seule pouvait excuser ma faute: elle m'aimait, elle avait longtemps +désiré notre mariage. L'enfant, après tout, était son petit-fils, elle +ne pouvait en douter, et si elle me condamnait, elle ne pourrait pas du +moins condamner son petit-fils. D'ailleurs, il ne me restait pas d'autre +moyen de salut, et j'aurais mieux aimé vingt fois--je vous l'ai dit--me +jeter tête baissée dans la rivière que d'en parler moi-même à mon père. + +Le soir même, j'allai la trouver. Depuis quelque temps, elle avait +quitté notre maison, et rebâti la sienne avec beaucoup de peine et en +empruntant quelque argent à gros intérêts. Elle était assise au coin du +feu, quand j'entrai, et venait de manger sa soupe. + +«Entre, dit-elle, ma pauvre Rose-d'Amour, entre, mon homme n'y est pas, +et tu apportes toujours la joie partout où tu vas. Eh bien! as-tu des +nouvelles de Bernard? + +--Non, lui dis-je en l'embrassant. + +--Ni moi non plus. Ah! quel dommage de ne pas savoir lire et écrire +comme un savant. Je lui écrirais et je le forcerais bien d'écrire, ce +paresseux, car enfin, il a été à l'école, lui, et il lit couramment dans +tous les livres. Où est-il maintenant? On m'a dit que son régiment +avait quitté Strasbourg et qu'on l'envoyait en Afrique pour baptiser les +Bédouins. + +Ah! les gueux! ils me le tueront. On dit aussi qu'il fait si chaud +là-bas qu'on y fait cuire la soupe au soleil, que les hommes y sont +noirs comme des taupes, et qu'il y a des oranges aux arbres comme chez +nous des prunes aux pruniers; mais ces gens-là sont si menteurs, ceux +qui reviennent de là-bas, et ils savent bien qu'on n'ira pas voir s'ils +ont menti.» + +Pendant qu'elle parlait, je regardais le feu en cherchant un moyen de +lui expliquer pourquoi j'étais venue; mais au moment de commencer, +je sentais mon gosier se sécher et mon coeur battre si fort que j'en +entendais les battements. + +«Mère, lui dis-je en mettant mes bras autour de son cou, comme j'en +avais l'habitude,--car de tout temps elle m'avait montré beaucoup +d'amitié,--mère, je voudrais te dire un secret, mais je n'ose.» + +Au mot de secret, ses yeux brillèrent comme deux charbons allumés. + +«Parle, dit-elle, tu sais bien que l'on m'appelle _Bouche-Close_ dans la +famille.» + +C'était justement tout le contraire, mais enfin je n'avais pas d'autre +ressource. + +«Eh bien! lui dis-je en faisant un violent effort, mère, vous aurez +bientôt un petit-fils. + +--Que dis-tu? malheureuse?» + +Alors je lui racontai tout ce qui s'était passé entre son fils et moi. +Elle écouta sans m'interrompre ce triste récit, qui ne fut pas bien +long, comme vous pouvez croire, car l'émotion où j'étais me coupait à +chaque instant la parole. Enfin, quand j'eus tout dit, elle se leva de +nouveau et me cria: + +«Ah! malheureuse, qu'as-tu fait? Que va dire ton père? + +--Mon père n'en sait rien, et c'est vous que je veux prier de lui dire. + +--Ah! malheureuse! malheureuse! tu avais bien besoin d'aller au +bois avec Bernard! N'aurais-tu pas dû l'empêcher de te suivre, ou le +repousser bien loin? Ah! mon Dieu! qu'allons-nous devenir? + +Bernard est en Afrique et ne reviendra jamais, et voilà ma pauvre +Rose-d'Amour qui est sa femme et qui ne sera jamais mariée. Ah! mon +Dieu! comment vais-je faire pour l'annoncer à ton père? Il est capable +de te tuer, le pauvre homme, dans le premier moment, et c'est bien +excusable, car on n'a jamais vu personne se conduire comme tu t'es +conduite, ma pauvre Rose; non, jamais! jamais! jamais. Ah! mon Dieu! Ah! +mon Dieu!» + +Après ce dernier élan de douleur, elle convint pourtant avec moi qu'elle +annoncerait cette nouvelle à mon père, et qu'elle lui promettrait +d'adopter l'enfant. + +Le lendemain à la même heure, j'étais assise toute tremblante à côté de +mon père. J'attendais et je craignais horriblement l'arrivée de la mère +de Bernard. Contre son usage, mon père qui ne parlait guère, était ce +soir-là d'une humeur toute joyeuse. + +«Boutonnet, dit-il, me doit cent vingt francs. Je veux te les donner, +ma petite Rose, pour que tu fasses réparer ta chambre et que tu y fasses +mettre du papier blanc comme une princesse. Au bas je veux planter une +vignette et un petit berceau avec cette belle glycine que tu as vue dans +le jardin du maire, qui est toute bleue et blanche, et qui s'étend si +vite et si loin. Je veux que ta chambre soit la plus jolie de tout le +quartier, comme tu en es la plus jolie fille et moi le plus heureux +père. Et, ma foi, tiens, s'il faut que je t'avoue mes mauvais +sentiments, je suis bien aise maintenant que Bernard soit parti pour +l'armée et que votre mariage soit retardé. Il m'ennuyait, ce Bernard. +Il était toujours ici, fourré dans la maison ou dans le jardin, il te +donnait le bras, il te parlait matin et soir, il te faisait la cour; il +ne me laissait rien; il avait tout récolté. A présent, du moins, il ne +m'assassine plus de ses visites et je puis t'aimer en toute liberté. Ah! +ma bonne Rose, ma chère Rose-d'Amour, tu es aujourd'hui toute ma pensée +et ma vie, tu es mon soleil et ma joie. Quand je travaille, c'est pour +toi; quand je chante, c'est parce que je t'ai vue; quand je suis triste, +je t'écoute et ma tristesse s'en va. Ne me quitte pas, mon enfant; je +suis vieux, et quoique fort, je n'ai peut-être pas longtemps à vivre. +Sois avec moi toujours,--mariée ou non mariée,--je te devrai mon dernier +bonheur. Je ferai danser tes enfants sur mes genoux, et, comme leur +mère, ils réjouiront ma vieillesse. Je leur dirai des contes bleus, +je les ferai rire, je les amuserai, va, je ne te serai pas inutile. Je +t'aime, mon enfant, parce que tu as toujours été bonne et douce, et +que même enfant, je m'en souviens encore, tu étais sans malice. Depuis +dix-sept ans que tu es née, tu ne m'as pas encore donné un chagrin, et +je n'ai pas une pensée qui ne soit pour t'épargner une peine ou pour te +faire un plaisir.» + +En même temps, il me tenait étroitement serrée sur sa poitrine et +m'embrassait avec tendresse. Je ne savais que répondre; j'avais envie +de pleurer, en pensant à l'horrible nouvelle qu'il allait recevoir; +j'aurais voulu retarder le moment fatal, et empêcher la mère de Bernard +de lui tout apprendre. Je cherchais même moyen de l'avertir; mais il +était trop tard. Elle entra au même instant. + +Après les premiers compliments: + +«Va te coucher, dit-elle, ma pauvre Rose-d'Amour; je te trouve +maintenant un peu pâle. Tu auras trop veillé. Les veilles ne sont pas +bonnes pour la jeunesse. Va te coucher. J'ai quelque chose à dire à ton +père que tu ne dois pas entendre. + +--Oh! oh! mère Bernard, dit mon père, vous êtes bien discrète +aujourd'hui: sur quelle herbe avez-vous marché? + +--C'est bon, c'est bon, vieux _Sans-Souci_. Je sais ce que je dis. Il +est temps pour Rose d'aller se coucher.» + +De fait, j'avais peine à me soutenir. + +«C'est vrai, dit mon père en me regardant, te voilà toute pâle. C'est la +croissance, sans doute.» + +Il m'embrassa, et je courus m'enfermer et me barricader dans ma chambre, +le laissant seul avec le mère de Bernard. + + + + + VI + + +Dès que la porte fut refermée sur moi et que j'eus mis le verrou, je +collai mon visage à la cloison, et je cherchai à voir par la fente qui +était entre deux planches; car notre maison, que mon père avait bâtie +pièce à pièce, prenant là les pierres, ici le mortier, plus loin la +brique, n'était pas, comme vous pensez bien, aussi solide que ces belles +maisons en pierres de taille qu'on bâtit pour les bourgeois, qui ont +pignon sur rue, chevaux à l'écurie, vin dans la cave, gibier et viande +de boucherie dans le garde-manger, et des vêtements à n'en savoir que +faire. Tout se faisait à bon marché chez nous; notre plancher était en +cailloux tirés du fond de l'eau, et nos meubles auraient pu demeurer +cinquante ans exposés dans la rue, nuit et jour, sans tenter personne. + +Mais, malgré toute mon attention, je n'entendis rien. La mère de Bernard +parlait à voix basse, et mon père, la tête dans ses mains et tourné vers +le feu, demeurait immobile comme un rocher. + +Excepté un cri étouffé qu'il fit au commencement, vous auriez dit une de +ces statues qu'on voit à l'église dans les niches des saints. + +Quand elle eut fini de parler, il ne répondit pas un mot. J'attendais +avec toute l'inquiétude que vous pouvez penser quel serait son premier +mouvement. La mère de Bernard, au bout d'un moment, recommença à +parler et à l'interroger, mais il ne répondit encore rien. Ce silence +m'inquiétait plus que ne l'aurait fait la plus violente colère. + +«Eh bien! demanda-t-elle une troisième fois, que voulez-vous faire? + +--Ah! ma fille! ma pauvre fille!» + +Ce fut tout ce qu'il put dire. Il se leva, et, sans dire ni bonjour ni +bonsoir à la mère de Bernard, il sortit et alla s'asseoir sur le rocher +où nous nous étions assis si longtemps ensemble. J'eus peur un moment +qu'il ne voulût se jeter de là dans le précipice et s'y briser la tête. + +J'ouvris la porte sur le champ, et je courus sur ses pas. + +Il se retourna. + +«Que veux-tu?» + +Je me jetai à genoux devant lui en joignant les mains. + +«Père, pardonne-moi! + +--Rentre! dit-il d'une voix qui me parut toute changée. Rentre!» + +Je n'osai lui désobéir et je retournai dans ma chambre. + +Le lendemain, en ouvrant la fenêtre au point du jour (je ne m'étais pas +couchée), je le vis encore sur son rocher et dans la même position où +je l'avais laissé le soir. Il avait les yeux fixes et la figure +horriblement pâle. + +La cloche de l'atelier sonna. C'était l'heure où tous les ouvriers +descendent et vont travailler. Il se leva machinalement, prit sa hache, +et parut prêt à descendre; puis, tout à coup, il fit un geste comme une +personne accablée, jeta sa hache dans le jardin, sortit et s'en alla +dans la campagne. + +Le soir, il ne reparut pas, ni le lendemain, ni le troisième jour. Je me +sentais tourmentée de remords horribles, je commençais à craindre qu'il +ne se fût tué, et j'allai prier la mère Bernard de le faire chercher +partout. + +Quand j'entrai chez elle, je n'y trouvai que le vieux Bernard. + +«Ma femme m'a tout raconté, dit-il. Viens ici, Rose.» + +Je m'approchai en tremblant. + +«Écoute, ce n'est pas à moi de te faire un crime, si tu me donnes des +petits-enfants avant le temps. C'est bien la faute de Bernard autant que +la tienne. Je ne te gronderai donc pas pour cela; mais tu vas me faire +un serment. + +--Lequel? + +--Tu vas me jurer que jamais tu n'as donné le petit bout du doigt à +personne. + +--Oh! père Bernard! + +--Eh! mon enfant, tu ne serais pas la première. Au reste, je ne veux pas +te faire de peine. Oui, Rose, je te crois, et je suis prêt à recevoir +mon petit-fils quand son temps sera venu: mais tu sens qu'il faut que tu +te tiennes comme une sage personne, et que tu ne fasses plus parler de +toi jusqu'à l'arrivée de Bernard, si tu veux qu'il t'épouse; car, sans +cela, point de salut. On m'a parlé de Matthieu, le contre-maître.... + +--Oh! père, pouvez-vous croire?... + +--Je ne crois rien, tu le vois bien, puisque je veux que tu sois ma +fille comme auparavant; mais, enfin, il faut prendre ses précautions en +ce monde. Je suis vieux, Rose, et j'ai bien vu des filles qui auraient +juré de.... Allons, ne pleure pas, mon enfant, je ne te dis pas cela +pour t'affliger, mais parce que je ne veux pas qu'on se moque de moi.» + +Pendant qu'il parlait, je pleurais comme une Madeleine. Hélas! madame +je commençais à voir toutes les suites de ma faute, et tous les malheurs +que je m'étais attirés. Mon père en fuite, moi déshonorée, mon enfant +sans père, et toute ma vie perdue pour un moment d'oubli. + +«Et vous irez chercher mon père? dis-je au vieux Bernard. + +--J'irai le chercher, Rose, mais je ne réponds pas qu'il revienne. +_Sans-Souci_ a de l'honneur, et l'on n'aime pas à voir sa fille montrée +au doigt dans le quartier.» + +Chacune de ses paroles me perçait le coeur, et le pauvre homme +n'y faisait pas attention et ne s'apercevait pas de l'effet de ses +consolations. Enfin il fut résolu qu'il irait chercher mon père le +lendemain. + +Il partit, en effet, et, deux jours après, ramena mon père. Il ne se +borna pas là, et chercha à nous réconcilier. Aux premiers mots, le vieux +_Sans-Souci_ l'interrompit: + +«Laisse-nous, Bernard. Je veux lui parler seul.» + +Quand la porte fut refermée, mon père me dit, sans me regarder: + +«Assieds-toi, Rose. Je ne te reproche rien. J'aurais dû te garder mieux. +J'ai oublié mon devoir de père. Dieu m'en punit. J'ai eu confiance en +toi; tu m'as trompé, tu ne me tromperas plus. Aujourd'hui tu es femme +et maîtresse de toi. Je n'ai plus aucun droit sur toi. Si tu veux courir +les champs et prendre un autre amant, en attendant le retour de Bernard, +tu es libre. Je ne te dirai pas un mot, je ne ferai plus un pas pour +t'en empêcher. Mais si je n'ai plus de droits, j'ai encore des devoirs +envers toi. Je dois te protéger jusqu'à ton mariage (si tu dois te +marier jamais), contre la faim, la misère et les mauvais sujets. Quoique +tu aies mérité d'être insultée, je ne veux pas qu'on t'insulte, et le +premier qui te parlera plus haut ou autrement qu'à l'ordinaire, je lui +romprai les os; oui, je lui romprai les os! ajouta-t-il en frappant sur +la table un coup si fort, qu'elle se fendit en deux. Je voulais d'abord +te quitter et te laisser cette maison, que j'avais bâtie pour toi, où +ta mère est morte, où tes soeurs sont nées, je ne voulais plus te voir; +mais si l'on croyait que je t'abandonne, tout le monde te cracherait à +la figure, car on serait bien aise d'insulter une femme sans défense. +Cela dispense les autres femmes de faire preuve de vertu.» + +Les paroles sortaient une à une de son gosier avec un effort qui faisait +peine à voir. Ces trois jours passés à courir la campagne l'avaient +fatigué plus qu'une longue maladie. Je l'écoutais, abattue, consternée, +presque prosternée, sans rien dire. Il reprit: + +«Nous vivrons donc ensemble comme par le passé. Tout ce qui te manquera, +je te le donnerai mais tu ne seras plus pour moi qu'une étrangère.» + +A ces mots, je fondis en larmes et me jetai à genoux devant lui. Il +m'écarta doucement de la main, se leva, et, prenant sa hache, il alla +travailler comme à l'ordinaire. + +Je me couchai sur mon lit, les membres brisés par la fatigue et la +douleur. La fièvre me prit et ne me quitta qu'au bout de huit jours. +Cependant mon histoire commençait à se répandre. Le départ subit de mon +père et son retour, qu'on ne s'expliquait pas, avaient fait causer les +voisins, car dans notre pays tout est événement. On interrogea mon père, +qui ne répondit rien, suivant sa coutume. Alors la mère de Bernard fit +entendre qu'elle en savait sur ce mystère plus long qu'elle n'en voulait +dire. On la pressa de parler. + +«C'est bon, c'est bon, dit-elle; ce n'est pas pour rien qu'on m'a +surnommée Bouche-close. Vous voudriez bien savoir ce qu'il y a, mes +petits amis; mais vous ne saurez rien, c'est moi qui vous le dis. + +--On ne saura rien parce qu'il n'y a rien, dit une voisine. + +--Ah! vous croyez qu'il n'y a rien vous autres? Et pourquoi donc le +vieux _Sans-Souci_ aurait-il?... Mais je ne veux rien dire, pour vous +faire enrager. + +--Bon! s'il y avait quelque chose, reprit une autre, est-ce que vous ne +l'auriez pas tambouriné depuis longtemps aux quatre coins de la ville? + +--Tambouriné! vieille folle? c'est vous qu'on tambourine tous les jours +depuis soixante ans! Ah! je tambourine les secrets! Eh bien! vous ne +saurez pas celui-là, vous ne le saurez jamais, c'est-à-dire... vous +ne le saurez pas avant le temps. N'empêche que Bernard est un fameux +gaillard et un joli garçon. + +--Voilà du nouveau! cria la vieille qui avait parlé de tambouriner. Elle +va nous faire l'éloge de son Bernard. Un joli garçon, n'est-ce pas, un +va-nu-pieds qui n'a jamais su gagner dix sous!... + +--Mon Bernard! un va-nu-pieds! Eh bien! quand je lâcherai mon coq, +gardez vos poules, mes amies, je ne vous dis que ça. + +--Un fameux coq! ce Bernard! Ne dirait-on pas que les filles vont courir +après lui? + +--Eh bien! et quand on le dirait, sais-tu qu'il y en a plus d'une +qui!... Mais je ne veux rien dire, j'en dirais trop. Et après tout, ce +n'est pas sa faute, à cette pauvre fille!... + +--Quelle pauvre fille? dit une des curieuses. Quelle est l'abandonnée du +ciel qui voudrait d'un vilain singe comme ton Bernard? + +--L'abandonnée du ciel! Apprends, dévergondée, que tu serais encore bien +heureuse d'être cette abandonnée du ciel, et si Bernard avait voulu.... +Demande plutôt à.... + +--A qui, mère Bernard? + +--A mon bonnet, bavarde! Tu voudrais bien savoir ce que je ne veux pas +te dire; mais ce n'est ni moi, ni Bernard, ni le vieux _Sans-Souci_, +qui.... + +--Le vieux _Sans-Souci_! cria l'autre, c'est donc Rose-d'Amour, Rose la +vertueuse, Rose la rusée, Rose la renchérie, Rose qui fait la fière en +public avec les garçons? + +--Qui est-ce qui te parle de Rose-d'Amour, langue du diable, langue +pestiférée? + +--Bon! la vieille se fâche; mais c'est toi qui nous as parlé du vieux +_Sans-Souci_. + +--Le fait est, dit une autre, que Rose pâlit tous les jours. + +--Rose maigrit, Rose se dessèche, Rose dépérit. + +--C'est faux, dit la première qui avait parlé, Rose-d'Amour ne maigrit +pas; au contraire, elle engraisse. Rose-d'Amour était en fleurs ce +printemps, elle donnera des fruits cet hiver. + +--Est-ce que vous allez devenir grand'mère, mère Bernard?» + +La pauvre femme vit bien alors qu'elle avait trop parlé. Le plaisir +de vanter son fils lui avait fait dire ce malheureux secret. Dès le +lendemain, ce fut l'histoire de tout le quartier. Quand j'entrai dans +l'atelier, le contre-maître vint me prendre le menton en riant. Mes +camarades se moquèrent de moi; ce fut une risée générale. Le soir, on +se mit en haie pour me voir passer. Ah! madame, les femmes sont si dures +les unes pour les autres! + +Cependant je n'osai rien dire, de peur que mon père ne se fît quelque +querelle avec les voisins. Heureusement le pauvre homme, tout occupé de +son propre chagrin, ne s'aperçut pas des affronts qu'on me faisait. Il +allait de bonne heure à son travail, il revenait à la nuit close; pour +éviter tous les regards, il se coulait le long des murs, il faisait des +détours et rentrait à la maison en suivant des sentiers de chèvre. Nous +ne nous parlions plus. Je préparais la soupe comme à l'ordinaire; il +prenait son écuelle, s'enfonçait dans le coin de la cheminée et mangeait +sans lever les yeux. Quand il avait fini il allait s'asseoir sur le +rocher, mais seul, car je n'osais plus lui tenir compagnie; il demeurait +là une heure ou deux, à réfléchir, rentrait et se couchait. A peine si +je lui disais d'une voix tremblante: + +«Bonsoir, père.» + +Il me répondait: + +«Bonsoir.» + +Et se retournait du côté de la muraille. J'allais alors dans ma chambre, +et je passais la moitié de la nuit à pleurer. + +Voilà, madame, comment je passai la moitié de l'année. Enfin, +j'accouchai d'une fille avec des douleurs terribles. Mon père avait fait +venir la sage-femme et attendait, dans la chambre à côté de la mienne, +que je fusse délivrée. Quand ma petite fille fut née, il la prit +dans ses bras, l'enveloppa lui-même dans les langes et la mit dans le +berceau; puis il entra pour me voir, et me demanda si j'avais besoin de +quelque chose. + +«Je n'ai besoin de rien, lui dis-je, que de ton pardon.» + +Il se détourna sans répondre, et sortit en s'essuyant les yeux. Le +pauvre homme était, je crois, mille fois plus malheureux que moi. Il +m'aimait tant, et il me voyait si malheureuse! Mais il craignait de me +donner la moindre marque d'amitié. + +Quand je pus me lever, je lui demandai bien humblement la permission de +nourrir moi-même mon enfant. Je craignais qu'il ne voulût pas la voir. + +«Il est bien tard, dit-il, pour me demander cette permission-là; mais la +pauvre enfant est innocente. Garde-la.» + +Ce fut sa seule parole; mais je le voyais me regarder souvent quand il +pensait n'être pas vu, et s'attendrir sur mon sort. Il allait chercher +lui-même ou acheter tout ce dont j'avais besoin, et quand je voulais le +remercier, il répondait brusquement: + +«C'est pour l'enfant.» + +Quand il fut question du baptême, je voulus encore lui demander conseil. + +«Appelle-la comme tu voudras,» dit-il. + +Je l'appelai Bernardine en souvenir de son père; mais comme ce nom +faisait mal au vieux _Sans-Souci_, je changeais, quand il était là, ce +nom pour celui de ma mère, qui s'appelait Jeanne. + +Petit à petit, nous reprîmes notre vie ordinaire. Je nourrissais mon +enfant, et comme je savais coudre, je gagnais encore quelque argent à +demeurer dans la maison. Le père et la mère de Bernard venaient nous +voir souvent, et nous parlions ensemble de Bernard, du moins quand mon +père n'y était pas, car la première fois qu'on en parla devant lui il se +leva, sortit, et ne voulut pas rentrer de toute la soirée. + +Il faut vous dire, madame, que ma pauvre Bernardine était jolie comme +un ange, avec de beaux cheveux blonds frisés, de petites dents blanches +comme du lait, et des lèvres comme on n'en fait plus. Dès l'âge de huit +mois elle commença à marcher, et à neuf mois elle disait papa et maman, +comme une personne naturelle. + +Le vieux _Sans-Souci_, malgré tout son chagrin, ne tarda pas à l'aimer +plus que moi-même. Il la prenait dans ses bras, il lui riait, il lui +chantait des chansons comme on en fait aux petits enfants: + + Do, do, + L'enfant do. + +Il la berçait dans ses bras, il la portait dans le jardin, il la mettait +à cheval sur son cou, la promenait et la faisait sauter et danser. Quand +elle eut un an, il finit par ne pouvoir plus s'en séparer. Vous jugez si +j'étais contente et si j'espérais de me réconcilier avec lui. + +Il m'arriva bientôt un autre bonheur. + +Depuis que j'avais sevré mon enfant, j'étais retournée à l'atelier, où +l'on finissait par s'accoutumer à moi. Le contre-maître seul essayait +encore de prendre avec moi un air familier, mais je me tenais toujours +aussi loin que je pouvais, et même un jour, comme il voulut m'embrasser +de force pendant que mes camarades riaient, je le menaçai de tout dire à +mon père. + +«Est-ce que tu crois que je le crains ton père?» dit-il en grognant et +grondant comme un dogue. + +Mais il n'osa plus y revenir, et je vécus tranquille pendant quelque +temps. + + + + + VII + + +Un soir, la mère de Bernard entra chez nous avec son mari. Elle tenait à +la main une grande lettre ouverte qui me fit battre le coeur dès que je +l'aperçus. + +«Eh bien! Rose-d'Amour, dit-elle en m'embrassant, voici des nouvelles de +Bernard. Il n'est pas mort, il n'est pas estropié: il est vainqueur du +sultan de Maroc; il a les galons de caporal; il a pris la _tante_ du +sultan. Ah! pour ça, je ne n'y comprends rien. Que veut-il faire de la +tante du Sultan? Il valait bien mieux prendre son neveu; mais il paraît +qu'il courait à bride abattue et que Bernard, qui était à pied et qui +portait son sac et son fusil, n'a pas pu le rattraper. C'est égal, +c'est bien drôle de laisser là sa tante. Pourquoi l'avait-il menée à la +bataille? + +--Voyons, dit le vieux Bernard, donne-moi la lettre pour que je la lise, +car tu nous la racontes si bien que je n'y comprends plus rien. + +--Et qu'est-ce que tu comprends, vieux fou? Tu ne sais pas seulement +faire cuire ta soupe, et si tu fermais les yeux tu ne saurais pas la +manger. Écoute-moi cette lettre, Rose, et tu verras les belles choses +qu'il dit pour toi et pour moi.» + +En même temps, elle commença sa lecture. Tenez, madame, voici la lettre: + + +«Isly.... 1845. + + +«Ma chère mère, + +«La présente est pour vous dire que je me porte bien et que je souhaite +que la présente vous trouve dans le même état qu'elle me quitte, +c'est-à-dire joyeuse et bien portante, ainsi que mon père, le vieux +Sans-Souci et ma petite Rose-d'Amour, et mes parents, et mes amis, et +toutes mes connaissances. + +«Subséquemment, je viens d'être fait caporal avec des galons dont +auxquels je me suis fait sensiblement hommage pour la circonstance de ce +que les Morocains sont venus nous attaquer pendant que nous mangions la +soupe, ce qui m'a dérangé notoirement, vu qu'il est sensible qu'on ne +peut manger la soupe et faire le coup de feu avec commodité, et qu'il +faut choisir substantiellement entre la soupe et l'étrillement du +moricaud, dont j'ai choisi l'étrillement, dans l'espérance de manger +plutôt ma soupe et plus tranquillement, ce qui n'a pas manqué. + +«Insensiblement le sultan de Maroc, qu'on appelle Raman, Karaman ou +quelque chose de pareil, vu que dans son pays on est comme qui dirait +aux galères et qu'on y rame à perpétuité, à cause du soleil qui est +chaud comme braise et qui rend noirs comme charbon ceux qui ont la +négligence de le regarder en face, ce pauvre sultan, que je dis, a eu +l'imprudence de venir se frotter contre ma baïonnette, dont je lui ai +montré la pointe avec l'intention de la lui mettre dans la poitrine +comme dans un fourreau; mais que le moricaud, pénétrant mon dessein, m'a +grossièrement montré le dos, comme s'il avait eu besoin d'un lavement; +mais que je n'ai pas eu le temps d'obtempérer à son désir, vu qu'il +était déjà loin et que ma baïonnette conséquemment n'a pas des ailes +comme les oiseaux, et que, comme dit l'autre, ce n'est pas la peine +de courir après la mauvaise compagnie, et que, s'il m'a fait une +impolitesse en me tournant le dos, je puis bien lui pardonner +diamétralement en long et en large, vu qu'il a fait le même affront au +maréchal Bugeaud et à tous les officiers et sous-officiers du régiment, +et que le sergent-major m'a dit qu'il aurait fait la même chose au grand +Napoléon lui-même. + +«Itérativement et sans tarder, j'ai couru droit vers sa tente, qui était +étendue sur six bâtons dorés et qui prenait l'air au soleil, et que moi +et Dumanet nous l'avons emportée à nous deux sur nos épaules et qu'on a +dit que nous aurions la croix, ou du moins que mon capitaine l'aurait, +ce qui honore toute la compagnie et subséquemment le simple soldat, dont +auquel du reste mon capitaine a bien voulu me dire que je serais mis à +l'ordre du jour et que j'aurais les galons de caporal, ce qui m'a fait +plaisir, vu que je sais que tu es glorieuse de ton fils et que tu seras +bien aise d'apprendre qu'il est le brave des braves ou qu'il ne s'en +faut de guère, mais qu'il t'aime toujours par-dessus toute chose, +mère Bernard, excepté toutefois ma chère Rose-d'Amour que j'espère qui +m'attendra toujours, et qui sera éternellement ma chérie. + +«Je compte que tu m'écriras bientôt pour me donner de tes nouvelles, +et subséquemment de celles de mon père, de Rose-d'Amour et de toute la +famille, et que tu me diras qui est-ce qui vit et qui est-ce qui meurt, +et qui est-ce qui se marie, et je t'embrasse sur les deux yeux. + + «Ton fils honoré, + + «Bernard.» + +«Dis à Rose-d'Amour que je voulais lui envoyer la tente du sultan, mais +qu'on va l'embarquer pour la France et la donner au roi Louis-Philippe, +qui pourra la montrer, s'il veut, à tous ces badauds de Parisiens. +Dis-lui aussi que voici bientôt deux ans que je suis loin d'elle et que +nous n'avons plus que cinq ans à attendre.» + + + +Je ne sais pas, madame, ce que vous pensez de cette lettre, mais, pour +moi, elle me fit un effet dont vous ne pouvez pas avoir d'idée. Tout +ce que j'avais souffert, je l'oubliai en un instant. Je ne pensai plus +qu'au bonheur de revoir Bernard, et, s'il faut le dire, ses galons de +caporal me rendaient toute fière. Je pensai tout de suite qu'il avait +gagné la bataille à lui tout seul, et que c'était une grande injustice +de ne pas lui donner la croix et de ne pas mettre son nom dans tous +les journaux; et j'enviai la mère de Bernard, qui pouvait s'en aller et +montrer sa lettre dans tout le quartier et se faire honneur de son +fils, comme j'aurais voulu me faire honneur de mon mari et du père de ma +petite Bernardine. + +Mon père, qui avait tout entendu, et qui n'en faisait pas semblant, +parut plus content qu'à l'ordinaire, et pendant quelques jours je fus +presque heureuse. Hélas! madame, ce n'était qu'un moment de repos dans +ma douleur, et ce que j'avais souffert n'était rien auprès de ce que +j'avais à souffrir encore. + +Un soir, c'était pendant l'été, après souper, mon père tenait ma petite +Bernardine dans ses bras et était assis sur un banc devant la porte. +Il s'amusait à la faire sauter sur ses genoux et la faisait rire aux +éclats, lorsqu'un homme qu'il connaissait vint à passer. C'était un +mauvais ouvrier, méchant, querelleur, ivrogne, et qui avait eu quelque +dispute avec mon père deux mois auparavant, je ne sais plus à quel +sujet. + +Quand cet homme vit mon père ainsi occupé, comme il avait bu ce jour-là, +il voulut l'insulter et lui dit: + +«Bonsoir, _Sans-Souci_, comment va ta petite bâtarde?» + +A ces mots, mon père, qui était l'homme le plus doux du monde et le plus +ennemi des batailles, devint pâle comme un mort; il déposa Bernardine à +terre, et saisissant l'homme aux cheveux, il le roula dans la poussière +et l'accabla de coups de pied et de coups de poing. + +Les voisins voulurent l'arracher de ses mains, mais mon père y allait +avec tant de rage qu'on ne put jamais délivrer l'autre; à peine si l'on +parvint à le relever à demi, tout sanglant et la bouche écumante. + +Cependant, à force de frapper, mon père, fatigué, finit par lâcher +prise. A ce moment, l'autre ayant ses deux mains libres, tira de sa +poche un compas (c'était un charpentier comme mon père) et l'en frappa +deux fois dans la poitrine. Mon père tomba aussitôt, et l'autre se sauva +sans qu'on pût l'arrêter. + +Jugez, madame, quel spectacle pour moi qui voyais toute cette bataille +commencée à cause de moi, et qui ne pouvais pas l'empêcher. Je me jetai +sur mon père pour le relever; mais il était en tel état qu'il fallut +le porter sur son lit. On appela le médecin, qui secoua la tête et dit +qu'il n'avait pas deux heures à vivre. + +«Puisqu'il en est ainsi, dit mon père, sortez tous: je veux parler à ma +fille.» + +Mes yeux se fondaient en eau. Je ne pouvais plus parler. Je m'avançai +vers son lit. + +«Embrasse-moi, dit-il, ma chère enfant, et réconcilions-nous, puisque je +vais mourir. Dieu me punit d'avoir été peut-être trop sévère avec toi, +après avoir été trop négligent. + +--Oh! père, tu me pardonnes!» + +Et je l'embrassai de toutes mes forces. + +«Je ne te pardonne pas, ma pauvre Rose, dit-il, c'est Dieu seul qui +pardonne. Moi, je t'aime. Qu'est-ce que je pourrais te reprocher? Ne +m'as-tu pas aimé, soigné, caressé? As-tu été ingrate ou méchante avec +moi? Jamais. Et si tu as manqué à tes devoirs de femme, n'est-ce pas +toi qui en as porté la peine? Va, je t'aime, et si je regrette quelque +chose, c'est de te laisser seule et sans protection sur la terre, car +tes soeurs, je le sais, sont tout occupées de leurs maris et de leurs +enfants, comme il est naturel, et ne pourront jamais t'aider. Je ne +puis plus rien pour toi que te donner cette maison. Je te la donne. Tes +soeurs ont reçu leur dot. Toi, attends Bernard, puisqu'il le faut, et +élève Bernardine mieux que je ne t'ai élevée. Je ne te demande pas de la +rendre meilleure et plus douce que toi, car tu as toujours été bonne et +soumise envers moi, ni plus laborieuse, car je ne t'ai jamais vu +perdre une minute, mais de la surveiller mieux. Hélas! tu vois tous les +malheurs qui naissent d'un moment d'oubli. Apporte-moi Bernardine.» + +Il la prit dans ses bras, la regarda un moment, l'embrassa, et me la +rendit en disant: + +«C'est tout ton portrait; elle sera aussi jolie que toi.» + +Quelques moments après, le prêtre entra et resta seul pendant une +demi-heure avec lui. Quand il fut sorti, je revins à mon tour, je pris +la main de mon père; il fit un effort pour me sourire encore, et mourut. + +Je me trouvai seule sur la terre, avec Bernardine qu'il fallait +protéger, quand j'avais moi-même si grand besoin de protection. + + + + + VIII + + +Ce nouveau et terrible malheur, le plus grand de tous peut-être, qui +venait de me frapper, aurait dû exciter la pitié de nos voisins; ce fut +tout le contraire. Quand j'allai en pleurant, et la tête cachée dans le +capuchon de ma mante, mener au cimetière le corps de mon pauvre père, +j'entendis de tous côtés des cris contre moi. + +«La voilà, cette coquine qui a fait assassiner son père! La voilà, cette +dévergondée! Si elle n'avait pas eu une si mauvaise conduite, le pauvre +homme vivrait encore. Ah! c'était un digne homme, celui-là, et qui +méritait bien de n'être pas le père d'une pareille effrontée!... Pauvre +vieux Sans-Souci! il n'aurait pas donné une chiquenaude à un enfant ni +fait de mal à une mouche, mais elle l'a tourmenté toute sa vie et n'a +pas eu de repos qu'il ne fût tué. La misérable! comment ose-t-elle se +montrer dans les rues? On devrait la poursuivre à coups de pierres?» + +Voilà, madame, les choses les plus douces qu'on disait de moi et que +j'eus tout le temps d'entendre de notre maison à l'église et de l'église +au cimetière. + +Quand le cercueil fut descendu dans la fosse, et quand les premières +pelletées de terre eurent été jetées sur le corps les cris redoublèrent, +et quelques-uns parlaient de me jeter dans la rivière. + +A ce moment-là, brisée par la fatigue, par la honte, par le désespoir, +je me trouvai mal et je tombai sans connaissance dans le cimetière même. +Personne, excepté le vieux Bernard, ne s'occupa de me relever; on cria +même que c'était une comédie, que je cherchais à inspirer de la pitié +aux assistants; et quand, ranimée par les soins du père Bernard, je pus +sortir du cimetière et revenir à la maison, on me suivit dans la rue +avec des huées. + +Enfin, madame, j'avais bu le calice jusqu'à la lie, et j'étais devenue +comme insensible à tout. Au point où j'étais arrivée, je ne craignais ni +n'espérais plus rien, et la mort même aurait été pour moi un bienfait. + +Quant je rentrai chez moi, le vieux Bernard me quitta. C'était un +honnête homme, mais il craignait qu'on ne lui fit un mauvais parti, et +il n'était pas de force ni d'humeur à me défendre seul contre tous. La +mère Bernard, quoi qu'elle aimât beaucoup Bernardine, ne voulait pas non +plus se compromettre pour moi, car on quitte volontiers ceux contre qui +le monde aboie, et ce sont de solides amis ceux qui vous défendent quand +vous êtes seul contre tous. + +Ce soir-là, quand je me vis seule au coin de mon feu, à cette place où +mon père était encore assis la veille, je fus prise d'une telle envie de +pleurer et d'un tel désespoir que j'eus un instant l'idée de me briser +la tête contre les murs. Je pensais que j'étais seule au monde, +que Bernard m'avait oubliée ou m'oublierait à coup sûr; que s'il ne +m'oubliait pas, ses parents l'empêcheraient d'épouser une fille sans dot +et déshonorée, qu'il me trouverait vieille et laide à son tour, qu'on +lui ferait cent histoires de moi où je serais peinte comme une mauvaise +fille, et qu'il faudrait qu'il m'aimât d'un amour sans pareil s'il +pouvait résister à tous ces dégoûts. Enfin, mon coeur ne me fournissait +que des sujets de chagrin, et si ce désespoir avait duré quelque temps, +je crois que j'en serais devenue folle. + +Pendant que je réfléchissais ainsi, ma petite Bernardine, que j'avais +mise dans son berceau et oubliée, s'écria: + +«Papa! papa!» + +A ce cri, qui me rappelait si cruellement ma perte, je me remis à +pleurer et j'allais la prendre dans son berceau; mais l'enfant, effrayée +sans doute de voir ma figure pâle et décomposée, détourna la tête et se +mit à crier plus fort: + +«Papa! papa!» + +Je sentis alors que j'étais mère et qu'il n'était plus temps de se +désespérer. + +«Papa est sorti, lui dis-je. + +--Il est sorti.... Va-t-il revenir bientôt? + +--Je ne sais pas. + +--Il reviendra en été? dit l'enfant. + +--Oui, mon enfant, en été.» + +Ces deux mots la calmèrent. Il faut savoir que, lorsqu'elle demandait +quelque chose qu'il m'était impossible de lui donner, j'avais l'habitude +de lui promettre de le donner en été, et ce mot dont elle ne connaissait +pas le sens lui faisait autant de plaisir que si j'avais fait sa +volonté. + +Au bout d'un instant, Bernardine s'endormit dans mes bras, et je la +plaçai sur son lit. + +Je demeurai enfermée chez moi pendant plusieurs jours sans voir personne +car les parents mêmes de Bernard m'avaient abandonnée, et mes soeurs et +mes beaux-frères ne voulaient plus me voir. Enfin, il fallut sortir et +aller chercher de l'ouvrage à l'atelier. + +Aussitôt qu'on me vit paraître, ce ne fut qu'un cri contre moi. Toutes +mes camarades se levèrent pour me chasser et déclarèrent qu'elles +partiraient si je rentrais au milieu d'elles. Madame, j'étais si +désespérée que je ne ressentis pas ce terrible affront comme j'aurais +fait en toute autre circonstance; je m'assis sur une chaise en faisant +signe que je ne pouvais plus me soutenir, ni parler, et que je priais +qu'on eût pitié de moi. + +Mais le triste état où j'étais ne m'aurait pas sauvée de cette avanie si +Matthieu le contre-maître n'avait pas pris mon parti. + +«Que lui voulez-vous, dit-il, à cette pauvre Rose-d'Amour? Elle a un +enfant; eh bien! et vous, n'avez-vous pas fait tout ce qu'il faut faire +pour en avoir aussi? Asseyez-vous et tenez-vous tranquilles, ou si +quelqu'une de vous remue je la mets à la porte de l'atelier. Et vous +Rose, allez à votre métier. C'est moi qui aurai soin de vous. + +--Il aura soin! il aura soin! dit tout bas en grondant l'une des plus +furieuses. Est-ce qu'il va prendre la succession de Bernard?» + +Matthieu l'entendit et lui donna un grand coup de poing sur l'épaule. + +«Tais-toi, dit-il, ou je vais raconter tes histoires.» + +Cette menace fit taire tout le monde, mais on ne cessa par pour cela +de me haïr et de me persécuter secrètement; cependant, c'était déjà +beaucoup de pouvoir travailler et vivre. + +Vous êtes étonnée, madame, et vous croyez peut-être que j'avais affaire +à de très-méchantes femmes. Pas du tout: elles n'étaient ni meilleures +ni plus mauvaises que celles qu'on voit tous les jours dans la rue; mais +elles me voyaient à terre et me frappaient sans réflexion, comme on fait +toujours pour le plus faible, dans le grand monde aussi bien que dans le +petit. + +Quand je revins chez moi, j'y trouvai la mère de Bernard, qui gardait +ma petite fille pendant que j'étais à l'atelier. Elle fut bien contente +d'apprendre que j'avais enfin trouvé de l'ouvrage. + +«Est-ce que tu vas vivre seule? me dit-elle. + +--Et comment voulez-vous que je vive? Mes soeurs ne veulent pas de moi.» + +Je vis qu'elle était tentée de m'offrir un logement dans sa maison, +mais qu'elle n'osait me le proposer de peur de s'engager et d'engager +Bernard. D'ailleurs, son mari pouvait le trouver mauvais: il avait +été très fâché du bruit qui s'était fait et des paroles qu'il avait +entendues le jour de l'enterrement de mon père; il ne voulait pas +s'exposer à une seconde algarade. C'était un homme sage et voyez-vous, +madame, les hommes de ce caractère n'aiment pas à s'exposer sans +nécessité. + +Je vécus donc seule, ne sortant que pour aller le dimanche à la messe et +tous les autres jours à l'atelier. Je commençai aussi à réfléchir et à +écouter avec plus de soin les exhortations qu'on faisait en chaire tous +les dimanches. + +Jusque-là j'avais entendu, sans les comprendre, les paroles de +l'Évangile que lisait le curé dans sa chaire, ou plutôt, comme font les +enfants, je marmottais des prières dont je n'avais jamais cherché le +sens; mais quand je sentis que j'étais seule sur la terre, et que je ne +pouvais attendre de consolation de personne, je commençai à réfléchir +et à vouloir causer avec Dieu même, puisqu'on dit qu'il écoute également +tout le monde, et qu'il n'est pas besoin d'être savant pour l'entretenir +face à face. + +En récitant les premiers mots de la prière que je faisais soir et matin: +«Notre Père qui êtes aux cieux,» je fus étonnée de n'avoir jamais pensé +à ce que je commençai à me faire du ciel une idée que je n'avais jamais +eue auparavant. + +Je me souvins que mon père, qui n'était pourtant pas un savant, m'avait +souvent dit que le ciel était tout autre chose que ce qu'on se figure; +que c'était une espace immense où roulaient des milliards d'étoiles, et +que ces étoiles étaient un million de fois plus éloignées de nous que +le soleil, et qu'elles étaient elles-mêmes des soleils, et qu'autour de +chacun de ses soleils tournaient des quantités innombrables de mondes +plus grands que la terre entière et la mer; et je fis réflexion que si +notre soleil était si petit en comparaison de cet espace immense, et +si petite notre terre en présence du soleil, et si petite ma ville en +présence de la terre entière, et moi si petite dans cette ville même, ce +n'était pas la peine de s'occuper de mes voisins, ni de leur haine, ni +de leur mépris; que la vie ici-bas était assez courte pour qu'on pût +eu oublier facilement et promptement toutes les douleurs; que si ce +voisinage m'était insupportable, je pouvais me réfugier dans ma chambre +et que mon âme trouverait aisément un abri dans ces pensées et dans ces +espérances, qu'il n'était au pouvoir de personne de m'enlever. + +Je pensai aussi que cette vie éternelle dont nous parlait le curé +n'était peut-être pas autre chose qu'une vie nouvelle dans un monde +meilleur, où je pourrais aisément trouver une place si je remplissais +tous mes devoirs sur la terre; je pensai aussi avec joie que si j'avais +commis une grande et inexcusable faute, je l'avais très cruellement +expiée; que le départ de Bernard, la mort de mon père, la haine et le +mépris de mes voisins étaient des châtiments dont la justice divine +pouvait se contenter, et que s'il m'arrivait de quitter cette vie avant +le retour de Bernard, je pouvais espérer, ne m'étant pas révoltée contre +ma destinée, qu'elle cesserait de me poursuivre dans un autre monde, et +que je pourrais rejoindre mon père et vivre heureuse à mon tour. + +Ces réflexions, que je vous dis bien, mal, et que je ne fis pas en un +jour, commencèrent à rendre mon esprit plus tranquille. Je ne craignais +plus comme auparavant de tomber dans un affreux désespoir; ou plutôt, +comme j'étais étendue toute meurtrie au fond du précipice, je ne +craignais plus aucune chute ni aucune meurtrissure. Cependant mes +épreuves n'étaient pas terminées. + + + + + IX + + +Le meurtrier de mon père ayant été arrêté, fut jugé deux mois après à +la cour d'assises. Je fus forcée, comme témoin, d'assister au jugement. +Nouvelle douleur, qui recommençait l'ancienne. + +Ah! madame, si vous saviez dans quels termes les magistrats me +parlèrent, comme on me fit entendre, en m'interrogeant, que j'étais +une fille perdue, comme tous les témoins déclarèrent que j'avais une +réputation déplorable, comme le procureur du roi me renvoya à ma place +d'un air de mépris en relevant la manche de sa robe, comme on rejeta sur +moi tous les torts de la querelle, comme l'avocat de celui qui avait tué +mon père fit l'éloge de son client, comme il assura que mon pauvre père, +le vieux _Sans-Souci_, était un homme sans moeurs, un vagabond, mal +famé; que sais-je encore (hélas! pauvre père! un si bon ouvrier, +si laborieux et si doux! et c'est moi qui lui attirais toutes ces +injures!)? comme il ajouta que son client avait donné une marque +d'intérêt et d'amitié à mon père en lui demandant des nouvelles de sa +petite-fille; comment mon père, qui était toujours (à son dire) ivrogne +et furieux, avait répondu par des injures et des coups à cette marque +d'amitié; comme il avait voulu assommer le client, pris en traître (en +traître!) et forcé de se défendre, avait résisté de son mieux; comment +un compas s'était trouvé dans sa poche: comment mon père avait voulu +le prendre et l'en frapper; comment l'autre s'était débattu et mon père +s'était enferré, ce qu'on pouvait appeler «une justice de la divine +Providence.». + +Enfin, madame, il parla tant et si bien; il leva si souvent les bras +vers le ciel et les fit retomber sur la barre, il invoqua les présents +et les absents, et il dit de si belles choses de son client et de si +laides de mon père et de moi, que l'assassin fut acquitté et que le +peuple le reconduisit en poussant des cris et en applaudissant à la +sentence; et moi, pour échapper aux coups de pierres et aux huées, +j'attendis la nuit, je traversai la ville en courant, et m'enfermai chez +moi en grande peur d'être poursuivie. C'est la justice des hommes. + +Quand je rentrai, ma petite Bernardine me tendit les bras en riant; je +la pris à mon cou, je la serrai de toutes mes forces sur ma poitrine, +comme si l'on avait voulu me l'arracher, et je me sentis consolée. +Après tout, grâce à mon travail et au petit jardin que mon père m'avait +laissé, je n'avais ni froid ni faim, et je pouvais vivre en paix, entre +ma famille et Dieu. Combien de malheureux voudraient pouvoir en dire +autant! + +Cependant je comptais les jours, les mois et les années qui me +séparaient encore de Bernard. Lui seul me restait sur la terre; mais +s'il venait à m'abandonner, je me sentais tout à fait découragée, car +les réflexions pieuses et la confiance en Dieu pouvaient bien m'adoucir +l'amertume de la vie, mais non pas me la rendre précieuse et me la faire +aimer. L'amour seul pouvait faire ce miracle. + +Une chose surtout, quand j'étais seule, m'inquiétait cruellement. +Pourquoi ne m'écrivait-il pas? Il est vrai que je ne savais pas +l'écriture (c'est un de nos grands malheurs à nous, pauvres ouvrières), +mais la mère Bernard aurait dû me lire ses lettres. + +Quand je l'interrogeais, elle répondait toujours: + +«Bernard va bien, il sera sergent un de ces jours. Son capitaine est +très-content. S'il veut être officier, il le sera, et même colonel. + +--Colonel!» + +A vous dire le vrai, madame, je ne sais pas trop ce que c'est qu'un +colonel; mais j'ai toujours entendu dire qu'il faut être si riche et si +grand seigneur pour en porter les épaulettes, que j'avais peine à +croire que Bernard pût être colonel, et cependant, en y pensant bien, je +trouvais que personne n'en pouvait être plus digne. + +J'ai su depuis que la mère de Bernard ne me disait pas tout. Son fils +m'avait écrit, mais en mettant sa lettre dans celle de sa mère, parce +qu'il désirait que sa mère me la lût tout haut elle-même, et aussi parce +qu'il avait peur que mon pauvre père (le vieux Sans-Souci), dont il +ignorait la mort, ne voulût l'intercepter; en quoi il se trompait +des deux côtés, car mon père me laissait toute liberté, et la mère de +Bernard, qui commençait à se dégoûter de moi à cause de tout le bruit +qu'on avait fait, et qui rêvait de voir son fils officier, et qui aurait +voulu lui faire épouser la fille d'un notaire, garda soigneusement +toutes les lettres sans m'en dire un seul mot. + +Enfin, j'étais arrivée à l'âge de vingt-deux ans; Bernard n'avait plus +que deux ans de service à faire, et je commençais à espérer la fin de +mes peines, lorsqu'un soir le contre-maître Matthieu, qui n'avait jamais +cessé de me faire la cour mais que j'avais tenu à distance, s'avisa de +me demander un rendez-vous. + +Il faut vous dire que sa femme était morte depuis deux mois, et +qu'avantageux comme il l'était, il avait toujours cru qu'il n'y avait +que cet obstacle entre nous. Je le priai de me laisser tranquille. + +«Écoute, dit-il, il faut que tu aies un amoureux caché, car de vivre +ainsi seule et d'attendre quelqu'un qui ne viendra jamais, ce n'est pas +naturel.» + +Je haussai les épaules sans répondre, et je rentrai chez moi. + +Il était à peu près dix heures du soir; Bernardine était déjà couchée +et j'allais me coucher moi-même, lorsque j'entendis qu'on frappait à +la vitre deux coups légers. Je n'eus pas grand peur d'abord, car il n'y +avait rien à prendre chez moi, et la mère de Bernard venait quelquefois +chez moi le soir et frappait de la même manière pour se faire entendre. + +Je me levais donc et j'ouvris la fenêtre sans défiance. + +«Est-ce vous, mère?» + +Pour toute réponse, un homme sauta dans la chambre qui était au +rez-de-chaussée et au niveau de la rue. Aussitôt je poussai un cri. + +«Tais-toi, dit-il. C'est moi, Matthieu. Ne me reconnais-tu pas?» + +Je reculai, moitié de frayeur, moitié de colère: + +«Je ne vous connais pas. Que me voulez-vous? Sortez, ou j'appelle. + +--Pas de bruit, Rose. On viendrait, on me trouverait ici, et l'on +croirait que tu m'as fait venir. Expliquons-nous tranquillement. + +--Je ne veux pas m'expliquer, lui dis-je avec force. Sortez d'ici! + +--Allons, tu fais la méchante; tu as tort. Je t'aime, tu le sais bien. +Tu es seule, je suis seul aussi, car mes enfants ne comptent pas. Nous +pouvons vivre ensemble. + +--Va-t'en, Matthieu, ou je crie: Au feu!» + +A ces mots, il saute tout à coup sur moi et veut me fermer la bouche. +Mais je me dégage à la faveur de l'obscurité; je saisis une chaise, et +la jette dans ses jambes. Il tombe, j'ouvre la porte, et je me mets à +courir comme une folle dans la rue. + +Dès qu'il vit que je m'étais échappée, il sortit lui-même, et pour +éviter d'être rencontré, il descendit à travers les jardins qui vont de +ce côté-là jusqu'à la rivière. + +Quand je vis qu'il était parti, je rentrai moi-même toute tremblante +dans la maison, je fermai soigneusement la porte et la fenêtre, je mis +un bâton à côté de mon lit pour me défendre si j'étais attaquée la nuit, +et je dormis assez tranquillement jusqu'au lendemain. + +Je ne parlai de cette aventure à personne, et on ne l'aurait pas connue +si un voisin qui par hasard était dans son jardin, n'avait aperçu au +clair de lune Matthieu qui fuyait du côté de la rivière. Il le reconnut +sur-le-champ, et n'eut rien de plus pressé que d'en parler le lendemain +à tout le quartier. + +Ce fut une rumeur générale. Si le feu avait pris à trois maisons à la +fois, on n'en aurait pas fait plus de bruit. + +On fit d'abord raconter au voisin tout ce qu'il avait vu. + +«A quelle heure? + +--A dix heures. + +--C'était Matthieu? L'avez-vous bien reconnu? + +--Parbleu! si je l'ai reconnu! il a laissé sa casquette dans mon jardin. + +--Et d'où venait-il? + +--Ah! pour cela, je n'en sais rien. + +--Je le sais, moi, dit une femme. Il venait de chez Rose-d'Amour.» + +A ce nom, tout le monde se mit à crier: + +«En voilà une gaillarde, une effrontée! Rien ne pourra donc la corriger? +Comment! elle va débaucher les pères de famille, maintenant! + +--Faites attention à ce que je vous dis, ajouta une de mes camarades +d'atelier, il y aura encore quelqu'un de tué pour cette malheureuse. + +--Ce n'est pas étonnant, dit une vieille femme. Les hommes n'aiment que +ces créatures-là?» + +Et cette fois encore, on rejeta sur moi tous les torts. C'était moi qui +avais encouragé Matthieu. Du vivant de sa femme, je l'avais reçu chez +moi tous les soirs. Quelqu'un dit qu'il l'avait vu sortir de ma maison à +trois heures du matin. On plaignit la pauvre défunte, on assura qu'elle +était morte du chagrin de voir la mauvaise conduite de son mari; enfin +tout ce qu'on avait dit contre moi depuis le départ de Bernard se +réveilla de nouveau, et cette fois je n'avais plus d'appui nulle part. +Mon père était mort, mon pauvre père, le seul être qui m'eût protégée! + +Il faut vous dire que j'avais encore, sans le savoir, un nouveau sujet +de tristesse. + +Quand je vis que Bernard ne m'écrivait pas et que sa mère ne me parlait +plus de lui que rarement, de loin en loin, j'avais résolu d'apprendre +à lire et à écrire, et d'écrire mes lettres moi-même, car excepté le +catéchisme, qu'on m'avait fait apprendre pour la première communion, je +ne savais absolument rien de ce qu'on enseigne dans les écoles. + +Mais en même temps j'étais fort embarrassée d'apprendre, car d'abord, +madame, je n'avais pas la tête bien organisée pour les livres. Cela +vient un peu de naissance, comme vous savez, et mon père, mes soeurs +et moi nous avions la tête si dure qu'il avait fallu renoncer à nous +apprendre à lire. + +Cependant, comme je veux fermement ce que je veux, je m'en allai trouver +un pauvre garçon qu'on appelait Jean-Paul, qui était sans famille, sans +parents connus, et sorti, je crois, de l'hospice de Lyon. Ce pauvre +Jean-Paul, qui était boiteux et marqué de la petite vérole, mais doux +comme un mouton et aimé de tout le monde à cause de sa bonté, faisait +le soir, après souper, une école de lecture et d'écriture à sept ou huit +filles de mon âge qui n'avaient pas appris à lire mieux que moi, et qui +en sentaient trop tard la nécessité. + +Comme il était garçon tailleur et vivait de son aiguille, sans être +riche, il faisait son école gratis et ne se faisait pas prier pour +écrire les lettres de son quartier. J'allai lui demander de me recevoir +parmi ses élèves. + +Le pauvre garçon me regarda en souriant, suivant sa manière, et me dit: + +«Tu es bien grande, Rose-d'Amour, pour apprendre l'écriture à ton âge. +Est-ce que tu veux écrire à ton colonel? + +--Justement. C'est à mon colonel. + +--Au colonel Bernard? + +--Oui, au colonel Bernard. + +--Eh bien! viens quand tu voudras.» + +J'y allai le soir même, et je commençai à travailler si durement et avec +tant d'application à faire des barres, des _a_, des _o_, des _i_, des +_u_, des majuscules, des minuscules, de la ronde, de l'anglaise, de la +bâtarde et de la coulée, que j'en étais bien souvent plus fatiguée que +de bêcher la terre, tant la plume est un outil pesant pour celui qui +n'en a pas l'habitude. + +Enfin je commençai à écrire des lettres grandes d'un pouce, puis d'un +demi-pouce, d'un quart de pouce, et finalement de grandeur naturelle, et +quoique je n'aie jamais été grande écrivassière, je puis maintenant me +faire lire et lire les autres. + +Pendant ce temps, Jean-Paul pensait à tout autre chose. Un soir, comme +je m'en allais après la leçon, il me retint par le bras, et me fit +signe qu'il avait quelque secret à me dire. Moi, toujours simple et bien +éloignée de croire qu'on pût s'occuper de moi, je restai et je m'assis. + +Jean-Paul ferma la porte et s'assit en face de moi. + +«Rose-d'Amour, la bien nommée, dit-il, comment me trouves-tu?» + +Je crus qu'il voulait rire. + +«Très joli garçon,» lui dis-je. + +Il secoua la tête. + +«Non, non, ce n'est pas cela que je te demande, Rose. Parle-moi +sérieusement, et regarde-moi bien... Écoute, j'ai vingt-six ans, cent +francs d'économies et le mobilier que voilà; je t'aime à la folie. +Veux-tu m'aimer? + +--Est-ce que tu vas m'insulter, Jean-Paul?» lui dis-je d'un air triste. + +Je me sentais venir les larmes aux yeux. + +«T'insulter? moi! Rose-d'Amour! moi, t'insulter! As-tu pu le croire? Je +te demande si tu veux te marier avec moi?» + +Je lui tendis la main. Il la baisa et la serra dans les siennes. + +«Eh bien, tu acceptes? dit-il. En ce cas, la noce se fera dans quinze +jours. + +--Elle ne se fera pas. Tu ne m'as pas comprise, mon bon Jean-Paul. Elle +ne se fera jamais. + +--Ah! oui, je le sais, tu aimes Bernard; mais pense-t-il encore à toi, +et reviendra-t-il jamais? + +--Qu'il revienne ou non, je l'aime, et j'ai promis de l'attendre. + +--Non, tu ne l'aimes pas, s'écria-t-il. Écoute-moi, Rose, je sais ce qui +t'arrête. C'est ta fille. Eh bien! je la reconnaîtrai. On se moquera de +moi, mais je me moquerai des autres à mon tour. Je t'aime et je serai +heureux. Je n'ai pas de parents, pas de famille, je suis un enfant +trouvé, je ne dois compte de rien à personne, et je t'aime. Ne me dis +pas que tu ne m'aimes pas aujourd'hui: je le sais et je te le pardonne; +mais tu m'aimeras un jour. Tu es si bonne! car je te vois depuis cinq +ans, Rose, et je n'ai pas cru un seul mot de ce qu'on a dit de toi. Je +ne le croirais pas quand je l'aurais vu de mes deux yeux. Tu es seule, +sans amis, sans fortune, sans mari, sans amant. Je suis seul comme toi, +et personne ne m'aime; appuyons-nous l'un sur l'autre, aimons-nous et +marions-nous. Va, je ne serai pas jaloux de Bernard. Je te prends telle +que tu es, et je t'aime mieux qu'aucune créature, car tu es la meilleure +fille du quartier; et quoiqu'on t'ait fait bien du mal, tu n'as jamais +cherché à te venger: et la vengeance aurait été pourtant bien facile. Ce +qu'il me faut, c'est une bonne femme, douce et laborieuse, et soigneuse, +et je sais que tu le seras, car tu l'es déjà. Dis un mot, Rose, et tu +feras mon bonheur et peut-être le tien. + +Je ne puis vous dire, madame, combien je fus touchée des paroles de +ce pauvre garçon: je sentais bien qu'il disait vrai et qu'il m'aimait +tendrement; mais moi je ne l'aimais pas, et surtout j'avais dans le +coeur un trop tendre souvenir de Bernard. + +Comme il vit que je ne répondais rien, il me crut ébranlée et voulut +continuer. Ses yeux bleus, qui étaient pleins de douceur, m'imploraient +encore mieux que ses discours; mais, d'un mot, je lui fermai la bouche. + +«Adieu, Jean-Paul. Je te remercie, et tu seras toujours pour moi un +ami, le meilleur et le plus sûr après Bernard; mais ce mariage est +impossible, et je ne remettrai plus les pieds dans cette maison. + +--Et tu ne me permettras pas d'aller te voir? + +--Non, car tu ne pourrais pas t'empêcher de me parler de ce que je ne +veux plus entendre. Devant Dieu, je suis la femme de Bernard, et je ne +dois entendre de personne un mot d'amour. + +A ces mots, je sortis et refermai la porte. Il n'essaya pas de me +retenir, tant il était consterné. + + + + + X + + +Quand on connut l'aventure de Matthieu, le père et la mère Bernard, +qui avaient été jusqu'alors assez bien disposés pour moi, ne purent pas +s'empêcher de croire qu'il fallait que j'eusse fait de grandes avances +à ce misérable, pour qu'il osât entrer chez moi par la fenêtre à dix +heures du soir. Quand chacun eut dit son mot et raconté son histoire, le +père Bernard hocha la tête et dit à sa femme: + +«Rose-d'Amour ne sera pas notre fille. + +--C'est une dévergondée, dit la mère. On m'assurait encore ce matin +qu'elle recevait trois ou quatre jeunes gens toutes les nuits et, de +plus, monsieur l'adjoint au maire. + +--Qu'elle reçoive qui elle voudra, dit le père, j'empêcherai bien +Bernard de l'épouser. + +--Et moi aussi, dit la mère. Mais qui aurait cru cela de cette petite +fille que nous avons tenue sur nos genoux, qui était si sage et si +douce, étant enfant! Il faut que Dieu l'ai abandonnée. + +Le lendemain, sans perdre de temps, la mère Bernard vint chez moi pour +m'annoncer cette nouvelle. Quoique je connusse déjà par mes camarades +d'atelier tous les bruits qui avaient couru, j'étais loin de m'attendre +à ce dernier coup. + +Je ne vous raconterai pas son discours. Je ne l'entendis pas tout +entier. Aux premiers mots, je compris tout, et je reçus comme un coup de +massue sur la tête. + +«Ah! mère, lui dis-je, est-ce vous qui devriez me dire une chose +pareille!» + +Et je me mis à fondre en larmes. + +«Écoute, mon enfant, répondit-elle, mets-toi à ma place. Tu ne penses +qu'à toi; moi, je pense à mon Bernard, et je ne serais pas bien aise +qu'il fût le mari d'une coureuse. Je veux croire que tu n'as rien fait +de mal, et que tu n'attirais chez toi ce Matthieu et tous les autres +que pour chanter les psaumes avec eux et dire les litanies de la sainte +Vierge; mais... + +--J'ai attiré Matthieu? moi! + +--Ma foi, je répète ce qui se dit. Ils sont là plus de trente qui ont +vu les gens entrer chez toi à toutes heures de la nuit, ou en sortir. Il +faut bien croire de pareils témoins. Et après tout.... + +--C'est bien, lui dis-je en me levant, car je me sentais indignée, vous +pouvez dire à Bernard ce qu'il vous plaira, mais vous êtes chez moi. + +--C'est bon, c'est bon, on s'en va. Ne vas-tu pas faire la princesse +parce que tu t'es mise dans ton tort? Je ne te dit pas: au revoir, ma +petite.» + +Je la laissai partir et ne cherchai pas à la retenir; puis je repris +ma vie accoutumée, et je retournai à l'atelier, malgré les cris +d'indignation des voisins, qui disaient que je m'entendais avec +Matthieu. + +Le méchant homme lui-même le laissait croire, et en mon absence disait +d'un air fin: + +«Rose-d'Amour et moi, nous ne sommes pas aussi brouillés qu'elle veut le +faire croire.» + +Si vous me demandez pourquoi je n'ai pas quitté son atelier, je vous +dirai, madame, que je craignais de ne pas trouver d'ouvrage dans un +autre. Les mauvais bruits qui couraient m'auraient suivie partout: +j'aurais été persécutée ailleurs tout autant et peut-être davantage; +et d'ailleurs, je vous avoue que, grâce à mes lectures,--car depuis que +Jean-Paul m'avait enseigné à lire, je lisais souvent _l'Évangile_ +et _l'Imitation de Jésus-Christ_, et j'en tirais des consolations +infinies,--grâce à mes lectures, je devenais à peu près indifférente +à tout ce qu'on disait de moi. Toujours frappée au même endroit et par +tous, je sentais ma blessure se cicatriser, et je commençais à vivre +dans un monde bien supérieur à tous les autres, dans le monde où les +corps ont disparu, et où il ne reste plus que de purs esprits. Là, du +moins, je me sentais libre. + +Enfin j'appris de mes camarades que Bernard allait revenir; on disait +qu'il était sergent, qu'il allait obtenir un emploi dans les droits +réunis, qu'il allait vivre comme un bourgeois, et sa mère parlait même +de lui acheter une charge d'huissier. + +A cette nouvelle, je sentis mon coeur battre plus vite et plus +joyeusement, et je crus que mes peines touchaient à leur fin. Imaginez, +madame, un enfer qui a duré sept ans avec la promesse du paradis! Voilà +ce que je pensai tout de suite en apprenant ce retour. Du reste, j'en +eus bientôt des preuves certaines. + +La mère de Bernard commença à parcourir le quartier en racontant les +campagnes de son fils, tous ses grades depuis celui de caporal jusqu'à +celui de sergent; tous les Arabes qu'il avait tués; tous les bois de +myrtes et de lauriers-roses où il avait chassé le lion, le tigre, la +panthère, le léopard, la perdrix, le lièvre et tous les autres animaux +féroces. Elle fit blanchir sa maison du haut en bas: quoique la maison, +qui était neuve, comme vous savez, n'en eût guère besoin. Elle acheta +des cravates, des mouchoirs, des chemises, douze paires de bas; elle +parlait même d'aller au-devant de lui jusqu'à Paris, et (à ce qu'on +disait) de le faire revenir en poste comme un prince. + +Toute la rue était en rumeur à cause de cet événement. + +Pour moi, qui attendais Bernard avec plus d'impatience qu'elle, car je +lui avais écrit depuis deux ans une douzaine de lettres auxquelles il +n'avait jamais répondu, je me tenais plus renfermée que jamais dans mon +atelier, et au sortir de l'atelier dans ma chambre. + +J'étais certaine, quelque mal qu'on pût lui dire de moi, qu'il n'en +croirait pas un mot, tant j'avais confiance en lui, et j'étais sûre que +sa première visite et sa première parole seraient pour moi. + +Enfin, j'appris un matin dans mon atelier que Bernard devait arriver le +soir par la diligence. Le père Bernard devait aller l'attendre avec tous +ses amis, et la mère faisait préparer un grand souper dont la fumée (car +nous étions voisins) pourrait se faire sentir jusque chez moi. + +Rien n'était plus naturel que toute cette joie, ce festin et ses +apprêts. Eh bien! madame, il me semblait entendre parler de mon +enterrement. A mesure que l'heure approchait, je me sentais prête à me +trouver mal, et je fus forcée de sortir de l'atelier et de rentrer chez +moi. + +Je venais à peine de fermer ma porte et de m'asseoir près de la fenêtre, +qui donnait sur la campagne, lorsque j'entendis les grelots des chevaux +et le roulement de la diligence au fond de la vallée. En même temps, +je vis les amis de Bernard et son père arrêter la diligence le faire +descendre et l'emmener bras dessus bras dessous après l'avoir embrassé. + +«A quoi pense-t-il maintenant? me disais-je. M'a-t-il oubliée? Je le +saurai en le voyant entrer. Son premier regard, sa première parole +doivent être pour moi.» + +J'avais mis ma plus belle robe et mon plus beau bonnet. J'avais habillé +Bernardine comme une petite poupée, et je la retenais à grand'peine à +côté de moi pour qu'elle fût tout à fait belle quand son père la verrait +pour la première fois. Je me demandais aussi s'il fallait attendre +Bernard, ou bien si je ne ferais pas mieux de descendre dans la rue et +de me jeter dans ses bras dès qu'il aurait paru. Cependant un reste de +défiance me retint, et j'attendis de pied ferme, mais non sans maudire +la lenteur des minutes. + +Il parut enfin au coin de la rue. Je le voyais, cachée derrière le +rideau de ma fenêtre. Il était plus fort, plus hardi, mieux découplé, +mieux pris dans sa taille, plus beau aussi; mais c'était bien Bernard. +Il avait penché son képi sur l'oreille, ce qui lui donnait l'air +guerrier; sa moustache était fine et longue. C'était un bel homme, un +joli garçon dont toute femme eût été fière. + +Il passa devant ma maison sans lever les yeux. J'étais là, prête à +crier, à m'élancer, je laissai retomber le rideau. J'étais presque +folle de douleur. Pas un regard! Ses amis étaient avec lui; peut-être +n'osait-il pas les quitter et entrer chez moi, mais pas un regard! + +Il ne m'aimait plus! + +Ainsi pendant sept ans j'avais souffert mort et passion à cause de +lui; mon père était mort, j'avais été déshonorée, je vivais, seule, +malheureuse, méprisée, abandonnée de tous: une seule chose me soutenait, +son amour, et il ne m'aimait plus! + +Le tonnerre serait tombé sur ma tête sans me faire plus de mal. + +J'ôtai mon bonnet, je le jetai à terre, je pleurai de colère et de +désespoir. Bernardine étonnée se jetait à mon cou et cherchait à me +consoler. + +«Tu m'avais promis de me faire voir papa. Où est-il donc papa? + +--Il est parti, mon enfant, il ne reviendra plus!» + +Quand la nuit fut venue et l'enfant couché, j'allai m'asseoir dans mon +jardin, qui était voisin de celui de Bernard, sous un berceau que mon +père avait fait lui-même, et j'entendis de là le bruit du souper, le +choc des verres, les cris de joie des amis, et le vieux Bernard qui +buvait à la santé de son fils, de sa femme, de l'armée française, du roi +des Français, de la garde nationale et du sultan Abd-el-Kader. + +J'entendis aussi la voix de Bernard! mais il me parut moins gai qu'on +s'y attendait, et quelqu'un en fit la remarque. + +«Je suis un peu fatigué, dit-il. J'ai fait cent lieues sans dormir. + +--Et tu veux dormir ce soir? dit le père. C'est trop juste. Eh bien! va +te coucher, mon garçon; et nous, amis, buvons.» + +Bernard monta dans sa chambre, et au lieu de se coucher, s'assit +auprès de la fenêtre. Il appuyait son menton sur sa main. Je le voyais +parfaitement quoiqu'il ne me vît pas, car son visage était éclairé par +la lune et j'étais dans l'ombre, sous le berceau. + +Après être resté plus d'une heure dans cette position, il poussa un long +soupir, ferma la fenêtre et se coucha. + +Quelques moments après, ses amis sortirent de la maison, et j'entendis +le vieux Bernard qui chantonnait un air à boire: + + Que Monus et la Folie + Veillent toujours sur notre vie, etc. + +Alors, toute brisée par le désespoir, j'allai me coucher à mon tour. +Voilà comment se passa ce jour dont j'avais attendu tant de bonheur. + + + + + XI + + +Le lendemain fut pareil. Bernard passa et repassa devant ma maison, sans +même lever les yeux sur ma fenêtre. Oh! sa mère avait dû lui raconter +de moi de terribles histoires. Je ne puis vous dire, madame, combien +j'étais indignée. Quelque chose qu'on m'eût dit de lui, de quelque +crime qu'on l'eût accusé, je n'en aurais rien cru; et lui, sur un simple +récit, me croyait coupable et me condamnait sans m'entendre. + +Que dis-je? il me condamnait! il poussait si loin le mépris qu'il ne +daignait pas s'informer de moi, ni douter un seul instant! Et tous ces +bruits infâmes qui avaient couru sur moi, lui seul en était cause; quand +le monde entier m'aurait condamnée, lui seul aurait dû m'absoudre: et +pendant que je vivais dans la solitude et le désespoir, il fêtait ses +amis, il en était fêté; il riait peut-être quand on lui parlait de moi! + +Cette pensée devint si continuelle et si désespérante, que je crus +retrouver un moment la force d'oublier Bernard et de me faire à moi +seule une vie, puisque je ne pouvais plus être mariée à celui pour qui +j'avais tout sacrifié. + +Je continuai d'aller à l'atelier en ayant soin d'éviter les rues et les +heures où je pouvais craindre la rencontre de Bernard. Je ne voulais pas +qu'il me crût assez peu fière pour le rechercher et me justifier près de +lui. + +Il ne me fut pas du reste très-difficile de l'éviter, car il prenait de +son côté le même soin, et quoique les deux maisons fussent très-proches +voisines l'une de l'autre, et que les deux jardins fussent très-petits +et séparés seulement l'un de l'autre par un mur à hauteur d'appui, +nous vécûmes pendant trois semaines côte à côte sans nous voir et sans +échanger une parole. + +Une seule fois, je le vis paraître à l'entrée de la rue au moment où je +sortais moi-même. Aussitôt je me sentis pâlir si fortement que la force +me manqua, et je rentrai chez moi sans le regarder. + +Ne croyez pas, madame, qu'il y eût là quelque sentiment de honte. Non: +je me sentais forte devant lui. Tout le monde pouvait me reprocher +d'avoir failli; lui seul ne le pouvait pas, car je n'avais failli que +pour lui. + +Cependant on commençait à s'étonner de sa conduite. Les histoires +d'amour, c'est comme les assassinats; tout le monde aime à en parler, et +surtout les femmes. Mes camarades d'atelier s'aperçurent bien vite que +Bernard ne pensait plus à moi. On nous surveilla, on vit bien que ni +publiquement ni secrètement nous n'avions ensemble aucune intelligence; +on lui en parla, et voici comment, car j'ai su plus tard toute +l'affaire. + +Un jour, une fille assez coquette du quartier, qui avait, je crois, +quelque envie d'épouser Bernard, causait avec lui. + +«Oh! vous, dit-elle, on ne peut pas se fier à vous. + +--Pourquoi? demanda Bernard. + +--N'avez-vous pas trompé cette pauvre Rose-d'Amour.» + +Bernard devint sombre tout à coup. + +«Ne parlons pas de cela, dit-il. C'est elle qui m'a indignement trompé, +et pour qui? pour ce Matthieu, un misérable, pour Jean-Paul, un enfant +trouvé, et qui sait encore pour combien d'autres? Ah! la malheureuse! +elle m'a bien fait souffrir!» + +Il faut vous dire qu'en effet le pauvre Jean-Paul, après que je l'eus +refusé, ne se tint pas pour battu, et raconta son amour à tous les +voisins; et quoiqu'il eût dit très-honnêtement et très-franchement +toute la vérité, les autres filles, qui se trouvaient blessées de la +préférence qu'il me donnait, avaient raconté l'histoire tout autrement +que lui, disant qu'il en agissait ainsi par ruse et pour mieux cacher +son jeu. + +La conversation de Bernard et de cette fille me fut bientôt répétée +par une de mes camarades d'atelier, car on se faisait un plaisir de me +tourmenter, parce que je ne voulais jamais rendre le mal pour le mal, +ayant toujours à l'esprit cette parole de Jésus-Christ, que je lisais +tous les soirs dans l'Évangile: «Aimez-vous les uns les autres.» + +Ces paroles de Bernard me rejetèrent de nouveau dans une douleur dont +vous ne pouvez avoir d'idée. Perdre ses amis, ses parents, son mari, +c'est le plus grand malheur du monde; mais se sentir méprisée de celui +qu'on aime le plus, n'est-ce pas le comble de toutes les calamités? + +Alors, je commençai à désespérer de tout et à me dégoûter de la vie. +Les livres saints eux-mêmes, que je lisais si souvent, n'avaient plus de +consolation pour moi. + +«Oui, puisqu'on me traite comme une malheureuse femme, odieuse à tous et +méprisée de tous, pensai-je, c'est que Dieu ne veut pas que je vive plus +longtemps, c'est que je n'ai plus rien à faire ici-bas.» + +Hélas! madame, je ne me justifie pas, je vous raconte toutes mes +pensées. Cependant, au moment de mourir, j'étais retenue par la crainte +de laisser Bernardine seule sur la terre et exposée peut-être aux mêmes +malheurs que sa mère. + +«Eh bien, me dis-je, je vais la lui léguer en mourant. S'il ne m'aime +plus, du moins il aimera sa fille.» + +Un soir, donc, je mis le lit de Bernardine dans la chambre qui était à +côté de la mienne, je fermai soigneusement la porte, j'écrivis à Bernard +une lettre que voici: + +«Bernard, tu m'as perdue, tu m'as abandonnée. Je te pardonne, je meurs. +Prends soin de ta fille. A ce dernier moment, où je vais paraître devant +Dieu, je le jure, je n'ai jamais aimé que toi. Tu élèveras Bernardine et +tu lui parleras quelquefois de sa mère, n'est-ce pas? Adieu!» + +En même temps, je m'habillai de ma plus belle robe, j'allumai au milieu +de la chambre le feu que j'avais mis dans un réchaud, et je me couchai +sur mon lit, en laissant sur la table une lampe allumée. + +Mais avant de vous dire ce qui suivit, il faut que vous sachiez que +les paroles de Bernard n'avaient pas été rapportées à moi seule. Elles +arrivèrent aussi jusqu'aux oreilles de mon pauvre ami Jean-Paul. + +Comme c'était un très honnête garçon, tout rempli de délicatesse, il ne +voulut pas souffrir qu'on m'accusât faussement d'une faute qu'il savait +fort bien que je n'avais pas commise, et il voulut m'en justifier +lui-même. Il alla donc trouver Bernard. + +C'était après la journée terminée. Bernard, fatigué de son travail, +mécontent de moi, de tout le monde et peut-être de lui-même, le reçut +fort mal; mais Jean-Paul ne se rebuta point. + +«Tes grands airs ne m'imposent pas, dit-il à Bernard. Je suis bon tout +comme un autre pour te prêter le collet, et il faut que tu m'écoutes. + +--Parle donc, puisque tu veux parler. + +--Oui, je veux parler et dire la vérité, et peut-être suis-je le seul +qui puisse ou qui veuille la dire sur Rose-d'Amour. + +--Oh! oh! dit Bernard, que ce ton-là et la sincérité connue de Jean-Paul +engagèrent à l'écouter plus attentivement. + +--Oui, l'on t'a menti, si l'on t'a dit que Rose-d'Amour m'avait aimé. + +--Sais-tu que c'est ma mère qui me l'a dit? + +--Eh bien, sauf ton respect, la mère Bernard a menti comme tous les +autres. Il y a ici une ligue contre cette pauvre Rose-d'Amour, et j'en +sais bien la raison; c'est qu'elle a plus d'esprit, de bonté et +de raison dans son petit doigt que toutes celles qui font tant les +dédaigneuses n'en ont dans toute leur personne. Et, tiens, pour preuve, +si tu y renonces, je l'épouse. + +--Toi? dit Bernard étonné. + +--Oui, moi, Jean-Paul, dit la _Paire-de-Ciseaux_, et si elle l'avait +voulu il y a deux ans, ce serait déjà fait; mais elle t'attendait, la +pauvre créature, et voilà comment tu la récompenses. + +--Mais, dit Bernard toujours défiant, quel intérêt as-tu à me la faire +épouser? + +--Pauvre Bernard! tu es bien de la race de ceux qui disent toujours: +«Voilà un honnête homme. Quel intérêt a-t-il à être honnête?» Eh bien! +oui, puisque tu veux le savoir, oui, j'ai un intérêt, c'est que si tu +l'abandonnes positivement, peut-être voudra-t-elle de moi; et ma foi, je +ne ferai pas le difficile; je la prendrai dès demain, si elle veut, et +même je t'inviterai à la noce. + +--Qui t'empêche de commencer par là? + +--Ah! c'est que je veux qu'elle ne doute pas que tu l'abandonnes. Cela +pourra la décider en ma faveur. Et pour preuve de cet abandon, je veux +que tu sois mon garçon d'honneur, et que tu ailles lui faire ma demande +en mariage. + +--Tu es fou! + +--Je ne suis pas fou du tout; je suis très sensé. Je la connais depuis +sept ans; je l'ai toujours vue aimable, douce, gaie, et fidèle à son +devoir et à toi. C'est une femme comme celle-là qu'il me faut. Je me +moque du passé. Ne suis-je pas moi-même un enfant trouvé? et si mon +coeur est content, ai-je besoin de prendre l'avis du voisin? + +--Mais enfin, dit Bernard qui doutait toujours, tu la prends quoiqu'elle +ait été ma maîtresse; ne pourrais-tu pas la prendre aussi quoiqu'elle +eût appartenu à Matthieu comme à moi? + +--Et tu crois cela, imbécile? Matthieu s'est vanté, comme un fanfaron +qu'il est, et jamais il n'a baisé le bas de sa robe. D'ailleurs, si tu +ne l'aimes plus, que t'importe Matthieu et tout l'univers? + +--Mais tu voulais me la faire épouser, tout à l'heure. + +--Moi? jamais je ne t'en ai parlé. Je pense que c'est ton devoir parce +qu'elle t'aime, et parce qu'elle a une fille de toi; mais je crois aussi +que tu la rendras très-malheureuse, car tu es orgueilleux, égoïste, tu +crois que le soleil et la lune tournent autour de toi, et tu tournes +toi-même à tout vent comme une girouette. Le premier venu te fait voir +des étoiles en plein midi. Quand tu es venu ici, l'on t'a fait croire +tout ce qu'on a voulu; tu as tout avalé parce que tu es sans réflexion, +et tu as rejeté cette pauvre Rose parce que tu es plein de vanité; et si +vous vous mariez et qu'une méchante langue te parle encore d'elle, tu es +si fou que tu croiras tout, tu te mettras en colère, tu la battras ou la +tueras, et, dans tous les cas, tu la rendras éternellement malheureuse. +Moi, au contraire, je l'aimerai toute ma vie, et elle m'aimera aussi, je +le sais, non pas d'amour, car on n'aime pas deux fois, mais de bonne et +tendre amitié; et je serai son mari, je saurai toutes ses pensées, et je +l'aimerai et l'honorerai éternellement, et je la protégerai contre tous, +et j'ôterai pour elle les cailloux du chemin où elle s'est blessée si +souvent, la pauvre fille! Et s'il faut... + +--Écoute, interrompit Bernard, tu es un honnête homme, je le sais, et tu +ne voudrais pas me tromper. Jure qu'elle ne t'a jamais aimé. + +--Je le jure. + +--Et jure aussi qu'elle n'a jamais aimé Matthieu. + +--Je jure que je le crois, dit Jean-Paul: mais si tu veux savoir la +vérité, interroge-le lui-même. J'irai volontiers chez lui avec toi, et +je serai votre témoin. + +--Eh bien! allons, dit Bernard.... Ah! si tu avais dit la vérité, quels +remords pour moi!» + +Matthieu était chez lui et fronça le sourcil en les voyant entrer. Il +se douta bien à leur mine que Jean-Paul et Bernard venaient chercher une +explication sérieuse. + +«Que me voulez-vous? demanda-t-il. + +--Te parler en particulier, dit Bernard. Fais sortir tes enfants. + +--Sortons nous-mêmes,» dit Matthieu. + +Et comme s'il eût craint quelque attaque, il prit dans un coin un fort +bâton de houx. A cette vue Bernard, qui comprit sa pensée, en prit une +autre de force et de longueur égales; Jean-Paul resta seul sans armes. + +«Viens sur la route, un peu loin des maisons, dit Bernard. Il ne faut +pas que personne, excepté Jean-Paul que voilà, entende la question que +je vais te faire, ni ta réponse. + +Matthieu y consentit, et ils marchèrent en silence jusqu'auprès d'un +petit bois qui n'était pas fort éloigné. + +«C'est là, dit Bernard. Arrêtons-nous. On dit Matthieu, que tu t'es +vanté d'avoir eu les bonnes grâces de Rose-d'Amour? + +--Je ne m'en suis pas vanté, répondit Matthieu. + +--Eh bien! on l'a dit, et tu n'as pas dit le contraire. + +--Ce n'est pas à moi à faire taire les langues. + +--Voyons, dit Bernard, qui commençait à s'échauffer, as-tu été aimé +d'elle, oui ou non? + +--De quel droit fais-tu cette question? demanda Matthieu avec un grand +sang-froid. + +--Je devais l'épouser, et j'ai d'elle une fille. J'ai le droit de savoir +si celle que je veux épouser est digne de moi. + +--Et quelle preuve as-tu que je vais dire la vérité? Va, laisse parler +les femmes. Épouse Rose, si cela te fait plaisir, et ne l'épouse pas si +cela t'ennuie; mais ne va pas t'inquiéter et te tourmenter la cervelle +pour savoir ce qu'elle a fait en ton absence. + +--Ainsi, tu refuses de répondre? + +--Je refuse. + +--Défends-toi, car je vais te briser le crâne. + +--Fou! dit l'autre, qu'est-ce que cela prouvera? Mais si tu veux, je +suis prêt. En garde!» + +Il se battirent à coups de bâton pendant un bon quart d'heure, éclairés +seulement par la lune. Jean-Paul était témoin. Enfin, Matthieu reçut un +dernier coup sur la tête, si violent qu'il en demeura tout étourdi. Il +s'assit dans le fossé qui bordait la route, et se lava la figure, qui +était couverte de sang. De son côté, Bernard se lavait aussi les mains +dans l'eau du fossé. + +«Maintenant, dit Matthieu, la bataille est finie, du moins pour ce soir, +car je ne puis plus me soutenir, et il faudra me ramener chez moi. +Je vais répondre franchement à ta question. Oui, j'ai voulu plaire à +Rose-d'Amour; oui je suis allé chez elle un soir sans sa permission.... + +--Ah! misérable, s'écria Bernard, tu l'avoues donc? + +--Pour moi, oui; mais pour elle non. Elle courut dans la rue en me +voyant, et, comme je crus qu'elle allait appeler les voisins, je me mis +à courir à travers les jardins. C'est ce jour-là qu'on me vit et qu'on +fit toutes les histoires que ta mère t'a racontées. + +--Et pourquoi n'as-tu pas parlé plus tôt? dit Bernard. + +--Pour te donner confiance. Si j'avais parlé avant de me battre, tu +aurais cru que je niais pour éviter la bataille. D'ailleurs, entre nous, +j'étais un peu jaloux de toi, et j'espérais bien te frotter les +épaules. Le bon Dieu a voulu que les miennes fussent frottées et non les +tiennes.» + +Quand Bernard entendit ces paroles, il fut saisi d'une telle joie, qu'il +voulut courir sur-le-champ vers la ville pour se réconcilier avec moi; +mais Jean-Paul le rappela. + +«Eh! dit-il, donne-moi donc un coup de main pour transporter Matthieu, +qui va passer la nuit dans ce fossé si tu ne m'aides. + +--Qu'il y crève, s'il veut! dit Bernard; il l'a bien mérité!» + +Cependant il vint au secours de son camarade et amena Matthieu, qui +était d'ailleurs plus meurtri de coups que grièvement blessé. + +Dès qu'il fut dans son lit, Bernard le quitta pour venir se réconcilier +avec moi. Bernard courait si vite que l'autre avait peine à le suivre. +Il était dix heures du soir, et tout le quartier dormait déjà. Ils +virent ma lampe allumée, à travers les vitres, et frappèrent. + +Le charbon était à peine allumé depuis une demi-heure, et déjà la fumée +se répandait dans l'appartement. Je me sentais défaillir et ne répondis +pas à l'appel qu'on me faisait du dehors. + +«Rose-d'Amour! c'est moi! c'est moi!» criait Bernard. + +Je reconnus cette voix et je crus rêver ou entrer déjà dans la mort. +Cependant les cris continuaient, et comme je ne répondais pas, Bernard +frappa si violemment la fenêtre qu'elle s'ouvrit, à demi brisée, et il +entra en sautant dans la chambre avec Jean-Paul. L'air frais entra avec +eux et commença à me ranimer. + +«A la malheureuse! dit Jean-Paul, elle a voulu s'asphyxier.» + +Et il ouvrit la porte aussitôt. + +A ces mots Bernard s'élança vers mon lit, et m'embrassa sans que j'eusse +le temps de me reconnaître. + +«Rose, chère Rose, c'est moi qui t'aime et qui te demande pardon à +genoux!» + +Je ne vous répéterai pas, madame, tout ce qu'il me dit dans ce premier +instant. Je l'entendais moi-même à peine tant j'étais étonnée, joyeuse +et troublée de ce changement. Avoir touché la mort de si près, et +rentrer tout à coup dans la vie, dans la joie, dans le bonheur? + +«M'aimes-tu, me pardonnes-tu?» demandait mille fois Bernard. + +Pour toute réponse, je me laissai aller dans ses bras. + +A cette vue, Jean-Paul, que je n'avais pas encore aperçu, détourna la +tête et sortit brusquement. Si généreux qu'il fût, notre bonheur lui +faisait mal. + +Bernard passa la moitié de la nuit à me raconter tout ce qu'il avait +souffert à cause de moi, toute les vilaines histoires qu'on lui avait +écrites au régiment, et quand je voulus me plaindre de sa crédulité, il +me ferma la bouche d'un baiser. De mon côté, je lui racontai tous mes +malheurs, et comment la seule espérance de le revoir m'avait soutenue +pendant ces sept années d'infortune. + +«Va, va, dit-il, plus rien ne nous séparera. Dans quinze jours nous +serons mariés.» + +Mais quand je lui montrai notre petite Bernardine, qui dormait et +n'avait rien su des événements de la nuit, il s'écria qu'elle était plus +belle que tout ce qu'il avait vu sur la terre, moi seule, exceptée, et +il me jura si passionnément de m'aimer toujours, que je vis bien qu'il +disait vrai et que je serais heureuse dorénavant pour le passé et pour +l'avenir. + +Douze jours après nous fûmes mariés. La veille, Jean-Paul vint me dire +adieu. + +«Vous ne restez pas pour la noce? lui dis-je. + +--Non, Rose je vous remercie. Vous êtes heureuse, et par moi; j'en +remercie le ciel, mais je ne puis m'accoutumer à vous voir au bras d'un +autre. Je pars ce soir pour l'Amérique. Là, je verrai du nouveau, et je +vous oublierai peut-être. Adieu.» + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Rose d'Amour, by Alfred Assollant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROSE D'AMOUR *** + +***** This file should be named 17344-8.txt or 17344-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/3/4/17344/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/17344-8.zip b/17344-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4ee1fb9 --- /dev/null +++ b/17344-8.zip diff --git a/17344-h.zip b/17344-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e52d580 --- /dev/null +++ b/17344-h.zip diff --git a/17344-h/17344-h.htm b/17344-h/17344-h.htm new file mode 100644 index 0000000..9a88c19 --- /dev/null +++ b/17344-h/17344-h.htm @@ -0,0 +1,4438 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Rose d'Amour, by Alfred Assollant</title> + <meta name="author" content="A. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Rose d'Amour + +Author: Alfred Assollant + +Release Date: December 18, 2005 [EBook #17344] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROSE D'AMOUR *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + + + +<h3>ALFRED ASSOLLANT</h3> + +<h1>ROSE D'AMOUR</h1> + + + + +<p class="mid">PARIS<br> +E. DENTU, ÉDITEUR<br> +LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES<br> +3, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL</p> + +<h3>1889</h3> + + +<br><br><br> +<h3>I</h3> + + +<p>J'avais à peu près dix ans quand je fis connaissance avec Bernard...</p> + +<p>Mais avant tout, madame, il faut que je vous parle un peu de ma famille.</p> + +<p>Mon père était charpentier, et ma mère blanchisseuse. Ils n'avaient pour +tout bien que cinq filles dont je suis la plus jeune, et une maison que +mon père bâtit lui-même, sans l'aide de personne, et sans qu'il lui en +coûtât un centime. Elle était perchée sur la pointe d'un rocher qu'on +s'attendait tous les jours à voir rouler au fond de la vallée, et qui, +pour cette raison, n'avait pas trouvé de propriétaire. Quand j'étais +enfant, j'allais m'asseoir à l'extrémité du rocher, sur une petite +marche en pierre, d'où l'on pouvait voir, à trois cents pieds au-dessous +du sol, la plus grande partie de la ville.</p> + +<p>Mon père, après sa journée finie, venait s'asseoir à côté de moi. Son +plaisir était de me prendre dans ses bras et de regarder le ciel, sans +rien dire, pendant des heures entières. Il ne parlait, du reste, à +personne, excepté à ma mère, et encore bien rarement, soit qu'il fût +fatigué du travail,—car la hache et la scie sont de durs outils,—soit +qu'il pensât, comme je l'ai cru souvent, à des choses que nous ne +pouvions pas comprendre. C'était, du reste, un très-bon ouvrier, +très-doux, très-exact et qui n'allait pas au cabaret trois fois par an.</p> + +<p>Si mon père était silencieux, ma mère en revanche parlait pour lui, pour +elle, et pour toute la famille. Comme elle avait le verbe haut et la +voix forte, on l'entendait de tout le voisinage; mais ses gestes étaient +encore plus prompts que ses paroles, et d'un revers de main elle +rétablissait partout l'ordre et la paix. Sa main était, révérence +parler, comme un vrai magasin de tapes, et la clef était toujours sur la +porte du magasin. Au premier mot que nous disions de travers, mes soeurs +et moi, la pauvre chère femme (que le bon Dieu ait son âme en son saint +paradis!) nous choisissait l'une de ses plus belles giffles et nous +l'appliquait sur la joue.</p> + +<p>Et croyez bien, madame, que nous n'avions pas envie de rire, car ses +mains, endurcies par le travail, avaient la pesanteur de deux battoirs. +Du reste, bonne femme, qui pleurait comme une Madeleine les jours +d'enterrement, et qui aurait donné pour mon père et pour nous son sang +et sa vie; mais quant à crier, battre et se disputer avec ses voisins, +elle n'y aurait pas renoncé pour un empire.</p> + +<p>Mon père, qui était la bonté même, voyait et entendait tout sans se +plaindre, se contentait de lever quelquefois les épaules,—ce qui ne le +sauvait même pas de tout reproche. Mais il était dur à la peine. Il +disait souvent: «Nous ne sommes pas en ce monde pour avoir nos aises; +et, puisque nous ne pouvons pas avoir d'enfants sans nos femmes, il faut +savoir supporter nos femmes.» On l'appelait le vieux <i>Sans-Souci</i>, +parce que jamais personne n'avait pu le mettre en colère, ni homme, ni +enfant, ni créature vivante, et qu'il n'aurait pas donné une +chiquenaude, même à un chien, excepté pour se défendre de la mort.</p> + +<p>Un jour, en revenant du lavoir, ma mère se sentit fort altérée et toute +en sueur. Elle but un grand verre d'eau froide, tomba malade et mourut +la semaine suivante. Mon père la mena au cimetière sans pleurer, et +revint à la maison avec mes soeurs et moi. Il nous embrassa toutes, +donna les clefs de ma mère à ma soeur aînée, qui avait déjà dix-huit +ans, s'assit dans le coin de la cheminée, et mit sa tête entre ses +mains. A dater de ce jour-là, le vieux <i>Sans-Souci</i>, qui n'avait guère +parlé jusque-là, ne parla plus du tout: il avait l'air de rêver nuit et +jour, et nous-mêmes, intimidées par son silence, nous ne parlions plus +qu'à voix basse pour ne pas l'interrompre dans ses rêves.</p> + +<p>Cependant mes soeurs se marièrent l'une après l'autre, quand l'âge fut +venu, et laissèrent là mon père, avec qui je restai bientôt seule. +J'avais alors dix ans, et ce fut vers ce temps-là, comme je vous le +disais en commençant, que je fis pour la première fois connaissance avec +Bernard, dit l'<i>Éveillé</i> et le <i>Vire-Loup</i>. Car vous savez, +madame, que c'est assez la coutume chez nous de donner des surnoms aux +garçons comme aux filles, et que ces surnoms font souvent oublier le nom +que nous a donné notre père. Moi, par exemple, quoiqu'à l'église et à la +mairie l'on m'ait appelée Marie, je n'ai jamais, depuis l'âge de douze +ans, répondu qu'au nom de <i>Rose-d'Amour</i>, que les filles de mon âge +me donnaient par dérision, et que les garçons répétaient par habitude.</p> + +<p>Car il faut vous dire, madame, et vous devez le voir aujourd'hui, que je +n'ai jamais été jolie, même au temps où l'on dit communément que toutes +les filles le sont, c'est-à-dire entre seize et dix-huit ans. J'avais +les cheveux noirs, naturellement, les yeux bleus et assez doux, à ce que +disait quelquefois mon père, qui ne pouvait pas se lasser de me +regarder; mais tout le reste de la figure était fort ordinaire, et si +j'ajoute que je n'étais ni boiteuse, ni manchotte, ni malade, ni mal +conformée, que j'avais des dents assez blanches, et que je riais toute +la journée, vous aurez tout mon portrait.</p> + +<p>Du reste, on m'aimait assez dans le voisinage, parce que je n'avais +jamais fait un mauvais tour ni donné un coup de langue à personne ce qui +est rare parmi les pauvres gens, et plus rare encore, dit-on, chez les +riches.</p> + +<p>Il ne faudrait pas croire que je fusse le moins du monde malheureuse de +vivre avec mon père, quoiqu'il ne me dit pas six paroles par jour, si ce +n'est pour les soins du ménage, et que nous n'eussions pas toujours de +quoi vivre. Les gens qui se portent bien et qui travaillent n'ont pas de +très-grands besoins: un petit écu leur suffit pour la moitié d'une +semaine, et s'il ne suffit pas, ils prennent patience, sachant bien que +la vie est courte, que la bonne conscience est mère de la bonne humeur, +et que la gaité vaut tous les autres biens.</p> + +<p>Tous les soirs, après souper, dans la belle saison, j'allais me +promener avec mon père et quelques voisins dans la campagne; nous +montions dans ce bois de châtaigniers que vous connaissez et qui est sur +la hauteur, à une demi-lieue de la ville. Là, mon père se couchait sur +le gazon, les yeux tournés vers les étoiles, et moi je courais autour de +lui avec les enfants de mon âge. L'hiver, nous restions au coin du feu, +tantôt chez nous, tantôt chez le père Bernard, dit <i>Tape-à-l'Oeil</i>, afin +de ménager le bois, qui ne se donne pas dans notre pays, et qui coûte +aussi cher que le pain.</p> + +<p>Un soir, c'était au mois d'avril, mon père ne voulut pas venir avec +nous, et me laissa aller au bois avec plusieurs autres garçons et filles +sous la conduite de la mère Bernard, qui était une femme très +respectable et âgée. Tout en courant, je m'égarai un peu dans le bois +qui n'était pas toujours sûr; les loups y venaient quelquefois de la +grande forêt de la Renarderie, qui n'est qu'à six lieues de là. +Justement, ce jour-là des chasseurs avaient fait une battue dans la +forêt, et un vieux loup, pour échapper aux chiens, s'étant jeté dans la +campagne, avait cherché un asile dans le bois où je courais.</p> + +<p>J'étais seule, avec un jeune garçon plus âgé que moi de trois ans, qu'on +appelait Bernard l'<i>Éveillé</i>, lorsqu'au détour du sentier je vois venir +à moi le loup, une grande et énorme bête, avec une gueule écumante et +des yeux étincelants que je vois encore. Je pousse des cris affreux et +je veux fuir: mais le loup, qui peut-être ne songeait pas à moi, courait +pourtant de mon côté et allait m'atteindre; j'entendais déjà le bruit +de ses pattes qui retombaient lourdement sur la terre et froissaient les +feuilles des arbres dont les chemins étaient couverts depuis l'hiver, +lorsque tout à coup Bernard l'<i>Éveillé</i> se jette au-devant de lui. Comme +il n'avait ni arme ni bâton, il quitte sa veste, attend le loup, et, le +voyant à portée, la lui jette sur la tête pour l'étouffer.</p> + +<p>En même temps il m'appelle à son secours; mais j'étais bien embarrassée, +et pendant qu'avec les manches de sa veste il cherchait à étouffer le +loup, je poussais des cris effrayants au lieu de l'aider. Le loup, tout +enveloppé dans la veste de Bernard, poussait de sourds hurlements, se +dressait contre lui, et cherchait à le mordre et à le déchirer. Je ne +sais pas comment l'affaire aurait fini, si les chasseurs et les chiens +qui le poursuivaient depuis plusieurs lieues n'étaient pas arrivés en +ce moment pour délivrer Bernard. Le loup fut tué d'un coup de couteau de +chasse, les chasseurs firent de grands compliments à Bernard pour son +courage, et l'on nous remit tous deux dans notre chemin. Madame, cette +petite aventure a décidé de ma vie.</p> + +<p>Vous devinez aisément comment Bernard fut reçu par mon père lorsqu'il +eut appris mon danger, et la manière dont il m'en avait tirée. De ce +jour-là, Bernard devint notre ami le plus cher et ne nous quitta plus, +surtout le dimanche. Il perdit son surnom de l'Éveillé pour celui de +<i>Vire-Loup</i>, qui rappelait son courage, et mon père ne fit plus une +partie de campagne sans y inviter Bernard, qui, de son côté, ne se fit +pas prier, et ne me quittait pas plus que mon ombre.</p> + +<br><br><br> +<h3>II</h3> + + +<p>A parler sincèrement, madame, je crois que les belles demoiselles des +villes qui ont des chapeaux de velours, des crinolines, des robes de +soie, des écharpes, des cachemires, des bagues, des bracelets, et +généralement tout ce qui leur plaît et tout ce qui coûte cher, ne sont +pas moitié si heureuses que nous avant leur mariage, ni peut-être même +quand elles sont mariées; et je vais vous en dire la raison.</p> + +<p>S'il leur prend fantaisie d'avoir un amoureux et de courir les champs +avec lui (en tout bien tout honneur s'entend), et d'admirer la lune, et +l'herbe verte des prés, et la hauteur des arbres, et la beauté du ciel, +et les étoiles qui ressemblent à des clous d'or, et qui font rêver si +longtemps à des pays inconnus et magnifiques, on les enferme dans leurs +chambres, on tourne la clef à double tour, et on les engage à lire +l'Écriture sainte, qui est une très bonne lecture, ou l'Imitation de +Jésus-Christ.</p> + +<p>Et si l'on veut agir plus doucement avec elles, on leur fait de beaux et +longs sermons qui durent trois heures ou trois quarts d'heure, sur la +manière de penser, de parler, de s'asseoir, de regarder les jeunes gens +du coin de l'oeil sans en faire semblant, et d'attendre après sur des +chaises qu'ils viennent les chercher, soit pour la danse, soit pour le +mariage, et de ne pas écouter un mot de ces beaux jeunes gens si bien +gantés, cirés, frisés et pommadés, à moins que les parents n'aient connu +d'abord s'ils sont riches ou s'ils sont pauvres, s'ils ont des places ou +s'ils n'en ont pas, si la famille est convenable, et plusieurs autres +belles choses qui sont sagement inventées pour refroidir l'inclination +naturelle des deux sexes à s'aimer l'un l'autre et à se le dire.</p> + +<p>Tout cela, madame, est sans doute très juste, très bien arrangé et très +nécessaire pour sauver de toute atteinte la fragilité des demoiselles; +mais il faut dire aussi que ce serait à les faire périr d'ennui si elles +n'avaient la consolation de penser que leurs mères se sont ennuyées de +la même façon et n'en sont pas mortes, et qu'étant aussi bien +constituées que leurs mères, elles n'en mourront sans doute pas +davantage.</p> + +<p>Cependant une Anglaise qui travaillait dans le même atelier que moi m'a +souvent assuré que les demoiselles de son pays n'étaient pas plus +surveillées que nos ouvrières, qu'elles couraient les champs avec les +jeunes gens, qu'elles faisaient des parties de plaisir, et que cela ne +les empêchait pas de se bien conduire et de se bien marier. Mais, comme +vous savez, madame, chacun est juge de ses affaires, et si l'on a décidé +qu'en France les demoiselles baisseraient toujours les yeux, tiendraient +les coudes attachés au corps, ne parleraient que pour répondre et jamais +pour interroger, c'est leur affaire et non la mienne.</p> + +<p>Permettez-moi seulement de dire que j'aime mieux, toute pauvre qu'elle +est, la condition d'une ouvrière qui fait sa volonté matin et soir, que +celle d'une demoiselle qui aurait en dot des terres, des prés, des +châteaux, des fabriques et des billets de banque, et qui obéit toute sa +vie,—fille à son père, et femme à son mari.</p> + +<p>Pour moi, qui avais le bonheur de n'être pas gardée à vue, et tenue dans +une chambre comme une demoiselle, et surveillée à tout instant, et +écartée de la compagnie des garçons, ni d'aucune compagnie plaisante et +agréable, je n'attendis pas quinze ans pour avoir mon amoureux en titre, +qui, fut, comme vous pensez bien, Bernard l'<i>Éveillé</i>, Bernard le +<i>Vire-Loup</i>, mon sauveur Bernard.</p> + +<p>Je ne vous apprendrai rien, je crois, madame, en vous disant que nos +amours étaient la plus innocente chose du monde, et que la sainte Vierge +et les saints pouvaient les regarder du haut du Paradis, sans rougir. +Bernard avait dix-sept ans, et j'en avais quatorze. Nos amours +consistaient surtout à nous promener ensemble, le dimanche, à cueillir +des églantines le long des haies ou des noisettes et des mûres dans les +buissons, ou encore dans les grands jours,—jours de fête, ceux-là!—à +boire du lait chaud dans les villages voisins.</p> + +<p>Mon père qui craignait par-dessus tout de me contrarier, et qui avait +d'ailleurs confiance en moi, nous laissait souvent tête à tête dans ces +promenades. Et pourquoi aurions-nous fait du mal? Savions-nous +seulement, excepté par les discours des vieilles gens, ce que c'était +que le mal? Que pouvions-nous désirer de plus? Nous nous voyions tous +les jours, nous nous aimions, nous nous l'étions dit cent fois, nous +voulions nous marier ensemble; nos parents le voyaient et en étaient +contents; les camarades de Bernard faisaient la cour aux autres filles +de mon âge, comme lui à moi, et personne ne le trouvait mauvais: c'est +le moyen de choisir son mari longtemps d'avance, de le bien connaître, +de s'accommoder à son humeur, ou de l'accommoder à la sienne propre; +qu'est-ce qu'on pourrait reprendre à cela?</p> + +<p>Maris et femmes, dans notre monde tout est jeune; comme les garçons +n'ont point d'argent, ils ne peuvent pas courir après des femmes de +mauvaise vie qui leur feraient dépenser leur jeunesse et leur santé; +comme les filles en ont encore moins, et que personne n'a dix écus à +côté d'elles, elles ne pensent pas à acheter des choses qui coûtent +cher. Un bonnet blanc, une robe d'indienne, un fichu rouge ou bleu, +voilà toute la toilette. Comment la jeunesse ne serait-elle pas +heureuse?</p> + +<p>Aussi étions-nous heureux, Bernard et moi, parfaitement heureux, et nous +comptions bien que ce bonheur durerait toujours. Bernard était un grand +garçon, leste, bien fait, dégagé, un peu mince, qui chantait toujours, +qui riait, qui m'aimait, et qui n'avait pas deux idées en dehors de moi, +ni une volonté contraire à la mienne. Ses parents, qui étaient assez +riches (la maison et le jardin valaient bien cinq mille francs), +n'étaient pas fiers ni avares, et ils ne cherchaient pas à contrarier +ses inclinations; et quoique je n'eusse pas deux cents francs de dot à +attendre du vieux <i>Sans-Souci</i>, mon père, et que pour des pauvres gens +la différence entre nous fût énorme, son père et sa mère n'avaient pas +l'air de s'en apercevoir. Ils m'aimaient comme leur fille.</p> + +<p>Souvent Bernard me disait: «Ma petite Rose-d'Amour (c'était le nom que +mes amies m'avaient donné, justement parce que je n'étais pas belle), je +t'aime à la folie, et les autres ne sont rien auprès de toi. Tu es +toujours de l'avis de tout le monde, tu ne contraries personne, tu es +gaie comme un chardonneret, et si mes camarades pouvaient te voir et +t'entendre tous les jours comme je te vois et t'entends, il seraient +tous amoureux de toi. Quand tu leur parles, je sens quelque chose qui me +serre le coeur, et quand tu les regarde avec ces yeux bleus qui sont si +beaux qu'il n'y en a de pareils à la ronde, j'ai des envies de me +jeter sur eux et de leur arracher un par un tous les cheveux de la +tête... Et toi, Rose-d'Amour, comment m'aimes-tu?»</p> + +<p>Je répondais à mon tour:</p> + +<p>«Mon bon Bernard, mon cher Vire-loup, je t'aime comme je peux, +c'est-à-dire de toutes mes forces.</p> + +<p>—Ce n'est pas assez,» disait Bernard.</p> + +<p>Et nous commencions une dispute qui n'était pas près de finir, et qui +valait toujours quelque chose à Bernard, car les disputes d'amoureux ne +vaudraient guère si elles ne finissaient par un raccommodement, et le +raccommodement par un baiser.</p> + +<p>Pardonnez-moi, madame, de vous dire tout cela et de vous ennuyer de tous +ces détails. Hélas! c'est le temps le plus heureux de ma vie, et il me +semble, lorsque je vous le raconte, boire dans la même tasse un reste de +crème qu'on aurait oublié par mégarde. Mais ces temps heureux allaient +finir.</p> + +<p>Quand Bernard eut vingt ans et moi dix-sept, nos parents pensèrent à +nous marier. Le vieux <i>Sans-Souci</i> commençait à s'inquiéter de nos +amours, pourtant si innocentes, et, n'eût été la conscription, il nous +aurait mariés tout de suite; mais vous savez ce que c'est que la +conscription, et comme elle dérange souvent la vie la mieux réglée et +les projets les mieux établis. Pouvais-je épouser Bernard pour le voir +s'enrôler six mois après, prendre le sac et le fusil, et passer sept ans +aux pays lointains? Il fut donc décidé que nous attendrions ce terme +fatal avant de nous marier.</p> + +<p>Ce n'est pas sans délibérer beaucoup qu'on prit cette résolution. Comme +les parents de Bernard étaient riches et avaient dans leur maison trois +locataires qui payent chacun cent francs, il aurait été facile de +trouver un remplaçant à mon pauvre Bernard; car si l'argent est bien +précieux aux pauvres gens, encore vaut-il mieux donner son argent que +ses enfants. D'ailleurs, cette année-là, les remplaçants +étaient fort chers, vous vous en souvenez, madame: c'était en 1840, et +l'on disait chez nous que ceux qui partiraient cette année-là seraient +tués à la guerre comme au temps du grand Napoléon, et qu'il n'en +échapperait pas un sur dix, et que ceux qui reviendraient dans leurs +foyers seraient estropiés à jamais.</p> + +<p>Quand on nous dit tout cela, et que les remplaçants coûteraient au moins +trois mille francs pièce, la somme était si grosse qu'elle fit reculer +les parents de Bernard, et qu'il fut résolu qu'on s'en remettrait au +hasard, et qu'on ne prendrait aucune précaution contre le mauvais +numéro. Je ne sais pas ce que pensa Bernard; mais il fit bonne +contenance devant moi et me dit: «Rose-d'Amour, compte sur moi comme je +compte sur toi, et ne crains rien. S'il faut partir, je partirai, je +resterai sept ans en Afrique, ou en Allemagne, ou en Italie; mais dans +le pays où l'on m'enverra, je ne penserai qu'à toi, je n'aimerai que +toi, et si tu m'aimes encore dans sept ans nous serons heureux tout +comme aujourd'hui, foi de Bernard!» Je le crus sur parole, mais je ne +pus m'empêcher de pleurer. Sept ans! Hélas! madame, quand on est jeune +et qu'on aime, sept ans, c'est la vie entière.</p> + +<p>Parmi les larmes, je ne pus m'empêcher de dire: «Ah! la maudite +conscription!» Sur quoi mon père, le vieux <i>Sans-Souci</i>, me dit en me +prenant sur ses genoux: «Mon enfant, c'est la loi. Ce n'est pas nous qui +l'avons faite, mais que veux-tu? c'est la loi... Et après tout, +Bernard, s'il y a guerre, tu reviendras peut-être colonel, ou général, +ou maréchal comme au temps de l'autre».</p> + +<p>Pauvre père! il cherchait à me consoler, mais je voyais bien sa +tristesse qui était peut-être plus forte que la mienne parce que les +vieilles gens désespèrent aisément de tout; les jeunes, au contraire, +croient toujours que le bon Dieu va venir à leurs secours.</p> + +<p>Enfin arriva le jour du tirage, et mon pauvre Bernard, plus mort que +vif, s'en alla tirer le billet de l'urne. 19? Ah! madame, quand nous +vîmes ce malheureux numéro, je sentis mon coeur défaillir, et je serais +tombée à la renverse au milieu de la salle où se faisait le tirage, si +mon père ne m'avait pas soutenue. Bernard s'avança vers nous:</p> + +<p>«Eh bien! ma pauvre Rose-d'Amour, dit-il tout pâle, c'est fini: je vais +partir.</p> + +<p>—Tu vas partir, lui répondit assez rudement mon père, mais tu ne vas +pas mourir. Allons, donne-lui le bras et ramène-la à la maison».</p> + +<p>Quel retour! Il me semblait voir Bernard +pour la dernière fois. Vous auriez +cru assister à un enterrement.</p> + +<p>«Encore s'il était borgne ou bossu! +disait toujours mon père, qui faisait +semblant de rire pour secouer notre +tristesse. Mais non, ce gaillard-là est +droit comme un I, il est joli garçon, il +ferait trois lieues à l'heure: jamais le +gouvernement ne voudra s'en priver +pour toi, ma pauvre enfant.»</p> + +<p>Le soir, on délibéra dans les deux +familles sur ce qu'il fallait faire.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>III</h3> + + +<p>Bernard et moi nous assistions au +conseil.</p> + +<p>«Ah! dit le père Bernard, il est bien +dur de travailler toute sa vie et d'amasser +avec beaucoup de peine quatre ou +cinq mille francs pour en faire cadeau +au gouvernement ou n'importe à qui, +quand on est vieux et quand on ne peut +plus travailler».</p> + +<p>Mon père, qui était là, ne répliqua +rien. Comme il n'avait pas de dot à me +donner, il était trop fier pour engager +les parents de Bernard à faire donner +un remplaçant à leur fils. Ce fut la mère +de Bernard qui répondit à son mari.</p> + +<p>«Écoute, mon vieux. Ces trois mille +francs qu'il nous faudra donner nous +mettront sur la paille, c'est vrai; mais +aimerais-tu mieux que Bernard partît +pour l'armée, qu'il tint un fusil dans +les mains, qu'il allât tuer l'ennemi, +qu'il en fût tué ou estropié, pendant +que nous jouirions ici bien tranquillement +de l'argent gagné, et que nous +aurions de bonne viande à manger et +de bon vin à boire tous les jours que +Dieu nous donne?</p> + +<p>A chaque bouchée ne penserais-tu +pas que Bernard est là-bas, qu'il a +froid, qu'il a faim peut-être, qu'on nous +le tue? Et cette pensée ne te couperait-elle +pas l'appétit? Pour moi, je suis +vieille, infirme, je n'ai pas longtemps à +vivre, je n'ai pas d'autre enfant que Bernard, +et je veux voir les siens avant de +mourir. Qu'il en coûte ce qu'il pourra, +il faut lui donner un remplaçant.</p> + +<p>—Comme tu voudras, dit le vieux. +Crois-tu que je n'aime pas Bernard +autant que toi, et que je n'ai pas envie +de voir une demi-douzaine de marmots +grimper sur mes genoux et me tirer les +cheveux et la barbe? Va, va, je ne +regrette pas plus mon argent que toi. +Allons, viens ici, Bernard, et toi, ma +petite Rose-d'Amour, ne pleure pas +comme une fontaine, tu auras ton +amoureux. C'est convenu: embrassez-vous, +et que ce soient là vos fiançailles. +Demain, je vais chercher quelqu'un à +qui je puisse vendre ma maison.</p> + +<p>—Mais je ne veux pas que tu la vendes! +s'écria mon pauvre Bernard. Je +ne veux pas que ma mère et toi vous +soyez ruinés pour moi. Je partirai. Rose-d'Amour +m'attendra, je le sais; je +reviendrai à cheval et avec des épaulettes +comme un seigneur, et nous nous +marierons dans sept ans comme Jacob +et Rachel.</p> + +<p>—Tais-toi, dit le père, et ne parle +ni de Rachel ni de Jacob, ni de sept ans. +Je veux voir ton premier-né l'année prochaine, +et si Rose d'Amour manque à +nous le donner, je me fâcherai tout de +bon. Allons, à quinze jours la noce. Est-ce +décidé, vieux <i>Sans-Souci</i>?</p> + +<p>—Si ça plaît aux enfants, répondit +mon père, je ne suis pas pour les contrarier».</p> + +<p>Vous croyez, madame, que j'allais +être la plus heureuse des femmes? Attendez +la fin. Ah! la tuile tombe toujours +sur celui qui ne l'attend pas.</p> + +<p>Huit jours avant celui qui était fixé +pour notre mariage, le père Bernard +avait trouvé un bourgeois qui consentait +à lui prêter trois mille francs hypothéqués +sur la maison et le jardin, qui en +valaient à peu près deux fois autant. +Aussitôt, il vint chez nous, le soir, pour +nous annoncer cette bonne nouvelle.</p> + +<p>«Eh bien! vieux <i>Sans-Souci</i>, dit-il, +l'affaire est faite, et Bernard va se marier. +C'est Malingreux qui les prête. Tu connais +Malingreux, ce petit homme sec, +avec un nez de fouine, qui est une si +bonne pratique pour les huissiers? +Quand je dis qu'il les prête, c'est une +manière de parler, car il ne déboursera +pas un centime, mais il me les fait +prêter par un propriétaire, à 5 pour 100. +Ce n'est pas trop cher, hein, pour Malingreux?</p> + +<p>—Ma foi, dit mon père, je ne l'en +aurais pas cru capable.</p> + +<p>—Oui, mais le propriétaire lui-même, +qui ne les a pas, est obligé de +les emprunter à un notaire, à 6 +pour 100.</p> + +<p>—Six et cinq, ça fait onze, dit mon +père.</p> + +<p>—Oui, onze et trois pour la peine +de Malingreux, cela fera quatorze, sans +comprendre les renouvellements. Enfin, +Bernard est sauvé de la conscription, +c'est tout ce que nous voulions. Ce sera +à lui et à Rose-d'Amour de regagner +ma pauvre maison, et d'économiser jour +et nuit. Et maintenant viens, <i>Sans-Souci</i>. +Veux-tu venir avec nous faire une partie +à Saint-Sulpice? Nous dînerons au +cabaret avec toute la famille, excepté +ma femme, qui ne peut pas aller si +loin. Rose-d'Amour et Bernard seront +bien aises de se promener ensemble.»</p> + +<p>Le lendemain nous partions huit ou +dix, ensemble, à pied, pleins de joie +comme pour une noce. J'avais pris le +bras de Bernard, et nous marchions +les premiers à plus d'un quart de lieue +en avant. Jamais nous n'avions été si +gais. Pensez un peu, madame, si jeunes, +si heureux, contents de nous-mêmes, +de nos parents, de nos amis, du bon +Dieu et de toute la nature, délivrés +d'ailleurs de toute inquiétude pour l'avenir, +nous étions dans un de ces +jours qu'on ne rencontre pas trois fois +dans la vie.</p> + +<p>Saint-Sulpice est un village de quarante +ou cinquante maisons, à deux +lieues de chez nous. Derrière chaque +maison sont des près et des chènevières. +Au milieu du village est une grande +place avec une belle église, consacrée à +saint Sulpice, un saint à qui l'on a +coupé la tête dans les anciens temps, +et dont les reliques font encore des +miracles. Tout le village est très-beau +et bien situé sur le penchant de la montagne. +Les prairies sont les meilleures +du département, on les fauche trois fois +par an, et les boeufs si beaux que j'entends +dire qu'on les envoie à Paris, pour +être servis sur la table de l'empereur. +Vous savez mieux que moi, madame, +si l'on m'a dit la vérité.</p> + +<p>La plus belle maison du village est +un grand cabaret, toujours plein le +dimanche, et où les gens de la ville vont +quelquefois dîner comme les gens de la +campagne. On y trouve toujours des +pâtés, du veau rôti, des fruits, du lait, +du vin d'Auvergne, de la bière et du +cassis: et comme, à cause des chemins +qui sont très mauvais dans nos montagnes, +il est plus commode d'aller à pied, +on a toujours faim et soif en arrivant.</p> + +<p>Nous n'étions pas, vous pensez bien, +pour faire autrement que les autres, et +nous ne tardâmes pas beaucoup à nous +mettre à table. On but et l'on mangea +comme à la noce; et de fait, c'était notre +noce qu'on célébrait. Après dîner on +dansa de toutes ses forces. Nous avions +amené un vieux joueur de violon qui +nous joua les plus belles bourrées du +pays, et nous fit sauter comme des +Basques, ou comme des tanches dans +la friture. Peu à peu on s'échauffa de +telle sorte, que les plus vieux se mirent +de la partie et voulurent danser comme +les autres.</p> + +<p>Le vieux <i>Sans-Souci</i> lui-même ne se +fit pas prier: on invita les paysans et les +paysannes qui étaient là et qui nous +regardaient, à danser avec nous, et bientôt +toute la commune, le maire en tête, +se mit en branle, et commença à faire +un tel vacarme qu'on n'entendait pas le +son des cloches qui appelaient les paroissiens +à vêpres.</p> + +<p>Pour moi, je dansais de mon mieux +avec Bernard sans que personne s'occupât +de nous, tant le tumulte et les cris +de joie empêchaient de rien remarquer.</p> + +<p>Quant au père de Bernard, il était +d'une gaieté folle; le vin et la danse +avaient réjoui sa vieillesse, il parlait de +ses petits-enfants et chantait des chansons +à boire. Enfin la nuit vint, et nous +retournâmes à la ville.</p> + +<p>Comme nous arrivions, nous vîmes +une grande flamme s'élever au-dessus +du faubourg. C'était la maison de Bernard +qui brûlait. Sa mère, restée seule +et infirme, avait, sans y penser, mis le +feu aux rideaux de son lit. On l'avait +sauvée à grand'peine. La rivière était +loin, on n'eut pas d'eau pour l'incendie, +et la maison fut brûlée tout entière sans +qu'on put en retirer une chaise.</p> + +<p>«Allons, dit le père Bernard, plus +de maison, plus d'hypothèque; plus +d'hypothèque, plus d'argent; plus d'argent, +plus de remplaçant, plus de Bernard. +Mes enfants, il faut vous séparer, +Bernard partira dans dix jours. Ma +pauvre Rose, vos amours sont finies +pour l'éternité, à moins que vous n'attendiez +ce garçon pendant sept ans; et +sept ans, croyez-moi, c'est beaucoup.»</p> + +<p>Bernard ne dit pas un mot: on aurait +cru que le tonnerre venait de tomber +sur sa tête. Pour moi, je me sauvai dans +ma chambre, et je pleurai toute la nuit.</p> + +<p>Le vieux <i>Sans-Souci</i>, qui s'inquiétait +d'entendre mes sanglots à travers la +cloison, se leva au milieu de la nuit et +m'embrassa en disant:</p> + +<p>«Pauvre Rose!»</p> + +<p>Il était loin de connaître tout mon +malheur! Hélas! madame, à l'insu de +nos parents, nous étions déjà mariés +devant Dieu, et, depuis quelques jours, +je n'avais plus rien à refuser à Bernard.</p> + +<br><br><br> +<h3>IV</h3> + + +<p>Jusque-là, madame, je n'avais jamais +eu l'ombre d'un regret ni d'un remords. +A partir de cette fatale journée, je n'eus +pas un moment de repos intérieur. Je +voyais mon bonheur détruit, mon mari +perdu, et, ce qui était pire encore, je +n'avais même pas la consolation d'une +bonne conscience. Ma vie était gâtée, +je le voyais, je le sentais, et quoique +personne ne le sût, excepté Bernard, +je n'osais lever les yeux sur personne; +il me semblait qu'on y aurait lu ce que +je voulais me cacher à moi-même. +Enfin, je commençai à avoir honte de +moi-même. Avoir honte, madame, +n'est-ce pas le pire tourment qu'on +puisse souffrir en ce monde?</p> + +<p>Cette douleur était d'autant plus vive +que Bernard, son père et sa mère étant +sans asile à cause de l'incendie de leur +maison, furent obligés de venir habiter +pendant quelque temps dans celle de +mon père, et que je me trouvai tous les +jours, matin et soir, en face de Bernard. +Moi, si vive autrefois, si gaie, je me +sentais triste à tout moment et je ne +disais pas trois paroles par jour. Mon +père lui-même finit par s'en étonner et +par en chercher la cause, car il voyait +bien qu'il y avait au fond de ce silence +quelque chose de plus que la tristesse +de voir partir Bernard. Il me fit plusieurs +questions, mais je n'osai répondre, +je n'osai surtout lui dire la vérité. +Et d'ailleurs, quel remède?</p> + +<p>Ce qui vous étonnera peut-être, c'est +que Bernard lui-même paraissait presque +aussi confus que moi de la faute +que nous avions commise. Soit qu'il +commençât d'en craindre les suites, +soit qu'il devinât ma tristesse et ma +honte et qu'il se reprochât d'en être +cause, soit enfin qu'il fût entièrement +occupé de l'idée de partir et de me +quitter peut-être pour toujours, il +reprit avec moi le ton et les manières +d'un frère, comme auparavant.</p> + +<p>Enfin, il reçut l'ordre de partir et de +rejoindre son régiment. Cette nouvelle, +que nous attendions tous les jours, fut +cependant pour nous comme le coup de +la mort. Sa vieille mère poussait des +cris déchirants:</p> + +<p>«Ah! malheureuse! disait-elle, c'est +moi qui l'égorge et qui le tue! C'est +moi qui ai brûlé la maison, c'est moi +qui envoie mon fils à la mort!»</p> + +<p>Et s'adressant à son mari:</p> + +<p>«C'est ta faute aussi vieux fou, vieux +propre à rien, qui ne penses tout le +long du jour qu'à boire, manger, dormir +et te promener! Tu avais bien +besoin d'inventer cette promenade de +Saint-Sulpice et ces dîners, et de courir +les cabarets, et de vider les bouteilles, +et de danser comme un pantin, à ton +âge! Quand on pense qu'il a cinquante-cinq +ans, l'âge de Mathusalem, +et que monsieur veut encore danser dans +les prés avec toutes les filles du canton! +Sans-coeur, va!</p> + +<p>—Ma femme, dit le vieux Bernard, +je n'ai que cinquante-trois ans.</p> + +<p>—Cinquante-trois ou soixante-dix, +n'est-ce pas la même chose, vieux +sans cervelle, vieux mange-tout!</p> + +<p>—Eh! pauvre mère! dit Bernard.</p> + +<p>—Tais-toi, dit-elle, ce n'est pas à +toi de m'apprendre à parler. Je ne suis +pas encore folle, n'est-ce pas, ni imbécile, +pour recevoir des conseils de mes +enfants.</p> + +<p>—Allons, voisine..., interrompit mon +père.</p> + +<p>—Et vous aussi, vieux <i>Sans-Souci</i>, +qui avez toujours la pipe à la bouche et +qui avez fait mourir votre femme de +chagrin, faut-il encore que vous veniez +vous mêler des affaires de tout le monde? +C'est assez d'avoir renversé votre +soupe, voyez-vous; il ne faut pas venir +encore cracher dans celle des autres. +Ce n'est pas parce que nous ne sommes +plus riches comme auparavant qu'il faut +croire que vous me ferez la loi. Pauvreté +n'est pas vice, voyez-vous, vieux +<i>Sans-Souci</i>, et les Bernard ont toujours +eu la tête près du bonnet; et il ne faut +pas croire qu'il n'y a qu'une fille ici et +que Bernard n'en trouverait pas d'autre +à épouser: car, pour les filles, nous en +avons, Dieu merci, par douzaines, et, +toute brûlée qu'est ma maison, Bernard +n'est pas encore un parti à dédaigner, +et je connais des filles d'huissier qui s'en +lécheraient les doigts bien volontiers; +mais il n'est pas fait pour leur nez.»</p> + +<p>A ces mots, mon père se mit à bourrer +tranquillement sa pipe en faisant +signe du coin de l'oeil au père Bernard.</p> + +<p>«Oui, oui, j'entends bien vos signes, +vieux sans-coeur, vieux <i>Sans-Souci</i>, dit-elle. +Vous avez l'air de dire à Bernard: +Laisse couler l'eau, ou: Autant en +emporte le vent, car vous vous entendez +tous entre hommes comme larrons en +foire. Au lieu de pleurer comme moi +mon pauvre Bernard et de le tirer d'embarras +et du service militaire, vous +fumez là vos pipes comme des va-nu-pieds. +Eh bien! c'est moi qui le sauverai, +moi, sa mère.</p> + +<p>—Comment? dit le vieux Bernard.</p> + +<p>—J'irai chez le maire, j'irai chez le +sous-préfet, j'irai chez le préfet, chez +le général, s'il le faut, mais je ne laisserai +pas emmener mon enfant, car ils +vont me l'emmener et me le faire tuer +en Afrique, pour sûr.</p> + +<p>—Va! dit le père.</p> + +<p>—Oui, va, c'est bientôt dit. Et comment +veux-tu que j'aille? Est-ce que je +les connais, moi, ces gens-là et ces seigneurs? +Mais tu me laisses toujours la +besogne sur le dos, grand fainéant, et +tu engraisses là au coin du feu, les +mains dans les poches, pendant que je +trotte et que je cours par les chemins, +sous la pluie, le vent et la neige; cherchant +le pain de la famille.</p> + +<p>—Alors n'y va pas, reprit le vieux +Bernard.</p> + +<p>—Oui, n'y va pas! Et si je n'y vais +pas, qui donc ira? Est-ce toi, vieille +poule mouillée, homme de carton, boeuf +au pâturage? Et tu auras le coeur et le +front de laisser partir notre enfant, +notre dernier enfant, le seul qui nous +soit resté de quatre que j'ai nourris! +Pauvre Bernard, pauvre ami, soutien +de ma vieillesse, qui donc t'aimera, +puisque ton père te jette là au coin de +la borne comme une vieille casquette?»</p> + +<p>Les deux hommes se levèrent et allèrent +s'asseoir sur un banc devant la +porte pour fumer tranquillement leurs +pipes; mais leur tranquillité ne fit qu'irriter +davantage la pauvre femme, qui +se mit à dire que tout le monde l'abandonnait, +qu'elle le voyait bien, qu'on ne +lui parlait même plus, qu'elle était +bonne à porter en terre, que le plus tôt +serait le meilleur, et qui, finalement, +fondit en larmes et embrassa Bernard +en sanglotant pendant plus d'une +heure.</p> + +<p>A ce moment, les forces lui manquèrent. +Elle se jeta sur son lit et s'endormit. +C'était le moment que nous attendions, +Bernard et moi, sans nous le +dire. Nos pères étaient rentrés et s'étaient +couchés aussi; car le chagrin +même ne pouvait pas leur faire oublier +le travail du lendemain, et les pauvres +gens, par bonheur, ont trop d'affaires +pour se lamenter éternellement, comme +ceux qui ont des rentes et du loisir.</p> + +<p>Je menai Bernard dans ma chambre. +Il s'assit sur la table et moi sur une +chaise à côté de lui. Si vous trouvez, +madame, que c'était une démarche +bien hardie, il faut penser que cette +entrevue était la dernière, que nous ne +devions pas nous retrouver avant sept +ans, que nous avions mille choses à +nous dire pour lesquelles il ne fallait +pas de témoin, et qu'enfin je lui avais, +par malheur, donné des droits sur moi. +Au reste, il n'était pas disposé à en abuser +ce soir-là, car nous nous sentions +tous deux le coeur serré, et nous retenions +à peine nos larmes.</p> + +<p>«Rose, ma chère Rose, me dit-il dès +que nous fûmes assis, c'est la dernière +fois que je te parle, il ne faut pas que +tu me caches rien. M'aimes-tu comme je +t'aime et comme je t'aimerai toujours? +M'aimes-tu assez pour attendre mon +retour sans inquiétude, et de me jurer +de ne pas te marier et de n'écouter les +discours de personne pendant tout ce +long temps? Dis, m'aimes-tu assez pour +cela?»</p> + +<p>Tout en parlant il serrait mes mains +dans les siennes avec une force et une +tendresse extraordinaires.</p> + +<p>«Oui, je t'aime assez pour t'aimer +éternellement, dis-je à mon tour.</p> + +<p>—Pense, reprit-il, que j'ai vingt ans +aujourd'hui, et que j'en aurai vingt-sept +et toi vingt-quatre à mon retour. Pense +que ce temps est bien long, qu'il viendra +peut-être beaucoup de gens pour te +regarder dans les yeux, pour te dire +que tu es belle, que je suis loin et que +je ne reviendrai jamais; pense...</p> + +<p>—J'ai pensé à tout, lui dis-je. Mais +toi, veux-tu jurer de m'être toujours +fidèle, d'avoir en moi une confiance +entière, non pas seulement aujourd'hui, +ni demain, mais tous les jours de l'année, +et dans deux ans, et dans dix ans, +et durant la vie entière? Veux-tu jurer +de ne croire personne avant moi, quelque +chose qu'on puisse te dire de ma +conduite, quelque parole qu'on puisse +te rapporter?</p> + +<p>—Je le jure!</p> + +<p>—Pense à ton tour qu'il est bien facile +de dire du mal d'une honnête fille, +qu'il ne faut qu'un mot d'une mauvaise +langue et qu'un mensonge pour la déshonorer, +qu'il se fait bien des histoires +dans le pays et qu'on pourra me mettre +dans quelqu'une de ces histoires. Es-tu +bien résolu et déterminé à n'écouter +rien de ce qu'on pourra te dire contre +moi, à moins que tu ne l'aies vu de tes +deux yeux; et veux-tu jurer, si l'on te +fait quelque rapport, quand ce rapport +viendrait de ton père ou de ta mère, ou +des personnes que tu respectes le plus, +de me le dire à moi avant toute chose, +afin que je puisse me justifier et confondre +le mensonge?</p> + +<p>—Je le jure! Et maintenant, Rose, +nous sommes mariés pour la vie. Prends +cet anneau d'or que j'ai acheté aujourd'hui +pour toi; et si je manque à mon +serment, que je meure!».</p> + +<p>Je ne répéterai pas, madame, le reste +de notre conversation. Nos parents +mêmes auraient pu l'écouter sans nous +faire rougir, et Bernard évita avec soin +tout ce qui aurait pu me rappeler la +faute que nous avions commise. Moi-même +je n'osai y faire la moindre allusion, +par un sentiment de pudeur que +vous comprendrez aisément. Hélas! il +était bien tard pour me garder.</p> + +<p>Le lendemain, Bernard partit avec les +conscrits de sa classe et alla rejoindre +son régiment.</p> + +<p>Dès qu'il fut parti, je me trouvai +seule comme dans un désert. Je sentais +que mes vrais malheurs allaient commencer.</p> + +<br><br><br> +<h3>V</h3> + + +<p>Cependant, comme après tout il faut +vivre, et comme les pauvres gens ne +vivent pas sans manger, et comme ils +ne mangent pas sans travailler, et comme +il fait froid en hiver, ce qui oblige d'avoir +des robes de laine, et chaud en été, +ce qui oblige d'avoir des robes de coton, +et comme les robes de laine coûtent +fort cher, et comme on ne donne pas +pour rien les robes de coton, je me remis +à travailler comme à l'ordinaire, dès le +lendemain du départ de Bernard.</p> + +<p>Ce ne fut pas sans une amère tristesse. +Bien souvent je baissais la tête +sur mon ouvrage, et je m'arrêtais à +rêver de l'absent, et à me rappeler les +dernières paroles qu'il m'avait dites et +les derniers regards qu'il m'avait jetés +en partant le sac sur le dos; mais le +contre-maître de l'atelier ne tardait pas +à me réveiller, et je reprenais mon travail +avec ardeur.</p> + +<p>Car il faut vous dire, madame, que je +travaillais dans un atelier avec trente ou +quarante ouvrières. Chacune de nous +avait son métier et gagnait à peu près +soixante-quinze centimes. Pour une femme, +et dans ce pays, c'est beaucoup; +car les femmes, comme vous savez, sont +toujours fort mal payées, et on ne leur +confie guère que des ouvrages qui +demandent de la patience.</p> + +<p>Quinze sous par jour! pensez, madame, +si nous avions de quoi mener les +violons; encore faut-il excepter les +dimanches, où l'on ne travaille pas, +les jours de marché, où l'on ne travaille +guère, et les jours où l'ouvrage manque, +ce qui arrive au moins trois semaines +par an. Quand nous avons payé le propriétaire, +le boulanger, le beurre, les +légumes et les pauvres habits que nous +avons sur le corps, jugez s'il nous reste +grand'chose et si nous pouvons faire +bombance.</p> + +<p>Et ce n'est rien encore quand on vit +seule ou qu'on n'a pas des enfants à +élever et des parents infirmes à soutenir; +mais s'il faut élever les enfants (et +peut-on les laisser seuls avant l'âge de +douze ans?) et travailler en même +temps, l'argent du ménage sort presque +tout entier de la poche du mari.</p> + +<p>Pour moi, qui n'avais ni parents à +soutenir, puisque mon père était encore +droit et vigoureux, ni enfants à élever, +je me trouvais encore l'une des plus +riches et des plus favorisées de l'atelier. +Quoique la besogne que nous faisions +ne fût pas des plus propres, et +que parmi la laine et la poussière il y +eût bien des occasions de se salir, je +savais m'en garantir, et mon bonnet +toujours blanc et noué avec soin sous +le menton faisait l'envie de mes camarades. +«Rose-d'Amour fait la coquette, +disait-on; Rose-d'Amour a mis des brides +bleues à son bonnet; Rose-d'Amour +veut plaire aux garçons.» Et le contre-maître +de la fabrique commença à me +parler d'un ton plus doux qu'à toutes +les autres, et à me faire des compliments +sur mes beaux yeux, et à me dire +qu'il m'aimait de tout son coeur, et +qu'il ne tiendrait qu'à moi d'avoir de +plus belles robes et de plus beaux fichus +que pas une fille de l'atelier, et enfin à +vouloir m'embrasser publiquement, par +forme de plaisanterie.</p> + +<p>Là, madame, je me fâchai. Je ne +puis pas dire que ses premiers compliments +m'eussent fait de la peine, car +enfin l'on est toujours bien aise d'entendre +dire qu'on est jolie, surtout +quand on n'a pas eu souvent occasion +de l'entendre; et franchement, excepté +Bernard, les garçons ne m'avaient pas +gâtée jusque-là par leurs louanges. +Mais quand je vis où le contre-maître +voulait en venir, je fus indignée de sa +conduite, et lorsqu'il m'embrassa, je le +repoussai fortement, ce qui l'obligea de +s'asseoir brusquement sur un sac de +laine pour se garantir de tomber en +arrière, et, comme on dit chez nous, +les quatre fers en l'air.</p> + +<p>Ce commencement, qui aurait dû le +décourager, ne fit que l'exciter davantage. +Le contre-maître, madame, était +un gros homme de quarante ans, laid +comme les sept péchés capitaux, qui +était marié, qui sentait l'eau-de-vie et +qui était horriblement brutal. Très souvent, +par pure plaisanterie, il nous donnait +des coups de poing dans le dos, ou +des coups de pied, ou des tapes sur +l'épaule à assommer un boeuf. Ensuite +il riait de toutes ses forces. Encore ne +fallait-il pas se plaindre, car il était +alors tout prêt à recommencer; et si +l'on se plaignait au fabricant, il ne faisait +qu'en rire, disant que cela ne le +regardait pas et que nous saurions toujours +bien nous accommoder avec le +contre-maître, et qu'il ne fallait pas tant +faire les renchéries, et toutes sortes de +choses que je ne vous rapporterais pas, +tant elles sont difficiles à croire.</p> + +<p>Cependant, grâce au ciel, j'aurais +encore assez bien supporté ses bourrades; +mais pour ses caresses, madame, +c'était à n'y pas tenir. Comme il savait +par les autres filles de l'atelier l'histoire +de mes amours avec Bernard,—car +le pauvre Bernard avait pris tous ses +camarades pour confidents, et ne leur +avait rien caché, excepté ce que j'aurais +voulu oublier moi-même,—il commença +à me dire que Bernard ne reviendrait +jamais, qu'il en conterait à toutes +les filles qu'il pourrait rencontrer, qu'il +était parti pour l'Afrique, et que dans +ce pays-là nos soldats ramassaient les +mauricaudes au boisseau, qu'il n'y avait +qu'à se baisser et prendre, que Bernard +n'était certainement pas homme à faire +autrement que les autres, que j'en serais +pour mes frais de fidélité, et qu'il était +bien dommage qu'une fille aussi jolie et +aussi aimable que moi fût perdue pour +la société.</p> + +<p>Je le laissai parler tout son soûl sans +lui rien répondre, et je continuai tranquillement +mon travail. Ses discours ne +faisaient rien sur moi, car j'étais bien +résolue à n'aimer jamais que Bernard +et à l'attendre éternellement. Les autres +filles de l'atelier, un peu jalouses d'abord +de la préférence du contre-maître, +commencèrent, en voyant ma résistance, +à se moquer de lui, et son caprice devint +une sorte de fureur.</p> + +<p>«Mon pauvre Matthieu, disait l'une, +tu perds ton temps; Rose-d'Amour ne +pense qu'à son bel amoureux; elle ne +t'aimera jamais.</p> + +<p>—Et pourquoi ne m'aimerait-elle +pas, petit tison d'enfer, petit serpent en +jupons? Tu m'as bien aimé, toi qui parles.</p> + +<p>—Moi?</p> + +<p>—Oui, toi; et tu m'en as donné +des marques l'année dernière.</p> + +<p>—Oh! le menteur.»</p> + +<p>Voilà ce qui se disait dans l'atelier, et +beaucoup d'autres paroles plus libres +que je n'oserais vous répéter ici. Hélas! +madame, on nous élève si peu et si +mal! Dès que nous sommes nées, il +faut marcher; dès que nous marchons, +il faut aller à l'atelier; la moitié, que +dis-je? les trois quarts d'entre nous +n'ont jamais vu l'intérieur d'une école. +Comment saurions-nous ce qu'il faut +dire et ce qu'il faut faire, si l'on ne nous +l'enseigne pas? Ah! les demoiselles qui +sont riches, qui sont bien vêtues, bien +chaussées, bien couchées, conduites en +classe dès le matin et ramenées le soir, +qui apprennent à lire, à calculer, à prier +Dieu, à faire de la musique,—ces +demoiselles-là sont bien heureuses en +comparaison de nous qui naissons au +hasard, vivons par miracle et mourons +si souvent sans secours.</p> + +<p>Les discours du contre-maître, dont +il ne se cachait guère, car ce sont choses +trop communes dans les ateliers +pour qu'on en fasse mystère, et le soin +que je prenais de me taire et de me +tenir toujours éloignée de lui, me firent +d'abord une grande réputation de vertu, +et l'on commença à me citer en +exemple aux autres filles du quartier, +ce qui ne laissa pas de les exciter un +peu contre moi.</p> + +<p>Vers ce temps-là, c'est-à-dire à peu +près trois ou quatre mois après le +départ de Bernard, un matin, je me +sentis toute changée et je m'aperçus +que j'étais grosse. Hélas! madame, +c'était le juste châtiment de Dieu et +la juste punition de n'avoir pas su +me garder contre Bernard.</p> + +<p>A cette découverte un froid glacial +s'empara de tout mon corps et je me sentis +prête à mourir. Pensez à cette horrible +situation. J'étais grosse, et mon amant +se trouvait si éloigné de moi qu'il ne +pouvait même me donner de ses nouvelles +et que je ne savais s'il pourrait +jamais revenir. Encore s'il avait été là! +il m'aurait soutenue, encouragée, épousée, +aimée du moins. Mais non, tout se +réunissait contre moi, et je ne vis d'abord +à mon malheur d'autre remède +que la mort.</p> + +<p>Oui, madame, je vous le jure, ma +première pensée fut de me jeter dans +la rivière; car de paraître devant mon +père qui m'aimait tant, qui ne pensait +qu'à moi, qui aurait donné pour moi sa +vie je n'osais d'abord en soutenir l'idée.</p> + +<p>Ce qui rendait mon malheur plus +affreux, c'est que je n'osais en parler à +personne; car, vous le savez, madame, +dans un pareil embarras, on n'est pas +seulement malheureux, on est encore +plus ridicule. J'entendais par avance les +cris et les plaisanteries de mes camarades +de l'atelier, de celles surtout dont +la conduite n'avait pas été bonne, et +à qui l'on me citait pour modèle. Je +voyais l'odieuse figure de Matthieu le +contre-maître, et je les entendais dire en +riant:</p> + +<p>«Eh bien! Rose-d'Amour, te voilà +donc <i>embarrassée</i>! La voilà, cette Rose-d'Amour, +cette sainte-n'y-touche, cette +hypocrite qui faisait tant la vertueuse +et qui ne se serait pas laissé baiser le +bout des doigts par un garçon, la voilà +qui va faire des layettes et occuper la +sage-femme. Va-t-on sonner les cloches +pour le baptême, et faudra-t-il faire un +carillon exprès?».</p> + +<p>Dans cette inquiétude horrible, je ne +vis qu'une seule personne en qui je pusse +avoir confiance; c'était la mère de Bernard.</p> + +<p>Elle seule pouvait excuser ma faute: +elle m'aimait, elle avait longtemps désiré +notre mariage. L'enfant, après tout, +était son petit-fils, elle ne pouvait en +douter, et si elle me condamnait, elle +ne pourrait pas du moins condamner +son petit-fils. D'ailleurs, il ne me restait +pas d'autre moyen de salut, et j'aurais +mieux aimé vingt fois—je vous l'ai +dit—me jeter tête baissée dans la +rivière que d'en parler moi-même à mon +père.</p> + +<p>Le soir même, j'allai la trouver. Depuis +quelque temps, elle avait quitté notre +maison, et rebâti la sienne avec beaucoup +de peine et en empruntant quelque +argent à gros intérêts. Elle était +assise au coin du feu, quand j'entrai, +et venait de manger sa soupe.</p> + +<p>«Entre, dit-elle, ma pauvre Rose-d'Amour, +entre, mon homme n'y est +pas, et tu apportes toujours la joie partout +où tu vas. Eh bien! as-tu des nouvelles +de Bernard?</p> + +<p>—Non, lui dis-je en l'embrassant.</p> + +<p>—Ni moi non plus. Ah! quel dommage +de ne pas savoir lire et écrire +comme un savant. Je lui écrirais et je +le forcerais bien d'écrire, ce paresseux, +car enfin, il a été à l'école, lui, et il lit +couramment dans tous les livres. Où est-il +maintenant? On m'a dit que son régiment +avait quitté Strasbourg et qu'on +l'envoyait en Afrique pour baptiser les +Bédouins.</p> + +<p>Ah! les gueux! ils me le tueront. On +dit aussi qu'il fait si chaud là-bas qu'on +y fait cuire la soupe au soleil, que les +hommes y sont noirs comme des taupes, +et qu'il y a des oranges aux arbres +comme chez nous des prunes aux pruniers; +mais ces gens-là sont si menteurs, +ceux qui reviennent de là-bas, et +ils savent bien qu'on n'ira pas voir s'ils +ont menti.»</p> + +<p>Pendant qu'elle parlait, je regardais +le feu en cherchant un moyen de lui expliquer +pourquoi j'étais venue; mais au +moment de commencer, je sentais mon +gosier se sécher et mon coeur battre si +fort que j'en entendais les battements.</p> + +<p>«Mère, lui dis-je en mettant mes +bras autour de son cou, comme j'en +avais l'habitude,—car de tout temps +elle m'avait montré beaucoup d'amitié,—mère, +je voudrais te dire un secret, +mais je n'ose.»</p> + +<p>Au mot de secret, ses yeux brillèrent +comme deux charbons allumés.</p> + +<p>«Parle, dit-elle, tu sais bien que l'on +m'appelle <i>Bouche-Close</i> dans la famille.»</p> + +<p>C'était justement tout le contraire, +mais enfin je n'avais pas d'autre ressource.</p> + +<p>«Eh bien! lui dis-je en faisant un +violent effort, mère, vous aurez bientôt +un petit-fils.</p> + +<p>—Que dis-tu? malheureuse?»</p> + +<p>Alors je lui racontai tout ce qui s'était +passé entre son fils et moi. Elle +écouta sans m'interrompre ce triste +récit, qui ne fut pas bien long, comme +vous pouvez croire, car l'émotion où +j'étais me coupait à chaque instant la +parole. Enfin, quand j'eus tout dit, elle +se leva de nouveau et me cria:</p> + +<p>«Ah! malheureuse, qu'as-tu fait? +Que va dire ton père?</p> + +<p>—Mon père n'en sait rien, et c'est +vous que je veux prier de lui dire.</p> + +<p>—Ah! malheureuse! malheureuse! +tu avais bien besoin d'aller au bois +avec Bernard! N'aurais-tu pas dû l'empêcher +de te suivre, ou le repousser +bien loin? Ah! mon Dieu! qu'allons-nous +devenir?</p> + +<p>Bernard est en Afrique et ne reviendra +jamais, et voilà ma pauvre Rose-d'Amour +qui est sa femme et qui ne +sera jamais mariée. Ah! mon Dieu! +comment vais-je faire pour l'annoncer +à ton père? Il est capable de te tuer, +le pauvre homme, dans le premier +moment, et c'est bien excusable, car +on n'a jamais vu personne se conduire +comme tu t'es conduite, ma pauvre +Rose; non, jamais! jamais! jamais. +Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu!»</p> + +<p>Après ce dernier élan de douleur, +elle convint pourtant avec moi qu'elle +annoncerait cette nouvelle à mon père, +et qu'elle lui promettrait d'adopter l'enfant.</p> + +<p>Le lendemain à la même heure, j'étais +assise toute tremblante à côté de +mon père. J'attendais et je craignais +horriblement l'arrivée de la mère de +Bernard. Contre son usage, mon père +qui ne parlait guère, était ce soir-là +d'une humeur toute joyeuse.</p> + +<p>«Boutonnet, dit-il, me doit cent +vingt francs. Je veux te les donner, +ma petite Rose, pour que tu fasses +réparer ta chambre et que tu y fasses +mettre du papier blanc comme une +princesse. Au bas je veux planter une +vignette et un petit berceau avec cette +belle glycine que tu as vue dans le jardin +du maire, qui est toute bleue et +blanche, et qui s'étend si vite et si loin. +Je veux que ta chambre soit la plus +jolie de tout le quartier, comme tu en +es la plus jolie fille et moi le plus heureux +père. Et, ma foi, tiens, s'il faut que +je t'avoue mes mauvais sentiments, je +suis bien aise maintenant que Bernard +soit parti pour l'armée et que votre +mariage soit retardé. Il m'ennuyait, ce +Bernard. Il était toujours ici, fourré +dans la maison ou dans le jardin, il te +donnait le bras, il te parlait matin et +soir, il te faisait la cour; il ne me laissait +rien; il avait tout récolté. A présent, du +moins, il ne m'assassine plus de ses +visites et je puis t'aimer en toute liberté. +Ah! ma bonne Rose, ma chère Rose-d'Amour, +tu es aujourd'hui toute ma +pensée et ma vie, tu es mon soleil et +ma joie. Quand je travaille, c'est pour +toi; quand je chante, c'est parce que je +t'ai vue; quand je suis triste, je t'écoute +et ma tristesse s'en va. Ne me quitte +pas, mon enfant; je suis vieux, et quoique +fort, je n'ai peut-être pas longtemps +à vivre. Sois avec moi toujours,—mariée +ou non mariée,—je te devrai +mon dernier bonheur. Je ferai danser +tes enfants sur mes genoux, et, comme +leur mère, ils réjouiront ma vieillesse. +Je leur dirai des contes bleus, je les ferai +rire, je les amuserai, va, je ne te serai +pas inutile. Je t'aime, mon enfant, +parce que tu as toujours été bonne et +douce, et que même enfant, je m'en +souviens encore, tu étais sans malice. +Depuis dix-sept ans que tu es née, tu +ne m'as pas encore donné un chagrin, +et je n'ai pas une pensée qui ne soit +pour t'épargner une peine ou pour te +faire un plaisir.»</p> + +<p>En même temps, il me tenait étroitement +serrée sur sa poitrine et m'embrassait +avec tendresse. Je ne savais +que répondre; j'avais envie de pleurer, +en pensant à l'horrible nouvelle qu'il +allait recevoir; j'aurais voulu retarder +le moment fatal, et empêcher la mère +de Bernard de lui tout apprendre. Je +cherchais même moyen de l'avertir; +mais il était trop tard. Elle entra au +même instant.</p> + +<p>Après les premiers compliments:</p> + +<p>«Va te coucher, dit-elle, ma pauvre +Rose-d'Amour; je te trouve maintenant +un peu pâle. Tu auras trop veillé. Les +veilles ne sont pas bonnes pour la jeunesse. +Va te coucher. J'ai quelque chose +à dire à ton père que tu ne dois pas +entendre.</p> + +<p>—Oh! oh! mère Bernard, dit mon +père, vous êtes bien discrète aujourd'hui: +sur quelle herbe avez-vous marché?</p> + +<p>—C'est bon, c'est bon, vieux <i>Sans-Souci</i>. +Je sais ce que je dis. Il est temps +pour Rose d'aller se coucher.»</p> + +<p>De fait, j'avais peine à me soutenir.</p> + +<p>«C'est vrai, dit mon père en me +regardant, te voilà toute pâle. C'est la +croissance, sans doute.»</p> + +<p>Il m'embrassa, et je courus m'enfermer +et me barricader dans ma chambre, +le laissant seul avec le mère de +Bernard.</p> + + +<br><br><br> +<h3>VI</h3> + + +<p>Dès que la porte fut refermée sur +moi et que j'eus mis le verrou, je collai +mon visage à la cloison, et je cherchai +à voir par la fente qui était entre deux +planches; car notre maison, que mon +père avait bâtie pièce à pièce, prenant +là les pierres, ici le mortier, plus loin +la brique, n'était pas, comme vous pensez +bien, aussi solide que ces belles +maisons en pierres de taille qu'on bâtit +pour les bourgeois, qui ont pignon sur +rue, chevaux à l'écurie, vin dans la +cave, gibier et viande de boucherie +dans le garde-manger, et des vêtements +à n'en savoir que faire. Tout se +faisait à bon marché chez nous; notre +plancher était en cailloux tirés du fond +de l'eau, et nos meubles auraient pu +demeurer cinquante ans exposés dans +la rue, nuit et jour, sans tenter personne.</p> + +<p>Mais, malgré toute mon attention, je +n'entendis rien. La mère de Bernard +parlait à voix basse, et mon père, la +tête dans ses mains et tourné vers le +feu, demeurait immobile comme un +rocher.</p> + +<p>Excepté un cri étouffé qu'il fit au +commencement, vous auriez dit une de +ces statues qu'on voit à l'église dans les +niches des saints.</p> + +<p>Quand elle eut fini de parler, il ne +répondit pas un mot. J'attendais avec +toute l'inquiétude que vous pouvez +penser quel serait son premier mouvement. +La mère de Bernard, au bout +d'un moment, recommença à parler et +à l'interroger, mais il ne répondit +encore rien. Ce silence m'inquiétait +plus que ne l'aurait fait la plus violente +colère.</p> + +<p>«Eh bien! demanda-t-elle une troisième +fois, que voulez-vous faire?</p> + +<p>—Ah! ma fille! ma pauvre fille!»</p> + +<p>Ce fut tout ce qu'il put dire. Il se +leva, et, sans dire ni bonjour ni bonsoir +à la mère de Bernard, il sortit et +alla s'asseoir sur le rocher où nous +nous étions assis si longtemps ensemble. +J'eus peur un moment qu'il ne +voulût se jeter de là dans le précipice +et s'y briser la tête.</p> + +<p>J'ouvris la porte sur le champ, et je +courus sur ses pas.</p> + +<p>Il se retourna.</p> + +<p>«Que veux-tu?»</p> + +<p>Je me jetai à genoux devant lui en +joignant les mains.</p> + +<p>«Père, pardonne-moi!</p> + +<p>—Rentre! dit-il d'une voix qui me +parut toute changée. Rentre!»</p> + +<p>Je n'osai lui désobéir et je retournai +dans ma chambre.</p> + +<p>Le lendemain, en ouvrant la fenêtre +au point du jour (je ne m'étais pas +couchée), je le vis encore sur son +rocher et dans la même position où +je l'avais laissé le soir. Il avait les yeux +fixes et la figure horriblement pâle.</p> + +<p>La cloche de l'atelier sonna. C'était +l'heure où tous les ouvriers descendent +et vont travailler. Il se leva machinalement, +prit sa hache, et parut prêt à +descendre; puis, tout à coup, il fit un +geste comme une personne accablée, +jeta sa hache dans le jardin, sortit et +s'en alla dans la campagne.</p> + +<p>Le soir, il ne reparut pas, ni le lendemain, +ni le troisième jour. Je me +sentais tourmentée de remords horribles, +je commençais à craindre qu'il ne +se fût tué, et j'allai prier la mère +Bernard de le faire chercher partout.</p> + +<p>Quand j'entrai chez elle, je n'y trouvai +que le vieux Bernard.</p> + +<p>«Ma femme m'a tout raconté, dit-il. +Viens ici, Rose.»</p> + +<p>Je m'approchai en tremblant.</p> + +<p>«Écoute, ce n'est pas à moi de te +faire un crime, si tu me donnes des +petits-enfants avant le temps. C'est +bien la faute de Bernard autant que la +tienne. Je ne te gronderai donc pas +pour cela; mais tu vas me faire un serment.</p> + +<p>—Lequel?</p> + +<p>—Tu vas me jurer que jamais tu +n'as donné le petit bout du doigt à +personne.</p> + +<p>—Oh! père Bernard!</p> + +<p>—Eh! mon enfant, tu ne serais pas +la première. Au reste, je ne veux pas +te faire de peine. Oui, Rose, je te crois, +et je suis prêt à recevoir mon petit-fils +quand son temps sera venu: mais tu +sens qu'il faut que tu te tiennes comme +une sage personne, et que tu ne fasses +plus parler de toi jusqu'à l'arrivée de +Bernard, si tu veux qu'il t'épouse; car, +sans cela, point de salut. On m'a parlé +de Matthieu, le contre-maître....</p> + +<p>—Oh! père, pouvez-vous croire?...</p> + +<p>—Je ne crois rien, tu le vois bien, +puisque je veux que tu sois ma fille +comme auparavant; mais, enfin, il faut +prendre ses précautions en ce monde. +Je suis vieux, Rose, et j'ai bien vu des +filles qui auraient juré de.... Allons, ne +pleure pas, mon enfant, je ne te dis +pas cela pour t'affliger, mais parce que +je ne veux pas qu'on se moque de +moi.»</p> + +<p>Pendant qu'il parlait, je pleurais +comme une Madeleine. Hélas! madame +je commençais à voir toutes les suites +de ma faute, et tous les malheurs que +je m'étais attirés. Mon père en fuite, +moi déshonorée, mon enfant sans père, +et toute ma vie perdue pour un moment +d'oubli.</p> + +<p>«Et vous irez chercher mon père? +dis-je au vieux Bernard.</p> + +<p>—J'irai le chercher, Rose, mais je +ne réponds pas qu'il revienne. <i>Sans-Souci</i> +a de l'honneur, et l'on n'aime +pas à voir sa fille montrée au doigt +dans le quartier.»</p> + +<p>Chacune de ses paroles me perçait le +coeur, et le pauvre homme n'y faisait +pas attention et ne s'apercevait pas de +l'effet de ses consolations. Enfin il fut +résolu qu'il irait chercher mon père le +lendemain.</p> + +<p>Il partit, en effet, et, deux jours +après, ramena mon père. Il ne se +borna pas là, et chercha à nous réconcilier. +Aux premiers mots, le vieux +<i>Sans-Souci</i> l'interrompit:</p> + +<p>«Laisse-nous, Bernard. Je veux lui +parler seul.»</p> + +<p>Quand la porte fut refermée, mon +père me dit, sans me regarder:</p> + +<p>«Assieds-toi, Rose. Je ne te reproche +rien. J'aurais dû te garder mieux. +J'ai oublié mon devoir de père. Dieu +m'en punit. J'ai eu confiance en toi; +tu m'as trompé, tu ne me tromperas +plus. Aujourd'hui tu es femme et +maîtresse de toi. Je n'ai plus aucun +droit sur toi. Si tu veux courir les +champs et prendre un autre amant, en +attendant le retour de Bernard, tu es +libre. Je ne te dirai pas un mot, je +ne ferai plus un pas pour t'en empêcher. +Mais si je n'ai plus de droits, +j'ai encore des devoirs envers toi. Je +dois te protéger jusqu'à ton mariage (si +tu dois te marier jamais), contre la +faim, la misère et les mauvais sujets. +Quoique tu aies mérité d'être insultée, +je ne veux pas qu'on t'insulte, et le premier +qui te parlera plus haut ou autrement +qu'à l'ordinaire, je lui romprai +les os; oui, je lui romprai les os! +ajouta-t-il en frappant sur la table un +coup si fort, qu'elle se fendit en deux. +Je voulais d'abord te quitter et te laisser +cette maison, que j'avais bâtie pour +toi, où ta mère est morte, où tes soeurs +sont nées, je ne voulais plus te voir; +mais si l'on croyait que je t'abandonne, +tout le monde te cracherait à la figure, +car on serait bien aise d'insulter une +femme sans défense. Cela dispense les +autres femmes de faire preuve de +vertu.»</p> + +<p>Les paroles sortaient une à une de +son gosier avec un effort qui faisait +peine à voir. Ces trois jours passés à +courir la campagne l'avaient fatigué +plus qu'une longue maladie. Je l'écoutais, +abattue, consternée, presque prosternée, +sans rien dire. Il reprit:</p> + +<p>«Nous vivrons donc ensemble comme +par le passé. Tout ce qui te manquera, +je te le donnerai mais tu ne +seras plus pour moi qu'une étrangère.»</p> + +<p>A ces mots, je fondis en larmes et +me jetai à genoux devant lui. Il m'écarta +doucement de la main, se leva, +et, prenant sa hache, il alla travailler +comme à l'ordinaire.</p> + +<p>Je me couchai sur mon lit, les +membres brisés par la fatigue et la +douleur. La fièvre me prit et ne me +quitta qu'au bout de huit jours. Cependant +mon histoire commençait à se répandre. +Le départ subit de mon père +et son retour, qu'on ne s'expliquait +pas, avaient fait causer les voisins, car +dans notre pays tout est événement. +On interrogea mon père, qui ne répondit +rien, suivant sa coutume. Alors la +mère de Bernard fit entendre qu'elle en +savait sur ce mystère plus long qu'elle +n'en voulait dire. On la pressa de +parler.</p> + +<p>«C'est bon, c'est bon, dit-elle; ce +n'est pas pour rien qu'on m'a surnommée +Bouche-close. Vous voudriez bien +savoir ce qu'il y a, mes petits amis; +mais vous ne saurez rien, c'est moi qui +vous le dis.</p> + +<p>—On ne saura rien parce qu'il n'y +a rien, dit une voisine.</p> + +<p>—Ah! vous croyez qu'il n'y a rien +vous autres? Et pourquoi donc le +vieux <i>Sans-Souci</i> aurait-il?... Mais je ne +veux rien dire, pour vous faire enrager.</p> + +<p>—Bon! s'il y avait quelque chose, +reprit une autre, est-ce que vous ne +l'auriez pas tambouriné depuis longtemps +aux quatre coins de la ville?</p> + +<p>—Tambouriné! vieille folle? c'est +vous qu'on tambourine tous les jours +depuis soixante ans! Ah! je tambourine +les secrets! Eh bien! vous ne saurez +pas celui-là, vous ne le saurez +jamais, c'est-à-dire... vous ne le saurez +pas avant le temps. N'empêche que Bernard +est un fameux gaillard et un joli +garçon.</p> + +<p>—Voilà du nouveau! cria la vieille +qui avait parlé de tambouriner. Elle va +nous faire l'éloge de son Bernard. Un +joli garçon, n'est-ce pas, un va-nu-pieds +qui n'a jamais su gagner dix sous!...</p> + +<p>—Mon Bernard! un va-nu-pieds! +Eh bien! quand je lâcherai mon coq, +gardez vos poules, mes amies, je ne +vous dis que ça.</p> + +<p>—Un fameux coq! ce Bernard! Ne +dirait-on pas que les filles vont courir +après lui?</p> + +<p>—Eh bien! et quand on le dirait, +sais-tu qu'il y en a plus d'une qui!... +Mais je ne veux rien dire, j'en dirais +trop. Et après tout, ce n'est pas sa +faute, à cette pauvre fille!...</p> + +<p>—Quelle pauvre fille? dit une des +curieuses. Quelle est l'abandonnée du +ciel qui voudrait d'un vilain singe +comme ton Bernard?</p> + +<p>—L'abandonnée du ciel! Apprends, +dévergondée, que tu serais encore bien +heureuse d'être cette abandonnée du +ciel, et si Bernard avait voulu.... Demande +plutôt à....</p> + +<p>—A qui, mère Bernard?</p> + +<p>—A mon bonnet, bavarde! Tu +voudrais bien savoir ce que je ne veux +pas te dire; mais ce n'est ni moi, ni +Bernard, ni le vieux <i>Sans-Souci</i>, qui....</p> + +<p>—Le vieux <i>Sans-Souci</i>! cria l'autre, +c'est donc Rose-d'Amour, Rose la vertueuse, +Rose la rusée, Rose la renchérie, +Rose qui fait la fière en public avec +les garçons?</p> + +<p>—Qui est-ce qui te parle de Rose-d'Amour, +langue du diable, langue pestiférée?</p> + +<p>—Bon! la vieille se fâche; mais +c'est toi qui nous as parlé du vieux +<i>Sans-Souci</i>.</p> + +<p>—Le fait est, dit une autre, que +Rose pâlit tous les jours.</p> + +<p>—Rose maigrit, Rose se dessèche, +Rose dépérit.</p> + +<p>—C'est faux, dit la première qui +avait parlé, Rose-d'Amour ne maigrit +pas; au contraire, elle engraisse. Rose-d'Amour +était en fleurs ce printemps, +elle donnera des fruits cet hiver.</p> + +<p>—Est-ce que vous allez devenir +grand'mère, mère Bernard?»</p> + +<p>La pauvre femme vit bien alors +qu'elle avait trop parlé. Le plaisir de +vanter son fils lui avait fait dire ce +malheureux secret. Dès le lendemain, +ce fut l'histoire de tout le quartier. +Quand j'entrai dans l'atelier, le contre-maître +vint me prendre le menton en +riant. Mes camarades se moquèrent de +moi; ce fut une risée générale. Le soir, +on se mit en haie pour me voir passer. +Ah! madame, les femmes sont si dures +les unes pour les autres!</p> + +<p>Cependant je n'osai rien dire, de +peur que mon père ne se fît quelque +querelle avec les voisins. Heureusement +le pauvre homme, tout occupé de son +propre chagrin, ne s'aperçut pas des +affronts qu'on me faisait. Il allait de +bonne heure à son travail, il revenait à +la nuit close; pour éviter tous les +regards, il se coulait le long des murs, +il faisait des détours et rentrait à la +maison en suivant des sentiers de +chèvre. Nous ne nous parlions plus. Je +préparais la soupe comme à l'ordinaire; +il prenait son écuelle, s'enfonçait +dans le coin de la cheminée et +mangeait sans lever les yeux. Quand il +avait fini il allait s'asseoir sur le rocher, +mais seul, car je n'osais plus lui tenir +compagnie; il demeurait là une heure +ou deux, à réfléchir, rentrait et se couchait. +A peine si je lui disais d'une voix +tremblante:</p> + +<p>«Bonsoir, père.»</p> + +<p>Il me répondait:</p> + +<p>«Bonsoir.»</p> + +<p>Et se retournait du côté de la muraille. +J'allais alors dans ma chambre, +et je passais la moitié de la nuit à pleurer.</p> + +<p>Voilà, madame, comment je passai +la moitié de l'année. Enfin, j'accouchai +d'une fille avec des douleurs terribles. +Mon père avait fait venir la sage-femme +et attendait, dans la chambre à côté de +la mienne, que je fusse délivrée. Quand +ma petite fille fut née, il la prit dans +ses bras, l'enveloppa lui-même dans les +langes et la mit dans le berceau; puis +il entra pour me voir, et me demanda +si j'avais besoin de quelque chose.</p> + +<p>«Je n'ai besoin de rien, lui dis-je, +que de ton pardon.»</p> + +<p>Il se détourna sans répondre, et +sortit en s'essuyant les yeux. Le pauvre +homme était, je crois, mille fois plus +malheureux que moi. Il m'aimait tant, +et il me voyait si malheureuse! Mais il +craignait de me donner la moindre +marque d'amitié.</p> + +<p>Quand je pus me lever, je lui demandai +bien humblement la permission de +nourrir moi-même mon enfant. Je craignais +qu'il ne voulût pas la voir.</p> + +<p>«Il est bien tard, dit-il, pour me demander +cette permission-là; mais la +pauvre enfant est innocente. Garde-la.»</p> + +<p>Ce fut sa seule parole; mais je le voyais +me regarder souvent quand il pensait +n'être pas vu, et s'attendrir sur mon +sort. Il allait chercher lui-même ou +acheter tout ce dont j'avais besoin, et +quand je voulais le remercier, il répondait +brusquement:</p> + +<p>«C'est pour l'enfant.»</p> + +<p>Quand il fut question du baptême, je +voulus encore lui demander conseil.</p> + +<p>«Appelle-la comme tu voudras,» +dit-il.</p> + +<p>Je l'appelai Bernardine en souvenir +de son père; mais comme ce nom faisait +mal au vieux <i>Sans-Souci</i>, je changeais, +quand il était là, ce nom pour +celui de ma mère, qui s'appelait Jeanne.</p> + +<p>Petit à petit, nous reprîmes notre vie +ordinaire. Je nourrissais mon enfant, +et comme je savais coudre, je gagnais +encore quelque argent à demeurer dans +la maison. Le père et la mère de Bernard +venaient nous voir souvent, et +nous parlions ensemble de Bernard, du +moins quand mon père n'y était pas, car +la première fois qu'on en parla devant +lui il se leva, sortit, et ne voulut pas +rentrer de toute la soirée.</p> + +<p>Il faut vous dire, madame, que ma +pauvre Bernardine était jolie comme un +ange, avec de beaux cheveux blonds +frisés, de petites dents blanches comme +du lait, et des lèvres comme on n'en fait +plus. Dès l'âge de huit mois elle commença +à marcher, et à neuf mois elle +disait papa et maman, comme une personne +naturelle.</p> + +<p>Le vieux <i>Sans-Souci</i>, malgré tout son +chagrin, ne tarda pas à l'aimer plus que +moi-même. Il la prenait dans ses bras, +il lui riait, il lui chantait des chansons +comme on en fait aux petits enfants:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Do, do,</p> +<p>L'enfant do.</p> + </div> </div> + +<p>Il la berçait dans ses bras, il la portait +dans le jardin, il la mettait à cheval sur +son cou, la promenait et la faisait sauter +et danser. Quand elle eut un an, il +finit par ne pouvoir plus s'en séparer. +Vous jugez si j'étais contente et si j'espérais +de me réconcilier avec lui.</p> + +<p>Il m'arriva bientôt un autre bonheur.</p> + +<p>Depuis que j'avais sevré mon enfant, +j'étais retournée à l'atelier, où l'on finissait +par s'accoutumer à moi. Le contre-maître +seul essayait encore de prendre +avec moi un air familier, mais je me +tenais toujours aussi loin que je pouvais, +et même un jour, comme il voulut +m'embrasser de force pendant que +mes camarades riaient, je le menaçai de +tout dire à mon père.</p> + +<p>«Est-ce que tu crois que je le crains +ton père?» dit-il en grognant et grondant +comme un dogue.</p> + +<p>Mais il n'osa plus y revenir, et je +vécus tranquille pendant quelque temps.</p> + +<br><br><br> +<h3>VII</h3> + + +<p>Un soir, la mère de Bernard entra +chez nous avec son mari. Elle tenait à +la main une grande lettre ouverte qui +me fit battre le coeur dès que je l'aperçus.</p> + +<p>«Eh bien! Rose-d'Amour, dit-elle en +m'embrassant, voici des nouvelles de +Bernard. Il n'est pas mort, il n'est pas +estropié: il est vainqueur du sultan de +Maroc; il a les galons de caporal; il a +pris la <i>tante</i> du sultan. Ah! pour ça, +je ne n'y comprends rien. Que veut-il +faire de la tante du Sultan? Il valait +bien mieux prendre son neveu; mais il +paraît qu'il courait à bride abattue et +que Bernard, qui était à pied et qui +portait son sac et son fusil, n'a pas pu +le rattraper. C'est égal, c'est bien +drôle de laisser là sa tante. Pourquoi +l'avait-il menée à la bataille?</p> + +<p>—Voyons, dit le vieux Bernard, +donne-moi la lettre pour que je la lise, +car tu nous la racontes si bien que je +n'y comprends plus rien.</p> + +<p>—Et qu'est-ce que tu comprends, +vieux fou? Tu ne sais pas seulement +faire cuire ta soupe, et si tu fermais +les yeux tu ne saurais pas la manger. +Écoute-moi cette lettre, Rose, et tu verras +les belles choses qu'il dit pour toi +et pour moi.»</p> + +<p>En même temps, elle commença sa +lecture. Tenez, madame, voici la lettre:</p> + + +<p>«Isly.... 1845.</p> + + +<p>«Ma chère mère,</p> + +<p>«La présente est pour vous dire que +je me porte bien et que je souhaite que +la présente vous trouve dans le même +état qu'elle me quitte, c'est-à-dire +joyeuse et bien portante, ainsi que mon +père, le vieux Sans-Souci et ma petite +Rose-d'Amour, et mes parents, et mes +amis, et toutes mes connaissances.</p> + +<p>«Subséquemment, je viens d'être +fait caporal avec des galons dont auxquels +je me suis fait sensiblement hommage +pour la circonstance de ce que +les Morocains sont venus nous attaquer +pendant que nous mangions la soupe, +ce qui m'a dérangé notoirement, vu +qu'il est sensible qu'on ne peut manger +la soupe et faire le coup de feu avec +commodité, et qu'il faut choisir substantiellement +entre la soupe et l'étrillement +du moricaud, dont j'ai choisi +l'étrillement, dans l'espérance de manger +plutôt ma soupe et plus tranquillement, +ce qui n'a pas manqué.</p> + +<p>«Insensiblement le sultan de Maroc, +qu'on appelle Raman, Karaman ou quelque +chose de pareil, vu que dans son +pays on est comme qui dirait aux galères +et qu'on y rame à perpétuité, à +cause du soleil qui est chaud comme +braise et qui rend noirs comme charbon +ceux qui ont la négligence de le regarder +en face, ce pauvre sultan, que je +dis, a eu l'imprudence de venir se frotter +contre ma baïonnette, dont je lui ai +montré la pointe avec l'intention de la +lui mettre dans la poitrine comme dans +un fourreau; mais que le moricaud, +pénétrant mon dessein, m'a grossièrement +montré le dos, comme s'il avait +eu besoin d'un lavement; mais que je +n'ai pas eu le temps d'obtempérer à son +désir, vu qu'il était déjà loin et que +ma baïonnette conséquemment n'a pas +des ailes comme les oiseaux, et que, +comme dit l'autre, ce n'est pas la peine +de courir après la mauvaise compagnie, +et que, s'il m'a fait une impolitesse en +me tournant le dos, je puis bien lui +pardonner diamétralement en long et +en large, vu qu'il a fait le même affront +au maréchal Bugeaud et à tous les officiers +et sous-officiers du régiment, et +que le sergent-major m'a dit qu'il +aurait fait la même chose au grand +Napoléon lui-même.</p> + +<p>«Itérativement et sans tarder, j'ai +couru droit vers sa tente, qui était +étendue sur six bâtons dorés et qui prenait +l'air au soleil, et que moi et Dumanet +nous l'avons emportée à nous deux +sur nos épaules et qu'on a dit que nous +aurions la croix, ou du moins que mon +capitaine l'aurait, ce qui honore toute +la compagnie et subséquemment le simple +soldat, dont auquel du reste mon +capitaine a bien voulu me dire que je +serais mis à l'ordre du jour et que j'aurais +les galons de caporal, ce qui m'a +fait plaisir, vu que je sais que tu es +glorieuse de ton fils et que tu seras bien +aise d'apprendre qu'il est le brave des +braves ou qu'il ne s'en faut de guère, +mais qu'il t'aime toujours par-dessus +toute chose, mère Bernard, excepté toutefois +ma chère Rose-d'Amour que j'espère +qui m'attendra toujours, et qui sera +éternellement ma chérie.</p> + +<p>«Je compte que tu m'écriras bientôt +pour me donner de tes nouvelles, et subséquemment +de celles de mon père, de +Rose-d'Amour et de toute la famille, et +que tu me diras qui est-ce qui vit et qui +est-ce qui meurt, et qui est-ce qui se +marie, et je t'embrasse sur les deux yeux.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Ton fils honoré,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>«<span class="sc">Bernard</span>.»</p> + </div> </div> + +<p>«Dis à Rose-d'Amour que je voulais +lui envoyer la tente du sultan, mais +qu'on va l'embarquer pour la France et +la donner au roi Louis-Philippe, qui +pourra la montrer, s'il veut, à tous ces +badauds de Parisiens. Dis-lui aussi que +voici bientôt deux ans que je suis loin +d'elle et que nous n'avons plus que cinq +ans à attendre.»</p> + +<hr class="short"> + +<p>Je ne sais pas, madame, ce que vous +pensez de cette lettre, mais, pour moi, +elle me fit un effet dont vous ne pouvez +pas avoir d'idée. Tout ce que j'avais +souffert, je l'oubliai en un instant. Je ne +pensai plus qu'au bonheur de revoir +Bernard, et, s'il faut le dire, ses galons +de caporal me rendaient toute fière. Je +pensai tout de suite qu'il avait gagné la +bataille à lui tout seul, et que c'était +une grande injustice de ne pas lui donner +la croix et de ne pas mettre son nom +dans tous les journaux; et j'enviai la +mère de Bernard, qui pouvait s'en aller +et montrer sa lettre dans tout le quartier +et se faire honneur de son fils, +comme j'aurais voulu me faire honneur +de mon mari et du père de ma petite +Bernardine.</p> + +<p>Mon père, qui avait tout entendu, et +qui n'en faisait pas semblant, parut plus +content qu'à l'ordinaire, et pendant +quelques jours je fus presque heureuse. +Hélas! madame, ce n'était qu'un moment +de repos dans ma douleur, et ce +que j'avais souffert n'était rien auprès +de ce que j'avais à souffrir encore.</p> + +<p>Un soir, c'était pendant l'été, après +souper, mon père tenait ma petite Bernardine +dans ses bras et était assis sur +un banc devant la porte. Il s'amusait à +la faire sauter sur ses genoux et la faisait +rire aux éclats, lorsqu'un homme +qu'il connaissait vint à passer. C'était +un mauvais ouvrier, méchant, querelleur, +ivrogne, et qui avait eu quelque +dispute avec mon père deux mois auparavant, +je ne sais plus à quel sujet.</p> + +<p>Quand cet homme vit mon père ainsi +occupé, comme il avait bu ce jour-là, il +voulut l'insulter et lui dit:</p> + +<p>«Bonsoir, <i>Sans-Souci</i>, comment va +ta petite bâtarde?»</p> + +<p>A ces mots, mon père, qui était +l'homme le plus doux du monde et le +plus ennemi des batailles, devint pâle +comme un mort; il déposa Bernardine +à terre, et saisissant l'homme aux cheveux, +il le roula dans la poussière et +l'accabla de coups de pied et de coups +de poing.</p> + +<p>Les voisins voulurent l'arracher de +ses mains, mais mon père y allait avec +tant de rage qu'on ne put jamais délivrer +l'autre; à peine si l'on parvint à le +relever à demi, tout sanglant et la bouche +écumante.</p> + +<p>Cependant, à force de frapper, mon +père, fatigué, finit par lâcher prise. A +ce moment, l'autre ayant ses deux mains +libres, tira de sa poche un compas (c'était +un charpentier comme mon père) et +l'en frappa deux fois dans la poitrine. +Mon père tomba aussitôt, et l'autre se +sauva sans qu'on pût l'arrêter.</p> + +<p>Jugez, madame, quel spectacle pour +moi qui voyais toute cette bataille commencée +à cause de moi, et qui ne pouvais +pas l'empêcher. Je me jetai sur mon +père pour le relever; mais il était en +tel état qu'il fallut le porter sur son lit. +On appela le médecin, qui secoua la +tête et dit qu'il n'avait pas deux heures +à vivre.</p> + +<p>«Puisqu'il en est ainsi, dit mon père, +sortez tous: je veux parler à ma fille.»</p> + +<p>Mes yeux se fondaient en eau. Je ne +pouvais plus parler. Je m'avançai vers +son lit.</p> + +<p>«Embrasse-moi, dit-il, ma chère +enfant, et réconcilions-nous, puisque je +vais mourir. Dieu me punit d'avoir été +peut-être trop sévère avec toi, après +avoir été trop négligent.</p> + +<p>—Oh! père, tu me pardonnes!»</p> + +<p>Et je l'embrassai de toutes mes forces.</p> + +<p>«Je ne te pardonne pas, ma pauvre +Rose, dit-il, c'est Dieu seul qui pardonne. +Moi, je t'aime. Qu'est-ce que je pourrais +te reprocher? Ne m'as-tu pas aimé, +soigné, caressé? As-tu été ingrate ou +méchante avec moi? Jamais. Et si tu as +manqué à tes devoirs de femme, n'est-ce +pas toi qui en as porté la peine? Va, +je t'aime, et si je regrette quelque chose, +c'est de te laisser seule et sans protection +sur la terre, car tes soeurs, je le +sais, sont tout occupées de leurs maris +et de leurs enfants, comme il est naturel, +et ne pourront jamais t'aider. Je ne +puis plus rien pour toi que te donner +cette maison. Je te la donne. Tes soeurs +ont reçu leur dot. Toi, attends Bernard, +puisqu'il le faut, et élève Bernardine +mieux que je ne t'ai élevée. Je ne te +demande pas de la rendre meilleure et +plus douce que toi, car tu as toujours +été bonne et soumise envers moi, ni +plus laborieuse, car je ne t'ai jamais vu +perdre une minute, mais de la surveiller +mieux. Hélas! tu vois tous les malheurs +qui naissent d'un moment d'oubli. +Apporte-moi Bernardine.»</p> + +<p>Il la prit dans ses bras, la regarda un +moment, l'embrassa, et me la rendit en +disant:</p> + +<p>«C'est tout ton portrait; elle sera +aussi jolie que toi.»</p> + +<p>Quelques moments après, le prêtre +entra et resta seul pendant une demi-heure +avec lui. Quand il fut sorti, je +revins à mon tour, je pris la main de +mon père; il fit un effort pour me sourire +encore, et mourut.</p> + +<p>Je me trouvai seule sur la terre, avec +Bernardine qu'il fallait protéger, quand +j'avais moi-même si grand besoin de protection.</p> + +<br><br><br> +<h3>VIII</h3> + + +<p>Ce nouveau et terrible malheur, le +plus grand de tous peut-être, qui venait +de me frapper, aurait dû exciter la pitié +de nos voisins; ce fut tout le contraire. +Quand j'allai en pleurant, et la tête +cachée dans le capuchon de ma mante, +mener au cimetière le corps de mon +pauvre père, j'entendis de tous côtés +des cris contre moi.</p> + +<p>«La voilà, cette coquine qui a fait +assassiner son père! La voilà, cette +dévergondée! Si elle n'avait pas eu +une si mauvaise conduite, le pauvre +homme vivrait encore. Ah! c'était un +digne homme, celui-là, et qui méritait +bien de n'être pas le père d'une pareille +effrontée!... Pauvre vieux Sans-Souci! +il n'aurait pas donné une chiquenaude +à un enfant ni fait de mal à une mouche, +mais elle l'a tourmenté toute sa vie et +n'a pas eu de repos qu'il ne fût tué. La +misérable! comment ose-t-elle se montrer +dans les rues? On devrait la poursuivre +à coups de pierres?»</p> + +<p>Voilà, madame, les choses les plus +douces qu'on disait de moi et que j'eus +tout le temps d'entendre de notre maison +à l'église et de l'église au cimetière.</p> + +<p>Quand le cercueil fut descendu dans +la fosse, et quand les premières pelletées +de terre eurent été jetées sur le +corps les cris redoublèrent, et quelques-uns +parlaient de me jeter dans la rivière.</p> + +<p>A ce moment-là, brisée par la fatigue, +par la honte, par le désespoir, je +me trouvai mal et je tombai sans connaissance +dans le cimetière même. Personne, +excepté le vieux Bernard, ne +s'occupa de me relever; on cria même +que c'était une comédie, que je cherchais +à inspirer de la pitié aux assistants; +et quand, ranimée par les soins +du père Bernard, je pus sortir du cimetière +et revenir à la maison, on me suivit +dans la rue avec des huées.</p> + +<p>Enfin, madame, j'avais bu le calice +jusqu'à la lie, et j'étais devenue comme +insensible à tout. Au point où j'étais +arrivée, je ne craignais ni n'espérais +plus rien, et la mort même aurait été +pour moi un bienfait.</p> + +<p>Quant je rentrai chez moi, le vieux +Bernard me quitta. C'était un honnête +homme, mais il craignait qu'on ne lui +fit un mauvais parti, et il n'était pas de +force ni d'humeur à me défendre seul +contre tous. La mère Bernard, quoi +qu'elle aimât beaucoup Bernardine, ne +voulait pas non plus se compromettre +pour moi, car on quitte volontiers ceux +contre qui le monde aboie, et ce sont de +solides amis ceux qui vous défendent +quand vous êtes seul contre tous.</p> + +<p>Ce soir-là, quand je me vis seule au +coin de mon feu, à cette place où mon +père était encore assis la veille, je fus +prise d'une telle envie de pleurer et d'un +tel désespoir que j'eus un instant l'idée +de me briser la tête contre les murs. Je +pensais que j'étais seule au monde, que +Bernard m'avait oubliée ou m'oublierait +à coup sûr; que s'il ne m'oubliait pas, +ses parents l'empêcheraient d'épouser +une fille sans dot et déshonorée, qu'il +me trouverait vieille et laide à son tour, +qu'on lui ferait cent histoires de moi où +je serais peinte comme une mauvaise +fille, et qu'il faudrait qu'il m'aimât d'un +amour sans pareil s'il pouvait résister à +tous ces dégoûts. Enfin, mon coeur ne +me fournissait que des sujets de chagrin, +et si ce désespoir avait duré quelque +temps, je crois que j'en serais devenue +folle.</p> + +<p>Pendant que je réfléchissais ainsi, ma +petite Bernardine, que j'avais mise dans +son berceau et oubliée, s'écria:</p> + +<p>«Papa! papa!»</p> + +<p>A ce cri, qui me rappelait si cruellement +ma perte, je me remis à pleurer +et j'allais la prendre dans son berceau; +mais l'enfant, effrayée sans doute de +voir ma figure pâle et décomposée, détourna +la tête et se mit à crier plus fort:</p> + +<p>«Papa! papa!»</p> + +<p>Je sentis alors que j'étais mère et +qu'il n'était plus temps de se désespérer.</p> + +<p>«Papa est sorti, lui dis-je.</p> + +<p>—Il est sorti.... Va-t-il revenir bientôt?</p> + +<p>—Je ne sais pas.</p> + +<p>—Il reviendra en été? dit l'enfant.</p> + +<p>—Oui, mon enfant, en été.»</p> + +<p>Ces deux mots la calmèrent. Il faut +savoir que, lorsqu'elle demandait quelque +chose qu'il m'était impossible de lui +donner, j'avais l'habitude de lui promettre +de le donner en été, et ce mot +dont elle ne connaissait pas le sens lui +faisait autant de plaisir que si j'avais +fait sa volonté.</p> + +<p>Au bout d'un instant, Bernardine +s'endormit dans mes bras, et je la plaçai +sur son lit.</p> + +<p>Je demeurai enfermée chez moi pendant +plusieurs jours sans voir personne +car les parents mêmes de Bernard +m'avaient abandonnée, et mes soeurs et +mes beaux-frères ne voulaient plus me +voir. Enfin, il fallut sortir et aller chercher +de l'ouvrage à l'atelier.</p> + +<p>Aussitôt qu'on me vit paraître, ce ne +fut qu'un cri contre moi. Toutes mes +camarades se levèrent pour me chasser +et déclarèrent qu'elles partiraient si je +rentrais au milieu d'elles. Madame, +j'étais si désespérée que je ne ressentis +pas ce terrible affront comme j'aurais +fait en toute autre circonstance; je +m'assis sur une chaise en faisant signe +que je ne pouvais plus me soutenir, ni +parler, et que je priais qu'on eût pitié +de moi.</p> + +<p>Mais le triste état où j'étais ne m'aurait +pas sauvée de cette avanie si Matthieu +le contre-maître n'avait pas pris +mon parti.</p> + +<p>«Que lui voulez-vous, dit-il, à cette +pauvre Rose-d'Amour? Elle a un enfant; +eh bien! et vous, n'avez-vous pas fait +tout ce qu'il faut faire pour en avoir +aussi? Asseyez-vous et tenez-vous tranquilles, +ou si quelqu'une de vous remue +je la mets à la porte de l'atelier. Et vous +Rose, allez à votre métier. C'est moi +qui aurai soin de vous.</p> + +<p>—Il aura soin! il aura soin! dit +tout bas en grondant l'une des plus +furieuses. Est-ce qu'il va prendre la +succession de Bernard?»</p> + +<p>Matthieu l'entendit et lui donna un +grand coup de poing sur l'épaule.</p> + +<p>«Tais-toi, dit-il, ou je vais raconter +tes histoires.»</p> + +<p>Cette menace fit taire tout le monde, +mais on ne cessa par pour cela de me +haïr et de me persécuter secrètement; +cependant, c'était déjà beaucoup de pouvoir +travailler et vivre.</p> + +<p>Vous êtes étonnée, madame, et vous +croyez peut-être que j'avais affaire à de +très-méchantes femmes. Pas du tout: +elles n'étaient ni meilleures ni plus mauvaises +que celles qu'on voit tous les jours +dans la rue; mais elles me voyaient à +terre et me frappaient sans réflexion, +comme on fait toujours pour le plus +faible, dans le grand monde aussi bien +que dans le petit.</p> + +<p>Quand je revins chez moi, j'y trouvai +la mère de Bernard, qui gardait ma +petite fille pendant que j'étais à l'atelier. +Elle fut bien contente d'apprendre que +j'avais enfin trouvé de l'ouvrage.</p> + +<p>«Est-ce que tu vas vivre seule? me +dit-elle.</p> + +<p>—Et comment voulez-vous que je +vive? Mes soeurs ne veulent pas de moi.»</p> + +<p>Je vis qu'elle était tentée de m'offrir +un logement dans sa maison, mais +qu'elle n'osait me le proposer de peur de +s'engager et d'engager Bernard. D'ailleurs, +son mari pouvait le trouver mauvais: +il avait été très fâché du bruit qui +s'était fait et des paroles qu'il avait entendues +le jour de l'enterrement de mon +père; il ne voulait pas s'exposer à une +seconde algarade. C'était un homme sage +et voyez-vous, madame, les hommes de +ce caractère n'aiment pas à s'exposer +sans nécessité.</p> + +<p>Je vécus donc seule, ne sortant que +pour aller le dimanche à la messe et tous +les autres jours à l'atelier. Je commençai +aussi à réfléchir et à écouter avec plus +de soin les exhortations qu'on faisait en +chaire tous les dimanches.</p> + +<p>Jusque-là j'avais entendu, sans les +comprendre, les paroles de l'Évangile +que lisait le curé dans sa chaire, ou plutôt, +comme font les enfants, je marmottais +des prières dont je n'avais jamais +cherché le sens; mais quand je sentis +que j'étais seule sur la terre, et que je +ne pouvais attendre de consolation de +personne, je commençai à réfléchir et à +vouloir causer avec Dieu même, puisqu'on +dit qu'il écoute également tout le +monde, et qu'il n'est pas besoin d'être +savant pour l'entretenir face à face.</p> + +<p>En récitant les premiers mots de la +prière que je faisais soir et matin: +«Notre Père qui êtes aux cieux,» je fus +étonnée de n'avoir jamais pensé à ce que +je commençai à me faire du ciel une idée +que je n'avais jamais eue auparavant.</p> + +<p>Je me souvins que mon père, qui +n'était pourtant pas un savant, m'avait +souvent dit que le ciel était tout autre +chose que ce qu'on se figure; que c'était +une espace immense où roulaient des +milliards d'étoiles, et que ces étoiles +étaient un million de fois plus éloignées +de nous que le soleil, et qu'elles étaient +elles-mêmes des soleils, et qu'autour de +chacun de ses soleils tournaient des +quantités innombrables de mondes plus +grands que la terre entière et la mer; et +je fis réflexion que si notre soleil était si +petit en comparaison de cet espace +immense, et si petite notre terre en présence +du soleil, et si petite ma ville en +présence de la terre entière, et moi si +petite dans cette ville même, ce n'était +pas la peine de s'occuper de mes voisins, +ni de leur haine, ni de leur mépris; +que la vie ici-bas était assez courte pour +qu'on pût eu oublier facilement et promptement +toutes les douleurs; que si ce +voisinage m'était insupportable, je pouvais +me réfugier dans ma chambre et que +mon âme trouverait aisément un abri +dans ces pensées et dans ces espérances, +qu'il n'était au pouvoir de personne de +m'enlever.</p> + +<p>Je pensai aussi que cette vie éternelle +dont nous parlait le curé n'était peut-être +pas autre chose qu'une vie nouvelle dans +un monde meilleur, où je pourrais aisément +trouver une place si je remplissais +tous mes devoirs sur la terre; je +pensai aussi avec joie que si j'avais commis +une grande et inexcusable faute, +je l'avais très cruellement expiée; que +le départ de Bernard, la mort de mon +père, la haine et le mépris de mes voisins +étaient des châtiments dont la justice +divine pouvait se contenter, et que +s'il m'arrivait de quitter cette vie avant +le retour de Bernard, je pouvais espérer, +ne m'étant pas révoltée contre ma destinée, +qu'elle cesserait de me poursuivre +dans un autre monde, et que je +pourrais rejoindre mon père et vivre +heureuse à mon tour.</p> + +<p>Ces réflexions, que je vous dis bien, +mal, et que je ne fis pas en un jour, +commencèrent à rendre mon esprit plus +tranquille. Je ne craignais plus comme +auparavant de tomber dans un affreux +désespoir; ou plutôt, comme j'étais +étendue toute meurtrie au fond du précipice, +je ne craignais plus aucune chute +ni aucune meurtrissure. Cependant mes +épreuves n'étaient pas terminées.</p> + +<br><br><br> +<h3>IX</h3> + + +<p>Le meurtrier de mon père ayant été +arrêté, fut jugé deux mois après à la cour +d'assises. Je fus forcée, comme témoin, +d'assister au jugement. Nouvelle douleur, +qui recommençait l'ancienne.</p> + +<p>Ah! madame, si vous saviez dans +quels termes les magistrats me parlèrent, +comme on me fit entendre, en +m'interrogeant, que j'étais une fille perdue, +comme tous les témoins déclarèrent +que j'avais une réputation déplorable, +comme le procureur du roi me +renvoya à ma place d'un air de mépris +en relevant la manche de sa robe, +comme on rejeta sur moi tous les torts +de la querelle, comme l'avocat de celui +qui avait tué mon père fit l'éloge de +son client, comme il assura que mon +pauvre père, le vieux <i>Sans-Souci</i>, était +un homme sans moeurs, un vagabond, +mal famé; que sais-je encore (hélas! +pauvre père! un si bon ouvrier, si laborieux +et si doux! et c'est moi qui lui +attirais toutes ces injures!)? comme il +ajouta que son client avait donné une +marque d'intérêt et d'amitié à mon +père en lui demandant des nouvelles de +sa petite-fille; comment mon père, qui +était toujours (à son dire) ivrogne et +furieux, avait répondu par des injures +et des coups à cette marque d'amitié; +comme il avait voulu assommer le +client, pris en traître (en traître!) et forcé +de se défendre, avait résisté de son +mieux; comment un compas s'était +trouvé dans sa poche: comment mon +père avait voulu le prendre et l'en frapper; +comment l'autre s'était débattu et +mon père s'était enferré, ce qu'on pouvait +appeler «une justice de la divine +Providence.».</p> + +<p>Enfin, madame, il parla tant et si +bien; il leva si souvent les bras vers le +ciel et les fit retomber sur la barre, il +invoqua les présents et les absents, et +il dit de si belles choses de son client et +de si laides de mon père et de moi, que +l'assassin fut acquitté et que le peuple +le reconduisit en poussant des cris et en +applaudissant à la sentence; et moi, +pour échapper aux coups de pierres et +aux huées, j'attendis la nuit, je traversai +la ville en courant, et m'enfermai +chez moi en grande peur d'être poursuivie. +C'est la justice des hommes.</p> + +<p>Quand je rentrai, ma petite Bernardine +me tendit les bras en riant; je la +pris à mon cou, je la serrai de toutes +mes forces sur ma poitrine, comme si +l'on avait voulu me l'arracher, et je me +sentis consolée. Après tout, grâce à mon +travail et au petit jardin que mon père +m'avait laissé, je n'avais ni froid ni +faim, et je pouvais vivre en paix, entre +ma famille et Dieu. Combien de malheureux +voudraient pouvoir en dire +autant!</p> + +<p>Cependant je comptais les jours, les +mois et les années qui me séparaient +encore de Bernard. Lui seul me restait +sur la terre; mais s'il venait à m'abandonner, +je me sentais tout à fait découragée, +car les réflexions pieuses et la +confiance en Dieu pouvaient bien m'adoucir +l'amertume de la vie, mais non +pas me la rendre précieuse et me la +faire aimer. L'amour seul pouvait faire +ce miracle.</p> + +<p>Une chose surtout, quand j'étais +seule, m'inquiétait cruellement. Pourquoi +ne m'écrivait-il pas? Il est vrai +que je ne savais pas l'écriture (c'est un +de nos grands malheurs à nous, pauvres +ouvrières), mais la mère Bernard aurait +dû me lire ses lettres.</p> + +<p>Quand je l'interrogeais, elle répondait +toujours:</p> + +<p>«Bernard va bien, il sera sergent un +de ces jours. Son capitaine est très-content. +S'il veut être officier, il le sera, et +même colonel.</p> + +<p>—Colonel!»</p> + +<p>A vous dire le vrai, madame, je ne +sais pas trop ce que c'est qu'un colonel; +mais j'ai toujours entendu dire qu'il +faut être si riche et si grand seigneur +pour en porter les épaulettes, que j'avais +peine à croire que Bernard pût +être colonel, et cependant, en y pensant +bien, je trouvais que personne n'en pouvait +être plus digne.</p> + +<p>J'ai su depuis que la mère de Bernard +ne me disait pas tout. Son fils m'avait +écrit, mais en mettant sa lettre dans +celle de sa mère, parce qu'il désirait que +sa mère me la lût tout haut elle-même, +et aussi parce qu'il avait peur que mon +pauvre père (le vieux Sans-Souci), dont +il ignorait la mort, ne voulût l'intercepter; +en quoi il se trompait des deux +côtés, car mon père me laissait toute +liberté, et la mère de Bernard, qui commençait +à se dégoûter de moi à cause +de tout le bruit qu'on avait fait, et qui +rêvait de voir son fils officier, et qui +aurait voulu lui faire épouser la fille +d'un notaire, garda soigneusement toutes +les lettres sans m'en dire un seul mot.</p> + +<p>Enfin, j'étais arrivée à l'âge de vingt-deux +ans; Bernard n'avait plus que deux +ans de service à faire, et je commençais +à espérer la fin de mes peines, lorsqu'un +soir le contre-maître Matthieu, qui n'avait +jamais cessé de me faire la cour +mais que j'avais tenu à distance, s'avisa +de me demander un rendez-vous.</p> + +<p>Il faut vous dire que sa femme était +morte depuis deux mois, et qu'avantageux +comme il l'était, il avait toujours +cru qu'il n'y avait que cet obstacle entre +nous. Je le priai de me laisser tranquille.</p> + +<p>«Écoute, dit-il, il faut que tu aies un +amoureux caché, car de vivre ainsi seule +et d'attendre quelqu'un qui ne viendra +jamais, ce n'est pas naturel.»</p> + +<p>Je haussai les épaules sans répondre, +et je rentrai chez moi.</p> + +<p>Il était à peu près dix heures du soir; +Bernardine était déjà couchée et j'allais +me coucher moi-même, lorsque j'entendis +qu'on frappait à la vitre deux coups +légers. Je n'eus pas grand peur d'abord, +car il n'y avait rien à prendre chez moi, +et la mère de Bernard venait quelquefois +chez moi le soir et frappait de la même +manière pour se faire entendre.</p> + +<p>Je me levais donc et j'ouvris la fenêtre +sans défiance.</p> + +<p>«Est-ce vous, mère?»</p> + +<p>Pour toute réponse, un homme sauta +dans la chambre qui était au rez-de-chaussée +et au niveau de la rue. Aussitôt +je poussai un cri.</p> + +<p>«Tais-toi, dit-il. C'est moi, Matthieu. +Ne me reconnais-tu pas?»</p> + +<p>Je reculai, moitié de frayeur, moitié +de colère:</p> + +<p>«Je ne vous connais pas. Que me +voulez-vous? Sortez, ou j'appelle.</p> + +<p>—Pas de bruit, Rose. On viendrait, +on me trouverait ici, et l'on croirait que +tu m'as fait venir. Expliquons-nous +tranquillement.</p> + +<p>—Je ne veux pas m'expliquer, lui +dis-je avec force. Sortez d'ici!</p> + +<p>—Allons, tu fais la méchante; tu as +tort. Je t'aime, tu le sais bien. Tu es seule, +je suis seul aussi, car mes enfants ne +comptent pas. Nous pouvons vivre ensemble.</p> + +<p>—Va-t'en, Matthieu, ou je crie: Au +feu!»</p> + +<p>A ces mots, il saute tout à coup sur +moi et veut me fermer la bouche. Mais +je me dégage à la faveur de l'obscurité; +je saisis une chaise, et la jette dans ses +jambes. Il tombe, j'ouvre la porte, et je +me mets à courir comme une folle dans +la rue.</p> + +<p>Dès qu'il vit que je m'étais échappée, il +sortit lui-même, et pour éviter d'être rencontré, +il descendit à travers les jardins +qui vont de ce côté-là jusqu'à la rivière.</p> + +<p>Quand je vis qu'il était parti, je rentrai +moi-même toute tremblante dans la +maison, je fermai soigneusement la porte +et la fenêtre, je mis un bâton à côté de +mon lit pour me défendre si j'étais attaquée +la nuit, et je dormis assez tranquillement +jusqu'au lendemain.</p> + +<p>Je ne parlai de cette aventure à personne, +et on ne l'aurait pas connue si un +voisin qui par hasard était dans son +jardin, n'avait aperçu au clair de lune +Matthieu qui fuyait du côté de la rivière. +Il le reconnut sur-le-champ, et n'eut +rien de plus pressé que d'en parler le +lendemain à tout le quartier.</p> + +<p>Ce fut une rumeur générale. Si le feu +avait pris à trois maisons à la fois, on +n'en aurait pas fait plus de bruit.</p> + +<p>On fit d'abord raconter au voisin tout +ce qu'il avait vu.</p> + +<p>«A quelle heure?</p> + +<p>—A dix heures.</p> + +<p>—C'était Matthieu? L'avez-vous bien +reconnu?</p> + +<p>—Parbleu! si je l'ai reconnu! il a +laissé sa casquette dans mon jardin.</p> + +<p>—Et d'où venait-il?</p> + +<p>—Ah! pour cela, je n'en sais rien.</p> + +<p>—Je le sais, moi, dit une femme. Il +venait de chez Rose-d'Amour.»</p> + +<p>A ce nom, tout le monde se mit à crier:</p> + +<p>«En voilà une gaillarde, une effrontée! +Rien ne pourra donc la corriger? +Comment! elle va débaucher les pères +de famille, maintenant!</p> + +<p>—Faites attention à ce que je vous +dis, ajouta une de mes camarades d'atelier, +il y aura encore quelqu'un de tué +pour cette malheureuse.</p> + +<p>—Ce n'est pas étonnant, dit une +vieille femme. Les hommes n'aiment +que ces créatures-là?»</p> + +<p>Et cette fois encore, on rejeta sur moi +tous les torts. C'était moi qui avais +encouragé Matthieu. Du vivant de sa +femme, je l'avais reçu chez moi tous les +soirs. Quelqu'un dit qu'il l'avait vu sortir +de ma maison à trois heures du +matin. On plaignit la pauvre défunte, +on assura qu'elle était morte du chagrin +de voir la mauvaise conduite de son +mari; enfin tout ce qu'on avait dit contre +moi depuis le départ de Bernard se +réveilla de nouveau, et cette fois je n'avais +plus d'appui nulle part. Mon père +était mort, mon pauvre père, le seul +être qui m'eût protégée!</p> + +<p>Il faut vous dire que j'avais encore, +sans le savoir, un nouveau sujet de tristesse.</p> + +<p>Quand je vis que Bernard ne m'écrivait +pas et que sa mère ne me parlait +plus de lui que rarement, de loin en +loin, j'avais résolu d'apprendre à lire et +à écrire, et d'écrire mes lettres moi-même, +car excepté le catéchisme, qu'on +m'avait fait apprendre pour la première +communion, je ne savais absolument +rien de ce qu'on enseigne dans les écoles.</p> + +<p>Mais en même temps j'étais fort +embarrassée d'apprendre, car d'abord, +madame, je n'avais pas la tête bien organisée +pour les livres. Cela vient un peu +de naissance, comme vous savez, et mon +père, mes soeurs et moi nous avions la +tête si dure qu'il avait fallu renoncer +à nous apprendre à lire.</p> + +<p>Cependant, comme je veux fermement +ce que je veux, je m'en allai trouver +un pauvre garçon qu'on appelait +Jean-Paul, qui était sans famille, sans +parents connus, et sorti, je crois, de +l'hospice de Lyon. Ce pauvre Jean-Paul, +qui était boiteux et marqué de la petite +vérole, mais doux comme un mouton +et aimé de tout le monde à cause de sa +bonté, faisait le soir, après souper, une +école de lecture et d'écriture à sept ou +huit filles de mon âge qui n'avaient pas +appris à lire mieux que moi, et qui en +sentaient trop tard la nécessité.</p> + +<p>Comme il était garçon tailleur et vivait +de son aiguille, sans être riche, il +faisait son école gratis et ne se faisait +pas prier pour écrire les lettres de son +quartier. J'allai lui demander de me recevoir +parmi ses élèves.</p> + +<p>Le pauvre garçon me regarda en souriant, +suivant sa manière, et me dit:</p> + +<p>«Tu es bien grande, Rose-d'Amour, +pour apprendre l'écriture à ton âge. +Est-ce que tu veux écrire à ton colonel?</p> + +<p>—Justement. C'est à mon colonel.</p> + +<p>—Au colonel Bernard?</p> + +<p>—Oui, au colonel Bernard.</p> + +<p>—Eh bien! viens quand tu voudras.»</p> + +<p>J'y allai le soir même, et je commençai +à travailler si durement et avec tant +d'application à faire des barres, des <i>a</i>, +des <i>o</i>, des <i>i</i>, des <i>u</i>, des majuscules, des +minuscules, de la ronde, de l'anglaise, +de la bâtarde et de la coulée, que j'en +étais bien souvent plus fatiguée que de +bêcher la terre, tant la plume est un +outil pesant pour celui qui n'en a pas +l'habitude.</p> + +<p>Enfin je commençai à écrire des lettres +grandes d'un pouce, puis d'un demi-pouce, +d'un quart de pouce, et finalement +de grandeur naturelle, et quoique +je n'aie jamais été grande écrivassière, +je puis maintenant me faire lire et lire +les autres.</p> + +<p>Pendant ce temps, Jean-Paul pensait +à tout autre chose. Un soir, comme je +m'en allais après la leçon, il me retint +par le bras, et me fit signe qu'il avait +quelque secret à me dire. Moi, toujours +simple et bien éloignée de croire qu'on +pût s'occuper de moi, je restai et je +m'assis.</p> + +<p>Jean-Paul ferma la porte et s'assit en +face de moi.</p> + +<p>«Rose-d'Amour, la bien nommée, +dit-il, comment me trouves-tu?»</p> + +<p>Je crus qu'il voulait rire.</p> + +<p>«Très joli garçon,» lui dis-je.</p> + +<p>Il secoua la tête.</p> + +<p>«Non, non, ce n'est pas cela que je +te demande, Rose. Parle-moi sérieusement, +et regarde-moi bien... Écoute, j'ai +vingt-six ans, cent francs d'économies +et le mobilier que voilà; je t'aime à la +folie. Veux-tu m'aimer?</p> + +<p>—Est-ce que tu vas m'insulter, Jean-Paul?» +lui dis-je d'un air triste.</p> + +<p>Je me sentais venir les larmes aux +yeux.</p> + +<p>«T'insulter? moi! Rose-d'Amour! +moi, t'insulter! As-tu pu le croire? Je +te demande si tu veux te marier avec +moi?»</p> + +<p>Je lui tendis la main. Il la baisa et la +serra dans les siennes.</p> + +<p>«Eh bien, tu acceptes? dit-il. En +ce cas, la noce se fera dans quinze +jours.</p> + +<p>—Elle ne se fera pas. Tu ne m'as pas +comprise, mon bon Jean-Paul. Elle ne +se fera jamais.</p> + +<p>—Ah! oui, je le sais, tu aimes Bernard; +mais pense-t-il encore à toi, et +reviendra-t-il jamais?</p> + +<p>—Qu'il revienne ou non, je l'aime, +et j'ai promis de l'attendre.</p> + +<p>—Non, tu ne l'aimes pas, s'écria-t-il. +Écoute-moi, Rose, je sais ce qui +t'arrête. C'est ta fille. Eh bien! je la +reconnaîtrai. On se moquera de moi, +mais je me moquerai des autres à mon +tour. Je t'aime et je serai heureux. Je +n'ai pas de parents, pas de famille, je +suis un enfant trouvé, je ne dois compte +de rien à personne, et je t'aime. Ne me +dis pas que tu ne m'aimes pas aujourd'hui: +je le sais et je te le pardonne; +mais tu m'aimeras un jour. Tu es si +bonne! car je te vois depuis cinq ans, +Rose, et je n'ai pas cru un seul mot de +ce qu'on a dit de toi. Je ne le croirais +pas quand je l'aurais vu de mes deux +yeux. Tu es seule, sans amis, sans fortune, +sans mari, sans amant. Je suis +seul comme toi, et personne ne m'aime; +appuyons-nous l'un sur l'autre, aimons-nous +et marions-nous. Va, je ne serai +pas jaloux de Bernard. Je te prends +telle que tu es, et je t'aime mieux qu'aucune +créature, car tu es la meilleure fille +du quartier; et quoiqu'on t'ait fait bien +du mal, tu n'as jamais cherché à te venger: +et la vengeance aurait été pourtant +bien facile. Ce qu'il me faut, c'est une +bonne femme, douce et laborieuse, et +soigneuse, et je sais que tu le seras, car +tu l'es déjà. Dis un mot, Rose, et tu +feras mon bonheur et peut-être le tien.</p> + +<p>Je ne puis vous dire, madame, combien +je fus touchée des paroles de ce +pauvre garçon: je sentais bien qu'il +disait vrai et qu'il m'aimait tendrement; +mais moi je ne l'aimais pas, et surtout +j'avais dans le coeur un trop tendre +souvenir de Bernard.</p> + +<p>Comme il vit que je ne répondais +rien, il me crut ébranlée et voulut continuer. +Ses yeux bleus, qui étaient +pleins de douceur, m'imploraient encore +mieux que ses discours; mais, d'un +mot, je lui fermai la bouche.</p> + +<p>«Adieu, Jean-Paul. Je te remercie, +et tu seras toujours pour moi un ami, +le meilleur et le plus sûr après Bernard; +mais ce mariage est impossible, et je +ne remettrai plus les pieds dans cette +maison.</p> + +<p>—Et tu ne me permettras pas d'aller +te voir?</p> + +<p>—Non, car tu ne pourrais pas t'empêcher +de me parler de ce que je ne +veux plus entendre. Devant Dieu, je +suis la femme de Bernard, et je ne dois +entendre de personne un mot d'amour.</p> + +<p>A ces mots, je sortis et refermai la +porte. Il n'essaya pas de me retenir, +tant il était consterné.</p> + +<br><br><br> +<h3>X</h3> + + +<p>Quand on connut l'aventure de Matthieu, +le père et la mère Bernard, qui +avaient été jusqu'alors assez bien disposés +pour moi, ne purent pas s'empêcher +de croire qu'il fallait que j'eusse fait de +grandes avances à ce misérable, pour +qu'il osât entrer chez moi par la fenêtre +à dix heures du soir. Quand chacun eut +dit son mot et raconté son histoire, le +père Bernard hocha la tête et dit à sa +femme:</p> + +<p>«Rose-d'Amour ne sera pas notre fille.</p> + +<p>—C'est une dévergondée, dit la mère. +On m'assurait encore ce matin qu'elle +recevait trois ou quatre jeunes gens toutes +les nuits et, de plus, monsieur l'adjoint +au maire.</p> + +<p>—Qu'elle reçoive qui elle voudra, +dit le père, j'empêcherai bien Bernard +de l'épouser.</p> + +<p>—Et moi aussi, dit la mère. Mais +qui aurait cru cela de cette petite fille +que nous avons tenue sur nos genoux, +qui était si sage et si douce, étant enfant! +Il faut que Dieu l'ai abandonnée.</p> + +<p>Le lendemain, sans perdre de temps, +la mère Bernard vint chez moi pour +m'annoncer cette nouvelle. Quoique je +connusse déjà par mes camarades d'atelier +tous les bruits qui avaient couru, +j'étais loin de m'attendre à ce dernier +coup.</p> + +<p>Je ne vous raconterai pas son discours. +Je ne l'entendis pas tout entier. Aux premiers +mots, je compris tout, et je reçus +comme un coup de massue sur la +tête.</p> + +<p>«Ah! mère, lui dis-je, est-ce vous qui +devriez me dire une chose pareille!»</p> + +<p>Et je me mis à fondre en larmes.</p> + +<p>«Écoute, mon enfant, répondit-elle, +mets-toi à ma place. Tu ne penses qu'à +toi; moi, je pense à mon Bernard, et je +ne serais pas bien aise qu'il fût le mari +d'une coureuse. Je veux croire que tu +n'as rien fait de mal, et que tu n'attirais +chez toi ce Matthieu et tous les autres +que pour chanter les psaumes avec eux +et dire les litanies de la sainte Vierge; +mais...</p> + +<p>—J'ai attiré Matthieu? moi!</p> + +<p>—Ma foi, je répète ce qui se dit. Ils +sont là plus de trente qui ont vu les gens +entrer chez toi à toutes heures de la +nuit, ou en sortir. Il faut bien croire de +pareils témoins. Et après tout....</p> + +<p>—C'est bien, lui dis-je en me levant, +car je me sentais indignée, vous pouvez +dire à Bernard ce qu'il vous plaira, mais +vous êtes chez moi.</p> + +<p>—C'est bon, c'est bon, on s'en va. +Ne vas-tu pas faire la princesse parce +que tu t'es mise dans ton tort? Je ne te +dit pas: au revoir, ma petite.»</p> + +<p>Je la laissai partir et ne cherchai pas +à la retenir; puis je repris ma vie accoutumée, +et je retournai à l'atelier, malgré +les cris d'indignation des voisins, qui +disaient que je m'entendais avec Matthieu.</p> + +<p>Le méchant homme lui-même le laissait +croire, et en mon absence disait +d'un air fin:</p> + +<p>«Rose-d'Amour et moi, nous ne sommes +pas aussi brouillés qu'elle veut le +faire croire.»</p> + +<p>Si vous me demandez pourquoi je n'ai +pas quitté son atelier, je vous dirai, madame, +que je craignais de ne pas trouver +d'ouvrage dans un autre. Les mauvais +bruits qui couraient m'auraient +suivie partout: j'aurais été persécutée +ailleurs tout autant et peut-être davantage; +et d'ailleurs, je vous avoue que, +grâce à mes lectures,—car depuis que +Jean-Paul m'avait enseigné à lire, je +lisais souvent <i>l'Évangile</i> et <i>l'Imitation de +Jésus-Christ</i>, et j'en tirais des consolations +infinies,—grâce à mes lectures, +je devenais à peu près indifférente à +tout ce qu'on disait de moi. Toujours +frappée au même endroit et par tous, +je sentais ma blessure se cicatriser, et +je commençais à vivre dans un monde +bien supérieur à tous les autres, dans le +monde où les corps ont disparu, et où +il ne reste plus que de purs esprits. Là, +du moins, je me sentais libre.</p> + +<p>Enfin j'appris de mes camarades que +Bernard allait revenir; on disait qu'il +était sergent, qu'il allait obtenir un emploi +dans les droits réunis, qu'il allait +vivre comme un bourgeois, et sa mère +parlait même de lui acheter une charge +d'huissier.</p> + +<p>A cette nouvelle, je sentis mon coeur +battre plus vite et plus joyeusement, et +je crus que mes peines touchaient à leur +fin. Imaginez, madame, un enfer qui a +duré sept ans avec la promesse du paradis! +Voilà ce que je pensai tout de suite +en apprenant ce retour. Du reste, j'en +eus bientôt des preuves certaines.</p> + +<p>La mère de Bernard commença à parcourir +le quartier en racontant les campagnes +de son fils, tous ses grades depuis +celui de caporal jusqu'à celui de sergent; +tous les Arabes qu'il avait tués; tous les +bois de myrtes et de lauriers-roses où il +avait chassé le lion, le tigre, la panthère, +le léopard, la perdrix, le lièvre et tous +les autres animaux féroces. Elle fit blanchir +sa maison du haut en bas: quoique +la maison, qui était neuve, comme vous +savez, n'en eût guère besoin. Elle acheta +des cravates, des mouchoirs, des chemises, +douze paires de bas; elle parlait +même d'aller au-devant de lui jusqu'à +Paris, et (à ce qu'on disait) de le faire +revenir en poste comme un prince.</p> + +<p>Toute la rue était en rumeur à cause +de cet événement.</p> + +<p>Pour moi, qui attendais Bernard avec +plus d'impatience qu'elle, car je lui +avais écrit depuis deux ans une douzaine +de lettres auxquelles il n'avait jamais +répondu, je me tenais plus renfermée +que jamais dans mon atelier, et au +sortir de l'atelier dans ma chambre.</p> + +<p>J'étais certaine, quelque mal qu'on +pût lui dire de moi, qu'il n'en croirait +pas un mot, tant j'avais confiance en lui, +et j'étais sûre que sa première visite et +sa première parole seraient pour moi.</p> + +<p>Enfin, j'appris un matin dans mon +atelier que Bernard devait arriver le soir +par la diligence. Le père Bernard devait +aller l'attendre avec tous ses amis, et +la mère faisait préparer un grand souper +dont la fumée (car nous étions voisins) +pourrait se faire sentir jusque chez moi.</p> + +<p>Rien n'était plus naturel que toute +cette joie, ce festin et ses apprêts. Eh +bien! madame, il me semblait entendre +parler de mon enterrement. A mesure +que l'heure approchait, je me sentais +prête à me trouver mal, et je fus forcée de +sortir de l'atelier et de rentrer chez moi.</p> + +<p>Je venais à peine de fermer ma porte +et de m'asseoir près de la fenêtre, qui +donnait sur la campagne, lorsque j'entendis +les grelots des chevaux et le roulement +de la diligence au fond de la vallée. +En même temps, je vis les amis de +Bernard et son père arrêter la diligence le +faire descendre et l'emmener bras dessus +bras dessous après l'avoir embrassé.</p> + +<p>«A quoi pense-t-il maintenant? me +disais-je. M'a-t-il oubliée? Je le saurai +en le voyant entrer. Son premier regard, +sa première parole doivent être pour +moi.»</p> + +<p>J'avais mis ma plus belle robe et mon +plus beau bonnet. J'avais habillé Bernardine +comme une petite poupée, et je la +retenais à grand'peine à côté de moi +pour qu'elle fût tout à fait belle quand +son père la verrait pour la première fois. +Je me demandais aussi s'il fallait attendre +Bernard, ou bien si je ne ferais pas +mieux de descendre dans la rue et de +me jeter dans ses bras dès qu'il aurait +paru. Cependant un reste de défiance +me retint, et j'attendis de pied ferme, +mais non sans maudire la lenteur des +minutes.</p> + +<p>Il parut enfin au coin de la rue. Je le +voyais, cachée derrière le rideau de ma +fenêtre. Il était plus fort, plus hardi, +mieux découplé, mieux pris dans sa +taille, plus beau aussi; mais c'était bien +Bernard. Il avait penché son képi sur +l'oreille, ce qui lui donnait l'air guerrier; +sa moustache était fine et longue. +C'était un bel homme, un joli garçon +dont toute femme eût été fière.</p> + +<p>Il passa devant ma maison sans lever +les yeux. J'étais là, prête à crier, à m'élancer, +je laissai retomber le rideau. J'étais +presque folle de douleur. Pas un regard! +Ses amis étaient avec lui; peut-être +n'osait-il pas les quitter et entrer +chez moi, mais pas un regard!</p> + +<p>Il ne m'aimait plus!</p> + +<p>Ainsi pendant sept ans j'avais souffert +mort et passion à cause de lui; mon père +était mort, j'avais été déshonorée, je +vivais, seule, malheureuse, méprisée, +abandonnée de tous: une seule chose +me soutenait, son amour, et il ne m'aimait +plus!</p> + +<p>Le tonnerre serait tombé sur ma tête +sans me faire plus de mal.</p> + +<p>J'ôtai mon bonnet, je le jetai à terre, +je pleurai de colère et de désespoir. Bernardine +étonnée se jetait à mon cou et +cherchait à me consoler.</p> + +<p>«Tu m'avais promis de me faire voir +papa. Où est-il donc papa?</p> + +<p>—Il est parti, mon enfant, il ne reviendra +plus!»</p> + +<p>Quand la nuit fut venue et l'enfant +couché, j'allai m'asseoir dans mon jardin, +qui était voisin de celui de Bernard, +sous un berceau que mon père avait fait +lui-même, et j'entendis de là le bruit du +souper, le choc des verres, les cris de +joie des amis, et le vieux Bernard qui +buvait à la santé de son fils, de sa femme, +de l'armée française, du roi des Français, +de la garde nationale et du sultan +Abd-el-Kader.</p> + +<p>J'entendis aussi la voix de Bernard! +mais il me parut moins gai qu'on s'y +attendait, et quelqu'un en fit la remarque.</p> + +<p>«Je suis un peu fatigué, dit-il. J'ai +fait cent lieues sans dormir.</p> + +<p>—Et tu veux dormir ce soir? dit le +père. C'est trop juste. Eh bien! va te coucher, +mon garçon; et nous, amis, buvons.»</p> + +<p>Bernard monta dans sa chambre, et +au lieu de se coucher, s'assit auprès de +la fenêtre. Il appuyait son menton sur sa +main. Je le voyais parfaitement quoiqu'il +ne me vît pas, car son visage était +éclairé par la lune et j'étais dans l'ombre, +sous le berceau.</p> + +<p>Après être resté plus d'une heure +dans cette position, il poussa un long +soupir, ferma la fenêtre et se coucha.</p> + +<p>Quelques moments après, ses amis +sortirent de la maison, et j'entendis le +vieux Bernard qui chantonnait un air à +boire:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Que Monus et la Folie</p> +<p>Veillent toujours sur notre vie, etc.</p> + </div> </div> + +<p>Alors, toute brisée par le désespoir, +j'allai me coucher à mon tour. Voilà +comment se passa ce jour dont j'avais +attendu tant de bonheur.</p> + + + +<br><br><br> +<h3>XI</h3> + + +<p>Le lendemain fut pareil. Bernard +passa et repassa devant ma maison, +sans même lever les yeux sur ma fenêtre. +Oh! sa mère avait dû lui raconter +de moi de terribles histoires. Je ne puis +vous dire, madame, combien j'étais indignée. +Quelque chose qu'on m'eût dit +de lui, de quelque crime qu'on l'eût accusé, +je n'en aurais rien cru; et lui, sur +un simple récit, me croyait coupable et +me condamnait sans m'entendre.</p> + +<p>Que dis-je? il me condamnait! il +poussait si loin le mépris qu'il ne daignait +pas s'informer de moi, ni douter +un seul instant! Et tous ces bruits infâmes +qui avaient couru sur moi, lui seul +en était cause; quand le monde entier +m'aurait condamnée, lui seul aurait dû +m'absoudre: et pendant que je vivais +dans la solitude et le désespoir, il fêtait +ses amis, il en était fêté; il riait peut-être +quand on lui parlait de moi!</p> + +<p>Cette pensée devint si continuelle et +si désespérante, que je crus retrouver +un moment la force d'oublier Bernard +et de me faire à moi seule une vie, puisque +je ne pouvais plus être mariée à +celui pour qui j'avais tout sacrifié.</p> + +<p>Je continuai d'aller à l'atelier en ayant +soin d'éviter les rues et les heures où +je pouvais craindre la rencontre de Bernard. +Je ne voulais pas qu'il me crût +assez peu fière pour le rechercher et me +justifier près de lui.</p> + +<p>Il ne me fut pas du reste très-difficile +de l'éviter, car il prenait de son +côté le même soin, et quoique les deux +maisons fussent très-proches voisines +l'une de l'autre, et que les deux jardins +fussent très-petits et séparés seulement +l'un de l'autre par un mur à hauteur +d'appui, nous vécûmes pendant trois +semaines côte à côte sans nous voir et +sans échanger une parole.</p> + +<p>Une seule fois, je le vis paraître à +l'entrée de la rue au moment où je sortais +moi-même. Aussitôt je me sentis +pâlir si fortement que la force me manqua, +et je rentrai chez moi sans le regarder.</p> + +<p>Ne croyez pas, madame, qu'il y eût +là quelque sentiment de honte. Non: je +me sentais forte devant lui. Tout le +monde pouvait me reprocher d'avoir +failli; lui seul ne le pouvait pas, car je +n'avais failli que pour lui.</p> + +<p>Cependant on commençait à s'étonner +de sa conduite. Les histoires d'amour, +c'est comme les assassinats; tout +le monde aime à en parler, et surtout +les femmes. Mes camarades d'atelier +s'aperçurent bien vite que Bernard ne +pensait plus à moi. On nous surveilla, +on vit bien que ni publiquement ni secrètement +nous n'avions ensemble aucune +intelligence; on lui en parla, et +voici comment, car j'ai su plus tard +toute l'affaire.</p> + +<p>Un jour, une fille assez coquette du +quartier, qui avait, je crois, quelque envie +d'épouser Bernard, causait avec lui.</p> + +<p>«Oh! vous, dit-elle, on ne peut pas +se fier à vous.</p> + +<p>—Pourquoi? demanda Bernard.</p> + +<p>—N'avez-vous pas trompé cette pauvre +Rose-d'Amour.»</p> + +<p>Bernard devint sombre tout à coup.</p> + +<p>«Ne parlons pas de cela, dit-il. C'est +elle qui m'a indignement trompé, et +pour qui? pour ce Matthieu, un misérable, +pour Jean-Paul, un enfant trouvé, +et qui sait encore pour combien d'autres? +Ah! la malheureuse! elle m'a bien +fait souffrir!»</p> + +<p>Il faut vous dire qu'en effet le pauvre +Jean-Paul, après que je l'eus refusé, ne +se tint pas pour battu, et raconta son +amour à tous les voisins; et quoiqu'il +eût dit très-honnêtement et très-franchement +toute la vérité, les autres filles, +qui se trouvaient blessées de la préférence +qu'il me donnait, avaient raconté +l'histoire tout autrement que lui, disant +qu'il en agissait ainsi par ruse et pour +mieux cacher son jeu.</p> + +<p>La conversation de Bernard et de cette +fille me fut bientôt répétée par une de +mes camarades d'atelier, car on se faisait +un plaisir de me tourmenter, parce +que je ne voulais jamais rendre le mal +pour le mal, ayant toujours à l'esprit +cette parole de Jésus-Christ, que je lisais +tous les soirs dans l'Évangile: «Aimez-vous +les uns les autres.»</p> + +<p>Ces paroles de Bernard me rejetèrent +de nouveau dans une douleur dont vous +ne pouvez avoir d'idée. Perdre ses amis, +ses parents, son mari, c'est le plus grand +malheur du monde; mais se sentir méprisée +de celui qu'on aime le plus, n'est-ce +pas le comble de toutes les calamités?</p> + +<p>Alors, je commençai à désespérer de +tout et à me dégoûter de la vie. Les livres +saints eux-mêmes, que je lisais si +souvent, n'avaient plus de consolation +pour moi.</p> + +<p>«Oui, puisqu'on me traite comme +une malheureuse femme, odieuse à tous +et méprisée de tous, pensai-je, c'est que +Dieu ne veut pas que je vive plus longtemps, +c'est que je n'ai plus rien à faire +ici-bas.»</p> + +<p>Hélas! madame, je ne me justifie pas, +je vous raconte toutes mes pensées. Cependant, +au moment de mourir, j'étais +retenue par la crainte de laisser Bernardine +seule sur la terre et exposée peut-être +aux mêmes malheurs que sa mère.</p> + +<p>«Eh bien, me dis-je, je vais la lui léguer +en mourant. S'il ne m'aime plus, +du moins il aimera sa fille.»</p> + +<p>Un soir, donc, je mis le lit de Bernardine +dans la chambre qui était à côté de +la mienne, je fermai soigneusement la +porte, j'écrivis à Bernard une lettre que +voici:</p> + +<p>«Bernard, tu m'as perdue, tu m'as +abandonnée. Je te pardonne, je meurs. +Prends soin de ta fille. A ce dernier moment, +où je vais paraître devant Dieu, +je le jure, je n'ai jamais aimé que toi. +Tu élèveras Bernardine et tu lui parleras +quelquefois de sa mère, n'est-ce pas? +Adieu!»</p> + +<p>En même temps, je m'habillai de ma +plus belle robe, j'allumai au milieu de +la chambre le feu que j'avais mis dans +un réchaud, et je me couchai sur mon +lit, en laissant sur la table une lampe allumée.</p> + +<p>Mais avant de vous dire ce qui suivit, +il faut que vous sachiez que les paroles +de Bernard n'avaient pas été rapportées +à moi seule. Elles arrivèrent aussi jusqu'aux +oreilles de mon pauvre ami Jean-Paul.</p> + +<p>Comme c'était un très honnête garçon, +tout rempli de délicatesse, il ne voulut +pas souffrir qu'on m'accusât faussement +d'une faute qu'il savait fort bien que je +n'avais pas commise, et il voulut m'en +justifier lui-même. Il alla donc trouver +Bernard.</p> + +<p>C'était après la journée terminée. Bernard, +fatigué de son travail, mécontent +de moi, de tout le monde et peut-être +de lui-même, le reçut fort mal; mais +Jean-Paul ne se rebuta point.</p> + +<p>«Tes grands airs ne m'imposent pas, +dit-il à Bernard. Je suis bon tout comme +un autre pour te prêter le collet, et il +faut que tu m'écoutes.</p> + +<p>—Parle donc, puisque tu veux parler.</p> + +<p>—Oui, je veux parler et dire la vérité, +et peut-être suis-je le seul qui puisse ou +qui veuille la dire sur Rose-d'Amour.</p> + +<p>—Oh! oh! dit Bernard, que ce ton-là +et la sincérité connue de Jean-Paul engagèrent +à l'écouter plus attentivement.</p> + +<p>—Oui, l'on t'a menti, si l'on t'a dit +que Rose-d'Amour m'avait aimé.</p> + +<p>—Sais-tu que c'est ma mère qui me +l'a dit?</p> + +<p>—Eh bien, sauf ton respect, la mère +Bernard a menti comme tous les autres. +Il y a ici une ligue contre cette pauvre +Rose-d'Amour, et j'en sais bien la raison; +c'est qu'elle a plus d'esprit, de +bonté et de raison dans son petit doigt +que toutes celles qui font tant les dédaigneuses +n'en ont dans toute leur personne. +Et, tiens, pour preuve, si tu y +renonces, je l'épouse.</p> + +<p>—Toi? dit Bernard étonné.</p> + +<p>—Oui, moi, Jean-Paul, dit la <i>Paire-de-Ciseaux</i>, +et si elle l'avait voulu il y +a deux ans, ce serait déjà fait; mais elle +t'attendait, la pauvre créature, et voilà +comment tu la récompenses.</p> + +<p>—Mais, dit Bernard toujours défiant, +quel intérêt as-tu à me la faire épouser?</p> + +<p>—Pauvre Bernard! tu es bien de la +race de ceux qui disent toujours: «Voilà +un honnête homme. Quel intérêt a-t-il +à être honnête?» Eh bien! oui, puisque +tu veux le savoir, oui, j'ai un intérêt, +c'est que si tu l'abandonnes positivement, +peut-être voudra-t-elle de moi; et +ma foi, je ne ferai pas le difficile; je la +prendrai dès demain, si elle veut, et +même je t'inviterai à la noce.</p> + +<p>—Qui t'empêche de commencer par +là?</p> + +<p>—Ah! c'est que je veux qu'elle ne +doute pas que tu l'abandonnes. Cela +pourra la décider en ma faveur. Et pour +preuve de cet abandon, je veux que tu +sois mon garçon d'honneur, et que tu +ailles lui faire ma demande en mariage.</p> + +<p>—Tu es fou!</p> + +<p>—Je ne suis pas fou du tout; je suis +très sensé. Je la connais depuis sept ans; +je l'ai toujours vue aimable, douce, gaie, +et fidèle à son devoir et à toi. C'est une +femme comme celle-là qu'il me faut. Je +me moque du passé. Ne suis-je pas moi-même +un enfant trouvé? et si mon coeur +est content, ai-je besoin de prendre l'avis +du voisin?</p> + +<p>—Mais enfin, dit Bernard qui doutait +toujours, tu la prends quoiqu'elle ait +été ma maîtresse; ne pourrais-tu pas la +prendre aussi quoiqu'elle eût appartenu +à Matthieu comme à moi?</p> + +<p>—Et tu crois cela, imbécile? Matthieu +s'est vanté, comme un fanfaron qu'il est, +et jamais il n'a baisé le bas de sa robe. +D'ailleurs, si tu ne l'aimes plus, que +t'importe Matthieu et tout l'univers?</p> + +<p>—Mais tu voulais me la faire épouser, +tout à l'heure.</p> + +<p>—Moi? jamais je ne t'en ai parlé. +Je pense que c'est ton devoir parce +qu'elle t'aime, et parce qu'elle a une fille +de toi; mais je crois aussi que tu la +rendras très-malheureuse, car tu es orgueilleux, +égoïste, tu crois que le soleil +et la lune tournent autour de toi, et tu +tournes toi-même à tout vent comme +une girouette. Le premier venu te fait +voir des étoiles en plein midi. Quand +tu es venu ici, l'on t'a fait croire tout ce +qu'on a voulu; tu as tout avalé parce +que tu es sans réflexion, et tu as rejeté +cette pauvre Rose parce que tu es plein +de vanité; et si vous vous mariez et +qu'une méchante langue te parle encore +d'elle, tu es si fou que tu croiras tout, +tu te mettras en colère, tu la battras ou +la tueras, et, dans tous les cas, tu la rendras +éternellement malheureuse. Moi, +au contraire, je l'aimerai toute ma vie, +et elle m'aimera aussi, je le sais, non +pas d'amour, car on n'aime pas deux +fois, mais de bonne et tendre amitié; +et je serai son mari, je saurai toutes ses +pensées, et je l'aimerai et l'honorerai +éternellement, et je la protégerai contre +tous, et j'ôterai pour elle les cailloux du +chemin où elle s'est blessée si souvent, +la pauvre fille! Et s'il faut...</p> + +<p>—Écoute, interrompit Bernard, tu +es un honnête homme, je le sais, et tu +ne voudrais pas me tromper. Jure qu'elle +ne t'a jamais aimé.</p> + +<p>—Je le jure.</p> + +<p>—Et jure aussi qu'elle n'a jamais +aimé Matthieu.</p> + +<p>—Je jure que je le crois, dit Jean-Paul: +mais si tu veux savoir la vérité, +interroge-le lui-même. J'irai volontiers +chez lui avec toi, et je serai votre témoin.</p> + +<p>—Eh bien! allons, dit Bernard.... +Ah! si tu avais dit la vérité, quels remords +pour moi!»</p> + +<p>Matthieu était chez lui et fronça le +sourcil en les voyant entrer. Il se douta +bien à leur mine que Jean-Paul et Bernard +venaient chercher une explication +sérieuse.</p> + +<p>«Que me voulez-vous? demanda-t-il.</p> + +<p>—Te parler en particulier, dit Bernard. +Fais sortir tes enfants.</p> + +<p>—Sortons nous-mêmes,» dit Matthieu.</p> + +<p>Et comme s'il eût craint quelque attaque, +il prit dans un coin un fort bâton +de houx. A cette vue Bernard, qui comprit +sa pensée, en prit une autre de force +et de longueur égales; Jean-Paul resta +seul sans armes.</p> + +<p>«Viens sur la route, un peu loin des +maisons, dit Bernard. Il ne faut pas que +personne, excepté Jean-Paul que voilà, +entende la question que je vais te faire, +ni ta réponse.</p> + +<p>Matthieu y consentit, et ils marchèrent +en silence jusqu'auprès d'un petit +bois qui n'était pas fort éloigné.</p> + +<p>«C'est là, dit Bernard. Arrêtons-nous. +On dit Matthieu, que tu t'es +vanté d'avoir eu les bonnes grâces de +Rose-d'Amour?</p> + +<p>—Je ne m'en suis pas vanté, répondit +Matthieu.</p> + +<p>—Eh bien! on l'a dit, et tu n'as pas +dit le contraire.</p> + +<p>—Ce n'est pas à moi à faire taire les +langues.</p> + +<p>—Voyons, dit Bernard, qui commençait +à s'échauffer, as-tu été aimé d'elle, +oui ou non?</p> + +<p>—De quel droit fais-tu cette question? +demanda Matthieu avec un grand +sang-froid.</p> + +<p>—Je devais l'épouser, et j'ai d'elle +une fille. J'ai le droit de savoir si celle +que je veux épouser est digne de moi.</p> + +<p>—Et quelle preuve as-tu que je vais +dire la vérité? Va, laisse parler les femmes. +Épouse Rose, si cela te fait plaisir, +et ne l'épouse pas si cela t'ennuie; mais +ne va pas t'inquiéter et te tourmenter +la cervelle pour savoir ce qu'elle a fait +en ton absence.</p> + +<p>—Ainsi, tu refuses de répondre?</p> + +<p>—Je refuse.</p> + +<p>—Défends-toi, car je vais te briser +le crâne.</p> + +<p>—Fou! dit l'autre, qu'est-ce que cela +prouvera? Mais si tu veux, je suis prêt. +En garde!»</p> + +<p>Il se battirent à coups de bâton pendant +un bon quart d'heure, éclairés seulement +par la lune. Jean-Paul était témoin. +Enfin, Matthieu reçut un dernier +coup sur la tête, si violent qu'il en demeura +tout étourdi. Il s'assit dans le +fossé qui bordait la route, et se lava la +figure, qui était couverte de sang. De +son côté, Bernard se lavait aussi les +mains dans l'eau du fossé.</p> + +<p>«Maintenant, dit Matthieu, la bataille +est finie, du moins pour ce soir, car je +ne puis plus me soutenir, et il faudra +me ramener chez moi. Je vais répondre +franchement à ta question. Oui, j'ai +voulu plaire à Rose-d'Amour; oui je suis +allé chez elle un soir sans sa permission....</p> + +<p>—Ah! misérable, s'écria Bernard, +tu l'avoues donc?</p> + +<p>—Pour moi, oui; mais pour elle non. +Elle courut dans la rue en me voyant, +et, comme je crus qu'elle allait appeler +les voisins, je me mis à courir à travers +les jardins. C'est ce jour-là qu'on me +vit et qu'on fit toutes les histoires que ta +mère t'a racontées.</p> + +<p>—Et pourquoi n'as-tu pas parlé plus +tôt? dit Bernard.</p> + +<p>—Pour te donner confiance. Si j'avais +parlé avant de me battre, tu aurais +cru que je niais pour éviter la bataille. +D'ailleurs, entre nous, j'étais un peu +jaloux de toi, et j'espérais bien te frotter +les épaules. Le bon Dieu a voulu que +les miennes fussent frottées et non les +tiennes.»</p> + +<p>Quand Bernard entendit ces paroles, +il fut saisi d'une telle joie, qu'il voulut +courir sur-le-champ vers la ville pour se +réconcilier avec moi; mais Jean-Paul +le rappela.</p> + +<p>«Eh! dit-il, donne-moi donc un coup +de main pour transporter Matthieu, qui +va passer la nuit dans ce fossé si tu ne +m'aides.</p> + +<p>—Qu'il y crève, s'il veut! dit Bernard; +il l'a bien mérité!»</p> + +<p>Cependant il vint au secours de son +camarade et amena Matthieu, qui était +d'ailleurs plus meurtri de coups que +grièvement blessé.</p> + +<p>Dès qu'il fut dans son lit, Bernard le +quitta pour venir se réconcilier avec +moi. Bernard courait si vite que l'autre +avait peine à le suivre. Il était dix heures +du soir, et tout le quartier dormait +déjà. Ils virent ma lampe allumée, à +travers les vitres, et frappèrent.</p> + +<p>Le charbon était à peine allumé depuis +une demi-heure, et déjà la fumée se +répandait dans l'appartement. Je me +sentais défaillir et ne répondis pas à +l'appel qu'on me faisait du dehors.</p> + +<p>«Rose-d'Amour! c'est moi! c'est +moi!» criait Bernard.</p> + +<p>Je reconnus cette voix et je crus rêver +ou entrer déjà dans la mort. Cependant +les cris continuaient, et comme je ne +répondais pas, Bernard frappa si violemment +la fenêtre qu'elle s'ouvrit, à +demi brisée, et il entra en sautant dans +la chambre avec Jean-Paul. L'air frais +entra avec eux et commença à me ranimer.</p> + +<p>«A la malheureuse! dit Jean-Paul, +elle a voulu s'asphyxier.»</p> + +<p>Et il ouvrit la porte aussitôt.</p> + +<p>A ces mots Bernard s'élança vers mon +lit, et m'embrassa sans que j'eusse le +temps de me reconnaître.</p> + +<p>«Rose, chère Rose, c'est moi qui +t'aime et qui te demande pardon à genoux!»</p> + +<p>Je ne vous répéterai pas, madame, +tout ce qu'il me dit dans ce premier +instant. Je l'entendais moi-même à peine +tant j'étais étonnée, joyeuse et troublée +de ce changement. Avoir touché la +mort de si près, et rentrer tout à +coup dans la vie, dans la joie, dans le +bonheur?</p> + +<p>«M'aimes-tu, me pardonnes-tu?» +demandait mille fois Bernard.</p> + +<p>Pour toute réponse, je me laissai aller +dans ses bras.</p> + +<p>A cette vue, Jean-Paul, que je n'avais +pas encore aperçu, détourna la tête et +sortit brusquement. Si généreux qu'il +fût, notre bonheur lui faisait mal.</p> + +<p>Bernard passa la moitié de la nuit à +me raconter tout ce qu'il avait souffert +à cause de moi, toute les vilaines histoires +qu'on lui avait écrites au régiment, +et quand je voulus me plaindre de sa +crédulité, il me ferma la bouche d'un +baiser. De mon côté, je lui racontai +tous mes malheurs, et comment la seule +espérance de le revoir m'avait soutenue +pendant ces sept années d'infortune.</p> + +<p>«Va, va, dit-il, plus rien ne nous +séparera. Dans quinze jours nous serons +mariés.»</p> + +<p>Mais quand je lui montrai notre petite +Bernardine, qui dormait et n'avait rien +su des événements de la nuit, il s'écria +qu'elle était plus belle que tout ce qu'il +avait vu sur la terre, moi seule, exceptée, +et il me jura si passionnément de +m'aimer toujours, que je vis bien qu'il +disait vrai et que je serais heureuse dorénavant +pour le passé et pour l'avenir.</p> + +<p>Douze jours après nous fûmes mariés. +La veille, Jean-Paul vint me dire adieu.</p> + +<p>«Vous ne restez pas pour la noce? +lui dis-je.</p> + +<p>—Non, Rose je vous remercie. Vous +êtes heureuse, et par moi; j'en remercie +le ciel, mais je ne puis m'accoutumer +à vous voir au bras d'un autre. Je +pars ce soir pour l'Amérique. Là, je +verrai du nouveau, et je vous oublierai +peut-être. Adieu.»</p> +<br><br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Rose d'Amour, by Alfred Assollant + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROSE D'AMOUR *** + +***** This file should be named 17344-h.htm or 17344-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/3/4/17344/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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