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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Rose d'Amour, by Alfred Assollant</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Rose d'Amour, by Alfred Assollant
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Rose d'Amour
+
+Author: Alfred Assollant
+
+Release Date: December 18, 2005 [EBook #17344]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROSE D'AMOUR ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
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+
+
+
+
+<h3>ALFRED ASSOLLANT</h3>
+
+<h1>ROSE D'AMOUR</h1>
+
+
+
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+E. DENTU, ÉDITEUR<br>
+LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES<br>
+3, PLACE DE VALOIS, PALAIS-ROYAL</p>
+
+<h3>1889</h3>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>J'avais à peu près dix ans quand je fis connaissance avec Bernard...</p>
+
+<p>Mais avant tout, madame, il faut que je vous parle un peu de ma famille.</p>
+
+<p>Mon père était charpentier, et ma mère blanchisseuse. Ils n'avaient pour
+tout bien que cinq filles dont je suis la plus jeune, et une maison que
+mon père bâtit lui-même, sans l'aide de personne, et sans qu'il lui en
+coûtât un centime. Elle était perchée sur la pointe d'un rocher qu'on
+s'attendait tous les jours à voir rouler au fond de la vallée, et qui,
+pour cette raison, n'avait pas trouvé de propriétaire. Quand j'étais
+enfant, j'allais m'asseoir à l'extrémité du rocher, sur une petite
+marche en pierre, d'où l'on pouvait voir, à trois cents pieds au-dessous
+du sol, la plus grande partie de la ville.</p>
+
+<p>Mon père, après sa journée finie, venait s'asseoir à côté de moi. Son
+plaisir était de me prendre dans ses bras et de regarder le ciel, sans
+rien dire, pendant des heures entières. Il ne parlait, du reste, à
+personne, excepté à ma mère, et encore bien rarement, soit qu'il fût
+fatigué du travail,&mdash;car la hache et la scie sont de durs outils,&mdash;soit
+qu'il pensât, comme je l'ai cru souvent, à des choses que nous ne
+pouvions pas comprendre. C'était, du reste, un très-bon ouvrier,
+très-doux, très-exact et qui n'allait pas au cabaret trois fois par an.</p>
+
+<p>Si mon père était silencieux, ma mère en revanche parlait pour lui, pour
+elle, et pour toute la famille. Comme elle avait le verbe haut et la
+voix forte, on l'entendait de tout le voisinage; mais ses gestes étaient
+encore plus prompts que ses paroles, et d'un revers de main elle
+rétablissait partout l'ordre et la paix. Sa main était, révérence
+parler, comme un vrai magasin de tapes, et la clef était toujours sur la
+porte du magasin. Au premier mot que nous disions de travers, mes soeurs
+et moi, la pauvre chère femme (que le bon Dieu ait son âme en son saint
+paradis!) nous choisissait l'une de ses plus belles giffles et nous
+l'appliquait sur la joue.</p>
+
+<p>Et croyez bien, madame, que nous n'avions pas envie de rire, car ses
+mains, endurcies par le travail, avaient la pesanteur de deux battoirs.
+Du reste, bonne femme, qui pleurait comme une Madeleine les jours
+d'enterrement, et qui aurait donné pour mon père et pour nous son sang
+et sa vie; mais quant à crier, battre et se disputer avec ses voisins,
+elle n'y aurait pas renoncé pour un empire.</p>
+
+<p>Mon père, qui était la bonté même, voyait et entendait tout sans se
+plaindre, se contentait de lever quelquefois les épaules,&mdash;ce qui ne le
+sauvait même pas de tout reproche. Mais il était dur à la peine. Il
+disait souvent: «Nous ne sommes pas en ce monde pour avoir nos aises;
+et, puisque nous ne pouvons pas avoir d'enfants sans nos femmes, il faut
+savoir supporter nos femmes.» On l'appelait le vieux <i>Sans-Souci</i>,
+parce que jamais personne n'avait pu le mettre en colère, ni homme, ni
+enfant, ni créature vivante, et qu'il n'aurait pas donné une
+chiquenaude, même à un chien, excepté pour se défendre de la mort.</p>
+
+<p>Un jour, en revenant du lavoir, ma mère se sentit fort altérée et toute
+en sueur. Elle but un grand verre d'eau froide, tomba malade et mourut
+la semaine suivante. Mon père la mena au cimetière sans pleurer, et
+revint à la maison avec mes soeurs et moi. Il nous embrassa toutes,
+donna les clefs de ma mère à ma soeur aînée, qui avait déjà dix-huit
+ans, s'assit dans le coin de la cheminée, et mit sa tête entre ses
+mains. A dater de ce jour-là, le vieux <i>Sans-Souci</i>, qui n'avait guère
+parlé jusque-là, ne parla plus du tout: il avait l'air de rêver nuit et
+jour, et nous-mêmes, intimidées par son silence, nous ne parlions plus
+qu'à voix basse pour ne pas l'interrompre dans ses rêves.</p>
+
+<p>Cependant mes soeurs se marièrent l'une après l'autre, quand l'âge fut
+venu, et laissèrent là mon père, avec qui je restai bientôt seule.
+J'avais alors dix ans, et ce fut vers ce temps-là, comme je vous le
+disais en commençant, que je fis pour la première fois connaissance avec
+Bernard, dit l'<i>Éveillé</i> et le <i>Vire-Loup</i>. Car vous savez,
+madame, que c'est assez la coutume chez nous de donner des surnoms aux
+garçons comme aux filles, et que ces surnoms font souvent oublier le nom
+que nous a donné notre père. Moi, par exemple, quoiqu'à l'église et à la
+mairie l'on m'ait appelée Marie, je n'ai jamais, depuis l'âge de douze
+ans, répondu qu'au nom de <i>Rose-d'Amour</i>, que les filles de mon âge
+me donnaient par dérision, et que les garçons répétaient par habitude.</p>
+
+<p>Car il faut vous dire, madame, et vous devez le voir aujourd'hui, que je
+n'ai jamais été jolie, même au temps où l'on dit communément que toutes
+les filles le sont, c'est-à-dire entre seize et dix-huit ans. J'avais
+les cheveux noirs, naturellement, les yeux bleus et assez doux, à ce que
+disait quelquefois mon père, qui ne pouvait pas se lasser de me
+regarder; mais tout le reste de la figure était fort ordinaire, et si
+j'ajoute que je n'étais ni boiteuse, ni manchotte, ni malade, ni mal
+conformée, que j'avais des dents assez blanches, et que je riais toute
+la journée, vous aurez tout mon portrait.</p>
+
+<p>Du reste, on m'aimait assez dans le voisinage, parce que je n'avais
+jamais fait un mauvais tour ni donné un coup de langue à personne ce qui
+est rare parmi les pauvres gens, et plus rare encore, dit-on, chez les
+riches.</p>
+
+<p>Il ne faudrait pas croire que je fusse le moins du monde malheureuse de
+vivre avec mon père, quoiqu'il ne me dit pas six paroles par jour, si ce
+n'est pour les soins du ménage, et que nous n'eussions pas toujours de
+quoi vivre. Les gens qui se portent bien et qui travaillent n'ont pas de
+très-grands besoins: un petit écu leur suffit pour la moitié d'une
+semaine, et s'il ne suffit pas, ils prennent patience, sachant bien que
+la vie est courte, que la bonne conscience est mère de la bonne humeur,
+et que la gaité vaut tous les autres biens.</p>
+
+<p>Tous les soirs, après souper, dans la belle saison, j'allais me
+promener avec mon père et quelques voisins dans la campagne; nous
+montions dans ce bois de châtaigniers que vous connaissez et qui est sur
+la hauteur, à une demi-lieue de la ville. Là, mon père se couchait sur
+le gazon, les yeux tournés vers les étoiles, et moi je courais autour de
+lui avec les enfants de mon âge. L'hiver, nous restions au coin du feu,
+tantôt chez nous, tantôt chez le père Bernard, dit <i>Tape-à-l'Oeil</i>, afin
+de ménager le bois, qui ne se donne pas dans notre pays, et qui coûte
+aussi cher que le pain.</p>
+
+<p>Un soir, c'était au mois d'avril, mon père ne voulut pas venir avec
+nous, et me laissa aller au bois avec plusieurs autres garçons et filles
+sous la conduite de la mère Bernard, qui était une femme très
+respectable et âgée. Tout en courant, je m'égarai un peu dans le bois
+qui n'était pas toujours sûr; les loups y venaient quelquefois de la
+grande forêt de la Renarderie, qui n'est qu'à six lieues de là.
+Justement, ce jour-là des chasseurs avaient fait une battue dans la
+forêt, et un vieux loup, pour échapper aux chiens, s'étant jeté dans la
+campagne, avait cherché un asile dans le bois où je courais.</p>
+
+<p>J'étais seule, avec un jeune garçon plus âgé que moi de trois ans, qu'on
+appelait Bernard l'<i>Éveillé</i>, lorsqu'au détour du sentier je vois venir
+à moi le loup, une grande et énorme bête, avec une gueule écumante et
+des yeux étincelants que je vois encore. Je pousse des cris affreux et
+je veux fuir: mais le loup, qui peut-être ne songeait pas à moi, courait
+pourtant de mon côté et allait m'atteindre; j'entendais déjà le bruit
+de ses pattes qui retombaient lourdement sur la terre et froissaient les
+feuilles des arbres dont les chemins étaient couverts depuis l'hiver,
+lorsque tout à coup Bernard l'<i>Éveillé</i> se jette au-devant de lui. Comme
+il n'avait ni arme ni bâton, il quitte sa veste, attend le loup, et, le
+voyant à portée, la lui jette sur la tête pour l'étouffer.</p>
+
+<p>En même temps il m'appelle à son secours; mais j'étais bien embarrassée,
+et pendant qu'avec les manches de sa veste il cherchait à étouffer le
+loup, je poussais des cris effrayants au lieu de l'aider. Le loup, tout
+enveloppé dans la veste de Bernard, poussait de sourds hurlements, se
+dressait contre lui, et cherchait à le mordre et à le déchirer. Je ne
+sais pas comment l'affaire aurait fini, si les chasseurs et les chiens
+qui le poursuivaient depuis plusieurs lieues n'étaient pas arrivés en
+ce moment pour délivrer Bernard. Le loup fut tué d'un coup de couteau de
+chasse, les chasseurs firent de grands compliments à Bernard pour son
+courage, et l'on nous remit tous deux dans notre chemin. Madame, cette
+petite aventure a décidé de ma vie.</p>
+
+<p>Vous devinez aisément comment Bernard fut reçu par mon père lorsqu'il
+eut appris mon danger, et la manière dont il m'en avait tirée. De ce
+jour-là, Bernard devint notre ami le plus cher et ne nous quitta plus,
+surtout le dimanche. Il perdit son surnom de l'Éveillé pour celui de
+<i>Vire-Loup</i>, qui rappelait son courage, et mon père ne fit plus une
+partie de campagne sans y inviter Bernard, qui, de son côté, ne se fit
+pas prier, et ne me quittait pas plus que mon ombre.</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>A parler sincèrement, madame, je crois que les belles demoiselles des
+villes qui ont des chapeaux de velours, des crinolines, des robes de
+soie, des écharpes, des cachemires, des bagues, des bracelets, et
+généralement tout ce qui leur plaît et tout ce qui coûte cher, ne sont
+pas moitié si heureuses que nous avant leur mariage, ni peut-être même
+quand elles sont mariées; et je vais vous en dire la raison.</p>
+
+<p>S'il leur prend fantaisie d'avoir un amoureux et de courir les champs
+avec lui (en tout bien tout honneur s'entend), et d'admirer la lune, et
+l'herbe verte des prés, et la hauteur des arbres, et la beauté du ciel,
+et les étoiles qui ressemblent à des clous d'or, et qui font rêver si
+longtemps à des pays inconnus et magnifiques, on les enferme dans leurs
+chambres, on tourne la clef à double tour, et on les engage à lire
+l'Écriture sainte, qui est une très bonne lecture, ou l'Imitation de
+Jésus-Christ.</p>
+
+<p>Et si l'on veut agir plus doucement avec elles, on leur fait de beaux et
+longs sermons qui durent trois heures ou trois quarts d'heure, sur la
+manière de penser, de parler, de s'asseoir, de regarder les jeunes gens
+du coin de l'oeil sans en faire semblant, et d'attendre après sur des
+chaises qu'ils viennent les chercher, soit pour la danse, soit pour le
+mariage, et de ne pas écouter un mot de ces beaux jeunes gens si bien
+gantés, cirés, frisés et pommadés, à moins que les parents n'aient connu
+d'abord s'ils sont riches ou s'ils sont pauvres, s'ils ont des places ou
+s'ils n'en ont pas, si la famille est convenable, et plusieurs autres
+belles choses qui sont sagement inventées pour refroidir l'inclination
+naturelle des deux sexes à s'aimer l'un l'autre et à se le dire.</p>
+
+<p>Tout cela, madame, est sans doute très juste, très bien arrangé et très
+nécessaire pour sauver de toute atteinte la fragilité des demoiselles;
+mais il faut dire aussi que ce serait à les faire périr d'ennui si elles
+n'avaient la consolation de penser que leurs mères se sont ennuyées de
+la même façon et n'en sont pas mortes, et qu'étant aussi bien
+constituées que leurs mères, elles n'en mourront sans doute pas
+davantage.</p>
+
+<p>Cependant une Anglaise qui travaillait dans le même atelier que moi m'a
+souvent assuré que les demoiselles de son pays n'étaient pas plus
+surveillées que nos ouvrières, qu'elles couraient les champs avec les
+jeunes gens, qu'elles faisaient des parties de plaisir, et que cela ne
+les empêchait pas de se bien conduire et de se bien marier. Mais, comme
+vous savez, madame, chacun est juge de ses affaires, et si l'on a décidé
+qu'en France les demoiselles baisseraient toujours les yeux, tiendraient
+les coudes attachés au corps, ne parleraient que pour répondre et jamais
+pour interroger, c'est leur affaire et non la mienne.</p>
+
+<p>Permettez-moi seulement de dire que j'aime mieux, toute pauvre qu'elle
+est, la condition d'une ouvrière qui fait sa volonté matin et soir, que
+celle d'une demoiselle qui aurait en dot des terres, des prés, des
+châteaux, des fabriques et des billets de banque, et qui obéit toute sa
+vie,&mdash;fille à son père, et femme à son mari.</p>
+
+<p>Pour moi, qui avais le bonheur de n'être pas gardée à vue, et tenue dans
+une chambre comme une demoiselle, et surveillée à tout instant, et
+écartée de la compagnie des garçons, ni d'aucune compagnie plaisante et
+agréable, je n'attendis pas quinze ans pour avoir mon amoureux en titre,
+qui, fut, comme vous pensez bien, Bernard l'<i>Éveillé</i>, Bernard le
+<i>Vire-Loup</i>, mon sauveur Bernard.</p>
+
+<p>Je ne vous apprendrai rien, je crois, madame, en vous disant que nos
+amours étaient la plus innocente chose du monde, et que la sainte Vierge
+et les saints pouvaient les regarder du haut du Paradis, sans rougir.
+Bernard avait dix-sept ans, et j'en avais quatorze. Nos amours
+consistaient surtout à nous promener ensemble, le dimanche, à cueillir
+des églantines le long des haies ou des noisettes et des mûres dans les
+buissons, ou encore dans les grands jours,&mdash;jours de fête, ceux-là!&mdash;à
+boire du lait chaud dans les villages voisins.</p>
+
+<p>Mon père qui craignait par-dessus tout de me contrarier, et qui avait
+d'ailleurs confiance en moi, nous laissait souvent tête à tête dans ces
+promenades. Et pourquoi aurions-nous fait du mal? Savions-nous
+seulement, excepté par les discours des vieilles gens, ce que c'était
+que le mal? Que pouvions-nous désirer de plus? Nous nous voyions tous
+les jours, nous nous aimions, nous nous l'étions dit cent fois, nous
+voulions nous marier ensemble; nos parents le voyaient et en étaient
+contents; les camarades de Bernard faisaient la cour aux autres filles
+de mon âge, comme lui à moi, et personne ne le trouvait mauvais: c'est
+le moyen de choisir son mari longtemps d'avance, de le bien connaître,
+de s'accommoder à son humeur, ou de l'accommoder à la sienne propre;
+qu'est-ce qu'on pourrait reprendre à cela?</p>
+
+<p>Maris et femmes, dans notre monde tout est jeune; comme les garçons
+n'ont point d'argent, ils ne peuvent pas courir après des femmes de
+mauvaise vie qui leur feraient dépenser leur jeunesse et leur santé;
+comme les filles en ont encore moins, et que personne n'a dix écus à
+côté d'elles, elles ne pensent pas à acheter des choses qui coûtent
+cher. Un bonnet blanc, une robe d'indienne, un fichu rouge ou bleu,
+voilà toute la toilette. Comment la jeunesse ne serait-elle pas
+heureuse?</p>
+
+<p>Aussi étions-nous heureux, Bernard et moi, parfaitement heureux, et nous
+comptions bien que ce bonheur durerait toujours. Bernard était un grand
+garçon, leste, bien fait, dégagé, un peu mince, qui chantait toujours,
+qui riait, qui m'aimait, et qui n'avait pas deux idées en dehors de moi,
+ni une volonté contraire à la mienne. Ses parents, qui étaient assez
+riches (la maison et le jardin valaient bien cinq mille francs),
+n'étaient pas fiers ni avares, et ils ne cherchaient pas à contrarier
+ses inclinations; et quoique je n'eusse pas deux cents francs de dot à
+attendre du vieux <i>Sans-Souci</i>, mon père, et que pour des pauvres gens
+la différence entre nous fût énorme, son père et sa mère n'avaient pas
+l'air de s'en apercevoir. Ils m'aimaient comme leur fille.</p>
+
+<p>Souvent Bernard me disait: «Ma petite Rose-d'Amour (c'était le nom que
+mes amies m'avaient donné, justement parce que je n'étais pas belle), je
+t'aime à la folie, et les autres ne sont rien auprès de toi. Tu es
+toujours de l'avis de tout le monde, tu ne contraries personne, tu es
+gaie comme un chardonneret, et si mes camarades pouvaient te voir et
+t'entendre tous les jours comme je te vois et t'entends, il seraient
+tous amoureux de toi. Quand tu leur parles, je sens quelque chose qui me
+serre le coeur, et quand tu les regarde avec ces yeux bleus qui sont si
+beaux qu'il n'y en a de pareils à la ronde, j'ai des envies de me
+jeter sur eux et de leur arracher un par un tous les cheveux de la
+tête... Et toi, Rose-d'Amour, comment m'aimes-tu?»</p>
+
+<p>Je répondais à mon tour:</p>
+
+<p>«Mon bon Bernard, mon cher Vire-loup, je t'aime comme je peux,
+c'est-à-dire de toutes mes forces.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas assez,» disait Bernard.</p>
+
+<p>Et nous commencions une dispute qui n'était pas près de finir, et qui
+valait toujours quelque chose à Bernard, car les disputes d'amoureux ne
+vaudraient guère si elles ne finissaient par un raccommodement, et le
+raccommodement par un baiser.</p>
+
+<p>Pardonnez-moi, madame, de vous dire tout cela et de vous ennuyer de tous
+ces détails. Hélas! c'est le temps le plus heureux de ma vie, et il me
+semble, lorsque je vous le raconte, boire dans la même tasse un reste de
+crème qu'on aurait oublié par mégarde. Mais ces temps heureux allaient
+finir.</p>
+
+<p>Quand Bernard eut vingt ans et moi dix-sept, nos parents pensèrent à
+nous marier. Le vieux <i>Sans-Souci</i> commençait à s'inquiéter de nos
+amours, pourtant si innocentes, et, n'eût été la conscription, il nous
+aurait mariés tout de suite; mais vous savez ce que c'est que la
+conscription, et comme elle dérange souvent la vie la mieux réglée et
+les projets les mieux établis. Pouvais-je épouser Bernard pour le voir
+s'enrôler six mois après, prendre le sac et le fusil, et passer sept ans
+aux pays lointains? Il fut donc décidé que nous attendrions ce terme
+fatal avant de nous marier.</p>
+
+<p>Ce n'est pas sans délibérer beaucoup qu'on prit cette résolution. Comme
+les parents de Bernard étaient riches et avaient dans leur maison trois
+locataires qui payent chacun cent francs, il aurait été facile de
+trouver un remplaçant à mon pauvre Bernard; car si l'argent est bien
+précieux aux pauvres gens, encore vaut-il mieux donner son argent que
+ses enfants. D'ailleurs, cette année-là, les remplaçants
+étaient fort chers, vous vous en souvenez, madame: c'était en 1840, et
+l'on disait chez nous que ceux qui partiraient cette année-là seraient
+tués à la guerre comme au temps du grand Napoléon, et qu'il n'en
+échapperait pas un sur dix, et que ceux qui reviendraient dans leurs
+foyers seraient estropiés à jamais.</p>
+
+<p>Quand on nous dit tout cela, et que les remplaçants coûteraient au moins
+trois mille francs pièce, la somme était si grosse qu'elle fit reculer
+les parents de Bernard, et qu'il fut résolu qu'on s'en remettrait au
+hasard, et qu'on ne prendrait aucune précaution contre le mauvais
+numéro. Je ne sais pas ce que pensa Bernard; mais il fit bonne
+contenance devant moi et me dit: «Rose-d'Amour, compte sur moi comme je
+compte sur toi, et ne crains rien. S'il faut partir, je partirai, je
+resterai sept ans en Afrique, ou en Allemagne, ou en Italie; mais dans
+le pays où l'on m'enverra, je ne penserai qu'à toi, je n'aimerai que
+toi, et si tu m'aimes encore dans sept ans nous serons heureux tout
+comme aujourd'hui, foi de Bernard!» Je le crus sur parole, mais je ne
+pus m'empêcher de pleurer. Sept ans! Hélas! madame, quand on est jeune
+et qu'on aime, sept ans, c'est la vie entière.</p>
+
+<p>Parmi les larmes, je ne pus m'empêcher de dire: «Ah! la maudite
+conscription!» Sur quoi mon père, le vieux <i>Sans-Souci</i>, me dit en me
+prenant sur ses genoux: «Mon enfant, c'est la loi. Ce n'est pas nous qui
+l'avons faite, mais que veux-tu? c'est la loi... Et après tout,
+Bernard, s'il y a guerre, tu reviendras peut-être colonel, ou général,
+ou maréchal comme au temps de l'autre».</p>
+
+<p>Pauvre père! il cherchait à me consoler, mais je voyais bien sa
+tristesse qui était peut-être plus forte que la mienne parce que les
+vieilles gens désespèrent aisément de tout; les jeunes, au contraire,
+croient toujours que le bon Dieu va venir à leurs secours.</p>
+
+<p>Enfin arriva le jour du tirage, et mon pauvre Bernard, plus mort que
+vif, s'en alla tirer le billet de l'urne. 19? Ah! madame, quand nous
+vîmes ce malheureux numéro, je sentis mon coeur défaillir, et je serais
+tombée à la renverse au milieu de la salle où se faisait le tirage, si
+mon père ne m'avait pas soutenue. Bernard s'avança vers nous:</p>
+
+<p>«Eh bien! ma pauvre Rose-d'Amour, dit-il tout pâle, c'est fini: je vais
+partir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas partir, lui répondit assez rudement mon père, mais tu ne vas
+pas mourir. Allons, donne-lui le bras et ramène-la à la maison».</p>
+
+<p>Quel retour! Il me semblait voir Bernard
+pour la dernière fois. Vous auriez
+cru assister à un enterrement.</p>
+
+<p>«Encore s'il était borgne ou bossu!
+disait toujours mon père, qui faisait
+semblant de rire pour secouer notre
+tristesse. Mais non, ce gaillard-là est
+droit comme un I, il est joli garçon, il
+ferait trois lieues à l'heure: jamais le
+gouvernement ne voudra s'en priver
+pour toi, ma pauvre enfant.»</p>
+
+<p>Le soir, on délibéra dans les deux
+familles sur ce qu'il fallait faire.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Bernard et moi nous assistions au
+conseil.</p>
+
+<p>«Ah! dit le père Bernard, il est bien
+dur de travailler toute sa vie et d'amasser
+avec beaucoup de peine quatre ou
+cinq mille francs pour en faire cadeau
+au gouvernement ou n'importe à qui,
+quand on est vieux et quand on ne peut
+plus travailler».</p>
+
+<p>Mon père, qui était là, ne répliqua
+rien. Comme il n'avait pas de dot à me
+donner, il était trop fier pour engager
+les parents de Bernard à faire donner
+un remplaçant à leur fils. Ce fut la mère
+de Bernard qui répondit à son mari.</p>
+
+<p>«Écoute, mon vieux. Ces trois mille
+francs qu'il nous faudra donner nous
+mettront sur la paille, c'est vrai; mais
+aimerais-tu mieux que Bernard partît
+pour l'armée, qu'il tint un fusil dans
+les mains, qu'il allât tuer l'ennemi,
+qu'il en fût tué ou estropié, pendant
+que nous jouirions ici bien tranquillement
+de l'argent gagné, et que nous
+aurions de bonne viande à manger et
+de bon vin à boire tous les jours que
+Dieu nous donne?</p>
+
+<p>A chaque bouchée ne penserais-tu
+pas que Bernard est là-bas, qu'il a
+froid, qu'il a faim peut-être, qu'on nous
+le tue? Et cette pensée ne te couperait-elle
+pas l'appétit? Pour moi, je suis
+vieille, infirme, je n'ai pas longtemps à
+vivre, je n'ai pas d'autre enfant que Bernard,
+et je veux voir les siens avant de
+mourir. Qu'il en coûte ce qu'il pourra,
+il faut lui donner un remplaçant.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras, dit le vieux.
+Crois-tu que je n'aime pas Bernard
+autant que toi, et que je n'ai pas envie
+de voir une demi-douzaine de marmots
+grimper sur mes genoux et me tirer les
+cheveux et la barbe? Va, va, je ne
+regrette pas plus mon argent que toi.
+Allons, viens ici, Bernard, et toi, ma
+petite Rose-d'Amour, ne pleure pas
+comme une fontaine, tu auras ton
+amoureux. C'est convenu: embrassez-vous,
+et que ce soient là vos fiançailles.
+Demain, je vais chercher quelqu'un à
+qui je puisse vendre ma maison.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne veux pas que tu la vendes!
+s'écria mon pauvre Bernard. Je
+ne veux pas que ma mère et toi vous
+soyez ruinés pour moi. Je partirai. Rose-d'Amour
+m'attendra, je le sais; je
+reviendrai à cheval et avec des épaulettes
+comme un seigneur, et nous nous
+marierons dans sept ans comme Jacob
+et Rachel.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, dit le père, et ne parle
+ni de Rachel ni de Jacob, ni de sept ans.
+Je veux voir ton premier-né l'année prochaine,
+et si Rose d'Amour manque à
+nous le donner, je me fâcherai tout de
+bon. Allons, à quinze jours la noce. Est-ce
+décidé, vieux <i>Sans-Souci</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Si ça plaît aux enfants, répondit
+mon père, je ne suis pas pour les contrarier».</p>
+
+<p>Vous croyez, madame, que j'allais
+être la plus heureuse des femmes? Attendez
+la fin. Ah! la tuile tombe toujours
+sur celui qui ne l'attend pas.</p>
+
+<p>Huit jours avant celui qui était fixé
+pour notre mariage, le père Bernard
+avait trouvé un bourgeois qui consentait
+à lui prêter trois mille francs hypothéqués
+sur la maison et le jardin, qui en
+valaient à peu près deux fois autant.
+Aussitôt, il vint chez nous, le soir, pour
+nous annoncer cette bonne nouvelle.</p>
+
+<p>«Eh bien! vieux <i>Sans-Souci</i>, dit-il,
+l'affaire est faite, et Bernard va se marier.
+C'est Malingreux qui les prête. Tu connais
+Malingreux, ce petit homme sec,
+avec un nez de fouine, qui est une si
+bonne pratique pour les huissiers?
+Quand je dis qu'il les prête, c'est une
+manière de parler, car il ne déboursera
+pas un centime, mais il me les fait
+prêter par un propriétaire, à 5 pour 100.
+Ce n'est pas trop cher, hein, pour Malingreux?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit mon père, je ne l'en
+aurais pas cru capable.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais le propriétaire lui-même,
+qui ne les a pas, est obligé de
+les emprunter à un notaire, à 6
+pour 100.</p>
+
+<p>&mdash;Six et cinq, ça fait onze, dit mon
+père.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, onze et trois pour la peine
+de Malingreux, cela fera quatorze, sans
+comprendre les renouvellements. Enfin,
+Bernard est sauvé de la conscription,
+c'est tout ce que nous voulions. Ce sera
+à lui et à Rose-d'Amour de regagner
+ma pauvre maison, et d'économiser jour
+et nuit. Et maintenant viens, <i>Sans-Souci</i>.
+Veux-tu venir avec nous faire une partie
+à Saint-Sulpice? Nous dînerons au
+cabaret avec toute la famille, excepté
+ma femme, qui ne peut pas aller si
+loin. Rose-d'Amour et Bernard seront
+bien aises de se promener ensemble.»</p>
+
+<p>Le lendemain nous partions huit ou
+dix, ensemble, à pied, pleins de joie
+comme pour une noce. J'avais pris le
+bras de Bernard, et nous marchions
+les premiers à plus d'un quart de lieue
+en avant. Jamais nous n'avions été si
+gais. Pensez un peu, madame, si jeunes,
+si heureux, contents de nous-mêmes,
+de nos parents, de nos amis, du bon
+Dieu et de toute la nature, délivrés
+d'ailleurs de toute inquiétude pour l'avenir,
+nous étions dans un de ces
+jours qu'on ne rencontre pas trois fois
+dans la vie.</p>
+
+<p>Saint-Sulpice est un village de quarante
+ou cinquante maisons, à deux
+lieues de chez nous. Derrière chaque
+maison sont des près et des chènevières.
+Au milieu du village est une grande
+place avec une belle église, consacrée à
+saint Sulpice, un saint à qui l'on a
+coupé la tête dans les anciens temps,
+et dont les reliques font encore des
+miracles. Tout le village est très-beau
+et bien situé sur le penchant de la montagne.
+Les prairies sont les meilleures
+du département, on les fauche trois fois
+par an, et les boeufs si beaux que j'entends
+dire qu'on les envoie à Paris, pour
+être servis sur la table de l'empereur.
+Vous savez mieux que moi, madame,
+si l'on m'a dit la vérité.</p>
+
+<p>La plus belle maison du village est
+un grand cabaret, toujours plein le
+dimanche, et où les gens de la ville vont
+quelquefois dîner comme les gens de la
+campagne. On y trouve toujours des
+pâtés, du veau rôti, des fruits, du lait,
+du vin d'Auvergne, de la bière et du
+cassis: et comme, à cause des chemins
+qui sont très mauvais dans nos montagnes,
+il est plus commode d'aller à pied,
+on a toujours faim et soif en arrivant.</p>
+
+<p>Nous n'étions pas, vous pensez bien,
+pour faire autrement que les autres, et
+nous ne tardâmes pas beaucoup à nous
+mettre à table. On but et l'on mangea
+comme à la noce; et de fait, c'était notre
+noce qu'on célébrait. Après dîner on
+dansa de toutes ses forces. Nous avions
+amené un vieux joueur de violon qui
+nous joua les plus belles bourrées du
+pays, et nous fit sauter comme des
+Basques, ou comme des tanches dans
+la friture. Peu à peu on s'échauffa de
+telle sorte, que les plus vieux se mirent
+de la partie et voulurent danser comme
+les autres.</p>
+
+<p>Le vieux <i>Sans-Souci</i> lui-même ne se
+fit pas prier: on invita les paysans et les
+paysannes qui étaient là et qui nous
+regardaient, à danser avec nous, et bientôt
+toute la commune, le maire en tête,
+se mit en branle, et commença à faire
+un tel vacarme qu'on n'entendait pas le
+son des cloches qui appelaient les paroissiens
+à vêpres.</p>
+
+<p>Pour moi, je dansais de mon mieux
+avec Bernard sans que personne s'occupât
+de nous, tant le tumulte et les cris
+de joie empêchaient de rien remarquer.</p>
+
+<p>Quant au père de Bernard, il était
+d'une gaieté folle; le vin et la danse
+avaient réjoui sa vieillesse, il parlait de
+ses petits-enfants et chantait des chansons
+à boire. Enfin la nuit vint, et nous
+retournâmes à la ville.</p>
+
+<p>Comme nous arrivions, nous vîmes
+une grande flamme s'élever au-dessus
+du faubourg. C'était la maison de Bernard
+qui brûlait. Sa mère, restée seule
+et infirme, avait, sans y penser, mis le
+feu aux rideaux de son lit. On l'avait
+sauvée à grand'peine. La rivière était
+loin, on n'eut pas d'eau pour l'incendie,
+et la maison fut brûlée tout entière sans
+qu'on put en retirer une chaise.</p>
+
+<p>«Allons, dit le père Bernard, plus
+de maison, plus d'hypothèque; plus
+d'hypothèque, plus d'argent; plus d'argent,
+plus de remplaçant, plus de Bernard.
+Mes enfants, il faut vous séparer,
+Bernard partira dans dix jours. Ma
+pauvre Rose, vos amours sont finies
+pour l'éternité, à moins que vous n'attendiez
+ce garçon pendant sept ans; et
+sept ans, croyez-moi, c'est beaucoup.»</p>
+
+<p>Bernard ne dit pas un mot: on aurait
+cru que le tonnerre venait de tomber
+sur sa tête. Pour moi, je me sauvai dans
+ma chambre, et je pleurai toute la nuit.</p>
+
+<p>Le vieux <i>Sans-Souci</i>, qui s'inquiétait
+d'entendre mes sanglots à travers la
+cloison, se leva au milieu de la nuit et
+m'embrassa en disant:</p>
+
+<p>«Pauvre Rose!»</p>
+
+<p>Il était loin de connaître tout mon
+malheur! Hélas! madame, à l'insu de
+nos parents, nous étions déjà mariés
+devant Dieu, et, depuis quelques jours,
+je n'avais plus rien à refuser à Bernard.</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Jusque-là, madame, je n'avais jamais
+eu l'ombre d'un regret ni d'un remords.
+A partir de cette fatale journée, je n'eus
+pas un moment de repos intérieur. Je
+voyais mon bonheur détruit, mon mari
+perdu, et, ce qui était pire encore, je
+n'avais même pas la consolation d'une
+bonne conscience. Ma vie était gâtée,
+je le voyais, je le sentais, et quoique
+personne ne le sût, excepté Bernard,
+je n'osais lever les yeux sur personne;
+il me semblait qu'on y aurait lu ce que
+je voulais me cacher à moi-même.
+Enfin, je commençai à avoir honte de
+moi-même. Avoir honte, madame,
+n'est-ce pas le pire tourment qu'on
+puisse souffrir en ce monde?</p>
+
+<p>Cette douleur était d'autant plus vive
+que Bernard, son père et sa mère étant
+sans asile à cause de l'incendie de leur
+maison, furent obligés de venir habiter
+pendant quelque temps dans celle de
+mon père, et que je me trouvai tous les
+jours, matin et soir, en face de Bernard.
+Moi, si vive autrefois, si gaie, je me
+sentais triste à tout moment et je ne
+disais pas trois paroles par jour. Mon
+père lui-même finit par s'en étonner et
+par en chercher la cause, car il voyait
+bien qu'il y avait au fond de ce silence
+quelque chose de plus que la tristesse
+de voir partir Bernard. Il me fit plusieurs
+questions, mais je n'osai répondre,
+je n'osai surtout lui dire la vérité.
+Et d'ailleurs, quel remède?</p>
+
+<p>Ce qui vous étonnera peut-être, c'est
+que Bernard lui-même paraissait presque
+aussi confus que moi de la faute
+que nous avions commise. Soit qu'il
+commençât d'en craindre les suites,
+soit qu'il devinât ma tristesse et ma
+honte et qu'il se reprochât d'en être
+cause, soit enfin qu'il fût entièrement
+occupé de l'idée de partir et de me
+quitter peut-être pour toujours, il
+reprit avec moi le ton et les manières
+d'un frère, comme auparavant.</p>
+
+<p>Enfin, il reçut l'ordre de partir et de
+rejoindre son régiment. Cette nouvelle,
+que nous attendions tous les jours, fut
+cependant pour nous comme le coup de
+la mort. Sa vieille mère poussait des
+cris déchirants:</p>
+
+<p>«Ah! malheureuse! disait-elle, c'est
+moi qui l'égorge et qui le tue! C'est
+moi qui ai brûlé la maison, c'est moi
+qui envoie mon fils à la mort!»</p>
+
+<p>Et s'adressant à son mari:</p>
+
+<p>«C'est ta faute aussi vieux fou, vieux
+propre à rien, qui ne penses tout le
+long du jour qu'à boire, manger, dormir
+et te promener! Tu avais bien
+besoin d'inventer cette promenade de
+Saint-Sulpice et ces dîners, et de courir
+les cabarets, et de vider les bouteilles,
+et de danser comme un pantin, à ton
+âge! Quand on pense qu'il a cinquante-cinq
+ans, l'âge de Mathusalem,
+et que monsieur veut encore danser dans
+les prés avec toutes les filles du canton!
+Sans-coeur, va!</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme, dit le vieux Bernard,
+je n'ai que cinquante-trois ans.</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante-trois ou soixante-dix,
+n'est-ce pas la même chose, vieux
+sans cervelle, vieux mange-tout!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pauvre mère! dit Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, dit-elle, ce n'est pas à
+toi de m'apprendre à parler. Je ne suis
+pas encore folle, n'est-ce pas, ni imbécile,
+pour recevoir des conseils de mes
+enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, voisine..., interrompit mon
+père.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous aussi, vieux <i>Sans-Souci</i>,
+qui avez toujours la pipe à la bouche et
+qui avez fait mourir votre femme de
+chagrin, faut-il encore que vous veniez
+vous mêler des affaires de tout le monde?
+C'est assez d'avoir renversé votre
+soupe, voyez-vous; il ne faut pas venir
+encore cracher dans celle des autres.
+Ce n'est pas parce que nous ne sommes
+plus riches comme auparavant qu'il faut
+croire que vous me ferez la loi. Pauvreté
+n'est pas vice, voyez-vous, vieux
+<i>Sans-Souci</i>, et les Bernard ont toujours
+eu la tête près du bonnet; et il ne faut
+pas croire qu'il n'y a qu'une fille ici et
+que Bernard n'en trouverait pas d'autre
+à épouser: car, pour les filles, nous en
+avons, Dieu merci, par douzaines, et,
+toute brûlée qu'est ma maison, Bernard
+n'est pas encore un parti à dédaigner,
+et je connais des filles d'huissier qui s'en
+lécheraient les doigts bien volontiers;
+mais il n'est pas fait pour leur nez.»</p>
+
+<p>A ces mots, mon père se mit à bourrer
+tranquillement sa pipe en faisant
+signe du coin de l'oeil au père Bernard.</p>
+
+<p>«Oui, oui, j'entends bien vos signes,
+vieux sans-coeur, vieux <i>Sans-Souci</i>, dit-elle.
+Vous avez l'air de dire à Bernard:
+Laisse couler l'eau, ou: Autant en
+emporte le vent, car vous vous entendez
+tous entre hommes comme larrons en
+foire. Au lieu de pleurer comme moi
+mon pauvre Bernard et de le tirer d'embarras
+et du service militaire, vous
+fumez là vos pipes comme des va-nu-pieds.
+Eh bien! c'est moi qui le sauverai,
+moi, sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? dit le vieux Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai chez le maire, j'irai chez le
+sous-préfet, j'irai chez le préfet, chez
+le général, s'il le faut, mais je ne laisserai
+pas emmener mon enfant, car ils
+vont me l'emmener et me le faire tuer
+en Afrique, pour sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Va! dit le père.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, va, c'est bientôt dit. Et comment
+veux-tu que j'aille? Est-ce que je
+les connais, moi, ces gens-là et ces seigneurs?
+Mais tu me laisses toujours la
+besogne sur le dos, grand fainéant, et
+tu engraisses là au coin du feu, les
+mains dans les poches, pendant que je
+trotte et que je cours par les chemins,
+sous la pluie, le vent et la neige; cherchant
+le pain de la famille.</p>
+
+<p>&mdash;Alors n'y va pas, reprit le vieux
+Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, n'y va pas! Et si je n'y vais
+pas, qui donc ira? Est-ce toi, vieille
+poule mouillée, homme de carton, boeuf
+au pâturage? Et tu auras le coeur et le
+front de laisser partir notre enfant,
+notre dernier enfant, le seul qui nous
+soit resté de quatre que j'ai nourris!
+Pauvre Bernard, pauvre ami, soutien
+de ma vieillesse, qui donc t'aimera,
+puisque ton père te jette là au coin de
+la borne comme une vieille casquette?»</p>
+
+<p>Les deux hommes se levèrent et allèrent
+s'asseoir sur un banc devant la
+porte pour fumer tranquillement leurs
+pipes; mais leur tranquillité ne fit qu'irriter
+davantage la pauvre femme, qui
+se mit à dire que tout le monde l'abandonnait,
+qu'elle le voyait bien, qu'on ne
+lui parlait même plus, qu'elle était
+bonne à porter en terre, que le plus tôt
+serait le meilleur, et qui, finalement,
+fondit en larmes et embrassa Bernard
+en sanglotant pendant plus d'une
+heure.</p>
+
+<p>A ce moment, les forces lui manquèrent.
+Elle se jeta sur son lit et s'endormit.
+C'était le moment que nous attendions,
+Bernard et moi, sans nous le
+dire. Nos pères étaient rentrés et s'étaient
+couchés aussi; car le chagrin
+même ne pouvait pas leur faire oublier
+le travail du lendemain, et les pauvres
+gens, par bonheur, ont trop d'affaires
+pour se lamenter éternellement, comme
+ceux qui ont des rentes et du loisir.</p>
+
+<p>Je menai Bernard dans ma chambre.
+Il s'assit sur la table et moi sur une
+chaise à côté de lui. Si vous trouvez,
+madame, que c'était une démarche
+bien hardie, il faut penser que cette
+entrevue était la dernière, que nous ne
+devions pas nous retrouver avant sept
+ans, que nous avions mille choses à
+nous dire pour lesquelles il ne fallait
+pas de témoin, et qu'enfin je lui avais,
+par malheur, donné des droits sur moi.
+Au reste, il n'était pas disposé à en abuser
+ce soir-là, car nous nous sentions
+tous deux le coeur serré, et nous retenions
+à peine nos larmes.</p>
+
+<p>«Rose, ma chère Rose, me dit-il dès
+que nous fûmes assis, c'est la dernière
+fois que je te parle, il ne faut pas que
+tu me caches rien. M'aimes-tu comme je
+t'aime et comme je t'aimerai toujours?
+M'aimes-tu assez pour attendre mon
+retour sans inquiétude, et de me jurer
+de ne pas te marier et de n'écouter les
+discours de personne pendant tout ce
+long temps? Dis, m'aimes-tu assez pour
+cela?»</p>
+
+<p>Tout en parlant il serrait mes mains
+dans les siennes avec une force et une
+tendresse extraordinaires.</p>
+
+<p>«Oui, je t'aime assez pour t'aimer
+éternellement, dis-je à mon tour.</p>
+
+<p>&mdash;Pense, reprit-il, que j'ai vingt ans
+aujourd'hui, et que j'en aurai vingt-sept
+et toi vingt-quatre à mon retour. Pense
+que ce temps est bien long, qu'il viendra
+peut-être beaucoup de gens pour te
+regarder dans les yeux, pour te dire
+que tu es belle, que je suis loin et que
+je ne reviendrai jamais; pense...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pensé à tout, lui dis-je. Mais
+toi, veux-tu jurer de m'être toujours
+fidèle, d'avoir en moi une confiance
+entière, non pas seulement aujourd'hui,
+ni demain, mais tous les jours de l'année,
+et dans deux ans, et dans dix ans,
+et durant la vie entière? Veux-tu jurer
+de ne croire personne avant moi, quelque
+chose qu'on puisse te dire de ma
+conduite, quelque parole qu'on puisse
+te rapporter?</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure!</p>
+
+<p>&mdash;Pense à ton tour qu'il est bien facile
+de dire du mal d'une honnête fille,
+qu'il ne faut qu'un mot d'une mauvaise
+langue et qu'un mensonge pour la déshonorer,
+qu'il se fait bien des histoires
+dans le pays et qu'on pourra me mettre
+dans quelqu'une de ces histoires. Es-tu
+bien résolu et déterminé à n'écouter
+rien de ce qu'on pourra te dire contre
+moi, à moins que tu ne l'aies vu de tes
+deux yeux; et veux-tu jurer, si l'on te
+fait quelque rapport, quand ce rapport
+viendrait de ton père ou de ta mère, ou
+des personnes que tu respectes le plus,
+de me le dire à moi avant toute chose,
+afin que je puisse me justifier et confondre
+le mensonge?</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure! Et maintenant, Rose,
+nous sommes mariés pour la vie. Prends
+cet anneau d'or que j'ai acheté aujourd'hui
+pour toi; et si je manque à mon
+serment, que je meure!».</p>
+
+<p>Je ne répéterai pas, madame, le reste
+de notre conversation. Nos parents
+mêmes auraient pu l'écouter sans nous
+faire rougir, et Bernard évita avec soin
+tout ce qui aurait pu me rappeler la
+faute que nous avions commise. Moi-même
+je n'osai y faire la moindre allusion,
+par un sentiment de pudeur que
+vous comprendrez aisément. Hélas! il
+était bien tard pour me garder.</p>
+
+<p>Le lendemain, Bernard partit avec les
+conscrits de sa classe et alla rejoindre
+son régiment.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut parti, je me trouvai
+seule comme dans un désert. Je sentais
+que mes vrais malheurs allaient commencer.</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Cependant, comme après tout il faut
+vivre, et comme les pauvres gens ne
+vivent pas sans manger, et comme ils
+ne mangent pas sans travailler, et comme
+il fait froid en hiver, ce qui oblige d'avoir
+des robes de laine, et chaud en été,
+ce qui oblige d'avoir des robes de coton,
+et comme les robes de laine coûtent
+fort cher, et comme on ne donne pas
+pour rien les robes de coton, je me remis
+à travailler comme à l'ordinaire, dès le
+lendemain du départ de Bernard.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas sans une amère tristesse.
+Bien souvent je baissais la tête
+sur mon ouvrage, et je m'arrêtais à
+rêver de l'absent, et à me rappeler les
+dernières paroles qu'il m'avait dites et
+les derniers regards qu'il m'avait jetés
+en partant le sac sur le dos; mais le
+contre-maître de l'atelier ne tardait pas
+à me réveiller, et je reprenais mon travail
+avec ardeur.</p>
+
+<p>Car il faut vous dire, madame, que je
+travaillais dans un atelier avec trente ou
+quarante ouvrières. Chacune de nous
+avait son métier et gagnait à peu près
+soixante-quinze centimes. Pour une femme,
+et dans ce pays, c'est beaucoup;
+car les femmes, comme vous savez, sont
+toujours fort mal payées, et on ne leur
+confie guère que des ouvrages qui
+demandent de la patience.</p>
+
+<p>Quinze sous par jour! pensez, madame,
+si nous avions de quoi mener les
+violons; encore faut-il excepter les
+dimanches, où l'on ne travaille pas,
+les jours de marché, où l'on ne travaille
+guère, et les jours où l'ouvrage manque,
+ce qui arrive au moins trois semaines
+par an. Quand nous avons payé le propriétaire,
+le boulanger, le beurre, les
+légumes et les pauvres habits que nous
+avons sur le corps, jugez s'il nous reste
+grand'chose et si nous pouvons faire
+bombance.</p>
+
+<p>Et ce n'est rien encore quand on vit
+seule ou qu'on n'a pas des enfants à
+élever et des parents infirmes à soutenir;
+mais s'il faut élever les enfants (et
+peut-on les laisser seuls avant l'âge de
+douze ans?) et travailler en même
+temps, l'argent du ménage sort presque
+tout entier de la poche du mari.</p>
+
+<p>Pour moi, qui n'avais ni parents à
+soutenir, puisque mon père était encore
+droit et vigoureux, ni enfants à élever,
+je me trouvais encore l'une des plus
+riches et des plus favorisées de l'atelier.
+Quoique la besogne que nous faisions
+ne fût pas des plus propres, et
+que parmi la laine et la poussière il y
+eût bien des occasions de se salir, je
+savais m'en garantir, et mon bonnet
+toujours blanc et noué avec soin sous
+le menton faisait l'envie de mes camarades.
+«Rose-d'Amour fait la coquette,
+disait-on; Rose-d'Amour a mis des brides
+bleues à son bonnet; Rose-d'Amour
+veut plaire aux garçons.» Et le contre-maître
+de la fabrique commença à me
+parler d'un ton plus doux qu'à toutes
+les autres, et à me faire des compliments
+sur mes beaux yeux, et à me dire
+qu'il m'aimait de tout son coeur, et
+qu'il ne tiendrait qu'à moi d'avoir de
+plus belles robes et de plus beaux fichus
+que pas une fille de l'atelier, et enfin à
+vouloir m'embrasser publiquement, par
+forme de plaisanterie.</p>
+
+<p>Là, madame, je me fâchai. Je ne
+puis pas dire que ses premiers compliments
+m'eussent fait de la peine, car
+enfin l'on est toujours bien aise d'entendre
+dire qu'on est jolie, surtout
+quand on n'a pas eu souvent occasion
+de l'entendre; et franchement, excepté
+Bernard, les garçons ne m'avaient pas
+gâtée jusque-là par leurs louanges.
+Mais quand je vis où le contre-maître
+voulait en venir, je fus indignée de sa
+conduite, et lorsqu'il m'embrassa, je le
+repoussai fortement, ce qui l'obligea de
+s'asseoir brusquement sur un sac de
+laine pour se garantir de tomber en
+arrière, et, comme on dit chez nous,
+les quatre fers en l'air.</p>
+
+<p>Ce commencement, qui aurait dû le
+décourager, ne fit que l'exciter davantage.
+Le contre-maître, madame, était
+un gros homme de quarante ans, laid
+comme les sept péchés capitaux, qui
+était marié, qui sentait l'eau-de-vie et
+qui était horriblement brutal. Très souvent,
+par pure plaisanterie, il nous donnait
+des coups de poing dans le dos, ou
+des coups de pied, ou des tapes sur
+l'épaule à assommer un boeuf. Ensuite
+il riait de toutes ses forces. Encore ne
+fallait-il pas se plaindre, car il était
+alors tout prêt à recommencer; et si
+l'on se plaignait au fabricant, il ne faisait
+qu'en rire, disant que cela ne le
+regardait pas et que nous saurions toujours
+bien nous accommoder avec le
+contre-maître, et qu'il ne fallait pas tant
+faire les renchéries, et toutes sortes de
+choses que je ne vous rapporterais pas,
+tant elles sont difficiles à croire.</p>
+
+<p>Cependant, grâce au ciel, j'aurais
+encore assez bien supporté ses bourrades;
+mais pour ses caresses, madame,
+c'était à n'y pas tenir. Comme il savait
+par les autres filles de l'atelier l'histoire
+de mes amours avec Bernard,&mdash;car
+le pauvre Bernard avait pris tous ses
+camarades pour confidents, et ne leur
+avait rien caché, excepté ce que j'aurais
+voulu oublier moi-même,&mdash;il commença
+à me dire que Bernard ne reviendrait
+jamais, qu'il en conterait à toutes
+les filles qu'il pourrait rencontrer, qu'il
+était parti pour l'Afrique, et que dans
+ce pays-là nos soldats ramassaient les
+mauricaudes au boisseau, qu'il n'y avait
+qu'à se baisser et prendre, que Bernard
+n'était certainement pas homme à faire
+autrement que les autres, que j'en serais
+pour mes frais de fidélité, et qu'il était
+bien dommage qu'une fille aussi jolie et
+aussi aimable que moi fût perdue pour
+la société.</p>
+
+<p>Je le laissai parler tout son soûl sans
+lui rien répondre, et je continuai tranquillement
+mon travail. Ses discours ne
+faisaient rien sur moi, car j'étais bien
+résolue à n'aimer jamais que Bernard
+et à l'attendre éternellement. Les autres
+filles de l'atelier, un peu jalouses d'abord
+de la préférence du contre-maître,
+commencèrent, en voyant ma résistance,
+à se moquer de lui, et son caprice devint
+une sorte de fureur.</p>
+
+<p>«Mon pauvre Matthieu, disait l'une,
+tu perds ton temps; Rose-d'Amour ne
+pense qu'à son bel amoureux; elle ne
+t'aimera jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne m'aimerait-elle
+pas, petit tison d'enfer, petit serpent en
+jupons? Tu m'as bien aimé, toi qui parles.</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, toi; et tu m'en as donné
+des marques l'année dernière.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le menteur.»</p>
+
+<p>Voilà ce qui se disait dans l'atelier, et
+beaucoup d'autres paroles plus libres
+que je n'oserais vous répéter ici. Hélas!
+madame, on nous élève si peu et si
+mal! Dès que nous sommes nées, il
+faut marcher; dès que nous marchons,
+il faut aller à l'atelier; la moitié, que
+dis-je? les trois quarts d'entre nous
+n'ont jamais vu l'intérieur d'une école.
+Comment saurions-nous ce qu'il faut
+dire et ce qu'il faut faire, si l'on ne nous
+l'enseigne pas? Ah! les demoiselles qui
+sont riches, qui sont bien vêtues, bien
+chaussées, bien couchées, conduites en
+classe dès le matin et ramenées le soir,
+qui apprennent à lire, à calculer, à prier
+Dieu, à faire de la musique,&mdash;ces
+demoiselles-là sont bien heureuses en
+comparaison de nous qui naissons au
+hasard, vivons par miracle et mourons
+si souvent sans secours.</p>
+
+<p>Les discours du contre-maître, dont
+il ne se cachait guère, car ce sont choses
+trop communes dans les ateliers
+pour qu'on en fasse mystère, et le soin
+que je prenais de me taire et de me
+tenir toujours éloignée de lui, me firent
+d'abord une grande réputation de vertu,
+et l'on commença à me citer en
+exemple aux autres filles du quartier,
+ce qui ne laissa pas de les exciter un
+peu contre moi.</p>
+
+<p>Vers ce temps-là, c'est-à-dire à peu
+près trois ou quatre mois après le
+départ de Bernard, un matin, je me
+sentis toute changée et je m'aperçus
+que j'étais grosse. Hélas! madame,
+c'était le juste châtiment de Dieu et
+la juste punition de n'avoir pas su
+me garder contre Bernard.</p>
+
+<p>A cette découverte un froid glacial
+s'empara de tout mon corps et je me sentis
+prête à mourir. Pensez à cette horrible
+situation. J'étais grosse, et mon amant
+se trouvait si éloigné de moi qu'il ne
+pouvait même me donner de ses nouvelles
+et que je ne savais s'il pourrait
+jamais revenir. Encore s'il avait été là!
+il m'aurait soutenue, encouragée, épousée,
+aimée du moins. Mais non, tout se
+réunissait contre moi, et je ne vis d'abord
+à mon malheur d'autre remède
+que la mort.</p>
+
+<p>Oui, madame, je vous le jure, ma
+première pensée fut de me jeter dans
+la rivière; car de paraître devant mon
+père qui m'aimait tant, qui ne pensait
+qu'à moi, qui aurait donné pour moi sa
+vie je n'osais d'abord en soutenir l'idée.</p>
+
+<p>Ce qui rendait mon malheur plus
+affreux, c'est que je n'osais en parler à
+personne; car, vous le savez, madame,
+dans un pareil embarras, on n'est pas
+seulement malheureux, on est encore
+plus ridicule. J'entendais par avance les
+cris et les plaisanteries de mes camarades
+de l'atelier, de celles surtout dont
+la conduite n'avait pas été bonne, et
+à qui l'on me citait pour modèle. Je
+voyais l'odieuse figure de Matthieu le
+contre-maître, et je les entendais dire en
+riant:</p>
+
+<p>«Eh bien! Rose-d'Amour, te voilà
+donc <i>embarrassée</i>! La voilà, cette Rose-d'Amour,
+cette sainte-n'y-touche, cette
+hypocrite qui faisait tant la vertueuse
+et qui ne se serait pas laissé baiser le
+bout des doigts par un garçon, la voilà
+qui va faire des layettes et occuper la
+sage-femme. Va-t-on sonner les cloches
+pour le baptême, et faudra-t-il faire un
+carillon exprès?».</p>
+
+<p>Dans cette inquiétude horrible, je ne
+vis qu'une seule personne en qui je pusse
+avoir confiance; c'était la mère de Bernard.</p>
+
+<p>Elle seule pouvait excuser ma faute:
+elle m'aimait, elle avait longtemps désiré
+notre mariage. L'enfant, après tout,
+était son petit-fils, elle ne pouvait en
+douter, et si elle me condamnait, elle
+ne pourrait pas du moins condamner
+son petit-fils. D'ailleurs, il ne me restait
+pas d'autre moyen de salut, et j'aurais
+mieux aimé vingt fois&mdash;je vous l'ai
+dit&mdash;me jeter tête baissée dans la
+rivière que d'en parler moi-même à mon
+père.</p>
+
+<p>Le soir même, j'allai la trouver. Depuis
+quelque temps, elle avait quitté notre
+maison, et rebâti la sienne avec beaucoup
+de peine et en empruntant quelque
+argent à gros intérêts. Elle était
+assise au coin du feu, quand j'entrai,
+et venait de manger sa soupe.</p>
+
+<p>«Entre, dit-elle, ma pauvre Rose-d'Amour,
+entre, mon homme n'y est
+pas, et tu apportes toujours la joie partout
+où tu vas. Eh bien! as-tu des nouvelles
+de Bernard?</p>
+
+<p>&mdash;Non, lui dis-je en l'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus. Ah! quel dommage
+de ne pas savoir lire et écrire
+comme un savant. Je lui écrirais et je
+le forcerais bien d'écrire, ce paresseux,
+car enfin, il a été à l'école, lui, et il lit
+couramment dans tous les livres. Où est-il
+maintenant? On m'a dit que son régiment
+avait quitté Strasbourg et qu'on
+l'envoyait en Afrique pour baptiser les
+Bédouins.</p>
+
+<p>Ah! les gueux! ils me le tueront. On
+dit aussi qu'il fait si chaud là-bas qu'on
+y fait cuire la soupe au soleil, que les
+hommes y sont noirs comme des taupes,
+et qu'il y a des oranges aux arbres
+comme chez nous des prunes aux pruniers;
+mais ces gens-là sont si menteurs,
+ceux qui reviennent de là-bas, et
+ils savent bien qu'on n'ira pas voir s'ils
+ont menti.»</p>
+
+<p>Pendant qu'elle parlait, je regardais
+le feu en cherchant un moyen de lui expliquer
+pourquoi j'étais venue; mais au
+moment de commencer, je sentais mon
+gosier se sécher et mon coeur battre si
+fort que j'en entendais les battements.</p>
+
+<p>«Mère, lui dis-je en mettant mes
+bras autour de son cou, comme j'en
+avais l'habitude,&mdash;car de tout temps
+elle m'avait montré beaucoup d'amitié,&mdash;mère,
+je voudrais te dire un secret,
+mais je n'ose.»</p>
+
+<p>Au mot de secret, ses yeux brillèrent
+comme deux charbons allumés.</p>
+
+<p>«Parle, dit-elle, tu sais bien que l'on
+m'appelle <i>Bouche-Close</i> dans la famille.»</p>
+
+<p>C'était justement tout le contraire,
+mais enfin je n'avais pas d'autre ressource.</p>
+
+<p>«Eh bien! lui dis-je en faisant un
+violent effort, mère, vous aurez bientôt
+un petit-fils.</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu? malheureuse?»</p>
+
+<p>Alors je lui racontai tout ce qui s'était
+passé entre son fils et moi. Elle
+écouta sans m'interrompre ce triste
+récit, qui ne fut pas bien long, comme
+vous pouvez croire, car l'émotion où
+j'étais me coupait à chaque instant la
+parole. Enfin, quand j'eus tout dit, elle
+se leva de nouveau et me cria:</p>
+
+<p>«Ah! malheureuse, qu'as-tu fait?
+Que va dire ton père?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père n'en sait rien, et c'est
+vous que je veux prier de lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! malheureuse! malheureuse!
+tu avais bien besoin d'aller au bois
+avec Bernard! N'aurais-tu pas dû l'empêcher
+de te suivre, ou le repousser
+bien loin? Ah! mon Dieu! qu'allons-nous
+devenir?</p>
+
+<p>Bernard est en Afrique et ne reviendra
+jamais, et voilà ma pauvre Rose-d'Amour
+qui est sa femme et qui ne
+sera jamais mariée. Ah! mon Dieu!
+comment vais-je faire pour l'annoncer
+à ton père? Il est capable de te tuer,
+le pauvre homme, dans le premier
+moment, et c'est bien excusable, car
+on n'a jamais vu personne se conduire
+comme tu t'es conduite, ma pauvre
+Rose; non, jamais! jamais! jamais.
+Ah! mon Dieu! Ah! mon Dieu!»</p>
+
+<p>Après ce dernier élan de douleur,
+elle convint pourtant avec moi qu'elle
+annoncerait cette nouvelle à mon père,
+et qu'elle lui promettrait d'adopter l'enfant.</p>
+
+<p>Le lendemain à la même heure, j'étais
+assise toute tremblante à côté de
+mon père. J'attendais et je craignais
+horriblement l'arrivée de la mère de
+Bernard. Contre son usage, mon père
+qui ne parlait guère, était ce soir-là
+d'une humeur toute joyeuse.</p>
+
+<p>«Boutonnet, dit-il, me doit cent
+vingt francs. Je veux te les donner,
+ma petite Rose, pour que tu fasses
+réparer ta chambre et que tu y fasses
+mettre du papier blanc comme une
+princesse. Au bas je veux planter une
+vignette et un petit berceau avec cette
+belle glycine que tu as vue dans le jardin
+du maire, qui est toute bleue et
+blanche, et qui s'étend si vite et si loin.
+Je veux que ta chambre soit la plus
+jolie de tout le quartier, comme tu en
+es la plus jolie fille et moi le plus heureux
+père. Et, ma foi, tiens, s'il faut que
+je t'avoue mes mauvais sentiments, je
+suis bien aise maintenant que Bernard
+soit parti pour l'armée et que votre
+mariage soit retardé. Il m'ennuyait, ce
+Bernard. Il était toujours ici, fourré
+dans la maison ou dans le jardin, il te
+donnait le bras, il te parlait matin et
+soir, il te faisait la cour; il ne me laissait
+rien; il avait tout récolté. A présent, du
+moins, il ne m'assassine plus de ses
+visites et je puis t'aimer en toute liberté.
+Ah! ma bonne Rose, ma chère Rose-d'Amour,
+tu es aujourd'hui toute ma
+pensée et ma vie, tu es mon soleil et
+ma joie. Quand je travaille, c'est pour
+toi; quand je chante, c'est parce que je
+t'ai vue; quand je suis triste, je t'écoute
+et ma tristesse s'en va. Ne me quitte
+pas, mon enfant; je suis vieux, et quoique
+fort, je n'ai peut-être pas longtemps
+à vivre. Sois avec moi toujours,&mdash;mariée
+ou non mariée,&mdash;je te devrai
+mon dernier bonheur. Je ferai danser
+tes enfants sur mes genoux, et, comme
+leur mère, ils réjouiront ma vieillesse.
+Je leur dirai des contes bleus, je les ferai
+rire, je les amuserai, va, je ne te serai
+pas inutile. Je t'aime, mon enfant,
+parce que tu as toujours été bonne et
+douce, et que même enfant, je m'en
+souviens encore, tu étais sans malice.
+Depuis dix-sept ans que tu es née, tu
+ne m'as pas encore donné un chagrin,
+et je n'ai pas une pensée qui ne soit
+pour t'épargner une peine ou pour te
+faire un plaisir.»</p>
+
+<p>En même temps, il me tenait étroitement
+serrée sur sa poitrine et m'embrassait
+avec tendresse. Je ne savais
+que répondre; j'avais envie de pleurer,
+en pensant à l'horrible nouvelle qu'il
+allait recevoir; j'aurais voulu retarder
+le moment fatal, et empêcher la mère
+de Bernard de lui tout apprendre. Je
+cherchais même moyen de l'avertir;
+mais il était trop tard. Elle entra au
+même instant.</p>
+
+<p>Après les premiers compliments:</p>
+
+<p>«Va te coucher, dit-elle, ma pauvre
+Rose-d'Amour; je te trouve maintenant
+un peu pâle. Tu auras trop veillé. Les
+veilles ne sont pas bonnes pour la jeunesse.
+Va te coucher. J'ai quelque chose
+à dire à ton père que tu ne dois pas
+entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! mère Bernard, dit mon
+père, vous êtes bien discrète aujourd'hui:
+sur quelle herbe avez-vous marché?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon, vieux <i>Sans-Souci</i>.
+Je sais ce que je dis. Il est temps
+pour Rose d'aller se coucher.»</p>
+
+<p>De fait, j'avais peine à me soutenir.</p>
+
+<p>«C'est vrai, dit mon père en me
+regardant, te voilà toute pâle. C'est la
+croissance, sans doute.»</p>
+
+<p>Il m'embrassa, et je courus m'enfermer
+et me barricader dans ma chambre,
+le laissant seul avec le mère de
+Bernard.</p>
+
+
+<br><br><br>
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Dès que la porte fut refermée sur
+moi et que j'eus mis le verrou, je collai
+mon visage à la cloison, et je cherchai
+à voir par la fente qui était entre deux
+planches; car notre maison, que mon
+père avait bâtie pièce à pièce, prenant
+là les pierres, ici le mortier, plus loin
+la brique, n'était pas, comme vous pensez
+bien, aussi solide que ces belles
+maisons en pierres de taille qu'on bâtit
+pour les bourgeois, qui ont pignon sur
+rue, chevaux à l'écurie, vin dans la
+cave, gibier et viande de boucherie
+dans le garde-manger, et des vêtements
+à n'en savoir que faire. Tout se
+faisait à bon marché chez nous; notre
+plancher était en cailloux tirés du fond
+de l'eau, et nos meubles auraient pu
+demeurer cinquante ans exposés dans
+la rue, nuit et jour, sans tenter personne.</p>
+
+<p>Mais, malgré toute mon attention, je
+n'entendis rien. La mère de Bernard
+parlait à voix basse, et mon père, la
+tête dans ses mains et tourné vers le
+feu, demeurait immobile comme un
+rocher.</p>
+
+<p>Excepté un cri étouffé qu'il fit au
+commencement, vous auriez dit une de
+ces statues qu'on voit à l'église dans les
+niches des saints.</p>
+
+<p>Quand elle eut fini de parler, il ne
+répondit pas un mot. J'attendais avec
+toute l'inquiétude que vous pouvez
+penser quel serait son premier mouvement.
+La mère de Bernard, au bout
+d'un moment, recommença à parler et
+à l'interroger, mais il ne répondit
+encore rien. Ce silence m'inquiétait
+plus que ne l'aurait fait la plus violente
+colère.</p>
+
+<p>«Eh bien! demanda-t-elle une troisième
+fois, que voulez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma fille! ma pauvre fille!»</p>
+
+<p>Ce fut tout ce qu'il put dire. Il se
+leva, et, sans dire ni bonjour ni bonsoir
+à la mère de Bernard, il sortit et
+alla s'asseoir sur le rocher où nous
+nous étions assis si longtemps ensemble.
+J'eus peur un moment qu'il ne
+voulût se jeter de là dans le précipice
+et s'y briser la tête.</p>
+
+<p>J'ouvris la porte sur le champ, et je
+courus sur ses pas.</p>
+
+<p>Il se retourna.</p>
+
+<p>«Que veux-tu?»</p>
+
+<p>Je me jetai à genoux devant lui en
+joignant les mains.</p>
+
+<p>«Père, pardonne-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Rentre! dit-il d'une voix qui me
+parut toute changée. Rentre!»</p>
+
+<p>Je n'osai lui désobéir et je retournai
+dans ma chambre.</p>
+
+<p>Le lendemain, en ouvrant la fenêtre
+au point du jour (je ne m'étais pas
+couchée), je le vis encore sur son
+rocher et dans la même position où
+je l'avais laissé le soir. Il avait les yeux
+fixes et la figure horriblement pâle.</p>
+
+<p>La cloche de l'atelier sonna. C'était
+l'heure où tous les ouvriers descendent
+et vont travailler. Il se leva machinalement,
+prit sa hache, et parut prêt à
+descendre; puis, tout à coup, il fit un
+geste comme une personne accablée,
+jeta sa hache dans le jardin, sortit et
+s'en alla dans la campagne.</p>
+
+<p>Le soir, il ne reparut pas, ni le lendemain,
+ni le troisième jour. Je me
+sentais tourmentée de remords horribles,
+je commençais à craindre qu'il ne
+se fût tué, et j'allai prier la mère
+Bernard de le faire chercher partout.</p>
+
+<p>Quand j'entrai chez elle, je n'y trouvai
+que le vieux Bernard.</p>
+
+<p>«Ma femme m'a tout raconté, dit-il.
+Viens ici, Rose.»</p>
+
+<p>Je m'approchai en tremblant.</p>
+
+<p>«Écoute, ce n'est pas à moi de te
+faire un crime, si tu me donnes des
+petits-enfants avant le temps. C'est
+bien la faute de Bernard autant que la
+tienne. Je ne te gronderai donc pas
+pour cela; mais tu vas me faire un serment.</p>
+
+<p>&mdash;Lequel?</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas me jurer que jamais tu
+n'as donné le petit bout du doigt à
+personne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! père Bernard!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon enfant, tu ne serais pas
+la première. Au reste, je ne veux pas
+te faire de peine. Oui, Rose, je te crois,
+et je suis prêt à recevoir mon petit-fils
+quand son temps sera venu: mais tu
+sens qu'il faut que tu te tiennes comme
+une sage personne, et que tu ne fasses
+plus parler de toi jusqu'à l'arrivée de
+Bernard, si tu veux qu'il t'épouse; car,
+sans cela, point de salut. On m'a parlé
+de Matthieu, le contre-maître....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! père, pouvez-vous croire?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois rien, tu le vois bien,
+puisque je veux que tu sois ma fille
+comme auparavant; mais, enfin, il faut
+prendre ses précautions en ce monde.
+Je suis vieux, Rose, et j'ai bien vu des
+filles qui auraient juré de.... Allons, ne
+pleure pas, mon enfant, je ne te dis
+pas cela pour t'affliger, mais parce que
+je ne veux pas qu'on se moque de
+moi.»</p>
+
+<p>Pendant qu'il parlait, je pleurais
+comme une Madeleine. Hélas! madame
+je commençais à voir toutes les suites
+de ma faute, et tous les malheurs que
+je m'étais attirés. Mon père en fuite,
+moi déshonorée, mon enfant sans père,
+et toute ma vie perdue pour un moment
+d'oubli.</p>
+
+<p>«Et vous irez chercher mon père?
+dis-je au vieux Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai le chercher, Rose, mais je
+ne réponds pas qu'il revienne. <i>Sans-Souci</i>
+a de l'honneur, et l'on n'aime
+pas à voir sa fille montrée au doigt
+dans le quartier.»</p>
+
+<p>Chacune de ses paroles me perçait le
+coeur, et le pauvre homme n'y faisait
+pas attention et ne s'apercevait pas de
+l'effet de ses consolations. Enfin il fut
+résolu qu'il irait chercher mon père le
+lendemain.</p>
+
+<p>Il partit, en effet, et, deux jours
+après, ramena mon père. Il ne se
+borna pas là, et chercha à nous réconcilier.
+Aux premiers mots, le vieux
+<i>Sans-Souci</i> l'interrompit:</p>
+
+<p>«Laisse-nous, Bernard. Je veux lui
+parler seul.»</p>
+
+<p>Quand la porte fut refermée, mon
+père me dit, sans me regarder:</p>
+
+<p>«Assieds-toi, Rose. Je ne te reproche
+rien. J'aurais dû te garder mieux.
+J'ai oublié mon devoir de père. Dieu
+m'en punit. J'ai eu confiance en toi;
+tu m'as trompé, tu ne me tromperas
+plus. Aujourd'hui tu es femme et
+maîtresse de toi. Je n'ai plus aucun
+droit sur toi. Si tu veux courir les
+champs et prendre un autre amant, en
+attendant le retour de Bernard, tu es
+libre. Je ne te dirai pas un mot, je
+ne ferai plus un pas pour t'en empêcher.
+Mais si je n'ai plus de droits,
+j'ai encore des devoirs envers toi. Je
+dois te protéger jusqu'à ton mariage (si
+tu dois te marier jamais), contre la
+faim, la misère et les mauvais sujets.
+Quoique tu aies mérité d'être insultée,
+je ne veux pas qu'on t'insulte, et le premier
+qui te parlera plus haut ou autrement
+qu'à l'ordinaire, je lui romprai
+les os; oui, je lui romprai les os!
+ajouta-t-il en frappant sur la table un
+coup si fort, qu'elle se fendit en deux.
+Je voulais d'abord te quitter et te laisser
+cette maison, que j'avais bâtie pour
+toi, où ta mère est morte, où tes soeurs
+sont nées, je ne voulais plus te voir;
+mais si l'on croyait que je t'abandonne,
+tout le monde te cracherait à la figure,
+car on serait bien aise d'insulter une
+femme sans défense. Cela dispense les
+autres femmes de faire preuve de
+vertu.»</p>
+
+<p>Les paroles sortaient une à une de
+son gosier avec un effort qui faisait
+peine à voir. Ces trois jours passés à
+courir la campagne l'avaient fatigué
+plus qu'une longue maladie. Je l'écoutais,
+abattue, consternée, presque prosternée,
+sans rien dire. Il reprit:</p>
+
+<p>«Nous vivrons donc ensemble comme
+par le passé. Tout ce qui te manquera,
+je te le donnerai mais tu ne
+seras plus pour moi qu'une étrangère.»</p>
+
+<p>A ces mots, je fondis en larmes et
+me jetai à genoux devant lui. Il m'écarta
+doucement de la main, se leva,
+et, prenant sa hache, il alla travailler
+comme à l'ordinaire.</p>
+
+<p>Je me couchai sur mon lit, les
+membres brisés par la fatigue et la
+douleur. La fièvre me prit et ne me
+quitta qu'au bout de huit jours. Cependant
+mon histoire commençait à se répandre.
+Le départ subit de mon père
+et son retour, qu'on ne s'expliquait
+pas, avaient fait causer les voisins, car
+dans notre pays tout est événement.
+On interrogea mon père, qui ne répondit
+rien, suivant sa coutume. Alors la
+mère de Bernard fit entendre qu'elle en
+savait sur ce mystère plus long qu'elle
+n'en voulait dire. On la pressa de
+parler.</p>
+
+<p>«C'est bon, c'est bon, dit-elle; ce
+n'est pas pour rien qu'on m'a surnommée
+Bouche-close. Vous voudriez bien
+savoir ce qu'il y a, mes petits amis;
+mais vous ne saurez rien, c'est moi qui
+vous le dis.</p>
+
+<p>&mdash;On ne saura rien parce qu'il n'y
+a rien, dit une voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous croyez qu'il n'y a rien
+vous autres? Et pourquoi donc le
+vieux <i>Sans-Souci</i> aurait-il?... Mais je ne
+veux rien dire, pour vous faire enrager.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! s'il y avait quelque chose,
+reprit une autre, est-ce que vous ne
+l'auriez pas tambouriné depuis longtemps
+aux quatre coins de la ville?</p>
+
+<p>&mdash;Tambouriné! vieille folle? c'est
+vous qu'on tambourine tous les jours
+depuis soixante ans! Ah! je tambourine
+les secrets! Eh bien! vous ne saurez
+pas celui-là, vous ne le saurez
+jamais, c'est-à-dire... vous ne le saurez
+pas avant le temps. N'empêche que Bernard
+est un fameux gaillard et un joli
+garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà du nouveau! cria la vieille
+qui avait parlé de tambouriner. Elle va
+nous faire l'éloge de son Bernard. Un
+joli garçon, n'est-ce pas, un va-nu-pieds
+qui n'a jamais su gagner dix sous!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Bernard! un va-nu-pieds!
+Eh bien! quand je lâcherai mon coq,
+gardez vos poules, mes amies, je ne
+vous dis que ça.</p>
+
+<p>&mdash;Un fameux coq! ce Bernard! Ne
+dirait-on pas que les filles vont courir
+après lui?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! et quand on le dirait,
+sais-tu qu'il y en a plus d'une qui!...
+Mais je ne veux rien dire, j'en dirais
+trop. Et après tout, ce n'est pas sa
+faute, à cette pauvre fille!...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle pauvre fille? dit une des
+curieuses. Quelle est l'abandonnée du
+ciel qui voudrait d'un vilain singe
+comme ton Bernard?</p>
+
+<p>&mdash;L'abandonnée du ciel! Apprends,
+dévergondée, que tu serais encore bien
+heureuse d'être cette abandonnée du
+ciel, et si Bernard avait voulu.... Demande
+plutôt à....</p>
+
+<p>&mdash;A qui, mère Bernard?</p>
+
+<p>&mdash;A mon bonnet, bavarde! Tu
+voudrais bien savoir ce que je ne veux
+pas te dire; mais ce n'est ni moi, ni
+Bernard, ni le vieux <i>Sans-Souci</i>, qui....</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux <i>Sans-Souci</i>! cria l'autre,
+c'est donc Rose-d'Amour, Rose la vertueuse,
+Rose la rusée, Rose la renchérie,
+Rose qui fait la fière en public avec
+les garçons?</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui te parle de Rose-d'Amour,
+langue du diable, langue pestiférée?</p>
+
+<p>&mdash;Bon! la vieille se fâche; mais
+c'est toi qui nous as parlé du vieux
+<i>Sans-Souci</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, dit une autre, que
+Rose pâlit tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;Rose maigrit, Rose se dessèche,
+Rose dépérit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est faux, dit la première qui
+avait parlé, Rose-d'Amour ne maigrit
+pas; au contraire, elle engraisse. Rose-d'Amour
+était en fleurs ce printemps,
+elle donnera des fruits cet hiver.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous allez devenir
+grand'mère, mère Bernard?»</p>
+
+<p>La pauvre femme vit bien alors
+qu'elle avait trop parlé. Le plaisir de
+vanter son fils lui avait fait dire ce
+malheureux secret. Dès le lendemain,
+ce fut l'histoire de tout le quartier.
+Quand j'entrai dans l'atelier, le contre-maître
+vint me prendre le menton en
+riant. Mes camarades se moquèrent de
+moi; ce fut une risée générale. Le soir,
+on se mit en haie pour me voir passer.
+Ah! madame, les femmes sont si dures
+les unes pour les autres!</p>
+
+<p>Cependant je n'osai rien dire, de
+peur que mon père ne se fît quelque
+querelle avec les voisins. Heureusement
+le pauvre homme, tout occupé de son
+propre chagrin, ne s'aperçut pas des
+affronts qu'on me faisait. Il allait de
+bonne heure à son travail, il revenait à
+la nuit close; pour éviter tous les
+regards, il se coulait le long des murs,
+il faisait des détours et rentrait à la
+maison en suivant des sentiers de
+chèvre. Nous ne nous parlions plus. Je
+préparais la soupe comme à l'ordinaire;
+il prenait son écuelle, s'enfonçait
+dans le coin de la cheminée et
+mangeait sans lever les yeux. Quand il
+avait fini il allait s'asseoir sur le rocher,
+mais seul, car je n'osais plus lui tenir
+compagnie; il demeurait là une heure
+ou deux, à réfléchir, rentrait et se couchait.
+A peine si je lui disais d'une voix
+tremblante:</p>
+
+<p>«Bonsoir, père.»</p>
+
+<p>Il me répondait:</p>
+
+<p>«Bonsoir.»</p>
+
+<p>Et se retournait du côté de la muraille.
+J'allais alors dans ma chambre,
+et je passais la moitié de la nuit à pleurer.</p>
+
+<p>Voilà, madame, comment je passai
+la moitié de l'année. Enfin, j'accouchai
+d'une fille avec des douleurs terribles.
+Mon père avait fait venir la sage-femme
+et attendait, dans la chambre à côté de
+la mienne, que je fusse délivrée. Quand
+ma petite fille fut née, il la prit dans
+ses bras, l'enveloppa lui-même dans les
+langes et la mit dans le berceau; puis
+il entra pour me voir, et me demanda
+si j'avais besoin de quelque chose.</p>
+
+<p>«Je n'ai besoin de rien, lui dis-je,
+que de ton pardon.»</p>
+
+<p>Il se détourna sans répondre, et
+sortit en s'essuyant les yeux. Le pauvre
+homme était, je crois, mille fois plus
+malheureux que moi. Il m'aimait tant,
+et il me voyait si malheureuse! Mais il
+craignait de me donner la moindre
+marque d'amitié.</p>
+
+<p>Quand je pus me lever, je lui demandai
+bien humblement la permission de
+nourrir moi-même mon enfant. Je craignais
+qu'il ne voulût pas la voir.</p>
+
+<p>«Il est bien tard, dit-il, pour me demander
+cette permission-là; mais la
+pauvre enfant est innocente. Garde-la.»</p>
+
+<p>Ce fut sa seule parole; mais je le voyais
+me regarder souvent quand il pensait
+n'être pas vu, et s'attendrir sur mon
+sort. Il allait chercher lui-même ou
+acheter tout ce dont j'avais besoin, et
+quand je voulais le remercier, il répondait
+brusquement:</p>
+
+<p>«C'est pour l'enfant.»</p>
+
+<p>Quand il fut question du baptême, je
+voulus encore lui demander conseil.</p>
+
+<p>«Appelle-la comme tu voudras,»
+dit-il.</p>
+
+<p>Je l'appelai Bernardine en souvenir
+de son père; mais comme ce nom faisait
+mal au vieux <i>Sans-Souci</i>, je changeais,
+quand il était là, ce nom pour
+celui de ma mère, qui s'appelait Jeanne.</p>
+
+<p>Petit à petit, nous reprîmes notre vie
+ordinaire. Je nourrissais mon enfant,
+et comme je savais coudre, je gagnais
+encore quelque argent à demeurer dans
+la maison. Le père et la mère de Bernard
+venaient nous voir souvent, et
+nous parlions ensemble de Bernard, du
+moins quand mon père n'y était pas, car
+la première fois qu'on en parla devant
+lui il se leva, sortit, et ne voulut pas
+rentrer de toute la soirée.</p>
+
+<p>Il faut vous dire, madame, que ma
+pauvre Bernardine était jolie comme un
+ange, avec de beaux cheveux blonds
+frisés, de petites dents blanches comme
+du lait, et des lèvres comme on n'en fait
+plus. Dès l'âge de huit mois elle commença
+à marcher, et à neuf mois elle
+disait papa et maman, comme une personne
+naturelle.</p>
+
+<p>Le vieux <i>Sans-Souci</i>, malgré tout son
+chagrin, ne tarda pas à l'aimer plus que
+moi-même. Il la prenait dans ses bras,
+il lui riait, il lui chantait des chansons
+comme on en fait aux petits enfants:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">Do, do,</p>
+<p>L'enfant do.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Il la berçait dans ses bras, il la portait
+dans le jardin, il la mettait à cheval sur
+son cou, la promenait et la faisait sauter
+et danser. Quand elle eut un an, il
+finit par ne pouvoir plus s'en séparer.
+Vous jugez si j'étais contente et si j'espérais
+de me réconcilier avec lui.</p>
+
+<p>Il m'arriva bientôt un autre bonheur.</p>
+
+<p>Depuis que j'avais sevré mon enfant,
+j'étais retournée à l'atelier, où l'on finissait
+par s'accoutumer à moi. Le contre-maître
+seul essayait encore de prendre
+avec moi un air familier, mais je me
+tenais toujours aussi loin que je pouvais,
+et même un jour, comme il voulut
+m'embrasser de force pendant que
+mes camarades riaient, je le menaçai de
+tout dire à mon père.</p>
+
+<p>«Est-ce que tu crois que je le crains
+ton père?» dit-il en grognant et grondant
+comme un dogue.</p>
+
+<p>Mais il n'osa plus y revenir, et je
+vécus tranquille pendant quelque temps.</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Un soir, la mère de Bernard entra
+chez nous avec son mari. Elle tenait à
+la main une grande lettre ouverte qui
+me fit battre le coeur dès que je l'aperçus.</p>
+
+<p>«Eh bien! Rose-d'Amour, dit-elle en
+m'embrassant, voici des nouvelles de
+Bernard. Il n'est pas mort, il n'est pas
+estropié: il est vainqueur du sultan de
+Maroc; il a les galons de caporal; il a
+pris la <i>tante</i> du sultan. Ah! pour ça,
+je ne n'y comprends rien. Que veut-il
+faire de la tante du Sultan? Il valait
+bien mieux prendre son neveu; mais il
+paraît qu'il courait à bride abattue et
+que Bernard, qui était à pied et qui
+portait son sac et son fusil, n'a pas pu
+le rattraper. C'est égal, c'est bien
+drôle de laisser là sa tante. Pourquoi
+l'avait-il menée à la bataille?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit le vieux Bernard,
+donne-moi la lettre pour que je la lise,
+car tu nous la racontes si bien que je
+n'y comprends plus rien.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que tu comprends,
+vieux fou? Tu ne sais pas seulement
+faire cuire ta soupe, et si tu fermais
+les yeux tu ne saurais pas la manger.
+Écoute-moi cette lettre, Rose, et tu verras
+les belles choses qu'il dit pour toi
+et pour moi.»</p>
+
+<p>En même temps, elle commença sa
+lecture. Tenez, madame, voici la lettre:</p>
+
+
+<p>«Isly.... 1845.</p>
+
+
+<p>«Ma chère mère,</p>
+
+<p>«La présente est pour vous dire que
+je me porte bien et que je souhaite que
+la présente vous trouve dans le même
+état qu'elle me quitte, c'est-à-dire
+joyeuse et bien portante, ainsi que mon
+père, le vieux Sans-Souci et ma petite
+Rose-d'Amour, et mes parents, et mes
+amis, et toutes mes connaissances.</p>
+
+<p>«Subséquemment, je viens d'être
+fait caporal avec des galons dont auxquels
+je me suis fait sensiblement hommage
+pour la circonstance de ce que
+les Morocains sont venus nous attaquer
+pendant que nous mangions la soupe,
+ce qui m'a dérangé notoirement, vu
+qu'il est sensible qu'on ne peut manger
+la soupe et faire le coup de feu avec
+commodité, et qu'il faut choisir substantiellement
+entre la soupe et l'étrillement
+du moricaud, dont j'ai choisi
+l'étrillement, dans l'espérance de manger
+plutôt ma soupe et plus tranquillement,
+ce qui n'a pas manqué.</p>
+
+<p>«Insensiblement le sultan de Maroc,
+qu'on appelle Raman, Karaman ou quelque
+chose de pareil, vu que dans son
+pays on est comme qui dirait aux galères
+et qu'on y rame à perpétuité, à
+cause du soleil qui est chaud comme
+braise et qui rend noirs comme charbon
+ceux qui ont la négligence de le regarder
+en face, ce pauvre sultan, que je
+dis, a eu l'imprudence de venir se frotter
+contre ma baïonnette, dont je lui ai
+montré la pointe avec l'intention de la
+lui mettre dans la poitrine comme dans
+un fourreau; mais que le moricaud,
+pénétrant mon dessein, m'a grossièrement
+montré le dos, comme s'il avait
+eu besoin d'un lavement; mais que je
+n'ai pas eu le temps d'obtempérer à son
+désir, vu qu'il était déjà loin et que
+ma baïonnette conséquemment n'a pas
+des ailes comme les oiseaux, et que,
+comme dit l'autre, ce n'est pas la peine
+de courir après la mauvaise compagnie,
+et que, s'il m'a fait une impolitesse en
+me tournant le dos, je puis bien lui
+pardonner diamétralement en long et
+en large, vu qu'il a fait le même affront
+au maréchal Bugeaud et à tous les officiers
+et sous-officiers du régiment, et
+que le sergent-major m'a dit qu'il
+aurait fait la même chose au grand
+Napoléon lui-même.</p>
+
+<p>«Itérativement et sans tarder, j'ai
+couru droit vers sa tente, qui était
+étendue sur six bâtons dorés et qui prenait
+l'air au soleil, et que moi et Dumanet
+nous l'avons emportée à nous deux
+sur nos épaules et qu'on a dit que nous
+aurions la croix, ou du moins que mon
+capitaine l'aurait, ce qui honore toute
+la compagnie et subséquemment le simple
+soldat, dont auquel du reste mon
+capitaine a bien voulu me dire que je
+serais mis à l'ordre du jour et que j'aurais
+les galons de caporal, ce qui m'a
+fait plaisir, vu que je sais que tu es
+glorieuse de ton fils et que tu seras bien
+aise d'apprendre qu'il est le brave des
+braves ou qu'il ne s'en faut de guère,
+mais qu'il t'aime toujours par-dessus
+toute chose, mère Bernard, excepté toutefois
+ma chère Rose-d'Amour que j'espère
+qui m'attendra toujours, et qui sera
+éternellement ma chérie.</p>
+
+<p>«Je compte que tu m'écriras bientôt
+pour me donner de tes nouvelles, et subséquemment
+de celles de mon père, de
+Rose-d'Amour et de toute la famille, et
+que tu me diras qui est-ce qui vit et qui
+est-ce qui meurt, et qui est-ce qui se
+marie, et je t'embrasse sur les deux yeux.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Ton fils honoré,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>«<span class="sc">Bernard</span>.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>«Dis à Rose-d'Amour que je voulais
+lui envoyer la tente du sultan, mais
+qu'on va l'embarquer pour la France et
+la donner au roi Louis-Philippe, qui
+pourra la montrer, s'il veut, à tous ces
+badauds de Parisiens. Dis-lui aussi que
+voici bientôt deux ans que je suis loin
+d'elle et que nous n'avons plus que cinq
+ans à attendre.»</p>
+
+<hr class="short">
+
+<p>Je ne sais pas, madame, ce que vous
+pensez de cette lettre, mais, pour moi,
+elle me fit un effet dont vous ne pouvez
+pas avoir d'idée. Tout ce que j'avais
+souffert, je l'oubliai en un instant. Je ne
+pensai plus qu'au bonheur de revoir
+Bernard, et, s'il faut le dire, ses galons
+de caporal me rendaient toute fière. Je
+pensai tout de suite qu'il avait gagné la
+bataille à lui tout seul, et que c'était
+une grande injustice de ne pas lui donner
+la croix et de ne pas mettre son nom
+dans tous les journaux; et j'enviai la
+mère de Bernard, qui pouvait s'en aller
+et montrer sa lettre dans tout le quartier
+et se faire honneur de son fils,
+comme j'aurais voulu me faire honneur
+de mon mari et du père de ma petite
+Bernardine.</p>
+
+<p>Mon père, qui avait tout entendu, et
+qui n'en faisait pas semblant, parut plus
+content qu'à l'ordinaire, et pendant
+quelques jours je fus presque heureuse.
+Hélas! madame, ce n'était qu'un moment
+de repos dans ma douleur, et ce
+que j'avais souffert n'était rien auprès
+de ce que j'avais à souffrir encore.</p>
+
+<p>Un soir, c'était pendant l'été, après
+souper, mon père tenait ma petite Bernardine
+dans ses bras et était assis sur
+un banc devant la porte. Il s'amusait à
+la faire sauter sur ses genoux et la faisait
+rire aux éclats, lorsqu'un homme
+qu'il connaissait vint à passer. C'était
+un mauvais ouvrier, méchant, querelleur,
+ivrogne, et qui avait eu quelque
+dispute avec mon père deux mois auparavant,
+je ne sais plus à quel sujet.</p>
+
+<p>Quand cet homme vit mon père ainsi
+occupé, comme il avait bu ce jour-là, il
+voulut l'insulter et lui dit:</p>
+
+<p>«Bonsoir, <i>Sans-Souci</i>, comment va
+ta petite bâtarde?»</p>
+
+<p>A ces mots, mon père, qui était
+l'homme le plus doux du monde et le
+plus ennemi des batailles, devint pâle
+comme un mort; il déposa Bernardine
+à terre, et saisissant l'homme aux cheveux,
+il le roula dans la poussière et
+l'accabla de coups de pied et de coups
+de poing.</p>
+
+<p>Les voisins voulurent l'arracher de
+ses mains, mais mon père y allait avec
+tant de rage qu'on ne put jamais délivrer
+l'autre; à peine si l'on parvint à le
+relever à demi, tout sanglant et la bouche
+écumante.</p>
+
+<p>Cependant, à force de frapper, mon
+père, fatigué, finit par lâcher prise. A
+ce moment, l'autre ayant ses deux mains
+libres, tira de sa poche un compas (c'était
+un charpentier comme mon père) et
+l'en frappa deux fois dans la poitrine.
+Mon père tomba aussitôt, et l'autre se
+sauva sans qu'on pût l'arrêter.</p>
+
+<p>Jugez, madame, quel spectacle pour
+moi qui voyais toute cette bataille commencée
+à cause de moi, et qui ne pouvais
+pas l'empêcher. Je me jetai sur mon
+père pour le relever; mais il était en
+tel état qu'il fallut le porter sur son lit.
+On appela le médecin, qui secoua la
+tête et dit qu'il n'avait pas deux heures
+à vivre.</p>
+
+<p>«Puisqu'il en est ainsi, dit mon père,
+sortez tous: je veux parler à ma fille.»</p>
+
+<p>Mes yeux se fondaient en eau. Je ne
+pouvais plus parler. Je m'avançai vers
+son lit.</p>
+
+<p>«Embrasse-moi, dit-il, ma chère
+enfant, et réconcilions-nous, puisque je
+vais mourir. Dieu me punit d'avoir été
+peut-être trop sévère avec toi, après
+avoir été trop négligent.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! père, tu me pardonnes!»</p>
+
+<p>Et je l'embrassai de toutes mes forces.</p>
+
+<p>«Je ne te pardonne pas, ma pauvre
+Rose, dit-il, c'est Dieu seul qui pardonne.
+Moi, je t'aime. Qu'est-ce que je pourrais
+te reprocher? Ne m'as-tu pas aimé,
+soigné, caressé? As-tu été ingrate ou
+méchante avec moi? Jamais. Et si tu as
+manqué à tes devoirs de femme, n'est-ce
+pas toi qui en as porté la peine? Va,
+je t'aime, et si je regrette quelque chose,
+c'est de te laisser seule et sans protection
+sur la terre, car tes soeurs, je le
+sais, sont tout occupées de leurs maris
+et de leurs enfants, comme il est naturel,
+et ne pourront jamais t'aider. Je ne
+puis plus rien pour toi que te donner
+cette maison. Je te la donne. Tes soeurs
+ont reçu leur dot. Toi, attends Bernard,
+puisqu'il le faut, et élève Bernardine
+mieux que je ne t'ai élevée. Je ne te
+demande pas de la rendre meilleure et
+plus douce que toi, car tu as toujours
+été bonne et soumise envers moi, ni
+plus laborieuse, car je ne t'ai jamais vu
+perdre une minute, mais de la surveiller
+mieux. Hélas! tu vois tous les malheurs
+qui naissent d'un moment d'oubli.
+Apporte-moi Bernardine.»</p>
+
+<p>Il la prit dans ses bras, la regarda un
+moment, l'embrassa, et me la rendit en
+disant:</p>
+
+<p>«C'est tout ton portrait; elle sera
+aussi jolie que toi.»</p>
+
+<p>Quelques moments après, le prêtre
+entra et resta seul pendant une demi-heure
+avec lui. Quand il fut sorti, je
+revins à mon tour, je pris la main de
+mon père; il fit un effort pour me sourire
+encore, et mourut.</p>
+
+<p>Je me trouvai seule sur la terre, avec
+Bernardine qu'il fallait protéger, quand
+j'avais moi-même si grand besoin de protection.</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Ce nouveau et terrible malheur, le
+plus grand de tous peut-être, qui venait
+de me frapper, aurait dû exciter la pitié
+de nos voisins; ce fut tout le contraire.
+Quand j'allai en pleurant, et la tête
+cachée dans le capuchon de ma mante,
+mener au cimetière le corps de mon
+pauvre père, j'entendis de tous côtés
+des cris contre moi.</p>
+
+<p>«La voilà, cette coquine qui a fait
+assassiner son père! La voilà, cette
+dévergondée! Si elle n'avait pas eu
+une si mauvaise conduite, le pauvre
+homme vivrait encore. Ah! c'était un
+digne homme, celui-là, et qui méritait
+bien de n'être pas le père d'une pareille
+effrontée!... Pauvre vieux Sans-Souci!
+il n'aurait pas donné une chiquenaude
+à un enfant ni fait de mal à une mouche,
+mais elle l'a tourmenté toute sa vie et
+n'a pas eu de repos qu'il ne fût tué. La
+misérable! comment ose-t-elle se montrer
+dans les rues? On devrait la poursuivre
+à coups de pierres?»</p>
+
+<p>Voilà, madame, les choses les plus
+douces qu'on disait de moi et que j'eus
+tout le temps d'entendre de notre maison
+à l'église et de l'église au cimetière.</p>
+
+<p>Quand le cercueil fut descendu dans
+la fosse, et quand les premières pelletées
+de terre eurent été jetées sur le
+corps les cris redoublèrent, et quelques-uns
+parlaient de me jeter dans la rivière.</p>
+
+<p>A ce moment-là, brisée par la fatigue,
+par la honte, par le désespoir, je
+me trouvai mal et je tombai sans connaissance
+dans le cimetière même. Personne,
+excepté le vieux Bernard, ne
+s'occupa de me relever; on cria même
+que c'était une comédie, que je cherchais
+à inspirer de la pitié aux assistants;
+et quand, ranimée par les soins
+du père Bernard, je pus sortir du cimetière
+et revenir à la maison, on me suivit
+dans la rue avec des huées.</p>
+
+<p>Enfin, madame, j'avais bu le calice
+jusqu'à la lie, et j'étais devenue comme
+insensible à tout. Au point où j'étais
+arrivée, je ne craignais ni n'espérais
+plus rien, et la mort même aurait été
+pour moi un bienfait.</p>
+
+<p>Quant je rentrai chez moi, le vieux
+Bernard me quitta. C'était un honnête
+homme, mais il craignait qu'on ne lui
+fit un mauvais parti, et il n'était pas de
+force ni d'humeur à me défendre seul
+contre tous. La mère Bernard, quoi
+qu'elle aimât beaucoup Bernardine, ne
+voulait pas non plus se compromettre
+pour moi, car on quitte volontiers ceux
+contre qui le monde aboie, et ce sont de
+solides amis ceux qui vous défendent
+quand vous êtes seul contre tous.</p>
+
+<p>Ce soir-là, quand je me vis seule au
+coin de mon feu, à cette place où mon
+père était encore assis la veille, je fus
+prise d'une telle envie de pleurer et d'un
+tel désespoir que j'eus un instant l'idée
+de me briser la tête contre les murs. Je
+pensais que j'étais seule au monde, que
+Bernard m'avait oubliée ou m'oublierait
+à coup sûr; que s'il ne m'oubliait pas,
+ses parents l'empêcheraient d'épouser
+une fille sans dot et déshonorée, qu'il
+me trouverait vieille et laide à son tour,
+qu'on lui ferait cent histoires de moi où
+je serais peinte comme une mauvaise
+fille, et qu'il faudrait qu'il m'aimât d'un
+amour sans pareil s'il pouvait résister à
+tous ces dégoûts. Enfin, mon coeur ne
+me fournissait que des sujets de chagrin,
+et si ce désespoir avait duré quelque
+temps, je crois que j'en serais devenue
+folle.</p>
+
+<p>Pendant que je réfléchissais ainsi, ma
+petite Bernardine, que j'avais mise dans
+son berceau et oubliée, s'écria:</p>
+
+<p>«Papa! papa!»</p>
+
+<p>A ce cri, qui me rappelait si cruellement
+ma perte, je me remis à pleurer
+et j'allais la prendre dans son berceau;
+mais l'enfant, effrayée sans doute de
+voir ma figure pâle et décomposée, détourna
+la tête et se mit à crier plus fort:</p>
+
+<p>«Papa! papa!»</p>
+
+<p>Je sentis alors que j'étais mère et
+qu'il n'était plus temps de se désespérer.</p>
+
+<p>«Papa est sorti, lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Il est sorti.... Va-t-il revenir bientôt?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il reviendra en été? dit l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon enfant, en été.»</p>
+
+<p>Ces deux mots la calmèrent. Il faut
+savoir que, lorsqu'elle demandait quelque
+chose qu'il m'était impossible de lui
+donner, j'avais l'habitude de lui promettre
+de le donner en été, et ce mot
+dont elle ne connaissait pas le sens lui
+faisait autant de plaisir que si j'avais
+fait sa volonté.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, Bernardine
+s'endormit dans mes bras, et je la plaçai
+sur son lit.</p>
+
+<p>Je demeurai enfermée chez moi pendant
+plusieurs jours sans voir personne
+car les parents mêmes de Bernard
+m'avaient abandonnée, et mes soeurs et
+mes beaux-frères ne voulaient plus me
+voir. Enfin, il fallut sortir et aller chercher
+de l'ouvrage à l'atelier.</p>
+
+<p>Aussitôt qu'on me vit paraître, ce ne
+fut qu'un cri contre moi. Toutes mes
+camarades se levèrent pour me chasser
+et déclarèrent qu'elles partiraient si je
+rentrais au milieu d'elles. Madame,
+j'étais si désespérée que je ne ressentis
+pas ce terrible affront comme j'aurais
+fait en toute autre circonstance; je
+m'assis sur une chaise en faisant signe
+que je ne pouvais plus me soutenir, ni
+parler, et que je priais qu'on eût pitié
+de moi.</p>
+
+<p>Mais le triste état où j'étais ne m'aurait
+pas sauvée de cette avanie si Matthieu
+le contre-maître n'avait pas pris
+mon parti.</p>
+
+<p>«Que lui voulez-vous, dit-il, à cette
+pauvre Rose-d'Amour? Elle a un enfant;
+eh bien! et vous, n'avez-vous pas fait
+tout ce qu'il faut faire pour en avoir
+aussi? Asseyez-vous et tenez-vous tranquilles,
+ou si quelqu'une de vous remue
+je la mets à la porte de l'atelier. Et vous
+Rose, allez à votre métier. C'est moi
+qui aurai soin de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura soin! il aura soin! dit
+tout bas en grondant l'une des plus
+furieuses. Est-ce qu'il va prendre la
+succession de Bernard?»</p>
+
+<p>Matthieu l'entendit et lui donna un
+grand coup de poing sur l'épaule.</p>
+
+<p>«Tais-toi, dit-il, ou je vais raconter
+tes histoires.»</p>
+
+<p>Cette menace fit taire tout le monde,
+mais on ne cessa par pour cela de me
+haïr et de me persécuter secrètement;
+cependant, c'était déjà beaucoup de pouvoir
+travailler et vivre.</p>
+
+<p>Vous êtes étonnée, madame, et vous
+croyez peut-être que j'avais affaire à de
+très-méchantes femmes. Pas du tout:
+elles n'étaient ni meilleures ni plus mauvaises
+que celles qu'on voit tous les jours
+dans la rue; mais elles me voyaient à
+terre et me frappaient sans réflexion,
+comme on fait toujours pour le plus
+faible, dans le grand monde aussi bien
+que dans le petit.</p>
+
+<p>Quand je revins chez moi, j'y trouvai
+la mère de Bernard, qui gardait ma
+petite fille pendant que j'étais à l'atelier.
+Elle fut bien contente d'apprendre que
+j'avais enfin trouvé de l'ouvrage.</p>
+
+<p>«Est-ce que tu vas vivre seule? me
+dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment voulez-vous que je
+vive? Mes soeurs ne veulent pas de moi.»</p>
+
+<p>Je vis qu'elle était tentée de m'offrir
+un logement dans sa maison, mais
+qu'elle n'osait me le proposer de peur de
+s'engager et d'engager Bernard. D'ailleurs,
+son mari pouvait le trouver mauvais:
+il avait été très fâché du bruit qui
+s'était fait et des paroles qu'il avait entendues
+le jour de l'enterrement de mon
+père; il ne voulait pas s'exposer à une
+seconde algarade. C'était un homme sage
+et voyez-vous, madame, les hommes de
+ce caractère n'aiment pas à s'exposer
+sans nécessité.</p>
+
+<p>Je vécus donc seule, ne sortant que
+pour aller le dimanche à la messe et tous
+les autres jours à l'atelier. Je commençai
+aussi à réfléchir et à écouter avec plus
+de soin les exhortations qu'on faisait en
+chaire tous les dimanches.</p>
+
+<p>Jusque-là j'avais entendu, sans les
+comprendre, les paroles de l'Évangile
+que lisait le curé dans sa chaire, ou plutôt,
+comme font les enfants, je marmottais
+des prières dont je n'avais jamais
+cherché le sens; mais quand je sentis
+que j'étais seule sur la terre, et que je
+ne pouvais attendre de consolation de
+personne, je commençai à réfléchir et à
+vouloir causer avec Dieu même, puisqu'on
+dit qu'il écoute également tout le
+monde, et qu'il n'est pas besoin d'être
+savant pour l'entretenir face à face.</p>
+
+<p>En récitant les premiers mots de la
+prière que je faisais soir et matin:
+«Notre Père qui êtes aux cieux,» je fus
+étonnée de n'avoir jamais pensé à ce que
+je commençai à me faire du ciel une idée
+que je n'avais jamais eue auparavant.</p>
+
+<p>Je me souvins que mon père, qui
+n'était pourtant pas un savant, m'avait
+souvent dit que le ciel était tout autre
+chose que ce qu'on se figure; que c'était
+une espace immense où roulaient des
+milliards d'étoiles, et que ces étoiles
+étaient un million de fois plus éloignées
+de nous que le soleil, et qu'elles étaient
+elles-mêmes des soleils, et qu'autour de
+chacun de ses soleils tournaient des
+quantités innombrables de mondes plus
+grands que la terre entière et la mer; et
+je fis réflexion que si notre soleil était si
+petit en comparaison de cet espace
+immense, et si petite notre terre en présence
+du soleil, et si petite ma ville en
+présence de la terre entière, et moi si
+petite dans cette ville même, ce n'était
+pas la peine de s'occuper de mes voisins,
+ni de leur haine, ni de leur mépris;
+que la vie ici-bas était assez courte pour
+qu'on pût eu oublier facilement et promptement
+toutes les douleurs; que si ce
+voisinage m'était insupportable, je pouvais
+me réfugier dans ma chambre et que
+mon âme trouverait aisément un abri
+dans ces pensées et dans ces espérances,
+qu'il n'était au pouvoir de personne de
+m'enlever.</p>
+
+<p>Je pensai aussi que cette vie éternelle
+dont nous parlait le curé n'était peut-être
+pas autre chose qu'une vie nouvelle dans
+un monde meilleur, où je pourrais aisément
+trouver une place si je remplissais
+tous mes devoirs sur la terre; je
+pensai aussi avec joie que si j'avais commis
+une grande et inexcusable faute,
+je l'avais très cruellement expiée; que
+le départ de Bernard, la mort de mon
+père, la haine et le mépris de mes voisins
+étaient des châtiments dont la justice
+divine pouvait se contenter, et que
+s'il m'arrivait de quitter cette vie avant
+le retour de Bernard, je pouvais espérer,
+ne m'étant pas révoltée contre ma destinée,
+qu'elle cesserait de me poursuivre
+dans un autre monde, et que je
+pourrais rejoindre mon père et vivre
+heureuse à mon tour.</p>
+
+<p>Ces réflexions, que je vous dis bien,
+mal, et que je ne fis pas en un jour,
+commencèrent à rendre mon esprit plus
+tranquille. Je ne craignais plus comme
+auparavant de tomber dans un affreux
+désespoir; ou plutôt, comme j'étais
+étendue toute meurtrie au fond du précipice,
+je ne craignais plus aucune chute
+ni aucune meurtrissure. Cependant mes
+épreuves n'étaient pas terminées.</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>Le meurtrier de mon père ayant été
+arrêté, fut jugé deux mois après à la cour
+d'assises. Je fus forcée, comme témoin,
+d'assister au jugement. Nouvelle douleur,
+qui recommençait l'ancienne.</p>
+
+<p>Ah! madame, si vous saviez dans
+quels termes les magistrats me parlèrent,
+comme on me fit entendre, en
+m'interrogeant, que j'étais une fille perdue,
+comme tous les témoins déclarèrent
+que j'avais une réputation déplorable,
+comme le procureur du roi me
+renvoya à ma place d'un air de mépris
+en relevant la manche de sa robe,
+comme on rejeta sur moi tous les torts
+de la querelle, comme l'avocat de celui
+qui avait tué mon père fit l'éloge de
+son client, comme il assura que mon
+pauvre père, le vieux <i>Sans-Souci</i>, était
+un homme sans moeurs, un vagabond,
+mal famé; que sais-je encore (hélas!
+pauvre père! un si bon ouvrier, si laborieux
+et si doux! et c'est moi qui lui
+attirais toutes ces injures!)? comme il
+ajouta que son client avait donné une
+marque d'intérêt et d'amitié à mon
+père en lui demandant des nouvelles de
+sa petite-fille; comment mon père, qui
+était toujours (à son dire) ivrogne et
+furieux, avait répondu par des injures
+et des coups à cette marque d'amitié;
+comme il avait voulu assommer le
+client, pris en traître (en traître!) et forcé
+de se défendre, avait résisté de son
+mieux; comment un compas s'était
+trouvé dans sa poche: comment mon
+père avait voulu le prendre et l'en frapper;
+comment l'autre s'était débattu et
+mon père s'était enferré, ce qu'on pouvait
+appeler «une justice de la divine
+Providence.».</p>
+
+<p>Enfin, madame, il parla tant et si
+bien; il leva si souvent les bras vers le
+ciel et les fit retomber sur la barre, il
+invoqua les présents et les absents, et
+il dit de si belles choses de son client et
+de si laides de mon père et de moi, que
+l'assassin fut acquitté et que le peuple
+le reconduisit en poussant des cris et en
+applaudissant à la sentence; et moi,
+pour échapper aux coups de pierres et
+aux huées, j'attendis la nuit, je traversai
+la ville en courant, et m'enfermai
+chez moi en grande peur d'être poursuivie.
+C'est la justice des hommes.</p>
+
+<p>Quand je rentrai, ma petite Bernardine
+me tendit les bras en riant; je la
+pris à mon cou, je la serrai de toutes
+mes forces sur ma poitrine, comme si
+l'on avait voulu me l'arracher, et je me
+sentis consolée. Après tout, grâce à mon
+travail et au petit jardin que mon père
+m'avait laissé, je n'avais ni froid ni
+faim, et je pouvais vivre en paix, entre
+ma famille et Dieu. Combien de malheureux
+voudraient pouvoir en dire
+autant!</p>
+
+<p>Cependant je comptais les jours, les
+mois et les années qui me séparaient
+encore de Bernard. Lui seul me restait
+sur la terre; mais s'il venait à m'abandonner,
+je me sentais tout à fait découragée,
+car les réflexions pieuses et la
+confiance en Dieu pouvaient bien m'adoucir
+l'amertume de la vie, mais non
+pas me la rendre précieuse et me la
+faire aimer. L'amour seul pouvait faire
+ce miracle.</p>
+
+<p>Une chose surtout, quand j'étais
+seule, m'inquiétait cruellement. Pourquoi
+ne m'écrivait-il pas? Il est vrai
+que je ne savais pas l'écriture (c'est un
+de nos grands malheurs à nous, pauvres
+ouvrières), mais la mère Bernard aurait
+dû me lire ses lettres.</p>
+
+<p>Quand je l'interrogeais, elle répondait
+toujours:</p>
+
+<p>«Bernard va bien, il sera sergent un
+de ces jours. Son capitaine est très-content.
+S'il veut être officier, il le sera, et
+même colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Colonel!»</p>
+
+<p>A vous dire le vrai, madame, je ne
+sais pas trop ce que c'est qu'un colonel;
+mais j'ai toujours entendu dire qu'il
+faut être si riche et si grand seigneur
+pour en porter les épaulettes, que j'avais
+peine à croire que Bernard pût
+être colonel, et cependant, en y pensant
+bien, je trouvais que personne n'en pouvait
+être plus digne.</p>
+
+<p>J'ai su depuis que la mère de Bernard
+ne me disait pas tout. Son fils m'avait
+écrit, mais en mettant sa lettre dans
+celle de sa mère, parce qu'il désirait que
+sa mère me la lût tout haut elle-même,
+et aussi parce qu'il avait peur que mon
+pauvre père (le vieux Sans-Souci), dont
+il ignorait la mort, ne voulût l'intercepter;
+en quoi il se trompait des deux
+côtés, car mon père me laissait toute
+liberté, et la mère de Bernard, qui commençait
+à se dégoûter de moi à cause
+de tout le bruit qu'on avait fait, et qui
+rêvait de voir son fils officier, et qui
+aurait voulu lui faire épouser la fille
+d'un notaire, garda soigneusement toutes
+les lettres sans m'en dire un seul mot.</p>
+
+<p>Enfin, j'étais arrivée à l'âge de vingt-deux
+ans; Bernard n'avait plus que deux
+ans de service à faire, et je commençais
+à espérer la fin de mes peines, lorsqu'un
+soir le contre-maître Matthieu, qui n'avait
+jamais cessé de me faire la cour
+mais que j'avais tenu à distance, s'avisa
+de me demander un rendez-vous.</p>
+
+<p>Il faut vous dire que sa femme était
+morte depuis deux mois, et qu'avantageux
+comme il l'était, il avait toujours
+cru qu'il n'y avait que cet obstacle entre
+nous. Je le priai de me laisser tranquille.</p>
+
+<p>«Écoute, dit-il, il faut que tu aies un
+amoureux caché, car de vivre ainsi seule
+et d'attendre quelqu'un qui ne viendra
+jamais, ce n'est pas naturel.»</p>
+
+<p>Je haussai les épaules sans répondre,
+et je rentrai chez moi.</p>
+
+<p>Il était à peu près dix heures du soir;
+Bernardine était déjà couchée et j'allais
+me coucher moi-même, lorsque j'entendis
+qu'on frappait à la vitre deux coups
+légers. Je n'eus pas grand peur d'abord,
+car il n'y avait rien à prendre chez moi,
+et la mère de Bernard venait quelquefois
+chez moi le soir et frappait de la même
+manière pour se faire entendre.</p>
+
+<p>Je me levais donc et j'ouvris la fenêtre
+sans défiance.</p>
+
+<p>«Est-ce vous, mère?»</p>
+
+<p>Pour toute réponse, un homme sauta
+dans la chambre qui était au rez-de-chaussée
+et au niveau de la rue. Aussitôt
+je poussai un cri.</p>
+
+<p>«Tais-toi, dit-il. C'est moi, Matthieu.
+Ne me reconnais-tu pas?»</p>
+
+<p>Je reculai, moitié de frayeur, moitié
+de colère:</p>
+
+<p>«Je ne vous connais pas. Que me
+voulez-vous? Sortez, ou j'appelle.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de bruit, Rose. On viendrait,
+on me trouverait ici, et l'on croirait que
+tu m'as fait venir. Expliquons-nous
+tranquillement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas m'expliquer, lui
+dis-je avec force. Sortez d'ici!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, tu fais la méchante; tu as
+tort. Je t'aime, tu le sais bien. Tu es seule,
+je suis seul aussi, car mes enfants ne
+comptent pas. Nous pouvons vivre ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en, Matthieu, ou je crie: Au
+feu!»</p>
+
+<p>A ces mots, il saute tout à coup sur
+moi et veut me fermer la bouche. Mais
+je me dégage à la faveur de l'obscurité;
+je saisis une chaise, et la jette dans ses
+jambes. Il tombe, j'ouvre la porte, et je
+me mets à courir comme une folle dans
+la rue.</p>
+
+<p>Dès qu'il vit que je m'étais échappée, il
+sortit lui-même, et pour éviter d'être rencontré,
+il descendit à travers les jardins
+qui vont de ce côté-là jusqu'à la rivière.</p>
+
+<p>Quand je vis qu'il était parti, je rentrai
+moi-même toute tremblante dans la
+maison, je fermai soigneusement la porte
+et la fenêtre, je mis un bâton à côté de
+mon lit pour me défendre si j'étais attaquée
+la nuit, et je dormis assez tranquillement
+jusqu'au lendemain.</p>
+
+<p>Je ne parlai de cette aventure à personne,
+et on ne l'aurait pas connue si un
+voisin qui par hasard était dans son
+jardin, n'avait aperçu au clair de lune
+Matthieu qui fuyait du côté de la rivière.
+Il le reconnut sur-le-champ, et n'eut
+rien de plus pressé que d'en parler le
+lendemain à tout le quartier.</p>
+
+<p>Ce fut une rumeur générale. Si le feu
+avait pris à trois maisons à la fois, on
+n'en aurait pas fait plus de bruit.</p>
+
+<p>On fit d'abord raconter au voisin tout
+ce qu'il avait vu.</p>
+
+<p>«A quelle heure?</p>
+
+<p>&mdash;A dix heures.</p>
+
+<p>&mdash;C'était Matthieu? L'avez-vous bien
+reconnu?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! si je l'ai reconnu! il a
+laissé sa casquette dans mon jardin.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'où venait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour cela, je n'en sais rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, moi, dit une femme. Il
+venait de chez Rose-d'Amour.»</p>
+
+<p>A ce nom, tout le monde se mit à crier:</p>
+
+<p>«En voilà une gaillarde, une effrontée!
+Rien ne pourra donc la corriger?
+Comment! elle va débaucher les pères
+de famille, maintenant!</p>
+
+<p>&mdash;Faites attention à ce que je vous
+dis, ajouta une de mes camarades d'atelier,
+il y aura encore quelqu'un de tué
+pour cette malheureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas étonnant, dit une
+vieille femme. Les hommes n'aiment
+que ces créatures-là?»</p>
+
+<p>Et cette fois encore, on rejeta sur moi
+tous les torts. C'était moi qui avais
+encouragé Matthieu. Du vivant de sa
+femme, je l'avais reçu chez moi tous les
+soirs. Quelqu'un dit qu'il l'avait vu sortir
+de ma maison à trois heures du
+matin. On plaignit la pauvre défunte,
+on assura qu'elle était morte du chagrin
+de voir la mauvaise conduite de son
+mari; enfin tout ce qu'on avait dit contre
+moi depuis le départ de Bernard se
+réveilla de nouveau, et cette fois je n'avais
+plus d'appui nulle part. Mon père
+était mort, mon pauvre père, le seul
+être qui m'eût protégée!</p>
+
+<p>Il faut vous dire que j'avais encore,
+sans le savoir, un nouveau sujet de tristesse.</p>
+
+<p>Quand je vis que Bernard ne m'écrivait
+pas et que sa mère ne me parlait
+plus de lui que rarement, de loin en
+loin, j'avais résolu d'apprendre à lire et
+à écrire, et d'écrire mes lettres moi-même,
+car excepté le catéchisme, qu'on
+m'avait fait apprendre pour la première
+communion, je ne savais absolument
+rien de ce qu'on enseigne dans les écoles.</p>
+
+<p>Mais en même temps j'étais fort
+embarrassée d'apprendre, car d'abord,
+madame, je n'avais pas la tête bien organisée
+pour les livres. Cela vient un peu
+de naissance, comme vous savez, et mon
+père, mes soeurs et moi nous avions la
+tête si dure qu'il avait fallu renoncer
+à nous apprendre à lire.</p>
+
+<p>Cependant, comme je veux fermement
+ce que je veux, je m'en allai trouver
+un pauvre garçon qu'on appelait
+Jean-Paul, qui était sans famille, sans
+parents connus, et sorti, je crois, de
+l'hospice de Lyon. Ce pauvre Jean-Paul,
+qui était boiteux et marqué de la petite
+vérole, mais doux comme un mouton
+et aimé de tout le monde à cause de sa
+bonté, faisait le soir, après souper, une
+école de lecture et d'écriture à sept ou
+huit filles de mon âge qui n'avaient pas
+appris à lire mieux que moi, et qui en
+sentaient trop tard la nécessité.</p>
+
+<p>Comme il était garçon tailleur et vivait
+de son aiguille, sans être riche, il
+faisait son école gratis et ne se faisait
+pas prier pour écrire les lettres de son
+quartier. J'allai lui demander de me recevoir
+parmi ses élèves.</p>
+
+<p>Le pauvre garçon me regarda en souriant,
+suivant sa manière, et me dit:</p>
+
+<p>«Tu es bien grande, Rose-d'Amour,
+pour apprendre l'écriture à ton âge.
+Est-ce que tu veux écrire à ton colonel?</p>
+
+<p>&mdash;Justement. C'est à mon colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Au colonel Bernard?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, au colonel Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! viens quand tu voudras.»</p>
+
+<p>J'y allai le soir même, et je commençai
+à travailler si durement et avec tant
+d'application à faire des barres, des <i>a</i>,
+des <i>o</i>, des <i>i</i>, des <i>u</i>, des majuscules, des
+minuscules, de la ronde, de l'anglaise,
+de la bâtarde et de la coulée, que j'en
+étais bien souvent plus fatiguée que de
+bêcher la terre, tant la plume est un
+outil pesant pour celui qui n'en a pas
+l'habitude.</p>
+
+<p>Enfin je commençai à écrire des lettres
+grandes d'un pouce, puis d'un demi-pouce,
+d'un quart de pouce, et finalement
+de grandeur naturelle, et quoique
+je n'aie jamais été grande écrivassière,
+je puis maintenant me faire lire et lire
+les autres.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Jean-Paul pensait
+à tout autre chose. Un soir, comme je
+m'en allais après la leçon, il me retint
+par le bras, et me fit signe qu'il avait
+quelque secret à me dire. Moi, toujours
+simple et bien éloignée de croire qu'on
+pût s'occuper de moi, je restai et je
+m'assis.</p>
+
+<p>Jean-Paul ferma la porte et s'assit en
+face de moi.</p>
+
+<p>«Rose-d'Amour, la bien nommée,
+dit-il, comment me trouves-tu?»</p>
+
+<p>Je crus qu'il voulait rire.</p>
+
+<p>«Très joli garçon,» lui dis-je.</p>
+
+<p>Il secoua la tête.</p>
+
+<p>«Non, non, ce n'est pas cela que je
+te demande, Rose. Parle-moi sérieusement,
+et regarde-moi bien... Écoute, j'ai
+vingt-six ans, cent francs d'économies
+et le mobilier que voilà; je t'aime à la
+folie. Veux-tu m'aimer?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu vas m'insulter, Jean-Paul?»
+lui dis-je d'un air triste.</p>
+
+<p>Je me sentais venir les larmes aux
+yeux.</p>
+
+<p>«T'insulter? moi! Rose-d'Amour!
+moi, t'insulter! As-tu pu le croire? Je
+te demande si tu veux te marier avec
+moi?»</p>
+
+<p>Je lui tendis la main. Il la baisa et la
+serra dans les siennes.</p>
+
+<p>«Eh bien, tu acceptes? dit-il. En
+ce cas, la noce se fera dans quinze
+jours.</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne se fera pas. Tu ne m'as pas
+comprise, mon bon Jean-Paul. Elle ne
+se fera jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, je le sais, tu aimes Bernard;
+mais pense-t-il encore à toi, et
+reviendra-t-il jamais?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il revienne ou non, je l'aime,
+et j'ai promis de l'attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, tu ne l'aimes pas, s'écria-t-il.
+Écoute-moi, Rose, je sais ce qui
+t'arrête. C'est ta fille. Eh bien! je la
+reconnaîtrai. On se moquera de moi,
+mais je me moquerai des autres à mon
+tour. Je t'aime et je serai heureux. Je
+n'ai pas de parents, pas de famille, je
+suis un enfant trouvé, je ne dois compte
+de rien à personne, et je t'aime. Ne me
+dis pas que tu ne m'aimes pas aujourd'hui:
+je le sais et je te le pardonne;
+mais tu m'aimeras un jour. Tu es si
+bonne! car je te vois depuis cinq ans,
+Rose, et je n'ai pas cru un seul mot de
+ce qu'on a dit de toi. Je ne le croirais
+pas quand je l'aurais vu de mes deux
+yeux. Tu es seule, sans amis, sans fortune,
+sans mari, sans amant. Je suis
+seul comme toi, et personne ne m'aime;
+appuyons-nous l'un sur l'autre, aimons-nous
+et marions-nous. Va, je ne serai
+pas jaloux de Bernard. Je te prends
+telle que tu es, et je t'aime mieux qu'aucune
+créature, car tu es la meilleure fille
+du quartier; et quoiqu'on t'ait fait bien
+du mal, tu n'as jamais cherché à te venger:
+et la vengeance aurait été pourtant
+bien facile. Ce qu'il me faut, c'est une
+bonne femme, douce et laborieuse, et
+soigneuse, et je sais que tu le seras, car
+tu l'es déjà. Dis un mot, Rose, et tu
+feras mon bonheur et peut-être le tien.</p>
+
+<p>Je ne puis vous dire, madame, combien
+je fus touchée des paroles de ce
+pauvre garçon: je sentais bien qu'il
+disait vrai et qu'il m'aimait tendrement;
+mais moi je ne l'aimais pas, et surtout
+j'avais dans le coeur un trop tendre
+souvenir de Bernard.</p>
+
+<p>Comme il vit que je ne répondais
+rien, il me crut ébranlée et voulut continuer.
+Ses yeux bleus, qui étaient
+pleins de douceur, m'imploraient encore
+mieux que ses discours; mais, d'un
+mot, je lui fermai la bouche.</p>
+
+<p>«Adieu, Jean-Paul. Je te remercie,
+et tu seras toujours pour moi un ami,
+le meilleur et le plus sûr après Bernard;
+mais ce mariage est impossible, et je
+ne remettrai plus les pieds dans cette
+maison.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu ne me permettras pas d'aller
+te voir?</p>
+
+<p>&mdash;Non, car tu ne pourrais pas t'empêcher
+de me parler de ce que je ne
+veux plus entendre. Devant Dieu, je
+suis la femme de Bernard, et je ne dois
+entendre de personne un mot d'amour.</p>
+
+<p>A ces mots, je sortis et refermai la
+porte. Il n'essaya pas de me retenir,
+tant il était consterné.</p>
+
+<br><br><br>
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Quand on connut l'aventure de Matthieu,
+le père et la mère Bernard, qui
+avaient été jusqu'alors assez bien disposés
+pour moi, ne purent pas s'empêcher
+de croire qu'il fallait que j'eusse fait de
+grandes avances à ce misérable, pour
+qu'il osât entrer chez moi par la fenêtre
+à dix heures du soir. Quand chacun eut
+dit son mot et raconté son histoire, le
+père Bernard hocha la tête et dit à sa
+femme:</p>
+
+<p>«Rose-d'Amour ne sera pas notre fille.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une dévergondée, dit la mère.
+On m'assurait encore ce matin qu'elle
+recevait trois ou quatre jeunes gens toutes
+les nuits et, de plus, monsieur l'adjoint
+au maire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle reçoive qui elle voudra,
+dit le père, j'empêcherai bien Bernard
+de l'épouser.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, dit la mère. Mais
+qui aurait cru cela de cette petite fille
+que nous avons tenue sur nos genoux,
+qui était si sage et si douce, étant enfant!
+Il faut que Dieu l'ai abandonnée.</p>
+
+<p>Le lendemain, sans perdre de temps,
+la mère Bernard vint chez moi pour
+m'annoncer cette nouvelle. Quoique je
+connusse déjà par mes camarades d'atelier
+tous les bruits qui avaient couru,
+j'étais loin de m'attendre à ce dernier
+coup.</p>
+
+<p>Je ne vous raconterai pas son discours.
+Je ne l'entendis pas tout entier. Aux premiers
+mots, je compris tout, et je reçus
+comme un coup de massue sur la
+tête.</p>
+
+<p>«Ah! mère, lui dis-je, est-ce vous qui
+devriez me dire une chose pareille!»</p>
+
+<p>Et je me mis à fondre en larmes.</p>
+
+<p>«Écoute, mon enfant, répondit-elle,
+mets-toi à ma place. Tu ne penses qu'à
+toi; moi, je pense à mon Bernard, et je
+ne serais pas bien aise qu'il fût le mari
+d'une coureuse. Je veux croire que tu
+n'as rien fait de mal, et que tu n'attirais
+chez toi ce Matthieu et tous les autres
+que pour chanter les psaumes avec eux
+et dire les litanies de la sainte Vierge;
+mais...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai attiré Matthieu? moi!</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je répète ce qui se dit. Ils
+sont là plus de trente qui ont vu les gens
+entrer chez toi à toutes heures de la
+nuit, ou en sortir. Il faut bien croire de
+pareils témoins. Et après tout....</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, lui dis-je en me levant,
+car je me sentais indignée, vous pouvez
+dire à Bernard ce qu'il vous plaira, mais
+vous êtes chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, c'est bon, on s'en va.
+Ne vas-tu pas faire la princesse parce
+que tu t'es mise dans ton tort? Je ne te
+dit pas: au revoir, ma petite.»</p>
+
+<p>Je la laissai partir et ne cherchai pas
+à la retenir; puis je repris ma vie accoutumée,
+et je retournai à l'atelier, malgré
+les cris d'indignation des voisins, qui
+disaient que je m'entendais avec Matthieu.</p>
+
+<p>Le méchant homme lui-même le laissait
+croire, et en mon absence disait
+d'un air fin:</p>
+
+<p>«Rose-d'Amour et moi, nous ne sommes
+pas aussi brouillés qu'elle veut le
+faire croire.»</p>
+
+<p>Si vous me demandez pourquoi je n'ai
+pas quitté son atelier, je vous dirai, madame,
+que je craignais de ne pas trouver
+d'ouvrage dans un autre. Les mauvais
+bruits qui couraient m'auraient
+suivie partout: j'aurais été persécutée
+ailleurs tout autant et peut-être davantage;
+et d'ailleurs, je vous avoue que,
+grâce à mes lectures,&mdash;car depuis que
+Jean-Paul m'avait enseigné à lire, je
+lisais souvent <i>l'Évangile</i> et <i>l'Imitation de
+Jésus-Christ</i>, et j'en tirais des consolations
+infinies,&mdash;grâce à mes lectures,
+je devenais à peu près indifférente à
+tout ce qu'on disait de moi. Toujours
+frappée au même endroit et par tous,
+je sentais ma blessure se cicatriser, et
+je commençais à vivre dans un monde
+bien supérieur à tous les autres, dans le
+monde où les corps ont disparu, et où
+il ne reste plus que de purs esprits. Là,
+du moins, je me sentais libre.</p>
+
+<p>Enfin j'appris de mes camarades que
+Bernard allait revenir; on disait qu'il
+était sergent, qu'il allait obtenir un emploi
+dans les droits réunis, qu'il allait
+vivre comme un bourgeois, et sa mère
+parlait même de lui acheter une charge
+d'huissier.</p>
+
+<p>A cette nouvelle, je sentis mon coeur
+battre plus vite et plus joyeusement, et
+je crus que mes peines touchaient à leur
+fin. Imaginez, madame, un enfer qui a
+duré sept ans avec la promesse du paradis!
+Voilà ce que je pensai tout de suite
+en apprenant ce retour. Du reste, j'en
+eus bientôt des preuves certaines.</p>
+
+<p>La mère de Bernard commença à parcourir
+le quartier en racontant les campagnes
+de son fils, tous ses grades depuis
+celui de caporal jusqu'à celui de sergent;
+tous les Arabes qu'il avait tués; tous les
+bois de myrtes et de lauriers-roses où il
+avait chassé le lion, le tigre, la panthère,
+le léopard, la perdrix, le lièvre et tous
+les autres animaux féroces. Elle fit blanchir
+sa maison du haut en bas: quoique
+la maison, qui était neuve, comme vous
+savez, n'en eût guère besoin. Elle acheta
+des cravates, des mouchoirs, des chemises,
+douze paires de bas; elle parlait
+même d'aller au-devant de lui jusqu'à
+Paris, et (à ce qu'on disait) de le faire
+revenir en poste comme un prince.</p>
+
+<p>Toute la rue était en rumeur à cause
+de cet événement.</p>
+
+<p>Pour moi, qui attendais Bernard avec
+plus d'impatience qu'elle, car je lui
+avais écrit depuis deux ans une douzaine
+de lettres auxquelles il n'avait jamais
+répondu, je me tenais plus renfermée
+que jamais dans mon atelier, et au
+sortir de l'atelier dans ma chambre.</p>
+
+<p>J'étais certaine, quelque mal qu'on
+pût lui dire de moi, qu'il n'en croirait
+pas un mot, tant j'avais confiance en lui,
+et j'étais sûre que sa première visite et
+sa première parole seraient pour moi.</p>
+
+<p>Enfin, j'appris un matin dans mon
+atelier que Bernard devait arriver le soir
+par la diligence. Le père Bernard devait
+aller l'attendre avec tous ses amis, et
+la mère faisait préparer un grand souper
+dont la fumée (car nous étions voisins)
+pourrait se faire sentir jusque chez moi.</p>
+
+<p>Rien n'était plus naturel que toute
+cette joie, ce festin et ses apprêts. Eh
+bien! madame, il me semblait entendre
+parler de mon enterrement. A mesure
+que l'heure approchait, je me sentais
+prête à me trouver mal, et je fus forcée de
+sortir de l'atelier et de rentrer chez moi.</p>
+
+<p>Je venais à peine de fermer ma porte
+et de m'asseoir près de la fenêtre, qui
+donnait sur la campagne, lorsque j'entendis
+les grelots des chevaux et le roulement
+de la diligence au fond de la vallée.
+En même temps, je vis les amis de
+Bernard et son père arrêter la diligence le
+faire descendre et l'emmener bras dessus
+bras dessous après l'avoir embrassé.</p>
+
+<p>«A quoi pense-t-il maintenant? me
+disais-je. M'a-t-il oubliée? Je le saurai
+en le voyant entrer. Son premier regard,
+sa première parole doivent être pour
+moi.»</p>
+
+<p>J'avais mis ma plus belle robe et mon
+plus beau bonnet. J'avais habillé Bernardine
+comme une petite poupée, et je la
+retenais à grand'peine à côté de moi
+pour qu'elle fût tout à fait belle quand
+son père la verrait pour la première fois.
+Je me demandais aussi s'il fallait attendre
+Bernard, ou bien si je ne ferais pas
+mieux de descendre dans la rue et de
+me jeter dans ses bras dès qu'il aurait
+paru. Cependant un reste de défiance
+me retint, et j'attendis de pied ferme,
+mais non sans maudire la lenteur des
+minutes.</p>
+
+<p>Il parut enfin au coin de la rue. Je le
+voyais, cachée derrière le rideau de ma
+fenêtre. Il était plus fort, plus hardi,
+mieux découplé, mieux pris dans sa
+taille, plus beau aussi; mais c'était bien
+Bernard. Il avait penché son képi sur
+l'oreille, ce qui lui donnait l'air guerrier;
+sa moustache était fine et longue.
+C'était un bel homme, un joli garçon
+dont toute femme eût été fière.</p>
+
+<p>Il passa devant ma maison sans lever
+les yeux. J'étais là, prête à crier, à m'élancer,
+je laissai retomber le rideau. J'étais
+presque folle de douleur. Pas un regard!
+Ses amis étaient avec lui; peut-être
+n'osait-il pas les quitter et entrer
+chez moi, mais pas un regard!</p>
+
+<p>Il ne m'aimait plus!</p>
+
+<p>Ainsi pendant sept ans j'avais souffert
+mort et passion à cause de lui; mon père
+était mort, j'avais été déshonorée, je
+vivais, seule, malheureuse, méprisée,
+abandonnée de tous: une seule chose
+me soutenait, son amour, et il ne m'aimait
+plus!</p>
+
+<p>Le tonnerre serait tombé sur ma tête
+sans me faire plus de mal.</p>
+
+<p>J'ôtai mon bonnet, je le jetai à terre,
+je pleurai de colère et de désespoir. Bernardine
+étonnée se jetait à mon cou et
+cherchait à me consoler.</p>
+
+<p>«Tu m'avais promis de me faire voir
+papa. Où est-il donc papa?</p>
+
+<p>&mdash;Il est parti, mon enfant, il ne reviendra
+plus!»</p>
+
+<p>Quand la nuit fut venue et l'enfant
+couché, j'allai m'asseoir dans mon jardin,
+qui était voisin de celui de Bernard,
+sous un berceau que mon père avait fait
+lui-même, et j'entendis de là le bruit du
+souper, le choc des verres, les cris de
+joie des amis, et le vieux Bernard qui
+buvait à la santé de son fils, de sa femme,
+de l'armée française, du roi des Français,
+de la garde nationale et du sultan
+Abd-el-Kader.</p>
+
+<p>J'entendis aussi la voix de Bernard!
+mais il me parut moins gai qu'on s'y
+attendait, et quelqu'un en fit la remarque.</p>
+
+<p>«Je suis un peu fatigué, dit-il. J'ai
+fait cent lieues sans dormir.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu veux dormir ce soir? dit le
+père. C'est trop juste. Eh bien! va te coucher,
+mon garçon; et nous, amis, buvons.»</p>
+
+<p>Bernard monta dans sa chambre, et
+au lieu de se coucher, s'assit auprès de
+la fenêtre. Il appuyait son menton sur sa
+main. Je le voyais parfaitement quoiqu'il
+ne me vît pas, car son visage était
+éclairé par la lune et j'étais dans l'ombre,
+sous le berceau.</p>
+
+<p>Après être resté plus d'une heure
+dans cette position, il poussa un long
+soupir, ferma la fenêtre et se coucha.</p>
+
+<p>Quelques moments après, ses amis
+sortirent de la maison, et j'entendis le
+vieux Bernard qui chantonnait un air à
+boire:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i2">Que Monus et la Folie</p>
+<p>Veillent toujours sur notre vie, etc.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Alors, toute brisée par le désespoir,
+j'allai me coucher à mon tour. Voilà
+comment se passa ce jour dont j'avais
+attendu tant de bonheur.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>Le lendemain fut pareil. Bernard
+passa et repassa devant ma maison,
+sans même lever les yeux sur ma fenêtre.
+Oh! sa mère avait dû lui raconter
+de moi de terribles histoires. Je ne puis
+vous dire, madame, combien j'étais indignée.
+Quelque chose qu'on m'eût dit
+de lui, de quelque crime qu'on l'eût accusé,
+je n'en aurais rien cru; et lui, sur
+un simple récit, me croyait coupable et
+me condamnait sans m'entendre.</p>
+
+<p>Que dis-je? il me condamnait! il
+poussait si loin le mépris qu'il ne daignait
+pas s'informer de moi, ni douter
+un seul instant! Et tous ces bruits infâmes
+qui avaient couru sur moi, lui seul
+en était cause; quand le monde entier
+m'aurait condamnée, lui seul aurait dû
+m'absoudre: et pendant que je vivais
+dans la solitude et le désespoir, il fêtait
+ses amis, il en était fêté; il riait peut-être
+quand on lui parlait de moi!</p>
+
+<p>Cette pensée devint si continuelle et
+si désespérante, que je crus retrouver
+un moment la force d'oublier Bernard
+et de me faire à moi seule une vie, puisque
+je ne pouvais plus être mariée à
+celui pour qui j'avais tout sacrifié.</p>
+
+<p>Je continuai d'aller à l'atelier en ayant
+soin d'éviter les rues et les heures où
+je pouvais craindre la rencontre de Bernard.
+Je ne voulais pas qu'il me crût
+assez peu fière pour le rechercher et me
+justifier près de lui.</p>
+
+<p>Il ne me fut pas du reste très-difficile
+de l'éviter, car il prenait de son
+côté le même soin, et quoique les deux
+maisons fussent très-proches voisines
+l'une de l'autre, et que les deux jardins
+fussent très-petits et séparés seulement
+l'un de l'autre par un mur à hauteur
+d'appui, nous vécûmes pendant trois
+semaines côte à côte sans nous voir et
+sans échanger une parole.</p>
+
+<p>Une seule fois, je le vis paraître à
+l'entrée de la rue au moment où je sortais
+moi-même. Aussitôt je me sentis
+pâlir si fortement que la force me manqua,
+et je rentrai chez moi sans le regarder.</p>
+
+<p>Ne croyez pas, madame, qu'il y eût
+là quelque sentiment de honte. Non: je
+me sentais forte devant lui. Tout le
+monde pouvait me reprocher d'avoir
+failli; lui seul ne le pouvait pas, car je
+n'avais failli que pour lui.</p>
+
+<p>Cependant on commençait à s'étonner
+de sa conduite. Les histoires d'amour,
+c'est comme les assassinats; tout
+le monde aime à en parler, et surtout
+les femmes. Mes camarades d'atelier
+s'aperçurent bien vite que Bernard ne
+pensait plus à moi. On nous surveilla,
+on vit bien que ni publiquement ni secrètement
+nous n'avions ensemble aucune
+intelligence; on lui en parla, et
+voici comment, car j'ai su plus tard
+toute l'affaire.</p>
+
+<p>Un jour, une fille assez coquette du
+quartier, qui avait, je crois, quelque envie
+d'épouser Bernard, causait avec lui.</p>
+
+<p>«Oh! vous, dit-elle, on ne peut pas
+se fier à vous.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas trompé cette pauvre
+Rose-d'Amour.»</p>
+
+<p>Bernard devint sombre tout à coup.</p>
+
+<p>«Ne parlons pas de cela, dit-il. C'est
+elle qui m'a indignement trompé, et
+pour qui? pour ce Matthieu, un misérable,
+pour Jean-Paul, un enfant trouvé,
+et qui sait encore pour combien d'autres?
+Ah! la malheureuse! elle m'a bien
+fait souffrir!»</p>
+
+<p>Il faut vous dire qu'en effet le pauvre
+Jean-Paul, après que je l'eus refusé, ne
+se tint pas pour battu, et raconta son
+amour à tous les voisins; et quoiqu'il
+eût dit très-honnêtement et très-franchement
+toute la vérité, les autres filles,
+qui se trouvaient blessées de la préférence
+qu'il me donnait, avaient raconté
+l'histoire tout autrement que lui, disant
+qu'il en agissait ainsi par ruse et pour
+mieux cacher son jeu.</p>
+
+<p>La conversation de Bernard et de cette
+fille me fut bientôt répétée par une de
+mes camarades d'atelier, car on se faisait
+un plaisir de me tourmenter, parce
+que je ne voulais jamais rendre le mal
+pour le mal, ayant toujours à l'esprit
+cette parole de Jésus-Christ, que je lisais
+tous les soirs dans l'Évangile: «Aimez-vous
+les uns les autres.»</p>
+
+<p>Ces paroles de Bernard me rejetèrent
+de nouveau dans une douleur dont vous
+ne pouvez avoir d'idée. Perdre ses amis,
+ses parents, son mari, c'est le plus grand
+malheur du monde; mais se sentir méprisée
+de celui qu'on aime le plus, n'est-ce
+pas le comble de toutes les calamités?</p>
+
+<p>Alors, je commençai à désespérer de
+tout et à me dégoûter de la vie. Les livres
+saints eux-mêmes, que je lisais si
+souvent, n'avaient plus de consolation
+pour moi.</p>
+
+<p>«Oui, puisqu'on me traite comme
+une malheureuse femme, odieuse à tous
+et méprisée de tous, pensai-je, c'est que
+Dieu ne veut pas que je vive plus longtemps,
+c'est que je n'ai plus rien à faire
+ici-bas.»</p>
+
+<p>Hélas! madame, je ne me justifie pas,
+je vous raconte toutes mes pensées. Cependant,
+au moment de mourir, j'étais
+retenue par la crainte de laisser Bernardine
+seule sur la terre et exposée peut-être
+aux mêmes malheurs que sa mère.</p>
+
+<p>«Eh bien, me dis-je, je vais la lui léguer
+en mourant. S'il ne m'aime plus,
+du moins il aimera sa fille.»</p>
+
+<p>Un soir, donc, je mis le lit de Bernardine
+dans la chambre qui était à côté de
+la mienne, je fermai soigneusement la
+porte, j'écrivis à Bernard une lettre que
+voici:</p>
+
+<p>«Bernard, tu m'as perdue, tu m'as
+abandonnée. Je te pardonne, je meurs.
+Prends soin de ta fille. A ce dernier moment,
+où je vais paraître devant Dieu,
+je le jure, je n'ai jamais aimé que toi.
+Tu élèveras Bernardine et tu lui parleras
+quelquefois de sa mère, n'est-ce pas?
+Adieu!»</p>
+
+<p>En même temps, je m'habillai de ma
+plus belle robe, j'allumai au milieu de
+la chambre le feu que j'avais mis dans
+un réchaud, et je me couchai sur mon
+lit, en laissant sur la table une lampe allumée.</p>
+
+<p>Mais avant de vous dire ce qui suivit,
+il faut que vous sachiez que les paroles
+de Bernard n'avaient pas été rapportées
+à moi seule. Elles arrivèrent aussi jusqu'aux
+oreilles de mon pauvre ami Jean-Paul.</p>
+
+<p>Comme c'était un très honnête garçon,
+tout rempli de délicatesse, il ne voulut
+pas souffrir qu'on m'accusât faussement
+d'une faute qu'il savait fort bien que je
+n'avais pas commise, et il voulut m'en
+justifier lui-même. Il alla donc trouver
+Bernard.</p>
+
+<p>C'était après la journée terminée. Bernard,
+fatigué de son travail, mécontent
+de moi, de tout le monde et peut-être
+de lui-même, le reçut fort mal; mais
+Jean-Paul ne se rebuta point.</p>
+
+<p>«Tes grands airs ne m'imposent pas,
+dit-il à Bernard. Je suis bon tout comme
+un autre pour te prêter le collet, et il
+faut que tu m'écoutes.</p>
+
+<p>&mdash;Parle donc, puisque tu veux parler.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je veux parler et dire la vérité,
+et peut-être suis-je le seul qui puisse ou
+qui veuille la dire sur Rose-d'Amour.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! dit Bernard, que ce ton-là
+et la sincérité connue de Jean-Paul engagèrent
+à l'écouter plus attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'on t'a menti, si l'on t'a dit
+que Rose-d'Amour m'avait aimé.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu que c'est ma mère qui me
+l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, sauf ton respect, la mère
+Bernard a menti comme tous les autres.
+Il y a ici une ligue contre cette pauvre
+Rose-d'Amour, et j'en sais bien la raison;
+c'est qu'elle a plus d'esprit, de
+bonté et de raison dans son petit doigt
+que toutes celles qui font tant les dédaigneuses
+n'en ont dans toute leur personne.
+Et, tiens, pour preuve, si tu y
+renonces, je l'épouse.</p>
+
+<p>&mdash;Toi? dit Bernard étonné.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, moi, Jean-Paul, dit la <i>Paire-de-Ciseaux</i>,
+et si elle l'avait voulu il y
+a deux ans, ce serait déjà fait; mais elle
+t'attendait, la pauvre créature, et voilà
+comment tu la récompenses.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Bernard toujours défiant,
+quel intérêt as-tu à me la faire épouser?</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Bernard! tu es bien de la
+race de ceux qui disent toujours: «Voilà
+un honnête homme. Quel intérêt a-t-il
+à être honnête?» Eh bien! oui, puisque
+tu veux le savoir, oui, j'ai un intérêt,
+c'est que si tu l'abandonnes positivement,
+peut-être voudra-t-elle de moi; et
+ma foi, je ne ferai pas le difficile; je la
+prendrai dès demain, si elle veut, et
+même je t'inviterai à la noce.</p>
+
+<p>&mdash;Qui t'empêche de commencer par
+là?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est que je veux qu'elle ne
+doute pas que tu l'abandonnes. Cela
+pourra la décider en ma faveur. Et pour
+preuve de cet abandon, je veux que tu
+sois mon garçon d'honneur, et que tu
+ailles lui faire ma demande en mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fou!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas fou du tout; je suis
+très sensé. Je la connais depuis sept ans;
+je l'ai toujours vue aimable, douce, gaie,
+et fidèle à son devoir et à toi. C'est une
+femme comme celle-là qu'il me faut. Je
+me moque du passé. Ne suis-je pas moi-même
+un enfant trouvé? et si mon coeur
+est content, ai-je besoin de prendre l'avis
+du voisin?</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, dit Bernard qui doutait
+toujours, tu la prends quoiqu'elle ait
+été ma maîtresse; ne pourrais-tu pas la
+prendre aussi quoiqu'elle eût appartenu
+à Matthieu comme à moi?</p>
+
+<p>&mdash;Et tu crois cela, imbécile? Matthieu
+s'est vanté, comme un fanfaron qu'il est,
+et jamais il n'a baisé le bas de sa robe.
+D'ailleurs, si tu ne l'aimes plus, que
+t'importe Matthieu et tout l'univers?</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu voulais me la faire épouser,
+tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? jamais je ne t'en ai parlé.
+Je pense que c'est ton devoir parce
+qu'elle t'aime, et parce qu'elle a une fille
+de toi; mais je crois aussi que tu la
+rendras très-malheureuse, car tu es orgueilleux,
+égoïste, tu crois que le soleil
+et la lune tournent autour de toi, et tu
+tournes toi-même à tout vent comme
+une girouette. Le premier venu te fait
+voir des étoiles en plein midi. Quand
+tu es venu ici, l'on t'a fait croire tout ce
+qu'on a voulu; tu as tout avalé parce
+que tu es sans réflexion, et tu as rejeté
+cette pauvre Rose parce que tu es plein
+de vanité; et si vous vous mariez et
+qu'une méchante langue te parle encore
+d'elle, tu es si fou que tu croiras tout,
+tu te mettras en colère, tu la battras ou
+la tueras, et, dans tous les cas, tu la rendras
+éternellement malheureuse. Moi,
+au contraire, je l'aimerai toute ma vie,
+et elle m'aimera aussi, je le sais, non
+pas d'amour, car on n'aime pas deux
+fois, mais de bonne et tendre amitié;
+et je serai son mari, je saurai toutes ses
+pensées, et je l'aimerai et l'honorerai
+éternellement, et je la protégerai contre
+tous, et j'ôterai pour elle les cailloux du
+chemin où elle s'est blessée si souvent,
+la pauvre fille! Et s'il faut...</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, interrompit Bernard, tu
+es un honnête homme, je le sais, et tu
+ne voudrais pas me tromper. Jure qu'elle
+ne t'a jamais aimé.</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Et jure aussi qu'elle n'a jamais
+aimé Matthieu.</p>
+
+<p>&mdash;Je jure que je le crois, dit Jean-Paul:
+mais si tu veux savoir la vérité,
+interroge-le lui-même. J'irai volontiers
+chez lui avec toi, et je serai votre témoin.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! allons, dit Bernard....
+Ah! si tu avais dit la vérité, quels remords
+pour moi!»</p>
+
+<p>Matthieu était chez lui et fronça le
+sourcil en les voyant entrer. Il se douta
+bien à leur mine que Jean-Paul et Bernard
+venaient chercher une explication
+sérieuse.</p>
+
+<p>«Que me voulez-vous? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Te parler en particulier, dit Bernard.
+Fais sortir tes enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Sortons nous-mêmes,» dit Matthieu.</p>
+
+<p>Et comme s'il eût craint quelque attaque,
+il prit dans un coin un fort bâton
+de houx. A cette vue Bernard, qui comprit
+sa pensée, en prit une autre de force
+et de longueur égales; Jean-Paul resta
+seul sans armes.</p>
+
+<p>«Viens sur la route, un peu loin des
+maisons, dit Bernard. Il ne faut pas que
+personne, excepté Jean-Paul que voilà,
+entende la question que je vais te faire,
+ni ta réponse.</p>
+
+<p>Matthieu y consentit, et ils marchèrent
+en silence jusqu'auprès d'un petit
+bois qui n'était pas fort éloigné.</p>
+
+<p>«C'est là, dit Bernard. Arrêtons-nous.
+On dit Matthieu, que tu t'es
+vanté d'avoir eu les bonnes grâces de
+Rose-d'Amour?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'en suis pas vanté, répondit
+Matthieu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! on l'a dit, et tu n'as pas
+dit le contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas à moi à faire taire les
+langues.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit Bernard, qui commençait
+à s'échauffer, as-tu été aimé d'elle,
+oui ou non?</p>
+
+<p>&mdash;De quel droit fais-tu cette question?
+demanda Matthieu avec un grand
+sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;Je devais l'épouser, et j'ai d'elle
+une fille. J'ai le droit de savoir si celle
+que je veux épouser est digne de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle preuve as-tu que je vais
+dire la vérité? Va, laisse parler les femmes.
+Épouse Rose, si cela te fait plaisir,
+et ne l'épouse pas si cela t'ennuie; mais
+ne va pas t'inquiéter et te tourmenter
+la cervelle pour savoir ce qu'elle a fait
+en ton absence.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tu refuses de répondre?</p>
+
+<p>&mdash;Je refuse.</p>
+
+<p>&mdash;Défends-toi, car je vais te briser
+le crâne.</p>
+
+<p>&mdash;Fou! dit l'autre, qu'est-ce que cela
+prouvera? Mais si tu veux, je suis prêt.
+En garde!»</p>
+
+<p>Il se battirent à coups de bâton pendant
+un bon quart d'heure, éclairés seulement
+par la lune. Jean-Paul était témoin.
+Enfin, Matthieu reçut un dernier
+coup sur la tête, si violent qu'il en demeura
+tout étourdi. Il s'assit dans le
+fossé qui bordait la route, et se lava la
+figure, qui était couverte de sang. De
+son côté, Bernard se lavait aussi les
+mains dans l'eau du fossé.</p>
+
+<p>«Maintenant, dit Matthieu, la bataille
+est finie, du moins pour ce soir, car je
+ne puis plus me soutenir, et il faudra
+me ramener chez moi. Je vais répondre
+franchement à ta question. Oui, j'ai
+voulu plaire à Rose-d'Amour; oui je suis
+allé chez elle un soir sans sa permission....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! misérable, s'écria Bernard,
+tu l'avoues donc?</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, oui; mais pour elle non.
+Elle courut dans la rue en me voyant,
+et, comme je crus qu'elle allait appeler
+les voisins, je me mis à courir à travers
+les jardins. C'est ce jour-là qu'on me
+vit et qu'on fit toutes les histoires que ta
+mère t'a racontées.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi n'as-tu pas parlé plus
+tôt? dit Bernard.</p>
+
+<p>&mdash;Pour te donner confiance. Si j'avais
+parlé avant de me battre, tu aurais
+cru que je niais pour éviter la bataille.
+D'ailleurs, entre nous, j'étais un peu
+jaloux de toi, et j'espérais bien te frotter
+les épaules. Le bon Dieu a voulu que
+les miennes fussent frottées et non les
+tiennes.»</p>
+
+<p>Quand Bernard entendit ces paroles,
+il fut saisi d'une telle joie, qu'il voulut
+courir sur-le-champ vers la ville pour se
+réconcilier avec moi; mais Jean-Paul
+le rappela.</p>
+
+<p>«Eh! dit-il, donne-moi donc un coup
+de main pour transporter Matthieu, qui
+va passer la nuit dans ce fossé si tu ne
+m'aides.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il y crève, s'il veut! dit Bernard;
+il l'a bien mérité!»</p>
+
+<p>Cependant il vint au secours de son
+camarade et amena Matthieu, qui était
+d'ailleurs plus meurtri de coups que
+grièvement blessé.</p>
+
+<p>Dès qu'il fut dans son lit, Bernard le
+quitta pour venir se réconcilier avec
+moi. Bernard courait si vite que l'autre
+avait peine à le suivre. Il était dix heures
+du soir, et tout le quartier dormait
+déjà. Ils virent ma lampe allumée, à
+travers les vitres, et frappèrent.</p>
+
+<p>Le charbon était à peine allumé depuis
+une demi-heure, et déjà la fumée se
+répandait dans l'appartement. Je me
+sentais défaillir et ne répondis pas à
+l'appel qu'on me faisait du dehors.</p>
+
+<p>«Rose-d'Amour! c'est moi! c'est
+moi!» criait Bernard.</p>
+
+<p>Je reconnus cette voix et je crus rêver
+ou entrer déjà dans la mort. Cependant
+les cris continuaient, et comme je ne
+répondais pas, Bernard frappa si violemment
+la fenêtre qu'elle s'ouvrit, à
+demi brisée, et il entra en sautant dans
+la chambre avec Jean-Paul. L'air frais
+entra avec eux et commença à me ranimer.</p>
+
+<p>«A la malheureuse! dit Jean-Paul,
+elle a voulu s'asphyxier.»</p>
+
+<p>Et il ouvrit la porte aussitôt.</p>
+
+<p>A ces mots Bernard s'élança vers mon
+lit, et m'embrassa sans que j'eusse le
+temps de me reconnaître.</p>
+
+<p>«Rose, chère Rose, c'est moi qui
+t'aime et qui te demande pardon à genoux!»</p>
+
+<p>Je ne vous répéterai pas, madame,
+tout ce qu'il me dit dans ce premier
+instant. Je l'entendais moi-même à peine
+tant j'étais étonnée, joyeuse et troublée
+de ce changement. Avoir touché la
+mort de si près, et rentrer tout à
+coup dans la vie, dans la joie, dans le
+bonheur?</p>
+
+<p>«M'aimes-tu, me pardonnes-tu?»
+demandait mille fois Bernard.</p>
+
+<p>Pour toute réponse, je me laissai aller
+dans ses bras.</p>
+
+<p>A cette vue, Jean-Paul, que je n'avais
+pas encore aperçu, détourna la tête et
+sortit brusquement. Si généreux qu'il
+fût, notre bonheur lui faisait mal.</p>
+
+<p>Bernard passa la moitié de la nuit à
+me raconter tout ce qu'il avait souffert
+à cause de moi, toute les vilaines histoires
+qu'on lui avait écrites au régiment,
+et quand je voulus me plaindre de sa
+crédulité, il me ferma la bouche d'un
+baiser. De mon côté, je lui racontai
+tous mes malheurs, et comment la seule
+espérance de le revoir m'avait soutenue
+pendant ces sept années d'infortune.</p>
+
+<p>«Va, va, dit-il, plus rien ne nous
+séparera. Dans quinze jours nous serons
+mariés.»</p>
+
+<p>Mais quand je lui montrai notre petite
+Bernardine, qui dormait et n'avait rien
+su des événements de la nuit, il s'écria
+qu'elle était plus belle que tout ce qu'il
+avait vu sur la terre, moi seule, exceptée,
+et il me jura si passionnément de
+m'aimer toujours, que je vis bien qu'il
+disait vrai et que je serais heureuse dorénavant
+pour le passé et pour l'avenir.</p>
+
+<p>Douze jours après nous fûmes mariés.
+La veille, Jean-Paul vint me dire adieu.</p>
+
+<p>«Vous ne restez pas pour la noce?
+lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Rose je vous remercie. Vous
+êtes heureuse, et par moi; j'en remercie
+le ciel, mais je ne puis m'accoutumer
+à vous voir au bras d'un autre. Je
+pars ce soir pour l'Amérique. Là, je
+verrai du nouveau, et je vous oublierai
+peut-être. Adieu.»</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Rose d'Amour, by Alfred Assollant
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROSE D'AMOUR ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
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+file was produced from images generously made available
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+http://gallica.bnf.fr)
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+will be renamed.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
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+