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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:50:42 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Angéline de Montbrun, by Laure Conan
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Angéline de Montbrun
+
+Author: Laure Conan
+
+Release Date: December 9, 2005 [EBook #17267]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANGÉLINE DE MONTBRUN ***
+
+
+
+
+This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle
+(http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm) Thank you
+to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean (University
+of Alberta) for making it available.
+
+
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+
+
+Angéline de Montbrun
+
+Laure Conan
+
+
+
+«L'avez-vous cru que cette vie fut la vie?»
+
+Lacordaire.
+
+
+
+(Maurice Darville à sa soeur)
+
+
+Chère Mina,
+
+Je l'ai vue--j'ai vu ma Fleur des Champs, la fraîche fleur de
+Valriant,--et, crois-moi, la plus belle rose que le soleil ait
+jamais fait rougir ne mériterait pas de lui être comparée. Oui,
+ma chère, je suis chez M. de Montbrun, et je t'avoue que ma main
+tremblait en sonnant à la porte.
+
+--Monsieur et Mademoiselle sont sortis, mais ne tarderont pas à
+rentrer, me dit la domestique qui me reçut; et elle m'introduisit
+dans un petit salon très simple et très joli, où je trouvai Mme
+Lebrun, qui est ici depuis quelques jours.
+
+J'aurais préféré n'y trouver personne. Pourtant je fis de mon mieux.
+Mais l'attente est une fièvre comme une autre.
+
+J'avais chaud, j'avais froid, les oreilles me bourdonnaient
+affreusement, et je répondais au hasard à cette bonne Mme Lebrun qui
+me regardait avec l'air indulgent qu'elle prend toujours lorsqu'on
+lui dit des sottises.
+
+Enfin, la porte s'ouvrit, et un nuage me passa sur les yeux Angéline
+entrait suivie de son père. Elle était en costume d'amazone, ce qui
+lui va mieux que je ne saurais dire. Et tous deux me reprochèrent de
+ne pas t'avoir emmenée, comme s'il y avait de ma faute.
+
+Pourquoi t'es-tu obstinée à ne pas m'accompagner? Tu m'aurais été si
+utile. J'ai besoin d'être encouragé.
+
+Le souper s'est passé heureusement, c'est-à-dire j'ai été amèrement
+stupide; mais je n'ai rien renversé, et dans l'état de mes nerfs,
+c'est presque miraculeux.
+
+M. de Montbrun, encore plus aimable et plus gracieux chez lui
+qu'ailleurs, m'inspire une crainte terrible, car je sais que mon
+sort est dans ses mains.
+
+Jamais sa fille n'entretiendra un sentiment qui n'aura pas son
+entière approbation, ou plutôt elle ne saurait en éprouver. Elle vit
+en lui un peu comme les saints vivent en Dieu. Ah! si notre pauvre
+père vivait! Lui saurait bien me faire agréer.
+
+Après le thé, nous allâmes au jardin, dont je ne saurais rien dire;
+je marchais à côté d'elle, et toutes les fleurs du paradis terrestre
+eussent été là, que je ne les aurais pas regardées. L'adorable
+campagnarde! elle n'a plus son éclatante blancheur de l'hiver
+dernier. Elle est hâlée, ma chère. _Hâlée!_ que dis-je? n'est-ce pas
+une insulte à la plus belle peau et au plus beau teint du monde? Je
+suis fou et je me méprise. Non, elle n'est pas hâlée,
+
+ Mais il semble qu'on l'ait dorée
+ Avec un rayon de soleil.
+
+Elle portait une robe de mousseline blanche, et le vent du soir
+jouait dans ses beaux cheveux flottants. Ses yeux--as-tu jamais vu
+de ces beaux lacs perdus au fond des bois? de ces beaux lacs
+qu'aucun souffle n'a ternis, et que Dieu semble avoir faits pour
+refléter l'azur du ciel?
+
+De retour au salon, elle me montra le portrait de sa mère, piquante
+brunette à qui elle ne ressemble pas du tout, et celui de son père,
+à qui elle ressemble tant. Ce dernier m'a paru admirablement peint.
+Mais depuis les causeries artistiques de M. Napoléon Bourassa, dans
+un portrait, je n'ose plus juger que la ressemblance. Celle-ci est
+merveilleuse.
+
+--Je l'ai fait peindre pour toi, ma fille, dit M. de Montbrun; et
+s'adressant à moi: N'est-ce pas qu'elle sera sans excuse si elle
+m'oublie jamais?
+
+Ma chère, je fis une réponse si horriblement enveloppée et
+maladroite, qu'Angéline éclata de rire, et bien qu'elle ait les
+dents si belles, je n'aime pas à la voir rire quand c'est à mes
+dépens.
+
+Tu ne saurais croire combien je suis humilié de cet embarras de
+paroles qui m'est si ordinaire auprès d'elle, et si étranger
+ailleurs.
+
+Elle me pria de chanter, et j'en fus ravi. Crois-moi, ma petite
+soeur, on ne parlait pas dans le paradis terrestre. Non, aux jours
+de l'innocence, de l'amour et du bonheur, l'homme ne parlait pas,
+_il chantait._
+
+Tu m'as dit bien des fois que je ne chante jamais si bien qu'en sa
+présence, et je le sens. Quand elle m'écoute, alors le feu sacré
+s'allume dans mon coeur, alors je sens que j'ai _une divinité en
+moi._
+
+J'avais repris ma place depuis longtemps, et personne ne rompait
+le silence. Enfin M. de Montbrun me dit avec la grâce dont il a le
+secret: _«Je voudrais parler et j'écoute encore.»_
+
+Angéline paraissait émue, et ne songeait pas à le dissimuler, et,
+pour ne te rien cacher, en me retirant j'eus la mortification
+d'entendre Mme Lebrun dire à sa nièce:
+
+«Quel dommage qu'un homme qui chante si bien ne sache pas toujours
+ce qu'il dit!»
+
+J'ignore ce que Mlle de Montbrun répondit à ce charitable regret.
+
+Chère Mina, je suis bien inquiet, bien troublé, bien malheureux.
+Que dire de M. de Montbrun? Il est venu lui-même me conduire à ma
+chambre, et m'a laissé avec la plus cordiale poignée de main.
+J'aurais voulu le retenir, lui dire pourquoi je suis venu, mais j'ai
+pensé: «Puisque j'ai encore l'espérance, gardons-la.»
+
+J'ai passé la nuit à la fenêtre, mais le temps ne m'a pas duré. Que
+la campagne est belle! quelle tranquillité! quelle paix profonde! et
+quelle musique dans ces vagues rumeurs de la nuit!
+
+On a ici des habitudes bien différentes des nôtres. Figure-toi,
+qu'avant cinq heures M. de Montbrun se promenait dans son jardin.
+
+J'étais à le considérer, lorsque Angéline parut, belle comme le
+jour, radieuse comme le soleil levant. Elle avait à la main son
+chapeau de paille, et elle rejoignit son père, qui l'étreignit
+contre son coeur. Il avait l'air de dire: «Qu'on vienne donc me
+prendre mon trésor!»
+
+Chère Mina, que ferai-je s'il me refuse? Que puis-je contre lui? Ah!
+s'il ne s'agissait que de la mériter.
+
+À bientôt, ma petite soeur, je m'en vais me jeter sur mon lit pour
+paraître avoir dormi.
+
+Je t'embrasse.
+
+Maurice.
+
+
+
+(Mina Darville à son frère)
+
+
+Je me demande pourquoi tu es si triste et si découragé. M. de
+Montbrun t'a reçu cordialement, que voulais-tu de plus? Pensais-tu
+qu'il t'attendait avec le notaire et le contrat dressé, pour te
+dire: «Donnez-vous la peine de signer.»
+
+Quant à Angéline, j'aimerais à la voir un peu moins sereine. Je vois
+d'ici ses beaux yeux limpides si semblables à ceux de son père. Il
+est clair que tu n'es encore pour elle que le frère de Mina.
+
+J'ignore si, comme tu l'affirmes, le chant fut le langage du premier
+homme dans le paradis terrestre, mais je m'assure que ce devrait
+être le tien dans les circonstances présentes. Ta voix la ravit.
+
+Je l'ai vue pleurer en t'écoutant chanter, ce que, du reste, elle ne
+cherchait pas à cacher, car c'est la personne la plus simple, la
+plus naturelle du monde, et, n'ayant jamais lu de romans, elle ne
+s'inquiète pas des larmes que la pénétrante douceur de ton chant lui
+fait verser.
+
+Moi, en semblables cas, je ferais des réflexions; j'aurais peur des
+larmes.
+
+Mon cher Maurice, je vois que j'ai agi bien sagement en refusant de
+t'accompagner. Tu m'aurais donné trop d'ouvrage. J'aime mieux me
+reposer sur mes lauriers de l'hiver dernier.
+
+D'ailleurs, je t'aurais mal servi; je ne me sens plus l'esprit
+prompt et la parole facile comme il faut l'avoir pour aller à la
+rescousse d'un amoureux qui s'embrouille.
+
+Mais, mon cher, pas d'idées noires. Angéline te croit distrait, et
+te soupçonne de sacrifier aux muses. Quant à M. de Montbrun, il a
+bien trop de sens pour tenir un pauvre amoureux responsable de ses
+discours.
+
+Je t'approuve fort d'admirer Angéline, mais ce n'est pas une raison
+pour déprécier les autres. Vraiment, je serais bien à plaindre si je
+comptais sur toi pour découvrir ce que je vaux.
+
+Heureusement, beaucoup me rendent justice, et les mauvaises langues
+assurent qu'un ministre anglican, que tu connais bien, finira pas
+oublier ses ouailles pour moi.
+
+Je ne veux pas te chicaner. Angéline est la plus charmante et la
+mieux élevée des Canadiennes. Mais qui sait, ce que je serais
+devenue, sous la direction de son père...
+
+Tu en as donc bien peur de ce terrible homme. J'avoue qu'il ne me
+semble pas fait pour inspirer l'épouvante. Mais je suis peut-être
+plus brave qu'un autre.
+
+D'ailleurs, tu sais quel intérêt il nous porte. L'hiver dernier, à
+propos de... n'importe,--suppose une extravagance quelconque,--il
+me prit à part, et après m'avoir appelée _sa pauvre orpheline_, il
+me fit la plus sévère et la plus délicieuse des réprimandes.
+(Malvina B... et d'autres prophétesses de ma connaissance, annoncent
+que tu seras la gloire du barreau, mais tu ne parleras jamais comme
+lui dans l'intimité.)
+
+Je le remerciai du meilleur de mon coeur, et il me dit avec cette
+expression qui le rend si charmant:--«Il y a du plaisir à vous
+gronder. Angéline aussi a un bon caractère, quand je la reprends,
+elle m'embrasse toujours.»
+
+Et je le crus facilement.--Ce n'est pas moi qui voudrais douter de
+la parole du plus honnête homme de mon pays.
+
+Oui, c'est bien vrai qu'il tient ton sort dans ses mains. Ah!
+dis-tu, s'il ne s'agissait que de la mériter? Es-tu sûr de n'avoir
+pas ajouté en toi-même:
+
+ Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans...
+
+Quel dommage que le temps de la chevalerie soit passé! Angéline aime
+les vaillants et les grands coups d'épée.
+
+Pendant les quatre mois qu'elle a passés au couvent lors du voyage
+de son père, nous allions souvent nous asseoir sous les érables de
+la cour des Ursulines; et là nous parlions des chevaliers. Elle
+aimait Beaumanoir,--celui qui but son sang dans le combat des
+Trente,--mais sa plus grande admiration était pour Duguesclin. Elle
+aimait à rappeler qu'avant de mourir, le bon connétable demanda son
+épée pour la baiser.
+
+Vraiment, c'est dommage que nous soyons dans le dix-neuvième siècle:
+j'aurais attaché à tes larmes les couleurs d'Angéline; puis, au lieu
+d'aller te conduire au bateau, je t'aurais versé le coup de
+l'étrier, et je serais montée dans la tour solitaire, où un beau
+page m'apporterait les nouvelles de tes hauts faits.
+
+Au lieu de cela, c'est le facteur qui m'apporte des lettres où tu
+extravagues, et c'est humiliant pour moi la _sagesse_ de la famille.
+Tu sais que M. de Montbrun me demande souvent, comme Louis XIV à Mme
+de Maintenon: «Qu'en pense votre solidité?» Toi, tu ne sais plus me
+rien dire d'agréable, et le métier de confidente d'un amoureux est
+le plus ingrat qui soit au monde.
+
+Mille tendresses trop tendres à Angéline, et tout ce que tu vaudras
+à son père. Dis-lui que je le soupçonne de songer à sa candidature,
+et un candidat, _c'est une vanité._
+
+Je fais des voeux pour que tu continues à ne rien renverser à table.
+J'appréhendais des dégâts.
+
+Ne tarde pas davantage à poser la grande question. Aie confiance. Il
+ne peut oublier de qui tu es fils, et bien sûr qu'il n'est pas sans
+penser à l'avenir de sa fille, qui n'a que lui au monde.
+
+Mon cher, la maison est bien triste sans toi.
+
+Je t'embrasse.
+
+Mina.
+
+P.S.--Le docteur L..., qui flaire quelque chose, est venu pour me
+faire parler; mais je suis discrète. Je lui ai seulement avoué que
+tu m'écrivais avoir perdu le sommeil.
+
+--Miséricorde, m'a-t-il dit, il faut lui envoyer des narcotiques,
+vous verrez qu'il s'oubliera jusqu'à donner une sérénade.
+
+Et le docteur entonna de son plus beau fausset:
+
+ Tandis que dans les pleurs en priant, moi, je veille,
+ Et chante dans la nuit seul, loin d'elle, à genoux...
+
+Pardonne-moi d'avoir ri. Tu as peut-être la plus belle voix du pays,
+mais prends garde, M. de Montbrun dirait:
+
+ Le vent qui vient à travers la montagne...
+
+Achève, et crois-moi, n'ouvre pas trop ta fenêtre aux vagues rumeurs
+de la nuit: tu pourrais t'enrhumer, ce qui serait dommage. Si
+absolument tu ne peux dormir, eh! bien, fais des vers. Nous en
+serons quittes pour les jeter au feu à ton retour.
+
+M.
+
+
+
+(Maurice Darville à sa soeur)
+
+
+Chère Mina,
+
+Tu feins d'être ennuyée de mes confidences, mais si je te prenais au
+mot... comme tu déploierais tes séductions que de câlineries pour
+m'amener à tout dire! Pauvre fille d'Ève!...
+
+Mais ne crains rien. Je dédaigne les vengeances faciles.
+
+D'ailleurs, mon coeur déborde. Mina, je vis sous le même toit
+qu'elle, dans la délicieuse intimité de la famille; et il y a dans
+cette maison bénie un parfum qui me pénètre et m'enchante.
+
+Je me sens si différent de ce que j'ai coutume d'être. La moindre
+chose suffit pour m'attendrir, me toucher jusqu'aux larmes. Mina, je
+voudrais faire taire tous les bruits du monde autour de ce nid de
+mousse, et y aimer en paix.
+
+Qu'elle est belle! il y a en elle je ne sais quel charme souverain
+qui enlève l'esprit. Quand elle est là, tout disparaît à mes yeux,
+et je ne sais plus au juste s'il est nuit ou s'il est jour.
+
+On dit l'homme profondément égoïste, profondément orgueilleux,
+quelle est donc cette puissance de l'amour qui me ferait me
+prosterner devant elle? qui me ferait donner tout mon sang pour
+rien--pour le seul plaisir de le lui donner?
+
+Tout cela est vrai. Ne raille pas, Mina, et dis-moi ce qu'il faut
+dire à son père. Tu le connais mieux que moi, et je crains tant de
+mal m'y prendre, de l'indisposer. Puis, il a dans l'esprit une
+pointe de moquerie dont tu t'accommodes fort bien, mais qui me gêne,
+moi qui ne suis pas railleur.
+
+Tantôt, retiré dans ma chambre pour t'écrire, j'oubliais de
+commencer. Le _beau rêve si doux à_ rêver m'absorbait complètement,
+et je fus bien surpris d'apercevoir M. de Montbrun, qui était entré
+sans que je m'en fusse aperçu, et debout devant moi, me regardait
+attentivement.
+
+Il accueillit mes excuses avec cette grâce séduisante que tu admires
+si fort, et comme je balbutiais je ne sais quoi pour expliquer ma
+distraction, il croisa les bras, et me dit avec son sérieux
+railleur:
+
+--C'est cela.
+
+ Sans haine et sans amour, tu vivais pour penser.
+
+Je restai moitié fâché, moitié confus. Aurait-il deviné? Alors
+pourquoi se moquer de moi? Est-ce ma faute, si ma pauvre âme s'égare
+dans un paradis de rêveries?
+
+Je t'embrasse.
+
+Maurice.
+
+
+
+(Mina Darville à son frère)
+
+
+À quoi sert-il de chasser aux chimères, ou plutôt pourquoi n'en
+pas faire des réalités? Va trouver M. de Montbrun, et--puisqu'il
+faut te suggérer les paroles, dis-lui:--«Je l'aime, ayez pitié de
+moi.»
+
+Ce n'est pas plus difficile que cela. Mais maîtrise tes nerfs, et
+ne va pas t'évanouir à ses pieds. Il aime les tempéraments bien
+équilibrés.
+
+Je le sais par coeur, et ce qu'il va se demander, ce n'est pas
+absolument si tu es amoureux au degré extatique, si tu auras de
+grands succès, mais si tu es de force à marcher, coûte que coûte,
+dans le sentier du devoir.
+
+Compte qu'il tirera ton horoscope d'après ton passé. Il n'est pas de
+ceux qui jugent que tout ira droit parce que tout a été de travers.
+
+Tu dis que je le connais mieux que toi. Ce doit être, car je l'ai
+beaucoup observé.
+
+J'avoue que je le mettrais sans crainte à n'importe quelle épreuve,
+et pourtant, _c'est une chose terrible d'éprouver un homme._
+Remarque que ce n'est pas une femme qui a dit cela. Les femmes, au
+lieu de médire de leurs oppresseurs, travaillent à leur découvrir
+quelques qualités, ce qui n'est pas toujours facile.
+
+Quant à M. de Montbrun, on voit du premier coup d'oeil qu'il est
+parfaitement séduisant, et c'est bien quelque chose, mais il a des
+idées à lui.
+
+Ainsi je sais qu'à l'approche de son mariage, quelqu'un s'étant
+risqué à lui faire des représentations sur son choix peu avantageux
+selon le monde, il répondit, sans s'émouvoir du tout, que sa future
+avait les deux ailes dont parle l'Imitation: la simplicité et la
+pureté; et que cela lui suffisait parfaitement.
+
+On se souvient encore de cet étrange propos. Tu sais qu'il se lassa
+vite d'être militaire pour la montre, et se fit cultivateur. Il a
+prouvé qu'il n'entendait pas non plus l'être seulement de nom.
+
+Angéline m'a raconté que le jour de ses noces, son père alla à son
+travail. Oui, mon cher,--c'est écrit dans quelques pages intimes que
+Mme de Montbrun a laissées--dans la matinée il s'en fut à ses
+champs.
+
+C'était le temps des moissons, et M. de Montbrun était dans sa
+première ferveur d'agriculture. Pourtant, si tu veux réfléchir qu'il
+avait vingt-trois ans, et qu'il était riche et amoureux de sa femme,
+tu trouveras la chose surprenante.
+
+Ce qui ne l'est guère moins, c'est la conduite de Mme de Montbrun.
+
+Jamais elle n'avait entendu dire qu'un marié se fût conduit de la
+sorte; mais après y avoir songé, elle se dit qu'il est permis de ne
+pas agir en tout comme les autres, que l'amour du travail, même
+poussé à l'excès, est une garantie précieuse, et que s'il y avait
+quelqu'un plus obligé que d'autres de travailler, c'était bien son
+mari, robuste comme un chêne. Tout cela est écrit.
+
+D'ailleurs, pensa-t-elle, «un travailleur n'a jamais de _migraines_
+ni de _diables bleus»._ (Mme de Montbrun avait un grand mépris pour
+les malheureux atteints de l'une ou l'autre de ces infirmités, et
+probablement qu'elle eût trouvé fort à redire sur un gendre qui
+_s'égare dans un paradis de rêveries.)_
+
+Quoi qu'il en soit, prenant son rôle de fermière au sérieux, elle
+alla à sa cuisine, où à défaut de brouet noir dont la recette s'est
+perdue, elle fit une soupe pour son seigneur et maître, qu'elle
+n'était pas éloignée de prendre pour un Spartiate ressuscité, et la
+soupe faite, elle trouva plaisant d'aller la lui porter.
+
+Or, un des employés de son mari la vit venir, et comme il avait une
+belle voix, et l'esprit d'à propos, il entonna allègrement:
+
+ Tous les chemins devraient fleurir,
+ Devraient fleurir, devraient germer
+ Où belle épousée va passer.
+
+M. de Montbrun entendit, et comme Cincinnatus, à la voix de l'envoyé
+de Rome, il laissa son travail. Son chapeau de paille à la main, il
+marcha au devant de sa femme, reçut la soupe sans sourciller, et
+remercia gravement sa ménagère qu'il conduisit à l'ombre. S'asseyant
+sur l'herbe, ils mangèrent la soupe ensemble, et Mme de Montbrun
+assurait qu'on ne fait pas deux fois dans sa vie un pareil repas.
+
+Ceci se passait il y a dix-neuf ans, mais alors comme aujourd'hui,
+il y avait une foule d'âmes charitables toujours prêtes à s'occuper
+de leur prochain.
+
+L'histoire des noces fit du bruit, on en fit cent railleries, ce qui
+amusa fort les auteurs du scandale.
+
+Un peu plus tard, ils se réhabilitèrent, jusqu'à un certain point,
+en allant voir la chute Niagara.
+
+Cette entrée en ménage plaît à Angéline, et cela devrait te faire
+songer. L'imitation servile n'est pas mon fait, mais nous aviserons.
+Tiens! j'ai trouvé. Il y a au fond de ton armoire un in-folio qui,
+bien sûr, te donnerait l'air grave si tu en faisais des extraits le
+jour de tes noces.
+
+Mon cher Maurice, crois-moi, ne tarde pas. Je tremble toujours que
+tu ne fasses quelque sortie auprès d'Angéline. Et la manière d'agir
+de M. de Montbrun prouve qu'il ne veut pas qu'on dise les doux riens
+à sa fille, ou la divine parole, si tu l'aimes mieux. Tu es le seul
+qu'il admette dans son intimité, et cette marque d'estime t'oblige.
+D'ailleurs, abuser de sa confiance, _ce serait plus qu'une faute, ce
+serait une maladresse._
+
+Avec toi de coeur.
+
+Mina.
+
+
+
+(Maurice Darville à sa soeur)
+
+
+Tu as mille fois raison. Il faut risquer la terrible demande, mais
+je crois qu'il fait exprès pour me décontenancer.
+
+Ce matin, décidé d'en finir, j'allai l'attendre dans son cabinet de
+travail, où il a l'habitude de se rendre de bonne heure. J'aime
+cette chambre où Angéline a passé tant d'heures de sa vie; et si
+j'avais la table sur laquelle Cicéron a écrit ses plus beaux
+plaidoyers, je la donnerais pour le petit pupitre où elle faisait
+ses devoirs.
+
+L'autre soir, je lui demandais si, enfant, elle aimait l'étude.--Pas
+toujours, répondit-elle. Et regardait son père avec cette adorable
+coquetterie qu'elle n'a qu'avec lui.--Mais je le craignais tant!
+
+Mina, je me demande comment j'arrive à me conduire à peu près
+sensément. Au fond, je n'en sais rien du tout.
+
+Pour revenir à mon récit, sur le mur, en face de la table de travail
+de M. de Montbrun, il y a un petit portrait de sa femme, et un peu
+au-dessous, suspendue aussi par un ruban noir, une photographie de
+notre pauvre père en capot d'écolier. C'est surtout sa figure
+fatiguée et malade que je me rappelle, et pour moi ce jeune et
+souriant visage ne lui ressemble guère.
+
+J'étais à le considérer quand M. de Montbrun entra. Nous parlâmes du
+passé, de leur temps de collège. Jamais je ne l'avais vu si cordial,
+si affectueux. Je crus le moment bien choisi, et lui dis assez
+maladroitement:
+
+--Il me semble que vous devez regretter de ne pas avoir de fils.
+
+Il me regarda. Si tu avais vu la fine malice dans ses beaux yeux.
+
+--D'où vous vient ce souci, mon cher, répondit-il? et, ensuite, avec
+un grand sérieux: «Est-ce que ma fille ne vous paraît pas tout ce
+que je puis souhaiter?»
+
+Pour qui aime les railleurs, il était à peindre dans ce moment. Je
+fis appel à mon courage, et j'allais parler bien clairement, quand
+Angéline parut à la fenêtre où nous étions assis. Elle mit l'une de
+ses belles mains sur les yeux de son père, et de l'autre me passa
+sous le nez une touffe de lilas tout humide de rosée.
+
+--_Shocking_, dit M. de Montbrun. Vois comme Maurice rougit pour moi
+de tes manières de campagnarde.
+
+--Mais, dit Angéline, avec le frais rire que tu connais, Monsieur
+Darville rougit peut-être pour son compte. Savez-vous ce qu'éprouve
+un poète qu'on arrose des pleurs de la nuit?
+
+--Ma fille, reprit-il, on ne doit jamais parler légèrement de ceux
+qui font des vers.
+
+Rien n'abat un homme ému comme une plaisanterie. Je me sentis éteint
+pour la journée. Mais je la regardais et c'est une jouissance à
+laquelle mes yeux ne savent pas s'habituer.
+
+Si tu l'avais vue, comme elle était dans la vive lumière! Oui, c'est
+bien la fée de la jeunesse! Oui, elle a tout l'éclat, toute la
+fraîcheur, tout le charme, tout le rayonnement du matin!
+
+Non, il n'aura pas le coeur de me désespérer! Cette situation n'est
+plus tenable, et puisque je ne sais pas parler, je vais écrire.
+
+M. de Montbrun m'a longuement parlé de toi. Il trouve que tu as trop
+de liberté et pas assez de devoirs. Il m'a demandé combien tu
+comptais d'amoureux par le temps qui court, mais je n'ai pu dire au
+juste.
+
+D'après lui, l'atmosphère d'adulation où tu vis ne t'est pas bonne.
+D'après lui encore, tu as l'humeur coquette, et il vaudrait mieux
+pour toi entrer dans le sérieux de la vie.
+
+Je te répète tout bien exactement. On parle de ma voix en termes
+obligeants, mais je n'oserais jamais en dire autant en une fois.
+Réprimander les jeunes filles est un art difficile. Pour s'en tirer
+à son honneur, il faut avoir la taille de François Ier, et ce charme
+de manières que tu appelles du _montbrunage._
+
+Ma chère Mina, que je suis bien ici! J'aime cette maison isolée et
+riante qui regarde la mer à travers ses beaux arbres, et sourit à
+son jardin par-dessus une rangée d'arbustes charmants.
+
+Elle est blanche, ce qui ne se voit guère, car des plantes
+grimpantes courent partout sur les murs, et sautent hardiment sur le
+toit. Angéline dit: «Le printemps est bien heureux de m'avoir. J'ai
+si bien fait, que tout est vert.» Aujourd'hui nous avons fait une
+très longue promenade. On voulait me faire admirer la baie de Gaspé,
+me montrer l'endroit où Jacques Cartier prit possession du pays en y
+plantant la croix. Mais Angéline était là, et je ne sais plus
+regarder qu'elle. Mina, qu'elle est ravissante! J'ai honte d'être si
+troublé: cette maison charmante semble faite pour abriter la paix.
+Que deviendrais-je, mon Dieu, s'il allait refuser? Mais j'espère.
+
+Je t'embrasse, ma petite soeur.
+
+Maurice.
+
+
+
+(Mina Darville à son frère)
+
+
+Moi aussi j'espère. Mais écrire au lieu de parler, c'est lâcheté
+pure. Mon cher, tu es un poltron.
+
+Si Angéline le savait! elle qui aime tant le courage! Oui, elle aime
+le courage--comme toutes les femmes d'ailleurs--et il y a longtemps
+que nous avons décidé que c'était une grande condescendance d'agréer
+les hommages de ceux qui n'ont jamais respiré l'odeur de la poudre
+et du sang. Pour moi, j'ai toujours regretté de n'être pas née dans
+les premiers temps de la colonie, alors que chaque Canadien était un
+héros.
+
+N'en doute pas, c'était le beau temps des Canadiennes. Il est vrai
+qu'elles apprenaient parfois que leurs amis avaient été scalpés mais
+n'importe, ceux d'alors valaient la peine d'être pleurés. Là-dessus,
+Angéline partage tous mes sentiments, et voudrait avoir vécu du
+temps de son cousin de Lévis.
+
+Tu devrais mettre la jalousie de côté, et lui parler souvent de ce
+vaillant. Elle aime le souvenir de ces jours _où la voix de Lévis
+retentissait sonore_, et elle s'indigne contre les Anglais qui n'ont
+pas rougi de lui refuser les honneurs de la guerre. Son père
+l'écoute d'un air charmé.
+
+Mon cher, nous avons une belle chance de n'avoir pas vécu il y a
+quelque cent ans. Le vainqueur de Sainte-Foy eût fait la conquête du
+père et de la fille, et notre machiavélisme aurait échoué. Quant au
+chevaleresque Lévis, personne ne m'en a rien dit, mais j'incline à
+croire qu'il chantait comme le beau Dunois: _Amour à la plus belle._
+
+Ainsi on voudrait me faire entrer dans le sérieux de la vie... Il me
+semble que _flirter_ avec un _Right Reverend_, c'est quelque chose
+d'assez grave.
+
+Au fond, je ne suis pas plus frivole que n'importe quel vieux
+politique, et je suis à peu près aussi enthousiasmée de mes
+contemporains. Quant à avoir l'humeur coquette, c'est calomnie pure.
+
+M. de Montbrun me rendra raison de ses propos, et il pourrait bien
+venir me faire ses remarques lui-même. Suis-je donc si imposante ou
+si désagréable?
+
+Mon cher Maurice, tu ne saurais croire comme j'ai hâte d'entendre ta
+belle voix dans la maison.
+
+Depuis que tu es amoureux, tu ne sais pas toujours ce que tu dis,
+mais ta voix a des sonorités si douces. Tu m'as gâté l'oreille, et
+tous ceux à qui je parle me paraissent enrhumés.
+
+À propos, il paraît qu'un vaisseau français va venir prochainement à
+Québec. Dieu merci, je suis aussi royaliste que la plus auguste
+douairière du faubourg Saint-Germain; mais cela n'empêche pas
+d'aimer le drapeau tricolore «car c'est encore l'étendard de la
+France», et... je voudrais bien que les marins français vissent
+Angéline. Tenir la plus jolie fille du Canada cachée dans un village
+de Gaspé, c'est un crime. Bien éclipsée je serais, si elle se
+montrait; mais n'importe, l'honneur national avant tout.
+
+Je t'embrasse,
+
+Mina.
+
+
+
+(Maurice Darville à sa soeur)
+
+
+Je ne tiens pas du tout à ce qu'Angéline voie les marins français.
+Je compte sur toi pour leur faire chanter: _Vive la Canadienne!_
+Sois-en sûre, nous sommes tous trop tendres pour la France qui ne
+songe guère aux Canadiens, _exilés dans leur propre patrie_, comme
+disait Crémazie.
+
+Je ne veux pas que les marins français fassent la cour à Mlle de
+Montbrun, et lui racontent des combats et des tempêtes. Mais les
+ombres les plus illustres m'inquiètent assez peu. «De Lévis, de
+Montcalm, on _dira_ les exploits», tant qu'il lui plaira.
+
+Ma chère, si je ne suis pas encore le plus heureux des hommes, du
+moins je suis loin d'être malheureux.
+
+Mais il est convenu que je dirai tout. Donc, ma lettre écrite, je
+l'envoyai porter à M. de Montbrun, et j'allai au jardin attendre
+qu'il me fit appeler, ce qui tarda un peu. Faut-il te dire ce que
+j'endurai...?
+
+Enfin, une manière de duègne, qui m'a l'air de tenir le milieu entre
+gouvernante et servante, vint me chercher de la part de son maître.
+
+Malheureusement, sur le seuil de la porte, je rencontrai Angéline,
+qui me dit:--Venez voir mon cygne.
+
+Et comme tu penses, je la suivis. Comment refuser?
+
+Tu sais peut-être qu'un ruisseau coule dans le jardin, très vaste et
+très beau. M. de Montbrun en a profité pour se donner le luxe d'un
+petit étang qui est bien ce qu'on peut voir de plus joli. Des noyers
+magnifiques ombragent ces belles eaux, et les fleurs sauvages
+croissent partout sur les bords et dans la mousse épaisse qui
+s'étend tout autour de l'étang. C'est charmant, c'est délicieux, et
+le cygne pense de même car il affectionne cet endroit.
+
+Angéline nu-tête, un gros morceau de pain à la main, marchait devant
+moi. De temps en temps, elle se retournait pour m'adresser quelques
+mots badins. Mais arrivée à l'étang, elle m'oublia.
+
+Son attention était partagée entre les oiseaux qui chantaient dans
+les arbres, et le cygne qui se berçait mollement sur les eaux. Mais
+le cygne finit par l'absorber. Elle lui jetait des miettes de pain,
+en lui faisant mille agaceries dont il est impossible de dire le
+charme et la grâce; et l'oiseau semblait prendre plaisir à se faire
+admirer. Il se mirait dans l'eau, y plongeait son beau cou, et
+longeait fièrement les bords fleuris de ce lac en miniature où se
+reflétait le soleil couchant.
+
+--Est-il beau! est-il beau! disait Angéline enthousiasmée. Ah! si
+Mina le voyait!...
+
+Elle me tendit les dernières miettes de son pain, pour me les lui
+faire jeter. Les rayons brûlants du soleil glissant à travers le
+feuillage tombaient autour d'elle en gerbes de feu. Je fermai les
+yeux. Je me sentais devenir fou. Elle, remarquant mon trouble, me
+demanda naïvement:
+
+--Mais, monsieur Darville, qu'avez-vous donc?
+
+Mina, toutes mes résolutions m'échappèrent. Je lui dis:
+
+--Je vous aime! Et involontairement je fléchis le genou devant elle
+qui tient le bonheur et la vie, dans sa chaste main.
+
+Je n'avais pas été maître de penser à ce que je faisais. En la
+voyant stupéfaite, interdite, la raison me revint, et je compris mon
+tort. Mais avant que j'eusse pu trouver une parole, elle avait
+disparu.
+
+Pour moi, une joie ardente éclatait dans mon coeur, et je restais là
+à me répéter: «Elle sait, elle sait que je l'aime.»
+
+J'avais complètement oublié que son père m'attendait, et j'en fus
+bien mortifié quand on vint me le rappeler. Cette fois, je me rendis
+sans _encombre. Il_ m'invita d'un geste à m'asseoir près de lui.
+
+--Eh! bien, me dit-il en roulant ma lettre entre ses doigts, voilà
+donc l'explication des sottises que vous nous contez depuis quelque
+temps.
+
+Je ne répondis rien, et comme il restait silencieux, je pris sa main
+et lui dis que j'en perdrais la tête ou que j'en mourrais.
+
+--Mettons que vous auriez une terrible migraine, me répondit-il.
+
+Le plus difficile était fait. Je lui parlai sans contrainte en toute
+confiance. Je lui dis bien des choses, et il me semble que je ne
+parlai pas mal. Il avait l'air tout près d'être ému, et tu l'aurais
+trouvé parfaitement charmant; mais je n'en pus tirer d'autres
+réponses que: «J'y songerai.» D'ailleurs, ajouta-t-il, rien ne
+presse. Vous êtes bien jeune.
+
+Je lui dis:
+
+--J'ai vingt-et-un ans.
+
+--Angéline en a dix-huit, reprit-il, mais c'est une enfant, et je
+désire beaucoup qu'elle reste enfant aussi longtemps que possible.
+
+Cela me rappela que j'avais abusé de son hospitalité et je me sentis
+rougir. Il s'en aperçut, et me dit très doucement:
+
+--Si vous voyez dans mes paroles une leçon indirecte, vous vous
+trompez. Je crois à votre délicatesse.
+
+Ces mots m'humilièrent plus que n'importe quels reproches. Ma foi,
+je n'y tins pas et malgré le risque terrible de baisser dans son
+estime, je lui fis l'aveu de ma belle conduite.
+
+--A-t-elle ri? me demanda-t-il.
+
+La question me parut cruelle, et malgré tout je fus charmé de
+répondre qu'elle n'avait point ri. Sa figure se rembrunit beaucoup,
+et il me dit très froidement:
+
+--Je regrette votre indiscrétion plus que vous ne sauriez croire.
+
+J'étais à peu près aussi mal à l'aise qu'on peut l'être. On sonna le
+souper, ce qui lui rappela sans doute que je suis son hôte, car il
+redevint lui-même, et m'invita gracieusement à me rendre à table.
+
+Nous y trouvâmes, avec les dames, un vieux prêtre, curé du
+voisinage, qui, pendant le repas, nous raconta fort gentiment les
+travaux d'un bouvreuil, en frais de se construire un nid dans un
+rosier de son jardin.
+
+Évidemment ces aimables propos s'adressaient à Mlle de Montbrun,
+mais pour cette fois, elle ne parut guère plus intéressée que Mme
+W... aux histoires de son mari, quand elles durent plus de trois
+quarts d'heure. Ce que voyant, le bon prêtre s'informa poliment du
+cygne. Elle rougit divinement, et répondit je ne sais quoi que
+personne ne comprit.
+
+M. l'abbé, tout perplexe, regardait M. de Montbrun avec un air qui
+semblait dire: «M'expliquerez-vous ceci?»
+
+Après le souper, il désira voir Friby,--Friby, c'est un joli
+écureuil parfaitement apprivoisé, qui ouvre lui-même la porte de sa
+cage. M. le curé assure qu'un marguillier en charge n'ouvre pas
+mieux la porte du banc d' oeuvre.
+
+Angéline, qui a coutume de s'amuser tant des gentillesses de
+l'écureuil, se contenta de lui jeter quelques noix d'une main
+distraite. Elle se tenait silencieuse à l'écart. Son père
+l'observait sans qu'il y parut, et me jetait de temps à autre un
+regard qui disait, si je ne me trompe: «Que le diable vous emporte
+avec vos extravagances. Comment avez-vous osé troubler cette
+enfant?»
+
+Mina, ma contrition avait disparu comme la neige au soleil du moins
+s'il m'en restait, ce n'était pas sensible. Tu le sais
+
+ Ses paupières, jamais sur ses beaux yeux baissées,
+ Ne voilaient son regard...
+
+Maintenant elle n'ose plus me regarder; et te dire ce que j'éprouve
+en la voyant troublée et rougissante devant moi! Oui, elle m'aimera!
+Entends-tu, Mina? Je te dis qu'elle m'aimera!
+
+Ma petite soeur, je te chéris, mais je n'ai pas le temps de te
+l'écrire. Je m'en vais finir la soirée sur la mousse, à l'endroit où
+je lui ai dit: «Je vous aime.»
+
+Maurice.
+
+
+
+(Mina Darville à son frère)
+
+
+Je te le disais bien que tu finirais par faire une folie. Mais au
+fond tu me parais plus à envier qu'à blâmer. Le premier moment
+passé, M. de Montbrun doit avoir compris que _la faim, l'occasion,
+l'herbe tendre_... D'ailleurs Angéline t'a interrogé. Je ne puis
+penser sans rire à cette naïveté. J'ai hâte d'en pouvoir parler à M.
+de Montbrun pour lui dire: «Voyez l'inconvénient de ne jamais lire
+de romans, et de n'avoir pour amie intime qu'une personne aussi sage
+que moi!»
+
+Ainsi, Maurice, tu t'es mis à genoux. Il est vrai que c'était sur la
+mousse; n'importe, je sais que ces belles choses ne m'arriveront
+jamais. On me glisse assez volontiers les doux propos mais je n'ai
+pas _le charme souverain qui enlève l'esprit_, et l'on ne songe pas
+du tout à se prosterner.
+
+Cela n'empêche pas que je ne sois contente qu'Angéline ait appris à
+baisser les yeux--ces beaux yeux dont je n'ai jamais pu dire au
+juste la couleur--mais pardon, c'est à toi de les décrire.
+
+Je t'avouerai que cette histoire de l'étang m'a donné une belle
+peur. De grâce, qu'allais-tu faire là? Je n'ai pas coutume de
+critiquer le soleil, mais en pareille circonstance, jeter des gerbes
+de feu autour d'Angéline, c'était bien imprudent. Au fait, peut-être
+en as-tu vu plus qu'il n'y en avait. N'importe, tu as bien fait de
+fermer les yeux.
+
+Tu dis qu'elle t'aimera. Je l'espère, mon cher, et peut-être
+t'aimerait-elle déjà si elle aimait moins son père. Cette ardente
+tendresse l'absorbe. Quant à M. de Montbrun, je l'ai toujours cru
+favorablement disposé. Si tu ne lui convenais pas ou a peu près, il
+t'aurait tenu à distance comme il l'a fait pour tant d'autres.
+
+Je t'approuve fort de lui avoir confessé ton équipée. D'abord la
+franchise est une belle chose, et ensuite Angéline, qui ne cache
+jamais rien à son père, n'aurait pas manqué de tout lui dire à la
+première occasion, ce qui n'eût rien valu.
+
+Penses-en ce qu'il te plaira, mais si elle est émue, comme tu le
+crois, je voudrais savoir ce qu'il lui a dit. Cet homme-là a un
+tact, une délicatesse adorable. Il a du paysan, de l'artiste,
+surtout du militaire dans sa nature, mais il a aussi quelque chose
+de la finesse du diplomate et de la tendresse de la femme. Le tout
+fait un ensemble assez rare. Quel ami tu auras là! et sa fille!...
+
+Crois-moi, le jour que tu seras accepté, mets-toi à genoux pour
+remercier Dieu. Je connais beaucoup de jeunes filles, mais entre
+elles et Angéline il n'y a pas de comparaison possible. Ce qu'elle
+vaut, je le sais mieux que toi. Son éclatante beauté éblouit trop
+tes pauvres yeux. Tu ne vois pas la beauté de son âme, et pourtant
+c'est celle-là qu'il faut aimer.
+
+À propos, tu sauras que mon révérend admirateur a daigné écrire dans
+mon album. Ça finit ainsi:
+
+ Calm and holy,
+ Thou sittest by the fireside of the heart,
+ Feeding its flames.
+
+Mais il est inutile de chercher à t'ouvrir les yeux sur mes
+glorieuses destinées. Quel dommage que l'étang soit si loin, je
+l'engagerais à y aller méditer ses sermons, et ne va pas croire que
+j'irais jeter du pain au cygne. Non, mon cher, la belle nature le
+laisse froid, mais il a ou veut avoir le culte de l'antiquité, et
+j'irais laver mes robes dans l'étang, comme la belle Nausica.
+
+Faut-il dire que je m'ennuie? que tu me manques? En y réfléchissant,
+je me suis convaincue que, malgré tes nerfs de vieille duchesse, tu
+as un caractère aimable. J'espère que le pèlerinage à l'étang s'est
+accompli heureusement.
+
+Je t'attends; puisque tu es heureux, arrive en chantant.
+
+Il me tarde de t'embrasser.
+
+Mina.
+
+
+
+(Charles de Montbrun à Maurice Darville)
+
+
+Je n'ai pas perdu mon temps depuis votre départ, et il n'y a pas une
+personne en état de rendre compte de vous que je n'aie fait parler.
+
+Vous êtes à peu près ce que vous devriez être; je l'ai constaté avec
+bonheur, et comme on ne peut guère exiger davantage de l'humaine
+nature, j'ai laissé ma fille parfaitement libre de vous accepter.
+Elle n'a pas refusé, mais elle déclare qu'elle ne consentira jamais
+à se séparer de moi. Faites vos réflexions, mon cher, et voyez si
+vous avez quelque objection à _m'épouser._
+
+Vous dites qu'en vous donnant ma fille, je gagnerai un fils et ne la
+perdrai pas. Je vous avoue que je pense un peu différemment, mais je
+serais bien égoïste si j'oubliais son avenir pour le bonheur de la
+garder toute à moi.
+
+Vous en êtes amoureux, Maurice, ce qui ne veut pas dire que vous
+puissiez comprendre ce qu'elle m'est, ce qu'elle m'a été depuis le
+jour si triste, où revenant chez moi, après les funérailles de ma
+femme, je pris dans mes, bras ma pauvre petite orpheline, qui
+demandait sa mère en pleurant. Vous le savez, je ne me suis déchargé
+sur personne du soin de son éducation. Je croyais que nul n'y
+mettrait autant de sollicitude, autant d'amour. Je voulais qu'elle
+fût la fille de mon âme comme de mon sang, et qui pourrait dire
+jusqu'à quel point cette double parenté nous attache l'un à l'autre?
+
+Vous ne l'ignorez pas, d'ordinaire on aime ses enfants plus qu'on
+n'en est aimé. Mais d'Angéline à moi il y a parfait retour, et son
+attachement sans bornes, sa passionnée tendresse me rendrait le plus
+heureux des hommes, si je pensais moins souvent à ce qu'elle
+souffrira en me voyant mourir.
+
+J'ai à peine quarante-deux ans; de ma vie, je n'ai été malade.
+Pourtant cette pensée me tourmente. Il faut qu'elle ait d'autres
+devoirs, d'autres affections, je le comprends. Maurice, prenez ma
+place dans son coeur, et Dieu veuille que ma mort ne lui soit pas
+l'inconsolable douleur.
+
+Dans ce qui m'a été dit sur votre compte, une chose surtout m'a fait
+plaisir: c'est l'unanime témoignage qu'on rend à votre franchise.
+
+Ceci me rappelle que l'an dernier, un de vos anciens maîtres me
+disait, en parlant de vous: «Je crois que ce garçon-là ne mentirait
+pas pour sauver sa vie.» À ce propos, il raconta certains traits de
+votre temps d'écolier qui prouvent un respect admirable pour la
+vérité. «Alors, dit quelqu'un, pourquoi veut-il être avocat?» Et il
+assura avoir fait un avocat de son pupille, parce qu'il avait
+toujours été _un petit menteur._
+
+Glissons sur cette marque de vocation. Votre père était l'homme le
+plus loyal, le plus vrai que j'aie connu, et je suis heureux qu'il
+vous ait passé une qualité si noble et si belle. J'espère que
+toujours vous serez, comme lui, un homme d'honneur dans la
+magnifique étendue du mot.
+
+Mon cher Maurice, vous savez quel intérêt je vous ai toujours porté,
+surtout depuis que vous êtes orphelin. Naturellement, cet intérêt se
+double depuis que je vois en vous le futur mari de ma fille. Mais
+avant d'aller plus loin, j'attendrai de savoir si vous acceptez nos
+conditions.
+
+C. de Montbrun.
+
+
+
+(Maurice Darville à Charles de Montbrun)
+
+
+Monsieur,
+
+Je n'essaierai pas de vous remercier. Sans cesse, je relis votre
+lettre pour me convaincre de mon bonheur.
+
+Mademoiselle votre fille peut-elle croire que je veuille la séparer
+de vous? Non, mille fois non, je ne veux pas la faire souffrir.
+D'ailleurs, sans flatterie aucune, votre compagnie m'est délicieuse.
+
+Et pourquoi, s'il vous plaît, ne serais-je pas vraiment un fils pour
+vous? Je l'avoue humblement, je me suis parfois surpris à être
+jaloux de vous; je trouvais qu'elle vous aimait trop. Mais
+maintenant je ne demande qu'à m'associer à son culte; il faudra bien
+que vous finissiez par nous confondre un peu dans votre coeur.
+
+Vous dites, Monsieur, que mon père était l'homme le plus loyal, le
+plus franc que vous ayez connu. J'en suis heureux et j'en suis fier.
+Si j'ai le bonheur de lui ressembler en cela, c'est bien à lui que
+je le dois.
+
+Je me rappelle parfaitement son mépris pour tout mensonge, et je
+puis vous affirmer que sa main tendrement sévère le punissait fort
+bien. «Celui qui se souille d'un mensonge, me disait-il alors,
+toutes les eaux de la terre ne le laveront jamais.»
+
+Cette parole me frappait beaucoup, et faisait rêver mon jeune
+esprit, quand je m'arrêtais à regarder le Saint-Laurent.
+
+Je vous en prie, prenez la direction de toute ma vie, et veuillez
+faire agréer à Mlle de Montbrun, avec mes hommages les plus
+respectueux, l'assurance de ma reconnaissance sans bornes.
+
+Monsieur, je voudrais pouvoir vous dire mon bonheur et ma gratitude.
+
+Maurice Darville.
+
+
+
+(Charles de Montbrun à Maurice Darville)
+
+
+Merci de m'accepter si volontiers. Vous ai-je dit que je ne
+consentirais pas au mariage d'Angéline avant qu'elle ait vingt ans
+accomplis? mais je n'ai pas d'objections à ce qu'elle vous donne sa
+parole dès maintenant, et puisque nous en sommes là, je m'en vais
+vous demander votre attention la plus sérieuse.
+
+Et d'abord, Maurice, voulez-vous conserver les généreuses
+aspirations, les nobles élans, le chaste enthousiasme de vos vingt
+ans? Voulez-vous aimer longtemps et être aimé toujours? «Gardez
+votre coeur, gardez-le avec toutes sortes de soins, parce que de lui
+procède la vie.» Faut-il vous dire que vous ne sauriez faire rien de
+plus grand ni de plus difficile? «Montrez-moi, disait un saint
+évêque, montrez-moi un homme qui s'est conservé pur, et j'irai me
+prosterner devant lui.» Parole aussi touchante que noble!
+
+Hé! mon Dieu, la science, le génie, la gloire et tout ce que le
+monde admire, qu'est-ce que cela, comparé à la splendeur d'un coeur
+pur? D'ailleurs, il n'y a pas deux sources de bonheur. Aimer ou être
+heureux, c'est absolument la même chose; mais il faut la pureté pour
+comprendre l'amour.
+
+Ô mon fils, ne négligez rien pour garder dans sa beauté la divine
+source de tout ce qu'il y a d'élevé et de tendre dans votre âme.
+Mais en cela l'homme ne peut pas grand chose par lui-même. À genoux,
+Maurice, et demandez l'ardeur qui combat et la force qui triomphe.
+Ce n'est pas en vain, soyez-en sûr, que l'Écriture appelle la prière
+_le tout de l'homme_, et souvenez-vous que pour ne pas s'accorder ce
+qui est défendu, il faut savoir se refuser souvent et très souvent
+ce qui est permis.
+
+Voilà le grand mot et le moins entendu peut-être de l'éducation que
+chacun se doit à soi-même. Dieu veuille que vous l'entendiez.
+
+Je vous en conjure, sachez aussi être fort contre le respect humain.
+Et vous pouvez m'en croire, ce n'est pas très difficile. Dites-moi,
+si quelqu'un voulait vous faire rougir de votre nationalité, vous
+ririez de mépris, n'est-ce pas?
+
+Certes, j'admire et j'honore la fierté nationale, mais au-dessus je
+mets la fierté de la foi. Sachez-le bien, la foi est la plus grande
+des forces morales. Vivifiez-la donc par la pratique de tout ce
+qu'elle commande, et développez-la par l'étude sérieuse. J'ai connu
+des hommes qui disaient n'avoir pas besoin de religion, que
+l'honneur était leur dieu, mais il est avec l'honneur, celui-là, du
+moins, bien des compromis, et si vous n'aviez pas d'autre culte,
+très certainement, vous n'auriez pas ma fille.
+
+Mon cher Maurice, il est aussi d'une souveraine importance que vous
+acceptiez, que vous accomplissiez dans toute son étendue la grande
+loi du travail, loi qui oblige surtout les jeunes, surtout les
+forts.
+
+Et, à propos, ne donnez-vous pas trop de temps à la musique? Non que
+je blâme la culture de votre beau talent, mais enfin, la musique ne
+doit être pour vous que le plus agréable des délassements, et si
+vous voulez goûter les fortes joies de l'étude, il faut vous y
+livrer.
+
+Encore une observation. Je n'approuve pas que vous vous mêliez
+d'élections.
+
+On m'a dit que vous avez quelques beaux discours sur la
+conscience... Je veux être bon prince, mais, je vous en avertis
+charitablement, s'il vous arrive encore d'aller, vous, étudiant de
+vingt ans, éclairer les électeurs sur leurs droits et leurs devoirs,
+je mettrai Angéline et Mina à se moquer de vous.
+
+D'ailleurs, pourquoi épouser si chaudement les intérêts d'un tel ou
+d'un autre? Croyez-vous que l'amour de la patrie soit la passion de
+bien des hommes publics?
+
+Nous avons eu nos grandes luttes parlementaires. Mais c'est
+maintenant le temps des petites: l'esprit de parti a remplacé
+l'esprit national.
+
+Non, le patriotisme, cette noble fleur, ne se trouve guère dans la
+politique, cette arène souillée. Je serais heureux de me tromper;
+mais à part quelques exceptions bien rares, je crois nos hommes
+d'État beaucoup plus occupés d'eux-mêmes que de la patrie.
+
+Je les ai vus à l'oeuvre, et ces ambitions misérables qui se
+heurtent, ces vils intérêts, ces étroits calculs, tout ce triste
+assemblage de petitesses, de faussetés, de vilenies, m'a fait monter
+au coeur un immense dégoût, et dans ma douleur amère, j'ai dit: Ô
+mon pays, laisse-moi t'aimer, laisse-moi te servir en cultivant ton
+sol sacré!
+
+Je ne veux pas dire que vous deviez faire comme moi. Et dans
+quelques années, si la vie publique vous attire invinciblement,
+entrez-y. Mais j'ai vu bien des fiertés, bien des délicatesses y
+faire naufrage, et d'avance je vous dis: Que ce qui est grand reste
+grand, que ce qui est pur reste pur.
+
+Cette lettre est grave, mais la circonstance l'est aussi. Je sais
+qu'un amoureux envisage le mariage sans effroi; et pourtant, en vous
+mariant, vous contractez de grands et difficiles devoirs.
+
+Il vous en coûtera, Maurice, pour ne pas donner à votre femme,
+ardemment aimée, la folle tendresse qui, en méconnaissant sa dignité
+et la vôtre, vous préparerait à tous d'eux d'infaillibles regrets.
+Il vous en coûtera, soyez-en sûr, pour exercer votre autorité, sans
+la mettre jamais au service de votre égoïsme et de vos caprices.
+
+Le sacrifice est au fond de tout devoir bien rempli; mais savoir se
+renoncer, n'est-ce pas la vraie grandeur? Comme disait Lacordaire,
+dont vous aimez l'ardente parole: «Si vous voulez connaître la
+valeur d'un homme, mettez-le à l'épreuve, et s'il ne vous rend pas
+le son du sacrifice, quelle que soit la pourpre qui le couvre,
+détournez la tête et passez.»
+
+Mon cher Maurice, j'ai fini. Comme vous voyez, je vous ai parlé avec
+une liberté grande; mais je m'y crois doublement autorisé, car vous
+êtes le fils de mon meilleur ami, et ensuite, vous voulez être le
+mien.
+
+Mes hommages à Mlle Darville. Puisqu'elle doit venir, pourquoi ne
+l'accompagneriez-vous pas? Vous en avez ma cordiale invitation, et
+les vacances sont proches.
+
+À bientôt. Je m'en vais rejoindre ma fille qui m'attend. Ah! si je
+pouvais en vous serrant sur mon coeur, vous donner l'amour que je
+voudrais que vous eussiez pour elle!
+
+C. de Montbrun.
+
+
+
+(Maurice Darville à Charles de Montbrun)
+
+
+Monsieur,
+
+Jamais je ne pourrai m'acquitter envers vous; mais je vous promets
+de la rendre heureuse, je vous promets que vous serez content de
+moi.
+
+Il y a dans votre virile parole quelque chose qui m'atteint
+au-dedans; vous savez vous emparer du côté généreux de la nature
+humaine, et encore une fois vous serez content de moi. Que vous avez
+bien fait de ne vous reposer sur personne du soin de former votre
+fille! Aucune autre éducation ne l'aurait faite celle qu'elle est.
+
+Quant à votre invitation, je l'accepte avec transport, et pourtant,
+il me semble que vous me verrez arriver sans plaisir. Mais vous avez
+l'âme généreuse, et j'aurai toujours pour vous les sentiments du
+plus tendre fils.
+
+Non, je n'aurais pas ce triste courage de mettre une main souillée
+dans la sienne!
+
+Votre fils de coeur,
+
+Maurice Darville.
+
+
+
+(Maurice Darville à Angéline de Montbrun)
+
+
+Mademoiselle,
+
+Je vous remercie simplement. Ni le bonheur, ni l'amour ne se disent.
+Du coeur ému dans ses divines profondeurs, ce sont des larmes qui
+jaillissent. Dieu veuille qu'un jour vous connaissiez l'ineffable
+douceur de ces larmes.
+
+Mademoiselle, puissiez-vous m'aimer un jour comme je vous aime.
+
+Vôtre à jamais,
+
+Maurice Darville.
+
+
+
+(Angéline de Montbrun à Mina Darville)
+
+
+Chère Mina,
+
+Si vous saviez comme je vous désire, au lieu de prendre le bateau
+comme tout le monde, vous vous embarqueriez sur l'aile des vents.
+J'aurai tant de plaisir à vous _démondaniser!_
+
+Mon père dit qu'on ne réussit pas tous les jours à des opérations
+comme celle-là. Les hommes, vous le savez, se font des difficultés
+sur tout et n'entendent rien aux miracles.
+
+Mais n'importe, je suis pleine de confiance Je changerai la reine de
+la mode en fleur des prés, et cette grande métamorphose opérée, vous
+serez bien contente.
+
+Tout sceptre pèse, j'en suis convaincue, et pourtant--voyez
+l'inconséquence humaine--je songe à reconquérir mon royaume, et veux
+vous prendre pour alliée.
+
+Mina, ma maison, que vous croyez si paisible, est en proie aux
+factions.
+
+Ma vieille Monique oublie que sa régence est finie, et ne veut pas
+lâcher les rênes du pouvoir, ce qui lui donne un trait de
+ressemblance avec bien des ministres.
+
+Si vous venez à mon secours, je finirai comme les rois fainéants. Je
+pourrais, il est vrai, protester au nom de l'ordre et du droit, mais
+je risque de m'y échauffer, et mon père dit qu'il ne faut pas crier,
+à moins que le feu ne prenne à la maison.
+
+Je me suis décidée à vous attendre, et lorsqu'on oublie trop que
+c'est à moi de commander, je prends des airs dignes.
+
+Chère Mina, je vous trouve bien heureuse de venir chez nous. Il me
+semble que c'est une assez belle chose de voir le maître des céans
+tous les jours.
+
+Croyez-moi, quand vous l'aurez observé dans son intimité, vous aurez
+envie de faire comme la reine de Saba, qui proclamait bienheureux
+les serviteurs de Salomon.
+
+Mme Swetchine a écrit quelque part que la bienveillance de certains
+coeurs est plus douce que l'affection de beaucoup d'autres; comme la
+lune de Naples est plus brillante que bien des soleils. Cette pensée
+me revient souvent lorsque je le vois au milieu de ses domestiques.
+Chère Mina, j'aimerais mieux être sa servante que la fille de
+l'homme le plus en vue du pays.
+
+Votre frère assure qu'entre nous la ressemblance morale est encore
+plus grande que la ressemblance physique. C'est une honte de savoir
+si bien flatter, et vous devriez l'en faire rougir. Moi, quand
+j'essaie, il me dit: «Mais, puisque vous avez la plus étroite
+parenté du sang, pourquoi n'auriez-vous pas celle de l'âme?
+Ignorez-vous à quel point vous lui ressemblez?»
+
+Cette question me fait toujours rire, car depuis que je suis au
+monde, j'entends dire que je lui ressemble, et toute petite je le
+faisais placer devant une glace, pour étudier avec lui cette
+ressemblance qui ne lui est pas moins douce qu'à moi. Délicieuse
+étude que nous reprenons encore souvent.
+
+Que j'ai hâte de vous voir ici où tout sourit, tout embaume et tout
+bruit! il me semble qu'il y a tant de plaisir à se sentir vivre et
+que le grand air est si bon! Je veux vous réformer complètement.
+Hélas! je crains beaucoup de rester toujours campagnarde jusqu'au
+fond de l'âme. Ici tout est si calme, si frais, si pur, si beau!
+Quel plaisir j'aurai à vous montrer mes bois, mon jardin et ma
+maison, mon nid de mousse où bientôt vous chanterez _Home, sweet
+home._ Vous verrez si ma chambre est jolie.
+
+ «Elle est belle, elle est gentille,
+ Toute bleue.»
+
+comme celle que Mlle Henriette Chauveau a chantée. Quand vous
+l'aurez vue, vous jugerez s'il m'est possible de ne pas l'aimer,
+
+ «Ainsi que fait l'alouette
+ Et chaque gentil oiseau,
+ Pour le petit nid d'herbette
+ Qui fut hier son berceau.»
+
+J'ai mis tous mes soins à préparer la vôtre, et j'espère qu'elle
+vous plaira. Le soleil y rit partout, ma frileuse. J'y vais vingt
+fois par jour, pour m'assurer qu'elle est charmante, et aussi parce
+que vous y viendrez bientôt. Jugez de ma conduite quand vous y
+serez. L'attente a son charme. Je suis sans cesse à regarder la
+route par où vous viendrez, mais je n'y vois que le _soleil qui
+poudroie et l'herbe qui verdoie._
+
+Dites à M. Maurice que je lui recommande d'avoir bien soin de vous.
+La belle famille que nous ferons!
+
+Chère soeur, je vous aime et vous attends.
+
+Angéline.
+
+
+
+(Mina Darville à Angéline de Montbrun)
+
+
+Chère soeur,
+
+Permettez-moi de commencer comme vous finissez. Hélas! J'ai commis
+l'imprudence de laisser lire votre lettre à Maurice, et il y a perdu
+le peu de raison qui lui restait.
+
+Ma chère, vous m'amusez beaucoup en me recommandant à ses soins. Si
+vous saviez dans quel oubli un amoureux tient toutes les choses de
+la terre!
+
+J'en suis réduite à m'occuper de lui comme d'un enfant. Il paraît
+qu'en extase on n'a besoin de rien. Cependant je persiste à lui
+faire prendre un bouillon de temps à autre. Ma cousine, inquiète,
+voulait le faire soigner, mais il s'est défendu en chantant _sotto
+voce:
+
+ Ah! gardez-vous de me guérir!
+ J'aime mon mal, j'en veux mourir.
+
+Le docteur consulté a répondu: «Il a bu du haschisch. Laissez-le
+tranquille.» Ma cousine n'a pas demandé d'explications, mais je vois
+bien qu'elle n'est pas sûre d'avoir compris. Le langage figuré n'est
+pas son genre.
+
+Je prie votre sagesse de ne pas s'alarmer. Maurice a une nature
+d'artiste, et il est dans toute l'effervescence de la jeunesse. Mais
+ça se calmera. Et quand ça ne se calmerait point! La puissance de
+sentir n'est pas tout à fait ce qui effraie une femme.
+
+D'ailleurs, il a une foi vive et le vrai sentiment de l'honneur.
+Vous êtes faits pour vous aimer, et vous serez heureux ensemble.
+Quand il pleurerait d'admiration devant la belle nature, ou même de
+tendresse pour vous, qu'est-ce que ça fait? ...
+
+Laissons dire les positifs. J'ai vu de près le bonheur de raison et,
+entre nous, ça ressemble terriblement à une vie qui se soutient par
+des remèdes.
+
+Je sais que le mot d'exaltation est vite prononcé par certaines
+gens. Angéline, êtes-vous comme moi? Il existe sur la terre un
+affreux petit bon sens horriblement raide, exécrablement étroit, que
+je ne puis rencontrer sans éprouver l'envie de faire quelque grosse
+folie. Non, que je haïsse le bon sens, ce serait un triste travers.
+De tous les hommes que je connais, votre père est le plus sensé, et
+je suis _suffisamment_ charitable à son endroit. Le vrai bon sens
+n'exclut aucune grandeur. Régler et rapetisser sont deux choses bien
+différentes. Quelle est donc, je vous prie, cette prétendue sagesse
+qui n'admet que le terne et le tiède, et dont la main sèche et
+froide voudrait éteindre tout ce qui brille, tout ce qui brûle.
+
+Ma belle fleur des champs, que vous êtes heureuse d'avoir peu vu le
+monde! Si c'était à refaire, je choisirais de ne le pas voir du
+tout, pour garder mes candeurs et mes ignorances. Voilà où j'en suis
+après deux ans de vie mondaine. Jugez de ce que dirait Mme D... si
+elle voulait parler.
+
+J'ai eu des succès. Veuillez croire que je le dis sans trop de
+vanité. Vous savez qu'Eugénie de Guérin n'a jamais été recherchée.
+Il y a là matière à réflexions pour Mina Darville et son cercle
+d'admirateurs. Pauvres hommes! partout les mêmes.
+
+Chère amie, M. de Montbrun me juge mal. Je ne demande qu'à me
+_démondaniser._ J'avais résolu d'arriver chez vous avec une simple
+valise, comme il convient à une âme élevée qui voyage.
+
+Mais on sait rarement ce qu'on veut et jamais ce qu'on voudra: j'ai
+fini par prendre tous mes chiffons. Vraiment, je n'y comprends rien,
+et devant mes malles pleines et mes tiroirs vides, je me surprends à
+rêver.
+
+Ma belle, il faudra que vous m'aidiez à passer quelques-unes de mes
+malles en contrebande. Je crains le sourire de M. de Montbrun. Au
+fond, quel mal y a-t-il à vouloir se bien mettre pourvu qu'on ait du
+goût.
+
+Si Mlle de Montbrun est indifférente à la parure, c'est qu'en
+étudiant sa ressemblance, elle s'est aperçue qu'elle pouvait
+parfaitement s'en passer. Moi, je ne puis pas me donner ce luxe.
+Voilà, et dites à M. votre père que je n'aurai pas été une semaine à
+Valriant sans lui découvrir bien des défauts.
+
+J'envisage sans effroi une petite causerie avec lui, quoiqu'il ait
+parfois des mots durs. Ainsi, l'hiver dernier, dans une heure
+d'épanchement, je lui avouai que j'étais bien malheureuse--que je
+n'avais pas le temps d'aimer quelqu'un qu'aussitôt j'en préférais un
+autre,--et au lieu de me plaindre, cet austère confesseur m'appela
+_dangereuse coquette._
+
+N'importe, ma chère, je ne vous blâme pas de l'aimer, et même, il
+m'arrive de dire que c'est une belle chose d'être obligée à ce
+devoir.
+
+Si vous m'en croyez, nous réfléchirons avant de faire abdiquer Mme
+Monique. M. de Montbrun vous croit la perle des ménagères, mais,
+
+ Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier
+
+Pourtant, je hais l'usurpation. Je suis légitimiste. Dites à M. de
+Montbrun que nous allons aviser ensemble à donner un roi à la
+France.
+
+Ma chère, je suis sûre que ma chambre me plaira. Seulement, je
+n'aime pas la nature riante. Il me faudrait une allée bordée de
+sapins, pour mes méditations. Quant à Maurice, je crois qu'il n'en a
+pas besoin, et sa pensée m'a l'air de s'en aller souvent _tout au
+bout d'un jardin, tout au bord d'un étang._
+
+Ne rougissez pas, ma très belle. Je vous embrasse comme je vous
+aime.
+
+
+
+(Mina Darville à Emma S***)
+
+
+Il s'en va minuit, et je viens de fermer ma fenêtre, où je suis
+restée longtemps. J'aime la douceur sereine des belles nuits, et je
+vous plains, ma chère amie, de vouloir vous cloîtrer.
+
+Pardon, vous n'aimez pas que j'aborde ce sujet. Il me semble
+pourtant que je n'en parle pas mal, mais...
+
+Avez-vous jamais descendu le Saguenay? ...
+
+Franchement, la vie religieuse m'apparaît comme cette étonnante
+rivière, qui coule paisible et profonde, entre deux murailles de
+granit. C'est grand, mais triste. Ma chère, l'inflexible uniformité,
+l'austère détachement ne sont pas pour moi.
+
+Je me plais parfaitement à Valriant, charmant endroit, qui n'aurait
+rien de grandiose sans le fleuve qui s'y donne des airs d'océan.
+Faut-il vous dire que Maurice est heureux? Le secret n'en est plus
+un maintenant. Il est difficile, quoi qu'on fasse, de trouver
+beaucoup à redire à ce mariage; et vraiment c'est une belle chose
+que cet amour qui grandit ainsi au grand soleil, en toute paix et
+sécurité. Puis, autour d'eux, tout est si beau.
+
+Sans doute, rien n'est plus intérieur que le bonheur. Mais tout de
+même, quand Dieu créa Adam et Eve, il ne les mit pas dans un champ
+désolé. Maurice s'accommoderait parfaitement d'un cachot, mais
+sceptique, vous ne croyez plus à rien. Vous dites qu'il en est de
+l'amour comme des revenants: qu'on en parle sur la foi des autres.
+Que n'êtes-vous à Valriant. Il vous faudrait reconnaître que l'amour
+existe--qu'il y a des réalités plus belles que le rêve.
+
+Angéline ressemble plus que jamais à son père. Elle a ce charme
+pénétrant, ce je ne sais quoi d'indéfinissable que je n'ai vu qu'à
+lui et que j'appelle du _montbrunage._ Mais ce que j'aime surtout en
+elle, c'est sa sensibilité profonde, son admirable puissance
+d'aimer.
+
+Vous savez comme j'incline à estimer les gens d'après ce qu'ils
+valent par là, et pourquoi pas? Mon poids, c'est mon amour, disait
+saint Augustin.
+
+Si j'y connais quelque chose, la tendresse d'Angéline pour son père
+est sans bornes, mais elle l'aime sans phrase et ne l'embrasse que
+dans les coins.
+
+Nous menons tous ensemble la vie la plus saine, la plus agréable du
+monde. Il y a ici un parfum salubre qui finira par me pénétrer.
+
+Vraiment, je ne sais comment je pourrai reprendre la chaîne de mes
+mondanités. Vous rappelez-vous nos préparatifs pour le bal, alors
+que se bien mettre était la grande affaire, et que j'aurais
+tant souhaité avoir une fée pour marraine, comme Cendrillon?
+Sérieusement, il nous en aurait coûté moins de temps et d'argent
+pour tirer de misère quelques familles d'honnêtes gens. Je vous
+assure que je suis bien revenue des grands succès et des petits
+sentiments. Mais l'amour est une belle chose... Aimer c'est sortir
+de soi-même. Je vous avoue que je ne puis plus me supporter.
+Bonsoir.
+
+Mina.
+
+P.S.--C'est la faute d'Angéline et de Maurice. On ne peut les voir
+ensemble sans extravaguer.
+
+
+
+(La même à la même)
+
+
+Vous rappelez-vous avec quelle sollicitude vous veilliez sur le pied
+de boules-de-neige qui ornait la cour des Ursulines. Je ne sais
+pourquoi ce souvenir me revenait tout à l'heure pendant que je me
+promenais dans le jardin. Je voudrais bien vous y voir. D'ordinaire,
+j'aime peu les jardins: j'y trouve je ne sais quoi qui me porte à
+chanter:
+
+ J'aime la marguerite
+ Qui fleurit dans les champs.
+
+Mais celui-ci a un air de paradis. Vraiment, je voudrais passer ma
+vie. Il y a là des réduits charmants, des berceaux de verdure pleins
+d'ombre, de fraîcheur, de parfums.
+
+Jamais je n'ai vu tant de fleurs, fleurs au soleil, fleurs à
+l'ombre, fleurs partout. Et tout le charme du spontané, du naturel.
+Vous savez mon horreur pour l'aligné, le guindé, le symétrique.
+
+Ici rien de cela, mais le plus gracieux pêle-mêle de gazons, de
+parterres et de bosquets. Un ruisseau aimable y gazouille et
+folâtre, et, par-ci par-là, des sentiers discrets s'enfoncent sous
+la feuillée. Mes beaux sentiers verts et sombres! L'herbe y est
+molle; l'ombre épaisse; les oiseaux y chantent, la vie s'y élance de
+partout.
+
+C'est une délicieuse promenade, qui aboutit à un étang, le plus
+frais, le plus joli du monde.
+
+Nous allons souvent y commencer la soirée, mais, hélas! les
+importuns se glissent partout. Il nous en vient parfois. Hier--je
+suis bien humiliée--nous eûmes à supporter un Québecquois beaucoup
+plus riche qu'aimable, qui s'est aventuré jusqu'ici. Le jardin lui
+arracha plusieurs gros compliments, et arrivé à l'étang: «Comme
+c'est joli, dit-il. Le bel endroit pour faire la sieste après son
+dîner?»
+
+Maurice lui jeta un regard de mépris, et s'éloigna en fredonnant _sa
+marche hongroise._ J'expliquai à Angéline que son futur seigneur et
+maître est du _genus irritabile_, que la marche hongroise est un
+signe certain de colère; et qu'en entendant ces notes belliqueuses,
+elle devra toujours se montrer. Cela nous amusa, mais elle dit que
+se fâcher, s'impatienter, c'est dépenser inutilement quelque chose
+de sa force.
+
+Plus je la vois, plus je la trouve bien élevée; elle m'appelle sa
+soeur, ce qui ravit Maurice. Pauvre Maurice. Sa voix est plus
+veloutée que jamais. Le doux parler ne nuit de rien.
+
+La conversation d'Angéline ne ressemble pas à celle d'une femme du
+monde, mais elle est singulièrement agréable. Maurice dit qu'elle a
+le rayon, le parfum, la rosée. Le pauvre garçon est amoureux à faire
+envie et à faire pitié.
+
+Angéline me fait mille questions charmantes sur son caractère, sur
+ses goûts, sur ses habitudes. Ses rêveries l'intéressent sans
+qu'elle sache trop pourquoi. Vous ne sauriez croire comme cette
+folle crainte qu'il a de mourir jésuite la divertit aussi bien que
+son horreur pour les demoiselles qui chantent: «Demande à la brise
+plaintive», ou autres bêtises langoureuses.
+
+M. de Montbrun me traite de la manière la plus aimable, avec cet air
+un peu protecteur qui lui va si bien. On l'accuse de ne pas _remplir
+tout son mérite._ Mais comme je lui sais gré de n'avoir jamais été
+ministre! Il fait bon de voir ce descendant d'une race illustre
+cultiver la terre de ses mains. Dieu veuille que cet exemple ne soit
+pas perdu.
+
+Ce soir, nous parlions ensemble de l'avenir du Canada; il était un
+peu triste et soucieux. Pour moi, je fis comme tout le monde: je
+tombai sur le gouvernement, qui fait si peu pour arrêter
+l'émigration, pour favoriser la colonisation. Mais ce beau zèle le
+laissa froid; et, jetant un regard un peu dédaigneux sur ma
+toilette, il me demanda si j'avais jamais pensé à me refuser quelque
+chose pour aider les pauvres colons.
+
+Ma chère Emma, je ne pouvais pas dire: «je l'ai fait», mais je lui
+dis: «je le ferai». Il sourit, et ce sourire, le plus fin que j'aie
+vu, me choqua. J'eus envie de pleurer. Me croit-il incapable d'un
+sentiment élevé? Je lui prouverai que je ne suis pas si frivole
+qu'il le pense. Vous le savez, une simple parole suffit parfois pour
+réveiller les sentiments endormis. Ah! si vouloir était pouvoir!...
+
+Tantôt appuyée sur ma fenêtre, je faisais des rêves comme le Père
+L... en ferait s'il avait le temps. Je donnais à tous l'élan
+patriotique. J'éteignais les lustres des bals je supprimais
+l'extravagance des banquets, tout ce qui se dépense inutilement je
+persuadais à chacun et à chacune de le donner pour la colonisation.
+
+Puis je voyais les _déserts s'embellir de fécondité, les collines se
+revêtir d'allégresse, les germes se réjouir dans les entrailles de
+la terre_, et à côté de la lampe de l'humble église, la lampe du
+colon brillait. Ah! si chacun faisait ce qu'il peut! Un si grand
+nombre de Canadiens prendraient-ils la route de l'exil? Mais j'aime
+l'espérance. Nous sommes nés de la France et de l'Église. Confiance
+et bonsoir, chère amie.
+
+Mina.
+
+
+
+(La même à la même)
+
+
+Décidément, mes rêves patriotiques vous sont suspects, et ce n'est
+pas sans malice que vous me conseillez de chercher la source de ce
+beau zèle. Ma chère, je n'ai pas l'esprit curieux. Chercher les
+sources, remonter aux principes, c'est l'affaire des explorateurs et
+des philosophes. Prétendez-vous me confondre avec ces gens-là?
+D'ailleurs, il ne faut jamais admettre le plus, quand le moins
+suffit à une explication. Ici le patriotisme suffit.
+
+Vous rappelez-vous nos conversations de l'automne dernier, alors que
+vous commenciez à être un peu sage? ...quels progrès vous avez
+faits! J'aimerais reprendre ces causeries.
+
+Angéline a toute mon amitié, toute ma confiance, mais elle m'est
+trop supérieure à certains égards. Aucune poussière n'a jamais
+touché cette radieuse fleur, et conséquemment je m'observe toujours
+un peu; avec vous, je suis plus libre.
+
+Malgré vos aspirations religieuses, je ne puis oublier que nous
+avons été compagnes de chimères, de lectures, de frivolités.
+Parfois, je vous envie votre désenchantement si prompt, si complet.
+Mais ces désirs s'évanouissent vite. Je m'obstine à espérer qu'un
+jour ou l'autre le bonheur passera sur cette pauvre terre que Dieu a
+faite si belle.
+
+De ma fenêtre j'ai une admirable vue du fleuve. Vraiment, c'est
+l'océan. Je ne me lasse pas de le regarder. J'aime la mer. Cette
+musique des flots jette un velours de mélancolie sur la tristesse
+de mes pensées, car, je vous l'avoue, j'ai des tristesses, et
+volontiers je dirais comme je ne sais plus quelle reine: «Fi de la
+vie». Pourtant je n'ai aucun sujet positif de chagrin, mais vous le
+savez, on cesse de s'aimer si personne ne nous aime.
+
+Eh bien! je vois venir le jour où je me prendrai en horreur.
+
+Vous n'ignorez pas comme j'ai désiré la réalisation du rêve de
+Maurice. Sans doute je savais que je passerais au second rang. Mais
+est-ce le second rang que je tiens? Y a-t-il comparaison possible
+entre son culte pour elle et son affection pour moi?
+
+Il est vrai, qu'en revanche Angéline m'aime plus qu'autrefois elle
+m'est la plus aimable, la plus tendre des soeurs; mais naturellement
+je viens bien après son fiancé et son père.
+
+Quant à celui-ci _the last but not the least_, qu'est-ce que cet
+aimable intérêt qu'il me porte? Je l'admets, dans ce coeur viril le
+moindre sentiment a de la force. Mais encore une fois, qu'est-ce que
+cela? Si vous saviez comme il aime sa fille!
+
+Pour moi, je ne suis nécessaire à personne. Ma chère Emma, j'éprouve
+ce qu'éprouverait un avare qui verrait les autres chargés d'or, et
+n'aurait que quelques pièces de monnaie.
+
+Mina.
+
+
+
+(La même à la même)
+
+
+Vous dites, chère amie, que la seule chose triste, ce serait d'être
+aimée par-dessus tout. _Triste_, est-ce bien là le mot? Disons
+redoutable, si vous le voulez, mais soyez tranquille, je suis bien à
+l'abri de ce côté. Sans doute, il est plus doux, plus divin de
+donner que de recevoir. Mais le désintéressement absolu, où le
+trouve-t-on?
+
+Je vous avoue que votre citation de Fénélon ne m'a pas plu. Ce roi
+de Chine m'est resté sur le coeur. Quoi! c'est là que vous voulez
+arriver? Il viendra un temps où il vous sera parfaitement égal que
+je vous donne une pensée, un souvenir!
+
+Je me suis plainte à M. de Montbrun, qui m'a répondu, non sans
+malice peut-être, que vous en aviez pour longtemps avant d'en être
+à _l'amour pur_ et à la _mort mystique._
+
+Je vois qu'il trouve charmant que les rivalités mondaines n'aient
+pas refroidi notre amitié d'enfance. Il dit que nous avons du bon.
+Sur le papier, cela n'a pas l'air très flatteur, mais ce diable
+d'homme a le secret de rendre le moindre compliment extrêmement
+acceptable.
+
+Je vous avoue que je ne m'habitue pas au charme de sa conversation.
+Pourtant, son esprit s'endort souvent, sa pensée a besoin du grand
+air, et jamais il ne cause si bien qu'à travers champs, mais
+n'importe. Même dans un salon bien clos, il garde toujours je ne
+sais quoi qui repose, rafraîchit, et fait qu'on l'écoute comme on
+marche sur la mousse, comme on écoute le ruisseau couler.
+
+Il ne lui manque qu'un peu de ce charme troublant qui nous faisait
+extravaguer devant le portrait de Chateaubriand. Je dis _faisait._
+Au fond, cette belle tête peignée par le vent, me plaît encore plus
+qu'on ne saurait dire. Mais décidément c'est trop René. Admirez ma
+sagesse. Je voudrais apprendre à comprendre, à pratiquer la vie, je
+voudrais oublier le beau ténébreux et ses immortelles tristesses.
+Pourtant, cet ennuyé est bien aimable. Convenez-en.
+
+M. de Montbrun assure que vous allez retrouver votre gaieté derrière
+les grilles. Quoiqu'il vous ait peu vue, il ne vous a pas oubliée;
+vous lui plaisez, et comme on me fait plaisir en vous rendant
+justice, je ne lui ai pas laissé ignorer que vous le trouvez l'homme
+le plus séduisant que vous ayez vu.
+
+La discrétion doit avoir des bornes; d'ailleurs avec lui c'est tout
+à fait sans inconvénients: il ne vous croira pas éprise de lui à la
+veille de l'être.
+
+Nous parlons quelquefois de votre vocation. Il vous approuve de
+prendre le chemin le plus court pour aller au ciel. Mais je reste
+faible contre la pensée de cette demi-séparation.
+
+Je crains que l'austérité religieuse ne nuise à notre intimité. Il y
+a une foule de riens féminins qu'il faut dire; l'amitié sans
+confiance, c'est une fleur sans parfum. Puis, parfois, il faut si
+peu de chose pour changer l'amitié en indifférence. Il me semble,
+qu'à certains moments, le coeur est beaucoup comme ces mers du nord
+qu'une pierre lancée, que le moindre choc va glacer de toutes parts,
+une fois l'été fini. Prenons garde.
+
+Il est maintenant décidé que Maurice ira en France pour ses études.
+Comment pourra-t-il s'arracher d'ici? Je n'en sais rien, ni lui non
+plus.
+
+Mais il faudrait toujours finir par partir, et M. de Montbrun ne
+veut pas qu'Angéline se marie avant d'avoir vingt ans. Pour moi, je
+passerai probablement ici la plus grande partie de l'absence de mon
+frère. Il le désire, et ma belle petite soeur m'en presse très fort.
+
+Pauvres enfants! la pensée du départ les assombrit beaucoup, ce qui
+me rassure. Chose étrange, le bonheur fait peur. Il me semblait
+toujours qu'il allait arriver quelque chose. C'est bien singulier,
+mais Angéline m'inspire souvent une pitié qui ne peut se dire. Je la
+trouve trop belle, trop charmante, trop heureuse, trop aimée.
+
+Vous comprenez qu'ici nous sommes bien loin de _l'illusion des
+amitiés de la terre, qui s'en vont avec les années et les intérêts._
+Vraiment, j'ai beau regarder, je ne vois point le _grain noir_,
+comme disent les marins. Le bonheur serait-il de ce monde? Il est
+vrai que son père ne cherche pas du tout à lui épargner les petites
+contrariétés de chaque jour. Il l'assujettit fort bien à son devoir.
+Mais qu'est-ce que cela? Rien qu'à la regarder, on voit qu'elle ne
+connaît pas le terne, ou, comme nous disons, le gris de la vie.
+
+Mina.
+
+
+
+(Mina Darville à Emma S***)
+
+
+Je suis de la plus belle humeur du monde, et je veux vous dire
+pourquoi. D'abord, sachez que Mme H... est à Valriant. Oui, ma
+chère, elle ne peut supporter le séjour des campagnes à la mode
+(sic). Il lui faut le calme, le repos, etc., etc. C'est parfaitement
+touchant, mais j'incline à croire que cette veuve inconsolable
+ferait très volontiers «sa principale affaire des doux soins d'aimer
+et de plaire.»
+
+Toujours est-il qu'elle a fait comme celui qui alla à la montagne
+parce que la montagne ne venait pas à lui. Du reste, toujours
+brillante; seulement le voisinage d'Angéline ne lui est pas
+avantageux. Elle a un peu l'air d'un dahlia à côté d'une rose qui
+s'entrouvre.
+
+Mais elle manoeuvrait de son mieux. Il fallait voir avec quel
+enthousiasme elle partait d'Angéline! Avec quelle grâce modeste elle
+reprochait à M. de Montbrun de ressembler autant à la plus charmante
+des Canadiennes. C'était une étude piquante. Mais sous les grâces
+étudiées, j'ai cru voir une passion sincère. Ce qui est sûr, c'est
+qu'elle me hait cordialement. Je suis sa _bête noire._ Il est vrai
+qu'ostensiblement, on me fait la plus belle patte de velours
+possible, mais j'ai senti bien souvent les griffes.
+
+Quels compliments perfides! comme cette femme serait dangereuse si
+elle avait de la mesure! et quelle pauvre personne elle voudrait
+faire de moi sous le beau prétexte de relever mes succès.
+
+Oui, ma chère, je suis une grande criminelle, et j'ai déjà fait
+couler bien des larmes. On en connaît dont le coeur est en cendres.
+Je suis cause que de jeunes talents négligent l'étude et s'étiolent
+tristement. Aussi M. de Montbrun m'a dit: «Mademoiselle, je commence
+à croire que je rends un grand service à mon pays en vous gardant à
+Valriant à mes risques et périls.»
+
+Cela nous fit rire. Madame H... qui sait tant de choses, ne sait pas
+qu'en prouvant trop on ne prouve rien. Mais je suis bien vengée.
+Madame s'en ira _traînant l'aile et tirant le pied._
+
+Je ne parle pas au figuré. Elle s'est donné une entorse en glissant
+d'un rocher où elle s'était aventurée malgré mes sages remontrances.
+Heureusement qu'elle a eu plus de peur que de mal.
+
+Mais si vous aviez vu son convoi! M. de Montbrun et Maurice
+portaient le brancard, Angéline portait l'ombrelle de madame. Pour
+moi, j'étais comme l'autre officier de Malbrouck: celui qui ne
+portait rien.
+
+Il faut croire que je n'ai pas un très bon coeur, car j'avais une
+folle envie de rire. Au fond, je ne me le reproche pas beaucoup.
+Comme dit le cocher de M. de Montbrun: «La grosse dame n'avait pas
+d'affaire à se hisser sur les crans, elle avait beau à se promener
+dans le chemin du roi.»
+
+Nous sommes allés en corps lui faire visite. M. de Montbrun n'avait
+pas l'air plus ému qu'il fallait, et moi, j'avais une figure qui ne
+valait rien. Depuis nous avons perdu M. W... C'est un étranger qui
+aime beaucoup la pêche, et croit fermement que tout ce qui est
+grand, noble, distingué, vient en droiture de l'Angleterre.
+
+D'ailleurs très comme il faut. Depuis une quinzaine il nous honorait
+de ses assiduités.
+
+Angéline soutient qu'elle l'a vu rire. Il est certain qu'il
+s'essayait parfois à badiner, et si vous saviez comme sa phrase est
+plombée? «Mais, disait M. de Montbrun, le bon Dieu me fait la grâce
+de ne pas toujours l'entendre.» Ce qui ne l'a pas empêché de donner
+le signal des réjouissances aussitôt que sa seigneurie eut
+définitivement tourné les talons. Pourtant sa solennité nous amusait
+parfois.
+
+Bonsoir, ma chère.
+
+Mina.
+
+
+
+(Mina Darville à Emma S***)
+
+
+Madame H... va mieux, ou plutôt elle n'a plus qu'à se tenir
+tranquille, et le repos, n'est-ce pas ce qu'elle voulait? Pour le
+moment je m'en accommoderais parfaitement. Vous savez que je n'écris
+guère que sur le tard, et ce soir, je m'endors comme si j'avais
+écouté un discours sur le tarif ou causé avec M. W...
+
+C'est bien dur de rester devant mon encrier quand mon lit est là si
+près. Que n'êtes-vous ici? nous causerions en regardant les étoiles.
+Elles sont bien belles: je viens de les regarder pour me rafraîchir.
+
+Quand j'étais enfant, le firmament m'intéressait beaucoup, et je
+voulais absolument qu'il y eût des trous dans le plancher du ciel,
+par où on voyait la lumière de Dieu.
+
+Malgré tout, il me reste encore quelque chose de cette attraction
+céleste, car au sortir des bats je pense toujours à regarder les
+étoiles. Je ne veux pas dire que ces belles soirées soient le plus
+efficace _sursum corda._ Pourtant je me rappelle qu'une nuit, comme
+je revenais d'un bal, la cloche des Ursulines sonna le lever des
+religieuses. Jamais, non, jamais glas funèbre n'a pénétré si avant
+dans mon coeur. Oh, que cette cloche prêchait bien dans le silence
+profond de la nuit!
+
+Rendue dans ma chambre, je jetai là mes fourrures, et restai
+longtemps devant mon miroir, comme j'étais--en grande parure--et je
+vous assure que mes pensées n'étaient pas à la vanité. Puis, quand
+je fus parvenue à m'endormir, je fis un rêve dont je n'ai jamais
+parlé, mais qui m'a laissé une impression ineffaçable.
+
+Il me sembla que j'étais dans la petite cour intérieure des
+Ursulines, quand tout à coup la fenêtre d'une cellule s'ouvrit, et
+je vis paraître une religieuse. Je ne sais comment, mais du premier
+coup d' oeil, sous le bandeau blanc et le voile noir, je reconnus
+cette brillante mondaine d'il y a deux cents ans, Madeleine de
+Repentigny.
+
+Elle me regardait avec une tendre pitié, et de la main m'indiquait
+la petite porte du monastère; mais je ne pouvais avancer: une force
+terrible me retenait à la terre. Elle s'en aperçut, et appuya son
+front lumineux sur ses mains jointes, alors je sentis qu'on me
+détachait, mais quel douleur j'éprouvais dans tout mon être!
+
+Je m'éveillai, plus émue, plus impressionnée qu'il ne m'est possible
+de dire. Ordinairement, j'éloigne ce souvenir, mais ce jour-là je
+sentis dans toute sa force la vérité de cette parole de l'Imitation:
+La joie du soir fait trouver amer le réveil du lendemain.
+
+Bonsoir, ma chère amie.
+
+Mina.
+
+
+
+(Mina Darville à Emma S***)
+
+
+Vous prenez mon rêve bien au sérieux. Il s'explique suffisamment par
+mes émotions de la nuit, par les pensées qui m'occupaient quand je
+m'endormis.
+
+Pourtant, il m'en est resté une sorte de tendresse pour cette
+aimable Madeleine de Repentigny. Il est vrai que j'avais toujours eu
+un faible pour cette belle mondaine. Son souvenir me revenait
+souvent quand j'allais à la chapelle des Saints.
+
+J'aimais cette petite lampe qui y brûle jour et nuit, en témoignage
+perpétuel de sa reconnaissance; j'avais même demandé qu'on m'en
+laissât le soin. Mais passons, et Dieu veuille me laisser toujours
+les saines jouissances de la vie.
+
+Ici je m'éveille aux rayons du soleil qui dorent ma fenêtre, aux
+chants des oiseaux qui habitent le jardin, mais je ne me lève de
+bonne heure que de loin en loin.
+
+Pourtant, j'aime le matin tout frais, tout humide de rosée; mais
+_l'autre_, comme disait X. de Maistre, s'accommode si bien d'un
+bon lit.
+
+Je crains beaucoup de n'être jamais tout à fait comme la femme
+forte, ni comme Angéline, que Maurice appelle l'Étoile du matin. Il
+paraît qu'il est toujours le premier debout. Mais le beau mérite,
+quand on est amoureux, d'aller faire des bouquets dans le plus beau
+jardin du monde et d'attendre!
+
+Pauvre Maurice! Je suis joliment sûre que tous les oiseaux du ciel
+chanteraient autour de lui sans l'empêcher de distinguer le petit
+bruit qu'une certaine fenêtre fait en s'ouvrant. Mais je suis en
+frais de compromettre l'oreille de la famille.
+
+Figurez-vous que moi, qui aime tant les oiseaux, je ne les reconnais
+pas toujours à la voix; cela choque Angéline. «Quoi, dit-elle, une
+musicienne, une Darville, prendre le chant d'une linotte pour le
+chant d'une fauvette!» Ce n'est pas elle qui commettra pareille
+erreur.
+
+«Et pourtant, dit-elle, dans ma famille on n'a jamais su que croquer
+des notes.»
+
+Cela ne l'empêche pas d'aimer la musique et de la sentir à la façon
+des anges. Elle dit que, selon saint François d'Assise, la musique
+sera l'un des plaisirs du ciel, et cette pensée me plaît beaucoup.
+Au fond, je crois que nous avons tous quelque crainte de nous
+ennuyer durant l'éternité.
+
+C'est aujourd'hui la Saint-Louis. Nous ne l'avons pas oublié. Pauvre
+France! Angéline dit, comme Eugénie de Guérin, qu'elle _filerait
+volontiers la corde pour pendre la République et les républicains._
+Pour ma part je n'y verrais pas grand mal, mais je demande grâce
+pour Victor Hugo, qui a chanté le _lis sorti du tombeau._ Angéline
+est plus royaliste que moi; elle me trouve tiède, et Maurice n'ose
+dire qu'il est bonapartiste.
+
+Laissons les gouvernements passés et futurs. Chère amie, la mer est
+une grande séductrice. Ici, qu'elle est belle et terrible! qu'elle
+est douce aussi. Alors, comme elle berce mollement les barges des
+pauvres pêcheurs. C'est un charme. Et cette magique phosphorescence
+des flots...
+
+M. de Montbrun a une barge qui s'appelle _La Mouette_, et si jolie,
+si gracieuse!
+
+Angéline raffole des promenades sur l'eau.
+
+Vous pensez si Maurice souffrait de n'y point jouer un rôle actif.
+Il s'est mis aussitôt à l'école des pêcheurs et maintenant il
+manoeuvre _La Mouette_, comme s'il n'avait jamais fait autre chose
+de sa vie. Angéline, qui se mêle de mettre la voile au vent, dit que
+Maurice fait des noeuds d'amiral.
+
+Ça été un grand triomphe pour lui la première fois qu'il a pris la
+conduite à bord. Quand il n'y a pas de brise, il rame, ce qui lui
+permet de faire admirer sa force. Elle n'égale pas encore celle de
+M. de Montbrun, mais elle n'est pas du tout à mépriser. Et quand
+tous les deux se mettent à ramer, _La Mouette_ semble voler sur les
+flots.
+
+Vous pensez si Maurice chante volontiers et sur cette mer
+rayonnante, sous ce vaste ciel, sa voix incomparable a un charme
+bien profond. Des étincelles de feu courent dans l'écume du sillage,
+et le long du rivage. Pour Angéline et Maurice, ces promenades
+doivent avoir une beauté de rêve. Ceux-là peuvent dire comme Albert
+de la Ferronnays: «Ce serait un blasphème de penser que Dieu ne nous
+a pas créés pour le bonheur.»
+
+Bonsoir, chère amie.
+
+Mina.
+
+
+
+(Mina Darville à Emma S***)
+
+
+Nous avons fini nos foins, et je dirais volontiers que je n'y ai pas
+nui, mais Angéline trouve que je m'en fais bien accroire, que je
+fais sonner bien haut mes coups de râteaux.
+
+Je voudrais que vous eussiez vu Angéline dans son costume de
+faneuse. Sans comparaison, je n'étais pas mal non plus, et sans
+mentir nous avons été bien reçues.
+
+M. de Montbrun se déclara charmé. Il nous comparait aux glaneuses de
+la Bible, à toutes les belles travailleuses de l'antiquité. Même il
+m'a dit quelques vers latins, où je crois qu'il était question des
+divinités champêtres. Je suis bien satisfaite. Mina Darville mêlée
+avec les divinités! Il ne manquait plus que ça aux humiliations de
+l'Olympe!
+
+À propos, vous saurez que le maître de céans ne va pas à ses champs
+sans se ganter soigneusement. Au fond, je ne vois pas qu'il y ait de
+quoi lui jeter la pierre, mais tout de même, je lui ai dit:
+«Vraiment, vous m'étonnez; j'avais toujours cru que l'homme--cet
+être supérieur--ne s'occupait que de la beauté de son âme. Serait-ce
+par orgueil de race que vous prenez si grand soin de vos belles
+mains d'aristocrate?»
+
+Je lui soutiens qu'il finira par passer pour un désoeuvré, pour _un
+bourgeois._ Ma chère amie,--vous me croirez si vous le pouvez--cet
+homme-là gagne à être vu de près.
+
+Sa tranquillité sereine attire, fait rêver comme le calme des eaux
+profondes. C'est une nature vraiment forte, et je ne puis le
+regarder attentivement sans lui mettre sur les lèvres le magnifique:
+_Je suis maître de moi_, d'Auguste à Cinna.
+
+Voilà ce qu'on gagne à lire les classiques! et croyez-moi, ce serait
+une belle chose de troubler ce beau calme, de voir l'humiliation de
+ce superbe. Mais folie d'y songer. Il ne voit que sa fille.
+
+Vraiment, je ne crois pas qu'il ait une pensée où elle n'entre pour
+quelque chose. Qu'il est donc aimable avec elle! qu'a-t-elle fait,
+dites-moi, pour mériter d'être si parfaitement aimée!
+
+L'autre soir, Maurice le pria de nous lire _La fille du Tintoret_,
+ce qu'il fit, et vous savez comme l'expression d'un sentiment
+puissant nous grise, nous autres pauvres femmes. Cet accent si vrai,
+si passionné me poursuit partout. Morte ô mon amie, comme il dit
+cela!
+
+Faut-il s'étonner si Angéline n'y put tenir? si l'instant d'après
+elle pleurait dans ses bras, oublieuse de notre présence et de tout?
+Ah! lui aussi peut dire que dans sa _fille Dieu l'a couronné._
+
+Et moi, je comprends que Dieu nous demande tout notre coeur, car je
+hais terriblement les fractions.
+
+Mina.
+
+
+
+(Mina Darville à Emma S***)
+
+
+Ma chère Emma, je m'en vais vous conter une petite chose qui m'a
+laissé un aimable souvenir.
+
+Ces jours derniers, un jeune cultivateur des environs vint demander
+un bouquet à Mlle de Montbrun pour sa fiancée. Il devait se marier
+le lendemain. Aussi nous fîmes de notre mieux, et le bouquet se
+trouva digne d'une reine.
+
+Le brave garçon le regardait avec ravissement et n'osait presque
+y toucher. Son amour est célèbre par ici, et comme les femmes
+s'intéressent toujours un peu à ces choses-là, nous le fîmes causer.
+
+Ah, ma chère, celui-là n'est pas un blasé, ni un rêveur non
+plus, je dois le dire,--car il est le plus rude travailleur de
+l'endroit,--aussi sous sa naïve parole on sent le plein, comme sous
+la parole de bien d'autres on sent le creux, le vide.
+
+Angéline l'écoutait avec une curiosité émue et sincère; moi je le
+faisais parler, et finalement, nous restâmes charmées.
+
+Angéline décida qu'il fallait faire une petite surprise à ces
+amoureux et le jour des noces, nous fûmes leur porter un joli petit
+réveillon.
+
+Les mariés n'étaient pas encore arrivés. Je vous avoue que leur
+maisonnette proprette et close m'intéressa.
+
+Nous avons tout examiné: les moissons qui mûrissent, les arbres
+fruitiers encore petits, le jardinet qui fleurira. Tout près de la
+porte, deux vieux peupliers ombragent une source charmante.
+
+Angéline dit que les belles sources et les vieux arbres portent
+bonheur aux maisons. Celle-ci n'a, à bien dire, que les quatre pans,
+mais on y sentait ce qui remplace tout. La nappe fut bientôt mise,
+et le réveillon sorti du panier.
+
+C'était plaisir de voir Angéline s'occuper de ces soins de ménage,
+dans cette pauvre maison. Elle regardait partout, avec ces beaux
+yeux grands ouverts que vous connaissez, et me fit remarquer le bois
+et l'écorce soigneusement disposés dans l'âtre, n'attendant qu'une
+étincelle pour prendre feu. Je vous avoue que ce petit détail me fit
+rêver.
+
+Nous sommes revenus en philosophant. Angéline voulait savoir
+pourquoi dans le monde on attache du mépris à une vie pauvre, simple
+et frugale. Si vous l'entendiez parler des anciens Romains!
+
+Quant à moi, j'aime ces grands noms sur les lèvres roses; je vois
+toujours avec respect la pauvre maison d'un colon et pourtant...
+Aurais-je donc moi, de cette vieille dévotion que vous appelez le
+culte du veau d'or? Je ne le crois pas, mais certains côtés du faste
+m'éblouissent toujours un peu.
+
+Pour se soustraire tout à fait à l'esprit du monde, il faut une âme
+très forte et très noble. Or, les âmes fortes sont rares, et les
+âmes nobles aussi.
+
+Je vous embrasse.
+
+Mina.
+
+
+
+(Mina Darville à Emma S***)
+
+
+Vous avez raison. Les mignardises de la vie confortable aident
+beaucoup à former les caractères faibles et ternes,--les types
+bourgeois comme dirait M. de Montbrun. Pauvres bourgeois J'en aurais
+long à dire sur le convenu, le flasque, le cotonneux.
+
+M. de Montbrun dit qu'il y a un certain bien-être tout matériel qui
+lui donne toujours l'envie de vivre au pain et à l'eau. Croyez-moi,
+ce ne serait pas une raison pour refuser de dîner avec lui.
+
+Ma chère, je tourne visiblement à l'austérité, et je finirai par
+dire comme Salomon: «Mon Dieu, donnez-moi seulement ce qui est
+nécessaire pour vivre.»
+
+En attendant, il pleut à verse. Jamais je n'ai vu tomber tant d'eau.
+Qui donc a dit que la campagne, par la pluie, ressemble à une belle
+femme qui pleure?
+
+Je ne vois pas du tout cela, mais si c'est vrai, je conseille aux
+belles femmes de ne pas pleurer. La pluie m'ennuie parfaitement.
+
+Mais un bon feu console de bien des choses, et je ne pense pas du
+tout à m'aller noyer. Rien ne me dispose à causer comme une belle
+flambée, dans une vaste cheminée.
+
+On partage assez mon goût et l'on ne paraît pas du tout s'ennuyer.
+Tout de même on trouve que j'aime terriblement les _grandes
+flammes._
+
+Nous lisons souvent, et c'est moi qui choisis les lectures. Vous le
+savez, j'ai un trait de ressemblance avec la mère de Mme de Grignan:
+je raffole des grands coups d'épée. Mais je crois qu'on commence à
+en être un peu fatigué.
+
+ «Si Peau-d'Âne m'était conté,
+ «J'y prendrais un plaisir extrême.»
+
+m'a soufflé l'autre soir, le plus aimable des hôtes.
+
+Je ne me le suis pas fait dire deux fois. Tous les contes favoris de
+notre enfance y passèrent, et cette folle soirée fut la plus
+agréable du monde.
+
+M. de Montbrun prétend que les succès de Cendrillon ont dû me faire
+rêver de bonne heure; mais Maurice est là pour dire que j'ai
+toujours préféré les contes, où il y a des ogres et des petites
+lumières.
+
+Ce soir, Maurice nous a lu le _Vol de l'Âme._ Je me rappelle vous
+avoir entendu dire, que vous ne sauriez voir un beau matin
+d'automne, sans penser un peu à cette aimable Claire, à ce noble
+Fabien.
+
+Angéline ne s'explique guère ces amoureux-là. Tout à l'heure je la
+regardais avec Maurice, et je pensais à bien des choses qui
+m'occupent peu d'ordinaire.
+
+Malgré tout, à certains moments on sent que le sacrifice vaut mieux
+que toutes les joies. Et d'ailleurs autour de nous tant de choses
+nous prêchent.
+
+Il y a déjà des feuilles sèches dans ce délicieux jardin de
+Valriant. Dites-moi, vous figurez-vous une feuille morte dans le
+paradis terrestre? ...
+
+Bonsoir, chère amie.
+
+Mina.
+
+
+
+(Emma S*** à Mina Darville)
+
+
+Ma chère Mina,
+
+Non, sans doute, il n'y aurait jamais eu de feuilles sèches dans le
+paradis terrestre. Cela eût trop juré avec l'immortelle beauté, avec
+l'éternelle jeunesse. Je vous avoue que je me serais fort accommodée
+de ces choses-là.
+
+Je regrette beaucoup ce beau paradis, ce jardin de volupté où l'on
+n'aurait jamais vu de boue; la boue vient en droiture du péché. Mais
+toujours, chère amie, le vrai ciel nous reste.
+
+Puisqu'il dépend de nous d'y aller, pourquoi seriez-vous triste? Je
+vous en prie, éloignez la mélancolie. Cette friande vit de ce qu'il
+y a de plus exquis dans l'âme, et nous laisse toujours un peu
+faibles. Je l'entends de la mélancolie poétique et séduisante, non
+de la tristesse grave et chrétienne. Celle-ci, je vous la souhaite,
+car elle se change toujours en joie, et d'ailleurs, qui peut s'en
+défendre toujours, de cette divine tristesse?
+
+Ma chère Mina, voici mon dernier automne dans le monde, et vous ne
+sauriez croire quel charme touchant cette pensée répand sur tout ce
+que je vois. C'est comme si j'allais mourir.
+
+Jamais la nature ne m'a paru si belle. Je me promène beaucoup seule,
+avec mes pensées, et je ne sais quelle sérénité douce, qui ne me
+quitte plus. Déjà on sent l'automne. Mais dans notre état présent,
+je crois qu'il vaut mieux marcher sur les feuilles sèches que sur
+l'herbe fraîche.
+
+En attendant qu'il en neige, j'ai ici un endroit qui fait mes
+délices. C'est tout simplement un enfoncement au bord de la mer;
+mais d'énormes rochers le surplombent et semblent toujours prêts à
+s'écrouler, ce qui m'inspire une crainte folle mêlée de charme.
+
+Malgré la distance et le sentier âpre, caillouteux, j'y vais
+souvent. J'aime cette solitude parfaite et sauvage, où l'on n'entend
+que le cri des goélands et le bruit de la mer. Là, pas un arbuste,
+pas une plante: seulement quelques mousses entre les fentes des
+rochers, et, par-ci par là, quelques plumes.
+
+Il me semble que cet endroit vous plairait parfaitement, surtout
+quand le soleil laisse tomber sur les vagues, ces belles traînées de
+feu que vous aimez tant.
+
+Ce soir, les plus beaux nuages que j'aie vus s'y miraient dans
+l'eau. Cela faisait à la mer un fond chatoyant, merveilleux, et j'ai
+pensé à bien des choses.
+
+Je n'ai pas oublié comme la vie apparaît alors que... mais passons.
+
+Chère Mina, quoi qu'il nous en semble à certains moments, c'est le
+froid, c'est l'aride, c'est le terne qui fait le fond de la mer, et
+ce n'est pas l'amour qui fait le fond de la vie.
+
+Voilà qui est très sage, mais je suppose que la sagesse de la femme
+est, comme celle de l'homme, _toujours courte par quelque endroit._
+
+Cette grande clarté du désabusement ne vous atteint pas, ne va pas
+jusqu'à Valriant.
+
+Je pense souvent à vos aimables _promis_ (passez-moi une expression
+bretonne), et j'espère que vous verrez _l'humiliation du superbe._
+
+Sans flatterie, je m'étonne qu'il tienne si longtemps. Chère Mina,
+vous m'avez donné bien des soucis. Vous voulez vous marier, et, sous
+des dehors un peu frivoles, vous cachez tout ce qu'il faut pour
+n'aimer jamais qu'un homme qui ait du caractère, de la dignité, de
+la délicatesse, et,--j'en demande pardon à ces messieurs--tout cela
+me semble bien rare.
+
+Mais lui a la virilité chrétienne et le charme, ce qui ne gâte rien.
+
+Courage, ma chère. On vous trouve bien un peu frivole, mais on
+finira par s'avancer, et cette fois-là, j'espère que vous mettrez
+vos coquetteries de côté, pour dire tout franchement comme la Belle
+au Bois dormant: «Certes, mon prince, vous vous êtes bien fait
+attendre.»
+
+Emma.
+
+
+
+(Mina Darville à Emma S***)
+
+
+Je vous promets de dire exactement comme la Belle au Bois dormant.
+
+En attendant, je suis aussi agréable que possible avec lui; mais la
+jolie petite madame S... n'avait pas tort lorsqu'elle affirmait
+qu'il porte une armure enchantée. Du moins tous les traits nous
+reviennent comme dans les légendes, et lui n'a pas l'air de s'en
+porter plus mal.
+
+Toute modestie à part, je n'y comprends rien, d'autant plus que je
+suis sûre de lui plaire. Maintenant, je ne rencontre guère son
+regard sans y voir luire une flamme, un éclair, et, d'après moi,
+cela voudrait dire quelque chose.
+
+Cette nature ardente et contenue est bien agréable à étudier. Mais
+qu'est-ce qui le retient? Ce ne peut être la différence d'âge il y a
+de bons miroirs ici.
+
+Je suppose qu'on s'en veut de cette faiblesse involontaire. Puis, on
+ne me trouve pas une âme de premier ordre, peut-être aussi croit-on,
+que je ne saurais m'accommoder d'une vie sérieuse, retirée.
+
+Le fait est que je me soucie des plaisirs du monde comme des modes
+de l'an passé. Pour un rien, je lui proposerais d'aller vivre sur
+les côtes du Labrador. Nous nous promènerions sur la mousse blanche
+à travers les brouillards, comme les héros d'Ossian.
+
+Ah! ma chère, j'ai bien des tentations journalières, et je me
+surprends à faire des oraisons jaculatoires, du genre de celles de
+Maurice, quand il s'interrompait à tout instant pour dire «Qu'elle
+est belle! Seigneur, je veux qu'elle m'aime!»
+
+Pauvre Maurice! Voilà son départ bien proche. Je m'en vais retourner
+avec lui à Québec, où je compte vous retrouver, et ne pas vous
+laisser plus que votre ombre jusqu'à votre entrée au couvent.
+
+Quand je pense qu'ensuite vous ne viendrez plus jamais chez nous,
+dans ma chambre où nous étions si bien. Il me semble que le noviciat
+vous paraîtra sombre, malgré ce beau tableau de saint Louis de
+Gonzague que je vois d'ici. Ce visage céleste penché sur le
+crucifix, m'a laissé une de ces impressions que rien n'efface.
+
+Parfois, je pense que ceux-là sont heureux qui sont vraiment à Dieu;
+ils ne craignent ni de vieillir ni de mourir.
+
+Autour de nous, les feuilles jaunissent à vue d' oeil. Vous savez
+que je ne puis voir une feuille fanée sans penser à mâle choses
+tristes. Je l'avoue, ces pauvres feuilles ont déjà bien fait parler
+d'elles. Mais n'importe, j'aimerai toujours la vieille feuille
+d'Arnauld qui dit si bien: «je vais où va toute chose.»
+
+Ce sont les premiers vers que j'aie sus, et c'est mon père mourant
+qui me les a appris. Voilà pourquoi sans doute ils gardent pour moi
+un charme si touchant, si funèbre.
+
+M. de Montbrun me parle souvent de mon père; mieux que personne il
+me le fait connaître.
+
+Vous ai-je dit que je passerai l'hiver à Valriant? Vous comprenez
+que je ne fais pas un grand sacrifice. Maurice parti, je trouverais
+la maison grande: il est toute ma famille, mais ici j'en ai une
+autre.
+
+C'est plaisir de voir briller l'anneau des fiançailles sur la belle
+main d'Angéline. Cet anneau est celui de ma mère. Avant de mourir,
+elle même le donna à Maurice, pour celle qui serait la compagne de
+sa vie. Je me demande parfois si elle eût pu jamais la souhaiter
+aussi virginale, aussi charmante.
+
+Vous dites que je vous ai donné bien des soucis. Ma chère, j'en ai
+eu aussi beaucoup. Je crois, comme Madame de Staël, qu'une femme,
+qui meurt sans avoir aimé, a manqué la vie, et, d'autre part, je
+sentais que je n'aimerais jamais qu'un homme digne de l'être.
+
+Il est vrai que plusieurs aimables «pas grand chose» m'ont voulu
+persuader qu'il ne tenait qu'à moi de les rendre parfaits, ou peu
+s'en faut. Mais je trouve triste pour une femme de faire l'éducation
+de son mari.
+
+J'aime mieux me marier avec un homme accompli. Pourtant, je l'avoue,
+quelqu'un, qui ne l'était pas, m'a beaucoup intéressée. Je
+connaissais sa jeunesse orageuse, mais sa mélancolie me touchait. Je
+pensais à saint Augustin loin de Dieu, à ses glorieuses tristesses.
+«Chère belle âme tourmentée!» me disais-je souvent. Plus tard, je
+sus... passons.
+
+Il paraît que Mlles V... s'épuisent encore à dire que je suis
+foncièrement impertinente, que je traiterai mon mari comme un
+_nègre._ Le pauvre homme! N'en avez-vous pas pitié?
+
+Pour moi, j'ai bien envie d'aller regarder quelqu'un qui se promène
+sur la galerie. Ce pas si régulier, si ferme, me rend toujours un
+peu nerveuse. Ma chère, _It can't be helped_, je le crains.
+
+Et faut-il dire que celui-là serait un maître? Mais n'importe.
+J'aime mieux lui obéir que de commander aux autres. Voilà--et je lui
+suis reconnaissante de vouloir m'arracher à ces puérilités, à ces
+futilités, que les hommes d'ordinaire font noblement semblant de
+nous abandonner, tout en s'en réservant une si belle part.
+
+À bientôt
+
+Mina.
+
+
+
+(Maurice Darville à Angéline de Montbrun)
+
+
+Mon amie,
+
+Je suis encore tout souffrant, tout brisé, de cet effort terrible
+qu'il m'a fallu pour m'arracher d'auprès de vous. Une fois dans la
+voiture j'éclatai en sanglots, et maintenant encore, par moment, je
+suis faible comme un enfant.
+
+Pourtant j'essaie de vivre sans vous voir. Mais vous oublier un
+instant, je n'en suis pas plus maître que d'empêcher mon coeur de
+battre ou mon sang de circuler. Ah! si je pouvais vous dire l'excès
+de ma misère. Tout me fait mal, tout m'est insupportable. Angéline,
+voici l'instant du départ. Je m'en vais mettre l'océan entre nous.
+Que Dieu ait pitié de moi! et qu'il vous garde et vous bénisse, ma
+fiancée chère et sacrée, mon immortelle bien-aimée.
+
+Embrassez votre père pour moi. Ô ma vie! ô ma beauté! je donnerais
+mon sang pour savoir que vous me pleurez.
+
+Maurice.
+
+
+
+(Angéline de Montbrun à Maurice Darville)
+
+
+Après votre départ, je fus obligée de me tenir renfermée, et je vous
+laisse à deviner pourquoi. Si vous saviez comme c'est triste de ne
+plus vous voir nulle part, de ne plus entendre jamais votre belle
+voix. Je renonce à vous le dire, et n'ose penser à cette immense
+distance qui nous sépare.
+
+Comme vous devez souffrir de vous en aller parmi des indifférents,
+des inconnus. J'y songe sans cesse et vous trouve bien plus à
+plaindre que moi. Mon père sait me donner du courage. Il me parle si
+bien de vous... avec une estime qui me rend si fière. Mon noble
+Maurice, vous méritez d'être son fils; c'est avec vous que je veux
+passer ma vie. Dites-moi, pensez-vous quelquefois au retour?
+
+Moi, je vous attends déjà, et souvent, je me surprends disposant
+tout pour votre arrivée. Ce jour-là, il me faudra un ciel éclatant,
+un azur, un soleil, une lumière, comme vous les aimez. Je veux que
+Valriant vous apparaisse en beauté.
+
+En attendant, il faut s'ennuyer. Souvent, je prends cette guitare
+qui résonnait si merveilleusement sous vos doigts. J'essaie de lui
+faire redire quelques-uns de vos accords. Je les ai si bien dans
+l'oreille; mais la magie du souvenir n'y suffit pas.
+
+Les gelées ont déjà bien ravagé le jardin. Cette belle verdure que
+vous avez tant regardée, tant admirée, d'un jour à l'autre, je la
+vois se flétrir. Je vais la voir disparaître et cela m'attriste.
+C'est la première fois que l'automne me fait cette impression.
+
+On dirait, Maurice, que vous m'avez laissé votre mélancolie. J'ai
+des pitiés, des sympathies pour tout ce qui se décolore, pour tout
+ce qui se fane.
+
+Vous m'appelez _votre immortelle bien-aimée;_ Maurice, la belle
+parole! qu'elle m'a été à l'âme et qu'elle m'est délicieuse.
+
+Et pourtant, on dit qu'il n'y a point d'amour éternel, que le rêve
+de l'amour sans fin, toujours poursuivi, l'a toujours été en vain
+sur la terre. Quand ce que j'ai lu là-dessus me revient, et me fait
+penser, je relis votre lettre et je goûte au fond de mon coeur cette
+parole céleste: _Mon immortelle bien-aimée._
+
+Vous ai-je dit de mettre dans votre chambre l'image de la Vierge que
+je vous ai donnée? N'y manquez pas. Bien souvent, je lui demande de
+vous avoir en sa garde très douce et très sûre. Priezla aussi pour
+moi, et je vous en conjure, aimez-moi en Dieu et pour Dieu afin que
+votre coeur ne se refroidisse jamais.
+
+Vôtre pour la vie et par delà.
+
+Angéline.
+
+
+
+(Maurice Darville à Angéline de Montbrun)
+
+
+Mon amour, ma beauté, mon coeur, ma vie,
+
+Si je comprends, vous voulez que je vous aime par charité. Je vous
+avoue que j'en serais fort empêché. Mais je suis très reconnaissant
+à Dieu, qui vous a faite telle que vous êtes. Est-ce que cela ne
+suffit pas, grande songeuse? ...
+
+Ma chère conscience, n'essayez pas de me troubler. Je sais tout ce
+qu'on a dit sur la vanité des tendresses humaines, seulement cela ne
+nous regarde pas.
+
+Angéline, je ne veux point que vous pensiez à ces choses, et dès que
+j'en aurai le droit, je _vous le défendrai._ Ce sera le premier
+usage de mon autorité.
+
+En attendant, je vous obéis _con amore_, et j'ai placé l'image de la
+Vierge dans ma chambre. Ça été mon premier soin. Faut-il ajouter
+qu'au dessous j'ai mis votre portrait (celui volé à Mina).
+
+J'y fais brûler une lampe, la plus jolie du monde. D'abord, c'est
+une prière incessante, et ensuite cette douce lumière répand sur
+votre portrait, je ne sais quoi de céleste qui me soutient, qui
+m'apaise.
+
+Ma chère et bien-aimée, j'ai fort à faire pour ne pas lire votre
+lettre continuellement. Vous demandez si je pense au retour. Si j'y
+pense! Mais voilà ce qui m'empêche de mourir d'ennui.
+
+Dites-moi, est-ce bien vrai que vous avez consenti à partager ma
+vie? Souvent, «je ferme les yeux pour mieux voir l'espérance.»
+
+Ah! j'ai aussi d'enivrants souvenirs. Le bonheur m'a touché j'ai
+versé de ces larmes dont une seule consolerait de tout. Non, je n'ai
+pas le droit de me plaindre, et pourtant je souffre cruellement.
+
+Ce besoin de vous voir, qui est au plus profond de mon coeur,
+devient souvent une souffrance aiguë, intolérable, ou plutôt, loin
+de vous, je ne vis pas. Il me semble que je ne suis plus le même
+homme. Cette vive jeunesse, cette plénitude de vie, je ne les
+retrouve plus. Dites-moi, sentiez-vous quelque chose de
+l'épanouissement qui se faisait dans mon âme quand je vous
+apercevais?
+
+Que vous êtes bonne de me regretter, de m'attendre! Mais ne vous
+déplaise, il est bien inutile que la nature se mette en frais pour
+mon arrivée. Je n'en verrais pas grand chose. Que les cataractes du
+ciel s'ouvrent, que les vents rugissent, tout m'est égal, pourvu que
+je ne sois pas retardé, pourvu que j'arrive.
+
+J'ai écrit à votre père. Jamais je ne pourrai assez le remercier,
+assez l'aimer et pourtant qu'il m'est cher!
+
+Je vous envoie un brin de réséda arraché à la terre de France.
+Pauvre France! Ne sommes-nous pas un peu fous de tant l'aimer. Ce
+bateau qui m'a transporté à Calais me semblait aller bien lentement.
+Debout, sur le pont, je regardais avec une curiosité ardente, pleine
+de joie, et lorsque j'aperçus la terre, la _terre de France_, je
+vous avoue que tout mon sang frémit.
+
+J'avais les yeux bien obscurcis, mais n'importe, je la
+reconnaissais, la France de nos ancêtres, la belle, la noble, la
+généreuse France.
+
+Ah! chère amie, la France, notre France idéale, qu'en a-t-on fait?
+Mais, silence!... Il me semble que je vais insulter ma mère.
+
+Prions Dieu que les _Canadiens soient fidèles à eux-mêmes_, comme
+Garneau le souhaitait.
+
+Je m'assure que la Vierge Marie vous écoute quand vous lui parlez de
+moi.
+
+Moi aussi je vous remets en sa garde. Qu'elle vous bénisse, qu'elle
+me rende digne de vous.
+
+Je vous aime.
+
+Maurice.
+
+
+
+(Mina Darville à son frère)
+
+
+Je suis à Valriant, mon cher Maurice, et reçue comme si j'apportais
+le printemps dans mes fourrures. Naturellement il a fallu tout voir
+et causer à fond: c'est ce qui m'a retardée quelque peu, moi le
+modèle des correspondantes.
+
+Mon ami, crois-moi, je ne te fais pas un sacrifice en venant passer
+l'hiver avec Angéline. Après ton départ, la maison n'était plus
+habitable.
+
+D'ailleurs, je suis fatiguée de la vie mondaine, c'est-à-dire de la
+vie réduite en poussière. Tu t'imagines si l'on m'en a fait de
+ces représentations. «La reine des belles nuits s'ensevelir à la
+campagne! l'étoile du soir s'éclipser, disparaître!»
+
+Un de mes admirateurs m'a envoyé un sonnet. J'y suis comparée à une
+souveraine qui abdique, à un jeune astre qui se cache, fatigué de
+briller, et pour tout dire, il y a un vers de treize pieds.
+
+Mais, si je continuais à te parler de moi, ne me trouverais-tu pas
+bien aimable? Ne crains rien, je suis bonne fille, et Angéline est
+toujours la reine des roses; mais elle a souvent une brume sur le
+front, et c'est ta faute. Mon cher, tu es bien coupable. Pourquoi
+t'en être fait aimer?
+
+Si tu voyais comme elle regarde ta place vide à table! Je crois
+qu'elle te ferait encore volontiers une tasse de thé. Sérieusement,
+es-tu bien sûr d'être si à plaindre? Je la regardais tout à l'heure
+en causant avec elle au coin du feu. La flamme du foyer l'éclairait
+tout entière et faisait briller son anneau e fiancée. Encore une
+fois, tu n'es pas aussi malheureux qu'il te semble. Où est l'homme
+qui n'accepterait _ton infortune_ avec transport? Un an est vite
+passé. Le temps a l'aile légère. Non, l'absence n'est pas le plus
+grand des maux, surtout lorsqu'on n'a à craindre ni refroidissement
+ni inconstance.
+
+Maurice tu veux donc absolument savoir jusqu'à quel point elle
+t'aime, et c'est moi qui dois étudier ce coeur si vrai. La besogne
+n'est point sans charmes.
+
+C'est comme si j'allais jeter la sonde dans une source vive,
+ombragée, profonde, dont les eaux limpides refléteraient le ciel en
+dépit du feuillage. Nos conversations sont charmantes. Le trop plein
+de son coeur s'y épanche sans s'épuiser jamais. Ta fine oreille
+serait bien charmée. Apprends qu'elle fait flairer ton chapeau de
+paille à Nox pour qu'il ne t'oublie pas. Tantôt je l'entendais lui
+dire: «Nox, t'ennuies-tu? as-tu hâte qu'il revienne?... L'aimes-tu?
+Prends garde Nox. Il faut l'aimer. Il sera ton maître. Sais-tu ça?...»
+
+Nox écoute tout et répond par de grands coups de queue sur le
+plancher.
+
+Hélas! Valriant ne mérite plus son nom. C'est une pitié de voir le
+jardin mais le foin d'odeur parfume encore les alentours de l'étang.
+J'y suis allée avec Angéline. Mon cher, le noyer sous lequel tu as
+fait ta déclaration est dépouillé comme les autres. Ces vents
+d'automne ne respectent rien.
+
+Sais-tu qu'on m'a prédit que j'allais mourir d'ennui avant la fin de
+l'hiver? Mais j'en doute un peu. Je sens en moi une telle
+surabondance de vie!
+
+Le bruit de la mer a réveillé dans mon coeur je ne sais quoi
+d'orageux, de délicieux, ou plutôt je crois qu'il y a, sur la grève
+de Valriant, un sylphe irrésistible qui s'empare de moi, aussitôt
+que je mets le pied sur son domaine.
+
+Cette fois, c'est pire que jamais. Ces terribles vents d'est
+m'enchantent. «J'entre avec ravissement dans le mois des tempêtes»,
+et je prendrais souvent le chemin de la grève; mais ce fier
+autocrate qui règne ici ne le veut pas.
+
+Il dit que j'aurais l'air d'une ondine désoeuvrée; il m'appelle
+dédaigneusement sa frileuse, sa délicate. (Angéline n'a jamais eu le
+rhume de sa vie). Quant à lui, il va prendre son bain comme au beau
+milieu de l'été.
+
+Tous nos plans sont faits pour cet hiver; l'étude y tient une place,
+mais petite. Dieu merci nous ne sommes pas
+
+ «De ces rats qui, livres rongeant,
+ Se font savants jusque aux dents.»
+
+Pour toi, tu seras un orateur. Nous l'avons décidé unanimement; mais
+dans l'intimité tu n'auras pas le droit de parler plus longtemps que
+les autres. Retiens bien cela.
+
+Comme toujours, Angéline ne porte que du blanc ou du bleu. Son père
+n'a-t-il pas bien fait de la vouer à la Vierge? Qu'elle est donc
+aimable pour lui! Comme elle devine ses moindres désirs!
+
+Rien n'est petit dans l'amour. Ceux qui attendent les grandes
+occasions pour prouver leur tendresse ne savent pas aimer. Mets-toi
+cela bien avant dans l'esprit, Maurice. Au fond, je crois que tu
+feras un mari très supportable, «point froid et point jaloux.»
+
+C'est ce que je disais tout à l'heure à Angéline. Sois tranquille,
+j'excelle à te faire valoir; je ne te donnerai jamais que de beaux
+défauts.
+
+Je t'embrasse comme je t'aime, c'est-à-dire de tout mon coeur.
+
+Mina.
+
+P.S.--Sais-tu que le mariage est le _doux reste du paradis
+terrestre._ C'est l'Église qui le dit dans la préface de la messe
+nuptiale. Médite cette parole liturgique et ne m'écris plus de
+lamentations.
+
+M.
+
+L'été suivant, Maurice Darville revint au Canada.
+
+Le bonheur humain se compose de tant de pièces, a-t-on dit, qu'il en
+manque toujours quelques unes. Mais rien, absolument rien ne
+manquait aux fiancés jeunes, charmants, profondément épris. L'avenir
+leur apparaissait comme un enchantement. Tous deux avaient cette
+confiance enivrée, cette illusion de sécurité qu'ont souvent ceux
+qui s'aiment de l'amour le plus vif, le plus irréprochable et qu'un
+lien divin va unir.
+
+Mais un événement tragique prouva cruellement que le bonheur est une
+plante d'ailleurs qui ne s'acclimate jamais sur terre.
+
+M. de Montbrun aimait passionnément la chasse. Un jour du mois de
+septembre, comme il en revenait, il embarrassa son fusil entre les
+branches d'un arbre; le coup partit et le blessa mortellement.
+
+M. de Montbrun expira quelques heures après, et cet homme, que des
+liens si puissants attachaient à la terre, fut admirable de force et
+de foi devant la mort.
+
+Sa fille montra d'abord un grand courage, mais elle aimait son père
+d'un immense amour, et, après les funérailles qui eurent lieu à
+Québec, dans l'église des Ursulines, elle tomba dans une prostration
+complète, absolue, qui fit désespérer de sa vie.
+
+Aucune parole ne saurait donner l'idée des angoisses, de la douleur
+de son fiancé. Tout ce que peuvent des créatures humaines, Maurice
+et Mina le firent pour Angéline.
+
+Ils lui sauvèrent la vie, mais ils ne purent l'arracher au besoin de
+se plonger, de s'abîmer dans sa douleur.
+
+Elle en avait ce sentiment intense qui se refuse à la consolation,
+qui est incompatible avec toute joie. C'est en vain que Maurice et
+sa soeur tâchèrent de l'amener à faire célébrer son mariage.
+
+«Plus tard, plus tard. Je vous en prie, Maurice, laissez-moi le
+pleurer», répondait-elle, aux plus irrésistibles supplications de
+son fiancé.
+
+Il avait été décidé que Mlle de Montbrun ne retournerait à Valriant
+qu'après son mariage. À cela elle consentit volontiers, mais
+inutilement, on mit tout en oeuvre pour la décider à ne pas le
+différer.
+
+Dans l'hiver qui suivit la mort de M. de Montbrun, Mlle Darville
+entra au noviciat des Ursulines.
+
+Angéline ne s'y opposa point, mais la séparation lui fut cruelle.
+Elle aimait la présence de cette chère amie qui n'osait montrer
+toute sa douleur.
+
+Mlle de Montbrun ne se plaignait pas; jamais elle ne prononçait le
+nom de son père. Mais elle le pleurait sans cesse, et sa magnifique
+santé ne tarda point à s'altérer très sérieusement.
+
+Chez cette jeune fille d'une sensibilité étrangement profonde, la
+douleur semblait agir comme un poison. On la voyait, à la lettre,
+dépérir et se fondre. Elle avait parfois des défaillances subites,
+un jour qu'elle était sortie seule, prise tout à coup de faiblesse,
+elle tomba sur le pavé et se fit au visage des contusions qui eurent
+des suites fort graves. Tellement qu'il fallut en venir à une
+opération dont la pauvre enfant resta défigurée.
+
+Maurice Darville aimait sa fiancée d'un amour incomparable. Son
+malheur, ses souffrances, la lui avaient rendue encore plus chère,
+et il lui avait donné des preuves innombrables du dévouement le plus
+complet, le plus passionné.
+
+Mais, ainsi qu'on a dit, dans l'amour d'un homme, même quand il
+semble profond comme l'océan, il y a des pauvretés, des sécheresses
+subites. Et lorsque sa fiancée eut perdu le charme enchanteur de sa
+beauté, le coeur de Maurice Darville se refroidit, ou plutôt la
+divine folie de l'amour s'envola. C'est en vain que Maurice
+s'efforça de la retenir, de la rappeler. Le plus vif, le plus
+délicieux des sentiments de notre coeur en est aussi le plus
+involontaire.
+
+Malgré le soin qu'il prenait pour n'en rien laisser voir, Angéline
+ne tarda point à sentir le refroidissement. Elle ne l'avait point
+appréhendé.
+
+Âme très haute, elle n'avait point compris combien la perte de sa
+beauté l'exposait à être moins aimée.
+
+Sa confiance en Maurice était absolue, mais, une fois éveillée, la
+cruelle inquiétude ne lui laissa plus de repos. Elle n'en disait
+rien, mais elle observait Maurice. Il lui était impossible de le
+bien juger; elle souffrait trop de son changement pour ne pas se
+l'exagérer, et après de terribles alternatives d'espérance et de
+doute, elle en vint à la poignante conviction que son fiancé ne
+l'aimait plus. Elle crut que c'était l'honneur et la pitié qui le
+retenaient près d'elle. Et sa résolution bientôt prise, fut
+fermement exécutée.
+
+Malgré les protestations de Maurice Darville, elle lui rendit sa
+parole avec l'anneau des fiançailles et s'en retourna à Valriant.
+
+Cette noble jeune fille, qui s'isolait dans sa douleur, avec la
+fière pudeur des âmes délicates, écrivait un peu quelquefois. Ces
+pages intimes intéresseront peut-être ceux qui ont aimé et souffert.
+
+
+
+
+FEUILLES DÉTACHÉES
+
+
+
+7 mai.
+
+Il me tardait d'être à Valriant; mais que l'arrivée m'a été cruelle!
+que ces huit jours m'ont été terribles! Les souvenirs délicieux
+autant que les poignants me déchirent le coeur. J'ai comme un
+saignement en dedans, suffocant, sans issue. Et personne à qui dire
+les paroles qui soulagent.
+
+M'entendez-vous, mon père, quand je vous parle? Savez-vous que votre
+pauvre fille revient chez vous se cacher, souffrir et mourir? Dans
+vos bras, il me semble que j'oublierais mon malheur.
+
+Chère maison qui fut la sienne! où tout me le rappelle, où mon coeur
+le revoit partout. _Mais jamais plus, il ne reviendra dans sa
+demeure._ Mon Dieu, pardonnez-moi. Il faudrait réagir contre le
+besoin terrible de me plonger, de m'abîmer dans ma tristesse. Cet
+isolement que j'ai voulu, que je veux encore, comment le supporter?
+
+Sans doute, lorsqu'on souffre, rien n'est pénible comme le contact
+des indifférents. Mais Maurice, comment vivre sans le voir, sans
+l'entendre jamais, jamais!... l'accablante pensée!... C'est la nuit,
+c'est le froid, c'est la mort.
+
+Ici où j'ai vécu d'une vie idéale si intense, si confiante, il faut
+donc m'habituer à la plus terrible des solitudes, à la solitude du
+coeur.
+
+Et pourtant, qu'il m'a aimée! Il avait des mots vivants, souverains,
+que j'entends encore, que j'entendrai toujours.
+
+Dans le bateau, à mesure que je m'éloignais de lui, que les flots se
+faisaient plus nombreux entre nous, les souvenirs me revenaient plus
+vifs. Je le revoyais comme je l'avais vu dans notre voyage funèbre.
+Oh! qu'il l'a amèrement pleuré, qu'il a bien partagé ma douleur.
+Maintenant que j'ai rompu avec lui, je pense beaucoup à ce qui
+m'attache pour toujours. Tant d'efforts sur lui-même, tant de soins,
+une pitié si inexprimablement tendre!
+
+C'est donc vrai, j'ai vu l'amour s'éteindre dans son coeur. Mon
+Dieu, qu'il est horrible de se savoir repoussante, de n'avoir plus
+rien à attendre de la vie.
+
+Je pense parfois à cette jeune fille _livrée au cancer_ dont parle
+de Maistre. Elle disait: «Je ne suis pas aussi malheureuse que vous
+le croyez: Dieu me fait la grâce de ne penser qu'à lui.»
+
+Ces admirables sentiments ne sont pas pour moi. Mais, mon Dieu, vous
+êtes tout-puissant, gardez-moi du désespoir, ce crime des âmes
+lâches. Ô Seigneur! que vous m'avez rudement traitée! que je me sens
+faible! que je me sens triste! Parfois, je crains pour ma raison. Je
+dors si peu, et d'ailleurs, il faudrait le sommeil de la terre pour
+me faire oublier.
+
+La nuit après mon arrivée, quand je crus tout le monde endormi, je
+me levai. Je pris ma lampe, et bien doucement je descendis à son
+cabinet. Là, je mis la lumière devant son portrait et je l'appelai.
+
+J'étais étrangement surexcitée. J'étouffais de pleurs, je suffoquais
+de souvenirs, et, dans une sorte d'égarement, dans une folie de
+regrets, je parlais à ce cher portrait comme à mon père lui-même.
+
+Je fermai les portes et les volets, j'allumai les lustres à côté de
+la cheminée. Alors son portrait se trouva en pleine lumière--ce
+portrait que j'aime tant, non pour le mérite de la peinture, dont je
+ne puis juger, mais pour l'adorable ressemblance. C'est ainsi que
+j'ai passé la première nuit de mon retour. Les yeux fixés sur son
+beau visage, je pensais à son incomparable tendresse, je me
+rappelais ses soins si éclairés, si dévoués, si tendres.
+
+Ah, si je pouvais l'oublier comme je mépriserais mon coeur! Mais
+béni soit Dieu! La mort qui m'a pris mon bonheur, m'a laissé tout
+mon amour.
+
+
+
+8 mai.
+
+Je croyais avoir déjà trop souffert pour être capable d'un sentiment
+de joie. Eh bien! je me trompais.
+
+Ce matin, au lever de l'aurore, les oiseaux ont longtemps et
+délicieusement chanté, et je les ai écoutés avec un attendrissement
+inexprimable. Il me semblait que ces voix si tendres et si pures me
+disaient: Dieu est bon. Espère en lui.
+
+J'ai pleuré, mais ces larmes n'étaient pas amères, et depuis cette
+heure, je sens en moi-même un apaisement très doux.
+
+Ô mon Dieu, vous ne me laisserez pas seule avec ma douleur, vous qui
+avez dit: «Je suis près des coeurs troublés.»
+
+
+
+10 mai.
+
+Ma tante est partie, et franchement...
+
+La compagnie de cette femme faible n'est pas du tout ce qu'il me
+faut. Elle est bonne, infatigable dans ses soins; mais sa pitié
+m'énerve et m'irrite. Il y a dans sa compassion quelque chose qui me
+fait si douloureusement sentir le malheur d'avoir perdu ma beauté!
+
+Les joies du coeur ne sont plus pour moi, mais je voudrais
+l'intimité d'une âme forte, qui m'aidât à acquérir la plus grande,
+la plus difficile des sciences: celle de savoir souffrir.
+
+
+
+11 mai.
+
+J'éprouve un inexprimable dégoût de la vie et de tout. Qui m'aidera
+à gravir le rude sentier? La solitude est bonne pour les calmes,
+pour les forts.
+
+Mon Dieu, _agissez avec moi; ne m'abandonnez pas à la faiblesse de
+mon coeur, ni aux rêves de mon esprit._
+
+Aussitôt que mes forces seront revenues, je tâcherai de me faire des
+occupations attachantes. J'aimerais à m'occuper activement des
+pauvres, comme mon cher bon père le faisait, mais je crains que ces
+pauvres gens ne croient bien faire, en me parlant de ma figure, en
+m'exprimant leur compassion, en me tenant mille propos odieux.
+Craintes puériles, vaniteuse faiblesse qu'il faudra surmonter.
+
+
+
+12 mai.
+
+Dans le monde on plaint ceux qui tombent du faîte des honneurs, des
+grandeurs. Mais la grande infortune, c'est de tomber des hauteurs de
+l'amour.
+
+Comment m'habituer à ne plus le voir, à ne plus l'entendre? jamais!
+jamais! Mon Dieu! le secret de la force... Ici ma vie a été une fête
+de lumière et maintenant la vie m'apparaît comme un tombeau, un
+tombeau, moins le calme de la mort. Oh, le calme... le repos... la
+paix... Que Dieu ait pitié de moi! _C'est une chose horrible d'avoir
+senti s'écrouler tout ce que l'on possédait sans éprouver le désir
+de s'attacher à quelque chose de permanent._
+
+
+
+14 mai.
+
+Depuis mon arrivée, je n'avais pas voulu sortir, mais ce soir il
+m'est venu, par ma fenêtre ouverte, un air si chargé de salin que je
+n'y ai pas tenu. Quelques minutes plus tard, j'étais sur le rivage.
+
+Il n'y avait personne. J'ai levé le voile épais sans lequel, je ne
+sors plus, et j'ai respiré avec délices l'âpre et vivifiant parfum
+des grèves. La beauté de la nature, qui me ravissait autrefois, me
+plaît encore. Je jouissais de la vue de la mer, de la douceur du
+soir, de la mélodie rêveuse des vagues clapotant le long du rivage.
+Mais un jeune homme en canot passa chantant: _Rappelle-toi_, etc.
+
+Cette romance de Musset, on l'a retenue de Maurice, et ce chant me
+rappela à l'amer sentiment de son indifférence.
+
+Que dira-t-il en apprenant ma mort_? Pauvre enfant! Pauvre
+Angéline!_ Il me donnera une pensée pendant quelques jours puis il
+m'oubliera.--Il a déjà oublié qu'ensemble nous avons espéré, aimé,
+souffert.
+
+Encore si moi aussi je pouvais oublier. Et pourtant non, je ne
+voudrais pas. Il vaut mieux se souvenir. Il vaut mieux souffrir. Il
+vaut mieux pleurer.
+
+
+
+17 mai.
+
+Non, la loi des compensations n'est pas un vain mot. J'ai senti ces
+joies qui font toucher au ciel, mais aussi je connais ces douleurs
+dont on devrait mourir.
+
+
+
+20 mai.
+
+Douloureuse date! c'est le 20 septembre que j'ai perdu mon père.
+
+Le mauvais temps m'a empêchée de sortir. Je le regrette. J'aurais
+besoin de revoir la pauvre maison où il fut transporté, après le
+terrible accident qui lui coûta la vie. Cette maison où il est mort,
+je l'ai achetée. Une pauvre femme l'habite avec sa famille, mais je
+me suis réservé la misérable petite chambre, où, il a rendu le
+dernier soupir.
+
+Toutes les peines de ma vie disparaissent devant ce que j'ai
+souffert en voyant mourir mon père; et pourtant, ô mon Dieu, quand
+je veux fortifier ma foi en votre bonté, c'est à cette heure de
+déchirement que je remonte. Comme ces souvenirs me sont présents!
+
+Il avait tout supporté sans une plainte; mais en me voyant, un
+profond gémissement lui échappa. Il s'évanouit.
+
+Quand la connaissance lui fut revenue, il mit péniblement son bras à
+mon cou, mais il ne me parla pas, il ne me regarda pas. Il avait les
+yeux levés vers une image de Notre-Dame des douleurs, que quatre
+épingles fixaient sur le mur au pied de son lit, et aussi longtemps
+que je vivrai, je verrai l'expression d'agonie de son visage.
+
+Pour moi, malgré l'épouvante, le saisissement de cette heure, je ne
+sais comment je restais calme. On m'avait tant dit qu'il fallait
+l'être; que la moindre émotion lui serait funeste.
+
+Le tintement de la clochette nous annonça l'approche du
+Saint-Sacrement. À ce son bien connu il tressaillit, une larme roula
+sur sa joue pâle, il ferma les yeux, et me dit avec effort: «Ma
+fille pense à Celui qui vient.»
+
+C'était la première parole qu'il m'adressait. Sa voix était faible,
+mais bien distincte. Je ne sais quel espoir, quelle foi au miracle
+me soutenait.
+
+Ô Maître de la vie et de la mort, je croyais que vous vous
+laisseriez toucher. Seigneur, je vous offrais tout pour racheter ses
+jours, et, prosternée à vos pieds sacrés, dans ma mortelle angoisse,
+j'implorais votre divine pitié par les larmes de votre mère, par ce
+qu'elle souffrit en vous voyant mourir.
+
+Non, je ne pouvais croire à mon malheur. Le mot de résignation me
+faisait l'effet du froid de l'acier entre la chair et les os, et
+lorsque après sa communion, mon père m'attira à lui et me dit:
+«Angéline, c'est la volonté de Dieu qui nous sépare» j'éclatai: Ce
+que je dis dans l'égarement de ma douleur, je l'ignore; mais je vois
+encore l'expression de sa douloureuse surprise.
+
+Il baisa le crucifix qu'il tenait dans sa main droite, et dit avec
+un accent de supplication profonde:
+
+«Seigneur, pardonnez-lui, la pauvre, enfant ne sait pas ce qu'elle
+dit.»
+
+Pendant quelques instants, il resta absorbé dans une prière
+intense. Puis avec quelle autorité, avec quelle tendresse il
+_m'ordonna_, mot si rare sur ses lèvres, de dire avec lui: Que la
+volonté de Dieu soit faite!
+
+Tout mon être se révoltait contre cette volonté et avec quelle
+force! avec quelle violence! Mais je ne pouvais pas, non, je ne
+pouvais pas lui désobéir, et je dis comme il voulait.
+
+Alors, il me bénit, et appuyant ma tête sur sa poitrine où reposait
+son viatique: «Amour sauveur, répétait-il, je vous la donne... Ô
+Seigneur Jésus, parlez-lui... Ô Seigneur Jésus, consolez-la.»
+
+Et moi, dans l'agonie de ce moment...
+
+Seigneur compatissant, Jésus, roi d'amour, roi de gloire, notre
+frère divin, c'est prosternée le visage contre terre, que je devrais
+vous rendre grâces. Comment fortifiez-vous vos rachetés avec les
+défaillances de votre force infinie, avec le poids de votre croix
+sanglante? Dans nos coeurs de chair, que mêlez-vous à la douleur qui
+transperce et qui broie? Jésus tout-puissant, vous m'avez fait
+accepter, adorer votre volonté. J'offris mon coeur au glaive, et en
+ce moment plus douloureux que mille morts, j'avais de votre bonté,
+de votre amour, de votre compassion, un sentiment inénarrable.
+
+Ah! dans mes heures de faiblesse et d'angoisse, pourquoi ne me
+suis-je pas toujours réfugiée dans ce souvenir sacré? J'y aurais
+trouvé la force et la paix. _La Paix_... Je l'avais dans mon coeur
+quand mon père expira dans mes bras, et lorsque le prêtre récita le
+_De profundis_, moi, prosternée sur le pavé de la chambre, du fond
+de l'abîme de ma douleur, je criais encore à Dieu: Que votre volonté
+soit faite.
+
+Quand je me relevai, on avait couvert son visage, et pour la
+première fois de ma vie, je m'évanouis.
+
+En reprenant connaissance, je me trouvai couchée sur l'herbe. Je vis
+Maurice penché sur moi, et je sentais ses larmes couler sur mon
+visage. Le curé de Valriant me dit alors: «Ma fille, regardez le
+ciel.»
+
+_Ma fille_... ce mot, que mon père ne dirait plus jamais, me fut
+cruel à entendre. Et me tournant vers la terre je pleurai.
+
+
+
+22 mai.
+
+Ce matin, à mon réveil, j'ai aperçu un petit serin qui voltigeait
+dans ma chambre.
+
+Monique, qui tricotait au pied de mon lit, m'a dit: «C'est un
+présent des jumeaux. Ils l'ont apprivoisé pour vous et vous l'ont
+apporté ce matin, en se rendant au catéchisme.»
+
+J'ai tendu la main à l'oiseau, qui après quelques coquetteries, s'y
+est venu poser. Ce cher petit! je ne l'ai que depuis quelques
+heures, et ça me ferait de la peine de le perdre. Il est si gentil
+et chante si bien. N'est-ce pas aimable de la part de ces enfants
+d'avoir pensé à me faire plaisir?
+
+Ce soir, il m'a pris fantaisie d'aller les remercier. Je les ai
+trouvés assis sur le seuil de leur petite maison. Marie, jolie et
+fraîche à faire honte aux roses, enfilait des graines d'actée pour
+s'en faire des colliers, et Paul la regardait faire.
+
+En la voyant si charmante, je me rappelai ce que j'étais, alors que
+Maurice m'appelait «_La fleur des champs»_ et une tristesse amère me
+saisit au coeur.
+
+Rien de plus aimable, de plus touchant à voir, que la mutuelle
+tendresse de ces deux beaux enfants. «Ils ne peuvent se perdre de
+vue», dit leur grand-mère, et c'est bien vrai.
+
+Pauvres petits! que deviendra celui des deux qui survivra à l'autre?
+Une grande affection, c'est le grand bonheur de la vie, mais aux
+grandes joies les grandes douleurs. Pourtant, même après la
+séparation sans retour, quel est celui qui, pour moins souffrir
+consentirait à avoir moins aimé.
+
+Mon père aimait ces vers de Byron: «Rendez-moi la joie avec la
+douleur: je veux aimer comme j'ai aimé, souffrir comme j'ai
+souffert».
+
+
+
+23 mai.
+
+Je viens de visiter mon jardin, que je n'avais encore qu'entrevu. Ce
+brave Désir avait l'air tout fier de m'en faire les honneurs. Mais
+je n'ai pas tardé à voir que quelque chose le fatiguait, et quand
+j'ai dit: «Désir, qu'est-ce que c'est» il m'a répondu:
+
+--Mademoiselle, c'est votre beau rosier qui sèche sur pied. J'ai
+bien fait mon possible pourtant!
+
+Puis il m'a donné beaucoup d'explications que je n'ai guère
+entendues. Je regardais le pauvre arbuste, qui n'a plus, à bien
+dire, que ses épines, et je pensais au jour où Maurice me l'apporta
+si vert, si couvert de fleurs.
+
+Que reste-t-il de ces roses entrouvertes? que reste-t-il de ces
+parfums?
+
+Fanées les illusions de la vie, fanées les fleurs de l'amour!
+Pourquoi pleurer? ni les larmes, ni le sang ne les feront revivre.
+
+Pauvre Maurice! Son amour pour moi a bien assombri sa jeunesse. Avec
+quelle anxiété cruelle, avec quelles mortelles angoisses, il suivait
+les progrès de ce mal terrible!
+
+Il est vrai qu'avec l'espoir de ma guérison, l'amour s'est éteint
+dans son coeur. Il n'a pu m'aimer défigurée, et quel homme l'eût
+fait?
+
+Mon Dieu, où est le temps que je trouvais la vie trop douce et trop
+belle? Alors j'excitais l'envie. On se demandait pourquoi j'étais si
+riche, si charmante, si aimée.
+
+Et maintenant, malgré ma fortune, une mendiante refuserait de
+changer son sort contre le mien. Ah! que mon père eût souffert en me
+voyant telle que je suis! Dieu soit béni de lui avoir épargné cette
+terrible épreuve.
+
+
+
+(Angéline de Montbrun à Mina Darville)
+
+
+Chère Mina,
+
+Merci et encore merci de vos si bonnes lettres. J'ai l'air ingrate,
+mais je ne le suis pas.
+
+À part quelques billets bien courts à ma tante, je n'écris
+absolument à personne. Il me vient quelques lettres de celles qu'on
+appelait mes amies. (Pauvre amitié! pauvres amies!) Je vous avoue
+que, d'un jour à l'autre je crois moins à _leur sympathie profonde._
+
+Aussi, sans le moindre remords, j'use de mes privilèges de malade,
+et laisse les lettres sans réponse. Soyez tranquille, _leur
+sympathie profonde_ ne trouble ni leur repos, ni leurs plaisirs.
+Elles ont toutes la force de supporter les peines des autres.
+
+Je me trouve plutôt bien de mon séjour à la campagne. Il me semble
+que je n'ai plus cette fièvre terrible qui me brûlait le sang. Le
+repos absolu et le grand air me calment, me rafraîchissent. Il est
+vrai que mon isolement m'est parfois bien douloureux; mais toujours
+je suis débarrassée des condoléances de ces importuns qui sont,
+comme les amis de Job, _pleins de discours._
+
+Du reste, que votre bonne amitié se rassure. Je suis parfaitement
+bien soignée. Combien de malades qui manquent de tout!
+
+Dans mes heures d'accablement, j'essaie de penser à ceux qui sont
+plus à plaindre que moi. Jamais vous n'avez vu ma chaumière jolie
+comme cet été. C'est un nid de verdure. On la dirait faite exprès
+pour abriter le bonheur. Les oiseaux chantent et gazouillent dans
+ces beaux arbres que mon père a plantés.
+
+Vous me demandez des détails sur la vie que je mène. Vous voulez
+savoir qui je reçois, ce que je fais.
+
+Vraiment chère amie, le docteur excepté, je ne reçois à bien dire
+personne, mais je me promène un peu, et je tricote beaucoup, tout en
+faisant lire pour moi.
+
+Je m'en tiens surtout aux livres de religion et d'histoire. J'ai
+besoin d'élever mon coeur en haut, et j'aime à voir revivre, sous
+mes yeux, ces gloires, ces grandeurs qui sont maintenant poussière.
+
+Je passe toutes mes soirées dans son cabinet de travail, comme j'en
+avais l'habitude lorsqu'il vivait. Quand le temps est beau, on
+laisse les fenêtres ouvertes, et je fais faire un grand feu dans la
+cheminée.
+
+Vous vous rappelez comme mon père aimait à veiller ainsi au coin du
+feu. «Mon foyer, mon doux foyer», disait-il souvent. Mina, je ne
+suis pas encore faite à la séparation sans retour.
+
+Souvent, quand une porte s'ouvre, j'ai des sursauts. Il me semble
+qu'il va entrer. Mais non, il ne viendra plus à moi. C'est moi qui
+irai le rejoindre, sous le pavé de cette chère église des Ursulines,
+où il a voulu reposer à côté de ma mère.
+
+J'ai mis son portrait au-dessus de la cheminée. Je n'en ai jamais vu
+d'une ressemblance si saisissante. Parfois, quand je le contemple, à
+la lueur un peu incertaine du foyer, je crois qu'il s'anime, qu'il
+va m'ouvrir les bras, mais c'est illusion d'un moment, et aussitôt,
+je le revois mort, enseveli, couché dans le cercueil sous la terre,
+avec mon crucifix et l'image de la Vierge entre ses mains jointes.
+
+Mon amie, priez pour moi. Chère Mina, je ne suis plus rien, ou au
+plus, je suis peu de chose pour votre frère; mais vous êtes et vous
+serez toujours ma soeur chérie.
+
+Ah! j'aimais à vous nommer de ce nom, et je n'oublie pas qu'en
+entrant au couvent, vous disiez que, vous séparer de moi, c'était un
+sacrifice digne d'être offert à Dieu.
+
+Quant à ma conduite envers Maurice, vous avez tort de la blâmer.
+Sans doute, en homme de coeur et d'honneur, il a voulu tenir son
+engagement, et faire célébrer notre mariage; mais pouvais-je
+accepter ce sacrifice?
+
+Je vous assure que le monde entier ne me ferait pas revenir sur mon
+refus. Pauvre Maurice! il demandait si ses soins, si sa tendresse ne
+m'aiderait pas à supporter la vie. Mina, sa présence, sa seule
+présence m'adoucirait tout, s'il m'aimait encore, mais il n'a plus
+pour moi que de la pitié--et que j'aurais vite déchiré ce que je
+viens d'écrire, si je n'étais sûre qu'il l'ignorera toujours.
+
+Comme le temps passe! Vous voilà déjà à la veille de vos noces
+sacrées. Vous dites que ce jour-là, votre plus ardente prière sera
+pour moi. Merci, Mina. Demandez à Jésus-Christ que je l'aime avant
+de mourir.
+
+Chère soeur, je voudrais assister à votre profession. Je voudrais
+vous entendre prononcer vos voeux, ces voeux qui vont vous séparer
+pour jamais du monde trompeur et trompé. Heureux ceux qui
+n'attendent rien de la vie! Heureux ceux qui ne demandent rien aux
+créatures!
+
+Ô mon amie, aimez votre divin Crucifié, car Lui vous aimera toujours.
+Il est la bonté infinie. Il est l'éternel, l'incompréhensible amour.
+Et avec quelle joie je donnerais ce que je possède pour sentir ces
+vérités, comme je les sentais dans les bras de mon père mourant.
+Mais j'ai perdu cette claire vue de Dieu qui me fut donnée à l'heure
+de l'indicible angoisse.
+
+Chère soeur, dans les premiers mois de mon deuil, vous avez été un
+ange pour moi. Maurice aussi, et pourtant ce ne sont pas vos soins,
+ce n'est pas votre tendresse qui m'a fait vivre.
+
+Ce qui me soutenait, c'était le souvenir de la bonté de Dieu,
+inexprimablement sentie et goûtée à l'heure redoutable du
+sacrifice--à cette heure où j'ai souffert plus que pour mourir.
+
+Vous, Mina, vous savez ce que mon père était pour moi. Et qui donc à
+ma place ne l'eût pas ardemment et profondément aimé? Tous les
+soirs, après mes prières, je m'agenouille devant son portrait, comme
+j'aimais à le faire devant lui, et, bien souvent, je pleure.
+
+Pardon de vous parler si longuement de mes peines. Je n'en dis
+jamais rien, et j'aurais besoin d'expansion. Hélas! je pense sans
+cesse à la délicieuse vie d'autrefois.
+
+Ô mon amie, je voudrais pleurer dans vos bras, mais voici que
+l'infranchissable grille d'un cloître va nous séparer pour toujours.
+Adieu.
+
+
+
+30 mai.
+
+La nuit est très avancée, mais je veille en pensant à Mina qui, dans
+quelques heures, prononcera ses voeux. Ô noblesse de la vie
+religieuse! Et qui donc a dit que dans l'âme humaine il y a un
+mystère d'élévation? Mina est la soeur de Maurice, elle a été l'amie
+chérie de ma jeunesse, et pourtant, malgré la douceur de ces
+souvenirs, ce n'est pas l'image de la Mina d'autrefois qui domine
+dans mes pensées; c'est celle de la vierge qui dort là-bas sous la
+garde des anges, en attendant l'heure de sa consécration au
+Seigneur.
+
+Chère Mina! que lui dira Celui qu'elle a choisi lorsque le son de la
+cloche l'avertira qu'enfin l'heure est venue? Ah, je voudrais être
+là pour la voir, pour l'entendre! Mais il faudrait rencontrer
+Maurice, et je ne m'en suis pas senti la force.
+
+Pensera-t-il à moi?... Quand Mina prit l'habit religieux, j'étais à
+côté de lui dans la chapelle Sainte-Philomène. Avant la cérémonie,
+nous fûmes longtemps au parloir seuls avec Mina. Sa toilette de
+mariée lui allait à ravir, et qu'elle était calme! et avec quelle
+tendresse céleste elle nous parla!
+
+Le soir, Maurice vint chez ma tante. Quelqu'un s'étant élevé contre
+la vie religieuse, Maurice, encore sous le coup des émotions de
+la journée, répondit en lisant cette partie d'une conférence
+de Lacordaire, où l'illustre dominicain prouve la divinité de
+Jésus-Christ par l'amour qu'il inspire, par les sacrifices qu'il
+demande, et _dont tous les siècles lui apportent l'hommage._ Maurice
+lut admirablement ces pages éloquentes, et je crois l'entendre
+encore quand il disait: «Il y a un homme dont l'amour garde la
+tombe.»
+
+«Il y a un homme flagellé, tué, sacrifié, qu'une inénarrable passion
+ressuscite de la mort et de l'infamie, pour le placer dans la gloire
+d'un amour qui ne défaille jamais, d'un amour qui trouve en lui
+paix, l'honneur la joie et jusqu'à l'extase.»
+
+Ô merveilleux Jésus, cela est vrai!
+
+«Pour nous, comme disait encore Lacordaire, poursuivant l'amour
+toute notre vie, nous ne l'obtenons jamais que d'une manière
+imparfaite, et qui fait saigner notre coeur.»
+
+Oui, Mina a choisi la meilleure part. L'amour chez l'homme est comme
+ces feux de paille qui jettent d'abord beaucoup de flammes, mais qui
+bientôt n'offrent plus qu'une cendre légère que le vent emporte et
+disperse sans retour.
+
+
+
+2 juin.
+
+Comme moi, ma vieille Monique aime la mer. Aussi nous nous promenons
+souvent sur la grève.
+
+Cette après-midi j'y ai rencontré Marie Desroches, mon ancienne
+camarade. Elle s'est jetée à mon cou avec un élan qui m'a touchée,
+et, en me regardant elle a pleuré--de belles larmes sincères.--J'ai
+accepté avec plaisir son invitation de me rendre chez elle.
+
+Enfant, j'aimais la société de cette petite sauvage qui n'avait peur
+de rien, et lui enviais la liberté dont elle jouissait. Heureusement
+cette liberté presque absolue ne lui a pas été nuisible.
+
+ «On sent rien qu'à la voir sa dignité profonde!
+ De ce coeur sans limon, nul vent n'a troublé l'onde.»
+
+Il faut que Marie ait bien du goût et de l'industrie, car cette
+cabane, perdue dans les rochers, est agréable. Sans doute, le
+confortable est loin, mais grâce à la verdure et aux fleurs, c'est
+joli.
+
+Pour que nous puissions causer librement, Marie m'a fait passer dans
+la petite chambre qu'elle partage avec sa soeur. La charmante statue
+de la sainte Vierge que mon père lui donna, lorsqu'elle eût perdu sa
+mère, y occupe la place d'honneur. Un lierre vigoureux l'entoure
+gracieusement.
+
+C'est doux à l'âme et doux aux yeux; et j'ai été bien touchée en
+apercevant, dans cette chambre de jeune fille, la photographie de
+mon père, encadrée d'immortelles et de mousse séchées.
+
+--Marie, lui ai-je dit, tu ne l'oublies donc pas?
+
+Et j'ai encore dans l'oreille l'accent avec lequel elle a répondu
+«Ah, Mademoiselle, je mourrai avant de l'oublier.»
+
+Cette jeune fille passe sa vie aux soins du ménage, à fabriquer et à
+raccommoder les filets qui servent à son père pour prendre le
+poisson qu'il va vendre quatre sous la douzaine. Et pourtant comme
+sa vie me semble douce! Elle a la santé, la beauté.
+
+Un de ces jours, un honnête homme l'aimera, et en l'aimant deviendra
+meilleur. Son coeur est calme, son âme sereine. Elle ne connaît pas
+les amères tristesses, les dévorants regrets. Mon Dieu, faites
+qu'elle les ignore toujours, et donnez-moi la paix--la paix du
+coeur, en attendant la paix du tombeau.
+
+
+
+4 juin.
+
+Je viens d'apprendre que Mlle Désileux est morte hier à sa ferme des
+Aulnets. Pauvre fille! quelle triste vie!
+
+Mon père disait qu'elle avait un grand coeur. Il me menait la voir
+de temps en temps, et les premières fois, je me rappelle encore,
+avec quel soin il me recommandait d'être gentille avec elle, de ne
+pas avoir l'air de remarquer son affreuse laideur.
+
+--Vois-tu, disait-il, elle sait qu'elle est affreuse, et il faut
+tâcher de lui faire oublier cette terrible vérité.
+
+Pourquoi cette adorable bonté est-elle si rare? Si Maurice avait la
+délicatesse de mon père, peut-être aurait-il pu me faire oublier que
+je ne puis plus être aimée.
+
+Pauvre Mlle Désileux! Au commencement, elle m'inspirait une
+répulsion bien grande, mais quand mon père me disait de son ton le
+plus aisé: «Angéline, va embrasser Mademoiselle Désileux», je
+m'exécutais courageusement. Et ensuite que j'étais fière de
+l'entendre me dire, qu'il était content de moi; car toute petite, je
+l'aimais déjà avec une vive tendresse, et quand il se montrait
+satisfait de ma conduite, je donnais dans les étoiles.
+
+C'était son opinion qu'une affection trop démonstrative amollit le
+caractère, nuit au développement de la volonté qui a tant besoin
+d'être fortifiée; aussi, malgré son extrême amour pour moi,
+ordinairement, il était très sobre en caresses.
+
+Mais quand je l'avais parfaitement contenté, il me le témoignait
+toujours de la manière la plus aimable et la plus tendre. Parfois
+aussi, malgré son admirable empire sur lui-même, il lui échappait de
+soudaines explosions de tendresse dont je restais ravie, et qui me
+prouvaient combien la contrainte, qu'il s'imposait, là-dessus, lui
+devait peser.
+
+Je me rappelle qu'un jour, que nous lisions ensemble la vie de la
+mère de l'Incarnation, il versa des larmes, à cet endroit où son
+fils raconte qu'elle ne l'embrassa jamais--pas même à son départ
+pour le Canada,--alors qu'elle savait lui dire adieu pour toujours.
+
+
+
+(Véronique Désileux à Angéline de Montbrun)
+
+
+Mademoiselle,
+
+Je sens que ma fin est proche et je ramasse mes forces pour vous
+écrire. Quand vous recevrez cette lettre, je serai morte. Dieu
+veuille que ma voix, en passant par la tombe, vous apporte quelque
+consolation!
+
+Ah, chère Mademoiselle, que j'ai souffert de vos peines! que je
+serais heureuse si je pouvais les adoucir, et vous prouver ma
+reconnaissance, car monsieur votre père et vous, vous avez été bons,
+vraiment bons pour la pauvre Véronique Désileux. Et soyez-en sûre,
+c'est une aumône bénie de Dieu, que celle d'une parole affectueuse,
+d'un témoignage d'intérêt aux pauvres déshérités de toute sympathie
+humaine.
+
+Si vous saviez comme la bienveillance est douce à ceux qui n'ont
+jamais été aimés! Dans le monde, on a l'air de croire que les êtres
+disgraciés n'ont pas de coeur, et plût au ciel qu'on ne se trompât
+point!
+
+Je vous laisse tout ce que je possède: ma ferme et mon mobilier.
+Veuillez en disposer comme il vous plaira--et ne me refusez pas un
+souvenir quelquefois.
+
+Si je pouvais vous dire comme j'ai pleuré votre père! que Dieu me
+pardonne! dans la folie de ma douleur, j'aurais voulu faire, comme
+le chien fidèle qui se traîne sur la tombe de son maître, et s'y
+laisse mourir.
+
+Alors pourtant je ne savais pas jusqu'à quel point il avait été bon
+pour la pauvre disgraciée; c'est seulement ces jours derniers que
+j'ai appris ce que je lui dois.
+
+Sachez donc qu'à la mort de mon père, il y a quinze ans, je me
+serais trouvée absolument sans ressources, si M. de Montbrun eût
+exigé le paiement de ce qui lui était dû. Mais en apprenant que mon
+père s'était ruiné, qu'il ne me restait plus que la ferme des
+Aulnets, et qu'il faudrait la vendre pour le payer: «Pauvre fille
+dit-il, sa vie est déjà assez triste!»
+
+Et aussitôt, il fit un reçu pour le montant de la dette, le signa,
+et le remit à M. L. en lui faisant promettre le plus inviolable
+secret. M. L. m'a raconté cela après avoir reçu mon testament.
+
+«Au point où vous en êtes, m'a-t-il dit, ça ne peut pas vous
+humilier.» Et il a raison.
+
+Chère Mademoiselle, depuis que je sais ces choses, j'y ai pensé
+souvent. Je gardais à Monsieur votre père, une reconnaissance
+profonde pour l'intérêt qu'il m'a témoigné, pour la courtoisie
+parfaite avec laquelle il m'a toujours traitée, et à la veille de
+mourir, j'apprends que je lui ai dû le repos, l'indépendance et la
+joie de pouvoir donner souvent.
+
+Que ne puis-je quelque chose pour vous, _sa fille!_ On dit que vous
+avez fait preuve d'un grand courage, mais je devine quels poignants
+regrets, quelles mortelles tristesses vous cachez sous votre calme,
+et que de fois j'ai pleuré sur vous!
+
+Ah, si je pouvais vous faire voir le néant de ce qui passe comme on
+le voit en face de la mort! Vous seriez bien vite consolée.
+
+Mon heure est venue, la vôtre viendra, et bientôt, «car les heures
+ont beau sembler longues, les années sont toujours courtes.»
+
+Alors, vous comprendrez le but de la vie, et vous verrez quels
+desseins de miséricorde se cachent sous les mystérieuses duretés de
+la Providence.
+
+Maintenant, je vois que ma vie pouvait être une vie de bénédictions!
+À cette heure où tout échappe, que je serais riche!
+
+J'ai vécu sans amitié, sans amour. Mon père lui-même, ne savait pas
+dissimuler la répugnance que je lui inspirais. Mais si, acceptant
+tous les rebuts, toutes les humiliations, d'un coeur humble et
+paisible, je les avais déposés aux pieds de Jésus-Christ, avec
+quelle confiance je dirais aujourd'hui comme le divin Sauveur, la
+veille de sa mort: _J'ai fait ce que vous m'aviez donné à faire,
+glorifiez-moi maintenant, mon père._
+
+Hélas, j'ai bien mal souffert! _Mais autant le ciel est au-dessus de
+la terre, autant il a affermi sur nous sa miséricorde._ J'aime à
+méditer cette belle parole en regardant le ciel. Oui, j'espère. Ne
+crains pas, m'a dit Notre-Seigneur, lorsqu'il est venu dans mon âme,
+ne crains pas; demande-moi pardon de n'avoir pas su souffrir pour
+l'amour de moi, qui t'ai aimée jusqu'à la mort de la croix. Ah,
+pourquoi, ne l'ai-je pas aimé? Lui, n'eût pas dédaigné ma tendresse.
+
+Ma chère enfant, j'aurais bien voulu vous voir avant de mourir.
+Mais on m'a dit qu'un voyage de quelques lieues était beaucoup
+pour vos forces--qu'il valait mieux vous épargner les émotions
+pénibles--et je n'ai pas osé vous faire prier de venir.
+
+Pourtant, il me semble que cette visite ne vous eût pas été inutile.
+Mieux que personne, je crois comprendre ce que vous souffrez.
+
+Pauvre enfant si éprouvée, ne serait-elle pas pour vous cette parole
+de l'Imitation: «Jésus-Christ veut posséder seul votre coeur, et y
+régner comme un roi sur le trône qui est à lui.»
+
+Un auteur, que j'aime, dit que nous pouvons exagérer bien des
+choses, mais que nous ne pourrons jamais exagérer l'amour de
+Jésus-Christ. Méditez cette douce et profonde vérité. Pensez à
+l'incomparable ami. Faites-lui sa place dans votre coeur, et il vous
+sera ce que jamais père, jamais époux n'a été.
+
+Et maintenant, chère fille de mon bienfaiteur, adieu. Adieu, et
+courage. Souffrir passe, mais si vous acceptez la volonté divine,
+avoir souffert ne passera jamais.
+
+À vous pour l'éternité.
+
+Véronique Désileux.
+
+
+
+12 juin.
+
+Mon Dieu, donnez le bonheur éternel à celle qui a tant souffert.
+Pardonnez si parfois elle a faibli sous le poids de sa terrible
+croix.
+
+Je relis souvent sa lettre. Cette voix qui n'est plus de ce monde me
+fait pleurer. Pauvre fille! Son souvenir ne me quitte pas. La pensée
+de ce qu'elle a souffert m'arrache au sentiment de mes peines.
+
+La nuit dernière, j'ai fait un rêve qui m'a laissé une étrange
+impression.
+
+Il me semblait que j'étais dans un cimetière. L'herbe croissait
+librement entre les croix, dont plusieurs tombaient en ruines. Je
+marchais au hasard, songeant aux pauvres morts, quand une tombe
+nouvelle attira mon attention.
+
+Comme je me penchais pour l'examiner, la terre, fraîchement remuée,
+devint soudain transparente comme le plus pur cristal, et je vis
+Véronique Désileux au fond de sa fosse. Elle semblait plongée
+dans un recueillement profond; sous le drap qui les couvrait, on
+distinguait ses mains jointes pour l'éternelle prière.
+
+Je la regardais, invinciblement attirée par le calme de la tombe,
+par le repos de la mort, et je l'interrogeais, je lui demandais si
+elle regrettait d'avoir souffert, de n'avoir jamais inspiré que de
+la pitié.
+
+
+
+18 juin.
+
+M. L. est venu m'annoncer que j'héritais de Mlle Désileux. Je ne
+voulais pas le recevoir, mais il a tant insisté que j'y ai consenti.
+
+Heureusement, cette homme d'affaires est aussi un homme de tact. Pas
+de ces marques d'intérêt qui froissent, pas de cette compassion qui
+fait mal. Seulement, en me quittant, il m'a dit: «Vous avez beaucoup
+souffert, et cela se voit. Mais pourtant, vous ressemblez toujours à
+votre père.»
+
+Cette parole m'a été bien sensible. Ô chère ressemblance, qui
+faisait l'orgueil de ma mère et sa joie à lui.
+
+M. L. m'a parlé au long de la conduite de mon père envers la pauvre
+Mlle Désileux, et m'a raconté plusieurs traits qui prouvent
+également un désintéressement et une délicatesse bien rares.
+
+«Soyez sûre, m'a-t-il dit, qu'il en est beaucoup que nous ignorerons
+toujours.»
+
+Oui, cette divine loi de la charité, il la remplissait dans sa large
+et suave plénitude. Avec quel soin ne me formait-il pas à ce grand
+devoir!
+
+J'étais encore tout enfant, et déjà il se servait de moi pour ses
+aumônes. Pour encouragement, pour récompense, il me proposait
+toujours quelque infortune à soulager, et sa grande punition,
+c'était de me priver de la joie de donner. Mais il pardonnait vite.
+Et la douceur de ces moments où je pleurais, entre ses bras, le
+malheur de lui avoir déplu.
+
+
+
+22 juin.
+
+Depuis hier, je suis aux Aulnets. En arrivant, j'ai été voir la
+tombe de Mlle Désileux, où croissent déjà quelques brins d'herbe. La
+maison était fermée depuis les funérailles. Sa vieille servante est
+venue m'ouvrir la porte, et quelle impression m'a faite le silence
+sépulcral qui régnait partout.
+
+Je n'osais avancer dans ces chambres obscures, où quelques rayons de
+lumière pénétraient, à peine, entre les volets fermés.
+
+Pauvre folle que je suis! je suis venue pour me fortifier par la
+pensée de la mort, et je me surprends sans cesse, songeant à
+Maurice, à ce qu'il éprouvera quand il reviendra à Valriant--car il
+y reviendra. C'est à lui que je laisserai ma maison.
+
+Que lui diront les scellés partout, les chambres vides et sombres,
+le silence profond. Cette maison, qu'il appelait _son paradis_,
+pourra-t-il en franchir le seuil sans que son coeur se trouble?
+Les souvenirs ne se lèveront-ils pas de toutes parts, tristes et
+tendres, devant lui? La voix du passé ne se fera-t-elle pas entendre
+dans ce morne silence?
+
+Ô mon Dieu! voilà que je retombe dans mes faiblesses. Que m'importe
+qu'il me pleure? Rien ne saurait-il m'arracher à ce fatal amour?
+Quoi! ni l'éloignement, ni le temps, ni la religion, ni la mort!...
+
+Malheur à moi! j'ai beau me dire que je n'existe plus pour lui, je
+l'aime, comme les infortunés seuls peuvent aimer.
+
+
+
+24 juin.
+
+De ma fenêtre, je vois très bien le cimetière, et je distingue
+parfaitement l'endroit où repose Véronique Désileux. Sa servante me
+dit qu'elle passait souvent ici des heures entières. Comme tous les
+condamnés à l'isolement, elle aimait la vue de la nature, et
+peut-être aussi celle du cimetière.
+
+Parmi les morts qui dorment là, en est-il un qui ait souffert plus
+qu'elle!
+
+Saura-t-on jamais ce qui s'amasse de tristesses et de douleurs dans
+l'âme des malheureux condamnés à être toujours et partout ridicules?
+Que sont les éclatantes infortunes comparées à ces vies toutes de
+rebuts, d'humiliations, de froissements? Et c'était une âme ardente!
+Ah! mon Dieu!
+
+Que je regrette de n'être pas venue la voir! Ma présence eût adouci
+ses derniers jours. Nous aurions parlé de mon père ensemble. La
+malheureuse l'aimait, et rien dans les sentiments des heureux du
+monde ne peut faire soupçonner jusqu'où.
+
+Quand ces pauvres coeurs toujours blessés, toujours méprisés, osent
+aimer, ils adorent. Jamais elle ne s'est remise de la nouvelle de sa
+mort, et je ne puis penser, sans verser des larmes, à l'accablement
+mortel où elle resta plongée.
+
+Hier soir, la servante m'a raconté bien des choses, tout en tournant
+son rouet devant l'âtre de sa cuisine. Parfois elle s'arrêtait
+subitement, et jetait un regard furtif vers la chambre de sa
+maîtresse--ce qui me faisait courir des frissons. Il me semblait que
+j'allais la voir paraître.
+
+Quel mystère que la mort! comme cette terrible disparition est
+difficile à réaliser! Après la mort de mon père, lorsqu'on disait à
+Mlle Désileux qu'avec le temps, je me consolerais: «Jamais, jamais»,
+s'écriait-elle en couvrant son visage.
+
+Il est impossible de dire la pitié qu'elle avait de moi. La nuit
+même de sa mort, elle s'attendrissait encore sur mon malheur, et
+répétait à la personne qui la veillait: «Dites-lui que Dieu lui
+reste.»
+
+Ô mon amie, obtenez-moi l'intelligence de cette parole!
+
+Qu'est-ce que la vie? «Quelque brillante que soit la pièce, le
+dernier acte est toujours sanglant. On jette enfin de la terre sur
+la tête et en voilà pour jamais!»
+
+
+
+26 juin.
+
+De ma visite aux Aulnets j'ai emporté _Tout pour Jésus_, livre
+bien-aimé de Mlle Désileux; et, mon Dieu, avec quelle émotion j'ai
+tu la page suivante, qui portait en marge la date de la mort de mon
+père!
+
+«Regardez cette âme qui vient d'entendre son jugement: à peine Jésus
+a-t-il fini de parler, le son de sa douce voix n'est point encore
+éteint, et ceux qui pleurent n'ont pas encore fermé les yeux du
+corps loin duquel la vie a fui: pourtant le jugement est rendu, tout
+est consommé; il a été court, mais miséricordieux. Que dis-je?
+miséricordieux la parole ne saurait dire ce qu'il a été. Que
+l'imagination le trouve. Un jour, s'il plaît à Dieu, nous en ferons
+nous-mêmes la douce expérience. Il faut que cette âme soit bien
+forte pour ne pas succomber sous la vivacité des sentiments qui
+s'emparent d'elle; elle a besoin que Dieu la soutienne pour ne point
+être anéantie. Sa vie est passée; comme elle a été courte! sa mort
+est arrivée; combien douce son agonie d'un moment! comme les
+épreuves paraissent une faiblesse, les chagrins une misère, les
+afflictions un enfantillage! Et maintenant elle a obtenu un bonheur
+qui ne finira jamais. Jésus a parlé, le doute n'est plus possible.
+Quel est ce bonheur? L' oeil ne l'a point vu, l'oreille ne l'a point
+entendu. Elle voit Dieu, l'éternité s'étend devant elle, dans son
+infini. Les ténèbres se sont évanouies, la faiblesse a disparu, il
+n'est plus ce temps qui autrefois la désespérait. Plus d'ignorance,
+elle voit Dieu, son intelligence se sent inondée de délices
+ineffables, elle a puisé de nouvelles forces dans cette gloire que
+l'imagination ne saurait concevoir; elle se rassasie de cette
+vision, en présence de laquelle toute la science du monde n'est que
+ténèbres et ignorance. Sa volonté nage dans un torrent d'amour;
+ainsi qu'une éponge s'emplit des eaux de la mer, elle s'emplit de
+lumière, de beauté, de bonheur, de ravissement, d'immortalité, de
+Dieu. Ce ne sont là que de vains mots plus légers que la plume, plus
+faibles que l'eau; ils ne sauraient rappeler à l'imagination même
+l'ombre du bonheur de cette âme.
+
+Et nous sommes encore ici! Ô ennui! ô tristesse!»
+
+
+
+(Angéline de Montbrun à Mina Darville)
+
+
+Vous n'avez pas oublié notre voyage aux Aulnets, ni cette pauvre
+Mlle Désileux si difforme. Elle n'est plus et après sa mort on m'a
+remis une lettre d'elle qui ne sera pas inutile.
+
+Mina, comme cette pauvre disgraciée nous aimait, mon père et moi! et
+qu'elle a souffert!
+
+C'est fini, maintenant la terre a été foulée sur son pauvre corps,
+et pour moi, voilà Véronique Désileux parmi ces ombres chères qu'on
+traîne après soi, à mesure qu'on avance dans la vie.
+
+J'ai reçu vos deux lettres, et bien des choses m'ont profondément
+touchée. Vous savez comme il vous plaignait à son heure dernière, et
+volontiers, je dirais comme lui: «Pauvre petite Mina.»
+
+Votre frère m'a envoyé de vos cheveux. Veuillez le remercier de ma
+part, et lui faire comprendre qu'il ne doit plus m'écrire. À quoi
+bon!
+
+Chère soeur, je ne puis regarder sans émotion ces belles boucles
+brunes que vous arrangiez si bien. Qui nous eût dit qu'un jour cette
+superbe chevelure tomberait sous le ciseau monastique? qu'un guimpe
+de toile blanche entourerait votre charmant visage?
+
+Ma chère mondaine d'autrefois, comme j'aimerais à vous voir sous
+votre voile noir.
+
+Ainsi, vous voilà consacrée à Dieu, obligée d'aimer Notre-Seigneur
+d'un amour de vierge et d'épouse.
+
+Ce qu'on dit contre les voeux perpétuels me révolte. Honte au coeur
+qui, lorsqu'il aime, peut prévoir qu'il cessera d'aimer.
+
+Mon amie, je ne dors guère, et en entendant sonner quatre heures,
+votre souvenir me revient toujours. Ma pensée vous suit, tout
+attendrie, dans ces longs corridors des Ursulines.
+
+J'ai assisté à l'oraison des religieuses. J'aimais à les voir
+immobiles dans leurs stalles, et toutes les têtes, jeunes et
+vieilles, inclinées sous la pensée de l'éternité. L'éternité, cette
+mer sans rivages, cet abîme sans fond où nous disparaîtrons tous!
+
+Si je pouvais me pénétrer de cette pensée! Mais je ne sais quel
+poids formidable m'attache à la terre. Où sont les ailes de ma
+candeur d'enfant? Alors je me sentais portée en haut par l'amour.
+Mon âme, comme un oiseau captif, tendait toujours à s'élever. Oh! le
+charme profond de ces enfantines rêveries sur Dieu, sur l'autre vie.
+
+J'aimais mon père avec une ardente tendresse, et pourtant, je
+l'aurais laissé sans regret pour mon père du ciel. Mina, c'était la
+grâce encore entière de mon baptême. Maintenant, la chrétienne,
+aveuglée par ses fautes, ne comprend plus ce que comprenait
+l'innocence de l'enfant. Mina, j'ai vu de près l'abîme du désespoir.
+Ni Dieu ni mon père ne sont contents de moi, et cette pensée ajoute
+encore à mes tristesses.
+
+Dans votre riante chapelle des Ursulines, j'aimais surtout la
+chapelle des Saints, où je priais mieux qu'ailleurs. Pendant mon
+séjour au pensionnat, tous les jours j'allais y faire brûler un
+cierge, pour que la sainte Vierge me ramenât mon père sain et sauf,
+et maintenant, je voudrais que là, aux pieds de Notre-Dame du
+Grand-Pouvoir, une lampe brûlât nuit et jour pour qu'elle me
+conduise à lui.
+
+Je suis charmée que vous soyez sacristine. Vous faites si
+merveilleusement les bouquets. Quels beaux paniers de fleurs je vous
+enverrais, si vous n'étiez si loin.
+
+Ma chère Mina, soyez bénie pour le tendre souvenir que vous donnez à
+mon père. Puisque votre office vous permet d'aller dans l'église, je
+vous en prie, ne passez un jour sans vous agenouiller, sur le pavé
+qui le couvre. Cette fosse si étroite, si froide, si obscure, je
+l'ai toujours devant les yeux. Vous dites que dans le ciel il est
+plus près de moi qu'autrefois.
+
+Mina, le ciel est bien haut, bien loin, et je suis une pauvre
+créature. Vous ne pouvez comprendre à quel point il me manque, et le
+besoin, l'irrésistible besoin de me sentir serrée contre son coeur.
+
+Le temps ne peut rien pour moi. Comme disait Eugénie de Guérin, les
+grandes douleurs vont en creusant comme la mer. Et le savait-elle
+comme moi! Elle ne pouvait aimer son frère comme j'aimais mon père.
+Elle ne tenait pas tout de lui. Puis rien ne m'avait préparée à mon
+malheur. Il avait toute la vigueur, toute l'élasticité, tout le
+charme de la jeunesse. Sa vie était si active, si calme, si saine,
+et sa santé si parfaite. Sans ce fatal accident! C'est peut-être
+_une perfidie de la douleur_, mais j'en reviens toujours là.
+
+Mon amie, vous savez que je ne me plains pas volontiers, mais votre
+amitié est si fidèle, votre sympathie si tendre, qu'avec vous mon
+coeur s'ouvre malgré moi. Ma santé s'améliore. Qui sait combien de
+temps je vivrai. Implorez pour moi la paix, ce bien suprême des
+coeurs morts.
+
+Angéline.
+
+
+
+1er juillet.
+
+ «Pourquoi dans mon esprit revenez-vous sans cesse
+ Ô jours de mon enfance et de mon allégresse?
+ Qui donc toujours vous rouvre en nos coeurs presque éteints,
+ Ô lumineuse fleur des souvenirs lointains?»
+
+Parmi les papiers de mon père, j'ai trouvé plusieurs de mes cahiers
+d'études qu'il avait conservés; et comme cela m'a reportée à ces
+jours bénis où je travaillais sous ses yeux, entourée, pénétrée par
+sa chaude tendresse. Quels soins ne prenait-il pas pour me rendre
+l'étude agréable. Il voulait que je grandisse heureuse, joyeuse,
+dans la liberté de la campagne, parmi la verdure et les fleurs, et
+pour cela il ne recula pas devant le sacrifice de ses goûts et de
+ses habitudes.
+
+La vue de ces cahiers m'a profondément touchée. J'ai pleuré
+longtemps. Ô le bienfait des larmes! Parfois, cette divine source
+tarit absolument. Alors, je demeure plongée dans une morne
+tristesse. Vainement ensuite, je cherche mes bons sentiments, mes
+courageuses résolutions. La douleur, cette virile amie, élève et
+fortifie, mais la tristesse dévaste l'âme. Comment se garantir de
+cette langueur consumante?
+
+Je ne vis guère dans le présent, et pour ne pas voir l'avenir, qui
+m'apparaît comme une morne et désolée solitude, je songe au passé
+tout entier disparu. Ainsi le naufragé, qui n'a que l'espace devant
+lui, se retourne, et dans sa mortelle détresse, interroge la mer où
+ne flotte plus une épave.
+
+Oui, tout a disparu. Ô mon Dieu, laissez-moi l'amère volupté des
+larmes!
+
+
+
+3 juillet.
+
+Je ne devrais pas lire les _Méditations_. Cette voix molle et tendre
+a trop d'écho dans mon coeur. Je m'enivre de ces dangereuses
+tristesses, de ces passionnés regrets. Insensée! J'implore la paix
+et je cherche le trouble. Je suis comme un blessé qui sentirait un
+âpre plaisir à envenimer ses plaies, à en voir couler le sang.
+
+Où me conduira cette douloureuse effervescence? J'essaie faiblement
+de me reprendre à l'aspect charmant de la campagne, mais
+
+ «Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.»
+
+
+
+6 juillet.
+
+Oublier! est-ce un bien? Puis-je le désirer?
+
+Oublier qu'on a porté en soi-même l'éclatante blancheur de son
+baptême, et la divine beauté de la parfaite innocence.
+
+Oublier la honte insupportable de la première souillure, la
+salutaire amertume des premiers remords.
+
+Oublier l'âpre et fortifiante saveur du renoncement; les joies
+profondes, les religieuses terreurs de la foi.
+
+Oublier les aspirations vers l'infini, la douceur bénie des larmes,
+les rêves délicieux de l'âme virginale, les premiers regards jetés
+sur l'avenir, ce lointain enchanté qu'illuminait l'amour.
+
+Oublier les joies sacrées du coeur, les déchirements sanglants et
+les illuminations du sacrifice, les révélations de la douleur.
+
+Oublier les clartés d'en haut; les rayons qui s'échappent de la
+tombe; les voix qui viennent de la terre, quand ce qu'on aimait le
+plus y a disparu.
+
+Oublier qu'on a été l'objet d'une incomparable tendresse qu'on a cru
+à l'immortalité de l'amour.
+
+Oublier que l'enthousiasme a fait battre le coeur; que l'âme s'est
+émue devant la beauté de la nature; qu'elle s'est attendrie sur la
+fleur saisie par le froid, sur le nid où tombait la neige, sur le
+ruisseau qui coulait entre les arbres dépouillés.
+
+Oublier! laisser le passé refermer ses abîmes sur la meilleure
+partie de soi-même! N'en rien garder! n'en rien retenir! Ceux qu'on
+a aimés, les voir disparaître de sa pensée comme de sa vie les
+sentir tomber en poudre dans son coeur!
+
+Non, la consolation n'est pas là!
+
+
+
+7 juillet.
+
+La consolation, c'est d'accepter la volonté de Dieu, c'est de songer
+à la joie du revoir, c'est de savoir que je l'ai aimé autant que je
+pouvais aimer.
+
+Dans quelle délicieuse union nous vivions ensemble! Rien ne me
+coûtait pour lui plaire; mais je savais que les froissements
+involontaires sont inévitables, et pour en effacer toute trace,
+rarement je le quittais le soir, sans lui demander pardon. Chère et
+douce habitude qui me ramena vers lui, la veille de sa mort. Quand
+je pense à cette journée du 19! Quelles heureuses folles nous
+étions, Mina et moi! Jamais jour si douloureux eut-il une veille si
+gaie? Combien j'ai béni Dieu, ensuite, d'avoir suivi l'inspiration
+qui me portait vers mon père. Ce dernier entretien restera l'une des
+forces de ma vie.
+
+Je le trouvai qui lisait tranquillement. Nox dormait à ses pieds
+devant la cheminée, où le feu allait s'éteindre. Je me souviens qu'à
+la porte, je m'arrêtai un instant pour jouir de l'aspect charmant de
+la salle. Il aimait passionnément fa verdure et les fleurs et j'en
+mettais partout. Par la fenêtre ouverte, à travers le feuillage,
+j'apercevais la mer tranquille, le ciel radieux. Sans lever les yeux
+de son livre, mon père me demanda ce qu'il y avait. Je m'approchai,
+et m'agenouillant, comme je le faisais souvent devant lui, je lui
+dis que je ne pourrais m'endormir sans la certitude qu'aucune ombre
+de froideur ne s'était glissée entre nous, sans lui demander pardon,
+si j'avais eu le malheur de lui déplaire en quelque chose.
+
+Je vois encore son air moitié amusé, moitié attendri. Il m'embrassa
+sur les cheveux, en m'appelant _sa chère folle_, et me fit asseoir
+pour causer. Il était dans ses heures d'enjouement, et alors sa
+parole, ondoyante et légère, avait un singulier charme. Je n'ai
+connu personne dont la gaieté se prît si vite.
+
+Mais ce soir-là quelque chose de solennel m'oppressait. Je me
+sentais émue sans savoir pourquoi. Tout ce que je lui devais me
+revenait à l'esprit. Il me semblait que je n'avais jamais apprécié
+son admirable tendresse. J'éprouvais un immense besoin de le
+remercier, de le chérir. Minuit sonna. Jamais glas ne m'avait paru
+si lugubre, ne m'avait fait une si funèbre impression. Une crainte
+vague et terrible entra en moi. Cette chambre si jolie, si riante me
+fit soudain l'effet d'un tombeau.
+
+Je me levai pour cacher mon trouble et m'approchai de la fenêtre. La
+mer s'était retirée au large, mais le faible bruit des flots
+m'arrivait par intervalles. J'essayais résolument de raffermir mon
+coeur, car je ne voulais pas attrister mon père. Lui commença dans
+l'appartement un de ces va-et-vient qui étaient dans ses habitudes.
+_La fille du Tintoret_ se trouvait en pleine lumière. En passant,
+son regard tomba sur ce tableau qu'il aimait, et une ombre
+douloureuse couvrit son visage. Après quelques tours, il s'arrêta
+devant et resta sombre et rêveur, à le considérer. Je l'observais
+sans oser suivre sa pensée. Nos yeux se rencontrèrent et ses larmes
+jaillirent. Il me tendit les bras et sanglota «Ô mon bien suprême! ô
+ma Tintorella!»
+
+Je fondis en larmes. Cette soudaine et extraordinaire émotion,
+répondant à ma secrète angoisse, m'épouvantait, et je m'écriai «Mon
+Dieu, mon Dieu! que va-t-il donc arriver?»
+
+Il se remit à l'instant, et essaya de me rassurer, mais je sentais
+les violents battements de son coeur, pendant qu'il répétait de sa
+voix la plus calme: «Ce n'est rien, ce n'est rien, c'est la
+sympathie pour le pauvre Jacques Robusti.»
+
+Et comme je pleurais toujours et frissonnais entre ses bras, il me
+porta sur la causeuse au coin du feu; puis il alla fermer la
+fenêtre, et mit ensuite quelques morceaux de bois sur les tisons.
+
+La flamme s'éleva bientôt vive et brillante. Alors revenant à moi,
+il me demanda pourquoi j'étais si bouleversée. Je lui avouai mes
+terreurs.
+
+«Bah! dit-il légèrement, des nerfs.» Et comme j'insistais, en disant
+que lui aussi avait senti l'approche du malheur, il me dit:
+
+«J'ai eu un moment d'émotion, mais tu le sais, Mina assure que j'ai
+une nature d'artiste.»
+
+Il me badinait, me raisonnait, me câlinait, et comme je restais
+toute troublée, il m'attira à lui et me demanda gravement:
+
+«Mon enfant, si, moi ton père, j'avais l'entière disposition de ton
+avenir, serais-tu bien terrifiée?»
+
+Alors, partant de là, il m'entretint avec une adorable tendresse de
+la folie, de l'absurdité de la défiance envers Dieu.
+
+Sa foi entrait en moi comme une vigueur. La vague, l'horrible
+crainte disparut. Jamais, non jamais je ne m'étais sentie si
+profondément aimée. Pourtant je comprenais--et avec quelle lumineuse
+clarté--que rien dans les tendresses humaines ne peut faire
+soupçonner ce qu'est l'amour de Dieu pour ses créatures.
+
+Ô mon Dieu, votre grâce me préparait au plus terrible des
+sacrifices. C'est ma faute, ma très grande faute, si l'éclatante
+lumière, qui se levait dans mon âme, n'a pas été croissant jusqu'à
+ce jour.
+
+Chose singulière! le parfum de l'héliotrope me porte toujours à
+cette heure sacrée--la dernière de mon bonheur. Ce soir-là il en
+portait une fleur à sa boutonnière, et ce parfum est resté pour
+jamais mêlé aux souvenirs de cette soirée, la dernière qu'il ait
+passée sur la terre.
+
+
+
+8 juillet.
+
+Quand je vivrais encore longtemps, jamais je ne laisserai ma robe
+noire, jamais je ne laisserai mon deuil.
+
+Après la mort de ma mère, il m'avait vouée à la Vierge, et d'aussi
+loin que je me rappelle j'ai toujours porté ses couleurs.
+Pourrait-elle l'oublier? C'est pour mes voiles d'orpheline que j'ai
+abandonné sa livrée, que je ne devais quitter qu'à mon mariage. Ces
+couleurs virginales plaisaient à tout le monde, à mon père surtout.
+Il me disait qu'il ne laissait jamais passer un jour sans rappeler à
+la sainte Vierge que je lui appartenais.
+
+
+
+10 juillet.
+
+Le mardi d'avant sa mort, de bonne heure, nous étions montés sur le
+cap. Rien n'est beau comme le matin d'un beau jour, et jamais je
+n'ai vu le soleil se lever si radieux que ce matin-là. Autour de
+nous, tout resplendissait, tout rayonnait. Mais, indifférent à ce
+ravissant spectacle, mon père restait plongé dans une méditation
+profonde. Je lui demandai ce qu'il regardait en lui-même et
+répondant à ma question par une autre, comme c'était un peu son
+habitude, il me dit: «Penses-tu quelquefois à cet incendie d'amour
+que la vue de Dieu allumera dans notre âme?»
+
+Je n'étais pas disposée à le suivre dans ces régions élevées, et je
+répondis gaiement: «En attendant, serrez-moi contre votre coeur.»
+
+--Ma pauvre enfant, reprit-il ensuite, nous sommes bien terrestres,
+mais tantôt ce tressaillement de la nature à l'approche du soleil
+m'a profondément ému, et toute mon âme s'est élancée vers Dieu.
+
+L'expression de son visage me frappa. Ses yeux étaient pleins d'une
+lumière que je n'y avais jamais vue. Était-ce la lumière de
+l'éternité qui commençait à lui apparaître? Il en était si près--et
+avec quelle consolation je me suis rappelé tout cela, en écoutant le
+récit que saint Augustin nous a laissé, de son ravissement pendant
+qu'il regardait, avec sa mère, le ciel et la mer d'Ostie.
+
+J'aime saint Augustin, ce coeur profond, qui pleura si tendrement sa
+mère et son ami. Un jour, en partant à son peuple des croyances
+superstitieuses, le _fils de tant de larmes_ disait: «Non, les morts
+ne reviennent Pas»: et son âme aimante en donne cette touchante
+raison: «J'aurais revu ma mère.»
+
+Et moi pauvre fille, ne puis-je pas dire aussi: Les morts ne
+reviennent pas, j'aurais revu mon père. Lui, si tendre pour mes
+moindres chagrins, lui qui était comme une âme en peine dès qu'il ne
+m'avait plus.
+
+Tant d'appels désolés, tant de supplications passionnées et toujours
+l'inexorable silence, le silence de la mort.
+
+
+
+12 juillet.
+
+J'aime à voir le soleil disparaître à travers les grands arbres de
+la forêt; la voilà déjà qui dépouille sa parure de lumière pour
+s'envelopper d'ombre. À l'horizon les nuages pâlissent. On dit beau
+comme un ciel sans nuages, et pourtant, que les nuages sont beaux
+lorsqu'ils se teignent des feux du soir! Tantôt en admirant ces
+groupes aux couleurs éclatantes, je songeais à ce que l'amour de
+Dieu peut faire de nos peines, puisque la lumière en pénétrant de
+sombres vapeurs, en fait une merveilleuse parure au firmament.
+
+Lorsqu'il fait beau à la tombée de la nuit, je me promène dans mon
+beau jardin--ce jardin si délicieux, disait Maurice, que les
+amoureux seuls y devraient entrer.
+
+C'est charmant d'entendre les oiseaux s'appeler dans les arbres.
+Avant de regagner leurs nids, il y en a qui viennent boire et se
+baigner au bord du ruisseau. Ce ruisseau, qui tombe de la montagne
+avec des airs de torrent, coule ici si doux; c'est plaisir de suivre
+ces gracieux détours. On dirait qu'il ne peut se résoudre à quitter
+le jardin; j'aime ce faible bruit parmi les fleurs.
+
+ «Les images de ma jeunesse
+ S'élèvent avec cette voix:
+ Elles m'inondent de tristesse
+ Et je me souviens d'autrefois.»
+
+
+
+13 juillet.
+
+Mon serin s'ennuie; il bat de l'aile contre les vitres.
+
+Pauvre petit! se sentir des ailes et ne pouvoir les déployer
+Qui ne connaît cette souffrance? Qui ne s'est heurté à des
+bornes douloureuses? Qui ne connaît le tourment de l'impuissante
+aspiration?
+
+
+
+15 juillet.
+
+J'ai donné la ferme des Aulnets à Marie Desroches et cet acte m'a
+fait plaisir à signer. Qu'aurais-je fait de cette propriété? Je suis
+déjà trop riche peut-être, et d'ailleurs si sa mort eût été moins
+prompte, mon père, j'en suis convaincue, aurait laissé quelque chose
+à sa jolie filleule qu'il affectionnait. Pour elle, cette ferme,
+c'est la vieillesse heureuse et paisible de son père, c'est l'avenir
+assuré. Aussi sa joie est belle à voir.
+
+
+
+16 juillet.
+
+Tous les dimanches après les vêpres, Paul et Marie viennent me voir,
+un peu, je pense, par affection pour moi, et beaucoup par tendresse
+pour le serin qui leur garde une nuance de préférence dont ils ne
+sont pas peu fiers.
+
+Ces gentils enfants sont charmants dans leur toilette de première
+communion. Marie surtout est à croquer avec sa robe blanche, et le
+joli chapelet bleu qu'elle porte en guise de collier. Paul commence
+à se faire à la voir si belle, mais les premières fois il avait des
+éblouissements. Le jour de leur première communion, je les invitai à
+dîner, et les ayant laissés seuls un instant, je les trouvai qui
+s'entre-regardaient avec une admiration profonde. Ces aimables
+enfants m'apportent souvent de la corallorhize pour les corbeilles.
+Marie conte fort bien leurs petites aventures.
+
+L'autre jour, en allant chercher leur vache, ils s'étaient assis
+sur une grosse roche pour se reposer, quand une énorme couleuvre
+allongea sa tête hideuse de dessous la roche.
+
+Marie crut sa dernière heure arrivée et se mit à courir; mais Paul
+conservant son sang-froid, la fit monter sur une clôture. Puis il
+marcha résolument vers la grosse roche, et lapida la couleuvre et
+ses petits. Il y en avait sept. Marie frémit encore en pensant
+qu'elle s'est trouvée si près d'un nid de couleuvres.
+
+Depuis ce jour-là, son petit frère a pris pour elle les proportions
+d'un héros. «Il n'a peur de rien», dit-elle avec conviction, et Paul
+triomphe modestement.
+
+J'aime ces enfants. Leur conversation me laisse quelque chose de
+frais et de doux. Bien volontiers, je contenterais toutes leurs
+petites envies, mais je craindrais que leurs visites ne devinssent
+intéressées; aussi pour l'ordinaire je ne leur donne qu'un peu de
+vin pour leur grand'mère. Ils s'en vont contents.
+
+
+
+20 juillet.
+
+Le jour éclatant m'assombrit étrangement, mais j'aime le demi-jour
+doré, la clarté tendre et douce du crépuscule.
+
+Malgré la tristesse permanente au fond de mon âme, la beauté de la
+nature me plonge parfois dans des rêveries délicieuses. Mais il faut
+toujours finir par rentrer, et alors la sensation de mon isolement
+me revient avec une force nouvelle. Par moment, j'éprouve un besoin
+absolument irrésistible de revoir et d'entendre Maurice. Il me faut
+un effort désespéré pour ne pas lui écrire: Venez.
+
+Et fidèle à sa parole il viendrait...
+
+
+
+21 juillet.
+
+N'aimait-il donc en moi que ma beauté? Ah! ce cruel étonnement de
+l'âme. Cela m'est resté au fond du coeur comme une souffrance aiguë,
+intolérable. Qu'est-ce que le temps, qu'est-ce que la raison peut
+faire pour moi? Je suis une femme qui a besoin d'être aimée.
+
+Parfois, il me faut un effort terrible pour supporter les soins de
+mes domestiques. Et pourtant, ils me sont attachés, et la plus
+humble affection n'a-t-elle pas son prix?
+
+Mon Dieu, que je sache me vaincre, que je ne sois pas ingrate, que
+je ne fasse souffrir personne.
+
+
+
+23 juillet.
+
+Temps délicieux. Pour la première fois, j'ai pris un bain de mer, ce
+qui m'a valu quelques minutes de sérénité. Autrefois, j'étais la
+première baigneuse du pays--la reine des grèves, disait Maurice.
+
+Depuis mon deuil, je n'avais pas revu ma cabane de bains, ni cet
+endroit paisible et sauvage où j'étais venue pour la dernière fois
+avec Mina. Je l'ai trouvé changé. La crique a toujours son beau
+sable, ses coquillages, ses sinuosités, et sa ceinture de rochers à
+fleur d'eau. Mais la jolie butte qui abritait ma cabane s'en va
+rongée par les hautes mers. Un cèdre est déjà tombé, et les deux
+vigoureux sapins dont j'aimais à voir l'ombre dans l'eau, minés par
+les vagues, penchent aussi vers la terre. Cela m'a fait faire des
+réflexions dont la tristesse n'était pas sans douceur. «Une montagne
+finit par s'écrouler en flots de poussière, et un rocher est enfin
+arraché de sa place. La mer creuse les pierres et consume peu à peu
+ses rivages. Ceux donc qui habitent des maisons de boue ne
+seront-ils pas beaucoup plus tôt consumés?»
+
+
+
+25 juillet.
+
+J'aime me rapprocher des pauvres, des humbles, c'est-à-dire des
+forts qui portent si vaillamment de si lourds fardeaux. Souvent, je
+vais chez une pauvre femme restée sans autre ressource que son
+courage, pour élever ses trois enfants. La malheureuse a vu périr
+son mari presque sous ses yeux.
+
+La mer a gardé le corps, mais quelques heures après le naufrage, la
+tempête jetait sur le rivage les débris de la barque avec les rames
+du pêcheur; et la veuve a croisé les rames, en travers des poutres,
+au-dessus de la croix de bois noir qui orne le mur blanchi à la
+chaux de sa pauvre demeure.
+
+Cette jeune femme m'inspire un singulier intérêt. Jamais elle ne se
+plaint, mais on sent qu'elle a souffert. Pour elle le rude et
+incessant travail, les privations de toutes sortes, ne sont pas ce
+qu'il y a de plus difficile à supporter. Mais elle accepte tout. «Il
+faut gagner son paradis», me dit-elle parfois.
+
+Il y a sur ce pâle et doux visage quelque chose qui fortifie, qui
+élève les pensées. Que de vertus inconnues brilleront au grand jour!
+Que de grandeurs cachées seront dévoilées chez ceux que le monde
+ignore ou méprise?
+
+Un jour, Ignace de Loyola demanda à Jésus-Christ qui, dans le
+moment, lui était le plus agréable sur la terre, et Notre-Seigneur
+répondit que c'était une pauvre veuve qui gagnait, à filer, son pain
+et celui de ses enfants. Mon père trouvait ce trait charmant, et
+disait: «Quand je vois mépriser la pauvreté, je suis partagé entre
+l'indignation et l'envie de rire.»
+
+
+
+26 juillet.
+
+Longtemps, je me suis arrêtée à regarder la mer toute fine haute et
+parfaitement calme. C'est beau comme le repos d'un coeur passionné.
+Pour bouleverser la mer il faut la tempête, mais pour troubler le
+coeur, jusqu'au fond, que faut-il!... Hélas, un rien, une ombre.
+Parfois, tout agit sur nous, jusqu'à la fumée qui tremble dans
+l'air, jusqu'à la feuille que le vent emporte. D'où vient cela? n'en
+est-il pas du sentiment comme de ces fluides puissants et dangereux
+qui circulent partout, et dont la nature reste un si profond
+mystère?
+
+Dieu ne donne pas à tous la sensibilité vive et profonde. Ni la
+douleur, ni l'amour ne vont avant dans bien des coeurs, et le temps
+y efface les impressions aussi facilement que le flot efface les
+empreintes sur le sable.
+
+On dit que le coeur le plus profond finit par s'épuiser. Est-ce
+vrai? Alors c'est une pauvre consolation. Rien de la terre n'a
+jamais crû parmi les cendres... les bords du volcan éteint sont à
+jamais stériles. Pas une fleur, pas une mousse ne s'y verra jamais.
+La neige peut voiler l'affreuse nudité de la montagne; mais rien ne
+saurait embellir la vie qu'une flamme puissante a ravagée. Ces
+ruines sont tristes: ce que le feu n'y consume pas, il le noircit.
+
+
+
+27 juillet.
+
+Une dame très bien intentionnée a beaucoup insisté pour me voir, et
+m'a écrit qu'elle ne voudrait pas partir sans me laisser quelques
+paroles de consolation. Pauvre femme! elle me fait l'effet d'une
+personne, qui, avec une goutte d'eau douce au bout du doigt,
+croirait pouvoir adoucir l'amertume de la mer.
+
+Qu'on me laisse en paix!
+
+
+
+28 juillet.
+
+C'est une chose étonnante comme ma santé s'améliore. Ma si forte
+constitution reprend le dessus, et souvent, je me demande avec
+épouvante, si je ne suis pas condamnée à vieillir--à vieillir dans
+l'isolement de l'âme et du coeur. Mon courage défaille devant cette
+pensée.
+
+Pour me distraire, je fais tous les jours de longues promenades.
+J'en reviens fatiguée, ce qui fait jouir du repos. Mais qu'il est
+triste d'habiter avec un coeur plein une maison vide. Ô mon père, le
+jour de votre mort, le deuil est entré ici pour jamais. Parfois, je
+songe à voyager. Mais ce serait toujours aller où nul ne nous
+attend. D'ailleurs, je ne saurais m'éloigner de Valriant, où tout me
+rappelle mon passé si doux, si plein, si sacré.
+
+Autant que possible je vis au dehors. La campagne est dans toute sa
+magnificence, mais c'est la maturité, et l'on dirait que la nature
+sent venir l'heure des dépouillements. Déjà elle se recueille, et
+parfois s'attriste, comme une beauté qui voit fuir la jeunesse et
+qui songe aux rides et aux défigurements.
+
+
+
+2 août.
+
+Aujourd'hui j'ai fait une promenade à cheval. Maintenant que mes
+forces me le permettent, je voudrais reprendre mes habitudes.
+D'ailleurs les exercices violents calment et font du bien.
+
+En montant ce noble animal que mon père aimait, j'avais un terrible
+poids sur le coeur, mais la rapidité du galop m'a étourdie. Au
+retour j'étais fatiguée, et il m'a fallu mettre mon beau Sultan au
+pas. Alors les pensées me sont venues tristes et tendres.
+
+Je regrette de n'avoir rien écrit alors que ma vie ressemblait à ces
+délicieuses journées de printemps, où l'air est si frais, la verdure
+si tendre, la lumière si pure. J'aurais du plaisir à revoir ces
+pages. J'y trouverais un parfum du passé. Maintenant le charme est
+envolé; je ne vois rien qu'avec des yeux qui ont pleuré. Mais il y a
+des souvenirs de bonheur qui reviennent obstinément comme ces épaves
+qui surnagent.
+
+
+
+4 août.
+
+Depuis ma promenade, ma pensée s'envole malgré moi vers la Malbaie.
+J'ai des envies folles d'y aller, et pourquoi? Pour revoir un
+endroit où j'ai failli me tuer. C'est au bord d'un chemin
+rocailleux, sur le penchant d'une côte; il y a beaucoup de
+cornouilliers le long de la clôture, et par-ci par-là quelques
+jeunes aulnes qui doivent avoir grandi.
+
+Si Maurice passait par là se souviendrait-il? Et pourtant si j'étais
+morte alors, quel vide, quel deuil dans sa vie et dans son coeur!
+
+C'était il y a trois ans. En revenant d'une excursion au Saguenay,
+nous nous étions arrêtés à la Malbaie. Mon père, Maurice et moi,
+aussi à l'aise à cheval que dans un fauteuil, nous faisions de
+longues courses, et un jour nous nous rendîmes jusqu'au
+Port-au-Persil, sauvage et charmant endroit qui se trouve à cinq ou
+six lieues de la Malbaie.
+
+Au retour, l'orage nous surprit. La pluie tombait si fort que
+Maurice et moi nous décidâmes d'aller chercher un abri quelque part,
+et nous étions à attendre mon père, que nous avions devancé, quand
+un éclair sinistre nous brûla le visage. Presque en même temps, le
+tonnerre éclatait sur nos têtes et tombait sur un arbre, à quelques
+pas de moi. Nos chevaux épouvantés se cabrèrent violemment, je n'eus
+pas la force de maîtriser le mien--il partit.--Ce fut une course
+folle, terrible. La respiration me manquait, les oreilles me
+bourdonnaient affreusement, j'avais le vertige. Pourtant, à travers
+les roulements du tonnerre, je distinguais la voix de Maurice qui me
+suivait de près, et me criait souvent «N'ayez pas peur».
+
+Je tenais ferme, mais au bas d'une côte, à un détour du chemin, mon
+cheval fit un brusque écart, se retourna, bondit par-dessus une
+grosse roche, et fou de terreur reprit sa course. Maurice avait
+sauté à terre et attendait. Quand je le vis s'élancer, je crus que
+le cheval allait le renverser; mais il le saisit par les naseaux et
+l'arrêta net. Ce moment d'angoisse avait été horrible. Toute ma
+force m'abandonna, les rênes m'échappèrent, je tombai.
+
+D'un bond Maurice fut à côté de moi. Par un singulier bonheur,
+j'étais tombée sur des broussailles qui avaient amorti ma chute. Je
+n'avais aucun mal. J'étais seulement un peu étourdie.
+
+Mon père arrivait à toute bride, mortellement inquiet. Il comprit
+tout d'un coup d' oeil et, dans un muet transport, nous serra tous
+deux dans ses bras.
+
+Ô mon Dieu, vous le savez, sa première parole fut pour vous
+remercier! Et la douceur de ce moment!
+
+Brisée de fatigue et d'émotion j'étais absolument incapable de
+marcher. La pluie tombait toujours à torrents. Mon père m'enleva
+comme une plume et m'emporta à une maison voisine, où nous fûmes
+reçus avec un empressement charmant. J'étais mouillée jusqu'aux os;
+et dans la crainte d'un refroidissement, on me fit changer d'habits.
+Une jeune fille mit toutes ses robes à mon service. J'en pris une de
+flanelle blanche. Comme elle n'allait pas à ma taille, la maîtresse
+de céans ouvrit son coffre et en tira un joli petit châle bleu--son
+châle de noces--me dit-elle, en me l'ajustant avec beaucoup de soin.
+
+«Vous l'avez parée belle, répétait sans cesse la digne femme, si
+vous étiez tombée sur les cailloux, vous étiez morte.»
+
+--Oui défigurée pour la vie, ajoutait la jeune fille, qui avait
+l'air de trouver cela beaucoup plus terrible.
+
+--Le monsieur qui a arrêté votre cheval est-il votre cavalier, me
+dit-elle à l'oreille?
+
+Ma toilette finie, elle me présenta un petit miroir, et me demanda
+naïvement si je n'étais pas heureuse d'être si belle?--si j'aurais
+pu supporter le malheur d'être défigurée?
+
+En sortant de la chambre, je trouvai mon père et Maurice. Oh! cette
+belle lumière qu'il y avait dans leurs regards. Malgré leurs habits
+dégoûtants d'eau, tous deux avaient l'air de bienheureux.
+
+L'orage avait cessé. La campagne rafraîchie par la pluie
+resplendissait au soleil. La rosée scintillait sur chaque brin
+d'herbe, et pendait aux arbres en gouttes brillantes. L'air,
+délicieux à respirer, nous apportait en bouffées la saine odeur des
+foins fauchés, et la senteur aromatique des arbres. Jamais la nature
+ne m'avait paru si belle. Debout à la fenêtre, je regardais émue,
+éblouie. Ce lointain immense et magnifique, où la mer éblouissante
+se confondait avec le ciel, m'apparaissait comme l'image de
+l'avenir.
+
+«Mon Dieu, pensais-je, qu'il fait bon de vivre!»
+
+Assis sur un escabeau à mes pieds, Maurice me regardait, et bien
+bas, je lui dis: «Merci».
+
+Une flamme de joie passa ardente sur son visage, mais il resta
+silencieux.
+
+--Voyez donc comme c'est beau, lui dis-je.
+
+Il sourit et répondit dans cette langue italienne qu'il
+affectionnait:
+
+«Béatrice regardait le ciel, et moi je regardais Béatrice.»
+
+
+
+7 août.
+
+Près de la Pointe aux Cèdres, dans un ravin sans ombrage, sans
+verdure, sans eau, deux jeunes époux sont venus s'établir. Ils ont
+acheté et réparé, tant bien que mal, une chétive masure qui tombait
+en ruines, et y vivent heureux. Le bonheur est au dedans de nous, et
+qui sait si la magie de l'amour ne peut pas rendre, une pauvre
+cabane aussi agréable que la grotte de Calypso.
+
+Il m'arrive souvent de passer par le ravin. Je porte à ces nouveaux
+mariés un intérêt dont ils ne se doutent guère. Cet après-midi, je
+voyais la jeune femme préparer son souper. Quand il fait beau, trois
+pierres disposées en trépied, auprès de sa porte, lui servent de
+foyer, et quelques branches sèches suffisent pour cuire le repas.
+Elle est attrayante, et porte ses cheveux blonds _à la suissesse_,
+en lourdes nattes sur le dos. C'est charmant de la voir assise sur
+une bûche devant son humble feu, et surveillant sa soupe, tout en
+tricotant activement. Je suppose qu'elle n'a pas d'horloge, car elle
+interroge souvent le soleil--ô charme de l'attente!--Je me sens plus
+triste encore quand je la vois. Voudrais-je donc qu'il n'y eût plus
+d'heureux sur la terre? _Heureux!_ oui ils le sont, car ils ont
+l'amour et tout est là.
+
+Je leur ai fait dire de venir cueillir des fruits et des fleurs,
+aussi souvent qu'il leur plaira.
+
+
+
+8 août.
+
+Chacun a regagné son lit, excepté ma bonne vieille Monique, qui
+s'obstine à croire que j'ai besoin de soins, et fait la sourde
+oreille quand je l'envoie se coucher. Mais elle ne fait pas plus de
+bruit qu'une ombre. Autour de moi tout est tranquille. Le parfum des
+grèves--ce parfum que Maurice aimant tant--m'arrive pénétrant et
+âpre. Là-bas, sur les ondes argentées, on voit courir des étincelles
+de feu. Mais la mer est calme, étrangement calme, et je n'entends
+rien que le murmure du ruisseau, à travers le jardin, et par-ci
+par-là, le bruissement des feuilles au passage de la brise.
+
+Qui n'a senti ses yeux se mouiller devant le calme profond de la
+campagne à demi plongée dans l'ombre? qui n'a prêté une oreille
+charmée à ces divins silences, à ces vagues et flottantes rumeurs de
+la nuit?
+
+Mon Dieu, j'aurais besoin d'oublier combien la terre est belle
+
+Le jour distrait toujours un peu, mais la nuit, l'âme s'ouvre tout
+entière à la rêverie et quand le coeur est troublé, l'imagination
+répand partout, avec ses flammes des flots de tristesse. Vainement
+j'essaie de regarder le ciel. Il faut des eaux calmes pour en
+refléter la beauté et mon âme
+
+ «N'est plus qu'une onde obscure où le sable a monté.»
+
+
+
+9 août.
+
+Dans l'isolement, quand l'âme a encore sa sensibilité tout entière
+et toute vive, il y a une étrange volupté dans les souvenirs qui
+déchirent le coeur et font pleurer. Ces chers souvenirs de tendresse
+et de deuil, je m'en entoure, je m'en enveloppe, je m'en pénètre, ou
+plutôt ils sont l'âme même de ma vie.
+
+Cette conduite n'est pas sage, je le sais; mais qui n'aime mieux la
+tempête que le calme plat--ce calme terrible qui abat, qui anéantit
+les plus fiers courages.
+
+
+
+15 août.
+
+J'ai honte de moi-même. Qu'ai-je fait de mon courage! qu'ai-je fait
+de ma volonté?
+
+Jamais, non jamais, je n'aurais cru que l'âme pût se renverser ainsi
+dans les nerfs. Je ne saurais rester en repos. Je suis parfaitement
+incapable de tout travail, de toute application quelconque. Malgré
+moi, mon livre et mon ouvrage m'échappent des mains. Tout m'émeut,
+tout me trouble, et même en la présence de mes domestiques, des
+larmes brûlantes, s'échappent de mes yeux. Ô mon père! que
+penseriez-vous de moi? vous si noble! vous si fier!
+
+Mais je n'y puis rien. À mesure que mes forces reviennent, le besoin
+de le revoir se réveille terrible dans mon coeur. La prière ne
+m'apporte plus qu'un soulagement momentané, ou plutôt je ne sais
+plus prier, je ne sais plus qu'écouter mon coeur désespéré.
+
+Ô mon Dieu! pardonnez-moi. Ces regrets passionnés, ces dévorantes
+tristesses, ce sont les plaintes folles de la terre d'épreuve. Je ne
+saurais les empêcher de croître. Ô mon Dieu, arrachez et brûlez, je
+vous le demande, je vous en conjure. Ah, que de fois, pendant les
+jours terribles que je viens de passer, n'ai-je pas été me jeter à
+vos pieds. J'ai peur de moi-même, et je passe des heures entières
+dans l'église.
+
+Ô Seigneur Jésus, vous le savez, ce n'est pas vous que je veux, ce
+n'est pas votre amour dont j'ai soif, et même en votre adorable
+présence, mes pensées s'égarent.
+
+Hier, il faisait un vent furieux, une épouvantable tempête. À genoux
+dans l'église, le front caché dans mes mains j'écoutais le bruit de
+la mer moins troublée que mon coeur. Au plus profond de mon âme,
+d'étranges, de sauvages tristesses répondaient aux rugissements des
+vagues, sur la grève solitaire, et par moments des sanglots
+convulsifs déchiraient ma poitrine.
+
+L'église était déserte. Une humble chandelle de suif, allumée par la
+femme d'un pauvre pêcheur, brûlait sur un long chandelier de bois,
+devant l'image de la Vierge.
+
+Ô Marie! tendez votre douce main à ceux que l'abîme veut engloutir.
+Ô vierge! ô Mère! ayez pitié.
+
+
+
+17 août.
+
+Si, une fois encore, je pouvais l'entendre, il me semble que
+j'aurais la force de tout supporter. Sa voix exerçait sur moi une
+délicieuse, une merveilleuse puissance; et, seule, elle put
+m'arracher à l'accablement si voisin de la mort où je restai
+plongée, après les funérailles de mon père.
+
+Tant que j'avais eu sous les yeux son visage adoré, une force
+mystérieuse m'avait soutenue. Sa main, sa chère main, qui m'avait
+bénie, reposa jusqu'au dernier moment dans la mienne--elle était
+tiède encore quand je la joignis à sa main gauche qui tenait le
+crucifix. Dans une paix très amère, j'embrassais son visage si
+calme, si beau, et pour lui obéir même dans la mort, sans cesse je
+répétais: «Que la volonté de Dieu soit faite!»
+
+Mais quand je ne vis plus rien de lui, pas même son cercueil,
+l'exaltation du sacrifice tomba. Sans pensées, sans paroles, sans
+larmes, incapable de comprendre aucune chose et de supporter même la
+lumière du jour, je passais les jours et les nuits, étendue sur mon
+lit, tous les volets de ma chambre fermés. Pendant que je gisais
+dans cet abattement qui résistait à tout, et ne laissait plus
+d'espoir, tout à coup une voix s'éleva douce comme celle d'un ange.
+Malgré mon état de prostration extrême, le chant m'arrivait, mais
+voilé, comme de très loin. Et le poids funèbre qui m'écrasait, se
+soulevait; je me ranimais à ce chant si tendre, si pénétrant.
+
+Dans ma pensée enténébrée, c'était la voix du chrétien qui, du fond
+de la tombe, chantait ses immortelles tendresses et ses
+impérissables espérances; c'était la voix de l'élu qui, du haut du
+ciel, chantait les reconnaissances et les divines allégresses des
+consolés. Ce terrible silence de la mort, souffrance inexprimable de
+l'absence éternelle, il me semblait que l'amour de mon père l'avait
+vaincu et combien de fois j'ai désiré revivre cette heure. Cette
+heure inoubliable, si étrange et si douce, où je me repris à la vie,
+bercée par une mélodie divine.
+
+Le chant se continuait toujours. J'écoutais comme si le ciel se fut
+entrouvert et il vint un moment où j'aurais succombé, sous l'excès
+de l'émotion, sans les larmes qui soulagèrent mon coeur. Elles
+coulèrent en abondance, et à mesure qu'elles coulaient, je sentais
+en moi un apaisement très doux.
+
+--Maurice, Maurice, sanglota Mina, elle est sauvée.
+
+Alors le jour se fit dans mon esprit; je compris, et ensuite je
+demandai à voir Maurice.
+
+--Il viendra, dit le docteur, qui tenait ma main dans la sienne, il
+viendra, si vous consentez à boire ceci et à laisser donner de la
+lumière.
+
+Malgré l'affreux dégoût, j'avalai ce qu'il me présentait. On ouvrit
+les volets, et je tenais ma figure cachée dans les oreillers, pour
+ne pas voir la lumière du soleil qui me faisait horreur, parce que
+mon père ne la verrait plus jamais.
+
+Maurice vint, et à genoux à côté de mon lit, il me parla, il me dit
+de ces paroles qu'aujourd'hui il chercherait en vain. Il me supplia
+de le regarder, et je ne pus résister à son désir.
+
+--Ô ma pauvre enfant! ô ma chère aimée! gémit-il en apercevant mon
+visage.
+
+Le sien était brûlé de larmes. Mina me parut aussi bien changée. Ils
+étaient tous deux en grand deuil, et je ne puis me reporter à cette
+heure, sans un attendrissement qui me fait tout oublier. Alors je
+sentais nos âmes inexprimablement unies. Je me sentais aimée--aimée
+avec cette infinie tendresse qui fait que le coeur tout entier
+s'émeut, se livre et s'écoule. Alors je croyais que la douleur
+partagée c'était une force vive qui mêlait à jamais les âmes.
+
+Combien de fois, pour soulager mes tristesses, Maurice n'a-t-il pas
+chanté!
+
+Maintenant, jamais plus je n'entendrai ce chant ravissant qui
+faisait oublier la terre--ce chant céleste qui consolait en faisant
+pleurer.
+
+
+
+18 août.
+
+J'ai rêvé que je l'entendais chanter: «Ton souvenir est toujours là»
+et depuis.. ô folie! folie!
+
+Je ne suis rien pour lui. Il ne m'aime plus; il ne m'aimera plus
+jamais.
+
+Pourtant, au moment de partir, de me quitter pour toujours, il m'a
+dit: «Angéline, si vous revenez sur cette injuste, sur cette folle
+décision, vous n'aurez qu'à me l'écrire. Souvenez-vous-en.»
+
+Non, je ne le rappellerai pas! Sans doute il viendrait, mais on ne
+va pas à l'autel couronnée de roses flétries.
+
+Être aimée comme devant ou malheureuse à jamais.
+
+
+
+18 août.
+
+On me répète toujours qu'il faudrait me distraire. _Me distraire!_
+Et comment? Ah! on comprend bien peu l'excès de ma misère. La vie ne
+peut plus être pour moi qu'une solitude affreuse, qu'un désert
+effroyable. Que me fait le monde entier puisque je ne le verrai plus
+jamais?
+
+
+
+20 août.
+
+Comme un sentiment puissant nous dépouille, nous enlève à tout!
+Voilà pourquoi l'amour bien dirigé fait les saints.
+
+Que Dieu ait pitié de moi! Il m'est bien peu de chose, et c'est à
+peine si la pensée de son amour dissipe un instant ma tristesse.
+Pour moi, cette pensée, c'est l'éclair fugitif dans la nuit noire.
+
+
+
+21 août.
+
+Je suis restée longtemps à regarder mon portrait, et cela m'a
+laissée dans un état violent qui m'humilie.
+
+Quand j'avais la beauté, je m'en occupais très peu. L'éloignement du
+monde, l'éducation virile que j'avais reçue, m'avaient préservée de
+la vanité.
+
+Mon père disait qu'aimer une personne pour son extérieur, c'est
+comme aimer un livre pour sa reliure. Lorsqu'il y avait quelque mort
+dans le voisinage: «Viens, me disait-il, viens voir ce qu'on aime,
+quand on aime son corps!»
+
+Mais si fragile, si passagère qu'elle soit, la beauté n'est-elle pas
+un grand don?
+
+
+
+23 août.
+
+Ah! la tristesse de ces murs. Par moments, il me semble qu'ils
+suintent la tristesse et le froid. Et pourtant, j'aime cette maison
+où j'ai été si heureuse--chère maison où le deuil est entré pour
+jamais!
+
+«Mais malheur à qui, dans le calme de son coeur, peut désirer mourir
+tant qu'il lui reste un sacrifice à faire, des besoins à prévenir,
+des larmes à essuyer!»
+
+
+
+24 août.
+
+Il fait un grand vent accompagné de pluie. Toutes les fenêtres sont
+fermées et seule devant la cheminée,
+
+ «Je regarde le feu qui brûle à petit bruit,
+ Et j'écoute mugir l'aquilon de la nuit.»
+
+La voix de la mer domine toutes les autres. Les grandes vagues qui
+retentissent et qui approchent m'inondent de tristesse.
+
+
+
+25 août.
+
+En mettant quelques papiers en ordre, j'ai trouvé un affreux croquis
+de Maurice, qui m'a rappelé au vif une des heures les plus gaies de
+ma vie.
+
+Comme c'est loin! Ces souvenirs gais, lorsqu'il m'en vient, me font
+l'effet de ces pauvres feuilles décolorées qui pendent aux arbres,
+oubliées par les vents d'automne.
+
+
+
+26 août.
+
+Que veut dire Mina! Je n'ose approfondir ses paroles, ou plutôt j'ai
+toujours sa lettre sous les yeux, et j'y pense sans cesse.
+Songe-t-il? Non, je ne saurais l'écrire! Et ne 'devais-je pas m'y
+attendre! N'est-il pas libre? Ne lui ai-je pas rendu malgré lui sa
+parole!
+
+Qui sait jusqu'à quel point un homme peut pousser l'indifférence et
+l'oubli?
+
+
+
+(Angéline de Montbrun à Mina Darville)
+
+
+Chère Mina,
+
+Je voulais attendre une heure de sérénité pour vous répondre mais
+cela me mènerait trop loin. Et d'ailleurs, Marc, malade depuis
+quelque temps, désire que vous en soyez informée. «Je lui ai sellé
+son cheval bien des fois, me disait-il tantôt, et j'avais tant de
+plaisir à faire ses commissions.»
+
+Il aime à parler de vous, et finit toujours par dire
+philosophiquement: «Qui est-ce qui aurait pensé ça, qu'une si jolie
+mondaine ferait une religieuse?»
+
+J'incline à croire qu'il se représentait les religieuses comme ayant
+toujours marché les yeux baissés, et toujours porté de grands
+châles, en toute saison. Votre vocation a bouleversé ses idées.
+
+Chère amie, vous me conseillez les voyages puisque ma santé le
+permet. J'y pense un peu parfois, mais vraiment, je ne saurais
+m'arracher d'ici. Mon coeur y a toutes ses racines. D'ailleurs, il
+me semble que le travail régulier, sérieux, soutenu, est un plus sûr
+refuge que les distractions. Malheureusement, se faire des
+occupations attachantes c'est parfois terriblement difficile. Mais
+comme disait mon père, une volonté ferme peut bien des choses. Moi,
+je veux rester digne de lui. Ai-je besoin de vous dire que je
+m'occupe beaucoup des malheureux. Et, grand Dieu! que deviendrais-je
+si le malheur ne faisait pas aimer ceux qui souffrent? mais il y a
+ce superflu de tendresse dont je ne sais que faire.
+
+La solitude du coeur est la souveraine épreuve.
+
+Vous avez raison, la position de votre frère est bien triste. Ne
+songe-t-il pas à la changer? et qui pourrait l'en blâmer? Chère
+soeur de mes larmes, veuillez croire que dans le meilleur de mon
+coeur, je souhaite qu'il oublie et qu'il soit heureux.
+
+
+
+28 août.
+
+Pourquoi la pensée qu'il en aime une autre me bouleverse-t-elle à ce
+point? Voudrais-je donc qu'il se condamnât à une vie d'isolement et
+de tristesse? Ne suis-je pas injuste, déraisonnable, de le tenir
+responsable de l'involontaire changement de son coeur? changement
+qu'il eût voulu cacher à tous les yeux--qu'il eût voulu se cacher à
+lui-même.
+
+Pauvre Maurice! Et pourtant qu'il m'a aimée! Ne serait-ce pas la
+preuve d'une grande pauvreté de coeur, d'oublier toujours ce que
+j'en ai reçu, pour songer à ce qu'il aurait pu me donner de plus?
+
+
+
+29 août.
+
+Rien n'est impossible à Dieu. Il pourrait m'arracher à cet amour qui
+fait mon tourment.
+
+Montalembert raconte que sa chère sainte Elisabeth pria Dieu de la
+débarrasser de son extrême tendresse pour ses enfants. Elle fut
+exaucée et disait: «Mes petits enfants me sont devenus comme
+étrangers.»
+
+Mais je ne ferai jamais une si généreuse prière. Quand j'en devrais
+mourir--je veux l'aimer.
+
+
+
+30 août.
+
+Oui, c'étaient de beaux jours. Jamais l'ombre d'un doute, jamais le
+moindre sentiment de jalousie n'approchait de nous, et, quoi qu'on
+en dise, la sécurité est essentielle au bonheur. Beaucoup, je le
+sais, n'en jugent pas ainsi; mais un amour inquiet et troublé me
+paraît un sentiment misérable. Du moins, c'est une source féconde de
+douleurs et d'angoisses. Je hais les dépits, les soupçons, les
+coquetteries, et tout ce qui tourmente le coeur.
+
+Maurice pensait comme moi. La veille de son départ pour l'Europe, il
+me dit--et avec quelle noblesse:
+
+«Je ne redoute de votre part ni inconstance, ni soupçons. Je crois
+en vous, et je sais que vous croyez en moi.»
+
+Oui, je croyais en lui. Que n'y ai-je toujours cru? Sa parole
+donnée, c'était la servitude fière et profonde; mais il est triste
+de n'avoir que des cendres dans son foyer.
+
+
+
+31 août.
+
+ «Tu m'appelles ta vie, appelle-moi ton âme,
+ Je veux un nom de toi qui dure plus d'un jour.
+ La vie est peu de chose, un souffle éteint sa flamme.
+ Mais l'âme est immortelle, ainsi que notre amour.»
+
+Alors, il croyait en son coeur comme au mien; il ne comprenait pas
+que l'amour pût finir. Mais cette tendresse, qui se croyait
+immortelle, s'est changée en pitié,--et la pitié d'un homme,--qui en
+voudrait?
+
+D'ailleurs, ce triste reste ne m'est pas assuré. Bientôt, que
+serai-je pour lui? Une pensée importune, un souvenir pénible, qui
+viendra le troubler dans son bonheur. _Son bonheur!_ Non, il ne
+saurait être heureux. Il est libre comme un forçat qui traînerait
+partout les débris de sa chaîne. L'ombre du passé se lèvera sur
+toutes ses joies, ou plutôt, il ne saurait en avoir qui méritent ce
+nom. Quand on a reçu ce grand don de la sensibilité profonde, on ne
+peut guère s'étourdir, encore moins oublier. N'arrache pas qui veut
+le passé dans son coeur. On ne dépouille pas ses souvenirs comme un
+vêtement fané. Non, c'est la robe sanglante de Déjanire, qui
+s'attache à la chair et qui brûle.
+
+
+
+1er septembre.
+
+Que je voudrais voir Mina!
+
+Il est huit heures. Pour elle, l'office du soir vient de finir et
+voici l'heure du repos. Que cette vie est calme! Quelle est douce
+comparée à la mienne! Autrefois, gâtée par le bonheur, je ne
+comprenais pas la vie religieuse, je ne m'expliquais pas qu'on pût
+vivre ainsi, l'âme au ciel et le corps dans la tombe. Maintenant, je
+crois la vocation religieuse un grand bonheur.
+
+Sa dernière journée dans le monde, Mina voulut la passer seule avec
+lui et avec moi. Quelle journée! Nous étions tous les trois
+parfaitement incapables de parler. Quand l'heure de son départ
+approcha, nous prîmes notre dernier repas ensemble ou plutôt nous
+nous mîmes à table, car nul de nous ne mangea. Ensuite, Mina fit
+toute seule le tour de sa chère maison des Remparts, puis nous
+partîmes. Elle désira entrer à la Basilique. L'orgue jouait, et l'on
+chantait le _Benedicite_, sur un petit cercueil orné de fleurs. Ce
+chant me fit du bien. Je sentis que l'entrée en religion est comme
+la mort des petits enfants; déchirante à la nature mais, aux yeux de
+la foi, pleine d'ineffables consolations et de saintes allégresses.
+
+À notre arrivée aux Ursulines, il n'y avait personne. Mina me fit
+avancer sous le porche, releva mon voile de deuil, et me regarda
+longtemps avec une attention profonde.
+
+--Comme vous lui ressemblez! dit-elle douloureusement.
+
+Elle s'éloigna un peu, et tournée vers la muraille, elle pleura.
+Cette faiblesse fut courte. Elle revint à nous, pâle, mais ferme.
+
+--J'aurais voulu rester avec vous jusqu'à votre mariage, dit-elle
+avec effort; mais c'est au-dessus de mes forces.
+
+Elle réunit nos mains dans les siennes et continua tendrement.
+
+--Vous vous aimez, et le sang du Christ vous unira. Puis,
+s'adressant à moi:
+
+--N'exigez pas de lui une perfection que l'humanité ne comporte
+guère. Promettez-moi de l'aimer toujours et de le rendre heureux.
+
+--Chère soeur, répondis-je fermement je vous le promets.
+
+--Et toi, Maurice, reprit-elle, aie pour elle tous les dévouements,
+toutes les tendresses. Souviens-toi qu'il te l'a confiée!--Et sa
+voix s'éteignit dans un sanglot.
+
+--Malheur à moi, si je l'oubliais jamais, dit Maurice, avec une
+émotion profonde.
+
+Elle sonna. Bientôt les clefs grincèrent dans la serrure, et la
+porte s'ouvrit à deux battants. Mina, pâle comme une morte,
+m'embrassa fortement sans prononcer une parole. Son frère pleura sur
+elle, et la retint longtemps dans ses bras.
+
+--Maurice, dit-elle enfin, il le faut. Et s'arrachant à son
+étreinte, elle franchit le seuil du cloître et sans détourner la
+tête, disparut dans le corridor.
+
+Les religieuses nous dirent quelques mots d'encouragement que je ne
+compris guère. Puis la porte roula sur ses gonds, et se referma avec
+un bruit que je trouvai sinistre. Le coeur horriblement serré, nous
+restions là.
+
+--Ô mon amie, me dit enfin Maurice, je n'ai plus que vous
+
+Cette séparation l'avait terriblement affecté. Mieux que personne,
+je comprenais la grandeur de son sacrifice, et mon coeur saignait
+pour lui. Je lui proposai une promenade à pied, croyant que
+l'exercice lui ferait du bien. Il renvoya sa voiture, et nous prîmes
+la Grande-Allée. Le froid était intense, la neige criait sous nos
+pas, mais le ciel était admirablement pur. Ni l'un ni l'autre, nous
+n'étions en état de parler. Seulement, de temps à autre, Maurice me
+demandait si je voulais retourner, si je n'avais pas froid... Et il
+mettait dans les attentions les plus banales, quelque chose de si
+doux, une sollicitude si tendre, que j'en restais toujours charmée.
+
+En revenant, nous arrêtâmes aux Ursulines, pour voir Mina déjà
+habillée en postulante, et restée charmante, malgré la coiffe
+blanche et la queue de poêlon. Elle pleura comme nous. Les grilles
+me firent une impression bien pénible, et pourtant, que cette
+demi-séparation me semblait douce, quand je pensais à mon père que
+je ne verrais plus, que je n'entendrais plus jamais qui était là
+tout près, couché sous la terre. Plusieurs années auparavant, dans
+ce même parloir des Ursulines, avec quelle douleur, avec quelles
+larmes, je lui avais dit adieu pour quelques mois. Tous ces
+souvenirs me revenaient et me déchiraient le coeur. «Maintenant
+pensais-je, je sais ce que c'est que la séparation.»
+
+Ce soir-là, je fis un grand effort, pour surmonter ma tristesse et
+réconforter Maurice. Assis sur l'ottomane, qu'on nous laissait
+toujours dans le salon de ma tante, nous causâmes longtemps.
+L'expression si triste et si tendre de ses yeux m'est encore
+présente.
+
+Alors, je savais que mon existence était profondément modifiée--que
+je ne pourrais plus être heureuse--parce qu'au plus profond du
+coeur, j'avais une plaie qui ne se guérirait jamais. Mais je croyais
+à son amour, et c'était encore si doux!
+
+
+
+2 septembre.
+
+Mon vieux Marc est toujours faible. Je l'ai trouvé assis devant sa
+fenêtre, et regardant le cimetière dont les hautes herbes ondoyaient
+au vent:
+
+«Mes parents sont là, m'a-t-il dit, et bien vite, j'y serai couché
+moi-même.»
+
+Ces paroles m'ont émue. Lorsqu'on y a mis ce qu'on aimait le plus,
+le coeur s'incline si naturellement vers la terre. Tous nous irons
+habiter la _maison étroite_, et, en attendant, ne saurait-on avoir
+patience? La vie la plus longue ne dure guère. _Hier enfant et
+demain vieillard!_ disait Silvio Pellico. Cette fuite effrayante de
+nos joies et de nos douleurs devrait rendre la résignation bien
+facile. _Ô mes dix années de chaînes, comme vous avez passé vite!_
+disait encore l'immortel prisonnier.
+
+Pauvre Silvio! qui n'a pleuré sur lui? Son livre si simple et si
+vrai laisse une de ces impressions que rien n'efface, car le plus
+irrésistible de nos sentiments c'est l'admiration jointe à la pitié.
+
+En me mettant _Mio Pigrioni_ entre les mains, mon père me dit «Livre
+admirable qui apprend à souffrir.» Apprendre à souffrir, c'est ce
+qui me reste.
+
+Suivant Charles Sainte-Foi, un bon livre devrait toujours former un
+véritable lien entre celui qui l'écrit et celui qui le lit. J'aime
+cette parole dont j'avais senti la vérité, bien avant de pouvoir
+m'en rendre compte, et, des écrivains dignes de ce nom, ce n'est pas
+la gloire que j'envierais, mais les sympathies qu'ils inspirent.
+
+
+
+3 septembre.
+
+Quand je passe par les champs, je ne puis m'empêcher d'envier les
+faucheurs courbés sous le poids du jour et de la chaleur. J'en vois,
+oublieux de leurs fatigues affiler leurs faux, en chantant. Que
+cette rude vie est saine! J'aime cette forte race de travailleurs
+que mon père aimait.
+
+Souvent, je pense avec admiration à sa vie si active, si laborieuse.
+Riche comme il l'était, quel autre que lui se fût assujetti à un si
+énergique travail! Mais il avait toute mollesse en horreur, et
+croyait qu'une vie dure est utile à la santé de l'âme et du corps.
+
+D'ailleurs, il jouissait en artiste des beautés de la campagne.
+«Non, disait-il parfois, on ne saurait entretenir des pensées
+basses, lorsqu'on travaille sous ce ciel si beau.»
+
+Ô mon père, je suis votre bien indigne fille, mais faites qu'au
+moins je sache dire: «Non, je n'entretiendrai pas des pensées de
+désespoir sous ce ciel si beau.»
+
+
+
+4 septembre.
+
+C'est là dans cette délicieuse solitude, qu'il m'a dit pour la
+première fois: «Je vous aime».
+
+Je vous aime! cri involontaire de son coeur, qui vint troubler le
+mien.
+
+Mon père, Mina, Maurice et moi, tous nous avions un faible pour cet
+endroit solitaire et charmant. Que de fois nous y sommes allés
+ensemble. Ces beaux noyers ont entendu bien des éclats de rire.
+Maintenant mon père est dans sa tombe, Mina dans son cloître, et moi
+vivante, Maurice n'y reviendra jamais! Il disait de cette belle
+mousse qu'on devrait se reprocher d'y marcher, que fouler les fleurs
+qui s'y cachent, c'est une insulte à la beauté.
+
+Ce soir, tout était délicieusement frais et calme autour de l'étang.
+Pas le moindre vent dans les arbres; pas une ride sur ces eaux
+transparentes, glacées de rose. Couchée sur la mousse, je laissais
+flotter mes pensées, mais je ne sentais rien, rien que lassitude
+profonde de l'âme.
+
+
+
+5 septembre.
+
+Pauvre folie que je suis! J'ai relu ses lettres, et tout cela sur
+mon âme c'est la flamme vive sur l'herbe desséchée.
+
+
+
+6 septembre.
+
+Pourquoi tant regretter son amour? «Ma fille, disait le vieux
+missionnaire à Atala, il vaudrait autant pleurer un songe.
+Connaissez-vous le coeur de l'homme, et pourriez-vous compter les
+inconstances de son désir? Vous calculeriez plutôt le nombre des
+vagues que la mer route dans une tempête?»
+
+
+
+8 septembre.
+
+Comme on reste enfant! Depuis hier je suis folle de regrets, folle
+de chagrin. Et pourquoi? Parce que le vent a renversé le frêne sous
+lequel Maurice avait coutume d'aller s'asseoir avec ses livres.
+J'aimais cet arbre qui l'avait abrité si souvent, alors qu'il
+m'aimait comme une femme rêve d'être aimée. Que de fois n'y a-t-il
+pas appuyé sa tête brune et pâle! «De sa nature, l'amour est
+rêveur», me disait-il parfois.
+
+Cet endroit de la côte, d'où l'on domine la mer, lui plaisait
+infiniment, et le bruit des vagues l'enchantait. Aussi il y passait
+souvent de longues heures. Il avait enlevé quelques pouces de
+l'écorce du frêne, et gravé sur le bois, entre nos initiales, ce
+vers de Dante:
+
+ _Amor chi a nullo amato amar perdona._
+
+Amère dérision maintenant! et pourtant ces mots gardaient pour moi
+un parfum du passé. J'aurais donné bien des choses pour conserver
+cet arbre consacré par son souvenir. La dernière fois que j'en
+approchai, une grosse araignée filait sa toile, sur les caractères
+que sa main a gravés, et cela me fit pleurer. Je crus voir
+l'indifférence hideuse travaillant au voile de l'oubli. J'enlevai la
+toile, mais qui relèvera l'arbre tombé,--renversé dans toute sa
+force, dans toute sa sève?
+
+Le coeur se prend à tout, et je ne puis dire ce que j'éprouve, en
+regardant la côte où je n'aperçois plus ce bel arbre, ce témoin du
+passé. J'ai fait enlever l'inscription. Lâcheté, mais qu'y faire?
+
+Pendant ce temps, il est peut-être très occupé d'une autre.
+
+
+
+10 septembre.
+
+Ma tante m'écrit qu'il est en voie de se distraire.
+
+Ces paroles m'ont rendue parfaitement misérable. Pourquoi ne pas me
+dire toute la vérité? Pourquoi m'obliger de la demander? Non, je ne
+supporterai pas cette incertitude.
+
+Mon Dieu, qu'est devenu le temps où je vous servais dans la joie de
+mon coeur? Beaux jours de mon enfance qu'êtes-vous devenus?
+
+Alors le travail et les jeux prenaient toutes mes heures. Alors je
+n'aimais que Dieu et mon père. C'étaient vraiment les jours heureux.
+
+Ô paix de l'âme! ô bienheureuse ignorance des troubles du coeur, où
+vous n'êtes plus le bonheur n'est pas.
+
+
+
+11 septembre.
+
+Je travaille beaucoup pour les pauvres. Quand mes mains sont ainsi
+occupées, il me semble que Dieu me pardonne l'amertume de mes
+pensées, et je maîtrise mieux mes tristesses.
+
+Mais aujourd'hui, je me suis oubliée sur la grève. Debout dans
+l'angle d'un rocher, le front appuyé sur mes mains, j'ai pleuré
+librement, sans contrainte, et j'aurais pleuré longtemps sans ce
+bruit des vagues qui semblait me dire: La vie s'écoule. Chaque flot
+en emporte un moment.
+
+Misère profonde! il me faut la pensée de la mort pour supporter la
+vie. Et suis-je plus à plaindre que beaucoup d'autres? J'ai passé
+par des chemins si beaux, si doux, et sur la terre, il y en a tant
+qui n'ont jamais connu le bonheur, qui n'ont jamais senti une joie
+vive.
+
+Que d'existences affreusement accablées, horriblement manquées.
+
+Combien qui végètent sans sympathies, sans affection, sans
+souvenirs! Parmi ceux-là, il y en a qui auraient aimé avec
+ravissement, mais les circonstances leur ont été contraires. Il leur
+a fallu vivre avec des natures vulgaires, médiocres, également
+incapables d'inspirer et de ressentir l'amour.
+
+Combien y en a-t-il qui aiment comme ils voudraient aimer, qui sont
+aimés comme ils le voudraient être? Infiniment peu. Moi, j'ai eu ce
+bonheur si rare, si grand, j'ai vécu d'une vie idéale, intense. Et
+cette joie divine, je l'expie par d'épouvantables tristesses, par
+d'inexprimables douleurs.
+
+
+
+13 septembre.
+
+Une hémorragie des poumons a mis tout à coup ce pauvre Marc dans un
+grand danger.
+
+Je l'ai trouvé étendu sur son lit, très faible, très pâle, mais ne
+paraissant pas beaucoup souffrir. «Je m'en vas, ma chère petite
+maîtresse,» m'a-t-il dit tristement.
+
+Le docteur intervint pour l'empêcher de parler. «C'est bon, dit-il,
+je ne dirai plus rien, mais qu'on me lise la Passion de
+Notre-Seigneur.»
+
+Il ferma les yeux et joignit les mains pour écouter la lecture.
+L'état de ce fidèle serviteur me touchait sensiblement, mais je ne
+pouvais m'empêcher d'envier son calme.
+
+Tout en préparant la table qui allait servir d'autel, je le
+regardais souvent, et je pensais à ce que mon père me contait du
+formidable effroi que ma mère ressentit lorsqu'elle se vit, toute
+jeune et toute vive, entre les mains de la mort. Son amour, son
+bonheur lui pesait comme un remords.
+
+«J'ai été trop heureuse, disait-elle en pleurant, le ciel n'est pas
+pour ceux-là.»
+
+Mais lorsqu'elle eut communié, ses frayeurs s'évanouirent. «Il a
+souffert pour moi, répétait-elle, en baisant son crucifix.»
+
+Mon père s'attendrissait toujours à ce souvenir. Il me recommandait
+de remercier Notre-Seigneur de ce qu'il avait si parfaitement
+rassuré, si tendrement consolé ma pauvre jeune mère à son heure
+dernière. «Moi, disait-il, je ne pouvais plus rien pour elle.»
+
+Horrible impuissance, que j'ai sentie à mon tour. Quand il agonisait
+sous mes yeux, que pouvais-je? Rien... qu'ajouter à ses accablements
+et à ses angoisses. Mais en apprenant que son heure était venue, il
+demanda son viatique, et le vainqueur de la mort vint lui adoucir le
+passage terrible. Il vint l'endormir avec les paroles de la vie
+éternelle. Qu'il en soit béni, à jamais, éternellement béni!
+
+Paix, dit le prêtre quand il entre avec le Saint-Sacrement, paix à
+cette maison et à tous ceux qui l'habitent!
+
+Je suis donc comprise dans ce souhait divin que l'église a retenu de
+Jésus-Christ. Ah! la paix! j'irais la chercher dans le désert le
+plus profond, dans la plus aride solitude.
+
+Ce matin, à demi cachée dans l'ombre, j'ai assisté à tout, et comme
+je me prosternais pour adorer le Saint-Sacrement, il se répandit
+dans mon coeur une foi si vive, si sensible. Il me semblait sentir
+sur moi le regard de Notre-Seigneur et depuis...
+
+Ô maître du sacrifice sanglant! je vous ai compris. Vous voulez que
+les idoles tombent en poudre devant vous. Mais ne suis-je pas assez
+malheureuse? N'ai-je pas assez souffert? Oh! laissez-moi l'aimer
+dans les larmes, dans la douleur. Ne commandez pas l'impossible
+sacrifice, ou plutôt Seigneur tout-puissant, Sauveur de l'homme
+tout entier, ce sentiment où j'avais tout mis, sanctifiez-le qu'il
+s'élève en haut comme la flamme, et n'y laissez rien qui soit _du
+domaine de la mort._
+
+
+
+15 septembre.
+
+Marc est mort hier. La veille il semblait mieux. Nous avons eu un
+assez long entretien ensemble. Il me rappelait mon enfance, mon beau
+poney dont il était aussi fier que moi.
+
+Son vieux coeur de cocher se ranimait à ces souvenirs. Nous étions
+presque gais,--du moins j'essayais de le paraître,--mais quand je
+lui ai parlé de son rétablissement, il m'a arrêtée avec un triste
+sourire, et m'a demandé naïvement: «Avez-vous quelque chose à lui
+faire dire?»
+
+Cette parole m'a fait pleurer, et j'ai répondu avec élan: «Dites-lui
+que je l'aime plus qu'autrefois. Dites-lui qu'il ait pitié de sa
+pauvre fille!»
+
+Il serra mes mains entre ses mains calleuses, et reprit avec calme:
+«Ma chère petite maîtresse, je sais que la terre vous paraît aussi
+vide qu'une coquille d'oeuf, je sais que la vie vous semble bien
+dure. Mais croyez-moi, c'est l'affaire d'un moment. La vie passe
+comme un rêve.»
+
+Pauvre Marc! la sienne est finie. Je l'ai assisté jusqu'à la fin.
+Non, Dieu n'a point fait la mort--la mort qui sépare--la mort si
+terrible même à ceux qui espèrent et qui croient.
+
+
+
+18 septembre.
+
+C'est fini. Je ne verrai plus cet humble ami, cet honnête visage que
+je retrouve dans la brume de mes souvenirs. Je l'ai veillé
+religieusement, comme il l'avait fait pour mes parents, comme il
+l'eût fait pour moi-même, et maintenant je dis de tout mon coeur
+avec l'église: Qu'il repose en paix!
+
+Oh! qu'elle est profonde cette paix du cercueil; comme elle attire
+les coeurs fatigués de souffrir. Et pourtant, la mort reste terrible
+à voir en face!
+
+Ces angoisses de l'agonie, cette séparation pleine d'horreur
+
+«C'est la mort qui nous revêt de toutes choses, mais, comme ajoute
+saint Paul, «nous voudrions être revêtus par dessus,» et le
+dépouillement de notre mortalité, cette dissolution d'une partie de
+nous-mêmes reste le grand châtiment du péché.
+
+Ah! quand même l'Église n'en dirait rien, mon coeur m'apprendrait
+que Jésus-Christ n'a pas abandonné sa mère, à la corruption du
+tombeau.
+
+Ô Dieu, que n'aurais-je pas fait pour en préserver mon père! Mais il
+faut que la sentence s'exécute, il faut retourner en poussière. Et
+pourtant malgré les tristesses de la tombe, c'est là que ma pensée
+se réfugie et se repose--là sur le «lit préparé dans les
+ténèbres»--où chacun prend place à son tour.
+
+«Patrie de mes frères et de mes proches, mes paroles sur toi sont
+des paroles de paix.»
+
+
+
+(Angéline de Montbrun à Mina Darville)
+
+
+Chère Mina,
+
+Encore la grande leçon de la mort. Ce pauvre Marc nous a quittés.
+C'est un vide. Il était de la maison avant moi. J'aimais à voir
+cette bonne tête respectable qui avait blanchi au service de mon
+père.
+
+Vous vous rappelez qu'à sa mort, il ne voulut jamais prendre aucun
+repos. J'y songeais en l'assistant; je le revoyais les yeux rouges
+de larmes, et le chapelet dans sa rude main.
+
+Vous ne sauriez croire, comme ces cierges qui brûlaient, ces prières
+récitées autour de moi, me reportaient à notre veille si
+douloureuse, si sacrée. Chère soeur, on m'accuse de m'être refusée à
+toute distraction, et pourtant j'ai fait de grands efforts. Mais
+quand j'essayais de me reprendre à la vie, de m'intéresser à quelque
+chose, ce murmure des prières récitées autour de son cercueil me
+revenait infailliblement et me rendait sourde à tout.
+
+Qu'est-ce que je pouvais pour soulever le poids de tristesse qui
+m'écrasait? J'aurais tout aussi bien reculé une montagne avec la
+main.
+
+Non, je ne crois pas avoir de grands reproches à me faire. Dieu M'a
+fait cette grâce de ne jamais murmurer contre sa volonté sainte.
+Qu'il en soit béni!
+
+Un jour, je l'espère du plus profond de mon coeur, je le remercierai
+de tout. Sur son lit de mort, mon fidèle serviteur remerciait Dieu
+de l'avoir fait naître et vivre pauvre.
+
+Et n'y a-t-il pas aussi une bienheureuse pauvreté de coeur, n'y
+a-t-il pas aussi un détachement qui vaut mieux que toutes les
+tendresses? Mais c'est la mort de la nature; et, devant celle-là
+comme devant l'autre, tout, en nous, se révolte.
+
+Sûrement, Mina, vous n'avez pas oublié le pauvre _Gris_ dont Marc
+était si fier. Avons-nous ri, quand vous recommenciez toujours à
+l'interroger, sur le fameux voyage qu'il contait si volontiers et
+avec tant d'art! Le _Gris_ est bien infirme maintenant, ce qui
+n'avait pas diminué la tendresse de Marc. Le jour de sa mort, il se
+le fit amener devant la fenêtre, et c'était touchant de le voir
+s'attendrir sur le pauvre cheval, qu'il nommait «son vieux
+compagnon».
+
+Mon amie, je ne saurais blâmer votre frère de chercher à se
+distraire. Il doit en avoir grand besoin. Pauvre Maurice! Mais au
+vent les nuages se dissipent.
+
+Vous ai-je dit que Marc s'est recommandé à votre souvenir. Je vous
+avoue qu'en l'accompagnant au cimetière, j'aurais voulu voir
+s'ouvrir pour moi les portes de cet asile de la paix, mais ce n'est
+pas ici que je dormirai mon sommeil. C'est dans votre église, tout
+près de vous et à côté de lui.
+
+En attendant, il faut vivre, et je n'en suis pas peu en peine. Mes
+repas solitaires me sont une rude pénitence. Les vôtres me
+paraîtraient aussi bien longs. Être rangées sur une ligne, tout
+autour d'un grand réfectoire, c'est terriblement monastique. Qu'il
+est loin le temps où nous mangions ensemble le pain béni de la
+gaieté!
+
+Votre soeur,
+
+Angéline.
+
+
+
+19 septembre.
+
+Demain... le troisième anniversaire de sa mort.
+
+_Je crois à la communion des saints, je crois à la résurrection de
+la chair, je crois à la vie éternelle._ Je crois, mais ces ténèbres
+qui couvrent l'autre vie sont bien profondes.
+
+Quand je revins ici, quand je franchis ce seuil où _son corps_
+venait de passer, je sentais bien que le deuil était entré ici pour
+jamais. Mais alors une force merveilleuse me soutenait.
+
+Oh! la grâce, la puissante grâce de Dieu.
+
+Sans doute, la douleur de la séparation était là terrible et toute
+vive. Cette robe noire que Mina me fit mettre... Jamais je n'avais
+porté de noir, et un frisson terrible me secoua toute. Ce froid de
+la mort et du sépulcre, qui courait dans toutes mes veines, m'a
+laissé un souvenir horrible. Mais au fond de mon âme, j'étais forte,
+j'étais calme, et avec quelle ardeur je m'offrais à souffrir tout ce
+qu'il devait à la justice divine!...
+
+Combien de fois, ensuite, n'ai-je pas renouvelé cette prière!
+Quand l'ennui me rendait folle, j'éprouvais une sorte de
+consolation à m'offrir pour que lui fût heureux.
+
+Mais nos sacrifices sont toujours misérables, et bien indignes de
+Dieu. Bénie soit la divine condescendance de Jésus-Christ qui
+supplée par le sien à toutes nos insuffisances. Adorable bonté!
+Comment daigne-t-il m'entendre quand je dis: Pour lui! pour lui!
+
+Ô mon Dieu, soyez béni! Tous les jours de ma vie je prierai pour mon
+père. Mieux que personne, pourtant je connaissais son âme. Je sais
+que sous des dehors charmants il cachait d'admirables vertus et des
+renoncements austères. Je sais que sa fière conscience ne
+transigeait point avec le devoir. Pour lui, _l'ensorcellement de la
+bagatelle_ n'existait pas; il n'avait rien de cet esprit du monde
+que Jésus-Christ a maudit, et il avait toutes les fiertés, toutes
+les délicatesses d'un chrétien. Mais que savons-nous de l'adorable
+pureté de Dieu?
+
+Si réglé qu'il soit, un coeur ardent reste bien immodéré. Il est si
+facile d'aller trop loin, par entraînement, par enivrement. Ne
+m'a-t-il pas trop aimée? Bien des fois, je me le suis demandé avec
+tristesse.
+
+Mais je sais avec quelle soumission profonde il a accepté la volonté
+de Dieu qui nous séparait. Puis--ô consolation suprême!--il est mort
+entre les bras de la sainte Église, et c'est avec cette mère
+immortelle que je dis chaque jour:
+
+«Remettez-lui les peines qu'il a pu mériter, et comme la vraie foi
+l'a associé à vos fidèles sur la terre, que votre divine clémence
+l'associe aux choeurs des anges. Par Jésus-Christ Notre-Seigneur.»
+
+
+
+22 septembre.
+
+Il fait un vent fou. La mer est blanche d'écume. J'aime à la voir
+troublée jusqu'au plus profond de ses abîmes. Et pourquoi? Est-ce
+parce que la mer est la plus belle des oeuvres de Dieu? N'est-ce pas
+plutôt parce qu'elle est l'image vivante de notre coeur? L'un et
+l'autre ont la profondeur redoutable, la puissance terrible des
+orages, et si troublés qu'ils soient...
+
+Qu'est-ce que la tempête arrache aux profondeurs de la mer?
+qu'est-ce que la passion révèle de notre coeur?
+
+La mer garde ses richesses, et le coeur garde ses trésors. Il ne
+sait pas dire la parole de la vie; il ne sait pas dire la parole de
+l'amour, et tous les efforts de la passion sont semblables à ceux de
+la tempête qui n'arrache à l'abîme, que ces faibles débris, ces
+algues légères que l'on aperçoit sur les sables et sur les rochers,
+mêlés avec un peu d'écume.
+
+
+
+25 septembre.
+
+J'ai repris l'habitude de faire lire. Quand je lis moi-même, je
+m'arrête trop souvent, ce qui ne vaut rien.
+
+L'histoire me distrait plus efficacement que toutes les autres
+lectures. Je m'oublie devant ce rapide fleuve des âges qui roule
+tant de douleurs.
+
+Aujourd'hui j'ai fait lire Garneau. Souvent mon père et moi nous le
+lisions ensemble. «Ô ma fille, me disait-il parfois, quels
+misérables nous serions, si nous n'étions pas fiers de nos
+ancêtres!» Il s'enthousiasmait devant ces beaux faits d'armes, et
+son enthousiasme me gagnait.
+
+Maintenant, je connais le néant de bien des choses. Que d'ardeurs
+éteintes dans mon coeur très mort!
+
+Mais l'amour de la patrie vit toujours au plus vif, au plus profond
+de mes entrailles. Heureux ceux qui peuvent se dévouer, se sacrifier
+pour une grande cause. C'est un beau lit pour mourir que le sol
+sacré de la patrie.
+
+L'arrière-grand-père de ma mère fut mortellement blessé sur les
+Plaines, et celui de mon père resta sur le champ de bataille de
+Sainte-Foy avec ses deux fils, dont l'aîné n'avait pas seize ans.
+
+Ceux-là, je ne les ai jamais plaints. Mais j'ai plaint le
+chevaleresque Lévis (mon cousin d'un peu loin). Bien des fois, je
+l'ai vu, sombre et fier, ordonnant de détruire les drapeaux. Cette
+ville de Québec, qu'il _voulait brûler s'il ne la pouvait conserver
+à la France_, je ne la revois jamais sans songer à lui, et devant la
+rade si belle, j'ai souvent pensé à sa mortelle angoisse quand, au
+lendemain de la victoire de Sainte-Foy, on signala l'approche des
+vaisseaux. Mais le drapeau blanc ne devait plus flotter sur le
+Saint-Laurent, et, pour nos pères, tout était perdu _fors l'honneur._
+
+Ce printemps de 1760, Mme de Montbrun laboura elle-même sa terre,
+pour pouvoir donner du pain à ses petits orphelins. Vaillante femme!
+
+J'aime me la représenter soupant fièrement d'un morceau de pain
+noir, sa rude journée finie. J'ai d'elle une lettre écrite après la
+cession, et trouvée parmi de vieux papiers de famille, sur lesquels
+mon père avait réussi à mettre la main lors de son voyage en France.
+C'est une fière lettre.
+
+«Ils ont donné tout le sang de leurs veines, dit-elle, en parlant de
+son mari et de ses fils, moi, j'ai donné celui de mon coeur; j'ai
+versé toutes mes larmes. Mais ce qui est triste, c'est de savoir le
+pays perdu.»
+
+La noble femme se trompait. Comme disait le chevalier de Lorimier, à
+la veille de monter sur l'échafaud: «Le sang et les larmes versés
+sur l'autel de la patrie sont une source de vie pour les peuples»,
+et le Canada vivra. Ah! j'espère.
+
+Malgré tout, nos ancêtres n'ont-ils pas gardé de leur noble mère,
+la langue, l'honneur et la foi.
+
+Mon père aimait à revenir sur nos souvenirs de deuil et de gloire.
+Il avait pour Garneau, qui a mis tant d'héroïsme en lumière, une
+reconnaissance profonde, et il aurait voulu voir son portrait dans
+toutes les familles canadiennes.
+
+Ce portrait respecté, il est là à son ancienne place. Parfois, je
+m'arrête à le considérer. Qui sait, disait Crémazie, de combien de
+douleurs se compose une gloire? Pensée touchante, et, quant à
+Garneau si vraie!
+
+Pour faire ce qu'il a fait, il faut aller au bout de ses forces, ce
+qui demande bien des efforts sanglants. Ah! je comprends cela. Sans
+doute, je n'y puis rien, mais j'aime mon pays, et je voudrais que
+mon pays aimât celui qui a tant fait pour l'honneur de notre nom.
+J'espère qu'au lieu de plonger dans l'ombre, la gloire de Garneau
+ira s'élevant. Et ne l'a-t-il pas mérité? Étranger aux plaisirs,
+sans ambition personnelle, cet homme admirable n'a songé qu'à sa
+patrie.
+
+Il l'aimait d'un amour sans bornes, et cet amour rempli de craintes,
+empreint de tristesse, m'a toujours singulièrement touchée.
+D'ailleurs, il l'a prouvé jusqu'à l'héroïsme. Dans ce siècle
+d'abaissement, Garneau avait la grandeur antique.
+
+C'est l'un de mes regrets de ne l'avoir pas connu, de ne l'avoir
+jamais vu. Mais j'ai beaucoup pensé à lui, à ses difficultés si
+grandes, à son éducation solitaire et avec respect je verrais cette
+mansarde où, sans maîtres et presque sans livres, notre historien
+travaillait à se former.
+
+Oh! qu'il a été courageux! qu'il a été persévérant! et combien de
+fois je me suis attendrie, en songeant à cette faible lumière qui
+veillait si tard, et allait éclairer notre glorieux passé.
+
+Mais il a fini sa tâche laborieuse. Maintenant _longue est sa nuit._
+J'ai visité sa tombe au cimetière Belmont. Alors, je n'avais jamais
+versé de larmes amères, et ma vive jeunesse s'étonnait et se
+troublait du calme des tombeaux; mais devant le monument de notre
+historien, le généreux sang de mes ancêtres coula plus chaud dans
+mes veines.
+
+Je me souviens que j'y restai longtemps. Enfant encore par bien des
+côtés, je n'étais cependant pas sans avoir profité de l'éducation
+que j'avais reçue. Déjà, j'avais le sentiment profond de l'honneur
+national, et, comme celui qui dit à Garneau l'adieu suprême au nom
+de la patrie, j'aurais voulu lui assurer la reconnaissance
+immortelle de tous les Canadiens.
+
+ Il a effacé pour toujours les mois de race conquise,
+ de peuple vaincu.
+ Il a été un homme de courage, de persévérance héroïque,
+ de désintéressement, de sacrifice.
+ Qu'il repose sur le champ de bataille qu'il a célébré,
+ non loin des héros qu'il a tirés de l'oubli!
+
+Et nous, Dieu veille nous donner comme à nos pères, avec le
+sentiment si français de l'honneur, l'exaltation du dévouement, la
+folie du sacrifice, qui font les héros et les saints.
+
+
+
+28 septembre.
+
+Soirée délicieuse. J'aime ces
+
+ «....... nuits qui ressemblent au jour,
+ Avec moins de clarté, mais avec plus d'amour,»
+
+et si une joie de la terre devait encore faire battre mon coeur, je
+voudrais que ce fût par une nuit comme celle-ci, dans ce beau jardin
+où dort la lumière paisible de la lune.
+
+J'ai passé la soirée presque entière sur le balcon, et volontiers
+j'y serais encore.
+
+Mais ces contemplations ne me sont pas bonnes. Ma jeunesse s'y
+réveille ardente et toute vive. La nature n'est jamais pour nous
+qu'un reflet, qu'un écho de notre vie intime, et cette moite
+transparence des belles nuits, ces parfums, ces murmures qui
+s'élèvent de toutes parts m'apportent le trouble.
+
+Mais tantôt, comme si elle eût deviné mes folles pensées, ma petite
+lectrice, qui filait seule dans sa chambre, s'est mise à chanter:
+
+ «Ce bas séjour n'est qu'un pèlerinage.»
+
+Ce doux chant d'une simple enfant m'a rafraîchi l'âme.
+
+ «Je crois. Au fond du coeur l'espérance me reste:
+ «Je ne suis ici-bas que l'hôte d'un instant.
+ «Aux désirs de mon coeur si la terre est funeste,
+ «J'aurai moins de regrets, demain, en la quittant.»
+
+Parmi les livres de Mlle Désileux, j'ai trouvé un livret dont
+presque toutes les feuilles sont arrachées, et qui porte à
+l'intérieur: «Mon Dieu, que votre amour consume mes fautes, comme le
+feu vient de consumer l'expression de mes lâches regrets.»
+
+Pauvre fille! elle aussi avait un confident. Je ferai comme elle
+avant de mourir.
+
+Que pense-t-elle de son long martyre, maintenant que Dieu _lui-même
+a essuyé ses larmes?_ J'aime ces tendres paroles de l'Écriture, et
+tant d'autres pleines de mystère.
+
+Qu'est-ce que cette lumière, cette paix que nous demandons pour ceux
+qui _nous ont précédés?_
+
+Qu'est-ce que cette _joie du Seigneur_, où nous entrerons tous, et
+que l'âme humaine, si grande pourtant, ne saurait contenir?
+
+Qu'est-ce que cet amour dont nos plus ardentes tendresses ne sont
+qu'une ombre si pâle?
+
+Il est certain que malgré l'infini de nos désirs et les ravissantes
+perspectives que la foi nous découvre, nous n'avons aucune idée du
+ciel. Et en cela nos efforts ne nous servent pas à grand chose. Nous
+sommes comme quelqu'un qui, n'ayant jamais vu qu'une feuille,
+voudrait se représenter une forêt, ou qui, n'ayant jamais vu qu'une
+goutte d'eau, voudrait s'imaginer l'océan.
+
+
+
+1er octobre.
+
+«Seigneur, disait la pauvre Samaritaine, donnez-moi de cette eau,
+afin que je n'aie plus soif.»
+
+Profonde parole! mes larmes ont coulé chaudes et abondantes sur le
+livre sacré. Quelle soif de naufragé peut se comparer à mon besoin
+d'aimer?
+
+Depuis ce matin, j'ai toujours présente à l'esprit cette délicieuse
+scène de l'Évangile. Tantôt j'ai pris la bible illustrée pour y
+chercher Jésus et la Samaritaine.
+
+Et comme cela m'a reportée aux jours bénis de mon enfance, alors que
+sur les genoux de mon père, je regardais ces belles gravures que
+j'aimais tant! Je me souviens que j'en voulais à la Samaritaine qui
+ne donnait pas à boire à Notre-Seigneur.
+
+«Si vous connaissiez le don de Dieu et celui qui vous demande à
+boire!»
+
+Et, mon Dieu, ce besoin d'aimer qui s'accroît de tous nos mécomptes,
+de toutes nos tristesses, de toutes nos douleurs, est-il donc si
+difficile de comprendre qu'il n'aura jamais sa satisfaction sur la
+terre?
+
+Non, Dieu n'a pas fait en vain sa place dans notre âme. La puissante
+grâce du baptême n'y séjourne pas si longtemps sans y creuser des
+abîmes. De là viennent ces aspirations auxquelles rien ne répond
+ici-bas et ces mystérieuses tristesses que le bonheur lui-même
+réveille au fond de notre coeur.
+
+Maurice disait: «De sa nature l'amour est rêveur.» C'est très vrai
+Mais pourquoi rêve-t-il, sinon parce que le présent, le réel ne lui
+suffit jamais?
+
+
+
+2 octobre.
+
+Cependant comme le _charme de sentir_ entraîne.
+
+Il ne m'aime plus, je le sais, mais insensée que je suis, je me dis
+toujours: «Il m'a aimée.»
+
+Oui, il m'a aimée, et comme il n'aimera jamais.
+
+Ordinairement peu causeur, Maurice avait presque toujours sur le
+front, comme sur l'esprit, une légère brume de tristesse. Même avant
+mon malheur, souvent en me regardant, ses yeux se remplissaient de
+larmes.
+
+Cette expression de tendresse et de mélancolie était son grand
+charme. Sa sensibilité si vive était beaucoup plus communicative
+qu'expansive. Il disait qu'il lui fallait la musique pour laisser
+parler son âme. Mais alors, avec quelle puissance son âme se
+révélait.
+
+C'est fini! je n'entendrai plus sa voix! Sa voix si douce, si
+pénétrante, si expressive!
+
+
+
+4 octobre.
+
+«Le lépreux ferma la porte et en poussa les verrous.»
+
+Épouvantable solitude! ce qu'on sent profondément est toujours
+nouveau, et la lecture du _Lépreux_ m'a encore laissé une impression
+terrible. Mais j'y reviendrai. Puisqu'il faut que je pleure, je
+voudrais pleurer sur d'autres que sur moi.
+
+Ô l'égoïsme! la personnalité!
+
+Quand l'avenir apparaît trop horrible il faut songer à ceux qui sont
+plus malheureux que soi. Depuis quelques jours, j'interroge souvent
+la carte de la Sibérie, et je laisse ma pensée s'en aller vers ces
+solitudes glacées.
+
+Combien de Polonais coupables d'avoir aimé leur patrie sont là.
+Et qui dira leurs tristesses? les tristesses du patriote! les
+tristesses de l'exilé! les tristesses de l'homme au dernier degré
+de malheur!
+
+Ah! ces misérables, traités plus mal que des bêtes de somme, ce
+serait à eux de maudire la vie. Pourtant ils ne le peuvent sans
+crime et cette existence, dont aucune parole ne saurait dire
+l'horreur, reste un bienfait immense parce qu'elle peut leur mériter
+le ciel. Qu'est-ce donc que le ciel!
+
+Mon Dieu! donnez-moi la foi, la foi à mon bonheur futur; et ces
+infortunés! Seigneur, innocents ou coupables, ne sont-ils pas vos
+enfants? Ah! gardez-les du blasphème, gardez-les du désespoir, ce
+suprême malheur.
+
+Qu'aucune pensée de haine, qu'aucun doute de votre justice,
+qu'aucune défiance de votre adorable bonté n'atteigne jamais leurs
+coeurs. Envoyez la divine espérance! qu'elle soulève leurs chaînes,
+qu'elle entr'ouvre les voûtes de leur enfer.
+
+
+
+6 octobre.
+
+Tantôt, j'entendais un passant fredonner:
+
+ «Que le jour me dure,
+ Passé loin de toi! etc.»
+
+C'est Maurice qui a popularisé par ici ce chant mélancolique auquel
+sa voix donnait un charme si pénétrant.
+
+Tous nos échos l'ont redit. Alors, il ne savait pas vivre loin de
+moi. Et moi--pauvre folle--je viens de compter les jours écoulés
+depuis notre séparation.
+
+Qu'il est déjà loin ce soir, où décidée de ne plus le revoir, je lui
+dis avant d'aborder l'explication inévitable:
+
+«Maurice, chantez-moi quelque chose comme aux jours du bonheur.»
+
+Il rougit, et je souffrais de son embarras. Ah! les jours du bonheur
+étaient loin.
+
+Sans rien dire, il alla prendre une guitare (son accompagnement de
+prédilection), et revint s'asseoir près de moi. Puis, après avoir un
+peu rêvé, il commença:
+
+ «Fier Océan, vallons, etc.»
+
+Nous étions seuls, je laissai tomber l'ouvrage que j'avais pris par
+contenance, et j'écoutai.
+
+Ce chant, mon père l'aimait et le lui demandait souvent. La dernière
+fois que je l'avais entendu, c'était dans notre délicieux jardin de
+Valriant.
+
+Comme le passé revient à certains moments, comme le passé, comme la
+terre rendent ce qu'ils ont pris!
+
+Mais la douleur de la séparation était là présente, déchirante.
+
+J'avais été trop malade pour n'être pas encore bien faible, et voilà
+peut-être pourquoi jusque-là, la pensée de son indifférence ne
+m'avait pas causé de douleur violente. Sans doute cette pensée ne me
+quittait pas, mais ce que j'éprouvais d'ordinaire, c'était plutôt le
+sentiment du découragement profond, de la misère complète--ce que
+doit éprouver le malade incurable qui sait qu'en réunissant toutes
+ses forces, il ne pourra plus que se retourner sur son lit de peine.
+
+Mais pour me décider à rompre avec lui, il m'avait fallu un effort
+terrible qui m'avait ranimée--et cette étrange émotion que me causa
+sa voix.
+
+Je savais que je l'entendais pour la dernière fois. Pourtant je
+restai calme.
+
+J'étais bien au-dessous des larmes, et après qu'il eut cessé de
+chanter, je me souviens que nous échangeâmes quelques paroles
+indifférentes sur le vent, sur la pluie qui battait les vitres. Il
+resta ensuite silencieux à regarder le feu qui brûlait dans la
+cheminée; je lui trouvais l'air ennuyé. Ah! le coeur si riche
+d'amour, d'ardente flamme, était bien mort.
+
+J'avais pris l'habitude de l'observer sans cesse, et je voyais
+parfaitement comme la vie lui apparaissait aride, décolorée. Je
+voyais tout cela, mais dans mon coeur il n'y avait plus d'amertume
+contre lui. Jamais il n'avait été pour moi ce qu'il m'était en ce
+moment. Comme je sentais la profondeur de mon attachement comme je
+voyais bien ce que la vie me serait sans lui!
+
+Cependant il fallait bien en finir, et d'une main ferme, je tenais
+cet _anneau de la foi_ qui me brûlait depuis qu'il ne m'aimait plus,
+et que j'étais bien résolue de le forcer à le reprendre.
+
+Oh! comment ai-je pu survivre à cette heure-là! comment aije pu
+résister à ses reproches, à ses supplications? il avait si bien
+l'accent d'autrefois. Un moment, je me crus encore aimée: l'émotion
+de la surprise avait réchauffé son coeur. «Qu'ai-je donc fait?»
+sanglotait-il.
+
+Le grand crime contre l'amour, c'est de ne plus le rendre.
+
+Non, il ne m'aimait plus; mais la flamme se ranime un instant avant
+de s'éteindre tout à fait. Puis il était humilié dans sa loyauté,
+et n'avait pas ce féroce égoïsme qui rend la plupart des hommes si
+indifférents au malheur des autres.
+
+
+
+7 octobre.
+
+Seule!... Seule... pour toujours
+
+Ah! je voudrais penser au ciel. Mais je ne puis. Je suis comme cette
+femme malade dont parle l'Évangile qui était toute courbée et ne
+pouvait regarder en haut.
+
+
+
+9 octobre.
+
+_Le poids de la vie!_ Maintenant je comprends cette parole.
+
+Je ne sais rien de plus difficile à supporter que l'ennui très lourd
+qui s'empare si souvent de moi. C'est une lassitude terrible, c'est
+un accablement, un dégoût sans nom, une insensibilité sauvage. Ma
+pauvre âme se voit seule dans un vide affreux.
+
+Mais je ne me laisse plus dominer complètement par l'ennui. J'ai
+repris l'habitude du travail et je la garderai.
+
+Que deviendrai-je sans le _saint travail des mains_, comme disent
+les constitutions monastiques, le seul qui me soit possible bien
+souvent.
+
+
+
+11 octobre.
+
+Temps délicieux. Je me suis promenée longtemps sur la grève.
+
+Ces feux des pêcheurs sont charmants à voir d'un peu loin, mais je
+ne puis supporter la vue de la grève à mer basse. Comme c'est gris!
+comme c'est terne! comme c'est triste! Il me semble voir _cet ennui
+qui fait le fond de la vie_, ou plutôt il me semble voir une vie
+d'où l'amour s'est retiré.
+
+Toujours cette pensée!
+
+Que Dieu me pardonne cette folie qui croit tout perdu quand Lui me
+reste.
+
+Je voudrais oublier les semblants d'amour je voudrais oublier les
+semblants de bonheur, et n'y penser pas plus que la plupart des
+hommes ne pensent au ciel et à l'amour infini qui les attend. Mais,
+ô misère! Je ne puis.
+
+Et pourtant, Seigneur Jésus, je crois à votre amour adorablement
+inexprimable. Je crois aux preuves sanglantes que vous m'en avez
+données; je sais que votre grâce donne la force de tous les
+sacrifices qu'elle demande, et au fond de mon coeur... Est-ce le
+poids de la croix pleinement acceptée qui m'a laissé cette
+délicieuse meurtrissure?
+
+Je crois aux joies du sacrifice, je crois aux joies de la douleur.
+
+
+
+(Le P.S.*** missionnaire, à Angéline de Montbrun)
+
+
+Mademoiselle,
+
+Votre généreuse offrande est arrivée bien à propos. Suivant votre
+désir, nous et nos néophytes, nous prierons pour monsieur votre
+père. Quant à moi, je ne saurais oublier, qu'après Dieu, je lui dois
+l'honneur du sacerdoce, mais depuis longtemps, c'est l'action de
+grâces qui domine dans le souvenir que je lui donne chaque jour à
+l'autel.
+
+La pensée de son bonheur ne saurait-elle vous adoucir votre
+tristesse? Pourquoi toujours regarder la tombe au lieu de regarder
+le ciel? Pourquoi le voir où il n'est pas?
+
+ «Poussière, tu n'es rien! cendre, tu n'es pas l'être
+ Que nous avons chéri;
+ Tu n'es qu'un vêtement dédaigné par son maître,
+ Et qu'un lambeau flétri.»
+
+Dites-moi, aimer quelqu'un n'est-ce pas mettre sa félicité dans la
+sienne? Pourquoi le pleurez-vous?
+
+Pauvre enfant! je comprends votre faiblesse. Moi, qui n'étais que
+son protégé, je ne pouvais m'empêcher de l'admirer et de le chérir.
+
+Vous savez qu'en apprenant le fatal accident, je fis voeu, s'il
+vivait, de me consacrer aux rudes missions du nord. Et j'aime à vous
+le dire, ce même soir du 20 septembre, à genoux dans l'église de
+Valriant, je me plaignais à Dieu qui n'avait pas accepté mon
+sacrifice.
+
+Je me plaignais et je pleurais, en attendant que l'aurore me permît
+de commencer la messe que je voulais offrir pour lui mon
+bienfaiteur.--Alors que se passa-t-il dans mon âme? Quelle lumière
+céleste m'enveloppa soudain dans cette demi-obscurité du sanctuaire,
+où quelques jours auparavant j'avais reçu l'onction sacerdotale? Je
+ne saurais le dire; mais consolé, je fis à Notre-Seigneur le serment
+solennel d'user ma vie parmi les pauvres sauvages.
+
+Vous me demandez comment je supporte cette terrible vie. La nature
+souffre; mais à côté des sacrifices il y a les joies de l'apostolat.
+En arrivant ici, je parlais déjà couramment deux langues sauvages et
+je fus envoyé chez les Chippeways.
+
+Là, je vous l'avoue, bien des lâches regrets me vinrent assaillir.
+Mais Notre-Seigneur eut pitié de son indigne prêtre. Il me conduisit
+auprès d'une jeune malade qui attendait le baptême pour mourir.
+
+Je dis _attendait_ et c'est le mot, car depuis plusieurs semaines,
+sa vie semblait un miracle; et il n'est pas possible de dire avec
+quelle facilité cette âme très simple entendit la parole du salut.
+_Bienheureux_, oui _bienheureux les coeurs purs._ Si vous aviez vu
+l'expression de son visage mourant quand elle aperçut le crucifix!
+
+Je la baptisai avec une de ces joies qui laissent le coeur meurtri.
+Ô froides allégresses de la chair! ô pauvres bonheurs de la terre,
+que le prêtre est heureux de vous avoir sacrifiés! Quelles larmes
+j'ai versées dans cette misérable cabane! Si vous l'aviez vue, comme
+elle était après sa mort, couchée sur quelques branches de sapin,
+son front virginal encore humide de l'eau du baptême, et le crucifix
+entre ses mains jointes!
+
+Je m'assure que cette heureuse prédestinée vous sera une protectrice
+dans le ciel, car elle me l'a promis et même je lui ai donné votre
+nom.
+
+Et maintenant, Mademoiselle, voulez-vous permettre, non pas à
+l'homme, mais au prêtre, au pauvre missionnaire de vous dire ce que
+vous avez besoin d'entendre?
+
+Dans votre lettre j'ai vu bien des choses qui n'y sont pas.
+Dites-moi, pourquoi êtes-vous si triste, si malheureuse et surtout
+si troublée? N'est-ce pas parce que vous allez sans cesse pleurer
+sur ces traces ardentes que l'amour a laissées dans votre vie?
+
+Vous dites que la consolation ne fera jamais qu'effleurer votre
+coeur; vous dites qu'il n'y a plus de paix pour vous. Mon enfant, la
+consolation vous presse de toutes parts puisque vous êtes
+chrétienne, et Notre-Seigneur a apporté la paix à toutes les âmes de
+bonne volonté. Ah! si vous étiez généreuse! Si vous aviez le courage
+de sacrifier toutes les amollissantes rêveries, tous les dangereux
+souvenirs! Bientôt vous auriez la paix, et, malgré vos tristesses,
+vous verriez les consolations de la foi se lever dans votre âme,
+radieuses et sans nombre, comme les étoiles dans les nuits sereines.
+
+Soyez-en sûre, la délicatesse d'une passion n'en ôte pas le danger;
+au contraire, c'est une séduction de plus pour l'âme malheureuse qui
+s'y abandonne. Vous me direz qu'on est faible contre son coeur. Oui,
+c'est vrai. Mais suivant saint Augustin, la vertu c'est l'ordre dans
+l'amour. Songez-y, et demandez à Dieu d'attirer votre coeur.
+
+Non, il ne vous a pas faite pour souffrir. S'il a détruit votre
+bonheur, c'est que le bonheur ne vous était pas bon; s'il a anéanti
+vos espérances, c'est que vous espériez trop peu.
+
+Dites-moi, malgré, ou plutôt à cause de sa profonde tendresse, votre
+père n'était-il pas au besoin sévère pour vous? Laissons Dieu faire
+notre éducation pour l'éternité. Quand elle s'ouvrira pour nous dans
+son infinie profondeur, que nous sembleront les années passées sur
+la terre...
+
+Vous le savez, les heures douloureuses comme les heures d'ivresse,
+tout passe--et avec quelle merveilleuse rapidité!--Il me semble que
+c'est hier, que bien embarrassé, j'attendais monsieur votre père sur
+la route de Valriant, pour le prier de me mettre au collège _parce
+que je voulais être prêtre._
+
+L'avenir disparaîtra comme le passé. L'avenir, le véritable avenir,
+c'est le ciel. Ah! si nous avions de la foi.
+
+Dans les beaux jours de l'Église, être chrétien, c'était savoir
+souffrir. Parmi les martyrs, combien de jeunes filles! Vous les
+représentez-vous pleurant le bonheur de la terre et les douceurs de
+la vie? Nous aussi, nous sommes chrétiens, mais comme disait
+Notre-Seigneur: «Quand le Fils de l'homme reviendra sur la terre,
+croyez-vous qu'il y trouve encore de la foi?» Ô douloureuse parole!
+Et pourquoi, si dégénérés que nous soyons, nous comprenons que le
+martyre est la grâce suprême, et nous n'oserions comparer aucune
+volupté de la terre à celle du chrétien qui pour Jésus-Christ,
+s'abandonne aux tourments.
+
+Mon enfant, vous le savez, il y a aussi un martyre du coeur. Oui,
+Dieu en soit béni, il y a des vies qui sont une mort continuelle.
+Sans doute, vous êtes faible, épuisée, fatiguée de souffrir, mais
+savez-vous quel nom nos pauvres sauvages donnent à l'Eucharistie?
+ils l'appellent _ce qui rend le coeur fort._
+
+Mon Dieu! qu'est-ce qui soutient le missionnaire contre la puissance
+des regrets et des souvenirs? Dans son isolement terrible, au milieu
+de misères et d'incommodités sans nombre, qu'estce qui le défend
+contre les visions de la patrie et du foyer?
+
+Nous aussi, nous sommes faibles, et, si nous demeurons fermes,
+c'est, comme dit saint Paul, _à cause de Celui qui nous a aimés._
+Soyez-en sûre, la communion console de tout. Que dis-je? «Mon ami,
+écrivait un missionnaire, qui a reçu depuis la couronne du martyre,
+communier c'est toujours un grand bonheur; mais communier dans un
+cachot, quand on porte le collier de fer avec la lourde chaîne, et
+qu'on a vu déchirer son corps de boue, c'est un bonheur qui ne peut
+s'exprimer.»
+
+N'en doutez pas. Jésus-Christ peut tout adoucir; c'est un
+enchanteur! Il est venu apporter le feu sur la terre. Puisse-t-il
+l'allumer dans votre coeur! L'amour est la grande joie, et je vous
+veux heureuse.
+
+Oui, Dieu nous exaucera. Tous les jours nos néophytes prient pour
+vous avec la ferveur de la virginité de la foi, et votre père vous a
+emportée dans son coeur au paradis.
+
+Réjouissez-vous, et ne plaignez pas le pauvre missionnaire. À mesure
+qu'il s'éloigne des consolations humaines, Jésus-Christ se rapproche
+de lui. Je suis heureux, mais parfois j'éprouve un étrange besoin
+d'entendre la chère cloche de Valriant. Vous allez dire que j'ai le
+mal du pays. Je ne le crois pas. J'aurais plutôt la nostalgie du
+ciel. Mais il faut le _mériter._
+
+Voudriez-vous accepter cette pauvre médaille de l'Immaculée. Souvent
+j'en attache aux arbres pour parfumer les solitudes. Priez pour moi,
+et que Dieu vous fasse la grâce d'accomplir parfaitement ce grand
+commandement de l'amour, dans lequel est toute justice, toute
+grandeur, toute consolation, toute paix et toute joie.
+
+
+
+15 octobre.
+
+Depuis plusieurs jours, je n'ai pas ouvert mon journal où je me suis
+promis de ne plus écrire _son nom._ L'amour de Dieu est une grâce,
+la plus grande de toutes les grâces, et il faut travailler à la
+mériter. Puis, est-ce l'élan donné par une main puissante?--il y a
+en moi une force étrange qui me pousse au renoncement, au sacrifice.
+En recevant la lettre du P. S.*** (âme généreuse, celle-là), j'ai
+joint son humble médaille au médaillon que je porte nuit et jour, et
+qui contenait, avec le portrait de mon père, le sien à lui. Ensuite,
+j'ai ôté celui-ci et par un effort dont je ne suis pas encore
+remise, je l'ai jeté au feu avec ses lettres.
+
+
+
+16 octobre.
+
+Je ne regrette pas ce que j'ai fait, seulement j'en frémis encore,
+et sans cesse je pleure parce que son portrait et ses lettres sont
+en cendres.
+
+Je me demandais avec tristesse si ces larmes ne rendaient pas mon
+sacrifice indigne de Dieu, mais aujourd'hui j'ai été consolée en
+lisant que lorsque nous revenons du combat des passions mutilés et
+sanglants, mais victorieux, nous pouvons pleurer sur ce qu'il nous
+en a coûté--que Dieu ne s'offensera pas de nos larmes pas plus que
+Rome ne s'offensa quand le premier des Brutus, rentrant chez lui
+après avoir sacrifié ses deux fils à la république, s'assit à son
+foyer désert et pleura.
+
+
+
+18 octobre.
+
+Je pense souvent avec attendrissement à cette jeune fille qui
+_attendait_ son baptême pour mourir! Ô grâce! bonheur de la pureté!
+
+Il y a quelques années, traversant un soir l'église du Gésu, je
+passai devant un autel sous lequel un jeune saint (saint Louis de
+Gonzague, je crois) est représenté couché sur son lit funèbre.
+
+Je ne suis qu'une pauvre ignorante, mais je suis bien sûre que cette
+statue n'est pas une oeuvre remarquable. Qu'est-ce donc qui fit
+tressaillir mon âme?
+
+Pourquoi restai-je là si longtemps émue, absorbée comme devant une
+toute aimable réalité.
+
+Alors, je n'en savais trop rien, mais aujourd'hui il me semble que
+ce charme profond qui m'avait tout à coup pénétrée, et que je ne
+savais pas définir, c'était la beauté céleste de la pureté sans
+tache.
+
+Longtemps après que je fus sortie de l'église, cette figure si
+virginale et si paisible était encore devant mes yeux, et malgré moi
+mes larmes coulaient un peu.
+
+Pourtant l'impression reçue avait été douce. Mais on ne touche
+jamais fortement le coeur sans faire jaillir les larmes.
+
+Depuis, bien des jours ont passé, et n'est-il pas étrange que la
+pensée de cette jeune fille, qui a promis d'être ma protectrice, me
+rappelle toujours au vif ce souvenir presque oublié? Non, elle
+n'oubliera pas la promesse faite à l'ange qui lui a ouvert le ciel
+qui lui a donné mon nom.
+
+
+
+22 octobre.
+
+C'est un grand malheur d'avoir laissé ma volonté s'affaiblir, mais
+je travaille de toutes mes forces à le réparer. Comme le reste, et
+plus que le reste, la volonté se fortifie par l'exercice: on
+n'obtient rien sur soi-même que par de pénibles et continuels
+combats.
+
+M'abstenir de ces rêveries où mon âme s'amollit et s'égare, ce m'est
+un renoncement de tous les instants.
+
+Et pourtant, je le sais, si doux qu'ils soient, les souvenirs de
+l'amour ne consolent pas--pas plus que les rayons de la lune ne
+réchauffent. Mais _enfin_, j'ai pris une résolution et j'y suis
+fidèle.
+
+La communion me fait du bien, m'apaise jusqu'à un certain point.
+
+Parfois, un éclair de joie traverse mon âme, à la pensée que mon
+père est au ciel, mais ce rayon de lumière s'éteint bientôt dans les
+obscurités de la foi, et je retombe dans mes tristesses, tristesses
+calmes, mais profondes.
+
+
+
+5 novembre.
+
+Me voici de retour chez moi après une absence de quinze jours.
+
+Je voulais revoir sa tombe, je voulais revoir Mina, et il est une
+personne que je n'avais jamais vue et dont la réputation m'attirait.
+
+Je n'ai fait que passer à Québec, et, à mon extrême regret, je n'ai
+pu voir Mina, malade à garder le lit depuis quelque temps; mais j'ai
+pleuré sur sa tombe, _cette tombe où il n'est pas_, et je ne saurais
+dire si c'étaient des larmes de joie ou de tristesse, tant je m'y
+suis sentie consolée. Puis, j'ai pris le train de... qui me
+conduisait au monastère de...
+
+C'est un grand bonheur d'approcher une sainte. Entre la vertu
+ordinaire et la sainteté il y a un abîme.
+
+Devant elle, je l'ai senti, et j'oubliais de m'étonner de cette
+confiance très humble, de cette tendresse sacrée qui lui ouvrait son
+âme.
+
+Où les anges prennent-ils cette adorable indulgence, cette ineffable
+compassion pour des faiblesses qu'ils ne sauraient comprendre?
+
+Ma propre mère n'eût pas été si tendre. Je le sentais, et appuyée
+sur la grille qui nous séparait, je fondis en larmes. Elle aussi
+pleurait avec une pitié céleste. Mais sa figure restait sereine.
+
+Comme elle est profonde, la paix de ce coeur livré à l'amour Cette
+paix divine, je la sentais m'envelopper, me pénétrer pendant que je
+lui parlais.
+
+Ô radieux visages des saints! ô lumineux regards qui plongez si
+avant dans l'éternité, et dans cet autre abîme qui s'appelle notre
+coeur! qui vous a vus ne vous oubliera jamais.
+
+Mais devant elle, je n'éprouvais ni gêne, ni embarras. Au contraire,
+son regard si calme et si pur répandait dans mon coeur je ne sais
+quelle délicieuse sérénité.
+
+Oui, je suis heureuse d'avoir été là. J'en ai emporté une force, une
+lumière, un parfum, j'espère y avoir compris le but de la vie. Dans
+cette chère église, devant la croix sanglante qui domine le
+tabernacle, j'ai accepté ma vie telle qu'elle est, j'ai promis
+d'accomplir le grand commandement de l'amour. Ô cher asile de la
+prière et de la paix!
+
+C'est avec regret que j'ai quitté ma chambre où d'autres âmes
+faibles sont venues chercher la force--où la Fleur du carmel a
+passé.--Là, je n'entendais rien que le murmure de l'Yarnaska coulant
+tout auprès. Ce bruit mélancolique me fournissait mille pensées
+tristes et douces.
+
+Les vagues de la mer s'éloignent pour revenir bientôt, mais les eaux
+d'une rivière sont comme le temps qui passe, et ne revient jamais.
+
+
+
+6 novembre.
+
+«Malheur à qui laisse son amour s'égarer et croupir dans ce monde
+qui passe; car lorsque tout à l'heure il sera passé, que
+restera-t-il à cette âme misérable, qu'un vide infini, et dans une
+éternelle séparation de Dieu, une impuissance éternelle d'aimer.»
+
+
+
+7 novembre.
+
+J'ai passé l'après-midi à l'entrée du bois. Le soleil dorait les
+champs dépouillés, les grillons chantaient dans l'herbe flétrie;
+toutefois l'automne a bien fait son oeuvre, et l'on sent la
+tristesse partout. Mais quelle sérénité profonde s'y mêle.
+
+Et pourquoi, dans mon calme funèbre, n'aurais-je pas aussi de la
+sérénité?
+
+Je me disais cela, et, la tête cachée dans mes mains, je pensais à
+cet adieu qu'il faut finir par dire à tout--à ce grand et
+languissant adieu comme parle saint François de Sales.
+
+Puisqu'il faut mourir, ce sont les heureux qu'il faut plaindre.
+
+
+
+(Maurice Darville à Angéline de Montbrun)
+
+
+Ainsi vous persistez à vous tenir renfermée, à refuser de me
+recevoir, et pour vous je ne suis plus qu'un étranger, qu'un
+importun.
+
+Angéline, cela se peut-il?
+
+Ô ma toujours aimée, j'aurais dû écarter vos domestiques et entrer
+chez vous malgré vos ordres. Mais je ne viens pas vous faire des
+reproches. Je viens vous supplier d'avoir pitié de moi. Si vous
+saviez comme il est amer de se mépriser soi-même!
+
+Ô ma pauvre enfant, votre image vient me ressaisir partout, votre
+vie si triste m'est un remords continuel.
+
+Et pourtant suis-je coupable? est-ce ma faute si vous m'avez jeté
+mon coeur au visage?
+
+Angéline, vous m'avez fait manquer à ma parole. Oui, vous m'avez
+réduit à cette abjection. Mais sur mon honneur, je n'aurai jamais
+d'autre femme que vous.
+
+Ah! soyez en sûre, on ne se donne pas deux fois avec ce qu'il y a de
+plus tendre et de plus profond dans mon âme, ou plutôt quand on
+s'est donné ainsi, on ne se reprend plus jamais. Si mon coeur a paru
+se refroidir. Ma pauvre enfant, au fond du coeur de l'homme, il y a
+bien des misères, mais pardon, pardon pour l'amour de lui qui
+m'aimait, qui m'avait choisi.
+
+Quoi! ne sauriez-vous pardonner un tort involontaire? Ah vous avez
+bien oublié la promesse faite à Mina, cette solennelle promesse de
+m'aimer toujours et de me rendre heureux.
+
+Si vous saviez ce que j'ai souffert depuis le soir terrible de notre
+séparation! Oh! comment avez-vous pu m'humilier ainsi? Suis-je donc
+si vil à vos yeux?
+
+Mon Dieu! qui nous rendra la confiance, ce bien unique en sa
+douceur? Vous dites que vous n'accepterez jamais un sacrifice.
+Un _sacrifice_...
+
+Angéline, il est une chose que je voudrais taire à jamais. Mais
+puisque vous me forcez d'en parler, je vais le faire. Tôt ou tard,
+vous le savez, on ne jouit plus que des âmes. Et d'ailleurs, les
+traces de ce mal cruel vont s'effaçant chaque jour. Tout le monde le
+dit ici et pouvez-vous l'ignorer?
+
+Mon amie, c'est moi qui vous conjure d'avoir pitié de ma vie si
+triste, de mon avenir désolé. Que deviendrai-je si vous
+m'abandonnez?
+
+Seul je suis et seul je serai; je vous l'avoue, je suis au bout de
+mes forces. La tristesse est une mauvaise conseillère, et
+j'entrevois des abîmes. Angéline, votre coeur est-il donc tout
+entier dans son cercueil?
+
+Non, ma chère orpheline, je ne vous reproche ni l'excès, ni la durée
+de vos regrets. Sait-on combien de temps une grande douleur doit
+durer? Mais votre douleur je la comprends, je la partage. Vous le
+savez, vous n'en pouvez douter.
+
+Mon Dieu, que n'ai-je pensé à vous faire ordonner de ne pas différer
+notre mariage! Le malheur a voulu que ni lui ni moi n'y ayons songé,
+mais croyez-vous qu'il approuve votre résolution?
+
+Angéline, c'est moi qui vous emportai comme morte d'auprès de son
+corps. Ô Dieu! de quel amour je vous aimais, et combien j'ai
+souffert de cette horrible impuissance à vous consoler.
+
+Mais aujourd'hui, ne puis-je rien? Je vous assure que je ne vous
+aimais pas plus quand mon amour vous arracha à la mort; et je vous
+en supplie, par la fraternité de nos larmes, par cette divine
+espérance que nous avons de le revoir, consentez à m'entendre. Oh!
+laissez-moi vous voir! laissez-moi vous parler! Pourriez-vous
+refuser toujours de m'admettre chez vous, dans sa maison à lui, qui
+me nommait _son fils?_
+
+La nuit dernière, je suis resté longtemps appuyé sur le mur du
+jardin. Je vous avoue que je finis par m'y glisser.
+
+Une fois entré, j'en fis le tour. La froide clarté du ciel m'y
+montrait tout bien triste, bien désolé. Un vent glacé chassait les
+feuilles flétries. Mais le passé était là, et qui pourrait dire la
+tristesse et la douceur de mes pensées!
+
+D'abord, la maison m'avait paru dans une obscurité complète, mais en
+approchant je vis qu'une faible lumière passait entre les volets de
+votre chambre. Ô chère lumière! longtemps je restai à la regarder.
+
+Angéline, la vie ne doit pas être une veille troublée. Non, vous ne
+sauriez persévérer dans une résolution pareille, et bientôt, comme
+Mina disait: _Le sang du Christ nous unira._ Chrétienne, avez-vous
+compris la force et la suavité de cette union? Doutez-vous que dans
+son sang nous ne trouvions avec l'immortalité de l'amour, les joies
+profondes du mutuel pardon.
+
+Non, vous n'aurez pas ce triste courage de me renvoyer désespéré.
+J'ai foi en votre coeur si tendre, si profond.
+
+Vôtre, à jamais.
+
+Maurice.
+
+
+
+(Angéline de Montbrun à Maurice Darville)
+
+
+Maurice, pardonnez-moi.
+
+Cette résolution de ne pas vous recevoir, vous pouvez me la rendre
+encore plus difficile, encore plus douloureuse à tenir, mais vous ne
+la changerez pas.
+
+Et faut-il vous dire que le ressentiment n'y est pour rien.
+
+Cher ami, je n'en eus jamais contre vous. Non, vous n'avez pas
+trompé sa noble confiance, non, vous n'avez pas manqué à votre
+parole, et moi aussi je tiendrai la mienne.
+
+Mais croyez-moi, ce n'est pas avec un sentiment dont vous avez déjà
+éprouvé le néant, que vous rempliriez le vide de votre coeur et de
+vos jours.
+
+Je le dis sans reproche. Ô mon loyal, je n'ai rien, absolument rien
+à vous pardonner.
+
+Pourquoi m'avez-vous aimée? Pourquoi ai-je tant assombri votre
+jeunesse? Et pourtant, nous avons été heureux ensemble. Vous
+rappelez-vous comme la vie nous apparaissait belle? Mais il n'est
+pas de _main qui prenne l'ombre, ni qui garde l'onde._
+
+Mon cher ami, nous l'avions bien oublié. Dites-moi, si cet
+enchantement de l'amour et du bonheur se fût continué, que
+serions-nous devenus? Comment aurions-nous pu nous résigner à
+mourir? Mais le prestige s'est vite dissipé, et nous savons
+maintenant que la vie est une douleur.
+
+Sans doute, la bonté divine, n'a pas voulu qu'elle fût sans
+consolations, et nos pauvres tendresses restent le meilleur
+adoucissement à nos peines. Mais nul ne choisit sa voie et les
+adoucissements ne sont pas pour moi.
+
+Non, si le Dieu de toute bonté m'a fait passer par de si cruelles
+douleurs, ce n'est pas pour que je me reprenne aux affections et aux
+joies de ce monde. Je le vois clairement depuis que je vous sais
+ici; et une force étrange me reporte à ce moment où mon père mourant
+m'attira à lui, après sa communion suprême: «Amour sauveur,
+répétait-il, serrant faiblement ma tête contre sa poitrine, Amour
+Sauveur, je vous la donne, Ô Seigneur Jésus, prenez-la, Ô Seigneur
+Jésus, consolez-la, fortifiez-la». Et à cette heure d'agonie, une
+force, une douceur surnaturelle se répandit en mon âme. Toutes mes
+révoltes se fondirent en adorations. J'acceptai la séparation. Je me
+prosternai devant la croix, je la reçus comme des mains du Christ
+lui-même. Et aujourd'hui encore, il me la présente. Je vois et je
+sens qu'il me demande le renoncement complet, que je dois être à Lui
+seul.
+
+Maurice, c'est Lui qui a tout conduit, c'est sa volonté qui nous
+sépare. Cette parole, mon père me l'a dite à l'heure de son
+angoisse, et je vous la répète. Ah! j'ai bien senti ma faiblesse.
+
+Être désillusionnée ce n'est pas être détachée. Mon ami, vous le
+savez, l'arbre dépouillé tient toujours à la terre.
+
+Oh! comme nous sommes faits! mais la volonté divine donne la force
+des sacrifices qu'elle commande. Je vous en prie, ne vous mettez pas
+en peine de mon avenir. C'est à Dieu d'en disposer: le bonheur et la
+tristesse m'ont bien débilitée; mais si je suis courageuse, si je
+suis fidèle, avant qu'il soit longtemps j'aurai la paix.
+
+Et vous aussi vous serez bientôt consolé.
+
+Pourquoi pleurer? Ce bonheur de la terre, n'en connaissons-nous pas
+la pauvreté, même quand nous pourrions l'avoir dans sa richesse--ce
+qui n'est pas. Non, le rêve enchanté ne saurait se reprendre. Et
+pourtant que la vie avec vous me serait douce encore! Malgré le
+trouble de mon coeur, ce m'est une joie profonde que vous soyez
+venu. Le sentiment que vous me conservez, pour moi, c'est une fleur
+sur des ruines, c'est un écho attendrissant du passé. Le passé!
+
+Vous rappelez-vous cette romance que vous chantiez sur le souvenir,
+qui n'est rien et qui est tout? Ah! quoi qu'il arrive, n'oubliez
+pas. Et soyez béni de ce que vous avez fait pour lui. Jamais je
+n'oublierai avec quel respect vous avez porté son deuil, ni vos
+regrets si vifs, si sincères. Oh, comme vous étiez bon! comme vous
+étiez tendre! Je le sais, vous le seriez encore. Mais il en est qui
+n'arrivent au ciel qu'ensanglantés, et ceux-là n'ont pas droit de se
+plaindre.
+
+Maurice, je vous donne à Jésus-Christ qui seul nous aime comme nous
+avons besoin d'être aimés. Partout et sans cesse, je le prierai pour
+vous.
+
+Et, puisqu'il faut le dire, adieu, mon cher, mon intimement cher,
+adieu!
+
+Quand j'étais enfant, mon père, pour m'encourager aux renoncements
+de chaque jour, me disait que pour Dieu il n'est pas de sacrifice
+trop petit; et aujourd'hui, je le sens, il me dit que pour Dieu, il
+n'est pas de sacrifice trop grand.
+
+Après tout, mon ami, en sacrifiant tout, on sacrifie bien peu de
+chose. Ai-je besoin de vous dire que rien sur la terre, ne nous
+satisfera jamais? Ah! soyez-en sûr, en consacrant l'union des époux,
+le sang du Christ ne leur assure pas l'immortalité de l'amour, et
+quoi qu'on fasse, la résignation reste toujours la grande
+difficulté, comme elle est le grand devoir.
+
+Sans doute, tout cela est triste, et la tristesse a ses dangers.
+Qui le sait mieux que moi? Mais, Maurice, pas de lâches faiblesses.
+Épargnez-moi cette suprême douleur; que je ne rougisse jamais de
+vous avoir aimé!
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Angéline de Montbrun, by Laure Conan
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANGÉLINE DE MONTBRUN ***
+
+***** This file should be named 17267-8.txt or 17267-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/7/2/6/17267/
+
+This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle
+(http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm) Thank you
+to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean (University
+of Alberta) for making it available.
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
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+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+1.F.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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