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diff --git a/17267-8.txt b/17267-8.txt new file mode 100644 index 0000000..9a63265 --- /dev/null +++ b/17267-8.txt @@ -0,0 +1,6773 @@ +The Project Gutenberg EBook of Angéline de Montbrun, by Laure Conan + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Angéline de Montbrun + +Author: Laure Conan + +Release Date: December 9, 2005 [EBook #17267] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANGÉLINE DE MONTBRUN *** + + + + +This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle +(http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm) Thank you +to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean (University +of Alberta) for making it available. + + + + + + + +Angéline de Montbrun + +Laure Conan + + + +«L'avez-vous cru que cette vie fut la vie?» + +Lacordaire. + + + +(Maurice Darville à sa soeur) + + +Chère Mina, + +Je l'ai vue--j'ai vu ma Fleur des Champs, la fraîche fleur de +Valriant,--et, crois-moi, la plus belle rose que le soleil ait +jamais fait rougir ne mériterait pas de lui être comparée. Oui, +ma chère, je suis chez M. de Montbrun, et je t'avoue que ma main +tremblait en sonnant à la porte. + +--Monsieur et Mademoiselle sont sortis, mais ne tarderont pas à +rentrer, me dit la domestique qui me reçut; et elle m'introduisit +dans un petit salon très simple et très joli, où je trouvai Mme +Lebrun, qui est ici depuis quelques jours. + +J'aurais préféré n'y trouver personne. Pourtant je fis de mon mieux. +Mais l'attente est une fièvre comme une autre. + +J'avais chaud, j'avais froid, les oreilles me bourdonnaient +affreusement, et je répondais au hasard à cette bonne Mme Lebrun qui +me regardait avec l'air indulgent qu'elle prend toujours lorsqu'on +lui dit des sottises. + +Enfin, la porte s'ouvrit, et un nuage me passa sur les yeux Angéline +entrait suivie de son père. Elle était en costume d'amazone, ce qui +lui va mieux que je ne saurais dire. Et tous deux me reprochèrent de +ne pas t'avoir emmenée, comme s'il y avait de ma faute. + +Pourquoi t'es-tu obstinée à ne pas m'accompagner? Tu m'aurais été si +utile. J'ai besoin d'être encouragé. + +Le souper s'est passé heureusement, c'est-à-dire j'ai été amèrement +stupide; mais je n'ai rien renversé, et dans l'état de mes nerfs, +c'est presque miraculeux. + +M. de Montbrun, encore plus aimable et plus gracieux chez lui +qu'ailleurs, m'inspire une crainte terrible, car je sais que mon +sort est dans ses mains. + +Jamais sa fille n'entretiendra un sentiment qui n'aura pas son +entière approbation, ou plutôt elle ne saurait en éprouver. Elle vit +en lui un peu comme les saints vivent en Dieu. Ah! si notre pauvre +père vivait! Lui saurait bien me faire agréer. + +Après le thé, nous allâmes au jardin, dont je ne saurais rien dire; +je marchais à côté d'elle, et toutes les fleurs du paradis terrestre +eussent été là, que je ne les aurais pas regardées. L'adorable +campagnarde! elle n'a plus son éclatante blancheur de l'hiver +dernier. Elle est hâlée, ma chère. _Hâlée!_ que dis-je? n'est-ce pas +une insulte à la plus belle peau et au plus beau teint du monde? Je +suis fou et je me méprise. Non, elle n'est pas hâlée, + + Mais il semble qu'on l'ait dorée + Avec un rayon de soleil. + +Elle portait une robe de mousseline blanche, et le vent du soir +jouait dans ses beaux cheveux flottants. Ses yeux--as-tu jamais vu +de ces beaux lacs perdus au fond des bois? de ces beaux lacs +qu'aucun souffle n'a ternis, et que Dieu semble avoir faits pour +refléter l'azur du ciel? + +De retour au salon, elle me montra le portrait de sa mère, piquante +brunette à qui elle ne ressemble pas du tout, et celui de son père, +à qui elle ressemble tant. Ce dernier m'a paru admirablement peint. +Mais depuis les causeries artistiques de M. Napoléon Bourassa, dans +un portrait, je n'ose plus juger que la ressemblance. Celle-ci est +merveilleuse. + +--Je l'ai fait peindre pour toi, ma fille, dit M. de Montbrun; et +s'adressant à moi: N'est-ce pas qu'elle sera sans excuse si elle +m'oublie jamais? + +Ma chère, je fis une réponse si horriblement enveloppée et +maladroite, qu'Angéline éclata de rire, et bien qu'elle ait les +dents si belles, je n'aime pas à la voir rire quand c'est à mes +dépens. + +Tu ne saurais croire combien je suis humilié de cet embarras de +paroles qui m'est si ordinaire auprès d'elle, et si étranger +ailleurs. + +Elle me pria de chanter, et j'en fus ravi. Crois-moi, ma petite +soeur, on ne parlait pas dans le paradis terrestre. Non, aux jours +de l'innocence, de l'amour et du bonheur, l'homme ne parlait pas, +_il chantait._ + +Tu m'as dit bien des fois que je ne chante jamais si bien qu'en sa +présence, et je le sens. Quand elle m'écoute, alors le feu sacré +s'allume dans mon coeur, alors je sens que j'ai _une divinité en +moi._ + +J'avais repris ma place depuis longtemps, et personne ne rompait +le silence. Enfin M. de Montbrun me dit avec la grâce dont il a le +secret: _«Je voudrais parler et j'écoute encore.»_ + +Angéline paraissait émue, et ne songeait pas à le dissimuler, et, +pour ne te rien cacher, en me retirant j'eus la mortification +d'entendre Mme Lebrun dire à sa nièce: + +«Quel dommage qu'un homme qui chante si bien ne sache pas toujours +ce qu'il dit!» + +J'ignore ce que Mlle de Montbrun répondit à ce charitable regret. + +Chère Mina, je suis bien inquiet, bien troublé, bien malheureux. +Que dire de M. de Montbrun? Il est venu lui-même me conduire à ma +chambre, et m'a laissé avec la plus cordiale poignée de main. +J'aurais voulu le retenir, lui dire pourquoi je suis venu, mais j'ai +pensé: «Puisque j'ai encore l'espérance, gardons-la.» + +J'ai passé la nuit à la fenêtre, mais le temps ne m'a pas duré. Que +la campagne est belle! quelle tranquillité! quelle paix profonde! et +quelle musique dans ces vagues rumeurs de la nuit! + +On a ici des habitudes bien différentes des nôtres. Figure-toi, +qu'avant cinq heures M. de Montbrun se promenait dans son jardin. + +J'étais à le considérer, lorsque Angéline parut, belle comme le +jour, radieuse comme le soleil levant. Elle avait à la main son +chapeau de paille, et elle rejoignit son père, qui l'étreignit +contre son coeur. Il avait l'air de dire: «Qu'on vienne donc me +prendre mon trésor!» + +Chère Mina, que ferai-je s'il me refuse? Que puis-je contre lui? Ah! +s'il ne s'agissait que de la mériter. + +À bientôt, ma petite soeur, je m'en vais me jeter sur mon lit pour +paraître avoir dormi. + +Je t'embrasse. + +Maurice. + + + +(Mina Darville à son frère) + + +Je me demande pourquoi tu es si triste et si découragé. M. de +Montbrun t'a reçu cordialement, que voulais-tu de plus? Pensais-tu +qu'il t'attendait avec le notaire et le contrat dressé, pour te +dire: «Donnez-vous la peine de signer.» + +Quant à Angéline, j'aimerais à la voir un peu moins sereine. Je vois +d'ici ses beaux yeux limpides si semblables à ceux de son père. Il +est clair que tu n'es encore pour elle que le frère de Mina. + +J'ignore si, comme tu l'affirmes, le chant fut le langage du premier +homme dans le paradis terrestre, mais je m'assure que ce devrait +être le tien dans les circonstances présentes. Ta voix la ravit. + +Je l'ai vue pleurer en t'écoutant chanter, ce que, du reste, elle ne +cherchait pas à cacher, car c'est la personne la plus simple, la +plus naturelle du monde, et, n'ayant jamais lu de romans, elle ne +s'inquiète pas des larmes que la pénétrante douceur de ton chant lui +fait verser. + +Moi, en semblables cas, je ferais des réflexions; j'aurais peur des +larmes. + +Mon cher Maurice, je vois que j'ai agi bien sagement en refusant de +t'accompagner. Tu m'aurais donné trop d'ouvrage. J'aime mieux me +reposer sur mes lauriers de l'hiver dernier. + +D'ailleurs, je t'aurais mal servi; je ne me sens plus l'esprit +prompt et la parole facile comme il faut l'avoir pour aller à la +rescousse d'un amoureux qui s'embrouille. + +Mais, mon cher, pas d'idées noires. Angéline te croit distrait, et +te soupçonne de sacrifier aux muses. Quant à M. de Montbrun, il a +bien trop de sens pour tenir un pauvre amoureux responsable de ses +discours. + +Je t'approuve fort d'admirer Angéline, mais ce n'est pas une raison +pour déprécier les autres. Vraiment, je serais bien à plaindre si je +comptais sur toi pour découvrir ce que je vaux. + +Heureusement, beaucoup me rendent justice, et les mauvaises langues +assurent qu'un ministre anglican, que tu connais bien, finira pas +oublier ses ouailles pour moi. + +Je ne veux pas te chicaner. Angéline est la plus charmante et la +mieux élevée des Canadiennes. Mais qui sait, ce que je serais +devenue, sous la direction de son père... + +Tu en as donc bien peur de ce terrible homme. J'avoue qu'il ne me +semble pas fait pour inspirer l'épouvante. Mais je suis peut-être +plus brave qu'un autre. + +D'ailleurs, tu sais quel intérêt il nous porte. L'hiver dernier, à +propos de... n'importe,--suppose une extravagance quelconque,--il +me prit à part, et après m'avoir appelée _sa pauvre orpheline_, il +me fit la plus sévère et la plus délicieuse des réprimandes. +(Malvina B... et d'autres prophétesses de ma connaissance, annoncent +que tu seras la gloire du barreau, mais tu ne parleras jamais comme +lui dans l'intimité.) + +Je le remerciai du meilleur de mon coeur, et il me dit avec cette +expression qui le rend si charmant:--«Il y a du plaisir à vous +gronder. Angéline aussi a un bon caractère, quand je la reprends, +elle m'embrasse toujours.» + +Et je le crus facilement.--Ce n'est pas moi qui voudrais douter de +la parole du plus honnête homme de mon pays. + +Oui, c'est bien vrai qu'il tient ton sort dans ses mains. Ah! +dis-tu, s'il ne s'agissait que de la mériter? Es-tu sûr de n'avoir +pas ajouté en toi-même: + + Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans... + +Quel dommage que le temps de la chevalerie soit passé! Angéline aime +les vaillants et les grands coups d'épée. + +Pendant les quatre mois qu'elle a passés au couvent lors du voyage +de son père, nous allions souvent nous asseoir sous les érables de +la cour des Ursulines; et là nous parlions des chevaliers. Elle +aimait Beaumanoir,--celui qui but son sang dans le combat des +Trente,--mais sa plus grande admiration était pour Duguesclin. Elle +aimait à rappeler qu'avant de mourir, le bon connétable demanda son +épée pour la baiser. + +Vraiment, c'est dommage que nous soyons dans le dix-neuvième siècle: +j'aurais attaché à tes larmes les couleurs d'Angéline; puis, au lieu +d'aller te conduire au bateau, je t'aurais versé le coup de +l'étrier, et je serais montée dans la tour solitaire, où un beau +page m'apporterait les nouvelles de tes hauts faits. + +Au lieu de cela, c'est le facteur qui m'apporte des lettres où tu +extravagues, et c'est humiliant pour moi la _sagesse_ de la famille. +Tu sais que M. de Montbrun me demande souvent, comme Louis XIV à Mme +de Maintenon: «Qu'en pense votre solidité?» Toi, tu ne sais plus me +rien dire d'agréable, et le métier de confidente d'un amoureux est +le plus ingrat qui soit au monde. + +Mille tendresses trop tendres à Angéline, et tout ce que tu vaudras +à son père. Dis-lui que je le soupçonne de songer à sa candidature, +et un candidat, _c'est une vanité._ + +Je fais des voeux pour que tu continues à ne rien renverser à table. +J'appréhendais des dégâts. + +Ne tarde pas davantage à poser la grande question. Aie confiance. Il +ne peut oublier de qui tu es fils, et bien sûr qu'il n'est pas sans +penser à l'avenir de sa fille, qui n'a que lui au monde. + +Mon cher, la maison est bien triste sans toi. + +Je t'embrasse. + +Mina. + +P.S.--Le docteur L..., qui flaire quelque chose, est venu pour me +faire parler; mais je suis discrète. Je lui ai seulement avoué que +tu m'écrivais avoir perdu le sommeil. + +--Miséricorde, m'a-t-il dit, il faut lui envoyer des narcotiques, +vous verrez qu'il s'oubliera jusqu'à donner une sérénade. + +Et le docteur entonna de son plus beau fausset: + + Tandis que dans les pleurs en priant, moi, je veille, + Et chante dans la nuit seul, loin d'elle, à genoux... + +Pardonne-moi d'avoir ri. Tu as peut-être la plus belle voix du pays, +mais prends garde, M. de Montbrun dirait: + + Le vent qui vient à travers la montagne... + +Achève, et crois-moi, n'ouvre pas trop ta fenêtre aux vagues rumeurs +de la nuit: tu pourrais t'enrhumer, ce qui serait dommage. Si +absolument tu ne peux dormir, eh! bien, fais des vers. Nous en +serons quittes pour les jeter au feu à ton retour. + +M. + + + +(Maurice Darville à sa soeur) + + +Chère Mina, + +Tu feins d'être ennuyée de mes confidences, mais si je te prenais au +mot... comme tu déploierais tes séductions que de câlineries pour +m'amener à tout dire! Pauvre fille d'Ève!... + +Mais ne crains rien. Je dédaigne les vengeances faciles. + +D'ailleurs, mon coeur déborde. Mina, je vis sous le même toit +qu'elle, dans la délicieuse intimité de la famille; et il y a dans +cette maison bénie un parfum qui me pénètre et m'enchante. + +Je me sens si différent de ce que j'ai coutume d'être. La moindre +chose suffit pour m'attendrir, me toucher jusqu'aux larmes. Mina, je +voudrais faire taire tous les bruits du monde autour de ce nid de +mousse, et y aimer en paix. + +Qu'elle est belle! il y a en elle je ne sais quel charme souverain +qui enlève l'esprit. Quand elle est là, tout disparaît à mes yeux, +et je ne sais plus au juste s'il est nuit ou s'il est jour. + +On dit l'homme profondément égoïste, profondément orgueilleux, +quelle est donc cette puissance de l'amour qui me ferait me +prosterner devant elle? qui me ferait donner tout mon sang pour +rien--pour le seul plaisir de le lui donner? + +Tout cela est vrai. Ne raille pas, Mina, et dis-moi ce qu'il faut +dire à son père. Tu le connais mieux que moi, et je crains tant de +mal m'y prendre, de l'indisposer. Puis, il a dans l'esprit une +pointe de moquerie dont tu t'accommodes fort bien, mais qui me gêne, +moi qui ne suis pas railleur. + +Tantôt, retiré dans ma chambre pour t'écrire, j'oubliais de +commencer. Le _beau rêve si doux à_ rêver m'absorbait complètement, +et je fus bien surpris d'apercevoir M. de Montbrun, qui était entré +sans que je m'en fusse aperçu, et debout devant moi, me regardait +attentivement. + +Il accueillit mes excuses avec cette grâce séduisante que tu admires +si fort, et comme je balbutiais je ne sais quoi pour expliquer ma +distraction, il croisa les bras, et me dit avec son sérieux +railleur: + +--C'est cela. + + Sans haine et sans amour, tu vivais pour penser. + +Je restai moitié fâché, moitié confus. Aurait-il deviné? Alors +pourquoi se moquer de moi? Est-ce ma faute, si ma pauvre âme s'égare +dans un paradis de rêveries? + +Je t'embrasse. + +Maurice. + + + +(Mina Darville à son frère) + + +À quoi sert-il de chasser aux chimères, ou plutôt pourquoi n'en +pas faire des réalités? Va trouver M. de Montbrun, et--puisqu'il +faut te suggérer les paroles, dis-lui:--«Je l'aime, ayez pitié de +moi.» + +Ce n'est pas plus difficile que cela. Mais maîtrise tes nerfs, et +ne va pas t'évanouir à ses pieds. Il aime les tempéraments bien +équilibrés. + +Je le sais par coeur, et ce qu'il va se demander, ce n'est pas +absolument si tu es amoureux au degré extatique, si tu auras de +grands succès, mais si tu es de force à marcher, coûte que coûte, +dans le sentier du devoir. + +Compte qu'il tirera ton horoscope d'après ton passé. Il n'est pas de +ceux qui jugent que tout ira droit parce que tout a été de travers. + +Tu dis que je le connais mieux que toi. Ce doit être, car je l'ai +beaucoup observé. + +J'avoue que je le mettrais sans crainte à n'importe quelle épreuve, +et pourtant, _c'est une chose terrible d'éprouver un homme._ +Remarque que ce n'est pas une femme qui a dit cela. Les femmes, au +lieu de médire de leurs oppresseurs, travaillent à leur découvrir +quelques qualités, ce qui n'est pas toujours facile. + +Quant à M. de Montbrun, on voit du premier coup d'oeil qu'il est +parfaitement séduisant, et c'est bien quelque chose, mais il a des +idées à lui. + +Ainsi je sais qu'à l'approche de son mariage, quelqu'un s'étant +risqué à lui faire des représentations sur son choix peu avantageux +selon le monde, il répondit, sans s'émouvoir du tout, que sa future +avait les deux ailes dont parle l'Imitation: la simplicité et la +pureté; et que cela lui suffisait parfaitement. + +On se souvient encore de cet étrange propos. Tu sais qu'il se lassa +vite d'être militaire pour la montre, et se fit cultivateur. Il a +prouvé qu'il n'entendait pas non plus l'être seulement de nom. + +Angéline m'a raconté que le jour de ses noces, son père alla à son +travail. Oui, mon cher,--c'est écrit dans quelques pages intimes que +Mme de Montbrun a laissées--dans la matinée il s'en fut à ses +champs. + +C'était le temps des moissons, et M. de Montbrun était dans sa +première ferveur d'agriculture. Pourtant, si tu veux réfléchir qu'il +avait vingt-trois ans, et qu'il était riche et amoureux de sa femme, +tu trouveras la chose surprenante. + +Ce qui ne l'est guère moins, c'est la conduite de Mme de Montbrun. + +Jamais elle n'avait entendu dire qu'un marié se fût conduit de la +sorte; mais après y avoir songé, elle se dit qu'il est permis de ne +pas agir en tout comme les autres, que l'amour du travail, même +poussé à l'excès, est une garantie précieuse, et que s'il y avait +quelqu'un plus obligé que d'autres de travailler, c'était bien son +mari, robuste comme un chêne. Tout cela est écrit. + +D'ailleurs, pensa-t-elle, «un travailleur n'a jamais de _migraines_ +ni de _diables bleus»._ (Mme de Montbrun avait un grand mépris pour +les malheureux atteints de l'une ou l'autre de ces infirmités, et +probablement qu'elle eût trouvé fort à redire sur un gendre qui +_s'égare dans un paradis de rêveries.)_ + +Quoi qu'il en soit, prenant son rôle de fermière au sérieux, elle +alla à sa cuisine, où à défaut de brouet noir dont la recette s'est +perdue, elle fit une soupe pour son seigneur et maître, qu'elle +n'était pas éloignée de prendre pour un Spartiate ressuscité, et la +soupe faite, elle trouva plaisant d'aller la lui porter. + +Or, un des employés de son mari la vit venir, et comme il avait une +belle voix, et l'esprit d'à propos, il entonna allègrement: + + Tous les chemins devraient fleurir, + Devraient fleurir, devraient germer + Où belle épousée va passer. + +M. de Montbrun entendit, et comme Cincinnatus, à la voix de l'envoyé +de Rome, il laissa son travail. Son chapeau de paille à la main, il +marcha au devant de sa femme, reçut la soupe sans sourciller, et +remercia gravement sa ménagère qu'il conduisit à l'ombre. S'asseyant +sur l'herbe, ils mangèrent la soupe ensemble, et Mme de Montbrun +assurait qu'on ne fait pas deux fois dans sa vie un pareil repas. + +Ceci se passait il y a dix-neuf ans, mais alors comme aujourd'hui, +il y avait une foule d'âmes charitables toujours prêtes à s'occuper +de leur prochain. + +L'histoire des noces fit du bruit, on en fit cent railleries, ce qui +amusa fort les auteurs du scandale. + +Un peu plus tard, ils se réhabilitèrent, jusqu'à un certain point, +en allant voir la chute Niagara. + +Cette entrée en ménage plaît à Angéline, et cela devrait te faire +songer. L'imitation servile n'est pas mon fait, mais nous aviserons. +Tiens! j'ai trouvé. Il y a au fond de ton armoire un in-folio qui, +bien sûr, te donnerait l'air grave si tu en faisais des extraits le +jour de tes noces. + +Mon cher Maurice, crois-moi, ne tarde pas. Je tremble toujours que +tu ne fasses quelque sortie auprès d'Angéline. Et la manière d'agir +de M. de Montbrun prouve qu'il ne veut pas qu'on dise les doux riens +à sa fille, ou la divine parole, si tu l'aimes mieux. Tu es le seul +qu'il admette dans son intimité, et cette marque d'estime t'oblige. +D'ailleurs, abuser de sa confiance, _ce serait plus qu'une faute, ce +serait une maladresse._ + +Avec toi de coeur. + +Mina. + + + +(Maurice Darville à sa soeur) + + +Tu as mille fois raison. Il faut risquer la terrible demande, mais +je crois qu'il fait exprès pour me décontenancer. + +Ce matin, décidé d'en finir, j'allai l'attendre dans son cabinet de +travail, où il a l'habitude de se rendre de bonne heure. J'aime +cette chambre où Angéline a passé tant d'heures de sa vie; et si +j'avais la table sur laquelle Cicéron a écrit ses plus beaux +plaidoyers, je la donnerais pour le petit pupitre où elle faisait +ses devoirs. + +L'autre soir, je lui demandais si, enfant, elle aimait l'étude.--Pas +toujours, répondit-elle. Et regardait son père avec cette adorable +coquetterie qu'elle n'a qu'avec lui.--Mais je le craignais tant! + +Mina, je me demande comment j'arrive à me conduire à peu près +sensément. Au fond, je n'en sais rien du tout. + +Pour revenir à mon récit, sur le mur, en face de la table de travail +de M. de Montbrun, il y a un petit portrait de sa femme, et un peu +au-dessous, suspendue aussi par un ruban noir, une photographie de +notre pauvre père en capot d'écolier. C'est surtout sa figure +fatiguée et malade que je me rappelle, et pour moi ce jeune et +souriant visage ne lui ressemble guère. + +J'étais à le considérer quand M. de Montbrun entra. Nous parlâmes du +passé, de leur temps de collège. Jamais je ne l'avais vu si cordial, +si affectueux. Je crus le moment bien choisi, et lui dis assez +maladroitement: + +--Il me semble que vous devez regretter de ne pas avoir de fils. + +Il me regarda. Si tu avais vu la fine malice dans ses beaux yeux. + +--D'où vous vient ce souci, mon cher, répondit-il? et, ensuite, avec +un grand sérieux: «Est-ce que ma fille ne vous paraît pas tout ce +que je puis souhaiter?» + +Pour qui aime les railleurs, il était à peindre dans ce moment. Je +fis appel à mon courage, et j'allais parler bien clairement, quand +Angéline parut à la fenêtre où nous étions assis. Elle mit l'une de +ses belles mains sur les yeux de son père, et de l'autre me passa +sous le nez une touffe de lilas tout humide de rosée. + +--_Shocking_, dit M. de Montbrun. Vois comme Maurice rougit pour moi +de tes manières de campagnarde. + +--Mais, dit Angéline, avec le frais rire que tu connais, Monsieur +Darville rougit peut-être pour son compte. Savez-vous ce qu'éprouve +un poète qu'on arrose des pleurs de la nuit? + +--Ma fille, reprit-il, on ne doit jamais parler légèrement de ceux +qui font des vers. + +Rien n'abat un homme ému comme une plaisanterie. Je me sentis éteint +pour la journée. Mais je la regardais et c'est une jouissance à +laquelle mes yeux ne savent pas s'habituer. + +Si tu l'avais vue, comme elle était dans la vive lumière! Oui, c'est +bien la fée de la jeunesse! Oui, elle a tout l'éclat, toute la +fraîcheur, tout le charme, tout le rayonnement du matin! + +Non, il n'aura pas le coeur de me désespérer! Cette situation n'est +plus tenable, et puisque je ne sais pas parler, je vais écrire. + +M. de Montbrun m'a longuement parlé de toi. Il trouve que tu as trop +de liberté et pas assez de devoirs. Il m'a demandé combien tu +comptais d'amoureux par le temps qui court, mais je n'ai pu dire au +juste. + +D'après lui, l'atmosphère d'adulation où tu vis ne t'est pas bonne. +D'après lui encore, tu as l'humeur coquette, et il vaudrait mieux +pour toi entrer dans le sérieux de la vie. + +Je te répète tout bien exactement. On parle de ma voix en termes +obligeants, mais je n'oserais jamais en dire autant en une fois. +Réprimander les jeunes filles est un art difficile. Pour s'en tirer +à son honneur, il faut avoir la taille de François Ier, et ce charme +de manières que tu appelles du _montbrunage._ + +Ma chère Mina, que je suis bien ici! J'aime cette maison isolée et +riante qui regarde la mer à travers ses beaux arbres, et sourit à +son jardin par-dessus une rangée d'arbustes charmants. + +Elle est blanche, ce qui ne se voit guère, car des plantes +grimpantes courent partout sur les murs, et sautent hardiment sur le +toit. Angéline dit: «Le printemps est bien heureux de m'avoir. J'ai +si bien fait, que tout est vert.» Aujourd'hui nous avons fait une +très longue promenade. On voulait me faire admirer la baie de Gaspé, +me montrer l'endroit où Jacques Cartier prit possession du pays en y +plantant la croix. Mais Angéline était là, et je ne sais plus +regarder qu'elle. Mina, qu'elle est ravissante! J'ai honte d'être si +troublé: cette maison charmante semble faite pour abriter la paix. +Que deviendrais-je, mon Dieu, s'il allait refuser? Mais j'espère. + +Je t'embrasse, ma petite soeur. + +Maurice. + + + +(Mina Darville à son frère) + + +Moi aussi j'espère. Mais écrire au lieu de parler, c'est lâcheté +pure. Mon cher, tu es un poltron. + +Si Angéline le savait! elle qui aime tant le courage! Oui, elle aime +le courage--comme toutes les femmes d'ailleurs--et il y a longtemps +que nous avons décidé que c'était une grande condescendance d'agréer +les hommages de ceux qui n'ont jamais respiré l'odeur de la poudre +et du sang. Pour moi, j'ai toujours regretté de n'être pas née dans +les premiers temps de la colonie, alors que chaque Canadien était un +héros. + +N'en doute pas, c'était le beau temps des Canadiennes. Il est vrai +qu'elles apprenaient parfois que leurs amis avaient été scalpés mais +n'importe, ceux d'alors valaient la peine d'être pleurés. Là-dessus, +Angéline partage tous mes sentiments, et voudrait avoir vécu du +temps de son cousin de Lévis. + +Tu devrais mettre la jalousie de côté, et lui parler souvent de ce +vaillant. Elle aime le souvenir de ces jours _où la voix de Lévis +retentissait sonore_, et elle s'indigne contre les Anglais qui n'ont +pas rougi de lui refuser les honneurs de la guerre. Son père +l'écoute d'un air charmé. + +Mon cher, nous avons une belle chance de n'avoir pas vécu il y a +quelque cent ans. Le vainqueur de Sainte-Foy eût fait la conquête du +père et de la fille, et notre machiavélisme aurait échoué. Quant au +chevaleresque Lévis, personne ne m'en a rien dit, mais j'incline à +croire qu'il chantait comme le beau Dunois: _Amour à la plus belle._ + +Ainsi on voudrait me faire entrer dans le sérieux de la vie... Il me +semble que _flirter_ avec un _Right Reverend_, c'est quelque chose +d'assez grave. + +Au fond, je ne suis pas plus frivole que n'importe quel vieux +politique, et je suis à peu près aussi enthousiasmée de mes +contemporains. Quant à avoir l'humeur coquette, c'est calomnie pure. + +M. de Montbrun me rendra raison de ses propos, et il pourrait bien +venir me faire ses remarques lui-même. Suis-je donc si imposante ou +si désagréable? + +Mon cher Maurice, tu ne saurais croire comme j'ai hâte d'entendre ta +belle voix dans la maison. + +Depuis que tu es amoureux, tu ne sais pas toujours ce que tu dis, +mais ta voix a des sonorités si douces. Tu m'as gâté l'oreille, et +tous ceux à qui je parle me paraissent enrhumés. + +À propos, il paraît qu'un vaisseau français va venir prochainement à +Québec. Dieu merci, je suis aussi royaliste que la plus auguste +douairière du faubourg Saint-Germain; mais cela n'empêche pas +d'aimer le drapeau tricolore «car c'est encore l'étendard de la +France», et... je voudrais bien que les marins français vissent +Angéline. Tenir la plus jolie fille du Canada cachée dans un village +de Gaspé, c'est un crime. Bien éclipsée je serais, si elle se +montrait; mais n'importe, l'honneur national avant tout. + +Je t'embrasse, + +Mina. + + + +(Maurice Darville à sa soeur) + + +Je ne tiens pas du tout à ce qu'Angéline voie les marins français. +Je compte sur toi pour leur faire chanter: _Vive la Canadienne!_ +Sois-en sûre, nous sommes tous trop tendres pour la France qui ne +songe guère aux Canadiens, _exilés dans leur propre patrie_, comme +disait Crémazie. + +Je ne veux pas que les marins français fassent la cour à Mlle de +Montbrun, et lui racontent des combats et des tempêtes. Mais les +ombres les plus illustres m'inquiètent assez peu. «De Lévis, de +Montcalm, on _dira_ les exploits», tant qu'il lui plaira. + +Ma chère, si je ne suis pas encore le plus heureux des hommes, du +moins je suis loin d'être malheureux. + +Mais il est convenu que je dirai tout. Donc, ma lettre écrite, je +l'envoyai porter à M. de Montbrun, et j'allai au jardin attendre +qu'il me fit appeler, ce qui tarda un peu. Faut-il te dire ce que +j'endurai...? + +Enfin, une manière de duègne, qui m'a l'air de tenir le milieu entre +gouvernante et servante, vint me chercher de la part de son maître. + +Malheureusement, sur le seuil de la porte, je rencontrai Angéline, +qui me dit:--Venez voir mon cygne. + +Et comme tu penses, je la suivis. Comment refuser? + +Tu sais peut-être qu'un ruisseau coule dans le jardin, très vaste et +très beau. M. de Montbrun en a profité pour se donner le luxe d'un +petit étang qui est bien ce qu'on peut voir de plus joli. Des noyers +magnifiques ombragent ces belles eaux, et les fleurs sauvages +croissent partout sur les bords et dans la mousse épaisse qui +s'étend tout autour de l'étang. C'est charmant, c'est délicieux, et +le cygne pense de même car il affectionne cet endroit. + +Angéline nu-tête, un gros morceau de pain à la main, marchait devant +moi. De temps en temps, elle se retournait pour m'adresser quelques +mots badins. Mais arrivée à l'étang, elle m'oublia. + +Son attention était partagée entre les oiseaux qui chantaient dans +les arbres, et le cygne qui se berçait mollement sur les eaux. Mais +le cygne finit par l'absorber. Elle lui jetait des miettes de pain, +en lui faisant mille agaceries dont il est impossible de dire le +charme et la grâce; et l'oiseau semblait prendre plaisir à se faire +admirer. Il se mirait dans l'eau, y plongeait son beau cou, et +longeait fièrement les bords fleuris de ce lac en miniature où se +reflétait le soleil couchant. + +--Est-il beau! est-il beau! disait Angéline enthousiasmée. Ah! si +Mina le voyait!... + +Elle me tendit les dernières miettes de son pain, pour me les lui +faire jeter. Les rayons brûlants du soleil glissant à travers le +feuillage tombaient autour d'elle en gerbes de feu. Je fermai les +yeux. Je me sentais devenir fou. Elle, remarquant mon trouble, me +demanda naïvement: + +--Mais, monsieur Darville, qu'avez-vous donc? + +Mina, toutes mes résolutions m'échappèrent. Je lui dis: + +--Je vous aime! Et involontairement je fléchis le genou devant elle +qui tient le bonheur et la vie, dans sa chaste main. + +Je n'avais pas été maître de penser à ce que je faisais. En la +voyant stupéfaite, interdite, la raison me revint, et je compris mon +tort. Mais avant que j'eusse pu trouver une parole, elle avait +disparu. + +Pour moi, une joie ardente éclatait dans mon coeur, et je restais là +à me répéter: «Elle sait, elle sait que je l'aime.» + +J'avais complètement oublié que son père m'attendait, et j'en fus +bien mortifié quand on vint me le rappeler. Cette fois, je me rendis +sans _encombre. Il_ m'invita d'un geste à m'asseoir près de lui. + +--Eh! bien, me dit-il en roulant ma lettre entre ses doigts, voilà +donc l'explication des sottises que vous nous contez depuis quelque +temps. + +Je ne répondis rien, et comme il restait silencieux, je pris sa main +et lui dis que j'en perdrais la tête ou que j'en mourrais. + +--Mettons que vous auriez une terrible migraine, me répondit-il. + +Le plus difficile était fait. Je lui parlai sans contrainte en toute +confiance. Je lui dis bien des choses, et il me semble que je ne +parlai pas mal. Il avait l'air tout près d'être ému, et tu l'aurais +trouvé parfaitement charmant; mais je n'en pus tirer d'autres +réponses que: «J'y songerai.» D'ailleurs, ajouta-t-il, rien ne +presse. Vous êtes bien jeune. + +Je lui dis: + +--J'ai vingt-et-un ans. + +--Angéline en a dix-huit, reprit-il, mais c'est une enfant, et je +désire beaucoup qu'elle reste enfant aussi longtemps que possible. + +Cela me rappela que j'avais abusé de son hospitalité et je me sentis +rougir. Il s'en aperçut, et me dit très doucement: + +--Si vous voyez dans mes paroles une leçon indirecte, vous vous +trompez. Je crois à votre délicatesse. + +Ces mots m'humilièrent plus que n'importe quels reproches. Ma foi, +je n'y tins pas et malgré le risque terrible de baisser dans son +estime, je lui fis l'aveu de ma belle conduite. + +--A-t-elle ri? me demanda-t-il. + +La question me parut cruelle, et malgré tout je fus charmé de +répondre qu'elle n'avait point ri. Sa figure se rembrunit beaucoup, +et il me dit très froidement: + +--Je regrette votre indiscrétion plus que vous ne sauriez croire. + +J'étais à peu près aussi mal à l'aise qu'on peut l'être. On sonna le +souper, ce qui lui rappela sans doute que je suis son hôte, car il +redevint lui-même, et m'invita gracieusement à me rendre à table. + +Nous y trouvâmes, avec les dames, un vieux prêtre, curé du +voisinage, qui, pendant le repas, nous raconta fort gentiment les +travaux d'un bouvreuil, en frais de se construire un nid dans un +rosier de son jardin. + +Évidemment ces aimables propos s'adressaient à Mlle de Montbrun, +mais pour cette fois, elle ne parut guère plus intéressée que Mme +W... aux histoires de son mari, quand elles durent plus de trois +quarts d'heure. Ce que voyant, le bon prêtre s'informa poliment du +cygne. Elle rougit divinement, et répondit je ne sais quoi que +personne ne comprit. + +M. l'abbé, tout perplexe, regardait M. de Montbrun avec un air qui +semblait dire: «M'expliquerez-vous ceci?» + +Après le souper, il désira voir Friby,--Friby, c'est un joli +écureuil parfaitement apprivoisé, qui ouvre lui-même la porte de sa +cage. M. le curé assure qu'un marguillier en charge n'ouvre pas +mieux la porte du banc d' oeuvre. + +Angéline, qui a coutume de s'amuser tant des gentillesses de +l'écureuil, se contenta de lui jeter quelques noix d'une main +distraite. Elle se tenait silencieuse à l'écart. Son père +l'observait sans qu'il y parut, et me jetait de temps à autre un +regard qui disait, si je ne me trompe: «Que le diable vous emporte +avec vos extravagances. Comment avez-vous osé troubler cette +enfant?» + +Mina, ma contrition avait disparu comme la neige au soleil du moins +s'il m'en restait, ce n'était pas sensible. Tu le sais + + Ses paupières, jamais sur ses beaux yeux baissées, + Ne voilaient son regard... + +Maintenant elle n'ose plus me regarder; et te dire ce que j'éprouve +en la voyant troublée et rougissante devant moi! Oui, elle m'aimera! +Entends-tu, Mina? Je te dis qu'elle m'aimera! + +Ma petite soeur, je te chéris, mais je n'ai pas le temps de te +l'écrire. Je m'en vais finir la soirée sur la mousse, à l'endroit où +je lui ai dit: «Je vous aime.» + +Maurice. + + + +(Mina Darville à son frère) + + +Je te le disais bien que tu finirais par faire une folie. Mais au +fond tu me parais plus à envier qu'à blâmer. Le premier moment +passé, M. de Montbrun doit avoir compris que _la faim, l'occasion, +l'herbe tendre_... D'ailleurs Angéline t'a interrogé. Je ne puis +penser sans rire à cette naïveté. J'ai hâte d'en pouvoir parler à M. +de Montbrun pour lui dire: «Voyez l'inconvénient de ne jamais lire +de romans, et de n'avoir pour amie intime qu'une personne aussi sage +que moi!» + +Ainsi, Maurice, tu t'es mis à genoux. Il est vrai que c'était sur la +mousse; n'importe, je sais que ces belles choses ne m'arriveront +jamais. On me glisse assez volontiers les doux propos mais je n'ai +pas _le charme souverain qui enlève l'esprit_, et l'on ne songe pas +du tout à se prosterner. + +Cela n'empêche pas que je ne sois contente qu'Angéline ait appris à +baisser les yeux--ces beaux yeux dont je n'ai jamais pu dire au +juste la couleur--mais pardon, c'est à toi de les décrire. + +Je t'avouerai que cette histoire de l'étang m'a donné une belle +peur. De grâce, qu'allais-tu faire là? Je n'ai pas coutume de +critiquer le soleil, mais en pareille circonstance, jeter des gerbes +de feu autour d'Angéline, c'était bien imprudent. Au fait, peut-être +en as-tu vu plus qu'il n'y en avait. N'importe, tu as bien fait de +fermer les yeux. + +Tu dis qu'elle t'aimera. Je l'espère, mon cher, et peut-être +t'aimerait-elle déjà si elle aimait moins son père. Cette ardente +tendresse l'absorbe. Quant à M. de Montbrun, je l'ai toujours cru +favorablement disposé. Si tu ne lui convenais pas ou a peu près, il +t'aurait tenu à distance comme il l'a fait pour tant d'autres. + +Je t'approuve fort de lui avoir confessé ton équipée. D'abord la +franchise est une belle chose, et ensuite Angéline, qui ne cache +jamais rien à son père, n'aurait pas manqué de tout lui dire à la +première occasion, ce qui n'eût rien valu. + +Penses-en ce qu'il te plaira, mais si elle est émue, comme tu le +crois, je voudrais savoir ce qu'il lui a dit. Cet homme-là a un +tact, une délicatesse adorable. Il a du paysan, de l'artiste, +surtout du militaire dans sa nature, mais il a aussi quelque chose +de la finesse du diplomate et de la tendresse de la femme. Le tout +fait un ensemble assez rare. Quel ami tu auras là! et sa fille!... + +Crois-moi, le jour que tu seras accepté, mets-toi à genoux pour +remercier Dieu. Je connais beaucoup de jeunes filles, mais entre +elles et Angéline il n'y a pas de comparaison possible. Ce qu'elle +vaut, je le sais mieux que toi. Son éclatante beauté éblouit trop +tes pauvres yeux. Tu ne vois pas la beauté de son âme, et pourtant +c'est celle-là qu'il faut aimer. + +À propos, tu sauras que mon révérend admirateur a daigné écrire dans +mon album. Ça finit ainsi: + + Calm and holy, + Thou sittest by the fireside of the heart, + Feeding its flames. + +Mais il est inutile de chercher à t'ouvrir les yeux sur mes +glorieuses destinées. Quel dommage que l'étang soit si loin, je +l'engagerais à y aller méditer ses sermons, et ne va pas croire que +j'irais jeter du pain au cygne. Non, mon cher, la belle nature le +laisse froid, mais il a ou veut avoir le culte de l'antiquité, et +j'irais laver mes robes dans l'étang, comme la belle Nausica. + +Faut-il dire que je m'ennuie? que tu me manques? En y réfléchissant, +je me suis convaincue que, malgré tes nerfs de vieille duchesse, tu +as un caractère aimable. J'espère que le pèlerinage à l'étang s'est +accompli heureusement. + +Je t'attends; puisque tu es heureux, arrive en chantant. + +Il me tarde de t'embrasser. + +Mina. + + + +(Charles de Montbrun à Maurice Darville) + + +Je n'ai pas perdu mon temps depuis votre départ, et il n'y a pas une +personne en état de rendre compte de vous que je n'aie fait parler. + +Vous êtes à peu près ce que vous devriez être; je l'ai constaté avec +bonheur, et comme on ne peut guère exiger davantage de l'humaine +nature, j'ai laissé ma fille parfaitement libre de vous accepter. +Elle n'a pas refusé, mais elle déclare qu'elle ne consentira jamais +à se séparer de moi. Faites vos réflexions, mon cher, et voyez si +vous avez quelque objection à _m'épouser._ + +Vous dites qu'en vous donnant ma fille, je gagnerai un fils et ne la +perdrai pas. Je vous avoue que je pense un peu différemment, mais je +serais bien égoïste si j'oubliais son avenir pour le bonheur de la +garder toute à moi. + +Vous en êtes amoureux, Maurice, ce qui ne veut pas dire que vous +puissiez comprendre ce qu'elle m'est, ce qu'elle m'a été depuis le +jour si triste, où revenant chez moi, après les funérailles de ma +femme, je pris dans mes, bras ma pauvre petite orpheline, qui +demandait sa mère en pleurant. Vous le savez, je ne me suis déchargé +sur personne du soin de son éducation. Je croyais que nul n'y +mettrait autant de sollicitude, autant d'amour. Je voulais qu'elle +fût la fille de mon âme comme de mon sang, et qui pourrait dire +jusqu'à quel point cette double parenté nous attache l'un à l'autre? + +Vous ne l'ignorez pas, d'ordinaire on aime ses enfants plus qu'on +n'en est aimé. Mais d'Angéline à moi il y a parfait retour, et son +attachement sans bornes, sa passionnée tendresse me rendrait le plus +heureux des hommes, si je pensais moins souvent à ce qu'elle +souffrira en me voyant mourir. + +J'ai à peine quarante-deux ans; de ma vie, je n'ai été malade. +Pourtant cette pensée me tourmente. Il faut qu'elle ait d'autres +devoirs, d'autres affections, je le comprends. Maurice, prenez ma +place dans son coeur, et Dieu veuille que ma mort ne lui soit pas +l'inconsolable douleur. + +Dans ce qui m'a été dit sur votre compte, une chose surtout m'a fait +plaisir: c'est l'unanime témoignage qu'on rend à votre franchise. + +Ceci me rappelle que l'an dernier, un de vos anciens maîtres me +disait, en parlant de vous: «Je crois que ce garçon-là ne mentirait +pas pour sauver sa vie.» À ce propos, il raconta certains traits de +votre temps d'écolier qui prouvent un respect admirable pour la +vérité. «Alors, dit quelqu'un, pourquoi veut-il être avocat?» Et il +assura avoir fait un avocat de son pupille, parce qu'il avait +toujours été _un petit menteur._ + +Glissons sur cette marque de vocation. Votre père était l'homme le +plus loyal, le plus vrai que j'aie connu, et je suis heureux qu'il +vous ait passé une qualité si noble et si belle. J'espère que +toujours vous serez, comme lui, un homme d'honneur dans la +magnifique étendue du mot. + +Mon cher Maurice, vous savez quel intérêt je vous ai toujours porté, +surtout depuis que vous êtes orphelin. Naturellement, cet intérêt se +double depuis que je vois en vous le futur mari de ma fille. Mais +avant d'aller plus loin, j'attendrai de savoir si vous acceptez nos +conditions. + +C. de Montbrun. + + + +(Maurice Darville à Charles de Montbrun) + + +Monsieur, + +Je n'essaierai pas de vous remercier. Sans cesse, je relis votre +lettre pour me convaincre de mon bonheur. + +Mademoiselle votre fille peut-elle croire que je veuille la séparer +de vous? Non, mille fois non, je ne veux pas la faire souffrir. +D'ailleurs, sans flatterie aucune, votre compagnie m'est délicieuse. + +Et pourquoi, s'il vous plaît, ne serais-je pas vraiment un fils pour +vous? Je l'avoue humblement, je me suis parfois surpris à être +jaloux de vous; je trouvais qu'elle vous aimait trop. Mais +maintenant je ne demande qu'à m'associer à son culte; il faudra bien +que vous finissiez par nous confondre un peu dans votre coeur. + +Vous dites, Monsieur, que mon père était l'homme le plus loyal, le +plus franc que vous ayez connu. J'en suis heureux et j'en suis fier. +Si j'ai le bonheur de lui ressembler en cela, c'est bien à lui que +je le dois. + +Je me rappelle parfaitement son mépris pour tout mensonge, et je +puis vous affirmer que sa main tendrement sévère le punissait fort +bien. «Celui qui se souille d'un mensonge, me disait-il alors, +toutes les eaux de la terre ne le laveront jamais.» + +Cette parole me frappait beaucoup, et faisait rêver mon jeune +esprit, quand je m'arrêtais à regarder le Saint-Laurent. + +Je vous en prie, prenez la direction de toute ma vie, et veuillez +faire agréer à Mlle de Montbrun, avec mes hommages les plus +respectueux, l'assurance de ma reconnaissance sans bornes. + +Monsieur, je voudrais pouvoir vous dire mon bonheur et ma gratitude. + +Maurice Darville. + + + +(Charles de Montbrun à Maurice Darville) + + +Merci de m'accepter si volontiers. Vous ai-je dit que je ne +consentirais pas au mariage d'Angéline avant qu'elle ait vingt ans +accomplis? mais je n'ai pas d'objections à ce qu'elle vous donne sa +parole dès maintenant, et puisque nous en sommes là, je m'en vais +vous demander votre attention la plus sérieuse. + +Et d'abord, Maurice, voulez-vous conserver les généreuses +aspirations, les nobles élans, le chaste enthousiasme de vos vingt +ans? Voulez-vous aimer longtemps et être aimé toujours? «Gardez +votre coeur, gardez-le avec toutes sortes de soins, parce que de lui +procède la vie.» Faut-il vous dire que vous ne sauriez faire rien de +plus grand ni de plus difficile? «Montrez-moi, disait un saint +évêque, montrez-moi un homme qui s'est conservé pur, et j'irai me +prosterner devant lui.» Parole aussi touchante que noble! + +Hé! mon Dieu, la science, le génie, la gloire et tout ce que le +monde admire, qu'est-ce que cela, comparé à la splendeur d'un coeur +pur? D'ailleurs, il n'y a pas deux sources de bonheur. Aimer ou être +heureux, c'est absolument la même chose; mais il faut la pureté pour +comprendre l'amour. + +Ô mon fils, ne négligez rien pour garder dans sa beauté la divine +source de tout ce qu'il y a d'élevé et de tendre dans votre âme. +Mais en cela l'homme ne peut pas grand chose par lui-même. À genoux, +Maurice, et demandez l'ardeur qui combat et la force qui triomphe. +Ce n'est pas en vain, soyez-en sûr, que l'Écriture appelle la prière +_le tout de l'homme_, et souvenez-vous que pour ne pas s'accorder ce +qui est défendu, il faut savoir se refuser souvent et très souvent +ce qui est permis. + +Voilà le grand mot et le moins entendu peut-être de l'éducation que +chacun se doit à soi-même. Dieu veuille que vous l'entendiez. + +Je vous en conjure, sachez aussi être fort contre le respect humain. +Et vous pouvez m'en croire, ce n'est pas très difficile. Dites-moi, +si quelqu'un voulait vous faire rougir de votre nationalité, vous +ririez de mépris, n'est-ce pas? + +Certes, j'admire et j'honore la fierté nationale, mais au-dessus je +mets la fierté de la foi. Sachez-le bien, la foi est la plus grande +des forces morales. Vivifiez-la donc par la pratique de tout ce +qu'elle commande, et développez-la par l'étude sérieuse. J'ai connu +des hommes qui disaient n'avoir pas besoin de religion, que +l'honneur était leur dieu, mais il est avec l'honneur, celui-là, du +moins, bien des compromis, et si vous n'aviez pas d'autre culte, +très certainement, vous n'auriez pas ma fille. + +Mon cher Maurice, il est aussi d'une souveraine importance que vous +acceptiez, que vous accomplissiez dans toute son étendue la grande +loi du travail, loi qui oblige surtout les jeunes, surtout les +forts. + +Et, à propos, ne donnez-vous pas trop de temps à la musique? Non que +je blâme la culture de votre beau talent, mais enfin, la musique ne +doit être pour vous que le plus agréable des délassements, et si +vous voulez goûter les fortes joies de l'étude, il faut vous y +livrer. + +Encore une observation. Je n'approuve pas que vous vous mêliez +d'élections. + +On m'a dit que vous avez quelques beaux discours sur la +conscience... Je veux être bon prince, mais, je vous en avertis +charitablement, s'il vous arrive encore d'aller, vous, étudiant de +vingt ans, éclairer les électeurs sur leurs droits et leurs devoirs, +je mettrai Angéline et Mina à se moquer de vous. + +D'ailleurs, pourquoi épouser si chaudement les intérêts d'un tel ou +d'un autre? Croyez-vous que l'amour de la patrie soit la passion de +bien des hommes publics? + +Nous avons eu nos grandes luttes parlementaires. Mais c'est +maintenant le temps des petites: l'esprit de parti a remplacé +l'esprit national. + +Non, le patriotisme, cette noble fleur, ne se trouve guère dans la +politique, cette arène souillée. Je serais heureux de me tromper; +mais à part quelques exceptions bien rares, je crois nos hommes +d'État beaucoup plus occupés d'eux-mêmes que de la patrie. + +Je les ai vus à l'oeuvre, et ces ambitions misérables qui se +heurtent, ces vils intérêts, ces étroits calculs, tout ce triste +assemblage de petitesses, de faussetés, de vilenies, m'a fait monter +au coeur un immense dégoût, et dans ma douleur amère, j'ai dit: Ô +mon pays, laisse-moi t'aimer, laisse-moi te servir en cultivant ton +sol sacré! + +Je ne veux pas dire que vous deviez faire comme moi. Et dans +quelques années, si la vie publique vous attire invinciblement, +entrez-y. Mais j'ai vu bien des fiertés, bien des délicatesses y +faire naufrage, et d'avance je vous dis: Que ce qui est grand reste +grand, que ce qui est pur reste pur. + +Cette lettre est grave, mais la circonstance l'est aussi. Je sais +qu'un amoureux envisage le mariage sans effroi; et pourtant, en vous +mariant, vous contractez de grands et difficiles devoirs. + +Il vous en coûtera, Maurice, pour ne pas donner à votre femme, +ardemment aimée, la folle tendresse qui, en méconnaissant sa dignité +et la vôtre, vous préparerait à tous d'eux d'infaillibles regrets. +Il vous en coûtera, soyez-en sûr, pour exercer votre autorité, sans +la mettre jamais au service de votre égoïsme et de vos caprices. + +Le sacrifice est au fond de tout devoir bien rempli; mais savoir se +renoncer, n'est-ce pas la vraie grandeur? Comme disait Lacordaire, +dont vous aimez l'ardente parole: «Si vous voulez connaître la +valeur d'un homme, mettez-le à l'épreuve, et s'il ne vous rend pas +le son du sacrifice, quelle que soit la pourpre qui le couvre, +détournez la tête et passez.» + +Mon cher Maurice, j'ai fini. Comme vous voyez, je vous ai parlé avec +une liberté grande; mais je m'y crois doublement autorisé, car vous +êtes le fils de mon meilleur ami, et ensuite, vous voulez être le +mien. + +Mes hommages à Mlle Darville. Puisqu'elle doit venir, pourquoi ne +l'accompagneriez-vous pas? Vous en avez ma cordiale invitation, et +les vacances sont proches. + +À bientôt. Je m'en vais rejoindre ma fille qui m'attend. Ah! si je +pouvais en vous serrant sur mon coeur, vous donner l'amour que je +voudrais que vous eussiez pour elle! + +C. de Montbrun. + + + +(Maurice Darville à Charles de Montbrun) + + +Monsieur, + +Jamais je ne pourrai m'acquitter envers vous; mais je vous promets +de la rendre heureuse, je vous promets que vous serez content de +moi. + +Il y a dans votre virile parole quelque chose qui m'atteint +au-dedans; vous savez vous emparer du côté généreux de la nature +humaine, et encore une fois vous serez content de moi. Que vous avez +bien fait de ne vous reposer sur personne du soin de former votre +fille! Aucune autre éducation ne l'aurait faite celle qu'elle est. + +Quant à votre invitation, je l'accepte avec transport, et pourtant, +il me semble que vous me verrez arriver sans plaisir. Mais vous avez +l'âme généreuse, et j'aurai toujours pour vous les sentiments du +plus tendre fils. + +Non, je n'aurais pas ce triste courage de mettre une main souillée +dans la sienne! + +Votre fils de coeur, + +Maurice Darville. + + + +(Maurice Darville à Angéline de Montbrun) + + +Mademoiselle, + +Je vous remercie simplement. Ni le bonheur, ni l'amour ne se disent. +Du coeur ému dans ses divines profondeurs, ce sont des larmes qui +jaillissent. Dieu veuille qu'un jour vous connaissiez l'ineffable +douceur de ces larmes. + +Mademoiselle, puissiez-vous m'aimer un jour comme je vous aime. + +Vôtre à jamais, + +Maurice Darville. + + + +(Angéline de Montbrun à Mina Darville) + + +Chère Mina, + +Si vous saviez comme je vous désire, au lieu de prendre le bateau +comme tout le monde, vous vous embarqueriez sur l'aile des vents. +J'aurai tant de plaisir à vous _démondaniser!_ + +Mon père dit qu'on ne réussit pas tous les jours à des opérations +comme celle-là. Les hommes, vous le savez, se font des difficultés +sur tout et n'entendent rien aux miracles. + +Mais n'importe, je suis pleine de confiance Je changerai la reine de +la mode en fleur des prés, et cette grande métamorphose opérée, vous +serez bien contente. + +Tout sceptre pèse, j'en suis convaincue, et pourtant--voyez +l'inconséquence humaine--je songe à reconquérir mon royaume, et veux +vous prendre pour alliée. + +Mina, ma maison, que vous croyez si paisible, est en proie aux +factions. + +Ma vieille Monique oublie que sa régence est finie, et ne veut pas +lâcher les rênes du pouvoir, ce qui lui donne un trait de +ressemblance avec bien des ministres. + +Si vous venez à mon secours, je finirai comme les rois fainéants. Je +pourrais, il est vrai, protester au nom de l'ordre et du droit, mais +je risque de m'y échauffer, et mon père dit qu'il ne faut pas crier, +à moins que le feu ne prenne à la maison. + +Je me suis décidée à vous attendre, et lorsqu'on oublie trop que +c'est à moi de commander, je prends des airs dignes. + +Chère Mina, je vous trouve bien heureuse de venir chez nous. Il me +semble que c'est une assez belle chose de voir le maître des céans +tous les jours. + +Croyez-moi, quand vous l'aurez observé dans son intimité, vous aurez +envie de faire comme la reine de Saba, qui proclamait bienheureux +les serviteurs de Salomon. + +Mme Swetchine a écrit quelque part que la bienveillance de certains +coeurs est plus douce que l'affection de beaucoup d'autres; comme la +lune de Naples est plus brillante que bien des soleils. Cette pensée +me revient souvent lorsque je le vois au milieu de ses domestiques. +Chère Mina, j'aimerais mieux être sa servante que la fille de +l'homme le plus en vue du pays. + +Votre frère assure qu'entre nous la ressemblance morale est encore +plus grande que la ressemblance physique. C'est une honte de savoir +si bien flatter, et vous devriez l'en faire rougir. Moi, quand +j'essaie, il me dit: «Mais, puisque vous avez la plus étroite +parenté du sang, pourquoi n'auriez-vous pas celle de l'âme? +Ignorez-vous à quel point vous lui ressemblez?» + +Cette question me fait toujours rire, car depuis que je suis au +monde, j'entends dire que je lui ressemble, et toute petite je le +faisais placer devant une glace, pour étudier avec lui cette +ressemblance qui ne lui est pas moins douce qu'à moi. Délicieuse +étude que nous reprenons encore souvent. + +Que j'ai hâte de vous voir ici où tout sourit, tout embaume et tout +bruit! il me semble qu'il y a tant de plaisir à se sentir vivre et +que le grand air est si bon! Je veux vous réformer complètement. +Hélas! je crains beaucoup de rester toujours campagnarde jusqu'au +fond de l'âme. Ici tout est si calme, si frais, si pur, si beau! +Quel plaisir j'aurai à vous montrer mes bois, mon jardin et ma +maison, mon nid de mousse où bientôt vous chanterez _Home, sweet +home._ Vous verrez si ma chambre est jolie. + + «Elle est belle, elle est gentille, + Toute bleue.» + +comme celle que Mlle Henriette Chauveau a chantée. Quand vous +l'aurez vue, vous jugerez s'il m'est possible de ne pas l'aimer, + + «Ainsi que fait l'alouette + Et chaque gentil oiseau, + Pour le petit nid d'herbette + Qui fut hier son berceau.» + +J'ai mis tous mes soins à préparer la vôtre, et j'espère qu'elle +vous plaira. Le soleil y rit partout, ma frileuse. J'y vais vingt +fois par jour, pour m'assurer qu'elle est charmante, et aussi parce +que vous y viendrez bientôt. Jugez de ma conduite quand vous y +serez. L'attente a son charme. Je suis sans cesse à regarder la +route par où vous viendrez, mais je n'y vois que le _soleil qui +poudroie et l'herbe qui verdoie._ + +Dites à M. Maurice que je lui recommande d'avoir bien soin de vous. +La belle famille que nous ferons! + +Chère soeur, je vous aime et vous attends. + +Angéline. + + + +(Mina Darville à Angéline de Montbrun) + + +Chère soeur, + +Permettez-moi de commencer comme vous finissez. Hélas! J'ai commis +l'imprudence de laisser lire votre lettre à Maurice, et il y a perdu +le peu de raison qui lui restait. + +Ma chère, vous m'amusez beaucoup en me recommandant à ses soins. Si +vous saviez dans quel oubli un amoureux tient toutes les choses de +la terre! + +J'en suis réduite à m'occuper de lui comme d'un enfant. Il paraît +qu'en extase on n'a besoin de rien. Cependant je persiste à lui +faire prendre un bouillon de temps à autre. Ma cousine, inquiète, +voulait le faire soigner, mais il s'est défendu en chantant _sotto +voce: + + Ah! gardez-vous de me guérir! + J'aime mon mal, j'en veux mourir. + +Le docteur consulté a répondu: «Il a bu du haschisch. Laissez-le +tranquille.» Ma cousine n'a pas demandé d'explications, mais je vois +bien qu'elle n'est pas sûre d'avoir compris. Le langage figuré n'est +pas son genre. + +Je prie votre sagesse de ne pas s'alarmer. Maurice a une nature +d'artiste, et il est dans toute l'effervescence de la jeunesse. Mais +ça se calmera. Et quand ça ne se calmerait point! La puissance de +sentir n'est pas tout à fait ce qui effraie une femme. + +D'ailleurs, il a une foi vive et le vrai sentiment de l'honneur. +Vous êtes faits pour vous aimer, et vous serez heureux ensemble. +Quand il pleurerait d'admiration devant la belle nature, ou même de +tendresse pour vous, qu'est-ce que ça fait? ... + +Laissons dire les positifs. J'ai vu de près le bonheur de raison et, +entre nous, ça ressemble terriblement à une vie qui se soutient par +des remèdes. + +Je sais que le mot d'exaltation est vite prononcé par certaines +gens. Angéline, êtes-vous comme moi? Il existe sur la terre un +affreux petit bon sens horriblement raide, exécrablement étroit, que +je ne puis rencontrer sans éprouver l'envie de faire quelque grosse +folie. Non, que je haïsse le bon sens, ce serait un triste travers. +De tous les hommes que je connais, votre père est le plus sensé, et +je suis _suffisamment_ charitable à son endroit. Le vrai bon sens +n'exclut aucune grandeur. Régler et rapetisser sont deux choses bien +différentes. Quelle est donc, je vous prie, cette prétendue sagesse +qui n'admet que le terne et le tiède, et dont la main sèche et +froide voudrait éteindre tout ce qui brille, tout ce qui brûle. + +Ma belle fleur des champs, que vous êtes heureuse d'avoir peu vu le +monde! Si c'était à refaire, je choisirais de ne le pas voir du +tout, pour garder mes candeurs et mes ignorances. Voilà où j'en suis +après deux ans de vie mondaine. Jugez de ce que dirait Mme D... si +elle voulait parler. + +J'ai eu des succès. Veuillez croire que je le dis sans trop de +vanité. Vous savez qu'Eugénie de Guérin n'a jamais été recherchée. +Il y a là matière à réflexions pour Mina Darville et son cercle +d'admirateurs. Pauvres hommes! partout les mêmes. + +Chère amie, M. de Montbrun me juge mal. Je ne demande qu'à me +_démondaniser._ J'avais résolu d'arriver chez vous avec une simple +valise, comme il convient à une âme élevée qui voyage. + +Mais on sait rarement ce qu'on veut et jamais ce qu'on voudra: j'ai +fini par prendre tous mes chiffons. Vraiment, je n'y comprends rien, +et devant mes malles pleines et mes tiroirs vides, je me surprends à +rêver. + +Ma belle, il faudra que vous m'aidiez à passer quelques-unes de mes +malles en contrebande. Je crains le sourire de M. de Montbrun. Au +fond, quel mal y a-t-il à vouloir se bien mettre pourvu qu'on ait du +goût. + +Si Mlle de Montbrun est indifférente à la parure, c'est qu'en +étudiant sa ressemblance, elle s'est aperçue qu'elle pouvait +parfaitement s'en passer. Moi, je ne puis pas me donner ce luxe. +Voilà, et dites à M. votre père que je n'aurai pas été une semaine à +Valriant sans lui découvrir bien des défauts. + +J'envisage sans effroi une petite causerie avec lui, quoiqu'il ait +parfois des mots durs. Ainsi, l'hiver dernier, dans une heure +d'épanchement, je lui avouai que j'étais bien malheureuse--que je +n'avais pas le temps d'aimer quelqu'un qu'aussitôt j'en préférais un +autre,--et au lieu de me plaindre, cet austère confesseur m'appela +_dangereuse coquette._ + +N'importe, ma chère, je ne vous blâme pas de l'aimer, et même, il +m'arrive de dire que c'est une belle chose d'être obligée à ce +devoir. + +Si vous m'en croyez, nous réfléchirons avant de faire abdiquer Mme +Monique. M. de Montbrun vous croit la perle des ménagères, mais, + + Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier + +Pourtant, je hais l'usurpation. Je suis légitimiste. Dites à M. de +Montbrun que nous allons aviser ensemble à donner un roi à la +France. + +Ma chère, je suis sûre que ma chambre me plaira. Seulement, je +n'aime pas la nature riante. Il me faudrait une allée bordée de +sapins, pour mes méditations. Quant à Maurice, je crois qu'il n'en a +pas besoin, et sa pensée m'a l'air de s'en aller souvent _tout au +bout d'un jardin, tout au bord d'un étang._ + +Ne rougissez pas, ma très belle. Je vous embrasse comme je vous +aime. + + + +(Mina Darville à Emma S***) + + +Il s'en va minuit, et je viens de fermer ma fenêtre, où je suis +restée longtemps. J'aime la douceur sereine des belles nuits, et je +vous plains, ma chère amie, de vouloir vous cloîtrer. + +Pardon, vous n'aimez pas que j'aborde ce sujet. Il me semble +pourtant que je n'en parle pas mal, mais... + +Avez-vous jamais descendu le Saguenay? ... + +Franchement, la vie religieuse m'apparaît comme cette étonnante +rivière, qui coule paisible et profonde, entre deux murailles de +granit. C'est grand, mais triste. Ma chère, l'inflexible uniformité, +l'austère détachement ne sont pas pour moi. + +Je me plais parfaitement à Valriant, charmant endroit, qui n'aurait +rien de grandiose sans le fleuve qui s'y donne des airs d'océan. +Faut-il vous dire que Maurice est heureux? Le secret n'en est plus +un maintenant. Il est difficile, quoi qu'on fasse, de trouver +beaucoup à redire à ce mariage; et vraiment c'est une belle chose +que cet amour qui grandit ainsi au grand soleil, en toute paix et +sécurité. Puis, autour d'eux, tout est si beau. + +Sans doute, rien n'est plus intérieur que le bonheur. Mais tout de +même, quand Dieu créa Adam et Eve, il ne les mit pas dans un champ +désolé. Maurice s'accommoderait parfaitement d'un cachot, mais +sceptique, vous ne croyez plus à rien. Vous dites qu'il en est de +l'amour comme des revenants: qu'on en parle sur la foi des autres. +Que n'êtes-vous à Valriant. Il vous faudrait reconnaître que l'amour +existe--qu'il y a des réalités plus belles que le rêve. + +Angéline ressemble plus que jamais à son père. Elle a ce charme +pénétrant, ce je ne sais quoi d'indéfinissable que je n'ai vu qu'à +lui et que j'appelle du _montbrunage._ Mais ce que j'aime surtout en +elle, c'est sa sensibilité profonde, son admirable puissance +d'aimer. + +Vous savez comme j'incline à estimer les gens d'après ce qu'ils +valent par là, et pourquoi pas? Mon poids, c'est mon amour, disait +saint Augustin. + +Si j'y connais quelque chose, la tendresse d'Angéline pour son père +est sans bornes, mais elle l'aime sans phrase et ne l'embrasse que +dans les coins. + +Nous menons tous ensemble la vie la plus saine, la plus agréable du +monde. Il y a ici un parfum salubre qui finira par me pénétrer. + +Vraiment, je ne sais comment je pourrai reprendre la chaîne de mes +mondanités. Vous rappelez-vous nos préparatifs pour le bal, alors +que se bien mettre était la grande affaire, et que j'aurais +tant souhaité avoir une fée pour marraine, comme Cendrillon? +Sérieusement, il nous en aurait coûté moins de temps et d'argent +pour tirer de misère quelques familles d'honnêtes gens. Je vous +assure que je suis bien revenue des grands succès et des petits +sentiments. Mais l'amour est une belle chose... Aimer c'est sortir +de soi-même. Je vous avoue que je ne puis plus me supporter. +Bonsoir. + +Mina. + +P.S.--C'est la faute d'Angéline et de Maurice. On ne peut les voir +ensemble sans extravaguer. + + + +(La même à la même) + + +Vous rappelez-vous avec quelle sollicitude vous veilliez sur le pied +de boules-de-neige qui ornait la cour des Ursulines. Je ne sais +pourquoi ce souvenir me revenait tout à l'heure pendant que je me +promenais dans le jardin. Je voudrais bien vous y voir. D'ordinaire, +j'aime peu les jardins: j'y trouve je ne sais quoi qui me porte à +chanter: + + J'aime la marguerite + Qui fleurit dans les champs. + +Mais celui-ci a un air de paradis. Vraiment, je voudrais passer ma +vie. Il y a là des réduits charmants, des berceaux de verdure pleins +d'ombre, de fraîcheur, de parfums. + +Jamais je n'ai vu tant de fleurs, fleurs au soleil, fleurs à +l'ombre, fleurs partout. Et tout le charme du spontané, du naturel. +Vous savez mon horreur pour l'aligné, le guindé, le symétrique. + +Ici rien de cela, mais le plus gracieux pêle-mêle de gazons, de +parterres et de bosquets. Un ruisseau aimable y gazouille et +folâtre, et, par-ci par-là, des sentiers discrets s'enfoncent sous +la feuillée. Mes beaux sentiers verts et sombres! L'herbe y est +molle; l'ombre épaisse; les oiseaux y chantent, la vie s'y élance de +partout. + +C'est une délicieuse promenade, qui aboutit à un étang, le plus +frais, le plus joli du monde. + +Nous allons souvent y commencer la soirée, mais, hélas! les +importuns se glissent partout. Il nous en vient parfois. Hier--je +suis bien humiliée--nous eûmes à supporter un Québecquois beaucoup +plus riche qu'aimable, qui s'est aventuré jusqu'ici. Le jardin lui +arracha plusieurs gros compliments, et arrivé à l'étang: «Comme +c'est joli, dit-il. Le bel endroit pour faire la sieste après son +dîner?» + +Maurice lui jeta un regard de mépris, et s'éloigna en fredonnant _sa +marche hongroise._ J'expliquai à Angéline que son futur seigneur et +maître est du _genus irritabile_, que la marche hongroise est un +signe certain de colère; et qu'en entendant ces notes belliqueuses, +elle devra toujours se montrer. Cela nous amusa, mais elle dit que +se fâcher, s'impatienter, c'est dépenser inutilement quelque chose +de sa force. + +Plus je la vois, plus je la trouve bien élevée; elle m'appelle sa +soeur, ce qui ravit Maurice. Pauvre Maurice. Sa voix est plus +veloutée que jamais. Le doux parler ne nuit de rien. + +La conversation d'Angéline ne ressemble pas à celle d'une femme du +monde, mais elle est singulièrement agréable. Maurice dit qu'elle a +le rayon, le parfum, la rosée. Le pauvre garçon est amoureux à faire +envie et à faire pitié. + +Angéline me fait mille questions charmantes sur son caractère, sur +ses goûts, sur ses habitudes. Ses rêveries l'intéressent sans +qu'elle sache trop pourquoi. Vous ne sauriez croire comme cette +folle crainte qu'il a de mourir jésuite la divertit aussi bien que +son horreur pour les demoiselles qui chantent: «Demande à la brise +plaintive», ou autres bêtises langoureuses. + +M. de Montbrun me traite de la manière la plus aimable, avec cet air +un peu protecteur qui lui va si bien. On l'accuse de ne pas _remplir +tout son mérite._ Mais comme je lui sais gré de n'avoir jamais été +ministre! Il fait bon de voir ce descendant d'une race illustre +cultiver la terre de ses mains. Dieu veuille que cet exemple ne soit +pas perdu. + +Ce soir, nous parlions ensemble de l'avenir du Canada; il était un +peu triste et soucieux. Pour moi, je fis comme tout le monde: je +tombai sur le gouvernement, qui fait si peu pour arrêter +l'émigration, pour favoriser la colonisation. Mais ce beau zèle le +laissa froid; et, jetant un regard un peu dédaigneux sur ma +toilette, il me demanda si j'avais jamais pensé à me refuser quelque +chose pour aider les pauvres colons. + +Ma chère Emma, je ne pouvais pas dire: «je l'ai fait», mais je lui +dis: «je le ferai». Il sourit, et ce sourire, le plus fin que j'aie +vu, me choqua. J'eus envie de pleurer. Me croit-il incapable d'un +sentiment élevé? Je lui prouverai que je ne suis pas si frivole +qu'il le pense. Vous le savez, une simple parole suffit parfois pour +réveiller les sentiments endormis. Ah! si vouloir était pouvoir!... + +Tantôt appuyée sur ma fenêtre, je faisais des rêves comme le Père +L... en ferait s'il avait le temps. Je donnais à tous l'élan +patriotique. J'éteignais les lustres des bals je supprimais +l'extravagance des banquets, tout ce qui se dépense inutilement je +persuadais à chacun et à chacune de le donner pour la colonisation. + +Puis je voyais les _déserts s'embellir de fécondité, les collines se +revêtir d'allégresse, les germes se réjouir dans les entrailles de +la terre_, et à côté de la lampe de l'humble église, la lampe du +colon brillait. Ah! si chacun faisait ce qu'il peut! Un si grand +nombre de Canadiens prendraient-ils la route de l'exil? Mais j'aime +l'espérance. Nous sommes nés de la France et de l'Église. Confiance +et bonsoir, chère amie. + +Mina. + + + +(La même à la même) + + +Décidément, mes rêves patriotiques vous sont suspects, et ce n'est +pas sans malice que vous me conseillez de chercher la source de ce +beau zèle. Ma chère, je n'ai pas l'esprit curieux. Chercher les +sources, remonter aux principes, c'est l'affaire des explorateurs et +des philosophes. Prétendez-vous me confondre avec ces gens-là? +D'ailleurs, il ne faut jamais admettre le plus, quand le moins +suffit à une explication. Ici le patriotisme suffit. + +Vous rappelez-vous nos conversations de l'automne dernier, alors que +vous commenciez à être un peu sage? ...quels progrès vous avez +faits! J'aimerais reprendre ces causeries. + +Angéline a toute mon amitié, toute ma confiance, mais elle m'est +trop supérieure à certains égards. Aucune poussière n'a jamais +touché cette radieuse fleur, et conséquemment je m'observe toujours +un peu; avec vous, je suis plus libre. + +Malgré vos aspirations religieuses, je ne puis oublier que nous +avons été compagnes de chimères, de lectures, de frivolités. +Parfois, je vous envie votre désenchantement si prompt, si complet. +Mais ces désirs s'évanouissent vite. Je m'obstine à espérer qu'un +jour ou l'autre le bonheur passera sur cette pauvre terre que Dieu a +faite si belle. + +De ma fenêtre j'ai une admirable vue du fleuve. Vraiment, c'est +l'océan. Je ne me lasse pas de le regarder. J'aime la mer. Cette +musique des flots jette un velours de mélancolie sur la tristesse +de mes pensées, car, je vous l'avoue, j'ai des tristesses, et +volontiers je dirais comme je ne sais plus quelle reine: «Fi de la +vie». Pourtant je n'ai aucun sujet positif de chagrin, mais vous le +savez, on cesse de s'aimer si personne ne nous aime. + +Eh bien! je vois venir le jour où je me prendrai en horreur. + +Vous n'ignorez pas comme j'ai désiré la réalisation du rêve de +Maurice. Sans doute je savais que je passerais au second rang. Mais +est-ce le second rang que je tiens? Y a-t-il comparaison possible +entre son culte pour elle et son affection pour moi? + +Il est vrai, qu'en revanche Angéline m'aime plus qu'autrefois elle +m'est la plus aimable, la plus tendre des soeurs; mais naturellement +je viens bien après son fiancé et son père. + +Quant à celui-ci _the last but not the least_, qu'est-ce que cet +aimable intérêt qu'il me porte? Je l'admets, dans ce coeur viril le +moindre sentiment a de la force. Mais encore une fois, qu'est-ce que +cela? Si vous saviez comme il aime sa fille! + +Pour moi, je ne suis nécessaire à personne. Ma chère Emma, j'éprouve +ce qu'éprouverait un avare qui verrait les autres chargés d'or, et +n'aurait que quelques pièces de monnaie. + +Mina. + + + +(La même à la même) + + +Vous dites, chère amie, que la seule chose triste, ce serait d'être +aimée par-dessus tout. _Triste_, est-ce bien là le mot? Disons +redoutable, si vous le voulez, mais soyez tranquille, je suis bien à +l'abri de ce côté. Sans doute, il est plus doux, plus divin de +donner que de recevoir. Mais le désintéressement absolu, où le +trouve-t-on? + +Je vous avoue que votre citation de Fénélon ne m'a pas plu. Ce roi +de Chine m'est resté sur le coeur. Quoi! c'est là que vous voulez +arriver? Il viendra un temps où il vous sera parfaitement égal que +je vous donne une pensée, un souvenir! + +Je me suis plainte à M. de Montbrun, qui m'a répondu, non sans +malice peut-être, que vous en aviez pour longtemps avant d'en être +à _l'amour pur_ et à la _mort mystique._ + +Je vois qu'il trouve charmant que les rivalités mondaines n'aient +pas refroidi notre amitié d'enfance. Il dit que nous avons du bon. +Sur le papier, cela n'a pas l'air très flatteur, mais ce diable +d'homme a le secret de rendre le moindre compliment extrêmement +acceptable. + +Je vous avoue que je ne m'habitue pas au charme de sa conversation. +Pourtant, son esprit s'endort souvent, sa pensée a besoin du grand +air, et jamais il ne cause si bien qu'à travers champs, mais +n'importe. Même dans un salon bien clos, il garde toujours je ne +sais quoi qui repose, rafraîchit, et fait qu'on l'écoute comme on +marche sur la mousse, comme on écoute le ruisseau couler. + +Il ne lui manque qu'un peu de ce charme troublant qui nous faisait +extravaguer devant le portrait de Chateaubriand. Je dis _faisait._ +Au fond, cette belle tête peignée par le vent, me plaît encore plus +qu'on ne saurait dire. Mais décidément c'est trop René. Admirez ma +sagesse. Je voudrais apprendre à comprendre, à pratiquer la vie, je +voudrais oublier le beau ténébreux et ses immortelles tristesses. +Pourtant, cet ennuyé est bien aimable. Convenez-en. + +M. de Montbrun assure que vous allez retrouver votre gaieté derrière +les grilles. Quoiqu'il vous ait peu vue, il ne vous a pas oubliée; +vous lui plaisez, et comme on me fait plaisir en vous rendant +justice, je ne lui ai pas laissé ignorer que vous le trouvez l'homme +le plus séduisant que vous ayez vu. + +La discrétion doit avoir des bornes; d'ailleurs avec lui c'est tout +à fait sans inconvénients: il ne vous croira pas éprise de lui à la +veille de l'être. + +Nous parlons quelquefois de votre vocation. Il vous approuve de +prendre le chemin le plus court pour aller au ciel. Mais je reste +faible contre la pensée de cette demi-séparation. + +Je crains que l'austérité religieuse ne nuise à notre intimité. Il y +a une foule de riens féminins qu'il faut dire; l'amitié sans +confiance, c'est une fleur sans parfum. Puis, parfois, il faut si +peu de chose pour changer l'amitié en indifférence. Il me semble, +qu'à certains moments, le coeur est beaucoup comme ces mers du nord +qu'une pierre lancée, que le moindre choc va glacer de toutes parts, +une fois l'été fini. Prenons garde. + +Il est maintenant décidé que Maurice ira en France pour ses études. +Comment pourra-t-il s'arracher d'ici? Je n'en sais rien, ni lui non +plus. + +Mais il faudrait toujours finir par partir, et M. de Montbrun ne +veut pas qu'Angéline se marie avant d'avoir vingt ans. Pour moi, je +passerai probablement ici la plus grande partie de l'absence de mon +frère. Il le désire, et ma belle petite soeur m'en presse très fort. + +Pauvres enfants! la pensée du départ les assombrit beaucoup, ce qui +me rassure. Chose étrange, le bonheur fait peur. Il me semblait +toujours qu'il allait arriver quelque chose. C'est bien singulier, +mais Angéline m'inspire souvent une pitié qui ne peut se dire. Je la +trouve trop belle, trop charmante, trop heureuse, trop aimée. + +Vous comprenez qu'ici nous sommes bien loin de _l'illusion des +amitiés de la terre, qui s'en vont avec les années et les intérêts._ +Vraiment, j'ai beau regarder, je ne vois point le _grain noir_, +comme disent les marins. Le bonheur serait-il de ce monde? Il est +vrai que son père ne cherche pas du tout à lui épargner les petites +contrariétés de chaque jour. Il l'assujettit fort bien à son devoir. +Mais qu'est-ce que cela? Rien qu'à la regarder, on voit qu'elle ne +connaît pas le terne, ou, comme nous disons, le gris de la vie. + +Mina. + + + +(Mina Darville à Emma S***) + + +Je suis de la plus belle humeur du monde, et je veux vous dire +pourquoi. D'abord, sachez que Mme H... est à Valriant. Oui, ma +chère, elle ne peut supporter le séjour des campagnes à la mode +(sic). Il lui faut le calme, le repos, etc., etc. C'est parfaitement +touchant, mais j'incline à croire que cette veuve inconsolable +ferait très volontiers «sa principale affaire des doux soins d'aimer +et de plaire.» + +Toujours est-il qu'elle a fait comme celui qui alla à la montagne +parce que la montagne ne venait pas à lui. Du reste, toujours +brillante; seulement le voisinage d'Angéline ne lui est pas +avantageux. Elle a un peu l'air d'un dahlia à côté d'une rose qui +s'entrouvre. + +Mais elle manoeuvrait de son mieux. Il fallait voir avec quel +enthousiasme elle partait d'Angéline! Avec quelle grâce modeste elle +reprochait à M. de Montbrun de ressembler autant à la plus charmante +des Canadiennes. C'était une étude piquante. Mais sous les grâces +étudiées, j'ai cru voir une passion sincère. Ce qui est sûr, c'est +qu'elle me hait cordialement. Je suis sa _bête noire._ Il est vrai +qu'ostensiblement, on me fait la plus belle patte de velours +possible, mais j'ai senti bien souvent les griffes. + +Quels compliments perfides! comme cette femme serait dangereuse si +elle avait de la mesure! et quelle pauvre personne elle voudrait +faire de moi sous le beau prétexte de relever mes succès. + +Oui, ma chère, je suis une grande criminelle, et j'ai déjà fait +couler bien des larmes. On en connaît dont le coeur est en cendres. +Je suis cause que de jeunes talents négligent l'étude et s'étiolent +tristement. Aussi M. de Montbrun m'a dit: «Mademoiselle, je commence +à croire que je rends un grand service à mon pays en vous gardant à +Valriant à mes risques et périls.» + +Cela nous fit rire. Madame H... qui sait tant de choses, ne sait pas +qu'en prouvant trop on ne prouve rien. Mais je suis bien vengée. +Madame s'en ira _traînant l'aile et tirant le pied._ + +Je ne parle pas au figuré. Elle s'est donné une entorse en glissant +d'un rocher où elle s'était aventurée malgré mes sages remontrances. +Heureusement qu'elle a eu plus de peur que de mal. + +Mais si vous aviez vu son convoi! M. de Montbrun et Maurice +portaient le brancard, Angéline portait l'ombrelle de madame. Pour +moi, j'étais comme l'autre officier de Malbrouck: celui qui ne +portait rien. + +Il faut croire que je n'ai pas un très bon coeur, car j'avais une +folle envie de rire. Au fond, je ne me le reproche pas beaucoup. +Comme dit le cocher de M. de Montbrun: «La grosse dame n'avait pas +d'affaire à se hisser sur les crans, elle avait beau à se promener +dans le chemin du roi.» + +Nous sommes allés en corps lui faire visite. M. de Montbrun n'avait +pas l'air plus ému qu'il fallait, et moi, j'avais une figure qui ne +valait rien. Depuis nous avons perdu M. W... C'est un étranger qui +aime beaucoup la pêche, et croit fermement que tout ce qui est +grand, noble, distingué, vient en droiture de l'Angleterre. + +D'ailleurs très comme il faut. Depuis une quinzaine il nous honorait +de ses assiduités. + +Angéline soutient qu'elle l'a vu rire. Il est certain qu'il +s'essayait parfois à badiner, et si vous saviez comme sa phrase est +plombée? «Mais, disait M. de Montbrun, le bon Dieu me fait la grâce +de ne pas toujours l'entendre.» Ce qui ne l'a pas empêché de donner +le signal des réjouissances aussitôt que sa seigneurie eut +définitivement tourné les talons. Pourtant sa solennité nous amusait +parfois. + +Bonsoir, ma chère. + +Mina. + + + +(Mina Darville à Emma S***) + + +Madame H... va mieux, ou plutôt elle n'a plus qu'à se tenir +tranquille, et le repos, n'est-ce pas ce qu'elle voulait? Pour le +moment je m'en accommoderais parfaitement. Vous savez que je n'écris +guère que sur le tard, et ce soir, je m'endors comme si j'avais +écouté un discours sur le tarif ou causé avec M. W... + +C'est bien dur de rester devant mon encrier quand mon lit est là si +près. Que n'êtes-vous ici? nous causerions en regardant les étoiles. +Elles sont bien belles: je viens de les regarder pour me rafraîchir. + +Quand j'étais enfant, le firmament m'intéressait beaucoup, et je +voulais absolument qu'il y eût des trous dans le plancher du ciel, +par où on voyait la lumière de Dieu. + +Malgré tout, il me reste encore quelque chose de cette attraction +céleste, car au sortir des bats je pense toujours à regarder les +étoiles. Je ne veux pas dire que ces belles soirées soient le plus +efficace _sursum corda._ Pourtant je me rappelle qu'une nuit, comme +je revenais d'un bal, la cloche des Ursulines sonna le lever des +religieuses. Jamais, non, jamais glas funèbre n'a pénétré si avant +dans mon coeur. Oh, que cette cloche prêchait bien dans le silence +profond de la nuit! + +Rendue dans ma chambre, je jetai là mes fourrures, et restai +longtemps devant mon miroir, comme j'étais--en grande parure--et je +vous assure que mes pensées n'étaient pas à la vanité. Puis, quand +je fus parvenue à m'endormir, je fis un rêve dont je n'ai jamais +parlé, mais qui m'a laissé une impression ineffaçable. + +Il me sembla que j'étais dans la petite cour intérieure des +Ursulines, quand tout à coup la fenêtre d'une cellule s'ouvrit, et +je vis paraître une religieuse. Je ne sais comment, mais du premier +coup d' oeil, sous le bandeau blanc et le voile noir, je reconnus +cette brillante mondaine d'il y a deux cents ans, Madeleine de +Repentigny. + +Elle me regardait avec une tendre pitié, et de la main m'indiquait +la petite porte du monastère; mais je ne pouvais avancer: une force +terrible me retenait à la terre. Elle s'en aperçut, et appuya son +front lumineux sur ses mains jointes, alors je sentis qu'on me +détachait, mais quel douleur j'éprouvais dans tout mon être! + +Je m'éveillai, plus émue, plus impressionnée qu'il ne m'est possible +de dire. Ordinairement, j'éloigne ce souvenir, mais ce jour-là je +sentis dans toute sa force la vérité de cette parole de l'Imitation: +La joie du soir fait trouver amer le réveil du lendemain. + +Bonsoir, ma chère amie. + +Mina. + + + +(Mina Darville à Emma S***) + + +Vous prenez mon rêve bien au sérieux. Il s'explique suffisamment par +mes émotions de la nuit, par les pensées qui m'occupaient quand je +m'endormis. + +Pourtant, il m'en est resté une sorte de tendresse pour cette +aimable Madeleine de Repentigny. Il est vrai que j'avais toujours eu +un faible pour cette belle mondaine. Son souvenir me revenait +souvent quand j'allais à la chapelle des Saints. + +J'aimais cette petite lampe qui y brûle jour et nuit, en témoignage +perpétuel de sa reconnaissance; j'avais même demandé qu'on m'en +laissât le soin. Mais passons, et Dieu veuille me laisser toujours +les saines jouissances de la vie. + +Ici je m'éveille aux rayons du soleil qui dorent ma fenêtre, aux +chants des oiseaux qui habitent le jardin, mais je ne me lève de +bonne heure que de loin en loin. + +Pourtant, j'aime le matin tout frais, tout humide de rosée; mais +_l'autre_, comme disait X. de Maistre, s'accommode si bien d'un +bon lit. + +Je crains beaucoup de n'être jamais tout à fait comme la femme +forte, ni comme Angéline, que Maurice appelle l'Étoile du matin. Il +paraît qu'il est toujours le premier debout. Mais le beau mérite, +quand on est amoureux, d'aller faire des bouquets dans le plus beau +jardin du monde et d'attendre! + +Pauvre Maurice! Je suis joliment sûre que tous les oiseaux du ciel +chanteraient autour de lui sans l'empêcher de distinguer le petit +bruit qu'une certaine fenêtre fait en s'ouvrant. Mais je suis en +frais de compromettre l'oreille de la famille. + +Figurez-vous que moi, qui aime tant les oiseaux, je ne les reconnais +pas toujours à la voix; cela choque Angéline. «Quoi, dit-elle, une +musicienne, une Darville, prendre le chant d'une linotte pour le +chant d'une fauvette!» Ce n'est pas elle qui commettra pareille +erreur. + +«Et pourtant, dit-elle, dans ma famille on n'a jamais su que croquer +des notes.» + +Cela ne l'empêche pas d'aimer la musique et de la sentir à la façon +des anges. Elle dit que, selon saint François d'Assise, la musique +sera l'un des plaisirs du ciel, et cette pensée me plaît beaucoup. +Au fond, je crois que nous avons tous quelque crainte de nous +ennuyer durant l'éternité. + +C'est aujourd'hui la Saint-Louis. Nous ne l'avons pas oublié. Pauvre +France! Angéline dit, comme Eugénie de Guérin, qu'elle _filerait +volontiers la corde pour pendre la République et les républicains._ +Pour ma part je n'y verrais pas grand mal, mais je demande grâce +pour Victor Hugo, qui a chanté le _lis sorti du tombeau._ Angéline +est plus royaliste que moi; elle me trouve tiède, et Maurice n'ose +dire qu'il est bonapartiste. + +Laissons les gouvernements passés et futurs. Chère amie, la mer est +une grande séductrice. Ici, qu'elle est belle et terrible! qu'elle +est douce aussi. Alors, comme elle berce mollement les barges des +pauvres pêcheurs. C'est un charme. Et cette magique phosphorescence +des flots... + +M. de Montbrun a une barge qui s'appelle _La Mouette_, et si jolie, +si gracieuse! + +Angéline raffole des promenades sur l'eau. + +Vous pensez si Maurice souffrait de n'y point jouer un rôle actif. +Il s'est mis aussitôt à l'école des pêcheurs et maintenant il +manoeuvre _La Mouette_, comme s'il n'avait jamais fait autre chose +de sa vie. Angéline, qui se mêle de mettre la voile au vent, dit que +Maurice fait des noeuds d'amiral. + +Ça été un grand triomphe pour lui la première fois qu'il a pris la +conduite à bord. Quand il n'y a pas de brise, il rame, ce qui lui +permet de faire admirer sa force. Elle n'égale pas encore celle de +M. de Montbrun, mais elle n'est pas du tout à mépriser. Et quand +tous les deux se mettent à ramer, _La Mouette_ semble voler sur les +flots. + +Vous pensez si Maurice chante volontiers et sur cette mer +rayonnante, sous ce vaste ciel, sa voix incomparable a un charme +bien profond. Des étincelles de feu courent dans l'écume du sillage, +et le long du rivage. Pour Angéline et Maurice, ces promenades +doivent avoir une beauté de rêve. Ceux-là peuvent dire comme Albert +de la Ferronnays: «Ce serait un blasphème de penser que Dieu ne nous +a pas créés pour le bonheur.» + +Bonsoir, chère amie. + +Mina. + + + +(Mina Darville à Emma S***) + + +Nous avons fini nos foins, et je dirais volontiers que je n'y ai pas +nui, mais Angéline trouve que je m'en fais bien accroire, que je +fais sonner bien haut mes coups de râteaux. + +Je voudrais que vous eussiez vu Angéline dans son costume de +faneuse. Sans comparaison, je n'étais pas mal non plus, et sans +mentir nous avons été bien reçues. + +M. de Montbrun se déclara charmé. Il nous comparait aux glaneuses de +la Bible, à toutes les belles travailleuses de l'antiquité. Même il +m'a dit quelques vers latins, où je crois qu'il était question des +divinités champêtres. Je suis bien satisfaite. Mina Darville mêlée +avec les divinités! Il ne manquait plus que ça aux humiliations de +l'Olympe! + +À propos, vous saurez que le maître de céans ne va pas à ses champs +sans se ganter soigneusement. Au fond, je ne vois pas qu'il y ait de +quoi lui jeter la pierre, mais tout de même, je lui ai dit: +«Vraiment, vous m'étonnez; j'avais toujours cru que l'homme--cet +être supérieur--ne s'occupait que de la beauté de son âme. Serait-ce +par orgueil de race que vous prenez si grand soin de vos belles +mains d'aristocrate?» + +Je lui soutiens qu'il finira par passer pour un désoeuvré, pour _un +bourgeois._ Ma chère amie,--vous me croirez si vous le pouvez--cet +homme-là gagne à être vu de près. + +Sa tranquillité sereine attire, fait rêver comme le calme des eaux +profondes. C'est une nature vraiment forte, et je ne puis le +regarder attentivement sans lui mettre sur les lèvres le magnifique: +_Je suis maître de moi_, d'Auguste à Cinna. + +Voilà ce qu'on gagne à lire les classiques! et croyez-moi, ce serait +une belle chose de troubler ce beau calme, de voir l'humiliation de +ce superbe. Mais folie d'y songer. Il ne voit que sa fille. + +Vraiment, je ne crois pas qu'il ait une pensée où elle n'entre pour +quelque chose. Qu'il est donc aimable avec elle! qu'a-t-elle fait, +dites-moi, pour mériter d'être si parfaitement aimée! + +L'autre soir, Maurice le pria de nous lire _La fille du Tintoret_, +ce qu'il fit, et vous savez comme l'expression d'un sentiment +puissant nous grise, nous autres pauvres femmes. Cet accent si vrai, +si passionné me poursuit partout. Morte ô mon amie, comme il dit +cela! + +Faut-il s'étonner si Angéline n'y put tenir? si l'instant d'après +elle pleurait dans ses bras, oublieuse de notre présence et de tout? +Ah! lui aussi peut dire que dans sa _fille Dieu l'a couronné._ + +Et moi, je comprends que Dieu nous demande tout notre coeur, car je +hais terriblement les fractions. + +Mina. + + + +(Mina Darville à Emma S***) + + +Ma chère Emma, je m'en vais vous conter une petite chose qui m'a +laissé un aimable souvenir. + +Ces jours derniers, un jeune cultivateur des environs vint demander +un bouquet à Mlle de Montbrun pour sa fiancée. Il devait se marier +le lendemain. Aussi nous fîmes de notre mieux, et le bouquet se +trouva digne d'une reine. + +Le brave garçon le regardait avec ravissement et n'osait presque +y toucher. Son amour est célèbre par ici, et comme les femmes +s'intéressent toujours un peu à ces choses-là, nous le fîmes causer. + +Ah, ma chère, celui-là n'est pas un blasé, ni un rêveur non +plus, je dois le dire,--car il est le plus rude travailleur de +l'endroit,--aussi sous sa naïve parole on sent le plein, comme sous +la parole de bien d'autres on sent le creux, le vide. + +Angéline l'écoutait avec une curiosité émue et sincère; moi je le +faisais parler, et finalement, nous restâmes charmées. + +Angéline décida qu'il fallait faire une petite surprise à ces +amoureux et le jour des noces, nous fûmes leur porter un joli petit +réveillon. + +Les mariés n'étaient pas encore arrivés. Je vous avoue que leur +maisonnette proprette et close m'intéressa. + +Nous avons tout examiné: les moissons qui mûrissent, les arbres +fruitiers encore petits, le jardinet qui fleurira. Tout près de la +porte, deux vieux peupliers ombragent une source charmante. + +Angéline dit que les belles sources et les vieux arbres portent +bonheur aux maisons. Celle-ci n'a, à bien dire, que les quatre pans, +mais on y sentait ce qui remplace tout. La nappe fut bientôt mise, +et le réveillon sorti du panier. + +C'était plaisir de voir Angéline s'occuper de ces soins de ménage, +dans cette pauvre maison. Elle regardait partout, avec ces beaux +yeux grands ouverts que vous connaissez, et me fit remarquer le bois +et l'écorce soigneusement disposés dans l'âtre, n'attendant qu'une +étincelle pour prendre feu. Je vous avoue que ce petit détail me fit +rêver. + +Nous sommes revenus en philosophant. Angéline voulait savoir +pourquoi dans le monde on attache du mépris à une vie pauvre, simple +et frugale. Si vous l'entendiez parler des anciens Romains! + +Quant à moi, j'aime ces grands noms sur les lèvres roses; je vois +toujours avec respect la pauvre maison d'un colon et pourtant... +Aurais-je donc moi, de cette vieille dévotion que vous appelez le +culte du veau d'or? Je ne le crois pas, mais certains côtés du faste +m'éblouissent toujours un peu. + +Pour se soustraire tout à fait à l'esprit du monde, il faut une âme +très forte et très noble. Or, les âmes fortes sont rares, et les +âmes nobles aussi. + +Je vous embrasse. + +Mina. + + + +(Mina Darville à Emma S***) + + +Vous avez raison. Les mignardises de la vie confortable aident +beaucoup à former les caractères faibles et ternes,--les types +bourgeois comme dirait M. de Montbrun. Pauvres bourgeois J'en aurais +long à dire sur le convenu, le flasque, le cotonneux. + +M. de Montbrun dit qu'il y a un certain bien-être tout matériel qui +lui donne toujours l'envie de vivre au pain et à l'eau. Croyez-moi, +ce ne serait pas une raison pour refuser de dîner avec lui. + +Ma chère, je tourne visiblement à l'austérité, et je finirai par +dire comme Salomon: «Mon Dieu, donnez-moi seulement ce qui est +nécessaire pour vivre.» + +En attendant, il pleut à verse. Jamais je n'ai vu tomber tant d'eau. +Qui donc a dit que la campagne, par la pluie, ressemble à une belle +femme qui pleure? + +Je ne vois pas du tout cela, mais si c'est vrai, je conseille aux +belles femmes de ne pas pleurer. La pluie m'ennuie parfaitement. + +Mais un bon feu console de bien des choses, et je ne pense pas du +tout à m'aller noyer. Rien ne me dispose à causer comme une belle +flambée, dans une vaste cheminée. + +On partage assez mon goût et l'on ne paraît pas du tout s'ennuyer. +Tout de même on trouve que j'aime terriblement les _grandes +flammes._ + +Nous lisons souvent, et c'est moi qui choisis les lectures. Vous le +savez, j'ai un trait de ressemblance avec la mère de Mme de Grignan: +je raffole des grands coups d'épée. Mais je crois qu'on commence à +en être un peu fatigué. + + «Si Peau-d'Âne m'était conté, + «J'y prendrais un plaisir extrême.» + +m'a soufflé l'autre soir, le plus aimable des hôtes. + +Je ne me le suis pas fait dire deux fois. Tous les contes favoris de +notre enfance y passèrent, et cette folle soirée fut la plus +agréable du monde. + +M. de Montbrun prétend que les succès de Cendrillon ont dû me faire +rêver de bonne heure; mais Maurice est là pour dire que j'ai +toujours préféré les contes, où il y a des ogres et des petites +lumières. + +Ce soir, Maurice nous a lu le _Vol de l'Âme._ Je me rappelle vous +avoir entendu dire, que vous ne sauriez voir un beau matin +d'automne, sans penser un peu à cette aimable Claire, à ce noble +Fabien. + +Angéline ne s'explique guère ces amoureux-là. Tout à l'heure je la +regardais avec Maurice, et je pensais à bien des choses qui +m'occupent peu d'ordinaire. + +Malgré tout, à certains moments on sent que le sacrifice vaut mieux +que toutes les joies. Et d'ailleurs autour de nous tant de choses +nous prêchent. + +Il y a déjà des feuilles sèches dans ce délicieux jardin de +Valriant. Dites-moi, vous figurez-vous une feuille morte dans le +paradis terrestre? ... + +Bonsoir, chère amie. + +Mina. + + + +(Emma S*** à Mina Darville) + + +Ma chère Mina, + +Non, sans doute, il n'y aurait jamais eu de feuilles sèches dans le +paradis terrestre. Cela eût trop juré avec l'immortelle beauté, avec +l'éternelle jeunesse. Je vous avoue que je me serais fort accommodée +de ces choses-là. + +Je regrette beaucoup ce beau paradis, ce jardin de volupté où l'on +n'aurait jamais vu de boue; la boue vient en droiture du péché. Mais +toujours, chère amie, le vrai ciel nous reste. + +Puisqu'il dépend de nous d'y aller, pourquoi seriez-vous triste? Je +vous en prie, éloignez la mélancolie. Cette friande vit de ce qu'il +y a de plus exquis dans l'âme, et nous laisse toujours un peu +faibles. Je l'entends de la mélancolie poétique et séduisante, non +de la tristesse grave et chrétienne. Celle-ci, je vous la souhaite, +car elle se change toujours en joie, et d'ailleurs, qui peut s'en +défendre toujours, de cette divine tristesse? + +Ma chère Mina, voici mon dernier automne dans le monde, et vous ne +sauriez croire quel charme touchant cette pensée répand sur tout ce +que je vois. C'est comme si j'allais mourir. + +Jamais la nature ne m'a paru si belle. Je me promène beaucoup seule, +avec mes pensées, et je ne sais quelle sérénité douce, qui ne me +quitte plus. Déjà on sent l'automne. Mais dans notre état présent, +je crois qu'il vaut mieux marcher sur les feuilles sèches que sur +l'herbe fraîche. + +En attendant qu'il en neige, j'ai ici un endroit qui fait mes +délices. C'est tout simplement un enfoncement au bord de la mer; +mais d'énormes rochers le surplombent et semblent toujours prêts à +s'écrouler, ce qui m'inspire une crainte folle mêlée de charme. + +Malgré la distance et le sentier âpre, caillouteux, j'y vais +souvent. J'aime cette solitude parfaite et sauvage, où l'on n'entend +que le cri des goélands et le bruit de la mer. Là, pas un arbuste, +pas une plante: seulement quelques mousses entre les fentes des +rochers, et, par-ci par là, quelques plumes. + +Il me semble que cet endroit vous plairait parfaitement, surtout +quand le soleil laisse tomber sur les vagues, ces belles traînées de +feu que vous aimez tant. + +Ce soir, les plus beaux nuages que j'aie vus s'y miraient dans +l'eau. Cela faisait à la mer un fond chatoyant, merveilleux, et j'ai +pensé à bien des choses. + +Je n'ai pas oublié comme la vie apparaît alors que... mais passons. + +Chère Mina, quoi qu'il nous en semble à certains moments, c'est le +froid, c'est l'aride, c'est le terne qui fait le fond de la mer, et +ce n'est pas l'amour qui fait le fond de la vie. + +Voilà qui est très sage, mais je suppose que la sagesse de la femme +est, comme celle de l'homme, _toujours courte par quelque endroit._ + +Cette grande clarté du désabusement ne vous atteint pas, ne va pas +jusqu'à Valriant. + +Je pense souvent à vos aimables _promis_ (passez-moi une expression +bretonne), et j'espère que vous verrez _l'humiliation du superbe._ + +Sans flatterie, je m'étonne qu'il tienne si longtemps. Chère Mina, +vous m'avez donné bien des soucis. Vous voulez vous marier, et, sous +des dehors un peu frivoles, vous cachez tout ce qu'il faut pour +n'aimer jamais qu'un homme qui ait du caractère, de la dignité, de +la délicatesse, et,--j'en demande pardon à ces messieurs--tout cela +me semble bien rare. + +Mais lui a la virilité chrétienne et le charme, ce qui ne gâte rien. + +Courage, ma chère. On vous trouve bien un peu frivole, mais on +finira par s'avancer, et cette fois-là, j'espère que vous mettrez +vos coquetteries de côté, pour dire tout franchement comme la Belle +au Bois dormant: «Certes, mon prince, vous vous êtes bien fait +attendre.» + +Emma. + + + +(Mina Darville à Emma S***) + + +Je vous promets de dire exactement comme la Belle au Bois dormant. + +En attendant, je suis aussi agréable que possible avec lui; mais la +jolie petite madame S... n'avait pas tort lorsqu'elle affirmait +qu'il porte une armure enchantée. Du moins tous les traits nous +reviennent comme dans les légendes, et lui n'a pas l'air de s'en +porter plus mal. + +Toute modestie à part, je n'y comprends rien, d'autant plus que je +suis sûre de lui plaire. Maintenant, je ne rencontre guère son +regard sans y voir luire une flamme, un éclair, et, d'après moi, +cela voudrait dire quelque chose. + +Cette nature ardente et contenue est bien agréable à étudier. Mais +qu'est-ce qui le retient? Ce ne peut être la différence d'âge il y a +de bons miroirs ici. + +Je suppose qu'on s'en veut de cette faiblesse involontaire. Puis, on +ne me trouve pas une âme de premier ordre, peut-être aussi croit-on, +que je ne saurais m'accommoder d'une vie sérieuse, retirée. + +Le fait est que je me soucie des plaisirs du monde comme des modes +de l'an passé. Pour un rien, je lui proposerais d'aller vivre sur +les côtes du Labrador. Nous nous promènerions sur la mousse blanche +à travers les brouillards, comme les héros d'Ossian. + +Ah! ma chère, j'ai bien des tentations journalières, et je me +surprends à faire des oraisons jaculatoires, du genre de celles de +Maurice, quand il s'interrompait à tout instant pour dire «Qu'elle +est belle! Seigneur, je veux qu'elle m'aime!» + +Pauvre Maurice! Voilà son départ bien proche. Je m'en vais retourner +avec lui à Québec, où je compte vous retrouver, et ne pas vous +laisser plus que votre ombre jusqu'à votre entrée au couvent. + +Quand je pense qu'ensuite vous ne viendrez plus jamais chez nous, +dans ma chambre où nous étions si bien. Il me semble que le noviciat +vous paraîtra sombre, malgré ce beau tableau de saint Louis de +Gonzague que je vois d'ici. Ce visage céleste penché sur le +crucifix, m'a laissé une de ces impressions que rien n'efface. + +Parfois, je pense que ceux-là sont heureux qui sont vraiment à Dieu; +ils ne craignent ni de vieillir ni de mourir. + +Autour de nous, les feuilles jaunissent à vue d' oeil. Vous savez +que je ne puis voir une feuille fanée sans penser à mâle choses +tristes. Je l'avoue, ces pauvres feuilles ont déjà bien fait parler +d'elles. Mais n'importe, j'aimerai toujours la vieille feuille +d'Arnauld qui dit si bien: «je vais où va toute chose.» + +Ce sont les premiers vers que j'aie sus, et c'est mon père mourant +qui me les a appris. Voilà pourquoi sans doute ils gardent pour moi +un charme si touchant, si funèbre. + +M. de Montbrun me parle souvent de mon père; mieux que personne il +me le fait connaître. + +Vous ai-je dit que je passerai l'hiver à Valriant? Vous comprenez +que je ne fais pas un grand sacrifice. Maurice parti, je trouverais +la maison grande: il est toute ma famille, mais ici j'en ai une +autre. + +C'est plaisir de voir briller l'anneau des fiançailles sur la belle +main d'Angéline. Cet anneau est celui de ma mère. Avant de mourir, +elle même le donna à Maurice, pour celle qui serait la compagne de +sa vie. Je me demande parfois si elle eût pu jamais la souhaiter +aussi virginale, aussi charmante. + +Vous dites que je vous ai donné bien des soucis. Ma chère, j'en ai +eu aussi beaucoup. Je crois, comme Madame de Staël, qu'une femme, +qui meurt sans avoir aimé, a manqué la vie, et, d'autre part, je +sentais que je n'aimerais jamais qu'un homme digne de l'être. + +Il est vrai que plusieurs aimables «pas grand chose» m'ont voulu +persuader qu'il ne tenait qu'à moi de les rendre parfaits, ou peu +s'en faut. Mais je trouve triste pour une femme de faire l'éducation +de son mari. + +J'aime mieux me marier avec un homme accompli. Pourtant, je l'avoue, +quelqu'un, qui ne l'était pas, m'a beaucoup intéressée. Je +connaissais sa jeunesse orageuse, mais sa mélancolie me touchait. Je +pensais à saint Augustin loin de Dieu, à ses glorieuses tristesses. +«Chère belle âme tourmentée!» me disais-je souvent. Plus tard, je +sus... passons. + +Il paraît que Mlles V... s'épuisent encore à dire que je suis +foncièrement impertinente, que je traiterai mon mari comme un +_nègre._ Le pauvre homme! N'en avez-vous pas pitié? + +Pour moi, j'ai bien envie d'aller regarder quelqu'un qui se promène +sur la galerie. Ce pas si régulier, si ferme, me rend toujours un +peu nerveuse. Ma chère, _It can't be helped_, je le crains. + +Et faut-il dire que celui-là serait un maître? Mais n'importe. +J'aime mieux lui obéir que de commander aux autres. Voilà--et je lui +suis reconnaissante de vouloir m'arracher à ces puérilités, à ces +futilités, que les hommes d'ordinaire font noblement semblant de +nous abandonner, tout en s'en réservant une si belle part. + +À bientôt + +Mina. + + + +(Maurice Darville à Angéline de Montbrun) + + +Mon amie, + +Je suis encore tout souffrant, tout brisé, de cet effort terrible +qu'il m'a fallu pour m'arracher d'auprès de vous. Une fois dans la +voiture j'éclatai en sanglots, et maintenant encore, par moment, je +suis faible comme un enfant. + +Pourtant j'essaie de vivre sans vous voir. Mais vous oublier un +instant, je n'en suis pas plus maître que d'empêcher mon coeur de +battre ou mon sang de circuler. Ah! si je pouvais vous dire l'excès +de ma misère. Tout me fait mal, tout m'est insupportable. Angéline, +voici l'instant du départ. Je m'en vais mettre l'océan entre nous. +Que Dieu ait pitié de moi! et qu'il vous garde et vous bénisse, ma +fiancée chère et sacrée, mon immortelle bien-aimée. + +Embrassez votre père pour moi. Ô ma vie! ô ma beauté! je donnerais +mon sang pour savoir que vous me pleurez. + +Maurice. + + + +(Angéline de Montbrun à Maurice Darville) + + +Après votre départ, je fus obligée de me tenir renfermée, et je vous +laisse à deviner pourquoi. Si vous saviez comme c'est triste de ne +plus vous voir nulle part, de ne plus entendre jamais votre belle +voix. Je renonce à vous le dire, et n'ose penser à cette immense +distance qui nous sépare. + +Comme vous devez souffrir de vous en aller parmi des indifférents, +des inconnus. J'y songe sans cesse et vous trouve bien plus à +plaindre que moi. Mon père sait me donner du courage. Il me parle si +bien de vous... avec une estime qui me rend si fière. Mon noble +Maurice, vous méritez d'être son fils; c'est avec vous que je veux +passer ma vie. Dites-moi, pensez-vous quelquefois au retour? + +Moi, je vous attends déjà, et souvent, je me surprends disposant +tout pour votre arrivée. Ce jour-là, il me faudra un ciel éclatant, +un azur, un soleil, une lumière, comme vous les aimez. Je veux que +Valriant vous apparaisse en beauté. + +En attendant, il faut s'ennuyer. Souvent, je prends cette guitare +qui résonnait si merveilleusement sous vos doigts. J'essaie de lui +faire redire quelques-uns de vos accords. Je les ai si bien dans +l'oreille; mais la magie du souvenir n'y suffit pas. + +Les gelées ont déjà bien ravagé le jardin. Cette belle verdure que +vous avez tant regardée, tant admirée, d'un jour à l'autre, je la +vois se flétrir. Je vais la voir disparaître et cela m'attriste. +C'est la première fois que l'automne me fait cette impression. + +On dirait, Maurice, que vous m'avez laissé votre mélancolie. J'ai +des pitiés, des sympathies pour tout ce qui se décolore, pour tout +ce qui se fane. + +Vous m'appelez _votre immortelle bien-aimée;_ Maurice, la belle +parole! qu'elle m'a été à l'âme et qu'elle m'est délicieuse. + +Et pourtant, on dit qu'il n'y a point d'amour éternel, que le rêve +de l'amour sans fin, toujours poursuivi, l'a toujours été en vain +sur la terre. Quand ce que j'ai lu là-dessus me revient, et me fait +penser, je relis votre lettre et je goûte au fond de mon coeur cette +parole céleste: _Mon immortelle bien-aimée._ + +Vous ai-je dit de mettre dans votre chambre l'image de la Vierge que +je vous ai donnée? N'y manquez pas. Bien souvent, je lui demande de +vous avoir en sa garde très douce et très sûre. Priezla aussi pour +moi, et je vous en conjure, aimez-moi en Dieu et pour Dieu afin que +votre coeur ne se refroidisse jamais. + +Vôtre pour la vie et par delà. + +Angéline. + + + +(Maurice Darville à Angéline de Montbrun) + + +Mon amour, ma beauté, mon coeur, ma vie, + +Si je comprends, vous voulez que je vous aime par charité. Je vous +avoue que j'en serais fort empêché. Mais je suis très reconnaissant +à Dieu, qui vous a faite telle que vous êtes. Est-ce que cela ne +suffit pas, grande songeuse? ... + +Ma chère conscience, n'essayez pas de me troubler. Je sais tout ce +qu'on a dit sur la vanité des tendresses humaines, seulement cela ne +nous regarde pas. + +Angéline, je ne veux point que vous pensiez à ces choses, et dès que +j'en aurai le droit, je _vous le défendrai._ Ce sera le premier +usage de mon autorité. + +En attendant, je vous obéis _con amore_, et j'ai placé l'image de la +Vierge dans ma chambre. Ça été mon premier soin. Faut-il ajouter +qu'au dessous j'ai mis votre portrait (celui volé à Mina). + +J'y fais brûler une lampe, la plus jolie du monde. D'abord, c'est +une prière incessante, et ensuite cette douce lumière répand sur +votre portrait, je ne sais quoi de céleste qui me soutient, qui +m'apaise. + +Ma chère et bien-aimée, j'ai fort à faire pour ne pas lire votre +lettre continuellement. Vous demandez si je pense au retour. Si j'y +pense! Mais voilà ce qui m'empêche de mourir d'ennui. + +Dites-moi, est-ce bien vrai que vous avez consenti à partager ma +vie? Souvent, «je ferme les yeux pour mieux voir l'espérance.» + +Ah! j'ai aussi d'enivrants souvenirs. Le bonheur m'a touché j'ai +versé de ces larmes dont une seule consolerait de tout. Non, je n'ai +pas le droit de me plaindre, et pourtant je souffre cruellement. + +Ce besoin de vous voir, qui est au plus profond de mon coeur, +devient souvent une souffrance aiguë, intolérable, ou plutôt, loin +de vous, je ne vis pas. Il me semble que je ne suis plus le même +homme. Cette vive jeunesse, cette plénitude de vie, je ne les +retrouve plus. Dites-moi, sentiez-vous quelque chose de +l'épanouissement qui se faisait dans mon âme quand je vous +apercevais? + +Que vous êtes bonne de me regretter, de m'attendre! Mais ne vous +déplaise, il est bien inutile que la nature se mette en frais pour +mon arrivée. Je n'en verrais pas grand chose. Que les cataractes du +ciel s'ouvrent, que les vents rugissent, tout m'est égal, pourvu que +je ne sois pas retardé, pourvu que j'arrive. + +J'ai écrit à votre père. Jamais je ne pourrai assez le remercier, +assez l'aimer et pourtant qu'il m'est cher! + +Je vous envoie un brin de réséda arraché à la terre de France. +Pauvre France! Ne sommes-nous pas un peu fous de tant l'aimer. Ce +bateau qui m'a transporté à Calais me semblait aller bien lentement. +Debout, sur le pont, je regardais avec une curiosité ardente, pleine +de joie, et lorsque j'aperçus la terre, la _terre de France_, je +vous avoue que tout mon sang frémit. + +J'avais les yeux bien obscurcis, mais n'importe, je la +reconnaissais, la France de nos ancêtres, la belle, la noble, la +généreuse France. + +Ah! chère amie, la France, notre France idéale, qu'en a-t-on fait? +Mais, silence!... Il me semble que je vais insulter ma mère. + +Prions Dieu que les _Canadiens soient fidèles à eux-mêmes_, comme +Garneau le souhaitait. + +Je m'assure que la Vierge Marie vous écoute quand vous lui parlez de +moi. + +Moi aussi je vous remets en sa garde. Qu'elle vous bénisse, qu'elle +me rende digne de vous. + +Je vous aime. + +Maurice. + + + +(Mina Darville à son frère) + + +Je suis à Valriant, mon cher Maurice, et reçue comme si j'apportais +le printemps dans mes fourrures. Naturellement il a fallu tout voir +et causer à fond: c'est ce qui m'a retardée quelque peu, moi le +modèle des correspondantes. + +Mon ami, crois-moi, je ne te fais pas un sacrifice en venant passer +l'hiver avec Angéline. Après ton départ, la maison n'était plus +habitable. + +D'ailleurs, je suis fatiguée de la vie mondaine, c'est-à-dire de la +vie réduite en poussière. Tu t'imagines si l'on m'en a fait de +ces représentations. «La reine des belles nuits s'ensevelir à la +campagne! l'étoile du soir s'éclipser, disparaître!» + +Un de mes admirateurs m'a envoyé un sonnet. J'y suis comparée à une +souveraine qui abdique, à un jeune astre qui se cache, fatigué de +briller, et pour tout dire, il y a un vers de treize pieds. + +Mais, si je continuais à te parler de moi, ne me trouverais-tu pas +bien aimable? Ne crains rien, je suis bonne fille, et Angéline est +toujours la reine des roses; mais elle a souvent une brume sur le +front, et c'est ta faute. Mon cher, tu es bien coupable. Pourquoi +t'en être fait aimer? + +Si tu voyais comme elle regarde ta place vide à table! Je crois +qu'elle te ferait encore volontiers une tasse de thé. Sérieusement, +es-tu bien sûr d'être si à plaindre? Je la regardais tout à l'heure +en causant avec elle au coin du feu. La flamme du foyer l'éclairait +tout entière et faisait briller son anneau e fiancée. Encore une +fois, tu n'es pas aussi malheureux qu'il te semble. Où est l'homme +qui n'accepterait _ton infortune_ avec transport? Un an est vite +passé. Le temps a l'aile légère. Non, l'absence n'est pas le plus +grand des maux, surtout lorsqu'on n'a à craindre ni refroidissement +ni inconstance. + +Maurice tu veux donc absolument savoir jusqu'à quel point elle +t'aime, et c'est moi qui dois étudier ce coeur si vrai. La besogne +n'est point sans charmes. + +C'est comme si j'allais jeter la sonde dans une source vive, +ombragée, profonde, dont les eaux limpides refléteraient le ciel en +dépit du feuillage. Nos conversations sont charmantes. Le trop plein +de son coeur s'y épanche sans s'épuiser jamais. Ta fine oreille +serait bien charmée. Apprends qu'elle fait flairer ton chapeau de +paille à Nox pour qu'il ne t'oublie pas. Tantôt je l'entendais lui +dire: «Nox, t'ennuies-tu? as-tu hâte qu'il revienne?... L'aimes-tu? +Prends garde Nox. Il faut l'aimer. Il sera ton maître. Sais-tu ça?...» + +Nox écoute tout et répond par de grands coups de queue sur le +plancher. + +Hélas! Valriant ne mérite plus son nom. C'est une pitié de voir le +jardin mais le foin d'odeur parfume encore les alentours de l'étang. +J'y suis allée avec Angéline. Mon cher, le noyer sous lequel tu as +fait ta déclaration est dépouillé comme les autres. Ces vents +d'automne ne respectent rien. + +Sais-tu qu'on m'a prédit que j'allais mourir d'ennui avant la fin de +l'hiver? Mais j'en doute un peu. Je sens en moi une telle +surabondance de vie! + +Le bruit de la mer a réveillé dans mon coeur je ne sais quoi +d'orageux, de délicieux, ou plutôt je crois qu'il y a, sur la grève +de Valriant, un sylphe irrésistible qui s'empare de moi, aussitôt +que je mets le pied sur son domaine. + +Cette fois, c'est pire que jamais. Ces terribles vents d'est +m'enchantent. «J'entre avec ravissement dans le mois des tempêtes», +et je prendrais souvent le chemin de la grève; mais ce fier +autocrate qui règne ici ne le veut pas. + +Il dit que j'aurais l'air d'une ondine désoeuvrée; il m'appelle +dédaigneusement sa frileuse, sa délicate. (Angéline n'a jamais eu le +rhume de sa vie). Quant à lui, il va prendre son bain comme au beau +milieu de l'été. + +Tous nos plans sont faits pour cet hiver; l'étude y tient une place, +mais petite. Dieu merci nous ne sommes pas + + «De ces rats qui, livres rongeant, + Se font savants jusque aux dents.» + +Pour toi, tu seras un orateur. Nous l'avons décidé unanimement; mais +dans l'intimité tu n'auras pas le droit de parler plus longtemps que +les autres. Retiens bien cela. + +Comme toujours, Angéline ne porte que du blanc ou du bleu. Son père +n'a-t-il pas bien fait de la vouer à la Vierge? Qu'elle est donc +aimable pour lui! Comme elle devine ses moindres désirs! + +Rien n'est petit dans l'amour. Ceux qui attendent les grandes +occasions pour prouver leur tendresse ne savent pas aimer. Mets-toi +cela bien avant dans l'esprit, Maurice. Au fond, je crois que tu +feras un mari très supportable, «point froid et point jaloux.» + +C'est ce que je disais tout à l'heure à Angéline. Sois tranquille, +j'excelle à te faire valoir; je ne te donnerai jamais que de beaux +défauts. + +Je t'embrasse comme je t'aime, c'est-à-dire de tout mon coeur. + +Mina. + +P.S.--Sais-tu que le mariage est le _doux reste du paradis +terrestre._ C'est l'Église qui le dit dans la préface de la messe +nuptiale. Médite cette parole liturgique et ne m'écris plus de +lamentations. + +M. + +L'été suivant, Maurice Darville revint au Canada. + +Le bonheur humain se compose de tant de pièces, a-t-on dit, qu'il en +manque toujours quelques unes. Mais rien, absolument rien ne +manquait aux fiancés jeunes, charmants, profondément épris. L'avenir +leur apparaissait comme un enchantement. Tous deux avaient cette +confiance enivrée, cette illusion de sécurité qu'ont souvent ceux +qui s'aiment de l'amour le plus vif, le plus irréprochable et qu'un +lien divin va unir. + +Mais un événement tragique prouva cruellement que le bonheur est une +plante d'ailleurs qui ne s'acclimate jamais sur terre. + +M. de Montbrun aimait passionnément la chasse. Un jour du mois de +septembre, comme il en revenait, il embarrassa son fusil entre les +branches d'un arbre; le coup partit et le blessa mortellement. + +M. de Montbrun expira quelques heures après, et cet homme, que des +liens si puissants attachaient à la terre, fut admirable de force et +de foi devant la mort. + +Sa fille montra d'abord un grand courage, mais elle aimait son père +d'un immense amour, et, après les funérailles qui eurent lieu à +Québec, dans l'église des Ursulines, elle tomba dans une prostration +complète, absolue, qui fit désespérer de sa vie. + +Aucune parole ne saurait donner l'idée des angoisses, de la douleur +de son fiancé. Tout ce que peuvent des créatures humaines, Maurice +et Mina le firent pour Angéline. + +Ils lui sauvèrent la vie, mais ils ne purent l'arracher au besoin de +se plonger, de s'abîmer dans sa douleur. + +Elle en avait ce sentiment intense qui se refuse à la consolation, +qui est incompatible avec toute joie. C'est en vain que Maurice et +sa soeur tâchèrent de l'amener à faire célébrer son mariage. + +«Plus tard, plus tard. Je vous en prie, Maurice, laissez-moi le +pleurer», répondait-elle, aux plus irrésistibles supplications de +son fiancé. + +Il avait été décidé que Mlle de Montbrun ne retournerait à Valriant +qu'après son mariage. À cela elle consentit volontiers, mais +inutilement, on mit tout en oeuvre pour la décider à ne pas le +différer. + +Dans l'hiver qui suivit la mort de M. de Montbrun, Mlle Darville +entra au noviciat des Ursulines. + +Angéline ne s'y opposa point, mais la séparation lui fut cruelle. +Elle aimait la présence de cette chère amie qui n'osait montrer +toute sa douleur. + +Mlle de Montbrun ne se plaignait pas; jamais elle ne prononçait le +nom de son père. Mais elle le pleurait sans cesse, et sa magnifique +santé ne tarda point à s'altérer très sérieusement. + +Chez cette jeune fille d'une sensibilité étrangement profonde, la +douleur semblait agir comme un poison. On la voyait, à la lettre, +dépérir et se fondre. Elle avait parfois des défaillances subites, +un jour qu'elle était sortie seule, prise tout à coup de faiblesse, +elle tomba sur le pavé et se fit au visage des contusions qui eurent +des suites fort graves. Tellement qu'il fallut en venir à une +opération dont la pauvre enfant resta défigurée. + +Maurice Darville aimait sa fiancée d'un amour incomparable. Son +malheur, ses souffrances, la lui avaient rendue encore plus chère, +et il lui avait donné des preuves innombrables du dévouement le plus +complet, le plus passionné. + +Mais, ainsi qu'on a dit, dans l'amour d'un homme, même quand il +semble profond comme l'océan, il y a des pauvretés, des sécheresses +subites. Et lorsque sa fiancée eut perdu le charme enchanteur de sa +beauté, le coeur de Maurice Darville se refroidit, ou plutôt la +divine folie de l'amour s'envola. C'est en vain que Maurice +s'efforça de la retenir, de la rappeler. Le plus vif, le plus +délicieux des sentiments de notre coeur en est aussi le plus +involontaire. + +Malgré le soin qu'il prenait pour n'en rien laisser voir, Angéline +ne tarda point à sentir le refroidissement. Elle ne l'avait point +appréhendé. + +Âme très haute, elle n'avait point compris combien la perte de sa +beauté l'exposait à être moins aimée. + +Sa confiance en Maurice était absolue, mais, une fois éveillée, la +cruelle inquiétude ne lui laissa plus de repos. Elle n'en disait +rien, mais elle observait Maurice. Il lui était impossible de le +bien juger; elle souffrait trop de son changement pour ne pas se +l'exagérer, et après de terribles alternatives d'espérance et de +doute, elle en vint à la poignante conviction que son fiancé ne +l'aimait plus. Elle crut que c'était l'honneur et la pitié qui le +retenaient près d'elle. Et sa résolution bientôt prise, fut +fermement exécutée. + +Malgré les protestations de Maurice Darville, elle lui rendit sa +parole avec l'anneau des fiançailles et s'en retourna à Valriant. + +Cette noble jeune fille, qui s'isolait dans sa douleur, avec la +fière pudeur des âmes délicates, écrivait un peu quelquefois. Ces +pages intimes intéresseront peut-être ceux qui ont aimé et souffert. + + + + +FEUILLES DÉTACHÉES + + + +7 mai. + +Il me tardait d'être à Valriant; mais que l'arrivée m'a été cruelle! +que ces huit jours m'ont été terribles! Les souvenirs délicieux +autant que les poignants me déchirent le coeur. J'ai comme un +saignement en dedans, suffocant, sans issue. Et personne à qui dire +les paroles qui soulagent. + +M'entendez-vous, mon père, quand je vous parle? Savez-vous que votre +pauvre fille revient chez vous se cacher, souffrir et mourir? Dans +vos bras, il me semble que j'oublierais mon malheur. + +Chère maison qui fut la sienne! où tout me le rappelle, où mon coeur +le revoit partout. _Mais jamais plus, il ne reviendra dans sa +demeure._ Mon Dieu, pardonnez-moi. Il faudrait réagir contre le +besoin terrible de me plonger, de m'abîmer dans ma tristesse. Cet +isolement que j'ai voulu, que je veux encore, comment le supporter? + +Sans doute, lorsqu'on souffre, rien n'est pénible comme le contact +des indifférents. Mais Maurice, comment vivre sans le voir, sans +l'entendre jamais, jamais!... l'accablante pensée!... C'est la nuit, +c'est le froid, c'est la mort. + +Ici où j'ai vécu d'une vie idéale si intense, si confiante, il faut +donc m'habituer à la plus terrible des solitudes, à la solitude du +coeur. + +Et pourtant, qu'il m'a aimée! Il avait des mots vivants, souverains, +que j'entends encore, que j'entendrai toujours. + +Dans le bateau, à mesure que je m'éloignais de lui, que les flots se +faisaient plus nombreux entre nous, les souvenirs me revenaient plus +vifs. Je le revoyais comme je l'avais vu dans notre voyage funèbre. +Oh! qu'il l'a amèrement pleuré, qu'il a bien partagé ma douleur. +Maintenant que j'ai rompu avec lui, je pense beaucoup à ce qui +m'attache pour toujours. Tant d'efforts sur lui-même, tant de soins, +une pitié si inexprimablement tendre! + +C'est donc vrai, j'ai vu l'amour s'éteindre dans son coeur. Mon +Dieu, qu'il est horrible de se savoir repoussante, de n'avoir plus +rien à attendre de la vie. + +Je pense parfois à cette jeune fille _livrée au cancer_ dont parle +de Maistre. Elle disait: «Je ne suis pas aussi malheureuse que vous +le croyez: Dieu me fait la grâce de ne penser qu'à lui.» + +Ces admirables sentiments ne sont pas pour moi. Mais, mon Dieu, vous +êtes tout-puissant, gardez-moi du désespoir, ce crime des âmes +lâches. Ô Seigneur! que vous m'avez rudement traitée! que je me sens +faible! que je me sens triste! Parfois, je crains pour ma raison. Je +dors si peu, et d'ailleurs, il faudrait le sommeil de la terre pour +me faire oublier. + +La nuit après mon arrivée, quand je crus tout le monde endormi, je +me levai. Je pris ma lampe, et bien doucement je descendis à son +cabinet. Là, je mis la lumière devant son portrait et je l'appelai. + +J'étais étrangement surexcitée. J'étouffais de pleurs, je suffoquais +de souvenirs, et, dans une sorte d'égarement, dans une folie de +regrets, je parlais à ce cher portrait comme à mon père lui-même. + +Je fermai les portes et les volets, j'allumai les lustres à côté de +la cheminée. Alors son portrait se trouva en pleine lumière--ce +portrait que j'aime tant, non pour le mérite de la peinture, dont je +ne puis juger, mais pour l'adorable ressemblance. C'est ainsi que +j'ai passé la première nuit de mon retour. Les yeux fixés sur son +beau visage, je pensais à son incomparable tendresse, je me +rappelais ses soins si éclairés, si dévoués, si tendres. + +Ah, si je pouvais l'oublier comme je mépriserais mon coeur! Mais +béni soit Dieu! La mort qui m'a pris mon bonheur, m'a laissé tout +mon amour. + + + +8 mai. + +Je croyais avoir déjà trop souffert pour être capable d'un sentiment +de joie. Eh bien! je me trompais. + +Ce matin, au lever de l'aurore, les oiseaux ont longtemps et +délicieusement chanté, et je les ai écoutés avec un attendrissement +inexprimable. Il me semblait que ces voix si tendres et si pures me +disaient: Dieu est bon. Espère en lui. + +J'ai pleuré, mais ces larmes n'étaient pas amères, et depuis cette +heure, je sens en moi-même un apaisement très doux. + +Ô mon Dieu, vous ne me laisserez pas seule avec ma douleur, vous qui +avez dit: «Je suis près des coeurs troublés.» + + + +10 mai. + +Ma tante est partie, et franchement... + +La compagnie de cette femme faible n'est pas du tout ce qu'il me +faut. Elle est bonne, infatigable dans ses soins; mais sa pitié +m'énerve et m'irrite. Il y a dans sa compassion quelque chose qui me +fait si douloureusement sentir le malheur d'avoir perdu ma beauté! + +Les joies du coeur ne sont plus pour moi, mais je voudrais +l'intimité d'une âme forte, qui m'aidât à acquérir la plus grande, +la plus difficile des sciences: celle de savoir souffrir. + + + +11 mai. + +J'éprouve un inexprimable dégoût de la vie et de tout. Qui m'aidera +à gravir le rude sentier? La solitude est bonne pour les calmes, +pour les forts. + +Mon Dieu, _agissez avec moi; ne m'abandonnez pas à la faiblesse de +mon coeur, ni aux rêves de mon esprit._ + +Aussitôt que mes forces seront revenues, je tâcherai de me faire des +occupations attachantes. J'aimerais à m'occuper activement des +pauvres, comme mon cher bon père le faisait, mais je crains que ces +pauvres gens ne croient bien faire, en me parlant de ma figure, en +m'exprimant leur compassion, en me tenant mille propos odieux. +Craintes puériles, vaniteuse faiblesse qu'il faudra surmonter. + + + +12 mai. + +Dans le monde on plaint ceux qui tombent du faîte des honneurs, des +grandeurs. Mais la grande infortune, c'est de tomber des hauteurs de +l'amour. + +Comment m'habituer à ne plus le voir, à ne plus l'entendre? jamais! +jamais! Mon Dieu! le secret de la force... Ici ma vie a été une fête +de lumière et maintenant la vie m'apparaît comme un tombeau, un +tombeau, moins le calme de la mort. Oh, le calme... le repos... la +paix... Que Dieu ait pitié de moi! _C'est une chose horrible d'avoir +senti s'écrouler tout ce que l'on possédait sans éprouver le désir +de s'attacher à quelque chose de permanent._ + + + +14 mai. + +Depuis mon arrivée, je n'avais pas voulu sortir, mais ce soir il +m'est venu, par ma fenêtre ouverte, un air si chargé de salin que je +n'y ai pas tenu. Quelques minutes plus tard, j'étais sur le rivage. + +Il n'y avait personne. J'ai levé le voile épais sans lequel, je ne +sors plus, et j'ai respiré avec délices l'âpre et vivifiant parfum +des grèves. La beauté de la nature, qui me ravissait autrefois, me +plaît encore. Je jouissais de la vue de la mer, de la douceur du +soir, de la mélodie rêveuse des vagues clapotant le long du rivage. +Mais un jeune homme en canot passa chantant: _Rappelle-toi_, etc. + +Cette romance de Musset, on l'a retenue de Maurice, et ce chant me +rappela à l'amer sentiment de son indifférence. + +Que dira-t-il en apprenant ma mort_? Pauvre enfant! Pauvre +Angéline!_ Il me donnera une pensée pendant quelques jours puis il +m'oubliera.--Il a déjà oublié qu'ensemble nous avons espéré, aimé, +souffert. + +Encore si moi aussi je pouvais oublier. Et pourtant non, je ne +voudrais pas. Il vaut mieux se souvenir. Il vaut mieux souffrir. Il +vaut mieux pleurer. + + + +17 mai. + +Non, la loi des compensations n'est pas un vain mot. J'ai senti ces +joies qui font toucher au ciel, mais aussi je connais ces douleurs +dont on devrait mourir. + + + +20 mai. + +Douloureuse date! c'est le 20 septembre que j'ai perdu mon père. + +Le mauvais temps m'a empêchée de sortir. Je le regrette. J'aurais +besoin de revoir la pauvre maison où il fut transporté, après le +terrible accident qui lui coûta la vie. Cette maison où il est mort, +je l'ai achetée. Une pauvre femme l'habite avec sa famille, mais je +me suis réservé la misérable petite chambre, où, il a rendu le +dernier soupir. + +Toutes les peines de ma vie disparaissent devant ce que j'ai +souffert en voyant mourir mon père; et pourtant, ô mon Dieu, quand +je veux fortifier ma foi en votre bonté, c'est à cette heure de +déchirement que je remonte. Comme ces souvenirs me sont présents! + +Il avait tout supporté sans une plainte; mais en me voyant, un +profond gémissement lui échappa. Il s'évanouit. + +Quand la connaissance lui fut revenue, il mit péniblement son bras à +mon cou, mais il ne me parla pas, il ne me regarda pas. Il avait les +yeux levés vers une image de Notre-Dame des douleurs, que quatre +épingles fixaient sur le mur au pied de son lit, et aussi longtemps +que je vivrai, je verrai l'expression d'agonie de son visage. + +Pour moi, malgré l'épouvante, le saisissement de cette heure, je ne +sais comment je restais calme. On m'avait tant dit qu'il fallait +l'être; que la moindre émotion lui serait funeste. + +Le tintement de la clochette nous annonça l'approche du +Saint-Sacrement. À ce son bien connu il tressaillit, une larme roula +sur sa joue pâle, il ferma les yeux, et me dit avec effort: «Ma +fille pense à Celui qui vient.» + +C'était la première parole qu'il m'adressait. Sa voix était faible, +mais bien distincte. Je ne sais quel espoir, quelle foi au miracle +me soutenait. + +Ô Maître de la vie et de la mort, je croyais que vous vous +laisseriez toucher. Seigneur, je vous offrais tout pour racheter ses +jours, et, prosternée à vos pieds sacrés, dans ma mortelle angoisse, +j'implorais votre divine pitié par les larmes de votre mère, par ce +qu'elle souffrit en vous voyant mourir. + +Non, je ne pouvais croire à mon malheur. Le mot de résignation me +faisait l'effet du froid de l'acier entre la chair et les os, et +lorsque après sa communion, mon père m'attira à lui et me dit: +«Angéline, c'est la volonté de Dieu qui nous sépare» j'éclatai: Ce +que je dis dans l'égarement de ma douleur, je l'ignore; mais je vois +encore l'expression de sa douloureuse surprise. + +Il baisa le crucifix qu'il tenait dans sa main droite, et dit avec +un accent de supplication profonde: + +«Seigneur, pardonnez-lui, la pauvre, enfant ne sait pas ce qu'elle +dit.» + +Pendant quelques instants, il resta absorbé dans une prière +intense. Puis avec quelle autorité, avec quelle tendresse il +_m'ordonna_, mot si rare sur ses lèvres, de dire avec lui: Que la +volonté de Dieu soit faite! + +Tout mon être se révoltait contre cette volonté et avec quelle +force! avec quelle violence! Mais je ne pouvais pas, non, je ne +pouvais pas lui désobéir, et je dis comme il voulait. + +Alors, il me bénit, et appuyant ma tête sur sa poitrine où reposait +son viatique: «Amour sauveur, répétait-il, je vous la donne... Ô +Seigneur Jésus, parlez-lui... Ô Seigneur Jésus, consolez-la.» + +Et moi, dans l'agonie de ce moment... + +Seigneur compatissant, Jésus, roi d'amour, roi de gloire, notre +frère divin, c'est prosternée le visage contre terre, que je devrais +vous rendre grâces. Comment fortifiez-vous vos rachetés avec les +défaillances de votre force infinie, avec le poids de votre croix +sanglante? Dans nos coeurs de chair, que mêlez-vous à la douleur qui +transperce et qui broie? Jésus tout-puissant, vous m'avez fait +accepter, adorer votre volonté. J'offris mon coeur au glaive, et en +ce moment plus douloureux que mille morts, j'avais de votre bonté, +de votre amour, de votre compassion, un sentiment inénarrable. + +Ah! dans mes heures de faiblesse et d'angoisse, pourquoi ne me +suis-je pas toujours réfugiée dans ce souvenir sacré? J'y aurais +trouvé la force et la paix. _La Paix_... Je l'avais dans mon coeur +quand mon père expira dans mes bras, et lorsque le prêtre récita le +_De profundis_, moi, prosternée sur le pavé de la chambre, du fond +de l'abîme de ma douleur, je criais encore à Dieu: Que votre volonté +soit faite. + +Quand je me relevai, on avait couvert son visage, et pour la +première fois de ma vie, je m'évanouis. + +En reprenant connaissance, je me trouvai couchée sur l'herbe. Je vis +Maurice penché sur moi, et je sentais ses larmes couler sur mon +visage. Le curé de Valriant me dit alors: «Ma fille, regardez le +ciel.» + +_Ma fille_... ce mot, que mon père ne dirait plus jamais, me fut +cruel à entendre. Et me tournant vers la terre je pleurai. + + + +22 mai. + +Ce matin, à mon réveil, j'ai aperçu un petit serin qui voltigeait +dans ma chambre. + +Monique, qui tricotait au pied de mon lit, m'a dit: «C'est un +présent des jumeaux. Ils l'ont apprivoisé pour vous et vous l'ont +apporté ce matin, en se rendant au catéchisme.» + +J'ai tendu la main à l'oiseau, qui après quelques coquetteries, s'y +est venu poser. Ce cher petit! je ne l'ai que depuis quelques +heures, et ça me ferait de la peine de le perdre. Il est si gentil +et chante si bien. N'est-ce pas aimable de la part de ces enfants +d'avoir pensé à me faire plaisir? + +Ce soir, il m'a pris fantaisie d'aller les remercier. Je les ai +trouvés assis sur le seuil de leur petite maison. Marie, jolie et +fraîche à faire honte aux roses, enfilait des graines d'actée pour +s'en faire des colliers, et Paul la regardait faire. + +En la voyant si charmante, je me rappelai ce que j'étais, alors que +Maurice m'appelait «_La fleur des champs»_ et une tristesse amère me +saisit au coeur. + +Rien de plus aimable, de plus touchant à voir, que la mutuelle +tendresse de ces deux beaux enfants. «Ils ne peuvent se perdre de +vue», dit leur grand-mère, et c'est bien vrai. + +Pauvres petits! que deviendra celui des deux qui survivra à l'autre? +Une grande affection, c'est le grand bonheur de la vie, mais aux +grandes joies les grandes douleurs. Pourtant, même après la +séparation sans retour, quel est celui qui, pour moins souffrir +consentirait à avoir moins aimé. + +Mon père aimait ces vers de Byron: «Rendez-moi la joie avec la +douleur: je veux aimer comme j'ai aimé, souffrir comme j'ai +souffert». + + + +23 mai. + +Je viens de visiter mon jardin, que je n'avais encore qu'entrevu. Ce +brave Désir avait l'air tout fier de m'en faire les honneurs. Mais +je n'ai pas tardé à voir que quelque chose le fatiguait, et quand +j'ai dit: «Désir, qu'est-ce que c'est» il m'a répondu: + +--Mademoiselle, c'est votre beau rosier qui sèche sur pied. J'ai +bien fait mon possible pourtant! + +Puis il m'a donné beaucoup d'explications que je n'ai guère +entendues. Je regardais le pauvre arbuste, qui n'a plus, à bien +dire, que ses épines, et je pensais au jour où Maurice me l'apporta +si vert, si couvert de fleurs. + +Que reste-t-il de ces roses entrouvertes? que reste-t-il de ces +parfums? + +Fanées les illusions de la vie, fanées les fleurs de l'amour! +Pourquoi pleurer? ni les larmes, ni le sang ne les feront revivre. + +Pauvre Maurice! Son amour pour moi a bien assombri sa jeunesse. Avec +quelle anxiété cruelle, avec quelles mortelles angoisses, il suivait +les progrès de ce mal terrible! + +Il est vrai qu'avec l'espoir de ma guérison, l'amour s'est éteint +dans son coeur. Il n'a pu m'aimer défigurée, et quel homme l'eût +fait? + +Mon Dieu, où est le temps que je trouvais la vie trop douce et trop +belle? Alors j'excitais l'envie. On se demandait pourquoi j'étais si +riche, si charmante, si aimée. + +Et maintenant, malgré ma fortune, une mendiante refuserait de +changer son sort contre le mien. Ah! que mon père eût souffert en me +voyant telle que je suis! Dieu soit béni de lui avoir épargné cette +terrible épreuve. + + + +(Angéline de Montbrun à Mina Darville) + + +Chère Mina, + +Merci et encore merci de vos si bonnes lettres. J'ai l'air ingrate, +mais je ne le suis pas. + +À part quelques billets bien courts à ma tante, je n'écris +absolument à personne. Il me vient quelques lettres de celles qu'on +appelait mes amies. (Pauvre amitié! pauvres amies!) Je vous avoue +que, d'un jour à l'autre je crois moins à _leur sympathie profonde._ + +Aussi, sans le moindre remords, j'use de mes privilèges de malade, +et laisse les lettres sans réponse. Soyez tranquille, _leur +sympathie profonde_ ne trouble ni leur repos, ni leurs plaisirs. +Elles ont toutes la force de supporter les peines des autres. + +Je me trouve plutôt bien de mon séjour à la campagne. Il me semble +que je n'ai plus cette fièvre terrible qui me brûlait le sang. Le +repos absolu et le grand air me calment, me rafraîchissent. Il est +vrai que mon isolement m'est parfois bien douloureux; mais toujours +je suis débarrassée des condoléances de ces importuns qui sont, +comme les amis de Job, _pleins de discours._ + +Du reste, que votre bonne amitié se rassure. Je suis parfaitement +bien soignée. Combien de malades qui manquent de tout! + +Dans mes heures d'accablement, j'essaie de penser à ceux qui sont +plus à plaindre que moi. Jamais vous n'avez vu ma chaumière jolie +comme cet été. C'est un nid de verdure. On la dirait faite exprès +pour abriter le bonheur. Les oiseaux chantent et gazouillent dans +ces beaux arbres que mon père a plantés. + +Vous me demandez des détails sur la vie que je mène. Vous voulez +savoir qui je reçois, ce que je fais. + +Vraiment chère amie, le docteur excepté, je ne reçois à bien dire +personne, mais je me promène un peu, et je tricote beaucoup, tout en +faisant lire pour moi. + +Je m'en tiens surtout aux livres de religion et d'histoire. J'ai +besoin d'élever mon coeur en haut, et j'aime à voir revivre, sous +mes yeux, ces gloires, ces grandeurs qui sont maintenant poussière. + +Je passe toutes mes soirées dans son cabinet de travail, comme j'en +avais l'habitude lorsqu'il vivait. Quand le temps est beau, on +laisse les fenêtres ouvertes, et je fais faire un grand feu dans la +cheminée. + +Vous vous rappelez comme mon père aimait à veiller ainsi au coin du +feu. «Mon foyer, mon doux foyer», disait-il souvent. Mina, je ne +suis pas encore faite à la séparation sans retour. + +Souvent, quand une porte s'ouvre, j'ai des sursauts. Il me semble +qu'il va entrer. Mais non, il ne viendra plus à moi. C'est moi qui +irai le rejoindre, sous le pavé de cette chère église des Ursulines, +où il a voulu reposer à côté de ma mère. + +J'ai mis son portrait au-dessus de la cheminée. Je n'en ai jamais vu +d'une ressemblance si saisissante. Parfois, quand je le contemple, à +la lueur un peu incertaine du foyer, je crois qu'il s'anime, qu'il +va m'ouvrir les bras, mais c'est illusion d'un moment, et aussitôt, +je le revois mort, enseveli, couché dans le cercueil sous la terre, +avec mon crucifix et l'image de la Vierge entre ses mains jointes. + +Mon amie, priez pour moi. Chère Mina, je ne suis plus rien, ou au +plus, je suis peu de chose pour votre frère; mais vous êtes et vous +serez toujours ma soeur chérie. + +Ah! j'aimais à vous nommer de ce nom, et je n'oublie pas qu'en +entrant au couvent, vous disiez que, vous séparer de moi, c'était un +sacrifice digne d'être offert à Dieu. + +Quant à ma conduite envers Maurice, vous avez tort de la blâmer. +Sans doute, en homme de coeur et d'honneur, il a voulu tenir son +engagement, et faire célébrer notre mariage; mais pouvais-je +accepter ce sacrifice? + +Je vous assure que le monde entier ne me ferait pas revenir sur mon +refus. Pauvre Maurice! il demandait si ses soins, si sa tendresse ne +m'aiderait pas à supporter la vie. Mina, sa présence, sa seule +présence m'adoucirait tout, s'il m'aimait encore, mais il n'a plus +pour moi que de la pitié--et que j'aurais vite déchiré ce que je +viens d'écrire, si je n'étais sûre qu'il l'ignorera toujours. + +Comme le temps passe! Vous voilà déjà à la veille de vos noces +sacrées. Vous dites que ce jour-là, votre plus ardente prière sera +pour moi. Merci, Mina. Demandez à Jésus-Christ que je l'aime avant +de mourir. + +Chère soeur, je voudrais assister à votre profession. Je voudrais +vous entendre prononcer vos voeux, ces voeux qui vont vous séparer +pour jamais du monde trompeur et trompé. Heureux ceux qui +n'attendent rien de la vie! Heureux ceux qui ne demandent rien aux +créatures! + +Ô mon amie, aimez votre divin Crucifié, car Lui vous aimera toujours. +Il est la bonté infinie. Il est l'éternel, l'incompréhensible amour. +Et avec quelle joie je donnerais ce que je possède pour sentir ces +vérités, comme je les sentais dans les bras de mon père mourant. +Mais j'ai perdu cette claire vue de Dieu qui me fut donnée à l'heure +de l'indicible angoisse. + +Chère soeur, dans les premiers mois de mon deuil, vous avez été un +ange pour moi. Maurice aussi, et pourtant ce ne sont pas vos soins, +ce n'est pas votre tendresse qui m'a fait vivre. + +Ce qui me soutenait, c'était le souvenir de la bonté de Dieu, +inexprimablement sentie et goûtée à l'heure redoutable du +sacrifice--à cette heure où j'ai souffert plus que pour mourir. + +Vous, Mina, vous savez ce que mon père était pour moi. Et qui donc à +ma place ne l'eût pas ardemment et profondément aimé? Tous les +soirs, après mes prières, je m'agenouille devant son portrait, comme +j'aimais à le faire devant lui, et, bien souvent, je pleure. + +Pardon de vous parler si longuement de mes peines. Je n'en dis +jamais rien, et j'aurais besoin d'expansion. Hélas! je pense sans +cesse à la délicieuse vie d'autrefois. + +Ô mon amie, je voudrais pleurer dans vos bras, mais voici que +l'infranchissable grille d'un cloître va nous séparer pour toujours. +Adieu. + + + +30 mai. + +La nuit est très avancée, mais je veille en pensant à Mina qui, dans +quelques heures, prononcera ses voeux. Ô noblesse de la vie +religieuse! Et qui donc a dit que dans l'âme humaine il y a un +mystère d'élévation? Mina est la soeur de Maurice, elle a été l'amie +chérie de ma jeunesse, et pourtant, malgré la douceur de ces +souvenirs, ce n'est pas l'image de la Mina d'autrefois qui domine +dans mes pensées; c'est celle de la vierge qui dort là-bas sous la +garde des anges, en attendant l'heure de sa consécration au +Seigneur. + +Chère Mina! que lui dira Celui qu'elle a choisi lorsque le son de la +cloche l'avertira qu'enfin l'heure est venue? Ah, je voudrais être +là pour la voir, pour l'entendre! Mais il faudrait rencontrer +Maurice, et je ne m'en suis pas senti la force. + +Pensera-t-il à moi?... Quand Mina prit l'habit religieux, j'étais à +côté de lui dans la chapelle Sainte-Philomène. Avant la cérémonie, +nous fûmes longtemps au parloir seuls avec Mina. Sa toilette de +mariée lui allait à ravir, et qu'elle était calme! et avec quelle +tendresse céleste elle nous parla! + +Le soir, Maurice vint chez ma tante. Quelqu'un s'étant élevé contre +la vie religieuse, Maurice, encore sous le coup des émotions de +la journée, répondit en lisant cette partie d'une conférence +de Lacordaire, où l'illustre dominicain prouve la divinité de +Jésus-Christ par l'amour qu'il inspire, par les sacrifices qu'il +demande, et _dont tous les siècles lui apportent l'hommage._ Maurice +lut admirablement ces pages éloquentes, et je crois l'entendre +encore quand il disait: «Il y a un homme dont l'amour garde la +tombe.» + +«Il y a un homme flagellé, tué, sacrifié, qu'une inénarrable passion +ressuscite de la mort et de l'infamie, pour le placer dans la gloire +d'un amour qui ne défaille jamais, d'un amour qui trouve en lui +paix, l'honneur la joie et jusqu'à l'extase.» + +Ô merveilleux Jésus, cela est vrai! + +«Pour nous, comme disait encore Lacordaire, poursuivant l'amour +toute notre vie, nous ne l'obtenons jamais que d'une manière +imparfaite, et qui fait saigner notre coeur.» + +Oui, Mina a choisi la meilleure part. L'amour chez l'homme est comme +ces feux de paille qui jettent d'abord beaucoup de flammes, mais qui +bientôt n'offrent plus qu'une cendre légère que le vent emporte et +disperse sans retour. + + + +2 juin. + +Comme moi, ma vieille Monique aime la mer. Aussi nous nous promenons +souvent sur la grève. + +Cette après-midi j'y ai rencontré Marie Desroches, mon ancienne +camarade. Elle s'est jetée à mon cou avec un élan qui m'a touchée, +et, en me regardant elle a pleuré--de belles larmes sincères.--J'ai +accepté avec plaisir son invitation de me rendre chez elle. + +Enfant, j'aimais la société de cette petite sauvage qui n'avait peur +de rien, et lui enviais la liberté dont elle jouissait. Heureusement +cette liberté presque absolue ne lui a pas été nuisible. + + «On sent rien qu'à la voir sa dignité profonde! + De ce coeur sans limon, nul vent n'a troublé l'onde.» + +Il faut que Marie ait bien du goût et de l'industrie, car cette +cabane, perdue dans les rochers, est agréable. Sans doute, le +confortable est loin, mais grâce à la verdure et aux fleurs, c'est +joli. + +Pour que nous puissions causer librement, Marie m'a fait passer dans +la petite chambre qu'elle partage avec sa soeur. La charmante statue +de la sainte Vierge que mon père lui donna, lorsqu'elle eût perdu sa +mère, y occupe la place d'honneur. Un lierre vigoureux l'entoure +gracieusement. + +C'est doux à l'âme et doux aux yeux; et j'ai été bien touchée en +apercevant, dans cette chambre de jeune fille, la photographie de +mon père, encadrée d'immortelles et de mousse séchées. + +--Marie, lui ai-je dit, tu ne l'oublies donc pas? + +Et j'ai encore dans l'oreille l'accent avec lequel elle a répondu +«Ah, Mademoiselle, je mourrai avant de l'oublier.» + +Cette jeune fille passe sa vie aux soins du ménage, à fabriquer et à +raccommoder les filets qui servent à son père pour prendre le +poisson qu'il va vendre quatre sous la douzaine. Et pourtant comme +sa vie me semble douce! Elle a la santé, la beauté. + +Un de ces jours, un honnête homme l'aimera, et en l'aimant deviendra +meilleur. Son coeur est calme, son âme sereine. Elle ne connaît pas +les amères tristesses, les dévorants regrets. Mon Dieu, faites +qu'elle les ignore toujours, et donnez-moi la paix--la paix du +coeur, en attendant la paix du tombeau. + + + +4 juin. + +Je viens d'apprendre que Mlle Désileux est morte hier à sa ferme des +Aulnets. Pauvre fille! quelle triste vie! + +Mon père disait qu'elle avait un grand coeur. Il me menait la voir +de temps en temps, et les premières fois, je me rappelle encore, +avec quel soin il me recommandait d'être gentille avec elle, de ne +pas avoir l'air de remarquer son affreuse laideur. + +--Vois-tu, disait-il, elle sait qu'elle est affreuse, et il faut +tâcher de lui faire oublier cette terrible vérité. + +Pourquoi cette adorable bonté est-elle si rare? Si Maurice avait la +délicatesse de mon père, peut-être aurait-il pu me faire oublier que +je ne puis plus être aimée. + +Pauvre Mlle Désileux! Au commencement, elle m'inspirait une +répulsion bien grande, mais quand mon père me disait de son ton le +plus aisé: «Angéline, va embrasser Mademoiselle Désileux», je +m'exécutais courageusement. Et ensuite que j'étais fière de +l'entendre me dire, qu'il était content de moi; car toute petite, je +l'aimais déjà avec une vive tendresse, et quand il se montrait +satisfait de ma conduite, je donnais dans les étoiles. + +C'était son opinion qu'une affection trop démonstrative amollit le +caractère, nuit au développement de la volonté qui a tant besoin +d'être fortifiée; aussi, malgré son extrême amour pour moi, +ordinairement, il était très sobre en caresses. + +Mais quand je l'avais parfaitement contenté, il me le témoignait +toujours de la manière la plus aimable et la plus tendre. Parfois +aussi, malgré son admirable empire sur lui-même, il lui échappait de +soudaines explosions de tendresse dont je restais ravie, et qui me +prouvaient combien la contrainte, qu'il s'imposait, là-dessus, lui +devait peser. + +Je me rappelle qu'un jour, que nous lisions ensemble la vie de la +mère de l'Incarnation, il versa des larmes, à cet endroit où son +fils raconte qu'elle ne l'embrassa jamais--pas même à son départ +pour le Canada,--alors qu'elle savait lui dire adieu pour toujours. + + + +(Véronique Désileux à Angéline de Montbrun) + + +Mademoiselle, + +Je sens que ma fin est proche et je ramasse mes forces pour vous +écrire. Quand vous recevrez cette lettre, je serai morte. Dieu +veuille que ma voix, en passant par la tombe, vous apporte quelque +consolation! + +Ah, chère Mademoiselle, que j'ai souffert de vos peines! que je +serais heureuse si je pouvais les adoucir, et vous prouver ma +reconnaissance, car monsieur votre père et vous, vous avez été bons, +vraiment bons pour la pauvre Véronique Désileux. Et soyez-en sûre, +c'est une aumône bénie de Dieu, que celle d'une parole affectueuse, +d'un témoignage d'intérêt aux pauvres déshérités de toute sympathie +humaine. + +Si vous saviez comme la bienveillance est douce à ceux qui n'ont +jamais été aimés! Dans le monde, on a l'air de croire que les êtres +disgraciés n'ont pas de coeur, et plût au ciel qu'on ne se trompât +point! + +Je vous laisse tout ce que je possède: ma ferme et mon mobilier. +Veuillez en disposer comme il vous plaira--et ne me refusez pas un +souvenir quelquefois. + +Si je pouvais vous dire comme j'ai pleuré votre père! que Dieu me +pardonne! dans la folie de ma douleur, j'aurais voulu faire, comme +le chien fidèle qui se traîne sur la tombe de son maître, et s'y +laisse mourir. + +Alors pourtant je ne savais pas jusqu'à quel point il avait été bon +pour la pauvre disgraciée; c'est seulement ces jours derniers que +j'ai appris ce que je lui dois. + +Sachez donc qu'à la mort de mon père, il y a quinze ans, je me +serais trouvée absolument sans ressources, si M. de Montbrun eût +exigé le paiement de ce qui lui était dû. Mais en apprenant que mon +père s'était ruiné, qu'il ne me restait plus que la ferme des +Aulnets, et qu'il faudrait la vendre pour le payer: «Pauvre fille +dit-il, sa vie est déjà assez triste!» + +Et aussitôt, il fit un reçu pour le montant de la dette, le signa, +et le remit à M. L. en lui faisant promettre le plus inviolable +secret. M. L. m'a raconté cela après avoir reçu mon testament. + +«Au point où vous en êtes, m'a-t-il dit, ça ne peut pas vous +humilier.» Et il a raison. + +Chère Mademoiselle, depuis que je sais ces choses, j'y ai pensé +souvent. Je gardais à Monsieur votre père, une reconnaissance +profonde pour l'intérêt qu'il m'a témoigné, pour la courtoisie +parfaite avec laquelle il m'a toujours traitée, et à la veille de +mourir, j'apprends que je lui ai dû le repos, l'indépendance et la +joie de pouvoir donner souvent. + +Que ne puis-je quelque chose pour vous, _sa fille!_ On dit que vous +avez fait preuve d'un grand courage, mais je devine quels poignants +regrets, quelles mortelles tristesses vous cachez sous votre calme, +et que de fois j'ai pleuré sur vous! + +Ah, si je pouvais vous faire voir le néant de ce qui passe comme on +le voit en face de la mort! Vous seriez bien vite consolée. + +Mon heure est venue, la vôtre viendra, et bientôt, «car les heures +ont beau sembler longues, les années sont toujours courtes.» + +Alors, vous comprendrez le but de la vie, et vous verrez quels +desseins de miséricorde se cachent sous les mystérieuses duretés de +la Providence. + +Maintenant, je vois que ma vie pouvait être une vie de bénédictions! +À cette heure où tout échappe, que je serais riche! + +J'ai vécu sans amitié, sans amour. Mon père lui-même, ne savait pas +dissimuler la répugnance que je lui inspirais. Mais si, acceptant +tous les rebuts, toutes les humiliations, d'un coeur humble et +paisible, je les avais déposés aux pieds de Jésus-Christ, avec +quelle confiance je dirais aujourd'hui comme le divin Sauveur, la +veille de sa mort: _J'ai fait ce que vous m'aviez donné à faire, +glorifiez-moi maintenant, mon père._ + +Hélas, j'ai bien mal souffert! _Mais autant le ciel est au-dessus de +la terre, autant il a affermi sur nous sa miséricorde._ J'aime à +méditer cette belle parole en regardant le ciel. Oui, j'espère. Ne +crains pas, m'a dit Notre-Seigneur, lorsqu'il est venu dans mon âme, +ne crains pas; demande-moi pardon de n'avoir pas su souffrir pour +l'amour de moi, qui t'ai aimée jusqu'à la mort de la croix. Ah, +pourquoi, ne l'ai-je pas aimé? Lui, n'eût pas dédaigné ma tendresse. + +Ma chère enfant, j'aurais bien voulu vous voir avant de mourir. +Mais on m'a dit qu'un voyage de quelques lieues était beaucoup +pour vos forces--qu'il valait mieux vous épargner les émotions +pénibles--et je n'ai pas osé vous faire prier de venir. + +Pourtant, il me semble que cette visite ne vous eût pas été inutile. +Mieux que personne, je crois comprendre ce que vous souffrez. + +Pauvre enfant si éprouvée, ne serait-elle pas pour vous cette parole +de l'Imitation: «Jésus-Christ veut posséder seul votre coeur, et y +régner comme un roi sur le trône qui est à lui.» + +Un auteur, que j'aime, dit que nous pouvons exagérer bien des +choses, mais que nous ne pourrons jamais exagérer l'amour de +Jésus-Christ. Méditez cette douce et profonde vérité. Pensez à +l'incomparable ami. Faites-lui sa place dans votre coeur, et il vous +sera ce que jamais père, jamais époux n'a été. + +Et maintenant, chère fille de mon bienfaiteur, adieu. Adieu, et +courage. Souffrir passe, mais si vous acceptez la volonté divine, +avoir souffert ne passera jamais. + +À vous pour l'éternité. + +Véronique Désileux. + + + +12 juin. + +Mon Dieu, donnez le bonheur éternel à celle qui a tant souffert. +Pardonnez si parfois elle a faibli sous le poids de sa terrible +croix. + +Je relis souvent sa lettre. Cette voix qui n'est plus de ce monde me +fait pleurer. Pauvre fille! Son souvenir ne me quitte pas. La pensée +de ce qu'elle a souffert m'arrache au sentiment de mes peines. + +La nuit dernière, j'ai fait un rêve qui m'a laissé une étrange +impression. + +Il me semblait que j'étais dans un cimetière. L'herbe croissait +librement entre les croix, dont plusieurs tombaient en ruines. Je +marchais au hasard, songeant aux pauvres morts, quand une tombe +nouvelle attira mon attention. + +Comme je me penchais pour l'examiner, la terre, fraîchement remuée, +devint soudain transparente comme le plus pur cristal, et je vis +Véronique Désileux au fond de sa fosse. Elle semblait plongée +dans un recueillement profond; sous le drap qui les couvrait, on +distinguait ses mains jointes pour l'éternelle prière. + +Je la regardais, invinciblement attirée par le calme de la tombe, +par le repos de la mort, et je l'interrogeais, je lui demandais si +elle regrettait d'avoir souffert, de n'avoir jamais inspiré que de +la pitié. + + + +18 juin. + +M. L. est venu m'annoncer que j'héritais de Mlle Désileux. Je ne +voulais pas le recevoir, mais il a tant insisté que j'y ai consenti. + +Heureusement, cette homme d'affaires est aussi un homme de tact. Pas +de ces marques d'intérêt qui froissent, pas de cette compassion qui +fait mal. Seulement, en me quittant, il m'a dit: «Vous avez beaucoup +souffert, et cela se voit. Mais pourtant, vous ressemblez toujours à +votre père.» + +Cette parole m'a été bien sensible. Ô chère ressemblance, qui +faisait l'orgueil de ma mère et sa joie à lui. + +M. L. m'a parlé au long de la conduite de mon père envers la pauvre +Mlle Désileux, et m'a raconté plusieurs traits qui prouvent +également un désintéressement et une délicatesse bien rares. + +«Soyez sûre, m'a-t-il dit, qu'il en est beaucoup que nous ignorerons +toujours.» + +Oui, cette divine loi de la charité, il la remplissait dans sa large +et suave plénitude. Avec quel soin ne me formait-il pas à ce grand +devoir! + +J'étais encore tout enfant, et déjà il se servait de moi pour ses +aumônes. Pour encouragement, pour récompense, il me proposait +toujours quelque infortune à soulager, et sa grande punition, +c'était de me priver de la joie de donner. Mais il pardonnait vite. +Et la douceur de ces moments où je pleurais, entre ses bras, le +malheur de lui avoir déplu. + + + +22 juin. + +Depuis hier, je suis aux Aulnets. En arrivant, j'ai été voir la +tombe de Mlle Désileux, où croissent déjà quelques brins d'herbe. La +maison était fermée depuis les funérailles. Sa vieille servante est +venue m'ouvrir la porte, et quelle impression m'a faite le silence +sépulcral qui régnait partout. + +Je n'osais avancer dans ces chambres obscures, où quelques rayons de +lumière pénétraient, à peine, entre les volets fermés. + +Pauvre folle que je suis! je suis venue pour me fortifier par la +pensée de la mort, et je me surprends sans cesse, songeant à +Maurice, à ce qu'il éprouvera quand il reviendra à Valriant--car il +y reviendra. C'est à lui que je laisserai ma maison. + +Que lui diront les scellés partout, les chambres vides et sombres, +le silence profond. Cette maison, qu'il appelait _son paradis_, +pourra-t-il en franchir le seuil sans que son coeur se trouble? +Les souvenirs ne se lèveront-ils pas de toutes parts, tristes et +tendres, devant lui? La voix du passé ne se fera-t-elle pas entendre +dans ce morne silence? + +Ô mon Dieu! voilà que je retombe dans mes faiblesses. Que m'importe +qu'il me pleure? Rien ne saurait-il m'arracher à ce fatal amour? +Quoi! ni l'éloignement, ni le temps, ni la religion, ni la mort!... + +Malheur à moi! j'ai beau me dire que je n'existe plus pour lui, je +l'aime, comme les infortunés seuls peuvent aimer. + + + +24 juin. + +De ma fenêtre, je vois très bien le cimetière, et je distingue +parfaitement l'endroit où repose Véronique Désileux. Sa servante me +dit qu'elle passait souvent ici des heures entières. Comme tous les +condamnés à l'isolement, elle aimait la vue de la nature, et +peut-être aussi celle du cimetière. + +Parmi les morts qui dorment là, en est-il un qui ait souffert plus +qu'elle! + +Saura-t-on jamais ce qui s'amasse de tristesses et de douleurs dans +l'âme des malheureux condamnés à être toujours et partout ridicules? +Que sont les éclatantes infortunes comparées à ces vies toutes de +rebuts, d'humiliations, de froissements? Et c'était une âme ardente! +Ah! mon Dieu! + +Que je regrette de n'être pas venue la voir! Ma présence eût adouci +ses derniers jours. Nous aurions parlé de mon père ensemble. La +malheureuse l'aimait, et rien dans les sentiments des heureux du +monde ne peut faire soupçonner jusqu'où. + +Quand ces pauvres coeurs toujours blessés, toujours méprisés, osent +aimer, ils adorent. Jamais elle ne s'est remise de la nouvelle de sa +mort, et je ne puis penser, sans verser des larmes, à l'accablement +mortel où elle resta plongée. + +Hier soir, la servante m'a raconté bien des choses, tout en tournant +son rouet devant l'âtre de sa cuisine. Parfois elle s'arrêtait +subitement, et jetait un regard furtif vers la chambre de sa +maîtresse--ce qui me faisait courir des frissons. Il me semblait que +j'allais la voir paraître. + +Quel mystère que la mort! comme cette terrible disparition est +difficile à réaliser! Après la mort de mon père, lorsqu'on disait à +Mlle Désileux qu'avec le temps, je me consolerais: «Jamais, jamais», +s'écriait-elle en couvrant son visage. + +Il est impossible de dire la pitié qu'elle avait de moi. La nuit +même de sa mort, elle s'attendrissait encore sur mon malheur, et +répétait à la personne qui la veillait: «Dites-lui que Dieu lui +reste.» + +Ô mon amie, obtenez-moi l'intelligence de cette parole! + +Qu'est-ce que la vie? «Quelque brillante que soit la pièce, le +dernier acte est toujours sanglant. On jette enfin de la terre sur +la tête et en voilà pour jamais!» + + + +26 juin. + +De ma visite aux Aulnets j'ai emporté _Tout pour Jésus_, livre +bien-aimé de Mlle Désileux; et, mon Dieu, avec quelle émotion j'ai +tu la page suivante, qui portait en marge la date de la mort de mon +père! + +«Regardez cette âme qui vient d'entendre son jugement: à peine Jésus +a-t-il fini de parler, le son de sa douce voix n'est point encore +éteint, et ceux qui pleurent n'ont pas encore fermé les yeux du +corps loin duquel la vie a fui: pourtant le jugement est rendu, tout +est consommé; il a été court, mais miséricordieux. Que dis-je? +miséricordieux la parole ne saurait dire ce qu'il a été. Que +l'imagination le trouve. Un jour, s'il plaît à Dieu, nous en ferons +nous-mêmes la douce expérience. Il faut que cette âme soit bien +forte pour ne pas succomber sous la vivacité des sentiments qui +s'emparent d'elle; elle a besoin que Dieu la soutienne pour ne point +être anéantie. Sa vie est passée; comme elle a été courte! sa mort +est arrivée; combien douce son agonie d'un moment! comme les +épreuves paraissent une faiblesse, les chagrins une misère, les +afflictions un enfantillage! Et maintenant elle a obtenu un bonheur +qui ne finira jamais. Jésus a parlé, le doute n'est plus possible. +Quel est ce bonheur? L' oeil ne l'a point vu, l'oreille ne l'a point +entendu. Elle voit Dieu, l'éternité s'étend devant elle, dans son +infini. Les ténèbres se sont évanouies, la faiblesse a disparu, il +n'est plus ce temps qui autrefois la désespérait. Plus d'ignorance, +elle voit Dieu, son intelligence se sent inondée de délices +ineffables, elle a puisé de nouvelles forces dans cette gloire que +l'imagination ne saurait concevoir; elle se rassasie de cette +vision, en présence de laquelle toute la science du monde n'est que +ténèbres et ignorance. Sa volonté nage dans un torrent d'amour; +ainsi qu'une éponge s'emplit des eaux de la mer, elle s'emplit de +lumière, de beauté, de bonheur, de ravissement, d'immortalité, de +Dieu. Ce ne sont là que de vains mots plus légers que la plume, plus +faibles que l'eau; ils ne sauraient rappeler à l'imagination même +l'ombre du bonheur de cette âme. + +Et nous sommes encore ici! Ô ennui! ô tristesse!» + + + +(Angéline de Montbrun à Mina Darville) + + +Vous n'avez pas oublié notre voyage aux Aulnets, ni cette pauvre +Mlle Désileux si difforme. Elle n'est plus et après sa mort on m'a +remis une lettre d'elle qui ne sera pas inutile. + +Mina, comme cette pauvre disgraciée nous aimait, mon père et moi! et +qu'elle a souffert! + +C'est fini, maintenant la terre a été foulée sur son pauvre corps, +et pour moi, voilà Véronique Désileux parmi ces ombres chères qu'on +traîne après soi, à mesure qu'on avance dans la vie. + +J'ai reçu vos deux lettres, et bien des choses m'ont profondément +touchée. Vous savez comme il vous plaignait à son heure dernière, et +volontiers, je dirais comme lui: «Pauvre petite Mina.» + +Votre frère m'a envoyé de vos cheveux. Veuillez le remercier de ma +part, et lui faire comprendre qu'il ne doit plus m'écrire. À quoi +bon! + +Chère soeur, je ne puis regarder sans émotion ces belles boucles +brunes que vous arrangiez si bien. Qui nous eût dit qu'un jour cette +superbe chevelure tomberait sous le ciseau monastique? qu'un guimpe +de toile blanche entourerait votre charmant visage? + +Ma chère mondaine d'autrefois, comme j'aimerais à vous voir sous +votre voile noir. + +Ainsi, vous voilà consacrée à Dieu, obligée d'aimer Notre-Seigneur +d'un amour de vierge et d'épouse. + +Ce qu'on dit contre les voeux perpétuels me révolte. Honte au coeur +qui, lorsqu'il aime, peut prévoir qu'il cessera d'aimer. + +Mon amie, je ne dors guère, et en entendant sonner quatre heures, +votre souvenir me revient toujours. Ma pensée vous suit, tout +attendrie, dans ces longs corridors des Ursulines. + +J'ai assisté à l'oraison des religieuses. J'aimais à les voir +immobiles dans leurs stalles, et toutes les têtes, jeunes et +vieilles, inclinées sous la pensée de l'éternité. L'éternité, cette +mer sans rivages, cet abîme sans fond où nous disparaîtrons tous! + +Si je pouvais me pénétrer de cette pensée! Mais je ne sais quel +poids formidable m'attache à la terre. Où sont les ailes de ma +candeur d'enfant? Alors je me sentais portée en haut par l'amour. +Mon âme, comme un oiseau captif, tendait toujours à s'élever. Oh! le +charme profond de ces enfantines rêveries sur Dieu, sur l'autre vie. + +J'aimais mon père avec une ardente tendresse, et pourtant, je +l'aurais laissé sans regret pour mon père du ciel. Mina, c'était la +grâce encore entière de mon baptême. Maintenant, la chrétienne, +aveuglée par ses fautes, ne comprend plus ce que comprenait +l'innocence de l'enfant. Mina, j'ai vu de près l'abîme du désespoir. +Ni Dieu ni mon père ne sont contents de moi, et cette pensée ajoute +encore à mes tristesses. + +Dans votre riante chapelle des Ursulines, j'aimais surtout la +chapelle des Saints, où je priais mieux qu'ailleurs. Pendant mon +séjour au pensionnat, tous les jours j'allais y faire brûler un +cierge, pour que la sainte Vierge me ramenât mon père sain et sauf, +et maintenant, je voudrais que là, aux pieds de Notre-Dame du +Grand-Pouvoir, une lampe brûlât nuit et jour pour qu'elle me +conduise à lui. + +Je suis charmée que vous soyez sacristine. Vous faites si +merveilleusement les bouquets. Quels beaux paniers de fleurs je vous +enverrais, si vous n'étiez si loin. + +Ma chère Mina, soyez bénie pour le tendre souvenir que vous donnez à +mon père. Puisque votre office vous permet d'aller dans l'église, je +vous en prie, ne passez un jour sans vous agenouiller, sur le pavé +qui le couvre. Cette fosse si étroite, si froide, si obscure, je +l'ai toujours devant les yeux. Vous dites que dans le ciel il est +plus près de moi qu'autrefois. + +Mina, le ciel est bien haut, bien loin, et je suis une pauvre +créature. Vous ne pouvez comprendre à quel point il me manque, et le +besoin, l'irrésistible besoin de me sentir serrée contre son coeur. + +Le temps ne peut rien pour moi. Comme disait Eugénie de Guérin, les +grandes douleurs vont en creusant comme la mer. Et le savait-elle +comme moi! Elle ne pouvait aimer son frère comme j'aimais mon père. +Elle ne tenait pas tout de lui. Puis rien ne m'avait préparée à mon +malheur. Il avait toute la vigueur, toute l'élasticité, tout le +charme de la jeunesse. Sa vie était si active, si calme, si saine, +et sa santé si parfaite. Sans ce fatal accident! C'est peut-être +_une perfidie de la douleur_, mais j'en reviens toujours là. + +Mon amie, vous savez que je ne me plains pas volontiers, mais votre +amitié est si fidèle, votre sympathie si tendre, qu'avec vous mon +coeur s'ouvre malgré moi. Ma santé s'améliore. Qui sait combien de +temps je vivrai. Implorez pour moi la paix, ce bien suprême des +coeurs morts. + +Angéline. + + + +1er juillet. + + «Pourquoi dans mon esprit revenez-vous sans cesse + Ô jours de mon enfance et de mon allégresse? + Qui donc toujours vous rouvre en nos coeurs presque éteints, + Ô lumineuse fleur des souvenirs lointains?» + +Parmi les papiers de mon père, j'ai trouvé plusieurs de mes cahiers +d'études qu'il avait conservés; et comme cela m'a reportée à ces +jours bénis où je travaillais sous ses yeux, entourée, pénétrée par +sa chaude tendresse. Quels soins ne prenait-il pas pour me rendre +l'étude agréable. Il voulait que je grandisse heureuse, joyeuse, +dans la liberté de la campagne, parmi la verdure et les fleurs, et +pour cela il ne recula pas devant le sacrifice de ses goûts et de +ses habitudes. + +La vue de ces cahiers m'a profondément touchée. J'ai pleuré +longtemps. Ô le bienfait des larmes! Parfois, cette divine source +tarit absolument. Alors, je demeure plongée dans une morne +tristesse. Vainement ensuite, je cherche mes bons sentiments, mes +courageuses résolutions. La douleur, cette virile amie, élève et +fortifie, mais la tristesse dévaste l'âme. Comment se garantir de +cette langueur consumante? + +Je ne vis guère dans le présent, et pour ne pas voir l'avenir, qui +m'apparaît comme une morne et désolée solitude, je songe au passé +tout entier disparu. Ainsi le naufragé, qui n'a que l'espace devant +lui, se retourne, et dans sa mortelle détresse, interroge la mer où +ne flotte plus une épave. + +Oui, tout a disparu. Ô mon Dieu, laissez-moi l'amère volupté des +larmes! + + + +3 juillet. + +Je ne devrais pas lire les _Méditations_. Cette voix molle et tendre +a trop d'écho dans mon coeur. Je m'enivre de ces dangereuses +tristesses, de ces passionnés regrets. Insensée! J'implore la paix +et je cherche le trouble. Je suis comme un blessé qui sentirait un +âpre plaisir à envenimer ses plaies, à en voir couler le sang. + +Où me conduira cette douloureuse effervescence? J'essaie faiblement +de me reprendre à l'aspect charmant de la campagne, mais + + «Le soleil des vivants n'échauffe plus les morts.» + + + +6 juillet. + +Oublier! est-ce un bien? Puis-je le désirer? + +Oublier qu'on a porté en soi-même l'éclatante blancheur de son +baptême, et la divine beauté de la parfaite innocence. + +Oublier la honte insupportable de la première souillure, la +salutaire amertume des premiers remords. + +Oublier l'âpre et fortifiante saveur du renoncement; les joies +profondes, les religieuses terreurs de la foi. + +Oublier les aspirations vers l'infini, la douceur bénie des larmes, +les rêves délicieux de l'âme virginale, les premiers regards jetés +sur l'avenir, ce lointain enchanté qu'illuminait l'amour. + +Oublier les joies sacrées du coeur, les déchirements sanglants et +les illuminations du sacrifice, les révélations de la douleur. + +Oublier les clartés d'en haut; les rayons qui s'échappent de la +tombe; les voix qui viennent de la terre, quand ce qu'on aimait le +plus y a disparu. + +Oublier qu'on a été l'objet d'une incomparable tendresse qu'on a cru +à l'immortalité de l'amour. + +Oublier que l'enthousiasme a fait battre le coeur; que l'âme s'est +émue devant la beauté de la nature; qu'elle s'est attendrie sur la +fleur saisie par le froid, sur le nid où tombait la neige, sur le +ruisseau qui coulait entre les arbres dépouillés. + +Oublier! laisser le passé refermer ses abîmes sur la meilleure +partie de soi-même! N'en rien garder! n'en rien retenir! Ceux qu'on +a aimés, les voir disparaître de sa pensée comme de sa vie les +sentir tomber en poudre dans son coeur! + +Non, la consolation n'est pas là! + + + +7 juillet. + +La consolation, c'est d'accepter la volonté de Dieu, c'est de songer +à la joie du revoir, c'est de savoir que je l'ai aimé autant que je +pouvais aimer. + +Dans quelle délicieuse union nous vivions ensemble! Rien ne me +coûtait pour lui plaire; mais je savais que les froissements +involontaires sont inévitables, et pour en effacer toute trace, +rarement je le quittais le soir, sans lui demander pardon. Chère et +douce habitude qui me ramena vers lui, la veille de sa mort. Quand +je pense à cette journée du 19! Quelles heureuses folles nous +étions, Mina et moi! Jamais jour si douloureux eut-il une veille si +gaie? Combien j'ai béni Dieu, ensuite, d'avoir suivi l'inspiration +qui me portait vers mon père. Ce dernier entretien restera l'une des +forces de ma vie. + +Je le trouvai qui lisait tranquillement. Nox dormait à ses pieds +devant la cheminée, où le feu allait s'éteindre. Je me souviens qu'à +la porte, je m'arrêtai un instant pour jouir de l'aspect charmant de +la salle. Il aimait passionnément fa verdure et les fleurs et j'en +mettais partout. Par la fenêtre ouverte, à travers le feuillage, +j'apercevais la mer tranquille, le ciel radieux. Sans lever les yeux +de son livre, mon père me demanda ce qu'il y avait. Je m'approchai, +et m'agenouillant, comme je le faisais souvent devant lui, je lui +dis que je ne pourrais m'endormir sans la certitude qu'aucune ombre +de froideur ne s'était glissée entre nous, sans lui demander pardon, +si j'avais eu le malheur de lui déplaire en quelque chose. + +Je vois encore son air moitié amusé, moitié attendri. Il m'embrassa +sur les cheveux, en m'appelant _sa chère folle_, et me fit asseoir +pour causer. Il était dans ses heures d'enjouement, et alors sa +parole, ondoyante et légère, avait un singulier charme. Je n'ai +connu personne dont la gaieté se prît si vite. + +Mais ce soir-là quelque chose de solennel m'oppressait. Je me +sentais émue sans savoir pourquoi. Tout ce que je lui devais me +revenait à l'esprit. Il me semblait que je n'avais jamais apprécié +son admirable tendresse. J'éprouvais un immense besoin de le +remercier, de le chérir. Minuit sonna. Jamais glas ne m'avait paru +si lugubre, ne m'avait fait une si funèbre impression. Une crainte +vague et terrible entra en moi. Cette chambre si jolie, si riante me +fit soudain l'effet d'un tombeau. + +Je me levai pour cacher mon trouble et m'approchai de la fenêtre. La +mer s'était retirée au large, mais le faible bruit des flots +m'arrivait par intervalles. J'essayais résolument de raffermir mon +coeur, car je ne voulais pas attrister mon père. Lui commença dans +l'appartement un de ces va-et-vient qui étaient dans ses habitudes. +_La fille du Tintoret_ se trouvait en pleine lumière. En passant, +son regard tomba sur ce tableau qu'il aimait, et une ombre +douloureuse couvrit son visage. Après quelques tours, il s'arrêta +devant et resta sombre et rêveur, à le considérer. Je l'observais +sans oser suivre sa pensée. Nos yeux se rencontrèrent et ses larmes +jaillirent. Il me tendit les bras et sanglota «Ô mon bien suprême! ô +ma Tintorella!» + +Je fondis en larmes. Cette soudaine et extraordinaire émotion, +répondant à ma secrète angoisse, m'épouvantait, et je m'écriai «Mon +Dieu, mon Dieu! que va-t-il donc arriver?» + +Il se remit à l'instant, et essaya de me rassurer, mais je sentais +les violents battements de son coeur, pendant qu'il répétait de sa +voix la plus calme: «Ce n'est rien, ce n'est rien, c'est la +sympathie pour le pauvre Jacques Robusti.» + +Et comme je pleurais toujours et frissonnais entre ses bras, il me +porta sur la causeuse au coin du feu; puis il alla fermer la +fenêtre, et mit ensuite quelques morceaux de bois sur les tisons. + +La flamme s'éleva bientôt vive et brillante. Alors revenant à moi, +il me demanda pourquoi j'étais si bouleversée. Je lui avouai mes +terreurs. + +«Bah! dit-il légèrement, des nerfs.» Et comme j'insistais, en disant +que lui aussi avait senti l'approche du malheur, il me dit: + +«J'ai eu un moment d'émotion, mais tu le sais, Mina assure que j'ai +une nature d'artiste.» + +Il me badinait, me raisonnait, me câlinait, et comme je restais +toute troublée, il m'attira à lui et me demanda gravement: + +«Mon enfant, si, moi ton père, j'avais l'entière disposition de ton +avenir, serais-tu bien terrifiée?» + +Alors, partant de là, il m'entretint avec une adorable tendresse de +la folie, de l'absurdité de la défiance envers Dieu. + +Sa foi entrait en moi comme une vigueur. La vague, l'horrible +crainte disparut. Jamais, non jamais je ne m'étais sentie si +profondément aimée. Pourtant je comprenais--et avec quelle lumineuse +clarté--que rien dans les tendresses humaines ne peut faire +soupçonner ce qu'est l'amour de Dieu pour ses créatures. + +Ô mon Dieu, votre grâce me préparait au plus terrible des +sacrifices. C'est ma faute, ma très grande faute, si l'éclatante +lumière, qui se levait dans mon âme, n'a pas été croissant jusqu'à +ce jour. + +Chose singulière! le parfum de l'héliotrope me porte toujours à +cette heure sacrée--la dernière de mon bonheur. Ce soir-là il en +portait une fleur à sa boutonnière, et ce parfum est resté pour +jamais mêlé aux souvenirs de cette soirée, la dernière qu'il ait +passée sur la terre. + + + +8 juillet. + +Quand je vivrais encore longtemps, jamais je ne laisserai ma robe +noire, jamais je ne laisserai mon deuil. + +Après la mort de ma mère, il m'avait vouée à la Vierge, et d'aussi +loin que je me rappelle j'ai toujours porté ses couleurs. +Pourrait-elle l'oublier? C'est pour mes voiles d'orpheline que j'ai +abandonné sa livrée, que je ne devais quitter qu'à mon mariage. Ces +couleurs virginales plaisaient à tout le monde, à mon père surtout. +Il me disait qu'il ne laissait jamais passer un jour sans rappeler à +la sainte Vierge que je lui appartenais. + + + +10 juillet. + +Le mardi d'avant sa mort, de bonne heure, nous étions montés sur le +cap. Rien n'est beau comme le matin d'un beau jour, et jamais je +n'ai vu le soleil se lever si radieux que ce matin-là. Autour de +nous, tout resplendissait, tout rayonnait. Mais, indifférent à ce +ravissant spectacle, mon père restait plongé dans une méditation +profonde. Je lui demandai ce qu'il regardait en lui-même et +répondant à ma question par une autre, comme c'était un peu son +habitude, il me dit: «Penses-tu quelquefois à cet incendie d'amour +que la vue de Dieu allumera dans notre âme?» + +Je n'étais pas disposée à le suivre dans ces régions élevées, et je +répondis gaiement: «En attendant, serrez-moi contre votre coeur.» + +--Ma pauvre enfant, reprit-il ensuite, nous sommes bien terrestres, +mais tantôt ce tressaillement de la nature à l'approche du soleil +m'a profondément ému, et toute mon âme s'est élancée vers Dieu. + +L'expression de son visage me frappa. Ses yeux étaient pleins d'une +lumière que je n'y avais jamais vue. Était-ce la lumière de +l'éternité qui commençait à lui apparaître? Il en était si près--et +avec quelle consolation je me suis rappelé tout cela, en écoutant le +récit que saint Augustin nous a laissé, de son ravissement pendant +qu'il regardait, avec sa mère, le ciel et la mer d'Ostie. + +J'aime saint Augustin, ce coeur profond, qui pleura si tendrement sa +mère et son ami. Un jour, en partant à son peuple des croyances +superstitieuses, le _fils de tant de larmes_ disait: «Non, les morts +ne reviennent Pas»: et son âme aimante en donne cette touchante +raison: «J'aurais revu ma mère.» + +Et moi pauvre fille, ne puis-je pas dire aussi: Les morts ne +reviennent pas, j'aurais revu mon père. Lui, si tendre pour mes +moindres chagrins, lui qui était comme une âme en peine dès qu'il ne +m'avait plus. + +Tant d'appels désolés, tant de supplications passionnées et toujours +l'inexorable silence, le silence de la mort. + + + +12 juillet. + +J'aime à voir le soleil disparaître à travers les grands arbres de +la forêt; la voilà déjà qui dépouille sa parure de lumière pour +s'envelopper d'ombre. À l'horizon les nuages pâlissent. On dit beau +comme un ciel sans nuages, et pourtant, que les nuages sont beaux +lorsqu'ils se teignent des feux du soir! Tantôt en admirant ces +groupes aux couleurs éclatantes, je songeais à ce que l'amour de +Dieu peut faire de nos peines, puisque la lumière en pénétrant de +sombres vapeurs, en fait une merveilleuse parure au firmament. + +Lorsqu'il fait beau à la tombée de la nuit, je me promène dans mon +beau jardin--ce jardin si délicieux, disait Maurice, que les +amoureux seuls y devraient entrer. + +C'est charmant d'entendre les oiseaux s'appeler dans les arbres. +Avant de regagner leurs nids, il y en a qui viennent boire et se +baigner au bord du ruisseau. Ce ruisseau, qui tombe de la montagne +avec des airs de torrent, coule ici si doux; c'est plaisir de suivre +ces gracieux détours. On dirait qu'il ne peut se résoudre à quitter +le jardin; j'aime ce faible bruit parmi les fleurs. + + «Les images de ma jeunesse + S'élèvent avec cette voix: + Elles m'inondent de tristesse + Et je me souviens d'autrefois.» + + + +13 juillet. + +Mon serin s'ennuie; il bat de l'aile contre les vitres. + +Pauvre petit! se sentir des ailes et ne pouvoir les déployer +Qui ne connaît cette souffrance? Qui ne s'est heurté à des +bornes douloureuses? Qui ne connaît le tourment de l'impuissante +aspiration? + + + +15 juillet. + +J'ai donné la ferme des Aulnets à Marie Desroches et cet acte m'a +fait plaisir à signer. Qu'aurais-je fait de cette propriété? Je suis +déjà trop riche peut-être, et d'ailleurs si sa mort eût été moins +prompte, mon père, j'en suis convaincue, aurait laissé quelque chose +à sa jolie filleule qu'il affectionnait. Pour elle, cette ferme, +c'est la vieillesse heureuse et paisible de son père, c'est l'avenir +assuré. Aussi sa joie est belle à voir. + + + +16 juillet. + +Tous les dimanches après les vêpres, Paul et Marie viennent me voir, +un peu, je pense, par affection pour moi, et beaucoup par tendresse +pour le serin qui leur garde une nuance de préférence dont ils ne +sont pas peu fiers. + +Ces gentils enfants sont charmants dans leur toilette de première +communion. Marie surtout est à croquer avec sa robe blanche, et le +joli chapelet bleu qu'elle porte en guise de collier. Paul commence +à se faire à la voir si belle, mais les premières fois il avait des +éblouissements. Le jour de leur première communion, je les invitai à +dîner, et les ayant laissés seuls un instant, je les trouvai qui +s'entre-regardaient avec une admiration profonde. Ces aimables +enfants m'apportent souvent de la corallorhize pour les corbeilles. +Marie conte fort bien leurs petites aventures. + +L'autre jour, en allant chercher leur vache, ils s'étaient assis +sur une grosse roche pour se reposer, quand une énorme couleuvre +allongea sa tête hideuse de dessous la roche. + +Marie crut sa dernière heure arrivée et se mit à courir; mais Paul +conservant son sang-froid, la fit monter sur une clôture. Puis il +marcha résolument vers la grosse roche, et lapida la couleuvre et +ses petits. Il y en avait sept. Marie frémit encore en pensant +qu'elle s'est trouvée si près d'un nid de couleuvres. + +Depuis ce jour-là, son petit frère a pris pour elle les proportions +d'un héros. «Il n'a peur de rien», dit-elle avec conviction, et Paul +triomphe modestement. + +J'aime ces enfants. Leur conversation me laisse quelque chose de +frais et de doux. Bien volontiers, je contenterais toutes leurs +petites envies, mais je craindrais que leurs visites ne devinssent +intéressées; aussi pour l'ordinaire je ne leur donne qu'un peu de +vin pour leur grand'mère. Ils s'en vont contents. + + + +20 juillet. + +Le jour éclatant m'assombrit étrangement, mais j'aime le demi-jour +doré, la clarté tendre et douce du crépuscule. + +Malgré la tristesse permanente au fond de mon âme, la beauté de la +nature me plonge parfois dans des rêveries délicieuses. Mais il faut +toujours finir par rentrer, et alors la sensation de mon isolement +me revient avec une force nouvelle. Par moment, j'éprouve un besoin +absolument irrésistible de revoir et d'entendre Maurice. Il me faut +un effort désespéré pour ne pas lui écrire: Venez. + +Et fidèle à sa parole il viendrait... + + + +21 juillet. + +N'aimait-il donc en moi que ma beauté? Ah! ce cruel étonnement de +l'âme. Cela m'est resté au fond du coeur comme une souffrance aiguë, +intolérable. Qu'est-ce que le temps, qu'est-ce que la raison peut +faire pour moi? Je suis une femme qui a besoin d'être aimée. + +Parfois, il me faut un effort terrible pour supporter les soins de +mes domestiques. Et pourtant, ils me sont attachés, et la plus +humble affection n'a-t-elle pas son prix? + +Mon Dieu, que je sache me vaincre, que je ne sois pas ingrate, que +je ne fasse souffrir personne. + + + +23 juillet. + +Temps délicieux. Pour la première fois, j'ai pris un bain de mer, ce +qui m'a valu quelques minutes de sérénité. Autrefois, j'étais la +première baigneuse du pays--la reine des grèves, disait Maurice. + +Depuis mon deuil, je n'avais pas revu ma cabane de bains, ni cet +endroit paisible et sauvage où j'étais venue pour la dernière fois +avec Mina. Je l'ai trouvé changé. La crique a toujours son beau +sable, ses coquillages, ses sinuosités, et sa ceinture de rochers à +fleur d'eau. Mais la jolie butte qui abritait ma cabane s'en va +rongée par les hautes mers. Un cèdre est déjà tombé, et les deux +vigoureux sapins dont j'aimais à voir l'ombre dans l'eau, minés par +les vagues, penchent aussi vers la terre. Cela m'a fait faire des +réflexions dont la tristesse n'était pas sans douceur. «Une montagne +finit par s'écrouler en flots de poussière, et un rocher est enfin +arraché de sa place. La mer creuse les pierres et consume peu à peu +ses rivages. Ceux donc qui habitent des maisons de boue ne +seront-ils pas beaucoup plus tôt consumés?» + + + +25 juillet. + +J'aime me rapprocher des pauvres, des humbles, c'est-à-dire des +forts qui portent si vaillamment de si lourds fardeaux. Souvent, je +vais chez une pauvre femme restée sans autre ressource que son +courage, pour élever ses trois enfants. La malheureuse a vu périr +son mari presque sous ses yeux. + +La mer a gardé le corps, mais quelques heures après le naufrage, la +tempête jetait sur le rivage les débris de la barque avec les rames +du pêcheur; et la veuve a croisé les rames, en travers des poutres, +au-dessus de la croix de bois noir qui orne le mur blanchi à la +chaux de sa pauvre demeure. + +Cette jeune femme m'inspire un singulier intérêt. Jamais elle ne se +plaint, mais on sent qu'elle a souffert. Pour elle le rude et +incessant travail, les privations de toutes sortes, ne sont pas ce +qu'il y a de plus difficile à supporter. Mais elle accepte tout. «Il +faut gagner son paradis», me dit-elle parfois. + +Il y a sur ce pâle et doux visage quelque chose qui fortifie, qui +élève les pensées. Que de vertus inconnues brilleront au grand jour! +Que de grandeurs cachées seront dévoilées chez ceux que le monde +ignore ou méprise? + +Un jour, Ignace de Loyola demanda à Jésus-Christ qui, dans le +moment, lui était le plus agréable sur la terre, et Notre-Seigneur +répondit que c'était une pauvre veuve qui gagnait, à filer, son pain +et celui de ses enfants. Mon père trouvait ce trait charmant, et +disait: «Quand je vois mépriser la pauvreté, je suis partagé entre +l'indignation et l'envie de rire.» + + + +26 juillet. + +Longtemps, je me suis arrêtée à regarder la mer toute fine haute et +parfaitement calme. C'est beau comme le repos d'un coeur passionné. +Pour bouleverser la mer il faut la tempête, mais pour troubler le +coeur, jusqu'au fond, que faut-il!... Hélas, un rien, une ombre. +Parfois, tout agit sur nous, jusqu'à la fumée qui tremble dans +l'air, jusqu'à la feuille que le vent emporte. D'où vient cela? n'en +est-il pas du sentiment comme de ces fluides puissants et dangereux +qui circulent partout, et dont la nature reste un si profond +mystère? + +Dieu ne donne pas à tous la sensibilité vive et profonde. Ni la +douleur, ni l'amour ne vont avant dans bien des coeurs, et le temps +y efface les impressions aussi facilement que le flot efface les +empreintes sur le sable. + +On dit que le coeur le plus profond finit par s'épuiser. Est-ce +vrai? Alors c'est une pauvre consolation. Rien de la terre n'a +jamais crû parmi les cendres... les bords du volcan éteint sont à +jamais stériles. Pas une fleur, pas une mousse ne s'y verra jamais. +La neige peut voiler l'affreuse nudité de la montagne; mais rien ne +saurait embellir la vie qu'une flamme puissante a ravagée. Ces +ruines sont tristes: ce que le feu n'y consume pas, il le noircit. + + + +27 juillet. + +Une dame très bien intentionnée a beaucoup insisté pour me voir, et +m'a écrit qu'elle ne voudrait pas partir sans me laisser quelques +paroles de consolation. Pauvre femme! elle me fait l'effet d'une +personne, qui, avec une goutte d'eau douce au bout du doigt, +croirait pouvoir adoucir l'amertume de la mer. + +Qu'on me laisse en paix! + + + +28 juillet. + +C'est une chose étonnante comme ma santé s'améliore. Ma si forte +constitution reprend le dessus, et souvent, je me demande avec +épouvante, si je ne suis pas condamnée à vieillir--à vieillir dans +l'isolement de l'âme et du coeur. Mon courage défaille devant cette +pensée. + +Pour me distraire, je fais tous les jours de longues promenades. +J'en reviens fatiguée, ce qui fait jouir du repos. Mais qu'il est +triste d'habiter avec un coeur plein une maison vide. Ô mon père, le +jour de votre mort, le deuil est entré ici pour jamais. Parfois, je +songe à voyager. Mais ce serait toujours aller où nul ne nous +attend. D'ailleurs, je ne saurais m'éloigner de Valriant, où tout me +rappelle mon passé si doux, si plein, si sacré. + +Autant que possible je vis au dehors. La campagne est dans toute sa +magnificence, mais c'est la maturité, et l'on dirait que la nature +sent venir l'heure des dépouillements. Déjà elle se recueille, et +parfois s'attriste, comme une beauté qui voit fuir la jeunesse et +qui songe aux rides et aux défigurements. + + + +2 août. + +Aujourd'hui j'ai fait une promenade à cheval. Maintenant que mes +forces me le permettent, je voudrais reprendre mes habitudes. +D'ailleurs les exercices violents calment et font du bien. + +En montant ce noble animal que mon père aimait, j'avais un terrible +poids sur le coeur, mais la rapidité du galop m'a étourdie. Au +retour j'étais fatiguée, et il m'a fallu mettre mon beau Sultan au +pas. Alors les pensées me sont venues tristes et tendres. + +Je regrette de n'avoir rien écrit alors que ma vie ressemblait à ces +délicieuses journées de printemps, où l'air est si frais, la verdure +si tendre, la lumière si pure. J'aurais du plaisir à revoir ces +pages. J'y trouverais un parfum du passé. Maintenant le charme est +envolé; je ne vois rien qu'avec des yeux qui ont pleuré. Mais il y a +des souvenirs de bonheur qui reviennent obstinément comme ces épaves +qui surnagent. + + + +4 août. + +Depuis ma promenade, ma pensée s'envole malgré moi vers la Malbaie. +J'ai des envies folles d'y aller, et pourquoi? Pour revoir un +endroit où j'ai failli me tuer. C'est au bord d'un chemin +rocailleux, sur le penchant d'une côte; il y a beaucoup de +cornouilliers le long de la clôture, et par-ci par-là quelques +jeunes aulnes qui doivent avoir grandi. + +Si Maurice passait par là se souviendrait-il? Et pourtant si j'étais +morte alors, quel vide, quel deuil dans sa vie et dans son coeur! + +C'était il y a trois ans. En revenant d'une excursion au Saguenay, +nous nous étions arrêtés à la Malbaie. Mon père, Maurice et moi, +aussi à l'aise à cheval que dans un fauteuil, nous faisions de +longues courses, et un jour nous nous rendîmes jusqu'au +Port-au-Persil, sauvage et charmant endroit qui se trouve à cinq ou +six lieues de la Malbaie. + +Au retour, l'orage nous surprit. La pluie tombait si fort que +Maurice et moi nous décidâmes d'aller chercher un abri quelque part, +et nous étions à attendre mon père, que nous avions devancé, quand +un éclair sinistre nous brûla le visage. Presque en même temps, le +tonnerre éclatait sur nos têtes et tombait sur un arbre, à quelques +pas de moi. Nos chevaux épouvantés se cabrèrent violemment, je n'eus +pas la force de maîtriser le mien--il partit.--Ce fut une course +folle, terrible. La respiration me manquait, les oreilles me +bourdonnaient affreusement, j'avais le vertige. Pourtant, à travers +les roulements du tonnerre, je distinguais la voix de Maurice qui me +suivait de près, et me criait souvent «N'ayez pas peur». + +Je tenais ferme, mais au bas d'une côte, à un détour du chemin, mon +cheval fit un brusque écart, se retourna, bondit par-dessus une +grosse roche, et fou de terreur reprit sa course. Maurice avait +sauté à terre et attendait. Quand je le vis s'élancer, je crus que +le cheval allait le renverser; mais il le saisit par les naseaux et +l'arrêta net. Ce moment d'angoisse avait été horrible. Toute ma +force m'abandonna, les rênes m'échappèrent, je tombai. + +D'un bond Maurice fut à côté de moi. Par un singulier bonheur, +j'étais tombée sur des broussailles qui avaient amorti ma chute. Je +n'avais aucun mal. J'étais seulement un peu étourdie. + +Mon père arrivait à toute bride, mortellement inquiet. Il comprit +tout d'un coup d' oeil et, dans un muet transport, nous serra tous +deux dans ses bras. + +Ô mon Dieu, vous le savez, sa première parole fut pour vous +remercier! Et la douceur de ce moment! + +Brisée de fatigue et d'émotion j'étais absolument incapable de +marcher. La pluie tombait toujours à torrents. Mon père m'enleva +comme une plume et m'emporta à une maison voisine, où nous fûmes +reçus avec un empressement charmant. J'étais mouillée jusqu'aux os; +et dans la crainte d'un refroidissement, on me fit changer d'habits. +Une jeune fille mit toutes ses robes à mon service. J'en pris une de +flanelle blanche. Comme elle n'allait pas à ma taille, la maîtresse +de céans ouvrit son coffre et en tira un joli petit châle bleu--son +châle de noces--me dit-elle, en me l'ajustant avec beaucoup de soin. + +«Vous l'avez parée belle, répétait sans cesse la digne femme, si +vous étiez tombée sur les cailloux, vous étiez morte.» + +--Oui défigurée pour la vie, ajoutait la jeune fille, qui avait +l'air de trouver cela beaucoup plus terrible. + +--Le monsieur qui a arrêté votre cheval est-il votre cavalier, me +dit-elle à l'oreille? + +Ma toilette finie, elle me présenta un petit miroir, et me demanda +naïvement si je n'étais pas heureuse d'être si belle?--si j'aurais +pu supporter le malheur d'être défigurée? + +En sortant de la chambre, je trouvai mon père et Maurice. Oh! cette +belle lumière qu'il y avait dans leurs regards. Malgré leurs habits +dégoûtants d'eau, tous deux avaient l'air de bienheureux. + +L'orage avait cessé. La campagne rafraîchie par la pluie +resplendissait au soleil. La rosée scintillait sur chaque brin +d'herbe, et pendait aux arbres en gouttes brillantes. L'air, +délicieux à respirer, nous apportait en bouffées la saine odeur des +foins fauchés, et la senteur aromatique des arbres. Jamais la nature +ne m'avait paru si belle. Debout à la fenêtre, je regardais émue, +éblouie. Ce lointain immense et magnifique, où la mer éblouissante +se confondait avec le ciel, m'apparaissait comme l'image de +l'avenir. + +«Mon Dieu, pensais-je, qu'il fait bon de vivre!» + +Assis sur un escabeau à mes pieds, Maurice me regardait, et bien +bas, je lui dis: «Merci». + +Une flamme de joie passa ardente sur son visage, mais il resta +silencieux. + +--Voyez donc comme c'est beau, lui dis-je. + +Il sourit et répondit dans cette langue italienne qu'il +affectionnait: + +«Béatrice regardait le ciel, et moi je regardais Béatrice.» + + + +7 août. + +Près de la Pointe aux Cèdres, dans un ravin sans ombrage, sans +verdure, sans eau, deux jeunes époux sont venus s'établir. Ils ont +acheté et réparé, tant bien que mal, une chétive masure qui tombait +en ruines, et y vivent heureux. Le bonheur est au dedans de nous, et +qui sait si la magie de l'amour ne peut pas rendre, une pauvre +cabane aussi agréable que la grotte de Calypso. + +Il m'arrive souvent de passer par le ravin. Je porte à ces nouveaux +mariés un intérêt dont ils ne se doutent guère. Cet après-midi, je +voyais la jeune femme préparer son souper. Quand il fait beau, trois +pierres disposées en trépied, auprès de sa porte, lui servent de +foyer, et quelques branches sèches suffisent pour cuire le repas. +Elle est attrayante, et porte ses cheveux blonds _à la suissesse_, +en lourdes nattes sur le dos. C'est charmant de la voir assise sur +une bûche devant son humble feu, et surveillant sa soupe, tout en +tricotant activement. Je suppose qu'elle n'a pas d'horloge, car elle +interroge souvent le soleil--ô charme de l'attente!--Je me sens plus +triste encore quand je la vois. Voudrais-je donc qu'il n'y eût plus +d'heureux sur la terre? _Heureux!_ oui ils le sont, car ils ont +l'amour et tout est là. + +Je leur ai fait dire de venir cueillir des fruits et des fleurs, +aussi souvent qu'il leur plaira. + + + +8 août. + +Chacun a regagné son lit, excepté ma bonne vieille Monique, qui +s'obstine à croire que j'ai besoin de soins, et fait la sourde +oreille quand je l'envoie se coucher. Mais elle ne fait pas plus de +bruit qu'une ombre. Autour de moi tout est tranquille. Le parfum des +grèves--ce parfum que Maurice aimant tant--m'arrive pénétrant et +âpre. Là-bas, sur les ondes argentées, on voit courir des étincelles +de feu. Mais la mer est calme, étrangement calme, et je n'entends +rien que le murmure du ruisseau, à travers le jardin, et par-ci +par-là, le bruissement des feuilles au passage de la brise. + +Qui n'a senti ses yeux se mouiller devant le calme profond de la +campagne à demi plongée dans l'ombre? qui n'a prêté une oreille +charmée à ces divins silences, à ces vagues et flottantes rumeurs de +la nuit? + +Mon Dieu, j'aurais besoin d'oublier combien la terre est belle + +Le jour distrait toujours un peu, mais la nuit, l'âme s'ouvre tout +entière à la rêverie et quand le coeur est troublé, l'imagination +répand partout, avec ses flammes des flots de tristesse. Vainement +j'essaie de regarder le ciel. Il faut des eaux calmes pour en +refléter la beauté et mon âme + + «N'est plus qu'une onde obscure où le sable a monté.» + + + +9 août. + +Dans l'isolement, quand l'âme a encore sa sensibilité tout entière +et toute vive, il y a une étrange volupté dans les souvenirs qui +déchirent le coeur et font pleurer. Ces chers souvenirs de tendresse +et de deuil, je m'en entoure, je m'en enveloppe, je m'en pénètre, ou +plutôt ils sont l'âme même de ma vie. + +Cette conduite n'est pas sage, je le sais; mais qui n'aime mieux la +tempête que le calme plat--ce calme terrible qui abat, qui anéantit +les plus fiers courages. + + + +15 août. + +J'ai honte de moi-même. Qu'ai-je fait de mon courage! qu'ai-je fait +de ma volonté? + +Jamais, non jamais, je n'aurais cru que l'âme pût se renverser ainsi +dans les nerfs. Je ne saurais rester en repos. Je suis parfaitement +incapable de tout travail, de toute application quelconque. Malgré +moi, mon livre et mon ouvrage m'échappent des mains. Tout m'émeut, +tout me trouble, et même en la présence de mes domestiques, des +larmes brûlantes, s'échappent de mes yeux. Ô mon père! que +penseriez-vous de moi? vous si noble! vous si fier! + +Mais je n'y puis rien. À mesure que mes forces reviennent, le besoin +de le revoir se réveille terrible dans mon coeur. La prière ne +m'apporte plus qu'un soulagement momentané, ou plutôt je ne sais +plus prier, je ne sais plus qu'écouter mon coeur désespéré. + +Ô mon Dieu! pardonnez-moi. Ces regrets passionnés, ces dévorantes +tristesses, ce sont les plaintes folles de la terre d'épreuve. Je ne +saurais les empêcher de croître. Ô mon Dieu, arrachez et brûlez, je +vous le demande, je vous en conjure. Ah, que de fois, pendant les +jours terribles que je viens de passer, n'ai-je pas été me jeter à +vos pieds. J'ai peur de moi-même, et je passe des heures entières +dans l'église. + +Ô Seigneur Jésus, vous le savez, ce n'est pas vous que je veux, ce +n'est pas votre amour dont j'ai soif, et même en votre adorable +présence, mes pensées s'égarent. + +Hier, il faisait un vent furieux, une épouvantable tempête. À genoux +dans l'église, le front caché dans mes mains j'écoutais le bruit de +la mer moins troublée que mon coeur. Au plus profond de mon âme, +d'étranges, de sauvages tristesses répondaient aux rugissements des +vagues, sur la grève solitaire, et par moments des sanglots +convulsifs déchiraient ma poitrine. + +L'église était déserte. Une humble chandelle de suif, allumée par la +femme d'un pauvre pêcheur, brûlait sur un long chandelier de bois, +devant l'image de la Vierge. + +Ô Marie! tendez votre douce main à ceux que l'abîme veut engloutir. +Ô vierge! ô Mère! ayez pitié. + + + +17 août. + +Si, une fois encore, je pouvais l'entendre, il me semble que +j'aurais la force de tout supporter. Sa voix exerçait sur moi une +délicieuse, une merveilleuse puissance; et, seule, elle put +m'arracher à l'accablement si voisin de la mort où je restai +plongée, après les funérailles de mon père. + +Tant que j'avais eu sous les yeux son visage adoré, une force +mystérieuse m'avait soutenue. Sa main, sa chère main, qui m'avait +bénie, reposa jusqu'au dernier moment dans la mienne--elle était +tiède encore quand je la joignis à sa main gauche qui tenait le +crucifix. Dans une paix très amère, j'embrassais son visage si +calme, si beau, et pour lui obéir même dans la mort, sans cesse je +répétais: «Que la volonté de Dieu soit faite!» + +Mais quand je ne vis plus rien de lui, pas même son cercueil, +l'exaltation du sacrifice tomba. Sans pensées, sans paroles, sans +larmes, incapable de comprendre aucune chose et de supporter même la +lumière du jour, je passais les jours et les nuits, étendue sur mon +lit, tous les volets de ma chambre fermés. Pendant que je gisais +dans cet abattement qui résistait à tout, et ne laissait plus +d'espoir, tout à coup une voix s'éleva douce comme celle d'un ange. +Malgré mon état de prostration extrême, le chant m'arrivait, mais +voilé, comme de très loin. Et le poids funèbre qui m'écrasait, se +soulevait; je me ranimais à ce chant si tendre, si pénétrant. + +Dans ma pensée enténébrée, c'était la voix du chrétien qui, du fond +de la tombe, chantait ses immortelles tendresses et ses +impérissables espérances; c'était la voix de l'élu qui, du haut du +ciel, chantait les reconnaissances et les divines allégresses des +consolés. Ce terrible silence de la mort, souffrance inexprimable de +l'absence éternelle, il me semblait que l'amour de mon père l'avait +vaincu et combien de fois j'ai désiré revivre cette heure. Cette +heure inoubliable, si étrange et si douce, où je me repris à la vie, +bercée par une mélodie divine. + +Le chant se continuait toujours. J'écoutais comme si le ciel se fut +entrouvert et il vint un moment où j'aurais succombé, sous l'excès +de l'émotion, sans les larmes qui soulagèrent mon coeur. Elles +coulèrent en abondance, et à mesure qu'elles coulaient, je sentais +en moi un apaisement très doux. + +--Maurice, Maurice, sanglota Mina, elle est sauvée. + +Alors le jour se fit dans mon esprit; je compris, et ensuite je +demandai à voir Maurice. + +--Il viendra, dit le docteur, qui tenait ma main dans la sienne, il +viendra, si vous consentez à boire ceci et à laisser donner de la +lumière. + +Malgré l'affreux dégoût, j'avalai ce qu'il me présentait. On ouvrit +les volets, et je tenais ma figure cachée dans les oreillers, pour +ne pas voir la lumière du soleil qui me faisait horreur, parce que +mon père ne la verrait plus jamais. + +Maurice vint, et à genoux à côté de mon lit, il me parla, il me dit +de ces paroles qu'aujourd'hui il chercherait en vain. Il me supplia +de le regarder, et je ne pus résister à son désir. + +--Ô ma pauvre enfant! ô ma chère aimée! gémit-il en apercevant mon +visage. + +Le sien était brûlé de larmes. Mina me parut aussi bien changée. Ils +étaient tous deux en grand deuil, et je ne puis me reporter à cette +heure, sans un attendrissement qui me fait tout oublier. Alors je +sentais nos âmes inexprimablement unies. Je me sentais aimée--aimée +avec cette infinie tendresse qui fait que le coeur tout entier +s'émeut, se livre et s'écoule. Alors je croyais que la douleur +partagée c'était une force vive qui mêlait à jamais les âmes. + +Combien de fois, pour soulager mes tristesses, Maurice n'a-t-il pas +chanté! + +Maintenant, jamais plus je n'entendrai ce chant ravissant qui +faisait oublier la terre--ce chant céleste qui consolait en faisant +pleurer. + + + +18 août. + +J'ai rêvé que je l'entendais chanter: «Ton souvenir est toujours là» +et depuis.. ô folie! folie! + +Je ne suis rien pour lui. Il ne m'aime plus; il ne m'aimera plus +jamais. + +Pourtant, au moment de partir, de me quitter pour toujours, il m'a +dit: «Angéline, si vous revenez sur cette injuste, sur cette folle +décision, vous n'aurez qu'à me l'écrire. Souvenez-vous-en.» + +Non, je ne le rappellerai pas! Sans doute il viendrait, mais on ne +va pas à l'autel couronnée de roses flétries. + +Être aimée comme devant ou malheureuse à jamais. + + + +18 août. + +On me répète toujours qu'il faudrait me distraire. _Me distraire!_ +Et comment? Ah! on comprend bien peu l'excès de ma misère. La vie ne +peut plus être pour moi qu'une solitude affreuse, qu'un désert +effroyable. Que me fait le monde entier puisque je ne le verrai plus +jamais? + + + +20 août. + +Comme un sentiment puissant nous dépouille, nous enlève à tout! +Voilà pourquoi l'amour bien dirigé fait les saints. + +Que Dieu ait pitié de moi! Il m'est bien peu de chose, et c'est à +peine si la pensée de son amour dissipe un instant ma tristesse. +Pour moi, cette pensée, c'est l'éclair fugitif dans la nuit noire. + + + +21 août. + +Je suis restée longtemps à regarder mon portrait, et cela m'a +laissée dans un état violent qui m'humilie. + +Quand j'avais la beauté, je m'en occupais très peu. L'éloignement du +monde, l'éducation virile que j'avais reçue, m'avaient préservée de +la vanité. + +Mon père disait qu'aimer une personne pour son extérieur, c'est +comme aimer un livre pour sa reliure. Lorsqu'il y avait quelque mort +dans le voisinage: «Viens, me disait-il, viens voir ce qu'on aime, +quand on aime son corps!» + +Mais si fragile, si passagère qu'elle soit, la beauté n'est-elle pas +un grand don? + + + +23 août. + +Ah! la tristesse de ces murs. Par moments, il me semble qu'ils +suintent la tristesse et le froid. Et pourtant, j'aime cette maison +où j'ai été si heureuse--chère maison où le deuil est entré pour +jamais! + +«Mais malheur à qui, dans le calme de son coeur, peut désirer mourir +tant qu'il lui reste un sacrifice à faire, des besoins à prévenir, +des larmes à essuyer!» + + + +24 août. + +Il fait un grand vent accompagné de pluie. Toutes les fenêtres sont +fermées et seule devant la cheminée, + + «Je regarde le feu qui brûle à petit bruit, + Et j'écoute mugir l'aquilon de la nuit.» + +La voix de la mer domine toutes les autres. Les grandes vagues qui +retentissent et qui approchent m'inondent de tristesse. + + + +25 août. + +En mettant quelques papiers en ordre, j'ai trouvé un affreux croquis +de Maurice, qui m'a rappelé au vif une des heures les plus gaies de +ma vie. + +Comme c'est loin! Ces souvenirs gais, lorsqu'il m'en vient, me font +l'effet de ces pauvres feuilles décolorées qui pendent aux arbres, +oubliées par les vents d'automne. + + + +26 août. + +Que veut dire Mina! Je n'ose approfondir ses paroles, ou plutôt j'ai +toujours sa lettre sous les yeux, et j'y pense sans cesse. +Songe-t-il? Non, je ne saurais l'écrire! Et ne 'devais-je pas m'y +attendre! N'est-il pas libre? Ne lui ai-je pas rendu malgré lui sa +parole! + +Qui sait jusqu'à quel point un homme peut pousser l'indifférence et +l'oubli? + + + +(Angéline de Montbrun à Mina Darville) + + +Chère Mina, + +Je voulais attendre une heure de sérénité pour vous répondre mais +cela me mènerait trop loin. Et d'ailleurs, Marc, malade depuis +quelque temps, désire que vous en soyez informée. «Je lui ai sellé +son cheval bien des fois, me disait-il tantôt, et j'avais tant de +plaisir à faire ses commissions.» + +Il aime à parler de vous, et finit toujours par dire +philosophiquement: «Qui est-ce qui aurait pensé ça, qu'une si jolie +mondaine ferait une religieuse?» + +J'incline à croire qu'il se représentait les religieuses comme ayant +toujours marché les yeux baissés, et toujours porté de grands +châles, en toute saison. Votre vocation a bouleversé ses idées. + +Chère amie, vous me conseillez les voyages puisque ma santé le +permet. J'y pense un peu parfois, mais vraiment, je ne saurais +m'arracher d'ici. Mon coeur y a toutes ses racines. D'ailleurs, il +me semble que le travail régulier, sérieux, soutenu, est un plus sûr +refuge que les distractions. Malheureusement, se faire des +occupations attachantes c'est parfois terriblement difficile. Mais +comme disait mon père, une volonté ferme peut bien des choses. Moi, +je veux rester digne de lui. Ai-je besoin de vous dire que je +m'occupe beaucoup des malheureux. Et, grand Dieu! que deviendrais-je +si le malheur ne faisait pas aimer ceux qui souffrent? mais il y a +ce superflu de tendresse dont je ne sais que faire. + +La solitude du coeur est la souveraine épreuve. + +Vous avez raison, la position de votre frère est bien triste. Ne +songe-t-il pas à la changer? et qui pourrait l'en blâmer? Chère +soeur de mes larmes, veuillez croire que dans le meilleur de mon +coeur, je souhaite qu'il oublie et qu'il soit heureux. + + + +28 août. + +Pourquoi la pensée qu'il en aime une autre me bouleverse-t-elle à ce +point? Voudrais-je donc qu'il se condamnât à une vie d'isolement et +de tristesse? Ne suis-je pas injuste, déraisonnable, de le tenir +responsable de l'involontaire changement de son coeur? changement +qu'il eût voulu cacher à tous les yeux--qu'il eût voulu se cacher à +lui-même. + +Pauvre Maurice! Et pourtant qu'il m'a aimée! Ne serait-ce pas la +preuve d'une grande pauvreté de coeur, d'oublier toujours ce que +j'en ai reçu, pour songer à ce qu'il aurait pu me donner de plus? + + + +29 août. + +Rien n'est impossible à Dieu. Il pourrait m'arracher à cet amour qui +fait mon tourment. + +Montalembert raconte que sa chère sainte Elisabeth pria Dieu de la +débarrasser de son extrême tendresse pour ses enfants. Elle fut +exaucée et disait: «Mes petits enfants me sont devenus comme +étrangers.» + +Mais je ne ferai jamais une si généreuse prière. Quand j'en devrais +mourir--je veux l'aimer. + + + +30 août. + +Oui, c'étaient de beaux jours. Jamais l'ombre d'un doute, jamais le +moindre sentiment de jalousie n'approchait de nous, et, quoi qu'on +en dise, la sécurité est essentielle au bonheur. Beaucoup, je le +sais, n'en jugent pas ainsi; mais un amour inquiet et troublé me +paraît un sentiment misérable. Du moins, c'est une source féconde de +douleurs et d'angoisses. Je hais les dépits, les soupçons, les +coquetteries, et tout ce qui tourmente le coeur. + +Maurice pensait comme moi. La veille de son départ pour l'Europe, il +me dit--et avec quelle noblesse: + +«Je ne redoute de votre part ni inconstance, ni soupçons. Je crois +en vous, et je sais que vous croyez en moi.» + +Oui, je croyais en lui. Que n'y ai-je toujours cru? Sa parole +donnée, c'était la servitude fière et profonde; mais il est triste +de n'avoir que des cendres dans son foyer. + + + +31 août. + + «Tu m'appelles ta vie, appelle-moi ton âme, + Je veux un nom de toi qui dure plus d'un jour. + La vie est peu de chose, un souffle éteint sa flamme. + Mais l'âme est immortelle, ainsi que notre amour.» + +Alors, il croyait en son coeur comme au mien; il ne comprenait pas +que l'amour pût finir. Mais cette tendresse, qui se croyait +immortelle, s'est changée en pitié,--et la pitié d'un homme,--qui en +voudrait? + +D'ailleurs, ce triste reste ne m'est pas assuré. Bientôt, que +serai-je pour lui? Une pensée importune, un souvenir pénible, qui +viendra le troubler dans son bonheur. _Son bonheur!_ Non, il ne +saurait être heureux. Il est libre comme un forçat qui traînerait +partout les débris de sa chaîne. L'ombre du passé se lèvera sur +toutes ses joies, ou plutôt, il ne saurait en avoir qui méritent ce +nom. Quand on a reçu ce grand don de la sensibilité profonde, on ne +peut guère s'étourdir, encore moins oublier. N'arrache pas qui veut +le passé dans son coeur. On ne dépouille pas ses souvenirs comme un +vêtement fané. Non, c'est la robe sanglante de Déjanire, qui +s'attache à la chair et qui brûle. + + + +1er septembre. + +Que je voudrais voir Mina! + +Il est huit heures. Pour elle, l'office du soir vient de finir et +voici l'heure du repos. Que cette vie est calme! Quelle est douce +comparée à la mienne! Autrefois, gâtée par le bonheur, je ne +comprenais pas la vie religieuse, je ne m'expliquais pas qu'on pût +vivre ainsi, l'âme au ciel et le corps dans la tombe. Maintenant, je +crois la vocation religieuse un grand bonheur. + +Sa dernière journée dans le monde, Mina voulut la passer seule avec +lui et avec moi. Quelle journée! Nous étions tous les trois +parfaitement incapables de parler. Quand l'heure de son départ +approcha, nous prîmes notre dernier repas ensemble ou plutôt nous +nous mîmes à table, car nul de nous ne mangea. Ensuite, Mina fit +toute seule le tour de sa chère maison des Remparts, puis nous +partîmes. Elle désira entrer à la Basilique. L'orgue jouait, et l'on +chantait le _Benedicite_, sur un petit cercueil orné de fleurs. Ce +chant me fit du bien. Je sentis que l'entrée en religion est comme +la mort des petits enfants; déchirante à la nature mais, aux yeux de +la foi, pleine d'ineffables consolations et de saintes allégresses. + +À notre arrivée aux Ursulines, il n'y avait personne. Mina me fit +avancer sous le porche, releva mon voile de deuil, et me regarda +longtemps avec une attention profonde. + +--Comme vous lui ressemblez! dit-elle douloureusement. + +Elle s'éloigna un peu, et tournée vers la muraille, elle pleura. +Cette faiblesse fut courte. Elle revint à nous, pâle, mais ferme. + +--J'aurais voulu rester avec vous jusqu'à votre mariage, dit-elle +avec effort; mais c'est au-dessus de mes forces. + +Elle réunit nos mains dans les siennes et continua tendrement. + +--Vous vous aimez, et le sang du Christ vous unira. Puis, +s'adressant à moi: + +--N'exigez pas de lui une perfection que l'humanité ne comporte +guère. Promettez-moi de l'aimer toujours et de le rendre heureux. + +--Chère soeur, répondis-je fermement je vous le promets. + +--Et toi, Maurice, reprit-elle, aie pour elle tous les dévouements, +toutes les tendresses. Souviens-toi qu'il te l'a confiée!--Et sa +voix s'éteignit dans un sanglot. + +--Malheur à moi, si je l'oubliais jamais, dit Maurice, avec une +émotion profonde. + +Elle sonna. Bientôt les clefs grincèrent dans la serrure, et la +porte s'ouvrit à deux battants. Mina, pâle comme une morte, +m'embrassa fortement sans prononcer une parole. Son frère pleura sur +elle, et la retint longtemps dans ses bras. + +--Maurice, dit-elle enfin, il le faut. Et s'arrachant à son +étreinte, elle franchit le seuil du cloître et sans détourner la +tête, disparut dans le corridor. + +Les religieuses nous dirent quelques mots d'encouragement que je ne +compris guère. Puis la porte roula sur ses gonds, et se referma avec +un bruit que je trouvai sinistre. Le coeur horriblement serré, nous +restions là. + +--Ô mon amie, me dit enfin Maurice, je n'ai plus que vous + +Cette séparation l'avait terriblement affecté. Mieux que personne, +je comprenais la grandeur de son sacrifice, et mon coeur saignait +pour lui. Je lui proposai une promenade à pied, croyant que +l'exercice lui ferait du bien. Il renvoya sa voiture, et nous prîmes +la Grande-Allée. Le froid était intense, la neige criait sous nos +pas, mais le ciel était admirablement pur. Ni l'un ni l'autre, nous +n'étions en état de parler. Seulement, de temps à autre, Maurice me +demandait si je voulais retourner, si je n'avais pas froid... Et il +mettait dans les attentions les plus banales, quelque chose de si +doux, une sollicitude si tendre, que j'en restais toujours charmée. + +En revenant, nous arrêtâmes aux Ursulines, pour voir Mina déjà +habillée en postulante, et restée charmante, malgré la coiffe +blanche et la queue de poêlon. Elle pleura comme nous. Les grilles +me firent une impression bien pénible, et pourtant, que cette +demi-séparation me semblait douce, quand je pensais à mon père que +je ne verrais plus, que je n'entendrais plus jamais qui était là +tout près, couché sous la terre. Plusieurs années auparavant, dans +ce même parloir des Ursulines, avec quelle douleur, avec quelles +larmes, je lui avais dit adieu pour quelques mois. Tous ces +souvenirs me revenaient et me déchiraient le coeur. «Maintenant +pensais-je, je sais ce que c'est que la séparation.» + +Ce soir-là, je fis un grand effort, pour surmonter ma tristesse et +réconforter Maurice. Assis sur l'ottomane, qu'on nous laissait +toujours dans le salon de ma tante, nous causâmes longtemps. +L'expression si triste et si tendre de ses yeux m'est encore +présente. + +Alors, je savais que mon existence était profondément modifiée--que +je ne pourrais plus être heureuse--parce qu'au plus profond du +coeur, j'avais une plaie qui ne se guérirait jamais. Mais je croyais +à son amour, et c'était encore si doux! + + + +2 septembre. + +Mon vieux Marc est toujours faible. Je l'ai trouvé assis devant sa +fenêtre, et regardant le cimetière dont les hautes herbes ondoyaient +au vent: + +«Mes parents sont là, m'a-t-il dit, et bien vite, j'y serai couché +moi-même.» + +Ces paroles m'ont émue. Lorsqu'on y a mis ce qu'on aimait le plus, +le coeur s'incline si naturellement vers la terre. Tous nous irons +habiter la _maison étroite_, et, en attendant, ne saurait-on avoir +patience? La vie la plus longue ne dure guère. _Hier enfant et +demain vieillard!_ disait Silvio Pellico. Cette fuite effrayante de +nos joies et de nos douleurs devrait rendre la résignation bien +facile. _Ô mes dix années de chaînes, comme vous avez passé vite!_ +disait encore l'immortel prisonnier. + +Pauvre Silvio! qui n'a pleuré sur lui? Son livre si simple et si +vrai laisse une de ces impressions que rien n'efface, car le plus +irrésistible de nos sentiments c'est l'admiration jointe à la pitié. + +En me mettant _Mio Pigrioni_ entre les mains, mon père me dit «Livre +admirable qui apprend à souffrir.» Apprendre à souffrir, c'est ce +qui me reste. + +Suivant Charles Sainte-Foi, un bon livre devrait toujours former un +véritable lien entre celui qui l'écrit et celui qui le lit. J'aime +cette parole dont j'avais senti la vérité, bien avant de pouvoir +m'en rendre compte, et, des écrivains dignes de ce nom, ce n'est pas +la gloire que j'envierais, mais les sympathies qu'ils inspirent. + + + +3 septembre. + +Quand je passe par les champs, je ne puis m'empêcher d'envier les +faucheurs courbés sous le poids du jour et de la chaleur. J'en vois, +oublieux de leurs fatigues affiler leurs faux, en chantant. Que +cette rude vie est saine! J'aime cette forte race de travailleurs +que mon père aimait. + +Souvent, je pense avec admiration à sa vie si active, si laborieuse. +Riche comme il l'était, quel autre que lui se fût assujetti à un si +énergique travail! Mais il avait toute mollesse en horreur, et +croyait qu'une vie dure est utile à la santé de l'âme et du corps. + +D'ailleurs, il jouissait en artiste des beautés de la campagne. +«Non, disait-il parfois, on ne saurait entretenir des pensées +basses, lorsqu'on travaille sous ce ciel si beau.» + +Ô mon père, je suis votre bien indigne fille, mais faites qu'au +moins je sache dire: «Non, je n'entretiendrai pas des pensées de +désespoir sous ce ciel si beau.» + + + +4 septembre. + +C'est là dans cette délicieuse solitude, qu'il m'a dit pour la +première fois: «Je vous aime». + +Je vous aime! cri involontaire de son coeur, qui vint troubler le +mien. + +Mon père, Mina, Maurice et moi, tous nous avions un faible pour cet +endroit solitaire et charmant. Que de fois nous y sommes allés +ensemble. Ces beaux noyers ont entendu bien des éclats de rire. +Maintenant mon père est dans sa tombe, Mina dans son cloître, et moi +vivante, Maurice n'y reviendra jamais! Il disait de cette belle +mousse qu'on devrait se reprocher d'y marcher, que fouler les fleurs +qui s'y cachent, c'est une insulte à la beauté. + +Ce soir, tout était délicieusement frais et calme autour de l'étang. +Pas le moindre vent dans les arbres; pas une ride sur ces eaux +transparentes, glacées de rose. Couchée sur la mousse, je laissais +flotter mes pensées, mais je ne sentais rien, rien que lassitude +profonde de l'âme. + + + +5 septembre. + +Pauvre folie que je suis! J'ai relu ses lettres, et tout cela sur +mon âme c'est la flamme vive sur l'herbe desséchée. + + + +6 septembre. + +Pourquoi tant regretter son amour? «Ma fille, disait le vieux +missionnaire à Atala, il vaudrait autant pleurer un songe. +Connaissez-vous le coeur de l'homme, et pourriez-vous compter les +inconstances de son désir? Vous calculeriez plutôt le nombre des +vagues que la mer route dans une tempête?» + + + +8 septembre. + +Comme on reste enfant! Depuis hier je suis folle de regrets, folle +de chagrin. Et pourquoi? Parce que le vent a renversé le frêne sous +lequel Maurice avait coutume d'aller s'asseoir avec ses livres. +J'aimais cet arbre qui l'avait abrité si souvent, alors qu'il +m'aimait comme une femme rêve d'être aimée. Que de fois n'y a-t-il +pas appuyé sa tête brune et pâle! «De sa nature, l'amour est +rêveur», me disait-il parfois. + +Cet endroit de la côte, d'où l'on domine la mer, lui plaisait +infiniment, et le bruit des vagues l'enchantait. Aussi il y passait +souvent de longues heures. Il avait enlevé quelques pouces de +l'écorce du frêne, et gravé sur le bois, entre nos initiales, ce +vers de Dante: + + _Amor chi a nullo amato amar perdona._ + +Amère dérision maintenant! et pourtant ces mots gardaient pour moi +un parfum du passé. J'aurais donné bien des choses pour conserver +cet arbre consacré par son souvenir. La dernière fois que j'en +approchai, une grosse araignée filait sa toile, sur les caractères +que sa main a gravés, et cela me fit pleurer. Je crus voir +l'indifférence hideuse travaillant au voile de l'oubli. J'enlevai la +toile, mais qui relèvera l'arbre tombé,--renversé dans toute sa +force, dans toute sa sève? + +Le coeur se prend à tout, et je ne puis dire ce que j'éprouve, en +regardant la côte où je n'aperçois plus ce bel arbre, ce témoin du +passé. J'ai fait enlever l'inscription. Lâcheté, mais qu'y faire? + +Pendant ce temps, il est peut-être très occupé d'une autre. + + + +10 septembre. + +Ma tante m'écrit qu'il est en voie de se distraire. + +Ces paroles m'ont rendue parfaitement misérable. Pourquoi ne pas me +dire toute la vérité? Pourquoi m'obliger de la demander? Non, je ne +supporterai pas cette incertitude. + +Mon Dieu, qu'est devenu le temps où je vous servais dans la joie de +mon coeur? Beaux jours de mon enfance qu'êtes-vous devenus? + +Alors le travail et les jeux prenaient toutes mes heures. Alors je +n'aimais que Dieu et mon père. C'étaient vraiment les jours heureux. + +Ô paix de l'âme! ô bienheureuse ignorance des troubles du coeur, où +vous n'êtes plus le bonheur n'est pas. + + + +11 septembre. + +Je travaille beaucoup pour les pauvres. Quand mes mains sont ainsi +occupées, il me semble que Dieu me pardonne l'amertume de mes +pensées, et je maîtrise mieux mes tristesses. + +Mais aujourd'hui, je me suis oubliée sur la grève. Debout dans +l'angle d'un rocher, le front appuyé sur mes mains, j'ai pleuré +librement, sans contrainte, et j'aurais pleuré longtemps sans ce +bruit des vagues qui semblait me dire: La vie s'écoule. Chaque flot +en emporte un moment. + +Misère profonde! il me faut la pensée de la mort pour supporter la +vie. Et suis-je plus à plaindre que beaucoup d'autres? J'ai passé +par des chemins si beaux, si doux, et sur la terre, il y en a tant +qui n'ont jamais connu le bonheur, qui n'ont jamais senti une joie +vive. + +Que d'existences affreusement accablées, horriblement manquées. + +Combien qui végètent sans sympathies, sans affection, sans +souvenirs! Parmi ceux-là, il y en a qui auraient aimé avec +ravissement, mais les circonstances leur ont été contraires. Il leur +a fallu vivre avec des natures vulgaires, médiocres, également +incapables d'inspirer et de ressentir l'amour. + +Combien y en a-t-il qui aiment comme ils voudraient aimer, qui sont +aimés comme ils le voudraient être? Infiniment peu. Moi, j'ai eu ce +bonheur si rare, si grand, j'ai vécu d'une vie idéale, intense. Et +cette joie divine, je l'expie par d'épouvantables tristesses, par +d'inexprimables douleurs. + + + +13 septembre. + +Une hémorragie des poumons a mis tout à coup ce pauvre Marc dans un +grand danger. + +Je l'ai trouvé étendu sur son lit, très faible, très pâle, mais ne +paraissant pas beaucoup souffrir. «Je m'en vas, ma chère petite +maîtresse,» m'a-t-il dit tristement. + +Le docteur intervint pour l'empêcher de parler. «C'est bon, dit-il, +je ne dirai plus rien, mais qu'on me lise la Passion de +Notre-Seigneur.» + +Il ferma les yeux et joignit les mains pour écouter la lecture. +L'état de ce fidèle serviteur me touchait sensiblement, mais je ne +pouvais m'empêcher d'envier son calme. + +Tout en préparant la table qui allait servir d'autel, je le +regardais souvent, et je pensais à ce que mon père me contait du +formidable effroi que ma mère ressentit lorsqu'elle se vit, toute +jeune et toute vive, entre les mains de la mort. Son amour, son +bonheur lui pesait comme un remords. + +«J'ai été trop heureuse, disait-elle en pleurant, le ciel n'est pas +pour ceux-là.» + +Mais lorsqu'elle eut communié, ses frayeurs s'évanouirent. «Il a +souffert pour moi, répétait-elle, en baisant son crucifix.» + +Mon père s'attendrissait toujours à ce souvenir. Il me recommandait +de remercier Notre-Seigneur de ce qu'il avait si parfaitement +rassuré, si tendrement consolé ma pauvre jeune mère à son heure +dernière. «Moi, disait-il, je ne pouvais plus rien pour elle.» + +Horrible impuissance, que j'ai sentie à mon tour. Quand il agonisait +sous mes yeux, que pouvais-je? Rien... qu'ajouter à ses accablements +et à ses angoisses. Mais en apprenant que son heure était venue, il +demanda son viatique, et le vainqueur de la mort vint lui adoucir le +passage terrible. Il vint l'endormir avec les paroles de la vie +éternelle. Qu'il en soit béni, à jamais, éternellement béni! + +Paix, dit le prêtre quand il entre avec le Saint-Sacrement, paix à +cette maison et à tous ceux qui l'habitent! + +Je suis donc comprise dans ce souhait divin que l'église a retenu de +Jésus-Christ. Ah! la paix! j'irais la chercher dans le désert le +plus profond, dans la plus aride solitude. + +Ce matin, à demi cachée dans l'ombre, j'ai assisté à tout, et comme +je me prosternais pour adorer le Saint-Sacrement, il se répandit +dans mon coeur une foi si vive, si sensible. Il me semblait sentir +sur moi le regard de Notre-Seigneur et depuis... + +Ô maître du sacrifice sanglant! je vous ai compris. Vous voulez que +les idoles tombent en poudre devant vous. Mais ne suis-je pas assez +malheureuse? N'ai-je pas assez souffert? Oh! laissez-moi l'aimer +dans les larmes, dans la douleur. Ne commandez pas l'impossible +sacrifice, ou plutôt Seigneur tout-puissant, Sauveur de l'homme +tout entier, ce sentiment où j'avais tout mis, sanctifiez-le qu'il +s'élève en haut comme la flamme, et n'y laissez rien qui soit _du +domaine de la mort._ + + + +15 septembre. + +Marc est mort hier. La veille il semblait mieux. Nous avons eu un +assez long entretien ensemble. Il me rappelait mon enfance, mon beau +poney dont il était aussi fier que moi. + +Son vieux coeur de cocher se ranimait à ces souvenirs. Nous étions +presque gais,--du moins j'essayais de le paraître,--mais quand je +lui ai parlé de son rétablissement, il m'a arrêtée avec un triste +sourire, et m'a demandé naïvement: «Avez-vous quelque chose à lui +faire dire?» + +Cette parole m'a fait pleurer, et j'ai répondu avec élan: «Dites-lui +que je l'aime plus qu'autrefois. Dites-lui qu'il ait pitié de sa +pauvre fille!» + +Il serra mes mains entre ses mains calleuses, et reprit avec calme: +«Ma chère petite maîtresse, je sais que la terre vous paraît aussi +vide qu'une coquille d'oeuf, je sais que la vie vous semble bien +dure. Mais croyez-moi, c'est l'affaire d'un moment. La vie passe +comme un rêve.» + +Pauvre Marc! la sienne est finie. Je l'ai assisté jusqu'à la fin. +Non, Dieu n'a point fait la mort--la mort qui sépare--la mort si +terrible même à ceux qui espèrent et qui croient. + + + +18 septembre. + +C'est fini. Je ne verrai plus cet humble ami, cet honnête visage que +je retrouve dans la brume de mes souvenirs. Je l'ai veillé +religieusement, comme il l'avait fait pour mes parents, comme il +l'eût fait pour moi-même, et maintenant je dis de tout mon coeur +avec l'église: Qu'il repose en paix! + +Oh! qu'elle est profonde cette paix du cercueil; comme elle attire +les coeurs fatigués de souffrir. Et pourtant, la mort reste terrible +à voir en face! + +Ces angoisses de l'agonie, cette séparation pleine d'horreur + +«C'est la mort qui nous revêt de toutes choses, mais, comme ajoute +saint Paul, «nous voudrions être revêtus par dessus,» et le +dépouillement de notre mortalité, cette dissolution d'une partie de +nous-mêmes reste le grand châtiment du péché. + +Ah! quand même l'Église n'en dirait rien, mon coeur m'apprendrait +que Jésus-Christ n'a pas abandonné sa mère, à la corruption du +tombeau. + +Ô Dieu, que n'aurais-je pas fait pour en préserver mon père! Mais il +faut que la sentence s'exécute, il faut retourner en poussière. Et +pourtant malgré les tristesses de la tombe, c'est là que ma pensée +se réfugie et se repose--là sur le «lit préparé dans les +ténèbres»--où chacun prend place à son tour. + +«Patrie de mes frères et de mes proches, mes paroles sur toi sont +des paroles de paix.» + + + +(Angéline de Montbrun à Mina Darville) + + +Chère Mina, + +Encore la grande leçon de la mort. Ce pauvre Marc nous a quittés. +C'est un vide. Il était de la maison avant moi. J'aimais à voir +cette bonne tête respectable qui avait blanchi au service de mon +père. + +Vous vous rappelez qu'à sa mort, il ne voulut jamais prendre aucun +repos. J'y songeais en l'assistant; je le revoyais les yeux rouges +de larmes, et le chapelet dans sa rude main. + +Vous ne sauriez croire, comme ces cierges qui brûlaient, ces prières +récitées autour de moi, me reportaient à notre veille si +douloureuse, si sacrée. Chère soeur, on m'accuse de m'être refusée à +toute distraction, et pourtant j'ai fait de grands efforts. Mais +quand j'essayais de me reprendre à la vie, de m'intéresser à quelque +chose, ce murmure des prières récitées autour de son cercueil me +revenait infailliblement et me rendait sourde à tout. + +Qu'est-ce que je pouvais pour soulever le poids de tristesse qui +m'écrasait? J'aurais tout aussi bien reculé une montagne avec la +main. + +Non, je ne crois pas avoir de grands reproches à me faire. Dieu M'a +fait cette grâce de ne jamais murmurer contre sa volonté sainte. +Qu'il en soit béni! + +Un jour, je l'espère du plus profond de mon coeur, je le remercierai +de tout. Sur son lit de mort, mon fidèle serviteur remerciait Dieu +de l'avoir fait naître et vivre pauvre. + +Et n'y a-t-il pas aussi une bienheureuse pauvreté de coeur, n'y +a-t-il pas aussi un détachement qui vaut mieux que toutes les +tendresses? Mais c'est la mort de la nature; et, devant celle-là +comme devant l'autre, tout, en nous, se révolte. + +Sûrement, Mina, vous n'avez pas oublié le pauvre _Gris_ dont Marc +était si fier. Avons-nous ri, quand vous recommenciez toujours à +l'interroger, sur le fameux voyage qu'il contait si volontiers et +avec tant d'art! Le _Gris_ est bien infirme maintenant, ce qui +n'avait pas diminué la tendresse de Marc. Le jour de sa mort, il se +le fit amener devant la fenêtre, et c'était touchant de le voir +s'attendrir sur le pauvre cheval, qu'il nommait «son vieux +compagnon». + +Mon amie, je ne saurais blâmer votre frère de chercher à se +distraire. Il doit en avoir grand besoin. Pauvre Maurice! Mais au +vent les nuages se dissipent. + +Vous ai-je dit que Marc s'est recommandé à votre souvenir. Je vous +avoue qu'en l'accompagnant au cimetière, j'aurais voulu voir +s'ouvrir pour moi les portes de cet asile de la paix, mais ce n'est +pas ici que je dormirai mon sommeil. C'est dans votre église, tout +près de vous et à côté de lui. + +En attendant, il faut vivre, et je n'en suis pas peu en peine. Mes +repas solitaires me sont une rude pénitence. Les vôtres me +paraîtraient aussi bien longs. Être rangées sur une ligne, tout +autour d'un grand réfectoire, c'est terriblement monastique. Qu'il +est loin le temps où nous mangions ensemble le pain béni de la +gaieté! + +Votre soeur, + +Angéline. + + + +19 septembre. + +Demain... le troisième anniversaire de sa mort. + +_Je crois à la communion des saints, je crois à la résurrection de +la chair, je crois à la vie éternelle._ Je crois, mais ces ténèbres +qui couvrent l'autre vie sont bien profondes. + +Quand je revins ici, quand je franchis ce seuil où _son corps_ +venait de passer, je sentais bien que le deuil était entré ici pour +jamais. Mais alors une force merveilleuse me soutenait. + +Oh! la grâce, la puissante grâce de Dieu. + +Sans doute, la douleur de la séparation était là terrible et toute +vive. Cette robe noire que Mina me fit mettre... Jamais je n'avais +porté de noir, et un frisson terrible me secoua toute. Ce froid de +la mort et du sépulcre, qui courait dans toutes mes veines, m'a +laissé un souvenir horrible. Mais au fond de mon âme, j'étais forte, +j'étais calme, et avec quelle ardeur je m'offrais à souffrir tout ce +qu'il devait à la justice divine!... + +Combien de fois, ensuite, n'ai-je pas renouvelé cette prière! +Quand l'ennui me rendait folle, j'éprouvais une sorte de +consolation à m'offrir pour que lui fût heureux. + +Mais nos sacrifices sont toujours misérables, et bien indignes de +Dieu. Bénie soit la divine condescendance de Jésus-Christ qui +supplée par le sien à toutes nos insuffisances. Adorable bonté! +Comment daigne-t-il m'entendre quand je dis: Pour lui! pour lui! + +Ô mon Dieu, soyez béni! Tous les jours de ma vie je prierai pour mon +père. Mieux que personne, pourtant je connaissais son âme. Je sais +que sous des dehors charmants il cachait d'admirables vertus et des +renoncements austères. Je sais que sa fière conscience ne +transigeait point avec le devoir. Pour lui, _l'ensorcellement de la +bagatelle_ n'existait pas; il n'avait rien de cet esprit du monde +que Jésus-Christ a maudit, et il avait toutes les fiertés, toutes +les délicatesses d'un chrétien. Mais que savons-nous de l'adorable +pureté de Dieu? + +Si réglé qu'il soit, un coeur ardent reste bien immodéré. Il est si +facile d'aller trop loin, par entraînement, par enivrement. Ne +m'a-t-il pas trop aimée? Bien des fois, je me le suis demandé avec +tristesse. + +Mais je sais avec quelle soumission profonde il a accepté la volonté +de Dieu qui nous séparait. Puis--ô consolation suprême!--il est mort +entre les bras de la sainte Église, et c'est avec cette mère +immortelle que je dis chaque jour: + +«Remettez-lui les peines qu'il a pu mériter, et comme la vraie foi +l'a associé à vos fidèles sur la terre, que votre divine clémence +l'associe aux choeurs des anges. Par Jésus-Christ Notre-Seigneur.» + + + +22 septembre. + +Il fait un vent fou. La mer est blanche d'écume. J'aime à la voir +troublée jusqu'au plus profond de ses abîmes. Et pourquoi? Est-ce +parce que la mer est la plus belle des oeuvres de Dieu? N'est-ce pas +plutôt parce qu'elle est l'image vivante de notre coeur? L'un et +l'autre ont la profondeur redoutable, la puissance terrible des +orages, et si troublés qu'ils soient... + +Qu'est-ce que la tempête arrache aux profondeurs de la mer? +qu'est-ce que la passion révèle de notre coeur? + +La mer garde ses richesses, et le coeur garde ses trésors. Il ne +sait pas dire la parole de la vie; il ne sait pas dire la parole de +l'amour, et tous les efforts de la passion sont semblables à ceux de +la tempête qui n'arrache à l'abîme, que ces faibles débris, ces +algues légères que l'on aperçoit sur les sables et sur les rochers, +mêlés avec un peu d'écume. + + + +25 septembre. + +J'ai repris l'habitude de faire lire. Quand je lis moi-même, je +m'arrête trop souvent, ce qui ne vaut rien. + +L'histoire me distrait plus efficacement que toutes les autres +lectures. Je m'oublie devant ce rapide fleuve des âges qui roule +tant de douleurs. + +Aujourd'hui j'ai fait lire Garneau. Souvent mon père et moi nous le +lisions ensemble. «Ô ma fille, me disait-il parfois, quels +misérables nous serions, si nous n'étions pas fiers de nos +ancêtres!» Il s'enthousiasmait devant ces beaux faits d'armes, et +son enthousiasme me gagnait. + +Maintenant, je connais le néant de bien des choses. Que d'ardeurs +éteintes dans mon coeur très mort! + +Mais l'amour de la patrie vit toujours au plus vif, au plus profond +de mes entrailles. Heureux ceux qui peuvent se dévouer, se sacrifier +pour une grande cause. C'est un beau lit pour mourir que le sol +sacré de la patrie. + +L'arrière-grand-père de ma mère fut mortellement blessé sur les +Plaines, et celui de mon père resta sur le champ de bataille de +Sainte-Foy avec ses deux fils, dont l'aîné n'avait pas seize ans. + +Ceux-là, je ne les ai jamais plaints. Mais j'ai plaint le +chevaleresque Lévis (mon cousin d'un peu loin). Bien des fois, je +l'ai vu, sombre et fier, ordonnant de détruire les drapeaux. Cette +ville de Québec, qu'il _voulait brûler s'il ne la pouvait conserver +à la France_, je ne la revois jamais sans songer à lui, et devant la +rade si belle, j'ai souvent pensé à sa mortelle angoisse quand, au +lendemain de la victoire de Sainte-Foy, on signala l'approche des +vaisseaux. Mais le drapeau blanc ne devait plus flotter sur le +Saint-Laurent, et, pour nos pères, tout était perdu _fors l'honneur._ + +Ce printemps de 1760, Mme de Montbrun laboura elle-même sa terre, +pour pouvoir donner du pain à ses petits orphelins. Vaillante femme! + +J'aime me la représenter soupant fièrement d'un morceau de pain +noir, sa rude journée finie. J'ai d'elle une lettre écrite après la +cession, et trouvée parmi de vieux papiers de famille, sur lesquels +mon père avait réussi à mettre la main lors de son voyage en France. +C'est une fière lettre. + +«Ils ont donné tout le sang de leurs veines, dit-elle, en parlant de +son mari et de ses fils, moi, j'ai donné celui de mon coeur; j'ai +versé toutes mes larmes. Mais ce qui est triste, c'est de savoir le +pays perdu.» + +La noble femme se trompait. Comme disait le chevalier de Lorimier, à +la veille de monter sur l'échafaud: «Le sang et les larmes versés +sur l'autel de la patrie sont une source de vie pour les peuples», +et le Canada vivra. Ah! j'espère. + +Malgré tout, nos ancêtres n'ont-ils pas gardé de leur noble mère, +la langue, l'honneur et la foi. + +Mon père aimait à revenir sur nos souvenirs de deuil et de gloire. +Il avait pour Garneau, qui a mis tant d'héroïsme en lumière, une +reconnaissance profonde, et il aurait voulu voir son portrait dans +toutes les familles canadiennes. + +Ce portrait respecté, il est là à son ancienne place. Parfois, je +m'arrête à le considérer. Qui sait, disait Crémazie, de combien de +douleurs se compose une gloire? Pensée touchante, et, quant à +Garneau si vraie! + +Pour faire ce qu'il a fait, il faut aller au bout de ses forces, ce +qui demande bien des efforts sanglants. Ah! je comprends cela. Sans +doute, je n'y puis rien, mais j'aime mon pays, et je voudrais que +mon pays aimât celui qui a tant fait pour l'honneur de notre nom. +J'espère qu'au lieu de plonger dans l'ombre, la gloire de Garneau +ira s'élevant. Et ne l'a-t-il pas mérité? Étranger aux plaisirs, +sans ambition personnelle, cet homme admirable n'a songé qu'à sa +patrie. + +Il l'aimait d'un amour sans bornes, et cet amour rempli de craintes, +empreint de tristesse, m'a toujours singulièrement touchée. +D'ailleurs, il l'a prouvé jusqu'à l'héroïsme. Dans ce siècle +d'abaissement, Garneau avait la grandeur antique. + +C'est l'un de mes regrets de ne l'avoir pas connu, de ne l'avoir +jamais vu. Mais j'ai beaucoup pensé à lui, à ses difficultés si +grandes, à son éducation solitaire et avec respect je verrais cette +mansarde où, sans maîtres et presque sans livres, notre historien +travaillait à se former. + +Oh! qu'il a été courageux! qu'il a été persévérant! et combien de +fois je me suis attendrie, en songeant à cette faible lumière qui +veillait si tard, et allait éclairer notre glorieux passé. + +Mais il a fini sa tâche laborieuse. Maintenant _longue est sa nuit._ +J'ai visité sa tombe au cimetière Belmont. Alors, je n'avais jamais +versé de larmes amères, et ma vive jeunesse s'étonnait et se +troublait du calme des tombeaux; mais devant le monument de notre +historien, le généreux sang de mes ancêtres coula plus chaud dans +mes veines. + +Je me souviens que j'y restai longtemps. Enfant encore par bien des +côtés, je n'étais cependant pas sans avoir profité de l'éducation +que j'avais reçue. Déjà, j'avais le sentiment profond de l'honneur +national, et, comme celui qui dit à Garneau l'adieu suprême au nom +de la patrie, j'aurais voulu lui assurer la reconnaissance +immortelle de tous les Canadiens. + + Il a effacé pour toujours les mois de race conquise, + de peuple vaincu. + Il a été un homme de courage, de persévérance héroïque, + de désintéressement, de sacrifice. + Qu'il repose sur le champ de bataille qu'il a célébré, + non loin des héros qu'il a tirés de l'oubli! + +Et nous, Dieu veille nous donner comme à nos pères, avec le +sentiment si français de l'honneur, l'exaltation du dévouement, la +folie du sacrifice, qui font les héros et les saints. + + + +28 septembre. + +Soirée délicieuse. J'aime ces + + «....... nuits qui ressemblent au jour, + Avec moins de clarté, mais avec plus d'amour,» + +et si une joie de la terre devait encore faire battre mon coeur, je +voudrais que ce fût par une nuit comme celle-ci, dans ce beau jardin +où dort la lumière paisible de la lune. + +J'ai passé la soirée presque entière sur le balcon, et volontiers +j'y serais encore. + +Mais ces contemplations ne me sont pas bonnes. Ma jeunesse s'y +réveille ardente et toute vive. La nature n'est jamais pour nous +qu'un reflet, qu'un écho de notre vie intime, et cette moite +transparence des belles nuits, ces parfums, ces murmures qui +s'élèvent de toutes parts m'apportent le trouble. + +Mais tantôt, comme si elle eût deviné mes folles pensées, ma petite +lectrice, qui filait seule dans sa chambre, s'est mise à chanter: + + «Ce bas séjour n'est qu'un pèlerinage.» + +Ce doux chant d'une simple enfant m'a rafraîchi l'âme. + + «Je crois. Au fond du coeur l'espérance me reste: + «Je ne suis ici-bas que l'hôte d'un instant. + «Aux désirs de mon coeur si la terre est funeste, + «J'aurai moins de regrets, demain, en la quittant.» + +Parmi les livres de Mlle Désileux, j'ai trouvé un livret dont +presque toutes les feuilles sont arrachées, et qui porte à +l'intérieur: «Mon Dieu, que votre amour consume mes fautes, comme le +feu vient de consumer l'expression de mes lâches regrets.» + +Pauvre fille! elle aussi avait un confident. Je ferai comme elle +avant de mourir. + +Que pense-t-elle de son long martyre, maintenant que Dieu _lui-même +a essuyé ses larmes?_ J'aime ces tendres paroles de l'Écriture, et +tant d'autres pleines de mystère. + +Qu'est-ce que cette lumière, cette paix que nous demandons pour ceux +qui _nous ont précédés?_ + +Qu'est-ce que cette _joie du Seigneur_, où nous entrerons tous, et +que l'âme humaine, si grande pourtant, ne saurait contenir? + +Qu'est-ce que cet amour dont nos plus ardentes tendresses ne sont +qu'une ombre si pâle? + +Il est certain que malgré l'infini de nos désirs et les ravissantes +perspectives que la foi nous découvre, nous n'avons aucune idée du +ciel. Et en cela nos efforts ne nous servent pas à grand chose. Nous +sommes comme quelqu'un qui, n'ayant jamais vu qu'une feuille, +voudrait se représenter une forêt, ou qui, n'ayant jamais vu qu'une +goutte d'eau, voudrait s'imaginer l'océan. + + + +1er octobre. + +«Seigneur, disait la pauvre Samaritaine, donnez-moi de cette eau, +afin que je n'aie plus soif.» + +Profonde parole! mes larmes ont coulé chaudes et abondantes sur le +livre sacré. Quelle soif de naufragé peut se comparer à mon besoin +d'aimer? + +Depuis ce matin, j'ai toujours présente à l'esprit cette délicieuse +scène de l'Évangile. Tantôt j'ai pris la bible illustrée pour y +chercher Jésus et la Samaritaine. + +Et comme cela m'a reportée aux jours bénis de mon enfance, alors que +sur les genoux de mon père, je regardais ces belles gravures que +j'aimais tant! Je me souviens que j'en voulais à la Samaritaine qui +ne donnait pas à boire à Notre-Seigneur. + +«Si vous connaissiez le don de Dieu et celui qui vous demande à +boire!» + +Et, mon Dieu, ce besoin d'aimer qui s'accroît de tous nos mécomptes, +de toutes nos tristesses, de toutes nos douleurs, est-il donc si +difficile de comprendre qu'il n'aura jamais sa satisfaction sur la +terre? + +Non, Dieu n'a pas fait en vain sa place dans notre âme. La puissante +grâce du baptême n'y séjourne pas si longtemps sans y creuser des +abîmes. De là viennent ces aspirations auxquelles rien ne répond +ici-bas et ces mystérieuses tristesses que le bonheur lui-même +réveille au fond de notre coeur. + +Maurice disait: «De sa nature l'amour est rêveur.» C'est très vrai +Mais pourquoi rêve-t-il, sinon parce que le présent, le réel ne lui +suffit jamais? + + + +2 octobre. + +Cependant comme le _charme de sentir_ entraîne. + +Il ne m'aime plus, je le sais, mais insensée que je suis, je me dis +toujours: «Il m'a aimée.» + +Oui, il m'a aimée, et comme il n'aimera jamais. + +Ordinairement peu causeur, Maurice avait presque toujours sur le +front, comme sur l'esprit, une légère brume de tristesse. Même avant +mon malheur, souvent en me regardant, ses yeux se remplissaient de +larmes. + +Cette expression de tendresse et de mélancolie était son grand +charme. Sa sensibilité si vive était beaucoup plus communicative +qu'expansive. Il disait qu'il lui fallait la musique pour laisser +parler son âme. Mais alors, avec quelle puissance son âme se +révélait. + +C'est fini! je n'entendrai plus sa voix! Sa voix si douce, si +pénétrante, si expressive! + + + +4 octobre. + +«Le lépreux ferma la porte et en poussa les verrous.» + +Épouvantable solitude! ce qu'on sent profondément est toujours +nouveau, et la lecture du _Lépreux_ m'a encore laissé une impression +terrible. Mais j'y reviendrai. Puisqu'il faut que je pleure, je +voudrais pleurer sur d'autres que sur moi. + +Ô l'égoïsme! la personnalité! + +Quand l'avenir apparaît trop horrible il faut songer à ceux qui sont +plus malheureux que soi. Depuis quelques jours, j'interroge souvent +la carte de la Sibérie, et je laisse ma pensée s'en aller vers ces +solitudes glacées. + +Combien de Polonais coupables d'avoir aimé leur patrie sont là. +Et qui dira leurs tristesses? les tristesses du patriote! les +tristesses de l'exilé! les tristesses de l'homme au dernier degré +de malheur! + +Ah! ces misérables, traités plus mal que des bêtes de somme, ce +serait à eux de maudire la vie. Pourtant ils ne le peuvent sans +crime et cette existence, dont aucune parole ne saurait dire +l'horreur, reste un bienfait immense parce qu'elle peut leur mériter +le ciel. Qu'est-ce donc que le ciel! + +Mon Dieu! donnez-moi la foi, la foi à mon bonheur futur; et ces +infortunés! Seigneur, innocents ou coupables, ne sont-ils pas vos +enfants? Ah! gardez-les du blasphème, gardez-les du désespoir, ce +suprême malheur. + +Qu'aucune pensée de haine, qu'aucun doute de votre justice, +qu'aucune défiance de votre adorable bonté n'atteigne jamais leurs +coeurs. Envoyez la divine espérance! qu'elle soulève leurs chaînes, +qu'elle entr'ouvre les voûtes de leur enfer. + + + +6 octobre. + +Tantôt, j'entendais un passant fredonner: + + «Que le jour me dure, + Passé loin de toi! etc.» + +C'est Maurice qui a popularisé par ici ce chant mélancolique auquel +sa voix donnait un charme si pénétrant. + +Tous nos échos l'ont redit. Alors, il ne savait pas vivre loin de +moi. Et moi--pauvre folle--je viens de compter les jours écoulés +depuis notre séparation. + +Qu'il est déjà loin ce soir, où décidée de ne plus le revoir, je lui +dis avant d'aborder l'explication inévitable: + +«Maurice, chantez-moi quelque chose comme aux jours du bonheur.» + +Il rougit, et je souffrais de son embarras. Ah! les jours du bonheur +étaient loin. + +Sans rien dire, il alla prendre une guitare (son accompagnement de +prédilection), et revint s'asseoir près de moi. Puis, après avoir un +peu rêvé, il commença: + + «Fier Océan, vallons, etc.» + +Nous étions seuls, je laissai tomber l'ouvrage que j'avais pris par +contenance, et j'écoutai. + +Ce chant, mon père l'aimait et le lui demandait souvent. La dernière +fois que je l'avais entendu, c'était dans notre délicieux jardin de +Valriant. + +Comme le passé revient à certains moments, comme le passé, comme la +terre rendent ce qu'ils ont pris! + +Mais la douleur de la séparation était là présente, déchirante. + +J'avais été trop malade pour n'être pas encore bien faible, et voilà +peut-être pourquoi jusque-là, la pensée de son indifférence ne +m'avait pas causé de douleur violente. Sans doute cette pensée ne me +quittait pas, mais ce que j'éprouvais d'ordinaire, c'était plutôt le +sentiment du découragement profond, de la misère complète--ce que +doit éprouver le malade incurable qui sait qu'en réunissant toutes +ses forces, il ne pourra plus que se retourner sur son lit de peine. + +Mais pour me décider à rompre avec lui, il m'avait fallu un effort +terrible qui m'avait ranimée--et cette étrange émotion que me causa +sa voix. + +Je savais que je l'entendais pour la dernière fois. Pourtant je +restai calme. + +J'étais bien au-dessous des larmes, et après qu'il eut cessé de +chanter, je me souviens que nous échangeâmes quelques paroles +indifférentes sur le vent, sur la pluie qui battait les vitres. Il +resta ensuite silencieux à regarder le feu qui brûlait dans la +cheminée; je lui trouvais l'air ennuyé. Ah! le coeur si riche +d'amour, d'ardente flamme, était bien mort. + +J'avais pris l'habitude de l'observer sans cesse, et je voyais +parfaitement comme la vie lui apparaissait aride, décolorée. Je +voyais tout cela, mais dans mon coeur il n'y avait plus d'amertume +contre lui. Jamais il n'avait été pour moi ce qu'il m'était en ce +moment. Comme je sentais la profondeur de mon attachement comme je +voyais bien ce que la vie me serait sans lui! + +Cependant il fallait bien en finir, et d'une main ferme, je tenais +cet _anneau de la foi_ qui me brûlait depuis qu'il ne m'aimait plus, +et que j'étais bien résolue de le forcer à le reprendre. + +Oh! comment ai-je pu survivre à cette heure-là! comment aije pu +résister à ses reproches, à ses supplications? il avait si bien +l'accent d'autrefois. Un moment, je me crus encore aimée: l'émotion +de la surprise avait réchauffé son coeur. «Qu'ai-je donc fait?» +sanglotait-il. + +Le grand crime contre l'amour, c'est de ne plus le rendre. + +Non, il ne m'aimait plus; mais la flamme se ranime un instant avant +de s'éteindre tout à fait. Puis il était humilié dans sa loyauté, +et n'avait pas ce féroce égoïsme qui rend la plupart des hommes si +indifférents au malheur des autres. + + + +7 octobre. + +Seule!... Seule... pour toujours + +Ah! je voudrais penser au ciel. Mais je ne puis. Je suis comme cette +femme malade dont parle l'Évangile qui était toute courbée et ne +pouvait regarder en haut. + + + +9 octobre. + +_Le poids de la vie!_ Maintenant je comprends cette parole. + +Je ne sais rien de plus difficile à supporter que l'ennui très lourd +qui s'empare si souvent de moi. C'est une lassitude terrible, c'est +un accablement, un dégoût sans nom, une insensibilité sauvage. Ma +pauvre âme se voit seule dans un vide affreux. + +Mais je ne me laisse plus dominer complètement par l'ennui. J'ai +repris l'habitude du travail et je la garderai. + +Que deviendrai-je sans le _saint travail des mains_, comme disent +les constitutions monastiques, le seul qui me soit possible bien +souvent. + + + +11 octobre. + +Temps délicieux. Je me suis promenée longtemps sur la grève. + +Ces feux des pêcheurs sont charmants à voir d'un peu loin, mais je +ne puis supporter la vue de la grève à mer basse. Comme c'est gris! +comme c'est terne! comme c'est triste! Il me semble voir _cet ennui +qui fait le fond de la vie_, ou plutôt il me semble voir une vie +d'où l'amour s'est retiré. + +Toujours cette pensée! + +Que Dieu me pardonne cette folie qui croit tout perdu quand Lui me +reste. + +Je voudrais oublier les semblants d'amour je voudrais oublier les +semblants de bonheur, et n'y penser pas plus que la plupart des +hommes ne pensent au ciel et à l'amour infini qui les attend. Mais, +ô misère! Je ne puis. + +Et pourtant, Seigneur Jésus, je crois à votre amour adorablement +inexprimable. Je crois aux preuves sanglantes que vous m'en avez +données; je sais que votre grâce donne la force de tous les +sacrifices qu'elle demande, et au fond de mon coeur... Est-ce le +poids de la croix pleinement acceptée qui m'a laissé cette +délicieuse meurtrissure? + +Je crois aux joies du sacrifice, je crois aux joies de la douleur. + + + +(Le P.S.*** missionnaire, à Angéline de Montbrun) + + +Mademoiselle, + +Votre généreuse offrande est arrivée bien à propos. Suivant votre +désir, nous et nos néophytes, nous prierons pour monsieur votre +père. Quant à moi, je ne saurais oublier, qu'après Dieu, je lui dois +l'honneur du sacerdoce, mais depuis longtemps, c'est l'action de +grâces qui domine dans le souvenir que je lui donne chaque jour à +l'autel. + +La pensée de son bonheur ne saurait-elle vous adoucir votre +tristesse? Pourquoi toujours regarder la tombe au lieu de regarder +le ciel? Pourquoi le voir où il n'est pas? + + «Poussière, tu n'es rien! cendre, tu n'es pas l'être + Que nous avons chéri; + Tu n'es qu'un vêtement dédaigné par son maître, + Et qu'un lambeau flétri.» + +Dites-moi, aimer quelqu'un n'est-ce pas mettre sa félicité dans la +sienne? Pourquoi le pleurez-vous? + +Pauvre enfant! je comprends votre faiblesse. Moi, qui n'étais que +son protégé, je ne pouvais m'empêcher de l'admirer et de le chérir. + +Vous savez qu'en apprenant le fatal accident, je fis voeu, s'il +vivait, de me consacrer aux rudes missions du nord. Et j'aime à vous +le dire, ce même soir du 20 septembre, à genoux dans l'église de +Valriant, je me plaignais à Dieu qui n'avait pas accepté mon +sacrifice. + +Je me plaignais et je pleurais, en attendant que l'aurore me permît +de commencer la messe que je voulais offrir pour lui mon +bienfaiteur.--Alors que se passa-t-il dans mon âme? Quelle lumière +céleste m'enveloppa soudain dans cette demi-obscurité du sanctuaire, +où quelques jours auparavant j'avais reçu l'onction sacerdotale? Je +ne saurais le dire; mais consolé, je fis à Notre-Seigneur le serment +solennel d'user ma vie parmi les pauvres sauvages. + +Vous me demandez comment je supporte cette terrible vie. La nature +souffre; mais à côté des sacrifices il y a les joies de l'apostolat. +En arrivant ici, je parlais déjà couramment deux langues sauvages et +je fus envoyé chez les Chippeways. + +Là, je vous l'avoue, bien des lâches regrets me vinrent assaillir. +Mais Notre-Seigneur eut pitié de son indigne prêtre. Il me conduisit +auprès d'une jeune malade qui attendait le baptême pour mourir. + +Je dis _attendait_ et c'est le mot, car depuis plusieurs semaines, +sa vie semblait un miracle; et il n'est pas possible de dire avec +quelle facilité cette âme très simple entendit la parole du salut. +_Bienheureux_, oui _bienheureux les coeurs purs._ Si vous aviez vu +l'expression de son visage mourant quand elle aperçut le crucifix! + +Je la baptisai avec une de ces joies qui laissent le coeur meurtri. +Ô froides allégresses de la chair! ô pauvres bonheurs de la terre, +que le prêtre est heureux de vous avoir sacrifiés! Quelles larmes +j'ai versées dans cette misérable cabane! Si vous l'aviez vue, comme +elle était après sa mort, couchée sur quelques branches de sapin, +son front virginal encore humide de l'eau du baptême, et le crucifix +entre ses mains jointes! + +Je m'assure que cette heureuse prédestinée vous sera une protectrice +dans le ciel, car elle me l'a promis et même je lui ai donné votre +nom. + +Et maintenant, Mademoiselle, voulez-vous permettre, non pas à +l'homme, mais au prêtre, au pauvre missionnaire de vous dire ce que +vous avez besoin d'entendre? + +Dans votre lettre j'ai vu bien des choses qui n'y sont pas. +Dites-moi, pourquoi êtes-vous si triste, si malheureuse et surtout +si troublée? N'est-ce pas parce que vous allez sans cesse pleurer +sur ces traces ardentes que l'amour a laissées dans votre vie? + +Vous dites que la consolation ne fera jamais qu'effleurer votre +coeur; vous dites qu'il n'y a plus de paix pour vous. Mon enfant, la +consolation vous presse de toutes parts puisque vous êtes +chrétienne, et Notre-Seigneur a apporté la paix à toutes les âmes de +bonne volonté. Ah! si vous étiez généreuse! Si vous aviez le courage +de sacrifier toutes les amollissantes rêveries, tous les dangereux +souvenirs! Bientôt vous auriez la paix, et, malgré vos tristesses, +vous verriez les consolations de la foi se lever dans votre âme, +radieuses et sans nombre, comme les étoiles dans les nuits sereines. + +Soyez-en sûre, la délicatesse d'une passion n'en ôte pas le danger; +au contraire, c'est une séduction de plus pour l'âme malheureuse qui +s'y abandonne. Vous me direz qu'on est faible contre son coeur. Oui, +c'est vrai. Mais suivant saint Augustin, la vertu c'est l'ordre dans +l'amour. Songez-y, et demandez à Dieu d'attirer votre coeur. + +Non, il ne vous a pas faite pour souffrir. S'il a détruit votre +bonheur, c'est que le bonheur ne vous était pas bon; s'il a anéanti +vos espérances, c'est que vous espériez trop peu. + +Dites-moi, malgré, ou plutôt à cause de sa profonde tendresse, votre +père n'était-il pas au besoin sévère pour vous? Laissons Dieu faire +notre éducation pour l'éternité. Quand elle s'ouvrira pour nous dans +son infinie profondeur, que nous sembleront les années passées sur +la terre... + +Vous le savez, les heures douloureuses comme les heures d'ivresse, +tout passe--et avec quelle merveilleuse rapidité!--Il me semble que +c'est hier, que bien embarrassé, j'attendais monsieur votre père sur +la route de Valriant, pour le prier de me mettre au collège _parce +que je voulais être prêtre._ + +L'avenir disparaîtra comme le passé. L'avenir, le véritable avenir, +c'est le ciel. Ah! si nous avions de la foi. + +Dans les beaux jours de l'Église, être chrétien, c'était savoir +souffrir. Parmi les martyrs, combien de jeunes filles! Vous les +représentez-vous pleurant le bonheur de la terre et les douceurs de +la vie? Nous aussi, nous sommes chrétiens, mais comme disait +Notre-Seigneur: «Quand le Fils de l'homme reviendra sur la terre, +croyez-vous qu'il y trouve encore de la foi?» Ô douloureuse parole! +Et pourquoi, si dégénérés que nous soyons, nous comprenons que le +martyre est la grâce suprême, et nous n'oserions comparer aucune +volupté de la terre à celle du chrétien qui pour Jésus-Christ, +s'abandonne aux tourments. + +Mon enfant, vous le savez, il y a aussi un martyre du coeur. Oui, +Dieu en soit béni, il y a des vies qui sont une mort continuelle. +Sans doute, vous êtes faible, épuisée, fatiguée de souffrir, mais +savez-vous quel nom nos pauvres sauvages donnent à l'Eucharistie? +ils l'appellent _ce qui rend le coeur fort._ + +Mon Dieu! qu'est-ce qui soutient le missionnaire contre la puissance +des regrets et des souvenirs? Dans son isolement terrible, au milieu +de misères et d'incommodités sans nombre, qu'estce qui le défend +contre les visions de la patrie et du foyer? + +Nous aussi, nous sommes faibles, et, si nous demeurons fermes, +c'est, comme dit saint Paul, _à cause de Celui qui nous a aimés._ +Soyez-en sûre, la communion console de tout. Que dis-je? «Mon ami, +écrivait un missionnaire, qui a reçu depuis la couronne du martyre, +communier c'est toujours un grand bonheur; mais communier dans un +cachot, quand on porte le collier de fer avec la lourde chaîne, et +qu'on a vu déchirer son corps de boue, c'est un bonheur qui ne peut +s'exprimer.» + +N'en doutez pas. Jésus-Christ peut tout adoucir; c'est un +enchanteur! Il est venu apporter le feu sur la terre. Puisse-t-il +l'allumer dans votre coeur! L'amour est la grande joie, et je vous +veux heureuse. + +Oui, Dieu nous exaucera. Tous les jours nos néophytes prient pour +vous avec la ferveur de la virginité de la foi, et votre père vous a +emportée dans son coeur au paradis. + +Réjouissez-vous, et ne plaignez pas le pauvre missionnaire. À mesure +qu'il s'éloigne des consolations humaines, Jésus-Christ se rapproche +de lui. Je suis heureux, mais parfois j'éprouve un étrange besoin +d'entendre la chère cloche de Valriant. Vous allez dire que j'ai le +mal du pays. Je ne le crois pas. J'aurais plutôt la nostalgie du +ciel. Mais il faut le _mériter._ + +Voudriez-vous accepter cette pauvre médaille de l'Immaculée. Souvent +j'en attache aux arbres pour parfumer les solitudes. Priez pour moi, +et que Dieu vous fasse la grâce d'accomplir parfaitement ce grand +commandement de l'amour, dans lequel est toute justice, toute +grandeur, toute consolation, toute paix et toute joie. + + + +15 octobre. + +Depuis plusieurs jours, je n'ai pas ouvert mon journal où je me suis +promis de ne plus écrire _son nom._ L'amour de Dieu est une grâce, +la plus grande de toutes les grâces, et il faut travailler à la +mériter. Puis, est-ce l'élan donné par une main puissante?--il y a +en moi une force étrange qui me pousse au renoncement, au sacrifice. +En recevant la lettre du P. S.*** (âme généreuse, celle-là), j'ai +joint son humble médaille au médaillon que je porte nuit et jour, et +qui contenait, avec le portrait de mon père, le sien à lui. Ensuite, +j'ai ôté celui-ci et par un effort dont je ne suis pas encore +remise, je l'ai jeté au feu avec ses lettres. + + + +16 octobre. + +Je ne regrette pas ce que j'ai fait, seulement j'en frémis encore, +et sans cesse je pleure parce que son portrait et ses lettres sont +en cendres. + +Je me demandais avec tristesse si ces larmes ne rendaient pas mon +sacrifice indigne de Dieu, mais aujourd'hui j'ai été consolée en +lisant que lorsque nous revenons du combat des passions mutilés et +sanglants, mais victorieux, nous pouvons pleurer sur ce qu'il nous +en a coûté--que Dieu ne s'offensera pas de nos larmes pas plus que +Rome ne s'offensa quand le premier des Brutus, rentrant chez lui +après avoir sacrifié ses deux fils à la république, s'assit à son +foyer désert et pleura. + + + +18 octobre. + +Je pense souvent avec attendrissement à cette jeune fille qui +_attendait_ son baptême pour mourir! Ô grâce! bonheur de la pureté! + +Il y a quelques années, traversant un soir l'église du Gésu, je +passai devant un autel sous lequel un jeune saint (saint Louis de +Gonzague, je crois) est représenté couché sur son lit funèbre. + +Je ne suis qu'une pauvre ignorante, mais je suis bien sûre que cette +statue n'est pas une oeuvre remarquable. Qu'est-ce donc qui fit +tressaillir mon âme? + +Pourquoi restai-je là si longtemps émue, absorbée comme devant une +toute aimable réalité. + +Alors, je n'en savais trop rien, mais aujourd'hui il me semble que +ce charme profond qui m'avait tout à coup pénétrée, et que je ne +savais pas définir, c'était la beauté céleste de la pureté sans +tache. + +Longtemps après que je fus sortie de l'église, cette figure si +virginale et si paisible était encore devant mes yeux, et malgré moi +mes larmes coulaient un peu. + +Pourtant l'impression reçue avait été douce. Mais on ne touche +jamais fortement le coeur sans faire jaillir les larmes. + +Depuis, bien des jours ont passé, et n'est-il pas étrange que la +pensée de cette jeune fille, qui a promis d'être ma protectrice, me +rappelle toujours au vif ce souvenir presque oublié? Non, elle +n'oubliera pas la promesse faite à l'ange qui lui a ouvert le ciel +qui lui a donné mon nom. + + + +22 octobre. + +C'est un grand malheur d'avoir laissé ma volonté s'affaiblir, mais +je travaille de toutes mes forces à le réparer. Comme le reste, et +plus que le reste, la volonté se fortifie par l'exercice: on +n'obtient rien sur soi-même que par de pénibles et continuels +combats. + +M'abstenir de ces rêveries où mon âme s'amollit et s'égare, ce m'est +un renoncement de tous les instants. + +Et pourtant, je le sais, si doux qu'ils soient, les souvenirs de +l'amour ne consolent pas--pas plus que les rayons de la lune ne +réchauffent. Mais _enfin_, j'ai pris une résolution et j'y suis +fidèle. + +La communion me fait du bien, m'apaise jusqu'à un certain point. + +Parfois, un éclair de joie traverse mon âme, à la pensée que mon +père est au ciel, mais ce rayon de lumière s'éteint bientôt dans les +obscurités de la foi, et je retombe dans mes tristesses, tristesses +calmes, mais profondes. + + + +5 novembre. + +Me voici de retour chez moi après une absence de quinze jours. + +Je voulais revoir sa tombe, je voulais revoir Mina, et il est une +personne que je n'avais jamais vue et dont la réputation m'attirait. + +Je n'ai fait que passer à Québec, et, à mon extrême regret, je n'ai +pu voir Mina, malade à garder le lit depuis quelque temps; mais j'ai +pleuré sur sa tombe, _cette tombe où il n'est pas_, et je ne saurais +dire si c'étaient des larmes de joie ou de tristesse, tant je m'y +suis sentie consolée. Puis, j'ai pris le train de... qui me +conduisait au monastère de... + +C'est un grand bonheur d'approcher une sainte. Entre la vertu +ordinaire et la sainteté il y a un abîme. + +Devant elle, je l'ai senti, et j'oubliais de m'étonner de cette +confiance très humble, de cette tendresse sacrée qui lui ouvrait son +âme. + +Où les anges prennent-ils cette adorable indulgence, cette ineffable +compassion pour des faiblesses qu'ils ne sauraient comprendre? + +Ma propre mère n'eût pas été si tendre. Je le sentais, et appuyée +sur la grille qui nous séparait, je fondis en larmes. Elle aussi +pleurait avec une pitié céleste. Mais sa figure restait sereine. + +Comme elle est profonde, la paix de ce coeur livré à l'amour Cette +paix divine, je la sentais m'envelopper, me pénétrer pendant que je +lui parlais. + +Ô radieux visages des saints! ô lumineux regards qui plongez si +avant dans l'éternité, et dans cet autre abîme qui s'appelle notre +coeur! qui vous a vus ne vous oubliera jamais. + +Mais devant elle, je n'éprouvais ni gêne, ni embarras. Au contraire, +son regard si calme et si pur répandait dans mon coeur je ne sais +quelle délicieuse sérénité. + +Oui, je suis heureuse d'avoir été là. J'en ai emporté une force, une +lumière, un parfum, j'espère y avoir compris le but de la vie. Dans +cette chère église, devant la croix sanglante qui domine le +tabernacle, j'ai accepté ma vie telle qu'elle est, j'ai promis +d'accomplir le grand commandement de l'amour. Ô cher asile de la +prière et de la paix! + +C'est avec regret que j'ai quitté ma chambre où d'autres âmes +faibles sont venues chercher la force--où la Fleur du carmel a +passé.--Là, je n'entendais rien que le murmure de l'Yarnaska coulant +tout auprès. Ce bruit mélancolique me fournissait mille pensées +tristes et douces. + +Les vagues de la mer s'éloignent pour revenir bientôt, mais les eaux +d'une rivière sont comme le temps qui passe, et ne revient jamais. + + + +6 novembre. + +«Malheur à qui laisse son amour s'égarer et croupir dans ce monde +qui passe; car lorsque tout à l'heure il sera passé, que +restera-t-il à cette âme misérable, qu'un vide infini, et dans une +éternelle séparation de Dieu, une impuissance éternelle d'aimer.» + + + +7 novembre. + +J'ai passé l'après-midi à l'entrée du bois. Le soleil dorait les +champs dépouillés, les grillons chantaient dans l'herbe flétrie; +toutefois l'automne a bien fait son oeuvre, et l'on sent la +tristesse partout. Mais quelle sérénité profonde s'y mêle. + +Et pourquoi, dans mon calme funèbre, n'aurais-je pas aussi de la +sérénité? + +Je me disais cela, et, la tête cachée dans mes mains, je pensais à +cet adieu qu'il faut finir par dire à tout--à ce grand et +languissant adieu comme parle saint François de Sales. + +Puisqu'il faut mourir, ce sont les heureux qu'il faut plaindre. + + + +(Maurice Darville à Angéline de Montbrun) + + +Ainsi vous persistez à vous tenir renfermée, à refuser de me +recevoir, et pour vous je ne suis plus qu'un étranger, qu'un +importun. + +Angéline, cela se peut-il? + +Ô ma toujours aimée, j'aurais dû écarter vos domestiques et entrer +chez vous malgré vos ordres. Mais je ne viens pas vous faire des +reproches. Je viens vous supplier d'avoir pitié de moi. Si vous +saviez comme il est amer de se mépriser soi-même! + +Ô ma pauvre enfant, votre image vient me ressaisir partout, votre +vie si triste m'est un remords continuel. + +Et pourtant suis-je coupable? est-ce ma faute si vous m'avez jeté +mon coeur au visage? + +Angéline, vous m'avez fait manquer à ma parole. Oui, vous m'avez +réduit à cette abjection. Mais sur mon honneur, je n'aurai jamais +d'autre femme que vous. + +Ah! soyez en sûre, on ne se donne pas deux fois avec ce qu'il y a de +plus tendre et de plus profond dans mon âme, ou plutôt quand on +s'est donné ainsi, on ne se reprend plus jamais. Si mon coeur a paru +se refroidir. Ma pauvre enfant, au fond du coeur de l'homme, il y a +bien des misères, mais pardon, pardon pour l'amour de lui qui +m'aimait, qui m'avait choisi. + +Quoi! ne sauriez-vous pardonner un tort involontaire? Ah vous avez +bien oublié la promesse faite à Mina, cette solennelle promesse de +m'aimer toujours et de me rendre heureux. + +Si vous saviez ce que j'ai souffert depuis le soir terrible de notre +séparation! Oh! comment avez-vous pu m'humilier ainsi? Suis-je donc +si vil à vos yeux? + +Mon Dieu! qui nous rendra la confiance, ce bien unique en sa +douceur? Vous dites que vous n'accepterez jamais un sacrifice. +Un _sacrifice_... + +Angéline, il est une chose que je voudrais taire à jamais. Mais +puisque vous me forcez d'en parler, je vais le faire. Tôt ou tard, +vous le savez, on ne jouit plus que des âmes. Et d'ailleurs, les +traces de ce mal cruel vont s'effaçant chaque jour. Tout le monde le +dit ici et pouvez-vous l'ignorer? + +Mon amie, c'est moi qui vous conjure d'avoir pitié de ma vie si +triste, de mon avenir désolé. Que deviendrai-je si vous +m'abandonnez? + +Seul je suis et seul je serai; je vous l'avoue, je suis au bout de +mes forces. La tristesse est une mauvaise conseillère, et +j'entrevois des abîmes. Angéline, votre coeur est-il donc tout +entier dans son cercueil? + +Non, ma chère orpheline, je ne vous reproche ni l'excès, ni la durée +de vos regrets. Sait-on combien de temps une grande douleur doit +durer? Mais votre douleur je la comprends, je la partage. Vous le +savez, vous n'en pouvez douter. + +Mon Dieu, que n'ai-je pensé à vous faire ordonner de ne pas différer +notre mariage! Le malheur a voulu que ni lui ni moi n'y ayons songé, +mais croyez-vous qu'il approuve votre résolution? + +Angéline, c'est moi qui vous emportai comme morte d'auprès de son +corps. Ô Dieu! de quel amour je vous aimais, et combien j'ai +souffert de cette horrible impuissance à vous consoler. + +Mais aujourd'hui, ne puis-je rien? Je vous assure que je ne vous +aimais pas plus quand mon amour vous arracha à la mort; et je vous +en supplie, par la fraternité de nos larmes, par cette divine +espérance que nous avons de le revoir, consentez à m'entendre. Oh! +laissez-moi vous voir! laissez-moi vous parler! Pourriez-vous +refuser toujours de m'admettre chez vous, dans sa maison à lui, qui +me nommait _son fils?_ + +La nuit dernière, je suis resté longtemps appuyé sur le mur du +jardin. Je vous avoue que je finis par m'y glisser. + +Une fois entré, j'en fis le tour. La froide clarté du ciel m'y +montrait tout bien triste, bien désolé. Un vent glacé chassait les +feuilles flétries. Mais le passé était là, et qui pourrait dire la +tristesse et la douceur de mes pensées! + +D'abord, la maison m'avait paru dans une obscurité complète, mais en +approchant je vis qu'une faible lumière passait entre les volets de +votre chambre. Ô chère lumière! longtemps je restai à la regarder. + +Angéline, la vie ne doit pas être une veille troublée. Non, vous ne +sauriez persévérer dans une résolution pareille, et bientôt, comme +Mina disait: _Le sang du Christ nous unira._ Chrétienne, avez-vous +compris la force et la suavité de cette union? Doutez-vous que dans +son sang nous ne trouvions avec l'immortalité de l'amour, les joies +profondes du mutuel pardon. + +Non, vous n'aurez pas ce triste courage de me renvoyer désespéré. +J'ai foi en votre coeur si tendre, si profond. + +Vôtre, à jamais. + +Maurice. + + + +(Angéline de Montbrun à Maurice Darville) + + +Maurice, pardonnez-moi. + +Cette résolution de ne pas vous recevoir, vous pouvez me la rendre +encore plus difficile, encore plus douloureuse à tenir, mais vous ne +la changerez pas. + +Et faut-il vous dire que le ressentiment n'y est pour rien. + +Cher ami, je n'en eus jamais contre vous. Non, vous n'avez pas +trompé sa noble confiance, non, vous n'avez pas manqué à votre +parole, et moi aussi je tiendrai la mienne. + +Mais croyez-moi, ce n'est pas avec un sentiment dont vous avez déjà +éprouvé le néant, que vous rempliriez le vide de votre coeur et de +vos jours. + +Je le dis sans reproche. Ô mon loyal, je n'ai rien, absolument rien +à vous pardonner. + +Pourquoi m'avez-vous aimée? Pourquoi ai-je tant assombri votre +jeunesse? Et pourtant, nous avons été heureux ensemble. Vous +rappelez-vous comme la vie nous apparaissait belle? Mais il n'est +pas de _main qui prenne l'ombre, ni qui garde l'onde._ + +Mon cher ami, nous l'avions bien oublié. Dites-moi, si cet +enchantement de l'amour et du bonheur se fût continué, que +serions-nous devenus? Comment aurions-nous pu nous résigner à +mourir? Mais le prestige s'est vite dissipé, et nous savons +maintenant que la vie est une douleur. + +Sans doute, la bonté divine, n'a pas voulu qu'elle fût sans +consolations, et nos pauvres tendresses restent le meilleur +adoucissement à nos peines. Mais nul ne choisit sa voie et les +adoucissements ne sont pas pour moi. + +Non, si le Dieu de toute bonté m'a fait passer par de si cruelles +douleurs, ce n'est pas pour que je me reprenne aux affections et aux +joies de ce monde. Je le vois clairement depuis que je vous sais +ici; et une force étrange me reporte à ce moment où mon père mourant +m'attira à lui, après sa communion suprême: «Amour sauveur, +répétait-il, serrant faiblement ma tête contre sa poitrine, Amour +Sauveur, je vous la donne, Ô Seigneur Jésus, prenez-la, Ô Seigneur +Jésus, consolez-la, fortifiez-la». Et à cette heure d'agonie, une +force, une douceur surnaturelle se répandit en mon âme. Toutes mes +révoltes se fondirent en adorations. J'acceptai la séparation. Je me +prosternai devant la croix, je la reçus comme des mains du Christ +lui-même. Et aujourd'hui encore, il me la présente. Je vois et je +sens qu'il me demande le renoncement complet, que je dois être à Lui +seul. + +Maurice, c'est Lui qui a tout conduit, c'est sa volonté qui nous +sépare. Cette parole, mon père me l'a dite à l'heure de son +angoisse, et je vous la répète. Ah! j'ai bien senti ma faiblesse. + +Être désillusionnée ce n'est pas être détachée. Mon ami, vous le +savez, l'arbre dépouillé tient toujours à la terre. + +Oh! comme nous sommes faits! mais la volonté divine donne la force +des sacrifices qu'elle commande. Je vous en prie, ne vous mettez pas +en peine de mon avenir. C'est à Dieu d'en disposer: le bonheur et la +tristesse m'ont bien débilitée; mais si je suis courageuse, si je +suis fidèle, avant qu'il soit longtemps j'aurai la paix. + +Et vous aussi vous serez bientôt consolé. + +Pourquoi pleurer? Ce bonheur de la terre, n'en connaissons-nous pas +la pauvreté, même quand nous pourrions l'avoir dans sa richesse--ce +qui n'est pas. Non, le rêve enchanté ne saurait se reprendre. Et +pourtant que la vie avec vous me serait douce encore! Malgré le +trouble de mon coeur, ce m'est une joie profonde que vous soyez +venu. Le sentiment que vous me conservez, pour moi, c'est une fleur +sur des ruines, c'est un écho attendrissant du passé. Le passé! + +Vous rappelez-vous cette romance que vous chantiez sur le souvenir, +qui n'est rien et qui est tout? Ah! quoi qu'il arrive, n'oubliez +pas. Et soyez béni de ce que vous avez fait pour lui. Jamais je +n'oublierai avec quel respect vous avez porté son deuil, ni vos +regrets si vifs, si sincères. Oh, comme vous étiez bon! comme vous +étiez tendre! Je le sais, vous le seriez encore. Mais il en est qui +n'arrivent au ciel qu'ensanglantés, et ceux-là n'ont pas droit de se +plaindre. + +Maurice, je vous donne à Jésus-Christ qui seul nous aime comme nous +avons besoin d'être aimés. Partout et sans cesse, je le prierai pour +vous. + +Et, puisqu'il faut le dire, adieu, mon cher, mon intimement cher, +adieu! + +Quand j'étais enfant, mon père, pour m'encourager aux renoncements +de chaque jour, me disait que pour Dieu il n'est pas de sacrifice +trop petit; et aujourd'hui, je le sens, il me dit que pour Dieu, il +n'est pas de sacrifice trop grand. + +Après tout, mon ami, en sacrifiant tout, on sacrifie bien peu de +chose. Ai-je besoin de vous dire que rien sur la terre, ne nous +satisfera jamais? Ah! soyez-en sûr, en consacrant l'union des époux, +le sang du Christ ne leur assure pas l'immortalité de l'amour, et +quoi qu'on fasse, la résignation reste toujours la grande +difficulté, comme elle est le grand devoir. + +Sans doute, tout cela est triste, et la tristesse a ses dangers. +Qui le sait mieux que moi? Mais, Maurice, pas de lâches faiblesses. +Épargnez-moi cette suprême douleur; que je ne rougisse jamais de +vous avoir aimé! + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Angéline de Montbrun, by Laure Conan + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANGÉLINE DE MONTBRUN *** + +***** This file should be named 17267-8.txt or 17267-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/2/6/17267/ + +This text was adapted from that found at the Bibliothèque virtuelle +(http://www.fsj.ualberta.ca/biblio/default.htm) Thank you +to Donald Ipperciel and the Faculté Saint-Jean (University +of Alberta) for making it available. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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