diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:50:41 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:50:41 -0700 |
| commit | 373173140a65886ed61e12b25993a02bc149c7e8 (patch) | |
| tree | cea71b33e8a55350aa05aa9d3adb71ca0735ffc1 /17261-0.txt | |
Diffstat (limited to '17261-0.txt')
| -rw-r--r-- | 17261-0.txt | 5830 |
1 files changed, 5830 insertions, 0 deletions
diff --git a/17261-0.txt b/17261-0.txt new file mode 100644 index 0000000..6163957 --- /dev/null +++ b/17261-0.txt @@ -0,0 +1,5830 @@ +The Project Gutenberg EBook of Correspondance de Chateaubriand avec la +marquise de V..., by Francois-René de Chateaubriand et Marie-Louise de Vichet + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V... + Un dernier amour de René + +Author: Francois-René de Chateaubriand et Marie-Louise de Vichet + +Release Date: December 9, 2005 [EBook #17261] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDENCE *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + UN DERNIER AMOUR DE RENÉ + + + + CORRESPONDANCE DE CHATEAUBRIAND + + AVEC LA MARQUISE DE V... + + +Paris, +Librairie Académique Didier Perrin et Cie, +Libraires-Éditeurs, +35, Quai des Grands-Augustins. + + + +1903 + + +PRÉFACE + + +Dans un château des environs de Viviers, propriété séculaire de sa famille, +demeurait, en l'année 1827, une femme d'une sensibilité délicate et de +l'esprit le plus distingué, la marquise de V... Née en 1779, elle avait +épousé à quinze ans un gentilhomme du Languedoc, d'excellente maison, lui +aussi; et elle avait eu de lui un fils, son unique enfant. Mais, en 1827, +elle demeurait seule dans son château du Vivarais. Son mari, entré dans +l'administration sous l'Empire, habitait Toulouse, où il remplissait les +fonctions d'inspecteur des douanes. Son fils, officier de chasseurs, +avait sa garnison à l'autre bout du royaume. De telle sorte que, dans sa +solitude, Mme de V... pouvait entretenir à loisir le culte qu'elle avait +voué depuis sa jeunesse à l'auteur du _Génie du Christianisme_. Elle avait +été de celles que l'apparition de ce livre, jadis, avait affolées +d'enthousiasme[1]: toujours, depuis lors, elle continuait à être partagée +entre son désir de connaître Chateaubriand et la crainte d'importuner +celui-ci ou de lui déplaire. Déjà en 1816, profitant d'un séjour à Paris, +elle avait écrit à son grand homme; puis, au dernier moment, elle avait +imaginé un prétexte pour se dispenser de le rencontrer. Onze ans plus +tard, à propos de quelques mots lus dans le _Journal des Débats_ sur une +indisposition de Chateaubriand, elle s'enhardit à lui écrire de nouveau; +et, cette fois, sa lettre fut le point de départ d'une correspondance qui +devait durer sans interruption près de deux ans, jusqu'au mois de juin +1829. + +[Note 1: «Je serais embarrassé de raconter avec une modestie convenable +comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une +enveloppe écrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en +baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure.» +(Chateaubriand, _Mémoires d'Outre-Tombe_.)] + +Au moment où s'ouvrit cette correspondance, Chateaubriand traversait une +des périodes les plus tristes et les plus inquiètes de sa vie. Il avait +perdu, peu de mois auparavant, sa vieille amie Mme de Custine. Mme de +Chateaubriand, très souffrante elle-même, lui faisait sentir plus vivement +que jamais l'incompatibilité naturelle de leurs caractères. Ruiné, +dépossédé de toute influence politique, réduit à une opposition hargneuse +et rebutante, toujours plus ennuyé des autres et de lui-même à mesure +qu'il découvrait davantage son inutilité, René se trouvait dans une +disposition morale qui, sans doute, lui rendit plus sensible l'hommage +imprévu de la marquise de V... Le fait est qu'il y répondit aussitôt avec +une passion extraordinaire, se livrant comme il se livrait à peine à ses +plus intimes confidents. C'est ainsi que s'engagea, entre lui et son +«inconnue», un véritable petit roman, dont aucun de ses biographes ne +paraît avoir soupçonné l'existence, et que, grâce à une pieuse précaution +de Mme de V...[2], nous pouvons aujourd'hui mettre tout entier sous les +yeux du public. + +[Note 2: «Quand mes lettres sont faites, je les copie telles qu'elles sont, +et les joins aux vôtres. Tout ce que j'ai écrit à vous et de vous m'est +ainsi resté.» (Mme de V... à Chateaubriand, lettre du 16 décembre 1828.) +On sait que Chateaubriand avait l'habitude de détruire aussitôt toutes les +lettres de femmes qu'il recevait.] + +Disons-le tout de suite: ce qui donne à ce roman un intérêt, un piquant +très particulier, c'est que la marquise de V... est restée, presque +jusqu'au bout, une «inconnue» pour Chateaubriand. Celui-ci, pendant tout +le temps qu'ont duré leurs relations, a ignoré l'âge et la figure de sa +correspondante. Il y a eu là un mystère, et, à la suite de ce mystère, un +malentendu, qui seuls peuvent faire comprendre la vraie signification des +lettres qu'on va lire. Et le mystère était né du hasard; et si, peut-être, +Mme de V... n'a pas fait absolument tout ce qui était en son pouvoir pour +dissiper le malentendu, nous ne croyons pas que personne, ayant lu ses +lettres, trouve jamais le courage de le lui reprocher. + +Personne n'aura jamais le courage de lui reprocher que, lorsque l'homme +qu'elle adorait a enfin daigné s'enquérir d'elle, elle ne lui ait pas +nettement déclaré qu'elle n'était pas la jeune femme qu'il semblait +supposer. Elle avait alors près de cinquante ans; elle aurait pu le dire à +Chateaubriand, et ne le lui a pas dit; on sent qu'elle n'a pas eu la force +de s'y résigner. Mais, on le sent aussi, elle a cruellement souffert de ce +malentendu qu'elle n'osait dissiper. Sans cesse, et de mille façons les +plus touchantes du monde, elle s'efforce de suggérer à Chateaubriand +qu'elle ne saurait attendre de lui qu'une amitié toute fraternelle. Tantôt +elle le gronde de sa familiarité, tantôt elle projette de ne plus lui +écrire; elle va même jusqu'à le prier de se renseigner sur elle auprès +d'amis communs. Et le poète s'obstine dans ses illusions, avec une +insistance dont on devine que la pauvre femme est à la fois effrayée et +ravie. «Votre écriture est toute jeune, lui dit-il, la mienne est vieille +comme moi.» Il est certain de retrouver en elle, quand il la verra, «une +image de femme qu'il s'est faite depuis sa jeunesse», et qu'il «n'a encore +rencontrée nulle part». Quand elle lui demande de «ne penser à elle que +comme à une personne simple et bonne qui l'aime de tout son cœur», il +l'accuse de vouloir «commencer une correspondance orageuse». Et il achète +une carte de France, pour y regarder l'endroit où demeure «Marie»; et il +l'invite à venir avec lui à Rome; et il lui parle des longues années «qui +seront pour elle, et non pour lui qui s'en va». Mais surtout il veut la +voir; c'est comme le refrain de toutes ses lettres: «Venez à moi!... Il +faut que je vous voie!» + +Et d'autant plus Mme de V... a peur de se laisser voir. L'affection de +Chateaubriand lui est désormais devenue si nécessaire qu'elle s'épouvante +à l'idée de la perdre. «Ma vie, lui écrit-elle un jour, s'est passée tout +entière à désirer votre affection et à fuir votre présence.» Ou plutôt +elle désire de toute son âme la présence de son ami: elle rêve de le +rencontrer aux eaux où il doit aller, de l'avoir près d'elle dans +son château, de se promener avec lui sous le mail de l'Infirmerie +Marie-Thérèse; mais, dès que l'occasion s'offre à elle de réaliser un de +ces rêves, elle hésite, elle ajourne, elle invente un prétexte pour rester +«inconnue» quelque temps encore. Que d'angoisses il y a en elle, dont +chacune de ses lettres nous apporte l'écho! Et comme ses lettres nous sont +aujourd'hui expressives et touchantes, avec leurs contradictions, leurs +alternatives de confiance et de désespoir, avec ce gracieux déploiement +d'images et de style par où elle s'efforce de se gagner, dans le cœur +de son «maître», une estime assez forte pour pouvoir survivre aux +désillusions de l'amour! «Pourquoi donc, lui demande-t-elle naïvement, +pourquoi ne pouvez-vous m'aimer par mes lettres, comme je vous aime par +vos livres?» + +Mais Chateaubriand s'obstine à ne pas la comprendre. Il ne voit, dans +toute cette conduite, qu'un caprice, peut-être une ruse pour piquer +davantage sa curiosité. Et, en effet, sa curiosité se pique sans cesse +davantage, pendant les premiers mois de la correspondance. Il écrit lettre +sur lettre, du ton à la fois le plus tendre et le plus sincère. Lui dont +Mme de Duras disait «qu'il ne répondait jamais rien qui eût rapport à ce +qu'on lui écrivait», il n'y a pas dans les lettres de Mme de V... un seul +passage où il ne prenne à cœur de répondre. Puis, peu à peu, on sent que +sa curiosité commence à se fatiguer. La chute du cabinet Villèle vient de +lui rendre l'espoir d'un grand rôle politique: il refuse des offres de +ministères, il se fait nommer ambassadeur à Rome: une vie nouvelle s'ouvre +devant lui, qui ne lui laisse plus guère de loisirs pour échanger des +rêves et des confidences avec une «sœur» qu'il n'a jamais vue. + +Il continue cependant à solliciter les lettres de son inconnue; il +continue à lui dire: «Il faut que je vous voie!» Mais il le lui dit +avec moins d'impatience; et sa pauvre «Marie», qui naguère le priait de +ne penser à elle que comme à une bonne et simple amie, lui reproche +maintenant que ses lettres «aient une sorte de style anonyme, comme si +elles ne s'adressaient à personne!» Hélas! oui, les dernières lettres de +Chateaubriand, plus précieuses peut-être pour nous que les premières par +les renseignements historiques qu'elles nous offrent, justifient les +reproches et les plaintes de Mme de V... Si intéressantes que soient ces +dernières lettres de Chateaubriand, bien plus profondément nous émeuvent +les longues et maladroites réponses où l'amie, affolée, s'épuise en +efforts inutiles pour retenir une attention qui se détourne d'elle. C'est +dans ces réponses que se révèlent à nous, en même temps, tout l'amour de +Mme de V... et toute sa souffrance. Et puis nous nous rappelons son âge, +la situation particulière où elle se trouve vis-à-vis de l'homme qu'elle +aime d'un tel amour: et nous ne pouvons nous empêcher d'imaginer quel +magnifique sujet aurait été, pour un Balzac, ce roman de «l'inconnue» de +Chateaubriand. + +Enfin,--après combien de luttes, et avec quelle crainte!--Marie se décide +à affronter la présence de son ami; et ainsi s'achève son triste roman. +«M. de Chateaubriand est venu me voir le samedi 30 mai et le samedi +suivant, 6 juin», écrit-elle, bien des années plus tard, à la dernière +page d'un cahier où elle vient de recopier, une fois de plus, toute sa +correspondance avec «l'élu de son cœur». Et celui-ci s'en va aux eaux de +Cauterets, où il l'avait maintes fois invitée à l'accompagner; et elle, +pendant les longues années qui lui restent à vivre (elle est morte en 1848, +presque en même temps que Chateaubriand), nous ne voyons pas qu'elle +tente même la plus timide démarche pour se rappeler au souvenir de celui +qui, jadis, jurait «d'aimer pour la vie sa Marie inconnue». + +Heureuse est-elle encore d'être morte avant lui, et de n'avoir pas pu +lire, dans les _Mémoires d'Outre-Tombe_, le récit d'une aventure arrivée +précisément pendant ce séjour aux eaux de Cauterets! + + Voilà qu'en poétisant (il s'amusait à composer une ode) je rencontrai + une jeune femme assise au bord du gave. Elle se leva et vint droit à + moi. Elle savait, par la rumeur publique, que j'étais à Cauterets. + Il se trouva que l'inconnue était une Occitanienne, qui m'écrivait + depuis deux ans sans que je l'eusse jamais vue. La mystérieuse anonyme + se dévoila: _patuit dea._ J'allai rendre une visite respectueuse à la + naïade du torrent. Un soir qu'elle m'accompagnait lorsque je me + retirais, elle me voulut suivre: je fus forcé de la reporter chez elle + dans mes bras... J'ai laissé s'effacer l'impression fugitive de ma + Clémence Isaure; la brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice + d'une fleur; la spirituelle, déterminée, et charmante étrangère de + seize ans m'a su gré de m'être rendu justice: elle est mariée[3]. + +[Note 3: _Mémoires d'Outre-Tombe_, IIIe partie, livre XIII. On trouvera, +sur cet épisode, des renseignements très curieux dans une étude de M. +Victor Giraud (_Revue des Deux Mondes_, 1er avril 1899).] + +Ainsi Chateaubriand, pendant les deux années qu'a duré sa correspondance +avec Mme de V..., avait une autre «inconnue», à qui peut-être il +promettait aussi de «l'aimer pour la vie»! Peut-être lui avait-il proposé, +à elle aussi, de venir le rejoindre à Rome, en même temps qu'il le +proposait à «Marie» et à Mme Récamier? Et peut-être n'est-ce pas +simplement le hasard qui la lui a fait rencontrer à Cauterets, «assise au +bord du gave»? Il avait toujours eu le goût de conduire en même temps +plusieurs petites intrigues sentimentales, traitant chacune d'elles avec +tant de chaleur, et tant de mystère, qu'on pouvait croire qu'il s'y +donnait tout entier; mais parfois le mystère se découvrait, et un pauvre +cœur de femme en était déchiré. Heureuse du moins «Marie» de n'avoir pas +connu cette souffrance-là! + +Oui,--les lettres qu'on va lire le prouvent une fois de plus, +--Chateaubriand avait raison de dire que «son amour portait malheur»; mais +nous soupçonnerions volontiers que la faute en était au moins autant à +lui-même qu'à la fatalité. Il était fait de telle sorte que, attachant +toujours beaucoup plus de prix à ce qu'il n'avait pas qu'à ce qu'il avait, +il ne pouvait s'empêcher de le laisser voir. La dureté qu'on lui a +reprochée pour les femmes qui ont «agréé sa vie» semble bien avoir +consisté surtout en un contraste trop rapide, trop peu dissimulé, entre +ses façons d'agir à leur égard avant et après sa victoire sur elles; +et sans doute ses amies l'auraient trouvé moins dur s'il ne les avait +pas habituées, d'abord, à toutes les douceurs d'une tendresse, d'une +prévenance, d'une sollicitude infinies. Ses premières lettres à Mme de +V... suffiraient pour nous donner une idée de l'art vraiment merveilleux +que ce grand artiste savait mettre à la conquête d'un cœur. Tous les mots +y sont des caresses; et leur musique même, tour à tour langoureuse ou +pressante, c'est avec un attrait irrésistible qu'elle murmure: «Venez à +moi!» Comme on comprend que, accoutumée à une telle musique, une femme ait +pleuré toutes ses larmes avant de se résigner à ne plus l'entendre! + +Mais Mme de V... avait l'esprit trop droit et l'âme trop généreuse pour ne +pas se rappeler que l'homme par qui elle souffrait était celui aussi qui, +durant de longs mois, avait transfiguré sa vie en un rêve enchanté. De la +même façon qu'elle avait aimé Chateaubriand avant de le connaître, elle a +continué de l'aimer après que la destinée les eut séparés: le soin qu'elle +a pris de conserver, de transcrire, d'annoter ses lettres nous montre +assez que, jusqu'au bout, elle est restée pieusement fidèle à «l'élu de +son cœur». Et nous, à notre tour, tout en la plaignant, gardons-nous +d'êtres injustes ou sévères pour lui! Par une étrange perversité de notre +nature, nous sommes trop souvent tentés de donner tort, d'avance, aux +hommes de génie, dans les aventures d'amour où nous les voyons engagés; +nous sentons ces hommes si différents de nous, si supérieurs à nous, que +nous ne pouvons nous défendre de vouloir les en punir une fois encore. Et +cependant, à y regarder de plus près, il est bien rare que le véritable +génie ne s'accompagne pas d'une certaine bonté: d'une bonté faite parfois +de détachement, voire d'indifférence, mais répugnant d'instinct à toutes +les formes de la bassesse, dont il n'y en a pas de plus basse que de +faire souffrir. Pour ce qui est de Chateaubriand, en particulier, si ses +premières lettres à Mme de V... nous le révèlent infiniment habile à tous +les artifices de la séduction, les dernières nous apportent un nouveau +témoignage de ce qu'il a appelé quelque part, en riant, «sa maudite +bonté». Dès le moment de son départ pour Rome, nous sentons que son +«inconnue» ne l'intéresse plus; nous le sentons, comme elle le sentait +elle-même, au «style anonyme» de ses lettres, à mille petites nuances +involontaires de froideur et de gêne: mais il n'en continue pas moins de +lui écrire, et de la consoler, avec une complaisance d'autant plus +touchante qu'on devine davantage l'effort qu'elle lui coûte. Ce n'est pas +lui qui, comme le médiocre Adolphe, serait descendu jusqu'à se plaindre +d'une femme qu'il aurait cessé d'aimer. Il avait toujours vite fait, +malheureusement, de cesser d'aimer, et nombreuses sont les femmes qui en +ont souffert; mais il n'accusait jamais que lui seul de cette fatale et +malfaisante mobilité de son cœur. Et personne n'en a souffert autant que +lui-même. + +C'était un de ces enfants gâtés qui ne peuvent résister à la tentation de +casser aussitôt les jouets qu'on leur donne, et qui ensuite se désolent de +les avoir cassés. Combien de jouets divers il a cassés, ou tout au moins +ébréchés, au cours de sa vie, depuis des cœurs de femmes jusqu'à une +religion et une royauté! Et combien, toute sa vie, il s'en est désolé! +Sous les apparences extérieures d'une vanité enfantine, ses _Mémoires_ ne +sont, d'un bout à l'autre, que la plainte d'un enfant sur ses jouets +brisés. «N'est-ce pas une chose curieuse, écrivait-il en 1826 dans une +préface des _Martyrs_, que je sois aujourd'hui un chrétien douteux et un +royaliste suspect?» Hélas! il était vraiment l'un et l'autre, malgré les +meilleures intentions du monde; et, bien qu'il s'en défendît au dehors, +il ne pouvait s'empêcher de le reconnaître, au-dedans de soi, ni de s'en +affliger, ni de sentir qu'il allait recommencer le lendemain les fautes +qu'il se repentait d'avoir commises la veille. C'était un enfant, un +malheureux enfant. À Rome, un soir, pendant une des brillantes réceptions +de l'ambassade de France, une dame anglaise, «qu'il ne connaissait ni de +nom, ni de visage», s'est approchée de lui, l'a regardé, et lui a dit, en +français, mais avec un fort accent de son pays: «Monsieur de Chateaubriand, +vous êtes bien malheureux!» Étonné de «cette manière d'entrer en +conversation», l'ambassadeur a demandé à la dame ce qu'elle voulait dire. +«Je veux dire que je vous plains!» lui a-t-elle répondu, après quoi elle a +«accroché le bras d'une autre Anglaise, et s'est perdue dans la foule». +Rien de ce qu'on pourra jamais écrire de Chateaubriand n'égalera, en +finesse ni en profondeur, le jugement porté sur lui par cette dame +inconnue. + +T. W + + + + + UN DERNIER AMOUR DE RENÉ + + PROLOGUE + + + +_À M. de Chateaubriand_ + +Paris, 15 mars 1816. + +Monsieur le Vicomte, + + +J'ai trouvé chez moi, parmi de vieux papiers négligés, un petit manuscrit +dont la lecture m'a vivement intéressée. C'est, à ce qu'il m'a paru, la +copie d'une correspondance qu'on avait voulu soustraire aux profanations +révolutionnaires, mais qu'on n'avait pu se résoudre à sacrifier tout à +fait. + +L'élégance et la pureté du style de ces lettres, les nobles sentiments +dont elles sont remplies, et le tableau consolant et mélancolique qu'offre +leur ensemble dans un espace de trente-trois années, me donnèrent le désir +de les faire imprimer, en changeant toutefois les noms des lieux et des +personnes, par respect pour ces dernières, s'il en existait encore. Je +n'ai point de notions là-dessus, parce que j'habite le Vivarais où je suis +née, et que je ne connais personne en Bretagne, d'où ces lettres ont été +écrites. + +Une seconde lecture de mon petit manuscrit me fit naître un doute qui +changea mon projet. + +Plusieurs passages de ces lettres dans lesquels se trouve votre nom me +firent imaginer que la dame qui les avait écrites pouvait être votre +parente. + +Cette pensée me rendit le manuscrit bien plus précieux, et, quoiqu'il +n'y eût point d'apparence que j'eusse jamais l'honneur de vous voir, je +résolus de n'en disposer qu'après m'être assurée qu'il n'avait point +d'intérêt pour vous. + +J'aurai donc l'avantage de vous le remettre, si vous désirez le lire. +Mais, pour ne pas vous obliger à cette lecture inutilement, voici quelques +mots qui vous en dispenseront peut-être: + +L'auteur de ces lettres se nommait Mme la marquise de P.... (le nom est en +abrégé dans le cahier), elle habitait _Auray_, et deux terres dont l'une +se nommait _Le Lardais_, et l'autre _Lannouan_. Elle avait passé ses +premières années à _Châteaubriand_, et était nièce de M. de _La Chalotais_. + +Si à ces renseignements vous reconnaissez en effet, monsieur le vicomte, +une personne dont le souvenir vous soit cher, je serai bien heureuse de +pouvoir vous en offrir cet intéressant vestige. + +Vous le recevrez comme un gage des sentiments de respect et de +reconnaissance que je vous ai voués avec tous les vrais Français. +Veuillez bien en agréer suis partie sur-le-champ pour aller la chercher. +Pardonnez-moi, Monsieur le vicomte, de ne vous avoir pas écrit pour vous +prévenir de mon absence! Cette bonne pensée ne m'est pas venue, je suis +partie en toute hâte, et préoccupée d'inquiétude et de regret. + +Ce soir, à mon retour, j'ai trouvé votre carte. Je conclus de votre billet +et de votre visite que mon manuscrit vous intéresse, en effet, et je me +réjouis de tout mon cœur de pouvoir vous en faire l'hommage. Tous +les Français vous offrent celui de leur reconnaissance pour les bons +sentiments et les douces émotions qu'ils vous doivent. Ceux que vous avez +consolés dans leurs peines peuvent vous en vouer une plus spéciale +encore. + +Votre temps est trop précieux, monsieur le vicomte, pour que j'ose vous +demander une seconde visite. Si vous me la destiniez, je voudrais en +savoir le moment? Mais je me bornerai à vous envoyer le manuscrit; s'il +vous intéresse, vous le garderez tout à fait. S'il vous est étranger, ne +vous donnez pas la peine de me le renvoyer, je l'enverrai chercher chez +vous avant mon départ. + +Agréez... + + + + +_De M. de Chateaubriand_, Paris, mardi 19 mars 1816. + + +Selon toutes les apparences, madame, le manuscrit n'intéresse personne de +ma famille. Mais j'ai à vous remercier de votre politesse. Puisque vous +voulez bien me le permettre, madame, et me laisser le choix du jour, +j'aurai l'honneur de passer chez vous, samedi 29, à midi. + +Agréez, madame, je vous en prie, l'hommage de mon respect. + +de CHATEAUBRIAND. + +_Note de Mme de V._--Me trouvant suffisamment remerciée, je voulus épargner +à M. de Chateaubriand l'ennui d'une visite sans but, et me punir moi-même +d'avoir risqué d'abuser de sa politesse. Je partis de Paris avant le jour +qu'il avait fixé pour notre entrevue. + + + + + + +CORRESPONDANCE DE CHATEAUBRIAND AVEC LA MARQUISE DE V... + + + + +I + +_À M. le vicomte de Chateaubriand_ + +Hlle, 14 novembre 1827. + +Monsieur le Vicomte, + + +Depuis que je sais aimer et honorer quelque chose, vous avez tout mon +respect et tout mon attachement; à mesure que votre caractère public s'est +développé, ces sentiments se sont fortifiés dans mon cœur, et ils y ont +enfin jeté de si profondes racines que je me crois quelques droits à +votre bienveillance, parce que, depuis bien des années, les principaux +événements de votre vie forment un des plus chers intérêts de la mienne. + +Depuis que notre ami commun, M. Hyde de Neuville, est revenu des pays +étrangers, il m'a donné de vos nouvelles de loin en loin. Mais le voilà +trop occupé des élections pour que je puisse en attendre, ni même lui en +demander. + +Cependant, je viens de lire, dans le _Journal des Débats_ du 9 novembre, +la lettre que vous avez adressée au rédacteur du courrier. Mes yeux se +sont mouillés de larmes en y voyant que «votre santé est altérée par un +travail excessif et par les vives inquiétudes que vous cause une autre +sauté qui vous est plus chère que la vôtre!» + +En prenant, monsieur, la liberté de vous écrire et de vous dérober +quelques minutes d'un temps toujours si précieux, et dans ce moment si +péniblement employé, je serais coupable d'une indiscrète présomption, si +le sentiment qui dicte ma lettre n'était pas de ceux qu'il est toujours +doux et honorable d'inspirer, et d'accueillir. Vous êtes fait pour en être +touché, et j'en suis si persuadée que j'ose vous en demander une preuve. +Remettez ma lettre à votre secrétaire, et recommandez-lui de m'adresser, +tous les quinze jours, deux lignes en forme de bulletin, qui me tirent +d'inquiétude sur votre santé, et sur Mme de Chateaubriand! + +Cependant, monsieur, si vous ne jugez pas à propos d'accorder un soin si +obligeant à une personne qui vous est étrangère, et qui probablement ne +vous verra jamais, je vous prie au moins de juger ma lettre d'après les +circonstances qui me sont personnelles et non d'après les règles générales +de la bienséance! Je ne crois cependant pas les enfreindre aujourd'hui; il +me paraît simple de vous demander de vos nouvelles, et juste que vous m'en +fassiez donner, car j'ai passé beaucoup d'années, je ne dis pas à vous +admirer (l'admiration ne me donnerait aucun droit particulier auprès de +vous), mais à vous chérir avec une attention que rien n'a pu détourner. +D'ailleurs qui peut mieux que vous justifier une exception, et combien de +fois ne devez-vous pas avoir reçu des marques d'attachement de personnes +auxquelles le sort, ainsi qu'à moi, a refusé le bien de vous connaître et +d'obtenir votre affection? + +Recevez donc avec bienveillance l'assurance du profond attachement que je +vous ai voué pour toujours, et celle des vœux que je ne cesse de former +pour votre bonheur. + +j'ai l'honneur d'être avec un tendre respect, monsieur le vicomte, votre +très humble servante. + +La marquise de V... née d'H. + +H., 13 novembre 1827, +près La Voulte en Vivarais. + + + + +II + +_De M. de Chateaubriand_ + +Paris, 24 novembre 1827. + +Madame la Marquise, + + +J'espère que vous n'avez pas cru sérieusement que je laisserais à mon +secrétaire l'honneur de vous répondre. Votre lettre, madame, m'a pénétré +de reconnaissance; j'accepte cordialement votre amitié _étrangère_, elle +remplacera celle de tant de vieux amis qui ont fui avec la fortune. Je +vais donc sur-le-champ vous donner les ennuis de l'intimité. Mme de +Chateaubriand est un peu moins souffrante, ma santé est aussi un peu +meilleure. Tout cela est à charge de revanche, madame la marquise: vous +allez être obligée de me dire ce que vous faites, comment vous vous portez, +ce que vous pensez? Mais ne sais-je pas d'avance ce que doit être l'amie +de M. Hyde de Neuville? Réjouissez-vous, madame: le voilà nommé dans la +Mayenne. Il viendra nous aider à débarrasser la France des seuls ennemis +qui restent au roi, les ministres. + +Je voudrais bien, madame, que mon écriture ressemblât à la vôtre; mais +voilà déjà un des inconvénients de mon amitié: votre écriture est toute +jeune, la mienne est vieille comme moi[4]. Il vous faudra beaucoup de +temps pour apprendre à la lire. Je suis presque tenté de désirer de n'être +jamais connu de vous; j'aime trop vos illusions, madame, pour n'avoir pas +peur de les dissiper par ma présence. Si vous m'écrivez, de grâce ne me +parlez plus de respect! C'est moi, madame, qui mets le mien à vos pieds, +avec les tendres hommages que vous me permettez de vous +offrir. + +CHATEAUBRIAND. + +[Note 4: «Je parle souvent de ma tête grise: calcul de mon amour propre, +afin qu'on s'écrie en me voyant: _Ah! il n'est pas si vieux!..._ Ma petite +ruse m'a réussi quelquefois.» (_Mémoires d'Outre-Tombe_, IVe partie, +livre V.)] + + + + +III + +_À M. de Chateaubriand_ + +H., 28 novembre 1827. + +Monsieur le Vicomte, + + +Je vous remercie mille fois de m'avoir appris que Mme de Chateaubriand est +mieux portante et que vous êtes vous-même plus content de votre santé. + +Je dois marquer le jour où j'ai reçu votre lettre avec une pierre blanche. +Je n'ose pas vous dire combien le nombre de ces jours est petit, parmi +celui des miens. + +Lorsque, dans le premier moment d'alarme où me jeta la nouvelle de votre +chagrin et de l'altération de votre santé, je vous écrivis pour vous +offrir l'hommage du profond intérêt que j'y prenais et pour vous prier de +me faire donner de vos nouvelles et de celles de Mme de Chateaubriand, +je crus faire une chose juste et simple. Cependant, la crainte que ma +lettre vous parût peu convenable traversa mon esprit, au moment même où +j'écrivais. La réflexion fortifia cette crainte, et l'élection de M. Hyde +de Neuville ne put m'en distraire; votre pensée ne me quittait pas. Je +faisais et refaisais souvent, intérieurement, la réponse que j'espérais +recevoir de vous, d'abord telle que je la désirais, ensuite telle qu'il +était probable qu'elle serait, et plus tard telle que je la craignais. +Enfin j'avais fini par me résigner à n'en point avoir du tout. Je me +souvenais que ma lettre s'était trouvée plus affectueuse que je n'avais +d'abord compté la faire. Dès lors, vous n'étiez pas homme à l'abandonner à +un secrétaire; cependant, en y pensant bien, je ne pouvais supposer qu'un +nom qui vous était inconnu obtiendrait de vous des égards de sentiment +jusqu'à vous faire sacrifier une partie de votre temps et entrer en +correspondance avec une étrangère. Je pensais donc que je n'aurais de +vous que des remerciements aimables et pleins de bonté, et que vous en +chargeriez M. Hyde de Neuville, lorsque vous le reverriez. + +Ce matin, parmi les lettres qu'on m'apporte, j'en vois une qui me frappe. +Une écriture qui m'est étrangère: sur le cachet, des lettres initiales qui +ne me l'ont jamais été m'annoncent bien vite de qui elle me vient. Alors +le cœur me manque, et je n'ose plus l'ouvrir. Bien que je ne sois pas +très heureuse, je suis, je crois, difficile en bonheur. Ce mot de La +Bruyère, _Il est malaisé d'être content de quelqu'un_, me revenait pour +m'effrayer. Je sentais que j'allais recevoir une décision bien plus +importante pour moi que si elle eût fixé les plus grands intérêts de ma +vie extérieure. Je tâchais de me fortifier contre la perte d'une espérance +trop douce. Je la jugeais moi-même chimérique. J'ouvre enfin cette lettre +si désirée et maintenant si redoutée. Un coup d'œil rapide me montre +qu'elle est longue, qu'elle est de votre main; je vois briller ce nom +chéri, synonyme de tout ce qu'il y a de plus noble et de plus beau dans ce +monde: et les mots de reconnaissance, d'amitié, de tendre hommage, +frappent mes yeux et mon cœur. Mon Dieu! que ce moment m'a été doux! Je +ne connaissais pas le tumulte d'idées et de sentiments dans lequel jette +un bonheur inattendu: il m'a fallu du temps pour m'en remettre. + +Mais est-il vrai, monsieur le vicomte, qu'avec la généreuse confiance de +l'âme la plus belle qui fût jamais, vous acceptiez une affection étrangère, +et lui remettiez le soin de remplacer les ingrats qui vous ont fui? Avec +quelle vive et profonde reconnaissance je reçois cet honneur! Avec quel +plaisir j'ose vous donner l'assurance que je le mérite! Ah! tout le monde, +sans doute, vous admire et vous honore: beaucoup de personnes vous aiment: +mais aucune ne saura vous chérir mieux que moi. + +Vous me demandez ce que je pense? Cette question que votre bonté m'adresse +est un bonheur de plus pour moi, je n'aurais jamais osé vous entretenir +avec quelque détail des sentiments que je vous ai voués depuis mon +enfance. Ils ont toujours rempli mon cœur et tenu une si grande place +dans ma vie qu'ils se répandent quelquefois dans mes conversations et +surtout dans mes lettres. Le hasard m'en a fait retrouver plusieurs ici, +écrites à diverses personnes, en différentes circonstances et à des +époques très éloignées. En copiant pour vous, monsieur le vicomte, +quelques-uns des passages où je parle de vous, vous verrez non seulement +ce que je pense à présent, mais ce que j'ai toujours pensé. Alors mes +inquiétudes du 13 novembre, la lettre qu'elles me poussèrent à vous écrire, +la joie que j'ai ressentie de votre réponse et l'éloignement où je suis +restée de vous, vous seront expliqués par l'existence d'un attachement +qui, pour être extraordinaire, n'en est pas moins fidèle et inaltérable. + +_Du 29_. Monsieur le vicomte, ce matin, à mon réveil, la pensée que vous +êtes plus heureux et mieux portant, que vous connaissez mes sentiments, +que vous en êtes touché, que vous les acceptez et que vous me l'avez écrit, +ne m'a plus semblé qu'un beau rêve. Mais la vue de votre lettre, que j'ai +déjà relue tant de fois, m'a rassurée sur la réalité d'une situation si +douce. J'ai aussi relu ma lettre, et j'ai pensé qu'il fallait la refaire. +Mais ce changement m'a laissée encore plus mécontente. Cette nouvelle +lettre était sèche, froide, et comme menteuse. Je l'ai jetée dans le feu; +celle-ci partira. + +Pourquoi vous cacherais-je une partie de mes sentiments, et quel intérêt +pourriez-vous prendre à moi si vous les ignoriez? Mon nom ne vous présente +point d'image; il ne vous rappelle aucun souvenir; il ne vous offre aucune +espérance. Mon existence relativement à vous n'a d'autre réalité que celle +d'un écho que vous entendriez répéter votre nom dans la solitude. + +Malgré ces raisons avec lesquelles je m'encourage, je n'ose vous envoyer +tant d'écriture à la fois, et ce sera le courrier de demain qui vous +portera les copies dans lesquelles vous verrez _ce que je pense_. + +Adieu, monsieur le vicomte, adieu, vous que depuis si longtemps j'ai nommé +mon étoile chérie! Si je ne vous étais pas inconnue, je remplacerais à la +fin de ma lettre la formule d'usage, que vous repoussez, par celle d'Henri +IV: _Mon cher monsieur de Beuvron, faites-moi ce bien de m'aimer![5]_ Mais, +puisqu'il n'en peut être ainsi, je me borne à vous souhaiter un bonheur +inaltérable. + +Marquise de V... + +[Note 5: Mme de V... ignorait que Chateaubriand, en 1821, avait écrit à +Mme de Custine «qu'on lui avait un peu gâté Henri IV» à force de lui en +parler dans ces derniers temps.] + + + + +IV + +_De M. de Chateaubriand_ + +Paris, 10 décembre 1827. + + +Ainsi, mon _ancienne amie_, j'avais en France une personne inconnue qui me +défendait à mon insu, qui prenait mon parti même contre un ministre de +l'Empire[6], qui soutenait que ce gros livre[7] que je viens de réimprimer +et de condamner moi-même n'était ni aussi impie, ni aussi mauvais qu'on se +plaisait à le dire! Savez-vous, Madame, que cela ne ressemble pas mal à +ces fées bienfaisantes qui protégeaient les faibles et les malheureux? Je +suis pourtant charmé que mon bon génie ait manqué l'occasion de me voir. +On prête à ce qu'on aime en pensée mille agréments que la réalité +détruit. Dans ma jeunesse, je m'étais fait une image de femme que je n'ai +rencontrée nulle part. Ce fantôme charmant, qui me suivait partout, qui +était toujours invisible à mes côtés et que j'aimais à l'idolâtrie, si +vous m'apparaissiez, je le reconnaîtrais; mais, moi, serais-je ce que vous +avez rêvé? Non, sans doute. Le vent de l'adversité n'a pas plus épargné +_ma moustache_ que celle d'Henri IV, et mes années sont écrites sur mon +front. + +[Note 6: Parmi les pièces envoyées par Mme de V... à Chateaubriand se +trouvait la copie d'une de ses lettres de 1812, où elle racontait à son +père une discussion qu'elle venait d'avoir avec Montalivet, alors ministre, +au sujet de l'_Essai sur les Révolutions_.] + +[Note 7: Chateaubriand venait de rééditer son _Essai sur les Révolutions_, +dans le premier volume de ses _œuvres complètes_.] + +Savez-vous, Madame, que tous les ans je veux aller aux eaux des Pyrénées? +Si je faisais ce voyage, et si je ne passais pas bien loin de votre maison, +me recevriez-vous? Voilà comme je suis fait: au commencement de cette +lettre, je vous disais que je ne voulais pas vous voir, et, à la fin, je +vous menace d'une prochaine visite! Vous me demandez une lettre par an, et +en voilà deux en moins d'un mois! Vous me direz, Madame, quand vous aurez +assez de moi. + +Je prie ma généreuse protectrice d'agréer mon tendre et respectueux +hommage. + +CHATEAUBRIAND. + + + + +V + +_À M. de Chateaubriand_ + +H., 16 et 19 décembre 1827. + + +Serez-vous surpris, monsieur le vicomte, que la lecture de votre lettre +m'ait laissé beaucoup de tristesse et de confusion? Si je vous parle de +cette impression, ce n'est pas pour m'en plaindre, mais pour vous dire que, +parce qu'il n'y a pour moi aucune autorité si haute et si chère que la +vôtre, j'accepte de bon cœur la petite correction que vous m'avez envoyée, +comme une preuve de votre amitié naissante. Je suis certaine de l'avoir +méritée par l'imprudence de mes lettres, puisque vous en jugez ainsi. + +J'ai hâte de vous dire que je n'ai rien _rêvé_. Parmi les qualités que +vous possédez, celles qui m'attachent à vous ne peuvent être mises au rang +des _illusions_. L'affection que j'ai pour vous, monsieur, c'est de +l'estime toute pure. En voilà pour toute ma vie. Je ne connais rien sur la +terre de plus réel et de plus solide que cela. Cette affection n'a rien +que je veuille cacher ni aux autres ni à vous-même. Si vous n'aviez pas +été persécuté, si votre conduite n'avait pas révélé votre âme, si sa noble +et touchante empreinte ne faisait pas le charme le plus irrésistible de +vos immortels écrits, je laisserais à d'autres le soin de les louer, et je +ne penserais pas plus à vous que je ne pense à Tacite ou à +Virgile. + +Mais vous devez avoir souffert de la vanité d'autrui; cette laide passion +a beaucoup d'empire sur nos compatriotes; vous lui offrez une puissante +tentation; elle a dû souvent troubler votre bonheur dans vos sentiments +les plus doux. L'habitude de la rencontrer sous vos pas doit vous rendre +quelquefois inattentif à des sentiments plus estimables et plus dignes de +vous. Les miens sont de ceux-là. Dans la solitude où s'écoule ma vie, +personne ne sait, personne ne saura que vous m'écrivez, et qu'il m'y +arrive de vous des paroles décevantes et légères qui me font mal. + +Vous parlez de faibles et de malheureux: c'est peut-être parce que le sort +m'a rangée parmi eux que j'ai ressenti vos chagrins. C'est apparemment la +même raison qui, dans ce moment, fait rouler des larmes sur mes joues; +elles n'ont pourtant été provoquées que par une raillerie bien douce. Mais +le railleur, c'est vous, et le sujet me tient bien au cœur! Quelqu'un que +vous avez, je crois, aimé[8] a dit: «_Les cœurs souffrants ainsi que les +santés faibles s'affectent de mille nuances que le bonheur et la force +n'aperçoivent pas_.» Ah! vous ne savez pas quel délicieux abri je +trouverais dans quelques expressions affectueuses qui me viendraient de +vous! + +[Note 8: Cette pensée, avec son élégante et fine niaiserie, pourrait bien +être de Joubert.] + +Je vous demande en grâce d'oublier votre beau _fantôme_ quand vous vous +souviendrez de moi. Je suis attristée de la pensée de lui être comparée, +je ne puis lui ressembler, moi qui n'ai peut-être rien d'aimable, et +sûrement rien de brillant. Ne pensez à moi que comme à une personne simple +et bonne qui vous aime de tout son cœur, parce qu'elle vous connaît trop +bien pour pouvoir s'en empêcher! Voilà mes sentiments! Voilà aussi ceux +que vous m'auriez accordés, s'il m'eût été donné de vivre près de vous! Il +n'y aurait eu là ni déception ni mécompte, ni serrement de cœur comme ce +soir. + +Si j'ai mal compris votre lettre, monsieur le vicomte, excusez-moi! +Le sentiment de ma faute m'a peut-être trop alarmée; il est d'ailleurs +facile de se tromper sur le sens d'une expression: les lettres n'ont +malheureusement ni expression, ni regard. N'en recevrai-je pas bientôt une +autre qui me rende le bonheur qui devrait être mon partage quand _vous_ +m'adressez le nom d'_amie_, et que _vous_ voulez venir me chercher? et, si +je la reçois, aurez-vous encore oublié le sujet qui m'est cher, _vous_ et +ceux que vous aimez? + +Si je recevrai votre visite? Sans doute: mon Dieu, oui! Mais comment +avez-vous trouvé le moyen, comment avez-vous eu le pouvoir d'éteindre la +joie qu'une nouvelle si inespérée devait me donner? et est-ce bien moi qui +suis si triste en l'apprenant? + +Je devais aller aussi aux eaux des Pyrénées: la mauvaise santé de ma mère +m'a empêchée d'aller y joindre M. de V... qui y a passé les deux derniers +étés, et qui doit y retourner encore celui-ci. Je n'ai pas besoin de vous +dire que j'avancerai ou reculerai mon voyage, ou que j'y renoncerai tout à +fait, pour profiter de cette lueur que vous me promettez. Je me recommande +à vous pour qu'elle me soit heureuse. + +Adieu, mon étoile chérie, je voudrais être réellement une de ces fées +bienfaisantes dont vous plaisantez, ou plutôt, si j'étais une sainte, si +j'avais quitté la vie, s'il m'était donné de choisir ma récompense, je +voudrais devenir votre ange gardien. + +MARIE. + + + +VI + +_De M. de Chateaubriand_ + +Paris, 24 décembre 1827. + + +Il faut bien le dire à ma nouvelle amie, sa lettre m'a confondu. Moi, lui +écrire des choses légères! la blesser! Je ne sais plus ce que j'ai écrit, +mais je suis sûr qu'elle s'est trompée. Dans tous les cas, je proteste de +la pureté, de la sincérité de mes intentions; et je supplie mon amie de ne +pas commencer une correspondance orageuse. + +Elle me parle de l'estime qu'elle veut bien avoir pour moi. Est-ce que je +lui demande autre chose? Aurait-elle vu dans l'histoire de mon fantôme une +galanterie hors de saison pour moi? En vérité, j'en ai parlé dans toute la +sincérité de mon cœur, dans toute la joie que j'éprouvais d'avoir trouvé, +vers la fin de ma vie, quelqu'un qui consentît à avoir pour moi cette +bienveillance dont les hommes, arrivés à l'âge où je suis, sont rarement +entourés. Si je veux vous voir pleine de charme et de grâce, quel mal cela +vous fait-il? Pourquoi voulez-vous que notre vieille amitié ne se pare +pas des illusions de la jeunesse? Votre estime pour moi serait-elle un +sentiment moins grave, si je veux, dans mon imagination, en faire quelque +chose de plus tendre et de plus doux? Vous avez visiblement tort dans +cette première querelle, et j'attends de vous une _réparation_ en forme. + +Mon projet des eaux est devenu presque une réalité, depuis que je sais que +vous aviez pareil projet. Je vais vite en fait de chimères. + +Cette lettre arrivera à ma nouvelle amie au commencement de l'année +nouvelle: c'est ce qu'elle a désiré. Je ne lui souhaite pas beaucoup de +jours: je sens l'inconvénient de ce bagage que je traîne après moi. + +J'espère d'elle une meilleure lettre. + +CHATEAUBRIAND. + + + + +VII + +_À M. de Chateaubriand_ + +H., 1er janvier 1828. + + +La crainte d'avoir commis une faute devant vous, monsieur le vicomte, en +vous écrivant la première; celle de vous avoir donné une fausse idée de +moi; le regret d'être moins belle que votre trop belle chimère; et +peut-être les inquiétudes d'un cœur souffrant, avaient sans doute +contribué à me faire prendre le change sur vos expressions; mais j'ai +surtout manqué de pénétration. + +En chérissant vos grandes qualités, je vous croyais cependant un cœur +lassé d'impressions, de succès, et d'hommages. Je n'ai pu croire tout de +suite à cette simplicité de cœur, à cette candeur véritablement adorable +qui vous a fait accueillir si doucement mon affection timide: elle venait +pourtant à vous sans autre cortège que sa tendresse et sa sincérité. + +Ô mon maître chéri, oubliez cette injustice involontaire, et laissez à +votre reconnaissante disciple le soin de la réparer en vous aimant encore +davantage! Ne craignez pas une correspondance orageuse! Croyez-moi, mon +ami, Dieu vous rend une sœur qui se consacre à vous. Les hasards de la +vie vous en séparent aussi. Mais la tendresse d'une âme toute empreinte de +la vôtre la dédommagera de ses mécomptes, la reposera quelquefois de ses +travaux. + +Vous reparlez encore de ce voyage dans les Pyrénées! Cette espérance de +vous voir s'est emparée de mon esprit. Je me suis si souvent représenté ce +moment, que je crois vous avoir déjà vu. Il y a ici une place que +j'affectionne plus que les autres. Je m'y retire ordinairement pour vous +écrire; c'est une retraite tranquille, sous de grands arbres, au bord d'un +ruisseau. Il me semble que je vous voyais vous avancer vers ce lieu; que +j'allais à votre rencontre. Je vous offrais mes mains unies, vous les +pressiez dans les vôtres, et sur votre cœur. Mon front s'inclinait devant +vous, et vos regards renouvelaient ma vie... J'ignore si j'ai eu cette +vision durant la veille ou le sommeil, mais elle m'a laissé un souvenir +distinct, comme un événement arrivé. Hélas! qui sait si mes yeux vous +verront jamais? + +Quand je regarde les hautes montagnes qui m'entourent, la vallée solitaire +que j'habite: quand je me rappelle que je n'en suis pas sortie, que +personne n'y est venu, j'ai peine à comprendre comment mon sort est +changé. Il l'est pourtant, ô destinée! quelques larmes furtives qui n'ont +point eu de témoin, quelques pensées secrètes qui n'ont point été confiées, +ont eu la force d'attirer jusqu'ici l'affection de celui dont j'ai +presque fait ma divinité sur la terre. + +1er janvier 1828. + +Il est plus de minuit. A genoux devant ce ciel d'hiver, si beau dans mon +pays, j'ai prié Dieu pour vous, j'ai demandé le rétablissement de Mme de +Chateaubriand, votre bonheur et celui de tous ceux que vous aimez. J'ai +aussi demandé votre amitié, votre tendresse même... Je les ai demandées +pour toute ma vie. Le temps est passé où je pouvais vivre étrangère à vous. + +En 1817, je vous écrivis pour vous proposer de lire un manuscrit que je +croyais intéressant pour vous. Un accident arrivé à une de mes parentes me +priva de votre visite: il ne m'en reste qu'une carte que je conserve +encore, et deux petites lettres, de cette grosse écriture que j'ai +regardée tant de fois. Le hasard qui trompait mon espérance me parut un +avertissement du ciel, je résolus de ne vous voir jamais. Je vins ici +reposer près de mon père ma santé altérée et mon cœur abattu. Le calme et +la douceur des affections de famille me rétablirent bientôt. Peu de temps +après vous devîntes ambassadeur, puis ministre. + +Alors, je voyais le mérite à sa place, la France glorifiée par vous, les +affaires en dignes mains, et je ne pensais plus à vous qu'avec joie et +contentement. + +Il y a trois ans, votre sortie du ministère et la vengeance que vous en +tirâtes en donnant au roi de France les cœurs des Français[9], vous +asservirent mon âme pour toujours. J'aurais donné mille fois ma vie pour +vous. Je revins ici, je vous y retrouvai dans le recueillement de la +solitude et la lecture de l'_Itinéraire_, dont je m'étais longtemps +privée. Depuis, vous ne m'avez plus quittée, et maintenant, pour vivre, +j'ai besoin de votre affection. + +Adieu, noble et aimable ami; quels que soient votre gloire, vos travaux, +et vos généreux efforts, votre solitaire attend une lettre où vous lui +parlerez enfin de celui qu'elle aime. Songez qu'un plus long silence sur +un sujet si cher deviendrait une véritable injustice! + +MARIE. + +[Note 9: Allusion à la brochure _Le Roi est mort! Vive le Roi!_ publiée +par Chateaubriand en 1824.] + + + + +VIII + +_De M. de Chateaubriand_ + +Paris, 12 janvier 1828. + + +Vous dirai-je que votre lettre m'a touché jusqu'aux larmes! Est-il +possible que vous aimiez si profondément, si sincèrement, un étranger, un +homme que vous n'avez jamais vu, qui n'est entré dans aucun des secrets de +votre vie, qui ne se mêle à aucun de vos souvenirs, et à qui vous seriez +obligée de raconter votre histoire depuis votre berceau jusqu'au jour où +vous avez commencé à m'écrire? Je vous le dis avec joie et vérité, que ce +bonheur inattendu effacerait en moi le souvenir de bien des jours pénibles, +et rendrait pleins de charmes mes derniers jours. + +Il me semble à mon tour que je vous ai vue. Votre ciel d'hiver, vos +montagnes, votre vallée, vos grands arbres auprès d'un ruisseau, je vois +tout cela. Mais il me prend une crainte, je vous la confie naïvement: +devons-nous détruire notre roman? Dois-je vous voir? Serai-je semblable à +la vision que vous avez eue? Dans la jeunesse, on est présomptueux; il y a +je ne sais quoi, dans les jeunes années, qui se sent fait pour être aimé. +À mon âge, on est timide, on craint de se montrer. Vous souvenez-vous du +récit que fait Jean-Jacques Rousseau de ces voix mélodieuses qu'il +entendit dans un couvent à Venise? Il prêtait aux divinités de ces chants +une beauté et des grâces divines; et puis il vit sortir de petites filles +affreusement laides, borgnes, boiteuses, bossues. Si je n'allais être pour +vous qu'une voix? Réfléchissez-y avant que nous nous voyions! + +Comment, je vous ai écrit un billet en 1817[10]? Je n'en savais pas un mot. +Je suis allé chez vous! Que ne disiez-vous cela tout de suite? Savez-vous +que Hyde de Neuville est ici? Je n'ose lui parler de vous, en vérité ne +sais pourquoi. + +Bien des gens me croient dans ce moment occupé de politique et de +ministères, et c'est avec une sorte de félicité que j'écris à une femme +qui m'est inconnue. Je lui écris du fond de ma solitude, car j'habite +aussi une solitude, un hospice que Mme de Chateaubriand et moi avons +établi pour de pauvres femmes et de vieux prêtres, à une barrière de +Paris[11]. J'ai un grand enclos comme un chartreux, où je fais planter une +allée droite et longue comme autrefois, et qui dans cent ans prêtera son +ombre à quelques vieillards descendus de l'autel faute de pouvoir achever +le sacrifice. Maintenant vous savez d'où je vous écris, comme je sais d'où +viennent vos lettres. Vous voyez que je m'y plais. Voilà un long +bavardage! Votre empire sur moi est singulier. Je n'ai pu de ma vie écrire +une lettre de deux pages[12]: n'ai-je pas raison de dire que vous êtes le +brillant fantôme de ma jeunesse? Vous m'apparaissez, comme le fantôme des +rois de France, lorsque je vais bientôt mourir... + +[Note 10: C'était, plus exactement, en 1816 (Voir le _Prologue_, p. 3 et 4)] + +[Note 11: L'Infirmerie Marie-Thérèse, fondée en 1823 par Mme de +Chateaubriand à la Barrière d'Enfer.] + +[Note 12: De la meilleure foi du monde, Chateaubriand se trompait il ne se +rendait pas compte d'un changement que l'âge avait amené peu à peu, dans +ses habitudes: en réalité les lettres de ses dernières années étaient +volontiers assez longues.] + +J'attends une réponse de mon amie. + +CHATEAUBRIAND. + + + + +IX + +_À M. de Chateaubriand_ + +H., 19 janvier 1828. + + +Je me vantais que mon âme était toute empreinte de la vôtre. Ô mon maître, +mon erreur était grande! Je confondais ma tendresse avec le reflet de vos +vertus. Je suis encore si loin de vous que je ne vous devine même pas. + +Parce que vous aviez attaqué M. de Villèle, je croyais que vous aviez +renoncé à revenir au ministère. Mais vous étiez plus haut que cette +hauteur moyenne où je vous plaçais. Vous avez attaqué M. de Villèle parce +qu'il faisait le mal, vous lui succèderez parce que vous ferez le bien[13]. +Tant que vous pourrez en faire encore, vous ne direz point: c'est assez. +Mais si vous vous rendez à la France, qui vous appelle de tant de vœux, +à la famille royale, qui est encore comme étrangère sur ses foyers si +longtemps perdus, cette surcharge de travail à un travail déjà excessif, +ce surcroît de sollicitude dans une vie qui n'est déjà que trop remplie, +n'épuiseront-ils pas enfin vos forces? Au nom de ce que vous avez le plus +aimé, je vous conjure d'arrêter vos réflexions sur cette question, et de +vous souvenir qu'après tout vous n'êtes qu'un homme, quoique le plus +excellent d'entre eux! + +[Note 13: M. de Villèle avait donné sa démission, le 2 décembre 1827.] + +Heureux le pays qui vous a vu naître! Heureuse la patrie que vous servez! +Mais, pour moi, ô mon étoile! vous brillez dans une sphère bien au-dessus +des grandeurs que les hommes peuvent vous offrir, ou vous retirer. Dans +les forêts de l'Amérique, dans les landes de la Bretagne, dans les +solitudes de la Grèce, dans les sables des Tuileries ou dans l'allée de +votre chartreuse, je vous vois des mêmes yeux; et je vous suis avec le +même cœur. + +La lecture des _Débats_, en me faisant entrevoir la possibilité de votre +retour aux affaires, m'avait fait concevoir pour vous la crainte que je +viens de vous détailler: j'en avais aussi pour moi-même. J'étais abattue, +découragée. Pour la seconde fois j'allais être effacée de votre souvenir. +Mais celui qui me soutint la première fois est maintenant au-delà du +tombeau, il y est avec ma meilleure mère, avec l'amie de mon enfance, +avec le frère élu par mon cœur: je les avais tous alors. Que ferai-je +maintenant? Je mesurais tristement la hauteur de mes montagnes: je me +sentais exilée dans cette vallée chérie où il me suffisait autrefois +d'ouvrir les yeux pour être charmée, de respirer pour être heureuse; je +murmurais ces paroles de Jean-Jacques: «Que le jour me dure, passé loin de +toi! Toute la nature n'est plus rien pour moi!» La résignation sortait de +mon cœur, mon sort me semblait triste et dur, mes devoirs pénibles, et +l'air pesant; et, durant ce temps, ô mon ami! oubliant le monde rempli +de votre renommée, retiré dans le sanctuaire de vos vertus et de vos +affections les plus intimes, vous m'écriviez, à _loisir_, une lettre si +touchante qu'elle vous acquitte envers moi! Depuis que j'ai reçu cette +lettre, tout est encore changé autour de moi. J'ai remarqué plusieurs fois +l'étonnement du peu de personnes qui me parlent. C'est que la joie brille +sur mon visage, quoique je n'aie aucun sujet connu de contentement. C'est +que je regarde avec une profonde tendresse quelque objet inanimé que je ne +vois point. Ah! je le sens, tout ce qu'il peut y avoir de plus honorable +et de plus doux dans le sort d'une femme sur cette terre se trouve réuni +pour elle dans le bonheur de dépendre d'une âme comme la vôtre! + +Et ce bonheur deviendra-t-il un jour mon partage? M'aimerez-vous? Hélas! +laissez-moi les craintes, à moi, qui ne suis pas même une voix pour vous! +Si vous relisiez mes lettres à M. Hyde de Neuville, vous verriez l'empire +que ces craintes ont eu sur moi. Je voudrais que vous parlassiez de moi à +cet excellent homme: il sait comment je vous ai toujours chéri, il vous +le dirait. Ses expressions simples et inattentives me peindraient à vous +telle que je suis; mais aussi, elles désespéreraient la belle chimère qui +vous conduit à moi. Il ne m'a pas écrit depuis son élection, je comprends +qu'_il n'a pas le temps_. Ne vous souvenez-vous plus de ces belles paroles +que vous lui adressâtes il y a deux ans, au sujet d'une femme généreuse, +disiez-vous, que vous le chargiez de remercier? _Si j'ai souffert +des hommes... qui n'en a pas souffert?..._ Cette femme, c'était moi. +Pardonnez-moi ces fréquents retours vers le passé: j'ai besoin de vous +prouver qu'il s'agit ici d'un sentiment digne de vous. + +Les quelques années de différence qu'il y a entre nous vous causent une +sorte d'inquiétude à laquelle je refuserais de croire si vous-même ne m'en +faisiez pas l'aveu avec la sincérité d'une âme demeurée jeune et pure. Ô +mon aimable ami, ne soyez pas ingrat envers ces année qui semblent, en +votre faveur, ne poursuivre leur cours que pour ajouter à votre gloire et +à vos vertus, sans pour cela vous priver d'aucun des avantages qui vous +ont été prodigués! Je n'avais jamais songé à vous créer dans ma pensée un +extérieur qui pût vous représenter à moi et, lorsque je pensais à vous, +je ne voyais qu'un _nom_, le hasard ne m'ayant jamais offert aucun de vos +portraits. Je ne faisais point de questions sur vous. Depuis l'époque +malheureuse où je ne pus vous voir après vous avoir cherché, je ne voulais +plus vous trouver que dans mon cœur. Je vous fuyais partout, même dans +vos ouvrages; j'ai passé plusieurs années sans pouvoir lire _René_, et +surtout l'_Itinéraire_. Dernièrement encore, ils m'ont fait mal: c'est à +leur lecture que j'attribue l'abattement où j'étais tombée à la seule +pensée que le torrent des affaires vous ferait perdre mon souvenir. Dès +votre première et votre seconde lettre, vous parûtes très préoccupé de +cette différence d'âge: cela me fit naître le désir d'avoir une idée de +vous, car je n'en avais point du tout, quoique je connusse bien le fond de +votre âme. J'écrivis à une femme de ma connaissance qui vous a vu cet +automne. Je ne sais comment il se fit que je n'osais guère lui faire de +questions: cependant, sa réponse, toute incomplète qu'elle est, suffira, +de reste, à vous _rassurer_, «M. de Chateaubriand est d'une taille moyenne, +il a l'air noble et très distingué; il est d'une belle figure; il parle +peu; il est cependant fort aimable.» Savez-vous l'effet que ce portrait +produisit sur moi? Je demeurai troublée et confuse de vous tant aimer. +J'ai ajouté beaucoup de choses à ce portrait; je sens que je ne me trompe +sur aucune: vous me le direz? + +L'âme d'un ange, le caractère d'un héros, peut-être le cœur d'une +femme... et quelquefois la gaîté franche et naïve d'un enfant. La +puissance de votre regard est irrésistible comme le charme de votre +sourire: vos manières sont nobles et charmantes. Votre invincible fermeté +ajoute en vous son attrait à l'attrait de vos malheurs, et votre modestie +sincère fait aimer votre gloire. Ami! vous n'êtes que trop bien doué pour +plaire, et celui de nous deux qui doit trembler, ce n'est pas vous. + +Mais pour vous punir de votre coquetterie avec moi, je dois vous apprendre +qu'il ne faut pas tant d'agréments pour me plaire. Il y a à Paris un homme +que nos connaissances communes appellent mon _chevalier_, qu'on m'accuse +de préférer à tous les autres hommes, et qu'en effet j'aime comme mes +yeux. C'est un des députés de la Côte-d'Or, le chevalier de Berbis. Si +vous le connaissiez, vous seriez de mon goût, et tomberiez à mes genoux +pour obtenir votre pardon de l'affront que vous faites à ma solidité. + +Dites-moi, je vous prie, dans quel quartier est votre hospice, afin que je +le cherche sur la carte; ce sera un plaisir pour moi. Je n'ai pas oublié +la folle joie que j'éprouvai, il y a dix ans, lorsque je vis mon nom tracé +de votre main sur une de vos cartes. + +Adieu, mon maître aimé! Vous savez que vos lettres font le bonheur de ma +vie. N'en aurai-je pas bientôt une autre? ou du moins me pardonnerez-vous +de l'avoir demandée? + +MARIE. + + + + +X + +_De M. de Chateaubriand_ + +Janvier 1828. + + +J'allais répondre en détail à votre aimable lettre du 20, lorsque j'ai +appris la mort d'une femme que j'aimais depuis longues années et dont +la tendre amitié m'avait bien souvent consolé[14]. Le cœur me manque +aujourd'hui pour vous écrire. Vous le voyez, vous n'avez sauvé qu'un +solitaire que tout quitte et qui ne vous apporte que ses souvenirs et ses +souffrances; je vous fais là un triste présent. Plus votre lettre me +charme, plus en même temps elle me désespère. Qu'ai-je à vous offrir? +quelques jours qui seront bientôt écoulés! Et ne dois-je pas craindre de +me rattacher à une vie qui m'échappe? Ne craignez pas, au reste, que la +politique puisse me distraire de vous: je ne serai point ministre; j'ai +refusé de l'être, parce que, dans la position où l'on m'aurait placé, je +n'aurais pu donner la majorité au roi, et j'aurais perdu ma place dans +l'opinion publique sans être utile à la couronne. De plus, ce ne serait +qu'avec une peine mortelle que je sortirais de la solitude qui doit me +conduire au dernier repos: j'avance à grands pas dans le désert où je dois +rester. + +[Note 14: Mme de Duras, morte à Nice, le 16 janvier 1828.] + +Vous vous êtes trompée sur ma _coquetterie_, je n'en ai aucune. Votre amie +m'a peint comme je ne suis point. Que j'aie peur de mes années comparées +aux vôtres, rien de plus naturel, mais mes prétentions ne vont pas +au-dessus de mes cheveux blancs. Pourtant, je ne sais pourquoi, je n'aime +point que vous aimiez un chevalier de Bourgogne «comme vos yeux». +Expliquez-moi cela?--Je devais dîner demain chez Hyde de Neuville; je lui +aurais parlé de vous. Au lieu de cela, je m'ensevelis dans mon +_infirmerie_. Elle est située à deux cents pas de la barrière d'Enfer, +Route du Midi, conséquemment sur la route qui mène vers vous: c'est un +tout-ensemble composé de pâturages, de vergers, de maisons pour les +malades, d'une chapelle, et d'une petite maison pour moi. Écrivez-moi une +lettre pour le moins aussi bonne que la dernière; j'en ai besoin. +Serait-il vrai que je sois pour quelque chose dans votre vie?--C'est la +pauvre Mme de Duras dont je veux vous parler. Elle est morte à Nice. + + + + +XI + +_À M. de Chateaubriand_ + +H., 29 janvier 1828. + +MON AMI, + + +Je viens de recevoir votre lettre du 26. J'y réponds tout de suite; je ne +veux pas que le courrier retourne sans vous porter les larmes et les +tendresses d'une autre ancienne amie dont la mort pourra seule vous +priver. Je pleure avec vous celle que vous venez de perdre; elle était +digne de vous aimer, et toutes ses nobles vertus étaient récompensées par +votre tendresse et votre suffrage. Hélas! je voudrais avoir eu son sort et +être où elle est; et pourtant, si elle s'est vue mourir, quel regret elle +a dû éprouver de quitter la vie sans presser encore une fois votre main, +sans retrouver encore une fois votre regard! Tout ce qu'il y a de plus +soumis dans la résignation à la volonté de Dieu suffit à peine à un tel +sacrifice. Pauvre ange souffrant! vous endurez dans ce moment l'une des +deux véritables infortunes de notre vie mortelle, la perte de ce qu'on +aime, et vous ne la sentez que trop! Je vous plains du fond d'un cœur +tout à vous. Je connais cette douleur, je sais la trace qu'elle laisse +dans l'âme. L'amie qui vous a quitté était ornée de tous les dons qui lui +avaient obtenu votre attachement; et celle que la Providence semble vous +envoyer à la place n'est qu'un écho mélancolique et fidèle, qui, dans un +lieu désert, répète vos soupirs. Mais, de si loin, cette voix, si faible, +pourra-t-elle arriver jusqu'à vous?--Et vous me demandez si vous êtes +quelque chose dans ma vie! Vous m'assurez que mon affection suffirait +pour vous faire oublier bien des jours pénibles; vous me demandez de vous +consoler! Mon front s'abaisse et mon cœur bat à ces paroles: je les +reçois comme une bénédiction, elles adoucissent tous les regrets, tous les +chagrins de ma vie; elles me rendraient heureuse si je pouvais l'être +quand vous ne l'êtes pas. Je vous le dis sans contrainte, parce que je ne +vous ai jamais vu: si j'avais vécu près de vous, il est probable que vous +n'auriez jamais su combien vous étiez aimé, ou plutôt je sens que je +n'aurais pas osé vous tant aimer en votre présence.--Il y quatre jours que +j'ai reçu une lettre de M. Hyde de Neuville: je la parcourus deux fois +très rapidement pour y chercher votre nom; ne l'y trouvant pas, je la +lisais posément, lorsque j'arrivai à ce passage: «Celui que nous aimons et +admirons se porte bien. (Bon M. de Neuville! Ces douces paroles se sont +gravées dans mon cœur à côté des plus chères obligations que je vous ai). +Il a pu être ministre, il y a deux jours, il ne l'a pas voulu[15]. Il est +cependant probable qu'il le sera encore; mais il est certain qu'il n'y +consentira qu'avec les moyens d'être utile au roi et à la France. Quand on +fait un aussi grand sacrifice que l'acceptation d'un portefeuille dans des +circonstances aussi pénibles, il faut au moins s'assurer tous les moyens +de succès.» + +[Note 15: A la chute du cabinet Villèle, Charles X avait fait offrir à +Chateaubriand le ministère de l'instruction publique dans le nouveau +cabinet: mais Chateaubriand avait refusé, en déclarant qu'il ne voulait +rentrer au pouvoir que par la porte du ministère des affaires étrangères, +par laquelle il en était sorti trois ans auparavant.] + +Cette lettre me combla de joie, et admirez ma folie! Ce ministère, que je +redoutais pour votre santé, pour votre repos et aussi pour le mien, dont +la seule crainte m'avait jetée dans un si grand accablement, à présent +qu'on me l'annonçait comme un événement probable, ne me donnait qu'une +vive satisfaction. J'étais transportée à l'idée d'une réparation éclatante, +d'un triomphe public. Faible femme que je suis! Comme si vous aviez +besoin de tout cela, _vous!_ + +L'autre jour, un jeune homme, qui était à Paris cet été, me racontait quel +enthousiasme vous aviez fait naître à la séance de M. Villemain[16], et +comment une foule immense, ravie de vous voir et de vous rendre hommage, +vous avait accompagné jusque chez vous. «Sa belle figure, disait-il, et +son regard animé peignaient franchement sa satisfaction.» Toutes les +conversations ramènent votre nom et votre éloge, tous les journaux en +retentissent, je vous retrouve dans le cœur de mes amis, dans vos +ouvrages, où je «m'amourache», comme dit ma mère, au point que, lorsque +j'ouvre un de vos volumes, je ne puis m'en arracher. Vous remplissez ma +vie: vous charmez ma solitude, mon affection pour vous croît avec mon +estime, heureuse que je suis de ne sentir les bornes ni de l'une ni de +l'autre! et ce sentiment n'est pas d'un jour! Je me suis rendue malade en +relisant les deux premières lettres que je vous écrivis, il y a onze ans, +et vos réponses. Alors le regret altéra ma santé et peu s'en faut qu'il ne +l'altère encore aujourd'hui quand je pense à tant d'années perdues pour +une amitié si chère! Nous devions donc une fois nous aimer, nous +rencontrer dans ce monde?... A ces pensées un frisson me saisit. Je me +souviens que nous ne nous connaissons point, que nous ne nous verrons +peut-être jamais, que vous ne m'aimerez peut-être pas... Si ce malheur +m'arrivait, je crois que ce serait le dernier de mes malheurs. + +[Note 16: Villemain avait été chargé par l'Académie de rédiger, en +collaboration avec Châteaubriand et Lacretelle, une adresse au roi +contre le rétablissement de la censure.] + +Il y a dans votre lettre des choses si tristes que mes larmes ne peuvent +tarir depuis que je l'ai lue. O mon maître bien-aimé! avez-vous donc reçu +de si profondes blessures? vous, placé si haut, comment n'avez-vous pu +échapper aux traits de l'adversité? Hélas! j'ai trop bien deviné, il y a +sans doute dans votre cœur une sorte de sensibilité de femme qui vous a +rendu vulnérable a des peines que vous méritiez d'ignorer. + +Le chevalier de Berbis _est un homme d'acier dur et tranchant, mais pur et +fidèle_. C'est un saint qui s'en va faisant le bien. Sa sœur est l'amie +de ma mère: ses nièces sont mes amies: je lui ai des obligations et je +l'estime parfaitement, ce qui dans mon cœur compose toujours une +véritable tendresse. Il disait plaisamment que M. de Villèle lui avait +l'obligation de n'être pas l'homme de France le plus laid; il est vrai +qu'il l'est au point qu'en le voyant vous ne pourrez vous empêcher de rire +de la qualification de «mon chevalier», comme je riais moi-même en +l'écrivant comme preuve de ma solidité. Adieu, mon maître bien-aimé, j'ai +mis en vous toute mon espérance! Si jamais vous prenez un peu d'amitié +pour moi, j'aurai tout sur la terre en dépit d'un sort contraire. + +MARIE. + +_P.-S_. Je reviens à mon bon chevalier de Berbis: en relisant ma lettre, +je trouve que je ne vous ai pas parlé de lui convenablement. Il mérite +l'honneur d'être estimé de vous. En 1824, M. de Villèle voulait le faire +questeur «Non, lui dit-il, je ne veux _point_, je veux voter en +conscience.» Dernièrement, sur ce que je lui demandais des nouvelles de la +pairie, que les journaux lui avaient octroyée, il y a deux ans, et s'il +n'avait pas eu l'esprit de la trouver dans cette année d'abondance, il me +répondit: «Non, je ne suis point pair, parce que je ne suis point du bois +dont on les fait, parce qu'il faut d'autres services que les miens, une +autre fortune, et, en tout, quelque chose de plus étoffé que ma chétive +personne! Non, je ne suis point directeur général, parce qu'il faut plus +de souplesse que je n'en veux avoir et plus d'ambition que je n'en ai! Je +suis Gros Jean comme devant et comme je serai toujours tant que je vivrai, +n'aspirant à rien qu'à ne rien être et croyant d'ailleurs qu'un député +doit être indépendant.» Ce bon garçon, grosse tête chiffrante et +combinante, ressemble presque à vos petites filles de Venise; il n'a pas +le temps d'être aimable et, s'il l'avait, il n'en prendrait pas la peine; +il est bon gentilhomme, tout juste, et n'a que cinq mille livres de rente, +qu'il mange de reste dans les sessions. Avec tout cela, je l'ai vu +accueilli par tous les grands sociétaires de M. de Villèle avec une +considération qui allait jusqu'au respect. M. de Rainneville lui parlait +avec déférence. Le veau d'or de nos jours, Rothschild, ne ricanait pas +devant lui; et, lorsque ce digne homme se sépara de M. Villèle dont il +était l'ancien ami, son départ fit sensation. Ma lettre est presque +illisible; ma mère est ici; pour que je vous écrive à mon aise, il faut +que nous y soyons seuls.--La longueur de mes lettres me rend presque +confuse devant vous, dont le temps est si rempli. Cela tient à deux +choses: l'une, c'est que j'ai le cœur plein; l'autre que, n'ayant jamais +rien composé, je n'ai pas le savoir de resserrer mes idées en peu de mots, +comme mon maître chéri, qui sait, en une ligne, m'envoyer de quoi vivre +pour huit jours.--Je viens de lire la notice sur la pauvre Mme de +Duras[17]. Cette notice est de vous certainement. Je l'ai coupée et réunie +à votre lettre d'aujourd'hui. + +[Note 17: Dans le _Journal des Débats_.] + + + + +XII + +_De M. de Chateaubriand_ + +Paris, 5 février 1828. + + +Sans doute, mon amie, ces quelques mots étaient de moi; mais ils étaient +bien froids, bien glacés; je les avais écrits en présence même du premier +mouvement de ma douleur et de toutes les convenances sociales dont je +me sentais entouré: craignant de blesser une mémoire sacrée au lieu de +l'honorer, je n'ai trouvé sous ma plume qu'un sentiment contraint qui, +à force d'être mal à l'aise, a pris l'air de l'indifférence. Je ne me +consolerais pas si je ne retrouvais un jour l'occasion de dire tout ce que +j'ai perdu[18]. Pardonnez-moi ces détails; je ne devrais vous parler que de +vous, et vous remercier tendrement de votre généreuse amitié. Envoyez-moi +tout ce que vous voudrez, mais rien de moi, c'est de vous seulement que je +veux avoir quelque chose! + +[Note 18: On sait que Chateaubriand a longuement parlé de Mme de Duras, +et de ses relations avec elle, dans plusieurs endroits des _Mémoires +d'Outre-Tombe_.] + +Je ne vois presque pas l'excellent Hyde de Neuville; nous demeurons aux +deux barrières opposées de Paris. Il a bien deux vieux chevaux qui le +traînent, mais qui ne peuvent suffire à ses courses. Moi, je suis à pied, +et je me fatigue à présent beaucoup en marchant. Nos misères ne peuvent se +rencontrer que de loin à loin. Je brûle de lui parler de vous. Je le +verrai ce matin même, à la séance royale. + +Je ne suis pas rassuré par le portrait de votre chevalier. Ces chevaliers +si laids, comme Du Guesclin, font souvent des conquêtes. + +M. Villemain a toutes sortes de bontés pour moi, il me fait passer à +travers la magie de son talent. N'allez pas vous monter la tête sur mon +refus du ministère! Il est plus aisé de refuser d'être ministre que de +rendre une monarchie; vous m'avez pris pour un brave, et je n'ai été qu'un +poltron. + +Il faut que vous sachiez que j'ai acheté une carte de France qui me coûte +8 francs; elle n'est pas belle. Savez-vous ce que je fais de cette carte? +Je regarde _La Voulte_, ne pouvant voir H..., qui ne s'y trouve point. +Quand j'avais vingt ans, je faisais de ces choses-là. Je retourne à +l'enfance, et cela est fort naturel. + +Je mets mes respectueuses tendresses aux pieds de Marie. + +Écrivez-moi! + + + + +XIII + +_À M. de Chateaubriand_ + +H., 11 février 1828. + +MON AMI, + + +La profonde tristesse que respirait votre lettre m'affligea sans me +surprendre. Mais, en relisant les précédentes, j'y retrouve les mêmes +pensées, j'en suis troublée. J'ai peine à comprendre que le chagrin puisse +vous poursuivre. Dans mes idées, vous devez être heureux. Si, comme je le +crains, vous ne l'êtes pas, la charité vous consolera. Après la mort de +mon père, je n'ai trouvé que ce baume pour ma blessure. + +Je suis les événements avec une attention silencieuse. Que d'ennemis +contre celui que j'aime! La lutte va devenir terrible. Si vous ne +l'emportez pas, on vous offrira sans doute une ambassade. +_L'accepterez-vous?_ C'est à votre indulgente bonté que j'ose adresser +cette question. + +Lorsque j'ai appris comment vous aviez disposé de vos biens et arrangé +votre vie, mon cœur a été comme envahi de sentiments divers, parmi +lesquels la satisfaction a dominé. La solitude a toujours été un besoin de +votre âme. La pratique du bien en est une nécessité. La palme de Vincent +de Paule n'était pas indigne de vous. Dieu vous voit sans doute avec amour, +la réunir à celle de Tacite et du Tasse, et maintenant, François-Auguste +de Chateaubriand, les Français veulent vous décerner celle de leur Sully! +Ah! pourquoi le vertueux Charles X ne vous prend-il pas pour ami? Si cet +événement arrivait, je m'en réjouirais sans restriction; non par vertu, +mais par tendresse. + +L'autre jour, quelqu'un, parlant des gens de lettres, demanda si aucun +d'eux ne faisait une _Histoire de France_. «M. de Chateaubriand en fait +une[19]», dit une autre personne. «Oui, dit le prêtre qui avait déjà parlé; +mais, depuis son apostasie, on n'aime pas à lire ses ouvrages.» Tout le +monde resta muet. «Monsieur, lui dis-je, sachez que, si l'infortune +atteint un jour votre vieillesse, vous pourrez en toute assurance aller +frapper à la porte de cet _apostat_; il vous recueillera dans sa maison +sans s'enquérir de vos opinions ou de vos injustices; il vous nourrira du +pain qu'il doit à ses glorieux travaux: et, lorsque la maladie pèsera sur +vous, il veillera lui-même avec sa femme autour de votre lit.» Un grand +silence suivit. Mes yeux étaient pleins de larmes, et d'autres aussi. Une +vive rougeur couvrit le front du coupable, et je rougis moi-même de la +honte de mon supérieur. + +[Note 19: Chateaubriand avait en effet, dès lors, conçu le projet de ses +_Études Historiques_, qu'il ne devait écrire que trois ans plus tard.] + +(Mon maître chéri, vous avez fondé un hospice, et vous êtes à pied!) + +Vous écrivez souvent dans les _Débats_. Je reconnais vos articles, je les +lis avec attention, triste à vos regrets, que ne donnerais-je pour vous +être quelque chose, pour les recueillir et les adoucir en les partageant +de tout mon cœur? Je n'avais jamais senti la force de cette expression si +usuelle: _vivre dans le cœur de ceux qu'on aime_; j'en éprouve +aujourd'hui la justesse. Ce n'est pas mourir que d'être pleuré. La mort +véritable est dans l'oubli de ceux qu'on chérit. Regrettez bien votre amie; +mais ne la plaignez pas; son sort fut heureux, elle fut aimée _de vous_ +durant sa vie, et vous la pleurez à présent! + +J'ai eu le cœur atteint par ces paroles: «_Je me fatigue beaucoup en +marchant_»... Soyez bon tout à fait, parlez-moi un peu plus de vous! Votre +santé n'est-elle donc pas rétablie? Et cette autre santé si chère, vous ne +m'en avez plus rien dit, et pourtant croyez-vous que je n'y pense plus? +C'est une chose amère que d'ignorer _tout_ de ceux dont on s'occupe sans +cesse. + +Vous m'écrivez le matin même de la séance royale: vous regardez le pays +que j'habite! Mon cœur devrait être content, et je ne puis respirer! Mais +tout ceci n'est et ne peut être qu'un jeu pour vous. Vous trouvez qu'il +est inutile de me donner quelques-unes de vos pensées: et cela n'est que +trop juste, envers une étrangère que vous n'avez jamais vue et dont vous +ne savez rien. Moi, je vous donne beaucoup des miennes, et cela est juste +encore... + +J'ai été près de me trouver mal, quand j'ai vu mon nom de Marie écrit de +votre main. Voici pourquoi: je m'appelle Marie-Louise-Élisabeth. Le nom +d'Éliza était à la mode dans mon enfance: ma mère le choisit, c'est celui +que je signe et qu'on me donne. Mon père préférait le nom de Marie, et me +nommait toujours ainsi. Depuis qu'il a emporté dans son tombeau tout mon +amour et tout mon bonheur, je n'avais plus reçu de personne ce nom que son +souvenir m'a rendu si cher. Je ne sais par quelle fatalité ce nom m'est +revenu en vous écrivant; je n'avais pas besoin de rien ajouter à la pente +qui m'entraîne à vous. Mon ami, je vous prie de ne m'abandonner jamais! + +Je vous envoie donc notre première correspondance, vous y verrez mes +premières espérances et mes premiers chagrins, et comment le cœur de +Marie vous suit depuis si longtemps sans se détourner. + +Si vous allez dans le midi, si vous me destinez l'honneur et le bonheur de +vous recevoir, me donnerez-vous autant de jours que je vous ai donné +d'années? + +J'espère que vous avez demandé mes lettres à M. Hyde de Neuville. Il vous +les aura données, je lui ai écrit il y a quelques jours. + +Adieu, mon ami, je vous envoie les plus tendres vœux. + +MARIE. + +_P.-S._ Soyez indulgent pour ma tristesse! Songez pour m'excuser que vous +êtes beaucoup pour moi et que je ne suis rien pour vous! + +_Note de Mme de V._--À cette lettre étaient joints la copie des deux +lettres que je lui écrivis en 1816, et les originaux de ses +réponses. + + + + +XIV + +_De M. de Chateaubriand_ + +Paris, 16 février 1828. + + +Vous êtes une éloquente amie. Ces pauvres prêtres sont un peu ingrats, et +la charité n'est pas leur première vertu; mais ils souffrent; ils sont +trompés par les calomniateurs à gages d'une petite faction qui se sert +d'eux et qui les perdra. Il est probable que _l'apostat_ sera le seul +défenseur qui leur restera dans la catastrophe dont ils sont menacés; si +toutefois ma vie ne va pas plus vite encore que le temps. + +Ainsi vous aviez deux billets de moi, longtemps avant le commencement de +notre correspondance! Vous le voyez bien, c'était un sort, je devais finir +par vous aimer! Dans ce moment-ci, notre ami[20] est tout à la politique. +Il a de grandes espérances. Lui parler d'une affaire comme la nôtre lui +paraîtrait folie. Gardons-la pour vos montagnes et pour mon hospice! + +[Note 20: Hyde de Neuville, qui allait devenir ministre de la marine +dans le nouveau cabinet.] + +«Donnerai-je à Marie autant de jours qu'elle m'a donné d'années?» Cette +question me pénètre le cœur de reconnaissance, de regrets, et de +tristesse. Que ne vous ai-je connue à l'époque des deux premiers billets? +Hélas! qui sait ce que je ferai? Ma vie est tellement entravée que tous +mes projets ne sont que des songes. Je cherche à les réaliser, mais je +n'ai plus cette foi vive de la jeunesse qui parvient à transformer les +chimères en réalités. Ce que j'ai de plus certainement arrêté dans ma +pensée, c'est ce voyage qui me conduirait dans votre petit bois. Mais il y +a encore cinq ou six mois à attendre, et, comme les sauvages auxquels je +ressemble assez, je ne compte guère que sur l'espace renfermé entre deux +soleils. + +Si l'on m'offre une ambassade, l'accepterai-je? On me l'a déjà offerte, +ainsi qu'un ministère, et je l'ai refusée; mais des détails d'intérieur et +de position dans lesquels je ne puis entrer peuvent influer sur ma +destinée. + +Dites-moi à votre tour si vous ne voyageriez pas en Italie, dans le cas où +la fortune me pousserait dans ce riant exil? + +Ce qu'il y a de mieux, c'est de ne pas nous inquiéter de l'avenir. Prenons +le présent; je le trouve heureux pour moi, au-delà de ce que je puis dire, +puisqu'il me donne l'amitié de Marie. + +_P.-S._ J'ai écrit assez souvent dans le _Journal des Débats_, avant la +chute du dernier ministère, il y a deux ou trois ans. Mais, depuis près +d'un an, j'y ai à peine mis quelques mots. J'ai un sosie[21]. + +[Note 21: Ce «sosie» était Salvandy, qu'on appelait volontiers «le clair de +lune de Chateaubriand».] + + + + +XV + +_À M. de Chateaubriand_ + +La Voulte, 20 février 1828. + +MON AMI, + + +Quand je redoutais pour vous les fatigues du ministère, j'ignorais le +genre de vie que vous aviez embrassé. Lorsque je l'appris, je vous admirai, +mais j'eus le cœur percé de douleur, en vous trouvant fixé dans une +retraite sombre et prématurée. L'innocente Prêtresse des Muses n'était ni +plus gracieuse ni plus belle que ne l'est encore l'imagination de mon cher +maître. Quel regret de la trouver captive dans cette atmosphère de +tristesse et d'austérité. Je craignais la suite de cette résolution. Je +vous cachai mes craintes, mais, dès lors, tous mes vœux se tournèrent +vers ce ministère que j'avais tant redouté: je le désirai comme un +honorable moyen de distraction pour vous. Je possède le don funeste de la +prévision. Sans réflexion, sans prévention, pour les choses importantes +comme pour les moindres choses, j'entends intérieurement une voix +distincte qui, dans une phrase courte et claire, me dit l'avenir. Il y a +plus de quinze jours que j'entendis ces mots: «On veut qu'il aille en +ambassade»... de là ma question. Et vous y voilà presque décidé! Ainsi +vous quitterez l'arène où vous avez vaincu, où tôt ou tard +vous auriez triomphé! Vous abandonnerez la retraite d'où, rayonnant dans +l'obscurité, vous éclairiez la marche de ceux qui vous redoutent! + +Cédant aux impulsions de cette faction, vous allez fuir la France et vous +laisser repousser au pied d'un trône étranger quand le nôtre chancelle!... +Votre devoir est-il là? Votre gloire est-elle là? Je ne le pense pas. +Le public dira comme moi. Enfin vos ennemis personnels, ou ceux que la +calomnie vous a faits, triompheront de votre départ. Mais aussi le +changement de scène vous sera peut-être favorable. Mon cher maître, +l'apologie de la liberté de mes réflexions est dans mes droits d'amie. Je +les ai tous, bien que je sois privée du bonheur que ce titre chéri devrait +me donner. Vous le voyez, je crois en vous. Vos paroles ne sont point pour +moi des paroles vaines. Si mon ignorance des choses, des personnes, et des +circonstances, fait porter mes réflexions à faux, mon ami y verra toujours +le dévouement et la confiance de son amie. Peut-être aussi le regret de +vous perdre me fait-il voir les choses autrement qu'elles ne sont? + +Si vous aviez simplement dit à M. Hyde de Neuville: «Qu'est-ce que votre +amie, Mme de V..., qui m'a écrit une lettre fort aimable au sujet de Mme +de Chateaubriand?» il vous aurait répondu quelques mots qui m'auraient +donné votre estime et m'auraient tirée des _petites vénitiennes_. Il ne +m'en fallait pas davantage pour être aimée de vous. Mais vous n'êtes pas +curieux de votre Marie, et ne songez point à l'aimer. Vous lisez mes +lettres comme on respire le parfum d'un bouquet de violettes, sans songer +à cueillir dans le buisson la plante qui le produit. + +Notre ami vous aurait aussi appris une chose que notre correspondance +m'avait presque fait oublier. Le 12 novembre, le jour même où elle a +commencé, une inondation furieuse, un ouragan des Antilles, m'a enlevé +la touffe d'herbe dans laquelle j'avais un abri. Les belles allées de +Beauchastel et d'H... sont ravagées à jamais. Les arbres à soie et les +prairies ont disparu: il ne reste à leur place que des grèves désolées et +incultivables, sur la montagne; les vignes sont demeurées déracinées sur +des roches dépouillées de terre. Vos lettres m'avaient comme endormie +sur ce malheur. Je sens aujourd'hui qu'il m'a ravi le peu de liberté +matérielle que la mauvaise fortune m'avait laissé. + +La profonde tristesse de votre lettre du 25 janvier fit naître dans mon +cœur le désir de vous voir plus tôt et je commençai à regarder mon départ +pour Paris comme nécessaire et prochain. Mes devoirs s'y trouvaient. +J'aurais été réclamer les soins de mes amis pour réparer mon désastre. Ses +suites menacent la vieillesse de ma mère et d'autres parents dont je suis +chargée. La force de mes obligations m'aurait donné celle de commencer +cette tâche, presque impossible à accomplir pour une femme fière et +timide. J'aurais placé mes devoirs sous la protection tutélaire de votre +amitié. Encouragée par vous dans leur accomplissement, et me reposant dans +votre force, j'aurais goûté sans trouble, le bonheur de vous offrir la +sœur qui vous a tant aimé. + +C'est ainsi que j'étais charmée d'une lueur douce et belle, que je voyais +dans le lointain. J'allais à elle sans regarder autour de moi: mais la +voilà déjà qui disparaît à l'horizon: je suis seule dans un désert et je +voudrais retourner sur mes pas. Mais j'ai perdu mon chemin... + +Vous me demandez si je voyagerais en Italie dans le cas où vous y iriez? +Mon maître!!! si j'étais un oiseau, je m'envolerais après vous dans +l'Italie ou la Norvège avec la même joie... si j'étais un jeune garçon, +je deviendrais votre secrétaire ou votre page, et marcherais à votre suite +sans regarder derrière moi tant que la terre pourrait me porter. Si +j'étais la parente ou l'amie de Mme de Chateaubriand, je quitterais tout +pour la suivre. Je dévouerais mon cœur et ma force à la soigner nuit et +jour, pour vous la mieux conserver. Mais, étant ce que je suis, comment +pourrais-je avec convenance voyager seule en pays étranger? + +Non, cette fois encore, nous serons séparés! Vous partirez encore sans +emporter dans votre cœur l'image de celle qui vous aime et sans lui +laisser la vôtre. Bientôt sa pensée s'effacera de votre esprit. Seulement +quelquefois peut-être, dans des jours d'abattement (puissent-ils être +rares, ô mon maître trop aimé!) et de tristesse, vous vous rappellerez la +pieuse tendresse de Marie: cette tendresse qui vivait de vos peines. + + + + +XVI + +_De M. de Chateaubriand_ + +Paris, 21 février 1828. + + +J'allais écrire à Marie lorsque sa lettre est arrivée; j'étais inquiet de +son silence. Mon âme est triste et malheureuse. Je crois déjà le lui avoir +dit: je porte malheur. A peine notre liaison commence-t-elle que voilà sa +retraite ravagée, et l'asile où elle comptait me recevoir détruit! C'est +ma destinée; elle m'emporte, moi et tout ce qui s'attache à moi! + +Pourtant, je dirai à Marie que je ne quitterai point la France; qu'il est +possible que les négociations se renouent, et que, dans tous les cas, je +resterai. Il faut que le vieux voyageur se repose pour le dernier voyage. +Si mille raisons ne m'arrêtaient, je ne serais pas retenu par l'idée du +triomphe des ennemis: sur ce point-là je suis invulnérable; mon mépris est +si complet, ou mon indifférence si profonde pour eux, que je ne pense +jamais à leur peine ou à leur joie. + +Viendrez-vous à Paris? quel bonheur de vous voir et de vous aimer, devant +vous, auprès de vous, et de vous le dire! Vous avez été injuste. Vous +croyez que je ne suis point _curieux_ de Marie. J'en ai parlé à Hyde de +Neuville. Il m'a dit quelques mots gracieux, mais insuffisants. Je n'ai +pas recommencé, car je suis timide pour ce que j'aime, et puis vous ne +savez pas ce que c'est que la politique pour un homme du caractère, de +l'esprit, et de l'âge de notre ami: il ne voit et n'entend rien dans ce +moment. Moi, qui n'ai certainement aucune ambition véritable, et que la +fatalité a poussé aux affaires, sans en avoir le goût, quoiqu'en ayant +assez l'aptitude, vous me donneriez cette passion pour vous être utile. +Cette pauvre vallée ravagée me tourmente l'esprit; voilà ce que c'est +que les orages! Vous vantiez votre beau ciel d'hiver et vos solitaires +montagnes, et vous voyez ce que cela est devenu! Je vous ai surpris +pourtant un sentiment qui me plaît: vous voulez sortir du rang des petites +vénitiennes! Soyez tranquille, vous restez pour moi un ange, et vous avez +raison de le dire: vos lettres sont un parfum. + +J'espère bientôt une lettre de vous, moins triste et moins découragée. +J'aime pour la vie mon inconnue. + + + +XVII + +_À M. de Chateaubriand_ + +La Voulte, 1er mars 1828. + + +Je suis venue passer ici le carême chez ma mère, pour donner le temps de +déblayer les suites de l'inondation et de réparer une portion de ce qui +est réparable. Hier matin, je partis pour H..., où j'allais passer la +journée. Je laissai l'ordre de m'y apporter mon courrier. J'expliquais à +deux jeunes nièces et à leur petit frère, que j'emmenais avec moi, ce que +nous allions faire à la campagne; nous étions joyeux tous quatre de cette +explication, et je ne pensais pas à vous, lorsqu'en montant en voiture +j'entendis: «_Il n'y aura pas de lettre ce soir_». Cet avertissement +ne m'effraya pas: depuis deux jours, ma tristesse s'était dissipée +d'elle-même. Je revis ma pauvre vallée avec bonheur; votre cher souvenir +m'embellissait ce chaos. Nous eûmes une journée délicieuse; nous fûmes, +dans un désert, sur des rochers inaccessibles, au-dessus d'une cascade +inconnue, enlever un bel _arbre aux fraises_, dont la première vue, +lorsqu'il était couvert à la fois de ses fleurs et de ses fruits, nous +causa des transports de joie, il y a deux ans. Avec beaucoup de peine, +et même de dangers, nous déracinâmes notre charmant solitaire, et nous +l'apportâmes en triomphe dans un bosquet d'H... Nous le fîmes planter avec +des soins et des précautions infinies. On dit qu'il reprendra... Cependant, +cette douceur et cette abondance lui plairont-elles autant que son +rocher? Je n'ose l'espérer: les pauvres montagnards sont fortement +enracinés et difficiles à transplanter. + +Au retour, à moitié chemin, l'oracle secret du matin se vérifia. Je n'eus +point de lettre. Je n'en fus point troublée, mon cœur était plein +d'espérance. Je me fis descendre au pied de la montagne, fis reconduire +les enfants chez eux, et continuai seule ma promenade à pied. + +La montagne que je gravissais s'élève à pic, au-dessus du Rhône qui, dans +cet endroit, se divise en trois branches, comme pour mieux arroser la +plaine du Dauphiné, couverte d'habitations et d'une riche culture. Au-delà, +les montagnes du matin s'élèvent insensiblement en amphithéâtre, et si +chargées de villages qu'on les prendrait pour une ville immense coupée de +jardins. Enfin, à l'horizon, les Hautes-Alpes portent jusqu'au ciel leurs +cimes pittoresques, dont les formes bizarres offrent des masses de rose ou +d'albâtre ou d'azur, dont les riches nuances varient à toutes les heures +du jour, suivant le passage d'un nuage ou la direction d'un rayon de +soleil. Pour mieux jouir de cette vue, je fus m'asseoir dans un abri d'où +je découvrais à ma gauche le vieux château de La Voulte avec ses tours, +ses terrasses, et ses murailles crénelées, qui semblent protéger les +tombes chéries qui sont à leur pied. Le soleil se couchait: +_Roche-Colombe_ et _le Roi-René_ qui font partie des Hautes-Alpes, à +l'horizon, étaient chargées de neiges. Sur la chaîne inférieure des +montagnes du matin, tout était d'or, de laque ou de rose, et la lune, +qui semblait sortir des eaux parmi les îles déjà verdoyantes, mêlait ses +blanches clartés aux teintes enflammées du couchant. Ce spectacle était +digne de vos yeux et de vos pinceaux. + +Un nuage d'or brillait, isolé, il venait lentement du nord, et me fit +penser à vous. Je le contemplai longtemps, et, lorsqu'il disparut enfin +derrière les montagnes du midi, je ne vous crus point parti pour Naples; +je ne me sentis point délaissée. Tranquille et charmée, je regardais +monter paisiblement la lune dans le ciel et paraître l'une après l'autre +les constellations que j'aime. J'entendis sonner l'office du soir à la +chapelle ducale du château, devenue l'église paroissiale. J'y portai votre +pensée. Que mes prières furent douces! + +Cependant, aujourd'hui, quand votre lettre est arrivée, je n'osais plus +l'ouvrir: mais il en est toujours ainsi; et, lorsque j'ai vu que vous +resterez en France et que vous m'aimez, des torrents de larmes se sont +échappés de mes yeux. La joie brisait mon âme: il m'a fallu la répandre +devant Dieu et chercher dans des prières récitées, souvent reprises et +longtemps continuées, l'_apaisement_ dont j'avais besoin. + +Votre lettre, ô mon ami! aurait fait de votre Marie une créature heureuse +si elle pouvait l'être quand vous souffrez. Ainsi l'ordre et l'innocence +suffisent dans ce monde au bonheur des hommes ordinaires: et la pratique +des plus hautes vertus laisse malheureuse l'âme noble de mon noble +maître! Mais cette âme est tendre aussi! Dieu ne la voulut pas créer +invulnérable... Puisse-t-il du moins l'avoir rendue accessible aux baumes +de l'amitié! Je n'ose en dire plus: je crains, hélas! d'appuyer une épine +sur une blessure que je ne vois pas. + +Mais perdez, mon bon ange, l'idée de la fatalité qui vous poursuit; +reconnaissez au moins, par rapport à moi, que votre influence ne m'a pas +été moins secourable qu'elle ne m'est chère! En effet, que serais-je +devenue, seule au milieu de ce désastre irréparable, dont les suites +atteignent tout ce que j'aime le mieux: que serais-je devenue sans cette +existence intime et passionnée que vous avez créée en moi? Sa puissance a +suffi pour détourner mes yeux d'un avenir menaçant, et je vous fais l'aveu +que je me suis plusieurs fois reproché de sentir mon âme nager dans la +joie, lorsqu'une pénible sollicitude devait la remplir; et maintenant que +vos expressions si douces me peignent un intérêt si tendre et si profond, +de quoi ne serais-je pas consolée? Écoutez, mon ami: le bien suprême, pour +moi, c'est d'être aimée de vous et digne de l'être. Quel que soit le reste +de ma destinée, je l'accepte de plein cœur. + +J'osais à peine vous écrire, sur votre demande; j'osais à peine espérer +vos réponses; il me semblait que ces longues effusions de cœur, sans art, +que je vous envoyais, vous étaient presque à charge, surtout pendant cette +crise politique qui agite la France et tient l'Europe en suspens, cette +crise qui est en grande partie votre ouvrage et où vous jouez le principal +rôle; et pourtant, pendant ce temps même, vous m'écrivez des lettres +longues et fréquentes, vous remarquez dans les miennes un retard de deux +jours! Vous me parlez à cœur ouvert, vous me laissez entrer dans la +discussion de vos plus grands intérêts, de vos desseins les plus secrets, +avec une douceur et une bonté d'ange: moi, étrangère, absente, +inconnue!... Ami, sentez-vous au cœur combien je vous aime? + +Mais admirez les exigences de votre Marie; je ne veux plus que vous me +nommiez votre _inconnue_, ce mot me glace le sang; il me présente en face +l'idée que j'ai établi ma vie sur un rêve... du moins suivant le train du +monde. + +Adieu! Que je serais heureuse si vous me disiez une fois que le bonheur de +Marie a pénétré jusqu'au cœur de son ami! + +J'ai la tête dans un sac pour cette malheureuse politique. Imaginez que je +n'y comprends plus rien du tout. J'avais d'abord envie de me désoler de ce +que notre ami n'avait pas été choisi par le roi, mais je vous remets le +tout, ne pouvant m'empêcher de penser que tout va bien, puisque vous +restez. + +MARIE. + +4 mars. + + + + +XVIII + +_De M. de Chateaubriand_ + +Paris, 10 mars 1828. + + +Eh bien! Marie, êtes-vous contente? voilà notre ami ministre, et vous +serez encore plus satisfaite que j'aie eu le bonheur de contribuer à sa +nomination. Je vis les ministres le samedi, et, le lundi, il était à la +marine. C'est une excellente acquisition pour la France et pour le roi. + +Votre promenade solitaire m'a charmé. J'aurais voulu vous aider à +transporter cet arbre et cheminer dans les rudes sentiers de la montagne. +Vous avez pris un nuage pour moi. Vous avez raison; je passerai bientôt, +mais je n'aurai que la courte existence de votre nuage et non sa beauté. + +Ne viendrez-vous point, à présent, solliciter quelque chose à Paris? Vous +serez en crédit; vous me trouverez dans mon hôpital; j'en sortirai pour +vous. J'irai importuner les ministres. Tâchez de prendre un peu à +l'ambition: j'en profiterai, et, si ma vue ne détruit pas votre illusion, +nous pourrons nous aimer en nous connaissant, après nous être aimés sans +nous connaître. + +Je ne puis vous écrire plus au long aujourd'hui, j'ai mon rhumatisme dans +la tête: car, malgré votre indulgente imagination, vous vous doutez bien +qu'un rhumatisme s'est fourré sous des cheveux gris. Prenez-moi comme je +suis; moi, je vous aime à jamais comme vous êtes. + + + + +XIX + +_À M. de Chateaubriand_ + +La Voulte, 16 mars. + + +C'est avec peine que j'apprends votre indisposition. Je vous remercie de +m'avoir écrit, quoique vous fussiez souffrant. J'ai déjà reçu plusieurs +preuves de votre condescendance et de votre bonté. + +Je croyais qu'un ministère serait pour vous une utile distraction. Je le +désirais donc avec une passion qui m'a fait, je crois, éprouver toutes les +anxiétés poignantes qui doivent être le partage des ambitieux: j'en suis +comme épuisée, votre silence à ce sujet a renversé les espérances que je +me plaisais à former. + +Je comprends que je vous ai parlé trop librement de ce qui vous concerne. +Je tâcherai de mettre plus de convenance dans notre relation, ou plutôt +dans mes lettres. Il est vrai que j'ai ardemment désiré le pouvoir pour +vous, mais ce désir était généreux, car, s'il avait été réalisé, je +n'aurais pas été à Paris et vous n'auriez plus eu le temps de m'écrire. + +J'avais aussi une haute ambition pour moi-même: vous n'y avez pas fait +attention. J'espérais que ma présence pourrait vous apporter une +distraction douce et consolante. De là mon projet, que j'entourais de +raisons plausibles. J'ouvre enfin les yeux sur le peu de réalité de ces +espérances présomptueuses; je ne serais pas un bien pour vous. Je resterai. + +Je vous remercie du fond du cœur de vos bontés; pardonnez si je ne les +mets pas à l'épreuve! Ce que je peux désirer est si peu de chose qu'il +n'est pas nécessaire de si puissants ressorts pour mouvoir un poids si +léger. M. de Berbis y suffira de reste, sans que j'aie besoin d'aller +moi-même _solliciter_, c'est-à-dire appliquer incessamment toutes mes +forces et mes attentions à subir de bonne grâce et avec dignité des refus +ou des dégoûts. Je vidai ce calice, il y a quelques années; j'avais alors +le cœur plus libre et l'âme plus ferme qu'à présent: il m'en reste +pourtant le souvenir le plus déplaisant de toute ma vie. Non, je n'irai +point mêler le sentiment le plus tendre et le plus pur à la _lie_ des +sollicitations! Je veux vous regretter en paix et loin de vous. Je n'ai +besoin que d'ombre et de silence. + +Adieu, mon cher maître, pensez quelquefois à moi avec un peu d'amitié; ne +m'accusez pas d'ingratitude, je ne suis que trop touchée de votre bonté. + +MARIE. + +Je ne suis pas surprise que vous ayez puissamment contribué à faire entrer +M. Hyde de Neuville au ministère: je ne vous soupçonne pas de froideur +envers vos amis. + + + + +XX + +_De M. de Chateaubriand_ + +Paris, le 21 mars 1828. + + +Mon amie, pourquoi cette lettre triste et contrainte? Vous aurais-je +blessée sans le vouloir? Avez-vous cru que je vous disais que j'étais +souffrant pour abréger ma lettre? Vous auriez été injuste, je souffrais +beaucoup, et je souffre encore. Mais ne parlons point de mes maux! + +Je ne vous engagerai jamais à vous transformer en solliciteuse. J'aimerais +mieux mourir que de demander une faveur, une place, et même un service à +qui que ce soit; je comprends donc très bien votre répugnance. Mais je +n'aime point que vous n'ayez besoin que de M. de Berbis, et il me semble +que, si je vous parlais de venir à Paris, je n'étais pas aussi généreux et +désintéressé que j'en avais l'air. Je meurs d'envie de vous voir: cela +vous fait-il bien de la peine? Je me creuse la tête à deviner ce que j'ai +pu faire qui vous ait donné ce mouvement d'irritation et de peine. Vous +voyez du moins que j'ai déjà tous les symptômes d'une vieille et longue +amitié! Peut-être me suis-je trompé? Peut-être n'avez-vous rien contre +moi? Vous m'avez promis que nous n'aurions jamais d'orages; mais les +habitantes des montagnes peuvent-elles bien tenir cette promesse? + +Je ne vous parle point de politique. Nous sommes encore chancelants, mais +nous finirons par marcher. Il est toujours question de moi pour un +ministère. Je ne sais si cela s'arrangera, j'espère que vous ne croyez pas +à la Révolution renaissante et à toute cette fantasmagorie de l'opposition +Villéliste. Il n'y a plus en France de principe révolutionnaire, le peuple +ne remuera pas; l'armée est fidèle, nous jouissons de toute les libertés +raisonnables. Le gouvernement seul pourrait se précipiter; mais, s'il est +sage, de longue années de repos sont assurées à la France. + +Elles seront pour vous, ces années, et non pour moi qui m'en vais, et dont +la destinée est d'être troublé jusqu'à ma dernière heure: vivez longtemps, +vivez heureuse et n'oubliez pas votre tout à la fois vieux et nouvel ami! + + + + +XXI + +_À M. de Chateaubriand_ + +Hlle, 24 mars 1828. + + +Mon ami, pour me reposer de la lettre que je vous écrivis le 15 de ce mois, +je suis revenue passer quelques jours au milieu de mon _déblaiement_. +Pour mon hygiène morale, j'ai relu d'un bout à l'autre les mémoires de La +Rochejacquelein, et le numéro du _Conservateur_ dans lequel vous en avez +fait un magnifique résumé. Lorsqu'on fixe son attention sur ces grandes +souffrances, sur ces hautes vertus, on rougit d'accorder tant de +sensibilité aux revers qui n'affligent qu'une famille, aux chagrins qui +n'atteignent qu'un ou deux cœurs... on retrouve alors la force de +reprendre son fardeau, et de bon cœur, suivant la volonté de Dieu. Mais +on ne marche point sans penser: tout mon courage n'a pu suffire à vous +éloigner tout à fait, et, faute de pouvoir m'en défendre, je vous ai mis +de moitié dans mes rêves. + +Ce qui n'en pas un, c'est le désir d'avoir un hôpital dans le département +de l'Ardèche. À force de le désirer, nous avons déjà une grande et belle +maison, huit lits, une petite Sainte Vierge, des promesses pour environ +mille francs de rentes, plus deux saintes religieuses habituées, en fait +de charité, à faire de rien toutes choses. Nous avons donc cela, mais rien +de plus. Si vous étiez devenu président des ministres, comme je l'espérais, +nous vous aurions mis dans la balance avec toutes nos ressources, et vous +auriez pesé plus que notre grande maison. Vous nous auriez fait avoir je +ne sais quoi, qui nous aurait fait faire les premiers pas (les seuls +difficiles dans ces sortes d'entreprises), et nous aurait peut-être donné +le droit de faire porter votre nom chéri à notre hospice... Mais, pour +n'être point ministre, vous n'en êtes pas moins _vous_, et qui sait si +vous ne prendrez pas un peu d'intérêt aux projets de votre Marie, comme +vous en prenez à sa vallée? + +Pauvre vallée; que je l'aime en pensant que vous y viendrez peut-être! Que +j'aimerais à avoir son _portrait_ écrit par vous! J'ai le plan d'un petit +appartement que je voulais faire faire pour moi, et qu'à présent je vous +destine avec délices. Deux croisées au midi, la cheminée entre deux. +En face du lit, une croisée au levant. Un cabinet de toilette, aussi +au levant. Un cabinet d'étude au couchant... La vue de la vallée de +Beauchastel, le bassin du Rhône et les Alpes en bordure. Et pourquoi ne +pourriez-vous de temps en temps y revenir comme dans une propriété +favorite, pour jouir de la campagne et de la solitude, près d'un cœur +ami, dans un climat béni, sous un ciel de bonheur? Les combinaisons de la +politique ne sont pour rien dans ce doux rêve. Il est pour moi comme votre +_royaume de Grèce_ était pour vous autrefois: moins chimérique, pourtant, +si vous m'aimez un jour autant que je vous aime à présent. Alors donc, +pourquoi ne viendriez-vous pas goûter la paix de cette riante retraite que +votre pensée m'embellit depuis si longtemps? Vous visiteriez aussi votre +hospice: vous y verriez, dans les yeux reconnaissants de vos humbles +amies, de vos malades, des vieux prêtres auxquels nous destinons aussi un +asile, tout le bonheur que votre présence chérie leur apporterait. Je +crois à présent plus que jamais qu'à force de désirer les choses, elles +arrivent... Quoique ce soit aujourd'hui le dixième jour et que je n'aie +rien, je n'ai pas d'inquiétude. Je ne suis ni triste ni abattue, ce qui me +persuade que vous n'êtes pas souffrant. + +Le jour est trop court pour cueillir de la violette, et voici une lettre +qui m'en coûte _haut comme cela_. Il est six heures du soir, et je suis +descendue au jardin à onze heures. J'ai dîné dans une petite cabane sur +le ruisseau, c'est de là que je vous écris. Le temps est charmant, tout +pousse, l'air est doux et embaumé, on sent le printemps encore plus qu'on +ne le voit. Les merles et les pinsons chantent dans les cimes des grands +arbres, mais les rossignols chuchotent et tracassent déjà dans les +chèvrefeuilles et les lilas, pour commencer leur ménage. J'ai passé la +journée auprès des jardiniers, faisant semer de pleins paniers de graines +de fleurs, et planter des fagots de rosiers, de bégonias, et d'autres +bonnes choses. Pourquoi n'avez-vous pas dîné dans ma cabane avec moi? Vous +auriez été heureux comme moi. Je voudrais vous envoyer le _soleil de ma +Savane_, les parfums de l'air, mes eaux si riantes et si vives, et tout +cet enchantement si bon à partager avec ce qu'on chérit. + +_Du 25_.--Je viens d'assister à l'installation des deux religieuses +trinitaires dans notre _hospice_. En entrant dans l'allée droite qui +précède la maison, j'ai frissonné de la pensée que mon exil s'achèverait +là. J'ai senti que je vous suivrais sans que vous me vissiez. J'ai vu +toute ma destinée, mes yeux ne s'en sont pas détournés. _Notre vie et +notre cœur sont entre les mains de Dieu, laissons-le disposer de l'un et +de l'autre!_ + +_Du 26_.--Ami trop aimé, je reçois votre lettre, elle m'accable. Je sens +que je pourrai mourir de votre tristesse, si je ne puis l'adoucir. Que +ferai-je, je suis déjà lasse! Pardonnez le trouble de votre pauvre Marie, +c'est un faible roseau! Je ne puis répondre aujourd'hui à cette lettre +cruelle et douce: mais, au milieu de cet _orage_ de larmes que je n'ai pu +conjurer, je vous répète vos paroles: vivez longtemps, vivez heureux, et +n'oubliez pas votre dernière sœur! + +MARIE. + + + +XXII + +_À M. de Chateaubriand_ + +La Voulte, 29 mars 1828. + + +Non, mon maître chéri, non, point d'orages, mais une tendresse qui +durera plus que ma vie! Je serais bien injuste si je vous envoyais des +impressions pénibles, à vous qui êtes si bon et si aimable pour moi, à +vous qui, sans m'avoir jamais vue, me donnez le saint nom d'amie; qui +plaignez mes chagrins; qui voulez rendre mon sort plus doux; qui, malgré +l'accablement d'affaires et de travaux où vous êtes, m'écrivez exactement, +même quand vous souffrez. Mais comment pouvez-vous supposer que je doute +de ce que vous me dites? Ami, c'est impossible: je ne puis douter de vous +_en rien_. Non, point d'orages, mais quelques larmes, peut-être quelques +regrets; la nature de notre relation le comporte, au moins quant à moi. +D'ailleurs, c'est une femme qui vous aime, et non pas un ange. + +Puisque vous voulez savoir ce que j'avais, je vais vous le dire. Vous me +supposiez dans une joie parfaite, et vous ne m'annonciez pourtant qu'une +nomination... J'étais peinée que vous n'eussiez pas mieux lu dans mon +cœur. Mais tout savant que vous êtes, vous ne savez pas lire de si +loin... J'avais aussi le cœur bien serré de ce que votre tristesse ne +s'adoucissait jamais dans les moments où vous m'écriviez. Enfin, je +voulais être quelque chose pour vous, c'est-à-dire que je voulais +l'impossible; je le reconnais, n'en parlons plus; mais ne me jugez pas mal +pour cela; si vous connaissiez ma vie, vous comprendriez mon caractère et +surtout mes sentiments. Vous verriez bien qu'il n'est pas possible que je +vive, que je pense, et que j'aime comme ceux qui n'ont pas souffert, ou +qui du moins ont souffert librement. + +Il faut, mon aimable ami, que vous me permettiez de vous confier la peine +qui me fait souffrir. Jusqu'à présent, j'avais attribué les réflexions +tristes qui se trouvent dans toutes vos lettres à des chagrins que je +couvrais du voile de mes larmes, sans chercher à les pénétrer. Mais votre +lettre d'avant-hier a jeté dans mon esprit un doute si insupportable, que +le désir d'en sortir surmonte jusqu'à mon respect pour votre volonté, et +jusqu'à la crainte de vous attrister en sortant des limites où je dois +sans doute rester. Il m'est venu dans l'esprit que c'était peut-être une +altération grave dans votre santé qui faisait naître ces sombres pensées +dont je suis alarmée? Si cela est, ne me laissez pas loin de vous! +Appelez-moi, je viendrai. Vous le savez, le regard de l'affection est bon +pour tous les maux. + +MARIE. + + + + +XXIII + +_De M. de Chateaubriand_ + +Paris, vendredi saint, matin. (4 avril 1828.) + + +J'ai reçu vos deux lettres. Je suis désolé de vous avoir fait la moindre +peine. J'étais touché de votre tristesse, et je craignais d'y avoir donné +lieu par quelque bévue, voilà tout. Rassurez-vous; ma santé est bonne, je +n'ai que des années; maladie incurable, mais avec laquelle on se traîne +quelquefois trop longtemps. Je suis las de la vie. Je l'étais dès ma +jeunesse: c'est un travers d'esprit, ou de cœur, dont je n'ai jamais pu +me corriger. Je m'y suis accoutumé et, toujours rongé d'un ennui secret, +j'avance vers le terme qui m'a toujours semblé si loin qu'on ne peut +l'atteindre. Toute votre grâce, toute votre amitié ne changeront pas en +moi cette disposition intérieure, mais l'adouciront. + +Il paraît que vous prenez à la politique plus vivement que moi. Je n'ai +jamais eu de bouffées d'ambition que par amour-propre blessé. N'allez donc +pas vous affliger de ce qui n'est rien du tout dans ma vie; ma passion est +la solitude, et cette passion s'accroît naturellement, à mesure que l'on +devient moins propre au monde: heureuse passion qui s'enrichit de tout ce +qu'on perd. + +Vous me donnez appétit de votre retraite. Si rien ne se dérange dans ma +destinée et dans mes projets, je pourrai vous voir cet automne en revenant +des eaux des Pyrénées: mais je n'ose trop me plonger dans ce rêve, de peur +d'être encore trompé. + +Savez-vous que je vous gronderai pour votre hospice? Je sais ce que cela +coûte. J'y ai mis tous les travaux et toutes les sueurs de ma vie. +_L'Infirmerie_ est fondée, prospère, mais c'est aux dépens de ma santé et +de mon aisance. Sans elle, je serais aujourd'hui indépendant et à mon +aise: et je n'ai rien, à la fin de mes jours, et je suis obligé, pour +vivre, d'être aux gages d'un libraire! Prenez bien garde à cela, et +arrêtez-vous à propos! Vous voyez que je vous aime au point de me mêler de +vos affaires, et pourtant je vous proteste que je n'aime point du tout les +affaires. + +Mille tendres hommages à Marie. + + + + +XXIV + +_À M. de Chateaubriand_ + + +Je vous remercie, mon cher maître, de m'avoir tirée d'une inquiétude bien +pénible. Mes propres réflexions m'avaient déjà allégée d'une partie. + +Pendant que je croyais votre existence heureuse et votre santé menacée, +vous étiez bien portant, grâces au ciel! mais en proie à un funeste +mécompte, et livré à des circonstances dont je ne puis soutenir la pensée. +C'est l'inévitable effet de l'absence que les espérances, les craintes, +les suppositions, les projets, portent toujours à faux. Pour les âmes +tendres, l'absence est comme un néant tourmenté. + +Je regrette que vous ne puissiez venir à H., en allant aux eaux plutôt +qu'en en revenant. Il y a bien loin, d'ici au mois de septembre, et je ne +sais où l'orage de l'automne dernier m'aura poussée dans ce temps-là. + +Il faut que je vous dise ce qui m'est arrivé et +comment, sans le savoir, vous avez peut-être +décidé de mon sort. + +M. de V. émigré non indemnisé et rangé dans toutes les plus fâcheuses +_catégories_, s'est réfugié dans une inspection des douanes à Toulouse. +Toute son ambition se borna à avoir son changement à Lyon, pour être plus +près de nous. Il m'écrivit, il y a quelques jours, pour m'avertir que +l'inspection de Lyon était vacante et m'engager à partir sur-le-champ, +s'il m'était possible, pour aller la demander à M. Roy[22]. Il m'observait +que c'était la seule qu'il désirât et qui lui convînt, qu'elle était +vacante pour la première et probablement pour la dernière fois, et que, +dans cette circonstance décisive, il ne fallait rien négliger. Je compris +d'autant mieux ces raisons qu'elles étaient fortifiées pour moi par +l'événement du 12 novembre, dont j'ai laissé ignorer à M. de V. les plus +fâcheuses suites. Mais je me sentis si intimidée de notre singulière +relation, que je ne pus me résoudre à partir pour l'endroit où vous êtes, +et j'aimai mieux tout abandonner au hasard. À présent, je crains d'avoir +manqué à ce que je dois à M. de V. en négligeant l'occasion de le sortir +d'un abîme; mais je n'ai pas su mieux faire... Si l'influence que vous +exercez autour de vous est proportionnée à ceci, vous êtes un puissant +enchanteur; mais c'est ce dont je n'ai jamais douté... + +[Note 22: Le comte Roy était redevenu ministre des finances, dans le +nouveau cabinet.] + +Depuis que j'ai reçu votre lettre, tout est peine dans mon cœur, et +confusion dans mon esprit. Mais je ne veux plus vous parler des +impressions d'une personne qui ne vous est, qui ne vous sera jamais rien. +Si ces impressions étaient douces et heureuses, alors seulement je +regretterais le pouvoir de vous les faire partager. + +Adieu, mon cher maître, je voudrais bien que mes vœux fussent exaucés; +s'ils l'étaient, vous seriez si parfaitement heureux dans ce monde que +vous perdriez le désir de le quitter. + +MARIE. + + + +XXV + +_De M. de Chateaubriand_ + +Paris, 18 avril 1828. + + +Votre frayeur de me voir me toucherait au fond de l'âme, si elle ne me +faisait rire en me forçant de me regarder. Quelle peur puis-je inspirer à +une femme? Je ne fais pas de mes années et de mes cheveux blancs un roman +et un texte de sagesse; la chose est bien réelle, je ne m'en plains ni ne +m'en vante. Venez donc, et vous me verrez à vos pieds sans être troublée! +Ma vie est si incertaine que, toujours faisant des projets, je ne sais si +jamais je les réaliserai. Aller aux eaux, c'est ma passion. Mais irai-je? +et, si j'y vais, pourrai-je aller vous chercher dans vos montagnes, en +allant ou en revenant? Un mois encore pourra éclaircir mon avenir. Dans +tous les cas, je ne puis rester comme je suis, et il faudra qu'en peu de +temps j'en vienne à quelque parti. + +J'ai senti un vif regret en lisant votre lettre. Croiriez-vous que, sous +ce ministère qui suit pas à pas la route que j'ai indiquée, et parmi +lequel j'ai placé de ma propre main un ami[23], croiriez-vous que je n'ai +pas plus de crédit que je n'en avais sous l'ancien ministère, dont la +chute est en grande partie mon ouvrage? Je voudrais vous servir que je ne +le pourrais pas! jugez-en! J'avais à Bordeaux un parent chargé d'une +recette particulière; il est accouru à Paris, croyant que j'allais +disposer de tout, et jouir de la plus haute faveur. Il m'a fait faire une +démarche auprès du ministre des finances, et je n'ai rien obtenu, et je +n'obtiendrai rien. Voyez pourtant si vous voulez m'employer pour M. de V.! +Je suis à vos ordres. Mais si vous veniez? quel bonheur pour moi! + +[Note 23: Hyde de Neuville, nommé ministre de la marine sur la désignation +de Chateaubriand.] + + + + +XXVI + +_À M. de Chateaubriand_ + +Hlle, 25 avril 1828. + + +Vous avez enfin parlé, dans cette préface du XXVIIIe tome[24]! J'ai besoin +de vous en remercier. Tout ce qu'il y a de conviction dans mon estime, +d'involontaire tendresse dans mon attachement, et d'orgueil dans mon choix, +se trouve consolé par ces lignes: elles allègent mon cœur; elles me +contentent, car je sens que, si je savais dire, c'est tout cela que +j'aurais dit. Mais pour qui le roi garde-t-il cette présidence? Est-ce +pour un plus habile? pour un plus digne? ou pour un plus fidèle? tout cela +ne peut être que ténèbres pour moi; mais je partage bien, de toute mon âme, +vos chagrins, que je respecte et dont je n'ose vous entretenir; ils font +mon étonnement, comme ils causent ma peine. Je comprends que vous êtes +dans une crise importante. Je me résigne à tout, pourvu qu'elle se termine +heureusement pour vous. Je prie Dieu de vous éclairer et de vous garantir +de toute démarche dont vous puissiez vous repentir dans d'autres temps. + +[Note 24: Des œuvres complètes.] + +Voilà, mon cher maître, la seconde fois que vous m'offrez vos soins pour +arranger mon sort. Les circonstances incompréhensibles dans lesquelles +vous vous trouvez augmentent tellement le prix de cette offre que je la +tiens d'une bonté parfaite. Recevez l'assurance de ma gratitude, mais +souffrez avec amitié que je vous dise sincèrement ce que je pense à ce +sujet! J'ai trouvé dans votre correspondance de l'urbanité, de la +franchise, et de la bienveillance, mais rien de plus. Si j'étais aimée de +vous, je crois que j'aimerais à vous devoir moi-même jusqu'à l'air que je +respire; mais, dans l'état de notre relation, vous n'avez pas encore gagné +le droit de me rendre service. Vous seriez sur le trône, que je ne vous +répondrais pas autrement. + +Quand je croyais que ma présence vous serait douce dans un moment de +chagrin, ou que votre santé était menacée, je partais sans crainte; mais, +pour des affaires ou pour mon plaisir, je ne puis m'y résoudre... Vous me +grondez un peu rudement d'avoir eu peur de vous voir, et en cela vous êtes +injuste, ou insensible pour moi; il fallait au contraire m'approuver et +m'encourager. Croyez-vous donc que, si le courage m'a manqué pour partir, +les larmes m'aient manqué pour rester? Vous oubliez qu'il y a onze ans +que je vous fuis, même en pensée, et que voici la troisième fois que je +repousse l'occasion prochaine de vous voir. À présent plus que jamais, +je crains qu'en me connaissant vous ne m'aimiez pas assez, et qu'en vous +connaissant je ne puisse plus vous quitter. Voilà tout, comme vous dites, +et vous auriez trente ans de plus qu'il en serait de même. + +À ces craintes trop bien fondées, il se joint une timidité que vous avez +fort augmentée vous-même, par la supposition répétée que _votre vue +détruirait mon illusion_... J'en fus blessée dès le commencement, je m'en +défendis vivement; je vous expliquai que non seulement l'âge et +l'extérieur de mes amis m'étaient indifférents, mais encore que je pouvais +aimer avec attrait des personnes dépourvues de toute espèce de charme, +et pour lesquelles je n'avais que de l'estime et de la reconnaissance. +Vous ne fûtes pas convaincu. Je m'attribuai la première faute de cette +injustice, et ne m'y soumis qu'à regret. La timidité me resta. Sans elle, +nous nous serions vus depuis longtemps, et maintenant qui sait si nous +nous verrons jamais! Mais le malentendu que vous avez fait vient de ce que +vous n'avez aucune notion de mon caractère, et il n'est pas étonnant qu'il +y ait quelque embarras dans l'intimité de deux personnes qui ne se sont +jamais vues. Vous me croyez peut-être romanesque et exaltée? Il n'en est +rien. Je ne suis qu'aimante et craintive. Depuis ma naissance, le malheur +est mon maître et la crainte ma compagne. J'ai été forcée de me replier +dans une vie toute intérieure. Habituée à voir les choses mal tourner pour +moi, j'ai fini par y être moins attentive: de là vient que je suis plus +affligée d'une marque d'indifférence que d'un revers de fortune, et que je +suis plus touchée d'une parole de tendresse que d'un service. + +Par suite de cette manière d'être, le ton de vos deux dernières lettres +(malgré l'offre qu'elles contenaient) m'a fait naître une crainte. +Peut-être la sympathie qui m'attire vers vous n'est-elle pas réciproque, +peut-être ne m'écrivez-vous que par pure condescendance? Si rien de ce que +je vous ai écrit n'est allé jusqu'à vous, si mon affection lointaine n'est +qu'une charge de plus pour un cœur lassé qui se détourne de tout, vous +devez en conscience m'en avertir. + +Je vous aimais pour vous et non pour moi; je ne songeais qu'à vous offrir +l'hommage d'un sentiment capable d'adoucir votre âme offensée. Ce +sentiment, croyez-moi, est bien indépendant de l'âge et de la figure, et +même des circonstances de la vie extérieure. C'est de l'enthousiasme; +c'est un attachement électif; je m'y suis acheminée par l'admiration, par +la pitié, par la tristesse; il s'est formé dès mon enfance et me survivra. +Vous m'affligez en le confondant avec l'exaltation du caprice et de +la vanité. L'un et l'autre me sont étrangers; mais vous vivez dans le +tourbillon des plus grandes affaires de ce monde. Quelque supérieur +que vous soyez, vous n'avez pas le temps de comprendre, de si loin, +l'affection d'un être doux et dévoué qui, dans une retraite écartée, suit +vos chagrins et use sa vie dans le vain désir de vous honorer et de vous +servir. Dieu seul, dans sa gloire, entend une fleur s'ouvrir et distingue +le dernier souffle de l'oiseau du ciel, mourant sous le feuillage. + + + + +XXVII + +_De M. de Chateaubriand_ + +Paris, le 1er mai 1828. + + +Le résultat de votre lettre est que vous viendriez à Paris si je vous +aimais. Eh! bien, si je vous aime, vous viendrez donc à Paris? Mais +comment vous persuader que je vous aime, vous que je n'ai jamais vue? +Un esprit aussi facile à se tourmenter que me semble être le vôtre ne +s'arrangera pas de toutes mes protestations. Vous chercheriez dans les +phrases, dans les mots de ma lettre, la preuve que je n'ai pour vous que +de la politesse, de la bienveillance commune; que mes sentiments ne sont +que cette galanterie dont on se fait un devoir envers toutes les femmes. +Mais, en vérité, convenez que, pour une simple politesse, elle serait +assez longue! Prendre tant de plaisir à vous écrire si souvent passe un +peu le savoir-vivre; et, si un grand attrait ne m'entraînait vers vous, +moi qui ai toujours eu en horreur les lettres, ma correspondance avec +vous deviendrait bien inexplicable. Allons, ne vous creusez pas la tête; +reconnaissez la vérité; et convenez que, si vous ne venez pas à Paris, ce +n'est pas à cause de mon indifférence pour Marie! + +Je veux vous détromper encore sur un autre point. Vous me paraissez croire +que j'attache un grand intérêt à la politique, que je suis tourmenté sous +ce rapport, que j'ai de grands soucis d'ambition: c'est une complète +erreur. Je suis profondément indifférent à ce qu'on appelle la politique. +C'est là, même, mon véritable défaut comme homme public, et ce qui +m'empêche de parvenir. Je désire sans doute sortir de la position pénible +où je suis, encore plus pour Mme de Chateaubriand que pour moi; mais ce +désir ne s'étend pas au-delà d'une aisance honorable qui me permette de me +reposer sur mes vieux jours, et ne m'oblige plus d'être aux gages d'un +libraire. Vous voyez combien vous êtes, en tout, loin de la vérité; +j'aime Marie et ne désire qu'une vie retirée, exempte des inquiétudes du +lendemain. + +Vous voilà bien grondée! Humiliez-vous et demandez pardon à «_votre +maître_»! + + + + +XXVIII + +_À M. de Chateaubriand_ + +H., le 10 mai 1828. + + +Vous m'écrivez que vous m'aimez et ne souhaitez qu'une vie retirée et +tranquille. Ce peu de mots contient nos vœux et nos espérances à tous +deux; puissent les unes et les autres n'être pas trompés!--Ce n'est pas à +moi, «mon cher maître», que vous avez besoin d'expliquer que vous n'avez +pas d'ambition, c'est-à-dire une ardeur aveugle pour les richesses et +le pouvoir. Je le sais depuis que j'admire votre conduite. Mais je +n'apprendrais pas sans regret que la noble émulation des grandes âmes fût +sortie de la vôtre. Quoi qu'il en soit, c'est moi qui, par moments, ai de +l'ambition pour vous. En dépit de ma raison, je vous désire tous les +triomphes. Mon amitié voudrait que vous eussiez tous les moyens de +retrouver ce que, dans toute la terre, vous avez trop généreusement +sacrifié; mais je ne sais où ces moyens peuvent exister pour vous, qui +vous obérez dans les ambassades, qui sortez pauvre des ministères, et vous +ruinez dans la retraite. Je voyais un grand succès dans cette place de +gouverneur[25]; il me semblait qu'avec le génie de Fénelon et le caractère +de Tancrède vous pouviez élever le duc de Bordeaux à son rang. J'ai donc +souffert de ce que vous ne l'ayez pas eue. À présent je m'en félicite. +Quelle chaîne! pour vous surtout! + +[Note 25: On avait parlé de nommer Chateaubriand gouverneur du duc de +Bordeaux.] + +Cependant, vous m'écrivez que vous ne pouvez rester comme vous êtes: que +votre sort va se décider. Alors mes craintes de l'ambassade recommencent. +Je la redoute comme si je vous voyais tous les jours et jouissais de votre +amitié. Mes vœux recommencent aussi, car je désire avant tout que vos +affaires s'arrangent sans que vos goûts soient contrariés.--Si j'étais +roi de France, je mettrais ma gloire à vous nommer mon ami, et je vous +formerais un modeste apanage. + +Les regrets que je vous exprimais vaguement, de peur d'appuyer sur vos +peines, ne portaient pas sur l'ambition. Je ne puis avoir oublié que vous +seriez ambassadeur ou ministre depuis quatre mois si vous l'aviez voulu, +ou plutôt que vous l'auriez toujours été depuis bien des années si +la morale des intérêts eût été à votre usage. Je ne pensais qu'à vos +affaires, qui vous tourmentent; à quelques-unes de vos relations, dont +vous paraissez mécontent; et à vos dispositions intérieures, dont je +m'occupe peut-être trop, parce que, si vous n'avez pas assez de temps pour +penser à moi, j'en ai trop pour penser à vous. + +Dans mon ancien système d'éloignement de vous, je ne lisais pas vos +ouvrages. Je les réservais d'ailleurs pour me servir un jour de +consolation. Je ne connais aucun de ceux que vous avez publiés depuis +quelques années. Je ne connais pas davantage la société de Paris, où +j'aurais tant entendu parler de vous. Il résulte de tout cela que j'ignore +de vous une foule de choses que tout le monde sait. Si vous vouliez être +véritablement aimable et bon pour moi, vous abandonneriez vos réserves de +bon goût, qui ne sont avec moi que des ingratitudes, et vous me parleriez +beaucoup de vous. + +Vous m'écriviez, il y a quelques mois: «Je voudrais connaître votre vie +depuis votre berceau jusqu'au commencement de notre correspondance.» +Ce désir était amical; je devais y accéder. Mais la répugnance que +j'éprouvais à vous occuper de moi seule pendant trois ou quatre pages, et +à m'en souvenir moi-même si longtemps, me fit éloigner l'accomplissement +de cette tâche. Cette omission a tourné contre moi. Je sens aujourd'hui le +besoin d'empêcher à l'avenir tout malentendu entre nous en vous montrant +votre amie inconnue. Au premier moment, je vous écrirai les principales +circonstances de ma destinée. Le mal que me fera cette démarche sera +compensé par le plaisir de vous donner une preuve de confiance parfaite. +Quand vous recevrez cette feuille, réservez-la pour la lire dans un moment +de repos d'esprit! + +Mais n'attendez pas, pour m'écrire, que vous l'ayez reçue, car mon dessein +peut encore changer! + +Je suis enfin revenue dans ma solitude riante et chérie. Il me semble que +je vous y ai retrouvé comme après une absence. Il y a des places qui me +rappellent vos lettres, les miennes, et jusqu'à des pensées qui m'ont +occupée... Ces lieux alors étaient attristés par l'hiver, désolés par +l'orage; je m'y plaisais pourtant! Aujourd'hui je les retrouve embellis de +tout le triomphe, de toutes les délices du printemps, et j'y suis moins +bien! il y a trop de roses, de rossignols, de parfums, de fraîcheur et de +paix pour moi toute seule; je voudrais de tout mon cœur pouvoir vous +donner ma place ici et aller prendre la vôtre, le travail, les ennuis, les +affaires qui vous obsèdent: mais que sont les vœux du cœur? et l'amitié +lointaine, qu'est-elle? + +Quand je vous écris, c'est presque toujours immédiatement après avoir reçu +vos lettres. Ordinairement pendant la nuit, toujours d'abondance de cœur +et sans réflexions. (Si j'en faisais, il est probable que nous ne serions +pas en correspondance.) Mais il est remarquable que j'aie commencé et +soutenu une correspondance avec le plus grand écrivain de son siècle et de +bien d'autres siècles, sans éprouver le moindre embarras. La vérité est +que je ne pense pas plus à bien écrire quand je vous écris que je ne pense +à bien parler quand je fais mes prières. Si vous avez révélation du ciel, +vous savez qu'on y aime ainsi! Ne me laissez pas dans l'anxiété sur +votre position! Je ne sais plus rien de M. Hyde de Neuville depuis le +rétablissement de sa femme, qu'il m'écrivit. Il est juste qu'il ait du +temps pour aller vous voir et qu'il n'en ait pas pour m'écrire; dites m'en +quelque chose!... Mon ignorance se trompe-t-elle en croyant voir que sa +position politique est difficile, séparé de vous? + + + + +XXIX + +_À M. de Chateaubriand_ + +H., le 18 mai. + +HOMMAGE À L'ÉLU DE MON CŒUR + + +À l'âge de dix-huit ans, mon père se maria contre son gré pour complaire à +sa mère. Il aimait avant son mariage une jeune personne, digne de tous les +vœux et de tous les hommages. On l'en sépara parce qu'elle était pauvre. +De son côté, ma mère ne s'était mariée que par dépit; ils ne furent pas +heureux ensemble. + +Ils n'eurent jamais d'autre enfant que moi. Dès ma naissance, je devins la +consolation de mon père et l'objet du déplaisir de ma mère. Je restai chez +ma nourrice jusqu'à l'âge de cinq ans. J'en revins faible et délicate, +parce que j'y avais souffert. Mon père, peu de temps après son mariage, +était tombé dans une maladie de langueur qui l'avait empêché de veiller +sur moi. Il se rétablit enfin. Il avait repris à la vie et retrouvé son +amie. + +Il faut que je vous parle d'elle, parce qu'elle a eu une grande influence +sur mon sort. L'enfant de celui qu'elle aimait devint son trésor. +Sa tendre pitié me donna l'existence une seconde fois; elle m'aimait +chèrement et ne pouvait me quitter. Elle employait tous les moyens pour me +retenir auprès d'elle; elle me prodiguait tous les soins, tous les dons, +toutes les caresses. J'apprenais d'elle à prier Dieu, à chérir mon père, +et à aimer les pauvres. Quelquefois elle me dérobait à ma mère; d'autres +fois, ne pouvant m'obtenir, elle allait m'attendre dans le bois de pins, +au bord de la rivière, et mon père me conduisait à elle. Nous la trouvions +qui nous attendait, les larmes aux yeux et le sourire sur la bouche. Il me +plaçait dans ses bras et s'asseyait auprès d'elle. Sans comprendre leurs +discours, je sentais qu'ils se plaignaient, et tâchais de les consoler par +des paroles enfantines qui les faisaient sourire quelquefois, et plus +souvent redoublaient leur tristesse. Ils ne sortaient guère de leur vallée, +s'aimaient uniquement, vivaient de larmes, et se quittaient peu. Leur +amour n'eut d'autre terme que celui de leur vie; et, maintenant qu'ils +reposent l'un et l'autre dans le tombeau, leur pauvre délaissée porte +rivée à son cou la même chaîne qui les a liés autrefois, et les aime +encore l'un pour l'autre. J'étais incessamment couverte de leurs caresses, +et baignée de leurs larmes. C'est ainsi que, dès mon bas âge, mon cœur fut +empreint de tendresse et de mélancolie. + +D'un autre côté, mon enfance fut très malheureuse. Le désespoir ne m'était +pas étranger. Une aimable sainte, ma grand'mère maternelle, me donna une +dévotion exaltée qui me sauva; plusieurs fois, en faisant mes prières du +soir, je demandai à mon ange gardien de me transporter durant mon sommeil +dans les déserts de la Thébaïde. L'histoire de saint Alexis me touchait +beaucoup[26]. Une fois, à l'âge de sept ans, je demeurai deux jours et une +nuit cachée dans un endroit d'où j'espérais voir passer ma mère chaque +jour sans qu'elle me revît jamais. + +[Note 26: On pourra lire dans la _Légende Dorée_, à la date du 17 juillet, +la romanesque légende de Saint Alexis.] + +Ces premiers temps ont laissé dans mon âme des traces ineffaçables; la +suite de ma vie les a gravées encore plus profondément. + +Mon père, mon appui, mon ami, me fut enlevé lorsqu'il était encore dans +la force de sa jeunesse. Frappé à mort, sa vie demeura suspendue jusqu'à +ce qu'il fût près de moi; et lorsque sa tête fut appuyée sur mon sein, +lorsque son regard eut retrouvé mon regard, il expira. J'abaissai ses +paupières pour toujours. Il en fut de lui comme de votre père; un sourire +plein de noblesse et de douceur vint aussi embellir ses traits; on voyait +qu'il jouissait du repos de la mort, et de la vue de son Dieu. Lorsqu'il +me le fallut quitter, je n'avais ni paroles, ni larmes, ni pensée; +il ne me resta qu'un baiser. J'appuyai longtemps mes lèvres froides et +tremblantes sur sa poitrine froide, plus froide que je ne puis le dire! +mais le contact de la mort a peut-être quelque chose de funeste pour les +vivants! L'impression de ce baiser demeura pendant des années comme un +sceau de glace sur mes lèvres et sur mon cœur, et m'ôta presque la raison. + +Cependant, j'exécutai religieusement les désirs secrets de mon père en +partageant son héritage avec sa malheureuse amie (mon digne mari +m'approuva), mais elle ne demeura pas longtemps après lui. De ma main +incertaine, je fermai aussi ses yeux... je ne puis me rappeler ce +temps. + +Des arrangements de fortune et d'autres motifs avaient déterminé ma mère à +me marier à l'âge de treize ans avec un de ses parents, qui avait, dans +mon intérêt, donné son consentement. Je subis alors le sort de la comtesse +de Ganges[27]; vous n'avez peut-être jamais entendu parler d'elle, mais ses +infortunes sont connues de tout le monde, dans le Languedoc. La mienne fut +ignorée du public. + +[Note 27: Marie-Elisabeth de Rossan, née à Avignon en 1637, avait été +mariée d'abord au marquis de Castellane. Devenue veuve en 1656, elle avait +épousé en secondes noces, deux ans après, le marquis de Ganges. Les deux +frères de son mari s'étaient épris d'elle, et, comme elle refusait de +se livrer à eux, ils avaient tenté de l'empoisonner. En 1667, ces deux +hommes, d'accord cette fois avec leur frère le marquis,--désireux +d'hériter des biens de sa femme,--assaillirent celle-ci, la forcèrent à +avaler de l'arsenic, la poursuivirent à travers tout le bourg de Ganges, +et lui déchirèrent le corps à coups de couteaux. Elle survécut à ses +blessures, mais mourut des suites de l'empoisonnement, le 5 juin 1667, +après dix-neuf jours de souffrances. En se comparant à la marquise de +Ganges, Mme de V. voulait, sans doute, simplement faire entendre qu'elle +avait été mal mariée: mais on ne peut pas s'étonner qu'une telle +comparaison ait, comme l'on va voir, vivement excité la curiosité de +Chateaubriand.] + +L'excellent M. de V. eut tous les malheurs, je les partageai dans toute la +sensibilité de mon cœur. Son estime et son amitié sont mes uniques biens. +Mais ses chagrins ont affaibli son âme. Le spleen et ses conséquences les +plus funestes le menacent incessamment, et moi, avec un caractère craintif +et irrésolu, il me faut en secret soutenir et conduire celui qui devrait +être mon guide et mon appui... Quoique je le chérisse et l'estime +parfaitement, la confiance m'est interdite avec lui. Je dois lui cacher +soigneusement la force des atteintes que j'ai reçues moi-même; je cultive +la gaieté naturelle et la douceur de mon humeur avec les mêmes soins +qu'une autre femme pourrait donner à ses grâces et à sa parure. Ces soins +me sont doux à remplir; mais le poids des affaires, pour lesquelles ma +répugnance est extrême, est aussi tombé sur moi. + +Une circonstance funeste m'a longtemps privée du seul fils que Dieu m'ait +donné. Mais il vit et il me sera rendu. La santé de ma mère s'altéra, il y +a plusieurs années; il me fallut alors m'arracher à mes regrets et à M. de +V. pour demeurer auprès d'elle... Dieu a béni mes soins. Elle est enfin +rétablie, et je puis maintenant goûter la solitude et le silence, derniers +biens qui me restent. + +Cependant, mes chagrins n'ont jamais éclaté au dehors; il n'ont soulevé +contre ceux qui les ont causés la censure de personne: eux-mêmes en +ignorent peut-être une partie. Je n'ai rompu ni desserré aucune de mes +relations naturelles, je suis demeurée étroitement attachée à ce qui me +faisait mal, parce que l'honneur vaut mieux que la vie. M'abandonnant au +destin contraire, j'ai vécu d'une vie tout intérieure, séparée par la mort +de tout ce que j'ai aimé, privée par l'absence de tout ce que j'aime. +D'autres malheurs se sont succédé et... j'ai eu des ailes comme celles de +la colombe. J'ai volé et j'ai trouvé le lieu de mon repos! Le sort +inévitable m'a réfugiée dans votre sein: rien ne peut plus m'en éloigner +que vous-même, et vous ne m'en éloignerez pas! + +Pour vous seul au monde, je pouvais rassembler ces terribles souvenirs qui +dorment habituellement au fond de mon cœur. Que maintenant ils reposent +dans le vôtre, et que ce dépôt, sacré pour moi, le soit aussi pour mon +ami! Cependant, ne concluez pas de ce sombre tableau que je suis tout à +fait malheureuse! Non, cette funeste destinée n'a détruit dans mon âme ni +la confiance ni l'espoir. Même avant de vous écrire, il y avait dans ma +vie un grand nombre d'heures pleines de douceur, et des moments de joie +sans cause qui me sont peut-être doubles en compensation. J'ai d'ailleurs +embrassé la résignation comme une véritable amie; je puis souffrir +paisiblement sans attrister personne. Je ne connais pas le ressentiment, +tout calcul m'est impossible, et, si j'ai de la fierté comme femme, Dieu +m'a fait la grâce de me laisser douce et humble de cœur. Mes goûts sont +simples, et je prends volontiers tous les petits bonheurs dont la vie est +comme semée à chaque pas. Voilà toute l'amie que Dieu envoya à celui +auquel les dons les plus parfaits n'ont pu faire aimer la vie! + + + + +XXX + +_De M. de Chateaubriand_ + +Paris, 28 mai 1828. + + +J'ai lu et relu votre terrible et touchante histoire. Mais votre comtesse +de Ganges est-elle la marquise de Ganges? Je n'ose le croire. Non, cela +n'est pas possible! Et ce fils dont vous me parlez tout à coup, pourquoi +a-t-il disparu, pourquoi revient-il? Vous m'en dites trop ou trop peu. Et +quand reçois-je ces confidences? à l'instant où ma vie change encore une +fois, où ma bizarre destinée me rappelle encore sur la scène du monde et +me pousse hors de ma patrie. Ne vous verrai-je donc jamais? Je vais à +Rome[28]. Y viendrez-vous? Pouvez-vous y venir? Puis-je vous rencontrer sur +la route? Moi-même serai-je longtemps dans cet exil? Suis-je longtemps +quelque part? La roue de ma fortune tourne encore plus vite que ne passent +mes années, qui touchent à leur terme. + +[Note 28: Chateaubriand venait d'être nommé ambassadeur auprès du +Saint-Siège, en remplacement du duc de Laval, envoyé à Vienne.] + +Je suis, je vous assure, tout bouleversé de votre lettre et de ma nouvelle +position. J'attends avec impatience une lettre de vous. Je demande +peut-être de la force à la faiblesse: mais deux roseaux s'appuient +mutuellement. + +Il me serait impossible d'écrire quelques lignes de plus. Votre histoire +me poursuit comme un mauvais songe. Quelle femme ai-je donc rencontrée? +Venez à moi! L'abri n'est pas bien sûr, mais on se cache quelquefois dans +des ruines. + +J'aime celle qui ne m'est plus inconnue que de visage. + + + + +XXXI + +_À M. de Chateaubriand_ + +Hlle, 8 juin 1828. + + +J'ai lu votre lettre avec joie. Je vous le dis devant Dieu, je vous aurais +donné cette ambassade de ma main, si cela eût été en mon pouvoir, et je +vous la redonnerais encore dans ce moment. Et, pourtant, le cœur me manque +à l'idée de vous perdre. Allez, mon maître bien aimé, mon ami chéri, vous +emportez les dernières lueurs de ma vie! Soyez heureux, vous et la chère +compagne de votre destinée, et gardez un souvenir à votre Marie! + +Le rétablissement de la santé de ma mère, l'inutilité de mon séjour ici, +au moins pendant dix-huit mois, m'avaient fait projeter de m'en absenter. +Trop pauvre maintenant pour faire de longs séjours à Paris, j'avais enfin +accepté l'invitation d'une amie qui vit seule à la campagne avec son +enfant, à quelques lieues de Paris. Je devais aller, avec une seule femme +de chambre, passer l'automne et l'hiver chez elle, pour être plus près de +vous, et elle devait venir passer ici l'année suivante. Depuis que vous +m'avez donné le nom d'amie, ce projet a été mon idée fixe. Hélas! + +Le mois qui vient de s'écouler m'avait préparée à l'événement. J'ai reçu +votre lettre en allant à vêpres. J'ai versé beaucoup de larmes devant +Dieu. Je me plains moi-même de vous perdre sans vous avoir vu. Je +vous plains aussi d'avoir inspiré vainement une affection si tendre. +Avions-nous donc mérité cette rigueur du sort? + +Vous me demandez si j'irai à Rome? Si je pourrai y venir? Relisez ma +lettre du 20 février! + +Vous ajoutez: _Venez à moi!_ Cette parole est puissante. Écoutez: + +Le cœur de Mme de Chateaubriand vous appartient. Dites-lui que vous avez +une dernière sœur! Priez-la de m'aimer, et elle m'aimera! Alors je +pourrai faire avec vous deux le voyage de Rome. Je ne serai au milieu de +vous que lorsque vos cœurs m'y appelleront. Notre vie sera pleine de +douceur et de charme. Vous deux, heureux l'un par l'autre, vous trouverez +le délassement de votre situation dans mon amitié pure et fidèle. Et moi, +solitaire là comme ici, sans crainte et sans regret, je livrerai toute mon +âme au bonheur de vivre près de vous et pour vous. Voilà l'inspiration que +j'ai reçue au milieu de mes prières: je me suis vue versant, sur les +marbres éternels des vastes basiliques de Rome, les mêmes larmes de +tendresse que je répands si souvent ici, dans l'église rustique où je vous +conduis avec moi. + +Si ce projet de ma tendresse ne peut s'exécuter, quelque chose me dit que +je ne vivrai pas jusqu'à votre retour.--Quand partez-vous? Par où +passez-vous? Ah! retardez tant que vous pourrez! + + + + +XXXII + +_De M. de Chateaubriand_ + +Paris, ce 13 juin 1828. + + +Enfin, me voilà libre de causer avec vous. Il m'a fallu franchir les +premiers moments d'une position nouvelle, et répondre à plus de cent +lettres de demandes ou de compliments. Ma main est si fatiguée que je puis +à peine écrire, mais le cœur n'est pas las, et il est à vous. + +Que ne puis-je disposer de ma vie! quel bonheur j'aurais de vous voir avec +nous! Mais je ne puis rien, et je ne hasarderai pas même une proposition +qui paraîtrait extraordinaire. Beaucoup de vertus ne sont pas toujours des +raisons de paix, de douceur, et de bonheur. + +Une chose me console. Ma vie est d'une vicissitude si continuelle que je +parierais ne rester à Rome que quelques moments. Irai-je même? Je suis +nommé, mais je ne suis pas parti, et je ne puis partir, au plus tôt, que +vers la fin du mois prochain. Que de choses peuvent arriver dans cet +intervalle! Ah! comment songerais-je à associer une autre existence à une +existence aussi troublée et aussi incertaine que la mienne? + +«_Vous ne vivrez pas jusqu'à mon retour!_» Ne le croyez pas! Vous me +survivrez de longues années. Mais savez-vous une chose? Il faut absolument +que je vous voie! Si vous perdez vos illusions, tant mieux pour vous; si +je les réalise, elles deviendront des vérités. N'êtes-vous pas fatiguée de +cette ombre qui vous poursuit comme vous me poursuivez? Il y avait d'abord +du charme, dans cette amitié adressée à quelque chose d'inconnu: mais ce +charme, à la longue, devient une espèce de désespoir. Quand je n'aurais +pas pour moi toutes les bizarreries de ma destinée, les sessions me +ramèneront nécessairement tous les ans. Je ne sortirai pas de France ou je +n'y rentrerai pas sans vous voir, mon parti est arrêté. + +J'attendais une explication sur votre vie. Vous ne me la donnez pas. +Parlez-moi de votre fils! Est-ce la marquise de Ganges qu'il faut lire +dans votre lettre? Écrivez-moi comme à l'ordinaire! Rien n'est changé. +Écrivez-moi! + + + + +XXXIII + +_À M. de Chateaubriand_ + +Hlle, 13 juin 1828. + + +J'ai vu dans les _Débats_ l'inauguration de l'Infirmerie de Marie-Thérèse. +Ce récit serait plein de charme même pour une étrangère. J'ai eu de la +joie des justes hommages qu'on vous rend. J'ai eu de la tristesse en +apprenant cette maladie que vous m'avez laissé ignorer; mais vous ne +pouvez partir avant le rétablissement de Mme de Chateaubriand, et +pouvez-vous exposer sa convalescence aux fatigues du voyage, jointes aux +chaleurs caniculaires du Midi? D'ailleurs on annonce que vous devez +défendre la loi de la presse. Tout cela entraîne des délais que je saisis +comme une branche... + +_16 juin_.--Hier, je fus voir ma mère, elle reçoit la _Gazette_, que +je ne daigne jamais regarder, mais dont je suis quelquefois contrainte +d'entendre lire et commenter les ignobles insolences. Expressément invitée +à lire celle du 10, je ne sais quelle prévision me poussa à la parcourir +avec rapidité: j'y vis ces mots: _M. de Chateaubriand a enfin pris congé +du roi_. Ainsi, l'audience de congé avait eu lieu il y avait déjà cinq ou +six jours: elle précède immédiatement le départ des ambassadeurs. Le vôtre +était donc effectué; vous deviez même avoir passé les monts! Je demeurai +tranquille sous le coup, mais il ne porta pas à faux. D'affreuses douleurs +de cœur me saisirent; je réunis toutes mes forces pour les surmonter, +et me hâtai de me faire conduire ici, où mes pauvres domestiques me +soignèrent de bon cœur. Ces douleurs aiguës augmentaient de moment en +moment, elles m'ôtaient le pouls, la respiration, et presque la vie. +J'ai été bien soignée, le danger est passé. Ainsi une pensée a suffi pour +renverser une santé que les chagrins avaient toujours laissée inaltérable +(hors une fois)! + +Que devins-je, hier au soir, en revenant aux lieux d'où j'étais partie le +matin pleine d'espérance et de joie, parce que je ne prévoyais point +d'obstacle à notre réunion? Je dois rester ici jusqu'à ce que M. de V. +revienne à Lyon. Il plaint ma solitude, et les ennuis qui la troublent; il +ne m'aurait pas refusé son agrément pour le voyage de Rome, entrepris sous +vos auspices; votre heureuse compagne ne m'aurait d'abord aimée que de sa +tendresse pour vous; mais, bientôt, elle m'aurait aimée pour moi-même. +Quelle femme au monde pourrait lui offrir une affection plus tendre et +plus vive, des soins plus doux et plus caressants? Que mes heures, que mes +jours seraient bien employés à la distraire de ses maux, s'ils duraient +encore, à la délasser des contraintes de la position! Mon pauvre ami, que +je me sentais heureuse de devenir l'amie de votre femme: de ne vous voir, +de ne vous aimer qu'ensemble; et de vous confondre dans mon cœur en vous +apercevant l'un et l'autre pour la première fois, en allant vous chercher +tous deux en toute sécurité. Et tout cela n'était qu'un rêve! Pauvre +Marie! Oublie l'espérance, suis encore un peu de temps ta carrière +solitaire, marche encore sans assistance et sans appui! + +_Du 17_.--Hier, quoique souffrante, j'ai lu les _Débats_. L'article paru ne +confirmait pas votre départ, mais ce silence ne me rassure pas, parce que +je l'avais aussi remarqué lors de votre nomination. Aujourd'hui, triste, +abattue, je parcourais avec langueur et distraction la séance du 11. +Je me réveille en apercevant ce nom trop cher que j'entends toujours +intérieurement. C'est M. Dupin qui le prononce. Il dit: «Ce Chateaubriand, +dont le nom se lie inséparablement à la liberté de la presse: _quoique +absent de la France, sa voix y retentit encore dans tous les souvenirs_.» +Ces paroles excitent un enthousiasme général... Voilà donc la confirmation +de votre départ! Les termes sont ceux que mon cœur aurait employés; mais +il est donc vrai que, déjà depuis plusieurs jours, vous êtes _absent de +la France!_ Vous l'avez toujours chérie; n'oubliez pas ceux que vous y +laissez! Puissent leurs regrets ne pas vous poursuivre, puissent ces +ombres, trop fidèles, ne pas obscurcir pour vous les beaux jours de +l'Italie! et puissiez-vous y trouver, avec l'éclatante réparation qui vous +y attend, la fin de vos ennuis et l'oubli des injustices sans bornes et +sans nombre qui n'ont pu ni vous lâcher, ni vous changer. + +_Du 18_.--Mon ami, quelles tristes lettres je vous écris, moi qui voudrais +acheter votre bonheur au prix du mien! Quelle âme blessée vous avez +recueillie! C'est un chagrin de plus pour moi de ne pouvoir retenir ma +tristesse et de l'envoyer jusqu'à vous. Pardonnez-la-moi ou soyez-en +reconnaissant; il y a dans mon attachement pour vous une confiance intime +et expansive qui m'empêche de vous cacher aucune de mes impressions, +malgré le désir sincère que j'en ai quand elles sont pénibles. + +_18 au soir_.--Depuis trois jours j'oubliais d'envoyer à la poste. Mais +voici une lettre de vous. Elle est timbrée de _Paris 13 juin, Chambre des +Pairs_. Vous n'étiez donc pas parti le 10, ainsi qu'amis et ennemis se +sont rencontrés pour me le faire croire? Quel changement autour de moi! +Cette lettre m'a remplie de trouble, d'étonnement, et de regret, mais +aussi de consolation, car vous êtes en France et vous m'aimez! Je l'ai +relue plusieurs fois; puis, la pressant sur mon cœur souffrant, comme un +baume pour les blessures, je me suis endormie d'un sommeil paisible qui +s'est prolongé trois heures et a commencé ma convalescence. Je suis +confuse d'avoir tant souffert et de vous le dire. Mais ma lettre partira +telle qu'elle est. Vous y verrez, il est vrai, que j'ai besoin d'appui; +mais je le trouverai tout entier dans les fréquentes expressions de votre +tendresse; elles suffiront à tout, même à une absence éternelle. Soutenue +par vous, je ne vous donnerai que des consolations. + +Que d'espérances cette lettre m'apporte! Je veux m'y livrer; cette fois +encore elles m'aideront. Mais la série d'espérances déçues qui me sont +venues de vous, et de craintes chimériques qui m'ont troublée à votre +sujet, serait singulière à détailler. L'absence donne naissance à beaucoup +de déceptions; mais quelle absence que la nôtre! elle n'a point eu de +commencement, puisse-t-elle avoir une fin! Ainsi, en mettant tout au pire, +vous reviendrez donc tous les ans à Paris! Si je l'habitais, cette +espérance me rendrait heureuse. Elle change déjà l'aspect de ma profonde +vallée. + +J'ai lu, dans les _Débats_ du 13, un article qui commence ainsi: «M. de +Villèle et ses plans secrets...» Cet article est de vous, c'est le réveil +du lion! Dieu vous garde, noble et intrépide ami! Quant à votre gloire, +elle s'accroîtra, je le sais, et sortira plus brillante et plus pure de +cette troisième persécution. + +Mon fils est sans reproche. Sa passion pour l'état militaire le lui a +fait embrasser bien avant la fin de ses études; il est entré au service +prématurément, à l'époque de la guerre d'Espagne; il a été fait lieutenant +à la rentrée du prince. Sa conduite est parfaite. Il a d'excellentes +qualités. Il y a deux ans que nous ne nous sommes vus. Je ne sais quand je +le retrouverai. Son père en décidera. Je n'en puis dire plus. + +C'était bien la marquise de Ganges qu'il fallait lire. Je n'avais +confondu que le titre de ce malheureux modèle. Mais ne rappelons plus les +souvenirs! Ce n'est pas impunément que je les ai rassemblés, pour que vous +eussiez une idée vraie du cœur qui vous aime. + +Ainsi donc, mon projet était impossible! Si vous connaissiez ma timidité, +vous m'aimeriez de l'avoir formé; je serais embarrassée devant tout autre +que vous; mais vous, qui connaissez le fond des cœurs, vous voyez le mien. +Vous ne tournerez en dérision ni sa confiance, ni l'ignorance du monde où +je suis demeurée. Pourquoi faut-il que vous soyez privé de moi? Cette +douceur et cet abandon vous reposeraient! L'explication que vous me donnez +m'oblige à vous prier de régler vous-même ma conduite en ce qui vous +concerne. Mais est-il possible que la pensée faible et incertaine de votre +Marie inconnue puisse arriver jusqu'à vous, à travers le bruit et le +trouble d'une existence si forte et si tumultueuse? C'est le brin d'herbe +qui se fait jour dans le marbre et le granit. + +Adieu, mon maître chéri, mes vœux vous suivent. + +MARIE. + + + + +XXXIV + +_De M. de Chateaubriand_ + +Paris, 24 juin 1828. + + +Il faut bien que je vous gronde. Vous rendre malade pour un article de +gazette, est-ce sage? Que m'importe, d'abord, l'injure de Villèle, et, +ensuite, suis-je parti parce qu'il le dit ou le fait dire? Mais enfin, +vous êtes guérie. Dieu soit loué! Venons aux faits! Il est impossible +désormais que je parte avant le mois de septembre, et nous avons d'abord +deux grands mois à nous écrire. Ensuite je reviendrai à chaque session, et +il est plus que probable que je ne ferai pas un long séjour à Rome. + +Comme je reviendrai seul en France, je suis déterminé à revenir par la +Corniche et aller vous voir dans votre désert; vous pouvez y compter. Nous +nous verrons avant de quitter la vie; soyez-en sûre! + +Ce n'est aucune des idées qui semblent vous être venues qui fait la +difficulté pour Mme de Ch. C'est le tour de son esprit, et la presque +impossibilité où elle est de rompre des habitudes intérieures de sa vie et +de s'associer une compagne. Je l'ai vue quelquefois tentée de prendre avec +elle une jeune ou une vieille parente, pour la soigner, et jamais elle n'a +pu arriver à une détermination. Lui proposer une inconnue lui semblerait +une folie. Si quelque hasard vous la faisait connaître, alors il y aurait +quelque chance; encore, il ne faudrait guère y compter. + +Non, Marie, c'est moi qui irai vous trouver! C'est moi qui arrangerai +votre vie! Un peu de temps encore, et les difficultés s'aplaniront. + +Vous vous êtes trompée sur l'article. Depuis la chute de Villèle, je n'ai +pas mis un seul mot dans les _Débats_, ni n'y mettrai. L'article, je crois, +était de Salvandy. + + + + +XXXV + +_À M. de Chateaubriand_ + +Hlle, 25 juin 1828. + + +J'étais assise, ce matin, sur ma terrasse, ombragée et entourée des cimes +des grands arbres qui s'élèvent du fond du vallon. Je voyais briller +à leurs pieds les eaux qui rafraîchissent mon asile, pendant que la +sécheresse atteint tout un peu plus loin, je jouissais du calme de ma +solitude et de mes espérances. J'oubliais le parfum des fraises et du café +servi devant moi. J'abandonnais les soins que je donne tous les jours aux +mélodieux compagnons de ma retraite; soins payés par une confiance si +parfaite, qu'après m'avoir ravie par leurs beaux chants, qu'ils ne +refusent jamais à mon appel, ils amènent maintenant leurs petits autour de +moi, pendant que je déjeune ou que je me baigne; j'oubliais donc tout cela, +pour chercher la mystérieuse jouissance de ma mystérieuse tendresse, dans +les journaux livrés à toute l'Europe. C'était vous que je cherchais là, +mon maître. Je vous y ai trouvé tout entier dans l'éloge de M. de Sèze[29]. +Tout ce qu'il y a de noble, de bon, de satisfaisant, dans l'âme et dans +la destinée humaine, abonde dans ces lignes immortelles qui consolent, +qui récompensent, qui rendent heureux! Hélas! est-il possible que vous +n'aimiez pas la vie, vous qui la rendez si belle? vous dont l'âme +est un si riche trésor de ses véritables biens? Je pensais à ma vie, +mystérieusement empoisonnée dans toutes les sources de bonheur ouvertes à +tous, et mystérieusement consolée par votre affection sympatique, et je +sentais que cette affection suffit pour me dédommager de tout ce m'a qui +été refusé. Elle m'entraîne pourtant dans les troubles et vicissitudes de +votre destinée. Je ne m'en plaindrai jamais. + +[Note 29: Avant de partir pour Rome, le 18 juin 1828, Chateaubriand avait +lu à la Chambre des Pairs un éloge du comte de Sèze, qui était mort le 2 +mai précédent.] + +Cet éloge de M. de Sèze a d'abord rempli mon cœur des plus tendres, +des plus généreuses émotions; puis, il m'a rappelé un chagrin que j'eus +autrefois par rapport à vous, et à son occasion. + +J'étais à Paris en 1816. Vous savez que je désirais vivement vous voir. On +allait célébrer à Saint-Denis, pour la première ou la seconde fois, le +service solennel pour le roi Louis XVI. Je résolus d'y aller pour vous +voir. L'occasion était bien choisie; on vous aurait sûrement montré à moi, +sans que j'eusse besoin de m'en enquérir; vous seriez en face de moi +pendant plus d'une heure, et je pourrais, sans craindre vos regards ni +ceux de personne, graver à loisir dans ma mémoire les traits dont je +voulais emporter le souvenir pour toute ma vie. J'arrivai tard, la +cérémonie était commencée. J'étais émue de mon projet, je l'étais aussi de +la circonstance, car j'avais été nourrie dans un royalisme ardent. La +travée dans laquelle j'étais était vis-à-vis une autre travée dont +l'intérieur était caché par un vaste crêpe noir qui descendait jusqu'au +pavé du chœur. Je demandai ce que c'était, on me dit que Mme Royale[30] +était là... Immédiatement au-dessous et, je crois, le premier parmi les +pairs, je vis un vieillard prosterné dans une attitude de désolation. Il +était à genoux sur le pavé; ses bras étaient jetés en avant de lui dans le +fond de sa stalle, où sa tête chauve demeurait comme ensevelie. On me +nomma M. de Sèze. L'émotion toujours croissante dont je n'avais pu me +défendre me surmonta dans ce moment: je perdis connaissance. Quand je +revins à moi, on me ramenait à Paris. Ce fut ainsi que je ne vous vis +point. Je passai plusieurs mois combattue entre le désir de vous voir et +la timidité qui m'en empêchait. Vous savez que vous vîntes chez moi, et +qu'un accident me força à m'en éloigner, le jour où je vous y attendais; +que ma volonté m'en fit partir quand vous dûtes y revenir une seconde +fois: et comment notre bizarre destinée nous a conduits enfin à nous +chérir sans nous connaître, et probablement à nous perdre avec déchirement +de cœur sans nous être jamais vus! + +[Note 30: La duchesse d'Angoulême, fille de Louis XVI.] + +Mais revenons à vous! Je croyais que vous aviez trouvé l'amour dans le +mariage, la sérénité dans l'étude, et le bonheur dans la vertu. Puisqu'il +n'en est pas ainsi, tout est trouble et confusion dans mon cœur et dans +mon esprit. Tout l'ordre moral est comme bouleversé pour moi par cet +incompréhensible mécompte; il me jette dans des pensées dangereuses et +affligeantes que je voudrais éloigner, mais où je retombe souvent. Quand +vous aurez un moment pour moi, guérissez-moi de ce mal: et si jamais il +vous arrive quelque impression de vrai bonheur, quelque charme puissant +qui vous contente, dites-le-moi! + +Je crois que vous aviez donné à mon projet de Rome plus d'extension que je +ne lui en avais donné moi-même. Je désirais, pour la bienséance, qu'il ne +fût pas dit que j'y allais avec vous. Je pensais que nous pourrions nous +rencontrer sur la route, que ma voiture suivrait la vôtre jusqu'à Rome, +que, là, nous nous serions séparés, et que ma qualité de voyageuse +stationnaire me permettrait d'éloigner ou de rapprocher mes visites à Mme +de Chateaubriand, suivant le degré d'amitié qui s'établirait entre nous. + +_Du 28 juin._ En relisant ma lettre, j'hésite à vous l'envoyer. Je vois +que je vous écris avec détail et abandon, comme à mes plus anciens amis. +Mais c'est ainsi qu'il faut que je vous écrive, ou pas du tout; et, +puisque vous aimez mes lettres telles qu'elles sont, je ne referai pas +celle-ci parce que mes rossignols et mes _prognettes_ (nom vulgaire des +hirondelles dans mon pays) s'y sont glissés; laissez-les passer, comme +l'araignée de Pélisson! D'ailleurs, vous leur devez de l'indulgence, c'est +vous qui m'avez appris à les aimer; que n'étiez-vous moins aimable en +parlant d'eux? + +Vous me grondez d'avoir été malade, comme les mères grondent leurs enfants +lorsqu'ils tombent. Pouvais-je supposer un mensonge sur un fait aussi +public que le départ d'un ambassadeur? Et M. Dupin? C'était donc une fleur +de rhétorique? Non, je devais le croire: et je ne vous aurais pas aimé si +je n'avais été navrée en vous voyant quitter la France sans m'adresser un +adieu. Mais tout ce tracas de politique, de chambres et de journaux m'est +si étranger que, livrée à moi-même au fond de mes bois, je n'y comprends +rien du tout. Tout est contraste entre nous, hors le fond du cœur. + +_Du 28 juin_. J'avais bien raison, hier, quand je vous écrivais que vous +vous étiez trompé sur mon projet de Rome, faute d'avoir eu le temps de +deviner ce que je ne vous disais pas. Vous m'avez crue si folle que j'en +suis peinée. + +Ce projet était extraordinaire dans le fond; mais il pouvait devenir fort +simple et fort convenable, dans le fait. + +Je pensais que vous pouviez dire à Mme de Chateaubriand qu'une femme dont +vous avez reçu des marques d'attachement, il y a bien des années, vous +avait inspiré une bienveillance que sa correspondance avait portée jusqu'à +l'amitié; que, cette femme devant venir à Rome, vous désiriez profiter de +cette occasion pour lui faire un bon accueil et la prier de s'en charger. +De là une présentation et quelques visites, ainsi que je vous l'ai dit au +commencement de ma lettre. Si Mme de Chateaubriand vous avait aimé du +sentiment que je lui supposais, vous seriez inévitablement devenu notre +lien: elle m'aurait bientôt donné son amitié parce que je vous aime, et +par la même sympathie qui me fait à présent lui accorder tout mon intérêt, +sans que je sache rien d'elle que son nom. Il est vrai que ce nom +établissait dans mon esprit toutes les bases d'une généreuse amitié, avec +l'attrait et la grâce qui en font le charme. Tout cela n'était pas si +extravagant. Ce qui l'était un peu (pardon, mon cher maître!) c'était +l'idée que vous me supposiez. En vérité, vous me rendez comme Mme de +Grignan, qui rougissait en pensant aux péchés des autres. + +J'avais bien de mon côté quelque chose à me reprocher. Ce mot: _venez à +moi!_ et le plaisir d'y répondre par une confiance _imprudente_, par un +dévouement _impossible_, me faisaient affronter bien des choses qui me +sont contraires. J'avais destiné de brillantes inutilités aux dépenses de +ce voyage, ce qui m'empêchait d'en avoir du scrupule; mais cependant ce +léger sacrifice n'était fait que pour moi, et ce n'est pas à moi que je +dois songer maintenant. Enfin, aurais-je obtenu l'agrément de M. de V.? +J'en doute en y pensant bien; et moi-même, en définitive, la résolution ne +m'aurait-elle pas manqué? J'étais comme quelqu'un qui veut aborder sur un +point unique, et qui nage en pleine mer, dans une profonde obscurité. N'y +pensons plus, et mettez ce projet dans le trésor des tendresses perdues! + + +La Voulte, 30 juin. + +Je croyais notre correspondance ignorée, parce que je n'en avais jamais +parlé: je me trompais. La connaissance qu'on en a dans mes relations les +plus indispensables y jette des dégoûts et une amertume pénible; une +conversation dont je vous parlais cet hiver, et sur laquelle vous me +répondites que j'étais une éloquente amie (je répète cette phrase pour que +vous me compreniez, ne voulant rien préciser ici), a été suivie de mille +attaques et intrigues qui, ne pouvant être dirigées contre moi, ont +atteint dans leur fortune et leur existence des personnes auxquelles je +m'intéresse. Tout cela fermentait autour de moi depuis quelque temps sans +que je m'en fusse aperçue. Je ne trouve plus qu'une investigation haineuse +et accusatrice dans une autorité qui devrait être régénératrice et sainte, +et ne dépose à ses pieds qu'une résistance de conviction, à la place de la +soumission repentante que j'y devrais apporter. Je me trouve déconcertée +de ce perfectionnement d'ennui, et affligée de ce que mon amitié ait été +si nuisible à une famille estimable. + +Soyez assez bon pour observer les timbres et les cachets de mes lettres! + +M. Hyde de Neuville et le chevalier de Berbis ne m'écrivent plus, et n'ont +pas même répondu à mes lettres de cet hiver. Tout se trouble et +s'obscurcit autour de moi, de plus en plus. + +Vous me dites: «_Nous nous verrons avant de quitter la vie_», et, plus +loin: «_c'est moi qui arrangerai votre vie!_» Ces paroles sont douces, je +les prends pour soutien. Je crois que vous m'avez envoyé votre mal. + + + + +XXXVI + +_De M. de Chateaubriand_ + +Paris, lundi 7 juillet 1828. + + +Je n'ai rien remarqué dans vos lettres qui pût motiver vos craintes sur +les dates et les cachets. Il faut accorder aux hommes auprès desquels vous +avez été éloquente du respect et de l'estime, mais les tenir à distance, +ne pas leur permettre de s'emparer de notre vie, ce qu'ils sont toujours +prêts à faire, et bien distinguer ce qui est de notre devoir de leur +confier, et de notre devoir de leur taire. + +Je n'avais pas compris votre voyage comme vous l'expliquez. Comme cela, il +était praticable, aux inconvénients près du caractère et des humeurs, que +je ne puis vous détailler. Le mieux, si votre bonne intention subsistait, +serait de venir directement à Rome. Là vous feriez la connaissance de Mme +de Ch. et, si vous trouviez la chose possible quand vous auriez vu, vous +resteriez. + +Nous ne partons qu'au mois de septembre, et il serait possible que je +revinsse dès le mois de novembre. Je vous l'ai dit, ma destinée ne me +permet de rester nulle part avec la fortune. Je suis donc à peu près sûr +de vous voir avant peu de temps, car je reviendrai par le midi de la +France. En vérité, j'en suis quelquefois à croire que je ne partirai pas. + +Je suis obligé de quitter aujourd'hui ma mystérieuse amie plus tôt que je +ne le voudrais. Voici cette loi sur la presse qui vient aux Pairs; il faut +que je l'étudie pour parler après-demain, et, jusqu'à présent, je n'ai pu +m'en occuper. Ce sera mon dernier travail et, après, je ne songerai plus +qu'aux préparatifs de mon exil. Dites à vos oiseaux de chanter pour moi, +et à Marie de m'aimer! + + + + +XXXVII + +_De M. de Chateaubriand_ + +Paris, ce 9 août 1828. + + +Je vous ai écrit le mois dernier, il y a environ trois semaines. +J'attendais votre réponse de jour en jour; elle n'arrive point. Je +m'inquiète de cette interruption subite de notre correspondance. Êtes-vous +souffrante? Que vous est-il arrivé? Est-ce tout simplement l'ennui +d'écrire qui vous a saisie tout à coup? Est-ce mes lettres qui sont trop +régulières? Enfin, dites-moi par un mot ce qui est! J'ai encore le temps +de recevoir ce mot ici, ne partant que le 1er septembre. Quand j'aurai +cessé d'être inquiet, je gronderai bien ma nouvelle amie. + + + + +XXXVIII + +_À M. de Chateaubriand_ + +La Voulte, 14 août 1828. + + +Mon cher maître, des raisons de convenance et de délicatesse ont seules +causé mon silence depuis six semaines. Hier, en revoyant enfin une lettre +de vous, mon cœur s'est ému de la pensée que je ne suis pas encore sortie +de votre mémoire. J'en aurais eu de la joie, si la joie maintenant pouvait +arriver jusqu'à moi. Mais, en lisant ces lignes insuffisantes, qui +semblent toujours ne s'adresser à personne (j'oublie souvent que vous ne +m'avez jamais vue), en y trouvant enfin l'annonce positive de votre départ, +je suis retombée dans une tristesse morne contre laquelle je ne lutte plus. + +J'avais perdu l'espérance de vous voir à H., cette année. Je voulais +affaiblir une préoccupation vaine et douloureuse, et me disposais à +retourner auprès de M. de V. Je sentais enfin le besoin d'un peu d'amitié +pour reposer ma vie de l'aride solitude dans laquelle j'éteins mon cœur +depuis si longtemps. Mais les Pyrénées fuient aussi devant moi. Dans les +commencements de notre correspondance, vous y deviez aller aussi. Je crus +pendant quelque temps que nous nous rencontrerions au Cirque de Marbre ou +à la Cascade de Gavarnie. Mais ce rêve se perdit comme ceux qui l'ont +suivi. + +À la veille de mon départ, ma mère tomba dangereusement malade; privée, +pendant deux jours, du seul médecin qu'il y ait ici, il me fallut la +soigner sans guide, dans une maladie dont je savais le danger. Dans ces +deux jours je connus le malheur. Dieu me prit en pitié, je la sauvai. Je +passai trente-sept jours sans sortir de sa chambre; mes soins lui furent +agréables. Pendant quelques jours, lorsque je fus rassurée, je me sentais +plus heureuse que je ne croyais pouvoir l'être. Je pensais rarement à vous, +j'espérais vous oublier comme l'autre fois. Mais, à mesure que nous nous +sommes éloignées du danger, je suis retombée dans mon isolement. Le regret +de votre départ m'est revenu, et je suis seule et triste comme avant. + +Durant tant d'heures de veille, pendant la nuit, durant tant d'heures de +silence et d'obscurité pendant le jour, le temps ne m'aurait pas manqué +pour vous écrire; mais je ne voulais rien ajouter à l'accablement du +départ, rien ôter à vos amis; et j'aimais mieux vous _attendre_ que vous +_prévenir_. + +Voilà mes raisons; elles sont bonnes: je ne me plaindrai pas si vous les +jugez autrement. + +Adieu, monsieur l'ambassadeur! Adieu mon +cher maître! Mes vœux vous suivront partout, +et votre nom me sera cher tant que je vivrai. + +MARIE. + +_P.-S._ M. de V. me presse d'aller à Paris pour l'affaire dont je vous +avais parlé cet hiver. M. de Berbis me le conseille, et je sens moi-même +que je ne puis longtemps rester comme je suis. J'irai donc, je crois, au +mois d'octobre, précisément au moment où vous en serez parti, et il est +probable que j'en reviendrai quand vous y rentrerez vous-même. + + + + +XXXIX + +_À M. de Chateaubriand_ + +La Voulte, 22 août 1828. + + +Mon ami, la convalescence de ma pauvre maman languit. Cependant, je ne +vous oublie pas. Ah! soyez-en reconnaissant, c'est la plus tendre preuve +d'attachement que je vous aie encore offerte! + +J'ai relu votre dernière lettre, et j'y ai remarqué un doute qui ne +m'avait pas arrêtée d'abord, parce que je ne puis comprendre tout de suite +que vous ne compreniez pas mes sentiments. Cependant, en y regardant, je +trouve que, malheureusement pour nous, vous êtes un pauvre ami qui n'a pas +bien le temps d'aimer. Il faut donc tout vous dire, et prendre au pied de +la lettre ce que vous dites, même ceci: _«Vous vous ennuyez peut-être de +m'écrire? vous trouvez peut-être mes lettres trop régulières?...»_ Puisque +j'avais laissé en arrière la réponse à ces injustices, je veux bien en +faire une aujourd'hui. Emportez-la dans votre cœur, s'il y a place pour +Marie! + +Vos lettres sont ce que je désire le plus, et la seule chose qui puisse me +faire plaisir. + +Ainsi donc, s'il reste quelque chose de ces apparitions d'amitié, et même +de tendresse, qui, depuis près d'un an, m'ont fait vivre dans un songe si +doux, réglez notre correspondance, et n'oubliez plus ce que vous êtes pour +moi! + +Adieu, mon maître bien-aimé! + +MARIE. + +_P.-S_. J'avais depuis longtemps une demande à vous faire; j'ai eu tort +d'attendre le dernier moment. Je n'osais, je ne sais pourquoi, car un +grand nombre de vos amis possèdent ce que je désire. N'avez-vous pas +autour de vous quelque esquisse, quelque lithographie, qui puisse me +donner une idée de vos traits et de votre regard? Ordonnez qu'on me +l'envoie! Elle me servira d'appui dans ce moment; et, s'il me faut +abandonner ma retraite chérie et menacée, que je ne puis garantir, j'y +laisserai cette chère image, comme pour la protéger et lui porter bonheur. + + + + +XL + +__De M. de Chateaubriand__ + +(_écrit par un secrétaire_) + + +Votre lettre m'a fort affligé, et je ne puis y répondre de ma propre main, +comme vous le voyez, car je viens d'éprouver une fièvre rhumatismale, qui +m'a laissé dans un grand état de faiblesse. Il n'en faut pas moins que je +parte, et je me mettrai en route, Dieu aidant, d'aujourd'hui en quinze, +c'est-à-dire le 7 septembre, pour Rome. + +J'ai encore le temps de recevoir une lettre de vous ici. Je vous répondrai +courrier par courrier. J'espère vous écrire la première fois moi-même, et +vous dire mieux qu'aujourd'hui. + +CHATEAUBRIAND. +Paris, 23 août 1828. + + + + + +XLI + +_À M. de Chateaubriand_ + +La Voulte, 30 août 1828. + + +Je reçois la lettre que vous m'avez fait écrire. Je l'ai lue sans la +comprendre d'abord, tant a été grand le trouble que m'a causé l'absence de +votre écriture. Aimer c'est vivre, avais-je toujours pensé. Ah! je crois +maintenant qu'aimer c'est souffrir! Vous voilà malade au moment de partir! +Je craignais pour vous la malaria de Rome et les chaleurs, et vous allez +affronter tout cela lorsque vous serez à peine en convalescence!... Hélas! +mon pauvre maître, faut-il donc que vous vous exposiez à mourir pour cette +fatale politique? Est-il donc impossible que vous fassiez comme les +autres? Ne pouvez-vous prendre du repos chez vous, ou aller chercher la +santé à quelque source salutaire, dans quelque température douce et pure? +Ne pouvez-vous attendre la fin de septembre? Les chaleurs sont encore +affreuses ici, jugez de l'Italie! Mais les vœux sont inutiles, les prières +sont vaines, la résignation s'épuise, il faut souffrir sans en avoir la +force. Hélas! que fais-je sur la terre? Sans consolation, sans appui, +inconnue à ce que j'ai de plus cher! C'est de la chambre de ma mère, et à +l'aide d'un faible rayon de jour, que je vous écris; d'épais rideaux +lui cachent ma présence... mes soins timides sont sans succès, elle +s'affaiblit, elle souffre de plus en plus. J'ai la double tâche de +préparer son âme à l'avenir, qui l'effraie et me navre, et de la garantir +des assauts dangereux qui la troubleraient sans la consoler. Ô mon maître, +où êtes-vous? + +Le 25 août, le jour même où vous m'avez fait écrire, vous aurez reçu ma +lettre du 22. Puissiez-vous y répondre vous-même, ainsi qu'à la précédente! + +Reviendrez-vous cet hiver? Prévoyez-vous de pouvoir tenir votre promesse? +Me conseillez-vous d'aller à Paris en octobre? Aurai-je de vous une image +quelconque? M'oublierez-vous? et cette correspondance mélancolique +lassera-t-elle votre cœur? Quoi qu'il en soit, ne me laissez pas sans +nouvelles pendant votre voyage! Je ne suis pas moins tendre que le vieux +modèle de La Fontaine, et, comme à lui, _un songe, un rien, tout me fait +peur quand il s'agit de ce que j'aime_. + + + + +XLII + +_De M. de Chateaubriand_ + +Paris, ce 2 septembre 1828. + + +J'ai déjà reconnu que mon inconnue était susceptible et un peu +capricieuse. Qu'importe! elle n'en est pas moins digne de tout mon +attachement. Je lui écris, encore assez malade et au milieu des +préparatifs de mon départ, qui aura lieu du 8 au 10 de ce mois. Elle se +plaît à me dire qu'elle viendra à Paris quand je n'y serai plus; cela +n'est pas bien. Moi, je la chercherai, quoiqu'elle en pense et en dise, +aux lieux où elle sera, et je la trouverai, et je la verrai malgré elle. +Je n'ai point de portrait que je puisse laisser. Ma gravure fait une +affreuse grimace; mais, si Marie veut me voir tel que j'étais il y a vingt +ans, elle trouvera l'admirable portrait de Girodet dans mon ermitage; elle +pourra demander à le voir dans ma petite maison, après avoir vu la _Sainte +Thérèse_ à la chapelle de l'infirmerie; et, si elle me veut voir tel que +je suis aujourd'hui, le sculpteur David[31] vient de faire de moi un buste +très beau et très ressemblant. + +[Note 31: David d'Angers] + +Je vous écrirai encore avant de quitter Paris. Je vous écrirai de Rome, +mais où? M'écrirez-vous aussi à Rome? Il faudra affranchir les lettres; +elles mettent dix à douze jours en route, et sont lues trois ou quatre +fois, chemin faisant; ne vous effrayez pas et écrivez toujours! J'attends +encore une lettre de vous, ici, avant de partir. + +Marie est un grand charme dans ma vie; je ne voudrais pas être un tourment +pour elle. + + + + +XLIII + +_À M. Chateaubriand_ + +La Voulte, 6 septembre 1828. + + +Vous qui n'avez de moi que des sentiments tendres et doux, vous ne pouvez +guère savoir l'effet de votre grosse injure. Il est juste que je vous +en punisse en vous disant qu'elle a augmenté ma tristesse de votre +éloignement. Je ne suis point capricieuse, mais inquiète et troublée; +ma situation vis-à-vis de vous le comporte. + +Ce n'est point par plaisir, mais par regret, que je vous ai parlé de mon +voyage à Paris lorsque vous l'aurez quitté. Je ne puis rester comme je +suis; c'est pourquoi il faut que j'y aille. Malgré cela, s'il était +certain que vous deviez venir dans mon désert, je vous y attendrais +pourtant; tout me fait mal ici, même la solitude, et vous savez que je n'y +ai plus d'amis. Vos lettres seules pourraient m'y soutenir si... votre +réponse me fixera. Ainsi vous devenez le régulateur de ma vie; mais, si +quelque circonstance imprévue venait à m'éloigner précipitamment de ma +vallée, vos lettres me seraient soigneusement renvoyées où je serais. + +Il est vrai qu'il y a depuis longtemps, dans vos lettres, une chose qui +m'attriste toujours. La réflexion me fait vous la pardonner. N'en parlons +donc point! + +Si le profond isolement où je suis, si les peines qui m'envahissent de +toutes parts me rendaient en effet susceptible, mon ami m'excuserait. +Peut-être même ne m'offrirait-il que de la reconnaissance pour ces pauvres +défauts que de si loin il juge avec rigueur, s'il les voyait de plus près. + +Vous me dites (et c'est un perfectionnement d'absence sur lequel je +n'avais pas compté) que mes lettres seront lues trois ou quatre fois +chemin faisant, et vous ajoutez: «Ne vous effrayez pas et écrivez +toujours»!... En lisant cette phrase, j'ai crié; en la relisant, je n'ai +pu m'empêcher d'en rire, et, en l'écrivant, j'en ris encore; c'est un +véritable bout d'oreille. Dans vos idées d'ambassadeur, cela ne vous +paraît rien du tout, et vous en parlez tout résolument. J'écrirai donc, +je le veux bien, mais que vous dirai-je? en vérité, je n'en sais rien. +Vous auriez dû m'envoyer quelque chiffre pour me soustraire à ces +indiscrétions: mais, ne l'ayant pas fait, il me semble que, de mon côté du +moins, ce serait le cas de recourir à une correspondance rétrograde et +qu'en mettant une date à une feuille de papier, et en vous priant de +relire la lettre que je vous ai écrite le même jour un an plus tôt, nous y +perdrions moins l'un et l'autre. Mais avez-vous conservé la seule chose +que vous ayez de Marie? + +Il me vient beaucoup d'idées sur ces lettres lues en chemin. Soyez +assez bon pour numéroter les vôtres, ainsi que je le ferai moi-même! +Permettez-moi de vous désigner quelquefois sous la qualification de +l'étoile, que je vous ai donnée si souvent! Laissez-moi me nommer la +violette! + +Je ne veux pas finir ma lettre sans vous remercier de m'avoir écrit +vous-même. Cette marque d'amitié m'a allégée d'un grand poids; mais, +dussiez-vous m'accuser de mille défauts, il faut que je vous reproche de +ne m'avoir rien dit de vos santés. + +La lettre la plus véritablement bonne et aimable que vous m'ayez écrite, +c'est la première. + +Je voudrais à présent être assez aimée de vous pour avoir le droit de vous +dire: soignez-vous, ménagez-vous, pour l'amour de moi! + +Adieu, monsieur l'ambassadeur; adieu, mon cher maître: aucune des +personnes qui vous voient partir à regret ne vous regrette plus que moi, +et ne souhaite plus tendrement votre bonheur. + +MARIE. + +Ma mère est rétablie. Je sors d'une fournaise. + + + + +XLIV + +_De M. de Chateaubriand_ + +Paris, 3 septembre 1828. + + +Je venais de mettre à la poste la lettre que je vous ai écrite hier, +lorsque la vôtre est arrivée. Hélas! vous passez la vie comme moi auprès +de ceux qui souffrent! J'espère que Dieu vous rendra votre mère. + +Que voulez-vous que je vous dise sur votre voyage à Paris? Je ne serai +plus dans mon ermitage: faites ce qui conviendra le mieux à vos affaires! +Oui, très certainement, je reviendrai bientôt de Rome, et je vous verrai. + +Je quitte Paris du 8 au 10. Calculez si une lettre de vous peut encore +m'arriver ici! + +Tout à Marie. + + + + +XLV + +_De M. de Chateaubriand_ + +Paris, ce samedi 13 septembre 1828. + + +Je pars demain! Je pars d'autant plus tourmenté que la dernière lettre de +Marie, du 6 septembre, et numérotée 24, est une véritable énigme pour moi. +Je ne me souviens jamais de ce que j'ai écrit et ne saurais jamais dire +ce que contiennent mes lettres; je suis sûr seulement qu'elles doivent +renfermer pour Marie l'expression d'un tendre et sincère sentiment. Si, +par hasard, je l'ai blessée dans quelques-unes de ses idées, je lui en +demande un million de pardons; mais, si j'ai des torts, je sens que je ne +les réparerai bien que quand je l'aurai vue. + +Pour couper court à tous les inconvénients des postes, écrivez-moi sous +enveloppe à cette adresse: À M. Henri Hildebrand, rue d'Enfer, n° 84, à +Paris: en dedans, mettez mon nom! On me fera passer vos lettres par les +courriers des Affaires Étrangères. Je vous répondrai par la même voie. + +Je ne puis, dussé-je encore vous offenser, m'empêcher de vous dire que je +m'afflige de ce que vous viendrez à Paris quand je n'y serai plus. Est-ce +quelque chose qui puisse vous déplaire? + +J'accepte vos vœux de bonheur, puisqu'ils me ramènent auprès de vous. +Je ne serai à Rome que du 10 au 15 du mois prochain. J'ignore si je +reviendrai pour la session, mais, avant six mois, j'espère avoir vu Marie. + + + + +XLVI + +_À M. de Chateaubriand_ + +H..., 23 septembre 1828. + + +Mon cher maître, j'espère que cette lettre ira vous trouver dans votre +route. L'époque de votre fête et de votre jour de naissance s'approche. +J'ai vu dans l'_Itinéraire_ que c'est le 4 d'octobre, jour de Saint +François. Je ne veux pas perdre l'occasion de faire comme ceux que vous +aimez. Comme eux, je vous souhaite une bonne fête, et c'est avec un cœur +plein des meilleurs sentiments pour vous. Puissiez-vous ne conserver dans +votre éloignement que des souvenirs doux et tendres! Puissiez-vous trouver, +sur les bords étrangers qui vont vous retenir, la santé, la paix, et la +joie! Je vous envoie une violette des rives ignorées où vous êtes aimé. +Lorsqu'elle vous parviendra, ses couleurs se seront effacées, ses parfums +se seront perdus, mais le cœur de votre amie n'aura pas changé. + +L'entier rétablissement de maman m'a permis de revoir ma solitude. Après +deux mois et demi d'absence, j'y suis rentrée dépouillée d'espérances +chéries, le cœur meurtri de peines présentes et surchargé de regrets; vous +avez dit quelque part que Dieu n'approuve pas les préférences exclusives, +et je le reconnais, au profond abattement de mon âme. Si vous voulez me +soutenir, envoyez-moi de Rome une prière faite par vous et écrite de votre +main, que je puisse attacher dans un livre d'heures[32]! + +[Note 32: Mme de V. avait évidemment entendu parler de la prière écrite +par Chateaubriand pour Mme Récamier, après la mort de Mathieu de +Montmorency.] + +J'ai reçu votre lettre de Paris 13 septembre, veille de votre départ: j'y +répondrai quand vous serez à Rome. + +Adieu, monsieur le vicomte; adieu, mon maître trop admiré et trop chéri! +Ne m'oubliez pas! + +MARIE. + +Violette odorante de la lisière du bois des pins, sur les bords de +l'Érieu. + +H..., 23 septembre 1828. + + + + +XLVII + +_De M. de Chateaubriand_ + +Milan, 29 septembre 1828. + + +Je veux vous prouver que la distance ne fait rien à mes sentiments. Je +mets ce petit mot à la poste pour vous, en traversant l'Italie. Hélas! je +revois cette belle Italie sans plaisir. Mon rôle de voyageur a fini avec +ma jeunesse. Adieu, je vous écrirai de Rome. + +CHATEAUBRIAND. + + + + +XLVIII + +_À M. de Chateaubriand_ + +H..., 9 octobre 1828. + + +Le 14 septembre, jour malheureux, je quittai furtivement mes hôtes. +J'étais triste, j'avais besoin d'être seule. Mes pensées m'entraînèrent, +presque à mon insu, dans un endroit nommé Pontpéri, parce que, sur la cime +de rochers élevés, on voit encore les débris d'un pont romain qui devait +être d'une seule arche jetée sur l'Erieu, d'une montagne à l'autre; +mais ces montagnes ne sont aujourd'hui que des masses escarpées, sans +culture, sans végétation, tourmentées par une multitude de torrents, et +profondément ravinées par l'eau des pluies. La sombre horreur de ce lieu +sauvage n'a peut-être point d'égale dans les Alpes et les Apennins. La +rivière y est renfermée dans une espèce de bassin circulaire, formé par +des masses de granit qui s'élèvent perpendiculairement du fond de l'eau à +une grande hauteur, en affectant des formes bizarres de niches, d'antres, +de chapelles, et d'aiguilles, qui jettent de grandes ombres sur l'eau +profonde et tranquille. À peu de distance au-dessous, cette même eau +bondit avec fracas et se fraie à grand bruit un passage entre les rochers +entassés. Ce n'étaient point ces grands effets d'une nature sauvage et +désolée qui captivaient mon attention. Un tableau qui parlait à mon +cœur attristé l'attirait davantage. Une bergeronnette lavandière s'est +fixée dans ce lieu. Je l'y ai toujours vue. J'avais déjà remarqué sa +prédilection, cette fois elle m'inspirait plus d'intérêt. Elle revient +toujours avec amour se reposer sur le même rocher de granit bleu tout +brillant de mica. Mais le beau rocher ne sent pas les pieds du petit +oiseau, dont le chant faible se perd aussi dans le bruit retentissant des +vagues. Je songeais tristement, en le regardant, à ce que pouvait devenir +une âme tendre et méditative autour d'un homme politique... ces pensées +m'absorbaient, je marchais sans précaution sur une corniche de roches dont +le sommet aplati pend en voûte sur le bassin. Tout à coup, le pied me +manqua, je glissai, et je tombais dans la combe, lorsque, saisissant +machinalement une touffe de petite meringia mousseuse, le mouvement que je +fis pour m'y attacher me rendit l'équilibre que mon inattention m'avait +fait perdre. Je pus me relever et, retrouvant une agilité montagnarde, +m'éloigner du danger. Ô mon ami, si j'avais péri dans ces ondes ignorées, +vous ne l'auriez point appris. D'abord vous m'auriez crue légère: plus +tard, vous m'auriez oubliée; et pourtant ma mort eût été comme ma vie... +En revenant à moi, je retrouvai dans ma main la méringia secourable. Je +voulais vous l'envoyer pour votre fête; mais, en remarquant la mollesse et +la ténuité de la tige et des feuilles filiformes, la délicatesse presque +aérienne de ses petites étoiles blanches, je pensai que le cœur de mon ami +se troublerait en voyant quel avait été, le jour de son départ, le dernier +appui de Marie. Je ne veux plus permettre à mon cœur de se répandre devant +vous. Je veux garder pour moi seule les tristesses de l'éloignement, et ne +vous envoyer que des impressions douces et tendres comme ce que je sens +pour vous. Je ne vous ai donc adressé, le 22 septembre, sous le couvert de +M. Henri Hildebrand, qu'une violette du bois de pins, avec les vœux de mon +cœur. Auront-ils été, suivant mon désir, vous trouver pour le 4 octobre, +jour de votre naissance et de votre fête? + +Votre lettre de Milan m'est parvenue au sixième jour de sa date. Je ne +l'attendais pas du tout. Sans croire notre relation tout à fait rompue, +il me semblait pourtant que vous étiez comme perdu pour moi. Un mot, une +pensée de vous, rattachent ce lien faible et chéri. Votre petite lettre +ne m'a pas été moins secourable que la touffe d'herbes qui m'a sauvée +le 14 septembre. Les amis que vous regrettez en France seront heureux +d'apprendre que vous revoyez l'Italie sans plaisir. Je suis comme eux. +Je voudrais que vous ne songeassiez qu'à revenir. + +J'ai renoncé à sortir d'ici, et j'y veux demeurer pour vous attendre +jusqu'à votre retour. + +Adieu, monsieur l'ambassadeur; adieu, mon maître aimé! N'oubliez pas +Marie! Personne au monde ne vous honore plus tendrement, même parmi ceux +qui sont comblés des douceurs de votre amitié. + + + + +XLIX + +_À M. de Chateaubriand_ + +H..., 23 octobre 1828. + + +Le journal du 20 dit, mon cher maître, que le 1er octobre vous avez passé +à Bologne. Voilà un bien long intervalle; cependant, c'est quelque chose +de savoir qu'il y a vingt jours vous étiez arrivé jusque-là sans accident. + +Dans l'ignorance où je suis de tout ce qui vous touche, je veux vous +écrire de provision, et me donner la consolation de parler à vous, mon +cher maître; j'aimerais bien à vous parler de vous; mais je ne sais rien. +Il me semble qu'en vous écrivant j'attirerai cette lettre de Rome que +j'attends avec un si vif désir; il me tarde d'y voir que vous et les +vôtres êtes en bonne santé, que vous êtes satisfait, et que la pensée de +votre amie ne s'est pas dissipée dans ce long chemin et parmi tant de +personnes et de choses diverses, quand rien ne vous rappelle le cœur +solitaire qui vous attend. + +Je vous ai écrit sous le couvert de M. Henri Hildebrand, le 22 septembre +et aussi le 9 octobre, en réponse à votre lettre de Milan. + +Mais je dois encore une réponse à votre dernière lettre de Paris, et je +veux la faire dans ce moment, où la privation de vos nouvelles me laisse +de l'espace. + +Dans cette lettre de Paris, vous m'accusiez un peu légèrement d'être +capricieuse. Comme je suis loin de vous, je vous assure que vous vous êtes +trompé. Si vous étiez à mes côtés, je vous tendrais la main et vous +verriez dans mon sourire joyeux ma justification et votre pardon. Éloignez +donc cette idée de votre esprit, non seulement pour le présent, mais +encore pour l'avenir! Quand nous nous verrons, ne m'accusez pas de caprice, +si mes discours et mes manières ne ressemblent point à mes +lettres! + +À présent que je ne vous connais pas, mon sentiment pour vous est sans +entraves; c'est une affection élective que je regarde comme une sorte +d'alliance généreuse entre nous, et, de ma part, comme une consécration au +génie, au malheur, à la gloire. Rien n'est si noble, rien n'est si beau! +Je m'en fais une vertu; et lorsque j'ai tâché de vous convaincre que je +suis votre sœur par le cœur, je suis satisfaite et crois avoir tout fait +pour vous et pour moi-même, car je n'ai pas oublié que je dois remplacer +dans votre cœur les «vieux amis qui ont fui avec la fortune». + +Les convenances sociales modifieront un jour +l'expression de ces sentiments; mais ils demeureront +inaltérables au fond de mon cœur jusqu'à +ce qu'il ait cessé de battre. + +Vous me dites encore, dans cette lettre de Paris: «Si j'ai des torts, je +sens que je ne les réparerai bien que lorsque je vous aurai vue...» Cela +ne veut-il pas dire: «Je vous aimerai si vous me plaisez...» Mais pourquoi +donc, mon cher maître, ne pouvez-vous m'aimer par mes lettres, comme je +vous aime par vos livres? Serait-ce que vos livres sont beaux et que mes +lettres ne sont pas belles? Ah! il est vrai; mais aussi vos livres sont +pour tout le monde, et mes lettres ne sont que pour vous!... Vous avez +sûrement remarqué, au musée, un tableau de Champaigne[33] qui, sans le +secours des grâces de l'extérieur, offre, sous des traits vulgaires et +presque ignobles, une beauté morale qui touche à l'âme et qu'on n'oublie +plus? Il représente deux religieuses: l'une est malade, sa compagne +la sert. Celle qui prie pour sa sœur n'observe pas que l'objet de sa +sollicitude est privé de la beauté, et pourtant rien ne manque à la +tendresse de ses soins, à la ferveur de sa prière; et la pauvre souffrante, +dans sa paisible résignation, dans sa douce reconnaissance, ne songe +point à examiner si sa bienfaitrice est belle. Que ce tableau devienne le +modèle de votre amitié! Supposez-moi semblable à l'une de ces religieuses, +et aimez-moi franchement pour l'attachement que j'ai pour vous, et non +pour mon extérieur, quel qu'il soit! Tel est le partage auquel mon cœur +aspire, je le mérite et je l'obtiendrai. Avant que vous soyez rentré en +France, vous m'aurez honorée du nom de sœur, ou, je le promets à Dieu +devant vous, ma vie, qui s'est passée à désirer votre affection et à fuir +votre présence, achèvera de s'écouler sans que nos regards se soient +rencontrés. + +[Note 33: Ce tableau de Philippe de Champaigne, que l'on peut voir +aujourd'hui encore au Musée du Louvre, représente deux religieuses de +Port-Royal, la mère Agnès Catherine Arnauld et la sœur Catherine de +Sainte-Suzanne, fille du peintre bruxellois.] + +Mon ami, je vous conjure de graver ceci dans votre mémoire! + +Vous le savez, la vie n'est pour moi qu'un désert plein de dangers. Je le +traverse seule. Ma main n'est point pressée dans une main amie qui me +conduise doucement et me soutienne avec bonté. Je ne vois point le but de +ma course: j'espère pourtant! et continue sans m'arrêter; c'est que je ne +suis pas tout à fait abandonnée. J'aperçois des jalons qui me guident +dans ces solitudes glacées: ce sont vos lettres... je prends courage et +j'avance: bientôt deux mois seront passés. + +Tant de temps écoulé dans une si vive anxiété de votre destinée; la rapide +succession de craintes et d'espérances qui me venaient de vous, et les +chagrins qui me troublent ici, joints à votre départ, m'avaient enfin +découragée. Vous apprendrez avec plaisir que je suis revenue de cet +abattement. Je ne sais quelle paix, quelle espérance est rentrée dans mon +âme. Je sens de nouveau ces vifs mouvements de joie qui me faisaient +tressaillir au commencement de notre amitié. Je suis enfin seule dans ma +vallée chérie. J'y pourrais avoir des visites, mais je les fuis. C'est +seule que je veux être, avec une pensée délicieuse et chère, avec _vous_, +mon maître, qui êtes à Rome et que je n'ai jamais vu. Je prévois avec +bonheur une solitude absolue de quatre ou cinq mois passée avec les +manuscrits et les souvenirs de mon père, avec vos livres, vos lettres, et +l'idée de votre retour. Je sens que tout ce bien-être me vient d'avoir +repoussé ce voyage de Paris, si cruel pour moi, surtout quand vous veniez +d'en partir. Vous voyez que je ne suis pas _fâchée_ que vous en ayez été +_affligé!_ + +Il y a dans mon âme trois prédilections invincibles, qui font les seuls +plaisirs de ma vie: une mémoire sacrée, un ami inconnu, une vallée +solitaire. Je ne me fais pas scrupule d'entretenir mon cher maître de +ma résurrection morale, parce qu'il sera bien aise de me voir sortie +de la tristesse dans laquelle j'étais tombée; d'ailleurs, je ne puis +l'entretenir de ce qui le touche; je ne sais rien. + +Je voudrais vous parler de Rome, mais je n'en suis pas encore là. Je +crains, si j'y pense, de redevenir triste: je n'ose regarder encore que le +retour. Vous me disiez, une fois, «_ce riant exil_»; mais je ne m'en fais +pas cette idée: il me semble au contraire que ce séjour doit être bien +mélancolique. C'est le tombeau de la puissance humaine. On y est toujours +en face du néant des grandeurs et de la brièveté de la vie... j'aimerais +mieux Florence et Naples, où c'est la nature qu'on voit dans sa force et +sa beauté. Je suis bien fâchée de n'avoir pas lu votre voyage en Italie, +je saurais ce qu'elle est. Je ne me souviens plus de _Corinne_, mais, par +ce que j'ai lu ailleurs, il me semble que j'aimerais le caractère des +Romains, s'ils sont en effet passionnés dans leurs affections, vrais +dans leurs plaisirs, et orgueilleux sans vanité. C'est le contraire des +Parisiens, qui, dit-on, se plaisent mieux à juger qu'à _sentir_, et qui +aiment mieux _paraître_ qu'_être_. + +_28 octobre_.--Avec la sérénité, j'ai retrouvé les impressions agréables +que l'aspect de la nature avait cessé de m'inspirer; je sens de nouveau le +beau temps. Le soleil est encore chaud, l'air est doux et léger, les eaux +étincellent à travers la riche verdure des mûriers et des châtaigniers, +que l'automne commence à nuancer d'or et de feu. Une atmosphère douce et +brillante rend beaux ou gracieux tous les objets que l'œil peut voir, car +nous n'avons pas ici les tons durs et crus des Alpes et des Pyrénées. Des +vapeurs lumineuses, et colorées d'une manière ravissante, couvrent nos +montagnes bleues et les rendent comme transparentes et poudrées d'or ou +veloutées de rose; et ces belles nuances changent à chaque instant: il +serait peut-être difficile de trouver, dans une autre chaîne de montagnes, +des aspects d'un caractère plus imposant que ceux de quelques vallées du +Vivarais. Ces beaux lieux où la nature ne se montre plus que sous des +traits d'une grandeur paisible ont été, dans des temps bien loin de nous, +bouleversés par d'effroyables catastrophes. Les magnifiques colonnades en +basalte de Jaugeac et de Montpesat, la chaussée des géants de Thueyle, +le pont d'Arc, la gueule d'Enfer, le mont Mézenc, la Solfatare et cent +cinquante volcans réunis dans une même chaîne et se touchant par leurs +bases comme les vagues de la mer, sont d'une magnificence à laquelle, +suivant mon père, le nouveau monde, dans ses pompes terribles, n'offre +peut-être rien d'égal, et qui n'a besoin, pour exciter à l'avenir +l'intérêt et l'admiration, que d'avoir un moment charmé les yeux de mon +ami... Mon âme ambitionne cet honneur pour mon pays. Oh! venez donc, mon +noble maître, illustrer cette portion de notre patrie! Vous y recueillerez +quelques rayons d'une gloire nouvelle, et vous y trouverez aussi ce bien +que l'Écriture appelle _un trésor_. + +_Du 30_, au soir.--Je reçois votre lettre de Rome en date du 11. Elle est +restée dix-neuf jours. Vous êtes arrivé; vous êtes fidèle à la pensée de +Marie; vous ne pouvez l'oublier; vous reviendrez bientôt; je devrais être +contente; et savez-vous ce que cette lettre, cette écriture, ce même +timbre, et tout cela m'a fait? J'ai pleuré des larmes amères, mais +si longtemps que j'en suis épuisée. Il est donc vrai que vous êtes +ambassadeur à Rome! mon pauvre ami, je crois que Dieu me punit de vous +trop aimer. Puisse-t-il vous bénir et vous rendre heureux! Adieu. + +Quand vous le pourrez, envoyez-moi la prière dont j'ai besoin et que je +vous a demandée dans ma lettre du 22 septembre! N'y manquez pas, si vous +m'aimez! + +MARIE. + + + + +L + +_De M. de Chateaubriand_ + +Rome, ce 11 octobre 1828. + + +Me voilà à Rome, qui ne m'a rien fait. À mon âge, il ne faut plus voyager: +on n'y voit plus. J'espère me retrouver bientôt dans notre commune patrie. +Je vous écrirai plus au long quand j'aurais rempli les premiers devoirs de +ma position. Ce mot est seulement pour vous prouver ma fidélité, et mon +impossibilité d'oublier Marie. Cette lettre, que j'envoie aux Affaires +Étrangères, sera mise à la poste à Paris. J'espère avoir bientôt une +lettre de vous. + +CHATEAUBRIAND. + +Je vous ai écrit de Milan. + + + + +LI + +__De M. de Chateaubriand__ + +Rome, 21 octobre 1828. + + +Votre première lettre de France est venue me trouver à travers les +montagnes au milieu des ruines de Rome: elle m'a fait un grand bien, et je +vous en remercie; elle n'avait pas même perdu la petite violette attachée +à l'une des feuilles; j'ai salué cette fleur de mon pays, cueillie par une +main amie. Que vous dirai-je? Rome m'ennuie: tout m'ennuie[34]! J'ai passé +l'âge des joies, il faut que je me retire. Que fais-je dans ce monde? Je +le connais trop et j'y ai été trop longtemps. Je me réserve pourtant +encore un dernier plaisir, c'est celui d'aller vous trouver dans votre +solitude. Quand j'aurai vu cette Marie inconnue, tout sera accompli. +Pensez à moi et écrivez-moi! + +[Note 34: Dans cette lettre et dans les suivantes, Chateaubriand exagère un +peu la tristesse et la solitude de son séjour à Rome. Nous savons +notamment, par les Souvenirs de M. d'Haussonville, que trois belles jeunes +femmes, Mme D., la Del Drago, et une dame qui, sous le pseudonyme de Mme +de Saman, devait plus tard publier un petit roman autobiographique +intitulé _Les Enchantements de Prudence_, ont, toutes trois, fait de leur +mieux pour distraire son ennui.] + + + + +LII + +_À M. de Chateaubriand_ + +H..., 8 novembre 1828. + + +Mon cher maître, il y a aujourd'hui un an que vous écrivîtes cette lettre +qui perça mon cœur d'un trait aigu, en m'apprenant que vous étiez menacé +dans ce que vous aimiez. Je vous écrivis moi-même, et, du moment où j'eus +reçu votre réponse, je fus invinciblement entraînée dans votre sphère. + +Mes dernières lettres n'étaient remplies que de mes chagrins, de mes +regrets, de mon abattement, parce que mon cœur se répand quand je vous +écris; et pourtant je n'ai pas tout dit, car je n'ai jamais tout pensé. +Dans la convalescence de ma mère, je lui ai lu plus de soixante numéros de +la Gazette. Vous ne me plaindrez peut-être pas d'avoir subi si longtemps, +dans le milieu du cœur, ce petit supplice renouvelé de Saint-Sébastien! Je +n'ai ni l'âme d'un ange, ni celle d'un héros, votre inconnue n'est qu'une +simple femme; elle n'a pu recevoir sans blessure tant de traits acérés; +elle n'est point demeurée invulnérable à tous ces poisons. Cette troisième +persécution m'a été plus douloureuse que les autres, à présent que vous +êtes mon ami. Je n'osais vous en parler, mais j'en souffrais. Je voyais +l'unique et éclatante réparation de tant d'injures dans cette ambassade +de Rome. Cette considération a été ma véritable consolation, et je vous +aurais prié à genoux de partir, si votre départ eût été à ma décision. + +Aujourd'hui, je lis dans le journal du 1er novembre: «Depuis son arrivée +dans cette ville, M. le vicomte de Chateaubriand est l'objet de toutes +les prévenances du Souverain Pontife et de tout ce que Rome a de plus +distingué; quoique Son Excellence ne reçoive point encore, l'hôtel de +l'ambassade est continuellement visité par les cardinaux, les princes +romains, et les familles patriciennes. C'est une chose remarquable que, +dans cette capitale du monde catholique, on ne connaisse en aucune manière +cet esprit étroit et tracassier des coteries religieuses de Paris. On n'a +point nié ici à l'auteur du _Génie du Christianisme_ sa noble piété; au +serviteur fidèle de la couronne, à l'écrivain courageux de la Restauration, +le titre de royaliste. M. de Chateaubriand a été vengé des outrages d'un +parti par le Saint-Père lui-même»... Et je me dis: «C'en est fait, le +roi de France et le Chef de l'Église l'ont en effet vengé, et se sont +eux-mêmes garantis du blâme de la postérité!» En même temps, je reçois +votre lettre du 20 octobre. Elle est si sombre que mon cœur se trouble à +vos tristes paroles... ô mon maître! Ont-ils blessé votre âme? et ce juste +triomphe n'est-il pour vous qu'une tâche que vous vous êtes imposée et que +vous avez accomplie? + +Je ne m'explique pas bien vos expressions. Vous dites: «_Il faut que je me +retire_»... Ah! plût au Ciel que cela pût être; mais je ne le comprends +pas et n'ose le croire. + +La même destinée qui, de si loin, m'a dévouée à vous vous entraîne aussi +vers moi. Je le reconnais à ce que vos pensées les plus intimes se +décèlent toujours dans les lettres que vous m'écrivez. Vous aimez les +miennes, elles vous sont bonnes. Vous voulez me voir. Vous nommez notre +rencontre sur la terre «votre dernier plaisir»... Voilà ce qui me soutient +et m'encourage contre ces mêmes lettres!... Elles ont une sorte de style +anonyme, comme si elles ne s'adressaient à personne. Vous n'y parlez plus +de vos sentiments pour moi. Vous ne répondez pas aux miens. Tous détails +sur ce qui vous concerne en sont sévèrement bannis. Hélas! pour qui donc +les réservez-vous? Vous connaissez l'amitié: vous ne pouvez ignorer que +vous contristez la mienne en paraissant la méconnaître, et me laissant si +parfaitement étrangère à vous après avoir commencé notre correspondance +avec tant de douceur et des formes si différentes. Ô mon cher maître! que +vous m'affligez en cela! Vous ne savez pas combien il me faut de confiance +en votre bonté d'âme pour surmonter ma timidité naturelle, augmentée par +le changement de votre style! Depuis bien des mois, il semble que vous +m'interdisiez tout autre sujet que moi-même et que vous ne veuillez +m'envoyer que quelques _jalons_, uniquement pour m'empêcher de perdre +vos traces... Que deviendrait notre amitié, si je ne m'encourageais pas +moi-même à écarter jusqu'au moindre mouvement de cet orgueil qu'on +inspire à toutes les femmes? Mais c'est ce que je fais avec une profonde +tendresse. J'aime à vous prodiguer à présent les hommages d'une âme +élevée, et je donnerais ma vie sans regret pour effacer les peines de la +vôtre, et pour vous assurer un bonheur digne de vous. + +Voilà ce que je vous écris sans pouvoir m'en empêcher; et voilà aussi que +je vous ai un peu grondé sans en avoir eu le projet; mais je ne puis rien +vous cacher. + +Vous dites aussi: «_Je viendrai bientôt_». Pour moi, _bientôt_, c'est cet +hiver; aussi, quand je marche sur les gazons encore trop verts, je me +réjouis en traînant sous mes pas les feuilles sèches qui commencent à les +cacher; elles vous promettent à moi. Mais comment viendrez-vous? Les monts +sont remplis de dangers durant l'hiver. Les côtes de la Méditerranée sont +infestées de corsaires tripolitains. Si vous ne voulez pas fâcher Marie, +vous répondrez un petit mot là-dessus. + +Adieu, mon cher maître, mon étoile toujours belle, toujours chérie, +laissez-moi vous assurer de mon respect; vous ne savez pas combien ce mot +est tendre, quand je vous l'adresse. + +MARIE. + +Je vous ai écrit le 9 et le 30 octobre. + +_Du 9 novembre_.--J'ai lu et relu votre seconde lettre de Rome; elle +pénètre toute mon âme de votre tristesse, je la sens sans la comprendre. +Je crois que je dépends de vous. + +J'ai aussi relu ma lettre: il faut que j'y ajoute quelques mots parce +que j'ai beaucoup tourné autour de mon chagrin sans avoir osé vous +l'expliquer. Aujourd'hui, j'ai plus de courage et je vais en profiter de +peur que, faute de temps pour m'écouter, vous ne m'entendiez pas bien. + +Toutes vos lettres sont très courtes; j'en suis attristée _malgré moi_; +mais je n'oublie pas que vous les avez écrites au milieu du tourbillon +politique qui vous entraîne _et de vos plus tendres regrets_. + +Mais il y a une autre chose qui me fait mal, à tort ou à raison: depuis +bien longtemps le nom d'amie ne se trouve pas dans vos lettres. +Rendez-le-moi, j'en ai besoin! + +_Du 10_. À la réflexion, je suis inquiète de vous avoir parlé si +franchement. Me trouverez-vous susceptible? Que je serais fâchée si vous +preniez de moi une idée peu aimable! Pourtant, il faut que vous me voyiez +telle que je suis, et mon affection aussi. Si j'ai besoin d'excuse auprès +de vous, songez combien les pensées se creusent dans le silence d'une +solitude absolue! Il y a des moments où je suis alarmée de l'abandon avec +lequel je laisse aller une relation isolée de tout, qui ne se soutient que +par sa propre force, et qui m'est si chère; mais, outre que mon esprit est +peu susceptible de combinaisons et de calculs, c'est précisément votre +supériorité qui me rassure. Le jour où vous voudrez me regarder dans mes +lettres, vous me verrez comme à travers un cristal. Ce qui est bon est +bon. Ce qui est vrai est vrai. Je me confie. + + + + +LIII + +_De M. de Chateaubriand_ + +Rome, ce 15 novembre 1828. + + +Eh! bien, j'aime que vous restiez dans votre solitude! Vous dirai-je +pourquoi? Je n'en sais rien, car, enfin, je ne profite pas de cette +solitude. Est-ce que je serais jaloux d'une personne que je n'ai jamais +vue? Pourquoi pas? Vos lettres me plaisent, du désert; elles me plairaient +moins, venant de Paris. Seulement ne tombez point dans un abîme! Vos +belles descriptions me font frémir. + +Je ne m'accoutume point aux ruines de Rome; j'ai assez vu de débris. Il +est plus que temps que je rentre dans ma solitude, pour ne plus en sortir. +Au fond de tous les tableaux que je vois à présent, j'aperçois toujours ma +tombe; elle ne m'effraie pas du tout, j'aime même à la contempler; mais, +en même temps, elle m'ôte le goût de tout, l'intérêt de toute chose; en +face de la mort, les plus grandes affaires paraissent misérables. Les +attachements resteraient encore, mais personne ne s'attache à ce qui s'en +va et vieillit, et c'est quand on a le plus besoin d'être entouré qu'on se +trouve plus seul et plus délaissé. + +Je ne sais quel sera le terme de mon brillant exil; tout ce que je puis +vous dire, c'est qu'il ne sera pas éloigné, puisqu'il dépend toujours +de moi d'en finir. J'attendrai sans doute un temps raisonnable; je n'y +mettrai point de précipitation; mais, à mon âge, il faut compter par jours +et non par années. + +Écrivez-moi! Vos lettres me font un plaisir extrême, ne me le retranchez +pas! C'est charité que de venir à mon secours. + + + + +LIV + +_De M. de Chateaubriand_ + +Rome, ce 20 novembre 1828. + + +Votre petit journal du 23 au 28 octobre m'est parvenu. Je vous remercie de +me rendre ainsi compte de vos pensées: vous me faites des _aveux_; est-ce +que vous espérez bien ne jamais me voir, ou que mes vieux ans vous mettent +en paix? N'importe; ces aveux sont doux, et je les prends pour ce que vous +me les donnez. Je ne sais pourquoi ma lettre, arrivée de Rome, vous a +rendue tout à coup si triste: qu'est-ce donc que vous avez pour un inconnu, +pour un étranger que vos regards n'ont jamais rencontré? Une passion? je +l'accepte. Votre imagination amusa votre solitude: elle me plairait même, +dans ces jeux où vous vous moqueriez de la vanité d'un homme assez fou +pour tomber en imagination à vos pieds, tout chargé du poids d'une longue +vie. Il faudra bien enfin que j'arrive jusqu'à vous; si vous avez des +illusions, elles s'évanouiront; vous m'aimerez peut-être encore, mais je +ne vous tourmenterai plus, si toutefois je vous tourmente. + +Je vous ai écrit par l'avant-dernier courrier, le 15 de ce mois. +Écrivez-moi longuement, et j'aimerai Marie. + +CHATEAUBRIAND. + +La prière que vous demandez, je l'offre, mais je ne puis la parler, ni +l'écrire. + + + + +LV + +_À M. de Chateaubriand_ + +H..., 10 décembre 1828. + + +Je le vois à regret, les solitaires ne peuvent être entendus; leurs +sentiments, agrandis et fortifiés par la retraite, sont taxés d'illusions +et de chimères, lorsqu'ils les laissent égarer jusqu'aux gens du monde, +et leurs expressions, parce qu'elles peignent naïvement des sentiments +généreux et peu communs, sont prises pour les jeux frivoles d'imaginations +capricieuses et mal réglées. Vous-même, mon cher maître, de la sphère +bruyante où vous vivez, vous n'entendez plus leur langage. Pourquoi le mien +n'a-t-il pas aujourd'hui la puissance du vôtre! et que je souhaiterais en +ce moment le pouvoir de vous persuader! + +Jamais nous ne fûmes autant menacés qu'aujourd'hui d'une séparation +éternelle. Vous seul pouvez nous en garantir. + +Votre lettre du 20 novembre me trouble et me troublera; elle est +venue m'apporter mille peines. Vous pouvez m'en délivrer, mais y +consentirez-vous? Je crains, hélas! que Marie ne soit pour vous un sujet +de curiosité plutôt que d'intérêt. Vous n'êtes pas soigneux de son +repos... + +Je ne puis avec convenance répondre à votre lettre du 20 novembre. +Pendant quelques jours, j'ai cru que je ne devais plus vous écrire, mais +je n'ai pu m'y résoudre. Dans vos précédentes lettres, vous me demandez la +continuation des miennes, en m'assurant qu'elles vous sont bonnes... et, +moi, j'ai une dernière demande à vous faire. + +Le temps se passe, il me presse; celui de votre retour s'approche; +peut-être m'en reste-t-il à peine assez pour recevoir votre réponse. Je +l'attendrai, cette réponse, avec autant d'anxiété que d'impatience. +L'oublierez-vous? + +J'avais besoin d'une prière faite par vous et écrite de votre main, et +vous me la refusez! + +Je vous ai demandé le nom de sœur, point de réponse. Eh! bien, si vous me +croyez au-dessous de ce beau présent, je ne m'en offenserai pas, je me +résignerai sincèrement! + +Mais, par compensation, s'il est vrai que le partage des devoirs soit la +première obligation de l'amitié, vous me promettrez votre appui dans +l'accomplissement des miens. Je me reposerai tout à fait sur cette +promesse et je vous attendrai en toute joie et sécurité. + +Mais, si vous ne m'entendez pas, si vous continuez à ne pas me répondre, +si vous éludez ou repoussez encore cette prière, vous ne verrez jamais +votre Marie, vous n'entendrez plus parler d'elle. Vous pourrez croire que +sa tendresse ne fut qu'un songe. Je fuirai ma vallée, dont la solitude +profonde et sauvage ne put m'abriter contre votre pensée. Aux approches +de votre retour en France, je quitterai ma demeure. J'y laisserai mon +espérance flétrie. La douleur seule me suivra. Je continuerai à vous +écrire tant que je vivrai; mais mes lettres demeureront avec moi. Elles ne +vous parviendront que lorsque le courage ne me sera plus nécessaire, et +que le repos sera devenu mon partage. + +MARIE. + + + + +LVI + +_À M. de Chateaubriand_ + +H., le 16 décembre 1828. + + +Mon cher maître, il serait mal à moi de douter de votre réponse à ma +lettre du 8 de ce mois. Puisque vous me voulez pour amie, vous ne me +refuserez pas la demande qu'elle contient. Je me tiens pour assurée de +la recevoir, et je continue à vous écrire avec la confiance qui vous est +due. + +Je voulus, l'année dernière, arranger mes pensées et mes expressions en +vous écrivant ma seconde lettre, cela ne me réussit pas, j'y renonçai pour +toujours. Depuis, je vous ai écrit du premier mouvement, à cœur ouvert et +plume courante; mais, quand mes lettres sont faites, je les copie telles +qu'elles sont, et les joins aux vôtres. Tout ce que j'ai écrit à vous et +de vous m'est ainsi resté. Quelque chose m'a toujours poussée à retenir +autour de moi cette vie intérieure et secrète. + +Lorsque je reçus cette troisième lettre de Rome, qui m'a troublé l'âme, +je vous écrivais de provision et à loisir, goûtant la paix que mon séjour +ici et l'espoir de votre retour m'avaient rendue, et le plaisir de +m'entretenir avec vous. J'ai sous les yeux le commencement de cette +lettre, que l'arrivée de la vôtre a interrompue. La voici: + +«Dans ma longue lettre du 23 au 30 octobre, je vous ai très bien expliqué +l'amitié que j'ai pour vous et celle que je demande de vous. Je suis très +contente de ma lettre. Toutes les fois que je me la rappelle, j'ai le cœur +soulagé. Je crois que vous avez compris mes sentiments et que vous les +reconnaîtrez en m'en accordant de semblables. Je vous ai présenté ces +pauvres religieuses de Champaigne comme le modèle de l'attachement qui +doit nous lier. En vous priant de ne penser à moi qu'en me prêtant les +traits de l'une d'elles, je me suis garantie des surprises de votre +imagination. En vous demandant le titre de sœur, j'ai préparé ma +justification du passé. Ce nom sera cause que je paraîtrai devant vous +sans confusion de vous avoir tant aimé. Une sœur ne peut rougir de son +dévouement à un frère tel que vous. Ce nom si cher contentera l'ambition +de mon cœur; il sera tout à la fois ma récompense et ma justification...» + +D'après ce qui précède, jugez de la confusion des pensées que votre lettre +a élevées dans mon esprit! J'ai couru à mes anciennes lettres et j'ai +trouvé dans celles à mon père (écrites il y a tant d'années), à une +amie qui n'est plus, à M. Hyde de Neuville, les mêmes sentiments qui +remplissent aujourd'hui celles que je vous écris à vous-même. Ils sont +exprimés de la même manière et souvent dans les mêmes termes. Cette +lecture m'a rassurée. La trempe de mon âme n'est pas mon ouvrage. Vous +l'avez formée en partie, vous y régnez par les qualités de la vôtre. Je ne +puis ni me le reprocher ni m'en plaindre. S'il s'y trouve en effet quelque +chose de passionné, je le tiens de mon père: ce trait nous est commun avec +la plupart de nos compatriotes, et ma vie solitaire et éprouvée n'a pas dû +l'effacer. + +_Du 17_.--Quand j'ai passé une partie du jour à vous lire et qu'il me +vient tout à coup à l'esprit que vous m'écrivez souvent, j'ai peine à le +croire! et puis je viens à penser que vous soutenez cette correspondance +depuis treize mois, à travers une vie qui se précipite dans un tumulte de +grands événements, que vous répondez fidèlement à des lettres où il n'y a +rien, rien qu'un attachement vrai; je sens que c'est à cet attachement que +vous répondez. Cette certitude me suffit. Je ne crains rien de l'avenir, +vous aimerez Marie. + +J'ai souri à un endroit de vos lettres où vous dites _que je vous fais des +descriptions_. Il est vrai, et, ce qu'il y a de mieux, c'est que je n'y +suis pas plus embarrassée qu'à vous dire l'heure qu'il est... Vous méritez +bien, mon cher maître, d'être aimé parfaitement; mais l'avez-vous jamais +été avec plus de tendresse et d'abnégation que cela? + +_Du 18_.--J'écris encore! Est-ce pour endormir mes craintes? Non, je n'ai +point de craintes contre l'élu de mon cœur. C'est plutôt pour soulever un +moment le poids qui pèse sur mon âme; trop de choses se réunissent contre +moi! Une pensée me soutenait: à présent elle me trouble. Je suis seule! je +ne sais où m'appuyer! Nous voilà dans une saison que j'aimais autrefois +ici: elle y est bien triste, cette année; tout y est encore bien beau; +mais, depuis quelques jours, les montagnes ont été mauvaises, il y est +tombé beaucoup de neiges, des familles entières en descendent et se +succèdent continuellement pour venir chercher dans nos vallées de +l'ouvrage et des secours. L'année dernière, elles en trouvèrent encore; +cette année, je ne puis leur accorder qu'un soulagement passager. Mes +voisins indigents ont déjà souffert de ma pauvreté. Hier, pourtant, une +jeune orpheline nouvellement veuve, que les larmes et la blancheur des +neiges avaient à demi aveuglée, fut un objet d'envie pour moi autant que +de pitié; un bandeau rafraîchissant, quelques livres de lin à filer, et +une modique pension payée pour trois mois la comblèrent de joie. C'est +qu'elle n'était pas loin de ce qu'elle aimait. Son cher petit enfant était +suspendu à son cou, et pressé sur son sein comme son trésor. Elle l'avait +enveloppé de tous les vêtements dont elle avait pu se priver, et l'avait +apporté ainsi à travers les glaces, les rudes, et les torrents. +Ses pauvres yeux n'avaient pas cessé de le regarder et ses bras de +l'étreindre... c'était pour lui qu'elle était joyeuse! + +Tout émeut quand on n'est pas heureux. Ce matin, dans une note du +traducteur de lord Byron, j'ai trouvé cette ligne: «_N'est-ce pas un peu +la touche de notre Chateaubriand?_» Ces simples paroles m'ont fait fondre +en larmes. Un temps viendra où tous les Français parleront ainsi. Oh! +puisse ce temps être bien éloigné! puisse la pauvre Marie ne pas le voir +même un seul jour! + + + + +LVII + +_De M. de Chateaubriand_ + +Rome, ce 11 décembre 1828. + + +Vos lettres m'arrivent très bien, mais longtemps après leur date. J'en +suis à celle du 8 et 9 novembre... Voilà le malheur des distances! Je +remercie mon amie de toutes ses sollicitudes, mais je ne lui pardonne pas +de s'affliger d'une Gazette. Pour mon compte, je ne la lis point, je +devine très bien ce qu'elle peut dire. Elle doit chercher les endroits +qu'elle croit sensibles, m'attaquer et comme homme public, et comme homme +privé, et comme écrivain, et comme poète, que sais-je enfin? Eh! bien, +qu'est-ce que tout cela me fait? Si elle a tort, elle ne m'atteint pas; si +elle a raison, qu'y faire? M'a-t-elle nui dans l'opinion publique? Il +paraît que non. Dans ce cas, quel mal me fait-elle? et, même si elle +m'avait fait ce mal, je me réfugierais encore dans ma conscience et là je +serais à l'abri. Soyez pour ces misères aussi impassible que moi, ou +plutôt faites comme moi: je n'ai de ma vie lu un seul numéro de la +_Gazette_. Pourtant, depuis que je suis ici, les rédacteurs ont eu +l'impudence de me l'envoyer; apparemment pour voir si je voulais m'y +abonner; je me suis contenté de la jeter au feu sans l'ouvrir. + +Laissons cet ennuyeux sujet! + +Vous êtes étonnée du contraste de mes succès à Rome et de la tristesse de +mes lettres: il existe, il est vrai; on ne peut être mieux accueilli, plus +comblé de soins que je ne le suis; mais je me suis mesuré aux ruines de +Rome; j'ai trouvé que j'ai vieilli plus qu'elles; je leur ai demandé mes +anciennes rêveries, elles ne m'ont donné que des avertissements et des +leçons. Je me retire parce que mes années se retirent, parce que je m'en +vais, parce qu'il faut finir. Mes pensées ne sont pas le fruit d'un +chagrin secret, d'une peine cachée, d'un sentiment de l'injustice des +hommes; au contraire, les hommes me rendent plus que je vaux: elles sont +le résultat de mon âge. Je suis déterminé à quitter le monde, à me +réserver à moi seul mes derniers jours; j'en ai trop donné au public. Je +deviens avare du temps lorsqu'il m'échappe; j'aurais dû commencer à +thésauriser plus tôt. + +Voilà l'explication que désire celle qui veut que je l'appelle mon amie. +Elle se plaint encore de la brièveté de mes lettres. Eh! bien, je n'ai +jamais écrit si longuement à personne qu'à elle; je ne sais point causer. + +Quand reviendrai-je? Au printemps. À cette époque, je demanderai un congé +et je passerai, soit en allant, soit en revenant, par le midi de la France, +pour voir mon inconnue. + + + + +LVIII + +_À M. de Chateaubriand_ + +H..., le 26 décembre 1828. + + +Je veux écrire à mon cher maître jusqu'à ce que sa réponse ou son silence +m'apprennent qu'il ne faut plus que mes pensées aillent jusqu'à lui, et +que je dois reprendre le sentier solitaire que son regard n'éclairera +jamais. + +Je viens de recevoir sa grave et obligeante lettre du 11 décembre; je le +remercie des détails dans lesquels il est entré sur ses dispositions +intimes: je n'ose lui dire ma réflexion à ce sujet, mes droits d'amie +inconnue ne vont pas jusqu'à exprimer une demi-désapprobation à celui +qu'il faudrait choisir pour arbitre suprême de tout ce qui est généreux +et élevé. Vous voulez vous retirer; peut-être ne le devez-vous pas? Si, +contre mon pressentiment, vous exécutez ce projet, que tous les biens vous +suivent! Heureux ceux qui, dans cette retraite, donneront quelques beaux +jours à celui qui méritait de ne pas en connaître d'autres! + +Les journaux m'ennuient. Ils sont hors de mes goûts et de ma portée; ils +blessent mes idées de convenance et de délicatesse. Quant à la _Gazette_, +je ne l'aurais jamais lue si j'en avais été la maîtresse: c'est le journal +de ma mère, elle y tient. Les lectures que je lui fais à haute voix sont +pour son plaisir, et non pour le mien; c'est pourquoi tant de bassesses et +d'irrévérences sont venues, non pas ébranler ma foi dans l'élu de mon +cœur, mais contrister mon esprit déjà trop abattu. Je ne lis les _Débats_ +assidûment que depuis deux ans, pour y chercher de vos nouvelles. C'est là +que j'ai trouvé des détails sur votre infirmerie, votre séjour à Rome, et +une foule de choses que j'aurais ignorées si je n'avais pris ce soin. +Dernièrement, j'ai été presque jalouse d'une _Muse de Nantes_[35], non pas +de ce qu'elle vous a adressé une _épître dédicatoire_, car je vous en ai +adressé tant d'autres que, pour les sentiments que vous méritez, je ne me +crois en arrière de personne (que sous des rapports qui me touchent peu), +_mais de ce qu'on l'a fait rester à Paris_, où vous voulez vous retirer. + +[Note 35: Cette «Muse de Nantes» était la pauvre Élisa Mercœur, de qui +Lamartine écrivait vers le même temps: «Cette petite fille nous effacera +tous, tant que nous sommes!» et qui devait mourir de misère, à Paris, +quelques années après.] + + +_La Voulte, 1er janvier 1829_.--La nuit est avancée, le premier jour de +l'année nouvelle est commencé. Je veille ma mère. Je prie Dieu de soulager +ses maux et de me la conserver. Je prie aussi pour vous, mon cher maître, +mais vous voilà établi en Italie, je vous suis toujours inconnue! Je n'ose +plus demander à Dieu qu'une chose, c'est de vous accorder _ce que vous +voulez_. Je ne fais plus aucun vœu pour moi-même. Mon cœur lassé ne peut +s'élever jusqu'à l'espérance, et mon regard découragé reste abattu vers la +terre. + +_5 janvier_.--Je vous le disais l'autre jour, c'est dans les journaux que +je cherche à présent les choses qui m'intéressent le plus. Dernièrement +j'y ai appris un événement dont j'ai peut-être déjà reçu le contre-coup de +Rome: c'est la mort d'une personne dont j'ignorais jusqu'à l'existence[36]. +Pourtant cette nouvelle m'a frappée, elle a ouvert pour moi une source de +réflexions et de sentiments mélancoliques. Je plains du fond de l'âme +celle qui, en abandonnant la vie, a quitté un sort si doux. (Je ne puis +m'empêcher de penser que son cœur fut rempli du même attachement qui +remplit le mien). Il est probable aussi que M. de Chateaubriand vient de +perdre en elle quelque chose de plus qu'une personne chargée du soin de +distribuer ses bienfaits aux objets de sa généreuse pitié. C'est peut-être +cette mort qui le rend si triste, et qui entraîne ses pensées vers le +tombeau, loin de ceux qu'il oublie et délaisserait sans regret... Cette +sainte personne n'avait que quelques années de plus que moi, mais de +combien elle m'a devancée! Sa tâche est accomplie! Elle avait quitté le +monde, mais elle était honorablement fixée auprès de ce que le monde +renferme de plus digne et de plus aimable! Elle avait dévoué sa vie à la +charité et à la retraite, mais cette retraite était la maison de mon +illustre ami, et ses devoirs lui venaient de lui; il partait, mais son +retour n'était pas douteux pour elle, et c'était dans ses foyers qu'elle +l'attendait... Combien elle a dû regretter les années qui lui étaient +promises dans l'accomplissement des plus hautes vertus et le recueillement +d'un bonheur si rare! Mais qu'il y a eu de consolations dans sa mort! Sa +cendre ne sera point bannie loin de lui. Sa tombe ne sera point délaissée, +elle attirera quelquefois ses regards attendris et demeurera dans l'asile +où elle fut elle-même accueillie, où elle voulut vivre et mourir. Ils +seront un jour réunis dans le même repos et sans doute dans la même +récompense! + +[Note 36: La sœur Reine, qui avait aidé Mme de Chateaubriand à installer +l'Infirmerie Marie-Thérèse, et qui était devenue la directrice de cette +maison.] + +Dans le cours d'une année, voici la seconde mort que je trouve digne +d'envie[37]! + +[Note 37: La première de ces morts était, sans doute, celle de Mme deDuras.] + +Mais cette douce et sombre image d'un bonheur permis n'est peut-être qu'un +de ces rêves mélancoliques que l'isolement produit... Plaise à Dieu qu'il +en soit ainsi, et que M. de Chateaubriand n'ait à regretter en ce moment +qu'une perte réparable! + +MARIE. + + + + +LIX + +_De M. de Chateaubriand_ + +Rome, 31 décembre 1828. + + +Je ne sais plus que penser de Marie: je ne sais ce que disait ma lettre du +20 novembre, je ne garde ni la copie, ni la mémoire de ce que j'écris. Je +désavoue seulement du fond du cœur tout ce qui aurait pu vous déplaire. Un +pardon demandé à genoux est facile à accorder. + +Pourquoi ces menaces d'un grand parti, pris ou à prendre? Pourquoi songer +à ne jamais me voir, même à ne jamais m'écrire? qu'ai-je fait pour +produire tout cela? + +Vous voulez une prière: je la ferai, mais je suis à présent trop souffrant. + +Vous voulez porter le nom de sœur? je vous le donne, quoique à regret. +J'ai eu des sœurs trop malheureuses. Enfin, rassurez-vous; je n'arrive pas; +je ne vais pas fondre sur vous comme un oiseau de proie, je ne reviendrai +en France qu'après Pâques. Je ne vous chercherai pas, si vous ne le voulez +pas. Il faut que je vous aide à remplir des devoirs, dites-vous? Ai-je +jamais songé à vous en éloigner, moi qui m'en vais, qui quitterai bientôt +cette vie, qui ne demande à ce qui s'intéresse encore à moi que du repos +et un peu d'amitié? J'espère que cette lettre vous satisfera, et que vous +m'écrirez que vous m'attendez, à mon retour, dans votre solitude. + +Que le ciel accorde à ma sœur de longues années de bonheur, après celle +qui finira demain! + +CHATEAUBRIAND. + + + + +LX + +_À M. de Chateaubriand_ + +La Voulte, 15 janvier. + + +Que le temps est long quand on vit si loin des lieux où l'on est! Ma +lettre du 9 décembre est partie depuis trente-sept jours, et je ne puis +assigner celui où j'en recevrai la réponse. Mon ami ne me la fera pas +attendre, j'y trouverai la promesse que lui-même m'a inspiré de lui +demander. + +Depuis quelques jours, je suis retombée dans les mêmes anxiétés qui me +troublèrent tout l'hiver dernier. La maladie de M. de La Ferronnays[38] +fait penser à son successeur. + +[Note 38: Ministre des Affaires Étrangères.] + +L'année passée, la crainte qu'un surcroît de travail ne nuisît à votre +santé, que je croyais altérée, et aussi la peur d'être oubliée de vous, me +firent redouter cet événement. Plus tard, étant mieux instruite de votre +situation, je souhaitai que votre retour aux affaires vous éloignât d'une +vie trop mélancolique. J'y croyais aussi votre devoir engagé, et j'y +voyais toutes vos convenances; je désirais donc ce ministère autant que je +l'avais redouté. On vous l'offrit, et vous le refusâtes. Ami, comment +oubliâtes-vous dans ce moment que votre nom vivra toujours? Et pourquoi la +main puissante qui venait d'enlever l'écluse se retirait-elle quand il +fallut diriger le cours du torrent? L'ambassade ne justifia que trop mes +profonds regrets. Quand je pense aux longues années que les autres ont +passées dans le même poste, j'en suis effrayée. Je sais, mon indulgent +ami, qu'il ne m'appartient pas d'avoir un avis sur de semblables sujets; +mais je ne puis éloigner la pensée que, si les choses vont mal par la +suite, vous en supporterez le blâme dans l'avenir. Maintenant, tout va +peut-être être réparé; mais, en songeant à l'envie que vous excitez, +aux ressentiments que vous avez attirés sur vous, il me semble voir un +bouclier, tout hérissé de traits, et je n'ose espérer, car vous avez +d'habiles ennemis même dans le ministère. Il est vrai que M. Hyde de +Neuville et M. de la Ferronnays sont, je crois, tout à vous; mais si, +malgré votre absence, votre souvenir surmonte tant d'obstacles, si le +ministère vous est encore offert, le refuserez-vous encore? Votre dégoût +du monde, vos projets de retraite l'emporteront-ils sur votre pays, et +sur vos amis de France? Pensez que vous êtes trop jeune encore pour vous +retirer dans votre chartreuse et y vivre pour vous seul! Ce n'est pas aux +deux tiers du jour qu'on cherche le repos du soir. + +En répondant à votre lettre du 11 novembre, je n'ai pas osé vous dire tout +cela, je me suis trouvée plus timide pour les affaires de l'État que pour +les descriptions; mais cet embarras s'est dissipé; je n'en aurai plus, de +ma vie, à vous dire quoi que ce soit. Avec de bons sentiments, que peut-on +craindre devant vous? Je connais déjà par expérience la bonté parfaite de +mon incomparable ami; plus je pense à lui (et j'y pense beaucoup), plus je +m'y abandonne; c'est pour sa belle âme que je l'aime, plus que pour son +beau génie. Je n'ai plus de doutes sur votre réponse à ma lettre du 10 +décembre. Je n'en ai jamais eu. La continuation des miennes vous l'aura +prouvé d'avance; il y a eu des instants où j'ai seulement craint que vous +n'eussiez pas le temps d'écouter ma pensée, que je n'exprime pas toujours +bien. + +Je reviens à ce ministère. Que je le désire! Jamais ambitieux n'a formé +tant de vœux! Il vous ramènerait en France! Quel plaisir d'en finir avec +cette ambassade! Je crains toujours que, malgré vos projets, vous ne vous +accoutumiez à Rome et que vous n'y restiez. Alors, quel serait mon sort? +Quel charme décevant m'aurait entraînée si loin de moi-même et de tout ce +que le reste du monde peut m'offrir? Quelle espérance moqueuse aurait +trompé ma vie, qu'une destinée fatale n'avait pu désenchanter? + +_Du 16_.--Voilà votre lettre du 31 décembre, mon maître chéri! Mon frère +_choisi et donné!_ Vous m'honorez du nom de sœur. Ce nom me fera vivre +heureuse et mourir en paix. C'est plus que je n'osais attendre. Mon cœur +est accablé d'un bonheur inespéré, des larmes de reconnaissance et de +tendresse inondent mon visage. Vous avez tout fait pour moi, je n'envie +plus personne, ni sur la terre ni dans le ciel, pas même celles dont la +tombe garde les droits. + +_Du 18._--Il n'y a que des joies troublées. La mienne l'est. Cette lettre, +qui m'apporte ce que je désirais le plus au monde, m'apporte aussi des +sujets de peine; vous êtes souffrant, vous me le dites, sans vous +expliquer davantage. Cette pensée jette bien de la mélancolie sur la +douceur de vous trouver si bon pour moi. Vous êtes triste aussi, et je +suis trop loin de vous pour pouvoir vous offrir aucune consolation. + +Vous deviez venir pour la session, et voilà votre retour renvoyé au mois +de mai!... + +Enfin, vous paraissez mécontent de moi, vous dites: «_Je ne sais plus que +penser de Marie_»... et, plus loin: «_Qu'ai-je fait pour produire tout +cela?_» J'ai besoin d'adoucir le cœur de mon ami. Je ne puis souffrir +qu'il me croie injuste pour lui, et susceptible de sottes craintes. C'est +pourquoi je me décide à lui renvoyer sa lettre du 20 novembre, que je ne +veux ni transcrire ni commenter. Il reconnaîtra facilement les passages +qui m'ont troublée; il verra comment lui-même m'a dessillé les yeux, et +il saura que penser de Marie. Écoutez, mon cher maître, je sais que +l'âme humaine est devant vous comme un livre ouvert où vous lisez; c'est +pourquoi je n'ai pas eu de peine à croire que mes sentiments vous sont +mieux connus qu'à moi-même. Je sais aussi que je ne puis rien contre eux; +ils régnent dans mon cœur depuis que je me connais, et remplissent ma vie +depuis que vous m'écrivez. J'ai donc réclamé votre appui: suivant mon +espérance vous me le promettez, je ne crains et ne demande plus rien. Vous +m'aviez ôté une sécurité d'aveuglement, vous m'en donnez une de confiance. +Vous avez remplacé un mal par un bien. Laissez-moi vous en remercier +encore! + +Un moment de retour sur le passé m'a trop prouvé que vous aviez raison, le +20 novembre, et que j'ai bien fait de vous croire et de recourir à vous, +non contre vos volontés, vous ne pouvez en avoir de mauvaises, mais contre +l'influence que vous exercez _involontairement_ sur moi. + +Je ne vous connais pas, et pourtant, sans que vous le veuillez, sans que +je le veuille moi-même, vous êtes devenu le régulateur de ma vie. L'hiver +dernier, M. de V... me priait instamment d'aller à Paris: il s'agissait +d'une chose qui, dans la médiocrité de notre situation, décidait du repos +ou du malheur de ma famille. Je rougis en avouant que la pensée que vous +crussiez que j'allais vous chercher me fit rester ici et tout abandonner. +Pendant l'été, j'aurais tout quitté si j'avais pu le faire avec convenance +pour aller en Italie chercher Mme de Ch... et vous, que je n'avais jamais +vus. Au mois d'octobre, lorsque mon voyage à Paris était devenu encore +plus nécessaire, la crainte de manquer le temps où vous deviez y venir +vous-même, et le plaisir de m'enfermer en votre absence, m'ont fait +demeurer en dépit de tout; et, à présent même, l'espérance, chimérique +peut-être, de vous voir quelques jours ou quelques heures à votre arrivée +en France, ou même à votre départ (dites-vous maintenant), me retient +encore... Il est des devoirs. Si, par exemple, lorsque nous serons réunis, +le charme de votre présence me fait oublier de partir, je sais à présent +que vous m'aimerez assez tendrement pour me dire: «_Marie, je veux que +vous me quittiez_!» Ce ne sera jamais pour vous obéir que la force me +manquera. + +Votre dernière lettre, en m'affranchissant de toute crainte sur mes +propres sentiments, assure à jamais la douceur et la facilité de notre +relation. + +Vous dites: «Rassurez-vous, je ne vous chercherai pas malgré vous, je ne +viendrai pas comme un oiseau de proie.»... Est-ce vous, mon cher maître, +qui avez pu revêtir de si fausses couleurs la plus douce espérance de ma +vie? Injuste, injuste ami! Croyez-moi, si, pensant bien faire, j'avais fui +votre présence, j'aurais dû vous inspirer plus de tristesse que de colère. +Ce qui m'en avait inspiré l'idée, c'est que je ne croyais pas avoir le +temps d'échanger plusieurs lettres avec vous; votre retour devait être +bien plus rapproché. Mais chacune de vos lettres en retarde l'époque, et +maintenant la rigueur de l'hiver me fait souhaiter que vous attendiez le +printemps. + +Renvoyez-moi, je vous prie, votre lettre du 20 novembre! Lisez-la bien; +mais n'y revenons plus: c'est un écueil franchi qu'il faut oublier. + +_Du 20_.--Ils ont évité de vous nommer et de vous placer à leur tête sans +secousse, sans dislocation. On dit qu'ils vous craignent: et, moi, moi, je +crains qu'ils n'aient agi d'accord avec vous et que vous ne restiez à +Rome. + +Dans l'abattement de mon âme, je vous souhaitais dernièrement _ce que vous +voulez_. C'est du repos et un peu d'amitié que vous demandez. Aimez donc +votre Marie, qui vous consacre l'une et ne troublera jamais l'autre! + + + + +LXI + +_De M. de Chateaubriand_ + +Rome, 27 janvier 1829. + + +J'ai reçu votre lettre du 16 et 26 décembre. Vous avez maintenant entre +vos mains une réponse de moi à ce nom de sœur que vous désiriez porter. +Je vous le donne à regret, il est fatal. + +Le récit de vos rêveries me charme et entretient les miennes. Tandis qu'à +Paris on me croit sans doute occupé de ministère et de projets d'ambition, +je me promène seul dans la campagne romaine au milieu des ruines, +repassant les souvenirs de ma vie, ne demandant à Dieu qu'un peu de temps +pour achever mes _mémoires_ et laisser de moi un portrait fidèle; si, +toutefois, la postérité s'embarrasse de moi, et se soucie de savoir ce que +j'étais, et comment j'étais. + +Vous faites bien d'abandonner les journaux, je n'en lis plus; ils sont +utiles à la liberté et à la politique; mais, quand cette liberté est +établie et n'est plus en péril, l'intérêt d'une gazette cesse en partie; +et, lorsqu'on est vieux comme moi, qu'on cherche le repos, le bruit des +passions et du monde, qui vous arrive par la feuille du matin, vous +trouble. + +Vous avez vu que je fais élever un tombeau au Poussin[39]. J'aime les +renommées que la postérité a faites, et envers lesquelles les +contemporains furent injustes. Mon nom restera du moins à Rome sous la +protection de celui d'un homme de génie. La mélancolie et la philosophie +des tableaux du Poussin me plaît, et je passe des heures à les regarder. + +[Note 39: Le monument élevé, par les soins de Chateaubriand, sur la tombe +de Poussin, dans l'église San Lorenzo in Lucina, porte l'inscription +suivante: _F. A. de Chateaubriand à Nicolas Poussin, pour la gloire des +arts et l'honneur de la France_.] + +Je vais aussi commencer une fouille[40]; je ne suis pas heureux, et, sans +doute, je ne trouverai rien, mais je trompe le temps; si cependant +j'allais tomber sur quelque chef-d'œuvre enterré de Praxitèle? Cela fait +battre le cœur. + +[Note 40: À Torre Vergata, près de Rome. Ces fouilles étaient dirigées par +l'archéologue Philippe Aurélien Visconti.] + +C'est toujours au printemps que j'aurai un congé, et c'est cette année +1829 que je dois vous voir. Songez bien à cela! + + + + +LXII + +_À M. de Chateaubriand_ + +H..., 23 janvier 1829. + + +Avant-hier, voyant ma mère très bien, je bravai neiges et glaces et revins +dans ma vallée, comme pour vous faire une visite. La solitude est un +besoin pour moi, ce n'est que là que je respire librement; il me semble +que mon âme, chargée de la double vie qui l'anime, s'allège dans la paix +du silence et la contemplation de la nature. Je suis ici plus loin de ma +vie réelle et plus près de vous, mon ami: j'y suis bien! + +L'hiver a pourtant des rigueurs extraordinaires; cette nuit, il est tombé +près de deux pieds de neige, et me voilà renfermée pour quelques jours. +J'aurais le temps d'aller à Rome! On ne voit ni ciel, ni terre, ni rivière, +ni montagnes; on ne distingue plus que quelques traits noirs sur la +blancheur de la neige; l'horizon est à dix pas. Les eaux sont enchaînées; +nul vent ne souffle. On n'entend point de bruit. L'air est glacé. Mais mon +cœur joyeux bat plus vite, à l'espoir de votre prochain retour qui m'est +encore rendu, et ce deuil de la nature n'offre à mes regards satisfaits +qu'un spectacle agréable et nouveau. Un feu brillant égaie ma chambre, De +gros bouquets de roses, de narcisses, et de violettes, en parfument l'air, +et mon cher _Piétrino_, ravi de me revoir, chante sa plus longue chanson +de montagne. + +_Piétrino_ est un rouge-gorge qui, depuis cinq ans, revient fidèlement +passer ses hivers avec moi. La nuit, il est perché près de mon lit. Le +jour, il est souvent caché dans mes cheveux; il se chauffe beaucoup, mange +à ma table avec satisfaction, me suit fort loin dans mes promenades, et +vole à mon appel. Quand il ne peut entrer chez moi, il frappe avec son +bec en dehors des vitres, et se fait ouvrir. Il y a deux ans, j'eus +l'ingratitude de vouloir le marquer. Pour cela je nouai à sa patte le +petit ruban d'un livre. Je ne sais comment l'accident arriva: à son retour, +la petite patte était pendante et brisée. Je le soignai de mon mieux; il +guérit fort bien, et, quoique un peu boiteux, le charmant petit invalide +ne se souvient plus de son malheur et n'est ni moins gai, ni moins fidèle +qu'auparavant. + +Il me fait quelquefois penser à un véritable invalide, mon héros de +prédilection: c'est Dominique de Vicq, qui, retenu dans son manoir +d'Ermenonville par une blessure incurable à la jambe, apprenant qu'Henri +IV allait entrer en campagne et manquait d'argent, se fit couper la jambe +pour pouvoir servir encore, vendit tous ses biens et en donna le prix au +Roi, contribua puissamment par sa bravoure et son habilité à le mettre en +possession de son royaume, demeura près de lui à Paris, dont il fut, je +crois, gouverneur, et, le lendemain de l'assassinat du roi, expira dans la +rue de la Ferronnerie, en regardant l'endroit où celui qu'il aimait avait +été frappé. Heureux ceux qui sur la terre aiment comme Dominique de Vicq! +Heureux ceux qui vivent et meurent comme lui! Je n'ai jamais été à +Ermenonville, mais, dans la foule de choses que j'ai lues sur cet aimable +lieu, dont la tombe de Jean-Jacques a fait un but de pèlerinage, je n'ai +jamais vu que des larmes aient coulé, que des genoux aient fléchi, à +l'aspect de l'armure qui couvrit autrefois ce noble cœur. C'est à vous, +mon cher maître, que revient l'honneur de consacrer sa mémoire à +l'immortalité. Le sujet est digne de l'historien. + +De ma fenêtre, je vois pointer au-dessus des grands arbres les tourelles +du vieux château des Maugiron, seul vestige des anciens temps qui ait +échappé aux destructions des bandes noires à deux lieues à la ronde... Il +est garanti au nord par une haute montagne, il domine, au midi, la vallée +de Beauchastel, au levant celle du Rhône, vis-à-vis la tour d'Étoile, +séjour favori de Diane de Poitiers. En perspective, les Alpes, magnifiques +en cet endroit. Ce château va être mis en vente. Si j'étais riche, je +l'achèterais pour en faire l'ermitage de mon frère, dans les moments où il +voudra être ermite tout de bon. Ah! s'il m'était donné de voir sa demeure +à un quart de lieue de la mienne, c'est alors que ma pauvre vallée serait +pour moi un _vero paradiso!_ + +Mais, pendant que Marie se détourne de tout pour s'attacher de plus en +plus à la belle chimère, dans laquelle elle concentre les plus grands +plaisirs et les plus douces espérances de la vie mortelle, que fait son +ami? + +Il voudrait le repos, mais il est la cause d'une grande agitation, et le +point de mire des partis qui partagent l'Europe. Les uns l'appellent à +grands cris; les autres le repoussent avec fureur. + +Peut-être le devoir, et la prudence l'attirent; et peut-être le dégoût et +ses regrets le détournent. Que Dieu l'inspire et le protège! + +Cependant, il vit dans un grand trouble. L'incertitude le poursuit. +L'éclat l'environne. Les séductions l'entourent. Garde-t-il un souvenir +pour celle dont, il y a un mois, _il ne savait que penser?..._ + +_15 février_.--J'en étais restée, monsieur l'ambassadeur, à cette phrase +de votre lettre du 31 décembre. Elle arrête par une commotion assez +rude le cours de celle-ci. L'enchanteresse de ma solitude, la rêverie, +s'évanouit, et me laisse à sa place, la réflexion, compagne dure et sévère +dans l'isolement, mais aussi moins trompeuse. + +À un mois d'intervalle, je reçois votre lettre du 27 janvier. Si elle ne +m'apprend pas vos intentions sur ce que je souhaite savoir, elle vous +montre à moi dans une meilleure situation d'esprit. Vous partîtes de +France avec regret, vous arrivâtes à Rome avec tristesse. Vous y restiez +avec ennui. «J'ai assez vu de débris», me disiez-vous; mais cet ennui +s'est enfin dissipé: vous fouillez les ruines pour y chercher les trésors +de l'antiquité; vous jouissez sans doute à Rome de la liberté tranquille +qu'on peut y trouver, dit-on, même au milieu des grandeurs. Vous viendrez +au mois de mai, dites-vous; mais alors la session sera presque finie, vos +travaux seront plus attachants, vos habitudes mieux prises, vos souvenirs +plus faibles; et... reviendrez-vous? je crois que non. À tout événement, +je veux me forcer dès à présent à souffrir cette idée, et à trouver le +dédommagement de mon regret dans votre satisfaction. + +Mes yeux se sont mouillés de larmes en voyant que vous faites vos mémoires; +rien n'est si juste et si sage. Tous ceux qui vous sont attachés doivent +en être charmés. Si vous continuez cette occupation, vous n'aurez plus +d'ennuis. Je trouve votre secrétaire bien heureux. + +Je ne suis pas surprise que vous aimiez notre Poussin, c'est le peintre +des âmes tendres et méditatives. Le touchant rapprochement que vous faites +de son sort et du vôtre m'avait émue quand je vis que vous preniez la +tâche d'offrir un hommage à ses mânes délaissées. J'aime _son Orphée +jouant de la lyre au bord de la mer_; il ne représente que trop fidèlement +l'espèce de bonheur qu'on peut goûter sur la terre. + +Vous exprimez encore du regret sur ce nom de sœur, que vous croyez fatal! +La première fois, la vivacité de ma joie m'étourdit sur ce mot, il glissa; +aujourd'hui, j'en ai frissonné. Pourtant qu'ai-je à craindre? _Je ne vous +suis inconnue que de visage_. Vous m'avez dit: _Venez à_ _moi!_ C'est ce +que j'ai fait de cœur et d'âme. La reconnaissance et la pitié vous ont +attaché à moi, cela ne peut changer, vous ne pouvez être mal pour moi. Si +vous l'étiez, le mal serait grand sans doute; mais, passager, il porterait +son remède avec lui; car l'amitié s'éteint quand elle ne trouve pas de +retour. + +J'ai de tristes pensées en finissant mes lettres, elles viennent de +l'éloignement et grandissent dans la solitude. + +Adieu, monsieur l'ambassadeur, je fais des vœux pour votre bonheur, +dussiez-vous le trouver loin de nous! + +MARIE. + + + + +LXIII + +_De M. de Chateaubriand_ + +Rome, 17 février 1829. + + +Je vous renvoie cette lettre, qui ne valait pas les alarmes qu'elle vous a +données. Ne vous inquiétez pas de mon avenir; je ne resterai pas à Rome, +et je ne serai rien dans le ministère; je rentrerai avec joie dans mon +hospice pour le reste de mes jours; je vous aurai vue et je serai heureux. +La mort du pape[41] ne me retiendra pas ici au-delà de l'époque où je +comptais demander un congé, c'est-à-dire après Pâques; la nouvelle +élection d'un autre pape ne peut pas se prolonger au-delà d'un ou deux +mois. Mais voyez une preuve de cette fatalité qui s'attache à mes pas: +Léon XII m'aimait; j'avais gagné toute sa confiance, et ma présence l'a +fait mourir! Ne vous troublez pas pour tout ce que vous voyez et lisez +dans les journaux; mon nom m'y paraît, pour moi, comme celui de l'Empereur +de la Chine, tant j'y suis indifférent. Cela n'est peut-être pas bon, mais +cela m'est venu de trente ans d'habitude. Quant à Rome, où tant de gens +sont restés longtemps, personne n'était moi, ni dans ma position. + +[Note 41: Léon XII, mort le 10 février 1829.] + +Souvenez-vous d'une seule chose: je n'ai accepté l'ambassade de Rome que +pour La Ferronnays. S'il ne rentre pas au ministère[42], je donnerai ma +démission, et, dans tous les cas, je veux, dans une époque peu éloignée, +sans faire de bruit, sans scène et sans fâcherie, demander au Roi la +permission d'aller mourir à l'Infirmerie de Marie-Thérèse. + +[Note 42: M. de La Ferronnays, gravement malade, avait dû donner sa +démission, le 3 janvier 1829; mais il n'avait pas été remplacé, et +l'intérim des Affaires Etrangères avait été confié au garde des sceaux +Portalis, un des hommes que Chateaubriand méprisait le plus.] + +Je suis, comme vous le pensez, bien accablé d'affaires dans ce moment: +c'est un courrier extraordinaire qui vous porte cette lettre; ainsi vous +la recevrez un peu plus tôt que de coutume. Écrivez-moi, ma sœur, et ne +rêvez plus des tristesses et des ennuis que je ne vous donnerai +jamais! + +CHATEAUBRIAND. + + + + +LXIV + +_À M. de Chateaubriand_ + +H., 21 mars 1829. + + +Par discrétion, j'avais, monsieur l'ambassadeur, formé le dessein de ne +vous écrire qu'après le conclave. Mais j'ai un remerciement à vous faire +et une explication à vous donner. Dans votre lettre du 17 février, vous me +confirmez votre retour; cette bonne nouvelle mérite bien un remerciement, +et je prie Votre Excellence de vouloir bien le trouver ici. + +Vous me renouvelez aussi, mon cher maître, la promesse de venir me voir. +J'apprécie convenablement cette promesse; elle m'impose l'obligation de +vous dire quelques mots de ma position. Ils serviront d'apologie à une +démarche qui me coûtera de vifs regrets, mais à laquelle je suis forcée. +Jugez-en! + +Il y a eu un an au mois de janvier que M. de V... me pria d'aller demander +à M. Roy un changement de résidence qui eût été alors, et qui serait +encore aujourd'hui, un événement heureux pour nous. Je ne sais si vous +avez oublié la raison qui me fit rester ici? Un nouveau malheur réveilla +le projet de M. de V...; une banqueroute presque générale à Valence +consomma notre ruine, il y a six mois, et me mit dans l'impossibilité de +remplir mes engagements avec ma mère autrement qu'en lui abandonnant H... +Dès lors il devint indispensable que je fusse _solliciter_ ce que souhaite +M. de V... Je devais donc partir pour Paris au mois d'octobre; je ne pus +m'y résoudre, je renvoyai mon voyage au mois de décembre, à l'ouverture +des Chambres. Quand cette époque fut arrivée, je reculai mon départ +jusqu'au mois de mai prochain. Mais, enfin, M. de V... s'est affligé de +ces lenteurs; il craint qu'elles n'entraînent la dernière planche à +laquelle il voudrait s'attacher. M. de Berbis pense comme lui; je vais +donc partir. Si mon cher maître se souvient encore de moi, il me plaindra, +il m'approuvera. Il recevra tous ces détails avec indulgence; quelque +ennuyeux qu'ils soient, je suis forcée de les lui donner plutôt que de lui +laisser croire que c'est par inconstance ou par légèreté que je m'éloigne +de chez moi, lorsque le temps approche où il doit y venir. Non, je ne puis +renoncer à l'honneur et au bonheur d'y saluer à la fois mon frère et mon +hôte, l'élu de mon cœur, je n'y puis renoncer que forcément et avec un +regret amer. Adieu donc, espérance trop chère, si longtemps nourrie! +Adieu, retraite chérie! montagnes solitaires, tranquille séjour! Adieu! +beaux ombrages, eaux fraîches et pures, adieu! et vous, oiseaux du ciel +dont mes soins avaient fait des hôtes reconnaissants et fidèles, vous +reviendrez ici et je n'y serai plus! Oh! puissé-je y revenir aussi, mais +je n'ai pas vos ailes et votre liberté! J'ose à peine vous dire que je +regrette les fleurs des pêchers et des amandiers, celles d'acacias et de +marronniers, les roses, les cerises, et, je crois, jusqu'aux feuilles des +ronces et aux pierres du chemin. + +Je n'aime pas Paris; en y arrivant, je m'enchante de musique, de peinture, +et d'élégance; j'admire les places publiques et l'intérieur des maisons; +mais ces impressions agréables se dissipent promptement, et j'y reste en +souffrance; mon âme y est attristée, mes sens blessés. Je regrette +les champs, leur liberté, leur silence, et surtout leurs loisirs. Le +mouvement tumultueux de Paris m'y fait éprouver le même malaise que les +quatre-vingt-seize ans de Fontenelle lui causaient. Il n'éprouvait, +disait-il, d'autre mal _que la difficulté d'être_. Moi, à Paris, _je n'ai +pas le temps d'être_. Je me fais aussi une peine de revoir le monde, que +j'ai oublié; je ne sais plus causer, il me sera peut-être plus facile de +chanter comme une fauvette ou de parler comme un livre que de soutenir la +conversation la plus ordinaire; mais tout cela s'efface devant une pensée +dominante: je vous verrai! Je profiterai de tous les moments que vous +pourrez me donner. Puissé-je vous paraître aussi affectionnée que je le +suis en effet, aussi aimable que je voudrais l'être pour gagner votre +amitié, durant le seul temps de ma vie que je dois passer près de vous! +Vous-même, mon frère, resterez-vous longtemps à Paris? Soyez assez bon +pour me le dire, parce que je veux régler mon itinéraire sur le vôtre, +autant qu'il me sera possible! Que j'aimerais à savoir beaucoup de choses +de vous avant de vous voir! Je m'effraie de paraître devant vous en ne +connaissant que quelques-uns de vos ouvrages, tandis que, vous, vous me +connaissez si bien. J'espère que je comprendrai mieux vos paroles que vos +lettres, qui me causent souvent du trouble et du découragement. Cependant, +je trouve dans chacune d'elles _un mot_ que je crois tendre et que je +prends _pour moi_; ce mot renoue mon lien, et me fait de nouveau vous +écrire en toute confiance; mais il me vient souvent à votre sujet des +pensées qui ne sont pas moins singulières que notre position; une entre +mille: _Quand les génies vivent sur la terre, sont-ils susceptibles de +soins tendres et doux envers les mortels qui leur sont donnés?_ + +Je ne sais encore où je logerai à Paris. C'est pourquoi je vous prie de +vouloir bien m'écrire chez M. Henri Hildebrand; j'y enverrai chercher vos +lettres. Je désire que vous m'écriviez le plus souvent possible, et que +vos lettres soient bien bonnes! Elles seules pourraient alléger mes +regrets. + +Adieu, monsieur l'ambassadeur, je prie Votre Excellence de ranimer mon +souvenir dans son esprit; tant de choses l'occupent que je crains d'en +être effacée. + +MARIE. + +J'ai toujours suivi mon cher maître. La mort de Léon XII, qui l'aimait et +dont il possédait la confiance et l'affection, le beau discours de +l'ambassadeur de France au conclave, et le succès de la fouille[43] m'ont +occupée tour à tour. + +[Note 43: Le 12 février, Chateaubriand écrivait à Mme Récamier: «La fouille +réussit. J'ai trouvé trois belles têtes, un torse de femme drapé, une +inscription funèbre d'un frère pour sa jeune sœur, ce qui m'a attendri».] + + + + +LXV + +_De M. de Chateaubriand_ + +Rome, 17 mars 1829. + + +Votre lettre du 22 janvier m'a charmé! je +voudrais être ce pauvre petit rouge-gorge: +vous me donneriez l'hospitalité le soir et le +jour. Je vous suivrais à la promenade. Quand +habiterai-je la solitude, quand en finirai-je du +monde et de la vie? + +Vous savez maintenant le grand malheur qui est arrivé à Rome. J'ai perdu +Léon XII, un pape qui était devenu mon ami. Je le regrette sincèrement, et +tous les jours je lui demande, dans le ciel, où il est, de prier pour moi. +Son successeur sera bientôt nommé. Alors, je serai libre et rien ne +m'empêchera d'être en France (comme je le comptais) au mois de mai; quoi +qu'il arrive, je vous verrai et vous ferez de moi ce qu'il vous plaira. +Vous être prompte à me menacer de l'oubli de votre amitié; vous ne serez +pas facilement débarrassée de la mienne. + +J'étais sûr que le Poussin vous charmait: c'est le peintre des âmes +souffrantes et des imaginations mélancoliques. J'ai un plaisir que je ne +puis dire à lui élever un monument et à mêler mon nom au sien sur une +tombe. Je voudrais être riche pour acheter votre vieux château. Combien +coûterait-il? + +Enfin votre Dominique de Vicq m'a été au cœur. Marie était dans un jour de +sympathie avec son inconnu. Il n'y a qu'un côté de mon esprit qu'elle ne +comprend pas: elle me croit toujours occupé de mon amour-propre ou de mon +ambition! Je lui proteste que je n'ai ni l'amour d'un vain bruit, ni celui +des places. Je suis, sous ce rapport, d'une indifférence dont elle ne se +fait pas la moindre idée. Je la pousse trop loin, car, si le peu de bien +qu'on peut dire de moi me touche peu, je devrais être sensible aux +calomnies; or, elles ne me troublent d'aucune façon, et je lis ce qu'on +dit de moi comme si on le disait de l'empereur de la Chine. Quant aux +emplois, je ne me défendrais pas d'avoir de l'ambition, c'est la passion +des hommes de mon âge; mais le fait est que cette passion m'est totalement +inconnue. Je n'ai eu qu'une seule passion dans ma vie, et ce n'était pas +celle-là. + +J'attends de nouvelles lettres de Marie, elles me font grand bien sur ces +ruines. + +CHATEAUBRIAND. + + + + +LXVI + +_À M. de Chateaubriand_ + +H., 3 avril 1829. + +Mon cher Maître, + + +Votre lettre du 17 mars m'est arrivée à quinze jours de date; elle m'a été +une véritable bénédiction. Je ne sais si je dois vous remercier d'être +aimable, bon, et tendre pour moi, mais il est bien juste que je vous dise +combien j'en suis heureuse. Quoique vous m'eussiez priée de vous écrire et +que je n'en eusse que trop de raisons, ce ne fut qu'avec crainte que je +vous adressai ma dernière lettre du 21 mars. Il me semblait que, pendant +la durée du conclave, il y avait de l'indiscrétion à vous écrire et à +provoquer vos lettres. Je n'en avais point reçu depuis vingt-sept jours. +Je comptais souvent; plusieurs fois je m'étais trompée en croyant qu'il +s'en était passé quarante. Le temps me semblait d'autant plus long que je +m'étais résignée à le voir s'écouler sans joie et sans bonheur, car je +n'attendais pas encore de lettre de Votre Excellence. J'étais triste, +il me semblait que tout s'éteignait entre nous, que j'allais perdre mon +dernier bien; j'achevais de meurtrir mon cœur en m'occupant de mon départ, +et mes tristes regards se détournaient de Rome, dont l'étoile chérie +ne brillait plus sur moi. Hier, je vis une lettre de vous; je n'osais +l'ouvrir, dans l'abattement où j'étais tombée. Je craignais de n'y pas +trouver l'assistance dont j'avais besoin. Que cet aveu ne vous donne pas +sujet de mal juger mon caractère! Sachez que, de vous, il suffit de peu de +chose pour m'affliger ou me rendre contente! Pauvre lettre! que j'avais +tort de la redouter! Qu'elle est bonne! C'est la meilleure de toutes, je +l'aime encore mieux que la première et la quatrième. + +_Vous voudriez acheter ce château, combien il_ _coûterait?_ Mon Dieu! +hier, à la première lecture de ces paroles, elles me donnèrent comme un +éblouissement, et, ce matin, elles m'ont réveillée en remplissant mon cœur +d'espérance et de joie. Je les recueille comme un bon présage. L'accord de +nos âmes ne sera point vain. Je pourrai vous consacrer ma vie, après vous +avoir consacré les plus tendres et les meilleures affections de mon cœur. +Alors je serai l'heureuse, et, je crois, l'orgueilleuse Marie. Le vieux +château du Bosquet, c'est ainsi qu'on le nomme, sera compté pour peu de +chose dans la vente des terres qui en dépendent. Le tout ensemble ne +s'élèvera pas, je crois, à plus de cinquante mille francs, et ces terres, +à ce prix, formeraient un placement très raisonnable et même avantageux. +Je n'ai jamais vu le baron de Cheylus, qui en est le propriétaire; mais le +curé, qui a été son tuteur, me donnera demain toutes les explications +nécessaires; je ne terminerai ma lettre que lorsque je les aurai, et je +crois que, si vous voulez une retraite près de moi, rien ne s'y opposera, +ô mon cher maître! ô ma chère vallée! + +Vous vous trompez tout à fait en supposant que je vous crois ambitieux. +Il y a entre nous un malentendu complet à ce sujet, et je vais l'éclaircir, +à votre étonnement. De nous deux, ce n'est pas vous qui avez de +l'ambition: _c'est moi_. Elle m'est venue depuis qu'il a été question de +l'ambassade; j'en ai pour vous et pour moi, puisque votre oublieuse +générosité vous a privé de l'indépendance que vos glorieux travaux vous +avaient reconquise, puisque l'éclat est, malgré vous-même, la condition +nécessaire de votre existence. J'aimerais mieux vous voir ministre à Paris +que vous savoir ambassadeur à Rome. Je vous désire le pouvoir comme +dédommagement du repos que vous ne pouvez attendre encore, et comme le +moyen de l'obtenir plus tôt; je vous le désire aussi pour moi. J'ai besoin +que vous en ayez. _C'est moi_ qui ai une ambition vive, exclusive, dont +rien ne me détournera plus... Quand vous serez près de moi, je vous en +dirai l'objet, si vous me le demandez; mais je vous le dirai bien bas, car +ceci tient au secret le plus intime, au vœu le plus cher à mon cœur. +J'ignore si ma confidence vous sera douce, mais je suis sûre que vous ne +l'entendrez pas avec indifférence. + +Ce je viens d'écrire me fait sourire et, cette fois, je permets à Votre +Excellence de me répondre: «_Je ne sais plus que penser de Marie_»... +Est-ce moi, qui déteste tout ce qui ressemble aux affaires, qui voudrais +ignorer qu'il y a de l'argent dans le monde, qui hais le bruit et l'éclat, +qui n'ai pu trouver une larme pour la perte d'une grande fortune, qui +jouis de la culture d'une fleur, du chant d'un oiseau, de l'amitié d'un +chien, qui prends plaisir à voir tomber la pluie et briller le soleil, qui +écoute le bruit du vent, qui m'intéresse à un nuage et m'enchante d'un +effet de lumière, qui n'aime que le silence et une solitude si profonde +que peu d'hommes pourraient la supporter; moi qui, depuis quinze mois, ne +puis m'arracher de ma retraite et y demeure au mépris de l'intérêt le plus +pressant, est-ce donc moi qui suis ambitieuse? Oui, oui, c'est moi; rien +n'est si vrai, mais n'en parlons pas à présent! + +Je pense toujours à mon triste départ. Je voudrais être à Paris vers le 15 +d'avril, afin d'y trouver M. de Berbis, qui part après la session. Si vous +aviez envie de me voir et de profiter du seul temps de ma vie que j'ai la +certitude de passer près de vous, vous n'éloignerez pas votre retour. + +Mon très cher Dominique de Vicq vous a donc charmé? S'il en est ainsi, +vous me récompenserez de vous avoir fait souvenir de lui, en lui donnant +de votre main chérie la couronne que je lui désire depuis longtemps. + +Ne point lire de journaux: sans doute, c'est bien fait; mais, quand on +meurt d'envie de savoir des nouvelles de quelqu'un, on les cherche dans +les journaux, quand c'est là qu'on peut les trouver. J'avais admiré de +toute mon âme les deux discours de l'ambassadeur de France à Rome, et +voilà aujourd'hui que je lis celui du cardinal Castiglione[44], chef des +cardinaux, et cette feuille de journal s'est attiré des larmes et des +baisers avant que j'aie eu le temps de m'en apercevoir. Vous dites, mon +cher maître, que je vous crois occupé de votre amour-propre. Mon Dieu! +quelle erreur est la vôtre! Ah! je crois aisément que vous demeurez +au-dessus de la louange et du blâme; mais c'est moi qui suis blessée, +quand l'envie vous attaque. C'est moi qui suis transportée de plaisir des +éclatants hommages que vous recevez. Excusez un peu de faiblesse, je crois +pourtant vous aimer dignement. Je prie Dieu tous les jours de vous +inspirer dans votre suffrage, et de l'agréer. Tout mon orgueil est engagé +dans ce triomphe, qui viendrait du ciel et y retournerait. Quelle belle +fin au _Génie_, aux _Martyrs_, à l'_Itinéraire_, à _la Monarchie selon la +Charte_, à _Le Roi est mort, Vive le roi!_ que de donner un bon pape à la +chrétienté dans un ami de Charles X! + +[Note 44: Ce cardinal, qui avait répondu au discours prononcé par +Chateaubriand au conclave, devait être élu pape, quelques semaines après, +sous le nom de Pie VIII. On sait que Chateaubriand, à tort ou à raison, a +toujours cru que cette élection d'un pape «modéré, antijésuite, et tout +dévoué à la France», était, en majeure partie, son ouvrage.] + +Vous viendrez au mois d'avril, et je m'en vais au mois de mai. Je prie +Votre Excellence de s'arrêter un moment sur la peine que j'éprouve de +partir d'ici six semaines trop tôt, et de comprendre que, si j'attendais +le mois de juin, M. de Berbis ne serait plus à Paris, et que c'est sur lui +que je compte pour M. de V..., M. Hyde de Neuville n'en ayant plus le +temps, quoique toujours fort aimable pour moi. + +Le curé sort d'ici. Voici tous les détails sur la terre du Bosquet: il y a +vingt-huit _stérées_ de huit cents traites de terres en bonne culture, qui +donnent quinze cents francs de rente! Je crois qu'il faut trois stérées +pour un arpent. M. de Cheylus en demande cinquante mille francs, et la +laisserait probablement à quarante-huit. Je vous ai détaillé la position +du Bosquet; j'ajoute seulement qu'il est enfoui au couchant d'un quart de +lieue, dans la vallée de l'Érieu, sur la rive droite du Rhône. Si Votre +Excellence ne voulait acheter que le château et un petit enclos, il serait +facile de les faire séparer. Le curé a prié M. de Cheylus de ne vendre +à personne avant de m'avoir prévenue. Le ciel et le climat sont bien +préférables à ceux de Provence. Les productions sont à souhait; mais, +cette terre étant affermée depuis plus de cinquante ans, tout ce qui était +d'agrément à l'intérieur est perdu, sauf une belle avenue de grands +marronniers de cent ans; il y a une source dans le jardin. Le château, qui +fût bâti sous Henri III, est d'un gothique large et simple et en très bon +état. Les murs ont six pieds d'épaisseur. Les plafonds sont très élevés, +les portes sont basses, les fenêtres gigantesques, les cheminées de +l'époque, les chambres boisées du haut en bas en chêne ou en noyer. Les +pièces sont vastes et peu nombreuses, chaudes en hiver et fraîches en été; +il y a une chapelle. Pour rendre cette habitation riante et agréable, il +faudrait huit ou dix mille francs; mais mon cher maître n'aurait pas +besoin de se presser; il trouverait à H. des ombrages amis, et un ermitage +_à lui_, que sa présence bénirait à jamais. En écrivant ceci, mon front +s'incline et les larmes me tombent des yeux. + + + + +LXVII + +_De M. de Chateaubriand_ + +Rome, 18 avril 1829. + + +Votre lettre m'embarrasse beaucoup: vous me dites que vous partez pour +Paris, et en même temps que vous réglerez votre marche sur la mienne; où +donc alors vous écrire, à Paris ou à H.? Je ne sais plus quand j'y serai +moi-même, pas certainement avant la fin de mai, si, toutefois, je quitte +Rome. Ma vie est tellement le jouet des événements que je ne puis jamais +dire ce que je deviens. Si vous arrivez avant moi à Paris, visitez mon +ermitage, vous y trouverez des arbres, pas si beaux que les vôtres, mais +qui vous parleront de moi; vous verrez que j'étais aussi isolé dans cette +grande ville que vous l'êtes dans vos montagnes. Je n'aspire qu'à rentrer +dans cette retraite, où m'appellent le temps qui fuit et la mort qui me +réclame. Il est donc possible que je rencontre enfin mon inconnue? Quel +effet ferai-je sur elle et quel sentiment fera-t-elle naître en moi? Eh! +bien, si je gâte son propre ouvrage, si je ne suis plus à ses yeux ce +qu'elle s'était plu à me faire, je me réfugierai dans ses vieilles +illusions, dans ses songes, je lui demanderai de vivre dans l'image +qu'elle s'était créée et d'oublier la triste réalité. + +Je n'ai pas trop à me louer de l'obligeance de M. Roy; mais, si je puis +vous être bon à quelque chose, Marie n'aura qu'à me donner ses ordres. +Hélas! et moi aussi, j'ai quitté des vieux châteaux, des lieux que +j'aimais et où j'aurais voulu passer ma vie! Je suis comme ces arbres que +les pépiniéristes veulent vendre, et qu'ils déplantent et replantent tous +les ans, de peur qu'ils ne s'enracinent; mais, au bout de quelque temps, +le pauvre arbre, qui n'a point de sol paternel, se dessèche et meurt dans +la terre nouvelle où on l'a mis. + +Cette lettre vous attendra entre les mains du fidèle Henri, rue d'Enfer. + +Quel bonheur pourtant, de voir Marie! Mais je ne puis y croire. + +CHATEAUBRIAND. + + + + +LXVIII + +_À M. de Chateaubriand_ + +Paris, 10 mai 1829. + + +Mon âme n'est pas avec moi: elle n'est plus avec vous, mon espérance est +perdue; mes vœux sont incertains, mes regrets confus. Dès mon arrivée ici, +j'ai été malade comme je le fus il y a un an. Je suis restée enfermée au +milieu des pierres et du bruit de la Place Vendôme, sans voir personne, +n'osant ni penser ni agir, de peur de m'assurer davantage que je suis +sortie de ma vallée, que vous n'y êtes pas venu, que je suis à Paris sans +vous, que vous n'y viendrez pas, et qu'après avoir reçu de vous les noms +de sœur et d'amie, ma vie s'achèvera sans doute sans que j'aie reçu un +regard de vos yeux, ni recueilli un mot de votre bouche. Il est probable, +mon cher maître, que vous m'avez adressé quelques mots de consolation; +mais je n'ai pas osé m'en assurer, je voulais repartir sans voir votre +maison, ni votre portrait; j'espérais, je crois, me détacher de votre idée, +comme les autres fois, mais il est trop tard. Je vous regretterai tant +que je serai sur la terre. Si vous devenez plus heureux et plus affectueux +pour moi, je me consolerai peu à peu. Je sais plier devant le malheur et +vivre de regrets cachés. + +Je viens d'écrire à M. H. H... pour lui dire que vous souhaitez que je +voie votre infirmerie, et que je le prie, en conséquence, de donner les +ordres nécessaires pour qu'on me montre tout ce qui vous intéresse là. Je +tremble de ce que je verrai, de ce que je devinerai, et surtout de ce que +cette visite me laissera. Peut-être finirai-je par ne pas la faire! J'ai +l'âme malade; M. H. H... viendra sûrement me voir. C'est un événement pour +moi d'entendre parler de vous. + +Le temps n'est plus où je me croyais trop étrangère à vous pour accepter +vos bons offices et où je pouvais craindre que mes sentiments fussent +méconnus par vous. Maintenant, rien de pareil: j'ai en vous et sur toutes +choses une confiance ineffable. Ce n'est pas sans m'aimer que vous m'avez +donné le nom de sœur. Ce sera donc avec bonheur que je recevrai les bons +offices que vous m'offrez, quand j'aurai assez repris mes esprits pour +rassembler mes idées à ce sujet. + +En vous priant de me donner votre itinéraire parce que je voulais y +conformer le mien, cela se rapportait seulement à la durée de votre séjour +à Paris, j'y voulais demeurer autant que vous. + +_17 au soir_.--M. H. H... sort d'ici; il dit que vous arrivez! Il m'a +montré une petite lettre de vous. J'ai feint de la lire, mon trouble était +si grand à ses paroles que je n'ai pu lire un seul mot. Il assure que vous +serez ici vers le 25, mais je ne mérite pas ce bonheur, je n'ai pas assez +de soumission à la volonté de Dieu; j'étais lasse de tout, et surtout de +moi-même! + +Depuis plusieurs jours, votre nom retentit plus que jamais, et durant ce +temps, une feuille muette et inanimée vient de si loin déposer dans le +fond d'une âme étrangère toute la mélancolie de la vôtre, ô maître chéri! +Avec quelle tendre et profonde sympathie je suis vos impressions et les +événements! M. H. H... est, m'a-t-il dit, spécialement chargé par vous de +me montrer votre retraite; j'irai donc, et dans des dispositions bien plus +douces que je ne croyais; et, si cette visite m'attache davantage à vous, +vous en serez responsable. + +_20 mai_.--J'ai passé quatre heures _chez vous_. En entrant dans la cour, +le chant du rossignol et le parfum des fleurs m'ont frappée; j'ai cru +retrouver ma vallée et votre présence. Le cœur m'a presque manqué; mon bon +custode ne s'en est pas aperçu. Du premier regard j'ai admiré avec joie la +vaste étendue de votre parc et de _vos bois_ qui, le développant à droite +et à gauche, laissent en face l'air et la vue s'étendre librement dans +un large espace. C'est planté de main de maître, Delille et Morel ne +l'auraient pas mieux agrandi. Nous avons d'abord visité l'appartement de +Mme de Ch...; votre portrait n'y était pas, je n'en ai pas été fâchée, +c'était assez d'émotion pour un jour. Nous sommes ensuite montés +chez vous. Avec quel sentiment religieux je suis entrée dans votre +bibliothèque! Je voulais y tout examiner, mais la place où vous écrivez a +captivé tous mes regards et toutes mes pensées. J'ai appuyé ma main sur ce +bureau, dépositaire de tant de gloire et de tristesse! Je ne pouvais +m'arracher de cet endroit; j'y demeurai comme charmée; nous avons ensuite +visité le jardin; je l'ai examiné comme le mien. Tous vos élèves sont +frais et vigoureux. Les peupliers de l'allée droite et longue viennent à +merveille; mais ne sont-ils pas un peu trop serrés? Vos massifs sentent +déjà bon. J'ai rapporté un énorme bouquet de fleurs de chez vous, elles +sont là, devant moi; je crois rêver! Je me suis assise à l'ombre, sur un +banc de pierre, près de la butte. Votre fidèle Henri causait, il me disait +avec quel plaisir il venait soigner et visiter votre demeure, et combien +il s'y trouvait tristement en votre absence; combien vous étiez adoré de +tous, dans le voisinage; il parlait de votre bonté d'âme; de vos goûts +simples et modestes; de votre amour pour le bien. Cet honnête homme se +livrait à son attachement pour vous sans y penser et sans attention; et, +moi, je ne songeais plus ni à lui, ni à moi. Je recueillais ses paroles, +elles descendaient sur mon cœur abattu comme la rosée du ciel sur une +terre altérée, des larmes douces coulaient lentement sur mon visage et +rafraîchissaient mes yeux. Je me représentais que, dans un avenir bien +éloigné, d'autres étrangers viendraient à cette même place répandre comme +moi des larmes de regret et d'admiration. + +Je pensais aussi à la satisfaction avec laquelle vous alliez vous +retrouver dans la solitude. Je vous voyais au milieu des heureux que vous +faites, laissant arriver jusqu'à vous les bénédictions du retour, visitant +vos arbres, examinant tout, et bon pour tous. Mais la haïssable politique, +la foule des amis et des ennemis, les tracasseries, les négociations, les +incertitudes, ne viendront que trop tôt troubler ce bonheur suave; et, +lorsque vous voudrez enfin vous reposer de tant de bruit et d'ennui, vous +viendrez accueillir votre dernière sœur. Mais je reviens; j'ai vu vos +vieux prêtres; deux d'entre eux s'amusaient à voir faucher les gazons; +plusieurs femmes étaient établies avec leurs ouvrages et leurs livres +entre des massifs de cilytes et de lilas. Je me trouvais dans la cuisine +au moment où on dressait le dîner, simple, mais excellent, que vous leur +offrez. Les malades, si bien soignés, si bien servis dans leurs jolis +lits; les petites chambres si riantes, si bien pourvues de tout ce qui +est commode; des sœurs si douces, des protecteurs si bons, tant de +consolations réunies là que le malheur y est vaincu, ô mon maître! Vous +vous êtes réduit en esclavage pour racheter les infortunes d'autrui. +Dans cette chapelle où j'ai humblement remercié Dieu de vos vertus et +de votre retour, j'ai demandé où était votre place? «Oh! me dit votre +Henri, sa place! sur la dernière chaise, derrière la dernière colonne +tout à fait»... On juge mal, dans l'éloignement; aucune des idées qui +m'occupaient à l'avance ne m'est venue, et cette retraite que je croyais +sévère est toute gracieuse, toute aimable, j'y trouvais tout le monde +digne d'envie. Je voudrais m'appeler Silence, et être la dernière des +sœurs de la maison. Je suis restée longtemps avec la Supérieure, je lui +ai demandé si elle ne se trouvait pas bien plus heureuse dans ce lieu +charmant que dans cet entassement d'infortunes (l'hospice de la Charité), +où elle était auparavant. «Non, m'a-t-elle dit, le contentement est le +même quand on fait son devoir.» Oh! je l'avoue, cette vertueuse abnégation +est au-dessus de ma portée. Je comprends mieux le regard de la sainte[45], +qui dévoile si simplement tout ce que l'âme humaine peut contenir de +tendresse et d'adoration. + +[Note 45: Sainte Thérèse, dans le tableau de Gérard qui ornait l'autel de +la chapelle de l'Infirmerie.] + +_Note de Mme de V._.--M. de Chateaubriand est arrivé à Paris le jeudi 28 +mai, à deux heures. + + + + +LXIX + +_De M. de Chateaubriand_ + +Paris, jeudi soir, 28 mai 1829, + + +Vous avez vu ma petite maison; maintenant c'est moi qu'il faut voir. +Comment allez-vous faire? Vous voilà obligée de me donner un rendez-vous; +dites-moi donc l'heure et le jour de la fin de nos illusions! + + + + +LXX + +_À M. de Chateaubriand_ + +Paris, 28 mai à minuit, 1829. + + +Mon cher maître, je vous remercie de votre prompt message; je l'avais +pressenti. Ma porte était fermée pour tout autre que M. H. H... + +Ma pauvre amitié étrangère est toute troublée devant les convenances; +votre bonne délicatesse me remettra. J'ai peur à mon tour; ne parlez pas +d'illusions, cela me fait mal: je n'en ai jamais eu, mais je crains les +vôtres. Les anciens amis doivent passer avant moi, et le Roi par-dessus +tout. Je ne veux pas disposer de vos moments, mais je prie Votre +Excellence d'accepter la disposition des miens. Fixez donc vous-même le +jour et l'heure où je dois recevoir une visite regrettée depuis tant +d'années! + + + + +LXXI + +_De M. de Chateaubriand_ + +Paris, vendredi matin, 29 mai 1829. + + +Demain, à une heure, je serai chez vous. Mille hommages à Marie. + +_Note de Mme de V._--M. de Chateaubriand est venu me voir le samedi 30 mai, +et le samedi suivant 6 juin. + + + + +LXXII + +_À M. de Chateaubriand_ + +Paris, 31 mai 1829. + + +Mon frère, vous m'avez trompée involontairement! J'ignorais votre âge, à +sept ou huit ans près. Quel qu'il eût été, je vous aurais adressé ma +première lettre telle qu'elle était. Mais, dès le commencement de votre +correspondance, vous m'avez si souvent parlé de vos années et de vos +cheveux blancs, que, mes idées ayant suivi cette direction, j'adressais +librement à celui que vous me représentiez, l'hommage d'une tendresse +dévouée, comme si cet hommage était flatteur pour lui, sans être malséant +pour moi. Vous êtes plus jeune que je ne croyais; vous paraissez plus +jeune que vous n'êtes, et mes lettres sont inconvenantes. Mon orgueil en +souffre, vous me consolerez aisément en me traitant comme une femme qui +voit ce qu'elle est et sent ce qu'elle vaut. Cette peine d'amour-propre +troubla hier le bonheur que j'aurais eu à vous voir. Qu'elle soit oubliée! +Que n'êtes-vous plus jeune encore, ô mon frère, pour la gloire de notre +pays et le bonheur de ceux que vous honorez en les aimant! + +Que l'erreur où j'étais ne vous surprenne pas! il y a toujours eu un peu +de folie dans ma manière de vous aimer. Je ne m'informais jamais des +circonstances qui vous étaient personnelles, et ne parlais de vous que +dans des discussions générales. + +J'ignore de vous ce que tout le monde en sait. Je n'ai pas voulu lire vos +derniers ouvrages. Il y a quatre ans que la lecture de l'_Itinéraire_ me +ramena trop à vous. En vous lisant, on éprouve une admiration passionnée +qui détourne de tout, et l'âme s'abreuve d'une sorte de tendresse vague +qui ne trouve rien digne d'elle et ne sait où s'attacher. + +_4 juin_.--Ma lettre commencée à H. le 17 avril et finie à Paris le 5 mai, +est sûrement revenue entre vos mains. Vous savez à présent _pourquoi_ je +suis ici et _depuis quand_ j'y suis. Cette lettre complète le tableau de +mon sentiment pour vous. Ce sentiment fut, je crois, unique comme son +objet. Que maintenant il demeure muet! Dans ma montagne, il avait pour +témoins un ciel pur et une nature grande et paisible, et pour confident, +vous. Ici, tout le refoule et l'oppresse; il accable ma vie, je +l'éteindrais si je pouvais. + +Ne me croyez pas injuste, non! Je sais que les objets chéris de vos +regrets, joints aux exigences de votre position, ne vous laissent point de +temps pour moi; mais, si vous m'aviez envoyé une des feuilles de vos +arbres, j'aurais su que vous ne m'avez pas oubliée dès les premiers jours. + +_7 juin_.--Je vous ai revu, aimable, doux et triste; vous m'avez dit +souvent: «je vous aime tendrement!» Mon cœur est presque consolé. + +Samedi, j'oubliai de vous dire que M. de Neuville m'avait engagée à ne pas +manquer son mardi, parce que, dit-il, «j'ai un cadeau à vous faire: je +vous présenterai _À M. de Chateaubriand_ et vous ferai faire connaissance +avec lui». Je ne répondis pas, mais je m'inclinai en signe de +remerciement. Personne ne connaît mieux que M. de Neuville mon sentiment +pour vous; pourtant, je ne lui ai pas parlé de notre correspondance, de +peur qu'il m'accusât d'être romanesque. Je hais les grands salons, mais +j'irai chez M. de Neuville parce que je ne veux pas perdre une occasion de +vous voir. Je préviens donc mon cher maître que sa nouvelle sœur lui sera +présentée demain. + + + + +LXXIII + +_Réponse _De M. de Chateaubriand__ + +Mardi, 9 juin 1829. + + +J'accepte la présentation et je vous répète mille fois que j'aime +tendrement Marie. Venez de bonne heure, parce que je m'en irai vite! + + + + +LXXIV + +_À M. de Chateaubriand_ + +Paris, 16 juin 1829. + + +MON AMI CHÉRI! + +Vous avez trop oublié votre malheureuse sœur. Si vous saviez le mal que ce +long oubli lui a fait, vous en seriez affligé! + +Elle a besoin d'un conseil: elle vous le demande, le lui refuserez-vous? + +Si nous devons nous revoir, écrivez-moi le jour, quelque éloigné qu'il +puisse être! Je vous en prie, parce que l'anxiété et l'attente déçue me +font mal. Ma santé est très altérée. + +MARIE. + +_Du 17_.--Je n'osais pas envoyer ma lettre, mais je viens de lire votre +discours d'hier; il a fait sortir beaucoup de larmes de mon cœur et m'a +donné du courage. «_Vous sympathisez avec tout ce qui souffre_»: vous +viendrez donc consoler votre fidèle amie. + + + + +LXXV + +_Réponse de M. de Chateaubriand_ + +18 juin, jeudi. + + +J'ai passé mes heures à la Chambre des Pairs et mes soirées en dîners +ministériels; demain matin (je ne puis le soir) je serai chez Marie. + +CHATEAUBRIAND. + +FIN + + + +TOURS, IMPRIMERIE DESLIS FRÈRES, 6, rue Gambetta. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Correspondance de Chateaubriand avec +la marquise de V..., by Francois-René de Chateaubriand et Marie-Louise de Vichet + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDENCE *** + +***** This file should be named 17261-0.txt or 17261-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/2/6/17261/ + +Produced by Mireille Harmelin, and the Online Distributed +Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
