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+The Project Gutenberg EBook of Correspondance de Chateaubriand avec la
+marquise de V..., by Francois-René de Chateaubriand et Marie-Louise de Vichet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V...
+ Un dernier amour de René
+
+Author: Francois-René de Chateaubriand et Marie-Louise de Vichet
+
+Release Date: December 9, 2005 [EBook #17261]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDENCE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+ UN DERNIER AMOUR DE RENÉ
+
+
+
+ CORRESPONDANCE DE CHATEAUBRIAND
+
+ AVEC LA MARQUISE DE V...
+
+
+Paris,
+Librairie Académique Didier Perrin et Cie,
+Libraires-Éditeurs,
+35, Quai des Grands-Augustins.
+
+
+
+1903
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Dans un château des environs de Viviers, propriété séculaire de sa famille,
+demeurait, en l'année 1827, une femme d'une sensibilité délicate et de
+l'esprit le plus distingué, la marquise de V... Née en 1779, elle avait
+épousé à quinze ans un gentilhomme du Languedoc, d'excellente maison, lui
+aussi; et elle avait eu de lui un fils, son unique enfant. Mais, en 1827,
+elle demeurait seule dans son château du Vivarais. Son mari, entré dans
+l'administration sous l'Empire, habitait Toulouse, où il remplissait les
+fonctions d'inspecteur des douanes. Son fils, officier de chasseurs,
+avait sa garnison à l'autre bout du royaume. De telle sorte que, dans sa
+solitude, Mme de V... pouvait entretenir à loisir le culte qu'elle avait
+voué depuis sa jeunesse à l'auteur du _Génie du Christianisme_. Elle avait
+été de celles que l'apparition de ce livre, jadis, avait affolées
+d'enthousiasme[1]: toujours, depuis lors, elle continuait à être partagée
+entre son désir de connaître Chateaubriand et la crainte d'importuner
+celui-ci ou de lui déplaire. Déjà en 1816, profitant d'un séjour à Paris,
+elle avait écrit à son grand homme; puis, au dernier moment, elle avait
+imaginé un prétexte pour se dispenser de le rencontrer. Onze ans plus
+tard, à propos de quelques mots lus dans le _Journal des Débats_ sur une
+indisposition de Chateaubriand, elle s'enhardit à lui écrire de nouveau;
+et, cette fois, sa lettre fut le point de départ d'une correspondance qui
+devait durer sans interruption près de deux ans, jusqu'au mois de juin
+1829.
+
+[Note 1: «Je serais embarrassé de raconter avec une modestie convenable
+comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une
+enveloppe écrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en
+baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure.»
+(Chateaubriand, _Mémoires d'Outre-Tombe_.)]
+
+Au moment où s'ouvrit cette correspondance, Chateaubriand traversait une
+des périodes les plus tristes et les plus inquiètes de sa vie. Il avait
+perdu, peu de mois auparavant, sa vieille amie Mme de Custine. Mme de
+Chateaubriand, très souffrante elle-même, lui faisait sentir plus vivement
+que jamais l'incompatibilité naturelle de leurs caractères. Ruiné,
+dépossédé de toute influence politique, réduit à une opposition hargneuse
+et rebutante, toujours plus ennuyé des autres et de lui-même à mesure
+qu'il découvrait davantage son inutilité, René se trouvait dans une
+disposition morale qui, sans doute, lui rendit plus sensible l'hommage
+imprévu de la marquise de V... Le fait est qu'il y répondit aussitôt avec
+une passion extraordinaire, se livrant comme il se livrait à peine à ses
+plus intimes confidents. C'est ainsi que s'engagea, entre lui et son
+«inconnue», un véritable petit roman, dont aucun de ses biographes ne
+paraît avoir soupçonné l'existence, et que, grâce à une pieuse précaution
+de Mme de V...[2], nous pouvons aujourd'hui mettre tout entier sous les
+yeux du public.
+
+[Note 2: «Quand mes lettres sont faites, je les copie telles qu'elles sont,
+et les joins aux vôtres. Tout ce que j'ai écrit à vous et de vous m'est
+ainsi resté.» (Mme de V... à Chateaubriand, lettre du 16 décembre 1828.)
+On sait que Chateaubriand avait l'habitude de détruire aussitôt toutes les
+lettres de femmes qu'il recevait.]
+
+Disons-le tout de suite: ce qui donne à ce roman un intérêt, un piquant
+très particulier, c'est que la marquise de V... est restée, presque
+jusqu'au bout, une «inconnue» pour Chateaubriand. Celui-ci, pendant tout
+le temps qu'ont duré leurs relations, a ignoré l'âge et la figure de sa
+correspondante. Il y a eu là un mystère, et, à la suite de ce mystère, un
+malentendu, qui seuls peuvent faire comprendre la vraie signification des
+lettres qu'on va lire. Et le mystère était né du hasard; et si, peut-être,
+Mme de V... n'a pas fait absolument tout ce qui était en son pouvoir pour
+dissiper le malentendu, nous ne croyons pas que personne, ayant lu ses
+lettres, trouve jamais le courage de le lui reprocher.
+
+Personne n'aura jamais le courage de lui reprocher que, lorsque l'homme
+qu'elle adorait a enfin daigné s'enquérir d'elle, elle ne lui ait pas
+nettement déclaré qu'elle n'était pas la jeune femme qu'il semblait
+supposer. Elle avait alors près de cinquante ans; elle aurait pu le dire à
+Chateaubriand, et ne le lui a pas dit; on sent qu'elle n'a pas eu la force
+de s'y résigner. Mais, on le sent aussi, elle a cruellement souffert de ce
+malentendu qu'elle n'osait dissiper. Sans cesse, et de mille façons les
+plus touchantes du monde, elle s'efforce de suggérer à Chateaubriand
+qu'elle ne saurait attendre de lui qu'une amitié toute fraternelle. Tantôt
+elle le gronde de sa familiarité, tantôt elle projette de ne plus lui
+écrire; elle va même jusqu'à le prier de se renseigner sur elle auprès
+d'amis communs. Et le poète s'obstine dans ses illusions, avec une
+insistance dont on devine que la pauvre femme est à la fois effrayée et
+ravie. «Votre écriture est toute jeune, lui dit-il, la mienne est vieille
+comme moi.» Il est certain de retrouver en elle, quand il la verra, «une
+image de femme qu'il s'est faite depuis sa jeunesse», et qu'il «n'a encore
+rencontrée nulle part». Quand elle lui demande de «ne penser à elle que
+comme à une personne simple et bonne qui l'aime de tout son cœur», il
+l'accuse de vouloir «commencer une correspondance orageuse». Et il achète
+une carte de France, pour y regarder l'endroit où demeure «Marie»; et il
+l'invite à venir avec lui à Rome; et il lui parle des longues années «qui
+seront pour elle, et non pour lui qui s'en va». Mais surtout il veut la
+voir; c'est comme le refrain de toutes ses lettres: «Venez à moi!... Il
+faut que je vous voie!»
+
+Et d'autant plus Mme de V... a peur de se laisser voir. L'affection de
+Chateaubriand lui est désormais devenue si nécessaire qu'elle s'épouvante
+à l'idée de la perdre. «Ma vie, lui écrit-elle un jour, s'est passée tout
+entière à désirer votre affection et à fuir votre présence.» Ou plutôt
+elle désire de toute son âme la présence de son ami: elle rêve de le
+rencontrer aux eaux où il doit aller, de l'avoir près d'elle dans
+son château, de se promener avec lui sous le mail de l'Infirmerie
+Marie-Thérèse; mais, dès que l'occasion s'offre à elle de réaliser un de
+ces rêves, elle hésite, elle ajourne, elle invente un prétexte pour rester
+«inconnue» quelque temps encore. Que d'angoisses il y a en elle, dont
+chacune de ses lettres nous apporte l'écho! Et comme ses lettres nous sont
+aujourd'hui expressives et touchantes, avec leurs contradictions, leurs
+alternatives de confiance et de désespoir, avec ce gracieux déploiement
+d'images et de style par où elle s'efforce de se gagner, dans le cœur
+de son «maître», une estime assez forte pour pouvoir survivre aux
+désillusions de l'amour! «Pourquoi donc, lui demande-t-elle naïvement,
+pourquoi ne pouvez-vous m'aimer par mes lettres, comme je vous aime par
+vos livres?»
+
+Mais Chateaubriand s'obstine à ne pas la comprendre. Il ne voit, dans
+toute cette conduite, qu'un caprice, peut-être une ruse pour piquer
+davantage sa curiosité. Et, en effet, sa curiosité se pique sans cesse
+davantage, pendant les premiers mois de la correspondance. Il écrit lettre
+sur lettre, du ton à la fois le plus tendre et le plus sincère. Lui dont
+Mme de Duras disait «qu'il ne répondait jamais rien qui eût rapport à ce
+qu'on lui écrivait», il n'y a pas dans les lettres de Mme de V... un seul
+passage où il ne prenne à cœur de répondre. Puis, peu à peu, on sent que
+sa curiosité commence à se fatiguer. La chute du cabinet Villèle vient de
+lui rendre l'espoir d'un grand rôle politique: il refuse des offres de
+ministères, il se fait nommer ambassadeur à Rome: une vie nouvelle s'ouvre
+devant lui, qui ne lui laisse plus guère de loisirs pour échanger des
+rêves et des confidences avec une «sœur» qu'il n'a jamais vue.
+
+Il continue cependant à solliciter les lettres de son inconnue; il
+continue à lui dire: «Il faut que je vous voie!» Mais il le lui dit
+avec moins d'impatience; et sa pauvre «Marie», qui naguère le priait de
+ne penser à elle que comme à une bonne et simple amie, lui reproche
+maintenant que ses lettres «aient une sorte de style anonyme, comme si
+elles ne s'adressaient à personne!» Hélas! oui, les dernières lettres de
+Chateaubriand, plus précieuses peut-être pour nous que les premières par
+les renseignements historiques qu'elles nous offrent, justifient les
+reproches et les plaintes de Mme de V... Si intéressantes que soient ces
+dernières lettres de Chateaubriand, bien plus profondément nous émeuvent
+les longues et maladroites réponses où l'amie, affolée, s'épuise en
+efforts inutiles pour retenir une attention qui se détourne d'elle. C'est
+dans ces réponses que se révèlent à nous, en même temps, tout l'amour de
+Mme de V... et toute sa souffrance. Et puis nous nous rappelons son âge,
+la situation particulière où elle se trouve vis-à-vis de l'homme qu'elle
+aime d'un tel amour: et nous ne pouvons nous empêcher d'imaginer quel
+magnifique sujet aurait été, pour un Balzac, ce roman de «l'inconnue» de
+Chateaubriand.
+
+Enfin,--après combien de luttes, et avec quelle crainte!--Marie se décide
+à affronter la présence de son ami; et ainsi s'achève son triste roman.
+«M. de Chateaubriand est venu me voir le samedi 30 mai et le samedi
+suivant, 6 juin», écrit-elle, bien des années plus tard, à la dernière
+page d'un cahier où elle vient de recopier, une fois de plus, toute sa
+correspondance avec «l'élu de son cœur». Et celui-ci s'en va aux eaux de
+Cauterets, où il l'avait maintes fois invitée à l'accompagner; et elle,
+pendant les longues années qui lui restent à vivre (elle est morte en 1848,
+presque en même temps que Chateaubriand), nous ne voyons pas qu'elle
+tente même la plus timide démarche pour se rappeler au souvenir de celui
+qui, jadis, jurait «d'aimer pour la vie sa Marie inconnue».
+
+Heureuse est-elle encore d'être morte avant lui, et de n'avoir pas pu
+lire, dans les _Mémoires d'Outre-Tombe_, le récit d'une aventure arrivée
+précisément pendant ce séjour aux eaux de Cauterets!
+
+ Voilà qu'en poétisant (il s'amusait à composer une ode) je rencontrai
+ une jeune femme assise au bord du gave. Elle se leva et vint droit à
+ moi. Elle savait, par la rumeur publique, que j'étais à Cauterets.
+ Il se trouva que l'inconnue était une Occitanienne, qui m'écrivait
+ depuis deux ans sans que je l'eusse jamais vue. La mystérieuse anonyme
+ se dévoila: _patuit dea._ J'allai rendre une visite respectueuse à la
+ naïade du torrent. Un soir qu'elle m'accompagnait lorsque je me
+ retirais, elle me voulut suivre: je fus forcé de la reporter chez elle
+ dans mes bras... J'ai laissé s'effacer l'impression fugitive de ma
+ Clémence Isaure; la brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice
+ d'une fleur; la spirituelle, déterminée, et charmante étrangère de
+ seize ans m'a su gré de m'être rendu justice: elle est mariée[3].
+
+[Note 3: _Mémoires d'Outre-Tombe_, IIIe partie, livre XIII. On trouvera,
+sur cet épisode, des renseignements très curieux dans une étude de M.
+Victor Giraud (_Revue des Deux Mondes_, 1er avril 1899).]
+
+Ainsi Chateaubriand, pendant les deux années qu'a duré sa correspondance
+avec Mme de V..., avait une autre «inconnue», à qui peut-être il
+promettait aussi de «l'aimer pour la vie»! Peut-être lui avait-il proposé,
+à elle aussi, de venir le rejoindre à Rome, en même temps qu'il le
+proposait à «Marie» et à Mme Récamier? Et peut-être n'est-ce pas
+simplement le hasard qui la lui a fait rencontrer à Cauterets, «assise au
+bord du gave»? Il avait toujours eu le goût de conduire en même temps
+plusieurs petites intrigues sentimentales, traitant chacune d'elles avec
+tant de chaleur, et tant de mystère, qu'on pouvait croire qu'il s'y
+donnait tout entier; mais parfois le mystère se découvrait, et un pauvre
+cœur de femme en était déchiré. Heureuse du moins «Marie» de n'avoir pas
+connu cette souffrance-là!
+
+Oui,--les lettres qu'on va lire le prouvent une fois de plus,
+--Chateaubriand avait raison de dire que «son amour portait malheur»; mais
+nous soupçonnerions volontiers que la faute en était au moins autant à
+lui-même qu'à la fatalité. Il était fait de telle sorte que, attachant
+toujours beaucoup plus de prix à ce qu'il n'avait pas qu'à ce qu'il avait,
+il ne pouvait s'empêcher de le laisser voir. La dureté qu'on lui a
+reprochée pour les femmes qui ont «agréé sa vie» semble bien avoir
+consisté surtout en un contraste trop rapide, trop peu dissimulé, entre
+ses façons d'agir à leur égard avant et après sa victoire sur elles;
+et sans doute ses amies l'auraient trouvé moins dur s'il ne les avait
+pas habituées, d'abord, à toutes les douceurs d'une tendresse, d'une
+prévenance, d'une sollicitude infinies. Ses premières lettres à Mme de
+V... suffiraient pour nous donner une idée de l'art vraiment merveilleux
+que ce grand artiste savait mettre à la conquête d'un cœur. Tous les mots
+y sont des caresses; et leur musique même, tour à tour langoureuse ou
+pressante, c'est avec un attrait irrésistible qu'elle murmure: «Venez à
+moi!» Comme on comprend que, accoutumée à une telle musique, une femme ait
+pleuré toutes ses larmes avant de se résigner à ne plus l'entendre!
+
+Mais Mme de V... avait l'esprit trop droit et l'âme trop généreuse pour ne
+pas se rappeler que l'homme par qui elle souffrait était celui aussi qui,
+durant de longs mois, avait transfiguré sa vie en un rêve enchanté. De la
+même façon qu'elle avait aimé Chateaubriand avant de le connaître, elle a
+continué de l'aimer après que la destinée les eut séparés: le soin qu'elle
+a pris de conserver, de transcrire, d'annoter ses lettres nous montre
+assez que, jusqu'au bout, elle est restée pieusement fidèle à «l'élu de
+son cœur». Et nous, à notre tour, tout en la plaignant, gardons-nous
+d'êtres injustes ou sévères pour lui! Par une étrange perversité de notre
+nature, nous sommes trop souvent tentés de donner tort, d'avance, aux
+hommes de génie, dans les aventures d'amour où nous les voyons engagés;
+nous sentons ces hommes si différents de nous, si supérieurs à nous, que
+nous ne pouvons nous défendre de vouloir les en punir une fois encore. Et
+cependant, à y regarder de plus près, il est bien rare que le véritable
+génie ne s'accompagne pas d'une certaine bonté: d'une bonté faite parfois
+de détachement, voire d'indifférence, mais répugnant d'instinct à toutes
+les formes de la bassesse, dont il n'y en a pas de plus basse que de
+faire souffrir. Pour ce qui est de Chateaubriand, en particulier, si ses
+premières lettres à Mme de V... nous le révèlent infiniment habile à tous
+les artifices de la séduction, les dernières nous apportent un nouveau
+témoignage de ce qu'il a appelé quelque part, en riant, «sa maudite
+bonté». Dès le moment de son départ pour Rome, nous sentons que son
+«inconnue» ne l'intéresse plus; nous le sentons, comme elle le sentait
+elle-même, au «style anonyme» de ses lettres, à mille petites nuances
+involontaires de froideur et de gêne: mais il n'en continue pas moins de
+lui écrire, et de la consoler, avec une complaisance d'autant plus
+touchante qu'on devine davantage l'effort qu'elle lui coûte. Ce n'est pas
+lui qui, comme le médiocre Adolphe, serait descendu jusqu'à se plaindre
+d'une femme qu'il aurait cessé d'aimer. Il avait toujours vite fait,
+malheureusement, de cesser d'aimer, et nombreuses sont les femmes qui en
+ont souffert; mais il n'accusait jamais que lui seul de cette fatale et
+malfaisante mobilité de son cœur. Et personne n'en a souffert autant que
+lui-même.
+
+C'était un de ces enfants gâtés qui ne peuvent résister à la tentation de
+casser aussitôt les jouets qu'on leur donne, et qui ensuite se désolent de
+les avoir cassés. Combien de jouets divers il a cassés, ou tout au moins
+ébréchés, au cours de sa vie, depuis des cœurs de femmes jusqu'à une
+religion et une royauté! Et combien, toute sa vie, il s'en est désolé!
+Sous les apparences extérieures d'une vanité enfantine, ses _Mémoires_ ne
+sont, d'un bout à l'autre, que la plainte d'un enfant sur ses jouets
+brisés. «N'est-ce pas une chose curieuse, écrivait-il en 1826 dans une
+préface des _Martyrs_, que je sois aujourd'hui un chrétien douteux et un
+royaliste suspect?» Hélas! il était vraiment l'un et l'autre, malgré les
+meilleures intentions du monde; et, bien qu'il s'en défendît au dehors,
+il ne pouvait s'empêcher de le reconnaître, au-dedans de soi, ni de s'en
+affliger, ni de sentir qu'il allait recommencer le lendemain les fautes
+qu'il se repentait d'avoir commises la veille. C'était un enfant, un
+malheureux enfant. À Rome, un soir, pendant une des brillantes réceptions
+de l'ambassade de France, une dame anglaise, «qu'il ne connaissait ni de
+nom, ni de visage», s'est approchée de lui, l'a regardé, et lui a dit, en
+français, mais avec un fort accent de son pays: «Monsieur de Chateaubriand,
+vous êtes bien malheureux!» Étonné de «cette manière d'entrer en
+conversation», l'ambassadeur a demandé à la dame ce qu'elle voulait dire.
+«Je veux dire que je vous plains!» lui a-t-elle répondu, après quoi elle a
+«accroché le bras d'une autre Anglaise, et s'est perdue dans la foule».
+Rien de ce qu'on pourra jamais écrire de Chateaubriand n'égalera, en
+finesse ni en profondeur, le jugement porté sur lui par cette dame
+inconnue.
+
+T. W
+
+
+
+
+ UN DERNIER AMOUR DE RENÉ
+
+ PROLOGUE
+
+
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 15 mars 1816.
+
+Monsieur le Vicomte,
+
+
+J'ai trouvé chez moi, parmi de vieux papiers négligés, un petit manuscrit
+dont la lecture m'a vivement intéressée. C'est, à ce qu'il m'a paru, la
+copie d'une correspondance qu'on avait voulu soustraire aux profanations
+révolutionnaires, mais qu'on n'avait pu se résoudre à sacrifier tout à
+fait.
+
+L'élégance et la pureté du style de ces lettres, les nobles sentiments
+dont elles sont remplies, et le tableau consolant et mélancolique qu'offre
+leur ensemble dans un espace de trente-trois années, me donnèrent le désir
+de les faire imprimer, en changeant toutefois les noms des lieux et des
+personnes, par respect pour ces dernières, s'il en existait encore. Je
+n'ai point de notions là-dessus, parce que j'habite le Vivarais où je suis
+née, et que je ne connais personne en Bretagne, d'où ces lettres ont été
+écrites.
+
+Une seconde lecture de mon petit manuscrit me fit naître un doute qui
+changea mon projet.
+
+Plusieurs passages de ces lettres dans lesquels se trouve votre nom me
+firent imaginer que la dame qui les avait écrites pouvait être votre
+parente.
+
+Cette pensée me rendit le manuscrit bien plus précieux, et, quoiqu'il
+n'y eût point d'apparence que j'eusse jamais l'honneur de vous voir, je
+résolus de n'en disposer qu'après m'être assurée qu'il n'avait point
+d'intérêt pour vous.
+
+J'aurai donc l'avantage de vous le remettre, si vous désirez le lire.
+Mais, pour ne pas vous obliger à cette lecture inutilement, voici quelques
+mots qui vous en dispenseront peut-être:
+
+L'auteur de ces lettres se nommait Mme la marquise de P.... (le nom est en
+abrégé dans le cahier), elle habitait _Auray_, et deux terres dont l'une
+se nommait _Le Lardais_, et l'autre _Lannouan_. Elle avait passé ses
+premières années à _Châteaubriand_, et était nièce de M. de _La Chalotais_.
+
+Si à ces renseignements vous reconnaissez en effet, monsieur le vicomte,
+une personne dont le souvenir vous soit cher, je serai bien heureuse de
+pouvoir vous en offrir cet intéressant vestige.
+
+Vous le recevrez comme un gage des sentiments de respect et de
+reconnaissance que je vous ai voués avec tous les vrais Français.
+Veuillez bien en agréer suis partie sur-le-champ pour aller la chercher.
+Pardonnez-moi, Monsieur le vicomte, de ne vous avoir pas écrit pour vous
+prévenir de mon absence! Cette bonne pensée ne m'est pas venue, je suis
+partie en toute hâte, et préoccupée d'inquiétude et de regret.
+
+Ce soir, à mon retour, j'ai trouvé votre carte. Je conclus de votre billet
+et de votre visite que mon manuscrit vous intéresse, en effet, et je me
+réjouis de tout mon cœur de pouvoir vous en faire l'hommage. Tous
+les Français vous offrent celui de leur reconnaissance pour les bons
+sentiments et les douces émotions qu'ils vous doivent. Ceux que vous avez
+consolés dans leurs peines peuvent vous en vouer une plus spéciale
+encore.
+
+Votre temps est trop précieux, monsieur le vicomte, pour que j'ose vous
+demander une seconde visite. Si vous me la destiniez, je voudrais en
+savoir le moment? Mais je me bornerai à vous envoyer le manuscrit; s'il
+vous intéresse, vous le garderez tout à fait. S'il vous est étranger, ne
+vous donnez pas la peine de me le renvoyer, je l'enverrai chercher chez
+vous avant mon départ.
+
+Agréez...
+
+
+
+
+_De M. de Chateaubriand_, Paris, mardi 19 mars 1816.
+
+
+Selon toutes les apparences, madame, le manuscrit n'intéresse personne de
+ma famille. Mais j'ai à vous remercier de votre politesse. Puisque vous
+voulez bien me le permettre, madame, et me laisser le choix du jour,
+j'aurai l'honneur de passer chez vous, samedi 29, à midi.
+
+Agréez, madame, je vous en prie, l'hommage de mon respect.
+
+de CHATEAUBRIAND.
+
+_Note de Mme de V._--Me trouvant suffisamment remerciée, je voulus épargner
+à M. de Chateaubriand l'ennui d'une visite sans but, et me punir moi-même
+d'avoir risqué d'abuser de sa politesse. Je partis de Paris avant le jour
+qu'il avait fixé pour notre entrevue.
+
+
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE DE CHATEAUBRIAND AVEC LA MARQUISE DE V...
+
+
+
+
+I
+
+_À M. le vicomte de Chateaubriand_
+
+Hlle, 14 novembre 1827.
+
+Monsieur le Vicomte,
+
+
+Depuis que je sais aimer et honorer quelque chose, vous avez tout mon
+respect et tout mon attachement; à mesure que votre caractère public s'est
+développé, ces sentiments se sont fortifiés dans mon cœur, et ils y ont
+enfin jeté de si profondes racines que je me crois quelques droits à
+votre bienveillance, parce que, depuis bien des années, les principaux
+événements de votre vie forment un des plus chers intérêts de la mienne.
+
+Depuis que notre ami commun, M. Hyde de Neuville, est revenu des pays
+étrangers, il m'a donné de vos nouvelles de loin en loin. Mais le voilà
+trop occupé des élections pour que je puisse en attendre, ni même lui en
+demander.
+
+Cependant, je viens de lire, dans le _Journal des Débats_ du 9 novembre,
+la lettre que vous avez adressée au rédacteur du courrier. Mes yeux se
+sont mouillés de larmes en y voyant que «votre santé est altérée par un
+travail excessif et par les vives inquiétudes que vous cause une autre
+sauté qui vous est plus chère que la vôtre!»
+
+En prenant, monsieur, la liberté de vous écrire et de vous dérober
+quelques minutes d'un temps toujours si précieux, et dans ce moment si
+péniblement employé, je serais coupable d'une indiscrète présomption, si
+le sentiment qui dicte ma lettre n'était pas de ceux qu'il est toujours
+doux et honorable d'inspirer, et d'accueillir. Vous êtes fait pour en être
+touché, et j'en suis si persuadée que j'ose vous en demander une preuve.
+Remettez ma lettre à votre secrétaire, et recommandez-lui de m'adresser,
+tous les quinze jours, deux lignes en forme de bulletin, qui me tirent
+d'inquiétude sur votre santé, et sur Mme de Chateaubriand!
+
+Cependant, monsieur, si vous ne jugez pas à propos d'accorder un soin si
+obligeant à une personne qui vous est étrangère, et qui probablement ne
+vous verra jamais, je vous prie au moins de juger ma lettre d'après les
+circonstances qui me sont personnelles et non d'après les règles générales
+de la bienséance! Je ne crois cependant pas les enfreindre aujourd'hui; il
+me paraît simple de vous demander de vos nouvelles, et juste que vous m'en
+fassiez donner, car j'ai passé beaucoup d'années, je ne dis pas à vous
+admirer (l'admiration ne me donnerait aucun droit particulier auprès de
+vous), mais à vous chérir avec une attention que rien n'a pu détourner.
+D'ailleurs qui peut mieux que vous justifier une exception, et combien de
+fois ne devez-vous pas avoir reçu des marques d'attachement de personnes
+auxquelles le sort, ainsi qu'à moi, a refusé le bien de vous connaître et
+d'obtenir votre affection?
+
+Recevez donc avec bienveillance l'assurance du profond attachement que je
+vous ai voué pour toujours, et celle des vœux que je ne cesse de former
+pour votre bonheur.
+
+j'ai l'honneur d'être avec un tendre respect, monsieur le vicomte, votre
+très humble servante.
+
+La marquise de V... née d'H.
+
+H., 13 novembre 1827,
+près La Voulte en Vivarais.
+
+
+
+
+II
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 24 novembre 1827.
+
+Madame la Marquise,
+
+
+J'espère que vous n'avez pas cru sérieusement que je laisserais à mon
+secrétaire l'honneur de vous répondre. Votre lettre, madame, m'a pénétré
+de reconnaissance; j'accepte cordialement votre amitié _étrangère_, elle
+remplacera celle de tant de vieux amis qui ont fui avec la fortune. Je
+vais donc sur-le-champ vous donner les ennuis de l'intimité. Mme de
+Chateaubriand est un peu moins souffrante, ma santé est aussi un peu
+meilleure. Tout cela est à charge de revanche, madame la marquise: vous
+allez être obligée de me dire ce que vous faites, comment vous vous portez,
+ce que vous pensez? Mais ne sais-je pas d'avance ce que doit être l'amie
+de M. Hyde de Neuville? Réjouissez-vous, madame: le voilà nommé dans la
+Mayenne. Il viendra nous aider à débarrasser la France des seuls ennemis
+qui restent au roi, les ministres.
+
+Je voudrais bien, madame, que mon écriture ressemblât à la vôtre; mais
+voilà déjà un des inconvénients de mon amitié: votre écriture est toute
+jeune, la mienne est vieille comme moi[4]. Il vous faudra beaucoup de
+temps pour apprendre à la lire. Je suis presque tenté de désirer de n'être
+jamais connu de vous; j'aime trop vos illusions, madame, pour n'avoir pas
+peur de les dissiper par ma présence. Si vous m'écrivez, de grâce ne me
+parlez plus de respect! C'est moi, madame, qui mets le mien à vos pieds,
+avec les tendres hommages que vous me permettez de vous
+offrir.
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+[Note 4: «Je parle souvent de ma tête grise: calcul de mon amour propre,
+afin qu'on s'écrie en me voyant: _Ah! il n'est pas si vieux!..._ Ma petite
+ruse m'a réussi quelquefois.» (_Mémoires d'Outre-Tombe_, IVe partie,
+livre V.)]
+
+
+
+
+III
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H., 28 novembre 1827.
+
+Monsieur le Vicomte,
+
+
+Je vous remercie mille fois de m'avoir appris que Mme de Chateaubriand est
+mieux portante et que vous êtes vous-même plus content de votre santé.
+
+Je dois marquer le jour où j'ai reçu votre lettre avec une pierre blanche.
+Je n'ose pas vous dire combien le nombre de ces jours est petit, parmi
+celui des miens.
+
+Lorsque, dans le premier moment d'alarme où me jeta la nouvelle de votre
+chagrin et de l'altération de votre santé, je vous écrivis pour vous
+offrir l'hommage du profond intérêt que j'y prenais et pour vous prier de
+me faire donner de vos nouvelles et de celles de Mme de Chateaubriand,
+je crus faire une chose juste et simple. Cependant, la crainte que ma
+lettre vous parût peu convenable traversa mon esprit, au moment même où
+j'écrivais. La réflexion fortifia cette crainte, et l'élection de M. Hyde
+de Neuville ne put m'en distraire; votre pensée ne me quittait pas. Je
+faisais et refaisais souvent, intérieurement, la réponse que j'espérais
+recevoir de vous, d'abord telle que je la désirais, ensuite telle qu'il
+était probable qu'elle serait, et plus tard telle que je la craignais.
+Enfin j'avais fini par me résigner à n'en point avoir du tout. Je me
+souvenais que ma lettre s'était trouvée plus affectueuse que je n'avais
+d'abord compté la faire. Dès lors, vous n'étiez pas homme à l'abandonner à
+un secrétaire; cependant, en y pensant bien, je ne pouvais supposer qu'un
+nom qui vous était inconnu obtiendrait de vous des égards de sentiment
+jusqu'à vous faire sacrifier une partie de votre temps et entrer en
+correspondance avec une étrangère. Je pensais donc que je n'aurais de
+vous que des remerciements aimables et pleins de bonté, et que vous en
+chargeriez M. Hyde de Neuville, lorsque vous le reverriez.
+
+Ce matin, parmi les lettres qu'on m'apporte, j'en vois une qui me frappe.
+Une écriture qui m'est étrangère: sur le cachet, des lettres initiales qui
+ne me l'ont jamais été m'annoncent bien vite de qui elle me vient. Alors
+le cœur me manque, et je n'ose plus l'ouvrir. Bien que je ne sois pas
+très heureuse, je suis, je crois, difficile en bonheur. Ce mot de La
+Bruyère, _Il est malaisé d'être content de quelqu'un_, me revenait pour
+m'effrayer. Je sentais que j'allais recevoir une décision bien plus
+importante pour moi que si elle eût fixé les plus grands intérêts de ma
+vie extérieure. Je tâchais de me fortifier contre la perte d'une espérance
+trop douce. Je la jugeais moi-même chimérique. J'ouvre enfin cette lettre
+si désirée et maintenant si redoutée. Un coup d'œil rapide me montre
+qu'elle est longue, qu'elle est de votre main; je vois briller ce nom
+chéri, synonyme de tout ce qu'il y a de plus noble et de plus beau dans ce
+monde: et les mots de reconnaissance, d'amitié, de tendre hommage,
+frappent mes yeux et mon cœur. Mon Dieu! que ce moment m'a été doux! Je
+ne connaissais pas le tumulte d'idées et de sentiments dans lequel jette
+un bonheur inattendu: il m'a fallu du temps pour m'en remettre.
+
+Mais est-il vrai, monsieur le vicomte, qu'avec la généreuse confiance de
+l'âme la plus belle qui fût jamais, vous acceptiez une affection étrangère,
+et lui remettiez le soin de remplacer les ingrats qui vous ont fui? Avec
+quelle vive et profonde reconnaissance je reçois cet honneur! Avec quel
+plaisir j'ose vous donner l'assurance que je le mérite! Ah! tout le monde,
+sans doute, vous admire et vous honore: beaucoup de personnes vous aiment:
+mais aucune ne saura vous chérir mieux que moi.
+
+Vous me demandez ce que je pense? Cette question que votre bonté m'adresse
+est un bonheur de plus pour moi, je n'aurais jamais osé vous entretenir
+avec quelque détail des sentiments que je vous ai voués depuis mon
+enfance. Ils ont toujours rempli mon cœur et tenu une si grande place
+dans ma vie qu'ils se répandent quelquefois dans mes conversations et
+surtout dans mes lettres. Le hasard m'en a fait retrouver plusieurs ici,
+écrites à diverses personnes, en différentes circonstances et à des
+époques très éloignées. En copiant pour vous, monsieur le vicomte,
+quelques-uns des passages où je parle de vous, vous verrez non seulement
+ce que je pense à présent, mais ce que j'ai toujours pensé. Alors mes
+inquiétudes du 13 novembre, la lettre qu'elles me poussèrent à vous écrire,
+la joie que j'ai ressentie de votre réponse et l'éloignement où je suis
+restée de vous, vous seront expliqués par l'existence d'un attachement
+qui, pour être extraordinaire, n'en est pas moins fidèle et inaltérable.
+
+_Du 29_. Monsieur le vicomte, ce matin, à mon réveil, la pensée que vous
+êtes plus heureux et mieux portant, que vous connaissez mes sentiments,
+que vous en êtes touché, que vous les acceptez et que vous me l'avez écrit,
+ne m'a plus semblé qu'un beau rêve. Mais la vue de votre lettre, que j'ai
+déjà relue tant de fois, m'a rassurée sur la réalité d'une situation si
+douce. J'ai aussi relu ma lettre, et j'ai pensé qu'il fallait la refaire.
+Mais ce changement m'a laissée encore plus mécontente. Cette nouvelle
+lettre était sèche, froide, et comme menteuse. Je l'ai jetée dans le feu;
+celle-ci partira.
+
+Pourquoi vous cacherais-je une partie de mes sentiments, et quel intérêt
+pourriez-vous prendre à moi si vous les ignoriez? Mon nom ne vous présente
+point d'image; il ne vous rappelle aucun souvenir; il ne vous offre aucune
+espérance. Mon existence relativement à vous n'a d'autre réalité que celle
+d'un écho que vous entendriez répéter votre nom dans la solitude.
+
+Malgré ces raisons avec lesquelles je m'encourage, je n'ose vous envoyer
+tant d'écriture à la fois, et ce sera le courrier de demain qui vous
+portera les copies dans lesquelles vous verrez _ce que je pense_.
+
+Adieu, monsieur le vicomte, adieu, vous que depuis si longtemps j'ai nommé
+mon étoile chérie! Si je ne vous étais pas inconnue, je remplacerais à la
+fin de ma lettre la formule d'usage, que vous repoussez, par celle d'Henri
+IV: _Mon cher monsieur de Beuvron, faites-moi ce bien de m'aimer![5]_ Mais,
+puisqu'il n'en peut être ainsi, je me borne à vous souhaiter un bonheur
+inaltérable.
+
+Marquise de V...
+
+[Note 5: Mme de V... ignorait que Chateaubriand, en 1821, avait écrit à
+Mme de Custine «qu'on lui avait un peu gâté Henri IV» à force de lui en
+parler dans ces derniers temps.]
+
+
+
+
+IV
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 10 décembre 1827.
+
+
+Ainsi, mon _ancienne amie_, j'avais en France une personne inconnue qui me
+défendait à mon insu, qui prenait mon parti même contre un ministre de
+l'Empire[6], qui soutenait que ce gros livre[7] que je viens de réimprimer
+et de condamner moi-même n'était ni aussi impie, ni aussi mauvais qu'on se
+plaisait à le dire! Savez-vous, Madame, que cela ne ressemble pas mal à
+ces fées bienfaisantes qui protégeaient les faibles et les malheureux? Je
+suis pourtant charmé que mon bon génie ait manqué l'occasion de me voir.
+On prête à ce qu'on aime en pensée mille agréments que la réalité
+détruit. Dans ma jeunesse, je m'étais fait une image de femme que je n'ai
+rencontrée nulle part. Ce fantôme charmant, qui me suivait partout, qui
+était toujours invisible à mes côtés et que j'aimais à l'idolâtrie, si
+vous m'apparaissiez, je le reconnaîtrais; mais, moi, serais-je ce que vous
+avez rêvé? Non, sans doute. Le vent de l'adversité n'a pas plus épargné
+_ma moustache_ que celle d'Henri IV, et mes années sont écrites sur mon
+front.
+
+[Note 6: Parmi les pièces envoyées par Mme de V... à Chateaubriand se
+trouvait la copie d'une de ses lettres de 1812, où elle racontait à son
+père une discussion qu'elle venait d'avoir avec Montalivet, alors ministre,
+au sujet de l'_Essai sur les Révolutions_.]
+
+[Note 7: Chateaubriand venait de rééditer son _Essai sur les Révolutions_,
+dans le premier volume de ses _œuvres complètes_.]
+
+Savez-vous, Madame, que tous les ans je veux aller aux eaux des Pyrénées?
+Si je faisais ce voyage, et si je ne passais pas bien loin de votre maison,
+me recevriez-vous? Voilà comme je suis fait: au commencement de cette
+lettre, je vous disais que je ne voulais pas vous voir, et, à la fin, je
+vous menace d'une prochaine visite! Vous me demandez une lettre par an, et
+en voilà deux en moins d'un mois! Vous me direz, Madame, quand vous aurez
+assez de moi.
+
+Je prie ma généreuse protectrice d'agréer mon tendre et respectueux
+hommage.
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+
+
+
+V
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H., 16 et 19 décembre 1827.
+
+
+Serez-vous surpris, monsieur le vicomte, que la lecture de votre lettre
+m'ait laissé beaucoup de tristesse et de confusion? Si je vous parle de
+cette impression, ce n'est pas pour m'en plaindre, mais pour vous dire que,
+parce qu'il n'y a pour moi aucune autorité si haute et si chère que la
+vôtre, j'accepte de bon cœur la petite correction que vous m'avez envoyée,
+comme une preuve de votre amitié naissante. Je suis certaine de l'avoir
+méritée par l'imprudence de mes lettres, puisque vous en jugez ainsi.
+
+J'ai hâte de vous dire que je n'ai rien _rêvé_. Parmi les qualités que
+vous possédez, celles qui m'attachent à vous ne peuvent être mises au rang
+des _illusions_. L'affection que j'ai pour vous, monsieur, c'est de
+l'estime toute pure. En voilà pour toute ma vie. Je ne connais rien sur la
+terre de plus réel et de plus solide que cela. Cette affection n'a rien
+que je veuille cacher ni aux autres ni à vous-même. Si vous n'aviez pas
+été persécuté, si votre conduite n'avait pas révélé votre âme, si sa noble
+et touchante empreinte ne faisait pas le charme le plus irrésistible de
+vos immortels écrits, je laisserais à d'autres le soin de les louer, et je
+ne penserais pas plus à vous que je ne pense à Tacite ou à
+Virgile.
+
+Mais vous devez avoir souffert de la vanité d'autrui; cette laide passion
+a beaucoup d'empire sur nos compatriotes; vous lui offrez une puissante
+tentation; elle a dû souvent troubler votre bonheur dans vos sentiments
+les plus doux. L'habitude de la rencontrer sous vos pas doit vous rendre
+quelquefois inattentif à des sentiments plus estimables et plus dignes de
+vous. Les miens sont de ceux-là. Dans la solitude où s'écoule ma vie,
+personne ne sait, personne ne saura que vous m'écrivez, et qu'il m'y
+arrive de vous des paroles décevantes et légères qui me font mal.
+
+Vous parlez de faibles et de malheureux: c'est peut-être parce que le sort
+m'a rangée parmi eux que j'ai ressenti vos chagrins. C'est apparemment la
+même raison qui, dans ce moment, fait rouler des larmes sur mes joues;
+elles n'ont pourtant été provoquées que par une raillerie bien douce. Mais
+le railleur, c'est vous, et le sujet me tient bien au cœur! Quelqu'un que
+vous avez, je crois, aimé[8] a dit: «_Les cœurs souffrants ainsi que les
+santés faibles s'affectent de mille nuances que le bonheur et la force
+n'aperçoivent pas_.» Ah! vous ne savez pas quel délicieux abri je
+trouverais dans quelques expressions affectueuses qui me viendraient de
+vous!
+
+[Note 8: Cette pensée, avec son élégante et fine niaiserie, pourrait bien
+être de Joubert.]
+
+Je vous demande en grâce d'oublier votre beau _fantôme_ quand vous vous
+souviendrez de moi. Je suis attristée de la pensée de lui être comparée,
+je ne puis lui ressembler, moi qui n'ai peut-être rien d'aimable, et
+sûrement rien de brillant. Ne pensez à moi que comme à une personne simple
+et bonne qui vous aime de tout son cœur, parce qu'elle vous connaît trop
+bien pour pouvoir s'en empêcher! Voilà mes sentiments! Voilà aussi ceux
+que vous m'auriez accordés, s'il m'eût été donné de vivre près de vous! Il
+n'y aurait eu là ni déception ni mécompte, ni serrement de cœur comme ce
+soir.
+
+Si j'ai mal compris votre lettre, monsieur le vicomte, excusez-moi!
+Le sentiment de ma faute m'a peut-être trop alarmée; il est d'ailleurs
+facile de se tromper sur le sens d'une expression: les lettres n'ont
+malheureusement ni expression, ni regard. N'en recevrai-je pas bientôt une
+autre qui me rende le bonheur qui devrait être mon partage quand _vous_
+m'adressez le nom d'_amie_, et que _vous_ voulez venir me chercher? et, si
+je la reçois, aurez-vous encore oublié le sujet qui m'est cher, _vous_ et
+ceux que vous aimez?
+
+Si je recevrai votre visite? Sans doute: mon Dieu, oui! Mais comment
+avez-vous trouvé le moyen, comment avez-vous eu le pouvoir d'éteindre la
+joie qu'une nouvelle si inespérée devait me donner? et est-ce bien moi qui
+suis si triste en l'apprenant?
+
+Je devais aller aussi aux eaux des Pyrénées: la mauvaise santé de ma mère
+m'a empêchée d'aller y joindre M. de V... qui y a passé les deux derniers
+étés, et qui doit y retourner encore celui-ci. Je n'ai pas besoin de vous
+dire que j'avancerai ou reculerai mon voyage, ou que j'y renoncerai tout à
+fait, pour profiter de cette lueur que vous me promettez. Je me recommande
+à vous pour qu'elle me soit heureuse.
+
+Adieu, mon étoile chérie, je voudrais être réellement une de ces fées
+bienfaisantes dont vous plaisantez, ou plutôt, si j'étais une sainte, si
+j'avais quitté la vie, s'il m'était donné de choisir ma récompense, je
+voudrais devenir votre ange gardien.
+
+MARIE.
+
+
+
+VI
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 24 décembre 1827.
+
+
+Il faut bien le dire à ma nouvelle amie, sa lettre m'a confondu. Moi, lui
+écrire des choses légères! la blesser! Je ne sais plus ce que j'ai écrit,
+mais je suis sûr qu'elle s'est trompée. Dans tous les cas, je proteste de
+la pureté, de la sincérité de mes intentions; et je supplie mon amie de ne
+pas commencer une correspondance orageuse.
+
+Elle me parle de l'estime qu'elle veut bien avoir pour moi. Est-ce que je
+lui demande autre chose? Aurait-elle vu dans l'histoire de mon fantôme une
+galanterie hors de saison pour moi? En vérité, j'en ai parlé dans toute la
+sincérité de mon cœur, dans toute la joie que j'éprouvais d'avoir trouvé,
+vers la fin de ma vie, quelqu'un qui consentît à avoir pour moi cette
+bienveillance dont les hommes, arrivés à l'âge où je suis, sont rarement
+entourés. Si je veux vous voir pleine de charme et de grâce, quel mal cela
+vous fait-il? Pourquoi voulez-vous que notre vieille amitié ne se pare
+pas des illusions de la jeunesse? Votre estime pour moi serait-elle un
+sentiment moins grave, si je veux, dans mon imagination, en faire quelque
+chose de plus tendre et de plus doux? Vous avez visiblement tort dans
+cette première querelle, et j'attends de vous une _réparation_ en forme.
+
+Mon projet des eaux est devenu presque une réalité, depuis que je sais que
+vous aviez pareil projet. Je vais vite en fait de chimères.
+
+Cette lettre arrivera à ma nouvelle amie au commencement de l'année
+nouvelle: c'est ce qu'elle a désiré. Je ne lui souhaite pas beaucoup de
+jours: je sens l'inconvénient de ce bagage que je traîne après moi.
+
+J'espère d'elle une meilleure lettre.
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+
+
+
+VII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H., 1er janvier 1828.
+
+
+La crainte d'avoir commis une faute devant vous, monsieur le vicomte, en
+vous écrivant la première; celle de vous avoir donné une fausse idée de
+moi; le regret d'être moins belle que votre trop belle chimère; et
+peut-être les inquiétudes d'un cœur souffrant, avaient sans doute
+contribué à me faire prendre le change sur vos expressions; mais j'ai
+surtout manqué de pénétration.
+
+En chérissant vos grandes qualités, je vous croyais cependant un cœur
+lassé d'impressions, de succès, et d'hommages. Je n'ai pu croire tout de
+suite à cette simplicité de cœur, à cette candeur véritablement adorable
+qui vous a fait accueillir si doucement mon affection timide: elle venait
+pourtant à vous sans autre cortège que sa tendresse et sa sincérité.
+
+Ô mon maître chéri, oubliez cette injustice involontaire, et laissez à
+votre reconnaissante disciple le soin de la réparer en vous aimant encore
+davantage! Ne craignez pas une correspondance orageuse! Croyez-moi, mon
+ami, Dieu vous rend une sœur qui se consacre à vous. Les hasards de la
+vie vous en séparent aussi. Mais la tendresse d'une âme toute empreinte de
+la vôtre la dédommagera de ses mécomptes, la reposera quelquefois de ses
+travaux.
+
+Vous reparlez encore de ce voyage dans les Pyrénées! Cette espérance de
+vous voir s'est emparée de mon esprit. Je me suis si souvent représenté ce
+moment, que je crois vous avoir déjà vu. Il y a ici une place que
+j'affectionne plus que les autres. Je m'y retire ordinairement pour vous
+écrire; c'est une retraite tranquille, sous de grands arbres, au bord d'un
+ruisseau. Il me semble que je vous voyais vous avancer vers ce lieu; que
+j'allais à votre rencontre. Je vous offrais mes mains unies, vous les
+pressiez dans les vôtres, et sur votre cœur. Mon front s'inclinait devant
+vous, et vos regards renouvelaient ma vie... J'ignore si j'ai eu cette
+vision durant la veille ou le sommeil, mais elle m'a laissé un souvenir
+distinct, comme un événement arrivé. Hélas! qui sait si mes yeux vous
+verront jamais?
+
+Quand je regarde les hautes montagnes qui m'entourent, la vallée solitaire
+que j'habite: quand je me rappelle que je n'en suis pas sortie, que
+personne n'y est venu, j'ai peine à comprendre comment mon sort est
+changé. Il l'est pourtant, ô destinée! quelques larmes furtives qui n'ont
+point eu de témoin, quelques pensées secrètes qui n'ont point été confiées,
+ont eu la force d'attirer jusqu'ici l'affection de celui dont j'ai
+presque fait ma divinité sur la terre.
+
+1er janvier 1828.
+
+Il est plus de minuit. A genoux devant ce ciel d'hiver, si beau dans mon
+pays, j'ai prié Dieu pour vous, j'ai demandé le rétablissement de Mme de
+Chateaubriand, votre bonheur et celui de tous ceux que vous aimez. J'ai
+aussi demandé votre amitié, votre tendresse même... Je les ai demandées
+pour toute ma vie. Le temps est passé où je pouvais vivre étrangère à vous.
+
+En 1817, je vous écrivis pour vous proposer de lire un manuscrit que je
+croyais intéressant pour vous. Un accident arrivé à une de mes parentes me
+priva de votre visite: il ne m'en reste qu'une carte que je conserve
+encore, et deux petites lettres, de cette grosse écriture que j'ai
+regardée tant de fois. Le hasard qui trompait mon espérance me parut un
+avertissement du ciel, je résolus de ne vous voir jamais. Je vins ici
+reposer près de mon père ma santé altérée et mon cœur abattu. Le calme et
+la douceur des affections de famille me rétablirent bientôt. Peu de temps
+après vous devîntes ambassadeur, puis ministre.
+
+Alors, je voyais le mérite à sa place, la France glorifiée par vous, les
+affaires en dignes mains, et je ne pensais plus à vous qu'avec joie et
+contentement.
+
+Il y a trois ans, votre sortie du ministère et la vengeance que vous en
+tirâtes en donnant au roi de France les cœurs des Français[9], vous
+asservirent mon âme pour toujours. J'aurais donné mille fois ma vie pour
+vous. Je revins ici, je vous y retrouvai dans le recueillement de la
+solitude et la lecture de l'_Itinéraire_, dont je m'étais longtemps
+privée. Depuis, vous ne m'avez plus quittée, et maintenant, pour vivre,
+j'ai besoin de votre affection.
+
+Adieu, noble et aimable ami; quels que soient votre gloire, vos travaux,
+et vos généreux efforts, votre solitaire attend une lettre où vous lui
+parlerez enfin de celui qu'elle aime. Songez qu'un plus long silence sur
+un sujet si cher deviendrait une véritable injustice!
+
+MARIE.
+
+[Note 9: Allusion à la brochure _Le Roi est mort! Vive le Roi!_ publiée
+par Chateaubriand en 1824.]
+
+
+
+
+VIII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 12 janvier 1828.
+
+
+Vous dirai-je que votre lettre m'a touché jusqu'aux larmes! Est-il
+possible que vous aimiez si profondément, si sincèrement, un étranger, un
+homme que vous n'avez jamais vu, qui n'est entré dans aucun des secrets de
+votre vie, qui ne se mêle à aucun de vos souvenirs, et à qui vous seriez
+obligée de raconter votre histoire depuis votre berceau jusqu'au jour où
+vous avez commencé à m'écrire? Je vous le dis avec joie et vérité, que ce
+bonheur inattendu effacerait en moi le souvenir de bien des jours pénibles,
+et rendrait pleins de charmes mes derniers jours.
+
+Il me semble à mon tour que je vous ai vue. Votre ciel d'hiver, vos
+montagnes, votre vallée, vos grands arbres auprès d'un ruisseau, je vois
+tout cela. Mais il me prend une crainte, je vous la confie naïvement:
+devons-nous détruire notre roman? Dois-je vous voir? Serai-je semblable à
+la vision que vous avez eue? Dans la jeunesse, on est présomptueux; il y a
+je ne sais quoi, dans les jeunes années, qui se sent fait pour être aimé.
+À mon âge, on est timide, on craint de se montrer. Vous souvenez-vous du
+récit que fait Jean-Jacques Rousseau de ces voix mélodieuses qu'il
+entendit dans un couvent à Venise? Il prêtait aux divinités de ces chants
+une beauté et des grâces divines; et puis il vit sortir de petites filles
+affreusement laides, borgnes, boiteuses, bossues. Si je n'allais être pour
+vous qu'une voix? Réfléchissez-y avant que nous nous voyions!
+
+Comment, je vous ai écrit un billet en 1817[10]? Je n'en savais pas un mot.
+Je suis allé chez vous! Que ne disiez-vous cela tout de suite? Savez-vous
+que Hyde de Neuville est ici? Je n'ose lui parler de vous, en vérité ne
+sais pourquoi.
+
+Bien des gens me croient dans ce moment occupé de politique et de
+ministères, et c'est avec une sorte de félicité que j'écris à une femme
+qui m'est inconnue. Je lui écris du fond de ma solitude, car j'habite
+aussi une solitude, un hospice que Mme de Chateaubriand et moi avons
+établi pour de pauvres femmes et de vieux prêtres, à une barrière de
+Paris[11]. J'ai un grand enclos comme un chartreux, où je fais planter une
+allée droite et longue comme autrefois, et qui dans cent ans prêtera son
+ombre à quelques vieillards descendus de l'autel faute de pouvoir achever
+le sacrifice. Maintenant vous savez d'où je vous écris, comme je sais d'où
+viennent vos lettres. Vous voyez que je m'y plais. Voilà un long
+bavardage! Votre empire sur moi est singulier. Je n'ai pu de ma vie écrire
+une lettre de deux pages[12]: n'ai-je pas raison de dire que vous êtes le
+brillant fantôme de ma jeunesse? Vous m'apparaissez, comme le fantôme des
+rois de France, lorsque je vais bientôt mourir...
+
+[Note 10: C'était, plus exactement, en 1816 (Voir le _Prologue_, p. 3 et 4)]
+
+[Note 11: L'Infirmerie Marie-Thérèse, fondée en 1823 par Mme de
+Chateaubriand à la Barrière d'Enfer.]
+
+[Note 12: De la meilleure foi du monde, Chateaubriand se trompait il ne se
+rendait pas compte d'un changement que l'âge avait amené peu à peu, dans
+ses habitudes: en réalité les lettres de ses dernières années étaient
+volontiers assez longues.]
+
+J'attends une réponse de mon amie.
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+
+
+
+IX
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H., 19 janvier 1828.
+
+
+Je me vantais que mon âme était toute empreinte de la vôtre. Ô mon maître,
+mon erreur était grande! Je confondais ma tendresse avec le reflet de vos
+vertus. Je suis encore si loin de vous que je ne vous devine même pas.
+
+Parce que vous aviez attaqué M. de Villèle, je croyais que vous aviez
+renoncé à revenir au ministère. Mais vous étiez plus haut que cette
+hauteur moyenne où je vous plaçais. Vous avez attaqué M. de Villèle parce
+qu'il faisait le mal, vous lui succèderez parce que vous ferez le bien[13].
+Tant que vous pourrez en faire encore, vous ne direz point: c'est assez.
+Mais si vous vous rendez à la France, qui vous appelle de tant de vœux,
+à la famille royale, qui est encore comme étrangère sur ses foyers si
+longtemps perdus, cette surcharge de travail à un travail déjà excessif,
+ce surcroît de sollicitude dans une vie qui n'est déjà que trop remplie,
+n'épuiseront-ils pas enfin vos forces? Au nom de ce que vous avez le plus
+aimé, je vous conjure d'arrêter vos réflexions sur cette question, et de
+vous souvenir qu'après tout vous n'êtes qu'un homme, quoique le plus
+excellent d'entre eux!
+
+[Note 13: M. de Villèle avait donné sa démission, le 2 décembre 1827.]
+
+Heureux le pays qui vous a vu naître! Heureuse la patrie que vous servez!
+Mais, pour moi, ô mon étoile! vous brillez dans une sphère bien au-dessus
+des grandeurs que les hommes peuvent vous offrir, ou vous retirer. Dans
+les forêts de l'Amérique, dans les landes de la Bretagne, dans les
+solitudes de la Grèce, dans les sables des Tuileries ou dans l'allée de
+votre chartreuse, je vous vois des mêmes yeux; et je vous suis avec le
+même cœur.
+
+La lecture des _Débats_, en me faisant entrevoir la possibilité de votre
+retour aux affaires, m'avait fait concevoir pour vous la crainte que je
+viens de vous détailler: j'en avais aussi pour moi-même. J'étais abattue,
+découragée. Pour la seconde fois j'allais être effacée de votre souvenir.
+Mais celui qui me soutint la première fois est maintenant au-delà du
+tombeau, il y est avec ma meilleure mère, avec l'amie de mon enfance,
+avec le frère élu par mon cœur: je les avais tous alors. Que ferai-je
+maintenant? Je mesurais tristement la hauteur de mes montagnes: je me
+sentais exilée dans cette vallée chérie où il me suffisait autrefois
+d'ouvrir les yeux pour être charmée, de respirer pour être heureuse; je
+murmurais ces paroles de Jean-Jacques: «Que le jour me dure, passé loin de
+toi! Toute la nature n'est plus rien pour moi!» La résignation sortait de
+mon cœur, mon sort me semblait triste et dur, mes devoirs pénibles, et
+l'air pesant; et, durant ce temps, ô mon ami! oubliant le monde rempli
+de votre renommée, retiré dans le sanctuaire de vos vertus et de vos
+affections les plus intimes, vous m'écriviez, à _loisir_, une lettre si
+touchante qu'elle vous acquitte envers moi! Depuis que j'ai reçu cette
+lettre, tout est encore changé autour de moi. J'ai remarqué plusieurs fois
+l'étonnement du peu de personnes qui me parlent. C'est que la joie brille
+sur mon visage, quoique je n'aie aucun sujet connu de contentement. C'est
+que je regarde avec une profonde tendresse quelque objet inanimé que je ne
+vois point. Ah! je le sens, tout ce qu'il peut y avoir de plus honorable
+et de plus doux dans le sort d'une femme sur cette terre se trouve réuni
+pour elle dans le bonheur de dépendre d'une âme comme la vôtre!
+
+Et ce bonheur deviendra-t-il un jour mon partage? M'aimerez-vous? Hélas!
+laissez-moi les craintes, à moi, qui ne suis pas même une voix pour vous!
+Si vous relisiez mes lettres à M. Hyde de Neuville, vous verriez l'empire
+que ces craintes ont eu sur moi. Je voudrais que vous parlassiez de moi à
+cet excellent homme: il sait comment je vous ai toujours chéri, il vous
+le dirait. Ses expressions simples et inattentives me peindraient à vous
+telle que je suis; mais aussi, elles désespéreraient la belle chimère qui
+vous conduit à moi. Il ne m'a pas écrit depuis son élection, je comprends
+qu'_il n'a pas le temps_. Ne vous souvenez-vous plus de ces belles paroles
+que vous lui adressâtes il y a deux ans, au sujet d'une femme généreuse,
+disiez-vous, que vous le chargiez de remercier? _Si j'ai souffert
+des hommes... qui n'en a pas souffert?..._ Cette femme, c'était moi.
+Pardonnez-moi ces fréquents retours vers le passé: j'ai besoin de vous
+prouver qu'il s'agit ici d'un sentiment digne de vous.
+
+Les quelques années de différence qu'il y a entre nous vous causent une
+sorte d'inquiétude à laquelle je refuserais de croire si vous-même ne m'en
+faisiez pas l'aveu avec la sincérité d'une âme demeurée jeune et pure. Ô
+mon aimable ami, ne soyez pas ingrat envers ces année qui semblent, en
+votre faveur, ne poursuivre leur cours que pour ajouter à votre gloire et
+à vos vertus, sans pour cela vous priver d'aucun des avantages qui vous
+ont été prodigués! Je n'avais jamais songé à vous créer dans ma pensée un
+extérieur qui pût vous représenter à moi et, lorsque je pensais à vous,
+je ne voyais qu'un _nom_, le hasard ne m'ayant jamais offert aucun de vos
+portraits. Je ne faisais point de questions sur vous. Depuis l'époque
+malheureuse où je ne pus vous voir après vous avoir cherché, je ne voulais
+plus vous trouver que dans mon cœur. Je vous fuyais partout, même dans
+vos ouvrages; j'ai passé plusieurs années sans pouvoir lire _René_, et
+surtout l'_Itinéraire_. Dernièrement encore, ils m'ont fait mal: c'est à
+leur lecture que j'attribue l'abattement où j'étais tombée à la seule
+pensée que le torrent des affaires vous ferait perdre mon souvenir. Dès
+votre première et votre seconde lettre, vous parûtes très préoccupé de
+cette différence d'âge: cela me fit naître le désir d'avoir une idée de
+vous, car je n'en avais point du tout, quoique je connusse bien le fond de
+votre âme. J'écrivis à une femme de ma connaissance qui vous a vu cet
+automne. Je ne sais comment il se fit que je n'osais guère lui faire de
+questions: cependant, sa réponse, toute incomplète qu'elle est, suffira,
+de reste, à vous _rassurer_, «M. de Chateaubriand est d'une taille moyenne,
+il a l'air noble et très distingué; il est d'une belle figure; il parle
+peu; il est cependant fort aimable.» Savez-vous l'effet que ce portrait
+produisit sur moi? Je demeurai troublée et confuse de vous tant aimer.
+J'ai ajouté beaucoup de choses à ce portrait; je sens que je ne me trompe
+sur aucune: vous me le direz?
+
+L'âme d'un ange, le caractère d'un héros, peut-être le cœur d'une
+femme... et quelquefois la gaîté franche et naïve d'un enfant. La
+puissance de votre regard est irrésistible comme le charme de votre
+sourire: vos manières sont nobles et charmantes. Votre invincible fermeté
+ajoute en vous son attrait à l'attrait de vos malheurs, et votre modestie
+sincère fait aimer votre gloire. Ami! vous n'êtes que trop bien doué pour
+plaire, et celui de nous deux qui doit trembler, ce n'est pas vous.
+
+Mais pour vous punir de votre coquetterie avec moi, je dois vous apprendre
+qu'il ne faut pas tant d'agréments pour me plaire. Il y a à Paris un homme
+que nos connaissances communes appellent mon _chevalier_, qu'on m'accuse
+de préférer à tous les autres hommes, et qu'en effet j'aime comme mes
+yeux. C'est un des députés de la Côte-d'Or, le chevalier de Berbis. Si
+vous le connaissiez, vous seriez de mon goût, et tomberiez à mes genoux
+pour obtenir votre pardon de l'affront que vous faites à ma solidité.
+
+Dites-moi, je vous prie, dans quel quartier est votre hospice, afin que je
+le cherche sur la carte; ce sera un plaisir pour moi. Je n'ai pas oublié
+la folle joie que j'éprouvai, il y a dix ans, lorsque je vis mon nom tracé
+de votre main sur une de vos cartes.
+
+Adieu, mon maître aimé! Vous savez que vos lettres font le bonheur de ma
+vie. N'en aurai-je pas bientôt une autre? ou du moins me pardonnerez-vous
+de l'avoir demandée?
+
+MARIE.
+
+
+
+
+X
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Janvier 1828.
+
+
+J'allais répondre en détail à votre aimable lettre du 20, lorsque j'ai
+appris la mort d'une femme que j'aimais depuis longues années et dont
+la tendre amitié m'avait bien souvent consolé[14]. Le cœur me manque
+aujourd'hui pour vous écrire. Vous le voyez, vous n'avez sauvé qu'un
+solitaire que tout quitte et qui ne vous apporte que ses souvenirs et ses
+souffrances; je vous fais là un triste présent. Plus votre lettre me
+charme, plus en même temps elle me désespère. Qu'ai-je à vous offrir?
+quelques jours qui seront bientôt écoulés! Et ne dois-je pas craindre de
+me rattacher à une vie qui m'échappe? Ne craignez pas, au reste, que la
+politique puisse me distraire de vous: je ne serai point ministre; j'ai
+refusé de l'être, parce que, dans la position où l'on m'aurait placé, je
+n'aurais pu donner la majorité au roi, et j'aurais perdu ma place dans
+l'opinion publique sans être utile à la couronne. De plus, ce ne serait
+qu'avec une peine mortelle que je sortirais de la solitude qui doit me
+conduire au dernier repos: j'avance à grands pas dans le désert où je dois
+rester.
+
+[Note 14: Mme de Duras, morte à Nice, le 16 janvier 1828.]
+
+Vous vous êtes trompée sur ma _coquetterie_, je n'en ai aucune. Votre amie
+m'a peint comme je ne suis point. Que j'aie peur de mes années comparées
+aux vôtres, rien de plus naturel, mais mes prétentions ne vont pas
+au-dessus de mes cheveux blancs. Pourtant, je ne sais pourquoi, je n'aime
+point que vous aimiez un chevalier de Bourgogne «comme vos yeux».
+Expliquez-moi cela?--Je devais dîner demain chez Hyde de Neuville; je lui
+aurais parlé de vous. Au lieu de cela, je m'ensevelis dans mon
+_infirmerie_. Elle est située à deux cents pas de la barrière d'Enfer,
+Route du Midi, conséquemment sur la route qui mène vers vous: c'est un
+tout-ensemble composé de pâturages, de vergers, de maisons pour les
+malades, d'une chapelle, et d'une petite maison pour moi. Écrivez-moi une
+lettre pour le moins aussi bonne que la dernière; j'en ai besoin.
+Serait-il vrai que je sois pour quelque chose dans votre vie?--C'est la
+pauvre Mme de Duras dont je veux vous parler. Elle est morte à Nice.
+
+
+
+
+XI
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H., 29 janvier 1828.
+
+MON AMI,
+
+
+Je viens de recevoir votre lettre du 26. J'y réponds tout de suite; je ne
+veux pas que le courrier retourne sans vous porter les larmes et les
+tendresses d'une autre ancienne amie dont la mort pourra seule vous
+priver. Je pleure avec vous celle que vous venez de perdre; elle était
+digne de vous aimer, et toutes ses nobles vertus étaient récompensées par
+votre tendresse et votre suffrage. Hélas! je voudrais avoir eu son sort et
+être où elle est; et pourtant, si elle s'est vue mourir, quel regret elle
+a dû éprouver de quitter la vie sans presser encore une fois votre main,
+sans retrouver encore une fois votre regard! Tout ce qu'il y a de plus
+soumis dans la résignation à la volonté de Dieu suffit à peine à un tel
+sacrifice. Pauvre ange souffrant! vous endurez dans ce moment l'une des
+deux véritables infortunes de notre vie mortelle, la perte de ce qu'on
+aime, et vous ne la sentez que trop! Je vous plains du fond d'un cœur
+tout à vous. Je connais cette douleur, je sais la trace qu'elle laisse
+dans l'âme. L'amie qui vous a quitté était ornée de tous les dons qui lui
+avaient obtenu votre attachement; et celle que la Providence semble vous
+envoyer à la place n'est qu'un écho mélancolique et fidèle, qui, dans un
+lieu désert, répète vos soupirs. Mais, de si loin, cette voix, si faible,
+pourra-t-elle arriver jusqu'à vous?--Et vous me demandez si vous êtes
+quelque chose dans ma vie! Vous m'assurez que mon affection suffirait
+pour vous faire oublier bien des jours pénibles; vous me demandez de vous
+consoler! Mon front s'abaisse et mon cœur bat à ces paroles: je les
+reçois comme une bénédiction, elles adoucissent tous les regrets, tous les
+chagrins de ma vie; elles me rendraient heureuse si je pouvais l'être
+quand vous ne l'êtes pas. Je vous le dis sans contrainte, parce que je ne
+vous ai jamais vu: si j'avais vécu près de vous, il est probable que vous
+n'auriez jamais su combien vous étiez aimé, ou plutôt je sens que je
+n'aurais pas osé vous tant aimer en votre présence.--Il y quatre jours que
+j'ai reçu une lettre de M. Hyde de Neuville: je la parcourus deux fois
+très rapidement pour y chercher votre nom; ne l'y trouvant pas, je la
+lisais posément, lorsque j'arrivai à ce passage: «Celui que nous aimons et
+admirons se porte bien. (Bon M. de Neuville! Ces douces paroles se sont
+gravées dans mon cœur à côté des plus chères obligations que je vous ai).
+Il a pu être ministre, il y a deux jours, il ne l'a pas voulu[15]. Il est
+cependant probable qu'il le sera encore; mais il est certain qu'il n'y
+consentira qu'avec les moyens d'être utile au roi et à la France. Quand on
+fait un aussi grand sacrifice que l'acceptation d'un portefeuille dans des
+circonstances aussi pénibles, il faut au moins s'assurer tous les moyens
+de succès.»
+
+[Note 15: A la chute du cabinet Villèle, Charles X avait fait offrir à
+Chateaubriand le ministère de l'instruction publique dans le nouveau
+cabinet: mais Chateaubriand avait refusé, en déclarant qu'il ne voulait
+rentrer au pouvoir que par la porte du ministère des affaires étrangères,
+par laquelle il en était sorti trois ans auparavant.]
+
+Cette lettre me combla de joie, et admirez ma folie! Ce ministère, que je
+redoutais pour votre santé, pour votre repos et aussi pour le mien, dont
+la seule crainte m'avait jetée dans un si grand accablement, à présent
+qu'on me l'annonçait comme un événement probable, ne me donnait qu'une
+vive satisfaction. J'étais transportée à l'idée d'une réparation éclatante,
+d'un triomphe public. Faible femme que je suis! Comme si vous aviez
+besoin de tout cela, _vous!_
+
+L'autre jour, un jeune homme, qui était à Paris cet été, me racontait quel
+enthousiasme vous aviez fait naître à la séance de M. Villemain[16], et
+comment une foule immense, ravie de vous voir et de vous rendre hommage,
+vous avait accompagné jusque chez vous. «Sa belle figure, disait-il, et
+son regard animé peignaient franchement sa satisfaction.» Toutes les
+conversations ramènent votre nom et votre éloge, tous les journaux en
+retentissent, je vous retrouve dans le cœur de mes amis, dans vos
+ouvrages, où je «m'amourache», comme dit ma mère, au point que, lorsque
+j'ouvre un de vos volumes, je ne puis m'en arracher. Vous remplissez ma
+vie: vous charmez ma solitude, mon affection pour vous croît avec mon
+estime, heureuse que je suis de ne sentir les bornes ni de l'une ni de
+l'autre! et ce sentiment n'est pas d'un jour! Je me suis rendue malade en
+relisant les deux premières lettres que je vous écrivis, il y a onze ans,
+et vos réponses. Alors le regret altéra ma santé et peu s'en faut qu'il ne
+l'altère encore aujourd'hui quand je pense à tant d'années perdues pour
+une amitié si chère! Nous devions donc une fois nous aimer, nous
+rencontrer dans ce monde?... A ces pensées un frisson me saisit. Je me
+souviens que nous ne nous connaissons point, que nous ne nous verrons
+peut-être jamais, que vous ne m'aimerez peut-être pas... Si ce malheur
+m'arrivait, je crois que ce serait le dernier de mes malheurs.
+
+[Note 16: Villemain avait été chargé par l'Académie de rédiger, en
+collaboration avec Châteaubriand et Lacretelle, une adresse au roi
+contre le rétablissement de la censure.]
+
+Il y a dans votre lettre des choses si tristes que mes larmes ne peuvent
+tarir depuis que je l'ai lue. O mon maître bien-aimé! avez-vous donc reçu
+de si profondes blessures? vous, placé si haut, comment n'avez-vous pu
+échapper aux traits de l'adversité? Hélas! j'ai trop bien deviné, il y a
+sans doute dans votre cœur une sorte de sensibilité de femme qui vous a
+rendu vulnérable a des peines que vous méritiez d'ignorer.
+
+Le chevalier de Berbis _est un homme d'acier dur et tranchant, mais pur et
+fidèle_. C'est un saint qui s'en va faisant le bien. Sa sœur est l'amie
+de ma mère: ses nièces sont mes amies: je lui ai des obligations et je
+l'estime parfaitement, ce qui dans mon cœur compose toujours une
+véritable tendresse. Il disait plaisamment que M. de Villèle lui avait
+l'obligation de n'être pas l'homme de France le plus laid; il est vrai
+qu'il l'est au point qu'en le voyant vous ne pourrez vous empêcher de rire
+de la qualification de «mon chevalier», comme je riais moi-même en
+l'écrivant comme preuve de ma solidité. Adieu, mon maître bien-aimé, j'ai
+mis en vous toute mon espérance! Si jamais vous prenez un peu d'amitié
+pour moi, j'aurai tout sur la terre en dépit d'un sort contraire.
+
+MARIE.
+
+_P.-S_. Je reviens à mon bon chevalier de Berbis: en relisant ma lettre,
+je trouve que je ne vous ai pas parlé de lui convenablement. Il mérite
+l'honneur d'être estimé de vous. En 1824, M. de Villèle voulait le faire
+questeur «Non, lui dit-il, je ne veux _point_, je veux voter en
+conscience.» Dernièrement, sur ce que je lui demandais des nouvelles de la
+pairie, que les journaux lui avaient octroyée, il y a deux ans, et s'il
+n'avait pas eu l'esprit de la trouver dans cette année d'abondance, il me
+répondit: «Non, je ne suis point pair, parce que je ne suis point du bois
+dont on les fait, parce qu'il faut d'autres services que les miens, une
+autre fortune, et, en tout, quelque chose de plus étoffé que ma chétive
+personne! Non, je ne suis point directeur général, parce qu'il faut plus
+de souplesse que je n'en veux avoir et plus d'ambition que je n'en ai! Je
+suis Gros Jean comme devant et comme je serai toujours tant que je vivrai,
+n'aspirant à rien qu'à ne rien être et croyant d'ailleurs qu'un député
+doit être indépendant.» Ce bon garçon, grosse tête chiffrante et
+combinante, ressemble presque à vos petites filles de Venise; il n'a pas
+le temps d'être aimable et, s'il l'avait, il n'en prendrait pas la peine;
+il est bon gentilhomme, tout juste, et n'a que cinq mille livres de rente,
+qu'il mange de reste dans les sessions. Avec tout cela, je l'ai vu
+accueilli par tous les grands sociétaires de M. de Villèle avec une
+considération qui allait jusqu'au respect. M. de Rainneville lui parlait
+avec déférence. Le veau d'or de nos jours, Rothschild, ne ricanait pas
+devant lui; et, lorsque ce digne homme se sépara de M. Villèle dont il
+était l'ancien ami, son départ fit sensation. Ma lettre est presque
+illisible; ma mère est ici; pour que je vous écrive à mon aise, il faut
+que nous y soyons seuls.--La longueur de mes lettres me rend presque
+confuse devant vous, dont le temps est si rempli. Cela tient à deux
+choses: l'une, c'est que j'ai le cœur plein; l'autre que, n'ayant jamais
+rien composé, je n'ai pas le savoir de resserrer mes idées en peu de mots,
+comme mon maître chéri, qui sait, en une ligne, m'envoyer de quoi vivre
+pour huit jours.--Je viens de lire la notice sur la pauvre Mme de
+Duras[17]. Cette notice est de vous certainement. Je l'ai coupée et réunie
+à votre lettre d'aujourd'hui.
+
+[Note 17: Dans le _Journal des Débats_.]
+
+
+
+
+XII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 5 février 1828.
+
+
+Sans doute, mon amie, ces quelques mots étaient de moi; mais ils étaient
+bien froids, bien glacés; je les avais écrits en présence même du premier
+mouvement de ma douleur et de toutes les convenances sociales dont je
+me sentais entouré: craignant de blesser une mémoire sacrée au lieu de
+l'honorer, je n'ai trouvé sous ma plume qu'un sentiment contraint qui,
+à force d'être mal à l'aise, a pris l'air de l'indifférence. Je ne me
+consolerais pas si je ne retrouvais un jour l'occasion de dire tout ce que
+j'ai perdu[18]. Pardonnez-moi ces détails; je ne devrais vous parler que de
+vous, et vous remercier tendrement de votre généreuse amitié. Envoyez-moi
+tout ce que vous voudrez, mais rien de moi, c'est de vous seulement que je
+veux avoir quelque chose!
+
+[Note 18: On sait que Chateaubriand a longuement parlé de Mme de Duras,
+et de ses relations avec elle, dans plusieurs endroits des _Mémoires
+d'Outre-Tombe_.]
+
+Je ne vois presque pas l'excellent Hyde de Neuville; nous demeurons aux
+deux barrières opposées de Paris. Il a bien deux vieux chevaux qui le
+traînent, mais qui ne peuvent suffire à ses courses. Moi, je suis à pied,
+et je me fatigue à présent beaucoup en marchant. Nos misères ne peuvent se
+rencontrer que de loin à loin. Je brûle de lui parler de vous. Je le
+verrai ce matin même, à la séance royale.
+
+Je ne suis pas rassuré par le portrait de votre chevalier. Ces chevaliers
+si laids, comme Du Guesclin, font souvent des conquêtes.
+
+M. Villemain a toutes sortes de bontés pour moi, il me fait passer à
+travers la magie de son talent. N'allez pas vous monter la tête sur mon
+refus du ministère! Il est plus aisé de refuser d'être ministre que de
+rendre une monarchie; vous m'avez pris pour un brave, et je n'ai été qu'un
+poltron.
+
+Il faut que vous sachiez que j'ai acheté une carte de France qui me coûte
+8 francs; elle n'est pas belle. Savez-vous ce que je fais de cette carte?
+Je regarde _La Voulte_, ne pouvant voir H..., qui ne s'y trouve point.
+Quand j'avais vingt ans, je faisais de ces choses-là. Je retourne à
+l'enfance, et cela est fort naturel.
+
+Je mets mes respectueuses tendresses aux pieds de Marie.
+
+Écrivez-moi!
+
+
+
+
+XIII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H., 11 février 1828.
+
+MON AMI,
+
+
+La profonde tristesse que respirait votre lettre m'affligea sans me
+surprendre. Mais, en relisant les précédentes, j'y retrouve les mêmes
+pensées, j'en suis troublée. J'ai peine à comprendre que le chagrin puisse
+vous poursuivre. Dans mes idées, vous devez être heureux. Si, comme je le
+crains, vous ne l'êtes pas, la charité vous consolera. Après la mort de
+mon père, je n'ai trouvé que ce baume pour ma blessure.
+
+Je suis les événements avec une attention silencieuse. Que d'ennemis
+contre celui que j'aime! La lutte va devenir terrible. Si vous ne
+l'emportez pas, on vous offrira sans doute une ambassade.
+_L'accepterez-vous?_ C'est à votre indulgente bonté que j'ose adresser
+cette question.
+
+Lorsque j'ai appris comment vous aviez disposé de vos biens et arrangé
+votre vie, mon cœur a été comme envahi de sentiments divers, parmi
+lesquels la satisfaction a dominé. La solitude a toujours été un besoin de
+votre âme. La pratique du bien en est une nécessité. La palme de Vincent
+de Paule n'était pas indigne de vous. Dieu vous voit sans doute avec amour,
+la réunir à celle de Tacite et du Tasse, et maintenant, François-Auguste
+de Chateaubriand, les Français veulent vous décerner celle de leur Sully!
+Ah! pourquoi le vertueux Charles X ne vous prend-il pas pour ami? Si cet
+événement arrivait, je m'en réjouirais sans restriction; non par vertu,
+mais par tendresse.
+
+L'autre jour, quelqu'un, parlant des gens de lettres, demanda si aucun
+d'eux ne faisait une _Histoire de France_. «M. de Chateaubriand en fait
+une[19]», dit une autre personne. «Oui, dit le prêtre qui avait déjà parlé;
+mais, depuis son apostasie, on n'aime pas à lire ses ouvrages.» Tout le
+monde resta muet. «Monsieur, lui dis-je, sachez que, si l'infortune
+atteint un jour votre vieillesse, vous pourrez en toute assurance aller
+frapper à la porte de cet _apostat_; il vous recueillera dans sa maison
+sans s'enquérir de vos opinions ou de vos injustices; il vous nourrira du
+pain qu'il doit à ses glorieux travaux: et, lorsque la maladie pèsera sur
+vous, il veillera lui-même avec sa femme autour de votre lit.» Un grand
+silence suivit. Mes yeux étaient pleins de larmes, et d'autres aussi. Une
+vive rougeur couvrit le front du coupable, et je rougis moi-même de la
+honte de mon supérieur.
+
+[Note 19: Chateaubriand avait en effet, dès lors, conçu le projet de ses
+_Études Historiques_, qu'il ne devait écrire que trois ans plus tard.]
+
+(Mon maître chéri, vous avez fondé un hospice, et vous êtes à pied!)
+
+Vous écrivez souvent dans les _Débats_. Je reconnais vos articles, je les
+lis avec attention, triste à vos regrets, que ne donnerais-je pour vous
+être quelque chose, pour les recueillir et les adoucir en les partageant
+de tout mon cœur? Je n'avais jamais senti la force de cette expression si
+usuelle: _vivre dans le cœur de ceux qu'on aime_; j'en éprouve
+aujourd'hui la justesse. Ce n'est pas mourir que d'être pleuré. La mort
+véritable est dans l'oubli de ceux qu'on chérit. Regrettez bien votre amie;
+mais ne la plaignez pas; son sort fut heureux, elle fut aimée _de vous_
+durant sa vie, et vous la pleurez à présent!
+
+J'ai eu le cœur atteint par ces paroles: «_Je me fatigue beaucoup en
+marchant_»... Soyez bon tout à fait, parlez-moi un peu plus de vous! Votre
+santé n'est-elle donc pas rétablie? Et cette autre santé si chère, vous ne
+m'en avez plus rien dit, et pourtant croyez-vous que je n'y pense plus?
+C'est une chose amère que d'ignorer _tout_ de ceux dont on s'occupe sans
+cesse.
+
+Vous m'écrivez le matin même de la séance royale: vous regardez le pays
+que j'habite! Mon cœur devrait être content, et je ne puis respirer! Mais
+tout ceci n'est et ne peut être qu'un jeu pour vous. Vous trouvez qu'il
+est inutile de me donner quelques-unes de vos pensées: et cela n'est que
+trop juste, envers une étrangère que vous n'avez jamais vue et dont vous
+ne savez rien. Moi, je vous donne beaucoup des miennes, et cela est juste
+encore...
+
+J'ai été près de me trouver mal, quand j'ai vu mon nom de Marie écrit de
+votre main. Voici pourquoi: je m'appelle Marie-Louise-Élisabeth. Le nom
+d'Éliza était à la mode dans mon enfance: ma mère le choisit, c'est celui
+que je signe et qu'on me donne. Mon père préférait le nom de Marie, et me
+nommait toujours ainsi. Depuis qu'il a emporté dans son tombeau tout mon
+amour et tout mon bonheur, je n'avais plus reçu de personne ce nom que son
+souvenir m'a rendu si cher. Je ne sais par quelle fatalité ce nom m'est
+revenu en vous écrivant; je n'avais pas besoin de rien ajouter à la pente
+qui m'entraîne à vous. Mon ami, je vous prie de ne m'abandonner jamais!
+
+Je vous envoie donc notre première correspondance, vous y verrez mes
+premières espérances et mes premiers chagrins, et comment le cœur de
+Marie vous suit depuis si longtemps sans se détourner.
+
+Si vous allez dans le midi, si vous me destinez l'honneur et le bonheur de
+vous recevoir, me donnerez-vous autant de jours que je vous ai donné
+d'années?
+
+J'espère que vous avez demandé mes lettres à M. Hyde de Neuville. Il vous
+les aura données, je lui ai écrit il y a quelques jours.
+
+Adieu, mon ami, je vous envoie les plus tendres vœux.
+
+MARIE.
+
+_P.-S._ Soyez indulgent pour ma tristesse! Songez pour m'excuser que vous
+êtes beaucoup pour moi et que je ne suis rien pour vous!
+
+_Note de Mme de V._--À cette lettre étaient joints la copie des deux
+lettres que je lui écrivis en 1816, et les originaux de ses
+réponses.
+
+
+
+
+XIV
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 16 février 1828.
+
+
+Vous êtes une éloquente amie. Ces pauvres prêtres sont un peu ingrats, et
+la charité n'est pas leur première vertu; mais ils souffrent; ils sont
+trompés par les calomniateurs à gages d'une petite faction qui se sert
+d'eux et qui les perdra. Il est probable que _l'apostat_ sera le seul
+défenseur qui leur restera dans la catastrophe dont ils sont menacés; si
+toutefois ma vie ne va pas plus vite encore que le temps.
+
+Ainsi vous aviez deux billets de moi, longtemps avant le commencement de
+notre correspondance! Vous le voyez bien, c'était un sort, je devais finir
+par vous aimer! Dans ce moment-ci, notre ami[20] est tout à la politique.
+Il a de grandes espérances. Lui parler d'une affaire comme la nôtre lui
+paraîtrait folie. Gardons-la pour vos montagnes et pour mon hospice!
+
+[Note 20: Hyde de Neuville, qui allait devenir ministre de la marine
+dans le nouveau cabinet.]
+
+«Donnerai-je à Marie autant de jours qu'elle m'a donné d'années?» Cette
+question me pénètre le cœur de reconnaissance, de regrets, et de
+tristesse. Que ne vous ai-je connue à l'époque des deux premiers billets?
+Hélas! qui sait ce que je ferai? Ma vie est tellement entravée que tous
+mes projets ne sont que des songes. Je cherche à les réaliser, mais je
+n'ai plus cette foi vive de la jeunesse qui parvient à transformer les
+chimères en réalités. Ce que j'ai de plus certainement arrêté dans ma
+pensée, c'est ce voyage qui me conduirait dans votre petit bois. Mais il y
+a encore cinq ou six mois à attendre, et, comme les sauvages auxquels je
+ressemble assez, je ne compte guère que sur l'espace renfermé entre deux
+soleils.
+
+Si l'on m'offre une ambassade, l'accepterai-je? On me l'a déjà offerte,
+ainsi qu'un ministère, et je l'ai refusée; mais des détails d'intérieur et
+de position dans lesquels je ne puis entrer peuvent influer sur ma
+destinée.
+
+Dites-moi à votre tour si vous ne voyageriez pas en Italie, dans le cas où
+la fortune me pousserait dans ce riant exil?
+
+Ce qu'il y a de mieux, c'est de ne pas nous inquiéter de l'avenir. Prenons
+le présent; je le trouve heureux pour moi, au-delà de ce que je puis dire,
+puisqu'il me donne l'amitié de Marie.
+
+_P.-S._ J'ai écrit assez souvent dans le _Journal des Débats_, avant la
+chute du dernier ministère, il y a deux ou trois ans. Mais, depuis près
+d'un an, j'y ai à peine mis quelques mots. J'ai un sosie[21].
+
+[Note 21: Ce «sosie» était Salvandy, qu'on appelait volontiers «le clair de
+lune de Chateaubriand».]
+
+
+
+
+XV
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+La Voulte, 20 février 1828.
+
+MON AMI,
+
+
+Quand je redoutais pour vous les fatigues du ministère, j'ignorais le
+genre de vie que vous aviez embrassé. Lorsque je l'appris, je vous admirai,
+mais j'eus le cœur percé de douleur, en vous trouvant fixé dans une
+retraite sombre et prématurée. L'innocente Prêtresse des Muses n'était ni
+plus gracieuse ni plus belle que ne l'est encore l'imagination de mon cher
+maître. Quel regret de la trouver captive dans cette atmosphère de
+tristesse et d'austérité. Je craignais la suite de cette résolution. Je
+vous cachai mes craintes, mais, dès lors, tous mes vœux se tournèrent
+vers ce ministère que j'avais tant redouté: je le désirai comme un
+honorable moyen de distraction pour vous. Je possède le don funeste de la
+prévision. Sans réflexion, sans prévention, pour les choses importantes
+comme pour les moindres choses, j'entends intérieurement une voix
+distincte qui, dans une phrase courte et claire, me dit l'avenir. Il y a
+plus de quinze jours que j'entendis ces mots: «On veut qu'il aille en
+ambassade»... de là ma question. Et vous y voilà presque décidé! Ainsi
+vous quitterez l'arène où vous avez vaincu, où tôt ou tard
+vous auriez triomphé! Vous abandonnerez la retraite d'où, rayonnant dans
+l'obscurité, vous éclairiez la marche de ceux qui vous redoutent!
+
+Cédant aux impulsions de cette faction, vous allez fuir la France et vous
+laisser repousser au pied d'un trône étranger quand le nôtre chancelle!...
+Votre devoir est-il là? Votre gloire est-elle là? Je ne le pense pas.
+Le public dira comme moi. Enfin vos ennemis personnels, ou ceux que la
+calomnie vous a faits, triompheront de votre départ. Mais aussi le
+changement de scène vous sera peut-être favorable. Mon cher maître,
+l'apologie de la liberté de mes réflexions est dans mes droits d'amie. Je
+les ai tous, bien que je sois privée du bonheur que ce titre chéri devrait
+me donner. Vous le voyez, je crois en vous. Vos paroles ne sont point pour
+moi des paroles vaines. Si mon ignorance des choses, des personnes, et des
+circonstances, fait porter mes réflexions à faux, mon ami y verra toujours
+le dévouement et la confiance de son amie. Peut-être aussi le regret de
+vous perdre me fait-il voir les choses autrement qu'elles ne sont?
+
+Si vous aviez simplement dit à M. Hyde de Neuville: «Qu'est-ce que votre
+amie, Mme de V..., qui m'a écrit une lettre fort aimable au sujet de Mme
+de Chateaubriand?» il vous aurait répondu quelques mots qui m'auraient
+donné votre estime et m'auraient tirée des _petites vénitiennes_. Il ne
+m'en fallait pas davantage pour être aimée de vous. Mais vous n'êtes pas
+curieux de votre Marie, et ne songez point à l'aimer. Vous lisez mes
+lettres comme on respire le parfum d'un bouquet de violettes, sans songer
+à cueillir dans le buisson la plante qui le produit.
+
+Notre ami vous aurait aussi appris une chose que notre correspondance
+m'avait presque fait oublier. Le 12 novembre, le jour même où elle a
+commencé, une inondation furieuse, un ouragan des Antilles, m'a enlevé
+la touffe d'herbe dans laquelle j'avais un abri. Les belles allées de
+Beauchastel et d'H... sont ravagées à jamais. Les arbres à soie et les
+prairies ont disparu: il ne reste à leur place que des grèves désolées et
+incultivables, sur la montagne; les vignes sont demeurées déracinées sur
+des roches dépouillées de terre. Vos lettres m'avaient comme endormie
+sur ce malheur. Je sens aujourd'hui qu'il m'a ravi le peu de liberté
+matérielle que la mauvaise fortune m'avait laissé.
+
+La profonde tristesse de votre lettre du 25 janvier fit naître dans mon
+cœur le désir de vous voir plus tôt et je commençai à regarder mon départ
+pour Paris comme nécessaire et prochain. Mes devoirs s'y trouvaient.
+J'aurais été réclamer les soins de mes amis pour réparer mon désastre. Ses
+suites menacent la vieillesse de ma mère et d'autres parents dont je suis
+chargée. La force de mes obligations m'aurait donné celle de commencer
+cette tâche, presque impossible à accomplir pour une femme fière et
+timide. J'aurais placé mes devoirs sous la protection tutélaire de votre
+amitié. Encouragée par vous dans leur accomplissement, et me reposant dans
+votre force, j'aurais goûté sans trouble, le bonheur de vous offrir la
+sœur qui vous a tant aimé.
+
+C'est ainsi que j'étais charmée d'une lueur douce et belle, que je voyais
+dans le lointain. J'allais à elle sans regarder autour de moi: mais la
+voilà déjà qui disparaît à l'horizon: je suis seule dans un désert et je
+voudrais retourner sur mes pas. Mais j'ai perdu mon chemin...
+
+Vous me demandez si je voyagerais en Italie dans le cas où vous y iriez?
+Mon maître!!! si j'étais un oiseau, je m'envolerais après vous dans
+l'Italie ou la Norvège avec la même joie... si j'étais un jeune garçon,
+je deviendrais votre secrétaire ou votre page, et marcherais à votre suite
+sans regarder derrière moi tant que la terre pourrait me porter. Si
+j'étais la parente ou l'amie de Mme de Chateaubriand, je quitterais tout
+pour la suivre. Je dévouerais mon cœur et ma force à la soigner nuit et
+jour, pour vous la mieux conserver. Mais, étant ce que je suis, comment
+pourrais-je avec convenance voyager seule en pays étranger?
+
+Non, cette fois encore, nous serons séparés! Vous partirez encore sans
+emporter dans votre cœur l'image de celle qui vous aime et sans lui
+laisser la vôtre. Bientôt sa pensée s'effacera de votre esprit. Seulement
+quelquefois peut-être, dans des jours d'abattement (puissent-ils être
+rares, ô mon maître trop aimé!) et de tristesse, vous vous rappellerez la
+pieuse tendresse de Marie: cette tendresse qui vivait de vos peines.
+
+
+
+
+XVI
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 21 février 1828.
+
+
+J'allais écrire à Marie lorsque sa lettre est arrivée; j'étais inquiet de
+son silence. Mon âme est triste et malheureuse. Je crois déjà le lui avoir
+dit: je porte malheur. A peine notre liaison commence-t-elle que voilà sa
+retraite ravagée, et l'asile où elle comptait me recevoir détruit! C'est
+ma destinée; elle m'emporte, moi et tout ce qui s'attache à moi!
+
+Pourtant, je dirai à Marie que je ne quitterai point la France; qu'il est
+possible que les négociations se renouent, et que, dans tous les cas, je
+resterai. Il faut que le vieux voyageur se repose pour le dernier voyage.
+Si mille raisons ne m'arrêtaient, je ne serais pas retenu par l'idée du
+triomphe des ennemis: sur ce point-là je suis invulnérable; mon mépris est
+si complet, ou mon indifférence si profonde pour eux, que je ne pense
+jamais à leur peine ou à leur joie.
+
+Viendrez-vous à Paris? quel bonheur de vous voir et de vous aimer, devant
+vous, auprès de vous, et de vous le dire! Vous avez été injuste. Vous
+croyez que je ne suis point _curieux_ de Marie. J'en ai parlé à Hyde de
+Neuville. Il m'a dit quelques mots gracieux, mais insuffisants. Je n'ai
+pas recommencé, car je suis timide pour ce que j'aime, et puis vous ne
+savez pas ce que c'est que la politique pour un homme du caractère, de
+l'esprit, et de l'âge de notre ami: il ne voit et n'entend rien dans ce
+moment. Moi, qui n'ai certainement aucune ambition véritable, et que la
+fatalité a poussé aux affaires, sans en avoir le goût, quoiqu'en ayant
+assez l'aptitude, vous me donneriez cette passion pour vous être utile.
+Cette pauvre vallée ravagée me tourmente l'esprit; voilà ce que c'est
+que les orages! Vous vantiez votre beau ciel d'hiver et vos solitaires
+montagnes, et vous voyez ce que cela est devenu! Je vous ai surpris
+pourtant un sentiment qui me plaît: vous voulez sortir du rang des petites
+vénitiennes! Soyez tranquille, vous restez pour moi un ange, et vous avez
+raison de le dire: vos lettres sont un parfum.
+
+J'espère bientôt une lettre de vous, moins triste et moins découragée.
+J'aime pour la vie mon inconnue.
+
+
+
+XVII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+La Voulte, 1er mars 1828.
+
+
+Je suis venue passer ici le carême chez ma mère, pour donner le temps de
+déblayer les suites de l'inondation et de réparer une portion de ce qui
+est réparable. Hier matin, je partis pour H..., où j'allais passer la
+journée. Je laissai l'ordre de m'y apporter mon courrier. J'expliquais à
+deux jeunes nièces et à leur petit frère, que j'emmenais avec moi, ce que
+nous allions faire à la campagne; nous étions joyeux tous quatre de cette
+explication, et je ne pensais pas à vous, lorsqu'en montant en voiture
+j'entendis: «_Il n'y aura pas de lettre ce soir_». Cet avertissement
+ne m'effraya pas: depuis deux jours, ma tristesse s'était dissipée
+d'elle-même. Je revis ma pauvre vallée avec bonheur; votre cher souvenir
+m'embellissait ce chaos. Nous eûmes une journée délicieuse; nous fûmes,
+dans un désert, sur des rochers inaccessibles, au-dessus d'une cascade
+inconnue, enlever un bel _arbre aux fraises_, dont la première vue,
+lorsqu'il était couvert à la fois de ses fleurs et de ses fruits, nous
+causa des transports de joie, il y a deux ans. Avec beaucoup de peine,
+et même de dangers, nous déracinâmes notre charmant solitaire, et nous
+l'apportâmes en triomphe dans un bosquet d'H... Nous le fîmes planter avec
+des soins et des précautions infinies. On dit qu'il reprendra... Cependant,
+cette douceur et cette abondance lui plairont-elles autant que son
+rocher? Je n'ose l'espérer: les pauvres montagnards sont fortement
+enracinés et difficiles à transplanter.
+
+Au retour, à moitié chemin, l'oracle secret du matin se vérifia. Je n'eus
+point de lettre. Je n'en fus point troublée, mon cœur était plein
+d'espérance. Je me fis descendre au pied de la montagne, fis reconduire
+les enfants chez eux, et continuai seule ma promenade à pied.
+
+La montagne que je gravissais s'élève à pic, au-dessus du Rhône qui, dans
+cet endroit, se divise en trois branches, comme pour mieux arroser la
+plaine du Dauphiné, couverte d'habitations et d'une riche culture. Au-delà,
+les montagnes du matin s'élèvent insensiblement en amphithéâtre, et si
+chargées de villages qu'on les prendrait pour une ville immense coupée de
+jardins. Enfin, à l'horizon, les Hautes-Alpes portent jusqu'au ciel leurs
+cimes pittoresques, dont les formes bizarres offrent des masses de rose ou
+d'albâtre ou d'azur, dont les riches nuances varient à toutes les heures
+du jour, suivant le passage d'un nuage ou la direction d'un rayon de
+soleil. Pour mieux jouir de cette vue, je fus m'asseoir dans un abri d'où
+je découvrais à ma gauche le vieux château de La Voulte avec ses tours,
+ses terrasses, et ses murailles crénelées, qui semblent protéger les
+tombes chéries qui sont à leur pied. Le soleil se couchait:
+_Roche-Colombe_ et _le Roi-René_ qui font partie des Hautes-Alpes, à
+l'horizon, étaient chargées de neiges. Sur la chaîne inférieure des
+montagnes du matin, tout était d'or, de laque ou de rose, et la lune,
+qui semblait sortir des eaux parmi les îles déjà verdoyantes, mêlait ses
+blanches clartés aux teintes enflammées du couchant. Ce spectacle était
+digne de vos yeux et de vos pinceaux.
+
+Un nuage d'or brillait, isolé, il venait lentement du nord, et me fit
+penser à vous. Je le contemplai longtemps, et, lorsqu'il disparut enfin
+derrière les montagnes du midi, je ne vous crus point parti pour Naples;
+je ne me sentis point délaissée. Tranquille et charmée, je regardais
+monter paisiblement la lune dans le ciel et paraître l'une après l'autre
+les constellations que j'aime. J'entendis sonner l'office du soir à la
+chapelle ducale du château, devenue l'église paroissiale. J'y portai votre
+pensée. Que mes prières furent douces!
+
+Cependant, aujourd'hui, quand votre lettre est arrivée, je n'osais plus
+l'ouvrir: mais il en est toujours ainsi; et, lorsque j'ai vu que vous
+resterez en France et que vous m'aimez, des torrents de larmes se sont
+échappés de mes yeux. La joie brisait mon âme: il m'a fallu la répandre
+devant Dieu et chercher dans des prières récitées, souvent reprises et
+longtemps continuées, l'_apaisement_ dont j'avais besoin.
+
+Votre lettre, ô mon ami! aurait fait de votre Marie une créature heureuse
+si elle pouvait l'être quand vous souffrez. Ainsi l'ordre et l'innocence
+suffisent dans ce monde au bonheur des hommes ordinaires: et la pratique
+des plus hautes vertus laisse malheureuse l'âme noble de mon noble
+maître! Mais cette âme est tendre aussi! Dieu ne la voulut pas créer
+invulnérable... Puisse-t-il du moins l'avoir rendue accessible aux baumes
+de l'amitié! Je n'ose en dire plus: je crains, hélas! d'appuyer une épine
+sur une blessure que je ne vois pas.
+
+Mais perdez, mon bon ange, l'idée de la fatalité qui vous poursuit;
+reconnaissez au moins, par rapport à moi, que votre influence ne m'a pas
+été moins secourable qu'elle ne m'est chère! En effet, que serais-je
+devenue, seule au milieu de ce désastre irréparable, dont les suites
+atteignent tout ce que j'aime le mieux: que serais-je devenue sans cette
+existence intime et passionnée que vous avez créée en moi? Sa puissance a
+suffi pour détourner mes yeux d'un avenir menaçant, et je vous fais l'aveu
+que je me suis plusieurs fois reproché de sentir mon âme nager dans la
+joie, lorsqu'une pénible sollicitude devait la remplir; et maintenant que
+vos expressions si douces me peignent un intérêt si tendre et si profond,
+de quoi ne serais-je pas consolée? Écoutez, mon ami: le bien suprême, pour
+moi, c'est d'être aimée de vous et digne de l'être. Quel que soit le reste
+de ma destinée, je l'accepte de plein cœur.
+
+J'osais à peine vous écrire, sur votre demande; j'osais à peine espérer
+vos réponses; il me semblait que ces longues effusions de cœur, sans art,
+que je vous envoyais, vous étaient presque à charge, surtout pendant cette
+crise politique qui agite la France et tient l'Europe en suspens, cette
+crise qui est en grande partie votre ouvrage et où vous jouez le principal
+rôle; et pourtant, pendant ce temps même, vous m'écrivez des lettres
+longues et fréquentes, vous remarquez dans les miennes un retard de deux
+jours! Vous me parlez à cœur ouvert, vous me laissez entrer dans la
+discussion de vos plus grands intérêts, de vos desseins les plus secrets,
+avec une douceur et une bonté d'ange: moi, étrangère, absente,
+inconnue!... Ami, sentez-vous au cœur combien je vous aime?
+
+Mais admirez les exigences de votre Marie; je ne veux plus que vous me
+nommiez votre _inconnue_, ce mot me glace le sang; il me présente en face
+l'idée que j'ai établi ma vie sur un rêve... du moins suivant le train du
+monde.
+
+Adieu! Que je serais heureuse si vous me disiez une fois que le bonheur de
+Marie a pénétré jusqu'au cœur de son ami!
+
+J'ai la tête dans un sac pour cette malheureuse politique. Imaginez que je
+n'y comprends plus rien du tout. J'avais d'abord envie de me désoler de ce
+que notre ami n'avait pas été choisi par le roi, mais je vous remets le
+tout, ne pouvant m'empêcher de penser que tout va bien, puisque vous
+restez.
+
+MARIE.
+
+4 mars.
+
+
+
+
+XVIII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 10 mars 1828.
+
+
+Eh bien! Marie, êtes-vous contente? voilà notre ami ministre, et vous
+serez encore plus satisfaite que j'aie eu le bonheur de contribuer à sa
+nomination. Je vis les ministres le samedi, et, le lundi, il était à la
+marine. C'est une excellente acquisition pour la France et pour le roi.
+
+Votre promenade solitaire m'a charmé. J'aurais voulu vous aider à
+transporter cet arbre et cheminer dans les rudes sentiers de la montagne.
+Vous avez pris un nuage pour moi. Vous avez raison; je passerai bientôt,
+mais je n'aurai que la courte existence de votre nuage et non sa beauté.
+
+Ne viendrez-vous point, à présent, solliciter quelque chose à Paris? Vous
+serez en crédit; vous me trouverez dans mon hôpital; j'en sortirai pour
+vous. J'irai importuner les ministres. Tâchez de prendre un peu à
+l'ambition: j'en profiterai, et, si ma vue ne détruit pas votre illusion,
+nous pourrons nous aimer en nous connaissant, après nous être aimés sans
+nous connaître.
+
+Je ne puis vous écrire plus au long aujourd'hui, j'ai mon rhumatisme dans
+la tête: car, malgré votre indulgente imagination, vous vous doutez bien
+qu'un rhumatisme s'est fourré sous des cheveux gris. Prenez-moi comme je
+suis; moi, je vous aime à jamais comme vous êtes.
+
+
+
+
+XIX
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+La Voulte, 16 mars.
+
+
+C'est avec peine que j'apprends votre indisposition. Je vous remercie de
+m'avoir écrit, quoique vous fussiez souffrant. J'ai déjà reçu plusieurs
+preuves de votre condescendance et de votre bonté.
+
+Je croyais qu'un ministère serait pour vous une utile distraction. Je le
+désirais donc avec une passion qui m'a fait, je crois, éprouver toutes les
+anxiétés poignantes qui doivent être le partage des ambitieux: j'en suis
+comme épuisée, votre silence à ce sujet a renversé les espérances que je
+me plaisais à former.
+
+Je comprends que je vous ai parlé trop librement de ce qui vous concerne.
+Je tâcherai de mettre plus de convenance dans notre relation, ou plutôt
+dans mes lettres. Il est vrai que j'ai ardemment désiré le pouvoir pour
+vous, mais ce désir était généreux, car, s'il avait été réalisé, je
+n'aurais pas été à Paris et vous n'auriez plus eu le temps de m'écrire.
+
+J'avais aussi une haute ambition pour moi-même: vous n'y avez pas fait
+attention. J'espérais que ma présence pourrait vous apporter une
+distraction douce et consolante. De là mon projet, que j'entourais de
+raisons plausibles. J'ouvre enfin les yeux sur le peu de réalité de ces
+espérances présomptueuses; je ne serais pas un bien pour vous. Je resterai.
+
+Je vous remercie du fond du cœur de vos bontés; pardonnez si je ne les
+mets pas à l'épreuve! Ce que je peux désirer est si peu de chose qu'il
+n'est pas nécessaire de si puissants ressorts pour mouvoir un poids si
+léger. M. de Berbis y suffira de reste, sans que j'aie besoin d'aller
+moi-même _solliciter_, c'est-à-dire appliquer incessamment toutes mes
+forces et mes attentions à subir de bonne grâce et avec dignité des refus
+ou des dégoûts. Je vidai ce calice, il y a quelques années; j'avais alors
+le cœur plus libre et l'âme plus ferme qu'à présent: il m'en reste
+pourtant le souvenir le plus déplaisant de toute ma vie. Non, je n'irai
+point mêler le sentiment le plus tendre et le plus pur à la _lie_ des
+sollicitations! Je veux vous regretter en paix et loin de vous. Je n'ai
+besoin que d'ombre et de silence.
+
+Adieu, mon cher maître, pensez quelquefois à moi avec un peu d'amitié; ne
+m'accusez pas d'ingratitude, je ne suis que trop touchée de votre bonté.
+
+MARIE.
+
+Je ne suis pas surprise que vous ayez puissamment contribué à faire entrer
+M. Hyde de Neuville au ministère: je ne vous soupçonne pas de froideur
+envers vos amis.
+
+
+
+
+XX
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, le 21 mars 1828.
+
+
+Mon amie, pourquoi cette lettre triste et contrainte? Vous aurais-je
+blessée sans le vouloir? Avez-vous cru que je vous disais que j'étais
+souffrant pour abréger ma lettre? Vous auriez été injuste, je souffrais
+beaucoup, et je souffre encore. Mais ne parlons point de mes maux!
+
+Je ne vous engagerai jamais à vous transformer en solliciteuse. J'aimerais
+mieux mourir que de demander une faveur, une place, et même un service à
+qui que ce soit; je comprends donc très bien votre répugnance. Mais je
+n'aime point que vous n'ayez besoin que de M. de Berbis, et il me semble
+que, si je vous parlais de venir à Paris, je n'étais pas aussi généreux et
+désintéressé que j'en avais l'air. Je meurs d'envie de vous voir: cela
+vous fait-il bien de la peine? Je me creuse la tête à deviner ce que j'ai
+pu faire qui vous ait donné ce mouvement d'irritation et de peine. Vous
+voyez du moins que j'ai déjà tous les symptômes d'une vieille et longue
+amitié! Peut-être me suis-je trompé? Peut-être n'avez-vous rien contre
+moi? Vous m'avez promis que nous n'aurions jamais d'orages; mais les
+habitantes des montagnes peuvent-elles bien tenir cette promesse?
+
+Je ne vous parle point de politique. Nous sommes encore chancelants, mais
+nous finirons par marcher. Il est toujours question de moi pour un
+ministère. Je ne sais si cela s'arrangera, j'espère que vous ne croyez pas
+à la Révolution renaissante et à toute cette fantasmagorie de l'opposition
+Villéliste. Il n'y a plus en France de principe révolutionnaire, le peuple
+ne remuera pas; l'armée est fidèle, nous jouissons de toute les libertés
+raisonnables. Le gouvernement seul pourrait se précipiter; mais, s'il est
+sage, de longue années de repos sont assurées à la France.
+
+Elles seront pour vous, ces années, et non pour moi qui m'en vais, et dont
+la destinée est d'être troublé jusqu'à ma dernière heure: vivez longtemps,
+vivez heureuse et n'oubliez pas votre tout à la fois vieux et nouvel ami!
+
+
+
+
+XXI
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+Hlle, 24 mars 1828.
+
+
+Mon ami, pour me reposer de la lettre que je vous écrivis le 15 de ce mois,
+je suis revenue passer quelques jours au milieu de mon _déblaiement_.
+Pour mon hygiène morale, j'ai relu d'un bout à l'autre les mémoires de La
+Rochejacquelein, et le numéro du _Conservateur_ dans lequel vous en avez
+fait un magnifique résumé. Lorsqu'on fixe son attention sur ces grandes
+souffrances, sur ces hautes vertus, on rougit d'accorder tant de
+sensibilité aux revers qui n'affligent qu'une famille, aux chagrins qui
+n'atteignent qu'un ou deux cœurs... on retrouve alors la force de
+reprendre son fardeau, et de bon cœur, suivant la volonté de Dieu. Mais
+on ne marche point sans penser: tout mon courage n'a pu suffire à vous
+éloigner tout à fait, et, faute de pouvoir m'en défendre, je vous ai mis
+de moitié dans mes rêves.
+
+Ce qui n'en pas un, c'est le désir d'avoir un hôpital dans le département
+de l'Ardèche. À force de le désirer, nous avons déjà une grande et belle
+maison, huit lits, une petite Sainte Vierge, des promesses pour environ
+mille francs de rentes, plus deux saintes religieuses habituées, en fait
+de charité, à faire de rien toutes choses. Nous avons donc cela, mais rien
+de plus. Si vous étiez devenu président des ministres, comme je l'espérais,
+nous vous aurions mis dans la balance avec toutes nos ressources, et vous
+auriez pesé plus que notre grande maison. Vous nous auriez fait avoir je
+ne sais quoi, qui nous aurait fait faire les premiers pas (les seuls
+difficiles dans ces sortes d'entreprises), et nous aurait peut-être donné
+le droit de faire porter votre nom chéri à notre hospice... Mais, pour
+n'être point ministre, vous n'en êtes pas moins _vous_, et qui sait si
+vous ne prendrez pas un peu d'intérêt aux projets de votre Marie, comme
+vous en prenez à sa vallée?
+
+Pauvre vallée; que je l'aime en pensant que vous y viendrez peut-être! Que
+j'aimerais à avoir son _portrait_ écrit par vous! J'ai le plan d'un petit
+appartement que je voulais faire faire pour moi, et qu'à présent je vous
+destine avec délices. Deux croisées au midi, la cheminée entre deux.
+En face du lit, une croisée au levant. Un cabinet de toilette, aussi
+au levant. Un cabinet d'étude au couchant... La vue de la vallée de
+Beauchastel, le bassin du Rhône et les Alpes en bordure. Et pourquoi ne
+pourriez-vous de temps en temps y revenir comme dans une propriété
+favorite, pour jouir de la campagne et de la solitude, près d'un cœur
+ami, dans un climat béni, sous un ciel de bonheur? Les combinaisons de la
+politique ne sont pour rien dans ce doux rêve. Il est pour moi comme votre
+_royaume de Grèce_ était pour vous autrefois: moins chimérique, pourtant,
+si vous m'aimez un jour autant que je vous aime à présent. Alors donc,
+pourquoi ne viendriez-vous pas goûter la paix de cette riante retraite que
+votre pensée m'embellit depuis si longtemps? Vous visiteriez aussi votre
+hospice: vous y verriez, dans les yeux reconnaissants de vos humbles
+amies, de vos malades, des vieux prêtres auxquels nous destinons aussi un
+asile, tout le bonheur que votre présence chérie leur apporterait. Je
+crois à présent plus que jamais qu'à force de désirer les choses, elles
+arrivent... Quoique ce soit aujourd'hui le dixième jour et que je n'aie
+rien, je n'ai pas d'inquiétude. Je ne suis ni triste ni abattue, ce qui me
+persuade que vous n'êtes pas souffrant.
+
+Le jour est trop court pour cueillir de la violette, et voici une lettre
+qui m'en coûte _haut comme cela_. Il est six heures du soir, et je suis
+descendue au jardin à onze heures. J'ai dîné dans une petite cabane sur
+le ruisseau, c'est de là que je vous écris. Le temps est charmant, tout
+pousse, l'air est doux et embaumé, on sent le printemps encore plus qu'on
+ne le voit. Les merles et les pinsons chantent dans les cimes des grands
+arbres, mais les rossignols chuchotent et tracassent déjà dans les
+chèvrefeuilles et les lilas, pour commencer leur ménage. J'ai passé la
+journée auprès des jardiniers, faisant semer de pleins paniers de graines
+de fleurs, et planter des fagots de rosiers, de bégonias, et d'autres
+bonnes choses. Pourquoi n'avez-vous pas dîné dans ma cabane avec moi? Vous
+auriez été heureux comme moi. Je voudrais vous envoyer le _soleil de ma
+Savane_, les parfums de l'air, mes eaux si riantes et si vives, et tout
+cet enchantement si bon à partager avec ce qu'on chérit.
+
+_Du 25_.--Je viens d'assister à l'installation des deux religieuses
+trinitaires dans notre _hospice_. En entrant dans l'allée droite qui
+précède la maison, j'ai frissonné de la pensée que mon exil s'achèverait
+là. J'ai senti que je vous suivrais sans que vous me vissiez. J'ai vu
+toute ma destinée, mes yeux ne s'en sont pas détournés. _Notre vie et
+notre cœur sont entre les mains de Dieu, laissons-le disposer de l'un et
+de l'autre!_
+
+_Du 26_.--Ami trop aimé, je reçois votre lettre, elle m'accable. Je sens
+que je pourrai mourir de votre tristesse, si je ne puis l'adoucir. Que
+ferai-je, je suis déjà lasse! Pardonnez le trouble de votre pauvre Marie,
+c'est un faible roseau! Je ne puis répondre aujourd'hui à cette lettre
+cruelle et douce: mais, au milieu de cet _orage_ de larmes que je n'ai pu
+conjurer, je vous répète vos paroles: vivez longtemps, vivez heureux, et
+n'oubliez pas votre dernière sœur!
+
+MARIE.
+
+
+
+XXII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+La Voulte, 29 mars 1828.
+
+
+Non, mon maître chéri, non, point d'orages, mais une tendresse qui
+durera plus que ma vie! Je serais bien injuste si je vous envoyais des
+impressions pénibles, à vous qui êtes si bon et si aimable pour moi, à
+vous qui, sans m'avoir jamais vue, me donnez le saint nom d'amie; qui
+plaignez mes chagrins; qui voulez rendre mon sort plus doux; qui, malgré
+l'accablement d'affaires et de travaux où vous êtes, m'écrivez exactement,
+même quand vous souffrez. Mais comment pouvez-vous supposer que je doute
+de ce que vous me dites? Ami, c'est impossible: je ne puis douter de vous
+_en rien_. Non, point d'orages, mais quelques larmes, peut-être quelques
+regrets; la nature de notre relation le comporte, au moins quant à moi.
+D'ailleurs, c'est une femme qui vous aime, et non pas un ange.
+
+Puisque vous voulez savoir ce que j'avais, je vais vous le dire. Vous me
+supposiez dans une joie parfaite, et vous ne m'annonciez pourtant qu'une
+nomination... J'étais peinée que vous n'eussiez pas mieux lu dans mon
+cœur. Mais tout savant que vous êtes, vous ne savez pas lire de si
+loin... J'avais aussi le cœur bien serré de ce que votre tristesse ne
+s'adoucissait jamais dans les moments où vous m'écriviez. Enfin, je
+voulais être quelque chose pour vous, c'est-à-dire que je voulais
+l'impossible; je le reconnais, n'en parlons plus; mais ne me jugez pas mal
+pour cela; si vous connaissiez ma vie, vous comprendriez mon caractère et
+surtout mes sentiments. Vous verriez bien qu'il n'est pas possible que je
+vive, que je pense, et que j'aime comme ceux qui n'ont pas souffert, ou
+qui du moins ont souffert librement.
+
+Il faut, mon aimable ami, que vous me permettiez de vous confier la peine
+qui me fait souffrir. Jusqu'à présent, j'avais attribué les réflexions
+tristes qui se trouvent dans toutes vos lettres à des chagrins que je
+couvrais du voile de mes larmes, sans chercher à les pénétrer. Mais votre
+lettre d'avant-hier a jeté dans mon esprit un doute si insupportable, que
+le désir d'en sortir surmonte jusqu'à mon respect pour votre volonté, et
+jusqu'à la crainte de vous attrister en sortant des limites où je dois
+sans doute rester. Il m'est venu dans l'esprit que c'était peut-être une
+altération grave dans votre santé qui faisait naître ces sombres pensées
+dont je suis alarmée? Si cela est, ne me laissez pas loin de vous!
+Appelez-moi, je viendrai. Vous le savez, le regard de l'affection est bon
+pour tous les maux.
+
+MARIE.
+
+
+
+
+XXIII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, vendredi saint, matin. (4 avril 1828.)
+
+
+J'ai reçu vos deux lettres. Je suis désolé de vous avoir fait la moindre
+peine. J'étais touché de votre tristesse, et je craignais d'y avoir donné
+lieu par quelque bévue, voilà tout. Rassurez-vous; ma santé est bonne, je
+n'ai que des années; maladie incurable, mais avec laquelle on se traîne
+quelquefois trop longtemps. Je suis las de la vie. Je l'étais dès ma
+jeunesse: c'est un travers d'esprit, ou de cœur, dont je n'ai jamais pu
+me corriger. Je m'y suis accoutumé et, toujours rongé d'un ennui secret,
+j'avance vers le terme qui m'a toujours semblé si loin qu'on ne peut
+l'atteindre. Toute votre grâce, toute votre amitié ne changeront pas en
+moi cette disposition intérieure, mais l'adouciront.
+
+Il paraît que vous prenez à la politique plus vivement que moi. Je n'ai
+jamais eu de bouffées d'ambition que par amour-propre blessé. N'allez donc
+pas vous affliger de ce qui n'est rien du tout dans ma vie; ma passion est
+la solitude, et cette passion s'accroît naturellement, à mesure que l'on
+devient moins propre au monde: heureuse passion qui s'enrichit de tout ce
+qu'on perd.
+
+Vous me donnez appétit de votre retraite. Si rien ne se dérange dans ma
+destinée et dans mes projets, je pourrai vous voir cet automne en revenant
+des eaux des Pyrénées: mais je n'ose trop me plonger dans ce rêve, de peur
+d'être encore trompé.
+
+Savez-vous que je vous gronderai pour votre hospice? Je sais ce que cela
+coûte. J'y ai mis tous les travaux et toutes les sueurs de ma vie.
+_L'Infirmerie_ est fondée, prospère, mais c'est aux dépens de ma santé et
+de mon aisance. Sans elle, je serais aujourd'hui indépendant et à mon
+aise: et je n'ai rien, à la fin de mes jours, et je suis obligé, pour
+vivre, d'être aux gages d'un libraire! Prenez bien garde à cela, et
+arrêtez-vous à propos! Vous voyez que je vous aime au point de me mêler de
+vos affaires, et pourtant je vous proteste que je n'aime point du tout les
+affaires.
+
+Mille tendres hommages à Marie.
+
+
+
+
+XXIV
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+
+Je vous remercie, mon cher maître, de m'avoir tirée d'une inquiétude bien
+pénible. Mes propres réflexions m'avaient déjà allégée d'une partie.
+
+Pendant que je croyais votre existence heureuse et votre santé menacée,
+vous étiez bien portant, grâces au ciel! mais en proie à un funeste
+mécompte, et livré à des circonstances dont je ne puis soutenir la pensée.
+C'est l'inévitable effet de l'absence que les espérances, les craintes,
+les suppositions, les projets, portent toujours à faux. Pour les âmes
+tendres, l'absence est comme un néant tourmenté.
+
+Je regrette que vous ne puissiez venir à H., en allant aux eaux plutôt
+qu'en en revenant. Il y a bien loin, d'ici au mois de septembre, et je ne
+sais où l'orage de l'automne dernier m'aura poussée dans ce temps-là.
+
+Il faut que je vous dise ce qui m'est arrivé et
+comment, sans le savoir, vous avez peut-être
+décidé de mon sort.
+
+M. de V. émigré non indemnisé et rangé dans toutes les plus fâcheuses
+_catégories_, s'est réfugié dans une inspection des douanes à Toulouse.
+Toute son ambition se borna à avoir son changement à Lyon, pour être plus
+près de nous. Il m'écrivit, il y a quelques jours, pour m'avertir que
+l'inspection de Lyon était vacante et m'engager à partir sur-le-champ,
+s'il m'était possible, pour aller la demander à M. Roy[22]. Il m'observait
+que c'était la seule qu'il désirât et qui lui convînt, qu'elle était
+vacante pour la première et probablement pour la dernière fois, et que,
+dans cette circonstance décisive, il ne fallait rien négliger. Je compris
+d'autant mieux ces raisons qu'elles étaient fortifiées pour moi par
+l'événement du 12 novembre, dont j'ai laissé ignorer à M. de V. les plus
+fâcheuses suites. Mais je me sentis si intimidée de notre singulière
+relation, que je ne pus me résoudre à partir pour l'endroit où vous êtes,
+et j'aimai mieux tout abandonner au hasard. À présent, je crains d'avoir
+manqué à ce que je dois à M. de V. en négligeant l'occasion de le sortir
+d'un abîme; mais je n'ai pas su mieux faire... Si l'influence que vous
+exercez autour de vous est proportionnée à ceci, vous êtes un puissant
+enchanteur; mais c'est ce dont je n'ai jamais douté...
+
+[Note 22: Le comte Roy était redevenu ministre des finances, dans le
+nouveau cabinet.]
+
+Depuis que j'ai reçu votre lettre, tout est peine dans mon cœur, et
+confusion dans mon esprit. Mais je ne veux plus vous parler des
+impressions d'une personne qui ne vous est, qui ne vous sera jamais rien.
+Si ces impressions étaient douces et heureuses, alors seulement je
+regretterais le pouvoir de vous les faire partager.
+
+Adieu, mon cher maître, je voudrais bien que mes vœux fussent exaucés;
+s'ils l'étaient, vous seriez si parfaitement heureux dans ce monde que
+vous perdriez le désir de le quitter.
+
+MARIE.
+
+
+
+XXV
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 18 avril 1828.
+
+
+Votre frayeur de me voir me toucherait au fond de l'âme, si elle ne me
+faisait rire en me forçant de me regarder. Quelle peur puis-je inspirer à
+une femme? Je ne fais pas de mes années et de mes cheveux blancs un roman
+et un texte de sagesse; la chose est bien réelle, je ne m'en plains ni ne
+m'en vante. Venez donc, et vous me verrez à vos pieds sans être troublée!
+Ma vie est si incertaine que, toujours faisant des projets, je ne sais si
+jamais je les réaliserai. Aller aux eaux, c'est ma passion. Mais irai-je?
+et, si j'y vais, pourrai-je aller vous chercher dans vos montagnes, en
+allant ou en revenant? Un mois encore pourra éclaircir mon avenir. Dans
+tous les cas, je ne puis rester comme je suis, et il faudra qu'en peu de
+temps j'en vienne à quelque parti.
+
+J'ai senti un vif regret en lisant votre lettre. Croiriez-vous que, sous
+ce ministère qui suit pas à pas la route que j'ai indiquée, et parmi
+lequel j'ai placé de ma propre main un ami[23], croiriez-vous que je n'ai
+pas plus de crédit que je n'en avais sous l'ancien ministère, dont la
+chute est en grande partie mon ouvrage? Je voudrais vous servir que je ne
+le pourrais pas! jugez-en! J'avais à Bordeaux un parent chargé d'une
+recette particulière; il est accouru à Paris, croyant que j'allais
+disposer de tout, et jouir de la plus haute faveur. Il m'a fait faire une
+démarche auprès du ministre des finances, et je n'ai rien obtenu, et je
+n'obtiendrai rien. Voyez pourtant si vous voulez m'employer pour M. de V.!
+Je suis à vos ordres. Mais si vous veniez? quel bonheur pour moi!
+
+[Note 23: Hyde de Neuville, nommé ministre de la marine sur la désignation
+de Chateaubriand.]
+
+
+
+
+XXVI
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+Hlle, 25 avril 1828.
+
+
+Vous avez enfin parlé, dans cette préface du XXVIIIe tome[24]! J'ai besoin
+de vous en remercier. Tout ce qu'il y a de conviction dans mon estime,
+d'involontaire tendresse dans mon attachement, et d'orgueil dans mon choix,
+se trouve consolé par ces lignes: elles allègent mon cœur; elles me
+contentent, car je sens que, si je savais dire, c'est tout cela que
+j'aurais dit. Mais pour qui le roi garde-t-il cette présidence? Est-ce
+pour un plus habile? pour un plus digne? ou pour un plus fidèle? tout cela
+ne peut être que ténèbres pour moi; mais je partage bien, de toute mon âme,
+vos chagrins, que je respecte et dont je n'ose vous entretenir; ils font
+mon étonnement, comme ils causent ma peine. Je comprends que vous êtes
+dans une crise importante. Je me résigne à tout, pourvu qu'elle se termine
+heureusement pour vous. Je prie Dieu de vous éclairer et de vous garantir
+de toute démarche dont vous puissiez vous repentir dans d'autres temps.
+
+[Note 24: Des œuvres complètes.]
+
+Voilà, mon cher maître, la seconde fois que vous m'offrez vos soins pour
+arranger mon sort. Les circonstances incompréhensibles dans lesquelles
+vous vous trouvez augmentent tellement le prix de cette offre que je la
+tiens d'une bonté parfaite. Recevez l'assurance de ma gratitude, mais
+souffrez avec amitié que je vous dise sincèrement ce que je pense à ce
+sujet! J'ai trouvé dans votre correspondance de l'urbanité, de la
+franchise, et de la bienveillance, mais rien de plus. Si j'étais aimée de
+vous, je crois que j'aimerais à vous devoir moi-même jusqu'à l'air que je
+respire; mais, dans l'état de notre relation, vous n'avez pas encore gagné
+le droit de me rendre service. Vous seriez sur le trône, que je ne vous
+répondrais pas autrement.
+
+Quand je croyais que ma présence vous serait douce dans un moment de
+chagrin, ou que votre santé était menacée, je partais sans crainte; mais,
+pour des affaires ou pour mon plaisir, je ne puis m'y résoudre... Vous me
+grondez un peu rudement d'avoir eu peur de vous voir, et en cela vous êtes
+injuste, ou insensible pour moi; il fallait au contraire m'approuver et
+m'encourager. Croyez-vous donc que, si le courage m'a manqué pour partir,
+les larmes m'aient manqué pour rester? Vous oubliez qu'il y a onze ans
+que je vous fuis, même en pensée, et que voici la troisième fois que je
+repousse l'occasion prochaine de vous voir. À présent plus que jamais,
+je crains qu'en me connaissant vous ne m'aimiez pas assez, et qu'en vous
+connaissant je ne puisse plus vous quitter. Voilà tout, comme vous dites,
+et vous auriez trente ans de plus qu'il en serait de même.
+
+À ces craintes trop bien fondées, il se joint une timidité que vous avez
+fort augmentée vous-même, par la supposition répétée que _votre vue
+détruirait mon illusion_... J'en fus blessée dès le commencement, je m'en
+défendis vivement; je vous expliquai que non seulement l'âge et
+l'extérieur de mes amis m'étaient indifférents, mais encore que je pouvais
+aimer avec attrait des personnes dépourvues de toute espèce de charme,
+et pour lesquelles je n'avais que de l'estime et de la reconnaissance.
+Vous ne fûtes pas convaincu. Je m'attribuai la première faute de cette
+injustice, et ne m'y soumis qu'à regret. La timidité me resta. Sans elle,
+nous nous serions vus depuis longtemps, et maintenant qui sait si nous
+nous verrons jamais! Mais le malentendu que vous avez fait vient de ce que
+vous n'avez aucune notion de mon caractère, et il n'est pas étonnant qu'il
+y ait quelque embarras dans l'intimité de deux personnes qui ne se sont
+jamais vues. Vous me croyez peut-être romanesque et exaltée? Il n'en est
+rien. Je ne suis qu'aimante et craintive. Depuis ma naissance, le malheur
+est mon maître et la crainte ma compagne. J'ai été forcée de me replier
+dans une vie toute intérieure. Habituée à voir les choses mal tourner pour
+moi, j'ai fini par y être moins attentive: de là vient que je suis plus
+affligée d'une marque d'indifférence que d'un revers de fortune, et que je
+suis plus touchée d'une parole de tendresse que d'un service.
+
+Par suite de cette manière d'être, le ton de vos deux dernières lettres
+(malgré l'offre qu'elles contenaient) m'a fait naître une crainte.
+Peut-être la sympathie qui m'attire vers vous n'est-elle pas réciproque,
+peut-être ne m'écrivez-vous que par pure condescendance? Si rien de ce que
+je vous ai écrit n'est allé jusqu'à vous, si mon affection lointaine n'est
+qu'une charge de plus pour un cœur lassé qui se détourne de tout, vous
+devez en conscience m'en avertir.
+
+Je vous aimais pour vous et non pour moi; je ne songeais qu'à vous offrir
+l'hommage d'un sentiment capable d'adoucir votre âme offensée. Ce
+sentiment, croyez-moi, est bien indépendant de l'âge et de la figure, et
+même des circonstances de la vie extérieure. C'est de l'enthousiasme;
+c'est un attachement électif; je m'y suis acheminée par l'admiration, par
+la pitié, par la tristesse; il s'est formé dès mon enfance et me survivra.
+Vous m'affligez en le confondant avec l'exaltation du caprice et de
+la vanité. L'un et l'autre me sont étrangers; mais vous vivez dans le
+tourbillon des plus grandes affaires de ce monde. Quelque supérieur
+que vous soyez, vous n'avez pas le temps de comprendre, de si loin,
+l'affection d'un être doux et dévoué qui, dans une retraite écartée, suit
+vos chagrins et use sa vie dans le vain désir de vous honorer et de vous
+servir. Dieu seul, dans sa gloire, entend une fleur s'ouvrir et distingue
+le dernier souffle de l'oiseau du ciel, mourant sous le feuillage.
+
+
+
+
+XXVII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, le 1er mai 1828.
+
+
+Le résultat de votre lettre est que vous viendriez à Paris si je vous
+aimais. Eh! bien, si je vous aime, vous viendrez donc à Paris? Mais
+comment vous persuader que je vous aime, vous que je n'ai jamais vue?
+Un esprit aussi facile à se tourmenter que me semble être le vôtre ne
+s'arrangera pas de toutes mes protestations. Vous chercheriez dans les
+phrases, dans les mots de ma lettre, la preuve que je n'ai pour vous que
+de la politesse, de la bienveillance commune; que mes sentiments ne sont
+que cette galanterie dont on se fait un devoir envers toutes les femmes.
+Mais, en vérité, convenez que, pour une simple politesse, elle serait
+assez longue! Prendre tant de plaisir à vous écrire si souvent passe un
+peu le savoir-vivre; et, si un grand attrait ne m'entraînait vers vous,
+moi qui ai toujours eu en horreur les lettres, ma correspondance avec
+vous deviendrait bien inexplicable. Allons, ne vous creusez pas la tête;
+reconnaissez la vérité; et convenez que, si vous ne venez pas à Paris, ce
+n'est pas à cause de mon indifférence pour Marie!
+
+Je veux vous détromper encore sur un autre point. Vous me paraissez croire
+que j'attache un grand intérêt à la politique, que je suis tourmenté sous
+ce rapport, que j'ai de grands soucis d'ambition: c'est une complète
+erreur. Je suis profondément indifférent à ce qu'on appelle la politique.
+C'est là, même, mon véritable défaut comme homme public, et ce qui
+m'empêche de parvenir. Je désire sans doute sortir de la position pénible
+où je suis, encore plus pour Mme de Chateaubriand que pour moi; mais ce
+désir ne s'étend pas au-delà d'une aisance honorable qui me permette de me
+reposer sur mes vieux jours, et ne m'oblige plus d'être aux gages d'un
+libraire. Vous voyez combien vous êtes, en tout, loin de la vérité;
+j'aime Marie et ne désire qu'une vie retirée, exempte des inquiétudes du
+lendemain.
+
+Vous voilà bien grondée! Humiliez-vous et demandez pardon à «_votre
+maître_»!
+
+
+
+
+XXVIII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H., le 10 mai 1828.
+
+
+Vous m'écrivez que vous m'aimez et ne souhaitez qu'une vie retirée et
+tranquille. Ce peu de mots contient nos vœux et nos espérances à tous
+deux; puissent les unes et les autres n'être pas trompés!--Ce n'est pas à
+moi, «mon cher maître», que vous avez besoin d'expliquer que vous n'avez
+pas d'ambition, c'est-à-dire une ardeur aveugle pour les richesses et
+le pouvoir. Je le sais depuis que j'admire votre conduite. Mais je
+n'apprendrais pas sans regret que la noble émulation des grandes âmes fût
+sortie de la vôtre. Quoi qu'il en soit, c'est moi qui, par moments, ai de
+l'ambition pour vous. En dépit de ma raison, je vous désire tous les
+triomphes. Mon amitié voudrait que vous eussiez tous les moyens de
+retrouver ce que, dans toute la terre, vous avez trop généreusement
+sacrifié; mais je ne sais où ces moyens peuvent exister pour vous, qui
+vous obérez dans les ambassades, qui sortez pauvre des ministères, et vous
+ruinez dans la retraite. Je voyais un grand succès dans cette place de
+gouverneur[25]; il me semblait qu'avec le génie de Fénelon et le caractère
+de Tancrède vous pouviez élever le duc de Bordeaux à son rang. J'ai donc
+souffert de ce que vous ne l'ayez pas eue. À présent je m'en félicite.
+Quelle chaîne! pour vous surtout!
+
+[Note 25: On avait parlé de nommer Chateaubriand gouverneur du duc de
+Bordeaux.]
+
+Cependant, vous m'écrivez que vous ne pouvez rester comme vous êtes: que
+votre sort va se décider. Alors mes craintes de l'ambassade recommencent.
+Je la redoute comme si je vous voyais tous les jours et jouissais de votre
+amitié. Mes vœux recommencent aussi, car je désire avant tout que vos
+affaires s'arrangent sans que vos goûts soient contrariés.--Si j'étais
+roi de France, je mettrais ma gloire à vous nommer mon ami, et je vous
+formerais un modeste apanage.
+
+Les regrets que je vous exprimais vaguement, de peur d'appuyer sur vos
+peines, ne portaient pas sur l'ambition. Je ne puis avoir oublié que vous
+seriez ambassadeur ou ministre depuis quatre mois si vous l'aviez voulu,
+ou plutôt que vous l'auriez toujours été depuis bien des années si
+la morale des intérêts eût été à votre usage. Je ne pensais qu'à vos
+affaires, qui vous tourmentent; à quelques-unes de vos relations, dont
+vous paraissez mécontent; et à vos dispositions intérieures, dont je
+m'occupe peut-être trop, parce que, si vous n'avez pas assez de temps pour
+penser à moi, j'en ai trop pour penser à vous.
+
+Dans mon ancien système d'éloignement de vous, je ne lisais pas vos
+ouvrages. Je les réservais d'ailleurs pour me servir un jour de
+consolation. Je ne connais aucun de ceux que vous avez publiés depuis
+quelques années. Je ne connais pas davantage la société de Paris, où
+j'aurais tant entendu parler de vous. Il résulte de tout cela que j'ignore
+de vous une foule de choses que tout le monde sait. Si vous vouliez être
+véritablement aimable et bon pour moi, vous abandonneriez vos réserves de
+bon goût, qui ne sont avec moi que des ingratitudes, et vous me parleriez
+beaucoup de vous.
+
+Vous m'écriviez, il y a quelques mois: «Je voudrais connaître votre vie
+depuis votre berceau jusqu'au commencement de notre correspondance.»
+Ce désir était amical; je devais y accéder. Mais la répugnance que
+j'éprouvais à vous occuper de moi seule pendant trois ou quatre pages, et
+à m'en souvenir moi-même si longtemps, me fit éloigner l'accomplissement
+de cette tâche. Cette omission a tourné contre moi. Je sens aujourd'hui le
+besoin d'empêcher à l'avenir tout malentendu entre nous en vous montrant
+votre amie inconnue. Au premier moment, je vous écrirai les principales
+circonstances de ma destinée. Le mal que me fera cette démarche sera
+compensé par le plaisir de vous donner une preuve de confiance parfaite.
+Quand vous recevrez cette feuille, réservez-la pour la lire dans un moment
+de repos d'esprit!
+
+Mais n'attendez pas, pour m'écrire, que vous l'ayez reçue, car mon dessein
+peut encore changer!
+
+Je suis enfin revenue dans ma solitude riante et chérie. Il me semble que
+je vous y ai retrouvé comme après une absence. Il y a des places qui me
+rappellent vos lettres, les miennes, et jusqu'à des pensées qui m'ont
+occupée... Ces lieux alors étaient attristés par l'hiver, désolés par
+l'orage; je m'y plaisais pourtant! Aujourd'hui je les retrouve embellis de
+tout le triomphe, de toutes les délices du printemps, et j'y suis moins
+bien! il y a trop de roses, de rossignols, de parfums, de fraîcheur et de
+paix pour moi toute seule; je voudrais de tout mon cœur pouvoir vous
+donner ma place ici et aller prendre la vôtre, le travail, les ennuis, les
+affaires qui vous obsèdent: mais que sont les vœux du cœur? et l'amitié
+lointaine, qu'est-elle?
+
+Quand je vous écris, c'est presque toujours immédiatement après avoir reçu
+vos lettres. Ordinairement pendant la nuit, toujours d'abondance de cœur
+et sans réflexions. (Si j'en faisais, il est probable que nous ne serions
+pas en correspondance.) Mais il est remarquable que j'aie commencé et
+soutenu une correspondance avec le plus grand écrivain de son siècle et de
+bien d'autres siècles, sans éprouver le moindre embarras. La vérité est
+que je ne pense pas plus à bien écrire quand je vous écris que je ne pense
+à bien parler quand je fais mes prières. Si vous avez révélation du ciel,
+vous savez qu'on y aime ainsi! Ne me laissez pas dans l'anxiété sur
+votre position! Je ne sais plus rien de M. Hyde de Neuville depuis le
+rétablissement de sa femme, qu'il m'écrivit. Il est juste qu'il ait du
+temps pour aller vous voir et qu'il n'en ait pas pour m'écrire; dites m'en
+quelque chose!... Mon ignorance se trompe-t-elle en croyant voir que sa
+position politique est difficile, séparé de vous?
+
+
+
+
+XXIX
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H., le 18 mai.
+
+HOMMAGE À L'ÉLU DE MON CŒUR
+
+
+À l'âge de dix-huit ans, mon père se maria contre son gré pour complaire à
+sa mère. Il aimait avant son mariage une jeune personne, digne de tous les
+vœux et de tous les hommages. On l'en sépara parce qu'elle était pauvre.
+De son côté, ma mère ne s'était mariée que par dépit; ils ne furent pas
+heureux ensemble.
+
+Ils n'eurent jamais d'autre enfant que moi. Dès ma naissance, je devins la
+consolation de mon père et l'objet du déplaisir de ma mère. Je restai chez
+ma nourrice jusqu'à l'âge de cinq ans. J'en revins faible et délicate,
+parce que j'y avais souffert. Mon père, peu de temps après son mariage,
+était tombé dans une maladie de langueur qui l'avait empêché de veiller
+sur moi. Il se rétablit enfin. Il avait repris à la vie et retrouvé son
+amie.
+
+Il faut que je vous parle d'elle, parce qu'elle a eu une grande influence
+sur mon sort. L'enfant de celui qu'elle aimait devint son trésor.
+Sa tendre pitié me donna l'existence une seconde fois; elle m'aimait
+chèrement et ne pouvait me quitter. Elle employait tous les moyens pour me
+retenir auprès d'elle; elle me prodiguait tous les soins, tous les dons,
+toutes les caresses. J'apprenais d'elle à prier Dieu, à chérir mon père,
+et à aimer les pauvres. Quelquefois elle me dérobait à ma mère; d'autres
+fois, ne pouvant m'obtenir, elle allait m'attendre dans le bois de pins,
+au bord de la rivière, et mon père me conduisait à elle. Nous la trouvions
+qui nous attendait, les larmes aux yeux et le sourire sur la bouche. Il me
+plaçait dans ses bras et s'asseyait auprès d'elle. Sans comprendre leurs
+discours, je sentais qu'ils se plaignaient, et tâchais de les consoler par
+des paroles enfantines qui les faisaient sourire quelquefois, et plus
+souvent redoublaient leur tristesse. Ils ne sortaient guère de leur vallée,
+s'aimaient uniquement, vivaient de larmes, et se quittaient peu. Leur
+amour n'eut d'autre terme que celui de leur vie; et, maintenant qu'ils
+reposent l'un et l'autre dans le tombeau, leur pauvre délaissée porte
+rivée à son cou la même chaîne qui les a liés autrefois, et les aime
+encore l'un pour l'autre. J'étais incessamment couverte de leurs caresses,
+et baignée de leurs larmes. C'est ainsi que, dès mon bas âge, mon cœur fut
+empreint de tendresse et de mélancolie.
+
+D'un autre côté, mon enfance fut très malheureuse. Le désespoir ne m'était
+pas étranger. Une aimable sainte, ma grand'mère maternelle, me donna une
+dévotion exaltée qui me sauva; plusieurs fois, en faisant mes prières du
+soir, je demandai à mon ange gardien de me transporter durant mon sommeil
+dans les déserts de la Thébaïde. L'histoire de saint Alexis me touchait
+beaucoup[26]. Une fois, à l'âge de sept ans, je demeurai deux jours et une
+nuit cachée dans un endroit d'où j'espérais voir passer ma mère chaque
+jour sans qu'elle me revît jamais.
+
+[Note 26: On pourra lire dans la _Légende Dorée_, à la date du 17 juillet,
+la romanesque légende de Saint Alexis.]
+
+Ces premiers temps ont laissé dans mon âme des traces ineffaçables; la
+suite de ma vie les a gravées encore plus profondément.
+
+Mon père, mon appui, mon ami, me fut enlevé lorsqu'il était encore dans
+la force de sa jeunesse. Frappé à mort, sa vie demeura suspendue jusqu'à
+ce qu'il fût près de moi; et lorsque sa tête fut appuyée sur mon sein,
+lorsque son regard eut retrouvé mon regard, il expira. J'abaissai ses
+paupières pour toujours. Il en fut de lui comme de votre père; un sourire
+plein de noblesse et de douceur vint aussi embellir ses traits; on voyait
+qu'il jouissait du repos de la mort, et de la vue de son Dieu. Lorsqu'il
+me le fallut quitter, je n'avais ni paroles, ni larmes, ni pensée;
+il ne me resta qu'un baiser. J'appuyai longtemps mes lèvres froides et
+tremblantes sur sa poitrine froide, plus froide que je ne puis le dire!
+mais le contact de la mort a peut-être quelque chose de funeste pour les
+vivants! L'impression de ce baiser demeura pendant des années comme un
+sceau de glace sur mes lèvres et sur mon cœur, et m'ôta presque la raison.
+
+Cependant, j'exécutai religieusement les désirs secrets de mon père en
+partageant son héritage avec sa malheureuse amie (mon digne mari
+m'approuva), mais elle ne demeura pas longtemps après lui. De ma main
+incertaine, je fermai aussi ses yeux... je ne puis me rappeler ce
+temps.
+
+Des arrangements de fortune et d'autres motifs avaient déterminé ma mère à
+me marier à l'âge de treize ans avec un de ses parents, qui avait, dans
+mon intérêt, donné son consentement. Je subis alors le sort de la comtesse
+de Ganges[27]; vous n'avez peut-être jamais entendu parler d'elle, mais ses
+infortunes sont connues de tout le monde, dans le Languedoc. La mienne fut
+ignorée du public.
+
+[Note 27: Marie-Elisabeth de Rossan, née à Avignon en 1637, avait été
+mariée d'abord au marquis de Castellane. Devenue veuve en 1656, elle avait
+épousé en secondes noces, deux ans après, le marquis de Ganges. Les deux
+frères de son mari s'étaient épris d'elle, et, comme elle refusait de
+se livrer à eux, ils avaient tenté de l'empoisonner. En 1667, ces deux
+hommes, d'accord cette fois avec leur frère le marquis,--désireux
+d'hériter des biens de sa femme,--assaillirent celle-ci, la forcèrent à
+avaler de l'arsenic, la poursuivirent à travers tout le bourg de Ganges,
+et lui déchirèrent le corps à coups de couteaux. Elle survécut à ses
+blessures, mais mourut des suites de l'empoisonnement, le 5 juin 1667,
+après dix-neuf jours de souffrances. En se comparant à la marquise de
+Ganges, Mme de V. voulait, sans doute, simplement faire entendre qu'elle
+avait été mal mariée: mais on ne peut pas s'étonner qu'une telle
+comparaison ait, comme l'on va voir, vivement excité la curiosité de
+Chateaubriand.]
+
+L'excellent M. de V. eut tous les malheurs, je les partageai dans toute la
+sensibilité de mon cœur. Son estime et son amitié sont mes uniques biens.
+Mais ses chagrins ont affaibli son âme. Le spleen et ses conséquences les
+plus funestes le menacent incessamment, et moi, avec un caractère craintif
+et irrésolu, il me faut en secret soutenir et conduire celui qui devrait
+être mon guide et mon appui... Quoique je le chérisse et l'estime
+parfaitement, la confiance m'est interdite avec lui. Je dois lui cacher
+soigneusement la force des atteintes que j'ai reçues moi-même; je cultive
+la gaieté naturelle et la douceur de mon humeur avec les mêmes soins
+qu'une autre femme pourrait donner à ses grâces et à sa parure. Ces soins
+me sont doux à remplir; mais le poids des affaires, pour lesquelles ma
+répugnance est extrême, est aussi tombé sur moi.
+
+Une circonstance funeste m'a longtemps privée du seul fils que Dieu m'ait
+donné. Mais il vit et il me sera rendu. La santé de ma mère s'altéra, il y
+a plusieurs années; il me fallut alors m'arracher à mes regrets et à M. de
+V. pour demeurer auprès d'elle... Dieu a béni mes soins. Elle est enfin
+rétablie, et je puis maintenant goûter la solitude et le silence, derniers
+biens qui me restent.
+
+Cependant, mes chagrins n'ont jamais éclaté au dehors; il n'ont soulevé
+contre ceux qui les ont causés la censure de personne: eux-mêmes en
+ignorent peut-être une partie. Je n'ai rompu ni desserré aucune de mes
+relations naturelles, je suis demeurée étroitement attachée à ce qui me
+faisait mal, parce que l'honneur vaut mieux que la vie. M'abandonnant au
+destin contraire, j'ai vécu d'une vie tout intérieure, séparée par la mort
+de tout ce que j'ai aimé, privée par l'absence de tout ce que j'aime.
+D'autres malheurs se sont succédé et... j'ai eu des ailes comme celles de
+la colombe. J'ai volé et j'ai trouvé le lieu de mon repos! Le sort
+inévitable m'a réfugiée dans votre sein: rien ne peut plus m'en éloigner
+que vous-même, et vous ne m'en éloignerez pas!
+
+Pour vous seul au monde, je pouvais rassembler ces terribles souvenirs qui
+dorment habituellement au fond de mon cœur. Que maintenant ils reposent
+dans le vôtre, et que ce dépôt, sacré pour moi, le soit aussi pour mon
+ami! Cependant, ne concluez pas de ce sombre tableau que je suis tout à
+fait malheureuse! Non, cette funeste destinée n'a détruit dans mon âme ni
+la confiance ni l'espoir. Même avant de vous écrire, il y avait dans ma
+vie un grand nombre d'heures pleines de douceur, et des moments de joie
+sans cause qui me sont peut-être doubles en compensation. J'ai d'ailleurs
+embrassé la résignation comme une véritable amie; je puis souffrir
+paisiblement sans attrister personne. Je ne connais pas le ressentiment,
+tout calcul m'est impossible, et, si j'ai de la fierté comme femme, Dieu
+m'a fait la grâce de me laisser douce et humble de cœur. Mes goûts sont
+simples, et je prends volontiers tous les petits bonheurs dont la vie est
+comme semée à chaque pas. Voilà toute l'amie que Dieu envoya à celui
+auquel les dons les plus parfaits n'ont pu faire aimer la vie!
+
+
+
+
+XXX
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 28 mai 1828.
+
+
+J'ai lu et relu votre terrible et touchante histoire. Mais votre comtesse
+de Ganges est-elle la marquise de Ganges? Je n'ose le croire. Non, cela
+n'est pas possible! Et ce fils dont vous me parlez tout à coup, pourquoi
+a-t-il disparu, pourquoi revient-il? Vous m'en dites trop ou trop peu. Et
+quand reçois-je ces confidences? à l'instant où ma vie change encore une
+fois, où ma bizarre destinée me rappelle encore sur la scène du monde et
+me pousse hors de ma patrie. Ne vous verrai-je donc jamais? Je vais à
+Rome[28]. Y viendrez-vous? Pouvez-vous y venir? Puis-je vous rencontrer sur
+la route? Moi-même serai-je longtemps dans cet exil? Suis-je longtemps
+quelque part? La roue de ma fortune tourne encore plus vite que ne passent
+mes années, qui touchent à leur terme.
+
+[Note 28: Chateaubriand venait d'être nommé ambassadeur auprès du
+Saint-Siège, en remplacement du duc de Laval, envoyé à Vienne.]
+
+Je suis, je vous assure, tout bouleversé de votre lettre et de ma nouvelle
+position. J'attends avec impatience une lettre de vous. Je demande
+peut-être de la force à la faiblesse: mais deux roseaux s'appuient
+mutuellement.
+
+Il me serait impossible d'écrire quelques lignes de plus. Votre histoire
+me poursuit comme un mauvais songe. Quelle femme ai-je donc rencontrée?
+Venez à moi! L'abri n'est pas bien sûr, mais on se cache quelquefois dans
+des ruines.
+
+J'aime celle qui ne m'est plus inconnue que de visage.
+
+
+
+
+XXXI
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+Hlle, 8 juin 1828.
+
+
+J'ai lu votre lettre avec joie. Je vous le dis devant Dieu, je vous aurais
+donné cette ambassade de ma main, si cela eût été en mon pouvoir, et je
+vous la redonnerais encore dans ce moment. Et, pourtant, le cœur me manque
+à l'idée de vous perdre. Allez, mon maître bien aimé, mon ami chéri, vous
+emportez les dernières lueurs de ma vie! Soyez heureux, vous et la chère
+compagne de votre destinée, et gardez un souvenir à votre Marie!
+
+Le rétablissement de la santé de ma mère, l'inutilité de mon séjour ici,
+au moins pendant dix-huit mois, m'avaient fait projeter de m'en absenter.
+Trop pauvre maintenant pour faire de longs séjours à Paris, j'avais enfin
+accepté l'invitation d'une amie qui vit seule à la campagne avec son
+enfant, à quelques lieues de Paris. Je devais aller, avec une seule femme
+de chambre, passer l'automne et l'hiver chez elle, pour être plus près de
+vous, et elle devait venir passer ici l'année suivante. Depuis que vous
+m'avez donné le nom d'amie, ce projet a été mon idée fixe. Hélas!
+
+Le mois qui vient de s'écouler m'avait préparée à l'événement. J'ai reçu
+votre lettre en allant à vêpres. J'ai versé beaucoup de larmes devant
+Dieu. Je me plains moi-même de vous perdre sans vous avoir vu. Je
+vous plains aussi d'avoir inspiré vainement une affection si tendre.
+Avions-nous donc mérité cette rigueur du sort?
+
+Vous me demandez si j'irai à Rome? Si je pourrai y venir? Relisez ma
+lettre du 20 février!
+
+Vous ajoutez: _Venez à moi!_ Cette parole est puissante. Écoutez:
+
+Le cœur de Mme de Chateaubriand vous appartient. Dites-lui que vous avez
+une dernière sœur! Priez-la de m'aimer, et elle m'aimera! Alors je
+pourrai faire avec vous deux le voyage de Rome. Je ne serai au milieu de
+vous que lorsque vos cœurs m'y appelleront. Notre vie sera pleine de
+douceur et de charme. Vous deux, heureux l'un par l'autre, vous trouverez
+le délassement de votre situation dans mon amitié pure et fidèle. Et moi,
+solitaire là comme ici, sans crainte et sans regret, je livrerai toute mon
+âme au bonheur de vivre près de vous et pour vous. Voilà l'inspiration que
+j'ai reçue au milieu de mes prières: je me suis vue versant, sur les
+marbres éternels des vastes basiliques de Rome, les mêmes larmes de
+tendresse que je répands si souvent ici, dans l'église rustique où je vous
+conduis avec moi.
+
+Si ce projet de ma tendresse ne peut s'exécuter, quelque chose me dit que
+je ne vivrai pas jusqu'à votre retour.--Quand partez-vous? Par où
+passez-vous? Ah! retardez tant que vous pourrez!
+
+
+
+
+XXXII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, ce 13 juin 1828.
+
+
+Enfin, me voilà libre de causer avec vous. Il m'a fallu franchir les
+premiers moments d'une position nouvelle, et répondre à plus de cent
+lettres de demandes ou de compliments. Ma main est si fatiguée que je puis
+à peine écrire, mais le cœur n'est pas las, et il est à vous.
+
+Que ne puis-je disposer de ma vie! quel bonheur j'aurais de vous voir avec
+nous! Mais je ne puis rien, et je ne hasarderai pas même une proposition
+qui paraîtrait extraordinaire. Beaucoup de vertus ne sont pas toujours des
+raisons de paix, de douceur, et de bonheur.
+
+Une chose me console. Ma vie est d'une vicissitude si continuelle que je
+parierais ne rester à Rome que quelques moments. Irai-je même? Je suis
+nommé, mais je ne suis pas parti, et je ne puis partir, au plus tôt, que
+vers la fin du mois prochain. Que de choses peuvent arriver dans cet
+intervalle! Ah! comment songerais-je à associer une autre existence à une
+existence aussi troublée et aussi incertaine que la mienne?
+
+«_Vous ne vivrez pas jusqu'à mon retour!_» Ne le croyez pas! Vous me
+survivrez de longues années. Mais savez-vous une chose? Il faut absolument
+que je vous voie! Si vous perdez vos illusions, tant mieux pour vous; si
+je les réalise, elles deviendront des vérités. N'êtes-vous pas fatiguée de
+cette ombre qui vous poursuit comme vous me poursuivez? Il y avait d'abord
+du charme, dans cette amitié adressée à quelque chose d'inconnu: mais ce
+charme, à la longue, devient une espèce de désespoir. Quand je n'aurais
+pas pour moi toutes les bizarreries de ma destinée, les sessions me
+ramèneront nécessairement tous les ans. Je ne sortirai pas de France ou je
+n'y rentrerai pas sans vous voir, mon parti est arrêté.
+
+J'attendais une explication sur votre vie. Vous ne me la donnez pas.
+Parlez-moi de votre fils! Est-ce la marquise de Ganges qu'il faut lire
+dans votre lettre? Écrivez-moi comme à l'ordinaire! Rien n'est changé.
+Écrivez-moi!
+
+
+
+
+XXXIII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+Hlle, 13 juin 1828.
+
+
+J'ai vu dans les _Débats_ l'inauguration de l'Infirmerie de Marie-Thérèse.
+Ce récit serait plein de charme même pour une étrangère. J'ai eu de la
+joie des justes hommages qu'on vous rend. J'ai eu de la tristesse en
+apprenant cette maladie que vous m'avez laissé ignorer; mais vous ne
+pouvez partir avant le rétablissement de Mme de Chateaubriand, et
+pouvez-vous exposer sa convalescence aux fatigues du voyage, jointes aux
+chaleurs caniculaires du Midi? D'ailleurs on annonce que vous devez
+défendre la loi de la presse. Tout cela entraîne des délais que je saisis
+comme une branche...
+
+_16 juin_.--Hier, je fus voir ma mère, elle reçoit la _Gazette_, que
+je ne daigne jamais regarder, mais dont je suis quelquefois contrainte
+d'entendre lire et commenter les ignobles insolences. Expressément invitée
+à lire celle du 10, je ne sais quelle prévision me poussa à la parcourir
+avec rapidité: j'y vis ces mots: _M. de Chateaubriand a enfin pris congé
+du roi_. Ainsi, l'audience de congé avait eu lieu il y avait déjà cinq ou
+six jours: elle précède immédiatement le départ des ambassadeurs. Le vôtre
+était donc effectué; vous deviez même avoir passé les monts! Je demeurai
+tranquille sous le coup, mais il ne porta pas à faux. D'affreuses douleurs
+de cœur me saisirent; je réunis toutes mes forces pour les surmonter,
+et me hâtai de me faire conduire ici, où mes pauvres domestiques me
+soignèrent de bon cœur. Ces douleurs aiguës augmentaient de moment en
+moment, elles m'ôtaient le pouls, la respiration, et presque la vie.
+J'ai été bien soignée, le danger est passé. Ainsi une pensée a suffi pour
+renverser une santé que les chagrins avaient toujours laissée inaltérable
+(hors une fois)!
+
+Que devins-je, hier au soir, en revenant aux lieux d'où j'étais partie le
+matin pleine d'espérance et de joie, parce que je ne prévoyais point
+d'obstacle à notre réunion? Je dois rester ici jusqu'à ce que M. de V.
+revienne à Lyon. Il plaint ma solitude, et les ennuis qui la troublent; il
+ne m'aurait pas refusé son agrément pour le voyage de Rome, entrepris sous
+vos auspices; votre heureuse compagne ne m'aurait d'abord aimée que de sa
+tendresse pour vous; mais, bientôt, elle m'aurait aimée pour moi-même.
+Quelle femme au monde pourrait lui offrir une affection plus tendre et
+plus vive, des soins plus doux et plus caressants? Que mes heures, que mes
+jours seraient bien employés à la distraire de ses maux, s'ils duraient
+encore, à la délasser des contraintes de la position! Mon pauvre ami, que
+je me sentais heureuse de devenir l'amie de votre femme: de ne vous voir,
+de ne vous aimer qu'ensemble; et de vous confondre dans mon cœur en vous
+apercevant l'un et l'autre pour la première fois, en allant vous chercher
+tous deux en toute sécurité. Et tout cela n'était qu'un rêve! Pauvre
+Marie! Oublie l'espérance, suis encore un peu de temps ta carrière
+solitaire, marche encore sans assistance et sans appui!
+
+_Du 17_.--Hier, quoique souffrante, j'ai lu les _Débats_. L'article paru ne
+confirmait pas votre départ, mais ce silence ne me rassure pas, parce que
+je l'avais aussi remarqué lors de votre nomination. Aujourd'hui, triste,
+abattue, je parcourais avec langueur et distraction la séance du 11.
+Je me réveille en apercevant ce nom trop cher que j'entends toujours
+intérieurement. C'est M. Dupin qui le prononce. Il dit: «Ce Chateaubriand,
+dont le nom se lie inséparablement à la liberté de la presse: _quoique
+absent de la France, sa voix y retentit encore dans tous les souvenirs_.»
+Ces paroles excitent un enthousiasme général... Voilà donc la confirmation
+de votre départ! Les termes sont ceux que mon cœur aurait employés; mais
+il est donc vrai que, déjà depuis plusieurs jours, vous êtes _absent de
+la France!_ Vous l'avez toujours chérie; n'oubliez pas ceux que vous y
+laissez! Puissent leurs regrets ne pas vous poursuivre, puissent ces
+ombres, trop fidèles, ne pas obscurcir pour vous les beaux jours de
+l'Italie! et puissiez-vous y trouver, avec l'éclatante réparation qui vous
+y attend, la fin de vos ennuis et l'oubli des injustices sans bornes et
+sans nombre qui n'ont pu ni vous lâcher, ni vous changer.
+
+_Du 18_.--Mon ami, quelles tristes lettres je vous écris, moi qui voudrais
+acheter votre bonheur au prix du mien! Quelle âme blessée vous avez
+recueillie! C'est un chagrin de plus pour moi de ne pouvoir retenir ma
+tristesse et de l'envoyer jusqu'à vous. Pardonnez-la-moi ou soyez-en
+reconnaissant; il y a dans mon attachement pour vous une confiance intime
+et expansive qui m'empêche de vous cacher aucune de mes impressions,
+malgré le désir sincère que j'en ai quand elles sont pénibles.
+
+_18 au soir_.--Depuis trois jours j'oubliais d'envoyer à la poste. Mais
+voici une lettre de vous. Elle est timbrée de _Paris 13 juin, Chambre des
+Pairs_. Vous n'étiez donc pas parti le 10, ainsi qu'amis et ennemis se
+sont rencontrés pour me le faire croire? Quel changement autour de moi!
+Cette lettre m'a remplie de trouble, d'étonnement, et de regret, mais
+aussi de consolation, car vous êtes en France et vous m'aimez! Je l'ai
+relue plusieurs fois; puis, la pressant sur mon cœur souffrant, comme un
+baume pour les blessures, je me suis endormie d'un sommeil paisible qui
+s'est prolongé trois heures et a commencé ma convalescence. Je suis
+confuse d'avoir tant souffert et de vous le dire. Mais ma lettre partira
+telle qu'elle est. Vous y verrez, il est vrai, que j'ai besoin d'appui;
+mais je le trouverai tout entier dans les fréquentes expressions de votre
+tendresse; elles suffiront à tout, même à une absence éternelle. Soutenue
+par vous, je ne vous donnerai que des consolations.
+
+Que d'espérances cette lettre m'apporte! Je veux m'y livrer; cette fois
+encore elles m'aideront. Mais la série d'espérances déçues qui me sont
+venues de vous, et de craintes chimériques qui m'ont troublée à votre
+sujet, serait singulière à détailler. L'absence donne naissance à beaucoup
+de déceptions; mais quelle absence que la nôtre! elle n'a point eu de
+commencement, puisse-t-elle avoir une fin! Ainsi, en mettant tout au pire,
+vous reviendrez donc tous les ans à Paris! Si je l'habitais, cette
+espérance me rendrait heureuse. Elle change déjà l'aspect de ma profonde
+vallée.
+
+J'ai lu, dans les _Débats_ du 13, un article qui commence ainsi: «M. de
+Villèle et ses plans secrets...» Cet article est de vous, c'est le réveil
+du lion! Dieu vous garde, noble et intrépide ami! Quant à votre gloire,
+elle s'accroîtra, je le sais, et sortira plus brillante et plus pure de
+cette troisième persécution.
+
+Mon fils est sans reproche. Sa passion pour l'état militaire le lui a
+fait embrasser bien avant la fin de ses études; il est entré au service
+prématurément, à l'époque de la guerre d'Espagne; il a été fait lieutenant
+à la rentrée du prince. Sa conduite est parfaite. Il a d'excellentes
+qualités. Il y a deux ans que nous ne nous sommes vus. Je ne sais quand je
+le retrouverai. Son père en décidera. Je n'en puis dire plus.
+
+C'était bien la marquise de Ganges qu'il fallait lire. Je n'avais
+confondu que le titre de ce malheureux modèle. Mais ne rappelons plus les
+souvenirs! Ce n'est pas impunément que je les ai rassemblés, pour que vous
+eussiez une idée vraie du cœur qui vous aime.
+
+Ainsi donc, mon projet était impossible! Si vous connaissiez ma timidité,
+vous m'aimeriez de l'avoir formé; je serais embarrassée devant tout autre
+que vous; mais vous, qui connaissez le fond des cœurs, vous voyez le mien.
+Vous ne tournerez en dérision ni sa confiance, ni l'ignorance du monde où
+je suis demeurée. Pourquoi faut-il que vous soyez privé de moi? Cette
+douceur et cet abandon vous reposeraient! L'explication que vous me donnez
+m'oblige à vous prier de régler vous-même ma conduite en ce qui vous
+concerne. Mais est-il possible que la pensée faible et incertaine de votre
+Marie inconnue puisse arriver jusqu'à vous, à travers le bruit et le
+trouble d'une existence si forte et si tumultueuse? C'est le brin d'herbe
+qui se fait jour dans le marbre et le granit.
+
+Adieu, mon maître chéri, mes vœux vous suivent.
+
+MARIE.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 24 juin 1828.
+
+
+Il faut bien que je vous gronde. Vous rendre malade pour un article de
+gazette, est-ce sage? Que m'importe, d'abord, l'injure de Villèle, et,
+ensuite, suis-je parti parce qu'il le dit ou le fait dire? Mais enfin,
+vous êtes guérie. Dieu soit loué! Venons aux faits! Il est impossible
+désormais que je parte avant le mois de septembre, et nous avons d'abord
+deux grands mois à nous écrire. Ensuite je reviendrai à chaque session, et
+il est plus que probable que je ne ferai pas un long séjour à Rome.
+
+Comme je reviendrai seul en France, je suis déterminé à revenir par la
+Corniche et aller vous voir dans votre désert; vous pouvez y compter. Nous
+nous verrons avant de quitter la vie; soyez-en sûre!
+
+Ce n'est aucune des idées qui semblent vous être venues qui fait la
+difficulté pour Mme de Ch. C'est le tour de son esprit, et la presque
+impossibilité où elle est de rompre des habitudes intérieures de sa vie et
+de s'associer une compagne. Je l'ai vue quelquefois tentée de prendre avec
+elle une jeune ou une vieille parente, pour la soigner, et jamais elle n'a
+pu arriver à une détermination. Lui proposer une inconnue lui semblerait
+une folie. Si quelque hasard vous la faisait connaître, alors il y aurait
+quelque chance; encore, il ne faudrait guère y compter.
+
+Non, Marie, c'est moi qui irai vous trouver! C'est moi qui arrangerai
+votre vie! Un peu de temps encore, et les difficultés s'aplaniront.
+
+Vous vous êtes trompée sur l'article. Depuis la chute de Villèle, je n'ai
+pas mis un seul mot dans les _Débats_, ni n'y mettrai. L'article, je crois,
+était de Salvandy.
+
+
+
+
+XXXV
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+Hlle, 25 juin 1828.
+
+
+J'étais assise, ce matin, sur ma terrasse, ombragée et entourée des cimes
+des grands arbres qui s'élèvent du fond du vallon. Je voyais briller
+à leurs pieds les eaux qui rafraîchissent mon asile, pendant que la
+sécheresse atteint tout un peu plus loin, je jouissais du calme de ma
+solitude et de mes espérances. J'oubliais le parfum des fraises et du café
+servi devant moi. J'abandonnais les soins que je donne tous les jours aux
+mélodieux compagnons de ma retraite; soins payés par une confiance si
+parfaite, qu'après m'avoir ravie par leurs beaux chants, qu'ils ne
+refusent jamais à mon appel, ils amènent maintenant leurs petits autour de
+moi, pendant que je déjeune ou que je me baigne; j'oubliais donc tout cela,
+pour chercher la mystérieuse jouissance de ma mystérieuse tendresse, dans
+les journaux livrés à toute l'Europe. C'était vous que je cherchais là,
+mon maître. Je vous y ai trouvé tout entier dans l'éloge de M. de Sèze[29].
+Tout ce qu'il y a de noble, de bon, de satisfaisant, dans l'âme et dans
+la destinée humaine, abonde dans ces lignes immortelles qui consolent,
+qui récompensent, qui rendent heureux! Hélas! est-il possible que vous
+n'aimiez pas la vie, vous qui la rendez si belle? vous dont l'âme
+est un si riche trésor de ses véritables biens? Je pensais à ma vie,
+mystérieusement empoisonnée dans toutes les sources de bonheur ouvertes à
+tous, et mystérieusement consolée par votre affection sympatique, et je
+sentais que cette affection suffit pour me dédommager de tout ce m'a qui
+été refusé. Elle m'entraîne pourtant dans les troubles et vicissitudes de
+votre destinée. Je ne m'en plaindrai jamais.
+
+[Note 29: Avant de partir pour Rome, le 18 juin 1828, Chateaubriand avait
+lu à la Chambre des Pairs un éloge du comte de Sèze, qui était mort le 2
+mai précédent.]
+
+Cet éloge de M. de Sèze a d'abord rempli mon cœur des plus tendres,
+des plus généreuses émotions; puis, il m'a rappelé un chagrin que j'eus
+autrefois par rapport à vous, et à son occasion.
+
+J'étais à Paris en 1816. Vous savez que je désirais vivement vous voir. On
+allait célébrer à Saint-Denis, pour la première ou la seconde fois, le
+service solennel pour le roi Louis XVI. Je résolus d'y aller pour vous
+voir. L'occasion était bien choisie; on vous aurait sûrement montré à moi,
+sans que j'eusse besoin de m'en enquérir; vous seriez en face de moi
+pendant plus d'une heure, et je pourrais, sans craindre vos regards ni
+ceux de personne, graver à loisir dans ma mémoire les traits dont je
+voulais emporter le souvenir pour toute ma vie. J'arrivai tard, la
+cérémonie était commencée. J'étais émue de mon projet, je l'étais aussi de
+la circonstance, car j'avais été nourrie dans un royalisme ardent. La
+travée dans laquelle j'étais était vis-à-vis une autre travée dont
+l'intérieur était caché par un vaste crêpe noir qui descendait jusqu'au
+pavé du chœur. Je demandai ce que c'était, on me dit que Mme Royale[30]
+était là... Immédiatement au-dessous et, je crois, le premier parmi les
+pairs, je vis un vieillard prosterné dans une attitude de désolation. Il
+était à genoux sur le pavé; ses bras étaient jetés en avant de lui dans le
+fond de sa stalle, où sa tête chauve demeurait comme ensevelie. On me
+nomma M. de Sèze. L'émotion toujours croissante dont je n'avais pu me
+défendre me surmonta dans ce moment: je perdis connaissance. Quand je
+revins à moi, on me ramenait à Paris. Ce fut ainsi que je ne vous vis
+point. Je passai plusieurs mois combattue entre le désir de vous voir et
+la timidité qui m'en empêchait. Vous savez que vous vîntes chez moi, et
+qu'un accident me força à m'en éloigner, le jour où je vous y attendais;
+que ma volonté m'en fit partir quand vous dûtes y revenir une seconde
+fois: et comment notre bizarre destinée nous a conduits enfin à nous
+chérir sans nous connaître, et probablement à nous perdre avec déchirement
+de cœur sans nous être jamais vus!
+
+[Note 30: La duchesse d'Angoulême, fille de Louis XVI.]
+
+Mais revenons à vous! Je croyais que vous aviez trouvé l'amour dans le
+mariage, la sérénité dans l'étude, et le bonheur dans la vertu. Puisqu'il
+n'en est pas ainsi, tout est trouble et confusion dans mon cœur et dans
+mon esprit. Tout l'ordre moral est comme bouleversé pour moi par cet
+incompréhensible mécompte; il me jette dans des pensées dangereuses et
+affligeantes que je voudrais éloigner, mais où je retombe souvent. Quand
+vous aurez un moment pour moi, guérissez-moi de ce mal: et si jamais il
+vous arrive quelque impression de vrai bonheur, quelque charme puissant
+qui vous contente, dites-le-moi!
+
+Je crois que vous aviez donné à mon projet de Rome plus d'extension que je
+ne lui en avais donné moi-même. Je désirais, pour la bienséance, qu'il ne
+fût pas dit que j'y allais avec vous. Je pensais que nous pourrions nous
+rencontrer sur la route, que ma voiture suivrait la vôtre jusqu'à Rome,
+que, là, nous nous serions séparés, et que ma qualité de voyageuse
+stationnaire me permettrait d'éloigner ou de rapprocher mes visites à Mme
+de Chateaubriand, suivant le degré d'amitié qui s'établirait entre nous.
+
+_Du 28 juin._ En relisant ma lettre, j'hésite à vous l'envoyer. Je vois
+que je vous écris avec détail et abandon, comme à mes plus anciens amis.
+Mais c'est ainsi qu'il faut que je vous écrive, ou pas du tout; et,
+puisque vous aimez mes lettres telles qu'elles sont, je ne referai pas
+celle-ci parce que mes rossignols et mes _prognettes_ (nom vulgaire des
+hirondelles dans mon pays) s'y sont glissés; laissez-les passer, comme
+l'araignée de Pélisson! D'ailleurs, vous leur devez de l'indulgence, c'est
+vous qui m'avez appris à les aimer; que n'étiez-vous moins aimable en
+parlant d'eux?
+
+Vous me grondez d'avoir été malade, comme les mères grondent leurs enfants
+lorsqu'ils tombent. Pouvais-je supposer un mensonge sur un fait aussi
+public que le départ d'un ambassadeur? Et M. Dupin? C'était donc une fleur
+de rhétorique? Non, je devais le croire: et je ne vous aurais pas aimé si
+je n'avais été navrée en vous voyant quitter la France sans m'adresser un
+adieu. Mais tout ce tracas de politique, de chambres et de journaux m'est
+si étranger que, livrée à moi-même au fond de mes bois, je n'y comprends
+rien du tout. Tout est contraste entre nous, hors le fond du cœur.
+
+_Du 28 juin_. J'avais bien raison, hier, quand je vous écrivais que vous
+vous étiez trompé sur mon projet de Rome, faute d'avoir eu le temps de
+deviner ce que je ne vous disais pas. Vous m'avez crue si folle que j'en
+suis peinée.
+
+Ce projet était extraordinaire dans le fond; mais il pouvait devenir fort
+simple et fort convenable, dans le fait.
+
+Je pensais que vous pouviez dire à Mme de Chateaubriand qu'une femme dont
+vous avez reçu des marques d'attachement, il y a bien des années, vous
+avait inspiré une bienveillance que sa correspondance avait portée jusqu'à
+l'amitié; que, cette femme devant venir à Rome, vous désiriez profiter de
+cette occasion pour lui faire un bon accueil et la prier de s'en charger.
+De là une présentation et quelques visites, ainsi que je vous l'ai dit au
+commencement de ma lettre. Si Mme de Chateaubriand vous avait aimé du
+sentiment que je lui supposais, vous seriez inévitablement devenu notre
+lien: elle m'aurait bientôt donné son amitié parce que je vous aime, et
+par la même sympathie qui me fait à présent lui accorder tout mon intérêt,
+sans que je sache rien d'elle que son nom. Il est vrai que ce nom
+établissait dans mon esprit toutes les bases d'une généreuse amitié, avec
+l'attrait et la grâce qui en font le charme. Tout cela n'était pas si
+extravagant. Ce qui l'était un peu (pardon, mon cher maître!) c'était
+l'idée que vous me supposiez. En vérité, vous me rendez comme Mme de
+Grignan, qui rougissait en pensant aux péchés des autres.
+
+J'avais bien de mon côté quelque chose à me reprocher. Ce mot: _venez à
+moi!_ et le plaisir d'y répondre par une confiance _imprudente_, par un
+dévouement _impossible_, me faisaient affronter bien des choses qui me
+sont contraires. J'avais destiné de brillantes inutilités aux dépenses de
+ce voyage, ce qui m'empêchait d'en avoir du scrupule; mais cependant ce
+léger sacrifice n'était fait que pour moi, et ce n'est pas à moi que je
+dois songer maintenant. Enfin, aurais-je obtenu l'agrément de M. de V.?
+J'en doute en y pensant bien; et moi-même, en définitive, la résolution ne
+m'aurait-elle pas manqué? J'étais comme quelqu'un qui veut aborder sur un
+point unique, et qui nage en pleine mer, dans une profonde obscurité. N'y
+pensons plus, et mettez ce projet dans le trésor des tendresses perdues!
+
+
+La Voulte, 30 juin.
+
+Je croyais notre correspondance ignorée, parce que je n'en avais jamais
+parlé: je me trompais. La connaissance qu'on en a dans mes relations les
+plus indispensables y jette des dégoûts et une amertume pénible; une
+conversation dont je vous parlais cet hiver, et sur laquelle vous me
+répondites que j'étais une éloquente amie (je répète cette phrase pour que
+vous me compreniez, ne voulant rien préciser ici), a été suivie de mille
+attaques et intrigues qui, ne pouvant être dirigées contre moi, ont
+atteint dans leur fortune et leur existence des personnes auxquelles je
+m'intéresse. Tout cela fermentait autour de moi depuis quelque temps sans
+que je m'en fusse aperçue. Je ne trouve plus qu'une investigation haineuse
+et accusatrice dans une autorité qui devrait être régénératrice et sainte,
+et ne dépose à ses pieds qu'une résistance de conviction, à la place de la
+soumission repentante que j'y devrais apporter. Je me trouve déconcertée
+de ce perfectionnement d'ennui, et affligée de ce que mon amitié ait été
+si nuisible à une famille estimable.
+
+Soyez assez bon pour observer les timbres et les cachets de mes lettres!
+
+M. Hyde de Neuville et le chevalier de Berbis ne m'écrivent plus, et n'ont
+pas même répondu à mes lettres de cet hiver. Tout se trouble et
+s'obscurcit autour de moi, de plus en plus.
+
+Vous me dites: «_Nous nous verrons avant de quitter la vie_», et, plus
+loin: «_c'est moi qui arrangerai votre vie!_» Ces paroles sont douces, je
+les prends pour soutien. Je crois que vous m'avez envoyé votre mal.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, lundi 7 juillet 1828.
+
+
+Je n'ai rien remarqué dans vos lettres qui pût motiver vos craintes sur
+les dates et les cachets. Il faut accorder aux hommes auprès desquels vous
+avez été éloquente du respect et de l'estime, mais les tenir à distance,
+ne pas leur permettre de s'emparer de notre vie, ce qu'ils sont toujours
+prêts à faire, et bien distinguer ce qui est de notre devoir de leur
+confier, et de notre devoir de leur taire.
+
+Je n'avais pas compris votre voyage comme vous l'expliquez. Comme cela, il
+était praticable, aux inconvénients près du caractère et des humeurs, que
+je ne puis vous détailler. Le mieux, si votre bonne intention subsistait,
+serait de venir directement à Rome. Là vous feriez la connaissance de Mme
+de Ch. et, si vous trouviez la chose possible quand vous auriez vu, vous
+resteriez.
+
+Nous ne partons qu'au mois de septembre, et il serait possible que je
+revinsse dès le mois de novembre. Je vous l'ai dit, ma destinée ne me
+permet de rester nulle part avec la fortune. Je suis donc à peu près sûr
+de vous voir avant peu de temps, car je reviendrai par le midi de la
+France. En vérité, j'en suis quelquefois à croire que je ne partirai pas.
+
+Je suis obligé de quitter aujourd'hui ma mystérieuse amie plus tôt que je
+ne le voudrais. Voici cette loi sur la presse qui vient aux Pairs; il faut
+que je l'étudie pour parler après-demain, et, jusqu'à présent, je n'ai pu
+m'en occuper. Ce sera mon dernier travail et, après, je ne songerai plus
+qu'aux préparatifs de mon exil. Dites à vos oiseaux de chanter pour moi,
+et à Marie de m'aimer!
+
+
+
+
+XXXVII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, ce 9 août 1828.
+
+
+Je vous ai écrit le mois dernier, il y a environ trois semaines.
+J'attendais votre réponse de jour en jour; elle n'arrive point. Je
+m'inquiète de cette interruption subite de notre correspondance. Êtes-vous
+souffrante? Que vous est-il arrivé? Est-ce tout simplement l'ennui
+d'écrire qui vous a saisie tout à coup? Est-ce mes lettres qui sont trop
+régulières? Enfin, dites-moi par un mot ce qui est! J'ai encore le temps
+de recevoir ce mot ici, ne partant que le 1er septembre. Quand j'aurai
+cessé d'être inquiet, je gronderai bien ma nouvelle amie.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+La Voulte, 14 août 1828.
+
+
+Mon cher maître, des raisons de convenance et de délicatesse ont seules
+causé mon silence depuis six semaines. Hier, en revoyant enfin une lettre
+de vous, mon cœur s'est ému de la pensée que je ne suis pas encore sortie
+de votre mémoire. J'en aurais eu de la joie, si la joie maintenant pouvait
+arriver jusqu'à moi. Mais, en lisant ces lignes insuffisantes, qui
+semblent toujours ne s'adresser à personne (j'oublie souvent que vous ne
+m'avez jamais vue), en y trouvant enfin l'annonce positive de votre départ,
+je suis retombée dans une tristesse morne contre laquelle je ne lutte plus.
+
+J'avais perdu l'espérance de vous voir à H., cette année. Je voulais
+affaiblir une préoccupation vaine et douloureuse, et me disposais à
+retourner auprès de M. de V. Je sentais enfin le besoin d'un peu d'amitié
+pour reposer ma vie de l'aride solitude dans laquelle j'éteins mon cœur
+depuis si longtemps. Mais les Pyrénées fuient aussi devant moi. Dans les
+commencements de notre correspondance, vous y deviez aller aussi. Je crus
+pendant quelque temps que nous nous rencontrerions au Cirque de Marbre ou
+à la Cascade de Gavarnie. Mais ce rêve se perdit comme ceux qui l'ont
+suivi.
+
+À la veille de mon départ, ma mère tomba dangereusement malade; privée,
+pendant deux jours, du seul médecin qu'il y ait ici, il me fallut la
+soigner sans guide, dans une maladie dont je savais le danger. Dans ces
+deux jours je connus le malheur. Dieu me prit en pitié, je la sauvai. Je
+passai trente-sept jours sans sortir de sa chambre; mes soins lui furent
+agréables. Pendant quelques jours, lorsque je fus rassurée, je me sentais
+plus heureuse que je ne croyais pouvoir l'être. Je pensais rarement à vous,
+j'espérais vous oublier comme l'autre fois. Mais, à mesure que nous nous
+sommes éloignées du danger, je suis retombée dans mon isolement. Le regret
+de votre départ m'est revenu, et je suis seule et triste comme avant.
+
+Durant tant d'heures de veille, pendant la nuit, durant tant d'heures de
+silence et d'obscurité pendant le jour, le temps ne m'aurait pas manqué
+pour vous écrire; mais je ne voulais rien ajouter à l'accablement du
+départ, rien ôter à vos amis; et j'aimais mieux vous _attendre_ que vous
+_prévenir_.
+
+Voilà mes raisons; elles sont bonnes: je ne me plaindrai pas si vous les
+jugez autrement.
+
+Adieu, monsieur l'ambassadeur! Adieu mon
+cher maître! Mes vœux vous suivront partout,
+et votre nom me sera cher tant que je vivrai.
+
+MARIE.
+
+_P.-S._ M. de V. me presse d'aller à Paris pour l'affaire dont je vous
+avais parlé cet hiver. M. de Berbis me le conseille, et je sens moi-même
+que je ne puis longtemps rester comme je suis. J'irai donc, je crois, au
+mois d'octobre, précisément au moment où vous en serez parti, et il est
+probable que j'en reviendrai quand vous y rentrerez vous-même.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+La Voulte, 22 août 1828.
+
+
+Mon ami, la convalescence de ma pauvre maman languit. Cependant, je ne
+vous oublie pas. Ah! soyez-en reconnaissant, c'est la plus tendre preuve
+d'attachement que je vous aie encore offerte!
+
+J'ai relu votre dernière lettre, et j'y ai remarqué un doute qui ne
+m'avait pas arrêtée d'abord, parce que je ne puis comprendre tout de suite
+que vous ne compreniez pas mes sentiments. Cependant, en y regardant, je
+trouve que, malheureusement pour nous, vous êtes un pauvre ami qui n'a pas
+bien le temps d'aimer. Il faut donc tout vous dire, et prendre au pied de
+la lettre ce que vous dites, même ceci: _«Vous vous ennuyez peut-être de
+m'écrire? vous trouvez peut-être mes lettres trop régulières?...»_ Puisque
+j'avais laissé en arrière la réponse à ces injustices, je veux bien en
+faire une aujourd'hui. Emportez-la dans votre cœur, s'il y a place pour
+Marie!
+
+Vos lettres sont ce que je désire le plus, et la seule chose qui puisse me
+faire plaisir.
+
+Ainsi donc, s'il reste quelque chose de ces apparitions d'amitié, et même
+de tendresse, qui, depuis près d'un an, m'ont fait vivre dans un songe si
+doux, réglez notre correspondance, et n'oubliez plus ce que vous êtes pour
+moi!
+
+Adieu, mon maître bien-aimé!
+
+MARIE.
+
+_P.-S_. J'avais depuis longtemps une demande à vous faire; j'ai eu tort
+d'attendre le dernier moment. Je n'osais, je ne sais pourquoi, car un
+grand nombre de vos amis possèdent ce que je désire. N'avez-vous pas
+autour de vous quelque esquisse, quelque lithographie, qui puisse me
+donner une idée de vos traits et de votre regard? Ordonnez qu'on me
+l'envoie! Elle me servira d'appui dans ce moment; et, s'il me faut
+abandonner ma retraite chérie et menacée, que je ne puis garantir, j'y
+laisserai cette chère image, comme pour la protéger et lui porter bonheur.
+
+
+
+
+XL
+
+__De M. de Chateaubriand__
+
+(_écrit par un secrétaire_)
+
+
+Votre lettre m'a fort affligé, et je ne puis y répondre de ma propre main,
+comme vous le voyez, car je viens d'éprouver une fièvre rhumatismale, qui
+m'a laissé dans un grand état de faiblesse. Il n'en faut pas moins que je
+parte, et je me mettrai en route, Dieu aidant, d'aujourd'hui en quinze,
+c'est-à-dire le 7 septembre, pour Rome.
+
+J'ai encore le temps de recevoir une lettre de vous ici. Je vous répondrai
+courrier par courrier. J'espère vous écrire la première fois moi-même, et
+vous dire mieux qu'aujourd'hui.
+
+CHATEAUBRIAND.
+Paris, 23 août 1828.
+
+
+
+
+
+XLI
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+La Voulte, 30 août 1828.
+
+
+Je reçois la lettre que vous m'avez fait écrire. Je l'ai lue sans la
+comprendre d'abord, tant a été grand le trouble que m'a causé l'absence de
+votre écriture. Aimer c'est vivre, avais-je toujours pensé. Ah! je crois
+maintenant qu'aimer c'est souffrir! Vous voilà malade au moment de partir!
+Je craignais pour vous la malaria de Rome et les chaleurs, et vous allez
+affronter tout cela lorsque vous serez à peine en convalescence!... Hélas!
+mon pauvre maître, faut-il donc que vous vous exposiez à mourir pour cette
+fatale politique? Est-il donc impossible que vous fassiez comme les
+autres? Ne pouvez-vous prendre du repos chez vous, ou aller chercher la
+santé à quelque source salutaire, dans quelque température douce et pure?
+Ne pouvez-vous attendre la fin de septembre? Les chaleurs sont encore
+affreuses ici, jugez de l'Italie! Mais les vœux sont inutiles, les prières
+sont vaines, la résignation s'épuise, il faut souffrir sans en avoir la
+force. Hélas! que fais-je sur la terre? Sans consolation, sans appui,
+inconnue à ce que j'ai de plus cher! C'est de la chambre de ma mère, et à
+l'aide d'un faible rayon de jour, que je vous écris; d'épais rideaux
+lui cachent ma présence... mes soins timides sont sans succès, elle
+s'affaiblit, elle souffre de plus en plus. J'ai la double tâche de
+préparer son âme à l'avenir, qui l'effraie et me navre, et de la garantir
+des assauts dangereux qui la troubleraient sans la consoler. Ô mon maître,
+où êtes-vous?
+
+Le 25 août, le jour même où vous m'avez fait écrire, vous aurez reçu ma
+lettre du 22. Puissiez-vous y répondre vous-même, ainsi qu'à la précédente!
+
+Reviendrez-vous cet hiver? Prévoyez-vous de pouvoir tenir votre promesse?
+Me conseillez-vous d'aller à Paris en octobre? Aurai-je de vous une image
+quelconque? M'oublierez-vous? et cette correspondance mélancolique
+lassera-t-elle votre cœur? Quoi qu'il en soit, ne me laissez pas sans
+nouvelles pendant votre voyage! Je ne suis pas moins tendre que le vieux
+modèle de La Fontaine, et, comme à lui, _un songe, un rien, tout me fait
+peur quand il s'agit de ce que j'aime_.
+
+
+
+
+XLII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, ce 2 septembre 1828.
+
+
+J'ai déjà reconnu que mon inconnue était susceptible et un peu
+capricieuse. Qu'importe! elle n'en est pas moins digne de tout mon
+attachement. Je lui écris, encore assez malade et au milieu des
+préparatifs de mon départ, qui aura lieu du 8 au 10 de ce mois. Elle se
+plaît à me dire qu'elle viendra à Paris quand je n'y serai plus; cela
+n'est pas bien. Moi, je la chercherai, quoiqu'elle en pense et en dise,
+aux lieux où elle sera, et je la trouverai, et je la verrai malgré elle.
+Je n'ai point de portrait que je puisse laisser. Ma gravure fait une
+affreuse grimace; mais, si Marie veut me voir tel que j'étais il y a vingt
+ans, elle trouvera l'admirable portrait de Girodet dans mon ermitage; elle
+pourra demander à le voir dans ma petite maison, après avoir vu la _Sainte
+Thérèse_ à la chapelle de l'infirmerie; et, si elle me veut voir tel que
+je suis aujourd'hui, le sculpteur David[31] vient de faire de moi un buste
+très beau et très ressemblant.
+
+[Note 31: David d'Angers]
+
+Je vous écrirai encore avant de quitter Paris. Je vous écrirai de Rome,
+mais où? M'écrirez-vous aussi à Rome? Il faudra affranchir les lettres;
+elles mettent dix à douze jours en route, et sont lues trois ou quatre
+fois, chemin faisant; ne vous effrayez pas et écrivez toujours! J'attends
+encore une lettre de vous, ici, avant de partir.
+
+Marie est un grand charme dans ma vie; je ne voudrais pas être un tourment
+pour elle.
+
+
+
+
+XLIII
+
+_À M. Chateaubriand_
+
+La Voulte, 6 septembre 1828.
+
+
+Vous qui n'avez de moi que des sentiments tendres et doux, vous ne pouvez
+guère savoir l'effet de votre grosse injure. Il est juste que je vous
+en punisse en vous disant qu'elle a augmenté ma tristesse de votre
+éloignement. Je ne suis point capricieuse, mais inquiète et troublée;
+ma situation vis-à-vis de vous le comporte.
+
+Ce n'est point par plaisir, mais par regret, que je vous ai parlé de mon
+voyage à Paris lorsque vous l'aurez quitté. Je ne puis rester comme je
+suis; c'est pourquoi il faut que j'y aille. Malgré cela, s'il était
+certain que vous deviez venir dans mon désert, je vous y attendrais
+pourtant; tout me fait mal ici, même la solitude, et vous savez que je n'y
+ai plus d'amis. Vos lettres seules pourraient m'y soutenir si... votre
+réponse me fixera. Ainsi vous devenez le régulateur de ma vie; mais, si
+quelque circonstance imprévue venait à m'éloigner précipitamment de ma
+vallée, vos lettres me seraient soigneusement renvoyées où je serais.
+
+Il est vrai qu'il y a depuis longtemps, dans vos lettres, une chose qui
+m'attriste toujours. La réflexion me fait vous la pardonner. N'en parlons
+donc point!
+
+Si le profond isolement où je suis, si les peines qui m'envahissent de
+toutes parts me rendaient en effet susceptible, mon ami m'excuserait.
+Peut-être même ne m'offrirait-il que de la reconnaissance pour ces pauvres
+défauts que de si loin il juge avec rigueur, s'il les voyait de plus près.
+
+Vous me dites (et c'est un perfectionnement d'absence sur lequel je
+n'avais pas compté) que mes lettres seront lues trois ou quatre fois
+chemin faisant, et vous ajoutez: «Ne vous effrayez pas et écrivez
+toujours»!... En lisant cette phrase, j'ai crié; en la relisant, je n'ai
+pu m'empêcher d'en rire, et, en l'écrivant, j'en ris encore; c'est un
+véritable bout d'oreille. Dans vos idées d'ambassadeur, cela ne vous
+paraît rien du tout, et vous en parlez tout résolument. J'écrirai donc,
+je le veux bien, mais que vous dirai-je? en vérité, je n'en sais rien.
+Vous auriez dû m'envoyer quelque chiffre pour me soustraire à ces
+indiscrétions: mais, ne l'ayant pas fait, il me semble que, de mon côté du
+moins, ce serait le cas de recourir à une correspondance rétrograde et
+qu'en mettant une date à une feuille de papier, et en vous priant de
+relire la lettre que je vous ai écrite le même jour un an plus tôt, nous y
+perdrions moins l'un et l'autre. Mais avez-vous conservé la seule chose
+que vous ayez de Marie?
+
+Il me vient beaucoup d'idées sur ces lettres lues en chemin. Soyez
+assez bon pour numéroter les vôtres, ainsi que je le ferai moi-même!
+Permettez-moi de vous désigner quelquefois sous la qualification de
+l'étoile, que je vous ai donnée si souvent! Laissez-moi me nommer la
+violette!
+
+Je ne veux pas finir ma lettre sans vous remercier de m'avoir écrit
+vous-même. Cette marque d'amitié m'a allégée d'un grand poids; mais,
+dussiez-vous m'accuser de mille défauts, il faut que je vous reproche de
+ne m'avoir rien dit de vos santés.
+
+La lettre la plus véritablement bonne et aimable que vous m'ayez écrite,
+c'est la première.
+
+Je voudrais à présent être assez aimée de vous pour avoir le droit de vous
+dire: soignez-vous, ménagez-vous, pour l'amour de moi!
+
+Adieu, monsieur l'ambassadeur; adieu, mon cher maître: aucune des
+personnes qui vous voient partir à regret ne vous regrette plus que moi,
+et ne souhaite plus tendrement votre bonheur.
+
+MARIE.
+
+Ma mère est rétablie. Je sors d'une fournaise.
+
+
+
+
+XLIV
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 3 septembre 1828.
+
+
+Je venais de mettre à la poste la lettre que je vous ai écrite hier,
+lorsque la vôtre est arrivée. Hélas! vous passez la vie comme moi auprès
+de ceux qui souffrent! J'espère que Dieu vous rendra votre mère.
+
+Que voulez-vous que je vous dise sur votre voyage à Paris? Je ne serai
+plus dans mon ermitage: faites ce qui conviendra le mieux à vos affaires!
+Oui, très certainement, je reviendrai bientôt de Rome, et je vous verrai.
+
+Je quitte Paris du 8 au 10. Calculez si une lettre de vous peut encore
+m'arriver ici!
+
+Tout à Marie.
+
+
+
+
+XLV
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, ce samedi 13 septembre 1828.
+
+
+Je pars demain! Je pars d'autant plus tourmenté que la dernière lettre de
+Marie, du 6 septembre, et numérotée 24, est une véritable énigme pour moi.
+Je ne me souviens jamais de ce que j'ai écrit et ne saurais jamais dire
+ce que contiennent mes lettres; je suis sûr seulement qu'elles doivent
+renfermer pour Marie l'expression d'un tendre et sincère sentiment. Si,
+par hasard, je l'ai blessée dans quelques-unes de ses idées, je lui en
+demande un million de pardons; mais, si j'ai des torts, je sens que je ne
+les réparerai bien que quand je l'aurai vue.
+
+Pour couper court à tous les inconvénients des postes, écrivez-moi sous
+enveloppe à cette adresse: À M. Henri Hildebrand, rue d'Enfer, n° 84, à
+Paris: en dedans, mettez mon nom! On me fera passer vos lettres par les
+courriers des Affaires Étrangères. Je vous répondrai par la même voie.
+
+Je ne puis, dussé-je encore vous offenser, m'empêcher de vous dire que je
+m'afflige de ce que vous viendrez à Paris quand je n'y serai plus. Est-ce
+quelque chose qui puisse vous déplaire?
+
+J'accepte vos vœux de bonheur, puisqu'ils me ramènent auprès de vous.
+Je ne serai à Rome que du 10 au 15 du mois prochain. J'ignore si je
+reviendrai pour la session, mais, avant six mois, j'espère avoir vu Marie.
+
+
+
+
+XLVI
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H..., 23 septembre 1828.
+
+
+Mon cher maître, j'espère que cette lettre ira vous trouver dans votre
+route. L'époque de votre fête et de votre jour de naissance s'approche.
+J'ai vu dans l'_Itinéraire_ que c'est le 4 d'octobre, jour de Saint
+François. Je ne veux pas perdre l'occasion de faire comme ceux que vous
+aimez. Comme eux, je vous souhaite une bonne fête, et c'est avec un cœur
+plein des meilleurs sentiments pour vous. Puissiez-vous ne conserver dans
+votre éloignement que des souvenirs doux et tendres! Puissiez-vous trouver,
+sur les bords étrangers qui vont vous retenir, la santé, la paix, et la
+joie! Je vous envoie une violette des rives ignorées où vous êtes aimé.
+Lorsqu'elle vous parviendra, ses couleurs se seront effacées, ses parfums
+se seront perdus, mais le cœur de votre amie n'aura pas changé.
+
+L'entier rétablissement de maman m'a permis de revoir ma solitude. Après
+deux mois et demi d'absence, j'y suis rentrée dépouillée d'espérances
+chéries, le cœur meurtri de peines présentes et surchargé de regrets; vous
+avez dit quelque part que Dieu n'approuve pas les préférences exclusives,
+et je le reconnais, au profond abattement de mon âme. Si vous voulez me
+soutenir, envoyez-moi de Rome une prière faite par vous et écrite de votre
+main, que je puisse attacher dans un livre d'heures[32]!
+
+[Note 32: Mme de V. avait évidemment entendu parler de la prière écrite
+par Chateaubriand pour Mme Récamier, après la mort de Mathieu de
+Montmorency.]
+
+J'ai reçu votre lettre de Paris 13 septembre, veille de votre départ: j'y
+répondrai quand vous serez à Rome.
+
+Adieu, monsieur le vicomte; adieu, mon maître trop admiré et trop chéri!
+Ne m'oubliez pas!
+
+MARIE.
+
+Violette odorante de la lisière du bois des pins, sur les bords de
+l'Érieu.
+
+H..., 23 septembre 1828.
+
+
+
+
+XLVII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Milan, 29 septembre 1828.
+
+
+Je veux vous prouver que la distance ne fait rien à mes sentiments. Je
+mets ce petit mot à la poste pour vous, en traversant l'Italie. Hélas! je
+revois cette belle Italie sans plaisir. Mon rôle de voyageur a fini avec
+ma jeunesse. Adieu, je vous écrirai de Rome.
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H..., 9 octobre 1828.
+
+
+Le 14 septembre, jour malheureux, je quittai furtivement mes hôtes.
+J'étais triste, j'avais besoin d'être seule. Mes pensées m'entraînèrent,
+presque à mon insu, dans un endroit nommé Pontpéri, parce que, sur la cime
+de rochers élevés, on voit encore les débris d'un pont romain qui devait
+être d'une seule arche jetée sur l'Erieu, d'une montagne à l'autre;
+mais ces montagnes ne sont aujourd'hui que des masses escarpées, sans
+culture, sans végétation, tourmentées par une multitude de torrents, et
+profondément ravinées par l'eau des pluies. La sombre horreur de ce lieu
+sauvage n'a peut-être point d'égale dans les Alpes et les Apennins. La
+rivière y est renfermée dans une espèce de bassin circulaire, formé par
+des masses de granit qui s'élèvent perpendiculairement du fond de l'eau à
+une grande hauteur, en affectant des formes bizarres de niches, d'antres,
+de chapelles, et d'aiguilles, qui jettent de grandes ombres sur l'eau
+profonde et tranquille. À peu de distance au-dessous, cette même eau
+bondit avec fracas et se fraie à grand bruit un passage entre les rochers
+entassés. Ce n'étaient point ces grands effets d'une nature sauvage et
+désolée qui captivaient mon attention. Un tableau qui parlait à mon
+cœur attristé l'attirait davantage. Une bergeronnette lavandière s'est
+fixée dans ce lieu. Je l'y ai toujours vue. J'avais déjà remarqué sa
+prédilection, cette fois elle m'inspirait plus d'intérêt. Elle revient
+toujours avec amour se reposer sur le même rocher de granit bleu tout
+brillant de mica. Mais le beau rocher ne sent pas les pieds du petit
+oiseau, dont le chant faible se perd aussi dans le bruit retentissant des
+vagues. Je songeais tristement, en le regardant, à ce que pouvait devenir
+une âme tendre et méditative autour d'un homme politique... ces pensées
+m'absorbaient, je marchais sans précaution sur une corniche de roches dont
+le sommet aplati pend en voûte sur le bassin. Tout à coup, le pied me
+manqua, je glissai, et je tombais dans la combe, lorsque, saisissant
+machinalement une touffe de petite meringia mousseuse, le mouvement que je
+fis pour m'y attacher me rendit l'équilibre que mon inattention m'avait
+fait perdre. Je pus me relever et, retrouvant une agilité montagnarde,
+m'éloigner du danger. Ô mon ami, si j'avais péri dans ces ondes ignorées,
+vous ne l'auriez point appris. D'abord vous m'auriez crue légère: plus
+tard, vous m'auriez oubliée; et pourtant ma mort eût été comme ma vie...
+En revenant à moi, je retrouvai dans ma main la méringia secourable. Je
+voulais vous l'envoyer pour votre fête; mais, en remarquant la mollesse et
+la ténuité de la tige et des feuilles filiformes, la délicatesse presque
+aérienne de ses petites étoiles blanches, je pensai que le cœur de mon ami
+se troublerait en voyant quel avait été, le jour de son départ, le dernier
+appui de Marie. Je ne veux plus permettre à mon cœur de se répandre devant
+vous. Je veux garder pour moi seule les tristesses de l'éloignement, et ne
+vous envoyer que des impressions douces et tendres comme ce que je sens
+pour vous. Je ne vous ai donc adressé, le 22 septembre, sous le couvert de
+M. Henri Hildebrand, qu'une violette du bois de pins, avec les vœux de mon
+cœur. Auront-ils été, suivant mon désir, vous trouver pour le 4 octobre,
+jour de votre naissance et de votre fête?
+
+Votre lettre de Milan m'est parvenue au sixième jour de sa date. Je ne
+l'attendais pas du tout. Sans croire notre relation tout à fait rompue,
+il me semblait pourtant que vous étiez comme perdu pour moi. Un mot, une
+pensée de vous, rattachent ce lien faible et chéri. Votre petite lettre
+ne m'a pas été moins secourable que la touffe d'herbes qui m'a sauvée
+le 14 septembre. Les amis que vous regrettez en France seront heureux
+d'apprendre que vous revoyez l'Italie sans plaisir. Je suis comme eux.
+Je voudrais que vous ne songeassiez qu'à revenir.
+
+J'ai renoncé à sortir d'ici, et j'y veux demeurer pour vous attendre
+jusqu'à votre retour.
+
+Adieu, monsieur l'ambassadeur; adieu, mon maître aimé! N'oubliez pas
+Marie! Personne au monde ne vous honore plus tendrement, même parmi ceux
+qui sont comblés des douceurs de votre amitié.
+
+
+
+
+XLIX
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H..., 23 octobre 1828.
+
+
+Le journal du 20 dit, mon cher maître, que le 1er octobre vous avez passé
+à Bologne. Voilà un bien long intervalle; cependant, c'est quelque chose
+de savoir qu'il y a vingt jours vous étiez arrivé jusque-là sans accident.
+
+Dans l'ignorance où je suis de tout ce qui vous touche, je veux vous
+écrire de provision, et me donner la consolation de parler à vous, mon
+cher maître; j'aimerais bien à vous parler de vous; mais je ne sais rien.
+Il me semble qu'en vous écrivant j'attirerai cette lettre de Rome que
+j'attends avec un si vif désir; il me tarde d'y voir que vous et les
+vôtres êtes en bonne santé, que vous êtes satisfait, et que la pensée de
+votre amie ne s'est pas dissipée dans ce long chemin et parmi tant de
+personnes et de choses diverses, quand rien ne vous rappelle le cœur
+solitaire qui vous attend.
+
+Je vous ai écrit sous le couvert de M. Henri Hildebrand, le 22 septembre
+et aussi le 9 octobre, en réponse à votre lettre de Milan.
+
+Mais je dois encore une réponse à votre dernière lettre de Paris, et je
+veux la faire dans ce moment, où la privation de vos nouvelles me laisse
+de l'espace.
+
+Dans cette lettre de Paris, vous m'accusiez un peu légèrement d'être
+capricieuse. Comme je suis loin de vous, je vous assure que vous vous êtes
+trompé. Si vous étiez à mes côtés, je vous tendrais la main et vous
+verriez dans mon sourire joyeux ma justification et votre pardon. Éloignez
+donc cette idée de votre esprit, non seulement pour le présent, mais
+encore pour l'avenir! Quand nous nous verrons, ne m'accusez pas de caprice,
+si mes discours et mes manières ne ressemblent point à mes
+lettres!
+
+À présent que je ne vous connais pas, mon sentiment pour vous est sans
+entraves; c'est une affection élective que je regarde comme une sorte
+d'alliance généreuse entre nous, et, de ma part, comme une consécration au
+génie, au malheur, à la gloire. Rien n'est si noble, rien n'est si beau!
+Je m'en fais une vertu; et lorsque j'ai tâché de vous convaincre que je
+suis votre sœur par le cœur, je suis satisfaite et crois avoir tout fait
+pour vous et pour moi-même, car je n'ai pas oublié que je dois remplacer
+dans votre cœur les «vieux amis qui ont fui avec la fortune».
+
+Les convenances sociales modifieront un jour
+l'expression de ces sentiments; mais ils demeureront
+inaltérables au fond de mon cœur jusqu'à
+ce qu'il ait cessé de battre.
+
+Vous me dites encore, dans cette lettre de Paris: «Si j'ai des torts, je
+sens que je ne les réparerai bien que lorsque je vous aurai vue...» Cela
+ne veut-il pas dire: «Je vous aimerai si vous me plaisez...» Mais pourquoi
+donc, mon cher maître, ne pouvez-vous m'aimer par mes lettres, comme je
+vous aime par vos livres? Serait-ce que vos livres sont beaux et que mes
+lettres ne sont pas belles? Ah! il est vrai; mais aussi vos livres sont
+pour tout le monde, et mes lettres ne sont que pour vous!... Vous avez
+sûrement remarqué, au musée, un tableau de Champaigne[33] qui, sans le
+secours des grâces de l'extérieur, offre, sous des traits vulgaires et
+presque ignobles, une beauté morale qui touche à l'âme et qu'on n'oublie
+plus? Il représente deux religieuses: l'une est malade, sa compagne
+la sert. Celle qui prie pour sa sœur n'observe pas que l'objet de sa
+sollicitude est privé de la beauté, et pourtant rien ne manque à la
+tendresse de ses soins, à la ferveur de sa prière; et la pauvre souffrante,
+dans sa paisible résignation, dans sa douce reconnaissance, ne songe
+point à examiner si sa bienfaitrice est belle. Que ce tableau devienne le
+modèle de votre amitié! Supposez-moi semblable à l'une de ces religieuses,
+et aimez-moi franchement pour l'attachement que j'ai pour vous, et non
+pour mon extérieur, quel qu'il soit! Tel est le partage auquel mon cœur
+aspire, je le mérite et je l'obtiendrai. Avant que vous soyez rentré en
+France, vous m'aurez honorée du nom de sœur, ou, je le promets à Dieu
+devant vous, ma vie, qui s'est passée à désirer votre affection et à fuir
+votre présence, achèvera de s'écouler sans que nos regards se soient
+rencontrés.
+
+[Note 33: Ce tableau de Philippe de Champaigne, que l'on peut voir
+aujourd'hui encore au Musée du Louvre, représente deux religieuses de
+Port-Royal, la mère Agnès Catherine Arnauld et la sœur Catherine de
+Sainte-Suzanne, fille du peintre bruxellois.]
+
+Mon ami, je vous conjure de graver ceci dans votre mémoire!
+
+Vous le savez, la vie n'est pour moi qu'un désert plein de dangers. Je le
+traverse seule. Ma main n'est point pressée dans une main amie qui me
+conduise doucement et me soutienne avec bonté. Je ne vois point le but de
+ma course: j'espère pourtant! et continue sans m'arrêter; c'est que je ne
+suis pas tout à fait abandonnée. J'aperçois des jalons qui me guident
+dans ces solitudes glacées: ce sont vos lettres... je prends courage et
+j'avance: bientôt deux mois seront passés.
+
+Tant de temps écoulé dans une si vive anxiété de votre destinée; la rapide
+succession de craintes et d'espérances qui me venaient de vous, et les
+chagrins qui me troublent ici, joints à votre départ, m'avaient enfin
+découragée. Vous apprendrez avec plaisir que je suis revenue de cet
+abattement. Je ne sais quelle paix, quelle espérance est rentrée dans mon
+âme. Je sens de nouveau ces vifs mouvements de joie qui me faisaient
+tressaillir au commencement de notre amitié. Je suis enfin seule dans ma
+vallée chérie. J'y pourrais avoir des visites, mais je les fuis. C'est
+seule que je veux être, avec une pensée délicieuse et chère, avec _vous_,
+mon maître, qui êtes à Rome et que je n'ai jamais vu. Je prévois avec
+bonheur une solitude absolue de quatre ou cinq mois passée avec les
+manuscrits et les souvenirs de mon père, avec vos livres, vos lettres, et
+l'idée de votre retour. Je sens que tout ce bien-être me vient d'avoir
+repoussé ce voyage de Paris, si cruel pour moi, surtout quand vous veniez
+d'en partir. Vous voyez que je ne suis pas _fâchée_ que vous en ayez été
+_affligé!_
+
+Il y a dans mon âme trois prédilections invincibles, qui font les seuls
+plaisirs de ma vie: une mémoire sacrée, un ami inconnu, une vallée
+solitaire. Je ne me fais pas scrupule d'entretenir mon cher maître de
+ma résurrection morale, parce qu'il sera bien aise de me voir sortie
+de la tristesse dans laquelle j'étais tombée; d'ailleurs, je ne puis
+l'entretenir de ce qui le touche; je ne sais rien.
+
+Je voudrais vous parler de Rome, mais je n'en suis pas encore là. Je
+crains, si j'y pense, de redevenir triste: je n'ose regarder encore que le
+retour. Vous me disiez, une fois, «_ce riant exil_»; mais je ne m'en fais
+pas cette idée: il me semble au contraire que ce séjour doit être bien
+mélancolique. C'est le tombeau de la puissance humaine. On y est toujours
+en face du néant des grandeurs et de la brièveté de la vie... j'aimerais
+mieux Florence et Naples, où c'est la nature qu'on voit dans sa force et
+sa beauté. Je suis bien fâchée de n'avoir pas lu votre voyage en Italie,
+je saurais ce qu'elle est. Je ne me souviens plus de _Corinne_, mais, par
+ce que j'ai lu ailleurs, il me semble que j'aimerais le caractère des
+Romains, s'ils sont en effet passionnés dans leurs affections, vrais
+dans leurs plaisirs, et orgueilleux sans vanité. C'est le contraire des
+Parisiens, qui, dit-on, se plaisent mieux à juger qu'à _sentir_, et qui
+aiment mieux _paraître_ qu'_être_.
+
+_28 octobre_.--Avec la sérénité, j'ai retrouvé les impressions agréables
+que l'aspect de la nature avait cessé de m'inspirer; je sens de nouveau le
+beau temps. Le soleil est encore chaud, l'air est doux et léger, les eaux
+étincellent à travers la riche verdure des mûriers et des châtaigniers,
+que l'automne commence à nuancer d'or et de feu. Une atmosphère douce et
+brillante rend beaux ou gracieux tous les objets que l'œil peut voir, car
+nous n'avons pas ici les tons durs et crus des Alpes et des Pyrénées. Des
+vapeurs lumineuses, et colorées d'une manière ravissante, couvrent nos
+montagnes bleues et les rendent comme transparentes et poudrées d'or ou
+veloutées de rose; et ces belles nuances changent à chaque instant: il
+serait peut-être difficile de trouver, dans une autre chaîne de montagnes,
+des aspects d'un caractère plus imposant que ceux de quelques vallées du
+Vivarais. Ces beaux lieux où la nature ne se montre plus que sous des
+traits d'une grandeur paisible ont été, dans des temps bien loin de nous,
+bouleversés par d'effroyables catastrophes. Les magnifiques colonnades en
+basalte de Jaugeac et de Montpesat, la chaussée des géants de Thueyle,
+le pont d'Arc, la gueule d'Enfer, le mont Mézenc, la Solfatare et cent
+cinquante volcans réunis dans une même chaîne et se touchant par leurs
+bases comme les vagues de la mer, sont d'une magnificence à laquelle,
+suivant mon père, le nouveau monde, dans ses pompes terribles, n'offre
+peut-être rien d'égal, et qui n'a besoin, pour exciter à l'avenir
+l'intérêt et l'admiration, que d'avoir un moment charmé les yeux de mon
+ami... Mon âme ambitionne cet honneur pour mon pays. Oh! venez donc, mon
+noble maître, illustrer cette portion de notre patrie! Vous y recueillerez
+quelques rayons d'une gloire nouvelle, et vous y trouverez aussi ce bien
+que l'Écriture appelle _un trésor_.
+
+_Du 30_, au soir.--Je reçois votre lettre de Rome en date du 11. Elle est
+restée dix-neuf jours. Vous êtes arrivé; vous êtes fidèle à la pensée de
+Marie; vous ne pouvez l'oublier; vous reviendrez bientôt; je devrais être
+contente; et savez-vous ce que cette lettre, cette écriture, ce même
+timbre, et tout cela m'a fait? J'ai pleuré des larmes amères, mais
+si longtemps que j'en suis épuisée. Il est donc vrai que vous êtes
+ambassadeur à Rome! mon pauvre ami, je crois que Dieu me punit de vous
+trop aimer. Puisse-t-il vous bénir et vous rendre heureux! Adieu.
+
+Quand vous le pourrez, envoyez-moi la prière dont j'ai besoin et que je
+vous a demandée dans ma lettre du 22 septembre! N'y manquez pas, si vous
+m'aimez!
+
+MARIE.
+
+
+
+
+L
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Rome, ce 11 octobre 1828.
+
+
+Me voilà à Rome, qui ne m'a rien fait. À mon âge, il ne faut plus voyager:
+on n'y voit plus. J'espère me retrouver bientôt dans notre commune patrie.
+Je vous écrirai plus au long quand j'aurais rempli les premiers devoirs de
+ma position. Ce mot est seulement pour vous prouver ma fidélité, et mon
+impossibilité d'oublier Marie. Cette lettre, que j'envoie aux Affaires
+Étrangères, sera mise à la poste à Paris. J'espère avoir bientôt une
+lettre de vous.
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+Je vous ai écrit de Milan.
+
+
+
+
+LI
+
+__De M. de Chateaubriand__
+
+Rome, 21 octobre 1828.
+
+
+Votre première lettre de France est venue me trouver à travers les
+montagnes au milieu des ruines de Rome: elle m'a fait un grand bien, et je
+vous en remercie; elle n'avait pas même perdu la petite violette attachée
+à l'une des feuilles; j'ai salué cette fleur de mon pays, cueillie par une
+main amie. Que vous dirai-je? Rome m'ennuie: tout m'ennuie[34]! J'ai passé
+l'âge des joies, il faut que je me retire. Que fais-je dans ce monde? Je
+le connais trop et j'y ai été trop longtemps. Je me réserve pourtant
+encore un dernier plaisir, c'est celui d'aller vous trouver dans votre
+solitude. Quand j'aurai vu cette Marie inconnue, tout sera accompli.
+Pensez à moi et écrivez-moi!
+
+[Note 34: Dans cette lettre et dans les suivantes, Chateaubriand exagère un
+peu la tristesse et la solitude de son séjour à Rome. Nous savons
+notamment, par les Souvenirs de M. d'Haussonville, que trois belles jeunes
+femmes, Mme D., la Del Drago, et une dame qui, sous le pseudonyme de Mme
+de Saman, devait plus tard publier un petit roman autobiographique
+intitulé _Les Enchantements de Prudence_, ont, toutes trois, fait de leur
+mieux pour distraire son ennui.]
+
+
+
+
+LII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H..., 8 novembre 1828.
+
+
+Mon cher maître, il y a aujourd'hui un an que vous écrivîtes cette lettre
+qui perça mon cœur d'un trait aigu, en m'apprenant que vous étiez menacé
+dans ce que vous aimiez. Je vous écrivis moi-même, et, du moment où j'eus
+reçu votre réponse, je fus invinciblement entraînée dans votre sphère.
+
+Mes dernières lettres n'étaient remplies que de mes chagrins, de mes
+regrets, de mon abattement, parce que mon cœur se répand quand je vous
+écris; et pourtant je n'ai pas tout dit, car je n'ai jamais tout pensé.
+Dans la convalescence de ma mère, je lui ai lu plus de soixante numéros de
+la Gazette. Vous ne me plaindrez peut-être pas d'avoir subi si longtemps,
+dans le milieu du cœur, ce petit supplice renouvelé de Saint-Sébastien! Je
+n'ai ni l'âme d'un ange, ni celle d'un héros, votre inconnue n'est qu'une
+simple femme; elle n'a pu recevoir sans blessure tant de traits acérés;
+elle n'est point demeurée invulnérable à tous ces poisons. Cette troisième
+persécution m'a été plus douloureuse que les autres, à présent que vous
+êtes mon ami. Je n'osais vous en parler, mais j'en souffrais. Je voyais
+l'unique et éclatante réparation de tant d'injures dans cette ambassade
+de Rome. Cette considération a été ma véritable consolation, et je vous
+aurais prié à genoux de partir, si votre départ eût été à ma décision.
+
+Aujourd'hui, je lis dans le journal du 1er novembre: «Depuis son arrivée
+dans cette ville, M. le vicomte de Chateaubriand est l'objet de toutes
+les prévenances du Souverain Pontife et de tout ce que Rome a de plus
+distingué; quoique Son Excellence ne reçoive point encore, l'hôtel de
+l'ambassade est continuellement visité par les cardinaux, les princes
+romains, et les familles patriciennes. C'est une chose remarquable que,
+dans cette capitale du monde catholique, on ne connaisse en aucune manière
+cet esprit étroit et tracassier des coteries religieuses de Paris. On n'a
+point nié ici à l'auteur du _Génie du Christianisme_ sa noble piété; au
+serviteur fidèle de la couronne, à l'écrivain courageux de la Restauration,
+le titre de royaliste. M. de Chateaubriand a été vengé des outrages d'un
+parti par le Saint-Père lui-même»... Et je me dis: «C'en est fait, le
+roi de France et le Chef de l'Église l'ont en effet vengé, et se sont
+eux-mêmes garantis du blâme de la postérité!» En même temps, je reçois
+votre lettre du 20 octobre. Elle est si sombre que mon cœur se trouble à
+vos tristes paroles... ô mon maître! Ont-ils blessé votre âme? et ce juste
+triomphe n'est-il pour vous qu'une tâche que vous vous êtes imposée et que
+vous avez accomplie?
+
+Je ne m'explique pas bien vos expressions. Vous dites: «_Il faut que je me
+retire_»... Ah! plût au Ciel que cela pût être; mais je ne le comprends
+pas et n'ose le croire.
+
+La même destinée qui, de si loin, m'a dévouée à vous vous entraîne aussi
+vers moi. Je le reconnais à ce que vos pensées les plus intimes se
+décèlent toujours dans les lettres que vous m'écrivez. Vous aimez les
+miennes, elles vous sont bonnes. Vous voulez me voir. Vous nommez notre
+rencontre sur la terre «votre dernier plaisir»... Voilà ce qui me soutient
+et m'encourage contre ces mêmes lettres!... Elles ont une sorte de style
+anonyme, comme si elles ne s'adressaient à personne. Vous n'y parlez plus
+de vos sentiments pour moi. Vous ne répondez pas aux miens. Tous détails
+sur ce qui vous concerne en sont sévèrement bannis. Hélas! pour qui donc
+les réservez-vous? Vous connaissez l'amitié: vous ne pouvez ignorer que
+vous contristez la mienne en paraissant la méconnaître, et me laissant si
+parfaitement étrangère à vous après avoir commencé notre correspondance
+avec tant de douceur et des formes si différentes. Ô mon cher maître! que
+vous m'affligez en cela! Vous ne savez pas combien il me faut de confiance
+en votre bonté d'âme pour surmonter ma timidité naturelle, augmentée par
+le changement de votre style! Depuis bien des mois, il semble que vous
+m'interdisiez tout autre sujet que moi-même et que vous ne veuillez
+m'envoyer que quelques _jalons_, uniquement pour m'empêcher de perdre
+vos traces... Que deviendrait notre amitié, si je ne m'encourageais pas
+moi-même à écarter jusqu'au moindre mouvement de cet orgueil qu'on
+inspire à toutes les femmes? Mais c'est ce que je fais avec une profonde
+tendresse. J'aime à vous prodiguer à présent les hommages d'une âme
+élevée, et je donnerais ma vie sans regret pour effacer les peines de la
+vôtre, et pour vous assurer un bonheur digne de vous.
+
+Voilà ce que je vous écris sans pouvoir m'en empêcher; et voilà aussi que
+je vous ai un peu grondé sans en avoir eu le projet; mais je ne puis rien
+vous cacher.
+
+Vous dites aussi: «_Je viendrai bientôt_». Pour moi, _bientôt_, c'est cet
+hiver; aussi, quand je marche sur les gazons encore trop verts, je me
+réjouis en traînant sous mes pas les feuilles sèches qui commencent à les
+cacher; elles vous promettent à moi. Mais comment viendrez-vous? Les monts
+sont remplis de dangers durant l'hiver. Les côtes de la Méditerranée sont
+infestées de corsaires tripolitains. Si vous ne voulez pas fâcher Marie,
+vous répondrez un petit mot là-dessus.
+
+Adieu, mon cher maître, mon étoile toujours belle, toujours chérie,
+laissez-moi vous assurer de mon respect; vous ne savez pas combien ce mot
+est tendre, quand je vous l'adresse.
+
+MARIE.
+
+Je vous ai écrit le 9 et le 30 octobre.
+
+_Du 9 novembre_.--J'ai lu et relu votre seconde lettre de Rome; elle
+pénètre toute mon âme de votre tristesse, je la sens sans la comprendre.
+Je crois que je dépends de vous.
+
+J'ai aussi relu ma lettre: il faut que j'y ajoute quelques mots parce
+que j'ai beaucoup tourné autour de mon chagrin sans avoir osé vous
+l'expliquer. Aujourd'hui, j'ai plus de courage et je vais en profiter de
+peur que, faute de temps pour m'écouter, vous ne m'entendiez pas bien.
+
+Toutes vos lettres sont très courtes; j'en suis attristée _malgré moi_;
+mais je n'oublie pas que vous les avez écrites au milieu du tourbillon
+politique qui vous entraîne _et de vos plus tendres regrets_.
+
+Mais il y a une autre chose qui me fait mal, à tort ou à raison: depuis
+bien longtemps le nom d'amie ne se trouve pas dans vos lettres.
+Rendez-le-moi, j'en ai besoin!
+
+_Du 10_. À la réflexion, je suis inquiète de vous avoir parlé si
+franchement. Me trouverez-vous susceptible? Que je serais fâchée si vous
+preniez de moi une idée peu aimable! Pourtant, il faut que vous me voyiez
+telle que je suis, et mon affection aussi. Si j'ai besoin d'excuse auprès
+de vous, songez combien les pensées se creusent dans le silence d'une
+solitude absolue! Il y a des moments où je suis alarmée de l'abandon avec
+lequel je laisse aller une relation isolée de tout, qui ne se soutient que
+par sa propre force, et qui m'est si chère; mais, outre que mon esprit est
+peu susceptible de combinaisons et de calculs, c'est précisément votre
+supériorité qui me rassure. Le jour où vous voudrez me regarder dans mes
+lettres, vous me verrez comme à travers un cristal. Ce qui est bon est
+bon. Ce qui est vrai est vrai. Je me confie.
+
+
+
+
+LIII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Rome, ce 15 novembre 1828.
+
+
+Eh! bien, j'aime que vous restiez dans votre solitude! Vous dirai-je
+pourquoi? Je n'en sais rien, car, enfin, je ne profite pas de cette
+solitude. Est-ce que je serais jaloux d'une personne que je n'ai jamais
+vue? Pourquoi pas? Vos lettres me plaisent, du désert; elles me plairaient
+moins, venant de Paris. Seulement ne tombez point dans un abîme! Vos
+belles descriptions me font frémir.
+
+Je ne m'accoutume point aux ruines de Rome; j'ai assez vu de débris. Il
+est plus que temps que je rentre dans ma solitude, pour ne plus en sortir.
+Au fond de tous les tableaux que je vois à présent, j'aperçois toujours ma
+tombe; elle ne m'effraie pas du tout, j'aime même à la contempler; mais,
+en même temps, elle m'ôte le goût de tout, l'intérêt de toute chose; en
+face de la mort, les plus grandes affaires paraissent misérables. Les
+attachements resteraient encore, mais personne ne s'attache à ce qui s'en
+va et vieillit, et c'est quand on a le plus besoin d'être entouré qu'on se
+trouve plus seul et plus délaissé.
+
+Je ne sais quel sera le terme de mon brillant exil; tout ce que je puis
+vous dire, c'est qu'il ne sera pas éloigné, puisqu'il dépend toujours
+de moi d'en finir. J'attendrai sans doute un temps raisonnable; je n'y
+mettrai point de précipitation; mais, à mon âge, il faut compter par jours
+et non par années.
+
+Écrivez-moi! Vos lettres me font un plaisir extrême, ne me le retranchez
+pas! C'est charité que de venir à mon secours.
+
+
+
+
+LIV
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Rome, ce 20 novembre 1828.
+
+
+Votre petit journal du 23 au 28 octobre m'est parvenu. Je vous remercie de
+me rendre ainsi compte de vos pensées: vous me faites des _aveux_; est-ce
+que vous espérez bien ne jamais me voir, ou que mes vieux ans vous mettent
+en paix? N'importe; ces aveux sont doux, et je les prends pour ce que vous
+me les donnez. Je ne sais pourquoi ma lettre, arrivée de Rome, vous a
+rendue tout à coup si triste: qu'est-ce donc que vous avez pour un inconnu,
+pour un étranger que vos regards n'ont jamais rencontré? Une passion? je
+l'accepte. Votre imagination amusa votre solitude: elle me plairait même,
+dans ces jeux où vous vous moqueriez de la vanité d'un homme assez fou
+pour tomber en imagination à vos pieds, tout chargé du poids d'une longue
+vie. Il faudra bien enfin que j'arrive jusqu'à vous; si vous avez des
+illusions, elles s'évanouiront; vous m'aimerez peut-être encore, mais je
+ne vous tourmenterai plus, si toutefois je vous tourmente.
+
+Je vous ai écrit par l'avant-dernier courrier, le 15 de ce mois.
+Écrivez-moi longuement, et j'aimerai Marie.
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+La prière que vous demandez, je l'offre, mais je ne puis la parler, ni
+l'écrire.
+
+
+
+
+LV
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H..., 10 décembre 1828.
+
+
+Je le vois à regret, les solitaires ne peuvent être entendus; leurs
+sentiments, agrandis et fortifiés par la retraite, sont taxés d'illusions
+et de chimères, lorsqu'ils les laissent égarer jusqu'aux gens du monde,
+et leurs expressions, parce qu'elles peignent naïvement des sentiments
+généreux et peu communs, sont prises pour les jeux frivoles d'imaginations
+capricieuses et mal réglées. Vous-même, mon cher maître, de la sphère
+bruyante où vous vivez, vous n'entendez plus leur langage. Pourquoi le mien
+n'a-t-il pas aujourd'hui la puissance du vôtre! et que je souhaiterais en
+ce moment le pouvoir de vous persuader!
+
+Jamais nous ne fûmes autant menacés qu'aujourd'hui d'une séparation
+éternelle. Vous seul pouvez nous en garantir.
+
+Votre lettre du 20 novembre me trouble et me troublera; elle est
+venue m'apporter mille peines. Vous pouvez m'en délivrer, mais y
+consentirez-vous? Je crains, hélas! que Marie ne soit pour vous un sujet
+de curiosité plutôt que d'intérêt. Vous n'êtes pas soigneux de son
+repos...
+
+Je ne puis avec convenance répondre à votre lettre du 20 novembre.
+Pendant quelques jours, j'ai cru que je ne devais plus vous écrire, mais
+je n'ai pu m'y résoudre. Dans vos précédentes lettres, vous me demandez la
+continuation des miennes, en m'assurant qu'elles vous sont bonnes... et,
+moi, j'ai une dernière demande à vous faire.
+
+Le temps se passe, il me presse; celui de votre retour s'approche;
+peut-être m'en reste-t-il à peine assez pour recevoir votre réponse. Je
+l'attendrai, cette réponse, avec autant d'anxiété que d'impatience.
+L'oublierez-vous?
+
+J'avais besoin d'une prière faite par vous et écrite de votre main, et
+vous me la refusez!
+
+Je vous ai demandé le nom de sœur, point de réponse. Eh! bien, si vous me
+croyez au-dessous de ce beau présent, je ne m'en offenserai pas, je me
+résignerai sincèrement!
+
+Mais, par compensation, s'il est vrai que le partage des devoirs soit la
+première obligation de l'amitié, vous me promettrez votre appui dans
+l'accomplissement des miens. Je me reposerai tout à fait sur cette
+promesse et je vous attendrai en toute joie et sécurité.
+
+Mais, si vous ne m'entendez pas, si vous continuez à ne pas me répondre,
+si vous éludez ou repoussez encore cette prière, vous ne verrez jamais
+votre Marie, vous n'entendrez plus parler d'elle. Vous pourrez croire que
+sa tendresse ne fut qu'un songe. Je fuirai ma vallée, dont la solitude
+profonde et sauvage ne put m'abriter contre votre pensée. Aux approches
+de votre retour en France, je quitterai ma demeure. J'y laisserai mon
+espérance flétrie. La douleur seule me suivra. Je continuerai à vous
+écrire tant que je vivrai; mais mes lettres demeureront avec moi. Elles ne
+vous parviendront que lorsque le courage ne me sera plus nécessaire, et
+que le repos sera devenu mon partage.
+
+MARIE.
+
+
+
+
+LVI
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H., le 16 décembre 1828.
+
+
+Mon cher maître, il serait mal à moi de douter de votre réponse à ma
+lettre du 8 de ce mois. Puisque vous me voulez pour amie, vous ne me
+refuserez pas la demande qu'elle contient. Je me tiens pour assurée de
+la recevoir, et je continue à vous écrire avec la confiance qui vous est
+due.
+
+Je voulus, l'année dernière, arranger mes pensées et mes expressions en
+vous écrivant ma seconde lettre, cela ne me réussit pas, j'y renonçai pour
+toujours. Depuis, je vous ai écrit du premier mouvement, à cœur ouvert et
+plume courante; mais, quand mes lettres sont faites, je les copie telles
+qu'elles sont, et les joins aux vôtres. Tout ce que j'ai écrit à vous et
+de vous m'est ainsi resté. Quelque chose m'a toujours poussée à retenir
+autour de moi cette vie intérieure et secrète.
+
+Lorsque je reçus cette troisième lettre de Rome, qui m'a troublé l'âme,
+je vous écrivais de provision et à loisir, goûtant la paix que mon séjour
+ici et l'espoir de votre retour m'avaient rendue, et le plaisir de
+m'entretenir avec vous. J'ai sous les yeux le commencement de cette
+lettre, que l'arrivée de la vôtre a interrompue. La voici:
+
+«Dans ma longue lettre du 23 au 30 octobre, je vous ai très bien expliqué
+l'amitié que j'ai pour vous et celle que je demande de vous. Je suis très
+contente de ma lettre. Toutes les fois que je me la rappelle, j'ai le cœur
+soulagé. Je crois que vous avez compris mes sentiments et que vous les
+reconnaîtrez en m'en accordant de semblables. Je vous ai présenté ces
+pauvres religieuses de Champaigne comme le modèle de l'attachement qui
+doit nous lier. En vous priant de ne penser à moi qu'en me prêtant les
+traits de l'une d'elles, je me suis garantie des surprises de votre
+imagination. En vous demandant le titre de sœur, j'ai préparé ma
+justification du passé. Ce nom sera cause que je paraîtrai devant vous
+sans confusion de vous avoir tant aimé. Une sœur ne peut rougir de son
+dévouement à un frère tel que vous. Ce nom si cher contentera l'ambition
+de mon cœur; il sera tout à la fois ma récompense et ma justification...»
+
+D'après ce qui précède, jugez de la confusion des pensées que votre lettre
+a élevées dans mon esprit! J'ai couru à mes anciennes lettres et j'ai
+trouvé dans celles à mon père (écrites il y a tant d'années), à une
+amie qui n'est plus, à M. Hyde de Neuville, les mêmes sentiments qui
+remplissent aujourd'hui celles que je vous écris à vous-même. Ils sont
+exprimés de la même manière et souvent dans les mêmes termes. Cette
+lecture m'a rassurée. La trempe de mon âme n'est pas mon ouvrage. Vous
+l'avez formée en partie, vous y régnez par les qualités de la vôtre. Je ne
+puis ni me le reprocher ni m'en plaindre. S'il s'y trouve en effet quelque
+chose de passionné, je le tiens de mon père: ce trait nous est commun avec
+la plupart de nos compatriotes, et ma vie solitaire et éprouvée n'a pas dû
+l'effacer.
+
+_Du 17_.--Quand j'ai passé une partie du jour à vous lire et qu'il me
+vient tout à coup à l'esprit que vous m'écrivez souvent, j'ai peine à le
+croire! et puis je viens à penser que vous soutenez cette correspondance
+depuis treize mois, à travers une vie qui se précipite dans un tumulte de
+grands événements, que vous répondez fidèlement à des lettres où il n'y a
+rien, rien qu'un attachement vrai; je sens que c'est à cet attachement que
+vous répondez. Cette certitude me suffit. Je ne crains rien de l'avenir,
+vous aimerez Marie.
+
+J'ai souri à un endroit de vos lettres où vous dites _que je vous fais des
+descriptions_. Il est vrai, et, ce qu'il y a de mieux, c'est que je n'y
+suis pas plus embarrassée qu'à vous dire l'heure qu'il est... Vous méritez
+bien, mon cher maître, d'être aimé parfaitement; mais l'avez-vous jamais
+été avec plus de tendresse et d'abnégation que cela?
+
+_Du 18_.--J'écris encore! Est-ce pour endormir mes craintes? Non, je n'ai
+point de craintes contre l'élu de mon cœur. C'est plutôt pour soulever un
+moment le poids qui pèse sur mon âme; trop de choses se réunissent contre
+moi! Une pensée me soutenait: à présent elle me trouble. Je suis seule! je
+ne sais où m'appuyer! Nous voilà dans une saison que j'aimais autrefois
+ici: elle y est bien triste, cette année; tout y est encore bien beau;
+mais, depuis quelques jours, les montagnes ont été mauvaises, il y est
+tombé beaucoup de neiges, des familles entières en descendent et se
+succèdent continuellement pour venir chercher dans nos vallées de
+l'ouvrage et des secours. L'année dernière, elles en trouvèrent encore;
+cette année, je ne puis leur accorder qu'un soulagement passager. Mes
+voisins indigents ont déjà souffert de ma pauvreté. Hier, pourtant, une
+jeune orpheline nouvellement veuve, que les larmes et la blancheur des
+neiges avaient à demi aveuglée, fut un objet d'envie pour moi autant que
+de pitié; un bandeau rafraîchissant, quelques livres de lin à filer, et
+une modique pension payée pour trois mois la comblèrent de joie. C'est
+qu'elle n'était pas loin de ce qu'elle aimait. Son cher petit enfant était
+suspendu à son cou, et pressé sur son sein comme son trésor. Elle l'avait
+enveloppé de tous les vêtements dont elle avait pu se priver, et l'avait
+apporté ainsi à travers les glaces, les rudes, et les torrents.
+Ses pauvres yeux n'avaient pas cessé de le regarder et ses bras de
+l'étreindre... c'était pour lui qu'elle était joyeuse!
+
+Tout émeut quand on n'est pas heureux. Ce matin, dans une note du
+traducteur de lord Byron, j'ai trouvé cette ligne: «_N'est-ce pas un peu
+la touche de notre Chateaubriand?_» Ces simples paroles m'ont fait fondre
+en larmes. Un temps viendra où tous les Français parleront ainsi. Oh!
+puisse ce temps être bien éloigné! puisse la pauvre Marie ne pas le voir
+même un seul jour!
+
+
+
+
+LVII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Rome, ce 11 décembre 1828.
+
+
+Vos lettres m'arrivent très bien, mais longtemps après leur date. J'en
+suis à celle du 8 et 9 novembre... Voilà le malheur des distances! Je
+remercie mon amie de toutes ses sollicitudes, mais je ne lui pardonne pas
+de s'affliger d'une Gazette. Pour mon compte, je ne la lis point, je
+devine très bien ce qu'elle peut dire. Elle doit chercher les endroits
+qu'elle croit sensibles, m'attaquer et comme homme public, et comme homme
+privé, et comme écrivain, et comme poète, que sais-je enfin? Eh! bien,
+qu'est-ce que tout cela me fait? Si elle a tort, elle ne m'atteint pas; si
+elle a raison, qu'y faire? M'a-t-elle nui dans l'opinion publique? Il
+paraît que non. Dans ce cas, quel mal me fait-elle? et, même si elle
+m'avait fait ce mal, je me réfugierais encore dans ma conscience et là je
+serais à l'abri. Soyez pour ces misères aussi impassible que moi, ou
+plutôt faites comme moi: je n'ai de ma vie lu un seul numéro de la
+_Gazette_. Pourtant, depuis que je suis ici, les rédacteurs ont eu
+l'impudence de me l'envoyer; apparemment pour voir si je voulais m'y
+abonner; je me suis contenté de la jeter au feu sans l'ouvrir.
+
+Laissons cet ennuyeux sujet!
+
+Vous êtes étonnée du contraste de mes succès à Rome et de la tristesse de
+mes lettres: il existe, il est vrai; on ne peut être mieux accueilli, plus
+comblé de soins que je ne le suis; mais je me suis mesuré aux ruines de
+Rome; j'ai trouvé que j'ai vieilli plus qu'elles; je leur ai demandé mes
+anciennes rêveries, elles ne m'ont donné que des avertissements et des
+leçons. Je me retire parce que mes années se retirent, parce que je m'en
+vais, parce qu'il faut finir. Mes pensées ne sont pas le fruit d'un
+chagrin secret, d'une peine cachée, d'un sentiment de l'injustice des
+hommes; au contraire, les hommes me rendent plus que je vaux: elles sont
+le résultat de mon âge. Je suis déterminé à quitter le monde, à me
+réserver à moi seul mes derniers jours; j'en ai trop donné au public. Je
+deviens avare du temps lorsqu'il m'échappe; j'aurais dû commencer à
+thésauriser plus tôt.
+
+Voilà l'explication que désire celle qui veut que je l'appelle mon amie.
+Elle se plaint encore de la brièveté de mes lettres. Eh! bien, je n'ai
+jamais écrit si longuement à personne qu'à elle; je ne sais point causer.
+
+Quand reviendrai-je? Au printemps. À cette époque, je demanderai un congé
+et je passerai, soit en allant, soit en revenant, par le midi de la France,
+pour voir mon inconnue.
+
+
+
+
+LVIII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H..., le 26 décembre 1828.
+
+
+Je veux écrire à mon cher maître jusqu'à ce que sa réponse ou son silence
+m'apprennent qu'il ne faut plus que mes pensées aillent jusqu'à lui, et
+que je dois reprendre le sentier solitaire que son regard n'éclairera
+jamais.
+
+Je viens de recevoir sa grave et obligeante lettre du 11 décembre; je le
+remercie des détails dans lesquels il est entré sur ses dispositions
+intimes: je n'ose lui dire ma réflexion à ce sujet, mes droits d'amie
+inconnue ne vont pas jusqu'à exprimer une demi-désapprobation à celui
+qu'il faudrait choisir pour arbitre suprême de tout ce qui est généreux
+et élevé. Vous voulez vous retirer; peut-être ne le devez-vous pas? Si,
+contre mon pressentiment, vous exécutez ce projet, que tous les biens vous
+suivent! Heureux ceux qui, dans cette retraite, donneront quelques beaux
+jours à celui qui méritait de ne pas en connaître d'autres!
+
+Les journaux m'ennuient. Ils sont hors de mes goûts et de ma portée; ils
+blessent mes idées de convenance et de délicatesse. Quant à la _Gazette_,
+je ne l'aurais jamais lue si j'en avais été la maîtresse: c'est le journal
+de ma mère, elle y tient. Les lectures que je lui fais à haute voix sont
+pour son plaisir, et non pour le mien; c'est pourquoi tant de bassesses et
+d'irrévérences sont venues, non pas ébranler ma foi dans l'élu de mon
+cœur, mais contrister mon esprit déjà trop abattu. Je ne lis les _Débats_
+assidûment que depuis deux ans, pour y chercher de vos nouvelles. C'est là
+que j'ai trouvé des détails sur votre infirmerie, votre séjour à Rome, et
+une foule de choses que j'aurais ignorées si je n'avais pris ce soin.
+Dernièrement, j'ai été presque jalouse d'une _Muse de Nantes_[35], non pas
+de ce qu'elle vous a adressé une _épître dédicatoire_, car je vous en ai
+adressé tant d'autres que, pour les sentiments que vous méritez, je ne me
+crois en arrière de personne (que sous des rapports qui me touchent peu),
+_mais de ce qu'on l'a fait rester à Paris_, où vous voulez vous retirer.
+
+[Note 35: Cette «Muse de Nantes» était la pauvre Élisa Mercœur, de qui
+Lamartine écrivait vers le même temps: «Cette petite fille nous effacera
+tous, tant que nous sommes!» et qui devait mourir de misère, à Paris,
+quelques années après.]
+
+
+_La Voulte, 1er janvier 1829_.--La nuit est avancée, le premier jour de
+l'année nouvelle est commencé. Je veille ma mère. Je prie Dieu de soulager
+ses maux et de me la conserver. Je prie aussi pour vous, mon cher maître,
+mais vous voilà établi en Italie, je vous suis toujours inconnue! Je n'ose
+plus demander à Dieu qu'une chose, c'est de vous accorder _ce que vous
+voulez_. Je ne fais plus aucun vœu pour moi-même. Mon cœur lassé ne peut
+s'élever jusqu'à l'espérance, et mon regard découragé reste abattu vers la
+terre.
+
+_5 janvier_.--Je vous le disais l'autre jour, c'est dans les journaux que
+je cherche à présent les choses qui m'intéressent le plus. Dernièrement
+j'y ai appris un événement dont j'ai peut-être déjà reçu le contre-coup de
+Rome: c'est la mort d'une personne dont j'ignorais jusqu'à l'existence[36].
+Pourtant cette nouvelle m'a frappée, elle a ouvert pour moi une source de
+réflexions et de sentiments mélancoliques. Je plains du fond de l'âme
+celle qui, en abandonnant la vie, a quitté un sort si doux. (Je ne puis
+m'empêcher de penser que son cœur fut rempli du même attachement qui
+remplit le mien). Il est probable aussi que M. de Chateaubriand vient de
+perdre en elle quelque chose de plus qu'une personne chargée du soin de
+distribuer ses bienfaits aux objets de sa généreuse pitié. C'est peut-être
+cette mort qui le rend si triste, et qui entraîne ses pensées vers le
+tombeau, loin de ceux qu'il oublie et délaisserait sans regret... Cette
+sainte personne n'avait que quelques années de plus que moi, mais de
+combien elle m'a devancée! Sa tâche est accomplie! Elle avait quitté le
+monde, mais elle était honorablement fixée auprès de ce que le monde
+renferme de plus digne et de plus aimable! Elle avait dévoué sa vie à la
+charité et à la retraite, mais cette retraite était la maison de mon
+illustre ami, et ses devoirs lui venaient de lui; il partait, mais son
+retour n'était pas douteux pour elle, et c'était dans ses foyers qu'elle
+l'attendait... Combien elle a dû regretter les années qui lui étaient
+promises dans l'accomplissement des plus hautes vertus et le recueillement
+d'un bonheur si rare! Mais qu'il y a eu de consolations dans sa mort! Sa
+cendre ne sera point bannie loin de lui. Sa tombe ne sera point délaissée,
+elle attirera quelquefois ses regards attendris et demeurera dans l'asile
+où elle fut elle-même accueillie, où elle voulut vivre et mourir. Ils
+seront un jour réunis dans le même repos et sans doute dans la même
+récompense!
+
+[Note 36: La sœur Reine, qui avait aidé Mme de Chateaubriand à installer
+l'Infirmerie Marie-Thérèse, et qui était devenue la directrice de cette
+maison.]
+
+Dans le cours d'une année, voici la seconde mort que je trouve digne
+d'envie[37]!
+
+[Note 37: La première de ces morts était, sans doute, celle de Mme deDuras.]
+
+Mais cette douce et sombre image d'un bonheur permis n'est peut-être qu'un
+de ces rêves mélancoliques que l'isolement produit... Plaise à Dieu qu'il
+en soit ainsi, et que M. de Chateaubriand n'ait à regretter en ce moment
+qu'une perte réparable!
+
+MARIE.
+
+
+
+
+LIX
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Rome, 31 décembre 1828.
+
+
+Je ne sais plus que penser de Marie: je ne sais ce que disait ma lettre du
+20 novembre, je ne garde ni la copie, ni la mémoire de ce que j'écris. Je
+désavoue seulement du fond du cœur tout ce qui aurait pu vous déplaire. Un
+pardon demandé à genoux est facile à accorder.
+
+Pourquoi ces menaces d'un grand parti, pris ou à prendre? Pourquoi songer
+à ne jamais me voir, même à ne jamais m'écrire? qu'ai-je fait pour
+produire tout cela?
+
+Vous voulez une prière: je la ferai, mais je suis à présent trop souffrant.
+
+Vous voulez porter le nom de sœur? je vous le donne, quoique à regret.
+J'ai eu des sœurs trop malheureuses. Enfin, rassurez-vous; je n'arrive pas;
+je ne vais pas fondre sur vous comme un oiseau de proie, je ne reviendrai
+en France qu'après Pâques. Je ne vous chercherai pas, si vous ne le voulez
+pas. Il faut que je vous aide à remplir des devoirs, dites-vous? Ai-je
+jamais songé à vous en éloigner, moi qui m'en vais, qui quitterai bientôt
+cette vie, qui ne demande à ce qui s'intéresse encore à moi que du repos
+et un peu d'amitié? J'espère que cette lettre vous satisfera, et que vous
+m'écrirez que vous m'attendez, à mon retour, dans votre solitude.
+
+Que le ciel accorde à ma sœur de longues années de bonheur, après celle
+qui finira demain!
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+
+
+
+LX
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+La Voulte, 15 janvier.
+
+
+Que le temps est long quand on vit si loin des lieux où l'on est! Ma
+lettre du 9 décembre est partie depuis trente-sept jours, et je ne puis
+assigner celui où j'en recevrai la réponse. Mon ami ne me la fera pas
+attendre, j'y trouverai la promesse que lui-même m'a inspiré de lui
+demander.
+
+Depuis quelques jours, je suis retombée dans les mêmes anxiétés qui me
+troublèrent tout l'hiver dernier. La maladie de M. de La Ferronnays[38]
+fait penser à son successeur.
+
+[Note 38: Ministre des Affaires Étrangères.]
+
+L'année passée, la crainte qu'un surcroît de travail ne nuisît à votre
+santé, que je croyais altérée, et aussi la peur d'être oubliée de vous, me
+firent redouter cet événement. Plus tard, étant mieux instruite de votre
+situation, je souhaitai que votre retour aux affaires vous éloignât d'une
+vie trop mélancolique. J'y croyais aussi votre devoir engagé, et j'y
+voyais toutes vos convenances; je désirais donc ce ministère autant que je
+l'avais redouté. On vous l'offrit, et vous le refusâtes. Ami, comment
+oubliâtes-vous dans ce moment que votre nom vivra toujours? Et pourquoi la
+main puissante qui venait d'enlever l'écluse se retirait-elle quand il
+fallut diriger le cours du torrent? L'ambassade ne justifia que trop mes
+profonds regrets. Quand je pense aux longues années que les autres ont
+passées dans le même poste, j'en suis effrayée. Je sais, mon indulgent
+ami, qu'il ne m'appartient pas d'avoir un avis sur de semblables sujets;
+mais je ne puis éloigner la pensée que, si les choses vont mal par la
+suite, vous en supporterez le blâme dans l'avenir. Maintenant, tout va
+peut-être être réparé; mais, en songeant à l'envie que vous excitez,
+aux ressentiments que vous avez attirés sur vous, il me semble voir un
+bouclier, tout hérissé de traits, et je n'ose espérer, car vous avez
+d'habiles ennemis même dans le ministère. Il est vrai que M. Hyde de
+Neuville et M. de la Ferronnays sont, je crois, tout à vous; mais si,
+malgré votre absence, votre souvenir surmonte tant d'obstacles, si le
+ministère vous est encore offert, le refuserez-vous encore? Votre dégoût
+du monde, vos projets de retraite l'emporteront-ils sur votre pays, et
+sur vos amis de France? Pensez que vous êtes trop jeune encore pour vous
+retirer dans votre chartreuse et y vivre pour vous seul! Ce n'est pas aux
+deux tiers du jour qu'on cherche le repos du soir.
+
+En répondant à votre lettre du 11 novembre, je n'ai pas osé vous dire tout
+cela, je me suis trouvée plus timide pour les affaires de l'État que pour
+les descriptions; mais cet embarras s'est dissipé; je n'en aurai plus, de
+ma vie, à vous dire quoi que ce soit. Avec de bons sentiments, que peut-on
+craindre devant vous? Je connais déjà par expérience la bonté parfaite de
+mon incomparable ami; plus je pense à lui (et j'y pense beaucoup), plus je
+m'y abandonne; c'est pour sa belle âme que je l'aime, plus que pour son
+beau génie. Je n'ai plus de doutes sur votre réponse à ma lettre du 10
+décembre. Je n'en ai jamais eu. La continuation des miennes vous l'aura
+prouvé d'avance; il y a eu des instants où j'ai seulement craint que vous
+n'eussiez pas le temps d'écouter ma pensée, que je n'exprime pas toujours
+bien.
+
+Je reviens à ce ministère. Que je le désire! Jamais ambitieux n'a formé
+tant de vœux! Il vous ramènerait en France! Quel plaisir d'en finir avec
+cette ambassade! Je crains toujours que, malgré vos projets, vous ne vous
+accoutumiez à Rome et que vous n'y restiez. Alors, quel serait mon sort?
+Quel charme décevant m'aurait entraînée si loin de moi-même et de tout ce
+que le reste du monde peut m'offrir? Quelle espérance moqueuse aurait
+trompé ma vie, qu'une destinée fatale n'avait pu désenchanter?
+
+_Du 16_.--Voilà votre lettre du 31 décembre, mon maître chéri! Mon frère
+_choisi et donné!_ Vous m'honorez du nom de sœur. Ce nom me fera vivre
+heureuse et mourir en paix. C'est plus que je n'osais attendre. Mon cœur
+est accablé d'un bonheur inespéré, des larmes de reconnaissance et de
+tendresse inondent mon visage. Vous avez tout fait pour moi, je n'envie
+plus personne, ni sur la terre ni dans le ciel, pas même celles dont la
+tombe garde les droits.
+
+_Du 18._--Il n'y a que des joies troublées. La mienne l'est. Cette lettre,
+qui m'apporte ce que je désirais le plus au monde, m'apporte aussi des
+sujets de peine; vous êtes souffrant, vous me le dites, sans vous
+expliquer davantage. Cette pensée jette bien de la mélancolie sur la
+douceur de vous trouver si bon pour moi. Vous êtes triste aussi, et je
+suis trop loin de vous pour pouvoir vous offrir aucune consolation.
+
+Vous deviez venir pour la session, et voilà votre retour renvoyé au mois
+de mai!...
+
+Enfin, vous paraissez mécontent de moi, vous dites: «_Je ne sais plus que
+penser de Marie_»... et, plus loin: «_Qu'ai-je fait pour produire tout
+cela?_» J'ai besoin d'adoucir le cœur de mon ami. Je ne puis souffrir
+qu'il me croie injuste pour lui, et susceptible de sottes craintes. C'est
+pourquoi je me décide à lui renvoyer sa lettre du 20 novembre, que je ne
+veux ni transcrire ni commenter. Il reconnaîtra facilement les passages
+qui m'ont troublée; il verra comment lui-même m'a dessillé les yeux, et
+il saura que penser de Marie. Écoutez, mon cher maître, je sais que
+l'âme humaine est devant vous comme un livre ouvert où vous lisez; c'est
+pourquoi je n'ai pas eu de peine à croire que mes sentiments vous sont
+mieux connus qu'à moi-même. Je sais aussi que je ne puis rien contre eux;
+ils régnent dans mon cœur depuis que je me connais, et remplissent ma vie
+depuis que vous m'écrivez. J'ai donc réclamé votre appui: suivant mon
+espérance vous me le promettez, je ne crains et ne demande plus rien. Vous
+m'aviez ôté une sécurité d'aveuglement, vous m'en donnez une de confiance.
+Vous avez remplacé un mal par un bien. Laissez-moi vous en remercier
+encore!
+
+Un moment de retour sur le passé m'a trop prouvé que vous aviez raison, le
+20 novembre, et que j'ai bien fait de vous croire et de recourir à vous,
+non contre vos volontés, vous ne pouvez en avoir de mauvaises, mais contre
+l'influence que vous exercez _involontairement_ sur moi.
+
+Je ne vous connais pas, et pourtant, sans que vous le veuillez, sans que
+je le veuille moi-même, vous êtes devenu le régulateur de ma vie. L'hiver
+dernier, M. de V... me priait instamment d'aller à Paris: il s'agissait
+d'une chose qui, dans la médiocrité de notre situation, décidait du repos
+ou du malheur de ma famille. Je rougis en avouant que la pensée que vous
+crussiez que j'allais vous chercher me fit rester ici et tout abandonner.
+Pendant l'été, j'aurais tout quitté si j'avais pu le faire avec convenance
+pour aller en Italie chercher Mme de Ch... et vous, que je n'avais jamais
+vus. Au mois d'octobre, lorsque mon voyage à Paris était devenu encore
+plus nécessaire, la crainte de manquer le temps où vous deviez y venir
+vous-même, et le plaisir de m'enfermer en votre absence, m'ont fait
+demeurer en dépit de tout; et, à présent même, l'espérance, chimérique
+peut-être, de vous voir quelques jours ou quelques heures à votre arrivée
+en France, ou même à votre départ (dites-vous maintenant), me retient
+encore... Il est des devoirs. Si, par exemple, lorsque nous serons réunis,
+le charme de votre présence me fait oublier de partir, je sais à présent
+que vous m'aimerez assez tendrement pour me dire: «_Marie, je veux que
+vous me quittiez_!» Ce ne sera jamais pour vous obéir que la force me
+manquera.
+
+Votre dernière lettre, en m'affranchissant de toute crainte sur mes
+propres sentiments, assure à jamais la douceur et la facilité de notre
+relation.
+
+Vous dites: «Rassurez-vous, je ne vous chercherai pas malgré vous, je ne
+viendrai pas comme un oiseau de proie.»... Est-ce vous, mon cher maître,
+qui avez pu revêtir de si fausses couleurs la plus douce espérance de ma
+vie? Injuste, injuste ami! Croyez-moi, si, pensant bien faire, j'avais fui
+votre présence, j'aurais dû vous inspirer plus de tristesse que de colère.
+Ce qui m'en avait inspiré l'idée, c'est que je ne croyais pas avoir le
+temps d'échanger plusieurs lettres avec vous; votre retour devait être
+bien plus rapproché. Mais chacune de vos lettres en retarde l'époque, et
+maintenant la rigueur de l'hiver me fait souhaiter que vous attendiez le
+printemps.
+
+Renvoyez-moi, je vous prie, votre lettre du 20 novembre! Lisez-la bien;
+mais n'y revenons plus: c'est un écueil franchi qu'il faut oublier.
+
+_Du 20_.--Ils ont évité de vous nommer et de vous placer à leur tête sans
+secousse, sans dislocation. On dit qu'ils vous craignent: et, moi, moi, je
+crains qu'ils n'aient agi d'accord avec vous et que vous ne restiez à
+Rome.
+
+Dans l'abattement de mon âme, je vous souhaitais dernièrement _ce que vous
+voulez_. C'est du repos et un peu d'amitié que vous demandez. Aimez donc
+votre Marie, qui vous consacre l'une et ne troublera jamais l'autre!
+
+
+
+
+LXI
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Rome, 27 janvier 1829.
+
+
+J'ai reçu votre lettre du 16 et 26 décembre. Vous avez maintenant entre
+vos mains une réponse de moi à ce nom de sœur que vous désiriez porter.
+Je vous le donne à regret, il est fatal.
+
+Le récit de vos rêveries me charme et entretient les miennes. Tandis qu'à
+Paris on me croit sans doute occupé de ministère et de projets d'ambition,
+je me promène seul dans la campagne romaine au milieu des ruines,
+repassant les souvenirs de ma vie, ne demandant à Dieu qu'un peu de temps
+pour achever mes _mémoires_ et laisser de moi un portrait fidèle; si,
+toutefois, la postérité s'embarrasse de moi, et se soucie de savoir ce que
+j'étais, et comment j'étais.
+
+Vous faites bien d'abandonner les journaux, je n'en lis plus; ils sont
+utiles à la liberté et à la politique; mais, quand cette liberté est
+établie et n'est plus en péril, l'intérêt d'une gazette cesse en partie;
+et, lorsqu'on est vieux comme moi, qu'on cherche le repos, le bruit des
+passions et du monde, qui vous arrive par la feuille du matin, vous
+trouble.
+
+Vous avez vu que je fais élever un tombeau au Poussin[39]. J'aime les
+renommées que la postérité a faites, et envers lesquelles les
+contemporains furent injustes. Mon nom restera du moins à Rome sous la
+protection de celui d'un homme de génie. La mélancolie et la philosophie
+des tableaux du Poussin me plaît, et je passe des heures à les regarder.
+
+[Note 39: Le monument élevé, par les soins de Chateaubriand, sur la tombe
+de Poussin, dans l'église San Lorenzo in Lucina, porte l'inscription
+suivante: _F. A. de Chateaubriand à Nicolas Poussin, pour la gloire des
+arts et l'honneur de la France_.]
+
+Je vais aussi commencer une fouille[40]; je ne suis pas heureux, et, sans
+doute, je ne trouverai rien, mais je trompe le temps; si cependant
+j'allais tomber sur quelque chef-d'œuvre enterré de Praxitèle? Cela fait
+battre le cœur.
+
+[Note 40: À Torre Vergata, près de Rome. Ces fouilles étaient dirigées par
+l'archéologue Philippe Aurélien Visconti.]
+
+C'est toujours au printemps que j'aurai un congé, et c'est cette année
+1829 que je dois vous voir. Songez bien à cela!
+
+
+
+
+LXII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H..., 23 janvier 1829.
+
+
+Avant-hier, voyant ma mère très bien, je bravai neiges et glaces et revins
+dans ma vallée, comme pour vous faire une visite. La solitude est un
+besoin pour moi, ce n'est que là que je respire librement; il me semble
+que mon âme, chargée de la double vie qui l'anime, s'allège dans la paix
+du silence et la contemplation de la nature. Je suis ici plus loin de ma
+vie réelle et plus près de vous, mon ami: j'y suis bien!
+
+L'hiver a pourtant des rigueurs extraordinaires; cette nuit, il est tombé
+près de deux pieds de neige, et me voilà renfermée pour quelques jours.
+J'aurais le temps d'aller à Rome! On ne voit ni ciel, ni terre, ni rivière,
+ni montagnes; on ne distingue plus que quelques traits noirs sur la
+blancheur de la neige; l'horizon est à dix pas. Les eaux sont enchaînées;
+nul vent ne souffle. On n'entend point de bruit. L'air est glacé. Mais mon
+cœur joyeux bat plus vite, à l'espoir de votre prochain retour qui m'est
+encore rendu, et ce deuil de la nature n'offre à mes regards satisfaits
+qu'un spectacle agréable et nouveau. Un feu brillant égaie ma chambre, De
+gros bouquets de roses, de narcisses, et de violettes, en parfument l'air,
+et mon cher _Piétrino_, ravi de me revoir, chante sa plus longue chanson
+de montagne.
+
+_Piétrino_ est un rouge-gorge qui, depuis cinq ans, revient fidèlement
+passer ses hivers avec moi. La nuit, il est perché près de mon lit. Le
+jour, il est souvent caché dans mes cheveux; il se chauffe beaucoup, mange
+à ma table avec satisfaction, me suit fort loin dans mes promenades, et
+vole à mon appel. Quand il ne peut entrer chez moi, il frappe avec son
+bec en dehors des vitres, et se fait ouvrir. Il y a deux ans, j'eus
+l'ingratitude de vouloir le marquer. Pour cela je nouai à sa patte le
+petit ruban d'un livre. Je ne sais comment l'accident arriva: à son retour,
+la petite patte était pendante et brisée. Je le soignai de mon mieux; il
+guérit fort bien, et, quoique un peu boiteux, le charmant petit invalide
+ne se souvient plus de son malheur et n'est ni moins gai, ni moins fidèle
+qu'auparavant.
+
+Il me fait quelquefois penser à un véritable invalide, mon héros de
+prédilection: c'est Dominique de Vicq, qui, retenu dans son manoir
+d'Ermenonville par une blessure incurable à la jambe, apprenant qu'Henri
+IV allait entrer en campagne et manquait d'argent, se fit couper la jambe
+pour pouvoir servir encore, vendit tous ses biens et en donna le prix au
+Roi, contribua puissamment par sa bravoure et son habilité à le mettre en
+possession de son royaume, demeura près de lui à Paris, dont il fut, je
+crois, gouverneur, et, le lendemain de l'assassinat du roi, expira dans la
+rue de la Ferronnerie, en regardant l'endroit où celui qu'il aimait avait
+été frappé. Heureux ceux qui sur la terre aiment comme Dominique de Vicq!
+Heureux ceux qui vivent et meurent comme lui! Je n'ai jamais été à
+Ermenonville, mais, dans la foule de choses que j'ai lues sur cet aimable
+lieu, dont la tombe de Jean-Jacques a fait un but de pèlerinage, je n'ai
+jamais vu que des larmes aient coulé, que des genoux aient fléchi, à
+l'aspect de l'armure qui couvrit autrefois ce noble cœur. C'est à vous,
+mon cher maître, que revient l'honneur de consacrer sa mémoire à
+l'immortalité. Le sujet est digne de l'historien.
+
+De ma fenêtre, je vois pointer au-dessus des grands arbres les tourelles
+du vieux château des Maugiron, seul vestige des anciens temps qui ait
+échappé aux destructions des bandes noires à deux lieues à la ronde... Il
+est garanti au nord par une haute montagne, il domine, au midi, la vallée
+de Beauchastel, au levant celle du Rhône, vis-à-vis la tour d'Étoile,
+séjour favori de Diane de Poitiers. En perspective, les Alpes, magnifiques
+en cet endroit. Ce château va être mis en vente. Si j'étais riche, je
+l'achèterais pour en faire l'ermitage de mon frère, dans les moments où il
+voudra être ermite tout de bon. Ah! s'il m'était donné de voir sa demeure
+à un quart de lieue de la mienne, c'est alors que ma pauvre vallée serait
+pour moi un _vero paradiso!_
+
+Mais, pendant que Marie se détourne de tout pour s'attacher de plus en
+plus à la belle chimère, dans laquelle elle concentre les plus grands
+plaisirs et les plus douces espérances de la vie mortelle, que fait son
+ami?
+
+Il voudrait le repos, mais il est la cause d'une grande agitation, et le
+point de mire des partis qui partagent l'Europe. Les uns l'appellent à
+grands cris; les autres le repoussent avec fureur.
+
+Peut-être le devoir, et la prudence l'attirent; et peut-être le dégoût et
+ses regrets le détournent. Que Dieu l'inspire et le protège!
+
+Cependant, il vit dans un grand trouble. L'incertitude le poursuit.
+L'éclat l'environne. Les séductions l'entourent. Garde-t-il un souvenir
+pour celle dont, il y a un mois, _il ne savait que penser?..._
+
+_15 février_.--J'en étais restée, monsieur l'ambassadeur, à cette phrase
+de votre lettre du 31 décembre. Elle arrête par une commotion assez
+rude le cours de celle-ci. L'enchanteresse de ma solitude, la rêverie,
+s'évanouit, et me laisse à sa place, la réflexion, compagne dure et sévère
+dans l'isolement, mais aussi moins trompeuse.
+
+À un mois d'intervalle, je reçois votre lettre du 27 janvier. Si elle ne
+m'apprend pas vos intentions sur ce que je souhaite savoir, elle vous
+montre à moi dans une meilleure situation d'esprit. Vous partîtes de
+France avec regret, vous arrivâtes à Rome avec tristesse. Vous y restiez
+avec ennui. «J'ai assez vu de débris», me disiez-vous; mais cet ennui
+s'est enfin dissipé: vous fouillez les ruines pour y chercher les trésors
+de l'antiquité; vous jouissez sans doute à Rome de la liberté tranquille
+qu'on peut y trouver, dit-on, même au milieu des grandeurs. Vous viendrez
+au mois de mai, dites-vous; mais alors la session sera presque finie, vos
+travaux seront plus attachants, vos habitudes mieux prises, vos souvenirs
+plus faibles; et... reviendrez-vous? je crois que non. À tout événement,
+je veux me forcer dès à présent à souffrir cette idée, et à trouver le
+dédommagement de mon regret dans votre satisfaction.
+
+Mes yeux se sont mouillés de larmes en voyant que vous faites vos mémoires;
+rien n'est si juste et si sage. Tous ceux qui vous sont attachés doivent
+en être charmés. Si vous continuez cette occupation, vous n'aurez plus
+d'ennuis. Je trouve votre secrétaire bien heureux.
+
+Je ne suis pas surprise que vous aimiez notre Poussin, c'est le peintre
+des âmes tendres et méditatives. Le touchant rapprochement que vous faites
+de son sort et du vôtre m'avait émue quand je vis que vous preniez la
+tâche d'offrir un hommage à ses mânes délaissées. J'aime _son Orphée
+jouant de la lyre au bord de la mer_; il ne représente que trop fidèlement
+l'espèce de bonheur qu'on peut goûter sur la terre.
+
+Vous exprimez encore du regret sur ce nom de sœur, que vous croyez fatal!
+La première fois, la vivacité de ma joie m'étourdit sur ce mot, il glissa;
+aujourd'hui, j'en ai frissonné. Pourtant qu'ai-je à craindre? _Je ne vous
+suis inconnue que de visage_. Vous m'avez dit: _Venez à_ _moi!_ C'est ce
+que j'ai fait de cœur et d'âme. La reconnaissance et la pitié vous ont
+attaché à moi, cela ne peut changer, vous ne pouvez être mal pour moi. Si
+vous l'étiez, le mal serait grand sans doute; mais, passager, il porterait
+son remède avec lui; car l'amitié s'éteint quand elle ne trouve pas de
+retour.
+
+J'ai de tristes pensées en finissant mes lettres, elles viennent de
+l'éloignement et grandissent dans la solitude.
+
+Adieu, monsieur l'ambassadeur, je fais des vœux pour votre bonheur,
+dussiez-vous le trouver loin de nous!
+
+MARIE.
+
+
+
+
+LXIII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Rome, 17 février 1829.
+
+
+Je vous renvoie cette lettre, qui ne valait pas les alarmes qu'elle vous a
+données. Ne vous inquiétez pas de mon avenir; je ne resterai pas à Rome,
+et je ne serai rien dans le ministère; je rentrerai avec joie dans mon
+hospice pour le reste de mes jours; je vous aurai vue et je serai heureux.
+La mort du pape[41] ne me retiendra pas ici au-delà de l'époque où je
+comptais demander un congé, c'est-à-dire après Pâques; la nouvelle
+élection d'un autre pape ne peut pas se prolonger au-delà d'un ou deux
+mois. Mais voyez une preuve de cette fatalité qui s'attache à mes pas:
+Léon XII m'aimait; j'avais gagné toute sa confiance, et ma présence l'a
+fait mourir! Ne vous troublez pas pour tout ce que vous voyez et lisez
+dans les journaux; mon nom m'y paraît, pour moi, comme celui de l'Empereur
+de la Chine, tant j'y suis indifférent. Cela n'est peut-être pas bon, mais
+cela m'est venu de trente ans d'habitude. Quant à Rome, où tant de gens
+sont restés longtemps, personne n'était moi, ni dans ma position.
+
+[Note 41: Léon XII, mort le 10 février 1829.]
+
+Souvenez-vous d'une seule chose: je n'ai accepté l'ambassade de Rome que
+pour La Ferronnays. S'il ne rentre pas au ministère[42], je donnerai ma
+démission, et, dans tous les cas, je veux, dans une époque peu éloignée,
+sans faire de bruit, sans scène et sans fâcherie, demander au Roi la
+permission d'aller mourir à l'Infirmerie de Marie-Thérèse.
+
+[Note 42: M. de La Ferronnays, gravement malade, avait dû donner sa
+démission, le 3 janvier 1829; mais il n'avait pas été remplacé, et
+l'intérim des Affaires Etrangères avait été confié au garde des sceaux
+Portalis, un des hommes que Chateaubriand méprisait le plus.]
+
+Je suis, comme vous le pensez, bien accablé d'affaires dans ce moment:
+c'est un courrier extraordinaire qui vous porte cette lettre; ainsi vous
+la recevrez un peu plus tôt que de coutume. Écrivez-moi, ma sœur, et ne
+rêvez plus des tristesses et des ennuis que je ne vous donnerai
+jamais!
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+
+
+
+LXIV
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H., 21 mars 1829.
+
+
+Par discrétion, j'avais, monsieur l'ambassadeur, formé le dessein de ne
+vous écrire qu'après le conclave. Mais j'ai un remerciement à vous faire
+et une explication à vous donner. Dans votre lettre du 17 février, vous me
+confirmez votre retour; cette bonne nouvelle mérite bien un remerciement,
+et je prie Votre Excellence de vouloir bien le trouver ici.
+
+Vous me renouvelez aussi, mon cher maître, la promesse de venir me voir.
+J'apprécie convenablement cette promesse; elle m'impose l'obligation de
+vous dire quelques mots de ma position. Ils serviront d'apologie à une
+démarche qui me coûtera de vifs regrets, mais à laquelle je suis forcée.
+Jugez-en!
+
+Il y a eu un an au mois de janvier que M. de V... me pria d'aller demander
+à M. Roy un changement de résidence qui eût été alors, et qui serait
+encore aujourd'hui, un événement heureux pour nous. Je ne sais si vous
+avez oublié la raison qui me fit rester ici? Un nouveau malheur réveilla
+le projet de M. de V...; une banqueroute presque générale à Valence
+consomma notre ruine, il y a six mois, et me mit dans l'impossibilité de
+remplir mes engagements avec ma mère autrement qu'en lui abandonnant H...
+Dès lors il devint indispensable que je fusse _solliciter_ ce que souhaite
+M. de V... Je devais donc partir pour Paris au mois d'octobre; je ne pus
+m'y résoudre, je renvoyai mon voyage au mois de décembre, à l'ouverture
+des Chambres. Quand cette époque fut arrivée, je reculai mon départ
+jusqu'au mois de mai prochain. Mais, enfin, M. de V... s'est affligé de
+ces lenteurs; il craint qu'elles n'entraînent la dernière planche à
+laquelle il voudrait s'attacher. M. de Berbis pense comme lui; je vais
+donc partir. Si mon cher maître se souvient encore de moi, il me plaindra,
+il m'approuvera. Il recevra tous ces détails avec indulgence; quelque
+ennuyeux qu'ils soient, je suis forcée de les lui donner plutôt que de lui
+laisser croire que c'est par inconstance ou par légèreté que je m'éloigne
+de chez moi, lorsque le temps approche où il doit y venir. Non, je ne puis
+renoncer à l'honneur et au bonheur d'y saluer à la fois mon frère et mon
+hôte, l'élu de mon cœur, je n'y puis renoncer que forcément et avec un
+regret amer. Adieu donc, espérance trop chère, si longtemps nourrie!
+Adieu, retraite chérie! montagnes solitaires, tranquille séjour! Adieu!
+beaux ombrages, eaux fraîches et pures, adieu! et vous, oiseaux du ciel
+dont mes soins avaient fait des hôtes reconnaissants et fidèles, vous
+reviendrez ici et je n'y serai plus! Oh! puissé-je y revenir aussi, mais
+je n'ai pas vos ailes et votre liberté! J'ose à peine vous dire que je
+regrette les fleurs des pêchers et des amandiers, celles d'acacias et de
+marronniers, les roses, les cerises, et, je crois, jusqu'aux feuilles des
+ronces et aux pierres du chemin.
+
+Je n'aime pas Paris; en y arrivant, je m'enchante de musique, de peinture,
+et d'élégance; j'admire les places publiques et l'intérieur des maisons;
+mais ces impressions agréables se dissipent promptement, et j'y reste en
+souffrance; mon âme y est attristée, mes sens blessés. Je regrette
+les champs, leur liberté, leur silence, et surtout leurs loisirs. Le
+mouvement tumultueux de Paris m'y fait éprouver le même malaise que les
+quatre-vingt-seize ans de Fontenelle lui causaient. Il n'éprouvait,
+disait-il, d'autre mal _que la difficulté d'être_. Moi, à Paris, _je n'ai
+pas le temps d'être_. Je me fais aussi une peine de revoir le monde, que
+j'ai oublié; je ne sais plus causer, il me sera peut-être plus facile de
+chanter comme une fauvette ou de parler comme un livre que de soutenir la
+conversation la plus ordinaire; mais tout cela s'efface devant une pensée
+dominante: je vous verrai! Je profiterai de tous les moments que vous
+pourrez me donner. Puissé-je vous paraître aussi affectionnée que je le
+suis en effet, aussi aimable que je voudrais l'être pour gagner votre
+amitié, durant le seul temps de ma vie que je dois passer près de vous!
+Vous-même, mon frère, resterez-vous longtemps à Paris? Soyez assez bon
+pour me le dire, parce que je veux régler mon itinéraire sur le vôtre,
+autant qu'il me sera possible! Que j'aimerais à savoir beaucoup de choses
+de vous avant de vous voir! Je m'effraie de paraître devant vous en ne
+connaissant que quelques-uns de vos ouvrages, tandis que, vous, vous me
+connaissez si bien. J'espère que je comprendrai mieux vos paroles que vos
+lettres, qui me causent souvent du trouble et du découragement. Cependant,
+je trouve dans chacune d'elles _un mot_ que je crois tendre et que je
+prends _pour moi_; ce mot renoue mon lien, et me fait de nouveau vous
+écrire en toute confiance; mais il me vient souvent à votre sujet des
+pensées qui ne sont pas moins singulières que notre position; une entre
+mille: _Quand les génies vivent sur la terre, sont-ils susceptibles de
+soins tendres et doux envers les mortels qui leur sont donnés?_
+
+Je ne sais encore où je logerai à Paris. C'est pourquoi je vous prie de
+vouloir bien m'écrire chez M. Henri Hildebrand; j'y enverrai chercher vos
+lettres. Je désire que vous m'écriviez le plus souvent possible, et que
+vos lettres soient bien bonnes! Elles seules pourraient alléger mes
+regrets.
+
+Adieu, monsieur l'ambassadeur, je prie Votre Excellence de ranimer mon
+souvenir dans son esprit; tant de choses l'occupent que je crains d'en
+être effacée.
+
+MARIE.
+
+J'ai toujours suivi mon cher maître. La mort de Léon XII, qui l'aimait et
+dont il possédait la confiance et l'affection, le beau discours de
+l'ambassadeur de France au conclave, et le succès de la fouille[43] m'ont
+occupée tour à tour.
+
+[Note 43: Le 12 février, Chateaubriand écrivait à Mme Récamier: «La fouille
+réussit. J'ai trouvé trois belles têtes, un torse de femme drapé, une
+inscription funèbre d'un frère pour sa jeune sœur, ce qui m'a attendri».]
+
+
+
+
+LXV
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Rome, 17 mars 1829.
+
+
+Votre lettre du 22 janvier m'a charmé! je
+voudrais être ce pauvre petit rouge-gorge:
+vous me donneriez l'hospitalité le soir et le
+jour. Je vous suivrais à la promenade. Quand
+habiterai-je la solitude, quand en finirai-je du
+monde et de la vie?
+
+Vous savez maintenant le grand malheur qui est arrivé à Rome. J'ai perdu
+Léon XII, un pape qui était devenu mon ami. Je le regrette sincèrement, et
+tous les jours je lui demande, dans le ciel, où il est, de prier pour moi.
+Son successeur sera bientôt nommé. Alors, je serai libre et rien ne
+m'empêchera d'être en France (comme je le comptais) au mois de mai; quoi
+qu'il arrive, je vous verrai et vous ferez de moi ce qu'il vous plaira.
+Vous être prompte à me menacer de l'oubli de votre amitié; vous ne serez
+pas facilement débarrassée de la mienne.
+
+J'étais sûr que le Poussin vous charmait: c'est le peintre des âmes
+souffrantes et des imaginations mélancoliques. J'ai un plaisir que je ne
+puis dire à lui élever un monument et à mêler mon nom au sien sur une
+tombe. Je voudrais être riche pour acheter votre vieux château. Combien
+coûterait-il?
+
+Enfin votre Dominique de Vicq m'a été au cœur. Marie était dans un jour de
+sympathie avec son inconnu. Il n'y a qu'un côté de mon esprit qu'elle ne
+comprend pas: elle me croit toujours occupé de mon amour-propre ou de mon
+ambition! Je lui proteste que je n'ai ni l'amour d'un vain bruit, ni celui
+des places. Je suis, sous ce rapport, d'une indifférence dont elle ne se
+fait pas la moindre idée. Je la pousse trop loin, car, si le peu de bien
+qu'on peut dire de moi me touche peu, je devrais être sensible aux
+calomnies; or, elles ne me troublent d'aucune façon, et je lis ce qu'on
+dit de moi comme si on le disait de l'empereur de la Chine. Quant aux
+emplois, je ne me défendrais pas d'avoir de l'ambition, c'est la passion
+des hommes de mon âge; mais le fait est que cette passion m'est totalement
+inconnue. Je n'ai eu qu'une seule passion dans ma vie, et ce n'était pas
+celle-là.
+
+J'attends de nouvelles lettres de Marie, elles me font grand bien sur ces
+ruines.
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+
+
+
+LXVI
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H., 3 avril 1829.
+
+Mon cher Maître,
+
+
+Votre lettre du 17 mars m'est arrivée à quinze jours de date; elle m'a été
+une véritable bénédiction. Je ne sais si je dois vous remercier d'être
+aimable, bon, et tendre pour moi, mais il est bien juste que je vous dise
+combien j'en suis heureuse. Quoique vous m'eussiez priée de vous écrire et
+que je n'en eusse que trop de raisons, ce ne fut qu'avec crainte que je
+vous adressai ma dernière lettre du 21 mars. Il me semblait que, pendant
+la durée du conclave, il y avait de l'indiscrétion à vous écrire et à
+provoquer vos lettres. Je n'en avais point reçu depuis vingt-sept jours.
+Je comptais souvent; plusieurs fois je m'étais trompée en croyant qu'il
+s'en était passé quarante. Le temps me semblait d'autant plus long que je
+m'étais résignée à le voir s'écouler sans joie et sans bonheur, car je
+n'attendais pas encore de lettre de Votre Excellence. J'étais triste,
+il me semblait que tout s'éteignait entre nous, que j'allais perdre mon
+dernier bien; j'achevais de meurtrir mon cœur en m'occupant de mon départ,
+et mes tristes regards se détournaient de Rome, dont l'étoile chérie
+ne brillait plus sur moi. Hier, je vis une lettre de vous; je n'osais
+l'ouvrir, dans l'abattement où j'étais tombée. Je craignais de n'y pas
+trouver l'assistance dont j'avais besoin. Que cet aveu ne vous donne pas
+sujet de mal juger mon caractère! Sachez que, de vous, il suffit de peu de
+chose pour m'affliger ou me rendre contente! Pauvre lettre! que j'avais
+tort de la redouter! Qu'elle est bonne! C'est la meilleure de toutes, je
+l'aime encore mieux que la première et la quatrième.
+
+_Vous voudriez acheter ce château, combien il_ _coûterait?_ Mon Dieu!
+hier, à la première lecture de ces paroles, elles me donnèrent comme un
+éblouissement, et, ce matin, elles m'ont réveillée en remplissant mon cœur
+d'espérance et de joie. Je les recueille comme un bon présage. L'accord de
+nos âmes ne sera point vain. Je pourrai vous consacrer ma vie, après vous
+avoir consacré les plus tendres et les meilleures affections de mon cœur.
+Alors je serai l'heureuse, et, je crois, l'orgueilleuse Marie. Le vieux
+château du Bosquet, c'est ainsi qu'on le nomme, sera compté pour peu de
+chose dans la vente des terres qui en dépendent. Le tout ensemble ne
+s'élèvera pas, je crois, à plus de cinquante mille francs, et ces terres,
+à ce prix, formeraient un placement très raisonnable et même avantageux.
+Je n'ai jamais vu le baron de Cheylus, qui en est le propriétaire; mais le
+curé, qui a été son tuteur, me donnera demain toutes les explications
+nécessaires; je ne terminerai ma lettre que lorsque je les aurai, et je
+crois que, si vous voulez une retraite près de moi, rien ne s'y opposera,
+ô mon cher maître! ô ma chère vallée!
+
+Vous vous trompez tout à fait en supposant que je vous crois ambitieux.
+Il y a entre nous un malentendu complet à ce sujet, et je vais l'éclaircir,
+à votre étonnement. De nous deux, ce n'est pas vous qui avez de
+l'ambition: _c'est moi_. Elle m'est venue depuis qu'il a été question de
+l'ambassade; j'en ai pour vous et pour moi, puisque votre oublieuse
+générosité vous a privé de l'indépendance que vos glorieux travaux vous
+avaient reconquise, puisque l'éclat est, malgré vous-même, la condition
+nécessaire de votre existence. J'aimerais mieux vous voir ministre à Paris
+que vous savoir ambassadeur à Rome. Je vous désire le pouvoir comme
+dédommagement du repos que vous ne pouvez attendre encore, et comme le
+moyen de l'obtenir plus tôt; je vous le désire aussi pour moi. J'ai besoin
+que vous en ayez. _C'est moi_ qui ai une ambition vive, exclusive, dont
+rien ne me détournera plus... Quand vous serez près de moi, je vous en
+dirai l'objet, si vous me le demandez; mais je vous le dirai bien bas, car
+ceci tient au secret le plus intime, au vœu le plus cher à mon cœur.
+J'ignore si ma confidence vous sera douce, mais je suis sûre que vous ne
+l'entendrez pas avec indifférence.
+
+Ce je viens d'écrire me fait sourire et, cette fois, je permets à Votre
+Excellence de me répondre: «_Je ne sais plus que penser de Marie_»...
+Est-ce moi, qui déteste tout ce qui ressemble aux affaires, qui voudrais
+ignorer qu'il y a de l'argent dans le monde, qui hais le bruit et l'éclat,
+qui n'ai pu trouver une larme pour la perte d'une grande fortune, qui
+jouis de la culture d'une fleur, du chant d'un oiseau, de l'amitié d'un
+chien, qui prends plaisir à voir tomber la pluie et briller le soleil, qui
+écoute le bruit du vent, qui m'intéresse à un nuage et m'enchante d'un
+effet de lumière, qui n'aime que le silence et une solitude si profonde
+que peu d'hommes pourraient la supporter; moi qui, depuis quinze mois, ne
+puis m'arracher de ma retraite et y demeure au mépris de l'intérêt le plus
+pressant, est-ce donc moi qui suis ambitieuse? Oui, oui, c'est moi; rien
+n'est si vrai, mais n'en parlons pas à présent!
+
+Je pense toujours à mon triste départ. Je voudrais être à Paris vers le 15
+d'avril, afin d'y trouver M. de Berbis, qui part après la session. Si vous
+aviez envie de me voir et de profiter du seul temps de ma vie que j'ai la
+certitude de passer près de vous, vous n'éloignerez pas votre retour.
+
+Mon très cher Dominique de Vicq vous a donc charmé? S'il en est ainsi,
+vous me récompenserez de vous avoir fait souvenir de lui, en lui donnant
+de votre main chérie la couronne que je lui désire depuis longtemps.
+
+Ne point lire de journaux: sans doute, c'est bien fait; mais, quand on
+meurt d'envie de savoir des nouvelles de quelqu'un, on les cherche dans
+les journaux, quand c'est là qu'on peut les trouver. J'avais admiré de
+toute mon âme les deux discours de l'ambassadeur de France à Rome, et
+voilà aujourd'hui que je lis celui du cardinal Castiglione[44], chef des
+cardinaux, et cette feuille de journal s'est attiré des larmes et des
+baisers avant que j'aie eu le temps de m'en apercevoir. Vous dites, mon
+cher maître, que je vous crois occupé de votre amour-propre. Mon Dieu!
+quelle erreur est la vôtre! Ah! je crois aisément que vous demeurez
+au-dessus de la louange et du blâme; mais c'est moi qui suis blessée,
+quand l'envie vous attaque. C'est moi qui suis transportée de plaisir des
+éclatants hommages que vous recevez. Excusez un peu de faiblesse, je crois
+pourtant vous aimer dignement. Je prie Dieu tous les jours de vous
+inspirer dans votre suffrage, et de l'agréer. Tout mon orgueil est engagé
+dans ce triomphe, qui viendrait du ciel et y retournerait. Quelle belle
+fin au _Génie_, aux _Martyrs_, à l'_Itinéraire_, à _la Monarchie selon la
+Charte_, à _Le Roi est mort, Vive le roi!_ que de donner un bon pape à la
+chrétienté dans un ami de Charles X!
+
+[Note 44: Ce cardinal, qui avait répondu au discours prononcé par
+Chateaubriand au conclave, devait être élu pape, quelques semaines après,
+sous le nom de Pie VIII. On sait que Chateaubriand, à tort ou à raison, a
+toujours cru que cette élection d'un pape «modéré, antijésuite, et tout
+dévoué à la France», était, en majeure partie, son ouvrage.]
+
+Vous viendrez au mois d'avril, et je m'en vais au mois de mai. Je prie
+Votre Excellence de s'arrêter un moment sur la peine que j'éprouve de
+partir d'ici six semaines trop tôt, et de comprendre que, si j'attendais
+le mois de juin, M. de Berbis ne serait plus à Paris, et que c'est sur lui
+que je compte pour M. de V..., M. Hyde de Neuville n'en ayant plus le
+temps, quoique toujours fort aimable pour moi.
+
+Le curé sort d'ici. Voici tous les détails sur la terre du Bosquet: il y a
+vingt-huit _stérées_ de huit cents traites de terres en bonne culture, qui
+donnent quinze cents francs de rente! Je crois qu'il faut trois stérées
+pour un arpent. M. de Cheylus en demande cinquante mille francs, et la
+laisserait probablement à quarante-huit. Je vous ai détaillé la position
+du Bosquet; j'ajoute seulement qu'il est enfoui au couchant d'un quart de
+lieue, dans la vallée de l'Érieu, sur la rive droite du Rhône. Si Votre
+Excellence ne voulait acheter que le château et un petit enclos, il serait
+facile de les faire séparer. Le curé a prié M. de Cheylus de ne vendre
+à personne avant de m'avoir prévenue. Le ciel et le climat sont bien
+préférables à ceux de Provence. Les productions sont à souhait; mais,
+cette terre étant affermée depuis plus de cinquante ans, tout ce qui était
+d'agrément à l'intérieur est perdu, sauf une belle avenue de grands
+marronniers de cent ans; il y a une source dans le jardin. Le château, qui
+fût bâti sous Henri III, est d'un gothique large et simple et en très bon
+état. Les murs ont six pieds d'épaisseur. Les plafonds sont très élevés,
+les portes sont basses, les fenêtres gigantesques, les cheminées de
+l'époque, les chambres boisées du haut en bas en chêne ou en noyer. Les
+pièces sont vastes et peu nombreuses, chaudes en hiver et fraîches en été;
+il y a une chapelle. Pour rendre cette habitation riante et agréable, il
+faudrait huit ou dix mille francs; mais mon cher maître n'aurait pas
+besoin de se presser; il trouverait à H. des ombrages amis, et un ermitage
+_à lui_, que sa présence bénirait à jamais. En écrivant ceci, mon front
+s'incline et les larmes me tombent des yeux.
+
+
+
+
+LXVII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Rome, 18 avril 1829.
+
+
+Votre lettre m'embarrasse beaucoup: vous me dites que vous partez pour
+Paris, et en même temps que vous réglerez votre marche sur la mienne; où
+donc alors vous écrire, à Paris ou à H.? Je ne sais plus quand j'y serai
+moi-même, pas certainement avant la fin de mai, si, toutefois, je quitte
+Rome. Ma vie est tellement le jouet des événements que je ne puis jamais
+dire ce que je deviens. Si vous arrivez avant moi à Paris, visitez mon
+ermitage, vous y trouverez des arbres, pas si beaux que les vôtres, mais
+qui vous parleront de moi; vous verrez que j'étais aussi isolé dans cette
+grande ville que vous l'êtes dans vos montagnes. Je n'aspire qu'à rentrer
+dans cette retraite, où m'appellent le temps qui fuit et la mort qui me
+réclame. Il est donc possible que je rencontre enfin mon inconnue? Quel
+effet ferai-je sur elle et quel sentiment fera-t-elle naître en moi? Eh!
+bien, si je gâte son propre ouvrage, si je ne suis plus à ses yeux ce
+qu'elle s'était plu à me faire, je me réfugierai dans ses vieilles
+illusions, dans ses songes, je lui demanderai de vivre dans l'image
+qu'elle s'était créée et d'oublier la triste réalité.
+
+Je n'ai pas trop à me louer de l'obligeance de M. Roy; mais, si je puis
+vous être bon à quelque chose, Marie n'aura qu'à me donner ses ordres.
+Hélas! et moi aussi, j'ai quitté des vieux châteaux, des lieux que
+j'aimais et où j'aurais voulu passer ma vie! Je suis comme ces arbres que
+les pépiniéristes veulent vendre, et qu'ils déplantent et replantent tous
+les ans, de peur qu'ils ne s'enracinent; mais, au bout de quelque temps,
+le pauvre arbre, qui n'a point de sol paternel, se dessèche et meurt dans
+la terre nouvelle où on l'a mis.
+
+Cette lettre vous attendra entre les mains du fidèle Henri, rue d'Enfer.
+
+Quel bonheur pourtant, de voir Marie! Mais je ne puis y croire.
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+
+
+
+LXVIII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 10 mai 1829.
+
+
+Mon âme n'est pas avec moi: elle n'est plus avec vous, mon espérance est
+perdue; mes vœux sont incertains, mes regrets confus. Dès mon arrivée ici,
+j'ai été malade comme je le fus il y a un an. Je suis restée enfermée au
+milieu des pierres et du bruit de la Place Vendôme, sans voir personne,
+n'osant ni penser ni agir, de peur de m'assurer davantage que je suis
+sortie de ma vallée, que vous n'y êtes pas venu, que je suis à Paris sans
+vous, que vous n'y viendrez pas, et qu'après avoir reçu de vous les noms
+de sœur et d'amie, ma vie s'achèvera sans doute sans que j'aie reçu un
+regard de vos yeux, ni recueilli un mot de votre bouche. Il est probable,
+mon cher maître, que vous m'avez adressé quelques mots de consolation;
+mais je n'ai pas osé m'en assurer, je voulais repartir sans voir votre
+maison, ni votre portrait; j'espérais, je crois, me détacher de votre idée,
+comme les autres fois, mais il est trop tard. Je vous regretterai tant
+que je serai sur la terre. Si vous devenez plus heureux et plus affectueux
+pour moi, je me consolerai peu à peu. Je sais plier devant le malheur et
+vivre de regrets cachés.
+
+Je viens d'écrire à M. H. H... pour lui dire que vous souhaitez que je
+voie votre infirmerie, et que je le prie, en conséquence, de donner les
+ordres nécessaires pour qu'on me montre tout ce qui vous intéresse là. Je
+tremble de ce que je verrai, de ce que je devinerai, et surtout de ce que
+cette visite me laissera. Peut-être finirai-je par ne pas la faire! J'ai
+l'âme malade; M. H. H... viendra sûrement me voir. C'est un événement pour
+moi d'entendre parler de vous.
+
+Le temps n'est plus où je me croyais trop étrangère à vous pour accepter
+vos bons offices et où je pouvais craindre que mes sentiments fussent
+méconnus par vous. Maintenant, rien de pareil: j'ai en vous et sur toutes
+choses une confiance ineffable. Ce n'est pas sans m'aimer que vous m'avez
+donné le nom de sœur. Ce sera donc avec bonheur que je recevrai les bons
+offices que vous m'offrez, quand j'aurai assez repris mes esprits pour
+rassembler mes idées à ce sujet.
+
+En vous priant de me donner votre itinéraire parce que je voulais y
+conformer le mien, cela se rapportait seulement à la durée de votre séjour
+à Paris, j'y voulais demeurer autant que vous.
+
+_17 au soir_.--M. H. H... sort d'ici; il dit que vous arrivez! Il m'a
+montré une petite lettre de vous. J'ai feint de la lire, mon trouble était
+si grand à ses paroles que je n'ai pu lire un seul mot. Il assure que vous
+serez ici vers le 25, mais je ne mérite pas ce bonheur, je n'ai pas assez
+de soumission à la volonté de Dieu; j'étais lasse de tout, et surtout de
+moi-même!
+
+Depuis plusieurs jours, votre nom retentit plus que jamais, et durant ce
+temps, une feuille muette et inanimée vient de si loin déposer dans le
+fond d'une âme étrangère toute la mélancolie de la vôtre, ô maître chéri!
+Avec quelle tendre et profonde sympathie je suis vos impressions et les
+événements! M. H. H... est, m'a-t-il dit, spécialement chargé par vous de
+me montrer votre retraite; j'irai donc, et dans des dispositions bien plus
+douces que je ne croyais; et, si cette visite m'attache davantage à vous,
+vous en serez responsable.
+
+_20 mai_.--J'ai passé quatre heures _chez vous_. En entrant dans la cour,
+le chant du rossignol et le parfum des fleurs m'ont frappée; j'ai cru
+retrouver ma vallée et votre présence. Le cœur m'a presque manqué; mon bon
+custode ne s'en est pas aperçu. Du premier regard j'ai admiré avec joie la
+vaste étendue de votre parc et de _vos bois_ qui, le développant à droite
+et à gauche, laissent en face l'air et la vue s'étendre librement dans
+un large espace. C'est planté de main de maître, Delille et Morel ne
+l'auraient pas mieux agrandi. Nous avons d'abord visité l'appartement de
+Mme de Ch...; votre portrait n'y était pas, je n'en ai pas été fâchée,
+c'était assez d'émotion pour un jour. Nous sommes ensuite montés
+chez vous. Avec quel sentiment religieux je suis entrée dans votre
+bibliothèque! Je voulais y tout examiner, mais la place où vous écrivez a
+captivé tous mes regards et toutes mes pensées. J'ai appuyé ma main sur ce
+bureau, dépositaire de tant de gloire et de tristesse! Je ne pouvais
+m'arracher de cet endroit; j'y demeurai comme charmée; nous avons ensuite
+visité le jardin; je l'ai examiné comme le mien. Tous vos élèves sont
+frais et vigoureux. Les peupliers de l'allée droite et longue viennent à
+merveille; mais ne sont-ils pas un peu trop serrés? Vos massifs sentent
+déjà bon. J'ai rapporté un énorme bouquet de fleurs de chez vous, elles
+sont là, devant moi; je crois rêver! Je me suis assise à l'ombre, sur un
+banc de pierre, près de la butte. Votre fidèle Henri causait, il me disait
+avec quel plaisir il venait soigner et visiter votre demeure, et combien
+il s'y trouvait tristement en votre absence; combien vous étiez adoré de
+tous, dans le voisinage; il parlait de votre bonté d'âme; de vos goûts
+simples et modestes; de votre amour pour le bien. Cet honnête homme se
+livrait à son attachement pour vous sans y penser et sans attention; et,
+moi, je ne songeais plus ni à lui, ni à moi. Je recueillais ses paroles,
+elles descendaient sur mon cœur abattu comme la rosée du ciel sur une
+terre altérée, des larmes douces coulaient lentement sur mon visage et
+rafraîchissaient mes yeux. Je me représentais que, dans un avenir bien
+éloigné, d'autres étrangers viendraient à cette même place répandre comme
+moi des larmes de regret et d'admiration.
+
+Je pensais aussi à la satisfaction avec laquelle vous alliez vous
+retrouver dans la solitude. Je vous voyais au milieu des heureux que vous
+faites, laissant arriver jusqu'à vous les bénédictions du retour, visitant
+vos arbres, examinant tout, et bon pour tous. Mais la haïssable politique,
+la foule des amis et des ennemis, les tracasseries, les négociations, les
+incertitudes, ne viendront que trop tôt troubler ce bonheur suave; et,
+lorsque vous voudrez enfin vous reposer de tant de bruit et d'ennui, vous
+viendrez accueillir votre dernière sœur. Mais je reviens; j'ai vu vos
+vieux prêtres; deux d'entre eux s'amusaient à voir faucher les gazons;
+plusieurs femmes étaient établies avec leurs ouvrages et leurs livres
+entre des massifs de cilytes et de lilas. Je me trouvais dans la cuisine
+au moment où on dressait le dîner, simple, mais excellent, que vous leur
+offrez. Les malades, si bien soignés, si bien servis dans leurs jolis
+lits; les petites chambres si riantes, si bien pourvues de tout ce qui
+est commode; des sœurs si douces, des protecteurs si bons, tant de
+consolations réunies là que le malheur y est vaincu, ô mon maître! Vous
+vous êtes réduit en esclavage pour racheter les infortunes d'autrui.
+Dans cette chapelle où j'ai humblement remercié Dieu de vos vertus et
+de votre retour, j'ai demandé où était votre place? «Oh! me dit votre
+Henri, sa place! sur la dernière chaise, derrière la dernière colonne
+tout à fait»... On juge mal, dans l'éloignement; aucune des idées qui
+m'occupaient à l'avance ne m'est venue, et cette retraite que je croyais
+sévère est toute gracieuse, toute aimable, j'y trouvais tout le monde
+digne d'envie. Je voudrais m'appeler Silence, et être la dernière des
+sœurs de la maison. Je suis restée longtemps avec la Supérieure, je lui
+ai demandé si elle ne se trouvait pas bien plus heureuse dans ce lieu
+charmant que dans cet entassement d'infortunes (l'hospice de la Charité),
+où elle était auparavant. «Non, m'a-t-elle dit, le contentement est le
+même quand on fait son devoir.» Oh! je l'avoue, cette vertueuse abnégation
+est au-dessus de ma portée. Je comprends mieux le regard de la sainte[45],
+qui dévoile si simplement tout ce que l'âme humaine peut contenir de
+tendresse et d'adoration.
+
+[Note 45: Sainte Thérèse, dans le tableau de Gérard qui ornait l'autel de
+la chapelle de l'Infirmerie.]
+
+_Note de Mme de V._.--M. de Chateaubriand est arrivé à Paris le jeudi 28
+mai, à deux heures.
+
+
+
+
+LXIX
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, jeudi soir, 28 mai 1829,
+
+
+Vous avez vu ma petite maison; maintenant c'est moi qu'il faut voir.
+Comment allez-vous faire? Vous voilà obligée de me donner un rendez-vous;
+dites-moi donc l'heure et le jour de la fin de nos illusions!
+
+
+
+
+LXX
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 28 mai à minuit, 1829.
+
+
+Mon cher maître, je vous remercie de votre prompt message; je l'avais
+pressenti. Ma porte était fermée pour tout autre que M. H. H...
+
+Ma pauvre amitié étrangère est toute troublée devant les convenances;
+votre bonne délicatesse me remettra. J'ai peur à mon tour; ne parlez pas
+d'illusions, cela me fait mal: je n'en ai jamais eu, mais je crains les
+vôtres. Les anciens amis doivent passer avant moi, et le Roi par-dessus
+tout. Je ne veux pas disposer de vos moments, mais je prie Votre
+Excellence d'accepter la disposition des miens. Fixez donc vous-même le
+jour et l'heure où je dois recevoir une visite regrettée depuis tant
+d'années!
+
+
+
+
+LXXI
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, vendredi matin, 29 mai 1829.
+
+
+Demain, à une heure, je serai chez vous. Mille hommages à Marie.
+
+_Note de Mme de V._--M. de Chateaubriand est venu me voir le samedi 30 mai,
+et le samedi suivant 6 juin.
+
+
+
+
+LXXII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 31 mai 1829.
+
+
+Mon frère, vous m'avez trompée involontairement! J'ignorais votre âge, à
+sept ou huit ans près. Quel qu'il eût été, je vous aurais adressé ma
+première lettre telle qu'elle était. Mais, dès le commencement de votre
+correspondance, vous m'avez si souvent parlé de vos années et de vos
+cheveux blancs, que, mes idées ayant suivi cette direction, j'adressais
+librement à celui que vous me représentiez, l'hommage d'une tendresse
+dévouée, comme si cet hommage était flatteur pour lui, sans être malséant
+pour moi. Vous êtes plus jeune que je ne croyais; vous paraissez plus
+jeune que vous n'êtes, et mes lettres sont inconvenantes. Mon orgueil en
+souffre, vous me consolerez aisément en me traitant comme une femme qui
+voit ce qu'elle est et sent ce qu'elle vaut. Cette peine d'amour-propre
+troubla hier le bonheur que j'aurais eu à vous voir. Qu'elle soit oubliée!
+Que n'êtes-vous plus jeune encore, ô mon frère, pour la gloire de notre
+pays et le bonheur de ceux que vous honorez en les aimant!
+
+Que l'erreur où j'étais ne vous surprenne pas! il y a toujours eu un peu
+de folie dans ma manière de vous aimer. Je ne m'informais jamais des
+circonstances qui vous étaient personnelles, et ne parlais de vous que
+dans des discussions générales.
+
+J'ignore de vous ce que tout le monde en sait. Je n'ai pas voulu lire vos
+derniers ouvrages. Il y a quatre ans que la lecture de l'_Itinéraire_ me
+ramena trop à vous. En vous lisant, on éprouve une admiration passionnée
+qui détourne de tout, et l'âme s'abreuve d'une sorte de tendresse vague
+qui ne trouve rien digne d'elle et ne sait où s'attacher.
+
+_4 juin_.--Ma lettre commencée à H. le 17 avril et finie à Paris le 5 mai,
+est sûrement revenue entre vos mains. Vous savez à présent _pourquoi_ je
+suis ici et _depuis quand_ j'y suis. Cette lettre complète le tableau de
+mon sentiment pour vous. Ce sentiment fut, je crois, unique comme son
+objet. Que maintenant il demeure muet! Dans ma montagne, il avait pour
+témoins un ciel pur et une nature grande et paisible, et pour confident,
+vous. Ici, tout le refoule et l'oppresse; il accable ma vie, je
+l'éteindrais si je pouvais.
+
+Ne me croyez pas injuste, non! Je sais que les objets chéris de vos
+regrets, joints aux exigences de votre position, ne vous laissent point de
+temps pour moi; mais, si vous m'aviez envoyé une des feuilles de vos
+arbres, j'aurais su que vous ne m'avez pas oubliée dès les premiers jours.
+
+_7 juin_.--Je vous ai revu, aimable, doux et triste; vous m'avez dit
+souvent: «je vous aime tendrement!» Mon cœur est presque consolé.
+
+Samedi, j'oubliai de vous dire que M. de Neuville m'avait engagée à ne pas
+manquer son mardi, parce que, dit-il, «j'ai un cadeau à vous faire: je
+vous présenterai _À M. de Chateaubriand_ et vous ferai faire connaissance
+avec lui». Je ne répondis pas, mais je m'inclinai en signe de
+remerciement. Personne ne connaît mieux que M. de Neuville mon sentiment
+pour vous; pourtant, je ne lui ai pas parlé de notre correspondance, de
+peur qu'il m'accusât d'être romanesque. Je hais les grands salons, mais
+j'irai chez M. de Neuville parce que je ne veux pas perdre une occasion de
+vous voir. Je préviens donc mon cher maître que sa nouvelle sœur lui sera
+présentée demain.
+
+
+
+
+LXXIII
+
+_Réponse _De M. de Chateaubriand__
+
+Mardi, 9 juin 1829.
+
+
+J'accepte la présentation et je vous répète mille fois que j'aime
+tendrement Marie. Venez de bonne heure, parce que je m'en irai vite!
+
+
+
+
+LXXIV
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 16 juin 1829.
+
+
+MON AMI CHÉRI!
+
+Vous avez trop oublié votre malheureuse sœur. Si vous saviez le mal que ce
+long oubli lui a fait, vous en seriez affligé!
+
+Elle a besoin d'un conseil: elle vous le demande, le lui refuserez-vous?
+
+Si nous devons nous revoir, écrivez-moi le jour, quelque éloigné qu'il
+puisse être! Je vous en prie, parce que l'anxiété et l'attente déçue me
+font mal. Ma santé est très altérée.
+
+MARIE.
+
+_Du 17_.--Je n'osais pas envoyer ma lettre, mais je viens de lire votre
+discours d'hier; il a fait sortir beaucoup de larmes de mon cœur et m'a
+donné du courage. «_Vous sympathisez avec tout ce qui souffre_»: vous
+viendrez donc consoler votre fidèle amie.
+
+
+
+
+LXXV
+
+_Réponse de M. de Chateaubriand_
+
+18 juin, jeudi.
+
+
+J'ai passé mes heures à la Chambre des Pairs et mes soirées en dîners
+ministériels; demain matin (je ne puis le soir) je serai chez Marie.
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+FIN
+
+
+
+TOURS, IMPRIMERIE DESLIS FRÈRES, 6, rue Gambetta.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Correspondance de Chateaubriand avec
+la marquise de V..., by Francois-René de Chateaubriand et Marie-Louise de Vichet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDENCE ***
+
+***** This file should be named 17261-0.txt or 17261-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/7/2/6/17261/
+
+Produced by Mireille Harmelin, and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+works. See paragraph 1.E below.
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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@@ -0,0 +1,5830 @@
+The Project Gutenberg EBook of Correspondance de Chateaubriand avec la
+marquise de V..., by François-René de Chateaubriand et Marie-Louise de Vichet
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Correspondance de Chateaubriand avec la marquise de V...
+ Un dernier amour de René
+
+Author: François-René de Chateaubriand et Marie-Louise de Vichet
+
+Release Date: December 9, 2005 [EBook #17261]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, and the Online Distributed
+Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+{~--- UTF-8 BOM ---~} UN DERNIER AMOUR DE RENÉ
+
+
+
+ CORRESPONDANCE DE CHATEAUBRIAND
+
+ AVEC LA MARQUISE DE V...
+
+
+Paris,
+Librairie Académique Didier Perrin et Cie,
+Libraires-Éditeurs,
+35, Quai des Grands-Augustins.
+
+
+
+1903
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Dans un château des environs de Viviers, propriété séculaire de sa famille,
+demeurait, en l'année 1827, une femme d'une sensibilité délicate et de
+l'esprit le plus distingué, la marquise de V... Née en 1779, elle avait
+épousé à quinze ans un gentilhomme du Languedoc, d'excellente maison, lui
+aussi; et elle avait eu de lui un fils, son unique enfant. Mais, en 1827,
+elle demeurait seule dans son château du Vivarais. Son mari, entré dans
+l'administration sous l'Empire, habitait Toulouse, où il remplissait les
+fonctions d'inspecteur des douanes. Son fils, officier de chasseurs,
+avait sa garnison à l'autre bout du royaume. De telle sorte que, dans sa
+solitude, Mme de V... pouvait entretenir à loisir le culte qu'elle avait
+voué depuis sa jeunesse à l'auteur du _Génie du Christianisme_. Elle avait
+été de celles que l'apparition de ce livre, jadis, avait affolées
+d'enthousiasme[1]: toujours, depuis lors, elle continuait à être partagée
+entre son désir de connaître Chateaubriand et la crainte d'importuner
+celui-ci ou de lui déplaire. Déjà en 1816, profitant d'un séjour à Paris,
+elle avait écrit à son grand homme; puis, au dernier moment, elle avait
+imaginé un prétexte pour se dispenser de le rencontrer. Onze ans plus
+tard, à propos de quelques mots lus dans le _Journal des Débats_ sur une
+indisposition de Chateaubriand, elle s'enhardit à lui écrire de nouveau;
+et, cette fois, sa lettre fut le point de départ d'une correspondance qui
+devait durer sans interruption près de deux ans, jusqu'au mois de juin
+1829.
+
+[Note 1: «Je serais embarrassé de raconter avec une modestie convenable
+comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une
+enveloppe écrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en
+baissant la tête, sous le voile tombant d'une longue chevelure.»
+(Chateaubriand, _Mémoires d'Outre-Tombe_.)]
+
+Au moment où s'ouvrit cette correspondance, Chateaubriand traversait une
+des périodes les plus tristes et les plus inquiètes de sa vie. Il avait
+perdu, peu de mois auparavant, sa vieille amie Mme de Custine. Mme de
+Chateaubriand, très souffrante elle-même, lui faisait sentir plus vivement
+que jamais l'incompatibilité naturelle de leurs caractères. Ruiné,
+dépossédé de toute influence politique, réduit à une opposition hargneuse
+et rebutante, toujours plus ennuyé des autres et de lui-même à mesure
+qu'il découvrait davantage son inutilité, René se trouvait dans une
+disposition morale qui, sans doute, lui rendit plus sensible l'hommage
+imprévu de la marquise de V... Le fait est qu'il y répondit aussitôt avec
+une passion extraordinaire, se livrant comme il se livrait à peine à ses
+plus intimes confidents. C'est ainsi que s'engagea, entre lui et son
+«inconnue», un véritable petit roman, dont aucun de ses biographes ne
+paraît avoir soupçonné l'existence, et que, grâce à une pieuse précaution
+de Mme de V...[2], nous pouvons aujourd'hui mettre tout entier sous les
+yeux du public.
+
+[Note 2: «Quand mes lettres sont faites, je les copie telles qu'elles sont,
+et les joins aux vôtres. Tout ce que j'ai écrit à vous et de vous m'est
+ainsi resté.» (Mme de V... à Chateaubriand, lettre du 16 décembre 1828.)
+On sait que Chateaubriand avait l'habitude de détruire aussitôt toutes les
+lettres de femmes qu'il recevait.]
+
+Disons-le tout de suite: ce qui donne à ce roman un intérêt, un piquant
+très particulier, c'est que la marquise de V... est restée, presque
+jusqu'au bout, une «inconnue» pour Chateaubriand. Celui-ci, pendant tout
+le temps qu'ont duré leurs relations, a ignoré l'âge et la figure de sa
+correspondante. Il y a eu là un mystère, et, à la suite de ce mystère, un
+malentendu, qui seuls peuvent faire comprendre la vraie signification des
+lettres qu'on va lire. Et le mystère était né du hasard; et si, peut-être,
+Mme de V... n'a pas fait absolument tout ce qui était en son pouvoir pour
+dissiper le malentendu, nous ne croyons pas que personne, ayant lu ses
+lettres, trouve jamais le courage de le lui reprocher.
+
+Personne n'aura jamais le courage de lui reprocher que, lorsque l'homme
+qu'elle adorait a enfin daigné s'enquérir d'elle, elle ne lui ait pas
+nettement déclaré qu'elle n'était pas la jeune femme qu'il semblait
+supposer. Elle avait alors près de cinquante ans; elle aurait pu le dire à
+Chateaubriand, et ne le lui a pas dit; on sent qu'elle n'a pas eu la force
+de s'y résigner. Mais, on le sent aussi, elle a cruellement souffert de ce
+malentendu qu'elle n'osait dissiper. Sans cesse, et de mille façons les
+plus touchantes du monde, elle s'efforce de suggérer à Chateaubriand
+qu'elle ne saurait attendre de lui qu'une amitié toute fraternelle. Tantôt
+elle le gronde de sa familiarité, tantôt elle projette de ne plus lui
+écrire; elle va même jusqu'à le prier de se renseigner sur elle auprès
+d'amis communs. Et le poète s'obstine dans ses illusions, avec une
+insistance dont on devine que la pauvre femme est à la fois effrayée et
+ravie. «Votre écriture est toute jeune, lui dit-il, la mienne est vieille
+comme moi.» Il est certain de retrouver en elle, quand il la verra, «une
+image de femme qu'il s'est faite depuis sa jeunesse», et qu'il «n'a encore
+rencontrée nulle part». Quand elle lui demande de «ne penser à elle que
+comme à une personne simple et bonne qui l'aime de tout son coeur», il
+l'accuse de vouloir «commencer une correspondance orageuse». Et il achète
+une carte de France, pour y regarder l'endroit où demeure «Marie»; et il
+l'invite à venir avec lui à Rome; et il lui parle des longues années «qui
+seront pour elle, et non pour lui qui s'en va». Mais surtout il veut la
+voir; c'est comme le refrain de toutes ses lettres: «Venez à moi!... Il
+faut que je vous voie!»
+
+Et d'autant plus Mme de V... a peur de se laisser voir. L'affection de
+Chateaubriand lui est désormais devenue si nécessaire qu'elle s'épouvante
+à l'idée de la perdre. «Ma vie, lui écrit-elle un jour, s'est passée tout
+entière à désirer votre affection et à fuir votre présence.» Ou plutôt
+elle désire de toute son âme la présence de son ami: elle rêve de le
+rencontrer aux eaux où il doit aller, de l'avoir près d'elle dans
+son château, de se promener avec lui sous le mail de l'Infirmerie
+Marie-Thérèse; mais, dès que l'occasion s'offre à elle de réaliser un de
+ces rêves, elle hésite, elle ajourne, elle invente un prétexte pour rester
+«inconnue» quelque temps encore. Que d'angoisses il y a en elle, dont
+chacune de ses lettres nous apporte l'écho! Et comme ses lettres nous sont
+aujourd'hui expressives et touchantes, avec leurs contradictions, leurs
+alternatives de confiance et de désespoir, avec ce gracieux déploiement
+d'images et de style par où elle s'efforce de se gagner, dans le coeur
+de son «maître», une estime assez forte pour pouvoir survivre aux
+désillusions de l'amour! «Pourquoi donc, lui demande-t-elle naïvement,
+pourquoi ne pouvez-vous m'aimer par mes lettres, comme je vous aime par
+vos livres?»
+
+Mais Chateaubriand s'obstine à ne pas la comprendre. Il ne voit, dans
+toute cette conduite, qu'un caprice, peut-être une ruse pour piquer
+davantage sa curiosité. Et, en effet, sa curiosité se pique sans cesse
+davantage, pendant les premiers mois de la correspondance. Il écrit lettre
+sur lettre, du ton à la fois le plus tendre et le plus sincère. Lui dont
+Mme de Duras disait «qu'il ne répondait jamais rien qui eût rapport à ce
+qu'on lui écrivait», il n'y a pas dans les lettres de Mme de V... un seul
+passage où il ne prenne à coeur de répondre. Puis, peu à peu, on sent que
+sa curiosité commence à se fatiguer. La chute du cabinet Villèle vient de
+lui rendre l'espoir d'un grand rôle politique: il refuse des offres de
+ministères, il se fait nommer ambassadeur à Rome: une vie nouvelle s'ouvre
+devant lui, qui ne lui laisse plus guère de loisirs pour échanger des
+rêves et des confidences avec une «soeur» qu'il n'a jamais vue.
+
+Il continue cependant à solliciter les lettres de son inconnue; il
+continue à lui dire: «Il faut que je vous voie!» Mais il le lui dit
+avec moins d'impatience; et sa pauvre «Marie», qui naguère le priait de
+ne penser à elle que comme à une bonne et simple amie, lui reproche
+maintenant que ses lettres «aient une sorte de style anonyme, comme si
+elles ne s'adressaient à personne!» Hélas! oui, les dernières lettres de
+Chateaubriand, plus précieuses peut-être pour nous que les premières par
+les renseignements historiques qu'elles nous offrent, justifient les
+reproches et les plaintes de Mme de V... Si intéressantes que soient ces
+dernières lettres de Chateaubriand, bien plus profondément nous émeuvent
+les longues et maladroites réponses où l'amie, affolée, s'épuise en
+efforts inutiles pour retenir une attention qui se détourne d'elle. C'est
+dans ces réponses que se révèlent à nous, en même temps, tout l'amour de
+Mme de V... et toute sa souffrance. Et puis nous nous rappelons son âge,
+la situation particulière où elle se trouve vis-à-vis de l'homme qu'elle
+aime d'un tel amour: et nous ne pouvons nous empêcher d'imaginer quel
+magnifique sujet aurait été, pour un Balzac, ce roman de «l'inconnue» de
+Chateaubriand.
+
+Enfin,--après combien de luttes, et avec quelle crainte!--Marie se décide
+à affronter la présence de son ami; et ainsi s'achève son triste roman.
+«M. de Chateaubriand est venu me voir le samedi 30 mai et le samedi
+suivant, 6 juin», écrit-elle, bien des années plus tard, à la dernière
+page d'un cahier où elle vient de recopier, une fois de plus, toute sa
+correspondance avec «l'élu de son coeur». Et celui-ci s'en va aux eaux de
+Cauterets, où il l'avait maintes fois invitée à l'accompagner; et elle,
+pendant les longues années qui lui restent à vivre (elle est morte en 1848,
+presque en même temps que Chateaubriand), nous ne voyons pas qu'elle
+tente même la plus timide démarche pour se rappeler au souvenir de celui
+qui, jadis, jurait «d'aimer pour la vie sa Marie inconnue».
+
+Heureuse est-elle encore d'être morte avant lui, et de n'avoir pas pu
+lire, dans les _Mémoires d'Outre-Tombe_, le récit d'une aventure arrivée
+précisément pendant ce séjour aux eaux de Cauterets!
+
+ Voilà qu'en poétisant (il s'amusait à composer une ode) je rencontrai
+ une jeune femme assise au bord du gave. Elle se leva et vint droit à
+ moi. Elle savait, par la rumeur publique, que j'étais à Cauterets.
+ Il se trouva que l'inconnue était une Occitanienne, qui m'écrivait
+ depuis deux ans sans que je l'eusse jamais vue. La mystérieuse anonyme
+ se dévoila: _patuit dea._ J'allai rendre une visite respectueuse à la
+ naïade du torrent. Un soir qu'elle m'accompagnait lorsque je me
+ retirais, elle me voulut suivre: je fus forcé de la reporter chez elle
+ dans mes bras... J'ai laissé s'effacer l'impression fugitive de ma
+ Clémence Isaure; la brise de la montagne a bientôt emporté ce caprice
+ d'une fleur; la spirituelle, déterminée, et charmante étrangère de
+ seize ans m'a su gré de m'être rendu justice: elle est mariée[3].
+
+[Note 3: _Mémoires d'Outre-Tombe_, IIIe partie, livre XIII. On trouvera,
+sur cet épisode, des renseignements très curieux dans une étude de M.
+Victor Giraud (_Revue des Deux Mondes_, 1er avril 1899).]
+
+Ainsi Chateaubriand, pendant les deux années qu'a duré sa correspondance
+avec Mme de V..., avait une autre «inconnue», à qui peut-être il
+promettait aussi de «l'aimer pour la vie»! Peut-être lui avait-il proposé,
+à elle aussi, de venir le rejoindre à Rome, en même temps qu'il le
+proposait à «Marie» et à Mme Récamier? Et peut-être n'est-ce pas
+simplement le hasard qui la lui a fait rencontrer à Cauterets, «assise au
+bord du gave»? Il avait toujours eu le goût de conduire en même temps
+plusieurs petites intrigues sentimentales, traitant chacune d'elles avec
+tant de chaleur, et tant de mystère, qu'on pouvait croire qu'il s'y
+donnait tout entier; mais parfois le mystère se découvrait, et un pauvre
+coeur de femme en était déchiré. Heureuse du moins «Marie» de n'avoir pas
+connu cette souffrance-là!
+
+Oui,--les lettres qu'on va lire le prouvent une fois de plus,
+--Chateaubriand avait raison de dire que «son amour portait malheur»; mais
+nous soupçonnerions volontiers que la faute en était au moins autant à
+lui-même qu'à la fatalité. Il était fait de telle sorte que, attachant
+toujours beaucoup plus de prix à ce qu'il n'avait pas qu'à ce qu'il avait,
+il ne pouvait s'empêcher de le laisser voir. La dureté qu'on lui a
+reprochée pour les femmes qui ont «agréé sa vie» semble bien avoir
+consisté surtout en un contraste trop rapide, trop peu dissimulé, entre
+ses façons d'agir à leur égard avant et après sa victoire sur elles;
+et sans doute ses amies l'auraient trouvé moins dur s'il ne les avait
+pas habituées, d'abord, à toutes les douceurs d'une tendresse, d'une
+prévenance, d'une sollicitude infinies. Ses premières lettres à Mme de
+V... suffiraient pour nous donner une idée de l'art vraiment merveilleux
+que ce grand artiste savait mettre à la conquête d'un coeur. Tous les mots
+y sont des caresses; et leur musique même, tour à tour langoureuse ou
+pressante, c'est avec un attrait irrésistible qu'elle murmure: «Venez à
+moi!» Comme on comprend que, accoutumée à une telle musique, une femme ait
+pleuré toutes ses larmes avant de se résigner à ne plus l'entendre!
+
+Mais Mme de V... avait l'esprit trop droit et l'âme trop généreuse pour ne
+pas se rappeler que l'homme par qui elle souffrait était celui aussi qui,
+durant de longs mois, avait transfiguré sa vie en un rêve enchanté. De la
+même façon qu'elle avait aimé Chateaubriand avant de le connaître, elle a
+continué de l'aimer après que la destinée les eut séparés: le soin qu'elle
+a pris de conserver, de transcrire, d'annoter ses lettres nous montre
+assez que, jusqu'au bout, elle est restée pieusement fidèle à «l'élu de
+son coeur». Et nous, à notre tour, tout en la plaignant, gardons-nous
+d'êtres injustes ou sévères pour lui! Par une étrange perversité de notre
+nature, nous sommes trop souvent tentés de donner tort, d'avance, aux
+hommes de génie, dans les aventures d'amour où nous les voyons engagés;
+nous sentons ces hommes si différents de nous, si supérieurs à nous, que
+nous ne pouvons nous défendre de vouloir les en punir une fois encore. Et
+cependant, à y regarder de plus près, il est bien rare que le véritable
+génie ne s'accompagne pas d'une certaine bonté: d'une bonté faite parfois
+de détachement, voire d'indifférence, mais répugnant d'instinct à toutes
+les formes de la bassesse, dont il n'y en a pas de plus basse que de
+faire souffrir. Pour ce qui est de Chateaubriand, en particulier, si ses
+premières lettres à Mme de V... nous le révèlent infiniment habile à tous
+les artifices de la séduction, les dernières nous apportent un nouveau
+témoignage de ce qu'il a appelé quelque part, en riant, «sa maudite
+bonté». Dès le moment de son départ pour Rome, nous sentons que son
+«inconnue» ne l'intéresse plus; nous le sentons, comme elle le sentait
+elle-même, au «style anonyme» de ses lettres, à mille petites nuances
+involontaires de froideur et de gêne: mais il n'en continue pas moins de
+lui écrire, et de la consoler, avec une complaisance d'autant plus
+touchante qu'on devine davantage l'effort qu'elle lui coûte. Ce n'est pas
+lui qui, comme le médiocre Adolphe, serait descendu jusqu'à se plaindre
+d'une femme qu'il aurait cessé d'aimer. Il avait toujours vite fait,
+malheureusement, de cesser d'aimer, et nombreuses sont les femmes qui en
+ont souffert; mais il n'accusait jamais que lui seul de cette fatale et
+malfaisante mobilité de son coeur. Et personne n'en a souffert autant que
+lui-même.
+
+C'était un de ces enfants gâtés qui ne peuvent résister à la tentation de
+casser aussitôt les jouets qu'on leur donne, et qui ensuite se désolent de
+les avoir cassés. Combien de jouets divers il a cassés, ou tout au moins
+ébréchés, au cours de sa vie, depuis des coeurs de femmes jusqu'à une
+religion et une royauté! Et combien, toute sa vie, il s'en est désolé!
+Sous les apparences extérieures d'une vanité enfantine, ses _Mémoires_ ne
+sont, d'un bout à l'autre, que la plainte d'un enfant sur ses jouets
+brisés. «N'est-ce pas une chose curieuse, écrivait-il en 1826 dans une
+préface des _Martyrs_, que je sois aujourd'hui un chrétien douteux et un
+royaliste suspect?» Hélas! il était vraiment l'un et l'autre, malgré les
+meilleures intentions du monde; et, bien qu'il s'en défendît au dehors,
+il ne pouvait s'empêcher de le reconnaître, au-dedans de soi, ni de s'en
+affliger, ni de sentir qu'il allait recommencer le lendemain les fautes
+qu'il se repentait d'avoir commises la veille. C'était un enfant, un
+malheureux enfant. À Rome, un soir, pendant une des brillantes réceptions
+de l'ambassade de France, une dame anglaise, «qu'il ne connaissait ni de
+nom, ni de visage», s'est approchée de lui, l'a regardé, et lui a dit, en
+français, mais avec un fort accent de son pays: «Monsieur de Chateaubriand,
+vous êtes bien malheureux!» Étonné de «cette manière d'entrer en
+conversation», l'ambassadeur a demandé à la dame ce qu'elle voulait dire.
+«Je veux dire que je vous plains!» lui a-t-elle répondu, après quoi elle a
+«accroché le bras d'une autre Anglaise, et s'est perdue dans la foule».
+Rien de ce qu'on pourra jamais écrire de Chateaubriand n'égalera, en
+finesse ni en profondeur, le jugement porté sur lui par cette dame
+inconnue.
+
+T. W
+
+
+
+
+ UN DERNIER AMOUR DE RENÉ
+
+ PROLOGUE
+
+
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 15 mars 1816.
+
+Monsieur le Vicomte,
+
+
+J'ai trouvé chez moi, parmi de vieux papiers négligés, un petit manuscrit
+dont la lecture m'a vivement intéressée. C'est, à ce qu'il m'a paru, la
+copie d'une correspondance qu'on avait voulu soustraire aux profanations
+révolutionnaires, mais qu'on n'avait pu se résoudre à sacrifier tout à
+fait.
+
+L'élégance et la pureté du style de ces lettres, les nobles sentiments
+dont elles sont remplies, et le tableau consolant et mélancolique qu'offre
+leur ensemble dans un espace de trente-trois années, me donnèrent le désir
+de les faire imprimer, en changeant toutefois les noms des lieux et des
+personnes, par respect pour ces dernières, s'il en existait encore. Je
+n'ai point de notions là-dessus, parce que j'habite le Vivarais où je suis
+née, et que je ne connais personne en Bretagne, d'où ces lettres ont été
+écrites.
+
+Une seconde lecture de mon petit manuscrit me fit naître un doute qui
+changea mon projet.
+
+Plusieurs passages de ces lettres dans lesquels se trouve votre nom me
+firent imaginer que la dame qui les avait écrites pouvait être votre
+parente.
+
+Cette pensée me rendit le manuscrit bien plus précieux, et, quoiqu'il
+n'y eût point d'apparence que j'eusse jamais l'honneur de vous voir, je
+résolus de n'en disposer qu'après m'être assurée qu'il n'avait point
+d'intérêt pour vous.
+
+J'aurai donc l'avantage de vous le remettre, si vous désirez le lire.
+Mais, pour ne pas vous obliger à cette lecture inutilement, voici quelques
+mots qui vous en dispenseront peut-être:
+
+L'auteur de ces lettres se nommait Mme la marquise de P.... (le nom est en
+abrégé dans le cahier), elle habitait _Auray_, et deux terres dont l'une
+se nommait _Le Lardais_, et l'autre _Lannouan_. Elle avait passé ses
+premières années à _Châteaubriand_, et était nièce de M. de _La Chalotais_.
+
+Si à ces renseignements vous reconnaissez en effet, monsieur le vicomte,
+une personne dont le souvenir vous soit cher, je serai bien heureuse de
+pouvoir vous en offrir cet intéressant vestige.
+
+Vous le recevrez comme un gage des sentiments de respect et de
+reconnaissance que je vous ai voués avec tous les vrais Français.
+Veuillez bien en agréer suis partie sur-le-champ pour aller la chercher.
+Pardonnez-moi, Monsieur le vicomte, de ne vous avoir pas écrit pour vous
+prévenir de mon absence! Cette bonne pensée ne m'est pas venue, je suis
+partie en toute hâte, et préoccupée d'inquiétude et de regret.
+
+Ce soir, à mon retour, j'ai trouvé votre carte. Je conclus de votre billet
+et de votre visite que mon manuscrit vous intéresse, en effet, et je me
+réjouis de tout mon coeur de pouvoir vous en faire l'hommage. Tous
+les Français vous offrent celui de leur reconnaissance pour les bons
+sentiments et les douces émotions qu'ils vous doivent. Ceux que vous avez
+consolés dans leurs peines peuvent vous en vouer une plus spéciale
+encore.
+
+Votre temps est trop précieux, monsieur le vicomte, pour que j'ose vous
+demander une seconde visite. Si vous me la destiniez, je voudrais en
+savoir le moment? Mais je me bornerai à vous envoyer le manuscrit; s'il
+vous intéresse, vous le garderez tout à fait. S'il vous est étranger, ne
+vous donnez pas la peine de me le renvoyer, je l'enverrai chercher chez
+vous avant mon départ.
+
+Agréez...
+
+
+
+
+_De M. de Chateaubriand_, Paris, mardi 19 mars 1816.
+
+
+Selon toutes les apparences, madame, le manuscrit n'intéresse personne de
+ma famille. Mais j'ai à vous remercier de votre politesse. Puisque vous
+voulez bien me le permettre, madame, et me laisser le choix du jour,
+j'aurai l'honneur de passer chez vous, samedi 29, à midi.
+
+Agréez, madame, je vous en prie, l'hommage de mon respect.
+
+de CHATEAUBRIAND.
+
+_Note de Mme de V._--Me trouvant suffisamment remerciée, je voulus épargner
+à M. de Chateaubriand l'ennui d'une visite sans but, et me punir moi-même
+d'avoir risqué d'abuser de sa politesse. Je partis de Paris avant le jour
+qu'il avait fixé pour notre entrevue.
+
+
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE DE CHATEAUBRIAND AVEC LA MARQUISE DE V...
+
+
+
+
+I
+
+_À M. le vicomte de Chateaubriand_
+
+Hlle, 14 novembre 1827.
+
+Monsieur le Vicomte,
+
+
+Depuis que je sais aimer et honorer quelque chose, vous avez tout mon
+respect et tout mon attachement; à mesure que votre caractère public s'est
+développé, ces sentiments se sont fortifiés dans mon coeur, et ils y ont
+enfin jeté de si profondes racines que je me crois quelques droits à
+votre bienveillance, parce que, depuis bien des années, les principaux
+événements de votre vie forment un des plus chers intérêts de la mienne.
+
+Depuis que notre ami commun, M. Hyde de Neuville, est revenu des pays
+étrangers, il m'a donné de vos nouvelles de loin en loin. Mais le voilà
+trop occupé des élections pour que je puisse en attendre, ni même lui en
+demander.
+
+Cependant, je viens de lire, dans le _Journal des Débats_ du 9 novembre,
+la lettre que vous avez adressée au rédacteur du courrier. Mes yeux se
+sont mouillés de larmes en y voyant que «votre santé est altérée par un
+travail excessif et par les vives inquiétudes que vous cause une autre
+sauté qui vous est plus chère que la vôtre!»
+
+En prenant, monsieur, la liberté de vous écrire et de vous dérober
+quelques minutes d'un temps toujours si précieux, et dans ce moment si
+péniblement employé, je serais coupable d'une indiscrète présomption, si
+le sentiment qui dicte ma lettre n'était pas de ceux qu'il est toujours
+doux et honorable d'inspirer, et d'accueillir. Vous êtes fait pour en être
+touché, et j'en suis si persuadée que j'ose vous en demander une preuve.
+Remettez ma lettre à votre secrétaire, et recommandez-lui de m'adresser,
+tous les quinze jours, deux lignes en forme de bulletin, qui me tirent
+d'inquiétude sur votre santé, et sur Mme de Chateaubriand!
+
+Cependant, monsieur, si vous ne jugez pas à propos d'accorder un soin si
+obligeant à une personne qui vous est étrangère, et qui probablement ne
+vous verra jamais, je vous prie au moins de juger ma lettre d'après les
+circonstances qui me sont personnelles et non d'après les règles générales
+de la bienséance! Je ne crois cependant pas les enfreindre aujourd'hui; il
+me paraît simple de vous demander de vos nouvelles, et juste que vous m'en
+fassiez donner, car j'ai passé beaucoup d'années, je ne dis pas à vous
+admirer (l'admiration ne me donnerait aucun droit particulier auprès de
+vous), mais à vous chérir avec une attention que rien n'a pu détourner.
+D'ailleurs qui peut mieux que vous justifier une exception, et combien de
+fois ne devez-vous pas avoir reçu des marques d'attachement de personnes
+auxquelles le sort, ainsi qu'à moi, a refusé le bien de vous connaître et
+d'obtenir votre affection?
+
+Recevez donc avec bienveillance l'assurance du profond attachement que je
+vous ai voué pour toujours, et celle des voeux que je ne cesse de former
+pour votre bonheur.
+
+j'ai l'honneur d'être avec un tendre respect, monsieur le vicomte, votre
+très humble servante.
+
+La marquise de V... née d'H.
+
+H., 13 novembre 1827,
+près La Voulte en Vivarais.
+
+
+
+
+II
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 24 novembre 1827.
+
+Madame la Marquise,
+
+
+J'espère que vous n'avez pas cru sérieusement que je laisserais à mon
+secrétaire l'honneur de vous répondre. Votre lettre, madame, m'a pénétré
+de reconnaissance; j'accepte cordialement votre amitié _étrangère_, elle
+remplacera celle de tant de vieux amis qui ont fui avec la fortune. Je
+vais donc sur-le-champ vous donner les ennuis de l'intimité. Mme de
+Chateaubriand est un peu moins souffrante, ma santé est aussi un peu
+meilleure. Tout cela est à charge de revanche, madame la marquise: vous
+allez être obligée de me dire ce que vous faites, comment vous vous portez,
+ce que vous pensez? Mais ne sais-je pas d'avance ce que doit être l'amie
+de M. Hyde de Neuville? Réjouissez-vous, madame: le voilà nommé dans la
+Mayenne. Il viendra nous aider à débarrasser la France des seuls ennemis
+qui restent au roi, les ministres.
+
+Je voudrais bien, madame, que mon écriture ressemblât à la vôtre; mais
+voilà déjà un des inconvénients de mon amitié: votre écriture est toute
+jeune, la mienne est vieille comme moi[4]. Il vous faudra beaucoup de
+temps pour apprendre à la lire. Je suis presque tenté de désirer de n'être
+jamais connu de vous; j'aime trop vos illusions, madame, pour n'avoir pas
+peur de les dissiper par ma présence. Si vous m'écrivez, de grâce ne me
+parlez plus de respect! C'est moi, madame, qui mets le mien à vos pieds,
+avec les tendres hommages que vous me permettez de vous
+offrir.
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+[Note 4: «Je parle souvent de ma tête grise: calcul de mon amour propre,
+afin qu'on s'écrie en me voyant: _Ah! il n'est pas si vieux!..._ Ma petite
+ruse m'a réussi quelquefois.» (_Mémoires d'Outre-Tombe_, IVe partie,
+livre V.)]
+
+
+
+
+III
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H., 28 novembre 1827.
+
+Monsieur le Vicomte,
+
+
+Je vous remercie mille fois de m'avoir appris que Mme de Chateaubriand est
+mieux portante et que vous êtes vous-même plus content de votre santé.
+
+Je dois marquer le jour où j'ai reçu votre lettre avec une pierre blanche.
+Je n'ose pas vous dire combien le nombre de ces jours est petit, parmi
+celui des miens.
+
+Lorsque, dans le premier moment d'alarme où me jeta la nouvelle de votre
+chagrin et de l'altération de votre santé, je vous écrivis pour vous
+offrir l'hommage du profond intérêt que j'y prenais et pour vous prier de
+me faire donner de vos nouvelles et de celles de Mme de Chateaubriand,
+je crus faire une chose juste et simple. Cependant, la crainte que ma
+lettre vous parût peu convenable traversa mon esprit, au moment même où
+j'écrivais. La réflexion fortifia cette crainte, et l'élection de M. Hyde
+de Neuville ne put m'en distraire; votre pensée ne me quittait pas. Je
+faisais et refaisais souvent, intérieurement, la réponse que j'espérais
+recevoir de vous, d'abord telle que je la désirais, ensuite telle qu'il
+était probable qu'elle serait, et plus tard telle que je la craignais.
+Enfin j'avais fini par me résigner à n'en point avoir du tout. Je me
+souvenais que ma lettre s'était trouvée plus affectueuse que je n'avais
+d'abord compté la faire. Dès lors, vous n'étiez pas homme à l'abandonner à
+un secrétaire; cependant, en y pensant bien, je ne pouvais supposer qu'un
+nom qui vous était inconnu obtiendrait de vous des égards de sentiment
+jusqu'à vous faire sacrifier une partie de votre temps et entrer en
+correspondance avec une étrangère. Je pensais donc que je n'aurais de
+vous que des remerciements aimables et pleins de bonté, et que vous en
+chargeriez M. Hyde de Neuville, lorsque vous le reverriez.
+
+Ce matin, parmi les lettres qu'on m'apporte, j'en vois une qui me frappe.
+Une écriture qui m'est étrangère: sur le cachet, des lettres initiales qui
+ne me l'ont jamais été m'annoncent bien vite de qui elle me vient. Alors
+le coeur me manque, et je n'ose plus l'ouvrir. Bien que je ne sois pas
+très heureuse, je suis, je crois, difficile en bonheur. Ce mot de La
+Bruyère, _Il est malaisé d'être content de quelqu'un_, me revenait pour
+m'effrayer. Je sentais que j'allais recevoir une décision bien plus
+importante pour moi que si elle eût fixé les plus grands intérêts de ma
+vie extérieure. Je tâchais de me fortifier contre la perte d'une espérance
+trop douce. Je la jugeais moi-même chimérique. J'ouvre enfin cette lettre
+si désirée et maintenant si redoutée. Un coup d'oeil rapide me montre
+qu'elle est longue, qu'elle est de votre main; je vois briller ce nom
+chéri, synonyme de tout ce qu'il y a de plus noble et de plus beau dans ce
+monde: et les mots de reconnaissance, d'amitié, de tendre hommage,
+frappent mes yeux et mon coeur. Mon Dieu! que ce moment m'a été doux! Je
+ne connaissais pas le tumulte d'idées et de sentiments dans lequel jette
+un bonheur inattendu: il m'a fallu du temps pour m'en remettre.
+
+Mais est-il vrai, monsieur le vicomte, qu'avec la généreuse confiance de
+l'âme la plus belle qui fût jamais, vous acceptiez une affection étrangère,
+et lui remettiez le soin de remplacer les ingrats qui vous ont fui? Avec
+quelle vive et profonde reconnaissance je reçois cet honneur! Avec quel
+plaisir j'ose vous donner l'assurance que je le mérite! Ah! tout le monde,
+sans doute, vous admire et vous honore: beaucoup de personnes vous aiment:
+mais aucune ne saura vous chérir mieux que moi.
+
+Vous me demandez ce que je pense? Cette question que votre bonté m'adresse
+est un bonheur de plus pour moi, je n'aurais jamais osé vous entretenir
+avec quelque détail des sentiments que je vous ai voués depuis mon
+enfance. Ils ont toujours rempli mon coeur et tenu une si grande place
+dans ma vie qu'ils se répandent quelquefois dans mes conversations et
+surtout dans mes lettres. Le hasard m'en a fait retrouver plusieurs ici,
+écrites à diverses personnes, en différentes circonstances et à des
+époques très éloignées. En copiant pour vous, monsieur le vicomte,
+quelques-uns des passages où je parle de vous, vous verrez non seulement
+ce que je pense à présent, mais ce que j'ai toujours pensé. Alors mes
+inquiétudes du 13 novembre, la lettre qu'elles me poussèrent à vous écrire,
+la joie que j'ai ressentie de votre réponse et l'éloignement où je suis
+restée de vous, vous seront expliqués par l'existence d'un attachement
+qui, pour être extraordinaire, n'en est pas moins fidèle et inaltérable.
+
+_Du 29_. Monsieur le vicomte, ce matin, à mon réveil, la pensée que vous
+êtes plus heureux et mieux portant, que vous connaissez mes sentiments,
+que vous en êtes touché, que vous les acceptez et que vous me l'avez écrit,
+ne m'a plus semblé qu'un beau rêve. Mais la vue de votre lettre, que j'ai
+déjà relue tant de fois, m'a rassurée sur la réalité d'une situation si
+douce. J'ai aussi relu ma lettre, et j'ai pensé qu'il fallait la refaire.
+Mais ce changement m'a laissée encore plus mécontente. Cette nouvelle
+lettre était sèche, froide, et comme menteuse. Je l'ai jetée dans le feu;
+celle-ci partira.
+
+Pourquoi vous cacherais-je une partie de mes sentiments, et quel intérêt
+pourriez-vous prendre à moi si vous les ignoriez? Mon nom ne vous présente
+point d'image; il ne vous rappelle aucun souvenir; il ne vous offre aucune
+espérance. Mon existence relativement à vous n'a d'autre réalité que celle
+d'un écho que vous entendriez répéter votre nom dans la solitude.
+
+Malgré ces raisons avec lesquelles je m'encourage, je n'ose vous envoyer
+tant d'écriture à la fois, et ce sera le courrier de demain qui vous
+portera les copies dans lesquelles vous verrez _ce que je pense_.
+
+Adieu, monsieur le vicomte, adieu, vous que depuis si longtemps j'ai nommé
+mon étoile chérie! Si je ne vous étais pas inconnue, je remplacerais à la
+fin de ma lettre la formule d'usage, que vous repoussez, par celle d'Henri
+IV: _Mon cher monsieur de Beuvron, faites-moi ce bien de m'aimer![5]_ Mais,
+puisqu'il n'en peut être ainsi, je me borne à vous souhaiter un bonheur
+inaltérable.
+
+Marquise de V...
+
+[Note 5: Mme de V... ignorait que Chateaubriand, en 1821, avait écrit à
+Mme de Custine «qu'on lui avait un peu gâté Henri IV» à force de lui en
+parler dans ces derniers temps.]
+
+
+
+
+IV
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 10 décembre 1827.
+
+
+Ainsi, mon _ancienne amie_, j'avais en France une personne inconnue qui me
+défendait à mon insu, qui prenait mon parti même contre un ministre de
+l'Empire[6], qui soutenait que ce gros livre[7] que je viens de réimprimer
+et de condamner moi-même n'était ni aussi impie, ni aussi mauvais qu'on se
+plaisait à le dire! Savez-vous, Madame, que cela ne ressemble pas mal à
+ces fées bienfaisantes qui protégeaient les faibles et les malheureux? Je
+suis pourtant charmé que mon bon génie ait manqué l'occasion de me voir.
+On prête à ce qu'on aime en pensée mille agréments que la réalité
+détruit. Dans ma jeunesse, je m'étais fait une image de femme que je n'ai
+rencontrée nulle part. Ce fantôme charmant, qui me suivait partout, qui
+était toujours invisible à mes côtés et que j'aimais à l'idolâtrie, si
+vous m'apparaissiez, je le reconnaîtrais; mais, moi, serais-je ce que vous
+avez rêvé? Non, sans doute. Le vent de l'adversité n'a pas plus épargné
+_ma moustache_ que celle d'Henri IV, et mes années sont écrites sur mon
+front.
+
+[Note 6: Parmi les pièces envoyées par Mme de V... à Chateaubriand se
+trouvait la copie d'une de ses lettres de 1812, où elle racontait à son
+père une discussion qu'elle venait d'avoir avec Montalivet, alors ministre,
+au sujet de l'_Essai sur les Révolutions_.]
+
+[Note 7: Chateaubriand venait de rééditer son _Essai sur les Révolutions_,
+dans le premier volume de ses _oeuvres complètes_.]
+
+Savez-vous, Madame, que tous les ans je veux aller aux eaux des Pyrénées?
+Si je faisais ce voyage, et si je ne passais pas bien loin de votre maison,
+me recevriez-vous? Voilà comme je suis fait: au commencement de cette
+lettre, je vous disais que je ne voulais pas vous voir, et, à la fin, je
+vous menace d'une prochaine visite! Vous me demandez une lettre par an, et
+en voilà deux en moins d'un mois! Vous me direz, Madame, quand vous aurez
+assez de moi.
+
+Je prie ma généreuse protectrice d'agréer mon tendre et respectueux
+hommage.
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+
+
+
+V
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H., 16 et 19 décembre 1827.
+
+
+Serez-vous surpris, monsieur le vicomte, que la lecture de votre lettre
+m'ait laissé beaucoup de tristesse et de confusion? Si je vous parle de
+cette impression, ce n'est pas pour m'en plaindre, mais pour vous dire que,
+parce qu'il n'y a pour moi aucune autorité si haute et si chère que la
+vôtre, j'accepte de bon coeur la petite correction que vous m'avez envoyée,
+comme une preuve de votre amitié naissante. Je suis certaine de l'avoir
+méritée par l'imprudence de mes lettres, puisque vous en jugez ainsi.
+
+J'ai hâte de vous dire que je n'ai rien _rêvé_. Parmi les qualités que
+vous possédez, celles qui m'attachent à vous ne peuvent être mises au rang
+des _illusions_. L'affection que j'ai pour vous, monsieur, c'est de
+l'estime toute pure. En voilà pour toute ma vie. Je ne connais rien sur la
+terre de plus réel et de plus solide que cela. Cette affection n'a rien
+que je veuille cacher ni aux autres ni à vous-même. Si vous n'aviez pas
+été persécuté, si votre conduite n'avait pas révélé votre âme, si sa noble
+et touchante empreinte ne faisait pas le charme le plus irrésistible de
+vos immortels écrits, je laisserais à d'autres le soin de les louer, et je
+ne penserais pas plus à vous que je ne pense à Tacite ou à
+Virgile.
+
+Mais vous devez avoir souffert de la vanité d'autrui; cette laide passion
+a beaucoup d'empire sur nos compatriotes; vous lui offrez une puissante
+tentation; elle a dû souvent troubler votre bonheur dans vos sentiments
+les plus doux. L'habitude de la rencontrer sous vos pas doit vous rendre
+quelquefois inattentif à des sentiments plus estimables et plus dignes de
+vous. Les miens sont de ceux-là. Dans la solitude où s'écoule ma vie,
+personne ne sait, personne ne saura que vous m'écrivez, et qu'il m'y
+arrive de vous des paroles décevantes et légères qui me font mal.
+
+Vous parlez de faibles et de malheureux: c'est peut-être parce que le sort
+m'a rangée parmi eux que j'ai ressenti vos chagrins. C'est apparemment la
+même raison qui, dans ce moment, fait rouler des larmes sur mes joues;
+elles n'ont pourtant été provoquées que par une raillerie bien douce. Mais
+le railleur, c'est vous, et le sujet me tient bien au coeur! Quelqu'un que
+vous avez, je crois, aimé[8] a dit: «_Les coeurs souffrants ainsi que les
+santés faibles s'affectent de mille nuances que le bonheur et la force
+n'aperçoivent pas_.» Ah! vous ne savez pas quel délicieux abri je
+trouverais dans quelques expressions affectueuses qui me viendraient de
+vous!
+
+[Note 8: Cette pensée, avec son élégante et fine niaiserie, pourrait bien
+être de Joubert.]
+
+Je vous demande en grâce d'oublier votre beau _fantôme_ quand vous vous
+souviendrez de moi. Je suis attristée de la pensée de lui être comparée,
+je ne puis lui ressembler, moi qui n'ai peut-être rien d'aimable, et
+sûrement rien de brillant. Ne pensez à moi que comme à une personne simple
+et bonne qui vous aime de tout son coeur, parce qu'elle vous connaît trop
+bien pour pouvoir s'en empêcher! Voilà mes sentiments! Voilà aussi ceux
+que vous m'auriez accordés, s'il m'eût été donné de vivre près de vous! Il
+n'y aurait eu là ni déception ni mécompte, ni serrement de coeur comme ce
+soir.
+
+Si j'ai mal compris votre lettre, monsieur le vicomte, excusez-moi!
+Le sentiment de ma faute m'a peut-être trop alarmée; il est d'ailleurs
+facile de se tromper sur le sens d'une expression: les lettres n'ont
+malheureusement ni expression, ni regard. N'en recevrai-je pas bientôt une
+autre qui me rende le bonheur qui devrait être mon partage quand _vous_
+m'adressez le nom d'_amie_, et que _vous_ voulez venir me chercher? et, si
+je la reçois, aurez-vous encore oublié le sujet qui m'est cher, _vous_ et
+ceux que vous aimez?
+
+Si je recevrai votre visite? Sans doute: mon Dieu, oui! Mais comment
+avez-vous trouvé le moyen, comment avez-vous eu le pouvoir d'éteindre la
+joie qu'une nouvelle si inespérée devait me donner? et est-ce bien moi qui
+suis si triste en l'apprenant?
+
+Je devais aller aussi aux eaux des Pyrénées: la mauvaise santé de ma mère
+m'a empêchée d'aller y joindre M. de V... qui y a passé les deux derniers
+étés, et qui doit y retourner encore celui-ci. Je n'ai pas besoin de vous
+dire que j'avancerai ou reculerai mon voyage, ou que j'y renoncerai tout à
+fait, pour profiter de cette lueur que vous me promettez. Je me recommande
+à vous pour qu'elle me soit heureuse.
+
+Adieu, mon étoile chérie, je voudrais être réellement une de ces fées
+bienfaisantes dont vous plaisantez, ou plutôt, si j'étais une sainte, si
+j'avais quitté la vie, s'il m'était donné de choisir ma récompense, je
+voudrais devenir votre ange gardien.
+
+MARIE.
+
+
+
+VI
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 24 décembre 1827.
+
+
+Il faut bien le dire à ma nouvelle amie, sa lettre m'a confondu. Moi, lui
+écrire des choses légères! la blesser! Je ne sais plus ce que j'ai écrit,
+mais je suis sûr qu'elle s'est trompée. Dans tous les cas, je proteste de
+la pureté, de la sincérité de mes intentions; et je supplie mon amie de ne
+pas commencer une correspondance orageuse.
+
+Elle me parle de l'estime qu'elle veut bien avoir pour moi. Est-ce que je
+lui demande autre chose? Aurait-elle vu dans l'histoire de mon fantôme une
+galanterie hors de saison pour moi? En vérité, j'en ai parlé dans toute la
+sincérité de mon coeur, dans toute la joie que j'éprouvais d'avoir trouvé,
+vers la fin de ma vie, quelqu'un qui consentît à avoir pour moi cette
+bienveillance dont les hommes, arrivés à l'âge où je suis, sont rarement
+entourés. Si je veux vous voir pleine de charme et de grâce, quel mal cela
+vous fait-il? Pourquoi voulez-vous que notre vieille amitié ne se pare
+pas des illusions de la jeunesse? Votre estime pour moi serait-elle un
+sentiment moins grave, si je veux, dans mon imagination, en faire quelque
+chose de plus tendre et de plus doux? Vous avez visiblement tort dans
+cette première querelle, et j'attends de vous une _réparation_ en forme.
+
+Mon projet des eaux est devenu presque une réalité, depuis que je sais que
+vous aviez pareil projet. Je vais vite en fait de chimères.
+
+Cette lettre arrivera à ma nouvelle amie au commencement de l'année
+nouvelle: c'est ce qu'elle a désiré. Je ne lui souhaite pas beaucoup de
+jours: je sens l'inconvénient de ce bagage que je traîne après moi.
+
+J'espère d'elle une meilleure lettre.
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+
+
+
+VII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H., 1er janvier 1828.
+
+
+La crainte d'avoir commis une faute devant vous, monsieur le vicomte, en
+vous écrivant la première; celle de vous avoir donné une fausse idée de
+moi; le regret d'être moins belle que votre trop belle chimère; et
+peut-être les inquiétudes d'un coeur souffrant, avaient sans doute
+contribué à me faire prendre le change sur vos expressions; mais j'ai
+surtout manqué de pénétration.
+
+En chérissant vos grandes qualités, je vous croyais cependant un coeur
+lassé d'impressions, de succès, et d'hommages. Je n'ai pu croire tout de
+suite à cette simplicité de coeur, à cette candeur véritablement adorable
+qui vous a fait accueillir si doucement mon affection timide: elle venait
+pourtant à vous sans autre cortège que sa tendresse et sa sincérité.
+
+Ô mon maître chéri, oubliez cette injustice involontaire, et laissez à
+votre reconnaissante disciple le soin de la réparer en vous aimant encore
+davantage! Ne craignez pas une correspondance orageuse! Croyez-moi, mon
+ami, Dieu vous rend une soeur qui se consacre à vous. Les hasards de la
+vie vous en séparent aussi. Mais la tendresse d'une âme toute empreinte de
+la vôtre la dédommagera de ses mécomptes, la reposera quelquefois de ses
+travaux.
+
+Vous reparlez encore de ce voyage dans les Pyrénées! Cette espérance de
+vous voir s'est emparée de mon esprit. Je me suis si souvent représenté ce
+moment, que je crois vous avoir déjà vu. Il y a ici une place que
+j'affectionne plus que les autres. Je m'y retire ordinairement pour vous
+écrire; c'est une retraite tranquille, sous de grands arbres, au bord d'un
+ruisseau. Il me semble que je vous voyais vous avancer vers ce lieu; que
+j'allais à votre rencontre. Je vous offrais mes mains unies, vous les
+pressiez dans les vôtres, et sur votre coeur. Mon front s'inclinait devant
+vous, et vos regards renouvelaient ma vie... J'ignore si j'ai eu cette
+vision durant la veille ou le sommeil, mais elle m'a laissé un souvenir
+distinct, comme un événement arrivé. Hélas! qui sait si mes yeux vous
+verront jamais?
+
+Quand je regarde les hautes montagnes qui m'entourent, la vallée solitaire
+que j'habite: quand je me rappelle que je n'en suis pas sortie, que
+personne n'y est venu, j'ai peine à comprendre comment mon sort est
+changé. Il l'est pourtant, ô destinée! quelques larmes furtives qui n'ont
+point eu de témoin, quelques pensées secrètes qui n'ont point été confiées,
+ont eu la force d'attirer jusqu'ici l'affection de celui dont j'ai
+presque fait ma divinité sur la terre.
+
+1er janvier 1828.
+
+Il est plus de minuit. A genoux devant ce ciel d'hiver, si beau dans mon
+pays, j'ai prié Dieu pour vous, j'ai demandé le rétablissement de Mme de
+Chateaubriand, votre bonheur et celui de tous ceux que vous aimez. J'ai
+aussi demandé votre amitié, votre tendresse même... Je les ai demandées
+pour toute ma vie. Le temps est passé où je pouvais vivre étrangère à vous.
+
+En 1817, je vous écrivis pour vous proposer de lire un manuscrit que je
+croyais intéressant pour vous. Un accident arrivé à une de mes parentes me
+priva de votre visite: il ne m'en reste qu'une carte que je conserve
+encore, et deux petites lettres, de cette grosse écriture que j'ai
+regardée tant de fois. Le hasard qui trompait mon espérance me parut un
+avertissement du ciel, je résolus de ne vous voir jamais. Je vins ici
+reposer près de mon père ma santé altérée et mon coeur abattu. Le calme et
+la douceur des affections de famille me rétablirent bientôt. Peu de temps
+après vous devîntes ambassadeur, puis ministre.
+
+Alors, je voyais le mérite à sa place, la France glorifiée par vous, les
+affaires en dignes mains, et je ne pensais plus à vous qu'avec joie et
+contentement.
+
+Il y a trois ans, votre sortie du ministère et la vengeance que vous en
+tirâtes en donnant au roi de France les coeurs des Français[9], vous
+asservirent mon âme pour toujours. J'aurais donné mille fois ma vie pour
+vous. Je revins ici, je vous y retrouvai dans le recueillement de la
+solitude et la lecture de l'_Itinéraire_, dont je m'étais longtemps
+privée. Depuis, vous ne m'avez plus quittée, et maintenant, pour vivre,
+j'ai besoin de votre affection.
+
+Adieu, noble et aimable ami; quels que soient votre gloire, vos travaux,
+et vos généreux efforts, votre solitaire attend une lettre où vous lui
+parlerez enfin de celui qu'elle aime. Songez qu'un plus long silence sur
+un sujet si cher deviendrait une véritable injustice!
+
+MARIE.
+
+[Note 9: Allusion à la brochure _Le Roi est mort! Vive le Roi!_ publiée
+par Chateaubriand en 1824.]
+
+
+
+
+VIII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 12 janvier 1828.
+
+
+Vous dirai-je que votre lettre m'a touché jusqu'aux larmes! Est-il
+possible que vous aimiez si profondément, si sincèrement, un étranger, un
+homme que vous n'avez jamais vu, qui n'est entré dans aucun des secrets de
+votre vie, qui ne se mêle à aucun de vos souvenirs, et à qui vous seriez
+obligée de raconter votre histoire depuis votre berceau jusqu'au jour où
+vous avez commencé à m'écrire? Je vous le dis avec joie et vérité, que ce
+bonheur inattendu effacerait en moi le souvenir de bien des jours pénibles,
+et rendrait pleins de charmes mes derniers jours.
+
+Il me semble à mon tour que je vous ai vue. Votre ciel d'hiver, vos
+montagnes, votre vallée, vos grands arbres auprès d'un ruisseau, je vois
+tout cela. Mais il me prend une crainte, je vous la confie naïvement:
+devons-nous détruire notre roman? Dois-je vous voir? Serai-je semblable à
+la vision que vous avez eue? Dans la jeunesse, on est présomptueux; il y a
+je ne sais quoi, dans les jeunes années, qui se sent fait pour être aimé.
+À mon âge, on est timide, on craint de se montrer. Vous souvenez-vous du
+récit que fait Jean-Jacques Rousseau de ces voix mélodieuses qu'il
+entendit dans un couvent à Venise? Il prêtait aux divinités de ces chants
+une beauté et des grâces divines; et puis il vit sortir de petites filles
+affreusement laides, borgnes, boiteuses, bossues. Si je n'allais être pour
+vous qu'une voix? Réfléchissez-y avant que nous nous voyions!
+
+Comment, je vous ai écrit un billet en 1817[10]? Je n'en savais pas un mot.
+Je suis allé chez vous! Que ne disiez-vous cela tout de suite? Savez-vous
+que Hyde de Neuville est ici? Je n'ose lui parler de vous, en vérité ne
+sais pourquoi.
+
+Bien des gens me croient dans ce moment occupé de politique et de
+ministères, et c'est avec une sorte de félicité que j'écris à une femme
+qui m'est inconnue. Je lui écris du fond de ma solitude, car j'habite
+aussi une solitude, un hospice que Mme de Chateaubriand et moi avons
+établi pour de pauvres femmes et de vieux prêtres, à une barrière de
+Paris[11]. J'ai un grand enclos comme un chartreux, où je fais planter une
+allée droite et longue comme autrefois, et qui dans cent ans prêtera son
+ombre à quelques vieillards descendus de l'autel faute de pouvoir achever
+le sacrifice. Maintenant vous savez d'où je vous écris, comme je sais d'où
+viennent vos lettres. Vous voyez que je m'y plais. Voilà un long
+bavardage! Votre empire sur moi est singulier. Je n'ai pu de ma vie écrire
+une lettre de deux pages[12]: n'ai-je pas raison de dire que vous êtes le
+brillant fantôme de ma jeunesse? Vous m'apparaissez, comme le fantôme des
+rois de France, lorsque je vais bientôt mourir...
+
+[Note 10: C'était, plus exactement, en 1816 (Voir le _Prologue_, p. 3 et 4)]
+
+[Note 11: L'Infirmerie Marie-Thérèse, fondée en 1823 par Mme de
+Chateaubriand à la Barrière d'Enfer.]
+
+[Note 12: De la meilleure foi du monde, Chateaubriand se trompait il ne se
+rendait pas compte d'un changement que l'âge avait amené peu à peu, dans
+ses habitudes: en réalité les lettres de ses dernières années étaient
+volontiers assez longues.]
+
+J'attends une réponse de mon amie.
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+
+
+
+IX
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H., 19 janvier 1828.
+
+
+Je me vantais que mon âme était toute empreinte de la vôtre. Ô mon maître,
+mon erreur était grande! Je confondais ma tendresse avec le reflet de vos
+vertus. Je suis encore si loin de vous que je ne vous devine même pas.
+
+Parce que vous aviez attaqué M. de Villèle, je croyais que vous aviez
+renoncé à revenir au ministère. Mais vous étiez plus haut que cette
+hauteur moyenne où je vous plaçais. Vous avez attaqué M. de Villèle parce
+qu'il faisait le mal, vous lui succèderez parce que vous ferez le bien[13].
+Tant que vous pourrez en faire encore, vous ne direz point: c'est assez.
+Mais si vous vous rendez à la France, qui vous appelle de tant de voeux,
+à la famille royale, qui est encore comme étrangère sur ses foyers si
+longtemps perdus, cette surcharge de travail à un travail déjà excessif,
+ce surcroît de sollicitude dans une vie qui n'est déjà que trop remplie,
+n'épuiseront-ils pas enfin vos forces? Au nom de ce que vous avez le plus
+aimé, je vous conjure d'arrêter vos réflexions sur cette question, et de
+vous souvenir qu'après tout vous n'êtes qu'un homme, quoique le plus
+excellent d'entre eux!
+
+[Note 13: M. de Villèle avait donné sa démission, le 2 décembre 1827.]
+
+Heureux le pays qui vous a vu naître! Heureuse la patrie que vous servez!
+Mais, pour moi, ô mon étoile! vous brillez dans une sphère bien au-dessus
+des grandeurs que les hommes peuvent vous offrir, ou vous retirer. Dans
+les forêts de l'Amérique, dans les landes de la Bretagne, dans les
+solitudes de la Grèce, dans les sables des Tuileries ou dans l'allée de
+votre chartreuse, je vous vois des mêmes yeux; et je vous suis avec le
+même coeur.
+
+La lecture des _Débats_, en me faisant entrevoir la possibilité de votre
+retour aux affaires, m'avait fait concevoir pour vous la crainte que je
+viens de vous détailler: j'en avais aussi pour moi-même. J'étais abattue,
+découragée. Pour la seconde fois j'allais être effacée de votre souvenir.
+Mais celui qui me soutint la première fois est maintenant au-delà du
+tombeau, il y est avec ma meilleure mère, avec l'amie de mon enfance,
+avec le frère élu par mon coeur: je les avais tous alors. Que ferai-je
+maintenant? Je mesurais tristement la hauteur de mes montagnes: je me
+sentais exilée dans cette vallée chérie où il me suffisait autrefois
+d'ouvrir les yeux pour être charmée, de respirer pour être heureuse; je
+murmurais ces paroles de Jean-Jacques: «Que le jour me dure, passé loin de
+toi! Toute la nature n'est plus rien pour moi!» La résignation sortait de
+mon coeur, mon sort me semblait triste et dur, mes devoirs pénibles, et
+l'air pesant; et, durant ce temps, ô mon ami! oubliant le monde rempli
+de votre renommée, retiré dans le sanctuaire de vos vertus et de vos
+affections les plus intimes, vous m'écriviez, à _loisir_, une lettre si
+touchante qu'elle vous acquitte envers moi! Depuis que j'ai reçu cette
+lettre, tout est encore changé autour de moi. J'ai remarqué plusieurs fois
+l'étonnement du peu de personnes qui me parlent. C'est que la joie brille
+sur mon visage, quoique je n'aie aucun sujet connu de contentement. C'est
+que je regarde avec une profonde tendresse quelque objet inanimé que je ne
+vois point. Ah! je le sens, tout ce qu'il peut y avoir de plus honorable
+et de plus doux dans le sort d'une femme sur cette terre se trouve réuni
+pour elle dans le bonheur de dépendre d'une âme comme la vôtre!
+
+Et ce bonheur deviendra-t-il un jour mon partage? M'aimerez-vous? Hélas!
+laissez-moi les craintes, à moi, qui ne suis pas même une voix pour vous!
+Si vous relisiez mes lettres à M. Hyde de Neuville, vous verriez l'empire
+que ces craintes ont eu sur moi. Je voudrais que vous parlassiez de moi à
+cet excellent homme: il sait comment je vous ai toujours chéri, il vous
+le dirait. Ses expressions simples et inattentives me peindraient à vous
+telle que je suis; mais aussi, elles désespéreraient la belle chimère qui
+vous conduit à moi. Il ne m'a pas écrit depuis son élection, je comprends
+qu'_il n'a pas le temps_. Ne vous souvenez-vous plus de ces belles paroles
+que vous lui adressâtes il y a deux ans, au sujet d'une femme généreuse,
+disiez-vous, que vous le chargiez de remercier? _Si j'ai souffert
+des hommes... qui n'en a pas souffert?..._ Cette femme, c'était moi.
+Pardonnez-moi ces fréquents retours vers le passé: j'ai besoin de vous
+prouver qu'il s'agit ici d'un sentiment digne de vous.
+
+Les quelques années de différence qu'il y a entre nous vous causent une
+sorte d'inquiétude à laquelle je refuserais de croire si vous-même ne m'en
+faisiez pas l'aveu avec la sincérité d'une âme demeurée jeune et pure. Ô
+mon aimable ami, ne soyez pas ingrat envers ces année qui semblent, en
+votre faveur, ne poursuivre leur cours que pour ajouter à votre gloire et
+à vos vertus, sans pour cela vous priver d'aucun des avantages qui vous
+ont été prodigués! Je n'avais jamais songé à vous créer dans ma pensée un
+extérieur qui pût vous représenter à moi et, lorsque je pensais à vous,
+je ne voyais qu'un _nom_, le hasard ne m'ayant jamais offert aucun de vos
+portraits. Je ne faisais point de questions sur vous. Depuis l'époque
+malheureuse où je ne pus vous voir après vous avoir cherché, je ne voulais
+plus vous trouver que dans mon coeur. Je vous fuyais partout, même dans
+vos ouvrages; j'ai passé plusieurs années sans pouvoir lire _René_, et
+surtout l'_Itinéraire_. Dernièrement encore, ils m'ont fait mal: c'est à
+leur lecture que j'attribue l'abattement où j'étais tombée à la seule
+pensée que le torrent des affaires vous ferait perdre mon souvenir. Dès
+votre première et votre seconde lettre, vous parûtes très préoccupé de
+cette différence d'âge: cela me fit naître le désir d'avoir une idée de
+vous, car je n'en avais point du tout, quoique je connusse bien le fond de
+votre âme. J'écrivis à une femme de ma connaissance qui vous a vu cet
+automne. Je ne sais comment il se fit que je n'osais guère lui faire de
+questions: cependant, sa réponse, toute incomplète qu'elle est, suffira,
+de reste, à vous _rassurer_, «M. de Chateaubriand est d'une taille moyenne,
+il a l'air noble et très distingué; il est d'une belle figure; il parle
+peu; il est cependant fort aimable.» Savez-vous l'effet que ce portrait
+produisit sur moi? Je demeurai troublée et confuse de vous tant aimer.
+J'ai ajouté beaucoup de choses à ce portrait; je sens que je ne me trompe
+sur aucune: vous me le direz?
+
+L'âme d'un ange, le caractère d'un héros, peut-être le coeur d'une
+femme... et quelquefois la gaîté franche et naïve d'un enfant. La
+puissance de votre regard est irrésistible comme le charme de votre
+sourire: vos manières sont nobles et charmantes. Votre invincible fermeté
+ajoute en vous son attrait à l'attrait de vos malheurs, et votre modestie
+sincère fait aimer votre gloire. Ami! vous n'êtes que trop bien doué pour
+plaire, et celui de nous deux qui doit trembler, ce n'est pas vous.
+
+Mais pour vous punir de votre coquetterie avec moi, je dois vous apprendre
+qu'il ne faut pas tant d'agréments pour me plaire. Il y a à Paris un homme
+que nos connaissances communes appellent mon _chevalier_, qu'on m'accuse
+de préférer à tous les autres hommes, et qu'en effet j'aime comme mes
+yeux. C'est un des députés de la Côte-d'Or, le chevalier de Berbis. Si
+vous le connaissiez, vous seriez de mon goût, et tomberiez à mes genoux
+pour obtenir votre pardon de l'affront que vous faites à ma solidité.
+
+Dites-moi, je vous prie, dans quel quartier est votre hospice, afin que je
+le cherche sur la carte; ce sera un plaisir pour moi. Je n'ai pas oublié
+la folle joie que j'éprouvai, il y a dix ans, lorsque je vis mon nom tracé
+de votre main sur une de vos cartes.
+
+Adieu, mon maître aimé! Vous savez que vos lettres font le bonheur de ma
+vie. N'en aurai-je pas bientôt une autre? ou du moins me pardonnerez-vous
+de l'avoir demandée?
+
+MARIE.
+
+
+
+
+X
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Janvier 1828.
+
+
+J'allais répondre en détail à votre aimable lettre du 20, lorsque j'ai
+appris la mort d'une femme que j'aimais depuis longues années et dont
+la tendre amitié m'avait bien souvent consolé[14]. Le coeur me manque
+aujourd'hui pour vous écrire. Vous le voyez, vous n'avez sauvé qu'un
+solitaire que tout quitte et qui ne vous apporte que ses souvenirs et ses
+souffrances; je vous fais là un triste présent. Plus votre lettre me
+charme, plus en même temps elle me désespère. Qu'ai-je à vous offrir?
+quelques jours qui seront bientôt écoulés! Et ne dois-je pas craindre de
+me rattacher à une vie qui m'échappe? Ne craignez pas, au reste, que la
+politique puisse me distraire de vous: je ne serai point ministre; j'ai
+refusé de l'être, parce que, dans la position où l'on m'aurait placé, je
+n'aurais pu donner la majorité au roi, et j'aurais perdu ma place dans
+l'opinion publique sans être utile à la couronne. De plus, ce ne serait
+qu'avec une peine mortelle que je sortirais de la solitude qui doit me
+conduire au dernier repos: j'avance à grands pas dans le désert où je dois
+rester.
+
+[Note 14: Mme de Duras, morte à Nice, le 16 janvier 1828.]
+
+Vous vous êtes trompée sur ma _coquetterie_, je n'en ai aucune. Votre amie
+m'a peint comme je ne suis point. Que j'aie peur de mes années comparées
+aux vôtres, rien de plus naturel, mais mes prétentions ne vont pas
+au-dessus de mes cheveux blancs. Pourtant, je ne sais pourquoi, je n'aime
+point que vous aimiez un chevalier de Bourgogne «comme vos yeux».
+Expliquez-moi cela?--Je devais dîner demain chez Hyde de Neuville; je lui
+aurais parlé de vous. Au lieu de cela, je m'ensevelis dans mon
+_infirmerie_. Elle est située à deux cents pas de la barrière d'Enfer,
+Route du Midi, conséquemment sur la route qui mène vers vous: c'est un
+tout-ensemble composé de pâturages, de vergers, de maisons pour les
+malades, d'une chapelle, et d'une petite maison pour moi. Écrivez-moi une
+lettre pour le moins aussi bonne que la dernière; j'en ai besoin.
+Serait-il vrai que je sois pour quelque chose dans votre vie?--C'est la
+pauvre Mme de Duras dont je veux vous parler. Elle est morte à Nice.
+
+
+
+
+XI
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H., 29 janvier 1828.
+
+MON AMI,
+
+
+Je viens de recevoir votre lettre du 26. J'y réponds tout de suite; je ne
+veux pas que le courrier retourne sans vous porter les larmes et les
+tendresses d'une autre ancienne amie dont la mort pourra seule vous
+priver. Je pleure avec vous celle que vous venez de perdre; elle était
+digne de vous aimer, et toutes ses nobles vertus étaient récompensées par
+votre tendresse et votre suffrage. Hélas! je voudrais avoir eu son sort et
+être où elle est; et pourtant, si elle s'est vue mourir, quel regret elle
+a dû éprouver de quitter la vie sans presser encore une fois votre main,
+sans retrouver encore une fois votre regard! Tout ce qu'il y a de plus
+soumis dans la résignation à la volonté de Dieu suffit à peine à un tel
+sacrifice. Pauvre ange souffrant! vous endurez dans ce moment l'une des
+deux véritables infortunes de notre vie mortelle, la perte de ce qu'on
+aime, et vous ne la sentez que trop! Je vous plains du fond d'un coeur
+tout à vous. Je connais cette douleur, je sais la trace qu'elle laisse
+dans l'âme. L'amie qui vous a quitté était ornée de tous les dons qui lui
+avaient obtenu votre attachement; et celle que la Providence semble vous
+envoyer à la place n'est qu'un écho mélancolique et fidèle, qui, dans un
+lieu désert, répète vos soupirs. Mais, de si loin, cette voix, si faible,
+pourra-t-elle arriver jusqu'à vous?--Et vous me demandez si vous êtes
+quelque chose dans ma vie! Vous m'assurez que mon affection suffirait
+pour vous faire oublier bien des jours pénibles; vous me demandez de vous
+consoler! Mon front s'abaisse et mon coeur bat à ces paroles: je les
+reçois comme une bénédiction, elles adoucissent tous les regrets, tous les
+chagrins de ma vie; elles me rendraient heureuse si je pouvais l'être
+quand vous ne l'êtes pas. Je vous le dis sans contrainte, parce que je ne
+vous ai jamais vu: si j'avais vécu près de vous, il est probable que vous
+n'auriez jamais su combien vous étiez aimé, ou plutôt je sens que je
+n'aurais pas osé vous tant aimer en votre présence.--Il y quatre jours que
+j'ai reçu une lettre de M. Hyde de Neuville: je la parcourus deux fois
+très rapidement pour y chercher votre nom; ne l'y trouvant pas, je la
+lisais posément, lorsque j'arrivai à ce passage: «Celui que nous aimons et
+admirons se porte bien. (Bon M. de Neuville! Ces douces paroles se sont
+gravées dans mon coeur à côté des plus chères obligations que je vous ai).
+Il a pu être ministre, il y a deux jours, il ne l'a pas voulu[15]. Il est
+cependant probable qu'il le sera encore; mais il est certain qu'il n'y
+consentira qu'avec les moyens d'être utile au roi et à la France. Quand on
+fait un aussi grand sacrifice que l'acceptation d'un portefeuille dans des
+circonstances aussi pénibles, il faut au moins s'assurer tous les moyens
+de succès.»
+
+[Note 15: A la chute du cabinet Villèle, Charles X avait fait offrir à
+Chateaubriand le ministère de l'instruction publique dans le nouveau
+cabinet: mais Chateaubriand avait refusé, en déclarant qu'il ne voulait
+rentrer au pouvoir que par la porte du ministère des affaires étrangères,
+par laquelle il en était sorti trois ans auparavant.]
+
+Cette lettre me combla de joie, et admirez ma folie! Ce ministère, que je
+redoutais pour votre santé, pour votre repos et aussi pour le mien, dont
+la seule crainte m'avait jetée dans un si grand accablement, à présent
+qu'on me l'annonçait comme un événement probable, ne me donnait qu'une
+vive satisfaction. J'étais transportée à l'idée d'une réparation éclatante,
+d'un triomphe public. Faible femme que je suis! Comme si vous aviez
+besoin de tout cela, _vous!_
+
+L'autre jour, un jeune homme, qui était à Paris cet été, me racontait quel
+enthousiasme vous aviez fait naître à la séance de M. Villemain[16], et
+comment une foule immense, ravie de vous voir et de vous rendre hommage,
+vous avait accompagné jusque chez vous. «Sa belle figure, disait-il, et
+son regard animé peignaient franchement sa satisfaction.» Toutes les
+conversations ramènent votre nom et votre éloge, tous les journaux en
+retentissent, je vous retrouve dans le coeur de mes amis, dans vos
+ouvrages, où je «m'amourache», comme dit ma mère, au point que, lorsque
+j'ouvre un de vos volumes, je ne puis m'en arracher. Vous remplissez ma
+vie: vous charmez ma solitude, mon affection pour vous croît avec mon
+estime, heureuse que je suis de ne sentir les bornes ni de l'une ni de
+l'autre! et ce sentiment n'est pas d'un jour! Je me suis rendue malade en
+relisant les deux premières lettres que je vous écrivis, il y a onze ans,
+et vos réponses. Alors le regret altéra ma santé et peu s'en faut qu'il ne
+l'altère encore aujourd'hui quand je pense à tant d'années perdues pour
+une amitié si chère! Nous devions donc une fois nous aimer, nous
+rencontrer dans ce monde?... A ces pensées un frisson me saisit. Je me
+souviens que nous ne nous connaissons point, que nous ne nous verrons
+peut-être jamais, que vous ne m'aimerez peut-être pas... Si ce malheur
+m'arrivait, je crois que ce serait le dernier de mes malheurs.
+
+[Note 16: Villemain avait été chargé par l'Académie de rédiger, en
+collaboration avec Châteaubriand et Lacretelle, une adresse au roi
+contre le rétablissement de la censure.]
+
+Il y a dans votre lettre des choses si tristes que mes larmes ne peuvent
+tarir depuis que je l'ai lue. O mon maître bien-aimé! avez-vous donc reçu
+de si profondes blessures? vous, placé si haut, comment n'avez-vous pu
+échapper aux traits de l'adversité? Hélas! j'ai trop bien deviné, il y a
+sans doute dans votre coeur une sorte de sensibilité de femme qui vous a
+rendu vulnérable a des peines que vous méritiez d'ignorer.
+
+Le chevalier de Berbis _est un homme d'acier dur et tranchant, mais pur et
+fidèle_. C'est un saint qui s'en va faisant le bien. Sa soeur est l'amie
+de ma mère: ses nièces sont mes amies: je lui ai des obligations et je
+l'estime parfaitement, ce qui dans mon coeur compose toujours une
+véritable tendresse. Il disait plaisamment que M. de Villèle lui avait
+l'obligation de n'être pas l'homme de France le plus laid; il est vrai
+qu'il l'est au point qu'en le voyant vous ne pourrez vous empêcher de rire
+de la qualification de «mon chevalier», comme je riais moi-même en
+l'écrivant comme preuve de ma solidité. Adieu, mon maître bien-aimé, j'ai
+mis en vous toute mon espérance! Si jamais vous prenez un peu d'amitié
+pour moi, j'aurai tout sur la terre en dépit d'un sort contraire.
+
+MARIE.
+
+_P.-S_. Je reviens à mon bon chevalier de Berbis: en relisant ma lettre,
+je trouve que je ne vous ai pas parlé de lui convenablement. Il mérite
+l'honneur d'être estimé de vous. En 1824, M. de Villèle voulait le faire
+questeur «Non, lui dit-il, je ne veux _point_, je veux voter en
+conscience.» Dernièrement, sur ce que je lui demandais des nouvelles de la
+pairie, que les journaux lui avaient octroyée, il y a deux ans, et s'il
+n'avait pas eu l'esprit de la trouver dans cette année d'abondance, il me
+répondit: «Non, je ne suis point pair, parce que je ne suis point du bois
+dont on les fait, parce qu'il faut d'autres services que les miens, une
+autre fortune, et, en tout, quelque chose de plus étoffé que ma chétive
+personne! Non, je ne suis point directeur général, parce qu'il faut plus
+de souplesse que je n'en veux avoir et plus d'ambition que je n'en ai! Je
+suis Gros Jean comme devant et comme je serai toujours tant que je vivrai,
+n'aspirant à rien qu'à ne rien être et croyant d'ailleurs qu'un député
+doit être indépendant.» Ce bon garçon, grosse tête chiffrante et
+combinante, ressemble presque à vos petites filles de Venise; il n'a pas
+le temps d'être aimable et, s'il l'avait, il n'en prendrait pas la peine;
+il est bon gentilhomme, tout juste, et n'a que cinq mille livres de rente,
+qu'il mange de reste dans les sessions. Avec tout cela, je l'ai vu
+accueilli par tous les grands sociétaires de M. de Villèle avec une
+considération qui allait jusqu'au respect. M. de Rainneville lui parlait
+avec déférence. Le veau d'or de nos jours, Rothschild, ne ricanait pas
+devant lui; et, lorsque ce digne homme se sépara de M. Villèle dont il
+était l'ancien ami, son départ fit sensation. Ma lettre est presque
+illisible; ma mère est ici; pour que je vous écrive à mon aise, il faut
+que nous y soyons seuls.--La longueur de mes lettres me rend presque
+confuse devant vous, dont le temps est si rempli. Cela tient à deux
+choses: l'une, c'est que j'ai le coeur plein; l'autre que, n'ayant jamais
+rien composé, je n'ai pas le savoir de resserrer mes idées en peu de mots,
+comme mon maître chéri, qui sait, en une ligne, m'envoyer de quoi vivre
+pour huit jours.--Je viens de lire la notice sur la pauvre Mme de
+Duras[17]. Cette notice est de vous certainement. Je l'ai coupée et réunie
+à votre lettre d'aujourd'hui.
+
+[Note 17: Dans le _Journal des Débats_.]
+
+
+
+
+XII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 5 février 1828.
+
+
+Sans doute, mon amie, ces quelques mots étaient de moi; mais ils étaient
+bien froids, bien glacés; je les avais écrits en présence même du premier
+mouvement de ma douleur et de toutes les convenances sociales dont je
+me sentais entouré: craignant de blesser une mémoire sacrée au lieu de
+l'honorer, je n'ai trouvé sous ma plume qu'un sentiment contraint qui,
+à force d'être mal à l'aise, a pris l'air de l'indifférence. Je ne me
+consolerais pas si je ne retrouvais un jour l'occasion de dire tout ce que
+j'ai perdu[18]. Pardonnez-moi ces détails; je ne devrais vous parler que de
+vous, et vous remercier tendrement de votre généreuse amitié. Envoyez-moi
+tout ce que vous voudrez, mais rien de moi, c'est de vous seulement que je
+veux avoir quelque chose!
+
+[Note 18: On sait que Chateaubriand a longuement parlé de Mme de Duras,
+et de ses relations avec elle, dans plusieurs endroits des _Mémoires
+d'Outre-Tombe_.]
+
+Je ne vois presque pas l'excellent Hyde de Neuville; nous demeurons aux
+deux barrières opposées de Paris. Il a bien deux vieux chevaux qui le
+traînent, mais qui ne peuvent suffire à ses courses. Moi, je suis à pied,
+et je me fatigue à présent beaucoup en marchant. Nos misères ne peuvent se
+rencontrer que de loin à loin. Je brûle de lui parler de vous. Je le
+verrai ce matin même, à la séance royale.
+
+Je ne suis pas rassuré par le portrait de votre chevalier. Ces chevaliers
+si laids, comme Du Guesclin, font souvent des conquêtes.
+
+M. Villemain a toutes sortes de bontés pour moi, il me fait passer à
+travers la magie de son talent. N'allez pas vous monter la tête sur mon
+refus du ministère! Il est plus aisé de refuser d'être ministre que de
+rendre une monarchie; vous m'avez pris pour un brave, et je n'ai été qu'un
+poltron.
+
+Il faut que vous sachiez que j'ai acheté une carte de France qui me coûte
+8 francs; elle n'est pas belle. Savez-vous ce que je fais de cette carte?
+Je regarde _La Voulte_, ne pouvant voir H..., qui ne s'y trouve point.
+Quand j'avais vingt ans, je faisais de ces choses-là. Je retourne à
+l'enfance, et cela est fort naturel.
+
+Je mets mes respectueuses tendresses aux pieds de Marie.
+
+Écrivez-moi!
+
+
+
+
+XIII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H., 11 février 1828.
+
+MON AMI,
+
+
+La profonde tristesse que respirait votre lettre m'affligea sans me
+surprendre. Mais, en relisant les précédentes, j'y retrouve les mêmes
+pensées, j'en suis troublée. J'ai peine à comprendre que le chagrin puisse
+vous poursuivre. Dans mes idées, vous devez être heureux. Si, comme je le
+crains, vous ne l'êtes pas, la charité vous consolera. Après la mort de
+mon père, je n'ai trouvé que ce baume pour ma blessure.
+
+Je suis les événements avec une attention silencieuse. Que d'ennemis
+contre celui que j'aime! La lutte va devenir terrible. Si vous ne
+l'emportez pas, on vous offrira sans doute une ambassade.
+_L'accepterez-vous?_ C'est à votre indulgente bonté que j'ose adresser
+cette question.
+
+Lorsque j'ai appris comment vous aviez disposé de vos biens et arrangé
+votre vie, mon coeur a été comme envahi de sentiments divers, parmi
+lesquels la satisfaction a dominé. La solitude a toujours été un besoin de
+votre âme. La pratique du bien en est une nécessité. La palme de Vincent
+de Paule n'était pas indigne de vous. Dieu vous voit sans doute avec amour,
+la réunir à celle de Tacite et du Tasse, et maintenant, François-Auguste
+de Chateaubriand, les Français veulent vous décerner celle de leur Sully!
+Ah! pourquoi le vertueux Charles X ne vous prend-il pas pour ami? Si cet
+événement arrivait, je m'en réjouirais sans restriction; non par vertu,
+mais par tendresse.
+
+L'autre jour, quelqu'un, parlant des gens de lettres, demanda si aucun
+d'eux ne faisait une _Histoire de France_. «M. de Chateaubriand en fait
+une[19]», dit une autre personne. «Oui, dit le prêtre qui avait déjà parlé;
+mais, depuis son apostasie, on n'aime pas à lire ses ouvrages.» Tout le
+monde resta muet. «Monsieur, lui dis-je, sachez que, si l'infortune
+atteint un jour votre vieillesse, vous pourrez en toute assurance aller
+frapper à la porte de cet _apostat_; il vous recueillera dans sa maison
+sans s'enquérir de vos opinions ou de vos injustices; il vous nourrira du
+pain qu'il doit à ses glorieux travaux: et, lorsque la maladie pèsera sur
+vous, il veillera lui-même avec sa femme autour de votre lit.» Un grand
+silence suivit. Mes yeux étaient pleins de larmes, et d'autres aussi. Une
+vive rougeur couvrit le front du coupable, et je rougis moi-même de la
+honte de mon supérieur.
+
+[Note 19: Chateaubriand avait en effet, dès lors, conçu le projet de ses
+_Études Historiques_, qu'il ne devait écrire que trois ans plus tard.]
+
+(Mon maître chéri, vous avez fondé un hospice, et vous êtes à pied!)
+
+Vous écrivez souvent dans les _Débats_. Je reconnais vos articles, je les
+lis avec attention, triste à vos regrets, que ne donnerais-je pour vous
+être quelque chose, pour les recueillir et les adoucir en les partageant
+de tout mon coeur? Je n'avais jamais senti la force de cette expression si
+usuelle: _vivre dans le coeur de ceux qu'on aime_; j'en éprouve
+aujourd'hui la justesse. Ce n'est pas mourir que d'être pleuré. La mort
+véritable est dans l'oubli de ceux qu'on chérit. Regrettez bien votre amie;
+mais ne la plaignez pas; son sort fut heureux, elle fut aimée _de vous_
+durant sa vie, et vous la pleurez à présent!
+
+J'ai eu le coeur atteint par ces paroles: «_Je me fatigue beaucoup en
+marchant_»... Soyez bon tout à fait, parlez-moi un peu plus de vous! Votre
+santé n'est-elle donc pas rétablie? Et cette autre santé si chère, vous ne
+m'en avez plus rien dit, et pourtant croyez-vous que je n'y pense plus?
+C'est une chose amère que d'ignorer _tout_ de ceux dont on s'occupe sans
+cesse.
+
+Vous m'écrivez le matin même de la séance royale: vous regardez le pays
+que j'habite! Mon coeur devrait être content, et je ne puis respirer! Mais
+tout ceci n'est et ne peut être qu'un jeu pour vous. Vous trouvez qu'il
+est inutile de me donner quelques-unes de vos pensées: et cela n'est que
+trop juste, envers une étrangère que vous n'avez jamais vue et dont vous
+ne savez rien. Moi, je vous donne beaucoup des miennes, et cela est juste
+encore...
+
+J'ai été près de me trouver mal, quand j'ai vu mon nom de Marie écrit de
+votre main. Voici pourquoi: je m'appelle Marie-Louise-Élisabeth. Le nom
+d'Éliza était à la mode dans mon enfance: ma mère le choisit, c'est celui
+que je signe et qu'on me donne. Mon père préférait le nom de Marie, et me
+nommait toujours ainsi. Depuis qu'il a emporté dans son tombeau tout mon
+amour et tout mon bonheur, je n'avais plus reçu de personne ce nom que son
+souvenir m'a rendu si cher. Je ne sais par quelle fatalité ce nom m'est
+revenu en vous écrivant; je n'avais pas besoin de rien ajouter à la pente
+qui m'entraîne à vous. Mon ami, je vous prie de ne m'abandonner jamais!
+
+Je vous envoie donc notre première correspondance, vous y verrez mes
+premières espérances et mes premiers chagrins, et comment le coeur de
+Marie vous suit depuis si longtemps sans se détourner.
+
+Si vous allez dans le midi, si vous me destinez l'honneur et le bonheur de
+vous recevoir, me donnerez-vous autant de jours que je vous ai donné
+d'années?
+
+J'espère que vous avez demandé mes lettres à M. Hyde de Neuville. Il vous
+les aura données, je lui ai écrit il y a quelques jours.
+
+Adieu, mon ami, je vous envoie les plus tendres voeux.
+
+MARIE.
+
+_P.-S._ Soyez indulgent pour ma tristesse! Songez pour m'excuser que vous
+êtes beaucoup pour moi et que je ne suis rien pour vous!
+
+_Note de Mme de V._--À cette lettre étaient joints la copie des deux
+lettres que je lui écrivis en 1816, et les originaux de ses
+réponses.
+
+
+
+
+XIV
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 16 février 1828.
+
+
+Vous êtes une éloquente amie. Ces pauvres prêtres sont un peu ingrats, et
+la charité n'est pas leur première vertu; mais ils souffrent; ils sont
+trompés par les calomniateurs à gages d'une petite faction qui se sert
+d'eux et qui les perdra. Il est probable que _l'apostat_ sera le seul
+défenseur qui leur restera dans la catastrophe dont ils sont menacés; si
+toutefois ma vie ne va pas plus vite encore que le temps.
+
+Ainsi vous aviez deux billets de moi, longtemps avant le commencement de
+notre correspondance! Vous le voyez bien, c'était un sort, je devais finir
+par vous aimer! Dans ce moment-ci, notre ami[20] est tout à la politique.
+Il a de grandes espérances. Lui parler d'une affaire comme la nôtre lui
+paraîtrait folie. Gardons-la pour vos montagnes et pour mon hospice!
+
+[Note 20: Hyde de Neuville, qui allait devenir ministre de la marine
+dans le nouveau cabinet.]
+
+«Donnerai-je à Marie autant de jours qu'elle m'a donné d'années?» Cette
+question me pénètre le coeur de reconnaissance, de regrets, et de
+tristesse. Que ne vous ai-je connue à l'époque des deux premiers billets?
+Hélas! qui sait ce que je ferai? Ma vie est tellement entravée que tous
+mes projets ne sont que des songes. Je cherche à les réaliser, mais je
+n'ai plus cette foi vive de la jeunesse qui parvient à transformer les
+chimères en réalités. Ce que j'ai de plus certainement arrêté dans ma
+pensée, c'est ce voyage qui me conduirait dans votre petit bois. Mais il y
+a encore cinq ou six mois à attendre, et, comme les sauvages auxquels je
+ressemble assez, je ne compte guère que sur l'espace renfermé entre deux
+soleils.
+
+Si l'on m'offre une ambassade, l'accepterai-je? On me l'a déjà offerte,
+ainsi qu'un ministère, et je l'ai refusée; mais des détails d'intérieur et
+de position dans lesquels je ne puis entrer peuvent influer sur ma
+destinée.
+
+Dites-moi à votre tour si vous ne voyageriez pas en Italie, dans le cas où
+la fortune me pousserait dans ce riant exil?
+
+Ce qu'il y a de mieux, c'est de ne pas nous inquiéter de l'avenir. Prenons
+le présent; je le trouve heureux pour moi, au-delà de ce que je puis dire,
+puisqu'il me donne l'amitié de Marie.
+
+_P.-S._ J'ai écrit assez souvent dans le _Journal des Débats_, avant la
+chute du dernier ministère, il y a deux ou trois ans. Mais, depuis près
+d'un an, j'y ai à peine mis quelques mots. J'ai un sosie[21].
+
+[Note 21: Ce «sosie» était Salvandy, qu'on appelait volontiers «le clair de
+lune de Chateaubriand».]
+
+
+
+
+XV
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+La Voulte, 20 février 1828.
+
+MON AMI,
+
+
+Quand je redoutais pour vous les fatigues du ministère, j'ignorais le
+genre de vie que vous aviez embrassé. Lorsque je l'appris, je vous admirai,
+mais j'eus le coeur percé de douleur, en vous trouvant fixé dans une
+retraite sombre et prématurée. L'innocente Prêtresse des Muses n'était ni
+plus gracieuse ni plus belle que ne l'est encore l'imagination de mon cher
+maître. Quel regret de la trouver captive dans cette atmosphère de
+tristesse et d'austérité. Je craignais la suite de cette résolution. Je
+vous cachai mes craintes, mais, dès lors, tous mes voeux se tournèrent
+vers ce ministère que j'avais tant redouté: je le désirai comme un
+honorable moyen de distraction pour vous. Je possède le don funeste de la
+prévision. Sans réflexion, sans prévention, pour les choses importantes
+comme pour les moindres choses, j'entends intérieurement une voix
+distincte qui, dans une phrase courte et claire, me dit l'avenir. Il y a
+plus de quinze jours que j'entendis ces mots: «On veut qu'il aille en
+ambassade»... de là ma question. Et vous y voilà presque décidé! Ainsi
+vous quitterez l'arène où vous avez vaincu, où tôt ou tard
+vous auriez triomphé! Vous abandonnerez la retraite d'où, rayonnant dans
+l'obscurité, vous éclairiez la marche de ceux qui vous redoutent!
+
+Cédant aux impulsions de cette faction, vous allez fuir la France et vous
+laisser repousser au pied d'un trône étranger quand le nôtre chancelle!...
+Votre devoir est-il là? Votre gloire est-elle là? Je ne le pense pas.
+Le public dira comme moi. Enfin vos ennemis personnels, ou ceux que la
+calomnie vous a faits, triompheront de votre départ. Mais aussi le
+changement de scène vous sera peut-être favorable. Mon cher maître,
+l'apologie de la liberté de mes réflexions est dans mes droits d'amie. Je
+les ai tous, bien que je sois privée du bonheur que ce titre chéri devrait
+me donner. Vous le voyez, je crois en vous. Vos paroles ne sont point pour
+moi des paroles vaines. Si mon ignorance des choses, des personnes, et des
+circonstances, fait porter mes réflexions à faux, mon ami y verra toujours
+le dévouement et la confiance de son amie. Peut-être aussi le regret de
+vous perdre me fait-il voir les choses autrement qu'elles ne sont?
+
+Si vous aviez simplement dit à M. Hyde de Neuville: «Qu'est-ce que votre
+amie, Mme de V..., qui m'a écrit une lettre fort aimable au sujet de Mme
+de Chateaubriand?» il vous aurait répondu quelques mots qui m'auraient
+donné votre estime et m'auraient tirée des _petites vénitiennes_. Il ne
+m'en fallait pas davantage pour être aimée de vous. Mais vous n'êtes pas
+curieux de votre Marie, et ne songez point à l'aimer. Vous lisez mes
+lettres comme on respire le parfum d'un bouquet de violettes, sans songer
+à cueillir dans le buisson la plante qui le produit.
+
+Notre ami vous aurait aussi appris une chose que notre correspondance
+m'avait presque fait oublier. Le 12 novembre, le jour même où elle a
+commencé, une inondation furieuse, un ouragan des Antilles, m'a enlevé
+la touffe d'herbe dans laquelle j'avais un abri. Les belles allées de
+Beauchastel et d'H... sont ravagées à jamais. Les arbres à soie et les
+prairies ont disparu: il ne reste à leur place que des grèves désolées et
+incultivables, sur la montagne; les vignes sont demeurées déracinées sur
+des roches dépouillées de terre. Vos lettres m'avaient comme endormie
+sur ce malheur. Je sens aujourd'hui qu'il m'a ravi le peu de liberté
+matérielle que la mauvaise fortune m'avait laissé.
+
+La profonde tristesse de votre lettre du 25 janvier fit naître dans mon
+coeur le désir de vous voir plus tôt et je commençai à regarder mon départ
+pour Paris comme nécessaire et prochain. Mes devoirs s'y trouvaient.
+J'aurais été réclamer les soins de mes amis pour réparer mon désastre. Ses
+suites menacent la vieillesse de ma mère et d'autres parents dont je suis
+chargée. La force de mes obligations m'aurait donné celle de commencer
+cette tâche, presque impossible à accomplir pour une femme fière et
+timide. J'aurais placé mes devoirs sous la protection tutélaire de votre
+amitié. Encouragée par vous dans leur accomplissement, et me reposant dans
+votre force, j'aurais goûté sans trouble, le bonheur de vous offrir la
+soeur qui vous a tant aimé.
+
+C'est ainsi que j'étais charmée d'une lueur douce et belle, que je voyais
+dans le lointain. J'allais à elle sans regarder autour de moi: mais la
+voilà déjà qui disparaît à l'horizon: je suis seule dans un désert et je
+voudrais retourner sur mes pas. Mais j'ai perdu mon chemin...
+
+Vous me demandez si je voyagerais en Italie dans le cas où vous y iriez?
+Mon maître!!! si j'étais un oiseau, je m'envolerais après vous dans
+l'Italie ou la Norvège avec la même joie... si j'étais un jeune garçon,
+je deviendrais votre secrétaire ou votre page, et marcherais à votre suite
+sans regarder derrière moi tant que la terre pourrait me porter. Si
+j'étais la parente ou l'amie de Mme de Chateaubriand, je quitterais tout
+pour la suivre. Je dévouerais mon coeur et ma force à la soigner nuit et
+jour, pour vous la mieux conserver. Mais, étant ce que je suis, comment
+pourrais-je avec convenance voyager seule en pays étranger?
+
+Non, cette fois encore, nous serons séparés! Vous partirez encore sans
+emporter dans votre coeur l'image de celle qui vous aime et sans lui
+laisser la vôtre. Bientôt sa pensée s'effacera de votre esprit. Seulement
+quelquefois peut-être, dans des jours d'abattement (puissent-ils être
+rares, ô mon maître trop aimé!) et de tristesse, vous vous rappellerez la
+pieuse tendresse de Marie: cette tendresse qui vivait de vos peines.
+
+
+
+
+XVI
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 21 février 1828.
+
+
+J'allais écrire à Marie lorsque sa lettre est arrivée; j'étais inquiet de
+son silence. Mon âme est triste et malheureuse. Je crois déjà le lui avoir
+dit: je porte malheur. A peine notre liaison commence-t-elle que voilà sa
+retraite ravagée, et l'asile où elle comptait me recevoir détruit! C'est
+ma destinée; elle m'emporte, moi et tout ce qui s'attache à moi!
+
+Pourtant, je dirai à Marie que je ne quitterai point la France; qu'il est
+possible que les négociations se renouent, et que, dans tous les cas, je
+resterai. Il faut que le vieux voyageur se repose pour le dernier voyage.
+Si mille raisons ne m'arrêtaient, je ne serais pas retenu par l'idée du
+triomphe des ennemis: sur ce point-là je suis invulnérable; mon mépris est
+si complet, ou mon indifférence si profonde pour eux, que je ne pense
+jamais à leur peine ou à leur joie.
+
+Viendrez-vous à Paris? quel bonheur de vous voir et de vous aimer, devant
+vous, auprès de vous, et de vous le dire! Vous avez été injuste. Vous
+croyez que je ne suis point _curieux_ de Marie. J'en ai parlé à Hyde de
+Neuville. Il m'a dit quelques mots gracieux, mais insuffisants. Je n'ai
+pas recommencé, car je suis timide pour ce que j'aime, et puis vous ne
+savez pas ce que c'est que la politique pour un homme du caractère, de
+l'esprit, et de l'âge de notre ami: il ne voit et n'entend rien dans ce
+moment. Moi, qui n'ai certainement aucune ambition véritable, et que la
+fatalité a poussé aux affaires, sans en avoir le goût, quoiqu'en ayant
+assez l'aptitude, vous me donneriez cette passion pour vous être utile.
+Cette pauvre vallée ravagée me tourmente l'esprit; voilà ce que c'est
+que les orages! Vous vantiez votre beau ciel d'hiver et vos solitaires
+montagnes, et vous voyez ce que cela est devenu! Je vous ai surpris
+pourtant un sentiment qui me plaît: vous voulez sortir du rang des petites
+vénitiennes! Soyez tranquille, vous restez pour moi un ange, et vous avez
+raison de le dire: vos lettres sont un parfum.
+
+J'espère bientôt une lettre de vous, moins triste et moins découragée.
+J'aime pour la vie mon inconnue.
+
+
+
+XVII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+La Voulte, 1er mars 1828.
+
+
+Je suis venue passer ici le carême chez ma mère, pour donner le temps de
+déblayer les suites de l'inondation et de réparer une portion de ce qui
+est réparable. Hier matin, je partis pour H..., où j'allais passer la
+journée. Je laissai l'ordre de m'y apporter mon courrier. J'expliquais à
+deux jeunes nièces et à leur petit frère, que j'emmenais avec moi, ce que
+nous allions faire à la campagne; nous étions joyeux tous quatre de cette
+explication, et je ne pensais pas à vous, lorsqu'en montant en voiture
+j'entendis: «_Il n'y aura pas de lettre ce soir_». Cet avertissement
+ne m'effraya pas: depuis deux jours, ma tristesse s'était dissipée
+d'elle-même. Je revis ma pauvre vallée avec bonheur; votre cher souvenir
+m'embellissait ce chaos. Nous eûmes une journée délicieuse; nous fûmes,
+dans un désert, sur des rochers inaccessibles, au-dessus d'une cascade
+inconnue, enlever un bel _arbre aux fraises_, dont la première vue,
+lorsqu'il était couvert à la fois de ses fleurs et de ses fruits, nous
+causa des transports de joie, il y a deux ans. Avec beaucoup de peine,
+et même de dangers, nous déracinâmes notre charmant solitaire, et nous
+l'apportâmes en triomphe dans un bosquet d'H... Nous le fîmes planter avec
+des soins et des précautions infinies. On dit qu'il reprendra... Cependant,
+cette douceur et cette abondance lui plairont-elles autant que son
+rocher? Je n'ose l'espérer: les pauvres montagnards sont fortement
+enracinés et difficiles à transplanter.
+
+Au retour, à moitié chemin, l'oracle secret du matin se vérifia. Je n'eus
+point de lettre. Je n'en fus point troublée, mon coeur était plein
+d'espérance. Je me fis descendre au pied de la montagne, fis reconduire
+les enfants chez eux, et continuai seule ma promenade à pied.
+
+La montagne que je gravissais s'élève à pic, au-dessus du Rhône qui, dans
+cet endroit, se divise en trois branches, comme pour mieux arroser la
+plaine du Dauphiné, couverte d'habitations et d'une riche culture. Au-delà,
+les montagnes du matin s'élèvent insensiblement en amphithéâtre, et si
+chargées de villages qu'on les prendrait pour une ville immense coupée de
+jardins. Enfin, à l'horizon, les Hautes-Alpes portent jusqu'au ciel leurs
+cimes pittoresques, dont les formes bizarres offrent des masses de rose ou
+d'albâtre ou d'azur, dont les riches nuances varient à toutes les heures
+du jour, suivant le passage d'un nuage ou la direction d'un rayon de
+soleil. Pour mieux jouir de cette vue, je fus m'asseoir dans un abri d'où
+je découvrais à ma gauche le vieux château de La Voulte avec ses tours,
+ses terrasses, et ses murailles crénelées, qui semblent protéger les
+tombes chéries qui sont à leur pied. Le soleil se couchait:
+_Roche-Colombe_ et _le Roi-René_ qui font partie des Hautes-Alpes, à
+l'horizon, étaient chargées de neiges. Sur la chaîne inférieure des
+montagnes du matin, tout était d'or, de laque ou de rose, et la lune,
+qui semblait sortir des eaux parmi les îles déjà verdoyantes, mêlait ses
+blanches clartés aux teintes enflammées du couchant. Ce spectacle était
+digne de vos yeux et de vos pinceaux.
+
+Un nuage d'or brillait, isolé, il venait lentement du nord, et me fit
+penser à vous. Je le contemplai longtemps, et, lorsqu'il disparut enfin
+derrière les montagnes du midi, je ne vous crus point parti pour Naples;
+je ne me sentis point délaissée. Tranquille et charmée, je regardais
+monter paisiblement la lune dans le ciel et paraître l'une après l'autre
+les constellations que j'aime. J'entendis sonner l'office du soir à la
+chapelle ducale du château, devenue l'église paroissiale. J'y portai votre
+pensée. Que mes prières furent douces!
+
+Cependant, aujourd'hui, quand votre lettre est arrivée, je n'osais plus
+l'ouvrir: mais il en est toujours ainsi; et, lorsque j'ai vu que vous
+resterez en France et que vous m'aimez, des torrents de larmes se sont
+échappés de mes yeux. La joie brisait mon âme: il m'a fallu la répandre
+devant Dieu et chercher dans des prières récitées, souvent reprises et
+longtemps continuées, l'_apaisement_ dont j'avais besoin.
+
+Votre lettre, ô mon ami! aurait fait de votre Marie une créature heureuse
+si elle pouvait l'être quand vous souffrez. Ainsi l'ordre et l'innocence
+suffisent dans ce monde au bonheur des hommes ordinaires: et la pratique
+des plus hautes vertus laisse malheureuse l'âme noble de mon noble
+maître! Mais cette âme est tendre aussi! Dieu ne la voulut pas créer
+invulnérable... Puisse-t-il du moins l'avoir rendue accessible aux baumes
+de l'amitié! Je n'ose en dire plus: je crains, hélas! d'appuyer une épine
+sur une blessure que je ne vois pas.
+
+Mais perdez, mon bon ange, l'idée de la fatalité qui vous poursuit;
+reconnaissez au moins, par rapport à moi, que votre influence ne m'a pas
+été moins secourable qu'elle ne m'est chère! En effet, que serais-je
+devenue, seule au milieu de ce désastre irréparable, dont les suites
+atteignent tout ce que j'aime le mieux: que serais-je devenue sans cette
+existence intime et passionnée que vous avez créée en moi? Sa puissance a
+suffi pour détourner mes yeux d'un avenir menaçant, et je vous fais l'aveu
+que je me suis plusieurs fois reproché de sentir mon âme nager dans la
+joie, lorsqu'une pénible sollicitude devait la remplir; et maintenant que
+vos expressions si douces me peignent un intérêt si tendre et si profond,
+de quoi ne serais-je pas consolée? Écoutez, mon ami: le bien suprême, pour
+moi, c'est d'être aimée de vous et digne de l'être. Quel que soit le reste
+de ma destinée, je l'accepte de plein coeur.
+
+J'osais à peine vous écrire, sur votre demande; j'osais à peine espérer
+vos réponses; il me semblait que ces longues effusions de coeur, sans art,
+que je vous envoyais, vous étaient presque à charge, surtout pendant cette
+crise politique qui agite la France et tient l'Europe en suspens, cette
+crise qui est en grande partie votre ouvrage et où vous jouez le principal
+rôle; et pourtant, pendant ce temps même, vous m'écrivez des lettres
+longues et fréquentes, vous remarquez dans les miennes un retard de deux
+jours! Vous me parlez à coeur ouvert, vous me laissez entrer dans la
+discussion de vos plus grands intérêts, de vos desseins les plus secrets,
+avec une douceur et une bonté d'ange: moi, étrangère, absente,
+inconnue!... Ami, sentez-vous au coeur combien je vous aime?
+
+Mais admirez les exigences de votre Marie; je ne veux plus que vous me
+nommiez votre _inconnue_, ce mot me glace le sang; il me présente en face
+l'idée que j'ai établi ma vie sur un rêve... du moins suivant le train du
+monde.
+
+Adieu! Que je serais heureuse si vous me disiez une fois que le bonheur de
+Marie a pénétré jusqu'au coeur de son ami!
+
+J'ai la tête dans un sac pour cette malheureuse politique. Imaginez que je
+n'y comprends plus rien du tout. J'avais d'abord envie de me désoler de ce
+que notre ami n'avait pas été choisi par le roi, mais je vous remets le
+tout, ne pouvant m'empêcher de penser que tout va bien, puisque vous
+restez.
+
+MARIE.
+
+4 mars.
+
+
+
+
+XVIII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 10 mars 1828.
+
+
+Eh bien! Marie, êtes-vous contente? voilà notre ami ministre, et vous
+serez encore plus satisfaite que j'aie eu le bonheur de contribuer à sa
+nomination. Je vis les ministres le samedi, et, le lundi, il était à la
+marine. C'est une excellente acquisition pour la France et pour le roi.
+
+Votre promenade solitaire m'a charmé. J'aurais voulu vous aider à
+transporter cet arbre et cheminer dans les rudes sentiers de la montagne.
+Vous avez pris un nuage pour moi. Vous avez raison; je passerai bientôt,
+mais je n'aurai que la courte existence de votre nuage et non sa beauté.
+
+Ne viendrez-vous point, à présent, solliciter quelque chose à Paris? Vous
+serez en crédit; vous me trouverez dans mon hôpital; j'en sortirai pour
+vous. J'irai importuner les ministres. Tâchez de prendre un peu à
+l'ambition: j'en profiterai, et, si ma vue ne détruit pas votre illusion,
+nous pourrons nous aimer en nous connaissant, après nous être aimés sans
+nous connaître.
+
+Je ne puis vous écrire plus au long aujourd'hui, j'ai mon rhumatisme dans
+la tête: car, malgré votre indulgente imagination, vous vous doutez bien
+qu'un rhumatisme s'est fourré sous des cheveux gris. Prenez-moi comme je
+suis; moi, je vous aime à jamais comme vous êtes.
+
+
+
+
+XIX
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+La Voulte, 16 mars.
+
+
+C'est avec peine que j'apprends votre indisposition. Je vous remercie de
+m'avoir écrit, quoique vous fussiez souffrant. J'ai déjà reçu plusieurs
+preuves de votre condescendance et de votre bonté.
+
+Je croyais qu'un ministère serait pour vous une utile distraction. Je le
+désirais donc avec une passion qui m'a fait, je crois, éprouver toutes les
+anxiétés poignantes qui doivent être le partage des ambitieux: j'en suis
+comme épuisée, votre silence à ce sujet a renversé les espérances que je
+me plaisais à former.
+
+Je comprends que je vous ai parlé trop librement de ce qui vous concerne.
+Je tâcherai de mettre plus de convenance dans notre relation, ou plutôt
+dans mes lettres. Il est vrai que j'ai ardemment désiré le pouvoir pour
+vous, mais ce désir était généreux, car, s'il avait été réalisé, je
+n'aurais pas été à Paris et vous n'auriez plus eu le temps de m'écrire.
+
+J'avais aussi une haute ambition pour moi-même: vous n'y avez pas fait
+attention. J'espérais que ma présence pourrait vous apporter une
+distraction douce et consolante. De là mon projet, que j'entourais de
+raisons plausibles. J'ouvre enfin les yeux sur le peu de réalité de ces
+espérances présomptueuses; je ne serais pas un bien pour vous. Je resterai.
+
+Je vous remercie du fond du coeur de vos bontés; pardonnez si je ne les
+mets pas à l'épreuve! Ce que je peux désirer est si peu de chose qu'il
+n'est pas nécessaire de si puissants ressorts pour mouvoir un poids si
+léger. M. de Berbis y suffira de reste, sans que j'aie besoin d'aller
+moi-même _solliciter_, c'est-à-dire appliquer incessamment toutes mes
+forces et mes attentions à subir de bonne grâce et avec dignité des refus
+ou des dégoûts. Je vidai ce calice, il y a quelques années; j'avais alors
+le coeur plus libre et l'âme plus ferme qu'à présent: il m'en reste
+pourtant le souvenir le plus déplaisant de toute ma vie. Non, je n'irai
+point mêler le sentiment le plus tendre et le plus pur à la _lie_ des
+sollicitations! Je veux vous regretter en paix et loin de vous. Je n'ai
+besoin que d'ombre et de silence.
+
+Adieu, mon cher maître, pensez quelquefois à moi avec un peu d'amitié; ne
+m'accusez pas d'ingratitude, je ne suis que trop touchée de votre bonté.
+
+MARIE.
+
+Je ne suis pas surprise que vous ayez puissamment contribué à faire entrer
+M. Hyde de Neuville au ministère: je ne vous soupçonne pas de froideur
+envers vos amis.
+
+
+
+
+XX
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, le 21 mars 1828.
+
+
+Mon amie, pourquoi cette lettre triste et contrainte? Vous aurais-je
+blessée sans le vouloir? Avez-vous cru que je vous disais que j'étais
+souffrant pour abréger ma lettre? Vous auriez été injuste, je souffrais
+beaucoup, et je souffre encore. Mais ne parlons point de mes maux!
+
+Je ne vous engagerai jamais à vous transformer en solliciteuse. J'aimerais
+mieux mourir que de demander une faveur, une place, et même un service à
+qui que ce soit; je comprends donc très bien votre répugnance. Mais je
+n'aime point que vous n'ayez besoin que de M. de Berbis, et il me semble
+que, si je vous parlais de venir à Paris, je n'étais pas aussi généreux et
+désintéressé que j'en avais l'air. Je meurs d'envie de vous voir: cela
+vous fait-il bien de la peine? Je me creuse la tête à deviner ce que j'ai
+pu faire qui vous ait donné ce mouvement d'irritation et de peine. Vous
+voyez du moins que j'ai déjà tous les symptômes d'une vieille et longue
+amitié! Peut-être me suis-je trompé? Peut-être n'avez-vous rien contre
+moi? Vous m'avez promis que nous n'aurions jamais d'orages; mais les
+habitantes des montagnes peuvent-elles bien tenir cette promesse?
+
+Je ne vous parle point de politique. Nous sommes encore chancelants, mais
+nous finirons par marcher. Il est toujours question de moi pour un
+ministère. Je ne sais si cela s'arrangera, j'espère que vous ne croyez pas
+à la Révolution renaissante et à toute cette fantasmagorie de l'opposition
+Villéliste. Il n'y a plus en France de principe révolutionnaire, le peuple
+ne remuera pas; l'armée est fidèle, nous jouissons de toute les libertés
+raisonnables. Le gouvernement seul pourrait se précipiter; mais, s'il est
+sage, de longue années de repos sont assurées à la France.
+
+Elles seront pour vous, ces années, et non pour moi qui m'en vais, et dont
+la destinée est d'être troublé jusqu'à ma dernière heure: vivez longtemps,
+vivez heureuse et n'oubliez pas votre tout à la fois vieux et nouvel ami!
+
+
+
+
+XXI
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+Hlle, 24 mars 1828.
+
+
+Mon ami, pour me reposer de la lettre que je vous écrivis le 15 de ce mois,
+je suis revenue passer quelques jours au milieu de mon _déblaiement_.
+Pour mon hygiène morale, j'ai relu d'un bout à l'autre les mémoires de La
+Rochejacquelein, et le numéro du _Conservateur_ dans lequel vous en avez
+fait un magnifique résumé. Lorsqu'on fixe son attention sur ces grandes
+souffrances, sur ces hautes vertus, on rougit d'accorder tant de
+sensibilité aux revers qui n'affligent qu'une famille, aux chagrins qui
+n'atteignent qu'un ou deux coeurs... on retrouve alors la force de
+reprendre son fardeau, et de bon coeur, suivant la volonté de Dieu. Mais
+on ne marche point sans penser: tout mon courage n'a pu suffire à vous
+éloigner tout à fait, et, faute de pouvoir m'en défendre, je vous ai mis
+de moitié dans mes rêves.
+
+Ce qui n'en pas un, c'est le désir d'avoir un hôpital dans le département
+de l'Ardèche. À force de le désirer, nous avons déjà une grande et belle
+maison, huit lits, une petite Sainte Vierge, des promesses pour environ
+mille francs de rentes, plus deux saintes religieuses habituées, en fait
+de charité, à faire de rien toutes choses. Nous avons donc cela, mais rien
+de plus. Si vous étiez devenu président des ministres, comme je l'espérais,
+nous vous aurions mis dans la balance avec toutes nos ressources, et vous
+auriez pesé plus que notre grande maison. Vous nous auriez fait avoir je
+ne sais quoi, qui nous aurait fait faire les premiers pas (les seuls
+difficiles dans ces sortes d'entreprises), et nous aurait peut-être donné
+le droit de faire porter votre nom chéri à notre hospice... Mais, pour
+n'être point ministre, vous n'en êtes pas moins _vous_, et qui sait si
+vous ne prendrez pas un peu d'intérêt aux projets de votre Marie, comme
+vous en prenez à sa vallée?
+
+Pauvre vallée; que je l'aime en pensant que vous y viendrez peut-être! Que
+j'aimerais à avoir son _portrait_ écrit par vous! J'ai le plan d'un petit
+appartement que je voulais faire faire pour moi, et qu'à présent je vous
+destine avec délices. Deux croisées au midi, la cheminée entre deux.
+En face du lit, une croisée au levant. Un cabinet de toilette, aussi
+au levant. Un cabinet d'étude au couchant... La vue de la vallée de
+Beauchastel, le bassin du Rhône et les Alpes en bordure. Et pourquoi ne
+pourriez-vous de temps en temps y revenir comme dans une propriété
+favorite, pour jouir de la campagne et de la solitude, près d'un coeur
+ami, dans un climat béni, sous un ciel de bonheur? Les combinaisons de la
+politique ne sont pour rien dans ce doux rêve. Il est pour moi comme votre
+_royaume de Grèce_ était pour vous autrefois: moins chimérique, pourtant,
+si vous m'aimez un jour autant que je vous aime à présent. Alors donc,
+pourquoi ne viendriez-vous pas goûter la paix de cette riante retraite que
+votre pensée m'embellit depuis si longtemps? Vous visiteriez aussi votre
+hospice: vous y verriez, dans les yeux reconnaissants de vos humbles
+amies, de vos malades, des vieux prêtres auxquels nous destinons aussi un
+asile, tout le bonheur que votre présence chérie leur apporterait. Je
+crois à présent plus que jamais qu'à force de désirer les choses, elles
+arrivent... Quoique ce soit aujourd'hui le dixième jour et que je n'aie
+rien, je n'ai pas d'inquiétude. Je ne suis ni triste ni abattue, ce qui me
+persuade que vous n'êtes pas souffrant.
+
+Le jour est trop court pour cueillir de la violette, et voici une lettre
+qui m'en coûte _haut comme cela_. Il est six heures du soir, et je suis
+descendue au jardin à onze heures. J'ai dîné dans une petite cabane sur
+le ruisseau, c'est de là que je vous écris. Le temps est charmant, tout
+pousse, l'air est doux et embaumé, on sent le printemps encore plus qu'on
+ne le voit. Les merles et les pinsons chantent dans les cimes des grands
+arbres, mais les rossignols chuchotent et tracassent déjà dans les
+chèvrefeuilles et les lilas, pour commencer leur ménage. J'ai passé la
+journée auprès des jardiniers, faisant semer de pleins paniers de graines
+de fleurs, et planter des fagots de rosiers, de bégonias, et d'autres
+bonnes choses. Pourquoi n'avez-vous pas dîné dans ma cabane avec moi? Vous
+auriez été heureux comme moi. Je voudrais vous envoyer le _soleil de ma
+Savane_, les parfums de l'air, mes eaux si riantes et si vives, et tout
+cet enchantement si bon à partager avec ce qu'on chérit.
+
+_Du 25_.--Je viens d'assister à l'installation des deux religieuses
+trinitaires dans notre _hospice_. En entrant dans l'allée droite qui
+précède la maison, j'ai frissonné de la pensée que mon exil s'achèverait
+là. J'ai senti que je vous suivrais sans que vous me vissiez. J'ai vu
+toute ma destinée, mes yeux ne s'en sont pas détournés. _Notre vie et
+notre coeur sont entre les mains de Dieu, laissons-le disposer de l'un et
+de l'autre!_
+
+_Du 26_.--Ami trop aimé, je reçois votre lettre, elle m'accable. Je sens
+que je pourrai mourir de votre tristesse, si je ne puis l'adoucir. Que
+ferai-je, je suis déjà lasse! Pardonnez le trouble de votre pauvre Marie,
+c'est un faible roseau! Je ne puis répondre aujourd'hui à cette lettre
+cruelle et douce: mais, au milieu de cet _orage_ de larmes que je n'ai pu
+conjurer, je vous répète vos paroles: vivez longtemps, vivez heureux, et
+n'oubliez pas votre dernière soeur!
+
+MARIE.
+
+
+
+XXII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+La Voulte, 29 mars 1828.
+
+
+Non, mon maître chéri, non, point d'orages, mais une tendresse qui
+durera plus que ma vie! Je serais bien injuste si je vous envoyais des
+impressions pénibles, à vous qui êtes si bon et si aimable pour moi, à
+vous qui, sans m'avoir jamais vue, me donnez le saint nom d'amie; qui
+plaignez mes chagrins; qui voulez rendre mon sort plus doux; qui, malgré
+l'accablement d'affaires et de travaux où vous êtes, m'écrivez exactement,
+même quand vous souffrez. Mais comment pouvez-vous supposer que je doute
+de ce que vous me dites? Ami, c'est impossible: je ne puis douter de vous
+_en rien_. Non, point d'orages, mais quelques larmes, peut-être quelques
+regrets; la nature de notre relation le comporte, au moins quant à moi.
+D'ailleurs, c'est une femme qui vous aime, et non pas un ange.
+
+Puisque vous voulez savoir ce que j'avais, je vais vous le dire. Vous me
+supposiez dans une joie parfaite, et vous ne m'annonciez pourtant qu'une
+nomination... J'étais peinée que vous n'eussiez pas mieux lu dans mon
+coeur. Mais tout savant que vous êtes, vous ne savez pas lire de si
+loin... J'avais aussi le coeur bien serré de ce que votre tristesse ne
+s'adoucissait jamais dans les moments où vous m'écriviez. Enfin, je
+voulais être quelque chose pour vous, c'est-à-dire que je voulais
+l'impossible; je le reconnais, n'en parlons plus; mais ne me jugez pas mal
+pour cela; si vous connaissiez ma vie, vous comprendriez mon caractère et
+surtout mes sentiments. Vous verriez bien qu'il n'est pas possible que je
+vive, que je pense, et que j'aime comme ceux qui n'ont pas souffert, ou
+qui du moins ont souffert librement.
+
+Il faut, mon aimable ami, que vous me permettiez de vous confier la peine
+qui me fait souffrir. Jusqu'à présent, j'avais attribué les réflexions
+tristes qui se trouvent dans toutes vos lettres à des chagrins que je
+couvrais du voile de mes larmes, sans chercher à les pénétrer. Mais votre
+lettre d'avant-hier a jeté dans mon esprit un doute si insupportable, que
+le désir d'en sortir surmonte jusqu'à mon respect pour votre volonté, et
+jusqu'à la crainte de vous attrister en sortant des limites où je dois
+sans doute rester. Il m'est venu dans l'esprit que c'était peut-être une
+altération grave dans votre santé qui faisait naître ces sombres pensées
+dont je suis alarmée? Si cela est, ne me laissez pas loin de vous!
+Appelez-moi, je viendrai. Vous le savez, le regard de l'affection est bon
+pour tous les maux.
+
+MARIE.
+
+
+
+
+XXIII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, vendredi saint, matin. (4 avril 1828.)
+
+
+J'ai reçu vos deux lettres. Je suis désolé de vous avoir fait la moindre
+peine. J'étais touché de votre tristesse, et je craignais d'y avoir donné
+lieu par quelque bévue, voilà tout. Rassurez-vous; ma santé est bonne, je
+n'ai que des années; maladie incurable, mais avec laquelle on se traîne
+quelquefois trop longtemps. Je suis las de la vie. Je l'étais dès ma
+jeunesse: c'est un travers d'esprit, ou de coeur, dont je n'ai jamais pu
+me corriger. Je m'y suis accoutumé et, toujours rongé d'un ennui secret,
+j'avance vers le terme qui m'a toujours semblé si loin qu'on ne peut
+l'atteindre. Toute votre grâce, toute votre amitié ne changeront pas en
+moi cette disposition intérieure, mais l'adouciront.
+
+Il paraît que vous prenez à la politique plus vivement que moi. Je n'ai
+jamais eu de bouffées d'ambition que par amour-propre blessé. N'allez donc
+pas vous affliger de ce qui n'est rien du tout dans ma vie; ma passion est
+la solitude, et cette passion s'accroît naturellement, à mesure que l'on
+devient moins propre au monde: heureuse passion qui s'enrichit de tout ce
+qu'on perd.
+
+Vous me donnez appétit de votre retraite. Si rien ne se dérange dans ma
+destinée et dans mes projets, je pourrai vous voir cet automne en revenant
+des eaux des Pyrénées: mais je n'ose trop me plonger dans ce rêve, de peur
+d'être encore trompé.
+
+Savez-vous que je vous gronderai pour votre hospice? Je sais ce que cela
+coûte. J'y ai mis tous les travaux et toutes les sueurs de ma vie.
+_L'Infirmerie_ est fondée, prospère, mais c'est aux dépens de ma santé et
+de mon aisance. Sans elle, je serais aujourd'hui indépendant et à mon
+aise: et je n'ai rien, à la fin de mes jours, et je suis obligé, pour
+vivre, d'être aux gages d'un libraire! Prenez bien garde à cela, et
+arrêtez-vous à propos! Vous voyez que je vous aime au point de me mêler de
+vos affaires, et pourtant je vous proteste que je n'aime point du tout les
+affaires.
+
+Mille tendres hommages à Marie.
+
+
+
+
+XXIV
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+
+Je vous remercie, mon cher maître, de m'avoir tirée d'une inquiétude bien
+pénible. Mes propres réflexions m'avaient déjà allégée d'une partie.
+
+Pendant que je croyais votre existence heureuse et votre santé menacée,
+vous étiez bien portant, grâces au ciel! mais en proie à un funeste
+mécompte, et livré à des circonstances dont je ne puis soutenir la pensée.
+C'est l'inévitable effet de l'absence que les espérances, les craintes,
+les suppositions, les projets, portent toujours à faux. Pour les âmes
+tendres, l'absence est comme un néant tourmenté.
+
+Je regrette que vous ne puissiez venir à H., en allant aux eaux plutôt
+qu'en en revenant. Il y a bien loin, d'ici au mois de septembre, et je ne
+sais où l'orage de l'automne dernier m'aura poussée dans ce temps-là.
+
+Il faut que je vous dise ce qui m'est arrivé et
+comment, sans le savoir, vous avez peut-être
+décidé de mon sort.
+
+M. de V. émigré non indemnisé et rangé dans toutes les plus fâcheuses
+_catégories_, s'est réfugié dans une inspection des douanes à Toulouse.
+Toute son ambition se borna à avoir son changement à Lyon, pour être plus
+près de nous. Il m'écrivit, il y a quelques jours, pour m'avertir que
+l'inspection de Lyon était vacante et m'engager à partir sur-le-champ,
+s'il m'était possible, pour aller la demander à M. Roy[22]. Il m'observait
+que c'était la seule qu'il désirât et qui lui convînt, qu'elle était
+vacante pour la première et probablement pour la dernière fois, et que,
+dans cette circonstance décisive, il ne fallait rien négliger. Je compris
+d'autant mieux ces raisons qu'elles étaient fortifiées pour moi par
+l'événement du 12 novembre, dont j'ai laissé ignorer à M. de V. les plus
+fâcheuses suites. Mais je me sentis si intimidée de notre singulière
+relation, que je ne pus me résoudre à partir pour l'endroit où vous êtes,
+et j'aimai mieux tout abandonner au hasard. À présent, je crains d'avoir
+manqué à ce que je dois à M. de V. en négligeant l'occasion de le sortir
+d'un abîme; mais je n'ai pas su mieux faire... Si l'influence que vous
+exercez autour de vous est proportionnée à ceci, vous êtes un puissant
+enchanteur; mais c'est ce dont je n'ai jamais douté...
+
+[Note 22: Le comte Roy était redevenu ministre des finances, dans le
+nouveau cabinet.]
+
+Depuis que j'ai reçu votre lettre, tout est peine dans mon coeur, et
+confusion dans mon esprit. Mais je ne veux plus vous parler des
+impressions d'une personne qui ne vous est, qui ne vous sera jamais rien.
+Si ces impressions étaient douces et heureuses, alors seulement je
+regretterais le pouvoir de vous les faire partager.
+
+Adieu, mon cher maître, je voudrais bien que mes voeux fussent exaucés;
+s'ils l'étaient, vous seriez si parfaitement heureux dans ce monde que
+vous perdriez le désir de le quitter.
+
+MARIE.
+
+
+
+XXV
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 18 avril 1828.
+
+
+Votre frayeur de me voir me toucherait au fond de l'âme, si elle ne me
+faisait rire en me forçant de me regarder. Quelle peur puis-je inspirer à
+une femme? Je ne fais pas de mes années et de mes cheveux blancs un roman
+et un texte de sagesse; la chose est bien réelle, je ne m'en plains ni ne
+m'en vante. Venez donc, et vous me verrez à vos pieds sans être troublée!
+Ma vie est si incertaine que, toujours faisant des projets, je ne sais si
+jamais je les réaliserai. Aller aux eaux, c'est ma passion. Mais irai-je?
+et, si j'y vais, pourrai-je aller vous chercher dans vos montagnes, en
+allant ou en revenant? Un mois encore pourra éclaircir mon avenir. Dans
+tous les cas, je ne puis rester comme je suis, et il faudra qu'en peu de
+temps j'en vienne à quelque parti.
+
+J'ai senti un vif regret en lisant votre lettre. Croiriez-vous que, sous
+ce ministère qui suit pas à pas la route que j'ai indiquée, et parmi
+lequel j'ai placé de ma propre main un ami[23], croiriez-vous que je n'ai
+pas plus de crédit que je n'en avais sous l'ancien ministère, dont la
+chute est en grande partie mon ouvrage? Je voudrais vous servir que je ne
+le pourrais pas! jugez-en! J'avais à Bordeaux un parent chargé d'une
+recette particulière; il est accouru à Paris, croyant que j'allais
+disposer de tout, et jouir de la plus haute faveur. Il m'a fait faire une
+démarche auprès du ministre des finances, et je n'ai rien obtenu, et je
+n'obtiendrai rien. Voyez pourtant si vous voulez m'employer pour M. de V.!
+Je suis à vos ordres. Mais si vous veniez? quel bonheur pour moi!
+
+[Note 23: Hyde de Neuville, nommé ministre de la marine sur la désignation
+de Chateaubriand.]
+
+
+
+
+XXVI
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+Hlle, 25 avril 1828.
+
+
+Vous avez enfin parlé, dans cette préface du XXVIIIe tome[24]! J'ai besoin
+de vous en remercier. Tout ce qu'il y a de conviction dans mon estime,
+d'involontaire tendresse dans mon attachement, et d'orgueil dans mon choix,
+se trouve consolé par ces lignes: elles allègent mon coeur; elles me
+contentent, car je sens que, si je savais dire, c'est tout cela que
+j'aurais dit. Mais pour qui le roi garde-t-il cette présidence? Est-ce
+pour un plus habile? pour un plus digne? ou pour un plus fidèle? tout cela
+ne peut être que ténèbres pour moi; mais je partage bien, de toute mon âme,
+vos chagrins, que je respecte et dont je n'ose vous entretenir; ils font
+mon étonnement, comme ils causent ma peine. Je comprends que vous êtes
+dans une crise importante. Je me résigne à tout, pourvu qu'elle se termine
+heureusement pour vous. Je prie Dieu de vous éclairer et de vous garantir
+de toute démarche dont vous puissiez vous repentir dans d'autres temps.
+
+[Note 24: Des oeuvres complètes.]
+
+Voilà, mon cher maître, la seconde fois que vous m'offrez vos soins pour
+arranger mon sort. Les circonstances incompréhensibles dans lesquelles
+vous vous trouvez augmentent tellement le prix de cette offre que je la
+tiens d'une bonté parfaite. Recevez l'assurance de ma gratitude, mais
+souffrez avec amitié que je vous dise sincèrement ce que je pense à ce
+sujet! J'ai trouvé dans votre correspondance de l'urbanité, de la
+franchise, et de la bienveillance, mais rien de plus. Si j'étais aimée de
+vous, je crois que j'aimerais à vous devoir moi-même jusqu'à l'air que je
+respire; mais, dans l'état de notre relation, vous n'avez pas encore gagné
+le droit de me rendre service. Vous seriez sur le trône, que je ne vous
+répondrais pas autrement.
+
+Quand je croyais que ma présence vous serait douce dans un moment de
+chagrin, ou que votre santé était menacée, je partais sans crainte; mais,
+pour des affaires ou pour mon plaisir, je ne puis m'y résoudre... Vous me
+grondez un peu rudement d'avoir eu peur de vous voir, et en cela vous êtes
+injuste, ou insensible pour moi; il fallait au contraire m'approuver et
+m'encourager. Croyez-vous donc que, si le courage m'a manqué pour partir,
+les larmes m'aient manqué pour rester? Vous oubliez qu'il y a onze ans
+que je vous fuis, même en pensée, et que voici la troisième fois que je
+repousse l'occasion prochaine de vous voir. À présent plus que jamais,
+je crains qu'en me connaissant vous ne m'aimiez pas assez, et qu'en vous
+connaissant je ne puisse plus vous quitter. Voilà tout, comme vous dites,
+et vous auriez trente ans de plus qu'il en serait de même.
+
+À ces craintes trop bien fondées, il se joint une timidité que vous avez
+fort augmentée vous-même, par la supposition répétée que _votre vue
+détruirait mon illusion_... J'en fus blessée dès le commencement, je m'en
+défendis vivement; je vous expliquai que non seulement l'âge et
+l'extérieur de mes amis m'étaient indifférents, mais encore que je pouvais
+aimer avec attrait des personnes dépourvues de toute espèce de charme,
+et pour lesquelles je n'avais que de l'estime et de la reconnaissance.
+Vous ne fûtes pas convaincu. Je m'attribuai la première faute de cette
+injustice, et ne m'y soumis qu'à regret. La timidité me resta. Sans elle,
+nous nous serions vus depuis longtemps, et maintenant qui sait si nous
+nous verrons jamais! Mais le malentendu que vous avez fait vient de ce que
+vous n'avez aucune notion de mon caractère, et il n'est pas étonnant qu'il
+y ait quelque embarras dans l'intimité de deux personnes qui ne se sont
+jamais vues. Vous me croyez peut-être romanesque et exaltée? Il n'en est
+rien. Je ne suis qu'aimante et craintive. Depuis ma naissance, le malheur
+est mon maître et la crainte ma compagne. J'ai été forcée de me replier
+dans une vie toute intérieure. Habituée à voir les choses mal tourner pour
+moi, j'ai fini par y être moins attentive: de là vient que je suis plus
+affligée d'une marque d'indifférence que d'un revers de fortune, et que je
+suis plus touchée d'une parole de tendresse que d'un service.
+
+Par suite de cette manière d'être, le ton de vos deux dernières lettres
+(malgré l'offre qu'elles contenaient) m'a fait naître une crainte.
+Peut-être la sympathie qui m'attire vers vous n'est-elle pas réciproque,
+peut-être ne m'écrivez-vous que par pure condescendance? Si rien de ce que
+je vous ai écrit n'est allé jusqu'à vous, si mon affection lointaine n'est
+qu'une charge de plus pour un coeur lassé qui se détourne de tout, vous
+devez en conscience m'en avertir.
+
+Je vous aimais pour vous et non pour moi; je ne songeais qu'à vous offrir
+l'hommage d'un sentiment capable d'adoucir votre âme offensée. Ce
+sentiment, croyez-moi, est bien indépendant de l'âge et de la figure, et
+même des circonstances de la vie extérieure. C'est de l'enthousiasme;
+c'est un attachement électif; je m'y suis acheminée par l'admiration, par
+la pitié, par la tristesse; il s'est formé dès mon enfance et me survivra.
+Vous m'affligez en le confondant avec l'exaltation du caprice et de
+la vanité. L'un et l'autre me sont étrangers; mais vous vivez dans le
+tourbillon des plus grandes affaires de ce monde. Quelque supérieur
+que vous soyez, vous n'avez pas le temps de comprendre, de si loin,
+l'affection d'un être doux et dévoué qui, dans une retraite écartée, suit
+vos chagrins et use sa vie dans le vain désir de vous honorer et de vous
+servir. Dieu seul, dans sa gloire, entend une fleur s'ouvrir et distingue
+le dernier souffle de l'oiseau du ciel, mourant sous le feuillage.
+
+
+
+
+XXVII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, le 1er mai 1828.
+
+
+Le résultat de votre lettre est que vous viendriez à Paris si je vous
+aimais. Eh! bien, si je vous aime, vous viendrez donc à Paris? Mais
+comment vous persuader que je vous aime, vous que je n'ai jamais vue?
+Un esprit aussi facile à se tourmenter que me semble être le vôtre ne
+s'arrangera pas de toutes mes protestations. Vous chercheriez dans les
+phrases, dans les mots de ma lettre, la preuve que je n'ai pour vous que
+de la politesse, de la bienveillance commune; que mes sentiments ne sont
+que cette galanterie dont on se fait un devoir envers toutes les femmes.
+Mais, en vérité, convenez que, pour une simple politesse, elle serait
+assez longue! Prendre tant de plaisir à vous écrire si souvent passe un
+peu le savoir-vivre; et, si un grand attrait ne m'entraînait vers vous,
+moi qui ai toujours eu en horreur les lettres, ma correspondance avec
+vous deviendrait bien inexplicable. Allons, ne vous creusez pas la tête;
+reconnaissez la vérité; et convenez que, si vous ne venez pas à Paris, ce
+n'est pas à cause de mon indifférence pour Marie!
+
+Je veux vous détromper encore sur un autre point. Vous me paraissez croire
+que j'attache un grand intérêt à la politique, que je suis tourmenté sous
+ce rapport, que j'ai de grands soucis d'ambition: c'est une complète
+erreur. Je suis profondément indifférent à ce qu'on appelle la politique.
+C'est là, même, mon véritable défaut comme homme public, et ce qui
+m'empêche de parvenir. Je désire sans doute sortir de la position pénible
+où je suis, encore plus pour Mme de Chateaubriand que pour moi; mais ce
+désir ne s'étend pas au-delà d'une aisance honorable qui me permette de me
+reposer sur mes vieux jours, et ne m'oblige plus d'être aux gages d'un
+libraire. Vous voyez combien vous êtes, en tout, loin de la vérité;
+j'aime Marie et ne désire qu'une vie retirée, exempte des inquiétudes du
+lendemain.
+
+Vous voilà bien grondée! Humiliez-vous et demandez pardon à «_votre
+maître_»!
+
+
+
+
+XXVIII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H., le 10 mai 1828.
+
+
+Vous m'écrivez que vous m'aimez et ne souhaitez qu'une vie retirée et
+tranquille. Ce peu de mots contient nos voeux et nos espérances à tous
+deux; puissent les unes et les autres n'être pas trompés!--Ce n'est pas à
+moi, «mon cher maître», que vous avez besoin d'expliquer que vous n'avez
+pas d'ambition, c'est-à-dire une ardeur aveugle pour les richesses et
+le pouvoir. Je le sais depuis que j'admire votre conduite. Mais je
+n'apprendrais pas sans regret que la noble émulation des grandes âmes fût
+sortie de la vôtre. Quoi qu'il en soit, c'est moi qui, par moments, ai de
+l'ambition pour vous. En dépit de ma raison, je vous désire tous les
+triomphes. Mon amitié voudrait que vous eussiez tous les moyens de
+retrouver ce que, dans toute la terre, vous avez trop généreusement
+sacrifié; mais je ne sais où ces moyens peuvent exister pour vous, qui
+vous obérez dans les ambassades, qui sortez pauvre des ministères, et vous
+ruinez dans la retraite. Je voyais un grand succès dans cette place de
+gouverneur[25]; il me semblait qu'avec le génie de Fénelon et le caractère
+de Tancrède vous pouviez élever le duc de Bordeaux à son rang. J'ai donc
+souffert de ce que vous ne l'ayez pas eue. À présent je m'en félicite.
+Quelle chaîne! pour vous surtout!
+
+[Note 25: On avait parlé de nommer Chateaubriand gouverneur du duc de
+Bordeaux.]
+
+Cependant, vous m'écrivez que vous ne pouvez rester comme vous êtes: que
+votre sort va se décider. Alors mes craintes de l'ambassade recommencent.
+Je la redoute comme si je vous voyais tous les jours et jouissais de votre
+amitié. Mes voeux recommencent aussi, car je désire avant tout que vos
+affaires s'arrangent sans que vos goûts soient contrariés.--Si j'étais
+roi de France, je mettrais ma gloire à vous nommer mon ami, et je vous
+formerais un modeste apanage.
+
+Les regrets que je vous exprimais vaguement, de peur d'appuyer sur vos
+peines, ne portaient pas sur l'ambition. Je ne puis avoir oublié que vous
+seriez ambassadeur ou ministre depuis quatre mois si vous l'aviez voulu,
+ou plutôt que vous l'auriez toujours été depuis bien des années si
+la morale des intérêts eût été à votre usage. Je ne pensais qu'à vos
+affaires, qui vous tourmentent; à quelques-unes de vos relations, dont
+vous paraissez mécontent; et à vos dispositions intérieures, dont je
+m'occupe peut-être trop, parce que, si vous n'avez pas assez de temps pour
+penser à moi, j'en ai trop pour penser à vous.
+
+Dans mon ancien système d'éloignement de vous, je ne lisais pas vos
+ouvrages. Je les réservais d'ailleurs pour me servir un jour de
+consolation. Je ne connais aucun de ceux que vous avez publiés depuis
+quelques années. Je ne connais pas davantage la société de Paris, où
+j'aurais tant entendu parler de vous. Il résulte de tout cela que j'ignore
+de vous une foule de choses que tout le monde sait. Si vous vouliez être
+véritablement aimable et bon pour moi, vous abandonneriez vos réserves de
+bon goût, qui ne sont avec moi que des ingratitudes, et vous me parleriez
+beaucoup de vous.
+
+Vous m'écriviez, il y a quelques mois: «Je voudrais connaître votre vie
+depuis votre berceau jusqu'au commencement de notre correspondance.»
+Ce désir était amical; je devais y accéder. Mais la répugnance que
+j'éprouvais à vous occuper de moi seule pendant trois ou quatre pages, et
+à m'en souvenir moi-même si longtemps, me fit éloigner l'accomplissement
+de cette tâche. Cette omission a tourné contre moi. Je sens aujourd'hui le
+besoin d'empêcher à l'avenir tout malentendu entre nous en vous montrant
+votre amie inconnue. Au premier moment, je vous écrirai les principales
+circonstances de ma destinée. Le mal que me fera cette démarche sera
+compensé par le plaisir de vous donner une preuve de confiance parfaite.
+Quand vous recevrez cette feuille, réservez-la pour la lire dans un moment
+de repos d'esprit!
+
+Mais n'attendez pas, pour m'écrire, que vous l'ayez reçue, car mon dessein
+peut encore changer!
+
+Je suis enfin revenue dans ma solitude riante et chérie. Il me semble que
+je vous y ai retrouvé comme après une absence. Il y a des places qui me
+rappellent vos lettres, les miennes, et jusqu'à des pensées qui m'ont
+occupée... Ces lieux alors étaient attristés par l'hiver, désolés par
+l'orage; je m'y plaisais pourtant! Aujourd'hui je les retrouve embellis de
+tout le triomphe, de toutes les délices du printemps, et j'y suis moins
+bien! il y a trop de roses, de rossignols, de parfums, de fraîcheur et de
+paix pour moi toute seule; je voudrais de tout mon coeur pouvoir vous
+donner ma place ici et aller prendre la vôtre, le travail, les ennuis, les
+affaires qui vous obsèdent: mais que sont les voeux du coeur? et l'amitié
+lointaine, qu'est-elle?
+
+Quand je vous écris, c'est presque toujours immédiatement après avoir reçu
+vos lettres. Ordinairement pendant la nuit, toujours d'abondance de coeur
+et sans réflexions. (Si j'en faisais, il est probable que nous ne serions
+pas en correspondance.) Mais il est remarquable que j'aie commencé et
+soutenu une correspondance avec le plus grand écrivain de son siècle et de
+bien d'autres siècles, sans éprouver le moindre embarras. La vérité est
+que je ne pense pas plus à bien écrire quand je vous écris que je ne pense
+à bien parler quand je fais mes prières. Si vous avez révélation du ciel,
+vous savez qu'on y aime ainsi! Ne me laissez pas dans l'anxiété sur
+votre position! Je ne sais plus rien de M. Hyde de Neuville depuis le
+rétablissement de sa femme, qu'il m'écrivit. Il est juste qu'il ait du
+temps pour aller vous voir et qu'il n'en ait pas pour m'écrire; dites m'en
+quelque chose!... Mon ignorance se trompe-t-elle en croyant voir que sa
+position politique est difficile, séparé de vous?
+
+
+
+
+XXIX
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H., le 18 mai.
+
+HOMMAGE À L'ÉLU DE MON COEUR
+
+
+À l'âge de dix-huit ans, mon père se maria contre son gré pour complaire à
+sa mère. Il aimait avant son mariage une jeune personne, digne de tous les
+voeux et de tous les hommages. On l'en sépara parce qu'elle était pauvre.
+De son côté, ma mère ne s'était mariée que par dépit; ils ne furent pas
+heureux ensemble.
+
+Ils n'eurent jamais d'autre enfant que moi. Dès ma naissance, je devins la
+consolation de mon père et l'objet du déplaisir de ma mère. Je restai chez
+ma nourrice jusqu'à l'âge de cinq ans. J'en revins faible et délicate,
+parce que j'y avais souffert. Mon père, peu de temps après son mariage,
+était tombé dans une maladie de langueur qui l'avait empêché de veiller
+sur moi. Il se rétablit enfin. Il avait repris à la vie et retrouvé son
+amie.
+
+Il faut que je vous parle d'elle, parce qu'elle a eu une grande influence
+sur mon sort. L'enfant de celui qu'elle aimait devint son trésor.
+Sa tendre pitié me donna l'existence une seconde fois; elle m'aimait
+chèrement et ne pouvait me quitter. Elle employait tous les moyens pour me
+retenir auprès d'elle; elle me prodiguait tous les soins, tous les dons,
+toutes les caresses. J'apprenais d'elle à prier Dieu, à chérir mon père,
+et à aimer les pauvres. Quelquefois elle me dérobait à ma mère; d'autres
+fois, ne pouvant m'obtenir, elle allait m'attendre dans le bois de pins,
+au bord de la rivière, et mon père me conduisait à elle. Nous la trouvions
+qui nous attendait, les larmes aux yeux et le sourire sur la bouche. Il me
+plaçait dans ses bras et s'asseyait auprès d'elle. Sans comprendre leurs
+discours, je sentais qu'ils se plaignaient, et tâchais de les consoler par
+des paroles enfantines qui les faisaient sourire quelquefois, et plus
+souvent redoublaient leur tristesse. Ils ne sortaient guère de leur vallée,
+s'aimaient uniquement, vivaient de larmes, et se quittaient peu. Leur
+amour n'eut d'autre terme que celui de leur vie; et, maintenant qu'ils
+reposent l'un et l'autre dans le tombeau, leur pauvre délaissée porte
+rivée à son cou la même chaîne qui les a liés autrefois, et les aime
+encore l'un pour l'autre. J'étais incessamment couverte de leurs caresses,
+et baignée de leurs larmes. C'est ainsi que, dès mon bas âge, mon coeur fut
+empreint de tendresse et de mélancolie.
+
+D'un autre côté, mon enfance fut très malheureuse. Le désespoir ne m'était
+pas étranger. Une aimable sainte, ma grand'mère maternelle, me donna une
+dévotion exaltée qui me sauva; plusieurs fois, en faisant mes prières du
+soir, je demandai à mon ange gardien de me transporter durant mon sommeil
+dans les déserts de la Thébaïde. L'histoire de saint Alexis me touchait
+beaucoup[26]. Une fois, à l'âge de sept ans, je demeurai deux jours et une
+nuit cachée dans un endroit d'où j'espérais voir passer ma mère chaque
+jour sans qu'elle me revît jamais.
+
+[Note 26: On pourra lire dans la _Légende Dorée_, à la date du 17 juillet,
+la romanesque légende de Saint Alexis.]
+
+Ces premiers temps ont laissé dans mon âme des traces ineffaçables; la
+suite de ma vie les a gravées encore plus profondément.
+
+Mon père, mon appui, mon ami, me fut enlevé lorsqu'il était encore dans
+la force de sa jeunesse. Frappé à mort, sa vie demeura suspendue jusqu'à
+ce qu'il fût près de moi; et lorsque sa tête fut appuyée sur mon sein,
+lorsque son regard eut retrouvé mon regard, il expira. J'abaissai ses
+paupières pour toujours. Il en fut de lui comme de votre père; un sourire
+plein de noblesse et de douceur vint aussi embellir ses traits; on voyait
+qu'il jouissait du repos de la mort, et de la vue de son Dieu. Lorsqu'il
+me le fallut quitter, je n'avais ni paroles, ni larmes, ni pensée;
+il ne me resta qu'un baiser. J'appuyai longtemps mes lèvres froides et
+tremblantes sur sa poitrine froide, plus froide que je ne puis le dire!
+mais le contact de la mort a peut-être quelque chose de funeste pour les
+vivants! L'impression de ce baiser demeura pendant des années comme un
+sceau de glace sur mes lèvres et sur mon coeur, et m'ôta presque la raison.
+
+Cependant, j'exécutai religieusement les désirs secrets de mon père en
+partageant son héritage avec sa malheureuse amie (mon digne mari
+m'approuva), mais elle ne demeura pas longtemps après lui. De ma main
+incertaine, je fermai aussi ses yeux... je ne puis me rappeler ce
+temps.
+
+Des arrangements de fortune et d'autres motifs avaient déterminé ma mère à
+me marier à l'âge de treize ans avec un de ses parents, qui avait, dans
+mon intérêt, donné son consentement. Je subis alors le sort de la comtesse
+de Ganges[27]; vous n'avez peut-être jamais entendu parler d'elle, mais ses
+infortunes sont connues de tout le monde, dans le Languedoc. La mienne fut
+ignorée du public.
+
+[Note 27: Marie-Elisabeth de Rossan, née à Avignon en 1637, avait été
+mariée d'abord au marquis de Castellane. Devenue veuve en 1656, elle avait
+épousé en secondes noces, deux ans après, le marquis de Ganges. Les deux
+frères de son mari s'étaient épris d'elle, et, comme elle refusait de
+se livrer à eux, ils avaient tenté de l'empoisonner. En 1667, ces deux
+hommes, d'accord cette fois avec leur frère le marquis,--désireux
+d'hériter des biens de sa femme,--assaillirent celle-ci, la forcèrent à
+avaler de l'arsenic, la poursuivirent à travers tout le bourg de Ganges,
+et lui déchirèrent le corps à coups de couteaux. Elle survécut à ses
+blessures, mais mourut des suites de l'empoisonnement, le 5 juin 1667,
+après dix-neuf jours de souffrances. En se comparant à la marquise de
+Ganges, Mme de V. voulait, sans doute, simplement faire entendre qu'elle
+avait été mal mariée: mais on ne peut pas s'étonner qu'une telle
+comparaison ait, comme l'on va voir, vivement excité la curiosité de
+Chateaubriand.]
+
+L'excellent M. de V. eut tous les malheurs, je les partageai dans toute la
+sensibilité de mon coeur. Son estime et son amitié sont mes uniques biens.
+Mais ses chagrins ont affaibli son âme. Le spleen et ses conséquences les
+plus funestes le menacent incessamment, et moi, avec un caractère craintif
+et irrésolu, il me faut en secret soutenir et conduire celui qui devrait
+être mon guide et mon appui... Quoique je le chérisse et l'estime
+parfaitement, la confiance m'est interdite avec lui. Je dois lui cacher
+soigneusement la force des atteintes que j'ai reçues moi-même; je cultive
+la gaieté naturelle et la douceur de mon humeur avec les mêmes soins
+qu'une autre femme pourrait donner à ses grâces et à sa parure. Ces soins
+me sont doux à remplir; mais le poids des affaires, pour lesquelles ma
+répugnance est extrême, est aussi tombé sur moi.
+
+Une circonstance funeste m'a longtemps privée du seul fils que Dieu m'ait
+donné. Mais il vit et il me sera rendu. La santé de ma mère s'altéra, il y
+a plusieurs années; il me fallut alors m'arracher à mes regrets et à M. de
+V. pour demeurer auprès d'elle... Dieu a béni mes soins. Elle est enfin
+rétablie, et je puis maintenant goûter la solitude et le silence, derniers
+biens qui me restent.
+
+Cependant, mes chagrins n'ont jamais éclaté au dehors; il n'ont soulevé
+contre ceux qui les ont causés la censure de personne: eux-mêmes en
+ignorent peut-être une partie. Je n'ai rompu ni desserré aucune de mes
+relations naturelles, je suis demeurée étroitement attachée à ce qui me
+faisait mal, parce que l'honneur vaut mieux que la vie. M'abandonnant au
+destin contraire, j'ai vécu d'une vie tout intérieure, séparée par la mort
+de tout ce que j'ai aimé, privée par l'absence de tout ce que j'aime.
+D'autres malheurs se sont succédé et... j'ai eu des ailes comme celles de
+la colombe. J'ai volé et j'ai trouvé le lieu de mon repos! Le sort
+inévitable m'a réfugiée dans votre sein: rien ne peut plus m'en éloigner
+que vous-même, et vous ne m'en éloignerez pas!
+
+Pour vous seul au monde, je pouvais rassembler ces terribles souvenirs qui
+dorment habituellement au fond de mon coeur. Que maintenant ils reposent
+dans le vôtre, et que ce dépôt, sacré pour moi, le soit aussi pour mon
+ami! Cependant, ne concluez pas de ce sombre tableau que je suis tout à
+fait malheureuse! Non, cette funeste destinée n'a détruit dans mon âme ni
+la confiance ni l'espoir. Même avant de vous écrire, il y avait dans ma
+vie un grand nombre d'heures pleines de douceur, et des moments de joie
+sans cause qui me sont peut-être doubles en compensation. J'ai d'ailleurs
+embrassé la résignation comme une véritable amie; je puis souffrir
+paisiblement sans attrister personne. Je ne connais pas le ressentiment,
+tout calcul m'est impossible, et, si j'ai de la fierté comme femme, Dieu
+m'a fait la grâce de me laisser douce et humble de coeur. Mes goûts sont
+simples, et je prends volontiers tous les petits bonheurs dont la vie est
+comme semée à chaque pas. Voilà toute l'amie que Dieu envoya à celui
+auquel les dons les plus parfaits n'ont pu faire aimer la vie!
+
+
+
+
+XXX
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 28 mai 1828.
+
+
+J'ai lu et relu votre terrible et touchante histoire. Mais votre comtesse
+de Ganges est-elle la marquise de Ganges? Je n'ose le croire. Non, cela
+n'est pas possible! Et ce fils dont vous me parlez tout à coup, pourquoi
+a-t-il disparu, pourquoi revient-il? Vous m'en dites trop ou trop peu. Et
+quand reçois-je ces confidences? à l'instant où ma vie change encore une
+fois, où ma bizarre destinée me rappelle encore sur la scène du monde et
+me pousse hors de ma patrie. Ne vous verrai-je donc jamais? Je vais à
+Rome[28]. Y viendrez-vous? Pouvez-vous y venir? Puis-je vous rencontrer sur
+la route? Moi-même serai-je longtemps dans cet exil? Suis-je longtemps
+quelque part? La roue de ma fortune tourne encore plus vite que ne passent
+mes années, qui touchent à leur terme.
+
+[Note 28: Chateaubriand venait d'être nommé ambassadeur auprès du
+Saint-Siège, en remplacement du duc de Laval, envoyé à Vienne.]
+
+Je suis, je vous assure, tout bouleversé de votre lettre et de ma nouvelle
+position. J'attends avec impatience une lettre de vous. Je demande
+peut-être de la force à la faiblesse: mais deux roseaux s'appuient
+mutuellement.
+
+Il me serait impossible d'écrire quelques lignes de plus. Votre histoire
+me poursuit comme un mauvais songe. Quelle femme ai-je donc rencontrée?
+Venez à moi! L'abri n'est pas bien sûr, mais on se cache quelquefois dans
+des ruines.
+
+J'aime celle qui ne m'est plus inconnue que de visage.
+
+
+
+
+XXXI
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+Hlle, 8 juin 1828.
+
+
+J'ai lu votre lettre avec joie. Je vous le dis devant Dieu, je vous aurais
+donné cette ambassade de ma main, si cela eût été en mon pouvoir, et je
+vous la redonnerais encore dans ce moment. Et, pourtant, le coeur me manque
+à l'idée de vous perdre. Allez, mon maître bien aimé, mon ami chéri, vous
+emportez les dernières lueurs de ma vie! Soyez heureux, vous et la chère
+compagne de votre destinée, et gardez un souvenir à votre Marie!
+
+Le rétablissement de la santé de ma mère, l'inutilité de mon séjour ici,
+au moins pendant dix-huit mois, m'avaient fait projeter de m'en absenter.
+Trop pauvre maintenant pour faire de longs séjours à Paris, j'avais enfin
+accepté l'invitation d'une amie qui vit seule à la campagne avec son
+enfant, à quelques lieues de Paris. Je devais aller, avec une seule femme
+de chambre, passer l'automne et l'hiver chez elle, pour être plus près de
+vous, et elle devait venir passer ici l'année suivante. Depuis que vous
+m'avez donné le nom d'amie, ce projet a été mon idée fixe. Hélas!
+
+Le mois qui vient de s'écouler m'avait préparée à l'événement. J'ai reçu
+votre lettre en allant à vêpres. J'ai versé beaucoup de larmes devant
+Dieu. Je me plains moi-même de vous perdre sans vous avoir vu. Je
+vous plains aussi d'avoir inspiré vainement une affection si tendre.
+Avions-nous donc mérité cette rigueur du sort?
+
+Vous me demandez si j'irai à Rome? Si je pourrai y venir? Relisez ma
+lettre du 20 février!
+
+Vous ajoutez: _Venez à moi!_ Cette parole est puissante. Écoutez:
+
+Le coeur de Mme de Chateaubriand vous appartient. Dites-lui que vous avez
+une dernière soeur! Priez-la de m'aimer, et elle m'aimera! Alors je
+pourrai faire avec vous deux le voyage de Rome. Je ne serai au milieu de
+vous que lorsque vos coeurs m'y appelleront. Notre vie sera pleine de
+douceur et de charme. Vous deux, heureux l'un par l'autre, vous trouverez
+le délassement de votre situation dans mon amitié pure et fidèle. Et moi,
+solitaire là comme ici, sans crainte et sans regret, je livrerai toute mon
+âme au bonheur de vivre près de vous et pour vous. Voilà l'inspiration que
+j'ai reçue au milieu de mes prières: je me suis vue versant, sur les
+marbres éternels des vastes basiliques de Rome, les mêmes larmes de
+tendresse que je répands si souvent ici, dans l'église rustique où je vous
+conduis avec moi.
+
+Si ce projet de ma tendresse ne peut s'exécuter, quelque chose me dit que
+je ne vivrai pas jusqu'à votre retour.--Quand partez-vous? Par où
+passez-vous? Ah! retardez tant que vous pourrez!
+
+
+
+
+XXXII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, ce 13 juin 1828.
+
+
+Enfin, me voilà libre de causer avec vous. Il m'a fallu franchir les
+premiers moments d'une position nouvelle, et répondre à plus de cent
+lettres de demandes ou de compliments. Ma main est si fatiguée que je puis
+à peine écrire, mais le coeur n'est pas las, et il est à vous.
+
+Que ne puis-je disposer de ma vie! quel bonheur j'aurais de vous voir avec
+nous! Mais je ne puis rien, et je ne hasarderai pas même une proposition
+qui paraîtrait extraordinaire. Beaucoup de vertus ne sont pas toujours des
+raisons de paix, de douceur, et de bonheur.
+
+Une chose me console. Ma vie est d'une vicissitude si continuelle que je
+parierais ne rester à Rome que quelques moments. Irai-je même? Je suis
+nommé, mais je ne suis pas parti, et je ne puis partir, au plus tôt, que
+vers la fin du mois prochain. Que de choses peuvent arriver dans cet
+intervalle! Ah! comment songerais-je à associer une autre existence à une
+existence aussi troublée et aussi incertaine que la mienne?
+
+«_Vous ne vivrez pas jusqu'à mon retour!_» Ne le croyez pas! Vous me
+survivrez de longues années. Mais savez-vous une chose? Il faut absolument
+que je vous voie! Si vous perdez vos illusions, tant mieux pour vous; si
+je les réalise, elles deviendront des vérités. N'êtes-vous pas fatiguée de
+cette ombre qui vous poursuit comme vous me poursuivez? Il y avait d'abord
+du charme, dans cette amitié adressée à quelque chose d'inconnu: mais ce
+charme, à la longue, devient une espèce de désespoir. Quand je n'aurais
+pas pour moi toutes les bizarreries de ma destinée, les sessions me
+ramèneront nécessairement tous les ans. Je ne sortirai pas de France ou je
+n'y rentrerai pas sans vous voir, mon parti est arrêté.
+
+J'attendais une explication sur votre vie. Vous ne me la donnez pas.
+Parlez-moi de votre fils! Est-ce la marquise de Ganges qu'il faut lire
+dans votre lettre? Écrivez-moi comme à l'ordinaire! Rien n'est changé.
+Écrivez-moi!
+
+
+
+
+XXXIII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+Hlle, 13 juin 1828.
+
+
+J'ai vu dans les _Débats_ l'inauguration de l'Infirmerie de Marie-Thérèse.
+Ce récit serait plein de charme même pour une étrangère. J'ai eu de la
+joie des justes hommages qu'on vous rend. J'ai eu de la tristesse en
+apprenant cette maladie que vous m'avez laissé ignorer; mais vous ne
+pouvez partir avant le rétablissement de Mme de Chateaubriand, et
+pouvez-vous exposer sa convalescence aux fatigues du voyage, jointes aux
+chaleurs caniculaires du Midi? D'ailleurs on annonce que vous devez
+défendre la loi de la presse. Tout cela entraîne des délais que je saisis
+comme une branche...
+
+_16 juin_.--Hier, je fus voir ma mère, elle reçoit la _Gazette_, que
+je ne daigne jamais regarder, mais dont je suis quelquefois contrainte
+d'entendre lire et commenter les ignobles insolences. Expressément invitée
+à lire celle du 10, je ne sais quelle prévision me poussa à la parcourir
+avec rapidité: j'y vis ces mots: _M. de Chateaubriand a enfin pris congé
+du roi_. Ainsi, l'audience de congé avait eu lieu il y avait déjà cinq ou
+six jours: elle précède immédiatement le départ des ambassadeurs. Le vôtre
+était donc effectué; vous deviez même avoir passé les monts! Je demeurai
+tranquille sous le coup, mais il ne porta pas à faux. D'affreuses douleurs
+de coeur me saisirent; je réunis toutes mes forces pour les surmonter,
+et me hâtai de me faire conduire ici, où mes pauvres domestiques me
+soignèrent de bon coeur. Ces douleurs aiguës augmentaient de moment en
+moment, elles m'ôtaient le pouls, la respiration, et presque la vie.
+J'ai été bien soignée, le danger est passé. Ainsi une pensée a suffi pour
+renverser une santé que les chagrins avaient toujours laissée inaltérable
+(hors une fois)!
+
+Que devins-je, hier au soir, en revenant aux lieux d'où j'étais partie le
+matin pleine d'espérance et de joie, parce que je ne prévoyais point
+d'obstacle à notre réunion? Je dois rester ici jusqu'à ce que M. de V.
+revienne à Lyon. Il plaint ma solitude, et les ennuis qui la troublent; il
+ne m'aurait pas refusé son agrément pour le voyage de Rome, entrepris sous
+vos auspices; votre heureuse compagne ne m'aurait d'abord aimée que de sa
+tendresse pour vous; mais, bientôt, elle m'aurait aimée pour moi-même.
+Quelle femme au monde pourrait lui offrir une affection plus tendre et
+plus vive, des soins plus doux et plus caressants? Que mes heures, que mes
+jours seraient bien employés à la distraire de ses maux, s'ils duraient
+encore, à la délasser des contraintes de la position! Mon pauvre ami, que
+je me sentais heureuse de devenir l'amie de votre femme: de ne vous voir,
+de ne vous aimer qu'ensemble; et de vous confondre dans mon coeur en vous
+apercevant l'un et l'autre pour la première fois, en allant vous chercher
+tous deux en toute sécurité. Et tout cela n'était qu'un rêve! Pauvre
+Marie! Oublie l'espérance, suis encore un peu de temps ta carrière
+solitaire, marche encore sans assistance et sans appui!
+
+_Du 17_.--Hier, quoique souffrante, j'ai lu les _Débats_. L'article paru ne
+confirmait pas votre départ, mais ce silence ne me rassure pas, parce que
+je l'avais aussi remarqué lors de votre nomination. Aujourd'hui, triste,
+abattue, je parcourais avec langueur et distraction la séance du 11.
+Je me réveille en apercevant ce nom trop cher que j'entends toujours
+intérieurement. C'est M. Dupin qui le prononce. Il dit: «Ce Chateaubriand,
+dont le nom se lie inséparablement à la liberté de la presse: _quoique
+absent de la France, sa voix y retentit encore dans tous les souvenirs_.»
+Ces paroles excitent un enthousiasme général... Voilà donc la confirmation
+de votre départ! Les termes sont ceux que mon coeur aurait employés; mais
+il est donc vrai que, déjà depuis plusieurs jours, vous êtes _absent de
+la France!_ Vous l'avez toujours chérie; n'oubliez pas ceux que vous y
+laissez! Puissent leurs regrets ne pas vous poursuivre, puissent ces
+ombres, trop fidèles, ne pas obscurcir pour vous les beaux jours de
+l'Italie! et puissiez-vous y trouver, avec l'éclatante réparation qui vous
+y attend, la fin de vos ennuis et l'oubli des injustices sans bornes et
+sans nombre qui n'ont pu ni vous lâcher, ni vous changer.
+
+_Du 18_.--Mon ami, quelles tristes lettres je vous écris, moi qui voudrais
+acheter votre bonheur au prix du mien! Quelle âme blessée vous avez
+recueillie! C'est un chagrin de plus pour moi de ne pouvoir retenir ma
+tristesse et de l'envoyer jusqu'à vous. Pardonnez-la-moi ou soyez-en
+reconnaissant; il y a dans mon attachement pour vous une confiance intime
+et expansive qui m'empêche de vous cacher aucune de mes impressions,
+malgré le désir sincère que j'en ai quand elles sont pénibles.
+
+_18 au soir_.--Depuis trois jours j'oubliais d'envoyer à la poste. Mais
+voici une lettre de vous. Elle est timbrée de _Paris 13 juin, Chambre des
+Pairs_. Vous n'étiez donc pas parti le 10, ainsi qu'amis et ennemis se
+sont rencontrés pour me le faire croire? Quel changement autour de moi!
+Cette lettre m'a remplie de trouble, d'étonnement, et de regret, mais
+aussi de consolation, car vous êtes en France et vous m'aimez! Je l'ai
+relue plusieurs fois; puis, la pressant sur mon coeur souffrant, comme un
+baume pour les blessures, je me suis endormie d'un sommeil paisible qui
+s'est prolongé trois heures et a commencé ma convalescence. Je suis
+confuse d'avoir tant souffert et de vous le dire. Mais ma lettre partira
+telle qu'elle est. Vous y verrez, il est vrai, que j'ai besoin d'appui;
+mais je le trouverai tout entier dans les fréquentes expressions de votre
+tendresse; elles suffiront à tout, même à une absence éternelle. Soutenue
+par vous, je ne vous donnerai que des consolations.
+
+Que d'espérances cette lettre m'apporte! Je veux m'y livrer; cette fois
+encore elles m'aideront. Mais la série d'espérances déçues qui me sont
+venues de vous, et de craintes chimériques qui m'ont troublée à votre
+sujet, serait singulière à détailler. L'absence donne naissance à beaucoup
+de déceptions; mais quelle absence que la nôtre! elle n'a point eu de
+commencement, puisse-t-elle avoir une fin! Ainsi, en mettant tout au pire,
+vous reviendrez donc tous les ans à Paris! Si je l'habitais, cette
+espérance me rendrait heureuse. Elle change déjà l'aspect de ma profonde
+vallée.
+
+J'ai lu, dans les _Débats_ du 13, un article qui commence ainsi: «M. de
+Villèle et ses plans secrets...» Cet article est de vous, c'est le réveil
+du lion! Dieu vous garde, noble et intrépide ami! Quant à votre gloire,
+elle s'accroîtra, je le sais, et sortira plus brillante et plus pure de
+cette troisième persécution.
+
+Mon fils est sans reproche. Sa passion pour l'état militaire le lui a
+fait embrasser bien avant la fin de ses études; il est entré au service
+prématurément, à l'époque de la guerre d'Espagne; il a été fait lieutenant
+à la rentrée du prince. Sa conduite est parfaite. Il a d'excellentes
+qualités. Il y a deux ans que nous ne nous sommes vus. Je ne sais quand je
+le retrouverai. Son père en décidera. Je n'en puis dire plus.
+
+C'était bien la marquise de Ganges qu'il fallait lire. Je n'avais
+confondu que le titre de ce malheureux modèle. Mais ne rappelons plus les
+souvenirs! Ce n'est pas impunément que je les ai rassemblés, pour que vous
+eussiez une idée vraie du coeur qui vous aime.
+
+Ainsi donc, mon projet était impossible! Si vous connaissiez ma timidité,
+vous m'aimeriez de l'avoir formé; je serais embarrassée devant tout autre
+que vous; mais vous, qui connaissez le fond des coeurs, vous voyez le mien.
+Vous ne tournerez en dérision ni sa confiance, ni l'ignorance du monde où
+je suis demeurée. Pourquoi faut-il que vous soyez privé de moi? Cette
+douceur et cet abandon vous reposeraient! L'explication que vous me donnez
+m'oblige à vous prier de régler vous-même ma conduite en ce qui vous
+concerne. Mais est-il possible que la pensée faible et incertaine de votre
+Marie inconnue puisse arriver jusqu'à vous, à travers le bruit et le
+trouble d'une existence si forte et si tumultueuse? C'est le brin d'herbe
+qui se fait jour dans le marbre et le granit.
+
+Adieu, mon maître chéri, mes voeux vous suivent.
+
+MARIE.
+
+
+
+
+XXXIV
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 24 juin 1828.
+
+
+Il faut bien que je vous gronde. Vous rendre malade pour un article de
+gazette, est-ce sage? Que m'importe, d'abord, l'injure de Villèle, et,
+ensuite, suis-je parti parce qu'il le dit ou le fait dire? Mais enfin,
+vous êtes guérie. Dieu soit loué! Venons aux faits! Il est impossible
+désormais que je parte avant le mois de septembre, et nous avons d'abord
+deux grands mois à nous écrire. Ensuite je reviendrai à chaque session, et
+il est plus que probable que je ne ferai pas un long séjour à Rome.
+
+Comme je reviendrai seul en France, je suis déterminé à revenir par la
+Corniche et aller vous voir dans votre désert; vous pouvez y compter. Nous
+nous verrons avant de quitter la vie; soyez-en sûre!
+
+Ce n'est aucune des idées qui semblent vous être venues qui fait la
+difficulté pour Mme de Ch. C'est le tour de son esprit, et la presque
+impossibilité où elle est de rompre des habitudes intérieures de sa vie et
+de s'associer une compagne. Je l'ai vue quelquefois tentée de prendre avec
+elle une jeune ou une vieille parente, pour la soigner, et jamais elle n'a
+pu arriver à une détermination. Lui proposer une inconnue lui semblerait
+une folie. Si quelque hasard vous la faisait connaître, alors il y aurait
+quelque chance; encore, il ne faudrait guère y compter.
+
+Non, Marie, c'est moi qui irai vous trouver! C'est moi qui arrangerai
+votre vie! Un peu de temps encore, et les difficultés s'aplaniront.
+
+Vous vous êtes trompée sur l'article. Depuis la chute de Villèle, je n'ai
+pas mis un seul mot dans les _Débats_, ni n'y mettrai. L'article, je crois,
+était de Salvandy.
+
+
+
+
+XXXV
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+Hlle, 25 juin 1828.
+
+
+J'étais assise, ce matin, sur ma terrasse, ombragée et entourée des cimes
+des grands arbres qui s'élèvent du fond du vallon. Je voyais briller
+à leurs pieds les eaux qui rafraîchissent mon asile, pendant que la
+sécheresse atteint tout un peu plus loin, je jouissais du calme de ma
+solitude et de mes espérances. J'oubliais le parfum des fraises et du café
+servi devant moi. J'abandonnais les soins que je donne tous les jours aux
+mélodieux compagnons de ma retraite; soins payés par une confiance si
+parfaite, qu'après m'avoir ravie par leurs beaux chants, qu'ils ne
+refusent jamais à mon appel, ils amènent maintenant leurs petits autour de
+moi, pendant que je déjeune ou que je me baigne; j'oubliais donc tout cela,
+pour chercher la mystérieuse jouissance de ma mystérieuse tendresse, dans
+les journaux livrés à toute l'Europe. C'était vous que je cherchais là,
+mon maître. Je vous y ai trouvé tout entier dans l'éloge de M. de Sèze[29].
+Tout ce qu'il y a de noble, de bon, de satisfaisant, dans l'âme et dans
+la destinée humaine, abonde dans ces lignes immortelles qui consolent,
+qui récompensent, qui rendent heureux! Hélas! est-il possible que vous
+n'aimiez pas la vie, vous qui la rendez si belle? vous dont l'âme
+est un si riche trésor de ses véritables biens? Je pensais à ma vie,
+mystérieusement empoisonnée dans toutes les sources de bonheur ouvertes à
+tous, et mystérieusement consolée par votre affection sympatique, et je
+sentais que cette affection suffit pour me dédommager de tout ce m'a qui
+été refusé. Elle m'entraîne pourtant dans les troubles et vicissitudes de
+votre destinée. Je ne m'en plaindrai jamais.
+
+[Note 29: Avant de partir pour Rome, le 18 juin 1828, Chateaubriand avait
+lu à la Chambre des Pairs un éloge du comte de Sèze, qui était mort le 2
+mai précédent.]
+
+Cet éloge de M. de Sèze a d'abord rempli mon coeur des plus tendres,
+des plus généreuses émotions; puis, il m'a rappelé un chagrin que j'eus
+autrefois par rapport à vous, et à son occasion.
+
+J'étais à Paris en 1816. Vous savez que je désirais vivement vous voir. On
+allait célébrer à Saint-Denis, pour la première ou la seconde fois, le
+service solennel pour le roi Louis XVI. Je résolus d'y aller pour vous
+voir. L'occasion était bien choisie; on vous aurait sûrement montré à moi,
+sans que j'eusse besoin de m'en enquérir; vous seriez en face de moi
+pendant plus d'une heure, et je pourrais, sans craindre vos regards ni
+ceux de personne, graver à loisir dans ma mémoire les traits dont je
+voulais emporter le souvenir pour toute ma vie. J'arrivai tard, la
+cérémonie était commencée. J'étais émue de mon projet, je l'étais aussi de
+la circonstance, car j'avais été nourrie dans un royalisme ardent. La
+travée dans laquelle j'étais était vis-à-vis une autre travée dont
+l'intérieur était caché par un vaste crêpe noir qui descendait jusqu'au
+pavé du choeur. Je demandai ce que c'était, on me dit que Mme Royale[30]
+était là... Immédiatement au-dessous et, je crois, le premier parmi les
+pairs, je vis un vieillard prosterné dans une attitude de désolation. Il
+était à genoux sur le pavé; ses bras étaient jetés en avant de lui dans le
+fond de sa stalle, où sa tête chauve demeurait comme ensevelie. On me
+nomma M. de Sèze. L'émotion toujours croissante dont je n'avais pu me
+défendre me surmonta dans ce moment: je perdis connaissance. Quand je
+revins à moi, on me ramenait à Paris. Ce fut ainsi que je ne vous vis
+point. Je passai plusieurs mois combattue entre le désir de vous voir et
+la timidité qui m'en empêchait. Vous savez que vous vîntes chez moi, et
+qu'un accident me força à m'en éloigner, le jour où je vous y attendais;
+que ma volonté m'en fit partir quand vous dûtes y revenir une seconde
+fois: et comment notre bizarre destinée nous a conduits enfin à nous
+chérir sans nous connaître, et probablement à nous perdre avec déchirement
+de coeur sans nous être jamais vus!
+
+[Note 30: La duchesse d'Angoulême, fille de Louis XVI.]
+
+Mais revenons à vous! Je croyais que vous aviez trouvé l'amour dans le
+mariage, la sérénité dans l'étude, et le bonheur dans la vertu. Puisqu'il
+n'en est pas ainsi, tout est trouble et confusion dans mon coeur et dans
+mon esprit. Tout l'ordre moral est comme bouleversé pour moi par cet
+incompréhensible mécompte; il me jette dans des pensées dangereuses et
+affligeantes que je voudrais éloigner, mais où je retombe souvent. Quand
+vous aurez un moment pour moi, guérissez-moi de ce mal: et si jamais il
+vous arrive quelque impression de vrai bonheur, quelque charme puissant
+qui vous contente, dites-le-moi!
+
+Je crois que vous aviez donné à mon projet de Rome plus d'extension que je
+ne lui en avais donné moi-même. Je désirais, pour la bienséance, qu'il ne
+fût pas dit que j'y allais avec vous. Je pensais que nous pourrions nous
+rencontrer sur la route, que ma voiture suivrait la vôtre jusqu'à Rome,
+que, là, nous nous serions séparés, et que ma qualité de voyageuse
+stationnaire me permettrait d'éloigner ou de rapprocher mes visites à Mme
+de Chateaubriand, suivant le degré d'amitié qui s'établirait entre nous.
+
+_Du 28 juin._ En relisant ma lettre, j'hésite à vous l'envoyer. Je vois
+que je vous écris avec détail et abandon, comme à mes plus anciens amis.
+Mais c'est ainsi qu'il faut que je vous écrive, ou pas du tout; et,
+puisque vous aimez mes lettres telles qu'elles sont, je ne referai pas
+celle-ci parce que mes rossignols et mes _prognettes_ (nom vulgaire des
+hirondelles dans mon pays) s'y sont glissés; laissez-les passer, comme
+l'araignée de Pélisson! D'ailleurs, vous leur devez de l'indulgence, c'est
+vous qui m'avez appris à les aimer; que n'étiez-vous moins aimable en
+parlant d'eux?
+
+Vous me grondez d'avoir été malade, comme les mères grondent leurs enfants
+lorsqu'ils tombent. Pouvais-je supposer un mensonge sur un fait aussi
+public que le départ d'un ambassadeur? Et M. Dupin? C'était donc une fleur
+de rhétorique? Non, je devais le croire: et je ne vous aurais pas aimé si
+je n'avais été navrée en vous voyant quitter la France sans m'adresser un
+adieu. Mais tout ce tracas de politique, de chambres et de journaux m'est
+si étranger que, livrée à moi-même au fond de mes bois, je n'y comprends
+rien du tout. Tout est contraste entre nous, hors le fond du coeur.
+
+_Du 28 juin_. J'avais bien raison, hier, quand je vous écrivais que vous
+vous étiez trompé sur mon projet de Rome, faute d'avoir eu le temps de
+deviner ce que je ne vous disais pas. Vous m'avez crue si folle que j'en
+suis peinée.
+
+Ce projet était extraordinaire dans le fond; mais il pouvait devenir fort
+simple et fort convenable, dans le fait.
+
+Je pensais que vous pouviez dire à Mme de Chateaubriand qu'une femme dont
+vous avez reçu des marques d'attachement, il y a bien des années, vous
+avait inspiré une bienveillance que sa correspondance avait portée jusqu'à
+l'amitié; que, cette femme devant venir à Rome, vous désiriez profiter de
+cette occasion pour lui faire un bon accueil et la prier de s'en charger.
+De là une présentation et quelques visites, ainsi que je vous l'ai dit au
+commencement de ma lettre. Si Mme de Chateaubriand vous avait aimé du
+sentiment que je lui supposais, vous seriez inévitablement devenu notre
+lien: elle m'aurait bientôt donné son amitié parce que je vous aime, et
+par la même sympathie qui me fait à présent lui accorder tout mon intérêt,
+sans que je sache rien d'elle que son nom. Il est vrai que ce nom
+établissait dans mon esprit toutes les bases d'une généreuse amitié, avec
+l'attrait et la grâce qui en font le charme. Tout cela n'était pas si
+extravagant. Ce qui l'était un peu (pardon, mon cher maître!) c'était
+l'idée que vous me supposiez. En vérité, vous me rendez comme Mme de
+Grignan, qui rougissait en pensant aux péchés des autres.
+
+J'avais bien de mon côté quelque chose à me reprocher. Ce mot: _venez à
+moi!_ et le plaisir d'y répondre par une confiance _imprudente_, par un
+dévouement _impossible_, me faisaient affronter bien des choses qui me
+sont contraires. J'avais destiné de brillantes inutilités aux dépenses de
+ce voyage, ce qui m'empêchait d'en avoir du scrupule; mais cependant ce
+léger sacrifice n'était fait que pour moi, et ce n'est pas à moi que je
+dois songer maintenant. Enfin, aurais-je obtenu l'agrément de M. de V.?
+J'en doute en y pensant bien; et moi-même, en définitive, la résolution ne
+m'aurait-elle pas manqué? J'étais comme quelqu'un qui veut aborder sur un
+point unique, et qui nage en pleine mer, dans une profonde obscurité. N'y
+pensons plus, et mettez ce projet dans le trésor des tendresses perdues!
+
+
+La Voulte, 30 juin.
+
+Je croyais notre correspondance ignorée, parce que je n'en avais jamais
+parlé: je me trompais. La connaissance qu'on en a dans mes relations les
+plus indispensables y jette des dégoûts et une amertume pénible; une
+conversation dont je vous parlais cet hiver, et sur laquelle vous me
+répondites que j'étais une éloquente amie (je répète cette phrase pour que
+vous me compreniez, ne voulant rien préciser ici), a été suivie de mille
+attaques et intrigues qui, ne pouvant être dirigées contre moi, ont
+atteint dans leur fortune et leur existence des personnes auxquelles je
+m'intéresse. Tout cela fermentait autour de moi depuis quelque temps sans
+que je m'en fusse aperçue. Je ne trouve plus qu'une investigation haineuse
+et accusatrice dans une autorité qui devrait être régénératrice et sainte,
+et ne dépose à ses pieds qu'une résistance de conviction, à la place de la
+soumission repentante que j'y devrais apporter. Je me trouve déconcertée
+de ce perfectionnement d'ennui, et affligée de ce que mon amitié ait été
+si nuisible à une famille estimable.
+
+Soyez assez bon pour observer les timbres et les cachets de mes lettres!
+
+M. Hyde de Neuville et le chevalier de Berbis ne m'écrivent plus, et n'ont
+pas même répondu à mes lettres de cet hiver. Tout se trouble et
+s'obscurcit autour de moi, de plus en plus.
+
+Vous me dites: «_Nous nous verrons avant de quitter la vie_», et, plus
+loin: «_c'est moi qui arrangerai votre vie!_» Ces paroles sont douces, je
+les prends pour soutien. Je crois que vous m'avez envoyé votre mal.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, lundi 7 juillet 1828.
+
+
+Je n'ai rien remarqué dans vos lettres qui pût motiver vos craintes sur
+les dates et les cachets. Il faut accorder aux hommes auprès desquels vous
+avez été éloquente du respect et de l'estime, mais les tenir à distance,
+ne pas leur permettre de s'emparer de notre vie, ce qu'ils sont toujours
+prêts à faire, et bien distinguer ce qui est de notre devoir de leur
+confier, et de notre devoir de leur taire.
+
+Je n'avais pas compris votre voyage comme vous l'expliquez. Comme cela, il
+était praticable, aux inconvénients près du caractère et des humeurs, que
+je ne puis vous détailler. Le mieux, si votre bonne intention subsistait,
+serait de venir directement à Rome. Là vous feriez la connaissance de Mme
+de Ch. et, si vous trouviez la chose possible quand vous auriez vu, vous
+resteriez.
+
+Nous ne partons qu'au mois de septembre, et il serait possible que je
+revinsse dès le mois de novembre. Je vous l'ai dit, ma destinée ne me
+permet de rester nulle part avec la fortune. Je suis donc à peu près sûr
+de vous voir avant peu de temps, car je reviendrai par le midi de la
+France. En vérité, j'en suis quelquefois à croire que je ne partirai pas.
+
+Je suis obligé de quitter aujourd'hui ma mystérieuse amie plus tôt que je
+ne le voudrais. Voici cette loi sur la presse qui vient aux Pairs; il faut
+que je l'étudie pour parler après-demain, et, jusqu'à présent, je n'ai pu
+m'en occuper. Ce sera mon dernier travail et, après, je ne songerai plus
+qu'aux préparatifs de mon exil. Dites à vos oiseaux de chanter pour moi,
+et à Marie de m'aimer!
+
+
+
+
+XXXVII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, ce 9 août 1828.
+
+
+Je vous ai écrit le mois dernier, il y a environ trois semaines.
+J'attendais votre réponse de jour en jour; elle n'arrive point. Je
+m'inquiète de cette interruption subite de notre correspondance. Êtes-vous
+souffrante? Que vous est-il arrivé? Est-ce tout simplement l'ennui
+d'écrire qui vous a saisie tout à coup? Est-ce mes lettres qui sont trop
+régulières? Enfin, dites-moi par un mot ce qui est! J'ai encore le temps
+de recevoir ce mot ici, ne partant que le 1er septembre. Quand j'aurai
+cessé d'être inquiet, je gronderai bien ma nouvelle amie.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+La Voulte, 14 août 1828.
+
+
+Mon cher maître, des raisons de convenance et de délicatesse ont seules
+causé mon silence depuis six semaines. Hier, en revoyant enfin une lettre
+de vous, mon coeur s'est ému de la pensée que je ne suis pas encore sortie
+de votre mémoire. J'en aurais eu de la joie, si la joie maintenant pouvait
+arriver jusqu'à moi. Mais, en lisant ces lignes insuffisantes, qui
+semblent toujours ne s'adresser à personne (j'oublie souvent que vous ne
+m'avez jamais vue), en y trouvant enfin l'annonce positive de votre départ,
+je suis retombée dans une tristesse morne contre laquelle je ne lutte plus.
+
+J'avais perdu l'espérance de vous voir à H., cette année. Je voulais
+affaiblir une préoccupation vaine et douloureuse, et me disposais à
+retourner auprès de M. de V. Je sentais enfin le besoin d'un peu d'amitié
+pour reposer ma vie de l'aride solitude dans laquelle j'éteins mon coeur
+depuis si longtemps. Mais les Pyrénées fuient aussi devant moi. Dans les
+commencements de notre correspondance, vous y deviez aller aussi. Je crus
+pendant quelque temps que nous nous rencontrerions au Cirque de Marbre ou
+à la Cascade de Gavarnie. Mais ce rêve se perdit comme ceux qui l'ont
+suivi.
+
+À la veille de mon départ, ma mère tomba dangereusement malade; privée,
+pendant deux jours, du seul médecin qu'il y ait ici, il me fallut la
+soigner sans guide, dans une maladie dont je savais le danger. Dans ces
+deux jours je connus le malheur. Dieu me prit en pitié, je la sauvai. Je
+passai trente-sept jours sans sortir de sa chambre; mes soins lui furent
+agréables. Pendant quelques jours, lorsque je fus rassurée, je me sentais
+plus heureuse que je ne croyais pouvoir l'être. Je pensais rarement à vous,
+j'espérais vous oublier comme l'autre fois. Mais, à mesure que nous nous
+sommes éloignées du danger, je suis retombée dans mon isolement. Le regret
+de votre départ m'est revenu, et je suis seule et triste comme avant.
+
+Durant tant d'heures de veille, pendant la nuit, durant tant d'heures de
+silence et d'obscurité pendant le jour, le temps ne m'aurait pas manqué
+pour vous écrire; mais je ne voulais rien ajouter à l'accablement du
+départ, rien ôter à vos amis; et j'aimais mieux vous _attendre_ que vous
+_prévenir_.
+
+Voilà mes raisons; elles sont bonnes: je ne me plaindrai pas si vous les
+jugez autrement.
+
+Adieu, monsieur l'ambassadeur! Adieu mon
+cher maître! Mes voeux vous suivront partout,
+et votre nom me sera cher tant que je vivrai.
+
+MARIE.
+
+_P.-S._ M. de V. me presse d'aller à Paris pour l'affaire dont je vous
+avais parlé cet hiver. M. de Berbis me le conseille, et je sens moi-même
+que je ne puis longtemps rester comme je suis. J'irai donc, je crois, au
+mois d'octobre, précisément au moment où vous en serez parti, et il est
+probable que j'en reviendrai quand vous y rentrerez vous-même.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+La Voulte, 22 août 1828.
+
+
+Mon ami, la convalescence de ma pauvre maman languit. Cependant, je ne
+vous oublie pas. Ah! soyez-en reconnaissant, c'est la plus tendre preuve
+d'attachement que je vous aie encore offerte!
+
+J'ai relu votre dernière lettre, et j'y ai remarqué un doute qui ne
+m'avait pas arrêtée d'abord, parce que je ne puis comprendre tout de suite
+que vous ne compreniez pas mes sentiments. Cependant, en y regardant, je
+trouve que, malheureusement pour nous, vous êtes un pauvre ami qui n'a pas
+bien le temps d'aimer. Il faut donc tout vous dire, et prendre au pied de
+la lettre ce que vous dites, même ceci: _«Vous vous ennuyez peut-être de
+m'écrire? vous trouvez peut-être mes lettres trop régulières?...»_ Puisque
+j'avais laissé en arrière la réponse à ces injustices, je veux bien en
+faire une aujourd'hui. Emportez-la dans votre coeur, s'il y a place pour
+Marie!
+
+Vos lettres sont ce que je désire le plus, et la seule chose qui puisse me
+faire plaisir.
+
+Ainsi donc, s'il reste quelque chose de ces apparitions d'amitié, et même
+de tendresse, qui, depuis près d'un an, m'ont fait vivre dans un songe si
+doux, réglez notre correspondance, et n'oubliez plus ce que vous êtes pour
+moi!
+
+Adieu, mon maître bien-aimé!
+
+MARIE.
+
+_P.-S_. J'avais depuis longtemps une demande à vous faire; j'ai eu tort
+d'attendre le dernier moment. Je n'osais, je ne sais pourquoi, car un
+grand nombre de vos amis possèdent ce que je désire. N'avez-vous pas
+autour de vous quelque esquisse, quelque lithographie, qui puisse me
+donner une idée de vos traits et de votre regard? Ordonnez qu'on me
+l'envoie! Elle me servira d'appui dans ce moment; et, s'il me faut
+abandonner ma retraite chérie et menacée, que je ne puis garantir, j'y
+laisserai cette chère image, comme pour la protéger et lui porter bonheur.
+
+
+
+
+XL
+
+__De M. de Chateaubriand__
+
+(_écrit par un secrétaire_)
+
+
+Votre lettre m'a fort affligé, et je ne puis y répondre de ma propre main,
+comme vous le voyez, car je viens d'éprouver une fièvre rhumatismale, qui
+m'a laissé dans un grand état de faiblesse. Il n'en faut pas moins que je
+parte, et je me mettrai en route, Dieu aidant, d'aujourd'hui en quinze,
+c'est-à-dire le 7 septembre, pour Rome.
+
+J'ai encore le temps de recevoir une lettre de vous ici. Je vous répondrai
+courrier par courrier. J'espère vous écrire la première fois moi-même, et
+vous dire mieux qu'aujourd'hui.
+
+CHATEAUBRIAND.
+Paris, 23 août 1828.
+
+
+
+
+
+XLI
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+La Voulte, 30 août 1828.
+
+
+Je reçois la lettre que vous m'avez fait écrire. Je l'ai lue sans la
+comprendre d'abord, tant a été grand le trouble que m'a causé l'absence de
+votre écriture. Aimer c'est vivre, avais-je toujours pensé. Ah! je crois
+maintenant qu'aimer c'est souffrir! Vous voilà malade au moment de partir!
+Je craignais pour vous la malaria de Rome et les chaleurs, et vous allez
+affronter tout cela lorsque vous serez à peine en convalescence!... Hélas!
+mon pauvre maître, faut-il donc que vous vous exposiez à mourir pour cette
+fatale politique? Est-il donc impossible que vous fassiez comme les
+autres? Ne pouvez-vous prendre du repos chez vous, ou aller chercher la
+santé à quelque source salutaire, dans quelque température douce et pure?
+Ne pouvez-vous attendre la fin de septembre? Les chaleurs sont encore
+affreuses ici, jugez de l'Italie! Mais les voeux sont inutiles, les prières
+sont vaines, la résignation s'épuise, il faut souffrir sans en avoir la
+force. Hélas! que fais-je sur la terre? Sans consolation, sans appui,
+inconnue à ce que j'ai de plus cher! C'est de la chambre de ma mère, et à
+l'aide d'un faible rayon de jour, que je vous écris; d'épais rideaux
+lui cachent ma présence... mes soins timides sont sans succès, elle
+s'affaiblit, elle souffre de plus en plus. J'ai la double tâche de
+préparer son âme à l'avenir, qui l'effraie et me navre, et de la garantir
+des assauts dangereux qui la troubleraient sans la consoler. Ô mon maître,
+où êtes-vous?
+
+Le 25 août, le jour même où vous m'avez fait écrire, vous aurez reçu ma
+lettre du 22. Puissiez-vous y répondre vous-même, ainsi qu'à la précédente!
+
+Reviendrez-vous cet hiver? Prévoyez-vous de pouvoir tenir votre promesse?
+Me conseillez-vous d'aller à Paris en octobre? Aurai-je de vous une image
+quelconque? M'oublierez-vous? et cette correspondance mélancolique
+lassera-t-elle votre coeur? Quoi qu'il en soit, ne me laissez pas sans
+nouvelles pendant votre voyage! Je ne suis pas moins tendre que le vieux
+modèle de La Fontaine, et, comme à lui, _un songe, un rien, tout me fait
+peur quand il s'agit de ce que j'aime_.
+
+
+
+
+XLII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, ce 2 septembre 1828.
+
+
+J'ai déjà reconnu que mon inconnue était susceptible et un peu
+capricieuse. Qu'importe! elle n'en est pas moins digne de tout mon
+attachement. Je lui écris, encore assez malade et au milieu des
+préparatifs de mon départ, qui aura lieu du 8 au 10 de ce mois. Elle se
+plaît à me dire qu'elle viendra à Paris quand je n'y serai plus; cela
+n'est pas bien. Moi, je la chercherai, quoiqu'elle en pense et en dise,
+aux lieux où elle sera, et je la trouverai, et je la verrai malgré elle.
+Je n'ai point de portrait que je puisse laisser. Ma gravure fait une
+affreuse grimace; mais, si Marie veut me voir tel que j'étais il y a vingt
+ans, elle trouvera l'admirable portrait de Girodet dans mon ermitage; elle
+pourra demander à le voir dans ma petite maison, après avoir vu la _Sainte
+Thérèse_ à la chapelle de l'infirmerie; et, si elle me veut voir tel que
+je suis aujourd'hui, le sculpteur David[31] vient de faire de moi un buste
+très beau et très ressemblant.
+
+[Note 31: David d'Angers]
+
+Je vous écrirai encore avant de quitter Paris. Je vous écrirai de Rome,
+mais où? M'écrirez-vous aussi à Rome? Il faudra affranchir les lettres;
+elles mettent dix à douze jours en route, et sont lues trois ou quatre
+fois, chemin faisant; ne vous effrayez pas et écrivez toujours! J'attends
+encore une lettre de vous, ici, avant de partir.
+
+Marie est un grand charme dans ma vie; je ne voudrais pas être un tourment
+pour elle.
+
+
+
+
+XLIII
+
+_À M. Chateaubriand_
+
+La Voulte, 6 septembre 1828.
+
+
+Vous qui n'avez de moi que des sentiments tendres et doux, vous ne pouvez
+guère savoir l'effet de votre grosse injure. Il est juste que je vous
+en punisse en vous disant qu'elle a augmenté ma tristesse de votre
+éloignement. Je ne suis point capricieuse, mais inquiète et troublée;
+ma situation vis-à-vis de vous le comporte.
+
+Ce n'est point par plaisir, mais par regret, que je vous ai parlé de mon
+voyage à Paris lorsque vous l'aurez quitté. Je ne puis rester comme je
+suis; c'est pourquoi il faut que j'y aille. Malgré cela, s'il était
+certain que vous deviez venir dans mon désert, je vous y attendrais
+pourtant; tout me fait mal ici, même la solitude, et vous savez que je n'y
+ai plus d'amis. Vos lettres seules pourraient m'y soutenir si... votre
+réponse me fixera. Ainsi vous devenez le régulateur de ma vie; mais, si
+quelque circonstance imprévue venait à m'éloigner précipitamment de ma
+vallée, vos lettres me seraient soigneusement renvoyées où je serais.
+
+Il est vrai qu'il y a depuis longtemps, dans vos lettres, une chose qui
+m'attriste toujours. La réflexion me fait vous la pardonner. N'en parlons
+donc point!
+
+Si le profond isolement où je suis, si les peines qui m'envahissent de
+toutes parts me rendaient en effet susceptible, mon ami m'excuserait.
+Peut-être même ne m'offrirait-il que de la reconnaissance pour ces pauvres
+défauts que de si loin il juge avec rigueur, s'il les voyait de plus près.
+
+Vous me dites (et c'est un perfectionnement d'absence sur lequel je
+n'avais pas compté) que mes lettres seront lues trois ou quatre fois
+chemin faisant, et vous ajoutez: «Ne vous effrayez pas et écrivez
+toujours»!... En lisant cette phrase, j'ai crié; en la relisant, je n'ai
+pu m'empêcher d'en rire, et, en l'écrivant, j'en ris encore; c'est un
+véritable bout d'oreille. Dans vos idées d'ambassadeur, cela ne vous
+paraît rien du tout, et vous en parlez tout résolument. J'écrirai donc,
+je le veux bien, mais que vous dirai-je? en vérité, je n'en sais rien.
+Vous auriez dû m'envoyer quelque chiffre pour me soustraire à ces
+indiscrétions: mais, ne l'ayant pas fait, il me semble que, de mon côté du
+moins, ce serait le cas de recourir à une correspondance rétrograde et
+qu'en mettant une date à une feuille de papier, et en vous priant de
+relire la lettre que je vous ai écrite le même jour un an plus tôt, nous y
+perdrions moins l'un et l'autre. Mais avez-vous conservé la seule chose
+que vous ayez de Marie?
+
+Il me vient beaucoup d'idées sur ces lettres lues en chemin. Soyez
+assez bon pour numéroter les vôtres, ainsi que je le ferai moi-même!
+Permettez-moi de vous désigner quelquefois sous la qualification de
+l'étoile, que je vous ai donnée si souvent! Laissez-moi me nommer la
+violette!
+
+Je ne veux pas finir ma lettre sans vous remercier de m'avoir écrit
+vous-même. Cette marque d'amitié m'a allégée d'un grand poids; mais,
+dussiez-vous m'accuser de mille défauts, il faut que je vous reproche de
+ne m'avoir rien dit de vos santés.
+
+La lettre la plus véritablement bonne et aimable que vous m'ayez écrite,
+c'est la première.
+
+Je voudrais à présent être assez aimée de vous pour avoir le droit de vous
+dire: soignez-vous, ménagez-vous, pour l'amour de moi!
+
+Adieu, monsieur l'ambassadeur; adieu, mon cher maître: aucune des
+personnes qui vous voient partir à regret ne vous regrette plus que moi,
+et ne souhaite plus tendrement votre bonheur.
+
+MARIE.
+
+Ma mère est rétablie. Je sors d'une fournaise.
+
+
+
+
+XLIV
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 3 septembre 1828.
+
+
+Je venais de mettre à la poste la lettre que je vous ai écrite hier,
+lorsque la vôtre est arrivée. Hélas! vous passez la vie comme moi auprès
+de ceux qui souffrent! J'espère que Dieu vous rendra votre mère.
+
+Que voulez-vous que je vous dise sur votre voyage à Paris? Je ne serai
+plus dans mon ermitage: faites ce qui conviendra le mieux à vos affaires!
+Oui, très certainement, je reviendrai bientôt de Rome, et je vous verrai.
+
+Je quitte Paris du 8 au 10. Calculez si une lettre de vous peut encore
+m'arriver ici!
+
+Tout à Marie.
+
+
+
+
+XLV
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, ce samedi 13 septembre 1828.
+
+
+Je pars demain! Je pars d'autant plus tourmenté que la dernière lettre de
+Marie, du 6 septembre, et numérotée 24, est une véritable énigme pour moi.
+Je ne me souviens jamais de ce que j'ai écrit et ne saurais jamais dire
+ce que contiennent mes lettres; je suis sûr seulement qu'elles doivent
+renfermer pour Marie l'expression d'un tendre et sincère sentiment. Si,
+par hasard, je l'ai blessée dans quelques-unes de ses idées, je lui en
+demande un million de pardons; mais, si j'ai des torts, je sens que je ne
+les réparerai bien que quand je l'aurai vue.
+
+Pour couper court à tous les inconvénients des postes, écrivez-moi sous
+enveloppe à cette adresse: À M. Henri Hildebrand, rue d'Enfer, n° 84, à
+Paris: en dedans, mettez mon nom! On me fera passer vos lettres par les
+courriers des Affaires Étrangères. Je vous répondrai par la même voie.
+
+Je ne puis, dussé-je encore vous offenser, m'empêcher de vous dire que je
+m'afflige de ce que vous viendrez à Paris quand je n'y serai plus. Est-ce
+quelque chose qui puisse vous déplaire?
+
+J'accepte vos voeux de bonheur, puisqu'ils me ramènent auprès de vous.
+Je ne serai à Rome que du 10 au 15 du mois prochain. J'ignore si je
+reviendrai pour la session, mais, avant six mois, j'espère avoir vu Marie.
+
+
+
+
+XLVI
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H..., 23 septembre 1828.
+
+
+Mon cher maître, j'espère que cette lettre ira vous trouver dans votre
+route. L'époque de votre fête et de votre jour de naissance s'approche.
+J'ai vu dans l'_Itinéraire_ que c'est le 4 d'octobre, jour de Saint
+François. Je ne veux pas perdre l'occasion de faire comme ceux que vous
+aimez. Comme eux, je vous souhaite une bonne fête, et c'est avec un coeur
+plein des meilleurs sentiments pour vous. Puissiez-vous ne conserver dans
+votre éloignement que des souvenirs doux et tendres! Puissiez-vous trouver,
+sur les bords étrangers qui vont vous retenir, la santé, la paix, et la
+joie! Je vous envoie une violette des rives ignorées où vous êtes aimé.
+Lorsqu'elle vous parviendra, ses couleurs se seront effacées, ses parfums
+se seront perdus, mais le coeur de votre amie n'aura pas changé.
+
+L'entier rétablissement de maman m'a permis de revoir ma solitude. Après
+deux mois et demi d'absence, j'y suis rentrée dépouillée d'espérances
+chéries, le coeur meurtri de peines présentes et surchargé de regrets; vous
+avez dit quelque part que Dieu n'approuve pas les préférences exclusives,
+et je le reconnais, au profond abattement de mon âme. Si vous voulez me
+soutenir, envoyez-moi de Rome une prière faite par vous et écrite de votre
+main, que je puisse attacher dans un livre d'heures[32]!
+
+[Note 32: Mme de V. avait évidemment entendu parler de la prière écrite
+par Chateaubriand pour Mme Récamier, après la mort de Mathieu de
+Montmorency.]
+
+J'ai reçu votre lettre de Paris 13 septembre, veille de votre départ: j'y
+répondrai quand vous serez à Rome.
+
+Adieu, monsieur le vicomte; adieu, mon maître trop admiré et trop chéri!
+Ne m'oubliez pas!
+
+MARIE.
+
+Violette odorante de la lisière du bois des pins, sur les bords de
+l'Érieu.
+
+H..., 23 septembre 1828.
+
+
+
+
+XLVII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Milan, 29 septembre 1828.
+
+
+Je veux vous prouver que la distance ne fait rien à mes sentiments. Je
+mets ce petit mot à la poste pour vous, en traversant l'Italie. Hélas! je
+revois cette belle Italie sans plaisir. Mon rôle de voyageur a fini avec
+ma jeunesse. Adieu, je vous écrirai de Rome.
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H..., 9 octobre 1828.
+
+
+Le 14 septembre, jour malheureux, je quittai furtivement mes hôtes.
+J'étais triste, j'avais besoin d'être seule. Mes pensées m'entraînèrent,
+presque à mon insu, dans un endroit nommé Pontpéri, parce que, sur la cime
+de rochers élevés, on voit encore les débris d'un pont romain qui devait
+être d'une seule arche jetée sur l'Erieu, d'une montagne à l'autre;
+mais ces montagnes ne sont aujourd'hui que des masses escarpées, sans
+culture, sans végétation, tourmentées par une multitude de torrents, et
+profondément ravinées par l'eau des pluies. La sombre horreur de ce lieu
+sauvage n'a peut-être point d'égale dans les Alpes et les Apennins. La
+rivière y est renfermée dans une espèce de bassin circulaire, formé par
+des masses de granit qui s'élèvent perpendiculairement du fond de l'eau à
+une grande hauteur, en affectant des formes bizarres de niches, d'antres,
+de chapelles, et d'aiguilles, qui jettent de grandes ombres sur l'eau
+profonde et tranquille. À peu de distance au-dessous, cette même eau
+bondit avec fracas et se fraie à grand bruit un passage entre les rochers
+entassés. Ce n'étaient point ces grands effets d'une nature sauvage et
+désolée qui captivaient mon attention. Un tableau qui parlait à mon
+coeur attristé l'attirait davantage. Une bergeronnette lavandière s'est
+fixée dans ce lieu. Je l'y ai toujours vue. J'avais déjà remarqué sa
+prédilection, cette fois elle m'inspirait plus d'intérêt. Elle revient
+toujours avec amour se reposer sur le même rocher de granit bleu tout
+brillant de mica. Mais le beau rocher ne sent pas les pieds du petit
+oiseau, dont le chant faible se perd aussi dans le bruit retentissant des
+vagues. Je songeais tristement, en le regardant, à ce que pouvait devenir
+une âme tendre et méditative autour d'un homme politique... ces pensées
+m'absorbaient, je marchais sans précaution sur une corniche de roches dont
+le sommet aplati pend en voûte sur le bassin. Tout à coup, le pied me
+manqua, je glissai, et je tombais dans la combe, lorsque, saisissant
+machinalement une touffe de petite meringia mousseuse, le mouvement que je
+fis pour m'y attacher me rendit l'équilibre que mon inattention m'avait
+fait perdre. Je pus me relever et, retrouvant une agilité montagnarde,
+m'éloigner du danger. Ô mon ami, si j'avais péri dans ces ondes ignorées,
+vous ne l'auriez point appris. D'abord vous m'auriez crue légère: plus
+tard, vous m'auriez oubliée; et pourtant ma mort eût été comme ma vie...
+En revenant à moi, je retrouvai dans ma main la méringia secourable. Je
+voulais vous l'envoyer pour votre fête; mais, en remarquant la mollesse et
+la ténuité de la tige et des feuilles filiformes, la délicatesse presque
+aérienne de ses petites étoiles blanches, je pensai que le coeur de mon ami
+se troublerait en voyant quel avait été, le jour de son départ, le dernier
+appui de Marie. Je ne veux plus permettre à mon coeur de se répandre devant
+vous. Je veux garder pour moi seule les tristesses de l'éloignement, et ne
+vous envoyer que des impressions douces et tendres comme ce que je sens
+pour vous. Je ne vous ai donc adressé, le 22 septembre, sous le couvert de
+M. Henri Hildebrand, qu'une violette du bois de pins, avec les voeux de mon
+coeur. Auront-ils été, suivant mon désir, vous trouver pour le 4 octobre,
+jour de votre naissance et de votre fête?
+
+Votre lettre de Milan m'est parvenue au sixième jour de sa date. Je ne
+l'attendais pas du tout. Sans croire notre relation tout à fait rompue,
+il me semblait pourtant que vous étiez comme perdu pour moi. Un mot, une
+pensée de vous, rattachent ce lien faible et chéri. Votre petite lettre
+ne m'a pas été moins secourable que la touffe d'herbes qui m'a sauvée
+le 14 septembre. Les amis que vous regrettez en France seront heureux
+d'apprendre que vous revoyez l'Italie sans plaisir. Je suis comme eux.
+Je voudrais que vous ne songeassiez qu'à revenir.
+
+J'ai renoncé à sortir d'ici, et j'y veux demeurer pour vous attendre
+jusqu'à votre retour.
+
+Adieu, monsieur l'ambassadeur; adieu, mon maître aimé! N'oubliez pas
+Marie! Personne au monde ne vous honore plus tendrement, même parmi ceux
+qui sont comblés des douceurs de votre amitié.
+
+
+
+
+XLIX
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H..., 23 octobre 1828.
+
+
+Le journal du 20 dit, mon cher maître, que le 1er octobre vous avez passé
+à Bologne. Voilà un bien long intervalle; cependant, c'est quelque chose
+de savoir qu'il y a vingt jours vous étiez arrivé jusque-là sans accident.
+
+Dans l'ignorance où je suis de tout ce qui vous touche, je veux vous
+écrire de provision, et me donner la consolation de parler à vous, mon
+cher maître; j'aimerais bien à vous parler de vous; mais je ne sais rien.
+Il me semble qu'en vous écrivant j'attirerai cette lettre de Rome que
+j'attends avec un si vif désir; il me tarde d'y voir que vous et les
+vôtres êtes en bonne santé, que vous êtes satisfait, et que la pensée de
+votre amie ne s'est pas dissipée dans ce long chemin et parmi tant de
+personnes et de choses diverses, quand rien ne vous rappelle le coeur
+solitaire qui vous attend.
+
+Je vous ai écrit sous le couvert de M. Henri Hildebrand, le 22 septembre
+et aussi le 9 octobre, en réponse à votre lettre de Milan.
+
+Mais je dois encore une réponse à votre dernière lettre de Paris, et je
+veux la faire dans ce moment, où la privation de vos nouvelles me laisse
+de l'espace.
+
+Dans cette lettre de Paris, vous m'accusiez un peu légèrement d'être
+capricieuse. Comme je suis loin de vous, je vous assure que vous vous êtes
+trompé. Si vous étiez à mes côtés, je vous tendrais la main et vous
+verriez dans mon sourire joyeux ma justification et votre pardon. Éloignez
+donc cette idée de votre esprit, non seulement pour le présent, mais
+encore pour l'avenir! Quand nous nous verrons, ne m'accusez pas de caprice,
+si mes discours et mes manières ne ressemblent point à mes
+lettres!
+
+À présent que je ne vous connais pas, mon sentiment pour vous est sans
+entraves; c'est une affection élective que je regarde comme une sorte
+d'alliance généreuse entre nous, et, de ma part, comme une consécration au
+génie, au malheur, à la gloire. Rien n'est si noble, rien n'est si beau!
+Je m'en fais une vertu; et lorsque j'ai tâché de vous convaincre que je
+suis votre soeur par le coeur, je suis satisfaite et crois avoir tout fait
+pour vous et pour moi-même, car je n'ai pas oublié que je dois remplacer
+dans votre coeur les «vieux amis qui ont fui avec la fortune».
+
+Les convenances sociales modifieront un jour
+l'expression de ces sentiments; mais ils demeureront
+inaltérables au fond de mon coeur jusqu'à
+ce qu'il ait cessé de battre.
+
+Vous me dites encore, dans cette lettre de Paris: «Si j'ai des torts, je
+sens que je ne les réparerai bien que lorsque je vous aurai vue...» Cela
+ne veut-il pas dire: «Je vous aimerai si vous me plaisez...» Mais pourquoi
+donc, mon cher maître, ne pouvez-vous m'aimer par mes lettres, comme je
+vous aime par vos livres? Serait-ce que vos livres sont beaux et que mes
+lettres ne sont pas belles? Ah! il est vrai; mais aussi vos livres sont
+pour tout le monde, et mes lettres ne sont que pour vous!... Vous avez
+sûrement remarqué, au musée, un tableau de Champaigne[33] qui, sans le
+secours des grâces de l'extérieur, offre, sous des traits vulgaires et
+presque ignobles, une beauté morale qui touche à l'âme et qu'on n'oublie
+plus? Il représente deux religieuses: l'une est malade, sa compagne
+la sert. Celle qui prie pour sa soeur n'observe pas que l'objet de sa
+sollicitude est privé de la beauté, et pourtant rien ne manque à la
+tendresse de ses soins, à la ferveur de sa prière; et la pauvre souffrante,
+dans sa paisible résignation, dans sa douce reconnaissance, ne songe
+point à examiner si sa bienfaitrice est belle. Que ce tableau devienne le
+modèle de votre amitié! Supposez-moi semblable à l'une de ces religieuses,
+et aimez-moi franchement pour l'attachement que j'ai pour vous, et non
+pour mon extérieur, quel qu'il soit! Tel est le partage auquel mon coeur
+aspire, je le mérite et je l'obtiendrai. Avant que vous soyez rentré en
+France, vous m'aurez honorée du nom de soeur, ou, je le promets à Dieu
+devant vous, ma vie, qui s'est passée à désirer votre affection et à fuir
+votre présence, achèvera de s'écouler sans que nos regards se soient
+rencontrés.
+
+[Note 33: Ce tableau de Philippe de Champaigne, que l'on peut voir
+aujourd'hui encore au Musée du Louvre, représente deux religieuses de
+Port-Royal, la mère Agnès Catherine Arnauld et la soeur Catherine de
+Sainte-Suzanne, fille du peintre bruxellois.]
+
+Mon ami, je vous conjure de graver ceci dans votre mémoire!
+
+Vous le savez, la vie n'est pour moi qu'un désert plein de dangers. Je le
+traverse seule. Ma main n'est point pressée dans une main amie qui me
+conduise doucement et me soutienne avec bonté. Je ne vois point le but de
+ma course: j'espère pourtant! et continue sans m'arrêter; c'est que je ne
+suis pas tout à fait abandonnée. J'aperçois des jalons qui me guident
+dans ces solitudes glacées: ce sont vos lettres... je prends courage et
+j'avance: bientôt deux mois seront passés.
+
+Tant de temps écoulé dans une si vive anxiété de votre destinée; la rapide
+succession de craintes et d'espérances qui me venaient de vous, et les
+chagrins qui me troublent ici, joints à votre départ, m'avaient enfin
+découragée. Vous apprendrez avec plaisir que je suis revenue de cet
+abattement. Je ne sais quelle paix, quelle espérance est rentrée dans mon
+âme. Je sens de nouveau ces vifs mouvements de joie qui me faisaient
+tressaillir au commencement de notre amitié. Je suis enfin seule dans ma
+vallée chérie. J'y pourrais avoir des visites, mais je les fuis. C'est
+seule que je veux être, avec une pensée délicieuse et chère, avec _vous_,
+mon maître, qui êtes à Rome et que je n'ai jamais vu. Je prévois avec
+bonheur une solitude absolue de quatre ou cinq mois passée avec les
+manuscrits et les souvenirs de mon père, avec vos livres, vos lettres, et
+l'idée de votre retour. Je sens que tout ce bien-être me vient d'avoir
+repoussé ce voyage de Paris, si cruel pour moi, surtout quand vous veniez
+d'en partir. Vous voyez que je ne suis pas _fâchée_ que vous en ayez été
+_affligé!_
+
+Il y a dans mon âme trois prédilections invincibles, qui font les seuls
+plaisirs de ma vie: une mémoire sacrée, un ami inconnu, une vallée
+solitaire. Je ne me fais pas scrupule d'entretenir mon cher maître de
+ma résurrection morale, parce qu'il sera bien aise de me voir sortie
+de la tristesse dans laquelle j'étais tombée; d'ailleurs, je ne puis
+l'entretenir de ce qui le touche; je ne sais rien.
+
+Je voudrais vous parler de Rome, mais je n'en suis pas encore là. Je
+crains, si j'y pense, de redevenir triste: je n'ose regarder encore que le
+retour. Vous me disiez, une fois, «_ce riant exil_»; mais je ne m'en fais
+pas cette idée: il me semble au contraire que ce séjour doit être bien
+mélancolique. C'est le tombeau de la puissance humaine. On y est toujours
+en face du néant des grandeurs et de la brièveté de la vie... j'aimerais
+mieux Florence et Naples, où c'est la nature qu'on voit dans sa force et
+sa beauté. Je suis bien fâchée de n'avoir pas lu votre voyage en Italie,
+je saurais ce qu'elle est. Je ne me souviens plus de _Corinne_, mais, par
+ce que j'ai lu ailleurs, il me semble que j'aimerais le caractère des
+Romains, s'ils sont en effet passionnés dans leurs affections, vrais
+dans leurs plaisirs, et orgueilleux sans vanité. C'est le contraire des
+Parisiens, qui, dit-on, se plaisent mieux à juger qu'à _sentir_, et qui
+aiment mieux _paraître_ qu'_être_.
+
+_28 octobre_.--Avec la sérénité, j'ai retrouvé les impressions agréables
+que l'aspect de la nature avait cessé de m'inspirer; je sens de nouveau le
+beau temps. Le soleil est encore chaud, l'air est doux et léger, les eaux
+étincellent à travers la riche verdure des mûriers et des châtaigniers,
+que l'automne commence à nuancer d'or et de feu. Une atmosphère douce et
+brillante rend beaux ou gracieux tous les objets que l'oeil peut voir, car
+nous n'avons pas ici les tons durs et crus des Alpes et des Pyrénées. Des
+vapeurs lumineuses, et colorées d'une manière ravissante, couvrent nos
+montagnes bleues et les rendent comme transparentes et poudrées d'or ou
+veloutées de rose; et ces belles nuances changent à chaque instant: il
+serait peut-être difficile de trouver, dans une autre chaîne de montagnes,
+des aspects d'un caractère plus imposant que ceux de quelques vallées du
+Vivarais. Ces beaux lieux où la nature ne se montre plus que sous des
+traits d'une grandeur paisible ont été, dans des temps bien loin de nous,
+bouleversés par d'effroyables catastrophes. Les magnifiques colonnades en
+basalte de Jaugeac et de Montpesat, la chaussée des géants de Thueyle,
+le pont d'Arc, la gueule d'Enfer, le mont Mézenc, la Solfatare et cent
+cinquante volcans réunis dans une même chaîne et se touchant par leurs
+bases comme les vagues de la mer, sont d'une magnificence à laquelle,
+suivant mon père, le nouveau monde, dans ses pompes terribles, n'offre
+peut-être rien d'égal, et qui n'a besoin, pour exciter à l'avenir
+l'intérêt et l'admiration, que d'avoir un moment charmé les yeux de mon
+ami... Mon âme ambitionne cet honneur pour mon pays. Oh! venez donc, mon
+noble maître, illustrer cette portion de notre patrie! Vous y recueillerez
+quelques rayons d'une gloire nouvelle, et vous y trouverez aussi ce bien
+que l'Écriture appelle _un trésor_.
+
+_Du 30_, au soir.--Je reçois votre lettre de Rome en date du 11. Elle est
+restée dix-neuf jours. Vous êtes arrivé; vous êtes fidèle à la pensée de
+Marie; vous ne pouvez l'oublier; vous reviendrez bientôt; je devrais être
+contente; et savez-vous ce que cette lettre, cette écriture, ce même
+timbre, et tout cela m'a fait? J'ai pleuré des larmes amères, mais
+si longtemps que j'en suis épuisée. Il est donc vrai que vous êtes
+ambassadeur à Rome! mon pauvre ami, je crois que Dieu me punit de vous
+trop aimer. Puisse-t-il vous bénir et vous rendre heureux! Adieu.
+
+Quand vous le pourrez, envoyez-moi la prière dont j'ai besoin et que je
+vous a demandée dans ma lettre du 22 septembre! N'y manquez pas, si vous
+m'aimez!
+
+MARIE.
+
+
+
+
+L
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Rome, ce 11 octobre 1828.
+
+
+Me voilà à Rome, qui ne m'a rien fait. À mon âge, il ne faut plus voyager:
+on n'y voit plus. J'espère me retrouver bientôt dans notre commune patrie.
+Je vous écrirai plus au long quand j'aurais rempli les premiers devoirs de
+ma position. Ce mot est seulement pour vous prouver ma fidélité, et mon
+impossibilité d'oublier Marie. Cette lettre, que j'envoie aux Affaires
+Étrangères, sera mise à la poste à Paris. J'espère avoir bientôt une
+lettre de vous.
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+Je vous ai écrit de Milan.
+
+
+
+
+LI
+
+__De M. de Chateaubriand__
+
+Rome, 21 octobre 1828.
+
+
+Votre première lettre de France est venue me trouver à travers les
+montagnes au milieu des ruines de Rome: elle m'a fait un grand bien, et je
+vous en remercie; elle n'avait pas même perdu la petite violette attachée
+à l'une des feuilles; j'ai salué cette fleur de mon pays, cueillie par une
+main amie. Que vous dirai-je? Rome m'ennuie: tout m'ennuie[34]! J'ai passé
+l'âge des joies, il faut que je me retire. Que fais-je dans ce monde? Je
+le connais trop et j'y ai été trop longtemps. Je me réserve pourtant
+encore un dernier plaisir, c'est celui d'aller vous trouver dans votre
+solitude. Quand j'aurai vu cette Marie inconnue, tout sera accompli.
+Pensez à moi et écrivez-moi!
+
+[Note 34: Dans cette lettre et dans les suivantes, Chateaubriand exagère un
+peu la tristesse et la solitude de son séjour à Rome. Nous savons
+notamment, par les Souvenirs de M. d'Haussonville, que trois belles jeunes
+femmes, Mme D., la Del Drago, et une dame qui, sous le pseudonyme de Mme
+de Saman, devait plus tard publier un petit roman autobiographique
+intitulé _Les Enchantements de Prudence_, ont, toutes trois, fait de leur
+mieux pour distraire son ennui.]
+
+
+
+
+LII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H..., 8 novembre 1828.
+
+
+Mon cher maître, il y a aujourd'hui un an que vous écrivîtes cette lettre
+qui perça mon coeur d'un trait aigu, en m'apprenant que vous étiez menacé
+dans ce que vous aimiez. Je vous écrivis moi-même, et, du moment où j'eus
+reçu votre réponse, je fus invinciblement entraînée dans votre sphère.
+
+Mes dernières lettres n'étaient remplies que de mes chagrins, de mes
+regrets, de mon abattement, parce que mon coeur se répand quand je vous
+écris; et pourtant je n'ai pas tout dit, car je n'ai jamais tout pensé.
+Dans la convalescence de ma mère, je lui ai lu plus de soixante numéros de
+la Gazette. Vous ne me plaindrez peut-être pas d'avoir subi si longtemps,
+dans le milieu du coeur, ce petit supplice renouvelé de Saint-Sébastien! Je
+n'ai ni l'âme d'un ange, ni celle d'un héros, votre inconnue n'est qu'une
+simple femme; elle n'a pu recevoir sans blessure tant de traits acérés;
+elle n'est point demeurée invulnérable à tous ces poisons. Cette troisième
+persécution m'a été plus douloureuse que les autres, à présent que vous
+êtes mon ami. Je n'osais vous en parler, mais j'en souffrais. Je voyais
+l'unique et éclatante réparation de tant d'injures dans cette ambassade
+de Rome. Cette considération a été ma véritable consolation, et je vous
+aurais prié à genoux de partir, si votre départ eût été à ma décision.
+
+Aujourd'hui, je lis dans le journal du 1er novembre: «Depuis son arrivée
+dans cette ville, M. le vicomte de Chateaubriand est l'objet de toutes
+les prévenances du Souverain Pontife et de tout ce que Rome a de plus
+distingué; quoique Son Excellence ne reçoive point encore, l'hôtel de
+l'ambassade est continuellement visité par les cardinaux, les princes
+romains, et les familles patriciennes. C'est une chose remarquable que,
+dans cette capitale du monde catholique, on ne connaisse en aucune manière
+cet esprit étroit et tracassier des coteries religieuses de Paris. On n'a
+point nié ici à l'auteur du _Génie du Christianisme_ sa noble piété; au
+serviteur fidèle de la couronne, à l'écrivain courageux de la Restauration,
+le titre de royaliste. M. de Chateaubriand a été vengé des outrages d'un
+parti par le Saint-Père lui-même»... Et je me dis: «C'en est fait, le
+roi de France et le Chef de l'Église l'ont en effet vengé, et se sont
+eux-mêmes garantis du blâme de la postérité!» En même temps, je reçois
+votre lettre du 20 octobre. Elle est si sombre que mon coeur se trouble à
+vos tristes paroles... ô mon maître! Ont-ils blessé votre âme? et ce juste
+triomphe n'est-il pour vous qu'une tâche que vous vous êtes imposée et que
+vous avez accomplie?
+
+Je ne m'explique pas bien vos expressions. Vous dites: «_Il faut que je me
+retire_»... Ah! plût au Ciel que cela pût être; mais je ne le comprends
+pas et n'ose le croire.
+
+La même destinée qui, de si loin, m'a dévouée à vous vous entraîne aussi
+vers moi. Je le reconnais à ce que vos pensées les plus intimes se
+décèlent toujours dans les lettres que vous m'écrivez. Vous aimez les
+miennes, elles vous sont bonnes. Vous voulez me voir. Vous nommez notre
+rencontre sur la terre «votre dernier plaisir»... Voilà ce qui me soutient
+et m'encourage contre ces mêmes lettres!... Elles ont une sorte de style
+anonyme, comme si elles ne s'adressaient à personne. Vous n'y parlez plus
+de vos sentiments pour moi. Vous ne répondez pas aux miens. Tous détails
+sur ce qui vous concerne en sont sévèrement bannis. Hélas! pour qui donc
+les réservez-vous? Vous connaissez l'amitié: vous ne pouvez ignorer que
+vous contristez la mienne en paraissant la méconnaître, et me laissant si
+parfaitement étrangère à vous après avoir commencé notre correspondance
+avec tant de douceur et des formes si différentes. Ô mon cher maître! que
+vous m'affligez en cela! Vous ne savez pas combien il me faut de confiance
+en votre bonté d'âme pour surmonter ma timidité naturelle, augmentée par
+le changement de votre style! Depuis bien des mois, il semble que vous
+m'interdisiez tout autre sujet que moi-même et que vous ne veuillez
+m'envoyer que quelques _jalons_, uniquement pour m'empêcher de perdre
+vos traces... Que deviendrait notre amitié, si je ne m'encourageais pas
+moi-même à écarter jusqu'au moindre mouvement de cet orgueil qu'on
+inspire à toutes les femmes? Mais c'est ce que je fais avec une profonde
+tendresse. J'aime à vous prodiguer à présent les hommages d'une âme
+élevée, et je donnerais ma vie sans regret pour effacer les peines de la
+vôtre, et pour vous assurer un bonheur digne de vous.
+
+Voilà ce que je vous écris sans pouvoir m'en empêcher; et voilà aussi que
+je vous ai un peu grondé sans en avoir eu le projet; mais je ne puis rien
+vous cacher.
+
+Vous dites aussi: «_Je viendrai bientôt_». Pour moi, _bientôt_, c'est cet
+hiver; aussi, quand je marche sur les gazons encore trop verts, je me
+réjouis en traînant sous mes pas les feuilles sèches qui commencent à les
+cacher; elles vous promettent à moi. Mais comment viendrez-vous? Les monts
+sont remplis de dangers durant l'hiver. Les côtes de la Méditerranée sont
+infestées de corsaires tripolitains. Si vous ne voulez pas fâcher Marie,
+vous répondrez un petit mot là-dessus.
+
+Adieu, mon cher maître, mon étoile toujours belle, toujours chérie,
+laissez-moi vous assurer de mon respect; vous ne savez pas combien ce mot
+est tendre, quand je vous l'adresse.
+
+MARIE.
+
+Je vous ai écrit le 9 et le 30 octobre.
+
+_Du 9 novembre_.--J'ai lu et relu votre seconde lettre de Rome; elle
+pénètre toute mon âme de votre tristesse, je la sens sans la comprendre.
+Je crois que je dépends de vous.
+
+J'ai aussi relu ma lettre: il faut que j'y ajoute quelques mots parce
+que j'ai beaucoup tourné autour de mon chagrin sans avoir osé vous
+l'expliquer. Aujourd'hui, j'ai plus de courage et je vais en profiter de
+peur que, faute de temps pour m'écouter, vous ne m'entendiez pas bien.
+
+Toutes vos lettres sont très courtes; j'en suis attristée _malgré moi_;
+mais je n'oublie pas que vous les avez écrites au milieu du tourbillon
+politique qui vous entraîne _et de vos plus tendres regrets_.
+
+Mais il y a une autre chose qui me fait mal, à tort ou à raison: depuis
+bien longtemps le nom d'amie ne se trouve pas dans vos lettres.
+Rendez-le-moi, j'en ai besoin!
+
+_Du 10_. À la réflexion, je suis inquiète de vous avoir parlé si
+franchement. Me trouverez-vous susceptible? Que je serais fâchée si vous
+preniez de moi une idée peu aimable! Pourtant, il faut que vous me voyiez
+telle que je suis, et mon affection aussi. Si j'ai besoin d'excuse auprès
+de vous, songez combien les pensées se creusent dans le silence d'une
+solitude absolue! Il y a des moments où je suis alarmée de l'abandon avec
+lequel je laisse aller une relation isolée de tout, qui ne se soutient que
+par sa propre force, et qui m'est si chère; mais, outre que mon esprit est
+peu susceptible de combinaisons et de calculs, c'est précisément votre
+supériorité qui me rassure. Le jour où vous voudrez me regarder dans mes
+lettres, vous me verrez comme à travers un cristal. Ce qui est bon est
+bon. Ce qui est vrai est vrai. Je me confie.
+
+
+
+
+LIII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Rome, ce 15 novembre 1828.
+
+
+Eh! bien, j'aime que vous restiez dans votre solitude! Vous dirai-je
+pourquoi? Je n'en sais rien, car, enfin, je ne profite pas de cette
+solitude. Est-ce que je serais jaloux d'une personne que je n'ai jamais
+vue? Pourquoi pas? Vos lettres me plaisent, du désert; elles me plairaient
+moins, venant de Paris. Seulement ne tombez point dans un abîme! Vos
+belles descriptions me font frémir.
+
+Je ne m'accoutume point aux ruines de Rome; j'ai assez vu de débris. Il
+est plus que temps que je rentre dans ma solitude, pour ne plus en sortir.
+Au fond de tous les tableaux que je vois à présent, j'aperçois toujours ma
+tombe; elle ne m'effraie pas du tout, j'aime même à la contempler; mais,
+en même temps, elle m'ôte le goût de tout, l'intérêt de toute chose; en
+face de la mort, les plus grandes affaires paraissent misérables. Les
+attachements resteraient encore, mais personne ne s'attache à ce qui s'en
+va et vieillit, et c'est quand on a le plus besoin d'être entouré qu'on se
+trouve plus seul et plus délaissé.
+
+Je ne sais quel sera le terme de mon brillant exil; tout ce que je puis
+vous dire, c'est qu'il ne sera pas éloigné, puisqu'il dépend toujours
+de moi d'en finir. J'attendrai sans doute un temps raisonnable; je n'y
+mettrai point de précipitation; mais, à mon âge, il faut compter par jours
+et non par années.
+
+Écrivez-moi! Vos lettres me font un plaisir extrême, ne me le retranchez
+pas! C'est charité que de venir à mon secours.
+
+
+
+
+LIV
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Rome, ce 20 novembre 1828.
+
+
+Votre petit journal du 23 au 28 octobre m'est parvenu. Je vous remercie de
+me rendre ainsi compte de vos pensées: vous me faites des _aveux_; est-ce
+que vous espérez bien ne jamais me voir, ou que mes vieux ans vous mettent
+en paix? N'importe; ces aveux sont doux, et je les prends pour ce que vous
+me les donnez. Je ne sais pourquoi ma lettre, arrivée de Rome, vous a
+rendue tout à coup si triste: qu'est-ce donc que vous avez pour un inconnu,
+pour un étranger que vos regards n'ont jamais rencontré? Une passion? je
+l'accepte. Votre imagination amusa votre solitude: elle me plairait même,
+dans ces jeux où vous vous moqueriez de la vanité d'un homme assez fou
+pour tomber en imagination à vos pieds, tout chargé du poids d'une longue
+vie. Il faudra bien enfin que j'arrive jusqu'à vous; si vous avez des
+illusions, elles s'évanouiront; vous m'aimerez peut-être encore, mais je
+ne vous tourmenterai plus, si toutefois je vous tourmente.
+
+Je vous ai écrit par l'avant-dernier courrier, le 15 de ce mois.
+Écrivez-moi longuement, et j'aimerai Marie.
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+La prière que vous demandez, je l'offre, mais je ne puis la parler, ni
+l'écrire.
+
+
+
+
+LV
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H..., 10 décembre 1828.
+
+
+Je le vois à regret, les solitaires ne peuvent être entendus; leurs
+sentiments, agrandis et fortifiés par la retraite, sont taxés d'illusions
+et de chimères, lorsqu'ils les laissent égarer jusqu'aux gens du monde,
+et leurs expressions, parce qu'elles peignent naïvement des sentiments
+généreux et peu communs, sont prises pour les jeux frivoles d'imaginations
+capricieuses et mal réglées. Vous-même, mon cher maître, de la sphère
+bruyante où vous vivez, vous n'entendez plus leur langage. Pourquoi le mien
+n'a-t-il pas aujourd'hui la puissance du vôtre! et que je souhaiterais en
+ce moment le pouvoir de vous persuader!
+
+Jamais nous ne fûmes autant menacés qu'aujourd'hui d'une séparation
+éternelle. Vous seul pouvez nous en garantir.
+
+Votre lettre du 20 novembre me trouble et me troublera; elle est
+venue m'apporter mille peines. Vous pouvez m'en délivrer, mais y
+consentirez-vous? Je crains, hélas! que Marie ne soit pour vous un sujet
+de curiosité plutôt que d'intérêt. Vous n'êtes pas soigneux de son
+repos...
+
+Je ne puis avec convenance répondre à votre lettre du 20 novembre.
+Pendant quelques jours, j'ai cru que je ne devais plus vous écrire, mais
+je n'ai pu m'y résoudre. Dans vos précédentes lettres, vous me demandez la
+continuation des miennes, en m'assurant qu'elles vous sont bonnes... et,
+moi, j'ai une dernière demande à vous faire.
+
+Le temps se passe, il me presse; celui de votre retour s'approche;
+peut-être m'en reste-t-il à peine assez pour recevoir votre réponse. Je
+l'attendrai, cette réponse, avec autant d'anxiété que d'impatience.
+L'oublierez-vous?
+
+J'avais besoin d'une prière faite par vous et écrite de votre main, et
+vous me la refusez!
+
+Je vous ai demandé le nom de soeur, point de réponse. Eh! bien, si vous me
+croyez au-dessous de ce beau présent, je ne m'en offenserai pas, je me
+résignerai sincèrement!
+
+Mais, par compensation, s'il est vrai que le partage des devoirs soit la
+première obligation de l'amitié, vous me promettrez votre appui dans
+l'accomplissement des miens. Je me reposerai tout à fait sur cette
+promesse et je vous attendrai en toute joie et sécurité.
+
+Mais, si vous ne m'entendez pas, si vous continuez à ne pas me répondre,
+si vous éludez ou repoussez encore cette prière, vous ne verrez jamais
+votre Marie, vous n'entendrez plus parler d'elle. Vous pourrez croire que
+sa tendresse ne fut qu'un songe. Je fuirai ma vallée, dont la solitude
+profonde et sauvage ne put m'abriter contre votre pensée. Aux approches
+de votre retour en France, je quitterai ma demeure. J'y laisserai mon
+espérance flétrie. La douleur seule me suivra. Je continuerai à vous
+écrire tant que je vivrai; mais mes lettres demeureront avec moi. Elles ne
+vous parviendront que lorsque le courage ne me sera plus nécessaire, et
+que le repos sera devenu mon partage.
+
+MARIE.
+
+
+
+
+LVI
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H., le 16 décembre 1828.
+
+
+Mon cher maître, il serait mal à moi de douter de votre réponse à ma
+lettre du 8 de ce mois. Puisque vous me voulez pour amie, vous ne me
+refuserez pas la demande qu'elle contient. Je me tiens pour assurée de
+la recevoir, et je continue à vous écrire avec la confiance qui vous est
+due.
+
+Je voulus, l'année dernière, arranger mes pensées et mes expressions en
+vous écrivant ma seconde lettre, cela ne me réussit pas, j'y renonçai pour
+toujours. Depuis, je vous ai écrit du premier mouvement, à coeur ouvert et
+plume courante; mais, quand mes lettres sont faites, je les copie telles
+qu'elles sont, et les joins aux vôtres. Tout ce que j'ai écrit à vous et
+de vous m'est ainsi resté. Quelque chose m'a toujours poussée à retenir
+autour de moi cette vie intérieure et secrète.
+
+Lorsque je reçus cette troisième lettre de Rome, qui m'a troublé l'âme,
+je vous écrivais de provision et à loisir, goûtant la paix que mon séjour
+ici et l'espoir de votre retour m'avaient rendue, et le plaisir de
+m'entretenir avec vous. J'ai sous les yeux le commencement de cette
+lettre, que l'arrivée de la vôtre a interrompue. La voici:
+
+«Dans ma longue lettre du 23 au 30 octobre, je vous ai très bien expliqué
+l'amitié que j'ai pour vous et celle que je demande de vous. Je suis très
+contente de ma lettre. Toutes les fois que je me la rappelle, j'ai le coeur
+soulagé. Je crois que vous avez compris mes sentiments et que vous les
+reconnaîtrez en m'en accordant de semblables. Je vous ai présenté ces
+pauvres religieuses de Champaigne comme le modèle de l'attachement qui
+doit nous lier. En vous priant de ne penser à moi qu'en me prêtant les
+traits de l'une d'elles, je me suis garantie des surprises de votre
+imagination. En vous demandant le titre de soeur, j'ai préparé ma
+justification du passé. Ce nom sera cause que je paraîtrai devant vous
+sans confusion de vous avoir tant aimé. Une soeur ne peut rougir de son
+dévouement à un frère tel que vous. Ce nom si cher contentera l'ambition
+de mon coeur; il sera tout à la fois ma récompense et ma justification...»
+
+D'après ce qui précède, jugez de la confusion des pensées que votre lettre
+a élevées dans mon esprit! J'ai couru à mes anciennes lettres et j'ai
+trouvé dans celles à mon père (écrites il y a tant d'années), à une
+amie qui n'est plus, à M. Hyde de Neuville, les mêmes sentiments qui
+remplissent aujourd'hui celles que je vous écris à vous-même. Ils sont
+exprimés de la même manière et souvent dans les mêmes termes. Cette
+lecture m'a rassurée. La trempe de mon âme n'est pas mon ouvrage. Vous
+l'avez formée en partie, vous y régnez par les qualités de la vôtre. Je ne
+puis ni me le reprocher ni m'en plaindre. S'il s'y trouve en effet quelque
+chose de passionné, je le tiens de mon père: ce trait nous est commun avec
+la plupart de nos compatriotes, et ma vie solitaire et éprouvée n'a pas dû
+l'effacer.
+
+_Du 17_.--Quand j'ai passé une partie du jour à vous lire et qu'il me
+vient tout à coup à l'esprit que vous m'écrivez souvent, j'ai peine à le
+croire! et puis je viens à penser que vous soutenez cette correspondance
+depuis treize mois, à travers une vie qui se précipite dans un tumulte de
+grands événements, que vous répondez fidèlement à des lettres où il n'y a
+rien, rien qu'un attachement vrai; je sens que c'est à cet attachement que
+vous répondez. Cette certitude me suffit. Je ne crains rien de l'avenir,
+vous aimerez Marie.
+
+J'ai souri à un endroit de vos lettres où vous dites _que je vous fais des
+descriptions_. Il est vrai, et, ce qu'il y a de mieux, c'est que je n'y
+suis pas plus embarrassée qu'à vous dire l'heure qu'il est... Vous méritez
+bien, mon cher maître, d'être aimé parfaitement; mais l'avez-vous jamais
+été avec plus de tendresse et d'abnégation que cela?
+
+_Du 18_.--J'écris encore! Est-ce pour endormir mes craintes? Non, je n'ai
+point de craintes contre l'élu de mon coeur. C'est plutôt pour soulever un
+moment le poids qui pèse sur mon âme; trop de choses se réunissent contre
+moi! Une pensée me soutenait: à présent elle me trouble. Je suis seule! je
+ne sais où m'appuyer! Nous voilà dans une saison que j'aimais autrefois
+ici: elle y est bien triste, cette année; tout y est encore bien beau;
+mais, depuis quelques jours, les montagnes ont été mauvaises, il y est
+tombé beaucoup de neiges, des familles entières en descendent et se
+succèdent continuellement pour venir chercher dans nos vallées de
+l'ouvrage et des secours. L'année dernière, elles en trouvèrent encore;
+cette année, je ne puis leur accorder qu'un soulagement passager. Mes
+voisins indigents ont déjà souffert de ma pauvreté. Hier, pourtant, une
+jeune orpheline nouvellement veuve, que les larmes et la blancheur des
+neiges avaient à demi aveuglée, fut un objet d'envie pour moi autant que
+de pitié; un bandeau rafraîchissant, quelques livres de lin à filer, et
+une modique pension payée pour trois mois la comblèrent de joie. C'est
+qu'elle n'était pas loin de ce qu'elle aimait. Son cher petit enfant était
+suspendu à son cou, et pressé sur son sein comme son trésor. Elle l'avait
+enveloppé de tous les vêtements dont elle avait pu se priver, et l'avait
+apporté ainsi à travers les glaces, les rudes, et les torrents.
+Ses pauvres yeux n'avaient pas cessé de le regarder et ses bras de
+l'étreindre... c'était pour lui qu'elle était joyeuse!
+
+Tout émeut quand on n'est pas heureux. Ce matin, dans une note du
+traducteur de lord Byron, j'ai trouvé cette ligne: «_N'est-ce pas un peu
+la touche de notre Chateaubriand?_» Ces simples paroles m'ont fait fondre
+en larmes. Un temps viendra où tous les Français parleront ainsi. Oh!
+puisse ce temps être bien éloigné! puisse la pauvre Marie ne pas le voir
+même un seul jour!
+
+
+
+
+LVII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Rome, ce 11 décembre 1828.
+
+
+Vos lettres m'arrivent très bien, mais longtemps après leur date. J'en
+suis à celle du 8 et 9 novembre... Voilà le malheur des distances! Je
+remercie mon amie de toutes ses sollicitudes, mais je ne lui pardonne pas
+de s'affliger d'une Gazette. Pour mon compte, je ne la lis point, je
+devine très bien ce qu'elle peut dire. Elle doit chercher les endroits
+qu'elle croit sensibles, m'attaquer et comme homme public, et comme homme
+privé, et comme écrivain, et comme poète, que sais-je enfin? Eh! bien,
+qu'est-ce que tout cela me fait? Si elle a tort, elle ne m'atteint pas; si
+elle a raison, qu'y faire? M'a-t-elle nui dans l'opinion publique? Il
+paraît que non. Dans ce cas, quel mal me fait-elle? et, même si elle
+m'avait fait ce mal, je me réfugierais encore dans ma conscience et là je
+serais à l'abri. Soyez pour ces misères aussi impassible que moi, ou
+plutôt faites comme moi: je n'ai de ma vie lu un seul numéro de la
+_Gazette_. Pourtant, depuis que je suis ici, les rédacteurs ont eu
+l'impudence de me l'envoyer; apparemment pour voir si je voulais m'y
+abonner; je me suis contenté de la jeter au feu sans l'ouvrir.
+
+Laissons cet ennuyeux sujet!
+
+Vous êtes étonnée du contraste de mes succès à Rome et de la tristesse de
+mes lettres: il existe, il est vrai; on ne peut être mieux accueilli, plus
+comblé de soins que je ne le suis; mais je me suis mesuré aux ruines de
+Rome; j'ai trouvé que j'ai vieilli plus qu'elles; je leur ai demandé mes
+anciennes rêveries, elles ne m'ont donné que des avertissements et des
+leçons. Je me retire parce que mes années se retirent, parce que je m'en
+vais, parce qu'il faut finir. Mes pensées ne sont pas le fruit d'un
+chagrin secret, d'une peine cachée, d'un sentiment de l'injustice des
+hommes; au contraire, les hommes me rendent plus que je vaux: elles sont
+le résultat de mon âge. Je suis déterminé à quitter le monde, à me
+réserver à moi seul mes derniers jours; j'en ai trop donné au public. Je
+deviens avare du temps lorsqu'il m'échappe; j'aurais dû commencer à
+thésauriser plus tôt.
+
+Voilà l'explication que désire celle qui veut que je l'appelle mon amie.
+Elle se plaint encore de la brièveté de mes lettres. Eh! bien, je n'ai
+jamais écrit si longuement à personne qu'à elle; je ne sais point causer.
+
+Quand reviendrai-je? Au printemps. À cette époque, je demanderai un congé
+et je passerai, soit en allant, soit en revenant, par le midi de la France,
+pour voir mon inconnue.
+
+
+
+
+LVIII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H..., le 26 décembre 1828.
+
+
+Je veux écrire à mon cher maître jusqu'à ce que sa réponse ou son silence
+m'apprennent qu'il ne faut plus que mes pensées aillent jusqu'à lui, et
+que je dois reprendre le sentier solitaire que son regard n'éclairera
+jamais.
+
+Je viens de recevoir sa grave et obligeante lettre du 11 décembre; je le
+remercie des détails dans lesquels il est entré sur ses dispositions
+intimes: je n'ose lui dire ma réflexion à ce sujet, mes droits d'amie
+inconnue ne vont pas jusqu'à exprimer une demi-désapprobation à celui
+qu'il faudrait choisir pour arbitre suprême de tout ce qui est généreux
+et élevé. Vous voulez vous retirer; peut-être ne le devez-vous pas? Si,
+contre mon pressentiment, vous exécutez ce projet, que tous les biens vous
+suivent! Heureux ceux qui, dans cette retraite, donneront quelques beaux
+jours à celui qui méritait de ne pas en connaître d'autres!
+
+Les journaux m'ennuient. Ils sont hors de mes goûts et de ma portée; ils
+blessent mes idées de convenance et de délicatesse. Quant à la _Gazette_,
+je ne l'aurais jamais lue si j'en avais été la maîtresse: c'est le journal
+de ma mère, elle y tient. Les lectures que je lui fais à haute voix sont
+pour son plaisir, et non pour le mien; c'est pourquoi tant de bassesses et
+d'irrévérences sont venues, non pas ébranler ma foi dans l'élu de mon
+coeur, mais contrister mon esprit déjà trop abattu. Je ne lis les _Débats_
+assidûment que depuis deux ans, pour y chercher de vos nouvelles. C'est là
+que j'ai trouvé des détails sur votre infirmerie, votre séjour à Rome, et
+une foule de choses que j'aurais ignorées si je n'avais pris ce soin.
+Dernièrement, j'ai été presque jalouse d'une _Muse de Nantes_[35], non pas
+de ce qu'elle vous a adressé une _épître dédicatoire_, car je vous en ai
+adressé tant d'autres que, pour les sentiments que vous méritez, je ne me
+crois en arrière de personne (que sous des rapports qui me touchent peu),
+_mais de ce qu'on l'a fait rester à Paris_, où vous voulez vous retirer.
+
+[Note 35: Cette «Muse de Nantes» était la pauvre Élisa Mercoeur, de qui
+Lamartine écrivait vers le même temps: «Cette petite fille nous effacera
+tous, tant que nous sommes!» et qui devait mourir de misère, à Paris,
+quelques années après.]
+
+
+_La Voulte, 1er janvier 1829_.--La nuit est avancée, le premier jour de
+l'année nouvelle est commencé. Je veille ma mère. Je prie Dieu de soulager
+ses maux et de me la conserver. Je prie aussi pour vous, mon cher maître,
+mais vous voilà établi en Italie, je vous suis toujours inconnue! Je n'ose
+plus demander à Dieu qu'une chose, c'est de vous accorder _ce que vous
+voulez_. Je ne fais plus aucun voeu pour moi-même. Mon coeur lassé ne peut
+s'élever jusqu'à l'espérance, et mon regard découragé reste abattu vers la
+terre.
+
+_5 janvier_.--Je vous le disais l'autre jour, c'est dans les journaux que
+je cherche à présent les choses qui m'intéressent le plus. Dernièrement
+j'y ai appris un événement dont j'ai peut-être déjà reçu le contre-coup de
+Rome: c'est la mort d'une personne dont j'ignorais jusqu'à l'existence[36].
+Pourtant cette nouvelle m'a frappée, elle a ouvert pour moi une source de
+réflexions et de sentiments mélancoliques. Je plains du fond de l'âme
+celle qui, en abandonnant la vie, a quitté un sort si doux. (Je ne puis
+m'empêcher de penser que son coeur fut rempli du même attachement qui
+remplit le mien). Il est probable aussi que M. de Chateaubriand vient de
+perdre en elle quelque chose de plus qu'une personne chargée du soin de
+distribuer ses bienfaits aux objets de sa généreuse pitié. C'est peut-être
+cette mort qui le rend si triste, et qui entraîne ses pensées vers le
+tombeau, loin de ceux qu'il oublie et délaisserait sans regret... Cette
+sainte personne n'avait que quelques années de plus que moi, mais de
+combien elle m'a devancée! Sa tâche est accomplie! Elle avait quitté le
+monde, mais elle était honorablement fixée auprès de ce que le monde
+renferme de plus digne et de plus aimable! Elle avait dévoué sa vie à la
+charité et à la retraite, mais cette retraite était la maison de mon
+illustre ami, et ses devoirs lui venaient de lui; il partait, mais son
+retour n'était pas douteux pour elle, et c'était dans ses foyers qu'elle
+l'attendait... Combien elle a dû regretter les années qui lui étaient
+promises dans l'accomplissement des plus hautes vertus et le recueillement
+d'un bonheur si rare! Mais qu'il y a eu de consolations dans sa mort! Sa
+cendre ne sera point bannie loin de lui. Sa tombe ne sera point délaissée,
+elle attirera quelquefois ses regards attendris et demeurera dans l'asile
+où elle fut elle-même accueillie, où elle voulut vivre et mourir. Ils
+seront un jour réunis dans le même repos et sans doute dans la même
+récompense!
+
+[Note 36: La soeur Reine, qui avait aidé Mme de Chateaubriand à installer
+l'Infirmerie Marie-Thérèse, et qui était devenue la directrice de cette
+maison.]
+
+Dans le cours d'une année, voici la seconde mort que je trouve digne
+d'envie[37]!
+
+[Note 37: La première de ces morts était, sans doute, celle de Mme deDuras.]
+
+Mais cette douce et sombre image d'un bonheur permis n'est peut-être qu'un
+de ces rêves mélancoliques que l'isolement produit... Plaise à Dieu qu'il
+en soit ainsi, et que M. de Chateaubriand n'ait à regretter en ce moment
+qu'une perte réparable!
+
+MARIE.
+
+
+
+
+LIX
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Rome, 31 décembre 1828.
+
+
+Je ne sais plus que penser de Marie: je ne sais ce que disait ma lettre du
+20 novembre, je ne garde ni la copie, ni la mémoire de ce que j'écris. Je
+désavoue seulement du fond du coeur tout ce qui aurait pu vous déplaire. Un
+pardon demandé à genoux est facile à accorder.
+
+Pourquoi ces menaces d'un grand parti, pris ou à prendre? Pourquoi songer
+à ne jamais me voir, même à ne jamais m'écrire? qu'ai-je fait pour
+produire tout cela?
+
+Vous voulez une prière: je la ferai, mais je suis à présent trop souffrant.
+
+Vous voulez porter le nom de soeur? je vous le donne, quoique à regret.
+J'ai eu des soeurs trop malheureuses. Enfin, rassurez-vous; je n'arrive pas;
+je ne vais pas fondre sur vous comme un oiseau de proie, je ne reviendrai
+en France qu'après Pâques. Je ne vous chercherai pas, si vous ne le voulez
+pas. Il faut que je vous aide à remplir des devoirs, dites-vous? Ai-je
+jamais songé à vous en éloigner, moi qui m'en vais, qui quitterai bientôt
+cette vie, qui ne demande à ce qui s'intéresse encore à moi que du repos
+et un peu d'amitié? J'espère que cette lettre vous satisfera, et que vous
+m'écrirez que vous m'attendez, à mon retour, dans votre solitude.
+
+Que le ciel accorde à ma soeur de longues années de bonheur, après celle
+qui finira demain!
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+
+
+
+LX
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+La Voulte, 15 janvier.
+
+
+Que le temps est long quand on vit si loin des lieux où l'on est! Ma
+lettre du 9 décembre est partie depuis trente-sept jours, et je ne puis
+assigner celui où j'en recevrai la réponse. Mon ami ne me la fera pas
+attendre, j'y trouverai la promesse que lui-même m'a inspiré de lui
+demander.
+
+Depuis quelques jours, je suis retombée dans les mêmes anxiétés qui me
+troublèrent tout l'hiver dernier. La maladie de M. de La Ferronnays[38]
+fait penser à son successeur.
+
+[Note 38: Ministre des Affaires Étrangères.]
+
+L'année passée, la crainte qu'un surcroît de travail ne nuisît à votre
+santé, que je croyais altérée, et aussi la peur d'être oubliée de vous, me
+firent redouter cet événement. Plus tard, étant mieux instruite de votre
+situation, je souhaitai que votre retour aux affaires vous éloignât d'une
+vie trop mélancolique. J'y croyais aussi votre devoir engagé, et j'y
+voyais toutes vos convenances; je désirais donc ce ministère autant que je
+l'avais redouté. On vous l'offrit, et vous le refusâtes. Ami, comment
+oubliâtes-vous dans ce moment que votre nom vivra toujours? Et pourquoi la
+main puissante qui venait d'enlever l'écluse se retirait-elle quand il
+fallut diriger le cours du torrent? L'ambassade ne justifia que trop mes
+profonds regrets. Quand je pense aux longues années que les autres ont
+passées dans le même poste, j'en suis effrayée. Je sais, mon indulgent
+ami, qu'il ne m'appartient pas d'avoir un avis sur de semblables sujets;
+mais je ne puis éloigner la pensée que, si les choses vont mal par la
+suite, vous en supporterez le blâme dans l'avenir. Maintenant, tout va
+peut-être être réparé; mais, en songeant à l'envie que vous excitez,
+aux ressentiments que vous avez attirés sur vous, il me semble voir un
+bouclier, tout hérissé de traits, et je n'ose espérer, car vous avez
+d'habiles ennemis même dans le ministère. Il est vrai que M. Hyde de
+Neuville et M. de la Ferronnays sont, je crois, tout à vous; mais si,
+malgré votre absence, votre souvenir surmonte tant d'obstacles, si le
+ministère vous est encore offert, le refuserez-vous encore? Votre dégoût
+du monde, vos projets de retraite l'emporteront-ils sur votre pays, et
+sur vos amis de France? Pensez que vous êtes trop jeune encore pour vous
+retirer dans votre chartreuse et y vivre pour vous seul! Ce n'est pas aux
+deux tiers du jour qu'on cherche le repos du soir.
+
+En répondant à votre lettre du 11 novembre, je n'ai pas osé vous dire tout
+cela, je me suis trouvée plus timide pour les affaires de l'État que pour
+les descriptions; mais cet embarras s'est dissipé; je n'en aurai plus, de
+ma vie, à vous dire quoi que ce soit. Avec de bons sentiments, que peut-on
+craindre devant vous? Je connais déjà par expérience la bonté parfaite de
+mon incomparable ami; plus je pense à lui (et j'y pense beaucoup), plus je
+m'y abandonne; c'est pour sa belle âme que je l'aime, plus que pour son
+beau génie. Je n'ai plus de doutes sur votre réponse à ma lettre du 10
+décembre. Je n'en ai jamais eu. La continuation des miennes vous l'aura
+prouvé d'avance; il y a eu des instants où j'ai seulement craint que vous
+n'eussiez pas le temps d'écouter ma pensée, que je n'exprime pas toujours
+bien.
+
+Je reviens à ce ministère. Que je le désire! Jamais ambitieux n'a formé
+tant de voeux! Il vous ramènerait en France! Quel plaisir d'en finir avec
+cette ambassade! Je crains toujours que, malgré vos projets, vous ne vous
+accoutumiez à Rome et que vous n'y restiez. Alors, quel serait mon sort?
+Quel charme décevant m'aurait entraînée si loin de moi-même et de tout ce
+que le reste du monde peut m'offrir? Quelle espérance moqueuse aurait
+trompé ma vie, qu'une destinée fatale n'avait pu désenchanter?
+
+_Du 16_.--Voilà votre lettre du 31 décembre, mon maître chéri! Mon frère
+_choisi et donné!_ Vous m'honorez du nom de soeur. Ce nom me fera vivre
+heureuse et mourir en paix. C'est plus que je n'osais attendre. Mon coeur
+est accablé d'un bonheur inespéré, des larmes de reconnaissance et de
+tendresse inondent mon visage. Vous avez tout fait pour moi, je n'envie
+plus personne, ni sur la terre ni dans le ciel, pas même celles dont la
+tombe garde les droits.
+
+_Du 18._--Il n'y a que des joies troublées. La mienne l'est. Cette lettre,
+qui m'apporte ce que je désirais le plus au monde, m'apporte aussi des
+sujets de peine; vous êtes souffrant, vous me le dites, sans vous
+expliquer davantage. Cette pensée jette bien de la mélancolie sur la
+douceur de vous trouver si bon pour moi. Vous êtes triste aussi, et je
+suis trop loin de vous pour pouvoir vous offrir aucune consolation.
+
+Vous deviez venir pour la session, et voilà votre retour renvoyé au mois
+de mai!...
+
+Enfin, vous paraissez mécontent de moi, vous dites: «_Je ne sais plus que
+penser de Marie_»... et, plus loin: «_Qu'ai-je fait pour produire tout
+cela?_» J'ai besoin d'adoucir le coeur de mon ami. Je ne puis souffrir
+qu'il me croie injuste pour lui, et susceptible de sottes craintes. C'est
+pourquoi je me décide à lui renvoyer sa lettre du 20 novembre, que je ne
+veux ni transcrire ni commenter. Il reconnaîtra facilement les passages
+qui m'ont troublée; il verra comment lui-même m'a dessillé les yeux, et
+il saura que penser de Marie. Écoutez, mon cher maître, je sais que
+l'âme humaine est devant vous comme un livre ouvert où vous lisez; c'est
+pourquoi je n'ai pas eu de peine à croire que mes sentiments vous sont
+mieux connus qu'à moi-même. Je sais aussi que je ne puis rien contre eux;
+ils régnent dans mon coeur depuis que je me connais, et remplissent ma vie
+depuis que vous m'écrivez. J'ai donc réclamé votre appui: suivant mon
+espérance vous me le promettez, je ne crains et ne demande plus rien. Vous
+m'aviez ôté une sécurité d'aveuglement, vous m'en donnez une de confiance.
+Vous avez remplacé un mal par un bien. Laissez-moi vous en remercier
+encore!
+
+Un moment de retour sur le passé m'a trop prouvé que vous aviez raison, le
+20 novembre, et que j'ai bien fait de vous croire et de recourir à vous,
+non contre vos volontés, vous ne pouvez en avoir de mauvaises, mais contre
+l'influence que vous exercez _involontairement_ sur moi.
+
+Je ne vous connais pas, et pourtant, sans que vous le veuillez, sans que
+je le veuille moi-même, vous êtes devenu le régulateur de ma vie. L'hiver
+dernier, M. de V... me priait instamment d'aller à Paris: il s'agissait
+d'une chose qui, dans la médiocrité de notre situation, décidait du repos
+ou du malheur de ma famille. Je rougis en avouant que la pensée que vous
+crussiez que j'allais vous chercher me fit rester ici et tout abandonner.
+Pendant l'été, j'aurais tout quitté si j'avais pu le faire avec convenance
+pour aller en Italie chercher Mme de Ch... et vous, que je n'avais jamais
+vus. Au mois d'octobre, lorsque mon voyage à Paris était devenu encore
+plus nécessaire, la crainte de manquer le temps où vous deviez y venir
+vous-même, et le plaisir de m'enfermer en votre absence, m'ont fait
+demeurer en dépit de tout; et, à présent même, l'espérance, chimérique
+peut-être, de vous voir quelques jours ou quelques heures à votre arrivée
+en France, ou même à votre départ (dites-vous maintenant), me retient
+encore... Il est des devoirs. Si, par exemple, lorsque nous serons réunis,
+le charme de votre présence me fait oublier de partir, je sais à présent
+que vous m'aimerez assez tendrement pour me dire: «_Marie, je veux que
+vous me quittiez_!» Ce ne sera jamais pour vous obéir que la force me
+manquera.
+
+Votre dernière lettre, en m'affranchissant de toute crainte sur mes
+propres sentiments, assure à jamais la douceur et la facilité de notre
+relation.
+
+Vous dites: «Rassurez-vous, je ne vous chercherai pas malgré vous, je ne
+viendrai pas comme un oiseau de proie.»... Est-ce vous, mon cher maître,
+qui avez pu revêtir de si fausses couleurs la plus douce espérance de ma
+vie? Injuste, injuste ami! Croyez-moi, si, pensant bien faire, j'avais fui
+votre présence, j'aurais dû vous inspirer plus de tristesse que de colère.
+Ce qui m'en avait inspiré l'idée, c'est que je ne croyais pas avoir le
+temps d'échanger plusieurs lettres avec vous; votre retour devait être
+bien plus rapproché. Mais chacune de vos lettres en retarde l'époque, et
+maintenant la rigueur de l'hiver me fait souhaiter que vous attendiez le
+printemps.
+
+Renvoyez-moi, je vous prie, votre lettre du 20 novembre! Lisez-la bien;
+mais n'y revenons plus: c'est un écueil franchi qu'il faut oublier.
+
+_Du 20_.--Ils ont évité de vous nommer et de vous placer à leur tête sans
+secousse, sans dislocation. On dit qu'ils vous craignent: et, moi, moi, je
+crains qu'ils n'aient agi d'accord avec vous et que vous ne restiez à
+Rome.
+
+Dans l'abattement de mon âme, je vous souhaitais dernièrement _ce que vous
+voulez_. C'est du repos et un peu d'amitié que vous demandez. Aimez donc
+votre Marie, qui vous consacre l'une et ne troublera jamais l'autre!
+
+
+
+
+LXI
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Rome, 27 janvier 1829.
+
+
+J'ai reçu votre lettre du 16 et 26 décembre. Vous avez maintenant entre
+vos mains une réponse de moi à ce nom de soeur que vous désiriez porter.
+Je vous le donne à regret, il est fatal.
+
+Le récit de vos rêveries me charme et entretient les miennes. Tandis qu'à
+Paris on me croit sans doute occupé de ministère et de projets d'ambition,
+je me promène seul dans la campagne romaine au milieu des ruines,
+repassant les souvenirs de ma vie, ne demandant à Dieu qu'un peu de temps
+pour achever mes _mémoires_ et laisser de moi un portrait fidèle; si,
+toutefois, la postérité s'embarrasse de moi, et se soucie de savoir ce que
+j'étais, et comment j'étais.
+
+Vous faites bien d'abandonner les journaux, je n'en lis plus; ils sont
+utiles à la liberté et à la politique; mais, quand cette liberté est
+établie et n'est plus en péril, l'intérêt d'une gazette cesse en partie;
+et, lorsqu'on est vieux comme moi, qu'on cherche le repos, le bruit des
+passions et du monde, qui vous arrive par la feuille du matin, vous
+trouble.
+
+Vous avez vu que je fais élever un tombeau au Poussin[39]. J'aime les
+renommées que la postérité a faites, et envers lesquelles les
+contemporains furent injustes. Mon nom restera du moins à Rome sous la
+protection de celui d'un homme de génie. La mélancolie et la philosophie
+des tableaux du Poussin me plaît, et je passe des heures à les regarder.
+
+[Note 39: Le monument élevé, par les soins de Chateaubriand, sur la tombe
+de Poussin, dans l'église San Lorenzo in Lucina, porte l'inscription
+suivante: _F. A. de Chateaubriand à Nicolas Poussin, pour la gloire des
+arts et l'honneur de la France_.]
+
+Je vais aussi commencer une fouille[40]; je ne suis pas heureux, et, sans
+doute, je ne trouverai rien, mais je trompe le temps; si cependant
+j'allais tomber sur quelque chef-d'oeuvre enterré de Praxitèle? Cela fait
+battre le coeur.
+
+[Note 40: À Torre Vergata, près de Rome. Ces fouilles étaient dirigées par
+l'archéologue Philippe Aurélien Visconti.]
+
+C'est toujours au printemps que j'aurai un congé, et c'est cette année
+1829 que je dois vous voir. Songez bien à cela!
+
+
+
+
+LXII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H..., 23 janvier 1829.
+
+
+Avant-hier, voyant ma mère très bien, je bravai neiges et glaces et revins
+dans ma vallée, comme pour vous faire une visite. La solitude est un
+besoin pour moi, ce n'est que là que je respire librement; il me semble
+que mon âme, chargée de la double vie qui l'anime, s'allège dans la paix
+du silence et la contemplation de la nature. Je suis ici plus loin de ma
+vie réelle et plus près de vous, mon ami: j'y suis bien!
+
+L'hiver a pourtant des rigueurs extraordinaires; cette nuit, il est tombé
+près de deux pieds de neige, et me voilà renfermée pour quelques jours.
+J'aurais le temps d'aller à Rome! On ne voit ni ciel, ni terre, ni rivière,
+ni montagnes; on ne distingue plus que quelques traits noirs sur la
+blancheur de la neige; l'horizon est à dix pas. Les eaux sont enchaînées;
+nul vent ne souffle. On n'entend point de bruit. L'air est glacé. Mais mon
+coeur joyeux bat plus vite, à l'espoir de votre prochain retour qui m'est
+encore rendu, et ce deuil de la nature n'offre à mes regards satisfaits
+qu'un spectacle agréable et nouveau. Un feu brillant égaie ma chambre, De
+gros bouquets de roses, de narcisses, et de violettes, en parfument l'air,
+et mon cher _Piétrino_, ravi de me revoir, chante sa plus longue chanson
+de montagne.
+
+_Piétrino_ est un rouge-gorge qui, depuis cinq ans, revient fidèlement
+passer ses hivers avec moi. La nuit, il est perché près de mon lit. Le
+jour, il est souvent caché dans mes cheveux; il se chauffe beaucoup, mange
+à ma table avec satisfaction, me suit fort loin dans mes promenades, et
+vole à mon appel. Quand il ne peut entrer chez moi, il frappe avec son
+bec en dehors des vitres, et se fait ouvrir. Il y a deux ans, j'eus
+l'ingratitude de vouloir le marquer. Pour cela je nouai à sa patte le
+petit ruban d'un livre. Je ne sais comment l'accident arriva: à son retour,
+la petite patte était pendante et brisée. Je le soignai de mon mieux; il
+guérit fort bien, et, quoique un peu boiteux, le charmant petit invalide
+ne se souvient plus de son malheur et n'est ni moins gai, ni moins fidèle
+qu'auparavant.
+
+Il me fait quelquefois penser à un véritable invalide, mon héros de
+prédilection: c'est Dominique de Vicq, qui, retenu dans son manoir
+d'Ermenonville par une blessure incurable à la jambe, apprenant qu'Henri
+IV allait entrer en campagne et manquait d'argent, se fit couper la jambe
+pour pouvoir servir encore, vendit tous ses biens et en donna le prix au
+Roi, contribua puissamment par sa bravoure et son habilité à le mettre en
+possession de son royaume, demeura près de lui à Paris, dont il fut, je
+crois, gouverneur, et, le lendemain de l'assassinat du roi, expira dans la
+rue de la Ferronnerie, en regardant l'endroit où celui qu'il aimait avait
+été frappé. Heureux ceux qui sur la terre aiment comme Dominique de Vicq!
+Heureux ceux qui vivent et meurent comme lui! Je n'ai jamais été à
+Ermenonville, mais, dans la foule de choses que j'ai lues sur cet aimable
+lieu, dont la tombe de Jean-Jacques a fait un but de pèlerinage, je n'ai
+jamais vu que des larmes aient coulé, que des genoux aient fléchi, à
+l'aspect de l'armure qui couvrit autrefois ce noble coeur. C'est à vous,
+mon cher maître, que revient l'honneur de consacrer sa mémoire à
+l'immortalité. Le sujet est digne de l'historien.
+
+De ma fenêtre, je vois pointer au-dessus des grands arbres les tourelles
+du vieux château des Maugiron, seul vestige des anciens temps qui ait
+échappé aux destructions des bandes noires à deux lieues à la ronde... Il
+est garanti au nord par une haute montagne, il domine, au midi, la vallée
+de Beauchastel, au levant celle du Rhône, vis-à-vis la tour d'Étoile,
+séjour favori de Diane de Poitiers. En perspective, les Alpes, magnifiques
+en cet endroit. Ce château va être mis en vente. Si j'étais riche, je
+l'achèterais pour en faire l'ermitage de mon frère, dans les moments où il
+voudra être ermite tout de bon. Ah! s'il m'était donné de voir sa demeure
+à un quart de lieue de la mienne, c'est alors que ma pauvre vallée serait
+pour moi un _vero paradiso!_
+
+Mais, pendant que Marie se détourne de tout pour s'attacher de plus en
+plus à la belle chimère, dans laquelle elle concentre les plus grands
+plaisirs et les plus douces espérances de la vie mortelle, que fait son
+ami?
+
+Il voudrait le repos, mais il est la cause d'une grande agitation, et le
+point de mire des partis qui partagent l'Europe. Les uns l'appellent à
+grands cris; les autres le repoussent avec fureur.
+
+Peut-être le devoir, et la prudence l'attirent; et peut-être le dégoût et
+ses regrets le détournent. Que Dieu l'inspire et le protège!
+
+Cependant, il vit dans un grand trouble. L'incertitude le poursuit.
+L'éclat l'environne. Les séductions l'entourent. Garde-t-il un souvenir
+pour celle dont, il y a un mois, _il ne savait que penser?..._
+
+_15 février_.--J'en étais restée, monsieur l'ambassadeur, à cette phrase
+de votre lettre du 31 décembre. Elle arrête par une commotion assez
+rude le cours de celle-ci. L'enchanteresse de ma solitude, la rêverie,
+s'évanouit, et me laisse à sa place, la réflexion, compagne dure et sévère
+dans l'isolement, mais aussi moins trompeuse.
+
+À un mois d'intervalle, je reçois votre lettre du 27 janvier. Si elle ne
+m'apprend pas vos intentions sur ce que je souhaite savoir, elle vous
+montre à moi dans une meilleure situation d'esprit. Vous partîtes de
+France avec regret, vous arrivâtes à Rome avec tristesse. Vous y restiez
+avec ennui. «J'ai assez vu de débris», me disiez-vous; mais cet ennui
+s'est enfin dissipé: vous fouillez les ruines pour y chercher les trésors
+de l'antiquité; vous jouissez sans doute à Rome de la liberté tranquille
+qu'on peut y trouver, dit-on, même au milieu des grandeurs. Vous viendrez
+au mois de mai, dites-vous; mais alors la session sera presque finie, vos
+travaux seront plus attachants, vos habitudes mieux prises, vos souvenirs
+plus faibles; et... reviendrez-vous? je crois que non. À tout événement,
+je veux me forcer dès à présent à souffrir cette idée, et à trouver le
+dédommagement de mon regret dans votre satisfaction.
+
+Mes yeux se sont mouillés de larmes en voyant que vous faites vos mémoires;
+rien n'est si juste et si sage. Tous ceux qui vous sont attachés doivent
+en être charmés. Si vous continuez cette occupation, vous n'aurez plus
+d'ennuis. Je trouve votre secrétaire bien heureux.
+
+Je ne suis pas surprise que vous aimiez notre Poussin, c'est le peintre
+des âmes tendres et méditatives. Le touchant rapprochement que vous faites
+de son sort et du vôtre m'avait émue quand je vis que vous preniez la
+tâche d'offrir un hommage à ses mânes délaissées. J'aime _son Orphée
+jouant de la lyre au bord de la mer_; il ne représente que trop fidèlement
+l'espèce de bonheur qu'on peut goûter sur la terre.
+
+Vous exprimez encore du regret sur ce nom de soeur, que vous croyez fatal!
+La première fois, la vivacité de ma joie m'étourdit sur ce mot, il glissa;
+aujourd'hui, j'en ai frissonné. Pourtant qu'ai-je à craindre? _Je ne vous
+suis inconnue que de visage_. Vous m'avez dit: _Venez à_ _moi!_ C'est ce
+que j'ai fait de coeur et d'âme. La reconnaissance et la pitié vous ont
+attaché à moi, cela ne peut changer, vous ne pouvez être mal pour moi. Si
+vous l'étiez, le mal serait grand sans doute; mais, passager, il porterait
+son remède avec lui; car l'amitié s'éteint quand elle ne trouve pas de
+retour.
+
+J'ai de tristes pensées en finissant mes lettres, elles viennent de
+l'éloignement et grandissent dans la solitude.
+
+Adieu, monsieur l'ambassadeur, je fais des voeux pour votre bonheur,
+dussiez-vous le trouver loin de nous!
+
+MARIE.
+
+
+
+
+LXIII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Rome, 17 février 1829.
+
+
+Je vous renvoie cette lettre, qui ne valait pas les alarmes qu'elle vous a
+données. Ne vous inquiétez pas de mon avenir; je ne resterai pas à Rome,
+et je ne serai rien dans le ministère; je rentrerai avec joie dans mon
+hospice pour le reste de mes jours; je vous aurai vue et je serai heureux.
+La mort du pape[41] ne me retiendra pas ici au-delà de l'époque où je
+comptais demander un congé, c'est-à-dire après Pâques; la nouvelle
+élection d'un autre pape ne peut pas se prolonger au-delà d'un ou deux
+mois. Mais voyez une preuve de cette fatalité qui s'attache à mes pas:
+Léon XII m'aimait; j'avais gagné toute sa confiance, et ma présence l'a
+fait mourir! Ne vous troublez pas pour tout ce que vous voyez et lisez
+dans les journaux; mon nom m'y paraît, pour moi, comme celui de l'Empereur
+de la Chine, tant j'y suis indifférent. Cela n'est peut-être pas bon, mais
+cela m'est venu de trente ans d'habitude. Quant à Rome, où tant de gens
+sont restés longtemps, personne n'était moi, ni dans ma position.
+
+[Note 41: Léon XII, mort le 10 février 1829.]
+
+Souvenez-vous d'une seule chose: je n'ai accepté l'ambassade de Rome que
+pour La Ferronnays. S'il ne rentre pas au ministère[42], je donnerai ma
+démission, et, dans tous les cas, je veux, dans une époque peu éloignée,
+sans faire de bruit, sans scène et sans fâcherie, demander au Roi la
+permission d'aller mourir à l'Infirmerie de Marie-Thérèse.
+
+[Note 42: M. de La Ferronnays, gravement malade, avait dû donner sa
+démission, le 3 janvier 1829; mais il n'avait pas été remplacé, et
+l'intérim des Affaires Etrangères avait été confié au garde des sceaux
+Portalis, un des hommes que Chateaubriand méprisait le plus.]
+
+Je suis, comme vous le pensez, bien accablé d'affaires dans ce moment:
+c'est un courrier extraordinaire qui vous porte cette lettre; ainsi vous
+la recevrez un peu plus tôt que de coutume. Écrivez-moi, ma soeur, et ne
+rêvez plus des tristesses et des ennuis que je ne vous donnerai
+jamais!
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+
+
+
+LXIV
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H., 21 mars 1829.
+
+
+Par discrétion, j'avais, monsieur l'ambassadeur, formé le dessein de ne
+vous écrire qu'après le conclave. Mais j'ai un remerciement à vous faire
+et une explication à vous donner. Dans votre lettre du 17 février, vous me
+confirmez votre retour; cette bonne nouvelle mérite bien un remerciement,
+et je prie Votre Excellence de vouloir bien le trouver ici.
+
+Vous me renouvelez aussi, mon cher maître, la promesse de venir me voir.
+J'apprécie convenablement cette promesse; elle m'impose l'obligation de
+vous dire quelques mots de ma position. Ils serviront d'apologie à une
+démarche qui me coûtera de vifs regrets, mais à laquelle je suis forcée.
+Jugez-en!
+
+Il y a eu un an au mois de janvier que M. de V... me pria d'aller demander
+à M. Roy un changement de résidence qui eût été alors, et qui serait
+encore aujourd'hui, un événement heureux pour nous. Je ne sais si vous
+avez oublié la raison qui me fit rester ici? Un nouveau malheur réveilla
+le projet de M. de V...; une banqueroute presque générale à Valence
+consomma notre ruine, il y a six mois, et me mit dans l'impossibilité de
+remplir mes engagements avec ma mère autrement qu'en lui abandonnant H...
+Dès lors il devint indispensable que je fusse _solliciter_ ce que souhaite
+M. de V... Je devais donc partir pour Paris au mois d'octobre; je ne pus
+m'y résoudre, je renvoyai mon voyage au mois de décembre, à l'ouverture
+des Chambres. Quand cette époque fut arrivée, je reculai mon départ
+jusqu'au mois de mai prochain. Mais, enfin, M. de V... s'est affligé de
+ces lenteurs; il craint qu'elles n'entraînent la dernière planche à
+laquelle il voudrait s'attacher. M. de Berbis pense comme lui; je vais
+donc partir. Si mon cher maître se souvient encore de moi, il me plaindra,
+il m'approuvera. Il recevra tous ces détails avec indulgence; quelque
+ennuyeux qu'ils soient, je suis forcée de les lui donner plutôt que de lui
+laisser croire que c'est par inconstance ou par légèreté que je m'éloigne
+de chez moi, lorsque le temps approche où il doit y venir. Non, je ne puis
+renoncer à l'honneur et au bonheur d'y saluer à la fois mon frère et mon
+hôte, l'élu de mon coeur, je n'y puis renoncer que forcément et avec un
+regret amer. Adieu donc, espérance trop chère, si longtemps nourrie!
+Adieu, retraite chérie! montagnes solitaires, tranquille séjour! Adieu!
+beaux ombrages, eaux fraîches et pures, adieu! et vous, oiseaux du ciel
+dont mes soins avaient fait des hôtes reconnaissants et fidèles, vous
+reviendrez ici et je n'y serai plus! Oh! puissé-je y revenir aussi, mais
+je n'ai pas vos ailes et votre liberté! J'ose à peine vous dire que je
+regrette les fleurs des pêchers et des amandiers, celles d'acacias et de
+marronniers, les roses, les cerises, et, je crois, jusqu'aux feuilles des
+ronces et aux pierres du chemin.
+
+Je n'aime pas Paris; en y arrivant, je m'enchante de musique, de peinture,
+et d'élégance; j'admire les places publiques et l'intérieur des maisons;
+mais ces impressions agréables se dissipent promptement, et j'y reste en
+souffrance; mon âme y est attristée, mes sens blessés. Je regrette
+les champs, leur liberté, leur silence, et surtout leurs loisirs. Le
+mouvement tumultueux de Paris m'y fait éprouver le même malaise que les
+quatre-vingt-seize ans de Fontenelle lui causaient. Il n'éprouvait,
+disait-il, d'autre mal _que la difficulté d'être_. Moi, à Paris, _je n'ai
+pas le temps d'être_. Je me fais aussi une peine de revoir le monde, que
+j'ai oublié; je ne sais plus causer, il me sera peut-être plus facile de
+chanter comme une fauvette ou de parler comme un livre que de soutenir la
+conversation la plus ordinaire; mais tout cela s'efface devant une pensée
+dominante: je vous verrai! Je profiterai de tous les moments que vous
+pourrez me donner. Puissé-je vous paraître aussi affectionnée que je le
+suis en effet, aussi aimable que je voudrais l'être pour gagner votre
+amitié, durant le seul temps de ma vie que je dois passer près de vous!
+Vous-même, mon frère, resterez-vous longtemps à Paris? Soyez assez bon
+pour me le dire, parce que je veux régler mon itinéraire sur le vôtre,
+autant qu'il me sera possible! Que j'aimerais à savoir beaucoup de choses
+de vous avant de vous voir! Je m'effraie de paraître devant vous en ne
+connaissant que quelques-uns de vos ouvrages, tandis que, vous, vous me
+connaissez si bien. J'espère que je comprendrai mieux vos paroles que vos
+lettres, qui me causent souvent du trouble et du découragement. Cependant,
+je trouve dans chacune d'elles _un mot_ que je crois tendre et que je
+prends _pour moi_; ce mot renoue mon lien, et me fait de nouveau vous
+écrire en toute confiance; mais il me vient souvent à votre sujet des
+pensées qui ne sont pas moins singulières que notre position; une entre
+mille: _Quand les génies vivent sur la terre, sont-ils susceptibles de
+soins tendres et doux envers les mortels qui leur sont donnés?_
+
+Je ne sais encore où je logerai à Paris. C'est pourquoi je vous prie de
+vouloir bien m'écrire chez M. Henri Hildebrand; j'y enverrai chercher vos
+lettres. Je désire que vous m'écriviez le plus souvent possible, et que
+vos lettres soient bien bonnes! Elles seules pourraient alléger mes
+regrets.
+
+Adieu, monsieur l'ambassadeur, je prie Votre Excellence de ranimer mon
+souvenir dans son esprit; tant de choses l'occupent que je crains d'en
+être effacée.
+
+MARIE.
+
+J'ai toujours suivi mon cher maître. La mort de Léon XII, qui l'aimait et
+dont il possédait la confiance et l'affection, le beau discours de
+l'ambassadeur de France au conclave, et le succès de la fouille[43] m'ont
+occupée tour à tour.
+
+[Note 43: Le 12 février, Chateaubriand écrivait à Mme Récamier: «La fouille
+réussit. J'ai trouvé trois belles têtes, un torse de femme drapé, une
+inscription funèbre d'un frère pour sa jeune soeur, ce qui m'a attendri».]
+
+
+
+
+LXV
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Rome, 17 mars 1829.
+
+
+Votre lettre du 22 janvier m'a charmé! je
+voudrais être ce pauvre petit rouge-gorge:
+vous me donneriez l'hospitalité le soir et le
+jour. Je vous suivrais à la promenade. Quand
+habiterai-je la solitude, quand en finirai-je du
+monde et de la vie?
+
+Vous savez maintenant le grand malheur qui est arrivé à Rome. J'ai perdu
+Léon XII, un pape qui était devenu mon ami. Je le regrette sincèrement, et
+tous les jours je lui demande, dans le ciel, où il est, de prier pour moi.
+Son successeur sera bientôt nommé. Alors, je serai libre et rien ne
+m'empêchera d'être en France (comme je le comptais) au mois de mai; quoi
+qu'il arrive, je vous verrai et vous ferez de moi ce qu'il vous plaira.
+Vous être prompte à me menacer de l'oubli de votre amitié; vous ne serez
+pas facilement débarrassée de la mienne.
+
+J'étais sûr que le Poussin vous charmait: c'est le peintre des âmes
+souffrantes et des imaginations mélancoliques. J'ai un plaisir que je ne
+puis dire à lui élever un monument et à mêler mon nom au sien sur une
+tombe. Je voudrais être riche pour acheter votre vieux château. Combien
+coûterait-il?
+
+Enfin votre Dominique de Vicq m'a été au coeur. Marie était dans un jour de
+sympathie avec son inconnu. Il n'y a qu'un côté de mon esprit qu'elle ne
+comprend pas: elle me croit toujours occupé de mon amour-propre ou de mon
+ambition! Je lui proteste que je n'ai ni l'amour d'un vain bruit, ni celui
+des places. Je suis, sous ce rapport, d'une indifférence dont elle ne se
+fait pas la moindre idée. Je la pousse trop loin, car, si le peu de bien
+qu'on peut dire de moi me touche peu, je devrais être sensible aux
+calomnies; or, elles ne me troublent d'aucune façon, et je lis ce qu'on
+dit de moi comme si on le disait de l'empereur de la Chine. Quant aux
+emplois, je ne me défendrais pas d'avoir de l'ambition, c'est la passion
+des hommes de mon âge; mais le fait est que cette passion m'est totalement
+inconnue. Je n'ai eu qu'une seule passion dans ma vie, et ce n'était pas
+celle-là.
+
+J'attends de nouvelles lettres de Marie, elles me font grand bien sur ces
+ruines.
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+
+
+
+LXVI
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+H., 3 avril 1829.
+
+Mon cher Maître,
+
+
+Votre lettre du 17 mars m'est arrivée à quinze jours de date; elle m'a été
+une véritable bénédiction. Je ne sais si je dois vous remercier d'être
+aimable, bon, et tendre pour moi, mais il est bien juste que je vous dise
+combien j'en suis heureuse. Quoique vous m'eussiez priée de vous écrire et
+que je n'en eusse que trop de raisons, ce ne fut qu'avec crainte que je
+vous adressai ma dernière lettre du 21 mars. Il me semblait que, pendant
+la durée du conclave, il y avait de l'indiscrétion à vous écrire et à
+provoquer vos lettres. Je n'en avais point reçu depuis vingt-sept jours.
+Je comptais souvent; plusieurs fois je m'étais trompée en croyant qu'il
+s'en était passé quarante. Le temps me semblait d'autant plus long que je
+m'étais résignée à le voir s'écouler sans joie et sans bonheur, car je
+n'attendais pas encore de lettre de Votre Excellence. J'étais triste,
+il me semblait que tout s'éteignait entre nous, que j'allais perdre mon
+dernier bien; j'achevais de meurtrir mon coeur en m'occupant de mon départ,
+et mes tristes regards se détournaient de Rome, dont l'étoile chérie
+ne brillait plus sur moi. Hier, je vis une lettre de vous; je n'osais
+l'ouvrir, dans l'abattement où j'étais tombée. Je craignais de n'y pas
+trouver l'assistance dont j'avais besoin. Que cet aveu ne vous donne pas
+sujet de mal juger mon caractère! Sachez que, de vous, il suffit de peu de
+chose pour m'affliger ou me rendre contente! Pauvre lettre! que j'avais
+tort de la redouter! Qu'elle est bonne! C'est la meilleure de toutes, je
+l'aime encore mieux que la première et la quatrième.
+
+_Vous voudriez acheter ce château, combien il_ _coûterait?_ Mon Dieu!
+hier, à la première lecture de ces paroles, elles me donnèrent comme un
+éblouissement, et, ce matin, elles m'ont réveillée en remplissant mon coeur
+d'espérance et de joie. Je les recueille comme un bon présage. L'accord de
+nos âmes ne sera point vain. Je pourrai vous consacrer ma vie, après vous
+avoir consacré les plus tendres et les meilleures affections de mon coeur.
+Alors je serai l'heureuse, et, je crois, l'orgueilleuse Marie. Le vieux
+château du Bosquet, c'est ainsi qu'on le nomme, sera compté pour peu de
+chose dans la vente des terres qui en dépendent. Le tout ensemble ne
+s'élèvera pas, je crois, à plus de cinquante mille francs, et ces terres,
+à ce prix, formeraient un placement très raisonnable et même avantageux.
+Je n'ai jamais vu le baron de Cheylus, qui en est le propriétaire; mais le
+curé, qui a été son tuteur, me donnera demain toutes les explications
+nécessaires; je ne terminerai ma lettre que lorsque je les aurai, et je
+crois que, si vous voulez une retraite près de moi, rien ne s'y opposera,
+ô mon cher maître! ô ma chère vallée!
+
+Vous vous trompez tout à fait en supposant que je vous crois ambitieux.
+Il y a entre nous un malentendu complet à ce sujet, et je vais l'éclaircir,
+à votre étonnement. De nous deux, ce n'est pas vous qui avez de
+l'ambition: _c'est moi_. Elle m'est venue depuis qu'il a été question de
+l'ambassade; j'en ai pour vous et pour moi, puisque votre oublieuse
+générosité vous a privé de l'indépendance que vos glorieux travaux vous
+avaient reconquise, puisque l'éclat est, malgré vous-même, la condition
+nécessaire de votre existence. J'aimerais mieux vous voir ministre à Paris
+que vous savoir ambassadeur à Rome. Je vous désire le pouvoir comme
+dédommagement du repos que vous ne pouvez attendre encore, et comme le
+moyen de l'obtenir plus tôt; je vous le désire aussi pour moi. J'ai besoin
+que vous en ayez. _C'est moi_ qui ai une ambition vive, exclusive, dont
+rien ne me détournera plus... Quand vous serez près de moi, je vous en
+dirai l'objet, si vous me le demandez; mais je vous le dirai bien bas, car
+ceci tient au secret le plus intime, au voeu le plus cher à mon coeur.
+J'ignore si ma confidence vous sera douce, mais je suis sûre que vous ne
+l'entendrez pas avec indifférence.
+
+Ce je viens d'écrire me fait sourire et, cette fois, je permets à Votre
+Excellence de me répondre: «_Je ne sais plus que penser de Marie_»...
+Est-ce moi, qui déteste tout ce qui ressemble aux affaires, qui voudrais
+ignorer qu'il y a de l'argent dans le monde, qui hais le bruit et l'éclat,
+qui n'ai pu trouver une larme pour la perte d'une grande fortune, qui
+jouis de la culture d'une fleur, du chant d'un oiseau, de l'amitié d'un
+chien, qui prends plaisir à voir tomber la pluie et briller le soleil, qui
+écoute le bruit du vent, qui m'intéresse à un nuage et m'enchante d'un
+effet de lumière, qui n'aime que le silence et une solitude si profonde
+que peu d'hommes pourraient la supporter; moi qui, depuis quinze mois, ne
+puis m'arracher de ma retraite et y demeure au mépris de l'intérêt le plus
+pressant, est-ce donc moi qui suis ambitieuse? Oui, oui, c'est moi; rien
+n'est si vrai, mais n'en parlons pas à présent!
+
+Je pense toujours à mon triste départ. Je voudrais être à Paris vers le 15
+d'avril, afin d'y trouver M. de Berbis, qui part après la session. Si vous
+aviez envie de me voir et de profiter du seul temps de ma vie que j'ai la
+certitude de passer près de vous, vous n'éloignerez pas votre retour.
+
+Mon très cher Dominique de Vicq vous a donc charmé? S'il en est ainsi,
+vous me récompenserez de vous avoir fait souvenir de lui, en lui donnant
+de votre main chérie la couronne que je lui désire depuis longtemps.
+
+Ne point lire de journaux: sans doute, c'est bien fait; mais, quand on
+meurt d'envie de savoir des nouvelles de quelqu'un, on les cherche dans
+les journaux, quand c'est là qu'on peut les trouver. J'avais admiré de
+toute mon âme les deux discours de l'ambassadeur de France à Rome, et
+voilà aujourd'hui que je lis celui du cardinal Castiglione[44], chef des
+cardinaux, et cette feuille de journal s'est attiré des larmes et des
+baisers avant que j'aie eu le temps de m'en apercevoir. Vous dites, mon
+cher maître, que je vous crois occupé de votre amour-propre. Mon Dieu!
+quelle erreur est la vôtre! Ah! je crois aisément que vous demeurez
+au-dessus de la louange et du blâme; mais c'est moi qui suis blessée,
+quand l'envie vous attaque. C'est moi qui suis transportée de plaisir des
+éclatants hommages que vous recevez. Excusez un peu de faiblesse, je crois
+pourtant vous aimer dignement. Je prie Dieu tous les jours de vous
+inspirer dans votre suffrage, et de l'agréer. Tout mon orgueil est engagé
+dans ce triomphe, qui viendrait du ciel et y retournerait. Quelle belle
+fin au _Génie_, aux _Martyrs_, à l'_Itinéraire_, à _la Monarchie selon la
+Charte_, à _Le Roi est mort, Vive le roi!_ que de donner un bon pape à la
+chrétienté dans un ami de Charles X!
+
+[Note 44: Ce cardinal, qui avait répondu au discours prononcé par
+Chateaubriand au conclave, devait être élu pape, quelques semaines après,
+sous le nom de Pie VIII. On sait que Chateaubriand, à tort ou à raison, a
+toujours cru que cette élection d'un pape «modéré, antijésuite, et tout
+dévoué à la France», était, en majeure partie, son ouvrage.]
+
+Vous viendrez au mois d'avril, et je m'en vais au mois de mai. Je prie
+Votre Excellence de s'arrêter un moment sur la peine que j'éprouve de
+partir d'ici six semaines trop tôt, et de comprendre que, si j'attendais
+le mois de juin, M. de Berbis ne serait plus à Paris, et que c'est sur lui
+que je compte pour M. de V..., M. Hyde de Neuville n'en ayant plus le
+temps, quoique toujours fort aimable pour moi.
+
+Le curé sort d'ici. Voici tous les détails sur la terre du Bosquet: il y a
+vingt-huit _stérées_ de huit cents traites de terres en bonne culture, qui
+donnent quinze cents francs de rente! Je crois qu'il faut trois stérées
+pour un arpent. M. de Cheylus en demande cinquante mille francs, et la
+laisserait probablement à quarante-huit. Je vous ai détaillé la position
+du Bosquet; j'ajoute seulement qu'il est enfoui au couchant d'un quart de
+lieue, dans la vallée de l'Érieu, sur la rive droite du Rhône. Si Votre
+Excellence ne voulait acheter que le château et un petit enclos, il serait
+facile de les faire séparer. Le curé a prié M. de Cheylus de ne vendre
+à personne avant de m'avoir prévenue. Le ciel et le climat sont bien
+préférables à ceux de Provence. Les productions sont à souhait; mais,
+cette terre étant affermée depuis plus de cinquante ans, tout ce qui était
+d'agrément à l'intérieur est perdu, sauf une belle avenue de grands
+marronniers de cent ans; il y a une source dans le jardin. Le château, qui
+fût bâti sous Henri III, est d'un gothique large et simple et en très bon
+état. Les murs ont six pieds d'épaisseur. Les plafonds sont très élevés,
+les portes sont basses, les fenêtres gigantesques, les cheminées de
+l'époque, les chambres boisées du haut en bas en chêne ou en noyer. Les
+pièces sont vastes et peu nombreuses, chaudes en hiver et fraîches en été;
+il y a une chapelle. Pour rendre cette habitation riante et agréable, il
+faudrait huit ou dix mille francs; mais mon cher maître n'aurait pas
+besoin de se presser; il trouverait à H. des ombrages amis, et un ermitage
+_à lui_, que sa présence bénirait à jamais. En écrivant ceci, mon front
+s'incline et les larmes me tombent des yeux.
+
+
+
+
+LXVII
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Rome, 18 avril 1829.
+
+
+Votre lettre m'embarrasse beaucoup: vous me dites que vous partez pour
+Paris, et en même temps que vous réglerez votre marche sur la mienne; où
+donc alors vous écrire, à Paris ou à H.? Je ne sais plus quand j'y serai
+moi-même, pas certainement avant la fin de mai, si, toutefois, je quitte
+Rome. Ma vie est tellement le jouet des événements que je ne puis jamais
+dire ce que je deviens. Si vous arrivez avant moi à Paris, visitez mon
+ermitage, vous y trouverez des arbres, pas si beaux que les vôtres, mais
+qui vous parleront de moi; vous verrez que j'étais aussi isolé dans cette
+grande ville que vous l'êtes dans vos montagnes. Je n'aspire qu'à rentrer
+dans cette retraite, où m'appellent le temps qui fuit et la mort qui me
+réclame. Il est donc possible que je rencontre enfin mon inconnue? Quel
+effet ferai-je sur elle et quel sentiment fera-t-elle naître en moi? Eh!
+bien, si je gâte son propre ouvrage, si je ne suis plus à ses yeux ce
+qu'elle s'était plu à me faire, je me réfugierai dans ses vieilles
+illusions, dans ses songes, je lui demanderai de vivre dans l'image
+qu'elle s'était créée et d'oublier la triste réalité.
+
+Je n'ai pas trop à me louer de l'obligeance de M. Roy; mais, si je puis
+vous être bon à quelque chose, Marie n'aura qu'à me donner ses ordres.
+Hélas! et moi aussi, j'ai quitté des vieux châteaux, des lieux que
+j'aimais et où j'aurais voulu passer ma vie! Je suis comme ces arbres que
+les pépiniéristes veulent vendre, et qu'ils déplantent et replantent tous
+les ans, de peur qu'ils ne s'enracinent; mais, au bout de quelque temps,
+le pauvre arbre, qui n'a point de sol paternel, se dessèche et meurt dans
+la terre nouvelle où on l'a mis.
+
+Cette lettre vous attendra entre les mains du fidèle Henri, rue d'Enfer.
+
+Quel bonheur pourtant, de voir Marie! Mais je ne puis y croire.
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+
+
+
+LXVIII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 10 mai 1829.
+
+
+Mon âme n'est pas avec moi: elle n'est plus avec vous, mon espérance est
+perdue; mes voeux sont incertains, mes regrets confus. Dès mon arrivée ici,
+j'ai été malade comme je le fus il y a un an. Je suis restée enfermée au
+milieu des pierres et du bruit de la Place Vendôme, sans voir personne,
+n'osant ni penser ni agir, de peur de m'assurer davantage que je suis
+sortie de ma vallée, que vous n'y êtes pas venu, que je suis à Paris sans
+vous, que vous n'y viendrez pas, et qu'après avoir reçu de vous les noms
+de soeur et d'amie, ma vie s'achèvera sans doute sans que j'aie reçu un
+regard de vos yeux, ni recueilli un mot de votre bouche. Il est probable,
+mon cher maître, que vous m'avez adressé quelques mots de consolation;
+mais je n'ai pas osé m'en assurer, je voulais repartir sans voir votre
+maison, ni votre portrait; j'espérais, je crois, me détacher de votre idée,
+comme les autres fois, mais il est trop tard. Je vous regretterai tant
+que je serai sur la terre. Si vous devenez plus heureux et plus affectueux
+pour moi, je me consolerai peu à peu. Je sais plier devant le malheur et
+vivre de regrets cachés.
+
+Je viens d'écrire à M. H. H... pour lui dire que vous souhaitez que je
+voie votre infirmerie, et que je le prie, en conséquence, de donner les
+ordres nécessaires pour qu'on me montre tout ce qui vous intéresse là. Je
+tremble de ce que je verrai, de ce que je devinerai, et surtout de ce que
+cette visite me laissera. Peut-être finirai-je par ne pas la faire! J'ai
+l'âme malade; M. H. H... viendra sûrement me voir. C'est un événement pour
+moi d'entendre parler de vous.
+
+Le temps n'est plus où je me croyais trop étrangère à vous pour accepter
+vos bons offices et où je pouvais craindre que mes sentiments fussent
+méconnus par vous. Maintenant, rien de pareil: j'ai en vous et sur toutes
+choses une confiance ineffable. Ce n'est pas sans m'aimer que vous m'avez
+donné le nom de soeur. Ce sera donc avec bonheur que je recevrai les bons
+offices que vous m'offrez, quand j'aurai assez repris mes esprits pour
+rassembler mes idées à ce sujet.
+
+En vous priant de me donner votre itinéraire parce que je voulais y
+conformer le mien, cela se rapportait seulement à la durée de votre séjour
+à Paris, j'y voulais demeurer autant que vous.
+
+_17 au soir_.--M. H. H... sort d'ici; il dit que vous arrivez! Il m'a
+montré une petite lettre de vous. J'ai feint de la lire, mon trouble était
+si grand à ses paroles que je n'ai pu lire un seul mot. Il assure que vous
+serez ici vers le 25, mais je ne mérite pas ce bonheur, je n'ai pas assez
+de soumission à la volonté de Dieu; j'étais lasse de tout, et surtout de
+moi-même!
+
+Depuis plusieurs jours, votre nom retentit plus que jamais, et durant ce
+temps, une feuille muette et inanimée vient de si loin déposer dans le
+fond d'une âme étrangère toute la mélancolie de la vôtre, ô maître chéri!
+Avec quelle tendre et profonde sympathie je suis vos impressions et les
+événements! M. H. H... est, m'a-t-il dit, spécialement chargé par vous de
+me montrer votre retraite; j'irai donc, et dans des dispositions bien plus
+douces que je ne croyais; et, si cette visite m'attache davantage à vous,
+vous en serez responsable.
+
+_20 mai_.--J'ai passé quatre heures _chez vous_. En entrant dans la cour,
+le chant du rossignol et le parfum des fleurs m'ont frappée; j'ai cru
+retrouver ma vallée et votre présence. Le coeur m'a presque manqué; mon bon
+custode ne s'en est pas aperçu. Du premier regard j'ai admiré avec joie la
+vaste étendue de votre parc et de _vos bois_ qui, le développant à droite
+et à gauche, laissent en face l'air et la vue s'étendre librement dans
+un large espace. C'est planté de main de maître, Delille et Morel ne
+l'auraient pas mieux agrandi. Nous avons d'abord visité l'appartement de
+Mme de Ch...; votre portrait n'y était pas, je n'en ai pas été fâchée,
+c'était assez d'émotion pour un jour. Nous sommes ensuite montés
+chez vous. Avec quel sentiment religieux je suis entrée dans votre
+bibliothèque! Je voulais y tout examiner, mais la place où vous écrivez a
+captivé tous mes regards et toutes mes pensées. J'ai appuyé ma main sur ce
+bureau, dépositaire de tant de gloire et de tristesse! Je ne pouvais
+m'arracher de cet endroit; j'y demeurai comme charmée; nous avons ensuite
+visité le jardin; je l'ai examiné comme le mien. Tous vos élèves sont
+frais et vigoureux. Les peupliers de l'allée droite et longue viennent à
+merveille; mais ne sont-ils pas un peu trop serrés? Vos massifs sentent
+déjà bon. J'ai rapporté un énorme bouquet de fleurs de chez vous, elles
+sont là, devant moi; je crois rêver! Je me suis assise à l'ombre, sur un
+banc de pierre, près de la butte. Votre fidèle Henri causait, il me disait
+avec quel plaisir il venait soigner et visiter votre demeure, et combien
+il s'y trouvait tristement en votre absence; combien vous étiez adoré de
+tous, dans le voisinage; il parlait de votre bonté d'âme; de vos goûts
+simples et modestes; de votre amour pour le bien. Cet honnête homme se
+livrait à son attachement pour vous sans y penser et sans attention; et,
+moi, je ne songeais plus ni à lui, ni à moi. Je recueillais ses paroles,
+elles descendaient sur mon coeur abattu comme la rosée du ciel sur une
+terre altérée, des larmes douces coulaient lentement sur mon visage et
+rafraîchissaient mes yeux. Je me représentais que, dans un avenir bien
+éloigné, d'autres étrangers viendraient à cette même place répandre comme
+moi des larmes de regret et d'admiration.
+
+Je pensais aussi à la satisfaction avec laquelle vous alliez vous
+retrouver dans la solitude. Je vous voyais au milieu des heureux que vous
+faites, laissant arriver jusqu'à vous les bénédictions du retour, visitant
+vos arbres, examinant tout, et bon pour tous. Mais la haïssable politique,
+la foule des amis et des ennemis, les tracasseries, les négociations, les
+incertitudes, ne viendront que trop tôt troubler ce bonheur suave; et,
+lorsque vous voudrez enfin vous reposer de tant de bruit et d'ennui, vous
+viendrez accueillir votre dernière soeur. Mais je reviens; j'ai vu vos
+vieux prêtres; deux d'entre eux s'amusaient à voir faucher les gazons;
+plusieurs femmes étaient établies avec leurs ouvrages et leurs livres
+entre des massifs de cilytes et de lilas. Je me trouvais dans la cuisine
+au moment où on dressait le dîner, simple, mais excellent, que vous leur
+offrez. Les malades, si bien soignés, si bien servis dans leurs jolis
+lits; les petites chambres si riantes, si bien pourvues de tout ce qui
+est commode; des soeurs si douces, des protecteurs si bons, tant de
+consolations réunies là que le malheur y est vaincu, ô mon maître! Vous
+vous êtes réduit en esclavage pour racheter les infortunes d'autrui.
+Dans cette chapelle où j'ai humblement remercié Dieu de vos vertus et
+de votre retour, j'ai demandé où était votre place? «Oh! me dit votre
+Henri, sa place! sur la dernière chaise, derrière la dernière colonne
+tout à fait»... On juge mal, dans l'éloignement; aucune des idées qui
+m'occupaient à l'avance ne m'est venue, et cette retraite que je croyais
+sévère est toute gracieuse, toute aimable, j'y trouvais tout le monde
+digne d'envie. Je voudrais m'appeler Silence, et être la dernière des
+soeurs de la maison. Je suis restée longtemps avec la Supérieure, je lui
+ai demandé si elle ne se trouvait pas bien plus heureuse dans ce lieu
+charmant que dans cet entassement d'infortunes (l'hospice de la Charité),
+où elle était auparavant. «Non, m'a-t-elle dit, le contentement est le
+même quand on fait son devoir.» Oh! je l'avoue, cette vertueuse abnégation
+est au-dessus de ma portée. Je comprends mieux le regard de la sainte[45],
+qui dévoile si simplement tout ce que l'âme humaine peut contenir de
+tendresse et d'adoration.
+
+[Note 45: Sainte Thérèse, dans le tableau de Gérard qui ornait l'autel de
+la chapelle de l'Infirmerie.]
+
+_Note de Mme de V._.--M. de Chateaubriand est arrivé à Paris le jeudi 28
+mai, à deux heures.
+
+
+
+
+LXIX
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, jeudi soir, 28 mai 1829,
+
+
+Vous avez vu ma petite maison; maintenant c'est moi qu'il faut voir.
+Comment allez-vous faire? Vous voilà obligée de me donner un rendez-vous;
+dites-moi donc l'heure et le jour de la fin de nos illusions!
+
+
+
+
+LXX
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 28 mai à minuit, 1829.
+
+
+Mon cher maître, je vous remercie de votre prompt message; je l'avais
+pressenti. Ma porte était fermée pour tout autre que M. H. H...
+
+Ma pauvre amitié étrangère est toute troublée devant les convenances;
+votre bonne délicatesse me remettra. J'ai peur à mon tour; ne parlez pas
+d'illusions, cela me fait mal: je n'en ai jamais eu, mais je crains les
+vôtres. Les anciens amis doivent passer avant moi, et le Roi par-dessus
+tout. Je ne veux pas disposer de vos moments, mais je prie Votre
+Excellence d'accepter la disposition des miens. Fixez donc vous-même le
+jour et l'heure où je dois recevoir une visite regrettée depuis tant
+d'années!
+
+
+
+
+LXXI
+
+_De M. de Chateaubriand_
+
+Paris, vendredi matin, 29 mai 1829.
+
+
+Demain, à une heure, je serai chez vous. Mille hommages à Marie.
+
+_Note de Mme de V._--M. de Chateaubriand est venu me voir le samedi 30 mai,
+et le samedi suivant 6 juin.
+
+
+
+
+LXXII
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 31 mai 1829.
+
+
+Mon frère, vous m'avez trompée involontairement! J'ignorais votre âge, à
+sept ou huit ans près. Quel qu'il eût été, je vous aurais adressé ma
+première lettre telle qu'elle était. Mais, dès le commencement de votre
+correspondance, vous m'avez si souvent parlé de vos années et de vos
+cheveux blancs, que, mes idées ayant suivi cette direction, j'adressais
+librement à celui que vous me représentiez, l'hommage d'une tendresse
+dévouée, comme si cet hommage était flatteur pour lui, sans être malséant
+pour moi. Vous êtes plus jeune que je ne croyais; vous paraissez plus
+jeune que vous n'êtes, et mes lettres sont inconvenantes. Mon orgueil en
+souffre, vous me consolerez aisément en me traitant comme une femme qui
+voit ce qu'elle est et sent ce qu'elle vaut. Cette peine d'amour-propre
+troubla hier le bonheur que j'aurais eu à vous voir. Qu'elle soit oubliée!
+Que n'êtes-vous plus jeune encore, ô mon frère, pour la gloire de notre
+pays et le bonheur de ceux que vous honorez en les aimant!
+
+Que l'erreur où j'étais ne vous surprenne pas! il y a toujours eu un peu
+de folie dans ma manière de vous aimer. Je ne m'informais jamais des
+circonstances qui vous étaient personnelles, et ne parlais de vous que
+dans des discussions générales.
+
+J'ignore de vous ce que tout le monde en sait. Je n'ai pas voulu lire vos
+derniers ouvrages. Il y a quatre ans que la lecture de l'_Itinéraire_ me
+ramena trop à vous. En vous lisant, on éprouve une admiration passionnée
+qui détourne de tout, et l'âme s'abreuve d'une sorte de tendresse vague
+qui ne trouve rien digne d'elle et ne sait où s'attacher.
+
+_4 juin_.--Ma lettre commencée à H. le 17 avril et finie à Paris le 5 mai,
+est sûrement revenue entre vos mains. Vous savez à présent _pourquoi_ je
+suis ici et _depuis quand_ j'y suis. Cette lettre complète le tableau de
+mon sentiment pour vous. Ce sentiment fut, je crois, unique comme son
+objet. Que maintenant il demeure muet! Dans ma montagne, il avait pour
+témoins un ciel pur et une nature grande et paisible, et pour confident,
+vous. Ici, tout le refoule et l'oppresse; il accable ma vie, je
+l'éteindrais si je pouvais.
+
+Ne me croyez pas injuste, non! Je sais que les objets chéris de vos
+regrets, joints aux exigences de votre position, ne vous laissent point de
+temps pour moi; mais, si vous m'aviez envoyé une des feuilles de vos
+arbres, j'aurais su que vous ne m'avez pas oubliée dès les premiers jours.
+
+_7 juin_.--Je vous ai revu, aimable, doux et triste; vous m'avez dit
+souvent: «je vous aime tendrement!» Mon coeur est presque consolé.
+
+Samedi, j'oubliai de vous dire que M. de Neuville m'avait engagée à ne pas
+manquer son mardi, parce que, dit-il, «j'ai un cadeau à vous faire: je
+vous présenterai _À M. de Chateaubriand_ et vous ferai faire connaissance
+avec lui». Je ne répondis pas, mais je m'inclinai en signe de
+remerciement. Personne ne connaît mieux que M. de Neuville mon sentiment
+pour vous; pourtant, je ne lui ai pas parlé de notre correspondance, de
+peur qu'il m'accusât d'être romanesque. Je hais les grands salons, mais
+j'irai chez M. de Neuville parce que je ne veux pas perdre une occasion de
+vous voir. Je préviens donc mon cher maître que sa nouvelle soeur lui sera
+présentée demain.
+
+
+
+
+LXXIII
+
+_Réponse _De M. de Chateaubriand__
+
+Mardi, 9 juin 1829.
+
+
+J'accepte la présentation et je vous répète mille fois que j'aime
+tendrement Marie. Venez de bonne heure, parce que je m'en irai vite!
+
+
+
+
+LXXIV
+
+_À M. de Chateaubriand_
+
+Paris, 16 juin 1829.
+
+
+MON AMI CHÉRI!
+
+Vous avez trop oublié votre malheureuse soeur. Si vous saviez le mal que ce
+long oubli lui a fait, vous en seriez affligé!
+
+Elle a besoin d'un conseil: elle vous le demande, le lui refuserez-vous?
+
+Si nous devons nous revoir, écrivez-moi le jour, quelque éloigné qu'il
+puisse être! Je vous en prie, parce que l'anxiété et l'attente déçue me
+font mal. Ma santé est très altérée.
+
+MARIE.
+
+_Du 17_.--Je n'osais pas envoyer ma lettre, mais je viens de lire votre
+discours d'hier; il a fait sortir beaucoup de larmes de mon coeur et m'a
+donné du courage. «_Vous sympathisez avec tout ce qui souffre_»: vous
+viendrez donc consoler votre fidèle amie.
+
+
+
+
+LXXV
+
+_Réponse de M. de Chateaubriand_
+
+18 juin, jeudi.
+
+
+J'ai passé mes heures à la Chambre des Pairs et mes soirées en dîners
+ministériels; demain matin (je ne puis le soir) je serai chez Marie.
+
+CHATEAUBRIAND.
+
+FIN
+
+
+
+TOURS, IMPRIMERIE DESLIS FRÈRES, 6, rue Gambetta.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Correspondance de Chateaubriand avec
+la marquise de V..., by François-René de Chateaubriand et Marie-Louise de Vichet
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORRESPONDANCE ***
+
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+Produced by Mireille Harmelin, and the Online Distributed
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+produced from images generously made available by the
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
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+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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