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This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + + +Le Sergent Renaud + +AVENTURES PARISIENNES + +PARIS + +FAYARD FRÈRES, ÉDITEURS + +78, BOULEVARD SAINT-MICHEL, 78 + + +[Illustration] + + + + +Le Sergent Renaud + +I + +MARIE RENAUD + + +Un soir du mois d'avril 1864, deux femmes travaillaient, très +silencieusement, dans un petit logement situé sous les combles d'un +des plus vieux, des plus majestueux hôtels de la place des Vosges. +L'une des deux femmes, assez âgée, achevait l'ourlet d'une robe de +baptême, tandis que l'autre, toute jeune, posait, dans le haut du +corsage, des noeuds de ruban rose. Elles étaient placées de chaque +côté d'une longue table, sur laquelle était étendue la robe, +au milieu d'un fouillis de mousselines, de linons, de piqués, +d'épingles, d'aiguilles, de ganses, d'entre-deux et de dentelles. + +Ainsi que la plupart des anciens logements, celui-ci n'avait pas +d'entrée, et c'était cette pièce qui communiquait directement avec +le palier. Elle était assez grande, à peine mansardée et assez +confortablement meublée: un buffet, une armoire, une seconde table et +six chaises; le tout entretenu avec une propreté méticuleuse, ainsi +que le parquet de brique, bien rouge, bien ciré, brillant comme un +miroir. Dans un coin, sous un voile noir, une belle cage peuplée +d'une nombreuse famille de serins, de bengalis et de capucins.--Tout, +dans cette pièce, respirait le bonheur pur, le bonheur intime. Et, +à voir les deux femmes, le visage à demi éclairé par la lampe, +travaillant sans relâche, se souriant lorsqu'elles se baissaient un +peu, personne n'aurait pu croire que le malheur était entré dans +leur maison. + +--Et tu dis, petite, demanda la vieille, qu'il faut livrer cette robe +de baptême demain à onze heures? + +--Oui, grand'mère, répondit la jeune fille, d'une jolie voix douce, +musicale. Mme Welher m'a expliqué que c'était pour l'Amérique; il +faut qu'elle la livre elle-même à un commissionnaire; la caisse est +prête et doit partir le soir même... + +--Alors, travaillons, petite. Il ne faut pas faire attendre Mme +Welher, qui est si gentille pour toi. + +Et elles reprirent courageusement leur travail. + +Cette grand'mère avait encore, malgré ses soixante ans, un bel air +de jeunesse. Très maigre, elle était vive, alerte, et son visage +avait une jolie couleur de vieux rose, un peu passé sous ses bandeaux +blancs. + +La jeune fille était d'une délicatesse extrême. Une véritable +tête de madone sur un corps d'une délicieuse gracilité. Elle avait +d'admirables cheveux châtains, très épais; et, lorsqu'elle se +baissait, se mettant un peu plus dans la lumière de la lampe, ces +cheveux prenaient une nuance plus vive. Son sang, courant à fleur de +peau, lui donnait une carnation d'un rose frais, velouté, le rose qui +avait dû régner autrefois sur les joues de sa grand'mère; ses yeux +étaient grands, rêveurs, d'un bleu de ciel; son nez petit, droit; +son front très élevé, très intelligent. Une seule chose gâtait +un peu ce joli visage: les lèvres étaient trop pâles. Un médecin +aurait bien vite deviné ce qui manquait à la charmante lingère: le +grand air et la liberté. Sa taille, bien formée, était d'une +grâce exquise, très onduleuse, les pieds très petits et les mains +mignonnes, roses, à part le doigt de la main gauche sans cesse +transpercé par l'aiguille. + +Les deux femmes travaillèrent ainsi, longtemps, n'entendant d'autre +bruit que des pas de promeneurs attardés. De temps en temps, à +la dérobée, la grand'mère examinait sa petite-fille; puis elle +reportait ses yeux sur un portrait d'officier suspendu en face de la +fenêtre. Elle avait alors un léger frémissement, puis se remettait +au travail avec plus d'acharnement. Quand, par hasard, elles +entendaient la porte de la maison s'ouvrir et se refermer, elles +ralentissaient un peu leur besogne et écoutaient. Mais _celui_ +qu'elles attendaient ne vint pas.--Vers minuit, la grand'mère vit +tomber une larme sur la robe de baptême que sa petite-fille tenait +dans ses mains. Puis une seconde larme tomba. Et ce fut tout. La jeune +fille s'était raidie, avait vaincu sa douleur; et, comme un hoquet +allait la secouer, elle le dissimula en disant: + +--Ah! maladroite, je me suis piquée! + +La grand'mère se leva, embrassa son enfant. + +--Assez travaillé pour ce soir, Marie! Demain, nous nous y remettrons +de bonne heure; vois, j'ai fini mon ourlet... + +La jeune fille essaya de résister. Elle trouvait une consolation +dans son travail. Mais la grand'mère l'entraînait, lui donnait une +bougie. + +--Couche-toi, vite. + +--Et toi? + +--Je te rejoins, tout de suite. + +--Bonne nuit, maman Renaud. + +Elle l'appelait souvent ainsi, dans leur intimité si douce! Elle +avait dû donner un nom à chacune de ses mères; car, pendant +longtemps, elle avait cru, bien réellement, qu'elle en avait deux, +l'une jeune, jolie, presque une camarade pour elle, «petite mère!» +Mais cette petite mère était morte de chagrin: elle était allée +rejoindre son mari. Et il ne restait à la jeune fille que sa seconde +mère, «maman Renaud». + +Quand la porte se fut refermée sur la jeune fille, la grand'mère +y colla son oreille. Elle entendit un sanglot qui éclatait avec +d'autant plus de violence qu'il avait été contenu toute la soirée. +Et elle-même sentit de grosses larmes couler sur ses joues. Et elle +se mit à marcher dans la pièce, d'un pas agité. Mais bientôt, elle +ne pleurait plus. Tout à l'heure, elle avait été attendrie par la +douleur de sa chérie; en ce moment, elle était toute à sa colère, +à son indignation... + +--Il l'abandonne, c'est certain!... Et pourtant, moi, si défiante, +moi qui avais peur pour elle de tous les hommes, j'avais eu confiance +en ce Jean Berthier!... Comme si mon expérience ne m'avait pas appris +que tous les hommes sont des trompeurs!.. Tous? Non, pas tous!... + +Elle s'arrêtait sous le portrait d'officier, une reproduction +agrandie, très pâle, d'une ancienne photographie: + +--Tu ne l'étais pas, toi, mon fils! + +Elle contempla longuement ce portrait, fait à la sortie de Saint-Cyr, +qui lui montrait son fils dans son costume de sous-lieutenant. Elle le +voyait si beau, si noble, si brave! + +--Ah! si tu étais encore là, toi! on n'aurait pas osé l'abandonner +ainsi!... Et moi, mon Dieu! Moi qui ai laissé s'enraciner cet amour +dans son coeur!... O mon fils, pardon! + +Elle leva ses mains vers le portrait. Puis elle rangea la pièce. Et +elle regagna enfin la chambre où elles couchaient toutes les deux, +où leurs lits étaient rangés côte à côte, comme dans un dortoir, +où elles avaient été si heureuses... avant! + +Les soirs précédents, Marie ne s'endormait qu'avec peine; mais, ce +soir-là, la fatigue l'emportait: les émotions l'avaient brisée; +elle dormait déjà. La vieille se dévêtit bien doucement, de peur +de l'éveiller; elle n'osa même pas l'embrasser, comme elle faisait +toujours. Elle s'agenouilla seulement devant le lit et s'approcha +pour la contempler. Les lèvres de Marie s'entr'ouvrirent bientôt et +murmurèrent: + +--Jean... Jean... Jean... + +La vieille alors serra les poings, en murmurant: + +--Le gueux! Il m'a volé son coeur! + + * * * * * + +Le lendemain, maman Renaud, qui cependant se levait de très bonne +heure, vit sa petite fille déjà debout, vaquant aux soins du +ménage. Le sommeil de Marie était devenu si léger qu'il suffisait +des premières lueurs du jour pour l'éveiller. Son visage était, +battu, ses yeux cernés; mais elle ne pleurait pas. Pendant toute la +matinée, elle ne montra aucune faiblesse: elle avait le courage que +donne une résolution prise. Dès le matin, en s'éveillant, elle +s'était décidée à tenter une démarche suprême. Elle voulait à +tout prix sortir de l'indécision. Elles travaillèrent activement. A +midi, la commande était terminée. + +--J'irai livrer, dit la grand'mère. Toi, tu te reposeras... + +--Non, grand'mère; j'ai besoin de voir Mme Welher. + +Vers deux heures, Marie partit, en effet, et refusa de se laisser +accompagner. Elle alla livrer sa commande, s'attarda à peine dans le +magasin de lingerie. Et, aussitôt après, elle se faisait conduire +en voiture au boulevard Saint-Michel... devant une maison meublée, +occupée par des étudiants. + +Elle y était déjà venue, une seule fois, en secret, dans une +cruelle circonstance, le jour où elle avait dû avouer à son ami +qu'elle portait en son sein le fruit de leur amour. C'est, hélas! +depuis ce jour qu'elle ne l'avait plus revu! Et cependant il lui avait +juré de ne l'abandonner jamais, dans cette même chambre où elle +allait l'implorer, non pas pour elle, mais pour le pauvre petit être +qui tressaillait dans ses flancs... Elle se souvenait exactement du +numéro de cette chambre, située au premier étage; elle y monta +bravement et frappa. Ne recevant pas de réponse, elle frappa encore. + +En ce moment, une voix cria d'en dessous: + +--Qui demandez-vous? + +Elle rougit violemment et ne répondit pas: elle avait honte de se +montrer; mais le garçon, qui avait la garde de la maison meublée, +monta vivement au premier étage. + +--Qui demandez-vous? répéta-t-il brusquement. + +Le personnel des hôtels du quartier Latin a généralement peu de +respect pour les femmes. Elle balbutia: + +--Monsieur Jean Berthier? + +Le garçon chercha un instant; il se souvenait à peine. D'un geste +timide, Marie montra la porte de la chambre. + +--Ah! oui! fit-il, le numéro 2... oui... oui... + +Il devenait soudain plus poli. Il avait reçu de si grosses étrennes +du locataire de cette chambre! + +--Attendez, mademoiselle! + +Il descendit presque d'un bond et remonta avec la clef. + +--Voici, mademoiselle, entrez donc. + +Marie eut une seconde d'espoir. + +--Il va venir bientôt? interrogea-t-elle en s'asseyant. + +--Dame! Je pense... fit le garçon d'un air niais. + +Puis, la dévisageant: + +--Je me rappelle... C'est vous qui êtes venue, il y a un mois? + +--Oui; mais dites-moi si M. Berthier rentrera bientôt? + +--Ah! mademoiselle, il ne m'a pas prévenu; l'autre fois, il m'avait +avisé la veille... on avait apporté des fleurs... Evidemment, il va +venir, s'il vous a donné rendez-vous! + +Et il souriait encore plus niaisement. Marie s'était mise à +trembler. Elle entrevoyait une horrible réalité, un mensonge odieux. +Est-ce que cette chambre n'était pas le véritable domicile de Jean? + +--Il n'habite donc pas ici? prononça-t-elle fiévreusement. + +--Naturellement, mademoiselle, puisqu'il n'a pris cette chambre que +pour ses rendez-vous! + +Il sembla à Marie que la maison s'écroulait sur elle; et elle +s'affaissa dans un fauteuil, tandis que le garçon allait voir si +M. Jean Berthier n'arrivait pas. Elle comprenait qu'elle avait été +indignement trahie. Mais, quand le domestique revint, pour dire qu'il +avait regardé le boulevard dans toute sa longueur, et qu'il n'avait +aperçu personne ressemblant à M. Jean Berthier, Marie était debout. +Une pâleur livide s'était répandue sur son visage; mais elle +résistait à ses larmes. Elle donna cinq francs au domestique. + +--Voudriez-vous porter une lettre chez M. Jean Berthier? + +--Ce serait avec plaisir, mademoiselle, dit-il, empochant la pièce; +mais nous ignorons son adresse... + +--Bien, dit Marie, semblant toujours très calme, bien; je reviendrai +une autre fois. + +Et elle se dirigea vers la porte. + +--Mais si, par hasard, M. Berthier passait par ici, avant que vous +l'ayez vu, que faudrait-il lui dire, mademoiselle? + +--Rien! + +Elle prononça ce: «Rien!» d'une voix mourante. Qu'aurait-elle à +dire, en effet, à cet homme qu'elle avait tant aimé et qui avait si +abominablement abusé d'elle? A chaque marche de l'escalier, elle +dut s'arrêter et respirer un peu. Le domestique la suivait, avec le +respect d'un homme bien payé. + +Marie faillit tomber en traversant le trottoir, assez large en cet +endroit. Le garçon ouvrit la portière de sa voiture et dut la +soutenir pour la faire monter. + +--Où faut-il conduire mademoiselle? + +--Place des Vosges, balbutia-t-elle. + +Et la voiture se fut à peine ébranlée qu'elle s'affalait sur les +coussins, pleurant à grands sanglots et bégayant: + +--Oh!... Jean... Jean... Mon adoré... Toi! Avoir fait cela!... + +Quand la voiture arriva place des Vosges, elle pleurait encore. + +[Illustration: A chaque marche de l'escalier elle dut s'arrêter et +respirer un peu. (Page 8.)] + +--Quel numéro? demanda le cocher. + +Elle descendit à l'entrée de la rue de Birague, ne voulant pas que +sa grand'mère la vît arriver en voiture. Elle se traîna jusqu'au +jardin, s'assit sur un banc entouré de verdure. Et elle pleura +encore. + +Enfin, songeant à sa grand'mère, elle regagna sa maison. + +Maman Renaud n'osa pas lui dire combien elle avait été inquiète; +elle demanda seulement, lui voyant les mains vides: + +--Tu ne rapportes pas d'ouvrage de chez Mme Welher? + +--Non, rien, grand'mère! Je dois y retourner demain... + +--Et... pas de lettre en bas? + +--Non, pas de lettre, prononça Marie avec un étrange sourire. + +--Ce sera pour ce soir... ou pour demain dit la grand'mère affectant +un air tranquille. + +--Non, maman Renaud, ni ce soir, ni demain... ni jamais! + +C'était la première fois qu'elles parlaient si franchement de +l'abandon de Jean. La grand'mère se mit à dresser la la table pour +le dîner. Marie s'assit auprès de la fenêtre, regardant dans le +vague. Leur repas fut bien triste, bien silencieux. Marie ne mangeait +que pour obéir à sa grand'mère. Et la grand'mère prolongeait le +repas: elle avait peur de cette soirée qu'elles allaient passer, en +face l'une de l'autre, sans un travail pressé qui pût les distraire +de leur douleur. + +Cependant, Marie s'installa ensuite à sa table, comme d'habitude, et +rangea toutes ses fournitures, ses morceaux de mousseline, ses fines +broderies, ses dentelles, une foule de choses qui lui restaient +parfois sur ses commandes... + +A neuf heures, maman Renaud descendit. Elle avait fixé sa dernière +limite d'espoir à cette soirée: Jean allait leur écrire, sûrement, +pour les rassurer, et expliquer sa conduite de la façon la plus +naturelle.--Quand la concierge lui eut dit, d'un air un peu goguenard, +que le facteur était passé et n'avait rien laissé pour elles, elle +remonta lourdement. Tout était bien fini! + +Elle pénétra sans rien dire dans le petit logement et contempla +sa fille, qui leva à peine la tête pour lui sourire. Et aussitôt, +Marie se remit à une besogne qu'elle avait entreprise: elle cousait +de minces bandes de mousseline, séparées par des entre-deux de +valenciennes. Puis, sur une mignonne forme de carton, elle posait son +ouvrage, l'arrondissait et y ajoutait des ruches de dentelle, avec de +petites bouffettes de ruban blanc, très étroit. + +--Que fais-tu donc, petite? + +--Un bonnet, maman Renaud. + +Et, pour le garnir, elle cherchait fiévreusement dans ses provisions; +elle ne trouvait rien d'assez beau. + +--Qu'est-ce que c'est que ce bonnet? + +--C'est un bonnet, maman Renaud. + +Un sourire d'une exquise douceur se répandait peu à peu sur son +visage, effaçant les traces des larmes qu'elle avait versées. Elle +travailla toute la soirée, et elle souriait toujours. Par moment, +elle élevait le bonnet sur son poing, le tendait à sa grand'mère. + +--Comment le trouves-tu? + +--Bien joli; tu n'as jamais rien fait d'aussi délicat. C'est un +modèle? + +--Oui... un modèle! maman... + +Et elle avait un air bien mélancolique en disant cela; maman Renaud +était très intriguée. Le bonnet fut achevé à minuit. + +--Enfin, s'écria la grand'mère, me diras-tu pour qui tu fais ce +bonnet? + +--Oui, maman Renaud. + +--Eh bien?... Pour qui? + +--Pour mon enfant, grand'mère! + +Maman Renaud se redressa toute blême. Et sa première pensée fut une +imprécation contre Jean Berthier. + +--Oh! le lâche!... le misérable!... + +--Oh! Maman, maman! s'écria Marie, suppliante. Prends garde! Ne +maudis pas le père de mon enfant! + + + + +II + +DEUX AMIS + + +Dans cette même journée,--c'est-à-dire le 22 avril 1864,--tous les +habitués du bois de Boulogne, tous les cavaliers qui, chaque matin, +parcourent avec une régularité désespérante, l'allée des Poteaux, +tous ces indifférents qui se connaissent entre eux, au moins de +vue, tous les élégants en un mot, avaient remarqué l'allure morne, +abattue, du jeune marquis de Villepreux. Il revenait lentement de +sa promenade quotidienne, dirigeant son cheval d'une façon presque +machinale, et répondant d'un geste distrait aux personnes qui le +saluaient. + +--Qu'a donc Villepreux ce matin? + +Cette phrase avait couru de bouche en bouche, comme toutes ces petites +nouvelles qui naissent le matin dans le monde élégant et, la plupart +du temps, sont oubliées le soir. + +En rappelant leurs souvenirs, les jeunes gens qui s'honoraient +d'être les amis de Jean de Villepreux pouvaient affirmer que cette +mélancolie remontait à quelques semaines; mais cela ne les avait +jamais frappés comme dans cette matinée. Et les mauvaises langues +ajoutaient: + +--Il ne se prépare pas à entrer gaiement dans le mariage! + +Car on savait, par des indiscrétions, comme tout se sait, dans la +vie parisienne, que sa mère préparait pour lui une très brillante +alliance. + +Lorsque, vers midi, le marquis arriva devant son cercle--qui était +naturellement celui de l'Union,--il fut étonné de trouver son valet +de chambre, au lieu de son groom, auquel il avait donné l'ordre de +venir prendre son cheval. + +[Illustration: Il revenait lentement de sa promenade quotidienne, +dirigeant son cheval... (Page 11.)] + +--Monsieur le marquis m'excusera, dit le domestique, en tenant le +cheval tandis que son maître descendait; mais il est arrivé, après +le départ de monsieur, une lettre d'Angoville, avec la mention: très +pressé. + +Ces mots: «Une lettre d'Angoville», firent pâlir légèrement le +marquis. + +--Vous avez bien fait, dit-il. Donnez. + +Il regarda vivement la suscription de la lettre, reconnut l'écriture +de sa mère et murmura: «Déjà?» + +Puis, sans ouvrir la lettre, il demanda: + +--Est-ce tout? + +--Non, monsieur le marquis. M. Florimont, le notaire, a envoyé son +premier clerc dire à monsieur le marquis que l'acte était préparé, +et qu'il viendrait lui-même aujourd'hui à l'hôtel, vers quatre +heures, à moins que monsieur ne?... + +--Non. Cela me convient. + +--Monsieur déjeune au cercle? + +--Oui, et je rentrerai vers trois heures. + +Tandis que le marquis de Villepreux pénétrait dans son cercle, +le domestique, Polydore Guépin, l'examina d'un oeil sournois et +ironique. L'expression correcte et respectueuse avait bien vite +disparu de son visage. + +Une minute après, il s'éloignait en prononçant: + +--V'la le grabuge qui se prépare dans la famille. Tenons-nous bien! + +[Illustration: Arracher mon amour de mon coeur? fit Villepreux. (Page +19.)] + +Cependant, le marquis de Villepreux avait gagné un salon retiré +de son cercle. Et il tenait la lettre de sa mère devant ses yeux, +hésitant à l'ouvrir. Il fit enfin sauter le cachet; et, après +l'avoir parcourue: + +--Pauvre mère, murmura-t-il lentement: quelle peine je vais lui +causer! + +Jean d'Angoville, marquis de Villepreux, avait à cette époque une +trentaine d'années. D'une très haute taille, mince, élégant, il +inspirait, par son visage mâle et régulier, autant de sympathie +que d'admiration. Il était très brun et portait la moustache et +la barbiche comme un officier; son nez droit, fin, aux narines +délicates, flexibles, annonçait une rare énergie. Malgré la mode +absurde des élégants de l'Empire, il avait les cheveux coupés drus, +découvrant son front large, un peu bombé; ses lèvres, au sourire +doux, tranchaient adorablement sur son teint mat, et tout son visage +semblait éclairé par ses yeux profonds, brillants, comme ces +diamants noirs qu'on tire du Brésil. + +Le marquis de Villepreux possédait toutes les qualités qui se +lisaient sur son visage, ou plutôt toutes les vertus, car c'est le +seul mot qui corresponde exactement aux sentiments si chevaleresques +qui l'avaient animé depuis sa plus tendre enfance. On citait de lui +des faits d'un courage insensé ou d'une bonté parfaite: un enfant +sauvé par lui dans un incendie de campagne lorsqu'il n'avait encore +que douze ans; tout son argent donné sans hésitation, à diverses +reprises, lorsqu'il entendait parler de malheureux frappés par une +catastrophe; une complaisance, une patience inaltérables vis-à-vis +de son frère cadet, qui cependant le jalousait et lui rendait chaque +acte de bonté par une vilenie; enfin, lorsque sa mère était devenue +veuve, un dévouement entier, absolu, pour remplacer son père, un +dévouement poussé jusqu'au sacrifice de son avenir; il avait, en +effet, renoncé de lui-même à la carrière militaire, pour pouvoir +mieux se consacrer au bonheur de cette mère chérie. + +--Dans quelle abominable situation suis-je tombé! murmura-t-il +encore. + +Et il était tout abîmé dans ses réflexions, lorsque de joyeuses +exclamations retentirent; et, au bruit des chaises remuées, des cris, +des saluts, il lui fut aisé de deviner qu'un membre du cercle, absent +depuis longtemps, venait d'arriver. Il se dirigea vers le grand salon +et demeura tout stupéfait, en apercevant un lieutenant de chasseurs +à pied, entouré de membres du cercle, à qui il distribuait gaiement +des poignées de main. Puis il prononça: + +--Brettecourt! Ah! qu'il arrive à propos!--Henri! + +Le lieutenant se précipita aussitôt vers lui les bras tendus: + +--Jean! + +Pendant une minute, les deux hommes se tinrent embrassés. Et les +autres membres du cercle, sachant la vive amitié qui unissait le +comte Henri de Brettecourt au marquis de Villepreux, les laissèrent +seuls. + +--Toi, à Paris! s'écriait Jean. Sans m'avoir prévenu! + +--Envoyé tout à coup par mon général pour faire un rapport au +ministre, je n'avais guère le temps d'écrire... + +--Ah! tu arrives bien, Brettecourt! + +--Encore quelque duel? + +--Non. Des choses plus graves... Tu as un congé de?... + +--D'un mois. + +--Et tu ne me quittes plus? + +--Tu sais bien que je n'ai plus d'autre famille que toi! + +--Commençons par déjeuner; car je suppose que tu rapportes d'Afrique +un appétit... + +--Terrible!... La cuisine des Bédouins ne vaut décidément pas celle +du cercle... + +Quelques instants après, les deux amis étaient installés dans un +coin de la salle à manger, à une table à part, et pouvaient causer +librement. + +Le lieutenant comte de Brettecourt ressemblait étrangement à son ami +Villepreux. Comme lui, il était grand, brun, énergique; il n'y avait +entre eux de différence que pour les yeux: ceux de Brettecourt +était bleus, d'un bleu clair, perçant, des yeux qui, sans lunette +d'approche, malgré les mirages du désert, découvraient l'ennemi à +des distances insensées, motif qui le faisait régulièrement placer +en tête des colonnes. Ses yeux, en ce moment, paraissaient d'autant +plus clairs, que sa peau était brunie, hâlée. + +--Je vois que tu as pris leur teint à tes amis les Arabes, dit +Villepreux en riant. + +--Nous leur avons pris tant de choses! fit Brettecourt en vidant un +verre de ce pontet-canet qu'on appelle, au club de l'Union, le cru des +ambassadeurs. + +Brettecourt avait en effet l'habitude d'enlever beaucoup de choses à +l'ennemi. Et, d'une dernière affaire, il avait rapporté les galons +de lieutenant et le ruban rouge. + +--Mes compliments! lui dit Villepreux en lui montrant sa boutonnière. + +--Bah! fit modestement Brettecourt; je t'assure que je n'ai pas eu +grand mal... + +--Enfin, conte-moi tout de même la chose... + +--Oh! c'est toujours la même histoire: des imbéciles d'Arabes, +auxquels un fanatique de marabout a monté la tête, et qui +s'imaginent qu'ils n'ont qu'à lever l'étendard de la révolte +pour vaincre la France; un tourbillon de cavaliers qui court sur +nos avant-postes, et une compagnie de chasseurs à pied qui passe à +travers en promenade militaire, avec agrément de coups de feu: c'est +tout simple. Le sergent Blandan nous a donné l'exemple. + +--Les héros trouvent toujours que c'est tout simple d'être des +héros! + +--Mais en voilà assez sur mon compte! Parlons de toi, des tiens! Je +sais que ta mère est déjà partie pour Angoville, et je sais même +que tu as reçu une lettre d'elle ce matin... + +--Tu es donc passé chez moi? + +--Aussitôt que j'ai eu vu le ministre. Le devoir d'abord, ensuite +l'amitié. Je n'ai rencontré que ton frère... + +--Ton ami? dit en souriant le marquis. + +--Non, fit involontairement Brettecourt, le frère de mon ami, et +c'est tout. Que veux-tu? Je n'ai jamais sympathisé avec lui. Cela +date de loin; il t'a joué tant de vilains tours! + +--Il faut pardonner à Honoré, répliqua vivement le marquis. Il est +venu au monde avec un caractère un peu triste... + +--Oh! mais il m'a reçu d'une façon charmante, s'écria Brettecourt, +désireux d'effacer la peine qu'il venait de faire à ce noble coeur +de Villepreux; et nous avons longuement causé de toi. + +--De moi? + +--De qui donc aurions-nous parlé? De telle sorte qu'avant même de +t'avoir vu, je suis renseigné, et très exactement, sur tout ce que +tu as fait depuis mon dernier congé... sur la grande sagesse qui +s'est emparée de toi tout d'un coup, sur la mélancolie qui a +succédé à ta folle gaîté d'autrefois, préludant bien au grand +acte que tu vas accomplir... Et je n'attends plus qu'un mot de toi, +pour te complimenter sur ton mariage: Mlle de Persant est une adorable +jeune fille; et il n'y a qu'une mère comme la tienne pour vous tenir +en réserve un pareil bijou. + +--Mlle de Persant a donc su conquérir une petite place dans ton +coeur? + +--Une grande, mon ami, puisqu'elle sera ta femme: je l'ai vue, +plusieurs fois, à Angoville, pendant les vacances; et si la jeune +fille a tenu ce que promettait l'enfant... + +--Oui, elle est de tous points accomplie, déclara Villepreux; et +je suis heureux, très heureux que ton opinion sur elle soit si +flatteuse. + + + + +III + +LA CONFIDENCE + + +--Mais où diable veux-tu en venir? s'écria Brettecourt très +surpris. Tu parles avec une gravité... + +--C'est qu'il s'agit réellement de choses très graves. Ecoute-moi +bien. Tu sais, comme tout le monde, que ma mère veut me donner pour +femme sa pupille, Mlle Juliette de Persant. Elle ne m'avait jamais +parlé ouvertement de ce mariage; mais elle vient de me faire +connaître son espérance, la plus chère de toutes ses espérances, +m'écrit-elle... Elle a retiré sa pupille du couvent de Rennes où +s'achevait son éducation; elle n'a pas eu le courage de se priver +encore d'elle jusqu'aux grandes vacances. Et elles m'attendent, +toutes deux, à Angoville... où je ne me rendrai cependant pas, en ce +moment; car... je ne peux pas épouser cette enfant! + +--Parlerais-tu sérieusement? Tu me fais peur! + +--Si sérieusement, répondit Villepreux avec un grand calme, que +j'avais songé à aller te trouver en Afrique, pour te confier mes +projets. Tu es le seul ami à qui je puisse ouvrir mon coeur. Dans les +circonstances cruelles de la vie, on a besoin, sinon de demander +des conseils, qu'on ne suit généralement pas, du moins de dire ses +angoisses... + +--Est-il possible que tu n'aimes pas Mlle de Persant? + +--Je l'aime, Henri, mais comme on peut aimer une enfant qu'on a fait +sauter sur ses genoux, dont on a guidé les premiers pas, dont on a +pris l'habitude de se considérer comme le protecteur... C'est moi, +je te donne là un détail enfantin mais qui te fera tout comprendre, +c'est moi qui lui ai montré ses lettres quand elle a appris à +lire... J'aime Juliette, oui! mais pas comme on doit aimer sa femme! + +--Ton affection deviendrait bien vite de l'amour... + +--Non! déclara énergiquement Villepreux. Il y a un an encore, +j'aurais raisonné comme toi, parce que, il y a un an, je ne +connaissais pas l'amour... le véritable amour!... + +Lentement, Brettecourt prononça: + +--Jean, tu aimes une méchante femme! + +Villepreux devint blême. + +--Tu parles sans savoir, murmura-t-il; oui, j'aime!... Tu connaîtras +tout à l'heure l'histoire de mon amour; mais, laisse-moi d'abord +m'occuper de toi, de Juliette... Ton coeur est libre, n'est-ce pas? + +--Parbleu! fit légèrement Brettecourt. + +--Eh bien, suppose qu'il n'ait jamais existé de projet de mariage +entre Juliette et moi, et qu'on veuille te la donner! Entre toi et +moi, il ne saurait exister aucune susceptibilité; or, je n'épouserai +jamais Juliette; elle est riche, noble, belle; elle sera courtisée +pour son argent; son mariage ressemblerait alors à tous les mariages +de notre monde et serait par suite mauvais. Ce serait un remords +terrible pour moi. Toi, tu n'as plus grand'chose, puisque ton pauvre +père est mort ruiné; mais je sais qu'aucun sentiment d'intérêt +n'influerait sur ta volonté; tu es le seul homme que je veuille pour +le mari de Juliette, le seul qui assurera son bonheur... + +--Mais si elle t'aime déjà? + +--Affection de soeur, ami! Et tu n'auras qu'à paraître, à te +montrer tel que tu es, si bon, si brave, si généreux, portant si +dignement ton grand nom; et la chère enfant t'aura bien vite ouvert +son coeur... Vois-tu, il se passe en moi des choses si graves que je +m'imagine parfois que je pourrais mourir; et alors, je veux unir les +deux êtres que j'aime le plus au monde après ma mère!... + +--Et... cette femme? interrogea anxieusement Brettecourt. + +--Oh! elle! s'écria Villepreux en lui serrant violemment la main, il +y a des moments où je crois que je l'aime plus que tout, plus que ma +mère elle-même! + +Brettecourt fut bouleversé par l'animation de son ami. + +--Villepreux, quand un amour est si violent, il faut le craindre. Un +amour qui peut diminuer l'affection d'un fils tel que toi!... Ami, il +faut arracher un tel amour de ton coeur! Tu avais raison: je reviens +à propos pour lutter contre toi-même! + +--Arracher mon amour de mon coeur? fit Villepreux, avec un regard +jeté vers le ciel; tu en arracherais plutôt la vie! Pour la seconde +fois, tu viens de blâmer, d'insulter presque mon amour... Si +tu savais! Tu ne connais que ces coquettes du grand monde ou du +mauvais--elles sont aussi dangereuses les unes que les autres--qui +passent leur vie à se moquer de nous, et dont l'amour malsain suffit +à empoisonner toute une existence. Mais, Brettecourt, j'aime une +jeune fille, noble et belle malgré l'obscurité de sa naissance... +Et cet amour durera toute ma vie, puisque, en quelques mois, il m'a +complètement transformé... + +Villepreux demeura quelques minutes immobile, silencieux. Puis il +reprit: + +--Oui... Je vivais, insouciant de tout, songeant simplement à bien +assurer le bonheur de ma mère, et, pour toutes les autres choses +de la vie, me laissant aller au courant habituel; je n'avais jamais +réfléchi à l'avenir... Je n'avais jamais songé au mariage. Je +vivais heureux, ou plutôt me croyant heureux, libre, indifférent... +quand tout à coup cet amour a pénétré en moi, faisant de moi un +homme. Jusqu'au jour, vois-tu, où une femme s'est donnée à vous, +n'ayant plus confiance qu'en vous, ne comptant plus que sur vous, on +n'est qu'un enfant! Le véritable amour vous fait comprendre la vie +avec tous ses devoirs, toutes ses difficultés, mais aussi avec ses +bonheurs profonds, durables, certains!... Si tu connaissais celle qui +l'a causé, tu me comprendrais mieux! C'est une simple ouvrière, une +pauvre petite ouvrière en lingerie! Ses parents appartenaient à la +bourgeoisie; mais ils sont morts, la laissant, elle et sa grand'mère, +avec qui elle vit, dans un état voisin de la misère. La jeune fille +que j'aime, moi, Jean d'Angoville, marquis de Villepreux, moi qui +possède des millions, est une simple ouvrière. Je l'aime depuis +plusieurs mois; _et elle est toujours une simple ouvrière_. Pour +elle, d'ailleurs, je ne suis pas le marquis de Villepreux, mais un +modeste étudiant, qui l'épousera après avoir pris son titre de +docteur en droit. Ce vieux roman du _Lion amoureux_, qui te semblera +peut-être bien banal, a changé toutes mes pensées. La pureté de +sentiments qui nous a d'abord unis contrastait si vivement avec les +légères amours que j'avais eues jusque-là, qu'il n'a fallu que +quelques jours pour me montrer l'inanité du bonheur mondain... J'ai +passé des heures délicieuses dans les deux chambrettes qui servent +de logement à la grand'mère et à la petite-fille... Et, un jour de +folie, j'ai abusé de sa douceur, de son innocence; et depuis, nous +sommes unis par le plus sacré, le plus respectable de tous les +liens... + +--Un enfant? + +--Qui naîtra dans quelques mois!--Ah! quand elle m'annonça cela, +elle pleurait d'abord... Elle tremblait à l'idée d'avouer à sa +grand'mère la faute commise... Et puis, peut-être y avait-il +aussi, dans son esprit, une crainte vague que cela ne refroidît ma +tendresse... Je la rassurai bien vite: cet enfant, ce fils--mon +coeur me dit que c'est un fils--portera mon nom! Me blâmerais-tu, +Brettecourt? + +--Moi! Te blâmer de faire ton devoir d'honnête homme? + +--Ah! que ta parole me fait de bien! + +--Mais je l'aimerai, ton fils! s'écria Brettecourt entraîné. +Quelque chose me dit, à moi aussi, que ce sera un fils! + +--Cette nouvelle, vois-tu, m'a bouleversé. Il m'a semblé que ce +n'était pas seulement dans son sein, mais dans le mien en même +temps, que notre enfant tressaillait. J'étais père, Brettecourt! +Aucune parole au monde ne peut exprimer ce que j'ai ressenti. J'aurais +voulu l'annoncer publiquement, fièrement! Et j'ai dû me taire; c'est +ma seule souffrance... + +--Et ta mère? + +--Ah! ma mère!... Je n'ai pas osé lui avouer la vérité, de même +que je n'osais plus retourner chez ma fiancée, avant que cette +situation ait été complètement dénouée... Je n'osais même plus +écrire à la pauvre enfant, ne sachant que lui dire, n'ayant plus la +force de mentir!... + +--Je crois bien connaître ta mère, dit Brettecourt: elle aimera +l'enfant. Pourrait-elle ne pas aimer ce qui vient de toi?... Mais la +mère de l'enfant!... + +--Je ne les séparerai jamais l'un de l'autre! déclara noblement +Villepreux. Et tu arrives au moment où je prends pour cela les +dispositions nécessaires: j'allais écrire à ma mère; c'est toi qui +iras lui parler en mon nom... + +--Je préférerais que tu m'ordonnes d'enlever trois drapeaux à +l'ennemi; cependant je ferai ce que tu voudras. + +--Depuis que je sais que je suis père, que j'ai pu créer une vie +nouvelle, j'ai pensé à la mort, reprit Villepreux avec une gravité +mélancolique. Je suis sûr que toi, qui vis continuellement en face +d'elle, tu n'y as jamais réfléchi autant que moi... + +--Je t'avoue que je n'y songe jamais beaucoup! + +--Tandis que c'est une pensée constante chez moi: je me dis sans +cesse que je puis mourir tout à coup, sottement, en tombant de +cheval, ou en me battant en duel... Tiens, notre camarade Vauchelles +est un brave et charmant garçon; mais il m'ennuie en se moquant, +depuis quelques jours, de ma mélancolie; que je lui réponde un mot +désagréable, il prendra la mouche, et il est de première force à +l'épée... Tout cela n'est pas probable; mais enfin je pense sans +cesse à la mort, et j'ai voulu prévenir ce qui se passerait après. +Mon notaire a reçu l'ordre de préparer mon testament; ce testament +est prêt, sauf les noms, que je lui donnerai cet après-midi: je +veux, par un acte authentique, reconnaître d'avance mon enfant et +lui laisser ce que la loi m'autorise à lui léguer. Après cela, +j'attendrai plus tranquillement l'avenir. + +Villepreux s'était tu; Brettecourt réfléchissait. Il dit enfin: + +--Je ne te poserai aucune question injurieuse; il me semble impossible +que tu te sois trompé... qu'on t'ait trompé! Avant de la connaître, +j'estime la jeune fille que tu aimes... Je craignais pour toi quelque +amour pernicieux, et tu m'aurais alors trouvé impitoyable. J'irai +donc trouver ta mère; et, bien doucement, bien respectueusement, je +l'amènerai insensiblement, ou du moins je l'essaierai, à envisager +sans colère ta situation; je serai même rusé--on apprend la ruse à +la guerre---je la prendrai par l'enfant... Et puis, l'indulgence des +mères est comme celle de Dieu, si grande!... Peut-être ton bonheur +s'accomplira-t-il? Je ne te demande qu'une chose, que ma conscience +m'impose: je veux voir ta fiancée! + +--Tu la connaîtras ce soir, dit simplement Villepreux. + +En ce moment, un domestique du cercle vint prévenir le marquis que +son maître d'escrime l'attendait, dans la salle d'armes, pour lui +donner sa leçon habituelle. + +Brettecourt proposa aussitôt: + +--Ah! mais non! Laisse ta leçon et faisons tous les deux un bon +assaut d'épée, comme autrefois; cela me déliera.--Mon plastron et +mon masque sont toujours là? + +--Oui, monsieur le comte, répondit le domestique; je n'ai qu'à en +faire enlever la poussière. + + + + +IV + +L'ACCIDENT + + +Quoique à cette époque l'escrime ne fût pas un sport à la mode, +comme elle l'est devenue de nos jours, le cercle de l'Union possédait +une ravissante salle d'armes, où le vieux maître Grandier apprenait +aux jeunes hommes du Faubourg le noble jeu de l'épée. Décorée avec +simplicité, mais dans un goût parfait, ornée de quelques peintures +et de vieilles armes, elle rappelait ces salles basses des châteaux +d'autrefois, où les écuyers montraient aux pages l'art de la guerre. +Tout un panneau était garni par une panoplie représentant l'histoire +de l'épée, depuis l'«espadon» à deux tranchants de nos aïeux +jusqu'aux mignonnes épées de combat modernes, en passant par +les «rapières» des favoris d'Henri III et les «carlets» des +élégants de la cour de Louis XV. Il y avait même des pièces +historiques, telles que ce «flamard» d'un aïeul des Villepreux, +contemporain de Louis XI, qui, pour faire sa cour au roi, avait, comme +lui, fait graver un _Ave Maria_ de chaque côté de son épée; il y +avait aussi de ces épées courtes, bien pointues, avec lesquelles +les Français triomphèrent à Bouvines des longues et lourdes épées +allemandes. + +Les deux amis furent accueillis, avec une familiarité respectueuse, +par le vieux maître d'armes Grandier. Et Henri lui dit gaiement, en +lui tendant la main; + +--Savez-vous bien, Grandier, que c'est votre fameux «coupé» qui, +dans notre dernière rencontre avec les Arabes, m'a sauvé la vie? + +Grandier, naturellement assez rouge, devint brique et balbutia +quelques mots sur le courage bien connu de M. de Brettecourt; mais +rien ne pouvait lui faire plus de plaisir qu'un tel compliment. +Déjà, les deux amis se préparaient pour l'assaut, enlevaient leurs +vêtements, mettaient leur plastron, leurs sandales, leur masque, +et essayaient leur épées tout en s'alignant sur la planche. Tandis +qu'ils tâtaient le fer, Grandier les contemplait: et, avec leur +plastron qui rappelle la cuirasse et le masque semblable au heaume, +il lui semblait voir jouter des chevaliers. Brettecourt avait un jeu +terrible, rendu brutal par l'habitude des combats. Villepreux, avec +sa parfaite élégance, sa correction impeccable, était un adversaire +tout aussi dangereux. Grandier, qui aimait les vieux récits, leur +dit: + +--Jadis, à la fin des tournois, il arrivait qu'on donnât pour +récompense une épée au meilleur assaillant et un heaume au meilleur +défendant; il faudrait vous donner à tous deux l'épée et le +heaume. + +Puis, il s'éloigna pour donner une leçon à un autre élève; mais +de temps en temps il se retournait et regardait ces deux-là, ses +meilleurs. Bientôt, Villepreux et Brettecourt s'arrêtèrent et, +se plaçant dans l'encoignure d'une fenêtre, reprirent leur +conversation. Jean éprouvait un bonheur infini à pouvoir enfin +parler de sa chère fiancée, lui qui depuis si longtemps était +forcé de garder le secret de son amour! + +Puis, se remettant sur la planche, il proposa: + +--Encore un ou deux coups! Voyons si tu me boutonneras aussi +facilement que tes Arabes? + +L'assaut recommença; et, durant quelques minutes, aucun des deux amis +ne put toucher l'autre. Ils s'animaient peu à peu, tout à ce +plaisir des armes qu'éprouvent avec tant de passion les fanatiques +de l'épée. Grandier, de temps en temps, leur donnait un conseil, +s'amusant à critiquer Brettecourt qui, à mesure que l'assaut +s'avançait, devenait plus nerveux, bondissait, lançait son arme +d'une façon saccadée. Villepreux, beaucoup plus calme, parvint à le +toucher deux fois. Ils se reposèrent encore. + +--Mais tu vas me donner ma revanche, dit en riant Brettecourt. + +--Sais-tu que tu m'attaques comme si j'étais un Arabe? + +--Eh! parbleu, je vais te faire le coup qui m'a débarrassé de mon +dernier Bédouin. + +[Illustration: Déjà les deux amis se préparaient pour l'assaut. +(Page 22.)] + +Ils retombèrent en garde. Des membres du cercle étaient venus les +regarder. Brettecourt, cherchant effectivement à refaire ce qu'il +appelait le coup de son Bédouin, s'amusait à ne plus viser qu'à la +tête; et Villepreux, négligeant presque de l'attaquer, défendait +sa tête d'un jeu si serré que son ami n'avait pas encore pu +l'atteindre. + +Au bout d'un instant, Brettecourt eut l'air de vouloir rompre; +Villepreux l'attaqua à son tour, le pressant avec vigueur. Le jeune +officier semblait haletant; mais, soudain, reprenant l'offensive, il +se précipita sur Villepreux, «quitta le fer» de son ami, puis, le +battant aussitôt d'un mouvement sec, l'écarta et, allongeant le +bras avec une rapidité foudroyante, lui porta un coup furieux à la +tête... En ce moment, le vieux maître d'armes s'écriait, d'une voix +angoissée par la terreur: + +--Arrêtez, monsieur le comte, arrêtez! Votre épée est +démouchetée! Arrêtez! + +Il était trop tard! + +L'épée démouchetée de Brettecourt avait déjà frappé le masque +de Villepreux; et elle était lancée avec tant de violence que la +pointe, se frayant un chemin à travers les mailles du masque, avait +atteint le marquis à l'oeil droit. + +Brettecourt éprouva cette impression si particulière que donne une +arme pénétrant dans quelque chose de mou et faisant une blessure; +et cela était d'autant plus affreux pour lui qu'il avait éprouvé +d'abord la résistance du masque. + +[Illustration: Alors il se précipita à genoux devant lui. (Page +25.)] + +Villepreux, en recevant le coup sur le masque, avait commencé de +prononcer le mot: «Touché!» Mais il ne l'acheva pas. Sa voix se +perdit en un soupir étouffé: sa main laissa échapper son arme; et, +pendant une demi-minute, qui sembla interminable à Brettecourt, +il chancela sur la planche comme une masse insensible qu'une force +supérieure balance; puis, il s'abattit, sans un mot, sans une +plainte. Et il demeura immobile, comme mort, aux yeux de son ami +épouvanté: + +--Villepreux! Villepreux! s'écria ce dernier. + +Son ami ne répondit pas. Alors, il se précipita à genoux devant +lui, murmurant d'une voix brisée: + +--Mais ce n'est rien, n'est-ce pas?... Je t'en supplie, parle-moi!... +Un mot seulement... + +Aucun son ne traversa le masque qui couvrait encore le visage de +Villepreux. Brettecourt saisit ce masque; mais, après avoir fait +un premier mouvement pour l'enlever, il s'arrêta, saisi de terreur. +Comment le visage de son ami allait-il lui apparaître? + +Le vieux Grandier s'agenouillait aussi, soulevait un peu le corps +du marquis. Les autres assistants, glacés d'effroi, les laissaient +faire. Le maître d'armes murmurait; + +--Courage, monsieur le comte... Il faut bien voir... Et puis, ce n'est +peut-être rien, un simple évanouissement... + +Grandier essayait de se tromper lui-même; il ne devinait que trop ce +qui s'était passé derrière ce masque. Dans sa jeunesse, il avait +été témoin d'un accident semblable. Brettecourt enleva enfin le +masque avec des précautions infinies; et lorsqu'il vit l'oeil crevé, +étalé tout sanguinolent sur les bords de l'orbite, il eut un tel +cri de désespoir que tous les assistants en furent remués. Puis, se +redressant brusquement, il s'élança vers une panoplie où étaient +accrochées de vieilles armes, arracha une de ces épées courtes que +portaient les Français au treizième siècle; et, la plaçant contre +sa poitrine, il se précipita, croyant tomber auprès de son ami... + +Cet ami, c'était toute sa famille; il l'avait frappé à mort, il +voulait partir avec lui... + +Et sans doute, s'il n'y avait eu, dans la salle, un homme qui ne le +perdait pas de vue, il serait mort, exhalant sa belle âme dans une +dernière pensée de fidèle amitié. Cet homme était, justement, le +baron de Vauchelles, dont Villepreux lui parlait tout à l'heure, et +qui avait deviné ce qui se passait dans l'esprit de Brettecourt; +et, lorsque celui-ci voulut se précipiter sur l'arme qu'il avait +détachée de la panoplie, il se sentit saisi par deux bras minces, +mais nerveux, vigoureux, enlevé et porté dans une salle voisine, +tandis que la voix nette, mordante, de Vauchelles prononçait: + +--Pas de bêtises, hein! Vous n'avez pas le droit de disposer de votre +vie! + +Vauchelles, en disant ces mots, n'avait cru prononcer qu'une de +ces phrases banales qu'on lance un peu au hasard pour prévenir une +catastrophe. + +--C'est bien assez d'un malheur! ajouta-t-il. + +En lui-même, Brettecourt murmura: «Il a raison; _ma vie ne +m'appartient plus_... Villepreux mort, c'est sa fiancée perdue dans +la vie, abandonnée, son enfant sans père... Mon devoir est de +le remplacer, d'être le père de cet enfant!» Puis, une nouvelle +terreur le glaça; sa présence d'esprit lui revenait peu à peu: +son ami ne lui avait pas dit le nom de cette jeune fille; comment la +trouverait-il, puisqu'elle-même ne connaissait son amant que sous un +nom supposé? Il se redressa brusquement; son visage avait pris une +expression résolue. + +--Ne craignez rien, Vauchelles. J'ai eu tout à l'heure un moment de +faiblesse; pardonnez-moi! J'aimais tant Villepreux! Mais j'aurai le +courage de supporter mon malheur. + +Il revint dans la salle d'armes et s'agenouilla devant le corps de +son ami, le regardant d'un oeil hébété; et il se mit à pleurer +lentement, enfantinement, avec des hoquets convulsifs qui, par +moments, le secouaient tout entier. + +Cependant, le vieux Grandier, aidé par quelques membres du cercle, +donnait les premiers soins au marquis de Villepreux. + +--Quel chagrin pour moi qui les aimais tant tous les deux! murmurait +le maître d'armes. + +Vauchelles défaisait le plastron, tâtait la poitrine. + +--Il respire encore, dit-il à voix basse: + +--Mais si peu, monsieur le baron! + +--L'oeil est bien perdu. + +--Ah! si ce n'était que l'oeil! + +Et Grandier, d'un signe de tête, montra l'arme de Brettecourt; il +n'était que trop facile de deviner à quelle profondeur elle avait +pénétré dans le cerveau. + +En attendant l'arrivée d'un médecin, qu'un domestique était allé +chercher, les membres du cercle qui avaient assisté à l'assaut se +répandaient dans toutes les salles, annonçant la sinistre nouvelle. +Et c'était un défilé de tous ces hommes dans la salle d'armes; ils +n'y passaient que peu d'instants, moins pour échapper au spectacle +de ce corps à peu près inanimé qu'à celui de la douleur de +Brettecourt, qui faisait mal à voir. + +Quelques instants plus tard, le docteur Delmas pénétrait dans +la salle d'armes. Par suite d'un hasard qui était presque une +consolation au milieu d'une telle catastrophe, c'était le médecin +de la famille de Villepreux; on avait pu le prendre au moment où il +partait pour ses visites de l'après-midi. + +En voyant ce médecin, qui allait prononcer l'arrêt suprême, +Brettecourt se releva d'un seul mouvement et, glacé d'effroi, alla +se plaquer contre le mur: ou eût dit un criminel attendant sa +condamnation. + +M. Delmas, ne songeant qu'au blessé, ne vit pas Brettecourt. Il +s'agenouilla devant Villepreux, étudia d'abord sa respiration, lente, +à peine perceptible, le pouls qui était très faible; il n'eut +pas besoin d'examiner longuement la blessure: il regarda plutôt +les mains, les pieds, qu'il fit mettre à nu et qui étaient froids, +livides; il regarda aussi l'épée. Puis, tristement: + +--Ce pauvre jeune homme est perdu. Ce n'est plus qu'une question +d'heures... + +--O mon Dieu! s'écria Brettecourt. + +Et ses sanglots éclatèrent de nouveau, si douloureux, si +lamentables, que le médecin courut à lui. + +--Pardonnez-moi, mon enfant, d'avoir été si brutalement franc; je +ne vous avais pas vu. Et soyez courageux! J'étais l'ami de votre +famille, comme celui de la famille des Villepreux, et je me chargerai, +s'il le faut, d'annoncer à la marquise, dès qu'elle sera de retour +à Paris, que la fatalité est seule coupable. + +--Merci, docteur, merci! s'écria Brettecourt en lui serrant la main. +Je viens de le promettre à mon ami de Vauchelles: je saurai être +fort, je le dois, pour des motifs peut-être encore plus graves +que vous ne le supposez. Mais j'ai une suprême prière à vous +adresser... au nom de mon pauvre ami... + +--Parlez! + +--Reprendra-t-il connaissance? + +--Je n'ose pas vous en répondre. + +--Il est irrévocablement perdu? + +--Irrévocablement! + +Brettecourt se cacha le visage dans les mains, réfléchissant à +cette cruelle impasse: son ami mourrait-il donc emportant son secret? + +--Cependant, reprit-il, ne croyez-vous pas, qu'avant de mourir, +il fera un dernier effort, qu'il prononcera quelques mots?... +Comprenez-moi bien, docteur: le marquis de Villepreux avait une chose +à me dire, une chose d'une importance capitale; je suis certain que, +s'il revenait à lui, ne fût-ce qu'une seconde, cette chose, _un +simple nom_, il la dirait aussitôt... + +Le médecin secoua la tête: + +--Le cerveau est transpercé... Votre ami va s'éteindre lentement; je +doute qu'il puisse prononcer la moindre parole avant de mourir. + +Brettecourt chancela, Vauchelles dut le soutenir. + +--D'ailleurs, ajouta le médecin, nous allons le rapporter chez lui; +ne le quittez pas. + +Brettecourt frissonna des pieds à la tête: pénétrer dans cette +maison, ce vieil hôtel des Villepreux, lui qui venait de frapper +l'héritier, l'aîné de cette glorieuse famille! Mais il se raidit et +prononça d'une voix éteinte: + +--Je vous suivrai: il faut que je reçoive le dernier soupir de mon +ami. + +--A-t-on prévenu son frère? demanda le médecin. + +Le frère du marquis de Villepreux! Non, personne n'avait songé à +lui. Tous avaient songé à sa mère, à la vieille marquise, qui, on +le savait bien, ne vivait plus que par son fils; mais on avait oublié +le frère. On ne le voyait jamais avec lui, il vivait à part des amis +de son frère qui ne l'aimaient pas, qui ne connaissaient que trop son +caractère envieux, jaloux. + +--Et sa mère? interrogea Vauchelles. + +--La marquise est partie depuis peu de jours pour Angoville, répondit +le médecin. + +--Faut-il lui télégraphier? + +--Je crois qu'il est préférable de ramener le marquis à son hôtel, +et son frère se chargera de prévenir leur mère. + +--C'est plus correct en effet, dit Vauchelles. Et je me mets à votre +disposition, si je puis vous être utile. + +--Alors, voulez-vous vous charger de prévenir M. Honoré de +Villepreux? + +--J'y vais. + +Pendant l'absence de Vauchelles, le corps de Jean fut étendu sur +une civière, qu'on était allé demander à un poste de police. +Vauchelles revint bientôt, annonçant que le comte de Villepreux ne +se trouvait pas à l'hôtel au moment où il y était arrivé, mais +que les serviteurs préparaient tout, à la hâte, pour recevoir le +corps du marquis. + +--Partons, dit le médecin. + +Le sinistre cortège se mit en route. Le docteur Delmas et Brettecourt +s'étaient placés de chaque côté de la civière, entre les hommes +qui la portaient; et, de temps en temps, l'un ou l'autre soulevait +un peu la toile blanche rayée de bleu, pour examiner Villepreux. +Le malheureux ne bougea pas une seule fois, ne poussa même pas un +soupir. Sans l'affirmation du médecin, que la vie ne s'était +pas encore envolée, Brettecourt aurait cru son ami déjà mort. +Vauchelles, le maître d'armes Grandier et quelques membres du cercle +venaient en arrière, mornes, silencieux. + +Ils arrivèrent enfin à la rue Saint-Dominique, et Brettecourt +reconnut de loin la haute porte majestueuse, datant de Louis XIV, qui +ferme la grande cour, au fond de laquelle s'élève la demeure +des Villepreux. Un valet de pied, qui guettait devant cette porte, +aperçut le cortège, donna un ordre; et l'on ouvrit à deux battants. + +Au moment où l'on pénétrait dans l'hôtel, Brettecourt se rappela +soudain des choses de jeunesse qui rendirent plus atroce encore la +douleur qui l'étreignait. Cette porte, qu'on ouvrait aujourd'hui à +deux battants, devant son ami mourant, on l'avait ouverte ainsi, pour +le recevoir, lui, et le recevoir avec grand honneur, le jour où il +avait porté, pour la première fois, l'uniforme d'officier français. +Et comme il connaissait bien cette grande cour, où, enfant, il avait +tant joué! et les communs, les écuries, les remises, à droite et +à gauche, masqués par des rangées de fusains et de mélèzes. +Et, devant lui, la noble façade de l'hôtel, ses larges et hautes +fenêtres, si gracieuses dans leur majesté! Et le perron à forme +évasée, sur lequel Jean de Villepreux et lui tombaient en se +poursuivant! Une chose surtout lui fit mal, la vue d'une petite porte +donnant sur un escalier, dont se servaient seulement les intimes, et +qui permettait d'accéder à l'appartement du marquis sans traverser +l'hôtel, sans déranger sa mère. Que de fois il était passé par +là, sans se faire annoncer, comme s'il avait été chez lui! + +--M. le comte n'est pas encore rentré? interrogea le médecin. + +--Non, monsieur, répondit Polydore Guépin; et nous ignorons où il +est allé. Il est sorti à cheval vers deux heures. + +On traversait le grand vestibule, au fond duquel était le vaste +escalier d'honneur avec sa rampe de fer forgé. + +Au moment où les porteurs prenaient leurs dispositions pour monter +le corps horizontalement, un pas hâtif retentit dans la cour, et +un petit homme se précipita dans le vestibule, haletant, la figure +décomposée. + +--M. Florimont! s'écria le médecin. + +Me Florimont, notaire de la famille de Villepreux, respira d'abord; +depuis la porte de la rue, où il avait appris le malheur, il avait +couru trop vite. Il prononça enfin: + +--Quelle catastrophe! + +Le médecin répondit par un signe de tête. + +--Mais une catastrophe bien plus grave que vous ne pouvez le supposer! +s'exclama le notaire. Le marquis devait aujourd'hui même faire son +testament... + +Brettecourt tressaillit; il avait oublié ce notaire, dont son ami lui +avait parlé au milieu de ses confidences. + +--Ah! monsieur, supplia-t-il, ne nous quittez pas! Vous connaissiez +les volontés du marquis, je les connaissais aussi. Mais il vous +manque un nom, n'est-ce pas? + +--Il devait _tout_ me dire aujourd'hui. Certes non, je ne vous quitte +pas; mon devoir m'ordonne de surprendre toute parole qui échapperait +au marquis. + +Le médecin eut un geste de doute. + +--Dieu permettra peut-être ce miracle! dit Brettecourt, qui ne +voulait pas désespérer. + +Et il s'engagea dans l'escalier, suivi du médecin et du notaire. +Vauchelles, et les autres membres du cercle demeurèrent dans le +vestibule, assez embarrassés, n'attendant plus que l'arrivée du +comte de Villepreux pour se retirer. + +Déjà le marquis avait été déposé sur son lit, devant lequel +Brettecourt s'était jeté à genoux: et il tenait, serrée dans ses +deux mains, une des mains glacées de son ami; et il guettait ses +lèvres, s'imaginant à chaque instant qu'elles allaient s'agiter, +prononcer le nom de l'aimée... + +Soudain, le galop d'un cheval retentit; et le docteur Delmas, +soulevant un rideau, prononça: + +--Le comte de Villepreux. + +Le frère du mourant fut reçu dans la cour par Polydore Guépin; et +les premiers mots du valet de chambre furent une odieuse flatterie: + +--Monsieur le marquis, M. votre frère se meurt. M. de Brettecourt l'a +blessé dans un assaut, au cercle de l'Union! + +Honoré de Villepreux jeta un étrange regard à cet homme qui le +saluait d'un titre auquel, son frère vivant, il n'avait aucun droit. +Et, très froidement, sans que la moindre émotion pût se lire sur +son visage, il dit: + +--Suivez-moi, Guépin. + +Il sauta de cheval, se précipita dans l'antichambre, où il fut +arrêté quelques secondes par les poignées de main de Vauchelles +et de ses amis, qui se retirèrent aussitôt. Vauchelles lui dit +seulement: + +--N'accusez que la fatalité! + +Déjà Honoré gravissait l'escalier; mais, arrivé dans la galerie du +premier étage, sur laquelle s'ouvrait l'appartement de son frère, il +s'arrêta. Polydore, qui l'avait suivi, dit alors très bas: + +--Il y a, auprès de lui, M. de Brettecourt, le docteur Delmas et M. +Florimont... + +--Le notaire? + +--Oui, monsieur le marquis. M. Votre frère avait préparé son +testament; mais il y manque le nom du... ou «de la» légataire. Et +ces messieurs espèrent bien qu'il le prononcera avant de mourir... + +Un mouvement imperceptible de colère plissa les lèvres d'Honoré. +Il se frappa le front, réfléchit une seconde, puis pénétra +brusquement dans l'appartement de son frère. En voyant Brettecourt +agenouillé, et si attentif devant le mourant, il s'arrêta et sembla +se raidir, comme un homme qui maîtrise une grande colère. Puis, il +s'avança, prit Brettecourt par le bras, le releva et l'écarta, sans +avoir prononcé une parole; mais son regard, froid, hautain, disait +très nettement: + +--Votre place n'est pas ici! + +Brettecourt n'osa pas résister. Il se recula lentement et s'appuya +contre le docteur Delmas en sanglotant. Honoré avait pris sa place et +baisait la main de son frère, pleurant lui aussi. Il murmurait: + +--Mon frère chéri... Jean!... Jean!... Jamais je ne saurai te +remplacer auprès de notre mère... + +Il y eut ensuite un court silence, pendant lequel Honoré examina +son frère aussi attentivement que Brettecourt l'avait fait tout à +l'heure. + +«Il est bien perdu, songeait-il; mais si, dans un dernier effort, il +allait parler, essayer de me voler mon héritage?...» + +Il se releva; et, s'adressant au docteur et au notaire, feignant de ne +pas voir Brettecourt: + +--Quelqu'un a-t-il prévenu ma mère? + +--Non, monsieur le comte, dit le médecin; nous avons voulu vous +laisser ce soin. + +--Aura-t-elle le temps d'arriver? + +Il devinait bien que non: mais il n'avait pas l'audace de demander +ouvertement combien son frère avait encore d'heures, de minutes +peut-être, à vivre. Le médecin secoua la tête; puis, s'approchant +du lit, il tâta la main du marquis, écouta les faibles battements de +son coeur, examina ses lèvres par où ne passait plus qu'un souffle +à peine perceptible. Et il murmura: + +--Courage, monsieur le comte! + +--C'est fini? balbutia Honoré. + +--Ce sera fini... dans quelques instants, hélas! + + + + +V + +LE NOUVEAU MARQUIS DE VILLEPREUX + + +Son frère n'avait donc plus que quelques minutes à vivre! +Dans quelques minutes, il serait enfin le marquis de Villepreux, +l'héritier du titre, de l'immense fortune; mais il suffisait d'un +hasard pour briser tout cela; que son frère, avant de mourir, eût la +force de prononcer une phrase... ou même de dire simplement un +nom, qu'entendraient son fidèle ami de Brettecourt et le notaire +Florimont, et son avenir, sa fortune étaient encore menacés... Il +ne connaissait que trop la préférence si grande de sa mère pour son +frère! + +--Messieurs, dit-il d'un ton dominateur, dans un pareil moment, seuls +les membres de ma famille peuvent rester dans cette chambre; je vous +prie donc de vous retirer. + +Brettecourt poussa quelques soupirs, en faisant des gestes égarés, +et il se recula instinctivement. N'avait-on pas le droit de le +chasser, lui, cause de tout? Il gagnait la porte; le docteur Delmas le +suivait. Seul, le notaire essaya de lutter: + +--Monsieur le comte, dit-il, il serait de la plus haute importance que +je ne quitte pas votre frère mourant... + +--Monsieur, interrompit le comte avec hauteur, je suis seul juge de ce +qui doit être fait ici! + +Puis, se radoucissant, mais très ferme: + +--D'ailleurs, je ne vous demande pas de vous éloigner. Demeurez tous +dans le petit salon qui est à côté de cette chambre. Si mon frère +revenait à lui, et qu'il parlât, ou du moins qu'il désirât parler +à l'un de vous, veuillez croire que je l'appellerais. + +Jamais personne n'avait vu le comte de Villepreux aussi décidé, +aussi énergique. Il reconduisit le notaire jusqu'au seuil de la +chambre; et, là, il fit glisser une tenture qui se trouvait dans le +salon, de l'autre côté de la porte. De cette façon, le notaire et +Brettecourt pouvaient croire que, seule, cette tenture les séparait +de la chambre du mourant... Mais ils espéraient bien entendre s'il +appelait. + +Déjà Honoré, avec des soins infinis, très lentement, très +doucement, prenait le battant de la porte, le ramenait et le +fermait... Les autres n'avaient rien entendu... Il était seul avec +son frère. + +Cinq minutes environ s'écoulèrent dans le plus grand silence; +Honoré s'était rapproché du lit et contemplait le marquis. En ce +moment, personne ne l'observant plus, il n'avait pas besoin de verser +de larmes: son visage avait aussitôt pris du reste une expression +dure, haineuse. Et, pendant ces cinq minutes, il songea à sa +jeunesse, à ces années qui lui avaient semblé si longues, où son +esprit envieux le faisait souffrir des moindres préférences données +à son frère. + +Honoré était le cadet, et cela seul avait fait jusqu'alors le +malheur de sa vie. Malgré la Révolution, malgré les idées et +les lois nouvelles, les Villepreux avaient respecté les coutumes +anciennes. Pour eux, le fils aîné était un être supérieur, +l'héritier, le chef de la famille; les enfants qui venaient ensuite +n'étaient que des cadets, c'est-à-dire des êtres réellement +au-dessous de leur aîné, qui dépendaient de lui et devaient plus +tard lui obéir. Le père de Jean et d'Honoré avait rigoureusement +maintenu cette différence: il était mort, après avoir réalisé +toute sa fortune personnelle et l'avoir donnée à son aîné de +la main à la main, afin d'éviter un testament qui aurait pu être +attaqué; et la marquise lui avait d'autant plus aisément promis +qu'elle suivrait son exemple, qu'elle plaçait, dans son esprit, son +fils Jean bien au-dessus de son fils Honoré. + +Cet état de choses avait contribué à développer les qualités +mauvaises d'Honoré et à étouffer en lui ce qui pouvait être bon et +loyal. Tout enfant, il avait souffert dans son orgueil: on l'aimait, +on le soignait, on le gâtait même, mais en lui donnant sans cesse +son frère pour exemple. Dans toutes les cérémonies de famille, la +différence entre les deux frères était bien nettement marquée; +parfois même, son frère assistait à des repas de gala, tandis qu'on +l'éloignait de la fête, où son âge lui aurait cependant permis de +prendre sa place. + +Son frère avait fait de brillantes études; lui paresseux, peu +encouragé, était demeuré relativement ignorant. Son frère avait +aisément appris tous les sports; lui, avait failli se tuer en tombant +de cheval. Et cependant le cheval, les courses étaient sa plus grande +distraction. Son frère avait déjà ajouté un peu de gloire à la +gloire des Villepreux, par sa noble conduite comme volontaire, en +Crimée, tandis que lui, n'était encore parvenu à se signaler que +par des duels peu dangereux. Son frère faisait partie du cercle de +l'Union; et lui, qui aurait pu s'y présenter, ne l'avait pas tenté, +sachant qu'on ne l'y aimait pas et qu'on ne l'y recevrait que par +égard pour le marquis. Cela l'aurait humilié. + +Il ressemblait beaucoup à son frère, mais d'une façon mesquine: il +n'avait ni cette haute taille, ni cette élégance, ni ces beaux yeux, +ni cette grâce naturelle qui faisaient de Jean de Villepreux un des +jeunes hommes les plus accomplis de la noblesse. Honoré était un +jeune homme moderne, plus correct qu'élégant, plus calculateur que +joueur. Quand il pariait aux courses, c'était moins pour s'amuser, +pour chercher des émotions que pour gagner pratiquement de l'argent. +Il se battait aisément en duel, mais pour chercher adroitement une +réclame. Rien chez lui n'était naturel; il pesait tout, calculait +tout. Il n'avait jamais désiré l'amour dans ses liaisons, mais le +tapage, la gloriole d'être l'amant de femmes à la mode. + +Et partout on l'irritait, parce que partout on lui parlait de +son frère: il approuvait, en jouant remarquablement l'affection +fraternelle, mais sa haine s'augmentait chaque jour. Il jalousait +Brettecourt, il jalousait Vauchelles, il jalousait tous les amis +de son frère. Et depuis quelques mois, il jalousait surtout cette +inconnue qu'il avait devinée dans l'existence de son frère, sans +cependant pouvoir soupçonner qui elle était. + +Soudain, l'oeil gauche de Jean, fermé jusqu'alors, s'entr'ouvrit, ses +lèvres remuèrent lentement. Honoré se pencha vivement sur lui: + +--Frère, je suis là. + +Jean le regarda, comme stupéfait. Il articula péniblement: + +--Brettecourt? + +Un dernier souffle de vie le ranimait. + +--Brettecourt n'est plus là, dit fort naturellement Honoré. + +Jean contempla son frère une minute. Et il vit une telle affection +sur son visage que, plein de confiance, il lui dit son secret. Dans +cette minute de réflexion, il avait rassemblé toutes ses forces; +mais ce ne fut qu'avec la plus grande difficulté qu'il prononça: + +--Femme... Enfant... Lettre notre mère... + +Il s'arrêta un peu. Honoré, lui serrant la main, compléta sa +pensée: + +--Tu as une femme, un enfant? + +--Oui, balbutia le marquis. + +--Et... tu as écrit une lettre à notre bonne mère pour lui avouer +la vérité? + +[Illustration: Et soyez courageux! (Page 28)] + +--Oui. + +--Où est cette lettre? + +--Mon... secrétaire... testament... + +--Bien, frère! Compte sur moi... C'est moi-même qui remettrai ta +lettre à notre mère. + +--Ma femme... mon fils!... Je suis perdu... Je te les recommande... à +toi... à Brettecourt... + +Il se tut encore. + +Honoré le crut mort; mais il fit un dernier effort: + +--Ma femme... ma mère chérie... Dieu!... mon fils!... oui, un fils! + +Un noble orgueil éclaira son visage. Et, dans la pensée de ce fils +qu'il venait d'entrevoir, il mourut. + +Honoré se recula, épouvanté... C'était encore plus grave qu'il ne +l'avait cru. Un fils! Son frère laissait un fils! + +Un moment, il fut comme affolé, au milieu de la chambre. Puis, +assailli par une nouvelle crainte, il regarda la porte qui +communiquait avec le petit salon... Si Brettecourt ou le notaire +étaient rentrés et avaient entendu?... Mais non. La porte était +toujours fermée, il était bien seul. + +[Illustration: ... Seuls les membres de ma famille peuvent rester dans +cette chambre (Pages 33.)] + +Sans réfléchir, il se précipita vers cette porte, et il allait +l'ouvrir brusquement: il perdait la tête. Mais quelqu'un veillait +pour lui: au moment même où il mettait la main sur la poignée, il +se sentit enlevé, ramené en arrière, tandis qu'une voix toute basse +murmurait: + +--Monsieur le marquis oublie sans doute que cette porte ne doit +pas avoir été fermée, et qu'il faut par suite la rouvrir bien +doucement? + +Honoré reconnut Guépin, et un grand froid le parcourut tout entier. + +--Par où donc êtes-vous venu? balbutia Honoré. + +--L'escalier de service mène directement dans le cabinet de toilette, +répondit Guépin sans se troubler. + +--C'est bien, retirez-vous dans ce cabinet. + +--Pas avant d'avoir ouvert la porte du petit salon. Monsieur n'aurait +certainement pas la main aussi sûre que la mienne... + +Et Guépin ouvrit, en effet, le battant, sans que le moindre bruit +eût été produit. Puis il repassa devant Honoré et lui jeta un +regard familier. + +Ce n'était plus un domestique, c'était un complice. + +Dès que Guépin eut disparu, Honoré se précipita vers le salon, +souleva la portière, et se montra, le visage en pleurs. + +--Messieurs, dit-il, d'une voix étouffée, mon frère vient de rendre +sa belle âme à Dieu! + +Et il retourna auprès du lit, se mit à genoux et cacha son visage en +sanglotant. Déjà, Brettecourt, le notaire et le médecin l'avaient +rejoint. Brettecourt et le notaire s'étaient agenouillés comme lui. +Le médecin constatait la mort. + +Pendant quelques instants, il régna un grand silence, +qu'interrompaient seulement les sanglots entrecoupés de Brettecourt. +Le malheur causé par lui était irréparable. Son ami était mort, +emportant son secret dans la tombe. Il ne lui restait qu'un espoir, +c'est que peut-être Villepreux avait pu donner quelques indications +à son frère; peut-être avait-il parlé à voix basse? Il osa lui +demander: + +--N'a-t-il rien dit?... N'a-t-il pas prononcé un nom... dans cette +minute suprême? + +Honoré sembla très choqué de ce qu'on se permît de l'interroger +dans un semblable moment; mais il daigna répondre: + +--Il n'a pas même repris connaissance. + +Puis il retomba dans sa pose larmoyante, tandis que Brettecourt +s'écroulait presque à terre, la tête appuyée contre le bois de +lit, semblable à un chien fidèle... + +Bientôt, on entendit des pas dans le grand escalier et l'escalier de +service. La nouvelle s'était vite répandue dans l'hôtel; Guépin +avait raconté que, comme il attendait à la porte, M. Honoré la +lui avait annoncée. Et tous les domestiques accouraient. Plusieurs +d'entre eux, vieux serviteurs de la famille qui avaient vu mourir le +mari de la marquise, regrettaient qu'on ne les eût pas appelés plus +tôt: ils auraient voulu assister, agenouillés, ne fût-ce que de +loin, aux derniers moments du marquis. Et tous s'agenouillèrent dans +le petit salon, rangés au cercle, et prièrent sincèrement pour ce +maître si bon, d'une bienveillance si familiale. + +Quant à Guépin, il donnait les signes du plus violent désespoir et +ne cessait de répéter: + +--Mon maître!... mon bon maître!... Mon cher maître!... + +C'était un nouveau venu dans la maison que ce Guépin, un domestique +très moderne, qui tranchait sur les vieux serviteurs de la famille. +Naturellement on ne l'aimait pas beaucoup; mais on s'inclinait devant +lui, parce qu'il était le valet de chambre du maître. C'est la +marquise qui l'avait presque imposé à son fils; elle voulait que +tout fût jeune autour de lui. Et Guépin, drôle cynique, était +doué d'une telle puissance d'hypocrisie, qu'il avait persuadé à la +marquise et à son fils qu'il leur était absolument dévoué. + +Honoré jugea que son explosion de douleur avait assez duré, et que, +par suite, celle des assistants ne pouvait durer plus longtemps. Il se +releva, essuya ses larmes; et, d'un geste, il renvoya les domestiques. +Seul, Guépin demeura à l'entrée de la chambre. + +Puis, Honoré, s'adressant au notaire, au médecin, à Brettecourt, +dit: + +--Je vous remercie, messieurs, au nom de ma mère et au mien, des +preuves de sympathie que vous nous donnez. Merci de tout mon coeur. + +«Guépin, reconduisez ces messieurs. + +Le médecin et le notaire allaient se retirer sans difficulté; mais +Brettecourt semblait ne pas avoir entendu. Un sourire infernal glissa +sur les lèvres d'Honoré; et frappant légèrement sur l'épaule de +l'officier: + +--Excusez-moi, dit-il, si je ne vous reconduis pas moi-même; mais +vous me permettrez de ne pas quitter le corps de mon frère. + +Brettecourt bondit et jeta un regard terrifiant à Honoré. + +--C'est à moi... à moi que vous dites cela? + +--Oui, monsieur! répondit fermement Honoré. + +--Mais, pas plus que vous, je ne veux quitter votre frère! + +Honoré sembla très peiné. + +--Vous ne me comprenez pas, monsieur! Faut-il que je vous prie plus +clairement de vous retirer? + +--Mais je n'abandonnerai mon ami que lorsque la terre retombera sur +lui... Je suis son ami... son frère d'armes... + +--Le marquis de Villepreux, dit sèchement Honoré, n'avait pas +d'autre frère que moi; et je suis désolé que vous me forciez à +vous faire observer que votre place n'est plus ici! + +--Monsieur! + +--Je ne saurais oublier que mon frère meurt victime d'un accident +dont vous êtes la cause, involontaire il est vrai, mais dont vous +êtes la cause... + +Pour ma part, je vous pardonne; mais ma mère m'en voudrait de vous +avoir permis de demeurer plus longtemps auprès du corps de votre ami. + +Brettecourt chancela; ses yeux, fixés sur Honoré, s'ouvrirent +démesurément. Et il allait peut-être tomber, quand le notaire le +prit dans ses bras. + +--Venez, venez, monsieur le comte!... + +Il l'entraîna. Tout le long des escaliers, dans le vestibule, dans la +cour, il murmurait avec égarement: + +--J'ai tué mon ami... J'ai tué mon ami... + +On avait le droit de le chasser de cette maison. + +--Courage! dit le notaire. La plus grande douleur est pour vous. Mais +qui sait si vous ne pourrez pas réparer un jour ce malheur... dont +personne du reste ne saurait vous déclarer responsable? + +--Réparer?... fit Brettecourt, se dominant un peu. Oui, je l'aurais +pu, peut-être, s'il avait parlé... Mais non! Dieu ne l'a pas +voulu... J'ai tué mon ami!... J'aurai le courage de ne pas me tuer; +mais on se bat assez souvent en Afrique pour que je trouve le moyen de +rejoindre mon pauvre Villepreux! + +Guépin avait respectueusement accompagné les trois hommes jusqu'à +la grande porte de la rue; là, il s'inclina, d'un air désolé. Puis +il les suivit quelques secondes du regard. + +--Tas de raseurs! prononça-t-il. Mais retournons auprès de notre +jeune maître, qui doit avoir quelque besoin de nous! + +Honoré était demeuré seul dans l'appartement de son frère; mais +il n'avait encore eu la force de rien faire. Il était écrasé par ce +superbe coup de fortune. + +Pas un regret n'agitait son âme. Emporté par l'orgueil, il examinait +d'un coup d'oeil rapide cette chambre qui n'aurait jamais dû être la +sienne, la chambre des marquis de Villepreux. La chambre qu'il avait +eue, lui, était fort belle aussi, aussi richement meublée; mais +ce n'était qu'une chambre de cadet. Ici, c'était bien le logis de +l'aîné, l'appartement auquel on n'avait pas osé touché depuis deux +siècles. C'est là, dans un meuble Louis XIV, assez bas, large et +épais, que se trouvaient les archives de la famille; là qu'avait +habité son père, là que, de la main à la main, il avait, à son +lit de mort, remis sa fortune à son aîné. Tout ici lui rappelait sa +situation de cadet, ses humiliations... qui cessaient tout d'un coup. + +C'était lui, maintenant, le marquis de Villepreux! + +Tout était à lui, désormais, titre, fortune. Plus rien ne pouvait +menacer son avenir; une seule complication aurait pu l'effrayer: cette +femme, cet enfant... Et il allait être le seul à les connaître. + +Cependant, Guépin rentrait dans la chambre. Il jeta vite un coup +d'oeil au secrétaire et sourit en le voyant toujours fermé. + +«D'ailleurs, pensa-t-il, il ne trouverait rien sans moi.» + +Honoré lui ordonna de prendre les dispositions nécessaires pour +transformer en chapelle ardente la chambre de son frère. Puis, il +rédigea cette dépêche: + +«Ma mère, soyez forte! Un malheur affreux vient de nous frapper. +Jean est très mal. Venez immédiatement. + +«HONORÉ.» + +--Allez tout de suite au télégraphe, Guépin! + +Mais Guépin envoya la dépêche par le concierge: il ne voulait pas +quitter l'hôtel. C'est lui qui fit disposer la classique main de +papier dans le vestibule, sur une table recouverte d'un tapis noir. Et +il s'assura que tout avait bien l'allure correcte et compassée de la +douleur moderne. + +Deux domestiques parlaient à voix haute, il les réprimanda. Il +soignait la mise en scène du désespoir de son nouveau maître; car +il était bien certain de ne plus quitter Honoré de Villepreux. + +Quand il remonta dans la chambre, les autres domestiques avaient tout +préparé: une commode avait été transformée en petit autel, on +était allé chercher de l'eau bénite à Sainte-Clotilde; et, dans la +coupe d'onyx qui la renfermait, trempait une branche de buis, que la +marquise avait suspendue, au-dessus du lit de son fils, le dimanche +des Rameaux. + +Il ne restait plus qu'à faire la toilette du mort. Guépin ne laissa +ce soin à personne. + +Et bientôt, Jean de Villepreux apparut, étendu dans son lit, vêtu +de son habit, sur lequel tranchait le ruban bleu de la médaille de +Crimée. La vue de ce modeste ruban amena, sur les lèvres d'Honoré, +un imperceptible sourire. Il avait toujours trouvé ridicule la +fierté avec laquelle son frère le portait. + +Le nouveau marquis demeurait assis, dans un fauteuil, tout près de +ce secrétaire qu'il gardait jalousement. Son visage caché dans les +mains, il semblait écrasé de douleur; mais il suivait attentivement +tout ce qui se passait. Enfin, il fut seul avec Guépin, qui avait +renvoyé tous les domestiques, une fois la besogne terminée. Honoré +se leva alors et s'avança vers le secrétaire; mais Guépin, parlant +très bas, dit: + +--Si monsieur le marquis veut me croire, il attendra que tout le monde +soit couché dans l'hôtel... + +Honoré se rassit, vexé de trouver si justes toutes les observations +du valet de chambre, n'osant pas lui résister, et éprouvant cette +humiliation des grands qui ont besoin d'un petit. Et la nuit le +surprit, portant alternativement ses regards, du cadavre de son frère +au petit meuble qui contenait son secret. + + + + +VI + +LA LETTRE + + +La soirée aurait paru interminable à Honoré de Villepreux, si +elle n'avait été coupée tout d'abord par la visite du médecin +des morts. Ce médecin fut reçu par Honoré et même par Guépin au +milieu de telles marques de désolation que, malgré l'indifférence +que lui donnaient forcément ses fonctions, il crut nécessaire +d'adresser quelques paroles de consolation au nouveau marquis de +Villepreux. Honoré les accepta en sanglotant. Et, peu à peu, le +bruit se répandait dans tout l'hôtel que M. Honoré était beaucoup +plus tendre, beaucoup plus affectueux qu'on ne l'aurait cru. + +Ensuite, il fit venir auprès de lui les vieux domestiques qui +servaient spécialement sa mère, et leur donna les ordres les plus +méticuleux afin que la marquise n'eût à s'occuper de rien à son +retour. + +Il prit aussi les dispositions nécessaires pour qu'un petit +appartement, voisin de celui de sa mère, fût rapidement aménagé: +c'est là que lui, désormais chef de famille, voulait que Juliette de +Persant s'installât; la petite chambre de jeune fille, qu'elle +avait occupée jusqu'alors, ne lui semblait plus suffisante. Cette +sollicitude, pour une jeune fille, dont Honoré se montrait auparavant +très jaloux, frappa tout spécialement. + +Pendant cette soirée, autant pour tromper son impatience que pour +surprendre sa mère le lendemain, Honoré, sans quitter la chambre de +son frère, dirigea l'installation de l'appartement de Juliette: il +faisait déplacer les jolis meubles, les choses particulièrement +délicates que renfermait l'hôtel, tout ce qui pouvait charmer l'oeil +d'une jeune fille, et le faisait porter dans la chambre qu'il donnait +à Mlle de Persant. + +Il savait bien pourquoi sa mère était partie de Paris si +brusquement; et il ne doutait pas qu'elle ne ramenât Juliette, et +pour toujours. + +En ce moment, elle avait reçu sans doute sa dépêche, envoyée au +château d'Angoville par un exprès; elle avait dû tout quitter, +comme folle, faire atteler et rejoindre le train de nuit; elle +arriverait le lendemain de bonne heure. Et il voulait lui dire à son +arrivée: + +--Juliette habitera désormais le petit appartement voisin du vôtre. + +Lorsque minuit sonna, les domestiques étaient brisés de fatigue; et, +malgré l'intention que plusieurs d'entre eux avaient manifestée +de veiller leur maître, tous s'inclinèrent sans résistance quand +Guépin leur dit: + +--M. le marquis veut veiller seul le corps de son frère. + +Une demi-heure plus tard, il revenait auprès du marquis et disait: + +--Maintenant, monsieur peut agir en toute tranquillité. + +Honoré se redressa et contempla quelques instants le visage glacé +de son frère; puis tandis que Guépin verrouillait les portes, il se +dirigea vers le secrétaire. + +Il avait bien le droit de l'ouvrir maintenant: tout n'était-il pas à +lui, ici?... + +Guépin le rejoignait: + +--Voici la clef, monsieur le marquis. + +Honoré eut un tressaillement nerveux; il était atrocement humilié +de se trouver sous la dépendance de ce domestique qui savait tout, +qui pensait à tout. Guépin le remarqua; et son regard audacieusement +fixé sur le marquis, semblait dire: + +«Te révolte donc pas, mon bonhomme... Tu ne peux pas te passer de +moi!» + +Honoré avait pris la clef. La main un peu nerveuse, il ouvrit le +secrétaire, et descendit la plaque, qui formait table en s'abaissant. + +Devant lui, s'étalaient trois rangées de tiroirs. Il les enleva tour +à tour et vida leur contenu sur la tablette. + +C'était évidemment dans un de ces tiroirs que Jean avait enfermé la +lettre destinée à sa mère. + +Il déplia tous les papiers posés devant lui, reconnut des lettres de +Brettecourt, de Vauchelles; mais il ne trouva pas trace de la lettre +qu'il cherchait. + +Guépin, planté derrière lui, le dévisageait en goguenardant. +Honoré recommença deux fois son examen, visita de nouveau les +tiroirs, mais inutilement. La lettre de son frère n'était pas dans +le secrétaire. Brusquement il se retourna vers Guépin et lui jeta un +regard irrité, ayant presque envie de lui crier: + +--Vous l'avez donc volée? + +Mais Guépin demeurait impassible, dans l'attitude du correct +domestique, qui attend que son maître l'interroge. + +--Ah çà! maître Guépin, m'auriez-vous fait de faux rapports depuis +six mois? + +Guépin haussa les épaules. + +--La preuve que je n'ai pas fait de faux rapports, c'est ce que M. le +marquis a dit avant de mourir. + +--Cependant, fit Honoré, tout démonté par la réponse si logique de +Guépin, puisque je ne la trouve pas, cette lettre?... + +--Monsieur n'a peut-être pas suffisamment cherché. + +Il y eut un silence. Honoré se calmait: évidemment, il avait mal +cherché; cette lettre, il la découvrirait tout à l'heure, cachée +peut-être entre deux tiroirs. + +Mais, avant de recommencer ses recherches, il éprouva le besoin de +bien confirmer ses soupçons en questionnant Guépin. + +--Voudriez-vous, maître Guépin, me résumer aussi rapidement que +possible, tout ce que vous m'avez dit depuis six mois? + +--Je ne demande pas mieux, monsieur, répondit Guépin, enchanté de +faire valoir ses services dans une occasion aussi solennelle. + +Donc, il y a six mois environ, M. le comte était sorti un soir, dans +le but de suivre M. le marquis; et je me trouvais moi-même dehors, +dans la même intention. Les nouvelles allures de M. le marquis +inquiétaient son frère, comme son fidèle valet de chambre. Nous +nous rencontrâmes... + +--Passez, passez, Guépin... + +--Si je répète cela, monsieur, c'est simplement pour rappeler que +c'est M. le comte qui m'a chargé de cette besogne, un peu trop basse +pour lui, et qu'il s'en est fié à moi du soin de surveiller les +nouvelles amours de M. son frère. Le marquis avait complètement +abandonné ses anciens plaisirs... + +J'ai cru longtemps que c'était pour une femme du monde et qu'il ne se +cachait si bien que pour éviter la colère d'un mari jaloux. + +Mais j'ai perdu cette conviction lorsque j'ai eu fait la remarque +que M. le marquis ne mettait jamais son habit pour aller à ces +rendez-vous, quoique ces rendez-vous eussent presque toujours lieu le +soir: il s'y rendait en jaquette, même en veston. + +Ce n'était donc pas une femme du monde, pas même une bourgeoise... A +peine une toute petite bourgeoise! + +Ici, le visage de Guépin prit un air de souverain mépris; et, tirant +un gant de sa poche: + +--En voici la preuve, monsieur! + +Ce gant de femme que j'ai découvert dernièrement dans une de ses +poches... + +--Une jolie main! fit Honoré en prenant le gant. + +--Des gants à vingt-neuf sous, monsieur, prononça Guépin. Et usés, +recousus... Je pencherais, monsieur, pour une ouvrière... + +--Et... vous n'avez pas encore découvert sa demeure? + +--J'ai fait un progrès, monsieur. D'habitude, M. votre frère faisait +tant de détours avant d'arriver à ses rendez-vous qu'il m'avait +été impossible de le filer complètement. Il avait été à la +guerre et savait dépister l'ennemi; et puis, il se doutait peut-être +qu'on l'espionnait. Mais, depuis quelque temps, il prenait moins de +précautions; et hier, j'ai acquis la certitude que la demoiselle +habite le Marais: j'ai perdu M. le marquis, pour la seconde fois, dans +le dédale des rues du Temple. + +Jean était allé la veille, en effet, jusqu'à la place des Vosges; +mais, ne sachant que dire à Marie, ne voulant plus lui mentir, il +n'avait pas osé pénétrer dans sa maison; et il avait passé une +partie de la nuit à errer dans les rues qui avoisinent la Place +Royale. + +--Bien, Guépin, dit Honoré, en lui tendant un billet de cent francs. + +C'était le prix convenu de chaque renseignement nouveau. Mais Guépin +refusa avec dignité. + +--Oh! monsieur! Pas un pareil jour! + +Et, regardant gouailleusement Honoré: + +--Je serai bien assez récompensé, si monsieur le marquis veut bien +me garder à son service. + +Honoré, sans répondre, se tourna vers le secrétaire et chercha +derrière tous les tiroirs. + +Il ne trouva encore rien. + +--Il y aurait donc un secret? murmura-t-il tout agacé. Sans doute un +secret que seul son frère connaissait! + +Guépin souriait en dessous; il dit: + +--L'autre nuit, en rentrant, M. le marquis a écrit très longuement. +Quand il a eu fini, il a murmuré, je l'ai parfaitement entendu: + +«Je reverrai cela demain.» + +Puis, il a rangé ses papiers, fermé son secrétaire, et s'est +couché. C'est moi qui ai éveillé M. le marquis ce matin: il n'avait +donc pas retouché à ses papiers. Il s'est habillé très vite et est +monté tout de suite à cheval. + +La lettre doit forcément se trouver là. Et si monsieur veut me +permettre?... + +Honoré était décidément forcé d'en passer par les volontés du +drôle. + +Guépin s'installa devant le secrétaire. + +--J'avais fait quelques remarques sur la façon dont M. le marquis +ouvrait et fermait ce petit meuble... + +Plaçant son pied contre le pied droit du secrétaire, il poussa +vivement. En même temps il s'appuyait très fortement sur la tablette +et, de ses deux mains, pressait à droite et à gauche sur une bande +de bois de rose qui semblait incrustée dans un encadrement noir. +Aussitôt, la bande de bois de rose bascula; et les deux hommes +aperçurent une cachette de petite dimension qui renfermait des +papiers. Honoré s'élança pour les prendre; mais Guépin avait été +plus prompt que lui. Le digne valet de chambre s'en était déjà +emparé et se reculait les tenant bien serrés dans sa main. + +Honoré ne put s'empêcher de prononcer: «Drôle!» + +Guépin ne sourcilla même pas; il dit simplement, tout en dardant ses +yeux sur ceux du marquis: + +--Je vais certainement remettre tous ces papiers à monsieur; mais, +auparavant, je prendrai la liberté de faire remarquer à monsieur +deux choses: la première, c'est que, sans moi, monsieur n'aurait +jamais trouvé ces documents; la seconde, c'est que je pouvais m'en +emparer et les remettre à Mme la marquise. Je désire simplement que +monsieur me donne l'assurance que je ne le quitterai jamais! + +--Eh parbleu, oui! prononça Honoré, tendant la main pour prendre +les papiers. Et si je trouve là ce que je cherche, vous recevrez dix +mille francs, Guépin. + +--Il y a plaisir à travailler pour monsieur le marquis, déclara +mielleusement Guépin, qui entrevoyait beaucoup d'autres dix mille +francs succédant aux premiers. + +Déjà Honoré lisait les premiers mots de la lettre de son frère. + + +«Ma mère chérie, + +«C'est en tremblant que je vous écris...» + +[Illustration: Honoré recommença deux fois son examen. (Page 44.)] + +Une joie sauvage éclaira sa figure: il était maître de l'avenir. + +En écrivant ces mots d'une main fiévreuse, Jean de Villepreux +n'avait voulu faire qu'un brouillon, un projet de lettre où il +jetterait au hasard toutes ses pensées, se réservant de le corriger +ensuite, de le raturer, d'en enlever tout ce qui lui semblerait +de nature à choquer sa mère. Et cependant, quand, après l'avoir +terminé, il l'avait relu hâtivement, il n'avait pas trouvé une +phrase à changer, un mot à supprimer. + +[Illustration: je tremblais presque de l'avoir à mon bras. (Voir page +53.)] + +C'est qu'il avait écrit simplement, loyalement, son histoire, avec +l'éloquence du coeur. + +«Ma mère chérie, + +«C'est en tremblant que je vous écris... J'aurais dû vous dire de +vive voix tout ce que vous allez lire, vous le dire en me mettant +à vos genoux. Je n'en ai pas eu le courage, mais pas parce que je +craignais de blesser votre orgueil... Je sais seulement que je vais +vous causer une peine infinie, et cela me brise le coeur. Je voudrais +être encore enfant, je trouverais alors peut-être des caresses +si tendres que votre amour ne verrait plus en moi que la créature +adorée en qui revit mon noble père; et vous auriez, j'en suis +certain, un de ces moments de fol amour maternel où toutes les +indulgences semblent non seulement possibles mais naturelles aux +vraies mères. + +«D'abord, je vous dois la confession de ma vie, et je vais vous la +faire comme si j'étais devant Dieu. Autrefois, quand j'étais si +petit que vous me teniez sur vos genoux, vous m'appreniez à dire +mes fautes. Et, dans votre bonté, vous les pardonniez toujours en un +baiser. + +«Jusqu'au jour où je suis devenu un homme, ma mère, je n'ai +certainement commis que des fautes légères, et j'ai toujours essayé +de les réparer. Mais, vis-à-vis de vous, mère adorée, j'affirme +bien hautement que je n'en ai jamais commis. Vous emplissiez mon +coeur. Vous l'emplissiez à tel point que, même au milieu de ces +liaisons légères qui accueillent les jeunes gens à leur entrée +dans la vie, je songeais sans cesse à vous. Malgré la fougue que +j'apportais à mes plaisirs, j'éprouvais une joyeuse satisfaction à +me dire que pas une jeune femme n'avait votre beauté, votre grâce, +votre bonté. + +«Votre bonté! Ah! que j'en ai besoin aujourd'hui!... + +«Les années qui suivirent resserrèrent encore notre affection. Je +comprenais mieux ce qu'est une mère. Jamais je ne l'ai mieux compris +que le jour où vous m'avez permis d'aller me battre pour notre chère +France. Quel sacrifice vous faisiez alors! Et comme vous l'avez fait +simplement! Celui que je vais vous demander sera plus grand encore. + +«Enfin, meilleure que bien des mères, vous avez voulu vous-même me +choisir une femme. Vous l'avez élevée, vous l'avez faite semblable +à vous. Et, sans aucune jalousie, vous vous préparez à me la +donner. Vous êtes partie pour Angoville plus tôt que de coutume; +vous allez chercher Juliette à son couvent. Vous ne m'en avez rien +dit; mais j'ai deviné tout cela, et vous allez dévoiler vos projets +à Juliette, qui n'y est, hélas! que trop préparée. J'espère que +ma lettre vous arrivera assez tôt pour que le mal ne soit pas fait, +pour que vous n'ayez pas encore prononcé des paroles irréparables. +J'ai eu tort de ne pas enrayer le mal depuis longtemps; mais je ne +suis pas coupable; je ne savais pas... Je croyais connaître la vie, +je ne la connaissais pas. Je me disais tout bonnement, avec un +sot amour-propre, que lorsque vous en auriez fixé l'époque, je +daignerais consentir à mon union avec Juliette. Et aujourd'hui, je +viens vous demander de renoncer à ce mariage. + +«J'aime Juliette, ma mère, comme une soeur chérie; j'ai même pour +elle une affection plus profonde: par moments, il me semble qu'elle +est mon enfant. Et, toute ma vie, elle trouvera chez moi la tendresse +et aussi la protection d'un chef de famille. Elle est encore trop +jeune pour que l'amour ait fait de grands ravages dans son coeur. +Elle ne me connaît, elle ne m'aime que par vous. Vous arracherez bien +facilement mon image de son esprit; et, comme vous voulez la marier, +vous lui donnerez pour époux, mon frère d'armes, mon cher Henri de +Brettecourt, que vous aimez aussi comme s'il était votre enfant...» + +Arrivé à cette phrase, Honoré eut un sourire plein d'amertume et +murmura: + +--Je n'étais donc rien, moi?.... + +Puis il continua: + +«Dès que je vous aurai adressé cette lettre, je partirai pour +l'Afrique, j'arracherai Brettecourt à ses Bédouins qu'il malmène +vraiment par trop, et je vous l'amènerai. Je sais d'avance que, sur +ce point, vous consentirez; et j'aurai réparé une partie du mal que +je vous fais. Brettecourt, ayant passé presque toute son existence à +se battre, apportera à Juliette un coeur vierge: je ne lui ai jamais +connu de liaison. Je vous réponds, à moins de choses imprévues, de +son consentement. Quant à Juliette, comment n'aimerait-elle pas ce +noble et bel officier, qui porte si glorieusement son grand nom, et +qui est si digne d'elle et de nous?... + +«Et maintenant, ma mère, écoutez la prière que je vous adresse à +genoux! + +«Il y a une dizaine de mois, un peu las de la vie élégante que +je menais, fatigué des distractions, toujours les mêmes, que +je trouvais sur mon chemin, je cherchais de nouveaux plaisirs, +de nouvelles impressions. J'avais beau consacrer mes matinées à +l'étude, vous accompagner toutes les fois que vous le désiriez, il +me restait de longues heures de loisir. Et je trouvais insipide la vie +du club ou les moments passés dans les salons à écouter toujours +les mêmes inutilités, les mêmes discussions sur les élégances et +les mêmes scandales mondains. + +«Une soirée, où l'ennui résultant de mon inactivité pesait plus +lourdement sur moi, ce jeune fou de Vauchelles me proposa d'assister +à une petite fête bourgeoise, à un de ces bals que donnent les +arrondissements, sous prétexte de bienfaisance, et qui sont de gros +événements pour chaque quartier de Paris. J'acceptai en riant. +Et nous voilà, Vauchelles, quelques fous comme lui et moi, nous +acheminant vers le Marais. + +«Je m'attendais, ma mère, à trouver une société ridicule, lourde, +empesée; et, tout de suite, je fus charmé par la vue d'une foule de +jeunes filles qui, dans leurs costumes tout simples, avec leur visage +frais animé par le plaisir, offraient vraiment un bien délicieux +spectacle. Et puis, tout le monde s'amusait dans cette salle de fête; +tout le monde s'amusait de bon coeur. Vous ne sauriez croire combien +ces réunions sont plus gaies que les nôtres. Les jolis sourires, les +francs regards valent bien des diamants. + +«Vauchelles fit mille folies; avec ses camarades, il organisa des +quadrilles, se donna pour un clerc de notaire et eut succès fou. +Vers deux heures, affirmant que les mamans le couvaient d'un oeil trop +dangereux, il se retira pour aller souper avec sa bande. J'eus l'air +de partir comme eux; mais je refusai de les accompagner. Et, dix +minutes après, je revenais dans le bal. Je voulais revoir une jeune +fille, dont le regard et le sourire m'avaient particulièrement +attiré. + +«Cette jeune fille ne dansait pas, et pour une raison fort simple, +que j'ai à peine besoin de vous dire, car les passions et les +intérêts sont aussi violents, dans le petit monde que dans le grand; +c'est qu'elle était habillée avec une simplicité excessive. Placée +dans un coin un peu sombre, se cachant presque, elle n'avait été +remarquée par personne dans la foule des danseurs. Seul, Vauchelles +l'avait aperçue; il m'avait dit: + +«--Regarde là-bas, cette tête de madone. + +«--Invite-la, avais-je répondu. + +«--Elle a l'air trop fragile; j'aurais peur de la casser. + +«Vauchelles est le seul de mes amis qui ait vu cette divine jeune +fille. Et aujourd'hui, il ne doit même plus se souvenir de son +visage. De temps en temps, elle causait avec une vieille dame, en qui +je devinais sa grand'mère; mais ses yeux étaient sans cesse dirigés +vers le bal, ce bal auquel elle ne prenait aucune part, et qui +l'amusait pourtant. + +«Je m'étais rapproché d'elle, et, me dissimulant dans l'embrasure +d'une fenêtre, je l'observais avidement. Je m'amusais à deviner qui +elle était. La grand'mère avait une robe ancienne en belle soie, +et ce seul détail me disait qu'elles avaient été plus riches +autrefois. La jeune fille avait une robe de mousseline blanche, +modeste, bien modeste, mal coupée, faite à la hâte...--Je devinais +tout!--Comment avec cela pouvait-elle avoir une taille charmante, +fine, délicate? Pas d'autre ornement qu'un noeud sur l'épaule, +pas une fleur dans les cheveux, de beaux cheveux châtains, épais, +adorablement nuancés. Pour tous bijoux, de petites perles aux +oreilles, de bien petites perles. Et, machinalement, je la comparais +aux reines du bal, aux belles filles richement habillées, un peu +trop couvertes de gros bijoux. Je voyais maintenant les défauts des +autres, que je n'avais pas remarqués tout à l'heure, tellement mon +inconnue me semblait parfaite. + +«Elle ne devait plus avoir d'autre famille que cette vieille +grand'mère; un ami, sans doute, leur avait donné deux billets. Et, +à la joie qu'elles prenaient toutes les deux, même la grand'mère, +je sentais qu'elles ne devaient jamais avoir la moindre distraction, +et que toute leur existence devait s'écouler dans le bonheur paisible +du travail. Et je me disais que ce serait charmant d'aller à elle, +comme à une petite Cendrillon bien méconnue, de l'inviter, de la +mener en plein bal pour la montrer à tous et en être fier... + +«Tout à coup, un danseur pressé me bouscula un peu: je me trouvai +en pleine lumière, et les yeux de la jeune fille se rencontrèrent +avec les miens. Et, pendant quelques secondes, elle me regarda avec un +air de si naïve admiration que je me sentis tout remué. Aucune femme +ne m'avait jamais fait éprouver semblable sensation. J'étais fier et +heureux d'avoir été remarqué par elle. Je répondis à son regard +par un sourire; et, aussitôt, elle baissa les yeux et rougit, comme +si elle avait eu honte de son audace. Je n'hésitai plus; j'allai +l'inviter, en saluant d'abord la grand'mère. Vous pensez bien qu'une +présentation était inutile. Elle consulta sa grand'mère, du coin +de l'oeil. Et la bonne vieille sembla dire, rien qu'à la façon dont +elle me regarda: oui, j'ai confiance. Elle se leva et nous partîmes. +Je tremblais presque de l'avoir à mon bras. Je lui demandai si elle +avait déjà dansé. + +«--Oh! non, dit-elle; nous ne connaissons personne; on nous a donné +ces billets... Et puis, je sais si peu danser! + +«--Nous allons valser. + +«Elle pâlit et balbutia que, pour les autres danses, elle s'en +tirerait peut-être, si j'y mettais de la complaisance; mais elle +avait peur de la valse. Or, vous savez, ma mère, que chez certaines +femmes, tout ce qui est gracieux est inné. Elle valsa tout +naturellement à mon bras; je n'eus qu'à l'entraîner: elle était +si légère! Elle levait les yeux vers moi de temps en temps et me +semblait bien reconnaissante de l'honneur que je lui faisais. Je +ne lui parlais pas, comprenant que cela l'aurait embarrassée de +répondre. Et, quand la valse fut finie, je la ramenai à sa place en +faisant un grand tour. Elle marchait légèrement, touchant à peine +la terre, d'une façon presque aérienne. Je la vis dans une grande +glace; vous auriez dit en la voyant ainsi: c'est un ange qui passe! La +grand'mère me remercia, avec un air de très bonne compagnie. + +«La liberté qui règne dans ces réunions me permit de demeurer +auprès d'elles. Et je fus témoin d'un petit manège qui me ravit. On +avait bien vite remarqué ma danseuse dans les salles de bal; et des +jeunes gens très empressés, un peu rouges, un peu ébouriffés, +venaient l'inviter. Elle les refusa tous, et je me dis, avec fatuité, +qu'elle ne voulait pas d'autre danseur que moi. + +«Je songeais à ce délicieux _Lion amoureux_, qui m'avait fait +sourire autrefois; je le comprenais maintenant, non pas que je fusse +devenu amoureux tout d'un coup, mais je me disais que cette jeune +fille serait reine par la grâce, la simplicité et la beauté dans la +plus aristocratique des fêtes. J'étais très respectueux; j'osais +à peine causer avec mon inconnue, je parlais plus aisément avec la +grand'mère. Et j'étais vraiment surpris de lui trouver une allure +distinguée, des pensées justes et fines qui contrastaient avec son +humble situation; car j'avais bien deviné: la jeune fille, ayant +enlevé son gant droit, je vis ses doigts, très délicats, abîmés +au bout par des piqûres d'aiguilles; le travail les avait même fait +un peu dévier. Cela sans doute paraîtrait risible à mes camarades +de cercle; mais vous comprendrez que j'en fus touché. Elle remarqua +mon regard dirigé sur ses pauvres doigts martyrisés, et n'en +éprouva aucun embarras. Elle dit gentiment: + +«--Vous voyez que ça ne rend pas les mains belles, d'être lingère. + +«--Vous travaillez dans la lingerie? + +«Ce fut la grand'mère qui répondit: + +«--Surtout pour les trousseaux; ma petite-fille est très adroite; +moi, je prépare le gros ouvrage. + +«Je vous assure, ma mère, qu'il y a quelque chose de très beau +à parler aussi simplement de son travail. Et il était si facile de +comprendre que c'était seul leur travail qui les faisait vivre!... + +«--Et vous, monsieur? + +«Cette question, posée par la jeune fille, me bouleversa. Pouvais-je +répondre que j'étais le marquis de Villepreux, rompre d'un seul +mot cette petite intrigue charmante qui me ravissait? Dire mon nom, +c'était élever une barrière absolue entre mon inconnue et moi. Elle +devait me croire aussi dans une situation modeste; je fis un mensonge: + +«--Je suis étudiant en droit... + +«La grand'mère me dévisagea, défiante; elle ne me trouvait pas +assez jeune. J'ajoutai, tout embarrassé: + +«--C'est-à-dire que j'ai fini ma licence depuis longtemps; je suis +avocat... Seulement, je reste encore à Paris, pour terminer mes +études de doctorat avant de retourner en province... + +«Je mentais bravement, en regardant la jeune fille, moi qui croyais +ne pas savoir mentir; mais j'étais timide, au fond, je n'osais +pas lui demander son nom de famille, je savais simplement qu'elle +s'appelait Marie, et cela me suffisait. + +«Je la fis danser une seconde fois, et lui demandai alors si elle +n'avait pas d'autre famille que sa grand'mère. + +«--Non, monsieur. Mon père est mort pendant la guerre de Crimée; +ma mère, brisée par le chagrin, l'a suivi bientôt; et nous sommes +restées toutes les deux seules. + +«Ce souvenir de la guerre de Crimée m'avait rendu pensif... J'avais +peut-être connu le père de cette jeune fille?... J'aurais bien eu +envie de lui poser d'autres questions; mais cela l'aurait attristée. +Quand je la ramenai à sa place, la grand'mère me jeta un regard +inquiet. Devinait-elle en moi le menteur? Et elles partirent +aussitôt; la jeune fille n'exprima aucun regret de quitter le bal: +mais elle m'adressa un charmant sourire. + +«Ma mère, ma vie était changée. + +«J'ai insisté sur tous les détails de cette première rencontre +pour bien vous faire voir qu'il n'y a pas eu, chez celle que j'aime +aujourd'hui avec passion, l'ombre d'une coquetterie. Je passe sur +toutes les ruses d'un jeune homme amoureux qui veut, à tout prix, +rejoindre une jeune fille. Ma vieille habileté de mondain ne m'a que +trop servi. Le matin même, je savais l'adresse de ces deux femmes. +Un mois après, j'avais tout un nouvel état civil: j'étais devenu +M. Jean Berthier, avocat; et, pour plus de sûreté, j'avais loué un +modeste logement au quartier Latin et j'y avais fait transporter +une pile raisonnable de livres de droit. Je voulais tout prévoir, +soutenir jusqu'au bout mon mensonge... ou du moins le soutenir +jusqu'au moment où je jugerais nécessaire de dévoiler la vérité. + +«Six semaines après le bal, je pénétrais dans l'intérieur des +deux femmes. Je ne vous dirai pas toute la diplomatie que j'avais +déployée pour cela... Dans le bal, subissant l'influence générale, +elles avaient été aimables, presque accueillantes: rentrées dans la +vie intime, elles étaient terriblement défiantes. Mais je m'étais +montré si respectueux, si soumis, me donnant pour un provincial qui +s'ennuie à Paris et à qui manque la vie de famille, qu'elles avaient +consenti à me recevoir. Je n'oublierai jamais l'impression de bonheur +tranquille que j'éprouvai dans ce logement où la pauvreté est +jolie, coquette... les fenêtres garnies de rideaux brodés par +Marie... et, sur le rebord, les petites caisses vertes renfermant ses +fleurs... tous les modestes meubles, d'une propreté méticuleuse... +et la grande table sur laquelle elle exécute les travaux que lui +confie une importante maison de lingerie... + +«Figurez-vous enfin mon émotion, quand, dans une pâle photographie +agrandie, je retrouvai, suspendu au mur, le portrait de ce brave +capitaine à qui je dois la vie, et dont vous avez jadis vainement +recherché la famille pour lui prouver votre reconnaissance. + +«--Quel est cet officier, mademoiselle? demandai-je aussitôt. + +«--Mon père. + +«--Ne m'avez-vous pas dit qu'il était mort en Crimée? + +«--Oui, monsieur, répondit la grand'mère. + +«En ce moment, je tremblais comme un enfant. Je balbutiai: + +«--Dans quelle bataille? + +«--Dans une des attaques du Mamelon-Vert. + +«Et, fièrement, en noble Française, cette vieille femme me raconta +la mort de son fils: + +«--L'officier qui portait le drapeau était tombé, frappé par un +éclat d'obus; le lieutenant avait été emporté à l'ambulance. Le +drapeau fut relevé par un sergent, un nommé Jean de Villepreux, dont +mon fils m'avait parlé dans sa dernière lettre: il parait que ce +Jean de Villepreux... un marquis, je crois? était d'une bravoure +indomptable; et huit jours auparavant, il avait sauvé la vie à +mon fils. Mon fils l'aimait donc beaucoup; et, dans sa lettre, il en +parlait avec autant d'orgueil que s'il eût été son enfant. Ce +Jean de Villepreux eut à peine relevé le drapeau que les ennemis se +ruèrent sur lui: il allait sans doute être tué aussi; mais mon +fils lui fit un rempart de son corps--je vous dis là ce qu'on m'a +répété--Et c'est mon fils qui fut tué.» + +«Ah! quelle sotte pensée m'a arrêté ce jour-là! Je brûlais +de l'envie de me précipiter aux genoux de cette pauvre mère, de +m'écrier: «C'est moi, ce Villepreux! c'est moi qui ai reçu le +dernier soupir de votre enfant! C'est pour moi qu'il est mort.» +J'eus peur qu'elle ne m'arrêtât par ces mots: «Vous nous avez donc +menti?» Et je continuai mon rôle de Jean Berthier. + +«--Mais ces Villepreux ont dû vous être bien reconnaissants?... +questionnai-je timidement. + +«--Sans doute, monsieur, répondit-elle de la façon la plus +naturelle; mais il y a des reconnaissances qui pèsent à ceux qui en +sont l'objet. En apprenant la mort de son mari, ma belle-fille, qui +était très délicate, tomba gravement malade dans le Midi, où +je l'avais conduite; elle mourut. La guerre finie, j'accomplis un +douloureux pèlerinage: j'allai en Crimée, prier sur cette terre +qui m'avait ravi mon fils. Quand je revins en France, j'appris au +ministère de la guerre que Mme de Villepreux et son fils m'avaient +activement recherchée; on n'avait pas pu leur donner mon adresse, je +n'en avais pas laissé. Je priai qu'on ne la leur communiquât jamais. +Sans doute, cette dame, aussi riche que bonne m'a-t-on dit, aurait +voulu me secourir: j'en aurais été humiliée. Qu'avait fait mon +fils, après tout, sinon son simple devoir de Français? Entre gens de +coeur, à la guerre, on se sauve la vie chaque jour. Justement, M. +de Villepreux avait sauvé une fois la vie à mon fils; nous étions +quittes. Et puis, monsieur, j'étais jalouse de cette mère, qui avait +conservé, elle, son fils, tandis que j'avais perdu le mien; cela +m'aurait fait du mal de la voir, surtout de voir le fils. J'eus tort, +monsieur, je fus trop fière. Les secours accordés par le ministère +sont bien faibles, bien insignifiants; je ne connaissais personne +qui pût me soutenir. Et j'eus bien du mal à élever ma chère +petite-fille. Une femme gagne si peu! Enfin, ces mauvais jours sont +passés, et l'aisance est entrée chez nous, quand ma petite-fille a +pu m'aider de ses petits doigts de fée... Nous n'avions même plus +la dot de ma belle-fille: mon fils l'avait dépensée peu à peu pour +gâter sa femme...» + +«La bonne vieille essuya deux grosses larmes; puis, reprenant une +allure enjouée: + +«--Nous nous sommes donc tirées d'affaire, monsieur, sans l'aide +de personne. Et mon fils, qui était si fier, doit être bien content +là-haut, de ce que nous n'avons jamais reçu d'aumône.--Voilà notre +histoire, monsieur. Tant pis pour vous, si elle vous a ennuyé; mais +il ne fallait pas nous demander ce que c'était que ce portrait! + +«Connaissez-vous, ma mère, quelque chose de plus touchant que ce +récit?... J'étais ému jusqu'aux larmes. Et je ne trouvai que ces +paroles: + +«--Mademoiselle, comme vous devez être orgueilleuse de votre père! + +«--Oh! oui, monsieur; c'est mon défaut. + +«--Et elle n'en a pas d'autre, ajouta la grand'mère. + +«Si vous aviez assisté à cette scène, ma mère chérie, je +n'aurais pas besoin de vous écrire aujourd'hui cette longue +confession; vous auriez deviné l'amour profond, durable, qui naissait +en moi. + +«Maintenant, je n'ai plus de faits saillants à vous raconter. En la +forçant à parler de son fils, j'étais rapidement devenu l'ami de la +grand'mère. J'étais celui de la jeune fille depuis le premier jour. +Et la première période de nos amours est renfermée dans ces seuls +mots: Nous nous sommes aimés! + +«Je jouais fort bien mon rôle de provincial tout perdu dans Paris, +sevré de la vie de famille, heureux de trouver un coin paisible, +loin du tapage parisien. Je m'intéressais à leurs travaux, à ces +commandes qu'on leur donne préparées, avec les broderies et les +dentelles rigoureusement comptées, et qu'on leur paye si peu! + +«Et cela m'amusait de songer que j'avais plus d'argent, dans ma +bourse des menues dépenses, qu'elles n'en gagnent dans toute une +année. Je prévoyais leur stupéfaction le jour où je me ferais +connaître, comme un prince des contes de fées. Et si je sentais ma +vie changée, c'est que, sous l'influence de Marie, je devenais un +autre homme: je comprenais mieux mon siècle, sans cesser de respecter +le passé... + +«Je comprenais mieux aussi l'inutilité de ma vie d'oisif, j'en avais +même un peu honte, devant elle, si travailleuse! Je comprenais +mieux surtout la famille, la femme simple, bonne, douce, la femme qui +répand le bonheur dans une maison. Et déjà mon intention était +bien arrêtée de vous la donner pour fille, une fille qui vous +aimerait comme je vous aime, qui vous respecterait, comme je vous +respecte... Juliette et elle seraient soeurs... Sans dévoiler +encore mon nom, je leur avais dit mes projets; il l'avait bien fallu +d'ailleurs, pour avoir le droit de revenir sans cesse chez elles! + +«Cela se passa bien simplement. Je dis à Marie que, mes études +terminées, mon dernier examen passé, je retournerais en province, +et que, si elle voulait de moi pour mari, elle vivrait dans un trou, +presque à la campagne, comme enterrée, entre sa grand'mère, ma +mère et moi. Et cette perspective, qu'il suffit de faire entrevoir à +une jeune fille de nos jours pour l'épouvanter, cette perspective la +ravissait. Elle ne s'inquiétait que d'une chose: + +«--Votre mère m'aimera-t-elle? + +«J'affirmais que oui. Et elle ajoutait, très confiante: + +«--D'ailleurs, je l'aimerai tant, moi! + +«Je fus alors sur le point de tout vous avouer, de me jeter à vos +genoux et d'implorer votre consentement. + +«Notre passion était, hélas! trop violente! Depuis que j'avais +fermement déclaré mes intentions, la grand'mère me traitait +en fils. Et, un soir où, dans leur grande maison de lingerie, on +attendait une commande pressée, elle n'avait pas hésité à aller +livrer cette commande, quoique je dusse passer la soirée chez elles; +Marie m'attendait seule... + +«Ma mère, souvenez-vous de la plus heureuse soirée de votre vie, +de cette heure suprême où votre vie se confondit dans celle de mon +père! Et pardonnez-nous!... + +«Il n'est pas possible que nous ayons été coupables, elle surtout, +jusqu'alors si pure, si chaste! Moi seul le fus; et je me demande +encore à quelle force invincible j'obéis. Nous étions unis par un +lien indissoluble. + +«J'eus peur alors de vous avouer mon amour. Je n'aurais pas su vous +dire la vérité à moitié. Et puis, une espérance inconsciente +se glissait peu à peu dans mon coeur; c'est que, dans cette unique +soirée où j'oubliai le respect que je lui devais, j'avais fait de ma +femme une mère. + +«Depuis ce jour, elle ne m'accueillait qu'en tremblant, je devinais +qu'elle avait peur. Et elle est si bonne, si douce, qu'un misérable +séducteur aurait pu l'abandonner alors... Moi je l'aimais davantage. +Je ne regrettais rien; j'avais seulement honte d'avoir abusé de la +bonne confiance de la grand'mère. Et j'attendais impatiemment. Il y a +quelques jours, qu'elle avais besoin de causer secrètement avec moi. +Pour la première fois, elle me demandait un rendez-vous. Et, dans ma +chambrette d'étudiant, où elle consentit à venir, elle n'eut qu'à +sangloter; je lui évitai l'aveu. + +[Illustration: Et fièrement, en noble Française, cette vieille femme +me raconta la mort de son fils.(Voir page 57.)] + +«--J'ai tout deviné lui dis-je, ne craignez rien. Notre enfant +portera mon nom, puisque vous serez bientôt ma femme... + +«--Mais votre mère, voudra-t-elle de moi maintenant? + +«Je la remerciai de ne pas avoir douté de moi. Et elle me dicta ma +conduite. + +«--Vous lui parlerez, vous lui direz tout, tout! Votre mère doit +être bonne; notre devoir est de ne rien lui cacher. + +«Je lui ai solennellement, pour la seconde fois, engagé ma parole. +C'était lui engager la vôtre, ma mère; car je n'ai pas besoin +d'ajouter que, pas plus ma fiancée que moi, n'avons jamais songé +à vous désobéir. Ce n'est pas en fils aîné, en chef de famille +toujours obéi que je vous écris, c'est en fils humble, soumis. Je ne +veux pas que vous me disiez, comme vous me l'avez dit si souvent: Tu +es le chef de notre maison, tu es le seul maître, fais ta volonté. +Je vous supplie de me répondre simplement: J'aimerai, j'accueillerai +ta femme comme ma fille. + +[Illustration: ... et lentement, par petites pincées, jeta au vent de +la nuit une poussière noire. (Voir page 63)] + +«Je vous rappellerai seulement que, sous Louis XII, tous les hommes +de notre famille étaient morts en Italie; il ne restait qu'un +garçon. Fait chevalier bien jeune, il accompagna François Ier et +tomba en défendant son roi. La race des Villepreux se serait alors +éteinte s'il n'avait existé, près de notre château d'Angoville, +un fils naturel de notre aïeul Jean V de Villepreux, le fils d'une +paysanne, morte en le mettant au monde. La femme de ce Jean V de +Villepreux, la mère du jeune chevalier mort à Pavie, n'hésita pas. +Elle éleva le fils naturel de son mari comme s'il eût été son +enfant; et, quand il fut majeur, elle obtint du roi qu'il succédât +aux titres et aux honneurs de son père naturel. On l'appelle dans +l'histoire, le Bâtard de Villepreux; il fut noble et glorieux; +à soixante-dix ans, il combattait encore aux côtés d'Henri IV +reconquérant son royaume sur les Guises. C'est de lui que nous +descendons. + +«Ma mère, vous tenez mon bonheur et mon honneur dans vos mains! +Je vous embrasse avec autant de respect et de soumission que de +tendresse. + +«JEAN.» + +--Un post-scriptum! fit gouailleusement Honoré, trouvant encore un +feuillet. Ces amoureux ne savent jamais s'arrêter. + +«Je n'ajoute que quelques mots, ma mère, relatifs à mon testament. +Quand on touche de si près au bonheur, on songe forcément à toutes +les choses qui pourraient vous l'enlever. Et parfois il me semble que +la mort peut me prendre, tout à coup, sans que j'aie eu le temps de +réparer le mal que j'ai fait. J'ai donc prévenu Florimont de mes +intentions. Et il prépare un acte que nous compléterons dans deux +ou trois jours. Par cet acte, je veux reconnaître d'avance, pour mon +enfant, le petit être qui viendra bientôt au monde, donner ma part +de fortune à cet enfant, en en laissant la jouissance par moitié à +vous et à ma fiancée, et vous demander de traiter la mère de mon +enfant comme si elle avait été ma femme légitime. Si je mourais, je +suis bien sûr que vous respecteriez mes dernières volontés... + +«Mais j'ai grande envie de vivre longtemps pour vous aimer et vous +faire aimer les miens! + +«JEAN.» + +Honoré, serrant la lettre dans sa main crispée, les yeux fixés +à terre, eut quelques minutes de trouble. Puis, il ordonna un peu +sèchement à Guépin de se retirer. + +--Monsieur le marquis est satisfait? interrogea le domestique sur le +seuil de la porte. + +--Allez, vous aurez ce que je vous ai promis! + +Le domestique s'éloigna et regagna sa chambre, mais en redescendit +aussitôt à pas de loup et se rapprocha de l'appartement du mort: +Honoré en avait refermé la porte. Alors, le valet de chambre se +rendit dans la cour, grimpa sur le toit de l'écurie et se plaça dans +un coin, d'où il pouvait à peu près distinguer ce qui se passait +chez le mort. + +A la lueur des bougies, il vit la silhouette d'Honoré passer et +repasser devant les fenêtres. Par moments, le nouveau marquis de +Villepreux allait jusqu'au lit et regardait son frère. Puis, tout à +coup, une lueur plus vive l'éclaira d'un reflet rougeâtre. Cela +dura peu; et, quelques minutes après, une fenêtre de la chambre +s'ouvrait. + +Honoré parut et, lentement, par petites pincées, jeta au vent de +la nuit une poussière noire, presque impalpable, qui s'éparpillait +aussitôt. + +Les dernières volontés de son frère n'existaient plus. + + + + +VII + +LA MARQUISE DE VILLEPREUX + + +Le château d'Angoville est situé, non loin de Saint-Lô, dans un +des plus ravissants paysages de cette presqu'île du Cotentin, qu'on +a assez justement comparée à la Suisse. Il se compose de deux +constructions bien distinctes qui, avec l'immense parc qui les +entoure, occupent un vaste coteau qui domine la Vire. Il ne reste +du vieux château d'Angoville, bâti au moyen âge, qu'une salle +remarquable du douzième siècle, soutenue par d'énormes piliers, et +un donjon octogonal du quinzième siècle, très élevé, d'où l'on +aperçoit non seulement la vallée de la Vire, mais celles de ses +affluents, la Dolée et le Torteron. Une porte garnie de mâchicoulis, +et surmontée d'un énorme écusson des Villepreux, semble soutenir le +donjon et s'appuie elle-même sur une enceinte d'épaisses murailles +qui décrit un léger circuit, puis s'arrête net en un monceau de +grosses pierres. Tous ces vieux restes se seraient depuis longtemps +écroulés, s'ils n'étaient liés entre eux par une solide couche de +lierre qui les enserre plus sûrement dans ses griffes de bois tordu +que des anneaux de fer. Seule, la salle du douzième siècle se tient +bien debout, comme si jamais les années ne devaient avoir raison de +ces constructions massives qui semblent avoir été faites par des +géants. Elle a toujours servi d'écurie, ainsi que le prouvent des +dispositions spéciales prises dès sa fondation; et il a suffi d'y +jeter un peu de lumière et d'y apporter les aménagements nouveaux +qu'exige le sport, pour en faire une parfaite écurie moderne. + +Lorsque le vieux château, fatigué par les nombreux sièges que lui +firent subir les Anglais, commença de tomber en ruine, Jean VIII de +Villepreux dépensa presque toute sa fortune pour faire construire la +superbe habitation qui s'élève à une légère distance du donjon, +et qui est un des plus admirables souvenirs que nous ait laissés +l'architecture du dix-septième siècle. + +C'est de là que la marquise avait écrit à son fils la lettre qu'il +avait reçue en arrivant à son cercle. + +Le lendemain, à l'heure même où le jeune marquis s'éteignait, +dans la seigneuriale demeure de la rue Saint-Dominique, sa mère se +promenait, en s'appuyant affectueusement sur le bras de Juliette de +Persant, dans la large avenue qui mène du nouveau château aux ruines +de l'ancien. + +Depuis deux jours qu'elle était arrivée à Angoville, elle avait +tout vu, tout disposé pour recevoir son fils. Et, en ce moment, elle +allait elle-même jeter un dernier coup d'oeil sur son écurie. + +--Il aime donc bien les chevaux? interrogeait Juliette, les yeux +levés vers ceux de la marquise. + +--Ma petite, répondait la douairière, quand tu n'auras plus sur +les joues ce joli duvet qui te fait ressembler à un fruit vert, +c'est-à-dire quand tu commenceras à connaître un peu la vie, tu +sauras que les hommes ne nous aiment qu'à la condition que nous +flattions toutes leurs manies, toutes leurs faiblesses. Jean adore les +chevaux; moi je les aime bien, comme de bonnes bêtes qui nous rendent +service, mais enfin je ne les adore pas. Cependant, je vais visiter +l'écurie pour être bien certaine que rien ne manque aux chevaux de +mon fils, que l'avoine est belle, que les boxes sont bien nettoyés, +que les cuivres, les harnais, les selles sont parfaitement entretenus. +Tu verras que la première visite de Jean--lorsqu'il nous aura +embrassées, car il daignera nous embrasser d'abord--eh bien, sa +première visite sera pour ses chevaux. Et, comme il sera satisfait, +il me dira: + +«Vraiment, ma mère, c'est plaisir, après une absence, de retrouver +une écurie aussi bien entretenue.» + +Et ce sera ma récompense. + +La marquise douairière de Villepreux était encore très belle. Elle +touchait à la cinquantaine et paraissait à peine avoir quarante ans, +sans recourir d'ailleurs à aucun artifice de toilette; elle n'avait +jamais essayé de rester jeune femme. Son mari mort, elle avait +dédaigné toute coquetterie. + +Elle ne voulait plus être que mère, mais une mère jeune, aimante, +gracieuse. Et peut-être est-il inexact de dire qu'il n'y avait +plus la moindre coquetterie en elle; car elle avait celle de vouloir +effacer dans l'imagination de son fils toutes les jeunes femmes qu'il +courtisait. + +Elle n'était décidée à abdiquer que devant la femme qu'elle lui +avait choisie, devant Juliette de Persant. Et alors, elle deviendrait +grand'mère. + +Quand elle parlait de Jean, ses yeux noirs prenaient un éclat +extraordinaire, une légère rougeur montait à ses joues +habituellement assez pâles. Et elle semblait vraiment toute jeune. + +Elle n'avait presque pas de rides, ses cheveux étaient toujours d'un +noir de jais. Elle avait encore la taille mince, malgré un léger +embonpoint qu'elle appelait en riant de la vieille graisse; et elle +était très vigoureuse. + +Si elle s'appuyait sur le bras de Juliette, c'était pour mieux sentir +ce jeune coeur, qu'elle savait battre à son unisson. + +Juliette de Persant méritait bien l'affection si tendre que lui +portait la douairière. Son visage long, ovale, naïf, éclairé par +de grands yeux bleus, ressemblait à celui de ces vierges qu'on voit +sur les vitraux des vieilles églises; ses cheveux séparés sur son +front pur en deux bandeaux étaient d'un brun délicat, nuancés d'or +aux tempes et à la nuque; son nez, d'une finesse exquise, paraissait +fragile comme une mince feuille de porcelaine; ses lèvres gracieuses, +bien ouvertes, pleines de sang, indiquaient la bonté. + +Son portrait moral ressemblait à celui de la marquise, comme un +reflet ressemble à la lumière. Et toutes ses pensées, toutes ses +aspirations se résumaient en une unique chose: elle admirait Jean de +Villepreux. + +Elles étaient arrivées à la vieille salle romane et passaient +devant les boxes. + +--Voici Lutin, son favori, dit fièrement la marquise... + +Et bravement, elle pénétrait dans le box et caressait la croupe du +cheval. + +--Quelle noble bête! s'écria Juliette. + +--Jean en choisira une pour toi, mais bien douce, une haquenée comme +celles que montaient les dames de jadis; il la dressera lui-même, et +vous irez faire de longues promenades... + +--Ah! mère, murmura Juliette,--elle avait toujours appelé la +marquise ainsi,--mère, vous me faites rêver!... + +Elle avait baissé les yeux et rougissait. + +En ce moment, elles entendirent des pas. Et une voix d'enfant demanda: + +--Est-ce que madame la marquise est là? + +--Oui, répondit un palefrenier. Pourquoi donc? + +--J'ai couru pour lui remettre cette dépêche qu'on vient d'apporter +au château. + +Une dépêche! La marquise sourit: + +--Je devine: Jean a reçu ma lettre ce matin, il me télégraphie +qu'il arrive. + +Puis elle sortit vivement, prit le papier bleu et l'ouvrit, tandis +qu'une expression de triomphe se répandait sur son visage. Mais à +peine avait-elle jeté les yeux sur les quelques mots rédigés par +Honoré que ses traits se contractaient affreusement. + +--J'étais trop heureuse! murmura-t-elle. + +Et elle s'évanouit dans les bras de Juliette. La jeune fille +parcourut rapidement la dépêche; elle aussi faillit tomber; mais +elle puisa, dans son amour pour la marquise, la force de résister à +sa douleur. Et ce fut elle qui, tout en s'empressant auprès de Mme de +Villepreux, donna les ordres nécessaires pour préparer le départ, +et cela avec un calme, une énergie dont elle ne se serait pas crue +elle-même capable. + +--Qu'on attelle immédiatement pour nous mener à Saint-Lô; nous +avons le temps de prendre le dernier train qui rejoint la ligne de +Paris... + +Quand la marquise revint à elle, elle voulut parler; mais Juliette +l'entoura de ses bras: + +--Mère, ne vous occupez de rien; laissez-moi, dans notre malheur, la +consolation de vous gâter. + +Et elle la reconduisit au château, où la marquise demeura une heure +immobile dans son fauteuil du grand salon, les yeux aveuglés +de larmes, vaguement fixés sur le fauteuil où son mari passait +autrefois les soirées en face d'elle, et où son fils aîné l'avait +remplacé. Ceux qu'elle aimait devaient-ils ainsi partir avant +elle? Car elle devinait la vérité tout entière dans la dépêche +d'Honoré: son fils Jean était mourant, peut-être mort... et on +n'avait pas osé le lui annoncer brutalement. + +Mort, lui, son orgueil, toute sa vie! Sans doute quelque sotte +querelle, suivie d'un duel?... ou un accident?... Peut-être une chute +de cheval?... L'incertitude l'aurait brisé si, de temps en temps, +Juliette n'était venue l'embrasser. Elles mélangeaient leurs larmes. + +--Ma chérie, murmurait la marquise, il faut que tu aies du courage +pour moi! + +Juliette avait fait préparer à la hâte la malle de Mme de +Villepreux et la sienne. La dépêche était arrivée un peu avant +cinq heures: à six heures, la voiture se rangeait devant le perron du +château, les malles étaient chargées. + +--Ma mère, nous n'avons plus qu'à partir. + +Et Juliette entraînait la marquise. Les domestiques s'étaient +placés auprès de la voiture. Tous pleuraient. Dans cette minute +d'adieu à ces gens qui la révéraient, la marquise eut la force de +prononcer en se redressant: + +--Merci, mes amis! Et priez pour lui! + +Et les deux femmes, serrées l'une contre l'autre, eurent de nouveaux +sanglots, qui redoublèrent encore lorsque la voiture quitta l'avenue +qui menait de la grande route au château. C'était là qu'elles +avaient rêvé le bonheur; leurs espérances étaient à jamais +brisées. + +Elles arrivèrent à Saint-Lô quelques secondes avant sept heures et +demie: elles purent prendre le train, qui les amena à Lison à huit +heures. Et, à Lison, elles attendirent l'express de Cherbourg à +Paris qui passe à huit heures vingt-deux. Quand elles furent montées +dans l'express, Mme de Villepreux força doucement Juliette à +s'étendre. Et la jeune fille écrasée par la fatigue et l'émotion +s'endormit au bout d'une heure. La marquise ne ferma pas l'oeil de +la nuit, il lui semblait qu'elle voyait son fils étendu sur son lit, +n'attendant plus que de l'avoir embrassée pour rendre le dernier +soupir. + +--O mon Dieu! murmurait-elle parfois, faites que je le revoie, que je +puisse recevoir sa dernière pensée! + +Elles arrivèrent à Paris un peu après quatre heures du matin. +Personne ne les attendait à la gare. Ce premier isolement causa une +atroce impression à la marquise. Elle ne réfléchit pas que son fils +ne l'attendait sans doute que plus tard. + +--Honoré n'est pas venu au-devant de nous, dit-elle, c'est que tout +espoir est perdu. + +Elle était cependant plus calme. Cette longue nuit passée dans +l'anxiété la plus poignante, l'avait préparée à la résignation. + +Quand une voiture de place les eut amenées devant l'hôtel de la rue +Saint-Dominique, elles demeurèrent, quelques secondes, hésitantes. +Par un sentiment presque inconscient, elles voulaient retarder la +minute où elles sauraient la vérité. Ce fut Juliette qui sonna. Et +lorsque le concierge eut ouvert, la marquise, avant de faire un pas, +prononça: + +--Mon... mon fils? + +Le bonhomme n'eut pas le courage de répondre; d'un geste embarrassé, +il montra le ciel. La malheureuse mère se précipita alors; et, à +l'entrée du vestibule, elle trouva son fils cadet. Honoré avait vite +deviné que sa mère seule pouvait arriver à cette heure. Il avait +eu un instant de trouble... Que sa mère fût arrivée une demi-heure +plus tôt, et elle l'aurait surpris brûlant la lettre de son +frère... Mais il s'était remis promptement, se composait un visage +désolé. Et, lorsque sa mère lui tendit ses bras, il dit avec +gravité: + +--Courage, ma mère, vous n'avez plus qu'un fils! + +Et il essayait de la retenir, de lui prodiguer ses consolations. Elle +ne l'écoutait plus, elle gravissait l'escalier, comme folle, criant +d'une voix désespérée: + +--Jean!... mon fils... mon chéri! + +Elle ne s'arrêta qu'à l'entrée de la chambre du mort. Là, ses +sanglots cessèrent; elle contemplait, d'un oeil stupide, ce beau +corps étendu qui, dans la mort, semblait un beau marbre couché. + +Elle avait vu ainsi son mari. + +Et ces deux visions suprêmes, ces deux douleurs aiguës se +confondaient dans son esprit. Elle perdait une seconde fois le +bonheur. + +Juliette demeura quelques instants près d'elle, immobile, retenant +ses larmes devant la douleur muette de la mère. Puis la marquise +se jeta en avant et vint tomber comme prosternée au pied du lit, +murmurant: + +--Pourquoi me l'avez-vous pris, mon Dieu? Ne pouviez-vous me frapper, +moi, vieille, moi qui ne sers plus à rien sur cette terre?... + +Elle ne songeait pas encore à demander comment, pourquoi il était +mort. La blessure ayant été très soigneusement lavée, puis +dissimulée autant que possible, elle n'avait vu que ce visage tout +blanchi, sévère, et d'une beauté sublime. + +Juliette était tombée à genoux à ses côtés, épiant ses moindres +mouvements, prête à l'entourer de sa tendresse. Honoré, un peu en +arrière, les contemplait d'un oeil sec: on ne le regardait pas, il +n'avait pas besoin de jouer la douleur. Il avait même la force de +raisonner, de se dire: «Si elles savaient que mon frère laisse un +enfant, elles seraient parfaitement capables d'aller le chercher!...» + +Cependant, l'énergie de la marquise était si grande qu'elle reprit +bientôt possession d'elle-même. Elle se releva et ouvrant ses bras, +y attira Juliette et Honoré et les tint longuement embrassés dans la +même étreinte; puis elle les renvoya. + +--Laissez-moi seule avec lui, mes enfants! + +Honoré, tenant Juliette par la main, eut l'air de se retirer; mais, +sur le seuil de la porte, il s'arrêta. Il voulait annoncer à sa +mère comment son frère était mort... + +--Il a été blessé à l'oeil par M. de... + +Sa mère l'interrompit brusquement: + +--Je ne veux pas savoir encore le nom de celui qui me l'a tué!... Je +ne veux pas que des pensées de haine emplissent mon esprit, au moment +où je vais prier une dernière fois pour lui! + +Honoré n'insista pas; les dispositions de sa mère le rassuraient +pleinement sur l'accueil qui serait fait à Brettecourt, s'il osait +se présenter à elle. Et, tenant toujours Juliette par la main, il la +mena jusqu'à l'appartement qu'il lui avait fait préparer. + +Ce n'était pas sans une légère appréhension que Juliette se +laissait entraîner par Honoré. Ainsi que Jean, elle avait eu souvent +à souffrir du caractère jaloux, haineux, du second fils de la +marquise; il lui avait souvent montré qu'il la considérait comme +une intruse; un jour même, elle l'avait entendu qui disait à la +marquise, dans un moment de violence: + +--Cette petite me vole votre affection! + +Et, tout d'un coup, elle songeait aux changements qui pouvaient se +produire dans son existence, maintenant que le fils cadet était +devenu l'aîné, le chef de la maison. Sans doute, la marquise +voudrait la conserver auprès d'elle; mais pourrait-elle accepter +cette situation, si elle était détestée par le chef de la famille? + +Aussi fut-elle très heureusement surprise quand Honoré lui dit d'un +ton de bien sincère amitié: + +--Ma chère Juliette, excusez-moi si vous ne trouvez pas, dès votre +arrivée ici, une installation complète. Je suis si troublé depuis +hier! J'ai pensé seulement que ma mère serait bien heureuse de vous +avoir auprès d'elle... + +Il ouvrit la porte de l'appartement. + +--Vous voici chez vous. J'ai donné quelques ordres, à la hâte, pour +que vous n'ayez pas trop à souffrir d'une première installation. +Dans quelques jours, vous me direz tout ce qui peut vous manquer. Je +n'ai pas, hélas! la prétention de croire que j'occuperai dans votre +coeur la place qu'y occupait mon frère bien-aimé; mais je tâcherai +que le vide qu'il laisse dans cette maison ne vous semble pas trop +grand. + +Il avait débité ses deux tirades d'un air parfaitement ému. +Juliette le remercia avec attendrissement. Jeune âme qui croyait à +peine que le mal existât! + +Honoré s'était déjà retiré; il alla embrasser sa mère qui priait +devant le lit du mort. Puis, fidèle au programme qu'il s'était +tracé, il prit toutes les dispositions nécessaires pour +l'enterrement; il donnait tous les ordres dans l'hôtel, et avec une +douceur, une mesure qui surprenaient. On s'attendait à avoir en lui +un maître irascible, orgueilleux, et on le voyait aussi bon, aussi +indulgent que l'avait été son frère. + +Au milieu de la journée, sa mère, qui n'avait pas quitté la chambre +de Jean, essaya de lui poser quelques questions sur ce qui avait été +fait, sur ce qui était à faire encore. Il la serra dans ses bras, +avec un véritable élan de tendresse, et répondit: + +--Ma mère, une seule chose peut me consoler dans ma douleur, c'est +que vous me permettrez d'être pour vous ce qu'était mon frère. +Il dirigeait tout et vous évitait les moindres soucis dans la vie +usuelle; permettez-moi de vous les éviter dans une circonstance aussi +cruelle. Vous et Juliette, pleurez! Tout ce qui est pénible, tout ce +qui rend un deuil plus douloureux, me regarde. + +En ce moment, Guépin interrompit l'entretien de la mère et du fils. +Le valet de chambre avait été placé dans le vestibule de l'hôtel +pour recevoir les personnes qui venaient s'inscrire; et, depuis le +matin, c'était un défilé de tout ce que Paris compte de noble et +d'illustre. + +--Pardon, monsieur le marquis, fit Guépin à voix basse. + +--Qu'y a-t-il donc? + +--C'est... deux messieurs, prononça Guépin comme embarrassé, qui +demandent à être reçus par Mme la marquise. + +--Ne vous ai-je pas dit que ma mère ne recevrait absolument personne +aujourd'hui? + +--En effet, monsieur; mais ces personnes sont... + +--Qui donc? + +--M. le baron de Vauchelles... et M. le comte de... de Brettecourt! + +A ce nom, la marquise eut un long tressaillement. + +--Henri... murmura-t-elle; il est donc à Paris?... Oui... oui... cela +me fera du bien de l'embrasser... Il aimait tant mon fils! + +Guépin s'éloignait, très lentement. + +--Attendez, ordonna Honoré. + +Et s'adressant à sa mère, avec une grande solennité: + +--Ce matin, ma mère, vous nous avez donné une belle leçon de +générosité: devant votre fils mort, vous avez dit que vous ne +vouliez pas connaître le nom de celui qui l'avait frappé; je vous +ai admirée. Mais, ce nom, il m'est impossible de vous le taire plus +longtemps... C'est Henri de Brettecourt! + +[Illustration:--Pourquoi me l'avez-vous pris, mon Dieu? Ne +pouviez-vous me frapper, moi, vieille, moi qui ne sers plus à rien +sur cette terre?... (Voir page 69.)] + +---Lui!... Henri!... Henri se serait battu en duel avec ton frère?... +C'est impossible! + +--Non, ma mère, Henri ne s'est pas battu en duel avec mon frère; et +nous ne pouvons accuser que la fatalité. Henri revenait d'Afrique; +sa première visite a été naturellement pour nous. Il a passé la +journée avec Jean; ils ont fait des armes ensemble, et, dans le feu +de l'assaut, l'épée démouchetée d'Henri a traversé le masque de +Jean et pénétré dans la tête par l'oeil droit. La mort n'a +pas été instantanée, mais Jean est mort sans avoir repris +connaissance... + +--Henri, balbutia la marquise, Henri que j'aimais comme mon enfant, +Henri m'a tué mon bien-aimé fils? Oh! mon Dieu! c'est trop, cela!... +C'est trop! + +Elle poussa un soupir lamentable et se renversa en arrière: Honoré +la reçut dans ses bras, à demi évanouie. + +--Pauvre mère! Comme tu es frappée! dit-il en la serrant tendrement +contre lui. + +Revenant à elle, elle murmura: + +--Je n'aurais pas aujourd'hui la force de le voir... + +Honoré fit un signe à Guépin: + +--Allez dire à ces messieurs que ma mère les prie de l'excuser. Il +lui serait impossible de les recevoir en ce moment. + +[Illustration: Elle l'attira contre son sein. Oh! qu'elle était +touchée des soins dont il l'entourait depuis son arrivée! (voir page +74.)] + + + + +VIII + +GRAND'MÈRE! + + +Tandis que sa mère retombait à genoux, Honoré souleva légèrement +le rideau de la fenêtre. Il aperçut Brettecourt qui s'éloignait, +tout accablé, appuyé sur le bras de Vauchelles. Le danger était +écarté pour aujourd'hui, et il saurait bien l'écarter toujours +ainsi. Il avait d'ailleurs parfaitement prévu ce qui se passerait +dans l'esprit de sa mère: avec sa générosité, sa noblesse de +sentiment, elle ferait tous ses efforts pour étouffer en elle toute +pensée de colère, de haine; Brettecourt, en somme, n'était pas +responsable de ce malheur. Mais il espérait que jamais elle ne +le reverrait, que jamais elle n'aurait le courage de supporter la +présence de l'homme qui lui avait tué son fils. + +--J'ai peut-être eu tort, dit la marquise au bout de quelques +instants, j'aurais du me maîtriser, recevoir cet enfant; il venait me +demander son pardon... J'ai été cruelle pour lui! + +--Ah! ma mère, croyez bien que je n'ai pas attendu votre retour +pour déclarer à Henri, en votre nom comme au mien, que cet affreux +malheur ne changeait rien à l'amitié que nous avons toujours +éprouvée pour lui! Je n'ai pas eu pour lui un seul mot de +reproche... Mais sa présence... ici... vous aurait fait trop de mal! + +--Merci, mon enfant! + +Elle l'attira contre son sein. Oh! qu'elle était touchée des soins +dont il l'entourait depuis son arrivée!... Elle ne l'aurait jamais +cru si tendre, si dévoué. Et d'ailleurs, il avait maintenant, pour +elle, une qualité qui primait toutes les autres: il était devenu le +chef de la famille. Il était le marquis de Villepreux! Elle oubliait +sa jeunesse méchante, envieuse, ses colères terribles contre son +frère, son animosité contre Juliette. Elle ne voyait plus en lui +que le dernier descendant des Villepreux qu'elle devait aimer et +même respecter par-dessus tout. Et lui, sentant grandir sa puissance, +cachait sa joie sous une attitude de parfaite soumission. + +Il essaya d'éloigner sa mère pendant qu'on étendait Jean dans sa +dernière couche; mais elle eut l'énergie de rester. Elle avait tant +pleuré qu'elle assista, sans une larme, à ce navrant spectacle. Et +ce ne fut que lorsque son fils eut disparu pour jamais, lorsqu'elle +eut déposé sur le bois du cercueil le dernier baiser, qu'elle +consentit à se reposer un peu. + +Juliette était venue la chercher. + +--Pauvre enfant, lui dit-elle en s'éloignant, je ne me suis guère +occupée de toi; je demanderai à Honoré qu'il t'installe tout près +de moi, que je te sente dormir à mes côtés. + +Juliette, malgré sa tristesse, eut un doux sourire: + +--Venez, mère! + +Et, la faisant entrer dans sa chambre, elle ajouta: + +--Honoré a prévenu nos désirs. + +Ce fut une exquise consolation pour Mme de Villepreux; elle ne +s'attendait certes pas à une si jolie délicatesse de la part de son +fils. + +«Nous le jugions mal,» pensa-t-elle. + +L'enterrement eut lieu le lendemain. Il fut très noble et très +majestueux, mais se distingua de la généralité des enterrements +mondains par la douleur sincère qui se lisait sur presque tous les +visages: Jean de Villepreux n'avait pas un ennemi. + +Brettecourt suivit le cortège entre Vauchelles et le maître d'armes +Grandier. Au Père-Lachaise, il se cacha derrière une tombe, fuyant +le regard de Mme de Villepreux. + +On trouva, en général, que le nouveau marquis de Villepreux pleurait +un peu trop: on ne croyait pas à ces larmes. Et Vauchelles, qui +était un affreux sceptique, les compara aux célèbres larmes +de crocodile de Catherine de Médicis. On admira, au contraire, +l'énergie de la marquise. Elle n'eut pas une défaillance, même +lorsque se produisit le roulement lugubre des cordages remontant +après la descente du cercueil. Et c'est elle qui ramena à sa voiture +Juliette toute tordue de sanglots. + +A la sortie du cimetière, tandis que la foule des amis s'éloignait, +après ces salutations et ces accablantes poignées de main qui +prolongent la douleur, la marquise aperçut Brettecourt qui partait +bien vite, comme honteux. Elle eut alors, en souvenir de son fils, une +sublime pensée de bonté. Elle appela: + +--Henri! + +Il s'arrêta, demeura quelques instants immobile, n'osant s'avancer +vers elle. Puis, éclatant en larmes, il se précipita sur ses deux +mains qu'elle lui tendait. + +--Pardon, balbutia-t-il, pardon! + +Et il couvrit de baisers les mains de la pauvre mère. Déjà la +foule le poussait, les banales poignées de main recommençaient; et +bientôt la marquise se trouva seule avec Honoré. + +Ils rejoignirent Juliette qui sanglotait toujours, presque renversée +sur les coussins de la voiture. Et ils rentrèrent à l'hôtel, sans +avoir prononcé une parole. La marquise, marchant automatiquement, +se rendit dans la chambre de Jean. Et là, elle eut sa plus violente +crise de désespoir: elle s'était jetée sur le lit et baisait +la place où avait été étendu son fils. Juliette et Honoré la +contemplaient sans rien oser dire. Enfin, elle se releva, les prit +tous les deux contre elle et s'écria: + +--Mes enfants, si vous voulez que mon malheur soit moins grand, +aimez-vous bien tous les deux! + +Pour seule réponse, Honoré attira Juliette et l'embrassa avec +effusion. + +Puis il dit: + +--Ma mère, si vous le voulez, cette chambre restera toujours ainsi... +Ce serait comme une chapelle où nous conserverions intact le souvenir +de mon frère... + +Cette pensée toucha profondément la marquise; mais elle eut +l'énergie de faire son devoir. + +--Non, dit-elle, je refuse. Cette chambre n'était pas seulement +celle de ton frère; c'est la chambre des marquis de Villepreux. Tu +l'occuperas désormais, mon fils, toi, marquis de Villepreux, chef de +notre maison! + +En prononçant ces paroles, la marquise eut une telle allure de +grandeur que son fils lui-même en fut ému. Il lui sembla qu'il +devenait un autre homme; et, pendant quelques minutes, il regretta sa +méchante action. Juliette avait doucement levé ses beaux yeux vers +lui. + +--Je te remercie, dit encore sa mère, de ce que tu as fait pour +Juliette; tu es un bon fils. + +Maintenant tous les changements étaient accomplis. + +Le lendemain, la marquise reçut, parle courrier du matin, une lettre +dont l'écriture la fit longuement tressaillir. Et la malheureuse +mère hésita longtemps avant de l'ouvrir. + +--J'aurais préféré qu'_il_ ne m'écrivît pas! murmurait-elle. + +Elle lut enfin ceci: + +«Madame, + +«Pardonnez-moi de vous importuner. Dieu m'est témoin que, si un +devoir impérieux ne me forçait à vous revoir, je retournerais +immédiatement en Afrique, sans même profiter de mon congé. Je +comprends à quel point ma présence peut vous faire du mal. + +«Vous m'avez permis, hier, avec une générosité admirable, +d'implorer mon pardon. Cela suffit à mon coeur. Aussi, n'est-ce +pas pour moi que je vous demande une entrevue, _et une entrevue +secrète_... Dans les dernières heures que j'ai passées avec mon ami +bien-aimé, j'ai reçu de lui une confidence que mon devoir m'ordonne +de vous répéter. Il s'agit d'une chose très grave, d'une chose qui +peut, je vous l'affirme, atténuer votre douleur. Je me présenterai +chez vous dans la journée. Recevez-moi, je vous en supplie à deux +genoux, non pour moi, mais pour mon ami Jean de Villepreux. + +«J'ose à peine vous assurer de mon respectueux dévouement, et de +mon ardente affection. + +«HENRI DE BRETTECOURT.» + +La marquise montra la lettre à Honoré. Celui-ci dissimula +parfaitement son trouble. Et il se dit, d'ailleurs, qu'il valait mieux +recevoir Brettecourt, lui faire raconter le peu qu'il savait. Cela +ne lui permettrait que de mieux lutter ensuite contre l'ami de son +frère. + +--Recevez-le, ma mère, dit-il, avec un triste sourire. Ce pauvre +Henri est si malheureux qu'on ne peut lui en vouloir de chercher un +moyen de s'approcher une dernière fois de vous. + +--Tu crois donc, qu'en réalité, il n'a rien à me dire? + +--Pas tout à fait; mais il s'exagère évidemment l'importance des +confidences qu'il aura reçues. Comment saurait-il quelque chose que +nous ne savons pas, nous? Enfin, ma mère, c'est au nom de mon frère +qu'il vous demande cette entrevue; accordez-la-lui. + +--Soit! Mais, après, que je ne le revoie jamais! Je sais bien que +j'obéis à un sentiment mauvais; mais je suis jalouse de le savoir +vivant! Je ne puis me délivrer de cette pensée: pourquoi est-ce mon +fils qui a été frappé et non pas lui? + +Brettecourt se présenta au commencement de l'après midi; et +on l'introduisit aussitôt dans le grand salon, où la marquise +l'attendait. La veille, aveuglée par les larmes, elle avait à peine +pu l'apercevoir; quand il s'avança vers elle, elle fut frappée +non seulement par la douleur qui altérait ses traits, mais par le +changement inouï qui s'était fait en lui. Il semblait vieilli de +dix ans: ses yeux étaient plombés, ses joues tombaient, ses +cheveux avaient presque blanchi. Il marchait lentement, en tremblant. +Lorsqu'il arriva devant la marquise, sans prononcer une parole, il se +mit à genoux. + +--Relevez-vous, Henri! dit vivement la marquise. + +Et elle lui montrait un siège en face d'elle. Il s'assit et la +regarda longuement, n'osant pas parler. Elle le contemplait aussi, +affectant un grand calme, maîtrisant ses larmes. + +Elle parla la première. + +--Henri, vous avez bien fait de venir. Il fallait que nous nous +vissions, une fois, une unique fois! Ensuite, j'oublierai que vous +existez; il faut bien que je vous oublie pour ne pas vous détester. +Et je ne dois pas vous détester, vous le meilleur, presque le seul +ami de Jean. S'il était mort frappé par une autre main que... que +celle qui l'a frappé, c'est en vous que j'aurais trouvé ma plus +grande consolation: vous m'auriez remplacé mon fils... + +Il l'interrompit, d'un geste plein de dignité; puis, très lentement, +la voix mouillée de larmes: + +--Madame, ne m'accablez plus de votre bonté. Je comprends à quel +point, malgré l'indulgence de votre coeur, vous devez me détester: +j'ai à jamais empoisonné votre vie. Ne parlons plus de moi... Si +un devoir impérieux, si l'espoir de vous apporter une immense +consolation ne m'y avaient forcé, vous ne m'auriez jamais revu. +J'aurais su me contenter de ce pardon que vous m'avez si noblement +accordé hier... Je serais déjà reparti. Et Dieu m'aurait permis, +sans doute, d'aller retrouver mon ami en combattant glorieusement pour +mon pays! + +Il fit une légère pause; l'émotion l'étouffait. + +Puis il reprit: + +--Mais un nouveau devoir me retient à la vie.--Ma vie ne m'appartient +plus, elle appartient à mon ami Jean de Villepreux. C'est lui-même +qui, dans la dernière journée que nous avons passée ensemble, m'a +tracé mon devoir! + +Si Brettecourt avait regardé en ce moment la tenture qui fermait à +demi une large baie donnant du salon dans un petit boudoir, il aurait +vu remuer cette tenture. Honoré de Villepreux, depuis le début +de l'entretien, était tranquillement installé dans le boudoir et +écoutait. + +Mais, à partir de ce moment, il ne se contenta plus d'écouter: il +s'approcha de la tenture, se dissimula dans un des plis, ménageant +une légère ouverture qui lui permettait de voir le visage de sa +mère. Il pourrait suivre ainsi toutes les émotions qu'elle allait +ressentir. + +Brettecourt continuait; + +--Sans cet abominable malheur, madame, je serais aujourd'hui à +Angoville pour vous présenter l'humble prière de votre fils; car il +m'avait chargé pour vous d'une mission... qui eût été alors +bien pénible à remplir, mais qui, je l'espère, va vous causer +aujourd'hui une immense joie... + +--Quelle joie pourrais-je avoir désormais? balbutia la marquise. + +--Celle de voir revivre votre fils! déclara énergiquement +Brettecourt. + +La marquise lui jeta un regard si stupéfait qu'il dit: + +--Vous me croyez fou, peut-être? Ecoutez-moi bien, madame!--Vous +prépariez depuis longtemps un brillant mariage pour votre fils: vous +vouliez lui donner Mlle de Persant... + +--Mais Henri, fit la marquise avec une certaine brusquerie, vous +n'êtes donc venu que pour raviver toutes mes douleurs? + +--Pour les adoucir, madame!--Jean m'avait chargé de vous annoncer que +ce mariage ne s'accomplirait pas: il éprouvait, pour celle que vous +lui destiniez, la plus tendre affection, mais une affection de frère. +Depuis une dizaine de mois, il aimait, de l'amour le plus profond, une +pauvre jeune fille... + +--Assez, monsieur, assez! Vous oubliez le respect que vous devez à +une mère... + +--Madame, s'écria avec solennité Brettecourt, j'ai le droit de +vous parler comme je le fais, et votre devoir est de m'écouter... +Mépriseriez-vous donc... ce qui peut rester de votre fils? + +--Expliquez-vous, Henri! Achevez! + +Elle avait entrevu soudain la vérité. Henri comprit qu'il n'avait +plus qu'un mot à ajouter pour gagner la cause de l'enfant inconnu +dont il se constituait le défenseur; mais il fallait aussi faire +estimer la mère, la fiancée de son ami... + +--Madame, je dois vous répéter les choses comme mon ami me les a +dites:--Jean aimait une jeune fille qui ne fait partie ni de notre +monde ni même de la bourgeoisie, une simple ouvrière, à laquelle il +s'est fait connaître sous un nom supposé. Ce qu'il m'a raconté au +sujet de cette jeune fille m'a rempli d'amitié et d'admiration pour +elle; et il m'avait chargé de vous dire ceci, et je vous le répète +aujourd'hui, en vous en donnant ma foi de gentilhomme, c'est que, +malgré sa modeste situation, cette jeune fille était digne d'entrer +dans votre famille: il la voulait pour femme, et je devais implorer +votre consentement. Il hésitait, depuis longtemps, à vous ouvrir son +coeur, parce qu'il tremblait à la pensée de vous faire une peine, +même la plus légère. Et celle-ci eût été grande. Il comptait +cependant sur votre âme si aimante, si indulgente! Il n'avait plus, +d'ailleurs, le droit d'hésiter: son honneur lui commandait de rendre +le sien à cette jeune fille, puisqu'il le lui avait enlevé; son +honneur lui commandait de se marier, pour que la naissance de son +enfant ne fût pas entachée par une situation irrégulière... + +Brettecourt n'eut pas le temps de continuer. La marquise s'était +dressée devant lui, comme transfigurée: + +--Un enfant! O mon Dieu! Jean me laisse un enfant!... + +Et elle prenait les deux mains de Brettecourt. + +--Henri, jurez-moi que vous ne me trompez pas, que vous n'abusez +pas de ma crédulité! Un enfant de mon Jean, de mon fils, de mon +bien-aimé!... + +--Je vous le jure! prononça solennellement Henri. + +Elle se jeta à genoux et, joignant les mains: + +--Mon Dieu! vous avez permis cela? Vous avez eu pitié de moi? J'aurai +un enfant de mon fils! Je sentirai encore sa chair! Mon Jean revivra +dans un petit être que j'élèverai, que j'adorerai... Je pourrais +donc avoir encore du bonheur sur cette terre?... Comme femme, comme +mère, j'aurai été comblée... Et je serais grand'mère? Grand'mère +de l'enfant de mon premier-né!... + +Caché dans son pli de rideau, Honoré était blême de colère: + +--S'il vient jamais au monde, celui-là, murmurait-il, il aura affaire +à moi! + +La marquise s'était relevée. + +--Mais vous m'avez dit, n'est-ce pas, Henri, que cet enfant n'était +pas encore né? + +--Non, madame, puisque Jean tenait essentiellement à être marié +avant sa naissance. Sa volonté absolue était, du reste, de ne jamais +séparer la mère de l'enfant... + +--Mais je ne les séparerai pas non plus! déclara la marquise. +Mon Jean! Comme c'est bien lui, si noble, si bon, incapable d'une +tromperie! Ah! sans doute aurais-je refusé mon consentement à ce +mariage? Je me serais évidemment laissé guider par l'orgueil. Mais +je serais folle, aujourd'hui, je serais coupable d'obéir désormais +à autre chose qu'à mon coeur. La femme aimée par mon fils, la femme +qui le partageait avec moi, cette femme ne peut être qu'une noble +femme!... Je l'aimerai... Ah! voyez-vous, Henri, tout ce qui venait de +Jean était si sacré pour moi! + +--Ah! madame, si vous l'aviez entendu me parler de cet enfant! Si vous +l'aviez entendu, quand il me disait: «Je suis père! Il me semble que +mon fils a tressailli dans mon sein!» Car il voulait que ce fût un +fils!... Il me disait ces choses avec tant de foi que je les croyais +aussi! + +--Un fils! balbutia la marquise. Un fils de mon Jean! Oh! si +réellement c'était un fils! + +Un superbe orgueil éclairait son visage. Et elle souriait presque, +en regardant Brettecourt. Si la plus cruelle des douleurs lui était +venue de lui, n'était-ce pas de lui qu'elle recevait cette sublime +consolation? + +--Eh bien! Henri, allons trouver cette femme; nous lui dirons +que celui qu'elle aimait était le marquis de Villepreux, que les +Villepreux respectent fidèlement leur parole, et que, si la mort a +empêché mon fils de tenir la sienne, je suis là, moi, pour +remplir ses engagements autant que peut le faire une +grand'mère.--Qu'avez-vous donc, Henri?... + +Brettecourt s'était reculé. Il ne s'attendait pas à une aussi +vive explosion; il était venu sans réfléchir à cela, voulant dire +d'abord la vérité, et chercher cette femme, ensuite... Il balbutia, +comme terrifié: + +--Mais... je ne la... connais pas!... + +--Vous m'avez donc trompée? s'écria la marquise d'une voix qui +s'irritait. + +--Madame, je vous le jure une seconde fois sur mon honneur: je vous ai +fidèlement répété l'aveu que m'a fait mon pauvre Jean dès qu'il +m'a revu. Mais il ne m'a pas dit le nom de cette femme... Il devait, +le soir même, me la faire connaître... + +La marquise retomba accablée sur son fauteuil, les yeux fixes. + +--J'espérais déjà! murmurait-elle. Mais ne vous trompez-vous pas +vous-même, Henri? Ne vous exagérez-vous pas quelques paroles trop +légèrement prononcées par mon fils? + +--Je n'ai pas été le seul, madame, à recevoir les confidences de +votre fils. Il les a faites, je le sais, au point de vue légal, à M. +Florimont, votre notaire. Et, par son testament, Jean a tenu à bien +établir... + +--Un testament! s'écria la marquise, renaissant à l'espérance. Jean +a fait un testament? Mais alors, nous allons tout savoir?... + +--Hélas! madame, je crains bien que, comme moi, M. Florimont n'ignore +absolument le nom de cette jeune fille. Jean lui avait fait seulement +connaître ses projets: il vous les dira, et vous verrez que je ne +vous ai pas trompée. Nous n'aurons plus alors qu'à rechercher cette +jeune fille... + +--Nous la retrouverons, Henri! + +Honoré, les poings fermés, les dents serrées, murmura presque à +mi-voix: + +--Cherchez-la vite, alors, mes amis, avant qu'elle ait disparu! + + + + +IX + +LE TESTAMENT + + +La fureur d'Honoré ne connaissait plus de bornes. Pendant deux jours, +il avait pu se montrer bon et doux parce qu'aucun obstacle ne +s'était dressé devant ses projets. Mais, en ce moment, sa haine, ses +instincts mauvais renaissaient avec plus de violence que jamais; et +ce qui mettait le comble à sa furie, c'est qu'il avait bien senti +la profonde habileté déployée par Brettecourt: l'ami de Jean avait +adroitement fait passer la marquise par la gradation de sentiments qui +devait forcément l'amener à cette explosion d'amour pour un enfant +qu'elle ne connaissait pas, qui n'était pas même né; c'est que, +malgré son cruel chagrin, Brettecourt n'avait rien laissé au hasard: +il avait promis à son ami de se montrer rusé, comme à la guerre. +La grandeur des intérêts qu'il défendait ne lui permettait aucune +imprudence. + +Il ne croyait cependant pas à un résultat aussi rapide, et le +succès qu'il venait d'obtenir l'éblouissait un peu. + +--Maintenant, dit-il, je ne vous importunerai plus de ma présence, +madame. J'ai accompli mon premier devoir, et je l'ai fait sans +égoïsme; car il m'eût été bien doux de rechercher moi seul la +fiancée et l'enfant de mon ami et de me consacrer entièrement à +eux... + +«C'eût été une bonne idée!» pensa Honoré. + +--Je n'ai pas cru avoir ce droit, continuait Brettecourt: l'enfant de +notre cher Jean appartient à sa mère et à vous au même titre; je +ne puis venir qu'en second. Mais, en ce jour, je vous engage ma foi de +ne jamais me marier, de ne jamais avoir d'autre famille que ces deux +êtres, de me dévouer à cet enfant avec la fidélité d'un bon +chien: je ne demande plus autre chose que de lui donner ma vie... + +[Illustration:--Relevez-vous, Henri! dit vivement la marquise. (Voir +page 78.)] + +--Je l'accepte en son nom, Henri! s'écria la marquise avec une +véritable grandeur. Tout le ressentiment que j'éprouvais contre vous +disparaît devant votre dévouement. Si le monde me blâme, Dieu me +jugera! Henri, venez sur mon coeur, que je vous embrasse comme un +fils! + +--Ah! c'est à genoux, dit le noble jeune homme, que je dois entendre +de telles paroles! + +Et, se prosternant, il baisa la robe de la marquise. La pauvre mère +le releva et le serra fiévreusement contre elle. + +--Il me semble, disait-elle, que mon fils nous voit! + +Honoré murmurait; + +--Mais ils finiront par me rendre criminel avec leur manie de +dévouement! Mon frère bien-aimé, tant pis pour votre fiancée! +Je ne nourrissais à son égard que le désir bien naturel de me +débarrasser d'elle, gentiment. Mais si on me pousse à bout!... +Allons! Quoi?... Qu'y a-t-il encore?... + +Un domestique venait d'entrer dans le salon et remettait une carte à +la marquise. Elle lut: + +_«M. Aristide Florimont_ prie madame la marquise de Villepreux de +vouloir bien lui accorder immédiatement un entretien; il s'agit de +questions du plus haut intérêt.» + +--Faites entrer M. Florimont, ordonna-t-elle. + +Et elle tendit la carte à Henri, avec un mélancolique sourire. + +--Vous ne m'aviez pas trompée. + +--Je me retire, madame. + +[Illustration:--Mais ils finiront par me rendre criminel avec leur +manie de dévouement. (Voir page 85.)] + +--Non. Je tiens, au contraire, à ce que vous assistiez à ce qui va +se passer... Ne va-t-il pas être question d'un enfant... auquel votre +vie appartient? + +Tandis que le notaire pénétrait dans le petit salon, Honoré eut un +abominable sourire. + +--Triste allié, pensait-il, que ce solennel prud'homme!--Et ma +mère, qui me reconnaissait hier si solennellement pour le chef de +la famille! et qui, devant une situation aussi grave, ne me consulte +même pas?... + +Et, après une minute de réflexion: + +--Enfin, complotez, mes bons amis; moi je vais me défendre. + +M. Florimont était attaché depuis de longues années à la famille +de Villepreux.--Sa vie n'offrait pas la moindre particularité +romanesque. Ancien petit clerc de Me Bernard Genty, il avait gravi +lentement tous les grades de l'étude: troisième clerc, second clerc, +premier clerc, jusqu'au jour où il franchit le dernier échelon en +épousant la fille de son patron, lequel donnait son étude en dot à +sa fille. Et si quelqu'un l'avait plaisanté sur cette marche banale +de sa vie, il aurait tranquillement répondu qu'il ne la trouvait +pas banale du tout, puisqu'elle lui avait donné le bonheur. A cette +époque, quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis son +mariage, et il jouissait triomphalement de ce bonheur, que rien +d'ailleurs ne devait jamais altérer. Il était impossible d'être +plus notaire et plus parfait notaire que M. Florimont: il en avait +même le physique ou du moins le physique sous lequel on aime à se +figurer ces dignes officiers ministériels. Il était d'une moyenne +taille, grassouillet, avec une figure ronde, épanouie, déjà ornée +d'une paire de lunettes d'or. Très fin, du reste, sous son apparence +bonhomme et d'une scrupuleuse honnêteté; ce qui ne l'empêchait +pas de nourrir la très noble ambition de gagner par son travail une +fortune au moins égale à celle de sa femme. + +Son étude se rattachait à la famille de Villepreux par un vieux lien +de reconnaissance. C'est grâce au crédit d'un marquis de Villepreux, +qu'un aïeul de M. Genty avait pu acheter, sous Louis XV, une charge +de tabellion; et M. Florimont, enfant d'Angoville, avait été placé +chez M. Genty par la marquise actuelle. + +La marquise l'appelait «Florimont» sans y mettre aucune hauteur; et +cette familiarité le flattait. + +--Madame, dit-il après l'avoir saluée, j'ai à vous communiquer des +choses d'un ordre tout intime. Désirez-vous que je parle devant M. de +Brettecourt? + +En même temps, il tendait la main à Henri. + +--Y voyez-vous quelque inconvénient? interrogea la marquise. + +--Pour ma part, pas le moindre. + +--Alors, Florimont, parlez en toute franchise. + +Le notaire s'installa bien commodément et réfléchit un peu; il +avait l'habitude de toujours ruminer ses petits discours. + +--J'ai à peine besoin de vous dire, madame, que dans votre douleur, +vous ne trouverez pas de plus respectueuse, de plus grande sympathie +que la mienne. Personne, en dehors de votre famille et de M. de +Brettecourt, n'a été plus vivement frappé que moi par la mort... +subite de votre fils. Il daignait voir en moi autre chose qu'un +notaire; et, dans les derniers jours de sa vie, il avait eu la bonté +de me traiter en ami. Voulant préparer son testament, il +m'avait consulté; et je lui avais donné des conseils, que vous +désapprouverez peut-être, mais que me commandait l'honneur, et qui +étaient du reste conformes à ses désirs les plus chers. Je vous +demanderai la permission de parler très... nettement. Si, dans +mes paroles, quelque chose vous choque, vous me le pardonnerez +certainement, puisqu'il s'agit des dernières volontés de votre fils. +Le marquis de Villepreux... aimait une jeune ouvrière,--je raconte +les choses tout simplement, madame,--une jeune fille charmante, me +dit-il, à laquelle il avait formellement résolu de consacrer son +existence. Et, il voulait aller retrouver M. de Brettecourt en Afrique +et lui demander de plaider sa cause auprès de vous... + +Il a heureusement pu ouvrir son coeur à son ami, avant ce déplorable +accident... + +--Oui, oui! fit la marquise, un peu impatiente; et Henri vient de tout +me répéter... + +--Quant à moi, j'aurais hésité à conseiller au marquis de +poursuivre ses projets, s'il n'avait ajouté que cette jeune fille +était déjà sa femme et que, dans quelques mois, elle serait +mère... + +J'ai toujours considéré l'abandon d'un enfant comme la plus lâche +des infamies. J'approuvai donc pleinement les intentions de votre +fils. + +--Vous fîtes bien, Florimont. + +Enchanté, le notaire poursuivit: + +--Le marquis avait prévu sa mort; il me dit à diverses reprises: +«Il me semble que je n'arriverai pas au bonheur!» Et c'est pour cela +qu'il m'avait chargé de préparer ce projet de testament, que je +vous remettrai dès que vous le désirerez, et dont voici les clauses +principales... + +--Achevez! prononça fiévreusement la marquise, achevez! + +--Par cet acte, le marquis reconnaissait d'avance, pour son enfant, ce +petit être qui viendra bientôt au monde; et, dans des termes d'une +admirable hauteur de pensée, qu'il m'avait dictés lui-même, il vous +demandait et demandait à son frère, ainsi qu'à Mlle Juliette de +Persant, de traiter, comme si elle avait été sa femme légitime, la +jeune fille qu'il aimait... + +--Mais le nom de cette jeune fille, Florimont? Son nom? s'écria la +marquise. + +--Hélas! madame, je l'ignore!... Nous avions voulu, votre fils +et moi, prévenir toute indiscrétion; un de mes clercs pouvait +surprendre par hasard ce projet de testament, quoique je l'aie seul +écrit. Il était absolument prêt, et nous devions le compléter, +y ajouter les noms, les adresses... le jour même où le marquis est +mort... + +Il y eut un long silence. Puis la marquise murmura douloureusement: + +--O mon Dieu! mon Dieu! savoir que mon fils laisse une femme, que +cette femme porte dans son sein un enfant de mon fils, et ne pas la +connaître! Et se dire que ce dernier descendant des Villepreux peut +mourir faute de soins... faute d'argent, tandis que nous sommes si +riches! Oh, mon Dieu!... + +Elle se leva et se mit à marcher, très agitée, par le salon. + +Puis, s'arrêtant très brusquement devant le notaire et Brettecourt: + +--Mais vous ne savez pas, mes amis, de quels soins il faut entourer la +naissance d'un enfant! Cette malheureuse jeune fille ignore le nom de +mon fils, elle va se croire abandonnée, trahie!... Et elle maudira +mon fils!... Mais, si nous ne la trouvions pas, mes amis, le chagrin +seul pourrait la tuer! + +Puis, s'adressant fébrilement à Brettecourt: + +--Voyons, Henri, rappelez-vous bien toutes les paroles de Jean... +N'a-t-il rien dit qui puisse nous mettre sur les traces de cette jeune +fille? Un mot?... Un rien?... Oh! Rappelez-vous! + +--Non, non, dit tristement Henri. Depuis ce jour abominable, je ne +cesse de réfléchir, de chercher un indice, et je ne retrouve rien. +Jean m'a parlé de la beauté, de la bonté, des nobles qualités de +sa fiancée, et c'est tout. + +Puis: + +--Le seul détail un peu précis qu'il m'ait donné, c'est qu'elle vit +avec sa grand'mère. + +--C'est bien cela, dit le notaire. + +--A Paris? + +--Oui, madame, à Paris. + +--Mais avec vous, Florimont, mon fils a dû se montrer plus +explicite?... Avec vous, il a pu causer longuement... Cherchez encore +à vous rappeler! Il faut, il faut que nous retrouvions cette jeune +fille! + +--Je vous dirai, comme M. de Brettecourt, madame, que j'ai longuement +réfléchi avant de me présenter chez vous. Et ce que je sais ne peut +nous permettre de retrouver la maîtresse du marquis de Villepreux +que... lorsque son enfant viendra au monde; mais alors, je crois +pouvoir vous répondre de la certitude du succès... + +--Oh! attendre jusque-là!... Attendre jusque-là, mon Dieu!... Enfin, +parlez! + +--M. le marquis m'avait donné à ce sujet une explication... d'une +nature extrêmement délicate.--C'est dans un moment de fougue, dans +une heure d'oubli, que cette jeune fille est devenue la maîtresse de +votre fils; et depuis, le marquis, comme honteux d'avoir abusé de sa +douceur, l'a scrupuleusement respectée. + +Et, très nettement: + +--La date de la naissance de son enfant ne saurait donc être l'objet +du moindre doute: votre cher fils me l'avait indiquée... + +--Et cette date? balbutia la marquise. + +--C'est la fin du mois de septembre, madame. + +--Ainsi donc, pendant cinq mois, il faudra que j'attende au milieu des +plus cruelles angoisses, en me disant chaque jour qu'une imprudence, +qu'un excès de travail ou un stupide manque d'argent peuvent me +faire perdre tout ce qui me reste de mon fils?... Non, non, c'est +impossible!... + +Qui sait même si cette jeune fille, se croyant trahie, abandonnée, +déshonorée, ne voudra pas cacher son déshonneur dans la mort? Mais +il faut la retrouver! + +Et, avec la plus fiévreuse exaltation: + +--Il le faut, messieurs! + +--Madame, déclara le notaire, je vous engage ma parole de consacrer +tous mes soins à cette tâche; M. de Brettecourt, je pense, m'y +aidera... du moins pendant son congé? + +Henri s'écria avec feu: + +--Si mon congé ne suffisait pas, je donnerais ma démission! + +--Enfin, madame, ajouta le notaire, si tous nos efforts +n'aboutissaient pas, nous aurons cette suprême ressource d'attendre +la fin du mois de septembre, les premiers jours d'octobre au plus +tard. Grâce à mes relations, j'obtiendrai facilement, à cette +époque, la liste des déclarations d'enfants naturels, nés de père +inconnu. Et, au milieu de ces enfants, nous retrouverons votre... + +Comme le notaire hésitait, la marquise, d'un air serein, acheva sa +pensée: + +--Mon petit-fils, Florimont!--Je veux d'ailleurs que tous ici +connaissent ma volonté. + +Elle frappa sur un timbre et ordonna au domestique qui accourut: + +--Allez prévenir immédiatement M. le marquis et Mlle de Persant que +je les attends ici. + +Alors seulement, Honoré quitta sa cachette, gagna la porte du boudoir +et, par le couloir et l'escalier de service, revint dans sa chambre. + +Et il s'y trouvait depuis deux ou trois secondes, lorsque le +domestique y pénétra pour lui communiquer le désir de sa mère. + +--C'est bien, je descends, dit-il. + +Il se regarda un peu dans sa glace, pour bien composer son visage, +puis descendit. Quand il pénétra dans le salon, il avait réussi à +dissimuler, sous un masque plein de dignité, les abominables passions +qui l'agitaient.--Juliette était déjà là, assise sur un tabouret, +auprès de Mme de Villepreux. Honoré salua très cordialement le +notaire, et fort correctement Brettecourt; puis il prit place dans un +grand fauteuil, auprès de la cheminée, en face de la marquise, la +place que son frère occupait autrefois. + +--Vous m'avez fait demander, ma mère? dit-il avec un calme +imperturbable. + +--Oui, mon fils.--Lorsque tu m'as conseillé toi-même, ce matin, de +recevoir M. de Brettecourt, j'hésitais... Je croyais, et tu croyais +comme moi, que M. de Brettecourt s'exagérait l'importance de ce qu'il +avait à me dire. Nous nous trompions, mon fils! Ce qu'il m'a dit est +de la plus haute gravité; et nous devons le remercier d'avoir eu le +courage de forcer notre porte. + +Honoré adressa un signe de tête à Brettecourt, comme un homme qui +ne comprend pas. + +Sa mère continuait: + +--Toi seul, mon fils, tu me l'as dit, toi seul as assisté aux +derniers moments de ton frère? + +--Oui, ma mère. + +--Et... il n'a pas prononcé, dans cette minute suprême, une +phrase... un mot?... + +--Hélas! ma mère, ne vous souvenez-vous pas que je vous ai dit que +mon frère était mort sans avoir pu reprendre connaissance? + +--C'est que, c'est que... j'aurais voulu me rattacher encore à cet +espoir!--Je n'en ai plus qu'un autre: ton frère ne t'avait-il pas +confié le secret de son coeur? + +Ici, Juliette de Persant leva un regard tout étonné sur la marquise. + +--Patience, petite, dit celle-ci, tu vas me prouver tout à l'heure si +tu aimais vraiment mon pauvre fils. + +---Ma mère, dit alors Honoré: mon frère, me traitant un peu +en cadet, ne me confiait guère ses secrets... J'avais seulement +remarqué qu'il délaissait ses anciens plaisirs, qu'il devenait +plus sérieux, plus grave; et j'en avais conclu qu'il se disposait à +épouser bientôt l'exquise enfant que vous éleviez pour lui. + +Juliette, attirée par la marquise, se laissa mignonnement aller +contre elle. + +--Ma pauvre chérie, dit gravement la marquise de Villepreux, mon fils +n'aimait en toi qu'une soeur; ce n'est pas toi qu'il avait choisie +pour sa femme. Et tu vas comprendre pourquoi, malgré sa mort, je +t'arrache sans pitié cette illusion. + +La marquise se redressa un peu; et, avec une sublime grandeur: + +--Mes enfants,--car je vous considère tous les deux également comme +mes enfants,--Dieu nous envoie dans notre malheur la plus douce, la +plus exquise des consolations. Si notre bien-aimé Jean est mort, nous +pouvons du moins reporter sur une autre tête l'immense affection que +nous avions tous pour lui. + +Elle s'arrêta un peu; puis, montrant à son fils Brettecourt et +Florimont: + +--Ces messieurs t'expliqueront les choses en détail, Honoré: je +ne veux pas les répéter devant Juliette. Qu'il te suffise, en ce +moment, de savoir une chose, c'est que mon fils Jean, marquis de +Villepreux, aimait une femme, qu'il n'a pas eu le temps de l'épouser, +mais que cette femme mettra bientôt au monde... un enfant! + +Juliette se mit à trembler. + +--Quelle peine je te fais, ma chérie! murmura la marquise. + +La jeune fille cacha sa tête en sanglotant sur les genoux de sa +tutrice. + +C'était le sacrifice de son premier amour, tous ses rêves de +jeunesse. + +--Ma chérie, continuait la marquise, Jean prévoyait sa mort: il +avait remis son testament entre les mains de M. Florimont. + +Dans ce testament, il te priait de traiter cette femme comme si elle +avait été légitimement sa femme; il te demandait son amitié pour +son enfant... Refuserais-tu d'obéir à ses dernières volontés?... + +--Moi, mère? s'écria la jeune fille avec un mouvement de noble +enthousiasme. Non, mère, non! je ne faillirai pas à... à l'amitié! +La pure amitié que j'avais vouée à Jean! Faites-moi connaître +cette femme, et je l'aimerai! + +Puis elle bégaya: + +--Et son enfant... l'enfant de Jean... comment ne l'aimerais-je point? + +--Bien, ma chère Juliette, bien! Je n'attendais pas moins de toi! + +La marquise l'embrassait avec une folle tendresse. + +--Brave coeur! murmura Brettecourt. + +--Et... toi, mon fils? interrogea la marquise, que le silence +d'Honoré inquiétait. + +C'est qu'Honoré préparait sa réponse. + +--Ma mère, dit-il, je vous avoue que je ne puis être que blessé +d'avoir été mis ainsi presque en dehors du coeur de mon frère! Mon +frère ne rendait donc pas justice à mon coeur?... Il aurait eu en +moi un confident si naturel... et si indulgent à ses projets! Mais +j'aurais déjà agi!... J'aurais pu, dès le lendemain de sa mort, +devancer vos désirs, consoler cette femme... dont je viens seulement +d'apprendre l'existence; et je suis tout surpris de ce que M. de +Brettecourt ait cru devoir faire ses confidences à ma mère d'abord, +au lieu de me les faire à moi, qui suis devenu le chef de notre +famille... + +--J'espérais surtout dans l'indulgence de votre mère! balbutia +Brettecourt, un peu interloqué. + +--Vous auriez dû surtout espérer en mon honneur, mon cher comte! +Vous me connaissez assez pour savoir à quel point le sang des +Villepreux m'est sacré... Et, tout particulièrement le sang de +mon frère bien-aimé! Quoique Jean m'ait toujours traité un peu +dédaigneusement, j'honorerai, je défendrai tout ce qui vient de lui, +même d'une façon irrégulière. + +Et, très solennellement, il ajouta: + +--La femme qu'il a aimée sera une soeur pour moi; et quant à son +enfant, si c'était un fils, la loi, mon cher Florimont, me permet, je +crois, de lui donner mon nom?... + +--Oui, monsieur le marquis. + +--Quoi!... Tu ferais cela? s'écria la marquise, qui tremblait depuis +que son fils avait pris la parole. + +--Je ferai tout ce que m'ordonne mon devoir! Puis-je oublier que, sans +le fils naturel de Jean de Villepreux, notre race se serait éteinte +sous François Ier?... Qui sait si je me marierai, si j'aurai des +fils?... Certes, oui, ma mère, l'enfant de mon frère sera le mien! + +La marquise l'entoura de ses bras. + +--Ah! Tu es bien le marquis de Villepreux! s'écria-t-elle avec +transport. + +--En auriez-vous jamais douté? répliqua-t-il avec une superbe +hauteur. + +--Je ne te connaissais pas! avoua-t-elle. + +Juliette le contemplait avec admiration. Il était donc noble et +généreux comme son frère? + +Puis, Honoré s'avança vers Brettecourt et Florimont, et leur tendit +la main. + +--Messieurs, je vous remercie de ce que vous avez fait. Veuillez bien +passer avec moi dans mon cabinet: vous aurez la bonté de me répéter +ce que vous avez dit à ma mère. J'ai résolu de lui éviter +désormais tout ce qui pourrait ressembler à un souci; et c'est moi +qui me charge d'exécuter tous ses désirs. + +Tandis que les trois hommes s'éloignaient, la marquise se jeta dans +les bras de Juliette. + +--Comme tu es bonne! murmurait-elle; oh! que tu es bien ma fille! + +--Oh! oui, mère! oh, oui! Votre fille!... Et comme nous l'aimerons, +ce petit être!... + +Et la marquise souriait: elle entrevoyait ce visage d'enfant... Elle +était grand'mère! + + + + +X + +SOUVENIRS + + +Lorsqu'on parcourt le quartier du Temple, ses rues noires, étroites, +si fourmillantes, si pleines d'activité qu'elles semblent les +conduits de quelque énorme machine, et qu'on débouche tout d'un coup +à la place des Vosges, on éprouve une étrange impression de calme, +de tranquillité. Dans toutes les rues comprises entre le boulevard +Sébastopol, la rue Saint-Antoine et les grands boulevards, un +étranger serait certainement effaré, assourdi, par le fracas des +camions, le grondement des fabriques, le bourdonnement si spécial de +ce quartier du travail, et surtout par le mouvement fiévreux de cette +population parisienne, serrée, grouillante, pressée, et joyeuse +malgré tout. C'est bien le quartier moderne, le quartier de la +fabrique, le quartier de cet article de Paris que jalousent tous nos +ennemis; quartier moderne et formé cependant de vieilles maisons, de +rues trop étroites, souvent malsaines, où les amis de la population +parisienne voudraient voir jeter un peu d'air et de lumière. + +Cet air et cette lumière, on les trouve, mais insuffisamment pour un +aussi vaste quartier, dans la belle place des Vosges. Là, tout est +calme, grandiose, comme si le souvenir des époques passées pesait +encore sur les beaux hôtels dont Henri IV ordonna la construction. +Dès qu'on a franchi le pavillon de Birague ou l'entrée par la +rue des Vosges, on se croirait dans une autre ville. C'est le +Paris ancien, avec sa majesté; on s'attendrait presque à voir des +seigneurs poudrés descendre de magnifiques carrosses; et le passage +d'un camion chargé de ferraille semble une chose saugrenue au milieu +de tant de souvenirs qu'évoque ce nom de place Royale, son nom +primitif, devenu place des Vosges sous la Révolution, en l'honneur +du département des Vosges qui avait, de tous les départements +français, payé le premier ses contributions, le 20 germinal de l'an +VIII; de nouveau place Royale à la rentrée des Bourbons; +encore place des Vosges en 1848; place Royale sous l'empire; et +définitivement place des Vosges depuis la révolution du 4 septembre +1870. + +Parmi tous ces hôtels, anciennes demeures des Montmorency, des Rohan, +des Guéméné, des Richelieu, des Chabot, il n'en est pas de plus +calme, de plus sévère, de plus majestueux, de plus endormi, +que celui qui s'élève dans le coin à gauche du pavillon de +Birague.--C'est là qu'habitaient Marie Renaud et sa grand'mère. Leur +logement, sous les combles, était situé assez heureusement. Il se +composait de deux pièces, d'une cuisine et d'un cabinet. Le matin, +le soleil l'emplissait d'une joyeuse lumière; l'après-midi, par les +deux petites fenêtres, on voyait l'autre côté de la place très +éclairé, lançant des reflets; et on croyait avoir le soleil toute +la journée. Avec le ramage des enfants et des oiseaux qui montait du +jardin, cela donnait l'impression d'une paix très douce, d'un bonheur +assuré, que rien ne saurait troubler. Le soir, la paix devenait plus +grande, infinie, un peu mélancolique; on se serait cru là à cent +lieues de Paris. + +[Illustration: Il était impossible d'être plus notaire et parfait +notaire que M. Florimont. (Voir page 86.)] + +Le lendemain de la mort du marquis de Villepreux, le lendemain +de cette soirée, où elle avait appris le déshonneur de sa +petite-fille, maman Renaud était seule dans la salle à manger. + +Marie était allée chercher de l'ouvrage chez Mme Welher. + +La pauvre grand'mère n'avait pas la force de travailler; assise +devant le portrait de son fils, elle essuyait machinalement les larmes +qui se reformaient sans cesse au coin de ses yeux... + +Cependant, à force de regarder le portrait de l'officier, elle finit +par sourire. Elle oubliait un peu les malheurs présents, pour songer +à sa vie passée, aux années de bonheur qu'elle avait eues par ce +fils. + +Veuve de bonne heure, elle l'avait élevé, se consacrant à lui avec +un dévouement absolu. Elle avait toujours accompli tous ses désirs, +sans une hésitation, sans un regret. Pendant sa jeunesse, elle avait +rêvé de lui faire prendre un métier sûr, qui ne l'éloignerait +jamais d'elle; et, cependant, elle ne lui avait adressé aucun +reproche lorsqu'il avait dit: + +--Je veux être officier! + +[Illustration: Elle enleva du fond de sa vieille malle la robe qu'elle +portait au mariage de son fils (voir page 100.)] + +Son père avait été officier. Aucune carrière ne lui semblait aussi +belle. Elle avait su lui cacher sa douleur et même se montrer +forte quand on l'envoya en Afrique. C'est en Afrique, dans un combat +semblable à celui de Sidi-Brahim, qu'il avait gagné la croix +attachée au-dessous du portrait. Alors, elle avait rêvé pour +lui une brillante alliance. Il était sorti dans les premiers de +Saint-Cyr; ses chefs l'aimaient, tout lui faisait présager une +superbe carrière. Et, une seconde fois, sa mère avait dû renoncer +à ses rêves d'avenir. + +--J'aime une orpheline sans fortune, lui dit-il un jour. Permets-moi de +l'épouser. + +Il n'y eut chez elle aucun sentiment de jalousie. Le bonheur de son +fils était sa vie. L'officier s'était donc marié; mais, pour cela, +il avait dû compléter la dot de sa femme, qui s'élevait à peine à +une dizaine de mille francs. Sa mère possédait environ trente mille +francs. Elle ne s'était pas repentie d'avoir cédé au désir de +son fils. Elle trouva dans sa belle-fille une seconde fille. Et la +naissance de sa petite-fille mit le comble à son bonheur. + + * * * * * + +Malheureusement, la solde d'un lieutenant et même celle d'un +capitaine ne sauraient suffire aux besoins d'un ménage. Dès +la première année, la dot fut entamée. La jeune femme était +délicate, avait besoin de beaucoup de soins. Chaque année, on +prenait deux ou trois mille francs sur le capital. La vieille mère +pressentait bien la gêne... Mais son fils était capitaine, proposé +au choix pour le grade de commandant. La solde augmenterait. Il lui +suffirait d'une de ces actions d'éclat dont il était coutumier pour +enlever les épaulettes de colonel. Elle le voyait colonel, général, +célèbre! + +Lorsque la guerre de Crimée survint, leur capital était à peu près +dépensé. + +--Je regagnerai tout à la pointe de mon épée, dit joyeusement son +fils. + +Et il partit tout confiant! La jeune femme étant souffrante, elles +allèrent vivre dans le midi, passant leurs journées à se promener +sur le bord de la mer, lisant et relisant les journaux qui leur +apportaient des nouvelles de Crimée, aspirant après la paix qui leur +rendrait ce fils et ce mari tant aimé. Et ce fut là que, dans un +journal, elles apprirent brutalement, par une courte dépêche, sa +mort glorieuse à l'attaque du Mamelon-Vert, où il était tombé on +couvrant de son corps Jean de Villepreux qui tenait le drapeau. + +Le chagrin tua sa belle-fille. Alors, elle partit pour la Crimée, +après avoir mis sa petite-fille en pension. Elle avait voulu prier +et pleurer sur cette terre qui lui avait ravi son bonheur, sur ces +charniers où son fils était enseveli au milieu de tant de soldats +français. Quand elle revint en France, ses ressources étaient +épuisées. Et elle commença ce lourd calvaire: gagner sa vie et +élever sa petite-fille. + +On leur donna bien quelques secours au ministère de la Guerre; +mais elle ne savait ni demander ni se faire appuyer. Les secours +diminuèrent peu à peu, pour cesser un jour sans raison. Et elle fut +réduite au pauvre gain que lui rapportait son travail. Heureusement, +l'éducation de sa petite-fille était terminée, et l'enfant allait, +à son tour, pouvoir aider sa grand'mère. Après avoir travaillé +pour plusieurs maisons, elle avait fini par trouver la maison Welher, +qui lui fournissait de la besogne d'une façon régulière. + +Comment, avec ce qu'elle gagnait et ce qu'on lui octroyait de loin en +loin au ministère, avait-elle pu vivre jusqu'à ce jour, garder sa +petite-fille auprès d'elle, l'élever soigneusement, lui faire donner +une solide instruction?... Elle seule aurait pu expliquer par quels +prodiges elle était venue à bout de ce problème; par quelles +privations, quelle abnégation, quel oubli d'elle-même elle était +passée. Elle ne s'en souvenait plus d'ailleurs. Sa petite-fille +était élevée; avait-elle besoin de songer à autre chose? + +Et alors le bonheur avait lui de nouveau pour elle: elle avait +retrouvé son fils dans sa petite-fille. Elles vivaient dans un +bonheur continu, sans un mélange. Seule, la grand'mère songeait à +l'avenir; mais la jeune fille ne désirait rien que vivre toujours +ainsi, attelées à leur table de travail, se souriant, s'aimant, avec +de rares promenades, les dimanches où toute la besogne était finie. + +L'importance de leurs travaux avait augmenté. La grand'mère ne +faisait autrefois que des choses un peu communes, exigeant seulement +une grande assiduité. Mais, quand Mme Welher connut la jeune fille, +elle se prit d'amitié pour elle et commença de lui confier des +choses d'une finesse relative. Et comme les doigts de fée de la jeune +ouvrière acquéraient chaque jour plus d'habileté, elle avait +fini par lui donner ses travaux les plus fins, les riches robes de +baptême, les bonnets de dentelle, les guimpes les plus délicates... +Et, peu à peu, l'aisance entrait dans la maison. + +La grand'mère disait: + +--Petite, nous devrions prendre une ouvrière pour nous aider: nous +serions deux à te préparer ton ouvrage, nous aurions de plus +grosses commandes, nous mettrions un peu d'argent de côté, pour ton +mariage... + +--Mon mariage! s'écriait gaiement la jeune fille. Ah! maman Renaud, +tu es donc bien pressée de te débarrasser de moi?... Me marier?... +Restons comme nous sommes, va; c'est si bon! Avec une ouvrière entre +nous, est-ce que nous pourrions nous aimer aussi bien? + +Mais maman Renaud avait une grande suite dans les idées. Et depuis +quelque temps, elle revenait plus souvent sur cette question de +l'ouvrière et surtout sur la question du mariage. + +--Ah! se disait-elle, si je pouvais lui trouver un brave et honnête +garçon qui comprendrait le trésor que je lui donne! + +Et, dans cette pensée, elle fut tout heureuse d'accepter les deux +cartes d'invitation au bal du IIIe arrondissement, que lui offrit son +propriétaire,--cartes prises par force, par obligation sociale, +et données pour n'être pas perdues... A quoi tiennent parfois les +destinées d'une vie?... + + * * * * * + +Un bal! A ce seul mot, Marie eut un éblouissement. Elle avait cru +bien fermement jusqu'alors qu'elle dédaignait un tel plaisir, +et l'idée d'aller au bal la bouleversait. Elle ne se croyait pas +coquette, et cependant ce fut une joie que d'acheter sa modeste robe +de mousseline, de la tailler, de la faire le soir, après sa besogne: +on traversait heureusement une saison peu pressée. Et la grand'mère +aussi était coquette; il ne fallait pas qu'elle fît mauvaise figure +auprès de son enfant. Elle enleva, du fond de sa vieille malle, +la robe qu'elle portait au mariage de son fils, robe décousue, +soigneusement pliée, enveloppée. Elle fut étonnée de la retrouver +fraîche, mais pas assez, toutefois, pour en faire cadeau à sa fille. + +Et comme elle frissonnait, la chère petite fille, en se rendant à +ce bal, où elle pensait bien que personne ne la remarquerait, ne +l'inviterait, où elle s'attendait à passer méconnue, comme une +petite Cendrillon! Et elles avaient à peine fait quelques pas dans +le bal, que maman Renaud, avec une impartialité absolue, jugeait sa +petite-fille la reine de cette fête, malgré sa modeste robe, malgré +son extrême simplicité. + +--Si tous ces jeunes gens, pensa-t-elle, pouvaient deviner quelle +exquise bonté, quelles nobles qualités se cachent sous sa beauté! + +Mais, hélas! pendant toute la première partie de la soirée, +les jeunes gens ne remarquèrent même pas la beauté de Marie. +D'ailleurs, elle s'était cachée, douce violette, dans un coin un peu +sombre. Mais, les yeux fixes, les lèvres frémissantes, elle était +toute à ce spectacle nouveau et en jouissait pleinement, sans une +pensée de jalousie. Elle ne s'étonnait pas qu'on la laissât sur sa +chaise: elle trouvait toutes les jeunes filles belles, élégantes, +et se considérait elle-même comme un petit rien, bien modeste, trop +heureuse qu'on l'eût admise à cette fête. + +--Tu es contente, petite? interrogeait de temps en temps sa +grand'mère. + +--Oh! oui, maman Renaud! Je m'amuse de si bon coeur! Elle croyait +s'amuser parce qu'elle regardait s'amuser les autres. + +Tout à coup elle aperçut la bande de Vauchelles et suivit ces jeunes +gens des yeux, les jugeant instinctivement différents des autres. Et, +quand elle aperçut Jean de Villepreux, elle le trouva le plus beau. +Il lui apparaissait dans toute la splendeur d'un héros de roman. Et +elle en était d'autant plus frappée qu'elle n'avait presque jamais +lu de roman, qu'elle ne savait rien de la vie, qu'elle était toute +naïve, que son pauvre coeur sans défense n'était que trop facile +à conquérir. Elle devina qu'il viendrait la chercher; et elle +l'attendit. Et maman Renaud eut un petit mouvement d'orgueil lorsque +cet élégant jeune homme invita Marie. + +«Les autres, se dit-elle, n'étaient pas capables d'apprécier son +enfant.» + +Et Marie était heureuse, comme une héroïne de conte de fées qu'un +Prince charmant aurait enlevée de l'obscurité. Dans cette première +valse, tandis que Jean la serrait légèrement, toute surprise de +danser une danse qu'elle ne savait pas, elle éprouva l'impression la +plus délicieuse de sa vie. Elle se rendait compte, bien confusément, +qu'il existait en ce monde quelque chose qu'elle ne connaissait pas, +et dont elle n'avait même pas soupçonné l'existence, et que ce +quelque chose pénétrait en elle, versant un feu nouveau dans ses +veines... Puis elle marcha au bras de Jean de Villepreux, si légère +qu'elle semblait s'envoler de la terre. Quand elle dansa avec lui +une seconde fois, elle était étourdie; et lorsque sa grand'mère +l'emmena et qu'elle dit adieu à Jean, toute son âme se donna dans un +sourire. + + * * * * * + +Deux jours plus tard, quand Marie s'assit à sa table de travail, +l'enfant n'existait plus en elle: la jeune fille s'était éveillée +dans l'amour. Et c'était chez elle un invincible besoin de parler, de +parler sans cesse et toujours de ce bal et surtout de ce jeune homme +qui, pour elle, résumait toute la fête. + +--N'est-ce pas, maman Renaud, qu'il a été bien aimable et bien +respectueux? + +--Oui, chérie. + +--Et il n'a fait danser que moi... Oh! moi, après lui, je n'aurais +pas pu danser avec un autre... + +--Tu es une enfant! Travaillons, disait la grand'mère, qui +commençait à s'inquiéter. + +--Oh! je vais vite! + +Et Marie montrait son ouvrage qui avançait rapidement. Elle +travaillait avec une activité fiévreuse. + +Elle disait aussi: + +--Et tu crois, réellement, maman Renaud, qu'en prenant une ouvrière, +nous pourrions gagner davantage? + +--Oui, ambitieuse; mais il faut y réfléchir... Nous verrons cela... + +La vieille avait peur maintenant de ce changement subit. Et la jeune +fille revenait à son beau cavalier. + +--Enfin, maman Renaud, n'est-ce pas curieux que j'aie su valser à +son bras? Au bras d'un autre, je n'aurais certainement pas su... Tu ne +m'avais appris que la polka... + +Pauvre maman Renaud! elle lui avait appris tout ce qu'elle savait: +elle lui avait donné gravement des leçons, en chantant un air +vieillot, le premier air de polka qui s'était répandu en France +pendant sa jeunesse; et elle lui avait appris aussi à faire la +révérence... Elle aurait dû lui apprendre plutôt la science de +la vie; mais elle était si heureuse de conserver ce coeur chaste, +ignorant, généreux! + +Et puis, toute sa science à elle avait consisté à aimer, à se +dévouer! + +Le samedi, Marie allait généralement porter son ouvrage à Mme +Welher. Elle marchait toujours très rapidement, sa hotte sous le +bras, les yeux baissés, ou fixés droit devant elle, ne songeant +qu'à aller vite pour être vite revenue. D'abord, sa grand'mère +l'avait accompagnée; puis elle avait pris l'habitude de rester à la +maison pour faire, pendant l'absence de sa fille, un grand rangement. +Elle était bien certaine que Marie passait pure, immaculée, au +milieu des corruptions parisiennes. Parfois, des jeunes gens, frappés +par sa beauté, osaient la dévisager. Alors, elle allait un peu +plus vite, tout simplement, ne comprenant pas ce qui en elle pouvait +exciter cette curiosité. + +Le samedi qui suivit le bal, elle se rendit comme d'habitude chez Mme +Welher. Sa grand'mère, un peu craintive, aurait voulu l'accompagner; +mais elle demanda naïvement: + +--Pourquoi? + +Et la grand'mère n'osa pas dire le pourquoi. + +--Ne t'attarde pas! + +--Oh! sois tranquille; il faut que nous regagnions le temps perdu avec +cette fête. + +Et elle s'en fut, marchant comme toujours très vite, n'attachant +aucune attention à ce qui se passait dans les rues, perdue dans son +rêve. + +Et, cependant, un homme la suivait. + +Depuis huit jours, Jean de Villepreux passait sa vie sous les +arcades de la place des Vosges, épiant les allées et venues de +la grand'mère qui, seule, sortait pour les petites commissions du +ménage. Il attendait patiemment, espérant bien que Marie sortirait +enfin. Ce jour-là, il la suivit prudemment, la trouvant encore plus +charmante, dans sa petite robe noire unie, sous son chapeau de paille +commune garni d'un modeste noeud rose... Quand elle eut disparu sous +la voûte de la maison de la rue de Cléry, habitée par Mme +Welher, il se plaça tout auprès, attendant qu'elle ressortît. Il +l'aborderait alors, et lui offrirait de la reconduire. + +Et, quand il la vit de nouveau, repartant si vite, il n'osa pas. Ce +mondain à bonnes fortunes était soudainement devenu timide devant +cette simple jeune fille. Il se contenta, arrivé à la place des +Vosges, de la dépasser un peu et de la saluer. Elle s'arrêta toute +saisie, devint blanche comme un lis; son coeur étouffait. Et elle +murmura: + +--Bonjour, monsieur. + +Il s'éloigna, ravi par ces deux mots banaux, plus fier que s'il avait +fait la plus brillante conquête. + +Marie était déjà rentrée dans sa maison, et elle montait comme +folle le grand escalier de pierre à rampe de fer forgé. Maintenant +son visage, où le sang affluait, éclatait de bonheur. + +--Maman Renaud, maman Renaud! s'écria-t-elle en laissant tomber sa +boîte. + +--Quoi, petite? Quoi donc? + +--Maman Renaud, je l'ai revu! Il doit habiter notre quartier; il +passait devant notre porte, il m'a saluée. + +Maman Renaud fronça les sourcils. + +--Prends garde, petite! + +--Et à quoi? + +--Mais c'est très imprudent de se laisser ainsi saluer quand tu es +toute seule! + +--Je ne pouvais pourtant pas l'empêcher de me saluer! + +--J'espère que tu es passée sans rien dire? + +--Oh! non, fit Marie en secouant sa jolie tête, je lui ai rendu son +salut bien gentiment... J'étais si contente! + +Maman Renaud jugea qu'il ne fallait pas détruire trop brusquement les +illusions de son enfant; mais elle se défiait. Ce ne fut que très +doucement qu'elle essaya de prouver à Marie que les hommes sont faux, +trompeurs, qu'on ne doit les écouter qu'avec une extrême prudence. + +Marie souriait; elle avait une confiance inaltérable. + +--Tous les autres, oui, maman Renaud, tant que tu voudras, mais +pas lui! On voit bien sur son visage quand un homme ment. Lui est +incapable de mentir! + +Elle avait, par-dessus tout, l'horreur du mensonge. + +La semaine s'écoula en discussions infinies entre la grand'mère et +la petite fille. + +--Vraiment, grand'mère, disait Marie toute peinée, qu'as-tu donc +contre lui? Toi, si bonne toujours, comment deviens-tu méchante quand +il s'agit de lui? + +Quinze jours après, un dimanche, les deux femmes étaient descendues +pour se promener dans le jardin de la place Royale où jouait une +musique militaire. C'était leur plus grande distraction, l'été. +La musique faisait éprouver à Marie des sensations si douces, la +plongeait dans des rêveries si heureuses, qu'elle attendait avec une +légère impatience le dimanche et le jeudi. Le jeudi, c'était de +sa fenêtre qu'elle écoutait; mais, le dimanche, elle jouissait plus +vivement en se promenant dans les allées du jardin; et elle trouvait +superbe cette pauvre végétation enserrée dans des grilles, +étouffée par les hautes façades des maisons qui l'entourent. + +Comme elles suivaient une allée un peu longue, étroite, elles +aperçurent à une certaine distance un jeune homme qui les salua +aussitôt. + +--C'est lui, maman Renaud. Vois comme il a l'air timide et +respectueux! + +Il tremblait, en effet. Depuis deux dimanches, il venait là; et il +avait fixé à aujourd'hui ce grand coup d'audace: lier sérieusement +connaissance avec elles. Et il tremblait comme un enfant. + +Il les aborda cependant: + +--Permettez-moi, madame, de prendre de vos nouvelles. + +Il semblait ne pas faire attention à Marie, et s'occuper seulement de +la grand'mère. Sans en demander la permission, il se mit à marcher +auprès d'elles et s'excusa bien gentiment de son audace. Ce fut +alors qu'il raconta la petite histoire qu'il avait préparée: sa vie +creuse, abandonnée, dans le quartier Latin, son ennui profond de +ne pas connaître à Paris de famille au sein de laquelle il pût se +reposer, la hâte qu'il avait maintenant de terminer ses études pour +retourner en province. Et, en disant tout cela, il avait l'air +de consulter la grand'mère, comme si elle seule, dans sa vieille +expérience, eût pu le comprendre. «Il est réellement fort bien +élevé, songeait-elle; et, s'il commence par me faire ainsi la cour, +c'est qu'il a des intentions sérieuses, honnêtes.» Cependant, elle +ne put s'empêcher de lui faire encore remarquer qu'il semblait un +peu plus âgé que ne le sont d'habitude les étudiants. Et il lui +expliqua que, les premières années de son séjour à Paris, il avait +fait comme bien des jeunes gens, qu'il s'était amusé au lieu de +travailler. Puis, son examen de licence passé, il n'avait pas eu +le courage d'aller s'enterrer en province, et il avait commencé son +doctorat. Mais, en vieillissant, il s'ennuyait dans ce quartier Latin! +Il désertait ses cafés, ses fêtes trop tapageuses, et il regrettait +de ne s'être pas créé à Paris des relations de famille... Son +isolement lui pesait! + +Marie écoutait toutes ses paroles avec ravissement. Il était bien +tel qu'elle le rêvait, simple, bon, aimant. Puis il parlèrent de +ce bal où ils s'étaient vus pour la première fois. Et Jean les +reconduisit jusqu'à leur porte, en demandant la permission de leur +faire de temps en temps une courte visite. Maman Renaud, voyant le +désir dans les yeux de sa fille, n'osa pas refuser. Et quand elles +furent remontées dans leur petit logement, Marie se jeta dans les +bras de sa grand'mère, pleurant et riant. + +--Seras-tu encore défiante, maman Renaud? Un si bon et si charmant +jeune homme! + +Maman Renaud n'avait plus la force d'être défiante: elle était +conquise, elle aussi, charmée, séduite par la grâce et l'élégance +souveraines de Jean de Villepreux. Elle cherchait dans ses souvenirs +et ne trouvait que son fils à qui elle pût le comparer. Mais elle +crut devoir encore prononcer quelques paroles de sagesse, recommander +la prudence à sa petite-fille. Marie souriait: elle aimait Jean +Berthier et savait déjà, sûrement, que Jean Berthier l'aimait. Et +elle lui était bien reconnaissante de s'être montré si aimable pour +sa grand'mère. + +Dès lors, elle l'attendit chaque jour. + +--Nous ne savons pas quel jour il viendra, grand'mère; il faut qu'il +trouve tout bien propre chez nous, bien joli! + +Elle surveillait plus spécialement le ménage; elle donnait un air de +fête à leur atelier. C'est là qu'il la verrait; elle voulait être +coquette dans son travail. Elle mettait, tous les jours, des fleurs +nouvelles sur la table. + +Il vint trois jours après. Et ce fut une entrevue charmante. Le +travail étant pressé, elle ne quitta pas sa table. Il s'assit entre +les deux femmes, émerveillé par leur adresse, par le goût qu'elles +apportaient dans les moindres choses. Il osait à peine parler. Marie +faisait un petit bonnet de valenciennes; quand elle l'eut terminé, +elle le plaça sur son petit poing fermé et le lui montra. + +--Comment le trouvez-vous? + +Il aurait voulu baiser ce petit poing. Elle dit: + +--C'est pour des gens très riches, et qui demandent tout ce qu'il y a +de plus beau. C'est bon de pouvoir gâter ainsi ses enfants... Mais on +ne les aime pas mieux pour cela! + +Il revint souvent, les trouvant toujours à la besogne, séduit par +la paix si calme de ce petit logement, éprouvant des émotions si +neuves, si différentes de celles qu'il avait connues jusqu'alors, +qu'il s'en allait tout bouleversé! La scène du portrait le rendit +définitivement l'ami de la grand'mère. Toute défiance avait disparu +chez elle. Cependant, un soir où Marie était allée chez Mme +Welher, maman Renaud reçut Jean Berthier avec plus de gravité que +de coutume; et, sans hésitation, elle lui dit que ses visites ne +pourraient être admises plus longtemps s'il ne leur donnait un motif +honorable. Lui non plus n'hésita pas. + +--Je vais demander tout à l'heure à votre petite-fille si elle veut +bien de moi pour mari... + +--Non, non, répondit sagement la grand'mère, réfléchissez encore, +écrivez à votre mère; et, dans huit jours, si votre coeur n'a pas +changé, vous nous engagerez votre parole. + +Et elle le renvoya impitoyablement. Huit jours après, il revenait +plus épris que jamais, annonçait formellement son intention +d'épouser Marie. Et maman Renaud, définitivement vaincue, disait à +son enfant: + +--Embrasse ton fiancé! + +Ah! ce premier baiser, quel bonheur il donna à ces deux êtres! Une +félicité sans mélange les unissait pour jamais. Le bonheur de Jean +de Villepreux fut si intense qu'il éprouva pour la première fois la +crainte de le perdre; dès ce moment, il songea à la possibilité +de sa mort, à la nécessité de faire son testament, Marie était +anéantie par le bonheur; il lui semblait qu'elle n'était plus la +même femme. Elle aurait voulu rester ainsi éternellement, dans les +bras de son fiancé. Ce baiser si chaste, si pur, l'avait transportée +dans un monde divin. Maman Renaud souriait, tout épanouie. Elle +retrouvait un fils. + +[Illustration: Il se contenta, arrivé à la place des Vosges, de la +dépasser un peu et de la saluer. (Voir page 104.)] + +Ils menèrent alors, tous les trois, la vie la plus adorable. Seul, +Jean avait des instants de tristesse à la pensée qu'il trompait +celles qu'il considérait franchement comme sa future famille; mais +il écartait vite ses remords: quel triomphe pour lui quand il leur +dirait la vérité! Il était aimé sans que sa richesse, sans que +son nom eussent été connus, et aimé par une jeune fille qu'il se +plaisait à comparer à sa mère,--cette mère dont Marie parlait sans +cesse. + +--M'aimera-t-elle, Jean? Moi, je lui réserve une si belle place, dans +mon coeur!... Tu ne seras pas jalouse, maman Renaud? + +Maman Renaud travaillait double, pour laisser à son enfant le temps +de rêver lorsque Jean était parti, de causer longuement avec +lui lorsqu'il passait la soirée chez elles. Et cela arrivait bien +souvent, plusieurs fois par semaine. Il venait en vrai fiancé, mais +sans que rien pût trahir sa personnalité. Il avait offert à Marie +une simple bague, une petite perle entourée de modestes roses. + +--Une folie! avait déclaré la grand'mère. + +Et Marie était enchantée. Et lui souriait de la voir si contente, +pour un si petit cadeau; plus tard, elle aurait tous les bijoux de la +famille de Villepreux! Il s'amusait à lui donner des fleurs les plus +rares, les plus fines mais en prétendant qu'il les avait achetées +à des marchandes des rues. Un jour, il lui porta des orchidées +d'une délicatesse extrême, de longues fleurs sur des tiges frêles, +nuancées des couleurs les plus intenses. + +[Illustration: Ils le trouvèrent fiévreusement penché sur un plan +de Paris. (Voir page 116.)] + +--Mais où donc pouvez-vous trouver de si jolies fleurs? demanda la +grand'mère qui n'avait jamais rien vu de pareil. + +Cette fois il répondit que c'était aux Halles, et il avoua, d'un air +bon enfant, qu'il avait réellement fait une petite folie. Marie le +remercia d'un regard. Cela ne la surprenait point qu'il trouvât pour +elle de si jolies choses. + +Elle l'aimait tant! + +Elle l'aimait trop! + +Elle ignorait le mal et ne s'imaginait surtout pas que le mal pût +venir de l'homme qu'elle adorait. + +Un soir, il fallait livrer une commande très pressée à Mme Welher: +Jean était venu trop souvent pendant la semaine, on avait trop +bavardé, et Marie n'avait pas terminé sa besogne pour la porter rue +de Cléry à l'heure habituelle. + +C'était un samedi. Jean avait dit qu'il viendrait. Et Marie +travaillait fiévreusement, achevant à la hâte un dernier bonnet. + +--C'est fait, dit-elle, vers huit heures. Vite, maman Renaud, vite, ma +boîte! Je vais courir, je serai de retour à neuf heures. + +Mais la grand'mère comprit la peine qu'avait son enfant de +s'éloigner au moment où le fiancé allait venir. + +--Reste, petite, j'irai livrer... + +Marie lui sauta au cou: + +--Oh! maman Renaud! Comme tu es gentille! + +Et, sa grand'mère partie, elle se mit à ranger son atelier, pour +faire un salon à son fiancé. + +Jean arriva presque aussitôt, portant ce jour-là un simple bouquet +de violettes de Parme. + +--Marie! + +--Mon bien-aimé! + +Ils ne prononcèrent pas d'autres paroles. Ils étaient déjà dans +les bras l'un de l'autre, s'étreignant avec une passion folle. + +Jean de Villepreux ne sut pas résister à son amour. Et Marie céda, +inconsciente, surprise par le bonheur nouveau qui les unissait. Il lui +sembla qu'elle se fondait en lui. + +Quand la pauvre grand'mère rentra enfin, bien fatiguée de sa longue +course à la rue de Cléry, le malheur était irréparable... + +Pauvre maman Renaud! A peine si elle remarqua que, durant cette +soirée, Jean redoublait de soins pour Marie! + +--J'ai bien fait, se disait-elle, de leur laisser une soirée de +liberté. Une grand'mère comme moi, ce n'est pas bien gênant; mais +les amoureux aiment tant à être seuls! + +Depuis, sans jamais les quitter complètement de nouveau, elle leur +fournit plusieurs fois l'occasion de parler en tête à tête. + +Marie n'adressa jamais à son fiancé le moindre reproche. Elle lui +jetait seulement des regards timides, attendris, des regards qui +disaient: + +«Je suis toute à toi!» + +Maintenant, d'ailleurs, Jean parlait de fixer la date de leur mariage: +il irait, disait-il, passer quelques semaines dans son pays, afin +de régler certaines affaires et s'entendre définitivement avec sa +mère. Et lorsqu'il descendait le grand escalier de la maison de la +place des Vosges, il souriait tout doucement: Marie avait une sorte +de respect pour cette vieille maison, habitée jadis par des gens si +illustres, pour ce large escalier et sa rampe superbe. + +Comme il serait fier et heureux, lorsqu'il aurait obtenu le +consentement de sa mère, de revenir, précédé par de Brettecourt! +Il avait rêvé un coup de théâtre; il chargerait Henri de se +présenter en son mon et de dire gravement à maman Renaud: + +--Madame, je suis le comte de Brettecourt et je viens, au nom de mon +ami, Jean d'Angoville, marquis de Villepreux, vous demander la main de +Mlle Marie... + +Quelle surprise alors! Il devinait l'effarement de maman Renaud, le +radieux éblouissement de Marie. + +Et il la conduirait triomphalement dans son bel hôtel de la rue +Saint-Dominique; et elle gravirait à son bras un escalier encore plus +majestueux que celui de la place des Vosges... + +Cependant, Marie commençait à s'assombrir; ses regards d'amour +renfermaient une supplication de plus en plus tendre. Et, un soir, à +voix basse, d'une voix tremblante, plaintive, elle dit à son fiancé! + +--Jean, j'ai besoin de vous parler en secret. + +Il s'attendait à cette demande. + +--Demain, dans ma chambre d'étudiant, répondit-il. + +--J'y serai à six heures. + +Le prétexte fut facile à trouver: un renseignement à prendre chez +Mme Welher. + +Et le lendemain, Marie arrivait, à six heures, boulevard +Saint-Michel, où Jean avait loué sa chambre d'étudiant, une chambre +habituellement bien froide, mais qu'il avait égayée ce jour-là par +les plus belles fleurs qu'il avait pu trouver. + +Elle n'eut pas besoin de parler. Elle éclata en sanglots dans les +bras de son fiancé. + +Et lui, se mettant à genoux, dit: + +--Je devine, chérie! Mais ne crains rien, mon adorée!... Mais sèche +bien vite tes larmes... Est-ce qu'aucune peine peut te venir de moi, +ma femme? + +Elle le remercia en l'étreignant follement; puis, au milieu de ses +larmes, elle balbutia: + +--Mais, votre mère? + +--Ma mère ne pourra que t'aimer davantage quand elle saura qu'elle +est grand'mère! + +Le lendemain, Marie se consola de ne pas le voir, en refaisant le +bouquet qu'il lui avait donné la veille. Mais, quand huit jours se +furent écoulés sans qu'elle eût revu Jean Berthier, sans +qu'elle eût reçu la moindre nouvelle de lui, elle commença à +s'inquiéter... Un matin, n'y tenant plus, elle descendit tout à coup +chez la concierge: + +--Vous n'avez rien pour nous? + +--Non, rien, mademoiselle. + +Elle remonta lentement et parut devant sa grand'mère, le visage très +brave; mais, dans l'escalier, elle s'était arrêtée pour pleurer un +peu. + +Ce n'était rien qu'un retard d'une semaine; et cependant... +cependant... + +--Rien? fit sa grand'mère, en lui voyant les mains vides. Comme tu +as été longtemps! Je croyais que tu avais une lettre et que tu la +lisais dans l'escalier... + +--Il viendra sans doute ce soir, dit Marie assez ferme. + +Et elle se remit à son travail. + +Elle semblait tout absorbée dans la confection d'une bavette; et, si +sa grand'mère lui adressait la parole, elle ne répondait que par des +monosyllabes, évitant toute longue conversation. + +--Enfin, qu'as-tu donc, petite? + +Et maman Renaud se disposait à la plaisanter; Marie répondit, l'air +un peu vexé: + +--Ce nouveau point anglais que Mme Welher m'a montré est si +difficile! + +Elle ne voulait pas que rien vînt la distraire de son attention. Elle +écoutait les moindres bruits... Un pas dans l'escalier la faisait +tressaillir... Par moments, elle jetait un regard sur la place des +Vosges, vers l'angle opposé à leur maison. Jean arrivait quelquefois +de ce côté, et lui envoyait un salut. + +Hélas! il n'arriverait plus ainsi. + +A la fin de la soirée, maman Renaud expliqua à sa fille que les +hommes sont souvent pris par des affaires subites qui les accaparent +sans leur laisser une minute de liberté. Mais Marie ne voulait pas +écouter ces consolations: + +--Il aurait toujours pu m'écrire un mot! Qu'il soit pris tout le +jour, je le comprends; mais, la nuit, il lui aurait été si facile de +tracer deux lignes pour me dire qu'il ne m'oublie pas! Ah! s'il savait +la peine qu'il me fait! + +Elle ne s'endormit que très tard et eut un sommeil agité; elle +rêvait sans cesse à lui. Tantôt elle se voyait à son bras, +marchant en robe blanche à l'autel; tantôt il l'avait abandonnée... + +La nuit suivante, elle rêva qu'elle le voyait tout pâle, comme mort. + +Et les jours et les jours s'écoulaient. + +Et Jean Berthier ne revenait pas. + +Il ne devait jamais revenir... + +Tous ces souvenirs s'étaient dressés, aux yeux de maman Renaud, +tandis qu'elle contemplait le portrait de son fils. + +Elle passa plus d'une heure ainsi. + +Et, quand elle eut défilé tout le chapelet de ses joies et de ses +peines, en proférant de temps en temps quelque parole de colère, +elle jeta une dernière insulte à Jean Berthier. + +--Lâche! Menteur! + +Elle n'espérait plus. Sa pauvre petite-fille était bien +abandonnée... + + + + +XI + +RECHERCHES EN PARTIE DOUBLE + + +Malgré l'épouvantable catastrophe qui avait si soudainement frappé +la famille de Villepreux, l'hôtel de la rue Saint-Dominique avait +promptement perdu cette allure morne, navrée, de deuil irréparable, +qu'il avait les premiers jours. Sans doute, le deuil était porté +rigoureusement; sans doute, dans toute la vaste habitation, on +n'aurait pas entendu un éclat de rire, une parole légère. Mais +il n'y régnait pas ce silence désolé des maisons frappées par la +mort. Tout le jour, c'était des chuchotements, des conversations +à voix basse, fiévreusement animées, des mots que les domestiques +avaient surpris en pénétrant au salon, ou lorsque le marquis Honoré +de Villepreux reconduisait Florimont ou Brettecourt, des lambeaux de +phrase entendus par la femme de chambre de la marquise tandis que +la pauvre mère s'entretenait avec Juliette... Et tout cela était +répété, commenté, avec de longs développements. Et la douleur +s'effaçait presque, pour faire place à l'espoir qui couvait +sourdement, cet espoir de retrouver l'enfant du maître si +respectueusement aimé. + +On guettait avec impatience la venue du notaire, de Brettecourt; on +espérait qu'un jour ils arriveraient, le visage triomphant, _qu'ils +auraient enfin trouvé_. On avait renoncé à rien lire sur le visage +d'Honoré lorsque lui aussi revenait de ses recherches. Ce visage +n'exprimait rien que le calme le plus glacial. Et comme, autour de +lui; tous les visages étaient éclairés par l'espérance et que +le sien était resté morne, froid, c'est lui qui semblait le plus +profondément désolé de la mort, de son frère. Tout le monde s'y +était laissé prendre, même Florimont et Brettecourt. Et ils se +disaient qu'il jalousait son frère... mais qu'il l'aimait. + +Il les avait forcés, d'ailleurs, dès leur première entrevue, à +revenir sur l'opinion qu'ils s'étaient faite de lui. Il leur +avait joué, avec une habileté consommée, la comédie de l'amour +fraternel. Et c'est avec des sanglots qu'il avait répété et +répété: + +--L'enfant de mon frère sera mon enfant!... + +Et Florimont et Brettecourt, surpris, très heureusement, n'avaient +plus hésité à confier à Honoré tout ce qu'ils tenaient de Jean +de Villepreux. Le traître prenait des notes. Et, quand ils eurent +terminé, il les remercia et leur fixa un rendez-vous pour le +lendemain. + +--Demain, leur dit-il, nous diviserons nos recherches pour mieux +aboutir. + +Il passa toute la nuit à méditer. Guépin vint rôder dans sa +chambre, s'attendant à quelque confidence; mais son maître le +renvoya brusquement. + +--Je n'ai pas oublié ce que je vous ai promis, lui dit-il; et dans +quelques jours... + +--Ce n'est pas un sentiment d'intérêt qui m'amenait chez monsieur le +marquis; j'espérais seulement pouvoir donner à monsieur le marquis +de nouvelles preuves de mon dévouement. + +--Plus tard, Guépin, plus tard. J'aurai sans doute besoin de vous; +mais le moment n'est pas venu. + +Il sentait bien que, dans l'entreprise où il se lançait, il +aurait besoin d'un auxiliaire subalterne; mais cette complicité lui +répugnait, et il espérait bien la réduire au strict nécessaire. + +Il passa la nuit à examiner point par point tout ce que lui avaient +raconté Brettecourt et Florimont, se disant: + +--Rien, dans tout cela, n'indique le quartier habité par la +demoiselle... Rien... Moi seul le sais... + +Et il formait lentement son plan, avec le plus tranquille cynisme. + +--Je les lancerai dans tout Paris, excepté dans le Marais: ils +perdront leur temps et ne trouveront naturellement rien. Cela occupera +le congé de M. de Brettecourt, les loisirs que le notariat laisse à +M. Florimont, et les fera beaucoup marcher, chose excellente au point +de vue hygiénique.--Moi, je saurai avant longtemps le nom de la jeune +fille; Guépin me découvrira alors très facilement son adresse. Et +je me charge du reste... Ma mère aura la fièvre jusqu'à l'époque +présumée de la naissance de son petit-fils; et, comme j'aurai soin +que ce petit-fils vienne au monde tout autre part qu'à Paris, on +ne trouvera rien de plus dans six mois que maintenant. Il y aura +des crises de larmes, on s'attendrira beaucoup... Je pleurerai moi +aussi... Juliette est très sensible aux crises de larmes... Parbleu, +je suis bien maître de l'avenir! + +Le lendemain, lorsque Florimont et Brettecourt se présentèrent chez +lui, ils le trouvèrent fiévreusement penché sur un plan de Paris. + +--Messieurs, leur dit-il, après les premières salutations, j'étais +en train de préparer la besogne pour chacun de nous. Je me serais +chargé de tout avec bonheur; mais... puisque vous voulez votre part +dans nos recherches?... + +--Certes! interrompit Brettecourt. + +--Eh bien, reprit Honoré, nous ne savons qu'une chose sur cette jeune +fille: c'est qu'elle vit avec sa grand'mère... + +--Et qu'elle est ouvrière en lingerie... + +--Parfaitement. Mais... auriez-vous, l'un ou l'autre, le moindre +renseignement sur le quartier qu'elle habite? + +--Aucun, hélas! dirent les deux hommes. + +--Il faut donc que nous la retrouvions munis de ces deux seuls +renseignements. C'est peu; mais, avec du courage, nous réussirons... + +--Surtout avec de la patience, dit Florimont. + +--En effet, car il nous faudra visiter les quartiers, rue par rue, +maison par maison. + +--Je me suis présenté ce matin chez le ministre de la Guerre, dit +Brettecourt; je lui ai exposé l'affreuse situation dans laquelle je +me trouvais, ma volonté de réparer dans toute la mesure du possible +le malheur que j'ai causé: il prolongera mon congé, sous prétexte +de convalescence, aussi longtemps que je le désirerai. + +--Merci, Brettecourt! fit Honoré avec un geste de reconnaissance. +Mais vous, Florimont, pourrez-vous, au milieu de tous vos travaux, +vous occuper de...? + +--Monsieur le marquis, je vous donnerai la moitié de mon temps. + +--Merci, merci!--Nous devons procéder méthodiquement alors, et nous +partager Paris par arrondissements... + +Vous, Florimont, qui aurez le moins de temps libre, vous ferez les +arrondissements qui vous entourent: le Ve, le VIe et le VIIe. + +--Soit! dit le notaire. + +--Moi, reprit Honoré, forcé de m'occuper beaucoup de ma mère, +j'aurai plus de temps que vous, mais moins que Brettecourt; je me +chargerai des arrondissements compris entre la Seine et les grands +boulevards. + +Il les montrait du doigt sur le plan de Paris: + +--Du Ier au IVe, du VIIIe au XIe. + +---Et à moi tout le reste? s'écria avec élan Brettecourt. + +--Oui, à vous la plus lourde tâche! + +--Merci! s'écria simplement Brettecourt. J'espère l'accomplir plus +vite encore que vous n'aurez rempli la vôtre. + +Les deux hommes se retirèrent et, le jour même, commencèrent leurs +recherches. Quant à Honoré, il commença les siennes, mais d'une +façon quelque peu différente. + + * * * * * + +La marquise et Juliette ne pleuraient plus; elles vivaient dans +l'espérance du succès. Tous les deux jours, Brettecourt et Florimont +venaient rendre exactement compte à Honoré de ce qu'ils avaient +fait. Florimont avait fourni à Brettecourt des moyens pratiques: il +lui donnait des lettres de recommandation pour les personnes qu'il +connaissait dans les divers quartiers de Paris. Et, dans chaque rue +visitée par eux, ils étaient parvenus à établir une liste exacte +des locataires de tous les immeubles. + +Ils n'avaient encore fait aucune découverte intéressante; mais ils +commençaient à peine, et ils étaient formellement décidés à +aller jusqu'au bout sans se décourager. Quant aux frais nécessités +par ces recherches, l'un et l'autre aurait voulu les supporter; mais +Honoré, au nom de sa mère, leur avait déclaré que c'était à la +famille de Villepreux seule qu'appartenait ce droit. + +La marquise était la plus impatiente. Elle redoutait les fatigues +qui devaient forcément accabler la maîtresse de son fils... Elle +redoutait surtout le chagrin qu'elle avait du éprouver en se croyant +abandonnée! + +--Mais nous la soignerons si bien, disait Juliette, quand on l'aura +retrouvée! + +Et la jeune fille avait proposé la première: + +--Mère, si nous préparions sa layette? + +--Comment te récompenser de tant d'abnégation? avait répondu la +marquise. + +Et elles s'étaient mises à composer une magnifique layette pour +l'enfant tant désiré. Honoré avait commandé un berceau qui serait +une petite merveille. Et elles passaient leurs soirées à travailler. +Elles étaient un peu maladroites; mais elles ne voulaient pas se +contenter d'avoir acheté de ces objets délicieux, mignons, qui +ravissent les mères; elles voulaient, de leurs doigts, avoir +travaillé, cousu elles-mêmes... Juliette assemblait d'étroites +bandes de fine mousseline, séparées par des vieilles dentelles +que lui donnait la marquise. Ce serait pour le devant de sa robe de +baptême. + +Honoré passait presque toutes ses soirées auprès d'elles; et il +s'intéressait à leurs travaux de l'air le plus attendri. + +--Ah! je vous promets que nous réussirons, leur disait-il. J'ai même +comme un pressentiment que c'est moi qui trouverai cette pauvre jeune +fille; je serais presque jaloux que ce soit un autre! + +Depuis qu'il était devenu le chef de la famille, il ne se donnait +pas une minute de repos. Le matin, il se consacrait entièrement +à l'administration de sa fortune. Sa mère ne voulait pas entendre +parler de questions d'intérêt, elle lui donnait simplement sa +signature quand il la lui demandait, et il s'emparait peu à peu +de tout, bien décidé à annihiler la marquise dans l'avenir. +Il s'était promptement mis au courant de toutes leurs sources de +revenus, ne les trouvait pas suffisantes et se promettait de leur +faire produire prochainement davantage. Il examinait aussi les titres +de la fortune de Juliette, fortune confiée depuis longtemps à la +direction de Me Genty et maintenant de Florimont. Comme les intérêts +s'en étaient accumulés, elle avait doublé et s'élevait à plus de +deux millions. + +Il prononçait ces deux mots avec la plus intense satisfaction. + +--Deux millions... bien liquides! + +Ce chiffre éblouissait Honoré, dont la fortune était plus élevée, +mais se composait principalement de terres, du château d'Angoville et +de l'hôtel de la rue Saint-Dominique, toutes choses fort belles, fort +anciennes, mais très peu liquides, et ne permettant pas de se +lancer, à moins de les hypothéquer, dans les grandes spéculations +financières que rêvait son cerveau. Et il commençait à se dire: + +--Je ne trouverai jamais de meilleur parti que cette petite +Juliette... Un peu bécasse, un peu trop sentimentale... Je ne l'en +dominerai que mieux! + +L'après-midi il sortait régulièrement en annonçant à sa mère +qu'il allait poursuivre ses recherches avec acharnement. Il allait en +effet étudier quelques rues à la fin de la journée, pour les +bien décrire le soir; mais il passait la plus grande partie de +l'après-midi à la Bibliothèque; _et il y étudiait la guerre de +Crimée_. + +Pour savoir ce qu'il voulait, il n'aurait eu qu'à interroger sa +mère, qui devait évidemment se souvenir du nom de l'officier qui +était mort pour son frère, à l'attaque du Mamelon-Vert; mais il +fallait agir avec une extrême prudence, éviter d'éveiller les +moindres soupçons... Il aurait pu aussi s'adresser directement au +ministère de la Guerre; mais c'était confier une partie de son +secret à l'officier qui le renseignerait: cet officier pourrait, par +un de ces hasards si fréquents dans la vie, connaître Brettecourt, +lui parler de cette démarche... qui paraîtrait étrange... + +--J'ai tous les atouts dans mon jeu. Ne compromettons rien par une +imprudence inutile. + +Et il cherchait ainsi, depuis quelques jours, avec un fiévreux +acharnement, dans tous les documents de la guerre de Crimée. +Il n'avait d'abord consulté que les documents officiels, et les +documents officiels ne renfermaient rien de relatif à l'acte +d'héroïsme qu'il recherchait. La mort du père de Marie Renaud +était comme perdue, au milieu de tant de morts glorieuses. Il se +rabattit alors sur les livres anecdotiques, sur les correspondances de +journaux; et ce fut enfin dans une de ces correspondances qu'il trouva +le récit suivant: + +«Nous avons encore à déplorer la mort d'un de nos plus brillants +officiers, le capitaine Renaud, du 4e chasseurs à pied. Son bataillon +avait été lancé à l'attaque du Mamelon-Vert. Déjà il touchait +au but, quand les Russes firent une sortie pour arrêter sa marche. En +quelques minutes, les deux troupes furent en face l'une de l'autre; +on se fusillait presque à bout portant. L'une des premières victimes +parmi nos braves soldats fut l'officier qui portait le drapeau. +Relevé aussitôt par le lieutenant de la compagnie, le drapeau était +devenu l'objectif des Russes; les balles pleuvaient sur le lieutenant. +Il tomba à son tour; et aussitôt un sergent, qui n'est autre que +l'élégant marquis de Villepreux, bien connu sur le boulevard, et qui +s'est engagé au début de la guerre, s'empara de l'étendard et le +redressa en souriant joyeusement, comme s'il narguait l'ennemi. Les +Russes se ruèrent sur lui avec une bravoure folle; et il allait sans +doute succomber à son tour, si le capitaine Renaud, courant à lui, +ne lui avait fait un rempart de son corps. En ce moment, les Français +reprirent vigoureusement l'offensive et repoussèrent les Russes. +Malheureusement, le capitaine Renaud était mort en défendant son +porte-drapeau...» + +[Illustration: ... et le redressa en souriant joyeusement comme s'il +narguait l'ennemi. (Voir page 120.)] + +Honoré n'eut pas besoin d'en lire davantage. Il prononça froidement: + +--_Marie Renaud_!... C'est bien... Voilà un nom que ni ma mère ni +Florimont, ni Brettecourt ne connaîtront jamais! + +Le soir, tandis que Guépin venait prendre ses derniers ordres, il lui +dit: + +--Restez. Nous avons à causer. + +Guépin eut un mauvais sourire. Puis il alla faire le tour de +l'appartement d'Honoré, ainsi que des pièces environnantes. + +[Illustration:--Mme Renaud? demanda-t-il d'une voix légèrement +émue. (Voir page 127.)] + +Quand il revint dans la chambre, Honoré avait aligné dix billets de +mille francs sur sa table. + +--Prenez, Guépin. + +Le domestique les empocha joyeusement. + +--Vous voyez que je tiens exactement mes promesses. + +--Je n'en ai jamais douté, monsieur le marquis. + +--Les bonnes comme les redoutables, poursuivit Honoré très +froidement. Si vous continuez de me bien servir et d'être d'une +discrétion absolue, à l'épreuve de tout, je vous paierai +bien. Mais, si vous veniez à me trahir, rappelez-vous que je me +débarrasserais aussi facilement de vous que d'un cheval vicieux. J'ai +vérifié tous les comptes de mon frère et j'y ai trouvé la preuve +que vous le voliez effrontément... + +--Oh! monsieur! C'est que M. Jean était très généreux... + +--Il y a une très grande différence, maître Guépin, entre profiter +de la générosité d'un bon maître et... _le voler_. Ce que vous +lui avez volé s'élève à peine à trois ou quatre billets de mille +francs; mais cela est suffisant pour vous faire faire connaissance +avec Mazas. + +Guépin ne répondit pas; il baissa la tête et regarda Honoré en +dessous. Celui-ci eut un sourire dédaigneux: il avait simplement +voulu prouver à son complice qu'il était son maître. + +--Voici ce que j'attends de vous, continua-t-il. Demain vous +vous arrangerez pour porter des effets bourgeois dans une chambre +quelconque, que vous louerez, sous un nom quelconque. Une fois là, +vous quitterez votre livrée. Maquillez-vous vous-même un peu, qu'on +ne puisse jamais retrouver les traces de ce que vous aurez fait. Une +fois débarrassé de votre livrée, vous parcourrez le quartier Latin +et vous y chercherez un étudiant du nom de Jean Berthier. En cinq à +six jours, vous devez le trouver. Cet étudiant est absent de Paris; +j'ai simplement besoin de savoir son adresse. Allez! + +Honoré trouvait cette besogne trop basse, trop compromettante pour +lui. + +--Faudra-t-il demander des renseignements sur ce Jean Berthier? +interrogea Guépin. + +--Pas le moindre! Notez bien ceci, pas le moindre! Tout ce que vous +pourriez demander ne ferait que diminuer les chances de succès. Pas +de zèle inutile! + +Quatre jours plus tard, Guépin pénétrait vers minuit dans la +chambre de son maître. Il était triomphant. Honoré, qui travaillait +à ses comptes, lui demanda dédaigneusement: + +--Vous avez trouvé? + +--Oui, monsieur. + +--Alors, dites. + +--M. Jean Berthier habitait boulevard Saint-Michel, 42. + +--Habitait?... Il n'y habite donc plus? + +--Non, monsieur. + +--Vous avez fait fausse route, Guépin. Votre Jean Berthier n'est pas +celui que je veux. Vous continuerez vos recherches. + +--Pardon, monsieur, je ne crois pas avoir fait fausse route. + +--Je vous dis que le Jean Berthier dont je parle doit toujours habiter +au même endroit. + +--S'il n'y habite plus, monsieur,... c'est qu'il est mort. + +--Mort! s'écria Honoré, blêmissant. + +--Oui, monsieur, et nous avons tous les deux suivi son enterrement il +y a trois semaines. + +Honoré fronça les sourcils. + +--Guépin, vous m'avez désobéi; vous avez outrepassé mes ordres. + +--Mon Dieu! monsieur, dit tranquillement le valet de chambre, je vous +avouerai franchement que j'en avais un peu l'intention; mais je n'ai +pas eu cette peine. J'ai seulement eu affaire à un garçon d'hôtel +bavard et qui m'a dit tout ce que je pouvais avoir envie d'apprendre, +sans que j'aie eu à lui poser la moindre question... tout, monsieur +le marquis! + + + + +XII + +UN FRÈRE GÉNÉREUX + +Une crispation nerveuse agita Honoré. Pour la seconde fois, il se +trouvait entre les mains de ce domestique blafard, dont l'audacieux +cynisme égalait, s'il ne surpassait, le sien. + +--Si monsieur le marquis n'a pas d'intérêt à connaître ce que j'ai +appris, poursuivait Guépin avec une ironie imperturbable, madame la +marquise sera, je pense, fort heureuse de l'entendre... Je crois même +qu'elle me récompenserait si généreusement que je pourrais finir +très honnêtement mes jours... + +--Taisez-vous donc, Guépin! interrompit brusquement Honoré, vous +savez que si je récompense bien les services rendus, je ne crains pas +le chantage! + +--Oh! le vilain mot, monsieur le marquis!... Mais aussi, on ne menace +pas un homme comme moi avec de vieux comptes... J'espère que monsieur +le marquis les brûlera? + +--Soit! Je vous le promets... + +--Et me rendra toute sa confiance? + +--Cela dépendra. + +--Permettez-moi de vous parler avec respect, monsieur, mais très +franchement.--Quand je suis entré dans cette maison, attaché à M. +Jean de Villepreux, j'ai bien vite deviné qu'il n'y avait rien à +faire auprès de lui... + +--Qu'augmenter un peu vos gages, par des moyens... + +--Dangereux, monsieur le marquis, je le reconnais. Mais j'espérais +être attaché un jour à vous, que j'estimais bien autrement que +votre frère, devenir non pas votre valet de chambre, mais votre homme +de confiance... + +--Mon... intendant, peut-être? fit Honoré dédaigneux. + +--J'avoue que c'est mon ambition. Si vous la réalisez, monsieur, je +ne vous volerai pas. Vous me payerez bien, j'en suis certain, et je ne +veux pas autre chose. Et je vous affirme que je vous servirai bien. + +--Nous verrons!... Maintenant, veuillez continuer votre récit. + +Honoré cédait, tout en gardant ses allures de maître. + +--M. Jean Berthier, reprit Guépin ironiquement, avait donc loué une +chambre dans une maison meublée du boulevard Saint-Michel; mais je +n'ai pas besoin de vous dire qu'il n'y venait que très rarement. +Quant à la... jeune fille, elle n'y est venue que deux fois: la +première, à un rendez-vous donné par son amant, il y a environ un +mois et demi; la seconde... il y a seulement quelques jours... + +Honoré tressaillit. + +--Cette fois, continua Guépin, ce n'était pas à un rendez-vous, et +pour une bonne raison. Je n'insisterai pas sur les détails que m'a +donnés le garçon de l'hôtel, et qu'il m'a donnés tout bêtement, +sans même se douter que cela m'intéressât si vivement. Monsieur +peut être tranquille: je n'ai pas commis la moindre imprudence. Cette +jeune fille croyait que Jean Berthier habitait réellement là; elle a +interrogé le garçon, a compris qu'on l'avait trompée; elle a été +assez énergique pour retenir ses larmes jusqu'au moment où elle +est remontée en voiture; mais elle n'a pas eu la force de donner +elle-même son adresse au cocher; elle a dû la dire au garçon de +l'hôtel, qui l'a répétée au cocher... + +--Et cette adresse? interrogea fébrilement Honoré. + +--Place des Vosges, monsieur le marquis. + +--C'est bien le quartier, murmura Honoré. + +Il réfléchit assez longuement; puis: + +--Est-ce tout ce que vous avez découvert? + +--Non, monsieur, j'ai pris la liberté de pousser plus loin mes +investigations. La place des Vosges n'est pas si grande qu'on ne +puisse l'explorer en une heure. M. de Brettecourt et M. Florimont +parlent toujours si haut que je n'ai pas eu beaucoup de peine à +apprendre que la jeune fille que nous cherchons est ouvrière en +lingerie et habite avec sa grand'mère... + +--C'est exact. Après? + +--Il y a plusieurs ouvrières qui habitent place des Vosges, dans les +combles de ces vieux hôtels. J'en ai même trouvé deux, habitant +l'une et l'autre avec leur grand'mère; mais il n'y en a qu'une +qui soit ouvrière en lingerie.. Que monsieur n'ait pas la +moindre crainte! Je sais faire bavarder les gens sans jamais me +compromettre... + +Il prenait plaisir à prolonger son récit, il buvait l'anxiété +peinte sur le visage d'Honoré. + +--Et je sais son nom. Si ce nom coïncide avec celui que monsieur le +marquis ne peut manquer d'avoir découvert dans ses recherches à la +Bibliothèque... + +--Achevez donc, sacrebleu! maître Guépin... + +--Cette jeune fille s'appelle Marie Renaud! Elle était courtisée +par un jeune homme qui a disparu depuis quelques semaines... tout d'un +coup... et qui, depuis, n'a jamais donné de ses nouvelles. La +jeune fille et sa grand'mère sont plongées dans un abominable +désespoir... Maintenant, monsieur, c'est bien tout ce que je sais. + +--Bien, Guépin. Retirez-vous; nous recauserons de tout cela. Et +comptez sur moi, désormais. Vous êtes un fidèle serviteur. + +Et lui-même se coucha aussitôt; il ne voulait plus réfléchir à +rien. Il avait besoin d'un bon repos avant d'engager la dernière +bataille. + +Le lendemain, de très bonne heure, il faisait faire chez un papetier +d'un quartier excentrique des cartes au nom de JEAN BERTHIER. Sur +l'une d'elles, il écrivit ces mots, en se rapprochant autant que +possible de l'écriture de son frère: + +«Prière de remettre à la personne qui vous portera ce mot les +livres et objets que j'ai laissés dans la chambre que j'avais louée +boulevard Saint-Michel, numéro 42. Cette personne réglera en même +temps ce que je puis devoir encore pour la location.» + +Muni de ce mot, Honoré se présenta tranquillement à l'hôtel +du boulevard Saint-Michel. Le propriétaire trouva la chose fort +naturelle; et Honoré put enlever, sans la moindre difficulté, tout +ce que renfermait la chambre de son frère; le propriétaire profita +seulement de la circonstance pour s'embrouiller dans ses comptes et +demander un mois de plus qu'il ne lui était dû. Honoré paya sans +vérifier. Pendant les quelques minutes que dura cette négociation, +il eut soin de se tenir à contre-jour. Et d'ailleurs le propriétaire +était plus attentif à compter son argent qu'à examiner le visage de +son interlocuteur. + +--Et si l'on demandait encore M. Jean Berthier, interrogea le +propriétaire, que faudrait-il répondre? + +--Rien. + +--Compris, monsieur. + +--D'ailleurs, il est peu probable que le cas se présente. + +--Mais... la jeune personne? + +--Elle est avertie. + +Honoré, revenu chez lui, feuilleta soigneusement les quelques livres +de droit que son frère avait achetés pour donner à sa chambre une +allure de chambre d'étudiant. Sous la couverture de l'un d'eux, il +trouva trois lettres de Marie, trois lettres pleines de l'amour le +plus tendre, le plus exquis. Jean les avait laissées là parce qu'il +croyait avoir moins d'indiscrétions à redouter dans cette petite +chambre que dans son hôtel. Honoré les lut rapidement, haussa les +épaules. + +--Et dire que mon imbécile de frère se laissait prendre à cette +littérature de grisette! + +Puis il brûla les trois lettres en s'écriant: + +--A nous deux, maintenant, mademoiselle Renaud! + +L'après-midi, il se rendait à la place des Vosges; et il se promena +très longtemps sous les arcades et dans le jardin. Il hésitait, +non pas qu'il reculât devant l'infamie de l'action qu'il allait +commettre; il hésitait... tout bonnement sur le genre de mensonge +qu'il débiterait. Il avait préparé deux sortes de comédie. +Laquelle réussirait le mieux? + +--Mais bah! fit-il, je ne pourrai décider ce que je dois lui dire +que lorsque je l'aurai vue: ne change-t-on pas toujours ses plans au +moment de l'action? + +Ce fut sur cette phrase qu'après bien des tergiversations, il se +décida enfin à pénétrer dans la maison de Marie Renaud. + +Arrivé au quatrième étage, il eut un dernier trouble, avant de +frapper à la porte, ce trouble du duelliste qui voit le terrain où +il va tuer ou être tué. Il frappa. La grand'mère vint ouvrir. + +--Madame Renaud? demanda-t-il d'une voix légèrement émue. + +--C'est bien ici, monsieur. + +Il s'avança et aperçut Marie, qui travaillait à sa table et qui +n'avait pas encore levé la tête. Il la jugea aussitôt; noble et +fière, intelligente, redoutable adversaire. Il ne devait pas avouer +la mort de Jean: elle demanderait à aller prier sur sa tombe... Et +alors, tout serait perdu. + +Il la salua gravement. + +--Mademoiselle Marie, je pense? + +Elle se dressa brusquement, et elle crut comprendre: cet homme en +deuil ressemblait à son bien-aimé... + +--Jean est mort! s'écria-t-elle d'une voix poignante. + +--Non, mademoiselle... Si vous me voyez en deuil... c'est que... c'est +que nous avons perdu notre mère! + +--Pauvre Jean! mon pauvre Jean! murmura la jeune fille en éclatant en +sanglots. + +Dans son adorable bonté, elle ne songeait d'abord qu'à lui. Elle +retomba sur sa chaise, pleurant lamentablement, le visage dans les +mains. Honoré l'étudiait avec acuité et comprenait enfin la passion +de son frère. + +La grand'mère était demeurée à quelques pas, comme sur la +défensive. Les traits d'Honoré lui avaient produit une désastreuse +impression. Et elle ne devinait que trop ce que le cadet venait faire +chez elles, puisque l'aîné n'avait pas osé venir. Cependant, Marie +s'était dominée. Et ses nerfs se détendaient un peu: elle allait +avoir des nouvelles de Jean! Elle montra un siège à Honoré. + +--Si vous venez ici, monsieur, prononça-t-elle avec une réelle +noblesse, c'est que vous connaissez l'amour qui m'unit à votre +frère... + +--Oui, mademoiselle.--Je n'ignore rien--il appuya sur le mot--rien de +ce qui s'est passé entre vous; et c'est ce qui rend bien pénible la +mission dont il m'a chargé. + +Il procédait par coups brutaux, recourant à la plus abominable ruse: +une invention diabolique dont l'effet devait être d'autant plus sûr +qu'il allait s'adresser aux sentiments les plus généreux de la jeune +fille. + +--De votre côté, mademoiselle, vous n'ignorez pas le profond respect +dont mon frère et moi entourions notre mère... + +--Tout vos préambules sont inutiles, dit Marie avec beaucoup de +hauteur. Parlez franchement! J'ai hâte de savoir le sort qui m'est +réservé. Pourquoi mon fiancé n'est-il pas venu lui-même? Pourquoi +ne m'a-t-il pas écrit?... + +--Parce que ce nom de fiancé... vous n'avez plus le droit de le lui +donner, mademoiselle! Mon frère... + +Il fut violemment interrompu par maman Renaud: + +--Votre frère est un lâche!... + +--Grand'mère, je te prie de dominer ta colère. Permets-moi de +répondre seule à M. Berthier, puisqu'il ne s'agit que de moi. +Veuillez vous expliquer, monsieur, et ne craignez pas de le faire +catégoriquement! + +--Mademoiselle, mon frère avait prévenu notre mère de ses +intentions à votre égard; mais elle y était formellement opposée. +Et, à son lit de mort, elle lui a fait jurer solennellement non +seulement qu'il ne vous épouserait pas, mais qu'il épouserait une +jeune fille que, depuis bien des années, elle lui destinait. Mon +frère a obéi, en fils respectueux; et, devant le lit de sa mère +mourante, il a engagé sa foi à cette jeune fille. + +--Il n'en avait pas le droit, puisqu'il me l'avait engagée, à moi; +mais... continuez! + +--Mon frère vous aimait: il est abominablement malheureux; cependant, +il ne vous reverra jamais, jamais! + +Marie eut un imperceptible tremblement des lèvres; puis elle dit +simplement: + +--Après, monsieur? + +--Il m'a chargé d'implorer auprès de vous son pardon... + +--Vraiment? + +--Et de réparer, dans la mesure du possible, le mal qu'il vous a +fait. + +--Le mal qu'il m'a fait est irréparable, il m'accompagnera toute ma +vie. + +--Mais il peut être adouci, mademoiselle: vous serez mère, vous +aurez le bonheur dans votre enfant... + +Marie eut un regard de suprême dédain: + +--Je devrais vous interdire, monsieur, de parler d'un enfant que vous +contribuez à chasser de sa famille! + +--Je vous en supplie, mademoiselle, demeurons calmes. Vous serez +bientôt mère, et vous verrez alors à quel point la femme doit +s'effacer devant la mère... + +--De telles paroles me surprennent, monsieur, dans votre bouche! + +Honoré reçut tranquillement l'apostrophe; il sentait la victoire. Il +prit une enveloppe assez volumineuse dans sa poche et la déposa sur +la table. + +--Mon frère est riche; il possède environ deux cent mille francs. +En voici cinquante mille, c'est tout ce que nos règlements de famille +lui ont permis de réunir en quelques jours. + +Marie ne sourcilla pas; ne regarda même pas l'enveloppe. + +Honoré continuait: + +--Dans quelques jours, il vous fera parvenir une somme égale: il vous +donne la moitié de sa fortune. Et, pour lever les scrupules, qu'une +aussi noble jeune fille que vous pourrait avoir à cet égard, +j'ajouterai que c'est avec le consentement formel de sa future femme +qu'il vous fait cette donation. + +Marie se rejeta en arrière, comme si on venait de la souffleter. + +--Est-ce tout ce que vous avez à me dire de la part de votre frère? + +--Non, mademoiselle; il est forcé de mettre à cette donation deux +conditions: c'est que vous n'essayerez jamais de le revoir et que vous +quitterez immédiatement Paris. + +Honoré se tut. Marie s'était levée, toute blême... et si +majestueuse dans son indignation qu'Honoré trembla. + +--Une simple question, dit-elle. Cette enveloppe... renferme-t-elle +autre chose que de l'argent... une lettre, un mot d'adieu? + +--Non, mademoiselle. + +--Alors, reprenez-la! Je n'en veux pas... + +--Mademoiselle, de grâce, n'obéissez pas à la colère... Au nom de +votre enfant... Vous vous repentirez plus tard! + +--Il n'y aucune colère en moi, monsieur! Je ne veux pas de cet +argent, voilà tout! Ma grand'mère, qui m'a élevée, m'a appris à +ne jamais recevoir d'aumône... Mais reprenez donc cet argent, vous +dis-je, si vous ne voulez pas que je vous le jette au visage, +puisque je n'ai plus personne au monde pour me défendre, pour vous +souffleter, vous et votre frère! + +En même temps, elle saisit Honoré par le bras et le força à +ramasser son enveloppe. + +--Et maintenant, puisque je ne dois plus revoir votre honnête +homme de frère, écoutez bien ce que vous aurez à lui dire en mon +nom!--J'ai eu, grâce à lui, quelques mois du bonheur le plus pur que +puisse rêver une femme! Je l'ai aimé follement, j'étais à lui, je +le respectais, j'aurais été sa servante, je l'adorais comme le bon +Dieu! Et j'aimerai toujours le bien-aimé que j'ai connu! Quant à +ce nouveau Jean Berthier que vous venez de me faire connaître, à +ce lâche, cet hypocrite, ce menteur... je ne lui ferai même pas +l'honneur de le haïr: je le méprise, voilà tout! Et je l'excuse! Il +veut son pardon, je le lui donne... + +--Tais-toi! tais-toi! s'écria maman Renaud, un tel lâche ne mérite +que notre malédiction! + +--Non, grand'mère, dit Marie, avec une sérénité grandiose, je +lui pardonne, et tu lui pardonnes comme moi! Il n'est pas le vrai +coupable. Le vrai coupable, c'est cet homme que tu vois devant toi. +Jamais Jean ne nous avait parlé de son frère; c'est qu'il le jugeait +indigne de lui. Celui que je maudis, monsieur, c'est vous, le mauvais +frère, l'homme dont les détestables conseils m'ont changé mon +bien-aimé, l'homme qui n'a pas craint de se charger d'une aussi +honteuse mission! Mon coeur a deviné qui vous étiez, dès que +je vous ai vu. Oui, soyez maudit à jamais! Quant à votre frère, +j'oublie en cette minute le mal qu'il m'a fait. Je veux aimer toute ma +vie le père de mon enfant! Je veux même qu'il soit heureux dans +son union avec cette jeune fille, qui ne craint pas de me prendre ma +place! Je ne veux pas que des remords troublent sa joie quand il la +conduira à l'autel! Je lui rends sa parole. Jean Berthier n'est plus +tenu à rien envers moi. Qu'il soit heureux loin de moi! Désormais, +il est mort pour moi. + +La loyauté a tant de puissance qu'Honoré courba la tête. Et ce fut +bien timidement qu'il proposa: + +--Mademoiselle, je vous en supplie, gardez cet argent, placez-le +jusqu'à la majorité de votre enfant; votre enfant jugera alors s'il +doit le refuser ou l'accepter... + +Marie le chassa violemment: + +--Partez, monsieur, partez! Ah! vous êtes bien tel que je vous +ai deviné, vous qui ne savez parler que d'argent, quand il s'agit +d'affection et d'honneur! Je ne voulais de Jean que son nom, que +j'aurais été si fière de porter, son amour qu'il m'avait donné. Il +me retire cela, je ne veux plus rien de lui. Mais rassurez-le bien: +il n'aura jamais rien à craindre de moi. Je me considère comme sa +femme, et je lui obéis. Dès demain, je prendrai mes dispositions +pour quitter Paris; je n'y reviendrai que lorsque mon enfant sera +né. Jean pourra, sans aucune appréhension, venir faire son voyage de +noces à Paris: il n'aura pas à redouter de trouver en face de lui, +lorsqu'il se promènera au bras de sa femme, la pauvre mère séduite +et abandonnée par lui... C'est, je pense, ce qui lui faisait peur, +ainsi qu'à vous? Et c'est pour cela que vous vouliez m'éloigner à +tout prix de ce Paris... que votre frère habite même, peut-être? +Car ce domicile qu'il s'était donné au quartier Latin, c'était +encore une tromperie... Adieu, monsieur! Dites bien à votre frère +qu'il me connaissait bien mal s'il a eu la crainte d'un scandale +venant de moi... Je vais aller me cacher bien loin; et nous ne +rentrerons à Paris, ma pauvre grand'mère et moi, que lorsque nous +serons habituées à ma honte... Adieu! + +Honoré se reculait, humble, tremblant, écrasé par tant de noblesse. +Quand il se trouva dans l'escalier, il fut secoué d'un grand frisson +et murmura en lui-même: + +--Quelle fière marquise de Villepreux elle aurait fait! + + + + +XIII + +LE TRIOMPHE DU MAL + + +Mais le marquis avait à peine disparu que Marie tombait, toute raide, +sur le parquet. Sa grand'mère n'eut pas une minute de faiblesse; elle +était si bien habituée au malheur! Elle prit son enfant dans ses +bras et eut la force de la porter jusque sur son lit. + +[Illustration: Mais reprenez donc cet argent, vous dis-je, si vous ne +voulez pas que je vous le jette au visage! (Voir page 130.)] + +Et, tandis qu'elle la dégrafait, qu'elle lui mouillait les tempes +avec un peu d'eau de Cologne, qu'elle la ramenait à la vie, un +sentiment presque égoïste se faisait jour en elle: elle reprenait +possession de son enfant, de sa chérie, à qui elle n'avait même +pas eu la pensée de reprocher sa faute, tellement elle la croyait +innocente. Ce rêve d'amour, dont elle, avait joui autant que sa +petite-fille en la voyant heureuse, ce rêve était fini! Elles +redevenaient deux pauvres femmes, seules en ce monde, abandonnées; +et, désormais, elles s'aimeraient jalousement, elles ne feraient plus +qu'un, comme jadis, mais avec un nouveau lien entre elles: l'enfant +qui allait naître. + +[Illustration: En ce moment, un individu qui se promenait sous les +arcades en fumant un gros cigare, prononça gouailleusement: Ça y +est! (Voir page 136.)] + +Quand Marie rouvrit les yeux, elle les fixa sur sa grand'mère avec +une reconnaissance infinie et murmura: + +--Pauvre maman Renaud! Je suis bien coupable: j'aurai empoisonné ta +vieillesse... + +Coupable! Elle? Son enfant adorée qu'elle était prête à servir à +genoux? + +--Mais, chérie, je t'aimerais encore davantage si cela était +possible!... + +--Maman! maman! fit la jeune fille en étendant ses bras, Viens! + +Elle la serra contre elle; et elles pleurèrent ensemble. + +--Maman, balbutiait Marie, à partir d'aujourd'hui, je ne veux +plus être qu'une toute petite fille... Je t'obéirai en tout... Tu +ordonneras... Règle notre vie, pourvu que nous partions bien vite, +que je ne revoie plus ni ce méchant frère, ni Jean s'il essayait +de venir... Allons-nous-en!... Et bien loin!... Je serais toujours +tentée de repasser devant ce petit logement où nous avons été si +heureuses! + +Et maman Renaud approuvait. Certes, oui, il fallait partir, quitter +cette maison où la situation de son enfant causerait un scandale. + +Le soir même, le congé était donné. Le propriétaire l'accepta +sans regret: il déclara à la pauvre femme que pendant longtemps il +n'avait eu qu'à se féliciter de les avoir pour locataires, mais +que, depuis quelques mois, on avait remarqué des allées et venues +d'amoureux, qui ne lui convenaient qu'à moitié. Maman Renaud ne +répondit point. A quoi bon discuter, défendre la réputation de sa +fille? Est-ce qu'on les reverrait jamais? + +--Où irons-nous, maman Renaud? + +--Tu verras, tu verras. + +Elle songeait à la bien gâter, à lui faire la surprise d'un joli +pays, où la température est douce, même l'hiver, un coin de verdure +dont elle avait gardé de délicieux souvenirs d'enfance, au bord +de la mer. Mais c'était loin, il fallait de l'argent; et elles n'en +avaient guère. + +--Je mentirai pour en avoir. Il n'y a plus que des menteurs en ce +monde, j'ai bien le droit de mentir pour le bonheur de ma fille. + +Et elle alla chez Mme Welher rapporter les derniers travaux de Marie. + +--Marie n'est pas malade, j'espère? demanda la lingère. + +--Non; mais elle a été forcée de quitter Paris; nous avons une +vieille parente qui se meurt en province; il y a un petit héritage à +recueillir. Et Marie ne rentrera à Paris que lorsque tout sera fini. + +--Ah! que c'est fâcheux! s'écria Mme Welher. Moi qui avais de +grosses commandes à lui donner! + +--Elle vous fera l'ouvrage en province, répliqua tranquillement maman +Renaud. + +Elle mentait très bravement, mais en était bien honteuse au fond. + +--C'est que, dit Mme Welher, cela marchait vite quand vous étiez +toutes deux. N'irez-vous pas la rejoindre? + +--J'irais bien, madame; mais j'ai quelques dettes dans mon quartier, +un terme en retard. Il me faudrait un billet de cinq cents francs pour +pouvoir quitter Paris. + +--Eh! je vous l'avancerai, parbleu! s'écria Mme Welher, qui était +une femme toute ronde en affaires. Mais que Marie m'écrive! Je l'aime +beaucoup, cette enfant, déclara la fabricante de lingerie. Et +qu'elle ne se fatigue pas trop, auprès de sa vieille parente!... Vous +l'embrasserez pour moi... Ah! qu'elle fasse bien attention aux deux +robes de baptême, aux entre-deux en point d'Angleterre!... + +Maman Renaud riait en dessous. Son mensonge avait si bien réussi +qu'elle n'en avait plus honte; et puis, se disait-elle, on avouerait +plus tard la vérité à cette bonne Mme Welher. + +Et pendant quelques jours, elle travailla avec une fébrile activité, +la vieille grand'mère, empêchant Marie de l'aider. + +--Toi, tu n'as plus qu'à te reposer, disait-elle. + +Leurs modestes meubles furent bientôt emballés; elle les envoya à +la gare et les expédia par petite vitesse. + +--Où, maman Renaud? + +--Tu verras. Tu es une petite fille: tu n'as pas de questions à me +poser. + +Et elles partirent le surlendemain sans laisser aucune adresse à la +concierge. Quand la voiture qui les emportait arriva au coin de la rue +de Birague, Marie fit arrêter. Elle se pencha quelques instants à la +portière et contempla les fenêtres de leur logement, celle surtout +contre laquelle se trouvait sa table de travail: c'était de là +qu'elle apercevait Jean traversant la place des Vosges... Deux grosses +larmes roulèrent sur ses joues. Puis elle dit très courageusement: + +--Partons, maman Renaud! + +En ce moment, un individu, qui se promenait sous les arcades en fumant +un gros cigare, prononça gouailleusement: + +--Ça y est! + +Et Guépin, car c'était le misérable, sauta dans une voiture, pour +les suivre, tout en tirant joyeusement des bouffées de son cigare. Et +il s'écriait: + +--Filées!... comme de grandes bécasses!... Ah! si ç'avait été +d'autres femmes, des femmes à comprendre mes conseils, quel coup +j'aurais monté! Mais des femmes d'honneur! Il n'y avait rien à faire +avec elles... + +Le soir, il annonçait la nouvelle en ces termes à son maître: + +--Monsieur le marquis a rudement bien joué: la partie est gagnée. + +--Envolées? + +--Oui, monsieur... par la gare d'Orléans... + +--Mais... pour quel pays? + +--Ça, monsieur, je n'ai pas pu le découvrir: j'ai bien été +jusqu'à la gare; mais il y avait tant de foule au guichet, que +je n'ai rien entendu lorsque la vieille a demandé les billets. +Seulement, d'après la somme que je lui vu aligner, ce doit être à +l'autre bout de la France. + +--Peu importe, après tout, pourvu que je sois débarrassé d'elles. + + * * * * * + +Dès lors, les jours succédèrent aux jours, les semaines aux +semaines, sans rien amener de nouveau dans l'hôtel Villepreux. +L'insuccès absolu des recherches faites jusqu'alors n'avait +diminué en rien les espérances de la marquise et de Juliette. Elles +travaillaient toujours à la layette de cet enfant qu'elles aimaient +d'avance. Tout était prêt pour le recevoir, ainsi que sa mère. + +Le bruit s'était répandu dans le Faubourg que la marquise +recherchait une maîtresse de son fils et s'apprêtait à l'accueillir +comme la veuve légitime de ce fils. Quelques vieilles amies étaient +venues la voir, et ne lui avaient pas caché que sa conduite était +trouvée folle, absurde, extravagante... Elle répondait avec une +inaltérable tranquillité: + +--Je fais ce que bon me semble... Les personnes qui désapprouveront +ma conduite n'auront qu'à ne plus se présenter chez moi. + +Par exemple, on comprenait bien l'acharnement que mettait Brettecourt +à ses recherches. Tout les membres du cercle de l'Union s'y +intéressaient; et Vauchelles accompagnait souvent le malheureux Henri +dans ses laborieuses et patientes courses à travers les plus vastes +quartiers de Paris. + +Florimont avait terminé l'exploration des arrondissements que lui +avait confiés Honoré. Et, comme il n'avait rien trouvé, il disait: + +--Nous devons attendre la date que j'ai fixée pour la naissance de +l'enfant. + +Honoré continuait sa comédie. Il semblait le plus fiévreux, à +présent, le plus acharné; il remontait le courage de sa mère, quand +l'éternelle réponse qu'elle recevait chaque jour: «Rien! toujours +rien!» paraissait l'abattre. + +Plus de quatre mois s'étaient écoulés depuis la mort du marquis +de Villepreux. On touchait à la fin du mois d'août. Malgré les +chaleurs, la marquise n'avait pas quitté Paris un seul jour, et +Juliette avait refusé d'aller se reposer un peu à la campagne. + +Le jour vint où Brettecourt, désespéré, anéanti, fut obligé +d'avouer sa défaite. Il avait accompli sa mission avec un courage +inouï, ne se rebutant jamais, recommençant tous les matins ses +recherches avec une énergie nouvelle. + +Honoré annonça que, de son côté, il était à bout d'efforts. + +--Nous n'avons plus qu'à attendre la fin du mois de septembre, +répéta Florimont. Et, pour cela, je prierai monsieur le marquis +de me laisser la direction de nos recherches. Tout enfant venant au +monde doit être déclaré, à la mairie de l'arrondissement où il +est né, dans les trois jours qui suivent sa naissance. J'obtiendrai +facilement que la liste des naissances me soit communiquée, jour +par jour; nous y prendrons les noms de tous les enfants naturels +déclarés de «père inconnu». Et alors, nous serons absolument +certains du succès: parmi ces enfants, nous trouverons +immanquablement celui du marquis Jean de Villepreux. + +Tout le mois de septembre s'écoula. Le mois d'octobre commençait. La +marquise était maintenant dans un état d'énervement qui causait à +Juliette les plus grandes appréhensions. Chaque jour Honoré partait +de bonne heure. Accompagné par Florimont et par Brettecourt, il +accomplissait avec un sang-froid imperturbable ce nouveau genre de +recherches. Et le soir, sa mère n'avait pas la patience d'attendre +qu'il se rendît auprès d'elle; elle courait au-devant de lui dès +qu'elle entendait le bruit de sa voiture. Elle l'interrogeait du +regard avant même qu'il eût atteint le perron de l'hôtel; et son +allure désolée répondait régulièrement que, ce jour-là encore, +les recherches avaient été vaines. Et quinze jours s'écoulèrent +dans cette dernière attente. La date fixée par Florimont était +largement dépassée... Les trois hommes n'espéraient plus... Ils ne +continuaient leurs démarches que par pitié pour la marquise. + +Enfin, un soir, quand elle vit encore son fils revenir sans nouvelles, +elle tomba sur le perron, brisée, vaincue. + +Le lendemain elle fit prier Brettecourt et Florimont de se rendre chez +elle. Elle les reçut un peu solennellement, dans son grand salon. +Honoré, pâle, très froid, était à sa droite; et, à sa gauche, se +tenait Juliette, le visage meurtri par les pleurs. + +--Messieurs, dit la marquise, j'ai voulu vous remercier, une dernière +fois du dévouement si entier, si absolu que vous avez montré +envers nous. Si vous n'avez pas réussi, c'est que la victoire étant +impossible. Résignons-nous! Inclinons-nous devant la volonté de +Dieu; nous ne devons plus espérer qu'en lui. + +--Ah! s'écria Brettecourt, faisons une dernière tentative! Encore +quelques jours... + +--Non, non, Henri, tout serait désormais inutile! Je ne veux pas +accepter un plus long sacrifice ni de vous ni de Florimont. Mon cher +Florimont, vous avez acquis une grande place dans mon coeur, je vous +garderai à jamais une reconnaissance infinie de ce que vous +avez fait; car vous avez sacrifié à ma famille le bonheur, la +tranquillité de votre première année de mariage: je vous demande +l'honneur d'être la marraine de votre premier enfant. Quant à vous, +Henri, rejoignez votre régiment! Calmez votre désespoir, n'exposez +pas follement votre vie... Vous aurez une noble et belle carrière, +et je saurai m'en réjouir... comme s'en serait réjoui mon fils +bien-aimé. Adieu, mes braves amis, adieu! + +Elle leur tendit ses mains. Brettecourt se mit à genoux devant elle +et murmura: + +--Merci, merci!... En quelque jour, en quelque lieu que vous ayez +besoin de moi, ma vie est à vous! + +Florimont balbutia quelques mots sur l'honneur que lui faisait +le marquise. Déjà Honoré les reconduisait. Malgré la parfaite +réussite de sa trahison, il ne pouvait se défendre d'un instinctif +sentiment de terreur, chaque fois qu'il se trouvait en face de +Brettecourt; et il respira plus tranquillement quand l'officier se fut +enfin éloigné avec le notaire; et il l'accompagna de ce souhait: + +--Va donc te faire casser la tête chez les Kabyles! + +Mais, il s'occupa des préparatifs de voyage: sa mère voulait se +rendre à Angoville et y porter éternellement le deuil de son fils. + +A la fin d'octobre, la marquise, Juliette et Honoré étaient +installés dans la vieille demeure des Villepreux, pour y passer +l'hiver. Tous les jours, la marquise, au bras de Juliette, parcourait +le pays, retrouvant partout des souvenirs de son fils, souvenirs +d'enfant, souvenirs de jeune homme... + +--Que de fois nous nous sommes assis sur ce banc, sur cette pierre, +sous ces arbres! disait-elle à Juliette. Il était doux, bon; +j'aimais en lui mon fils et son père... Mais je suis cruelle de te +répéter tout cela! + +--Non, mère, non! C'est si bon de parler de lui! + +Et souvent, c'était Juliette qui proposait ces buts de promenade, +auxquels elles allaient comme à de pieux pèlerinages. + +Quant à Honoré, il se mettait au courant de l'exploitation des +fermes, de même qu'il s'était mis à Paris au courant de leur +fortune mobilière. Il projetait des changements, songeait déjà à +renvoyer de vieux serviteurs, de vieux fermiers qui l'agaçaient en +lui parlant de son frère... mais plus tard, lorsqu'il ne craindrait +plus de choquer sa mère. En ce moment, il était d'une douceur, d'une +bonté parfaites. Il copiait son frère. Et non seulement envers sa +mère, mais envers Juliette. Il déployait vis-à-vis de la jeune +fille l'habileté la plus consommée, lui répétant à tous propos: + +--Que deviendrait ma mère, si vous la quittiez? + +--Juliette, dit un jour la douairière, je suis égoïste de te garder +dans les larmes et le deuil. L'hiver prochain, nous reviendrons à +Paris: mes amies te conduiront dans le monde... Tu te marieras... Et +je reviendrai ensuite ici vivre avec ma douleur... + +--Mère, ne me parlez pas de vous quitter jamais, jamais... + +--Tu ne peux cependant pas rester vieille fille! + +--Ne puis-je demeurer toujours auprès de vous... et ne pas rester +vieille fille? murmura tendrement Juliette. + +La marquise tressaillit; et attirant Juliette sur son sein: + +--Tu aimerais Honoré? + +Juliette rougit et balbutia: + +--Je ne l'aime peut-être pas comme j'aurais aimé son frère... +Jamais je n'aurai pour un autre homme l'amour presque divin que +j'avais voué à Jean; mais j'aime Honoré de la plus tendre +affection, et il est votre fils! + +--Ma fille! ma fille! balbutia la marquise. Que tu es bonne! Oui, tu +aimeras Honoré, et tu vaincras à jamais ce qu'il y avait de mauvais +dans sa nature. D'ailleurs, il a tant changé depuis la mort de son +frère! C'est peut-être à toi que je dois cela. Mais lui, lui... +t'aime-t-il? + +--Je l'ignore, mère. Nous n'avons jamais échangé que des paroles +qu'auraient pu se dire un frère et une soeur. + +La marquise lutta toute une semaine contre son coeur; elle se disait +sans cesse: «N'ai-je pas tort de céder à l'égoïste amour que +j'éprouve pour Juliette?... Il me semble que je ne pourrais plus +vivre sans elle... Mais Honoré est-il digne d'elle?» + +Elle se décida enfin à dévoiler à son fils les pensées de la +jeune fille. Honoré joua très bien l'attendrissement: + +--Jamais, dit-il, je n'aurais osé, ma mère, vous demander la main +de Juliette: je sens que je suis si indigne de cette adorable enfant! +Mais, si vous voulez me la donner, ma mère, je l'aimerai toute ma vie +à genoux! + +La marquise ne résista plus. Elle dit à Juliette: + +--Je te donne mon fils. + +Et à Honoré: + +--Je te donne une enfant que j'aime aujourd'hui comme si elle était +réellement ma fille. + +Et, les serrant tous les deux sur sa poitrine, elle ajouta: + +--Aimez-vous bien tous les deux, pour l'amour de celui qui n'est plus! + + * * * * * + +Tandis que ces mélancoliques fiançailles mettaient un peu de baume +au coeur de la pauvre mère... il y avait, à l'autre bout de la +France, deux simples femmes, frappées par le même malheur et que +l'espoir de l'avenir, consolait aussi. + +[Illustration: Tous les jours, la marquise, au bras de Juliette, +parcourait le pays.(Voir page 139.)] + +Les habitants du joli village de Banyuls avaient vu arriver ces deux +femmes, une vieille et une toute jeune, plusieurs mois auparavant. + +D'où venaient-elles? On ne l'avait su que par les étiquettes +collées sur leurs bagages; car elles n'avaient raconté leur histoire +à personne. Elles venaient de Paris. + +Elles étaient très tristes; et, sans avoir de questions à poser, +les habitants de Banyuls connurent facilement le motif de leur +tristesse: la jeune femme allait bientôt être mère; il n'y +avait pas d'époux auprès d'elle; elle ne portait pas le voile des +veuves... Il n'était que trop aisé de deviner qu'elle avait été +séduite et abandonnée. + +Les deux femmes louèrent une toute petite maison, dont l'installation +fut vite faite; et, dès le lendemain, on les vit, par une fenêtre, +devant une table chargée de lingerie. Elles travaillaient, très +courageusement, presque sans mot dire. Et, toutes les semaines, elles +envoyaient leur travail à Paris. De même, chaque semaine, on leur +expédiait leur besogne. + +Des dames, s'étant aperçu que les objets qu'elles confectionnaient +étaient fins et jolis, vinrent leur offrir de leur en acheter. La +vieille répondit qu'elle n'avait rien à vendre. Mais, dans la visite +qu'on leur fît, on vit une layette étendue bien en ordre sur le +lit de la jeune femme. Et, selon l'expression des dames qui purent +l'examiner, cette layette était une merveille, comme si elle avait +dû servir à un petit prince. + +L'enfant vint au monde à la fin du mois de septembre. Ce fut un +garçon. + +--Un rude gaillard! déclara le médecin qui le reçut à son entrée +dans la vie. + +Quand on demanda à la mère quel nom elle voulait lui donner, elle +pleura un peu; puis, elle dit, avec une sorte d'extase dans les yeux: + +--Jean! + +--Et... le père? + +--Inconnu! répondit-elle très simplement. + +Ce fut le seul moment où la vieille parut sombre; car, depuis +la naissance de l'enfant, elle était tout heureuse, guillerette, +rajeunie. Elle soignait le petit, disaient les voisines, et elle +l'admirait comme un bon Dieu! La mère, qui avait semblé délicate, +se releva bientôt, forte et fraîche. La maternité l'avait embellie. +Et alors, chaque jour, les deux femmes allèrent se promener sur le +bord de la mer bleue, se disputant la joie de porter l'enfant. + +On ne remarquait plus de tristesse sur leur visage. La vieille +chantait gaiement de vieux airs pour endormir l'enfant. Et la mère +semblait si fière, si heureuse, qu'on se demandait si elle était +réellement abandonnée et si bientôt le père n'apparaîtrait pas +pour chercher sa femme et son fils. Un si bel enfant! + +--Un enfant de l'amour! s'écriait avec enthousiasme le médecin. + +Les deux femmes se promenaient un jour, par un temps splendide, +oubliant de regarder le superbe paysage qui les environnait. Un seul +tableau les intéressait, celui de ce petit être qui dormait dans les +bras de sa mère. Rien n'était beau pour elles que cet adoré, toute +leur vie désormais. + +Elles s'arrêtèrent parce qu'il s'éveillait et demandait le sein. +La mère s'assit sous un oranger et nourrit son enfant. Et l'enfant, +heureux, eut un sourire que guettaient les deux femmes. + +La vieille le contempla longtemps; et, tout d'un coup, le visage +assombri, les poings fermés, elle murmura: + +--Est-il possible que cet amour soit le fils d'un menteur? + +La jeune femme ne cessa pas de regarder son fils; sa figure demeura +calme et sereine. Et, d'une voix bien douce, bien tendre, elle dit: + +--Maman Renaud, maman Renaud, encore?... Je croyais que tu m'avais +promis de pardonner, toi aussi! + +Et, baisant son fils, elle ajouta: + +--Jean!... mon Jean bien-aimé!... mon fils!... mon adoré! + +Car cet enfant était le fils qu'avait entrevu Jean de Villepreux au +moment de sa mort... + + * * * * * + +L'épisode suivant a pour titre: + +*LA JEUNE FRANCE* + + + + +TABLE DES CHAPITRES + +Pages + +I.--Marie Renaud 3 + +II.--Deux amis 11 + +III.--La confidence 17 + +IV.--L'accident 22 + +V.--Le nouveau marquis de Villepreux 33 + +VI.--La lettre 42 + +VII.--La marquise de Villepreux 63 + +VIII.--Grand'mère 74 + +IX.--Le testament 83 + +X.--Souvenirs 95 + +XI.--Recherches en partie double 114 + +XII.--Un frère généreux 123 + +XIII.--Le triomphe du mal 132 + + * * * * * + +Sceaux.--Imp. E. Charatre. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le sergent Renaud, by Pierre Sales + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SERGENT RENAUD *** + +***** This file should be named 17252-8.txt or 17252-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/7/2/5/17252/ + +Produced by Carlo Traverso, Pierre Lacaze and the Online +Distributed Proofreading Team of Europe. This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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